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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:12:46 -0700 |
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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/39429-0.txt b/39429-0.txt new file mode 100644 index 0000000..6efcf15 --- /dev/null +++ b/39429-0.txt @@ -0,0 +1,19415 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire du moyen âge 395-1270, by +Charles Victor Langlois + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Histoire du moyen âge 395-1270 + +Author: Charles Victor Langlois + +Release Date: April 11, 2012 [EBook #39429] +[Last updated: May 2, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU MOYEN ÂGE 395-1270 *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project and The Internet Archive.) + + + + + + + +Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée. + + + + +CH.-V. LANGLOIS + +LECTURES HISTORIQUES + +CLASSE DE TROISIÈME + +MOYEN ÂGE + + + + +LECTURES HISTORIQUES + +_Rédigées conformément aux programmes officiels, à l'usage de +l'enseignement secondaire classique._ + +Nouvelles éditions refondues et complétées + +6 VOLUMES IN-16, ILLUSTRÉS DE NOMBREUSES GRAVURES + +cartonnage toile. + + +=Histoire ancienne (Égypte, Assyrie).= CLASSE DE SIXIÈME, par M. G. +MASPERO, membre de l'Institut. 1 vol. 5 fr. + +=Histoire de la Grèce (Vie privée et Vie publique des Grecs).= +CLASSE DE CINQUIÈME, par M. P. GUIRAUD, maître de conférences à l'École +normale supérieure. 1 vol. 5 fr. + +=Histoire romaine (Vie privée et Vie publique des Romains).= CLASSE +DE QUATRIÈME, par M. PAUL GUIRAUD, 1 vol. 5 fr. + +=Histoire du Moyen Age (395-1270).= CLASSE DE TROISIÈME, par M. CH.-V. +LANGLOIS, chargé de cours à la Faculté des lettres de Paris. 1 vol. 5 fr. + +=Histoire du Moyen Age et des Temps modernes.= CLASSE DE SECONDE, +par M. MARIÉJOL, professeur à la Faculté des lettres de Lyon. 1 vol. 5 fr. + +=Histoire des Temps modernes.= CLASSE DE RHÉTORIQUE, par M. LACOUR-GAYET, +professeur au lycée Saint-Louis. 1 vol. 5 fr. + +43371.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, à Paris. + + + + +CH.-V. LANGLOIS + +CHARGÉ DE COURS A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS + +LECTURES HISTORIQUES + +RÉDIGÉES CONFORMÉMENT AUX PROGRAMMES OFFICIELS + +POUR LA CLASSE DE TROISIÈME + +HISTOIRE DU MOYEN ÂGE + +395-1270 + +[Illustration] + +TROISIÈME ÉDITION + +PARIS + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + +1901 + +Droits de traduction et de reproduction réservés + + + + +PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION + + +Dans la Préface de la première édition de ces _Lectures_ je disais que, +pour qu'un pareil recueil fût tenu au courant des progrès de la science, +il serait nécessaire de le reviser souvent. J'ai cru devoir, en effet, +après cinq ans, le remanier d'un bout à l'autre. + + +I + +Ce n'est pas que j'aie renoncé au système qui, en 1890, m'a paru le +meilleur. Je pense toujours, pour les mêmes raisons[1], qu'il est +impossible à un compilateur de _Lectures historiques_ de rédiger +lui-même tous les morceaux qu'il insère, et que, tout au moins quand il +s'agit de «Lectures sur l'histoire du moyen âge», il faut préférer, +comme plus clairs et plus facilement assimilables, les extraits choisis +ou les résumés de livres modernes aux documents originaux[2]. Je crois +encore qu'il est bon de restreindre le nombre des morceaux qui entrent +dans la composition du recueil, pour ne pas avoir à restreindre, au +détriment de sa valeur, l'étendue de chacun d'eux: «Quarante ou +cinquante sujets traités, c'est assez pour donner, comme on dit, des +clartés de tout, et pour éveiller, sinon pour satisfaire entièrement, la +curiosité d'un écolier[3].» + +Loin de changer d'avis, j'ai résolu au contraire de me conformer, mieux +que je ne l'avais fait d'abord, à ma propre manière de voir. + +I. «Le livre de lectures, disais-je en 1890, complémentaire du précis et +du cours oral du professeur, doit contenir peu ou point de documents +originaux.» En fait, j'avais inséré dans celui-ci, au milieu de morceaux +extraits d'œuvres modernes, quelques textes intéressants, mais bruts, +sans commentaires (ch. VI, § 2; ch. XI, § 4). Je les ai, cette fois, +retranchés, persuadé désormais qu'il faut distinguer très nettement le +livre de «Lectures historiques» de ce que l'on appelle, en allemand, le +_Quellenbuch_, du «Recueil de documents originaux à l'usage des +classes». Les _Quellenbücher_[4] sont des instruments d'enseignement +nouveaux, très précieux s'ils sont bien faits; je citerai, comme des +modèles, l'_Histoire de la France racontée par les contemporains_ de M. +B. Zeller, l'_English history from contemporary writers_ de M. J. York +Powel, la _Storia d'Italia narrata da scrittori contemporanei_ de P. +Orsi, le _Quellenbuch_ d'Œchsli pour l'histoire de Suisse, les +ouvrages de Richter, de Lehmann, pour l'histoire d'Allemagne, etc. Mais +le livre de _Lectures historiques_ est, à mon avis, tout autre chose: +c'est une petite bibliothèque choisie d'historiographie moderne. + +II. J'ai renoncé, d'autre part, à composer des tableaux d'ensemble avec +des renseignements empruntés à plusieurs auteurs. Ce procédé, fort +employé, est dangereux. Mais j'ai pris, comme précédemment, la liberté +d'élaguer, çà et là, dans les textes reproduits, les preuves, les notes, +les phrases surabondantes, pour plus de rapidité ou de clarté. + +De ce chef et du précédent, cinq morceaux sur quarante-trois ont été +éliminés. J'en ai supprimé six autres qui m'ont paru vieillis ou, pour +d'autres raisons, susceptibles d'être avantageusement remplacés. On +trouvera, par contre, dans cette édition, vingt-cinq morceaux +nouveaux.--La plupart des médiévistes français de premier ordre, dont +quelques-uns sont aussi de grands écrivains, sont représentés ici par +quelque fragment de leur œuvre[5]. + + +II + +Mais ce qui différencie surtout cette seconde édition de la première, ce +sont les notices bibliographiques, placées au commencement des quatorze +chapitres qui correspondent aux articles du programme. + +Je disais naguère: «Le livre complémentaire, en même temps qu'un choix +de morceaux recommandables, doit donner le catalogue d'une bibliothèque +idéale.» C'était alors une nouveauté d'introduire, dans un livre de +classe, des renseignements bibliographiques, précis et abondants. +Depuis, la Bibliographie est devenue à la mode; personne ne la trouve +plus «ennuyeuse», parce que tout le monde sait qu'elle est utile[6]. +Dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, en cours de +publication depuis 1893, chaque chapitre est suivi d'une «Bibliographie» +assez développée, parfois estimable, des «Documents» et des «Livres». En +même temps que se répandait l'habitude des notices bibliographiques, et, +tandis que le public apprenait à s'en servir, nous apprenions à les +mieux faire. C'est pourquoi l'on ne sera pas surpris que la +Bibliographie jointe à ces _Lectures_ ait été entièrement récrite. + +Il fallait d'abord la mettre au courant. Or telle est l'activité de la +production scientifique internationale que, en cinq ans, la littérature +historique est en grande partie renouvelée: des livres, qui étaient +classiques, sont remplacés; des lacunes ont été comblées; tout, ou +presque tout, est changé. En parcourant les notices bibliographiques de +ce recueil, on ne manquera pas d'être frappé du très grand nombre des +livres cités dont la date est postérieure à 1890. Cependant j'ai à peine +besoin de dire que je me suis attaché à indiquer, non pas les ouvrages +les plus récents, mais seulement les meilleurs. + +En second lieu, j'ai introduit deux modifications dans le plan primitif +des notices. + +I. Chaque notice se composait, dans la première édition, de deux +parties: _Documents originaux_, _Livres de seconde main_. Outre que +cette dernière expression, si usitée qu'elle soit, est impropre, il m'a +semblé raisonnable de simplifier, en réduisant chaque notice à une +simple «liste d'ouvrages modernes». C'est dans les _Quellenbücher_ que +la bibliographie des «sources» ou des «documents originaux» a sa place +marquée; je l'ai supprimée ici d'autant plus volontiers qu'elle +occupait induement une notable partie de la place nécessaire pour la +bibliographie des «livres». + +II. «Nous n'oublierons point, disais-je il y a cinq ans, que le +principal mérite d'une bibliographie historique à l'usage des lycées est +d'être pratique.» J'avais primitivement l'intention de n'énumérer que +les _meilleurs_ livres, les livres les plus dignes d'être lus ou +consultés[7]. Mais il faut bien signaler aussi quelques-uns de ceux qui, +quoique célèbres, _ne_ doivent _plus_ être lus, ni consultés avec +confiance. Il faut aussi prévenir le lecteur que certains «bons livres» +sont des ouvrages de vulgarisation et d'autres des œuvres +d'érudition, difficiles, techniques, parfois systématiques. D'où +l'utilité de quelques avertissements. J'avais essayé de remplacer ces +avertissements par des astérisques, conformément au procédé recommandé +par plusieurs bibliographes. J'ai substitué, cette fois, à l'astérisque, +décidément insuffisant, quelques remarques explicatives (encore trop +sommaires à mon gré) et des classifications raisonnées. + +Pratiques et à jour, je l'espère, les «Notices bibliographiques» de ce +recueil ne sont pas copieuses. Tous les renseignements de luxe (livres +arriérés et médiocres, utiles aux seuls érudits, etc.) en ont été, en +effet, bannis[8]. Mais la plupart des grands Manuels qui y sont indiqués +sont pourvus eux-mêmes d'excellentes bibliographies spéciales, +critiques, avec lesquelles il serait facile, au besoin, d'amplifier les +nôtres. J'indique d'ailleurs, en note[9], les instruments généraux les +plus commodes qui permettraient d'établir rapidement, si c'était utile, +la «bibliographie» d'un sujet spécial, c'est-à-dire de se procurer la +liste (la liste pure et simple, il est vrai, sans explications) des +livres et des articles qui ont été publiés sur n'importe quelle question +de l'histoire du moyen âge. + +Je n'ai cité nulle part l'_Atlas de géographie historique_ récemment +publié à la librairie Hachette, sous la direction de F. Schrader, ni les +t. IV à VIII de la _Weltgeschichte_ de L. v. Ranke, parce qu'il aurait +fallu les citer partout[10]. + +CH.-V. LANGLOIS. + + + + +TABLE DES GRAVURES + + +Rome dominatrice du monde 11 + +La culture de la vigne, d'après une fresque de l'an 300 environ 21 + +Un évêque 28 + +Chrisma ou monogramme du Christ 30 + +Les registres du fisc brûlés sur le Forum 41 + +La crypte de Jouarre. Architecture mérovingienne 51 + +L'empereur Anastase en costume consulaire 76 + +Chalon de l'anneau d'or trouvé dans le tombeau de Childéric Ier, père +de Clovis 78 + +Costumes germaniques, d'après une miniature 87 + +Monnaie de Théodebert 97 + +L'empereur Justinien et sa cour: Mosaïque de San Vitale, à Ravenne 103 + +L'impératrice Theodora: Mosaïque de San Vitale, à Ravenne 107 + +Une église à coupoles. Saint-Front de Périgueux 115 + +L'église Saint-Martin, à Cantorbéry, fondée par saint Augustin 135 + +Rue et abside de Saint-Jean-et-Saint-Paul, à Rome 141 + +Porche extérieur de Saint-Clément 143 + +Façade intérieure de l'ancienne église Saint-Pierre au Vatican 157 + +Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre 158 + +Couronne dite de Charlemagne, conservée au trésor impérial +de Vienne 160 + +Dôme de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle 167 + +Page ornée de l'Évangéliaire de Saint-Vaast 172 + +Peinture de l'Évangéliaire de Charlemagne 173 + +L'empereur Lothaire 177 + +Reliure du psautier de Charles le Chauve 179 + +Sceau de Henri Ier 188 + +Un chevalier du XIe siècle, d'après la tapisserie de Bayeux 191 + +Un adoubement, d'après le ms. fr. 782 de la Bibl. nat. +(XIIIe siècle) 193 + +Geoffroy Plantagenet, d'après une plaque émaillée 195 + +Château du Xe siècle, sur sa motte, avec enceinte en palissades +de bois 201 + +Entrée du Forum par la Voie Sacrée 215 + +L'Empereur Otton III, d'après une miniature de l'Évangéliaire de +Bamberg 218 + +San Bartolommeo in Isola, à Rome 221 + +Sceau de Célestin III, au type des apôtres 227 + +Lettre d'Eugène III. Spécimen de l'écriture employée au XIIe siècle à +la Chancellerie pontificale 235 + +La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile, +près de Palerme 240 + +Sceau de Frédéric II 242 + +Monnaie de Frédéric II 244 + +L'église du Saint-Sépulcre, a Jérusalem 251 + +La porte de David à Jérusalem 253 + +Émaux du reliquaire de Limbourg 258 + +Saint Louis transportant les reliques de la Passion à la +Sainte-Chapelle 261 + +La Sainte-Chapelle du Palais, bâtie par saint Louis pour recevoir les +reliques du Bucoléon 263 + +Qala'at-el-Hosn (le Krak des Chevaliers) 265 + +Essai de restitution du château du Krak, d'après M. Rey 269 + +Le château du Krak. État actuel 273 + +Constructions latines en Terre-Sainte. Château de Tancrède, +à Tibériade 279 + +Le château des Chevaliers Teutoniques, à Marienbourg en Prusse 285 + +Sceau de la ville de Compiègne 295 + +Sceau de la ville de Noyon (1259) 296 + +Sceau de la commune de Fismes 297 + +Sceau de la commune de Nesle (1230) 298 + +Plan de la bastide de Montpazier (Dordogne) 311 + +Sceau des métiers d'Arles 315 + +Monnaie de Louis VI 325 + +Le château de Senlis 326 + +Suger, d'après un vitrail de Saint-Denis 337 + +Carte des environs du château Gaillard 343 + +Plan du château Gaillard 347 + +Ruines du château Gaillard 349 + +Autre vue de ces ruines 353 + +Saint Louis, d'après une statuette en bois du musée de Cluny 373 + +Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe siècle, +d'après sa pierre tombale 375 + +Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'après sa pierre tombale 378 + +Sceau de Henri Plantagenet 389 + +Les tombeaux des Plantagenets à Fontevrault 391 + +Sceau de Jean sans Terre 397 + +La tour de l'Inquisition, à Carcassonne 419 + +Vue d'Assise 431 + +Le sire de Joinville, d'après un ms. du XIVe siècle 447 + +Charte de fondation de la Sorbonne, 1257 453 + +Sceau de l'Université de Paris 455 + +Un jongleur, d'après une miniature 487 + +Nef de la cathédrale d'Amiens 497 + +Arc brisé et arc en plein cintre 499 + +Cloître de Moissac 503 + +Sculptures du portail de Chartres 507 + +Sculptures du portail d'Amiens 509 + +Vase d'Alpaïs 513 + +Pyxide en cuivre émaillé. Limoges, XIIIe siècle 514 + +Crosse en cuivre émaillé. Idem 515 + +Châsse d'Ambazac 517 + +Châsse de Mozac 518 + +Gémellions en cuivre émaillé 520 + +Coffret dit de saint Louis. Travail limousin 523 + +Chevalier d'environ 1220, d'après l'album de Villard de Honnecourt 550 + +Chevalier anglo-normand, d'après une pierre tombale 552 + +Philippe de Valois, d'après son sceau 556 + + + + +LECTURES HISTORIQUES + +CLASSE DE TROISIÈME + + + + +CHAPITRE PREMIER + +L'EMPIRE ROMAIN A LA FIN DU IVe SIÈCLE. + + PROGRAMME.--_L'empereur, les préfets, l'impôt; la cité; les grandes + propriétés; les colons._ + + _Civilisation romaine: écoles, monuments, mœurs. Exemples pris + en Gaule. Comparaison de la Gaule avant la conquête et de la Gaule + romaine._ + + _Le christianisme: les évêques, les conciles._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + +Il existe un grand nombre de bons livres sur le =droit public romain= en +général et sur l'=histoire générale de l'Empire=.--Les t. I à VII du +_Manuel des antiquités romaines_ de Marquardt et Mommsen (trad. fr., par +P.-F. Girard, en cours de publication) traitent du «Droit public +romain».--Les Manuels plus sommaires de P. Willems (_Le droit public +romain_, Louvain, 1888, 6e éd.) et de A. Bouché-Leclercq (_Manuel des +institutions romaines_, Paris, 1886, in-8º) sont aussi très +recommandables.--Parmi les histoires générales de l'Empire romain, +celles de MM. Mommsen, Herm. Schiller et Duruy sont classiques. + +L'histoire de la =Gaule romaine= a été récemment l'objet de travaux +considérables. Ceux de M. E. Desjardins (_Géographie historique et +administrative de la Gaule romaine_, Paris, 1876-1885, 3 vol. in-8º) et +de M. Fustel de Coulanges sont au premier rang. M. Fustel de Coulanges, +cet historien sincère, profond, systématique, cet admirable écrivain, a +laissé une _Histoire des institutions politiques de l'ancienne France_, +inachevée, dont le t. Ier, _La Gaule romaine_ (Paris, 1891, in-8º) a +été publié après la mort de l'auteur par M. C. Jullian. Cf., du même, +_Recherches sur quelques problèmes d'histoire_, Paris, 1885, in-8º.--M. +C. Jullian a publié un livre élémentaire, agréable: _Gallia. Tableau +sommaire de la Gaule sous la domination romaine_ (Paris, 1892, in-16); +il y expose le gouvernement de la Gaule sous l'Empire (assemblées, +régime municipal, impôts, armées), l'état social, l'art, l'enseignement, +la littérature, la religion, etc.; il décrit les cités de la +Narbonnaise, de la Belgique et de l'Aquitaine; il traite enfin de +l'unité morale de la Gaule et du patriotisme gallo-romain.--Il n'y a +plus rien à faire de l'ouvrage d'Am. Thierry, _Histoire de la Gaule sous +l'administration romaine_, Paris, 1840-1842, in-8º. + +L'histoire des derniers temps du paganisme et des =rapports du +christianisme avec l'Empire= a été traitée par quelques-uns des érudits, +des philosophes et des écrivains les plus éminents du siècle présent. Il +faut lire surtout, en français: A. de Broglie, _L'Église et l'Empire +romain au IVe siècle_, Paris, 1856, 4 vol. in-8º;--E. Renan, +_Histoire des origines du christianisme_, Paris, 1865-1882, 7 vol. +in-8º, avec index;--L. Duchesne, _Les origines chrétiennes, leçons +d'histoire ecclésiastique_, Paris, lithographie Blanc-Pascal, s. d.;--G. +Boissier, _La fin du paganisme. Étude sur les dernières luttes +religieuses en Occident au IVe siècle_, Paris, 1894, 2 vol. in-16, +2e éd.;--J. Réville, _Les origines de l'épiscopat. Étude sur la +formation du gouvernement ecclésiastique au sein de l'Église chrétienne +dans l'Empire romain_, Paris, 1894, in-8º;--R. Thamin, _Saint Ambroise +et la morale chrétienne au IVe siècle_, Paris, 1895, in-8º.--Lire en +allemand: V. Schultze, _Geschichte des Untergangs des +griechisch-römischen Heidenthums_, Iena, 1887-1892, 2 vol. in-8º;--O. +Seeck, _Geschichte des Untergangs der antiken Welt_, Berlin, 1895, 2 +vol. in-8º.--Voir, plus bas, la liste des Manuels généraux d'histoire +ecclésiastique, Bibliographie du ch. XIII. + +Sur l'=introduction du christianisme en Gaule=, consulter les travaux de +MM. E. Le Blant (_Manuel d'épigraphie chrétienne, d'après les marbres de +la Gaule_, Paris, 1869, in-12; etc.) et L. Duchesne (_Fastes épiscopaux +de l'ancienne Gaule_, Paris, 1894, in-8º).--Les ouvrages de MM. +Chevallier (_Les origines de l'église de Tours, avec une étude générale +sur l'évangélisation des Gaules_, Tours, 1871, in-8º) et Lecoy de la +Marche (_Saint Martin_, Tours, 1881, in-4º) ne sont pas sûrs. + + + + +I.--ROMANI, ROMANIA. + + +Les habitants de Rome se sont appelés de tout temps, dans leur langue, +_Romani_. Ce mot est formé du nom _Roma_ et du suffixe _-ano_, un de +ceux à l'aide desquels la langue latine tirait du nom d'un pays ou d'une +ville celui de ses habitants. Longtemps après la soumission de l'Italie +et des autres provinces qui composèrent leur empire, les _Romani_ se +distinguèrent des peuples qui vivaient sous leur domination. Ceux-ci +conservaient leur nom originaire: ils étaient Sabins, Gaulois, Hellènes, +Ibères, et n'avaient pas le droit de s'appeler Romains, nom réservé à +ceux qui tenaient le droit de cité de leur naissance ou qui l'avaient +reçu par une faveur spéciale. Insensiblement cette distinction s'effaça, +surtout après que l'édit célèbre de Caracalla eut fait des citoyens +romains de tous les habitants de l'empire: _In orbe Romano qui sunt_, +dit Ulpien, _ex constitutione imperatoris Antonini cives Romani effecti +sunt_. Le voisinage menaçant des Barbares, qui pressaient l'empire de +plusieurs côtés, rendit bientôt plus général l'emploi du mot de _Romani_ +pour désigner les habitants de l'empire par opposition aux mille peuples +étrangers qui en bordaient et qui déjà commençaient à en franchir les +frontières. Les écrivains du IVe et du Ve siècle parlent avec +orgueil de cette nouvelle nationalité romaine, de cette fusion des races +dans une seule patrie. _Quis jam cognoscit_, dit saint Augustin, _gentes +in imperio Romano quæ quid erant, quando omnes Romani facti sunt et +omnes Romani dicuntur_? C'est en parlant de l'empire qu'Apollinaris +Sidonius écrivait: _In qua unica totius orbis civitate soli Barbari et +servi peregrinantur_. Les poètes ne manquèrent pas de célébrer cette +grande œuvre. Les vers de Rutilius Namatianus sont célèbres: + + Fecisti patriam diversis gentibus unam; + Urbem fecisti quæ prius orbis erat. + +Ceux de Claudien, non moins enthousiastes, semblent insister +particulièrement sur le nom, devenu commun, de _Romani_: + + Hæc est (Roma) in gremium victos quæ sola recepit, + Humanumque genus communi nomine fecit. + +Prudence s'écrie aussi: + + Deus undique gentes + Inclinare caput docuit sub legibus iisdem, + Romanosque omnes fieri, quos Rhenus et Ister, + Quos Tagus aurifluus, quos magnus inundat Iberus.... + Jus fecit commune pares et nomine eodem + Nexuit et domitos fraterna in vincla redegit. + +Combien ces éloges étaient exagérés, combien il s'en fallait que le +genre humain tout entier fût entré dans l'_orbis Romanus_, c'est ce dont +furent témoins les auteurs mêmes de ces vers: la _cité universelle_ fut +détruite au moment où l'on en célébrait l'achèvement, et la distinction +entre Romains et Barbares, au lieu d'exprimer un rapport de supériorité +du premier au second terme, prit bientôt la signification inverse. + +Cette distinction, antérieure à l'établissement des Germains dans les +provinces romaines de l'Occident, persista après cet établissement; elle +fut la même dans tous les pays où il eut lieu. Les envahisseurs +étrangers étaient désignés sous le nom générique de _Barbari_; ils +l'acceptaient d'ailleurs eux-mêmes[11], et ne trouvaient pas mauvais que +les Romains qu'ils chargeaient d'écrire leurs lois et leurs ordonnances +en latin le leur attribuassent. Toutefois ce nom n'apparaît que d'une +façon exceptionnelle, et d'ordinaire quand il s'agit de désigner +l'ensemble des tribus germaniques. Ces tribus n'avaient point alors de +nom commun par lequel elles pussent exprimer leur nationalité +collective; le mot _Germani_, naturellement, est tout à fait inconnu à +cette époque; quant au mot _theodisc, diustisc_ (anc. fr. _tiedeis_, it. +_tedesco_), il n'apparaît sous la forme latine _theotiscus theudiscus_ +qu'au IXe siècle; le mot _Teuto_ qui paraît s'y rattacher +étymologiquement ne se montre nulle part, et le dérivé _Teutonicus_, +employé par certains écrivains latins, est un souvenir classique qui ne +reposait certainement, à cette époque, sur aucune dénomination réelle. +Il est permis de douter que les Allemands aient eu, à cette époque, la +conscience bien nette de leur unité de race; dans les textes ils se +qualifient d'habitude par le nom spécial de leur tribu, et nous voyons +les _Romani_ opposés successivement aux _Franci_, aux _Burgundiones_, +aux _Gothi_, aux _Langobardi_, etc. Tout au contraire, on ne voit nulle +part apparaître pour les habitants des provinces de l'empire de +dénominations spéciales qui les rattachent à une nationalité antérieure +à la conquête romaine. Il n'y a dans l'ensemble des lois comme des +histoires de ce temps ni _Galli_, ni _Rhæti_, ni _Itali_, ni _Iberi_, ni +_Afri_: il n'y a que des _Romani_ en face des conquérants répandus dans +toutes les provinces. + +Le _Romanus_ est donc, à l'époque des invasions et des établissements +germaniques, l'habitant, parlant latin, d'une partie quelconque de +l'empire. C'est ainsi que lui-même se désigne, non sans garder encore +longtemps quelque fierté de ce grand nom[12]; mais ses vainqueurs ne +l'appellent pas ainsi: le nom _Romanus_ ne paraît avoir pénétré dans +aucun de leurs dialectes. Le nom qu'ils lui donnent et qu'ils lui +donnaient sans doute bien avant la conquête, c'est celui de _walah_, +plus tard _welch_, ags. _vealh_, anc. nor. _vali_ (suéd. mod. _val_), +auquel se rattachent les dérivés _walahisc_, plus tard _waelsch_ +(welche) et _wallon_. L'emploi de ce mot et de celui de _Romanus_ est +précisément inverse: le premier n'est jamais employé que par les +Barbares, le second que par les Romains[13]; l'un et l'autre ont +persisté face à face, comme on le verra plus bas, bien après l'époque +dont il s'agit ici, dans des pays où les deux races, germanique et +latine, se trouvaient en contact intime et journalier et n'étaient pas +arrivées à se fondre dans une nationalité nouvelle. + +Le mot _welche_ a en français une nuance méprisante qu'il avait à coup +sûr, à cette époque, dans l'esprit des Allemands qui le prononçaient. +Les conquérants avaient une haute opinion d'eux-mêmes et se regardaient +comme très supérieurs aux peuples chez lesquels ils venaient s'établir. +Les monuments purement germaniques manquent malheureusement pour ces +époques reculées; mais quelques textes latins ont conservé le souvenir +des sentiments que la race conquérante, encore plusieurs siècles après +la chute de l'empire, entretenait pour les _Walahen_, seuls dépositaires +pourtant de la civilisation occidentale. Le plus curieux de ces textes, +à cause de sa naïveté, est cette phrase qui se trouve dans le célèbre +glossaire roman-allemand de Cassel et qui est certainement d'un Bavarois +du temps de Pépin: _Stulti sunt Romani, sapienti Paioari; modica +sapientia est in Romanis; plus habent stultitia quam sapientia_. Ici, +par une rare chance, nous avons conservé, à côté de la traduction +latine, la pensée de cet excellent _Peigir_ dans la forme même où elle a +souri à son esprit: _Tole sint Walha, spahe sint Peigira; luzic ist +spahi in Walhum; mera hapent tolaheiti denne spahi_. A la même époque, +on rencontrait, sur les bords du Rhin, des Allemands comme celui que +peint Wandelbert dans son récit des miracles de saint Goar: _Omnes +Romanæ nationis ac linguæ homines ita quodam gentilicio odio +exsecrabatur ut ne videre quidem eorum aliquem æquanimiter vellet.... +Tanta enim ejus animum innata ex feritate barbarica stoliditas +apprehenderat ut ne in transitu quidem Romanæ linguæ vel gentis homines +et ipsos quoque bonos viros ac nobiles libenter adspicere posset._ Ces +sentiments n'étaient pas bornés aux hommes sans culture: au Xe siècle +encore, Luitprand s'indignait de la pensée qu'on pût lui faire honneur +en le traitant de _Romanus_, et disait aux Grecs: _Quos (Romanos) nos, +Langobardi scilicet, Saxones, Franci, Lotharingi, Bagoarii, Sueri, +Burgundiones, tanto dedignamur, ut inimico nostro commoti nil aliud +contumeliarum nisi: Romane! dicamus, hoc solo nomine quidquid +ignobilitatis, quidquid timiditatis, quidquid avaritiæ, quidquid +luxuriæ, quidquid mendacii, imo quidquid vitiorum est comprehendentes._ +Comment ne pas remarquer qu'au bout de dix siècles des appréciations +presque semblables sur le «wælschen Lug und Trug», sur la «wælsche +Sittenlosigkeit», sur la «tiefe moralische Versunkenheit der romanischen +Vœlker» se font encore entendre en allemand? + +Le nom de _Romani_ ne se maintint pas au delà des temps carolingiens. La +fusion des conquérants germaniques avec les Romains, l'adoption par eux, +en Espagne, en France, en Italie, de la langue des vaincus, fit +disparaître de l'ancien empire d'Occident une distinction aussi +générale, remplacée par les noms spéciaux des nations qui se formèrent +des débris de l'empire de Charlemagne. Il y eut bientôt, non plus des +Romains en opposition avec un certain nombre de tribus conquérantes, +mais au contraire une nation allemande renfermée dans les limites +agrandies de l'ancienne Germanie, et qui, tout en restant divisée en +tribus, prit conscience d'elle-même sous le nom de _Tiedesc_, et fut +appelée par ses voisins de noms divers, mais également collectifs,--et, +à côté, des Lombards, des Français, des Provençaux, des Flamands, etc. +Le nom de _Romani_ se maintint cependant dans deux cas, où les peuples +qui l'avaient partagé avec les habitants de tout l'empire ne se +trouvèrent englobés dans aucune nationalité nouvelle et conservèrent, +pour se distinguer des _Barbares_ qui les entouraient, l'ancienne +appellation dont ils étaient fiers. Les Allemands, fidèles de leur côté +à la tradition antérieure, appelèrent ces peuples du nom de _Walahen_, +Welches, et ce nom leur est resté jusqu'à nos jours. + +Ces deux cas se présentent dans les pays où la population romane, par +suite de circonstances particulières, vit dans une sorte d'île au milieu +d'autres races. Tout le monde connaît maintenant l'existence de la +langue si intéressante qui se parle dans le canton des Grisons, et qui +se distingue de l'italien avec lequel elle est en contact au sud. Cette +langue est le seul vestige qui ait persisté jusqu'à nos jours de la +langue parlée autrefois par les _Romani_ de la Rhétie. On a cru +longtemps que les habitants romains de ce pays avaient tous émigré en +Italie, comme le raconte Eugippius dans la vie de saint Séverin, et +avaient laissé la place libre aux Barbares. Mais des documents nombreux +et intéressants prouvent que longtemps après la conquête définitive du +pays par les Alamans et les Bavarois, une population romaine se maintint +dans le pays en groupes plus ou moins nombreux et consistants.... Il n'y +a donc rien de surprenant à ce que les habitants non germanisés du pays +de Coire, les seuls qui aient résisté jusqu'à nos jours aux progrès du +teutonisme, aient gardé, en partie du moins, leur nom aussi bien que +leur langue. Il est vrai qu'ils se nomment actuellement non pas +_Romaun_, qui signifie chez eux «Romain», mais _Romaunsch_, comme leur +idiome lui-même; mais cette forme dérivée s'appuie nécessairement sur +l'autre plus ancienne.--De même qu'ils se sont appelés _Romaunsch_, les +Allemands les désignent maintenant par le dérivé de _Walah_, à savoir +_Wælschen_, _Churwælschen_. + +L'autre exemple de la persistance du nom de _Romani_ se trouve dans des +contrées qui faisaient partie de l'empire d'Orient. Les peuples qui, +aujourd'hui, dans les provinces danubiennes, la Hongrie et la Turquie +d'Europe, parlent un idiome latin se désignent eux-mêmes par le nom de +Romains (_Rumën_, _Rumen_, _Romān_), que nous leur donnons aussi +depuis peu (Roumains). La désignation de Valaques ne leur est appliquée +que par les étrangers qui les entourent....--Comme les _Romani_ +d'Occident, ceux de l'Est reçurent des Allemands le nom de _Walahen_. Il +est vrai qu'actuellement ils ne sont pas en contact avec les Allemands, +mais on sait que ces pays furent ceux par lesquels les premières +invasions germaniques se précipitèrent sur l'empire: elles y avaient +d'ailleurs été précédées par une nombreuse colonisation. Là, comme +partout, les Allemands appelèrent _Walahen_ ceux qui se nommaient +_Romani_, et ils transmirent cette désignation aux peuples divers qui +les remplacèrent dans ces régions; les Grecs l'adoptèrent eux-mêmes par +la suite (Βλἁχοι). L'un et l'autre nom, le premier dans la +bouche des étrangers, le second dans celle des _Romani_, désignent +jusqu'à nos jours les descendants singulièrement disséminés des +anciennes populations romanisées de ces provinces. On sait qu'ils ont +aussi gardé leur langue, et que, tout altérée et imprégnée d'éléments +étrangers qu'elle est, elle mérite sa place parmi les dialectes modernes +où vit encore la langue latine. + +Le nom de _Romani_, on le comprend, n'a pas désigné les habitants de +l'empire qui parlaient latin uniquement par opposition aux barbares +germains. Ils l'ont aussi employé pour se distinguer de leurs autres +voisins: seulement l'appellation correspondante de _Walahen_ fait ici +naturellement défaut. En Afrique, par exemple, les _Romani_ que nous +trouvons appelés de ce nom à l'approche des Vandales, se nommaient ainsi +antérieurement par opposition aux indigènes restés étrangers à la +domination ou à la langue romaine.--De même quand l'Armorique se trouva +occupée par des tribus parlant celtique, les nouveaux venus, continuant +sans doute l'usage qu'ils avaient déjà dans la Grande-Bretagne, +appelèrent _Romani_ leurs voisins, habitants des provinces gauloises +romanisées. + +Il résulte de tout ce qui vient d'être dit que les habitants de l'empire +romain, quelle qu'eût été leur nationalité primitive, se désignaient, +particulièrement par opposition aux étrangers et surtout aux Allemands, +par le nom de _Romani_. Ce nom leur resta dans les différents pays où +les envahisseurs s'établirent, tant qu'il subsista une distinction entre +les conquérants et les vaincus. En Occident, il disparut généralement +vers le IXe siècle pour faire place aux noms des nationalités +diverses sorties de la dislocation de l'empire par les tribus +germaniques; il se maintint toutefois plus longtemps, et subsiste encore +au moins par son dérivé dans le petit pays de Coire.--En Orient, il +continua à désigner les habitants romanisés des provinces du sud du +Danube qui ne se fondirent pas parmi les populations illyriennes, +grecques, germaniques, slaves ou mongoles, et il les désigne encore +jusqu'à ce jour.--Le mot _Romanus_ se traduisait en allemand par +_Walah_, mais jamais les _Romani_ n'ont pris eux-mêmes cette +dénomination; elle s'est maintenue en allemand (où _Romanus_ est +inconnu) pour désigner les peuples romans pendant le moyen âge, et n'a +pas encore tout à fait disparu: elle s'est particulièrement attachée aux +deux peuples qui ont gardé le nom de _Romani_, aux _Churwælschen_ et aux +_Walachen_. + + * * * * * + +Sur le nom des habitants de l'empire on fit un nom pour l'empire +lui-même. Il était dans l'esprit populaire de substituer une désignation +courte et concrète aux termes de _imperium Romanum, orbis Romanus_. On +tira de _Romanus_ le nom _Romania_, formé par analogie d'après _Gallia_, +_Græcia_, _Britannia_, etc. L'avènement de ce nom indique d'une façon +frappante le moment où la fusion fut complète entre les peuples si +divers soumis par Rome, et où tous, se reconnaissant comme membres d'une +seule nation, s'opposèrent en bloc à l'infinie variété des _Barbares_ +qui les entouraient. Ce nom était populaire et n'avait pas droit +d'entrée dans le style classique; aussi l'époque où il nous apparaît +pour la première fois est-elle évidemment bien postérieure à celle où il +dut se former; les textes qui le donnent l'emploient uniquement par +opposition au monde barbare devenu l'objet de toutes les craintes, la +menace sans cesse présente à l'esprit. + +[Illustration: Rome dominatrice du monde. (Musée du Louvre, nº 102 du +Catalogue Clarac).] + +La Romania avait à peine pris conscience d'elle-même qu'elle allait être +ruinée, au moins dans son existence matérielle. Cette réflexion +mélancolique est naturellement suggérée par le passage suivant, où se +trouve le plus ancien exemple du mot. C'est au commencement du Ve +siècle qu'eut lieu, dans la grotte de Bethléem où vivait saint Jérôme, +l'entretien suivant, qui roulait sur le roi goth Ataulf, devenu un allié +de l'empire après avoir songé à le détruire complètement: «_Ego ipse_, +dit Paul Orose, _virum quemdam Narbonnensem, illustris sub Theodosio +militiæ, etiam religiosum prudentemque et gravem, apud Bethlehem oppidum +Palæstinæ beatissimo Hieronymo presbytero referentem audivi se +familiarissimum Ataulpho apud Narbonam fuisse, ac de eo sæpe sub +testificatione didicisse quod ille, cum esset animo viribus ingenioque +nimius, referre solitus esset se in primis ardenter inhiasse ut, +obliterato Romano nomine, Romanum omne solum Gothorum imperium et +faceret et vocaret, essetque, ut vulgariter loquar_, Gothia _quod_ +Romania _fuisset_.»--A peu près à la même époque, nous retrouvons ce mot +dans des circonstances plus tristes encore. L'autre grand docteur +chrétien de ce temps, saint Augustin, assiégé dans Hippone par les +Vandales, reçoit des lettres des évêques de la province qui lui +demandent des conseils sur ce qu'ils doivent faire dans le péril et le +désastre communs, et il leur répond sur la conduite à tenir en face de +ceux que son biographe Possidius, alors enfermé avec lui, appelle _illos +Romaniæ eversores_. Romania ne signifie pas seulement ici, comme le +veulent les Bollandistes, _ditio romana in Africa_; il n'a plus même +simplement le sens de _Romanum imperium_ que lui donne Du Cange; il a +pris une signification plus générale, celle de monde romain, de +civilisation romaine opposée à la _Barbaries_ qui va la détruire. + +Par un singulier hasard, les exemples du mot _Romania_ sont plus anciens +et plus nombreux en grec qu'en latin. Quand la capitale de l'empire eut +été transportée à Byzance, il n'en resta pas moins l'empire romain; +Constantinople fut appelée nouvelle Rome ou simplement Rome, et la +langue latine resta longtemps encore la langue officielle[14]. Les +écrivains grecs paraissent avoir adopté à cette époque le nom de +_Romania_ pour désigner l'ensemble de l'empire.... Saint Athanase dit +expressément: Μητοπὁλις ἡ 'Ρὡμη τἡς 'Ρωμανἱας.... Plus tard, quand +l'empire d'Orient fut détruit, le nom de 'Ρωμανἱα désigna, dans les +écrivains grecs, l'empire de Byzance, et reparut sous la forme _Romania_ +(avec l'accent sur l'_i_), _Romanie_, dans les écrivains occidentaux, +avec ce sens spécial. C'est de là qu'il est arrivé à désigner les +possessions des Grecs en Asie, puis les provinces qui forment +aujourd'hui la Turquie d'Europe et la Grèce, et où il faut le +reconnaître sous la forme _Roumélie_. Je n'ai pas à m'étendre ici sur +cette histoire du mot grec 'Ρωμανἱα]; il suffit de montrer qu'il +provient du latin et que son usage habituel en Orient au IVe siècle +prouve qu'il était populaire en Occident avant cette époque. + +En Occident, le mot _Romania_, comme on l'a vu, fut surtout employé pour +caractériser l'empire romain en face des Barbares, et plus tard pour +exprimer l'ensemble de la civilisation et de la société romaine. Dans ce +sens étendu, il comprend naturellement la langue, et cette idée +accessoire est nettement indiquée dans les vers où Fortunat, s'adressant +au Franc Charibert, lui dit: + + Hinc cui Barbaries, illinc Romania plaudit. + Diversis linguis laus sonat una viro. + +_Romania_, c'est ici l'ensemble des _Romani_, la société romaine, le +monde romain en opposition au monde allemand ou barbare. + +L'expression de Romania resta en usage jusqu'aux temps carolingiens et +reprit même sans doute une nouvelle vogue quand Charlemagne eut restauré +l'_imperium Romanum_. Dans un capitulaire de Louis le Pieux et Lothaire, +on lit: «_Præcipimus de his fratribus qui in nostris et Romaniæ finibus +paternæ seu maternæ succedunt hereditati_,» et il me paraît probable que +_Romania_ signifie ici l'étendue de l'empire plutôt que l'Italie ou +cette province italienne à laquelle le nom a fini par se restreindre. +Mais quand l'empire eut passé aux rois d'Allemagne, le mot _Romania_ +semble avoir désigné spécialement cette partie de leurs États qui +n'était pas germanique, à savoir l'Italie.... Enfin le nom de _Romania_ +finit par ne plus désigner que la province qui porte encore ce nom de +Romagne et qui répond a l'ancien exarchat de Ravenne; il lui vient, +d'après les uns, de la célèbre donation faite par Pépin à l'_ecclesia +Romana_, d'après les autres, du nom de l'empire grec, de la 'Ρωμανἱα, +dont cette province fut la dernière possession en Occident. + +En résumé, le mot _Romania_, fait pour embrasser sous un nom commun +l'ensemble des possessions des Romains, a servi particulièrement à +désigner l'empire d'Occident, quand il fut détaché de celui de +Constantinople (qui, de son côté, s'attribua le nom de 'Ρωμανἱα). Depuis +la destruction successive de tous les restes de la domination romaine, +il a exprimé l'ensemble des pays qui étaient habités par les _Romani_, +ainsi que le groupe des hommes parlant encore la langue de Rome, et par +suite la civilisation romaine elle-même. Dans ce sens, _Romania_ est un +mot bien choisi pour dire le domaine des langues et des littératures +romanes. + +La Romania, à ce point de vue de la civilisation et du langage, +comprenait autrefois, lors de sa plus grande extension, l'empire romain +jusqu'aux limites où commençait le monde hellénique et oriental, soit +l'Italie actuelle, la partie de l'Allemagne située au sud du Danube, les +provinces entre ce fleuve et la Grèce, et, sur la rive gauche, la Dacie; +la Gaule jusqu'au Rhin, l'Angleterre jusqu'à la muraille de Septime +Sévère; l'Espagne entière, moins les provinces basques, et la côte +septentrionale de l'Afrique. De grands morceaux de ce vaste territoire +lui ont été enlevés, surtout par les Allemands. Il est vrai que +plusieurs des pays, jadis romains, où se parle maintenant l'allemand, +n'ont jamais été complètement romanisés. Pour l'Angleterre, le fait est +certain: quand les légions romaines se furent retirées, l'élément +celtique indigène reprit bientôt la prépondérance, et les _Romani_ qui, +malgré tout, s'y trouvaient encore en grand nombre, furent absorbés sans +doute autant par les Bretons que par les Saxons.--Les pays situés sur la +rive gauche du Rhin qui ont été germanisés ne l'ont pas été tous à la +même époque; ils doivent leur germanisation soit à la dépopulation +causée par le voisinage menaçant des Barbares (provinces rhénanes, +Alsace-Lorraine), soit à l'extermination des habitants romains par les +envahisseurs (Flandre). Mais il est sûr, particulièrement pour l'Alsace, +que l'établissement germanique avait été précédé par une romanisation à +peu près complète.--Les contrées de la rive droite du Danube (Rhétie, +Norique, Pannonie) avaient reçu de bonne heure des colonisations +germaniques établies par les empereurs eux-mêmes; devant les invasions, +une partie de la population romaine passa en Italie, le reste s'absorba +plus ou moins lentement dans le peuple conquérant; un petit noyau +persista dans quelques vallées des Alpes.--Dans les provinces plus +orientales, l'élément indigène s'était maintenu comme en Angleterre; +mais la population romaine y avait pris plus de consistance, si bien +qu'au milieu des anciens habitants (Albanais) et des masses +d'envahisseurs successifs (Germains, Slaves, Hongrois, Turcs), les +_Roumains_ réussirent à se maintenir, d'une part en corps de population +considérable, d'autre part en petits groupes disséminés très nombreux, +et parvinrent même à réoccuper la Dacie de Trajan qu'Aurélien avait fait +évacuer à tous les _Romani_ dès le IIIe siècle.--En Afrique, ce ne +furent pas les Vandales qui mirent fin au romanisme; il paraît au +contraire probable que, là comme en Espagne et en Gaule, les Germains +finirent par se fondre avec les vaincus, et il se serait sans doute +formé dans le royaume de Genséric une langue romane particulière, si +l'établissement vandale n'avait pas été détruit par les Grecs, et +surtout si la funeste invasion des musulmans n'avait arraché ces belles +contrées au monde chrétien. Il est vraisemblable que quand les Arabes +arrivèrent, il restait encore de nombreux Romains dans le pays; +toutefois, l'élément indigène n'avait jamais disparu, même du temps de +la domination romaine et dans le cœur des provinces qu'il entourait +de tous côtés: il s'allia étroitement avec les Arabes, et les derniers +vestiges du romanisme disparurent bien vite de l'Afrique.--L'Espagne, au +contraire, où la fusion des Goths avec les Romains était complète, +conserva son caractère, même sous la domination arabe, et parvint +finalement à s'en affranchir tout à fait.--Il en fut de même en Sicile: +là, le romanisme a non seulement chassé complètement l'élément arabe, +mais encore fait disparaître l'élément grec qui, sans doute, y était +encore assez abondant au commencement du moyen âge.--Cet élément grec +s'effaça aussi du sud de l'Italie, où il s'était maintenu depuis la +colonisation hellénique; dans le midi de la Gaule, il s'était absorbé de +très bonne heure dans la civilisation romaine.--La Romania perdit +cependant en Gaule une province qui certainement lui avait appartenu, la +péninsule à laquelle les colons venus de l'autre côté de la Manche +firent donner le nom de Bretagne; mais on ne peut douter que cette +province, à l'époque de leur débarquement, n'ait été presque tout à fait +dépeuplée. + +Les pertes que la Romania a faites il y a quatorze siècles ne sont pas +sans compensations. Non seulement elle a absorbé toutes les tribus +germaniques qui ont pénétré dans le cœur de son territoire, mais elle +a reculé de tous côtés les frontières que lui avait faites l'époque des +invasions. Sur presque tous les points où elle s'est trouvée en contact +avec l'élément allemand, en Flandre, en Lorraine, en Suisse, en Tyrol, +en Frioul, elle a opéré un mouvement en avant qui lui a rendu une partie +plus ou moins grande de son ancien territoire. En Angleterre, les +Normands romanisés ont reconquis le pays pendant des siècles pour le +monde roman, et leur langue n'a cédé à celle des Saxons qu'en s'y mêlant +dans une proportion telle que l'étude de la langue et de la littérature +anglaises est inséparable de celle des langues et des littératures +romanes. J'ai déjà parlé de la suppression du grec en Italie, de la +Dacie reconquise par les Roumains. Dans le nouveau monde, la Romania +s'est annexé d'immenses territoires; elle commence à reprendre +possession d'une partie du nord de l'Afrique. Le latin, dans ses +différents dialectes populaires,--qui sont les langues romanes,--est +parlé aujourd'hui par un nombre d'hommes bien plus considérable qu'au +temps de la plus grande splendeur de l'empire.... + +G. PARIS, dans la _Romania_, t. Ier (1872), +_passim_. + + + + +II.--LA VILLA GALLO-ROMAINE. + + +On peut conjecturer avec vraisemblance que, en Gaule, avant la conquête +de César, le régime dominant était celui de la grande propriété. Les +Romains n'eurent à introduire dans ce pays ni le droit de propriété ni +le système des grands domaines cultivés par une population servile. + +Quoi qu'il en soit, nous trouvons dans la Gaule du temps de l'empire les +mêmes habitudes rurales qu'en Italie. Tacite parle d'un domaine du +Gaulois Cruptorix, et il l'appelle du terme de _villa_. Ce qui fut +peut-être le plus nouveau, c'est que chaque villa prit un nom propre, +suivant l'usage romain. Conformément à ce même usage, les noms des +domaines furent tirés la plupart du temps de noms d'hommes. Ausone cite +la villa Pauliacus et la villa Lucaniacus. Sidoine Apollinaire, dans ses +lettres, a souvent l'occasion de mentionner ses propriétés ou celles de +ses amis. Il en possède une qui s'appelle Avitacus. Un domaine de la +famille Syagria s'appelle Taionnacus; celui de Consentius, ami de +Sidoine, s'appelle _ager_ Octavianus. Plus tard, les chartes écrites en +Gaule nous montreront une série de domaines qui ont tous un nom propre; +ils s'appellent, par exemple, Albiniacus, Solemniacensis, Floriacus, +Bertiniacus, Latiniacus, Victoriacus, Pauliacus, Juliacus, Atiniacus, +Cassiacus, Gaviniacus, Clipiacus; il y en a plusieurs centaines de cette +sorte[15]. Ces noms, que nous trouvons dans des chartes du VIIe +siècle, viennent certainement d'une époque antérieure. C'est sous la +domination romaine que les domaines les ont reçus. Ils sont latins, et +viennent, pour la plupart, de noms de famille qui sont romains. Cela ne +signifie pas que des familles italiennes soient venues s'emparer du sol. +Les Gaulois, en devenant Romains, avaient pris pour eux-mêmes des noms +latins, et avaient appliqué leurs nouveaux noms à leurs terres. +Quelques-uns avaient conservé un nom gaulois en le latinisant; aussi +trouvons-nous quelques noms de domaines qui ont un radical gaulois sous +une forme latine. Dans la suite, tous ces noms de propriétés sont +devenus les noms de nos villages de France. On aperçoit aisément la +filiation. Les propriétaires primitifs s'étaient appelés Albinus, +Solemnis, Florus, Bertinus, Latinus ou Latinius, Victorius, Paulus, +Julius, Atinius, Cassius, Gabinius, Clipius; et c'est pour cela que nos +villages s'appellent Aubigny, Solignac, Fleury, Bertignole, Lagny, +Vitry, Pouilly, Juilly, Attigny, Chancy, Gagny, Clichy. + +Il est difficile de dire quelle était en Gaule l'étendue ordinaire d'un +domaine rural. Il faut d'abord mettre à part la Narbonnaise, qui avait +été couverte de colonies romaines et où le sol avait été distribué par +petits lots. On doit mettre à part aussi quelques territoires du +nord-est, voisins de la frontière et où furent fondées des colonies +militaires de vétérans ou des colonies de Germains; ici encore c'est la +petite ou la moyenne propriété qui fut constituée, et il n'y a pas +apparence qu'elle se soit beaucoup modifiée. Il en fut autrement dans le +reste de la Gaule. Ici nulle colonie, nulle constitution factice de +propriété. Ou bien les domaines restèrent aux mains de l'ancienne +aristocratie devenue romaine, ou bien ils passèrent aux mains d'hommes +enrichis. Dans l'un et l'autre cas, on ne voit pas que la terre ait pu +être beaucoup morcelée. Il est très vraisemblable qu'il y eut un certain +nombre de très petites propriétés; mais ce qui prévalut, ce fut le grand +domaine. La petite propriété fut répandue ça et là sur le sol gaulois, +mais n'en occupa qu'une faible partie; la moyenne et la grande +couvrirent presque tout. + +Quelques exemples nous sont fournis par la littérature du IVe et du +Ve siècle. Le poète Ausone décrit une propriété patrimoniale qu'il +possède dans le pays de Bazas. Elle est à ses yeux fort petite; il +l'appelle une _villula_, un _herediolum_, et il faut «toute la modestie +de ses goûts» pour qu'il s'en contente. Encore voyons-nous qu'il y +compte 200 arpents de terre en labour, 100 arpents de vigne, 50 de prés, +et 700 de bois. Voilà donc un domaine qui est réputé petit et qui +comprend 1050 arpents; or s'il est réputé petit, c'est qu'il l'est par +comparaison avec beaucoup d'autres. On croirait volontiers qu'une +propriété d'un millier d'arpents n'était aux yeux de ces hommes que de +la petite propriété. + +Les domaines que Sidoine Apollinaire décrit, sans en donner la mesure, +paraissent être plus grands. Le Taionnacus comprend «des prés, des +vignobles, des terres en labour». L'Octavianus renferme «des champs, des +vignobles, des bois d'oliviers, une plaine, une colline». L'Avitacus +«s'étend en bois et en prairies, et ses herbages nourrissent force +troupeaux»... Quelques années plus tard, nous voyons la villa Sparnacus +être vendue au prix de 5000 livres pesant d'argent; cette somme énorme, +surtout en un temps de crise et dans les circonstances où nous voyons +qu'elle fut vendue, suppose que cette terre était très vaste. + +Encore faut-il se garder de l'exagération. Se figurer d'immenses +_latifundia_ serait une grande erreur. Qu'une région ou un canton entier +appartienne à un seul propriétaire, c'est ce dont on ne trouve d'exemple +ni en Gaule, ni en Italie, ni en Espagne. Rien de semblable n'est +signalé ni par Sidoine, ni par Salvien, ni par nos chartes. Notre +impression générale, à défaut d'affirmation, est que les grands domaines +de l'époque romaine ne dépassent guère l'étendue qu'occupe aujourd'hui +le territoire d'un village. Beaucoup n'ont que celle de nos petits +hameaux. Et au-dessous de ceux-ci il existe encore un bon nombre de +propriétés plus petites. Il est aussi une remarque qu'on doit faire. +Nous savons par les écrivains du IVe siècle qu'il s'est formé à cette +époque une classe de très riches propriétaires fonciers. C'est un des +faits les plus importants et les mieux avérés de cette partie de +l'histoire. Or, ces grandes fortunes, sur lesquelles nous avons quelques +renseignements, ne se sont pas formées par l'extension à l'infini d'un +même domaine. C'est par l'acquisition de nombreux domaines fort éloignés +les uns des autres qu'elles se sont constituées. Les plus opulentes +familles de cette époque ne possèdent pas un canton entier ou une +province; mais elles possèdent vingt, trente, quarante domaines épars +dans plusieurs provinces, quelquefois dans toutes les provinces de +l'empire. Ce sont là les _patrimonia sparsa per orbem_ dont parle Ammien +Marcellin. Telle est la nature de la fortune terrienne des Anicius, des +Symmaque, des Tertullus, des Gregorius en Italie; des Syagrius, des +Paulinus, des Ecdicius, des Ferreolus en Gaule. + + * * * * * + +La _villa_, le domaine rural, était un organisme assez complexe. Il +contenait, autant que possible, des terres de toute nature, champs, +vignes, prés, forêts. Il renfermait aussi des hommes de toutes les +conditions sociales, esclaves sans tenure, esclaves tenanciers, +affranchis, colons, hommes libres. Le travail s'y faisait par deux +organes bien distincts, qui étaient, l'un le groupe servile ou +_familia_, l'autre la série des petits tenanciers. Le terrain y était +aussi divisé en deux parts, l'une qui était aux mains des tenanciers, +l'autre que le propriétaire gardait dans sa main. Il faisait cultiver +celle-ci, soit par le groupe servile, soit par les corvées des +tenanciers, soit enfin par une combinaison de l'un et de l'autre +système. Il y avait, en ce dernier cas, un groupe servile peu nombreux, +auquel venaient s'ajouter les bras des tenanciers dans les moments de +l'année où il fallait beaucoup de bras. Le propriétaire tirait ainsi de +son domaine un double revenu, d'une part les récoltes et les fruits de +la portion réservée, de l'autre les redevances et rentes des tenanciers. +Son régisseur ou son intendant, _procurator_, _actor_ ou _villicus_, +administrait et surveillait les deux portions également; des tenures, il +recevait les redevances; sur la part réservée, il dirigeait les travaux +de tous. + +Ce domaine... était couvert aussi d'autant de constructions qu'il en +fallait pour la population et pour les besoins divers d'un village. On +comprend qu'aucune description précise n'est possible. Nous voyons +seulement qu'on y distinguait trois sortes de constructions bien +différentes: 1º la demeure du propriétaire; 2º les logements des +esclaves, avec tout ce qui servait aux besoins généraux de la culture; +3º les demeures des petits tenanciers. + +Au sujet de ces dernières, nous savons fort peu de chose; les écrivains +anciens ne les ont jamais décrites. Tantôt ces demeures étaient isolées +les unes des autres, chacune d'elles étant placée sur le lot de terre +que l'homme cultivait.... Tantôt elles étaient groupées entre elles et +formaient un petit hameau que la langue appelait _vicus_. Sur les +domaines les plus grands on pouvait voir, ainsi que le dit Julius +Frontin, une série de ces _vici_ qui faisaient comme une ceinture autour +de la _villa_ du maître. + +Cette villa se divisait toujours en deux parties nettement séparées, que +la langue distinguait par les expressions _villa urbana_ et _villa +rustica_. La _villa urbana_, dans un domaine rural, était l'ensemble des +constructions que le maître réservait pour lui, pour sa famille, pour +ses amis, pour toute sa domesticité personnelle. Quant à la _villa +rustica_, elle était l'ensemble des constructions destinées au logement +des esclaves cultivateurs; là se trouvaient aussi les animaux et tous +les objets utiles à la culture. + +Varron, Columelle et Vitruve ont décrit cette villa rustique. Elle +devait contenir un nombre suffisant de petites chambres, _cellæ_, à +l'usage des esclaves; et ces chambres devaient être, autant que +possible, «ouvertes au midi». Pour les esclaves paresseux ou indociles, +il y avait l'_ergastulum_; c'était le sous-sol. Il devait être éclairé +par des fenêtres assez nombreuses «pour que l'habitation fût saine», +mais assez étroites et assez élevées au-dessus du sol pour que les +hommes ne pussent pas s'échapper. A quelques pas de là étaient les +étables, qui, autant que possible, devaient être doubles, pour l'été et +pour l'hiver. + +[Illustration: La culture de la vigne, d'après une fresque de l'an 300 +environ.] + +A côté des étables étaient les petites chambres des bouviers et des +bergers. On trouvait ensuite les granges pour le blé et le foin, les +celliers au vin, les celliers à l'huile, les greniers pour les fruits. +Une cuisine occupait un bâtiment spécial; elle devait être haute de +plafond et assez grande «pour servir de lieu de réunion en tout temps à +la domesticité». Non loin était le bain des esclaves, qui ne s'y +baignaient d'ailleurs qu'aux jours fériés. Le domaine avait +naturellement son moulin, son four, son pressoir pour le vin, son +pressoir pour l'huile et son colombier. Ajoutez-y, si le domaine était +complet, une forge et un atelier de charronnage. Au milieu de tous ces +bâtiments s'étendait une large cour; les Latins l'appelaient _chors_; +nous la retrouverons au moyen âge avec le même nom légèrement altéré, +_curtis_. + +A quelque distance est la _villa_ du maître. Ce propriétaire est +ordinairement riche et il s'est plu à bâtir. Varron remarquait déjà, non +sans chagrin, que ses contemporains «accordaient plus de soin à la villa +urbaine qu'à la villa rustique». Columelle donne une description de +cette villa. Elle renferme des appartements d'été et des appartements +d'hiver; car le maître l'habite ou peut l'habiter en toute saison. Elle +a donc double salle à manger et double série de chambres à coucher. Elle +renferme de grandes salles de bain, où toute une société peut se baigner +à la fois. On y trouve aussi de longues galeries, plus grandes que nos +salons, où les amis peuvent se promener en causant. Pline le Jeune, qui +possède une dizaine de beaux domaines, décrit deux de ces habitations. +Tout ce qu'on peut imaginer de confortable et de luxueux s'y trouve +réuni. Nous ne supposerons sans doute pas que toutes les maisons de +campagne fussent semblables à celles de Pline; mais il en existait de +plus magnifiques encore que les siennes; et, du haut en bas de +l'échelle, toutes les maisons de campagne tendaient à se rapprocher du +type qu'il décrit. Il imitait et on l'imitait. Le luxe des villas était, +dans cette société de l'empire romain, la meilleure façon de jouir de la +richesse et aussi le moyen le plus louable d'en faire parade. Comme il +n'y avait plus d'élections libres, l'argent qu'on ne dépensait plus à +acheter les suffrages, on le dépensait à bâtir et à orner ses maisons. +Ce qui peut d'ailleurs atténuer les inconvénients d'un régime de grande +propriété, c'est que le propriétaire se plaise sur son domaine et qu'il +lui rende en améliorations ou en embellissements ce qu'il en retire en +profits. + +Si de l'Italie nous passons à la Gaule, et de l'époque de Trajan au +Ve siècle, nous y trouvons encore de vastes et magnifiques villas. +Sidoine Apollinaire fait un tableau assez net, malgré le vague habituel +de son style, de la villa Octaviana, qui appartient à son ami +Consentius. «Elle offre aux regards des murs élevés et qui ont été +construits suivant toutes les règles de l'art.» Il s'y trouve «des +portiques, des thermes d'une grandeur admirable». Sidoine décrit aussi +la villa Avitacus. On y arrive par une large et longue avenue qui en est +«le vestibule». On rencontre d'abord le _balneum_, c'est-à-dire un +ensemble de constructions qui comprend des thermes, une piscine, un +_frigidarium_, une salle de parfums; c'est tout un grand bâtiment. En +sortant de là, on entre dans la maison. L'appartement des femmes se +présente d'abord; il comprend une salle de travail où se tisse la toile. +Sidoine nous conduit ensuite à travers de longs portiques soutenus par +des colonnes et d'où la vue s'étend sur un beau lac. Puis vient une +galerie fermée où beaucoup d'amis peuvent se promener. Elle mène à trois +salles à manger. De celles-ci on passe dans une grande salle de repos, +_diversorium_, où l'on peut, à son choix, dormir, causer, jouer. +L'écrivain ne prend pas la peine de décrire les chambres à coucher, ni +d'en indiquer même le nombre. Ce qu'il dit des villas de ses amis fait +supposer que plusieurs étaient plus brillantes que la sienne. Ces belles +demeures, qui ont un moment couvert la Gaule, n'ont pas péri sans +laisser bien des traces. On en trouve des vestiges dans toutes les +parties du pays, depuis la Méditerranée jusqu'au Rhin et jusqu'au fond +de la presqu'île de Bretagne. + +Dans la description de la villa Octaviana nous devons remarquer une +chapelle. En effet, une loi de 398 signale comme «un usage» que les +grands propriétaires aient une église dans leur propriété. + +La langue usuelle de l'empire désignait la maison du maître par le mot +_prætorium_. Ce terme se trouve déjà, avec cette signification, dans +Suétone et dans Stace; on le rencontre plusieurs fois chez Ulpien et les +jurisconsultes du Digeste; il devient surtout fréquent chez les auteurs +du IVe siècle, comme Palladius et Symmaque. Or ce mot, par son +radical même, indiquait l'idée de commandement, de préséance, +d'autorité. Il s'était appliqué, dans un camp romain, à la tente du +général; dans les provinces, au palais du gouverneur. L'histoire d'un +mot marque le cours des idées. Nul doute que, dans la pensée des hommes, +cette demeure du maître ne fût, à l'égard de toutes les autres +constructions éparses sur le domaine, la maison qui commandait. +L'appeler _prætorium_, c'était comme si l'on eût dit la maison +seigneuriale. + +Un écrivain du temps, Palladius, recommandait de la construire à mi-côte +et toujours plus élevée que la _villa rustica_. Cette villa rustique, +avec sa population, avec sa série d'étables et de granges, avec son +moulin, son pressoir, ses ateliers, avec tout son nombreux personnel, +était plus que ce que nous appelons une ferme: elle formait une sorte de +village, qui était la propriété du maître et que remplissaient ses +serviteurs. La _villa rustica_ en bas de la colline et la _villa urbana_ +à mi-côte, c'étaient déjà le village et le château des époques +suivantes. + +Il est vrai que ce château du IVe siècle n'avait pas l'aspect du +château du Xe. Les _turres_ dont il est quelquefois parlé n'étaient +pas des tours féodales. On n'y voyait ni fossés, ni enceinte, ni herse, +ni créneaux, mais plutôt des avenues et des portiques qui invitaient à +entrer. C'est que l'on vivait dans une époque de paix et qu'on se +croyait en sûreté. A peine voyons-nous, vers le milieu du Ve siècle, +quelques hommes comme Pontius Leontius fortifier leur villa et +l'entourer d'une épaisse muraille «que le bélier ne puisse abattre». +C'est alors seulement, pour résister aux pillards de l'invasion, qu'on a +l'idée de transformer la villa en château fort. Jusque-là, la villa +était un château, mais un château des temps paisibles et heureux, un +château élégant, somptueux et ouvert. + +Là ces grands propriétaires passaient la plus grande partie de leur vie, +entourés de leur famille et d'un nombreux cortège d'esclaves, +d'affranchis, de clients. Ces hommes, visiblement, aimaient la vie de +château; on n'en saurait douter quand on a lu les lettres de Symmaque ou +celles de Sidoine Apollinaire. Ils bâtissaient, ils dirigeaient la +culture, ils faisaient des irrigations, ils vivaient au milieu de leurs +paysans. Un Syagrius, dans son beau domaine de Taionnac, «coupait ses +foins et faisait sa vendange». Un Consentius, fils et petit-fils des +plus hauts dignitaires de l'empire, est représenté par Sidoine «mettant +la main à la charrue», comme la vieille légende avait représenté +Cincinnatus. Les amis d'Ausone, ceux de Symmaque, sont pour la plupart +de grands propriétaires et ils se plaisent à la vie rurale. Des +historiens modernes ont dit que la société romaine ou gallo-romaine +n'aimait que la vie des villes, et que ce furent les Germains qui +enseignèrent à aimer la campagne.... Tous les écrits que nous avons du +IVe et du Ve siècle dépeignent au contraire l'aristocratie romaine +comme une classe rurale autant qu'urbaine: elle est urbaine en ce sens +qu'elle exerce les magistratures et administre les cités; elle est +rurale par ses intérêts, par la plus grande partie de son existence, par +ses goûts. + +C'est que, dans ces belles résidences, on menait l'existence de grand +seigneur. Paulin de Pella, rappelant dans ses vers le temps de sa +jeunesse, décrit «la large demeure où se réunissaient toutes les délices +de la vie» et où se pressait «la foule des serviteurs et des clients». +C'était à la veille des invasions. «La table était élégamment servie, le +mobilier brillant, l'argenterie précieuse, les écuries bien garnies, les +carrosses commodes.» Les plaisirs de la vie de château étaient la +causerie, la promenade à cheval ou en voiture, le jeu de paume, les dés, +surtout la chasse. La chasse fut toujours un goût romain. Varron parle +déjà des vastes garennes, remplies de cerfs et de chevreuils, que les +propriétaires réservaient pour leurs plaisirs. Les amis auxquels +écrivait Pline partageaient leur temps «entre l'étude et la chasse». +Lui-même, chasseur médiocre qui emportait un livre et des tablettes, se +vante pourtant d'avoir tué un jour trois sangliers. Les jurisconsultes +du Digeste mentionnent, parmi les objets qui font ordinairement partie +intégrante du domaine, l'équipage de chasse, les veneurs et la meute. +Plus tard, Symmaque écrit à son ami Protadius et le raille sur ses +chasses qui n'en finissent pas et sur «la généalogie de ses chiens». Les +Gaulois aussi étaient grands chasseurs. Ils l'avaient été avant César, +ils le furent encore après lui. On n'a qu'à voir les mosaïques qui, +comme celle de Lillebonne, représentent des scènes de chasse. Regardez +les amis de Sidoine: Ecdicius «poursuit la bête à travers les bois, +passe les rivières à la nage, n'aime que chiens, chevaux et arcs». Il +est vrai que le même homme tout à l'heure, à la tête de quelques +cavaliers levés sur ses terres, mettra une troupe de Wisigoths en +déroute. Voici un autre ami de Sidoine, Potentinus: «il excelle à trois +choses, cultiver, bâtir, chasser». Vectius, grand personnage et haut +fonctionnaire, «ne le cède à personne pour élever des chevaux, dresser +des chiens, porter des faucons». La chasse était un des droits du +propriétaire foncier sur sa terre, et il en usait volontiers. Ainsi, +bien des choses que le moyen âge offrira à nos yeux sont plus vieilles +que le moyen âge. + +FUSTEL DE COULANGES, _L'Alleu et le domaine +rural pendant l'époque mérovingienne_, +Paris, Hachette, 1889, in-8º. _Passim._ + + + + +III.--LE CHRISTIANISME. + +PROGRÈS D'ORGANISATION.--L'EMPIRE CHRÉTIEN. + + +...L'organisation de l'Église se complétait avec une surprenante +rapidité. Le grand danger du gnosticisme, qui était de diviser le +christianisme en sectes sans nombre, est conjuré à la fin du IIe +siècle. Le mot d'Église catholique éclate de toutes parts, comme le nom +de ce grand corps qui va désormais traverser les siècles sans se briser. +Et l'on voit bien déjà quel est le caractère de cette catholicité. Les +montanistes sont tenus pour des sectaires; les marcionistes sont +convaincus de fausser la doctrine apostolique; les différentes écoles +gnostiques sont de plus en plus repoussées du sein de l'Église générale. +Il y a donc quelque chose qui n'est ni le montanisme, ni le +marcionisme, ni le gnosticisme, qui est le christianisme non sectaire, +le christianisme de la majorité des évêques, résistant aux hérésies et +les usant toutes, n'ayant, si l'on veut, que des caractères négatifs, +mais préservé, par ces caractères négatifs, des aberrations piétistes et +du dissolvant rationaliste. Le christianisme, comme tous les partis qui +veulent vivre, se discipline lui-même, retranche ses propres excès.... +Le juste milieu triomphe. L'aristocratie piétiste des sectes phrygiennes +et l'aristocratie spéculative des gnostiques sont également déboutées de +leurs prétentions.... + +Ce fut l'épiscopat qui, sans nulle intervention du pouvoir civil, sans +nul appui des gendarmes ni des tribunaux, établit ainsi l'ordre +au-dessus de la liberté dans une société fondée d'abord sur +l'inspiration individuelle. Voilà pourquoi les ébionites de Syrie, qui +n'ont pas l'épiscopat, n'ont pas non plus l'idée de la catholicité. Au +premier coup d'œil, l'œuvre de Jésus n'était pas née viable; +c'était un chaos. Fondée sur une croyance à la fin du monde, que les +années en s'écoulant devaient convaincre d'erreur, la congrégation +galiléenne semblait ne pouvoir que se dissoudre dans l'anarchie.... +L'inspiration individuelle crée, mais détruit tout de suite ce qu'elle a +créé. Après la liberté, il faut la règle. L'œuvre de Jésus put être +considérée comme sauvée le jour où il fut admis que l'Église a un +pouvoir direct, un pouvoir représentant celui de Jésus. L'Église dès +lors domine l'individu, le chasse au besoin de son sein. Bientôt +l'Église, corps instable et changeant, se personnifie dans les anciens; +les pouvoirs de l'Église deviennent les pouvoirs d'un clergé +dispensateur de toutes les grâces, intermédiaire entre Dieu et le +fidèle. L'inspiration passe de l'individu à la communauté. L'Église est +devenue tout dans le christianisme; un pas de plus, l'évêque devient +tout dans l'Église. L'obéissance à l'Église, puis à l'évêque, est +envisagée comme le premier des devoirs; l'innovation est la marque du +faux; le schisme sera désormais pour le chrétien le pire des crimes.... + +La correspondance entre les Églises fut de bonne heure une habitude. Les +lettres circulaires des chefs des grandes Églises, lues le dimanche à la +réunion des fidèles, étaient une continuation de la littérature +apostolique. L'église, comme la synagogue et la mosquée, est une chose +essentiellement citadine. Le christianisme (on en peut dire autant du +judaïsme et de l'islamisme) sera une religion de villes, non une +religion de campagnards. Le campagnard, le _paganus_, sera la dernière +résistance que rencontrera le christianisme. Les chrétiens campagnards, +très peu nombreux, venaient à l'église de la ville voisine. + +Le municipe romain devint ainsi le berceau de l'Église. Comme les +campagnes et les petites villes reçurent l'Évangile des grandes villes, +elles en reçurent aussi leur clergé, toujours soumis à l'évêque de la +grande ville. Entre les villes, la _civitas_ a seule une véritable +église, avec un _episcopus_; la petite ville est dans la dépendance +ecclésiastique de la grande. Cette primatie des grandes villes fut un +fait capital. La grande ville une fois convertie, la petite ville et la +campagne suivirent le mouvement. Le diocèse fut ainsi l'unité originelle +du conglomérat chrétien. + +[Illustration: Un évêque] + +Quant à la province ecclésiastique, impliquant la préséance des grandes +Églises sur les petites, elle répondit en général à la province romaine. +Le fondateur des cadres du christianisme fut Auguste. Les divisions du +culte de Rome et d'Auguste furent la loi secrète qui régla tout. Les +villes qui avaient un flamine ou _archiereus_ sont celles qui, plus +tard, eurent un archevêque; le _flamen civitatis_ devint l'évêque. A +partir du IIIe siècle, le flamine duumvir occupa dans sa cité le rang +qui, cent ou cent cinquante ans plus tard, fut celui de l'évêque dans le +diocèse. Julien essaya plus tard d'opposer les flamines aux évêques +chrétiens et de faire des curés avec les _augustales_. C'est ainsi que +la géographie ecclésiastique d'un pays est, à très peu de chose près, la +géographie de ce même pays à l'époque romaine. Le tableau des évêchés et +des archevêchés est celui des _civitates_ antiques, selon leurs liens de +subordination. L'empire fut comme le moule où la religion nouvelle se +coagula. La charpente intérieure, les divisions hiérarchiques, furent +celles de l'empire. Les anciens rôles de l'administration romaine et les +registres de l'Église au moyen âge et même de nos jours ne diffèrent +presque pas. + +Rome était le point où s'élaborait cette grande idée de catholicité. Son +Église avait une primauté incontestée. Elle la devait en partie à sa +sainteté et à son excellente réputation. Tout le monde reconnaissait que +cette Église avait été fondée par les apôtres Pierre et Paul, que ces +deux apôtres avaient souffert le martyre à Rome, que Jean même y avait +été plongé dans l'huile bouillante. On montrait les lieux sanctifiés par +ces Actes apostoliques, en partie vrais, en partie faux. Tout cela +entourait l'Église de Rome d'une auréole sans pareille. Les questions +douteuses étaient portées à Rome pour recevoir un arbitrage, sinon une +solution. On faisait ce raisonnement que, puisque Christ avait fait de +Céphas la pierre angulaire de son Église, ce privilège devait s'étendre +à ses successeurs. L'évêque de Rome devenait l'évêque des évêques, celui +qui avertit les autres.... L'ouvrage dont fit partie le fragment connu +sous le nom de _Canon de Muratori_, écrit à Rome vers 180, nous montre +déjà Rome réglant le Canon des églises, donnant pour base à la +catholicité la Passion de Pierre.... Les essais de symbole de foi +commencent aussi, dans l'Église romaine, vers ce temps. Irénée réfute +toutes les hérésies par la foi de cette Église, «la plus grande, la plus +ancienne, la plus illustre; qui possède, par une succession continue, la +vraie tradition des apôtres Pierre et Paul, à laquelle, à cause de sa +primauté, _propter potiorem principalitatem_, doit recourir le reste de +l'Église». Toute Église censée fondée par un apôtre avait un privilège; +que dire de l'Église que l'on croyait avoir été fondée par les deux plus +grands apôtres à la fois? + +...On peut dire que l'organisation des Églises a connu cinq degrés +d'avancement. D'abord, l'_ecclesia_ primitive, où tous les membres sont +également inspirés de l'Esprit.--Puis les anciens ou _presbyteri_ +prennent, dans l'_ecclesia_, un droit de police considérable et +absorbent l'_ecclesia_.--Puis le président des anciens, l'_episcopos_, +absorbe à peu près les pouvoirs des anciens et par conséquent ceux de +l'_ecclesia_.--Puis les _episcopi_ des différentes Églises, +correspondant entre eux, forment l'Église catholique.--Entre les +_episcopi_, il y en a un, celui de Rome, qui est évidemment destiné à un +grand avenir. Le pape, l'Église de Jésus transformée en monarchie, +s'aperçoivent dans un lointain obscur.... Ajoutons que cette +transformation n'a pas eu, comme les autres, le caractère universel. +L'Église latine seule s'y est prêtée, et même dans le sein de cette +Église, la tentative de la papauté a fini par amener la révolte et la +protestation. + + * * * * * + +L'Église, au IIIe siècle, en accaparant la vie, épuisa la société +civile, la saigna, y fit le vide. Les petites sociétés tuèrent la grande +société. La vie antique, vie tout extérieure et virile, vie de gloire, +d'héroïsme, de civisme, vie de forum, de théâtre, de gymnase, est +vaincue par la vie juive, vie anti-militaire, vie de gens pâles, +claquemurés. La politique ne suppose pas des gens trop détachés de la +terre. Quand l'homme se décide à n'aspirer qu'au ciel, il n'a plus de +pays ici-bas.... Le christianisme améliora les mœurs du monde ancien, +mais, au point de vue militaire et patriotique, il détruisit le monde +ancien. La Cité et l'État ne s'accommoderont, plus tard, avec le +christianisme qu'en faisant subir à celui-ci les plus profondes +modifications. + +[Illustration: Chrisma, ou monogramme du Christ.] + +«Ils habitent sur la terre, dit l'auteur de l'Épître à Diognète, mais, +en réalité, ils ont leur patrie au ciel.» Effectivement, quand on +demande au martyr sa patrie: «Je suis chrétien», répond-il. La patrie et +les lois civiles, voilà la mère, voilà le père que le vrai gnostique, +selon Clément d'Alexandrie, doit mépriser pour s'asseoir à la droite de +Dieu. Le chrétien est embarrassé, incapable, quand il s'agit des +affaires du monde; l'Évangile forme des fidèles, non des citoyens. Il en +fut de même pour l'islamisme et le bouddhisme. L'avènement de ces +grandes religions universelles mit fin à la vieille idée de patrie; on +ne fut plus Romain, Athénien: on fut chrétien, musulman, bouddhiste. Les +hommes désormais vont être rangés d'après leur culte, non d'après leur +patrie; ils se diviseront sur des hérésies, non sur des questions de +nationalité. + +Voilà ce que vit parfaitement Marc-Aurèle, et ce qui le rendit si peu +favorable au christianisme. L'Église lui parut un État dans l'État. «Le +camp de la piété», ce nouveau «système de piété fondé sur le _Logos_ +divin», n'a rien à voir avec le camp romain, lequel ne prétend nullement +former des sujets pour le ciel. L'Église, en effet, s'avoue une société +complète, bien supérieure à la société civile; le pasteur vaut mieux que +le magistrat.... Le chrétien ne doit rien à l'empire, et l'empire lui +doit tout, car c'est la présence des fidèles, disséminés dans le monde +romain, qui arrête le courroux céleste et sauve l'État de sa ruine. Le +chrétien ne se réjouit pas des victoires de l'empire; les désastres +publics lui paraissent une confirmation des prophéties qui condamnent le +monde à périr par les Barbares et par le feu.... + +[Cependant] des raisons anciennes et profondes voulaient, nonobstant les +apparences contraires, que l'empire se fît chrétien. La doctrine +chrétienne sur l'origine du pouvoir semblait faite exprès pour devenir +la doctrine de l'État romain. L'autorité aime l'autorité. Des hommes +aussi conservateurs que les évêques devaient avoir une terrible +tentation de se réconcilier avec la force publique. Jésus avait tracé la +règle. L'effigie de la monnaie était pour lui le critérium suprême de la +légitimité, au delà duquel il n'y avait rien à chercher. En plein règne +de Néron, saint Paul écrivait: «Que chacun soit soumis aux puissances +régnantes, car il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu. Les +puissances qui existent sont ordonnées par Dieu, en sorte que celui qui +fait de l'opposition aux puissances résiste à l'ordre de Dieu.» Quelques +années après, Pierre, ou celui qui écrivit en son nom l'épître connue +sous le nom de _Prima Petri_, s'exprime d'une façon presque identique. +Clément est également un sujet on ne peut plus dévoué de l'empire +romain. Enfin, un des traits de saint Luc, c'est son respect pour +l'autorité impériale et les précautions qu'il prend pour ne pas la +blesser. + +Certes, il y avait des chrétiens exaltés qui partageaient entièrement +les colères juives et ne rêvaient que la destruction de la ville +idolâtre, identifiée par eux avec Babylone. Tels étaient les auteurs +d'apocalypses et les auteurs d'écrits sibyllins. Pour eux, Christ et +César étaient deux termes inconciliables. Mais les fidèles des grandes +Églises avaient de tout autres idées. En 70, l'Église de Jérusalem, avec +un sentiment plus chrétien que patriotique, abandonna la ville +révolutionnaire et alla chercher la paix au delà du Jourdain. Saint +Justin, dans ses Apologies, ne combat jamais le principe de l'empire; il +veut que l'empire examine la doctrine chrétienne, l'approuve, la +contresigne en quelque sorte et condamne ceux qui la calomnient. On vit +le premier docteur du temps de Marc-Aurèle, Méliton, évêque de Sardes, +faire des offres de service bien plus caractérisées encore, et présenter +le christianisme comme la base d'un empire héréditaire et de droit +divin.... Tous les apologistes flattent l'idée favorite des empereurs, +celle de l'hérédité en ligne directe, et les assurent que l'effet des +prières chrétiennes sera que leur fils règne après eux.... + +La haine entre le christianisme et l'empire était la haine de gens qui +doivent s'aimer un jour. Sous les Sévères, le langage de l'Église reste +ce qu'il fut sous les Antonins, plaintif et tendre. Les apologistes +affichent une espèce de légitimisme, la prétention que l'Église a +toujours salué tout d'abord l'empereur. Le principe de saint Paul +portait ses fruits: «Toute puissance vient de Dieu; celui qui tient +l'épée la tient de Dieu pour le bien.» + +Cette attitude correcte à l'égard du pouvoir tenait à des nécessités +extérieures tout autant qu'aux principes mêmes que l'Église avait reçus +de ses fondateurs. L'Église était déjà une grande association; elle +était essentiellement conservatrice; elle avait besoin d'ordre et de +garanties légales. Cela se vit admirablement dans le fait de Paul de +Samosate, évêque d'Antioche sous Aurélien. L'évêque d'Antioche pouvait +déjà passer, à cette époque, pour un haut personnage; les biens de +l'Église étaient dans sa main; une foule de gens vivaient de ses +faveurs. Paul était un homme brillant, peu mystique, mondain, un grand +seigneur profane, cherchant à rendre le christianisme acceptable aux +gens du monde et à l'autorité. Les piétistes, comme on devait s'y +attendre, le trouvèrent hérétique et le firent destituer. Paul résista +et refusa d'abandonner la maison épiscopale. Voilà par où sont prises +les sectes les plus altières: elles possèdent; or qui peut régler une +question de propriété ou de jouissance, si ce n'est l'autorité civile? +La question fut déférée à l'empereur, qui était pour le moment à +Antioche, et l'on vit ce spectacle original d'un souverain infidèle et +persécuteur chargé de décider qui était le véritable évêque. Aurélien... +se fit apporter la correspondance des deux évêques, nota celui qui était +en relations avec Rome et l'Italie, et conclut que celui-là était +l'évêque d'Antioche. + +.... Un fait devenait évident, c'est que le christianisme ne pouvait +plus vivre sans l'empire et que l'empire, d'un autre côté, n'avait rien +de mieux à faire que d'adopter le christianisme comme sa religion. Le +monde voulait une religion de congrégations, d'églises ou de synagogues, +de chapelles, une religion où l'essence du culte fût la réunion, +l'association, la fraternité. Le christianisme remplissait toutes ces +conditions. Son culte admirable, sa morale pure, son clergé savamment +organisé, lui assuraient l'avenir. + +Plusieurs fois, au IIIe siècle, cette nécessité historique faillit se +réaliser. Cela se vit surtout au temps des empereurs syriens, que leur +qualité d'étrangers et la bassesse de leur origine mettaient à l'abri +des préjugés, et qui, malgré leurs vices, inaugurent une largeur d'idées +et une tolérance inconnues jusque-là. La même chose se revit sous +Philippe l'Arabe, en Orient sous Zénobie, et, en général, sous les +empereurs que leur origine mettait en dehors du patriotisme romain. + +La lutte redoubla de rage quand les grands réformateurs, Dioclétien et +Maximien, crurent pouvoir donner à l'empire une nouvelle vie. L'Église +triompha par ses martyrs; l'orgueil romain plia; Constantin vit la force +intérieure de l'Église, les populations de l'Asie Mineure, de la Syrie, +de la Thrace, de la Macédoine, en un mot de la partie orientale de +l'empire déjà plus qu'à demi chrétiennes. Sa mère, qui avait été +servante d'auberge à Nicomédie, fit miroiter à ses yeux un empire +d'Orient ayant son centre vers Nicée et dont le nerf serait la faveur +des évêques et de ces multitudes de pauvres matriculées à l'église, qui, +dans les grandes villes, faisaient l'opinion. Constantin inaugura ce +qu'on appelle «la paix de l'Église», et ce qui fut en réalité la +domination de l'Église.... + +La réaction de Julien fut un caprice sans portée. Après la lutte vint +l'union intime et l'amour. Théodose inaugura l'empire chrétien, +c'est-à-dire la chose que l'Église, dans sa longue vie, a le plus aimée, +un empire théocratique, dont l'Église est le cadre essentiel, et qui, +même après avoir été détruit par les Barbares, reste le rêve éternel de +la conscience chrétienne, au moins dans les pays romans. Plusieurs +crurent, en effet, qu'avec Théodose le but du christianisme était +atteint. L'empire et le christianisme s'identifièrent à un tel point +l'un avec l'autre que beaucoup de docteurs conçurent la fin de l'empire +comme la fin du monde, et appliquèrent à cet événement les images +apocalyptiques de la catastrophe suprême. L'Église orientale, qui ne fut +pas gênée dans son développement par les Barbares, ne se détacha jamais +de cet idéal; Constantin et Théodose restent les deux pôles; elle y +tient encore, du moins en Russie.... Quant à l'empire chrétien +d'Occident, s'il périt bientôt, il ne fut détruit qu'en apparence...; +ses secrets se perpétuèrent dans le haut clergé romain.... Un saint +empire, avec un Théodose barbare, tenant l'épée pour protéger l'Église +du Christ, voilà l'idéal de la papauté latine au moyen âge.... + +E. RENAN, _Marc-Aurèle_, Paris, Calmann-Lévy, +1882, in-8º. _Passim._ + + + + +IV.--LA SOCIÉTÉ ROMAINE + +D'APRÈS AMMIEN MARCELLIN, SAINT JÉRÔME ET SYMMAQUE. + + +On s'est souvent demandé ce qu'il fallait penser de la moralité publique +au IVe siècle, surtout dans les hautes classes de l'empire. En +général on est tenté de la juger sévèrement. Quand nous songeons que +cette société était à son déclin, et qu'elle n'avait plus que quelques +années à vivre, nous sommes tentés d'expliquer ses malheurs par ses +fautes et de croire qu'elle avait mérité le sort qu'elle allait subir. +C'est ce qui fait que nous ajoutons foi si facilement à ceux qui nous +disent du mal d'elle. Il y a surtout deux contemporains, Ammien +Marcellin et saint Jérôme, qui ont pris plaisir à la maltraiter; et, +comme ils appartiennent à deux partis contraires, il nous paraît naturel +de penser que, puisqu'ils s'accordent, ils ont dit la vérité. J'avoue +pourtant que leur témoignage m'est suspect. Ammien a consacré aux +sénateurs de Rome deux longs chapitres de son histoire; mais ces +chapitres ont, dans son œuvre, un caractère particulier: on +s'aperçoit, lorsqu'on les lit avec soin, qu'il a voulu composer des +morceaux à effet, dont le lecteur fût frappé, et que, dans ces passages, +qui ne ressemblent pas tout à fait au reste, il est plus satirique et +rhéteur qu'historien.... Que nous dit-il d'ailleurs que nous ne sachions +d'avance? Il nous apprend, ce qui ne nous étonne guère, qu'il y a dans +ce grand monde beaucoup de très petits esprits: des sots qui se croient +des grands hommes parce que leurs flatteurs leur ont élevé des statues; +des vaniteux, qui se promènent sur des chars magnifiques, avec des +vêtements de soie dont le vent agite les mille couleurs; des glorieux, +qui parlent sans cesse de leur fortune; des efféminés, que la moindre +chaleur accable, «qui, lorsqu'une mouche se pose sur leur robe d'or ou +qu'un petit rayon de soleil se glisse par quelque fissure de leur +parasol, se désolent de n'être pas nés dans le Bosphore Cimmérien»; des +athées, qui ne sortent de chez eux qu'après avoir consulté leurs +astrologues; des prodigues, caressants et bas quand ils veulent +emprunter de l'argent, insolents lorsqu'il faut le rendre, et d'autres +personnages de cette sorte, qui se retrouvent partout. A côté de ces +travers, qui nous paraissent en somme assez légers, il signale des vices +plus graves. Quelques-uns d'entre eux appartiennent plus +particulièrement à la race romaine, et les moralistes des siècles passés +les ont déjà révélés; d'autres sont de tous les pays et de tous les +temps, et puisque malheureusement aucune société humaine n'y échappe, il +est naturel qu'on les rencontre aussi chez les gens du IVe siècle. +Mais ce qui lui semble plus odieux que tout le reste, ce qui excite le +plus souvent sa mauvaise humeur, c'est que les grands seigneurs romains +manquent d'égards pour les lettrés et les sages. Ils réservent leurs +faveurs à ceux qui les flattent bassement ou qui les amusent; quant aux +gens honnêtes et savants, on les tient pour ennuyeux et inutiles, et le +maître d'hôtel les fait mettre sans façon à la porte de la salle à +manger. Ces plaintes, nous les connaissons, elles ne sont pas nouvelles +pour nous. Une des raisons sérieuses qu'a Juvénal de gronder son époque, +c'est que le client romain, «qui a vu le jour sur l'Aventin et qui a été +nourri dès son enfance de l'olive sabine», n'a pas d'aussi bonnes places +que le parasite grec à la table du maître, qu'on ne lui sert pas les +mêmes plats et qu'il n'y boit pas le même vin. Ammien sans doute a dû +souffrir quelque humiliation de ce genre. Il est probable que, quand il +revint de l'armée, où il s'était bien battu, et au moment où il +commençait d'écrire l'histoire de ses campagnes, il ne fut pas reçu de +tout le monde comme il croyait devoir l'être. Il en conclut +naturellement qu'une société qui ne lui faisait pas toujours sa place ne +tenait aucun compte du mérite. «Aujourd'hui, dit-il, le musicien a +chassé de partout le philosophe; l'orateur est remplacé par celui qui +enseigne leur métier aux histrions; les bibliothèques sont fermées et +ressemblent à des sépulcres.» Il est difficile de croire que ces paroles +sévères s'appliquent à des gens comme Symmaque et ses amis, qui aimaient +tant les livres et tenaient les lettrés en si grand honneur. Mais Ammien +semble reconnaître ailleurs qu'il ne faut pas donner trop d'importance +à ses reproches et les faire tomber sur tout le monde; il nous dit, en +commençant ses violentes invectives, que Rome est toujours grande et +glorieuse, mais que son éclat est compromis par la légèreté criminelle +de quelques personnes (_levitate paucorum incondita_) qui ne songent pas +assez de quelle ville ils ont l'honneur d'être citoyens. Ainsi, de son +aveu même, les coupables ne sont que l'exception. + +Les colères de saint Jérôme ne m'inspirent pas plus de confiance que les +épigrammes d'Ammien. C'était un saint fort emporté; ses meilleurs amis, +comme Rufin et saint Augustin, en ont fait l'épreuve. Les gens de ce +tempérament vont tout d'un coup d'un extrême à l'autre, et d'ordinaire +ils détestent le plus ce qu'ils ont le mieux aimé. C'est précisément ce +qui a rendu saint Jérôme si dur pour la société romaine: il en avait été +trop charmé et n'a jamais pu lui pardonner l'attrait qu'elle avait eu +pour lui. Les jouissances délicates de sa vanité littéraire, ses +entretiens fréquents avec des femmes d'esprit, le plaisir qu'elles +trouvaient à l'entendre, les applaudissements qu'elles donnaient à ses +ouvrages, tout cela faisait partie de ces «délices de Rome», dont le +souvenir poignant le suivait au désert et troublait sa pénitence. Il +leur a fait payer par ses invectives la peine qu'il éprouvait à s'en +détacher. Rome est pour lui une autre Babylone, «la courtisane aux +habits de pourpre». Il lui reproche en général toute sorte de +débordements; mais il est remarquable que, lorsqu'il en vient à des +accusations précises, il ne trouve guère à reprendre chez elle que les +futilités de la vie mondaine. A quoi passe-t-on le temps dans la grande +ville? A voir et à être vu, à recevoir des visites et à en faire, à +louer les gens et à en médire. «La conversation commence, on n'en finit +plus de bavarder. On déchire les absents, on raconte des histoires du +prochain, on mord les autres et, à son tour, on en est mordu.» Ce +tableau est agréable; mais que prouve-t-il, sinon que la société de tous +les temps se ressemble? Remarquons que saint Jérôme attaque ici tout le +monde, sans distinction de culte. On a voulu se servir de son témoignage +pour établir que la société païenne était de beaucoup la plus +corrompue: c'est un tort, il est encore plus dur pour les chrétiens que +pour elle. Il nous fait voir que les vices de la vieille société avaient +passé dans la nouvelle, sans presque changer de forme, qu'on ne pouvait +pas toujours distinguer la vierge et la veuve qui avaient reçu les +enseignements de l'Église de celles qui étaient restées fidèles à +l'ancien culte, qu'il y avait des clercs petits-maîtres, des moines +coureurs d'héritages, et surtout des prêtres parasites qui allaient tous +les jours saluer les belles dames: «Il se lève en toute hâte, dès que le +soleil commence à se montrer, règle l'ordre de ses visites, choisit les +chemins les plus courts, et saisit presque encore au lit les dames qu'il +va voir. Aperçoit-il un coussin, une nappe élégante ou quelque objet de +ce genre, il le loue, il le tâte, il l'admire, il se plaint de n'avoir +chez lui rien d'aussi bon, et fait si bien qu'on le lui donne. Où que +vous alliez, c'est toujours la première personne que vous rencontrez; il +sait toutes les nouvelles; il court les raconter avant tout le monde; au +besoin il les invente, ou, dans tous les cas, il les embellit à chaque +fois d'incidents nouveaux.» N'est-ce pas là comme une première +apparition de l'abbé du XVIIIe siècle? + +Il y a donc des raisons de ne croire qu'à moitié saint Jérôme et Ammien; +et même quand on les croirait tout à fait, leur témoignage semble moins +accablant pour leur siècle qu'on ne l'a prétendu. Dans tous les cas, les +lettres de Symmaque[16] en donnent une meilleure opinion, et je m'y fie +d'autant plus volontiers qu'il n'a pas prétendu juger son temps et faire +un traité de morale, ce qui amène toujours à prendre une certaine +attitude. Il dit naïvement ce qu'il pense, se montre à nous comme il est +et dépeint les gens sans le savoir. Ses lettres sont d'un honnête homme, +qui donne à tout le monde les meilleurs conseils. A ceux qui gouvernent +des provinces épuisées par le fisc et la guerre, il prêche l'humanité; +il recommande aux riches la bienfaisance, en des termes qui rappellent +la charité chrétienne. Quelquefois il entre résolument dans la vie +privée de ses amis; par exemple, il ose demander à l'un d'eux de +renoncer aux profits d'un héritage injuste. Quant à lui, il est partout +occupé à faire du bien; il vient en aide à ses amis malheureux, prend +soin de leurs affaires, implore pour eux le secours des hommes +puissants, marie leurs filles, et, après leur mort, redouble de soins en +faveur des enfants qu'ils laissent sans protection et souvent sans +fortune. Sa correspondance ne le fait pas seul connaître; elle permet +quelquefois de juger ceux avec lesquels il était en relation. Ses +enfants forment des ménages unis, ses amis, pour la plupart, lui +ressemblent, et lorsqu'on a fini de lire ses lettres, il semble qu'on +vient de traverser une société d'honnêtes gens. Je sais bien qu'il est +porté à juger avec un peu trop d'indulgence; il prête volontiers aux +autres ses qualités et n'aperçoit pas le mal qu'il ne serait pas capable +de commettre; mais, malgré ce défaut, il est impossible de ne pas tenir +grand compte de son témoignage. L'impression qui reste de ce grand monde +de Rome, tel qu'on l'entrevoit dans ses lettres, lui est, en somme, +favorable et rappelle la société de Trajan et des Antonins telle que +nous la montrent les lettres de Pline. + +Voici encore un renseignement que nous devons à la correspondance de +Symmaque, et qui contrarie un peu l'opinion que nous nous faisons de +cette époque. Il nous semble que les gens de cette génération, qui fut +la dernière de l'empire, devaient avoir quelque sentiment des périls qui +les menaçaient, et qu'il est impossible qu'en prêtant un peu l'oreille +on n'entendit pas les craquements de cette machine qui était si près de +se détraquer. Les lettres de Symmaque nous montrent que nous nous +trompons. Nous y voyons que les gens les plus distingués, les hommes +d'État, les politiques, ne se doutaient guère que la fin approchât. A la +veille de la catastrophe, tout allait comme à l'ordinaire, on achetait, +on vendait, on réparait les monuments et l'on bâtissait des maisons pour +l'éternité. Symmaque est un Romain des anciens temps, qui croit que +l'empire est éternel et ne se figure pas que le monde puisse continuer +d'exister sans lui. Malgré les avertissements qu'on a reçus, son +optimisme est imperturbable. Il aurait certes bien des raisons d'être un +mécontent: le sénat, dont il est si fier d'être membre, n'est presque +plus rien, et l'on persécute le culte qu'il professe. Cependant il ne +cesse pas de louer ses maîtres et il est satisfait de son temps. C'était +une de ces âmes candides qui regardent comme des vérités incontestables +que la civilisation a toujours raison de la barbarie, que les peuples +les plus instruits sont inévitablement les plus honnêtes et les plus +forts, que les lettres fleurissent toutes les fois qu'elles sont +encouragées, etc. Or il voit précisément que les écoles n'ont jamais été +plus nombreuses, l'instruction plus répandue, la science plus honorée, +que les lettres mènent à tout, que le mérite personnel ouvre toutes les +carrières; aussi s'écrie-t-il, dans son enthousiasme: «Nous vivons +vraiment dans un siècle ami de la vertu, où les gens de talent ne +peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes s'ils n'obtiennent pas les +situations dont ils sont dignes». Et il ne lui semble pas possible +qu'une société si éclairée, qui apprécie tant les lettres et fait une si +grande place à l'instruction, soit emportée en un jour par des barbares! + +[Illustration: Les registres du fisc brûlés sur le Forum (bas-relief de +la Tribune aux Harangues). + +Sur l'ordre de l'empereur, les scribes apportent, pour en faire un +bûcher, les registres où sont inscrits les noms des citoyens en retard +sur le fisc. Dans le fond, la façade du temple de Vespasien, puis une +arcade du Tabularium, le temple de Saturne, les arceaux découronnés de +la basilique Julia.] + +Il lui arrive pourtant de voir et de noter au passage quelques incidents +fâcheux, par lesquels se révélait le mal dont souffrait l'empire, et qui +auraient dû lui donner à réfléchir. Par exemple, il raconte à quelqu'un +qui l'attend qu'il ne peut pas sortir de Rome parce que la campagne est +infestée de brigands: c'en est donc fait de la _paix romaine_, si vantée +dans les inscriptions et les médailles, puisque, aux portes mêmes de la +capitale, on n'est plus en sûreté! Une autre fois il se plaint que +l'empereur, qui manque de soldats, demande aux gens riches leurs +esclaves pour les enrôler, et cette mesure ne lui révèle pas à quelles +extrémités l'empire est réduit! Mais ce qui est plus significatif +encore, ce qui indique plus clairement un profond désordre et annonce la +ruine prochaine, c'est le triste état de la fortune publique. Les +preuves en sont partout chez Symmaque. Il nous fait voir que le fisc a +tout épuisé, que les riches sont à bout de ressources, que les fermiers +n'ont plus d'argent pour payer les propriétaires, et que la terre, qui +était une source de revenus, n'est plus qu'une occasion de dépense. Ce +sont là des symptômes graves; et pourtant Symmaque, qui les voit, qui +les signale, n'en paraît pas alarmé. C'est que le mal était ancien, +qu'il avait augmenté peu à peu, et que, depuis le temps qu'on en +souffrait, on s'y était accoutumé. Comme Rome persistait à vivre, malgré +les raisons qu'elle avait de mourir, on avait fini par croire qu'elle +vivrait toujours. Jusqu'au dernier moment on s'est fait cette illusion, +et la catastrophe finale, quoiqu'on dût s'y attendre, fut une surprise. +C'est ce que les lettres de Symmaque mettent en pleine lumière; elles +nous montrent à quel point des politiques nourris des leçons de +l'histoire, et qui connaissaient à fond les temps anciens, peuvent se +tromper sur l'époque où ils vivent; elles nous font assister au +spectacle, plein de graves enseignements, d'une société fière de sa +civilisation, glorieuse de son passé, occupée de l'avenir, qui pas à pas +s'avance jusqu'au bord de l'abîme, sans s'apercevoir qu'elle y va +tomber. + +G. BOISSIER, _La fin du paganisme_, t. II, Paris, +Hachette, 1894, in-16. + + BIBLIOGRAPHIE.--T. Hodgkin, _Italy and her invaders_, t. I^1 et + II^2 [Sur les invasions visigothiques, hunniques et vandales en + Italie], t. III et IV [Sur l'invasion ostrogothique et la + restauration de l'Empire], t. V et VI [Sur les Lombards, jusqu'en + 744], Oxford, 1892-1895, in-8º.--Cf. C. Cipolla, _Per la storia + d'Italia e de' suoi conquistatori nel medio evo piu antico_, + Bologna, 1895, in-16. + + + + +CHAPITRE II + +LES BARBARES. + + PROGRAMME.--_Les invasions germaniques: Alaric. Simple énumération + des États fondés par les Germains.--Les Huns et Attila.--Les Goths + et Théodoric._ + + _Les Francs: Clovis. Conquête de la Gaule et d'une partie de la + Germanie._ + + _Mœurs de l'époque mérovingienne. Loi salique. Les rois, les + grands, les évêques; Grégoire de Tours. Les régions franques: + Neustrie, Austrasie, Bourgogne, Aquitaine._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Comme il est naturel, c'est en Allemagne que =les origines et les + invasions germaniques= ont été étudiées avec le plus de soin. Nous + n'avons guère en français que des livres vieillis: ceux d'Ozanam + (_Études germaniques_, 1845);--d'Am. Thierry (_Récits de l'histoire + romaine au Ve siècle_, 1860);--de E. Littré (_Études sur les + barbares et le moyen âge_, Paris, 1867, in-8º);--de A. Geffroy + (_Rome et les barbares_, Paris, 1874, in-8º).--Le t. II de + l'_Histoire des institutions_ de M. Fustel de Coulanges est + intitulé: _L'invasion germanique et la fin de l'Empire_ (Paris, + 1891, in-8º).--Voir aussi J. Zeller, _Entretiens sur l'histoire du + moyen âge_, 1re partie [jusqu'en 814], Paris, 1884, 2 vol. + in-12, 3e éd.--Le livre, très populaire en Angleterre, de Ch. + Kingsley, _The Roman and the Teuton_ (London, 1879, in-8º), est + déclamatoire.--On lira de préférence: E. v. Witersheim, _Geschichte + der Völkerwanderung_, Leipzig, 1880-1881, 2 vol. in-8º, 2e éd., + revue par F. Dahn;--F. Dahn, _Urgeschichte der germanischen und + romanischen Völker_, Berlin, 1880-1889, 4 vol. in-8º;--le même, + _Die Könige der Germanen_, Würzburg et Leipzig, 1861-1894, 7 vol. + in-8º;--W. Arnold, _Ansiedelungen und Wanderungen deutscher + Stämme_, Marburg, 1881, in-8º, 2e éd.--Citons encore, en seconde + ligne, les histoires générales de G. Kaufmann (_Deutsche Geschichte + bis auf Karl den Grossen_, Leipzig. 1880-1881, 2 vol. in-8º) et de + O. Gutsche et W. Schultze (_Deutsche Geschichte von der Urzeit bis + zu den Karolingern_, Stuttgart, 1887 et s.).--Sur les + établissements goths en Italie: T. Hodgkin. _Italy and her + invaders_, London, 1892, 3 vol. in-8º, 2e éd.--Sur =Attila= et + les =Huns=, E. Drouin, art. _Huns_, dans la _Grande Encyclopédie_, XX + (1894), p. 405. + + L'=histoire générale des royaumes francs= intéresse à la fois la + France, l'Allemagne et la Belgique.--L'ouvrage d'Aug. Thierry + (_Récits des temps mérovingiens_, Paris, 1840, 2 vol. in-8º) a eu + beaucoup de succès; il est fait de morceaux de Grégoire de Tours + habilement arrangés.--Tous les faits connus ont été recueillis et + discutés avec soin par G. Richter, _Annalen des fränkischen Reichs + im Zeitalter der Merovinger_, Halle, 1873, in-8º.--Voyez aussi F. + Dahn, _Die Könige der Germanen_ (précité), t. VII, _Die Franken + unter den Merovingern_, Leipzig, 1894, in-8º;--W. Junghans, + _Histoire critique des règnes de Childerich et de Chlodovech_, + Paris, 1879, in-8º, tr. de l'all.;--G. Kurth, _Histoire poétique + des Mérovingiens_, Paris-Bruxelles, 1893, in-8º.--On peut + recommander d'avance un livre de vulgarisation que M. M. Prou + publiera en 1896 dans la «Bibliothèque d'histoire illustrée», sous + ce titre: _La Gaule mérovingienne_. + + Les =institutions franques sous les Mérovingiens= ont été étudiées + avec talent par J.-M. Lehuërou, dont l'_Histoire des institutions + mérovingiennes et du gouvernement mérovingien_ (Paris, 1842, in-8º) + a vieilli. Très érudits, mais difficiles à lire, sont les livres de + J. Tardif (_Études sur les institutions politiques et + administratives de la France, période mérovingienne_, Paris, 1882, + in-8º) et de G. Waitz (_Deutsche Verfassungsgeschichte_, t. II, + Kiel, 1882, in-8º).--Les trois vol. de l'_Histoire des institutions + politiques de l'ancienne France_ de M. Fustel de Coulanges qui sont + consacrés à l'époque mérovingienne (_La monarchie franque_, 1888; + _L'alleu et le domaine rural_, 1889; _Les origines du système + féodal_, 1890) ne sont pas les meilleurs de ce grand + ouvrage.--Comparez L. Vanderkindere, _Introduction à l'histoire des + institutions de la Belgique au moyen âge_, Bruxelles, 1890, + in-8º.--Résumé consciencieux, très bien informé, dans P. Viollet, + _Histoire des institutions politiques et administratives de la + France_, t. Ier, Paris, 1890, in-8º.--Sur l'église franque, voir + l'admirable _Kirchengeschichte Deutschlands_ de A. Hauck (t. + Ier, _bis zum Tode des Bonifacius_, Leipzig, 1887, in-8º).--Pour + l'histoire de la civilisation et du droit à l'époque mérovingienne, + v. la Bibliographie des ch. VI et XIV. + + La principale source de l'histoire des Francs mérovingiens est la + chronique de Grégoire de Tours. Voir, sur =Grégoire de Tours=: G. + Monod, _Études critiques sur les sources de l'histoire + mérovingienne_, Paris, 1872, in-8º;--M. Bonnet, _Le latin de + Grégoire de Tours_, Paris, 1890, in-8º (Première partie). + + =L'histoire locale des régions franques=: Neustrie, Austrasie, + Bourgogne, Aquitaine, etc., n'est pas achevée. On consultera avec + profit: A. Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, + Paris, 1878, in-4º;--A. Loth, _L'émigration bretonne en Armorique + du Ve au VIIe siècle de notre ère_, Paris, 1884, in-8º;--A. + Jahn, _Die Geschichte der Burgundionen und Burgundiens bis zum Ende + der Isten Dynastie_, Halle, 1874, 2 vol. in-8º;--Ch. Pfister, + _Le duché mérovingien d'Alsace et la légende de sainte Odile_, + Paris, 1892, in-8º;--Cl. Perroud, _Des origines du premier duché + d'Aquitaine_, Paris, 1881, in-8º. + + Le dernier mot n'est pas dit sur l'histoire des royaumes barbares, + Francs, Goths, etc., qui ont été fondés aux dépens de l'Empire + romain. D'importantes parties de l'histoire mérovingienne ont été + renouvelées tout récemment par MM. J. Havet, B. Krusch, etc.--M. + Ch. Bayet prépare un _Manuel des institutions françaises. Période + mérovingienne et carolingienne_. + + + + +I.--LA FOI ET LA MORALE DES FRANCS. + + +L'Église avait eu son âge héroïque intellectuel. Lorsque les apôtres, +portant par le monde la première religion qui eût été faite non pour un +peuple, mais pour l'humanité, prêchèrent le royaume de Dieu où les +hommes sont unis étroitement entre eux et avec Dieu, la philosophie, +après quelques instants d'hésitation, de doute et de dédain, étudia +cette solution, la plus admirable qui eût été trouvée du problème des +relations de l'homme avec Dieu et avec l'homme. Platoniciens, qui +creusaient sans se lasser l'enseignement du maître sur la manifestation +de l'infini dans le fini et de Dieu dans la nature et dans l'âme, +disciples conscients ou inconscients de Zoroastre, qui expliquaient +l'origine du mal par la coexistence de deux principes, apportèrent dans +l'examen de la doctrine nouvelle les traditions de leurs écoles. Il y +eut, au Ier et au IIe siècle, une sorte de reconnaissance faite +par l'esprit humain autour du christianisme; après quoi, les philosophes +entrèrent dans l'Église, mais en demeurant des philosophes. L'école +d'Alexandrie enseigna que la philosophie avait été la préparation du +christianisme chez les païens, comme l'Ancien Testament chez les Juifs. +Elle rapprocha l'Ancien Testament et la philosophie par cette théorie +que le Verbe, qui a été la parole de Dieu dès l'origine, a semé la +vérité dans les écrits profanes comme dans l'Écriture. Elle crut ou fit +semblant de croire que Platon avait connu les livres saints et elle le +transforma en un disciple de Moïse. Elle fit ainsi de l'histoire +intellectuelle et morale de l'humanité une grande synthèse qu'elle donna +pour piédestal au christianisme. + +Au temps même où la critique platonicienne s'exerçait librement sur le +dogme, naquit l'autorité. La lutte du christianisme contre les païens et +contre ceux des philosophes qui, n'étant chrétiens que par métaphysique, +faisaient bon marché de la foi positive, fit naître deux idées +corrélatives, l'idée d'une Église catholique seule en possession de la +vérité, et l'idée ecclésiastique de l'hérésie. Hérésie signifiait dans +le langage philosophique choix d'une opinion; cela signifia dans le +langage ecclésiastique choix d'une opinion mauvaise, erreur condamnable +et damnable. Pour prémunir les fidèles contre la perdition, l'Église +écrivit la règle de la foi. Bientôt l'hérésie se montra sous une forme +étrange: le manichéisme, produit d'un mélange de la philosophie grecque +avec la religion zoroastrique, réduisit le Christ à la qualité d'un +esprit de lumière et d'un combattant illustre dans le conflit entre le +bon et le mauvais principe. Ainsi le génie hellénique, toujours en +travail, menaçait de perdre le christianisme dans des conceptions +bizarres; la sagesse des anciens et leur méthode, leur idéalisme et leur +dialectique, qui avaient servi à bâtir le dogme, s'employaient à le +démolir. C'est alors que l'esprit latin s'insurgea. + +L'Église d'Occident était demeurée pendant longtemps l'élève des Églises +orientales: l'Orient parlait, l'Occident écoutait. La langue de +l'Écriture et des apôtres, des théologiens orthodoxes ou hérétiques, +était la langue grecque; mais, au IIIe siècle, Tertullien introduisit +la langue latine dans les controverses et révéla un esprit tout +différent de l'esprit oriental, plus étroit, plus prosaïque, mais plus +ferme. Tertullien a certaines maximes brèves, dictées par un sens commun +assez grossier, et par cela même très intelligibles. «On ne peut +pourtant pas chercher indéfiniment, dit-il: _infinita inquisitio esse +non potest_.» D'ailleurs à quoi bon chercher? «Il n'y a pas besoin de +curiosité, _curiositate opus non est_, après le Christ et l'Évangile.» +Il y a une règle à laquelle il faut se tenir: «La plénitude de la +science est d'ignorer ce qui est contraire à cette règle.» C'est +merveille de voir comment le christianisme, en se répandant sur le +monde, s'adaptait aux différents milieux. Au temps de l'antiquité +païenne, les Grecs avaient pensé tandis que les Romains agissaient; la +vie intellectuelle romaine, très tardive, avait été le reflet de la vie +intellectuelle hellénique, et Rome n'avait manifesté son originalité que +dans le domaine du droit. Au temps de l'antiquité chrétienne, l'esprit +hellénique cherche sans cesse et toujours disserte; le chrétien romain +arrête la doctrine et tout de suite il est prêt à légiférer sur la +discipline et sur la foi. + +L'autorité trouva bientôt un organe régulier dans la hiérarchie qui se +constituait et dans la puissance impériale. A peine l'empereur fut-il +entré dans l'Église que la liberté en sortit. L'hérésie devint une +affaire d'État. Auparavant, elle pouvait ne troubler qu'une ou deux +provinces, et les évêques des pays où elle se produisait se contentaient +de rejeter en concile les opinions hétérodoxes; désormais elle occupa la +chrétienté entière. Arius est jugé par l'Église universelle, l'empereur +présent et présidant, et les conciles font de leurs décisions des +articles de foi, que l'empereur transforme en articles de loi. Comme la +victoire de l'Église sur le paganisme la dispense de toute tolérance +envers les dissidents, l'hérétique devient le grand ennemi. Déjà se +disaient de dangereuses paroles: «Mieux vaut errer dans les mœurs que +dans la doctrine;... mieux vaut un païen qu'un hérétique....» + +Du moins, les controverses demeurent grandes aux IVe et Ve +siècles. On discute sur la nature du Verbe pour ou contre Arius, sur la +destinée des âmes pour ou contre Origène, sur le libre arbitre pour ou +contre Pélage. Les adversaires sont de haute taille, car l'orthodoxie +est défendue par saint Augustin et par saint Jérôme, et les écoles +théologiques d'Alexandrie et de Syrie procèdent toujours selon les +règles d'une méthode scientifique. Mais le temps marche et la culture +ancienne dépérit. L'Église oublie ce qu'elle lui doit, la dédaigne comme +superflue et la suspecte comme complice du paganisme, dont elle est le +dernier refuge. Elle rejette non seulement la philosophie, mais toute la +littérature. «Il paraît que tu enseignes la grammaire, écrit le pape +Grégoire le Grand à un évêque. Je ne puis répéter cela sans rougir, et +je suis triste et je gémis, car les louanges du Christ ne peuvent se +rencontrer dans une même bouche avec les louanges de Jupiter.» L'horizon +intellectuel, si vaste autrefois, se rapproche et se ferme, et l'Église +prétend se suffire à elle-même. Si encore l'activité de l'esprit avait +duré en elle! Mais sur quoi se serait-elle exercée? «Ne cherchons plus», +avait dit Tertullien, et l'on ne cherche plus en effet! Toute la sagesse +est trouvée; elle est dans certains livres dont un décret pontifical +dresse le catalogue. L'erreur est dans d'autres livres: le même décret +les met à l'_index_. Les écoles théologiques d'Orient tombent en +décadence, et l'Occident n'en a pas une seule qui mérite d'être citée. +Tandis que les écoles de lettres profanes trouvent encore des élèves +pour leur enseignement vieilli, il n'y a point de «maîtres publics pour +les divines Écritures». C'est Cassiodore qui le dit en se lamentant. +Aussi, pour suppléer au défaut des maîtres, écrit-il le _de Institutione +divinarum litterarum_, c'est-à-dire un manuel où les prêtres puissent +apprendre commodément tout ce qu'il faut savoir. Cassiodore le leur +déclare en propres termes et il leur représente «qu'au lieu de chercher +présomptueusement des nouveautés, il vaut mieux étancher sa soif à la +source des anciens», des anciens de l'Église, bien entendu. Le temps du +manuel est venu en effet, car la parole vivante ne se fait plus +entendre. La période de l'initiative intellectuelle est close; il ne +reste plus qu'à constater les résultats acquis. C'est pourquoi Jean le +Scolastique dispose en ordre méthodique les canons des conciles, afin +que toute question, quelle qu'elle soit, trouve sa réponse. C'est ainsi +qu'après qu'un livre est achevé, on en écrit la table des matières. + + * * * * * + +La grande originalité de la religion nouvelle, c'est qu'elle était une +morale en même temps qu'une théologie. Épurer partout, même en Israël, +où elle était la plus pure, la notion du divin, confondre la morale avec +la religion, orienter vers le ciel des âmes qui n'avaient qu'un horizon +terrestre, détruire les sacerdoces particuliers et les cultes locaux, +placer tous et chacun en présence de Dieu, telle était la mission du +christianisme. Il ne s'était point vu, il ne se verra plus jamais un +pareil effort pour soulever la matière vers l'idéal; mais la matière a +pesé sur les ailes de l'esprit et l'a retenu entre ciel et terre, plus +près de la terre que du ciel.... Là même où le Christ avait vécu, +combien d'hommes étaient capables de faire de leur âme un temple du +Christ? + +Les hommes ne se sentirent pas assez proches d'un Dieu qui remplissait +le monde, et, partout présent, n'entrait nulle part en communication +intime avec ses fidèles. Ils cherchèrent des échelons pour monter +jusqu'à lui. Ils trouvaient dans les Écritures les esprits bons et +mauvais; ils leur donnèrent des formes plus précises. Parmi les démons +se placèrent les dieux de l'ancienne mythologie, auxquels l'Église +elle-même accorda une survivance étrange, sous la forme de tentateurs +acharnés à la perdition des âmes. Une puissance miraculeuse funeste fut +attribuée aux statues des anciennes divinités et aux ruines de leurs +temples. Ce n'était pas seulement le populaire que ces imaginations +troublaient. Le pape Grégoire le Grand raconte dans un de ses dialogues +l'aventure d'un Juif, qui, surpris par la nuit, ne trouva point d'autre +asile qu'un temple abandonné d'Apollon: les ténèbres et la solitude +l'effrayèrent; il avait entendu dire que les démons hantaient cette +ruine, et, tout Juif qu'il fût, il se signa. Bien lui en prit; car, à +minuit, le temple se remplit de fantômes qui tinrent séance sous la +présidence d'Apollon, auquel ils rendirent compte des tentations dont +ils avaient assailli les chrétiens. Ainsi toute une légion infernale +était organisée pour la guerre contre les âmes. Mais en face d'elle se +rangea la légion céleste: le culte des anges s'organisa; des églises +furent placées sous l'invocation des plus grands, et chaque âme crut +avoir son ange gardien. Ces purs esprits étaient encore trop élevés +au-dessus de l'homme, et la terre vers laquelle ils descendaient n'était +pas leur patrie: sur la route de la terre au ciel, l'Église fit monter +les martyrs et les saints. Martyrs et saints devinrent les compagnons de +Dieu dans la gloire éternelle, mais en même temps ils demeurèrent +attachés au point de la terre où ils avaient vécu. L'antique croyance +populaire que l'âme des morts ne s'éloigne pas de leur dépouille avait +produit chez les païens les rites naïfs du culte des morts; elle a +certainement contribué à produire chez les chrétiens le culte des +martyrs. On s'imagina être tout près des saints quand on touchait leurs +restes, et même cette opinion donna lieu à de singuliers scandales: en +Egypte, il fallut défendre aux chrétiens de garder chez eux les corps +des personnes réputées saintes, comme on gardait autrefois les corps des +ancêtres; ailleurs, il y avait des voleurs de corps saints, et une loi +de Théodose interdit «d'exhumer les martyrs et de les vendre». Pour +éviter ces profanations, on transporta les reliques dans les églises, où +on les plaça d'ordinaire sous les autels, et le culte des saints +commença. Les chrétiens éclairés, les docteurs et les évêques +prémunirent les fidèles contre les dangers d'une idolâtrie nouvelle; aux +polémistes païens qui leur reprochaient d'avoir troqué les idoles contre +les martyrs, ils répondirent que l'Église honore ses saints pour +proposer leur vie en exemple et qu'elle réserve l'adoration à Dieu seul; +mais la masse des hommes retrouvait les héros et les dieux d'autrefois +dans ces personnages sacrés qu'elle invoquait par leur nom, dont elle +savait l'histoire et dont elle touchait les tombeaux. Dans les églises +placées sous l'invocation de tel ou tel bienheureux, les prières, au +lieu de monter jusqu'à Dieu, s'arrêtèrent au médiateur, d'autant plus +volontiers que celui-ci manifestait par des miracles plus fréquents sa +puissance personnelle. La relation simple et directe de l'homme avec +Dieu fut compliquée par cette multiplicité des intermédiaires et +l'universel divin localisé. + +[Illustration: La crypte de Jouarre. (Architecture mérovingienne.)] + +En même temps, la simplicité du culte primitif était altérée par +l'organisation d'un cérémonial solennel. Les modestes lieux de réunion +où les premiers chrétiens priaient, prêchaient et célébraient la +commémoration de la cène sont remplacés par des temples superbes divisés +en deux parties: l'une, réservée aux fidèles; l'autre, plus élevée, où +le clergé siège sur des trônes. L'esthétique du service divin, que les +païens avaient portée à la perfection et que les premières communautés +chrétiennes avaient dédaignée, reparaît. L'Église parle à l'imagination +et aux sens par le bel ordre de ses pompes et l'éclat des vêtements +sacerdotaux, par les parfums, par la musique et par les peintures qui +retracent sur les murailles les grandes scènes de l'histoire de la foi. +Plus se multiplient et s'embellissent ces pieuses représentations +données par le clergé, plus les fidèles sont réduits au rôle de +spectateurs. Leur voix ne se mêle plus à celles des prêtres que pour +chanter le _Kyrie eleison_; ils doivent écouter et se taire, en vertu du +précepte de Moïse, qui a dit:--«Écoute, Israël, et tais-toi!» Encore +n'entendent-ils plus que rarement la prédication, qui était jadis la +partie essentielle du service divin et qui tombe en désuétude. Assister +à la célébration des mystères sacrés est une sorte d'acte matériel: +l'Église en fait une obligation et elle multiplie les fêtes, qui +deviennent de plus en plus brillantes. + +Peu à peu se forme une coutume de la dévotion,--_consuetudo devotionis_, +comme dit le pape Léon le Grand,--qui devient obligatoire comme la loi +elle-même, car l'Église la fait procéder de la tradition apostolique et +de l'enseignement du Saint-Esprit. Les manifestations extérieures +prennent une grande importance. Dans la primitive Église, l'ascétisme +était honoré comme un moyen de parvenir à la vertu, mais il n'était +imposé à personne; désormais il est prescrit par toutes sortes de règles +minutieuses. La renonciation au monde et l'absolu mépris de la chair, +manifesté par l'horreur croissante pour le mariage qui est rabaissé à la +qualité d'une infirmité nécessaire, sont réputées les plus hautes des +vertus; ce sont des vertus moindres que le jeûne et l'abstinence +ordonnés à certains jours de la semaine et à certaines époques de +l'année. L'aumône elle-même n'est plus libre. Conformément à l'usage de +toute l'antiquité païenne et pour obéir à la loi de Moïse, qui a dit: +«Tu ne te présenteras pas devant le Seigneur les mains vides», l'Église +réclame les prémices et la dîme. + +Il y a péril certain que le fidèle qui paye la dîme, jeûne aux jours +prescrits et assiste exactement aux offices divins, n'estime avoir +rempli son devoir de chrétien. Plus nombreuses et plus rigoureuses sont +les obligations extérieures, plus vague et plus insaisissable est le +vrai devoir intime. Déjà, d'ailleurs, l'Église offre à la conscience du +pécheur le facile moyen de s'apaiser. On trouve dans saint Ambroise la +redoutable formule: «Tu as de l'argent, rachète ton péché,» et Salvien +enseigne dans son traité _de l'Avarice_ que la libéralité envers +l'Église est le plus sûr moyen de se rédimer du péché. Mais c'est dans +le culte des saints qu'apparaît le mieux le caractère grossier des actes +matériels de foi. Le contact d'une relique miraculeuse ne procure pas +seulement la guérison d'une maladie; il a des effets bienfaisants sur +l'âme elle-même. Grégoire le Grand, envoyant à un roi barbare des +parcelles des chaînes du bienheureux Pierre et des cheveux de saint +Jean-Baptiste, lui dit que les chaînes qui ont lié le cou de l'apôtre le +délivreront de ses péchés et que le précurseur lui assurera par son +intercession l'aide du Sauveur. Aussi les reliques sont-elles +recherchées avec passion. Les princes ne cessent d'en demander au pape, +et les plus élevés se montrent singulièrement ambitieux: l'impératrice +Constantine ne s'avise-t-elle pas un jour de demander à Grégoire la tête +de l'apôtre saint Paul? Le bon pape dut lui faire entendre que le saint +ne se laisserait pas ainsi décapiter: «Les corps saints, dit-il, font +briller autour d'eux les miracles et la terreur, et, même pour prier, on +ne s'approche point d'eux sans une grande crainte. Qui oserait les +toucher mourrait. Aussi les Romains, lorsqu'on leur demande les reliques +à l'occasion de la consécration d'une église, se contentent-ils de +placer dans le tombeau un morceau d'étoffe; ils l'envoient ensuite à +l'église nouvelle, où il opère autant de miracles que les reliques +elles-mêmes.» Tout ce que peut faire Grégoire pour complaire à «sa +maîtresse sérénissime», c'est de lui envoyer des parcelles des chaînes +que le bienheureux Paul a portées au cou et aux mains; il prendra donc +une lime pour détacher des paillettes, mais il n'est pas sûr de les +obtenir, car il est arrivé que l'on a longtemps limé les chaînes sans en +rien tirer. Heureux princes, qui pouvaient ainsi recevoir et garder à +domicile de si précieux objets! Le commun des fidèles se transportait +auprès d'eux pour recueillir le bénéfice de leur puissance miraculeuse. +Le temps des pèlerinages a commencé; les plus zélés chrétiens vont en +terre sainte chercher des fioles d'eau du Jourdain, des poignées de la +poussière du sol foulé par le Sauveur ou bien des fragments de la vraie +croix, qui «garde dans sa mémoire insensible une force vitale, comme dit +saint Paulin de Nole, et, réparant toujours ses forces, demeure intacte, +bien qu'elle distribue tous les jours son bois à des fidèles +innombrables». Ce pèlerinage est le plus louable de tous, mais très +nombreux sont les sanctuaires où l'on va porter ses hommages et ses +vœux. La fatigue même du voyage est un mérite dont on se prévaut +auprès du saint; puis on lui apporte des présents, des objets précieux, +de l'argent, des donations de terre. Ainsi reparaît avec la +multiplicité des cultes cet échange de services entre le ciel et les +hommes qui était un des caractères du paganisme. + +La morale chrétienne s'est donc accommodée à la faiblesse de l'homme. Il +ne faut point voir là matière à sarcasme ni à déclamations. Toute +religion est un effort de l'homme vers Dieu, une transition de l'humain +au divin, ou, si l'on croit que le divin est répandu dans la nature et +pensé par l'homme, toute religion est une manifestation du divin dans +l'homme. Si haute qu'ait été la conception première, l'homme fait valoir +les droits de son infirmité naturelle et il demeure soumis à l'empire +des habitudes acquises. La conception de la religion chrétienne était +trop haute, car c'est un monde surnaturel qui vit dans l'Évangile: à +peine y est-on averti de la présence de la terre; les pieds du Sauveur y +glissent comme sur les flots qui ont porté sans fléchir son corps +impondérable; le Christ semble toujours près de s'élever au ciel. Pour +vivre avec lui, il faut avoir quitté tout ce qui est de la terre: +famille, amis, maison, même le travail, et se confier à Dieu qui nourrit +l'oiseau et revêt de splendeur le lis qui ne file point. Une seule +lecture transporte l'homme dans une indécise région idéale, aux confins +de l'humain et du divin, c'est la lecture de l'Évangile. Mais combien +d'esprits peuvent habiter l'idéal? Combien de temps les plus élevés y +peuvent-ils demeurer? Dans les carrefours des villes juives, grecques ou +romaines, dans les campagnes cultivées par les esclaves, sur les chaises +curules, dans les _atria_, dans les ateliers, dans les cabanes vivait +l'humanité vraie, d'où le Christ avait tiré douze apôtres, parmi +lesquels se sont rencontrés un traître et des pusillanimes, car le +disciple bien-aimé se trouva seul au pied de la croix. L'humanité vraie +prit de la religion du Christ ce qu'elle en put comprendre; elle fit +effort pour s'élever jusqu'à elle, mais elle l'abaissa aussi à sa +portée. Nul doute que, le compte fait de toutes les superstitions et de +toutes les erreurs, elle demeura meilleure qu'elle n'était auparavant: +la foi et la morale chrétienne, même altérées, furent bienfaisantes; +mais l'Église, qui n'a pu empêcher ces altérations, qui les a même +acceptées, provoquées ou aggravées, ne pouvait plus avoir l'énergique +activité des premiers jours. L'intelligence d'un chrétien du VIe +siècle, emprisonnée dans les formules d'un code minutieux de croyances, +n'a plus rien à désirer, rien à chercher: elle est frappée d'inertie. Un +chrétien comme saint Paul, dont l'esprit était occupé par quelques +grandes idées, et dans le cœur duquel bouillonnait l'amour de Dieu, +ne croyait jamais avoir fait assez pour obéir à sa mission divine; le +monde, qu'il embrassait d'un regard et qu'il parcourait d'un pas leste, +était trop étroit pour lui. Quelle différence entre lui et ce pape, son +successeur, qui lime gravement, et non sans effroi, les prétendues +chaînes du plus grand des apôtres! + + * * * * * + +La religion, telle que l'histoire l'avait faite, se retrouve dans l'âme +du plus grand personnage ecclésiastique des temps mérovingiens, l'évêque +Grégoire de Tours: la dignité de sa vie, sa charité, sa bonté, sont +comme la survivance du divin dans la décadence de l'Église; mais quelles +misères dans cet esprit et quel désordre dans cette conscience! Grégoire +a du bon sens, même de la finesse; il a du jugement, mais il a reçu de +ses maîtres une éducation insuffisante, et l'éducation générale, si +puissante dans ses effets, que donne aux intelligences la façon d'être +du temps où elles vivent, était, au VIe siècle, détestable et +funeste. Grégoire n'a point de culture philosophique et il n'a qu'une +très médiocre culture littéraire: il ne sait pas du tout la langue +grecque, et il sait mal la langue latine; il se console, il est vrai, de +sa «rusticité», en pensant qu'elle le rend intelligible aux rustiques, +et nous lui pardonnons de grand cœur solécismes et barbarismes; mais, +comme l'intelligence d'un contemporain d'Auguste et de Louis XIV reflète +la belle ordonnance des choses, ainsi le désordre des institutions et +des mœurs trouble ce contemporain de Chilpéric: le même homme qui ne +comprend pas la logique d'une syntaxe voit confusément les relations des +idées entre elles, ne mesure pas la proportion des faits, grossit les +petits et passe sur les grands à la légère. Il aurait pu être, à une +autre date, un écrivain de goût et d'esprit, et, s'il trébuche dans ses +livres, s'il s'arrête tout affairé où il faudrait marcher, s'il marche +où il faudrait demeurer, s'il ressemble enfin à un aveugle qui cherche à +tâtons sa voie, c'est que la bonne vue qu'il a reçue de la nature a été +oblitérée par les ténèbres ambiantes. L'histoire voit souvent se +succéder des générations que l'obscurité de leur siècle a comme +aveuglées. + +Grégoire distingue pourtant un point lumineux, mais un seul: c'est +l'orthodoxie. Toute son intelligence y est attirée et s'y applique. Il +ne soupçonne pas, bien entendu, l'histoire de la formation du dogme et +cette adaptation merveilleuse du christianisme à l'état intellectuel du +monde grec et romain; tout cela est perdu dans la nuit profonde. Il ne +regrette pas son ignorance, qu'il ne sent même pas; l'orthodoxie lui +suffit, elle est la règle absolue, la loi suprême; mais son regard, à +force de la contempler, en est comme fasciné. Cette foi étroite et +tranquille exerce sur sa raison et sur sa conscience la puissance +pernicieuse de l'idée fixe; jointe aux désordres d'un temps où la +multiplicité quotidienne des forfaits émousse l'horreur du crime, elle +gâte l'honnêteté naturelle du bon évêque. La mauvaise influence du +milieu ne lui fait pas commettre de méchantes actions, mais elle lui +inspire des jugements immoraux. Il est bon jusqu'à la tendresse la plus +délicate, et lorsqu'on lit dans son livre, tout plein de récits de +perfidies, de vilenies et de tueries, tel passage où il déplore qu'une +peste lui ait enlevé «des petits enfants qui lui étaient doux et chers, +qu'il avait réchauffés dans son sein, portés dans ses bras et nourris de +ses propres mains du mieux qu'il avait pu,» on éprouve une émotion +profonde à trouver tout à coup un homme et l'humanité parmi ces bandits +et ce brigandage. On dirait saint Vincent de Paul apparaissant dans un +bagne. Pas une des manifestations de la charité chrétienne ne manque +dans la vie de Grégoire; il est le protecteur des faibles et des +pauvres; il pardonne à ses ennemis, à l'évêque qui l'a calomnié, aux +voleurs qui ont voulu l'arrêter sur une route et qu'il rappelle, après +qu'ils se sont enfuis, pour leur offrir à boire. Doux envers les +humbles, il est fier devant les grands. Il ne cède ni aux injonctions ni +aux cajoleries d'un Chilpéric; lorsque celui-ci, pour obtenir son +assentiment à la condamnation de Prétextat, l'évêque de Rouen, le menace +de soulever le peuple de Tours, Grégoire répond à ce roi qui s'apprête +à violer les canons que le jugement de Dieu est suspendu sur sa tête. +Chilpéric, pour le calmer, l'invite à s'asseoir à sa table, et, lui +montrant un plat: «J'ai fait préparer ceci pour toi, dit-il, c'est de la +volaille avec des pois chiches»; mais Grégoire répond, avec cette +naïveté solennelle que mettent souvent dans ses paroles la conscience de +sa haute dignité avec l'habitude du langage ecclésiastique: «Ma +nourriture est de faire la volonté de Dieu et non pas de me délecter en +ces délices.» Il savait bien pourtant qu'il y avait péril à braver +Chilpéric et Frédégonde; mais, entre le martyre et la désobéissance aux +lois de Dieu et de l'Église, il aurait avec joie pris le martyre. Et cet +homme d'un cœur si tendre, d'une conscience si délicate, raconte de +grands crimes sans s'émouvoir et souvent même en ayant l'air de les +approuver. Pour choisir un exemple bien connu, Clovis a employé tous les +modes de la scélératesse lorsqu'il a voulu acquérir le royaume de +Sigebert: Sigebert, roi de Cologne, a été assassiné par son propre fils +Cloderic, à l'instigation de Clovis; Cloderic a été assassiné par +l'ordre du même Clovis; celui-ci se rend à Cologne et convoque les +Francs: «Je ne suis pour rien dans ces choses, leur dit-il; je ne puis, +en effet, répandre le sang de mes parents, puisque cela est défendu; +mais ce qui est fait, est fait, et j'ai un conseil à vous donner.... +Réfugiez-vous vers moi, afin que vous soyez sous ma protection.» Les +Francs l'applaudissent par des clameurs et le fracas des boucliers; ils +l'élèvent sur le pavois et le mettent en possession du trésor et du +royaume; «car Dieu, dit Grégoire en matière de moralité, faisait tomber +chaque jour ses ennemis sous sa main, parce que ce roi marchait devant +le Seigneur avec un cœur droit et qu'il faisait ce qui était agréable +à ses yeux.» Et l'évêque énumère d'autres meurtres commis par Clovis +avec autant de calme que s'il récitait une litanie. Comment donc ce +saint homme compromet-il sa vertu et la grandeur même de Dieu dans ce +panégyrique d'un méchant Barbare, et qu'entend-il par un cœur droit, +où se trouvera-t-il des cœurs pervers, s'il reconnaît en Clovis la +droiture du cœur? Rien de plus simple que son critérium. Tous les +cœurs sont droits qui confessent, tous les cœurs sont pervers qui +nient la Trinité «reconnue par Moïse dans le buisson ardent, suivie par +le peuple dans la nuée, contemplée avec terreur par Israël sur la +montagne, prophétisée par David dans le psaume». Grégoire ne se lasse +pas de répéter qu'il suffit d'être un hérétique pour être puni en ce +monde et dans l'autre, et il donne ses preuves: l'arien Alaric a perdu +tout à la fois son royaume et la vie éternelle, pendant que Clovis, avec +l'aide de la Trinité, a vaincu les hérétiques et porté les limites de +son royaume aux confins de la Gaule. Grégoire ne dit point que Clovis +soit au paradis dans la gloire éternelle, mais certainement le soupçon +ne lui est pas même venu que ce confesseur de la Trinité pût être +relégué dans les enfers et avec la foule de ceux qui l'ont blasphémée. + +Après l'orthodoxie, la vertu principale aux yeux de Grégoire est le +respect de l'Église orthodoxe, de ses ministres, de ses droits, de ses +privilèges et de ses propriétés. Malheur à celui qui désobéit à un +évêque, car il est frappé tout de suite comme un hérétique! Un misérable +conspirait contre son évêque: il fut trouvé, le matin du jour fixé par +le crime, mort sur une chaise percée, et, comme l'hérésiarque Arius +avait fini de cette laide façon, Grégoire, dont la logique a de ces +surprises, conclut de l'identité du châtiment à l'identité du crime: «On +ne peut, dit-il, sans hérésie désobéir au prêtre de Dieu.» Malheur à qui +viole l'asile d'une église! Le saint auquel elle est consacrée ne tolère +pas ce sacrilège. Un homme poursuit son esclave dans la basilique de +saint Loup; il saisit le fugitif et le raille: «La main de Loup ne +sortira pas de son tombeau pour t'arracher de ma main!» Aussitôt ce +mauvais plaisant a la langue liée par la puissance de Dieu; il court par +tout l'édifice en hurlant, car il ne sait plus parler comme les hommes: +trois jours après, il meurt dans des tourments atroces. Malheur à qui +touche aux biens de l'Église! Nantinus, comte d'Angoulême, s'est +approprié des terres ecclésiastiques; il est brûlé par la fièvre, et son +corps tout noirci semble avoir été consumé sur des charbons ardents. Un +agent du fisc s'empare de béliers qui appartenaient à saint Julien; le +berger les veut défendre, disant que le troupeau est la propriété du +martyr: «Est-ce que tu crois, répond le facétieux personnage, que le +bienheureux saint Julien mange du bélier?» Lui aussi fut brûlé par la +fièvre, au point que l'eau dont il se faisait inonder devenait vapeur au +contact de son corps. Malheur enfin à qui n'obéit pas aux commandements +de l'Église! Un paysan qui se rendait à l'office aperçoit un troupeau +qui ravage son champ: «Hélas! dit-il, voilà perdu mon labeur de toute +une année!» Et il prend une hache; mais c'était dimanche; la main qui +violait la loi du repos dominical se contracte et demeure fermée, tenant +toujours la hache; il fallut, pour l'ouvrir, un miracle obtenu à force +de larmes et de prières. + +Toujours dans les récits de Grégoire éclate la puissance des saints, +propice aux bons et redoutable aux méchants: il est le grand pontife du +culte des bienheureux. Il a employé une bonne partie de son existence +tourmentée par tant de soins à célébrer leur gloire. Laborieux écrivain, +il gardait à portée de la main son _Histoire des Francs_, qui est son +œuvre principale et un des plus curieux monuments de l'histoire de la +civilisation, mais sur sa table de travail se trouvait toujours quelque +manuscrit commencé, où il déroulait une inépuisable série de miracles: +miracles de saint Martin, miracles de saint Julien, miracles des Pères. +Il avait une vénération particulière pour saint Martin, dont il était le +successeur sur le siège de Tours. Dans la naïveté de son zèle pour la +gloire de ce privilège, il cherche à le pousser aux premiers rangs de la +hiérarchie céleste. Il ne veut pas qu'il soit inférieur aux apôtres ni +aux martyrs, et, pour l'égaler aux plus grands témoins de la foi, il +ruse avec les mots: si le bienheureux n'a pas vécu au temps des apôtres, +il a eu du moins la grâce _apostolique_; s'il n'est point mort dans les +tourments, il a été «_martyr_ par les embûches secrètes qu'on lui a +tendues et par les injures publiques qu'il a essuyées». Au reste, la +renommée de saint Martin a rempli le monde entier; déjà Sulpice Sévère a +écrit une histoire de sa prédication et de ses miracles; Grégoire la +continue, ajoutant les chapitres aux chapitres à mesure que les miracles +s'ajoutaient aux miracles. C'est du tombeau sacré dont il est le gardien +que l'évêque de Tours considère le monde; son _Histoire des Francs_ est +précédée, à la façon des écrivains chrétiens, d'une histoire +universelle qui commence avec l'univers même et qui est terminée à la +mort de saint Martin. Les premiers mots sont: «Au commencement, Dieu +créa le ciel et la terre,» et les derniers: «Ici finit le livre premier, +qui contient 5546 années, depuis le commencement du monde jusqu'au +passage en l'autre vie de saint Martin l'évêque.» A travers le récit des +guerres et des crimes, Grégoire suit l'action miraculeuse du saint. +C'est auprès de Tours, et après avoir défendu comme le plus grand des +crimes d'offenser saint Martin, que Clovis a remporté sa plus grande +victoire. C'est à Tours qu'il a reçu les insignes proconsulaires et +célébré son triomphe. Même les plus méchants parmi les rois ont des +égards pour Martin: un jour, Chilpéric lui a demandé conseil par une +lettre qu'il a déposée sur le tombeau avec une feuille blanche réservée +à la réponse; mais l'envoyé du méchant prince attendit en vain trois +journées; la feuille resta blanche, car le saint réservait ses faveurs à +ceux qui l'honoraient d'une dévotion sincère. Grégoire ne doute pas que +son patron ne soit attentif à toutes choses, aux petites comme aux +grandes, et il lui demande protection, conseil, aide contre tous les +maux et en particulier contre la maladie. Il a été guéri d'une +dysenterie mortelle en buvant une potion où a été versée de la poussière +recueillie sur le tombeau. Trois fois, le simple contact avec la tenture +suspendue devant ce tombeau l'a guéri de douleurs aux tempes. Une prière +faite à genoux sur le pavé avec effusion de larmes et de gémissements, +et suivie de l'attouchement de la tenture, l'a débarrassé d'une arête +qui lui obstruait le gosier au point de ne pas laisser pénétrer même la +salive: «Je ne sais pas ce qu'est devenu l'aiguillon, dit-il, car je ne +l'ai ni vomi ni senti passer dans mon ventre.» Un jour que sa langue +tuméfiée remplissait sa bouche, il l'a ramenée à l'état naturel en +léchant le bois de la barrière qui entourait le sépulcre. Saint Martin +ne dédaigne pas de guérir même les maux de dents, et Grégoire, +reconnaissant de tous ces bienfaits, émerveillé de cette puissance, +s'écrie: «O thériaque inénarrable! ineffable pigment! admirable +antidote! céleste purgatif! supérieur à toutes les habiletés des +médecins, plus suave que les aromates, plus fort que tous les onguents +réunis! tu nettoies le ventre aussi bien que la scammonée, le poumon +aussi bien que l'hysope, tu purges la tête aussi bien que le pyrèthre!» + +Telle était la religion de Grégoire de Tours: croyance au dogme +littérale et sans examen, observance minutieuse des pratiques de +dévotion, superstition répugnante. Certes Grégoire vaut mieux que cette +religion qui s'est imposée à son esprit. Par moments, il fait effort +pour s'en dégager et s'élever jusqu'à Dieu: il y arrive sans trop de +difficultés, conduit et porté par les saints. Il a une conception très +belle du rôle des saints dans le monde, et il l'exprime avec une +éloquence toute chaude d'une inspiration sacrée. «Le prophète +législateur, après qu'il a raconté comment Dieu déploya le ciel de sa +droite majestueuse, ajoute: Et Dieu fit deux grands luminaires, puis les +étoiles, et il les plaça dans le firmament du ciel afin qu'ils +présidassent au jour et à la nuit. De même Dieu a donné au ciel de l'âme +deux grands luminaires, à savoir le Christ et son Église, afin qu'ils +brillassent dans les ténèbres de l'ignorance; puis il y a placé des +étoiles, qui sont les patriarches, les prophètes et les apôtres, afin +qu'ils nous instruisent de leurs doctrines et nous éclairent par leurs +actions merveilleuses. A leur école se sont formés ces hommes que nous +voyons, semblables à des astres, briller de la lumière de leurs mérites, +resplendir de la beauté de leurs enseignements: ils ont éclairé le monde +des rayons de leur prédication, car ils sont allés de lieu en lieu, +prêchant, bâtissant des monastères pour les consacrer au culte divin, +apprenant aux hommes à mépriser les soins temporels et à se détourner +des ténèbres de la concupiscence pour suivre le vrai Dieu.» Par un +bienfait de sa naissance et de son éducation, Grégoire a connu et il a +aimé quelques-uns de ces continuateurs des patriarches et des apôtres. +Il est d'une famille de saints: le bisaïeul de sa mère est saint +Grégoire, évêque de Langres, qui «eut pour fils et successeur Tetricus», +doublement successeur, car Tetricus fut à la fois évêque de Langres et +saint. Saint Nizier, l'évêque de Lyon, était l'oncle maternel de +Grégoire, qui, dans son enfance, alors qu'il apprenait à lire, couchait +avec le vénérable vieillard: à sa mort il reçut une précieuse relique, +une serviette dont les fils détachés suffisaient à faire de grands +miracles. Du côté paternel, Grégoire trouvait quatre saints +personnages: saint Gall, l'évêque des Arvernes, qui, le jour où on le +porta en terre, se retourna sur la civière de manière que sa face +regardât l'autel; saint Ludre, qui, une nuit où des clercs s'appuyaient +sur son tombeau, le secoua pour les rappeler au respect; Leocadius, +citoyen de Bourges, qui, étant encore païen, accueillit dans sa maison +les premiers missionnaires du Berry; Vettius Epagathus enfin, qui fut un +des martyrs de Lyon au IIe siècle. Ainsi Grégoire remontait par une +chaîne ininterrompue de bienheureux jusqu'au jour où le christianisme +fut prêché en Gaule. Par eux il touchait aux apôtres, aux patriarches, +aux prophètes et à la création. Comme il savait peu de choses, comme +l'histoire du monde était pour lui contenue dans l'histoire de l'Église, +son regard, glissant sur l'antiquité profane presque évanouie dans le +néant, atteignait le _principium mundi_ où siégeait sur son trône +l'indivisible Trinité. Il n'a qu'une notion très imparfaite de la +succession des temps; il rapproche et confond presque sur le même plan +toutes les figures célestes, comme les vieux peintres représentaient +leurs personnages et la nature sans perspective sur un fond d'or. Le +«monde de l'âme», comme il dit, lui apparaît sous des formes précises; +sa foi a besoin de ces représentations quasi matérielles; mais, si +grossière qu'elle soit, elle le transporte au delà des misères qu'il +voit autour de lui; elle le fait vivre dans un monde enchanté, tout +pénétré de divin, et c'est justice que ce compagnon des êtres célestes +ait été reconnu saint après sa mort: l'Église n'a fait que le laisser où +il avait vécu, parmi les saints. + +Grégoire est donc une exception dans l'Église mérovingienne, et, pour +étudier l'action de cette Église sur les peuples de la Gaule, il faut +retrancher de la religion de l'évêque de Tours les traits qui +l'embellissent. Il faut aussi placer à côté de lui et de quelques +évêques bons et saints comme lui ces ecclésiastiques étranges, dont il +étale les vices et raconte les crimes: l'évêque de Vannes Æonius, un +ivrogne, qui, un jour, en pleine messe, poussa un cri de bête et tomba +saignant de la bouche et des narines; Bertramm et Pallade, qui se +prennent de querelle à la table de Gondebaud et se reprochent leurs +parjures pour la plus grande joie des convives, qui rient à gorge +déployée; Salone et Sagittaire, qui vont à la guerre avec casque et +cuirasse et font pendant la paix le métier de coupeurs de bourses, +s'attaquant même aux hommes d'Église, comme ce jour où ils envahissent à +la tête de leurs bandes la maison d'un évêque occupé à célébrer une +fête, maltraitent l'hôte, tuent les convives et s'enfuient chargés de +butin; brigands incorrigibles, déposés par un concile, mais rétablis, +enfermés par Gontran dans un monastère, puis libérés,--tant il y avait +d'indulgence pour des crimes d'évêques,--jouant la comédie de la +pénitence, répandant les aumônes, jeûnant, psalmodiant nuit et jour, +puis retournant à leur vie habituelle, c'est-à-dire buvant la nuit +pendant les chants de matines, quittant la table aux premiers rayons de +l'aurore, et se levant vers la troisième heure pour se baigner et se +remettre à table où ils demeuraient jusqu'au soir; Badegisel du Mans, +qui «n'a pas laissé passer un jour, ni même une heure, sans commettre +quelque brigandage»; Pappole de Langres, dont Grégoire se refuse à dire +les iniquités, prétérition qui permet de supposer des monstruosités, car +le bon évêque n'est pas pudibond. A côté de ces princes de l'Église +séculière, on pourrait nommer tel abbé assassin et adultère, tel ermite +qui, ayant reçu de quelques fidèles en témoignage de vénération une +provision de vin, se mit à boire et à courir les champs, armé de pierres +et de bâtons, si bien qu'il fallut l'enchaîner dans sa cellule; enfin +cette religieuse du couvent de Sainte-Radegonde, Chrodield, une +princesse mérovingienne qui s'insurge contre son abbesse Leudovère. +Grégoire a beau lui rappeler que les canons frappent d'excommunication +les religieuses qui désertent le cloître, elle se rend auprès du roi +Gontran, son oncle, et elle obtient de lui qu'une commission d'évêques +examinera ses griefs. De retour à Poitiers, elle trouve la maison en +grand désordre; plusieurs de ses compagnes se sont mariées. Craignant +alors le jugement épiscopal, elle arme une bande de vauriens. Les +évêques arrivent et ils excommunient les mutines, mais celles-ci les +assiègent dans une église, d'où ils s'enfuient non sans avoir reçu force +mauvais coups. De son côté, Leudovère, qui a été chassée, arme ses +serviteurs. Poitiers est en proie à la guerre civile. «Pas un jour sans +meurtre, pas une heure sans querelle, pas une minute sans larmes.» A la +fin, deux rois, Childebert et Gontran, se coalisent contre ces femmes; +un comte prend d'assaut le monastère; un concile condamne les révoltées +à la pénitence, mais Childebert obtient leur pardon. De tels scandales +montrent de quel cortège était entouré Grégoire, et ils expliquent en +partie pourquoi l'Église mérovingienne a été impuissante à corriger les +mœurs des Francs et des Romains, mais ce serait juger +superficiellement les choses que d'attribuer à la seule perversion des +ecclésiastiques le désordre moral de la société mérovingienne. Cette +perversion est, non point une cause, mais une conséquence de la +corruption de la religion chrétienne, car la religion, comme la +comprenait et la pratiquait Grégoire de Tours, descendant de l'âme +exceptionnelle du saint évêque dans la masse ignorante, n'y pouvait +produire qu'une idolâtrie grossière et l'immoralité. + + * * * * * + +Sans doute, il y a dans l'Église comme dans la conscience de Grégoire +une survivance du divin. Même dégénérée, elle est bienfaisante, car les +efforts vers le bien ne sont jamais perdus, et si l'histoire du +christianisme montre que la recherche d'une perfection idéale est +chimérique, si le contraste entre la laideur des choses et la beauté du +rêve est attristant, c'est une consolation de penser que la chimère et +le rêve ont en ce monde leur utilité. Tout indignes que soient tant +d'ecclésiastiques, l'Église exerce une haute magistrature d'humanité. +Elle est la protectrice légale des misérables. A l'évêque sont confiées +les causes des veuves et des orphelins; il habille et il nourrit les +pauvres; il fait visiter les prisonniers par l'archidiacre tous les +dimanches; il donne asile aux lépreux, qui sont des réprouvés parce que +leur mal est un objet de terreur et d'horreur. Les conciles protègent +l'esclave, dont la condition est plus atroce au VIe siècle qu'elle +n'était à Rome, au temps où la législation impériale l'avait pris en +pitié, et en Germanie, où l'on ne connaissait pas l'esclavage +domestique, le plus atroce de tous. Un contemporain de Grégoire, ce +Rauching, qui appliquait sur les membres nus de ses serviteurs des +torches allumées, jusqu'à ce que la brûlure fît tomber la chair et +calcinât les os, rappelle ces Romains qui engraissaient les murènes de +leurs viviers avec de la chair d'homme, ou ces matrones qui enfonçaient +des épingles d'or dans le sein de leurs femmes. L'Église répète à ces +Barbares la défense de tuer l'esclave; elle y ajoute la défense de le +vendre hors de la province et de séparer les époux qu'elle a unis au nom +de Dieu. Elle fait plus: elle proclame «l'égalité du maître et de +l'esclave devant le Dieu qui ne fait pas au ciel de différence entre les +personnes». Pourvue par la loi romaine du droit d'affranchissement +qu'elle pratique dans ses temples, elle range la libération des esclaves +au nombre des œuvres pies, et les formules, les lois mêmes, +promettent au maître libérateur qu'il «recevra sa récompense dans la vie +future auprès du Seigneur». Elle traite bien ses propres serfs: dans la +hiérarchie de la servitude, les serfs d'Église sont placés en tête à +côté de ceux du roi. Bonne propriétaire, elle fait à ces ouvriers de ses +domaines un sort supportable, et l'afflux des malheureux qui se +réfugient sous sa protection prouve qu'alors déjà on savait ce que dira +plus tard le proverbe: qu'il est bon de vivre sous la crosse. + +L'Église accepte, il est vrai, mainte coutume barbare, par exemple, les +épreuves judiciaires: quand un accusé, pour prouver son innocence, offre +de tenir dans sa main un fer chaud, le fer est chauffé auprès de +l'autel; si l'accusé est jeté tout garrotté dans une cuve dont il doit +toucher le fond, un prêtre bénit l'eau; s'il doit se battre contre son +adversaire, l'Église bénit les armes des deux champions. L'Écriture est +employée à justifier ces bizarreries grossières: Dieu n'a-t-il pas sauvé +Loth du feu de Sodome, Noé des eaux du déluge, et David n'a-t-il pas +combattu en duel contre Goliath? Comme Dieu était réputé manifester +l'innocence et révéler le criminel, l'Église ne pouvait récuser le juge +infaillible; mais du moins sa bienfaisante influence se fait sentir dans +les guerres privées: entre deux partis près d'en venir aux mains, elle +«intervient», comme disent les formules, pour «rétablir la concorde et +la paix». Elle demande à l'offensé d'accepter la composition, et elle +aide au besoin l'offenseur à la payer. Elle révèle aux Barbares des +sentiments inconnus, en exprimant l'horreur qu'elle éprouve pour le sang +versé: _Ecclesia abhorret a sanguine_. Aux criminels et aux malheureux +menacés d'un châtiment juste ou immérité, elle ouvre ses asiles, où elle +les défend, non contre le juge, mais contre la violence immédiate, car +le droit d'asile tel qu'il était alors pratiqué n'était pas une +usurpation de l'Église sur la puissance publique: elle rendait les +réfugiés après avoir reçu la promesse qu'ils seraient jugés +régulièrement et les avoir assurés autant que possible contre la peine +de mort. + +L'Église a donc prononcé des paroles belles et douces, perpétué au +milieu des violences le sentiment de la miséricorde, essuyé bien des +larmes, épargné des tortures à la chair humaine. Elle a rappelé aux +Barbares qu'ils avaient une âme que le péché mettait en péril. _Remède +de l'âme_, cette expression qu'on lit dans les chartes de donation était +bienfaisante. Le moyen le plus souvent employé d'assurer le remède à son +âme était sans doute la libéralité envers l'Église: qu'importe! Elle +seule savait alors faire usage des richesses, puis il suffit que le +remède ait été quelquefois l'affranchissement d'esclaves ou la fondation +d'une œuvre de charité pour que l'humanité sache gré à ceux qui ont +trouvé les mots _remedium animæ_. Mais ces mots nous livrent aussi le +secret de la religion mérovingienne, égoïste, intéressée, reposant tout +entière sur un calcul, aisément satisfaite par des pratiques extérieures +et confondant l'acte pieux avec la piété. La nation des Francs s'imagine +qu'elle est liée à Dieu par un contrat qui règle les devoirs +réciproques. «Vive le Christ, qui aime les Francs!» dit un prologue de +la loi salique: cette exclamation, qu'on croirait poussée sur un champ +de bataille après la victoire, signifie: «Vive le Christ, parce qu'il +aime les Francs!» Pourquoi les Francs s'attribuent-ils des droits à +l'amour du Christ? Parce qu'ils sont le peuple qui «a reconnu la +sainteté du baptême et somptueusement orné les corps des martyrs d'or et +de pierres précieuses». Être baptisé, donner des tombeaux et des châsses +aux reliques des saints, bâtir des églises et les enrichir, cela procure +une créance sur Dieu; quiconque se l'est acquise se présentera sans +crainte au dernier jugement en disant, comme on lit dans un sermon +attribué à saint Éloi: «Donne, Seigneur, parce que nous avons donné! +_Da, Domine, quia dedimus!_» La puissance de l'argent est telle qu'elle +crée la liberté du mal par cela même qu'elle en détruit les effets. Les +hommes s'imaginent qu'il y a une compensation réglée pour les péchés, +comme le _wergeld_ compensait telle offense ou tel attentat et +l'effaçait. Cette coutume germanique a été adoptée par l'Église comme +les épreuves judiciaires, et déjà sont rédigés des livres pénitentiaires +où la taxe des péchés est une véritable dispense de vertus. + +La plus grande marque de l'impiété de ces païens parés des dehors du +christianisme, c'est qu'ils réduisent Dieu et ses saints à la qualité de +forces que l'homme peut subjuguer et employer à sa guise. On leur +propose des marchés à tout instant. La femme d'un sacrilège frappé d'un +mal terrible, pour avoir blasphémé contre un saint, demande à celui-ci +la guérison du malade et dépose des présents dans son église; le malade +meurt et la veuve reprend ce qu'elle a donné, car elle n'a donné qu'à +condition. La grand'mère d'un enfant qui vient de mourir porte le corps +dans une église consacrée à saint Martin et où se trouvaient des +reliques que sa famille avait été chercher à Tours. Elle explique au +saint dans quelle espérance ses parents avaient fait un long voyage pour +aller quérir ces précieux restes, et elle le menace, s'il ne ressuscite +pas le mort, de ne plus courber le cou devant lui et de ne plus faire +briller dans son église la lumière des cierges. Les prêtres mêmes +prétendent exercer une contrainte sur leurs saints. Un officier du roi +Sigebert avait pris possession d'un bien qui appartenait à l'église +d'Aix. L'évêque, s'adressant au saint patron, lui dit: «Très glorieux, +on n'allumera plus ici de cierges et l'on ne chantera plus de psaumes +tant que tu n'auras pas vengé tes serviteurs de leurs ennemis et +restitué à la sainte église les biens que l'on t'a volés.» Puis il met +des épines sur le tombeau, des épines aux portes de l'église. Les saints +mis en demeure de cette façon s'exécutent: saint Martin rend la vie au +cadavre, et saint Métrias punit de mort le spoliateur. C'est l'Église +qui, du haut de la chaire, racontait ces miracles; c'étaient des plumes +ecclésiastiques qui en perpétuaient le souvenir. Comment les simples +fidèles ne se seraient-ils pas imaginé que la puissance vénale des êtres +célestes pouvait être requise même pour le mal? Mummole, un de ces +Romains dont on cite l'exemple pour prouver que les Romains ne le +cédaient point aux Francs en fait de passions mauvaises, apprend +qu'Euphronius, marchand syrien établi à Bordeaux, possède des reliques +de saint Serge. Or on rapportait qu'un roi d'Orient, qui avait attaché à +son bras droit un pouce de ce saint, n'avait qu'à lever le bras pour +mettre ses ennemis en déroute. Mummole se rend chez Euphronius et, +malgré les prières du vieillard, qui lui offre 100, puis 200 pièces +d'or, il fait ouvrir la châsse par un diacre qu'il avait amené, prend un +doigt du saint, y applique un couteau, frappe jusqu'à ce qu'il l'ait +brisé en trois morceaux, et, après s'être mis en prière, en emporte un. +«Je ne crois pas, dit Grégoire, que cela ait fait plaisir au +bienheureux»; mais c'était le moindre souci de Mummole: il croyait +s'être acquitté envers saint Serge par ces parodies qu'il avait faites +d'agenouillement et de prières, et ne doutait pas de l'efficacité du +talisman. Ainsi pensait Chilpéric, qui, ayant violé la parole donnée à +ses frères en s'emparant de Paris, entra dans la ville, précédé de +reliques qui devaient le mettre à l'abri de tout mal. Frédégonde fit +mieux encore. Lorsqu'elle embaucha deux sicaires pour l'assassinat de +Sigebert, elle leur dit: «Si vous revenez vivants, je vous honorerai +vous et votre lignée; si vous périssez, je répandrai pour vous des +aumônes dans les lieux où les saints sont honorés.» Elle ne doutait pas +que les saints, bien payés par elle, ne fissent dans l'autre monde à ces +deux misérables les bons offices qu'elle leur promettait s'ils +échappaient à la punition de leur crime. + +Grégoire nous fait connaître nombre de personnages dont il nous cite les +paroles et nous conte les moindres actions; grâce à lui, nous vivons +dans leur intimité: trouvons-nous parmi eux un seul homme duquel on +puisse dire qu'il soit un chrétien? Sera-ce Gontran, cet homme «d'une +sagesse admirable», et qui avait l'air «non seulement d'un roi, mais +d'un prêtre du Seigneur»? De son vivant même, il faisait des miracles. +Une pauvre femme, dont le fils était mourant, se glisse un jour à +travers la foule jusqu'à lui, détache de son vêtement des franges et les +infuse dans une coupe d'eau qu'elle fait boire au malade: le malade +guérit. Quel chrétien était donc ce miraculeux personnage? Il s'est +complu en la compagnie de concubines; il a commis un certain nombre +d'actions atroces; par exemple, à la mort d'une de ses femmes, il a fait +périr les deux médecins qui l'avaient soignée sans la guérir. Un jour, +en chassant dans les Vosges, il trouve une bête tuée; il interroge le +garde-chasse, qui dénonce le chambellan Chundo. Celui-ci niant le +méfait, le duel est ordonné. Deux champions sont choisis: celui de +l'accusé, qui était son propre neveu, a le ventre percé d'un coup de +couteau au moment où il se mettait en devoir d'achever son adversaire +qu'il avait renversé. Chundo, se voyant condamné, s'enfuit vers la +basilique de Saint-Marcel, mais Gontran crie qu'on l'arrête avant qu'il +atteigne le seuil sacré, et, sitôt qu'il a été saisi, le fait lapider. +Le même prince a commis maints parjures, et nulle parole n'était plus +incertaine que la sienne; mais il était, à tout prendre, moins méchant +que les autres rois, et il avait des goûts ecclésiastiques: il se +plaisait en la compagnie des évêques, les visitait, dînait avec eux. Il +aimait les cérémonies religieuses, sur l'effet desquelles l'Église +comptait pour surprendre et charmer les Barbares, qui, éblouis par +l'éclat des luminaires, respirant à pleines narines l'odeur des parfums, +écoutant les chants des prêtres et mis en recueillement par la +célébration des mystères, se croyaient transportés au paradis. Gontran +paraît avoir été surtout amateur de chant. Un jour qu'il avait à sa +table plusieurs évêques, il pria Grégoire de faire chanter un psaume par +un de ses clercs, puis il demanda successivement à tous les évêques d'en +faire autant, et chacun de son mieux chanta son psaume. Le «bon roi» +avait une autre vertu, qui était son respect pour la personne des +évêques: comment n'aurait-il pas craint de leur déplaire? Un jour, il a +fait emprisonner un évêque de Marseille, et la Providence divine lui a +envoyé une maladie pour le punir. Une autre fois, il a enfermé dans un +couvent Salone et Sagittaire pour qu'ils y fissent pénitence; mais +aussitôt son fils est tombé malade et ses serviteurs l'ont supplié de +mettre les deux évêques en liberté, de peur que l'enfant ne vînt à +périr: «Relâchez-les, s'est-il écrié, afin qu'ils prient pour mes petits +enfants!» Pourtant il savait bien que ses prisonniers étaient des +bandits, mais il redoutait le caractère sacré dont ils étaient revêtus; +il ressentait cette sorte de terreur inspirée par les prêtres de tous +les temps aux gens simples de tous les pays. Et c'est avec ces +superstitions, ces simagrées et ces niaiseries que Gontran passe pour +bon chrétien, prêtre et saint! + +Pourquoi donc ces hommes n'étaient-ils pas des chrétiens?... Les +Mérovingiens n'ont pas été des chrétiens parce que l'Église +gallo-franque n'était plus capable de transmettre le christianisme. +Enfermée dans cette orthodoxie littérale dont les termes sont arrêtés à +jamais, à la fois ignorante et sûre d'elle-même, elle ne sait plus +pénétrer dans l'âme d'un païen, l'étudier, y analyser les croyances et +les sentiments religieux, trouver le point de départ d'une prédication +et approprier son enseignement, comme avaient fait jadis les chrétiens +philosophes, à l'état des intelligences et des cœurs. Que fallait-il +faire pour transformer Clovis en un chrétien? il fallait retrouver la +notion du Dieu suprême dans la religion germanique parmi la foule des +génies et au-dessus des grandes figures qui représentaient les idées de +l'amour, de la fécondité de la terre et de la puissance du soleil; +insister sur le sentiment germanique de la fragilité de cette vie placée +entre le jour et la nuit; employer les mythes populaires de dieux qui +ont vécu parmi les hommes; partir d'Odin pour arriver au Christ, et +préparer ainsi un guerrier fils de guerriers et fils de dieux, un +superbe qui n'aimait que la force, un violent qui ne savait que haïr et +pour qui le droit de vengeance était une institution réglée, à incliner +sa tête devant le Dieu qui a voulu naître parmi les misérables et mourir +d'une mort ignominieuse, afin d'enseigner aux hommes, par l'exemple de +sa charité envers l'humanité, le devoir d'être charitables les uns +envers les autres. Proposer à Clovis le christianisme, c'était lui +demander la transformation de tout son être. Or, si l'on en croit +Grégoire de Tours, lorsque Clovis hésitait à reconnaître dans le +Crucifié le maître du monde et reprochait à sa femme «d'adorer un dieu +qui n'était pas de la race des dieux», Clotilde lui faisait honte de +vénérer des idoles et d'adorer Jupiter, qui a souillé les hommes de son +amour et qui a épousé sa propre sœur, puisque Virgile fait dire à +Junon qu'elle est «et la sœur et l'épouse du maître des dieux»; mais +Clovis n'avait pas d'idoles, ne connaissait ni Jupiter ni Junon, ne +comprenait pas par conséquent cette dialectique surannée, employée jadis +contre les païens d'Athènes et de Rome, et que l'Église ne se donnait +pas la peine de renouveler. Aussi les réponses du roi barbare +montrent-elles qu'il n'entend pas ce qu'on lui veut dire. Le jour où il +a vu les siens plier sur le champ de bataille, il a pensé au Dieu de +Clotilde, non point pour se souvenir de l'enfantine théologie qu'elle +lui avait enseignée, mais pour inviter le Christ à montrer sa force: +«Clotilde dit que tu es le fils du Dieu vivant et que tu donnes la +victoire à ceux qui espèrent en toi. J'ai imploré mes dieux, mais ils ne +me prêtent aucune assistance. Je vois bien que leur puissance est nulle. +Je t'implore et je veux croire en toi, mais tire-moi des mains de mes +ennemis!» Entre ses dieux et le Christ il a donc institué une sorte de +duel judiciaire, et, quand le Christ se fut montré le plus fort, il +l'adora, non pour être né dans une crèche et pour être mort sur la +croix, mais parce qu'il avait cassé la tête de ses ennemis. + +Peu importe que Grégoire nous ait exactement conté l'histoire de la +conversion de Clovis; il suffit qu'il se la représente comme il fait +pour que nous sachions qu'un des évêques les meilleurs et les plus +éclairés de la Gaule ne soupçonne même pas qu'il faille chercher une +méthode de prédication à l'usage des païens germaniques. Point de preuve +plus convaincante de l'inertie intellectuelle où l'Église était tombée. +Cette inertie est la cause principale de son impuissance, comme +l'énergie intellectuelle des premiers siècles avait été la cause +principale des victoires remportées sur le paganisme grec et romain. +L'activité de l'esprit s'est soutenue pendant la lutte contre les +hérésies, mais les combats que l'Église livre alors sont de guerre +civile, et comme la guerre civile fait oublier l'ennemi extérieur, la +guerre contre l'hérétique a fait oublier le païen. Victorieuse une +seconde fois, l'Église se souviendra-t-elle qu'il demeure des gentils et +qu'elle a mission de continuer l'œuvre des apôtres? Non, car elle a +fait dans la lutte des pertes sensibles. Elle a perdu ces instruments de +la sagesse antique qui avaient servi à élever l'édifice du dogme. +L'édifice demeure isolé, morne, dans la nuit qui s'est faite sur le +monde après que la civilisation ancienne s'est éteinte. Le prêtre ne +cherche plus la libre adhésion des intelligences: il impose une doctrine +réduite en formules dont il ne sait plus l'histoire, qu'il ne comprend +plus et qu'il n'a point souci que l'on comprenne. En même temps que le +vide s'est fait dans les intelligences, la conscience du chrétien a été +alourdie de tout le poids des superstitions les plus grossières. Occupé +à tant de petits devoirs, enchaîné par les liens d'une dévotion +compliquée, il a fait assez quand il s'est occupé de lui-même et qu'il +s'est mis en règle avec les prêtres et avec les saints. + +E. LAVISSE, _Études sur l'histoire d'Allemagne_, dans la +_Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1886. + + + + +II.--LA DÉCADENCE MÉROVINGIENNE. + + +Un roi mérovingien, gouvernant la Gaule romaine, procédait à la fois du +roi germanique et de l'empereur romain. Aussi est-il intéressant de +rechercher quel est celui des deux personnages auquel il doit le plus. +Cette recherche a produit la querelle des _romanistes_ et des +_germanistes_: les premiers tiennent pour la victoire de l'esprit +romain, les seconds pour la victoire de l'esprit germanique, mais il +faut prendre garde de simplifier ainsi les choses, car les choses ne +sont jamais simples. Quand on a discerné, dans les documents ou les +faits de l'histoire mérovingienne, tels ou tels éléments romains ou +germaniques, on n'est pas autorisé à dire: Ceci est romain, cela est +germanique, et le mélange a produit la société mérovingienne. Une +pareille méthode oublie quelque chose, qui est l'histoire, c'est-à-dire +une rencontre de faits et de circonstances qui produisent le nouveau. +Cette réserve faite, il est certain que Clovis et ses fils, très +confusément, sans en avoir délibéré, par la fatalité des circonstances, +ont suivi tantôt les sentiments et les habitudes germaniques, tantôt les +errements du pouvoir impérial. + +La royauté germanique n'était pas faible au point de n'avoir pas +d'avenir. Sans doute, le peuple faisait les affaires ordinaires au +village ou dans la centenie et les grandes affaires dans le _concilium_; +le roi ne commandait à la guerre qu'après que le peuple l'avait décidée; +il ne faisait exécuter le jugement qu'après que le peuple l'avait +prononcé; mais un personnage unique est toujours considérable dans un +État simple, où l'on n'a point l'idée des sinécures et dont la +constitution toute primitive ne prévoit pas tous les besoins. Les +Germains n'étaient point des sauvages; ils avaient un droit qui réglait +les relations des hommes entre eux: l'observance du droit, c'était +l'état de paix; or, c'était le roi qu'ils chargeaient de faire observer +le droit et d'assurer la paix. Ils lui donnaient ainsi la haute fonction +d'un protecteur de son peuple. Les Germains d'ailleurs obéissaient à cet +instinct naïf qui pousse les hommes à élever au-dessus du commun la +personne de leur chef afin de s'expliquer à eux-mêmes leur obéissance: +ils croyaient que leurs rois descendaient de leurs dieux. La famille +royale était trop mêlée au peuple et on la voyait de trop près pour que +le roi fût l'objet d'un culte à la façon des monarques orientaux, et il +arriva plus d'une fois que l'on crut pouvoir se passer de lui: ainsi les +Hérules massacrèrent un jour leurs princes et ils essayèrent de vivre +sans roi, mais ils se repentirent bien vite, et alors, ne croyant point +qu'il leur fût permis d'élever le premier venu à la dignité suprême, ils +envoyèrent des ambassadeurs dans une île lointaine où s'était établie +une de leurs colonies, afin qu'ils ramenassent un membre de la famille +sacrée. Chez d'autres peuples, la personne auguste a été souvent +maltraitée: les Burgondes tuaient leur roi quand ils avaient été battus +ou que la moisson avait été mauvaise, mais cela prouve qu'ils lui +prêtaient la puissance de vaincre leurs ennemis et les éléments, comme +font ces paysans qui fustigent la statue d'un saint pour le punir de +n'avoir pas veillé sur la récolte. La preuve que le roi était en dehors +et au-dessus du droit commun, c'est que sa vie n'était pas estimée, à +l'exception d'une seule loi barbare, dans le tarif du _wergeld_: on la +croyait trop précieuse pour être évaluée en argent. Le roi anoblissait, +pour ainsi dire, ce qu'il touchait; sa faveur élevait un homme libre +au-dessus de ses concitoyens et même un esclave au-dessus d'un homme +libre; devenir le convive du roi, cela triplait la valeur d'un homme. +Protecteur de tout son peuple, le roi pouvait accorder une protection +particulière à des personnes, qui devenaient tout de suite privilégiées. +Son autorité, bien qu'elle fût contredite et limitée par toutes sortes +de résistances, n'était donc pas définie nettement; il s'y mêlait une +sorte de droit vague que les circonstances pouvaient faire redoutable. + +Le _princeps_ romain n'est pas comme le roi germanique au début d'une +histoire: son pouvoir est la conclusion de la longue histoire de la cité +romaine. En aucun temps, cette cité n'a ressemblé au petit État +germanique appelé _civitas_ par les écrivains latins, qui ont l'habitude +d'assimiler les institutions étrangères et les leurs, alors même que +l'assimilation n'est pas légitime. Il est vrai qu'en Germanie comme à +Rome le point de départ de l'organisation politique a été la famille, +mais le passage de la famille à l'État s'est fait très vite dans +l'étroite enceinte de la cité romaine: il ne s'est jamais achevé chez +les paysans germains, disséminés en maisons isolées ou répartis dans de +vastes villages. Le peuple germanique a gardé le désordre d'une +organisation incomplète, au lieu qu'à Rome a régné la discipline de +l'_imperium_, c'est-à-dire du pouvoir absolu exercé par le magistrat au +nom et pour le service de la _respublica_: ces deux termes, en effet, +que la langue moderne oppose l'un à l'autre, se complètent l'un par +l'autre, la _respublica_ étant le lieu idéal où s'exerce l'_imperium_. +Le magistrat romain a d'abord été unique et viager et s'est appelé le +roi. La magistrature a été partagée ensuite entre les deux consuls, puis +le consulat s'est démembré; mais toutes les magistratures dérivées de +la royauté ont gardé l'_imperium_. A la fin, à la suite des guerres, de +la conquête du monde et des révolutions, le magistrat redevient unique +et s'appelle l'_empereur_. Il respecte assez longtemps les vieilles +formes de la constitution, les magistrats, les comices, le sénat, puis +il les efface les unes après les autres. En lui s'était faite la grande +synthèse des divers pouvoirs dont l'existence simultanée avait donné à +Rome une sorte de liberté politique, mais très différente de la nôtre, +car elle n'avait jamais eu pour objet de faire échec au pouvoir et de +l'annuler. + +L'empereur se trouva donc investi de toute puissance. Il eut le pouvoir +militaire: même au fond de son palais, il était réputé commander et +combattre, et, quand ses lieutenants remportaient des victoires, il +triomphait. Il eut le pouvoir législatif; on l'appelait la loi vivante, +_lex animata in terris_, et comme la loi personnifiée est supérieure à +ses propres manifestations, il était affranchi des lois, _solutus +legibus_. Il eut le pouvoir judiciaire: il jugeait en personne et il n'y +avait de jugement définitif que le sien, car il recevait les appels des +sentences rendues par ses officiers. Toute autorité était une délégation +de la sienne. Le monde était administré par le _palatium_, où les divers +offices savamment distribués se partageaient le gouvernement central. Du +palais descendait une hiérarchie de fonctionnaires, dont chacun avait +son office, car l'empire avait inventé ou du moins perfectionné le +système de la division des pouvoirs. Enfin l'empereur est grand pontife +et chef de la religion. Personnification de la cité, dont _la majesté_ +et la sainteté sont en lui, il a été, dès l'origine, l'objet d'un culte +public; au IIIe siècle, quand la dignité impériale a été revêtue par +des princes qui vivaient en Orient, l'empire a pris le caractère de ces +monarchies orientales où le prince était dieu. Le _princeps_ dédaigne +alors de porter les titres des vieilles magistratures; il ne se dit plus +même _imperator_: il est le maître, _dominus_. Il est dieu pour son +propre compte, _præsens et corporalis deus_. On se prosterne devant lui; +on l'adore, et, pour recevoir ces hommages, il est habillé de pourpre, +de soie et d'or, coiffé du diadème; son palais est sacré, sa chambre +sacrée, sa main sacrée, ses finances sacrées. + +[Illustration: L'empereur Anastase en costume consulaire.] + +Contre cette idole s'est insurgé le christianisme pour l'honneur du +genre humain. Le _princeps_ et le christianisme se sont traités d'abord +en ennemis irréconciliables. Les chrétiens, ne pouvant comprendre le +monde sans l'empereur et n'imaginant pas que cet empereur-dieu pût +jamais devenir chrétien, annonçaient la fin des siècles et appelaient de +leurs vœux le jugement dernier. Cependant les deux adversaires se +rapprochèrent au IVe siècle; les deux termes de l'antinomie se +concilièrent. Mais l'empereur, le jour même où il reconnut à l'Église le +droit d'exister, y entra, comme un triomphateur et un maître, toujours +vêtu de pourpre, de soie et d'or et couronne en tête. Son palais, sa +chambre, sa main, son trésor demeurent sacrés. Il donne à l'Église ses +premiers privilèges; il appuie ses préceptes de la force du bras +séculier; il ordonne la célébration du dimanche; il décrète la +suppression du vieux culte païen, qu'il appelle _superstitio_ et +_idolarum insania_, et la fermeture des temples, sous peine d'être +frappé du «glaive vengeur»; mais il ne s'est jamais considéré comme un +serviteur de l'Église. Il n'est plus dieu, mais il est toujours le chef +de la religion. Quatre ans après l'édit de tolérance rendu par +Constantin, il s'appelle encore _pontifex maximus_, et, même lorsque +Gratien aura renoncé au titre, l'empereur restera grand pontife. +Constantin a présidé le concile de Nicée; il a fait, dans ses +proclamations impériales où il exhorte ses sujets à se faire chrétiens, +les premiers sermons qu'ait prononcés un empereur; ils lui ont été +dictés, mais ses successeurs feront leurs sermons eux-mêmes, +régulièrement, comme une besogne de leur office impérial. Ils seront des +théologiens, tantôt orthodoxes et tantôt hérétiques, mais imposant +toujours leurs croyances. Ils donneront leur bénédiction. Le peuple et +les évêques se prosterneront devant leur visage. Ils marcheront escortés +par les thuriféraires. Leurs images seront saintes et entourées de +l'auréole. Singulière histoire que l'histoire de cette auréole! Les +rayons en sont empruntés à la divinité des rois d'Orient, à la divinité +de l'ancienne Rome, à la divinité même du Christ et à la sainteté des +apôtres; car tout se mêle et se confond dans la personne du _princeps_, +et sa grandeur est vraiment majestueuse, parce qu'elle reflète tout à la +fois la majesté de l'histoire profane et la majesté de l'histoire +sacrée. + +Roi germain, _princeps_ romain, quelles différences entre ces deux +personnages! Et pourtant les rois mérovingiens ne pouvaient se +soustraire à l'obligation de les jouer tous les deux. + + * * * * * + +Ils ont joué le personnage impérial. Ils habitent un _palatium_ qu'ils +appellent sacré. Ils ont un _consistorium_ pour les assister dans le +gouvernement, une cour et des dignitaires dont la plupart portent des +titres romains. Ils font des édits et des décrets comme l'empereur. Ils +prennent des mesures d'ordre public et maintiennent le système des +impôts romains. Ils sont représentés dans les provinces par des +officiers. Juges suprêmes, ils s'assoient au tribunal «pour entendre et +juger les causes de tous». On les qualifie de «Votre Excellence, Votre +Sérénité, Votre Gloire, Votre Magnificence, Votre Sublimité». Les +hagiographes les nomment _Augustus_ et parlent de leur «mémoire divine». +Eux-mêmes disent que «Dieu leur a commis la charge de régner» et qu'ils +sont ses mandataires. + +[Illustration: Chaton de l'anneau d'or trouvé, en 1633, dans le tombeau +de Childéric Ier, père de Clovis. L'original a été volé en 1831 au +cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale.] + +Qu'y a-t-il de réel sous ces belles apparences? Une comparaison exacte +entre le _palatium_ mérovingien et le _palatium_ romain montrerait que +le premier est une cohue, au lieu que le second est bien ordonné; que +maints offices désignés par des noms romains sont d'origine germanique +et que d'autres étaient inconnus à la cour impériale; que le +_consistorium_ franc, dont la composition et les attributions sont mal +définies, ressemble seulement par le nom au _consistorium principis_, où +toutes les affaires étaient discutées devant l'empereur par le questeur +du sacré palais, qui était une sorte de ministre d'État, et par les +chefs des services civils et militaires. Et quelle comparaison possible +entre l'administration romaine et l'administration mérovingienne? Où est +la hiérarchie des officiers? Où la séparation des pouvoirs? La +principale division administrative au temps des Mérovingiens est le +comté: ils l'ont trouvée toute faite; elle était très ancienne. Lorsque +Rome avait organisé la Gaule, elle avait fait du territoire de chaque +peuple gaulois une _civitas_, respectant ainsi un cadre géographique +consacré par une longue tradition; l'Église fit de la _civitas_ le +diocèse, et les Mérovingiens en firent le comté; mais ils remirent au +comte la délégation du pouvoir royal tout entier. Le comte fut un juge, +un gardien de la paix générale, un percepteur qui devait compter chaque +année avec le trésor, un chef militaire préposé à la levée et au +commandement du contingent. On exigeait de lui beaucoup plus que d'un +fonctionnaire romain, alors qu'il n'était pas, à coup sûr, aussi +expérimenté. Ajoutez que l'administration devenait bien difficile, au +moment même où les administrateurs devenaient plus incapables. Au régime +de la loi unique avait succédé le régime des lois personnelles, et il +fallait que ce juge jugeât suivant leurs lois le Romain, le Franc, le +Burgonde, qui vivaient dans son comté. Ce percepteur eut fort à faire +avec les Francs qui ne voulaient pas payer l'impôt, et avec les Romains +qui surent s'y soustraire dès que les désordres commencèrent. Comme il +n'y avait plus d'armée permanente, il fut très malaisé à ce chef +militaire de réunir et de commander des troupes d'hommes à qui l'État ne +donnait ni vivres, ni armes, ni solde. A tous les termes de ce parallèle +entre l'ancien ordre des choses et le nouveau, on trouverait à faire les +mêmes réflexions. Le roi mérovingien est le juge suprême, mais il ne +faut pas trop se fier à la formule solennelle qui le montre siégeant +entouré «de ses pères les évêques, de ses grands, de ses référendaires, +de ses domestiques, de ses sénéchaux, de ses chambellans, de ses comtes +du palais et de la foule de ses fidèles», car nombre de crimes énormes +et publics ont été commis sans encourir une répression, et l'on voit +souvent le roi procéder par exécutions sommaires. Quant aux appels, le +nombre en était réduit par l'usage des épreuves judiciaires, desquelles +il ne pouvait être appelé, puisque Dieu lui-même était réputé avoir +prononcé; d'ailleurs l'appel était rendu à peu près impossible par les +désordres et les guerres civiles; le roi mérovingien n'est donc pas un +juge au même degré que l'empereur. Enfin, s'il est vrai qu'il soit un +législateur, quelle chose misérable que la législation mérovingienne! + +Il est tout simple que les Barbares aient pris les formes anciennes du +gouvernement, puisqu'ils n'avaient aucune idée qui leur appartînt d'un +gouvernement nouveau. Leurs sujets les ont appelés maîtres, excellences, +sérénités, majestés; leurs évêques les ont salués délégués et +représentants de Dieu: on aime toujours à s'entendre dire ces choses-là, +et on les comprend vite; aussi les ont-ils comprises. Ils ont trouvé un +système d'impôts tout organisé, très productif; il est naturel qu'ils +l'aient gardé le plus longtemps possible. Si peu clerc que l'on soit +dans la science politique, on sait toujours mettre la main sur une +caisse. Mais les rois francs ne pouvaient pénétrer la nature intime du +gouvernement romain. On ne s'improvise pas _princeps_ du jour au +lendemain. Le _princeps_ et ses sujets avaient été formés par une +transmission séculaire de sentiments et d'idées qui étaient tout neufs +pour des Mérovingiens. Ceux-ci ont été séduits par des apparences; ils +s'en sont enveloppés, comme ils se couvraient des ornements romains; +mais j'imagine que le roi Clovis, le jour où il se para des insignes +envoyés de Constantinople, aurait fait à l'empereur l'effet d'un paysan +malhabile à porter les ornements des clarissimes. Dans les formes du +gouvernement impérial, comme dans les vêtements romains, les +Mérovingiens sont endimanchés. + +Il est cependant une tradition du gouvernement impérial qu'ils ont +conservée. L'union de l'État et de l'Église a duré; elle est même +devenue plus étroite. Le roi est le grand électeur des évêques. Les +règles canoniques étaient pourtant précises: un évêque devait être élu +par le clergé et par le peuple, puis agréé par le roi, enfin consacré +par le métropolitain qu'assistaient les évêques de la province. Mais les +Mérovingiens abusèrent du droit qu'ils avaient d'accepter ou de rejeter +la personne de l'élu, et ils en firent une source de revenus. «Déjà, dit +Grégoire, commençait à fructifier cette semence d'iniquité: le sacerdoce +était vendu par les rois et acheté par les clercs.» Puis il arrivait que +le roi, après avoir rejeté une élection, désignait lui-même l'évêque. +D'autres fois il le nommait sans se soucier des électeurs: Chilpéric, +par exemple, disposa de sièges épiscopaux en faveur de laïques. L'Église +ne laissait pas toujours passer sans protester de pareilles usurpations. +Un certain Ermerius, fait évêque par Clotaire, fut déposé après la mort +de ce prince par un concile provincial, qui désigna pour le remplacer +Heraclius. L'élu va trouver le roi Caribert et lui fait un beau discours +où il ne manque pas de lui promettre un règne long et prospère, s'il +observe les canons. «Ah! tu crois, répond Caribert en grinçant les +dents, que les fils du roi Clotaire ne sauront pas faire respecter les +actes de leur père?» Et il fait jeter Heraclius dans un char rempli +d'épines, qui l'emmène en exil; puis il ordonne de rétablir Ermerius et +frappe d'une amende énorme les pères du concile qui l'ont déposé. Mais +le plus souvent l'Église se soumettait. C'était elle qui avait donné aux +rois francs ce pouvoir sur elle-même. Saint Remi, ayant un jour ordonné +prêtre, à la prière de Clovis, un laïque du nom de Claudius, fut blâmé +par les évêques: «J'ai fait cela, répondit-il, sans avoir rien reçu pour +le faire, à la demande du très excellent roi, qui est le prédicateur et +le défenseur de la foi catholique. Vous m'écrivez que ce qu'il a ordonné +n'est pas canonique. Remplissez votre haut sacerdoce.... Le triomphateur +des nations a commandé: j'ai obéi.» L'Église, en effet, avait de trop +grandes obligations envers les Mérovingiens pour ne pas faire leurs +volontés. On l'a très bien dit: elle sentait pour ces princes, les seuls +rois barbares qui fussent orthodoxes, la dangereuse tendresse d'une mère +pour son fils unique. + +Les rois siègent dans les conciles et les président. Un concile a été +tenu à Orléans, la dernière année du règne de Clovis, et les évêques y +ont été convoqués par «leur seigneur, le fils de l'Église catholique, le +roi Clovis». C'est le roi qui a dressé l'ordre du jour; à ses +propositions, les évêques répondent par des décisions qu'ils soumettent +à «un si puissant roi et seigneur, afin que, par sa haute autorité, il +les rende obligatoires». Les successeurs de Clovis maintiennent +soigneusement les droits royaux en cette matière. Comme les évêques du +royaume de Sigebert avaient voulu se réunir sans son autorisation, le +roi le leur interdit, attendu qu'un «concile ne peut se tenir dans son +royaume sans son aveu». Et, de fait, les actes des conciles portent +d'ordinaire la mention du «consentement», de «l'invitation», de +«l'ordre» du roi. + +Le Mérovingien a donc grande autorité dans l'Église et sur l'Église. Il +la laisse en revanche se mêler aux affaires de l'État. L'évêque a gardé +dans la cité la grande situation que lui avait laissée l'empire; il y +est un personnage aussi important que le comte; et l'accord entre le +comte et lui est si nécessaire que l'on voit déjà, du temps de Grégoire +de Tours, le roi remettre, au clergé et au peuple le soin de désigner un +comte. L'évêque, qui est le juge de la population cléricale, est aussi +en beaucoup de cas juge des laïques. D'abord, il est le protecteur des +veuves, des orphelins et des affranchis; ensuite la confusion qui +s'établit entre la notion du péché et celle du crime, l'autorise à +réclamer certains crimes pour sa juridiction. Ainsi les deux ordres, +ecclésiastique et laïque, se rapprochent et se confondent, et le +premier, par un effet de son caractère sacré, prend la prééminence. Un +édit de Clotaire II attribue à l'évêque une sorte de droit de +surveillance sur le comte. Les conciles mêmes sont requis pour le +service de l'État, _pro utilitate regni_. Le roi Gontran veut faire +juger par les évêques sa querelle avec Sigebert, puis avec Brunehaut. +Grégoire de Tours s'en afflige: «La foi de l'Église n'est pas en péril, +dit-il; il ne surgit aucune hérésie!» Mais les évêques eux-mêmes mettent +à l'ordre du jour de leurs délibérations des affaires d'État; ils se +transportent en corps auprès des rois pour leur faire connaître leur +opinion sur des faits politiques. Dans les discordes et dans les +guerres, ils offrent et font accepter leur arbitrage. + +Un des Mérovingiens a voulu connaître même des choses spirituelles. +Chilpéric, s'étant mis en tête de réformer le dogme de la Trinité, conte +son projet et ses raisons à Grégoire de Tours: «Et voilà, dit-il en +conclusion, ce que je veux que vous croyiez, toi et les autres docteurs +des Églises!» Grégoire s'en défendit, et, comme le roi l'avertissait +qu'il s'adresserait à de plus sages: «Celui qui accepterait tes +propositions, s'écria l'évêque, serait non pas un sage, mais un sot.» +Sur ce chapitre, Grégoire, comme on sait, n'entendait pas la +discussion. Un autre évêque, auprès duquel le roi renouvela sa +tentative, voulut lui arracher le parchemin où il avait écrit sa +profession de foi. Chilpéric «grinça les dents» et se tut. Il semble +d'ailleurs qu'il ait été le seul théologien de la famille, ce singulier +personnage que Grégoire de Tours accable d'une malédiction méritée, mais +dont la physionomie nous intéresse au plus haut degré, parce qu'il a été +le plus exact imitateur du gouvernement impérial et le disciple +maladroit de la civilisation ancienne. Il faisait des _præceptiones_ et +des vers latins; il était philologue et il commanda qu'on ajoutât des +lettres à l'alphabet. Sa théologie, sa philologie, sa poésie, ses +_præceptiones_, se ressemblent et se valent. Son gouvernement boite +comme ses vers. Il parodie Auguste comme Virgile, et il est le type de +cette royauté d'imitation grossièrement plaquée d'or antique. + +Heureusement ces rois n'étaient pas assez bons chrétiens pour devenir +des hérétiques. Ils avaient naïvement attaché leur fortune à celle de +l'Église. Ils faisaient de leur orthodoxie une sorte de dignité. Les +plus barbares d'entre eux, de vrais brigands, parlent de «l'intérêt du +catholicisme, _profectus catholicorum_». Ils proscrivent le paganisme +par leurs lois; ils excluent de l'État ceux qui sont exclus de l'Église: +«Quiconque ne voudra pas obéir à son évêque, dit un décret de +Childebert, sera chassé de notre palais, et ses biens seront donnés à +ses successeurs légitimes.» Voilà qui achève de montrer que l'Église +mérovingienne est une institution d'État. + +Il n'est pas étonnant que la tradition romaine se soit ici conservée, +quand elle s'est perdue si rapidement pour le reste. Le reste, +administration savante, jurisprudence, arts, lettres, c'était le passé; +il était enseveli sous la ruine de la civilisation ancienne. Mais +l'Église, qui survivait à cette ruine et que les Barbares trouvaient +partout présente et puissante, continuait avec les rois les habitudes +qu'elle avait prises avec les empereurs. Elle y trouvait son profit, des +honneurs, des privilèges, l'appui du bras séculier. Après avoir professé +dans ses premiers jours, quand elle était encore toute remplie de +l'esprit du Nouveau Testament, l'indifférence à l'égard du pouvoir, elle +avait senti le prix du concours qu'il lui prêtait. Elle avait respecté +la pleine puissance impériale; elle l'avait ensuite communiquée, pour +ainsi dire, aux rois barbares. Église et royauté, trône et autel, comme +on dira plus tard, inaugurèrent alors cette alliance intime qui devait +persister pendant des siècles et qui dure encore entre leurs débris. + + * * * * * + +Le roi mérovingien a joué le personnage germanique mieux que le romain, +et certains actes, dont les suites furent considérables, n'étaient que +les effets d'habitudes anciennes auxquelles il demeura fidèle. + +Les quatre fils de Clovis se partagent sa succession. Ils croient faire +la chose du monde la plus naturelle, et nous ne voyons pas qu'ils aient +étonné personne. Comme il n'y avait pas de droit d'aînesse dans les +familles royales, tous les princes apportaient en naissant l'aptitude à +régner, et lorsque la coutume de l'élection se fut perdue, les fils d'un +roi succédèrent ensemble à leur père. Les Francs, bien qu'ils eussent +sous les yeux l'indivisible monarchie impériale, se représentèrent la +royauté, non comme une magistrature suprême, unique et, pour ainsi dire, +impersonnelle, mais comme un patrimoine composé de droits, d'honneurs et +de propriétés, très propre à être partagé. Les fils de Clovis firent +donc quatre parts égales de l'héritage paternel, et comme les partages +se renouvelèrent à chaque mort de roi, des régions politiques +permanentes se formèrent en Gaule. La Neustrie, la Burgondie et +l'Austrasie apparurent les premières. Le pays des Francs saliens était +compris dans la Neustrie; l'Austrasie était le pays des Francs +ripuaires; en Burgondie, les Burgondes étaient demeurés après la +victoire des Francs et la mort de leur dernier roi. Francs de Neustrie, +Francs d'Austrasie, Burgondes, avaient leur loi particulière; il y avait +donc une raison pour qu'ils se distinguassent les uns des autres. Telle +n'était pas la condition de l'Aquitaine: les Wisigoths en avaient +émigré, les Francs y étaient venus en petit nombre. La population +romaine était là, comme partout, incapable de s'organiser. Pliée à +l'obéissance, déshabituée de l'énergie, cette masse humaine, jadis +fondue dans l'unité impériale, était matière à partager entre Barbares. +L'Aquitaine fut, en effet, tantôt divisée entre les trois rois du Nord +et de l'Est, tantôt attribuée à un seul ou à deux d'entre eux, et elle +demeura une carrière à des expéditions de brigandages, jusqu'au jour où +les Wascons, descendant de leurs montagnes, lui donnèrent son peuple +barbare et la force de conquérir l'indépendance. + +Ces régions devinrent des États qui réclamaient un gouvernement +particulier lorsqu'il se trouvait qu'un seul prince régnât sur toute la +monarchie. Ainsi Clotaire fut obligé de donner pour roi aux Austrasiens +son fils Dagobert, et Dagobert, lorsqu'il eut succédé à Clotaire, fut +requis d'envoyer son fils Sigebert, tout enfant qu'il fût, régner en +Austrasie. Comme chacun des rois exerçait la souveraineté pleine et +entière, l'empire mérovingien n'eut pas l'unité. Il fut divisé en +fragments, et l'on sait qu'entre ces fragments la guerre était +perpétuelle et qu'elle était atroce. Voilà un des effets de la +conception germanique de la royauté. + +De même qu'ils ne savaient pas s'élever à l'idée abstraite de la +royauté, les Mérovingiens ne comprenaient pas la relation de prince à +sujet, d'État à individu. L'importance de la personne du roi, qui est un +trait de l'ancienne constitution germanique, persiste dans la Gaule +mérovingienne; elle y est même plus grande, car c'est chose singulière +et qu'on n'a pas assez remarquée: le roi germain primitif est bien +plutôt un homme public que le roi mérovingien; la _civitas_ de Tacite +est bien plutôt un État que le royaume de Sigebert ou de Chilpéric. Sans +doute, le roi primitif n'est pas un être de raison; on le choisit dans +la famille privilégiée, parce qu'il est jeune, sain et robuste; c'est à +une personne bien déterminée que l'on attribue l'office de protecteur du +peuple; à plus forte raison, c'est à une personne réelle que sont +attachés les _comites_, qui combattent à ses côtés pendant la guerre et +qui vivent à sa table pendant la paix. Mais le peuple n'en a pas moins +une vie politique réglée par la coutume; il a sa place et son rôle dans +les tribunaux et dans les assemblées, et parce qu'il y a un peuple, le +roi est un personnage d'État en même temps qu'il est le patron de ses +clients particuliers. Transportés sur le territoire romain, les +Mérovingiens ont affaire à une masse d'hommes qui n'est pas un peuple; +d'autre part, ils ne savent pas entrer dans le rôle du _princeps_ et +gouverner comme faisait l'empereur. Ils n'ont point pris de mœurs +nouvelles, et, des mœurs anciennes, ils ont gardé surtout l'habitude +des relations privées qui vont bientôt se substituer aux relations +politiques. Ainsi les rois francs, au moment même où ils s'établissent +dans des provinces de l'État romain, perdent cette notion de l'État, que +les Germains entrevoyaient et qu'ils ont peu à peu précisée dans les +royaumes scandinaves et anglo-saxons où ils n'ont pas rencontré les +ruines des institutions romaines. + +Il serait intéressant de suivre à travers l'histoire mérovingienne les +manifestations de cette politique enfantine qui ne soupçonne même pas +l'existence des principes les plus élémentaires et ne comprend que le +visible, le tangible, le concret. On y verrait que c'est une bonne +fortune pour un roi que d'être un bel homme: les Francs sont fiers de la +beauté de Clovis et de sa chevelure, répandue en torrent sur ses +épaules. Un vieillard infirme n'est plus digne de régner; Clovis, pour +exciter au parricide le fils du roi de Cologne, lui dit: «Ton père +vieillit et boite de son pied malade.» Un roi mérovingien n'imagine pas +que la paix puisse être assurée par des institutions régulières: si +Gontran demande aux Francs de le laisser vivre trois années, c'est que +son successeur Childebert ne sera majeur que dans trois ans; il faut +donc patienter jusque-là; autrement le peuple, privé de son protecteur, +périrait. Il n'y a donc point de lois, point d'État; une personne tient +lieu de tout. Aussi le gouvernement n'est-il pas autre chose que les +relations de cette personne avec tels et tels individus. + +[Illustration: Costume germanique (Ve-VIIIe siècle), d'après une +miniature (Lindenschmidt, _Handbuch der deutschen Alterthumskunde: Die +Alterthümer der merovingischen Zeit_. Mayence, 1858, in-4º).] + +Le roi mérovingien est à proprement parler le chef d'une grande +clientèle; il a des compagnons qui vivent sous son toit et mangent à sa +table, des _contubernales_ et des _convivæ_. Riche et grand +propriétaire, il donne des terres à l'Église, il en donne à tous ceux +qu'il croit capables de le servir et qui sont, comme disent les +écrivains du temps, des hommes utiles (_utiles_). D'autre part, l'état +général des mœurs et de la société, les guerres politiques et +privées, les violences de toute espèce obligent un grand nombre de +pauvres gens à chercher un protecteur. Un des modes les plus employés +était la _recommandation_: un homme libre, incapable de se défendre, +allait trouver un plus puissant que lui, demandait le vivre et le +vêtement, et s'engageait par compensation à servir; sa condition +devenait un _ingenuili ordine servitium_, mots difficiles à traduire +(littéralement: servage d'ordre libre) et qui montrent combien +s'obscurcissait la notion de la liberté. D'autres hommes, pour mettre +leur propriété à l'abri, la donnaient à quelque église ou à quelque +riche propriétaire, qui la leur rendait à titre de _bénéfice_, +c'est-à-dire de bienfait; en changeant ainsi la condition de sa terre, +on diminuait sa liberté, on devenait l'obligé d'un bienfaiteur. Or il +est naturel que la protection du roi ait été très recherchée, qu'on se +soit recommandé à lui, qu'on lui ait cédé la propriété de sa terre pour +la reprendre de lui en bénéfice, et c'est ainsi que, de la masse des +sujets, se détachèrent des groupes d'hommes qui, à des titres très +divers, les uns puissants et les autres misérables, entrèrent en +relations particulières avec le prince. + +Ces relations sont celles que l'on comprend le mieux dans les +civilisations primitives. Les rois mérovingiens étaient si bien disposés +à les pratiquer qu'ils considéraient leurs comtes et leurs ducs, non +comme des officiers à la façon des gouverneurs romains, mais comme des +serviteurs de leur personne. Les offices étant d'ailleurs une source de +revenus, ils les distribuaient comme les terres par libéralité. Ici +encore la relation personnelle se substitue à la relation politique. Le +sujet disparaît et fait place à ce nouveau personnage qui va jouer un si +grand rôle, et qu'on appelle l'_homme du roi_, le _fidèle_, le _leude_. + +Replaçons maintenant au milieu des circonstances historiques le roi et +les fidèles. La guerre civile commence avec les fils de Clovis; elle +devient perpétuelle sous ses petits-fils. Tout ce qui restait des +institutions romaines s'évanouit: il n'y a plus de finances d'État; le +service militaire, que l'on voit organisé sous les premiers +Mérovingiens, a certainement disparu au VIIe siècle. Il ne reste donc +au roi d'autres moyens de gouvernement que la fidélité de ses leudes. +Mais déjà ceux-ci forment une aristocratie redoutable, où se rencontrent +les convives du roi, les ducs, les comtes, les grands propriétaires +laïques et les évêques, qui sont eux aussi de grands propriétaires et +des officiers du roi. Cette aristocratie, dont le concours est à tout +instant nécessaire, se mêle à la vie politique et réclame sa part du +gouvernement. Sous les petits-fils de Clovis, elle intervient dans +toutes les circonstances importantes. Après que Sigebert est assassiné, +les grands d'Austrasie s'emparent de son fils enfant et règnent en son +nom. Après que Chilpéric est assassiné, les grands de Neustrie +conduisent Frédégonde près de Rouen et emmènent son fils, «promettant +qu'ils le nourriront et l'élèveront avec le plus grand soin». Si un roi +veut conclure un traité, les grands sont présents et participent à +l'acte. Si un roi ou une reine veut gouverner sans les grands ou contre +eux, une lutte à mort s'engage: Brunehaut frappe sans pitié évêques et +leudes, jusqu'à ce qu'elle succombe, trahie, jugée, condamnée par eux. + +Ces conflits étaient d'autant plus fréquents que les droits réciproques +du roi et des leudes étaient très incertains. Lorsque le roi donnait des +terres, il n'imposait aucune obligation, mais il entendait que ceux +envers qui s'était exercée sa libéralité lui demeurassent fidèles, et il +se croyait en droit de reprendre ce qu'il avait donné en cas +d'infidélité. Comme il était juge de la fidélité des siens et qu'il +pouvait être conduit par caprice ou par nécessité à défaire ce qu'il +avait fait, les grands ne se sentaient point en possession assurée des +terres royales. Aussi voulurent-ils se protéger contre des +revendications toujours possibles. Lorsqu'en l'année 587 Gontran de +Bourgogne et Childebert d'Austrasie se rencontrèrent à Andelot pour y +régler des affaires communes, les évêques et les grands, qui avaient +fait l'office de médiateurs, mirent dans le traité l'article célèbre: +«Que tout ce que lesdits rois ont donné aux Églises ou à leurs fidèles +ou voudront encore leur donner, soit confirmé avec stabilité.» Quelques +années après, l'aristocratie, après avoir vaincu Brunehaut, faisait +écrire par Clotaire II dans l'édit de 614: «Tout ce que nos parents, les +princes nos prédécesseurs, ont accordé et confirmé, doit être confirmé.» +Il n'était pas dit par là que les dons fussent perpétuels et +irrévocables; aucun principe nouveau n'était établi, mais les droits des +détenteurs de terres royales étaient protégés par cette double +déclaration, et il n'y a pas de doute que la faculté que le roi +s'attribuait de reprendre les dons est limitée par les articles du +traité d'Andelot et de l'édit de 614. Mais l'édit de 614 contenait des +dispositions plus importantes encore. L'Église faisait confirmer tous +ses privilèges, et le roi promettait d'observer les règles canoniques et +de laisser faire les élections épiscopales par le peuple et le clergé. +Enfin, comme l'aristocratie avait tout à craindre des violences ou même +seulement de la surveillance et du zèle légitime des officiers, s'ils +étaient choisis dans le _palatium_ parmi un personnel tout dévoué au +roi, elle fit décréter que le comte serait choisi parmi les habitants +du comté, «afin, disait l'édit, qu'il pût être obligé de restituer sur +ses biens ce qu'il aurait pris injustement». + +Cette aristocratie sera-t-elle du moins capable de gouverner? Se +contentera-t-elle de limiter le pouvoir et de participer aux affaires? Y +mettra-t-elle l'esprit politique et l'esprit de suite? On l'en croirait +capable, à lire cet édit de 614, qui, enjoignant au roi de juger chacun +selon sa loi et de ne condamner personne sans jugement, de n'établir +aucun impôt nouveau et de ne commettre aucun acte arbitraire, semble un +monument de sagesse politique comparable à la grande charte +d'Angleterre. Mais la constitution anglaise s'est développée sur un +terrain très peu étendu et bien préparé par les rois eux-mêmes à faire +fructifier les germes de la grande charte. L'Angleterre avait une +aristocratie bien établie, une Église puissante, éclairée, organisée, +une bourgeoisie naissante. L'empire mérovingien était vaste et +disparate; la royauté s'embrouillait dans les traditions romaines et +dans les traditions germaniques; l'aristocratie achevait sa fortune en +ruinant et en confisquant la liberté des petits. Les villes anciennes +dépérissaient; il n'en naissait point de nouvelles; l'Église était sans +discipline et sans mœurs: l'acte de 614, qui semble commencer un +ordre nouveau, inaugure le chaos. + +L'aristocratie franque n'entendait pas du tout demeurer le grand conseil +commun de la monarchie. Loin de vouloir maintenir l'unité, c'est elle +qui exige l'organisation de gouvernements pour la Neustrie, l'Austrasie +et la Bourgogne. Elle rend irrémédiable la division en trois royaumes. +Elle fait plus violentes les antipathies qui commencent à se manifester +entre eux; elle apporte toutes ses forces dans les guerres civiles et +achève la dislocation de l'empire. Elle prépare en même temps la +dislocation des trois royaumes, où se forment des circonscriptions +territoriales qui sont presque des seigneuries; car tous ceux qui vivent +sur les domaines des grands ou de l'Église, et qui ont, à des degrés +divers, aliéné leur liberté personnelle, forment une communauté à part, +qui a pour chef le propriétaire. Déjà les chartes et les formules +reconnaissent l'existence de ces groupes: dans cette pénurie de notions +politiques et dans ce désordre général, la seule chose claire et +précise est le droit du propriétaire sur les hommes qu'il nourrit et +qu'il protège. Les rois eux-mêmes obéissent à l'instinct qui pousse +cette société à substituer partout les relations privées aux publiques. +Au temps romain, certaines catégories de personnes avaient l'immunité, +c'est-à-dire la franchise de l'impôt. Les Mérovingiens distribuent ces +immunités, mais ils les appliquent à un territoire, et elles ont pour +effet d'interdire à tout officier public d'y pénétrer, d'y rendre la +justice et d'exercer les droits du fisc sur les habitants. Le roi, il +est vrai, n'abdiquait pas sa souveraineté par ces concessions, et +l'immunité mérovingienne n'était que l'attribution des revenus royaux à +un propriétaire, mais elle donnait à celui-ci le moyen de devenir +quelque jour un juge et un souverain. + +Dans cet empire divisé en royaumes ennemis, dans ces royaumes divisés en +seigneuries naissantes, que reste-t-il au roi? Quand on lui a repris le +droit d'instituer les évêques et qu'on a, pour ainsi dire, séparé +l'Église de l'État, on lui a retiré la seule force qu'il eût prise dans +l'imitation du principat romain. Quand on l'a obligé à choisir le comte +parmi les propriétaires du comté, on l'a privé de la disposition de +l'office, qui allait être dévolu par la force des choses à la plus +puissante famille du comté. Il reste au roi son titre et le respect que +sa race inspire: la dynastie sera protégée longtemps encore par ces +forces idéales; mais sa seule force réelle est l'appui des fidèles. +Prendre au roi un fidèle, c'est lui prendre un conseiller et un soldat. +Aussi les rois essayent-ils de se protéger contre ces rapts, et l'on +trouve dans le traité d'Andelot cette disposition significative: +«Qu'aucun des deux rois ne sollicite les leudes de l'autre de venir à +lui et ne les accepte s'ils viennent d'eux-mêmes.» Mais un pareil +engagement ne pouvait être respecté dans la guerre civile, et la guerre +civile perpétuelle était une occasion pour les leudes de mettre aux +enchères leur fidélité. Il fallait que le prince distribuât sans cesse +des faveurs nouvelles. Le don une fois fait était considéré comme +irrévocable par celui qui le recevait, et la vague condition de fidélité +s'oubliait vite. Reprendre à celui-ci pour donner à celui-là, c'était +se faire un ennemi assuré pour acquérir un ami douteux. Il fallait donc +donner, donner toujours jusqu'à la ruine; ainsi ont fait les +Mérovingiens, et la ruine est venue: c'était la conclusion fatale. Si on +écarte les théories, celles des romanistes comme celles des germanistes, +si l'on dépouille les faits de cette poésie dramatique que leur donne +l'histoire pour les considérer eux-mêmes _in abstracto_, on peut +expliquer en quelques mots les destinées de la première dynastie +franque: le roi mérovingien, à l'origine, est un parvenu qui dispose +d'un riche trésor de biens et d'honneurs; il n'a pas trouvé d'autre +politique que de dépenser ce trésor au jour le jour: il devait finir et +il a fini par la banqueroute. + +E. LAVISSE, _Études sur l'histoire d'Allemagne_, dans +la _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1885. + + + + +III.--HISTOIRE POÉTIQUE DES MÉROVINGIENS. + + +«Tous les peuples ont eu des récits épiques, c'est-à-dire des souvenirs +historiques idéalisés.» Les barbares de Germanie, au temps de Tacite, +célébraient leurs défaites, leurs victoires et les exploits de leurs +grands hommes. Cassiodore parle des chants nationaux des Goths; le héros +par excellence du peuple goth, Théodoric, a occupé dans la littérature +épique du moyen âge, sous le nom de Dietrich von Bern, une place +d'honneur. Paul Diacre rapporte pieusement les traditions poétiques des +Lombards. Les légendes des Vandales et des Frisons, qui n'ont pas eu de +chroniqueurs, et des Anglo-Saxons, dont le chroniqueur Beda s'est montré +très hostile aux souvenirs profanes, ont péri; mais Widukind, au dixième +siècle, recueillit la substance des vieilles chansons saxonnes, et Saxo +Grammaticus, au douzième, a composé l'histoire primitive du Danemark +avec des morceaux de poèmes scandinaves. Que les Francs aient possédé +aussi une sorte de _romancero_ de leurs destinées nationales, cela est, +_a priori_, très probable. Charlemagne, au rapport d'Eginhard, ordonna +de consigner par écrit les vieilles chansons barbares de son peuple, +_barbara et antiquissima carmina_. Ce recueil impérial disparut, +malheureusement, de très bonne heure; mais les chroniqueurs des Francs +mérovingiens--Grégoire de Tours, Frédégaire, et le moine neustrien qui +est l'auteur du _Liber historiæ_--ont dû, comme ceux de la plupart des +autres nations barbares, faire entrer dans la trame de leurs livres +quelques-uns de ces frustes et poétiques récits, qui sont à jamais +perdus.... + +Grégoire de Tours, selon M. Kurth, a puisé dans les souvenirs populaires +des Francs avec parcimonie et avec répugnance. Bien que très ignorant, +il était, en effet, frotté de littérature classique; en outre, il était +chrétien; enfin il était consciencieux. Trois raisons pour que la +crudité de mauvais goût, la grossièreté et l'invraisemblance des +traditions germaniques l'empêchassent de les goûter. Ajoutez que, ne +sachant pas le francique, il n'en eut jamais connaissance que par des +versions gallo-romaines. Grégoire ne s'est jamais résigné à recourir aux +récits des barbares qu'à défaut de sources plus sûres, et il s'est +toujours réservé le droit de les arranger: il les résume, élaguant du +récit légendaire les détails épisodiques, les ornements, les hyperboles, +c'est-à-dire tout ce qui en était la couleur et le parfum. L'histoire si +connue de l'exil de Childéric en Thuringe fournit un exemple excellent +de ces simplifications volontaires. «Childéric, raconte Grégoire, +débauchait les filles des Francs; il n'échappa à leur colère que par la +fuite. Avant de s'exiler, il eut soin de partager une pièce d'or avec un +de ses fidèles, qui promit de l'avertir quand l'heure du retour aurait +sonné. Les Francs choisirent pour chef Egidius, général romain, et cela +dura huit années. Ce temps écoulé, le fidèle de Childéric étant parvenu +en secret à réconcilier le peuple avec le souvenir de son roi, _pacatis +occulte Francis_, envoya à l'exilé le signe convenu. Et Childéric fut +restauré.» A cette narration sommaire, décharnée, si l'on compare les +récits correspondants de Frédégaire et du _Liber historiæ_, la méthode +favorite de l'évêque de Tours s'accuse très clairement. Frédégaire et le +moine neustrien, travaillant, indépendamment l'un de l'autre, à +compléter, à l'aide de la tradition populaire qui persistait de leur +temps, l'anecdote abrégée par Grégoire, savent tous deux le nom du leude +fidèle: il s'appelait Wiomad. Les artifices de Wiomad pour rapatrier les +Francs avec son maître étaient le sujet de la chanson barbare sur l'exil +de Childéric; Frédégaire et le _Liber historiæ_ les relatent avec +complaisance; mais ils sont à la fois si compliqués et si naïfs, ces +artifices, que l'on voit très bien pourquoi Grégoire, un peu choqué, les +a dédaigneusement syncopés en un mot: «pacatis _occulte_ Francis.» + +Les fouilles les plus minutieuses dans la Chronique de Grégoire de Tours +n'y feront donc découvrir que des squelettes de chansons franques ou +gallo-franques, documents habillés en faits historiques et si bien +déguisés que personne, pendant longtemps, n'en a soupçonné la +nature.--Frédégaire et l'auteur du _Liber historiæ_, au contraire, très +crédules, très ignorants, n'étaient pas hommes à exercer un contrôle sur +les documents dont ils se servaient. Cependant, on ne saurait juger en +connaissance de cause l'épopée mérovingienne d'après ce qu'ils en ont +conservé. Leur paresse d'esprit les a empêchés de s'aviser des +ressources que la poésie populaire leur eût abondamment offertes. Ils +ont borné leur ambition à copier les anciennes chroniques; s'ils ont +intercalé dans leurs compilations quelques récits populaires, c'est par +exception, et pour suppléer à l'extrême brièveté de Grégoire, dont ils +ne s'expliquaient pas les motifs. D'ailleurs la langue originale des +chansons franques ne leur était pas non plus familière. L'historien des +Goths, Jordanis, était un Goth; l'historien des Lombards, Paul Diacre, +était un Lombard; tous les historiens des Francs ont été des +_Romani_.... + +Restituer, dans ces conditions, le cycle de l'épopée franque, +l'«histoire poétique des Mérovingiens» est une entreprise très +périlleuse. Est-il possible de distinguer, dans le texte de Grégoire de +Tours et de ses continuateurs, le poème défiguré de l'on-dit ou de la +simple légende qui n'ont jamais subi d'élaboration épique? A quels +signes? Par quels réactifs? L'allure plus ou moins poétique de la +narration ne fournit pas, à cet égard, d'indications sûres; car, parmi +les anecdotes de Grégoire qui paraissent, au premier abord, marquées du +sceau de la poésie populaire,--comme l'histoire du vase de Soissons, +celle du jet du marteau au moment de la fondation par Clovis de +l'église des Saints-Apôtres,--les unes, de provenance hagiographique, +doivent tout leur éclat aux fleurs de la rhétorique cléricale; toute la +poésie des autres est dans le simple énoncé d'événements réels qui se +sont passés en des temps où la réalité n'était pas vulgaire. Au +contraire, quand les chroniqueurs résument très probablement des +chansons archaïques, c'est parfois en termes très plats: «Wiomad, dit +Frédégaire (III, 11), était le plus fidèle de tous les Francs à +Childéric; il avait réussi à le sauver quand les Huns l'avaient emmené +en captivité, lui et sa mère....» Certes, cette phrase est incolore; +mais elle suffit à persuader que les Francs, comme tant d'autres nations +germaniques, avaient un trésor de traditions relatives aux invasions du +redoutable roi des Huns, l'Attila du _Nibelungenlied_; que la jeunesse +de Childéric fut l'objet de chants très anciens, encore populaires au +VIe siècle, qui célébraient les stratagèmes de l'ingénieux Wiomad +pour procurer l'évasion du prince salien et de sa mère. Comparez les +«poèmes d'évasion» du _Heldenbuch_ des peuples allemands: l'évasion de +Walther et d'Hildegonde, otages d'Attila, dans le Waltharius d'Ekkehard, +etc.--M. Kurth, qui a entrepris cette tâche difficile de discerner dans +les chroniques mérovingiennes les vestiges de l'épopée populaire des +Francs mérovingiens s'est sans doute trompé souvent; quelques-unes de +ses hypothèses et de ses conclusions sont bien fragiles; mais sa thèse +fondamentale n'est pas absurde, et son livre, pourvu qu'on le lise avec +discernement, est ingénieux, instructif....... + +Pharamond ne doit son titre et sa renommée de premier roi des Francs +qu'à l'erreur d'un moine neustrien qui écrivait en 727, au monastère de +Saint-Denis, une chronique remplie de fables. L'histoire de Clodion, de +Mérovée, se perd dans la nuit. Childéric est le plus ancien prince des +Saliens qui ait sûrement excité la verve poétique de son peuple. Nous +avons déjà parlé de deux chansons qui lui ont été consacrées: sur sa +captivité chez les Huns, sur sa brouille et sur sa réconciliation avec +les siens; une troisième célébrait son mariage avec Basine et les +visions prophétiques de sa nuit de noces. La reine Basine de Thuringe, +qui abandonne son mari pour rejoindre Childéric, et qui, interrogée par +celui-ci sur le motif de sa venue, répond crûment: «C'est parce que je +sais ce que tu vaux; si j'avais cru qu'il y eût, même au delà de la mer, +quelqu'un de plus homme que toi, c'est à lui que je me serais donnée», +cette reine Basine est le prototype des héroïnes de nos chansons de +geste, si promptes à se jeter dans les bras des chevaliers de leur +choix.--Après Childéric, Clovis. Plus encore que ses guerres, les amours +de Clovis ont produit sur l'imagination populaire une profonde +impression: l'histoire de la reine Clotilde, soustraite aux persécutions +de son oncle Gondebaud par les émissaires du roi des Francs, qui +l'épouse et qui la venge, est une vraie «légende nuptiale» du type de +celles des _sagas_; elle repose sans doute sur quelques données +positives, mais elle a été influencée par les aventures de sainte +Radegonde (si conformes à celles que les contemporains de cette sainte +ont attribuées à Clotilde), et finalement stylisée.--La fortune poétique +de Théodoric ou Thierri d'Austrasie, fils aîné de Clovis, dont +l'activité s'est surtout dépensée en pays allemand, a été +exceptionnelle. Les Anglo-Saxons du VIIe siècle, les Saxons +continentaux du Xe siècle, le tenaient pour un des héros les plus +fameux de l'épopée germanique. Sous le nom de _Hug-Dietrich_ (Théodoric +le Hugue, c'est-à-dire le Franc[17]), le fils de Clovis a joui en +Allemagne, au moyen âge, d'une réputation à peine moindre que celle de +son illustre homonyme, Théodoric, roi des Ostrogoths. Sa victoire, en +Frise, sur les Normands de Hygelac, ses terribles guerres de Thuringe +contre le roi Hermanfried, furent le sujet de chants anglo-saxons et +saxons qui ont été conservés; et dans l'admirable récit de ces +événements par Grégoire de Tours (III, 4, 7 et 8), on sent, pour ainsi +dire, palpiter confusément les ailes de la légende emprisonnée. Mais +Grégoire ne s'intéresse guère aux Austrasiens; le cycle franc des +chansons sur Théodoric et sur son fils, ce jeune et chevaleresque +Théodebert d'une beauté royale, le _Wolf-Dietrich_, le _Roi Ortnit_ des +conteurs d'Outre-Rhin, il n'en a rien, ou presque rien, voulu savoir; il +a condamné de la sorte la postérité à en conjecturer l'existence. + +[Illustration: Monnaie de Théodebert.] + +Frédégonde et Brunehaut sont des figures d'un relief puissant; nul doute +que l'imagination populaire ait ressassé et embelli leur biographie. +Mais Frédégonde et Brunehaut ont vécu en pleine lumière historique. Nous +n'avons rien de leur «histoire poétique»; nous avons leur histoire. Et +cela vaut beaucoup mieux. N'exagérons pas, en effet, les mérites de +l'épopée barbare. Cette poésie épique «dont l'immense foyer, selon M. +Kurth, brûlait au sein de la race germanique, projetant jusque dans les +plus lointaines chaumières les ombres gigantesques des héros»,--cette +poésie épique, trop riche en épisodes conventionnels et en énumérations +généalogiques, à en juger par les monuments scandinaves, paraîtrait sans +doute assez froide aujourd'hui, et singulièrement inférieure, en tout +cas, aux portraits et aux descriptions d'après nature d'un témoin +sincère, clairvoyant, tel que Grégoire de Tours. Les _Récits +mérovingiens_ d'Augustin Thierry ne commencent qu'avec les fils de +Clotaire, parce que c'est surtout à partir de l'avènement des fils de +Clotaire que Grégoire, ayant vu directement les choses et les gens dont +il parle, est précis et vivant. Combien de chansons stylisées sur +Childéric et sur Clovis ne donnerait-on pas pour une autre _Historia +Francorum_, de la main de saint Rémi! + +Frédégonde, Brunehaut, Clotaire II, Dagobert sont, dans les chroniques +mérovingiennes, des personnages foncièrement historiques, trop voisins +des narrateurs pour que ceux-ci aient pu les considérer avec le recul de +l'épopée. On recueille cependant avec raison tous les indices qui +tendent à établir que les chansons et les légendes épiques n'ont pas été +moins nombreuses, dans le pays des Francs, au VIIe siècle qu'au +VIe. C'est que l'épopée carolingienne, dont les destinées, au moyen +âge, furent si brillantes, n'est pas «une de ces plantes étrangères qui +naissent en une nuit sur une place vide; elle a été déterminée et +préparée par des végétations puissantes, enracinées dès longtemps dans +le sol». L'épopée carolingienne dérive de l'épopée mérovingienne, et, en +particulier, des légendes gallo-franques, perdues, dont Dagobert était +le Charlemagne. Faron, évêque de Meaux, apparaît comme le Turpin de +Clotaire II. La _Vie de saint Kilian_ dit expressément que sur la guerre +de Dagobert, fils de Clotaire II, contre les Saxons, on fit des chansons +en langue romane rustique; et certains traits de ces chansons se sont +conservés dans des poèmes bien postérieurs, relatifs aux entreprises de +Charlemagne en Saxe. Une équipée de la jeunesse de Dagobert (qui +insulta, en lui coupant la barbe, son précepteur Sadrégisile) fut +relatée dans un poème dont l'écho s'est répercuté jusque dans la chanson +de _Floovent_, composée an XIIe siècle.--«La quatorzième année du +règne de Dagobert, dit Frédégaire, les Vascons se révoltèrent; le roi +mit en campagne une armée sous le commandement d'un référendaire et de +onze ducs. L'expédition aurait été heureuse si le duc Haribert ne se fût +laissé surprendre et accabler avec les siens, au retour, dans la vallée +de la Soule....» Il est très probable que ce désastre du Val de Soûle a +fourni la matière d'une cantilène, prototype de celle qui fut consacrée, +après 778, aux douze pairs de Roncevaux.--Enfin, le continuateur de +Frédégaire signale, à l'année 642, les Mayençais comme ayant causé, par +leur traîtrise, la défaite du roi Sigebert aux bords de l'Unstrut; d'où +la geste de Mayence, la geste des traîtres, est, sans doute, sortie plus +tard.--Roland et Ganelon, Haribert et les Mayençais de l'Unstrut, le +parallèle est facile; il a été fait plus d'une fois. «Avant Charlemagne, +bien d'autres ont vécu et ont été célébrés qui perdirent leur splendeur +poétique quand l'empereur et son entourage furent devenus le centre de +tous les souvenirs héroïques et nationaux.» Charlemagne a hérité de +Charles Martel, qui avait hérité de Dagobert, qui avait hérité de +Clovis, qui avait hérité de bien d'autres.--Voilà les origines les plus +lointaines de l'épopée française; la tige, sinon les racines, de cette +belle fleur épanouie, la _Chanson de Roland_, où se résume l'effort +épique accumulé de dix générations, germaniques et romanes. + +CH.-V. LANGLOIS, dans le _Journal des Débats_, 5 mai 1893. + + + + +CHAPITRE III + +EMPIRE ROMAIN D'ORIENT. + + PROGRAMME.--_Justinien. Mœurs byzantines, la cour, les lois, + l'église Sainte-Sophie._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + La meilleure =histoire générale de l'Empire byzantin= a été longtemps + celle d'E. Gibbon (_The history of the Decline and Fall of the + roman Empire_), qui, depuis la fin du XVIIIe siècle, a été + souvent rééditée et traduite. On lira de préférence l'excellent + ouvrage de J. B. Bury, _A history of the later roman Empire from + Arcadius to Irene_, London, 1889, 2 vol. in-8º, ou celui de G. F. + Hertzberg, _Geschichte der Byzantiner_, Berlin, 1883, in-8º. + + Citons, parmi les monographies importantes, qui sont aisément + accessibles: Ch. Diehl, _Études sur l'administration byzantine dans + l'exarchat de Ravenne (568-751)_, Paris, 1888, in-8º;--L. + Drapeyron, _L'empereur Héraclius et l'empire byzantin au VIIe + siècle_, Paris, 1869, in-8º;--A. Gasquet, _L'empire byzantin et la + monarchie franque_, Paris, 1888, in-8º;--G. Schlumberger, _Un + empereur byzantin du Xe siècle, Nicéphore Phocas_, Paris, 1890, + in-4º;--A. Rambaud, _L'empire grec au Xe siècle, Constantin + Porphyrogénète_, Paris, 1870, in-8º;--C. Neumann, _Die Weltstellung + des byzantinischen Reiches vor den Kreuzzügen_, Leipzig, 1894, + in-8º. + + Sur l'œuvre juridique de Justinien et sur le =droit byzantin=: P. + Krueger, _Histoire des sources du droit romain_, Paris, 1894, + in-8º. (Trad. de l'all.) + + Sur =les mœurs et les monuments= de Byzance, voyez, dans la _Revue + des Deux Mondes_, les articles de M. A. Rambaud (_L'Hippodrome à + Constantinople_, 15 août 1871; _Empereurs et impératrices + d'Orient_, 15 janv. et 15 févr. 1891);--J. Labarte, _Le palais + impérial de Constantinople et ses abords_, Paris, 1861, in-4º;--Ch. + Bayet, _L'art byzantin_, Paris, 1883, in-8º;--N. Kondakoff, + _Histoire de l'art byzantin considéré principalement dans les + miniatures_, Paris, 1886-1891, 2 vol. in-4º. + + L'immense =littérature byzantine= a été, pour ainsi dire, révélée au + public lettré par l'excellente _Geschichte der byzantinischen + Litteratur_ de K. Krumbacher (München, 1891, in-8º). Cf. _Revue des + Deux Mondes_, 15 mars 1892. + + Un résumé de l'=histoire des Slaves, des Lithuaniens et des Hongrois= + depuis les origines jusqu'à la fin du XIIIe siècle, par E. + Denis, se trouve dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos + jours_, t. I (1893), p. 688-741; t. II (1893), p. 745-796. + + + + +I.--CONSTANTINOPLE ET L'EMPIRE BYZANTIN. + + +Toutes les races de l'Europe orientale se trouvaient représentées dans +les pays qui confinaient à l'empire grec: la race latine et même la race +germanique par les Dalmates et les Italiens; la race arabe en Sicile, en +Crète, en Orient; la race arménienne par le royaume pagratide et les +principautés feudataires; les races turques ou ouraliennes par les +Bulgares du Volga, les Ouzes, les Petchenègues, les Khazars, les +Magyars; la race slave par les Russes, les Bulgares danubiens, les +Serbes, les Croates. + +Parmi les sujets mêmes de l'empire grec, au cœur de ses provinces, +ces différentes races avaient de nombreux représentants. La race latine +s'y trouvait représentée par les Valaques du Pinde et du Balkan; la race +arabe par les prisonniers baptisés; la race arménienne par les colons +des thèmes de Thrace, de Macédoine, Anatolique et Thracésien; la race +turque par les colonies du Vardar et de l'Ochride; la race slave par les +Milinges, les Ezérites, les Opsiciens, etc. + +L'empire grec ne s'effrayait pas trop de ces infiltrations des races +barbares. Tous ces éléments étrangers qui pénétraient dans son économie +la plus intime, il cherchait à se les assimiler. Loin de les exclure de +la cité politique, il leur ouvrait son armée, sa cour, son +administration, son église. A ces Arabes, à ces Slaves, à ces Turcs, à +ces Arméniens, il demandait des soldats, des généraux, des magistrats, +des patriarches, des empereurs. Ce qu'il y avait de jeunesse dans ce +monde barbare, il cherchait à s'en rajeunir. La question de nationalité +était pour lui fort secondaire. L'empire grec d'Orient était comme la +monarchie pontificale de Rome: non pas un État constitué pour telle ou +telle nation, telle ou telle race d'hommes, mais une institution qui +était le patrimoine commun du genre humain. La Sainte Hiérarchie +byzantine, comme le Sacré Collège des cardinaux romains, se recrutait +des notabilités du monde entier. De même qu'au moyen âge on vit des +papes italiens, français, anglais, allemands, espagnols, de même il y +eut des _basileis_ arméniens, isauriens, slaves, aussi souvent que +byzantins. Peu importait la langue ou la race: il suffisait qu'on fût +baptisé. Le baptême ouvrait au néophyte barbare l'État en même temps que +l'Église. + +Dans les armées de Justinien, des Antes, des Slaves, des Goths, des +Hérules, des Vandales, des Lombards, des Arméniens, des Perses, des +Maures, des Huns: ils combattent en Italie, en Espagne, en Afrique, en +Égypte, sur le Danube et sur l'Euphrate. Recrutés dans tous les pays, on +les envoie se faire tuer sous tous les climats.--C'est avec la valeur et +le génie de ses soldats, stratèges, empereurs barbares, que la société +grecque résista aux invasions barbares. Les plus grands noms militaires +de l'histoire byzantine ne sont pas des noms grecs. + + * * * * * + +Mais il y a surtout deux races dont l'influence dans les provinces, dans +les armées, à la cour, fut prépondérante. Toutes deux eurent l'honneur +d'être représentées sur le trône: la race slave et la race arménienne. + +Sur l'origine slave de la dynastie de Justin Ier, il ne semble pas y +avoir de doutes. Les noms d'Istok, de Beglenica, d'Upravda, qui furent, +avant l'élévation de cette famille à l'empire, ceux de Sabbatius, de +Vigilantia et de leur fils Justinien, fournissent une preuve assez +concluante sur l'origine de ces paysans de Bederiana; n'oublions pas que +des colonies slaves, dès le temps de Constantin le Grand, avaient été +établies dans la Thrace. + +L'Arménie, plus pauvre que les pays slaves, était plus fertile aussi en +aventuriers. De la Chaldée, de la Géorgie, de la Perse-Arménie, de +l'Arménie propre, une nuée de soldats de fortune couraient à l'assaut +des grades militaires des dignités auliques, de l'empire byzantin +lui-même. La première dynastie arménienne fut fondée par Léon V. Après +le meurtre du demi-Arménien Michel III, Basile fonda une dynastie tout +arménienne qui dura près de deux siècles (867-1056). Il y a eu, au Xe +siècle, trois interruptions seulement dans la succession légitime, trois +tuteurs de Porphyrogénètes mineurs, trois envahisseurs de leurs trônes: +Lecapène, Phocas, Zimiscès. Tous trois sont Arméniens. + + * * * * * + +L'empire byzantin peut à peine s'appeler l'empire grec. + +L'unité que lui refusait sa constitution ethnographique, il la chercha +dans l'administration, dans la religion, dans la création d'une +littérature qui lui fût propre. + +A la fois langue administrative, langue d'église, langue littéraire, le +grec avait un faux air de langue nationale. + +Or, le centre administratif, le centre religieux, le centre littéraire +de l'empire, c'est Constantinople. + +Comme capitale, sa situation est unique. Voilà un empire coupé en deux +parties presque égales: d'un côté, la péninsule illyrique et les +provinces d'Europe; de l'autre, la péninsule anatolique et les provinces +d'Asie. Il y a dans cet empire un dualisme fatal. Dans ses provinces +d'Occident, influence italienne, slave, germaine; dans ses provinces +d'Orient, influence arabe, arménienne. Supposez que Constantinople +n'existe pas, qu'il n'y ait plus sur le Bosphore que la petite Byzance +d'avant Sévère, chacune de ces deux moitiés de l'empire s'abandonnerait +à sa tendance dominante: ici tout l'Orient, là tout l'Occident. + +Mais à la rencontre des deux continents s'élève Constantinople. Elle +n'appartient ni à l'Asie ni à l'Europe. Byzance sur la côte d'Europe, +Scutari sur la côte d'Asie, c'est une seule et même ville. Ce n'est +point une cité ordinaire, mais une immense capitale, supérieure en +population à la vieille Rome, d'une force d'attraction énorme. Les +provinces d'Asie ne peuvent plus se tourner vers l'Orient, les +provinces d'Europe vers l'Occident: elles sont attirées vers +Constantinople. + +[Illustration: L'empereur Justinien et sa cour: Mosaïque de San Vitale, +à Ravenne.] + +Entre les deux péninsules, elle se trouve placée comme un germe vivace +entre deux cotylédons: ces éléments si disparates des provinces d'Asie +et de celles d'Europe, elle se les assimile, elle les élabore et les +transforme. Dans son sein accourent d'Occident des aventuriers dalmates, +grecs, thraces, slaves, italiens; d'Orient des aventuriers isauriens, +phrygiens, arméniens, caucasiens, arabes: en peu de temps elle en fait +des Grecs. Ils oublient leurs idiomes barbares pour la langue polie de +Byzance; leurs superstitions odiniques, helléniques, musulmanes, font +place à une ardente et raffinée orthodoxie. Byzance les reçoit incultes +et sauvages; elle les rend à l'immense circulation de l'Europe lettrés, +savants, théologiens, habiles administrateurs, souples fonctionnaires. +D'un paysan de Bederiana elle fait Justinien; du fils d'un palefrenier +de Phrygie, le savant Théophile; d'un aventurier macédonien, le grand +empereur Basile; du slave Nicétas, un patriarche. + +La Cour et la Ville contribuaient à cette transformation. Cette cour +était la plus vieille de l'Europe, au cérémonial antique, respectable, +exigeant, minutieux, excellente discipline pour les Barbares; elle était +en même temps un centre de science administrative et diplomatique, de +bel esprit, d'intrigues et de luttes, d'activité bonne ou mauvaise où le +plus barbare se dégrossissait à vue d'œil. + +A Constantinople, les Barbares se trouvaient en contact avec la masse +grecque la plus compacte de l'empire, avec une population passionnée +pour l'orthodoxie, d'une délicatesse athénienne en fait de langage, où +se rencontrait le plus grand peuple de théologiens, de lettrés et +d'artistes qu'on pût rencontrer dans aucune ville de la chrétienté. + +Sainte-Sophie et ses splendeurs artistiques et liturgiques, le Sacré +Palais et ses intrigues, l'Hippodrome et ses passions, voilà les trois +centres d'éducation de tout Barbare en train de devenir Byzantin. + +Byzance faisait l'empire; à l'occasion, elle le refaisait; parfois elle +était tout l'empire. + +Au temps de Romain Lecapène et de Siméon, elle était presque tout ce qui +restait à la monarchie de ses provinces d'Europe; au temps des +Héraclides, au temps des Comnènes, elle était presque tout ce qui lui +restait de ses provinces d'Asie. Mais quand venait l'occasion favorable, +elle réagissait ici contre les Bulgares, là contre les Arabes, contre +les Sedjoukides. Par sa politique, elle recréait l'empire tantôt à +l'est, tantôt à l'ouest du Bosphore. Tant que cette prodigieuse +forteresse de Constantinople n'avait point succombé, rien n'était fait; +la monarchie restait debout; l'Euphrate et le Danube pouvaient encore +redevenir frontières. Quand enfin les Ottomans eurent tout pris, +Constantinople composa à elle seule tout l'État. Byzance survécut près +d'un siècle à l'empire byzantin. + +Comment s'appelle cet empire dans l'histoire? L'empire romain? il n'y +avait plus de Romains. L'empire grec? il y avait dans cet empire bien +autre chose que des Grecs. Il s'appelle l'empire byzantin. Tout un +empire semblait n'être que la banlieue de cette ville extraordinaire. +Comme pour les petites cités de l'antiquité, un même mot servait à +désigner la Ville et son territoire: Πὁλις. Pour les Chinois du moyen +âge, la monarchie de Constantin n'est plus le _Thsin_, c'est-à-dire +l'empire: il est le _Fou-lin_, la VILLE. + +A. RAMBAUD, _L'Empire grec au Xe siècle_, Paris, +Franck-Vieweg, 1870, in-8º. _Passim._ + + + + +II.--LA FORMATION ET L'EXPANSION DE L'ART BYZANTIN. + + +C'est un fait incontestable que l'art byzantin procède en partie de +l'art antique. La puissance des traditions a toujours été grande dans +l'Orient hellénique. Aujourd'hui encore, les vieilles légendes +mythologiques n'ont point disparu des campagnes de la Grèce; à chaque +instant, dans les récits, dans les chansons, dans les usages de la vie +populaire, revit le souvenir des divinités de l'Olympe. Quelques-unes se +sont confondues avec les saints de la religion nouvelle; mais sous cette +physionomie d'emprunt se retrouvent leurs traits à demi effacés. Cette +fidélité aux traditions doit trouver sa place dans les choses de l'art. +Lorsque les artistes byzantins créèrent un style nouveau, leur esprit +était plein des souvenirs du passé, ils vivaient au milieu de ses +œuvres. Pouvaient-ils se soustraire à l'influence de modèles d'une si +pénétrante beauté? Étaient-ils incapables d'en goûter le charme? Les +monuments prouvent, au contraire, qu'ils surent les comprendre et qu'ils +restèrent attachés à quelques-uns des principes essentiels qui avaient +dirigé la marche de l'art antique. Comme leurs prédécesseurs de la belle +époque grecque, ils recherchèrent la grandeur et l'harmonie dans +l'ordonnance des compositions, la noblesse des attitudes, la beauté de +certains types, l'élégance des draperies. Sans doute il ne s'agit point +ici d'établir de comparaison; et si, par quelques qualités, les +œuvres byzantines font songer aux monuments antiques, elles s'en +écartent par bien des défauts. Les artistes byzantins exagèrent la +symétrie de leurs compositions, ils ont moins de souplesse et de +délicatesse, une conception moins facile et moins vivante du beau; +n'importe, ils ont encore appliqué quelques-unes des règles principales +de l'esthétique ancienne, et cela seul suffit pour donner à leurs +productions une valeur singulière. + +[Illustration: L'impératrice Théodora: Mosaïque de San Vitale, à +Ravenne.] + +Mais à ces éléments d'origine grecque se sont mêlées d'autres +influences, dont quelques-unes venaient de l'extrême Orient. Parmi ses +possessions les plus belles, l'empire d'Orient comptait alors les riches +provinces de la Syrie, qui formaient comme une zone intermédiaire entre +l'Asie centrale et la Grèce. Par sa position même, Constantinople se +rattachait à ces pays; une grande partie de sa population en était +originaire; les mœurs, les arts devaient s'en ressentir. En outre, +elle était sans cesse en relations commerciales ou politiques avec les +plus puissantes monarchies de l'Orient, et surtout avec la Perse. Dans +l'architecture, ces influences sont fort sensibles; mais il en est +même de l'ornementation, où se rencontrent à chaque instant des motifs +empruntés à l'extrême Orient, traités dans le même esprit et dans le +même style. C'est là surtout que les artistes byzantins ont puisé ce +goût de richesse et de luxe qui apparaît dans toutes leurs œuvres; de +là leur vint aussi la tendance à rendre d'une manière conventionnelle +tous les détails de l'ornement. L'art, dans les données qu'il demande à +la faune et à la flore, tantôt reproduit fidèlement la nature, tantôt +l'altère et imagine des types artificiels, sans cesse répétés, et où +l'imitation des formes réelles disparaît presque entièrement. Les +byzantins ont suivi cette dernière voie, et souvent ils ont adopté des +modèles depuis longtemps fixés en Orient. On retrouve chez eux ces +entrelacs compliqués, ces fleurs bizarres, ces animaux fantastiques si +fréquents sur les monuments de l'Inde ou de la Perse. + +Cependant l'art byzantin ne s'est point contenté de combiner des +éléments d'origine diverse, il s'est montré véritablement créateur. A +lui revient le mérite d'avoir le premier donné aux conceptions +chrétiennes une physionomie individuelle bien marquée. En effet, c'est +surtout dans le domaine religieux qu'il se manifeste avec toute son +originalité et tout son éclat; on ne saurait s'en étonner, si l'on songe +combien, chez les Grecs du moyen âge, la religion était puissante et se +mêlait à toutes choses. Les artistes ont été surtout frappés de certains +caractères dominants du christianisme: la splendeur de la religion +triomphante, la majesté divine, le rôle protecteur des saints; et ils se +sont attachés à les exprimer avec force. C'est ce qui explique que, +malgré une assez grande variété de sujets, l'art byzantin, dès cette +époque, présente déjà beaucoup d'uniformité; on sent qu'il tourne sans +cesse autour des mêmes idées. N'est-ce point se conformer aux véritables +conditions de l'art religieux? La fidélité à des types arrêtés, à des +conceptions maîtresses et peu nombreuses, est un trait commun à toutes +les religions: l'esprit populaire y attache un sens sacré, et +considérerait comme une profanation de laisser le champ libre au caprice +des artistes. Dans la société byzantine, l'Église les surveille et les +dirige; de bonne heure la plupart lui appartiennent. D'ailleurs, il y a +dans cette répétition même une réelle grandeur: à une religion +considérée comme immuable il faut des formes artistiques qui ne changent +point à la merci de la mode, et, dans les églises où doit dominer l'idée +d'éternité, il convient que l'art y porte notre âme par l'éternité +apparente de ses traditions. A cet égard, les Byzantins furent de grands +maîtres; qu'il s'agisse de la pensée ou de l'exécution, ils comprirent +les véritables règles de la décoration religieuse, et il est à remarquer +que, de nos jours, les peintres qui ont voulu faire revivre chez nous +cette forme de l'art se sont parfois inspirés de leurs œuvres. +D'ailleurs cette uniformité générale n'aboutit point à une immobilité +stérile, et l'art byzantin connut, lui aussi, les transformations et la +diversité des écoles. + + * * * * * + +En Orient, l'action de l'art byzantin s'est exercé où a pénétré le +christianisme grec. Ainsi ce fut grâce à Byzance que la culture des arts +s'introduisit en Russie. Au Xe siècle, la civilisation était encore +fort grossière chez les populations slaves, mêlées d'éléments +scandinaves, qui habitaient le pays. Déjà, cependant, la puissance et la +gloire de Byzance avaient attiré sur elle les regards de ces Barbares: +les uns en avaient tenté la conquête, comme Rourik, Oleg et Igor, +d'autres y étaient venus en amis, comme Olga. Convertie au +christianisme, la princesse russe ne réussit point cependant à le +répandre parmi ses sujets; pour opérer une telle révolution, il fallait +l'autorité d'un prince énergique et violent. Ce fut l'œuvre de +Vladimir, qui, ayant institué une enquête sur la meilleure des +religions, choisit celle des Grecs. Les raisons qui le décidèrent +touchent à l'art: il fut attiré vers le culte orthodoxe par la richesse +de ses temples et la splendeur de ses cérémonies. Baptisé, il imposa le +baptême à ses sujets, et, dans les deux grandes villes de Kief et de +Novgorod, des églises succédèrent aux idoles des anciens dieux. + +A ce moment, l'art qui se manifeste en Russie est d'importation +étrangère, comme les croyances qu'il exprime. Jusque-là, les Russes +n'avaient guère connu que les constructions en bois. Ce furent des +architectes byzantins qui élevèrent les premières églises en pierre et +en maçonnerie, des peintres byzantins qui les décorèrent. L'église de la +Dîme, à Kief, celle de Sainte-Sophie à Novgorod, dont le prêtre grec +Joachim dirigea la construction, furent les premiers monuments de cet +art religieux. Sous Iaroslaf le Grand (1016-1054), successeur de +Vladimir, Kief devient une ville d'aspect impérial. «Iaroslaf voulut +faire de sa capitale une rivale de Constantinople. Comme Byzance, elle +eut sa cathédrale de Sainte-Sophie et sa Porte d'or. Adam de Brême +l'appelle «_æmula sceptri Constantinopolitani et clarissimum decus +Græciaæ...._» Iaroslaf n'a pas assez d'artistes grecs pour décorer tous +les temples, pas assez de prêtres grecs pour les desservir. Kief est +alors la ville aux quatre cents églises qu'admiraient les écrivains +d'Occident.... La merveille de Kief, c'était Sainte-Sophie. Les +mosaïques de l'époque d'Iaroslaf subsistent encore, et l'on peut +admirer, «sur le mur indestructible», la colossale image de la Mère de +Dieu, la Cène où le Christ apparaît double, présentant à six de ses +disciples son corps et aux six autres son sang, les images des saints et +des docteurs, l'ange de l'Annonciation et la Vierge. Les fresques +conservées ou soigneusement restaurées sont encore nombreuses et +couvrent de toutes parts les piliers, les murailles et les voûtes à fond +d'or. Toutes les inscriptions sont non pas en langue slavonne, mais en +grec[18].» + +Ce n'est point seulement chez les peuples chrétiens d'Orient, Russes, +Arméniens, etc., que se retrouve la trace de l'art byzantin; à leur +tour, les ennemis les plus acharnés du christianisme et de l'empire grec +lui ont fait des emprunts. Sans doute l'art arabe a pris de bonne heure +une physionomie originale, mais tout d'abord ce n'est pas en lui-même +qu'il a trouvé les éléments dont il s'est formé. Quand les Arabes +entreprirent les conquêtes qui devaient étendre leur domination de +l'Asie Mineure aux Pyrénées, l'art n'existait encore chez eux que sous +ses formes les plus simples. Dans la plupart des pays où ils +s'établirent, ils adoptèrent donc les monuments qui s'y trouvaient +déjà, ils les imitèrent, et ce ne fut que peu à peu qu'ils en +modifièrent la structure et la décoration. Or, les premières provinces +dont ils s'emparèrent étaient grecques; mis en rapport avec l'art +byzantin, ils en subirent l'influence. + +En Syrie, les Arabes ne se préoccupent point tout d'abord de construire +des mosquées; ils enlèvent au Christ ses églises et les consacrent à +Allah. Parfois, pendant quelques années, les deux cultes vivent côte à +côte dans un même édifice. A Damas, Omar partage en deux l'église de +Saint-Jean: la partie orientale appartient aux musulmans, tandis que la +partie occidentale est laissée aux chrétiens, qui n'en furent chassés +que soixante-dix ans plus tard. Quand les califes désirent, à leur tour, +bâtir des mosquées, ils s'adressent aux byzantins. «Walid, voulant faire +construire la mosquée de Damas, envoya une ambassade à l'empereur de +Constantinople, qui, sur sa demande, lui expédia douze mille artisans. +La mosquée, dit Ibn-Batoutah, fut ornée de mosaïques d'une beauté +admirable; des marbres incrustés formaient, par un mélange habile de +couleurs, des figures d'autels et des représentations de toute +nature[19].» Ils ne craignaient même point, malgré les préceptes de +Mahomet, d'introduire des figures dans la décoration de leurs édifices +religieux, imitant en cela l'exemple des chrétiens. Le père de Walid, +Abd-el-Melik, dans une mosquée de Jérusalem, avait fait représenter le +paradis et l'enfer de Mahomet. Les califes de Damas attiraient à leur +cour des maîtres byzantins, et c'était sous leur direction que se +formaient des artistes arabes. On ne saurait donc s'étonner si les +anciennes mosquées de la Syrie présentent tant d'analogie avec les +églises grecques. + + * * * * * + +Dans le sud de l'Italie, le rôle de Byzance est évident. Pendant +plusieurs siècles, toute une partie de cette contrée se rattacha à +l'empire de Constantinople par la religion, par l'administration, par la +langue même: l'antique Grande-Grèce méritait toujours ce nom. Même la +querelle des iconoclastes, qui détacha de l'Orient le reste de l'Italie, +dans le sud fortifia l'hellénisme; les partisans des images s'y +réfugièrent en grand nombre, et les empereurs grecs ne les y +inquiétèrent pas. Ce fut dans ces provinces une véritable colonisation +grecque, et une colonisation en partie monastique. Dans la Calabre +seule, on connaît les noms de quatre-vingt-dix-sept couvents de l'ordre +de saint Basile qui se fondèrent à cette époque. Ce pays fut le centre +de cette civilisation néo-hellénique; Byzance y était aimée, et, quand +vinrent les Normands, en bien des endroits on leur résista avec énergie. +Robert Guiscard ne s'empara point sans peine de Tarente, de Santa +Severiana; encore ne put-il détacher violemment les populations de +l'hellénisme: il fallut plus d'un siècle pour que le rite latin y +remplaçât le rite orthodoxe; au XIIe siècle, en certains endroits, on +employait encore la langue grecque. Il en fut de même en Sicile. Dans +d'autres provinces, la culture byzantine, moins fortement enracinée que +dans ces deux pays, était cependant très puissante encore. «Est-il +besoin de rappeler ce que les Normands eux-mêmes, après la conquête, +dans la première période de leur domination sur le midi de l'Italie, +empruntèrent à la civilisation gréco-byzantine? Non seulement ils +adoptèrent le grec comme une des langues officielles de leur +chancellerie, parce qu'elle était celle d'une partie de leurs sujets, +mais leur architecture resta entièrement byzantine jusque vers 1125. Les +premières monnaies qu'ils frappent dans la Pouille et dans la terre +d'Otrante sont imitées de celles de l'empire d'Orient. Le costume +nouveau, caractérisé par la robe longue à l'orientale et par une sorte +de bonnet phrygien, que l'Occident tout entier adopte vers 1090, un peu +avant la première croisade, à la place du costume court qui prévalait +jusqu'alors, leur y a dû sa première introduction. Et il n'est pas autre +chose que le costume grec[20].» Les princes normands fondaient autant de +monastères grecs que de monastères latins; à leur cour, les poètes, les +historiens, les théologiens byzantins étaient aussi nombreux qu'à la +cour impériale. Ce fut seulement vers le XIIIe siècle que les rois et +l'Église entreprirent d'extirper par la force l'élément oriental. + + * * * * * + +A l'autre extrémité de l'Italie, Venise est une ville grecque. Sa +prospérité s'est accrue à mesure que déclinait celle de Ravenne, sa +voisine. Dépeuplée par Justinien II, ruinée par l'avidité des exarques, +la capitale de l'Italie byzantine était déjà bien déchue de son ancienne +splendeur, quand, au milieu du VIIIe siècle, elle tomba aux mains des +Lombards pour passer bientôt à celles du pape. Au contraire, Venise sut +maintenir son indépendance contre les Lombards et les Francs; la +suzeraineté nominale des empereurs grecs qu'elle affecta de reconnaître +fut la condition même de sa fortune. Dotée par eux d'une foule de +privilèges, elle multiplia ses comptoirs sur les côtes de la +Méditerranée et bientôt accapara la plus grande partie du commerce entre +l'Orient et l'Occident. Mais, avec les produits de l'empire, les +marchands vénitiens rapportaient dans leur patrie la civilisation +byzantine. Tout y rappelait la Grèce, le costume, les mœurs, le +cérémonial de la cour des doges et ces titres d'_hypatos_ et de +_protospathaire_ dont les parait la cour impériale. C'est à l'Orient que +Venise empruntait quelques-unes de ces industries de luxe où à son tour +elle excella, telles que l'art de travailler le verre et le cristal, de +dorer les cuirs. + +Aussi, pendant plusieurs siècles, les monuments vénitiens rappellent-ils +souvent ceux qu'on élevait à Constantinople. Quand le doge Pierre +Orseolo, en 976, entreprit la construction de cette merveilleuse église +de Saint-Marc qui ne fut consacrée qu'en 1085, s'adressa-t-il à des +architectes nés en Grèce? Aucun document ne le prouve; mais il est +certain que les constructeurs de ce monument, quel que fût leur lieu +d'origine, pratiquaient l'architecture byzantine dans toute sa pureté: +il n'est point jusqu'aux matériaux, marbres, colonnes, qui ne paraissent +en grande partie empruntés à l'Orient. Cependant, même à Venise, les +types grecs ne dominaient point exclusivement; aux environs, à Murano, à +Torcello, à Grado, etc., les formes latines reparaissent, à l'époque où +s'élevait Saint-Marc, ou bien, dans les édifices civils comme dans les +églises, les deux styles se combinent, mêlent leurs dispositions et leur +ornementation. + +S'agit-il de décorer ces monuments, c'est encore vers l'Orient que se +tournent les Vénitiens. Les émaux de la Pala d'Oro sont byzantins; il en +est de même d'une partie des belles pièces d'orfèvrerie du Trésor. Une +des portes de l'église a dû être exécutée à Constantinople, deux autres +paraissent vénitiennes, mais imitées de ce modèle étranger. Les artistes +grecs établis à Venise formaient au XIe siècle une corporation. Ce +furent eux, tout l'indique, qui commencèrent à exécuter les mosaïques de +Saint-Marc, et pendant longtemps les artistes indigènes formés à cette +école en conservèrent le style. Leur influence ne se renfermait point +dans les murs de la ville. A l'église de Murano, la Vierge qui décore +l'abside est de l'art byzantin le plus pur (XIIe siècle). Tout près +de là, à Torcello, la plus grande partie des mosaïques leur appartient +encore (XIe et XIIe siècles): à l'abside centrale, la Vierge et +les Apôtres; sur la paroi occidentale, le Jugement dernier; dans une +abside latérale, le Christ entouré d'archanges, bien que, dans cette +dernière composition, se retrouve la trace évidente de la collaboration +des Italiens. + + * * * * * + +[Illustration: Une église à coupoles: Saint-Front de Périgueux.] + +En France, l'influence byzantine ne s'est jamais exercée d'une façon +aussi sensible et aussi durable que dans certaines régions de l'Italie. +D'ailleurs, pendant plusieurs siècles du moyen âge, c'est chez nous que +l'art chrétien d'Occident s'est développé avec le plus de force et de +charme. La France possédait, au XIIe et au XIIIe siècle, une +architecture et une sculpture originales, pleines de vie et de grâce, +qui se répandaient à leur tour dans les pays voisins et jusqu'en +Orient.--Il existe toutefois en France une région où l'architecture +byzantine à coupoles se manifeste dans tout un groupe d'églises. +Saint-Front de Périgueux, de la fin du Xe siècle, en est le type le +plus célèbre. La coupole se rencontre encore dans le reste de +l'Angoumois, dans la Saintonge.... D'où viennent ces emprunts si +caractéristiques à la construction byzantine? C'est un fait dont +l'histoire ne rend pas compte. Dans le reste de la France, d'ailleurs, +si les églises par leurs formes ne rappellent pas au même degré l'art +grec, elles s'y rattachent fort souvent par leur ornementation. Les +fresques de Saint-Savin, près de Poitiers, présentent des ressemblances +avec les peintures grecques. Au cloître de Moissac, quelques personnages +sculptés au commencement du XIIe siècle arrivent de Byzance: les +physionomies, les attitudes, les plis des vêtements, tout l'indique. +Pourtant cette influence étrangère ne fut chez nous ni absolue ni de +longue durée. De bonne heure, l'esprit fortement trempé de nos artistes, +s'il fit des emprunts à Byzance, ne se condamna point à d'ingrates +copies. L'art d'Orient a plutôt contribué à éveiller chez eux la +conscience de leurs qualités propres. Dès la fin du XIIe siècle, les +formes de l'architecture sont nouvelles en France; les fleurs des +ornements ont été copiées dans les prés et les bois voisins, et les +personnages des statues et des bas-reliefs sont nés dans le pays où ils +ont été sculptés.... + +CH. BAYET, _L'art byzantin_, dans la _Bibliothèque de l'enseignement +des Beaux-Arts_, Paris, A. Quantin, 1883, +in-8º. _Passim._ + + + + +CHAPITRE IV + +LES ARABES. + + PROGRAMME.--_Mahomet; le Coran. L'empire arabe. La civilisation + arabe._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Les livres sur =les origines de l'islamisme=, sur =l'empire arabe= et + sur la =civilisation musulmane= au moyen âge, ne sont pas rares. + Quelques-uns des premiers spécialistes de ce temps ont écrit, pour + le public, de très belles pages que le public ne connaît guère; et + les ouvrages les plus connus ne sont pas les meilleurs.--Aux livres + généraux de MM. L.-A. Sédillot (_Histoire générale des Arabes_, + Paris, 1877, 2 vol. in-8º, 2e éd.) et G. Le Bon (_La + civilisation des Arabes_, Paris, 1883, in-4º), préférer ceux de sir + W. Muir (_The life of Mahomet, from original sources_, London, + 1894, 3e éd.; _The Caliphate, its rise, decline and fall_, + London, 1892, in-8º), de A. v. Kremer (_Kulturgeschichte des + Orients unter den Chalifen_, Wien, 1875-1877, 2 vol. in-8º), et de + A. Müller (_Der Islam im Morgen-und Abendland_, Berlin, 1885-1887, + 2 vol. in-8º). + + Nous recommandons surtout la lecture de quelques monographies, + articles de revue et morceaux détachés, qui ont été publiés par MM. + Dozy, Renan, Wellhausen, Nöldeke, I. Goldziher (_Muhammedanische + Studien_, Halle, 1889-1890, 2 vol. in-8º), H. Grimme (_Mohammed, I, + Das Leben_, Munster, 1892, in-8º), S. Guyard (_La civilisation + musulmane_, Paris, 1884, in-8º), J. Darmesteter (_Le Mahdi depuis + les origines de l'Islam_ et _Coup d'œil sur l'histoire de la + Perse_, dans la _Revue politique et littéraire_, 1885, t. Ier), + C. Snouck Hurgronje (dans la _Revue de l'histoire des religions_, + 1894), etc. + + Sur =l'art musulman=, voir les deux volumes récemment publiés par M. + Al. Gayet dans la «Bibliothèque de l'Enseignement des Beaux-Arts»: + _L'art arabe_ (Paris, s. d., in-8º); _L'art persan_ (Paris, s. d., + in-8º).--Sur la légende de Mahomet au moyen âge, E. Renan, dans le + _Journal des Savants_, 1889, p. 421 et s. + + + + +LE KORAN ET LA SONNA. + + +Le livre qui contient les révélations faites à Mahomet et qui est en +même temps la source, sinon la plus complète, du moins la plus digne de +foi de sa biographie, présente des bizarreries et du désordre. C'est une +collection d'histoires, d'exhortations, de lois, etc., placées l'une à +côté de l'autre sans qu'on ait suivi l'ordre chronologique ni aucun +autre. + +Mahomet appelait toute révélation formant un ensemble _sourate_ ou +_Koran_. Le premier de ces deux mots est hébreu et veut dire proprement +une série de pierres dans un mur, et, de là, la ligne d'une lettre ou +d'un livre; dans le Koran, tel que nous le possédons, il a le sens +beaucoup plus large de _chapitre_. Le mot _koran_ est à proprement +parler un infinitif qui signifie lire, réciter, exposer; cette +dénomination est également empruntée aux Juifs qui emploient le verbe +_karâ_ (lire) dans le sens surtout d'étudier l'Écriture Sainte; mais +Mahomet lui-même entendait sous le nom de _Koran_, non seulement chaque +révélation à part, mais aussi la réunion de plusieurs ou même de toutes. + +Il n'existait toutefois point, du temps de Mahomet, de collection +complète des textes du Koran; et si les trois premiers califes avaient +été moins soigneux sous ce rapport, il aurait couru grand danger d'être +oublié. Les premiers qui en rassemblèrent les différents passages furent +le calife Abou-Bekr et son ami Omar. En effet, quand, dans la onzième ou +la douzième année de l'hégire, le faux prophète Mosaïlima eut été +vaincu, on s'aperçut que beaucoup de personnes qui connaissaient par +cœur d'assez longs fragments du Koran avaient perdu la vie dans la +bataille qui décida de la lutte; aussi Omar se prit-il à craindre que +les gens qui savaient le Koran ne vinssent bientôt à disparaître; c'est +pourquoi il donna au calife le conseil de rassembler les fragments +épars. + +Après avoir hésité quelque temps, parce que le prophète n'avait pas +donné pouvoir d'entreprendre une œuvre aussi importante, Abou-Bekr +accepta la proposition et chargea de ce travail le jeune Zaïd +ibn-Thabit, qui avait été secrétaire de Mahomet. Zaïd n'avait pas trop +envie de le faire, car, pour nous servir de ses propres paroles, il eût +été plus facile de déplacer une montagne que d'accomplir cette tâche. Il +finit toutefois par obéir, et, sous la direction d'Omar, il rassembla +les fragments qui se trouvaient en partie consignés sur des bandelettes +de papier ou de parchemin, sur des feuilles de palmier ou sur des +pierres, et qui, en partie, se conservaient seulement dans la mémoire de +certaines personnes. Sa collection ne fit point, du reste, autorité, car +elle était destinée, non au public, mais à l'usage particulier +d'Abou-Bekr et d'Omar. Les musulmans continuèrent donc à lire le Koran +comme ils voulaient, et, peu à peu, les rédactions vinrent à différer +entre elles. Comme cet état de choses donna lieu à des contestations, le +troisième calife, Othmân, résolut de faire faire du Koran une rédaction +officielle et obligatoire pour tout le monde. Cette seconde rédaction, +due à Zaïd comme la première, est la seule que nous possédions, car +Othmân fit détruire tous les autres exemplaires. + +Quelle que soit l'opinion qu'on professe sur le point de savoir si le +Koran nous a été transmis sans falsifications dans l'édition de Zaïd, il +est certain que l'économie du livre dans cette édition, sa division en +sourates ou chapitres, est tout à fait arbitraire. On s'est borné à +prendre la longueur des sourates comme principe de classification, sans +même s'y astreindre exactement: la plus longue des sourates est la +première, et la dernière est en même temps la plus courte. Il résulte de +cette disposition que les révélations datant des époques les plus +différentes et sur les sujets les plus divers se trouvent maintenant +mêlées au hasard; il n'y a donc point de livre où règne un pareil chaos, +et c'est une des raisons qui rendent la lecture du Koran si pénible et +si ennuyeuse. Si les sourates avaient été arrangées dans l'ordre +chronologique de leur rédaction, elles se liraient sans doute plus +agréablement. Des efforts ont été faits pour restituer l'ordre +chronologique par des savants modernes et même par des théologiens +musulmans de la bonne époque (les musulmans actuels, qui tiennent +l'ordre du Koran pour divin, verraient une marque d'incrédulité dans +l'intention de ranger chronologiquement les sourates), non sans quelque +succès. Il y a dans le style du Koran des particularités qui peuvent +servir de points de repère. C'est ainsi que la langue des morceaux +mecquois est vigoureuse et pleine de feu si on la compare avec le +langage lourd et prolixe des fragments médinois. Certaines allusions à +des faits historiques permettent aussi de déterminer la date de la +composition de quelques fragments. Mais cela ne veut pas dire qu'on +puisse ranger tout le Koran d'après l'ordre chronologique. «Quand même +tous les hommes et tous les Djinns l'essayeraient, ils n'en viendraient +pas à bout.» Bien qu'il nous soit certainement possible de proposer un +meilleur arrangement des sourates que celui qui est reçu dans l'Église +musulmane, il est douteux qu'on en imagine jamais un qui emporte +l'assentiment de tous les hommes compétents. + +Pour les musulmans croyants, le Koran, c'est-à-dire la parole de Dieu, +qui n'a pas été créée, est le livre le plus parfait qui soit, aussi bien +pour le fond que pour la forme. Cela est naturel, mais il est étrange +que le préjugé des musulmans ait eu sur nous beaucoup plus d'influence +qu'on aurait dû s'y attendre. On a très sérieusement pris pour de la +poésie, et admiré en conséquence, la rhétorique pompeuse et cet +entassement, souvent insensé, d'images qui caractérisent les sourates +mecquoises: on a regardé le style du livre entier comme un modèle de +pureté. Or, il est difficile de disputer des goûts, mais je dois dire +que pour ma part, parmi les ouvrages arabes anciens de quelque renom, je +n'en connais pas qui montre autant de mauvais goût et qui soit aussi peu +original, aussi excessivement prolixe que le Koran. Même aux récits,--et +c'est encore la meilleure partie,--il y a beaucoup à redire. Les Arabes +étaient généralement passés maîtres dans l'art de conter; la lecture de +leurs récits, dans le _Livre des chants_, est un vrai plaisir d'artiste. +Les légendes, pour la plupart empruntées aux Juifs, que Mahomet a +racontées, paraissent bien ternes quand on vient de lire une belle +histoire d'un autre conteur arabe. C'était l'avis des Mecquois, qui +n'étaient point mauvais juges. La forme, il est vrai, est originale, +mais l'originalité n'est pas toujours et sous tous les rapports un +mérite. Le style élevé, chez les Arabes, c'étaient ou les vers ou la +prose rimée. Mais l'art de faire des vers, qu'à cette époque presque +tout le monde possédait, Mahomet ne s'y entendait pas; son goût était +très bizarre; aux plus grands poètes arabes, ses contemporains, il en +préférait de fort médiocres qui savaient revêtir des pensées pieuses de +vers de rhéteurs. Il avait même pour la poésie en général une aversion +marquée. Il fut donc forcé d'employer pour ses révélations la prose +rimée, et dans les plus anciennes sourates, il est en effet resté assez +fidèle aux règles de ce style, de sorte qu'elles ont beaucoup d'analogie +avec les oracles des anciens devins arabes; mais, plus tard, il s'en +écarta et se permit une foule de licences qu'on aurait sévèrement +relevées si elles s'étaient trouvées dans un autre livre que celui qui +est la Parole de Dieu.--Mahomet composait difficilement, et sa langue +n'était pas châtiée. A la vérité, comme il vécut en un temps où le +dialecte arabe était dans sa fleur, il n'y a point entre sa manière +d'écrire et le style des écrivains classiques cette grande différence +qui sépare le grec du Nouveau Testament du grec pur. Toujours est-il que +la différence est sensible. Le Koran fourmille de mots bâtards, +empruntés à la langue juive, au syriaque et à l'éthiopien; les +commentateurs arabes, qui ne connaissaient d'autre langue que la leur, +se sont vainement épuisés à les interpréter. Le Koran renferme, en +outre, plus d'une faute contre les règles de la grammaire, et, si nous +les remarquons moins, c'est que les grammairiens arabes ont fait de ces +fautes, qu'ils voulaient justifier, des exceptions aux règles. Ce n'en +sont pas moins des fautes, comme on le comprendra de plus en plus à +mesure que l'on secouera mieux les préjugés de la superstition +musulmane, et qu'on accordera plus d'attention aux procédés des premiers +philologues arabes qui, encore libres, prennent fort rarement, sinon +jamais, leurs exemples dans le Koran. Cette circonstance montre qu'ils +ne considéraient pas ce livre comme un ouvrage classique, comme une +autorité en fait de langue, bien qu'ils n'osassent pas exprimer +ouvertement leur opinion à ce sujet. + + * * * * * + +Si le Koran est en première ligne la règle de la foi et de la conduite +des musulmans, la tradition ou _Sonna_ occupe la deuxième place. Le +Koran ne suffisait pas, car les peuples de l'Orient n'attendent pas +seulement du fondateur d'une religion la solution des questions +religieuses; ils lui demandent aussi de fixer leur constitution +politique et leur droit, et de régler la vie de tous les jours jusque +dans ses moindres détails; ils exigent de lui qu'il leur prescrive +comment ils doivent se vêtir, comment ils doivent se peigner la barbe, +comment ils doivent boire et manger. Tout cela ne se trouvant point dans +le Koran, on eut recours aux paroles et aux actions du prophète. On peut +admettre que quelques décisions de Mahomet ont été consignées par écrit, +déjà de son vivant; mais généralement elles se sont conservées par +tradition orale; l'habitude de les écrire ne devint générale qu'au +commencement du IIe siècle de l'hégire, et bientôt après on se mit à +rassembler les traditions. Il est à regretter qu'on ne l'ait pas fait +plus tôt. Une collection qu'on aurait formée du temps des Omaïades, fort +indifférents en matière religieuse, serait probablement assez peu +falsifiée; mais les premières collections datent des Abbâssides, qui +s'étaient précisément servis, pour parvenir au trône, de traditions +faussées ou inventées. Rien de plus facile, quand on voulait défendre +quelque système religieux ou politique, que d'invoquer une tradition +qu'on forgeait soi-même. L'extension que prit cet abus nous est connue +par le témoignage des auteurs musulmans de collections. C'est ainsi que +Bokhâri, qui avait parcouru maint pays afin de réunir les traditions, +déclare que de 600 000 récits qu'il avait entendus, il y en avait à +peine 7 275 qui fussent authentiques. Il n'admit que ceux-là dans son +grand ouvrage; mais la règle critique qu'il suivait, ainsi que ses +émules, pour juger de l'authenticité ou de la falsification n'était pas +suffisante. Ils s'en tenaient à un signe purement extérieur. Toute +tradition comprend deux parties: l'autorité, c'est-à-dire le relevé des +noms des personnes dont elle émane, puis le texte. Les musulmans +n'accordent d'attention qu'à l'autorité. La tradition émane-t-elle d'un +compagnon du prophète et n'y a-t-il rien à redire à la confiance que +mérite la longue liste des autorités qui se la sont successivement +transmise, il _faut_ l'admettre. Sans aucun doute, on ne doit nullement +rejeter ce critérium; nous aussi, nous devons faire très exactement +attention aux noms et au caractère des autorités, et la critique +européenne a déjà flétri de l'épithète de menteur mainte personne qui, +chez les musulmans, est dûment enregistrée comme digne de foi; mais ce +critérium ne suffit pas; il ne faut pas s'en tenir à un signe +extérieur, il faut vérifier la valeur intrinsèque de la tradition, +examiner si elle est vraisemblable, si elle concorde avec d'autres +rapports dignes de foi. Les auteurs musulmans de collections n'allaient +pas jusque-là; ils ne le pouvaient d'ailleurs sans cesser d'être +musulmans, sans se transporter du domaine de la foi dans celui de la +science.--Cependant aucune autre religion n'a, dès le début du troisième +siècle de son existence, soumis les bases sur lesquelles elle repose à +un examen critique tel que l'a été celui des musulmans, car on peut le +qualifier de sévère malgré l'insuffisance de son principe; ajoutons que +les théologiens musulmans du IIe siècle et du IIIe ont joui d'une +liberté d'examen qui, dans notre siècle, n'est pas accordée aux +théologiens anglais sur leur propre terrain, et que, de plus, ils ont +travaillé avec sincérité et loyauté, sans aucunement chercher à +représenter Mahomet comme un idéal. Au contraire, ils nous le donnent +tel qu'il était, avec tous ses défauts et ses faiblesses; ils nous font +connaître sans détours ce que ses adversaires pensaient et disaient de +lui; ils ne passent même pas sous silence ces amères railleries qui +contiennent souvent tant de frappantes vérités, par exemple la parole de +cet homme de Taïf: «Puisque Allah voulait vraiment envoyer un prophète, +n'aurait-il pas pu en trouver un meilleur que toi?» Je m'étonne +toujours, non pas qu'il y ait des passages faux dans la tradition (car +cela résulte de la nature même des choses), mais qu'elle contienne tant +de parties authentiques (d'après les critiques les plus rigoureux, la +moitié de Bokhâri mérite cette qualification), et que, dans ces parties +non falsifiées, il se trouve tant de choses qui doivent scandaliser un +croyant sincère. + +La tradition, qui nous transporte complètement au milieu de la vie des +anciens Arabes, est d'une lecture bien plus attachante que le Koran; +sous un rapport, toutefois, elle est inférieure à ce livre et elle a +fait par là déchoir l'islamisme. L'islamisme était une religion sans +miracles; il résulte de la façon la plus claire du Koran que Mahomet n'a +jamais prétendu avoir le pouvoir d'en faire. Une telle religion eût été +un phénomène remarquable dans l'histoire du développement de l'humanité, +un grand pas de fait dans la voie du progrès; et si l'islamisme était +resté confiné dans les limites de l'Arabie, le maintien de ce principe +dans toute sa pureté n'aurait nullement été du nombre des choses +impossibles. Mais il sortit bientôt de ces limites, et plus les Arabes +se trouvèrent en contact avec des peuples qui avaient à raconter des +miracles de leurs prophètes, plus ils s'attachèrent à suppléer à ce qui +leur manquait sous ce rapport. Toutefois il devait s'écouler encore bien +des siècles avant qu'on pût appliquer aux musulmans aussi cette parole +du poète: + + Das Wunder ist des Glaubens liebstes Kind, + +et dans les premiers temps, on n'a pas, relativement parlant, été +prodigue de récits miraculeux. + +Nous allons en donner quelques-uns en indiquant en même temps la manière +dont ils se sont produits. + +Au début de sa mission, Mahomet reconnaissait que, lui aussi, il avait +été dans l'erreur, c'est-à-dire qu'il avait pris part au culte des +idoles; mais il déclarait en même temps que Dieu lui avait ouvert le +cœur. Cette expression figurée fut prise à la lettre et donna lieu au +récit suivant, qu'on mit dans la bouche de Mahomet: «Un jour que j'étais +couché sur le côté près de la Kaba, il vint quelqu'un qui m'ouvrit le +corps depuis la poitrine jusqu'au nombril et qui prit mon cœur. +Là-dessus, on approcha de moi un bassin d'or rempli de foi; mon cœur +y fut lavé, puis remis à sa place.» D'après cette tradition, qui se +trouve dans Bokhâri et qui est la plus ancienne, la purification du +cœur aurait eu lieu précisément avant l'ascension de Mahomet, dont +nous allons parler tout à l'heure. Mais d'autres auteurs de traditions +ont trouvé qu'il serait beaucoup plus convenable que la purification eût +eu lieu avant la vocation de Mahomet à la prophétie. La légende fut donc +remaniée dans ce sens; mais comme il restait toujours fâcheux que +Mahomet eût jamais erré, le temps de la purification fut de plus en plus +reculé: on parla d'abord de sa vingtième année, puis de sa onzième, ce +qui valait mieux, puisque c'est à cet âge que la responsabilité +commence, enfin de sa plus tendre enfance; on rattacha alors à cette +dernière époque un récit relatif à l'éducation qu'il aurait reçue à la +campagne dans la tribu bédouine des Beni-Sad; mais ce récit lui-même +paraît bien peu fondé. Voici la légende sous cette dernière forme; c'est +Hâlima, femme de la tribu des Beni-Sad, qui parle: + +«Je quittai un jour ma demeure avec mon mari et mon enfant qui venait de +naître et je me rendis, avec d'autres femmes de ma tribu, à la Mecque +pour y chercher un nourrisson. C'était une année de sécheresse et il ne +nous restait plus de vivres. Nous avions avec nous une ânesse grise et +une chamelle qui ne donnait pas une goutte de lait. Nous ne pouvions +dormir, parce que notre enfant criait toute la nuit de faim: j'avais +aussi peu de lait que la chamelle. Espérant toutefois que tout irait +mieux, nous continuâmes notre voyage. Arrivés à la Mecque, nous +cherchâmes des nourrissons; on avait déjà offert à chaque nourrice +l'enfant qui devait être le prophète, mais aucune d'elles n'avait voulu +le prendre, et toutes elles avaient dit: «C'est un orphelin, il n'y a +donc pas beaucoup à gagner.» Il faut savoir que nous espérions que les +pères nous payeraient bien, et que, par contre, nous n'attendions pas +grand'chose de la mère d'un enfant qui n'avait plus de père. Toutes les +femmes qui étaient avec nous avaient trouvé des nourrissons, excepté +moi. «Je ne veux pas, dis-je à mon mari, retourner sans nourrisson +auprès de mes amies; je vais aller chercher cet orphelin.--Tu as raison, +répondit mon mari; peut-être Allah nous bénira-t-il, si tu y vas». +J'allai donc, bien que je ne l'eusse pas fait si j'avais pu trouver un +autre enfant, et je revins avec l'orphelin à notre caravane. Je le pris +à moi et lui donnai le sein. Il but jusqu'à ce qu'il eût assez et alors +j'allaitai aussi mon propre enfant, qui put également se rassasier; +ensuite ils s'endormirent tous deux, et pour la première fois depuis +longtemps nous eûmes une nuit tranquille. Mon mari alla ensuite près de +notre chamelle et il trouva que ses pis étaient pleins de lait. Il se +mit à la traire et nous eûmes tous assez à boire. Le lendemain matin, +mon mari me dit: «Assurément, tu as trouvé un enfant béni.» Lors du +retour, mon ânesse galopait avec tant de vivacité que mes amies ne +purent garder la même allure que moi et qu'elles pensaient que j'avais +une autre bête. Il n'y a point de pays plus aride que celui des +Beni-Sad; mais dès notre retour, nos troupeaux donnèrent toujours +beaucoup de lait, tandis que ceux de nos voisins n'en avaient pas. Aussi +disaient-ils à leurs bergers: «Menez donc le bétail dans les pâturages +où paît le troupeau de Hâlima.» Ils le firent, mais en vain. C'est ainsi +que nous avions abondance et richesse. Après deux ans, je sevrai +l'enfant et il grandit parfaitement, comme son frère de lait. Nous le +ramenâmes à sa mère; mais comme nous aimions à le garder encore à cause +des nombreuses bénédictions qu'il nous avait values, je dis à sa mère: +«Il est préférable de laisser ton fils chez nous jusqu'à ce qu'il ait +toute sa force, car je crains que le mauvais air de la Mecque ne lui +fasse du tort.» Elle nous permit de le reprendre avec nous. + +A un mois de là, il se trouvait un jour avec son frère de lait près des +troupeaux qui paissaient derrière nos tentes, quand son frère nous cria: +«Deux hommes vêtus de blanc ont saisi notre Koraïchite, l'ont étendu sur +le sol et lui ont ouvert le corps.» Mon mari et moi nous y courûmes; +nous trouvâmes Mahomet debout, mais pâle, et nous lui demandâmes ce qui +lui était arrivé. Il répondit que deux hommes avaient ouvert son corps +en le coupant et y avaient cherché quelque chose, mais il ne savait +quoi. Nous retournâmes à notre tente et mon mari me dit: «Je crains que +cet enfant n'ait eu une attaque.» Nous le ramenâmes à sa mère et elle +nous en demanda le motif, car nous lui avions fait connaître auparavant +que nous voulions encore garder l'enfant chez nous. «Ton fils est grand, +maintenant, lui dis-je; j'ai fait pour lui tout ce que je devais. Je +crains qu'il ne lui arrive malheur et c'est pour cela que je te l'ai +ramené.--Ce n'est pas là le vrai motif, répondit la mère; raconte-moi +franchement ce qui s'est passé.» Quand elle m'eût forcée à tout lui +dire, elle s'écria: «Tu crains que le diable ne fasse de lui sa +victime?--Oui, répondis-je.--Par Dieu, reprit-elle, il n'en est rien, le +diable n'a pas de pouvoir sur lui. Mon fils est appelé à de hautes +destinées; ne t'ai-je pas raconté son histoire? Quand j'étais enceinte +de lui, il sortit de moi une lumière si éclatante qu'elle me permettait +de voir les palais de Boçrâ[21]. Et lorsque je l'eus mis au monde, il +posa ses petites mains sur le sol et leva la tête au ciel. Laisse-le +donc ici et va-t'en.» + +Avec le temps, quand les musulmans furent en contact journalier avec +leurs sujets chrétiens, cette forme même de la légende ne leur suffit +plus; car Mahomet, tout en modifiant un peu ce dogme, avait reconnu que +Jésus et sa mère étaient exempts du péché originel, et c'était pour les +croyants un scandale perpétuel de devoir reconnaître au fondateur du +christianisme un tel avantage sur le fondateur de l'islamisme. C'est +pour ce motif que naquit un nouveau dogme: on crut que l'âme de Mahomet +avait été créée avant Adam dans un état de pureté complète. + +Mais le plus grand miracle que Dieu fit pour son prophète a été +l'ascension ou voyage nocturne. Voici ce qui y donna lieu. La dernière +année du séjour de Mahomet à la Mecque, ses adversaires, poussés +probablement par les Juifs, lui dirent: «La patrie des prophètes, c'est +la Syrie; si donc tu es vraiment prophète, vas-y, et, quand tu en seras +revenu, nous croirons en toi.» Mahomet fut persuadé, semble-t-il, que +cette objection était fondée, et, si l'on peut en croire la tradition, +il conçut plus ou moins le plan de faire le voyage de la terre sainte; +mais une vision qu'il eut la nuit vint lui en épargner la peine. Il +visita Jérusalem d'une façon miraculeuse et il raconta ce fait dans le +Koran (17, ℣ 1) comme suit: + +«Louange à celui qui a transporté, pendant la nuit, son serviteur du +temple sacré[22] à cet autre temple plus éloigné[23] dont nous avons +béni les alentours, pour lui faire voir quelques-uns de nos miracles. En +vérité, Dieu entend et voit tout.» + +Ses adversaires trouvèrent l'idée ridicule; les croyants eux-mêmes +eurent des doutes au sujet du miracle, si bien que quelques-uns le +considérèrent comme un mensonge et apostasièrent. Mahomet se vit forcé, +en conséquence, de faire dire à Dieu (Koran 17, ℣ 62): «La vision que je +t'ai fait voir n'a eu d'autre but que d'éprouver les hommes.» + +Ce n'avait donc été qu'un rêve; mais quelques années après, quand la foi +se fut affermie, Mahomet en revint à son idée première et raconta aux +siens des détails nouveaux sur son voyage nocturne. Monté sur le cheval +ailé Borâk, il avait été transporté par Gabriel au temple de Jérusalem; +là il avait été salué par les anciens prophètes, qui s'étaient réunis +pour le recevoir. De Jérusalem il s'était rendu au ciel et était enfin +arrivé en présence du Créateur, qui lui donna l'ordre d'imposer à ses +partisans de prier cinq fois par jour. L'imagination a, dans la suite, +orné ce récit de couleurs brillantes; mais il y a encore controverse +parmi les musulmans sur le point de savoir s'il faut prendre l'événement +comme une vision (ainsi que l'indique le Koran) ou comme un voyage réel +ou corporel. + +En général, la biographie du prophète est ornée d'un très grand nombre +de légendes, revêtues maintes fois de tout l'éclat de la poésie. Par là, +sans doute, la vérité historique est devenue méconnaissable dans les +versions les plus récentes, surtout en ce qui concerne la jeunesse de +Mahomet et son séjour à la Mecque. Mais les biographies les plus +anciennes n'ont pas si bien ajouté le merveilleux qu'on ne puisse +d'ordinaire avec un peu de tact critique distinguer la vérité de la +fiction. Mahomet n'est jamais devenu un être surnaturel ou mythique. + +D'après R. DOZY, _Essai sur l'histoire de l'Islamisme_, trad. +du hollandais par V. Chauvin, Leyde-Paris, 1879, +in-8º, _passim_. + + + + +CHAPITRE V + +LA PAPAUTÉ ET LES DUCS AUSTRASIENS + + PROGRAMME.--_Grégoire le Grand. Monastères et missions en + Occident.--Charles Martel. Relations avec les papes. Avènement de + Pépin le Bref._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Les titres de quelques ouvrages utiles pour l'étude de cet article + du programme (Dahn, Bury, J. Zeller, etc.) ont déjà été indiqués. + + On a beaucoup écrit sur =l'histoire de l'Église romaine avant le + VIIIe siècle=. Consulter, en première ligne, les Manuels généraux + d'histoire ecclésiastique (qui sont énumérés ci-dessous, + Bibliographie du ch. XIII). Parmi les livres originaux: J. Langen, + _Geschichte der römischen Kirche_, t. I et II [jusqu'au pontificat + de Nicolas Ier], Bonn, 1881, in-8º;--F. Gregorovius, _Geschichte + der Stadt Rom im Mittelalter_, t. I et II, Stuttgart, 1889, + in-8º;--L. Duchesne, _Origines du culte chrétien. Étude sur la + liturgie latine avant Charlemagne_, Paris, 1889, in-8º. + + La littérature relative aux =monastères= et aux =missions en Occident= + n'est pas moins abondante.--Le t. Ier, précité, de la + _Kirchengeschichte Deutschlands_, de A. Hauck (Leipzig, 1887, + in-8º), fait autorité pour la Gaule et la Germanie.--Pour + l'Angleterre, voir l'excellent Manuel de J. R. Green, dans + l'édition illustrée (Cf., ci-dessous, la Bibliographie du ch. XII); + et Ed. Winckelmann, _Geschichte der Angelsachsen_, Berlin, 1883, + in-8º.--Pour l'Armorique: A. de la Borderie, _Études historiques + bretonnes_, Paris, 1884-1888, 2 vol. in-8º.--Le livre de M. de + Montalembert: _Les moines d'Occident_ (Paris, 1860-1874, 5 vol. + in-8º), a été célèbre; on ne s'en sert plus.--Celui de A. Lenoir, + _L'architecture monastique_ (Paris, 1852-1856, 2 vol. in-4º), est + encore considérable.--W. Sickel, _Die Verträge der Päpste mit den + Karolingern and das neue Kaiserthum_, dans la _Deutsche Zeitschrift + für Geschichtswissenschaft_, t. XI (1893) et XII (1894-1895). + + Pour l'=histoire des Carolingiens avant Charlemagne=, les _Jahrbücher + des fränkischen Reiches_ sont classiques: H. E. Bonnell, _Die + Anfänge des karolingischen Hauses_, Berlin, 1866, in-8º;--Th. + Breysig, _714-741_, Leipzig, 1869, in-8º;--H. Hahn, _741-752_, + Berlin, 1863, in-8º;--L. Œlsner, _Jahrbücher d. fr. R. unter + König Pippin_, Leipzig, 1871, in-8º.--L'ouvrage de A.-F. Gérard + (_Histoire des Francs d'Austrasie_, Bruxelles, 1864, 2 vol. in-8º) + est arriéré.--Lire l'exposé général de O. Gutsche et W. Schultze, + dans la _Deutsche Geschichte von der Urzeit bis zu den + Karolingern_, précitée.--Résumé clair et vivant, par E. Lavisse, + dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, I (1893), + ch. V, p. 204-272. + + + + +I.--L'ENTRÉE EN SCÈNE DE LA PAPAUTÉ. + + +Jusqu'à la fin du VIIIe siècle, la condition de l'évêque de Rome fut +dépendante. Il fut en relations continuelles avec les empereurs +d'Occident, puis avec les empereurs d'Orient, car la chute de l'empire +en Occident et l'occupation de la péninsule par les Barbares, Hérules +d'abord, Ostrogoths ensuite, n'affranchit point la papauté. On ne peut +lire sans étonnement la correspondance pontificale, où l'humilité des +plus grands papes descend jusqu'à la bassesse. Grégoire le Grand fait sa +cour aux impératrices en même temps qu'aux empereurs; il les charge de +présenter au maître des doléances qu'il n'ose exprimer; d'autres fois, +par un artifice de rhétorique, c'est Dieu lui-même qu'il fait parler à +Maurice, et Dieu prend des précautions pour ne point offenser ce +personnage. Mais voici qu'un aventurier du nom de Phocas a soulevé +l'armée du Danube; il est entré dans Constantinople; la populace l'a +acclamé, le patriarche l'a couronné: il a tué Maurice et massacré toute +la famille de ce malheureux. Vite Grégoire le Grand écrit au meurtrier: +«Gloire, s'écrie-t-il, gloire à Dieu qui règne au plus haut des cieux!» +Il attribue cette révolution à la Providence, qui, pour soulager le +cœur des affligés, élève au souverain pouvoir un homme «dont la +générosité répand dans le cœur de tous la joie de la grâce divine». +Il se réjouit que la bonté, la piété, soient assises sur le trône +impérial. Il veut qu'il y ait «fête dans les cieux, allégresse sur la +terre»! En même temps, il présente à la femme du parvenu, Leontia, ses +félicitations: «Aucune langue, lui dit-il, ne pourrait exprimer, aucune +âme imaginer la reconnaissance que nous devons à Dieu,» et il invite +«les voix des hommes à se réunir au chœur des anges pour remercier le +Créateur».--A tout propos, l'empereur de Byzance fait acte de souverain +à Rome. Un pape nouvellement élu doit envoyer des messagers à +Constantinople pour faire part au prince de son élection. L'ordination +«ne peut être célébrée qu'au su de l'empereur et par son ordre». Le pape +paya même un certain tribut jusqu'au jour où le Βασιλεὑς en eut +fait gracieusement remise à l'Église romaine. Les ordres qui viennent de +la «ville royale» sont appelés «divins» par les papes, qui les +sollicitent humblement en toute circonstance. Pour toucher aux monuments +anciens, par exemple, il faut la permission impériale. Phocas autorise +Grégoire le Grand à transformer le Panthéon en une église; un autre +empereur permet à Honorius d'enlever les tuiles dorées qui recouvraient +le temple de Rome. Il est toujours loisible au successeur d'Auguste de +venir s'établir à Rome, où personne ne prétend tenir sa place. +Constantin II, qui régnait dans la seconde moitié du VIIe siècle, +voulut quitter Constantinople, où il n'était pas aimé, et qui, plusieurs +fois tâtée par les Arabes, était exposée aux plus grands périls. Il se +mit en route, passa par Athènes, par Tarente, faisant une sorte de revue +de fantômes. Quand il approcha de Rome, le pape, avec tout le clergé, +alla au-devant de lui jusqu'à six milles. Il lui fit les honneurs du +sanctuaire de Pierre et du palais de Latran, lui chanta la messe et lui +fit servir à dîner dans une basilique. Douze jours passèrent ainsi. +Constantin s'aperçut vite que Rome n'était plus une capitale d'empire, +et il partit; mais il avait fait enlever et charger sur des bateaux à +destination de Constantinople des statues qui ornaient la ville, comme +un propriétaire dépouille une vieille résidence au profit d'une +nouvelle. + + * * * * * + +Cependant, au cours du VIIe siècle, l'État byzantin est en +décroissance; les Arabes lui ont enlevé la Syrie et l'Égypte presque +sans coup férir; l'empire est réduit à la péninsule et à une partie de +l'Asie Mineure. Il n'a pas su défendre la chrétienté. Antioche et +Alexandrie, les deux grandes métropoles apostoliques, sont musulmanes. +Plus de rivaux à craindre pour le pape dans les Églises orientales, qui +étaient plus vieilles que la sienne. Des sièges établis par les apôtres, +un seul demeure debout, Rome, que cette ruine grandit de cent coudées. +D'ailleurs, pendant que l'empire a perdu des provinces, la papauté en a +conquis deux: la Bretagne et la Germanie. + +Un jour, dit la légende, (c'était vers la fin du VIe siècle), un +moine passant dans les rues de Rome, s'arrêta au marché des esclaves. Il +y vit des jeunes gens dont la longue chevelure blonde encadrait une +figure douce et blanche. Il demanda de quel pays ils étaient; on lui +répondit qu'ils venaient de Bretagne et qu'ils étaient païens. Le moine +soupira, déplorant que des hommes au visage si clair fussent soumis au +prince des ténèbres. Il voulut savoir le nom du peuple, et quand il +apprit que c'étaient des _Angles_: «Des anges, dit-il, c'est bien cela; +ils ont visage d'anges, et il faut qu'ils deviennent les compagnons des +anges au ciel!» Sur une nouvelle question de lui, il fut répondu qu'ils +étaient nés dans la province de _Daira_! «Bien, reprit-il, de la colère +(_de irâ_) de Dieu: il faut qu'ils soient délivrés par la miséricorde du +Christ, mais comment s'appelle le roi de leur pays?--Ella.--_Alleluia!_ +s'écria-t-il, les louanges de Dieu seront chantées dans ce royaume!» Et +le moine voulait aller porter chez les Angles la parole divine; mais il +fut retenu à Rome où le peuple et le clergé lui réservaient le plus +grand honneur qui fût sur terre. Il devint pape, mais il n'oublia pas le +pays des esclaves blonds. Grégoire le Grand, en effet, car c'est lui qui +est le héros de ce joli conte, envoya aux Anglo-Saxons des +missionnaires qui les convertirent. + +En l'an 596, quarante moines, conduits par Augustin, abbé d'un monastère +romain, débarquèrent en chantant des psaumes, sur la côte du royaume de +Kent. Un an s'était à peine écoulé que le roi recevait le baptême. Son +exemple fut suivi, comme jadis celui de Clovis, par quelques milliers de +Germains. Grégoire surveillait avec soin les progrès de la mission. Il +envoyait des présents, des reliques et d'admirables instructions où il +recommandait à ses envoyés d'agir avec douceur, de ne brusquer ni les +gens ni les habitudes, de respecter les fêtes accoutumées des païens et +même les temples des dieux, en les purifiant. «On ne monte point par +bonds, disait-il, au sommet d'une montagne, mais peu à peu, pas à pas.» +Quand l'œuvre lui parut assez avancée, il institua Augustin +archevêque de Cantorbéry, avec pouvoir de consacrer douze évêques qui +seraient les suffragants de son siège métropolitain; York devait être la +capitale d'une autre province ecclésiastique. Ainsi commença la conquête +de l'Angleterre par l'Église romaine. Mais elle ne fut pas achevée de +sitôt, et la lointaine colonie demeura exposée à de grands dangers. Le +paganisme se défendit pendant près d'un siècle dans les royaumes +anglo-saxons, et il eut à plusieurs reprises des revanches sanglantes. +En même temps une lutte s'engageait entre la vieille Église bretonne et +la nouvelle Église, lutte singulière et dont l'objet était de grande +importance: on peut dire que tout l'avenir de la papauté en dépendait. + +Entre ces deux Églises, il n'y avait point de dissidence dogmatique, +mais les chrétiens bretons, séparés du monde catholique par les +Anglo-Saxons, n'étaient pas au courant des progrès de l'Église romaine +ni de certaines modifications qui s'étaient introduites dans le culte et +dans la discipline. Leurs prêtres vivaient simplement, sans règles pour +le costume, portant tantôt le vêtement laïque, tantôt une robe blanche +et la crosse. Leurs maisons étaient pauvres. Les dons qu'ils recevaient +étaient dépensés en aumônes; pour églises, ils avaient des chaumières; +ils prêchaient et bénissaient en plein air. Ils connaissaient l'Écriture +mieux que la tradition canonique; l'épiscopat était chez eux une +dignité pastorale, non point un office; leurs évêques, qui étaient en +même temps abbés de grands monastères, n'avaient pas l'idée de cette +hiérarchie savante qui, de degré en degré, aboutissait au pape. C'était +là, aux yeux des missionnaires romains, une étrangeté odieuse comme +l'hérésie. Aussi, les deux Églises, lorsqu'elles se rencontrèrent en +Bretagne, loin de se reconnaître pour sœurs, se traitèrent en +ennemies. Augustin, investi par Grégoire le Grand de la primauté sur +l'Église bretonne comme sur l'Église saxonne, le voulut prendre de haut +avec ces irréguliers. Un jour, des évêques bretons se rendirent à une +conférence où il les avait appelés; quand ils arrivèrent dans la salle +où il les attendait, l'archevêque ne se leva point; ils reprochèrent à +cet étranger son orgueil et refusèrent de le saluer comme leur chef. +Augustin les conviait à unir leurs efforts aux siens pour la conversion +des Anglo-Saxons: les Bretons, en effet, avaient négligé jusque-là de +prêcher ces Barbares, peut-être par haine contre eux et pour ne leur +point ménager l'entrée dans le royaume de Dieu; après l'arrivée des +Romains, ils entreprirent à leur tour des missions, mais pour disputer +le terrain à leurs rivaux et dresser autel contre autel. La haine devint +si violente que Bretons et Romains se fuyaient comme des pestiférés. Les +premiers défendaient obstinément leurs anciens usages, parmi lesquels +deux surtout semblaient odieux aux seconds: ils célébraient la Pâque à +une autre date que l'Église romaine et, au lieu de dessiner la tonsure +sur le haut de la tête en forme de couronne, ils rasaient leurs cheveux +au-dessus du front, d'une oreille à l'autre. Les catholiques,--c'est +ainsi que se nommaient les Anglo-Saxons,--déclaraient que ces coutumes +étaient «une perdition pour les âmes». Le sujet de ces querelles nous +paraît misérable, mais au-dessus s'agitait la grande question de savoir +si la vieille Église celtique accepterait la suprématie de saint Pierre. +Le nom de l'apôtre revient à tout moment dans les polémiques: «S'il est +vrai, dit un catholique anglo-saxon, que Pierre, le porte-clefs du ciel, +a reçu, par un privilège particulier, le pouvoir de lier et de délier +dans le ciel et sur la terre, comment celui qui rejette la règle du +cycle pascal et de la tonsure romaine ne comprend-il pas qu'il mérite +d'être lié par des nœuds inextricables plutôt que délié par la +clémence?» La tonsure romaine, ajoute le même écrivain, avait été portée +par saint Pierre lui-même pour garder le souvenir de la couronne +d'épines du Sauveur, au lieu que la coiffure des Bretons était celle de +Simon, l'inventeur de l'art magique, qui avait employé contre le +bienheureux Pierre les fraudes de la nécromancie. Les Bretons ne +s'émouvaient point de ces anathèmes; ils refusaient aux catholiques le +salut et le baiser de paix; jamais ils ne mangeaient avec eux; s'ils +s'asseyaient à une table que leurs ennemis venaient de quitter, ils +commençaient par jeter aux porcs les restes du repas, et ils purifiaient +avec le feu les vases et les ustensiles. A tout Romain qui voulait +entrer en communication avec eux, ils imposaient une quarantaine de +pénitence. + +[Illustration: L'église Saint-Martin, à Cantorbéry, fondée par saint +Augustin.] + +Très longtemps dura la lutte entre les deux partis. Les Bretons +semblèrent d'abord l'emporter; au milieu du VIIe siècle, la majeure +partie des sept royaumes avait été convertie par leurs missionnaires. +Cependant ils succombèrent. Les catholiques furent servis par le mépris +que les Anglo-Saxons professaient pour les Bretons, par la grandeur du +nom de Rome et par une politique mieux conduite auprès des rois. Un de +ces rois, Oswin de Northumbrie, leur ménagea, en l'an 656, un grand +triomphe. Il convoqua une assemblée où siégèrent les principaux +personnages ecclésiastiques et laïques des sept royaumes. L'objet propre +de la discussion était de décider si la fête de Pâques devait être +célébrée le jour même de la pleine lune du printemps ou le dimanche +suivant, et si la semaine de Pâques commençait la veille au soir du jour +de la pleine lune ou le soir de ce jour. De part et d'autre on se +recommandait des plus hautes autorités. L'orateur catholique vint à +citer la parole célèbre: «Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai +mon Église.» Le roi, se tournant aussitôt vers l'évêque breton Colman, +demanda: «Est-ce vrai, Colman, que ces paroles ont été dites à Pierre +par le Seigneur?--C'est vrai, roi, répondit Colman.--Voyons, reprit le +roi, êtes-vous d'accord pour reconnaître que ces paroles ont été dites à +Pierre, et que les clefs du royaume des cieux lui ont été remises par le +Seigneur?» Ils répondirent: «Oui.» Alors le roi conclut ainsi: «Et moi +je vous dis que je ne veux pas me mettre en opposition avec celui qui +est le portier du ciel. Je veux, au contraire, obéir en toutes choses à +ce qui a été par lui établi, de peur que, lorsque je me présenterai aux +portes du royaume des cieux, celui qui en tient les clefs ne me tourne +le dos et qu'il n'y ait personne pour m'ouvrir.» A cela, il n'y avait +rien à répondre, et l'assemblée prononça en faveur des catholiques. + +Depuis, l'Église bretonne ne fit plus que décliner, et Rome, poursuivant +ses succès, organisa la conquête. Il fallait enlever à l'ennemi sa +dernière arme, qui était la science, toujours honorée dans les +monastères bretons. Le pape envoya en Angleterre, pour y occuper le +siège archiépiscopal de Cantorbéry, un savant et habile homme, Théodore, +accompagné d'un abbé du nom d'Hadrien. Le premier était né à Tarse, en +Cilicie; le second arrivait du monastère de Nisida, en Thessalie. En +quelques années, ils accomplirent une œuvre considérable. Ils +détruisirent dans les sept royaumes les derniers restes du paganisme. +Ils instituèrent de nouveaux évêchés, organisèrent les deux provinces +ecclésiastiques d'York et de Cantorbéry, établirent l'autorité du +métropolitain et marquèrent le rang des évêques dans chacune d'elles. +Des conciles furent régulièrement tenus. Dans son diocèse bien délimité, +l'évêque fut le chef de son clergé: nul ne pouvait faire fonction +sacerdotale qui n'eût été autorisé par lui. Aucun prêtre ne pouvait +quitter sa paroisse, aucun moine son monastère. Chacun reçut sa place et +connut exactement les devoirs de son office. Au libre laisser-aller de +l'Église bretonne succéda une ordonnance rigoureuse. Pour instruire le +clergé, des écoles furent fondées. L'enseignement y était si bien donné +que les écoliers apprirent à parler le grec et le latin comme leur +langue maternelle. On y pratiqua l'art de l'écriture; de beaux +manuscrits y furent copiés en lettres d'or sur parchemin de couleur[24]. +Les Bretons étaient égalés; ailleurs ils étaient dépassés, car les +évêques anglo-saxons bâtirent, au lieu de modestes chapelles, des +églises superbes, comme celle de Hexhorn, dont les tours étaient si +hautes, les colonnes si nombreuses, les peintures si brillantes, qu'il +n'y en avait point de si belles au monde, disait-on, excepté en Italie. + +La culture romaine fit lever sur ce sol vierge des moissons inattendues. +Les Anglo-Saxons étudiaient Tite-Live et Virgile autant que la Bible et +l'Évangile. A voir leurs petits tours de force d'écoliers, les +_versiculi_ où ils se proposaient des énigmes, les billets précieux +qu'échangeaient évêques, abbés et religieuses, on les prendrait pour des +élèves des rhéteurs de la décadence, mais quelques esprits furent +pénétrés jusqu'au fond de la lumière antique, comme le vénérable Bède. +Ces disciples de l'antiquité goûtent les plaisirs intellectuels, ils +sont pleins de reconnaissance envers la Ville qui leur a donné ce +bienfait. La lutte contre les Bretons, ennemis de Rome, et l'admiration +des grands écrivains classiques ont engendré alors en Angleterre un +sentiment singulier qu'on ne peut nommer autrement qu'un patriotisme +romain. Tous les yeux sont tournés vers la capitale du monde. Chaque +année de nombreux pèlerins se mettent en route pour la ville sainte. Les +évêques et les abbés ont de longues conférences avec le pape, ils se +pénètrent de l'esprit de son gouvernement, s'informent de tous les +usages, renseignent le pontife sur leurs affaires, reçoivent ses +instructions et quelquefois aussi emmènent avec eux quelque Romain qui +va faire dans l'île une sorte d'inspection. C'est ainsi que l'abbé +Benoît, venu au seuil des apôtres à la fin du VIIe siècle, repartit +accompagné de maître Jean, archichantre de Saint-Pierre, qui enseignait +le chant romain, car les prêtres anglais voulaient chanter comme on +chantait à Rome. L'attraction devint si forte que les rois mêmes y +cédèrent. En 689, le roi saxon Kadwall se rend à Rome avec l'intention +de finir ses jours dans un monastère. Il y meurt, et son épitaphe le +loue d'avoir laissé trône, richesses, famille, royaume, pour voir le +siège de l'apôtre: + + _Urbem Romuleam vidit, templumque verendum + Adspexit Petri, mystica dona gerens._ + +Bientôt de cette colonie papale d'Angleterre, conquise en cent ans par +Augustin, Paulinus et Théodore, sortirent des hommes qui portèrent en +pays barbare les idées et les sentiments dont ils étaient animés. Des +missionnaires anglo-saxons allèrent convertir la Germanie et continuer +ainsi l'œuvre commencée par les Bretons. L'antagonisme des deux +Églises se retrouve encore ici: tandis que les Bretons agissaient en +toute liberté, sans commune entente ni plan coordonné, les Anglais se +laissent conduire et demandent à être conduits par la main du pape. Ils +ne font pas un pas qui n'ait été permis par lui. Deux fois l'apôtre des +Frisons, Willibrod, s'est rendu à Rome: la première fois, pour demander +l'autorisation de prêcher l'évangile aux païens; la seconde, pour y être +sacré évêque. Mais le vrai conquérant de la Germanie est le moine +anglo-saxon Winfrid, qui a donné à son nom la forme latine de Boniface. +Ce Boniface, un Anglais triste, tourmenté par l'ennui, méthodique, +formaliste, fut un serviteur passionné de l'Église de Rome. Il se +représentait l'Église romaine comme une personne vivante qui ne peut ni +tromper ni se tromper, et il l'aimait, comme ses sœurs des +monastères, d'une mystique affection: «J'ai vécu dans la familiarité, +dans le service du siège apostolique, _in servitio apostolicæ sedis_, et +toujours j'ai confié au pontife toutes mes joies et toutes mes +tristesses.» En l'an 719, au moment d'entreprendre son apostolat, il va +s'agenouiller au pied du successeur des apôtres; le pape le loue d'avoir +«cherché la tête de ce corps dont il est membre, de se soumettre au +jugement de cette tête et de marcher sous sa conduite dans le droit +sentier. De par l'inébranlable autorité du bienheureux Pierre, il lui +permet de porter l'un et l'autre Testament aux infidèles qui les +ignorent.» Trois ans après, quand il a étudié le terrain de son action, +Boniface vient faire son rapport au pontife, qui le consacre évêque, et +il prête alors un serment qui le lie étroitement à Rome. C'était le +propre serment que prêtaient les évêques suburbicaires, c'est-à-dire +ceux qui étaient de temps immémorial soumis à l'autorité directe du +pape; mais il a été fait au texte de la formule une modification +importante. Les évêques suburbicaires habitaient une terre impériale; +aussi juraient-ils «de révéler tout complot tramé contre l'État ou +contre notre très pieux empereur». Boniface ne connaît pas l'empereur; +il n'a point d'autre chef que le pape: ce qu'il promet sous la foi du +serment, c'est, «s'il rencontre des prêtres rebelles aux règles +anciennes des saints pères, c'est-à-dire à la tradition canonique +romaine, de les dénoncer fidèlement et tout de suite au seigneur +apostolique». Voilà une variante qui intéresse l'histoire universelle. +Quelques mots changés dans une formule annoncent une grande révolution. +Le pape, sujet de l'empereur en Italie, n'a point à compter avec +l'autorité impériale dans cette Bretagne qui a été perdue pour l'empire +dès le début du Ve siècle, encore moins dans cette Germanie que la +Rome païenne n'a jamais conquise. Il est là en terre nouvelle, et, par +le droit de cette conquête spirituelle qu'a faite sous ses ordres son +légat Boniface, il est chez lui. Il dispose en souverain. Il range +l'Église germanique dans la condition d'une église de la Campagne +romaine; et le légat apostolique, lorsqu'il part précédé d'une lettre où +le pontife commande aux évêques, prêtres, ducs, comtes et à tout le +peuple chrétien de le recevoir et de lui donner le boire, le manger, des +compagnons et des guides, semble un proconsul d'une _respublica_ +nouvelle, requérant sur son passage les services qui étaient dûs jadis +aux officiers romains. + + * * * * * + +Pendant ce temps-là, l'Italie se détachait de l'empire et la ville +impériale se transformait en ville pontificale. + +[Illustration: Rue et abside des Saints-Jean-et-Paul, à Rome.] + +Dans Rome ruinée poussait lentement la ville pontificale. Les basiliques +s'élevaient entre les temples abandonnés, ou bien la religion nouvelle +prenait possession de quelque sanctuaire ancien pour l'employer à son +usage. La division de Rome en 14 quartiers a disparu: sept quartiers se +sont formés, dont chacun était la circonscription d'un des sept diacres +de l'Église romaine. Quand la population se réunit pour quelque +manifestation pieuse, elle se groupe autour des basiliques. Le jour où +Grégoire le Grand ordonne une procession expiatoire pour obtenir la +cessation de la peste, les clercs partent de la basilique des +Saints-Côme-et-Damien; les moines, de la basilique des +Saints-Gervais-et-Protais; les religieuses, de la basilique des +Saints-Marcellin-et-Pierre; les enfants, de la basilique des +Saints-Jean-et-Paul; les hommes, de la basilique de Saint-Étienne; les +veuves, de la basilique de Sainte-Euphémie; les femmes mariées, de la +basilique de Saint-Clément. Les sept troupeaux de fidèles, dont chacun +était conduit par les prêtres d'une des régions, se dirigèrent, vêtus de +noir, voilés et encapuchonnés, vers Sainte-Marie-Majeure. Ces grandes +pompes mélancoliques, ces cérémonies et ces processions remplacent les +fêtes d'autrefois et les triomphes. L'évêque, de qui procède toute la +vie ecclésiastique, est le grand personnage de la cité; son élection en +est la principale affaire; il tient une d'autant plus grande place dans +la ville qu'il n'y est pas contenu tout entier et que son autorité se +répand sur le monde. Dans les grandes journées, c'est lui qui paraît au +premier plan. Il est allé au-devant d'Attila pour le détourner de Rome; +il a traité avec Genséric de la capitulation; il a porté les clefs à +Bélisaire; il est, contre les Lombards, le vrai défenseur; au besoin +même, il traite avec eux comme s'il était le prince de la ville. Les +produits des domaines de Saint-Pierre, bien administrés, lui permettent +de faire chaque mois une distribution de vivres. Grégoire le Grand se +croit si bien obligé de donner à manger aux Romains qu'ayant appris +qu'un misérable était mort de faim dans la rue, il n'osa de plusieurs +jours monter à l'autel. D'ailleurs, l'unique industrie de Rome est la +construction et l'ornement des églises, et les architectes, maçons, +peintres, sculpteurs, orfèvres sont les clients du pape. Parmi les +travaux revient souvent la mention de la «restauration des murs»: c'est +le pape qui l'entreprend et qui la paye. Fortifier la ville et nourrir +les habitants, n'était-ce point faire office d'État? L'évêque, par ces +bienfaits quotidiens, préparait et légitimait l'autorité qu'il devait +exercer un jour. Tout le servait: la ruine de l'ancienne Rome, la +disparition des vieilles familles, la décadence de l'empire, l'invasion +des Arabes, sa dignité apostolique, sa richesse. + +[Illustration: Porche extérieur de Saint-Clément.] + +Le pape était donc devenu capable de résister à l'empereur et, comme il +n'arrive guère que l'on n'use point d'une puissance acquise, il en usa +avec un grand éclat. L'occasion fut petite: il ne s'agissait point de +défendre la foi, et l'empereur Léon l'Isaurien, contre lequel fut +dirigée la révolte, n'avait remis en discussion ni la divinité ni la +nature du Christ. Homme d'État, législateur, capitaine et administrateur +de premier ordre, esprit éclairé, il avait écouté les avis de ceux +qu'offensaient les superstitions du culte des images. Il avait interdit +ce culte. Nettement le pape Grégoire II désobéit aux ordres impériaux, +et il signifia par lettres sa désobéissance à l'empereur. Grégoire III +fit davantage. En l'année 731, un concile tenu à Rome déclare «exclu du +corps et du sang de Jésus-Christ et de l'unité de l'Église quiconque +déposera, détruira, profanera ou blasphémera les saintes images». +C'était, sous forme d'excommunication, une déclaration de guerre à Léon. +Déjà de véritables hostilités avaient commencé. Grégoire II «s'était +armé contre l'empereur, dit son biographe, comme contre un ennemi». La +péninsule se met en mouvement; les armées de la Pentapole et de la +Vénétie entrent en campagne. L'empereur rompt toutes communications +diplomatiques avec le pape et les révoltés, dont il fait arrêter les +messagers en Sicile. Il met la main sur les biens pontificaux dans le +midi de l'Italie, qui lui est demeuré fidèle. A l'anathème il est tout +près de répliquer par le schisme. La rupture semble complète et +définitive. + +Cependant le pape hésitait encore. Il est douteux qu'il ait alors voulu +pour toujours se détacher de l'empereur. Il était retenu par l'habitude, +par le respect, mais aussi par l'inquiétude que lui donnaient certains +événements qui s'accomplissaient en Italie. Les Lombards profitaient du +désordre pour pousser leur fortune. Ils avaient fait rage contre les +iconoclastes et s'étaient joints aux Italiens pour défendre Grégoire II; +ils s'étaient même unis aux Romains, dit le _Liber pontificalis_, «comme +à des frères par la chaîne de la foi, ne demandant qu'à subir une mort +glorieuse en combattant pour le pontife»; mais ils avaient mis la main +sur Ravenne et fait une tentative sur Rome. Certainement le roi +Liudprand avait la volonté arrêtée d'achever la conquête de l'Italie; il +lui fallait «Rome capitale»; mais le pape était très déterminé à ne pas +souffrir auprès de lui un roi qui serait devenu un maître. Il savait de +quel prix le patriarche de Constantinople payait le voisinage de +l'empereur, et il n'avait pas oublié qu'Odoacre et Théodoric avaient +exercé sérieusement leurs droits royaux sur l'évêché de Rome. C'est +pourquoi Grégoire II, au moment même où il désobéissait à l'empereur, +empêchait les révoltés d'élire un anticésar, et s'adressait au duc grec +de Venise pour le prier de faire rentrer Ravenne dans le «giron de la +sainte république et dans le service de l'empereur». Ravenne fut +reprise, en effet, mais Liudprand vint camper devant Rome; le pape se +rendit au-devant de lui, et il «apaisa son âme par une admonition +pieuse, si bien que le roi se prosterna devant le pontife, promettant de +se retirer sans faire de mal à personne». Grégoire le mena au tombeau de +saint Pierre «et le mit par ses pieux discours en un tel état de +componction qu'il se dépouilla de ses vêtements pour les déposer devant +le corps de l'apôtre. Après quoi, il fit sa prière et se retira». Saint +Pierre avait préservé son successeur de la fondation d'un royaume +d'Italie. Mais Liudprand pouvait revenir, être moins ému dans une autre +visite, garder ses vêtements et la place. Le pape chercha des alliés +parmi les Lombards eux-mêmes; il encourageait à la rébellion les ducs de +Spolète et de Bénévent, qui voulaient acquérir l'indépendance. Après que +le duc de Spolète eut été vaincu et se fut réfugié dans Rome, il refusa +de le livrer, et, cette fois, il se trouva en guerre ouverte avec +Liudprand. + +C'est dans ces conjonctures qu'il se tourna vers le duc des Francs. Nous +ne savons au juste ni ce qu'il lui demanda, ni ce qu'il lui offrit. Les +renseignements qui nous sont parvenus sur cette grave démarche sont un +peu postérieurs à l'événement. Le _Liber pontificalis_ ne parle que de +la prière adressée par Grégoire à Charles de délivrer les Romains de +l'oppression des Lombards; le continuateur de Frédégaire affirme qu'il +lui promit «de se séparer de l'empereur et de lui donner le consulat +romain». Comme toujours, le pontife se recommanda de saint Pierre, et +parmi les présents dont ses légats étaient chargés se trouvaient «les +clefs du vénérable tombeau de l'apôtre». L'ambassade étonna le duc +franc, dont l'âme n'était point du tout sacerdotale. Charles Martel +n'avait aucun sujet d'inimitié contre Liudprand, qui l'avait aidé peu de +temps auparavant à chasser les Sarrasins de la Provence, et il se +contenta d'envoyer une ambassade qui porta des cadeaux à Rome. Grégoire +écrivit alors deux lettres suppliantes: il se lamentait sur le pillage +des biens de l'Église, et il conjurait Charles «de ne pas préférer +l'amitié d'un roi des Lombards à l'amour du prince des apôtres». Aucun +effet ne suivit ces négociations. Charles mourut l'année d'après, en +740, et Grégoire en 741. Le pape Zacharie essaya même de se rapprocher +des Lombards, mais la force des choses devait contraindre l'évêque de +Rome à se tourner de nouveau vers les Francs, et l'ambassade de Grégoire +marque une des plus grandes dates de l'histoire universelle.... + +D'après E. LAVISSE, _Études sur l'histoire d'Allemagne_, +dans la _Revue des Deux Mondes_, 15 décembre 1886, +15 avril 1887. + + + + +II.--PÉPIN «LE BREF» + + +Il semble que la filiation de Pépin [le roi Pépin, Pépin «le Bref»], +fils de Charles Martel, n'ait jamais dû s'oublier. Toutefois il n'y a +parmi nos chansons que les _Lorrains_ où Charles Martel soit désigné +avec exactitude; ses rapports avec l'Église, des biens de laquelle il +s'empare pour subvenir à ses frais de guerre, sont présentés [dans cette +chanson] avec une certaine fidélité. Charles Martel étant mort (de +blessures reçues dans un grand combat), son fils «Pépinet», encore tout +jeune, est couronné grâce à la vigoureuse intervention du Lorrain Hervi. +Tout cela est de l'invention pure, mais conserve au moins la tradition +authentique en ce qui concerne le père de Pépin. Il n'en est pas de même +ailleurs. Jean Bodel, dans sa _Chanson des Saisnes_, fait de Pépin le +fils d'Anseïs.... Ce nom est, en réalité, celui du bisaïeul de notre +Pépin, _Ansegisus_ ou _Ansegisilus_, père de Pépin II, «le Moyen», comme +on l'appelle pour le distinguer de son grand-père et de son +petit-fils[25]. Dès lors on peut se demander si le roi Pépin n'a pas +pris, dans certains récits légendaires qui le concernent, la place de +son grand-père, comme a fait si souvent Charlemagne pour Charles Martel. +Ce qui appuie cette hypothèse, c'est qu'il semble que le fameux surnom +de _Brevis_, aujourd'hui inséparable du nom du roi Pépin, appartenait +originairement à son aïeul. Aucun contemporain, il est vrai, ne le donne +à l'un ou à l'autre.... Mais le fait que des auteurs du XIe et du +XIIe siècle attribuent le surnom de _Brevis_ à Pépin II, le Maire du +palais, paraît très probant: il est en effet naturel que l'on ait fait +passer le surnom d'un grand-père complètement oublié à un petit-fils +beaucoup plus en vue[26], tandis que l'inverse ne s'expliquerait pas. Le +vrai Pépin le Bref est donc bien probablement le fils d'Anseïs, le père +de Charles Martel. + +Je dis «le vrai Pépin le Bref»; mais pour celui-ci même il est fort +possible que le surnom ait son origine dans la poésie et non dans la +réalité. On a remarqué, en effet, avec raison, que pour le roi Pépin ce +surnom est intimement lié à l'épisode de son combat contre un lion, +épisode qui appartient certainement à la légende. Si le surnom a été +primitivement donné à Pépin II, c'est lui aussi qui a dû être avant son +petit-fils le héros de l'épisode en question. Mais, dans la tradition +qui nous est parvenue, il n'est attribué qu'au roi Pépin, père de +Charlemagne. Cette tradition se présente sous trois formes +différentes.--La plus ancienne est dans le livre célèbre qu'un moine de +Saint-Gall, probablement Notker le bègue, offrit à Charles le Gros en +884. Il est curieux de constater que déjà dans la famille impériale +l'attribution de cette histoire au père de Charlemagne (trisaïeul de +Charles le Gros) ne soulevait aucune objection. Le lieu de la scène, +dans le récit de Notker, n'est pas déterminé: Pépin, sachant que les +principaux chefs francs le méprisent (évidemment à cause de sa petite +taille), fait amener un taureau et un lion, et, quand le lion a renversé +le taureau et va le dévorer, il descend seul de son trône, au milieu de +la terreur de tous les assistants, et tranche d'un coup d'épée la tête +des deux animaux féroces; puis, s'adressant aux grands stupéfaits: +«Croyez-vous, leur dit-il, que je puisse être votre maître? N'avez-vous +pas entendu raconter ce que le petit David a fait à l'immense Goliath, +ou le tout petit (_brevissimus_) Alexandre à ses gigantesques +compagnons?» Le livre de Notker est resté à peu près inconnu au moyen +âge; c'est donc dans la tradition orale qu'un interpolateur du biographe +de Louis le Pieux connu sous le nom de l'Astronome limousin a dû puiser +la connaissance de cette histoire, à laquelle il fait allusion en la +plaçant à la villa royale de Ferrières en Gâtinais.... + +Le récit d'Adenet le Roi est tout différent de celui de Notker: la scène +est à Paris; un lion terrible, qu'on nourrissait depuis longtemps, brise +la cage où il était enfermé, tue son gardien, et se lance dans le jardin +où le roi Charles Martel, entouré de sa famille, prenait son repas; le +roi s'enfuit avec sa femme, mais Pépin s'empare d'un épieu, marche au +lion et lui enfonce l'épieu dans la poitrine; il n'avait alors que vingt +ans. Adenet a-t-il suivi une tradition particulière, ou s'est-il borné à +développer la seule notion que lui fournissait la tradition ancienne, à +savoir que Pépin avait tué un lion? La seconde hypothèse serait assez +plausible: la prouesse de Pépin est ici plus banale que chez Notker, et +un trait de courage, tout à fait analogue, a été attribué à d'autres +qu'à lui. Toutefois un témoignage notablement antérieur à Adenet nous +disant aussi que Pépin _A Paris le lion vainqui_, il faut plutôt croire +que la scène s'était anciennement localisée dans le palais de Paris, et +dès lors il est probable qu'elle avait pris la forme qu'elle a chez +Adenet. + +Tout autre encore est la façon dont le compilateur liégeois Jean des +Prés ou d'Outremeuse, au XIVe siècle, raconte l'exploit de Pépin. +Celui-ci, du vivant encore de son père, a secouru le roi Udelon de +Bavière contre les Hongrois et les Danois; il atteint, dans une forêt, +le roi Julien de Danemark qui s'enfuyait, le combat et va le tuer, +«quant un grand lyon savage qui habitoit en chis bois si vient la +corant». Le lion attaque Pépin; une lutte terrible s'engage; enfin Pépin +peut tirer son couteau et tue le lion: «Après vint a son cheval, qui +mult estoit navreis, et atachat le lion à la couwe de son cheval et +l'amenat avuec li a l'oust». Rentré en France, «adont fist le petis +Pépin ameneir avuec ly sour une somier le lyon, assavoir le peaulx forée +de strain; si en fisent tous les Franchois grant fieste et fut pendue en +palais à Paris». Nous avons sans doute encore ici un simple +développement, dû à l'auteur de quelqu'un des nombreux poèmes inconnus +de nous qui garnissaient l'extraordinaire «librairie» de Jean +d'Outremeuse, de la donnée légendaire du lion tué par Pépin.--Quoi qu'il +en soit, le souvenir de cet acte héroïque était indissolublement lié à +celui de la petite taille du héros, et l'un et l'autre s'étaient +attachés au père de Charlemagne: l'imagination se plaisait au contraste +de sa petitesse avec la grandeur légendaire de son fils. Dans le poème +perdu du _Couronnement de Charles_, dont nous possédons un abrégé +norvégien, les Français, en voyant le jeune roi monté sur un puissant +cheval, remercient Dieu d'avoir permis qu'un homme aussi petit que +l'était Pépin ait pu engendrer un fils aussi grand. Son nom se présente +rarement dans les textes sans être accompagné de l'épithète «petit». +Cette petitesse n'est pas toujours excessive: elle n'était même réelle, +dit Jean d'Outremeuse, que relativement à la haute stature de ses +contemporains. On pouvait d'ailleurs l'apprécier, car, d'après une +légende de provenance érudite qui courait le pays de Liège aux XIIIe +et XIVe siècles, Pépin avait élevé dans l'église de Herstal un +crucifix qui était juste de sa taille, et cette taille était de cinq +pieds.... + +Ce qui peut encore nous persuader que l'histoire du combat avec le lion +et la légendaire petitesse appartiennent réellement au père et non au +fils de Charles Martel, c'est qu'il y a des traces incontestables de +récits épiques formés autour du fils d'Anseïs. Déjà, du temps de +Charlemagne, Paul Diacre écrivait: «Anschises genuit Pippinum, quo nihil +unquam potuit esse audacius». A la fin du Xe siècle, les _Annales +Mettenses_ racontent comme le premier des hauts faits de Pépin II une +histoire qui nous représente, dit M. Rajna, une vraie «chanson +d'enfances», comme nous en connaissons plus d'une. Gondouin avait tué, +en trahison, Anseïs; le jeune Pépin, élevé en lieu sûr, fait tout à coup +irruption dans le palais usurpé par le traître, et, «puerili quidem +manu, sed heroica felicitate prostravit, haud aliter quam ut de David +legitur....» La comparaison de Pépin avec le petit David en face de +l'immense Goliath, que nous retrouvons ici, tend encore à faire croire +que c'était bien l'aïeul du roi Pépin qui avait le surnom de «petit» et +le renom d'une hardiesse extraordinaire. + +G. PARIS, _La légende de Pépin «le Bref»_, dans les +_Mélanges Julien Havet_, Paris, 1895, in-8º. + + + + +III.--LA LITURGIE GALLICANE ET LA LITURGIE ROMAINE EN GAULE. + + +Dès avant saint Boniface la liturgie romaine avait fait sentir son +influence en Gaule. Les livres gallicans, peu nombreux, qui nous sont +parvenus, remontent à la dernière période du régime mérovingien. Presque +tous contiennent des formules d'origine romaine, des messes en l'honneur +de saints romains. Dès le temps de Grégoire de Tours, un livre romain +d'origine, quoique sans caractère officiel, le martyrologe hyéronimien, +fut introduit en Gaule et adapté à l'usage du pays.... D'autres livres +ou fragments de livres, soit romains, soit mixtes, remontent à un temps +où l'influence de saint Boniface ne s'était pas encore exercée sur +l'Église franque, au moins dans les limites de l'ancienne Gaule. + +Que saint Boniface ait poussé vivement à la réforme liturgique et à +l'adoption des usages romains, c'est ce dont il n'est pas permis de +douter.... Il ne pouvait manquer d'être vigoureusement soutenu par les +papes, dont il était le conseiller autant que le légat. On apporta même +en ces choses... une passion acrimonieuse.... Un des rites les plus +touchants de la messe gallicane, c'est la bénédiction du peuple par +l'évêque, au moment de la communion. On tenait tant à ce rite qu'il fut +maintenu, même après l'adoption de la liturgie romaine; presque tous les +sacramentaires du moyen âge contiennent des formules de bénédiction; +maintenant encore, elles sont en usage dans l'église de Lyon. Or, voici +comment le pape Zacharie en parlait dans une lettre à Boniface: + + Pro benedictionibus autem quas faciunt Galli, ut nosti, frater, + multis vitiis variant. Nam non ex apostolica traditione hoc + faciunt, sed per vanam gloriam hoc operantur, sibi ipsis + damnationem adhibentes.... Regulam catholicæ traditionis + suscepisti, frater amantissime: sic omnibus prædica omnesque doce, + sicut a sancta Romana, cui Deo auctore deservimus, accepisti + ecclesia. + +C'est sous l'épiscopat de saint Chrodegang (732-766), et plus +probablement depuis son retour de Rome en 754, que l'église de Metz +adopta la liturgie romaine. Le chant, la _Romana cantilena_, était, de +toutes les innovations liturgiques, la plus apparente et la plus +remarquée. C'est celle qui a laissé le plus de traces dans les livres et +les correspondances. Le pape Paul envoya, vers l'année 760, au roi +Pépin, l'_Antiphonaire_ et le _Responsorial_ de Rome. Cette même année +760, l'évêque de Rouen, Remedius, fils de Charles Martel, étant venu en +ambassade à Rome, obtint du pape la permission d'emmener avec lui le +sous-directeur (_secundus_) de la _Schola cantorum_, pour initier ses +moines «aux modulations de la psalmodie» romaine. Ce personnage ayant +été, peu après, rappelé à Rome, l'évêque envoya ses moines neustriens +terminer leur éducation musicale à Rome, où on les admit dans l'école +des chantres. + +Ce sont là des faits isolés. Il y eut une mesure générale, un décret du +roi Pépin par lequel fut supprimé l'usage gallican. Ce décret est perdu, +mais il se trouve mentionné dans l'_admonitio generalis_ publiée par +Charlemagne en 789.... + +Cette réforme était devenue nécessaire. L'Église franque, sous les +derniers Mérovingiens, était tombée dans le plus triste état de +corruption, de désorganisation et d'ignorance. Nulle part il n'y avait +un centre religieux, une métropole, dont les usages mieux réglés, mieux +conservés, pussent servir de modèle et devenir le point de départ d'une +réforme. L'église wisigothique avait un centre à Tolède, un chef +reconnu, le métropolitain de cette ville, un code disciplinaire unique, +la collection _Hispana_; la liturgie de Tolède était la liturgie de +toute l'Espagne. L'église franque n'avait que des frontières: il lui +manquait une capitale. L'épiscopat frank, en tant que le roi ou le pape +n'en prenaient pas la direction, était un épiscopat acéphale. Chaque +église avait son livre de canons, son usage liturgique; nulle part de +règle, mais l'anarchie la plus complète, un désordre qui eût été +irrémédiable si les souverains carolingiens n'eussent point fait appel à +la tradition et à l'autorité de l'église romaine. + +L'intervention de Rome dans la réforme liturgique ne fut ni spontanée, +ni très active. Les papes se bornèrent à envoyer des exemplaires de +leurs livres liturgiques, sans trop s'inquiéter de l'usage qu'on en +ferait. Les personnes que les rois franks, Pépin, Charlemagne et Louis +le Pieux, chargèrent d'assurer l'exécution de la réforme liturgique, ne +se crurent pas interdit de compléter les livres romains et même de les +combiner avec ce qui, dans la liturgie gallicane, leur parut bon à +conserver. De là naquit une liturgie composite, qui, propagée de la +chapelle impériale dans toutes les églises de l'empire frank, finit par +trouver le chemin de Rome et y supplanta peu à peu l'ancien usage. La +liturgie romaine, depuis le onzième siècle au moins, n'est autre chose +que la liturgie franque, telle que l'avaient compilée les Alcuin, les +Hélisachar, les Amalaire. Il est même étrange que les anciens livres +romains, ceux qui représentaient le pur usage romain jusqu'au neuvième +siècle, aient été si bien éliminés par les autres qu'il n'en subsiste +plus un seul exemplaire. + +Il ne paraît pas que la réforme liturgique entreprise par les princes +carolingiens ait été poussée jusqu'à Milan. Les particularités de +l'usage milanais n'étaient pas inconnues en France; mais cette grande +église, mieux réglée sans doute que celles de la Gaule mérovingienne, +sembla pouvoir se passer de réforme. Son usage, du reste, se rapprochait +déjà beaucoup du rite romain. Il était protégé par le nom de saint +Ambroise. Les fables que raconte Landulfe sur l'hostilité de +Charlemagne envers le rite ambrosien ne méritent aucun crédit. + +L. DUCHESNE, _Origines du culte chrétien. +Étude sur la liturgie latine avant +Charlemagne_, Paris, E. Thorin, 1889, +in-8º. + + + + +CHAPITRE VI + +L'EMPIRE FRANC + + PROGRAMME.--_Charlemagne: la cour, les assemblées, les + capitulaires; les écoles; l'armée et la guerre; restauration de + l'Empire._ + + _Louis le Pieux. Le traité de Verdun. Démembrement de l'Empire en + royaumes. Les Normands en Europe._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Les =annales de l'empire carolingien= ont été dressées avec le plus + grand soin, dans la collection des _Jahrbücher der deutschen + Geschichte_, par S. Abel et B. Simson (_Jahrb. des fränkischen + Reichs unter Karl dem Grossen_, t. I, Leipzig, 1888, 2e éd.; t. + II, Leipzig, 1883, in-8º) pour le règne de Charlemagne;--par B. + Simson (_Jahrb. d. fr. R. unter Ludwig dem Frommen_, Leipzig, + 1874-1876, 2 vol. in-8º) pour le règne de Louis le Pieux;--par E. + Dümmler (_Geschichte des ostfränkischen Reichs_, Leipzig, + 1887-1888, 3 vol. in-8º) jusqu'en 840 pour tout l'Empire et + jusqu'en 918 pour l'Allemagne seulement.--Pour l'histoire des + derniers Carolingiens en France, voir les travaux des élèves de M. + A. Giry: E. Favre (_Eudes, comte de Paris et roi de France, + 882-898_, Paris, 1893, in-8º);--F. Lot (_Les derniers Carolingiens, + 954-991_, Paris, 1891, in-8º).--Pour l'histoire des Carolingiens + d'Allemagne, v. la Bibliographie du ch. VIII. + + Les excellents ouvrages que nous venons d'énumérer sont d'une + érudition ardue. On regrette que les livres de vulgarisation sur + l'=histoire générale de l'empire carolingien= soient, presque tous, + vieillis ou médiocres. Nous ne saurions recommander ni l'_Histoire + des Carolingiens_ de MM. Warnkönig et Gérard (Bruxelles, 1862, 2 + vol. in-8º), ni le _Charlemagne_ de M. Vétault (Tours, 1880, in-4º, + 2e éd.). Voir H. Brosien, _Karl der Grosse_, Leipzig, 1885, + in-8º, et la _Deutsche Geschichte unter den Karolingern_ de E. + Mühlbacher, dans la _Bibliothek deutscher Geschichte_, publiée à + Stuttgart.--Parmi les monographies, celles de A. Himly (_Wala et + Louis le Débonnaire_, Paris, 1849, in-8º) et de E. Bourgeois (_Le + Capitulaire de Kiersy-sur-Oise, 878. Étude sur l'état et le régime + politique de la société carolingienne_, Paris, 1885, in-8º) sont + estimées. + + Les =institutions de l'époque carolingienne= ont été fort étudiées. + Les traités généraux, en français, sont: celui de J.-H. Lehuërou + (_Histoire des institutions carlovingiennes_, Paris, 1843, in-8º), + l'ouvrage posthume, inachevé, de Fustel de Coulanges (_Les + transformations de la royauté pendant l'époque carolingienne_, + Paris, 1892, in-8º); on sait (ci-dessus, p. 45) que M. Ch. Bayet + prépare un _Manuel des institutions françaises. Période + mérovingienne et carolingienne_. Voir aussi le Manuel précité (p. + 44) de H. P. Viollet.--Cf., en allemand, G. Waitz, _Die + karolingische Zeit_, t. III et IV de sa _Deutsche + Verfassungsgeschichte_, Kiel, 1883-1885, in-8º, 3e éd. + + Il n'existe point jusqu'ici de bon ouvrage d'ensemble sur la + =renaissance carolingienne= du IXe siècle, première, et, à + quelques égards, admirable résurrection de l'antiquité.--On + recommande d'ordinaire les livres de B. Hauréau (_Charlemagne et sa + cour_, Paris, 1877, in-12), de J. Bass Mullinger (_The schools of + Charles the Great or the restoration of education in the ninth + century_, London, 1877, in-8º), de K. Werner (_Alcuin und sein + Jahrhundert_, Paderborn, 1881, in-12). Mais le sujet reste à + traiter. Toutefois quelques parties en ont été déjà magistralement + approfondies.--La littérature des temps carolingiens a été étudiée + par A. Ebert (_Histoire générale de la littérature en Occident_, t. + II et III, Paris, 1884-1889, trad. de l'all.), et, mieux encore, + par A. Hauck (_Kirchengeschichte Deutschlands_, t. II, _Die + Karolingerzeit_, Leipzig, 1890, in-8º). M. L. Traube prépare pour + le _Handbuch_ d'I. v. Müller une «histoire de la littérature latine + au moyen âge», symétrique à l'histoire de la littérature byzantine + de K. Krumbacher (ci-dessus, p. 100).--Sur l'art carolingien, voir: + F. v. Reber, _Der karolingische Palastbau_, München, 1891-1892, 2 + vol. in-4º; P. Clemen, _Merowingische und karolingische Plastik_, + Bonn, 1892, in-8º; F. Leitschuh, _Geschichte der karolingischen + Malerei_, Berlin, 1894, in-8º.--Sur la réforme de l'écriture et de + la décoration des manuscrits, il y a des notions élémentaires dans + les Manuels de MM. M. Prou (_Manuel de paléographie_, Paris, 1892, + in-8º, 2e éd., ch. III) et A. Molinier (_Les manuscrits_, Paris, + 1892, in-16); mais ce sujet a été en grande partie renouvelé par + les recherches de M. S. Berger (_Histoire de la Vulgate pendant les + premiers siècles du moyen âge_, Nancy, 1893, in-8º), dont les + résultats n'ont pas encore pénétré dans les livres d'enseignement. + + Pour l'=histoire économique et sociale des temps carolingiens=, + consulter: A. Longnon, _Polyptyque de l'abbaye de + Saint-Germain-des-Prés, rédigé au temps de l'abbé Irminon_, + Introduction, Paris, 1895, in-8º;--K. Th. v. Inama-Sternegg, + _Deutsche Wirthschaftsgeschichte bis zum Schluss der + Karolingerperiode_, Leipzig, 1879, in-8º;--K. Lamprecht, _Étude sur + l'état économique de la France pendant la première partie du moyen + âge_, Paris, 1889, in-8º, trad. de l'all. + + La littérature relative aux Normands et aux =invasions normandes= est + très abondante dans les pays scandinaves; mais il n'y a pas encore + de bonne histoire générale de ces invasions (on ne se sert plus de + celle de G.-B. Depping, _Histoire des expéditions maritimes des + Normands_, Bruxelles, 1844, in-8º). Parmi les monographies: J. + Steenstrup, _Études préliminaires pour servir à l'histoire des + Normands et de leurs invasions_, Caen, 1882, in-8º, trad. du + danois, extr. du _Bull. de la Soc. des Antiquaires de + Normandie_;--J. J. Worsaae, _La civilisation danoise au temps des + Vikings_, dans les _Mémoires de la Soc. des Ant. du Nord_, + 1878-79;--Prolégomènes à l'édition de Dudon de Saint-Quentin par M. + J. Lair, dans les _Mémoires de la Soc. des Ant. de Normandie_, t. + XXIII;--C. F. Keary, _The Vikings in western Christendom, 789-888_, + London, 1891, in-8º.--Sur l'art scandinave: H. Hildebrand, _The + industrial arts of Scandinavia in the pagan time_, London, 1892, + in-8º. + + + + +I.--L'ÉVÉNEMENT DE L'AN 800. + + +Le couronnement de Charlemagne comme empereur d'Occident n'est pas +seulement l'événement capital du moyen âge, c'est un de ces très rares +événements dont on peut dire que, s'ils n'étaient pas arrivés, +l'histoire du monde n'eût pas été la même. + +Pendant toute cette sombre période du moyen âge, deux forces luttaient à +qui l'emporterait: d'une part, les instincts de division, de désordre, +d'anarchie, qui prenaient leur source dans les impulsions sans frein et +l'ignorance barbare de la grande masse de l'humanité; de l'autre, +l'aspiration passionnée des meilleurs esprits à l'unité réelle du +gouvernement, aspiration dont les ressouvenirs de l'ancien empire romain +formaient la base historique et dont le dévouement à une Église visible +et universelle était la plus constante expression. La première de ces +deux tendances, comme tout le montre, était, du moins en politique, la +plus forte; mais la dernière, servie et stimulée par un génie aussi +extraordinaire que celui de Charlemagne, remporta en l'an 800 une +victoire dont les fruits ne devaient plus être perdus. A la mort du +héros, le flot de l'anarchie et de la barbarie se remit à battre avec +autant de violence contre les choses du passé, mais sans pouvoir +désormais les submerger en entier. C'est justement parce que l'on +sentait que personne autre que Charles n'eût pu triompher à ce point des +calamités présentes par la formation et l'établissement d'un gigantesque +système de gouvernement, que l'excitation, la joie, l'espérance +réveillées par son couronnement furent si profondes. On en trouvera +peut-être la meilleure preuve, non dans les annales mêmes de ce temps, +mais dans les lamentations déchirantes qui éclatèrent au moment où +l'empire, vers la fin du IXe siècle, commença à se dissoudre; dans +les merveilleuses légendes qui se groupèrent autour du nom de l'empereur +Charlemagne, du preux dont aucun exploit ne parut incroyable[27]; dans +l'admiration religieuse avec laquelle ses successeurs germains +contemplèrent et s'efforcèrent d'imiter complètement ce modèle presque +surhumain. + +[Illustration: FACCIATA INTERIORE DELLA CHIESA ANTICHA DI S. PIETRO IN +VATICANO, E SVO ATRIO + +Descritta de Carlo Padredio disegnata et intagliata da Giovanni Battista +Falde + +Façade intérieure de l'ancienne église Saint-Pierre au Vatican.] + +[Illustration: Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre. +Restitution.] + +Transcrivons, pour connaître les pensées des hommes qui assistèrent en +l'an 800 à la résurrection de l'empire au profit du chef de la dynastie +austrasienne les récits de trois annalistes contemporains ou presque +contemporains, de deux Germains et d'un Italien. On lit dans les annales +de Lorsch: + +«Et à cause que le nom d'empereur n'était plus employé par les Grecs et +que leur empire était possédé par une femme, il sembla alors mêmement au +pape Léon et à tous les saints pères qui assistaient au présent concile, +de même qu'au reste du peuple chrétien, qu'ils devaient prendre pour +empereur Charles, le roi des Franks, qui tenait Rome elle-même, où les +Césars avaient toujours accoutumé de demeurer, et toutes les autres +régions qu'il gouvernait en Italie, en Gaule et en Germanie; et d'autant +que Dieu lui avait remis toutes ces terres entre les mains, il semblait +juste qu'avec l'aide de Dieu et à la prière de tout le peuple chrétien +il eût aussi le nom d'empereur. Auquel désir le roi Charles n'eut pas la +volonté de se refuser; mais se soumettant en toute humilité à Dieu et à +la prière des prêtres et de tout le peuple chrétien, le jour de la +nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ, il prit le nom d'empereur, +étant consacré par le seigneur pape Léon.» + +Le récit de la chronique de Moissac (an 801) est, à fort peu de chose +près, le même: + +«Or, comme le roi, le très saint jour de la naissance du Seigneur, se +levait pour entendre la messe, après s'être mis à genoux devant la +châsse du bienheureux apôtre Pierre, le pape Léon, avec le consentement +de tous les évêques et des prêtres, du sénat des Franks et semblablement +de celui des Romains, posa une couronne d'or sur sa tête, le peuple +romain poussant aussi de grands cris. Et lorsque le peuple eut fini de +chanter _Laudes_, il fut adoré par le pape selon la coutume des +empereurs d'autrefois. Car cela aussi se fit par la volonté de Dieu. +Car, tandis que ledit empereur demeurait à Rome, on lui amena diverses +personnes qui disaient que le nom d'empereur avait cessé d'être en usage +chez les Grecs, et que l'empire, chez eux, était occupé par une femme +appelée Irène, qui s'était emparée par tromperie de son fils l'empereur, +lui avait arraché les yeux et avait pris l'empire pour elle-même, comme +il est écrit d'Athalie dans le _Livre des Rois_; ce qu'entendant, le +pape Léon et toute l'assemblée des évêques, des prêtres et des abbés, +et le sénat des Franks, et tous les anciens parmi les Romains, ils +tinrent conseil avec le reste du peuple chrétien afin de nommer empereur +Charles, roi des Franks, voyant qu'il tenait Rome, la mère de l'empire, +où les Césars et les empereurs avaient toujours accoutumé de demeurer; +et pour que les païens ne pussent pas se moquer des chrétiens, comme ils +le feraient si le nom d'empereur cessait d'être en usage parmi les +chrétiens.» + +[Illustration: Couronne dite de Charlemagne, conservée au trésor +impérial de Vienne.] + +Ces deux relations sont de source germaine; celle qui suit a été écrite +par un Romain, probablement une cinquantaine ou une soixantaine d'années +après l'événement. Elle est extraite de la vie de Léon III, dans les +_Vitæ pontificum romanorum_, attribuées au bibliothécaire papal +Anastase: + +«Après ces choses vint le jour de la naissance de Notre Seigneur +Jésus-Christ, et tout le monde se rassembla de nouveau dans la susdite +basilique du bienheureux apôtre Pierre; et alors, le gracieux et +vénérable pontife couronna de ses propres mains Charles d'une couronne +très précieuse. Alors tout le fidèle peuple de Rome, voyant comme il +défendait et comme il chérissait la sainte Église romaine et son +vicaire, se mit, par la volonté de Dieu et du bienheureux Pierre, le +gardien des clefs du royaume céleste, à crier d'un seul accord et très +haut: «A Charles, le très pieux Auguste, couronné par Dieu, le grand et +pacifique empereur, longue vie et victoire!» Tandis que lui, devant la +sainte châsse du bienheureux apôtre Pierre, il invoquait divers saints, +il fut proclamé trois fois et tous le choisirent comme empereur des +Romains. Là-dessus, le très saint pontife oignit Charles de l'huile +sainte, et semblablement son très excellent fils qui devait être roi, le +jour même de la naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ; et quand la +messe fut finie, alors après la messe le sérénissime seigneur empereur +offrit des présents.» + +Ces trois relations n'offrent, quant aux faits, aucune différence +sérieuse, bien que le prêtre romain, comme il est naturel, rehausse +l'importance du rôle joué par le pape, tandis que les Germains, trop +portés à prêter à l'événement une allure rationnelle, parlent d'un +synode du clergé, d'une consultation du peuple et d'une requête formelle +adressée à Charles, toutes choses que le silence d'Eginhard à ce sujet +aussi bien que les autres circonstances du fait nous interdisent de +prendre au pied de la lettre. De même le _Liber pontificalis_ omet +l'adoration rendue par le pape à l'empereur, sur laquelle la plupart des +annales frankes insistent de façon à la mettre hors de doute. Cependant +l'impression que laissent les trois récits est au fond la même. Ils +montrent, tous les trois, combien il est peu facile d'attribuer à +l'événement un caractère de stricte légalité. Le roi frank ne saisit pas +la couronne de son propre chef, mais la reçoit plutôt comme si elle lui +revenait naturellement, comme la conséquence légitime de l'autorité +qu'il exerçait déjà. Le pape la lui donne, mais non en vertu d'un droit +quelconque qui lui appartienne en propre comme chef de l'Église; il est +seulement l'instrument de la Providence divine, qui a, sans conteste, +désigné Charles comme la personne la plus propre à défendre et à +diriger la société chrétienne. Le peuple romain ne choisit ni ne nomme +formellement, mais par ses acclamations accepte le chef qu'on lui +présente. Ce fut justement à cause de l'indétermination où toutes choses +furent ainsi laissées, reposant, non sur des stipulations expresses, +mais plutôt sur une sorte d'entente mutuelle, sur une conformité de +croyances et de désirs qui ne prévoyaient aucun mal, que cet événement +prêta avec le temps à tant d'interprétations différentes. Quatre siècles +plus tard, lorsque la Papauté et l'Empire se furent laissé entraîner à +cette lutte mortelle qui décida de leur sort commun, trois théories +distinctes relatives au couronnement de Charles seront défendues par +trois partis différents, toutes trois plausibles, toutes trois à +certains égards trompeuses. Les empereurs souabes regardèrent la +couronne comme une conquête de leur grand prédécesseur et en conclurent +que les citoyens et l'évêque de Rome n'avaient aucun droit sur eux. Le +parti patriote parmi les Romains, en appelant à l'histoire des origines +de l'empire, déclara que, sans l'acquiescement du sénat et du peuple, +aucun empereur ne pouvait être fait légalement, puisqu'il n'était que +leur premier magistrat et le dépositaire passager de leur autorité. Les +papes signalèrent le fait indiscutable du couronnement par la main de +Léon et soutinrent qu'en qualité de vicaire de Dieu sur la terre, +c'était alors son droit et ce serait toujours le leur d'accorder à qui +il leur plairait un office dont le titulaire n'avait été créé que pour +être leur serviteur. De ces trois points de vue, le dernier prévalut en +définitive, quoiqu'il ne soit pas mieux fondé que les deux autres. Il +n'y eut, en réalité, ni conquête de Charles, ni don du pape, ni élection +du peuple. De même qu'il était sans précédent, l'acte était illégal; ce +fut une révolte de l'ancienne capitale de l'Occident, justifiée par la +faiblesse et la perversité des princes byzantins, sanctifiée aux yeux du +monde par la participation du vicaire de Jésus-Christ, mais sans +fondement juridique et incapable d'en établir un pour l'avenir. + +C'est une question intéressante et quelque peu embarrassante de savoir +jusqu'à quel point la scène du couronnement, dont les circonstances +furent si imposantes et les résultats si graves, fut préméditée entre +ceux qui y participèrent. Eginhard dit que Charles avait coutume de +déclarer que, même pour une si grande fête, il ne serait pas entré dans +l'église, le jour de Noël de l'an 800, s'il avait su les intentions du +pape. Le pape, d'autre part, ne se serait jamais hasardé à faire une +démarche aussi importante sans s'être assuré au préalable des +dispositions du roi, et il n'est guère possible qu'un acte auquel +l'assemblée était évidemment préparée ait été gardé secret. Quoi qu'il +en soit, la déclaration de Charles subsiste, et on ne saurait +l'attribuer à un pur motif de dissimulation. Il faut supposer que Léon, +après s'être éclairé sur les vœux du clergé et du peuple romain et +sur ceux des grands personnages franks, résolut de profiter de +l'occasion et du lieu qui s'offraient si favorablement pour réaliser le +plan qu'il méditait depuis si longtemps, et que Charles, entraîné par +l'enthousiasme du moment et voyant dans le pontife le prophète et +l'instrument de la volonté divine, accepta une dignité qu'il eût +peut-être préféré recevoir un peu plus tard ou de quelque autre façon. +Si donc on adoptait une conclusion positive, ce devrait être que +Charles, bien qu'il eût donné au projet une adhésion plus ou moins +vague, fut surpris et déconcerté par son exécution subite, qui +interrompait l'ordre soigneusement étudié de ses propres desseins. Et +quoiqu'un événement qui changea l'histoire du monde ne doive être +considéré en aucun cas comme un accident, il peut fort bien avoir eu, +pour les spectateurs franks ou romains, l'air d'une surprise. Car il n'y +avait point de préparatifs visibles dans l'église; le roi ne fut pas, +comme plus tard ses successeurs teutoniques, conduit en procession au +trône pontifical: tout d'un coup, à l'instant même où il sortait de +l'enfoncement sacré où il s'était agenouillé parmi les lampes toujours +allumées devant la plus sainte des reliques chrétiennes,--le corps du +prince des apôtres,--les mains du représentant de cet apôtre posaient +sur sa tête la couronne de gloire et répandaient sur lui l'huile qui +sanctifie. Ce spectacle était fait pour remplir l'âme des assistants +d'une profonde émotion religieuse, à la pensée que la divinité était +présente au milieu d'eux, et pour leur inspirer de saluer celui que +cette présence semblait consacrer presque visiblement du nom de «pieux +et pacifique empereur, couronné par Dieu», _Karolo, pio et pacifico +Imperatori, a Deo coronato, vita et Victoria_. + +J. BRYCE, _Le saint Empire romain germanique_, +Paris, A. Colin, 1890, in-8º. Traduit de l'anglais +par A. Domergue. + + + + +II.--LES OFFICIERS DU PALAIS CAROLINGIEN. + +L'APOCRISIAIRE + + +Saint Adalbert, abbé de Corbie, avait pris soin de composer un livre de +quelque étendue sur les officiers du palais de Charlemagne. Ce livre est +perdu; mais nous en possédons, du moins, une analyse faite pour +l'instruction de Carloman par un prélat d'une grande autorité, Hincmar +de Reims. C'est le guide que nous allons suivre. + +Le premier officier du palais était l'apocrisiaire ou archi-chapelain. +Sous ses ordres étaient les clercs de la chapelle du roi, et il +présidait aux offices de cette chapelle. Mais c'étaient là ses moindres +soins; car il avait, en outre, dans ses attributions l'intendance de +toutes les affaires ecclésiastiques du royaume, et préparait le jugement +de toutes les causes de l'ordre canonique: ce qui lui donnait une grande +puissance. Cependant cette haute fonction était quelquefois attribuée à +de simples abbés. Ainsi, du temps de Pépin et dans les premières années +du règne de Charlemagne, l'archi-chapelain du palais était l'abbé de +Saint-Denis, nommé Fulrad. Zélé défenseur des droits de la crosse +épiscopale, Hincmar n'admet pas qu'un abbé ait pu marcher ainsi devant +les évêques sans leur consentement; il suppose donc que ce consentement +fut accordé. Nous avons lieu de croire que Pépin ne le demanda pas. Cet +abbé de Saint-Denis était d'ailleurs un homme considérable. Il avait +même rempli les fonctions d'ambassadeur dans la Ville éternelle, et par +ses conseils le pape Zacharie avait déposé le dernier des princes +mérovingiens. Ainsi l'établissement de la dynastie nouvelle était en +partie son ouvrage. Cela méritait bien les plus hautes faveurs, et l'on +ne doit pas s'étonner de voir les premiers évêques passer, à la cour de +Pépin, après un tel abbé. A la mort de Fulrad, Charlemagne conféra son +titre à l'archevêque de Metz, Angilramne. Les évêques observaient alors +assez fidèlement l'obligation de la résidence. Charlemagne fit +comprendre au pape Adrien qu'il devait constamment avoir à ses côtés un +homme versé dans les affaires ecclésiastiques, et l'archevêque de Metz +obtint, en conséquence, la permission de venir à la cour. Celui-ci fut, +à sa mort, remplacé par Hildebold, évêque de Cologne. Théodulfe, qui lui +devait peut-être quelques services, a célébré la grande bonté +d'Hildebold: «La douceur de ses traits, dit-il, répondait à celle de son +âme.» Angilbert l'inscrit au nombre des meilleurs poètes de la cour. +Dans la vie de Léon III par Anastase, Hildebold remplit un grand rôle: +c'est lui qui se rend le premier auprès de ce pape, si cruellement +traité par ses clercs en révolte, et c'est lui qui fait arrêter les +coupables.... + +Veut-on se faire une juste idée d'un grand officier de la couronne sous +le règne de Charlemagne? En voici le type le plus parfait; c'est +Angilbert [qu'une lettre du pape Adrien, datée de 794, désigne comme +«ministre de la chapelle royale»]. + +Son père, son aïeul, ayant occupé, sous les rois précédents, de hautes +charges, Charles l'avait eu, dans sa jeunesse, pour commensal et pour +ami. En montant sur le trône, il le nomma son conseiller _silentiaire_ +ou _auriculaire_, c'est-à-dire son confident officiel, le premier de ses +ministres. Angilbert a le goût des lettres profanes; cet autre _Homère_ +lit couramment Ovide et Virgile: c'est un savant, c'est même un poète +distingué. A ces titres l'Église le réclame, et le voilà prêtre. On lui +destine déjà le pallium; plusieurs villes métropolitaines se disputent +l'honneur de posséder un prélat de si grand renom, quand il séduit et +rend deux fois mère Berthe, une fille du roi.... + +A quelque temps de là, c'est un duché qu'il possède et non pas une +métropole. On le voit parcourir le Ponthieu, sa province, rendant la +justice au nom du roi. Mais il est inquiet, car il est malade, et +l'affection morbide qui le travaille menace, il paraît, d'interrompre +le cours de sa vie. Alors il entend parler du monastère de +Saint-Riquier, célèbre par le nombre de ses religieux et par les +miracles accomplis au tombeau du saint qui l'a fondé. Ce récit émeut +Angilbert, et il ne pense plus qu'à faire sa retraite à Saint-Riquier, +s'il recouvre la santé par l'intercession du puissant patron des pauvres +moines. Mais le terrible Charles a fait consacrer ses amours avec +Berthe: il est marié. Qu'importe? S'il entre dans un monastère, sa +femme, par ses ordres, suivra son exemple; ils expieront ainsi, l'un et +l'autre, les écarts de leur conduite. Telles étaient les pensées +qu'Angilbert roulait dans son esprit, accommodant toute chose au pieux +dessein qu'il avait formé, quand un bruit plein d'alarmes arriva jusqu'à +lui. Les Danois avaient pénétré, par les embouchures de la Seine et de +la Somme, dans tous les ports de la France maritime; leurs innombrables +navires emplissaient les fleuves, et les populations riveraines, +épouvantées par l'irruption de ces farouches dévastateurs, refluaient +vers les villes du centre, implorant le secours des gens de guerre. +Angilbert n'a plus le loisir de songer au salut de son âme; et, comme +les troupes dont il pouvait disposer n'étaient pas capables de soutenir +le choc des pirates, il se rend auprès du roi pour lui faire le récit +des périls qui menacent une de ses provinces. Celui-ci n'a rien de plus +pressé que de mettre sous les ordres d'Angilbert des forces +considérables. C'était en l'année 791. A l'approche des Francs, les +Danois prennent la fuite et il en est fait un grand carnage. + +[Illustration: Dôme de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle.] + +Angilbert se rend alors à Saint-Riquier, remercie Dieu de la victoire +qu'il a si facilement remportée, prend l'habit claustral, et l'impose à +Berthe, qui vient, au mépris des canons, demeurer avec lui dans +l'intérieur du monastère. Bientôt on le nomme abbé. Les suffrages ne se +partagent pas; ils se réunissent tous sur la tête d'un homme aussi +puissant à la cour, aussi vaillant à la guerre. Va-t-il, suivant la +règle, s'assujettir à la résidence et finir dans le recueillement une +vie commencée par les agitations du siècle? La règle n'avait pas été +faite pour les religieux de cette qualité, ou bien on les dispensait +aisément de la suivre. Déjà, étant simple moine, en 792, il avait été +chargé de conduire au delà des monts, devant le pontife Adrien, ce +malheureux évêque d'Urgel, Félix, qui avait osé chercher le sens d'un +grand mystère, et s'était fait condamner comme nestorien. Reparaissant +bientôt à la cour, Angilbert joint au titre d'abbé celui d'apocrisiaire, +et se rend de nouveau dans la Ville éternelle, chargé de transmettre au +pape les actes du concile de Francfort. On l'y retrouve encore en 796. +En 800, il suit Charlemagne allant à Rome châtier les persécuteurs de +Léon et recevoir les insignes de la puissance impériale. En 811, il +réside à la cour, présidant, sous le nom d'Homère, les doctes assemblées +des théologiens et des poètes palatins; et puis il va mourir à +Saint-Riquier, au mois de février de l'année 814, quand Charles, son +maître et son constant ami, mourait dans son palais d'Aix-la-Chapelle. + +L'apocrisiaire était certainement le plus occupé des fonctionnaires du +palais, mais Charlemagne venait souvent à son aide. Lorsqu'il n'avait +pas un trop vif souci des choses de la guerre, Charlemagne aimait à +apprendre comment se comportait son église, faisait des règlements pour +la discipline et dictait même des articles liturgiques; ou bien encore, +mandant auprès de lui les évêques, les abbés mal notés, il ne leur +épargnait ni les réprimandes, ni même, au besoin, les châtiments. Ainsi, +dans plusieurs de ses capitulaires, il recommande à ses clercs d'étudier +les Écritures, et de croire fermement au mystère de la Trinité; il leur +enjoint, en outre, d'apprendre par cœur tout le psautier, avec les +prières, les formules, les oraisons nécessaires pour administrer le +baptême; enfin il leur défend d'avoir plusieurs femmes pour épouses et +de manger dans les cabarets. Jusqu'où ne s'étendait pas alors la +compétence du pouvoir civil en matière de religion? Se présentant un +jour à sa chapelle au moment où l'on allait baptiser quelques enfants, +Charlemagne les interroge et reconnaît qu'il ne savent pas +convenablement l'oraison dominicale et le symbole. Usurpant alors, pour +employer le langage des canoniales modernes, usurpant les fonctions de +l'évêque, il interrompt la cérémonie, renvoie les enfants dans leurs +familles, et leur interdit de revenir à la fontaine sacrée tant qu'ils +ne seront pas mieux instruits. Une autre fois, il défend aux prêtres de +recevoir de l'argent pour administrer les sacrements, ou bien de vendre +à des marchands juifs les vases ou les autres ornements des églises. +Comme il s'estimait, et à bon droit, plus savant en liturgie que les +plus grands prélats de son royaume, il ne manquait pas de faire des +règlements pour enjoindre ou pour prohiber telle ou telle pratique dans +les cérémonies de la messe, dans l'ordre des jours fériés, dans +l'administration des sacrements. Les prescriptions de ce genre abondent +dans ses capitulaires. Quelquefois même, remplissant les derniers +offices de l'apocrisiaire, il enseignait la psalmodie aux clercs de sa +chapelle. + +Voici ce que raconte, à ce propos, notre anonyme de Saint-Gall: «Parmi +les hommes attachés à la chapelle du très docte Charles, personne ne +désignait à chacun les leçons à réciter, personne n'en indiquait la fin, +soit avec de la cire, soit par quelque marque faite avec l'ongle; mais +tous avaient soin de se rendre assez familier ce qui devait se lire pour +ne tomber dans aucune faute quand on leur ordonnait à l'improviste de +dire une leçon. L'empereur montrait du doigt ou du bout de son bâton +celui dont c'était le tour de réciter, ou qu'il jugeait à propos de +choisir, ou bien il envoyait quelqu'un de ses voisins à ceux qui étaient +placés loin de lui. La fin de la leçon, il la marquait par une espèce de +son guttural. Tous étaient si attentifs quand ce signal se donnait, que, +soit que la phrase fût finie, soit qu'on fût à la moitié de la pause, ou +même à l'instant de la pause, le clerc qui suivait ne reprenait jamais +au-dessus ni au-dessous, quoique ce qu'il commençait ou finissait ne +parût avoir aucun sens. Cela, le roi le faisait ainsi pour que tous les +lecteurs de son palais fussent les plus exercés, quoique tous ne +comprissent pas bien ce qu'ils lisaient.» Ce récit doit être exact. On y +voit si bien tous les personnages désignés remplir leur rôle qu'on les +représenterait aisément sur la toile. Ce serait une curieuse peinture, +et qui saisirait tous les regards par l'énergie de sa couleur locale: +Charlemagne enseignant la psalmodie, un bâton à la main, et touchant de +ce bâton l'épaule des clercs qui doivent entonner les répons.... + +B. HAURÉAU, _Charlemagne et sa cour_, +Paris, Hachette, 1877, in-12. + + + + +III.--FRANCE ET PAYS VOISINS APRÈS LE TRAITÉ DE VERDUN. + + +Le traité conclu à Verdun en août 843, entre les trois fils de Louis le +Pieux, réglait une question qui troublait l'Empire depuis quatorze ans. +Il assura l'indépendance absolue de chacun des princes qui y +participèrent et doit être considéré comme la charte constitutive du +royaume de France, tel qu'il subsista jusqu'à la fin du moyen âge. + +Les chroniqueurs carolingiens qui parlent du traité de Verdun ne donnent +sur la composition des trois royaumes que des indications sommaires. Au +dire de Prudence de Troyes, le plus explicite d'entre eux, «Louis reçut +pour sa part tout ce qui est au delà du Rhin et, en deçà du fleuve, +Spire, Worms, Mayence et leur territoire. Lothaire eut le pays compris +entre l'Escaut et le Rhin jusqu'à la mer, et, de l'autre côté, le +Cambrésis, le Hainaut, le _Lommense_, le _Castricium_ et les comtés qui +les avoisinent en deçà de la Meuse jusqu'à la Saône qui se joint au +Rhône, et le long du Rhône jusqu'à la mer avec les comtés qui bordent +l'une et l'autre rive du fleuve; hors de ces limites, il dut à +l'affection de son frère Charles l'abbaye de Saint-Vaast d'Arras. Les +deux princes laissèrent à Charles toutes les autres contrées jusqu'à +l'Espagne.» + +Le texte dont on vient de lire la traduction est fort heureusement +complété par l'acte de partage du royaume de Lothaire II, rédigé en 870. +Cet acte, où sont énumérés avec grand soin les cités et tous les _pagi_ +ayant appartenu à ce fils de l'empereur Lothaire, nous a permis de +tracer avec une exactitude absolue la limite intérieure des trois États +créés par le traité de Verdun: il complète les renseignements donnés par +Prudence, en indiquant parmi les possessions de Lothaire une province +d'outre-Rhin, la Frise, et son étude attentive permet d'établir, +contrairement à l'opinion exprimée en plus d'une carte de la dernière +édition de Sprüner, qu'il ne comprenait, en dehors de cette région, +aucun _pagus_ de la rive droite du Rhin. + +Nous n'avons point compris dans le royaume de Charles le Chauve la +Bretagne, où Noménoé se rendit indépendant en cette même année 843, et +nous avons joint au royaume breton les territoires de Nantes et Rennes, +qu'il enleva bientôt aux Francs et qui, en 851, furent officiellement +cédés par Charles le Chauve a Érispoé, fils et successeur de Noménoé. + +Lors de la conclusion du traité de Verdun, qui attribuait à Charles le +Chauve l'ancien royaume d'Aquitaine, Pépin II revendiquait, non sans un +certain succès, ce pays que son père, le roi Pépin, avait gouverné +durant vingt et un ans. Un traité intervint en 845 entre les deux +compétiteurs: Charles abandonna l'Aquitaine à Pépin en se réservant +Poitiers, Saintes et Angoulème; mais cette scission fut de courte durée, +Pépin ayant été rejeté en 848 par ses sujets. + +A. LONGNON, _Atlas historique de la France_, +texte explicatif, 2e livr., Paris, Hachette, +1888, in-8º. + + + + +IV.--MANUSCRITS CAROLINGIENS. + + +Il suffit de comparer certaines initiales des plus anciens manuscrits +carolingiens et celles des manuscrits anglo-saxons pour reconnaître +entre les unes et les autres des ressemblances indéniables. Qu'on +rapproche par exemple les initiales enclavées et à formes bizarres du +fameux Évangéliaire de Stockholm, et celles de la seconde Bible de +Charles le Chauve, on sera frappé de la ressemblance: même abus des +formes géométriques données aux lettres, même goût pour les points +rouges ou verts cerclant les grandes initiales, même usage de cadres de +couleur sur lesquels se détachent ces lettres. Ces ressemblances se +remarquent encore dans l'Évangéliaire de Saint-Vaast d'Arras, type de +l'école franco-saxonne du nord de la France. Voilà un premier élément +[constitutif de l'art carolingien] dont l'origine est bien certaine. +Transporté en Gaule et en Germanie par les colonies monastiques du +VIe et du VIIe siècle, l'art anglo-saxon, épuré et raffiné, jouit, +grâce à Alcuin et à ses disciples, d'une faveur bien méritée au VIIIe +et au IXe. + +[Illustration: Page ornée de l'Évangéliaire de Saint-Vaast.] + +[Illustration: La Source de vie. + +Peinture de l'Évangéliaire de Charlemagne.] + +Mais il a à lutter contre un rival puissant, l'art antique. Déjà, on ne +saurait le nier, la tradition antique a exercé une réelle influence sur +l'art anglo-saxon; au temps de Charlemagne, il revit en Gaule, et du +mélange des deux arts sortira plus tard l'art roman proprement dit. +Comment et pourquoi au IXe siècle l'art antique jouit-il d'une telle +faveur, on ne saurait le dire au juste. Nous n'avons plus les manuscrits +connus et imités par les calligraphes carolingiens. Toutefois, on ne +peut en douter, ils ont dû voir et imiter de bons modèles. On conserve +à Utrecht un Psautier célèbre, exécuté en Angleterre, au VIIIe siècle +probablement, par un artiste anglo-saxon, mais copié, semble-t-il, sur +un manuscrit bien plus ancien. Le texte, écrit en capitales sur trois +colonnes, est illustré de quantité de dessins; sans doute l'artiste a +trahi son inexpérience dans le tracé des têtes et des extrémités, mais +une foule de détails prouvent que soit directement, soit indirectement, +il s'inspirait d'images antiques.... + +C'est donc de l'art antique et de l'art anglo-saxon que procède, à notre +sens, l'art carolingien; les artistes du IXe siècle auront pu +s'inspirer parfois de quelques peintures grecques connues d'eux, mais le +cas est fort rare, et à mesure que l'on avance dans le siècle, l'art +antique prédomine de plus en plus. Que l'on compare seulement +l'Evangéliaire de Charlemagne de 781 et le Psautier de Charles le +Chauve, et l'on comprendra la portée de notre observation. + +Le premier est un remarquable produit du nouvel art à ses débuts. Écrit +en 781 et présenté par le scribe Gotescalc au roi Charles durant un +séjour de celui-ci à Rome, il renferme les évangiles de l'année; il est +écrit en lettres d'or sur parchemin de pourpre, avec titres en encre +d'argent[28]; chaque page se compose de deux colonnes renfermées dans +des encadrements assez beaux, imités, semble-t-il, de manuscrits +d'Angleterre; on y retrouve bien quelques rinceaux rappelant +l'ornementation antique, mais la majeure partie des motifs se compose +d'entrelacs, de monstres, de dessins géométriques. Six peintures ornent +le volume; quatre d'entre elles représentent les évangélistes et leurs +symboles, une cinquième le Christ dans sa gloire, la dernière enfin la +Source de vie. Une sorte de kiosque, grossièrement colorié, supporté par +huit colonnes et surmonté d'une croix pattée, abrite la fontaine +mystique, à laquelle viennent se désaltérer un cerf et des oiseaux; +d'autres animaux, paons, coqs, canards, couvrent le fond qu'occupent +encore en partie des plantes d'apparence bizarre. L'aspect général est +singulier et rappelle un peu l'Orient. La signification symbolique de la +composition est du reste bien connue, et les artistes occidentaux ont +plus d'une fois représenté la source mystique de la vie éternelle. + +Le fameux Psautier de Charles le Chauve, écrit vers le milieu du IXe +siècle par un certain Liuthard, qui se nomme à la fin, est tout entier +écrit en onciale d'or sur vélin blanc. Les initiales et les titres sont +sur bandes de pourpre, et en tête de chaque nocturne on trouve une page +d'ornement; on y remarque une foule de motifs empruntés à l'art antique, +entre autres une grecque de deux teintes vue en perspective, copiée +probablement sur une mosaïque. Quelques feuillets entièrement pourprés +sont chargés des rinceaux les plus délicats, dignes des peintres de la +Renaissance. Les peintures sont au nombre de trois. La première +représente David accompagné de ses quatre compagnons accoutumés: l'un +d'eux, qui danse, paraît copié sur un modèle romain. Dans la seconde +figure le roi Charles, sous un fronton à l'antique, de couleur violette: +le roi est sur un trône d'orfèvrerie, il a la couronne sur la tête et +porte des sandales de pourpre. La troisième peinture, qui fait vis-à-vis +à cette dernière, représente un écrivain assis et nimbé. Quelques-unes +des initiales de ce précieux volume rappellent encore de fort loin les +manuscrits anglo-saxons; mais tout le reste de l'ornementation est +antique. + + * * * * * + +L'École de Tours est une des écoles calligraphiques les plus importantes +des temps carolingiens. Fondée par Alcuin, elle resta longtemps +florissante et on en trouve des produits un peu partout, à Tours même, à +Paris, à Chartres, en Allemagne, etc. On les reconnaît à l'usage d'une +demi-onciale toute particulière, avec quelques lettres bizarres, tel +que le _g_ qui, composé de trois traits droits, rappelle la même lettre +dans l'alphabet anglo-saxon. M. Delisle attribue à cette école +quelques-uns des plus beaux monuments du IXe siècle; nous n'en +citerons que quatre: la Bible du comte Vivien, à Paris; celle d'Alcuin, +au Musée Britannique; le Sacramentaire d'Autun et l'Évangéliaire de +l'empereur Lothaire. + +La Bible offerte à Charles le Chauve par le comte Vivien[29] est un des +plus beaux spécimens de l'art carolingien. Les lettres ornées, dont +beaucoup sont sur fond de couleur, sont tout à fait anglo-saxonnes. Par +contre, l'inspiration antique se fait jour dans le reste de +l'ornementation; aux canons des évangiles, on remarque des animaux +traités assez librement, mais copiés sur d'anciens modèles, et des +mufles de lion; des chapiteaux des colonnes, les uns sont corinthiens, +les autres formés d'entrelacs de couleur.... + +De cette Bible on peut rapprocher la Bible de Glanfeuil (aujourd'hui à +la Bibliothèque nationale), donnée à cette abbaye par le comte Roricon, +gendre de Charlemagne, celle de Zürich, et surtout celle d'Alcuin, +conservée au Musée Britannique. L'attribution à Alcuin de la confection +de ce dernier volume est fondée sur une pièce de vers dans laquelle ce +célèbre écrivain se nomme et nomme Charlemagne. Les peintures et les +ornements rappellent tout à fait la Bible de Charles le Chauve; même +imitation de l'art antique, avec un certain mélange d'ornements +anglo-saxons. + +[Illustration: L'empereur Lothaire.] + +L'Évangéliaire de Lothaire, exécuté par Sigilaus aux frais de ce prince, +et offert par ce dernier à Saint-Martin de Tours, est encore un +magnifique exemple de ce que savaient faire les calligraphes du IXe +siècle. Même mélange des deux arts, mais ici l'art antique l'emporte. +L'art anglo-saxon a fourni cependant une partie des dessins +d'encadrement et des lettres ornées, dont beaucoup sont cerclées de ces +lignes ou de ces points rouges, affectionnés des scribes d'outre-Manche. +C'est dans ce manuscrit que figure le célèbre portrait de l'empereur +Lothaire, si souvent reproduit. + +Un moine de Marmoutier, Adalbaldus, qui vivait au milieu du IXe +siècle, est l'auteur de plusieurs volumes également remarquables. Citons +seulement le célèbre Sacramentaire d'Autun, exécuté sous l'abbatiat de +Ragenarius (vers 845). On y remarque des bandes pourprées chargées +d'ornements ou de lettres capitales, des encadrements à entrelacs, des +bustes à l'antique, les signes du zodiaque, des camées, des médailles. +M. Delisle, grâce à une comparaison attentive, a montré que les mêmes +motifs ornementaux se retrouvent dans ce beau volume, dans la grande +Bible du comte Vivien et dans celle de Glanfeuil[30]. + +Une école voisine de Paris, celle d'Orléans, créée et organisée par le +poète-évêque Théodulfe, s'est également illustrée par des travaux de +haute valeur à tous égards. C'est là, semble-t-il, qu'a été achevée la +revision des Livres saints, entreprise par l'école du palais, et nous +avons deux manuscrits frères sortis des ateliers de cette école. L'un +est aujourd'hui à Paris, l'autre, tellement semblable au premier qu'on +dirait deux exemplaires d'un même ouvrage imprimé, appartient à l'évêché +du Puy. Dans ces volumes, écrits soit à Orléans même, soit à +Saint-Benoît-sur-Loire, on a tenu avant tout à employer une écriture +élégante et d'une grande finesse; pour l'ornementation, le scribe s'est +contenté de quelques feuillets de pourpre avec lettres d'or (le psautier +et les évangiles sont en argent sur pourpre), de grands cadres avec +colonnes pour l'_ordo librorum_ et les canons des évangiles, enfin de +belles initiales, fort sobres d'ailleurs. Tels qu'ils sont, ces deux +volumes sont dignes d'un roi, et font le plus grand honneur à la science +et au bon goût des disciples de Théodulfe[31].... + + * * * * * + +[Illustration: Reliure du Psautier de Charles le Chauve.] + +La plupart des riches manuscrits carolingiens, principalement les +volumes liturgiques, étaient à l'origine revêtus de somptueuses +reliures; beaucoup ont péri, soit enlevées par des mains profanes, soit +remplacées par des enveloppes plus modernes. Généralement ces reliures +consistaient en plaques de métal, argent ou or, appliquées sur une +planche épaisse de bois, ou en lamelles d'ivoire ciselées ou sculptées. +Mais ces reliures précieuses ont souvent été refaites; souvent aussi, +dès le IXe siècle, on a utilisé des morceaux plus anciens, +principalement des ivoires; il serait donc téméraire de conclure, _a +priori_, de l'âge du volume à celui de l'enveloppe qui le couvre. + +L'un des meilleurs exemples à citer est la reliure du Psautier de +Charles le Chauve à la Bibliothèque nationale. Sur l'un des plats figure +David implorant l'assistance de Dieu contre ses ennemis (Ps. 35). Le +centre de la composition est occupé par un ange assis sur un trône; dans +le registre supérieur figure le Christ glorieux entouré de six saints. +L'autre plat, que nous donnons ci-contre, représente l'entrevue du +prophète Nathan et de David, et l'apologue du riche et du pauvre. Le +choix des sujets permet d'affirmer que nous avons ici la reliure même +exécutée pour ce beau manuscrit. + +A. MOLINIER, _Les manuscrits_, Paris, Hachette, 1892, +in-16. _Passim._ + + + + +CHAPITRE VII + +LA FÉODALITÉ + + PROGRAMME.--_Démembrement de la France en grands fiefs. Avènement + des Capétiens._ + + _Le régime féodal: l'hommage, le fief, le château, le serf; la + trêve de Dieu.--La Chevalerie._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Les principaux livres relatifs aux =origines du régime féodal= ont + été indiqués déjà, à propos des institutions et de l'histoire + sociale des temps mérovingiens et carolingiens (ch. II, VI).--Nous + n'indiquons ici que les ouvrages qui traitent des =institutions + féodales= et de l'évolution historique du régime féodal =depuis le + Xe jusqu'au XIVe siècle=. + + L'article «Féodalité», publié par M. Ch. Mortet dans le t. XVII de + la _Grande Encyclopédie_ (et à part), est une esquisse d'ensemble, + de même que le remarquable chapitre de M. Ch. Seignobos, «Le régime + féodal», dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, + précitée, II (1893), p. 1-64. Il n'y en a pas beaucoup d'autres. + Comme les états féodaux ne se sont pas formés de la même façon dans + toute l'Europe, comme l'organisation féodale eut, au moyen âge, + suivant les lieux, des formes très diverses, il est naturel que + l'on ait écrit plutôt sur les formes régionales du régime que sur + le régime en général. + + Sur les institutions féodales =en France=, on trouvera dans plusieurs + «Manuels» récents une bonne doctrine et des renseignements + bibliographiques en abondance:--E. Glasson, _Histoire du droit et + des institutions de la France_, t. IV, Paris, 1891, in-8º;--A. + Luchaire, _Manuel des institutions françaises. Période des + Capétiens directs_, Paris, 1892, in-8º;--P. Viollet, _Précis de + l'histoire du droit français_, Paris, 1893, in-8º, 2e éd.; et + _Histoire des institutions politiques et administratives de la + France_, I, Paris, 1890, in-8º.--M. J. Flach est l'auteur d'un + grand ouvrage (_Les origines de l'ancienne France_, I. _Le régime + seigneurial_, Paris, 1886, in-8º; II. _Les origines communales, la + féodalité et la chevalerie_, Paris, 1893, in-8º), dont la lecture + est instructive, mais difficile.--Cf. A. Longnon, _Atlas historique + de la France_, texte, 3e livr., Paris, 1889, in-8º. + + Les institutions féodales variaient, non seulement d'un royaume à + l'autre, mais de fief à fief. Parmi les monographies locales, + quelques-unes ont de la valeur.--Consulter, pour la =Normandie=: L. + Delisle, dans la _Bibliothèque de l'École des chartes_, t. X, XI et + XIII, et E. A. Freeman, _The history of the norman conquest of + England_, t. Ier, Oxford, 1870, in-8º.--Pour la =Bourgogne=: Ch. + Seignobos, _Le régime féodal en Bourgogne jusqu'en 1360_, Paris, + 1883, in-8º; et E. Petit, _Histoire des ducs de Bourgogne de la + race capétienne_, t. I à V, Paris, 1885-1894, in-8º.--Pour le + =Languedoc=: A. Molinier, dans l'_Histoire générale de Languedoc_, t. + VII, Toulouse, 1879, in-8º.--Pour la =Flandre=: L.-A. Warnkönig, + _Histoire de la Flandre et de ses institutions civiles et + politiques jusqu'à l'année 1305_, Bruxelles, 1835-1864, 5 vol. + in-8º.--Pour la =Champagne=: H. d'Arbois de Jubainville, _Histoire + des ducs et comtes de Champagne_, Troyes, 1859-1865, 7 vol. + in-8º.--Pour la =Bretagne=: A. de Courson, _La Bretagne du Ve au + XIIe siècle_, Paris, 1863, in-4º; et A. de la Borderie, _Essai + sur la géographie féodale de la Bretagne_, Rennes, 1889, + in-8º.--Pour la =Lorraine=, E. Bonvalot, _Histoire du droit et des + institutions de la Lorraine et des trois Évêchés_, Paris, 1895, + in-8º.--Etc. + + Sur le =régime féodal en Allemagne=, en général: G. Waitz, _Deutsche + Verfassungsgeschichte_, t. V (2e éd., 1893) à VIII;--K. + Lamprecht, _Deutsche Geschichte_, t. III, Berlin, 1892, in-8º. Cet + ouvrage de vulgarisation, que l'on paraît tenir en Allemagne pour + un des chefs-d'œuvre de l'historiographie contemporaine, a été + exactement apprécié par G. v. Below dans l'_Historische + Zeitschrift_, LXXI, 465. + + Pour l'histoire du =régime féodal en Angleterre= voir la + Bibliographie du ch. XII. + + La =chevalerie=, telle qu'elle était en France, a été étudiée, + d'après les chansons de geste, par L. Gautier (_La Chevalerie_, + Paris, 1890, in-4º, 2e éd.).--M. P. Guilhiermoz prépare un + travail nouveau sur l'histoire des institutions + chevaleresques.--Comparez, pour l'Allemagne: Alwin Schultz, _Das + höfische Leben zur Zeit der Minnesinger_, Leipzig, 1889, 2 vol. + in-8º, 2e éd.;--K. H. Roth v. Schreckenstein, _Die Ritterwürde + und der Ritterstand_, Freiburg i. B., 1886, in-8º;--et le livre + élémentaire d'O. Henne am Rhyn, _Geschichte des Rittertums_, + Leipzig, 1893, in-8º. + + Les institutions pour la paix (=trêve de Dieu=, etc.) ont été + étudiées par E. Semichon (_La paix et la trêve de Dieu_, Paris, + 1869, in-8º, 2e éd.), et mieux par L. Huberti (_Gottesfrieden + und Landfrieden. Rechtsgeschichtliche Studien_, I. _Die + Friedensordnungen in Frankreich_, Ansbach, 1892, in-8º). Voir + aussi L. Weiland, dans la _Zeitschrift für Savigny-Stiftung_, t. + XIV. + + Voir, plus bas, la Bibliographie de l'histoire des populations + rurales (ch. X), celle de l'histoire des mœurs en général et + celle de l'architecture militaire au moyen âge (ch. XIV). + + + + +I.--L'AVÈNEMENT DE LA TROISIÈME DYNASTIE. + + +C'est dans l'histoire du développement territorial et politique de la +maison de Robert le Fort au Xe siècle qu'il faut chercher +l'explication principale du changement de dynastie accompli en 987. Mais +on risquerait de se méprendre singulièrement sur le caractère véritable +de cette révolution et de la monarchie qui en est sortie si l'on +n'essayait, au préalable, de déterminer la nature exacte du pouvoir que +les princes robertiniens du Xe siècle, rois ou ducs, Eude, Robert, +Raoul, ont réussi à élever contre l'autorité des derniers Carolingiens. + +La plupart des historiens se sont attachés à faire ressortir +l'opposition tranchée des deux dynasties qui se disputaient l'influence +souveraine et le titre de roi. Ils se plaisent à les représenter comme +personnifiant des principes et des systèmes politiques absolument +différents. Pour eux, les Robertiniens, possesseurs de la terre, +symbolisent l'idée féodale, l'hérédité des fiefs, le morcellement de la +souveraineté, l'indépendance à l'égard du pouvoir central. Ce sont, de +plus, des Neustriens, les représentants véritables de la nationalité +française et de la race celto-latine, les chefs naturels du mouvement +qui tend à briser définitivement l'unité carolingienne en séparant pour +toujours les Francs occidentaux de ceux qui habitent au delà du Rhin. +S'ils ont pu triompher de leurs adversaires, c'est qu'ils étaient à la +fois princes féodaux et nationaux. Les Carolingiens, au contraire, plus +allemands que français, auraient personnifié les idées romaines et +impériales, le principe de la concentration des pouvoirs publics, +l'amour de l'unité, la haine du particularisme et des institutions +féodales. De cette antithèse perpétuelle entre les deux maisons et les +deux principes résulte le puissant intérêt qui s'attache à la lutte +engagée, pendant plus d'un siècle, entre les Robertiniens et les +derniers descendants de Charlemagne. + +Une semblable manière de présenter les faits ne donne point le sens +exact de la réalité. On aurait dû remarquer qu'en fait Eude, Robert +Ier et Raoul, seigneurs féodaux élevés à la dignité royale au mépris +des droits carolingiens, ont compris et exercé la royauté absolument de +la même manière que Charles le Simple, Louis d'Outremer et Lothaire. Ils +ont manifesté les mêmes prétentions et les mêmes tendances, pratiqué les +mêmes procédés. En changeant de condition et en devenant rois, le +marquis de Neustrie et le duc de Bourgogne subissaient fatalement les +nécessités attachées à leur situation nouvelle. Ils héritaient des +traditions et de la politique de leurs prédécesseurs, de même qu'ils +revêtaient les mêmes insignes et copiaient dans leurs diplômes les +formules de la chancellerie carolingienne. + +Les rois de la maison de Robert le Fort ont essayé, comme les +Carolingiens, d'étendre le plus loin possible les limites de leur +autorité. On les voit tous préoccupés de ramener sous la dépendance du +pouvoir central les différentes parties du pays qui tendaient à s'en +écarter et à conquérir l'autonomie. Il suffit de rappeler les efforts +continus d'Eude et de Raoul pour maintenir le Midi dans l'obéissance, et +leurs relations suivies avec les évêchés et les monastères des plus +lointaines régions du Languedoc et de la Marche d'Espagne. Raoul, dans +ses diplômes, prend toujours soin de s'intituler «roi des Français, des +Aquitains et des Bourguignons». A ce point de vue, il serait difficile +de trouver une différence appréciable entre la conduite des Robertiniens +et celle des princes légitimes. Les uns et les autres paraissent avoir +été pénétrés de la nécessité de conserver entre la France centrale et le +reste du royaume, sinon des liens administratifs dont le mouvement +féodal rendait le maintien de plus en plus difficile, au moins une +apparence de cohésion et d'unité politique. + +D'autre part, tous les rois du Xe siècle, à quelque famille qu'ils +appartinssent, ont cherché, dans une mesure qui varia avec leur pouvoir +réel et la nature de leur tempérament, à maintenir, contre le +développement croissant de la féodalité, les prérogatives de la +puissance suprême. Ils n'ont point réussi à empêcher la transmission +héréditaire des fiefs; tous se sont vus obligés de distribuer à leurs +fidèles des bénéfices sur lesquels ils n'avaient pas grand espoir de +pouvoir remettre la main; mais on ne voit pas qu'à cet égard les rois +d'origine féodale aient agi autrement que les Carolingiens. Au +contraire, s'il est un règne sous lequel le gouvernement royal ait paru +vouloir réagir contre l'usurpation complète des bénéfices et des offices +publics, ce fut sans contredit celui d'Eude. C'est précisément parce +qu'il ne se montra pas toujours disposé à accepter sans conditions le +principe de l'hérédité des fiefs, c'est parce qu'il essaya de résister +aux exigences de l'aristocratie, qu'il s'aliéna, vers la fin de son +règne, les mêmes chefs féodaux qui l'avaient élu. Charles le Simple dut +principalement la couronne a ce mécontentement des grands. + +La théorie qui consiste à voir partout des oppositions de race ne +saurait être admise davantage quand on veut expliquer la lutte des +Robertiniens et des Carolingiens, le succès des premiers et la chute des +seconds. S'il est vrai que la possession de Paris, de Tours et des plus +riches parties de la France centrale a pu contribuer à mettre en vue les +descendants de Robert le Fort, il est cependant inexact de faire de +ceux-ci les représentants exclusifs de la nationalité française, et des +Carolingiens la personnification de l'élément germanique. Depuis la +constitution du royaume des Francs occidentaux au profit de Charles le +Chauve, les descendants de Charlemagne qui ont exercé le pouvoir à l'est +de la Meuse ont été considérés par leurs contemporains comme des rois +tout aussi français et nationaux que les chefs neustriens, leurs +adversaires. Si les Robertiniens avaient exclusivement représenté les +aspirations de la race celto-latine et la haine de l'étranger, leurs +relations avec la Germanie auraient été fort différentes. Sur ce terrain +encore, leur politique est exactement la même que celle des +Carolingiens. Ils ont recherché encore plus que leurs rivaux la +protection des rois allemands. Il n'y a point de prince neustrien, roi +ou duc, qui n'ait conclu alliance avec les souverains de la Germanie. +Hugue Capet se trouvait même, par sa mère, le proche parent des rois +saxons. + +Ainsi ce n'est ni comme rois _féodaux_ ni comme rois _nationaux_ que les +Robertiniens ont été élevés à la dignité suprême par le clergé et les +seigneurs français du Xe siècle. D'autre part, la monarchie fut, sous +la direction d'Eude, de Robert et de Raoul, exactement ce qu'elle était +quand elle appartenait aux descendants de Charlemagne. + +A quoi donc attribuer la chute de la dynastie légitime et pourquoi le +pouvoir monarchique fut-il définitivement transmis, en 987, à l'héritier +de Robert le Fort? + +Les derniers Carolingiens n'ont point succombé par défaut d'activité et +d'énergie. On abandonne aujourd'hui la vieille légende qui, partant +d'une analogie peu fondée entre la décadence mérovingienne et la période +finale de la seconde dynastie, appliquait à tort aux successeurs de +Charles le Simple le titre de rois fainéants. Louis d'Outremer, Lothaire +et même Louis V ont déployé des ressources d'esprit qui leur auraient +assuré le succès, si le succès eût été possible. Mais ils portaient le +poids des fautes commises par leurs ancêtres et de la situation +désespérée qui leur avait été laissée en héritage.... Les Carolingiens, +ruinés, n'ayant plus ni propriétés ni vassaux, avaient en quelque sorte +perdu pied dans le torrent féodal qui emportait tout. Ils furent donc +entraînés par le courant. Au contraire, les héritiers de Robert le Fort, +qui tenaient au sol par de fortes attaches, restèrent debout. C'est +précisément parce que le duc des Francs possédait ce qui faisait défaut +aux héritiers de Charlemagne, [la richesse territoriale], que la +révolution dynastique de 987 a pu s'accomplir au profit des +Robertiniens. + +Mais si la qualité de grand propriétaire fut la _condition_ nécessaire +de l'élévation au trône du dernier Robertinien, il faut chercher +ailleurs la _cause_ essentielle des événements de 987. + +Ce changement dynastique était-il, comme on l'a dit, une conséquence +directe de l'état de choses créé par le triomphe de la féodalité? +[Certainement non]. A ne suivre que leur propre inclination, les grands +propriétaires de fiefs qui conférèrent la couronne à Hugue se seraient +très bien passés de l'autorité supérieure qu'ils plaçaient ainsi +au-dessus de leur tête.--L'élection du Capétien prouve combien était +encore puissante la tradition romaine d'unité et de centralisation +réalisée par les institutions impériales, reprise et continuée presque +sous la même forme par la royauté à demi ecclésiastique des Mérovingiens +et des Austrasiens. Cette tradition restait vivace à la fin du Xe +siècle, au moment même du plein épanouissement d'un régime dont les +tendances étaient tout opposées. Sans doute il est légitime de dire que +la puissance de la maison robertinienne et son succès définitif ont été +un des résultats du développement même de la féodalité. L'avènement de +Hugue Capet, chef d'une grande famille seigneuriale, était l'indice +certain de la prépondérance du nouvel ordre social et politique. Mais si +la féodalité a fait la fortune des descendants de Robert le Fort et les +a désignés au choix de la nation, ce n'est point elle qui rendait +nécessaire le renouvellement de la royauté en faveur d'une troisième +dynastie.--C'est à l'Église, dépositaire de la tradition romaine et +monarchique, qu'est due l'élection de Hugue Capet. C'est l'Église, +représentée par trois hautes personnalités gagnées aux intérêts +neustriens, l'archevêque de Reims Adalbéron, son secrétaire et +conseiller Gerbert, et l'évêque d'Orléans Arnoul, qui a tout préparé et +tout conduit. + +L'avènement de Hugue Capet a été, avant tout, un fait ecclésiastique. En +prenant définitivement possession de la royauté, les Robertiniens, +princes féodaux, se plaçaient au-dessus et en dehors du régime qui avait +fait leur force. Lorsque l'archevêque Adalbéron dit aux grands réunis à +Senlis: «Il faut chercher quelqu'un qui remplace le défunt roi Louis +dans l'exercice de la royauté, de peur que l'État, privé de son chef, ne +soit ébranlé et ne périclite,» il ne s'agissait point alors de compléter +la hiérarchie féodale. L'État dont il est question ici n'est autre que +l'ancienne monarchie romaine et ecclésiastique, telle que l'a toujours +entendue l'épiscopat. C'est là l'institution politique dont Adalbéron et +tout le clergé désiraient si ardemment le maintien: celle que, par la +volonté de l'Église et l'assentiment de quelques hauts barons, Hugue +Capet et ses successeurs recevaient mission de perpétuer et de +transmettre aux siècles futurs. + + * * * * * + +[Illustration: Sceau de Henri Ier.] + +De ces considérations découle l'idée qu'on doit se faire, à notre sens, +de la royauté de Hugue Capet. Par sa nature et ses traits essentiels, +cette royauté ne fait que continuer celle de l'ère carolingienne. Le duc +des Francs la recevant en principe telle que l'avaient possédée ses +prédécesseurs, avec les mêmes prérogatives et les mêmes tendances, n'a +en somme rien fondé de nouveau.--Du moins est-ce ainsi que les premiers +Capétiens eux-mêmes envisagèrent leur situation, aussitôt qu'ils eurent +pris possession de la dignité royale. Ils sentaient que leur avènement +ne constituait pas un état de choses nouveau et qu'ils représentaient +simplement, après les Carolingiens, un système politique dont l'origine +remontait aux premiers temps de la monarchie franque. Sacrés par +l'Église, ils ne cessèrent de se considérer comme les héritiers +légitimes des deux dynasties qui avaient précédé la leur. L'opinion +générale, en somme, n'était point contraire à cette manière de voir, +malgré la lenteur que mirent quelques provinces du Midi à les +reconnaître et les rancunes de certains princes féodaux. L'affirmation +de quelques chroniqueurs très postérieurs à l'avènement de Hugues Capet, +suivant laquelle ce roi, doutant lui-même de son droit, se serait +abstenu de porter la couronne, est absolument inacceptable. Ce fait est +inconciliable avec ce que nous apprennent les monuments contemporains +authentiques et notamment les diplômes royaux. On y voit Hugue Capet et +ses successeurs rappeler, à chaque instant, le souvenir de _leurs +prédécesseurs_ carolingiens et mérovingiens, se proclamer les +continuateurs de leur politique et les exécuteurs de leurs capitulaires +et de leurs décrets. Le premier Capétien est naturellement le plus +attentif à constater les liens qui unissent son gouvernement à ceux qui +l'ont précédé; mais ses descendants n'y manquent pas non plus. La +diplomatique royale du XIe siècle présente, pour l'expression de ce +fait, les formules les plus précises et les plus variées: «Suivant la +coutume de nos prédécesseurs», dit Hugue Capet dans un diplôme de 987 +pour l'abbaye de Saint-Vincent de Laon; et dans un diplôme de Henri +Ier pour l'abbaye de Saint-Thierri de Reims, on lit: «_Regum et +imperatorum quibus cum officio tum dignitate successimus..._» + +A. LUCHAIRE, _Histoire des institutions monarchiques de la +France sous les premiers Capétiens_, t. Ier, Paris. +A. Picard, 1891, 2e éd. _Passim._ + + + + +II.--LA CHEVALERIE. + + +La Chevalerie s'est développée au moyen âge dans toute l'Europe +parallèlement à la féodalité avec laquelle elle a des liens +nombreux.--Les origines de cette institution sont complexes et +certainement très lointaines. C'est avec raison, selon nous, qu'on a +rappelé, à propos de l'entrée dans la Chevalerie, l'ancienne coutume +germanique, signalée par Tacite (_Germanie_, c. 13), de la remise +solennelle des armes au jeune Germain, à l'âge où il peut devenir un +guerrier.... Les chroniqueurs racontent la cérémonie dans laquelle +Charlemagne ceignit solennellement l'épée à son fils Louis, âgé de +treize ans (791) et celle où celui-ci, devenu empereur à son tour, remit +en 838 les «armes viriles» à son fils Charles parvenu à l'âge de seize +ans. Mais ce qui a dû contribuer plus que toute autre chose à la +formation, au développement et à l'organisation de la chevalerie, c'est +la transformation profonde que paraît avoir subie l'organisation +militaire vers le milieu du VIIIe siècle. Jusqu'alors l'infanterie +avait été la force principale des armées germaniques, les cavaliers ne +s'y rencontraient qu'à l'état d'exception; depuis lors la cavalerie +prend un rôle prépondérant qu'elle gardera jusqu'à la fin du moyen âge; +elle devient la force principale sinon unique de l'armée. Dans la langue +de l'époque, le mot latin _miles_ continue à désigner le guerrier à +cheval, mais en français on l'a toujours appelé _chevalier_: au moment +où naît la langue française, le noble ne sert plus qu'à cheval; la +chevalerie a déjà un commencement d'organisation. Pendant la première +période de la féodalité, le chevalier est donc le cavalier en âge de +porter les armes et assez riche pour s'équiper à ses frais, ce qui +implique qu'il appartenait à la noblesse héréditaire ou qu'il avait reçu +un de ces bénéfices militaires devenus des fiefs. Les éperons sont +l'attribut essentiel du chevalier. D'après l'ancien droit scandinave, +qu'il est à propos de rapprocher ici des usages féodaux, quiconque +pouvait entrer dans la caste des privilégiés pourvu qu'il eût un cheval +valant au moins quarante marcs, une armure complète et qu'il justifiât +d'une fortune suffisante pour satisfaire à cette charge. En France même +la chevalerie n'a jamais constitué une caste absolument fermée. Sans +doute, l'aptitude personnelle à être chevalier était caractéristique de +la noblesse; cependant en principe, tout chevalier pouvait créer un +chevalier; dans certains pays, dans le midi de la France +particulièrement, on passait assez facilement de la roture à la +chevalerie, et les exemples de vilains armés chevaliers sont assez +nombreux dans l'histoire. Plus tard, au XIIIe siècle, les rois de +France prétendirent défendre à leurs vassaux, et même aux grands +feudataires, de conférer la chevalerie à des non nobles, mais ils n'y +réussirent jamais complètement. Par contre il était d'usage que tous les +nobles devinssent chevaliers; des ordonnances royales du XIIIe siècle +convertirent même cet usage en loi positive et y donnèrent une sanction +en punissant d'amende les écuyers nobles qui n'avaient pas reçu la +chevalerie à vingt-quatre ans accomplis. + +[Illustration: Un chevalier du XIe siècle, d'après la tapisserie de +Bayeux.] + +Le développement de la féodalité au cours du XIe siècle et +particulièrement l'ensemble des relations féodales contribuèrent à +fixer, à régulariser et à organiser l'institution de la chevalerie. Elle +constitua pendant toute cette période la cavalerie féodale et les +devoirs des chevaliers furent précisément ceux qui résultaient de leur +situation de vassaux ou de suzerains, auxquels s'ajouta ce sentiment +particulier de l'honneur que l'on appela par la suite précisément +l'honneur chevaleresque. La bravoure, la fidélité, la loyauté, furent +alors les qualités essentielles du chevalier. Les croisades, où se +rencontrèrent et se mêlèrent les armées féodales de toute l'Europe, y +ajoutèrent bientôt des caractères nouveaux. Par elles, la chevalerie +devint en même temps plus chrétienne et plus universelle; ce fut comme +une vaste affiliation de tous les gentilshommes de la chrétienté, ayant +ses règles et ses rites. Aux anciennes obligations d'être fidèle à son +seigneur et de le défendre contre ses ennemis s'en sont ajoutées de +nouvelles qui ont pris bientôt le premier rang: défendre la chrétienté, +protéger l'Église, combattre les infidèles. C'est cette chevalerie que +nous font connaître la plupart de nos chansons de geste. Sous le nom de +Charlemagne, de Roland, de Renaud et de tous les héros de l'époque +carolingienne, c'est la société chevaleresque du XIIe siècle qu'elles +nous montrent avec une exactitude et une fidélité que confirment toutes +les sources historiques. + +A cette époque, tout fils de gentilhomme se prépare dès l'enfance à +devenir chevalier: à sept ans, au sortir des mains des femmes, il est +envoyé à la cour d'un baron, souvent du suzerain de son père et parfois +du roi, où il est damoiseau (_domicellus_) ou valet (_vassaletus_). Il +remplit en cette qualité des fonctions domestiques, ennoblies par le +rang des personnages qu'il sert, et en même temps reçoit l'instruction +et l'éducation que comporte sa naissance. Plus tard, il devient écuyer +(_armiger_) et à ce titre est attaché au service personnel d'un +chevalier, qu'il accompagne à la chasse, dans les tournois, à la guerre. +Il complète ainsi son éducation militaire jusqu'à ce qu'il soit en âge +d'être fait chevalier. L'âge de la chevalerie a beaucoup varié. Il y a +des exemples d'enfants armés chevaliers à dix ou onze ans; on se +rappelle qu'à douze ans, sous les Carolingiens, on prêtait au souverain +le serment de fidélité. Très fréquemment c'est à quinze ans qu'on +entrait dans la chevalerie; c'était l'âge de la majorité chez les +Germains, et pendant tout le moyen âge, c'est lorsque son fils aîné +atteignait l'âge de quinze ans que le seigneur pouvait requérir l'aide +de chevalerie. Toutefois, il y eut tendance à reculer jusqu'à vingt et +un ans, c'est-à-dire jusqu'à l'époque de la majorité, l'âge de l'entrée +dans la chevalerie. + +[Illustration: Un adoubement d'après le ms. fr. 782 de la Bibl. nat. +(XIIIe siècle).] + +Le plus souvent la date de la cérémonie, de l'_adoubement_ (c'est le +terme technique), était choisie et fixée d'avance; elle coïncidait +d'ordinaire avec une grande fête de l'Église; mais souvent aussi on +créait des chevaliers à l'improviste, sur le champ de bataille, après +des actions d'éclat, ou même avant la bataille, au moment d'engager +l'action. + +Au commencement et jusqu'au milieu du XIIe siècle, la cérémonie est +encore très simple: elle consiste essentiellement dans la remise des +armes au jeune écuyer, par un chevalier. On s'adressait pour cela à un +puissant baron, à son suzerain, au roi; souvent le père tenait à adouber +lui-même son fils; les Espagnols s'armaient eux-mêmes. La scène se +passait le plus souvent sur le perron du château, en présence de la +foule assemblée. Le parrain ou les parrains, car souvent on en requérait +plusieurs, revêtaient le candidat du haubert et du heaume, lui +ceignaient l'épée, lui chaussaient les éperons dorés, après quoi l'un +d'eux lui donnait la _colée_; il faut entendre par là un formidable coup +de la paume de la main assené sur la nuque. Quand les mœurs +s'adoucirent, on la remplaça par l'_accolade_, un simple attouchement, +quelques coups du plat de l'épée ou même un baiser. En quoi faisant on +adressait au nouveau chevalier quelques paroles très brèves, souvent ces +deux mots seuls: «Sois preux.» Le cheval était tenu en main au bas du +perron; aussitôt armé, le chevalier devait l'enfourcher sans s'aider de +l'étrier et courir un _eslai_, c'est-à-dire faire un temps de galop. +Après quoi il lui restait encore à courir une _quintaine_. On appelait +ainsi une sorte de jeu ou plutôt d'épreuve qui consistait à s'escrimer à +cheval contre une espèce de mannequin armé d'un haubert ou d'un heaume. + +Ainsi qu'on le voit, le rituel de l'adoubement était, au début, tout +militaire et très simple. Il se compliqua plus tard. Il s'y ajouta +d'abord des cérémonies religieuses, telles que la veillée des armes dans +l'église, la bénédiction de l'épée, une messe solennelle; peu à peu, la +cérémonie devint de plus en plus ecclésiastique: l'ancien adoubement se +transforma en une espèce de sacrement administré par l'évêque; ce fut +l'évêque qui fit les chevaliers, leur ceignit l'épée, leur donna +l'accolade et leur adressa un sermon sur leurs devoirs. Sous le titre de +_Benedictio novi militis_ d'anciens pontificaux nous ont conservé tout +le rituel, toute la liturgie de ces cérémonies. Plus tard encore, il s'y +ajouta tout un développement symbolique et mystique très compliqué et +très raffiné, des jeûnes, des veillées, des confessions et des +communions préparatoires, le bain symbolique au sortir duquel le +néophyte était revêtu de vêtements de couleurs allégoriques. C'est le +rituel du XVe siècle, celui qu'ont seul connu pendant longtemps les +historiens de la chevalerie. + +[Illustration: Geoffroy Plantagenet, d'après une plaque émaillée. (Musée +du Mans.)] + +Dès la fin du XIIe siècle, en effet, sous l'influence du +développement de la civilisation, sous l'influence aussi des romans de +la Table ronde, l'idéal chevaleresque s'était peu à peu sensiblement +modifié. A l'ancienne cavalerie féodale, encore barbare et violente, +mais singulièrement virile et propre à développer toutes les qualités du +gentilhomme, se substituait peu à peu une chevalerie galante et amollie +où les belles manières remplaçaient les brutalités héroïques, où la +témérité, l'imprudence et parfois l'extravagance tenaient lieu du +courage véritable. C'est la chevalerie d'aventures, mise en honneur par +ces romans si répandus depuis le XIIIe siècle, dont l'_Orlando_ de +l'Arioste et plus tard le _Don Quichotte_ sont de merveilleuses et +cruelles parodies. Au lieu des récits épiques des vieilles chansons de +geste, ces romans nous montrent toujours quelque beau chevalier partant, +à travers des pays merveilleux, à la recherche des aventures, faisant +des vœux extravagants, mettant son point d'honneur à tenir des +serments futiles, allant de tournois en tournois, portant aux plus +hardis des défis insolents, vainqueur des plus braves grâce à des +talismans, arrêté par des enchantements, délivré par quelque belle +princesse pour l'amour de laquelle il fait de nouveaux vœux, retourne +à de nouvelles aventures et à de nouveaux combats. + +Les tournois qui, pendant la première période, avaient été l'image de la +guerre et une rude préparation au métier des armes, devinrent la +principale occupation des chevaliers; mais loin de préparer à la guerre, +ces fêtes brillantes et fastueuses, qui en différaient de plus en plus, +en écartèrent plutôt la noblesse dont elles devinrent l'occupation +principale et qu'elles contribuèrent à ruiner. Le luxe inouï qu'on +déploya dans ces fêtes, les prodigalités auxquelles elles conduisirent +eurent même cette conséquence singulière d'introduire dans la guerre des +idées de profit et de lucre: les chevaliers en vinrent à combattre pour +faire des prisonniers et leur demander ensuite de grosses rançons. Telle +était la chevalerie, aussi imprudente et malhabile que brillante, qui +fut pendant la guerre de Cent ans la cause de tous les revers de la +France. Le XIIe siècle avait marqué l'apogée de l'institution, les +symptômes de décadence s'étaient manifestés au cours du XIIIe siècle, +le XIVe et le XVe siècle marquent le terme de la décadence et de +la décrépitude. Il y eut bien, au XVIe siècle, sous la +personnification de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, une +tentative de renaissance chevaleresque, mais ce ne fut qu'une apparence: +les destinées de la chevalerie étaient dès lors accomplies et les formes +qui persistèrent quelque temps encore n'en furent plus que de vaines +survivances. + +A. GIRY, «Chevalerie», dans la _Grande Encyclopédie_ +(H. Lamirault, éditeur), t. X. + + + + +III.--LA FÉODALITÉ EN LANGUEDOC. + + +La transformation du bénéfice viager en fief irrévocable s'opéra, dans +le Midi, de l'an 900 à l'an 950; passé cette date, la féodalité est +constituée. + +En Languedoc, bien des ennemis attaquèrent de bonne heure le régime +féodal: le droit germanique, origine principale de ce régime, est dès le +XIe siècle battu en brèche par le droit romain, droit coutumier des +anciens habitants du pays depuis près de mille ans; l'Église, qui a dû +entrer dans ce cadre étroit de terres et de personnes superposées, finit +par en échapper et se constitue une existence indépendante; enfin, à +partir du XIIe siècle, les bourgeois des villes, enrichis par le +commerce et par l'industrie, réclament des libertés et fondent au milieu +des seigneuries de véritables républiques. Ajoutons encore la royauté +qui, toute-puissante dans le Midi dès la fin du XIIIe siècle, +transforma rapidement ce régime décrépit. + + * * * * * + +On reconnaît généralement dans le nord de la France deux espèces de +propriétés féodales: le _fief_ et la _censive_, l'un ne devant que des +services honorables, l'autre payant un cens en argent et des redevances +en nature. Il est difficile d'admettre que cette distinction ait existé +dans le Midi, où le _fief_, dans plus d'un cas, avait à payer des +redevances pécuniaires, tandis que les censitaires n'étaient point +exempts, aussi généralement qu'on le suppose, du service militaire; les +bourgeois, les vilains eux-mêmes y étaient astreints; et dans les villes +neuves de la Marche d'Espagne, le suzerain se réservait spécialement +l'_ostis_ et la _cavalcata_ sur tous les habitants des nouveaux +villages. + +Mais on peut distinguer au moins deux espèces de fiefs: à l'origine le +fief semble être le bénéfice devenu héréditaire; plus tard c'est une +concession à titre onéreux. On donna en fief des terres, des droits +utiles, pour assurer la culture des unes, la perception des autres; ce +fut tout un système d'administration. C'est ainsi qu'il y avait en +Rouergue un _fevum sirventale_; le vassal est le _serviens_, le sergent +du suzerain, il perçoit ses revenus et veille sur ses intérêts. Nous +voyons encore concéder à titre de fiefs des droits de péage, des salles +basses dans un château, des églises, des revenus ecclésiastiques. Dès le +milieu du XIe siècle, on devient feudataire en recevant du suzerain +une somme d'argent: l'archevêque Guifred de Narbonne fit du vicomte de +Béziers son vassal en lui donnant en fief héréditaire une certaine somme +en deniers ou en denrées. + +La possession d'un fief, quel qu'il fût, imposait au feudataire des +devoirs, dont les principaux étaient la prestation de l'hommage et du +serment de fidélité, et le service militaire. + + * * * * * + +I.--On appelle _hommage_ la reconnaissance due par le vassal à son +seigneur; c'est la même chose que l'ancienne recommandation; le vassal +s'avoue l'homme de son suzerain pour raison de tel ou tel fief, de tel +ou tel domaine. La forme de l'hommage est, à l'origine, celle de +l'ancienne recommandation; le vassal fléchit le genou, met ses mains +dans celles du suzerain; ils échangent le baiser de paix. + +Les plus anciens actes d'hommage sont rédigés en un langage barbare, +mélange de formes latines et de formes vulgaires (Xe, XIe siècle). +Plus tard, dans les pays de Toulouse et de Carcassonne, la langue latine +l'emporta; dès le commencement du XIIe siècle, les hommages prêtés au +vicomte Bernard Aton de Carcassonne sont en latin. Dans le Languedoc +oriental, au contraire, ce fut le provençal qui triompha, et, jusqu'au +commencement du XIIIe siècle, les hommages rendus au seigneur de +Montpellier furent rédigés en langue vulgaire, sauf la date et les noms +des témoins qui furent écrits en latin. + +Quand un fief avait été partagé entre plusieurs enfants, à l'origine le +fils aîné devait seul l'hommage. En 1269, Alphonse de Poitiers, +renouvelant une ordonnance de Philippe Auguste, décida qu'à l'avenir +chacun des copartageants devrait séparément l'hommage. Quand le fief +était entre les mains d'une femme, le mari prêtait l'hommage au nom de +celle-ci. Si le possesseur du fief était un mineur, son tuteur était +astreint à sa place à toutes les obligations du vassal, mais le jeune +feudataire devait renouveler personnellement l'hommage quand il avait +atteint l'âge de chevalier. + +Le serment de fidélité se prêtait en même temps que l'hommage, et il +était généralement énoncé dans le même acte. Il se prêtait sur les +saints évangiles ou sur des reliques, les clercs se tenant debout devant +le livre ou devant le reliquaire et récitant la formule la main sur la +poitrine (_inspectis sacrosanctis evangeliis_), les laïques posant la +main sur l'évangile ou sur la relique (_tactis sacrosanctis +evangeliis_). Mais le serment de fidélité n'était pas toujours une +conséquence directe de la recommandation [, comme l'était la prestation +d'hommage]. En principe tout habitant libre d'une seigneurie devait ce +serment au seigneur de la terre. On trouve dans le Languedoc des +exemples fort anciens de serments prêtés par tous les hommes libres +d'une seigneurie. En 1107, par exemple, les bourgeois de Carcassonne +jurèrent au vicomte Bernard Aton de lui être fidèles, de ne point le +tromper, de ne point lui nuire, de le secourir contre quiconque +essayerait de lui enlever la ville. Rappelons que l'Église imposa aussi +l'obligation du serment à tous les fidèles, quand, dans ses conciles +provinciaux, elle eut organisé la _paix de Dieu_. + +II.--Des obligations qui incombaient au vassal le service militaire +était, à tous les points de vue, la plus importante. Ce fut elle qui +donna à la féodalité son caractère de police guerrière et qui lui permit +de créer un nouvel état social. A l'époque carolingienne, le service +militaire n'était dû qu'au souverain, à celui auquel tous les sujets +avaient prêté le serment de fidélité. Le _senior_ ne pouvait l'exiger de +son _vassus_. Mais on comprend que les comtes et autres officiers royaux +aient pu exiger pour eux-mêmes le service de guerre qu'ils demandaient +aux fidèles de l'empereur pour celui-ci; ils sont restés les seuls +représentants du pouvoir central; ils administrent le pays, et presque +tous les hommes libres qui l'habitent sont devenus leurs recommandés. En +outre, dans l'état où se trouve le pays, la fidélité due au seigneur +comporte surtout la défense de sa vie, exposée tous les jours dans des +aventures de grande route. Les guerres civiles, dès l'époque de Charles +le Chauve, ravagent continuellement le Midi, et chaque homme puissant +s'entoure de gens à lui qui l'aideront dans l'attaque et dans la +défense. L'obligation pour le vassal de rendre à son seigneur le service +militaire est donc une suite naturelle du serment de fidélité qu'il lui +a prêté, serment qui l'oblige à défendre sa vie, son honneur et ses +biens. + +Le plus ancien texte qui nous montre le service de guerre dû à un +particulier est un acte de l'an 954. Ce service y est représenté comme +condition de l'inféodation de certains châteaux. Il est dû par le +feudataire envers et contre tous, à l'exception du comte d'Urgel, +suzerain supérieur. Cet acte, dont les termes sont les mêmes que ceux +des actes du XIIe siècle, offre déjà l'énumération des différentes +formes du service militaire féodal, l'_hostis_, la _cavalcata_, et +l'obligation de rendre les châteaux forts à la première réquisition. + +Entre ces deux termes, _hostis_ et _cavalcata_, il n'y a que peu de +différence; le droit de requérir à la fois l'une et l'autre fut possédé +par la plupart des seigneurs méridionaux. Ces deux termes paraissent +seulement désigner des guerres plus ou moins importantes. L'_hostis_ ou +_ostis_ est la grande expédition régulière, entraînant le siège de +quelque château ennemi; la _cavalcata_ (chevauchée) est plutôt une +promenade militaire en pays ennemi. Ce que nous savons des guerres +féodales des XIe et XIIe siècles nous fait penser qu'elles +consistèrent surtout en chevauchées. + +A l'origine, tout possesseur de fief doit, personnellement et à ses +frais, le service militaire. On peut même dire que cette obligation est, +avec l'hérédité, la plus grande différence qui existe entre le bénéfice +et le fief. Mais jamais l'exercice de ce droit de réquisition du +suzerain ne fut réglementé dans le Midi, ou du moins il ne le fut que +dans certaines seigneuries. Jamais ne s'établit dans le Languedoc une +règle générale comme celle des quarante jours de service du Nord de la +France. Nombre de textes prouvent que dans cette province les vassaux +restèrent à la discrétion du seigneur, qui put les convoquer aussi +souvent, pour un temps aussi long qu'il le voulut.--Ce service, en +apparence si rigoureux, admit pourtant, en pratique, de notables +adoucissements. La plupart des villes s'en firent exempter. Un savant de +nos jours a même pu dire qu'au XIIIe siècle beaucoup de fiefs du +Languedoc ne le devaient plus, parce qu'il était tombé peu à peu en +désuétude; c'est ce qui expliquerait en partie la faiblesse et +l'inexpérience des armées méridionales pendant la guerre des Albigeois +et la honteuse défaite de Muret. + +[Illustration: «Château du Xe siècle, sur sa motte, avec enceinte en +palissades de bois.» D'après l'_Abécédaire d'archéologie_ de H. de +Caumont, _Architecture militaire_, p. 393.] + +Au service militaire proprement dit se rattache une obligation qui +incombe à tout possesseur de forteresse. En principe, tout château est +_rendable à merci_, c'est-à-dire qu'à la première réquisition du +suzerain, «irrité ou apaisé» (_iratus vel pacatus_), le vassal doit lui +remettre sa forteresse. Cette demande du seigneur peut avoir deux +motifs: tantôt il l'exige à titre de simple reconnaissance de sa +suzeraineté (_recognitio dominii_), tantôt par défiance à l'égard du +vassal. C'est cette alternative que les actes expriment brièvement par +la clause _iratus vel pacatus_.--Cette obligation du château rendable à +merci, qui paraît dès le milieu du Xe siècle, finit par devenir si +universelle que, dans un acte de 1190, un vassal puissant stipule qu'il +en sera affranchi. + +A l'époque féodale, les guerres privées furent continuelles et les +forteresses prirent rapidement une grande importance. Simples châteaux +de bois plus ou moins fortifiés au Xe siècle, elles sont de briques +ou de pierre au XIIe[32]. Aussi les suzerains essayèrent-ils +d'entraver ces constructions qui permettaient à leurs vassaux de leur +résister avec succès. Peu à peu s'introduisit dans les actes d'hommage +une clause portant défense aux vassaux d'augmenter les anciennes +forteresses ou d'en construire de nouvelles. En 1128, le comte +d'Ampurias ayant fait creuser de nouveaux fossés et élever de nouvelles +murailles, le comte de Barcelone le force à remettre le château dans son +premier état. En 1146, à Barcelone, malgré la défense du comte, un de +ses vassaux a construit une forteresse; le suzerain prend conseil de ses +prud'hommes, et ceux-ci le décident à concéder le nouveau château en +alleu à ses constructeurs, en ne se réservant que le droit d'en user en +temps de guerre envers et contre tous. A cause du malheur des temps, la +plupart des monastères durent demander à leurs suzerains, pendant le +XIIe siècle, des permissions analogues: c'était le seul moyen +d'assurer à leurs hommes un peu de sécurité; ils ne les obtinrent +parfois qu'à prix d'argent. + +Outre le service d'ost et de chevauchée, nous trouvons encore, dans le +Midi comme dans le Nord, une autre forme de service militaire imposée +aux vassaux: c'est l'_estage_ ou obligation de résider pendant un +certain temps chaque année dans le château du seigneur et d'y tenir +garnison. L'histoire de l'_estage_ de Carcassonne est typique. En 1125, +le vicomte Bernard Aton venait de rentrer dans sa ville de Carcassonne, +dont les habitants étaient révoltés depuis trois ans. Sa victoire fut +naturellement suivie de nombreuses confiscations. Pour s'attacher ses +hommes, le vainqueur leur distribua les terres des traîtres et créa dans +la ville de Carcassonne un certain nombre de châtellenies. Chaque tour +de la cité avec la maison attenante (_mansus_) forma un fief qui +entraîna, outre les obligations ordinaires, les charges suivantes: +résidence, soit perpétuelle (_per totum annum_), soit temporaire (quatre +ou huit mois par an), dans la cité; le feudataire doit amener sa famille +avec lui et prête un serment spécial, relatif à la bonne et fidèle garde +de la ville et des faubourgs. Le tout forme une _castellania_, et le +feudataire s'appelle _castellanus_. Un serment collectif du 4 avril 1126 +nous donne les noms de tous ces châtelains; ils étaient alors au nombre +de seize, dont le plus considérable était un seigneur du Narbonnais, +Bernard de Canet; les autres appartenaient aux meilleures maisons de +Carcassès et notamment à la famille Pelapol, qui joua un grand rôle à +Carcassonne pendant tout le XIIe siècle..... + +D'après A. MOLINIER, _Étude sur l'administration féodale +dans le Languedoc_ (900-1250), dans l'_Histoire générale +de Languedoc_ (éd. Privat), Toulouse, t. VII (1879), +p. 132. + + + + +IV.--LES MŒURS FÉODALES DANS «_RAOUL DE CAMBRAI_». + + +Le comte Raoul Taillefer, à qui l'empereur de France avait, en +récompense de ses services, concédé le fief de Cambrai et donné sa +sœur en mariage, est mort, laissant sa femme, la belle Aalais, grosse +d'un fils. Ce fils, c'est Raoul de Cambrai, le héros du poème. Il était +encore petit enfant lorsque l'empereur voulut, sur l'avis de ses barons, +donner le fief de Cambrai et la veuve de Raoul Taillefer au Manceau +Gibouin, l'un de ses fidèles. Aalais repoussa avec indignation cette +proposition, mais si elle réussit à garder son veuvage, elle ne put +empêcher le roi de donner au Manceau le Cambrésis. + +Cependant le jeune Raoul grandissait. Lorsqu'il eut atteint l'âge de +quinze ans, il prit pour écuyer un jeune homme de son âge, Bernier, fils +bâtard d'Ybert de Ribemont. Bientôt le jeune Raoul, accompagné d'une +suite nombreuse, se présente à la cour du roi, qui le fait chevalier et +ne tarde pas à le nommer son sénéchal. Après quelques années, Raoul, +excité par son oncle Guerri d'Arras, réclame hautement sa terre au roi. +Celui-ci répond qu'il ne peut en dépouiller le Manceau Gibouin qu'il en +a investi. «Empereur, dit alors Raoul, la terre du père doit par droit +revenir au fils. Je serais blâmé de tous si je subissais plus longtemps +la honte de voir ma terre occupée par un autre.» Et il termine par des +menaces de mort à l'adresse du Manceau. Le roi promet alors à Raoul de +lui accorder la première terre qui deviendra vacante. Quarante otages +garantissent cette promesse. + +Un an après, le comte Herbert de Vermandois vient à mourir. Raoul met +aussitôt le roi en demeure d'accomplir sa promesse. Celui-ci refuse +d'abord: le comte Herbert a laissé quatre fils, vaillants chevaliers, et +il serait injuste de déshériter quatre personnes pour l'avantage d'une +seule. Raoul, irrité, ordonne aux chevaliers qui lui ont été assignés +comme otages de se rendre dans sa prison. Ceux-ci vont trouver le roi, +qui se résigne alors à concéder à Raoul la terre de Vermandois, mais +sans lui en garantir aucunement la possession. Douleur de Bernier qui, +appartenant par son père au lignage de Herbert, cherche vainement à +détourner Raoul de son entreprise. + +Malgré les prières de Bernier, malgré les sages avertissements de sa +mère, Raoul s'obstine à envahir la terre des fils Herbert. Au cours de +la guerre le moutier d'Origny est incendié, les religieuses qui +l'habitaient périssent dans l'incendie, et parmi elles Marsens, la mère +de Bernier, sans que son fils puisse lui porter secours. Par suite une +querelle surgit entre Bernier et Raoul. Celui-ci, emporté par la colère, +injurie gravement son compagnon et finit par le frapper d'un tronçon de +lance. Bientôt revenu de son emportement, il offre à Bernier une +éclatante réparation, mais celui-ci refuse avec hauteur et se réfugie +auprès de son père, Ybert de Ribemont. + +Dès lors commence la guerre entre les quatre fils de Herbert de +Vermandois et Raoul de Cambrai. Les quatre frères rassemblent leurs +hommes sous Saint-Quentin. Avant de se mettre en marche vers Origny, ils +envoient porter à Raoul des propositions de paix qui ne sont pas +acceptées. Un second messager, qui n'est autre que Bernier, vient +présenter de nouveau les mêmes propositions. Raoul eut été disposé à les +accueillir, mais son oncle, Guerri d'Arras, l'en détourne. Bernier défie +alors son ancien seigneur: il veut le frapper, et se retire poursuivi +par Raoul et les siens. Bientôt le combat s'engage. Dans la mêlée, +Bernier rencontre son seigneur, et de nouveau il lui offre la paix. +Raoul lui répond par des paroles insultantes. Les deux chevaliers se +précipitent l'un sur l'autre et Raoul est tué. + +Guerri demande une trêve jusqu'à ce que les morts soient enterrés. Elle +lui est accordée, mais, à la vue de son neveu mort, sa colère se +réveille, et il recommence la lutte. Il est battu et s'enfuit avec les +débris de sa troupe. + +On rapporte à Cambrai le corps de Raoul. Lamentations d'Aalais. Sa +douleur redouble quand elle apprend que son fils a été tué par le bâtard +Bernier. Son petit-fils Gautier vient auprès d'elle: c'est lui qui +héritera du Cambrésis. Il jure de venger son oncle. Heluis de Ponthieu, +l'amie de Raoul, vient à son tour pleurer sur le corps de celui qu'elle +devait épouser. On enterre Raoul. + +Plusieurs années s'écoulent. Gautier est devenu un jeune homme; il pense +à venger son oncle. Guerri l'arme chevalier et la guerre recommence. Un +premier engagement a lieu sous Saint-Quentin. Gautier se mesure par deux +fois avec Bernier, et à chaque fois le désarçonne. A son tour Bernier, +qui a vainement offert un accord à son ennemi, vient assaillir Cambrai. +Gautier lui propose de vider leur querelle par un combat singulier. Au +jour fixé, les deux barons se rencontrent, chacun ayant avec soi un seul +compagnon: Aliaume de Namur est celui de Bernier, et Gautier est +accompagné de son grand-oncle Guerri. Le duel se prolonge jusqu'au +moment où les deux combattants, couverts de blessures, sont hors d'état +de tenir leurs armes. Mais un nouveau duel a lieu aussitôt entre Guerri +et Aliaume. Ce dernier est blessé mortellement; Gautier, un peu moins +grièvement blessé que Bernier, l'assiste à ses derniers moments. +Bernier, qui est cause de ce malheur, car c'est lui qui a excité Aliaume +à se battre, accuse Guerri d'avoir frappé son adversaire en trahison. +Fureur de Guerri qui se précipite sur Bernier et l'aurait tué si Gautier +ne l'avait protégé. Bernier et Gautier retournent, l'un à Saint-Quentin, +l'autre à Cambrai. + +Peu après, à la Pentecôte, l'empereur mande ses barons à sa cour. Guerri +et Gautier, Bernier et son père Ybert de Ribemont se trouvent réunis à +la table du roi. Guerri frappe Bernier sans provocation. Aussitôt une +mêlée générale s'engage, et c'est à grand'peine qu'on sépare les barons. +Il est convenu que Gautier et Bernier se battront de nouveau. Ils se +font de nombreuses blessures. Enfin, par ordre du roi, on les sépare, +quand tous deux sont hors d'état de combattre. Le roi les fait soigner +dans son palais, mais il a le tort de les mettre trop près l'un de +l'autre, dans la même salle, où ils continuent à s'invectiver. + +Cependant dame Aalais arrive aussi à la cour du roi son frère. +Apercevant Bernier, elle entre en fureur, et saisissant un levier, elle +l'eût assommé, si on ne l'en avait empêchée. Bernier sort du lit, se +jette à ses pieds. Lui, ses oncles et ses parents implorent la merci de +Gautier et d'Aalais qui finissent par se laisser toucher. La paix est +rétablie au grand désappointement du roi contre qui Guerri se répand en +plaintes amères, l'accusant d'avoir été la cause première de la guerre. +Le roi choisit ce moment pour dire à Ybert de Ribemont que, lui mort, il +disposera de la terre de Vermandois. «Mais, répond Ybert, je l'ai donnée +l'autre jour à Bernier.--Comment diable! répond le roi, est-ce qu'un +bâtard doit tenir terre?» La querelle s'envenime, les barons se jettent +sur le roi qui est blessé dans la lutte. Ils se retirent en mettant le +feu à la cité de Paris, et chacun retourne en son pays, tandis que le +roi mande ses hommes pour tirer vengeance des barons qui l'ont +insulté.... + + * * * * * + +Cherchons maintenant dans l'histoire quels événements ont pu être le +point de départ de cette longue suite de récits. + +Le héros de notre poème a cela de commun avec Roland, que sa mort est +racontée brièvement par un annaliste contemporain, mais en des termes +suffisamment précis pour qu'il ne soit pas possible de révoquer en doute +le caractère historique d'une portion importante de la première partie +de _Raoul de Cambrai_. + +«En l'année 943, écrit Flodoard, mourut le comte Herbert. Ses fils +l'ensevelirent à Saint-Quentin, et, apprenant que Raoul, fils de Raoul +de Gouy, venait pour envahir les domaines de leur père, ils +l'attaquèrent et le mirent à mort. Cette nouvelle affligea fort le roi +Louis.» + +La seule chose qui, dans les paroles du chanoine de Reims, ne concorde +qu'imparfaitement avec le poème, c'est le nom du père de Raoul. Mais +cette différence est certainement plus apparente que réelle, car, si +Flodoard le nomme Raoul de Gouy et non Raoul de Cambrésis, nous savons +d'ailleurs que ce Raoul, mort dix-sept ans auparavant, avait été «comte» +et selon toute vraisemblance, comte en Cambrésis, puisque Gouy était +situé dans le _pagus_ ou _comitatus Cameracensis_, au milieu d'une +région forestière, l'Arrouaise, dont les habitants sont présentés par le +poète comme les vassaux du jeune Raoul de Cambrai. + +Raoul de Gouy ne doit pas être distingué de ce comte Raoul, qui, en 921, +semble agir en qualité de comte du Cambrésis, lorsque, avec l'appui de +Haguenon, le favori de Charles le Simple, il obtient de ce prince que +l'abbaye de Maroilles soit donnée à l'évêque de Cambrai. Quoi qu'il en +soit, Raoul de Gouy prit une part active aux événements qui suivirent la +déchéance de Charles le Simple: ainsi, il accompagnait, en 923, les +vassaux de Herbert de Vermandois et le comte Engobrand dans une heureuse +attaque du camp des Normands qui, sous le commandement de Rögnvald, roi +des Normands des bouches de la Loire, étaient venus, à l'appel de +Charles, ravager la portion occidentale du Vermandois. Ses terres, on ne +sait pourquoi, furent exceptées deux ans après (925), ainsi que le comté +de Ponthieu et le marquisat de Flandre, de l'armistice que le duc de +France, Hugues le Grand, conclut alors avec les Normands. Raoul de Gouy +terminait, vers la fin de l'année 926, une carrière qui, malgré sa +brièveté, paraît avoir été celle d'un homme fameux en son temps.... + +Selon le poème, Raoul Taillefer aurait épousé Aalais, sœur du roi +Louis, qu'il aurait laissée, en mourant, grosse de Raoul, le futur +adversaire des fils Herbert. Ces circonstances sont loin d'être +invraisemblables. Aalais est, en effet, le nom d'une des nombreuses +sœurs du roi Louis d'Outremer, issues du mariage de Charles le Simple +avec la reine Fréderune, et il n'est pas impossible qu'en 926, date de +la mort de Raoul de Gouy, elle fût mariée à l'un des comtes qui avaient +été les sujets de son père; d'autre part, en supposant que Raoul de +Gouy, mort prématurément en 926, ait laissé sa femme enceinte d'un fils, +ce fils posthume, lors de la mort de Herbert de Vermandois, en 943, +aurait eu dix-sept ans environ, âge qui n'est en désaccord ni avec le +texte de _Raoul de Cambrai_, ni avec ce que nous savons de l'époque +carolingienne, car en ce temps on entrait fort jeune dans la vie active +et surtout dans la vie militaire; ainsi, pour n'en citer qu'un exemple +entre tant d'autres, un roi carolingien, Louis III, celui-là même dont +un poème en langage francique et la chanson de Gormond célèbrent la +lutte contre les Normands, Louis III mourut âgé au plus de dix-neuf ans, +un an après avoir battu les pirates du Nord, deux ans après qu'il eût +conduit une expédition en Bourgogne contre le roi Boson. + +Quoi qu'il en soit de l'origine de la comtesse Aalais, femme de Raoul de +Gouy, son souvenir se conserva durant plusieurs siècles dans l'église +cathédrale de Cambrai et dans l'abbaye de Saint-Géry de la même ville, à +raison de legs qu'elle leur avait faits pour le repos de l'âme de son +malheureux fils; c'est du moins ce qu'attestent une charte de Liebert, +évêque de Cambrai, rédigée vers 1050, et la chronique rimée vers le +milieu du XIIIe siècle par Philippe Mousket.... + +Les mœurs féodales dans la première partie du _Raoul_ portent en plus +d'une strophe les marques d'une certaine antiquité; il serait difficile +toutefois de faire ici le départ de ce qui appartient véritablement au +Xe siècle. L'hérédité des fiefs n'y est point encore complètement +établie, mais il faut reconnaître que les remanieurs ne pouvaient guère, +sans nuire à l'économie du poème, introduire sur ce point les coutumes +de leur temps. La réparation à la fois éclatante et bizarre que Raoul +offre à Bernier après l'incendie d'Origny[33], et qui est l'une des +formes de l'_harmiscara_ des textes carolingiens, semble encore un trait +conservé de la chanson primitive sur la mort de Raoul, mais on sait +combien il est difficile de renfermer dans des limites chronologiques la +plupart des usages du moyen âge: telle coutume oubliée presque +totalement en France a pu se perpétuer dans le coin d'une province; elle +a pu disparaître complètement de notre pays et se conserver plusieurs +siècles encore à l'étranger. C'est pourquoi nous croyons sage de nous +abstenir de plus amples considérations. + +P. MEYER et A. LONGNON, _Raoul de Cambrai, +chanson de geste_, Paris, 1882, in-8º. Introduction, +_passim_. + + + + +CHAPITRE VIII + +L'ALLEMAGNE ET L'ITALIE + + PROGRAMME.--_Les duchés allemands; Henri Ier; les Marches; Otton + Ier en Italie. Nouvelle restauration de l'Empire._ + + _L'empereur et le pape. La réforme de l'Église. Grégoire VII. La + querelle des investitures. Alexandre III et Frédéric Barberousse._ + + _Innocent III, Frédéric II._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + =L'histoire générale de l'Allemagne= sous les derniers Carolingiens, + sous les empereurs saxons, franconiens et sous les Hohenstaufen, a + été très souvent écrite.--Dans la collection des _Jahrbücher der + deutschen Geschichte_ ont été publiées d'excellentes annales pour + les règnes d'Henri I, d'Henri II, de Conrad II, d'Henri III, + d'Henri IV et d'Henri V, de Lothaire, de Conrad III, d'Henri VI, + d'Otton IV, de Frédéric II.--L'ouvrage de W. v. Giesebrecht, + _Geschichte der deutschen Kaiserzeit_ (Leipzig, 1881-1890, 5 vol. + in-8º) est célèbre.--Il existe en allemand beaucoup d'exposés + généraux, à l'usage du grand public. Sans parler de la _Deutsche + Geschichte_, précitée, de K. Lamprecht, de celle de K. W. Nitzsch + (_Geschichte des deutschen Volkes_, Leipzig, 1892, 3 vol. in-8º, + 2e éd.), et de l'estimable Manuel sommaire de B. Gebhardt + (_Handbuch der deutschen Geschichte_, Stuttgart, 1891, in-8º), où + cette période de l'histoire d'Allemagne est esquissée à grands + traits, voir: H. Gerdes, _Geschichte des deutschen Volkes. Zeit der + karolingischen und sächsischen Könige_, Leipzig, 1891, in-8º;--M. + Manitius, _Deutsche Geschichte unter den sächsischen und salischen + Kaisern (911-1125)_, Stuttgart, 1889, in-8º;--J. Jastrow, _Deutsche + Geschichte im Zeitalter der Hohenstaufen_, Berlin, 1893 et s., + in-8º.--Parmi les monographies de premier ordre: Th. Sickel, _Das + Privilegium Otto I für die römische Kirche vom J. 962_, Innsbrück, + 1883, in-8º;--O. Harnack, _Das Kurfürstencollegium bis zur Mitte + des vierzehnten Jahrhunderts_, Giessen, 1883, in-8º.--On a en + français: J. Bryce, _Le saint Empire romain germanique_, Paris, + 1890, in-8º;--C. de Cherrier, _Histoire de la lutte des papes et + des empereurs de la maison de Souabe_, Paris, 1858-1859, 3 vol. + in-8º (Vieilli);--J. Zeller, _Fondation de l'Empire germanique. + Otton le Grand et les Ottonides_, Paris, 1873, in-8º; _L'Empire + germanique et l'Église au moyen âge_, Paris, 1876, in-8º; _L'Empire + germanique sous les Hohenstaufen_, Paris, 1881, in-8º; _L'empereur + Frédéric II et la chute de l'Empire germanique au moyen âge_, + Paris, 1885, in-8º;--G. Blondel, _Étude sur la politique de + l'empereur Frédéric II en Allemagne_, Paris, 1892, in-8º. + + =L'histoire de l'église romaine, du XIe au XIIIe siècle=, a été + aussi fort étudiée. Parmi les ouvrages généraux, consulter, outre + l'excellent Manuel de K. Müller (_Kirchengeschichte_, I, Freiburg + i. Brisgau, 1892, in-8º) et les autres Manuels d'histoire + ecclésiastique (ci-dessous, Bibliographie du ch. XIII), les + narrations de J. Langen (_Geschichte der römischen Kirche_, t. III + [de Nicolas Ier à Grégoire VII], Bonn, 1892, in-8º, et IV [de + Grégoire VII à Innocent III], Bonn, 1893, in-8º), et de F. Rocquain + (_La Cour de Rome et l'esprit de Réforme avant Luther_, t. Ier, + Paris, 1893, in-8º).--L'opuscule élémentaire de U. Balzani (_The + popes and the Hohenstaufen_, London, 1889, in-16) n'est pas sans + mérite.--Il y a des monographies sur les grands papes: Grégoire + VII, Alexandre III, Innocent III, Grégoire IX, Innocent IV, etc., + dont quelques-unes sont très bonnes; les principales sont celles de + W. Martens (_Gregor VII, sein Leben u. Wirken_, Leipzig, 1894, 2 + vol. in-8º), de H. Reuter (_Geschichte Alexanders der dritten und + der Kirche seiner Zeit_, Leipzig, 1860-1864, 3 vol. in-8º), de F. + Hurter (_Histoire du pape Innocent III_, Paris, 1843, 3 vol. in-8º, + tr. de l'all.). Citons encore, en seconde ligne, les travaux d'O. + Delarc (_Saint Grégoire VII et la réforme de l'Église au XIe + siècle_, Paris, 1889-1890, 3 vol. in-8º), de J. Felten (_Papst + Gregor IX_, Freib. i. B., 1886, in-8º) et de C. Rodenberg, + _Innocenz IV und das Königreich Sicilien, 1245-1254_, Halle, 1892, + in-8º.--Sur Rome pontificale au moyen âge, lire, outre la célèbre + _Geschichte der Stadt Rom_, de F. Gregorovius, précitée, le livre + excellent de A. Graf, _Roma nella memoria e nelle immaginazioni del + medio evo_, Torino, 1882, 2 vol. in-8º.--Cf. G. Paris, dans le + _Journal des Savants_, 1884, p. 557-577. + + Sur l'=histoire d'Italie=, l'œuvre capitale est celle de J. + Ficker, _Forschungen zur Reichs-und Rechtsgeschichte Italiens_, + Innsbrück, 1868-1874, 4 vol. in-8º; mais il existe d'autres bons + livres qui ne sont pas assez connus. Citons entre beaucoup d'autres + monographies importantes: Fr. Lanzani, _Storia dei comuni italiani + dalle origini al 1313_, Milano, 1882, in-8º;--P. Villari, _I primi + due secoli della storia di Firenze_, Firenze, 1893, in-8º;--L. v. + Heinemann, _Geschichte der Normannen in Unteritalien und Sicilien + bis zum Aussterben des normannischen Königshauses_, I, Leipzig, + 1894, in-8º. + + + + +I.--LA VILLE DE ROME AU MOYEN ÂGE + + +«On rapporte, dit Sozomène, dans le neuvième livre de son _Histoire +ecclésiastique_, que lorsque Alaric se dirigeait à marches forcées sur +Rome, un saint moine d'Italie l'exhorta à épargner la cité et à ne pas +être la cause d'aussi horribles calamités. Mais Alaric répondit: «Ce +n'est pas en vertu de ma propre volonté que j'agis ainsi; il y a +quelqu'un qui me pousse et qui ne me laisse aucun repos, et qui m'a +ordonné de détruire Rome.» + +Vers la fin du Xe siècle, le Bohémien Woitech, célèbre plus tard dans +la légende sous le nom de saint Adalbert, quitta son évêché de Prague +pour voyager en Italie et se fixa dans le monastère romain de +Sant'Alessio. Au bout de quelques années passées dans cette solitude +religieuse, il fut invité à venir reprendre les devoirs de son siège et +s'y consacra de nouveau au milieu de ses compatriotes à demi sauvages. +Bientôt, cependant, son ancien désir se réveilla en lui; il regagna sa +cellule sur les hauteurs de l'Aventin, et là, errant parmi les vieilles +reliques et se chargeant des plus humbles occupations du couvent, il +vécut heureux quelque temps. A la fin, les reproches de son +métropolitain, l'archevêque de Mayence, et les commandements exprès du +pape Grégoire V le contraignirent à repasser les Alpes et il se joignit +à la suite d'Otton III, se lamentant, dit son biographe, de ce qu'il ne +lui fût plus permis désormais de jouir de sa douce quiétude au sein de +la mère des martyrs, de la demeure des Apôtres, de la Rome enchantée. Au +bout de quelques mois, il subissait le martyre chez les Lithuaniens +païens de la Baltique. + +Environ quatre cents ans plus tard et neuf cents ans après Alaric, +François Pétrarque écrit en ces termes à son ami Jean Colonna: «Ne +penses-tu pas que je souhaite vivement voir cette cité, qui n'a jamais +eu et n'aura jamais son égale; qu'un ennemi même a appelée une cité de +rois; sur la population de laquelle il a été écrit: «Grande est la +valeur du peuple romain, grand et terrible est son nom»; dont la gloire +sans exemple et l'empire sans pareil, passé, présent et futur, ont été +célébrés par les divins prophètes; où sont les tombes des apôtres et des +martyrs et les corps de tant de milliers de soldats du Christ?» + +C'était la même impulsion qui entraînait irrésistiblement le guerrier, +le moine et l'érudit vers la cité mystique, qui était pour l'Europe du +moyen âge bien plus que n'avait été Delphes pour la Grèce ou la Mecque +pour l'Islam, la Jérusalem de la chrétienté, la ville qui avait jadis +gouverné la terre et gouvernait à présent le monde des esprits +incorporels. Car Rome offrait à chaque classe d'hommes un genre +d'attractions particulier. Le pèlerin dévot venait prier devant la +châsse du prince des apôtres; l'amoureux des lettres et de la poésie +rêvait à Virgile et à Cicéron parmi les colonnes renversées du Forum; +les rois germains venaient avec leurs armées chercher dans l'antique +capitale du monde la source de la puissance temporelle. + + * * * * * + +[Illustration: Entrée du Forum par la Voie Sacrée.] + +Rome ne possédait cependant aucune source de richesse. Sa situation +était défavorable au commerce; n'ayant point de marché, elle ne +fabriquait aucune marchandise, et l'insalubrité de sa campagne, résultat +d'un long abandon, en rendait la fertilité inutile. Alors déjà, comme +aujourd'hui, elle s'élevait, solitaire et délaissée, au milieu du désert +qui s'étendait jusqu'au pied même de ses murailles. Comme il n'y avait +pas d'industrie, il n'y avait rien qui ressemblât à une classe +bourgeoise. Le peuple n'était qu'une vile populace, toujours prompte à +suivre le démagogue qui flattait sa vanité, plus prompte encore à +l'abandonner au moment du péril. La superstition était pour lui une +question d'orgueil national, mais il vivait dans le voisinage trop +immédiat des choses sacrées pour les respecter beaucoup; il maltraitait +le pape et exploitait les pèlerins que ses autels attiraient en foule; +c'était probablement la seule classe d'hommes en Europe qui ne fournît +aucune recrue aux armées de la Croix. Les prêtres, les moines et tous +les parasites divers d'une cour ecclésiastique formaient une large part +de la population; le reste était entretenu, pour la plupart dans un +état de demi-mendicité, par une quantité incalculable d'associations +religieuses qu'enrichissaient les dons ou les dépouilles de la +chrétienté latine. Les familles nobles étaient nombreuses, puissantes, +féroces; elles s'entouraient de bandes de partisans sans aucune +discipline, et ne cessaient de guerroyer entre elles autour de leurs +châteaux dans la contrée avoisinante ou dans les rues mêmes de la cité. +Si les choses avaient pu suivre leur cours naturel, une de ces familles, +celle des Colonna par exemple, ou celle des Orsini, aurait probablement +fini par dompter ses rivales et par établir, ainsi qu'on le vit dans les +républiques de la Romagne et de la Toscane, une _signoria_ ou tyrannie +locale, analogue à celles qui s'implantèrent jadis dans les villes de la +Grèce. Mais la présence du pouvoir sacerdotal fit obstacle à cette +tendance et, par cela même, aggrava la confusion dans la cité. Bien que +le pape ne fût pas encore reconnu comme souverain légitime, il était, +non seulement le personnage de Rome le plus considérable, mais le seul +dont l'autorité offrît l'apparence d'un certain caractère officiel. +Toutefois le règne de chaque pontife était court; il ne disposait +d'aucune force militaire; il était fréquemment absent de son siège. Il +appartenait, en outre, très souvent à l'une de ces grandes familles, et, +à ce titre, n'était rien de plus qu'un chef de faction dans l'intérieur +de sa ville, tandis qu'on le vénérait dans toute l'Europe comme le +pontife universel. + +Celui qui aurait dû être pour Rome ce que leurs rois nationaux étaient +pour les villes de France, d'Angleterre ou d'Allemagne, c'était +l'empereur. Mais son pouvoir était une pure chimère, importante surtout +en ce qu'elle servait de prétexte à l'opposition que les Colonna et les +autres chefs gibelins faisaient au parti du pape. Ses droits, même en +théorie, étaient matière à controverse. Les papes, dont les +prédécesseurs s'étaient contentés de gouverner en qualité de lieutenants +de Charlemagne ou d'Otton, soutenaient à présent que Rome, en tant que +cité spirituelle, ne pouvait être soumise à aucune juridiction +temporelle, et qu'elle ne pouvait, par conséquent, faire partie de +l'empire romain, quoiqu'elle en fût cependant la capitale. Non +seulement, arguait-on, Constantin avait cédé Rome à Sylvestre et à ses +successeurs, mais le Saxon Lothaire, lors de son couronnement, avait, +de plus, formellement renoncé à sa souveraineté en prêtant hommage entre +les mains du pontife et en recevant de lui la couronne comme son vassal. +Les papes sentaient alors que leur dignité et leur influence ne +pouvaient que perdre, s'ils admettaient même en apparence dans le lieu +de leur résidence la juridiction d'un souverain civil, et, quoiqu'il +leur fût impossible d'y affermir leur propre autorité, ils réussirent du +moins à en exclure toute autre que la leur. C'est pour cela qu'ils +étaient si mal à l'aise toutes les fois qu'un empereur venait leur +demander de le couronner, qu'ils lui suscitaient toute espèce de +difficultés et s'efforçaient de s'en débarrasser le plus tôt possible. +Il faut dire ici quelque chose du programme de ces visites impériales à +Rome, et des traces que les Allemands y ont laissées de leur présence, +en se rappelant toujours qu'à partir de Frédéric II, être couronné dans +sa capitale fut pour un empereur l'exception au lieu d'être la règle. + +Le voyageur qui entre à Rome aujourd'hui, s'il arrive, comme c'est +l'ordinaire, par la voie de Civita-Vecchia, y est introduit par le +chemin de fer avant qu'il s'en soit douté; il se jette dans une voiture +à la gare et est déposé à la porte de son hôtel, au milieu de la ville +moderne, sans avoir absolument rien vu. S'il arrive en voiture de la +Toscane, en suivant la route déserte qui passe près de Véies et franchit +le pont Milvius, il jouit, il est vrai, du haut des pentes de la chaîne +ciminienne, de la splendide perspective de la Campagne, semblable à une +mer entourée de collines étincelantes; mais de la cité, il n'aperçoit +aucun indice, sauf le dôme de Saint-Pierre, jusqu'à ce qu'il soit dans +ses murs. Il en était tout autrement au moyen âge. Alors les voyageurs, +quelle que fût leur condition, depuis l'humble pèlerin jusqu'à +l'archevêque de promotion récente qui venait, accompagné d'une suite +pompeuse, recevoir des mains du pape le pallium sacramentel, s'en +approchaient du côté du nord ou du nord-est; suivant un passage tracé +dans le sol montueux de la rive toscane du Tibre, ils faisaient halte +sur le sommet du Monte Mario[34]--le mont de la Joie--et voyaient «la +cité des solennités» s'étendre sous leurs yeux, depuis les énormes +constructions du Latran, bien loin sur le mont Cælius, jusqu'à la +basilique de Saint-Pierre à leurs pieds. Ce n'était pas, comme +aujourd'hui, un océan houleux de coupoles, mais une masse de maisons +basses aux rouges toitures, interrompue par de hautes tours de briques, +et çà et là par des monceaux de ruines antiques, bien plus +considérables que ce qu'il en reste. Et au-dessus de tout cela se +dressaient ces deux monuments des Césars païens, ces monuments qui +contemplent encore, du haut de leur immobile sérénité, le spectacle que +leur donnent les armées des nations nouvelles et les fêtes d'une +nouvelle religion,--les colonnes de Trajan et de Marc-Aurèle. + +[Illustration: L'empereur Otton III, d'après une miniature de +l'Évangéliaire de Bamberg.] + +Du Monte Mario, l'armée teutonne, après avoir fait ses oraisons, +descendait dans le champ de Néron, espace formé par les terrains plats +qui aboutissent à la porte Saint-Ange. C'était là que les représentants +du peuple romain avaient l'habitude d'aller au-devant de l'empereur +nouvellement élu, de lui demander la confirmation de leurs chartes et de +recevoir le serment qu'il prêtait de maintenir leurs bonnes coutumes. +Une procession se formait alors: les prêtres et les moines, qui étaient +sortis pour saluer l'empereur en chantant des hymnes, prenaient les +devants; les chevaliers et les soldats romains, quels qu'ils fussent, +venaient ensuite; puis le monarque, suivi d'une longue troupe de +chevalerie transalpine. Pénétrant dans la cité, ils s'avançaient jusqu'à +Saint-Pierre, où le pape, entouré de son clergé, se tenait sur le grand +perron de la basilique pour souhaiter la bienvenue au roi des Romains et +lui donner sa bénédiction. Le lendemain, on procédait au couronnement, +avec des cérémonies très compliquées[35]. Leur accompagnement le plus +ordinaire, dont le livre du rituel ne fait pas mention, c'était le son +des cloches appelant aux armes et le cri de bataille des combattants +allemands et italiens. Le pape, quand il ne pouvait empêcher l'empereur +d'entrer à Rome, le priait de laisser le gros de son armée hors des +murs, et, s'il ne l'obtenait pas, il pourvoyait à sa sécurité en +excitant des complots et des séditions contre son trop puissant ami. Le +peuple romain, d'un autre côté, tout violent qu'il se montrât souvent à +l'égard du pape, plaçait pourtant en lui une sorte d'orgueil national. +Bien différents étaient ses sentiments pour le capitaine teuton qui +venait d'un pays lointain recevoir dans sa cité, sans lui en savoir gré +cependant, les insignes d'un pouvoir que la bravoure de leurs ancêtres +avait fondé. Dépouillé de son ancien droit d'élire l'évêque universel, +il tâcha d'autant plus désespérément de se persuader que c'était lui qui +choisissait le prince universel; et sa mortification était toujours plus +cuisante chaque fois qu'un nouveau souverain repoussait avec mépris ses +prétentions et faisait parader sous ses yeux sa rude cavalerie barbare. +C'est pour cela qu'une sédition était à Rome la conséquence presque +forcée d'un couronnement. Il y eut trois révoltes contre Otton le Grand. +Otton III, en dépit de son affection passionnée pour la cité, y fut en +butte à la même mauvaise foi et à la même haine, et la quitta enfin de +désespoir après avoir fait d'inutiles tentatives de conciliation[36]. Un +siècle plus tard, le couronnement de Henri V fut l'occasion de tumultes +violents, car il se saisit du pape et des cardinaux à Saint-Pierre et +les tint prisonniers jusqu'à ce qu'ils se fussent soumis à ses +exigences. Hadrien IV, qui s'en souvenait, aurait volontiers forcé les +troupes de Frédéric Barberousse à demeurer hors des murs; mais la +rapidité de leurs mouvements déconcerta ses plans et prévint les +résistances de la populace romaine. S'étant établi dans la cité +Léonine[37], Frédéric barricada le pont qui traverse le Tibre et fut +couronné en bonne forme à Saint-Pierre. Mais la cérémonie s'achevait à +peine, lorsque les Romains, qui s'étaient rassemblés en armes au +Capitole, forcèrent le pont, tombèrent sur les Allemands et ne furent +repoussés qu'avec peine, grâce aux efforts personnels de Frédéric. Il ne +s'aventura pas à les poursuivre plus avant dans la cité, et ne fut, à +aucune époque de son règne, capable de s'en rendre entièrement maître. +Pareillement déçus, ses successeurs acceptèrent enfin leur défaite et se +contentèrent de recevoir leur couronne aux conditions qu'y mirent les +papes, et de repartir sans insister. + +[Illustration: San Bartolommeo in Isola, à Rome.] + +Y venant rarement et y faisant un séjour de si courte durée, il n'est +pas surprenant que les empereurs teutons dans les sept siècles qui vont +de Charlemagne à Charles-Quint, aient laissé à Rome des traces moins +nombreuses de leur présence que Titus ou qu'Hadrien seulement; moins +nombreuses même et moins considérables que celles qui sont attribuées +par la tradition à ceux qu'elle appelle Servius Tullius et Tarquin +l'Ancien. Les monuments qui subsistent ont surtout pour effet de rendre +plus sensible l'absence de tous les autres. Le plus important date du +temps d'Otton III, le seul empereur qui tenta de fixer à Rome sa +résidence permanente. Du palais, qui ne fut probablement guère qu'une +simple tour construite par lui sur l'Aventin, on n'a découvert aucun +vestige; mais l'église qu'il fonda pour y déposer les cendres de son +ami, le martyr saint Adalbert, est encore debout sur l'île du Tibre. +Ayant reçu de Bénévent des reliques qu'on supposa être celles de +l'apôtre Barthélemy[38], elle fut dédiée à ce saint, et est à présent +l'église de San Bartolommeo in Isola, dont le curieux et pittoresque +beffroi de briques rouges, devenues grises par l'effet du temps, se +dresse au milieu des orangers d'un jardin de couvent, d'où il domine les +eaux jaunes et tourbillonnantes du Tibre. + +Otton II, fils d'Otton le Grand, mourut à Rome et fut inhumé dans la +crypte de Saint-Pierre; il est le seul empereur qui ait trouvé un lieu +de repos parmi les tombeaux des papes. Sa tombe n'est pas loin de celle +de son neveu, Grégoire V: elle est très simple et d'un marbre +grossièrement sculpté. Le couvercle du superbe sarcophage de porphyre où +il reposa quelque temps sert actuellement de fonts baptismaux à +Saint-Pierre; on peut le voir dans la chapelle où se font les baptêmes, +à gauche en entrant dans l'église, non loin des tombeaux des Stuarts. Ce +sont là toutes ou à peu près toutes les traces du passage de ses +maîtres teutons que Rome ait conservées jusqu'à nous. Les peintures, il +est vrai, ne manquent pas, depuis la mosaïque de la Scala Santa dans le +palais de Latran et les curieuses fresques de l'église des Santi Quattro +Incoronati[39], jusqu'aux décorations de la chapelle Sixtine et aux +loges de Raphaël dans le Vatican, où les triomphes de la papauté sur +tous ses adversaires sont représentés avec un art incomparable. Mais +toutes ces peintures manquent d'exactitude; elles sont, pour la plupart, +de beaucoup postérieures aux événements qu'elles figurent. + +J. BRYCE, _Le saint Empire romain germanique_, +Paris, A. Colin, 1890, in-8º. Trad. de l'anglais par +A. Domergue. + + + + +II.--INNOCENT III, LA CURIE ROMAINE ET L'ÉGLISE. + +LA MONARCHIE PONTIFICALE. + + +Dans les lettres d'Innocent III relatives à l'Église, un fait se révèle +d'abord: le pouvoir énorme de la papauté et l'immense étendue de son +action. Les lettres litigieuses en offrent, à elles seules, un sensible +témoignage. On y voit que non seulement les affaires importantes (_causæ +majores_), mais toutes les affaires de l'Église, toutes les +difficultés, quelles qu'elles fussent, qui naissaient dans son sein, +aboutissaient au Saint-Siège. Un très petit nombre de ces affaires +étaient évoquées par le pape; toutes allaient à lui naturellement, par +l'effet d'une institution entrée alors dans les mœurs du clergé: ce +droit d'appel au Saint-Siège, établi jadis avec éclat par Nicolas +Ier, mais qui n'avait pris une entière extension que depuis Grégoire +VII. + +Avec la haute idée qu'il se faisait de la mission de la papauté, +Grégoire VII avait jugé que, le Saint-Siège devant à tous une égale +protection, il convenait de rendre accessible à tous le recours à cette +tutelle suprême. Favorisé par les successeurs de Grégoire, cet usage de +l'appel avait pris un développement si rapide et si universel qu'à +l'époque d'Innocent III aucun événement ne se passait dans l'Église où +il n'amenât l'intervention de la papauté. De la part des appelants se +commettaient des abus qui n'échappaient pas à l'attention d'Innocent +III. Il reconnaissait que ce droit d'appel, établi dans l'intérêt des +faibles, des opprimés, devenait souvent, aux mains des oppresseurs, un +moyen de se dérober à de justes châtiments infligés par les supérieurs +ecclésiastiques. Il essaya de tempérer ces abus. Quand il confiait aux +évêques locaux la connaissance de certaines causes, il déclarait +quelquefois que la sentence prononcée par eux serait définitive et sans +appel (_sublato appellationis obstaculo_). Il ne fit cela que rarement; +s'il eût pris en ce sens quelque mesure générale, c'eût été porter +atteinte à l'autorité du Saint-Siège, en tarissant l'une des sources les +plus sûres de son pouvoir, et à son esprit non moins qu'à son prestige, +en le dépouillant de son caractère de magistrature suprême et toujours +accessible. Loin de vouloir limiter cette faculté d'appel, il était +attentif à la maintenir en son intégrité, et, à l'occasion, savait +rappeler en termes sévères qu'il entendait que personne n'osât apporter +obstacle à l'exercice de ce droit. De là qu'arrivait-il? C'est que les +sentences des évêques, toujours susceptibles d'être modifiées ou cassées +par le Saint-Siège, étaient en outre suspendues dans leurs effets +pendant le temps, souvent très long, que durait l'instance auprès de la +cour de Rome; c'est que, par une autre conséquence, les évêques +perdaient de leur autorité ou de leur crédit aux yeux des fidèles de +leurs diocèses. A mesure que les appels s'étaient multipliés, les +églises locales avaient tendu ainsi à s'amoindrir devant l'Église +romaine; et, à l'époque d'Innocent III, le nombre seul des lettres +litigieuses qui remplissent sa correspondance est un indice du degré +d'affaiblissement où ces églises étaient tombées. + +Les lettres de privilèges fournissent un signe non moins caractéristique +de la situation de l'Église à cette époque et conduisent aux mêmes +conclusions. Ces lettres, pour la plupart, n'étaient autre chose que des +actes qui, sous des formes et en des mesures diverses, affranchissaient +de la juridiction épiscopale les personnes ou les établissements qui les +avaient obtenues. Assurément ces sortes de lettres ne doivent pas plus +que les lettres litigieuses être attribuées spécialement au temps +d'Innocent III; mais ce qui appartient à cette époque, c'est le nombre +considérable et des unes et des autres. Ces lettres de privilèges, +octroyées à quelques personnages, à des chapitres, mais surtout à des +couvents, aidaient de deux manières à l'ascendant du Saint-Siège, en +diminuant l'autorité des évêques et en créant au pape des serviteurs +dévoués. Ces conséquences ne devaient pas échapper à la prudence +d'Innocent III. Sa prédilection pour les monastères, au détriment du +clergé séculier, est un des traits les plus sensibles de sa +correspondance[40]. + +Ces amoindrissements de la puissance épiscopale résultaient d'une +situation que sans doute les évêques subissaient malgré eux. Mais on les +voit faire eux-mêmes l'aveu indirect de leur faiblesse dans les mille +questions (_consultationes_) qu'ils adressent au pape sur toute sorte de +sujets. Nous possédons, non ces questions elles-mêmes, mais les réponses +du pape. Ces réponses, à la vérité, sont conçues de telle manière qu'il +est aisé de rétablir les questions qui les provoquent. Le pape répond en +effet article par article, reproduisant, à chaque point nouveau, +l'interrogation qui lui est faite. Autant de questions, autant de +paragraphes distincts. Quand la lettre du consultant est diffuse ou +obscure, il en résume ou en éclaircit d'abord des données principales, +et entre ensuite en matière. Les questions adressées au pape étaient si +nombreuses, que, dès la première année de son pontificat, Innocent III +reconnaissait que l'une de ses principales occupations était d'y +répondre. Que si l'on recherche quels étaient les sujets ordinaires de +ces questions multipliées, on constate que la plupart étaient relatives +à des points de droit. Innocent III s'étonne d'être si souvent consulté +sur cette matière. «Vous avez autour de vous des juristes exercés, +écrit-il à l'évêque de Bayeux, et vous êtes vous-même très instruit sur +le droit; comment se fait-il que vous nous consultiez sur des points +dont la clarté n'offre aucune prise au doute?» Toutefois, loin de +repousser les consultations sur ce sujet, il les encourageait, les +exigeait même; il voulait que tous les doutes fussent soumis au +Saint-Siège. «A celui qui établit le droit, disait-il, il appartient de +discerner le droit.» Dans le décret de Gratien, qui faisait alors +autorité pour toute l'Église, le pape est comparé au Christ, lequel, +soumis en apparence à la loi, était en réalité le maître de la loi. Les +lettres d'Innocent III fournissent une pleine confirmation de cette +doctrine; on y voit qu'aux yeux des évêques, et sans doute à ses propres +yeux, le pape est la personnification du droit, la loi vivante de +l'Église. + +Ce n'était pas seulement sur le droit que les évêques demandaient des +éclaircissements au Saint-Siège. Ils le consultaient encore sur les +obscurités du dogme. Comme il fixe le droit, le pape fixe aussi la foi; +du moins c'est à lui qu'il appartient d'interpréter les Écritures +(_exponere Scripturas_); et, suivant une opinion contemporaine où l'on +reconnaît le développement des idées posées par Grégoire VII, tout ce +qui s'écarte de la doctrine du Saint-Siège est ou hérétique ou +schismatique.--En dehors du droit et de la doctrine, si l'on considère +en quoi consistent les éclaircissements, les avis demandés à tout moment +au pape par les évêques, il semble qu'il représente pour eux la sagesse +universelle, infaillible, et que rien ne doive demeurer, pour son +esprit, inconnu ou obscur. Les questions les plus singulières, les plus +inattendues, les plus simples, lui sont adressées. Un jour, c'est le cas +d'un moine qui a indiqué un remède à une femme malade d'une tumeur à la +gorge; la femme est morte; le moine fera-t-il pénitence? Un autre jour, +c'est le cas d'un écolier qui a blessé un voleur entré la nuit dans son +logis. Le sacrement du mariage sert de motif à des consultations qui +tiennent souvent plus de la médecine que du droit canon. D'autres fois, +ce sont des questions purement grammaticales. «Votre fraternité, écrit +Innocent III à l'évêque de Saragosse, nous a demandé ce qu'on doit +entendre par le mot _novalis_. Selon les uns, on désigne de ce nom le +sol laissé en jachère pendant une année; selon d'autres, cette +appellation n'est applicable qu'aux bois dépouillés de leurs arbres et +mis ensuite en culture. Ces deux interprétations ont également pour +elles l'autorité du droit civil. Quant à nous, nous avons une autre +interprétation puisée à une source différente; et nous croyons que, +lorsqu'il arrivait à nos prédécesseurs d'accorder à de pieux +établissements un privilège ou quelque permission relative aux terres +ainsi désignées, ils entendaient parler de champs ouverts à la culture, +et qui, de mémoire d'homme, n'avaient jamais été cultivés.» + +[Illustration: Sceau de Célestin III, au type des apôtres.] + +Ainsi, de la part des évêques, aucun ressort, aucune initiative. C'est +le pape qui partout semble agir et penser pour eux. Cette ingérence du +Saint-Siège ne se faisait pas sentir uniquement à l'égard des évêques. +Quand on lit les lettres dites de _constitution_, où le pape établit +soit pour des couvents, soit pour des chapitres, des règlements de +discipline, on est surpris des détails qui attirent son attention. Les +moindres particularités du vêtement, la forme et la longueur des +étoffes, l'attitude au chœur, au réfectoire, au dortoir, sont +minutieusement réglées; il n'y a pas jusqu'aux couvertures de lit dont +il ne s'occupe; il indique les cas où l'abbé pourra prendre ses repas et +dormir dans une chambre particulière au lieu de le faire dans les salles +communes. + +Tout cela est caractéristique. Ce pape qui répond à toutes les +questions, qui tranche tous les doutes, qui agit et pense à la place des +évêques, qui règle dans les monastères le vêtement et le sommeil, qui +juge, légifère, administre, qui fixe le droit et le dogme et dispose des +bénéfices, c'est la monarchie absolue assise au sein de l'Église. +L'œuvre de Grégoire VII est enfin consommée. Au lieu de ce clergé +d'humeur fière et quelquefois rebelle, contre lequel ce pape se vit +contraint de lutter, on aperçoit un clergé soumis et toujours docile à +la voix du pontife. Les rares symptômes d'indépendance qu'on parvient à +saisir se manifestent uniquement chez quelques évêques mêlés à la +querelle de l'Empire et aux événements de l'hérésie albigeoise. La +papauté ne prétend pas encore que la nomination aux évêchés lui +appartient; elle ne trahira cette prétention que plus tard. Mais déjà +les élections épiscopales sont toutes soumises à l'approbation du +Saint-Siège. Quand l'élection est rejetée, le pape fixe un délai de +quinze jours, d'un mois au plus, passé lequel, si l'on ne s'entend pas +sur un nouveau choix qui puisse être agréé, il menace de pourvoir +lui-même à la nomination. Quelquefois il n'y a pas d'élection; le pape +est prié directement par les intéressés de désigner l'évêque qui lui +convient. L'élection, quand elle a lieu, n'est souvent qu'une vaine +formalité. Les évêques une fois nommés, le pape, à son gré, les +transfère, les suspend ou les dépose. En somme, personne n'est évêque +que «par la grâce du Saint-Siège»; le mot n'y est pas, mais le fait. Ce +sont, on peut le dire, moins des évêques que des sujets que gouverne +Innocent III; ils en ont l'attitude, ils en ont aussi le langage. + +Pour compléter ce tableau, ajoutons qu'il n'y a plus d'assemblées +générales de l'Église. A la place de ces synodes que, presque chaque +année, Grégoire VII réunissait à Rome, et dans lesquels on sentait +vivre, en quelque sorte, l'Église universelle, on ne trouve que le +conseil particulier du pape, le conseil des cardinaux. Ce qui reste des +conciles n'est plus qu'un simulacre. Déjà, sous Alexandre III, on ne +voyait dans les conciles qu'un moyen d'entourer de plus de solennité les +décisions notifiées par le pape. Le troisième synode de Latran, en 1179, +est appelé dans des écrits contemporains «le concile du souverain +pontife». Au quatrième et fameux synode de Latran, qui eut lieu sous +Innocent III en 1215, et auquel assistèrent 453 évêques, le rôle de +ceux-ci consista uniquement à entendre et approuver les décrets rédigés +par le Saint-Siège. A partir de ce moment, la dénomination d'_évêque +universel_, revendiquée à plusieurs reprises par les papes et insérée +par Grégoire VII dans ses _Dictatus_, devient une réalité. Innocent III +est dès lors l'évêque unique de la chrétienté. + +Après avoir constaté le pouvoir absolu de la papauté, il faudrait +rechercher maintenant les effets de ce pouvoir sur l'ensemble de +l'Église. Il faudrait montrer les évêques se désintéressant de leurs +devoirs pastoraux en proportion du peu d'étendue laissé à leur action, +les dissensions naissant du droit d'appel au sein des églises comme dans +les monastères, une sorte de désorganisation se substituant peu à peu à +l'unité par les régimes d'exception qu'à des degrés divers créaient les +privilèges, le clergé transformé, pour ainsi dire, en un monde de +plaideurs, les églises appauvries par les frais énormes des procès[41], +les évêques chargés de dettes, la justice à Rome achetée trop souvent à +prix d'argent; en un mot, l'Église déviant de sa voie, se désagrégeant +par les dissensions intestines, rompue dans son unité et s'altérant déjà +par la corruption. Il faudrait montrer enfin cette Église romaine, dans +laquelle s'étaient absorbées les églises locales, se viciant à son tour +et devenant «un champ de bataille pour les plaideurs», une espèce de +«bureau européen», où, au milieu de notaires, de scribes et d'employés +de toute sorte, on ne s'occupait que de procès et d'affaires,--en +d'autres termes, cessant d'être une véritable Église pour n'être plus +que la cour de Rome ou la _Curie romaine_. + +Cette situation, signalée avec amertume par les contemporains, et dont +on saisit les traces dans la correspondance d'Innocent III, a été, plus +d'une fois, constatée par les historiens. Toutefois on aurait tort de +faire peser sur la seule époque d'Innocent III la responsabilité d'une +telle situation. Née du pouvoir excessif de la papauté, cette situation +avait commencé avant lui; elle s'aggrava sous ses successeurs. La +lecture attentive des documents permet de suivre, à leur véritable date, +les progrès d'un état de choses dont on n'a pas suffisamment marqué la +succession. Ainsi, à ne parler que du changement de l'Église romaine en +_curie_, changement considéré par les hommes pieux du temps comme +funeste pour la religion, on peut en placer l'origine vers le milieu du +XIIe siècle[42], un peu avant le moment où le collège des cardinaux +se vit chargé, à l'exclusion du clergé et des fidèles[43], de pourvoir à +l'élection des papes. Ce qu'on peut dire en somme, c'est que le +pontificat d'Innocent III, qui marque, pour la papauté, l'apogée du +pouvoir absolu, marque aussi, pour l'Église, le commencement d'une +décadence qui, un siècle après, arrivera au dernier degré sous les papes +d'Avignon. + +Ainsi fut viciée, dans ses effets, l'œuvre de Grégoire VII. Il +s'était servi de la puissance du Saint-Siège pour réprimer les désordres +de l'Église, et cette puissance, étendue inconsidérément par ses +successeurs, avait produit d'autres désordres. En même temps que +l'Église s'altérait, la papauté, à son insu et par les mêmes causes, se +trouva transformée. Elle se vit amenée à déserter les choses +spirituelles pour le tracas des affaires, la théologie pour le droit. + +Noyée sous le flot des affaires sans nombre qui affluent vers elle, elle +perdit de vue les horizons de la spiritualité. Grégoire le Grand se +plaignait déjà que son esprit, fatigué de soucis, ne fût plus capable de +s'élancer vers les régions supérieures. Combien, depuis cette époque, +les choses s'étaient aggravées! «Emporté, écrivait Innocent III, dans le +tourbillon des affaires qui m'enlacent de leurs nœuds, je me vois +livré à autrui et comme arraché à moi-même. La méditation m'est +interdite, la pensée presque impossible; à peine puis-je respirer.»--Une +autre particularité sur laquelle se tait Innocent III, mais qui résulte +de faits épars dans sa correspondance, c'est que, forcé par la +multiplicité des affaires, auxquelles il ne pouvait suffire, d'élargir +en proportion la sphère d'action ou d'influence de ses cardinaux et de +ses légats, il les laissait empiéter sur son autorité et s'arroger une +indépendance qu'il était impuissant à réprimer. On peut même dire, sans +outrepasser la vérité, que, dans ses lettres, Innocent III apparaît plus +d'une fois comme captif dans le cercle que forment autour de lui ses +cardinaux. Ainsi, quand on y regarde de près, on s'aperçoit que ce pape, +maître absolu de l'Église, était écrasé par les affaires et dominé par +ses conseils. + +F. ROCQUAIN, _La papauté au moyen âge_, Paris. +Didier et Cie, 1881, in-8º. _Passim._ + + + + +III.--LE «LIVRE DES CENS» DE L'ÉGLISE ROMAINE + +LE «DENIER DE SAINT-PIERRE» + + +L'Église romaine a eu, de très bonne heure, de grandes propriétés +foncières. Aussi éprouva-t-elle bien vite la nécessité de faire dresser +un état de ses revenus, ou, comme on disait alors, un «Polyptyque»; à la +fin du Ve siècle, le pape Gélase s'acquitta de cette tâche avec tant +de succès que son œuvre, à peine modifiée par saint Grégoire le +Grand, était encore d'un usage courant quatre siècles plus tard. + +Mais durant les épreuves qu'eurent à subir au Xe et au XIe siècle +la ville de Rome et la papauté, il se creusa un véritable abîme entre +les temps anciens et les temps nouveaux. Les vieilles archives, les +vieux titres de l'Église romaine disparurent dans la tourmente, et +lorsque Grégoire VII entreprit de réorganiser toute chose, il eut +grand'peine à rassembler les débris qui avaient échappé au naufrage. + +C'est de ce moment que date à Rome le double mouvement qui pousse d'une +part à recueillir et à coordonner des titres domaniaux, c'est-à-dire à +former des cartulaires, et, d'autre part, à établir de nouveaux +polyptyques, c'est-à-dire de nouveaux états de revenus. De là différents +essais auxquels le camérier Cencius, l'officier chargé des temporalités +de l'Église, donna en 1192 leur forme définitive. + +L'œuvre de Cencius se compose de deux parties: + +1º D'un registre où sont inscrits, province par province, les noms des +débiteurs de l'Église romaine et la quotité de leurs redevances; + +2º D'un cartulaire qui contient les titres constitutifs de la propriété +et de la suzeraineté du Saint-Siège (donations, testaments, contrats +d'achat ou d'échange, serments d'hommage, etc.). + +De ces deux parties la première constitue ce qu'on peut appeler +proprement le _Liber censuum_ de l'Église romaine. + + * * * * * + +Un livre censier, ou, comme dit Brussel, un livre terrier, «est un +registre de la recette faite pour un an de tous les cens et rentes +appartenant à une _seigneurie_». + +La liste des divers cens et rentes que percevait le pape à la fin du +XIIe siècle, en sa qualité de _seigneur_, voilà ce qui constitue le +_Liber censuum_ de Cencius. + +Au sein du monde féodal, le Saint-Siège devait nécessairement prendre +l'apparence extérieure qui s'imposait alors à tous les membres de la +société, aux personnes morales comme aux individus; il est devenu une +seigneurie. + +On sait que le moyen âge entendait par ce terme un ensemble de droits, +d'origine et de caractères très divers, où la propriété et la +souveraineté confondues se marquaient par de certains services et +redevances. + +Dans l'Italie centrale, où le Saint-Siège avait depuis longtemps de +vastes domaines, qui, au temps de Charlemagne, lui avaient valu la +cession d'une partie de la puissance publique, la seigneurie du pape +s'était établie tout naturellement, comme en d'autres lieux celle des +ducs et des comtes. + +Mais le Saint-Siège était un pouvoir d'une nature spéciale: son +caractère de puissance morale et universelle lui valut dans le monde +féodal une autre seigneurie d'un genre particulier. + +A la fin du neuvième siècle, lorsque les princes carolingiens, qui +avaient été longtemps les «patrons» des églises et des monastères, ne +furent plus en état de défendre la propriété ecclésiastique contre les +usurpations des laïques, on songea à invoquer la protection pontificale. +C'était le temps des grands pontificats de Nicolas Ier et de Jean +VIII. Les fondateurs de monastères, désireux d'assurer la perpétuité de +leur œuvre, sollicitèrent le patronat du Saint-Siège et ils +«recommandèrent» à l'apôtre la propriété de l'être moral qu'ils +constituaient. Les possessions attribuées à certains instituts +monastiques furent ainsi considérées comme le bien de saint Pierre, et, +pour reconnaître le domaine éminent ainsi concédé à l'apôtre, elles +furent grevées d'un cens annuel en faveur du Saint-Siège. + +Cela eut de grandes conséquences dans l'ordre temporel aussi bien que +dans l'ordre spirituel. + +D'une part, les monastères censiers échappèrent peu à peu à la main des +évêques pour relever directement du Saint-Siège, et, d'autre part, la +nature originelle du lien qui les rattachait à Rome détermina, à travers +toute l'Europe, la constitution d'un domaine pontifical d'un caractère +particulier. + +La papauté posséda sur les terres des plus grandes abbayes un droit +éminent de propriété, qui se marquait par le payement d'un cens, et il +n'en fallut pas davantage pour que peu à peu le Saint-Siège assimilât à +ce droit très spécial celui que la coutume lui assignait sur nombre +d'États chrétiens, et qui s'exprimait par des redevances analogues. + +Après la dissolution de l'Empire romain, qui avait été longtemps pour +les princes barbares la source de toute légitimité, le Saint-Siège avait +paru tout désigné pour succéder dans ce rôle à l'Empire. + +L'apôtre enseigne que tout pouvoir légitime vient de Dieu. Mais qui donc +aura mission d'éclairer les consciences, de se prononcer sur la +légitimité des pouvoirs de fait, sinon celui qui a reçu du Christ le +droit de lier et de délier toute chose? + +C'est donc à la papauté que les hommes ont fait appel. Les États +naissants et les dynasties nouvelles ont senti le besoin de se faire +reconnaître par elle. Elle a sacré Pépin et couronné Charlemagne; elle a +érigé des trônes et dispensé des couronnes. + +La papauté s'est trouvée investie de la sorte d'une véritable +magistrature, d'un droit qu'on pourrait appeler _supra régalien_, et ce +droit, comme les droits régaliens eux-mêmes, a pris, à certains moments, +une forme féodale. + +Les puissances de fraîche date désirèrent marquer d'un signe visible +leur union avec le Saint-Siège et s'obligèrent à lui servir une +redevance annuelle. + +Cette redevance prit bien vite le nom de «cens» et se confondit aussitôt +avec les divers revenus d'origine foncière que le Saint-Siège percevait +sous ce nom. Elle fut incorporée au domaine, elle compta parmi les +rentes de la seigneurie. + +Les papes du XIe siècle, et Grégoire VII en particulier, +s'efforcèrent de préciser les rapports que marquait ce cens payé à Rome +par divers États chrétiens. + +Le domaine éminent possédé par l'apôtre sur les monastères censiers se +traduisait sans difficulté par la censive. Mais pour des principautés et +des royaumes, il paraissait difficile d'admettre que la redevance +conservât le caractère d'un simple lien de droit privé. + +Les papes y virent un signe de suprématie politique et Grégoire VII +réclama le serment d'hommage à Guillaume le Conquérant, comme un +suzerain à son vassal. + +[Illustration: Lettre d'Eugène III, 16 août 1147. + +Spécimen de l'écriture employée au XIIe siècle à la Chancellerie +pontificale. + +_Musée des Archives départementales_, nº 39.] + +TRANSCRIPTION + + _Eugenius, episcopus, servus servorum Dei. Dilectis filiis + canonicis Trecensis ecclesie, salutem et apostolicam benedictionem. + Sicut ea que a nobis statuuntur firma volumus et illibata + persistere, ita ea que a fratribus nostris episcopis rationabili + providentia fiunt, ut in suo vigore permaneant, diligenti nos + convenit sollicitudine providere. Quod ergo a discretione religiosi + viri Acconis episcopi...._ + + _Si quis igitur hujus nostre confirmationis paginam sciens contra + eam temere venire temptaverit, indignationem omnipotentis Dei et + beatorum Petri et Pauli apostolorum ejus se noverit incursurum. + Datum Autisiodori. XVII. kl. septembris._ + +Cette thèse de la cour de Rome ne fut pas admise partout sans +contestation, et il faut reconnaître qu'elle n'a jamais complètement +triomphé[44]. + +Elle n'en a pas moins dominé pendant plusieurs siècles les relations du +Saint-Siège avec la plupart des États européens, et le principe en est +clairement énoncé à la première page du _Liber censuum_. + +Le camérier de 1192 a soigneusement relevé tous les cens dus au +Saint-Siège, et, sans s'occuper de rechercher l'origine de chacun d'eux, +il a consigné dans un même registre le nom de tous ceux qui en étaient +grevés, parce que pour lui, comme pour la Chambre Apostolique, les +églises, monastères, cités ou royaumes, ainsi rapprochés en vertu d'un +symbole unique, étaient tous également du domaine de Saint Pierre, car +tous ils étaient, ainsi que l'écrivait le camérier en sa préface, «_in +jus et proprietatem beati Petri consistentes_». + +L'œuvre de Cencius marque, par conséquent, le point d'arrivée d'une +longue évolution historique, qui a constitué, au profit du Saint-Siège, +une seigneurie d'un caractère spécial et d'une immense étendue. + +P. FABRE, _Étude sur le Liber censuum de l'Église +romaine_, Paris, E. Thorin, 1892, in-8º. + + + + +IV.--L'EMPEREUR FRÉDÉRIC II. + + +Pour les bons chrétiens, pour l'Église, pour les guelfes, Frédéric fut +une figure de l'Antéchrist. La lutte qu'il soutint contre deux papes +inflexibles, Grégoire IX et Innocent IV, eut, aux yeux des amis du +Saint-Siège, la grandeur d'un drame apocalyptique. Satan seul avait pu +souffler une telle malice dans l'âme d'un prince que l'Église romaine +avait tenu tout enfant entre ses bras, au temps d'Innocent III. «C'était +un athéiste», affirme Fra Salimbene, qui énumère tous les vices de +l'empereur, la fourberie, l'avarice, la luxure, la cruauté, la colère, +et les histoires étranges que l'on contait tout bas, au fond des +couvents, sur ce personnage formidable. Au moment où Frédéric venait de +dénoncer à tous les rois et à l'épiscopat Grégoire IX comme faux pape et +faux prophète, celui-ci lançait l'encyclique _Ascendit de mari_: «Voyez +la bête qui monte du fond de la mer, la bouche pleine de blasphèmes, +avec les griffes de l'ours et la rage du lion, le corps pareil à celui +du léopard. Elle ouvre sa gueule pour vomir l'outrage contre Dieu; elle +lance sans relâche ses javelots contre le tabernacle du Seigneur et les +saints du ciel.» L'année suivante, Grégoire écrivait: «L'empereur, +s'élevant au-dessus de tout ce qu'on appelle Dieu et prenant d'indignes +apostats pour agents de sa perversité, s'érige en ange de lumière sur la +montagne de l'orgueil.... Il menace de renverser le siège de saint +Pierre, de substituer à la foi chrétienne les anciens rites des peuples +païens, et, se tenant assis dans le Temple, il usurpe les fonctions du +sacerdoce.» «A force de fréquenter les Grecs et les Arabes, écrit +l'auteur anonyme de la _Vie de Grégoire IX_, il s'imagine, tout réprouvé +qu'il est, être un Dieu sous la forme humaine.» L'avocat pontifical +Albert de Beham, familier d'Innocent IV, écrit encore, en 1245: «Il a +voulu s'asseoir dans la chaire de Dieu comme s'il était Dieu; non +seulement il s'est efforcé de créer un pape et de soumettre à sa +domination le siège apostolique, mais il a voulu usurper le droit divin, +changer l'alliance éternelle établie par l'Évangile, changer les lois et +les conditions de la vie des hommes.» En 1245 et 1248, Innocent IV +déliait du serment de fidélité le clergé et les sujets du royaume des +Deux-Siciles, enlevait l'Église sicilienne aux juridictions impériales, +retranchait de la société politique, comme de la communion religieuse, +les comtes et les bourgeois fidèles au parti de l'empereur, autorisait +les seigneurs ecclésiastiques à fortifier leurs châteaux contre +l'empereur, et jurait solennellement d'écraser jusqu'aux derniers +rejetons de «cette race de vipères». + +Pierre de la Vigne et les courtisans du prince souabe répondaient d'une +voix aussi sonore que celle des champions de l'Église. Pierre était le +confident de Frédéric. «J'ai tenu, dit son âme à Dante, les deux clefs +de son cœur, que j'ouvrais et refermais d'une main très douce;» on +peut croire que, chaque fois qu'il écrivait, il n'était que l'écho de la +pensée de l'empereur. Mais la façon dont il exalta la mission religieuse +de son maître, par l'exagération des idées et des images, a trop +d'analogie avec les invectives lancées par les défenseurs du +Saint-Siège. Pour le chancelier, même pour l'archevêque de Palerme +Beraldo, pour le notaire impérial Nicolas de Rocca et les prélats +gibelins qui font leur cour à César à l'aide des textes de l'Évangile, +Frédéric est une sorte de Messie, un apôtre chargé par Dieu de révéler +l'Esprit saint, le pontife de l'Église définitive, «le grand aigle aux +grandes ailes» qu'Ezéchiel a prophétisé. Quant à Pierre de la Vigne, il +sera le vicaire de Frédéric, comme le premier Pierre a été celui de +Jésus; il est la pierre angulaire, il est la vigne féconde dont les +branches ombragent et réjouissent le monde. Le Galiléen a renié trois +fois son Seigneur, le Capouan ne reniera jamais le sien. La fonction +mystique de l'Église romaine est sur le point de finir. «Le haut cèdre +du Liban sera coupé, criaient les prophètes populaires, il n'y aura plus +qu'un seul Dieu, c'est-à-dire un monarque. Malheur au clergé! S'il +tombe, un ordre nouveau est tout prêt.» Innocent IV trouvait sur sa +table des vers annonçant la déchéance prochaine de la Rome des papes. Et +les troubadours provençaux, les exilés de la croisade albigeoise, qui +avaient vu leurs villes livrées aux inquisiteurs, chantaient dans les +palais de Palerme et de Lucera les strophes furieuses de Guillaume +Figueira: «Rome traîtresse, l'avarice vous perd et vous tondez de trop +près la laine de vos brebis.... Rome, vous rongez la chair et les os des +simples, vous entraînez les aveugles dans le fossé, vous pardonnez les +péchés pour de l'argent; d'un trop mauvais fardeau, Rome, vous vous +chargez.... Rome, je suis content de penser que bientôt vous viendrez à +mauvais port, si l'empereur justicier mène droit sa fortune et fait ce +qu'il doit faire. Rome, je vous le dis en vérité, votre violence, nous +la verrons décliner. Rome, que notre vrai sauveur me laisse bientôt voir +cette ruine!» + +Mais des cris de guerre et des formules de malédiction sont des +témoignages bien vagues pour une recherche de la réalité historique. Il +faut laisser retomber la poussière de ce champ de bataille, si l'on veut +apercevoir clairement quelle fut l'action de l'empereur contre le +Saint-Siège et l'Église chrétienne. + +Il est, avant tout, certain qu'il n'a jamais tenté de provoquer un +schisme dans l'Église. Il appelait avec mépris Milan «la sentine des +patarins». A ses ennemis implacables, Grégoire IX et Innocent IV, il n'a +point opposé d'antipape. Il n'a point soutenu le faux pape de 1227 qui, +appuyé par les barons romains, siégea ix semaines à Saint-Pierre. Il +invoquait Dieu à témoin de sa fidélité au symbole approuvé par l'Église +romaine, selon la discipline universelle de l'Église. Sur son lit de +mort, écrit son fils Manfred au roi Conrad, «il a reconnu d'un cœur +repentant, humblement, comme chrétien orthodoxe, la sacro-sainte Église +romaine, sa mère». Ainsi, jusqu'à la fin, il maintint son adhésion +extérieure au christianisme romain. En 1242, dans le long interrègne qui +suivit la mort de Célestin IV, et au moment où il revenait sans cesse en +face des murs de Rome, que défendaient contre lui les barons guelfes, il +écrivait aux cardinaux d'une façon aussi pressante que saint Louis +lui-même, sur la nécessité de rendre sans retard à l'Église son pasteur +suprême. Innocent IV élu, il le félicita avec des paroles toutes +filiales; mais, six mois plus tard, il menaçait le Sénat et le peuple +romain de sa colère si Rome ne se soumettait point «au maître absolu de +la terre et de la mer, dont tous les désirs doivent s'accomplir». En +avril 1244, il annonçait à Conrad sa réconciliation avec le pape, il se +réjouissait d'avoir été admis par le pontife, en sa qualité de «fils +dévot de l'Église, et comme prince catholique, dans l'unité de +l'Église»; mais il ajoutait: «comme fils aîné et unique, et _patron_ de +l'Église, _sicut primus et unicus Ecclesie filius et patronus_, notre +devoir est d'en favoriser la grandeur.... Nous tâchons de toutes nos +forces, nous souhaitons d'un cœur sincère cette réformation de +l'Église qui nous donnera la paix, ainsi qu'à nos amis et fidèles, pour +toujours.» + +[Illustration: La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile, +près de Palerme.] + +Voilà des paroles qui éclairent singulièrement l'histoire religieuse de +Frédéric II. Le patron, le protecteur de l'Église, pour lui, n'est autre +que le maître absolu de l'Église. Il entend que celle-ci se courbe, +aussi docilement que la noblesse féodale et les villes, sous la loi +rigide de l'État. Il prétend disposer des choses ecclésiastiques aussi +librement que des intérêts séculiers de l'empire. Il écrivait déjà en +1236, à Grégoire IX, au sujet de la collation des bénéfices: «Vous vous +irritez de ce que nous ayions choisi des personnes jeunes et +indignes.... Mais n'est-ce pas, en vertu du droit divin, un sacrilège +de disputer sur les mérites de notre munificence, c'est-à-dire sur la +question de savoir si ceux que l'empereur nomme sont dignes ou non?» Il +écrira, en 1246, à tous les princes de la chrétienté: «Le pontife n'a le +droit d'exercer contre nous aucune rigueur, même pour causes légitimes.» +En 1248, dans une épître à l'empereur de Nicée, son gendre, il se plaint +amèrement des rapports insupportables que les princes de l'Occident ont +avec les chefs de l'Église latine; dans tous les troubles de l'État, +toutes les révoltes et toutes les guerres, il dénonce la main toujours +présente de l'Église, qui abuse d'une liberté pestilentielle. Pour lui +l'Orient seul, l'Orient schismatique de Byzance et les khalifats +musulmans ont résolu le problème des relations entre l'Église et l'État; +ils n'ont point affaire à des pontifes-rois; chez eux, la société +cléricale n'est point un corps politique. Ceci est la plaie de l'Europe +et de l'Occident. L'Asie est bien heureuse: elle jouit de la paix +religieuse; la puissance du prince n'y connaît point de limite, parce +que là-bas, en dehors du sanctuaire, l'Église n'existe plus. + +Mais ce protectorat impérial, ce gouvernement césarien de l'Église par +le maître de l'empire a pour condition nécessaire la réformation de +l'Église. Ce n'est point assez que le pape et les évêques n'aient plus +aucune action politique, que la souveraineté temporelle du pape à Rome +disparaisse aussi bien que la souveraineté féodale des évêques dans leur +diocèse. Il faut encore que la hiérarchie ecclésiastique renonce à sa +force sociale, que le champ de son influence soit borné à l'apostolat +direct des consciences, que, pour elle, les chrétiens ne soient plus les +membres d'une société politique, mais simplement des âmes individuelles. +Dans son encyclique de 1246, Frédéric écrivait: «Les clercs se sont +engraissés des aumônes des grands, et ils oppriment nos fils et nos +sujets, oubliant notre droit paternel, ne respectant plus en nous ni +l'empereur ni le roi.... Notre conscience est pure, et, par conséquent, +Dieu est avec nous; nous invoquons son témoignage sur l'intention que +nous avons toujours eue de réduire les clercs de tous les degrés, et +surtout les plus hauts d'entre eux, à un état tel qu'ils reviennent à la +condition où ils étaient dans l'Église primitive, menant une vie tout +apostolique et imitant l'humilité du Seigneur. Les clercs de ce temps +conversaient avec les anges, faisaient d'éclatants miracles, soignaient +les infirmes, ressuscitaient les morts, régnaient sur les rois par la +sainteté de leur vie et non par la force de leurs armes. Ceux-ci, livrés +au siècle, enivrés de délices, oublient Dieu; ils sont trop riches, et +la richesse étouffe en eux la religion. C'est un acte de charité de les +soulager de ces richesses qui les écrasent et les damnent.» En 1249, il +accuse, en face de la chrétienté entière, Innocent IV d'avoir séduit le +médecin qui, à Parme, tenta d'empoisonner l'empereur; il invoque le +concours de tous les princes pour le salut de «la sainte Église, sa +mère», qu'il a, dit-il, le droit et la volonté «de réformer pour +l'honneur de Dieu». + +[Illustration: Sceau de Frédéric II.] + + * * * * * + +Grégoire IX dit quelque part de Frédéric II: «Il ment au point +d'affirmer que tous ceux-là sont des sots qui croient qu'un Dieu +créateur de l'univers et tout-puissant est né d'une vierge.... Il ajoute +qu'on ne doit absolument croire qu'à ce qui est prouvé par les lois des +choses et par la raison naturelle.» Telle était en effet la véritable +hérésie de l'empereur. Il ne s'agit plus, ici, de réduire la puissance +politique de l'Église, d'enlever aux papes la direction supérieure de la +chrétienté; c'est le prestige même de la foi chrétienne qu'il veut +atteindre, et, de même qu'il a sécularisé l'État, en soumettant toutes +les forces de la société, l'Église comme les autres, à la volonté d'un +seul maître, il sécularise la science, la philosophie, la foi, en leur +donnant pour maîtresse unique et souveraine la raison. + +Frédéric II se préoccupait sincèrement des hauts problèmes +philosophiques, non point comme un chrétien qui demande à la sagesse +profane la confirmation de sa foi, mais comme un esprit libre qui aspire +à la vérité, quelque affligeante qu'elle puisse être pour les croyances +communes de son siècle. Il dirigeait à sa cour une véritable académie +philosophique. Un disciple des écoles d'Oxford, de Paris et de Tolède, +Michel Scot, chrétien régulier, que protégea Grégoire IX, lui avait +apporté en 1227, traduits en latin, les principaux commentaires +aristotéliques d'Averroès et, entre autres, celui du _Traité de l'Ame_. +En 1229, l'empereur, tout en négociant avec le Soudan, chargeait les +ambassadeurs musulmans de questions savantes pour les docteurs d'Arabie, +d'Égypte et de Syrie. Plus tard il interrogeait encore sur les mêmes +points de métaphysique le Juif espagnol Juda ben Salomo Cahen, l'auteur +d'une encyclopédie, l'_Inquisitio sapientiæ_; il renouvelait enfin, vers +1240, cette enquête rationnelle, dans le monde entier de l'islam, puis +près d'Ibn Sabin de Murcie, le plus célèbre dialecticien de l'Espagne. +Celui-ci répondit «pour l'amour de Dieu et le triomphe de l'islamisme», +et le texte arabe de ses réponses est conservé, sous le titre de +_Questions siciliennes_, avec les demandes de l'empereur, dans un +manuscrit d'Oxford. «Aristote, interrogeait Frédéric, a-t-il démontré +l'éternité du monde? S'il ne l'a pas fait, que valent ses arguments? +Quel est le but de la science théologique, et quels sont les principes +préliminaires de cette science, si toutefois elle a des principes +préliminaires, entendons, si elle relève de la pure raison? Quelle est +la nature de l'âme? Est-elle immortelle? Quel est l'indice de son +immortalité? Que signifient ces mots de Mahomet: «Le cœur du croyant +est entre les doigts du miséricordieux?» + +[Illustration: Monnaie de Frédéric II.] + +Ces idées hardies, vers lesquelles jusqu'alors le moyen âge ne s'était +tourné que pour les exorciser, ont traversé la civilisation de l'Italie +impériale, tout en suivant, comme en un lit parallèle, la direction même +de la politique de l'empereur. Le parti gibelin se sentit d'autant plus +libre du côté de l'Église de Rome, que la philosophie patronnée par son +prince affranchissait plus résolument la raison humaine de l'obsession +du surnaturel. Et comme le fond de toute métaphysique recèle une +doctrine morale, les partisans de l'empereur, ceux qui aimaient la +puissance temporelle, la richesse et les félicités terrestres, tout en +s'inquiétant assez peu de l'éternité du monde et de l'intellect unique, +accueillirent avec empressement une sagesse qui les rassurait sur le +lendemain de la mort, rendait plus douce la vie présente, déconcertait +le prêtre et l'inquisiteur, éteignait les foudres du pape. Les +_Épicuriens_ de Florence, en qui le XIIe siècle avait vu les pires +ennemis de la paix sociale, puisqu'ils attiraient sur la cité les +colères du ciel, furent, à deux reprises, vers la fin du règne de +Frédéric et sous Manfred, les maîtres de leur république. Les Uberti +tinrent alors la tête du parti impérial dans l'Italie supérieure: ils +dominèrent avec dureté et grandeur d'âme, et à côté d'eux, «plus de cent +mille nobles, dit Benvenuto d'Imola, hommes de haute condition, qui +pensaient, comme leur capitaine Farinata et comme Épicure, que le +paradis ne doit être cherché qu'en ce monde». Jusqu'à la fin du XIIIe +siècle, à travers toutes les vicissitudes de leur fortune politique, ces +indomptables gibelins portèrent très haut leur incrédulité religieuse, +peut-être même un matérialisme radical. «Quand les bonnes gens, dit +Boccace, voyaient passer Guido Cavalcanti tout rêveur dans les rues de +Florence, il cherche, disaient-ils, des raisons pour prouver qu'il n'y a +pas de Dieu.» On avait dit la même chose de Manfred, qui ne croyait, +écrit Villani, «ni en Dieu, ni aux saints, mais seulement aux plaisirs +de la chair». On attribua au cardinal toscan Ubaldini, qui soutint +vaillamment à Rome le parti maudit des Hohenstaufen, cette parole déjà +voltairienne: «Si l'âme existe, j'ai perdu la mienne pour les gibelins.» +On le voit, chez tous, le trait caractéristique de l'incrédulité est le +même; ils ont rejeté, comme superstitieuses, les croyances essentielles +de toute religion; qu'ils le sachent ou non, ils procèdent d'Averroès. +Dante a groupé quelques-uns d'entre eux, Farinata, Frédéric II, +Ubaldini, Cavalcante Cavalcanti, dans la même fosse infernale; mais le +plus «magnanime» de tous, Farinata, ne veut pas croire à l'enfer, dont +la flamme le dévore; il se dresse debout, de la ceinture en haut, hors +de son sarcophage embrasé, et promène un œil altier sur l'horrible +région qu'il méprisera éternellement: + + Ed ei s'ergea col petto e colla fronte, + Come avesse l'inferno in gran dispitto. + (_Inf._, X, 35.) + +A cette métaphysique d'incrédulité, à cet effacement du surnaturel dans +la vie des consciences, correspond une vue nouvelle de la nature. Ici, +le miracle s'est évanoui, l'omniprésence de Dieu, cette joie des âmes +pures, l'embûche perpétuelle de Satan, cette terreur des esprits +faibles, ont disparu; il ne reste plus que les lois immuables qui +règlent l'évolution indéfinie des êtres vivants, les combinaisons des +forces et des éléments. La renaissance des sciences naturelles avait +pour première condition une théorie toute rationnelle de la nature. + +C'est encore vers Aristote, naturaliste et physicien, que les Arabes, +alchimistes et médecins, ramenèrent l'Italie méridionale. Vers 1250, +Michel Scot traduisit pour Frédéric l'abrégé fait par Avicenne de +l'_Histoire des animaux_. Maître Théodore était le chimiste de la cour +et préparait des sirops et diverses sortes de sucres pour la table +impériale. La grande école de Salerne renouvelait, pour l'Occident, les +études médicales, d'après les méthodes de la science arabe, +l'observation directe des organes et des fonctions du corps humain, la +recherche des plantes salutaires, l'analyse des poisons, +l'expérimentation des eaux thermales. Frédéric rétablit le règlement des +empereurs romains qui interdisait la médecine à quiconque n'avait pas +subi d'examen et obtenu la licence. Il fixa à cinq années le cours de +médecine et de chirurgie. Il fit étudier les propriétés des sources +chaudes de Pouzzoles. Il donnait lui-même des prescriptions à ses amis +et inventait des recettes. On lui amenait d'Asie et d'Afrique les +animaux les plus rares et il en observait les mœurs; le livre _De +arte venandi cum avibus_, qui lui est attribué, est un traité sur +l'anatomie et l'éducation des oiseaux de chasse. Les simples contaient +des choses terribles sur ses expériences. Il éventrait, disait-on, des +hommes pour étudier la digestion; il élevait des enfants dans +l'isolement, pour voir quelle langue ils inventeraient, l'hébreu, le +grec, le latin, l'arabe, ou l'idiome de leurs propres parents, dit Fra +Salimbene, dont toutes ces nouveautés bouleversent l'esprit; il faisait +sonder par ses plongeurs les gouffres du détroit de Messine; il se +préoccupait de la distance qui sépare la terre des astres. Les moines se +scandalisèrent de cette curiosité universelle; ils y voyaient la marque +de l'orgueil et de l'impiété; Salimbene la qualifie, avec un ineffable +dédain, de superstition, de perversité maudite, de présomption scélérate +et de folie. Le moyen âge n'aimait point que l'on scrutât de trop près +les profondeurs de l'œuvre divine, que l'on surprît le jeu de la vie +humaine ou celui de la machine céleste. Les sciences de la nature lui +semblaient suspectes de maléfice, de sorcellerie. L'Italie, engagée par +les Hohenstaufen dans les voies de l'observation expérimentale, devait +être longtemps encore la seule province de la chrétienté où l'homme +contemplât, sans inquiétude, les phénomènes et les lois du monde +visible. + +E. GEBHART, _L'Italie mystique_, Paris, Hachette, +1893, in-16, 2e éd. _Passim._ + + + + +CHAPITRE IX + +LES CROISADES + + PROGRAMME.--_Fondation du royaume de Jérusalem. La prise de + Constantinople. Influence de la civilisation orientale sur + l'Occident.--Croisades et missions dans l'Orient de l'Europe._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Il n'y a pas, en français, de bonne =histoire générale des + croisades=. Celle de Michaud, que l'on a tort de lire encore, ne + vaut rien. Celle de Wilken (_Geschichte der Kreuzzüge_, Leipzig, + 1807-1832, 7 vol. in-8º) est vieillie. Il existe en allemand trois + Manuels: B. Kugler, _Geschichte der Kreuzzüge_, Berlin, 1891, 2e + éd.;--H. Prutz, _Kulturgeschichte der Kreuzzüge_, Berlin, 1883, + in-8º;--O. Henne am Rhyn, _Kulturgeschichte der Kreuzzüge_, + Leipzig, 1894, in-8º. + + Les monographies relatives à l'histoire des Croisades sont + innombrables. C'est une des parties de l'histoire du moyen âge qui + ont été étudiées de nos jours avec le plus de soin. Voir, entre + autres: Cte P. Riant, _Expéditions et pèlerinages des + Scandinaves en Terre Sainte au temps des Croisades_, Paris, 1865, + in-8º;--R. Röhricht, _Beiträge zur Geschichte der Kreuzzüge_, + Berlin, 1876, 2 vol. in-8º;--H. v. Sybel, _Geschichte des ersten + Kreuzzüges_, Berlin, 1881, in-8º;--J. Tessier, _Quatrième croisade. + La diversion sur Zara et Constantinople_, Paris, 1884, in-8º";--R. + Röhricht, _Studien zur Geschichte des fünften Kreuzzüges_, + Innsbrück, 1891, in-8º;--le même, _Die Kreuzpredigten gegen den + Islam_, dans la _Zeitschrift für Kirchengeschichte_, VI (1884);--A. + Lecoy de la Marche, _La prédication de la croisade au XIIIe + siècle_, dans la _Revue des Questions historiques_, juillet + 1890;--H. Derenbourg, _Ousâma-ibn-Mounkidh, un émir syrien au + premier siècle des croisades_, Paris, 1889-1893, in-8º. + + L'=histoire des établissements des croisés en Orient= (Palestine, + Syrie, Achaïe, Chypre, etc.) a été l'objet de quelques travaux + considérables, dont les principaux sont: G. Dodu, _Histoire des + institutions monarchiques dans le royaume latin de Jérusalem_, + Paris, 1894, in-8º;--G. Rey, _Les colonies franques de Syrie_, + Paris, 1884, in-8º;--G. Schlumberger, _Les principautés franques + dans le Levant_, Paris, 1879, in-8º;--Cte L. de Mas Latrie, + _Histoire de l'île de Chypre sous les princes de la maison de + Lusignan_, Paris, 1852-1861, 3 vol. in-8º;--C. Buchon, _Histoire + des conquêtes et de l'établissement des Français dans les provinces + de l'ancienne Grèce au moyen âge_, Paris, 1846, in-8º;--Bonne de + Guldencrone, _L'Achaïe féodale_, Paris, 1889, in-8º;--W. Heyd, + _Histoire du commerce du Levant au moyen âge_, Leipzig, 1885-1886, + 2 vol. in-8º, trad. de l'all. + + Sur la légende de =Saladin= au moyen âge: G. Paris, dans le _Journal + des Savants_, 1893. + + =L'histoire intérieure de l'Asie= à l'époque des Croisades est + esquissée d'une manière intéressante et nouvelle par M. L. Cahun, + dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, précitée, + t. II (1895), ch. XVI. + + Le Programme ne parle pas des =croisades d'Espagne=. C'est cependant + un sujet important. Consulter, en attendant la publication de la + grande «Histoire générale de l'Espagne» préparée par l'Académie de + l'Histoire de Madrid: R. Dozy, _Histoire des musulmans d'Espagne_, + Leyde, 1861, 4 vol. in-8º. + + + + +I.--PIERRE L'HERMITE. + + +On a entassé sur le nom de Pierre l'Hermite, dont la personnalité est si +étroitement liée à l'histoire de la première croisade, une quantité de +légendes et d'amplifications de rhétorique. Sur sa vie, antérieurement à +son premier pèlerinage, on ne possède cependant qu'un nombre extrêmement +restreint de documents authentiques. Il s'appelait Pierre; il était né à +Amiens ou aux environs de cette ville, et fut moine; ajoutons qu'il +n'exerça jamais d'autre profession, et nous aurons dit tout ce qu'on +sait de source certaine. Tous les renseignements supplémentaires que +fournissent les historiens modernes sont hypothèse et roman. + +Que n'a-t-on pas raconté de lui? Son pèlerinage en Palestine, sa +rencontre et son entretien avec le patriarche grec de Jérusalem, la +vision céleste dont il fut favorisé dans cette ville[45], la mission +qu'il y reçut de prêcher la croisade, sa visite au pape Urbain II dont +il aurait obtenu le consentement, puis son apparition en Occident comme +précurseur du pape, et son départ à la tête d'une grande armée de +croisés rassemblée par lui; tous ces récits traditionnels forment comme +un nimbe autour de sa tête.--Reste à savoir s'ils sont corroborés par +des preuves solides. + +Il est très probable que Pierre fit, en effet, un voyage en Orient avant +1096. Mais le chroniqueur Albert d'Aix s'est fait l'interprète d'une +pure légende en lui attribuant, pendant son séjour à Jérusalem, dans +l'église du Saint-Sépulcre, une vision qui aurait été la cause +déterminante de la croisade. On ne sait même pas si Pierre, lors de ce +premier voyage, avait pu arriver près de Jérusalem ou s'il avait été +obligé de s'arrêter avant d'avoir atteint la frontière de la Palestine. +La tradition rapportée par Albert d'Aix a dû se former pendant les vingt +premières années du XIIe siècle; elle a pris naissance dans l'opinion +fermement accréditée alors que l'entreprise avait été préparée _non tam +humanitus quant divinitus_. Sous l'influence de cette idée que le monde +céleste est en relation étroite avec le monde terrestre, et les +véritables motifs de la croisade venant à s'effacer de plus en plus du +souvenir des contemporains, il n'est pas étonnant que la légende soit +arrivée à se substituer complètement à la réalité. On s'explique que +dans les pays où Pierre a le premier prêché la croisade, tels que le +nord de la France, la Lorraine et le pays du Rhin, la foule ait pu +oublier tout ce qui en dehors de lui avait contribué au même but, pour +faire de lui seul l'agent essentiel de l'entreprise. + +Pierre, en revenant de terre sainte, eut-il une entrevue avec Urbain II, +soit à Rome, soit en France? fut-il le précurseur du pape, qu'il aurait +décidé à organiser l'expédition d'outre-mer? Cela est fort douteux; les +écrivains contemporains du XIe siècle laissent tous entendre qu'en +France ce n'est pas Pierre l'Hermite, mais Urbain seul, qui a donné +l'impulsion au mouvement de la croisade. Le moment où Pierre a paru en +public pour la première fois ne saurait être placé avant le concile de +Clermont. «Il faut, dit Sybel, laisser au pape la gloire dont jusqu'à +nos jours l'hermite d'Amiens lui a disputé une bonne moitié. Urbain vint +à Clermont à un moment où une tendance inconsciente poussait le monde +vers l'Orient, mais où aucune parole n'avait encore été prononcée dans +ce sens. Cette parole, il la fit entendre, et alors princes et +chevaliers, nobles et vilains, et, parmi les vilains, Pierre, se +levèrent. Rendons au pape ce qui lui appartient.» + +Que Pierre ait assisté, comme le veut la tradition vulgaire, au concile +de Clermont et qu'il y ait prononcé une harangue, ce sont encore là des +faits qui ne sont ni certains ni même probables. Car c'est pendant +l'hiver de 1095-96 que Pierre prêcha pour la première fois la croisade. +Mais, suivant Orderic Vital, l'Hermite, suivi de quinze mille hommes à +pied et à cheval, arriva à Cologne le samedi de Pâques, 12 avril 1096. +«C'était, dit Guibert de Nogent, l'écume de la France, _fæx residua +Francorum_.» Comment avait-il pu réunir en si peu de temps pareille +troupe autour de lui? La famine de 1095, qui arracha tant de misérables +au sol natal, ne suffit pas à l'expliquer; il faut encore faire la part +du prestige personnel de l'Hermite. + +D'après les témoins oculaires, Pierre était un homme intelligent, +énergique, décidé, rude, enthousiaste, un tribun populaire. De petite +taille, maigre, brun de visage, avec une longue barbe grise, il était +vêtu d'une robe de laine et d'un froc de moine, sans chausses ni +chaussures. Il allait monté sur un âne dont la foule idolâtre arrachait +les poils pour s'en faire des reliques. Il menait une vie austère, ne +mangeait ni pain ni viande, mais buvait du vin. Il distribuait +généreusement les dons qu'il recevait en abondance. + +Il faut reconnaître que le succès de la prédication de cet homme fut +extraordinaire. Les bandes qui le suivaient l'entouraient d'une telle +vénération que ses actions et ses paroles étaient pour elles des oracles +divins. Guibert, qui avait assisté au concile de Clermont, est forcé de +rendre ce témoignage à l'Hermite: «Je n'ai jamais vu personne être +honoré de la sorte». + +[Illustration: L'église du Saint-Sépulcre, à Jérusalem.] + +Ainsi, l'appel du pape fut, pour ainsi dire, le foyer qui projeta sur le +nom de Pierre les premiers rayons de célébrité. Mais, dès lors, les +récits où il racontait son pèlerinage manqué et les souffrances des +pèlerins, sa parole ardente, la nouveauté même de la croisade, le +placèrent si haut dans l'opinion des masses qu'elles le regardèrent +comme un saint. + +L'étendue des pays parcourus par Pierre pendant sa prédication est +d'ailleurs une des causes qui ont le plus contribué à fonder sa +réputation. Entre le concile de Clermont et son départ pour l'Orient, il +trouva moyen de parcourir des distances énormes, gagnant partout des +partisans à la cause du pape. Là où il ne pouvait pas aller lui-même, il +envoyait sans doute des missionnaires, comme Gauthier sans Avoir, +Reinold de Breis, Gauthier de Breteuil et Gottschalk. Il semble qu'il +ait commencé sa carrière oratoire en Berry, province limitrophe de +l'Auvergne et de la Marche, où Urbain se trouvait pendant l'hiver de +1095. Il passa de là en Lorraine et dans la région rhénane, mais son +itinéraire est inconnu. + +Après un séjour d'une semaine à Cologne, il traversa paisiblement avec +une armée immense et confuse de Français, de Souabes, de Bavarois et de +Lorrains, l'Allemagne du sud et la Hongrie. La traversée de la Bulgarie +fut, au contraire, difficile et sanglante. Les bandes de Pierre étaient +décimées quand elles arrivèrent à Constantinople, trois mois et dix +jours après leur départ de Cologne. Elles y trouvèrent un nombre assez +considérable de pèlerins venus de Lombardie, et Gauthier sans Avoir, qui +s'était séparé du gros des forces de l'Hermite sur les bords du Rhin, +pour prendre les devants. + +L'expédition se termina au mois d'octobre par un désastre lamentable +près de Civitot ou Hersek, en Asie Mineure. Parmi ceux qui échappèrent +aux coups des Turcs, on cite, outre Pierre, le comte Henri de +Schwarzenberg, Frédéric de Zimmern, Rodolphe de Brandis, qui, blessés +dans le combat, guérirent de leurs blessures et se joignirent plus tard +à l'armée de Godefroi de Bouillon. Mais le plus grand nombre périt, +entre autres Gauthier sans Avoir, percé de sept flèches, le comte +palatin Hugues de Tubingue, le duc Walther de Teck, le comte Rodolphe de +Sarverden. On voit que les compagnons de Pierre n'avaient point été, +comme on le dit souvent sur la foi de Guibert de Nogent, exclusivement +recrutés dans la lie des populations occidentales. + +En se répandant en Europe, la nouvelle du désastre porta, sans doute, +une grave atteinte à la considération dont le nom de Pierre l'Hermite +était entouré; on dut tout d'abord attribuer la responsabilité du sang +versé, comme on le fit pour Volkmar, Gottschalk et Emich, ces hommes +que le chroniqueur Ekkehard compare à la _paille_, tandis que Godefroi +de Bouillon et les autres chefs aimés de Dieu sont le _bon grain_. En +tout cas, après la déroute de Civitot, le rôle de l'Hermite fut +brusquement terminé. On le retrouve dans la grande armée des croisés +pendant l'hiver de 1097, mais il n'y exerce pas d'influence. Pendant le +siège d'Antioche, en janvier 1098, il essaya même de s'enfuir, +apparemment pour ne point supporter plus longtemps les fatigues de +l'expédition. De là le bruit qui arriva en l'an 1100 au plus tard à la +connaissance d'Ekkehard, que «Pierre avait été un hypocrite: _Petrum +multi postea hypocritam esse dicebant._» + +[Illustration: La porte de David, à Jérusalem.] + +Cependant Pierre, ramené de force au camp des croisés, fit +convenablement le reste de la campagne. Il fut même employé par les +chefs chrétiens pour négocier avec Kerbogha, puis chargé de +l'administration du trésor des pauvres de l'armée, sur lesquels il avait +gardé peut-être quelque chose de son premier ascendant. Après la prise +de Jérusalem, il resta dans cette ville avec les malades, tandis que les +hommes valides faisaient contre les Sarrasins la marche qui aboutit à la +décisive victoire d'Ascalon. Tel est le dernier renseignement +authentique sur le rôle joué par l'Hermite pendant la première croisade +et sur son séjour en terre sainte. On peut admettre comme vraisemblable +qu'il revint d'Orient vers 1099 ou 1100, en compagnie de pèlerins +originaires du pays de Liège. Sur les instances de ses derniers +admirateurs, il aurait fondé aux environs de Huy une église et un +monastère. C'est là qu'il mourut. Son corps fut transféré en 1242 dans +l'église de Neufmoustier. + +D'après H. HAGENMEYER, _Le vrai et le faux sur Pierre +l'Hermite, analyse critique des témoignages historiques +relatifs à ce personnage et des légendes auxquelles +il a donné lieu_, trad. de l'all. par Furcy +Raynaud, Paris, 1883, in-8º, à la librairie de la Société +bibliographique. + + + + +II.--LE PILLAGE DE CONSTANTINOPLE PAR LES CROISÉS DE 1204. + + +Si l'on n'écoutait que les lamentations de Nicétas sur la seconde prise +de Constantinople, la ville impériale, théâtre d'abominations sans +égales, aurait vu périr, en 1204, sous les coups de Barbares ignorants, +aussi bien tous les chefs-d'œuvre de l'art antique qui s'y trouvaient +rassemblés que les plus précieux et les plus vénérables des objets +consacrés par les souvenirs du christianisme. Heureusement, sur tous ces +faits, il faut se garder de prendre à la lettre tant le récit de +Nicétas, déplorant la destruction de monuments qui existent encore +aujourd'hui, que les assertions de Nicolas d'Otrante, se plaignant de la +disparition des reliquaires de la Passion qui, en réalité, ne quittèrent +le palais du Bucoléon que pour passer, trente ans plus tard, dans le +trésor de la Sainte-Chapelle. Mais, tout en faisant la part des +exagérations des vaincus, il est impossible de nier qu'à la suite du +dernier assaut donné à Byzance par les Latins, et malgré l'accueil si +humble qu'ils reçurent des Grecs, et surtout du clergé, des scènes +horribles de meurtre et de pillage se succédèrent dans la malheureuse +ville. Seulement, il faut distinguer deux périodes différentes dans +l'histoire de ces faits regrettables: la première, courte et violente, +dura du 14 au 16 avril 1204; c'est pendant ces trois jours qu'eurent +lieu les profanations dont les Grecs se plaignirent si justement au pape +dans un curieux mémoire qui nous a été conservé, et dont trois lettres +d'Innocent III sont l'écho indigné. C'est à peine si la garde mise par +les chefs de l'armée dans les palais impériaux put préserver les +chapelles de ces palais de la rapacité des soldats; aucun sanctuaire ne +paraît avoir été épargné, et Sainte-Sophie dut à ses trésors merveilleux +et à l'immense renom dont ils jouissaient de se voir le théâtre d'excès +plus odieux que partout ailleurs. Aux profanations des églises vinrent +s'ajouter celles des tombes impériales, dont Nicétas ne craint pas +d'accuser Thomas Morosini, patriarche latin élu, mais qui durent être +stériles, Alexis III s'étant chargé, sept ans plus tôt, de les +dépouiller de tous les joyaux qu'elles contenaient. + +Dans les premiers moments, la rage des conquérants paraît avoir été +extrême. «Quant li Latin, dit Ernoul, orent prise Constantinoble, il +avoient l'escu Damedieu enbracé, et, tantost come il furent dedens, il +le geterent jus, et enbracerent l'escu au diable; il corurent sus a +sainte Iglise premierement, et briserent les abbaïes et les roberent.» +Les châsses des saints, dont beaucoup étaient en cuivre émaillé, et par +conséquent sans valeur pour les pillards, furent brisées. On arrachait +les pierreries et les camées qui en faisaient l'ornement, et l'on en +jetait au loin les reliques. Un nombre infini de ces reliures de métal +si somptueuses qui recouvraient les livres de chœur eurent un sort +pareil; les images des saints furent foulées aux pieds ou lancées à la +mer. Au bout de quelques jours, les Latins paraissent avoir eu honte de +ces scandales et même redouté la colère divine. Le conseil des chefs se +réunit, et l'on prit des mesures sévères pour arrêter tous ces excès. +Les évêques de l'armée fulminèrent l'excommunication contre tous ceux +qui se rendraient coupables de nouveaux sacrilèges, et aussi contre ceux +qui ne viendraient pas mettre, en des lieux désignés à cet effet, le +butin déjà recueilli. Quelques jours plus tard, d'ailleurs, l'élection +et le couronnement de Baudouin Ier (16 mai) vinrent substituer un +pouvoir régulier à l'anarchie; les différents corps de l'armée furent +cantonnés dans les divers quartiers de la ville, et un ordre au moins +apparent vint succéder aux scènes de violence des premiers jours. Mais +là commence, surtout en ce qui concerne les trésors des églises et des +reliques, la seconde période du pillage, celle de la spoliation +régulière et méthodique; cette période paraît avoir duré plusieurs mois, +plusieurs années, je dirai même presque autant que l'empire latin +d'Orient. + + * * * * * + +Il n'est pas impossible d'entrer dans quelques détails sur la nature des +objets sacrés plus particulièrement recherchés par les Latins; il semble +que ces objets peuvent se diviser en deux classes: les reliques et les +ornements ecclésiastiques; mais, pour les uns comme pour les autres, les +croisés ne paraissent point avoir agi à l'aventure. + +Parmi les reliques, ce sont les fragments du bois de la Vraie Croix, +depuis longtemps objet d'une vénération spéciale en France, qui semblent +avoir excité le plus vivement leur convoitise. Constantinople avait sur +ce point de quoi les satisfaire; sans parler des reliques insignes, des +τἱμια Ξὑλα, grand était le nombre de ces phylactères, de ces +_encolpia_, destinés à être portés au cou, et dont l'usage, parmi les +familles riches, était déjà général du temps de saint Jean Chrysostome; +tous contenaient, avec d'autres reliques, une parcelle plus ou moins +importante du bois de la Vraie Croix. Les palais des familles +princières, les couvents, renfermaient d'autres croix plus grandes; les +«couronnes de lumière» des églises en portaient souvent de suspendues +au-dessus des autels. Au retour des croisés, les sanctuaires de l'Europe +en reçurent un grand nombre, presque toujours gratifiées, soit par ceux +qui les rapportaient, soit par ceux qui les recevaient en dépôt, de +quelque origine plus ambitieuse qu'authentique. Presque toutes étaient +censées avoir appartenu à Constantin, à sainte Hélène ou tout au moins à +Manuel Comnène. + +Après la Vraie Croix, c'étaient les reliques de l'Enfance et de la +Passion du Christ, celles de la Vierge, des Apôtres, de saint Jean le +Précurseur, du protomartyr saint Étienne, de saint Laurent, de saint +Georges et de saint Nicolas que les Latins recherchaient avec le plus +d'avidité. Une idée dont ils paraissent aussi avoir été pénétrés et qui +leur avait été sans doute suggérée dès avant leur départ, c'est +l'intérêt que pouvaient avoir certaines grandes églises de l'Europe à +posséder des reliques considérables et authentiques des saints orientaux +sous le vocable desquels elles avaient été dédiées; c'est ainsi que les +cathédrales de Châlons-sur-Marne et de Langres, qui reçurent chacune, +pendant le temps des croisades, trois envois successifs des restes de +saint Étienne et de saint Mammès, leurs patrons respectifs, furent +redevables à la prise de Constantinople des plus considérables de ces +envois. + +Quant aux objets destinés au service du culte et à l'ornementation des +églises, il suffit de parcourir les listes des présents adressés à cette +époque de Constantinople en Occident pour être étonné de la quantité +considérable de vases sacrés en or et en argent, d'encensoirs, de croix +processionnelles, de parements d'autels et de vêtements ecclésiastiques, +même de tapis et de tissus neufs d'or, d'argent et de soie, qui prirent +le chemin de l'Italie, de la France et de l'Allemagne. Les dyptiques, +les tables d'ivoire qui devaient servir à enrichir les couvertures des +manuscrits de l'Occident, figurent aussi en grand nombre parmi les +objets recueillis par les croisés. Enfin, ce ne dut pas être sans penser +de loin à l'ornementation des châsses encore barbares de leurs saints +que les clercs de l'armée latine firent si ample provision de ces +anneaux, de ces pierres antiques, dont ils remplirent, à leur retour, +les trésors de leurs cathédrales, et que, sans le vouloir, ils ont ainsi +sauvés d'une destruction presque certaine. + +[Illustration: Émaux byzantins du reliquaire de Limbourg. + +(Didron, _Annales archéologiques_.)] + + * * * * * + +Que devint tout ce butin religieux? Une partie considérable dut en être +détournée, ainsi que nous le verrons plus loin; mais le reste, à la +suite des mesures prises, vers Pâques, par les chefs de l'armée, fut-il, +avec les autres dépouilles de la ville, rapporté aux lieux désignés à +cet effet--trois églises, suivant Villehardouin, un monastère, selon +Clari--et mis en commun sous la garde de dix chevaliers et de dix +Vénitiens? Il n'y a guère lieu d'en douter en ce qui concerne les +ornements d'église et les vases sacrés. Pour les reliques, il est +certain qu'un grand nombre fut rapporté, mais il y a lieu de penser +qu'elles furent dès l'origine séparées du reste du butin, car on voit +qu'à l'exemple des croisés de 1097, ceux de 1204 confièrent au doyen des +évêques, à Garnier de Trainel, évêque de Troyes, la charge qu'avait +remplie à Jérusalem Arnould de Rohas, celle de _procurator sanctarum +reliquiarum_, et que ce fut dans la maison habitée par Garnier que tous +ces objets sacrés trouvèrent un asile. + +Un premier partage du butin fut fait entre le 22 avril et le 9 mai. Il +est à croire que les Vénitiens se remboursèrent de leur double créance +contre les croisés et contre les Comnènes, et qu'une fois les sommes +prélevées, il fut fait, comme le dit Sanudo, deux parts égales, l'une +pour les Latins et l'autre pour Venise, parts dont un quart retourna, +après le couronnement de Baudouin Ier, au trésor impérial: suivant +Villehardouin, les trois huitièmes des croisés montèrent à la somme de +400 000 marcs (20 800 000 francs). Mais le maréchal de Champagne ne +parle pas d'un second partage raconté en détail par Robert de Clari. +Suivant Robert, ces deux premières répartitions n'auraient porté que sur +le _gros argent_, la monnaie et la vaisselle massive; quant aux joyaux, +aux tissus d'or et de soie, ils auraient été, vers le mois d'août, +furtivement enlevés par les chevaliers restés dans la ville pendant la +campagne de Baudouin Ier contre Boniface de Monferrat, et divisés +entre ces traîtres pour lesquels Clari ne trouve pas d'injures assez +fortes. C'est donc entre les mains de ces chevaliers félons, et +probablement sur l'ordre et au profit du doge, qui commandait dans la +ville en l'absence de l'empereur, que tombèrent tous les trésors enlevés +aux églises, et rien ne nous indique de quelle manière Vénitiens et +Francs se les partagèrent entre eux. + +[Illustration: Saint Louis transportant les reliques de la Passion à la +Sainte-Chapelle.] + +Quant aux reliques, il semble bien que les évêques latins, l'empereur et +les Vénitiens en aient eu chacun une part.--Garnier de Trainel, qui +disposa pendant près d'une année des reliques mises en commun, en envoya +de très précieuses à Troyes par Jean L'Anglois, son chapelain; c'est de +lui que l'archevêque de Sens reçut le chef de saint Victor. Nivelon de +Cherisy, évêque de Soissons, enrichit de reliques Soissons, la célèbre +abbaye de Notre-Dame, et un grand nombre de sanctuaires des contrées +voisines. Conrad de Halberstadt ne paraît pas avoir été moins bien +partagé que Nivelon, si l'on en juge par la valeur des objets rapportés +par lui, dont la plupart existent encore aujourd'hui au trésor de la +cathédrale d'Halberstadt.--Le premier empereur latin de Constantinople +adressa de son côté en Europe quantité d'objets précieux, et Baudouin +Ier obéit en cela aux conseils d'une politique éclairée. Devenu le +chef d'un État aussi mal affermi, il avait besoin d'autres sympathies et +d'autres alliances que celles dont avait pu se contenter le comte de +Flandre, et devait oublier le temps où, soutien de Philippe de Souabe et +vassal turbulent du roi de France, il avait eu à se plaindre des deux +personnages les plus influents de l'époque, Innocent III et Philippe +Auguste; aussi est-ce précisément à eux les premiers qu'il notifie son +avènement, joignant aux lettres qu'il leur adresse des présents +considérables. Barozzi, maître du Temple en Lombardie, est chargé par +lui de porter au pape un véritable trésor, dans lequel figure une statue +d'or et une d'argent avec un rubis acheté 1000 marcs, et de nombreuses +croix. Philippe Auguste reçoit, outre des reliques de son patron et une +croix admirable, deux vêtements impériaux et un rubis d'une grosseur +extraordinaire. Après la défaite d'Andrinople, le successeur de Baudoin +Ier, Henri Ier, continua les envois commencés par son père, dans +l'espoir que ces libéralités lui concilieraient les sympathies de +l'Occident. Les princes laïques ou ecclésiastiques qui avaient pris la +croix, mais qui ne s'étaient pas encore acquittés de leur vœu, furent +naturellement l'objet des premières libéralités de l'empereur. C'est +ainsi que le duc d'Autriche reçut un fragment de la vraie croix. La +Belgique et le Nord de la France, d'où il avait lieu d'espérer les +secours les plus efficaces, reçurent de nombreuses marques de sa +munificence: Clairvaux, où se trouvaient les tombes de sa maison, Namur, +où régnait son frère, Bruges, Courtrai, Liessies conservèrent longtemps +ou conservent encore les richesses qu'il leur envoya. Après Henri +Ier, il faut descendre jusqu'aux années lamentables de Baudouin II +pour voir reparaître en Occident de nouvelles reliques byzantines; +malheureusement, alors, il ne s'agit plus de dons gracieux, mais de +vulgaires engagements. Après avoir vendu, pour soutenir son armée, +jusqu'au plomb des toits de son palais, l'empereur se voit réduit à +abandonner en nantissement aux Vénitiens les joyaux religieux de la +couronne impériale. C'est en 1239 que saint Louis rachète le plus +précieux de tous, la Couronne d'épines; puis, en 1241, la Grande Croix, +la Lance et l'Éponge, jusqu'à ce que, en 1247, Baudouin II vienne +solennellement confirmer le transfert, dans la Sainte-Chapelle de Paris, +des grandes reliques impériales du Bucoléon.--Quant aux Vénitiens, +familiers de longue date avec le martyrologe byzantin, ils n'éprouvaient +pas, comme les Latins, de difficulté à déchiffrer les inscriptions des +reliquaires[46], et leur choix dut être promptement et bien fait. On +voit par les récits des pèlerins qui, dans les siècles postérieurs, +s'embarquèrent à Venise pour se rendre en Palestine, que cette cité +était devenue, depuis 1204, comme une ville sainte, tant était grand le +nombre des objets sacrés qu'elle offrait à la vénération des fidèles. Ce +que, d'ailleurs, même après l'incendie du trésor de Saint-Marc en 1231, +la basilique ducale contient encore de reliques de premier ordre et de +spécimens sans prix de l'orfèvrerie byzantine peut donner une idée de ce +que ce sanctuaire reçut de Constantinople après la quatrième croisade. + +[Illustration: La Sainte-Chapelle du Palais, bâtie par saint Louis pour +recevoir les reliques du Bucoléon.] + +Mais en dehors du butin mis en commun, qui fut l'objet d'un partage +régulier, le récit du pillage a déjà montré qu'il y eut un immense butin +détourné par les vainqueurs indisciplinés. Hugues de Saint-Paul fit bien +pendre, l'écu au col, des chevaliers coupables de n'avoir pas rapporté +leur butin particulier à la masse commune; mais en fait de reliques, on +croyait faire une bonne œuvre en volant les Grecs. Martin de Pairis +se laissait traiter par son biographe de _prædo sanctus_; il dut donc y +avoir sur ce point une certaine tolérance, qui d'ailleurs devint légale +le 22 avril 1205, terme assigné à l'obligation du rapport des objets +trouvés. Or, quelques semaines plus tard (juin), abordaient de toutes +parts, de Syrie aussi bien que des divers pays de l'Occident, une foule +de gens qu'avait attirés la nouvelle inattendue de la prise de +Constantinople, et qui venaient demander leur part des dépouilles de la +ville impériale. Deux ans après (sept. 1207) est signalée l'arrivée des +renforts amenés jusqu'à Bari par Nivelon de Cherisy; ce furent de +nouvelles convoitises à satisfaire; enfin, pendant tout le règne de +Henri, il paraît y avoir eu entre l'Occident et Constantinople un +mouvement non interrompu de gens d'armes qui venaient chercher aventure +en Romanie et ne s'en retournaient jamais les mains vides. Nous voyons +ainsi Dalmase de Sercey et Ponce de Bussière passer un hiver entier à +combiner le vol du chef de saint Clément. Comment d'ailleurs expliquer +autrement que par des soustractions frauduleuses le fait que de petits +chevaliers portant à peine bannière, comme Henri d'Ulmen, aient pu +obtenir des trésors tels (à parler seulement de leur valeur intrinsèque) +que ceux dont ce seigneur des environs de Trèves a enrichi toute la +Basse-Lorraine[47]? + +D'après M. le comte RIANT, _Des dépouilles religieuses +enlevées à Constantinople au XIIIe siècle_, dans +les _Mémoires de la Société des antiquaires de +France_, 4e série, t. VI (1875)[48]. + + + + +III.--LE KRAK DES CHEVALIERS. + +UNE FORTERESSE LATINE EN SYRIE. + + +[Illustration: QALA'AT EL-HOSN (LE KRAK DES CHEVALIERS)] + +Les principautés franques de Syrie, divisées en fiefs, se couvrirent, +vers le milieu du XIIe siècle, de châteaux, d'églises et de +fondations monastiques. Les monuments religieux appartiennent tous à +l'école romane, qui, à cette époque, élevait en France les églises de +Cluny, de Vézelay, de la Charité-sur-Loire, etc., mais qui, en Syrie, +fit, sous l'influence byzantine, surtout quant à l'ornementation, des +emprunts à l'antiquité et à l'art arabe. Il en fut de même pour les +châteaux forts, dont plusieurs, ceux du Margat, du Krak et de Tortose, +par exemple, furent conçus sur des proportions gigantesques, puisque +leurs dimensions sont le double de celles des plus vastes châteaux de +France: Coucy et Pierrefonds. + +Les architectes qui les ont élevés semblent avoir pris pour modèles les +forteresses élevées en France, sur les côtes de l'ouest, dans les +bassins de la Loire et de la Seine, aux XIe et XIIe siècles, mais +ils ont emprunté aux Byzantins la double enceinte, les échauguettes en +pierre, d'énormes talus en maçonnerie qui triplent à la base l'épaisseur +des murailles, certains ouvrages de défense destinés à remplacer le +donjon français. C'est à ce type franco-byzantin qu'appartenaient la +plupart des châteaux des Hospitaliers en Syrie. + +Les Templiers avaient une autre manière de bâtir, plus analogue à celle +des Sarrasins. Les chevaliers teutoniques en avaient aussi une autre: +leur principale forteresse, Montfort ou Starkenberg, était un château +des bords du Rhin transplanté en Syrie. + +Choisissons comme exemple, entre cent, le Krak des Chevaliers, parce +qu'il est encore à peu près dans l'état où le laissèrent les chevaliers +de Saint-Jean au mois d'avril 1271. A peine quelques créneaux +manquent-ils au couronnement des murailles; à peine quelques voûtes se +sont-elles effondrées. L'ensemble a conservé un aspect imposant qui +donne au voyageur une bien haute idée de la puissance de l'Ordre qui l'a +élevé. + + * * * * * + +Sur l'un des sommets dominant le col qui met en communication la vallée +de l'Oronte avec le bassin de la Méditerranée, se dresse le +Qala'at-el-Hosn. + +Tel est le nom moderne de la forteresse que nous trouvons désignée par +les chroniqueurs des croisades sous celui de _Krak_ ou _Crat des +Chevaliers_. + +Position militaire de premier ordre qui commande le défilé par lequel +passent les routes de Homs et de Hamah à Tripoli et à Tortose, cette +place était encore merveilleusement située pour servir de base +d'opérations à une armée agissant contre les États des soudans de Hamah. + +Le Krak formait, en même temps, avec les châteaux d'Akkar, d'Arcas, du +Sarc, de la Colée, de Chastel-Blanc, d'Areymeh, de Yammour +(Chastel-Rouge), Tortose et Markab, ainsi qu'avec les tours et les +postes secondaires reliant entre elles ces diverses places, une ligne de +défense destinée à protéger le comté de Tripoli contre les incursions +des musulmans, restés maîtres de la plus grande partie de la Syrie +orientale. + +Du haut de ses murs, la vue embrasse, vers l'est, le lac de Homs et une +partie du cours de l'Oronte. Au delà se déroulent, au loin, les immenses +plaines du désert de Palmyre. Vers le nord, les montagnes des Ansariés +arrêtent le regard, qui, vers l'ouest, s'étend par la vallée Sabbatique, +aujourd'hui Nahar-es-Sabte, sur la riche et fertile vallée où furent les +villes phéniciennes de Symira, de Carné, d'Amrit, et découvre à +l'horizon les flots étincelants de la Méditerranée. Au sud, les deux +chaînes du Liban et de l'Anti-Liban esquissent leurs grands sommets aux +fronts couverts de neiges. Plus près, à l'est, comme un tapis de +verdure, s'étend, au pied du château, la plaine de la Boukeiah-el-Hosn, +la Bochée des chroniqueurs, théâtre d'un combat célèbre. + +Les divers auteurs, tant chrétiens qu'arabes, qui ont écrit l'histoire +des croisades, parlent fréquemment de ce château, nommé par les premiers +le Krak[49] et par les seconds Hosn-el-Akrad. Ce nom paraît assez +identique à celui de l'appellation franque, qui pourrait bien n'être +qu'une corruption du mot arabe _Akrad_, Kurde[50]. + +Le comte de Saint-Gilles, en 1102, après s'être emparé de Tortose, +entreprit le siège du château des Kurdes, mais il l'abandonna, et nous +ne savons pas à quelle époque les Francs occupèrent cette position. Un +passage d'Ibn-Ferrat donne à penser cependant que ce fut vers l'année +1125. Depuis lors, le Krak paraît avoir été un simple fief dont le nom +était porté par ses possesseurs jusqu'à l'année 1145, date à laquelle +Raymond, comte de Tripoli, le concéda aux Hospitaliers de Saint-Jean de +Jérusalem. + +Qu'était le château à cette époque? C'est une question à laquelle il est +impossible de répondre; nous savons seulement que cette forteresse eut +beaucoup à souffrir de divers tremblements de terre, particulièrement en +1157, 1169 et 1202. Il est donc à présumer que ce fut à la suite de +celui de 1202 que le Qala'at-el-Hosn dut être reconstruit à peu près +entièrement et tel que nous le voyons aujourd'hui. + +Après sa cession aux Hospitaliers, le gouvernement du Krak fut confié à +des châtelains de l'Ordre. Le fameux Hugues de Revel en était châtelain +en 1243. Nous savons que la garnison ordinaire de la forteresse était de +2000 combattants. + +Le relief de la montagne sur laquelle s'élève le Krak des Chevaliers est +d'environ 300 mètres au-dessus du fond des vallées qui, de trois côtés, +l'isolant des montagnes voisines, en font une espèce de promontoire.--La +forteresse a deux enceintes que sépare un large fossé en partie rempli +d'eau. La seconde forme réduit et domine la première, dont elle commande +tous les ouvrages; elle renferme les dépendances du château: +grand'salle, chapelle, logis, magasins, etc. Un long passage voûté, +d'une défense facile, est la seule entrée de la place. Les remparts et +les tours sont formidables sur tous les points où des escarpements ne +viennent pas apporter un puissant obstacle à l'assaillant. + +[Illustration: Essai de restitution du Krak, d'après M. Rey.] + +Au nord et à l'ouest, la première ligne se compose de courtines reliant +des tourelles arrondies et couronnées d'une galerie munie +d'échauguettes, portées sur des consoles, formant, sur la plus grande +partie du pourtour de la forteresse, un véritable hourdage de pierre. Ce +couronnement présente une grande analogie avec les premiers parapets +munis d'échauguettes qui aient existé en France, où nous les voyons +apparaître dans les murailles d'Aigues-Mortes et au château de Montbard +en Bourgogne, sous le règne de Philippe le Hardi. Mais au +Qala'at-el-Hosn, il est impossible de ne pas leur assigner une date bien +antérieure. + +Au-dessus de ce premier rang de défenses s'étend une banquette bordée +d'un parapet crénelé avec meurtrières au centre de chaque merlon. Ici +nous retrouvons un usage généralement suivi en Europe dans les +constructions militaires durant le XIIe et le XIIIe siècle: les +tourelles dominent la courtine, et des escaliers de quelques marches +conduisent des chemins de ronde sur les plates-formes. + +Chaque tour renferme une salle éclairée par des meurtrières, et dans les +courtines s'ouvrent à des intervalles réguliers de grandes niches +voûtées en tiers-point, au fond desquelles sont percées de hautes +archères destinées à recevoir des arbalètes à treuil ou d'autres engins +de guerre du même genre. En France, dès le commencement du XIIIe +siècle, ces défenses, peu élevées au-dessus du niveau du sol, n'étaient +déjà plus en usage, ayant l'inconvénient de signaler aux assaillants les +points les plus faibles de la muraille; mais, au Krak, nous ne les +trouvons employées que sur les faces de la forteresse couronnant des +escarpes, et, par suite, à l'abri du jeu des machines, tandis que vers +le sud les murs sont massifs dans toute leur longueur. + +La tourelle qui se trouve à l'angle nord-ouest de la première enceinte +est surmontée d'une construction arrondie d'environ 4 mètres de hauteur. +Ce fut, selon toute apparence, la base d'un moulin à vent, si nous en +jugeons par le nom moderne, Bordj et-Tahouneh (la tour du moulin), ainsi +que par les corbeaux sur lesquels s'appuyaient les potelets et les +liens supportant cet ouvrage, qui devait être en charpente[51]. + +Le sud étant le point le plus vulnérable de la place, c'est là qu'ont +été élevés les principaux ouvrages, et c'est surtout dans les tours +d'angles et à la tour carrée placée dans l'axe du château (en A) qu'on +s'est efforcé de disposer les défenses les plus importantes. Aussi ces +tours sont-elles bâties sur des proportions beaucoup plus considérables +que les autres, et tous les moyens de résistance s'y trouvent-ils +accumulés. Bien que séparée de la seconde enceinte par le fossé B rempli +d'eau, cette première ligne en est assez rapprochée pour être sous la +protection des ouvrages IJK qui la dominent de façon qu'au moment de +l'attaque les défenseurs du réduit pouvaient prendre part au combat. + +On pénètre dans le château (en C) par une porte ogivale au-dessus de +laquelle se lit, entre deux lions, l'inscription mutilée qu'y fit graver +le sultan Malek ed-Daher-Bybars après le siège qui, en 1271, mit le Krak +en son pouvoir. + + Au nom du Dieu clément et miséricordieux. + + La restauration de ce château béni a été ordonnée sous le règne de + notre maître le sultan, le roi puissant, le victorieux, le juste, + le défenseur de la foi, le guerrier assisté de Dieu, le conquérant + favorisé de la victoire, la pierre angulaire du monde et de la + religion, le père de la victoire, Bybars l'associé de l'émir des + croyants, et cela à la date du jour de mercredi.... + +Une rampe voûtée, formant galerie en pente assez douce pour être +accessible aux cavaliers, commence au vestibule qui occupe la base du +saillant C et conduit dans les deux enceintes. Elle présente un système +d'obstacles accumulés avec un soin minutieux, très intéressant spécimen +de l'art militaire franco-oriental au XIIIe siècle. + +Ce sont d'abord deux portes successives, en avant de chacune desquelles +se voit un regard circulaire percé dans la voûte et destiné tout à la +fois à donner du jour et à permettre aux assiégés d'accabler de +projectiles un ennemi qui, ayant réussi à forcer l'entrée du château, +aurait pénétré dans la galerie.--Puis, la rampe franchit à ciel ouvert +le terre-plein de la première enceinte; elle tourne alors brusquement +sur elle-même et s'engage dans une seconde galerie où se trouve une +troisième porte. Une herse et des vantaux fermaient jadis cette dernière +porte, en avant de laquelle est un grand mâchicoulis carré, semblable à +celui qu'on voit à la Porte Narbonnaise de la cité de Carcassonne. + +Quand le visiteur a franchi le seuil, il est frappé de l'aspect +imposant, d'une majesté triste, que présente l'intérieur désert de la +forteresse. Un morne silence y a remplacé l'animation et le tumulte des +gens de guerre, et au milieu de ces grands restes d'un passé glorieux, +l'œil rencontre partout des décombres. + +A droite, en D, se trouve un vestibule voûté communiquant avec la +chapelle, qui paraît dater de la fin du XIIe siècle. C'est une nef +terminée par une abside arrondie percée d'une petite baie ogivale, qui +mesure dans œuvre 21 mètres de long sur 8^m,40 de large; sa voûte en +berceau est divisée en quatre travées par des arcs doubleaux chanfreinés +retombant sur des pilastres engagés. On reconnaît encore ici une +production de l'école d'où sortaient les architectes qui élevèrent les +églises de Cluny, de Vézelay et la cathédrale d'Autun. + +De l'autre côté de la cour et presque en face de la chapelle est la +grand'salle, élégante construction paraissant dater du milieu du +XIIIe siècle. Sur toute la longueur règne une galerie en forme de +cloître, composée de six petites travées; quatre sont fermées par des +arcatures à meneaux d'un fort beau style. Les archivoltes des deux +petites portes qui font communiquer la grand'salle avec cette galerie +sont ornées de riches moulures, retombant de chaque côté sur deux +colonnettes, et dans les linteaux monolithes qui les soutiennent se +voient des restes d'écussons malheureusement mutilés aujourd'hui. + +[Illustration: Le Château du Krak. Etat actuel.] + +Quant à la salle proprement dite, elle comprend trois grandes travées et +mesure en œuvre 25 mètres de long sur une largeur de 7 mètres. Les +arcs doubleaux et ogives retombent sur des consoles ornées de feuillages +et de figures fantastiques.--Un étage, maintenant détruit, semble +avoir complété cet édifice et a été remplacé par des maisons arabes +élevées sur les voûtes.--Une grande fenêtre surmontée de roses au nord, +une semblable au sud, ainsi que deux fenêtres s'ouvrant dans la face +orientale de l'édifice, éclairaient l'intérieur de ce vaisseau. + +Sur l'un des côtés du contrefort du porche se lisent deux vers, gravés +en beaux caractères du milieu du XIIIe siècle: + + Sit tibi copia, sit sapientia, formaque detur, + Inquinat omnia sola superbia, si comitetur. + +Cette inscription, placée à l'entrée de la grand'salle où se tenaient +les chapitres de l'Ordre, paraît avoir été destinée à rappeler à tous +ses membres l'humilité et l'obéissance qui leur étaient imposées par +leurs vœux monastiques. + +De cette première cour un escalier à pente très douce amène au niveau de +la cour supérieure E, où le visiteur trouve à sa droite une plate-forme +en pierre de taille (F) qui semble avoir été une aire à battre le grain. +A gauche sont des bâtiments (G) paraissant avoir servi de casernement +pour la garnison. En H, le long de la courtine occidentale se voit une +galerie crénelée sur laquelle règne le chemin de ronde. Au pied sont des +ruines que je crois avoir été des écuries ou qui du moins présentent une +grande analogie avec celles qui existent encore au château de +Carcassonne. A l'extrémité méridionale de cette esplanade se voient des +tours, les plus élevées de toutes les défenses du château, dont elles +commandent les approches. Elles renferment chacune plusieurs étages de +salles disposées pour servir les unes de magasins, les autres de logis +pour les défenseurs. De leurs plates-formes crénelées les sentinelles +découvraient au loin la présence de l'ennemi. Entre la première et la +seconde tour, un épais massif tient lieu de courtine; il est large de 18 +mètres et forme une place d'armes sur laquelle pouvaient aisément être +installés plusieurs engins.... + +Le parapet de la muraille occidentale du réduit est dérasé sur presque +toute sa longueur. La tour (O) qui s'élève en arrière de la grand'salle +est le seul ouvrage important de cette face du château. Au pied +s'étendent de gigantesques talus en maçonnerie ayant à la fois pour +objet de prémunir les défenses contre l'effet des tremblements de +terre, et, en cas de siège, d'arrêter les travaux des mineurs.--Vers +l'extrémité nord-est de l'enceinte est placé l'ouvrage P, tour +barlongue, tout à fait analogue à celles qui se voient, en France, au +palais des Papes et dans les murailles d'Avignon. Malheureusement la +salle intérieure de cet ouvrage, qui se trouve au niveau du chemin de +ronde des remparts, a été transformée en habitation par une famille +d'Ansariés et tellement obstruée par des cloisons en pisé qu'il est +impossible de reconnaître les dispositions primitives. + +Au-dessous de ce vaste ensemble de la seconde enceinte se trouvent de +profondes citernes qui servent encore aujourd'hui aux habitants de la +forteresse. Les anciens orifices ayant disparu sous les décombres, les +Arabes en tirent l'eau par un trou percé dans la voûte, non loin de la +grand'salle. + +...Cette place formidable, le Krak des Chevaliers, qui avait résisté au +frère de Saladin, d'où les Hospitaliers avaient dominé pendant plus d'un +siècle la sultanie de Hamah, tomba en 1271 entre les mains du sultan +d'Égypte. Voici la relation de sa capture, telle qu'elle est dans +Ibn-Ferrat: + +«Le sultan arriva devant Hosn-el-Akrad; le 20, les faubourgs du château +furent pris, et le Soudan de Hamah, Melik-el-Mansour, arriva avec son +armée. Le sultan alla à sa rencontre, mit pied à terre et marcha sous +ses étendards. L'émir Seïf-Eddin, prince de Sahyoun, et Nedjem-Eddin, +chef des Ismaéliens, vinrent aussi les rejoindre. Dans les derniers +jours de redjeb, les machines furent dressées. Le 7 de chaaban, le +bachourieh (ouvrage avancé) fut pris de vive force. On fit une place +pour le sultan, de laquelle il lançait des flèches. Il distribua de +l'argent et des robes d'honneur. Le 16 de chaaban, une des tours fut +rompue, les musulmans firent une attaque, montèrent au château et s'en +emparèrent. Les Francs se retirèrent sur le sommet de la colline ou du +château; d'autres Francs et des chrétiens furent amenés en présence du +sultan, qui les mit en liberté par amour pour son fils. On amena les +machines dans la forteresse et on les dressa contre la colline. En même +temps, le sultan écrivit une lettre supposée au nom du commandant des +Francs à Tripoli, adressée à ceux qui étaient dans le château et par +laquelle il leur ordonnait de le livrer. Ils demandèrent alors à +capituler. On accorda la vie sauve à la garnison, sous condition de +retourner en Europe.» + +Le Krak semble avoir servi d'arsenal aux infidèles durant les dernières +années de la guerre contre les Francs. + +D'après G. REY, _Études sur les monuments de l'architecture +militaire des Croisés en Syrie et dans l'île de +Chypre_. Paris, 1871, in-4º (Collection de Documents +inédits). + + + + +IV.--QUELQUES RÉSULTATS DES CROISADES. + + +L'Occident a emprunté à l'Orient, à la suite des Croisades, des produits +naturels dont l'acclimatation dans nos régions a modifié grandement +l'état de la civilisation matérielle. + +Ces produits appartiennent en général non à la faune, mais à la flore de +l'Orient. Sans doute les Occidentaux apprirent à connaître les animaux +fabuleux des pays d'outre-mer; Louis IX, par exemple, reçut des +Mamelucks d'Égypte un éléphant qu'il donna ensuite au roi d'Angleterre; +il rapporta aussi des chiens de chasse tatars dont les descendants +furent longtemps nombreux dans la meute royale; les girafes excitaient +surtout la stupéfaction populaire. Mais c'étaient là des curiosités plus +propres à enfanter des contes et des fables qu'à transformer les +conditions matérielles de la vie. L'introduction, dans l'agriculture +européenne, d'un certain nombre de plantes orientales, eut une tout +autre importance. Le sésame, le caroubier, originaires de Syrie, ont +gardé jusqu'à nos jours leurs noms arabes. Le safran avait été importé +dès le Xe siècle par les Arabes en Espagne; ce sont les Croisades qui +en ont répandu la culture dans le reste de la chrétienté; une légende +veut qu'un pèlerin ait rapporté en Angleterre, dans un bâton creux, un +oignon de safran recueilli en terre sainte. La culture de la canne à +sucre, presque abandonnée en Sicile et dans l'Italie du sud, fut +revivifiée par la découverte des plantations florissantes de la Syrie. + +Beaucoup de céréales et d'arbrisseaux se sont du reste introduits +obscurément; les graines d'Orient se propagèrent, transportées par +hasard dans les sacs des pèlerins, d'étape en étape, de jardin en +jardin, de pays à pays. Le maïs n'apparaît en Italie qu'après la +conquête de Constantinople par les Croisés de la quatrième croisade. La +culture du riz ne prit chez nous un grand développement qu'après les +expéditions d'outre-mer. L'origine arabe des noms du limon et de la +pistache indique suffisamment leur provenance. Jacques de Vitry compte +encore le limon parmi les plantes de la Palestine, étrangères à +l'Europe. L'abricot, appelé souvent au moyen âge prune de Damas ou +_damas_, a été rapporté, dit-on, par le comte d'Anjou; Damas est encore +aujourd'hui célèbre pour la richesse de ses vergers, et spécialement à +cause des quarante variétés d'abricots qu'on y récolte. Le petit oignon +si connu de nos ménagères, l'échalote, nous est venu d'Ascalon (italien, +_scalogno_; allemand, _aschlauch_). Le melon d'eau, resté jusqu'à nos +jours un élément très important de l'alimentation des populations du +sud-ouest de l'Europe, semble avoir été acclimaté pendant l'âge des +Croisades. Les Italiens lui donnent le nom byzantin d'_anguria_, et les +Français le nom arabe de _pastèque_. + +Ce ne sont pas seulement des produits de la nature jusque-là inconnus ou +peu connus que les Croisades mirent en vogue chez nous, elles rendirent +familières une foule de procédés industriels et d'objets manufacturés. +_Coton_ est un mot arabe (_al-Koton_). Les cotonnades, les indiennes, se +sont répandues des bazars de Syrie sur nos marchés, de même que les +mousselines (de Mossoul) et les bougrans (de Bokhara). Le mot +_baldaquin_ désignait à l'origine une étoffe précieuse tirée de Baldach +ou Bagdad; _damas_ s'entendait d'un tissu précieux, de couleurs variées, +spécialement fabriqué à Damas.--Les magnaneries et les tissages de soie, +richesse de la Syrie, firent entrer dès lors la soie, jusque-là à peu +près inabordable pour les Occidentaux, dans l'habillement ordinaire des +riches. Ajoutez le satin, le samit ou velours. Les mots _baphus_, +_dibaphus_ et _diaspre_, _diapré_ viennent de Constantinople (δἱβαφος, +διἁσπορον); ils désignaient des étoffes de soie diversement teintes. Les +tapis orientaux furent adoptés pour couvrir les planchers et tendre les +murailles. On commença à en fabriquer en Europe d'après les modèles +exotiques dont on s'appliqua à copier les couleurs et les motifs: lions, +griffons, animaux fabuleux. On fit de même pour les belles broderies +mêlées de fils d'or et de perles dont on décora les nappes d'autel. +Saint Bernard tonnait déjà contre cet usage qui consistait à décorer +avec toutes sortes de bêtes effrayantes les objets d'art destinés au +service divin. Avec combien peu de succès! c'est ce dont témoignent les +parements d'autel du moyen âge qui sont parvenus jusqu'à nous, par +exemple ceux de la cathédrale d'Halberstadt et ceux du trésor de la +cathédrale d'Aix-la-Chapelle. Un style original ne naquit en Europe, +pour la fabrication des tapis et des broderies, que bien avant dans le +XIIIe siècle; le nom de _sarrasinois_ donné aux fabricants de tapis au +temps de Philippe Auguste en est la preuve. + +Les Croisades eurent une action très sensible sur les modes et sur les +costumes, non seulement parce que les tailleurs eurent désormais à leur +disposition de nouvelles étoffes (comme le _camelot_, étoffe en laine de +chameau, fabriquée à Tripoli), mais parce qu'ils imitèrent les commodes +et somptueux costumes de l'Orient: _caftans_, _burnous_, _hoquetons_. Il +n'est pas jusqu'à l'habit, la _joppe_ des archers et des chasseurs +allemands, qu'on pourrait être tenté de prendre pour un vestige du vieux +costume bavarois, qui ne provienne de l'arabe _djobba_ à travers +l'italien _giuppa_ et le français _jupe_.--Les modes byzantines et +musulmanes trouvèrent surtout accueil, comme il est naturel, auprès des +nobles dames. De longs vêtements, légers et souples, avec des manches +pendantes, firent fureur, et pour l'arrangement des cheveux on adopta +toutes sortes d'artifices usités à Byzance. C'est à cette époque qu'il +devint d'usage, pour les dames, de se farder avec du safran. Aux +Vénitiens on doit la propagation des miroirs, qui remplacèrent les +plaques de métal poli dont on se servait auparavant. Les confortables +pantoufles ou _babouches_ ont passé de la Perse, leur pays d'origine, +chez les Francs par l'intermédiaire de Sarrasins. + +[Illustration: Constructions latines en terre sainte.--Château de +Tancrède à Tibériade.] + +Les Francs empruntèrent encore aux infidèles nombre de coutumes +relatives à la tenue et à l'hygiène du corps. Se raser passait au +XIIe siècle pour un trait caractéristique des Occidentaux, tandis que +l'Oriental y voyait une honte et en faisait le châtiment des poltrons. +On voit, dans les chroniques de terre sainte, des mahométans se raser la +barbe pour avoir l'air de chrétiens; c'était de leur part une ruse de +guerre. Même dans les miniatures du XIIIe siècle, les musulmans sont +reconnaissables à leurs belles barbes, les chrétiens à leurs faces +glabres. Cependant le port de la barbe se répandit peu à peu, d'abord +parmi les pèlerins, puis parmi les Francs de Syrie, puis en Europe. Les +ablutions et les bains de vapeur devinrent aussi plus fréquents, chez +les Francs, par suite des exigences du climat asiatique et de la +contagion de l'exemple. + +Les chevaliers d'Occident eurent beaucoup à apprendre des Sarrasins en +ce qui touche l'équipement militaire: les tentes, les hastes en roseau +ornées de banderolles, et les fers de lance damasquinés, le léger +bouclier à main appelé _targe_ ou rondache (arabe, _al-daraka_), le +hoqueton, déjà nommé, qui était un justaucorps de dessous, rembourré de +ouate de coton, les pigeons voyageurs, l'arbalète. Encore en 1097, les +Croisés ne connaissaient pas l'arbalète et s'enfuyaient devant les Turcs +qui en étaient armés, tandis que, déjà au deuxième concile de Latran +(1139), ceux qui employaient cette arme contre des chrétiens étaient +menacés d'excommunication. L'arbalète ne fut employée par les chrétiens +au XIIe siècle qu'en Palestine, dans les combats contre les +infidèles, à qui on l'avait empruntée. Les ingénieurs francs +s'instruisirent aussi infiniment à l'école de l'Orient en mécanique, en +balistique, en pyrotechnie et dans la science des fortifications. + +La civilisation du moyen âge doit en outre aux Croisades une institution +célèbre, celle des armoiries héraldiques. Si, avant les Croisades, les +chevaliers avaient déjà l'habitude de faire peindre des ornements sur +leurs boucliers, on ne se transmettait pas, comme on le fit depuis, ces +ornements de génération en génération. Le système des armoiries +régulières et héréditaires naquit en Orient. Les couleurs, en blason, +portent des noms arabes (_azur_, bleu; _gueule_, rouge, de _gül_, la +rose; _sinople_, vert)[52]. Le lambrequin n'est autre chose que le +_kouffieh_ arabe, c'est-à-dire des draperies à franges, mises sous le +casque pour préserver la nuque des caresses brûlantes du soleil. Dans la +langue du blason, les pièces d'or s'appellent _bezants_. La croix +héraldique est une croix byzantine. Les animaux héraldiques sont des +animaux d'Orient. + +Enfin, un objet qu'au premier abord on serait prêt à considérer comme +chrétien par excellence, le chapelet, n'a été généralement connu et +adopté par les chrétiens d'Occident qu'à la suite des Croisades. Il +était d'un usage universel chez les ascètes et les dévots de l'Orient +dès la fin du IXe siècle; il leur était venu de l'Inde bouddhiste, +qui avait eu besoin d'une machine pour défiler régulièrement les +interminables prières de sa monotone liturgie. Les musulmans ont encore +aujourd'hui des chapelets suspendus à leur ceinture, comme les religieux +de l'Église catholique. Est-il rien de plus caractéristique des échanges +internationaux qui s'opérèrent à la faveur des expéditions de terre +sainte? + +D'après H. PRUTZ, _Kulturgeschichte der Kreuzzüge_, Berlin, +1883, in-8º. + + + + +V.--LA CONQUÊTE DE LA PRUSSE PAR LES CHEVALIERS TEUTONIQUES. + + +Jacques de Vitry rapporte «qu'un honnête et religieux Allemand, inspiré +par la Providence, fit bâtir à Jérusalem, où il habitait avec sa femme, +un hôpital pour ses compatriotes». C'était vers l'année 1128. Si +l'honnête et religieux Allemand avait rêvé l'avenir comme fit Jacob le +patriarche, un étonnant spectacle se fût déroulé devant lui. Il aurait +vu les infirmiers de son hôpital, non contents du soin des malades, +s'armer et devenir l'Ordre militaire des Teutoniques, l'ordre nouveau +grandir auprès de ses aînés, les Templiers et les Hospitaliers, et +s'avancer à ce point dans la faveur du pape, de l'empereur et des rois, +qu'il ajoute les privilèges aux privilèges, les domaines aux domaines, +et que le château du grand maître se dresse parmi les plus superbes de +la Palestine. Tout à coup un changement de décor lui eût montré les +Teutoniques portant leurs manteaux blancs à croix noire des bords du +Jourdain à ceux de la Vistule, combattant, au lieu du cavalier sarrasin +vêtu de laine blanche, le Prussien couvert de peaux de bêtes; détruisant +un peuple pour en créer un autre, bâtissant des villes, donnant des +lois, gouvernant mieux qu'aucun prince au monde, jusqu'au jour où, comme +énervés par la fortune, ils sont attaqués à la fois par leurs sujets et +par leurs ennemis. + + * * * * * + +Les Prussiens, que les Chevaliers Teutoniques ont détruits, étaient un +peuple de race lithuanienne, mélangé d'éléments finnois; ils habitaient +au bord de la Baltique, entre la Vistule et le Pregel. + +Au début du XIIIe siècle, une tentative fut faite pour convertir les +Prussiens; ils étaient restés jusque-là étrangers à la civilisation +chrétienne. Le moine Christian, sorti du monastère poméranien d'Oliva, +avant-poste chrétien jeté à quelques kilomètres de la terre païenne, +franchit la Vistule et bâtit sur la rive droite quelques églises. Ce fut +assez pour que le pape prît sous la protection des apôtres Pierre et +Paul le pays tout entier et instituât Christian évêque de Prusse. Le +nouveau diocèse était à conquérir; pour donner des soldats à l'évêque, +le pape fit prêcher la croisade contre les Sarrasins du Nord. La «folie +de la croix» était alors apaisée, et les chevaliers avaient à plusieurs +reprises marqué leurs préférences pour les croisades courtes. Les papes +s'accommodaient, non sans regret, aux nécessités du temps, et les +indulgences étaient aussi abondantes pour le Bourguignon croisé contre +les Albigeois, ou pour le chevalier saxon croisé contre les Prussiens, +qu'elles l'avaient été jadis pour Godefroi de Bouillon ou pour Frédéric +Barberousse. «Le chemin n'est ni long ni difficile, disaient les +prêcheurs de la croisade albigeoise, et copieuse est la récompense.» +Ainsi parlaient les prêcheurs de la croisade prussienne. + +Plusieurs armées marchèrent contre les Sarrasins du nord; mais elles ne +firent que passer, pillant, brûlant, puis livrant aux représailles des +Prussiens exaspérés les églises chrétiennes. En 1224, les Barbares +massacrent les chrétiens, détruisent les églises, passent la Vistule +pour aller incendier le monastère d'Oliva, et la Drevenz pour aller +ravager la Pologne. Ce pays était alors partagé entre les deux fils du +roi Casimir; l'un d'eux, Conrad, avait la Mazovie, et, voisin de la +Prusse, il portait tout le poids d'une guerre qui n'avait jamais été si +terrible. Ne se fiant plus à des secours irréguliers et dangereux, il se +souvint que l'évêque de Livonie, en fondant un ordre chevaleresque, +avait mis la croisade en permanence sur le sol païen, et il députa vers +le grand maître des Teutoniques pour lui demander son aide. + +Le grand maître à qui s'adressa Conrad était Hermann de Salza, le plus +habile politique du XIIIe siècle, où il a été mêlé à toutes les +grandes affaires. Dans ce temps de lutte sans merci entre l'empire et la +papauté, où les deux chefs de la chrétienté se haïssaient mutuellement, +le pape excommuniant l'empereur, l'empereur déposant le pape, l'un et +l'autre se couvrant d'injures et se comparant qui à l'Antéchrist, qui +aux plus vilaines bêtes de l'Apocalypse, Hermann demeura l'ami et même +l'homme de confiance de Frédéric et de Grégoire IX. Il n'est pas prudent +d'associer un pareil homme à une entreprise politique en lui offrant une +part dans les bénéfices: s'il ne cherchait point à grossir cette part, à +quoi servirait cette habileté? Conrad de Mazovie et Christian d'Oliva +espéraient sans doute que les Teutoniques feraient leur besogne +moyennant quelque cession de territoire sur laquelle on reviendrait dans +la suite, mais ils s'aperçurent qu'ils s'étaient trompés. Conrad offre +à l'Ordre le pays de Culm, entre l'Ossa et la Drevenz, toujours disputé +entre les Polonais et les Prussiens et qui alors était à conquérir. +Hermann accepte, mais il demande à l'empereur de confirmer cette +donation et d'y ajouter celle de la Prusse entière. L'empereur, en sa +qualité de maître du monde, cède au grand maître et à ses successeurs +l'antique droit de l'empire sur les montagnes, la plaine, les fleuves, +les bois et la mer _in partibus Prussiæ_. Hermann demande la +confirmation pontificale, et le pape, à son tour, lui donne cette terre +qui appartenait à Dieu; il fait de nouveau prêcher la croisade contre +les infidèles, prescrivant aux chevaliers de combattre de la main droite +et de la main gauche, munis de l'armure de Dieu, pour arracher la terre +des mains des Prussiens, et ordonnant aux princes de secourir les +Teutoniques. Après les premières victoires, il déclarera de nouveau la +Prusse propriété de saint Pierre; il la cédera de nouveau aux +Teutoniques, de façon qu'ils la possèdent «librement et en toute +propriété», et menacera quiconque les voudrait troubler dans cette +possession «de la colère du Tout-Puissant et des bienheureux Pierre et +Paul, ses apôtres». + +Quand tout fut en règle, en 1230, la guerre commença. La première fois +que les Prussiens aperçurent dans les rangs des Polonais ces cavaliers +vêtus du long manteau blanc sur lequel se détachait la croix noire, ils +demandèrent à un de leurs prisonniers qui étaient ces hommes et d'où ils +venaient. Le prisonnier, rapporte Pierre de Dusbourg, répondit: «Ce sont +de pieux et preux chevaliers envoyés d'Allemagne par le seigneur pape +pour combattre contre vous, jusqu'à ce que votre dure tête plie devant +la sainte Eglise.» Les Prussiens rirent beaucoup de la prétention du +seigneur pape. Les chevaliers n'étaient pas si gais. Le grand maître +avait dit à Hermann Balke, en l'envoyant combattre les païens avec le +titre de «maître de Prusse»: «Sois fort et robuste; car c'est toi qui +introduiras les fils d'Israël, c'est-à-dire tes frères, dans la terre +promise. Dieu t'accompagnera!» Mais cette terre promise parut triste aux +chevaliers, quand ils l'aperçurent pour la première fois d'un château +situé sur la rive gauche de la Vistule, non loin de Thorn, et qu'on +appelait d'un joli nom, _Vogelsang_, c'est-à-dire le chant des +oiseaux. «Peu nombreux en face d'une multitude infinie d'ennemis, ils +chantaient le cantique de la tristesse, car ils avaient abandonné la +douce terre de la patrie, terre fertile et pacifique, et ils allaient +entrer dans une terre d'horreur, dans une vaste solitude emplie +seulement par la terrible guerre.» + +[Illustration: Le château des Chevaliers Teutoniques, à Marienbourg en +Prusse.] + +Au temps de la plus grande puissance de l'Ordre, c'est-à-dire vers +l'année 1400, il y avait en Prusse un millier de chevaliers. Le nombre +en était incomparablement moins considérable au XIIIe siècle, surtout +au début de la conquête, quand l'Ordre, faible encore, avait ses membres +disséminés en Allemagne, en Italie et en terre sainte. La _Chronique de +l'Ordre_ ne raconte que de petits combats, où les Teutoniques, peu +nombreux, délaissés par leurs frères des commanderies d'Allemagne et peu +sûrs des colons, s'enferment dans des forteresses dont les faibles +garnisons maintiennent difficilement leurs communications par la +Vistule. Dix ans après que la guerre a commencé, plusieurs villes étant +déjà fondées, les chevaliers de Culm envoient trois fois à Reden pour +demander à _un_ chevalier de les venir assister. Ils députent ensuite +vers le grand maître en Allemagne, puis en Bohême et en Autriche, +mandant que tout est perdu si on ne les secourt: dix chevaliers arrivent +avec trente chevaux, et c'est assez pour qu'il y ait une grande joie à +Culm. Quant aux troupes de croisés que les bulles pontificales +expédiaient fréquemment en Prusse, elles n'ont jamais été nombreuses, et +l'imagination des vieux chroniqueurs s'est laissée aller à des +exagérations grotesques. Lorsque Dusbourg raconte que le roi de Bohême +Ottokar a pénétré jusqu'au fond du Samland avec une armée de 60 000 +hommes, qui n'auraient certainement pu se mouvoir ni se nourrir dans ce +pays, il est probable qu'il ajoute deux zéros. Ainsi, c'est un petit +nombre de chevaliers, assistés par de petites troupes de croisés et par +les contingents militaires des colons, qui ont entrepris la conquête de +la Prusse, dont la population n'a guère dû dépasser 200 000 âmes. La +supériorité de l'armement, qui faisait de chaque Teutonique comme une +forteresse ambulante, la meilleure tactique, l'art de la fortification, +les divisions des Prussiens, leur incurie et cette incapacité des tribus +barbares à prévoir l'avenir et à y pourvoir, expliquent le succès +définitif, comme le petit nombre des forces engagées fait comprendre la +longueur de la lutte. + +La conquête était comme un flot, qui avançait et reculait sans cesse. +Une armée de croisés arrivait-elle: l'Ordre déployait sa bannière. On se +mettait en route prudemment, précédé par des éclaireurs spécialement +dressés à cette besogne. Presque toujours on surprenait l'ennemi. On +occupait certains points bien choisis, sur des collines d'où l'on +découvrait au loin la campagne. On creusait des fossés, on plantait des +palissades et l'on bâtissait la forteresse. Au pied s'élevait un +village, fortifié aussi et dont chaque maison était mise en état de +défense: là on établissait des colons, venus avec les croisés; c'étaient +des ouvriers ou des laboureurs qui avaient quitté leur pays natal pour +aller chercher fortune en terre nouvelle, accompagnés de leurs femmes et +de leurs enfants, tous portant la croix comme les chevaliers. Il fallait +faire vite, car chaque croisade durait un an à peine. Les croisés +partis, la forteresse était exposée aux représailles de l'ennemi; +souvent elle était enlevée, brûlée, et le village détruit; puis les +Prussiens envahissaient le territoire auparavant conquis, et les +chevaliers, enfermés dans les châteaux, attendaient avec anxiété le +messager qui annonçait l'arrivée d'un secours. Il fallait s'accoutumer à +ce flux et à ce reflux perpétuels. Sur les hauteurs et dans les îles des +lacs, on avait préparé des maisons de refuge, où les colons, l'alarme +donnée, cherchaient un asile, et ces retraites précipitées étaient si +habituelles que des cabaretiers demandaient et obtenaient pour eux _et +leurs descendants_ le privilège de vendre à boire dans les lieux de +refuge. + +Les chevaliers firent leur premier et plus solide établissement dans +l'angle formé par la Vistule, entre les embouchures de la Drevenz et de +l'Ossa, où Thorn et Culm furent bâtis dès l'année 1232. Aujourd'hui +encore, les souvenirs et les monuments de la conquête se pressent dans +le Culmerland. Le Culmerland soumis, la conquête suivit la Vistule, dont +tout le cours fut bientôt commandé par les forteresses de Thorn, Culm, +Marienwerder et Elbing. Dès lors les Teutoniques furent en communication +par la Baltique avec la mère patrie allemande; mais, sur le continent, +ils étaient séparés de l'Allemagne par le duché slave de Poméranie, +voisin peu sûr, qui voyait avec inquiétude, et il avait raison, des +conquérants allemands s'établir en pays slave. La guerre que le duc +poméranien Swantepolk fit à l'Ordre en 1241 fut le signal d'une première +révolte des Prussiens, qui dura onze années et qui fut terrible. Les +chevaliers l'emportèrent, et le bruit de ces luttes et de ces victoires +attira de nouveaux croisés, parmi lesquels parut, en 1254, le roi de +Bohême, Ottokar. Pour la première fois, des chrétiens pénètrent alors +dans le bois sacré de Romowe; Kœnigsberg est bâti, et son écusson, où +figure un chevalier dont le casque est couronné, a gardé, comme son nom, +le souvenir du roi de Bohême. Ottokar conta qu'il avait baptisé tout un +peuple et porté jusqu'à la Baltique les limites de son empire; mais +c'était une vanterie, comme les aimaient les Slaves du moyen âge, qui +faisaient moins de besogne que de bruit. Les chevaliers, au contraire, +usant pour le mieux des ressources qui leur arrivaient, reprenaient et +poursuivaient sérieusement la conquête. La première révolte à peine +apaisée, ils envoyèrent des colons fonder Memel, au delà du _Haff_ +courlandais. Dès l'année 1237, l'ordre des Porte-Glaive, conquérant de +la Livonie, s'était fondu dans celui des Teutoniques, qui aspiraient à +dominer toute la Baltique orientale et tenaient déjà cent milles de la +côte. + +Cette lutte fut l'âge héroïque de l'Ordre. Pendant ces années terribles, +les chevaliers sont soutenus par la foi. Dans les châteaux assiégés, où +ils tiennent contre toute espérance, mangeant chevaux et harnais, ils +adressent d'ardentes prières à la mère de Dieu. Avant de se jeter sur +l'ennemi, ils couvrent leurs épaules des cicatrices que fait la +discipline. C'était une dure race. Un chevalier usa sur sa peau +ensanglantée plusieurs cottes de mailles, et beaucoup dormaient ceints +de grosses ceintures de fer.... + +Colons et chevaliers ont à la fin du XIIIe siècle terre gagnée. Leurs +châteaux et leurs villes sont assis solidement sur le sol de la Prusse, +et ce qui reste des vaincus ne remuera plus. Les conquérants avaient usé +d'abord de ménagements, laissant aux paysans leur liberté et aux nobles +leur rang, après qu'ils avaient reçu le baptême. Ils faisaient +instruire les enfants dans les monastères; mais ces Prussiens ainsi +élevés avaient été les plus dangereux ennemis. Pendant et après les +révoltes, il n'y eut plus de droit pour les vaincus: les Allemands en +tuèrent un nombre énorme; ils transportèrent les survivants d'une +province dans une autre, et les classèrent, non d'après leur rang +héréditaire, mais d'après leur conduite envers l'Ordre, brisant à la +fois l'attache au sol natal et l'antique constitution du peuple. L'Ordre +garda quelques égards pour les anciens nobles qui avaient mérité par +leur conduite de demeurer libres et honorés; il employa aussi des +Prussiens à divers services publics, mais le nombre de ces privilégiés +était restreint, et la masse des vaincus tomba dans une condition +voisine de la servitude.--Un peuple fut supprimé pour faire place à une +colonie allemande. + +E. LAVISSE, _Études sur l'histoire de Prusse_, +Paris, Hachette, 1885, in-16. _Passim._ + + + + +CHAPITRE X + +LES VILLES + + PROGRAMME.--_Progrès des populations urbaines et rurales en + Occident.--Les communes. L'industrie, le commerce, les métiers, les + foires._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + M. A. Giry et ses élèves ont renouvelé de nos jours l'=histoire des + communes françaises= au moyen âge; leurs ouvrages seront préférés à + ceux, qui furent classiques, de Guizot et d'Aug. Thierry; mais ils + n'ont publié que des monographies, dont les principales sont: A. + Giry, _Histoire de la ville de Saint-Omer_, Paris, 1877, in-8º;--le + même, _Les Établissements de Rouen_, Paris, 1883-1885, 2 vol. + in-8º;--M. Prou, _Les coutumes de Lorris_, Paris, 1884, in-8º;--A. + Lefranc, _Histoire de la ville de Noyon_, Paris, 1887, + in-8º;--L.-H. Labande. _Histoire de Beauvais_, Paris, 1892, + in-8º.--Le sujet a été traité d'ensemble par MM. A. Luchaire (_Les + communes françaises à l'époque des Capétiens directs_, Paris, 1890, + in-8º) et J. Flach (_Les origines de l'ancienne France_, t. II, + Paris, 1893, in-8º).--Excellent résumé, par A. Giry et A. Réville, + dans l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, II (1893), + p. 411-476. + + Sur l'=histoire des populations urbaines en Allemagne=, il y a + beaucoup de livres considérables, pour la plupart systématiques: G. + L. v. Maurer, _Geschichte der Städteverfassung in Deutschland_, + Erlangen, 1869-1873, 4 vol. in-8º;--C. Hegel, _Städte und Gilden + der germanischen Völker im Mittelalter_, Leipzig, 1891, 2 vol. + in-8º;--G. v. Below, _Der Ursprung der deutschen Städteverfassung_, + Düsseldorf, 1892, in-8º;--J. E. Kuntze, _Die deutschen + Städtegründungen oder Römerstädte und deutsche Städte im + Mittelalter_, Leipzig, 1891, in-8º.--Cf. H. Pirenne, _L'origine des + constitutions urbaines au moyen âge_, dans la _Revue historique_, + LIII (1893) et LVII (1895). + + =En Italie=: Fr. Lanzani, _Storia dei comuni italiani dalle origini + al 1313_, Milano, 1882, in-8º;--N. F. Faraglia, _Il comune + nell'Italia meridionale_, Napoli, 1883, in-8º. + + =En Angleterre=: Ch. Gross, _The Gild Merchant_, Oxford, 1890, 2 vol. + in-8º. + + L'=histoire du commerce et de l'industrie en France= n'a pas encore + été traitée convenablement d'ensemble. Aux ouvrages généraux de MM. + Pigeonneau (_Histoire du commerce de la France_, t. Ier, Paris, + 1885, in-8º) et Levasseur (_Histoire des classes ouvrières en + France_, 1859, 2 vol. in-8º), il faut préférer des monographies + telles que celles de MM. F. Bourquelot (_Les foires de Champagne_, + Paris, 1865, in-4º), G. Fagniez (_Études sur l'industrie et la + classe industrielle à Paris au XIIIe et au XIVe siècle_, + Paris, 1877, in-8º), L. Delisle (_Mémoire sur les opérations + financières des Templiers_, Paris, 1889, in-4º). Le livre de C. + Piton (_Les Lombards en France et à Paris_, Paris, 1891-1892, 2 + vol. in-8º) est malheureusement insuffisant.--=Pour l'Allemagne=: A. + Doren, _Untersuchungen zur Geschichte der Kaufmannsgilden im + Mittelalter_, Leipzig, 1893, in-8º.--=Pour l'Angleterre=: W. + Cunningham, _The growth of English industry and commerce during the + early and middle ages_, Cambridge, 1890, in-8º;--W. Ashley, _An + introduction to English economic history and theory_, t. Ier, + London, 1888, in-8º.--=Pour l'Orient=: W. Heyd, _Histoire du commerce + du Levant au moyen âge_, Leipzig, 1885-1886, 2 vol. in-8º, tr. de + l'all. + + L'=histoire des populations rurales, en France=, a été l'objet de + quelques travaux d'ensemble (Bonnemère, Dareste, Doniol), qui n'ont + plus de valeur. Une monographie locale est célèbre: L. Delisle, + _Études sur la condition de la classe agricole et sur l'état de + l'agriculture en Normandie pendant le moyen âge_, Paris, 1851, + in-8º.--Sur la vie rurale =en Allemagne=: K. Th. v. Inama-Sternegg, + _Deutsche Wirtschaftsgeschichte_, t. II (du Xe au XIIe + siècle), Leipzig, 1891, in-8º; et K. Lamprecht, _Deutsches + Wirtschaftsleben im Mittelalter_, Leipzig, 1886, 4 vol. in-8º.--=En + Angleterre=: F. Seebohm, _English village community_, London, 1883, + in-8º;--J. E. Thorold Rogers, _The history of agriculture and + prices in England_, t. Ier, Oxford, 1866, in-8º;--le même, _Six + centuries of work and wages_, Oxford, 1884, in-8º;--P. Vinogradoff, + _Villainage in England_, Oxford, 1892, in-8º. + + + + +I.--LES COMMUNES FRANÇAISES A L'ÉPOQUE DES CAPÉTIENS DIRECTS. + + +Si la science contemporaine a fait faire des progrès à l'histoire du +mouvement communal, c'est précisément parce qu'elle cherche moins à +l'expliquer qu'à le connaître.--La question des origines de cette +révolution, jadis si controversée, on a compris de nos jours qu'elle +était insoluble, en l'absence de documents relatifs à la constitution +municipale des cités et des bourgs pendant quatre cents ans, du VIIIe +siècle au XIe. + +L'association[53] est un fait qui n'est ni germanique ni romain; il est +universel et se produit spontanément chez tous les peuples, dans toutes +les classes sociales, quand les circonstances exigent ou favorisent son +apparition. Les hypothèses des germanistes et des romanistes sont donc +gratuites. La révolution communale est un événement national. La commune +est née, comme les autres formes de l'émancipation populaire, du besoin +qu'avaient les habitants des villes de substituer l'exploitation limitée +et réglée à l'exploitation arbitraire dont ils étaient victimes. Il faut +toujours en revenir à la définition donnée par Guibert de Nogent: +«Commune! nom nouveau, nom détestable! Par elle les censitaires (_capite +censi_) sont affranchis de tout servage moyennant une simple redevance +annuelle; par elle ils ne sont condamnés, pour l'infraction aux lois, +qu'à une amende légalement déterminée; par elle, ils cessent d'être +soumis aux autres charges pécuniaires dont les serfs sont accablés.» Sur +certains points, cette limitation de l'exploitation seigneuriale s'est +faite à l'amiable, par une transaction pacifique survenue entre le +seigneur et ses bourgeois. Ailleurs il a fallu, pour qu'elle eût lieu, +une insurrection plus ou moins prolongée. Quand ce mouvement populaire a +eu pour résultat, non seulement d'assurer au peuple les libertés de +première nécessité qu'il réclamait, mais encore de diminuer à son profit +la situation politique du maître, en enlevant à celui-ci une partie de +ses prérogatives seigneuriales, il n'en est pas seulement sorti une +_ville affranchie_, mais une _commune_, seigneurie bourgeoise, investie +d'un certain pouvoir judiciaire et politique. + + * * * * * + +Que la commune ait été à l'origine le produit d'une insurrection ou de +la libre concession d'un seigneur, du jour où elle possédait une +certaine part de juridiction et de souveraineté, elle entrait dans la +société féodale. Si l'on considère la provenance et la condition de +chacun de ses membres pris individuellement, la commune reste un organe +des classes inférieures; envisagée dans son ensemble, en tant que +collectivité exerçant par ses magistrats, dans l'enceinte de la ville et +de sa banlieue, des pouvoirs plus ou moins étendus, elle prend place +parmi les États féodaux. Elle est une seigneurie. + +La commune, c'est la _seigneurie collective populaire_, incarnée dans la +personne de son maire et de ses jurés. Cette sorte de seigneurie n'est +pas la seule de son genre qui existe au moyen âge. Le corps du clergé +possède aussi des seigneuries collectives, qui sont les abbayes et les +chapitres. De même que l'esprit, les principes et les usages propres à +la féodalité ont profondément pénétré la société ecclésiastique, au +point que les relations de ses membres prirent souvent la forme des +rapports établis entre les seigneurs laïques, de même la commune, +organisme populaire, a subi, elle aussi, l'influence de l'air ambiant. +Elle apparaît comme imprégnée de féodalité: bien mieux, on peut et l'on +doit dire que, toute bourgeoise et roturière qu'elle est par ses +racines, elle constitue un fief et un fief noble. Par rapport aux +différentes seigneuries qui s'étagent au-dessus d'elle, la commune est +une vassale: elle s'acquitte effectivement de toutes les obligations de +la féodalité. + +La commune, comme un vassal, prête serment à son seigneur, serment de +foi et hommage, par l'organe de ses magistrats. Son seigneur a des +devoirs envers elle, comme il en a envers ses autres vassaux. Elle a son +rang marqué parmi les souverainetés locales qui composent le vasselage +d'un grand baron. + +La commune est une seigneurie, un démembrement du fief supérieur. Car, +maîtresse de son sol, elle jouit des prérogatives attachées à la +souveraineté féodale. Le maire et les magistrats municipaux ont le +pouvoir législatif; ils rendent des ordonnances applicables au +territoire compris dans les limites de la banlieue. Ils possèdent le +pouvoir judiciaire; leur juridiction civile et criminelle ne s'arrête +que devant les justices particulières enclavées dans l'enceinte urbaine. +La municipalité, comme tout seigneur, fixe et prélève les impôts +nécessaires à l'entretien des fortifications et des édifices communaux, +au fonctionnement de ses divers services. Elle perçoit sur les bourgeois +des tailles et des octrois. Le seul droit que la commune ne partage pas +d'ordinaire avec le seigneur, c'est celui de battre monnaie. Il y a du +reste commune et commune, comme il y a fief et fief. Les fiefs auxquels +n'était attachée qu'une justice restreinte ne jouissaient que d'une +parcelle de souveraineté. De même, les communes avaient des libertés +plus ou moins larges. A Rouen, par exemple, la commune ne possède pas la +haute justice; la plupart des droits financiers et le contrôle de +l'administration municipale appartenaient au duc de Normandie. C'est que +le partage de la souveraineté qui avait eu lieu forcément entre la +commune et le seigneur, au moment de la création de la commune, s'était +accompli, suivant les régions, dans les conditions les plus variées. Ici +les parts se trouvaient presque égales; le seigneur ne s'était guère +réservé que les privilèges de la suzeraineté; là, au contraire, il avait +su garder pour lui presque tous ses droits de seigneur direct et de +propriétaire. + +Mais, dépendante ou non, la commune était toujours en possession de +certains droits, de certains signes matériels qui lui donnaient son +caractère distinctif de seigneurie, et de seigneurie militairement +organisée. + +D'abord, comme tout feudataire jouissant des droits seigneuriaux, elle +avait un _sceau_ particulier, symbole du pouvoir législatif, +administratif et judiciaire dont elle était investie. Le premier acte +d'une ville, qui se donnait ou recevait l'organisation communale, était +de se fabriquer un sceau, de même que le premier acte de l'autorité +seigneuriale qui abolissait la commune était de le lui enlever. Le sceau +communal était placé sous la garde du maire, qui avait seul qualité pour +s'en servir. A Amiens, la matrice du sceau était renfermée dans une +bourse que le maire portait constamment à sa ceinture. A Saint-Omer, on +le conservait soigneusement dans un coffre ou _huche_, dont les quatre +clefs avaient été remises au maire et à quelques autres magistrats. + +[Illustration: Sceau de la ville de Compiègne.] + +Une étude attentive des sceaux de ville révèle d'intéressantes +particularités. Les sceaux sont des documents authentiques, émanés des +communes elles-mêmes: ils permettent à l'historien de déterminer, par +certains côtés, le caractère et la vraie nature de ces petites +seigneuries. On y voit d'abord, très nettement accusé, le côté militaire +de l'institution. La féodalité se composant, avant tout, d'une +aristocratie de chevaliers dont la guerre constitue l'occupation +principale, la commune est aussi féodale à ce point de vue qu'à tous les +autres. Les sceaux des seigneurs laïques représentent d'ordinaire un +chevalier armé de toutes pièces, placé sur un cheval au galop; de même +les sceaux de nos républiques guerrières offrent le plus souvent une +image belliqueuse: un château fort, un homme d'armes, une foule armée. +Ce caractère n'est pas particulier aux communes de la France du Nord; on +le retrouve aussi bien dans la sigillographie des villes à consulats de +la France méridionale. + +Les sceaux des communes de Soissons, de Senlis, de Compiègne +représentent le maire de la ville sous la forme d'un guerrier debout, +tenant épée et bouclier, revêtu de la cotte de mailles et du casque à +nasal. A Noyon, cet homme d'armes est figuré sortant à mi-corps d'une +tour crénelée. Ailleurs, la puissance bourgeoise n'est pas personnifiée +par un fantassin, mais (ce qui est bien plus féodal) par un cavalier +galopant et armé de toutes pièces. Ainsi se présentent à nous les sceaux +de Poitiers, de Saint-Riquier, de Saint-Josse-sur-Mer, de Poix, de +Péronne, de Nesle, de Montreuil-sur-Mer, de Doullens, de Chauni. Le +cavalier tient à la main une masse d'armes, une épée nue ou un bâton. Le +bâton est plus particulièrement l'emblème du pouvoir exercé par le +magistrat municipal. Le sceau de Chauni et celui de Vailli (près +Soissons) offrent ce trait spécial que le cavalier est suivi d'une +multitude armée de haches, de faux et de piques. Quelquefois, au lieu du +maire en armes, c'est la forteresse, qui est représentée: sur le sceau +de Beaumont-sur-Oise, par exemple, apparaît un château fort à deux +tourelles et à donjon carré. + +[Illustration: Sceau de la ville de Noyon (1259).] + +Cette préférence pour les attributs militaires n'était pas simplement +affaire de goût et d'humeur, mais résultat d'une nécessité. Seigneurie +possédant terre et juridiction, la commune du moyen âge était entourée +d'ennemis. Elle se protégeait contre eux par sa milice et aussi par son +enceinte de hautes murailles. On peut la considérer comme une place +forte, analogue au château féodal, dont le donjon s'appelle le +_beffroi_. + +[Illustration: Sceau de la commune de Fismes.] + +Le beffroi communal présentait primitivement la forme d'une grosse tour +carrée. Il s'élevait isolé sur l'une des places de la ville et servait +de centre de ralliement aux bourgeois associés. Au haut de cette tour se +trouvait un comble de charpente recouvert d'un toit de plomb ou +d'ardoise: là étaient suspendues les cloches de la commune. Les +_guetteurs_ ou sonneurs se tenaient dans une galerie régnant au-dessous +du toit et dont les quatre fenêtres regardaient de tous côtés l'horizon. +Ils étaient chargés de sonner pour donner l'éveil quand un danger +menaçait la commune: approche de l'ennemi, incendie, émeute; ils +sonnaient encore pour appeler les accusés au tribunal, les bourgeois aux +assemblées; pour indiquer aux ouvriers les heures de travail et de +repos, le lever du soleil et le couvre-feu. Mais le beffroi n'était pas +seulement un clocher. Pendant longtemps les grandes communes du Nord +n'eurent pas d'autre lieu de réunion à offrir à leurs magistrats. Au bas +de la tour se trouvaient la salle réservée au corps municipal, un dépôt +d'archives, un magasin d'armes. + +Quelquefois le beffroi, au lieu d'être une tour, se présentait comme une +porte fortifiée que surmontaient une ou deux tourelles. Cette +particularité nous reporte à cette époque primitive de l'histoire des +communes où elles n'avaient pas encore construit un édifice spécial +destiné à contenir leurs cloches. On avait commencé simplement par les +suspendre au-dessus d'une des portes qui interrompaient l'enceinte. + +[Illustration: Sceau de la commune de Nesle (1230).] + +Remarquons enfin que le XIIe siècle, qui vit se former la plupart des +républiques bourgeoises, vit aussi, à son déclin, s'élever les grandes +cathédrales du nord de la France. Les plus beaux de ces édifices furent +construits précisément dans les villes où régnaient l'esprit communal le +plus intense et des haines souvent fort vives contre le clergé local. Il +est certain que les bourgeois les considéraient comme une sorte de +terrain neutre, où l'on pouvait se donner rendez-vous pour échanger ses +idées et conclure des affaires qui n'avaient rien de commun avec le +service religieux. Ce fut là peut-être une des causes qui empêchèrent +nos grandes communes de se bâtir, au XIIIe siècle, ces magnifiques +_hôtels de ville_ qu'on admire dans le nord de l'Allemagne, en Belgique, +en Italie. + + * * * * * + +La transformation des bourgeois assujettis en bourgeois indépendants +était un fait anormal, exceptionnel, une dérogation au droit commun; il +fallait avant tout que cette dérogation se justifiât par un titre. Ce +titre, véritable acte de naissance légalisé par le sceau de l'autorité +féodale, ce pacte fondamental et constitutif, c'est la _charte de +commune_. + +On ne possède actuellement qu'un très petit nombre de chartes de commune +en original[54]. Les archives municipales de la France du moyen âge nous +sont arrivées en fort mauvais état, à cause des pillages et des +incendies. Du reste, les confirmations successives que les communes se +sont fait donner de leurs libertés ont contribué sans doute à la +disparition des plus anciens titres. Ces confirmations reproduisaient +presque toujours le texte du privilège primitif, augmenté de +dispositions nouvelles. Les gens des communes, voulant surtout conserver +les concessions postérieures, plus développées et plus explicites, ont +laissé périr les textes primitifs. Aussi avons-nous perdu non seulement +les originaux, mais le texte même du plus ancien privilège accordé à la +plupart des communes de la France du Nord. On n'a pu retrouver jusqu'ici +la charte primitive d'Amiens, de Noyon, de Beauvais, de Laon (la +première, celle de 1112), de Reims, de Sens, de Soissons, de +Saint-Quentin, d'Aire, de Dijon, de Valenciennes, d'Arras, de Rouen, +etc., pour ne parler que des communes établies dans les centres +importants. + +La charte communale était cependant gardée avec soin par ceux qui en +bénéficiaient. Car elle était le signe visible des libertés obtenues. +Dans les constitutions primitives de plusieurs communes, à Beauvais, à +Abbeville, à Soissons, à Fismes, il est formellement stipulé que la +charte ne pourra être transportée hors de l'enceinte communale, et qu'il +ne sera permis de la consulter que dans la ville même. Les privilèges +communaux étaient, d'ordinaire, enfermés dans un grand coffre ou arche, +dont les autorités municipales seules avaient la clef. + +Considérée en elle-même, comme ensemble de dispositions législatives, +la _charte de commune_ est difficile à définir. Les _chartes de +commune_, en effet, diffèrent très sensiblement les unes des autres, +tant au point de vue de la nature qu'au point de vue de la quantité des +matières qui y sont traitées. A ce point de vue de la quantité, on +remarque tout d'abord qu'il est impossible d'établir un parallèle entre +une charte comme celle de Rouen, qui comprend cinquante-cinq articles, +et celle de Corbie qui n'en contient que sept. Quant aux clauses dont +l'énumération constitue la charte, elles appartiennent à un certain +nombre de catégories très différentes: fixation des limites de la +commune et de sa banlieue, organisation intérieure de la commune, +détermination de la juridiction communale, obligations des bourgeois +envers le seigneur, exemptions et privilèges de ces mêmes bourgeois, +dispositions de droit criminel et de droit civil, règlement de la +condition des tenanciers féodaux, des serviteurs de la noblesse et du +clergé. La proportion suivant laquelle ces diverses catégories sont +représentées dans les chartes est essentiellement variable; il s'en faut +que toutes figurent à la fois dans le même document; et, d'autre part, +telle série de stipulations qui occupe une large place dans une charte +ne donnera lieu, dans une autre, qu'à une mention de quelques lignes. + +Ce que l'on peut dire de plus général, c'est que la charte de commune, +résultat d'une convention passée entre le seigneur et ses bourgeois, est +un ensemble complexe de dispositions qui sanctionnent l'institution du +lien communal et la création d'un gouvernement libre, fixent certains +points de la coutume civile et criminelle, mais ont pour objet principal +de déterminer la situation de la commune à l'égard du seigneur en ce qui +touche la juridiction et l'impôt. On ne peut dire qu'elle soit +exclusivement un code civil, un code criminel, une constitution +politique, un privilège d'exemption: elle est un peu tout cela à la +fois. Il faut y voir surtout le signe matériel, la garantie du partage +de la souveraineté, accompli judiciairement et financièrement, entre le +seigneur et ses anciens sujets devenus ses vassaux.--Si l'on considère +sa forme, la charte communale n'est qu'une énumération désordonnée, où +le rédacteur aborde les matières les plus diverses sans jamais les +traiter d'une manière complète; où abondent les obscurités, les +lacunes, parfois même les contradictions. A aucun point de vue la charte +communale n'est une constitution raisonnée et faite de toutes pièces, +mais un contrat disparate, où les parties règlent le plus souvent les +points litigieux, éclaircissent les matières douteuses, consacrent +d'anciennes institutions, signalent enfin, avec les innovations exigées +par les circonstances, les modifications apportées à la coutume par le +temps et le progrès. + +Certaines chartes de commune ont eu plus de succès que d'autres; elles +ont été copiées, imitées, exportées même loin de leur pays d'origine. +Ainsi la charte de Soissons est devenue en 1183 celle de Dijon, et, par +suite, a servi de type constitutionnel pour tout le duché de Bourgogne. +La charte de Rouen, statut communal de presque toutes les villes de +Normandie, s'est propagée en Poitou, en Saintonge et jusqu'à l'Adour. +Poitiers, Niort, Cognac, Angoulême, Saint-Jean-d'Angély, la Rochelle, +Saintes, les îles d'Oleron, de Ré, et Bayonne ont reçu les +«établissements» de Rouen. + +Les causes les plus générales qui ont agi pour la propagation d'une +charte sont d'ordre géographique ou d'ordre politique.--Le centre de +population le plus important d'une région impose souvent sa loi aux +bourgs environnants. D'autre part, il est arrivé que les villes soumises +à une même domination politique ont accepté la même organisation +constitutionnelle. Ainsi les établissements de Rouen ont essaimé jusqu'à +Bayonne, parce que Bayonne était compris, à la fin du XIIe siècle, +comme Rouen, dans les domaines de la dynastie anglo-angevine. D'autre +part, dans la charte de Rouen, c'est en somme l'intérêt du pouvoir +seigneurial qui prévaut. On a établi que le pacte de Rouen représente le +_minimum_ des droits politiques que pouvait posséder une ville ayant le +titre de commune. C'est pourquoi, par politique, les rois d'Angleterre, +ducs de Normandie, se sont empressés de propager ce type constitutionnel +dans leurs domaines. + +D'ailleurs, le lien établi entre la métropole et la ville affiliée, par +le fait de la communauté de la charte, était souvent simplement nominal. +Cependant, la métropole jouait d'ordinaire à l'égard de la ville +affiliée le rôle de _chef de sens_. Quand les habitants de la commune +sont embarrassés sur la signification ou la portée d'un article de leur +charte, ils s'adressent au lieu d'origine de la loi, pour obtenir les +éclaircissements nécessaires. Amiens était chef de sens par rapport à +Abbeville; Abbeville l'était à son tour pour les petites communes du +Ponthieu. Mais le recours au conseil d'autrui n'avait pas lieu +uniquement entre les villes régies par la même charte. De ce qu'une +commune reconnaissait une autre ville libre pour chef de sens, on ne +pourrait inférer qu'elles avaient une constitution identique. La charte +d'Abbeville porte que les habitants devront avoir recours, en cas de +difficultés, non seulement à Amiens, leur métropole, mais encore à +Corbie et à Saint-Quentin. De même, Brai-sur-Somme était tenue de +recourir au conseil des magistrats de la commune de Saint-Quentin, avec +laquelle elle n'avait aucun rapport constitutionnel. + +Il est naturel de penser que des communes unies par la similitude de +l'organisation constitutionnelle comme par l'aide réciproque qu'elles se +prêtaient fréquemment, devaient être amenées à conclure de véritables +traités d'alliance offensive et défensive. La confédération politique +leur aurait permis d'opposer à leurs ennemis une plus grande force de +résistance. Cependant les tentatives de cette nature eurent lieu +rarement, au moins dans la société communale de la France du Nord, et +n'ont jamais été poussées bien loin. Moins heureuses que leurs sœurs +d'Allemagne ou d'Italie, les communes françaises n'ont pas su constituer +entre elles ces ligues redoutables contre lesquelles vinrent souvent se +briser, chez nos voisins, les attaques des empereurs comme celles de la +féodalité locale. Elles sont restées isolées et sans force, sans doute +parce qu'en France le développement précoce et rapide d'un pouvoir +monarchique n'a pas permis la formation des fédérations de cités. +Beaumanoir, dans sa Coutume de Beauvaisis, recommande instamment aux +seigneurs de s'opposer, par tous les moyens, aux ligues que les villes +pourraient être tentées de former entre elles. Son conseil n'a été que +trop bien suivi. Cet isolement des communes ne contribua pas +médiocrement à précipiter leur décadence et à les faire tomber, dès le +temps de saint Louis et de Philippe le Bel, sous la domination de la +royauté. + + * * * * * + +La féodalité laïque s'est montrée dans l'ensemble moins défavorable à +l'établissement et au développement du régime communal que la féodalité +ecclésiastique. Il y eut même des barons démagogues qui embrassèrent la +cause des communiers, non par amour du peuple ou des bourgeoisies, mais +pour opposer les vilains aux clercs, pour nuire aux églises, leurs +rivales.--L'Église, au contraire, a fait une guerre implacable aux +confédérations urbaines. Pour elle, la commune ne fut jamais qu'une +_conspiration_ illégale et factieuse, tendant à détruire les bases mêmes +de l'ordre social. L'archevêque de Laon, Raoul le Vert, prêcha à Laon, +en 1112, contre les «exécrables communes» par lesquelles les serfs +essayent, contre tout droit et toute justice, de rejeter violemment la +domination de leur seigneur: «Serfs, a dit l'apôtre, soyez soumis en +tout temps à vos maîtres. Et que les serfs ne viennent pas prendre comme +prétexte la dureté ou la cupidité de leurs maîtres. Restez soumis, a dit +l'apôtre, non seulement à ceux qui sont bons et modérés, mais même à +ceux qui ne le sont pas. Les canons de l'Église déclarent anathèmes ceux +qui poussent les serfs à ne point obéir, à user de subterfuges, à plus +forte raison ceux qui leur enseignent la résistance ouverte. C'est pour +cela qu'il est interdit d'admettre dans les rangs du clergé, à la +prêtrise, et même à la vie monastique, celui qui est engagé dans les +liens de la servitude: car les seigneurs ont toujours le droit de +ressaisir leurs serfs, même s'ils sont devenus clercs.» Guibert de +Nogent ajoute «que ce sermon contre les communes n'a pas été prononcé +dans cette seule circonstance; que l'archevêque de Reims a prêché +maintes fois sur ce thème dans les assemblées royales et dans beaucoup +d'autres réunions».--Cent ans après, le cardinal Jacques de Vitry +parlait encore dans le même style; la théorie ecclésiastique sur les +communes n'avait pas changé: «Ne sont-ce pas des cités de confusion, ces +communautés ou plutôt ces conspirations, qui sont comme des fagots +d'épines entrelacées, ces bourgeois vaniteux qui, se fiant sur leur +multitude, oppriment leurs voisins et les assujettissent par la +violence? Si l'on force les voleurs et les usuriers à rendre gorge, +comment ne devrait-on pas obliger à la restitution des droits volés ces +communes brutales et empestées qui ne se bornent pas à accabler les +nobles de leur voisinage, mais qui usurpent les droits de l'Église, +détruisent et absorbent, par d'iniques constitutions, la liberté +ecclésiastique, au mépris des plus saints canons? Cette détestable race +d'hommes court tout entière à sa perte: nul parmi eux, ou bien peu, +seront sauvés.» + +Quant aux rois de France, ils se sont montrés tantôt favorables, tantôt +hostiles au mouvement communal, au mieux de leurs intérêts de rois, de +suzerains et de propriétaires. Les Capétiens furent à la fois fondateurs +et destructeurs de communes, amis et ennemis de la bourgeoisie. On vit +Louis le Gros défendre, contre le mouvement communal ou contre les +prétentions des communes, les évêques de Laon et de Noyon, les abbés de +Saint-Riquier et de Corbie; Louis VII sauvegarder les droits des évêques +de Beauvais, de Châlons-sur-Marne, de Soissons, ceux des archevêques de +Reims et de Sens, ceux des abbés de Tournus et de Corbie; Philippe +Auguste soutenir les églises de Reims, de Beauvais, de Noyon, livrer à +l'évêque de Laon les communes du Laonnais et de la Fère. Sous saint +Louis, Philippe le Hardi et Philippe le Bel, le Parlement de Paris +frappa d'énormes amendes, parfois même de suppression provisoire ou +définitive, les bourgeoisies indépendantes que l'Église traduisait à sa +barre. + +Ces inconséquences s'expliquent d'abord, de la façon la moins noble, par +l'argent que les Capétiens recevaient du clergé pour détruire les +institutions libres. On sait qu'il leur arriva plus d'une fois de se +faire payer des deux mains, par les bourgeois pour fonder, et par les +clercs pour abolir. Leur appui fut assuré au dernier enchérisseur. Mais +il faut songer aussi qu'ils étaient, par tradition, les protecteurs +naturels de l'Église, qu'ils avaient besoin d'elle autant qu'elle avait +besoin d'eux. Ils se crurent donc obligés de la défendre contre les +empiétements de la bourgeoisie. + +Entre la société populaire et la société ecclésiastique, leur situation +était embarrassante; la protection royale devait s'étendre à la fois sur +les deux partis hostiles. Ils se tirèrent de cette difficulté en ne +pratiquant aucun principe, en vivant au jour le jour, en sacrifiant, +suivant les cas et les besoins, les bourgeois aux clercs et les clercs +aux bourgeois. + +On peut dire cependant qu'à partir de Philippe Auguste, l'attitude du +gouvernement royal cessa d'être contradictoire. A la politique de +protection ou de demi-hostilité succéda une politique constante +d'assujettissement et d'exploitation, qui fut la même sous des princes +par ailleurs aussi dissemblables que saint Louis et Philippe le Bel. +Depuis le XIIIe siècle, l'innombrable armée des agents de la couronne +ne cesse d'être en mouvement pour détruire les juridictions rivales, +supprimer les puissances gênantes, remplacer partout les dominations +particulières par le pouvoir unique du souverain. A l'infinie diversité +des libertés locales, elle veut substituer la régularité des +institutions, la centralisation dans l'ordre politique et administratif. +De ce mouvement fatal, irrésistible, les communes ont été victimes aussi +bien que la féodalité. Seigneuries indépendantes, elles ne pouvaient que +porter ombrage au gouvernement central. La logique impitoyable des gens +du roi exigea leur disparition en tant que puissances politiques; on +s'efforça de les faire rentrer dans le droit commun, c'est-à-dire dans +la grande classe des bourgeoisies assujetties. La mainmise du pouvoir +royal sur les communes, leur suppression, ou leur transformation en +villes d'obédience, tel est le fait capital qui caractérise la plus +grande partie du XIIIe siècle et le début du XIVe. A l'avènement +de Philippe de Valois, certaines communes subsisteront de nom et +d'apparence; elles jouiront encore d'un semblant d'institutions libres: +en réalité, la liberté aura disparu. Sauf leur étiquette trompeuse, +elles sont devenues, comme toutes les autres, «les bonnes villes du roi» +et ne s'appartiennent plus. + + * * * * * + +La commune a été une institution assez éphémère. En tant que seigneurie +réellement indépendante, elle n'a guère duré plus de deux siècles. Les +excès des communiers, leur mauvaise administration financière, leurs +divisions, l'hostilité de l'Église, la protection onéreuse du haut +suzerain et surtout du roi: telles ont été les causes immédiates de +cette décadence rapide.... + +Il est difficile d'affirmer que le régime communal ne pouvait s'adapter +aux institutions générales de la France; comment le savoir, en effet, +puisque la centralisation monarchique ne lui a pas permis de vivre? +Elle l'a fait disparaître au moment où il commençait à se transformer, à +prendre une direction plus libérale, plus favorable à l'intérêt du plus +grand nombre; au moment où les oligarchies bourgeoises, qui disposaient +des communes, admettaient, de gré ou de force, la population ouvrière à +prendre part à l'élection des magistratures et au gouvernement de la +cité. Pourquoi la puissance communale, assise sur une base plus large et +plus solide, grâce à cette réorganisation démocratique, n'aurait-elle +pas assuré aux villes, malgré les manifestations bruyantes et +l'agitation périodique qui accompagnent forcément l'exercice de la +liberté, de longues années de prospérité et de grandeur? Admettons qu'il +fût impossible à la royauté capétienne de conserver aux villes libres ce +caractère d'États indépendants et de puissance politiquement isolées qui +aurait fait obstacle à la grande œuvre de l'unité nationale; nous +supposons qu'elle n'aurait pu se dispenser de les rattacher par certains +liens au gouvernement central et aux institutions générales du pays; +mais ne pouvait-elle leur laisser, dans l'ordre administratif et +judiciaire, la plus grande partie de leur ancienne autonomie? + +Sans doute, le régime communal avait ses défauts et même ses vices, les +vices inhérents à toutes les aristocraties. Mais on ne peut nier qu'il +eût aussi d'excellents côtés. Il faisait du bourgeois un citoyen; il +développait chez lui l'esprit d'initiative, les instincts d'énergie que +favorisent la vie militaire et la pratique quotidienne du danger, +l'habitude de prendre sans hésitation les responsabilités et de les +soutenir avec constance, enfin les sentiments de fierté et de dignité +qu'inspirent à l'homme l'exercice d'un pouvoir indépendant, la +disposition de soi-même, la gestion de ses propres affaires. A ce point +de vue, il faut regretter que les communes françaises n'aient pas +conservé plus longtemps une autonomie dont elles n'avaient pas toutes +abusé. Si l'on est convaincu, comme semble l'être Guizot, que ces +républiques n'étaient que des foyers de tyrannie oligarchique, +d'anarchie et de guerres civiles, on conçoit qu'il est logique de leur +préférer l'ordre, même acheté au prix de la liberté. Mais on ne peut +affirmer que nos villes libres aient été placées rigoureusement dans la +triste alternative de périr par leurs propres excès ou de se sauver par +l'assujettissement. La situation n'était pas aussi désespérée: on +pouvait prendre un moyen terme. Les rois et leurs agents ne l'ont pas +voulu. C'est en quoi l'œuvre de la monarchie a été excessive. Elle +aurait pu laisser vivre les communes, dans certaines conditions, sans +danger pour son propre pouvoir, et peut-être avec grand profit pour +l'éducation morale et politique de la nation. + +D'après A. LUCHAIRE, _Les communes françaises à l'époque +des Capétiens directs_, Paris, Hachette, 1890, in-8º. +_Passim._ + + + + +II.--LES BASTIDES. + + +Le mot bastide a servi, depuis le XIIIe siècle, dans le midi de la +France, à désigner des villes bâties d'un seul jet, sur un plan +préconçu, presque toujours uniforme, généralement à la suite d'un +contrat d'association conclu entre les propriétaires du territoire et +les représentants de l'autorité souveraine. Ces contrats portaient le +nom de pariages. Le fait que ces villes étaient toujours fortifiées rend +raison du nom qui leur est attribué. + +Dès le XIe siècle, les plus puissantes des abbayes méridionales, pour +peupler leurs domaines, pour en activer le défrichement et la mise en +culture, pour fixer la population flottante qui était très nombreuse +alors, et surtout pour augmenter leurs revenus, imaginèrent de fonder de +nouveaux villages. Pour cela, sur un emplacement désert ou à peu près, +elles faisaient construire une église, proclamaient l'endroit lieu +d'asile, et divisaient le terrain en lots à attribuer aux nouveaux +habitants. Le droit d'asile, les prescriptions relatives à la _paix de +Dieu_, la puissance des abbayes, l'appât de la propriété ainsi que des +garanties de sécurité, quelques privilèges et des franchises ne +tardaient pas à attirer dans ces villages des habitants en assez grand +nombre. Les seigneurs laïques frappés de ces avantages voulurent bientôt +faire dans leurs fiefs de semblables fondations; mais l'Église seule +était alors assez respectée pour pouvoir garantir la paix et la +sécurité; ils s'adressèrent aux grandes abbayes, leur donnèrent le +territoire sur lequel devait se bâtir le nouveau village, en se +réservant des droits de coseigneurie, et les deux puissances associées +purent fonder ainsi un grand nombre de villages. Les localités créées et +peuplées par ce moyen furent nommées dans les textes latins des +_Salvetates_, et dans la langue du pays _Salvetat_, on a dit en français +des _Sauvetés_. Un grand nombre de villages ou de bourgs de la France +méridionale ont retenu cette appellation et se nomment aujourd'hui +encore la _Salvetat_ ou la _Sauvetat_; ces noms dénotent leur origine. +Tous ou presque tous ont été fondés au XIe ou au XIIe siècle par +des abbayes soit sur leurs domaines, soit sur des possessions +seigneuriales à la suite d'un pariage. Il est à peine besoin de dire que +nombre de villages qui ont la même origine ne portent pas cependant de +nom caractéristique: Licairac, Lavaur, Marestang, pour ne citer que +quelques noms, ont été d'abord des Sauvetés. + +Vers le milieu du XIIIe siècle, après l'établissement de +l'administration française dans le Midi qui fut la conséquence de la +croisade des Albigeois, après l'organisation de la domination anglaise +en Guyenne, les rôles se trouvèrent intervertis; ce ne furent plus les +abbayes qui purent assurer à leurs domaines la paix, la sécurité des +privilèges et des franchises; l'autorité laïque, devenue plus puissante +et disposant de moyens d'action plus considérables et mieux appropriés, +fit des fondations de ce genre plus nombreuses et plus considérables que +celles que l'Église avait faites auparavant. Lorsque le terrain choisi +pour une de ces créations faisait partie d'un domaine ecclésiastique, +l'Église appela toujours le souverain en pariage. Il en fut de même des +seigneurs, qui, pour fonder des villes neuves sur leurs fiefs, +s'associèrent au souverain, dont le représentant se trouva ainsi appelé +à exercer des droits de coseigneurie sur les terres des vassaux laïques +et ecclésiastiques. Ce sont les villes neuves fondées pour la plupart de +1230 à 1350 qui ont proprement reçu le nom de _bastides_. + +Il est facile de comprendre quel intérêt le pouvoir royal, en Angleterre +comme en France, trouvait à ces fondations. La guerre des Albigeois +avait bouleversé le Midi; en beaucoup de pays, des terres longtemps +cultivées étaient retombées en friches, nombre de villages avaient +disparu dont la population dispersée avait formé des bandes de +vagabonds, de _faidits_, qu'il importait de fixer pour rendre au pays la +sécurité et la prospérité. L'intérêt politique n'était pas moindre; on a +vu en effet que ces fondations permettaient au souverain d'étendre sur +les domaines de ses vassaux l'action de son pouvoir: aussi les documents +du temps nous montrent-ils que les créations de bastides étaient alors +considérées comme de véritables acquisitions. De plus, les emplacements +des bastides bien choisis pouvaient servir à la défense du pays; aussi +peut-on constater que le roi d'Angleterre d'une part, le comte Alphonse +de Poitiers d'autre part, se sont appliqués à entourer leurs possessions +d'une véritable ceinture de bastides. + +Il n'y a pas de différences sensibles entre les villes fondées en +Guyenne et en Agenais par l'administration anglaise et celles qui furent +créées par l'administration française, amenée dans le Midi depuis 1229 à +la suite du traité de Paris. Des deux parts, il y eut une activité +égale, un même zèle de la part des agents du pouvoir; les moyens, les +privilèges concédés pour attirer les nouveaux habitants, les +dispositions matérielles furent partout à peu près les mêmes. En France, +l'un des sénéchaux du comte de Poitiers, Eustache de Beaumarchais, fut +un infatigable bâtisseur. Dans les États d'Alphonse, les bastides +n'étaient point soumises au baile dans la circonscription duquel elles +se trouvaient, mais formaient toutes ensemble une espèce de bailie +spéciale administrée par le lieutenant du sénéchal. + +Lorsque l'une de ces fondations avait été décidée, le sénéchal le +faisait publier à son de trompe et annonçait quels privilèges seraient +concédés aux nouveaux habitants. Nombre de coutumes concédées ainsi aux +nouvelles bastides nous sont parvenues; elles sont en général assez +semblables à celles dont étaient dotées les villes de bourgeoisie. +L'affranchissement du servage, des exemptions d'impôts, des franchises +commerciales, des garanties de liberté individuelle et de sécurité en +constituaient les dispositions principales. Fréquemment on instituait +aussi une administration municipale, mais qui restait presque toujours +sous la tutelle du baile; l'exercice de la justice était toujours +réservé aux représentants du souverain ou du moins des coseigneurs. +Naturellement, il arrivait que l'établissement de ces bastides amenait +le dépeuplement des seigneuries voisines, d'autant plus que les serfs +qui s'y rendaient n'avaient parfois rien à redouter du droit de suite. +Des plaintes s'élevèrent à plusieurs reprises; des évêques allèrent +jusqu'à excommunier les nouveaux habitants; des règlements intervinrent, +mais qui furent toujours rédigés de manière à affaiblir l'autorité +féodale et à favoriser le peuplement des bastides. + +Sur l'emplacement choisi on plantait d'abord un mât, le _pal_, signe +visible de l'intention d'attirer les habitants. La ville de Pau doit son +nom à cet usage. Puis les officiers traçaient le plan de la ville +future. La plupart de ces bastides se ressemblaient. C'était toujours un +carré ou un rectangle aussi régulier que la nature du terrain le +permettait, entouré de murailles que dominaient des tours élevées de +distance en distance. Vers le centre une grande place carrée au centre +de laquelle s'élevait l'hôtel de ville, dont le rez-de-chaussée servait +de halle couverte. A cette place aboutissaient de grandes rues droites, +tracées au cordeau, coupées à angles droits par des rues moins larges, +coupées elles-mêmes perpendiculairement par des ruelles. Au delà des +murs on traçait des jardins, et plus loin s'étendaient des terres à +mettre en culture. A part quelques pâtures, réservées comme propriété +communale, les «padoents», tout le terrain était divisé en lots: places +à bâtir à l'intérieur de la ville, jardins ou cultures à l'extérieur, +que l'on mettait en adjudication. Autour de la place et quelquefois dans +les plus grandes rues, les maisons faisaient saillie, et formaient de +larges galeries couvertes soutenues par des piliers ou des poteaux. Le +plan de ces bastides avait ainsi l'aspect d'un damier; nombre de +localités l'ont conservé jusqu'à nos jours; on en peut juger par celui +de Montpazier (Dordogne) que nous donnons ci-contre d'après le relevé +qui en a été fait autrefois par M. F. de Verneilh. + +[Illustration: Plan général de la bastide de Montapzier (Dordogne).--E, +est; S, sud; O, ouest; N, nord.--1. Place du marché; 2. Halle ou Hôtel +de Ville; 3. Puits; 4. Rues couvertes; 5. Église paroissiale; 6. Maison +dite du chapitre; 7. Portes monumentales; 8. Tours de l'enceinte.] + +Les fortifications consistaient en un mur d'enceinte entouré d'une +circonvallation quelquefois double, et percé le plus souvent de quatre +portes se faisant face. Ces portes à pont-levis, précédées de +barbacanes, étaient flanquées ou surmontées de tours. D'autres tours, +placées notamment aux endroits où le mur était en retour d'équerre, +complétaient le système de défense. Parfois, mais assez rarement, un +château ou citadelle, occupé par une garnison royale, était établi à +cheval sur le mur d'enceinte afin de pouvoir protéger la ville contre +des assaillants ou maîtriser des insurrections. Dans l'intérieur un +emplacement avait été réservé à l'église qui souvent était elle-même +fortifiée et pouvait ainsi servir de réduit. + +Beaucoup des villes ainsi créées reçurent des noms caractéristiques: le +plus fréquent est celui même de bastide; des centaines de localités du +Midi se nomment encore ainsi; d'autres noms, tels que Castelnau, +Villeneuve, indiquaient simplement que la ville était de fondation +récente; d'autres, comme Franqueville, Montségur, Villefranche, +faisaient allusion aux franchises dont les villes avaient été dotées; +d'autres indiquaient l'influence à la fois royale et française à +laquelle était due la fondation: Saint-Louis, Saint-Lys, Villeréal, +Montréal, etc.; quelques noms étaient ceux-là même des officiers royaux +qui les avaient bâties: Beaumarchais, Beauvais; un grand nombre de +localités avaient reçu le nom de grandes cités espagnoles, italiennes ou +même des bords du Rhin: Pampelonne, Fleurance (Florence), Barcelone, +Pavie, Cordes (Cordoue), Cologne, Plaisance, Grenade, etc.; beaucoup +enfin reçurent des noms pittoresques rappelant la beauté de +l'emplacement ou présageant la splendeur des nouvelles fondations: +Beaumont, Mirande, Belvezer, Mirabel, etc.; d'autres enfin conservèrent +d'anciens noms locaux. + +Ce curieux mouvement de fondation de villes nouvelles dura un siècle +environ. Au XIVe siècle, la population était déjà trop dense, les +terrains en friche trop rares, la sécurité et la défense assez +affermies, pour que l'occasion de créer de nouvelles bastides se +rencontrât souvent. + +A. GIRY, dans la _Grande Encyclopédie_ +(H. Lamirault, éditeur), t. V. + + + + +III.--LE CHEF D'INDUSTRIE AU MOYEN ÂGE. + + +Pour se représenter la situation du chef d'industrie au XIIIe et au +XIVe siècle, il faut oublier le manufacturier contemporain avec ses +affaires considérables, ses gros capitaux, son outillage coûteux, ses +nombreux ouvriers; la fabrication en gros n'était pas imposée, comme +aujourd'hui, par l'étendue des débouchés et par la nécessité d'abaisser +le prix de revient pour lutter contre la concurrence. Le fabricant +n'avait donc pas besoin de locaux aussi vastes, d'un outillage aussi +dispendieux, d'un approvisionnement aussi considérable. D'ailleurs les +corporations possédaient des terrains, des machines, qu'elles mettaient +à la disposition de leurs membres. Les étaux de la grande boucherie +appartenaient à la communauté, qui les louait tous les ans. On n'a pas +conservé assez de baux de cette époque pour pouvoir donner même un +aperçu des loyers des boutiques et des ateliers. Le montant de ces +loyers était nécessairement très variable. Ainsi les chapeliers louaient +plus cher que d'autres industriels, parce qu'en foulant ils +compromettaient la solidité des maisons. Les marchandises garantissaient +le payement du loyer. Quand un boucher de Sainte-Geneviève ne payait pas +le terme de son étal, qui était de 25 s., soit 100 s. par an, l'abbaye +saisissait la viande et la vendait. + +Les boutiques s'ouvraient sous une grande arcade, divisée +horizontalement par un mur d'appui et en hauteur par des montants de +pierre ou de bois. Les baies comprises entre ces montants étaient +occupées par des vantaux. Le vantail supérieur se relevait comme une +fenêtre à tabatière, le vantail inférieur s'abaissait et, dépassant +l'alignement, servait d'étal et de comptoir. Le chaland n'était donc pas +obligé d'entrer dans la boutique pour faire ses achats. Cela n'était +nécessaire que lorsqu'il avait à traiter une affaire d'importance. +Voilà pourquoi les statuts défendent d'appeler le passant arrêté devant +la boutique d'un confrère, pourquoi les textes donnent souvent aux +boutiques le nom de _fenêtres_. Le public voyait plus clair au dehors +que dans ces boutiques qui, au lieu des grandes vitrines de nos +magasins, n'avaient que des baies étroites pour recevoir le jour. Les +auvents en bois ou en tôle, les étages supérieurs qui surplombaient le +rez-de-chaussée, venaient encore assombrir les intérieurs. Les drapiers, +par exemple, tendaient des serpillières devant et autour de leurs +ouvroirs. + +L'atelier et la boutique ne faisaient qu'un. En effet, les règlements +exigeaient que le travail s'exécutât au rez-de-chaussée sur le devant, +sous l'œil du public. Les clients qui entraient chez un fourbisseur +voyaient les ouvriers, ce qui ne serait pas arrivé si l'atelier et la +boutique avaient été deux pièces distinctes. Quant aux dimensions des +étaux et des ateliers, il y avait des étaux de trois pieds, de cinq +pieds, de cinq _quartiers_, des étaux portatifs de cinq pieds. Une +maison du Grand-Pont avait sur sa façade trois ateliers, dont l'un +mesurait deux toises de long sur une toise et demie de large, y compris +la saillie sur la voie publique. Les étaux des halles étaient tirés au +sort entre les maîtres de chaque métier. + + * * * * * + +[Illustration: Sceau des métiers d'Arles.] + +Les matières premières qui entraient à Paris devaient être portées aux +Halles, où elles étaient visitées. Les fabricants ne pouvaient les +acheter lorsqu'elles étaient encore en route et s'approvisionner ainsi +aux dépens de leurs confrères. Les corporations en achetaient en gros +pour les partager ensuite également entre tous les maîtres; déjà sans +doute, afin d'éviter les injustices et les réclamations, les parts +étaient tirées au sort. Lorsqu'un fabricant survenait au moment où un +confrère allait conclure, soit par la _paumée_, soit par la remise du +_denier à Dieu_, un marché ayant pour objet des matières premières ou +des marchandises du métier, le témoin pouvait se faire céder, au prix +coûtant, une partie de l'achat. Comme la défense d'aller au-devant des +matières premières, comme le lotissement, cet usage singulier avait pour +but d'empêcher l'accaparement, de faire profiter tous les membres de la +corporation des bonnes occasions. Il était fondé sur cette idée que les +fabricants du même métier n'étaient pas des concurrents avides de +s'enrichir aux dépens les uns des autres, mais des confrères animés de +sentiments réciproques d'équité et de bienveillance et appelés à une +part aussi égale que possible dans la répartition des bénéfices. Cette +conception des rapports entre confrères découlait nécessairement de +l'existence même des corporations, comme la concurrence à outrance +résulte de l'isolement des industriels modernes. Pour exercer le droit +dont nous venons de parler, il fallait posséder la maîtrise dans sa +plénitude. Ainsi un boulanger _haubanier_ pouvait réclamer sa part dans +le blé acheté par un confrère non haubanier, mais la réciproque n'avait +pas lieu. Les fripiers ambulants n'étaient pas admis à intervenir dans +les marchés conclus devant eux par des fripiers en boutique, tandis que +ceux-ci participaient aux achats faits par les premiers. Les pêcheurs +et marchands de poisson d'eau douce payaient 20 s. en sus du prix +d'achat du métier pour acquérir ce droit. Lorsque le patron était +empêché, sa femme, un enfant, un apprenti, un serviteur avait qualité +pour l'exercer à sa place. + +La préoccupation d'empêcher une trop grande inégalité dans la +répartition des bénéfices devait rendre les corporations peu favorables +aux sociétés commerciales. L'association, en effet, crée de puissantes +maisons qui attirent toute la clientèle et ruinent les producteurs +isolés. Aussi certaines corporations défendaient les sociétés de +commerce. Mais cette prohibition, loin d'être générale, comme on l'a +dit, avait un caractère exceptionnel. Si ces sociétés n'avaient pas été +parfaitement légales, Beaumanoir ne leur aurait pas donné une place dans +son chapitre des _Compagnies_. Le jurisconsulte traite, dans ce +chapitre, des associations les plus différentes, telles que la +communauté entre époux, la société taisible, les sociétés commerciales, +etc. Parmi ces dernières, il distingue celle qui se forme _ipso facto_ +par l'achat d'une marchandise en commun, et celles qui se forment par +contrat. Celles-ci étaient nécessairement très variées, et, pour donner +une idée de leur variété, Beaumanoir cite la société en commandite, la +société temporaire, la société à vie; puis il énumère les causes de +dissolution, et il termine en parlant des actes qu'un associé fait pour +la société, de la responsabilité de ces actes, de la proportion entre +l'apport et les bénéfices de chaque associé, enfin du cas où un associé +administre seul les affaires sociales. D'autres textes, dont deux sont +relatifs à des sociétés en commandite et un troisième à une liquidation +entre associés, prouvent surabondamment que l'industrie parisienne +connaissait les sociétés commerciales; mais on ne comptait pas à Paris +beaucoup de maisons dirigées par des associés, ni même soutenues par des +commanditaires. Nous n'avons trouvé la raison sociale d'aucune société +française, tandis qu'on nommerait bien une dizaine de sociétés +italiennes se livrant en France à des opérations de banque et de +commerce: les Anguisciola (Angoisselles), les Perruzzi (Perruches), les +Frescobaldi (Frescombaus), etc. + +Certains commerçants exerçaient à la fois plusieurs métiers, ou +joignaient aux profits du métier les gages d'un emploi complètement +étranger au commerce et à l'industrie. On pouvait être en même temps +tanneur, scieur, savetier et baudroyeur, boursier et mégissier. Le +tapissier de tapis _sarrazinois_ avait le droit de tisser la laine et la +toile après avoir fait un apprentissage, et réciproquement le tisserand +fabriquait des tapis à la même condition. Les statuts des chapeliers de +paon prévoient le cas où un chapelier réunirait à la chapellerie un +autre métier. La profession de tondeur de drap était incompatible avec +une autre industrie, mais non avec le commerce ni avec des fonctions +quelconques. Il était permis aux émouleurs de grandes forces de tondre +les draps et de forger; le cumul de tout autre métier leur était +interdit. + +L'industrie chômait le dimanche, à la Noël, à l'Épiphanie, à Pâques, à +l'Ascension, à la Pentecôte, à la Fête-Dieu, à la Trinité, aux cinq +fêtes de la Vierge, à la Toussaint, aux fêtes des Apôtres, à la saint +Jean-Baptiste, à la fête patronale de la corporation. Le samedi et la +veille des fêtes, le travail ne durait pas au delà de nones, de vêpres +ou de complies. Certaines corporations permettaient de travailler et de +vendre, en cas d'urgence ou lorsque le client était un prince du sang. +Dans un grand nombre de métiers, une ou plusieurs boutiques restaient +ouvertes les jours chômés, et les chefs d'industrie profitaient à tour +de rôle de ce privilège lucratif. Certaines industries connaissaient la +morte-saison. C'est évidemment la morte-saison qui permettait aux +ouvriers tréfiliers, loués à l'année, de se reposer pendant le mois +d'août. L'industrie moderne n'en est pas exempte; mais le travail ne s'y +arrête jamais complètement, grâce au développement des débouchés et +aussi à cause de la nécessité d'utiliser un outillage coûteux qui se +détériore lorsqu'il ne fonctionne pas. Les coalitions étaient interdites +entre fabricants comme entre ouvriers. D'après Beaumanoir, ceux qui +prennent part à une coalition ayant pour but de faire hausser les +salaires, et accompagnée de menaces et de pénalités, sont passibles de +la prison et d'une amende de 60 s. Il n'est question que d'amende, mais +d'amende arbitraire, dans les statuts des tisserands drapiers. On se +coalisait aussi pour obtenir une réduction des heures de travail. La +justice ne manquait pas de frapper les coalitions, quand elles étaient +portées à sa connaissance et qu'elle avait entre les mains des preuves +suffisantes, mais il était bien facile à des fabricants peu nombreux de +s'entendre secrètement pour fixer le prix de leur travail. Ainsi une +coalition formée par les tisserands de Doullens dura pendant six ans +sans donner lieu à des poursuites, et lorsque l'échevinage en fut +informé ou en eut recueilli les preuves, il ne sut comment traiter les +coupables et demanda à l'échevinage d'Amiens ce qu'il ferait en pareil +cas. + +Il semble que le monopole devait enrichir tous les maîtres et que +l'industrie ne conduisait jamais à la ruine et à la misère. Assurément +la plupart des fabricants faisaient de bonnes affaires, mais il y en +avait aussi qui vivaient dans la gêne, qui étaient pauvres en quittant +les affaires, qui tombaient en déconfiture. Les corporations avaient des +caisses de secours pour assister ceux de leurs membres qui n'avaient pas +réussi. Nous savons que des patrons cédaient leurs apprentis parce +qu'ils n'étaient plus en état de les entretenir. Il y avait parmi les +fourbisseurs et les armuriers des gens pauvres, habitant les faubourgs, +qui, ayant peu de chances de vendre dans leurs boutiques, avaient la +permission de colporter leurs armures. Des chaussetiers établis avaient +dû renoncer à travailler pour leur compte et rentrer dans la classe des +simples ouvriers. Le prévôt de Paris abaissait quelquefois l'amende +encourue pour contravention aux statuts, à cause de la pauvreté du +contrevenant. Une _linière_ se voit retirer son apprentie parce qu'elle +était souvent sans ouvrage, n'avait pas d'atelier et ne travaillait que +chez les autres. La fortune ne souriait donc pas à tous, et la situation +des fabricants était plus variée que ne le ferait supposer un régime +économique qui, restreignant leur nombre, imposait à tous les mêmes +conditions d'établissement, les mêmes procédés et les mêmes heures de +travail, leur ménageait autant que possible les mêmes chances +d'approvisionnement et aurait dû, par conséquent, leur assurer le même +débit. C'est que mille inégalités naturelles empêchaient l'uniformité à +laquelle tendaient les règlements. + +Pour caractériser, en terminant, le rôle économique du chef +d'industrie, nous dirons que c'était à la fois un capitaliste et un +ouvrier, et que ses bénéfices représentaient en même temps l'intérêt de +son capital et le salaire de son travail; mais nous ajouterons que le +peu d'importance des frais généraux, la rareté des associations, en +faisaient un artisan beaucoup plus qu'un capitaliste, et assignaient au +travail une part prépondérante dans la production. + +G. FAGNIEZ, _Études sur l'industrie et la classe industrielle +à Paris_, Paris, Vieweg, 1877, in-8º (_Bibliothèque +de l'École des Hautes-Études_, 33e fascicule). + + + + +CHAPITRE XI + +LA ROYAUTÉ FRANÇAISE. + + PROGRAMME.--_Les premiers rois capétiens. Le roi, sa cour, son + domaine; les grands vassaux._ + + _Louis VI. Louis VII et Philippe Auguste. Progrès du pouvoir royal; + extension du domaine._ + + _Le règne de saint Louis._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + =L'histoire des premiers rois capétiens= et des institutions + monarchiques en France au XIe et au XIIe siècle a été faite + d'une manière définitive par M. A. Luchaire: _Histoire des + institutions monarchiques de la France sous les premiers Capétiens, + 987-1180_, Paris, 1801, 2e éd.--H. Luchaire a poussé l'histoire + des institutions françaises jusqu'à la fin du XIIIe siècle dans + son _Manuel des institutions françaises. Période des Capétiens + directs_, Paris, 1892, in-8º.--Enfin il a publié une courte + histoire de _Philippe Auguste_ (Paris, s. d., in-16). + + Le règne capital de Philippe Auguste n'a pas encore été l'objet + d'une monographie définitive, quoique l'histoire en soit + aujourd'hui facile à faire. Les opuscules de MM. Williston Walker + (_On the increase of royal power in France under Philip Augustus_, + Leipzig, 1888, in-8º), R. Davidsohn (_Philip II August von + Frankreich und Ingeborg_, Stuttgart, 1888. in-8º) et A. Cartellieri + (_L'avènement de Philippe Auguste_, dans la _Revue historique_, + 1893 et 1894), sont estimables. + + Sur le règne de Louis VIII: Ch. Petit-Dutaillis, _Étude sur la vie + et le règne de Louis VIII_, Paris, 1895, in-8º. + + L'histoire du =règne de Louis IX= a été écrite par deux historiens + consciencieux: F. Faure, _Histoire de saint Louis_, Paris, 1865, 2 + vol. in-8º;--H. Wallon, _Saint Louis et son temps_, Paris, 1875, 2 + vol. in-8º.--Mais les derniers résultats de la science se trouvent + dans des monographies, dont les plus recommandables sont: E. + Boutaric, _Saint Louis et Alphonse de Poitiers_, Paris, 1870, + in-8º;--A. Molinier, _Étude sur l'administration de Louis IX et + d'Alphonse de Poitiers (1226-1271)_, dans l'_Histoire générale de + Languedoc_ (éd. Privat), VII, p. 462;--E. Boutaric, _Marguerite de + Provence, femme de saint Louis_, Paris, 1868, in-8º, extr. de la + _Revue des questions historiques_, t. III;--R. Sternfeld, _Karl von + Anjou als Graf des Provence_, Berlin, 1888, in-8º;--P. Fournier, + _Le royaume d'Arles et de Vienne_, Paris, 1891, in-8º;--É. Berger, + _Saint Louis et Innocent IV, étude sur les rapports de la France et + du Saint-Siège_, Paris, 1893, in-8º;--le même, _Histoire de Blanche + de Castille, reine de France_, Paris, 1895, in-8º. + + M. A. Lecoy de la Marche est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages + de vulgarisation sur le règne de Louis IX: _Saint Louis, son + gouvernement et sa politique_, Paris, 1887, in-8º;--_La France sous + saint Louis_, Paris [1894], in-8º;--etc. + + + + +I.--LOUIS LE GROS ET SA COUR. + +LES GARLANDE.--RAOUL DE VERMANDOIS.--SUGER. + + +Louis VI, dont Suger vante «la belle figure et la prestance élégante», +tenait de son père sa haute taille et la forte corpulence à laquelle il +doit son surnom de «Gros», déjà populaire au XIIe siècle. Sa tendance +à l'obésité, entretenue par un formidable appétit de chasseur, était +sensible dès 1119, époque où Orderic Vital vit au concile de Reims «ce +grand et gros homme au teint blême, à la parole facile». Un chroniqueur +anglais, fort malveillant du reste, raille cruellement Philippe et +Louis, «qui, dit-il, ont fait de leur ventre un dieu, et le plus funeste +de tous. Le père et le fils ont tellement dévoré que la graisse les a +perdus. Philippe en est mort, et Louis, quoique fort peu âgé, n'est pas +loin de subir le même sort.» L'obésité devint en effet pour Louis, comme +elle l'avait été pour Philippe, une insupportable maladie. A l'âge de +quarante-six ans, il ne pouvait plus monter à cheval. Les excès de +table contribuèrent peut-être, autant que les chaleurs torrides de l'été +de 1137, à provoquer la dysenterie qui l'emporta. + +Il ne voulut se marier qu'à trente-cinq ans. Encore fallut-il que ses +amis lui adressassent, pour l'amener à changer de vie et à s'engager +dans des liens réguliers, les objurgations les plus pressantes. +L'autorité du grave Ives de Chartres ne fut pas de trop pour le +décider[55]. Tout en le félicitant d'avoir fixé son choix sur Adélaïde +de Maurienne, le prélat l'invite, avec une certaine insistance, à mettre +son projet à exécution. «Gardez-vous bien, lui dit-il, de différer +encore le moment de nouer le lien conjugal, pour que vos ennemis ne +continuent pas de rire d'un dessein si souvent conçu et si souvent +abandonné. Hâtez-vous! qu'il naisse bientôt, celui qui doit rendre +vaines les espérances des ambitieux et fixer sur une seule tête +l'affection changeante de vos sujets.» Louis donna pleine satisfaction à +ce sage conseiller. La reine Adélaïde le rendit en peu de temps père de +six fils et d'une fille. L'avenir de la dynastie était assuré. + +Louis le Gros aimait l'argent et subordonna trop souvent les intérêts de +sa politique au désir de s'en procurer. Son avidité lui fit commettre, +en 1106, alors qu'il n'était que roi désigné, une lourde faute politique +qu'il dut regretter bien amèrement par la suite. Gagné par l'or du roi +anglais, Henri Beauclerc, il le laissa réunir tranquillement le duché de +Normandie à son royaume; grave imprévoyance contre laquelle Philippe +Ier, mieux avisé, essaya vainement de le mettre en garde. Plus d'une +fois, sous son règne, on vit l'action de la justice royale suspendue, +les coupables ayant trouvé le moyen de corrompre les palatins et le +souverain lui-même. Mais rien n'égale le cynisme avec lequel, dans +l'affaire de la charte communale de Laon, Louis le Gros, également +sollicité par la commune et par l'évêque, vendit au dernier enchérisseur +l'appui de l'autorité royale. Cette âpreté au gain s'explique peut-être +par la disproportion fâcheuse qui commençait à exister entre les revenus +domaniaux et le chiffre toujours croissant des dépenses d'ordre +administratif et politique. On sait que Louis fut obligé de laisser en +gage pendant dix ans un des plus précieux joyaux de la couronne, vendu +plus tard à l'abbaye de Saint-Denis. Quoi qu'il en soit, la vénalité de +la curie était un fait notoire, et Guibert de Nogent, tout en prodiguant +l'éloge à Louis le Gros, n'hésitait point à le condamner sur cet +article. «Excellent à tous autres points de vue, dit-il, ce prince avait +le tort grave d'accorder sa confiance à des gens de basse condition et +d'une cupidité sordide, ce qui nuisit beaucoup à ses intérêts comme à sa +réputation et causa la perte de maintes personnes.» Le chroniqueur +Geoffroi de Courlon se faisait encore, à la fin du XIIIe siècle, +l'écho de ces bruits défavorables: «La même année, dit-il, mourut le roi +Louis VI, connu pour sa cupidité; il fit une tour à Paris et amassa de +grands trésors.» + +Il faut reconnaître néanmoins que, dans les jugements portés sur Louis +par les contemporains, la somme du bien l'emporte sensiblement sur celle +du mal. Ils sont unanimes à vanter sa douceur, son humanité, son +affabilité pour tous et une sorte de candeur ou de bonhomie naturelle +qu'ils appellent sa «simplicité». Telle est l'expression dont se +servent, comme par l'effet d'une entente préalable, ceux qui l'ont connu +de plus près, Suger, Ives de Chartres et le chroniqueur de Morigni. +Suger a même dit quelque part qu'il était «débonnaire au delà de toute +imagination». Aussi ce gros homme sans malice se laissa-t-il jouer +quelquefois par des ennemis retors, comme Hugue du Puiset, à qui les +perfidies et les parjures ne coûtaient rien. + +D'ordinaire la bonté va de pair avec la droiture. L'histoire a bien +rarement signalé chez Louis cette tendance, fort commune au moyen âge, +qui consiste à employer la ruse et la perfidie là où la force ouverte +n'a plus chance de réussir. Sa «simplicité» naturelle le portait plutôt +à frapper en face et à dédaigner les petits moyens. Il y avait en lui +une loyauté instinctive qui fut particulièrement mise en lumière dans sa +longue et pénible lutte avec la féodalité de l'Ile-de-France. On doit +remarquer, en effet, qu'il n'y a pas une seule de ces campagnes +dirigées souvent contre des ennemis dangereux et capables des plus +noires trahisons, où Louis ne se soit astreint à observer les règles du +droit féodal alors en vigueur, ce que Suger appelle la «coutume des +Français» ou la «loi salique». Ce représentant du principe et des +intérêts monarchiques, plus respectueux des lois de la féodalité que +certains de ses grands vassaux, n'a jamais manqué, avant d'entreprendre +une expédition, de sommer à plusieurs reprises, devant la cour de son +père ou devant la sienne, le baron dont il fallait punir les méfaits. +Toutes les guerres de Louis le Gros ont été ainsi précédées d'une action +judiciaire; pure question de forme, si l'on veut, en bien des cas, mais, +avec des bandits comme Hugue du Puiset ou Thomas de Marle, on pouvait +savoir gré au roi de ne pas oublier les formes. + +Lorsque, en l'année 1109, Louis, sur le point d'en venir aux mains avec +le roi d'Angleterre, envoya un héraut à son rival pour lui reprocher +d'avoir violé le droit et l'inviter à donner la satisfaction exigée par +la coutume, le représentant du roi de France exprima fidèlement la +pensée et les sentiments de son maître, en ajoutant: «Il est honteux, +pour un roi, de transgresser la loi, parce que le roi et la loi puisent +leur autorité à la même source.» Louis le Gros eut la conscience d'avoir +conformé ses actes à ses principes dans toutes les circonstances où il +se trouva l'adversaire de la féodalité. Il attachait une telle +importance à cette règle de conduite qu'en 1135, se croyant à la veille +de sa mort, il se contenta de faire à son fils cette double +recommandation qui comprenait sans doute toute sa morale et résumait +pour lui les devoirs multiples de la royauté: _protéger les clercs, les +pauvres et les orphelins, en gardant à chacun son droit; n'arrêter +jamais un accusé dans la cour où on l'a sommé, à moins de flagrant délit +commis en ce lieu même_. Le premier précepte était essentiellement +d'ordre monarchique, la royauté pouvant se définir un sacerdoce de +justice et de paix exercé au profit du faible. Le second était d'ordre +féodal; il restreignait l'action du souverain, au bénéfice du vassal, en +garantissant le baron coupable contre l'atteinte immédiate de la justice +de son seigneur. Le roi qui, comme Louis le Gros, proclamait hautement +ce principe et s'en inspirait, devait passer, aux yeux des +contemporains, pour le type même de la loyauté et la vivante image du +droit. + +Mais le trait le plus saillant de ce caractère chevaleresque, celui que +Suger, dans son histoire, a mis en relief avec une préférence évidente +et une singulière vigueur, c'est l'activité infatigable, la valeur +bouillante que rien n'arrête, parfois aussi la folle témérité du soldat. + +[Illustration: Monnaie de Louis VI.] + +Louis le Gros, en effet, fut, avant tout, un homme de guerre. Son rôle +militaire l'absorba tout entier jusqu'au jour où, la victoire lui ayant +laissé peu de chose à faire et les infirmités le saisissant, il se vit +obligé de prendre enfin le repos qu'il n'avait jamais connu. Encore ne +cessa-t-il de combattre que peu de temps avant sa mort; c'est seulement +en 1135 qu'il alla brûler son dernier château. Depuis longtemps déjà ses +forces le trahissaient; son embonpoint, nous l'avons dit, lui +interdisait l'usage du cheval, mais il mettait une énergie incroyable à +vouloir conduire en personne les expéditions les plus fatigantes. +Vainement ses amis l'engageaient à rester tranquille, à faire simplement +son devoir de chef d'État. Il ne pouvait s'y résigner et affrontait, au +grand préjudice de sa santé, des intempéries et des obstacles qui +faisaient reculer les jeunes gens. Envahi par l'obésité, presque +incapable de se mouvoir, désespéré de ne plus satisfaire au besoin +d'activité qui le dévorait, il disait, en gémissant, à ses intimes: «Ah! +quelle misérable condition que la nôtre; ne pouvoir jamais jouir en même +temps de l'expérience et de la force! Si j'avais su, étant jeune, si je +pouvais, maintenant que je suis vieux, j'aurais dompté bien des +empires.» + +[Illustration: Le château de Senlis.] + +Ce regret peint l'homme tout entier. Jamais souverain du moyen âge ne +paya plus directement et plus souvent de sa personne sur les champs de +bataille. Louis le Gros, «athlète incomparable et gladiateur éminent», +comme dit Suger, avait l'orgueil de la force corporelle et de la valeur +sûre de ses coups. Il aimait la guerre pour elle-même et y prenait une +part aussi active que le dernier de ses soldats. Ses amis le blâmèrent +plus d'une fois de sacrifier au plaisir de se battre son devoir de chef +d'armée et le souci de la majesté royale. On le vit, au siège du château +de Mouchi, emporté par l'ardeur de la lutte, pénétrer dans le donjon qui +brûlait, au risque de périr dans le brasier, et en revenir, comme par +miracle, avec une extinction de voix dont il ne guérit que longtemps +après. Au passage de l'Indre, dans la campagne de 1108, c'est lui qui, +le premier, se jeta dans la rivière, où il eut de l'eau jusqu'au casque, +pour donner l'exemple à ses soldats et les lancer contre l'ennemi. Dans +les guerres du Puiset, il combat toujours plus en soldat qu'en roi, +s'enfonçant dans les rangs de ses adversaires, au mépris de toute +prudence, et se prenant corps à corps avec ceux qui lui tombent sous la +main. Ce hardi batailleur poussa un jour la naïveté jusqu'à proposer au +roi d'Angleterre, Henri Ier, de vider leurs différends par un combat +singulier. Le duel devait avoir lieu, en vue des deux armées, sur le +pont vermoulu de l'Epte, qui sépare la France de la Normandie. L'Anglais +ne répondit que par une raillerie à cette proposition trop +chevaleresque. + +Tel était Louis le Gros, nature généreuse et sympathique, caractère +essentiellement français, bien fait pour donner à la royauté capétienne +le prestige moral qui lui avait fait défaut jusqu'ici. Cette mâle et +vigoureuse figure de soldat se détache avec un relief saisissant à côté +des physionomies indécises, à peine dessinées, des quatre premiers +Capétiens. + + * * * * * + +Au commencement du XIIe siècle, la puissance gouvernementale resta +partagée, comme auparavant, entre les membres de la famille royale, les +conseillers intimes ou palatins et l'assemblée des grands du royaume. +Mais ce dernier organe allait, sous le règne de Louis le Gros, devenir +de moins en moins important. C'est à cette époque, en effet, que +l'autorité de fait, dans le gouvernement, tendit à être dévolue tout +entière aux personnes de l'entourage immédiat du prince, à ses parents, +à la haute domesticité investie des charges de la couronne, au cénacle +obscur des clercs et des chevaliers qui constituaient la partie +permanente de la curie. Les conseillers intimes qui entouraient le +prince royal pendant sa désignation sont les mêmes qui ont souscrit +pendant bien des années les diplômes émanés de Louis, roi titulaire: son +précepteur, Hellouin de Paris; des chambellans: Froger de Châlons, Ferri +de Paris, Barthélemi de Montreuil, Henri le Lorrain; des clercs: Algrin +d'Étampes, et, à la fin du règne, Thierri Galeran; des chevaliers: +Nivard de Poissi, Raoul le Délié, Barthélemi de Fourqueux. Mais les plus +influents étaient sans contredit les frères de Garlande. + +La faveur de la famille de Garlande, son influence sur la personne +royale et sur les affaires publiques, devait durer, avec certaines +vicissitudes, jusqu'à la fin de ce règne si bien rempli. Elle fut +entière et ne cessa de s'accroître pendant les vingt premières années. +Ce fait s'explique par le caractère du prince, comme par les nécessités +de sa situation. A peine avait-il commencé son règne définitif, qu'il se +trouva en butte aux attaques d'une foule d'ennemis conjurés pour sa +perte. Il lui fallut se défendre à la fois contre les membres de sa +propre famille qui aspiraient toujours à le remplacer, contre les +rancunes de la maison de Rochefort, l'intraitable turbulence des +seigneurs du Puiset, la haine persévérante du comte de Blois; enfin +contre l'inimitié traditionnelle du souverain anglo-normand. Au milieu +de ces guerres presque quotidiennes, de ces périls sans cesse +renaissants, la valeur guerrière d'Anseau et de Guillaume de Garlande, +l'intelligence de leur frère Étienne lui rendirent d'inestimables +services. Par intérêt, par reconnaissance et un peu aussi par faiblesse, +il leur abandonna la direction suprême de la curie. Anseau conserva le +commandement de l'armée jusqu'au jour où il périt glorieusement pour le +service du roi, au troisième siège du Puiset, en 1118. Ce fut alors son +frère Guillaume qui le remplaça. Il était à la tête des troupes royales, +en 1119, lors de la défaite de Brémule. Quant à Étienne, il avait reçu +la charge de chancelier, qui pouvait seule convenir à un personnage +ecclésiastique. A ce titre, il ne disposait pas seulement du sceau +royal, il était encore le directeur du clergé attaché à la chapelle, et +participait, dans une certaine mesure, à l'exercice de la puissance +judiciaire. + +Tout s'abaissa bientôt devant le crédit des Garlande. Les autres +familles de palatins qui avaient partagé la fortune du prince pendant la +période de sa désignation durent céder à cette faveur sans précédents, +quand elles n'eurent pas à en souffrir. La maison de Chaumont, en Vexin, +touchait de fort près à Louis le Gros; un de ses membres épousa même la +fille naturelle de ce roi, nommée Isabelle. Aussi Hugue de Chaumont +demeura-t-il jusqu'à la fin du règne en possession de l'office de +connétable. La famille de la Tour ou de Senlis, moins appuyée, fut moins +heureuse. Elle perdit la bouteillerie en 1112, lorsque Gui de Senlis +fut remplacé par Gilbert de Garlande. Trois des grands offices sur cinq +se trouvèrent alors dévolus en même temps à la même maison, fait unique +dans l'histoire du palais capétien. En 1120, il se passa quelque chose +de plus extraordinaire encore. La mort de Guillaume de Garlande amena la +vacance du dapiférat. Pour empêcher que cette charge importante ne +sortît de la famille, le chancelier Etienne se fit nommer lui-même +sénéchal et cumula les deux fonctions, ce qui ne s'était jamais vu, ce +qu'on ne revit plus après lui. Un homme d'Église devenu le chef suprême +de l'armée! Cette étrange situation, prolongée pendant sept ans, donna +la mesure de la faiblesse du roi et de l'audace du favori. + +L'ambition et la cupidité d'Étienne de Garlande ne connurent bientôt +plus de limites. Comme chancelier et chapelain en chef, il se fit +investir d'un grand nombre de bénéfices ecclésiastiques dans les églises +et les abbayes qui dépendaient immédiatement de la couronne. On le vit, +à la fois, chanoine d'Étampes, archidiacre de Notre-Dame de Paris, doyen +de l'abbaye de Sainte-Geneviève, doyen de Saint-Samson et de Saint-Avit +d'Orléans. Il voulut encore le décanat de l'église cathédrale d'Orléans; +pour le satisfaire, on donna l'évêché de Laon au doyen Hugue. Il essaya +même plusieurs fois d'arriver à l'épiscopat. Le gouvernement capétien +soutint pendant deux ans une lutte des plus vives contre le pape et les +partisans de la réforme pour lui assurer le siège de Beauvais. Étienne +fit aussi une tentative infructueuse sur celui de Paris. En 1114, à la +mort de Geoffroi, évêque de Beauvais, il osa demander qu'on transférât +dans cet évêché l'évêque de Paris, Galon, afin de se faire nommer à sa +place. Encore prétendait-il, une fois investi de la dignité épiscopale, +rester en possession de ses nombreux bénéfices. Cette fois, la mesure +était comble; le pape Pascal II refusa d'accueillir sa requête. Étienne +n'en restait pas moins «le second personnage du royaume, celui dont la +volonté régissait la France entière et qui paraissait moins servir le +roi que le gouverner», suivant l'expression décisive du chroniqueur de +Morigni. + +Cette fortune insolente ne pouvait manquer d'exciter l'envie et de +soulever la haine. Étienne s'était fait de nombreux ennemis au palais, +dans l'entourage même du roi, comme au dehors, parmi les évêques et les +abbés que scandalisait sa conduite. Mais les plus dangereux pour lui se +trouvaient dans la famille royale. Elle ne pouvait lui pardonner +l'influence sans bornes dont il jouissait auprès de Louis le Gros. +Lorsque le roi eut épousé, en 1115, Adélaïde de Maurienne, le crédit du +chancelier cessa d'être aussi solide qu'auparavant. Il avait maintenant +une rivale. La reine ne tarda pas à prendre sur son mari l'ascendant que +lui assurèrent sa conduite, toujours irréprochable, et son heureuse +fécondité. Son pouvoir augmenta encore en 1119, lorsque l'avènement de +l'archevêque de Vienne, Gui, au trône pontifical fit d'elle la propre +nièce du pape. + +Étienne de Garlande n'eut pas la souplesse et la prévoyance nécessaires +pour se concilier les bonnes grâces d'une personne que sa situation +rendait impossible à écarter. Loin de ménager la reine, il se plut, au +contraire, à l'irriter par des tracasseries multipliées. Les occasions +de conflit entre ces deux puissances rivales durent être nombreuses, +bien que l'histoire soit restée muette sur ces incidents. + +L'inimitié d'une partie du clergé rendait sa situation encore plus +difficile. Comme archidiacre de Notre-Dame, il se trouvait sans cesse en +conflit avec l'évêque de Paris, Étienne de Senlis, membre de cette même +famille de palatins qui avait été une des premières victimes de +l'avènement des Garlande. A cette époque, l'état de guerre tendait à +devenir presque normal entre les archidiacres et les chefs des diocèses. +Bien que le nom d'Étienne de Garlande ne soit pas mentionné dans les +documents relatifs à la querelle de l'évêque de Paris avec l'archidiacre +Thibaud Notier, nul doute que le tout-puissant chancelier n'ait joué un +rôle prépondérant dans cette affaire, comme dans toutes les +circonstances où il s'agissait de diminuer l'autorité épiscopale. C'est +lui qui soutint contre l'évêque les prétentions de Galon, le maître des +écoles parisiennes; c'est lui qui, en s'opposant à l'introduction des +principes réformistes dans le diocèse et des chanoines de Saint-Victor +dans la cathédrale, amena la crise aiguë d'où sortirent l'expulsion +d'Étienne de Senlis, l'interdit jeté sur l'évêché de Paris et la menace +d'excommunication lancée contre Louis le Gros. Sous son influence, la +politique ecclésiastique du prince se dessina nettement dans un sens +antiréformiste. Étienne devint le défenseur naturel de tous ceux qui, se +disant opprimés par les doctrines nouvelles, essayaient de se soustraire +à la règle. Lorsqu'en 1122 Abailard voulut abandonner l'abbaye de +Saint-Denis, où ses supérieurs entendaient le retenir contre sa volonté, +il n'eut rien de plus pressé que de s'adresser au roi et à son conseil. +Étienne de Garlande représenta à Suger qu'en essayant de garder malgré +lui un homme tel qu'Abailard, il s'exposait à un scandale, sans aucun +profit pour sa communauté. Une transaction fut conclue en présence du +roi et de son ministre. Abailard obtint le droit de choisir le lieu de +sa retraite, mais sous la promesse de rester attaché à Saint-Denis et de +n'appartenir à aucun autre monastère. + +L'attitude du chancelier devait lui attirer, on le conçoit, les +malédictions et les colères de tous ceux, évêques et abbés, qui +dirigeaient le mouvement réformiste. Dès l'année 1101, Ives de Chartres, +voulant l'empêcher d'arriver à l'évêché de Beauvais, dépeignait à Pascal +II, sous les couleurs les plus noires, ce clerc «illettré, joueur, +coureur de femmes, qui n'avait pas même le grade de sous-diacre et qui, +jadis, s'était vu excommunier par l'archevêque de Lyon pour adultère +notoire». Le portrait était sans doute un peu chargé, car Ives lui-même +se crut obligé, quelque temps après, dans une nouvelle lettre au pape, +de recommander le candidat qu'il avait si violemment attaqué. Mais saint +Bernard était plus logique. Son éloquente indignation, qui ne ménageait +ni rois ni papes, dénonça à la chrétienté le spectacle scandaleux donné +par cet archidiacre-sénéchal, antithèse vivante, personnage à double +face, «qui sert à la fois Dieu et le diable, revêt en même temps +l'armure et l'étole, porte les mets à la table du roi et célèbre les +saints offices, convoque les soldats au son du clairon et transmet au +peuple les ordres de l'évêque». Ce qui révolte surtout l'abbé de +Clairvaux, c'est que ce diacre, «plus chargé d'honneurs ecclésiastiques +que ne le tolèrent les canons, est infiniment moins attaché à ses +fonctions spirituelles qu'à son service de cour, aux choses du ciel +qu'aux choses de la terre». Il se glorifie avant tout de son titre de +sénéchal; «mais ce qui lui plaît dans cette charge, ce n'est pas la +besogne du soldat, c'est la pompe du commandement; de même que ce qui +lui tient le plus au cœur dans ses fonctions ecclésiastiques, ce sont +les profits qu'il en retire». Peut-on comprendre que le roi garde ce +clerc efféminé dans la curie, et que l'Église ne rejette pas de son sein +ce soldat qui la déshonore? + +Le mécontentement du parti réformiste n'aurait sans doute pas suffi pour +rompre les liens d'amitié et de longue habitude qui unissaient le roi à +son favori. Une grave imprudence d'Étienne de Garlande amena la +révolution de palais que préparait depuis longtemps la reine Adélaïde et +que semblait avoir prévue saint Bernard (1127). + +Comme tous les sénéchaux de France, ses prédécesseurs, comme tous les +grands officiers de la couronne, en général, Étienne, qui avait reçu le +dapiférat des mains de ses deux frères, ne songeait qu'à retenir cette +charge dans sa famille. Ne pouvant avoir lui-même d'héritier, il donna +sa nièce en mariage à Amauri IV, seigneur de Montfort et comte d'Évreux, +un des barons qui avaient rendu le plus de services à Louis le Gros dans +ses dernières guerres avec les Anglo-Normands. Le neveu du chancelier +reçut, avec le château de Rochefort, que lui apportait sa femme, +l'assurance de la future succession au dapiférat. Le roi ne fut +évidemment pas consulté. La situation était des plus graves. Louis VI +pouvait-il admettre qu'on disposât ainsi, sans son assentiment, de la +plus haute dignité de la couronne, et laisserait-il consacrer +bénévolement le principe de la transmission héréditaire des grands +offices? N'était-il pas temps de réagir contre une tendance qui devait +aboutir à rendre la royauté esclave de ses hauts fonctionnaires et à +faire des palatins les maîtres absolus du palais? Inquiet de l'ambition +de son favori, poussé par la reine et par le clergé, Louis le Gros se +décida cette fois à déployer une énergie dont il n'était pas coutumier +quand il s'agissait des affaires de sa cour. Il fit un véritable coup +d'État. + +Dépouillé de ses fonctions de sénéchal et de chancelier, Étienne fut +chassé du palais. On le remplaça presque aussitôt à la chancellerie, +mais non au dapiférat, qui devait rester vacant pendant plusieurs +années. Son frère Gilbert partagea son sort, et la famille de Senlis +rentra en possession de la bouteillerie. Un ordre de la reine prescrivit +la destruction de toutes les maisons qu'Étienne avait fait bâtir à Paris +avec grand luxe. Ses vignes furent arrachées. On le traitait en ennemi +public. + +Cependant, Étienne de Garlande n'était pas homme à tomber en silence, +avec la résignation du sage. Le coup d'État de Louis le Gros eut pour +résultat la guerre civile, guerre obscure et mal connue, qui dura au +moins trois ans, de 1128 à 1130. Étienne et Amauri de Montfort n'avaient +pas hésité à conclure alliance avec les pires ennemis du roi, Henri +Ier et Thibaud IV. Louis, soutenu seulement par son cousin, le comte +de Vermandois, Raoul, vint assiéger en personne une des forteresses de +la maison de Garlande, Livri en Brie. Grâce à de fréquents assauts et à +la supériorité de ses machines de guerre, il finit par emporter la +place, qu'il détruisit de fond en comble. Mais il paya cher sa victoire. +Raoul de Vermandois y perdit un œil et lui-même eut la jambe percée +d'un trait d'arbalète, blessure qu'il supporta avec ce courage stoïque +dont il avait déjà tant de fois donné la preuve. La crise que traversait +la royauté était alors d'autant plus grave que, tout en faisant la +guerre à son sénéchal, le roi se trouvait également au plus fort de sa +lutte avec l'évêque de Paris et avec le clergé réformiste. Aussi +jugea-t-il nécessaire de profiter d'un moment d'accalmie pour consolider +son trône ébranlé par tant de secousses et assurer sa dynastie contre +les dangers qu'il prévoyait encore. Le jour de Pâques 1129, son fils +aîné, Philippe, âgé de treize ans, jeune homme de haute mine et de +grande espérance, fut sacré à Reims et associé à la couronne. + +C'était la meilleure réponse que put faire Louis le Gros aux attaques de +toute nature dont son pouvoir était l'objet. Étienne de Garlande ne +tarda pas à perdre l'espoir, dont il s'était flatté, d'intéresser la +nation entière à sa fortune. Il fut obligé de s'humilier, et, pour +rentrer en grâce auprès du souverain, de recourir à l'intervention de +cette même reine qui avait tant contribué à sa chute. Mais il lui fallut +abandonner toute prétention au dapiférat et à la propriété héréditaire +de cet office. Son complice, Amauri de Montfort, devait continuer plus +longtemps la résistance. Lorsque, par l'entremise d'Adélaïde et du +jeune roi Philippe, la réconciliation d'Étienne avec Louis le Gros fut +un fait accompli, le roi, en qui survivait une affection mal éteinte +pour la famille de Garlande, montra à l'égard de son ex-ministre une +mansuétude peut-être excessive. Ne pouvant lui restituer le titre de +sénéchal, il ne craignit pas de le rétablir dans sa fonction de +chancelier (1132) et la lui conserva jusqu'à la fin de son règne. Il est +vrai qu'à partir de cette époque Étienne n'apparaît plus guère dans +l'histoire que comme signataire des diplômes royaux. Son rôle politique +est fini; l'influence et le pouvoir ont passé à d'autres mains. A la +mort de Louis le Gros, le sceau royal lui sera enlevé pour être donné au +vice-chancelier Algrin. Le tout-puissant favori, l'homme qui avait tenu +tête au roi et à l'Église, disparaîtra complètement de la scène, où il +avait occupé la première place. + +La révolution de palais qui mit fin à la domination d'Étienne de +Garlande marque une date décisive dans l'histoire intérieure du règne. +D'une part, on ne verra plus se renouveler les convulsions politiques et +les luttes intestines auxquelles avait donné lieu jusqu'ici la question +toujours brûlante de l'hérédité des grands offices. L'esprit féodal +était vaincu sur ce terrain, comme il l'était aussi, d'une autre +manière, par l'activité militaire de Louis VI. La royauté, désormais +maîtresse de son palais, ne sera plus obligée de confier à des +châtelains, plus ou moins ennemis de ses intérêts, les hautes charges de +la couronne. Elle ne luttera plus avec eux pour en conserver la +propriété. Si elle laisse ces offices se perpétuer dans la même famille, +c'est qu'elle le voudra bien, et que les détenteurs ne lui causeront +aucune inquiétude; mais elle le voudra rarement. Tantôt l'office restera +vacant; tantôt il sera dépouillé des pouvoirs effectifs qui y sont +joints pour être conféré, à titre purement honorifique, aux grands +vassaux de la couronne. A cet égard, Louis le Gros fonda les traditions +monarchiques que devaient suivre ses successeurs. Le plus dangereux de +ces grands offices, le dapiférat, resta vacant pendant quatre ans, de +1127 à 1131. + +Ce n'est pas seulement l'organisation du palais qui fut modifiée au +profit du pouvoir royal. De nouvelles influences se firent jour; le +personnel dirigeant se renouvela et la politique du souverain prit une +orientation un peu différente. Pendant les dix dernières années du +règne, le gouvernement de Louis VI se montre sensiblement mieux pondéré; +ses actes sont plus réfléchis et plus logiques; il ne cède plus aussi +souvent aux suggestions de la colère ou à l'appât du gain. Les mesures +qui sont prises durant cette période portent la marque d'une volonté +plus maîtresse d'elle-même et de ses instruments, mieux éclairée sur les +véritables intérêts de la monarchie et aussi plus soucieuse de la morale +et de la dignité du trône. Ce changement est dû en partie, sans aucun +doute, à l'effet naturel de l'âge sur le tempérament et le caractère du +prince. Mais il est certain aussi qu'il fut l'œuvre des conseillers +et des collaborateurs que Louis le Gros s'adjoignit après la crise où +sombra l'ambition des Garlande. A partir de 1128, la haute direction de +la politique royale appartint surtout à deux personnages qui n'avaient +jusqu'ici figuré qu'au second rang, le comte de Vermandois, Raoul, et +l'abbé de Saint-Denis, Suger. L'influence du premier se manifesta en +tout ce qui concernait les affaires militaires. Bien que le génie +politique du second se soit surtout donné carrière sous le règne de +Louis VII, on sait qu'il a pris une part considérable aux événements des +dernières années de Louis le Gros. + + * * * * * + +Raoul de Vermandois, qui remplaça Étienne de Garlande comme chef de +l'armée, était, ce qu'on appellera plus tard «un prince du sang», le +propre cousin du roi. Il avait donné depuis longtemps des preuves de son +dévouement à la cause royale. Jeune encore, il était venu combattre à +côté de son cousin pendant la seconde guerre du Puiset. Quand l'invasion +allemande menaça le territoire français, il accourut avec les +contingents aguerris que fournissait le territoire de Saint-Quentin, et +commanda le corps d'armée où se trouvaient les chevaliers du Ponthieu, +de l'Amiénois et du Beauvaisis. Ce Capétien de la branche cadette était, +par l'importance de son fief comme par son intrépidité personnelle, un +des plus fermes soutiens de la dynastie. + +Par la situation même de son fief, il était l'ennemi naturel des maisons +de Champagne et de Couci; or, c'est précisément contre ces deux familles +que se portèrent les derniers efforts de Louis le Gros. Au dire de +Suger, ce fut l'influence prépondérante de Raoul qui détermina le roi à +aller forcer dans son repaire le trop fameux Thomas de Marle (1130). Le +comte de Vermandois se donna le plaisir de porter le coup mortel à +l'ennemi héréditaire de sa maison et de le jeter enchaîné aux pieds du +souverain. Deux ans après, une nouvelle expédition, décidée sans doute +aussi sur le conseil de Raoul, menaçait le fils de Thomas de Marle, +Enguerran de Couci. Louis assiégea la Fère pendant plus de deux mois +sans pouvoir s'en rendre maître. A la fin, le comte de Vermandois +consentit à un accord qui rétablissait la paix dans ce pays si longtemps +troublé. La guerre de 1132 se termina par le mariage d'Enguerran de +Couci avec la nièce du sénéchal, singulière issue d'une entreprise +militaire qui semblait destinée à satisfaire les intérêts du Vermandois +autant que ceux de la monarchie. + + * * * * * + +Les services que Suger rendit à Louis le Gros pendant la majeure partie +de son règne étaient plus désintéressés. L'homme d'État, que deux rois +de France honorèrent du nom d'ami et qui gouverna seul le royaume +pendant la seconde croisade, a été naturellement l'objet d'un grand +nombre de biographies. Mais ce sont moins des biographies que des éloges +composés sans critique et chargés de détails de fantaisie. Il reste à +écrire un livre digne de cette grande figure dans laquelle semblent +s'être incarnés les qualités séduisantes et le bon sens de notre génie +national. + +[Illustration: Suger, d'après un vitrail de Saint-Denis.] + +On trouve en Suger le plus frappant exemple de ce que peut obtenir une +volonté persévérante mise au service d'une intelligence supérieure. Ce +petit homme au corps malingre et chétif, d'une santé toujours fragile, +était issu de basse extraction, et ne dut sa fortune qu'à lui-même. Il +avait l'esprit vif, la parole imagée et prompte, une mémoire +extraordinaire qui lui permettait de recueillir sans effort les +souvenirs littéraires, les faits historiques, les anecdotes, en même +temps que les mille détails des affaires confiées à ses soins. Mais il +jouissait d'une faculté précieuse, celle de discerner sur-le-champ les +idées et les faits qu'il pouvait lui être utile de retenir, et de s'en +servir avec précision au moment voulu. Les contemporains ont surtout +admiré la facilité de sa parole, cette faconde intarissable et brillante +qui le faisait assimiler à Cicéron. Causeur infatigable, il lui arrivait +parfois de garder ses auditeurs jusqu'à une heure avancée de la nuit. Il +était par excellence «l'avocat» de la cour de Louis le Gros, c'est le +titre que lui donne la chronique de Morigni. Chargé d'exposer au roi +«les plaintes des églises, de lui présenter les suppliques des pauvres, +des veuves et des orphelins», il semble avoir joué au palais le double +rôle de «maître des requêtes et de procureur du roi», magistratures qui +n'apparaîtront formellement que plus tard dans les institutions +capétiennes. Il écrivait d'ailleurs, paraît-il, presque aussi facilement +qu'il parlait, et ceux qui l'ont connu ne tarissent pas d'éloges sur sa +science littéraire et sur l'éclat de son style. A vrai dire, le latin de +la _Vie de Louis le Gros_, moins banal et moins plat que celui de la +plupart des écrivains monastiques, se distingue surtout par l'obscurité, +le mauvais goût et l'incorrection. On y sent cependant une certaine +vigueur d'esprit, et je ne sais quelle flamme intérieure qui n'est point +le fait d'une âme vulgaire. Les qualités maîtresses de Suger, celles qui +firent de lui le ministre nécessaire et considéré même de ses ennemis, +sont précisément celles que vantent le moins ses contemporains: une +grande capacité de travail, la connaissance intime des hommes et des +choses, le sens pratique, une fermeté inébranlable jointe à une +judicieuse modération. + +Il est assez difficile de mesurer avec exactitude l'influence exercée +par le célèbre abbé sur le gouvernement de Louis le Gros. Le moine +Guillaume, biographe, ou plutôt panégyriste de Suger, ne retrace avec +quelque détail la vie politique de son héros que lorsqu'il s'agit du +règne de Louis le Jeune et surtout de l'époque de la régence. Il faut +donc recourir à Suger lui-même et à sa principale œuvre historique. +Mais on sait que l'auteur de la _Vie de Louis le Gros_ a choisi, parmi +les événements du règne, ceux qui étaient le plus propres à mettre en +relief le courage et la magnanimité du roi. Il est fort incomplet en ce +qui concerne l'histoire intérieure de la curie, et les détails les plus +intéressants qu'il donne sur son rôle personnel se rapportent justement +à la période des guerres du Puiset, pendant laquelle il ne faisait pas +encore partie, à titre permanent, du conseil royal. C'est surtout à +dater de la chute des Garlande qu'il importerait de connaître la part +prise par l'abbé de Saint-Denis aux affaires publiques. Mais c'est alors +qu'il s'efface le plus et se confond à dessein, par une modestie sans +doute exagérée, dans le groupe des «amis et familiers» à qui le +souverain venait demander ses meilleures inspirations. Quant aux autres +chroniqueurs, français ou étrangers, ils sont muets sur le rôle +politique de Suger et semblent le connaître encore moins qu'Étienne de +Garlande. On chercherait vainement le nom de l'abbé de Saint-Denis dans +l'histoire d'Orderic Vital. + +Les premiers rapports de Louis le Gros et de Suger datent probablement +de l'époque où tous deux vivaient, comme écoliers, dans la grande abbaye +capétienne. Aucun texte ne nous renseigne, d'ailleurs, sur leur intimité +d'enfance, et tout ce qu'on a dit de Suger à la cour de Philippe Ier +est fondé sur l'unique passage où il affirme avoir entendu le souverain +maudire devant son fils le donjon de Montlhéry. S'il assista en 1106 au +concile de Poitiers, en 1107 à la dédicace de l'église de la Charité et +à l'assemblée de Châlons, présidée par Pascal II, ce fut comme «orateur» +de l'abbaye de Saint-Denis, comme assesseur de son abbé, Adam, et +nullement comme chargé d'affaires de la royauté. Ses fonctions de prévôt +de Berneval, terre abbatiale relevant du roi d'Angleterre, puis de +prévôt de Touri, en Beauce, le tenaient éloigné du palais, où son nom +n'apparaît jamais à cette époque parmi ceux des souscripteurs ou des +témoins des diplômes royaux. Le rôle qu'il joua auprès du roi pendant +les guerres du Puiset s'explique naturellement par sa situation +d'administrateur et de défenseur des territoires que l'abbaye possédait +en Beauce. Ce n'est qu'en 1118 que Suger paraît avoir été pour la +première fois chargé d'une mission diplomatique par le gouvernement de +Louis le Gros. Il reçut l'ordre de se rendre à Maguelone pour souhaiter +la bienvenue au pape Gélase II. Le roi l'employa dès lors constamment +dans toutes les circonstances où il fallut entrer en rapport avec les +différents pontifes qui se succédèrent sur le trône de saint Pierre. +Mais il faut noter que ce rôle de négociateur des affaires +ecclésiastiques et d'ambassadeur auprès du Saint-Siège ne fut pas dévolu +exclusivement à l'abbé de Saint-Denis. Louis le Gros délégua aussi dans +cet office les chefs des grandes communautés parisiennes, les abbés de +Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Victor, de Saint-Magloire, le prieur de +Saint-Martin-des-Champs. + +Lorsqu'en 1122 Suger eut été élu comme abbé sans que les électeurs +eussent requis au préalable l'agrément du roi, le nouveau dignitaire put +craindre que ce procédé n'attirât sur lui-même et sur l'abbaye les +persécutions du pouvoir laïque. Il en fut quitte pour la peur; l'amitié, +ici, fut plus forte que les nécessités de la politique. En venant +prendre l'oriflamme sur l'autel de Saint-Denis, pour aller ensuite +repousser l'invasion allemande (1124), le roi eut soin d'indiquer, dans +l'acte solennel dressé à cette occasion, qu'il avait reçu l'étendard +sacré des mains de Suger, «son familier et son fidèle conseiller». C'est +le premier témoignage direct et officiel qui nous soit connu de la part +faite à l'abbé de Saint-Denis dans l'amitié du roi et le maniement de la +chose publique. Il n'en résulte pas qu'il occupât dès lors au palais le +rang auquel devaient l'appeler par la suite son expérience des affaires +et la confiance particulière qu'il inspirait au souverain. La direction +de la curie appartenait encore pour quelques années à Étienne de +Garlande. Quoiqu'il y eût peu de ressemblance entre ces deux hommes, il +faut bien admettre, sur la foi de saint Bernard, que Suger était depuis +longtemps l'ami du sénéchal-archidiacre. Cette amitié ne lui était pas +seulement commandée par le souci de sa carrière politique. L'abbé de +Saint-Denis partageait les idées de Louis et d'Étienne sur la nécessité +de maintenir le clergé capétien dans la dépendance de l'autorité royale. +Sa modération d'esprit et son attachement au principe monarchique +l'empêchaient d'accepter, au moins dans leurs conséquences extrêmes, les +doctrines du parti réformiste. C'est ce que prouvent les attaques assez +vives dont il fut l'objet de la part de saint Bernard et le retard qu'il +mit à introduire la réforme dans la communauté de Saint-Denis. Il céda, +sans enthousiasme, au mouvement que dirigeait la papauté et que +favorisait l'opinion. + +Quand le panégyriste de Suger affirme «qu'il n'y avait rien de caché +pour lui dans le gouvernement, que le roi ne prenait aucune décision +sans l'avoir consulté et qu'en son absence le palais semblait être +vide», ces paroles ne peuvent s'appliquer qu'à la période finale du +règne de Louis le Gros (1130-1137). C'est alors seulement, en effet, que +la présence continue de Suger au palais est attestée par les +souscriptions des chartes royales. Lui-même, d'ailleurs, se met en scène +(mais toujours en compagnie des autres conseillers intimes) dans les +circonstances importantes de la vie de son héros. En 1131, après la mort +du jeune prince Philippe, il engage le roi à faire couronner par +anticipation son second fils Louis, âgé de onze ans. Quatre ans après, +on le voit pleurant au chevet de son royal ami, qui, épuisé par une +cruelle maladie, croyait être à son dernier jour, et lui adressait ses +recommandations suprêmes. + +L'influence prépondérante de l'abbé de Saint-Denis fut surtout marquée, +pendant cette période, par la réconciliation de Louis le Gros avec le +comte Thibaud de Champagne. Ce dernier, jusqu'ici ennemi acharné de la +dynastie régnante, venait de perdre son meilleur soutien en la personne +de son oncle, le roi d'Angleterre, Henri Ier. Comme il aspirait à le +remplacer sur le trône ducal de Normandie, il lui fallait l'appui du roi +de France. Suger, pour qui le roi anglais et son neveu avaient toujours +professé une considération particulière, facilita le rapprochement, et +crut faire acte de sage prévoyance en ramenant le grand fief de +Blois-Champagne dans le cercle de l'alliance capétienne. C'était un +événement politique de la plus haute importance, car il garantissait à +Louis le Gros la tranquillité de ses dernières années et lui permit +d'accomplir en paix l'acte qui était le digne couronnement de sa +glorieuse carrière, l'union du duché d'Aquitaine au domaine royal. + +Lorsqu'on juillet 1137 Louis le Jeune s'achemina, avec un brillant +cortège, vers les rives de la Garonne où l'attendait l'héritière des +pays aquitains, les meilleurs amis de Louis le Gros et les plus +influents des palatins faisaient partie de l'expédition: le Sénéchal +Raoul de Vermandois, Guillaume Ier, comte de Nevers; Rotrou, comte du +Perche; le comte palatin, Thibaud de Champagne; Suger lui-même, et son +ami, Geoffroi de Lèves, évêque de Chartres. C'était le conseil royal qui +se déplaçait dans la personne des plus éminents de ses membres pour +faire honneur aux populations du Midi et les amener à subir sans +secousses et sans amertume la domination du roi du Nord. Louis le Gros, +resté presque seul au palais, fit ses adieux à ce fils qui ne devait +plus le revoir: «Que le Dieu tout-puissant, par qui règnent les rois, te +protège, mon cher enfant, car, si la fatalité voulait que vous me +fussiez enlevés, toi et les compagnons que je t'ai donnés, rien ne me +rattacherait plus à la royauté ni à la vie.» + +Le vieux souverain avait raison. Pour la première fois, depuis la +fondation de la dynastie, on avait vu se former et se grouper autour du +prince un personnel de serviteurs intelligents, actifs et dévoués aux +institutions monarchiques. Louis le Gros léguait à son fils, en même +temps que Suger et Raoul de Vermandois, des clercs expérimentés, déjà au +courant des affaires de justice et de finances, et des chevaliers +toujours prêts à se ranger sous la bannière du maître. Les grands +offices étaient entre les mains de familles paisibles, dont la fidélité +et l'obéissance ne faisaient plus doute. La curie, débarrassée des +éléments féodaux qui la troublaient, offrait enfin à la royauté +l'instrument de pouvoir qui lui avait fait défaut jusqu'ici. On peut +dire que le gouvernement capétien était fondé. + +A. LUCHAIRE, _Louis VI le Gros. Annales de sa vie et de +son règne_. Paris, A. Picard, 1889, in-8º. Introduction, +_passim_. + + + + +II.--GUERRES DE PHILIPPE AUGUSTE. + + +I.--LE SIÈGE DU CHATEAU GAILLARD. + +Bâti par Richard Cœur de Lion, après que ce prince eut reconnu la +faute qu'il avait faite, par le traité d'Issoudun, en laissant à +Philippe Auguste le Vexin et la ville de Gisors, le château Gaillard, +près les Andelys, conserve encore, malgré son état de ruine, l'empreinte +du génie militaire du roi anglo-normand. Grâce à l'excellent travail de +M. A. Deville[56], chacun peut se rendre un compte exact des +circonstances qui déterminèrent la construction de cette forteresse, +la clé de la Normandie, place frontière capable d'arrêter longtemps +l'exécution des projets ambitieux du roi français.... + +[Illustration: Figure 1. D'après Viollet-le-Duc (p. 85).] + +De Bonnières à Gaillon, la Seine descend presque en ligne droite vers le +nord-nord-ouest. Près de Gaillon, elle se détourne brusquement vers le +nord-est jusqu'aux Andelys, puis revient sur elle-même et forme une +presqu'île dont la gorge n'a guère que 2600 mètres d'ouverture. Les +Français, par le traité qui suivit la conférence d'Issoudun, possédaient +sur la rive gauche Vernon, Gaillon, Pacy-sur-Eure; sur la rive droite, +Gisors, qui était une des places les plus fortes de cette partie de la +France. Une armée dont les corps, réunis à Evreux, à Vernon et à Gisors, +se seraient simultanément portés sur Rouen, le long de la Seine, en se +faisant suivre d'une flottille, pouvait, en deux jours de marche, +investir la capitale de la Normandie et s'approvisionner de toutes +choses par la Seine. Planter une forteresse à cheval sur le fleuve, +entre les deux places de Vernon et de Gisors, en face d'une presqu'île +facile à garder, c'était intercepter la navigation du fleuve, couper les +deux corps d'invasion.... La position était donc, dans des circonstances +aussi défavorables que celle où se trouvait Richard, parfaitement +choisie.... + +Voici comment le roi anglo-normand disposa l'ensemble des défenses de ce +point stratégique (fig. 1). A l'extrémité de la presqu'île de Bernières, +du côté de la rive droite, la Seine côtoie des escarpements de roches +crayeuses fort élevées qui dominent toute la plaine d'alluvion. Sur un +îlot B qui divise le fleuve, Richard éleva d'abord un fort octogone muni +de tours, de fossés et de palissades; un pont de bois passant à travers +ce châtelet unit les deux rives. A l'extrémité de ce pont, en C, sur la +rive droite, il bâtit une enceinte, large tête de pont qui fut bientôt +remplie d'habitations et prit le nom de Petit-Andely. Un étang, formé +par la retenue des eaux de deux ruisseaux en D, isola complètement cette +tête de pont. Le grand Andely E, qui existait déjà avant ces travaux, +fut également fortifié, enclos de fossés que l'on voit encore et qui +sont remplis par les eaux des deux ruisseaux. Sur un promontoire élevé +de plus de cent mètres au-dessus du niveau de la Seine, et qui ne se +relie à la chaîne crayeuse que par une mince langue de terre du côté +sud, la forteresse principale fut assise en profitant de toutes les +saillies du rocher. En bas de l'escarpement, et enfilée par le château, +une estacade F, composée de trois rangées de pieux, vint barrer le cours +de la Seine. Cette estacade était en outre protégée par des ouvrages +palissadés établis sur le bord de la rive droite et par un mur +descendant d'une tour bâtie à mi-côte jusqu'au fleuve; de plus, en +amont, et comme une vedette du côté de la France, un fort fut bâti sur +le bord de la Seine en H, et prit le nom de _Boutavant_. La presqu'île +retranchée à la gorge et gardée, il était impossible à une armée ennemie +de trouver l'assiette d'un campement sur un terrain raviné, couvert de +roches énormes. Le val situé entre les deux Andelys, rempli par les eaux +abondantes des ruisseaux, commandé par les fortifications des deux +bourgs situés à chacune de ses extrémités, dominé par la forteresse, ne +pouvait être occupé, non plus que les rampes des coteaux environnants. +Ces dispositions générales prises avec autant d'habileté que de +promptitude, Richard apporta tous ses soins à la construction de la +forteresse principale qui devait commander l'ensemble des défenses. +Placée, comme nous l'avons dit, à l'extrémité d'un promontoire dont les +escarpements sont très abrupts, elle n'était accessible que par cette +langue de terre qui réunit le plateau extrême à la chaîne crayeuse; +toute l'attention de Richard se porta d'abord de ce côté attaquable. + +Voici quelle fut la disposition de ses défenses. En A (fig. 2), en face +de la langue de terre qui réunit l'assiette du château à la hauteur +voisine, il fit creuser un fossé profond dans le roc vif et bâtit une +forte et haute tour dont les parapets atteignaient le niveau du plateau +dominant, afin de commander le sommet du coteau. Cette tour fut flanquée +de deux autres plus petites B; les courtines AD vont en dévalant et +suivent la pente naturelle du rocher; la tour A commandait donc tout +l'ouvrage avancé ADD. Un second fossé, également creusé dans le roc, +sépare cet ouvrage avancé du corps de la place. L'ennemi ne pouvait +songer à se loger dans ce second fossé qui était enfilé et dominé par +les quatre tours DDCC. Les deux tours CC commandaient certainement les +deux tours DD. On observera que l'ouvrage avancé ne communiquait pas +avec les dehors, mais seulement avec la _basse-cour_ du château. C'était +là une disposition toute normande que nous retrouvons à la Roche-Guyon. +La première enceinte E du château, en arrière de l'ouvrage avancé et ne +communiquant avec lui que par un pont de bois, contenait les écuries, +des communs et la chapelle H; c'était la _basse-cour_. Un puits était +creusé en F; sous l'aire de la cour, en G, sont taillées dans le roc de +vastes caves, dont le plafond est soutenu par des piliers de réserve; +ces caves prennent jour dans le fossé I du château et communiquent, par +deux boyaux creusés dans la craie, avec les dehors. En K s'ouvre la +porte du château; son seuil est élevé de plus de deux mètres au-dessus +de la contrescarpe du fossé L. Cette porte est masquée pour l'ennemi qui +se serait emparé de la première porte E, et il ne pouvait venir +l'attaquer qu'en prêtant le flanc à la courtine IL et le dos à la tour +plantée devant cette porte. De plus, du temps de Richard, un ouvrage +posé sur un massif réservé dans le roc, au milieu du fossé, couvrait la +porte K, qui était encore fermée par une herse, des vantaux et protégée +par deux réduits ou postes. Le donjon M s'élevait en face de l'entrée K +et l'enfilait. Les appartements du commandant étaient disposés du côté +de l'escarpement, en N, c'est-à-dire vers la partie du château où l'on +pouvait négliger la défense rapprochée et ouvrir des fenêtres. En P est +une poterne de secours, bien masquée et protégée par une forte défense +O. Cette poterne ne s'ouvre pas directement sur les dehors, mais sur le +chemin de ronde R percé d'une seconde poterne en S qui était la seule +entrée du château. Du côté du fleuve, en T, s'étagent des tours et +flancs taillés dans le roc et munis de parapets. Une tour V, accolée au +rocher, à pic sur ce point, se relie à la muraille X qui barrait le pied +de l'escarpement et les rives de la Seine, en se reliant à l'estacade Y +destinée à intercepter la navigation. Le grand fossé Z descend jusqu'en +bas de l'escarpement et est creusé à main d'homme; il était destiné à +empêcher l'ennemi de filer le long de la rivière, en se masquant à la +faveur de la saillie du rocher pour venir rompre la muraille ou mettre +le feu à l'estacade. Ce fossé pouvait aussi couvrir une sortie de la +garnison vers le fleuve et était en communication avec les caves G au +moyen des souterrains dont nous avons parlé. + +[Illustration: Figure 1. D'après Viollet-le-Duc (p. 87).] + +Une année avait suffi à Richard pour achever le château Gaillard et +toutes les défenses qui s'y rattachaient. «Qu'elle est belle, ma fille +d'un an!» s'écria ce prince lorsqu'il vit son entreprise terminée.... + + * * * * * + +Tant que vécut Richard, Philippe Auguste, malgré sa réputation bien +acquise de grand preneur de forteresses, n'osa tenter de faire le siège +du château Gaillard; mais après la mort de ce prince et lorsque la +Normandie fut tombée aux mains de Jean sans Terre, le roi français +résolut de s'emparer de ce point militaire qui lui ouvrait les portes de +Rouen. Le siège de cette place, raconté jusque dans les plus menus +détails par le chapelain du roi, Guillaume le Breton, témoin oculaire, +fut un des plus grands faits militaires du règne de ce prince; et si +Richard avait montré un talent remarquable dans les dispositions +générales et dans les détails de la défense de cette place, Philippe +Auguste conduisit son entreprise en homme de guerre consommé. + +Le triste Jean sans Terre ne sut pas profiter des dispositions +stratégiques de son prédécesseur. Philippe Auguste, en descendant la +Seine, trouve la presqu'île de Bernières inoccupée; les troupes +normandes, trop peu nombreuses pour la défendre, se jettent dans le +châtelet de l'île et dans le Petit-Andely, après avoir rompu le pont de +bois qui mettait les deux rives du fleuve en communication. Le roi +français commence par établir son campement dans la presqu'île, en face +du château, appuyant sa gauche au village de Bernières et sa droite à +Toëni, en réunissant ces deux postes par une ligne de circonvallation +dont on aperçoit encore aujourd'hui la trace KL. Afin de pouvoir faire +arriver la flottille destinée à l'approvisionnement du camp, Philippe +fait rompre par d'habiles nageurs l'estacade qui barre le fleuve, et +cela sous une grêle de projectiles lancés par l'ennemi. + +[Illustration: Ruines du château Gaillard. État actuel.] + +«Aussitôt après, dit Guillaume le Breton, le roi ordonne d'amener de +larges navires, tels que nous en voyons voguer sur le cours de la Seine, +et qui transportent ordinairement les quadrupèdes et les chariots le +long du fleuve. Le roi les fit enfoncer dans le milieu du fleuve, en les +couchant sur le flanc, et les posant immédiatement l'un à la suite de +l'autre, un peu au-dessous des remparts du château; et afin que le +courant rapide des eaux ne pût les entraîner, on les arrêta à l'aide de +pieux enfonces en terre et unis par des cordes et des crochets. Les +pieux ainsi dresses, le roi fit établir un pont sur des poutres +soigneusement travaillées,» afin de pouvoir passer sur la rive +droite...; «puis il fit élever sur quatre navires deux tours, +construites avec des troncs d'arbres et de fortes pièces de chêne vert, +liés ensemble par du fer et des chaînes bien tendues, pour en faire en +même temps un point de défense pour le pont et un moyen d'attaque contre +le châtelet. Puis les travaux, dirigés avec habileté sur ces navires, +élevèrent les deux tours à une si grande hauteur que de leur sommet les +chevaliers pouvaient faire plonger leurs traits sur les murailles +ennemies» (celles du châtelet situé au milieu de l'île). + +Cependant Jean sans Terre tenta de secourir la place: il envoya un corps +d'armée composé de trois cents chevaliers et trois mille hommes à +cheval, soutenus par quatre mille piétons et la bande du fameux +Lupicar[57]. Cette troupe se jeta la nuit sur les circonvallations de +Philippe Auguste, mit en déroute les ribauds, et eût certainement jeté +dans le fleuve le camp des Français s'ils n'eussent été protégés par le +retranchement, et si quelques chevaliers, faisant allumer partout de +grands feux, n'eussent rallié un corps d'élite qui, reprenant +l'offensive, rejeta l'ennemi en dehors des lignes. Une flottille +normande qui devait opérer simultanément contre les Français arriva trop +tard; elle ne put détruire les deux grands beffrois de bois élevés au +milieu de la Seine, et fut obligée de se retirer avec de grandes pertes. + +«Un certain Galbert, très habile nageur, continue Guillaume le Breton, +ayant rempli des vases avec des charbons ardents, les ferma et les +frotta de bitume à l'extérieur avec une telle adresse, qu'il devenait +impossible à l'eau de les pénétrer. Alors il attache autour de son corps +la corde qui suspendait ces vases, et plongeant sous l'eau, sans être vu +de personne, il va secrètement aborder aux palissades élevées, en bois +et en chêne, qui enveloppaient d'une double enceinte les murailles du +châtelet. Puis, sortant de l'eau, il va mettre le feu aux palissades, +vers le côté de la roche Gaillard qui fait face au château, et qui +n'était défendu par personne, les ennemis n'ayant nullement craint une +attaque sur ce point.... Tout aussitôt le feu s'attache aux pièces de +bois qui forment les retranchements et aux murailles qui enveloppent +l'intérieur du châtelet.» La petite garnison de ce poste ne pouvant +combattre les progrès de l'incendie, activé par un vent d'est violent, +dut se retirer comme elle put sur des bateaux.--Après ces désastres, les +habitants du Petit-Andely n'osèrent tenir, et Philippe Auguste s'empara +en même temps et du châtelet et du bourg, dont il fit réparer les +défenses pendant qu'il rétablissait le pont. Ayant mis une troupe +d'élite dans ces postes, il alla assiéger le château de Radepont, pour +que ses fourrageurs ne fussent pas inquiétés par sa garnison, s'en +empara au bout d'un mois, et revint au château Gaillard. Mais laissons +encore parler Guillaume le Breton, car les détails qu'il nous donne des +préparatifs de ce siège mémorable sont du plus grand intérêt. + +«La roche Gaillard cependant n'avait point à redouter d'être prise à la +suite d'un siège, tant à cause de ses remparts que parce qu'elle est +environnée de toutes parts de vallons, de rochers taillés à pic, de +collines dont les pentes sont rapides et couvertes de pierres, en sorte +que, quand même elle n'aurait aucune autre espèce de fortification, sa +position naturelle suffirait seule pour la défendre. Les habitants du +voisinage s'étaient donc réfugiés en ce lieu, avec tous leurs effets, +afin d'être plus en sûreté. Le roi, voyant bien que toutes les machines +de guerre et tous les assauts ne pourraient le mettre en état de +renverser d'une manière quelconque les murailles bâties sur le sommet du +rocher, appliqua toute la force de son esprit à chercher d'autres +artifices pour parvenir, à quelque prix que ce fût, et quelque peine +qu'il dût lui en coûter, à s'emparer de ce nid dont la Normandie est si +fière. + +«Alors donc le roi donne l'ordre de creuser en terre un double fossé sur +les pentes des collines et à travers les vallons (une ligne de +contrevallation et de circonvallation), de telle sorte que toute +l'enceinte de son camp soit comme enveloppée d'une barrière qui ne +puisse être franchie, faisant, à l'aide de plus grands travaux, conduire +ces fossés depuis le fleuve jusqu'au sommet de la montagne, qui s'élève +vers les cieux, comme en mépris des remparts abaissés sous elle[58], et +plaçant ces fossés à une assez grande distance des murailles (du +château) pour qu'une flèche, lancée vigoureusement d'une double +arbalète, ne puisse y atteindre qu'avec peine. Puis, entre ces deux +fossés, le roi fait élever une tour de bois et quatorze autres ouvrages +du même genre, tous tellement bien construits et d'une telle beauté que +chacun d'eux pouvait servir d'ornement à une ville, et dispersés en +outre de telle sorte qu'autant il y a de pieds de distance entre la +première et la seconde tour, autant on en retrouve encore de la seconde +à la troisième.... + +«Après avoir garni toutes ces tours de serviteurs et de nombreux +chevaliers, le roi fait en outre occuper tous les espaces vides par ses +troupes, et, sur toute la circonférence, disposant les sentinelles de +telle sorte qu'elles veillent toujours, en alternant d'une station à +l'autre; ceux qui se trouvaient ainsi en dehors s'appliquèrent alors, +selon l'usage des camps, à se construire des cabanes avec des branches +d'arbres et de la paille sèche, afin de se mettre à l'abri de la pluie, +des frimas et du froid, puisqu'ils devaient demeurer longtemps en ces +lieux. Et, comme il n'y avait qu'_un seul point_ par où l'on pût arriver +vers les murailles (du château), en suivant un sentier tracé obliquement +et qui formait diverses sinuosités[59], le roi voulut qu'une double +garde veillât nuit et jour et avec le plus grand soin à la défense de ce +point, afin que nul ne pût pénétrer du dehors dans le camp, et que +personne n'osât faire ouvrir les portes du château ou en sortir, sans +être aussitôt ou frappé de mort, ou fait prisonnier....» + +[Illustration: Ruines du château Gaillard. Étal actuel.] + +Pendant tout l'hiver de 1203 à 1204, l'armée française resta dans ses +lignes. Roger de Lascy, qui commandait dans le château pour Jean sans +Terre, fut obligé, afin de ménager ses vivres, de chasser les habitants +du petit Andely qui s'étaient mis sous sa protection derrière les +remparts de la forteresse. Ces malheureux, repoussés à la fois par les +assiégés et les assiégeants, moururent de faim et de misère dans les +fossés, au nombre de douze cents. + +Au mois de février 1204, Philippe Auguste qui sait que la garnison du +château Gaillard conserve encore pour un an de vivres, «impatient en son +cœur,» se décide à entreprendre un siège en règle. Il réunit la plus +grande partie de ses forces sur le plateau dominant, marqué R sur notre +figure (p. 343). De là il fait faire une chaussée pour aplanir le sol +jusqu'au fossé en avant de la tour A (p. 347)[60]. «Voici donc que du +sommet de la montagne jusqu'au fond de la vallée, et au bord des +premiers fossés, la terre est enlevée à l'aide de petits boyaux et +reçoit l'ordre de se défaire de ses aspérités rocailleuses, afin que +l'on puisse descendre du haut jusqu'en bas. Aussitôt un chemin, +suffisamment large et promptement tracé à force de coups de hache, se +forme à l'aide de poutres posées les unes à côté des autres et soutenues +des deux côtés par de nombreux poteaux en chêne plantés en terre pour +faire une palissade. Le long de ce chemin les hommes marchent en sûreté, +transportent des pierres, des branches, des troncs d'arbres, de lourdes +mottes de terre garnies d'un gazon verdoyant, et les rassemblent en +monceau pour travailler à combler le fossé.... + +«Bientôt s'élèvent sur divers points (résultat que nul n'eût osé +espérer) de nombreux pierriers et des mangonneaux, dont les bois ont été +en peu de temps coupés et dressés, et qui lancent contre les murailles +des pierres et des quartiers de roc roulant dans les airs. Et afin que +les dards, les traits et les flèches, lancés avec force du haut de ces +murailles, ne viennent pas blesser sans cesse les ouvriers et +manœuvres, qui, transportant des projectiles, sont exposés à +l'atteinte de ceux des ennemis, on construit entre ceux-ci et les +remparts une palissade de moyenne hauteur, formée de claies et de pieux +unis par l'osier flexible, afin que cette palissade, protégeant les +travailleurs, reçoive les premiers coups et repousse les traits trompés +dans leur direction. D'un autre côté, on fabrique des tours, que l'on +nomme aussi beffrois, à l'aide de beaucoup d'arbres et de chênes tout +verts que la doloire n'a point travaillés et dont la hache seule a +grossièrement enlevé les branchages; et ces tours, construites avec les +plus grands efforts, s'élèvent dans les airs à une telle hauteur que la +muraille opposée s'afflige de se trouver si fort au-dessous d'elles.... + +«A l'extrémité de la Roche et dans la direction de l'est (sud-est) était +une tour élevée (la tour A, fig. 2), flanquée des deux côtés par un mur +qui se terminait par un angle saillant au point de sa jonction. Cette +muraille se prolongeait sur une double ligne depuis le plus grand des +ouvrages avancés (la tour A) et enveloppait les deux flancs de l'ouvrage +le moins élevé[61]. Or voici par quel coup de vigueur nos gens +parvinrent à se rendre d'abord maîtres de cette tour (A). Lorsqu'ils +virent le fossé à peu près comblé, ils y établirent leurs échelles et y +descendirent promptement. Impatientés de tout retard, ils transportèrent +alors leurs échelles vers l'autre bord du fossé, au-dessous duquel se +trouvait la tour fondée sur le roc. Mais nulle échelle, quoiqu'elles +fussent assez longues, ne se trouva suffisante pour atteindre au pied de +la muraille, non plus qu'au sommet du rocher, d'où partait le pied de la +tour. Remplis d'audace, nos gens se mirent à percer alors dans le roc, +avec leurs poignards ou leurs épées, pour y faire des trous où ils +pussent poser leurs pieds et leurs mains, et, se glissant ainsi le long +des aspérités du rocher, ils se trouvèrent tout à coup arrivés au point +où commençaient les fondations de la tour[62]. Là, tendant les mains à +ceux de leurs compagnons qui se traînaient sur leurs traces, ils les +appellent à participer à leur entreprise, et employant des moyens qui +leur sont connus, ils travaillent alors à miner les flancs et les +fondations de la tour, se couvrant toujours de leurs boucliers, de peur +que les traits lancés sur eux sans relâche ne les forcent à reculer, et +se mettent ainsi à l'abri jusqu'à ce qu'il leur soit possible de se +cacher dans les entrailles mêmes de la muraille, après avoir creusé +au-dessous. Mais ils remplissent ces creux de troncs d'arbres, de peur +que cette partie du mur, ainsi suspendue en l'air, ne croule sur eux et +ne leur fasse beaucoup de mal en s'affaissant; puis, aussi tôt qu'ils +ont agrandi cette ouverture, ils mettent le feu aux arbres et se +retirent en un lieu de sûreté.» Les étançons brûlés, la tour s'écroule +en partie. Roger, désespérant alors de s'opposer à l'assaut, fait mettre +le feu à l'ouvrage avancé et se retire dans la seconde enceinte. Les +Français se précipitent sur les débris fumants de la brèche, et un +certain Cadoc, chevalier, plante le premier sa bannière au sommet de la +tour à demi renversée. Le petit escalier de cette tour, visible dans +notre plan, date de la construction première; il avait dû, à cause de sa +position enclavée, rester debout. C'est probablement par là que Cadoc +put atteindre le parapet resté debout. + +Mais les Normands s'étaient retirés dans le château séparé de l'ouvrage +avancé par un profond et large fossé. Il fallait entreprendre un nouveau +siège, «Jean avait fait construire l'année précédente une certaine +maison, contiguë à la muraille et placée du côté droit du château, en +face du midi[63]. La partie inférieure de cette maison était destinée à +un service qui veut toujours être fait dans le mystère du cabinet[64], +et la partie supérieure, servant de chapelle, était consacrée à la +célébration de la messe: là il n'y avait point de porte au dehors, mais +en dedans (donnant sur la cour) il y en avait une par où l'on arrivait à +l'étage supérieur et une autre qui conduisait à l'étage inférieur. Dans +cette dernière partie de la maison était une fenêtre prenant jour sur la +campagne et destinée à éclairer les latrines.» Un certain Bogis[65], +ayant avisé cette fenêtre, se glissa le long du fond du fossé, +accompagné de quelques braves compagnons, et s'aidant mutuellement, tous +parvinrent à pénétrer par cette ouverture dans le cabinet situé au +rez-de-chaussée. Réunis dans cet étroit espace, ils brisent les portes; +l'alarme se répand parmi la garnison occupant la basse-cour, et croyant +qu'une troupe nombreuse envahit le bâtiment de la chapelle, les +défenseurs accumulent des fascines et y mettent le feu pour arrêter +l'assaillant; mais la flamme se répand dans la seconde enceinte du +château, Bogis et ses compagnons passent à travers le logis incendié et +vont se réfugier dans les grottes marquées G sur notre plan. Roger de +Lascy et les défenseurs, réduits au nombre de cent quatre-vingts, sont +obligés de se réfugier dans la dernière enceinte, chassés par le feu. «A +peine cependant la fumée a-t-elle un peu diminué que Bogis, sortant de +sa retraite et courant à travers les charbons ardents, aidé de ses +compagnons, coupe les cordes et abat, en le faisant rouler sur son axe, +le pont mobile qui était encore relevé[66], afin d'ouvrir un chemin aux +Français pour sortir par la porte. Les Français donc s'avancent en hâte +et se préparent à assaillir la haute citadelle dans laquelle l'ennemi +venait de se retirer en fuyant devant Bogis. + +«Au pied du rocher par lequel on arrivait à cette citadelle était un +pont taillé dans le roc vif[67], que Richard avait fait ainsi couper +autrefois, en même temps qu'il fit creuser les fossés. Ayant fait +glisser une machine sur ce pont, les nôtres vont, sous sa protection, +creuser au pied de la muraille. De son côté, l'ennemi travaille aussi à +pratiquer une contre-mine, et ayant fait une ouverture, il lance des +traits contre nos mineurs et les force ainsi à se retirer. Les assiégés +cependant n'avaient pas tellement entaillé leur muraille qu'elle fut +menacée d'une chute; mais bientôt une catapulte lance contre elle +d'énormes blocs de pierre. Ne pouvant résister à ce choc, la muraille se +fend de toutes parts, et, crevant par le milieu, une partie du mur +s'écroule.» Les Français s'emparent de la brèche, et la garnison, trop +peu nombreuse désormais pour défendre la dernière enceinte, enveloppée, +n'a même pas le temps de se réfugier dans le donjon et de s'y enfermer. +C'était le 6 mars 1204. C'est ainsi que Philippe Auguste s'empara de ce +château, que ses contemporains regardaient comme imprenable. + +Si nous avons donné à peu près en entier la description de ce siège +mémorable écrit par Guillaume le Breton, c'est qu'elle met en évidence +un fait curieux dans l'histoire de la fortification des châteaux. Le +château Gaillard, malgré sa situation, malgré l'habileté déployée par +Richard dans les détails de la défense, est trop resserré; les obstacles +accumulés sur un petit espace devaient nuire aux défenseurs en les +empêchant de se porter en masse sur le point attaqué. Richard avait +abusé des retranchements, des fossés intérieurs; les ouvrages amoncelés +les uns sur les autres servaient d'abri aux assaillants qui s'en +emparaient successivement; il n'était plus possible de les déloger; en +se massant derrière ces défenses acquises, ils pouvaient s'élancer en +force sur les points encore inattaqués, trop étroits pour être garnis de +nombreux soldats. Contre une surprise, contre une attaque brusque tentée +par un corps d'armée peu nombreux, le château Gaillard était excellent; +mais contre un siège en règle dirigé par un général habile et soutenu +par une armée considérable et bien munie d'engins, ayant du temps pour +prendre ses dispositions et des hommes en grand nombre pour les mettre à +exécution sans relâche, il devait tomber promptement, du moment que la +première défense était forcée; c'est ce qui arriva. Il ne faut pas moins +reconnaître que le château Gaillard n'était que la citadelle d'un vaste +ensemble de fortifications étudié et tracé de main de maître; que +Philippe Auguste armé de toute sa puissance avait dû employer huit mois +pour le réduire, et qu'enfin Jean sans Terre n'avait fait qu'une +tentative pour le secourir. Du vivant de Richard, l'armée française, +harcelée du dehors, n'eût pas eu le loisir de disposer ses attaques avec +cette méthode; elle n'aurait pu conquérir cette forteresse importante, +le boulevard de la Normandie, qu'au prix de bien plus grands sacrifices, +et peut-être eût-elle été obligée de lever le siège du château Gaillard +avant d'avoir pu entamer ses ouvrages extérieurs. Dès que Philippe se +fut emparé de ce point stratégique si bien choisi par Richard, Jean +sans Terre ne songea plus qu'à évacuer la Normandie, ce qu'il fit peu de +temps après, sans même tenter de garder les autres forteresses qui lui +restaient encore en grand nombre dans sa province, tant l'effet moral +produit par la prise du château Gaillard fut décisif[68]. + +E. VIOLLET-LE-DUC, _Dictionnaire raisonné de l'architecture +française du onzième au seizième +siècle_, t. III, Paris, in-8º, A. Morel, 1859. + + +II.--LA BATAILLE DE BOUVINES. + +...L'ennemi avait le droit de compter sur la victoire. Otton, venu _cum +paucis militibus_ (une cinquantaine de chevaliers allemands), n'avait +sous ses ordres immédiats que quelques milliers d'hommes, cavaliers et +fantassins de Lorraine, de Limbourg, de Namur et de Brabant; mais +Salisbury commandait à une trentaine de mille hommes. Quant à la +Flandre, sans parler de ses cavaliers de fiefs et de communes, elle +«avait versé par les larges portes de ses cités» de Gand, d'Ypres, de +Bruges, d'Oudenarde, de Courtrai, etc., une fourmilière énorme de 40 000 +fantassins. + +Au roi Philippe, la noblesse et les communes du domaine royal, les +vassaux de France et leurs communes avaient donné environ 25 000 hommes. +Nous allions combattre un contre trois. + + * * * * * + +Philippe ne marcha pas sur Valenciennes où l'ennemi l'attendait, +couvert par des forêts marécageuses. C'est par l'infanterie surtout que +les coalisés l'emportaient sur le roi, et il savait combien était +redoutable la milice flamande, quand elle se trouvait bien retranchée. +Il avait mis tout son espoir en sa chevalerie et en sa cavalerie. «Que +les Teutons combattent à pied, dit un des poètes qui ont chanté la +bataille; toi, Français, combats toujours à cheval.» + + _Tu, Gallice, pugna, + Semper eques..._ + +Au lieu de se diriger au sud-ouest, vers Valenciennes, il fait une +pointe au nord-ouest, jusqu'à Tournai, comme s'il voulait passer +l'Escaut et prendre ainsi les Impériaux à revers. Otton s'ébranle vers +Tournai. Philippe aussitôt bat en retraite sur Péronne, sachant bien ce +qu'il faisait, voulant attirer l'ennemi sur un champ favorable, car il +avait résolu de se battre «en plaine à plat, à découvert». L'ennemi le +suit. + +Le 27 juillet, l'avant-garde française, composée surtout de milices que +précédait l'oriflamme, avait franchi le pont de Bouvines, sur la Marque. +La journée était belle et le soleil de midi flamboyait. Le roi se +délassait un moment, et mangeait au pied d'un frêne, tout près d'une +église dédiée à saint Pierre, quand des messagers accoururent, annonçant +à grandes clameurs que l'ennemi arrivait, et qu'il avait engagé l'action +contre l'arrière-garde qui pliait. + +Philippe se lève, embrasse à grands bras les chevaliers de sa maison, +Montmorency et Guillaume des Barres, et Michel de Harnes, et Mauvoisin, +et Gérard la Truie, celui-ci venu de Lorraine tout exprès pour combattre +les Allemands. Puis, le roi entre dans l'église. Il n'est pas vrai qu'il +déposa sa couronne sur l'autel pour l'offrir au plus vaillant, car le +roi de France était, par profession, le plus vaillant, et sa couronne ne +lui appartenait pas. Dieu l'avait commise à Hugues de France et à la +race qui sortirait des reins de ce prince jusqu'à la consommation des +siècles. + +Aussi bien n'était-ce pas le temps de discourir. Le roi pria +brièvement. Je voudrais bien qu'il eût dit la prière que lui prête un +chantre français de la bataille, car elle est bien jolie: «Seigneur, je +ne suis qu'un homme, mais je suis roi de France! Vous devez me garder, +sans manque. Gardez-moi et vous ferez bien. Car par moi vous ne perdrez +rien. Or donc, chevauchez, je vous suivrai, et partout après vous +j'irai....» + +Il sort de l'église, «rayonnant de joie, comme si on l'eût invité à une +noce». Il monte à cheval, et, «haut sur son haut destrier,» se précipite +dans l'avant-garde ennemie, qu'il arrête par son choc. Après quoi, il +retourne vers les siens, qui se mettent en bataille. + +Les deux armées s'allongent l'une en face de l'autre. On n'entend pas un +mot: + + L'un ost ne l'autre mot ne sonne.... + +Philippe adresse aux siens un petit sermon. Il leur dit que toute sa foi +est en Dieu, qu'Otton, excommunié par le seigneur pape, ne peut manquer +d'être vaincu: «Nous, nous sommes chrétiens, nous jouissons de la +communion et de la paix de Sainte Église... Dieu, malgré nos péchés, +nous accordera la victoire sur ses ennemis et sur les nôtres.» Les +chevaliers lui demandent sa bénédiction. Le roi, élevant la main, les +bénit. Les trompes sonnent «à grans alaines et alonges». Le chapelain +placé derrière Philippe entonne avec son clerc le psaume: «Béni soit le +Seigneur, qui est ma force et qui instruit mes mains au combat»; puis +le: «Seigneur, le roi se réjouira en votre force». Jusqu'à la fin, «ils +chantèrent comme ils purent, car les larmes s'échappaient de leurs yeux +et les sanglots se mêlaient à leurs chants». + +Ainsi parle le propre chapelain de Philippe, Guillaume le Breton, qui +nous a conté la bataille en prose et en vers. Mais quelles scènes à +tenter les artistes de la commémoration de Bouvines! Quel geste que +celui de la bénédiction par un roi qui est à la fois prêtre et +chevalier, Moïse et Aaron! + + * * * * * + +La bataille dura de midi jusqu'au soleil couché. Elle fut très belle. + +Les fronts adverses s'étendaient tout voisins l'un de l'autre, l'aile +gauche française et l'aile droite ennemie vers la Marque, la première +gardant le pont de Bouvines. + +A notre aile gauche étaient Dreux et son frère Philippe, évêque de +Beauvais; puis Nivelle et Saint-Waléry. A l'aile droite impériale, +Boulogne et Boves, deux vassaux traîtres au roi de France, puis +Audenarde et Salisbury. A notre droite, Champagne, Montmorency, +Bourgogne, Saint-Pol, Beaumont, Melun et Guérin, l'évêque de Senlis; en +face, Flandre. Aux deux centres, Philippe et Otton. + +Sur tous les points, excepté à notre aile droite et à l'aile gauche +ennemie, où il n'y avait que de la cavalerie, l'infanterie était rangée +devant les chevaux, en masse trois fois plus profonde chez les Impériaux +que chez les Français. + +Près de Philippe, Montigny, un chevalier pauvre mais vaillant (c'est la +vaillance et la force corporelle qui importaient) levait la bannière +rouge fleurdelisée. Près d'Otton, sur un char doré, se dressait un pal, +autour duquel s'entortillait un dragon, ouvrant une large gueule et dont +la queue et les ailes se gonflaient et s'agitaient au moindre souffle; +au-dessus du monstre planait l'aigle de l'empire aux ailes d'or. + +Otton apercevait la bannière rouge, et Philippe l'aigle d'or. Aucun +obstacle entre les deux armées; elles allaient se heurter poitrine +contre poitrine, sous le grand soleil. Philippe avait le champ de +bataille désiré; c'était comme dit le bon chapelain, un bien bel endroit +pour se tuer: _dignus cæde locus_. + +La journée fut commandée, non par le roi, mais, comme nous dirions +aujourd'hui, par son chef d'état-major général, Guérin de Montaigu, un +religieux, frère profès de l'Ordre du Temple, évêque de Senlis, une des +meilleures têtes de France et le principal conseiller de la couronne. +Guérin ne tira point l'épée, puisque l'Église défend de verser le sang; +mais il plaça les troupes, exhorta les chefs et les soldats, leur +parlant de Dieu et du roi, de leur foi et de leur vaillance, et de +l'honneur de la nation. + +Guérin était un vrai général, qui trouva un bon plan sur le terrain +même: l'aile gauche et le centre devaient tenir ferme, pendant que +l'aile droite attaquerait Ferrand, et, après l'avoir défait, se +précipiterait sur le centre ennemi. + +Otton, au contraire, cédant à la colère, «qui conseille mal sur le champ +de bataille,» voulait jeter sur le centre français les plus grandes +forces possibles empruntées à toute sa ligne, et s'y porter lui-même +pour saisir le roi mort ou vif, car cet empereur d'Allemagne disait: «Si +le roi de France n'existait pas, nous n'aurions à redouter sur terre +aucun ennemi.» + +Notre armée était mieux commandée que la sienne et plus mobile. Elle +était formée par sections qui se déplaçaient aisément et combinaient +avec rapidité les troupes à pied et les troupes à cheval. Notre +cavalerie échelonnée allait combattre à tour de rôle, pendant que celle +de l'ennemi donnerait en masse toute la journée. Si peu nombreux que +nous fussions, nous avions des troupes de soutien. Les nôtres enfin +étaient plus adroits dans l'escrime à cheval. Ils avaient le coup +d'œil plus prompt et la résolution plus claire. Pour la bravoure, les +adversaires se valaient. + +Sur le fond de la grande mêlée se détachent des épisodes héroïques. + +A notre droite, Champagne arrête Flandre par une charge furieuse, au +moment où celui-ci, pour obéir à l'ordre d'Otton, se porte contre le +centre français. L'aile gauche ennemie, affaiblie par le départ de +Ferrand, est assaillie par Bourgogne, Saint-Pol, Montmorency, Beaumont +et Melun. Ici, Saint-Pol est le héros de la journée. Il traverse la +chevalerie flamande, à fond de train, ne s'engage pas; arrivé derrière +les lignes, il forme en demi-cercle ses cavaliers, et charge à revers +sur un autre point enveloppant dans cette courbe les ennemis qu'il +culbute. Puis il se repose et recommence. Après une de ces charges, il +aperçoit un de ses chevaliers retenu dans les rangs des Flamands. Il se +penche sur son cheval dont il embrasse le cou à deux bras, presse la +bête à grands coups d'éperon, rompt le cercle qui entoure son homme, se +redresse, tire l'épée, frappe, dégage le chevalier et rejoint son poste +de repos, accablé de coups, mais invulnérable sous son armure. + +Cependant, au centre, le roi de France est en grand péril. L'énorme +masse des piétons flamands pénètre en coin à travers les milices +françaises et s'approche de Philippe, que l'empereur s'apprête à +charger. Alors, pendant que le roi, avec une partie des siens, tient +tête aux communiers, Guillaume des Barres et d'autres chevaliers, +traversant ou tournant l'infanterie flamande vont se placer derrière +elle, face à Otton qui la suit. Étrange mêlée! Philippe avait devant lui +les fantassins flamands, au delà Guillaume des Barres, qui lui tournait +le dos et chargeait Otton. + +Le roi de France bouscule la piétaille pour rejoindre ses chevaliers, +mais cette foule l'arrête. Avec ses lances, pointues comme une alène ou +armées d'un crochet saillant, elle fait le siège de Philippe,--car un +chevalier était une fortification qui marchait et combattait. + +Le roi tenait bon, solide en selle, n'inclinant ni à droite ni à gauche, +frappant, tuant, avançant toujours. Mais le crochet d'une pique a +pénétré sous le menton et s'est pris dans les mailles du haubert. +Philippe, pour l'arracher, tire, se penche en avant; une poussée le fait +tomber sous son cheval. Les piques et toutes les armes s'abaissent sur +lui. «Ainsi, dit le chapelain qui sans doute ne chantait plus, le roi +étendu sur une place indigne de lui, n'y pût même jouir du repos qu'on +trouve à être couché.» + +Heureusement l'étoffe de fer est très solide. Les pointes roturières ne +trouvent pas le chemin de la vie du roi de France. L'escorte de Philippe +fait un effort suprème; Montigny agite la bannière. Tous appellent à la +rescousse Guillaume des Barres par le cri: «Aux Barres! aux Barres!» +Quand Guillaume des Barres «oï tex paroles», il laissa une partie de ses +chevaliers devant Otton, se jeta sur les Flamands qu'il prit à revers, +et arriva auprès du roi. Philippe s'était relevé «par la force qui lui +était naturelle»; il se remit en selle. Dès lors, ce fut un immense +massacre de cette infanterie débandée. Jusqu'au soir, Philippe et ses +chevaliers tuèrent et tuèrent ces vilains, qui avaient osé s'attaquer à +la personne sacrée du roi de France. + +Guillaume des Barres a regagné son poste devant Otton. Il s'acharne +contre l'empereur avec Pierre Mauvoisin et Gérard la Truie. Pierre a +saisi la bride du cheval impérial. Gérard la Truie frappe Otton en +pleine poitrine d'un coup qui s'émousse; il redouble, mais le cheval, +qui fait un mouvement de tête, reçoit la pointe dans l'œil, se lève +sur les pieds de derrière, dégage sa bride, tourne et s'emporte. +Guillaume le suit à fond de train. Le cheval d'Otton s'abat, tué par sa +blessure; un des hommes de l'empereur lui donne le sien, mais Guillaume +l'a rejoint. Déjà il avait saisi l'empereur par derrière, enfonçant ses +doigts vigoureux entre le casque et le cou, quand un des Allemands +frappe au flanc le cheval du Français, qui tombe à terre. + +Ainsi fut sauvé des mains du plus redoutable jouteur de la chrétienté +Otton, l'empereur excommunié, mais le péril lui avait fait perdre +l'esprit. «Et s'en alla li empereires en Allemaigne,» dit un +chroniqueur. Otton continua de courir, en effet, et ne s'arrêta qu'à +Valenciennes. Quant à Guillaume, presque seul en arrière des lignes +ennemies, entouré, harcelé, il fait front partout, jusqu'à ce qu'il soit +délivré par une charge du sire de Saint-Waléry. + +La fuite d'Otton n'arrêta point la lutte. Chevaliers d'Allemagne et +chevaliers de France s'embrassèrent en étreintes mortelles. Jetés bas +par leurs chevaux éventrés, ils s'empoignaient. C'étaient des corps à +corps sans nombre, car il n'y avait plus d'espace pour les coups d'épée. +Un géant parmi les chevaliers de France, Étienne de Longchamp, «homme +aux membres immenses, qui ajoutait la vigueur à son immensité et +l'audace à sa force,» saisissait les Allemands par le cou ou par les +reins et, sans blessure, les tuait. Un de ses adversaires, près +d'expirer, enfonça son fer dans la petite «fenêtre» du heaume d'Étienne. +Ils tombèrent l'un sur l'autre, morts à quelques pas du roi de France +qui les regardait. + +Avant la fin de la journée, la plupart des Allemands étaient pris. Au +centre de la bataille, l'ennemi, sans direction, combattait sans +espoir. + + * * * * * + +A notre gauche, la journée fut un moment compromise. Le comte de Dreux, +qui était le plus proche du centre, fut assailli par le traître +Boulogne. Celui-ci avait fait de son infanterie rangée en cercle une +forteresse, qui s'ouvrait pour laisser passer ses charges, le +recueillait au retour et se refermait, piques baissées. + +Plus loin, à notre extrême gauche, Ponthieu avait affaire à Salisbury et +à son infanterie. Là se trouvaient les plus redoutables des fantassins, +les Brabançons. Ponthieu s'usa contre leurs piques, qui éventrèrent ses +chevaux. Salisbury le mit alors en tel désordre qu'il eût pu s'emparer +du pont de Bouvines. + +C'est sans doute à ce moment que les sergents à masse, gardes du corps +du roi, qui étaient chargés de la défense du pont, promirent à +Notre-Dame de lui bâtir une belle église si elle daignait leur être +secourable. Mais Salisbury laisse Ponthieu se défendre contre les +Brabançons «avec ses pieds et avec ses mains», l'épée des chevaliers +démontés ne pouvant rien contre les piques. Ponthieu sera enfin délivré +de ces communiers par ses propres communes. Quant à l'Anglais, il se +tourne vers le comte de Dreux, qui est toujours aux prises avec +Boulogne. Il va le prendre en flanc, mais l'évêque de Beauvais voit le +péril du comte son frère. + +Ce prélat, à sa façon, observait les lois de Sainte Église. Comme Guérin +de Senlis, il ne portait pas l'épée, qui verse le sang: il tenait une +masse d'armes et son bras était assez fort pour la lever, l'abaisser, la +relever et l'abaisser encore. Chaque coup tombait comme un boulet, +broyant un crâne; la masse d'armes agissait comme le canon, un canon qui +avait un mètre de portée. Le fort évêque cassa ainsi, selon le mot de +l'Écriture, la tête de beaucoup, entre autres celle de Salisbury, «qu'il +envoya jeter sur la terre le dessin de son long corps». + +Après cette charge de l'évêque et de ses chevaliers, les Anglais, +affolés, disparurent. A notre gauche, Boulogne seul tenait encore dans +sa tour vivante, d'où partaient ses sorties furieuses. + +La victoire enfin se décida, là où les Français avaient pris +l'offensive, à l'aile droite. + +Saint-Pol et Montmorency, quand ils ont exterminé l'extrême aile gauche +impériale, se joignent contre Ferrand à Champagne et à Bourgogne. +Ferrand ne s'était pas reposé, pas une minute! Criblé de coups, blessé, +assailli par trois adversaires, il se rend «hors de souffle, à force +d'avoir combattu». Tous les siens furent tués ou pris, hormis ceux qui +honteusement s'enfuirent. + +Ce fut alors, sur tout le champ de bataille, la débandade de l'ennemi. + +Guillaume, le chapelain, voit se confondre dans la panique Ardennais, +Saxons, Allemands, Flamands et Anglais. Au centre demeurent sept cents +piétons de Brabant, ferme épave de cette infanterie qui avait pénétré +jusqu'au roi Philippe, reste d'un massacre qui avait duré tout le jour. +Chargés par Saint-Waléry, ils sont tués jusqu'au dernier. + +Le soleil descendait vers l'Océan. Ses derniers rayons éclairèrent un +spectacle superbe. De tous les ennemis de Philippe, un seul, «les flancs +découverts par la déroute,» continuait à se battre: c'était Boulogne. +Les Français, oubliant sa trahison, admiraient le héros désespéré «dont +la bravoure innée attestait la naissance française». Le bon chapelain +décrit ce personnage «fantastique», qui se détachait sur ce fond de +soleil couchant: Boulogne, dont l'épée avait été brisée, tenait un frêne +dans sa main. Sur son heaume se dressaient deux noirs fanons de baleine. + +Le roi envoie contre lui trois mille cavaliers qui le coupent de sa +retraite vers la tour vivante. Celle-ci est bientôt détruite. L'escorte +de Boulogne, assaillie de toutes parts, se disperse. Dans le champ +immense, «bouillonnant de fuyards», le comte ne garde plus auprès de lui +que cinq fidèles. Une idée folle lui passe par la tête. Il pique vers le +roi, résolu à mourir en le tuant. Mais Pierre de La Tournelle se glisse +sous son cheval, qu'il frappe d'un coup de poignard. Boulogne gît sur le +dos, la cuisse droite sous son cheval mort. Plusieurs se précipitent +pour le prendre; il se débat. Un valet, du nom de Cornu, lui enlève son +casque, lui laboure le visage de son couteau, dont il essaye ensuite de +faire passer la pointe sous les pans du haubert. Mais l'évêque de Senlis +survient, et Boulogne, qui le reconnaît, se rend à lui. Ce n'est qu'une +feinte: le prisonnier aperçoit un groupe de cavaliers, commandé par +Audenarde, qui s'efforce de pénétrer jusqu'à lui. Pour atteindre son +libérateur, il fait semblant de ne pouvoir se tenir debout; mais ses +gardiens l'accablent de coups, le forcent à monter sur un roussin et +l'emmènent, pendant que Gérard la Truie met la main sur Audenarde. + +C'était fini, et le soleil pouvait se coucher. + +E. LAVISSE, _La bataille de Bouvines_, Paris, typ. G. Née, +s. d., in-12. + + +III.--LOUIS IX ET L'ÉGLISE. + +On a longtemps attribué à Louis IX, sous le nom de Pragmatique, une +soi-disant ordonnance, datée du mois de mars 1269, qui aurait prohibé +les collations irrégulières (art. 1), la simonie (art. 3), et interdit +les tributs onéreux que percevait la cour de Rome sur le clergé du +royaume (art. 5). Cet acte est faux: il a été fabriqué au XVe siècle, +par des gens qui n'étaient pas au courant des formules en usage dans la +chancellerie des Capétiens directs, en vue de donner à la Pragmatique +Sanction de Charles VII un précédent vénérable. Mais, s'ils ont eu +raison d'en contester, pour des raisons diplomatiques, l'authenticité, +certains historiens ont eu tort d'y dénoncer, en outre, des +invraisemblances historiques. La Pragmatique, disent-ils, est fausse, +car elle suppose l'existence en 1269 des collations irrégulières et de +la simonie, tandis que ces abus n'existaient pas encore à cette date; +elle est fausse, car il y est dit que des diocèses sont misérablement +appauvris par les levées d'argent faites au profit de la cour de Rome, +alors que ces collectes étaient inconnues au XIIIe siècle; elle est +fausse, enfin, car elle suppose chez son auteur «une vigoureuse +indépendance vis-à-vis du Saint-Siège qui répugne absolument au +caractère de Louis IX».--Nous savons que le caractère de Louis IX +n'était nullement celui que des modernes, mal informés, lui ont prêté, +d'après les hagiographes. Il est très facile de montrer que les autres +arguments des adversaires de la Pragmatique sont aussi ruinés par les +faits. + +C'est, en effet, au XIIIe siècle que se posa clairement en Occident +ce redoutable problème des droits du siège apostolique sur les biens des +églises locales, qui était encore pendant sous Charles VII.--La +propriété des biens ecclésiastiques, dont les églises locales avaient la +jouissance, appartenait-elle au pape, à Dieu, à l'Église universelle, +aux pauvres? La théorie s'était formée à Rome que ces biens faisaient +partie du patrimoine pontifical, et que le pape avait, par conséquent, +le droit d'en disposer, d'en imposer les détenteurs. Au synode de +Londres, en 1256, un collecteur pontifical déclara expressément que +«toutes les églises sont au pape, _Omnes ecclesiæ sunt domini papæ_». +Par là se trouvaient lésés à la fois les clercs, menacés de charges +pécuniaires, et les patrons laïques, les seigneurs, les rois, qui, de +leur côté, se considéraient, à titre de représentants des anciens +fondateurs des églises, comme autorisés à profiter de leurs richesses, +en cas de nécessité, et qui ne pouvaient voir, en tout cas, avec +plaisir, l'argent des clercs émigrer dans les coffres des Romains. +Clercs, rois et seigneurs avaient laissé cependant s'introduire, depuis +le temps d'Innocent III, sans en accepter, il est vrai, le principe +juridique, la coutume des exactions pontificales: les papes taxèrent +d'abord les églises, avec le consentement des princes et des prélats, +pour les besoins de la Terre Sainte, de la Croisade, des Latins de +Constantinople; ils les taxèrent ensuite pour les besoins de leur lutte +contre les Hohenstauffen et de leur politique en général. En France, le +clergé s'était d'abord prêté docilement à cette extension des droits du +pape; le cardinal de Palestrina, légat de Grégoire IX, lui avait +extorqué de grosses sommes; Innocent IV, dès son arrivée à Lyon, avait +reçu des abbés de Cîteaux et de Cluny, d'Eudes Clément, abbé de +Saint-Denis, et de l'archevêque de Rouen, des libéralités considérables. +Le pape était dès lors si persuadé de ses droits de réquisition sur +l'Église de France qu'en mai 1247 il avait écrit à l'archevêque de +Narbonne, à l'abbé de Vendôme et sans doute à d'autres prélats, pour +leur demander, non plus seulement de l'argent, mais des soldats, qui +l'aidassent à repousser les agressions de l'empereur. Le clergé anglais, +traité par Innocent IV de la même manière, protestait vivement. Un très +précieux document, que Mathieu de Paris, en le transcrivant à la fin de +sa Chronique, a préservé de la destruction, nous apprend ce que le +gouvernement de Louis IX pensa de ces nouveautés. + +[Illustration: Saint Louis, d'après une statuette en bois du musée de +Cluny.] + +Six mois après la publication du manifeste des barons de France contre +le clergé, le 2 mai 1247, les évêques de Soissons et de Troyes, au nom +des prélats, l'archidiacre de Tours et le prévôt de la cathédrale de +Rouen, au nom des chapitres et du clergé inférieur, et le maréchal de +France Ferri Pasté, au nom du roi, exposèrent à Innocent IV, en présence +de sa cour, les griefs suivants: le Saint-Siège usurpait la juridiction +des ordinaires; il inondait le royaume d'Italiens qu'il pourvoyait, au +détriment des nationaux, de pensions et de bénéfices; ses demandes +d'argent, les exactions de ses agents ruinaient les églises locales. La +réponse du pape fut vague: il était prêt à révoquer en temps et lieu les +abus commis, s'il y avait eu de la part de l'Église de récentes +usurpations, ce que toutefois il ne croyait pas, mais il ne changerait +rien aux droits dont il était en possession _vel quasi_. C'était le +temps où Louis IX s'apprêtait à protéger la personne d'Innocent contre +les entreprises de Frédéric II: on a conjecturé (car les archives du +XIIIe siècle sont si mutilées que la chronologie des événements les +plus importants est incertaine), on a conjecturé qu'il profita de cette +circonstance, où le pape était son obligé, pour lui adresser des +représentations sévères. Mécontent de la réponse faite à Ferri Pasté, +il envoya d'autres personnes, dont les noms sont inconnus, qui, +probablement au mois de juin, réitérèrent en ces termes les plaintes du +mois de mai: «Le roi notre maître, déclarèrent ces officiers, a +longtemps supporté, à grand'peine, le tort qu'on fait à l'Église de +France, et par conséquent à lui-même, à son royaume. De peur que son +exemple ne poussât les autres souverains à prendre contre l'Église +romaine une attitude hostile, il s'est tu, en prince chrétien et +dévoué...; mais, voyant aujourd'hui que sa patience reste sans effet, +que chaque jour amène de nouveaux griefs, après en avoir longtemps +délibéré, il nous a envoyés vous exposer ses droits et vous faire part +de ses avis.» Récemment, les barons, «au colloque de Pontoise», ont +reproché au roi de laisser détruire son royaume; «leur émotion a gagné +toute la France, où le dévouement traditionnel à l'Église romaine est +prêt de s'éteindre, et de faire place à la haine. Que se passera-t-il +dans les autres pays, si le Saint-Siège perd l'affection de ce peuple, +naguère fidèle entre tous? Déjà les laïques n'obéissent à l'Église que +par crainte du pouvoir royal. Quant aux clercs, Dieu sait, et chacun +sait, de quel cœur ils portent le joug qu'on leur impose. Cet état si +grave tient à ce que le pape donne au monde le spectacle de choses +nouvelles, extraordinaires.»--Ces choses, l'homme du roi les énumère +dans un discours nourri de faits précis, semé de maximes générales et +d'apophtegmes historiques: «Il est inouï de voir le Saint-Siège, chaque +fois qu'il se trouve dans le besoin, imposer à l'Église de France des +subsides, des contributions prises sur le temporel, quand le temporel +des églises, même si l'on s'en rapporte au droit canon, ne relève que du +roi, ne peut être imposé que par lui. Il est inouï d'entendre par le +monde cette parole: «Donnez-moi tant, ou je vous excommunie....» +L'Église [de Rome], qui n'a plus le souvenir de sa simplicité primitive, +est étouffée par ses richesses, qui ont produit dans son sein l'avarice, +avec toutes ses conséquences. Ces exactions se commettent aux frais de +l'ordre sacerdotal, qui toujours, même chez les Égyptiens et les anciens +Gaulois, a été exempt de toutes prestations. Ce système a été pour la +première fois mis en pratique par le cardinal-évêque de Préneste, qui, +lors de sa légation en France, a imposé des procurations pécuniaires à +toutes les églises du royaume; il faisait venir un à un les +ecclésiastiques, et, après leur avoir arraché la promesse d'être +discrets, il disait: «Je vous ordonne de payer telle somme à l'ordre du +pape, dans tel délai, à tel endroit, et sachez que faute de cela, vous +serez excommunié». Le roi, qui en fut informé, le manda et lui fit +promettre de renoncer à ces procédés.... Mais, depuis qu'Innocent est +venu habiter Lyon, les abus ont recommencé[69].... Alors que tous les +membres du clergé français rivalisaient de zèle, comme c'était leur +devoir, le pape a envoyé en France un nonce qui s'est mis à imiter en +tout le cardinal de Préneste. Le roi s'est opposé à ces nouvelles +exactions, puis il a engagé son clergé à se soumettre, par pure +générosité, au subside pour l'Empire d'Orient et au dixième de Terre +Sainte. Depuis lors les envoyés pontificaux sont revenus; le pape a +écrit au clergé de lui envoyer des troupes [pour l'aider contre +l'Empereur][70].... En ce moment même, les frères Mineurs font, pour +leur compte, une nouvelle collecte: en Bourgogne, ils ont été jusqu'à +convoquer les chapitres des cathédrales et les évêques eux-mêmes, et à +leur enjoindre de verser, dans la quinzaine de Pâques, le septième de +tous leurs revenus ecclésiastiques...; ailleurs, c'est le cinquième +qu'on exige.... Le roi ne peut tolérer que l'on dépouille ainsi les +églises de son royaume, fondées par ses ancêtres...; il entend, en +effet, se réserver, _pro sua et regni sui necessitate_, leurs trésors, +dont il est libre d'user comme de ses propres biens[71].»--Voilà pour +les exactions de Rome. Le mémoire insiste ensuite, avec autant de +véhémence, sur l'avidité personnelle des envoyés pontificaux qui +parcourent le royaume, et sur les collations de bénéfices que le +Saint-Siège se permet: «Les églises sont appauvries par une foule de +provisions et de pensions.... Que le Saint-Siège use de modération! Que +la première de toutes les églises n'abuse pas de sa suprématie pour +dépouiller les autres! Innocent III, Honorius III, Grégoire IX ont +distribué autour d'eux beaucoup de prébendes françaises, mais les +prédécesseurs d'Innocent IV n'ont pas conféré tous ensemble autant de +bénéfices que lui seul pendant les années encore peu nombreuses de son +pontificat. Si le prochain pape suivait la même progression, le clergé +de France n'aurait plus d'autre ressource que de le fuir ou de le mettre +en fuite. Les choses en sont déjà venues à un tel point que les évêques +ne peuvent plus pourvoir leurs clercs lettrés, ni les personnes +honorables de leurs diocèses, et en cela on porte préjudice au roi, +comme à tous les nobles du royaume, dont les fils et les amis étaient +jusqu'à présent pourvus dans les églises, auxquelles ils apportaient en +retour des avantages spirituels et temporels. Aujourd'hui on préfère des +étrangers, des inconnus, qui ne résident même pas, aux gens du pays. Et +c'est au nom de ces étrangers que les biens des églises sont emportés +hors du royaume, sans qu'on songe à la volonté des fondateurs, d'où ne +résultent pour l'Église romaine que la haine et le scandale.» + +[Illustration: Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe +siècle, d'après sa pierre tombale. (H. Bordier, _Philippe de Remi, sire +de Beaumanoir_, Paris, 1869, in-8º.)] + +Le Mémoire du mois de juin 1247 (dont l'authenticité n'est pas douteuse) +démontre amplement que les abus condamnés par la fausse Pragmatique +florissaient déjà au XIIIe siècle. Toutefois la différence est grande +entre la Pragmatique et le Mémoire: celui-ci, quoiqu'il soit rédigé avec +fermeté, n'est après tout qu'une requête; il se termine par des +protestations d'attachement et de condoléance: «Le roi compatit fort aux +embarras du pape; mais, quelle que soit son affection, il doit +travailler de tout son pouvoir à conserver intacts le bon état, les +libertés et les coutumes du royaume que Dieu lui a confié»; la +Pragmatique, au contraire, se présente comme une ordonnance royale pour +la réformation de l'Église, faite sans l'approbation de l'Église. Le +Mémoire demande l'atténuation, plutôt que la suppression, des maux qu'il +dénonce; la Pragmatique proclame des principes de droit public. Enfin, +si Louis IX avait osé prendre des mesures aussi radicales que celles de +la Pragmatique, elles auraient eu, sans doute, quelque efficacité; pour +le Mémoire, «il produisit, dit Mathieu de Paris, une vive impression, +mais l'émotion qu'il causa est restée, jusqu'à présent, sans résultat». + +«Nous ne savons pas, dit le dernier historien d'Innocent IV, si les +levées de subsides pour l'Église romaine ont été continuées en France +après 1247. Quant aux provisions, le pape, après les avoir pratiquées +avec quelque excès jusqu'en 1247, en diminua le nombre pendant un +certain temps, mais, à la fin du pontificat, les nominations de clercs +étrangers, dont s'était plaint saint Louis, reparurent avec une nouvelle +persistance[72].» Sous les successeurs d'Innocent, la France et l'Europe +furent sillonnées, plus que jamais, par les «marchands» et les +banquiers du pape, chargés de recueillir, pour le compte de Rome, +l'argent des centièmes et des dixièmes. Et les plaintes du clergé +s'élevèrent, plus hautes d'année en année. Au mois d'août 1262, un +synode de prélats français refusa d'accorder à Urbain IV le subside que +son mandataire les priait de consentir: «l'Église des Gaules gémissait +depuis trop longtemps sous des charges trop pesantes; elle avait versé +des sommes énormes pour la croisade, pour le Saint-Siège; elle ne +pensait pas que des sacrifices nouveaux fussent suffisamment motivés». +Urbain IV passa outre, et en même temps qu'il pressait la levée du +centième pour la Terre Sainte, il imposa, l'année suivante, des décimes +pour la croisade de Sicile, pour la croisade pontificale contre Manfred. +«On payait alors, dit un chroniqueur limousin, la décime pour Charles +d'Anjou et le centième pour la Terre Sainte. L'archevêque de Tyr était +chargé de la levée du centième; Simon, cardinal de Sainte-Cécile, était +le collecteur général de la décime. Bien que ce cardinal fût français de +naissance et eût été chancelier du roi de France, quand il était +trésorier de l'église de Tours, il connaissait parfaitement les usages +de Rome pour ronger et dévorer les bourses, _bene didicerat morem +Romanorum ad bursarum corrosionem_. Je ne saurais dire toutes les +exactions et les violences qui furent commises à l'occasion de cette +décime et dans l'intérêt des collecteurs.» En 1265, c'est Clément IV qui +demande de nouveau aux clercs de France des subsides, en invoquant les +nécessités de l'Église et le péril de son champion en Italie, Charles +d'Anjou. Les décimes d'Urbain IV n'avaient pas suffi, et, quoique le +produit du centième pour la Terre Sainte eût été détourné de sa +destination, appliqué aux frais des guerres ultramontaines, il fallait +de l'argent encore. Cette fois l'assemblée de la province de Reims +protesta par un manifeste, où, se disant accablée par les tributs +précédemment imposés, elle parlait de sa «servitude», et rappelait que +le schisme de l'Église grecque avait eu pour cause l'avarice et +l'avidité des Romains: «plutôt que d'obtempérer aux ordres du pape, elle +se déclarait prête à braver l'excommunication, car, elle en était +persuadée, la rapacité de la Curie ne cesserait que le jour où +cesseraient l'obéissance et le dévouement du clergé....» + +[Illustration: Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'après sa pierre +tombale.] + +Si Louis IX l'avait voulu, il aurait certainement empêché Urbain IV et +Clément IV, papes français, dévoués à sa personne, de continuer, à +l'égard de l'Église gallicane, les procédés d'Innocent. Mais il ne le +voulut pas. La levée de la décime d'Urbain IV se fit, au contraire, avec +son assentiment, et grâce à son appui, _per compulsionem regis_. Comment +expliquer cette complaisance, après ce qui s'était dit à Lyon en 1247? +On le voit très clairement. En 1247 le roi avait blâmé d'autant plus +sévèrement les exactions pontificales qu'elles étaient alors destinées à +alimenter contre l'Empereur une guerre qu'il n'approuvait pas et +qu'elles faisaient le plus grand tort aux perceptions pour la croisade. +Urbain IV et Clément IV ont prodigué au roi les subsides qu'il sollicita +d'eux en vue de l'expédition d'outre-mer, et leurs exactions étaient +destinées à soutenir une entreprise,--celle de Charles d'Anjou, son +frère,--qu'il n'avait pas encouragée, sans doute, mais qu'il ne lui +appartenait pas d'entraver. D'ailleurs, même en 1247, il n'avait pas +contesté formellement le droit pontifical d'imposer. Comme tous les +princes de son temps, il le reconnut tacitement, à condition d'en +surveiller l'exercice, et, parfois, d'en profiter. C'est plus tard que +la redoutable question de la propriété des biens d'Église fut, pour la +première fois, discutée et tranchée en principe: elle est au fond du +premier Différend entre Philippe et Boniface. + +CH.-V. LANGLOIS, Extrait d'un ouvrage en +préparation (1895). + + +IV.--LOUIS IX ET LES VILLES. + +LES PASTOUREAUX. + +Au XIIIe siècle, les «Communes» en décadence n'étaient plus assez +turbulentes, assez puissantes, pour que la couronne eût à les craindre. +Elles n'ont jamais causé d'embarras au gouvernement de Louis IX. C'est +sous le règne de Louis IX, au contraire, que le pouvoir royal commença +d'intervenir avec succès dans les affaires des communes. Vers 1256, une +ordonnance royale imposa à toutes les villes de Normandie une +constitution très analogue aux Établissements de Rouen: le maire serait +choisi chaque année par le roi, sur une liste de trois candidats dressée +par le maire sortant de charge et les prud'hommes du lieu; les communes +furent, en outre, obligées à soumettre, chaque année, en novembre, leurs +comptes à des commissaires du roi; elles furent invitées à ne passer +aucun contrat, à ne consentir aucun don--sauf les «pots de vin»--sans +l'autorisation royale. Une autre ordonnance, sans doute un peu +postérieure, disposant pour toute la France, généralisa le régime +nouveau de tutelle administrative et financière et d'uniformité: «Tous +les maires de France» seront faits, chaque année, le même jour, le +lendemain de la Saint-Simon et Saint-Jude; à l'octave de la +Saint-Martin, l'ancien maire et quatre prud'hommes de la ville (dont +quelques-uns choisis parmi ceux qui auront eu le maniement des deniers +communaux), viendront à Paris «pour rendre compte à nos gens de leurs +recettes et de leurs dépenses». On a conservé quelques-uns des comptes +présentés aux gens du roi en exécution de ces règlements. Le rédacteur +de l'Ordonnance se proposait certainement de prévenir les malversations, +les dépenses somptuaires, les désordres qui avaient contribué à amener +la ruine des villes libres, alors surchargées pour la plupart de dettes +excessivement lourdes. Mais se rendait-il compte que les exigences des +rois étaient aussi pour quelque chose dans la triste situation des +finances communales? Blanche de Castille avait souvent employé les +milices des communes; Louis IX s'en servit aussi; les communes avaient +pris l'habitude de prêter au roi, pour ses besoins, de l'argent que le +gouvernement royal avait pris, de son côté, l'habitude de ne pas rendre. +«Quand le roi alla outre-mer, disait le magistrat de la ville de Noyon, +le 7 avril 1260, nous lui donnâmes 1500 livres, et, quand il fut +outre-mer, la reine nous ayant fait entendre que le roi avait besoin de +deniers, nous lui donnâmes 500 livres. Quand le roi revint d'outre-mer, +nous lui prêtâmes 600 livres, mais nous n'en recouvrâmes que 100 et nous +lui fîmes abandon du reste. Quand le roi fit sa paix avec le roi +d'Angleterre, nous lui en donnâmes 1200. Et, chaque année, nous devons +au roi 200 livres tournois pour cause de la commune que nous tenons de +lui, et nos présents aux allants et venants nous coûtent bien, bon an +mal an, 100 livres ou plus. Et quand le comte d'Anjou, frère du roi, fut +en Hainaut, on nous fit savoir qu'il avait besoin de vin; nous lui en +envoyâmes dix tonneaux, qui nous coûtèrent 100 livres, avec le +transport. Après, il nous fit savoir qu'il avait besoin de sergents pour +garder son fief; nous lui en envoyâmes cinq cents qui nous coûtèrent au +moins 500 livres. Quand ledit comte fut à Saint-Quentin, il manda la +commune de Noyon, et elle y alla pour garder son corps, ce qui nous +coûta bien 600 livres, et la ville de Noyon fit tout cela pour le comte +en l'honneur du roi. Après, au départ de l'armée, on nous fit savoir que +le comte avait besoin d'argent et qu'il aurait vilenie si nous ne lui +aidions; nous lui prêtâmes 1200 livres, dont nous lui abandonnâmes 300 +pour avoir le reçu scellé des 900 autres.»--Ainsi, l'exploitation des +villes, si fidèles, si soumises, par le roi ou en son nom était une des +causes du déficit qui légitima leur mise en tutelle. Et les villes ne +protestèrent pas: les doléances de Noyon sont bien timides; on n'en +connaît pas de plus hardies. + +Au-dessous des prudentes aristocraties qui gouvernaient les communes, et +dans les campagnes, il y avait une immense plèbe obscure, souffrante et +barbare, qui ne comptait pas. Une seule fois, au temps de Louis IX, elle +émerge en pleine lumière historique, bouleversée par un orage, dans un +éclair.--A la nouvelle des malheurs du roi et des croisés en Égypte, +vers Pâques 1251, un grand courant de compassion agita les populations +mystiques, violentes, du nord de la France. Des bandes de misérables, +hommes, femmes et enfants, errèrent de village en village: elles +allaient délivrer le roi, conquérir Jérusalem. Bientôt, elles se +formèrent en horde. Un chef surgit. Qui était-ce? D'où venait-il? les +contemporains ne l'ont pas su; ils disent que c'était un vieillard, de +soixante ans ou environ, pâle, maigre, avec une longue barbe, qui +parlait d'une manière entraînante en français, en tiois et en latin; on +l'appelait le «maître de Hongrie»; il passait pour tenir, dans son poing +constamment fermé, la charte de la Sainte Vierge qui lui avait confié sa +mission. De Brabant, de Hainaut, de Flandre, de Picardie, une cohue de +«pastoureaux» roula en quelques semaines jusqu'à Paris, grossie en +chemin de vagabonds, de voleurs et de filles. Le peuple de France, s'il +faut en croire le franciscain Salimbene, était animé contre l'Église +officielle qui, après avoir recommandé l'expédition d'Égypte, +abandonnait les croisés à leur sort, des sentiments les plus hostiles: +«Les Français, dit Salimbene, blasphémaient en ce temps-là; quand les +frères prêcheurs et les frères mineurs demandaient l'aumône, les gens +grinçaient des dents et, à leur vue, donnaient à d'autres pauvres, en +disant: «Prends cela, au nom de Mahomet, plus puissant que le Christ». +Toujours est-il que les Pastoureaux, qui pourchassaient les clercs, +furent d'abord bien accueillis. Ceux d'Amiens, les tenant pour de +«saintes gens», les avaient ravitaillés. Dans Paris, ils étaient +soixante mille, avec armes et bannières. «Leur chef, écrivait à ses +frères d'Oxford le _custos_ des franciscains de Paris, viole la dignité +ecclésiastique; il maudit les sacrements; il bénit le peuple, il prêche, +il distribue des croix, il a inventé un nouveau baptême, il fait de faux +miracles, il tue les gens d'église. Lors de son arrivée à Paris, telle a +été l'émotion populaire contre les clercs que, en peu de jours, on en a +tué, jeté à l'eau, blessé un grand nombre; un curé qui disait sa messe a +été dépouillé de sa chasuble, on l'a couronné de roses, par +dérision....» Il paraît que le maître de Hongrie, reçu par la reine +Blanche soit à Maubuisson, soit dans une autre des résidences royales +des environs, l'avait si bien «enchantée que la reine et son conseil +tenaient pour bon tout ce qu'il faisait». On dit qu'il monta dans la +chaire de l'église Saint-Eustache et prêcha en costume d'évêque, mitre +en tête. En quittant Paris, les Pastoureaux, enivrés de leur popularité +et de leur force, se divisèrent en plusieurs corps. Les uns allèrent à +Rouen; ils pénétrèrent de force dans la cathédrale et dans la maison +archiépiscopale dont ils expulsèrent les clercs. D'autres, sous la +conduite du Maître, firent leur entrée triomphale à Orléans, le 11 juin; +là, le Maître prêcha encore; il y eut une bagarre où furent assommés des +clercs de l'Université; comme à Paris, comme à Rouen, comme à Amiens, +les bourgeois qui avaient ouvert les portes de leur ville, malgré les +représentations de l'évêque, ne s'opposèrent point aux excès. A Tours, +les franciscains et les dominicains eurent beaucoup à souffrir de la +fureur des Pastoureaux, qui les traînèrent dans les rues, à moitié nus, +pillèrent leurs églises et coupèrent, dit-on, le nez d'une statue de la +Vierge.--C'est alors, mais alors seulement, que l'on réussit à persuader +la reine de mettre la fin à de tels actes. Les clercs racontaient des +choses terribles sur le compte du Maître de Hongrie: c'était un moine +apostat, un nécromancien, instruit aux écoles de Tolède, qui avait +promis au sultan d'Égypte de lui livrer des chrétiens, les pauvres +diables qu'il entraînait à sa suite; il avait établi la polygamie dans +son camp. D'un si dangereux personnage, il fallait se débarrasser. +C'était facile: les Pastoureaux se dispersaient de plus en plus; il y en +avait maintenant en Normandie, en Anjou, en Bretagne, en Berry....--Du +jour où la protection tacite de Blanche ne les couvrit plus, les +Pastoureaux furent perdus; cette force aveugle ne pouvait rien contre la +force organisée. D'ailleurs, ils se condamnaient eux-mêmes. A Bourges, +tous les clercs s'étant retirés avant leur arrivée, ils s'attaquèrent +aux Juifs, et même aux bourgeois qui, d'abord, les avaient bien traités. +On leur courut sus, et le Maître de Hongrie périt dans un combat, près +de Villeneuve-sur-Cher. Ce qui restait de sa horde fut aussitôt traqué +avec ardeur; les malheureux s'enfuirent dans toutes les directions et on +en pendit jusqu'à Aigues-Mortes, jusqu'à Marseille, jusqu'à Bordeaux, +jusqu'en Angleterre. «On dit, écrit le _custos_ des franciscains de +Paris, qu'ils avaient l'intention: 1º de détruire le clergé, 2º de +supprimer les moines, 3º de s'attaquer aux chevaliers et aux nobles, +afin que cette terre, ainsi privée de tous ses défenseurs, fut mieux +préparée aux erreurs et aux invasions des païens. C'est vraisemblable, +d'autant plus qu'une multitude de chevaliers inconnus, vêtus de blanc, +est apparue en Allemagne....» Mathieu de Paris rapporte que, dans les +bagages des Pastoureaux qui furent pris et exécutés en Gascogne, on +trouva des poisons en poudre et des lettres du sultan. La mémoire des +Pastoureaux fut écrasée sous le poids de ces légendes, vite acceptées +par la crédulité publique.--Comme tous les mouvements du même genre, +assez fréquents au moyen âge, cette jacquerie anti-cléricale fut +absolument stérile. + +LE MÊME, _Ibidem_. + + + + +CHAPITRE XII + +L'ANGLETERRE. + + PROGRAMME.--_Guillaume le Conquérant. Henri II. La Grande Charte. + Le Parlement._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Quelques =histoires générales de l'Angleterre= méritent d'être + recommandées d'abord: la classique _Geschichte von England_ de + Lappenberg et Pauli demeure, quoique ancienne, utile. Le livre de + J. R. Green (_A short history of the English people_), qui a été + traduit en français (_Histoire du peuple anglais_, Paris, 1888, 2 + vol. in-8º) est très estimé; il faut se servir de l'édition + illustrée qui en a été publiée par les soins de Mrs. Green, à + Londres, de 1892 à 1894.--Voir aussi: H. D. Traill, _Social + England. A record of the progress of the people_, t. Ier, + London, 1893, in-8º; cet ouvrage est un résumé sommaire de + l'histoire de la civilisation en Angleterre jusqu'à la fin du + XIIIe siècle; rédigé par plusieurs écrivains, dont quelques-uns + seulement sont des spécialistes, il est très inégal. + + La =conquête de l'Angleterre par les Normands= a été maintes fois + racontée. On ne lit plus l'_Histoire de la conquête_ d'Aug. + Thierry, tout à fait démodée. C'est aujourd'hui le livre de E. A. + Freeman qui fait autorité, bien qu'il ait des défauts: _History of + the norman conquest of England_, London, 1870-1876, 6 vol. + in-8º.--Cf. W. de Gray Birch, _Domesday book, a popular account_, + London, 1887, in-16; le même, _Domesday studies, being the papers + read at the meetings of the Domesday Commemoration_, London, + 1888-1894, 2 vol. in-8º;--J. H. Round, _Feudal England, historical + essays on the eleventh and twelfth centuries_, London, 1895, in-8º. + + Pour l'=histoire générale de l'Angleterre sous les rois normands et + sous les Plantagenets=: E. A. Freeman, _The reign of William Rufus_, + Oxford, 1882, 2 vol. in-8º;--miss K. Norgate, _England under the + angevin kings_, London, 1887, 2 vol. in-8º;--Hubert Hall, _Court + life under the Plantagenets_, London, 1890, in-8º.--Sur le règne + d'Étienne: J. H. Round, _Geoffrey de Mandeville_, London, 1892, + in-8º.--Sur le règne de Henri III: Ch. Bémont, _Simon de Montfort, + comte de Leicester_, Paris, 1884, in-8º. + + =L'histoire des institutions= se trouve dans les grandes histoires + générales de la constitution anglaise de MM. R. Gneist (_Englische + Verfassungsgeschichte_, Berlin, 1882, in-8º) et W. Stubbs (_The + constitutional history of England_, Oxford, 1883-1887, 3 vol. + in-8º). En français: E. Glasson, _Histoire du droit et des + institutions de l'Angleterre_, Paris, 1882-1883, 6 vol. + in-8º.--Voir aussi: _Essays introductory to the study of English + constitutional history_, by resident members of the University of + Oxford, London, 1887, in-8º;--J. Jacobs, _The Jews of angevin + England_, London, 1893, in-8º. + + M. Ch.-V. Langlois a réuni des renseignements sur ce que l'on + savait et sur ce que l'on pensait, au moyen âge, en France, des + Anglais: _Les Anglais du moyen âge, d'après les sources + françaises_, dans la _Revue historique_, LII (1893). + + On trouvera des biographies très soignées des principaux + personnages de l'histoire d'Angleterre pendant cette période dans + le _Dictionary of national biography_ de MM. Leslie Stephen et + Sidney Lee, en cours de publication. + + Nous avons donné (Bibliographie du ch. X) la liste des monographies + les plus importantes sur l'histoire sociale de l'Angleterre au + moyen âge. + + + + +I.--LA MORT DE HENRI II PLANTAGENET. + + +M. Paul Meyer a récemment découvert, dans la bibliothèque de sir Thomas +Phillipps, à Cheltenham (Angleterre), un poème en plus de 19 000 vers +dont personne n'avait parlé et que probablement personne n'avait jamais +lu depuis le moyen âge, bien que la littérature française ne possède +pas, jusqu'à Froissart, une seule œuvre en vers ou en prose qui +combine au même degré l'intérêt historique et la valeur littéraire. Il a +pour sujet l'histoire très détaillée de Guillaume le Maréchal, comte de +Pembroke, régent d'Angleterre pendant les premières années du règne de +Henri III, mort en 1219, qui occupa sous quatre règnes les plus hauts +emplois dans le gouvernement de son pays. L'auteur, peut-être un héraut +d'origine normande, a gardé l'anonyme, mais nous savons qu'il a composé +son ouvrage d'après des sources très sûres, qu'il était contemporain des +événements qu'il a racontés, et qu'il avait de la bonne foi et du bon +sens. On jugera de son talent narratif par le petit chef-d'œuvre que +M. P. Meyer a publié d'abord dans la _Romania_[73]. «C'est, dit +l'éditeur, le récit des derniers moments de Henri II, de la scène du +pillage qui eut lieu après sa mort, de ses funérailles, enfin des +premiers actes de Richard roi. Toutes les parties de ce récit portent le +cachet de la vérité; on sent qu'on est en présence de témoignages de +première main. D'ailleurs, le contrôle, là où il est possible, est +constamment favorable au poème. + +La mort de Henri II a été accompagnée des souffrances physiques et des +douleurs morales les plus poignantes. Épuisé par une maladie cruelle, +humilié dans son honneur de souverain, il lui était réservé d'apprendre +dans les derniers jours de sa vie qu'il était trahi par celui qu'il +aimait le mieux au monde, par Jean, le plus jeune de ses fils. Cette fin +si triste a vivement frappé les contemporains: elle a été racontée par +plusieurs historiens; elle a même donné lieu à une légende qu'on peut +lire parmi les frivoles récits du Ménestrel de Reims. Le compte rendu le +plus détaillé et jusqu'ici le plus exact que nous en ayons est celui que +Giraut de Barri a inséré dans son traité de l'instruction des princes. +Dans l'ensemble, Giraut est d'accord avec le poème, mais chacun offre +certains traits particuliers, et ces traits sont surtout nombreux dans +le poème, dont la narration est de beaucoup la plus circonstanciée que +nous ayons de cet événement. Ainsi nous voyons bien dans Giraut que le +roi, jetant les yeux sur la liste des barons qui s'étaient ligués contre +lui avec son fils Richard, fut consterné d'y voir le nom de Jean, son +fils bien-aimé, mais le récit du poème est bien autrement précis et +émouvant. Nous y voyons Henri, après avoir conclu un traité humiliant +avec Philippe Auguste, faire demander à celui-ci la liste de ceux qui +s'étaient engagés (_empris_) contre lui avec le roi de France. Le +messager, un certain Rogier Malchael, revient, et aux questions que lui +fait le roi déjà gravement malade, il répond: «Sire, puisse Jésus-Christ +me venir en aide! le premier qui est ici écrit, c'est le comte Jean +votre fils!» + + Et cil en suspirant li dist: + «Sire, si m'ait Jhesu Crit, + Li premiers qui est ci escriz, + C'est li quens Johan vostre fiz.» + +C'est dans le texte qu'il faut lire la suite. Il y a dans notre ancienne +littérature peu de pages aussi émouvantes que celle où est contée la +douleur sans espoir du malheureux roi qui n'en veut plus entendre +davantage, dont la tête se perd, qui marmotte des paroles +inintelligibles (_il parlait, mais nul ne savait--Prou entendre ce qu'il +disait_); qui meurt enfin d'une hémorragie. Il souffrait d'une maladie +nerveuse, probablement d'un rhumatisme articulaire; et l'on sait quel +degré d'intensité peut atteindre la souffrance morale chez les +malheureux dont le système nerveux est attaqué. + + Quant li reis Henris entendi + Que la riens ou plus atendi + A bien faire e qu'il plus amot + Le traïsseit, puis ne dist mot + Fors tant: «Asez en avez dit.» + Lors s'entorna devers son lit: + Li cors li frit, li sans li trouble + Si k'il out la color si troble + Qu'el fu neire e persie e pale, + Por sa dolor qui si fut male + Perdi sa memorie trestote, + Si qu'il n'oï ne re vit gote. + En tel peine et en tel dolor + Fu travalliez tresque al terz jor. + Il parlout, mais nuls ne saveit + Prou entendre k[e] il diseit. + Li sanz li figa sur le cuer, + Si l'estut venir a tel fuer + Que la mort, sans plus e sanz mains, + Li creva le cuer a ses mains. + Molt le tient a cruel escole, + E uns brandons de sanc li vole + Fegié de[l] nés e de la boche. + Morir estuet kui mort atoche + Si cruelment com el fist lui. + A grant perte e a grant annui + Torna o toz [cels] qui l'amerent + E a toz cels qui o lui erent. + Si vos direi a poi de some + K'onques n'avint a si halt home + Ce qui avint a son morir, + Kar l'om ne l'out de quei couvrir, + Ainz remest si povre e estrange + K'il n'out sor lui linge ne lange. + +La mort du roi fut le signal d'une scène de pillage repoussante. C'était +presque l'usage, lorsque le défunt avait une valetaille considérable. Le +Maréchal intervient, sans succès, auprès du sénéchal Étienne de Marzai, +afin d'obtenir que quelque aumône soit faite aux pauvres accourus dans +l'espoir de participer aux distributions qu'il était de coutume de faire +à la mort d'un grand personnage. Il y a là tout un ensemble de menus +faits très caractéristiques, que nous ne connaissions pas par le détail, +mais qu'on pouvait cependant soupçonner en gros. Ces deux lignes de +Gervais de Cantorbéry donnaient à penser: «Rex Henricus... male interiit +.ij. nonas Julii (6 juillet 1189) apud Chinon, et apud Fontem Ebraudi +miserabiliter sepultus est, ut præ pudore regis cetera taceam.» + +[Illustration: Sceau de Henri Plantagenet.] + +La scène qui vient ensuite, et où le poète nous fait assister à +l'avènement de Richard Ier, est plus riche encore en faits nouveaux. +C'est en outre un tableau achevé. Il faut, pour se rendre compte de la +scène, savoir qu'à la retraite du Mans Guillaume le Maréchal, placé à +l'arrière-garde de l'armée du roi Henri, s'était trouvé face à face avec +Richard, et allait le frapper de sa lance, lorsque celui-ci s'était +écrié: «Par les jambes Dieu! Maréchal, ne me tuez pas! je n'ai pas mon +haubert[74]!» et le Maréchal avait répondu: «Non! je ne vous tuerai pas, +que le diable vous tue!» et il s'était contenté de le mettre à pied en +lui tuant son cheval. Or, présentement c'était Richard qui était roi. Il +arrivait à Fontevrault, ayant appris la mort de son père. «Mais,» dit le +poète, toujours habile à insinuer ce qu'il ne veut pas dire, «je n'ai +pas enquis ni su s'il en fut affligé ou content.» Cependant les barons +qui avaient été fidèles à Henri, qui par conséquent avaient combattu +contre Richard, se tenaient à l'entour de la bière. «Ce comte[75]», +disaient les uns, «nous voudra mal, parce que nous nous sommes tenus +avec son père.--Qu'il fasse comme il voudra!» disaient les autres; «ce +n'est pas à cause de lui que Dieu nous abandonnera! Il n'est pas le +maître du monde, et s'il nous faut changer de seigneur, Dieu nous +guidera. Mais c'est pour le Maréchal que nous sommes inquiets, car il +lui a tué son cheval. Toutefois le Maréchal peut bien savoir que tout ce +que nous possédons, chevaux, armes, deniers, est à son +service.--Seigneurs,» répond le Maréchal, «il est vrai que je lui ai tué +son cheval, mais je ne m'en repens pas. Grand merci de vos offres, mais +j'aurais peine à accepter ce que je ne saurais rendre. Dieu m'a accordé +tant de bienfaits depuis que je suis chevalier, qu'il m'en accordera +encore, j'en ai la confiance.» + +Et tandis qu'ils parlaient ainsi, ils virent venir le comte de Poitiers, +«et je vous dis--c'est le poète qui parle--qu'en sa démarche il n'y +avait apparence de joie ni d'affliction, et personne ne nous saurait +dire s'il y eut en lui joie ou tristesse, déconfort, courroux ou +liesse». Il s'arrêta devant le corps et demeura un temps silencieux, +puis il appela le Maréchal et Maurice de Craon. La conversation qui eut +lieu entre Richard et le Maréchal a dû être contée plus d'une fois par +ce dernier à ses amis, notamment à Jean d'Erlée, de qui le poète l'a +probablement recueillie. Elle est à l'honneur de l'un et de l'autre. +Guillaume s'y montre loyal et ferme: il a tué le cheval, il aurait pu +tuer Richard s'il l'avait voulu. Richard de son côté oublie le passé: +fidèle à sa politique, bien connue d'ailleurs, qui consistait à se +rattacher les amis de son père, il confie au Maréchal une mission +importante, et peu après lui donne en mariage la comtesse de Striguil. + +[Illustration: Les tombeaux des Plantagenets, à Fontevrault.] + + Dist li quens: «Mar., beal sire, + L'autrier me volsistes ocire, + E mort m'eüssez sans dolance + Se ge n'eüsse vostre lance + A mon braz ariere tornée, + S'i eüst malveise jornée.» + Il respondit al conte: «Sire, + Einz n'oi talent de vos ocire + N'onques a ceo ne mis esfors, + Quer ge sui unquor assez forz + A conduire une lance arme[z] + Enteis que g'ere desarme[z]; + E altresi, se ge volsisse, + Tot dreit en vostre cors ferisse + Com ge fis en cel de[l] cheval. + Se ge l'ocis nel tieng a mal, + N'encor ne m'en repent ge point.» + Issi respondi point a point. + E li quens respondi a dreit + «Mar., pardoné vos seit, + + Ja envers vos n'en avrai ire. + --La vostre merci, beal doz sire,» + Dist sei li Mar. adonkes, + «Quer vostre mort ne voil ge unkes.» + Si respondi li Mar., + Qui unques ne volt estre fals. + Li quens dist: «Ge voil de ma part + Ke vos e Gilebert Pipart + Augiez tantost en Engleterre. + Si pernez garde de ma tere + E de trestost mon autre afaire, + Si comme il le convient [a] faire, + K'a bien paiez nos en tenjon, + Quele ore que nos i venjon. + E ge m'en vois, si preing en main + Que matin reve[n]drai demain; + Si sera enoreement + Ensepeliz e richement + Li reis mis peres e a dreit + Comme si halt hom estre deit.» + +Pour apprécier la valeur historique de ce morceau, il faut le comparer à +ce que les historiens nous rapportent des funérailles de Henri II et de +l'avènement de Richard. Ceux-ci ne savent rien de l'entrevue de Richard +et du Maréchal; et quant à la scène des funérailles, ce qu'ils disent +est purement légendaire; ils content en effet que lorsque Richard +approcha du corps de son père, le sang coula avec abondance des narines +du roi défunt, comme si la présence du fils coupable avait éveillé chez +le père un sentiment d'indignation. + +P. MEYER, _L'Histoire de Guillaume le Maréchal, poème français +inconnu_, dans la _Romania_, t. XI, 1882. + + + + +II.--LA GRANDE CHARTE. + + +En 1213, Jean sans Terre, qui depuis six ans était en lutte déclarée +avec son clergé et avec le pape, céda devant l'excommunication lancée +contre lui et surtout devant la menace d'une invasion française +sollicitée par Innocent III. Il invita lui-même le nonce du pape +Pandolfo qui, deux ans auparavant, lui avait reproché «d'aimer et +d'ordonner les détestables lois de Guillaume le Bâtard au lieu des lois +excellentes de saint Édouard», à venir en Angleterre; il alla au-devant +de lui à Douvres, et là, le lundi avant l'Ascension, il promit +solennellement «d'obéir aux ordres du pape sur toutes les choses pour +lesquelles il avait été excommunié»; puis, la veille de l'Ascension, il +résigna sa couronne entre les mains du pape représenté par Pandolfo et +prêta serment d'être fidèle à Dieu, à saint Pierre et à l'Église +romaine. Dans le chapitre de Winchester, où il fut relevé de +l'excommunication fulminée contre lui, il jura, «touchant les saints +Évangiles, d'aimer la sainte Église et de la défendre contre tous ses +adversaires, de rétablir les bonnes lois de ses prédécesseurs et surtout +celles du roi Édouard, de juger tous ses hommes selon la justice et de +rendre à chacun son droit» (20 juillet); puis, «s'humiliant pour Celui +qui s'était humilié pour les hommes jusqu'à la mort», touché par la +grâce du Saint-Esprit, il offrit et concéda au Saint-Siège les royaumes +d'Angleterre et d'Irlande (13 octobre); il se fit le vassal du pape +auquel il promit un tribut annuel de mille marcs d'argent. Enfin il prit +la croix. Il invoquait la protection de l'Église après s'être placé sous +sa dépendance. + +Cependant les grands ne restaient pas inactifs. Dans un parlement tenu à +Saint-Paul de Londres, l'archevêque de Cantorbéry prenant à part un +certain nombre de seigneurs, leur rappela le serment prêté par le roi à +Winchester: «Voici, ajouta-t-il, qu'on vient de trouver une charte du +roi Henri Ier grâce à laquelle, si vous le voulez, vous pouvez +rétablir dans leur ancien état les libertés depuis longtemps perdues.» +Puis, montrant cette charte, il la fit lire en séance publique, +manœuvre habile et qui devait être décisive, car maintenant les +ennemis du despotisme royal savaient ce qu'ils devaient demander. Ils +apparaissaient comme les défenseurs des lois du royaume contre le roi +lui-même. + +Un an après, quand, vaincu et déshonoré dans sa campagne de France, Jean +sans Terre fut revenu dans son royaume (19 octobre 1214), les comtes et +les barons, assemblés à Saint-Edmundsbury, eurent de longs entretiens +secrets. On leur exhiba de nouveau la charte de Henri I. Tous jurèrent +sur l'autel principal «que, si le roi refusait de leur concéder les lois +et libertés promises par cette charte à l'Église et aux grands, ils lui +feraient la guerre et abjureraient leur fidélité». Ils résolurent de +présenter au roi une pétition collective en ce sens après Noël, et +chacun se sépara, prêt à prendre les armes, s'il le fallait. Après Noël, +en effet, ils vinrent à Londres en appareil militaire et ne se +retirèrent que lorsque le roi leur eut fourni de bonnes cautions qu'il +remplirait ses promesses. «Du jour où fut produite la charte de Henri I, +dit un chroniqueur anonyme, tous les esprits furent gagnés à ses +partisans; c'était le mot et l'avis de tous qu'ils se dresseraient comme +un mur pour la maison du Seigneur, pour la liberté de l'Église et du +royaume.» + +Le lundi après l'octave de Pâques (27 avril 1215) les barons +s'assemblèrent en armes à Brackley; ils apportaient une «cédule» ou +pétition, «qui contenait la plupart des lois et coutumes antiques du +royaume» et affirmaient «que, si le roi refusait de les ratifier, ils +prendraient ses châteaux, ses terres et possessions, et l'obligeraient +de force à leur donner satisfaction». Après que cette cédule eut été lue +au roi: «Et pourquoi, demanda-t-il, les barons ne me demandent-ils pas +aussi ma couronne?», sacrant et jurant «qu'à aucun prix il ne se +mettrait dans leur servage». A cette nouvelle, les barons mirent à leur +tête Robert Fils-Gautier, qu'ils appelèrent «le maréchal de l'armée de +Dieu et de la sainte Église». Londres, toujours prête à s'allier aux +ennemis de la royauté, leur ouvrit ses portes; de là, ils invitèrent le +reste de la noblesse à se joindre à eux. La plupart et surtout les +jeunes gens répondirent à cet appel. «Les tribunaux de l'Échiquier et +des shériffs vaquèrent dans tout le royaume, parce qu'on ne trouva +personne qui voulût donner de l'argent au roi, ni en rien lui obéir.» + +Réduit aux abois, Jean sans Terre demanda la paix, assurant «qu'il ne +tiendrait pas à lui qu'elle ne fût rétablie», et il délivra des +saufs-conduits à tous ceux qui voudraient venir conférer avec lui. En +même temps, fait qui suffirait à lui seul, s'il y avait besoin de +preuves, à prouver la duplicité de son caractère, il fit écrire au pape +(29 mai) une lettre dans laquelle il exposait son différend avec les +barons et où il déclarait que leur hostilité l'empêchait d'accomplir son +vœu de Croisade. L'entrevue à laquelle il avait convié ceux qu'il +dénonçait ainsi au chef spirituel de la chrétienté n'en eut pas moins +lieu. On peut supposer que le roi était d'autant plus disposé à faire +des concessions et à prêter des serments qu'il espérait davantage s'en +faire bientôt relever. Il avait établi son camp entre Windsor et Stanes, +dans un endroit où, semble-t-il, les Anglo-Saxons avaient, aux temps +anciens, coutume de s'assembler pour délibérer sur les affaires de +l'État, et qui, à cause de cela, portait le nom de «Prairie de la +Conférence» (Runnymead). Le roi accueillit gracieusement les barons, +accepta la pétition qu'ils lui apportaient l'épée au poing, y fit +apposer son sceau et consentit enfin à jurer la Grande Charte qui fut +revêtue à son tour du grand sceau de la royauté (15 juin). + +Après avoir assisté aux origines de la Grande Charte, on se rend mieux +compte de son caractère. Ce n'est pas une constitution nouvelle arrachée +par les barons à la royauté; ce sont les antiques libertés de la nation +que le roi s'engage à respecter. Mais l'acte de 1215 est plus explicite +qu'aucun de ceux qui l'ont précédé et préparé. La charte de Henri Ier +compte 14 articles; celle de Jean, 63. Henri l'avait accordée +bénévolement au début de son règne, et il avait pu se contenter de +promesses générales; en 1215, au contraire, on voulait réparer les +injustices commises sous le régime arbitraire de trois règnes et en +empêcher le retour. Les stipulations furent donc d'autant plus précises +que les griefs avaient été plus nombreux et plus évidents. + +Toutes les classes qui comptaient alors dans la société avaient +souffert de la politique angevine; à toutes la Grande Charte offrit des +réparations. Au clergé, elle promettait le maintien de ses privilèges et +surtout la liberté des élections canoniques déjà décrétée par Jean sans +Terre l'année précédente. Pour la noblesse, elle fixait le droit ou la +procédure en matière de succession féodale, de garde-noble, de mariage, +de dettes, de présentation aux bénéfices ecclésiastiques. D'autre part +elle accordait la protection royale aux marchands circulant avec leurs +marchandises, décrétait l'unité des poids et mesures, confirmait les +privilèges des villes, des bourgs, des ports, de Londres en particulier. +Enfin, elle garantissait la liberté individuelle en décidant que nul ne +pourrait être arrêté ni détenu, lésé dans sa personne ni dans ses biens, +sinon par le jugement de ses pairs et conformément à la loi; elle +promettait à tous une justice bonne et prompte, et en rendait moins +onéreuse l'administration en réservant les «plaids communs» à une +section permanente de la cour du roi, en réglant la tenue des assises, +en adoucissant le système des amendes, si gros d'abus. En matière +financière, elle interdisait aux seigneurs de lever aucune aide, sauf +dans trois cas exceptionnels; de même, l'aide royale ou écuage ne +pouvait être exigée que dans ces trois cas, sinon le roi devait demander +l'assentiment du «commun conseil du royaume», c'est-à-dire de +l'assemblée composée par les archevêques, évêques et abbés et par les +principaux chefs de la noblesse. En matière administrative, elle +promettait le bon recrutement des fonctionnaires publics et +amoindrissait leur importance; elle assurait la libre navigation sur les +rivières et interdisait l'extension des forêts royales. Ce dernier +article dut être surtout bien accueilli des petits tenanciers ruraux si +maltraités par la rigueur des pratiques forestières depuis le +Conquérant. C'était donc la nation entière, et non telle ou telle classe +privilégiée, qui prenait ses garanties contre la royauté; mais aussi +elle ne faisait pas une révolution, puisqu'elle prétendait seulement +lier le roi aux anciennes lois du royaume. + +Cependant les barons croyaient si peu à la sincérité du roi, qu'ils +essayèrent de le mettre hors d'état de se délier de ses promesses. +L'article 61 institua une sorte de comité de surveillance de 25 barons +élus par le «commun conseil» ou Parlement; quatre d'entre eux, choisis +par leurs collègues, seraient chargés de surveiller les agissements du +roi et de ses fonctionnaires; ils porteraient au roi les plaintes des +personnes molestées, et, s'il refusait de leur rendre justice, ils +pourraient l'y contraindre par la force. Enfin le roi s'engageait à +s'abstenir de toute tentative pour faire révoquer ou amoindrir aucune +des concessions et libertés qu'il avait accordées. + +[Illustration: Sceau de Jean sans Terre.] + +Ces belles promesses, les ordres que le roi multiplia pour assurer +l'exécution de la Grande Charte n'avaient qu'un but, celui de gagner du +temps, car Jean attendait la réponse du pape à sa lettre du 29 mai. Elle +arriva enfin. Elle ne pouvait pas être conçue en termes plus favorables +pour la cause du roi d'Angleterre. Dans sa bulle du 24 août, en effet, +Innocent III, adoptant tous les arguments et reproduisant le récit des +faits que lui avait fournis Jean sans Terre, exposa que le roi avait été +contraint par la force et par la crainte, «qui peut tomber même sur +l'homme le plus courageux»; il réprouva et condamna le pacte de +Runnymead; il défendit, sous menace de l'anathème, au roi de l'observer, +et aux barons d'en exiger l'observation. En même temps, il rappela aux +barons dans une seconde bulle (25 août) que la suzeraineté de +l'Angleterre appartenait à l'Église romaine, qu'on ne pouvait opérer +dans le royaume aucun changement préjudiciable aux droits de l'Église, +que le traité passé avec le roi «était non seulement vil et honteux, +mais encore illicite et inique»; il les invita donc à «faire de +nécessité vertu», à renoncer à la Grande Charte et à donner au roi +toutes satisfactions légitimes pour les dommages qu'il avait subis. + +Puis, au concile de Latran, il excommunia les barons anglais «qui +persécutaient Jean, roi d'Angleterre, croisé et vassal de l'Église +romaine, en s'efforçant de lui enlever son royaume, fief du +Saint-Siège». Il n'épargna même pas l'archevêque de Cantorbéry, Etienne +de Langton, qui, en réalité dirigeait depuis deux ans l'opposition +parlementaire. Langton se rendit à Rome pour se justifier. Son départ, +en privant les grands de leur chef le plus respecté, désagrégea le +parti; quelques-uns revinrent au roi; les plus déterminés appelèrent +Louis de France, et de réformateurs devinrent révolutionnaires. + +CH. BÉMONT, _Chartes des libertés anglaises_, +Paris, A. Picard, 1892, in-8º. Introduction. + + + + +III.--LES ÉLÉMENTS ET LA FORMATION DU PARLEMENT D'ANGLETERRE. + + +Presque immédiatement après la conquête de Guillaume le Bâtard, le +baronnage normand établi en Angleterre apparaît divisé en deux portions +et pour ainsi dire en deux étages: les hauts barons, _barones majores_, +et les petits vassaux immédiats de la couronne, _tenentes in capite_, +que l'on appelle aussi parfois _barones minores_. Ceux-ci forment une +classe nombreuse, indépendante et fière. Remarquez bien qu'ils sont en +dehors de la mouvance et de la juridiction du haut baronnage. S'ils ne +sont pas les égaux des barons, ils ne sont pas leurs subordonnés, ils ne +leur doivent aucun service, ils ne relèvent que du roi. Les seules +différences qui se marquent d'assez bonne heure entre les deux +catégories sont que les _barones majores_ ont des domaines notablement +plus étendus (la tenure baronniale doit contenir 13-1/2 fiefs de +chevalier) et qu'ils sont convoqués individuellement à l'armée et au +conseil du roi, au lieu que les petits tenants sont cités en masse par +l'intermédiaire du shérif. Ce sont des différences de degré, non de +genre. Ces deux moitiés du baronnage ne tarderont pas à se modifier; +l'intervalle s'élargira sensiblement entre elles. Toutefois, même après +que la première sera seule depuis plus d'un siècle en possession de +conseiller le souverain, tandis que la seconde, confondue d'abord avec +les vassaux des barons dans la classe des chevaliers, sera en voie de se +mélanger avec toute la masse des propriétaires libres, l'unité +originelle de la classe baronniale ne s'effacera pas complètement. Quand +les chevaliers seront appelés au Parlement, leur premier mouvement sera +de se joindre aux barons; le premier mouvement des barons sera de les +accueillir, et lorsqu'un peu plus tard les deux groupes se sépareront et +que les chevaliers s'en iront siéger avec les représentants des villes, +ils apporteront à leurs nouveaux collègues, avec la fierté, la +hardiesse, la fermeté d'une ancienne classe militaire qui a de longues +traditions de commandement et de discipline, l'avantage d'une +communication naturelle et d'une facile entente avec le haut baronnage +dont ils se sont écartés plutôt que détachés. Barons et chevaliers +resteront longtemps encore comme la branche aînée et la branche cadette +d'une même famille. + +De bonne heure, toutefois, une divergence tend à se produire entre les +habitudes et les goûts des deux baronnages. Les petits vassaux sont +naturellement moins assidus que les grands barons aux assemblées +publiques, moins empressés à suivre le roi dans ses expéditions. +L'exploitation de leurs terres leur demande des soins plus personnels. +Leur absence, en ces temps de violence et de spoliation, expose leurs +droits de possession à des périls qui ne menacent pas les personnages +puissants. Aussi font-ils tous leurs efforts pour se dérober. Comme il +est naturel, le roi est moins attentif à exiger la présence de cette +multitude à ses conseils. La convocation des petits vassaux directs +tombe donc rapidement en désuétude. Pendant plus d'un siècle après la +conquête, l'avis et l'acquiescement de cette classe ne sont jamais +mentionnés en tête des ordonnances royales. Les grands vassaux, les +évêques et les juges y figurent seuls; ils y figurent avec une constance +qui atteste leur assiduité. Sous les rois normands et angevins, on +aperçoit d'abord autour du trône un corps formé des grands officiers du +Palais, chefs de l'administration générale, et d'un certain nombre de +prélats et de barons que le roi estime particulièrement capables et de +bon jugement. C'est le conseil du roi. A ce groupe permanent +s'adjoignent dans les circonstances importantes--guerre à déclarer, +subsides extraordinaires à fournir, édits à promulguer,--le reste des +grands vassaux laïques et ecclésiastiques. Ils forment alors le _magnum +concilium_, le grand conseil. Le roi tient la main à ce qu'ils y +assistent, car leur consentement--qu'ils ne peuvent refuser à une +volonté si puissante--décourage toute résistance locale à l'exécution +des mesures, et eux-mêmes sentent qu'ils ont intérêt à être présents +pour discuter et faire réduire les charges dont ils sont menacés. + +Ce simple fait a eu des conséquences immenses; le baronnage se divise. +Deux groupes distincts s'y forment par un lent dédoublement:--une haute +classe provinciale sédentaire, qui comprend tous les petits vassaux +directs du prince avec les barons les moins considérables, et une +aristocratie politique qui comprend, avec tous les grands barons, les +conseillers appelés par la couronne. Et l'on voit le point précis où la +division s'opère; c'est la présence et la séance habituelles au conseil +du roi qui distinguent et caractérisent cette aristocratie; c'est le +fait de la convocation individuelle et nominative qui tend à devenir le +signe extérieur et officiel de sa dignité. Circonstance capitale, car la +qualité de noble et les privilèges dévolus alors en tout pays à la +classe la plus haute vont s'arrêter à cette ligne de partage. Attachés +de bonne heure à l'activité supérieure du conseiller public et de +l'homme d'État, ils ne franchiront pas l'enceinte d'une assemblée de +dignitaires, ils ne descendront pas au reste du baronnage; et celui-ci, +rejeté par comparaison vers la classe immédiatement inférieure, ne +tardera pas à se confondre et à se niveler avec la masse des hommes +libres. + +Un siège ne se partage pas, une fonction ne se morcelle pas +indéfiniment. La noblesse est donc devenue, comme la pairie, strictement +héréditaire par primogéniture. Liée à un office indivisible, elle ne +passe qu'à l'aîné, tête pour tête, et les autres fils n'ont rien qui les +distingue du commun des citoyens. Au lieu d'un ordre composé de familles +privilégiées, qui tend à s'augmenter de génération en génération par +l'excédent des naissances, l'Angleterre n'a eu qu'un _groupe +d'individus_ privilégiés qui devait tendre à se réduire, de génération +en génération, par l'extinction des lignées, et qui se serait éteint en +effet sans de nouvelles créations. L'antique «isonomie» anglaise, vantée +par Hallam, est due à cette pairie très peu nombreuse qui, constituée +tout d'abord en corps gouvernant, a pour ainsi dire fait écluse, a +retenu les inégalités à son niveau, et les a empêchées de se répandre en +s'abaissant et se corrompant sur toute une caste disséminée dans la +nation. + + * * * * * + +Essayons maintenant de rejoindre dans les comtés les petits vassaux +directs de la couronne, et recherchons ce qu'ils y deviennent. Les +premières tendances qui s'accusent et le premier mouvement qui se +dessine sont d'un caractère tout féodal. Les fiefs de chevaliers, +inconnus au lendemain de la conquête, s'établissent rapidement. Ce sont +des domaines déterminés auxquels la charge du service militaire est +spécialement attachée au lieu de peser indistinctement sur les terres du +manoir. De là, en Angleterre comme sur le continent, une distinction +très nette entre deux natures de propriété: propriété noble et propriété +ordinaire; la première tenue à condition du service des armes, et +soumise tant à la règle stricte de la primogéniture qu'à des droits +d'aide, de garde et de mariage fort onéreux pour les détenteurs; la +seconde tenue «en libre socage» et affranchie des plus lourdes des +obligations féodales. La tenure militaire a pour conséquence une +première fusion entre les vassaux directs de la couronne et les vassaux +des seigneurs ou arrière-vassaux qui occupent la terre à ce même titre. +Mais elle semble de nature à séparer profondément les uns et les autres +de la masse des propriétaires fonciers ordinaires, et à constituer les +chevaliers en une classe à part, en une sorte d'ordre équestre hautain +et fermé. + +D'autres causes plus puissantes que l'esprit féodal ont écarté le péril. +Premièrement, l'Angleterre du XIIe siècle était l'un des pays de +l'Europe où il y avait le plus d'hommes libres, c'est-à-dire de +propriétaires libres, à côté et en dehors de la chevalerie féodale. +C'étaient, soit des Normands de condition inférieure qui avaient suivi +ou rejoint leurs seigneurs, soit d'anciens propriétaires saxons qui, +rentrés en grâce après un temps auprès des nouveaux maîtres du sol, +avaient recouvré la liberté et une partie de leurs terres. Plusieurs +documents du XIIe siècle nous montrent ces Saxons en excellents +rapports avec les hommes libres et les barons normands, unis à eux par +des mariages et de bonne heure s'élevant eux-mêmes au rang baronnial. +La classe des propriétaires libres non nobles avait donc ici ce qui lui +manquait en France: le nombre, la masse, la consistance. Un des signes +de son importance est que c'est elle qui a fourni, dès l'origine, le +principe de la classification des personnes. Bracton, légiste anglais du +XIIIe siècle, ne distingue que deux conditions personnelles: la +liberté et le vilenage. Les autres distinctions ne sont pour lui que des +subdivisions sans importance juridique. A peu près à la même époque, le +légiste français Beaumanoir partage le peuple en trois classes: nobles, +hommes libres, serfs. Les hommes libres, ici, n'étaient guère que les +bourgeois. Ceux qui vivaient dans les campagnes avaient grand' peine à +ne pas déchoir de leur condition; ils n'échappaient à un changement +d'état qu'en allant demeurer dans les villes. + +Ainsi la classe des propriétaires libres non nobles, en Angleterre, +formait un corps puissant, capable d'attirer à lui la classe +immédiatement supérieure, celle des chevaliers, et de l'absorber ou de +s'y absorber si les circonstances diminuaient l'écart de l'une à +l'autre. + +Le rapprochement ne se fit pas attendre; les fiefs de chevalier, qui +étaient d'abord d'une étendue assez considérable, se morcellent +fréquemment dès le XIIe siècle. On les partage principalement pour +l'établissement des filles et des puînés. Cela devient d'un usage si +fréquent que le législateur est forcé d'intervenir. La grande charte +(édition de 1217) défend d'aliéner les fiefs dans une mesure telle que +ce qui reste ne suffise plus pour répondre des charges attachées à la +tenure militaire. C'est encore un symptôme de la division croissante de +la propriété. En 1290, le législateur abolit les sous-inféodations, et, +à cette occasion, consacre, pour tout homme libre qui n'est pas vassal +immédiat du roi, le droit de vendre tout ou partie de sa propriété, même +sans le consentement de son seigneur. Dans l'un et l'autre cas, +l'acquéreur devient le vassal du même seigneur que le vendeur. Ces +mesures contribuent à multiplier les petits tenants directs de la +couronne. D'autre part, les domaines des chevaliers changeant de mains +et diminuant d'importance, la condition sociale des détenteurs tendait à +se rapprocher de celle des propriétaires libres ordinaires, naguère très +au-dessous d'eux, aujourd'hui leurs égaux par la fortune. Il n'y avait +pas abaissement par la raison que, pendant la même période, la richesse +générale, et, partout, le produit des terres, avaient sensiblement +augmenté, en sorte que le revenu d'une moitié ou d'un tiers ne devait +pas être inférieur au revenu entier d'autrefois. Mais il y avait +nivellement entre les deux classes. Plus d'un haut baron dont le fief +s'était dispersé en dots ou en autres libéralités fut entraîné dans le +mouvement. La diminution du nombre des baronnies après le règne de Henri +III est un fait incontestable. + +Il se trouvait d'ailleurs que pendant le même temps, le genre de vie et +les habitudes des deux classes avaient cessé d'être très différents. Les +chevaliers, par les mêmes raisons qui les décourageaient de se rendre au +conseil du roi, manifestèrent de bonne heure une très vive répugnance +pour la guerre. Les possessions les plus menacées de la couronne étaient +en France. Il fallait presque toujours quitter le sol anglais, traverser +la mer et s'en aller au loin sur le continent. De bonne heure, les +chevaliers se montrent préoccupés d'échapper à cette obligation. Lorsque +le roi Henri II leur offre de les exempter moyennant une taxe +d'exonération, ils acceptent avec empressement. C'est l'impôt qu'on a +appelé _scutagium_, escuage. A ce prix, les chevaliers restaient dans +leurs foyers. Mais cette taxe de rachat laissait subsister toutes les +autres charges de la tenure militaire, notamment ces lourds et +scandaleux droits de mariage et de garde qui n'existaient sous cette +forme et avec cette rigueur qu'en Angleterre et en Normandie. Aussi +essaye-t-on de se dérober à la chevalerie elle-même, cause ou occasion +de tant de maux; on néglige ou l'on évite de se faire armer chevalier. +Les ordonnances qui enjoignent de recevoir cet honneur reviennent +incessamment au cours du XIIIe siècle; cela prouve clairement qu'on +ne s'y prêtai que de mauvaise grâce. Dès 1278, le roi commande aux +shérifs de contraindre à recevoir l'accolade, non pas seulement les +personnes appartenant à la classe des chevaliers, mais tous les hommes +dont le revenu foncier égale vingt livres sterling, de quelque seigneur +et à quelque titre qu'ils tiennent leurs terres. Cette prescription, +répétée depuis, montre à quel point le cours des temps et la force des +choses avaient mélangé les deux classes, soit en faisant monter dans la +première les propriétaires libres opulents, soit en faisant descendre +dans la seconde les chevaliers qui avaient laissé se diviser leurs +domaines. Il est remarquable que, en moins d'un siècle, le principe de +la primogéniture, déjà appliqué aux tenures en chevalerie, devient, sauf +dans le Kent et dans quelques autres districts, la règle ordinaire pour +les tenures ordinaires, dites en _socage_. Voilà bien l'indice que la +distinction entre les tenures ne correspondait plus à une distinction +tranchée entre les personnes. C'est en grande partie la même classe qui +possédait la terre à ces deux titres; elle appliquait dans les deux cas +le même régime successoral. En somme, dès le XIIIe siècle, les +chevaliers, _agrarii milites_, paraissent avoir pris en grande majorité +les goûts et les mœurs d'une simple classe de propriétaires ruraux. + +Pour connaître tous les éléments du Parlement futur, il reste à +considérer les villes. Le développement des agglomérations urbaines a +présenté en Angleterre des caractères exceptionnels. Premièrement la +formation de grands centres paraît avoir été beaucoup plus tardive qu'en +France. Ici, la liberté, un certain bien-être, les chances de s'enrichir +ne manquaient pas dans les districts ruraux. Le séjour dans les villes +n'était pas la seule voie ouverte aux classes inférieures pour améliorer +leur condition. La vie urbaine exerçait donc une moindre attraction. +D'ailleurs l'Angleterre du moyen âge n'était aucunement un pays +industriel; c'était un pays agricole et surtout pastoral qui vivait de +la vente de ses laines. La grande majorité des villes avait le caractère +de bourgs ruraux; leur population était identique, pour les occupations +et les mœurs, avec celle du reste du comté. Les grandes villes, +dépendant presque toutes directement du roi, avaient été exemptes de ces +luttes entre le comte, l'évêque et les bourgeois, qui remplissent +l'histoire de nos communes. Elles avaient reçu sans opposition leurs +chartes de royauté. Aucun grief ne les indisposait ou ne les prévenait +contre les barons et les chevaliers de leur voisinage; elles se +confiaient à eux sans inquiétude et sans répugnance. Enfin les réunions +avec la noblesse du district étaient devenues familières aux bourgeois; +les règles administratives générales soumettaient en effet les villes +aux autorités du comté pour les inspections de la garde nationale, pour +les élections, et les obligeaient à se faire représenter en cour de +comté lorsque les assises étaient tenues par les juges ambulants.--Il +n'y a rien ici qui rappelle notre tiers état purement bourgeois, classe +isolée, fermée sur elle-même, étrangère à la population rurale, dont +elle ne fait que recueillir les fugitifs, à la fois haineuse et humble à +l'égard de la noblesse provinciale qui l'entoure. Tout au contraire, les +habitants de la plupart des villes anglaises se trouvaient unis et mêlés +en mille occasions à toutes les autres classes d'habitants de leur +comté; une longue période de vie communale les avait préparés à +s'entendre et à se confondre avec les chevaliers et les propriétaires +libres leurs voisins. + + * * * * * + +Tandis que la classe des chevaliers paraissait déchoir en perdant son +caractère militaire et ses titres féodaux, et se mélangeait avec la +classe immédiatement inférieure, les deux classes se relevaient +ensemble. C'est la justice ambulante, organe de la royauté, qui a +provoqué ce mouvement ascendant et cette rentrée en scène. C'est cet +instrument apparent de centralisation qui a préparé la classe moyenne +rurale à son futur rôle politique. + +Déjà les premiers rois normands avaient remis en mouvement une vieille +institution anglo-saxonne: la Cour de comté. Cette Cour où étaient tenus +de se réunir les prélats, comtes, barons, propriétaires libres, et en +outre le maire et quatre habitants de chaque village, avait cette +physionomie démocratique que présentent beaucoup d'institutions du moyen +âge. Les attributions étaient nombreuses et variées; elle était à la +fois cour de justice criminelle, cour de justice civile, cour +d'enregistrement du transfert des domaines, lieu de publicité pour les +ordonnances royales, bureau de recettes pour l'impôt. Ce système, très +puissant en apparence et très concentré, ne tarda pas à montrer ses +insuffisances. D'abord les grands barons, qui avaient des juridictions +propres, étaient exemptés de paraître aux réunions ordinaires. Les +chevaliers obtinrent de bonne heure de nombreuses dispenses. Les villes +ne manquèrent pas de faire inscrire la même immunité dans leurs chartes. +Privée de ses meilleurs éléments, la Cour de comté était en outre +dépeuplée par les abstentions. L'institution des juges ambulants, +régularisée en 1176, lui communique une vie nouvelle. Ces grands +personnages, familiers de la cour du roi, arrivaient dans les comtés +avec les pouvoirs les plus étendus. Leurs commissions portaient qu'ils +ne devaient se laisser arrêter ni par les immunités des barons ni par +les franchises des villes. Quand ils siégeaient, celles-ci déléguaient +douze bourgeois pour figurer à côté des autres éléments de la Cour de +comté, et les plus grands seigneurs comparaissaient au moins par +mandataire. Toute la population locale, noble et roturière, rurale et +urbaine, se trouvait ainsi réunie. Nul doute que cette circonstance +n'ait contribué singulièrement à précipiter la fusion des races et des +classes. Toutefois, on n'administre point au moyen d'une assemblée. Les +juges ambulants (_justitiarii itinerantes_), en laissant subsister +nominalement la Cour de comté, ne tardèrent point à la considérer comme +un simple lieu d'élection pour les commissions de toute nature qui +furent réellement chargées des affaires. De quels éléments étaient +formées ces commissions, on peut le pressentir. Les grands juges ne +voulaient pas généralement de bien aux barons, ils se défiaient du +shérif, dont l'autorité était, en un certain sens, rivale de la leur. +Étrangers au comté, ils avaient besoin d'une assistance locale, et +n'étaient pas en mesure d'organiser une bureaucratie sédentaire. Force +était donc de faire appel à la chevalerie du lieu, seule classe assez +indépendante, assez éclairée pour leur prêter un utile secours. On les +voit, en effet, prendre de plus en plus les chevaliers pour auxiliaires, +et partager avec eux les pouvoirs qu'ils enlèvent au shérif ou à la Cour +de comté. Successivement l'assiette et la perception de l'impôt, le +contrôle de l'armement de la gendarmerie nationale, le soin de recevoir +le serment de paix, l'instruction locale des crimes et délits, le choix +du grand jury d'accusation, la participation aux jugements par l'organe +du jury restreint, sont confiés à des commissions de chevaliers qui +opèrent le plus souvent sous la direction des juges ambulants. + +On voit sans peine l'effet de cette révolution. L'activité de la +chevalerie n'est plus concentrée dans la Cour de comté. Cette classe +n'est plus comme par le passé soumise au shérif, elle ne voit plus en +lui le représentant le plus direct d'une royauté puissante. D'autres +fonctionnaires plus élevés, mandataires plus immédiats du souverain, +sont survenus. Ils se sont adressés directement à elle, ont dépossédé +pour elle les anciens pouvoirs, ont réclamé son assistance et suscité un +immense mouvement de progrès dont eux et elle deviendront à la fin les +seuls organes. En Angleterre, c'est la centralisation qui a donné +l'éveil à la décentralisation, au _self-government_. + +La classe éminemment non féodale des chevaliers de comté est dégagée dès +la fin du XIIIe siècle. Désignée à la reconnaissance du public par la +gestion de nombreux services locaux, elle va par la force des choses +être appelée au Parlement. Il n'est pas étonnant qu'elle incline à se +tenir à part des magnats militaires, imbus de l'esprit anarchique et +turbulent du moyen âge. Elle est imbue d'un tout autre esprit, d'un +esprit déjà moderne; elle est la gardienne de la paix du roi; elle +exerce ses pouvoirs par commission de l'État, selon les termes précis de +la loi statutaire. C'est un élément en avance sur les autres de la +société future. Ainsi s'explique ce fait particulier à l'Angleterre, la +formation d'une seconde Chambre largement recrutée dans une classe, +celle des propriétaires fonciers, qui ailleurs auraient pris rang avec +la noblesse, et dirigée effectivement par eux. Une institution de ce +genre n'aurait pas pu naître sur le continent, où, au-dessous d'un +pouvoir royal sans organisation, qui n'avait su ni l'employer ni +l'assujettir, la noblesse était restée à la fois si féodale et si +militaire, si peu portée à se concevoir comme un organe de l'État et de +la loi, si étrangère à des devoirs civils imposés par un texte, si +fermée sur elle-même et si jalouse de ses privilèges, si peu faite en un +mot pour trouver dans ses rangs des représentants accrédités du reste de +la nation. + +Nous voilà en mesure de comprendre comment s'est formé le Parlement +anglais. Le noyau de cette assemblée, le premier cristal auquel les +autres sont venus s'agréger, c'est ce _magnum concilium_ où figuraient +dès l'origine les grands vassaux ecclésiastiques et laïques. Je ne me +mêle pas de déterminer à quel titre les premiers y siégeaient. Était-ce +à raison d'un fief, d'une baronnie ou de leur caractère spirituel? Le +fait, bien plus décisif ici que le droit, est qu'ils appartenaient en +grand nombre aux familles des grands vassaux, qu'ils avaient tous des +domaines d'importance et de nature baronniale, soumis aux mêmes services +et aux mêmes impôts que ceux de leurs collègues laïques, et qu'on les +traitait volontiers de «barons comme les autres» (_sicut barones +cæteri_). Ces deux ordres de magnats, rapprochés par tant de conditions +communes, ont formé à eux seuls le grand conseil du souverain jusqu'au +milieu du XIIIe siècle. La tradition de cette activité conjointe et +prolongée a conjuré le péril d'une séparation tranchée entre les deux +ordres de la noblesse et du clergé, cette même séparation qui paraît en +France avec les États généraux, et qui s'est perpétuée jusqu'en 1789. Là +encore, la constitution précoce d'une aristocratie politique a eu des +résultats d'un prix inestimable. + +C'est environ trente ans après l'institution régulière de la justice +ambulante que la classe des chevaliers, relevée par l'importance des +devoirs qu'elle accepte et des services qu'elle rend à l'État dans +l'administration locale, secondée et supplée par toute la haute classe +des propriétaires, commence à se rapprocher du Parlement. Ce n'est pas +elle qui en demande l'entrée. Devenue à ce point nombreuse, compacte, +active, elle est une puissance que ni le roi ni les barons ne peuvent +négliger de concilier à leur cause. Ce sont eux qui vont la chercher, +l'inviter, la presser. En 1213, au cours de la lutte qui aboutit à la +grande charte, le roi commence. Pour la première fois, quatre +chevaliers, choisis dans chaque comté, sont cités à cette fin expresse +de s'entretenir avec le prince des affaires de l'État. En 1215, la +grande charte paraît laisser de côté le principe de l'élection et de la +représentation. Après le roi Jean, il y a une période d'apaisement. On +revient donc à l'ancienne procédure, et le grand conseil reste +relativement aristocratique jusqu'en 1254, époque où la lutte s'aigrit +de nouveau entre la royauté et le baronnage. Chacun des deux partis +commence à sentir le besoin de trouver des alliés dans le reste de la +nation. A cette date, deux chevaliers par comté sont convoqués; ils se +rencontrent avec les procureurs du clergé paroissial, appelé de son côté +pour la première fois à se faire représenter au Parlement. Jusque-là, +les abbayes, les prieurés et les églises cathédrales étaient seuls +appelés avec les prélats. Le rôle de tous ces nouveaux venus est encore +bien humble; ils sont là pour écouter, pour apprendre et rapporter dans +les comtés et dans les paroisses les résolutions prises par le grand +conseil. Il ne paraît pas qu'ils délibèrent: on les congédie au cours de +la session, et l'assemblée des magnats continue à débattre sans eux les +grandes affaires, dont ils n'ont pas à connaître. + +Quoi qu'il en soit, nous retrouvons les uns et les autres en nombre +variable, irrégulièrement et à de longs intervalles, dans plusieurs des +Parlements subséquents, en 1261, 1264, 1270, 1273. En 1295, la +convocation, à raison de deux par comté, est passée en coutume, et, à la +même date, une formule spéciale est adoptée pour la convocation des +représentants du clergé paroissial. Désormais aucun Parlement ne sera +régulier sans cette double citation. Pendant le même temps, un autre +élément a obtenu l'entrée de l'enceinte parlementaire. Les villes +principales, surtout celles qui sont pourvues de chartes, ont été +convoquées en 1265 par Simon de Montfort. Trente ans après, en 1295, une +ordonnance royale les invite à se faire représenter par deux de leurs +habitants,--citoyens ou bourgeois,--et, à partir de cette date, une +citation régulière leur est adressée pour chaque Parlement. 1295 est +donc une date capitale. Le commencement du XIVe siècle trouve le +Parlement constitué avec tous les caractères d'une assemblée +véritablement nationale, où figurent, plus complètement même qu'à +l'heure présente (car il y a eu depuis des exclusions et des +déchéances), tous les éléments qui composent le peuple anglais. + +Que nous voilà loin de la France, où ni les campagnes ni le clergé +paroissial n'ont été réellement représentés pendant la plus grande +partie du moyen âge! Mais plus considérable encore paraîtra la +différence si nous examinons de quelle manière les éléments signalés +plus haut se répartissent, s'agrègent et se classent au sein du +Parlement. Au commencement, les bourgeois siègent isolément; au +contraire, les chevaliers des comtés se réunissent aux barons; cela est +naturel, puisqu'ils représentent comme eux l'intérêt féodal et rural. Le +clergé vote alors séparément son subside. Cette répartition en trois est +celle qu'on observe en 1295. Elle se reproduit en 1296, en 1305, en +1308. Elle est identique avec celle des États de France à la même +époque. Mais un autre arrangement ne tarde pas à prévaloir. Les +affinités les plus puissantes sont en effet, d'une part, entre les +barons et les prélats, accoutumés depuis deux siècles à délibérer en +commun; d'autre part, entre les chevaliers et les bourgeois, les uns et +les autres électifs et concurremment élus ou proclamés dans la cour du +comté, où ils se sont plusieurs fois rencontrés sous la présidence des +juges ambulants. Une distribution conforme à ces tendances prévaut de +plus en plus. A partir de 1341, les chefs du clergé (sauf en quelques +circonstances rares) restent unis aux seigneurs laïques et forment avec +eux la Chambre des lords. A partir de la même date, la fusion +correspondante est accomplie entre les deux autres classes. Chevaliers +et bourgeois forment ensemble la Chambre des communes et ne se séparent +plus que dans un petit nombre de cas exceptionnels, dont il n'y a plus +d'exemple après le XIVe siècle. Quant au dernier élément, le bas +clergé, le clergé paroissial, il fait également partie de la Chambre des +communes, mais il ne tarde pas à devenir moins assidu et à s'écarter. Sa +pauvreté, les devoirs de son ministère, le retiennent au loin. Il se +sent d'ailleurs plus à l'aise dans les propres assemblées du clergé, les +_convocations_ du Cantorbéry et d'York, auxquelles il est cité par les +deux primats et où il forme comme une sorte de chambre basse. La coutume +s'établit que la part de l'Église dans les subsides soit votée là et non +plus au Parlement. Dès le milieu du XIVe siècle, le bas clergé a donc +déserté la Chambre des communes, où demeurent seuls et maîtres les +éléments séculiers de la représentation rurale et urbaine. Les chefs du +clergé, encore très puissants à la Chambre des lords, où les abbés et +les prieurs doublent et triplent le nombre des évêques, voient avec +indifférence ces humbles curés de paroisse disparaître de cette Chambre +des communes, dont ils ne soupçonnent pas encore les destinées et la +future prépondérance.--C'est ainsi que le Parlement anglais, constitué +dans ses éléments en 1295, nous apparaît, cinquante ans après, organisé +et distribué selon trois principes qui le distinguent profondément de +nos États généraux de France: 1º La division en deux Chambres, qui +croise et brouille la division des classes, accentuée au contraire en +France par la distinction des trois ordres. Aucun ordre n'est seul dans +une même Chambre; ils sont mêlés deux par deux; il leur est impossible +de s'isoler dans un esprit de classe étroit et exclusif; 2º La réunion +dans la Chambre basse de l'élément urbain avec un élément rural très +ancien, très puissant, très actif et originairement rattaché au +baronnage. Pareille fusion est ce qui a le plus manqué à notre tiers +état purement citadin, composé d'hommes nouveaux, tous personnages +civils, magistrats des villes ou légistes, étrangers à la propriété de +la terre et à la profession des armes. Faute d'une classe moyenne +agricole, il n'a jamais pu combler le fossé qui le séparait de la +noblesse; il est demeuré dans son isolement et n'a pas cessé de +traverser ces alternatives de timidité et de violence, qui sont +l'infirmité commune de toutes les classes nouvelles, sans alliances et +sans traditions; 3º Enfin le caractère laïque prédominant de la haute +assemblée, dont une branche ne contient aucune représentation +ecclésiastique, tandis que cette représentation est mélangée dans +l'autre à l'élément séculier, ne siège qu'en vertu d'un titre +séculier,--le fief baronnial attaché aux évêchés et à certaines +abbayes,--et se pénètre ainsi à un très haut degré du sentiment national +et de l'esprit de la société civile. + +E. BOUTMY, _Le développement de la constitution +et de la société politique en Angleterre_, +Paris, Plon, 1887, in-16. _Passim._ + + + + +CHAPITRE XIII + +CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE + + PROGRAMME.--_L'Église; les hérésies; les ordres mendiants; + l'Inquisition; la croisade albigeoise.--Les écoles: l'Université de + Paris.--[La science au moyen âge.]_ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + L'=histoire générale de l'Église chrétienne au moyen âge= est traitée + dans un grand nombre d'excellents Manuels, rédigés, surtout en + Allemagne, à l'usage des étudiants en théologie. Sans parler des + grandes Encyclopédies des sciences religieuses, sous forme de + Dictionnaire, telles que celles de Wetzer et Welte, Hergenröther et + Kaulen (catholique), de J. J. Herzog, de F. Lichtenberger + (protestantes), les plus considérables de ces Manuels sont ceux de + J. H. Kurtz (_Lehrbuch der Kirchengeschichte_, Leipzig, 1893, 2 + vol. in-8º, 12e éd.);--de J. J. Herzog (_Abriss der gesamten + Kirchengeschichte_, Erlangen, 1890-1892, 2e éd.);--de W. + Mœller (_Lehrbuch der Kirchengeschichte_, Freiburg i. Br., + 1889-1894, 5 vol. in-8º);--de K. Müller (_Kirchengeschichte_, I, + Freiburg i. Br., 1892, in-8º);--de Ch. Schmidt (_Précis de + l'histoire de l'Église d'Occident au moyen âge_, Paris, 1885, + in-8º).--Les Manuels (catholiques) de MM. Funk et Kraus ont été + traduits en français (Funk, _Histoire de l'Église_, tr. Hammer, + Paris, 1892, 2 vol. in-16;--Kraus, _Histoire de l'Église_, tr. + Godet, Paris, 1891, 3 vol. in-8º), ainsi que la grande et classique + _Konciliengeschichte_ de K. J. v. Hefele (_Histoire des Conciles_, + tr. de l'all. par O. Delarc, Paris, 1869-1876, 11 vol. in-8º). + + Il existe en outre des Manuels spéciaux pour l'histoire générale du + Dogme et de la Liturgie au moyen âge. Il est inutile d'indiquer ici + en détail les grands ouvrages de K. R. Hagenbach, Ad. Harnack, + etc., quelle qu'en soit la réputation. Disons seulement qu'un + résumé (_Grundriss_) du _Lehrbuch der Dogmengeschichte_ de Ad. + Harnack a été traduit en français (_Précis de l'histoire des + dogmes_, tr. par E. Choisy, Paris, 1893, in-8º). + + Tous ces Manuels contiennent d'abondants renseignements + bibliographiques.--Nous nous contenterons de recommander ici + quelques monographies très importantes ou particulièrement + commodes. + + =Organisation de l'Église=, spécialement en France: P. Fournier, _Les + officialités au moyen âge_, Paris, 1880, in-8º;--P. Imbart de la + Tour, _Les élections épiscopales dans l'église de France du IXe + au XIIe siècle_, Paris, 1891, in-8º;--A. Gottlob, _Die + päpstlichen Kreuzzugs-Steuern des 13 Jahrhunderts_, Heiligenstadt, + 1892, in-8º. + + =Les hérésies et l'Inquisition=: Ch. Schmidt, _Histoire et doctrines + de la secte des Cathares_, Paris, 1849, 2 vol. in-8º;--Ch. + Molinier, _L'Inquisition dans le midi de la France_, Paris, 1881, + in-8º et les autres travaux de M. Ch. Molinier;--H. C. Lea, _A + history of the Inquisition of the middle ages_, New-York, 1888, 3 + vol. in-8º;--F. Tocco, _L'eresia nel medio evo_, Firenze, 1884, + in-8º;--L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'Inquisition en + France_, Paris, 1893, in-8º.--L'ouvrage posthume du célèbre I. v. + Döllinger, _Beiträge zur Sektengeschichte des Mittelalters_ + (München, 1890, 2 v. in-8º), n'est pas sûr. + + =Les ordres monastiques=: E. Sackur, _Die Cluniacenser in ihrer + kirchlichen und allgemeingeschichtlichen Wirksamkeit_, Halle, + 1892-1894, 2 vol. in-8º;--H. d'Arbois de Jubainville, _Les abbayes + cisterciennes et en particulier Clairvaux au XIIe et au XIIIe + siècle_, Paris, 1868, in-8º;--P. Sabatier, _Vie de saint François + d'Assise_, Paris, 1894, in-8º. + + =Les écoles.= L'histoire de l'organisation de l'enseignement au moyen + âge, en Allemagne, a été écrite par F.-A. Specht, _Geschichte des + Unterrichtswesens in Deutschland von den ältesten Zeiten bis zur + Mitte des 13 Jahrhunderts_, Stuttgart, 1885, in-8º.--Pour la + France, de préférence au livre vieilli de L. Maître (_Les écoles + épiscopales et monastiques de l'Occident... jusqu'à Philippe + Auguste_, Paris, 1866, in-8º), consulter sur le XIe et le + XIIe siècle la monographie de A. Clerval, _Les écoles de + Chartres au moyen âge_, Paris, 1895, in-8º;--sur le XIIIe, C. + Douais, _Essai sur l'organisation des études dans l'ordre des + Frères Prêcheurs au XIIIe et au XIVe siècle_, Paris-Toulouse, + 1884, in-8º.--L'histoire des Universités, et, en particulier, de + l'Université de Paris, a été renouvelée par les travaux du P. H. + Denifle: _Die Universitäten des Mittelalters bis 1400_, I, Berlin, + 1885, in-8º;--cf. le même et E. Chatelain, _Chartularium + Universitatis Parisiensis_, I, Paris, 1886, in-4º (avec une + Introduction en latin).--Voir aussi les articles de vulgarisation + de MM. H. Rashdall (_English historical review_, 1886) et A. + Luchaire (_Revue internationale de l'enseignement_, 15 avril 1890), + et le livre de H. C. Maxwell-Lyte, _History of the University of + Oxford from the earliest times_, Oxford, 1886, in-8º. + + L'=histoire de la pensée ecclésiastique et de la science au moyen + âge= n'est pas achevée. On lirait avec grand profit le livre trop + peu connu, puissamment systématique, de H. v. Eicken, _Geschichte + und System der mittelalterlichen Weltanschauung_, Stuttgart, 1887, + in-8º;--l'_Histoire de la philosophie scolastique_ (Paris, + 1872-1880, 3 vol. in-8º) et les autres ouvrages de M. B. + Hauréau.--Consulter aussi: H. Reuter, _Geschichte der religiösen + Aufklärung im Mittelalter_, Berlin, 1875-1877, 2 vol. + in-8º;--Reginald Lane Poole, _Illustrations of the history of + mediæval thought_, London, 1884, in-8º;--Th. Gottlieb, _Ueber + mittelalterliche Bibliotheken_, Leipzig, 1890, in-8º.--Parmi les + meilleures monographies: E. Renan, _Averroès et l'Averroïsme_, + Paris, 1861, in-8º;--Ch. Jourdain, _Excursions historiques et + philosophiques à travers le moyen âge_, Paris, 1888, in-8º;--M. + Cantor, _Vorlesungen über Geschichte der Mathematik_, Leipzig, + 1880-1892, 2 vol. in-8º;--V. Carus, _Geschichte der Zoologie_, + München, 1872, in-8º;--M. Berthelot, _La chimie au moyen âge_, I, + _Essai sur la transmission de la science antique au moyen âge_, + Paris, 1893, in-4º. + + Depuis que le pape Léon XIII a recommandé officiellement l'étude de + =saint Thomas d'Aquin=, la philosophie thomiste et la scolastique du + XIIIe siècle ont été l'objet, dans le monde catholique, d'une + littérature dont il suffit de dire ici qu'elle est «plus abondante + que savoureuse». Cf. _Revue philosophique_, 1892, I, p. 281 et s. + + Quelques clercs du moyen âge ont laissé des Mémoires, des lettres, + des sermons, etc., qui les font très bien connaître. On trouvera, + dans ce chapitre, les études de MM. Gebhart et Hauréau sur + Salimbene et sur Robert de Sorbon. Il y en a d'analogues, dont la + lecture est aussi très agréable et très instructive. Citons, entre + autres, celles qui ont été publiées sur Gerbert (J. Havet, _Lettres + de Gerbert_, Paris, 1889, in-8º, Introduction); sur Raoul Glaber + (E. Gebhart, dans la _Revue des Deux Mondes_, oct. 1891), sur + Guibert de Nogent (E. Duméril, dans les _Mémoires de l'Académie.... + de Toulouse_, 9e série, VI, 1894), sur Jean de Salisbury (R. + Lane Poole, dans le _Dictionary of national biography_, t. XXIX + (London, 1892, in-8º), p. 439), sur saint Bernard (E. Vacandard, + _Vie de saint Bernard, abbé de Clairvaux_, Paris, 1895, 2 vol. + in-8º), sur Guyard de Laon (B. Hauréau, dans le _Journal des + Savants_, juin 1893), sur Guillaume d'Auvergne (N. Valois, + _Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris_, Paris, 1880, in-8º), sur + Roger Bacon (E. Charles, _Roger Bacon_, Paris, 1861, in-8º).--Bien + d'autres personnages ecclésiastiques du moyen âge mériteraient + d'être présentés au public par des historiens compétents, au + courant des récentes découvertes. On a beaucoup écrit, depuis trois + siècles, sur Abailard; nous ne pouvons recommander, cependant, + aucun ouvrage d'ensemble, facile à lire, sur Abailard. Il n'existe + pas encore de bon livre sur Pierre le Chantre, ni sur Pierre le + Peintre, ni sur tant d'autres. Des notices sont consacrées, dans + l'_Histoire littéraire de la France_, à presque tous les clercs du + moyen âge qui ont laissé dans leurs œuvres un reflet de leur + personnalité; mais ces notices ne sont plus, pour la plupart, au + courant de la science. + + Sur les mœurs, le droit, la littérature et les arts + ecclésiastiques, v. la Bibliographie du ch. XIV. + + + + +I.--LA SECTE DES CATHARES EN ITALIE ET DANS LE MIDI DE LA FRANCE. + + +Le dualisme qui, sous la forme du manichéisme, avait eu tant de +partisans dans l'Église des premiers siècles et qui était professé aussi +par les Pauliciens, reparut au moyen âge sous la forme du catharisme ou +de la religion des purs, χαθαροἱ. L'apparente facilité avec +laquelle ce système prétendait résoudre, en théorie et en pratique, le +problème du mal, l'attrait qu'il avait pour l'imagination par sa couleur +mythologique, la moralité austère et incontestée de ses chefs, lui +amenèrent autant de disciples qu'en avait eu jadis la doctrine de Manès. +Né probablement en Macédoine, il s'était répandu dès le XIe siècle +dans diverses contrées de l'Europe occidentale; on avait découvert et +brûlé des cathares, qualifiés de manichéens, en Lombardie, dans le midi +de la France, dans l'Orléanais, en Champagne, en Flandre. La persécution +n'avait pas arrêté les progrès de la secte; vers le milieu du XIIe +siècle elle était établie et fortement organisée dans les pays slaves et +grecs, en Italie et dans la France méridionale. Elle avait des +traductions du Nouveau Testament et d'autres livres en langue vulgaire, +qui pour la plupart sont perdus; ses docteurs étaient aussi habiles que +ceux du catholicisme. + +Le système reposait sur l'antagonisme de deux principes, l'un bon, +l'autre mauvais. Sur la nature de ce dernier, les cathares n'étaient pas +d'accord; les uns croyaient que les deux principes étaient également +éternels; selon les autres, le bon principe est seul éternel, le +mauvais, qui est une de ses créatures, n'est tombé que par orgueil. +Cette différence se retrouve dans la manière de concevoir l'origine du +monde et celle des âmes. D'après le dualisme absolu, c'est le principe +mauvais qui a créé la matière, le bon n'a créé que les esprits; une +partie de ceux-ci furent entraînés sur la terre et enfermés dans des +corps; Dieu consent à ce qu'ils y fassent pénitence et qu'ils passent, +de génération en génération, d'un corps à un autre jusqu'à ce qu'ils +arrivent au salut. Le dualisme mitigé admet que Dieu est le créateur de +la matière, mais que le principe mauvais en est le formateur; les âmes +ne sont pas venues sur la terre toutes à la fois; issues d'un premier +couple, elles se multiplient comme l'enseignait l'ancien traducianisme. +Pour tout le reste, les cathares des deux partis professent les mêmes +doctrines. Le principe mauvais a imposé aux hommes la loi mosaïque, pour +les retenir dans la servitude; d'où il suit qu'il faut rejeter l'Ancien +Testament. Dieu voulant sauver les hommes de ce joug, leur envoie un +esprit supérieur qui, ne pouvant entrer en contact avec la matière, ne +prend que l'apparence d'un corps humain. La matière est la cause et le +siège du mal; tout rapport volontaire avec elle devient une souillure; +cette doctrine a pour conséquence pratique un ascétisme très rigoureux. +Le pardon des péchés s'obtient par l'admission dans l'église des +cathares, moyennant le baptême du Saint-Esprit, lequel est symbolisé par +l'imposition des mains; cet acte s'appelait _consolamentum_, parce qu'il +devait faire descendre sur l'homme l'esprit consolateur. Avant de le +recevoir, il fallait avoir donné des gages de fidélité et s'être soumis +à un jeûne de plusieurs jours. Ceux qui l'avaient reçu étaient appelés +les parfaits; en France le peuple les qualifiait de bons hommes, de bons +chrétiens par excellence. Ils renonçaient au mariage et à toute +propriété, ne se nourrissaient que de pain, de légumes, de fruits, de +poissons, voyageaient pour visiter les fidèles, avaient entre eux des +signes secrets de reconnaissance, pouvaient enseigner la doctrine et +donner le _consolamentum_. Les femmes parfaites avaient les mêmes +obligations et les mêmes droits. + +Ceux qui n'étaient pas parfaits formaient la classe des croyants; ils +n'étaient pas astreints au même ascétisme, ils pouvaient se marier, +posséder des biens, faire le commerce et la guerre, se nourrir de +n'importe quoi, à la seule condition de recevoir le _consolamentum_ +avant leur mort. Ils faisaient avec les ministres de la secte un pacte, +_convenenza_, _conventio_, par lequel ils s'engageaient à se faire +_consoler_ en cas de danger mortel, et à mener la vie des parfaits s'ils +revenaient à la santé. Il y en avait de si enthousiastes que, pour ne +pas perdre la grâce du baptême spirituel une fois reçu, ils se mettaient +en _endura_, c'est-à-dire qu'ils se laissaient mourir de faim. + +Le culte cathare, qui excluait tous les éléments matériels, se composait +d'une prédication faite par un ministre, de l'oraison dominicale récitée +par l'assemblée, de la confession des péchés suivie de l'absolution, +enfin de la bénédiction donnée par le ministre et les parfaits. Ces +derniers, quand ils assistaient à un repas, bénissaient le pain, que les +croyants conservaient comme une sorte de talisman. + +Le clergé de la secte n'admettait que des évêques et des diacres. +L'église était divisée en évêchés, correspondant d'ordinaire aux +diocèses catholiques; les villes, les châteaux, les bourgs formaient des +diaconats. Les évêques entretenaient entre eux des relations intimes et +fréquentes; il arriva que des députés des pays slaves et de l'Italie +assistèrent à des conciles tenus dans le midi de la France. + +En somme, ce système, malgré sa prétention de s'adapter au Nouveau +Testament en l'interprétant par des allégories, était moins une hérésie +chrétienne qu'une religion différente, mêlée de mythes cosmogoniques, +que, dans ce résumé succinct, nous nous abstenons de mentionner. + +Pour les autorités de l'Église, les cathares étaient un objet d'horreur, +autant à cause de leur doctrine à moitié païenne qu'à cause de leur +influence sur les peuples; on les traitait d'hérétiques par excellence, +c'est à eux que ce nom était spécialement réservé par les auteurs qui +ont écrit contre les sectes; c'est aussi à leur occasion que furent +décrétées d'abord ces mesures de rigueur qui ont formé la législation +inquisitoriale. + +[Illustration: La tour de l'Inquisition, à Carcassonne.] + +Du temps d'Innocent III ils dominaient en Lombardie, où Milan était leur +centre. Protégés par les seigneurs, ils siégeaient dans les conseils des +villes, célébraient publiquement leur culte, provoquaient à des disputes +les théologiens catholiques. Un de leurs parfaits, Armanno Pungilovo de +Ferrare, mort en 1269, avait mené une vie si exemplaire, qu'il fut sur +le point d'être canonisé quand on découvrit qu'il n'avait été qu'un +hérétique. Parce qu'ils condamnaient le mariage, le peuple leur donnait +le même nom de patarins, par lequel, au XIe siècle, on avait désigné +les adhérents du diacre Ariald, adversaire du mariage des prêtres. Les +persécutions ordonnées par Innocent III et ses successeurs furent +impuissantes; l'inquisition elle-même, organisée par Grégoire IX, +rencontra pendant longtemps une résistance opiniâtre; en 1252, un +inquisiteur, le frère Pierre de Vérone, fut tué par quelques nobles. Il +fut canonisé sous le nom de saint Pierre-Martyr. Après cet attentat, il +y eut une recrudescence de sévérité; mais quelque vigilant et quelque +implacable qu'on fût, on ne réussit pas encore à extirper la secte, qui +était renforcée au contraire par de nombreux réfugiés albigeois. Elle ne +commence à décliner en Italie que dans le cours du XIVe siècle. + +Dans le midi de la France le catharisme était devenu presque la religion +nationale, ayant plusieurs évêchés, de nombreux diaconats et des écoles +florissantes, fréquentées surtout par les enfants des nobles. Après des +efforts stériles, tentés contre les _hérétiques albigeois_ dans la +seconde moitié du XIIe siècle, entre autres par saint Bernard, et au +commencement du XIIIe principalement par saint Dominique, Innocent +III chargea le frère Pierre de Castelnau d'être son légat pour +l'extirpation de l'hérésie. Pierre, ayant excommunié le comte Raymond de +Toulouse, fut assassiné en 1208. Le pape fit prêcher la croisade; une +armée de Français du Nord, sous les ordres de Simon de Montfort, envahit +les provinces méridionales et se signala par le massacre de populations +entières[76]. Le 12 avril 1229, Louis IX accorda au comte Raymond la +paix, à des conditions trop humiliantes pour fonder une réconciliation +durable. D'ailleurs, le fanatisme des inquisiteurs excitait une +indignation dont les derniers poètes provençaux se firent les organes +passionnés; plus les violences augmentaient, plus se fortifiait la +résistance des cathares; leur organisation subsista, les seigneurs +continuèrent de les protéger et le peuple de les écouter; leur cause +religieuse se confondait avec la cause nationale. En 1239, le comte de +Toulouse, exaspéré par l'oppression, reprit les armes; il fut une +seconde fois forcé de se soumettre. Quand le 29 mai 1242 on tua quatre +inquisiteurs à Avignonet, le comte, soupçonné injustement d'avoir été +l'instigateur de ce crime, fut excommunié par l'archevêque de Narbonne; +il jura de venger la mort des victimes, mais aussi de ne plus tolérer +les dominicains comme agents de l'inquisition. Pour témoigner de son +dévouement à l'Église, il assiégea le château fort de Montségur, dernier +refuge des Albigeois. Après plusieurs assauts la place dut se rendre; le +14 mars 1244, près de deux cents parfaits, dont deux évêques, périrent +par le feu. L'hérésie ne se maintint plus que péniblement et en secret; +beaucoup de membres de la secte se réfugièrent en Lombardie. Après la +réunion du comté de Toulouse à la couronne de France, les rois +achevèrent la destruction du catharisme, dont les dernières traces se +perdent en ce pays dans la première moitié du XIVe siècle. + +CH. SCHMIDT, _Précis de l'histoire de l'Église +d'Occident pendant le moyen âge_, Paris, +Fischbacher, 1885, in-8º. + + + + +II.--QUELQUES CLERCS DU XIIe ET DU XIIIe SIÈCLE + +PRIMAT.--W. NAP.--SERLON.--LE CHANCELIER. + + +Peu de personnages ont joui dans le monde clérical, depuis le XIIe +siècle, d'une popularité égale à celle d'un certain Primat, sur le +compte duquel, avant de très récentes recherches, on ne savait +absolument rien.--Le professeur de rhétorique italien Thomas de Capoue, +qui écrivait au temps du pape Innocent III, après avoir distingué le +style rythmique et le style métrique, ajoute que si Virgile a donné les +plus parfaits modèles de l'un, Primat a excellé dans l'autre. D'autre +part, Richard de Poitiers, moine de Cluny, a composé, vers la fin du +XIIe siècle, une chronique où l'on lit, à la date de 1142: «A cette +époque brillait à Paris un écolier, nommé Hugues, que ses condisciples +avaient surnommé Primat. Il était d'assez bonne condition, mais d'un +extérieur disgracieux. Adonné dès sa jeunesse aux lettres mondaines, il +se fit dans plusieurs provinces une grande réputation comme plaisant et +comme littérateur. Son talent d'improvisateur était célèbre. Il y a des +vers de lui que l'on ne peut pas entendre sans éclater de rire.» Ainsi, +Primat florissait vers 1140, et c'était un joyeux compagnon. Le poète +Mathieu de Vendôme corrobore sur ce point et enrichit encore le +témoignage de Richard de Poitiers: il nous apprend, en effet, qu'il +avait fait ses études aux écoles d'Orléans, avant 1150, alors que l'une +des chaires de cette ville était occupée par l'illustre Primat: + + _Mihi dulcis alumna,_ + _Tempore Primatis, Aurelianis, ave!_ + +Primat est d'ailleurs qualifié de «Primat d'Orléans» par une foule +d'écrivains, de copistes et de bibliographes postérieurs à Mathieu de +Vendôme.--De très bonne heure, ce Primat de Paris, puis d'Orléans, qui +paraît avoir joint à sa qualité de professeur celle de chanoine, acquit +dans toutes les écoles de l'Occident une réputation d'esprit +légendaire[77]. Il avait sans doute été très habile de son vivant à +aiguiser des épigrammes et à versifier des méchancetés: on lui attribua +tous les bons mots, calembours et reparties qui se transmettaient dans +les couvents et dans les universités; on lui rapporta l'honneur des +pièces goliardiques[78] qui avaient le plus de succès; on lui fit un +piédestal du talent et des œuvres d'une légion de clercs ironiques. +Peu à peu, ses épigrammes authentiques ne furent plus distinguées de son +bagage adventice; on oublia jusqu'au temps, jusqu'aux lieux où il avait +vécu.--Le bon franciscain Salimbene, qui écrivit en 1283 des mémoires si +instructifs et si amusants, croit que Primat était chanoine à Cologne en +l'année 1232; il cite de lui plusieurs farces dont la scène se place à +Rome, à Cologne, à Pavie: «C'était, dit-il, un grand truand et un grand +drôle, qui improvisait admirablement en vers. S'il avait tourné son +cœur à l'amour de Dieu, il aurait tenu une grande place dans les +lettres divines et se serait rendu très utile à l'Église.» Il lui +attribue, entre autres chansons, le plus pur chef-d'œuvre de la +littérature goliardique, la _Confession de Golias_, cette confession, +plus cynique et plus gaie que celle de Villon, qui est certainement +antérieure de soixante-dix ans à 1232, et postérieure de vingt années +environ à l'époque où Mathieu de Vendôme avait fréquenté le véritable +Primat aux écoles orléanaises.--Au XIVe siècle, Boccace parle encore +d'un rimeur facétieux, _Primasso_, qui égayait jadis les dîners de +l'abbé de Cluny en son hôtel de Paris; c'est de notre Primat qu'il +parle, mais les abbés de Cluny n'ont pas eu d'hôtel à Paris avant 1269! +A l'époque où vivait Boccace, toute notion chronologique s'était perdue +depuis longtemps au sujet de l'habile rythmeur, du joyeux chanoine +d'Orléans, ancêtre des goliards presque aussi chimérique que l'évêque +Golias lui-même. + +C'est encore une fortune très surprenante que celle de Walter Map, +archidiacre d'Oxford, clerc familier du roi d'Angleterre Henri II +Plantagenet. Son compatriote, son ami, Gérald de Barri, le représente +comme le plus bel esprit de la cour d'Angleterre à la fin du XIIe +siècle; c'était un homme très savant, très fin, et qui n'aimait pas les +moines, particulièrement les moines blancs (cisterciens): Girald +rapporte de lui que, ayant appris l'apostasie de deux moines, il +s'écria: «Puisqu'ils renonçaient à leur moinerie, que ne se sont-ils +faits chrétiens!» Map a laissé un livre en prose, _De nugis curialium_, +d'une lecture fort agréable; ce livre ne nous a été conservé que par un +seul manuscrit; il a été imparfaitement édité par Th. Wright, et très +peu de personnes l'ont lu. Il a écrit contre le mariage une déclamation +dont il était très fier: _Valerius ad Rufinum de non ducenda uxore_; on +le sait si peu que des savants éminents persistent, encore aujourd'hui, +à attribuer cette déclamation à saint Jérôme! Par compensation, on a +copié au moyen âge, et imprimé de nos jours, sous le nom de Walter Map, +quantité d'ouvrages auxquels il a toujours été étranger. Les meilleures +pièces goliardiques, que les scribes français ont ornées, pour les +recommander, de la marque de fabrique de Primat, les scribes anglais +leur ont imposé celle de l'archidiacre d'Oxford. Comme, parmi ces +pièces, il y en a de fort grossières, l'élégant et précieux Map a gagné +de la sorte, en Angleterre, un renom détestable et fort peu mérité +d'ivrogne (_a jovial toper_).--Certes, l'ami de Gérald de Barri a +composé des chansons rythmiques, mais, dans le fatras de ses œuvres +supposées, qui l'a fait passer si longtemps, et bien à tort, pour le +plus fécond des goliards, comment dégager ce qui lui appartient? Autant +chercher à retrouver les bons mots qui ont fait la gloire initiale de +Primat parmi les nouvelles à la main de toute date et de toute +provenance dont le moyen âge a gratifié la mémoire du grand farceur. + +La biographie de Serlon de Wilton n'est guère moins incertaine que celle +de Primat, et elle a été, jusqu'à ces derniers temps, encore plus +obscure; car le XIIe siècle a compté jusqu'à quatre clercs du nom de +Serlon qui se sont mêlés d'écrire: un chanoine de Bayeux, un évêque de +Glocester, un abbé de Savigny, un abbé de l'Aumône. C'est ce dernier qui +fut l'émule du fameux chanoine d'Orléans. Originaire de Wilton en +Angleterre, il fut d'abord un des professeurs de belles-lettres les plus +goûtés des écoles de Paris, aussi connu à cause de ses fredaines qu'à +cause de sa science: «Quand j'ai bu du vin, dit-il quelque part, ça me +fait pleurer et je fais des vers comme Primat.» + + _Tum fundo lacrymas, tum versificor quasi Primas...._ + +C'est sa conversion, éclatante et subite, qui a assuré à maître Serlon +une popularité durable. Le récit en fut en effet consigné de bonne heure +dans les recueils d'exemples édifiants à l'usage des prédicateurs; il se +trouve dans la collection d'anecdotes d'Eudes de Chériton et dans celle +de Jacques de Vitri; il a été commenté pendant plusieurs siècles dans +toutes les chaires de la chrétienté. Serlon se promenait un jour dans le +pré Saint-Germain quand un de ses compatriotes et de ses collègues, +récemment décédé, lui apparut revêtu d'une chape en parchemin, couverte +de fines écritures: «Là, dit le défunt, sont reproduits tous les +sophismes dont ici-bas je tirais gloire, et cette chape pèse tant à mes +épaules que je porterais plus aisément la tour de +Saint-Germain-des-Prés.» Le lendemain matin, maître Serlon, ce logicien +profond, ce poète mondain et grivois, dont les chansons couraient la +ville, quitta brusquement l'Université de Paris, théâtre de ses +triomphes, et se réfugia dans un monastère très sévère. Pour expliquer +sa retraite précipitée, il laissa seulement deux vers moqueurs, très +souvent cités depuis par les contempteurs mystiques de la dialectique et +de la raison: + + _Linquo coax ranis, cra corvis vanaque vanis;_ + _Ad logicam pergo, quæ mortis non timet ergo._ + +Il fut élu, vers 1171, abbé de l'abbaye cistercienne de l'Aumône, près +de Pontoise, le Petit-Cîteaux. Mais il ne dépouilla pas tout à fait le +vieil homme. Il conserva toujours une singulière verdeur de langage. +Moine blanc, il n'aimait pas les moines noirs (clunisiens). +«J'attendrais, disait-il, avec plus de tranquillité le temps de la mort +si j'étais chien noir que moine noir.» Il ne cessa pas non plus de faire +des vers; seulement, pour racheter les pièces impudiques qu'il avait +rimées dans sa jeunesse, il s'appliqua désormais à de dévotes +compositions. De Serlon de Wilton, on a surtout exhumé jusqu'à présent +des vers postérieurs à sa conversion; ils sont graves, quoique la verve +gouailleuse de l'ancien poète profane, et très profane, y bouillonne +encore.... + +Philippe de Grève n'est pas, comme Primat, un personnage légendaire, et +ses vers ne sont pas presque tous perdus, comme ceux de Serlon de +Wilton. Néanmoins, M. Daunou, en 1835, lui consacrait dans l'_Histoire +littéraire de la France_ une notice très brève; on ne savait alors rien +de lui, si ce n'est qu'il avait été chancelier de Notre-Dame de 1218 à +1236, et qu'il avait fait des sermons. Depuis 1835, la figure du +chancelier Philippe, de celui qui fut, au XIIIe siècle, le Chancelier +par excellence, a été lentement restaurée, et elle ressort aujourd'hui +comme l'une des plus vivantes de son temps. Avec Robert de Sorbon, +Philippe de Beaumanoir et Pierre Dubois, Philippe de Grève est un des +hommes du moyen âge qui doit le plus aux patientes restitutions de +l'érudition moderne. + +Non seulement Philippe de Grève a prononcé des sermons (qui, pour le +dire en passant, ne sont pas plus mauvais que beaucoup d'autres), mais +il a laissé, avec une relation de la perte et de la découverte du Saint +Clou en 1233, une Somme de théologie où de bons juges ont remarqué une +originalité rare dans ce genre d'ouvrages, beaucoup d'érudition, +d'indépendance et de véhémence. Comme théologien, il a donc présidé très +dignement pendant près de vingt ans aux destinées de l'Université de +Paris[79]. Ses relations avec les maîtres de cette Université n'ont pas +été cependant, très bonnes. Il ignorait l'art de se faire aimer et se +montra toujours passionné pour les droits de son église cathédrale, +droits inconciliables avec les prétentions du corps universitaire. En +1219, il comparut à Rome pour répondre devant le pape Honorius +d'accusations portées contre lui par les maîtres de l'Université. En +1222, il était de nouveau aux prises avec eux. Il avait, par sa roideur, +accumulé contre lui bien des haines. On lui reprochait aussi son +avidité: il cumulait ouvertement plusieurs bénéfices; chancelier de +Notre-Dame de Paris, il était en même temps archidiacre de Noyon; mais, +à Noyon comme à Paris, il s'était attiré des ennemis; il fut rudement +malmené en 1233, en pleine église, à Saint-Quentin, par le bailli de +Vermandois. Un sot compilateur du XIIIe siècle, Thomas de Cantimpré, +en son _Bonum universale de apibus_, a recueilli précieusement l'écho +des médisances et des calomnies que le caractère du Chancelier avait +déchaînées contre lui. Peu de jours après sa mort, s'il faut en croire +Thomas, le chancelier Philippe apparut à son évêque, qui venait de dire +matines, sous l'aspect d'un damné; et comme l'évêque s'étonnait: «C'est +à cause de mon avarice, répondit le fantôme; j'ai soutenu la légitimité +du cumul des bénéfices, et j'ai scandalisé le monde par le désordre +abominable de mes mœurs.» + +Philippe de Grève eut peut-être de très mauvaises mœurs, et, qu'il +ait été vertueux ou non, cela ne nous intéresse guère[80]. Mais Thomas +de Cantimpré songeait sans doute, en parlant de ces «désordres +abominables», aux chansons profanes du Chancelier, plus enjouées, +cependant, que licencieuses. Croirait-on que ces chansons, longtemps si +célèbres, que tous les clercs, au XIIIe siècle, savaient par cœur, +et dont des copies anciennes sont signalées aujourd'hui jusqu'en Suède, +n'ont été révélées aux lettrés que depuis quelques années?--L'attention +fut éveillée pour la première fois, après cinq cents ans d'oubli, par un +passage de la chronique de Salimbene. Salimbene, faisant l'éloge de son +compatriote Henri de Pise, rapporte qu'il avait mis en musique plusieurs +morceaux de «maître Philippe, chancelier de l'Église de Paris», et +notamment six pièces qui commençaient par les mots: _Homo quam sit +pura--Crux de te volo conqueri_, etc. Or, sur ces six pièces rythmiques, +quatre se sont retrouvées dans un manuscrit du Musée britannique, parmi +une quarantaine de petits poèmes, précédés de la rubrique commune: «Dits +de maître Philippe, le feu chancelier de Paris». Elles se sont +retrouvées aussi dans l'Antiphonaire de Pierre de Médicis, et ailleurs. +Elles assurent à Philippe de Grève une place très honorable parmi les +écrivains lyriques du moyen âge. Tel était, aussi bien, l'avis de maître +Henri d'Andeli, chanoine de Paris, qui a rimé en langue vulgaire un +curieux éloge funèbre du Chancelier (mort le 25 décembre 1236). L'habile +trouvère Henri d'Andeli représente Philippe de Grève comme «le meilleur +clerc de France» et le plus habile des «jongleurs».--Si Philippe de +Grève, au lieu de composer en vers latins rythmiques, avait versifié +ordinairement en français (il se l'est quelquefois permis), il serait +placé, en effet, au nombre des bons jongleurs; mais la langue et le +rythme qu'il a choisis ont retardé pour lui l'heure de la réputation +posthume.... + +CH.-V. LANGLOIS, _La littérature goliardique_, dans la +_Revue politique et littéraire_, 24 déc. 1892. + + + + +III.--UN FRANCISCAIN DU XIIIe SIÈCLE: FRA SALIMBENE. + + +Ce pauvre franciscain du XIIIe siècle, très bon chrétien d'ailleurs, +n'a pas été canonisé; il n'a pas été brûlé non plus; on n'a guère brûlé +des franciscains qu'à partir du XIVe siècle. Ce n'était point un +grand clerc: il s'obstine à prendre Henri III pour Henri IV et à +conduire à Canossa un empereur qui n'eût jamais consenti à s'y rendre. +Il nous conte des histoires de nourrices: le dragon du mont Canigou, qui +sort d'un lac quand on y jette des pierres et obscurcit le ciel de +l'ombre de ses ailes; l'aventure d'un fou que le diable étrangla +nuitamment au milieu des pains entassés par lui en prévision de la +famine. Ce n'était point un poète passionné, comme Jacopone da Todi, et +très capable de tourmenter le pape en langue vulgaire. Salimbene a +rédigé sa chronique en latin, et je vous assure qu'il est moins bon +latiniste que Cicéron. Mais quel joli latin! tout plein de barbarismes +sans être barbare, souple, vivant, tel qu'on le prêchait alors dans +l'intérieur des couvents, pour l'édification plus dévote que +grammaticale des moinillons. On y trouve tout le vocabulaire de la plus +basse latinité. Le potage s'y appelle bonnement _potagium_; on y voit un +évêque qui, craignant une émeute de ses ouailles, s'enferme dans sa +tour, _quod pelli suæ timebat_. La critique de Salimbene est nulle. Il +n'envisage l'histoire qu'au point de vue des intérêts de son ordre et +juge les rois, les papes et les républiques selon le bien ou le mal +qu'ils font aux franciscains. Pour lui la maison d'Assise est le cœur +du monde. Comme la plupart des vieux chroniqueurs, il met au même plan +les plus graves événements de son siècle et les plus minces accidents +naturels. Nous apprenons par lui qu'en 1285, au mois de mars, il y eut +une étonnante abondance de puces précoces; en 1283, une mortalité sur +les poules: une femme de Crémone en perdit 48 dans son poulailler. En +1282, il signale un tel excès de chenilles que les arbres en perdirent +toutes leurs feuilles; mais, pour la même année, les Vêpres sanglantes +de Sicile ne lui prennent que trois lignes. L'âme, en lui, fut médiocre. +Tout petit, il était dans son berceau lorsqu'un ouragan terrible passa +sur Parme; sa mère, craignant que le baptistère ne tombât sur la maison, +prit dans ses bras ses deux fillettes et se sauva, abandonnant à la +grâce de Dieu le futur moine. «Aussi, dit-il, je ne l'ai jamais beaucoup +aimée, car c'est moi, le garçon, qu'elle aurait dû emporter.» Il entra +au couvent, malgré ses parents et l'empereur Frédéric II auquel le père +eut recours. L'empereur ordonna aux frères de rendre leur novice; le +père vint supplier son fils, au nom de sa mère; Salimbene répondit +tranquillement: _Qui amat patrem aut matrem plus quam me, non est me +dignus_. Plus tard, il se réjouissait de n'avoir point, lui et son +frère, continué le nom et la race paternels. Et cependant, il ne fut +qu'un religieux assez calme, d'un zèle raisonnable. Il parle des choses +liturgiques avec un sans-façon qui étonne. «C'est bien long, dit-il, de +lire les psaumes à l'office de nuit du dimanche, avant le chant du _Te +Deum_. Et c'est bien ennuyeux, autant en été qu'en hiver; car, en été, +avec les nuits courtes et la grande chaleur, on est trop tourmenté des +puces.» Et il ajoute: «Il y a encore dans l'office ecclésiastique +beaucoup de choses qui pourraient être changées en mieux.» Il aime les +grands couvents où «les frères ont des délectations et des consolations +plus grandes que dans les petits». Il ne fait pas mystère de ces +_consolations_, poissons, gibier, poulardes et tourtes, douceurs +temporelles que Dieu prodigue à ceux qui font vœu d'être siens. Vous +trouverez, dans la chronique, quatre ou cinq dîners de petits frères de +saint François, tous très succulents. Une pieuse gourmandise porte à la +gaieté, et Salimbene est un joyeux compère: les histoires de couvent, +dignes de frère Jean des Entommeures, abondent dans son livre. Mais +retournez-le, et vous apercevrez l'un des écrivains--je dis des +écrivains ecclésiastiques--les plus précieux du moyen âge, l'un des +témoins les plus édifiants du XIIIe siècle italien. + +[Illustration: Vue d'Assise.] + +Il était né à Parme en 1221. A dix-sept ans, il prit l'habit. Il rédigea +sa chronique entre 1283 et 1288. Il mourut sans doute en 1289. Enfant, +il eût pu contempler saint François d'Assise; il vit s'épanouir, dans +leur suavité printanière, les fleurs de la légende séraphique. Pendant +quarante années il se promena en Italie et en France, de couvent en +couvent. Il conversa avec les personnages les plus grands de son siècle. +Il vit face à face Frédéric II, _vidi eum et aliquando dilexi_; il +connut familièrement Jean de Parme et Hugues de Digne. A Sens, il +entendit Plano Carpi, le précurseur de Marco Polo, expliquer son livre +«sur les Tartares». Il aborda, à Lyon, Innocent IV, le pape terrible qui +avait juré d'écraser la maison de Souabe et de poser son talon sur ce +«nid de vipères». Enfin, en 1248, à Sens, au moment de la Pentecôte, il +a vu saint Louis. Le roi se rendait à la croisade, cheminant à pied, en +dehors du cortège de sa chevalerie, priant et visitant les pauvres, +«moine plutôt que soldat», écrit Salimbene. Le portrait qu'il nous en +donne est charmant. _Erat autem rex subtilis et gracilis, macilentus +convenienter et longus, habens vultum angelicum et faciem gratiosam._ Et +quel fin repas il fit servir aux Mineurs de Sens! D'abord, le vin noble, +le vin du roi, _vinum præcipuum_; puis, des cerises, des fèves fraîches +cuites dans du lait, des poissons, des écrevisses, des pâtés +d'anguilles, du riz au lait d'amandes saupoudré de cynamone, des +anguilles assaisonnées d'une sauce excellente (_cum optimo salsamento_), +des tourtes, des fruits. Remarquez que le menu est rigoureusement +maigre, mais d'un maigre canonical qui permet d'attendre avec +résignation le gras du lendemain. C'était, peut-être, la Vigile de la +Pentecôte, jour d'abstinence, jour de lentilles et de racines; mais +François avait dit dans sa _Règle_: Mangez de tous les mets qu'on vous +servira, _necessitas non habet legem_. Salimbene accompagna le roi +jusqu'au Rhône. Un matin, il entra avec lui dans une église de campagne +qui n'était point pavée. Saint Louis, par humilité, voulut s'asseoir +dans la poussière, et dit aux frères: _Venite ad me, fratres mei +dulcissimi, et audite verba mea_. Et les petits moines s'assirent en +rond autour du roi de France. + +Certes voilà, pour un obscur religieux, une vie et des souvenirs qui +n'ont rien de vulgaire. Mais la singularité originale de Salimbene est +surtout dans sa vocation au Joachimisme, à la religion de l'Évangile +Éternel. Comme beaucoup d'âmes excellentes, il se laissa entraîner par +le mouvement de mysticisme qui, à côté du franciscanisme pur, et au sein +même de l'institut de saint François, agita, vers le milieu du XIIIe +siècle, l'Italie, et effraya l'Église; contradiction curieuse du +christianisme, embrassée par des hommes qui se croyaient sincèrement les +plus réguliers des chrétiens et qui se préparaient, par la plus +audacieuse des hérésies, à la réalisation des promesses suprêmes de +Jésus. + +Cette crise religieuse dont le XVIe siècle a vu les derniers +incidents existait à l'état latent depuis le premier âge du +christianisme. L'évangile de saint Jean et l'Apocalypse avaient laissé +entendre que la situation religieuse du monde ne tarderait pas à changer +profondément, et qu'une ère meilleure et définitive était proche. Le +règne futur du Saint-Esprit, du Paraclet, précédé par le règne temporel +du Christ pendant mille ans, la venue de la Jérusalem céleste, le +triomphe momentané, puis la chute horrible de l'Antéchrist, la fin des +choses terrestres, toutes ces idées avaient, dès l'époque apostolique, +préoccupé les consciences nobles. La dure expérience de l'histoire, la +misère du moyen âge, les scandales de l'Église romaine les avaient +confirmées davantage. Saint Augustin les avait reçues de saint Jean; +Scot Erigène les reçut de saint Augustin. Les hérésiarques scolastiques +les possèdent tous, si je puis ainsi dire, en puissance. Elles +reparaissent, au commencement du XIIIe siècle, dans l'école d'Amauri +de Chartres, qui ne doit rien certainement à Joachim de Flore. Celui-ci, +un poète, un visionnaire, perdu dans ses montagnes de Calabre, mais +habitué, par le contact de la chrétienté grecque, à une exégèse très +libre, avait rendu à l'Italie, vers la fin du XIIe siècle, ces +vieilles terreurs et ces vieilles espérances. Un jour, dans le jardin de +son couvent, un jeune homme d'une beauté rayonnante lui était apparu, +portant un calice qu'il tendit à Joachim. Celui-ci but quelques gouttes +et écarta le calice. «O Joachim, dit l'ange, si tu avais bu toute la +coupe, aucune science ne t'échapperait!» Mais l'abbé de Flore avait +assez goûté de la liqueur mystique pour annoncer, dans sa _Concordia +novi et veteris Testamenti_, une troisième révélation religieuse, celle +de l'Esprit, supérieure à celle du Fils, comme celle-ci l'avait été à +celle du Père. Il faut citer tout ce passage où court un grand souffle. +Joachim caractérise les trois âges religieux du monde, dont le dernier +lui semble près de se lever: + +«Le premier a été celui de la connaissance, le second celui de la +sagesse, le troisième sera celui de la pleine intelligence. Le premier a +été l'obéissance servile, le second la servitude filiale, le troisième +sera la liberté. Le premier a été l'épreuve, le second l'action, le +troisième sera la contemplation. Le premier a été la crainte, le second +la foi, le troisième sera l'amour. Le premier a été l'âge des esclaves, +le second celui des fils, le troisième sera celui des amis. Le premier a +été l'âge des vieillards, le second celui des jeunes gens, le troisième +sera celui des enfants. Le premier s'est passé à la lueur des étoiles, +le second a été l'aurore, le troisième sera le plein jour. Le premier a +été l'hiver, le second le commencement du printemps, le troisième sera +l'été. Le premier a porté les orties, le second les roses, le troisième +portera les lis. Le premier a donné l'herbe, le second les épis, le +troisième donnera le froment. Le premier a donné l'eau, le second le +vin, le troisième donnera l'huile. Le premier se rapporte à la +Septuagésime, le second à la Quadragésime, le troisième sera la fête de +Pâques. Le premier âge se rapporte donc au Père, qui est l'auteur de +toutes choses; le second au Fils, qui a daigné revêtir notre limon; le +troisième sera l'âge du Saint-Esprit, dont l'apôtre dit: Là où est +l'Esprit du Seigneur, là est la liberté, _ubi Spiritus Domini, ibi +Libertas_.» + +Mais c'est bien sur cette terre et dès cette vie et non plus seulement +dans la Jérusalem paradisiaque de l'Apocalypse, de saint Augustin et de +Scot Erigène, que devait se manifester la révélation joachimite. Le +rêveur de Flore y réservait aux moines, aux contemplatifs, aux +_spirituales viri_, le ministère dévolu jusqu'alors aux clercs, à +l'Église séculière. De quelles catastrophes serait précédée la grande +évolution religieuse? Joachim pressentait des années tragiques, et, dans +les derniers jours du XIIe siècle, il calculait en tremblant que les +deux prochaines générations humaines de trente années verraient cette +crise extraordinaire, que peut-être elle allait commencer, qu'au plus +tard elle éclaterait en l'an 1260. + +Il mourut avec le renom d'un prophète, en odeur de sainteté. Henri VI, +Richard Cœur-de-Lion, l'avaient consulté sur la venue de +l'Antéchrist. L'Église le béatifia, et Dante l'a mis en son _Paradis_, +dans le chœur des mystiques. Mais ses visions lui survécurent. Les +Franciscains, dans les vingt années qui suivirent la mort de saint +François, s'attachèrent à lui comme au précurseur de la religion +nouvelle dont l'enfant d'Assise aurait été le Messie. On annonça, pour +1260, la fin de l'Église de Rome. On ajouta aux ouvrages vrais de +Joachim toutes sortes de livres apocryphes et de prophéties où Frédéric +II et sa descendance, le pape Innocent IV, saint François et saint +Dominique et le vêtement même des ordres mendiants étaient clairement +annoncés. Autour de Jean de Parme, général des Franciscains, se +groupaient les plus ardents apôtres joachimites. L'un d'eux, Gérard de +San Donnino, en son _Liber introductorius ad Evangelium Æternum_, résuma +toute la doctrine de Joachim. L'Évangile Éternel, qui fut, en effet, une +doctrine et non un livre, avait été jusque-là comme un texte idéal, la +Bonne Nouvelle du Saint-Esprit, que chaque adepte portait secrètement en +son cœur. Le jour où il devint un manifeste d'hérésie et un étendard +révolutionnaire, l'Église et l'Université de Paris s'émurent et +s'entendirent pour frapper la secte. L'opération fut très simple, tous +les sectaires étant, au fond, de pieux catholiques. Jean de Parme +abdiqua le généralat. Le pauvre Gérard de San Donnino pâtit pour tout le +monde: on l'enferma dans un _in pace_. + +Tout ceci se passait entre 1250 et 1255. Salimbene, tout novice, s'était +fait joachimite, comme les autres. A Hyères, il avait reçu de Hugues de +Digne, le chef de la secte pour la France, un prétendu commentaire de +Joachim sur les quatre évangélistes, et l'avait copié à Aix. Après le +jugement de condamnation, prononcé en 1255, par Alexandre IV, il était +encore demeuré fidèle à la doctrine mystérieuse. Longtemps après, quand, +vieux et désenchanté, il écrit sa Chronique, il rappelle à dix reprises +et très bravement, qu'il a été jadis «grand joachimite, _magnus +joachimita_». Mais après 1260, l'année fatale étant écoulée, et l'Église +du Fils n'ayant pas cédé la place à celle de l'Esprit, il se détacha +tout à fait de la secte. Bartolommeo de Mantoue lui dit un jour, à +propos de Jean de Parme: «Il avait suivi les prophéties de véritables +fous.--Cela me fait bien du chagrin, répondit Salimbene, car je l'aimais +tendrement. Et Bartolommeo:--Mais toi aussi, tu as été +joachimite.--C'est vrai, réplique naïvement notre moine; mais après la +mort de l'empereur Frédéric II et la fin de l'année 1260, j'ai tout à +fait abandonné cette doctrine, et je suis résolu à ne plus croire qu'aux +choses que j'aurai vues.» + +Cependant, il garda toujours une tendresse pour les rêves de sa +jeunesse. Son orgueil fut d'avoir été l'un des initiés de la révélation +de l'Évangile Éternel, et il aime à nous conter tout ce qu'il a vu et +connu de ce grand mystère. Par lui nous pénétrons dans ce monde +singulier qui eut toujours l'allure d'une société secrète. A Pise, il +voit apporter furtivement, par un vieil abbé de l'ordre de Flore, les +livres de Joachim, que l'on voulait soustraire aux violences de Frédéric +II. A Hyères, il assiste, dans la chambre de Hugues de Digne, aux +colloques à voix basse des joachimites: il y avait là des notaires, des +juges, des médecins, _et alii litterati_. Des franciscains venus les uns +de Naples, les autres de Paris, s'interrogeaient anxieusement. «Que +pensez-vous, disait l'un, Jean de Naples, à Pierre de Pouille, de la +doctrine de Joachim?--Je m'en soucie, disait l'autre, comme de la +cinquième roue d'un carrosse, _quantum de quinta rota plaustri_.» A +Provins, il se fait expliquer un livre apocryphe de Joachim, +l'_Expositio super Jeremiam_. A Modène, il rencontre Gérard de San +Donnino revenant de Paris. Leur entretien est curieux, et se découpe +facilement en dialogue: + +SALIMB.--Si nous disputions de Joachim? + +GÉR.--Disputer, non, mais causons, et dans un lieu secret. (Ils s'en +vont derrière le dortoir et s'assoient à l'ombre d'une treille.) + +SALIMB.--Dis-moi quand et où naîtra l'Antéchrist. + +GÉR.--Il est déjà né et grand, et bientôt le mystère d'iniquité +s'accomplira. + +SALIMB.--Tu le connais? + +GÉR.--Je ne l'ai pas vu en face, mais je le connais bien par l'Écriture. + +SALIMB.--Quelle Écriture? + +GÉR.--La Bible. + +SALIMB.--Eh bien! dis tout, car je connais la Bible. + +GÉR.--Non, il nous faut une Bible. (Salimbene court chercher sa Bible. +Ils étudient le XVIIIe chap. d'Isaïe, que Gérard applique à un roi +d'Espagne ou de Castille.) + +SALIMB.--Et ce roi est l'Antéchrist? + +GÉR.--Tout à fait. Les docteurs et les saints l'ont tous prédit. + +SALIMB. (riant).--J'espère que tu verras que tu t'es trompé. + +(En ce moment les frères, avec des séculiers, apparaissent dans la +prairie, la mine allongée, causant avec des signes de tristesse.) + +GÉR.--Va, et écoute ce qu'ils disent. On dirait qu'ils ont reçu de +mauvaises nouvelles. + +(Salimbene court, interroge et revient. Mauvaises nouvelles, en effet; +l'archevêque de Ravenne a été fait prisonnier par Ezzelino de Padoue.) + +GÉR.--Tu vois bien, voilà le mystère qui commence. + +Longtemps après, _post annos multos_, au couvent d'Imola, on lui +présenta un livre de son ami Gérard, peut-être le _Liber +introductorius_. Mais Gérard avait été condamné, ses écrits étaient +frappés d'infamie. Salimbene eut peur et dit: «Jetez-le au feu». + +L'appréhension de l'Antéchrist fut, en dehors même de la société +joachimite, un sentiment essentiel de la religion italienne au XIIIe +siècle. On s'en inquiétait déjà au temps de Grégoire VII. Les +prédictions de Joachim attirèrent l'attention des mystiques sur Frédéric +II: évidemment, le monstre, c'était lui. Toutes les calomnies, toutes +les médisances propagées par les moines se retrouvent en Salimbene, qui +voit, dans les malheurs des dernières années de l'empereur, le signe +très clair de la colère divine. Aussi les a-t-il énumérés tous, l'un +après l'autre, jusqu'à la mort misérable de Frédéric, dans un château de +la Pouille. Il invoque, comme témoins de la vengeance céleste, tour à +tour les Prophètes, les Sibylles, Merlin, l'abbé Joachim. Frédéric, +c'est l'ennemi satanique de l'Église et de Dieu, l'impie, l'athée, le +libertin, _callidus_, _versutus_, _avarus_, _luxuriosus_, _malitiosus_, +_iracundus_, _jocundus_, _delitiosus_, _industriosus_, _epicureus_; +poète cependant, spirituel, séduisant, _pulcher homo_. Cet homme +charmant était d'ailleurs féroce: il fit couper le pouce à un notaire +qui, dans un acte, avait écrit de travers une lettre du nom impérial; il +donna à deux malheureux un excellent repas, puis fit courir l'un et +laissa s'endormir l'autre; on les ouvrit alors, sous les yeux de +l'empereur, curieux d'étudier le problème de la digestion[81]. + + * * * * * + +La parole de Joachim de Flore: _ubi Spiritus Domini, ibi Libertas_, +s'était réalisée à la lettre. L'Italie, animée par l'attente d'une +rénovation religieuse, porta tout d'un coup une étonnante floraison de +doctrines, de sectes, de miracles et de prodiges de toutes sortes. Le +premier, saint François, avec la puissance d'un créateur, avait rajeuni +le christianisme; cette fécondité d'invention ne s'était pas ralentie au +temps de Salimbene, et, par lui, nous pouvons pénétrer dans la +chrétienté la plus vivante qui fut jamais. Et, je le répète, si nous +mettons à part les vues aventureuses du joachimisme, ici, nous n'avons +pas affaire à des hérésies. Mais les plus scandaleux de ces chrétiens +d'Italie se croient en règle avec le bon Dieu. Ils édifient librement, +joyeusement leurs petites chapelles, leurs communions bizarres dans +l'enceinte de la grande Église, qui les laisse faire quelque temps, puis +ramène vivement à la ligne droite ceux qui s'en éloignent avec une belle +humeur trop inquiétante. + +Le groupe de Jean de Parme semble au complet dans la _Chronique_. La +personne la plus singulière de ce groupe est assurément la sœur de +Hugues de Digne--_unius de majoribus clericis de mundo_--sainte +Doulcine. Elle avait le don de guérir ou même de ressusciter les petits +enfants. Elle n'était pas entrée en religion, mais portait le cordon de +saint François, et parcourait la Provence, suivie de quatre-vingts dames +de Marseille. Elle entrait dans toutes églises des frères mineurs, où +elle avait des extases. Elle y demeurait facilement les bras en l'air +depuis la première messe du matin jusqu'aux complies. «On n'en a jamais +dit de choses fâcheuses», écrit Salimbene. + +Dans ce monde étrange, le miracle, le petit miracle familier était une +douce habitude. Les miracles de Salimbene tournent en général à la +gloire des franciscains. Il ne dissimule point qu'une pieuse industrie +peut y aider. En 1238, dit-il, à Parme, vers le temps de Pâques, les +mineurs et les prêcheurs s'entendirent sur les miracles qu'il convenait +de faire cette année-là, _intromittebant se de miraculis faciendis_. Il +a connu un frère, Nicolas, à qui le miracle ne coûtait pas plus que la +récitation du _Pater_. Un moinillon, tout en écumant la soupe +conventuelle, avait laissé tomber dans le chaudron un bréviaire +enluminé, qu'on venait de lui prêter. Le saint livre s'imprégnait de +bouillon _miro modo_. Fra Niccolò, appelé, dit une prière sur la soupe +et retira le bréviaire intact et tout neuf. Salimbene ne nous apprend +point si la soupe en fut plus grasse. A Bologne, un novice ronflait si +fort que personne ne pouvait plus dormir au couvent. On l'exila du +dortoir au grenier, du grenier au hangar: rien n'y fit; c'était une +trompette d'Apocalypse. On tint chapitre sous la présidence de Jean de +Parme en personne. Quelques-uns demandèrent l'expulsion du petit frère +_propter enormem defectum_. On résolut de le rendre à sa mère, pour une +fraude sur la chose livrée, _eo quod ordinem decepisset_. Fra Niccolò +intervint et promit un miracle. Le lendemain, l'enfant servit sa messe; +puis il le fit passer derrière l'autel et là il lui tira vivement le +nez. Dès lors, le novice dormit _quiete et pacifice_, comme un loir, +_sicut ghirus_. + +Mais aussi, que de faux miracles de la part des reliques qui ne sont pas +franciscaines! La ville de Parme vit entrer un matin, +processionnellement et suivie d'une foule de dévots, la châsse d'un +prétendu saint Albert de Crémone. La relique--le petit doigt d'un +pied--fit merveille. Les curés de paroisses commandaient pour leurs +églises des fresques en l'honneur de saint Albert, _ut melius oblationes +a populo obtinerent_. Mais un chanoine doué de flair s'approcha de très +près de la châsse, et sentit une odeur qui n'était point de sainteté. Il +prit la relique: c'était une simple gousse d'ail! + +Évidemment, la notion d'orthodoxie était alors très particulière. Il +était entendu que les fidèles, individuellement, ou formés en +communautés libres, pouvaient chercher où il leur plairait la voie du +salut. Et chacun de tirer de son côté selon son humeur; celui-ci, un +laïque de Parme, s'enferme en un couvent de cisterciens pour écrire des +prophéties; cet autre, un ami des mineurs, fonde quelque chose pour lui +tout seul (_sibi ipsi vivebat_). C'est le Don Quichotte de saint +Jean-Baptiste: longue barbe, cape arménienne, tunique de peau de bête, +une sorte de chasuble sur les épaules avec la croix devant et derrière, +et tenant une trompette de cuivre (_terribiliter reboabat sua tuba_), il +prêche dans les églises et sur les places, suivi d'une foule d'enfants +qui portent des branches d'arbres et des cierges. Voici les _Saccati_ ou +_Boscarioli_, hommes vêtus de sacs, hommes des bois. C'est une secte de +faux Mineurs sortie du groupe de Hugues de Digne et qui ont pris un +costume pareil à celui des franciscains. Ils semblent de furieux +quêteurs, plus alertes que les vrais, et qui ne leur laissent que des +miettes. Salimbene les méprise. Voici les _Apostoli_, des vagabonds, +_tota die ociosi_ (ocieux), _qui volunt vivere de labore et sudore +aliorum_. Cette bande va et vient, attirant à elle les enfants qu'ils +font prêcher, suivie d'une troupe de femmes (_mulierculæ_), vêtues de +longs manteaux, qui se disent leurs sœurs; ils doivent pratiquer le +communisme à outrance. Leur chef, Gherardino, a des aventures galantes +qui révoltent la pudeur de Salimbene. Le scandale des _Apostoli_ émut +l'évêque de Parme, qui fit emprisonner ceux qu'il put prendre. Puis +Grégoire X condamna la secte, qui refusa de se soumettre. Les _Saccati_, +plus humbles, s'étaient soumis. + +Deux sociétés religieuses, orthodoxes, mais très différentes l'une de +l'autre, ont attiré l'attention de Salimbene: les flagellants et les +_Gaudentes_, ou les _joyeux compères_. Les flagellants apparurent dans +l'Italie du Nord en 1260, l'année fatale des joachimites: «Tous, petits +et grands, nobles, soldats, gens du peuple, nus jusqu'à la ceinture, +allaient en procession à travers les villes et se fouettaient, précédés +des évêques et des religieux.» La panique mystique fit de grands +ravages: tout le monde perdait la tête, on se confessait, on restituait +le bien volé, on se réconciliait avec ses ennemis. La fin de toutes +choses semblait prochaine. Le jour de la Toussaint, les énergumènes +vinrent de Modène à Reggio, puis ils marchèrent sur Parme. Celui qui ne +se fouettait point était «réputé pire que le diable», on le montrait au +doigt, on lui faisait violence. Ils se dirigèrent enfin sur Crémone. +Mais le podestat de cette ville, Palavicini, refusa l'entrée des portes: +il fit dresser des fourches le long du Pô à l'usage des flagellants qui +essaieraient de passer; aucun ne se présenta. Avec les _Gaudentes_, +autre tableau. Ceux-ci ne se frappaient point, mais vivaient gaiement en +confrérie. Ils avaient été inventés par Bartolomeo de Vicence, qui fut +évêque. Petite confrérie, d'ailleurs. Ils mangent leurs richesses «_cum +hystrionibus_», écrit Salimbene. Ils ne faisaient point l'aumône, ne +contribuaient à aucune œuvre: monastères, hospices, ponts, églises. +Ils enlevaient par rapine le plus qu'ils pouvaient. Une fois ruinés, ils +avaient l'audace de demander au pape de leur assigner, pour y habiter, +les plus riches couvents d'Italie. + +Ces chrétiens aimables continuaient la tradition des _clerici vagantes_ +du XIIe siècle. Et même, à côté d'eux, certains _Gaudentes_ isolés, +les plus avisés sans doute, et les plus voluptueux de l'ordre, annoncent +déjà les prélats peu édifiants du XVIe siècle romain...[82]. + + * * * * * + +Salimbene et sa chronique sont une relique bien vénérable du passé. Ils +n'engendrent point la mélancolie, ce qui est bon; mais ce qui vaut mieux +encore, ils inspirent de sérieuses réflexions ou confirment de graves +idées historiques. Chacune des pages de ce livre montre que la liberté +d'invention déployée par les Italiens du XIIIe siècle dans l'œuvre +de la Commune, dans l'organisation des franchises politiques et +sociales, fut tout aussi grande, aussi féconde, à la même époque, dans +l'ordre des faits religieux. La conscience libre dans la cité libre, +telle fut alors la formule de la civilisation italienne. Certes, +l'apostolat même de saint François et ses résultats immédiats +témoignaient déjà, d'une façon éclatante, de cette vérité. Mais ici, de +l'exquise poésie de la légende sortait peut-être un sentiment trop idéal +de la réalité historique. L'odeur suave des _Fioretti_, telle qu'une +vapeur d'encens, nous trouble les sens et donne une illusion +paradisiaque. Le franciscain de Parme, si familier, qui raconte avec +candeur tout ce qu'il a entendu, tout ce qu'il a vu, dissipe quelque peu +l'enchantement et nous apprend que, dans l'ordre séraphique, tous +n'étaient pas des séraphins. On ne connaît pas une société religieuse si +l'on n'en visite que les sanctuaires, si l'on n'en contemple que les +fondateurs; il importe aussi de fouiller les coins et les recoins, la +sacristie, le cloître, le réfectoire et les cellules, et de prêter +l'oreille aux pieux propos, aux confidences, aux joyeusetés des plus +humbles moines. Pour cet office, Salimbene est un guide incomparable; on +ne fait pas de meilleure grâce aux étrangers les honneurs de son +couvent. + +E. GEBHART, dans le _Bulletin du cercle +Saint-Simon_, 1884[83]. + + + + +IV.--LES PROPOS DE MAÎTRE ROBERT DE SORBON. + + +Robert de Sorbon, fondateur du collège appelé de son nom la maison de +Sorbonne, doit toute sa gloire à cette fondation généreuse; il n'en doit +rien à ses écrits. Il s'y trouve pourtant des parties très +intéressantes. Un témoin digne de toute confiance, Joinville, rapporte +que Robert avait «grant renommée d'être preud'homme»; il nous atteste, +en outre, que, très sûr de posséder un cœur droit et de voir en +conséquence les choses comme elles sont, louables ou blâmables, il était +habituellement très libre dans ses discours et dans ses actes. Eh bien! +tel est-il dans les divers écrits qu'il nous a laissés, dans ses sermons +et même dans ses traités dogmatiques: d'une part, honnête, très honnête, +nullement casuiste, n'enseignant jamais qu'une morale, la stricte +observance des dix commandements, et, d'autre part, caustique, enjoué, +abondant en vives saillies et propos badins sur le compte d'autrui. Nous +ne croyons pas qu'on se représente tout à fait ainsi le créateur de la +Sorbonne. On ne connaît guère qu'un côté du personnage. C'est pourquoi +nous voulons montrer ici l'autre côté, celui qu'on ne connaît pas! + +Quoique chanoine de Paris, c'est-à-dire grand dignitaire d'une église +opulente et fastueuse, quoique vivant à la cour dans la familiarité des +seigneurs et du roi, quoique devenu riche après avoir été pauvre, il +avait conservé le goût de la simplicité, sans se laisser atteindre par +la contagion des mœurs séculières. C'était une des formes de sa +prud'homie. En cela tous les clercs attachés à la cour ne lui +ressemblaient pas. «Il faut bien, disaient-ils, hurler avec les +loups.--Non, non, leur répondait-il: Vivez avec les loups, soit, mais +pour les convertir en agneaux; sinon tenez pour certain qu'ils vous +mangeront.» Fit-il, pour sa part, des conversions nombreuses? nous n'en +pouvons à la vérité citer aucune, mais il est constant qu'il ne s'est +laissé ni terrifier ni manger par les loups. C'est ce que prouve du +reste le ton de ses remontrances, où sont particulièrement maltraités +les riches et les nobles, où les princes eux-mêmes ne sont pas toujours +épargnés. + +Chez les riches, par exemple, il condamnait sévèrement le luxe des +habits, et recommandait à tous les confesseurs d'être, sur ce point, +aussi rigides que lui. Au pénitent qui viendra lui faire l'aveu de ses +fautes le confesseur dira: «Mon ami, ne vous êtes-vous pas paré les +jours de fête, ou bien en quelque autre circonstance solennelle, pour +plaire aux femmes que vous pourriez rencontrer sur votre chemin?--Oui, +maître, répondra sans doute le pénitent, mais sans aucune intention de +les provoquer au mal.--Ami, répliquera le confesseur, vous avez +gravement péché. Si l'on suspend une couronne à la porte d'une taverne, +c'est la marque qu'on y vend du vin; de même une chevelure circulaire, +sur la tête un élégant chaperon, un ceinturon de fer, de petits nœuds +argentés, des gants aux mains, aux pieds des souliers lacés, et autres +choses de ce genre, voilà des enseignes de libertinage; et pourtant il +n'y a pas dans la couronne une obole de vin, il n'y a pas dans le +ceinturon de fer le moindre péché de luxure.» + +Pour supprimer les habits de fête, Robert eût volontiers supprimé les +fêtes elles-mêmes. C'est là, dit-il, ce qu'avait osé faire un prélat +très vénéré, Guyard de Laon, autrefois chancelier de Paris, plus tard +évêque de Cambrai, qui, de tous les martyrs, de tous les confesseurs, +n'avait maintenu comme saints à fêter, dans le calendrier réformé de son +diocèse, que saint Laurent et saint Martin. Et Robert le félicite +d'avoir eu cette audace, le seul dieu qui pouvait lui reprocher d'avoir +fait tort à son culte étant le dieu Bacchus. A qui connaît les mœurs +du temps le propos ne semble pas trop dur. + +En mainte occasion Robert s'est exprimé plus âprement. Il savait sans +doute qu'il se faut défendre de parler trop et trop haut. «La langue +est, disait-il, dans un cloître, comme un moine, dans un cloître fermé +par un fossé et deux barrières, les dents et les lèvres, et devant ce +fossé, devant ces barrières, il y a trois portiers dont il faut +successivement obtenir la permission de sortir, c'est-à-dire la +permission de parler.» Mais Robert violait souvent la consigne, et quand +les trois portiers murmuraient il était déjà loin. Un jour donc, la cour +était à Corbeil; le voilà prenant par son manteau le sénéchal de +Champagne et l'entraînant malgré lui vers le roi: «Maître Robert, lui +disait Joinville, que me voulez-vous?--Je veux de vous une réponse à +cette question: S'il plaisait au roi de s'asseoir dans ce pré, et si +vous alliez prendre place sur son banc, au-dessus de lui, ne seriez-vous +pas à blâmer?--Je le serais sans aucun doute.--En conséquence, vous êtes +blâmable de vous vêtir plus noblement que le roi, lequel n'a pas cet +habit de vair dont vous faites parade.» Joinville blessé répondit +aussitôt: «Sauf votre grâce, maître Robert, cet habit de vair que je +porte, mon père et ma mère me l'ont laissé; tandis que vous, fils de +vilain et de vilaine, vous avez laissé l'habit de votre père et de votre +mère pour revêtir un camelin plus riche que celui du roi.» Ce débat, +déjà très vif, l'allait devenir plus encore; mais le roi s'empressa +d'intervenir et prit la défense de maître Robert; ce dont il fit bientôt +après ses excuses à Joinville, lui disant à part: «Il avait grand besoin +que je l'aidasse, car il était fort ébahi.» + +Saint Louis avait, au rapport de Joinville, une doctrine autre que celle +de Robert en ce qui touche le costume. «Un chevalier courtois se doit, +disait-il, vêtir de telle sorte que les gens d'un âge mûr ne l'accusent +pas de trop faire, les jeunes gens de faire trop peu.» C'était là parler +très sagement. Cependant on assure que le bon roi n'observait pas +toujours lui-même la règle qu'il enseignait aux autres. Il aurait donc +un peu trop négligé sa tenue, tandis que sa femme, Marguerite de +Provence, aurait, suivant Robert, donné dans l'excès opposé. + +Voici les termes de ce témoignage: _Humiliter (rex Franciæ) incedit et +gerit se; uxor autem ejus alio modo_. Dans la bouche de Robert, ce n'est +pas simplement, en ce qui touche la reine, un propos malin, c'est une +accusation grave. En effet, il ne permettait pas plus aux femmes qu'aux +hommes le luxe des habits. Qu'on veuille bien le lui pardonner. La +prud'homie rigide va bien rarement sans quelque rusticité. Alceste a +beaucoup de vertu, mais il manque de politesse; ainsi le vertueux +Robert n'était pas toujours poli. + +Il paraît que de son temps les femmes portaient des robes très longues, +c'est une mode qu'il se permet de plaisanter. «Une femme, dit-il, ayant +prié son mari de faire pour elle l'emplette d'une robe, il l'achète +assez longue. La femme s'en étant revêtue monte sur un coffre, pour en +mieux juger l'ampleur et la bonne façon. Mais voilà que, l'épreuve +faite, la femme, attristée, dit au mari: «Pourquoi donc m'avez-vous +acheté, monsieur, une robe si courte? j'en voulais une qui pendît +jusqu'à terre.--Mais, répond le mari, je pensais que vous vouliez une +robe pour vous seule, non pour vous et pour ce coffre tout ensemble. Si +vous m'en aviez averti, j'aurais volontiers satisfait à votre désir.» + +[Illustration: Le sire de Joinville, habillé de ses armoiries, d'après +un manuscrit du XIVe siècle.] + +Mais revenons à la reine Marguerite. On n'a pas pu ne pas s'étonner de +voir Robert taxer publiquement d'immodestie la femme très aimée du saint +roi. On s'étonnera certainement davantage de l'entendre enseigner au roi +lui-même comment il la devait corriger de ce grave défaut. +L'enseignement a la forme d'une anecdote; mais le narrateur en fait +lui-même l'application aux personnes royales. Voici tout le passage: +«Comment faut-il comprendre ces paroles de l'apôtre disant que l'époux +et l'épouse doivent mutuellement se complaire? Il y a là une difficulté +dont certain prince a montré la solution au roi de France. Ce roi est +d'une grande bonhomie; sa démarche, son port, sont des plus modestes; +mais sa femme est tout autre. Le prince dont il est question ayant une +humble tenue, cela déplaisait à sa femme, qui aimait s'affubler des plus +riches ornements, et comme elle blâmait sa pauvre mine et s'en plaignait +même à ses parents, il lui dit: «Madame, il vous plaît donc que je me +pare de vêtements de prix?» Elle répondant que tel était, en effet, son +désir, et que finalement elle voulait le voir s'y conformer, le prince +reprit: «Eh bien, je ferai cela pour vous, la loi conjugale étant que +l'homme doit complaire à sa femme, et réciproquement.... Mais cette loi +qui m'oblige envers vous, vous oblige pareillement envers moi: vous êtes +tenue d'obéir à ma volonté, comme je le suis d'obéir à la vôtre. En +conséquence, je veux que vous me fassiez le plaisir de vous habiller +plus modestement. Vous porterez mes vêtements et je porterai les +vôtres.» A cet arrangement la femme refusa de souscrire, et dès lors +elle permit au mari de se vêtir selon sa coutume.» Il y a donc lieu de +croire que la reine Marguerite blâmait aussi la grande simplicité du +roi. Mais n'insistons pas davantage sur cette affaire du costume. Sur +bien d'autres points Robert a censuré plus vivement encore les mauvaises +mœurs de ses contemporains. Il n'approuvait pas non plus le luxe des +festins, qui finissaient trop souvent par d'ignobles orgies. On y jurait +beaucoup, et les jurements révoltaient Robert autant que le roi. «Le +roi, dit Robert, n'en voulant plus entendre, avait convoqué plusieurs +évêques pour faire avec eux une loi sévère contre les blasphémateurs; +mais, ayant trouvé ces évêques peu favorables à son projet, il fut +tellement ému de leur froideur qu'il en eut une fièvre tierce dont il +faillit mourir». En outre, on jouait habituellement après les grands +repas, et de très grosses sommes. La passion du jeu ne fut peut-être +jamais plus violente et plus commune. Elle avait gagné les clercs +eux-mêmes. Nous lisons dans un des sermons de Robert: «Voici ce qui +vient d'arriver cette semaine à deux lieues de Paris. Un prêtre, ayant +joué dix livres et son cheval, s'est pendu. Ainsi finissent les parties +de dés. Malheureux, va jouer maintenant!» On jurait, on jouait, on +appelait ensuite pour se divertir de toute manière des bateleurs, à qui +le maître du logis faisait souvent, par ostentation, des présents +magnifiques. + +«Un jour, dit Robert, l'évêque Guillaume (il s'agit du célèbre Guillaume +d'Auvergne) se promenait à cheval avec le roi Louis et son frère le +comte d'Artois.» Il faisait un grand vent qui toujours décoiffait +l'évêque. Le roi lui dit: «Comment ne pouvez-vous retenir votre bonnet +et l'empêcher de tomber?» L'évêque lui répondit: «Sire, je ne réussis +pas à l'attacher si bien que le vent ne me l'enlève. Mais cela ne +m'étonne guère, car on a vu plus d'une fois certain vent dépouiller les +gens même de leur tunique.--Comment cela? dit le roi.--Sire, répliqua +l'évêque, n'est-il pas, en effet, arrivé plus d'une fois que, violenté +par le vent de la vaine gloire, un chevalier ait quitté sa robe pour la +donner à quelque histrion?»--Aimer, honorer, gratifier des histrions, ce +n'était pas un moindre délit, suivant Robert, qu'offrir un sacrifice aux +démons. Enfin un autre intermède des festins était la chanson souvent +déshonnête. Combien Robert désirait fermer les oreilles aux galanteries +des ménestrels! Nous tenons de lui l'anecdote qu'on va lire. Lorsque +Folquet, archevêque de Toulouse, entendait par hasard chanter une de ces +chansons qu'il avait composées au temps de sa jeunesse mondaine, il +s'obligeait durant le premier repas du jour, à ne manger que du pain, à +ne boire que de l'eau. Nous ne voulons pas excuser ici ce que le +prud'homme condamne. Cependant, puisqu'il s'agit de Folquet, disons qu'à +ce farouche persécuteur d'hérétiques, avérés ou imaginaires, nous +voudrions n'avoir à reprocher que des chansons. + +Sur quelques vices communs, tant à la ville qu'à la cour, sur +l'hypocrisie, par exemple, Robert s'exprimait ainsi: «Une grande +querelle s'étant élevée entre les quadrupèdes et les oiseaux, au jour +fixé pour combattre, la chauve-souris s'absenta, se disant: «Je n'irai +pas à la bataille, mais je verrai, la guerre finie, quel parti se +portera le mieux, et je passerai de son côté.» Après le combat, les deux +partis comptant beaucoup de morts et de blessés, les quadrupèdes +rencontrent les premiers la chauve-souris. «Arrêtez, s'écrient-ils, +tuez, pendez cet ennemi.--Ah! mes bons amis, leur répond-elle. Que +dites-vous? Je suis des vôtres»; et leur montrant ses quatre pattes, +elle se tire d'affaire. Les oiseaux l'ayant ensuite abordée, elle leur +montre ses ailes et s'esquive de même. Combien je connais de gens +semblables! Sont-ils avec des dévots, des religieux, ils disent: «Priez +pour moi;» et font le coq mouillé, contrefont la Madeleine, _faciunt +gallum implutum et contrefaciunt Magdalenam_; mais sont-ils avec des +mondains, ils les imitent, s'ils ne vont pas plus loin qu'eux, se +gaussant, pour obtenir leurs bonnes grâces, des religieux et des +béguines.» + +Il ne pouvait être plus indulgent à l'égard des libertins. «Une femme, +disait-il, vend son honneur pour une pelisse ou quelque chose de +semblable. Elle fait certes un mauvais marché et cette femme est très +sotte. Mais les hommes sont, hélas! bien plus sots, car du moins cette +femme a le salaire qu'elle a voulu, tandis que, pour perdre leur +honneur, les hommes vident leur bourse. Si quelqu'un portant cent marcs +prenait à ses gages un voleur qu'il chargerait de le dépouiller, vous +penseriez que c'est un fou. Eh bien! n'est-il pas plus fou celui qui +donne ses écus pour perdre son honneur? C'est, d'ailleurs, les donner +pour aller en enfer. Sainte Marie, je ne voudrais pas aller en enfer +pour tout l'or du monde, et, toi, tu payes pour y aller?» Sur les +médisants, il s'exprimait ainsi: «Ils ressemblent aux araignées, qui, se +posant sur la plus belle fleur, n'en tirent que du venin. S'ils voient, +par exemple, un homme jeûner: «Tiens, disent-ils, c'est qu'il vient +d'assister à la mort de son âne;» ou bien encore, «à la mort du +diable,» mais l'honnête homme ressemble à l'abeille, qui, de toute fleur +où elle se pose, recueille du miel.» + +Il ne devait pas épargner davantage les prêteurs d'argent, qu'on +appelait alors usuriers. «Je professe, disait-il, que tous les usuriers, +les thésauriseurs, qui détiennent la chose d'autrui, sont des larrons, +et qu'au jour de la mort le prévôt de l'enfer, c'est-à-dire le diable, +les saisira comme des larrons pour les conduire à ses gibets. Ils ont +maintenant les mains si serrées que rien ne s'en échappe; mais, à leur +mort, on ouvrira leurs coffres, qu'ils ont tenus si bien fermés, pour en +extraire les richesses qui leur étaient chères comme leurs entrailles. +Je les compare à des pourceaux, qui sont, tant qu'ils vivent, de grande +dépense. Un pourceau coûte beaucoup à celui qui le veut bien nourrir, et +pourtant il ne rapporte rien tant qu'il vit, et ne fait que souiller la +maison. Mais un pourceau mort est de grand prix!» Or n'omettons pas de +rappeler quelle était alors la définition de l'usure. Usurier est +quiconque prête sous la condition d'un remboursement avec intérêt. Tout +ce qu'on a le droit d'exiger, c'est la restitution du capital prêté. En +outre, Robert ne manque pas de le dire, usurier est quiconque vend une +chose à terme au-dessus du cours actuel, ou l'achète au-dessous, +spéculant sur la détresse de son prochain, avec l'espoir d'en tirer un +prix supérieur. Il y avait à ce compte, nous n'en doutons guère, un très +grand nombre d'usuriers. Qui même ne l'était pas? Qui ne l'est parmi les +trafiquants de toute sorte, et les plus humbles rentiers, ne les +omettons pas, étant donnée la définition de l'usure? Ainsi que de +larrons, que de butin pour le prévôt de l'enfer! On ne peut être surpris +ensuite d'entendre Robert s'écrier: «Non, pas un homme sur cent n'est en +route pour le paradis. Je regrette d'être obligé de le dire; mais je ne +puis le taire, parce que c'est la vérité». + +Sur les devoirs professionnels, le langage de Robert n'est pas moins +véhément, surtout lorsque le prud'homme censure les gens de sa robe, +clercs de tout rang, recteurs de paroisses, confesseurs, +maîtres-régents. S'agit-il des moines? Ce sont des insolents, des +baguenaudiers, à qui rien ne déplaît autant que d'assister aux offices. +«Un prédicateur étant venu leur faire un sermon, ils l'escortent dans +le cloître pour lui souffler à l'oreille: «Ah! soyez bref! soyez bref!» +C'est pourquoi, dès qu'ils sont réunis au chapitre: «Tout serviteur de +Dieu, s'écrie le prédicateur, écoute les paroles de Dieu. Vous n'êtes +pas les serviteurs de Dieu, si vous n'écoutez pas les paroles de Dieu. +Donc vous êtes les serviteurs du diable. Est-ce assez bref?» Et cela +dit, il s'en alla.» S'agit-il des clercs séculiers? «Ils chantent si +haut, dit Robert, qu'ils mettent en fuite les corbeaux assemblés sur le +clocher de l'église, mais leur cœur est ailleurs. Ils crient au +Seigneur de leur montrer sa face, et ils lui tournent, eux, le dos.» Il +va de soi que Robert désapprouve le cumul des bénéfices. En autorisant, +disons plus, en favorisant cet abus, la trop grande facilité des papes +en avait fait naître un autre, non moins grave, l'abus des vicariats. +Que les curés vivent dans leurs églises et qu'on ne les voie pas +ailleurs! Nulle part ailleurs, ajoutait fermement Robert; et pour +démontrer l'inconvenance, l'irrégularité de leurs trop fréquentes +absences, il raisonnait ainsi en bon logicien: «Le troupeau est la +matière, le pasteur la forme. Or, dit le philosophe, séparée de la +forme, la matière tend au néant. Si donc le pasteur s'éloigne de son +église, le troupeau, séparé de son pasteur, périt, s'anéantit.--Mais, +répondaient quelques curés, on veut que nous soyons théologiens, et nous +ne pouvons le devenir sans aller aux écoles apprendre la théologie. Il +nous faut donc quitter nos églises et nous y faire remplacer.--Non pas! +répliquait Robert, ces grands docteurs de Paris, qui font profession +d'enseigner la théologie, ce sont des gens pleins d'orgueil qui, dans le +cours d'une année, ne gagnent pas une âme au Seigneur. D'eux, on peut +dire (avec la chanson): + + Blanche berbis, noire berbis, + Au tant mest se muers com se vis. + +Mais le bon curé, le curé sans tache, sans reproche, qui naïvement +observe la loi de Dieu, voilà le théologien dont les leçons profitent.» + +Ces grands docteurs de Paris, contemporains de Robert, qu'il traitait +si mal, c'était Albert le Grand, Jean de la Rochelle, saint Thomas, +saint Bonaventure. Enviait-il leur gloire? Peut-être un peu, sans se +l'avouer; mais ce mauvais sentiment ne le dominait pas. Il leur +reprochait aux uns comme aux autres, sans vouloir entrer dans leurs +querelles, de faire passer la religion pratique après la théologie +contentieuse. Cet hôte magnifique des pauvres écoliers n'acceptait que +la science strictement limitée. S'il avait pu soupçonner tout ce qu'on +devait enseigner un jour dans sa maison, la glorieuse Sorbonne, +assurément il en aurait frémi d'horreur! Il disait: «Les livres sur +lesquels nos docteurs pâlissent, les livres des Priscien, d'Aristote, de +Justinien, de Gratien, d'Hippocrate, sont, j'en conviens, de très beaux +livres; mais ils n'enseignent pas la voie du salut.» Pas même, qu'on le +note, ceux de Gratien, l'authentique greffier de la cour romaine. Ainsi +Robert plaçait au même rang l'étude du droit canonique et celle du droit +civil. Vaines études! Pouvait-il mieux traiter cette théologie mêlée de +philosophie, qui fut si longtemps la passion du jeune clergé? +«Voulez-vous savoir, disait-il un jour, quel est le plus grand clerc? +Non certes, ce n'est pas celui qui, après avoir longtemps veillé devant +sa lampe, s'est fait recevoir à Paris maître ès arts, docteur en décret, +en médecine, etc.; c'est celui qui plus aime le Seigneur.» Il disait +encore: «Un évêque qui se rend à Rome et ne sait pas son chemin, +n'attend pas un roi, un autre évêque pour le leur demander; mais très +volontiers il le demande aux bergers, même aux lépreux qu'il rencontre. +Or, voilà des gens qui ne veulent apprendre la route du paradis que de +grands clercs, de grands docteurs. «De quoi vous mêlez-vous, crient-ils, +prédicateur? Où vous a-t-on enseigné la théologie?» Eh bien! je prétends +que ces gens-là ne veulent pas aller au paradis, bien qu'ils disent le +contraire.» Robert était simplement moraliste, et, regardant la morale +comme la seule science positive, il professait pour les médecins, les +grammairiens, les canonistes, le même dédain que pour les +métaphysiciens.--Maintenant, les confesseurs. Il ne voulait pas, cela va +sans dire, qu'ils fussent trop indulgents, comme celui-ci, par exemple: +«Il y avait un particulier qui cherchait toujours les pires confesseurs. +Quand il avait tant bu qu'il était ivre, il allait trouver un prêtre +qui, fréquentant volontiers la taverne, s'y grisait souvent, et il se +confessait à lui. «Mon ami, lui disait ce prêtre, avez-vous tout +payé?--Oui, répondait l'autre.--Bien! répliquait le prêtre, mieux vaut +boire le sien que celui d'autrui.» Il ne les voulait pas non plus trop +sévères, et le déclare en ces termes: «Il faut blâmer certains prêtres +qui sont d'une rigueur excessive.» L'évêque Guillaume disait d'eux: «Ils +ne devraient pas être portiers du paradis, mais ils seraient très +propres à garder la porte de l'enfer, car ils n'y laisseraient entrer +personne.» Enfin il prescrivait absolument que tous les péchés confessés +fussent oubliés: «J'ai, disait-il, entendu quelques-uns des plus grands +pécheurs du monde; eh bien! si grand qu'ait été le pécheur qui m'ait +prié de l'entendre, je l'ai toujours aimé cent fois plus après l'avoir +confessé qu'avant.» + +[Illustration: Charte de fondation de la Sorbonne, 1257.] + +Il nous plaît de terminer par ce mot touchant. Si maître Robert s'est +souvent exprimé sur le compte d'autrui avec plus de liberté que +d'apparente bienveillance, on n'a de reproches à faire qu'à sa langue; +évidemment son cœur était excellent. + +B. HAURÉAU, dans les _Mémoires de l'Académie des +inscriptions et belles-lettres_, t. XXXI (1884), +2e partie. + + + + +V.--L'UNIVERSITÉ DE PARIS ET LE PROCÈS DE GUILLAUME DE SAINT-AMOUR, + +D'APRÈS RUTEBEUF. + + +Chaque fois que Rutebeuf dirige un trait de satire contre les clercs en +général, il prend soin d'excepter les étudiants. Sa prédilection pour +eux n'avait point d'ailleurs le caractère d'une tendresse aveugle, car +il les gourmande, non sans vigueur, dans le _Dit de l'Université de +Paris_. C'était à la suite d'une de ces querelles comme il s'en éleva +plusieurs au XIIIe siècle entre les écoliers. Déjà, en 1218, +l'official de Paris avait dû sévir contre ceux «qui recouraient à la +force des armes, blessaient et tuaient jour et nuit d'autres écoliers, +enlevaient des femmes», etc. Les disputes provenaient souvent de la +rivalité des _nations_ entre lesquelles se répartissaient les écoliers, +nation de France, de Picardie, de Normandie, d'Angleterre. Celle de +France, plus nombreuse que toutes les autres, demandait à être +représentée par trois examinateurs au lieu d'un dans le jury de la +maîtrise ès arts. Il est difficile de dire à laquelle de ces querelles +se rapporte le _Dit de l'Université de Paris_. Rutebeuf y donne les plus +sages conseils: pourquoi quitter son pays pour venir étudier à Paris, si +on y perd la raison au lieu d'apprendre la sagesse? Il parle avec +émotion des pauvres parents qui se privent de tout pour envoyer leur +fils à l'Université, et dont les économies servent à payer mille +folies[84]. + +[Illustration: Sceau de l'Université de Paris.] + + Le fils d'un pauvre paysan + Viendra à Paris pour apprendre. + Tant que son père pourra prendre + En un arpent ou deus de terre, + Pour conquérir pris et honneur + Baillera le tout à son fils; + Et lui, en reste ruiné. + Quand il est à Paris venu + Pour faire à quoi il est tenu + Et pour mener honnête vie, + Il retourne la prophétie. + Gain de soc et de labourage + Il vous convertit en armure. + Et par chaque rue il regarde + Où il verra belle musarde; + Partout regarde, partout muse. + Son argent part, sa robe s'use, + Et c'est tout à recommencer: + Il ne fait point bon là semer. + Pendant carême, où l'on doit faire + Chose qui à Dieu doive plaire, + Au lieu de haires, hauberts vêtent, + Et boivent tant que ils s'entêtent. + En a trois ou quatre qui font + Quatre cents écoliers se battre, + Et chômer l'Université; + N'est-ce point là trop grand malheur? + Dieu! Il n'est point si bonne vie, + Quand de bien faire envie on a, + Que celle de sage écolier: + Ils ont plus peine que collier, + Mais s'ils désirent bien aprendre, + Ils ne peuvent pas s'appliquer + A demeurer longtemps à table. + Leur vie est aussi bien mettable + Que celle des religieus. + Pourquoi laisser sa région, + Aller en pays étranger, + Si l'on y perd toute raison + Quand on y doit sagesse apprendre? + On perd son avoir et son temps + Et l'on fait à ses amis honte + Mais ils ne savent qu'est honneur. + +Rutebeuf ne s'est pas borné à intervenir, par de sages avis, dans les +dissensions intestines qui divisaient les écoliers, il a pris avec la +plus vive énergie la défense de l'Université de Paris contre +l'envahissement des Jacobins. Cette grande querelle est un épisode de la +rivalité entre les ordres mendiants et le clergé séculier. Car il ne +faut pas oublier que les universités du moyen âge n'étaient pas des +universités laïques; c'est aux prêtres séculiers que les réguliers +disputaient le privilège d'enseigner.... + +A la faveur des troubles, causés par une échauffourée d'étudiants, qui +agitèrent l'Université et interrompirent les cours au commencement du +règne de saint Louis, les Dominicains obtinrent de l'évêque de Paris +d'abord une première chaire de théologie, et bientôt une seconde, où ils +donnèrent à l'origine des leçons privées, puis, malgré l'opposition du +chancelier, des cours publics. Une fois installés dans l'Université, ils +cherchèrent à s'y rendre indépendants: ils refusèrent de faire cause +commune avec les autres maîtres et d'observer les statuts. Menacés +d'exclusion, ils accusèrent leurs collègues séculiers de conspirer +contre l'Église et le roi, et portèrent l'affaire devant le pape, qui +devait leur donner raison. C'est à cette occasion que Rutebeuf rima la +_Discorde de l'Université et des Jacobins_: + + Rimer me faut une discorde + Qu'à Paris a semé Envie + Entre gens qui miséricorde + Vont prêchant et honnête vie. + De foi, de pais et de concorde + Est leur langue toute remplie, + Mais leur manière me rappèle + Que dire et faire sont bien deus. + +Ils guerroient pour une école où ils veulent enseigner par force, et ils +oublient ce qu'ils doivent à l'Université. + + Chacun d'eus devrait être ami + De l'Université vraiment, + Car l'Université a mis + En eus tout le bon fondement, + Livres, deniers et pain et gages. + Maintenant le lui rendent mal, + Car ceus-là détruit le Démon + Qui plus l'ont servi longuement. + +Ils ont mis l'Université du trot au pas. Il y a des gens qu'on héberge +et qui veulent chasser ensuite le maître du logis. + + Jacobins sont venus au monde + Vêtus de robe blanche et noire. + Toute bonté en eus abonde. + Le peut quiconque voudra croire. + Si par l'habit sont nets et purs, + Vous savez, c'est vérité sûre, + Si un loup avait chape ronde, + Bien ressemblerait il à prêtre. + +...Car si Renard ceint une corde + Et revêt une cotte grise, + N'en est pas sa vie plus pure: + Rose est bien sur épine assise. + +Ils peuvent être braves gens, dit en terminant Rutebeuf, je veux bien +que chacun le croie. Mais le procès qu'ils font à Rome à l'Université +est une raison de ne pas le croire. Et il résume ainsi son opinion sur +les Jacobins: «Quelque objet qu'ils missent en gage, je ne paîrais pas +la pelure d'une pomme de leur dette».... + +Le défenseur le plus hardi de l'Université fut l'un des professeurs +séculiers, Guillaume de Saint-Amour. Il traite les frères mendiants +aussi rudement que Rutebeuf, les qualifiant de pseudo-prédicateurs, +hypocrites, inquisiteurs (_domos penetrantes_), oisifs et vagabonds. En +chaire et dans ses écrits il combat l'institution même des nouveaux +ordres; il demande s'il est permis à un homme de donner tout ce qu'il +possède de façon à ne rien garder pour soi et à être ensuite forcé de +mendier, et si on doit faire l'aumône au mendiant valide, même lorsqu'il +est pauvre. A ses yeux l'_Évangile éternel_ est impie, sacrilège et +dangereux, et il écrit pour le prouver le livre des _Périls des derniers +temps_. Comme il est naturel, les ordres mendiants rendaient coup pour +coup. Cette guerre dura sept ans, de 1250 à 1257. Le pape condamna +successivement les deux livres, à une année de distance. Mais +l'impartialité n'était qu'apparente. Ce pape était Alexandre IV, +celui-là même qui, au dire de Salimbene, redoutait la mort prématurée +que Dieu avait infligée à son prédécesseur Innocent IV, pour n'avoir pas +suffisamment protégé les Mendiants. Il ne lança pas moins de quarante +bulles contre l'Université, et, tandis qu'il se bornait à réprouver la +doctrine de l'_Évangile éternel_, il poursuivait avec acharnement +l'auteur des _Périls des derniers temps_.... + +En 1256, les prélats réunis en concile à Paris, sous la présidence de +l'archevêque de Sens, avaient voulu mettre fin à la lutte entre les +Jacobins et l'Université et avaient désigné comme arbitres les quatre +archevêques de Bourges, de Reims, de Sens et de Rouen. Guillaume de +Saint-Amour avait eu à cette occasion avec le roi une entrevue que +Rutebeuf nous fait connaître et où il s'était engagé à respecter la +sentence des arbitres. De son côté, le roi avait promis d'obliger les +religieux à s'y soumettre, et il l'avait juré, comme il en avait +l'habitude, au nom de lui, pour ne pas jurer par le nom de Dieu ou des +saints. Mais le pape cassa l'arbitrage, enleva le droit d'enseigner à +Guillaume et à trois autres maîtres de l'Université, et ordonna qu'ils +fussent bannis du royaume de France. Après un voyage inutile à Rome, +Guillaume dut se retirer dans sa ville natale, à Saint-Amour, qui se +trouvait alors sur les terres de l'Empire, en Franche-Comté. + +Dans le _Dit de maître Guillaume de Saint-Amour_, Rutebeuf proteste +contre cet exil, et il en appelle aux prélats, aux princes, aux rois, à +Dieu lui-même. Pour lui, le bannissement de Guillaume est contraire au +droit, car le pape n'a aucune juridiction sur la terre de France, et le +roi ne peut condamner personne sans jugement. Il soutient cette doctrine +avec une fermeté éloquente, et ne craint pas de menacer le pape et le +roi de la vengeance divine. + + Oyez, prélats, princes et rois, + La déraison et l'injustice + Qu'on a fait à maître Guillaume: + On l'a banni de ce royaume! + Nul si à tort ne fut jugé. + Qui exile homme sans raison, + Je dis que Dieu, qui vit et règne, + Le doit exiler de son règne.... + Prélats, je vous fais assavoir + Que tous en êtes avilis. + +C'est le roi ou le pape qui a exilé maître Guillaume. Si le pape de Rome +peut exiler quelqu'un de la terre d'un autre, il n'y a plus de +seigneurie. Si le roi dit qu'il l'a exilé à la prière du pape Alexandre, +ce serait là un droit nouveau, dont on ne saurait dire le nom; car ce +n'est ni du droit civil, ni du droit canon. Il n'appartient ni à roi ni +à comte d'exiler personne contrairement au droit. Si l'exilé porte +plainte devant Dieu, Rutebeuf ne répond pas du jugement. Le sang d'Abel +cria justice. + +Le poète va montrer clair comme le jour que Guillaume a été exilé sans +jugement. + + Bien avez appris la discorde + (Ne faut pas que je la rappèle) + Qui a duré si longuement, + Sept ans tout pleins entièrement, + Entre ceus de Saint-Dominique + Et ceus qui enseignent logique. + Beaucoup y eut _pro_ et _contra_, + L'un l'autre souvent s'encontrèrent + Allant et venant à la cour. + +Les excommunications et les absolutions se succédèrent: celui à qui le +blé ne manque pas peut souvent moudre. Les prélats voulurent terminer +cette guerre, et demandèrent à l'Université et aux Frères de leur +laisser faire la paix. La guerre doit déplaire à des gens qui prêchent +la paix. On conclut donc la paix et on scella le traité. Maître +Guillaume vint au roi, et lui dit devant plus de vingt personnes: «Sire, +nous acceptons la paix, telle que les prélats la rédigeront; je ne sais +si nos adversaires la briseront». Le roi jura: «Au nom de moi! Ils +m'auront pour ennemi s'ils la brisent». Depuis ce jour, depuis sa sortie +du palais, maître Guillaume n'a rien fait, il a respecté l'accord, et le +roi l'exile sans le voir! + +Guillaume de Saint-Amour propose de comparaître devant le roi, les +princes et les prélats réunis. Ce n'est pas un moyen détourné de rentrer +dans le royaume; car on pourra bien l'exiler de nouveau après l'avoir +entendu. + + Et vous tous, qui mes vers oyez, + Quand Dieu se montrera cloué, + Le jour du dernier jugement, + Pour lui demandera justice, + Et vous, sur ce que je raconte, + Vous en aurez et peur et honte. + Quant à moi, bien le puis-je dire, + Point ne redoute le supplice + De la mort, d'où qu'elle me vienne, + Si elle me vient pour telle affaire. + +Le rôle prêté à saint Louis par Rutebeuf n'est pas tout à fait conforme +à l'idée qu'on peut s'en faire d'après les pièces officielles qui nous +ont été conservées. On sait d'ailleurs que saint Louis, malgré sa piété, +fit toujours preuve d'une grande fermeté dans ses relations avec le haut +clergé et avec le pape. Alexandre IV avait en effet enjoint au roi «pour +la rémission de ses péchés» d'expulser Guillaume de Saint-Amour et même +de l'emprisonner. Mais il est permis d'inférer d'un autre bref du pape, +postérieur d'un an au premier, que le roi s'y était refusé; il avait +répondu à Alexandre IV non pas en lui demandant lui-même d'exiler +Guillaume, comme on l'a dit par une interprétation inexacte du texte, +mais en lui faisant remarquer qu'il n'avait qu'à défendre à Guillaume, +en vertu de son autorité pontificale, de pénétrer dans le royaume. + +C'est seulement après la mort d'Alexandre et de son successeur immédiat, +que Guillaume de Saint-Amour revint à Paris, où on lui fit une réception +triomphale. Quant à son livre sur les _Périls des derniers temps_, tous +les exemplaires n'en avaient pas été brûlés, car il fut imprimé au +XVIe et au XVIIe siècle, et il fut poursuivi à cette époque comme +au temps de sa nouveauté. On le dénonça à Louis XIII, qui, par un arrêt +rendu en Conseil privé, rappela la condamnation prononcée par Alexandre +IV, ordonna de saisir tous les exemplaires, et défendit aux libraires de +le mettre en vente, sous peine de mort. + +On peut conjecturer que la persécution dirigée contre Guillaume de +Saint-Amour atteignit aussi son défenseur intrépide, Rutebeuf. Une bulle +d'Alexandre IV ordonnait de brûler à Paris non seulement le livre des +_Périls_, mais aussi des «chansons et rythmes inconvenants» composés +contre les frères Prêcheurs et Mineurs. Rien n'établit absolument que +les satires de Rutebeuf fissent partie des rythmes réprouvés; mais il se +plaint à plusieurs reprises de ne plus pouvoir parler librement. +Toutefois, l'existence même des poésies de Rutebeuf, et de beaucoup +d'autres aussi hardies, prouve que nos ancêtres du XIIIe siècle +jouissaient encore d'une grande liberté de parole, toutes les fois que +la croyance et le dogme n'étaient pas en jeu. + +L. CLÉDAT, _Rutebeuf_, Paris, Hachette, +1891, in-16. _Passim._ + + + + +VI.--LA SCIENCE AU MOYEN ÂGE. + + +Au IVe siècle, lorsque les ténèbres s'épaississaient déjà dans +l'Occident latin et lorsqu'on songeait à réduire autant que possible le +bagage qu'il s'agissait de sauver du naufrage, il se fit un retour vers +les idées pythagoriciennes. Martianus Capella, Boëce, et, à leurs +exemples, les premiers instituteurs des écoles claustrales, adoptèrent +une table des sept arts libéraux, distribués en deux groupes, le +_trivium_ et le _quadrivium_, savoir: + +TRIVIUM. La _grammaire_, la _rhétorique_, la _logique_. + +QUADRIVIUM. L'_arithmétique_, la _géométrie_, l'_astronomie_, la +_musique_. + +Le _quadrivium_ était l'encyclopédie mathématique, telle qu'un disciple +de Pythagore pouvait la concevoir; c'était le corps de la science ou des +sciences par excellence, des seules qui dussent, jusqu'à l'avènement des +temps modernes, mériter vraiment le nom de science. Mais il faut, pour +que la culture des sciences soit vraiment féconde, un souffle +vivifiant, un génie d'invention, un instinct qui tient de celui de +l'artiste et du poète. Voilà ce que les Grecs avaient possédé, ce que +les modernes ont retrouvé, ce que la tradition romaine ne pouvait pas +infuser au moyen âge. + +Cicéron l'a dit avec sa justesse habituelle: «Les Grecs n'ont rien mis +au-dessus de la géométrie, ce qui fait que la célébrité de leurs +mathématiciens fut incomparable; nous avons au contraire borné cet art à +ce qu'il a d'utile, pour fournir des exemples de raisonnements et pour +prendre des mesures.» Dans la Rome impériale, le nom de _mathématicien_ +ne désignait plus guère que les adeptes d'une science obscure à l'aide +de laquelle on faisait des prédictions et l'on tirait des horoscopes. Il +en résulta que, nonobstant l'espèce de renaissance pythagoricienne qui +avait précédé l'éclipse totale des études, la tradition romaine, devenue +la tradition monastique ou cléricale, ne permit pas aux mathématiques de +prendre la place qu'elles y auraient vraisembablement prise si la +civilisation grecque s'était communiquée à l'Occident sans +intermédiaire. L'esprit humain manqua, au moyen âge, de cette discipline +plus ferme et pour ainsi dire plus virile, de cette scolastique non +moins subtile et pénétrante, mais plus substantielle et plus sûre, qui +aurait pu réprimer l'abus ou les écarts d'une autre scolastique. + +Le moyen âge n'avança donc nullement la géométrie, telle que les Grecs +l'avaient conçue; à peine en conserva-t-il les premiers éléments; mais +par compensation il recueillit quelques inventions capitales, d'une +origine obscure, que l'Europe latine n'a connues nettement que par son +commerce avec les Arabes, à savoir l'arithmétique de position, la +trigonométrie, et une algèbre fort différente de la nôtre, quoique la +nôtre en dût sortir. Des moines, des médecins, des marchands, furent les +dépositaires ou les propagateurs de ces secrets, sortis d'un monde +mécréant, et restés étrangers à l'enseignement jusqu'à une époque tout à +fait moderne. + +En fait d'astronomie, le moyen âge avait dans l'_Almageste_ ou dans la +«grande composition» de Ptolémée ce qu'il affectionnait tant, un livre +canonique, un système consacré par l'autorité d'un ancien, d'un grand +législateur scientifique. Là où le gros des hommes ne peut s'attacher ni +à l'autorité dogmatique d'un corps sacerdotal, ni à l'autorité des corps +savants, il faut bien qu'il tienne à l'autorité d'un chef d'école. Or le +moyen âge manquait d'académies, et l'Église avait la sagesse de ne +définir que dans une certaine mesure le dogme astronomique; il fallait +donc qu'on eût l'autorité d'un ancien, et Ptolémée était pour les +chrétiens d'Occident, comme pour les Arabes et les Tatars convertis à +l'Islam, l'Aristote de l'astronomie. Les perfectionnements de détail +apportés par ceux-ci à la doctrine du maître ne touchaient pas au fond +du système. D'ailleurs, la conception du _monde_ et de la place de +l'homme dans le monde, telle qu'elle résultait de l'enseignement des +astronomes alexandrins, si elle s'accordait assez mal avec les images et +les formules populaires de la prédication chrétienne, n'avait rien qui +ne se conciliât très bien avec une théologie savante. Le monde de +Ptolémée ressemblait à une machine, à une horloge de cathédrale; et +l'idée de l'horloge, de son inaltérabilité et de sa justesse parfaite, +cadre à merveille avec l'idée de l'unité et de la personnalité de +l'horloger, de sa toute-puissance et de sa sagesse infinie. L'alliance +intime, scellée entre le visible et l'invisible, entre Dieu et l'homme, +écrasait moins la raison, quand la terre sur laquelle l'homme règne +était, même pour le philosophe et le savant, le centre et le but de +l'architecture du monde. + +En dehors de l'encyclopédie mathématique ou du _quadrivium_ +pythagoricien, la forme scientifique, à proprement parler, ne trouvait à +quoi s'appliquer, pas plus chez les Occidentaux du moyen âge que chez +leurs ancêtres dans la science, les Grecs et les Arabes. Il ne faut pas +confondre la science et les connaissances. Un amas de faits recueillis +et d'observations enregistrées n'est point encore une science, pas plus +qu'un attroupement d'hommes n'est une armée; et si le trésor des +connaissances s'accroît sans cesse avec le temps, il faut attendre +quelquefois pendant des siècles l'illumination d'une idée pour que la +science fasse réellement des progrès. En géographie, par exemple, les +Européens avaient acquis, après Marco Polo, et surtout par suite de +leurs communications avec un peuple aussi navigateur et commerçant que +les Arabes, une multitude de connaissances qui manquaient au plus savant +de Rome, d'Alexandrie et d'Athènes, de sorte que Ptolémée devait leur +paraître bien plus arriéré en géographie qu'en astronomie; mais de +toutes les parties de l'encyclopédie géographique embrassant l'ensemble +des connaissances sur la configuration, la structure, l'histoire du +globe terrestre et des forces qui s'y déploient en grand, il n'y avait +guère que la géographie mathématique qui dût s'appeler une science, et, +depuis Ptolémée, cette science n'avait pas bougé.--De même pour la +physique. Quelques acquisitions nouvelles n'y changèrent pas, au moyen +âge, le cadre de la science tel que les Grecs l'avaient conçu. On +pouvait trouver les verres de besicles ou même mesurer les pouvoirs +réfringents des corps transparents, sans changer foncièrement la science +de l'optique, sans qu'elle cessât d'être, comme au temps de Ptolémée et +jusqu'au XVIIe siècle, une application de la géométrie plutôt qu'une +branche de la physique comme nous l'entendons maintenant. + + * * * * * + +Traitées à la manière des anciens, la _grammaire_, la _rhétorique_, la +_logique_, ces trois branches du _trivium_ des encyclopédistes de la +décadence, ou ces trois assises du premier étage de l'édifice didactique +du moyen âge, avaient d'ailleurs entre elles beaucoup de rapports. Le +rhéteur traite du style et des figures de style ou de pensée, ce qui +touche aux figures de mots, aux tropes et à l'organisation du langage. +D'un autre côté, il traite à son point de vue de la méthode, de la +division, de l'ordonnance du discours, des arguments, des preuves et des +réfutations, ce qui rentre tout à fait dans la logique. Quant aux +rapports de la grammaire et de la logique, ils ne sont pas moins +évidents. La grammaire, qu'on veut raffiner en théorie et par voie +d'abstraction, plutôt que par l'étude des origines et de la filiation +des idiomes, tourne à la logique, comme le montrent ces procédés +d'_analyse logique_, introduits de nos jours jusque dans nos plus +humbles écoles. Les petits traités des _Catégories_ ou des +_Prédicaments_ servant d'introduction à la logique d'Aristote, et d'où +toute la philosophie du moyen âge est sortie, rentrent dans le même +ordre d'idées et peuvent aussi être considérés comme un appendice de la +grammaire. + +Précédé d'une telle introduction et remanié par les abréviateurs +alexandrins et latins de la décadence, le traité de logique, l'_Organon_ +d'Aristote, était, lors des premiers essais de restauration des études +en Occident, tout ce que l'on connaissait de l'encyclopédie du +Stagirite. Il n'y a point là de métaphysique, ni même de philosophie. +Quand on se borne aux _Premiers Analytiques_, comme le faisaient +communément les logiciens du moyen âge, la logique d'Aristote, +c'est-à-dire une théorie du syllogisme fondée sur la classification des +catégories et sur la doctrine des définitions et des combinaisons, +ressemble beaucoup à un chapitre d'algèbre; elle a des caractères +scientifiques. Si cette logique purement formelle et formaliste ne +comporte pas les développements et les progrès dont une science telle +que la géométrie ou l'algèbre est susceptible, elle figure au moins +comme un îlot qui offre un abri sûr aux esprits ballottés sur la mer +changeante des opinions philosophiques. + +Voilà comment, dans notre Europe occidentale, la science a précédé la +métaphysique et visé dès l'origine à l'enfermer dans un cadre +scientifique. Les plus vives querelles des philosophes du moyen âge ont +porté sur des questions de logique ou peuvent s'y rattacher. A mesure +que les traités de physique et de métaphysique d'Aristote sont parvenus +à la connaissance des chrétiens d'Occident et ont été dans les écoles +l'objet de gloses, d'abrégés ou de commentaires, on y a pu appliquer les +procédés d'argumentation technique et formaliste avec lesquels on était +familiarisé par la triture de la logique péripatéticienne. Le tout s'est +appelé la _scolastique_, mot bien choisi, puisque rien ne se prêtait +mieux à la dispute et aux exercices de l'école. La scolastique est, si +l'on veut, l'abus des formes scientifiques dans un ordre de spéculations +qui diffère de la science par des caractères essentiels; son règne n'en +témoigne pas moins de la tournure scientifique que, dès l'origine, tend +à prendre le travail des esprits au sein de notre civilisation +européenne. + + * * * * * + +Même après que la connaissance plus complète de l'encyclopédie +d'Aristote eut remis en honneur, dans les Universités, la division de la +philosophie en logique, morale, physique et métaphysique, on continua de +parler des _sept_ arts libéraux, du _trivium_ et du _quadrivium_. Le +tout composait la _Faculté des arts_, qui servait d'introduction commune +à d'autres _Facultés_, à d'autres études plus spécialement dirigées vers +un but professionnel. On voulait être ecclésiastique, arriver aux +bénéfices et aux prélatures, ce qui exigeait que l'on sût la théologie +et le droit canonique, c'est-à-dire le droit qu'appliquaient les +tribunaux ecclésiastiques et la chancellerie romaine. On voulait +conseiller le roi ou ses barons dans leurs plaids, et il s'agissait de +posséder le droit _civil_, c'est-à dire les compilations justiniennes +remises en honneur, rétablies dans leur autorité juridique, et déjà +retravaillées par une nouvelle légion de glossateurs et d'interprètes, +ou le droit féodal, tel qu'il était édicté en latin par des princes +allemands que l'on regardait comme les successeurs des empereurs +romains,--car les codes barbares étaient oubliés, et quant au droit +coutumier rédigé ou commenté en langue vulgaire, il appartenait à la +pratique et non à l'enseignement des écoles. Enfin on voulait être +médecin, et il fallait pouvoir argumenter en latin sur les théories que +s'étaient faites les médecins de l'antiquité et leurs commentateurs +arabes. De là les Facultés de _théologie_, de _droit canonique et +civil_, de _médecine_, pour les trois Facultés réputées libérales par +excellence, en ce qu'elles supposaient l'étude préalable des arts +libéraux. L'ensemble composait le système des _quatre Facultés_. Ce +n'est que plus tard qu'on a remplacé dans les écoles du Nord la Faculté +des arts par une Faculté de «philosophie», d'après la distinction que +saint Thomas avait établie dans ses deux _Sommes_ entre la philosophie +ou la science profane et la théologie ou la science sacrée. Enfin c'est +de nos jours seulement qu'en France on a démembré la Faculté des arts en +Faculté des _lettres_ et en Faculté des _sciences_, ce qui est une +manière de revenir à la vieille distinction du _trivium_ et du +_quadrivium_. + +Bien des gens attribuent à notre siècle le mérite ou le tort de donner +aux sciences le pas sur les lettres: ce mérite ou ce tort remonte +effectivement jusqu'au régime scolastique du moyen âge, puisqu'il est +clair que les arts du _quadrivium_ sont des sciences, que ceux du +_trivium_ peuvent être étudiés théoriquement ou scientifiquement, et que +l'enseignement du _trivium_ dans le latin didactique, barbare, +universellement usité dans les collèges d'artiens, n'avait rien qui se +prêtât à une culture poétique et littéraire. Les musulmans d'Espagne +étaient à la fois plus savants et plus lettrés: plus savants, en ce +qu'ils perfectionnaient la science laissée par les anciens, plus +lettrés, en ce que chez eux les doctes et les beaux esprits n'avaient +pas quitté, pour une littérature artificielle, la langue et la +littérature nationales. + +Comme la plupart des clercs du moyen âge étaient des gens d'Église, il +était tout simple qu'ils appliquassent à l'enseignement des choses +religieuses le code de procédure logique dû au législateur des écoles. +De là les _sommes théologiques_ substituées aux apologies, aux +commentaires des textes sacrés, et à l'éloquence parfois déclamatoire +des premiers siècles chrétiens. L'Église, représentée par les papes et +par les conciles, a bien hésité quelque temps avant d'admettre dans ses +écoles la discipline péripatéticienne. Il devait lui sembler dur de +subir à ce point l'autorité d'un philosophe païen, ou plutôt d'un pur +naturaliste, étranger à toute foi religieuse, commenté par des +sectateurs du prophète arabe. Mais depuis que les grands travaux des +théologiens du XIIIe siècle eurent donné à la scolastique chrétienne +sa forme définitive, l'Église ne l'a pas abandonnée; elle n'a fait que +l'abréger pour la mettre à la portée de la faiblesse des générations +nouvelles. + +Ce qui vient d'être dit de l'enseignement de la théologie peut +s'appliquer à l'enseignement du droit ecclésiastique ou pontifical, tant +l'alliance était étroite entre les théologiens et les canonistes. Il y +avait au contraire lutte ouverte entre les professeurs en droit civil +(les _romanistes_, comme on dirait aujourd'hui), tous gibelins ou +gallicans d'inclination, partisans de la puissance civile, défenseurs de +l'État ou du prince, et les théologiens et les canonistes, tous dévoués +à la puissance ecclésiastique. + +La médecine se rapproche davantage des conditions d'ubiquité et de +permanence qui appartiennent à la science proprement dite. Mais, d'un +autre côté, elle ne se prête guère à la sécheresse du formalisme +scholastique; et par les besoins mêmes de leur profession, les médecins +du moyen âge étaient spécialement appelés à commencer le travail +d'instauration des sciences physiques et naturelles. Si donc au moyen +âge, comme dans l'antiquité grecque, la physique spéculative était +regardée comme une branche de la philosophie, les applications passaient +pour être du domaine de la pratique médicale. D'où vient qu'en anglais +le médecin s'appelle encore un _physicien_ et le pharmacien un +_chimiste_, tandis que la physique et la chimie spéculatives sont +réputées des branches de la _philosophie naturelle_. + +M. COURNOT, _Considérations sur la marche +des idées_, Paris, Hachette, 1872, t. I, +in-8º. _Passim._ + + + + +VII.--LA PHILOSOPHIE DU MOYEN ÂGE. + +L'AUGUSTINISME. + + +Saint Augustin nous offre un merveilleux exemple de la fascination +exercée sur l'esprit chrétien par une métaphysique absolument étrangère +à son inspiration propre et à ses mobiles. Augustin était chrétien, nul +n'en peut douter; coupable pardonné, il a voulu témoigner sa +reconnaissance à l'auteur de son salut; il aimait Dieu. Mais comment +aimer le Dieu dont il a tracé l'image? Ce Dieu crée dans le but de +manifester ses propres perfections. Il est juste et charitable, mais sa +justice et sa charité ne sauraient se déployer dans le même objet. Pour +mettre au jour la justice divine, il faut qu'il y ait des damnés; +l'éternité du mal moral et de la punition du mal forme une condition +indispensable de la perfection du monde. Sans enfer, le monde ne serait +pas digne de Dieu. Pour donner occasion à sa miséricorde, il faut que +parmi les pécheurs, justes objets des vengeances divines, quoiqu'ils +soient nécessairement pécheurs, puisque sans cela l'œuvre de Dieu +serait manquée, il faut, dis-je, que parmi les pécheurs, tous également +dignes d'un malheur éternel, il fasse grâce arbitrairement à +quelques-uns et les comble de félicités, sans qu'il y ait en eux aucune +raison pour les distinguer des autres. Tout en magnifiant l'orthodoxie +de saint Augustin, l'Église romaine a reculé devant ces doctrines; mais +les réformateurs et les jansénistes y ont abondé.... Comment accorder +une théologie pareille avec le mot de saint Jean: _Dieu est amour_? +Comment ne pas voir dans cette idée de la nécessité du mal un reste du +manichéisme auquel saint Augustin s'était rattaché dans sa jeunesse? +Comment ne pas reconnaître les influences néo-platoniciennes dans la +conception métaphysique dont cette théologie est un corollaire: l'idée +que le monde étant l'image de l'être parfait dans l'imperfection +essentielle à tout ce qui n'est pas cet être lui-même, il trouve sa +perfection à réaliser tous les degrés possibles de perfection relative +et par conséquent d'imperfection? Le mal moral nous est présenté comme +un de ces degrés, un effet, une forme du non-être; mais ce caractère +privatif, cette irréalité du mal moral, par laquelle Augustin essaie de +pallier les énormités de sa doctrine, n'est-elle pas tout ce qu'on peut +imaginer de plus contraire au sentiment chrétien? Quoi, Jésus serait +mort sur la croix pour nous délivrer de quelque chose qui n'est rien!... +Comment haïr ce qui n'est pas? Le monde qu'Augustin conçoit comme +répondant aux perfections divines est une abstraction de l'intelligence +d'une valeur métaphysique assez douteuse, évidemment inspirée par un +intérêt logique, esthétique, et complètement étrangère à l'ordre moral +où le christianisme est enraciné. + +PLATONICIENS. + +L'école dont les théories spécieuses avaient ébloui le grand évêque de +Libye, le platonisme interprété par Alexandrie, règne sans partage sur +les quelques penseurs dont s'illuminent de loin en loin les temps +barbares. La pensée platonicienne inspire encore les philosophes des +premiers siècles du moyen âge, période longtemps méconnue, où le progrès +des études historiques constate avec quelque surprise une activité +intellectuelle énergique et variée. C'est alors qu'Anselme posa le +problème de la scolastique: «J'estime que, après avoir été confirmés +dans la foi, nous serions coupables de ne pas chercher à comprendre ce +que nous avons cru». En vain Abélard objecta qu'il faudrait d'abord +prouver la vérité des doctrines proposées à la créance; le besoin d'une +telle apologie était peu senti dans un siècle où la foi paraissait +universelle, et la tentative de l'établir aurait eu peu de portée tandis +que les objections n'avaient pas la liberté de se produire. Anselme +joignit l'exemple au précepte dans ses démonstrations de l'existence de +Dieu et dans sa théorie du salut par Jésus-Christ. Plus profondément +qu'Augustin lui-même, il a fait entrer dans la conception générale du +christianisme des éléments antipathiques à ce qui en constitue +l'inspiration fondamentale, si du moins nous ne nous abusons pas en +pensant que le christianisme a pour objet l'accomplissement de la +destinée humaine par la réalisation du bien moral. Suivant une doctrine +où des millions d'âmes ont trouvé la consolation et qui a profondément +scandalisé des millions d'âmes, la justice divine exige des peines +infinies pour une faute quelconque de ses fragiles créatures. La faute +est une dette, la peine un prix, un règlement que notre créancier +réclame; mais, pourvu que le montant lui soit versé, que le _quantum_ de +douleur ait été subi, Dieu est payé, n'importe qui l'a soufferte. C'est +pourquoi, dans sa charité, le Fils est venu souffrir à notre place. Pour +le coup, ce n'est pas à Platon qu'il faut faire remonter cette +conception de la justice, qui a si profondément troublé la conscience +des peuples modernes, c'est aux lois des peuples barbares, en vigueur du +temps d'Anselme, où la notion de la peine et celle de la dette civile +étaient confondues, tous les délits se rachetant par le payement d'une +somme d'argent déterminée. Jésus a payé notre «composition». + +Cette époque vit fleurir l'école mystique de saint Victor de Paris, dont +la psychologie subtile compte et décrit les degrés que parcourt l'âme +fidèle dans son ascension vers l'amour infini: christianisme tout +intérieur, où le sacerdoce et les sacrements matériels tiennent peu de +place, et dont la méthode repose sur ce principe que la fidélité du +cœur et de la conduite à la vérité déjà connue est indispensable au +progrès dans la vérité. Ces doctrines de vie intérieure se sont mêlées à +l'enseignement catholique; elles l'ont fait durer, en lui donnant des +prises sur la conscience; mais, au fond, elles contredisent les vraies +tendances de la religion sacerdotale, qui fait du salut une exemption de +peines, une assurance de bonheur futur indépendante des dispositions +morales du fidèle et qui permet à celui-ci de se décharger sur le prêtre +de toute inquiétude sur son sort à venir, moyennant une obéissance plus +ou moins strictement exigée, suivant les circonstances des temps et des +lieux. Cette grande ligne du catholicisme fut définitivement arrêtée par +Pierre le Lombard, qui prit une part importante à l'achèvement du dogme, +en complétant la liste des sacrements. Dans son _Livre des Sentences_, +les questions théologiques se disposent dans un ordre méthodique, avec +l'opinion des principaux docteurs sur chacune d'elles, et les +conclusions de l'auteur. Nul n'ignore que ce texte capital fut cent et +cent fois commenté dans l'école, dont l'enseignement s'est en quelque +sorte constitué sous cette forme. Quelques-uns des plus grands monuments +du moyen âge sont des commentaires du Lombard. Contrairement aux +aspirations d'une spiritualité dangereuse, Pierre établit fortement la +valeur et la nécessité des rites matériels, des sacrements, établis de +Dieu lui-même, pour condescendre à notre nature et remplir notre vie, +sans la détourner de son suprême objet. A l'importance des sacrements se +mesurent le rôle et la dignité du prêtre, qui a seul qualité pour les +administrer. La théologie du savant prélat allait tout entière à +l'exaltation du sacerdoce. Telle est l'explication naturelle de son +incomparable succès. + +Saint Anselme posa le problème à la solution duquel la pensée du moyen +âge devait se consumer; le Lombard arrêta la forme de cette +investigation.... + +ARISTOTE ET LE THOMISME. + +Lorsque les versions latines d'Aristote et des Arabes, ses +commentateurs, commencèrent à se répandre, on ne saurait douter que +l'abondance des renseignements, vrais ou faux, qu'elles apportaient sur +les choses de la nature, n'ait été l'une des causes principales du vif +empressement qui les accueillit. Aussi voyons-nous le grand Albert, +fondateur de la scolastique péripatéticienne, reprendre l'étude des +sciences naturelles, avec plus de zèle, il est vrai, que de méthode. Nos +campagnes ont conservé la mémoire de son prodigieux savoir. Cependant, +dès l'origine, les disciples chrétiens du péripatétisme y cherchèrent et +crurent y trouver de nouveaux moyens de remplir le programme un peu +compromis d'Anselme: comprendre, systématiser, démontrer l'objet de la +foi.... + +...David de Dinant, l'une des premières victimes de l'unité romaine, en +appelait beaucoup à Aristote. C'est à l'influence d'Aristote que ses +juges attribuèrent l'origine d'un panthéisme qu'il aurait pu tirer plus +directement d'ailleurs. Traduites en latin dès le commencement du +XIIe siècle, par les soins d'un archevêque de Tolède, les œuvres +d'Aristote et celles de ses commentateurs sarrasins n'en furent pas +moins accueillies avec avidité dans la Faculté des Arts de Paris. +Aristote interprété par Averroès y devint pour un grand nombre de +docteurs l'autorité suprême, irréfragable, le _Philosophe_, identique à +la raison même. Les premiers péripatéticiens français constatèrent +hardiment le désaccord entre le dogme et la pensée du philosophe, ne +craignant pas d'ajouter que la doctrine de l'Église fourmille d'erreurs. +Cette attitude eut pour effet naturel l'interdiction de lire la physique +et la métaphysique du savant Macédonien. Non moins naturellement +l'interdiction ne fut pas respectée; les meilleurs mêmes cédaient à la +curiosité, et, parmi les conseillers les plus autorisés du Saint-Siège, +Aristote trouva bientôt des défenseurs. Aussi la prohibition primitive +reçut-elle, en 1231 déjà, une forme moins absolue; Grégoire IX maintint +alors et renouvela la défense d'étudier les textes suspects «jusqu'à ce +qu'ils eussent été corrigés et expurgés». Cette opération singulièrement +délicate ne s'exécuta jamais d'une manière officielle. Mais sous +l'empire de ces ordonnances, qui rigoureusement ne s'appliquaient qu'au +diocèse de Paris, des dominicains fort attachés au Saint-Siège et +possédant son entière confiance, à Cologne Albert de Bollstaedt, à Rome +son disciple Thomas d'Aquin, continuèrent à commenter assidûment les +textes interdits, qu'ils s'efforçaient d'interpréter dans un sens +orthodoxe partout où la chose était praticable, sans hésiter à les +combattre et à les condamner sur les points où le désaccord ne pouvait +pas être déguisé. Leurs ouvrages, particulièrement ceux de saint Thomas, +qui ont acquis dans l'Église une autorité souveraine, officiellement +consacrée aujourd'hui, peuvent donc être considérés comme l'équivalent +de la correction promise.... + +Saint Thomas, contesté, combattu, réfuté peut-être jadis par des génies +égaux, sinon supérieurs au sien, n'en reste pas moins aujourd'hui le +représentant de toute l'École. Rappelons en peu de mots les points +principaux de sa philosophie. + +Et d'abord, dans la manière dont il conçoit le but de la vie, Thomas est +franchement grec, disciple d'Aristote et de Platon. Saint Paul écrit: +«Quand je connaîtrais tous les mystères de la science de toutes choses, +si je n'ai pas la charité, je ne suis rien». Saint Jean nous enseigne +que Dieu est amour, et Jésus dit à ses disciples: «Soyez mes +imitateurs». La tendance du christianisme est toute pratique; son idéal +est la perfection de sa volonté; il n'y a pour lui rien au delà. Pour +saint Thomas, il y a quelque chose au delà. Ne se résumant pas sur Dieu, +il ne dit pas que Dieu s'absorbe dans la science de lui-même; il ne le +croit probablement pas, mais la logique l'obligerait à l'avouer, car sa +notion du souverain bien est purement intellectuelle: c'est la +connaissance de Dieu, l'intuition parfaite de Dieu, que la théologie +désigne sous le nom de vision béatifique: «_Naturaliter inest omnibus +hominibus desiderium cognoscere causas; prima autem causa Deus est. Est +igitur ultimus finis hominis cognoscere Deum._» + +...Tout en dissertant à loisir sur les attributs divins, Thomas sait +bien que nous ne pouvons pas connaître Dieu d'une manière adéquate, et +cependant il nous faut ordonner l'ensemble de nos pensées et de nos +croyances sur cette idée que nous n'avons pas. De propos délibéré, +Thomas lui cherche un succédané dans un anthropomorphisme qui a rendu sa +philosophie accessible au vulgaire, et par là doit avoir contribué, pour +une grande part, à sa merveilleuse fortune. Nous ne connaissons Dieu que +dans ses œuvres; dès lors, c'est de la plus parfaite de ses œuvres +qu'il faut nous aider pour nous faire une idée de ses perfections; il +nous faut donc concevoir Dieu d'après l'analogie de l'esprit humain. + +Cette conclusion place la théologie de saint Thomas dans la dépendance +de sa psychologie, laquelle, au jugement des panégyristes les plus +jaloux d'établir l'indépendance philosophique de ce docteur, est +foncièrement péripatéticienne. Quels que soient les soins apportés à +corriger les conclusions d'Aristote inconciliables avec la doctrine de +l'Église, la racine de ce système théologique plonge ainsi dans +l'hellénisme païen.... + +Le Docteur Angélique était sans doute un chrétien; il était pieux, de +cette piété du moyen âge faite d'ascétisme et de contemplation, qui est +bien malgré tout une forme du christianisme, puisque c'est une forme de +l'amour. Rien ne ressemble moins à la vie de Jésus-Christ, telle que les +plus anciens documents nous la représentent, que celle de son disciple +dans l'_Imitation_. Ce livre nourrira néanmoins l'activité pratique des +chrétiens les plus généreux, parce qu'il est tout pénétré d'un amour +sincère, auquel, malheureusement, il ne sait assigner qu'un stérile +emploi. Thomas touche à l'_Imitation_ par quelques côtés de sa +théologie, mais l'esprit général en est différent: l'amour n'est pas le +but à ses yeux; l'amour n'exprime pas la nature divine. Tout pour lui +revient à l'intelligence. La pensée de la pensée a fasciné son âme. Le +dernier mot de sa théologie est dicté par le paganisme.... + +L'Ange de l'École a triomphé par la puissance du péripatétisme, cette +religion des clercs dévots et des clercs incrédules au XIIIe siècle. +Il a été servi par la spécieuse clarté de son anthropomorphisme, par +l'art de son exposition, et par la superficialité de ses analyses. Il a +été servi par ses contradictions mêmes qui permettent aux opinions +divergentes d'alléguer en leur faveur quelques passages de ses écrits. +Sa manière cauteleuse devait mieux plaire à la cour de Rome qu'une +philosophie trop libre, trop forte et trop personnelle. D'ailleurs il +avait prêté l'appui de sa plume aux aspirations du Saint-Siège vers la +suprématie absolue, en s'appuyant de bonne foi sur des textes dont Rome +elle-même ne défend plus l'authenticité. Mais le but est atteint, +l'autorité du saint reste acquise, et Rome a montré sa reconnaissance. +La doctrine thomiste favorisait par ses conclusions pratiques la +tendance du pouvoir spirituel, qui s'appuyait dès cette époque sur les +ordres religieux, comme elle l'a fait constamment depuis. Le _Livre des +Sentences_ avait acquis l'autorité presque officielle d'un texte +classique parce qu'il grandissait le prêtre. La morale de saint Thomas, +héritier de cette autorité, glorifie le moine: les vertus théologales +telles qu'il les conçoit, la vie contemplative, image de la béatitude +éternelle et qui seule peut vraiment nous en rapprocher, ne sauraient se +pratiquer que dans le cloître. Cette observation de Ritter est +importante. Peut-être faudrait-il la généraliser [et dire]: +«L'intellectualisme est conforme à l'esprit permanent d'une hiérarchie +qui cherche à justifier sa domination en présentant l'unité et la pureté +de la doctrine, qu'elle prétend garantir, comme l'intérêt religieux par +excellence, auquel tout doit être sacrifié....» + +La suprême autorité de l'Église ayant recommandé l'étude et la +profession du thomisme comme un remède aux maux dont ce grand corps est +affligé, il convenait d'apprécier avant tout cette doctrine dans ses +rapports avec l'esprit du christianisme. Quant à ceux qu'elle pourrait +soutenir avec la science moderne, il sera permis d'être bref. Il n'y a +pas d'entente possible entre la science et une école qui invoque la +chose jugée et pense trancher une question quelconque par un appel à +l'autorité. + +CH. SECRÉTAN, _La restauration du thomisme_, dans la +_Revue philosophique_, XVIII (1884). _Passim._ + + + + +VIII.--LES ANCIENNES RECETTES D'ORFÈVRES ET LES ORIGINES DE L'ALCHIMIE. + + +Le traité relatif aux métaux précieux qui se trouve dans le Recueil +intitulé _Mappæ clavicula_ (on en conserve à Schlestadt un manuscrit du +Xe siècle) offre un grand intérêt, parce qu'il présente de frappantes +analogies avec le papyrus égyptien de Leyde, trouvé à Thèbes, ainsi +qu'avec divers opuscules antiques, tels que la Chimie dite de Moïse. +Plusieurs des recettes de la _Mappæ clavicula_ sont non seulement +imitées, mais traduites littéralement de celles du papyrus et de celles +de la collection des alchimistes grecs: identité qui prouve sans +réplique la conservation continue des pratiques alchimiques, y compris +celle de la transmutation, depuis l'Égypte jusque chez les artisans de +l'Occident latin. Les théories proprement dites n'ont reparu en Occident +que vers la fin du XIIe siècle, après avoir passé par les Syriens et +par les Arabes. Mais la connaissance des procédés eux-mêmes n'avait +jamais été perdue. Ce fait capital résulte surtout de l'étude des +alliages destinés à imiter et à falsifier l'or, recettes d'ordre +alchimique, car on y trouve aussi la prétention de le fabriquer. Les +titres sont à cet égard caractéristiques: «pour augmenter l'or; pour +faire de l'or; pour fabriquer l'or; pour colorer (le cuivre) en or; +faire de l'or à l'épreuve; rendre l'or plus pesant; doublement de l'or». +Ces recettes sont remplies de mots grecs qui en trahissent l'origine. + +Dans la plupart, il s'agit simplement de fabriquer de l'or à bas titre, +par exemple en préparant un alliage d'or et d'argent, teinté au moyen de +cuivre. Mais l'orfèvre cherchait à le faire passer pour de l'or pur. +Cette fraude est d'ailleurs fréquente, même de notre temps, dans les +pays où la surveillance est imparfaite. Notre or dit au 4e titre +prête surtout à des fraudes dangereuses, non seulement à cause de la +dose considérable de cuivre qu'il renferme, mais parce que chaque gramme +de ce cuivre occupe un volume plus que double de celui de l'or qu'il +remplace. Les bijoux d'or à ce titre fournissent donc double profit au +fraudeur, parce que l'objet est plus pauvre en or et parce que pour un +même poids il occupe un volume bien plus considérable: ce sont là les +profits de l'orfèvre. + +Ces fabrications d'alliages compliqués, qu'on faisait passer pour de +l'or pur, étaient rendues plus faciles par l'intermédiaire du mercure et +des sulfures d'arsenic, lesquels se trouvent continuellement indiqués +dans les recettes des alchimistes grecs, aussi bien que dans la «Clé de +la peinture». + +Il a existé ainsi toute une chimie spéciale, abandonnée aujourd'hui, +mais qui jouait un grand rôle dans les pratiques et dans les prétentions +des alchimistes. De notre temps même, un inventeur a pris un brevet pour +un alliage de cuivre et d'antimoine, renfermant six centièmes du dernier +métal, et qui offre la plupart des propriétés apparentes de l'or et se +travaille à peu près de la même manière. L'or alchimique appartenait à +une famille d'alliages analogues. Ceux qui le fabriquaient s'imaginaient +d'ailleurs que certains agents jouaient le rôle de ferments, pour +multiplier l'or et l'argent. Avant de tromper les autres, ils se +faisaient illusion à eux-mêmes. Or, ces idées, cette illusion, se +rencontrent également chez les Grecs et dans la «Clé de la peinture». + +Parfois l'artisan se bornait à l'emploi d'une cémentation, ou action +superficielle, qui teignait en or la surface de l'argent, ou en argent +la surface du cuivre, sans modifier ces métaux dans leur épaisseur. +C'est ce que les orfèvres appellent encore de notre temps «donner la +couleur». Ils se bornaient même à appliquer à la surface du métal un +vernis couleur d'or, préparé avec la bile des animaux, ou bien avec +certaines résines, comme on le fait aussi de nos jours. + +De ces colorations, le praticien, guidé par une analogie mystique, a +passé à l'idée de la transmutation; chez le pseudo-Démocrite, aussi bien +que dans la «Clé de la peinture».... + +La coïncidence des textes prouve donc qu'il existait des cahiers de +recettes secrètes d'orfèvrerie, transmis de main en main par les gens du +métier, depuis l'Égypte jusqu'à l'Occident latin, lesquels ont subsisté +pendant le moyen âge, et dont la «Clé de la peinture» nous a transmis un +exemplaire.... + +L'ensemble de ces faits mérite d'attirer notre attention, au point de +vue de la suite et de la renaissance des traditions scientifiques. En +effet, c'est par la pratique que les sciences débutent; il s'agit +d'abord de satisfaire aux nécessités de la vie et aux besoins +artistiques, qui s'éveillent de si bonne heure dans les races +civilisables. Mais cette pratique même suscite aussitôt des idées plus +générales, lesquelles ont apparu d'abord dans l'humanité sous la forme +mystique. Chez les Égyptiens et les Babyloniens, les mêmes personnages +étaient à la fois prêtres et savants. Aussi les premières industries +chimiques ont-elles été exercées d'abord autour des temples; _le Livre +du Sanctuaire_, _le Livre d'Hermès_, _le Livre de Chymès_, toutes +dénominations synonymes, chez les alchimistes gréco-égyptiens, +représentent les premiers manuels de ces industries. Ce sont les Grecs, +comme dans toutes les autres branches scientifiques, qui ont donné à ces +traités une rédaction dégagée des vieilles formes hiératiques, et qui +ont essayé d'en tirer une théorie rationnelle, capable à son tour, par +une action réciproque, de devancer la pratique et de lui servir de +guide. Le nom de Démocrite, à tort ou à raison, est resté attaché à ces +premiers essais; ceux de Platon et d'Aristote ont aussi présidé aux +tentatives de conceptions rationnelles. Mais la science chimique des +Gréco-Égyptiens ne s'est jamais débarrassée, ni des erreurs relatives à +la transmutation,--erreurs entretenues par la théorie de la matière +première,--ni des formules religieuses et magiques, liées autrefois en +Orient à toute opération industrielle. + +Cependant, la culture scientifique proprement dite ayant péri en +Occident avec la civilisation romaine, les besoins de la vie ont +maintenu la pratique impérissable des ateliers avec les progrès acquis +au temps des Grecs: et les arts chimiques ont subsisté; tandis que les +théories, trop subtiles ou trop fortes pour les esprits d'alors, +tendaient à disparaître, ou plutôt à faire retour aux anciennes +superstitions. Dans la «Clé de la peinture», comme dans les papyrus +égyptiens et dans les textes de Zozime, il est fait mention des prières +que l'on doit réciter au moment des opérations, et c'est par là que +l'alchimie est restée intimement liée avec la magie, au moyen âge, aussi +bien que dans l'antiquité. + +Mais quand la civilisation a commencé à reparaître pendant le moyen âge +latin, vers le XIIIe siècle, au sein d'une organisation nouvelle, nos +races se sont reprises de nouveau au goût des idées générales, et +celles-ci, dans l'ordre de la chimie, ont été ramenées par les +pratiques, ou plutôt elles ont trouvé leur appui dans les problèmes +permanents soulevés par celles-ci. C'est ainsi que les théories +alchimiques se sont réveillées soudain, avec une vigueur et un +développement nouveaux, et leur évolution progressive, en même temps +qu'elle perfectionnait sans cesse l'industrie, a éliminé peu à peu les +chimères et les superstitions d'autrefois. Voilà comment a été +constituée en dernier lieu notre chimie moderne, science rationnelle +établie sur les fondements purement expérimentaux. Ainsi, la science est +née à ses débuts des pratiques industrielles; elle a concouru à leur +développement pendant le règne de la civilisation antique: quand la +science a sombré avec la civilisation, la pratique a subsisté et elle +fournit à la science un terrain solide, sur lequel celle-ci a pu se +développer de nouveau, quand les temps et les esprits sont redevenus +favorables. La connexion historique de la science et de la pratique, +dans l'histoire des civilisations, est ainsi manifeste: il y a là une +loi générale du développement de l'esprit humain. + +M. BERTHELOT, dans la _Revue des Deux Mondes_, +1er septembre 1892. + + + + +CHAPITRE XIV + +CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE + +(_Suite._) + + PROGRAMME.--_La littérature: trouvères, troubadours. Villehardouin, + Joinville._ + + _Les arts. Un château, une église romane, une église gothique. + [Mœurs. Civilisation.]_ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + L'_Histoire générale de la littérature du moyen âge en Occident_, + par A. Ebert (trad. de l'all., Paris, 1883-1889, 3 vol. in-8º), + s'arrête au commencement du XIe siècle. Il faut recourir, pour + la suite, à des ouvrages spéciaux.--Pour l'=histoire de la + littérature en latin=, voir un bref inventaire, le seul qui existe, + par A. Gröber, dans le t. II du _Grundriss der romanischen + Philologie_, Strassburg, 1893-1894, in-8º. Cf. ci-dessus, p. 155, + l. 23.--Le _Grundriss der germanischen Philologie_, publ. sous la + direction de H. Paul (Strassburg, 1891-1893, 2 vol. in-8º) contient + un bref exposé de l'=histoire des littératures germaniques= + (gothique, nordique, allemande, anglaise, etc.).--Le _Grundriss der + romanischen Philologie_, publ. sous la direction de A. Gröber, en + cours de publication, contiendra un exposé analogue de l'=histoire + des littératures romanes= (française, provençale, catalane, + espagnole, portugaise, etc.).--La meilleure =histoire de la + littérature française= au moyen âge est présentement[85] celle de M. + G. Paris: _La littérature française au moyen âge_, Paris, 1890, + in-16, 2e éd., qui donne une bibliographie complète[86].--Pour + l'histoire de la littérature =anglaise=: J.-J. Jusserand, _Histoire + littéraire du peuple anglais, des origines à la Renaissance_, + Paris, 1895, in-8º.--Pour l'histoire de la littérature =allemande=: + W. Scherer, _Geschichte der deutschen Litteratur_, Berlin, 1891, + in-8º, 6e éd.; A. Bossert, _La littérature allemande au moyen + âge_, Paris, 1894, in-16, 3e éd.--Pour l'histoire de la + littérature =italienne=: A. Gaspary, _Geschichte der italianischen + Litteratur_, Berlin, 1885-1888, 2 vol. in-8º; A. d'Ancona et O. + Bacci, _Manuale della letteratura Italiana_, I, 1, Firenze, 1892, + in-12.--Pour l'histoire de la littérature =en grec=, voir plus haut, + ch. III[87]. + + L'=histoire de l'écriture= se rattache, si l'on veut, à celle de la + littérature. Voir: M. Prou, _Manuel élémentaire de paléographie + latine et française_, Paris, 1892, 2e éd.;--W. Wattenbach, _Das + Schriftwesen im Mittelalter_, Leipzig, 1875, in-8º;--C. Paoli, + _Programma scolastico di paleografia latina_, Firenze, 1888-1894, 2 + vol. in-8º. + + * * * * * + + Dans les _Grundriss_ de A. Gröber et de H. Paul, il est traité + sommairement de l'=histoire de l'art= au moyen âge. Mais on lira + volontiers des livres plus développés. + + Il existe de grands ouvrages originaux, somptueusement illustrés, + sur l'histoire de l'art au moyen âge, dont on ne saurait + recommander la lecture aux commençants, mais qu'il faut connaître, + pour les consulter au besoin. Citons, entre autres: E. + Viollet-le-Duc, _Dictionnaire raisonné de l'architecture française + du XIe au XVIe siècle_, Paris, 1854-1870, 10 vol. in-8º;--le + même, _Dictionnaire raisonné du mobilier français de l'époque + carlovingienne à la Renaissance_, Paris, 1865-1875, 6 vol. in-8º + (meubles, ustensiles, orfèvrerie, instruments de musique, jeux, + outils, vêtements, armes de guerre, etc.):--J. Labarte, _Histoire + des arts industriels au moyen âge_, Paris, 1881, 3 vol. in-4º 2e + éd.;--E. Gélis-Didot et H. Laffillée, _La peinture décorative en + France du XIe au XIVe siècle_, Paris, s. d., in-fol.;--F. de + Lasteyrie, _Histoire de la peinture sur verre d'après les monuments + en France_, Paris, 1860, 2 vol. in-fol.;--H. Révoil, + _L'architecture romane dans le midi de la France_, Paris, 1873, 3 + vol. in-fol.;--V. Ruprich-Robert, _L'architecture normande aux + XIe et XIIe siècles, en Normandie et en Angleterre_, Paris, + s. d., 2 vol. in-fol.;--A. de Baudot, _La sculpture française au + moyen âge..._, Paris, 1878-1884, in-fol.;--G. Dehio et G. v. + Bezold, _Die kirchliche Baukunst des Abendlandes_, Stuttgart, I, + 1889-1892, in-8º;--_Catalogue de la collection Spitzer_, Paris, + 1890-1894, 6 vol. in-fol.--De moindre dimension, mais encore très + importantes, sont les monographies de T. Hudson Turner (_Some + account of domestic architecture in England from the Conquest to + the end of the XIIth century_, London, 1877, in-8º);--de R. + Cattanec (_L'architettura in Italia dal secolo vi al mille circa_, + Venezia, 1888, in-8º; tr. fr., Venise, 1890, in-8º);--de C. Enlart + (_Origines françaises de l'architecture gothique en Italie_, Paris, + 1894, in-8º);--de W. Vöge, _Die Anfänge des monumentalen Stiles im + Mittelalter_, Strassburg, 1894, in-8º;--etc.--Principales + monographies sur l'=architecture militaire=: P. Salvisberg, _Die + deutsche Kriegs-Architektur von der Urzeit bis auf die + Renaissance_, Stuttgart, 1887, in-8º;--G. T. Clark, _Mediæval + military architecture in England_, London, 1884, 2 vol. in-8º. Cf. + ci-dessus, p. 276. + + Sur la survivance des traditions de l'art antique pendant le moyen + âge: E. Müntz, _La tradition antique au moyen âge_ (d'après le + livre de A. Springer), dans le _Journal des Savants_, 1887 et 1888. + + Nous recommandons surtout la lecture des bons livres de haute + vulgarisation, qui n'offrent pas, en général, comme quelques-uns + des ouvrages originaux qui précèdent, le danger d'être + systématiques. Il y en a d'excellents. Sans parler des Manuels + généraux d'histoire de l'art (Ch. Bayet, _Manuel d'histoire de + l'art_, Paris, 1886, in-8º;--W. Lübke, _Grundriss der + Kunstgeschichte_, Stuttgart, 1892, in-8º, 11e éd.; tr. fr. + d'après la 9e éd., Paris, 1886-1887, in-8º;--R. Rosières, + _L'évolution de l'architecture en France_, Paris, 1894, in-12), où + l'histoire de l'art du moyen âge a sa place, consulter: H. Otto, + _Handbuch der kirchlichen Kunst-Archæologie des deutschen + Mittelalters_, Leipzig, 1883-1884, 5e éd.;--Ch. H. Moore, + _Development and character of gothic architecture_, London, 1890, + in-8º;--L. Gonse, _L'art gothique_, Paris, 1891, in-4º;--J. + Quicherat, _Histoire du costume en France_, Paris, 1876, in-4º;--E. + Molinier, _L'émaillerie_ (Bibliothèque des Merveilles).--Dans la + «Collection pour l'enseignement des Beaux-Arts» figurent deux + volumes de M. Corroyer (_L'architecture romane_, _L'architecture + gothique_), dont les conclusions sont très contestables.--Le livre + de A. Lecoy de la Marche, _Le treizième siècle artistique_ (Lille, + 1891, in-8º), est superficiel.--L'_Abécédaire d'archéologie_ de M. + de Caumont (Caen, 1869-1870, 3 vol. in-8º) a été longtemps + classique, et, comme Manuel élémentaire d'archéologie médiévale, il + n'a pas encore été remplacé.--Il existe un grand nombre de bons + traités généraux d'=iconographie=. Le plus récent est celui de H. + Detzel, _Christliche Ikonographie, ein Handbuch zum Verstandniss + der christlichen Kunst_, I, Freiburg i. Br., 1894, in-8º.--Un + recueil de reproductions de monuments figurés, commode pour + l'enseignement élémentaire, peu coûteux, est celui de Seeman, + _Kunsthistorische Bilderbogen. Die Kunst des Mittelalters_, + Leipzig, 1886. + + * * * * * + + Les _Grundriss_ de A. Gröber et de H. Paul contiennent des + chapitres consacrés à l'=histoire des mœurs et de la + «civilisation»= (_Kulturgeschichte_) chez les peuples romans et + germaniques au moyen âge.--Les études relatives à l'histoire de la + «civilisation» se sont notablement développées depuis quelques + années, surtout en Allemagne et en Italie. + + Il existe des histoires générales de la civilisation (la meilleure + est celle de M. Ch. Seignobos) et des histoires générales de la + civilisation en France (A. Rambaud, _Histoire de la civilisation + française_, Paris, 1893, 5e éd.), en Allemagne (O. Benne am + Rhyn, _Kulturgeschichte des deutschen Volkes_, Berlin, 1895, in-8º, + 2e éd.), en Angleterre (H. D. Traill, _Social England_, + précité), où le moyen âge a une place. Mais il existe aussi des + =histoires générales de la civilisation au moyen âge=. Prématurées, + elles sont provisoires; il faut s'en servir avec précaution: G. B. + Adams, _Civilisation during the middle ages_, New-York, 1894, + in-8º;--G. Grupp, _Kulturgeschichte des Mittelalters_, Stuttgart, + 1894-1895, 2 vol. in-8º.--Pour l'histoire de la civilisation =en + France= au moyen âge, sans parler de la célèbre _Histoire de la + civilisation en France_ de Guizot, écrite à un autre point de vue: + P. Lacroix, _Les arts, les mœurs, les usages, la vie militaire + et religieuse, les sciences et les lettres au moyen âge_, Paris, + 1868-1876, 4 vol. in-4º; ce médiocre ouvrage a eu beaucoup de + succès; il a été récemment adapté en allemand par R. Kleinpaul, + sous ce titre: _Das Mittelalter_;--R. Rosières, _Histoire de la + société française au moyen âge_, Paris, 1884, 2 vol. in-8º, 3e + éd. (Original, peu sûr);--=en Allemagne=: Fr. v. Löher, + _Kulturgeschichte der Deutschen im Mittelalter_; München, + 1891-1892, 2 vol. in-8º;--=en Suède=: H. Hildebrand, _Sveriges + Medeltid. Kulturhistorisk Skildring_, Stockholm, 1894, + in-8º.--L'ouvrage de M. A. Dredsner sur l'=Italie= est plus spécial: + _Kultur-und Sittengeschichte der italianischen Geistlichkeit im 10 + u. 11 Jahrhundert_, Breslau, 1890, in-8º. + + C'est aux =monographies= qu'il faut recourir. Nous n'en citerons + qu'un petit nombre, choisies parmi les plus lisibles.--Lire, =en + allemand=: K. Weinhold, _Die deutschen Frauen in dem Mittelalter_, + Wien, 1882, 2 vol. in-8º, 2e éd.;--L. Kotelmann, + _Gesundheitspflege im Mittelalter. Kulturgeschichtliche Studien, + nach Predigten_, Hamburg, 1890, in-8º;--A. Schultz, _Das höfische + Leben_, Leipzig, 1889, 2 vol. in-8º, 2e éd.--=En italien=: A. + Graf, _Miti, leggende e superstizioni del medio evo_, Torino, + 1892-1895, 2 vol. in-8º;--D. Merlini, _Saggio di ricerche sulla + satira contra il villano_, Torino, 1894, in-16.--=En anglais=: H. C. + Lea, _Superstition and force_, Philadelphia, 1892, in-8º, 4e éd. + (Excellent.).--=En français=: Ch.-V. Langlois, _La société du moyen + âge d'après les fableaux_, dans la _Revue politique et littéraire_, + août-sept. 1891;--A. Lecoy de la Marche, _La chaire française au + moyen âge, spécialement au XIIIe siècle_, Paris, 1886, in-8º + 2e éd.;--le même, _La société au XIIIe siècle_, Paris, 1880, + in-12;--E. Sayous, _La France de saint Louis d'après la poésie + nationale_, Paris, 1866, in-8º;--E. Berger, _Thomæ Cantipratensis_ + (Thomas de Cantimpré) _«Bonum universale de apibus» quid + illustrandis sæc. XIII moribus conferat_, Paris, 1895, in-8º;--G. + Paris, _Les cours d'amour du moyen âge_ (d'après le livre, en + danois, de E. Trojel) dans le _Journal des Savants_, 1888;--U. + Robert, _Les signes d'infamie au moyen âge_, Paris, 1891, in-12. + + L'=histoire de l'art militaire et de la tactique= a été fort étudiée. + Les principaux ouvrages sont ceux de E. Boutaric (_Institutions + militaires de la France_, Paris, 1863, in-8º), de H. Delpech (_La + tactique militaire au XIIIe siècle_, Paris, 1885, 2 vol. in-8º) + et de M. le général Koehler, _Geschichte des Kriegswesens in der + Ritterzeit_, I, Leipzig, 1886, in-8º.--Consulter au surplus la + Bibliographie spéciale de J. Pohler, _Bibliotheca + historico-militaris_, Cassel, 1887 et s., 3 vol. in-8º. + + L'=histoire du droit privé= est une province particulière de + l'histoire de la civilisation où la science est aujourd'hui fort + avancée. Il y a beaucoup de Manuels, pourvus d'une abondante + bibliographie, dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre, pour + l'=histoire du droit ecclésiastique= (R. Sohm. _Kirchenrecht_, I, + Leipzig, 1892, in-8º;--Ph. Zorn, _Lehrbuch des Kirchenrechts_, + Stuttgart, 1888, in-8º;--E. Löning, _Geschichte des deutschen + Kirchenrechts_, Strassburg, 1878, 2 vol. in-8º;--etc.);--pour + l'histoire du droit =allemand= (A. Brunner, _Deutsche + Rechtsgeschichte_, Leipzig, 1887-1892, 2 vol. in-8º;--R. Schröder, + _Lehrbuch der deutschen Rechtsgeschichte_, Leipzig. 1893, in-8º, + 2e éd.);--pour l'histoire du droit =anglais= (Fr. Pollock et F. W. + Maitland, _The history of English law before the time of Edward I_, + Cambridge, 1895, 2 vol. in-8º);--pour l'histoire du droit =français= + (A. Esmein, _Cours élémentaire d'histoire du droit français_, + Paris, 1895, in-8º, 2e éd.;--P. Viollet, _Précis de l'histoire + du droit français_, Paris, 1893, 2e éd.). + + + + +I.--LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN EUROPE AU XIIe SIÈCLE. + + +Le domaine littéraire de la France s'étendait, au XIIe siècle, bien +au delà des limites du royaume, et, sans parler des provinces +limitrophes dont l'histoire se rattache naturellement à la nôtre, notre +langue et notre poésie, à la suite de nos armes, avaient conquis en +Europe et même au delà de vastes possessions. + +[Illustration: Un jongleur, d'après une miniature.] + +La plus belle et la plus importante pour l'histoire littéraire, c'est +l'Angleterre. Pendant tout le XIIe siècle, la littérature de +l'Angleterre a été la littérature française. Non seulement nos anciens +poèmes furent aussi répandus que chez nous dans le pays que les Normands +avaient conquis en chantant la chanson de Roland, mais la littérature +sérieuse et la poésie courtoise y déployèrent une floraison brillante. +J'ai déjà parlé de l'influence considérable exercée par les rois anglais +sur les écrivains et les trouveurs de Normandie, de Touraine et d'Anjou; +ils en appelèrent plus d'un auprès d'eux, et bientôt sous leur +protection et celle de leurs barons se formaient en Angleterre même des +_romanceurs_ habiles et nombreux. C'est même en Angleterre que nous +trouvons les plus anciennes dates pour l'existence de cette littérature +qui s'efforça de vulgariser l'instruction la plus diverse. La reine +Aélis de Louvain (1121-1135) apporta sans doute de Brabant à la cour du +roi Henri Ier le goût des lettres françaises: dès son couronnement, +nous voyons le clerc Benoît mettre pour elle en vers français la vie de +saint Brandan, curieuse légende sortie de l'imagination celtique et +qu'elle voulut connaître comme un produit de sa nouvelle patrie. C'est +en son honneur que Philippe de Thaon, déjà auteur d'un _Comput_ rimé, a +composé son _Bestiaire_. Devenue veuve, elle fit écrire par un poète +appelé David, dont l'œuvre est malheureusement perdue, une longue +histoire du mari qu'elle pleurait, en forme de chanson de geste. Sous +le règne court et agité d'Étienne, nous devons surtout mentionner la +grande histoire des rois anglais de Geoffroi Gaimar, dont les poèmes +historiques de Wace devaient faire oublier le succès. Mais c'est le +règne de Henri II qui fût l'âge d'or des lettres françaises en +Angleterre. Ce prince, qui joignait aux talents d'un politique habile et +d'un grand roi les qualités les plus brillantes de l'esprit, donna à sa +cour un éclat inouï, où la splendeur matérielle était rehaussée par la +recherche des plaisirs plus délicats de l'esprit. Il joignait à l'amour +de la poésie de pure imagination la curiosité de l'esprit et le goût de +l'étude; seulement il était lettré et n'avait pas besoin de se faire +lire les livres français et traduire les livres des clercs. Aussi son +influence s'exerça-t-elle surtout sur la poésie, dans laquelle il +appréciait avant tout les qualités de correction et d'élégance. «J'ai +l'avantage, disait Benoît de Sainte-More, de travailler pour un roi qui +sait mieux que personne distinguer et apprécier un ouvrage bien fait, +bien composé et bien écrit.» Les poètes français les plus distingués, +Garnier de Pont-Sainte-Maxence, Marie de France, peut-être Chrétien, +venaient en Angleterre écrire ou publier leurs ouvrages; à côté d'eux, +des Anglais, comme Thomas, Simon de Fresne, Huon de Rotelande, Jordan +Fantôme, d'autres encore, commençaient cette littérature anglo-normande +qui devait durer au siècle suivant et ne mourir qu'après avoir suscité +et fécondé la véritable littérature anglaise. A côté des romans de la +Table Ronde, où les traditions celtiques, plus ou moins altérées, +reçurent la forme romane, une mention spéciale est due aux poèmes +intéressants composés en Angleterre, dans lesquels la poésie et +l'histoire des Anglo-Saxons ont passé en vers français et ont ainsi été +arrachées à l'oubli. J'ai parlé déjà de Geoffroi Gaimar, qui travaillait +sur des sources en partie saxonnes; la poésie est représentée par les +beaux romans de _Horn_, d'_Aerolf_, de _Havelok_, de _Waldef_. Les +Normands d'Angleterre jouèrent entre les Bretons et Saxons insulaires et +le reste de l'Europe, par l'intermédiaire de la langue française, un +rôle d'interprètes qui, dans l'histoire comparée des littératures, a une +importance capitale. + +Ce n'était pas seulement en Angleterre que les Français avaient porté +leur langue avec leur puissance. Le sud de l'Italie et la Sicile avaient +aussi pour rois des Normands, et là aussi la littérature française +retrouva une patrie. Les descendants de Tancré de Hauteville aimèrent +les plaisirs de l'esprit comme les descendants de Guillaume le Bâtard; +l'un d'eux, Guillaume le Bon, gendre de Henri II d'Angleterre, était +lettré comme lui et réunissait également une cour brillante. Le sort qui +nous a conservé l'ensemble de la littérature anglo-normande nous a ravi +en majeure partie celle des Normands d'Italie; cependant on peut leur +attribuer avec certitude une grande part dans le cycle épique de +Guillaume «au court nez», et nous avons gardé quelques traductions de +livres historiques faites chez eux, un peu après notre période, dans un +dialecte fortement italianisé. La poésie lyrique, qui brilla peu en +Angleterre, paraît au contraire avoir fleuri en Sicile, et elle y +détermina peut-être, au XIIIe siècle, autant que la poésie +provençale, l'éclosion de la poésie italienne. + +Plus à l'Orient, en Grèce, c'est le siècle suivant qui devait fonder une +France nouvelle, malheureusement peu durable; mais le XIIe siècle en +s'ouvrant trouvait déjà en Palestine le royaume français de Jérusalem. +Là aussi notre littérature fut non seulement goûtée, mais cultivée; sans +parler des textes juridiques si importants qui contiennent, dans une +admirable langue, le code de la féodalité, c'est là qu'ont été sans +doute traduits plusieurs des longs ouvrages historiques qui y avaient +été écrits en latin; c'est là enfin que la chute du royaume de Jérusalem +en 1189 donna lieu aux plus anciens récits d'événements contemporains +qui aient été écrits en prose française. + +Un autre établissement français hors de nos limites, le royaume de +Portugal, fondé en 1095 par le prince Henri de Bourgogne, a été trop +promptement et trop complètement séparé de la France pour qu'au XIIe +siècle notre littérature put y prendre pied; d'ailleurs les Français +étaient là en petit nombre, et ils adoptèrent rapidement la langue du +peuple portugais dans lequel ils se fondirent; mais il est probable que +cette origine française des rois et grands seigneurs ne fut pas sans +influence sur les commencements de la poésie lyrique portugaise, +évidemment imitée de celle des trouveurs et des troubadours. + +C'est, en effet, au delà du pays de sa naissance, au delà des contrées +où les Français s'étaient établis, un troisième domaine de la +littérature française au XIIe siècle que lui forment les pays où elle +a été goûtée, admirée et imitée. Il faudrait écrire plus d'un volume si +on voulait énumérer en détail les preuves du succès inouï de notre +poésie en Europe à cette époque; je m'y astreindrai d'autant moins que +beaucoup des imitations étrangères sont sensiblement postérieures à +leurs originaux; je ne veux que vous donner une idée générale de cette +vaste littérature, dont le fond est français, dont la forme est +provençale, espagnole, italienne, grecque, allemande, hollandaise, +anglaise, scandinave, et qui constitue autour du foyer que je viens de +vous décrire un rayonnement incomparable. + +Nous avons vu plus haut que, tandis que la littérature française +dépassait de beaucoup en divers sens les limites du royaume de France, +elle ne les remplissait pas dans le royaume même. Les provinces du Midi +avaient une langue et une littérature à elles, qui s'étaient développées +dans des conditions et avec des caractères assez différents. C'est donc, +à vrai dire, la première action de notre littérature sur une littérature +étrangère que celle qu'elle exerça sur la poésie des troubadours. Elle +lui emprunta, vers le milieu du XIIe siècle, les formes et l'esprit +de sa poésie lyrique, mais, elle lui imposa en revanche sa riche +littérature épique. Les Provençaux avaient eu sans doute, eux aussi, une +épopée nationale, mais elle était tombée, chez eux, sauf de rares +exceptions, dans un oubli rapide, et ce sont nos poèmes dont les +troubadours se nourrissaient et auxquels ils font de fréquentes +allusions. Ils en vinrent à les traduire, comme dans _Ferabras_, ou à +les imiter, comme dans _Jaufre_. Au commencement du XIIIe siècle, un +habile troubadour, qui donnait à ses compatriotes une sorte de grammaire +poétique, revendiquait pour la langue d'oc la suprématie dans les +chansons proprement dites, mais reconnaissait en même temps que la +parlure de France valait mieux et était plus avenante pour composer des +romans, c'est-à-dire des poèmes narratifs. + +Aussi les autres nations romanes ont-elles en général subi l'influence +des troubadours pour la poésie lyrique, des trouveurs pour la poésie +épique. Les _cancioneros_ composés aux XIIIe et XIVe siècles dans +les cours brillantes de la Castille et du Portugal sont des imitations +des _cansons_ provençales; mais nos chansons de geste ont suscité les +_cantares de gesta_ espagnols et, entre autres, le poème du Cid, de même +que nos romans d'aventure ont été traduits ou imités dans les divers +idiomes de la péninsule ibérique et ont fini par aboutir aux deux grands +romans qui terminent le moyen âge, le _Tiran le Blanc_ catalan et +l'_Amadis_ portugais, puis castillan. Il en fut de même en Italie. +Dante, dans son opuscule sur le langage vulgaire, reconnaît que la +langue d'oc a fourni le modèle de la poésie lyrique, tandis qu'à la +langue d'oïl appartient toute la poésie narrative. Et ce qu'il dit est +confirmé chaque jour d'une manière plus éclatante par les recherches +modernes. Si les prédécesseurs de Pétrarque et de Dante, si ces poètes +eux-mêmes sont des disciples des troubadours, toute l'épopée italienne +descend de la nôtre, par voie de traduction ou d'imitation, et le +_Roland amoureux_ du Bojardo, père du _Roland furieux_, n'est autre +chose que la fusion des deux grands courants de notre poésie épique, du +cycle de Charlemagne et du cycle d'Arthur, de la matière de Bretagne et +de la matière de France. Par un phénomène plus étrange encore, le +français faillit, au XIIIe siècle, devenir la langue littéraire de +l'Italie: pendant que le Pisan Rusticien, les Vénitiens Marc Pol et +Martin de Canale, le Florentin Brunet Latin l'employaient de préférence +à leurs idiomes respectifs, des chanteurs populaires amassaient le +peuple autour d'eux, dans les rues et sur les places des villes +lombardes, vénitiennes et romagnoles, en lui chantant des histoires _en +la langue de France_, comme dit l'un d'eux. Grâce au génie de Dante, +l'Italie trouva moyen de sortir de l'anarchie des dialectes locaux et de +se créer une langue littéraire admirable; mais ce curieux phénomène +atteste d'une manière éclatante la puissance de notre vieille +littérature. + +Ce ne furent pas seulement les nations romanes qui devinrent pour ainsi +dire des succursales de la grande école française. Je ne mentionne que +pour mémoire les imitations grecques de nos romans de la Table Ronde; +mais la magnifique littérature poétique de l'Allemagne, à la fin du +XIIe et au commencement du XIIIe siècle, n'est que le reflet de la +nôtre. Les _Minnesinger_ ont transporté dans leur langue les formes et +l'esprit de la poésie lyrique française, fille elle-même de la +provençale; il faut se hâter d'ajouter que, sous leurs mains, surtout +celles de Walther de la Vogelweide, le plus grand poète de l'Allemagne +ancienne, cette poésie s'est développée avec une originalité, une grâce +et une profondeur sans égales chez nous. Nos chansons de geste ont été +traduites ou imitées sans relâche en Allemagne et dans les Pays-Bas, +ainsi que nos poèmes du cycle breton, pendant toute cette période que +les historiens de la littérature allemande qualifient de classique: +Lambrecht, Conrad, Henri de Veldeke, Herbert de Fritzlar, Hartmann +d'Aue, Gotfrid de Strasbourg, Wolfram d'Eschenbach, Ulrich de +Zazikhoven, Wirnt de Gravenberg, Conrad de Wurzbourg et bien d'autres +sont les imitateurs plus ou moins fidèles des Albéric, des Turold, des +Chrétien de Troies, des Benoît de Sainte-More, des Guillaume de Bapaume, +des Renaud de Beaujeu. On peut dire qu'il y avait alors, à côté de la +littérature française en français, une littérature française en allemand +et une autre en néerlandais. + +Il y en avait bien une en norvégien. Oui, cette terre lointaine d'où +étaient parties, aux temps carolingiens, les désolantes incursions +normandes, cette patrie des vieux chants mythiques de l'Edda, chrétienne +maintenant et civilisée, accueillait avec transport et traduisait avec +zèle nos chansons de geste, nos romans, nos _lais_. Nous retrouvons avec +surprise, dans des versions qui, pour la plupart, sont antérieures au +milieu du XIIIe siècle, une bonne partie du cycle de Charlemagne, et +Tristan, et Érec, et Ivain, et les charmants récits de Marie de France. +J'ai parlé plus haut de la littérature anglaise; la langue celtique +elle-même reproduisit, dans des traductions qu'on commence à peine à +connaître, nos poèmes carolingiens et plusieurs autres des productions +de notre XIIe siècle. Si vous parcourez encore aujourd'hui les +librairies populaires de l'Espagne, de l'Italie, de l'Allemagne, de la +Hollande, du Danemark, de l'Islande même, vous trouverez partout, +imprimés en gros caractères sur papier gris, les livres qui composent +notre bibliothèque bleue, dernier asile, chez nous aussi, de la +littérature du XIIe siècle. Quelle sève extraordinaire y avait-il +donc dans cette végétation littéraire de la vieille France pour que sa +vitalité ne soit pas encore éteinte dans les nombreux rejetons qu'elle a +lancés de toutes parts! + +Partout d'ailleurs où la littérature française a été implantée, elle a +suscité ou fécondé la littérature nationale. On peut comparer notre +ancienne poésie à ces arbres étonnants qui croissent dans l'Inde, et +dont les rameaux, recourbés au loin, atteignent la terre, s'y enracinent +et deviennent des arbres à leur tour. Comme un figuier des Banyans +produit une forêt, ainsi la poésie française a vu peu à peu l'Europe +chrétienne se couvrir autour d'elle d'une merveilleuse frondaison: la +souche première était cette grande littérature du XIIe siècle dont +nous devrions être si fiers et que nous connaissons si peu.... + +G. PARIS, _La poésie du moyen âge_, 2e série, Paris, +Hachette, 1895, in-16. + + + + +II.--LA BIBLE FRANÇAISE AU MOYEN ÂGE. + + +Les origines de la Bible française remontent, pour le moins, aux +premières années du XIIe siècle. Ce fut sans doute aux environs de +l'an 1100, dans quelque abbaye normande du sud de l'Angleterre, que des +disciples de Lanfranc traduisirent le Psautier dans leur langue, alors +fort peu différente de celle qui était parlée dans l'Ile-de-France. Ils +en firent même une double version, répondant à deux des textes latins +sous la forme desquels circulait alors le Psautier. C'est la glose +écrite entre les lignes du _Psautier gallican_ (on appelait ainsi +l'ancien texte latin, corrigé par saint Jérôme à l'aide du grec des +Septante) qui est devenue le Psautier français du moyen âge. Telle fut +la popularité de cette antique version normande que, jusqu'à la Réforme, +il ne s'est pas trouvé un homme pour traduire à nouveau les Psaumes en +français. + +Cinquante ans après le Psautier, l'Apocalypse était à son tour traduite +en français dans les États normands. Cette traduction, dont le seul +mérite est d'avoir servi de texte à des illustrations admirables, s'est +perpétuée à travers tout le moyen âge sous le couvert de la Bible du +XIIIe siècle. En même temps, dans l'Ile-de-France ou en Normandie, un +homme de goût composait cette poétique traduction des quatre livres des +Rois, qui est un des plus beaux monuments de notre ancienne langue. + +Un peu plus tard, vers l'an 1170, le chef des «pauvres de Lyon», Pierre +Valdus, entreprit de faire traduire des extraits de la Bible pour les +gens simples et ignorants. Il n'était pas le seul qui fût occupé de +cette pensée. Des bords du Rhône aux bouches de la Meuse, on +s'appliquait de toutes parts à la traduction de la Bible. Les +persécutions ordonnées par Innocent III mirent fin à ce mouvement, dont +quelques fragments de traduction, échappés aux inquisiteurs de Metz ou +de Liège, nous ont seuls conservé le souvenir. + +Il appartenait au règne de saint Louis de donner à notre pays une Bible +française complète. C'est dans l'Université de Paris que fut faite, peu +avant l'an 1250, la version française par excellence des Livres saints. +Je ne veux pas dire que l'Université ait pris une part officielle à +cette œuvre de traduction; mais c'est dans les ateliers des libraires +qui en étaient citoyens, sur un texte latin corrigé par ses maîtres, que +la Bible a été, pour la première fois, traduite en entier en français. +Cette version parisienne acquit bientôt une telle faveur qu'il fut dès +lors impossible d'en faire accepter une autre. D'autre part, elle +s'était, dès les premières années du XIVe siècle, étroitement unie à +l'intéressante Histoire sainte de Guyart Desmoulins, si bien que la +_Bible historiale_ qui circule sous le nom du chanoine picard n'est, en +réalité, pour les deux tiers, qu'un simple extrait de la version +parisienne. + +Ainsi complétée, la _Bible historiale_ a joui, pendant le XIVe et le +XVe siècle, d'un succès sans égal. Il n'est presque pas un château de +grande famille, en France et dans les pays voisins, où n'ait figuré +quelqu'un de ces précieux manuscrits, qu'enrichissaient des miniatures +de toute beauté. Mais il est peu probable qu'un seul de ces splendides +volumes ait jamais pénétré jusqu'au peuple ou jusqu'au bas clergé. +Aussi, depuis que la Bible française était devenue un objet de luxe, +l'Église cessa-t-elle de s'en émouvoir, le peuple n'ayant plus le moyen +de la lire. + +Les rois et les reines de France, les princes et les princesses du sang +royal ont, depuis l'avènement des Valois, porté à la traduction de la +bible le plus vif intérêt. Le roi Jean en avait fait entreprendre à +grands frais une traduction qui promettait d'être excellente. La +bataille de Poitiers interrompit cette œuvre. Charles V demanda à +Raoul de Presles une version nouvelle; mais le traducteur du roi a imité +l'ancienne Bible française sans l'améliorer. Jusqu'à Charles VIII et à +François Ier, jusqu'à Anne de Bretagne et à Marguerite d'Angoulême, +la traduction de la Bible n'a pas cessé d'être à cœur à la famille +royale; mais, au XIVe et au XVe siècle, il y avait si loin des +princes au peuple, la religion de la cour était si étrangère à la piété +des simples gens, que jamais peut-être le peuple n'a plus profondément +ignoré la Bible. C'était sans doute uniquement par les vitraux des +églises et par les sermons des moines qu'il apprenait à la connaître. + +Il en fut ainsi jusqu'à la Réforme. Il appartenait à Le Fèvre d'Étaples +et à Robert Olivetan de mettre, dans une version plus exacte, la Bible +entre les mains du peuple entier. + +S. BERGER, _La Bible française au moyen âge_, +Paris, 1884, p. I[88]. + + + + +III.--L'OGIVE. + + +Ogive, d'après l'usage actuel, désigne la forme brisée des arcs employés +dans l'architecture gothique. Ainsi, lorsqu'on dit: porte en ogive, +fenêtre en ogive, arcade en ogive, cela signifie que telle baie de +porte, de fenêtre, d'arcade a pour couronnement deux courbes opposées +qui se coupent sous un angle plus ou moins aigu. Est-ce ainsi que +l'entendaient les anciens? + +M. de Verneilh, étudiant le _Traité d'architecture_ de Philibert +Delorme, conçut des doutes à ce sujet. Il vit l'illustre maître de la +Renaissance n'employer le mot ogive que dans la locution _croisée +d'ogives_, qui signifie chez lui les arcs en croix placés diagonalement +dans les voûtes gothiques. Ce fut pour M. de Verneilh l'occasion de +consulter les auteurs subséquents. Sa surprise ne fut pas petite de les +trouver tous d'accord avec Philibert Delorme. Jusqu'à la fin du siècle +dernier, les théoriciens aussi bien que les glossateurs n'ont entendu +par _ogives_ ou _augives_ que les nervures diagonales des voûtes du +moyen âge. Pour trouver des _fenêtres ogives_, il faut descendre jusqu'à +Millin, qui lui-même, dans son _Dictionnaire des arts_, ne laisse pas +cependant que d'admettre la définition de ses devanciers, de sorte que +c'est d'une inadvertance de Millin que le sens nouveau d'ogive paraît +être issu. La fortune du mot ainsi dénaturé ne tarda pas à croître en +même temps que le goût pour les choses du moyen âge. + +M. de Verneilh n'avait cependant rien allégué de bien positif pour +l'époque antérieure à Philibert Delorme. M. Lassus éclaira cette partie +de la question en produisant des textes du XIVe et même du XIIIe +siècle, d'où il ressort que si les auteurs postérieurs à la Renaissance +avaient appelé ogive une partie de la membrure des anciennes voûtes, ils +n'avaient fait en cela que continuer la tradition des hommes du moyen +âge. Il fit plus, il constata que l'avant-dernière édition du +_Dictionnaire de l'Académie_, publiée en 1814, ne définissait encore +l'ogive que comme «un arceau en forme d'arête qui passe en dedans d'une +voûte d'un angle à l'angle opposé», et que c'est seulement dans la +réimpression de 1835 qu'à cette définition fut ajoutée pour la première +fois la nouvelle: «Il est aussi adjectif des deux genres et se dit de +toute arcade, voûte, etc., qui, étant plus élevée que le plein cintre, +se termine en pointe, en angle: voûte ogive, arc ogive, etc.» + +Voilà où en est la démonstration de l'erreur actuelle au sujet du mot +ogive. Je regarde cette démonstration comme complète. Mais l'habitude +est si grande d'appeler ogives les arcs brisés, les esprits y sont faits +déjà de si longue main, que je ne me dissimule pas ce qu'il y a de +téméraire à la vouloir proscrire. Manquât-on d'autre raison, on aurait +toujours pour soi l'adage: _Usus quem penes est arbitrium et jus et +norma loquendi_. Tel était le sentiment de M. de Verneilh, et volontiers +je m'y associerais, si le nouveau sens donné à «ogive» ne constituait +qu'une bévue; mais, par une fatalité rare, il arrive que cette méprise +introduit dans la science une anomalie par-dessus de la confusion. + +[Illustration: Nef de la cathédrale d'Amiens.] + +L'ogive est un arc; transporter son nom aux autres arcs des monuments +gothiques, c'est donner à entendre qu'il existe entre lui et eux un +rapport quelconque. Ce rapport, nous le savons, ne peut pas être un +rapport de fonction, puisque l'ogive est un support aérien sur lequel +repose la voûte, tandis que les autres arcs sont des artifices pour +fermer les évidements pratiqués dans la masse de la construction. Le +rapport sera donc de forme. Or il arrive que dans l'architecture +gothique, lorsque tous les arcs sont de forme aiguë, les ogives seules +sont en plein cintre. Ainsi, pour distinguer les arcs brisés de +l'architecture gothique des arcs en plein cintre usités dans le système +d'architecture antérieur au gothique, nous appelons ces arcs des ogives; +et voilà que les vraies ogives sont précisément des arcs auxquels les +constructeurs gothiques ont donné la forme de plein cintre. + +Du moment qu'une impropriété de termes a pour conséquence de nous +conduire d'une manière si complète au paralogisme, ma conclusion est +qu'il faut se départir d'une habitude vicieuse, revenir à l'usage d'il y +a soixante ans, appeler ogives les nervures transversales des voûtes +gothiques, et arcs brisés ou gothiques les arcs en pointe qu'on a trop +longtemps gratifiés du nom d'ogives. + +Mais, dira-t-on, si nous renonçons au nouveau sens d'_ogive_, que +deviendront notre art ogival, notre architecture ogivale? Avant de +s'inquiéter de ce que deviendront ces choses-là, voyons ce qu'elles sont +aujourd'hui, ce qu'elles étaient hier. + +Après s'être trompé d'une manière si complète sur le sens et sur +l'application du mot «ogive», on a fait de l'ogive, prise pour +équivalent d'arc brisé, le caractère distinctif d'un système +d'architecture. On s'est dit: «Tous les édifices qu'on a appelés +gothiques jusqu'à présent portent improprement ce nom, puisqu'ils ne +sont ni de l'ouvrage, ni de l'invention des Goths. Cherchons dans la +considération de leur architecture un vocable qui leur convienne mieux. +Cette architecture n'admet point d'autres baies ni d'autres arcades que +des baies ou des arcades en ogive: appelons-la ogivale, par opposition +à l'architecture romane ou en plein cintre qui l'a précédée.» + +Rien de plus séduisant que la doctrine qui fait résider la différence du +roman et du gothique dans la forme des baies. Il vous suffit de savoir +que le plein cintre règne dans l'une, tandis que les arcs brisés sont le +partage de l'autre, et vous voilà en état de prononcer sur l'âge des +monuments. Que si vous trouvez à la fois, dans un même édifice, l'arc +brisé et le plein cintre, vous avez, pour classer cet édifice, le genre +intermédiaire _romano-ogival_ ou _ogival-roman_, qui participe au +caractère des deux architectures, n'étant que la transition de l'une à +l'autre, la pratique des constructeurs romans qui commençaient à créer +le système ogival en introduisant çà et là des arcs brisés dans leur +ouvrage. Telle est dans sa simplicité la doctrine professée aujourd'hui. + +[Illustration: Arc brisé et arc en plein cintre.] + +On la professe universellement, mais il s'en faut qu'à l'user on la +trouve telle qu'elle justifie le respect qu'on lui porte. Je commence +par arrêter mes yeux sur le midi de la France. Là, dans toute la +circonscription de l'ancienne Provence, existent des églises d'un aspect +tellement séculaire, tellement peu gothique, que la tradition s'obstine +encore à faire de la plupart des temples romains appropriés aux besoins +du christianisme. Toutes cependant offrent l'emploi de l'arc brisé à +leurs voûtes, et plusieurs aux arcades de leur grande nef. De cette +catégorie sont la cathédrale abandonnée de Vaison, celles d'Avignon, de +Cavaillon, de Fréjus; la paroisse de Notre-Dame à Arles, les églises de +Pernes, du Thor, de Sénanque, etc., etc. Et il n'y a pas à dire que dans +ces édifices les brisures annoncent une tendance au gothique. Les +produits visiblement plus modernes de la même école, comme par exemple +la grande église de Saint-Paul-Trois-Châteaux, se distinguent par la +substitution du plein cintre à l'arc brisé. Si, remontant le Rhône, je +me transporte dans les limites de l'antique royaume de Bourgogne, je +vois se dérouler depuis Vienne jusqu'au coude de la Loire et jusqu'aux +Vosges une autre famille d'églises romanes qui admettent invariablement +la brisure à leur voûte et à leurs grandes arcades intérieures. La +somptueuse basilique de Cluny était le type de ces monuments dont il +reste encore des échantillons à Lyon (Saint-Martin d'Ainay), à Grenoble +(vieilles parties de la cathédrale), à Autun (Saint-Ladre), à +Paray-le-Monial (église du Prieuré), à Mâcon (ruines de Saint-Vincent), +à Beaune (Notre-Dame), à Dijon (Saint-Philibert), à la +Charité-sur-Loire, etc., etc. La date de toutes ces églises se place +entre 1070 et 1130. + +En Auvergne, où le roman du XIIe siècle offre constamment le plein +cintre, je trouve qu'on s'est servi au XIe d'arcs brisés. Ce sont de +tels arcs qui relient les supports et qui déterminent la voûte de +Saint-Amable de Riom, édifice dont les grossières sculptures attestent +une antiquité que ne surpasse celle d'aucune autre construction de la +même province. + +En Languedoc, la cathédrale ruinée de Maguelone nous offre l'arc brisé +dans ses plus anciennes parties qui sont du XIe siècle; et à +l'extrémité opposée du pays, sur la frontière de l'Aquitaine, vous +trouvez les arcs brisés du cloître de Moissac qui portent la date de +1100. + +Passons aux curieuses églises à coupoles du Périgord et de l'Angoumois, +dont Saint-Front, le plus ancien type, est antérieur à 1050. Les grands +arcs-doubleaux sur lesquels porte leur système de couverture sont +partout des arcs brisés. + +En Anjou, accouplement de l'arc brisé et du plein cintre dans des +constructions bien antérieures à l'âge dit de transition. Les plus +anciennes parties de Notre-Dame de Cunault, qui appartiennent au XIe +siècle, sont dans ce cas. + +Et la nef de la cathédrale du Mans!--Antérieurement à la période +convenue de la transition, elle a été reconstruite avec des arcs brisés +par-dessus les ruines encore distinctes d'un édifice en plein cintre qui +s'était écroulé. + +Et notre église de Saint-Martin-des-Champs, la plus ancienne de Paris +(je lui donne le pas sur Saint-Germain-des-Prés, à qui des restaurations +sans nombre ont fait perdre son caractère primitif), notre église de +Saint-Martin-des-Champs, dans le sanctuaire de laquelle il est +impossible de ne pas voir l'ouvrage consacré avec tant de solennité en +1067, présents le roi Philippe Ier et sa cour, les baies de ses +fenêtres sont brisées à l'extérieur, et à l'intérieur, toutes ses +arcades. Est-ce que la même forme ne se retrouve pas au tympan de la +porte à droite du grand portail de Notre-Dame, que l'abbé Lebeuf a très +bien reconnu être un morceau rapporté de l'église précédente, rebâtie +tout au commencement du XIIIe siècle? + +En allant au nord de Paris, surtout quand on atteint la vallée de +l'Oise, on rencontre tant d'édifices du XIe siècle qui offrent ou des +arcades, ou des arcs-doubleaux, ou des fenêtres d'un cintre brisé, qu'on +peut poser le principe que cette forme d'arc est caractéristique du +roman de ce pays-là. Je renvoie aux églises de Saint-Vincent de Senlis, +de Villers-Saint-Paul, de Bury, de Saint-Étienne de Beauvais, de +Saint-Germer, etc., etc. La nef de Saint-Rémi de Reims, la crypte de +Saint-Bavon de Gand (autrefois Saint-Jean), la croisée de la cathédrale +de Tournay, la chapelle dite _des Templiers_ à Metz, l'église de +Sainte-Foi à Schelestadt, nous montrent l'arc brisé employé en +Champagne, en Flandre, en Hainaut, en Lorraine, en Alsace dès le XIe +siècle. + +En résumé, l'arc brisé a été employé d'une manière systématique dans une +bonne moitié de nos églises romanes, tandis que l'autre moitié est +sujette à présenter accidentellement la même forme d'arc. + +Donc, en supposant que _ogive_ et _ogival_ pussent légitimement +s'appliquer à l'arc brisé et aux constructions pourvues de cet arc, +quantité d'églises romanes seraient ogivales. Donc ces mots, avec le +sens qu'on y attache aujourd'hui, n'ont pas la vertu d'exprimer la +différence qu'il y a entre le roman et le gothique. + +Seraient-ils plus applicables si on les ramenait à leur acception +primitive? En d'autres termes, étant reconnu que ogive signifie la +membrure transversale des anciennes voûtes, pourrait-on établir sur la +présence de ce détail de construction la distinction des deux genres +dont il s'agit, et par conséquent regarder comme synonyme de gothique +l'architecture ogivale qui serait celle, non plus des monuments où règne +l'arc brisé, mais de ceux dont la voûte est montée sur croisée d'ogives? +Hélas! non; et quelque tempérament que proposent les défenseurs d'ogival +pour maintenir la science sur ce porte à faux, ils n'aboutiront à rien +d'efficace. Sans doute c'est un caractère architectonique très +remarquable que celui de la croisée d'ogives; cependant il n'appartient +point exclusivement aux églises gothiques: je citerais au moins un tiers +de nos églises romanes qui le possèdent; de sorte que, s'il y a quantité +de constructions qu'on peut dire ogivales parce que leur voûte repose +sur des croisées d'ogives, il n'y a pas d'architecture qu'on soit +autorisé à appeler _ogivale_, par opposition à une autre architecture +fondée sur un principe différent. Applicable à tous les individus du +genre gothique et à beaucoup de ceux du genre roman, l'adjectif +_ogival_, quelque sens qu'on lui donne, n'est donc pas bon pour exprimer +la différence des deux genres. + +Du moment que l'abus d'ogival ressort des faits d'une manière si +évidente, il faut bien rendre à l'architecture qu'on a cru caractériser +par cette épithète son ancienne dénomination de _gothique_. Cette +dénomination n'implique pas, je le sais, une notion historique exacte, +mais elle a pour elle la consécration du temps; tout le monde sait ce +qu'elle veut dire, par conséquent il est impossible qu'elle donne lieu à +des malentendus. Elle ne peut pas non plus impliquer de contradictions, +puisque les Goths n'ont rien bâti dans un système d'architecture qui +leur fût propre. Mais son grand avantage est de ne pas créer de théorie +mensongère, de ne pas saisir les gens d'un prétendu critérium qui les +expose à donner dans les conclusions les plus fausses. + +[Illustration: Cloître de Moissac.] + +D'après J. QUICHERAT, _Mélanges d'archéologie +et d'histoire_, t. II, Paris, A. Picard, 1886, +in-8º. + + + + +IV.--LA SCULPTURE FRANÇAISE AU XIIIe SIECLE. + + +Faire sortir un art libre, poursuivant le progrès par l'étude de la +nature, en prenant un art hiératique comme point de départ, c'est ce que +firent avec un incomparable succès les Athéniens de l'antiquité. Ils +considérèrent l'art hiératique de l'école d'Égine comme un moyen quasi +élémentaire d'enseignement, un moyen d'obtenir une certaine perfection +d'exécution. Quand leurs artistes furent sûrs de leur habileté manuelle, +ils se tournèrent du côté de la nature, et ils s'élancèrent à la +recherche de l'idéal ou plutôt de la nature idéalisée.--Ce phénomène se +reproduisit, en France, à la fin du XIIe siècle. + +Les statuaires du XIIe siècle, en France, commencèrent par aller à +l'école des Byzantins, pour apprendre le _métier_; c'est à l'aide des +modèles byzantins que se fit ce premier enseignement. Mais ils ne +s'arrêtèrent pas à la perfection purement matérielle de l'exécution; +comme les Athéniens, ils cherchèrent un type de beauté et le composèrent +en regardant la nature autour d'eux. + +Les grandes cathédrales qui furent bâties dans le nord de la France, de +1160 à 1240 (Paris, Reims, Bourges, Amiens, Chartres, etc.), furent +autant de chantiers et d'écoles pour les architectes, imagiers, peintres +et sculpteurs. Dès les premières années du XIIIe siècle, la façade +occidentale de Notre-Dame de Paris s'élevait. A la mort de Philippe +Auguste, c'est-à-dire en 1223, elle était construite jusqu'au-dessus de +la rose. Donc--toutes les sculptures et tailles étant terminées avant la +pose--les trois portes de cette façade étaient montées en 1220. Celle de +droite, dite de Sainte-Anne, est en partie refaite avec des sculptures +du XIIe siècle, mais celle de gauche, dite porte de la Vierge, est +une composition complète et l'une des meilleures de cette époque. Les +auteurs de cette statuaire ont évidemment abandonné les traditions +byzantines; ils ont étudié la nature; ils ont atteint un idéal qui leur +est propre. Leur _faire_ est large, simple, presque insaisissable, comme +celui des belles œuvres grecques. C'est la même sobriété des moyens, +le même sacrifice des détails, la même souplesse et la même fermeté dans +la façon de modeler les nus dans ces pierres de liais, serrées et +choisies, dont la dureté égale presque celle du marbre de Paros. Non +seulement l'expression des têtes est très noble, mais la composition est +excellente. Le bas-relief de la mort de la Vierge, celui du couronnement +de la mère du Christ, sont des scènes admirablement entendues comme +effet dramatique et comme agencement de lignes. La statuaire de +l'Ile-de-France--cette Attique du moyen âge--est remarquable d'ailleurs +par un sentiment dramatique qui ne se retrouve pas au même degré dans +les autres écoles provinciales. Voyez, par exemple, les voussures de la +porte centrale de Notre-Dame de Paris, l'expression terrible des damnés, +la béatitude et le calme des élus. Les artistes qui ont sculpté ces +voussures, les Prophéties et les Vices du portail de la cathédrale +d'Amiens, les bas-reliefs des porches de Notre-Dame de Chartres, avaient +des idées et prenaient le plus court chemin pour les exprimer; aussi +atteignaient-ils souvent, comme les Grecs, la véritable grandeur. + +On a longtemps admis que les statuaires du moyen âge n'avaient su faire +que des figures allongées, sortes de gaînes drapées en tuyaux d'orgues, +corps grêles, sans vie et sans mouvement, terminés par des têtes à +l'expression ascétique et maladive.--Que les artistes du moyen âge +aient cherché à faire prédominer l'expression, le sentiment moral sur la +forme plastique, ce n'est pas douteux, et c'est en grande partie ce qui +constitue leur originalité; mais ce sentiment moral, empreint sur les +physionomies, dans les gestes, est plutôt énergique que maladif. Les +statues qui décorent la façade de la maison des Musiciens, à Reims, sont +très vivantes. Les bas-reliefs placés dans les tympans de l'arcature de +la porte de la Vierge, à la façade occidentale de Notre-Dame de Paris, +n'ont aucune raideur archaïque; ils ne sont point grêles; ils peuvent +rivaliser avec les plus belles œuvres de l'antiquité. + +C'est à rendre l'harmonie entre l'intelligence et son enveloppe que la +belle école du moyen âge s'est particulièrement attachée. Chaque statue +a son caractère personnel qui reste gravé dans la mémoire comme le +souvenir d'un être vivant qu'on a connu. Une grande partie des statues +des porches de Notre-Dame de Chartres, des portails des cathédrales +d'Amiens et de Reims, possèdent ces qualités individuelles; et c'est ce +qui explique pourquoi ces statues produisent sur la foule une si vive +impression qu'elle les nomme, les connaît et attache à chacune d'elles +une idée ou même une légende. Telle est, entre autres, la belle statue +de la Vierge de la porte nord du transept de Notre-Dame de Paris. C'est +une dame de bonne maison; l'intelligence, l'énergie tempérée par la +finesse des traits, ressortent sur cette figure délicatement modelée. +C'est une physionomie toute française, qui respire la franchise, la +grâce audacieuse et la netteté du jugement. L'auteur inconnu de cette +statue voyait juste et bien, savait tirer parti de ce qu'il voyait, et +cherchait son idéal dans ce qui l'entourait. D'ailleurs, habile +praticien--car rien ne surpasse l'exécution des bonnes figures de cette +époque--son ciseau docile savait atteindre les délicatesses du modelé le +plus savant. Il faut citer encore, parmi les bons ouvrages de statuaire +du milieu du XIIIe siècle, quelques figures tombales des églises +abbatiales de Saint-Denis, de Royaumont, les apôtres de la +Sainte-Chapelle du Palais, à Paris, certaines statues du portail +occidental de Notre-Dame de Reims, des porches de Notre-Dame de Chartres +et des portes de la cathédrale de Strasbourg. Toutefois, sous le règne +de saint Louis, l'école de l'Ile-de-France avait une supériorité +marquée; on ne trouve pas une figure médiocre dans la statuaire de +Notre-Dame de Paris, tandis qu'à Amiens, à Chartres, à Reims, au milieu +d'œuvres hors ligne, on en rencontre de très faibles. La ville de +Paris était dès lors la capitale de l'art, comme elle était la capitale +politique. + +[Illustration: Sculptures du portail de la cathédrale de Chartres.] + +Vers 1240, il se produisit dans la sculpture d'ornement, comme dans la +statuaire, un véritable épanouissement. Les frises, les chapiteaux, les +bandeaux, les rosaces, au lieu d'être composés suivant un principe +monumental, ne sont plus que des formes architectoniques sur lesquelles +le sculpteur semble appliquer des feuillages ou des fleurs. Jamais +l'observation de la nature ne fut poussée plus loin. L'art ne peut aller +au delà. + +Et quelle admirable fécondité! La puissance productive de l'art au +XIIIe siècle tient du prodige. Après les guerres du XVe siècle, +après les luttes religieuses, après les démolitions dues aux XVIIe et +XVIIIe siècles, après les dévastations de la fin du dernier siècle, +après l'abandon et l'incurie, après les bandes noires, il nous reste +encore en France plus d'exemples de statuaire du moyen âge qu'il ne s'en +trouve dans l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne réunies. + + * * * * * + +Le moyen âge a très fréquemment coloré la statuaire et l'ornementation +sculptée. C'est encore un point de rapport entre ces arts et ceux de +l'antiquité grecque. La statuaire du XIIe siècle était peinte d'une +manière conventionnelle. On retrouve sur les figures de la porte de +l'église abbatiale de Vézelay un ton blanc jaunâtre; tous les détails, +les traits du visage, les plis des vêtements, leurs bordures, sont +redessinés de traits noirs très fins, afin d'accuser la forme. Derrière +les figures, les fonds sont peints en brun rouge ou en jaune d'ocre, +parfois avec un semis léger d'ornements blancs. Cette méthode ne pouvait +manquer de produire un grand effet. Quant aux ornements, ils étaient +toujours peints de tons clairs, blancs, jaunes, rouges, verts pâle, sur +des fonds sombres. C'est vers 1146 que la coloration s'empare de la +statuaire, que cette statuaire soit placée à l'extérieur ou à +l'intérieur des monuments. Les statues du portail occidental de Chartres +étaient peintes de tons clairs, mais variés, les bijoux rehaussés d'or. +Quelquefois même des gaufrures de pâte de chaux étaient appliquées sur +les vêtements; ces gaufrures étaient peintes et dorées et figuraient des +étoffes brochées et des passementeries. Les nus de la statuaire, à cette +époque, sont très peu colorés, presque blancs, et redessinés par des +traits brun rouge. + +[Illustration: Sculptures du portail d'Amiens.] + +Le XIIIe siècle ne fit que continuer cette tradition. La statuaire et +l'ornementation des portails de Notre-Dame de Paris, des cathédrales de +Senlis, d'Amiens, de Reims, des porches latéraux de Notre-Dame de +Chartres, étaient peintes et dorées. Les artistes qui ont fait les +admirables vitraux de ce temps avaient une connaissance trop parfaite de +l'harmonie des couleurs pour ne pas appliquer cette connaissance à la +coloration de la sculpture, sans lui rien enlever, chose difficile, de +sa gravité monumentale[89]. + +D'après E. VIOLLET-LE-DUC, _Dictionnaire raisonné +de l'architecture française du XIe au +XVIe siècle_, A. Morel, Paris, 1875, in-8º, +t. VIII, au mot «Sculpture». + + + + +V.--L'ÉMAILLERIE LIMOUSINE. + + +Dès le milieu du XIIe siècle, l'émaillerie limousine est désignée +dans les textes, aussi bien à l'étranger qu'en France, sous le nom +«d'œuvre de Limoges», _opus Limogie_ ou _lemovicense, opus de +Limogia_, ce qui indique déjà un commerce remontant à de longues années. +On est tant de fois revenu sur ce point, établi par de nombreux textes +irréfutables, qu'il ne nous paraît pas fort utile de nous y appesantir à +notre tour. Il faut plutôt insister sur l'influence qu'a eue sur la +production limousine cette exportation, cette production exagérée: au +point de vue artistique elle a certainement nui aux émaux, parce qu'elle +a forcé les émailleurs à produire dans bien des cas des œuvres d'un +caractère banal; en effet, il ne pouvait être question, du moment que +l'on fabriquait des pièces religieuses ou des ustensiles de toilette à +la grosse, de faire quelque chose sortant de l'ordinaire. Ce n'est que +par exception, pour quelques châsses très rares, telles que celle que +l'on conserve à Saint-Sernin, à Toulouse, ou pour les tombeaux, par +exemple, que des commandes ont été faites directement à Limoges. Cette +production hâtive a eu une autre conséquence: celle de maintenir pendant +très longtemps dans les ateliers les mêmes modèles, de créer, d'une +façon inconsciente, un art archaïsant pour ainsi dire. Cette remarque +est absolument nécessaire si l'on veut essayer de dater avec exactitude +quelques-uns des monuments de l'émaillerie limousine. Ces produits sont, +à partir du commencement du XIIIe siècle, en retard de quelque vingt +ou trente ans sur la fabrication artistique du reste de la France. +Limoges a conservé longtemps le style roman, et l'on est frappé de +rencontrer parfois sur des objets exécutés en plein XIVe siècle des +motifs de décoration qui sont de plus de cent ans antérieurs. C'est à +l'excès de la production, et surtout de la production à bon marché, que +l'on doit attribuer ce phénomène bizarre, bien plus qu'au peu +d'empressement que pouvaient montrer les habitants des pays situés au +sud de la Loire à adopter les formes créées par les Français du nord. + +Toute cette fabrication étant très considérable, nous allons passer en +revue les différents objets qu'elle a créés. Une division s'impose tout +d'abord: les monuments religieux et les monuments civils. Nous +commencerons par les premiers, de beaucoup les plus nombreux. + + * * * * * + +Les crucifix nous arrêteront peu: il y en a dans lesquels la figure du +Christ est complètement émaillée à plat, ou bien émaillée en relief et +rapportée. Dans ce dernier cas les figures de la Vierge et de saint +Jean, des apôtres ou de la Madeleine, les symboles des évangélistes sont +également en relief et rapportés; ou bien le système de décoration prend +un caractère mixte: en relief sur la face, il est plat au revers de la +croix.... Ces crucifix servaient à la fois de croix processionnelles ou +de croix stationnales. Dans ce dernier cas, il fallait les placer sur un +pied de croix qui lui-même était émaillé: ces supports (Louvre, église +d'Obazine) affectent la forme d'un tronc de cône reposant sur des pieds +en forme de griffes; ils sont décorés de rinceaux émaillés et de figures +de dragons en bronze ciselé rapportés après coup. + +[Illustration: Vase en cuivre émaillé par G. Alpaïs de Limoges. +(Commencement du XIIIe siècle.)] + +Nous ne possédons aucun calice du XIIe au XIVe siècle que l'on +puisse rattacher à un atelier de Limoges; on ne s'en étonnera pas si +l'on songe combien peu il subsiste en France de ces vases liturgiques, +toujours fabriqués, en partie tout au moins, en métal précieux. Mais en +revanche nous avons un certain nombre de vases sacrés du même genre. +Sans parler du _scyphus_ du Louvre [le vase en cuivre d'Alpaïs], ni +d'une pièce analogue, mais moins somptueuse, qui fait partie du Musée de +l'Ermitage (collection Basilewsky), il existe encore en France un très +grand nombre de ciboires ou plutôt de pyxides en cuivre doré et émaillé. +Elles offrent presque toutes une coupe hémisphérique, surmontée d'un +couvercle de pareil galbe, sommé d'une longue tige terminée par une +croix. Le pied, circulaire ou à pans coupés, supporte une tige très +élevée interrompue par un nœud. Ces pièces, qui appartiennent toutes +à la seconde moitié du XIIIe siècle ou au XIVe siècle, sont de +fabrication assez grossière; les ornements (sainte Face, monogramme du +Christ, etc.) sont réservés et gravés et s'enlèvent sur un fond +alternativement bleu ou rouge; ces émaux, d'un ton très cru, n'ont plus +l'harmonie des produits de la première moitié du XIIIe siècle et sont +absolument caractéristiques de la décadence de l'art limousin. + +[Illustration: Pyxide en cuivre émaillé. Limoges. XIIIe siècle. +(Musée du Louvre.)] + +De ces ciboires il faut rapprocher d'abord les petites boîtes +cylindriques à couvercle conique auxquelles on donne le nom de pyxides +et qui servaient à contenir, comme les colombes émaillées, la réserve +eucharistique. La décoration de ces pièces varie peu: rinceaux, +médaillons renfermant un monogramme, plus rarement des figures +d'animaux. Ces monuments existent en trop grand nombre dans tous les +musées pour qu'il soit utile d'y insister. Quant aux colombes, beaucoup +plus rares, elles étaient suspendues, au moyen d'une crosse de métal ou +de bois, au-dessus de l'autel, sur lequel on pouvait les faire descendre +par une chaînette et une poulie. L'oiseau, généralement dressé sur ses +pattes, plus rarement prêt à prendre son vol et les pattes réunies sous +le ventre, a les ailes émaillées, ainsi que la queue, de bleu, de rouge +et de blanc ou de bleu, de rouge, de jaune et de vert; entre les ailes +s'ouvre une petite cavité destinée à contenir les hosties. Le mode de +suspension était quelquefois assez compliqué. L'oiseau posait sur un +plateau ou sur un disque entouré d'une série de tours; une ou plusieurs +couronnes servaient, à la partie supérieure de l'ensemble, à réunir les +chaînes. D'assez nombreux exemples de cette gracieuse décoration +subsistent encore aujourd'hui dans les musées publics ou les collections +privées. Nous ne connaissons plus en France que celle de l'église de +Laguenne (Corrèze) qui soit encore en place.... + +[Illustration: Crosse en cuivre émaillé. L'Annonciation. Limoges, +XIIIe siècle (Musée du Louvre.)] + +Les crosses limousines ne sont pas très variées: les plus anciennes +consistent en un serpent qui forme à la fois la douille et le crosseron, +entièrement recouvert d'imbrications émaillées de bleu lapis (crosse +provenant de l'abbaye de Tiron, au Musée de Chartres); mais le type +généralement adopté au XIIIe et au XIVe siècle consiste en une +douille émaillée sur laquelle se relèvent des serpents de cuivre doré, +un nœud repercé à jour composé de serpents entrelacés, ou bien un +nœud plein, orné de bustes d'anges, et enfin une volute émaillée de +bleu encadrant un sujet en cuivre fondu et doré: l'Annonciation, le +Couronnement de la Vierge, le Serpent tentant Adam et Ève, Saint Michel +terrassant le démon, etc., etc. Un type très commun, mais l'un des plus +gracieux certainement, est celui dans lequel le crosseron se termine par +un large fleuron polychrome sur lequel l'émailleur limousin a placé les +plus vigoureuses colorations de sa palette, le rouge, le bleu et le +blanc (Musée du Louvre, Musée de Poitiers, trésor de Saint-Maurice +d'Agaune, Musée de Cluny, etc.). Ces crosses, dont le crosseron est, +soit à section circulaire, soit plus rarement à section rectangulaire, +se rencontrent dans toute l'Europe, et il n'est pour ainsi dire pas +d'année où l'ouverture de quelque tombeau d'évêque ou d'abbé n'en mette +une au jour. Tous les types qu'elles peuvent présenter sont aujourd'hui +connus; et les crosses du genre de la crosse dite de Ragenfroid, +provenant de Saint-Père de Chartres (Musée de Bargello, à Florence), +complètement entaillée, à sujets fort compliqués, constituent une très +rare exception. Mentionnons enfin un type peu commun dans lequel une +figure d'ange est interposée entre le nœud et la volute.... + +Mais arrivons aux châsses, les pièces les plus importantes parmi toutes +celles qu'a créées l'industrie limousine. + +Du XIIe au XIVe siècle, la châsse limousine est une boîte en forme +de sarcophage ou de maison surmontée d'un toit très aigu. Cette +construction, jusque vers la fin du XIIIe siècle, se fait en bois +recouvert de plaques de cuivre, assemblées fort grossièrement sur ce +bâti. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle apparaît la coutume de +supprimer la construction en bois: les châsses, de forme plus allongée, +plus hautes sur pieds, sont alors composées de simples plaques de cuivre +réunies aux angles par tenons et mortaises. L'ouverture de la châsse, au +lieu d'être pratiquée dessous ou à l'une de ses extrémités, est placée +sur le dessus; le toit forme couvercle; il est muni de charnières et +d'une serrure à moraillon. + +Par exception la châsse limousine peut comporter une imitation lointaine +d'un édifice d'architecture, d'une église dont la nef serait sectionnée +dans la longueur par un ou plusieurs transepts. L'exemple le plus +compliqué que l'on puisse citer en ce genre est la belle châsse +provenant de Grandmont et conservée aujourd'hui à Ambazac (Haute-Vienne) +avec la dalmatique de saint Étienne de Muret. + +[Illustration: Châsse d'Ambazac (Haute-Vienne). (Limoges. Fin du XIIe +siècle. Revers.)] + +Cette châsse, une des grandes œuvres limousines connues aujourd'hui +(longueur 0 m. 73; hauteur 0 m. 63), se compose d'une nef flanquée de +bas côtés peu saillants. La nef principale est sectionnée dans sa +longueur par trois transepts qui, du reste, ne débordent point sur les +bas côtés. C'est à tort que l'on a voulu voir dans cette disposition une +imitation de la grande châsse des rois, à Cologne, avec laquelle elle ne +présente aucune ressemblance, ni sous le rapport de la construction ni +sous le rapport de la décoration; elle est du reste, très probablement, +de quelques années plus ancienne que la châsse de Cologne, qui ne fut +pas commencée avant 1198. La châsse d'Ambazac s'éloigne d'ailleurs, sur +certains points, du thème banal des monuments limousins du même genre. +Au lieu de se composer uniquement de plaques émaillées, sa décoration +consiste surtout en une plaque de cuivre repoussé que l'émail vient +ensuite décorer. De grands rinceaux hardiment dessinés entourent des +plaques émaillées sertissant des cabochons, et se terminent eux-mêmes +par des fleurons émaillés de la plus grande beauté: des filigranes, une +quantité de pierreries, complètent la décoration des flancs de la +châsse, dont le toit est sommé d'une crête ciselée et repercée à jour, +formée de rinceaux, de fleurons émaillés, de cabochons. Cette crête est +la seule dans toute l'orfèvrerie limousine qui ait cette importance. En +somme la châsse d'Ambazac est l'une des plus belles qui subsistent; elle +peut lutter avec celle de Mozac (Puy-de-Dôme). De même époque, à peu +près, si elle n'offre point comme cette dernière de sujets émaillés, du +moins elle nous révèle chez les émailleurs limousins un sens très pur de +la décoration.... + +On peut poser comme un principe absolu et comme une marque distinctive +qui peuvent faire discerner facilement les châsses limousines, la forme +et la structure des pieds qui leur servent de supports. Ces pieds en +cuivre sont pris dans les plaques des côtés qui forment la châsse et +comportent une décoration de gravure, un dessin quadrillé ou des +rinceaux. Ce n'est qu'à Limoges qu'on a adopté ce système de +construction très simple, mais bien fait pour plaire à des artisans qui +recherchaient surtout la fabrication à bon marché. + +[Illustration: Châsse de Mozac (Puy-de-Dôme). (Limoges. Fin du XIIe +siècle.)] + +Un autre signe distinctif des châsses limousines et qui ne peut tromper +aucunement, c'est la présence de crêtes composées d'une plaque de +cuivre, munie ou non d'épis de faîtage, mais repercée d'ouvertures que +l'on a comparées avec raison à des entrées de serrure. Ce dessin n'est +en somme qu'une simplification dans la disposition des petites arcatures +en plein cintre qu'à l'origine on avait voulu figurer sur cet ornement +de faîtage. + +Enfin la présence de têtes en relief sur un monument émaillé indique, à +coup sûr, une provenance limousine. Voilà donc trois signes, la forme +des pieds, celle de la crête, la présence de têtes en relief, auxquels +on peut certainement reconnaître une châsse limousine.... + + * * * * * + +Nous sommes loin de posséder un aussi grand nombre de monuments civils +en orfèvrerie émaillée: beaucoup de ces pièces, menus bijoux ou objets +de toilette, nous sont parvenues isolément, et il nous est fort +difficile aujourd'hui de déterminer sûrement leur usage. Mais il est +évident que l'émail s'est appliqué indistinctement aux agrafes, aux +pommeaux d'épée, aux manches de couteaux, aux plaques de baudrier, à des +boîtes de toutes formes et de toutes dimensions. La collection Victor +Gay renferme deux objets de ce genre fort curieux et remontant à la fin +du XIIIe ou au commencement du XIVe siècle: ce sont une boîte de +miroir à deux valves, et une petite boîte à fard, fort analogue comme +forme aux vases du même genre dont faisaient usage les anciens. Le +harnachement des chevaux pouvait aussi être du domaine de l'émailleur, +et le Musée de Cluny possède un fort beau mors de cheval de ce genre; +mais ces monuments sont de la plus grande rareté. Il n'y a, dans cette +série civile, de réellement communs que les bassins à laver, auxquels on +a donné le nom de _gémellions_, parce qu'ils vont par paire. Ces pièces, +sortes de plats d'une médiocre profondeur, sont décorés généralement +d'une série d'écussons émaillés, les uns conformes aux règles du blason, +les autres absolument de fantaisie, ou bien de représentations +empruntées à la vie civile: scènes de chasse ou de danse, jongleurs ou +ménestrels, etc. Tous les personnages, souvent assez bien dessinés, sont +réservés et gravés sur un fond d'émail. Au revers se voient presque +toujours des ornements gravés: une fleur de lis, un griffon ou tout +autre motif de décoration formant le centre d'une rosace dont les +extrémités viennent mourir sur les bords du plat. Dans chaque paire de +gémellions s'en trouve un qui est muni d'une sorte de goulot ou +gargouille en forme de tête de dragon. C'est ce goulot qui permettait de +verser de ce bassin, que l'on tenait dans la main droite, l'eau qu'il +contenait, et que l'on recevait dans le second bassin que l'on tenait +horizontalement dans la main gauche. De nombreuses miniatures nous +renseignent à merveille sur cet usage. On sait qu'au moyen âge, époque à +laquelle les soins de la toilette tenaient cependant une place assez +modeste dans la vie journalière, on ne se serait point mis à table dans +une maison de quelque importance sans s'être au préalable lavé les +mains. Cet usage suffît à expliquer la quantité de gémellions existant +encore aujourd'hui. Le jour où la mode des cuillers et plus tard des +fourchettes a fait tomber ce louable usage en désuétude, les gémellions +ont servi dans les églises à recevoir les offrandes des fidèles; de +meubles civils ils sont devenus religieux, et voilà pourquoi le plus +grand nombre d'entre eux a perdu son ornementation d'émail; les +monnaies, sans cesse remuées ou jetées sans précaution, n'ont pas tardé +à la faire disparaître. + +Les coffrets, presque sans exception, n'ont été à l'origine que des +meubles civils; par la suite des temps, ils ont pu être transformés en +reliquaires; mais l'absence de tout symbole religieux dans leur +décoration indique assez à quel usage ils étaient destinés. Le coffret +du trésor de Conques remonte au commencement du XIIe siècle. Une +décoration analogue de disques ou d'écussons de cuivre émaillé et doré a +été appliquée au XIIIe et au XIVe siècle à des boîtes de bois, de +cuir ou d'ivoire. On connaît l'un de ceux que possède le Musée du +Louvre; il provient de l'abbaye du Lys, et comme il contenait une +relique de saint Louis, le nom de ce roi lui est resté attaché, bien que +d'après les synchronismes que l'ont peut établir à l'aide des écussons +qui le décorent, il soit quelque peu postérieur au règne de Louis IX, +très probablement de l'époque de Philippe le Bel. Un coffret analogue +figure dans le trésor du Dôme d'Aix-la-Chapelle; un autre est possédé +par l'église de Longpont; des fragments d'un quatrième se voient au +musée de Turin; ils proviennent de la cathédrale de Verceil où ce +coffret a servi pendant longtemps à contenir la dépouille mortelle d'un +cardinal; enfin une autre décoration de médaillons de ce genre, très +complète, fait aussi partie de la collection Dzialynska. Dans presque +toutes ces pièces, les disques émaillés, écussons d'armoiries +polychromes ou médaillons à fond bleu, offrant des personnages ou des +animaux gravés ou réservés, n'étaient pas appliqués directement sur le +bois. La boîte était d'abord recouverte d'une épaisse couche de peinture +à la colle par-dessus laquelle on posait une feuille d'étain. Cet +étain était ensuite teinté au moyen d'un vernis léger soit vert, soit +rouge, très transparent, ce qui donnait à toute la pièce un grand éclat +que venaient encore rehausser les dorures des plaques émaillées. Tous +ces coffrets sont munis de couvercles plats, montés à charnières, fermés +par des serrures en cuivre, d'un bon dessin, dans lesquelles viennent +s'engager des moraillons ou simples ou doubles. Les dragons que nous +avons déjà vus figurer sur les crosses se retrouvent ici; ils servent à +former soit les moraillons, soit les points d'attaches des charnières. +Des cabochons de cristal, teintés diversement au moyen de paillons, des +clous de cuivre disposés symétriquement sur le fond, complètent cette +décoration d'un goût excellent.... + +[Illustration: Gémellions en cuivre émaillé. Limoges, XIIIe siècle. +(Musée de Cluny.)] + +Dès le milieu du XIIe siècle, les plaques des monuments de Geoffroy +Plantagenet et de l'évêque d'Angers Eulger nous le prouvent, +l'émaillerie avait été employée avec succès pour la décoration des +tombeaux. Les Limousins ne semblent du reste pas avoir eu, à l'origine, +le monopole de cette fabrication, car le tombeau de Henri, comte de +Champagne, élevé à Troyes, avait été fait par des orfèvres allemands ou +lorrains. Quoi qu'il en soit, dans le courant du XIIIe siècle, les +Limousins développèrent si bien cette branche de leur industrie qu'ils +exportèrent des tombeaux tout faits, exactement comme des châsses; c'est +ce qui fait qu'il subsiste encore, à l'étranger, en Angleterre et en +Espagne, quelques-uns de ces monuments dont l'origine française n'est +pas douteuse. On a cité souvent à l'appui de cette opinion un texte du +compte des exécuteurs testamentaires de Gautier de Merton, évêque de +Rochester, mentionnant un paiement fait à Jean de Limoges pour le +tombeau de l'évêque, qu'il alla, avec un aide, mettre lui-même en place. +Le fait remonte à 1276. La tombe de Gautier de Merton a disparu, mais il +subsiste encore en Angleterre, à Westminster, dans le tombeau d'Aymar de +Valence, comte de Pembroke, un témoin irrécusable de l'importation +limousine. Un tombeau d'évêque, conservé dans la cathédrale de Burgos, +nous fournit la preuve du même fait pour l'Espagne. + +[Illustration: Coffret dit de saint Louis. Travail limousin. Époque de +Philippe le Bel. (Musée du Louvre.)] + +Dans toutes ces effigies funéraires, la part du sculpteur est au moins +aussi grande que celle de l'émailleur. Sur un bloc de bois, +préalablement dégrossi suivant les contours généraux de la statue, on a +appliqué des plaques de cuivre martelées et repoussées, ciselées même +dans certains cas. L'émail intervient dans les bordures, les ornements +des vêtements, la décoration des coussins et du fond sur lesquels +reposent la statue. Quelquefois, il est vrai, cette décoration en émail +est fort considérable. Nous n'en voulons pour exemple que le tombeau des +enfants de saint Louis, autrefois conservé dans l'abbaye de Royaumont, +maintenant dans l'église de Saint-Denis. + +Le nombre de ces tombes entaillées, fabriquées à Limoges, a été fort +grand, et Gaignières nous a heureusement conservé le dessin de plusieurs +d'entre elles qui par la suite ont été livrées, au poids du cuivre, à +des chaudronniers, sans que ce vandalisme ait jamais profité ni à ceux +qui l'ordonnaient ni à ceux qui, en véritables brutes, n'y voyaient que +matière à fabriquer des casseroles. La tombe des enfants de saint Louis, +dont le fond est orné de grands rinceaux et de figures d'anges et de +moines en prière, date de 1248; celle de Blanche de Champagne, femme de +Jean Ier, duc de Bretagne, date de la fin du XIIIe ou du +commencement du XIVe siècle; elle était terminée en 1306; on la +conserve au Musée du Louvre. Le monument du cœur de Thibaut V de +Champagne, à Provins, est postérieur à 1270, date de la mort de ce +prince. Voilà celles qui subsistent aujourd'hui en France; mais nous +n'avons plus ni celle de Philippe de Dreux, à la cathédrale de Beauvais +(1210), ni ceux de Géraud, évêque de Cahors, et d'Aymeri Guerrut, +archevêque de Lyon, enterrés à Grandmont en 1250 et 1245, ni ceux que +Jean Chatelas, bourgeois de Limoges, avait, avant 1267, faits pour les +comtes de Champagne, Thibaut III et Thibaut IV. Tout cela a été fondu. +Perte d'autant plus regrettable que si nous en jugeons par la +description du tombeau du cardinal de Taillefer, inhumé à La +Chapelle-Taillefer en 1312, ou par les dessins de celui de Marie de +Bourbon (♰ 1274), dans l'abbaye de Saint-Yved-de-Braine, ces +monuments étaient parfois très somptueux; ce dernier notamment offrait +sur son pourtour trente-six figures de cuivre, en ronde bosse, placées +sous des arcatures, qui, à en juger par les inscriptions, étaient des +portraits de personnages contemporains. + +E. MOLINIER, _L'Émaillerie_, Paris, Hachette, 1891, +in-16. _Passim._ + + + + +VI.--VILLARD DE HONNECOURT, ARCHITECTE DU XIIIe SIÈCLE. + + +L'incertitude qui règne sur les procédés manuels des artistes du moyen +âge, l'ignorance absolue où l'on est de la manière dont se faisait leur +instruction, donneront quelque intérêt à la description d'un manuscrit +unique en son genre, qui paraît avoir été le livre de croquis d'un +architecte du XIIIe siècle. J'appellerai album ce singulier ouvrage +qui fait partie des manuscrits de la Bibliothèque nationale. C'est un +petit volume de 33 feuillets de parchemin cousus sous une peau épaisse +et grossière qui se rabat sur la tranche. Une note, écrite au XVe +siècle sur le verso du dernier feuillet, prouve qu'à cette époque +l'album en contenait quarante et un; les mutilations qui ont réduit ce +nombre ont l'air d'être déjà anciennes. + +Comme les feuillets ne sont pas égalisés entre eux, leurs dimensions +varient de 15 à 16 centimètres de largeur sur 23 à 24 de haut. Chacun +d'eux est couvert sur les deux côtés de dessins à la plume, qu'on voit +avoir été esquissés à la mine de plomb. Des notes explicatives, conçues +dans le dialecte picard du XIIIe siècle et écrites en belle minuscule +de la même époque, accompagnent plusieurs de ces dessins. + +Ces notes manuscrites fournissent sur l'auteur de l'album, sur l'époque +à laquelle il vivait, sur ses travaux, quelques notions. + +Au verso du premier feuillet on lit: + +«_Wilars de Honecort vous salue, et si proie a tos ceus qui de ces +engiens ouverront, con trovera en cest livre, qu'il proient por s'arme +et qu'il lor soviengne de lui; car en cest livre puet on trover grant +consel de le grant force de maconerie et des engiens de carpenterie; et +si troverés le force de le portraiture les trais ensi comme li ars de +jometri le command et enseigne._ Villard de Honnecourt vous salue et +prie tous ceux qui travailleront aux divers genres d'ouvrages contenus +en ce livre, de prier pour son âme et de se souvenir de lui; car dans ce +livre on peut trouver grand secours pour s'instruire des principes +fondamentaux de la maçonnerie et de la construction en charpente. Vous y +trouverez aussi la méthode pour dessiner au trait, selon que l'art de +géométrie le commande et enseigne.» + +Cette note peut passer pour une préface. Elle apprend le nom de +l'auteur, le lieu de son origine, la nature ainsi que la destination de +son livre. Villard de Honnecourt ayant composé ce recueil, le lègue aux +gens de son métier, qui y trouveront nombre de procédés pour la pratique +de la maçonnerie, la construction en charpente et l'application de la +géométrie au dessin. Il leur demande, en récompense, d'avoir mémoire de +lui et de prier pour son âme. + +Villard de Honnecourt, à en juger par son surnom, était Cambrésien, car +Honnecourt est un village sur l'Escaut, à cinq lieues de Cambrai. Cette +présumable origine prend la consistance d'un fait certain par la +présence dans l'album de deux dessins, dont l'un est le plan de l'église +de Vaucelles, abbaye située tout à côté d'Honnecourt; dont l'autre +représente également, en plan, le chœur de l'église cathédrale de +Cambrai. + +De même que tous les hommes de son temps qui savaient quelque chose, +notre architecte avait beaucoup voyagé. «_J'ay esté en moult de +terres_,» dit-il en un endroit, et à l'appui de son dire, il invoque les +monuments de tous pays réunis dans son album. En effet, c'est presque un +itinéraire que ce manuscrit. On l'y voit traverser la France du nord à +l'ouest, puis parcourir l'empire d'Allemagne jusque par delà ses limites +les plus reculées. S'arrêtant une fois à Laon il y prend le croquis de +l'une des tours de la cathédrale, «la plus belle tour qu'il y ait au +monde,» à son avis. Ses études minutieuses sur la cathédrale de Reims +prouvent qu'il séjourna longtemps dans cette ville. Son passage à Meaux +est constaté par un plan de Saint-Étienne, son passage à Chartres par un +dessin de la grande rose occidentale de Notre-Dame. Plus loin, on le +trouve installé devant le portail méridional de la cathédrale de +Lausanne dont il copie la rose existante encore aujourd'hui. Enfin, +l'album atteste un long séjour de l'auteur en Hongrie. + +Il est à regretter que le manuscrit de Villard de Honnecourt fournisse +moins de renseignements sur ses travaux comme architecte que sur ses +pérégrinations. On n'y voit qu'une composition signée de lui; encore en +partage-t-il le mérite avec un confrère. Cet ouvrage consiste en un plan +de sanctuaire pour une église de premier ordre. Le chœur est +enveloppé d'une double galerie et de neuf chapelles, les unes de forme +carrée, les autres en hémicycle. Elles alternent sur ce double patron à +droite et à gauche de l'abside qui est carrée. + +Dans l'intérieur, on lit cette légende: _Istud bresbiterium[90] +invenerunt Vlardus de Hunecort et Petrus de Corbeia inter se +disputando_. + +Ainsi cette disposition insolite fut le résultat d'une conférence entre +Villard et un sien confrère appelé Pierre de Corbie; rien n'indique +d'ailleurs qu'elle ait été exécutée.... + +Des dates certaines permettent de faire sortir Villard de la grande +école du temps de Philippe Auguste; elles le placent au beau milieu de +cette génération d'hommes par l'industrie de qui le genre gothique +atteignit, comme système de construction, ses derniers +perfectionnements[91].... + + [M. J. Quicherat classe ensuite, en neuf chapitres, les matières + traitées pêle-mêle dans l'Album. Voici les titres de ces chapitres: + 1º Mécanique; 2º Géométrie et trigonométrie pratique; 3º Coupe des + pierres et maçonnerie; 4º Charpente; 5º Dessin de l'architecture; + 6º Dessin de l'ornement; 7º Dessin de la figure; 8º Objets + d'ameublement; 9º Matières étrangères aux connaissances spéciales + de l'architecte et du dessinateur. Voici le dernier chapitre:] + +Villard de Honnecourt paraît avoir été curieux de l'étude de la nature. +Sa mémoire était ornée de tous les on-dit dont la science zoologique se +composait alors exclusivement. L'une des figures de lion qu'il a +dessinées donne lieu à notre auteur de rapporter le fait suivant: «Je +veux vous dire quelque chose de l'éducation du lion. Celui qui dresse le +lion a deux petits chiens; lorsqu'il veut faire faire quelque chose au +lion, il lui dit son commandement. Si le lion grogne, il bat ses petits +chiens. Or le lion a si grand peur à voir battre les petits chiens, +qu'il réprime son humeur et fait ce qu'on lui commande. Je ne parle pas +du cas où il serait en colère, car alors il ne céderait ni par mauvais, +ni par bon traitement.» + +A la page suivante, il donne cette explication au-dessus du dessin, fort +peu réussi, d'un porc-épic: «Voici un porc-épic. C'est une petite bête +qui lance ses soies quand elle est en colère.» + +Enfin il donne, en terminant son manuscrit, une instruction qui ne me +semble convenir qu'à la confection d'un herbier: «Cueillez vos fleurs au +matin, de diverses couleurs, en ayant soin que l'une ne touche pas +l'autre. Prenez une espèce de pierre qu'on taille au ciseau; qu'elle +soit blanche, lisse et mince; puis mettez vos fleurs sous cette pierre, +chaque espèce à part. Par ce moyen vos fleurs se conserveront avec leurs +couleurs.» Il y a à conclure de là qu'il pratiquait la botanique, au +moins comme amateur. S'il ne se préoccupait pas tant de la couleur, on +pourrait dire que c'était pour avoir des modèles d'ornements à mettre +sur les chapiteaux des colonnes, puisque c'est de son temps que les +fleurs de nos pays, imitées en placage, ont commencé à remplacer, pour +la décoration de l'architecture, les feuillages et fleurons imaginaires +de l'antiquité. + +C'est à un autre ordre de connaissances, à l'art du potier, qu'est +empruntée la recette suivante: «On prend chaux et tuile romaine pilée, +et vous faites à peu près autant de l'une que de l'autre, mettant plutôt +la tuile en excès, de telle sorte que ce soit sa couleur qui domine. +Détrempez ce ciment d'huile de graine de lin. Vous en pourrez faire un +vase à contenir de l'eau.» C'était une poterie crue qui devait avoir la +consistance de la pierre. Le moyen âge le tenait certainement de +l'antiquité. Sa composition ressemble beaucoup à celle de certains +mortiers que Paul le Silentiaire dit avoir été employés à la +construction de Sainte-Sophie. + +Je crois reconnaître la préparation d'une pâte épilatoire dans une autre +recette, écrite immédiatement après la précédente: «On prend chaux vive +qui a bouilli et orpiment; on met le tout dans de l'eau bouillante avec +de l'huile. C'est un onguent bon pour ôter le poil.» + +Enfin comme remède aux blessures qu'on se faisait souvent autour de lui, +Villard de Honnecourt avait trouvé dans ses lectures, ou reçu de quelque +empirique, l'ordonnance que voici: «Retenez ce que je vais vous dire. +Prenez des feuilles de chou rouge, de la _sanemonde_ (c'est une plante +qu'on appelle chanvre-bâtard), aussi de la plante appelée tanaisie et du +chènevis ou semence du chanvre. Broyez ces quatre plantes, de sorte +qu'il n'y ait pas plus de l'une que de l'autre. Ensuite vous prendrez de +la garance, en quantité double de chacune des quatre autres plantes. +Broyez-la aussi et mettez ces cinq plantes dans un pot pour les faire +infuser avec du vin blanc, le meilleur que vous pourrez avoir, en vous +réglant pour la dose sur ce que la potion ne soit pas trop épaisse et +qu'on la puisse boire. N'en buvez pas trop, vous en aurez assez d'une +pleine coquille d'œuf. Quelque plaie que vous ayez, vous en guérirez. +Essuyez vos plaies d'un peu d'étoupes, mettez dessus une feuille de +chou rouge, puis buvez de la potion, le matin et le soir, deux fois par +jour. Elle vaut mieux infusée dans de bon vin doux que dans d'autre vin; +le vin doux fermentera avec les plantes. Si vous en infusez dans du vin +vieux, laissez-les deux jours avant d'en boire.» + +Après tout ce qui précède, je crois qu'il me sera permis, toute +proportion gardée entre les deux époques, de définir par les paroles de +Vitruve l'instruction de l'architecte au XIIIe siècle: _Eum et +ingeniosum esse oportet et ad disciplinas docilem; et ut litteratus sit, +peritus graphidos, eruditus geometria et optices non ignarus, instructus +arithmetica, historias complures noverit, philosophos diligenter +audiverit, musicam sciverit, medicinæ non sit ignarus_. + +J. QUICHERAT, _Mélanges d'archéologie et d'histoire_, +t. II, Paris, A. Picard, 1886, in-8º. + + + + +VII.--LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XIIIe SIÈCLE. + + +I.--LE CLERGÉ NORMAND, D'APRÈS LE REGISTRE D'EUDE RIGAUD. + +Eude Rigaud est un des hommes les plus remarquables du règne de saint +Louis. Les historiens du XIIIe siècle ont gardé sur lui un profond +silence. Quelques lignes consacrées à sa mémoire n'eussent cependant pas +été déplacées dans les histoires du saint roi, qui l'honora de sa +confiance et de son amitié; heureusement il nous est parvenu un document +qui, mieux qu'aucun historien, nous révèle dans ses moindres +particularités la vie de cet illustre prélat. Nous voulons parler du +registre où il a consigné jour par jour les actions des vingt et une +années de son épiscopat. C'est dans ces notes, non destinées à la +publicité, qu'il faut chercher un tableau fidèle des mœurs du clergé +du XIIIe siècle. C'est là aussi qu'il faut suivre les patients +efforts d'un homme qui consacra sa vie tout entière à réprimer les +nombreux excès des clercs de son temps.... + +Eude Rigaud, entré en 1242 dans l'ordre de saint François, fut sacré +archevêque de Rouen au mois de mars 1247. Son premier soin fut la visite +des doyennés ruraux de son diocèse. Dans l'impossibilité de se +transporter sur chaque paroisse, il réunissait tous les curés d'un +doyenné dans une même assemblée. Là se faisait une sévère enquête sur +les mœurs de chacun d'eux. Six prêtres, investis des fonctions de +jurés (_juratores_) dénonçaient hardiment tous les désordres que la voix +publique imputait à leurs confrères. Ces désordres peuvent être +rattachés aux chefs suivants: + +_Excès de boisson._--_Querelles._--Je trouve plusieurs fois répété le +reproche de fréquenter les tavernes et celui de boire jusqu'au gosier. +De là des rixes, de là des habits oubliés dans les lieux de débauche, de +là même des clercs étendus ivres-morts dans les champs.--Outre les +querelles nées de la boisson, d'autres prennent leur source dans le +caractère violent de certains curés amis de la discorde. Ils prennent +part aux mêlées, ils se battent avec leurs paroissiens; un d'entre eux +tira même l'épée contre un chevalier. + +_Commerce._--Le plus ordinairement l'accusation se borne à signaler tel +ou tel curé comme s'adonnant au négoce. Dans beaucoup de cas cependant, +la nature de ce négoce est spécifiée. Il consiste, par exemple, à donner +son argent aux commerçants pour en retirer l'intérêt, à avoir des +navires sur la mer, à s'immiscer dans le commerce des bois, à louer des +terres pour les ensemencer, à prendre des fermes, à percevoir les droits +de péage et de tonlieu, à engraisser des porcs, à vendre des béliers, +des vaches, des chevaux, du chanvre, du vin, du cidre. Les curés +débitants de boissons poussaient l'abus jusqu'à enivrer leurs +paroissiens. Le commerce des grains est aussi sévèrement prohibé. Il +paraît que dès lors les spéculateurs sur les denrées connaissaient les +marchés à terme. + +_Jeux._--Les jeux défendus sont les dés, la boule, le palet. En 1248, on +faisait un reproche au prêtre de Baudriou Bosc de prendre part aux +tournois. + +_Habits._--D'après les statuts synodaux, les prêtres ne devaient monter +à cheval qu'avec des chapes rondes et fermées. Malgré cette +prescription, beaucoup voyagent en soutanes ouvertes ou en tabards, ce +qui est probablement la même chose. La chape avait un capuchon: certains +prêtres sont notés pour ne l'avoir point rabattu sur leur tête et lui +avoir préféré la coiffe. Ceux dont les goûts mondains ne se contentaient +même pas du tabard et de la coiffe prenaient l'habit des gens de guerre +et portaient des armes. Notons encore le reproche adressé à un prêtre +d'avoir acheté un habit séculier. + +_Abus dans l'administration ecclésiastique._--Des curés non promus à la +prêtrise négligent de se présenter aux ordinations, ou bien, quand ils +ont reçu cet ordre, passent des années entières sans célébrer; d'autres +ne résident point dans les paroisses qui leur sont confiées; ils exigent +un salaire pour administrer les sacrements; un chapelain fut réprimandé +pour avoir, la veille de Noël, chanté la messe à prix d'argent. +L'accusation d'avoir célébré des mariages clandestins ou sans faire les +bans est très rare. La location, l'engagement ou l'aliénation des livres +de l'Église est sévèrement interdite et peu de curés sont en défaut pour +ce sujet. Il n'en est pas de même quant à l'obligation où ils sont de se +rendre aux synodes, chapitres ou kalendes. + +Tels sont les principaux abus qu'Eude Rigaut trouva dans le clergé +séculier de son diocèse. Les moyens qu'il employa pour y mettre un terme +furent assez divers. Pour les moindres désordres, il établit des amendes +pécuniaires qui se levaient par les doyens. C'est ainsi qu'il force les +curés à venir aux synodes et à se procurer des chapes. Le curé de +Virville devait payer cinq sous toutes les fois qu'il s'enivrait ou +seulement qu'il entrait dans une taverne située à moins d'une lieue de +son domicile. Pour les fautes plus graves, l'évêque eût pu recourir aux +censures canoniques, et prononcer la suspense ou l'interdiction; mais +ces châtiments avaient déjà perdu bien de leur efficacité et +l'excommunication même n'empêchait pas certains prêtres de remplir leurs +fonctions habituelles. Il eut encore pu déférer les coupables aux +tribunaux ecclésiastiques, mais cette voie était longue et souvent le +coupable n'eût pas été atteint. Eude préféra d'autres moyens, il exigea +de ceux qu'il avait trouvés en défaut des lettres authentiques, par +lesquelles ils avouaient leurs torts, promettaient de s'en corriger, et +déclaraient que s'ils venaient à manquer à leur engagement, ils seraient +par là même, et sans aucune procédure, privés de leur bénéfice.... + +Ces mesures n'avaient pour but que de réformer le clergé pourvu des +bénéfices avant l'intronisation d'Eude Rigaud. Pour prévenir ces abus +dans la génération suivante, il usa d'une grande circonspection dans +l'admission des clercs présentés par les patrons. Persuadé que dans le +prêtre les mœurs sont en rapport avec l'instruction, il leur faisait +subir un examen, avant de leur conférer un bénéfice. Le registre +contient les procès-verbaux de plusieurs de ces examens. Nous ne pouvons +nous empêcher d'en rapporter un exemple. Nous prenons au hasard un +prêtre, nommé Guillaume, présenté à l'église de Rotois. + +Son examen eut lieu le 8 des kalendes de mars 1258. Les examinateurs +étaient, outre l'archevêque, Symon, archidiacre de Rouen, maître Pierre +d'Aumalle, chanoine de Rouen, frère Adam Rigaud et Jean de Morgneval, +clerc du prélat. Le candidat fut interrogé sur ce passage de la Genèse: +_Ade vero non inveniebatur adjutor similis ejus, inmisit ergo Dominus +Deus soporem in Adam_, etc. Voici comment il construisit cette phrase et +la rendit mot à mot en langue romane: _Ade_ Adans, _vero_ adecertes, +_non inveniebatur_ ne trouvoit pas, _adjutor_ aideur, _similis_ +samblables, _ejus_ de lui. _Dominus_ nostre sire, _immisit_ envoia, +_soporem_ encevisseur, _in Adam_.... A la demande qu'on lui adressa de +décliner le mot _inmisit_, il répondit: _inmitto_, _tis_, _si_, _tere_, +_tendi_, _do_, _dum_, _inmittum_, _tu_, _inmisus_, _inmittendus_, _tor_, +_teris_, _inmisus_, _tendus_. On lui fit faire le même exercice sur le +verbe _repplere_, et, comme il avait dit au gérondif _repplendi_, +l'archevêque insista et lui fit épeler (_sillabicari_) ce dernier mot, +qu'il divisa en quatre syllabes, _rep-ple-en-di_. Eude Rigaud leva la +séance en constatant son incapacité à chanter le morceau: _Voca +operarios_. Nous ignorons si les juges le déclarèrent admissible. + +Des candidats, rejetés à la suite d'examens encore moins brillants que +le précédent, en appelèrent au pape. Ces appels étaient une arme dont +s'emparaient tous ceux qui se trouvaient atteints par la juste sévérité +de l'archevêque. Mais il ne s'en mettait guère en peine, car il +jouissait du plus haut crédit à la cour de Rome; et comme on avait +subrepticement obtenu contre lui quelques lettres du pape pour le faire +comparaître devant des juges étrangers, Innocent IV, le 2 des kalendes +d'avril 1250 révoqua ces lettres et défendit qu'on le mît en cause hors +de son diocèse.... + +L. DELISLE, _Le clergé normand au XIIIe siècle_, dans +la _Bibliothèque de l'École des chartes_, 1846. + + +II.--BOURGEOIS ET MARCHANDS, D'APRÈS LES SERMONS. + +Le bourgeois de Paris, au XIIIe siècle, a déjà quelque chose du type +de l'esprit fort moderne. Tout en conservant la foi de ses pères, il +affiche pour les sermons et les sermonnaires un certain dédain. Voit-il +un prêtre monter en chaire? Il lui tourne le dos, et sort de l'église +jusqu'à ce que sa parole ait cessé de retentir; habitude commune, du +reste, aux importants de plus d'une cité. Il a confiance dans les +avantages que lui donnent sa richesse et les privilèges enviés de sa +caste. Un bourgeois du roi! Malheur à qui l'offense! Le téméraire est +aussitôt traîné devant le souverain, il est atteint et convaincu d'avoir +enfreint les libertés de la ville, il est frappé dans sa personne et +dans ses biens. Parfois, cependant, ces poursuites judiciaires tournent +au détriment du plaignant, et l'agresseur est renvoyé absous. _Inde +iræ!_ Toute l'histoire du temps est remplie de querelles semblables +entre la jeunesse turbulente des écoles et la fière bourgeoisie de la +capitale. La noblesse se permet aussi de violer les franchises: elle +n'en est pas toujours punie, mais elle n'échappe pas au jugement. Un +chevalier, passant un jour sur un des ponts de Paris, rencontre un +bourgeois blasphémant à outrance; la colère l'emporte, et, d'un coup de +poing, il lui brise une partie de la mâchoire. Arrêté sur-le-champ, il +est cité pour ce délit devant le tribunal du roi, et, après avoir +attendu son audience pendant fort longtemps, il expose ainsi sa défense: +«Seigneur, vous êtes mon roi terrestre, et je suis votre homme-lige; si +j'entendais quelqu'un vous dénigrer ou vous dire des sottises, je ne +pourrais me contenir et je vengerais votre injure. Eh bien! celui que +j'ai frappé outrageait de même mon roi céleste: comment serais-je resté +impassible?» Et le prince qui n'aimait pas les blasphémateurs (ce trait +se rapporte peut-être à saint Louis) le laissa aller en liberté. + +Il n'était pas rare de voir des membres de la bourgeoisie, sortis d'une +condition infime, s'élever aux plus hauts degrés de la fortune et même +de la science. Tout citadin rêvait, comme aujourd'hui, pour son fils +l'opulence ou la renommée; l'immobilité des rangs sociaux n'était plus +si rigoureuse. Le chef d'une puissante famille de cette classe, Jean +Poinlane, nous est montré par Pierre de Limoges commençant sa carrière +dans la dernière indigence: il courait les rues en colportant de la +viande dans un grand plat (_perapside_), et n'avait pas d'autre +gagne-pain; c'était, selon toute apparence, un apprenti boucher. Devenu +plus tard un des plus riches personnages de la capitale, il fit +enchâsser ce vieux plat dans une monture d'or et d'argent, en souvenir +de sa pauvreté première; il le gardait comme une relique et se le +faisait présenter les jours de bonne fête. Son fils était, vers le +milieu du XIIIe siècle, un docteur célèbre dans l'Université, lié +avec Pierre de Limoges et connu sous le nom de Jean de Paris; il +embrassa plus tard l'ordre de saint Dominique. + +Le principal instrument de la richesse des bourgeois, c'était le négoce. +L'industrie était fort limitée, la spéculation dans l'enfance; et +pourtant l'on retirait du commerce des avantages considérables. Il est +vrai de dire que ce n'était pas toujours sans avoir recours à la fraude: +les petits marchands comme les gros employaient bien des stratagèmes que +l'on croit généralement d'invention plus moderne. La morale de la chaire +est sans pitié sur ce point, et elle a vraiment de quoi choisir parmi +les ruses de métier dignes de flétrissure. Les aubergistes et les +cabaretiers mêlent en cachette de l'eau à leur vin, ou du mauvais vin à +du bon. L'hôtelier fait payer une mauvaise chandelle dix fois sa valeur, +et réclame encore un supplément si l'on a eu le malheur de se servir de +ses dés; petites extorsions qui sont de droit aujourd'hui. De maudites +vieilles, comme les appelle un austère critique, frelatent +abominablement le lait, ou, lorsqu'elles veulent vendre leur vache, +cessent de lui en tirer quelques jours auparavant, pour que ses mamelles +gonflées fassent croire qu'elle en produit davantage. Elles cherchent à +donner à leurs fromages une apparence plus grasse en les plongeant dans +la soupe (_in pulmentis suis_). Le chanvre ou la filasse, qui s'achète +au poids, est déposée durant une nuit sur la terre humide, afin de +devenir plus lourde. Les bouchers usent d'un artifice qui demande plus +d'habileté: ils _soufflent_ la viande et le poisson (car ils tiennent +ces deux denrées à la fois). Avant de livrer un porc, ils ont soin d'en +extraire le sang, dont ils se servent pour rougir la gorge des poissons +décolorés par la vétusté. Ils vendent aussi des chairs cuites (la +charcuterie), mais ils s'arrangent de manière à ne pas moins gagner +dessus. «Il y a sept ans que je n'ai acheté de viande ailleurs que chez +vous, disait à l'un d'eux un chaland naïf, dans l'espoir d'obtenir un +rabais sur ses fournitures.--Sept ans! lui répondit-il plein +d'admiration, et vous vivez encore!» + +Ce n'est là, sans doute, qu'un apologue spirituel; mais Jacques de Vitry +raconte comme étant positivement arrivé, durant son séjour en Palestine, +le trait d'un empoisonneur de même espèce, qui, dans la ville d'Acre, +vendait aux pèlerins des mets corrompus. Pris un jour par les Sarrasins +et conduit devant le Soudan, il lui prouva d'une façon péremptoire qu'il +le débarrassait chaque année de plus de cent de ses ennemis: cette +facétie lui valut sa grâce. + +Les accapareurs ne sont pas moins criminels. Ils cachent les denrées +pour faire venir la disette et la cherté; mais qu'arrive-t-il? Dieu les +punit en envoyant le beau temps, et ils finissent par se pendre de +désespoir sur leurs monceaux de grains. Les marchands d'étoffes se +vantent de rattraper sur la bure ce qu'ils perdent sur l'écarlate +(_melius est lucrari in burello quam perdere in scarletis_). «Ils ont +une aune pour vendre et une autre pour acheter; mais le diable en a une +troisième, avec laquelle, suivant le proverbe, _il leur aulnera les +costez_. Ils ne mettent leurs articles en étalage que dans les rues +obscures, afin de tromper le public sur leur qualité (il faut se +souvenir aussi que les rues claires n'abondaient pas); mais ils seront +eux-mêmes privés de la lumière éternelle.» Les changeurs, les orfèvres, +dont le grand pont de Paris est couvert, ourdissent des complots pour +rendre vile la monnaie précieuse, et _vice versa_: c'est encore une +manière de dépouiller les voyageurs et les passants. On en voit même qui +trient les deniers les plus lourds pour en extraire de l'argent; et non +contents d'altérer les bons, ils en fabriquent de faux, qui seraient +très difficiles à reconnaître s'ils n'étaient plus doux au toucher. + +Mais de tous les crimes enfantés par l'esprit de négoce et de +spéculation, il n'en est pas de plus grave, aux yeux de l'Église, que +l'usure. La morale religieuse, comme la loi civile, du reste, se +préoccupe sans cesse de la répression de cet abus, si répandu alors, et +pourtant bien plus sévèrement jugé que de nos jours. L'usure est +assimilée au vol pur et simple: il n'y a qu'un seul moyen de la réparer, +c'est la restitution. La légitimité de l'intérêt n'est point admise en +principe. Les usuriers sont des monstres dans la nature: Dieu a créé les +cultivateurs, les clercs, les soldats; mais c'est le diable qui a +inventé cette quatrième catégorie. Aussi les exemples les plus +effrayants, les histoires les plus saisissantes circulent-elles sur leur +compte. Il est rare qu'ils veuillent abandonner au moment de la mort le +fruit de leurs longues rapines, amassé avec tant d'acharnement: le +remords les assiège, ils cherchent mille moyens d'expier leur avarice, +ils font des prières, des aumônes; mais enfin ils ne restituent pas, et +ils expirent dans l'impénitence. Leur dépouille mortelle, dans ce cas, +ne doit pas être ensevelie en terre chrétienne. Cette règle n'est +cependant pas appliquée dans toute sa rigueur, comme l'indique le trait +suivant. Un usurier, étant mort, fut mis dans le cercueil: mais, +lorsqu'il s'agit de le transporter au cimetière, personne ne put le +soulever; la bière demeurait clouée au sol. Un _ancien_ dit alors: «Vous +savez que c'est la coutume, en cette ville, que chacun soit descendu +dans la tombe par ses pairs, les prêtres par les prêtres, les bouchers +par les bouchers, etc. Vous n'avez donc qu'une chose à faire: c'est +d'appeler quatre usuriers.» Le conseil fut trouvé bon, et, en effet, les +collègues du défunt enlevèrent sans difficulté le cercueil. + +Étienne de Bourbon atteste avoir vu, lorsqu'il étudiait à Paris, +apporter dans l'église de Notre-Dame un de ces malades, consumés par le +_feu sacré_ ou _mal des ardents_, qui venaient implorer de la sainte +Vierge leur guérison. Ses voisins le disaient enrichi par l'usure. Les +prêtres l'exhortèrent à renoncer aux biens qu'il avait acquis par ce +moyen coupable, afin de pouvoir obtenir la santé. Mais il refusa avec +persistance. Son corps devint alors tout noir, et il fallut le renvoyer +de l'église: il rendit l'âme le soir même. + +Ces châtiments exemplaires n'empêchaient pas «les adorateurs de la croix +d'argent» d'être redoutés et honorés durant leur vie. On en voyait +ruiner de braves chevaliers partant pour la croisade, réduire leur +famille à la dernière indigence, et les faire emprisonner eux-mêmes par +le seigneur du lieu, sitôt qu'ils ne pouvaient plus leur extorquer ni +gages ni deniers. Petit à petit, et d'usure en usure, ils arrivaient à +se créer un nom, une position influente; comme ce jeune vaurien, qu'on +appelait d'abord le _galeux_, et qui, étant parvenu par des gains +illicites à pouvoir s'habiller convenablement, se fit appeler _Martin +Galeux_; lorsqu'il eut accru sa fortune, on le nomma _seigneur Martin_, +tout court; puis enfin il devint immensément riche, et on ne lui dit +plus que _monseigneur Martin_, en le traitant comme un personnage digne +de tous les respects.... + +A. LECOY DE LA MARCHE, _La Chaire française +au moyen âge_, Paris, H. Laurens, +1886, 2e éd. _Passim._ + + +III.--LES VILAINS, D'APRÈS LES FABLEAUX. + +Voici maintenant les misérables huttes des vilains, agglomérées en +hameaux ou plantées au milieu d'un clos, comme «ces maisons du +Gastinois», dont chacune est «en un espinois». L'établissement de chacun +se compose, ou devrait se composer, au complet, d'un corps de logis +destiné à l'habitation, d'un _bordel_ (grange), d'un _buiron_ ou cabane +à mettre le foin, d'un four et d'un bûcher pour le bois, avec des +rangées de _bacons_ (quartiers de lard) pendus aux poutres faîtières. +Comme mobilier, un lit sommaire: + +..... En .I. angle +.I. lit de fuerre(_a_) et de pesas(_b_) +Et de linceus(_c_) de chanevas(_d_)... + +(_a_: Grosse paille;) (_b_: paille;) (_c_: draps;) (_d_: grosse toile de +chanvre.) + +une «table à mengier», des bancs autour du foyer, une ou plusieurs +huches; au mur sont accrochés un crible, un sas et d'autres instruments +aratoires ou de cuisine, avec des armes: arc, lance, épées rouillées, +_maçuele_ (houlette), _gibet_ (gourdin), van, râteau, _picois_ (pioche), +cognées, pelles, serpes, faucilles, bêche, hache d'acier. Ajoutez, dans +les dépendances, une «cuve à baignier», une charrette, une selle +charretière--avec le _forrel_ (étui de cuir), la dossière, les traits, +l'avaloire, les _penels_ ou coussins de selle, et la _meneoire_ ou +limon--la charrue, l'aiguillon, la herse, la civière avec ses _fesches_ +ou bretelles. Derrière le foyer, la _toraille_ où sèchent les graines; +au manteau de la cheminée, la boîte à sel, le _craisset_ ou _grassot_ +(lampe à graisse) «pour l'hiver», les landiers, la louche, le gril, le +«croc à traire du pot la chair quand elle est cuite», les tenailles, le +soufflet, le mortier, le _molinel_ (petit moulin), le _pestel_ (pilon), +le trépied, le chaudron «à brasser le bouillon». Çà et là, d'autres +outils encore: le sarcloir «pour ôter les chardons», la faucille, +l'alesne, l'étrille, le couteau «à pain taillier», la queue à aiguiser, +les «forces tranchantes», les sacs et la boissellerie, la doloire, la +bisaiguë d'acier, la tarière, les fers à mortaises, le canivet, la +_foisne_ (fourche), les engins à pêcher, les paniers à poisson, les +cruches, les grandes et les petites jattes, les écuelles, les hanaps, +les _foisselles_. Au plafond se balance le _chasier_ (panier à +claire-voie) où se conservent les fromages; il y a une échelle mobile +pour y accéder.--Le fableau _De l'oustillement au vilain_, qui fournit +cette curieuse énumération du mobilier idéal qu'un vilain à son aise +doit acheter en se mariant, contient aussi quelques indications sur le +costume des rustres: souliers, chausses, _estivaus_ (bottes), houseaux, +_cotele_ (robe de dessous), surcotel, chaperon, chapel, courroie et +coutelière, aumônière, bourse, _moufles_ ou gants de cuir solide pour +travailler aux haies d'épine[92].--La nourriture des vilains se compose +de pain, de fèves, de choux, de raves, d'aulx, de poireaux, d'oignons; +peu de viande[93]. Les _charbonées_, ou tranches de lard grésillées à +grand feu, étaient le plat de résistance des jours de fête, avec le flan +et le _mortreuil_ (soupe au pain et au lait très épaisse). + +Les vilains, ainsi logés, équipés et nourris, n'ont pas eu le bénéfice +de la bienveillance des jongleurs, pauvres hères sortis de leurs rangs, +il est vrai, mais qui avaient à gagner le pain quotidien en amusant la +classe dirigeante des bourgeois et des chevaliers. Croquants, paysans, +laboureurs, sont, dans presque tous les fableaux, le point de mire de +railleries méchantes, quelquefois d'invectives féroces. Quelques-unes de +ces grossières flatteries à l'adresse des gens bien nés, auxquels les +rimeurs se plaisent à attribuer une origine totalement différente de +celle des misérables, poussent l'exagération jusqu'au délire: + + Plaust a Deu, le roi puissant, + Que je fusse roi des vilains! + A mal port fussent arivé! + Ja vilains ne fust tant osé + Que il un mot osast parler, + Ne mais por del pain demander + O por sa patenostre dire. + Moult eussent en moi mal sire. + +Les vilains, au gré des bouffons de leurs maîtres, ne sont pas assez +rudement traités. Le «vilain puant» est né d'une incongruité lâchée par +un âne. Dieu, qui déteste sa race, l'a donné aux seigneurs pour qu'il +les serve silencieusement, taillable et corvéable sans merci. S'il se +plaint, qu'on le mette en prison; s'il a fait quelque économie, qu'on la +lui prenne. A-t-il la prétention de manger de temps en temps de bonnes +choses? qu'on l'en empêche: + + Il deussent mangier chardons + Roinsces, espines et estrain[94], + Au diemenche por du fain + Et du pesaz en leur semaine... + Il deussent parmi les landes + Pestre avoec les bues cornus, + A .IIII. piez aler toz nus. + +Il faut renoncer à énumérer les vices attribués aux vilains. Ils +ressemblent fort, du reste, à ceux dont quelques économistes accusent +les humbles pour se dispenser de les plaindre. Vilains ne sont jamais +contents, ni de leur excellent patron, ni du bon Dieu: + + Tout li desplet, tout li anuie, + Vilains het bel, vilains het pluie, + Vilains het Dieu quand il ne fait + Quanqu'il[95] commande par souhait. + +Ils sont horriblement sales; l'enfer même, dit Rutebeuf, n'en veut pas, +tant ils sentent mauvais. On raconte qu'un vilain, égaré dans la rue des +Épiciers, à Montpellier, est tombé à terre, pâmé, avant d'avoir fait +deux pas; c'est le parfum inaccoutumé des épices qui le suffoque; un +«prud'homme» qui passe par là, suggère, pour le ressusciter, de lui +placer sous le nez une pelletée de fumier: + + Quand cil sent du fiens[96] la flairor + Les elz oevre, s'est sus sailliz + Et dist que il est toz gariz. + +D'où la conclusion que _Ne se doit nul desnaturer_: la saleté est +l'élément du vilain; il doit y rester. Aussi bien, il s'y complaît, et +son imprévoyance l'y condamne. Pourquoi se permet-il de prendre femme? +Il serait plus à son aise, s'il avait la sagesse de rester seul; mais +ces gens-là ne calculent pas. Il n'a pas épargné dix sous qu'il songe au +mariage et qu'il a déjà dit à une fille du pays: + + «Ma douce seur, + Je vous ainme de tout mon cuer.» + +Les voisins commencent à bavarder. Le garçon, disent-ils, gagne sa vie; +il n'est pas débauché; avec de l'économie ils noueront bien les deux +bouts. Cependant le père de la promise, homme sage, hésite à consentir; +il sait bien qu'il n'a pas de quoi constituer une dot convenable, mais +la mère «mangerait plutôt du fer et du bois» que de renoncer à +l'établissement de la pauvrette avec celui qui l'aime; elle livre assaut +à la chancelante prudence de son mari avec une intarissable et très +touchante loquacité: + + Nous li donrons une vakielle + Et .I. petitet de no terre; + J'ai de mes coses entor mi + De mes napes et de men lin... + Si vous taisiés d'ore en avant! + Laissiés m'ent convenir atant. + +Le garçon, à qui un sien parent a promis de le loger gratuitement, +contracte quelques dettes pour les frais de la noce. Il se marie. Le +lendemain, les amis et connaissances viennent apporter leurs humbles +cadeaux: vin, pain, un porcelet, deux gélines, peu d'argent; les +commères du voisinage n'évaluent pas la première mise de fonds du jeune +ménage à plus de huit sous de deniers. Le porcelet et les poules font +leurs ordures dans la pièce qu'ils occupent; le propriétaire s'en plaint +rudement. Le pauvre mari, qui voit sa jeune femme pleurer, vend tout le +linge du trousseau pour acheter une cabane où ils seront chez eux: + + Une maison et .I. pourciel + U il pueent leur huche assir + Et leur lit faire a lor plaisir. + +Pendant ce temps-là, l'argent emprunté aux usuriers porte intérêt. +L'homme travaille toute la journée sans rattraper l'arriéré. Alors les +récriminations vont leur train: + + Que dites-vous, puans pendus? + C'à male hart soiiés pendus! + Quand j'issi de l'ostel mon pere + Je en issi bien endrapée, + Je aportai mout boin plice. + Vous me les avés tous vendus... + Qu'a male hart soiiés pendus. + +C'est la misère; et le jongleur n'a point de pitié pour cette misère, +qu'il se plaît à dire méritée. D'ailleurs, comment plaindre un vilain? +Ses souffrances n'atténuent point l'énormité de ses ridicules. Qu'il +s'égaye ou qu'il pleure, l'homme des champs n'est qu'un animal; on se +moque de sa carrure et de sa gaucherie; il est + +..... Grand et merveilleux + Et maufez et de laide hure + +comme _le Villain de Bailleul_. On lui attribue d'incroyables naïvetés. +Sa femme met le vilain de Bailleul au point de tout voir sans rien +croire, en lui persuadant qu'il est mort. Brifaut, qui va au marché +d'Abbeville pour vendre la toile filée par sa ménagère, se la laisse +escamoter dans la foule avec une surprenante sottise, et fait des +excuses à son voleur. Le _Vilain de Farbu_ crache sur sa soupe pour voir +si elle est chaude, et se brûle en l'avalant. Le vilain résume en lui +Gribouille et La Palice. Son cerveau engourdi de bœuf de labour est +impropre à la pensée; il ne parle qu'en proverbes, comme Sancho Pança. +La sagesse des nations est toute sa sagesse, et l'on dresse des recueils +de locutions populaires sous le titre de _Proverbes au vilain_[97]. + +Sans doute le paysan français du XIIIe siècle était, comme le paysan +de tous les temps et de tous les pays, dur, fermé, malpropre, dépourvu +de qualités chevaleresques. Les jongleurs nous le représentent (mais, +cette fois, sans y trouver à redire) battant sa femme s'il la soupçonne +d'inconduite, ou si le souper n'est pas prêt, ou si seulement elle le +contredit: + + Sa fame prist par les cheveus + Si la rue a terre et traïne. + Le pié li met sur la poitrine: + «Ha! fame! ja Dieus ne t'aïst!» + +Cette brutalité de mœurs s'explique par l'âpreté de la vie rustique. +A la campagne, l'homme est plus près qu'ailleurs de l'humanité primitive +à laquelle toute hygiène matérielle et toute délicatesse psychologique +étaient inconnues. On n'a pas le temps d'être plus soigné ni plus +aimable qu'une bête de somme quand on travaille sans relâche comme une +bête de somme. Le continuel souci du pain quotidien et la fatigue +accablante qu'on éprouve à gagner ce pain rétrécissent l'horizon et +racornissent, la générosité native, s'ils ne la détruisent pas. Philippe +de Beaumanoir, que ses fameuses _Coutumes du Beauvoisis_ et ses romans +mettent au premier rang des écrivains du moyen âge, n'a pas dédaigné de +rimer à ce sujet un charmant apologue, bien différent des plates +productions des jongleurs de cour. Il montre, dans _Fole Larguece_, les +instincts altruistes d'une jeune paysanne sagement réfrénés par +l'expérience de son mari: + + Pour cou c'on dist en un reclaim: + _Tant as, tant vaus, et je tant t'aim_. + +Quant à la bêtise des vilains, elle n'était sûrement pas si profonde que +la majorité des auteurs de fableaux affecte de le croire. L'insolence +raisonneuse dont on les accuse parfois est même en contradiction avec +l'ineptie dont on les déclare atteints[98]. Deux pièces au moins mettent +en scène, du reste, des paysans gouailleurs, d'une rude, franche et +hardie jovialité, comme la France en a toujours produit.--Un bon +seigneur avait annoncé qu'il voulait tenir cour plénière, et régaler +tous ceux qui s'y rendraient; il avait un mauvais sénéchal, avare, +félon, qui était désolé de cette générosité. Ledit sénéchal, cherchant à +passer sa mauvaise humeur, avise dans la foule de ceux qui sont venus +pour profiter de la table ouverte, un + +..... vilain + Qui moult estoit de lait pelain(_a_); + Deslavez(_b_) ert, s'ot chief locu(_c_). + Il ot bien .L. ans vescu + Qu'il n'avoit eü coiffe en teste. + +(_a_: Apparence physique;) (_b_: sale;) (_c_: frisé;) + +Le sénéchal, «courrouciez, souflez et plein d'ire», apostrophe le +malencontreux convive: + + «Veez quel louceor(_d_) de pois, + Vez comme il fet la paelete(_e_)! + Il covient mainte escuelette + De porée a farsir son ventre... + Noiez soit en une longaingne(_f_) + Qui la voie vous enseigna.» + +(_d_: avaleur;) (_e_: _faire la paelete_, se montrer joyeux;) (_f_: +fosse d'aisances.) + +Le vilain se signe de la main droite: «Je suis venu manger, dit-il +bonnement, mais je ne sais pas où m'assoir.»--«Tiens, répond le +sénéchal, en lui allongeant une _buffe_ (soufflet; cf. _rebuffade_) et +en jouant sur le double sens du mot, assieds-toi sur ce buffet-là.» La +fête commence, et le seigneur propose une robe d'écarlate comme +récompense à celui qui dira ou fera la meilleure farce. Les ménestrels +s'épuisent aussitôt en grimaces et en chansons. Mais le vilain +s'approche, sa serviette à la main, et assène une formidable gifle sur +la joue du sénéchal. Grand émoi. Le seigneur interroge le coupable: + + Sire, fet cil, or m'entendez: + Orainz(_a_) quand je ceenz entrai + Vostre senechal encontrai + Qui est fel(_b_) et glous(_c_) et eschars(_d_). + Une grant buffe me dona + Et puis si me dist par abet(_e_) + Que seisse sor cel buffet + Et si dist qu'il me le prestoit... + Et quant j'ai beü et mangié, + Sire quens(_f_), qu'en feïsse gié + Se son buffet ne li rendisse? + Et vez me ci tot apresté + D'un autre buffet rendre encore + Se cil ne li siet qu'il ot ore. + +(_a_: Tout à l'heure;) (_b_: méchant;) (_c_: gourmand;) (_d_: mauvais +plaisant;) (_e_: malice;) (_f_: comte.) + +On rit, et le gaillard emporta la robe d'écarlate.--Un vilain de même +tempérament fit mieux encore: il gagna le paradis à la pointe d'une +langue bien affilée. Saint Pierre refusait de l'admettre dans le céleste +séjour, «car vilain ne vient en cest estre»: + + --Plus vilains de vos n'i puet estre + Ça, dist l'ame, beau sire Pierre. + Toz jors fustes plus durs que pieres. + Fous fu, par sainte Paternostre, + Dieus quant de vos fist son apostre... + +Saint Pierre, suffoqué de ce franc parler, s'en va chercher du renfort; +il envoie saint Thomas et saint Paul, qui reçoivent aussi leur paquet: + + Dist li vilains: «Danz Pols li chaus(_a_), + Estes vos or si acoranz(_b_), + Qui fustes orribles tiranz. + Seinz Etienes le compara + Que vos feïstes lapider... + Haï, quel seint et quel devin! + Cuidiez que je ne vous connoisse?» + +(_a_: Le chauve;) (_b_: sensible;) + +Enfin, Dieu le Père arrive en personne; mais le redoutable disputeur +n'est nullement interloqué, il plaide en ces termes: + + «Tant com mes cors vesqui el monde + Neste vie mena et monde(_c_). + As povres donai de mon pain... + Les ai a mon feu eschaufez... + Ne de braie ne de chemise + Ne leur laissai soffrete avoir; + Et si fui comfes vraiement + Et reçui ton cors dignement. + Qui ainsi muert l'en nos sermone + Que Dieus ses pechiez li pardone... + Vos ne mentirez pas por moi.» + --«Vilains, dist Dieu, or ge l'otroi. + Paradis as si desresnié(_d_) + Que par plaidier l'as gaaingnié. + Tu as esté a bone escole, + Tu sez bien conter ta parole. + +(_c_: propre;) (_d_: plaidé.) + +L'honnête et simple vilain, bafoué par la société du moyen âge, a gagné +sa cause devant Dieu. + +CH.-V. LANGLOIS, dans la _Revue politique +et littéraire_, 22 août 1891. + + + + +VIII.--LE COSTUME MILITAIRE AU MOYEN ÂGE. + + +Voici quel fut le costume chevaleresque au XIe siècle. + +L'armure de corps était le _haubert_ ou la _brogne_, passés par-dessus +les autres vêtements. La brogne était formée de plaquettes carrées, +triangulaires, rondes ou en façon d'écailles, cousues sur une étoffe; le +haubert était tout de métal, fait de mailles à crochets ou de petits +anneaux engagés les uns dans les autres. Haubert ou brogne, la forme +était celle d'une cotte courte, à manches courtes aussi, et munie d'une +_coiffe_ ou capuchon étroit. Le baudrier, caché dessous, retenait l'épée +par une agrafe à laquelle une fente donnait passage. Comme ces vêtements +ne descendaient guère plus bas que la moitié des cuisses, ils étaient +débordés par la tunique. + +Les monuments du XIe siècle nous offrent le dessin de hauberts qui, +au lieu d'avoir la forme d'une tunique, prennent le corps et les +cuisses, ainsi que ferait une culotte courte ajustée au bas d'un gilet. +Comme ce vêtement, représenté dans la tapisserie de Bayeux[99], est +d'une seule pièce, il est impossible de se figurer comment on aurait pu +le mettre, à moins de supposer qu'il était fendu dans toute sa hauteur +par devant ou par derrière, et qu'on l'agrafait par les bords de la +fente. + +La tête était protégée par un casque ovoïde ou conique, dénué de +couvre-nuque, mais muni sur le devant d'une pièce appelée _nasal_ parce +qu'elle couvrait le nez. Le nom de ce casque est germanique. On +l'appelait _helme_ ou _heaume_. Il avait pour décoration un cercle +ciselé ou incrusté de pierreries, qui en contournait le bord, et jamais +d'autre cimier qu'une boule de métal ou de verre coloré. Pour le combat, +le chevalier relevant sur sa tête la coiffe de son haubert (on disait la +_ventaille_), celle-ci était ménagée de telle sorte que, grâce au +nasal, les yeux et la bouche restaient seuls à découvert. + +Les jambes étaient garnies, par-dessus les chausses, tantôt de trousses +prises en bas dans les souliers, tantôt de bandelettes. + +Vers 1050, l'armure s'augmenta, pour la protection des jambes, de +chausses conçues dans le même système que les hauberts et les brognes. +Par là le chevalier se trouva entièrement habillé de fer et justifia +l'épithète poétique de _fervestu_ qui lui est souvent appliquée dans les +chansons de geste. + +C'est encore dans la seconde moitié du XIe siècle que l'écu +chevaleresque, de rond qu'il était, devint oblong, et découpé de manière +à couvrir, depuis l'épaule jusqu'au pied, le cavalier assis en selle. La +surface était cambrée. De la boucle, posée au milieu, partaient des +bandes de fer qui rayonnaient vers les bords. Des lions, des aigles, des +croix, des fleurons étaient peints sur le fond en couleurs éclatantes, +et constituaient une décoration de pure fantaisie. + +La longue lance ornée d'un gonfanon n'était pas la seule dont les +chevaliers fissent usage. Ils combattaient aussi souvent avec une lance +plus courte nommée _espée_ dont le fer était très aigu. Cette arme +s'assénait ainsi que la grande lance, ou se lançait comme un javelot. + +La conquête de l'Italie méridionale et de la Sicile, celle de +l'Angleterre, la première croisade, en un mot toutes les grandes +entreprises dans lesquelles la France établit sa réputation militaire, +au XIe siècle, furent accomplies par des guerriers qui n'eurent pas +d'autre attirail que celui qui vient d'être décrit. Cet équipement +consacré par la gloire demeura longtemps stationnaire. + +Les combattants qui marchaient à la suite des chevaliers n'ayant le +droit de porter ni le haubert, ni la brogne, ni l'écu, avaient pour +armes défensives le bouclier rond ou ovale appelé _targe_, la cotte +rembourrée, ou bien, à défaut de cette cotte, des plastrons de cuir +qu'ils attachaient sous leur tunique. C'est ce qu'atteste le poète Wace, +en décrivant la _gent à pied_ d'une armée normande, dans le _Roman de +Rou_: «Aucuns ont de bonnes plaques de cuir qu'ils ont liées à leur +ventre; d'autres ont revêtu des _gambais_.» Gambais est l'ancien nom +français de la cotte rembourrée, ou plutôt de la bourre dont cette cotte +était remplie. + +[Illustration: Chevalier d'environ 1220, d'après l'album de Villard de +Honnecourt.] + +La pique, la lance à large fer, la hache, l'arc, la fronde étaient leurs +armes offensives habituelles. Tous portaient l'épée plus longue et moins +large de lame que l'épée chevaleresque. Elle était attachée à un +ceinturon comparable à celui des anciens Francs par le bagage qu'il +supportait. Le soudard du Xe siècle est dépeint, dans une satire du +temps, avec un tas d'objets accrochés à des courroies autour de lui et +qui lui battaient les jambes. Il portait là son arc, une trousse qui +contenait les flèches, un marteau, des tenailles, un briquet, une boîte +d'amadou. + + * * * * * + +L'équipement devint absurde depuis la fin du XIIe siècle. On ne +songea qu'à accumuler les défenses sur le corps, sans souci des +évolutions du combattant. Ce ne fut pas assez de l'habillement complet +de mailles; on mit des garnitures dessous et dessus. On voit par les +récits très circonstanciés que nous avons de la bataille de Bouvines +qu'un chevalier, jeté par terre, ne pouvait plus se relever sans l'aide +de son entourage. Abandonné des siens, il ne lui restait que +l'alternative de se rendre ou de se faire tuer. + +Il faut entrer dans le détail de ce harnais, si différent de celui des +guerriers de l'époque héroïque, quoiqu'il en eût, à peu de choses près, +conservé l'apparence. + +Sous son haubert (et le haubert fut alors doublé d'étoffe), le chevalier +portait un justaucorps à manches entièrement rembourré et piqué d'une +infinité de points. C'était le gambeson, ainsi nommé à cause de la +_bourre_ ou _gambais_ dont il était garni. Cela faisait un bon matelas. +La plupart des chevaliers néanmoins jugèrent à propos de s'appliquer +encore des plastrons de cuir (des _cuiries_) sur les parties exposées. + +Par-dessus le haubert, on eut une autre cotte doublée, mais celle-ci +flottante et sans manches. On l'appela _cotte à armer_, d'où +l'expression plus moderne de cotte d'armes. Il était d'usage qu'elle fût +décorée des armoiries du chevalier. + +A la ceinture s'accrochait obliquement, de droite à gauche, un large +ceinturon recouvert de plaques d'ornement, le baudrier de chevalerie de +ce temps-là. On y attachait par des courroies, d'un côté l'épée, de +l'autre la dague dite _grand couteau_ ou _miséricorde_. + +Au lieu que le capuchon de mailles n'avait fait qu'un autrefois avec le +haubert, il devint une pièce à part qui descendait très bas sur la +poitrine. Il prit le nom de _coiffe_ et souvent il fut composé de deux +parties: un calot qui couvrait le crâne, et un pan découpé à l'endroit +du visage de manière à envelopper le menton et tout le tour de la tête. + +[Illustration: Chevalier anglo-normand, d'après un tombeau de 1277.] + +Sous le pan de la coiffe, le cou était déjà armé de la _gorgerette_, +sorte de cravate en cuir, en mailles, ou en plaquettes de fer cousues +sur un carcan d'étoffe. Philippe-Auguste avait, à la bataille de +Bouvines, une gorgerette de trois épaisseurs, à laquelle il dut son +salut, car il fut harponné au cou par un Flamand, et, le croc n'ayant pu +pénétrer jusqu'à la chair, il parvint à le démancher de sa hampe par un +vigoureux effort. + +Le heaume, complément de l'armure de tête, fut transformé en un vaste +cylindre qui couvrait entièrement le chef, le visage et la nuque. +C'était comme si l'on s'était coiffé d'une cloche ou d'une marmite. Au +commencement du XIIIe siècle, le cylindre allait en s'élargissant par +le haut. Depuis Philippe le Bel, au contraire, il tendit à retourner à +la forme conique. + +La partie antérieure du heaume affectait un léger mouvement de cambrure. +Elle était consolidée par deux lames de métal assemblées en croix. Dans +les cantons de cette croix étaient percées des _œillères_ pour la vue +et des trous pour la respiration. Le heaume était encore percé d'ouïes +sur les côtés. Comme toutes ces ouvertures ne suffisaient pas pour +garantir le chevalier contre l'échauffement que produisait à la longue +le séjour de la tête dans cette lourde prison, afin qu'il lui fût +possible de se rafraîchir de temps en temps, on imagina la _visière_. On +rendit mobile la partie du heaume qui couvrait le visage (le _vis_, +comme on disait alors) en la montant sur charnières. De la sorte, cette +partie s'ouvrait et se fermait comme une porte de poêle. Si même le +chevalier en avait le loisir, il pouvait déposer sa visière en étant la +fiche qui la retenait dans ses charrions. Mais qu'était ce soulagement +auprès du supplice infligé par l'usage d'une semblable coiffure? Elle +fut trouvée si insupportable que beaucoup prirent l'habitude de ne la +plus porter autrement qu'accrochée à l'arçon de leur selle. Ils la +réservaient pour les revues et les tournois. En bataille, ils aimaient +mieux combattre à visage découvert. Il advint de là que peu à peu les +chevaliers prirent le parti d'avoir deux casques dans leur équipement. +Le heaume les accompagnait comme objet de parade, tandis que leur +coiffure habituelle était une _cervelière_, simple calotte de fer, ou le +_bassinet_, casque léger qui, par ses dimensions, se rapprochait du +heaume primitif; mais il n'avait pas de nasal et prenait mieux la forme +de la tête. + +La plupart des seigneurs du temps se sont fait représenter sur leur +sceau en costume de tournoi. Ils ont la lance ou l'épée à la main, les +ailettes aux épaules, l'écu sur la poitrine. Toutes ces choses sont +armoriées, et les armoiries figurent encore sur une crête en forme +d'éventail qui surmonte le heaume. C'était le cimier à la mode, qui fut +remplacé quelquefois par un panonceau tournant autour d'une tige, comme +une girouette, ou par une poupée en forme d'homme ou de bête. Un comte +de Boulogne, révolté contre Philippe-Auguste, pour montrer qu'il était +seigneur de la mer, avait fait planter des deux côtés de son heaume une +aigrette en fanons de baleine. On ne s'étonnera pas que, pour rendre la +charge de tous ces objets un peu plus tolérable, on ait fait des heaumes +en cuir; mais ces heaumes n'étaient bons que pour les joutes courtoises, +où l'on combattait avec des lances sans fer et des épées en baleine +couverte de papier d'argent. + +Quant à l'écu, qui avait été si démesurément allongé au XIe siècle, +il revint, après l'an 1200, aux dimensions qu'il lui convenait d'avoir +pour être d'une manœuvre facile. Il fut d'autant plus allégé qu'on le +débarrassa de sa boucle, cette bosse massive dont il était resté +surchargé jusque-là. C'est la seule amélioration que le XIIIe siècle +ait introduite dans l'armement. Elle paraît n'avoir pas eu d'autre motif +que le besoin de donner une forme plus avantageuse au tableau sur lequel +devait être figuré le blason. L'écu couvrait le chevalier en selle +depuis le cou jusqu'au genou. + +La garniture des jambes n'est pas moins compliquée que celle du corps et +de la tête. On portait de grosses bottes ou des fourreaux de cuir +bouilli sous les chausses de mailles. Aux genoux étaient ajustées, +par-dessus les mêmes chausses, des boîtes de métal. Ces boîtes, que nous +appelons _genouillères_, reçurent au XIIIe siècle et gardèrent durant +une partie du XIVe le nom de _poulains_. + +Pendant un temps, les chausses furent une simple pièce de mailles que +l'on agrafait derrière la jambe et après le bord du soulier ou chausson, +qui était aussi de mailles. Mais cette mode ne fut pas générale, et +celle des chausses en forme de fourreaux reprit bientôt le dessus. Chez +quelques-uns, elles avaient assez de longueur pour s'attacher après la +doublure du haubert, vers la ceinture. Le comte de Boulogne, renversé de +cheval à la bataille de Bouvines, dut son salut à ce qu'il était ainsi +accoutré. + +Des goujats qui s'étaient abattus sur lui eurent beau fourrer leurs +épieux sous la jupe de son haubert, ils ne trouvèrent pas le défaut de +l'armure. En dernier lieu, on attacha, au moyen de courroies, de longues +plaques d'acier qui couvraient le devant des jambes et des cuisses +au-dessus et au-dessous des genouillères. Ce fut le commencement de +l'armure en fer battu. La défense des cuisses s'appelait _cuissots_, +celle des jambes _tournelières_ ou _grèves_. + +L'usage de ces plaques était général à l'avènement de Philippe le Bel. +Sous les fils de ce roi, le dehors des bras fut armé de la même façon, +au moyen de _brassières_ posées par-dessus les manches du haubert, et +l'on eut des _coudières_, boîtes de fer qui protégeaient les coudes. Les +gants, qui n'étaient que de mailles autrefois, furent en daim recouvert +de mailles ou de plaques de fer. + +A des cavaliers si bien couverts il fallut des montures qui fussent, de +même qu'eux, impénétrables aux coups. On introduisit dans le harnais du +cheval des chanfreins d'acier, des bardes de cuir, des housses de +feutre, des croupières et des poitraux en tissu de mailles. Alors il +devint indispensable aux chevaliers de se pourvoir de chevaux robustes +pour les batailles et pour les tournois. Ceux-ci étaient les +_coursiers_, ceux-là les _destriers_. Dans les marches, ils étaient +conduits en laisse à côté du gentilhomme monté sur son _palefroi_. On +dressait les coursiers à galoper avec des housses traînantes, car dans +les tournois ils étaient habillés de la tête jusqu'aux pieds, ainsi +qu'on voit aujourd'hui les chevaux des pompes funèbres. + +Nous n'avons pas énuméré moins de dix-huit pièces composant l'armement +et la parure du chevalier. En ajoutant la chemise, les braies et les +chausses de drap qu'il portait sur la peau, le nombre monte à vingt et +une. La conclusion suit d'elle-même. Sous un tel amas de plaques, de +tampons, de chiffons, l'homme n'est plus qu'un automate monté pour un +nombre de mouvements extrêmement restreint. Il porte ses armes attachées +après lui, sous peine de ne les pouvoir rattraper si elles lui échappent +des mains. Son écu est retenu à son cou par une longue bride; des +chaînes fixent à son dos et à sa poitrine son heaume, sa dague, son +épée. + +Bien que le chevalier déposât une partie de cet attirail pour la +bataille, avec ce qui lui restait encore, il lui était interdit d'être +un combattant de ressource. Mais la force du préjugé empêchait de +reconnaître cela. On tenait à une complication qui passait pour une +marque de noblesse. Pour rien au monde les gentilshommes n'y auraient +renoncé, et les soldats de profession, à qui il aurait appartenu de +mettre en honneur un accoutrement plus raisonnable, ne cherchaient qu'à +copier les gentilshommes. + +[Illustration: Philippe de Valois, d'après son sceau.] + +Les mercenaires, cavaliers et fantassins, s'étaient émancipés. Sous le +nom de _sergents_, c'est-à-dire serviteurs, ils étaient devenus des +corps redoutables, qui avaient dans plus d'une occasion éclipsé la +chevalerie. Lorsqu'ils eurent acquis cette importance, on ne trouva pas +mauvais qu'ils affectassent une tenue plus martiale. Tels d'entre eux +s'attribuèrent l'armure pleine de plaquettes, puis celle de mailles. On +vit des soldats de fortune endosser le haubert, et même la cotte d'armes +par-dessus le haubert. La vanité des grands seigneurs trouva son compte +à cette usurpation. Au lieu d'armoiries à eux, qu'ils n'avaient pas, les +sergents portèrent sur leur cotte celles du maître qui les entretenait à +sa solde. + +Les sergents habillés de la pleine armure, de _plates_ ou de mailles, +formaient une grosse cavalerie. A la différence des chevaliers, ils +n'avaient ni éperons dorés, ni flammes à leurs lances, ni heaumes, ni +écus. Pour coiffure, ils portaient le bassinet ou un chapeau de fer à +forme ronde, avec un rebord rabattu, sans jugulaire. Leur bouclier (la +targe) était de forme ovale, très bombé et muni de la boucle au milieu. + +Les soldats de la cavalerie légère et les fantassins n'avaient qu'une +partie des pièces de l'armure. Ils ne portaient guère aux jambes +d'autres défenses apparentes que des chausses gamboisées ou garnies de +plates; leur coiffure ordinaire était soit le chapeau de fer, soit une +simple cervelière. Pour eux, le haubert était remplacé par le +_haubergeon_, cotte de mailles d'un tissu plus léger et à courtes +manches, ou même sans manches. Mais le haubergeon n'était pas à la +portée des moyens du plus grand nombre. Beaucoup se contentaient d'une +cotte de plates, d'un pourpoint de cuir ou d'un hoqueton. Ils avaient +pour bouclier la _rouelle_, petit disque qui se portait accroché à la +ceinture, ou le _talvelas_, de forme carrée et de dimension à couvrir +tout le corps du combattant. + +Il faut parler des armes offensives, dans lesquelles s'étaient aussi +introduits des changements. + +La lance chevaleresque, devenue plus longue de fer et de bois, avait +pris le nom de _glaive_. Elle n'était plus, comme autrefois, décorée +d'une longue banderole. A celle des barons était attaché, sous le nom de +_bannière_, un petit drapeau carré, armorié de leur blason. Un _pennon_ +ou languette d'étoffe triangulaire distinguait la lance du simple +gentilhomme. + +L'épée était plus longue et moins large que celle du XIIe siècle, +toujours arrondie par le bout avec un lourd pommeau surmontant la +poignée. Ce pommeau était ordinairement aplati, et sur les plats, les +armoiries du chevalier étaient exécutées en émail. Les sergents +employaient de préférence une épée encore plus longue et pointue, avec +laquelle on pouvait donner d'estoc et de taille. Quelques piétons, au +lieu de l'épée, se servaient du _fauchon_, large cimeterre qui tranchait +seulement d'un côté. + +Les mercenaires de tous pays qui composaient en grande partie les corps +de sergents, avaient importé l'usage de divers instruments de carnage, +ignorés en France avant eux: + +La _guisarme_ ou hallebarde, dont le bois, d'abord très court, +n'atteignit qu'au XIVe siècle la longueur de celui d'une lance. + +La _hache danoise_ à tranchant convexe, avec ou sans pointe au talon. + +Le _dard_, javelot léger dans le genre de la haste romaine. C'était +l'arme nationale des Basques, si nombreux dans les compagnies de +sergents. Chaque combattant en avait quatre dans la main gauche. + +Le _faussard_, _fauchard_ ou _faucil_, grand coutelas en forme de lame +de rasoir, emmanché au bout d'une hampe. + +La _masse_, à tête de fer, garnie de côtes saillantes. + +La _pique_ flamande, appelée par les Français _godendart_, par +corruption du terme tudesque, qui était _godengag_. C'était un gros +bâton ferré, de la tête duquel sortait une pointe aiguë. «Ces bâtons que +les Flamands portent en guerre, dit Guillaume Guiart, ont nom _godengag_ +dans le pays. C'est comme qui dirait _bonjour_ en français. Ils sont +faits pour en frapper à deux mains, et si, en tombant, le coup ne porte +pas, celui qui sait s'en servir se rattrape en enfonçant la pointe dans +le ventre de son ennemi.» + +J. QUICHERAT, _Histoire du costume en France_, +Paris, Hachette, 1876, in-4º. _Passim._ + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +PRÉFACE V + +TABLE DES GRAVURES XV + + +CHAPITRE I.--L'Empire romain à la fin du IVe siècle. + +Programme.--Bibliographie 1 + +I. Romani, Romania (G. Paris) 3 + +II. La villa gallo-romaine (Fustel de Coulanges) 16 + +III. Le christianisme (E. Renan) 26 + +IV. La société romaine, d'après Ammien Marcellin, saint Jérôme et +Symmaque (G. Boissier) 35 + + +CH. II.--LES BARBARES. + +Programme.--Bibliographie 43 + +I. La foi et la morale des Francs (E. Lavisse) 45 + +II. La décadence mérovingienne (Le même) 72 + +III. Histoire poétique des Mérovingiens (Ch.-V. Langlois) 92 + + +CH. III.--L'EMPIRE ROMAIN D'ORIENT. + +Programme.--Bibliographie 99 + +I. Constantinople et l'Empire byzantin (A. Rambaud) 100 + +II. La formation et l'expansion de l'art byzantin (Ch. Bayet) 105 + + +CH. IV.--LES ARABES. + +Programme.--Bibliographie 117 + +Le Koran et la Sonna (R. Dozy) 117 + + +CH. V.--LA PAPAUTÉ ET LES DUCS AUSTRASIENS. + +Programme.--Bibliographie 129 + +I. L'entrée en scène de la Papauté (E. Lavisse) 130 + +II. Pépin le «Bref» (G. Paris) 146 + +III. La liturgie gallicane et la liturgie romaine en Gaule +(L. Duchesne) 150 + +CH. VI.--L'EMPIRE FRANC. + +Programme.--Bibliographie 154 + +I. L'événement de l'an 800 (J. Bryce) 156 + +II. Les officiers du palais carolingien. L'apocrisiaire (B. Hauréau) 164 + +III. France et pays voisins après le traité de Verdun (A. Longnon) 170 + +IV. Manuscrits carolingiens (A. Molinier) 171 + + +CH. VII.--LA FÉODALITÉ. + +Programme.--Bibliographie 181 + +I. L'avènement de la troisième dynastie (A. Luchaire) 183 + +II. La Chevalerie (A. Giry) 190 + +III. La féodalité en Languedoc (A. Molinier) 197 + +IV. Les mœurs féodales dans «_Raoul de Cambrai_» (P. Meyer +et A. Longnon) 204 + + +CH. VIII.--L'ALLEMAGNE ET L'ITALIE. + +Programme.--Bibliographie 211 + +I. La ville de Rome au moyen âge (J. Bryce) 213 + +II. Innocent III, la curie romaine et l'Église (F. Rocquain) 223 + +III. Le Livre des cens de l'Église romaine (P. Fabre) 231 + +IV. L'empereur Frédéric II (E. Gebhart) 236 + + +CH. IX.--LES CROISADES. + +Programme.--Bibliographie 247 + +I. Pierre l'Hermite (H. Hagenmeyer) 248 + +II. Le pillage de Constantinople par les croisés de 1204 (P. Riant) 254 + +III. Le Krak des Chevaliers (G. Rey) 265 + +IV. Quelques résultats des croisades (H. Prutz) 276 + +V. La conquête de la Prusse par les chevaliers teutoniques +(E. Lavisse) 281 + + +CH. X.--LES VILLES. + +Programme.--Bibliographie 290 + +I. Les communes françaises à l'époque des Capétiens directs +(A. Luchaire) 291 + +II. Les Bastides (A. Giry) 307 + +III. Le chef d'industrie au moyen âge (G. Fagniez) 313 + + +CH. XI.--LA ROYAUTÉ FRANÇAISE. + +Programme.--Bibliographie 320 + +I. Louis le Gros et sa cour (A. Luchaire) 321 + +II. Guerres de Philippe-Auguste. + + I. Le siège de Château Gaillard (E. Viollet-le-Duc) 342 + + II. La bataille de Bouvines (E. Lavisse) 360 + +III. Louis IX et l'Église (Ch-V. Langlois) 369 + +IV. Louis IX et les villes. Les Pastoureaux (Le même) 379 + + +CH. XII.--L'ANGLETERRE. + +Programme.--Bibliographie. 385 + +I. La mort d'Henri II Plantagenet (P. Meyer) 386 + +II. La Grande Charte (Ch. Bémont) 393 + +III. Les éléments et la formation du Parlement d'Angleterre (E. +Boutmy) 399 + + +CH. XIII.--CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE. + +Programme.--Bibliographie 413 + +I. La secte des Cathares en Italie et dans le midi de la France +(Ch. Schmidt) 416 + +II. Quelques clercs du XIIe et du XIIIe siècle. Primat, W. Map, +Serlon, le Chancelier (Ch.-V. Langlois) 422 + +III. Un franciscain du XIIIe siècle: Fra Salimbene (E. Gebhart) 429 + +IV. Les propos de maître Robert de Sorbon (B. Hauréau) 443 + +V. L'Université de Paris et le procès de Guillaume de Saint-Amour, +d'après Rutebœuf (L. Clédat) 454 + +VI. La science au moyen âge (M. Cournot) 462 + +VII. La philosophie du moyen âge (Ch. Secrétan) 469 + +VIII. Les anciennes recettes d'orfèvres et les origines de l'alchimie +(M. Berthelot) 477 + + +CH. XIV.--CIVILISATION CHRÉTIENNE ET FÉODALE (_Suite_). + +Programme.--Bibliographie 481 + +I. La littérature française en Europe au XIIe siècle (G. Paris) 486 + +II. La Bible française au moyen âge (S. Berger) 493 + +III. L'ogive (J. Quicherat) 495 + +IV. La sculpture française au XIIIe siècle (E. Viollet-le-Duc) 504 + +V. L'émaillerie limousine (E. Molinier) 511 + +VI. Villard de Honnecourt, architecte du XIIIe siècle +(J. Quicherat) 525 + +VII. La société française au XIIIe siècle. + + I. Le clergé normand, d'après le registre d'Eude Rigaud + (L. Delisle) 530 + + II. Bourgeois et marchands, d'après les sermons (A. Lecoy + de la Marche) 534 + + III. Les vilains, d'après les fableaux (Ch.-V. Langlois) 538 + +VIII. Le costume militaire au moyen âge (J. Quicherat) 548 + +PARIS.--IMPRIMERIE GÉNÉRALE LAHURE 9, rue de Fleurus, 9 + + + +NOTES: + +[1] Préface de la 1re édition, p. IX-XII. + +[2] Sur les méthodes employées pour composer des «Lectures historiques» +à l'usage des classes dans les différents pays d'Europe et d'Amérique, +voir l'excellent ouvrage de M. R. Altamira, _La enseñanza de la +historia_, Madrid, 1895, in-16, p. 322 et suiv. + +[3] P. XIII-XIV. Je disais: «Si les sujets traités seront en petit +nombre, ils seront très variés, afin que chacun trouve dans le recueil +des choses à sa convenance.... La lecture d'une page colorée de +Chateaubriand décida, dit-on, la vocation historique d'Augustin Thierry; +je sais des jeunes gens dont la vocation a été suscitée par la noblesse +des belles, froides et élégantes synthèses de M. Guizot ou de M. Fustel +de Coulanges; d'autres ont été séduits par les vivantes résurrections de +Michelet ou de M. Lavisse; d'autres encore pourraient l'être par la +rigueur et la solidité de certaines démonstrations critiques. C'est +affaire de goût et de tempérament. J'en conclus que tous les genres +devront être représentés dans le livre complémentaire; il y faudra jeter +toutes les espèces de bon grain. Ce que l'un ne lira point, l'autre en +profitera, et rien ne sera perdu. Des germes seront ainsi déposés dans +les cerveaux, qui fructifieront tôt ou tard.» + +[4] Cf. _Quellenlectüre und Quellenbücher im Unterricht_ dans _Festgabe +zur Versammlung Deutscher Historiker in München, Ostern 1893_, Leipzig, +1893, in-8º, p. 79 et s. + +[5] Il va de soi que j'ai choisi arbitrairement et que j'ai plus d'une +fois regretté d'être obligé de choisir. Les notices bibliographiques, +placées au commencement des chapitres, sont faites pour réparer cela; +elles indiquent les ouvrages où, si j'avais eu de la place, j'aurais +puisé volontiers.--Il va également de soi qu'insérer quelques pages d'un +auteur n'équivaut point à garantir que toutes les affirmations de cet +auteur sont exactes dans le détail. Noterait-on, dans deux morceaux +d'auteurs différents qui figurent dans ce recueil, de menues +contradictions, il n'y aurait pas lieu d'en être surpris ou offensé. + +[6] Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de prouver qu'elle est utile. +Elle l'est aux étudiants (il n'est pas interdit de penser à eux), aux +professeurs et aux gens du monde qui--les spécialistes le constatent +tous les jours--recourent souvent, faute d'être bien informés, à des +livres détestables, aux premiers livres venus. Elle l'est aussi aux +élèves, ne serait-ce qu'en leur donnant la notion de ce que l'activité +scientifique de notre époque a de prodigieux.--Dans certains pays, le +Guide bibliographique scolaire est un ouvrage distinct du «Recueil de +documents», du «Précis», et du livre de «Lectures». Voyez W. F. Allen, +_The reader's Guide to the English history_, etc. + +[7] Je n'ai pas hésité à recommander les _meilleurs_ livres, en quelque +langue qu'ils soient écrits: français, allemand, anglais ou italien. On +a dit que, «puisque notre France possède une riche collection +d'historiens nationaux», «la lecture des historiens étrangers ne +s'impose qu'aux érudits»; tel n'est pas notre avis. Il n'y a pas que les +érudits qui doivent préférer un bon livre à un livre médiocre, même si +le bon livre est en langue étrangère, même si le livre médiocre est en +français. Un homme cultivé ne peut pas, de nos jours, se contenter +d'être au courant de sa littérature nationale, à quelque nation qu'il +appartienne.--Il est d'ailleurs exact que la France a produit, et +produit encore, beaucoup de livres d'histoire excellents. Les études +relatives au moyen âge, en particulier, sont depuis longtemps très +florissantes dans notre pays. + +[8] Je me suis attaché à indiquer: 1º les principaux Manuels généraux de +haute vulgarisation scientifique, à consulter plutôt qu'à lire; 2º les +monographies de premier ordre; 3º les meilleurs livres ou articles de +vulgarisation élémentaire, écrits pour le grand public.--Je ne crois pas +que l'on trouve ailleurs un ensemble de renseignements de ce genre. + +[9] Le dernier Manuel de Bibliographie historique universelle (où le +moyen âge a sa place) est celui de Ch. Kendall Adams (_A Manual of +historical literature_, New-York, 1888, 3e éd.), qui n'est pas sûr. + +Les répertoires bibliographiques d'histoire nationale sont, +naturellement, bien plus soignés. Consulter, pour l'histoire de =France=: +G. Monod, _Bibliographie de l'histoire de France_, Paris, 1888, +in-8º;--pour l'histoire d'=Allemagne=: Dahlmann-Waitz-Steindorff, +_Quellenkunde der deutschen Geschichte_, Göttingen, 1894, in-8º, 6e +éd.;--pour l'histoire de =Belgique=: H. Pirenne, _Bibliographie de +l'histoire de Belgique_, Gand, 1893, in-8º;--pour l'histoire +d'=Angleterre=: S. R. Gardiner et J. Bass Mullinger, _Introduction to the +study of English history_, London, 1894, in-8º, 3e éd.--M. Menéndez y +Pelayo prépare une Bibliographie historique de l'=Espagne=.--Rien +d'analogue, malheureusement, pour l'=Italie=. L'ouvrage de C. Lozzi +(_Biblioteca istorica della antica e nuova Italia_, Imola, 1884-1887, 2 +vol. in-8º) est insuffisant. Cf. un bon catalogue de libraire: U. Hœpli, +_Biblioteca historica italica_, Milano, 1895, in-8º. + +M. U. Chevalier est l'auteur d'une gigantesque entreprise de +bibliographie internationale, chronologiquement limitée au moyen âge, le +_Répertoire des sources historiques du moyen âge_. Son ouvrage se +compose de deux parties: la première (_Biobibliographie_, Paris, +1877-1886; _Supplément_ en 1888) fournit la réponse à cette question: +Quels sont les livres à consulter sur tel personnage historique ayant +vécu de 395 à 1500?--la seconde (_Topobibliographie_, dont les deux +premiers fascicules [A-E] ont paru en 1894-1895), fournit la réponse à +cette question: Quels sont les travaux dont telle localité, tel fait, +telle institution du moyen âge, a été l'objet depuis l'invention de +l'imprimerie jusqu'à nos jours? + +Quelques-uns des répertoires précités (Monod, Lozzi, etc.) datent déjà +d'une dizaine d'années. Pour savoir ce qui s'est fait depuis et pour se +tenir au courant de ce qui se fait chaque jour, il faut se servir +d'instruments spéciaux, comptes rendus périodiques, pour la plupart +annuels (_Jahresberichte_), où les écrits historiques nouveaux sont +classés avec méthode et brièvement appréciés. Les _Jahresberichte der +Geschichtswissenschaft_, publiés chaque année depuis 1880 sous les +auspices de la Société d'histoire de Berlin, sont très commodes. +Quelques Revues, où la partie bibliographique est soignée, rendent, +d'ailleurs, des services analogues; je citerai au premier rang la _Revue +historique_, l'_Historisches Jahrbuch_ (catholique), la _Deutsche +Zeitschrift für Geschichtswissenschaft_; mais il y en a beaucoup +d'autres, telles que l'_Historische Zeitschrift_, l'_English historical +review_, la _Revue des questions historiques_ (catholique), etc., etc., +qui, recommandables à d'autres égards, ne sont pas à dédaigner, même au +point de vue bibliographique. + +Une Revue, _Le Moyen Age_, se propose depuis 1888 de tenir ses lecteurs +au courant de tout ce qui paraît dans le domaine de l'histoire du moyen +âge.--La _Bibliothèque de l'École des chartes_ est une Revue d'érudition +consacrée à l'étude du moyen âge; elle n'a pas la prétention de fournir +des indications bibliographiques complètes.--Des Revues spéciales, +telles que la _Romania_, la _Byzantinische Zeitschrift_, la _Revue de +l'Orient latin_, etc., donnent des renseignements complets sur ce qui se +publie dans le domaine de leurs études. + +[10] La _Weltgeschichte_ de L. v. Ranke est sans contredit la meilleure +des «histoires universelles» où le moyen âge a sa place; mais il y en a +beaucoup d'autres.--Sous la direction de MM. Lavisse et Rambaud se +publie depuis 1893 une _Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, +dont les deux premiers volumes (Paris, 1893, in-8º) sont consacrés aux +matières comprises dans le programme de Troisième. J'indique ici une +fois pour toutes cette publication inégale. Les quatre ou cinq chapitres +vraiment intéressants qui s'y trouvent seront signalés à part. + +On observera que je n'ai parlé nulle part des grandes «Histoires de +France» de H. Martin, de E. Dareste, de J. Michelet, de MM. Bordier et +Charton, etc. C'est que toutes ont vieilli. Les deux dernières +conservent du reste une grande valeur, celle de Michelet comme œuvre +d'art, celle de Bordier et Charton comme Manuel. Une nouvelle «Histoire +de France», dont six volumes seront consacrés à la période antérieure au +XIVe siècle, est en préparation à la librairie Hachette. + +[11] Il est à remarquer qu'en cela ils faisaient simplement ce +qu'avaient fait jadis les Romains, qui, traités de Βἁρβαροι par les +Grecs, n'éprouvaient aucun embarras à se qualifier eux-mêmes ainsi. Plus +tard, les Romains se joignirent aux Grecs et regardèrent comme barbare +tout ce qui n'était pas Grec ou Romain; mais les Grecs les appelèrent +longtemps encore Βἁρβαροι; plusieurs d'entre eux persistaient à les +traiter ainsi même à l'époque impériale. + +[12] Fortunat et Grégoire de Tours emploient certainement encore ce mot +avec complaisance, pour qualifier, soit eux-mêmes, soit ceux dont ils +parlent. Les hagiographes mentionnent volontiers, et certainement pour +lui faire honneur, l'origine romaine de leur saint. + +[13] Aussi si l'on veut traduire les paroles mises par les historiens de +ce temps dans la bouche des Allemands, faut-il toujours rendre _Romanus +par Welche_. Par exemple dans la Vie de saint Éloi, II, 19: _Nunquam tu, +Romane, consuetudines nostras evellere poteris_, le mot _Romane_ traduit +certainement le _Walah!_ qui fut adressé au saint homme. + +[14] En 462, un magistrat fut destitué pour avoir employé, en Égypte, le +grec au lieu du latin dans les actes publics. + +[15] On note que les Gaulois adoptèrent volontiers le suffixe _acus_ au +lieu du suffixe _anus_ usité en Italie. + +[16] Symmaque (Q. Aurelius Symmachus) avait occupé les plus hautes +fonctions de l'empire; il avait été questeur, préteur, pontife, +gouverneur de plusieurs grandes provinces, préfet de la ville et consul +ordinaire. C'était un lettré fort distingué, un orateur célèbre, qu'on +mettait à côté et quelquefois au-dessus de Cicéron.... Païen convaincu, +ce qui l'attachait surtout au culte des aïeux, c'est qu'en toute chose +il aimait le passé; les anciens usages lui étaient tous également +chers.... + +[17] Les barbares du Nord donnaient aux Francs le nom de _Hugas_. + +[18] Rambaud, _Histoire de Russie_, 2e édit., p. 63, 64. + +[19] Lavoix, _les Arts musulmans; de l'emploi des figures_. (_Gazette +des Beaux-Arts_, 1875.) + +[20] Fr. Lenormant, _la Grande-Grèce_, 1881, t. II, p. 406, 407. +L'auteur s'est attaché à faire ressortir l'importance de l'élément grec +dans l'histoire de l'Italie méridionale au moyen âge. + +[21] Boçrâ était pour les Arabes une importante ville de commerce. Elle +était le siège d'un évêché chrétien et la ville la plus voisine d'entre +celles où régnait la civilisation grecque. + +[22] La Kaba. + +[23] Le temple de Jérusalem. + +[24] [Les scribes et miniaturistes anglo-saxons, instruits à l'école des +Celtes de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, exercèrent une influence +considérable sur la réforme de l'écriture et de l'ornementation de +l'écriture en Occident, sous Charlemagne. Voyez, ci-dessous, chapitre +VI, § 4, «Manuscrits Carolingiens».] + +[25] On sait que les noms de Pépin _de Landen_ et de Pépin _d'Héristal_ +ou _de Herstal_, qui figurent encore dans nos histoires, n'ont aucun +fondement historique et ne paraissent pas avoir été inventés avant le +XIIIe siècle. + +[26] C'est de même que Hugues _Capet_ porte couramment le surnom qui +appartient réellement à son père et non à lui. + +[27] Dès avant la fin du Xe siècle, nous voyons le moine Benoît de +Soracte attribuer à Charles une expédition en Palestine et d'autres +exploits merveilleux. Le poème qui porte le nom de l'archevêque Turpin +est bien connu. Les meilleures anecdotes relatives à Charles--et +quelques-unes sont très bonnes--se trouvent dans l'ouvrage du moine de +Saint-Gall. Plusieurs font allusion à sa conduite envers les évêques, +qu'il y traite à la façon d'un maître d'école en belle humeur. [Sur les +légendes dont la vie de Charlemagne a été surchargée au moyen âge: G. +Paris, _Histoire poétique de Charlemagne_, Paris, 1867, in-8º; et G. +Rauschen, _Die Legende Karls des grossen im XI u. XII Jahrhundert_, +Leipzig, 1890, in-8º.] + +[28] [Les manuscrits écrits en lettres d'or, ou «chrysographiques», de +l'époque carolingienne sont très nombreux. «Ils remontent, dit M. S. +Berger, pour le plus grand nombre, au règne de Charlemagne, et même à la +première partie de ce règne. L'Evangéliaire de Godescalc a été copié +entre 781 et 785, le psautier d'Adrien Ier, s'il lui appartient +réellement, est antérieur à 795, le _Codex Adæ_ paraît antérieur à +803.... Il est probable que le plus grand nombre des manuscrits en +lettres d'or sont sortis de l'école palatine. L'école palatine, en +effet, fut dirigée, à partir de 782, par Alcuin, qui n'avait pas encore +fondé l'école de Tours.» (_Histoire de la Vulgate..._, p. 277.)] + +[29] [«Le comte Vivien fut un grand personnage. Quoique laïque, il +reçut, en 845, de Charles le Chauve, l'investiture de l'abbaye de +Saint-Martin et de celle de Marmoutier. C'est lui qui, en 846, réduisit +à deux cents le nombre des chanoines de Saint-Martin. Détesté en qualité +de laïque, et peut-être à cause de l'énergie (ou de la dureté) dont il +paraît avoir fait preuve dans son administration, il fut tué, aux +applaudissements de ses moines, en 851, au cours d'une campagne contre +les Bretons.» (S. Berger, p. 217.)] + +[30] [Sur Adalbald et l'école de Tours, S. Berger, _op. cit._, p. 243 et +s.]. + +[31] [Sur la Bible de Théodulfe, S. Berger, _op. cit._, p. 145 et s.]. + +[32] [Le château féodal du Xe siècle, dit M. Viollet-le-Duc, +consistait en une enceinte de palissades entourée de fossés ou d'une +escarpe de terre. Au milieu de l'enceinte s'élevait un tertre factice ou +_motte_, sur lequel on bâtissait une maison carrée, en bois, à trois ou +quatre étages, ce qui fut plus tard le donjon. Pour protéger ce donjon +primitif contre les projectiles incendiaires, on étendait sur la +plateforme et sur les murs extérieurs des peaux de bêtes récemment +écorchées. Les palissades de défense avancée s'appelaient _haies_ quand +elles étaient formées de haies vives, _plessis_ (_plexitium_) quand +elles étaient formées de fascines de branchages entrelacés, _fertés_ +(_firmitates_) quand c'étaient des enceintes en planches avec des +tourelles de distance en distance. Il existe encore dans le centre de la +France, et surtout dans l'Ouest, des traces de ces châteaux primitifs. +Les châteaux de Langeais, de Beaugency et de Loches sont du XIe +siècle. Tout autrement formidables sont les châteaux du XIIe siècle, +tout en pierres de taille, véritables camps retranchés, avec leur double +enceinte de murailles crénelées, leurs donjons et leurs +_bailles_.--Voyez ci-dessous la description du château du Krak des +Chevaliers.] + +[33] Voici en quoi consistait cette réparation: Raoul offrait de se +rendre d'Origny à Nesle, localités qu'une distance de «14 lieues» (en +réalité 43 kil.) séparait, accompagné de cent chevaliers portant chacun +sa selle sur la tête; Raoul, chargé de celle de son ancien écuyer, +aurait dit à toutes les personnes qui se seraient trouvées sur son +chemin: «Voici la selle de Bernier». Les hommes de Raoul trouvaient fort +acceptable, pour Bernier, cette «amendise» que l'offensé refusa +hautement. + +[34] Les Allemands appelaient cette colline, la plus haute de celles qui +entourent Rome ou qu'elle enferme, et que fait remarquer le beau groupe +de pins pignons qui en décore la cime, Mons Gaudii. L'origine du nom +italien Monte Mario, est inconnue, à moins que ce ne soit, comme +quelques-uns le pensent, une corruption de Mons Malus.--C'est sur cette +colline qu'Otton III fit pendre Crescentius et ses partisans. + +[35] On attachait une grande importance à cette partie de la cérémonie +où l'empereur tenait l'étrier au pape pour monter en selle et conduisait +son palefroi pendant quelques instants. L'omission de cette marque de +respect par Frédéric Barberousse, lorsque Hadrien IV vint à sa +rencontre, à son approche de Rome, faillit amener une rupture entre les +deux potentats, Hadrien se refusant absolument à donner le baiser de +paix avant que l'empereur se fût soumis à la formalité obligée, ce que +celui-ci se vit contraint de faire à la fin, d'une façon quelque peu +ignominieuse. + +[36] Un remarquable discours de remontrances adressé par Otton III au +peuple romain (après une de ses révoltes), de la tour de sa maison sur +l'Aventin, nous a été conservé. Il commence ainsi: «Vosne estis mei +Romani? Propter vos quidem meam patriam, propinquos quoque reliqui; +amore vestro Saxones et cunctos Theotiscos, sanguinem meum, projeci; vos +in remotas partes imperii nostri adduxi, quo patres vestri cum orbem +ditione promerent nunquam pedem posuerunt; scilicet ut nomen vestrum et +gloriam ad fines usque dilatarem; vos filios adoptavi; vos cunctis +prætuli.» + +[37] La cité Léonine, ainsi appelée du pape Léon IV, s'étend entre le +Vatican et Saint-Pierre, et le fleuve. + +[38] Il paraîtrait qu'Otton a été trompé et que ce furent, en réalité, +les ossements de saint Paulin de Nole. + +[39] Ces fresques, tout à fait curieuses, sont dans la chapelle de +Saint-Sylvestre, attachée à la très ancienne église des Quattro Santi +sur le mont Cœlius, et l'on suppose qu'elles ont été exécutées du temps +d'Innocent III. Elles représentent des scènes de la vie du saint, plus +particulièrement celle où Constantin lui fait la célèbre donation; +l'empereur y tient d'un air soumis la bride du palefroi du pape. + +[40] [C'est sous Innocent III que vivait saint Dominique, fondateur de +la milice des dominicains (_Domini canes_, suivant le calembour +étymologique des contemporains), si dévouée au Saint-Siège.] + +[41] «Romano plumbo nudantur ecclesiæ», dit Étienne de Tournay. Innocent +III fait souvent allusion aux dépenses que, par les voyages fréquents et +les longs séjours à Rome, les procès nécessitaient. + +[42] «Nunc dicitur Curia Romana quæ antehac dicebatur Ecclesia Romana. +Si revolvantur antiqua Romanorum pontificum scripta, nusquam in eis +reperitur hoc nomen, quod est Curia, in designatione sacrosanctæ Romanæ +Ecclesiæ....» (Gerohi liber _De corrupto statu Ecclesiæ_ ad Eugenium III +papam.) + +[43] Le pape Alexandre III, élu en 1160, paraît être le dernier qui, +dans sa lettre encyclique, ait dit: «Fratres nos, assentiente clero ac +populo, elegerunt.» + +[44] La vraie physionomie du _Denarius Sancti Petri_, avec ses +modifications successives, ne se marque nulle part aussi bien que dans +l'histoire des relations du Saint-Siège avec l'Angleterre. + +[45] Pierre s'étant endormi dans l'église du Saint-Sépulcre aurait vu en +songe Jésus-Christ, qui lui aurait dit: «Lève-toi; le patriarche te +donnera une lettre de mission. Tu raconteras dans ton pays la misère des +Lieux Saints et tu réveilleras les croyants pour qu'ils délivrent +Jérusalem des païens.» Il aurait obtenu en effet une lettre du +patriarche à Urbain II, qui aurait décidé ce pape à déclarer la croisade +et à en confier à Pierre la prédication. + +[46] Les prêtres occidentaux paraissent, au surplus, être arrivés assez +vite à identifier les reliques tombées entre leurs mains. Le pauvre +prêtre châlonnais Marcel, qui trouva le chef de saint Clément, fut de +force à déchiffrer sans aide l'inscription de la plaque d'or à l'image +du saint qui ornait le reliquaire: ὑ ἁγιος Κλημεντἱος. + +[47] Nous citerons, parmi les reliques apportées de Constantinople après +1204, qui sont encore aujourd'hui conservées en Occident: la vraie croix +d'Hélène, la Quadrige, les pierreries de la Pala d'Oro, à Venise; les +reliques insignes du Bucoléon, à la Sainte-Chapelle de Paris; des +phylactères à la cathédrale de Lyon, à Saint-Pierre de Lille, à +Notre-Dame de Courtrai, à Floreffes; le saint Mors, à Carpentras; les +reliquaires du Paraclet, à Amiens; une croix d'or, à Saint-Étienne de +Troyes; le doigt de saint Jean-Baptiste, à Valenciennes; la +_Siegeskreuz_ de Nassau, à Limbourg (don d'Henri d'Ulmen à l'église de +Steuben), etc.--Cf. Rohaut de Fleury, _Mémoire sur les instruments de la +Passion_, Paris, 1870, in-4º. + +[48] [M. P. Riant a consacré deux volumes à l'histoire de la translation +et des destinées des objets apportés de Constantinople en Occident à la +suite de la quatrième croisade: _Exuviæ sacræ Constantinopolitanæ, +fasciculus documentorum quarti belli sacri imperiique gallo-græci +historiam illustrantium_, Genève, 1877-78, 2 vol. in-8º.] + +[49] En Syrie, plusieurs forteresses portent le nom de Krak ou Karak; ce +sont le Krak des Chevaliers, le Krak de Montréal et le Krak ou _Petra +deserti_; ce nom est encore porté par plusieurs villages bâtis sur des +tertres. + +[50] L'auteur se sert, dans la description qui suit, de quelques termes +techniques d'architecture: échauguettes, hourdage, merlons, potelets, +doubleaux, mâchicoulis, etc. On en trouvera l'explication dans les +ouvrages élémentaires d'archéologie médiévale (v. ci-dessous la +Bibliographie du chapitre XIV), notamment dans le _Dictionnaire_ de +Viollet-le-Duc.--La description est du reste facile à suivre sur les +figures et le plan que nous donnons, d'après M. Rey, pp. 265, 269 et +273. + +[51] Voyez la restitution, p. 269. + +[52] Les yeux des hommes du Nord s'habituèrent en Orient à des couleurs +nouvelles: _lilas_, _carmin_, pourpre de Tyr, couleurs _laquées_. + +[53] [Sur l'histoire du principe d'association, surtout en Allemagne, +voyez O. Gierke, _Die Staats-und Korporationslehre des Alterthums und +des Mittelalters, und ihre Aufnahme in Deutschland_, Berlin, 1881, +in-8º.] + +[54] On peut citer parmi les plus anciennes: la charte de Saint-Omer, de +1127, conservée en double expédition dans les archives de cette ville; +celle de la commune rurale de Bruyères-sous-Laon, de 1129, à la +bibliothèque municipale de Laon; celle d'Abbeville, de 1184, aux +archives de la ville; celle d'Ergnies, de 1210, aux archives +départementales de la Somme; celle de Fismes et Champagne, de 1227, aux +archives communales de Fismes. + +[55] Adélaïde de Maurienne était d'ailleurs fort laide, si l'on en croit +le chroniqueur Gilbert de Mons. Le comte de Hainaut, Baudouin III, qui +s'était engagé avec elle, la refusa quand il l'eut vue et s'empressa de +se marier ailleurs. + +[56] A. Deville. _Histoire du château Gaillard et du siège qu'il soutint +contre Philippe Auguste en 1203 et en 1204_, Rouen, 1849. + +[57] [Le nom de ce chef de routiers, que Guillaume le Breton appelle en +latin _Lupicarus_, était, en langue du Midi, _Lou Pescaire_.] + +[58] Ce passage explique parfaitement l'assiette du camp de Philippe +Auguste qui se trouvait en R (fig. 1), précisément au sommet de la +colline qui domine la roche Gaillard et qui ne s'y réunit que par cette +langue de terre dont nous avons parlé. On voit encore, d'ailleurs, les +traces des deux fossés de contrevallation et de circonvallation creusés +par le roi. + +[59] C'est le sentier qui aboutit à la poterne S; c'était en effet la +seule entrée du château Gaillard. + +[60] Cette chaussée est encore visible aujourd'hui. + +[61] Il s'agit ici, comme on le voit, de tout l'ouvrage avancé, dont +deux murailles, formant un angle aigu au point de leur réunion avec la +tour principale A, vont en déclinant suivant la pente du terrain. + +[62] La fidélité scrupuleuse de la narration de Guillaume ressort +pleinement lorsqu'on examine le point qu'il décrit ici. En effet, le +fossé est creusé dans le roc, à fond de cuve; il a dix mètres de large +environ sur sept à huit mètres de profondeur. On comprend très bien que +les soldats de Philippe Auguste, ayant jeté quelques fascines et des +paniers de terre dans le fossé, impatients, aient posé des échelles le +long de la contrescarpe et aient voulu se servir de ces échelles pour +escalader l'escarpe, espérant ainsi atteindre la base de la tour; mais +il est évident que le fossé devait être comblé en partie du côté de la +contrescarpe, tandis qu'il ne l'était pas encore du côté de l'escarpe, +puisqu'il est taillé à fond de cuve; dès lors, les échelles qui étaient +assez longues pour descendre ne l'étaient pas assez pour remonter de +l'autre côté. L'épisode des trous creusés à l'aide de poignards sur les +flancs de la contrescarpe n'a rien qui doive surprendre, le rocher étant +une craie mêlée de silex. Une saillie de 60 centimètres environ qui +existe entre le sommet de la contrescarpe et la base de la tour a pu +permettre à de hardis mineurs de s'attacher aux flancs de l'ouvrage. +Encore aujourd'hui, le texte de Guillaume à la main, on suit pas à pas +toutes les opérations de l'attaque, et pour un peu on retrouverait +encore les trous percés dans la craie par ces braves pionniers +lorsqu'ils reconnurent que leurs échelles étaient trop courtes pour +atteindre le sommet de l'escarpe. + +[63] C'est le bâtiment H tracé sur notre plan. + +[64] C'étaient les latrines; dans son histoire en prose, l'auteur +s'exprime ainsi: _Quod quittem religioni contrarium videbatur_. Les +latrines étaient donc placées sous la chapelle, et leur établissement, +du côté de l'escarpement, n'avait pas été suffisamment garanti contre +une escalade, comme on va le voir. Les latrines jouent un rôle important +dans les attaques des châteaux par surprise. + +[65] [«Nous sommes bien tenté, dit M. H.-Fr. Delaborde (_Œuvres de +Rigord et de Guillaume le Breton_, II, Paris, 1885, p. 205), +d'identifier ce brave sergent avec un certain Raoul Bogis, à qui le roi +de France donna, précisément vers cette époque, un fief de chevalier, +_propter servicium quod ipse nobis fecit_. En ce cas, Bogis aurait été +anobli pour sa vaillante conduite. + +Quant au nom ou plutôt au surnom de ce personnage, la Chronique nous +apprend qu'il lui avait été donné par plaisanterie, _a brevitate nasi_. +Bogis signifiait alors _camus_.»] + +[66] C'est le pont marqué sur notre plan et communiquant de l'ouvrage +avancé à la basse-cour E. + +[67] C'est le pont L. + +[68] Le château Gaillard fut réparé par Philippe Auguste après qu'il +s'en fut emparé, et il est à croire qu'il améliora même certaines +parties de la défense. Il supprima, ainsi qu'on peut encore aujourd'hui +s'en assurer, le massif de roche réservé au milieu du fossé de la +dernière enceinte elliptique et supportant le pont, ce massif ayant +contribué à la prise de la porte de cette enceinte. + +[69] Comparer un mémoire de Louis IX à ses envoyés près du Saint-Siège, +au temps d'Alexandre IV: «Lorsque la prochaine promotion [de cardinaux] +se fera, le roi supplie et requiert que l'on élève à cette dignité des +hommes passionnés pour le service de Dieu et pour le salut des âmes, +ennemis de la cupidité, _qui avariciam detestentur_. Ils doivent, en +effet, donner à tous les prélats de l'Église le modèle de l'honneur et +de la sainteté chrétienne.» + +[70] Ici le mémoire ajoute durement: «D'abord les églises n'ont pas de +troupes, et si elles en avaient, quels soldats! D'ailleurs on ne sait +même pas si l'Empereur viendra et, à supposer qu'il vint, il faudrait +préférer aux conseils des hommes le conseil de Dieu, qui a dit: «S'ils +vous persécutent dans une ville, réfugiez-vous dans une autre.» + +[71] On s'étonne de voir déclarer incidemment par le représentant de +Louis IX qu'il y a peu de temps encore les rois de France conféraient à +leur gré, _in camera sua_, tous les évêchés du royaume à qui leur +plaisait. + +[72] E. Berger, _Saint Louis et Innocent IV_, pp. 293, 297. + +[73] [M. P. Meyer a publié depuis une édition complète du poème: +_L'Histoire de Guillaume le Maréchal_, Paris, 1891-1894, 2 vol. in-8º. +J'ai collationné les extraits qui suivent avec l'édition définitive]. + +[74] Il était considéré comme déloyal de frapper un chevalier qui +n'avait pas ses armes défensives. + +[75] Comte de Poitiers. Richard n'était pas encore couronné. + +[76] Voyez _La chanson de la croisade contre les Albigeois_, commentée +et traduite par M. P. Meyer, Paris, 1875, 2 vol. in-8º. + +[77] Citons l'un des traits qui lui étaient prêtés; il fera juger des +autres, car c'est le cas d'appliquer à ces puérilités l'adage _Ab uno +disce omnes_: «Primat ne voulait chanter à l'église qu'en ouvrant la +moitié de la bouche; et comme on lui demandait un jour la raison de +cette singulière habitude, il répondit que, n'ayant encore qu'une +demi-prébende, il ne devait pas, aux heures canoniales, l'office de sa +bouche tout entière.» + +[78] Goliardique, de _Goliard_. Le mot «goliard» apparaît dans les +textes, vers 1220, pour désigner les clercs vagabonds, indociles, +burlesques, qui étaient en quelque sorte les jongleurs du monde +ecclésiastique. Ils se recommandaient d'un personnage mythique, l'évêque +_Golias_ ou Goliath, auquel sont attribués quelques-uns des plus beaux +poèmes goliardiques. + +[79] Philippe de Grève était le fils naturel de Philippe, archidiacre de +Paris et parent de Gautier, chambrier de France. Après avoir été +procureur général en cour romaine des églises de la province de Reims, +il fut chancelier de l'église et de l'Université de Paris de 1218 à +1236. + +[80] Quelles qu'aient été ses mœurs, Philippe de Grève ne se gêne pas, +dans ses sermons, pour blâmer celles des écoliers et des maîtres de +l'Université, ses justiciables: «Autrefois, quand chacun enseignait pour +son propre compte et qu'on ne connaissait pas encore ce nom +d'Université, les leçons, les controverses étaient plus fréquentes; on +avait plus d'ardeur pour l'étude. Aujourd'hui on fait tout le plus vite +possible, on enseigne peu, on dérobe leur temps aux leçons pour aller +traiter en des conventicules les affaires de la communauté. Et tandis +que les anciens s'assemblent pour délibérer, pour réglementer, les +jeunes, que soutiennent et protègent les anciens, vont faire la chasse +aux femmes et aux maris». (B. Hauréau, dans le _Journal des Savants_, +juillet 1894.) + +[81] Cf. ci-dessus, p. 236 et s. + +[82] [M. Gebhart cite en cet endroit, à titre d'exemple, quelques +strophes de la _Confessio Goliæ_, attribuée au chanoine Primat. (Sur +Primat et sur les Goliards, voyez ci-dessus, p. 422 et s.) Nous +imprimons ici ces strophes d'après la meilleure édition qui ait été +publiée de cette très célèbre pièce. (_Notices et extraits des +manuscrits_, XXIX, 2e partie, p. 266-270.) «Accusé, dit M. Gebhart, +près de son évêque, de trois vices capitaux: la luxure, le jeu et le +vin, l'auteur de la _Confessio Goliæ_ se défend par une confession +grotesque que notre chroniqueur (Salimbene) se plaît à rapporter tout +entière. En voici quelques vers en l'honneur de l'ivrognerie»: + + Tertio capitulo memoro tabernam. + Illam nullo tempore sprevi, neque spernam, + Donec sanctos angelos venientes cernam, + Cantantes pro mortuo requiem æternam. + + Poculis accenditur animi lucerna, + Cor imbutum nectare volat ad superna; + Mihi sapit dulcius vinum de taberna + Quam quod aquæ miscuit præsulis pincerna... + + Meum est propositum in taberna mori; + Vinum sit oppositum morientis ori, + Ut dicant, cum venerint, angelorum chori: + «Deus sit propitius tauto potatori!» +] + +[83] [Cf. E. Michael, _Salimbene und seine Chronik_, Innsbruck, 1889, +in-8º.] + +[84] [M. L. Clédat a cru devoir rajeunir la forme des vers de Rutebeuf +qu'il cite.] + +[85] Une «Histoire générale de la littérature française», rédigée dans +la même forme que l'_Histoire générale du IVe siècle à nos jours_, +est en préparation. Elle sera publiée sous la direction de M. Petit de +Julleville. + +[86] Quelques monographies importantes ont paru depuis 1890. Une des +plus importantes est celle de J. Bédier, _Les fabliaux_, Paris, 1895, +2e éd.--Sur Villehardouin et Joinville, nommément désignés au +programme, voy. G. Paris et A. Jeanroy, _Extraits des chroniqueurs +français_, Paris, Hachette, 1892, in-16, et L. Petit de Julleville, +_Extraits des chroniqueurs français du moyen âge_, Paris, 1895, in-18. +Cf. H.-Fr. Delaborde, _Jean de Joinville et les seigneurs de Joinville_, +Paris, 1894, in-8º. + +[87] Il va de soi qu'il existe un très grand nombre de traités généraux +sur l'histoire de chacune des littératures nationales, parmi lesquels il +y en a d'excellents; je n'indique ici que les plus commodes. + +[88] M. Samuel Berger a bien voulu revoir et récrire ce morceau pour +notre Recueil. Nous l'en remercions vivement. + +[89] [Comparez L. Courajod, _La polychromie dans la statuaire du moyen +âge_, Paris, 1888, in-8º, et les nombreux travaux du même auteur sur +l'histoire de la sculpture française, pleins de vues originales.] + +[90] C'est-à-dire le «Chœur». + +[91] [Depuis la publication de l'article de M. J. Quicherat, de nombreux +savants ont repris et approfondi l'étude de l'_Album_ de Villard de +Honnecourt (Voy. notamment la publication de l'_Album_, en fac-similé, +par M. de Lassus (Paris, 1858, in-4º), et C. Enlart, dans la +_Bibliothèque de l'École des chartes_, 1895, p. 1).--Des travaux de M. +Bénard, «il ressort que Villard était Picard, qu'il a presque +certainement bâti l'église de Saint-Quentin et que par contre rien +n'autorise beaucoup plus à lui attribuer des travaux dans la cathédrale +de Cambrai que dans celle de Reims».--«Les chantiers de l'abbaye +cistercienne de Vaucelles, dit M. Enlart, à six kilomètres de +Honnecourt, sur l'autre rive de l'Escaut, ont été probablement l'école +où Villard dut recevoir les premiers enseignements de son art.» Et cet +auteur pense que ce sont les Cisterciens de Vaucelles qui recommandèrent +notre architecte à leurs confrères de Hongrie. «Beaucoup d'architectes +français du XIIe et du XIIIe s., dit-il, ont été mandés à +l'étranger par des évêques, notamment en Espagne, où la plupart de ces +prélats appartenaient à l'ordre de Cluny; en Suède, où le premier +archevêque d'Upsal, ancien écolier de Sorbonne, avait pu connaître +Etienne de Bonneuil à Paris; en Danemark enfin où l'archevêque Absalon +fonda en même temps l'abbaye cistercienne de Sorö et la cathédrale de +Roskilde, qui ressemble à celles d'Arras, Noyon et Cambrai, et qui ne +peut être que l'œuvre d'un Français du nord. Rien n'empêche que Villard +ait travaillé de même pour les évêques de Hongrie,... mais il est +beaucoup plus probable que c'est pour le service des Cisterciens que fut +appelé un architecte qui possédait leurs traditions.»] + +[92] Comparez Boivin déguisé en croquant: + + Vestuz se fu d'un burel gris + Cote et sorcot et chape ensamble, + Qui tout fu d'un.... + Et si ot coiffe de borras. + Ses sollers ne sont mis à las + Ainz sont de vache dur et fort... + .I. mois et plus estoit remese + Sa barbe qu'ele ne fu rese. + .I. aguillon prist en sa main + Por ce que mieus semblast vilain... + + +[93] + + Pains et lait, et eues et fromage + C'est la viande del bochage. + + +[94] Paille de blé; + +[95] Tout ce qu'il. + +[96] Fumier. + +[97] Cf. une curieuse pièce en prose intitulée: _Des .XXIII. manières de +vilains_ (éd. Jubinal, Paris, 1834, in-8º). Quelques traits de cette +furieuse diatribe ont assez de naturel. Le vilain refuse d'enseigner +leur chemin aux étrangers et leur dit: «Vous le savez miex que je ne +faic!» S'il voit un gentilhomme passer devant sa porte, l'épervier au +poing: «Cil huas mangera anuit une geline, et mi anfant en fuissent tout +saoul.» S'il visite la capitale, il s'arrête devant Notre-Dame, regarde +les rois du portail, et dit: «Vex ci Pepin, vès la Charlemainne!» et on +lui coupe sa bourse par derrière. + +[98] Il y a des vilains, dit l'auteur des _.XXIII. manières_, qui mènent +les autres et défendent leurs droits devant le bailli du seigneur: +«Sire, au temps mon aïeul et mon bisaïeul, nos vaches furent par ces +prés, nos brebis par ces copeis.» Il y en a qui «haïssent Dieu, sainte +Église et toute gentillesse». + +[99] Voyez la gravure de la page 191. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du moyen âge 395-1270, by +Charles Victor Langlois + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU MOYEN ÂGE 395-1270 *** + +***** This file should be named 39429-0.txt or 39429-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/4/2/39429/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project and The Internet Archive.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Histoire du moyen ge 395-1270 + +Author: Charles Victor Langlois + +Release Date: April 11, 2012 [EBook #39429] +[Last updated: May 2, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU MOYEN GE 395-1270 *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project and The Internet Archive.) + + + + + + + + + +Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve +et n'a pas t harmonise. + + + + +CH.-V. LANGLOIS + +LECTURES HISTORIQUES + +CLASSE DE TROISIME + +MOYEN GE + + + + +LECTURES HISTORIQUES + +_Rdiges conformment aux programmes officiels, l'usage de +l'enseignement secondaire classique._ + +Nouvelles ditions refondues et compltes + +6 VOLUMES IN-16, ILLUSTRS DE NOMBREUSES GRAVURES + +cartonnage toile. + + +=Histoire ancienne (gypte, Assyrie).= CLASSE DE SIXIME, par M. G. +MASPERO, membre de l'Institut. 1 vol. 5 fr. + +=Histoire de la Grce (Vie prive et Vie publique des Grecs).= +CLASSE DE CINQUIME, par M. P. GUIRAUD, matre de confrences l'cole +normale suprieure. 1 vol. 5 fr. + +=Histoire romaine (Vie prive et Vie publique des Romains).= CLASSE +DE QUATRIME, par M. PAUL GUIRAUD, 1 vol. 5 fr. + +=Histoire du Moyen Age (395-1270).= CLASSE DE TROISIME, par M. CH.-V. +LANGLOIS, charg de cours la Facult des lettres de Paris. 1 vol. 5 fr. + +=Histoire du Moyen Age et des Temps modernes.= CLASSE DE SECONDE, +par M. MARIJOL, professeur la Facult des lettres de Lyon. 1 vol. 5 fr. + +=Histoire des Temps modernes.= CLASSE DE RHTORIQUE, par M. LACOUR-GAYET, +professeur au lyce Saint-Louis. 1 vol. 5 fr. + +43371.--Imprimerie LAHURE, rue de Fleurus, 9, Paris. + + + + +CH.-V. LANGLOIS + +CHARG DE COURS A LA FACULT DES LETTRES DE PARIS + +LECTURES HISTORIQUES + +RDIGES CONFORMMENT AUX PROGRAMMES OFFICIELS + +POUR LA CLASSE DE TROISIME + +HISTOIRE DU MOYEN GE + +395-1270 + +[Illustration] + +TROISIME DITION + +PARIS + +LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + +79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + +1901 + +Droits de traduction et de reproduction rservs + + + + +PRFACE DE LA DEUXIME DITION + + +Dans la Prface de la premire dition de ces _Lectures_ je disais que, +pour qu'un pareil recueil ft tenu au courant des progrs de la science, +il serait ncessaire de le reviser souvent. J'ai cru devoir, en effet, +aprs cinq ans, le remanier d'un bout l'autre. + + +I + +Ce n'est pas que j'aie renonc au systme qui, en 1890, m'a paru le +meilleur. Je pense toujours, pour les mmes raisons[1], qu'il est +impossible un compilateur de _Lectures historiques_ de rdiger +lui-mme tous les morceaux qu'il insre, et que, tout au moins quand il +s'agit de Lectures sur l'histoire du moyen ge, il faut prfrer, +comme plus clairs et plus facilement assimilables, les extraits choisis +ou les rsums de livres modernes aux documents originaux[2]. Je crois +encore qu'il est bon de restreindre le nombre des morceaux qui entrent +dans la composition du recueil, pour ne pas avoir restreindre, au +dtriment de sa valeur, l'tendue de chacun d'eux: Quarante ou +cinquante sujets traits, c'est assez pour donner, comme on dit, des +clarts de tout, et pour veiller, sinon pour satisfaire entirement, la +curiosit d'un colier[3]. + +Loin de changer d'avis, j'ai rsolu au contraire de me conformer, mieux +que je ne l'avais fait d'abord, ma propre manire de voir. + +I. Le livre de lectures, disais-je en 1890, complmentaire du prcis et +du cours oral du professeur, doit contenir peu ou point de documents +originaux. En fait, j'avais insr dans celui-ci, au milieu de morceaux +extraits d'oeuvres modernes, quelques textes intressants, mais bruts, +sans commentaires (ch. VI, 2; ch. XI, 4). Je les ai, cette fois, +retranchs, persuad dsormais qu'il faut distinguer trs nettement le +livre de Lectures historiques de ce que l'on appelle, en allemand, le +_Quellenbuch_, du Recueil de documents originaux l'usage des +classes. Les _Quellenbcher_[4] sont des instruments d'enseignement +nouveaux, trs prcieux s'ils sont bien faits; je citerai, comme des +modles, l'_Histoire de la France raconte par les contemporains_ de M. +B. Zeller, l'_English history from contemporary writers_ de M. J. York +Powel, la _Storia d'Italia narrata da scrittori contemporanei_ de P. +Orsi, le _Quellenbuch_ d'OEchsli pour l'histoire de Suisse, les +ouvrages de Richter, de Lehmann, pour l'histoire d'Allemagne, etc. Mais +le livre de _Lectures historiques_ est, mon avis, tout autre chose: +c'est une petite bibliothque choisie d'historiographie moderne. + +II. J'ai renonc, d'autre part, composer des tableaux d'ensemble avec +des renseignements emprunts plusieurs auteurs. Ce procd, fort +employ, est dangereux. Mais j'ai pris, comme prcdemment, la libert +d'laguer, et l, dans les textes reproduits, les preuves, les notes, +les phrases surabondantes, pour plus de rapidit ou de clart. + +De ce chef et du prcdent, cinq morceaux sur quarante-trois ont t +limins. J'en ai supprim six autres qui m'ont paru vieillis ou, pour +d'autres raisons, susceptibles d'tre avantageusement remplacs. On +trouvera, par contre, dans cette dition, vingt-cinq morceaux +nouveaux.--La plupart des mdivistes franais de premier ordre, dont +quelques-uns sont aussi de grands crivains, sont reprsents ici par +quelque fragment de leur oeuvre[5]. + + +II + +Mais ce qui diffrencie surtout cette seconde dition de la premire, ce +sont les notices bibliographiques, places au commencement des quatorze +chapitres qui correspondent aux articles du programme. + +Je disais nagure: Le livre complmentaire, en mme temps qu'un choix +de morceaux recommandables, doit donner le catalogue d'une bibliothque +idale. C'tait alors une nouveaut d'introduire, dans un livre de +classe, des renseignements bibliographiques, prcis et abondants. +Depuis, la Bibliographie est devenue la mode; personne ne la trouve +plus ennuyeuse, parce que tout le monde sait qu'elle est utile[6]. +Dans l'_Histoire gnrale du IVe sicle nos jours_, en cours de +publication depuis 1893, chaque chapitre est suivi d'une Bibliographie +assez dveloppe, parfois estimable, des Documents et des Livres. En +mme temps que se rpandait l'habitude des notices bibliographiques, et, +tandis que le public apprenait s'en servir, nous apprenions les +mieux faire. C'est pourquoi l'on ne sera pas surpris que la +Bibliographie jointe ces _Lectures_ ait t entirement rcrite. + +Il fallait d'abord la mettre au courant. Or telle est l'activit de la +production scientifique internationale que, en cinq ans, la littrature +historique est en grande partie renouvele: des livres, qui taient +classiques, sont remplacs; des lacunes ont t combles; tout, ou +presque tout, est chang. En parcourant les notices bibliographiques de +ce recueil, on ne manquera pas d'tre frapp du trs grand nombre des +livres cits dont la date est postrieure 1890. Cependant j'ai peine +besoin de dire que je me suis attach indiquer, non pas les ouvrages +les plus rcents, mais seulement les meilleurs. + +En second lieu, j'ai introduit deux modifications dans le plan primitif +des notices. + +I. Chaque notice se composait, dans la premire dition, de deux +parties: _Documents originaux_, _Livres de seconde main_. Outre que +cette dernire expression, si usite qu'elle soit, est impropre, il m'a +sembl raisonnable de simplifier, en rduisant chaque notice une +simple liste d'ouvrages modernes. C'est dans les _Quellenbcher_ que +la bibliographie des sources ou des documents originaux a sa place +marque; je l'ai supprime ici d'autant plus volontiers qu'elle +occupait induement une notable partie de la place ncessaire pour la +bibliographie des livres. + +II. Nous n'oublierons point, disais-je il y a cinq ans, que le +principal mrite d'une bibliographie historique l'usage des lyces est +d'tre pratique. J'avais primitivement l'intention de n'numrer que +les _meilleurs_ livres, les livres les plus dignes d'tre lus ou +consults[7]. Mais il faut bien signaler aussi quelques-uns de ceux qui, +quoique clbres, _ne_ doivent _plus_ tre lus, ni consults avec +confiance. Il faut aussi prvenir le lecteur que certains bons livres +sont des ouvrages de vulgarisation et d'autres des oeuvres +d'rudition, difficiles, techniques, parfois systmatiques. D'o +l'utilit de quelques avertissements. J'avais essay de remplacer ces +avertissements par des astrisques, conformment au procd recommand +par plusieurs bibliographes. J'ai substitu, cette fois, l'astrisque, +dcidment insuffisant, quelques remarques explicatives (encore trop +sommaires mon gr) et des classifications raisonnes. + +Pratiques et jour, je l'espre, les Notices bibliographiques de ce +recueil ne sont pas copieuses. Tous les renseignements de luxe (livres +arrirs et mdiocres, utiles aux seuls rudits, etc.) en ont t, en +effet, bannis[8]. Mais la plupart des grands Manuels qui y sont indiqus +sont pourvus eux-mmes d'excellentes bibliographies spciales, +critiques, avec lesquelles il serait facile, au besoin, d'amplifier les +ntres. J'indique d'ailleurs, en note[9], les instruments gnraux les +plus commodes qui permettraient d'tablir rapidement, si c'tait utile, +la bibliographie d'un sujet spcial, c'est--dire de se procurer la +liste (la liste pure et simple, il est vrai, sans explications) des +livres et des articles qui ont t publis sur n'importe quelle question +de l'histoire du moyen ge. + +Je n'ai cit nulle part l'_Atlas de gographie historique_ rcemment +publi la librairie Hachette, sous la direction de F. Schrader, ni les +t. IV VIII de la _Weltgeschichte_ de L. v. Ranke, parce qu'il aurait +fallu les citer partout[10]. + +CH.-V. LANGLOIS. + + + + +TABLE DES GRAVURES + + +Rome dominatrice du monde 11 + +La culture de la vigne, d'aprs une fresque de l'an 300 environ 21 + +Un vque 28 + +Chrisma ou monogramme du Christ 30 + +Les registres du fisc brls sur le Forum 41 + +La crypte de Jouarre. Architecture mrovingienne 51 + +L'empereur Anastase en costume consulaire 76 + +Chalon de l'anneau d'or trouv dans le tombeau de Childric Ier, pre +de Clovis 78 + +Costumes germaniques, d'aprs une miniature 87 + +Monnaie de Thodebert 97 + +L'empereur Justinien et sa cour: Mosaque de San Vitale, Ravenne 103 + +L'impratrice Theodora: Mosaque de San Vitale, Ravenne 107 + +Une glise coupoles. Saint-Front de Prigueux 115 + +L'glise Saint-Martin, Cantorbry, fonde par saint Augustin 135 + +Rue et abside de Saint-Jean-et-Saint-Paul, Rome 141 + +Porche extrieur de Saint-Clment 143 + +Faade intrieure de l'ancienne glise Saint-Pierre au Vatican 157 + +Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre 158 + +Couronne dite de Charlemagne, conserve au trsor imprial +de Vienne 160 + +Dme de la cathdrale d'Aix-la-Chapelle 167 + +Page orne de l'vangliaire de Saint-Vaast 172 + +Peinture de l'vangliaire de Charlemagne 173 + +L'empereur Lothaire 177 + +Reliure du psautier de Charles le Chauve 179 + +Sceau de Henri Ier 188 + +Un chevalier du XIe sicle, d'aprs la tapisserie de Bayeux 191 + +Un adoubement, d'aprs le ms. fr. 782 de la Bibl. nat. +(XIIIe sicle) 193 + +Geoffroy Plantagenet, d'aprs une plaque maille 195 + +Chteau du Xe sicle, sur sa motte, avec enceinte en palissades +de bois 201 + +Entre du Forum par la Voie Sacre 215 + +L'Empereur Otton III, d'aprs une miniature de l'vangliaire de +Bamberg 218 + +San Bartolommeo in Isola, Rome 221 + +Sceau de Clestin III, au type des aptres 227 + +Lettre d'Eugne III. Spcimen de l'criture employe au XIIe sicle +la Chancellerie pontificale 235 + +La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile, +prs de Palerme 240 + +Sceau de Frdric II 242 + +Monnaie de Frdric II 244 + +L'glise du Saint-Spulcre, a Jrusalem 251 + +La porte de David Jrusalem 253 + +maux du reliquaire de Limbourg 258 + +Saint Louis transportant les reliques de la Passion la +Sainte-Chapelle 261 + +La Sainte-Chapelle du Palais, btie par saint Louis pour recevoir les +reliques du Bucolon 263 + +Qala'at-el-Hosn (le Krak des Chevaliers) 265 + +Essai de restitution du chteau du Krak, d'aprs M. Rey 269 + +Le chteau du Krak. tat actuel 273 + +Constructions latines en Terre-Sainte. Chteau de Tancrde, + Tibriade 279 + +Le chteau des Chevaliers Teutoniques, Marienbourg en Prusse 285 + +Sceau de la ville de Compigne 295 + +Sceau de la ville de Noyon (1259) 296 + +Sceau de la commune de Fismes 297 + +Sceau de la commune de Nesle (1230) 298 + +Plan de la bastide de Montpazier (Dordogne) 311 + +Sceau des mtiers d'Arles 315 + +Monnaie de Louis VI 325 + +Le chteau de Senlis 326 + +Suger, d'aprs un vitrail de Saint-Denis 337 + +Carte des environs du chteau Gaillard 343 + +Plan du chteau Gaillard 347 + +Ruines du chteau Gaillard 349 + +Autre vue de ces ruines 353 + +Saint Louis, d'aprs une statuette en bois du muse de Cluny 373 + +Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe sicle, +d'aprs sa pierre tombale 375 + +Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'aprs sa pierre tombale 378 + +Sceau de Henri Plantagenet 389 + +Les tombeaux des Plantagenets Fontevrault 391 + +Sceau de Jean sans Terre 397 + +La tour de l'Inquisition, Carcassonne 419 + +Vue d'Assise 431 + +Le sire de Joinville, d'aprs un ms. du XIVe sicle 447 + +Charte de fondation de la Sorbonne, 1257 453 + +Sceau de l'Universit de Paris 455 + +Un jongleur, d'aprs une miniature 487 + +Nef de la cathdrale d'Amiens 497 + +Arc bris et arc en plein cintre 499 + +Clotre de Moissac 503 + +Sculptures du portail de Chartres 507 + +Sculptures du portail d'Amiens 509 + +Vase d'Alpas 513 + +Pyxide en cuivre maill. Limoges, XIIIe sicle 514 + +Crosse en cuivre maill. Idem 515 + +Chsse d'Ambazac 517 + +Chsse de Mozac 518 + +Gmellions en cuivre maill 520 + +Coffret dit de saint Louis. Travail limousin 523 + +Chevalier d'environ 1220, d'aprs l'album de Villard de Honnecourt 550 + +Chevalier anglo-normand, d'aprs une pierre tombale 552 + +Philippe de Valois, d'aprs son sceau 556 + + + + +LECTURES HISTORIQUES + +CLASSE DE TROISIME + + + + +CHAPITRE PREMIER + +L'EMPIRE ROMAIN A LA FIN DU IVe SICLE. + + PROGRAMME.--_L'empereur, les prfets, l'impt; la cit; les grandes + proprits; les colons._ + + _Civilisation romaine: coles, monuments, moeurs. Exemples pris + en Gaule. Comparaison de la Gaule avant la conqute et de la Gaule + romaine._ + + _Le christianisme: les vques, les conciles._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + +Il existe un grand nombre de bons livres sur le =droit public romain= en +gnral et sur l'=histoire gnrale de l'Empire=.--Les t. I VII du +_Manuel des antiquits romaines_ de Marquardt et Mommsen (trad. fr., par +P.-F. Girard, en cours de publication) traitent du Droit public +romain.--Les Manuels plus sommaires de P. Willems (_Le droit public +romain_, Louvain, 1888, 6e d.) et de A. Bouch-Leclercq (_Manuel des +institutions romaines_, Paris, 1886, in-8) sont aussi trs +recommandables.--Parmi les histoires gnrales de l'Empire romain, +celles de MM. Mommsen, Herm. Schiller et Duruy sont classiques. + +L'histoire de la =Gaule romaine= a t rcemment l'objet de travaux +considrables. Ceux de M. E. Desjardins (_Gographie historique et +administrative de la Gaule romaine_, Paris, 1876-1885, 3 vol. in-8) et +de M. Fustel de Coulanges sont au premier rang. M. Fustel de Coulanges, +cet historien sincre, profond, systmatique, cet admirable crivain, a +laiss une _Histoire des institutions politiques de l'ancienne France_, +inacheve, dont le t. Ier, _La Gaule romaine_ (Paris, 1891, in-8) a +t publi aprs la mort de l'auteur par M. C. Jullian. Cf., du mme, +_Recherches sur quelques problmes d'histoire_, Paris, 1885, in-8.--M. +C. Jullian a publi un livre lmentaire, agrable: _Gallia. Tableau +sommaire de la Gaule sous la domination romaine_ (Paris, 1892, in-16); +il y expose le gouvernement de la Gaule sous l'Empire (assembles, +rgime municipal, impts, armes), l'tat social, l'art, l'enseignement, +la littrature, la religion, etc.; il dcrit les cits de la +Narbonnaise, de la Belgique et de l'Aquitaine; il traite enfin de +l'unit morale de la Gaule et du patriotisme gallo-romain.--Il n'y a +plus rien faire de l'ouvrage d'Am. Thierry, _Histoire de la Gaule sous +l'administration romaine_, Paris, 1840-1842, in-8. + +L'histoire des derniers temps du paganisme et des =rapports du +christianisme avec l'Empire= a t traite par quelques-uns des rudits, +des philosophes et des crivains les plus minents du sicle prsent. Il +faut lire surtout, en franais: A. de Broglie, _L'glise et l'Empire +romain au IVe sicle_, Paris, 1856, 4 vol. in-8;--E. Renan, +_Histoire des origines du christianisme_, Paris, 1865-1882, 7 vol. +in-8, avec index;--L. Duchesne, _Les origines chrtiennes, leons +d'histoire ecclsiastique_, Paris, lithographie Blanc-Pascal, s. d.;--G. +Boissier, _La fin du paganisme. tude sur les dernires luttes +religieuses en Occident au IVe sicle_, Paris, 1894, 2 vol. in-16, +2e d.;--J. Rville, _Les origines de l'piscopat. tude sur la +formation du gouvernement ecclsiastique au sein de l'glise chrtienne +dans l'Empire romain_, Paris, 1894, in-8;--R. Thamin, _Saint Ambroise +et la morale chrtienne au IVe sicle_, Paris, 1895, in-8.--Lire en +allemand: V. Schultze, _Geschichte des Untergangs des +griechisch-rmischen Heidenthums_, Iena, 1887-1892, 2 vol. in-8;--O. +Seeck, _Geschichte des Untergangs der antiken Welt_, Berlin, 1895, 2 +vol. in-8.--Voir, plus bas, la liste des Manuels gnraux d'histoire +ecclsiastique, Bibliographie du ch. XIII. + +Sur l'=introduction du christianisme en Gaule=, consulter les travaux de +MM. E. Le Blant (_Manuel d'pigraphie chrtienne, d'aprs les marbres de +la Gaule_, Paris, 1869, in-12; etc.) et L. Duchesne (_Fastes piscopaux +de l'ancienne Gaule_, Paris, 1894, in-8).--Les ouvrages de MM. +Chevallier (_Les origines de l'glise de Tours, avec une tude gnrale +sur l'vanglisation des Gaules_, Tours, 1871, in-8) et Lecoy de la +Marche (_Saint Martin_, Tours, 1881, in-4) ne sont pas srs. + + + + +I.--ROMANI, ROMANIA. + + +Les habitants de Rome se sont appels de tout temps, dans leur langue, +_Romani_. Ce mot est form du nom _Roma_ et du suffixe _-ano_, un de +ceux l'aide desquels la langue latine tirait du nom d'un pays ou d'une +ville celui de ses habitants. Longtemps aprs la soumission de l'Italie +et des autres provinces qui composrent leur empire, les _Romani_ se +distingurent des peuples qui vivaient sous leur domination. Ceux-ci +conservaient leur nom originaire: ils taient Sabins, Gaulois, Hellnes, +Ibres, et n'avaient pas le droit de s'appeler Romains, nom rserv +ceux qui tenaient le droit de cit de leur naissance ou qui l'avaient +reu par une faveur spciale. Insensiblement cette distinction s'effaa, +surtout aprs que l'dit clbre de Caracalla eut fait des citoyens +romains de tous les habitants de l'empire: _In orbe Romano qui sunt_, +dit Ulpien, _ex constitutione imperatoris Antonini cives Romani effecti +sunt_. Le voisinage menaant des Barbares, qui pressaient l'empire de +plusieurs cts, rendit bientt plus gnral l'emploi du mot de _Romani_ +pour dsigner les habitants de l'empire par opposition aux mille peuples +trangers qui en bordaient et qui dj commenaient en franchir les +frontires. Les crivains du IVe et du Ve sicle parlent avec +orgueil de cette nouvelle nationalit romaine, de cette fusion des races +dans une seule patrie. _Quis jam cognoscit_, dit saint Augustin, _gentes +in imperio Romano qu quid erant, quando omnes Romani facti sunt et +omnes Romani dicuntur_? C'est en parlant de l'empire qu'Apollinaris +Sidonius crivait: _In qua unica totius orbis civitate soli Barbari et +servi peregrinantur_. Les potes ne manqurent pas de clbrer cette +grande oeuvre. Les vers de Rutilius Namatianus sont clbres: + + Fecisti patriam diversis gentibus unam; + Urbem fecisti qu prius orbis erat. + +Ceux de Claudien, non moins enthousiastes, semblent insister +particulirement sur le nom, devenu commun, de _Romani_: + + Hc est (Roma) in gremium victos qu sola recepit, + Humanumque genus communi nomine fecit. + +Prudence s'crie aussi: + + Deus undique gentes + Inclinare caput docuit sub legibus iisdem, + Romanosque omnes fieri, quos Rhenus et Ister, + Quos Tagus aurifluus, quos magnus inundat Iberus.... + Jus fecit commune pares et nomine eodem + Nexuit et domitos fraterna in vincla redegit. + +Combien ces loges taient exagrs, combien il s'en fallait que le +genre humain tout entier ft entr dans l'_orbis Romanus_, c'est ce dont +furent tmoins les auteurs mmes de ces vers: la _cit universelle_ fut +dtruite au moment o l'on en clbrait l'achvement, et la distinction +entre Romains et Barbares, au lieu d'exprimer un rapport de supriorit +du premier au second terme, prit bientt la signification inverse. + +Cette distinction, antrieure l'tablissement des Germains dans les +provinces romaines de l'Occident, persista aprs cet tablissement; elle +fut la mme dans tous les pays o il eut lieu. Les envahisseurs +trangers taient dsigns sous le nom gnrique de _Barbari_; ils +l'acceptaient d'ailleurs eux-mmes[11], et ne trouvaient pas mauvais que +les Romains qu'ils chargeaient d'crire leurs lois et leurs ordonnances +en latin le leur attribuassent. Toutefois ce nom n'apparat que d'une +faon exceptionnelle, et d'ordinaire quand il s'agit de dsigner +l'ensemble des tribus germaniques. Ces tribus n'avaient point alors de +nom commun par lequel elles pussent exprimer leur nationalit +collective; le mot _Germani_, naturellement, est tout fait inconnu +cette poque; quant au mot _theodisc, diustisc_ (anc. fr. _tiedeis_, it. +_tedesco_), il n'apparat sous la forme latine _theotiscus theudiscus_ +qu'au IXe sicle; le mot _Teuto_ qui parat s'y rattacher +tymologiquement ne se montre nulle part, et le driv _Teutonicus_, +employ par certains crivains latins, est un souvenir classique qui ne +reposait certainement, cette poque, sur aucune dnomination relle. +Il est permis de douter que les Allemands aient eu, cette poque, la +conscience bien nette de leur unit de race; dans les textes ils se +qualifient d'habitude par le nom spcial de leur tribu, et nous voyons +les _Romani_ opposs successivement aux _Franci_, aux _Burgundiones_, +aux _Gothi_, aux _Langobardi_, etc. Tout au contraire, on ne voit nulle +part apparatre pour les habitants des provinces de l'empire de +dnominations spciales qui les rattachent une nationalit antrieure + la conqute romaine. Il n'y a dans l'ensemble des lois comme des +histoires de ce temps ni _Galli_, ni _Rhti_, ni _Itali_, ni _Iberi_, ni +_Afri_: il n'y a que des _Romani_ en face des conqurants rpandus dans +toutes les provinces. + +Le _Romanus_ est donc, l'poque des invasions et des tablissements +germaniques, l'habitant, parlant latin, d'une partie quelconque de +l'empire. C'est ainsi que lui-mme se dsigne, non sans garder encore +longtemps quelque fiert de ce grand nom[12]; mais ses vainqueurs ne +l'appellent pas ainsi: le nom _Romanus_ ne parat avoir pntr dans +aucun de leurs dialectes. Le nom qu'ils lui donnent et qu'ils lui +donnaient sans doute bien avant la conqute, c'est celui de _walah_, +plus tard _welch_, ags. _vealh_, anc. nor. _vali_ (sud. mod. _val_), +auquel se rattachent les drivs _walahisc_, plus tard _waelsch_ +(welche) et _wallon_. L'emploi de ce mot et de celui de _Romanus_ est +prcisment inverse: le premier n'est jamais employ que par les +Barbares, le second que par les Romains[13]; l'un et l'autre ont +persist face face, comme on le verra plus bas, bien aprs l'poque +dont il s'agit ici, dans des pays o les deux races, germanique et +latine, se trouvaient en contact intime et journalier et n'taient pas +arrives se fondre dans une nationalit nouvelle. + +Le mot _welche_ a en franais une nuance mprisante qu'il avait coup +sr, cette poque, dans l'esprit des Allemands qui le prononaient. +Les conqurants avaient une haute opinion d'eux-mmes et se regardaient +comme trs suprieurs aux peuples chez lesquels ils venaient s'tablir. +Les monuments purement germaniques manquent malheureusement pour ces +poques recules; mais quelques textes latins ont conserv le souvenir +des sentiments que la race conqurante, encore plusieurs sicles aprs +la chute de l'empire, entretenait pour les _Walahen_, seuls dpositaires +pourtant de la civilisation occidentale. Le plus curieux de ces textes, + cause de sa navet, est cette phrase qui se trouve dans le clbre +glossaire roman-allemand de Cassel et qui est certainement d'un Bavarois +du temps de Ppin: _Stulti sunt Romani, sapienti Paioari; modica +sapientia est in Romanis; plus habent stultitia quam sapientia_. Ici, +par une rare chance, nous avons conserv, ct de la traduction +latine, la pense de cet excellent _Peigir_ dans la forme mme o elle a +souri son esprit: _Tole sint Walha, spahe sint Peigira; luzic ist +spahi in Walhum; mera hapent tolaheiti denne spahi_. A la mme poque, +on rencontrait, sur les bords du Rhin, des Allemands comme celui que +peint Wandelbert dans son rcit des miracles de saint Goar: _Omnes +Roman nationis ac lingu homines ita quodam gentilicio odio +exsecrabatur ut ne videre quidem eorum aliquem quanimiter vellet.... +Tanta enim ejus animum innata ex feritate barbarica stoliditas +apprehenderat ut ne in transitu quidem Roman lingu vel gentis homines +et ipsos quoque bonos viros ac nobiles libenter adspicere posset._ Ces +sentiments n'taient pas borns aux hommes sans culture: au Xe sicle +encore, Luitprand s'indignait de la pense qu'on pt lui faire honneur +en le traitant de _Romanus_, et disait aux Grecs: _Quos (Romanos) nos, +Langobardi scilicet, Saxones, Franci, Lotharingi, Bagoarii, Sueri, +Burgundiones, tanto dedignamur, ut inimico nostro commoti nil aliud +contumeliarum nisi: Romane! dicamus, hoc solo nomine quidquid +ignobilitatis, quidquid timiditatis, quidquid avariti, quidquid +luxuri, quidquid mendacii, imo quidquid vitiorum est comprehendentes._ +Comment ne pas remarquer qu'au bout de dix sicles des apprciations +presque semblables sur le wlschen Lug und Trug, sur la wlsche +Sittenlosigkeit, sur la tiefe moralische Versunkenheit der romanischen +Voelker se font encore entendre en allemand? + +Le nom de _Romani_ ne se maintint pas au del des temps carolingiens. La +fusion des conqurants germaniques avec les Romains, l'adoption par eux, +en Espagne, en France, en Italie, de la langue des vaincus, fit +disparatre de l'ancien empire d'Occident une distinction aussi +gnrale, remplace par les noms spciaux des nations qui se formrent +des dbris de l'empire de Charlemagne. Il y eut bientt, non plus des +Romains en opposition avec un certain nombre de tribus conqurantes, +mais au contraire une nation allemande renferme dans les limites +agrandies de l'ancienne Germanie, et qui, tout en restant divise en +tribus, prit conscience d'elle-mme sous le nom de _Tiedesc_, et fut +appele par ses voisins de noms divers, mais galement collectifs,--et, + ct, des Lombards, des Franais, des Provenaux, des Flamands, etc. +Le nom de _Romani_ se maintint cependant dans deux cas, o les peuples +qui l'avaient partag avec les habitants de tout l'empire ne se +trouvrent englobs dans aucune nationalit nouvelle et conservrent, +pour se distinguer des _Barbares_ qui les entouraient, l'ancienne +appellation dont ils taient fiers. Les Allemands, fidles de leur ct + la tradition antrieure, appelrent ces peuples du nom de _Walahen_, +Welches, et ce nom leur est rest jusqu' nos jours. + +Ces deux cas se prsentent dans les pays o la population romane, par +suite de circonstances particulires, vit dans une sorte d'le au milieu +d'autres races. Tout le monde connat maintenant l'existence de la +langue si intressante qui se parle dans le canton des Grisons, et qui +se distingue de l'italien avec lequel elle est en contact au sud. Cette +langue est le seul vestige qui ait persist jusqu' nos jours de la +langue parle autrefois par les _Romani_ de la Rhtie. On a cru +longtemps que les habitants romains de ce pays avaient tous migr en +Italie, comme le raconte Eugippius dans la vie de saint Sverin, et +avaient laiss la place libre aux Barbares. Mais des documents nombreux +et intressants prouvent que longtemps aprs la conqute dfinitive du +pays par les Alamans et les Bavarois, une population romaine se maintint +dans le pays en groupes plus ou moins nombreux et consistants.... Il n'y +a donc rien de surprenant ce que les habitants non germaniss du pays +de Coire, les seuls qui aient rsist jusqu' nos jours aux progrs du +teutonisme, aient gard, en partie du moins, leur nom aussi bien que +leur langue. Il est vrai qu'ils se nomment actuellement non pas +_Romaun_, qui signifie chez eux Romain, mais _Romaunsch_, comme leur +idiome lui-mme; mais cette forme drive s'appuie ncessairement sur +l'autre plus ancienne.--De mme qu'ils se sont appels _Romaunsch_, les +Allemands les dsignent maintenant par le driv de _Walah_, savoir +_Wlschen_, _Churwlschen_. + +L'autre exemple de la persistance du nom de _Romani_ se trouve dans des +contres qui faisaient partie de l'empire d'Orient. Les peuples qui, +aujourd'hui, dans les provinces danubiennes, la Hongrie et la Turquie +d'Europe, parlent un idiome latin se dsignent eux-mmes par le nom de +Romains (_Rumn_, _Rumen_, _Rom[)a]n_), que nous leur donnons aussi +depuis peu (Roumains). La dsignation de Valaques ne leur est applique +que par les trangers qui les entourent....--Comme les _Romani_ +d'Occident, ceux de l'Est reurent des Allemands le nom de _Walahen_. Il +est vrai qu'actuellement ils ne sont pas en contact avec les Allemands, +mais on sait que ces pays furent ceux par lesquels les premires +invasions germaniques se prcipitrent sur l'empire: elles y avaient +d'ailleurs t prcdes par une nombreuse colonisation. L, comme +partout, les Allemands appelrent _Walahen_ ceux qui se nommaient +_Romani_, et ils transmirent cette dsignation aux peuples divers qui +les remplacrent dans ces rgions; les Grecs l'adoptrent eux-mmes par +la suite ([grec: Blachoi]). L'un et l'autre nom, le premier dans la +bouche des trangers, le second dans celle des _Romani_, dsignent +jusqu' nos jours les descendants singulirement dissmins des +anciennes populations romanises de ces provinces. On sait qu'ils ont +aussi gard leur langue, et que, tout altre et imprgne d'lments +trangers qu'elle est, elle mrite sa place parmi les dialectes modernes +o vit encore la langue latine. + +Le nom de _Romani_, on le comprend, n'a pas dsign les habitants de +l'empire qui parlaient latin uniquement par opposition aux barbares +germains. Ils l'ont aussi employ pour se distinguer de leurs autres +voisins: seulement l'appellation correspondante de _Walahen_ fait ici +naturellement dfaut. En Afrique, par exemple, les _Romani_ que nous +trouvons appels de ce nom l'approche des Vandales, se nommaient ainsi +antrieurement par opposition aux indignes rests trangers la +domination ou la langue romaine.--De mme quand l'Armorique se trouva +occupe par des tribus parlant celtique, les nouveaux venus, continuant +sans doute l'usage qu'ils avaient dj dans la Grande-Bretagne, +appelrent _Romani_ leurs voisins, habitants des provinces gauloises +romanises. + +Il rsulte de tout ce qui vient d'tre dit que les habitants de l'empire +romain, quelle qu'et t leur nationalit primitive, se dsignaient, +particulirement par opposition aux trangers et surtout aux Allemands, +par le nom de _Romani_. Ce nom leur resta dans les diffrents pays o +les envahisseurs s'tablirent, tant qu'il subsista une distinction entre +les conqurants et les vaincus. En Occident, il disparut gnralement +vers le IXe sicle pour faire place aux noms des nationalits +diverses sorties de la dislocation de l'empire par les tribus +germaniques; il se maintint toutefois plus longtemps, et subsiste encore +au moins par son driv dans le petit pays de Coire.--En Orient, il +continua dsigner les habitants romaniss des provinces du sud du +Danube qui ne se fondirent pas parmi les populations illyriennes, +grecques, germaniques, slaves ou mongoles, et il les dsigne encore +jusqu' ce jour.--Le mot _Romanus_ se traduisait en allemand par +_Walah_, mais jamais les _Romani_ n'ont pris eux-mmes cette +dnomination; elle s'est maintenue en allemand (o _Romanus_ est +inconnu) pour dsigner les peuples romans pendant le moyen ge, et n'a +pas encore tout fait disparu: elle s'est particulirement attache aux +deux peuples qui ont gard le nom de _Romani_, aux _Churwlschen_ et aux +_Walachen_. + + * * * * * + +Sur le nom des habitants de l'empire on fit un nom pour l'empire +lui-mme. Il tait dans l'esprit populaire de substituer une dsignation +courte et concrte aux termes de _imperium Romanum, orbis Romanus_. On +tira de _Romanus_ le nom _Romania_, form par analogie d'aprs _Gallia_, +_Grcia_, _Britannia_, etc. L'avnement de ce nom indique d'une faon +frappante le moment o la fusion fut complte entre les peuples si +divers soumis par Rome, et o tous, se reconnaissant comme membres d'une +seule nation, s'opposrent en bloc l'infinie varit des _Barbares_ +qui les entouraient. Ce nom tait populaire et n'avait pas droit +d'entre dans le style classique; aussi l'poque o il nous apparat +pour la premire fois est-elle videmment bien postrieure celle o il +dut se former; les textes qui le donnent l'emploient uniquement par +opposition au monde barbare devenu l'objet de toutes les craintes, la +menace sans cesse prsente l'esprit. + +[Illustration: Rome dominatrice du monde. (Muse du Louvre, n 102 du +Catalogue Clarac).] + +La Romania avait peine pris conscience d'elle-mme qu'elle allait tre +ruine, au moins dans son existence matrielle. Cette rflexion +mlancolique est naturellement suggre par le passage suivant, o se +trouve le plus ancien exemple du mot. C'est au commencement du Ve +sicle qu'eut lieu, dans la grotte de Bethlem o vivait saint Jrme, +l'entretien suivant, qui roulait sur le roi goth Ataulf, devenu un alli +de l'empire aprs avoir song le dtruire compltement: _Ego ipse_, +dit Paul Orose, _virum quemdam Narbonnensem, illustris sub Theodosio +militi, etiam religiosum prudentemque et gravem, apud Bethlehem oppidum +Palstin beatissimo Hieronymo presbytero referentem audivi se +familiarissimum Ataulpho apud Narbonam fuisse, ac de eo spe sub +testificatione didicisse quod ille, cum esset animo viribus ingenioque +nimius, referre solitus esset se in primis ardenter inhiasse ut, +obliterato Romano nomine, Romanum omne solum Gothorum imperium et +faceret et vocaret, essetque, ut vulgariter loquar_, Gothia _quod_ +Romania _fuisset_.--A peu prs la mme poque, nous retrouvons ce mot +dans des circonstances plus tristes encore. L'autre grand docteur +chrtien de ce temps, saint Augustin, assig dans Hippone par les +Vandales, reoit des lettres des vques de la province qui lui +demandent des conseils sur ce qu'ils doivent faire dans le pril et le +dsastre communs, et il leur rpond sur la conduite tenir en face de +ceux que son biographe Possidius, alors enferm avec lui, appelle _illos +Romani eversores_. Romania ne signifie pas seulement ici, comme le +veulent les Bollandistes, _ditio romana in Africa_; il n'a plus mme +simplement le sens de _Romanum imperium_ que lui donne Du Cange; il a +pris une signification plus gnrale, celle de monde romain, de +civilisation romaine oppose la _Barbaries_ qui va la dtruire. + +Par un singulier hasard, les exemples du mot _Romania_ sont plus anciens +et plus nombreux en grec qu'en latin. Quand la capitale de l'empire eut +t transporte Byzance, il n'en resta pas moins l'empire romain; +Constantinople fut appele nouvelle Rome ou simplement Rome, et la +langue latine resta longtemps encore la langue officielle[14]. Les +crivains grecs paraissent avoir adopt cette poque le nom de +_Romania_ pour dsigner l'ensemble de l'empire.... Saint Athanase dit +expressment: [grec: Mtropolis h Rhm ts Rhmanias].... Plus tard, +quand l'empire d'Orient fut dtruit, le nom de [grec: Rhmania] +dsigna, dans les crivains grecs, l'empire de Byzance, et reparut sous +la forme _Romania_ (avec l'accent sur l'_i_), _Romanie_, dans les +crivains occidentaux, avec ce sens spcial. C'est de l qu'il est +arriv dsigner les possessions des Grecs en Asie, puis les provinces +qui forment aujourd'hui la Turquie d'Europe et la Grce, et o il faut +le reconnatre sous la forme _Roumlie_. Je n'ai pas m'tendre ici sur +cette histoire du mot grec [grec: Rhmania]; il suffit de montrer qu'il +provient du latin et que son usage habituel en Orient au IVe sicle +prouve qu'il tait populaire en Occident avant cette poque. + +En Occident, le mot _Romania_, comme on l'a vu, fut surtout employ pour +caractriser l'empire romain en face des Barbares, et plus tard pour +exprimer l'ensemble de la civilisation et de la socit romaine. Dans ce +sens tendu, il comprend naturellement la langue, et cette ide +accessoire est nettement indique dans les vers o Fortunat, s'adressant +au Franc Charibert, lui dit: + + Hinc cui Barbaries, illinc Romania plaudit. + Diversis linguis laus sonat una viro. + +_Romania_, c'est ici l'ensemble des _Romani_, la socit romaine, le +monde romain en opposition au monde allemand ou barbare. + +L'expression de Romania resta en usage jusqu'aux temps carolingiens et +reprit mme sans doute une nouvelle vogue quand Charlemagne eut restaur +l'_imperium Romanum_. Dans un capitulaire de Louis le Pieux et Lothaire, +on lit: _Prcipimus de his fratribus qui in nostris et Romani finibus +patern seu matern succedunt hereditati_, et il me parat probable que +_Romania_ signifie ici l'tendue de l'empire plutt que l'Italie ou +cette province italienne laquelle le nom a fini par se restreindre. +Mais quand l'empire eut pass aux rois d'Allemagne, le mot _Romania_ +semble avoir dsign spcialement cette partie de leurs tats qui +n'tait pas germanique, savoir l'Italie.... Enfin le nom de _Romania_ +finit par ne plus dsigner que la province qui porte encore ce nom de +Romagne et qui rpond a l'ancien exarchat de Ravenne; il lui vient, +d'aprs les uns, de la clbre donation faite par Ppin l'_ecclesia +Romana_, d'aprs les autres, du nom de l'empire grec, de la [grec: +Rhmania], dont cette province fut la dernire possession en Occident. + +En rsum, le mot _Romania_, fait pour embrasser sous un nom commun +l'ensemble des possessions des Romains, a servi particulirement +dsigner l'empire d'Occident, quand il fut dtach de celui de +Constantinople (qui, de son ct, s'attribua le nom de [grec: +Rhmania]). Depuis la destruction successive de tous les restes de la +domination romaine, il a exprim l'ensemble des pays qui taient habits +par les _Romani_, ainsi que le groupe des hommes parlant encore la +langue de Rome, et par suite la civilisation romaine elle-mme. Dans ce +sens, _Romania_ est un mot bien choisi pour dire le domaine des langues +et des littratures romanes. + +La Romania, ce point de vue de la civilisation et du langage, +comprenait autrefois, lors de sa plus grande extension, l'empire romain +jusqu'aux limites o commenait le monde hellnique et oriental, soit +l'Italie actuelle, la partie de l'Allemagne situe au sud du Danube, les +provinces entre ce fleuve et la Grce, et, sur la rive gauche, la Dacie; +la Gaule jusqu'au Rhin, l'Angleterre jusqu' la muraille de Septime +Svre; l'Espagne entire, moins les provinces basques, et la cte +septentrionale de l'Afrique. De grands morceaux de ce vaste territoire +lui ont t enlevs, surtout par les Allemands. Il est vrai que +plusieurs des pays, jadis romains, o se parle maintenant l'allemand, +n'ont jamais t compltement romaniss. Pour l'Angleterre, le fait est +certain: quand les lgions romaines se furent retires, l'lment +celtique indigne reprit bientt la prpondrance, et les _Romani_ qui, +malgr tout, s'y trouvaient encore en grand nombre, furent absorbs sans +doute autant par les Bretons que par les Saxons.--Les pays situs sur la +rive gauche du Rhin qui ont t germaniss ne l'ont pas t tous la +mme poque; ils doivent leur germanisation soit la dpopulation +cause par le voisinage menaant des Barbares (provinces rhnanes, +Alsace-Lorraine), soit l'extermination des habitants romains par les +envahisseurs (Flandre). Mais il est sr, particulirement pour l'Alsace, +que l'tablissement germanique avait t prcd par une romanisation +peu prs complte.--Les contres de la rive droite du Danube (Rhtie, +Norique, Pannonie) avaient reu de bonne heure des colonisations +germaniques tablies par les empereurs eux-mmes; devant les invasions, +une partie de la population romaine passa en Italie, le reste s'absorba +plus ou moins lentement dans le peuple conqurant; un petit noyau +persista dans quelques valles des Alpes.--Dans les provinces plus +orientales, l'lment indigne s'tait maintenu comme en Angleterre; +mais la population romaine y avait pris plus de consistance, si bien +qu'au milieu des anciens habitants (Albanais) et des masses +d'envahisseurs successifs (Germains, Slaves, Hongrois, Turcs), les +_Roumains_ russirent se maintenir, d'une part en corps de population +considrable, d'autre part en petits groupes dissmins trs nombreux, +et parvinrent mme roccuper la Dacie de Trajan qu'Aurlien avait fait +vacuer tous les _Romani_ ds le IIIe sicle.--En Afrique, ce ne +furent pas les Vandales qui mirent fin au romanisme; il parat au +contraire probable que, l comme en Espagne et en Gaule, les Germains +finirent par se fondre avec les vaincus, et il se serait sans doute +form dans le royaume de Gensric une langue romane particulire, si +l'tablissement vandale n'avait pas t dtruit par les Grecs, et +surtout si la funeste invasion des musulmans n'avait arrach ces belles +contres au monde chrtien. Il est vraisemblable que quand les Arabes +arrivrent, il restait encore de nombreux Romains dans le pays; +toutefois, l'lment indigne n'avait jamais disparu, mme du temps de +la domination romaine et dans le coeur des provinces qu'il entourait +de tous cts: il s'allia troitement avec les Arabes, et les derniers +vestiges du romanisme disparurent bien vite de l'Afrique.--L'Espagne, au +contraire, o la fusion des Goths avec les Romains tait complte, +conserva son caractre, mme sous la domination arabe, et parvint +finalement s'en affranchir tout fait.--Il en fut de mme en Sicile: +l, le romanisme a non seulement chass compltement l'lment arabe, +mais encore fait disparatre l'lment grec qui, sans doute, y tait +encore assez abondant au commencement du moyen ge.--Cet lment grec +s'effaa aussi du sud de l'Italie, o il s'tait maintenu depuis la +colonisation hellnique; dans le midi de la Gaule, il s'tait absorb de +trs bonne heure dans la civilisation romaine.--La Romania perdit +cependant en Gaule une province qui certainement lui avait appartenu, la +pninsule laquelle les colons venus de l'autre ct de la Manche +firent donner le nom de Bretagne; mais on ne peut douter que cette +province, l'poque de leur dbarquement, n'ait t presque tout fait +dpeuple. + +Les pertes que la Romania a faites il y a quatorze sicles ne sont pas +sans compensations. Non seulement elle a absorb toutes les tribus +germaniques qui ont pntr dans le coeur de son territoire, mais elle +a recul de tous cts les frontires que lui avait faites l'poque des +invasions. Sur presque tous les points o elle s'est trouve en contact +avec l'lment allemand, en Flandre, en Lorraine, en Suisse, en Tyrol, +en Frioul, elle a opr un mouvement en avant qui lui a rendu une partie +plus ou moins grande de son ancien territoire. En Angleterre, les +Normands romaniss ont reconquis le pays pendant des sicles pour le +monde roman, et leur langue n'a cd celle des Saxons qu'en s'y mlant +dans une proportion telle que l'tude de la langue et de la littrature +anglaises est insparable de celle des langues et des littratures +romanes. J'ai dj parl de la suppression du grec en Italie, de la +Dacie reconquise par les Roumains. Dans le nouveau monde, la Romania +s'est annex d'immenses territoires; elle commence reprendre +possession d'une partie du nord de l'Afrique. Le latin, dans ses +diffrents dialectes populaires,--qui sont les langues romanes,--est +parl aujourd'hui par un nombre d'hommes bien plus considrable qu'au +temps de la plus grande splendeur de l'empire.... + +G. PARIS, dans la _Romania_, t. Ier (1872), +_passim_. + + + + +II.--LA VILLA GALLO-ROMAINE. + + +On peut conjecturer avec vraisemblance que, en Gaule, avant la conqute +de Csar, le rgime dominant tait celui de la grande proprit. Les +Romains n'eurent introduire dans ce pays ni le droit de proprit ni +le systme des grands domaines cultivs par une population servile. + +Quoi qu'il en soit, nous trouvons dans la Gaule du temps de l'empire les +mmes habitudes rurales qu'en Italie. Tacite parle d'un domaine du +Gaulois Cruptorix, et il l'appelle du terme de _villa_. Ce qui fut +peut-tre le plus nouveau, c'est que chaque villa prit un nom propre, +suivant l'usage romain. Conformment ce mme usage, les noms des +domaines furent tirs la plupart du temps de noms d'hommes. Ausone cite +la villa Pauliacus et la villa Lucaniacus. Sidoine Apollinaire, dans ses +lettres, a souvent l'occasion de mentionner ses proprits ou celles de +ses amis. Il en possde une qui s'appelle Avitacus. Un domaine de la +famille Syagria s'appelle Taionnacus; celui de Consentius, ami de +Sidoine, s'appelle _ager_ Octavianus. Plus tard, les chartes crites en +Gaule nous montreront une srie de domaines qui ont tous un nom propre; +ils s'appellent, par exemple, Albiniacus, Solemniacensis, Floriacus, +Bertiniacus, Latiniacus, Victoriacus, Pauliacus, Juliacus, Atiniacus, +Cassiacus, Gaviniacus, Clipiacus; il y en a plusieurs centaines de cette +sorte[15]. Ces noms, que nous trouvons dans des chartes du VIIe +sicle, viennent certainement d'une poque antrieure. C'est sous la +domination romaine que les domaines les ont reus. Ils sont latins, et +viennent, pour la plupart, de noms de famille qui sont romains. Cela ne +signifie pas que des familles italiennes soient venues s'emparer du sol. +Les Gaulois, en devenant Romains, avaient pris pour eux-mmes des noms +latins, et avaient appliqu leurs nouveaux noms leurs terres. +Quelques-uns avaient conserv un nom gaulois en le latinisant; aussi +trouvons-nous quelques noms de domaines qui ont un radical gaulois sous +une forme latine. Dans la suite, tous ces noms de proprits sont +devenus les noms de nos villages de France. On aperoit aisment la +filiation. Les propritaires primitifs s'taient appels Albinus, +Solemnis, Florus, Bertinus, Latinus ou Latinius, Victorius, Paulus, +Julius, Atinius, Cassius, Gabinius, Clipius; et c'est pour cela que nos +villages s'appellent Aubigny, Solignac, Fleury, Bertignole, Lagny, +Vitry, Pouilly, Juilly, Attigny, Chancy, Gagny, Clichy. + +Il est difficile de dire quelle tait en Gaule l'tendue ordinaire d'un +domaine rural. Il faut d'abord mettre part la Narbonnaise, qui avait +t couverte de colonies romaines et o le sol avait t distribu par +petits lots. On doit mettre part aussi quelques territoires du +nord-est, voisins de la frontire et o furent fondes des colonies +militaires de vtrans ou des colonies de Germains; ici encore c'est la +petite ou la moyenne proprit qui fut constitue, et il n'y a pas +apparence qu'elle se soit beaucoup modifie. Il en fut autrement dans le +reste de la Gaule. Ici nulle colonie, nulle constitution factice de +proprit. Ou bien les domaines restrent aux mains de l'ancienne +aristocratie devenue romaine, ou bien ils passrent aux mains d'hommes +enrichis. Dans l'un et l'autre cas, on ne voit pas que la terre ait pu +tre beaucoup morcele. Il est trs vraisemblable qu'il y eut un certain +nombre de trs petites proprits; mais ce qui prvalut, ce fut le grand +domaine. La petite proprit fut rpandue a et l sur le sol gaulois, +mais n'en occupa qu'une faible partie; la moyenne et la grande +couvrirent presque tout. + +Quelques exemples nous sont fournis par la littrature du IVe et du +Ve sicle. Le pote Ausone dcrit une proprit patrimoniale qu'il +possde dans le pays de Bazas. Elle est ses yeux fort petite; il +l'appelle une _villula_, un _herediolum_, et il faut toute la modestie +de ses gots pour qu'il s'en contente. Encore voyons-nous qu'il y +compte 200 arpents de terre en labour, 100 arpents de vigne, 50 de prs, +et 700 de bois. Voil donc un domaine qui est rput petit et qui +comprend 1050 arpents; or s'il est rput petit, c'est qu'il l'est par +comparaison avec beaucoup d'autres. On croirait volontiers qu'une +proprit d'un millier d'arpents n'tait aux yeux de ces hommes que de +la petite proprit. + +Les domaines que Sidoine Apollinaire dcrit, sans en donner la mesure, +paraissent tre plus grands. Le Taionnacus comprend des prs, des +vignobles, des terres en labour. L'Octavianus renferme des champs, des +vignobles, des bois d'oliviers, une plaine, une colline. L'Avitacus +s'tend en bois et en prairies, et ses herbages nourrissent force +troupeaux... Quelques annes plus tard, nous voyons la villa Sparnacus +tre vendue au prix de 5000 livres pesant d'argent; cette somme norme, +surtout en un temps de crise et dans les circonstances o nous voyons +qu'elle fut vendue, suppose que cette terre tait trs vaste. + +Encore faut-il se garder de l'exagration. Se figurer d'immenses +_latifundia_ serait une grande erreur. Qu'une rgion ou un canton entier +appartienne un seul propritaire, c'est ce dont on ne trouve d'exemple +ni en Gaule, ni en Italie, ni en Espagne. Rien de semblable n'est +signal ni par Sidoine, ni par Salvien, ni par nos chartes. Notre +impression gnrale, dfaut d'affirmation, est que les grands domaines +de l'poque romaine ne dpassent gure l'tendue qu'occupe aujourd'hui +le territoire d'un village. Beaucoup n'ont que celle de nos petits +hameaux. Et au-dessous de ceux-ci il existe encore un bon nombre de +proprits plus petites. Il est aussi une remarque qu'on doit faire. +Nous savons par les crivains du IVe sicle qu'il s'est form cette +poque une classe de trs riches propritaires fonciers. C'est un des +faits les plus importants et les mieux avrs de cette partie de +l'histoire. Or, ces grandes fortunes, sur lesquelles nous avons quelques +renseignements, ne se sont pas formes par l'extension l'infini d'un +mme domaine. C'est par l'acquisition de nombreux domaines fort loigns +les uns des autres qu'elles se sont constitues. Les plus opulentes +familles de cette poque ne possdent pas un canton entier ou une +province; mais elles possdent vingt, trente, quarante domaines pars +dans plusieurs provinces, quelquefois dans toutes les provinces de +l'empire. Ce sont l les _patrimonia sparsa per orbem_ dont parle Ammien +Marcellin. Telle est la nature de la fortune terrienne des Anicius, des +Symmaque, des Tertullus, des Gregorius en Italie; des Syagrius, des +Paulinus, des Ecdicius, des Ferreolus en Gaule. + + * * * * * + +La _villa_, le domaine rural, tait un organisme assez complexe. Il +contenait, autant que possible, des terres de toute nature, champs, +vignes, prs, forts. Il renfermait aussi des hommes de toutes les +conditions sociales, esclaves sans tenure, esclaves tenanciers, +affranchis, colons, hommes libres. Le travail s'y faisait par deux +organes bien distincts, qui taient, l'un le groupe servile ou +_familia_, l'autre la srie des petits tenanciers. Le terrain y tait +aussi divis en deux parts, l'une qui tait aux mains des tenanciers, +l'autre que le propritaire gardait dans sa main. Il faisait cultiver +celle-ci, soit par le groupe servile, soit par les corves des +tenanciers, soit enfin par une combinaison de l'un et de l'autre +systme. Il y avait, en ce dernier cas, un groupe servile peu nombreux, +auquel venaient s'ajouter les bras des tenanciers dans les moments de +l'anne o il fallait beaucoup de bras. Le propritaire tirait ainsi de +son domaine un double revenu, d'une part les rcoltes et les fruits de +la portion rserve, de l'autre les redevances et rentes des tenanciers. +Son rgisseur ou son intendant, _procurator_, _actor_ ou _villicus_, +administrait et surveillait les deux portions galement; des tenures, il +recevait les redevances; sur la part rserve, il dirigeait les travaux +de tous. + +Ce domaine... tait couvert aussi d'autant de constructions qu'il en +fallait pour la population et pour les besoins divers d'un village. On +comprend qu'aucune description prcise n'est possible. Nous voyons +seulement qu'on y distinguait trois sortes de constructions bien +diffrentes: 1 la demeure du propritaire; 2 les logements des +esclaves, avec tout ce qui servait aux besoins gnraux de la culture; +3 les demeures des petits tenanciers. + +Au sujet de ces dernires, nous savons fort peu de chose; les crivains +anciens ne les ont jamais dcrites. Tantt ces demeures taient isoles +les unes des autres, chacune d'elles tant place sur le lot de terre +que l'homme cultivait.... Tantt elles taient groupes entre elles et +formaient un petit hameau que la langue appelait _vicus_. Sur les +domaines les plus grands on pouvait voir, ainsi que le dit Julius +Frontin, une srie de ces _vici_ qui faisaient comme une ceinture autour +de la _villa_ du matre. + +Cette villa se divisait toujours en deux parties nettement spares, que +la langue distinguait par les expressions _villa urbana_ et _villa +rustica_. La _villa urbana_, dans un domaine rural, tait l'ensemble des +constructions que le matre rservait pour lui, pour sa famille, pour +ses amis, pour toute sa domesticit personnelle. Quant la _villa +rustica_, elle tait l'ensemble des constructions destines au logement +des esclaves cultivateurs; l se trouvaient aussi les animaux et tous +les objets utiles la culture. + +Varron, Columelle et Vitruve ont dcrit cette villa rustique. Elle +devait contenir un nombre suffisant de petites chambres, _cell_, +l'usage des esclaves; et ces chambres devaient tre, autant que +possible, ouvertes au midi. Pour les esclaves paresseux ou indociles, +il y avait l'_ergastulum_; c'tait le sous-sol. Il devait tre clair +par des fentres assez nombreuses pour que l'habitation ft saine, +mais assez troites et assez leves au-dessus du sol pour que les +hommes ne pussent pas s'chapper. A quelques pas de l taient les +tables, qui, autant que possible, devaient tre doubles, pour l't et +pour l'hiver. + +[Illustration: La culture de la vigne, d'aprs une fresque de l'an 300 +environ.] + +A ct des tables taient les petites chambres des bouviers et des +bergers. On trouvait ensuite les granges pour le bl et le foin, les +celliers au vin, les celliers l'huile, les greniers pour les fruits. +Une cuisine occupait un btiment spcial; elle devait tre haute de +plafond et assez grande pour servir de lieu de runion en tout temps +la domesticit. Non loin tait le bain des esclaves, qui ne s'y +baignaient d'ailleurs qu'aux jours fris. Le domaine avait +naturellement son moulin, son four, son pressoir pour le vin, son +pressoir pour l'huile et son colombier. Ajoutez-y, si le domaine tait +complet, une forge et un atelier de charronnage. Au milieu de tous ces +btiments s'tendait une large cour; les Latins l'appelaient _chors_; +nous la retrouverons au moyen ge avec le mme nom lgrement altr, +_curtis_. + +A quelque distance est la _villa_ du matre. Ce propritaire est +ordinairement riche et il s'est plu btir. Varron remarquait dj, non +sans chagrin, que ses contemporains accordaient plus de soin la villa +urbaine qu' la villa rustique. Columelle donne une description de +cette villa. Elle renferme des appartements d't et des appartements +d'hiver; car le matre l'habite ou peut l'habiter en toute saison. Elle +a donc double salle manger et double srie de chambres coucher. Elle +renferme de grandes salles de bain, o toute une socit peut se baigner + la fois. On y trouve aussi de longues galeries, plus grandes que nos +salons, o les amis peuvent se promener en causant. Pline le Jeune, qui +possde une dizaine de beaux domaines, dcrit deux de ces habitations. +Tout ce qu'on peut imaginer de confortable et de luxueux s'y trouve +runi. Nous ne supposerons sans doute pas que toutes les maisons de +campagne fussent semblables celles de Pline; mais il en existait de +plus magnifiques encore que les siennes; et, du haut en bas de +l'chelle, toutes les maisons de campagne tendaient se rapprocher du +type qu'il dcrit. Il imitait et on l'imitait. Le luxe des villas tait, +dans cette socit de l'empire romain, la meilleure faon de jouir de la +richesse et aussi le moyen le plus louable d'en faire parade. Comme il +n'y avait plus d'lections libres, l'argent qu'on ne dpensait plus +acheter les suffrages, on le dpensait btir et orner ses maisons. +Ce qui peut d'ailleurs attnuer les inconvnients d'un rgime de grande +proprit, c'est que le propritaire se plaise sur son domaine et qu'il +lui rende en amliorations ou en embellissements ce qu'il en retire en +profits. + +Si de l'Italie nous passons la Gaule, et de l'poque de Trajan au +Ve sicle, nous y trouvons encore de vastes et magnifiques villas. +Sidoine Apollinaire fait un tableau assez net, malgr le vague habituel +de son style, de la villa Octaviana, qui appartient son ami +Consentius. Elle offre aux regards des murs levs et qui ont t +construits suivant toutes les rgles de l'art. Il s'y trouve des +portiques, des thermes d'une grandeur admirable. Sidoine dcrit aussi +la villa Avitacus. On y arrive par une large et longue avenue qui en est +le vestibule. On rencontre d'abord le _balneum_, c'est--dire un +ensemble de constructions qui comprend des thermes, une piscine, un +_frigidarium_, une salle de parfums; c'est tout un grand btiment. En +sortant de l, on entre dans la maison. L'appartement des femmes se +prsente d'abord; il comprend une salle de travail o se tisse la toile. +Sidoine nous conduit ensuite travers de longs portiques soutenus par +des colonnes et d'o la vue s'tend sur un beau lac. Puis vient une +galerie ferme o beaucoup d'amis peuvent se promener. Elle mne trois +salles manger. De celles-ci on passe dans une grande salle de repos, +_diversorium_, o l'on peut, son choix, dormir, causer, jouer. +L'crivain ne prend pas la peine de dcrire les chambres coucher, ni +d'en indiquer mme le nombre. Ce qu'il dit des villas de ses amis fait +supposer que plusieurs taient plus brillantes que la sienne. Ces belles +demeures, qui ont un moment couvert la Gaule, n'ont pas pri sans +laisser bien des traces. On en trouve des vestiges dans toutes les +parties du pays, depuis la Mditerrane jusqu'au Rhin et jusqu'au fond +de la presqu'le de Bretagne. + +Dans la description de la villa Octaviana nous devons remarquer une +chapelle. En effet, une loi de 398 signale comme un usage que les +grands propritaires aient une glise dans leur proprit. + +La langue usuelle de l'empire dsignait la maison du matre par le mot +_prtorium_. Ce terme se trouve dj, avec cette signification, dans +Sutone et dans Stace; on le rencontre plusieurs fois chez Ulpien et les +jurisconsultes du Digeste; il devient surtout frquent chez les auteurs +du IVe sicle, comme Palladius et Symmaque. Or ce mot, par son +radical mme, indiquait l'ide de commandement, de prsance, +d'autorit. Il s'tait appliqu, dans un camp romain, la tente du +gnral; dans les provinces, au palais du gouverneur. L'histoire d'un +mot marque le cours des ides. Nul doute que, dans la pense des hommes, +cette demeure du matre ne ft, l'gard de toutes les autres +constructions parses sur le domaine, la maison qui commandait. +L'appeler _prtorium_, c'tait comme si l'on et dit la maison +seigneuriale. + +Un crivain du temps, Palladius, recommandait de la construire mi-cte +et toujours plus leve que la _villa rustica_. Cette villa rustique, +avec sa population, avec sa srie d'tables et de granges, avec son +moulin, son pressoir, ses ateliers, avec tout son nombreux personnel, +tait plus que ce que nous appelons une ferme: elle formait une sorte de +village, qui tait la proprit du matre et que remplissaient ses +serviteurs. La _villa rustica_ en bas de la colline et la _villa urbana_ + mi-cte, c'taient dj le village et le chteau des poques +suivantes. + +Il est vrai que ce chteau du IVe sicle n'avait pas l'aspect du +chteau du Xe. Les _turres_ dont il est quelquefois parl n'taient +pas des tours fodales. On n'y voyait ni fosss, ni enceinte, ni herse, +ni crneaux, mais plutt des avenues et des portiques qui invitaient +entrer. C'est que l'on vivait dans une poque de paix et qu'on se +croyait en sret. A peine voyons-nous, vers le milieu du Ve sicle, +quelques hommes comme Pontius Leontius fortifier leur villa et +l'entourer d'une paisse muraille que le blier ne puisse abattre. +C'est alors seulement, pour rsister aux pillards de l'invasion, qu'on a +l'ide de transformer la villa en chteau fort. Jusque-l, la villa +tait un chteau, mais un chteau des temps paisibles et heureux, un +chteau lgant, somptueux et ouvert. + +L ces grands propritaires passaient la plus grande partie de leur vie, +entours de leur famille et d'un nombreux cortge d'esclaves, +d'affranchis, de clients. Ces hommes, visiblement, aimaient la vie de +chteau; on n'en saurait douter quand on a lu les lettres de Symmaque ou +celles de Sidoine Apollinaire. Ils btissaient, ils dirigeaient la +culture, ils faisaient des irrigations, ils vivaient au milieu de leurs +paysans. Un Syagrius, dans son beau domaine de Taionnac, coupait ses +foins et faisait sa vendange. Un Consentius, fils et petit-fils des +plus hauts dignitaires de l'empire, est reprsent par Sidoine mettant +la main la charrue, comme la vieille lgende avait reprsent +Cincinnatus. Les amis d'Ausone, ceux de Symmaque, sont pour la plupart +de grands propritaires et ils se plaisent la vie rurale. Des +historiens modernes ont dit que la socit romaine ou gallo-romaine +n'aimait que la vie des villes, et que ce furent les Germains qui +enseignrent aimer la campagne.... Tous les crits que nous avons du +IVe et du Ve sicle dpeignent au contraire l'aristocratie romaine +comme une classe rurale autant qu'urbaine: elle est urbaine en ce sens +qu'elle exerce les magistratures et administre les cits; elle est +rurale par ses intrts, par la plus grande partie de son existence, par +ses gots. + +C'est que, dans ces belles rsidences, on menait l'existence de grand +seigneur. Paulin de Pella, rappelant dans ses vers le temps de sa +jeunesse, dcrit la large demeure o se runissaient toutes les dlices +de la vie et o se pressait la foule des serviteurs et des clients. +C'tait la veille des invasions. La table tait lgamment servie, le +mobilier brillant, l'argenterie prcieuse, les curies bien garnies, les +carrosses commodes. Les plaisirs de la vie de chteau taient la +causerie, la promenade cheval ou en voiture, le jeu de paume, les ds, +surtout la chasse. La chasse fut toujours un got romain. Varron parle +dj des vastes garennes, remplies de cerfs et de chevreuils, que les +propritaires rservaient pour leurs plaisirs. Les amis auxquels +crivait Pline partageaient leur temps entre l'tude et la chasse. +Lui-mme, chasseur mdiocre qui emportait un livre et des tablettes, se +vante pourtant d'avoir tu un jour trois sangliers. Les jurisconsultes +du Digeste mentionnent, parmi les objets qui font ordinairement partie +intgrante du domaine, l'quipage de chasse, les veneurs et la meute. +Plus tard, Symmaque crit son ami Protadius et le raille sur ses +chasses qui n'en finissent pas et sur la gnalogie de ses chiens. Les +Gaulois aussi taient grands chasseurs. Ils l'avaient t avant Csar, +ils le furent encore aprs lui. On n'a qu' voir les mosaques qui, +comme celle de Lillebonne, reprsentent des scnes de chasse. Regardez +les amis de Sidoine: Ecdicius poursuit la bte travers les bois, +passe les rivires la nage, n'aime que chiens, chevaux et arcs. Il +est vrai que le mme homme tout l'heure, la tte de quelques +cavaliers levs sur ses terres, mettra une troupe de Wisigoths en +droute. Voici un autre ami de Sidoine, Potentinus: il excelle trois +choses, cultiver, btir, chasser. Vectius, grand personnage et haut +fonctionnaire, ne le cde personne pour lever des chevaux, dresser +des chiens, porter des faucons. La chasse tait un des droits du +propritaire foncier sur sa terre, et il en usait volontiers. Ainsi, +bien des choses que le moyen ge offrira nos yeux sont plus vieilles +que le moyen ge. + +FUSTEL DE COULANGES, _L'Alleu et le domaine +rural pendant l'poque mrovingienne_, +Paris, Hachette, 1889, in-8. _Passim._ + + + + +III.--LE CHRISTIANISME. + +PROGRS D'ORGANISATION.--L'EMPIRE CHRTIEN. + + +...L'organisation de l'glise se compltait avec une surprenante +rapidit. Le grand danger du gnosticisme, qui tait de diviser le +christianisme en sectes sans nombre, est conjur la fin du IIe +sicle. Le mot d'glise catholique clate de toutes parts, comme le nom +de ce grand corps qui va dsormais traverser les sicles sans se briser. +Et l'on voit bien dj quel est le caractre de cette catholicit. Les +montanistes sont tenus pour des sectaires; les marcionistes sont +convaincus de fausser la doctrine apostolique; les diffrentes coles +gnostiques sont de plus en plus repousses du sein de l'glise gnrale. +Il y a donc quelque chose qui n'est ni le montanisme, ni le +marcionisme, ni le gnosticisme, qui est le christianisme non sectaire, +le christianisme de la majorit des vques, rsistant aux hrsies et +les usant toutes, n'ayant, si l'on veut, que des caractres ngatifs, +mais prserv, par ces caractres ngatifs, des aberrations pitistes et +du dissolvant rationaliste. Le christianisme, comme tous les partis qui +veulent vivre, se discipline lui-mme, retranche ses propres excs.... +Le juste milieu triomphe. L'aristocratie pitiste des sectes phrygiennes +et l'aristocratie spculative des gnostiques sont galement dboutes de +leurs prtentions.... + +Ce fut l'piscopat qui, sans nulle intervention du pouvoir civil, sans +nul appui des gendarmes ni des tribunaux, tablit ainsi l'ordre +au-dessus de la libert dans une socit fonde d'abord sur +l'inspiration individuelle. Voil pourquoi les bionites de Syrie, qui +n'ont pas l'piscopat, n'ont pas non plus l'ide de la catholicit. Au +premier coup d'oeil, l'oeuvre de Jsus n'tait pas ne viable; +c'tait un chaos. Fonde sur une croyance la fin du monde, que les +annes en s'coulant devaient convaincre d'erreur, la congrgation +galilenne semblait ne pouvoir que se dissoudre dans l'anarchie.... +L'inspiration individuelle cre, mais dtruit tout de suite ce qu'elle a +cr. Aprs la libert, il faut la rgle. L'oeuvre de Jsus put tre +considre comme sauve le jour o il fut admis que l'glise a un +pouvoir direct, un pouvoir reprsentant celui de Jsus. L'glise ds +lors domine l'individu, le chasse au besoin de son sein. Bientt +l'glise, corps instable et changeant, se personnifie dans les anciens; +les pouvoirs de l'glise deviennent les pouvoirs d'un clerg +dispensateur de toutes les grces, intermdiaire entre Dieu et le +fidle. L'inspiration passe de l'individu la communaut. L'glise est +devenue tout dans le christianisme; un pas de plus, l'vque devient +tout dans l'glise. L'obissance l'glise, puis l'vque, est +envisage comme le premier des devoirs; l'innovation est la marque du +faux; le schisme sera dsormais pour le chrtien le pire des crimes.... + +La correspondance entre les glises fut de bonne heure une habitude. Les +lettres circulaires des chefs des grandes glises, lues le dimanche la +runion des fidles, taient une continuation de la littrature +apostolique. L'glise, comme la synagogue et la mosque, est une chose +essentiellement citadine. Le christianisme (on en peut dire autant du +judasme et de l'islamisme) sera une religion de villes, non une +religion de campagnards. Le campagnard, le _paganus_, sera la dernire +rsistance que rencontrera le christianisme. Les chrtiens campagnards, +trs peu nombreux, venaient l'glise de la ville voisine. + +Le municipe romain devint ainsi le berceau de l'glise. Comme les +campagnes et les petites villes reurent l'vangile des grandes villes, +elles en reurent aussi leur clerg, toujours soumis l'vque de la +grande ville. Entre les villes, la _civitas_ a seule une vritable +glise, avec un _episcopus_; la petite ville est dans la dpendance +ecclsiastique de la grande. Cette primatie des grandes villes fut un +fait capital. La grande ville une fois convertie, la petite ville et la +campagne suivirent le mouvement. Le diocse fut ainsi l'unit originelle +du conglomrat chrtien. + +[Illustration: Un vque] + +Quant la province ecclsiastique, impliquant la prsance des grandes +glises sur les petites, elle rpondit en gnral la province romaine. +Le fondateur des cadres du christianisme fut Auguste. Les divisions du +culte de Rome et d'Auguste furent la loi secrte qui rgla tout. Les +villes qui avaient un flamine ou _archiereus_ sont celles qui, plus +tard, eurent un archevque; le _flamen civitatis_ devint l'vque. A +partir du IIIe sicle, le flamine duumvir occupa dans sa cit le rang +qui, cent ou cent cinquante ans plus tard, fut celui de l'vque dans le +diocse. Julien essaya plus tard d'opposer les flamines aux vques +chrtiens et de faire des curs avec les _augustales_. C'est ainsi que +la gographie ecclsiastique d'un pays est, trs peu de chose prs, la +gographie de ce mme pays l'poque romaine. Le tableau des vchs et +des archevchs est celui des _civitates_ antiques, selon leurs liens de +subordination. L'empire fut comme le moule o la religion nouvelle se +coagula. La charpente intrieure, les divisions hirarchiques, furent +celles de l'empire. Les anciens rles de l'administration romaine et les +registres de l'glise au moyen ge et mme de nos jours ne diffrent +presque pas. + +Rome tait le point o s'laborait cette grande ide de catholicit. Son +glise avait une primaut inconteste. Elle la devait en partie sa +saintet et son excellente rputation. Tout le monde reconnaissait que +cette glise avait t fonde par les aptres Pierre et Paul, que ces +deux aptres avaient souffert le martyre Rome, que Jean mme y avait +t plong dans l'huile bouillante. On montrait les lieux sanctifis par +ces Actes apostoliques, en partie vrais, en partie faux. Tout cela +entourait l'glise de Rome d'une aurole sans pareille. Les questions +douteuses taient portes Rome pour recevoir un arbitrage, sinon une +solution. On faisait ce raisonnement que, puisque Christ avait fait de +Cphas la pierre angulaire de son glise, ce privilge devait s'tendre + ses successeurs. L'vque de Rome devenait l'vque des vques, celui +qui avertit les autres.... L'ouvrage dont fit partie le fragment connu +sous le nom de _Canon de Muratori_, crit Rome vers 180, nous montre +dj Rome rglant le Canon des glises, donnant pour base la +catholicit la Passion de Pierre.... Les essais de symbole de foi +commencent aussi, dans l'glise romaine, vers ce temps. Irne rfute +toutes les hrsies par la foi de cette glise, la plus grande, la plus +ancienne, la plus illustre; qui possde, par une succession continue, la +vraie tradition des aptres Pierre et Paul, laquelle, cause de sa +primaut, _propter potiorem principalitatem_, doit recourir le reste de +l'glise. Toute glise cense fonde par un aptre avait un privilge; +que dire de l'glise que l'on croyait avoir t fonde par les deux plus +grands aptres la fois? + +...On peut dire que l'organisation des glises a connu cinq degrs +d'avancement. D'abord, l'_ecclesia_ primitive, o tous les membres sont +galement inspirs de l'Esprit.--Puis les anciens ou _presbyteri_ +prennent, dans l'_ecclesia_, un droit de police considrable et +absorbent l'_ecclesia_.--Puis le prsident des anciens, l'_episcopos_, +absorbe peu prs les pouvoirs des anciens et par consquent ceux de +l'_ecclesia_.--Puis les _episcopi_ des diffrentes glises, +correspondant entre eux, forment l'glise catholique.--Entre les +_episcopi_, il y en a un, celui de Rome, qui est videmment destin un +grand avenir. Le pape, l'glise de Jsus transforme en monarchie, +s'aperoivent dans un lointain obscur.... Ajoutons que cette +transformation n'a pas eu, comme les autres, le caractre universel. +L'glise latine seule s'y est prte, et mme dans le sein de cette +glise, la tentative de la papaut a fini par amener la rvolte et la +protestation. + + * * * * * + +L'glise, au IIIe sicle, en accaparant la vie, puisa la socit +civile, la saigna, y fit le vide. Les petites socits turent la grande +socit. La vie antique, vie tout extrieure et virile, vie de gloire, +d'hrosme, de civisme, vie de forum, de thtre, de gymnase, est +vaincue par la vie juive, vie anti-militaire, vie de gens ples, +claquemurs. La politique ne suppose pas des gens trop dtachs de la +terre. Quand l'homme se dcide n'aspirer qu'au ciel, il n'a plus de +pays ici-bas.... Le christianisme amliora les moeurs du monde ancien, +mais, au point de vue militaire et patriotique, il dtruisit le monde +ancien. La Cit et l'tat ne s'accommoderont, plus tard, avec le +christianisme qu'en faisant subir celui-ci les plus profondes +modifications. + +[Illustration: Chrisma, ou monogramme du Christ.] + +Ils habitent sur la terre, dit l'auteur de l'ptre Diognte, mais, +en ralit, ils ont leur patrie au ciel. Effectivement, quand on +demande au martyr sa patrie: Je suis chrtien, rpond-il. La patrie et +les lois civiles, voil la mre, voil le pre que le vrai gnostique, +selon Clment d'Alexandrie, doit mpriser pour s'asseoir la droite de +Dieu. Le chrtien est embarrass, incapable, quand il s'agit des +affaires du monde; l'vangile forme des fidles, non des citoyens. Il en +fut de mme pour l'islamisme et le bouddhisme. L'avnement de ces +grandes religions universelles mit fin la vieille ide de patrie; on +ne fut plus Romain, Athnien: on fut chrtien, musulman, bouddhiste. Les +hommes dsormais vont tre rangs d'aprs leur culte, non d'aprs leur +patrie; ils se diviseront sur des hrsies, non sur des questions de +nationalit. + +Voil ce que vit parfaitement Marc-Aurle, et ce qui le rendit si peu +favorable au christianisme. L'glise lui parut un tat dans l'tat. Le +camp de la pit, ce nouveau systme de pit fond sur le _Logos_ +divin, n'a rien voir avec le camp romain, lequel ne prtend nullement +former des sujets pour le ciel. L'glise, en effet, s'avoue une socit +complte, bien suprieure la socit civile; le pasteur vaut mieux que +le magistrat.... Le chrtien ne doit rien l'empire, et l'empire lui +doit tout, car c'est la prsence des fidles, dissmins dans le monde +romain, qui arrte le courroux cleste et sauve l'tat de sa ruine. Le +chrtien ne se rjouit pas des victoires de l'empire; les dsastres +publics lui paraissent une confirmation des prophties qui condamnent le +monde prir par les Barbares et par le feu.... + +[Cependant] des raisons anciennes et profondes voulaient, nonobstant les +apparences contraires, que l'empire se ft chrtien. La doctrine +chrtienne sur l'origine du pouvoir semblait faite exprs pour devenir +la doctrine de l'tat romain. L'autorit aime l'autorit. Des hommes +aussi conservateurs que les vques devaient avoir une terrible +tentation de se rconcilier avec la force publique. Jsus avait trac la +rgle. L'effigie de la monnaie tait pour lui le critrium suprme de la +lgitimit, au del duquel il n'y avait rien chercher. En plein rgne +de Nron, saint Paul crivait: Que chacun soit soumis aux puissances +rgnantes, car il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu. Les +puissances qui existent sont ordonnes par Dieu, en sorte que celui qui +fait de l'opposition aux puissances rsiste l'ordre de Dieu. Quelques +annes aprs, Pierre, ou celui qui crivit en son nom l'ptre connue +sous le nom de _Prima Petri_, s'exprime d'une faon presque identique. +Clment est galement un sujet on ne peut plus dvou de l'empire +romain. Enfin, un des traits de saint Luc, c'est son respect pour +l'autorit impriale et les prcautions qu'il prend pour ne pas la +blesser. + +Certes, il y avait des chrtiens exalts qui partageaient entirement +les colres juives et ne rvaient que la destruction de la ville +idoltre, identifie par eux avec Babylone. Tels taient les auteurs +d'apocalypses et les auteurs d'crits sibyllins. Pour eux, Christ et +Csar taient deux termes inconciliables. Mais les fidles des grandes +glises avaient de tout autres ides. En 70, l'glise de Jrusalem, avec +un sentiment plus chrtien que patriotique, abandonna la ville +rvolutionnaire et alla chercher la paix au del du Jourdain. Saint +Justin, dans ses Apologies, ne combat jamais le principe de l'empire; il +veut que l'empire examine la doctrine chrtienne, l'approuve, la +contresigne en quelque sorte et condamne ceux qui la calomnient. On vit +le premier docteur du temps de Marc-Aurle, Mliton, vque de Sardes, +faire des offres de service bien plus caractrises encore, et prsenter +le christianisme comme la base d'un empire hrditaire et de droit +divin.... Tous les apologistes flattent l'ide favorite des empereurs, +celle de l'hrdit en ligne directe, et les assurent que l'effet des +prires chrtiennes sera que leur fils rgne aprs eux.... + +La haine entre le christianisme et l'empire tait la haine de gens qui +doivent s'aimer un jour. Sous les Svres, le langage de l'glise reste +ce qu'il fut sous les Antonins, plaintif et tendre. Les apologistes +affichent une espce de lgitimisme, la prtention que l'glise a +toujours salu tout d'abord l'empereur. Le principe de saint Paul +portait ses fruits: Toute puissance vient de Dieu; celui qui tient +l'pe la tient de Dieu pour le bien. + +Cette attitude correcte l'gard du pouvoir tenait des ncessits +extrieures tout autant qu'aux principes mmes que l'glise avait reus +de ses fondateurs. L'glise tait dj une grande association; elle +tait essentiellement conservatrice; elle avait besoin d'ordre et de +garanties lgales. Cela se vit admirablement dans le fait de Paul de +Samosate, vque d'Antioche sous Aurlien. L'vque d'Antioche pouvait +dj passer, cette poque, pour un haut personnage; les biens de +l'glise taient dans sa main; une foule de gens vivaient de ses +faveurs. Paul tait un homme brillant, peu mystique, mondain, un grand +seigneur profane, cherchant rendre le christianisme acceptable aux +gens du monde et l'autorit. Les pitistes, comme on devait s'y +attendre, le trouvrent hrtique et le firent destituer. Paul rsista +et refusa d'abandonner la maison piscopale. Voil par o sont prises +les sectes les plus altires: elles possdent; or qui peut rgler une +question de proprit ou de jouissance, si ce n'est l'autorit civile? +La question fut dfre l'empereur, qui tait pour le moment +Antioche, et l'on vit ce spectacle original d'un souverain infidle et +perscuteur charg de dcider qui tait le vritable vque. Aurlien... +se fit apporter la correspondance des deux vques, nota celui qui tait +en relations avec Rome et l'Italie, et conclut que celui-l tait +l'vque d'Antioche. + +.... Un fait devenait vident, c'est que le christianisme ne pouvait +plus vivre sans l'empire et que l'empire, d'un autre ct, n'avait rien +de mieux faire que d'adopter le christianisme comme sa religion. Le +monde voulait une religion de congrgations, d'glises ou de synagogues, +de chapelles, une religion o l'essence du culte ft la runion, +l'association, la fraternit. Le christianisme remplissait toutes ces +conditions. Son culte admirable, sa morale pure, son clerg savamment +organis, lui assuraient l'avenir. + +Plusieurs fois, au IIIe sicle, cette ncessit historique faillit se +raliser. Cela se vit surtout au temps des empereurs syriens, que leur +qualit d'trangers et la bassesse de leur origine mettaient l'abri +des prjugs, et qui, malgr leurs vices, inaugurent une largeur d'ides +et une tolrance inconnues jusque-l. La mme chose se revit sous +Philippe l'Arabe, en Orient sous Znobie, et, en gnral, sous les +empereurs que leur origine mettait en dehors du patriotisme romain. + +La lutte redoubla de rage quand les grands rformateurs, Diocltien et +Maximien, crurent pouvoir donner l'empire une nouvelle vie. L'glise +triompha par ses martyrs; l'orgueil romain plia; Constantin vit la force +intrieure de l'glise, les populations de l'Asie Mineure, de la Syrie, +de la Thrace, de la Macdoine, en un mot de la partie orientale de +l'empire dj plus qu' demi chrtiennes. Sa mre, qui avait t +servante d'auberge Nicomdie, fit miroiter ses yeux un empire +d'Orient ayant son centre vers Nice et dont le nerf serait la faveur +des vques et de ces multitudes de pauvres matricules l'glise, qui, +dans les grandes villes, faisaient l'opinion. Constantin inaugura ce +qu'on appelle la paix de l'glise, et ce qui fut en ralit la +domination de l'glise.... + +La raction de Julien fut un caprice sans porte. Aprs la lutte vint +l'union intime et l'amour. Thodose inaugura l'empire chrtien, +c'est--dire la chose que l'glise, dans sa longue vie, a le plus aime, +un empire thocratique, dont l'glise est le cadre essentiel, et qui, +mme aprs avoir t dtruit par les Barbares, reste le rve ternel de +la conscience chrtienne, au moins dans les pays romans. Plusieurs +crurent, en effet, qu'avec Thodose le but du christianisme tait +atteint. L'empire et le christianisme s'identifirent un tel point +l'un avec l'autre que beaucoup de docteurs conurent la fin de l'empire +comme la fin du monde, et appliqurent cet vnement les images +apocalyptiques de la catastrophe suprme. L'glise orientale, qui ne fut +pas gne dans son dveloppement par les Barbares, ne se dtacha jamais +de cet idal; Constantin et Thodose restent les deux ples; elle y +tient encore, du moins en Russie.... Quant l'empire chrtien +d'Occident, s'il prit bientt, il ne fut dtruit qu'en apparence...; +ses secrets se perpturent dans le haut clerg romain.... Un saint +empire, avec un Thodose barbare, tenant l'pe pour protger l'glise +du Christ, voil l'idal de la papaut latine au moyen ge.... + +E. RENAN, _Marc-Aurle_, Paris, Calmann-Lvy, +1882, in-8. _Passim._ + + + + +IV.--LA SOCIT ROMAINE + +D'APRS AMMIEN MARCELLIN, SAINT JRME ET SYMMAQUE. + + +On s'est souvent demand ce qu'il fallait penser de la moralit publique +au IVe sicle, surtout dans les hautes classes de l'empire. En +gnral on est tent de la juger svrement. Quand nous songeons que +cette socit tait son dclin, et qu'elle n'avait plus que quelques +annes vivre, nous sommes tents d'expliquer ses malheurs par ses +fautes et de croire qu'elle avait mrit le sort qu'elle allait subir. +C'est ce qui fait que nous ajoutons foi si facilement ceux qui nous +disent du mal d'elle. Il y a surtout deux contemporains, Ammien +Marcellin et saint Jrme, qui ont pris plaisir la maltraiter; et, +comme ils appartiennent deux partis contraires, il nous parat naturel +de penser que, puisqu'ils s'accordent, ils ont dit la vrit. J'avoue +pourtant que leur tmoignage m'est suspect. Ammien a consacr aux +snateurs de Rome deux longs chapitres de son histoire; mais ces +chapitres ont, dans son oeuvre, un caractre particulier: on +s'aperoit, lorsqu'on les lit avec soin, qu'il a voulu composer des +morceaux effet, dont le lecteur ft frapp, et que, dans ces passages, +qui ne ressemblent pas tout fait au reste, il est plus satirique et +rhteur qu'historien.... Que nous dit-il d'ailleurs que nous ne sachions +d'avance? Il nous apprend, ce qui ne nous tonne gure, qu'il y a dans +ce grand monde beaucoup de trs petits esprits: des sots qui se croient +des grands hommes parce que leurs flatteurs leur ont lev des statues; +des vaniteux, qui se promnent sur des chars magnifiques, avec des +vtements de soie dont le vent agite les mille couleurs; des glorieux, +qui parlent sans cesse de leur fortune; des effmins, que la moindre +chaleur accable, qui, lorsqu'une mouche se pose sur leur robe d'or ou +qu'un petit rayon de soleil se glisse par quelque fissure de leur +parasol, se dsolent de n'tre pas ns dans le Bosphore Cimmrien; des +athes, qui ne sortent de chez eux qu'aprs avoir consult leurs +astrologues; des prodigues, caressants et bas quand ils veulent +emprunter de l'argent, insolents lorsqu'il faut le rendre, et d'autres +personnages de cette sorte, qui se retrouvent partout. A ct de ces +travers, qui nous paraissent en somme assez lgers, il signale des vices +plus graves. Quelques-uns d'entre eux appartiennent plus +particulirement la race romaine, et les moralistes des sicles passs +les ont dj rvls; d'autres sont de tous les pays et de tous les +temps, et puisque malheureusement aucune socit humaine n'y chappe, il +est naturel qu'on les rencontre aussi chez les gens du IVe sicle. +Mais ce qui lui semble plus odieux que tout le reste, ce qui excite le +plus souvent sa mauvaise humeur, c'est que les grands seigneurs romains +manquent d'gards pour les lettrs et les sages. Ils rservent leurs +faveurs ceux qui les flattent bassement ou qui les amusent; quant aux +gens honntes et savants, on les tient pour ennuyeux et inutiles, et le +matre d'htel les fait mettre sans faon la porte de la salle +manger. Ces plaintes, nous les connaissons, elles ne sont pas nouvelles +pour nous. Une des raisons srieuses qu'a Juvnal de gronder son poque, +c'est que le client romain, qui a vu le jour sur l'Aventin et qui a t +nourri ds son enfance de l'olive sabine, n'a pas d'aussi bonnes places +que le parasite grec la table du matre, qu'on ne lui sert pas les +mmes plats et qu'il n'y boit pas le mme vin. Ammien sans doute a d +souffrir quelque humiliation de ce genre. Il est probable que, quand il +revint de l'arme, o il s'tait bien battu, et au moment o il +commenait d'crire l'histoire de ses campagnes, il ne fut pas reu de +tout le monde comme il croyait devoir l'tre. Il en conclut +naturellement qu'une socit qui ne lui faisait pas toujours sa place ne +tenait aucun compte du mrite. Aujourd'hui, dit-il, le musicien a +chass de partout le philosophe; l'orateur est remplac par celui qui +enseigne leur mtier aux histrions; les bibliothques sont fermes et +ressemblent des spulcres. Il est difficile de croire que ces paroles +svres s'appliquent des gens comme Symmaque et ses amis, qui aimaient +tant les livres et tenaient les lettrs en si grand honneur. Mais Ammien +semble reconnatre ailleurs qu'il ne faut pas donner trop d'importance + ses reproches et les faire tomber sur tout le monde; il nous dit, en +commenant ses violentes invectives, que Rome est toujours grande et +glorieuse, mais que son clat est compromis par la lgret criminelle +de quelques personnes (_levitate paucorum incondita_) qui ne songent pas +assez de quelle ville ils ont l'honneur d'tre citoyens. Ainsi, de son +aveu mme, les coupables ne sont que l'exception. + +Les colres de saint Jrme ne m'inspirent pas plus de confiance que les +pigrammes d'Ammien. C'tait un saint fort emport; ses meilleurs amis, +comme Rufin et saint Augustin, en ont fait l'preuve. Les gens de ce +temprament vont tout d'un coup d'un extrme l'autre, et d'ordinaire +ils dtestent le plus ce qu'ils ont le mieux aim. C'est prcisment ce +qui a rendu saint Jrme si dur pour la socit romaine: il en avait t +trop charm et n'a jamais pu lui pardonner l'attrait qu'elle avait eu +pour lui. Les jouissances dlicates de sa vanit littraire, ses +entretiens frquents avec des femmes d'esprit, le plaisir qu'elles +trouvaient l'entendre, les applaudissements qu'elles donnaient ses +ouvrages, tout cela faisait partie de ces dlices de Rome, dont le +souvenir poignant le suivait au dsert et troublait sa pnitence. Il +leur a fait payer par ses invectives la peine qu'il prouvait s'en +dtacher. Rome est pour lui une autre Babylone, la courtisane aux +habits de pourpre. Il lui reproche en gnral toute sorte de +dbordements; mais il est remarquable que, lorsqu'il en vient des +accusations prcises, il ne trouve gure reprendre chez elle que les +futilits de la vie mondaine. A quoi passe-t-on le temps dans la grande +ville? A voir et tre vu, recevoir des visites et en faire, +louer les gens et en mdire. La conversation commence, on n'en finit +plus de bavarder. On dchire les absents, on raconte des histoires du +prochain, on mord les autres et, son tour, on en est mordu. Ce +tableau est agrable; mais que prouve-t-il, sinon que la socit de tous +les temps se ressemble? Remarquons que saint Jrme attaque ici tout le +monde, sans distinction de culte. On a voulu se servir de son tmoignage +pour tablir que la socit paenne tait de beaucoup la plus +corrompue: c'est un tort, il est encore plus dur pour les chrtiens que +pour elle. Il nous fait voir que les vices de la vieille socit avaient +pass dans la nouvelle, sans presque changer de forme, qu'on ne pouvait +pas toujours distinguer la vierge et la veuve qui avaient reu les +enseignements de l'glise de celles qui taient restes fidles +l'ancien culte, qu'il y avait des clercs petits-matres, des moines +coureurs d'hritages, et surtout des prtres parasites qui allaient tous +les jours saluer les belles dames: Il se lve en toute hte, ds que le +soleil commence se montrer, rgle l'ordre de ses visites, choisit les +chemins les plus courts, et saisit presque encore au lit les dames qu'il +va voir. Aperoit-il un coussin, une nappe lgante ou quelque objet de +ce genre, il le loue, il le tte, il l'admire, il se plaint de n'avoir +chez lui rien d'aussi bon, et fait si bien qu'on le lui donne. O que +vous alliez, c'est toujours la premire personne que vous rencontrez; il +sait toutes les nouvelles; il court les raconter avant tout le monde; au +besoin il les invente, ou, dans tous les cas, il les embellit chaque +fois d'incidents nouveaux. N'est-ce pas l comme une premire +apparition de l'abb du XVIIIe sicle? + +Il y a donc des raisons de ne croire qu' moiti saint Jrme et Ammien; +et mme quand on les croirait tout fait, leur tmoignage semble moins +accablant pour leur sicle qu'on ne l'a prtendu. Dans tous les cas, les +lettres de Symmaque[16] en donnent une meilleure opinion, et je m'y fie +d'autant plus volontiers qu'il n'a pas prtendu juger son temps et faire +un trait de morale, ce qui amne toujours prendre une certaine +attitude. Il dit navement ce qu'il pense, se montre nous comme il est +et dpeint les gens sans le savoir. Ses lettres sont d'un honnte homme, +qui donne tout le monde les meilleurs conseils. A ceux qui gouvernent +des provinces puises par le fisc et la guerre, il prche l'humanit; +il recommande aux riches la bienfaisance, en des termes qui rappellent +la charit chrtienne. Quelquefois il entre rsolument dans la vie +prive de ses amis; par exemple, il ose demander l'un d'eux de +renoncer aux profits d'un hritage injuste. Quant lui, il est partout +occup faire du bien; il vient en aide ses amis malheureux, prend +soin de leurs affaires, implore pour eux le secours des hommes +puissants, marie leurs filles, et, aprs leur mort, redouble de soins en +faveur des enfants qu'ils laissent sans protection et souvent sans +fortune. Sa correspondance ne le fait pas seul connatre; elle permet +quelquefois de juger ceux avec lesquels il tait en relation. Ses +enfants forment des mnages unis, ses amis, pour la plupart, lui +ressemblent, et lorsqu'on a fini de lire ses lettres, il semble qu'on +vient de traverser une socit d'honntes gens. Je sais bien qu'il est +port juger avec un peu trop d'indulgence; il prte volontiers aux +autres ses qualits et n'aperoit pas le mal qu'il ne serait pas capable +de commettre; mais, malgr ce dfaut, il est impossible de ne pas tenir +grand compte de son tmoignage. L'impression qui reste de ce grand monde +de Rome, tel qu'on l'entrevoit dans ses lettres, lui est, en somme, +favorable et rappelle la socit de Trajan et des Antonins telle que +nous la montrent les lettres de Pline. + +Voici encore un renseignement que nous devons la correspondance de +Symmaque, et qui contrarie un peu l'opinion que nous nous faisons de +cette poque. Il nous semble que les gens de cette gnration, qui fut +la dernire de l'empire, devaient avoir quelque sentiment des prils qui +les menaaient, et qu'il est impossible qu'en prtant un peu l'oreille +on n'entendit pas les craquements de cette machine qui tait si prs de +se dtraquer. Les lettres de Symmaque nous montrent que nous nous +trompons. Nous y voyons que les gens les plus distingus, les hommes +d'tat, les politiques, ne se doutaient gure que la fin approcht. A la +veille de la catastrophe, tout allait comme l'ordinaire, on achetait, +on vendait, on rparait les monuments et l'on btissait des maisons pour +l'ternit. Symmaque est un Romain des anciens temps, qui croit que +l'empire est ternel et ne se figure pas que le monde puisse continuer +d'exister sans lui. Malgr les avertissements qu'on a reus, son +optimisme est imperturbable. Il aurait certes bien des raisons d'tre un +mcontent: le snat, dont il est si fier d'tre membre, n'est presque +plus rien, et l'on perscute le culte qu'il professe. Cependant il ne +cesse pas de louer ses matres et il est satisfait de son temps. C'tait +une de ces mes candides qui regardent comme des vrits incontestables +que la civilisation a toujours raison de la barbarie, que les peuples +les plus instruits sont invitablement les plus honntes et les plus +forts, que les lettres fleurissent toutes les fois qu'elles sont +encourages, etc. Or il voit prcisment que les coles n'ont jamais t +plus nombreuses, l'instruction plus rpandue, la science plus honore, +que les lettres mnent tout, que le mrite personnel ouvre toutes les +carrires; aussi s'crie-t-il, dans son enthousiasme: Nous vivons +vraiment dans un sicle ami de la vertu, o les gens de talent ne +peuvent s'en prendre qu' eux-mmes s'ils n'obtiennent pas les +situations dont ils sont dignes. Et il ne lui semble pas possible +qu'une socit si claire, qui apprcie tant les lettres et fait une si +grande place l'instruction, soit emporte en un jour par des barbares! + +[Illustration: Les registres du fisc brls sur le Forum (bas-relief de +la Tribune aux Harangues). + +Sur l'ordre de l'empereur, les scribes apportent, pour en faire un +bcher, les registres o sont inscrits les noms des citoyens en retard +sur le fisc. Dans le fond, la faade du temple de Vespasien, puis une +arcade du Tabularium, le temple de Saturne, les arceaux dcouronns de +la basilique Julia.] + +Il lui arrive pourtant de voir et de noter au passage quelques incidents +fcheux, par lesquels se rvlait le mal dont souffrait l'empire, et qui +auraient d lui donner rflchir. Par exemple, il raconte quelqu'un +qui l'attend qu'il ne peut pas sortir de Rome parce que la campagne est +infeste de brigands: c'en est donc fait de la _paix romaine_, si vante +dans les inscriptions et les mdailles, puisque, aux portes mmes de la +capitale, on n'est plus en sret! Une autre fois il se plaint que +l'empereur, qui manque de soldats, demande aux gens riches leurs +esclaves pour les enrler, et cette mesure ne lui rvle pas quelles +extrmits l'empire est rduit! Mais ce qui est plus significatif +encore, ce qui indique plus clairement un profond dsordre et annonce la +ruine prochaine, c'est le triste tat de la fortune publique. Les +preuves en sont partout chez Symmaque. Il nous fait voir que le fisc a +tout puis, que les riches sont bout de ressources, que les fermiers +n'ont plus d'argent pour payer les propritaires, et que la terre, qui +tait une source de revenus, n'est plus qu'une occasion de dpense. Ce +sont l des symptmes graves; et pourtant Symmaque, qui les voit, qui +les signale, n'en parat pas alarm. C'est que le mal tait ancien, +qu'il avait augment peu peu, et que, depuis le temps qu'on en +souffrait, on s'y tait accoutum. Comme Rome persistait vivre, malgr +les raisons qu'elle avait de mourir, on avait fini par croire qu'elle +vivrait toujours. Jusqu'au dernier moment on s'est fait cette illusion, +et la catastrophe finale, quoiqu'on dt s'y attendre, fut une surprise. +C'est ce que les lettres de Symmaque mettent en pleine lumire; elles +nous montrent quel point des politiques nourris des leons de +l'histoire, et qui connaissaient fond les temps anciens, peuvent se +tromper sur l'poque o ils vivent; elles nous font assister au +spectacle, plein de graves enseignements, d'une socit fire de sa +civilisation, glorieuse de son pass, occupe de l'avenir, qui pas pas +s'avance jusqu'au bord de l'abme, sans s'apercevoir qu'elle y va +tomber. + +G. BOISSIER, _La fin du paganisme_, t. II, Paris, +Hachette, 1894, in-16. + + BIBLIOGRAPHIE.--T. Hodgkin, _Italy and her invaders_, t. I^1 et + II^2 [Sur les invasions visigothiques, hunniques et vandales en + Italie], t. III et IV [Sur l'invasion ostrogothique et la + restauration de l'Empire], t. V et VI [Sur les Lombards, jusqu'en + 744], Oxford, 1892-1895, in-8.--Cf. C. Cipolla, _Per la storia + d'Italia e de' suoi conquistatori nel medio evo piu antico_, + Bologna, 1895, in-16. + + + + +CHAPITRE II + +LES BARBARES. + + PROGRAMME.--_Les invasions germaniques: Alaric. Simple numration + des tats fonds par les Germains.--Les Huns et Attila.--Les Goths + et Thodoric._ + + _Les Francs: Clovis. Conqute de la Gaule et d'une partie de la + Germanie._ + + _Moeurs de l'poque mrovingienne. Loi salique. Les rois, les + grands, les vques; Grgoire de Tours. Les rgions franques: + Neustrie, Austrasie, Bourgogne, Aquitaine._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Comme il est naturel, c'est en Allemagne que =les origines et les + invasions germaniques= ont t tudies avec le plus de soin. Nous + n'avons gure en franais que des livres vieillis: ceux d'Ozanam + (_tudes germaniques_, 1845);--d'Am. Thierry (_Rcits de l'histoire + romaine au Ve sicle_, 1860);--de E. Littr (_tudes sur les + barbares et le moyen ge_, Paris, 1867, in-8);--de A. Geffroy + (_Rome et les barbares_, Paris, 1874, in-8).--Le t. II de + l'_Histoire des institutions_ de M. Fustel de Coulanges est + intitul: _L'invasion germanique et la fin de l'Empire_ (Paris, + 1891, in-8).--Voir aussi J. Zeller, _Entretiens sur l'histoire du + moyen ge_, 1re partie [jusqu'en 814], Paris, 1884, 2 vol. + in-12, 3e d.--Le livre, trs populaire en Angleterre, de Ch. + Kingsley, _The Roman and the Teuton_ (London, 1879, in-8), est + dclamatoire.--On lira de prfrence: E. v. Witersheim, _Geschichte + der Vlkerwanderung_, Leipzig, 1880-1881, 2 vol. in-8, 2e d., + revue par F. Dahn;--F. Dahn, _Urgeschichte der germanischen und + romanischen Vlker_, Berlin, 1880-1889, 4 vol. in-8;--le mme, + _Die Knige der Germanen_, Wrzburg et Leipzig, 1861-1894, 7 vol. + in-8;--W. Arnold, _Ansiedelungen und Wanderungen deutscher + Stmme_, Marburg, 1881, in-8, 2e d.--Citons encore, en seconde + ligne, les histoires gnrales de G. Kaufmann (_Deutsche Geschichte + bis auf Karl den Grossen_, Leipzig. 1880-1881, 2 vol. in-8) et de + O. Gutsche et W. Schultze (_Deutsche Geschichte von der Urzeit bis + zu den Karolingern_, Stuttgart, 1887 et s.).--Sur les + tablissements goths en Italie: T. Hodgkin. _Italy and her + invaders_, London, 1892, 3 vol. in-8, 2e d.--Sur =Attila= et + les =Huns=, E. Drouin, art. _Huns_, dans la _Grande Encyclopdie_, XX + (1894), p. 405. + + L'=histoire gnrale des royaumes francs= intresse la fois la + France, l'Allemagne et la Belgique.--L'ouvrage d'Aug. Thierry + (_Rcits des temps mrovingiens_, Paris, 1840, 2 vol. in-8) a eu + beaucoup de succs; il est fait de morceaux de Grgoire de Tours + habilement arrangs.--Tous les faits connus ont t recueillis et + discuts avec soin par G. Richter, _Annalen des frnkischen Reichs + im Zeitalter der Merovinger_, Halle, 1873, in-8.--Voyez aussi F. + Dahn, _Die Knige der Germanen_ (prcit), t. VII, _Die Franken + unter den Merovingern_, Leipzig, 1894, in-8;--W. Junghans, + _Histoire critique des rgnes de Childerich et de Chlodovech_, + Paris, 1879, in-8, tr. de l'all.;--G. Kurth, _Histoire potique + des Mrovingiens_, Paris-Bruxelles, 1893, in-8.--On peut + recommander d'avance un livre de vulgarisation que M. M. Prou + publiera en 1896 dans la Bibliothque d'histoire illustre, sous + ce titre: _La Gaule mrovingienne_. + + Les =institutions franques sous les Mrovingiens= ont t tudies + avec talent par J.-M. Lehurou, dont l'_Histoire des institutions + mrovingiennes et du gouvernement mrovingien_ (Paris, 1842, in-8) + a vieilli. Trs rudits, mais difficiles lire, sont les livres de + J. Tardif (_tudes sur les institutions politiques et + administratives de la France, priode mrovingienne_, Paris, 1882, + in-8) et de G. Waitz (_Deutsche Verfassungsgeschichte_, t. II, + Kiel, 1882, in-8).--Les trois vol. de l'_Histoire des institutions + politiques de l'ancienne France_ de M. Fustel de Coulanges qui sont + consacrs l'poque mrovingienne (_La monarchie franque_, 1888; + _L'alleu et le domaine rural_, 1889; _Les origines du systme + fodal_, 1890) ne sont pas les meilleurs de ce grand + ouvrage.--Comparez L. Vanderkindere, _Introduction l'histoire des + institutions de la Belgique au moyen ge_, Bruxelles, 1890, + in-8.--Rsum consciencieux, trs bien inform, dans P. Viollet, + _Histoire des institutions politiques et administratives de la + France_, t. Ier, Paris, 1890, in-8.--Sur l'glise franque, voir + l'admirable _Kirchengeschichte Deutschlands_ de A. Hauck (t. + Ier, _bis zum Tode des Bonifacius_, Leipzig, 1887, in-8).--Pour + l'histoire de la civilisation et du droit l'poque mrovingienne, + v. la Bibliographie des ch. VI et XIV. + + La principale source de l'histoire des Francs mrovingiens est la + chronique de Grgoire de Tours. Voir, sur =Grgoire de Tours=: G. + Monod, _tudes critiques sur les sources de l'histoire + mrovingienne_, Paris, 1872, in-8;--M. Bonnet, _Le latin de + Grgoire de Tours_, Paris, 1890, in-8 (Premire partie). + + =L'histoire locale des rgions franques=: Neustrie, Austrasie, + Bourgogne, Aquitaine, etc., n'est pas acheve. On consultera avec + profit: A. Longnon, _Gographie de la Gaule au VIe sicle_, + Paris, 1878, in-4;--A. Loth, _L'migration bretonne en Armorique + du Ve au VIIe sicle de notre re_, Paris, 1884, in-8;--A. + Jahn, _Die Geschichte der Burgundionen und Burgundiens bis zum Ende + der Isten Dynastie_, Halle, 1874, 2 vol. in-8;--Ch. Pfister, + _Le duch mrovingien d'Alsace et la lgende de sainte Odile_, + Paris, 1892, in-8;--Cl. Perroud, _Des origines du premier duch + d'Aquitaine_, Paris, 1881, in-8. + + Le dernier mot n'est pas dit sur l'histoire des royaumes barbares, + Francs, Goths, etc., qui ont t fonds aux dpens de l'Empire + romain. D'importantes parties de l'histoire mrovingienne ont t + renouveles tout rcemment par MM. J. Havet, B. Krusch, etc.--M. + Ch. Bayet prpare un _Manuel des institutions franaises. Priode + mrovingienne et carolingienne_. + + + + +I.--LA FOI ET LA MORALE DES FRANCS. + + +L'glise avait eu son ge hroque intellectuel. Lorsque les aptres, +portant par le monde la premire religion qui et t faite non pour un +peuple, mais pour l'humanit, prchrent le royaume de Dieu o les +hommes sont unis troitement entre eux et avec Dieu, la philosophie, +aprs quelques instants d'hsitation, de doute et de ddain, tudia +cette solution, la plus admirable qui et t trouve du problme des +relations de l'homme avec Dieu et avec l'homme. Platoniciens, qui +creusaient sans se lasser l'enseignement du matre sur la manifestation +de l'infini dans le fini et de Dieu dans la nature et dans l'me, +disciples conscients ou inconscients de Zoroastre, qui expliquaient +l'origine du mal par la coexistence de deux principes, apportrent dans +l'examen de la doctrine nouvelle les traditions de leurs coles. Il y +eut, au Ier et au IIe sicle, une sorte de reconnaissance faite +par l'esprit humain autour du christianisme; aprs quoi, les philosophes +entrrent dans l'glise, mais en demeurant des philosophes. L'cole +d'Alexandrie enseigna que la philosophie avait t la prparation du +christianisme chez les paens, comme l'Ancien Testament chez les Juifs. +Elle rapprocha l'Ancien Testament et la philosophie par cette thorie +que le Verbe, qui a t la parole de Dieu ds l'origine, a sem la +vrit dans les crits profanes comme dans l'criture. Elle crut ou fit +semblant de croire que Platon avait connu les livres saints et elle le +transforma en un disciple de Mose. Elle fit ainsi de l'histoire +intellectuelle et morale de l'humanit une grande synthse qu'elle donna +pour pidestal au christianisme. + +Au temps mme o la critique platonicienne s'exerait librement sur le +dogme, naquit l'autorit. La lutte du christianisme contre les paens et +contre ceux des philosophes qui, n'tant chrtiens que par mtaphysique, +faisaient bon march de la foi positive, fit natre deux ides +corrlatives, l'ide d'une glise catholique seule en possession de la +vrit, et l'ide ecclsiastique de l'hrsie. Hrsie signifiait dans +le langage philosophique choix d'une opinion; cela signifia dans le +langage ecclsiastique choix d'une opinion mauvaise, erreur condamnable +et damnable. Pour prmunir les fidles contre la perdition, l'glise +crivit la rgle de la foi. Bientt l'hrsie se montra sous une forme +trange: le manichisme, produit d'un mlange de la philosophie grecque +avec la religion zoroastrique, rduisit le Christ la qualit d'un +esprit de lumire et d'un combattant illustre dans le conflit entre le +bon et le mauvais principe. Ainsi le gnie hellnique, toujours en +travail, menaait de perdre le christianisme dans des conceptions +bizarres; la sagesse des anciens et leur mthode, leur idalisme et leur +dialectique, qui avaient servi btir le dogme, s'employaient le +dmolir. C'est alors que l'esprit latin s'insurgea. + +L'glise d'Occident tait demeure pendant longtemps l'lve des glises +orientales: l'Orient parlait, l'Occident coutait. La langue de +l'criture et des aptres, des thologiens orthodoxes ou hrtiques, +tait la langue grecque; mais, au IIIe sicle, Tertullien introduisit +la langue latine dans les controverses et rvla un esprit tout +diffrent de l'esprit oriental, plus troit, plus prosaque, mais plus +ferme. Tertullien a certaines maximes brves, dictes par un sens commun +assez grossier, et par cela mme trs intelligibles. On ne peut +pourtant pas chercher indfiniment, dit-il: _infinita inquisitio esse +non potest_. D'ailleurs quoi bon chercher? Il n'y a pas besoin de +curiosit, _curiositate opus non est_, aprs le Christ et l'vangile. +Il y a une rgle laquelle il faut se tenir: La plnitude de la +science est d'ignorer ce qui est contraire cette rgle. C'est +merveille de voir comment le christianisme, en se rpandant sur le +monde, s'adaptait aux diffrents milieux. Au temps de l'antiquit +paenne, les Grecs avaient pens tandis que les Romains agissaient; la +vie intellectuelle romaine, trs tardive, avait t le reflet de la vie +intellectuelle hellnique, et Rome n'avait manifest son originalit que +dans le domaine du droit. Au temps de l'antiquit chrtienne, l'esprit +hellnique cherche sans cesse et toujours disserte; le chrtien romain +arrte la doctrine et tout de suite il est prt lgifrer sur la +discipline et sur la foi. + +L'autorit trouva bientt un organe rgulier dans la hirarchie qui se +constituait et dans la puissance impriale. A peine l'empereur fut-il +entr dans l'glise que la libert en sortit. L'hrsie devint une +affaire d'tat. Auparavant, elle pouvait ne troubler qu'une ou deux +provinces, et les vques des pays o elle se produisait se contentaient +de rejeter en concile les opinions htrodoxes; dsormais elle occupa la +chrtient entire. Arius est jug par l'glise universelle, l'empereur +prsent et prsidant, et les conciles font de leurs dcisions des +articles de foi, que l'empereur transforme en articles de loi. Comme la +victoire de l'glise sur le paganisme la dispense de toute tolrance +envers les dissidents, l'hrtique devient le grand ennemi. Dj se +disaient de dangereuses paroles: Mieux vaut errer dans les moeurs que +dans la doctrine;... mieux vaut un paen qu'un hrtique.... + +Du moins, les controverses demeurent grandes aux IVe et Ve +sicles. On discute sur la nature du Verbe pour ou contre Arius, sur la +destine des mes pour ou contre Origne, sur le libre arbitre pour ou +contre Plage. Les adversaires sont de haute taille, car l'orthodoxie +est dfendue par saint Augustin et par saint Jrme, et les coles +thologiques d'Alexandrie et de Syrie procdent toujours selon les +rgles d'une mthode scientifique. Mais le temps marche et la culture +ancienne dprit. L'glise oublie ce qu'elle lui doit, la ddaigne comme +superflue et la suspecte comme complice du paganisme, dont elle est le +dernier refuge. Elle rejette non seulement la philosophie, mais toute la +littrature. Il parat que tu enseignes la grammaire, crit le pape +Grgoire le Grand un vque. Je ne puis rpter cela sans rougir, et +je suis triste et je gmis, car les louanges du Christ ne peuvent se +rencontrer dans une mme bouche avec les louanges de Jupiter. L'horizon +intellectuel, si vaste autrefois, se rapproche et se ferme, et l'glise +prtend se suffire elle-mme. Si encore l'activit de l'esprit avait +dur en elle! Mais sur quoi se serait-elle exerce? Ne cherchons plus, +avait dit Tertullien, et l'on ne cherche plus en effet! Toute la sagesse +est trouve; elle est dans certains livres dont un dcret pontifical +dresse le catalogue. L'erreur est dans d'autres livres: le mme dcret +les met l'_index_. Les coles thologiques d'Orient tombent en +dcadence, et l'Occident n'en a pas une seule qui mrite d'tre cite. +Tandis que les coles de lettres profanes trouvent encore des lves +pour leur enseignement vieilli, il n'y a point de matres publics pour +les divines critures. C'est Cassiodore qui le dit en se lamentant. +Aussi, pour suppler au dfaut des matres, crit-il le _de Institutione +divinarum litterarum_, c'est--dire un manuel o les prtres puissent +apprendre commodment tout ce qu'il faut savoir. Cassiodore le leur +dclare en propres termes et il leur reprsente qu'au lieu de chercher +prsomptueusement des nouveauts, il vaut mieux tancher sa soif la +source des anciens, des anciens de l'glise, bien entendu. Le temps du +manuel est venu en effet, car la parole vivante ne se fait plus +entendre. La priode de l'initiative intellectuelle est close; il ne +reste plus qu' constater les rsultats acquis. C'est pourquoi Jean le +Scolastique dispose en ordre mthodique les canons des conciles, afin +que toute question, quelle qu'elle soit, trouve sa rponse. C'est ainsi +qu'aprs qu'un livre est achev, on en crit la table des matires. + + * * * * * + +La grande originalit de la religion nouvelle, c'est qu'elle tait une +morale en mme temps qu'une thologie. purer partout, mme en Isral, +o elle tait la plus pure, la notion du divin, confondre la morale avec +la religion, orienter vers le ciel des mes qui n'avaient qu'un horizon +terrestre, dtruire les sacerdoces particuliers et les cultes locaux, +placer tous et chacun en prsence de Dieu, telle tait la mission du +christianisme. Il ne s'tait point vu, il ne se verra plus jamais un +pareil effort pour soulever la matire vers l'idal; mais la matire a +pes sur les ailes de l'esprit et l'a retenu entre ciel et terre, plus +prs de la terre que du ciel.... L mme o le Christ avait vcu, +combien d'hommes taient capables de faire de leur me un temple du +Christ? + +Les hommes ne se sentirent pas assez proches d'un Dieu qui remplissait +le monde, et, partout prsent, n'entrait nulle part en communication +intime avec ses fidles. Ils cherchrent des chelons pour monter +jusqu' lui. Ils trouvaient dans les critures les esprits bons et +mauvais; ils leur donnrent des formes plus prcises. Parmi les dmons +se placrent les dieux de l'ancienne mythologie, auxquels l'glise +elle-mme accorda une survivance trange, sous la forme de tentateurs +acharns la perdition des mes. Une puissance miraculeuse funeste fut +attribue aux statues des anciennes divinits et aux ruines de leurs +temples. Ce n'tait pas seulement le populaire que ces imaginations +troublaient. Le pape Grgoire le Grand raconte dans un de ses dialogues +l'aventure d'un Juif, qui, surpris par la nuit, ne trouva point d'autre +asile qu'un temple abandonn d'Apollon: les tnbres et la solitude +l'effrayrent; il avait entendu dire que les dmons hantaient cette +ruine, et, tout Juif qu'il ft, il se signa. Bien lui en prit; car, +minuit, le temple se remplit de fantmes qui tinrent sance sous la +prsidence d'Apollon, auquel ils rendirent compte des tentations dont +ils avaient assailli les chrtiens. Ainsi toute une lgion infernale +tait organise pour la guerre contre les mes. Mais en face d'elle se +rangea la lgion cleste: le culte des anges s'organisa; des glises +furent places sous l'invocation des plus grands, et chaque me crut +avoir son ange gardien. Ces purs esprits taient encore trop levs +au-dessus de l'homme, et la terre vers laquelle ils descendaient n'tait +pas leur patrie: sur la route de la terre au ciel, l'glise fit monter +les martyrs et les saints. Martyrs et saints devinrent les compagnons de +Dieu dans la gloire ternelle, mais en mme temps ils demeurrent +attachs au point de la terre o ils avaient vcu. L'antique croyance +populaire que l'me des morts ne s'loigne pas de leur dpouille avait +produit chez les paens les rites nafs du culte des morts; elle a +certainement contribu produire chez les chrtiens le culte des +martyrs. On s'imagina tre tout prs des saints quand on touchait leurs +restes, et mme cette opinion donna lieu de singuliers scandales: en +Egypte, il fallut dfendre aux chrtiens de garder chez eux les corps +des personnes rputes saintes, comme on gardait autrefois les corps des +anctres; ailleurs, il y avait des voleurs de corps saints, et une loi +de Thodose interdit d'exhumer les martyrs et de les vendre. Pour +viter ces profanations, on transporta les reliques dans les glises, o +on les plaa d'ordinaire sous les autels, et le culte des saints +commena. Les chrtiens clairs, les docteurs et les vques +prmunirent les fidles contre les dangers d'une idoltrie nouvelle; aux +polmistes paens qui leur reprochaient d'avoir troqu les idoles contre +les martyrs, ils rpondirent que l'glise honore ses saints pour +proposer leur vie en exemple et qu'elle rserve l'adoration Dieu seul; +mais la masse des hommes retrouvait les hros et les dieux d'autrefois +dans ces personnages sacrs qu'elle invoquait par leur nom, dont elle +savait l'histoire et dont elle touchait les tombeaux. Dans les glises +places sous l'invocation de tel ou tel bienheureux, les prires, au +lieu de monter jusqu' Dieu, s'arrtrent au mdiateur, d'autant plus +volontiers que celui-ci manifestait par des miracles plus frquents sa +puissance personnelle. La relation simple et directe de l'homme avec +Dieu fut complique par cette multiplicit des intermdiaires et +l'universel divin localis. + +[Illustration: La crypte de Jouarre. (Architecture mrovingienne.)] + +En mme temps, la simplicit du culte primitif tait altre par +l'organisation d'un crmonial solennel. Les modestes lieux de runion +o les premiers chrtiens priaient, prchaient et clbraient la +commmoration de la cne sont remplacs par des temples superbes diviss +en deux parties: l'une, rserve aux fidles; l'autre, plus leve, o +le clerg sige sur des trnes. L'esthtique du service divin, que les +paens avaient porte la perfection et que les premires communauts +chrtiennes avaient ddaigne, reparat. L'glise parle l'imagination +et aux sens par le bel ordre de ses pompes et l'clat des vtements +sacerdotaux, par les parfums, par la musique et par les peintures qui +retracent sur les murailles les grandes scnes de l'histoire de la foi. +Plus se multiplient et s'embellissent ces pieuses reprsentations +donnes par le clerg, plus les fidles sont rduits au rle de +spectateurs. Leur voix ne se mle plus celles des prtres que pour +chanter le _Kyrie eleison_; ils doivent couter et se taire, en vertu du +prcepte de Mose, qui a dit:--coute, Isral, et tais-toi! Encore +n'entendent-ils plus que rarement la prdication, qui tait jadis la +partie essentielle du service divin et qui tombe en dsutude. Assister + la clbration des mystres sacrs est une sorte d'acte matriel: +l'glise en fait une obligation et elle multiplie les ftes, qui +deviennent de plus en plus brillantes. + +Peu peu se forme une coutume de la dvotion,--_consuetudo devotionis_, +comme dit le pape Lon le Grand,--qui devient obligatoire comme la loi +elle-mme, car l'glise la fait procder de la tradition apostolique et +de l'enseignement du Saint-Esprit. Les manifestations extrieures +prennent une grande importance. Dans la primitive glise, l'asctisme +tait honor comme un moyen de parvenir la vertu, mais il n'tait +impos personne; dsormais il est prescrit par toutes sortes de rgles +minutieuses. La renonciation au monde et l'absolu mpris de la chair, +manifest par l'horreur croissante pour le mariage qui est rabaiss la +qualit d'une infirmit ncessaire, sont rputes les plus hautes des +vertus; ce sont des vertus moindres que le jene et l'abstinence +ordonns certains jours de la semaine et certaines poques de +l'anne. L'aumne elle-mme n'est plus libre. Conformment l'usage de +toute l'antiquit paenne et pour obir la loi de Mose, qui a dit: +Tu ne te prsenteras pas devant le Seigneur les mains vides, l'glise +rclame les prmices et la dme. + +Il y a pril certain que le fidle qui paye la dme, jene aux jours +prescrits et assiste exactement aux offices divins, n'estime avoir +rempli son devoir de chrtien. Plus nombreuses et plus rigoureuses sont +les obligations extrieures, plus vague et plus insaisissable est le +vrai devoir intime. Dj, d'ailleurs, l'glise offre la conscience du +pcheur le facile moyen de s'apaiser. On trouve dans saint Ambroise la +redoutable formule: Tu as de l'argent, rachte ton pch, et Salvien +enseigne dans son trait _de l'Avarice_ que la libralit envers +l'glise est le plus sr moyen de se rdimer du pch. Mais c'est dans +le culte des saints qu'apparat le mieux le caractre grossier des actes +matriels de foi. Le contact d'une relique miraculeuse ne procure pas +seulement la gurison d'une maladie; il a des effets bienfaisants sur +l'me elle-mme. Grgoire le Grand, envoyant un roi barbare des +parcelles des chanes du bienheureux Pierre et des cheveux de saint +Jean-Baptiste, lui dit que les chanes qui ont li le cou de l'aptre le +dlivreront de ses pchs et que le prcurseur lui assurera par son +intercession l'aide du Sauveur. Aussi les reliques sont-elles +recherches avec passion. Les princes ne cessent d'en demander au pape, +et les plus levs se montrent singulirement ambitieux: l'impratrice +Constantine ne s'avise-t-elle pas un jour de demander Grgoire la tte +de l'aptre saint Paul? Le bon pape dut lui faire entendre que le saint +ne se laisserait pas ainsi dcapiter: Les corps saints, dit-il, font +briller autour d'eux les miracles et la terreur, et, mme pour prier, on +ne s'approche point d'eux sans une grande crainte. Qui oserait les +toucher mourrait. Aussi les Romains, lorsqu'on leur demande les reliques + l'occasion de la conscration d'une glise, se contentent-ils de +placer dans le tombeau un morceau d'toffe; ils l'envoient ensuite +l'glise nouvelle, o il opre autant de miracles que les reliques +elles-mmes. Tout ce que peut faire Grgoire pour complaire sa +matresse srnissime, c'est de lui envoyer des parcelles des chanes +que le bienheureux Paul a portes au cou et aux mains; il prendra donc +une lime pour dtacher des paillettes, mais il n'est pas sr de les +obtenir, car il est arriv que l'on a longtemps lim les chanes sans en +rien tirer. Heureux princes, qui pouvaient ainsi recevoir et garder +domicile de si prcieux objets! Le commun des fidles se transportait +auprs d'eux pour recueillir le bnfice de leur puissance miraculeuse. +Le temps des plerinages a commenc; les plus zls chrtiens vont en +terre sainte chercher des fioles d'eau du Jourdain, des poignes de la +poussire du sol foul par le Sauveur ou bien des fragments de la vraie +croix, qui garde dans sa mmoire insensible une force vitale, comme dit +saint Paulin de Nole, et, rparant toujours ses forces, demeure intacte, +bien qu'elle distribue tous les jours son bois des fidles +innombrables. Ce plerinage est le plus louable de tous, mais trs +nombreux sont les sanctuaires o l'on va porter ses hommages et ses +voeux. La fatigue mme du voyage est un mrite dont on se prvaut +auprs du saint; puis on lui apporte des prsents, des objets prcieux, +de l'argent, des donations de terre. Ainsi reparat avec la +multiplicit des cultes cet change de services entre le ciel et les +hommes qui tait un des caractres du paganisme. + +La morale chrtienne s'est donc accommode la faiblesse de l'homme. Il +ne faut point voir l matire sarcasme ni dclamations. Toute +religion est un effort de l'homme vers Dieu, une transition de l'humain +au divin, ou, si l'on croit que le divin est rpandu dans la nature et +pens par l'homme, toute religion est une manifestation du divin dans +l'homme. Si haute qu'ait t la conception premire, l'homme fait valoir +les droits de son infirmit naturelle et il demeure soumis l'empire +des habitudes acquises. La conception de la religion chrtienne tait +trop haute, car c'est un monde surnaturel qui vit dans l'vangile: +peine y est-on averti de la prsence de la terre; les pieds du Sauveur y +glissent comme sur les flots qui ont port sans flchir son corps +impondrable; le Christ semble toujours prs de s'lever au ciel. Pour +vivre avec lui, il faut avoir quitt tout ce qui est de la terre: +famille, amis, maison, mme le travail, et se confier Dieu qui nourrit +l'oiseau et revt de splendeur le lis qui ne file point. Une seule +lecture transporte l'homme dans une indcise rgion idale, aux confins +de l'humain et du divin, c'est la lecture de l'vangile. Mais combien +d'esprits peuvent habiter l'idal? Combien de temps les plus levs y +peuvent-ils demeurer? Dans les carrefours des villes juives, grecques ou +romaines, dans les campagnes cultives par les esclaves, sur les chaises +curules, dans les _atria_, dans les ateliers, dans les cabanes vivait +l'humanit vraie, d'o le Christ avait tir douze aptres, parmi +lesquels se sont rencontrs un tratre et des pusillanimes, car le +disciple bien-aim se trouva seul au pied de la croix. L'humanit vraie +prit de la religion du Christ ce qu'elle en put comprendre; elle fit +effort pour s'lever jusqu' elle, mais elle l'abaissa aussi sa +porte. Nul doute que, le compte fait de toutes les superstitions et de +toutes les erreurs, elle demeura meilleure qu'elle n'tait auparavant: +la foi et la morale chrtienne, mme altres, furent bienfaisantes; +mais l'glise, qui n'a pu empcher ces altrations, qui les a mme +acceptes, provoques ou aggraves, ne pouvait plus avoir l'nergique +activit des premiers jours. L'intelligence d'un chrtien du VIe +sicle, emprisonne dans les formules d'un code minutieux de croyances, +n'a plus rien dsirer, rien chercher: elle est frappe d'inertie. Un +chrtien comme saint Paul, dont l'esprit tait occup par quelques +grandes ides, et dans le coeur duquel bouillonnait l'amour de Dieu, +ne croyait jamais avoir fait assez pour obir sa mission divine; le +monde, qu'il embrassait d'un regard et qu'il parcourait d'un pas leste, +tait trop troit pour lui. Quelle diffrence entre lui et ce pape, son +successeur, qui lime gravement, et non sans effroi, les prtendues +chanes du plus grand des aptres! + + * * * * * + +La religion, telle que l'histoire l'avait faite, se retrouve dans l'me +du plus grand personnage ecclsiastique des temps mrovingiens, l'vque +Grgoire de Tours: la dignit de sa vie, sa charit, sa bont, sont +comme la survivance du divin dans la dcadence de l'glise; mais quelles +misres dans cet esprit et quel dsordre dans cette conscience! Grgoire +a du bon sens, mme de la finesse; il a du jugement, mais il a reu de +ses matres une ducation insuffisante, et l'ducation gnrale, si +puissante dans ses effets, que donne aux intelligences la faon d'tre +du temps o elles vivent, tait, au VIe sicle, dtestable et +funeste. Grgoire n'a point de culture philosophique et il n'a qu'une +trs mdiocre culture littraire: il ne sait pas du tout la langue +grecque, et il sait mal la langue latine; il se console, il est vrai, de +sa rusticit, en pensant qu'elle le rend intelligible aux rustiques, +et nous lui pardonnons de grand coeur solcismes et barbarismes; mais, +comme l'intelligence d'un contemporain d'Auguste et de Louis XIV reflte +la belle ordonnance des choses, ainsi le dsordre des institutions et +des moeurs trouble ce contemporain de Chilpric: le mme homme qui ne +comprend pas la logique d'une syntaxe voit confusment les relations des +ides entre elles, ne mesure pas la proportion des faits, grossit les +petits et passe sur les grands la lgre. Il aurait pu tre, une +autre date, un crivain de got et d'esprit, et, s'il trbuche dans ses +livres, s'il s'arrte tout affair o il faudrait marcher, s'il marche +o il faudrait demeurer, s'il ressemble enfin un aveugle qui cherche +ttons sa voie, c'est que la bonne vue qu'il a reue de la nature a t +oblitre par les tnbres ambiantes. L'histoire voit souvent se +succder des gnrations que l'obscurit de leur sicle a comme +aveugles. + +Grgoire distingue pourtant un point lumineux, mais un seul: c'est +l'orthodoxie. Toute son intelligence y est attire et s'y applique. Il +ne souponne pas, bien entendu, l'histoire de la formation du dogme et +cette adaptation merveilleuse du christianisme l'tat intellectuel du +monde grec et romain; tout cela est perdu dans la nuit profonde. Il ne +regrette pas son ignorance, qu'il ne sent mme pas; l'orthodoxie lui +suffit, elle est la rgle absolue, la loi suprme; mais son regard, +force de la contempler, en est comme fascin. Cette foi troite et +tranquille exerce sur sa raison et sur sa conscience la puissance +pernicieuse de l'ide fixe; jointe aux dsordres d'un temps o la +multiplicit quotidienne des forfaits mousse l'horreur du crime, elle +gte l'honntet naturelle du bon vque. La mauvaise influence du +milieu ne lui fait pas commettre de mchantes actions, mais elle lui +inspire des jugements immoraux. Il est bon jusqu' la tendresse la plus +dlicate, et lorsqu'on lit dans son livre, tout plein de rcits de +perfidies, de vilenies et de tueries, tel passage o il dplore qu'une +peste lui ait enlev des petits enfants qui lui taient doux et chers, +qu'il avait rchauffs dans son sein, ports dans ses bras et nourris de +ses propres mains du mieux qu'il avait pu, on prouve une motion +profonde trouver tout coup un homme et l'humanit parmi ces bandits +et ce brigandage. On dirait saint Vincent de Paul apparaissant dans un +bagne. Pas une des manifestations de la charit chrtienne ne manque +dans la vie de Grgoire; il est le protecteur des faibles et des +pauvres; il pardonne ses ennemis, l'vque qui l'a calomni, aux +voleurs qui ont voulu l'arrter sur une route et qu'il rappelle, aprs +qu'ils se sont enfuis, pour leur offrir boire. Doux envers les +humbles, il est fier devant les grands. Il ne cde ni aux injonctions ni +aux cajoleries d'un Chilpric; lorsque celui-ci, pour obtenir son +assentiment la condamnation de Prtextat, l'vque de Rouen, le menace +de soulever le peuple de Tours, Grgoire rpond ce roi qui s'apprte + violer les canons que le jugement de Dieu est suspendu sur sa tte. +Chilpric, pour le calmer, l'invite s'asseoir sa table, et, lui +montrant un plat: J'ai fait prparer ceci pour toi, dit-il, c'est de la +volaille avec des pois chiches; mais Grgoire rpond, avec cette +navet solennelle que mettent souvent dans ses paroles la conscience de +sa haute dignit avec l'habitude du langage ecclsiastique: Ma +nourriture est de faire la volont de Dieu et non pas de me dlecter en +ces dlices. Il savait bien pourtant qu'il y avait pril braver +Chilpric et Frdgonde; mais, entre le martyre et la dsobissance aux +lois de Dieu et de l'glise, il aurait avec joie pris le martyre. Et cet +homme d'un coeur si tendre, d'une conscience si dlicate, raconte de +grands crimes sans s'mouvoir et souvent mme en ayant l'air de les +approuver. Pour choisir un exemple bien connu, Clovis a employ tous les +modes de la sclratesse lorsqu'il a voulu acqurir le royaume de +Sigebert: Sigebert, roi de Cologne, a t assassin par son propre fils +Cloderic, l'instigation de Clovis; Cloderic a t assassin par +l'ordre du mme Clovis; celui-ci se rend Cologne et convoque les +Francs: Je ne suis pour rien dans ces choses, leur dit-il; je ne puis, +en effet, rpandre le sang de mes parents, puisque cela est dfendu; +mais ce qui est fait, est fait, et j'ai un conseil vous donner.... +Rfugiez-vous vers moi, afin que vous soyez sous ma protection. Les +Francs l'applaudissent par des clameurs et le fracas des boucliers; ils +l'lvent sur le pavois et le mettent en possession du trsor et du +royaume; car Dieu, dit Grgoire en matire de moralit, faisait tomber +chaque jour ses ennemis sous sa main, parce que ce roi marchait devant +le Seigneur avec un coeur droit et qu'il faisait ce qui tait agrable + ses yeux. Et l'vque numre d'autres meurtres commis par Clovis +avec autant de calme que s'il rcitait une litanie. Comment donc ce +saint homme compromet-il sa vertu et la grandeur mme de Dieu dans ce +pangyrique d'un mchant Barbare, et qu'entend-il par un coeur droit, +o se trouvera-t-il des coeurs pervers, s'il reconnat en Clovis la +droiture du coeur? Rien de plus simple que son critrium. Tous les +coeurs sont droits qui confessent, tous les coeurs sont pervers qui +nient la Trinit reconnue par Mose dans le buisson ardent, suivie par +le peuple dans la nue, contemple avec terreur par Isral sur la +montagne, prophtise par David dans le psaume. Grgoire ne se lasse +pas de rpter qu'il suffit d'tre un hrtique pour tre puni en ce +monde et dans l'autre, et il donne ses preuves: l'arien Alaric a perdu +tout la fois son royaume et la vie ternelle, pendant que Clovis, avec +l'aide de la Trinit, a vaincu les hrtiques et port les limites de +son royaume aux confins de la Gaule. Grgoire ne dit point que Clovis +soit au paradis dans la gloire ternelle, mais certainement le soupon +ne lui est pas mme venu que ce confesseur de la Trinit pt tre +relgu dans les enfers et avec la foule de ceux qui l'ont blasphme. + +Aprs l'orthodoxie, la vertu principale aux yeux de Grgoire est le +respect de l'glise orthodoxe, de ses ministres, de ses droits, de ses +privilges et de ses proprits. Malheur celui qui dsobit un +vque, car il est frapp tout de suite comme un hrtique! Un misrable +conspirait contre son vque: il fut trouv, le matin du jour fix par +le crime, mort sur une chaise perce, et, comme l'hrsiarque Arius +avait fini de cette laide faon, Grgoire, dont la logique a de ces +surprises, conclut de l'identit du chtiment l'identit du crime: On +ne peut, dit-il, sans hrsie dsobir au prtre de Dieu. Malheur qui +viole l'asile d'une glise! Le saint auquel elle est consacre ne tolre +pas ce sacrilge. Un homme poursuit son esclave dans la basilique de +saint Loup; il saisit le fugitif et le raille: La main de Loup ne +sortira pas de son tombeau pour t'arracher de ma main! Aussitt ce +mauvais plaisant a la langue lie par la puissance de Dieu; il court par +tout l'difice en hurlant, car il ne sait plus parler comme les hommes: +trois jours aprs, il meurt dans des tourments atroces. Malheur qui +touche aux biens de l'glise! Nantinus, comte d'Angoulme, s'est +appropri des terres ecclsiastiques; il est brl par la fivre, et son +corps tout noirci semble avoir t consum sur des charbons ardents. Un +agent du fisc s'empare de bliers qui appartenaient saint Julien; le +berger les veut dfendre, disant que le troupeau est la proprit du +martyr: Est-ce que tu crois, rpond le factieux personnage, que le +bienheureux saint Julien mange du blier? Lui aussi fut brl par la +fivre, au point que l'eau dont il se faisait inonder devenait vapeur au +contact de son corps. Malheur enfin qui n'obit pas aux commandements +de l'glise! Un paysan qui se rendait l'office aperoit un troupeau +qui ravage son champ: Hlas! dit-il, voil perdu mon labeur de toute +une anne! Et il prend une hache; mais c'tait dimanche; la main qui +violait la loi du repos dominical se contracte et demeure ferme, tenant +toujours la hache; il fallut, pour l'ouvrir, un miracle obtenu force +de larmes et de prires. + +Toujours dans les rcits de Grgoire clate la puissance des saints, +propice aux bons et redoutable aux mchants: il est le grand pontife du +culte des bienheureux. Il a employ une bonne partie de son existence +tourmente par tant de soins clbrer leur gloire. Laborieux crivain, +il gardait porte de la main son _Histoire des Francs_, qui est son +oeuvre principale et un des plus curieux monuments de l'histoire de la +civilisation, mais sur sa table de travail se trouvait toujours quelque +manuscrit commenc, o il droulait une inpuisable srie de miracles: +miracles de saint Martin, miracles de saint Julien, miracles des Pres. +Il avait une vnration particulire pour saint Martin, dont il tait le +successeur sur le sige de Tours. Dans la navet de son zle pour la +gloire de ce privilge, il cherche le pousser aux premiers rangs de la +hirarchie cleste. Il ne veut pas qu'il soit infrieur aux aptres ni +aux martyrs, et, pour l'galer aux plus grands tmoins de la foi, il +ruse avec les mots: si le bienheureux n'a pas vcu au temps des aptres, +il a eu du moins la grce _apostolique_; s'il n'est point mort dans les +tourments, il a t _martyr_ par les embches secrtes qu'on lui a +tendues et par les injures publiques qu'il a essuyes. Au reste, la +renomme de saint Martin a rempli le monde entier; dj Sulpice Svre a +crit une histoire de sa prdication et de ses miracles; Grgoire la +continue, ajoutant les chapitres aux chapitres mesure que les miracles +s'ajoutaient aux miracles. C'est du tombeau sacr dont il est le gardien +que l'vque de Tours considre le monde; son _Histoire des Francs_ est +prcde, la faon des crivains chrtiens, d'une histoire +universelle qui commence avec l'univers mme et qui est termine la +mort de saint Martin. Les premiers mots sont: Au commencement, Dieu +cra le ciel et la terre, et les derniers: Ici finit le livre premier, +qui contient 5546 annes, depuis le commencement du monde jusqu'au +passage en l'autre vie de saint Martin l'vque. A travers le rcit des +guerres et des crimes, Grgoire suit l'action miraculeuse du saint. +C'est auprs de Tours, et aprs avoir dfendu comme le plus grand des +crimes d'offenser saint Martin, que Clovis a remport sa plus grande +victoire. C'est Tours qu'il a reu les insignes proconsulaires et +clbr son triomphe. Mme les plus mchants parmi les rois ont des +gards pour Martin: un jour, Chilpric lui a demand conseil par une +lettre qu'il a dpose sur le tombeau avec une feuille blanche rserve + la rponse; mais l'envoy du mchant prince attendit en vain trois +journes; la feuille resta blanche, car le saint rservait ses faveurs +ceux qui l'honoraient d'une dvotion sincre. Grgoire ne doute pas que +son patron ne soit attentif toutes choses, aux petites comme aux +grandes, et il lui demande protection, conseil, aide contre tous les +maux et en particulier contre la maladie. Il a t guri d'une +dysenterie mortelle en buvant une potion o a t verse de la poussire +recueillie sur le tombeau. Trois fois, le simple contact avec la tenture +suspendue devant ce tombeau l'a guri de douleurs aux tempes. Une prire +faite genoux sur le pav avec effusion de larmes et de gmissements, +et suivie de l'attouchement de la tenture, l'a dbarrass d'une arte +qui lui obstruait le gosier au point de ne pas laisser pntrer mme la +salive: Je ne sais pas ce qu'est devenu l'aiguillon, dit-il, car je ne +l'ai ni vomi ni senti passer dans mon ventre. Un jour que sa langue +tumfie remplissait sa bouche, il l'a ramene l'tat naturel en +lchant le bois de la barrire qui entourait le spulcre. Saint Martin +ne ddaigne pas de gurir mme les maux de dents, et Grgoire, +reconnaissant de tous ces bienfaits, merveill de cette puissance, +s'crie: O thriaque innarrable! ineffable pigment! admirable +antidote! cleste purgatif! suprieur toutes les habilets des +mdecins, plus suave que les aromates, plus fort que tous les onguents +runis! tu nettoies le ventre aussi bien que la scammone, le poumon +aussi bien que l'hysope, tu purges la tte aussi bien que le pyrthre! + +Telle tait la religion de Grgoire de Tours: croyance au dogme +littrale et sans examen, observance minutieuse des pratiques de +dvotion, superstition rpugnante. Certes Grgoire vaut mieux que cette +religion qui s'est impose son esprit. Par moments, il fait effort +pour s'en dgager et s'lever jusqu' Dieu: il y arrive sans trop de +difficults, conduit et port par les saints. Il a une conception trs +belle du rle des saints dans le monde, et il l'exprime avec une +loquence toute chaude d'une inspiration sacre. Le prophte +lgislateur, aprs qu'il a racont comment Dieu dploya le ciel de sa +droite majestueuse, ajoute: Et Dieu fit deux grands luminaires, puis les +toiles, et il les plaa dans le firmament du ciel afin qu'ils +prsidassent au jour et la nuit. De mme Dieu a donn au ciel de l'me +deux grands luminaires, savoir le Christ et son glise, afin qu'ils +brillassent dans les tnbres de l'ignorance; puis il y a plac des +toiles, qui sont les patriarches, les prophtes et les aptres, afin +qu'ils nous instruisent de leurs doctrines et nous clairent par leurs +actions merveilleuses. A leur cole se sont forms ces hommes que nous +voyons, semblables des astres, briller de la lumire de leurs mrites, +resplendir de la beaut de leurs enseignements: ils ont clair le monde +des rayons de leur prdication, car ils sont alls de lieu en lieu, +prchant, btissant des monastres pour les consacrer au culte divin, +apprenant aux hommes mpriser les soins temporels et se dtourner +des tnbres de la concupiscence pour suivre le vrai Dieu. Par un +bienfait de sa naissance et de son ducation, Grgoire a connu et il a +aim quelques-uns de ces continuateurs des patriarches et des aptres. +Il est d'une famille de saints: le bisaeul de sa mre est saint +Grgoire, vque de Langres, qui eut pour fils et successeur Tetricus, +doublement successeur, car Tetricus fut la fois vque de Langres et +saint. Saint Nizier, l'vque de Lyon, tait l'oncle maternel de +Grgoire, qui, dans son enfance, alors qu'il apprenait lire, couchait +avec le vnrable vieillard: sa mort il reut une prcieuse relique, +une serviette dont les fils dtachs suffisaient faire de grands +miracles. Du ct paternel, Grgoire trouvait quatre saints +personnages: saint Gall, l'vque des Arvernes, qui, le jour o on le +porta en terre, se retourna sur la civire de manire que sa face +regardt l'autel; saint Ludre, qui, une nuit o des clercs s'appuyaient +sur son tombeau, le secoua pour les rappeler au respect; Leocadius, +citoyen de Bourges, qui, tant encore paen, accueillit dans sa maison +les premiers missionnaires du Berry; Vettius Epagathus enfin, qui fut un +des martyrs de Lyon au IIe sicle. Ainsi Grgoire remontait par une +chane ininterrompue de bienheureux jusqu'au jour o le christianisme +fut prch en Gaule. Par eux il touchait aux aptres, aux patriarches, +aux prophtes et la cration. Comme il savait peu de choses, comme +l'histoire du monde tait pour lui contenue dans l'histoire de l'glise, +son regard, glissant sur l'antiquit profane presque vanouie dans le +nant, atteignait le _principium mundi_ o sigeait sur son trne +l'indivisible Trinit. Il n'a qu'une notion trs imparfaite de la +succession des temps; il rapproche et confond presque sur le mme plan +toutes les figures clestes, comme les vieux peintres reprsentaient +leurs personnages et la nature sans perspective sur un fond d'or. Le +monde de l'me, comme il dit, lui apparat sous des formes prcises; +sa foi a besoin de ces reprsentations quasi matrielles; mais, si +grossire qu'elle soit, elle le transporte au del des misres qu'il +voit autour de lui; elle le fait vivre dans un monde enchant, tout +pntr de divin, et c'est justice que ce compagnon des tres clestes +ait t reconnu saint aprs sa mort: l'glise n'a fait que le laisser o +il avait vcu, parmi les saints. + +Grgoire est donc une exception dans l'glise mrovingienne, et, pour +tudier l'action de cette glise sur les peuples de la Gaule, il faut +retrancher de la religion de l'vque de Tours les traits qui +l'embellissent. Il faut aussi placer ct de lui et de quelques +vques bons et saints comme lui ces ecclsiastiques tranges, dont il +tale les vices et raconte les crimes: l'vque de Vannes onius, un +ivrogne, qui, un jour, en pleine messe, poussa un cri de bte et tomba +saignant de la bouche et des narines; Bertramm et Pallade, qui se +prennent de querelle la table de Gondebaud et se reprochent leurs +parjures pour la plus grande joie des convives, qui rient gorge +dploye; Salone et Sagittaire, qui vont la guerre avec casque et +cuirasse et font pendant la paix le mtier de coupeurs de bourses, +s'attaquant mme aux hommes d'glise, comme ce jour o ils envahissent +la tte de leurs bandes la maison d'un vque occup clbrer une +fte, maltraitent l'hte, tuent les convives et s'enfuient chargs de +butin; brigands incorrigibles, dposs par un concile, mais rtablis, +enferms par Gontran dans un monastre, puis librs,--tant il y avait +d'indulgence pour des crimes d'vques,--jouant la comdie de la +pnitence, rpandant les aumnes, jenant, psalmodiant nuit et jour, +puis retournant leur vie habituelle, c'est--dire buvant la nuit +pendant les chants de matines, quittant la table aux premiers rayons de +l'aurore, et se levant vers la troisime heure pour se baigner et se +remettre table o ils demeuraient jusqu'au soir; Badegisel du Mans, +qui n'a pas laiss passer un jour, ni mme une heure, sans commettre +quelque brigandage; Pappole de Langres, dont Grgoire se refuse dire +les iniquits, prtrition qui permet de supposer des monstruosits, car +le bon vque n'est pas pudibond. A ct de ces princes de l'glise +sculire, on pourrait nommer tel abb assassin et adultre, tel ermite +qui, ayant reu de quelques fidles en tmoignage de vnration une +provision de vin, se mit boire et courir les champs, arm de pierres +et de btons, si bien qu'il fallut l'enchaner dans sa cellule; enfin +cette religieuse du couvent de Sainte-Radegonde, Chrodield, une +princesse mrovingienne qui s'insurge contre son abbesse Leudovre. +Grgoire a beau lui rappeler que les canons frappent d'excommunication +les religieuses qui dsertent le clotre, elle se rend auprs du roi +Gontran, son oncle, et elle obtient de lui qu'une commission d'vques +examinera ses griefs. De retour Poitiers, elle trouve la maison en +grand dsordre; plusieurs de ses compagnes se sont maries. Craignant +alors le jugement piscopal, elle arme une bande de vauriens. Les +vques arrivent et ils excommunient les mutines, mais celles-ci les +assigent dans une glise, d'o ils s'enfuient non sans avoir reu force +mauvais coups. De son ct, Leudovre, qui a t chasse, arme ses +serviteurs. Poitiers est en proie la guerre civile. Pas un jour sans +meurtre, pas une heure sans querelle, pas une minute sans larmes. A la +fin, deux rois, Childebert et Gontran, se coalisent contre ces femmes; +un comte prend d'assaut le monastre; un concile condamne les rvoltes + la pnitence, mais Childebert obtient leur pardon. De tels scandales +montrent de quel cortge tait entour Grgoire, et ils expliquent en +partie pourquoi l'glise mrovingienne a t impuissante corriger les +moeurs des Francs et des Romains, mais ce serait juger +superficiellement les choses que d'attribuer la seule perversion des +ecclsiastiques le dsordre moral de la socit mrovingienne. Cette +perversion est, non point une cause, mais une consquence de la +corruption de la religion chrtienne, car la religion, comme la +comprenait et la pratiquait Grgoire de Tours, descendant de l'me +exceptionnelle du saint vque dans la masse ignorante, n'y pouvait +produire qu'une idoltrie grossire et l'immoralit. + + * * * * * + +Sans doute, il y a dans l'glise comme dans la conscience de Grgoire +une survivance du divin. Mme dgnre, elle est bienfaisante, car les +efforts vers le bien ne sont jamais perdus, et si l'histoire du +christianisme montre que la recherche d'une perfection idale est +chimrique, si le contraste entre la laideur des choses et la beaut du +rve est attristant, c'est une consolation de penser que la chimre et +le rve ont en ce monde leur utilit. Tout indignes que soient tant +d'ecclsiastiques, l'glise exerce une haute magistrature d'humanit. +Elle est la protectrice lgale des misrables. A l'vque sont confies +les causes des veuves et des orphelins; il habille et il nourrit les +pauvres; il fait visiter les prisonniers par l'archidiacre tous les +dimanches; il donne asile aux lpreux, qui sont des rprouvs parce que +leur mal est un objet de terreur et d'horreur. Les conciles protgent +l'esclave, dont la condition est plus atroce au VIe sicle qu'elle +n'tait Rome, au temps o la lgislation impriale l'avait pris en +piti, et en Germanie, o l'on ne connaissait pas l'esclavage +domestique, le plus atroce de tous. Un contemporain de Grgoire, ce +Rauching, qui appliquait sur les membres nus de ses serviteurs des +torches allumes, jusqu' ce que la brlure ft tomber la chair et +calcint les os, rappelle ces Romains qui engraissaient les murnes de +leurs viviers avec de la chair d'homme, ou ces matrones qui enfonaient +des pingles d'or dans le sein de leurs femmes. L'glise rpte ces +Barbares la dfense de tuer l'esclave; elle y ajoute la dfense de le +vendre hors de la province et de sparer les poux qu'elle a unis au nom +de Dieu. Elle fait plus: elle proclame l'galit du matre et de +l'esclave devant le Dieu qui ne fait pas au ciel de diffrence entre les +personnes. Pourvue par la loi romaine du droit d'affranchissement +qu'elle pratique dans ses temples, elle range la libration des esclaves +au nombre des oeuvres pies, et les formules, les lois mmes, +promettent au matre librateur qu'il recevra sa rcompense dans la vie +future auprs du Seigneur. Elle traite bien ses propres serfs: dans la +hirarchie de la servitude, les serfs d'glise sont placs en tte +ct de ceux du roi. Bonne propritaire, elle fait ces ouvriers de ses +domaines un sort supportable, et l'afflux des malheureux qui se +rfugient sous sa protection prouve qu'alors dj on savait ce que dira +plus tard le proverbe: qu'il est bon de vivre sous la crosse. + +L'glise accepte, il est vrai, mainte coutume barbare, par exemple, les +preuves judiciaires: quand un accus, pour prouver son innocence, offre +de tenir dans sa main un fer chaud, le fer est chauff auprs de +l'autel; si l'accus est jet tout garrott dans une cuve dont il doit +toucher le fond, un prtre bnit l'eau; s'il doit se battre contre son +adversaire, l'glise bnit les armes des deux champions. L'criture est +employe justifier ces bizarreries grossires: Dieu n'a-t-il pas sauv +Loth du feu de Sodome, No des eaux du dluge, et David n'a-t-il pas +combattu en duel contre Goliath? Comme Dieu tait rput manifester +l'innocence et rvler le criminel, l'glise ne pouvait rcuser le juge +infaillible; mais du moins sa bienfaisante influence se fait sentir dans +les guerres prives: entre deux partis prs d'en venir aux mains, elle +intervient, comme disent les formules, pour rtablir la concorde et +la paix. Elle demande l'offens d'accepter la composition, et elle +aide au besoin l'offenseur la payer. Elle rvle aux Barbares des +sentiments inconnus, en exprimant l'horreur qu'elle prouve pour le sang +vers: _Ecclesia abhorret a sanguine_. Aux criminels et aux malheureux +menacs d'un chtiment juste ou immrit, elle ouvre ses asiles, o elle +les dfend, non contre le juge, mais contre la violence immdiate, car +le droit d'asile tel qu'il tait alors pratiqu n'tait pas une +usurpation de l'glise sur la puissance publique: elle rendait les +rfugis aprs avoir reu la promesse qu'ils seraient jugs +rgulirement et les avoir assurs autant que possible contre la peine +de mort. + +L'glise a donc prononc des paroles belles et douces, perptu au +milieu des violences le sentiment de la misricorde, essuy bien des +larmes, pargn des tortures la chair humaine. Elle a rappel aux +Barbares qu'ils avaient une me que le pch mettait en pril. _Remde +de l'me_, cette expression qu'on lit dans les chartes de donation tait +bienfaisante. Le moyen le plus souvent employ d'assurer le remde son +me tait sans doute la libralit envers l'glise: qu'importe! Elle +seule savait alors faire usage des richesses, puis il suffit que le +remde ait t quelquefois l'affranchissement d'esclaves ou la fondation +d'une oeuvre de charit pour que l'humanit sache gr ceux qui ont +trouv les mots _remedium anim_. Mais ces mots nous livrent aussi le +secret de la religion mrovingienne, goste, intresse, reposant tout +entire sur un calcul, aisment satisfaite par des pratiques extrieures +et confondant l'acte pieux avec la pit. La nation des Francs s'imagine +qu'elle est lie Dieu par un contrat qui rgle les devoirs +rciproques. Vive le Christ, qui aime les Francs! dit un prologue de +la loi salique: cette exclamation, qu'on croirait pousse sur un champ +de bataille aprs la victoire, signifie: Vive le Christ, parce qu'il +aime les Francs! Pourquoi les Francs s'attribuent-ils des droits +l'amour du Christ? Parce qu'ils sont le peuple qui a reconnu la +saintet du baptme et somptueusement orn les corps des martyrs d'or et +de pierres prcieuses. tre baptis, donner des tombeaux et des chsses +aux reliques des saints, btir des glises et les enrichir, cela procure +une crance sur Dieu; quiconque se l'est acquise se prsentera sans +crainte au dernier jugement en disant, comme on lit dans un sermon +attribu saint loi: Donne, Seigneur, parce que nous avons donn! +_Da, Domine, quia dedimus!_ La puissance de l'argent est telle qu'elle +cre la libert du mal par cela mme qu'elle en dtruit les effets. Les +hommes s'imaginent qu'il y a une compensation rgle pour les pchs, +comme le _wergeld_ compensait telle offense ou tel attentat et +l'effaait. Cette coutume germanique a t adopte par l'glise comme +les preuves judiciaires, et dj sont rdigs des livres pnitentiaires +o la taxe des pchs est une vritable dispense de vertus. + +La plus grande marque de l'impit de ces paens pars des dehors du +christianisme, c'est qu'ils rduisent Dieu et ses saints la qualit de +forces que l'homme peut subjuguer et employer sa guise. On leur +propose des marchs tout instant. La femme d'un sacrilge frapp d'un +mal terrible, pour avoir blasphm contre un saint, demande celui-ci +la gurison du malade et dpose des prsents dans son glise; le malade +meurt et la veuve reprend ce qu'elle a donn, car elle n'a donn qu' +condition. La grand'mre d'un enfant qui vient de mourir porte le corps +dans une glise consacre saint Martin et o se trouvaient des +reliques que sa famille avait t chercher Tours. Elle explique au +saint dans quelle esprance ses parents avaient fait un long voyage pour +aller qurir ces prcieux restes, et elle le menace, s'il ne ressuscite +pas le mort, de ne plus courber le cou devant lui et de ne plus faire +briller dans son glise la lumire des cierges. Les prtres mmes +prtendent exercer une contrainte sur leurs saints. Un officier du roi +Sigebert avait pris possession d'un bien qui appartenait l'glise +d'Aix. L'vque, s'adressant au saint patron, lui dit: Trs glorieux, +on n'allumera plus ici de cierges et l'on ne chantera plus de psaumes +tant que tu n'auras pas veng tes serviteurs de leurs ennemis et +restitu la sainte glise les biens que l'on t'a vols. Puis il met +des pines sur le tombeau, des pines aux portes de l'glise. Les saints +mis en demeure de cette faon s'excutent: saint Martin rend la vie au +cadavre, et saint Mtrias punit de mort le spoliateur. C'est l'glise +qui, du haut de la chaire, racontait ces miracles; c'taient des plumes +ecclsiastiques qui en perptuaient le souvenir. Comment les simples +fidles ne se seraient-ils pas imagin que la puissance vnale des tres +clestes pouvait tre requise mme pour le mal? Mummole, un de ces +Romains dont on cite l'exemple pour prouver que les Romains ne le +cdaient point aux Francs en fait de passions mauvaises, apprend +qu'Euphronius, marchand syrien tabli Bordeaux, possde des reliques +de saint Serge. Or on rapportait qu'un roi d'Orient, qui avait attach +son bras droit un pouce de ce saint, n'avait qu' lever le bras pour +mettre ses ennemis en droute. Mummole se rend chez Euphronius et, +malgr les prires du vieillard, qui lui offre 100, puis 200 pices +d'or, il fait ouvrir la chsse par un diacre qu'il avait amen, prend un +doigt du saint, y applique un couteau, frappe jusqu' ce qu'il l'ait +bris en trois morceaux, et, aprs s'tre mis en prire, en emporte un. +Je ne crois pas, dit Grgoire, que cela ait fait plaisir au +bienheureux; mais c'tait le moindre souci de Mummole: il croyait +s'tre acquitt envers saint Serge par ces parodies qu'il avait faites +d'agenouillement et de prires, et ne doutait pas de l'efficacit du +talisman. Ainsi pensait Chilpric, qui, ayant viol la parole donne +ses frres en s'emparant de Paris, entra dans la ville, prcd de +reliques qui devaient le mettre l'abri de tout mal. Frdgonde fit +mieux encore. Lorsqu'elle embaucha deux sicaires pour l'assassinat de +Sigebert, elle leur dit: Si vous revenez vivants, je vous honorerai +vous et votre ligne; si vous prissez, je rpandrai pour vous des +aumnes dans les lieux o les saints sont honors. Elle ne doutait pas +que les saints, bien pays par elle, ne fissent dans l'autre monde ces +deux misrables les bons offices qu'elle leur promettait s'ils +chappaient la punition de leur crime. + +Grgoire nous fait connatre nombre de personnages dont il nous cite les +paroles et nous conte les moindres actions; grce lui, nous vivons +dans leur intimit: trouvons-nous parmi eux un seul homme duquel on +puisse dire qu'il soit un chrtien? Sera-ce Gontran, cet homme d'une +sagesse admirable, et qui avait l'air non seulement d'un roi, mais +d'un prtre du Seigneur? De son vivant mme, il faisait des miracles. +Une pauvre femme, dont le fils tait mourant, se glisse un jour +travers la foule jusqu' lui, dtache de son vtement des franges et les +infuse dans une coupe d'eau qu'elle fait boire au malade: le malade +gurit. Quel chrtien tait donc ce miraculeux personnage? Il s'est +complu en la compagnie de concubines; il a commis un certain nombre +d'actions atroces; par exemple, la mort d'une de ses femmes, il a fait +prir les deux mdecins qui l'avaient soigne sans la gurir. Un jour, +en chassant dans les Vosges, il trouve une bte tue; il interroge le +garde-chasse, qui dnonce le chambellan Chundo. Celui-ci niant le +mfait, le duel est ordonn. Deux champions sont choisis: celui de +l'accus, qui tait son propre neveu, a le ventre perc d'un coup de +couteau au moment o il se mettait en devoir d'achever son adversaire +qu'il avait renvers. Chundo, se voyant condamn, s'enfuit vers la +basilique de Saint-Marcel, mais Gontran crie qu'on l'arrte avant qu'il +atteigne le seuil sacr, et, sitt qu'il a t saisi, le fait lapider. +Le mme prince a commis maints parjures, et nulle parole n'tait plus +incertaine que la sienne; mais il tait, tout prendre, moins mchant +que les autres rois, et il avait des gots ecclsiastiques: il se +plaisait en la compagnie des vques, les visitait, dnait avec eux. Il +aimait les crmonies religieuses, sur l'effet desquelles l'glise +comptait pour surprendre et charmer les Barbares, qui, blouis par +l'clat des luminaires, respirant pleines narines l'odeur des parfums, +coutant les chants des prtres et mis en recueillement par la +clbration des mystres, se croyaient transports au paradis. Gontran +parat avoir t surtout amateur de chant. Un jour qu'il avait sa +table plusieurs vques, il pria Grgoire de faire chanter un psaume par +un de ses clercs, puis il demanda successivement tous les vques d'en +faire autant, et chacun de son mieux chanta son psaume. Le bon roi +avait une autre vertu, qui tait son respect pour la personne des +vques: comment n'aurait-il pas craint de leur dplaire? Un jour, il a +fait emprisonner un vque de Marseille, et la Providence divine lui a +envoy une maladie pour le punir. Une autre fois, il a enferm dans un +couvent Salone et Sagittaire pour qu'ils y fissent pnitence; mais +aussitt son fils est tomb malade et ses serviteurs l'ont suppli de +mettre les deux vques en libert, de peur que l'enfant ne vnt +prir: Relchez-les, s'est-il cri, afin qu'ils prient pour mes petits +enfants! Pourtant il savait bien que ses prisonniers taient des +bandits, mais il redoutait le caractre sacr dont ils taient revtus; +il ressentait cette sorte de terreur inspire par les prtres de tous +les temps aux gens simples de tous les pays. Et c'est avec ces +superstitions, ces simagres et ces niaiseries que Gontran passe pour +bon chrtien, prtre et saint! + +Pourquoi donc ces hommes n'taient-ils pas des chrtiens?... Les +Mrovingiens n'ont pas t des chrtiens parce que l'glise +gallo-franque n'tait plus capable de transmettre le christianisme. +Enferme dans cette orthodoxie littrale dont les termes sont arrts +jamais, la fois ignorante et sre d'elle-mme, elle ne sait plus +pntrer dans l'me d'un paen, l'tudier, y analyser les croyances et +les sentiments religieux, trouver le point de dpart d'une prdication +et approprier son enseignement, comme avaient fait jadis les chrtiens +philosophes, l'tat des intelligences et des coeurs. Que fallait-il +faire pour transformer Clovis en un chrtien? il fallait retrouver la +notion du Dieu suprme dans la religion germanique parmi la foule des +gnies et au-dessus des grandes figures qui reprsentaient les ides de +l'amour, de la fcondit de la terre et de la puissance du soleil; +insister sur le sentiment germanique de la fragilit de cette vie place +entre le jour et la nuit; employer les mythes populaires de dieux qui +ont vcu parmi les hommes; partir d'Odin pour arriver au Christ, et +prparer ainsi un guerrier fils de guerriers et fils de dieux, un +superbe qui n'aimait que la force, un violent qui ne savait que har et +pour qui le droit de vengeance tait une institution rgle, incliner +sa tte devant le Dieu qui a voulu natre parmi les misrables et mourir +d'une mort ignominieuse, afin d'enseigner aux hommes, par l'exemple de +sa charit envers l'humanit, le devoir d'tre charitables les uns +envers les autres. Proposer Clovis le christianisme, c'tait lui +demander la transformation de tout son tre. Or, si l'on en croit +Grgoire de Tours, lorsque Clovis hsitait reconnatre dans le +Crucifi le matre du monde et reprochait sa femme d'adorer un dieu +qui n'tait pas de la race des dieux, Clotilde lui faisait honte de +vnrer des idoles et d'adorer Jupiter, qui a souill les hommes de son +amour et qui a pous sa propre soeur, puisque Virgile fait dire +Junon qu'elle est et la soeur et l'pouse du matre des dieux; mais +Clovis n'avait pas d'idoles, ne connaissait ni Jupiter ni Junon, ne +comprenait pas par consquent cette dialectique suranne, employe jadis +contre les paens d'Athnes et de Rome, et que l'glise ne se donnait +pas la peine de renouveler. Aussi les rponses du roi barbare +montrent-elles qu'il n'entend pas ce qu'on lui veut dire. Le jour o il +a vu les siens plier sur le champ de bataille, il a pens au Dieu de +Clotilde, non point pour se souvenir de l'enfantine thologie qu'elle +lui avait enseigne, mais pour inviter le Christ montrer sa force: +Clotilde dit que tu es le fils du Dieu vivant et que tu donnes la +victoire ceux qui esprent en toi. J'ai implor mes dieux, mais ils ne +me prtent aucune assistance. Je vois bien que leur puissance est nulle. +Je t'implore et je veux croire en toi, mais tire-moi des mains de mes +ennemis! Entre ses dieux et le Christ il a donc institu une sorte de +duel judiciaire, et, quand le Christ se fut montr le plus fort, il +l'adora, non pour tre n dans une crche et pour tre mort sur la +croix, mais parce qu'il avait cass la tte de ses ennemis. + +Peu importe que Grgoire nous ait exactement cont l'histoire de la +conversion de Clovis; il suffit qu'il se la reprsente comme il fait +pour que nous sachions qu'un des vques les meilleurs et les plus +clairs de la Gaule ne souponne mme pas qu'il faille chercher une +mthode de prdication l'usage des paens germaniques. Point de preuve +plus convaincante de l'inertie intellectuelle o l'glise tait tombe. +Cette inertie est la cause principale de son impuissance, comme +l'nergie intellectuelle des premiers sicles avait t la cause +principale des victoires remportes sur le paganisme grec et romain. +L'activit de l'esprit s'est soutenue pendant la lutte contre les +hrsies, mais les combats que l'glise livre alors sont de guerre +civile, et comme la guerre civile fait oublier l'ennemi extrieur, la +guerre contre l'hrtique a fait oublier le paen. Victorieuse une +seconde fois, l'glise se souviendra-t-elle qu'il demeure des gentils et +qu'elle a mission de continuer l'oeuvre des aptres? Non, car elle a +fait dans la lutte des pertes sensibles. Elle a perdu ces instruments de +la sagesse antique qui avaient servi lever l'difice du dogme. +L'difice demeure isol, morne, dans la nuit qui s'est faite sur le +monde aprs que la civilisation ancienne s'est teinte. Le prtre ne +cherche plus la libre adhsion des intelligences: il impose une doctrine +rduite en formules dont il ne sait plus l'histoire, qu'il ne comprend +plus et qu'il n'a point souci que l'on comprenne. En mme temps que le +vide s'est fait dans les intelligences, la conscience du chrtien a t +alourdie de tout le poids des superstitions les plus grossires. Occup + tant de petits devoirs, enchan par les liens d'une dvotion +complique, il a fait assez quand il s'est occup de lui-mme et qu'il +s'est mis en rgle avec les prtres et avec les saints. + +E. LAVISSE, _tudes sur l'histoire d'Allemagne_, dans la +_Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1886. + + + + +II.--LA DCADENCE MROVINGIENNE. + + +Un roi mrovingien, gouvernant la Gaule romaine, procdait la fois du +roi germanique et de l'empereur romain. Aussi est-il intressant de +rechercher quel est celui des deux personnages auquel il doit le plus. +Cette recherche a produit la querelle des _romanistes_ et des +_germanistes_: les premiers tiennent pour la victoire de l'esprit +romain, les seconds pour la victoire de l'esprit germanique, mais il +faut prendre garde de simplifier ainsi les choses, car les choses ne +sont jamais simples. Quand on a discern, dans les documents ou les +faits de l'histoire mrovingienne, tels ou tels lments romains ou +germaniques, on n'est pas autoris dire: Ceci est romain, cela est +germanique, et le mlange a produit la socit mrovingienne. Une +pareille mthode oublie quelque chose, qui est l'histoire, c'est--dire +une rencontre de faits et de circonstances qui produisent le nouveau. +Cette rserve faite, il est certain que Clovis et ses fils, trs +confusment, sans en avoir dlibr, par la fatalit des circonstances, +ont suivi tantt les sentiments et les habitudes germaniques, tantt les +errements du pouvoir imprial. + +La royaut germanique n'tait pas faible au point de n'avoir pas +d'avenir. Sans doute, le peuple faisait les affaires ordinaires au +village ou dans la centenie et les grandes affaires dans le _concilium_; +le roi ne commandait la guerre qu'aprs que le peuple l'avait dcide; +il ne faisait excuter le jugement qu'aprs que le peuple l'avait +prononc; mais un personnage unique est toujours considrable dans un +tat simple, o l'on n'a point l'ide des sincures et dont la +constitution toute primitive ne prvoit pas tous les besoins. Les +Germains n'taient point des sauvages; ils avaient un droit qui rglait +les relations des hommes entre eux: l'observance du droit, c'tait +l'tat de paix; or, c'tait le roi qu'ils chargeaient de faire observer +le droit et d'assurer la paix. Ils lui donnaient ainsi la haute fonction +d'un protecteur de son peuple. Les Germains d'ailleurs obissaient cet +instinct naf qui pousse les hommes lever au-dessus du commun la +personne de leur chef afin de s'expliquer eux-mmes leur obissance: +ils croyaient que leurs rois descendaient de leurs dieux. La famille +royale tait trop mle au peuple et on la voyait de trop prs pour que +le roi ft l'objet d'un culte la faon des monarques orientaux, et il +arriva plus d'une fois que l'on crut pouvoir se passer de lui: ainsi les +Hrules massacrrent un jour leurs princes et ils essayrent de vivre +sans roi, mais ils se repentirent bien vite, et alors, ne croyant point +qu'il leur ft permis d'lever le premier venu la dignit suprme, ils +envoyrent des ambassadeurs dans une le lointaine o s'tait tablie +une de leurs colonies, afin qu'ils ramenassent un membre de la famille +sacre. Chez d'autres peuples, la personne auguste a t souvent +maltraite: les Burgondes tuaient leur roi quand ils avaient t battus +ou que la moisson avait t mauvaise, mais cela prouve qu'ils lui +prtaient la puissance de vaincre leurs ennemis et les lments, comme +font ces paysans qui fustigent la statue d'un saint pour le punir de +n'avoir pas veill sur la rcolte. La preuve que le roi tait en dehors +et au-dessus du droit commun, c'est que sa vie n'tait pas estime, +l'exception d'une seule loi barbare, dans le tarif du _wergeld_: on la +croyait trop prcieuse pour tre value en argent. Le roi anoblissait, +pour ainsi dire, ce qu'il touchait; sa faveur levait un homme libre +au-dessus de ses concitoyens et mme un esclave au-dessus d'un homme +libre; devenir le convive du roi, cela triplait la valeur d'un homme. +Protecteur de tout son peuple, le roi pouvait accorder une protection +particulire des personnes, qui devenaient tout de suite privilgies. +Son autorit, bien qu'elle ft contredite et limite par toutes sortes +de rsistances, n'tait donc pas dfinie nettement; il s'y mlait une +sorte de droit vague que les circonstances pouvaient faire redoutable. + +Le _princeps_ romain n'est pas comme le roi germanique au dbut d'une +histoire: son pouvoir est la conclusion de la longue histoire de la cit +romaine. En aucun temps, cette cit n'a ressembl au petit tat +germanique appel _civitas_ par les crivains latins, qui ont l'habitude +d'assimiler les institutions trangres et les leurs, alors mme que +l'assimilation n'est pas lgitime. Il est vrai qu'en Germanie comme +Rome le point de dpart de l'organisation politique a t la famille, +mais le passage de la famille l'tat s'est fait trs vite dans +l'troite enceinte de la cit romaine: il ne s'est jamais achev chez +les paysans germains, dissmins en maisons isoles ou rpartis dans de +vastes villages. Le peuple germanique a gard le dsordre d'une +organisation incomplte, au lieu qu' Rome a rgn la discipline de +l'_imperium_, c'est--dire du pouvoir absolu exerc par le magistrat au +nom et pour le service de la _respublica_: ces deux termes, en effet, +que la langue moderne oppose l'un l'autre, se compltent l'un par +l'autre, la _respublica_ tant le lieu idal o s'exerce l'_imperium_. +Le magistrat romain a d'abord t unique et viager et s'est appel le +roi. La magistrature a t partage ensuite entre les deux consuls, puis +le consulat s'est dmembr; mais toutes les magistratures drives de +la royaut ont gard l'_imperium_. A la fin, la suite des guerres, de +la conqute du monde et des rvolutions, le magistrat redevient unique +et s'appelle l'_empereur_. Il respecte assez longtemps les vieilles +formes de la constitution, les magistrats, les comices, le snat, puis +il les efface les unes aprs les autres. En lui s'tait faite la grande +synthse des divers pouvoirs dont l'existence simultane avait donn +Rome une sorte de libert politique, mais trs diffrente de la ntre, +car elle n'avait jamais eu pour objet de faire chec au pouvoir et de +l'annuler. + +L'empereur se trouva donc investi de toute puissance. Il eut le pouvoir +militaire: mme au fond de son palais, il tait rput commander et +combattre, et, quand ses lieutenants remportaient des victoires, il +triomphait. Il eut le pouvoir lgislatif; on l'appelait la loi vivante, +_lex animata in terris_, et comme la loi personnifie est suprieure +ses propres manifestations, il tait affranchi des lois, _solutus +legibus_. Il eut le pouvoir judiciaire: il jugeait en personne et il n'y +avait de jugement dfinitif que le sien, car il recevait les appels des +sentences rendues par ses officiers. Toute autorit tait une dlgation +de la sienne. Le monde tait administr par le _palatium_, o les divers +offices savamment distribus se partageaient le gouvernement central. Du +palais descendait une hirarchie de fonctionnaires, dont chacun avait +son office, car l'empire avait invent ou du moins perfectionn le +systme de la division des pouvoirs. Enfin l'empereur est grand pontife +et chef de la religion. Personnification de la cit, dont _la majest_ +et la saintet sont en lui, il a t, ds l'origine, l'objet d'un culte +public; au IIIe sicle, quand la dignit impriale a t revtue par +des princes qui vivaient en Orient, l'empire a pris le caractre de ces +monarchies orientales o le prince tait dieu. Le _princeps_ ddaigne +alors de porter les titres des vieilles magistratures; il ne se dit plus +mme _imperator_: il est le matre, _dominus_. Il est dieu pour son +propre compte, _prsens et corporalis deus_. On se prosterne devant lui; +on l'adore, et, pour recevoir ces hommages, il est habill de pourpre, +de soie et d'or, coiff du diadme; son palais est sacr, sa chambre +sacre, sa main sacre, ses finances sacres. + +[Illustration: L'empereur Anastase en costume consulaire.] + +Contre cette idole s'est insurg le christianisme pour l'honneur du +genre humain. Le _princeps_ et le christianisme se sont traits d'abord +en ennemis irrconciliables. Les chrtiens, ne pouvant comprendre le +monde sans l'empereur et n'imaginant pas que cet empereur-dieu pt +jamais devenir chrtien, annonaient la fin des sicles et appelaient de +leurs voeux le jugement dernier. Cependant les deux adversaires se +rapprochrent au IVe sicle; les deux termes de l'antinomie se +concilirent. Mais l'empereur, le jour mme o il reconnut l'glise le +droit d'exister, y entra, comme un triomphateur et un matre, toujours +vtu de pourpre, de soie et d'or et couronne en tte. Son palais, sa +chambre, sa main, son trsor demeurent sacrs. Il donne l'glise ses +premiers privilges; il appuie ses prceptes de la force du bras +sculier; il ordonne la clbration du dimanche; il dcrte la +suppression du vieux culte paen, qu'il appelle _superstitio_ et +_idolarum insania_, et la fermeture des temples, sous peine d'tre +frapp du glaive vengeur; mais il ne s'est jamais considr comme un +serviteur de l'glise. Il n'est plus dieu, mais il est toujours le chef +de la religion. Quatre ans aprs l'dit de tolrance rendu par +Constantin, il s'appelle encore _pontifex maximus_, et, mme lorsque +Gratien aura renonc au titre, l'empereur restera grand pontife. +Constantin a prsid le concile de Nice; il a fait, dans ses +proclamations impriales o il exhorte ses sujets se faire chrtiens, +les premiers sermons qu'ait prononcs un empereur; ils lui ont t +dicts, mais ses successeurs feront leurs sermons eux-mmes, +rgulirement, comme une besogne de leur office imprial. Ils seront des +thologiens, tantt orthodoxes et tantt hrtiques, mais imposant +toujours leurs croyances. Ils donneront leur bndiction. Le peuple et +les vques se prosterneront devant leur visage. Ils marcheront escorts +par les thurifraires. Leurs images seront saintes et entoures de +l'aurole. Singulire histoire que l'histoire de cette aurole! Les +rayons en sont emprunts la divinit des rois d'Orient, la divinit +de l'ancienne Rome, la divinit mme du Christ et la saintet des +aptres; car tout se mle et se confond dans la personne du _princeps_, +et sa grandeur est vraiment majestueuse, parce qu'elle reflte tout la +fois la majest de l'histoire profane et la majest de l'histoire +sacre. + +Roi germain, _princeps_ romain, quelles diffrences entre ces deux +personnages! Et pourtant les rois mrovingiens ne pouvaient se +soustraire l'obligation de les jouer tous les deux. + + * * * * * + +Ils ont jou le personnage imprial. Ils habitent un _palatium_ qu'ils +appellent sacr. Ils ont un _consistorium_ pour les assister dans le +gouvernement, une cour et des dignitaires dont la plupart portent des +titres romains. Ils font des dits et des dcrets comme l'empereur. Ils +prennent des mesures d'ordre public et maintiennent le systme des +impts romains. Ils sont reprsents dans les provinces par des +officiers. Juges suprmes, ils s'assoient au tribunal pour entendre et +juger les causes de tous. On les qualifie de Votre Excellence, Votre +Srnit, Votre Gloire, Votre Magnificence, Votre Sublimit. Les +hagiographes les nomment _Augustus_ et parlent de leur mmoire divine. +Eux-mmes disent que Dieu leur a commis la charge de rgner et qu'ils +sont ses mandataires. + +[Illustration: Chaton de l'anneau d'or trouv, en 1633, dans le tombeau +de Childric Ier, pre de Clovis. L'original a t vol en 1831 au +cabinet des mdailles de la Bibliothque nationale.] + +Qu'y a-t-il de rel sous ces belles apparences? Une comparaison exacte +entre le _palatium_ mrovingien et le _palatium_ romain montrerait que +le premier est une cohue, au lieu que le second est bien ordonn; que +maints offices dsigns par des noms romains sont d'origine germanique +et que d'autres taient inconnus la cour impriale; que le +_consistorium_ franc, dont la composition et les attributions sont mal +dfinies, ressemble seulement par le nom au _consistorium principis_, o +toutes les affaires taient discutes devant l'empereur par le questeur +du sacr palais, qui tait une sorte de ministre d'tat, et par les +chefs des services civils et militaires. Et quelle comparaison possible +entre l'administration romaine et l'administration mrovingienne? O est +la hirarchie des officiers? O la sparation des pouvoirs? La +principale division administrative au temps des Mrovingiens est le +comt: ils l'ont trouve toute faite; elle tait trs ancienne. Lorsque +Rome avait organis la Gaule, elle avait fait du territoire de chaque +peuple gaulois une _civitas_, respectant ainsi un cadre gographique +consacr par une longue tradition; l'glise fit de la _civitas_ le +diocse, et les Mrovingiens en firent le comt; mais ils remirent au +comte la dlgation du pouvoir royal tout entier. Le comte fut un juge, +un gardien de la paix gnrale, un percepteur qui devait compter chaque +anne avec le trsor, un chef militaire prpos la leve et au +commandement du contingent. On exigeait de lui beaucoup plus que d'un +fonctionnaire romain, alors qu'il n'tait pas, coup sr, aussi +expriment. Ajoutez que l'administration devenait bien difficile, au +moment mme o les administrateurs devenaient plus incapables. Au rgime +de la loi unique avait succd le rgime des lois personnelles, et il +fallait que ce juge juget suivant leurs lois le Romain, le Franc, le +Burgonde, qui vivaient dans son comt. Ce percepteur eut fort faire +avec les Francs qui ne voulaient pas payer l'impt, et avec les Romains +qui surent s'y soustraire ds que les dsordres commencrent. Comme il +n'y avait plus d'arme permanente, il fut trs malais ce chef +militaire de runir et de commander des troupes d'hommes qui l'tat ne +donnait ni vivres, ni armes, ni solde. A tous les termes de ce parallle +entre l'ancien ordre des choses et le nouveau, on trouverait faire les +mmes rflexions. Le roi mrovingien est le juge suprme, mais il ne +faut pas trop se fier la formule solennelle qui le montre sigeant +entour de ses pres les vques, de ses grands, de ses rfrendaires, +de ses domestiques, de ses snchaux, de ses chambellans, de ses comtes +du palais et de la foule de ses fidles, car nombre de crimes normes +et publics ont t commis sans encourir une rpression, et l'on voit +souvent le roi procder par excutions sommaires. Quant aux appels, le +nombre en tait rduit par l'usage des preuves judiciaires, desquelles +il ne pouvait tre appel, puisque Dieu lui-mme tait rput avoir +prononc; d'ailleurs l'appel tait rendu peu prs impossible par les +dsordres et les guerres civiles; le roi mrovingien n'est donc pas un +juge au mme degr que l'empereur. Enfin, s'il est vrai qu'il soit un +lgislateur, quelle chose misrable que la lgislation mrovingienne! + +Il est tout simple que les Barbares aient pris les formes anciennes du +gouvernement, puisqu'ils n'avaient aucune ide qui leur appartnt d'un +gouvernement nouveau. Leurs sujets les ont appels matres, excellences, +srnits, majests; leurs vques les ont salus dlgus et +reprsentants de Dieu: on aime toujours s'entendre dire ces choses-l, +et on les comprend vite; aussi les ont-ils comprises. Ils ont trouv un +systme d'impts tout organis, trs productif; il est naturel qu'ils +l'aient gard le plus longtemps possible. Si peu clerc que l'on soit +dans la science politique, on sait toujours mettre la main sur une +caisse. Mais les rois francs ne pouvaient pntrer la nature intime du +gouvernement romain. On ne s'improvise pas _princeps_ du jour au +lendemain. Le _princeps_ et ses sujets avaient t forms par une +transmission sculaire de sentiments et d'ides qui taient tout neufs +pour des Mrovingiens. Ceux-ci ont t sduits par des apparences; ils +s'en sont envelopps, comme ils se couvraient des ornements romains; +mais j'imagine que le roi Clovis, le jour o il se para des insignes +envoys de Constantinople, aurait fait l'empereur l'effet d'un paysan +malhabile porter les ornements des clarissimes. Dans les formes du +gouvernement imprial, comme dans les vtements romains, les +Mrovingiens sont endimanchs. + +Il est cependant une tradition du gouvernement imprial qu'ils ont +conserve. L'union de l'tat et de l'glise a dur; elle est mme +devenue plus troite. Le roi est le grand lecteur des vques. Les +rgles canoniques taient pourtant prcises: un vque devait tre lu +par le clerg et par le peuple, puis agr par le roi, enfin consacr +par le mtropolitain qu'assistaient les vques de la province. Mais les +Mrovingiens abusrent du droit qu'ils avaient d'accepter ou de rejeter +la personne de l'lu, et ils en firent une source de revenus. Dj, dit +Grgoire, commenait fructifier cette semence d'iniquit: le sacerdoce +tait vendu par les rois et achet par les clercs. Puis il arrivait que +le roi, aprs avoir rejet une lection, dsignait lui-mme l'vque. +D'autres fois il le nommait sans se soucier des lecteurs: Chilpric, +par exemple, disposa de siges piscopaux en faveur de laques. L'glise +ne laissait pas toujours passer sans protester de pareilles usurpations. +Un certain Ermerius, fait vque par Clotaire, fut dpos aprs la mort +de ce prince par un concile provincial, qui dsigna pour le remplacer +Heraclius. L'lu va trouver le roi Caribert et lui fait un beau discours +o il ne manque pas de lui promettre un rgne long et prospre, s'il +observe les canons. Ah! tu crois, rpond Caribert en grinant les +dents, que les fils du roi Clotaire ne sauront pas faire respecter les +actes de leur pre? Et il fait jeter Heraclius dans un char rempli +d'pines, qui l'emmne en exil; puis il ordonne de rtablir Ermerius et +frappe d'une amende norme les pres du concile qui l'ont dpos. Mais +le plus souvent l'glise se soumettait. C'tait elle qui avait donn aux +rois francs ce pouvoir sur elle-mme. Saint Remi, ayant un jour ordonn +prtre, la prire de Clovis, un laque du nom de Claudius, fut blm +par les vques: J'ai fait cela, rpondit-il, sans avoir rien reu pour +le faire, la demande du trs excellent roi, qui est le prdicateur et +le dfenseur de la foi catholique. Vous m'crivez que ce qu'il a ordonn +n'est pas canonique. Remplissez votre haut sacerdoce.... Le triomphateur +des nations a command: j'ai obi. L'glise, en effet, avait de trop +grandes obligations envers les Mrovingiens pour ne pas faire leurs +volonts. On l'a trs bien dit: elle sentait pour ces princes, les seuls +rois barbares qui fussent orthodoxes, la dangereuse tendresse d'une mre +pour son fils unique. + +Les rois sigent dans les conciles et les prsident. Un concile a t +tenu Orlans, la dernire anne du rgne de Clovis, et les vques y +ont t convoqus par leur seigneur, le fils de l'glise catholique, le +roi Clovis. C'est le roi qui a dress l'ordre du jour; ses +propositions, les vques rpondent par des dcisions qu'ils soumettent + un si puissant roi et seigneur, afin que, par sa haute autorit, il +les rende obligatoires. Les successeurs de Clovis maintiennent +soigneusement les droits royaux en cette matire. Comme les vques du +royaume de Sigebert avaient voulu se runir sans son autorisation, le +roi le leur interdit, attendu qu'un concile ne peut se tenir dans son +royaume sans son aveu. Et, de fait, les actes des conciles portent +d'ordinaire la mention du consentement, de l'invitation, de +l'ordre du roi. + +Le Mrovingien a donc grande autorit dans l'glise et sur l'glise. Il +la laisse en revanche se mler aux affaires de l'tat. L'vque a gard +dans la cit la grande situation que lui avait laisse l'empire; il y +est un personnage aussi important que le comte; et l'accord entre le +comte et lui est si ncessaire que l'on voit dj, du temps de Grgoire +de Tours, le roi remettre, au clerg et au peuple le soin de dsigner un +comte. L'vque, qui est le juge de la population clricale, est aussi +en beaucoup de cas juge des laques. D'abord, il est le protecteur des +veuves, des orphelins et des affranchis; ensuite la confusion qui +s'tablit entre la notion du pch et celle du crime, l'autorise +rclamer certains crimes pour sa juridiction. Ainsi les deux ordres, +ecclsiastique et laque, se rapprochent et se confondent, et le +premier, par un effet de son caractre sacr, prend la prminence. Un +dit de Clotaire II attribue l'vque une sorte de droit de +surveillance sur le comte. Les conciles mmes sont requis pour le +service de l'tat, _pro utilitate regni_. Le roi Gontran veut faire +juger par les vques sa querelle avec Sigebert, puis avec Brunehaut. +Grgoire de Tours s'en afflige: La foi de l'glise n'est pas en pril, +dit-il; il ne surgit aucune hrsie! Mais les vques eux-mmes mettent + l'ordre du jour de leurs dlibrations des affaires d'tat; ils se +transportent en corps auprs des rois pour leur faire connatre leur +opinion sur des faits politiques. Dans les discordes et dans les +guerres, ils offrent et font accepter leur arbitrage. + +Un des Mrovingiens a voulu connatre mme des choses spirituelles. +Chilpric, s'tant mis en tte de rformer le dogme de la Trinit, conte +son projet et ses raisons Grgoire de Tours: Et voil, dit-il en +conclusion, ce que je veux que vous croyiez, toi et les autres docteurs +des glises! Grgoire s'en dfendit, et, comme le roi l'avertissait +qu'il s'adresserait de plus sages: Celui qui accepterait tes +propositions, s'cria l'vque, serait non pas un sage, mais un sot. +Sur ce chapitre, Grgoire, comme on sait, n'entendait pas la +discussion. Un autre vque, auprs duquel le roi renouvela sa +tentative, voulut lui arracher le parchemin o il avait crit sa +profession de foi. Chilpric grina les dents et se tut. Il semble +d'ailleurs qu'il ait t le seul thologien de la famille, ce singulier +personnage que Grgoire de Tours accable d'une maldiction mrite, mais +dont la physionomie nous intresse au plus haut degr, parce qu'il a t +le plus exact imitateur du gouvernement imprial et le disciple +maladroit de la civilisation ancienne. Il faisait des _prceptiones_ et +des vers latins; il tait philologue et il commanda qu'on ajoutt des +lettres l'alphabet. Sa thologie, sa philologie, sa posie, ses +_prceptiones_, se ressemblent et se valent. Son gouvernement boite +comme ses vers. Il parodie Auguste comme Virgile, et il est le type de +cette royaut d'imitation grossirement plaque d'or antique. + +Heureusement ces rois n'taient pas assez bons chrtiens pour devenir +des hrtiques. Ils avaient navement attach leur fortune celle de +l'glise. Ils faisaient de leur orthodoxie une sorte de dignit. Les +plus barbares d'entre eux, de vrais brigands, parlent de l'intrt du +catholicisme, _profectus catholicorum_. Ils proscrivent le paganisme +par leurs lois; ils excluent de l'tat ceux qui sont exclus de l'glise: +Quiconque ne voudra pas obir son vque, dit un dcret de +Childebert, sera chass de notre palais, et ses biens seront donns +ses successeurs lgitimes. Voil qui achve de montrer que l'glise +mrovingienne est une institution d'tat. + +Il n'est pas tonnant que la tradition romaine se soit ici conserve, +quand elle s'est perdue si rapidement pour le reste. Le reste, +administration savante, jurisprudence, arts, lettres, c'tait le pass; +il tait enseveli sous la ruine de la civilisation ancienne. Mais +l'glise, qui survivait cette ruine et que les Barbares trouvaient +partout prsente et puissante, continuait avec les rois les habitudes +qu'elle avait prises avec les empereurs. Elle y trouvait son profit, des +honneurs, des privilges, l'appui du bras sculier. Aprs avoir profess +dans ses premiers jours, quand elle tait encore toute remplie de +l'esprit du Nouveau Testament, l'indiffrence l'gard du pouvoir, elle +avait senti le prix du concours qu'il lui prtait. Elle avait respect +la pleine puissance impriale; elle l'avait ensuite communique, pour +ainsi dire, aux rois barbares. glise et royaut, trne et autel, comme +on dira plus tard, inaugurrent alors cette alliance intime qui devait +persister pendant des sicles et qui dure encore entre leurs dbris. + + * * * * * + +Le roi mrovingien a jou le personnage germanique mieux que le romain, +et certains actes, dont les suites furent considrables, n'taient que +les effets d'habitudes anciennes auxquelles il demeura fidle. + +Les quatre fils de Clovis se partagent sa succession. Ils croient faire +la chose du monde la plus naturelle, et nous ne voyons pas qu'ils aient +tonn personne. Comme il n'y avait pas de droit d'anesse dans les +familles royales, tous les princes apportaient en naissant l'aptitude +rgner, et lorsque la coutume de l'lection se fut perdue, les fils d'un +roi succdrent ensemble leur pre. Les Francs, bien qu'ils eussent +sous les yeux l'indivisible monarchie impriale, se reprsentrent la +royaut, non comme une magistrature suprme, unique et, pour ainsi dire, +impersonnelle, mais comme un patrimoine compos de droits, d'honneurs et +de proprits, trs propre tre partag. Les fils de Clovis firent +donc quatre parts gales de l'hritage paternel, et comme les partages +se renouvelrent chaque mort de roi, des rgions politiques +permanentes se formrent en Gaule. La Neustrie, la Burgondie et +l'Austrasie apparurent les premires. Le pays des Francs saliens tait +compris dans la Neustrie; l'Austrasie tait le pays des Francs +ripuaires; en Burgondie, les Burgondes taient demeurs aprs la +victoire des Francs et la mort de leur dernier roi. Francs de Neustrie, +Francs d'Austrasie, Burgondes, avaient leur loi particulire; il y avait +donc une raison pour qu'ils se distinguassent les uns des autres. Telle +n'tait pas la condition de l'Aquitaine: les Wisigoths en avaient +migr, les Francs y taient venus en petit nombre. La population +romaine tait l, comme partout, incapable de s'organiser. Plie +l'obissance, dshabitue de l'nergie, cette masse humaine, jadis +fondue dans l'unit impriale, tait matire partager entre Barbares. +L'Aquitaine fut, en effet, tantt divise entre les trois rois du Nord +et de l'Est, tantt attribue un seul ou deux d'entre eux, et elle +demeura une carrire des expditions de brigandages, jusqu'au jour o +les Wascons, descendant de leurs montagnes, lui donnrent son peuple +barbare et la force de conqurir l'indpendance. + +Ces rgions devinrent des tats qui rclamaient un gouvernement +particulier lorsqu'il se trouvait qu'un seul prince rgnt sur toute la +monarchie. Ainsi Clotaire fut oblig de donner pour roi aux Austrasiens +son fils Dagobert, et Dagobert, lorsqu'il eut succd Clotaire, fut +requis d'envoyer son fils Sigebert, tout enfant qu'il ft, rgner en +Austrasie. Comme chacun des rois exerait la souverainet pleine et +entire, l'empire mrovingien n'eut pas l'unit. Il fut divis en +fragments, et l'on sait qu'entre ces fragments la guerre tait +perptuelle et qu'elle tait atroce. Voil un des effets de la +conception germanique de la royaut. + +De mme qu'ils ne savaient pas s'lever l'ide abstraite de la +royaut, les Mrovingiens ne comprenaient pas la relation de prince +sujet, d'tat individu. L'importance de la personne du roi, qui est un +trait de l'ancienne constitution germanique, persiste dans la Gaule +mrovingienne; elle y est mme plus grande, car c'est chose singulire +et qu'on n'a pas assez remarque: le roi germain primitif est bien +plutt un homme public que le roi mrovingien; la _civitas_ de Tacite +est bien plutt un tat que le royaume de Sigebert ou de Chilpric. Sans +doute, le roi primitif n'est pas un tre de raison; on le choisit dans +la famille privilgie, parce qu'il est jeune, sain et robuste; c'est +une personne bien dtermine que l'on attribue l'office de protecteur du +peuple; plus forte raison, c'est une personne relle que sont +attachs les _comites_, qui combattent ses cts pendant la guerre et +qui vivent sa table pendant la paix. Mais le peuple n'en a pas moins +une vie politique rgle par la coutume; il a sa place et son rle dans +les tribunaux et dans les assembles, et parce qu'il y a un peuple, le +roi est un personnage d'tat en mme temps qu'il est le patron de ses +clients particuliers. Transports sur le territoire romain, les +Mrovingiens ont affaire une masse d'hommes qui n'est pas un peuple; +d'autre part, ils ne savent pas entrer dans le rle du _princeps_ et +gouverner comme faisait l'empereur. Ils n'ont point pris de moeurs +nouvelles, et, des moeurs anciennes, ils ont gard surtout l'habitude +des relations prives qui vont bientt se substituer aux relations +politiques. Ainsi les rois francs, au moment mme o ils s'tablissent +dans des provinces de l'tat romain, perdent cette notion de l'tat, que +les Germains entrevoyaient et qu'ils ont peu peu prcise dans les +royaumes scandinaves et anglo-saxons o ils n'ont pas rencontr les +ruines des institutions romaines. + +Il serait intressant de suivre travers l'histoire mrovingienne les +manifestations de cette politique enfantine qui ne souponne mme pas +l'existence des principes les plus lmentaires et ne comprend que le +visible, le tangible, le concret. On y verrait que c'est une bonne +fortune pour un roi que d'tre un bel homme: les Francs sont fiers de la +beaut de Clovis et de sa chevelure, rpandue en torrent sur ses +paules. Un vieillard infirme n'est plus digne de rgner; Clovis, pour +exciter au parricide le fils du roi de Cologne, lui dit: Ton pre +vieillit et boite de son pied malade. Un roi mrovingien n'imagine pas +que la paix puisse tre assure par des institutions rgulires: si +Gontran demande aux Francs de le laisser vivre trois annes, c'est que +son successeur Childebert ne sera majeur que dans trois ans; il faut +donc patienter jusque-l; autrement le peuple, priv de son protecteur, +prirait. Il n'y a donc point de lois, point d'tat; une personne tient +lieu de tout. Aussi le gouvernement n'est-il pas autre chose que les +relations de cette personne avec tels et tels individus. + +[Illustration: Costume germanique (Ve-VIIIe sicle), d'aprs une +miniature (Lindenschmidt, _Handbuch der deutschen Alterthumskunde: Die +Alterthmer der merovingischen Zeit_. Mayence, 1858, in-4).] + +Le roi mrovingien est proprement parler le chef d'une grande +clientle; il a des compagnons qui vivent sous son toit et mangent sa +table, des _contubernales_ et des _conviv_. Riche et grand +propritaire, il donne des terres l'glise, il en donne tous ceux +qu'il croit capables de le servir et qui sont, comme disent les +crivains du temps, des hommes utiles (_utiles_). D'autre part, l'tat +gnral des moeurs et de la socit, les guerres politiques et +prives, les violences de toute espce obligent un grand nombre de +pauvres gens chercher un protecteur. Un des modes les plus employs +tait la _recommandation_: un homme libre, incapable de se dfendre, +allait trouver un plus puissant que lui, demandait le vivre et le +vtement, et s'engageait par compensation servir; sa condition +devenait un _ingenuili ordine servitium_, mots difficiles traduire +(littralement: servage d'ordre libre) et qui montrent combien +s'obscurcissait la notion de la libert. D'autres hommes, pour mettre +leur proprit l'abri, la donnaient quelque glise ou quelque +riche propritaire, qui la leur rendait titre de _bnfice_, +c'est--dire de bienfait; en changeant ainsi la condition de sa terre, +on diminuait sa libert, on devenait l'oblig d'un bienfaiteur. Or il +est naturel que la protection du roi ait t trs recherche, qu'on se +soit recommand lui, qu'on lui ait cd la proprit de sa terre pour +la reprendre de lui en bnfice, et c'est ainsi que, de la masse des +sujets, se dtachrent des groupes d'hommes qui, des titres trs +divers, les uns puissants et les autres misrables, entrrent en +relations particulires avec le prince. + +Ces relations sont celles que l'on comprend le mieux dans les +civilisations primitives. Les rois mrovingiens taient si bien disposs + les pratiquer qu'ils considraient leurs comtes et leurs ducs, non +comme des officiers la faon des gouverneurs romains, mais comme des +serviteurs de leur personne. Les offices tant d'ailleurs une source de +revenus, ils les distribuaient comme les terres par libralit. Ici +encore la relation personnelle se substitue la relation politique. Le +sujet disparat et fait place ce nouveau personnage qui va jouer un si +grand rle, et qu'on appelle l'_homme du roi_, le _fidle_, le _leude_. + +Replaons maintenant au milieu des circonstances historiques le roi et +les fidles. La guerre civile commence avec les fils de Clovis; elle +devient perptuelle sous ses petits-fils. Tout ce qui restait des +institutions romaines s'vanouit: il n'y a plus de finances d'tat; le +service militaire, que l'on voit organis sous les premiers +Mrovingiens, a certainement disparu au VIIe sicle. Il ne reste donc +au roi d'autres moyens de gouvernement que la fidlit de ses leudes. +Mais dj ceux-ci forment une aristocratie redoutable, o se rencontrent +les convives du roi, les ducs, les comtes, les grands propritaires +laques et les vques, qui sont eux aussi de grands propritaires et +des officiers du roi. Cette aristocratie, dont le concours est tout +instant ncessaire, se mle la vie politique et rclame sa part du +gouvernement. Sous les petits-fils de Clovis, elle intervient dans +toutes les circonstances importantes. Aprs que Sigebert est assassin, +les grands d'Austrasie s'emparent de son fils enfant et rgnent en son +nom. Aprs que Chilpric est assassin, les grands de Neustrie +conduisent Frdgonde prs de Rouen et emmnent son fils, promettant +qu'ils le nourriront et l'lveront avec le plus grand soin. Si un roi +veut conclure un trait, les grands sont prsents et participent +l'acte. Si un roi ou une reine veut gouverner sans les grands ou contre +eux, une lutte mort s'engage: Brunehaut frappe sans piti vques et +leudes, jusqu' ce qu'elle succombe, trahie, juge, condamne par eux. + +Ces conflits taient d'autant plus frquents que les droits rciproques +du roi et des leudes taient trs incertains. Lorsque le roi donnait des +terres, il n'imposait aucune obligation, mais il entendait que ceux +envers qui s'tait exerce sa libralit lui demeurassent fidles, et il +se croyait en droit de reprendre ce qu'il avait donn en cas +d'infidlit. Comme il tait juge de la fidlit des siens et qu'il +pouvait tre conduit par caprice ou par ncessit dfaire ce qu'il +avait fait, les grands ne se sentaient point en possession assure des +terres royales. Aussi voulurent-ils se protger contre des +revendications toujours possibles. Lorsqu'en l'anne 587 Gontran de +Bourgogne et Childebert d'Austrasie se rencontrrent Andelot pour y +rgler des affaires communes, les vques et les grands, qui avaient +fait l'office de mdiateurs, mirent dans le trait l'article clbre: +Que tout ce que lesdits rois ont donn aux glises ou leurs fidles +ou voudront encore leur donner, soit confirm avec stabilit. Quelques +annes aprs, l'aristocratie, aprs avoir vaincu Brunehaut, faisait +crire par Clotaire II dans l'dit de 614: Tout ce que nos parents, les +princes nos prdcesseurs, ont accord et confirm, doit tre confirm. +Il n'tait pas dit par l que les dons fussent perptuels et +irrvocables; aucun principe nouveau n'tait tabli, mais les droits des +dtenteurs de terres royales taient protgs par cette double +dclaration, et il n'y a pas de doute que la facult que le roi +s'attribuait de reprendre les dons est limite par les articles du +trait d'Andelot et de l'dit de 614. Mais l'dit de 614 contenait des +dispositions plus importantes encore. L'glise faisait confirmer tous +ses privilges, et le roi promettait d'observer les rgles canoniques et +de laisser faire les lections piscopales par le peuple et le clerg. +Enfin, comme l'aristocratie avait tout craindre des violences ou mme +seulement de la surveillance et du zle lgitime des officiers, s'ils +taient choisis dans le _palatium_ parmi un personnel tout dvou au +roi, elle fit dcrter que le comte serait choisi parmi les habitants +du comt, afin, disait l'dit, qu'il pt tre oblig de restituer sur +ses biens ce qu'il aurait pris injustement. + +Cette aristocratie sera-t-elle du moins capable de gouverner? Se +contentera-t-elle de limiter le pouvoir et de participer aux affaires? Y +mettra-t-elle l'esprit politique et l'esprit de suite? On l'en croirait +capable, lire cet dit de 614, qui, enjoignant au roi de juger chacun +selon sa loi et de ne condamner personne sans jugement, de n'tablir +aucun impt nouveau et de ne commettre aucun acte arbitraire, semble un +monument de sagesse politique comparable la grande charte +d'Angleterre. Mais la constitution anglaise s'est dveloppe sur un +terrain trs peu tendu et bien prpar par les rois eux-mmes faire +fructifier les germes de la grande charte. L'Angleterre avait une +aristocratie bien tablie, une glise puissante, claire, organise, +une bourgeoisie naissante. L'empire mrovingien tait vaste et +disparate; la royaut s'embrouillait dans les traditions romaines et +dans les traditions germaniques; l'aristocratie achevait sa fortune en +ruinant et en confisquant la libert des petits. Les villes anciennes +dprissaient; il n'en naissait point de nouvelles; l'glise tait sans +discipline et sans moeurs: l'acte de 614, qui semble commencer un +ordre nouveau, inaugure le chaos. + +L'aristocratie franque n'entendait pas du tout demeurer le grand conseil +commun de la monarchie. Loin de vouloir maintenir l'unit, c'est elle +qui exige l'organisation de gouvernements pour la Neustrie, l'Austrasie +et la Bourgogne. Elle rend irrmdiable la division en trois royaumes. +Elle fait plus violentes les antipathies qui commencent se manifester +entre eux; elle apporte toutes ses forces dans les guerres civiles et +achve la dislocation de l'empire. Elle prpare en mme temps la +dislocation des trois royaumes, o se forment des circonscriptions +territoriales qui sont presque des seigneuries; car tous ceux qui vivent +sur les domaines des grands ou de l'glise, et qui ont, des degrs +divers, alin leur libert personnelle, forment une communaut part, +qui a pour chef le propritaire. Dj les chartes et les formules +reconnaissent l'existence de ces groupes: dans cette pnurie de notions +politiques et dans ce dsordre gnral, la seule chose claire et +prcise est le droit du propritaire sur les hommes qu'il nourrit et +qu'il protge. Les rois eux-mmes obissent l'instinct qui pousse +cette socit substituer partout les relations prives aux publiques. +Au temps romain, certaines catgories de personnes avaient l'immunit, +c'est--dire la franchise de l'impt. Les Mrovingiens distribuent ces +immunits, mais ils les appliquent un territoire, et elles ont pour +effet d'interdire tout officier public d'y pntrer, d'y rendre la +justice et d'exercer les droits du fisc sur les habitants. Le roi, il +est vrai, n'abdiquait pas sa souverainet par ces concessions, et +l'immunit mrovingienne n'tait que l'attribution des revenus royaux +un propritaire, mais elle donnait celui-ci le moyen de devenir +quelque jour un juge et un souverain. + +Dans cet empire divis en royaumes ennemis, dans ces royaumes diviss en +seigneuries naissantes, que reste-t-il au roi? Quand on lui a repris le +droit d'instituer les vques et qu'on a, pour ainsi dire, spar +l'glise de l'tat, on lui a retir la seule force qu'il et prise dans +l'imitation du principat romain. Quand on l'a oblig choisir le comte +parmi les propritaires du comt, on l'a priv de la disposition de +l'office, qui allait tre dvolu par la force des choses la plus +puissante famille du comt. Il reste au roi son titre et le respect que +sa race inspire: la dynastie sera protge longtemps encore par ces +forces idales; mais sa seule force relle est l'appui des fidles. +Prendre au roi un fidle, c'est lui prendre un conseiller et un soldat. +Aussi les rois essayent-ils de se protger contre ces rapts, et l'on +trouve dans le trait d'Andelot cette disposition significative: +Qu'aucun des deux rois ne sollicite les leudes de l'autre de venir +lui et ne les accepte s'ils viennent d'eux-mmes. Mais un pareil +engagement ne pouvait tre respect dans la guerre civile, et la guerre +civile perptuelle tait une occasion pour les leudes de mettre aux +enchres leur fidlit. Il fallait que le prince distribut sans cesse +des faveurs nouvelles. Le don une fois fait tait considr comme +irrvocable par celui qui le recevait, et la vague condition de fidlit +s'oubliait vite. Reprendre celui-ci pour donner celui-l, c'tait +se faire un ennemi assur pour acqurir un ami douteux. Il fallait donc +donner, donner toujours jusqu' la ruine; ainsi ont fait les +Mrovingiens, et la ruine est venue: c'tait la conclusion fatale. Si on +carte les thories, celles des romanistes comme celles des germanistes, +si l'on dpouille les faits de cette posie dramatique que leur donne +l'histoire pour les considrer eux-mmes _in abstracto_, on peut +expliquer en quelques mots les destines de la premire dynastie +franque: le roi mrovingien, l'origine, est un parvenu qui dispose +d'un riche trsor de biens et d'honneurs; il n'a pas trouv d'autre +politique que de dpenser ce trsor au jour le jour: il devait finir et +il a fini par la banqueroute. + +E. LAVISSE, _tudes sur l'histoire d'Allemagne_, dans +la _Revue des Deux Mondes_, 15 dcembre 1885. + + + + +III.--HISTOIRE POTIQUE DES MROVINGIENS. + + +Tous les peuples ont eu des rcits piques, c'est--dire des souvenirs +historiques idaliss. Les barbares de Germanie, au temps de Tacite, +clbraient leurs dfaites, leurs victoires et les exploits de leurs +grands hommes. Cassiodore parle des chants nationaux des Goths; le hros +par excellence du peuple goth, Thodoric, a occup dans la littrature +pique du moyen ge, sous le nom de Dietrich von Bern, une place +d'honneur. Paul Diacre rapporte pieusement les traditions potiques des +Lombards. Les lgendes des Vandales et des Frisons, qui n'ont pas eu de +chroniqueurs, et des Anglo-Saxons, dont le chroniqueur Beda s'est montr +trs hostile aux souvenirs profanes, ont pri; mais Widukind, au dixime +sicle, recueillit la substance des vieilles chansons saxonnes, et Saxo +Grammaticus, au douzime, a compos l'histoire primitive du Danemark +avec des morceaux de pomes scandinaves. Que les Francs aient possd +aussi une sorte de _romancero_ de leurs destines nationales, cela est, +_a priori_, trs probable. Charlemagne, au rapport d'Eginhard, ordonna +de consigner par crit les vieilles chansons barbares de son peuple, +_barbara et antiquissima carmina_. Ce recueil imprial disparut, +malheureusement, de trs bonne heure; mais les chroniqueurs des Francs +mrovingiens--Grgoire de Tours, Frdgaire, et le moine neustrien qui +est l'auteur du _Liber histori_--ont d, comme ceux de la plupart des +autres nations barbares, faire entrer dans la trame de leurs livres +quelques-uns de ces frustes et potiques rcits, qui sont jamais +perdus.... + +Grgoire de Tours, selon M. Kurth, a puis dans les souvenirs populaires +des Francs avec parcimonie et avec rpugnance. Bien que trs ignorant, +il tait, en effet, frott de littrature classique; en outre, il tait +chrtien; enfin il tait consciencieux. Trois raisons pour que la +crudit de mauvais got, la grossiret et l'invraisemblance des +traditions germaniques l'empchassent de les goter. Ajoutez que, ne +sachant pas le francique, il n'en eut jamais connaissance que par des +versions gallo-romaines. Grgoire ne s'est jamais rsign recourir aux +rcits des barbares qu' dfaut de sources plus sres, et il s'est +toujours rserv le droit de les arranger: il les rsume, laguant du +rcit lgendaire les dtails pisodiques, les ornements, les hyperboles, +c'est--dire tout ce qui en tait la couleur et le parfum. L'histoire si +connue de l'exil de Childric en Thuringe fournit un exemple excellent +de ces simplifications volontaires. Childric, raconte Grgoire, +dbauchait les filles des Francs; il n'chappa leur colre que par la +fuite. Avant de s'exiler, il eut soin de partager une pice d'or avec un +de ses fidles, qui promit de l'avertir quand l'heure du retour aurait +sonn. Les Francs choisirent pour chef Egidius, gnral romain, et cela +dura huit annes. Ce temps coul, le fidle de Childric tant parvenu +en secret rconcilier le peuple avec le souvenir de son roi, _pacatis +occulte Francis_, envoya l'exil le signe convenu. Et Childric fut +restaur. A cette narration sommaire, dcharne, si l'on compare les +rcits correspondants de Frdgaire et du _Liber histori_, la mthode +favorite de l'vque de Tours s'accuse trs clairement. Frdgaire et le +moine neustrien, travaillant, indpendamment l'un de l'autre, +complter, l'aide de la tradition populaire qui persistait de leur +temps, l'anecdote abrge par Grgoire, savent tous deux le nom du leude +fidle: il s'appelait Wiomad. Les artifices de Wiomad pour rapatrier les +Francs avec son matre taient le sujet de la chanson barbare sur l'exil +de Childric; Frdgaire et le _Liber histori_ les relatent avec +complaisance; mais ils sont la fois si compliqus et si nafs, ces +artifices, que l'on voit trs bien pourquoi Grgoire, un peu choqu, les +a ddaigneusement syncops en un mot: pacatis _occulte_ Francis. + +Les fouilles les plus minutieuses dans la Chronique de Grgoire de Tours +n'y feront donc dcouvrir que des squelettes de chansons franques ou +gallo-franques, documents habills en faits historiques et si bien +dguiss que personne, pendant longtemps, n'en a souponn la +nature.--Frdgaire et l'auteur du _Liber histori_, au contraire, trs +crdules, trs ignorants, n'taient pas hommes exercer un contrle sur +les documents dont ils se servaient. Cependant, on ne saurait juger en +connaissance de cause l'pope mrovingienne d'aprs ce qu'ils en ont +conserv. Leur paresse d'esprit les a empchs de s'aviser des +ressources que la posie populaire leur et abondamment offertes. Ils +ont born leur ambition copier les anciennes chroniques; s'ils ont +intercal dans leurs compilations quelques rcits populaires, c'est par +exception, et pour suppler l'extrme brivet de Grgoire, dont ils +ne s'expliquaient pas les motifs. D'ailleurs la langue originale des +chansons franques ne leur tait pas non plus familire. L'historien des +Goths, Jordanis, tait un Goth; l'historien des Lombards, Paul Diacre, +tait un Lombard; tous les historiens des Francs ont t des +_Romani_.... + +Restituer, dans ces conditions, le cycle de l'pope franque, +l'histoire potique des Mrovingiens est une entreprise trs +prilleuse. Est-il possible de distinguer, dans le texte de Grgoire de +Tours et de ses continuateurs, le pome dfigur de l'on-dit ou de la +simple lgende qui n'ont jamais subi d'laboration pique? A quels +signes? Par quels ractifs? L'allure plus ou moins potique de la +narration ne fournit pas, cet gard, d'indications sres; car, parmi +les anecdotes de Grgoire qui paraissent, au premier abord, marques du +sceau de la posie populaire,--comme l'histoire du vase de Soissons, +celle du jet du marteau au moment de la fondation par Clovis de +l'glise des Saints-Aptres,--les unes, de provenance hagiographique, +doivent tout leur clat aux fleurs de la rhtorique clricale; toute la +posie des autres est dans le simple nonc d'vnements rels qui se +sont passs en des temps o la ralit n'tait pas vulgaire. Au +contraire, quand les chroniqueurs rsument trs probablement des +chansons archaques, c'est parfois en termes trs plats: Wiomad, dit +Frdgaire (III, 11), tait le plus fidle de tous les Francs +Childric; il avait russi le sauver quand les Huns l'avaient emmen +en captivit, lui et sa mre.... Certes, cette phrase est incolore; +mais elle suffit persuader que les Francs, comme tant d'autres nations +germaniques, avaient un trsor de traditions relatives aux invasions du +redoutable roi des Huns, l'Attila du _Nibelungenlied_; que la jeunesse +de Childric fut l'objet de chants trs anciens, encore populaires au +VIe sicle, qui clbraient les stratagmes de l'ingnieux Wiomad +pour procurer l'vasion du prince salien et de sa mre. Comparez les +pomes d'vasion du _Heldenbuch_ des peuples allemands: l'vasion de +Walther et d'Hildegonde, otages d'Attila, dans le Waltharius d'Ekkehard, +etc.--M. Kurth, qui a entrepris cette tche difficile de discerner dans +les chroniques mrovingiennes les vestiges de l'pope populaire des +Francs mrovingiens s'est sans doute tromp souvent; quelques-unes de +ses hypothses et de ses conclusions sont bien fragiles; mais sa thse +fondamentale n'est pas absurde, et son livre, pourvu qu'on le lise avec +discernement, est ingnieux, instructif....... + +Pharamond ne doit son titre et sa renomme de premier roi des Francs +qu' l'erreur d'un moine neustrien qui crivait en 727, au monastre de +Saint-Denis, une chronique remplie de fables. L'histoire de Clodion, de +Mrove, se perd dans la nuit. Childric est le plus ancien prince des +Saliens qui ait srement excit la verve potique de son peuple. Nous +avons dj parl de deux chansons qui lui ont t consacres: sur sa +captivit chez les Huns, sur sa brouille et sur sa rconciliation avec +les siens; une troisime clbrait son mariage avec Basine et les +visions prophtiques de sa nuit de noces. La reine Basine de Thuringe, +qui abandonne son mari pour rejoindre Childric, et qui, interroge par +celui-ci sur le motif de sa venue, rpond crment: C'est parce que je +sais ce que tu vaux; si j'avais cru qu'il y et, mme au del de la mer, +quelqu'un de plus homme que toi, c'est lui que je me serais donne, +cette reine Basine est le prototype des hrones de nos chansons de +geste, si promptes se jeter dans les bras des chevaliers de leur +choix.--Aprs Childric, Clovis. Plus encore que ses guerres, les amours +de Clovis ont produit sur l'imagination populaire une profonde +impression: l'histoire de la reine Clotilde, soustraite aux perscutions +de son oncle Gondebaud par les missaires du roi des Francs, qui +l'pouse et qui la venge, est une vraie lgende nuptiale du type de +celles des _sagas_; elle repose sans doute sur quelques donnes +positives, mais elle a t influence par les aventures de sainte +Radegonde (si conformes celles que les contemporains de cette sainte +ont attribues Clotilde), et finalement stylise.--La fortune potique +de Thodoric ou Thierri d'Austrasie, fils an de Clovis, dont +l'activit s'est surtout dpense en pays allemand, a t +exceptionnelle. Les Anglo-Saxons du VIIe sicle, les Saxons +continentaux du Xe sicle, le tenaient pour un des hros les plus +fameux de l'pope germanique. Sous le nom de _Hug-Dietrich_ (Thodoric +le Hugue, c'est--dire le Franc[17]), le fils de Clovis a joui en +Allemagne, au moyen ge, d'une rputation peine moindre que celle de +son illustre homonyme, Thodoric, roi des Ostrogoths. Sa victoire, en +Frise, sur les Normands de Hygelac, ses terribles guerres de Thuringe +contre le roi Hermanfried, furent le sujet de chants anglo-saxons et +saxons qui ont t conservs; et dans l'admirable rcit de ces +vnements par Grgoire de Tours (III, 4, 7 et 8), on sent, pour ainsi +dire, palpiter confusment les ailes de la lgende emprisonne. Mais +Grgoire ne s'intresse gure aux Austrasiens; le cycle franc des +chansons sur Thodoric et sur son fils, ce jeune et chevaleresque +Thodebert d'une beaut royale, le _Wolf-Dietrich_, le _Roi Ortnit_ des +conteurs d'Outre-Rhin, il n'en a rien, ou presque rien, voulu savoir; il +a condamn de la sorte la postrit en conjecturer l'existence. + +[Illustration: Monnaie de Thodebert.] + +Frdgonde et Brunehaut sont des figures d'un relief puissant; nul doute +que l'imagination populaire ait ressass et embelli leur biographie. +Mais Frdgonde et Brunehaut ont vcu en pleine lumire historique. Nous +n'avons rien de leur histoire potique; nous avons leur histoire. Et +cela vaut beaucoup mieux. N'exagrons pas, en effet, les mrites de +l'pope barbare. Cette posie pique dont l'immense foyer, selon M. +Kurth, brlait au sein de la race germanique, projetant jusque dans les +plus lointaines chaumires les ombres gigantesques des hros,--cette +posie pique, trop riche en pisodes conventionnels et en numrations +gnalogiques, en juger par les monuments scandinaves, paratrait sans +doute assez froide aujourd'hui, et singulirement infrieure, en tout +cas, aux portraits et aux descriptions d'aprs nature d'un tmoin +sincre, clairvoyant, tel que Grgoire de Tours. Les _Rcits +mrovingiens_ d'Augustin Thierry ne commencent qu'avec les fils de +Clotaire, parce que c'est surtout partir de l'avnement des fils de +Clotaire que Grgoire, ayant vu directement les choses et les gens dont +il parle, est prcis et vivant. Combien de chansons stylises sur +Childric et sur Clovis ne donnerait-on pas pour une autre _Historia +Francorum_, de la main de saint Rmi! + +Frdgonde, Brunehaut, Clotaire II, Dagobert sont, dans les chroniques +mrovingiennes, des personnages foncirement historiques, trop voisins +des narrateurs pour que ceux-ci aient pu les considrer avec le recul de +l'pope. On recueille cependant avec raison tous les indices qui +tendent tablir que les chansons et les lgendes piques n'ont pas t +moins nombreuses, dans le pays des Francs, au VIIe sicle qu'au +VIe. C'est que l'pope carolingienne, dont les destines, au moyen +ge, furent si brillantes, n'est pas une de ces plantes trangres qui +naissent en une nuit sur une place vide; elle a t dtermine et +prpare par des vgtations puissantes, enracines ds longtemps dans +le sol. L'pope carolingienne drive de l'pope mrovingienne, et, en +particulier, des lgendes gallo-franques, perdues, dont Dagobert tait +le Charlemagne. Faron, vque de Meaux, apparat comme le Turpin de +Clotaire II. La _Vie de saint Kilian_ dit expressment que sur la guerre +de Dagobert, fils de Clotaire II, contre les Saxons, on fit des chansons +en langue romane rustique; et certains traits de ces chansons se sont +conservs dans des pomes bien postrieurs, relatifs aux entreprises de +Charlemagne en Saxe. Une quipe de la jeunesse de Dagobert (qui +insulta, en lui coupant la barbe, son prcepteur Sadrgisile) fut +relate dans un pome dont l'cho s'est rpercut jusque dans la chanson +de _Floovent_, compose an XIIe sicle.--La quatorzime anne du +rgne de Dagobert, dit Frdgaire, les Vascons se rvoltrent; le roi +mit en campagne une arme sous le commandement d'un rfrendaire et de +onze ducs. L'expdition aurait t heureuse si le duc Haribert ne se ft +laiss surprendre et accabler avec les siens, au retour, dans la valle +de la Soule.... Il est trs probable que ce dsastre du Val de Sole a +fourni la matire d'une cantilne, prototype de celle qui fut consacre, +aprs 778, aux douze pairs de Roncevaux.--Enfin, le continuateur de +Frdgaire signale, l'anne 642, les Mayenais comme ayant caus, par +leur tratrise, la dfaite du roi Sigebert aux bords de l'Unstrut; d'o +la geste de Mayence, la geste des tratres, est, sans doute, sortie plus +tard.--Roland et Ganelon, Haribert et les Mayenais de l'Unstrut, le +parallle est facile; il a t fait plus d'une fois. Avant Charlemagne, +bien d'autres ont vcu et ont t clbrs qui perdirent leur splendeur +potique quand l'empereur et son entourage furent devenus le centre de +tous les souvenirs hroques et nationaux. Charlemagne a hrit de +Charles Martel, qui avait hrit de Dagobert, qui avait hrit de +Clovis, qui avait hrit de bien d'autres.--Voil les origines les plus +lointaines de l'pope franaise; la tige, sinon les racines, de cette +belle fleur panouie, la _Chanson de Roland_, o se rsume l'effort +pique accumul de dix gnrations, germaniques et romanes. + +CH.-V. LANGLOIS, dans le _Journal des Dbats_, 5 mai 1893. + + + + +CHAPITRE III + +EMPIRE ROMAIN D'ORIENT. + + PROGRAMME.--_Justinien. Moeurs byzantines, la cour, les lois, + l'glise Sainte-Sophie._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + La meilleure =histoire gnrale de l'Empire byzantin= a t longtemps + celle d'E. Gibbon (_The history of the Decline and Fall of the + roman Empire_), qui, depuis la fin du XVIIIe sicle, a t + souvent rdite et traduite. On lira de prfrence l'excellent + ouvrage de J. B. Bury, _A history of the later roman Empire from + Arcadius to Irene_, London, 1889, 2 vol. in-8, ou celui de G. F. + Hertzberg, _Geschichte der Byzantiner_, Berlin, 1883, in-8. + + Citons, parmi les monographies importantes, qui sont aisment + accessibles: Ch. Diehl, _tudes sur l'administration byzantine dans + l'exarchat de Ravenne (568-751)_, Paris, 1888, in-8;--L. + Drapeyron, _L'empereur Hraclius et l'empire byzantin au VIIe + sicle_, Paris, 1869, in-8;--A. Gasquet, _L'empire byzantin et la + monarchie franque_, Paris, 1888, in-8;--G. Schlumberger, _Un + empereur byzantin du Xe sicle, Nicphore Phocas_, Paris, 1890, + in-4;--A. Rambaud, _L'empire grec au Xe sicle, Constantin + Porphyrognte_, Paris, 1870, in-8;--C. Neumann, _Die Weltstellung + des byzantinischen Reiches vor den Kreuzzgen_, Leipzig, 1894, + in-8. + + Sur l'oeuvre juridique de Justinien et sur le =droit byzantin=: P. + Krueger, _Histoire des sources du droit romain_, Paris, 1894, + in-8. (Trad. de l'all.) + + Sur =les moeurs et les monuments= de Byzance, voyez, dans la _Revue + des Deux Mondes_, les articles de M. A. Rambaud (_L'Hippodrome + Constantinople_, 15 aot 1871; _Empereurs et impratrices + d'Orient_, 15 janv. et 15 fvr. 1891);--J. Labarte, _Le palais + imprial de Constantinople et ses abords_, Paris, 1861, in-4;--Ch. + Bayet, _L'art byzantin_, Paris, 1883, in-8;--N. Kondakoff, + _Histoire de l'art byzantin considr principalement dans les + miniatures_, Paris, 1886-1891, 2 vol. in-4. + + L'immense =littrature byzantine= a t, pour ainsi dire, rvle au + public lettr par l'excellente _Geschichte der byzantinischen + Litteratur_ de K. Krumbacher (Mnchen, 1891, in-8). Cf. _Revue des + Deux Mondes_, 15 mars 1892. + + Un rsum de l'=histoire des Slaves, des Lithuaniens et des Hongrois= + depuis les origines jusqu' la fin du XIIIe sicle, par E. + Denis, se trouve dans l'_Histoire gnrale du IVe sicle nos + jours_, t. I (1893), p. 688-741; t. II (1893), p. 745-796. + + + + +I.--CONSTANTINOPLE ET L'EMPIRE BYZANTIN. + + +Toutes les races de l'Europe orientale se trouvaient reprsentes dans +les pays qui confinaient l'empire grec: la race latine et mme la race +germanique par les Dalmates et les Italiens; la race arabe en Sicile, en +Crte, en Orient; la race armnienne par le royaume pagratide et les +principauts feudataires; les races turques ou ouraliennes par les +Bulgares du Volga, les Ouzes, les Petchengues, les Khazars, les +Magyars; la race slave par les Russes, les Bulgares danubiens, les +Serbes, les Croates. + +Parmi les sujets mmes de l'empire grec, au coeur de ses provinces, +ces diffrentes races avaient de nombreux reprsentants. La race latine +s'y trouvait reprsente par les Valaques du Pinde et du Balkan; la race +arabe par les prisonniers baptiss; la race armnienne par les colons +des thmes de Thrace, de Macdoine, Anatolique et Thracsien; la race +turque par les colonies du Vardar et de l'Ochride; la race slave par les +Milinges, les Ezrites, les Opsiciens, etc. + +L'empire grec ne s'effrayait pas trop de ces infiltrations des races +barbares. Tous ces lments trangers qui pntraient dans son conomie +la plus intime, il cherchait se les assimiler. Loin de les exclure de +la cit politique, il leur ouvrait son arme, sa cour, son +administration, son glise. A ces Arabes, ces Slaves, ces Turcs, +ces Armniens, il demandait des soldats, des gnraux, des magistrats, +des patriarches, des empereurs. Ce qu'il y avait de jeunesse dans ce +monde barbare, il cherchait s'en rajeunir. La question de nationalit +tait pour lui fort secondaire. L'empire grec d'Orient tait comme la +monarchie pontificale de Rome: non pas un tat constitu pour telle ou +telle nation, telle ou telle race d'hommes, mais une institution qui +tait le patrimoine commun du genre humain. La Sainte Hirarchie +byzantine, comme le Sacr Collge des cardinaux romains, se recrutait +des notabilits du monde entier. De mme qu'au moyen ge on vit des +papes italiens, franais, anglais, allemands, espagnols, de mme il y +eut des _basileis_ armniens, isauriens, slaves, aussi souvent que +byzantins. Peu importait la langue ou la race: il suffisait qu'on ft +baptis. Le baptme ouvrait au nophyte barbare l'tat en mme temps que +l'glise. + +Dans les armes de Justinien, des Antes, des Slaves, des Goths, des +Hrules, des Vandales, des Lombards, des Armniens, des Perses, des +Maures, des Huns: ils combattent en Italie, en Espagne, en Afrique, en +gypte, sur le Danube et sur l'Euphrate. Recruts dans tous les pays, on +les envoie se faire tuer sous tous les climats.--C'est avec la valeur et +le gnie de ses soldats, stratges, empereurs barbares, que la socit +grecque rsista aux invasions barbares. Les plus grands noms militaires +de l'histoire byzantine ne sont pas des noms grecs. + + * * * * * + +Mais il y a surtout deux races dont l'influence dans les provinces, dans +les armes, la cour, fut prpondrante. Toutes deux eurent l'honneur +d'tre reprsentes sur le trne: la race slave et la race armnienne. + +Sur l'origine slave de la dynastie de Justin Ier, il ne semble pas y +avoir de doutes. Les noms d'Istok, de Beglenica, d'Upravda, qui furent, +avant l'lvation de cette famille l'empire, ceux de Sabbatius, de +Vigilantia et de leur fils Justinien, fournissent une preuve assez +concluante sur l'origine de ces paysans de Bederiana; n'oublions pas que +des colonies slaves, ds le temps de Constantin le Grand, avaient t +tablies dans la Thrace. + +L'Armnie, plus pauvre que les pays slaves, tait plus fertile aussi en +aventuriers. De la Chalde, de la Gorgie, de la Perse-Armnie, de +l'Armnie propre, une nue de soldats de fortune couraient l'assaut +des grades militaires des dignits auliques, de l'empire byzantin +lui-mme. La premire dynastie armnienne fut fonde par Lon V. Aprs +le meurtre du demi-Armnien Michel III, Basile fonda une dynastie tout +armnienne qui dura prs de deux sicles (867-1056). Il y a eu, au Xe +sicle, trois interruptions seulement dans la succession lgitime, trois +tuteurs de Porphyrogntes mineurs, trois envahisseurs de leurs trnes: +Lecapne, Phocas, Zimiscs. Tous trois sont Armniens. + + * * * * * + +L'empire byzantin peut peine s'appeler l'empire grec. + +L'unit que lui refusait sa constitution ethnographique, il la chercha +dans l'administration, dans la religion, dans la cration d'une +littrature qui lui ft propre. + +A la fois langue administrative, langue d'glise, langue littraire, le +grec avait un faux air de langue nationale. + +Or, le centre administratif, le centre religieux, le centre littraire +de l'empire, c'est Constantinople. + +Comme capitale, sa situation est unique. Voil un empire coup en deux +parties presque gales: d'un ct, la pninsule illyrique et les +provinces d'Europe; de l'autre, la pninsule anatolique et les provinces +d'Asie. Il y a dans cet empire un dualisme fatal. Dans ses provinces +d'Occident, influence italienne, slave, germaine; dans ses provinces +d'Orient, influence arabe, armnienne. Supposez que Constantinople +n'existe pas, qu'il n'y ait plus sur le Bosphore que la petite Byzance +d'avant Svre, chacune de ces deux moitis de l'empire s'abandonnerait + sa tendance dominante: ici tout l'Orient, l tout l'Occident. + +Mais la rencontre des deux continents s'lve Constantinople. Elle +n'appartient ni l'Asie ni l'Europe. Byzance sur la cte d'Europe, +Scutari sur la cte d'Asie, c'est une seule et mme ville. Ce n'est +point une cit ordinaire, mais une immense capitale, suprieure en +population la vieille Rome, d'une force d'attraction norme. Les +provinces d'Asie ne peuvent plus se tourner vers l'Orient, les +provinces d'Europe vers l'Occident: elles sont attires vers +Constantinople. + +[Illustration: L'empereur Justinien et sa cour: Mosaque de San Vitale, + Ravenne.] + +Entre les deux pninsules, elle se trouve place comme un germe vivace +entre deux cotyldons: ces lments si disparates des provinces d'Asie +et de celles d'Europe, elle se les assimile, elle les labore et les +transforme. Dans son sein accourent d'Occident des aventuriers dalmates, +grecs, thraces, slaves, italiens; d'Orient des aventuriers isauriens, +phrygiens, armniens, caucasiens, arabes: en peu de temps elle en fait +des Grecs. Ils oublient leurs idiomes barbares pour la langue polie de +Byzance; leurs superstitions odiniques, hellniques, musulmanes, font +place une ardente et raffine orthodoxie. Byzance les reoit incultes +et sauvages; elle les rend l'immense circulation de l'Europe lettrs, +savants, thologiens, habiles administrateurs, souples fonctionnaires. +D'un paysan de Bederiana elle fait Justinien; du fils d'un palefrenier +de Phrygie, le savant Thophile; d'un aventurier macdonien, le grand +empereur Basile; du slave Nictas, un patriarche. + +La Cour et la Ville contribuaient cette transformation. Cette cour +tait la plus vieille de l'Europe, au crmonial antique, respectable, +exigeant, minutieux, excellente discipline pour les Barbares; elle tait +en mme temps un centre de science administrative et diplomatique, de +bel esprit, d'intrigues et de luttes, d'activit bonne ou mauvaise o le +plus barbare se dgrossissait vue d'oeil. + +A Constantinople, les Barbares se trouvaient en contact avec la masse +grecque la plus compacte de l'empire, avec une population passionne +pour l'orthodoxie, d'une dlicatesse athnienne en fait de langage, o +se rencontrait le plus grand peuple de thologiens, de lettrs et +d'artistes qu'on pt rencontrer dans aucune ville de la chrtient. + +Sainte-Sophie et ses splendeurs artistiques et liturgiques, le Sacr +Palais et ses intrigues, l'Hippodrome et ses passions, voil les trois +centres d'ducation de tout Barbare en train de devenir Byzantin. + +Byzance faisait l'empire; l'occasion, elle le refaisait; parfois elle +tait tout l'empire. + +Au temps de Romain Lecapne et de Simon, elle tait presque tout ce qui +restait la monarchie de ses provinces d'Europe; au temps des +Hraclides, au temps des Comnnes, elle tait presque tout ce qui lui +restait de ses provinces d'Asie. Mais quand venait l'occasion favorable, +elle ragissait ici contre les Bulgares, l contre les Arabes, contre +les Sedjoukides. Par sa politique, elle recrait l'empire tantt +l'est, tantt l'ouest du Bosphore. Tant que cette prodigieuse +forteresse de Constantinople n'avait point succomb, rien n'tait fait; +la monarchie restait debout; l'Euphrate et le Danube pouvaient encore +redevenir frontires. Quand enfin les Ottomans eurent tout pris, +Constantinople composa elle seule tout l'tat. Byzance survcut prs +d'un sicle l'empire byzantin. + +Comment s'appelle cet empire dans l'histoire? L'empire romain? il n'y +avait plus de Romains. L'empire grec? il y avait dans cet empire bien +autre chose que des Grecs. Il s'appelle l'empire byzantin. Tout un +empire semblait n'tre que la banlieue de cette ville extraordinaire. +Comme pour les petites cits de l'antiquit, un mme mot servait +dsigner la Ville et son territoire: [grec: Polis]. Pour les Chinois du +moyen ge, la monarchie de Constantin n'est plus le _Thsin_, +c'est--dire l'empire: il est le _Fou-lin_, la VILLE. + +A. RAMBAUD, _L'Empire grec au Xe sicle_, Paris, +Franck-Vieweg, 1870, in-8. _Passim._ + + + + +II.--LA FORMATION ET L'EXPANSION DE L'ART BYZANTIN. + + +C'est un fait incontestable que l'art byzantin procde en partie de +l'art antique. La puissance des traditions a toujours t grande dans +l'Orient hellnique. Aujourd'hui encore, les vieilles lgendes +mythologiques n'ont point disparu des campagnes de la Grce; chaque +instant, dans les rcits, dans les chansons, dans les usages de la vie +populaire, revit le souvenir des divinits de l'Olympe. Quelques-unes se +sont confondues avec les saints de la religion nouvelle; mais sous cette +physionomie d'emprunt se retrouvent leurs traits demi effacs. Cette +fidlit aux traditions doit trouver sa place dans les choses de l'art. +Lorsque les artistes byzantins crrent un style nouveau, leur esprit +tait plein des souvenirs du pass, ils vivaient au milieu de ses +oeuvres. Pouvaient-ils se soustraire l'influence de modles d'une si +pntrante beaut? taient-ils incapables d'en goter le charme? Les +monuments prouvent, au contraire, qu'ils surent les comprendre et qu'ils +restrent attachs quelques-uns des principes essentiels qui avaient +dirig la marche de l'art antique. Comme leurs prdcesseurs de la belle +poque grecque, ils recherchrent la grandeur et l'harmonie dans +l'ordonnance des compositions, la noblesse des attitudes, la beaut de +certains types, l'lgance des draperies. Sans doute il ne s'agit point +ici d'tablir de comparaison; et si, par quelques qualits, les +oeuvres byzantines font songer aux monuments antiques, elles s'en +cartent par bien des dfauts. Les artistes byzantins exagrent la +symtrie de leurs compositions, ils ont moins de souplesse et de +dlicatesse, une conception moins facile et moins vivante du beau; +n'importe, ils ont encore appliqu quelques-unes des rgles principales +de l'esthtique ancienne, et cela seul suffit pour donner leurs +productions une valeur singulire. + +[Illustration: L'impratrice Thodora: Mosaque de San Vitale, +Ravenne.] + +Mais ces lments d'origine grecque se sont mles d'autres +influences, dont quelques-unes venaient de l'extrme Orient. Parmi ses +possessions les plus belles, l'empire d'Orient comptait alors les riches +provinces de la Syrie, qui formaient comme une zone intermdiaire entre +l'Asie centrale et la Grce. Par sa position mme, Constantinople se +rattachait ces pays; une grande partie de sa population en tait +originaire; les moeurs, les arts devaient s'en ressentir. En outre, +elle tait sans cesse en relations commerciales ou politiques avec les +plus puissantes monarchies de l'Orient, et surtout avec la Perse. Dans +l'architecture, ces influences sont fort sensibles; mais il en est +mme de l'ornementation, o se rencontrent chaque instant des motifs +emprunts l'extrme Orient, traits dans le mme esprit et dans le +mme style. C'est l surtout que les artistes byzantins ont puis ce +got de richesse et de luxe qui apparat dans toutes leurs oeuvres; de +l leur vint aussi la tendance rendre d'une manire conventionnelle +tous les dtails de l'ornement. L'art, dans les donnes qu'il demande +la faune et la flore, tantt reproduit fidlement la nature, tantt +l'altre et imagine des types artificiels, sans cesse rpts, et o +l'imitation des formes relles disparat presque entirement. Les +byzantins ont suivi cette dernire voie, et souvent ils ont adopt des +modles depuis longtemps fixs en Orient. On retrouve chez eux ces +entrelacs compliqus, ces fleurs bizarres, ces animaux fantastiques si +frquents sur les monuments de l'Inde ou de la Perse. + +Cependant l'art byzantin ne s'est point content de combiner des +lments d'origine diverse, il s'est montr vritablement crateur. A +lui revient le mrite d'avoir le premier donn aux conceptions +chrtiennes une physionomie individuelle bien marque. En effet, c'est +surtout dans le domaine religieux qu'il se manifeste avec toute son +originalit et tout son clat; on ne saurait s'en tonner, si l'on songe +combien, chez les Grecs du moyen ge, la religion tait puissante et se +mlait toutes choses. Les artistes ont t surtout frapps de certains +caractres dominants du christianisme: la splendeur de la religion +triomphante, la majest divine, le rle protecteur des saints; et ils se +sont attachs les exprimer avec force. C'est ce qui explique que, +malgr une assez grande varit de sujets, l'art byzantin, ds cette +poque, prsente dj beaucoup d'uniformit; on sent qu'il tourne sans +cesse autour des mmes ides. N'est-ce point se conformer aux vritables +conditions de l'art religieux? La fidlit des types arrts, des +conceptions matresses et peu nombreuses, est un trait commun toutes +les religions: l'esprit populaire y attache un sens sacr, et +considrerait comme une profanation de laisser le champ libre au caprice +des artistes. Dans la socit byzantine, l'glise les surveille et les +dirige; de bonne heure la plupart lui appartiennent. D'ailleurs, il y a +dans cette rptition mme une relle grandeur: une religion +considre comme immuable il faut des formes artistiques qui ne changent +point la merci de la mode, et, dans les glises o doit dominer l'ide +d'ternit, il convient que l'art y porte notre me par l'ternit +apparente de ses traditions. A cet gard, les Byzantins furent de grands +matres; qu'il s'agisse de la pense ou de l'excution, ils comprirent +les vritables rgles de la dcoration religieuse, et il est remarquer +que, de nos jours, les peintres qui ont voulu faire revivre chez nous +cette forme de l'art se sont parfois inspirs de leurs oeuvres. +D'ailleurs cette uniformit gnrale n'aboutit point une immobilit +strile, et l'art byzantin connut, lui aussi, les transformations et la +diversit des coles. + + * * * * * + +En Orient, l'action de l'art byzantin s'est exerc o a pntr le +christianisme grec. Ainsi ce fut grce Byzance que la culture des arts +s'introduisit en Russie. Au Xe sicle, la civilisation tait encore +fort grossire chez les populations slaves, mles d'lments +scandinaves, qui habitaient le pays. Dj, cependant, la puissance et la +gloire de Byzance avaient attir sur elle les regards de ces Barbares: +les uns en avaient tent la conqute, comme Rourik, Oleg et Igor, +d'autres y taient venus en amis, comme Olga. Convertie au +christianisme, la princesse russe ne russit point cependant le +rpandre parmi ses sujets; pour oprer une telle rvolution, il fallait +l'autorit d'un prince nergique et violent. Ce fut l'oeuvre de +Vladimir, qui, ayant institu une enqute sur la meilleure des +religions, choisit celle des Grecs. Les raisons qui le dcidrent +touchent l'art: il fut attir vers le culte orthodoxe par la richesse +de ses temples et la splendeur de ses crmonies. Baptis, il imposa le +baptme ses sujets, et, dans les deux grandes villes de Kief et de +Novgorod, des glises succdrent aux idoles des anciens dieux. + +A ce moment, l'art qui se manifeste en Russie est d'importation +trangre, comme les croyances qu'il exprime. Jusque-l, les Russes +n'avaient gure connu que les constructions en bois. Ce furent des +architectes byzantins qui levrent les premires glises en pierre et +en maonnerie, des peintres byzantins qui les dcorrent. L'glise de la +Dme, Kief, celle de Sainte-Sophie Novgorod, dont le prtre grec +Joachim dirigea la construction, furent les premiers monuments de cet +art religieux. Sous Iaroslaf le Grand (1016-1054), successeur de +Vladimir, Kief devient une ville d'aspect imprial. Iaroslaf voulut +faire de sa capitale une rivale de Constantinople. Comme Byzance, elle +eut sa cathdrale de Sainte-Sophie et sa Porte d'or. Adam de Brme +l'appelle _mula sceptri Constantinopolitani et clarissimum decus +Grcia...._ Iaroslaf n'a pas assez d'artistes grecs pour dcorer tous +les temples, pas assez de prtres grecs pour les desservir. Kief est +alors la ville aux quatre cents glises qu'admiraient les crivains +d'Occident.... La merveille de Kief, c'tait Sainte-Sophie. Les +mosaques de l'poque d'Iaroslaf subsistent encore, et l'on peut +admirer, sur le mur indestructible, la colossale image de la Mre de +Dieu, la Cne o le Christ apparat double, prsentant six de ses +disciples son corps et aux six autres son sang, les images des saints et +des docteurs, l'ange de l'Annonciation et la Vierge. Les fresques +conserves ou soigneusement restaures sont encore nombreuses et +couvrent de toutes parts les piliers, les murailles et les votes fond +d'or. Toutes les inscriptions sont non pas en langue slavonne, mais en +grec[18]. + +Ce n'est point seulement chez les peuples chrtiens d'Orient, Russes, +Armniens, etc., que se retrouve la trace de l'art byzantin; leur +tour, les ennemis les plus acharns du christianisme et de l'empire grec +lui ont fait des emprunts. Sans doute l'art arabe a pris de bonne heure +une physionomie originale, mais tout d'abord ce n'est pas en lui-mme +qu'il a trouv les lments dont il s'est form. Quand les Arabes +entreprirent les conqutes qui devaient tendre leur domination de +l'Asie Mineure aux Pyrnes, l'art n'existait encore chez eux que sous +ses formes les plus simples. Dans la plupart des pays o ils +s'tablirent, ils adoptrent donc les monuments qui s'y trouvaient +dj, ils les imitrent, et ce ne fut que peu peu qu'ils en +modifirent la structure et la dcoration. Or, les premires provinces +dont ils s'emparrent taient grecques; mis en rapport avec l'art +byzantin, ils en subirent l'influence. + +En Syrie, les Arabes ne se proccupent point tout d'abord de construire +des mosques; ils enlvent au Christ ses glises et les consacrent +Allah. Parfois, pendant quelques annes, les deux cultes vivent cte +cte dans un mme difice. A Damas, Omar partage en deux l'glise de +Saint-Jean: la partie orientale appartient aux musulmans, tandis que la +partie occidentale est laisse aux chrtiens, qui n'en furent chasss +que soixante-dix ans plus tard. Quand les califes dsirent, leur tour, +btir des mosques, ils s'adressent aux byzantins. Walid, voulant faire +construire la mosque de Damas, envoya une ambassade l'empereur de +Constantinople, qui, sur sa demande, lui expdia douze mille artisans. +La mosque, dit Ibn-Batoutah, fut orne de mosaques d'une beaut +admirable; des marbres incrusts formaient, par un mlange habile de +couleurs, des figures d'autels et des reprsentations de toute +nature[19]. Ils ne craignaient mme point, malgr les prceptes de +Mahomet, d'introduire des figures dans la dcoration de leurs difices +religieux, imitant en cela l'exemple des chrtiens. Le pre de Walid, +Abd-el-Melik, dans une mosque de Jrusalem, avait fait reprsenter le +paradis et l'enfer de Mahomet. Les califes de Damas attiraient leur +cour des matres byzantins, et c'tait sous leur direction que se +formaient des artistes arabes. On ne saurait donc s'tonner si les +anciennes mosques de la Syrie prsentent tant d'analogie avec les +glises grecques. + + * * * * * + +Dans le sud de l'Italie, le rle de Byzance est vident. Pendant +plusieurs sicles, toute une partie de cette contre se rattacha +l'empire de Constantinople par la religion, par l'administration, par la +langue mme: l'antique Grande-Grce mritait toujours ce nom. Mme la +querelle des iconoclastes, qui dtacha de l'Orient le reste de l'Italie, +dans le sud fortifia l'hellnisme; les partisans des images s'y +rfugirent en grand nombre, et les empereurs grecs ne les y +inquitrent pas. Ce fut dans ces provinces une vritable colonisation +grecque, et une colonisation en partie monastique. Dans la Calabre +seule, on connat les noms de quatre-vingt-dix-sept couvents de l'ordre +de saint Basile qui se fondrent cette poque. Ce pays fut le centre +de cette civilisation no-hellnique; Byzance y tait aime, et, quand +vinrent les Normands, en bien des endroits on leur rsista avec nergie. +Robert Guiscard ne s'empara point sans peine de Tarente, de Santa +Severiana; encore ne put-il dtacher violemment les populations de +l'hellnisme: il fallut plus d'un sicle pour que le rite latin y +remplat le rite orthodoxe; au XIIe sicle, en certains endroits, on +employait encore la langue grecque. Il en fut de mme en Sicile. Dans +d'autres provinces, la culture byzantine, moins fortement enracine que +dans ces deux pays, tait cependant trs puissante encore. Est-il +besoin de rappeler ce que les Normands eux-mmes, aprs la conqute, +dans la premire priode de leur domination sur le midi de l'Italie, +empruntrent la civilisation grco-byzantine? Non seulement ils +adoptrent le grec comme une des langues officielles de leur +chancellerie, parce qu'elle tait celle d'une partie de leurs sujets, +mais leur architecture resta entirement byzantine jusque vers 1125. Les +premires monnaies qu'ils frappent dans la Pouille et dans la terre +d'Otrante sont imites de celles de l'empire d'Orient. Le costume +nouveau, caractris par la robe longue l'orientale et par une sorte +de bonnet phrygien, que l'Occident tout entier adopte vers 1090, un peu +avant la premire croisade, la place du costume court qui prvalait +jusqu'alors, leur y a d sa premire introduction. Et il n'est pas autre +chose que le costume grec[20]. Les princes normands fondaient autant de +monastres grecs que de monastres latins; leur cour, les potes, les +historiens, les thologiens byzantins taient aussi nombreux qu' la +cour impriale. Ce fut seulement vers le XIIIe sicle que les rois et +l'glise entreprirent d'extirper par la force l'lment oriental. + + * * * * * + +A l'autre extrmit de l'Italie, Venise est une ville grecque. Sa +prosprit s'est accrue mesure que dclinait celle de Ravenne, sa +voisine. Dpeuple par Justinien II, ruine par l'avidit des exarques, +la capitale de l'Italie byzantine tait dj bien dchue de son ancienne +splendeur, quand, au milieu du VIIIe sicle, elle tomba aux mains des +Lombards pour passer bientt celles du pape. Au contraire, Venise sut +maintenir son indpendance contre les Lombards et les Francs; la +suzerainet nominale des empereurs grecs qu'elle affecta de reconnatre +fut la condition mme de sa fortune. Dote par eux d'une foule de +privilges, elle multiplia ses comptoirs sur les ctes de la +Mditerrane et bientt accapara la plus grande partie du commerce entre +l'Orient et l'Occident. Mais, avec les produits de l'empire, les +marchands vnitiens rapportaient dans leur patrie la civilisation +byzantine. Tout y rappelait la Grce, le costume, les moeurs, le +crmonial de la cour des doges et ces titres d'_hypatos_ et de +_protospathaire_ dont les parait la cour impriale. C'est l'Orient que +Venise empruntait quelques-unes de ces industries de luxe o son tour +elle excella, telles que l'art de travailler le verre et le cristal, de +dorer les cuirs. + +Aussi, pendant plusieurs sicles, les monuments vnitiens rappellent-ils +souvent ceux qu'on levait Constantinople. Quand le doge Pierre +Orseolo, en 976, entreprit la construction de cette merveilleuse glise +de Saint-Marc qui ne fut consacre qu'en 1085, s'adressa-t-il des +architectes ns en Grce? Aucun document ne le prouve; mais il est +certain que les constructeurs de ce monument, quel que ft leur lieu +d'origine, pratiquaient l'architecture byzantine dans toute sa puret: +il n'est point jusqu'aux matriaux, marbres, colonnes, qui ne paraissent +en grande partie emprunts l'Orient. Cependant, mme Venise, les +types grecs ne dominaient point exclusivement; aux environs, Murano, +Torcello, Grado, etc., les formes latines reparaissent, l'poque o +s'levait Saint-Marc, ou bien, dans les difices civils comme dans les +glises, les deux styles se combinent, mlent leurs dispositions et leur +ornementation. + +S'agit-il de dcorer ces monuments, c'est encore vers l'Orient que se +tournent les Vnitiens. Les maux de la Pala d'Oro sont byzantins; il en +est de mme d'une partie des belles pices d'orfvrerie du Trsor. Une +des portes de l'glise a d tre excute Constantinople, deux autres +paraissent vnitiennes, mais imites de ce modle tranger. Les artistes +grecs tablis Venise formaient au XIe sicle une corporation. Ce +furent eux, tout l'indique, qui commencrent excuter les mosaques de +Saint-Marc, et pendant longtemps les artistes indignes forms cette +cole en conservrent le style. Leur influence ne se renfermait point +dans les murs de la ville. A l'glise de Murano, la Vierge qui dcore +l'abside est de l'art byzantin le plus pur (XIIe sicle). Tout prs +de l, Torcello, la plus grande partie des mosaques leur appartient +encore (XIe et XIIe sicles): l'abside centrale, la Vierge et +les Aptres; sur la paroi occidentale, le Jugement dernier; dans une +abside latrale, le Christ entour d'archanges, bien que, dans cette +dernire composition, se retrouve la trace vidente de la collaboration +des Italiens. + + * * * * * + +[Illustration: Une glise coupoles: Saint-Front de Prigueux.] + +En France, l'influence byzantine ne s'est jamais exerce d'une faon +aussi sensible et aussi durable que dans certaines rgions de l'Italie. +D'ailleurs, pendant plusieurs sicles du moyen ge, c'est chez nous que +l'art chrtien d'Occident s'est dvelopp avec le plus de force et de +charme. La France possdait, au XIIe et au XIIIe sicle, une +architecture et une sculpture originales, pleines de vie et de grce, +qui se rpandaient leur tour dans les pays voisins et jusqu'en +Orient.--Il existe toutefois en France une rgion o l'architecture +byzantine coupoles se manifeste dans tout un groupe d'glises. +Saint-Front de Prigueux, de la fin du Xe sicle, en est le type le +plus clbre. La coupole se rencontre encore dans le reste de +l'Angoumois, dans la Saintonge.... D'o viennent ces emprunts si +caractristiques la construction byzantine? C'est un fait dont +l'histoire ne rend pas compte. Dans le reste de la France, d'ailleurs, +si les glises par leurs formes ne rappellent pas au mme degr l'art +grec, elles s'y rattachent fort souvent par leur ornementation. Les +fresques de Saint-Savin, prs de Poitiers, prsentent des ressemblances +avec les peintures grecques. Au clotre de Moissac, quelques personnages +sculpts au commencement du XIIe sicle arrivent de Byzance: les +physionomies, les attitudes, les plis des vtements, tout l'indique. +Pourtant cette influence trangre ne fut chez nous ni absolue ni de +longue dure. De bonne heure, l'esprit fortement tremp de nos artistes, +s'il fit des emprunts Byzance, ne se condamna point d'ingrates +copies. L'art d'Orient a plutt contribu veiller chez eux la +conscience de leurs qualits propres. Ds la fin du XIIe sicle, les +formes de l'architecture sont nouvelles en France; les fleurs des +ornements ont t copies dans les prs et les bois voisins, et les +personnages des statues et des bas-reliefs sont ns dans le pays o ils +ont t sculpts.... + +CH. BAYET, _L'art byzantin_, dans la _Bibliothque de l'enseignement +des Beaux-Arts_, Paris, A. Quantin, 1883, +in-8. _Passim._ + + + + +CHAPITRE IV + +LES ARABES. + + PROGRAMME.--_Mahomet; le Coran. L'empire arabe. La civilisation + arabe._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Les livres sur =les origines de l'islamisme=, sur =l'empire arabe= et + sur la =civilisation musulmane= au moyen ge, ne sont pas rares. + Quelques-uns des premiers spcialistes de ce temps ont crit, pour + le public, de trs belles pages que le public ne connat gure; et + les ouvrages les plus connus ne sont pas les meilleurs.--Aux livres + gnraux de MM. L.-A. Sdillot (_Histoire gnrale des Arabes_, + Paris, 1877, 2 vol. in-8, 2e d.) et G. Le Bon (_La + civilisation des Arabes_, Paris, 1883, in-4), prfrer ceux de sir + W. Muir (_The life of Mahomet, from original sources_, London, + 1894, 3e d.; _The Caliphate, its rise, decline and fall_, + London, 1892, in-8), de A. v. Kremer (_Kulturgeschichte des + Orients unter den Chalifen_, Wien, 1875-1877, 2 vol. in-8), et de + A. Mller (_Der Islam im Morgen-und Abendland_, Berlin, 1885-1887, + 2 vol. in-8). + + Nous recommandons surtout la lecture de quelques monographies, + articles de revue et morceaux dtachs, qui ont t publis par MM. + Dozy, Renan, Wellhausen, Nldeke, I. Goldziher (_Muhammedanische + Studien_, Halle, 1889-1890, 2 vol. in-8), H. Grimme (_Mohammed, I, + Das Leben_, Munster, 1892, in-8), S. Guyard (_La civilisation + musulmane_, Paris, 1884, in-8), J. Darmesteter (_Le Mahdi depuis + les origines de l'Islam_ et _Coup d'oeil sur l'histoire de la + Perse_, dans la _Revue politique et littraire_, 1885, t. Ier), + C. Snouck Hurgronje (dans la _Revue de l'histoire des religions_, + 1894), etc. + + Sur =l'art musulman=, voir les deux volumes rcemment publis par M. + Al. Gayet dans la Bibliothque de l'Enseignement des Beaux-Arts: + _L'art arabe_ (Paris, s. d., in-8); _L'art persan_ (Paris, s. d., + in-8).--Sur la lgende de Mahomet au moyen ge, E. Renan, dans le + _Journal des Savants_, 1889, p. 421 et s. + + + + +LE KORAN ET LA SONNA. + + +Le livre qui contient les rvlations faites Mahomet et qui est en +mme temps la source, sinon la plus complte, du moins la plus digne de +foi de sa biographie, prsente des bizarreries et du dsordre. C'est une +collection d'histoires, d'exhortations, de lois, etc., places l'une +ct de l'autre sans qu'on ait suivi l'ordre chronologique ni aucun +autre. + +Mahomet appelait toute rvlation formant un ensemble _sourate_ ou +_Koran_. Le premier de ces deux mots est hbreu et veut dire proprement +une srie de pierres dans un mur, et, de l, la ligne d'une lettre ou +d'un livre; dans le Koran, tel que nous le possdons, il a le sens +beaucoup plus large de _chapitre_. Le mot _koran_ est proprement +parler un infinitif qui signifie lire, rciter, exposer; cette +dnomination est galement emprunte aux Juifs qui emploient le verbe +_kar_ (lire) dans le sens surtout d'tudier l'criture Sainte; mais +Mahomet lui-mme entendait sous le nom de _Koran_, non seulement chaque +rvlation part, mais aussi la runion de plusieurs ou mme de toutes. + +Il n'existait toutefois point, du temps de Mahomet, de collection +complte des textes du Koran; et si les trois premiers califes avaient +t moins soigneux sous ce rapport, il aurait couru grand danger d'tre +oubli. Les premiers qui en rassemblrent les diffrents passages furent +le calife Abou-Bekr et son ami Omar. En effet, quand, dans la onzime ou +la douzime anne de l'hgire, le faux prophte Mosalima eut t +vaincu, on s'aperut que beaucoup de personnes qui connaissaient par +coeur d'assez longs fragments du Koran avaient perdu la vie dans la +bataille qui dcida de la lutte; aussi Omar se prit-il craindre que +les gens qui savaient le Koran ne vinssent bientt disparatre; c'est +pourquoi il donna au calife le conseil de rassembler les fragments +pars. + +Aprs avoir hsit quelque temps, parce que le prophte n'avait pas +donn pouvoir d'entreprendre une oeuvre aussi importante, Abou-Bekr +accepta la proposition et chargea de ce travail le jeune Zad +ibn-Thabit, qui avait t secrtaire de Mahomet. Zad n'avait pas trop +envie de le faire, car, pour nous servir de ses propres paroles, il et +t plus facile de dplacer une montagne que d'accomplir cette tche. Il +finit toutefois par obir, et, sous la direction d'Omar, il rassembla +les fragments qui se trouvaient en partie consigns sur des bandelettes +de papier ou de parchemin, sur des feuilles de palmier ou sur des +pierres, et qui, en partie, se conservaient seulement dans la mmoire de +certaines personnes. Sa collection ne fit point, du reste, autorit, car +elle tait destine, non au public, mais l'usage particulier +d'Abou-Bekr et d'Omar. Les musulmans continurent donc lire le Koran +comme ils voulaient, et, peu peu, les rdactions vinrent diffrer +entre elles. Comme cet tat de choses donna lieu des contestations, le +troisime calife, Othmn, rsolut de faire faire du Koran une rdaction +officielle et obligatoire pour tout le monde. Cette seconde rdaction, +due Zad comme la premire, est la seule que nous possdions, car +Othmn fit dtruire tous les autres exemplaires. + +Quelle que soit l'opinion qu'on professe sur le point de savoir si le +Koran nous a t transmis sans falsifications dans l'dition de Zad, il +est certain que l'conomie du livre dans cette dition, sa division en +sourates ou chapitres, est tout fait arbitraire. On s'est born +prendre la longueur des sourates comme principe de classification, sans +mme s'y astreindre exactement: la plus longue des sourates est la +premire, et la dernire est en mme temps la plus courte. Il rsulte de +cette disposition que les rvlations datant des poques les plus +diffrentes et sur les sujets les plus divers se trouvent maintenant +mles au hasard; il n'y a donc point de livre o rgne un pareil chaos, +et c'est une des raisons qui rendent la lecture du Koran si pnible et +si ennuyeuse. Si les sourates avaient t arranges dans l'ordre +chronologique de leur rdaction, elles se liraient sans doute plus +agrablement. Des efforts ont t faits pour restituer l'ordre +chronologique par des savants modernes et mme par des thologiens +musulmans de la bonne poque (les musulmans actuels, qui tiennent +l'ordre du Koran pour divin, verraient une marque d'incrdulit dans +l'intention de ranger chronologiquement les sourates), non sans quelque +succs. Il y a dans le style du Koran des particularits qui peuvent +servir de points de repre. C'est ainsi que la langue des morceaux +mecquois est vigoureuse et pleine de feu si on la compare avec le +langage lourd et prolixe des fragments mdinois. Certaines allusions +des faits historiques permettent aussi de dterminer la date de la +composition de quelques fragments. Mais cela ne veut pas dire qu'on +puisse ranger tout le Koran d'aprs l'ordre chronologique. Quand mme +tous les hommes et tous les Djinns l'essayeraient, ils n'en viendraient +pas bout. Bien qu'il nous soit certainement possible de proposer un +meilleur arrangement des sourates que celui qui est reu dans l'glise +musulmane, il est douteux qu'on en imagine jamais un qui emporte +l'assentiment de tous les hommes comptents. + +Pour les musulmans croyants, le Koran, c'est--dire la parole de Dieu, +qui n'a pas t cre, est le livre le plus parfait qui soit, aussi bien +pour le fond que pour la forme. Cela est naturel, mais il est trange +que le prjug des musulmans ait eu sur nous beaucoup plus d'influence +qu'on aurait d s'y attendre. On a trs srieusement pris pour de la +posie, et admir en consquence, la rhtorique pompeuse et cet +entassement, souvent insens, d'images qui caractrisent les sourates +mecquoises: on a regard le style du livre entier comme un modle de +puret. Or, il est difficile de disputer des gots, mais je dois dire +que pour ma part, parmi les ouvrages arabes anciens de quelque renom, je +n'en connais pas qui montre autant de mauvais got et qui soit aussi peu +original, aussi excessivement prolixe que le Koran. Mme aux rcits,--et +c'est encore la meilleure partie,--il y a beaucoup redire. Les Arabes +taient gnralement passs matres dans l'art de conter; la lecture de +leurs rcits, dans le _Livre des chants_, est un vrai plaisir d'artiste. +Les lgendes, pour la plupart empruntes aux Juifs, que Mahomet a +racontes, paraissent bien ternes quand on vient de lire une belle +histoire d'un autre conteur arabe. C'tait l'avis des Mecquois, qui +n'taient point mauvais juges. La forme, il est vrai, est originale, +mais l'originalit n'est pas toujours et sous tous les rapports un +mrite. Le style lev, chez les Arabes, c'taient ou les vers ou la +prose rime. Mais l'art de faire des vers, qu' cette poque presque +tout le monde possdait, Mahomet ne s'y entendait pas; son got tait +trs bizarre; aux plus grands potes arabes, ses contemporains, il en +prfrait de fort mdiocres qui savaient revtir des penses pieuses de +vers de rhteurs. Il avait mme pour la posie en gnral une aversion +marque. Il fut donc forc d'employer pour ses rvlations la prose +rime, et dans les plus anciennes sourates, il est en effet rest assez +fidle aux rgles de ce style, de sorte qu'elles ont beaucoup d'analogie +avec les oracles des anciens devins arabes; mais, plus tard, il s'en +carta et se permit une foule de licences qu'on aurait svrement +releves si elles s'taient trouves dans un autre livre que celui qui +est la Parole de Dieu.--Mahomet composait difficilement, et sa langue +n'tait pas chtie. A la vrit, comme il vcut en un temps o le +dialecte arabe tait dans sa fleur, il n'y a point entre sa manire +d'crire et le style des crivains classiques cette grande diffrence +qui spare le grec du Nouveau Testament du grec pur. Toujours est-il que +la diffrence est sensible. Le Koran fourmille de mots btards, +emprunts la langue juive, au syriaque et l'thiopien; les +commentateurs arabes, qui ne connaissaient d'autre langue que la leur, +se sont vainement puiss les interprter. Le Koran renferme, en +outre, plus d'une faute contre les rgles de la grammaire, et, si nous +les remarquons moins, c'est que les grammairiens arabes ont fait de ces +fautes, qu'ils voulaient justifier, des exceptions aux rgles. Ce n'en +sont pas moins des fautes, comme on le comprendra de plus en plus +mesure que l'on secouera mieux les prjugs de la superstition +musulmane, et qu'on accordera plus d'attention aux procds des premiers +philologues arabes qui, encore libres, prennent fort rarement, sinon +jamais, leurs exemples dans le Koran. Cette circonstance montre qu'ils +ne considraient pas ce livre comme un ouvrage classique, comme une +autorit en fait de langue, bien qu'ils n'osassent pas exprimer +ouvertement leur opinion ce sujet. + + * * * * * + +Si le Koran est en premire ligne la rgle de la foi et de la conduite +des musulmans, la tradition ou _Sonna_ occupe la deuxime place. Le +Koran ne suffisait pas, car les peuples de l'Orient n'attendent pas +seulement du fondateur d'une religion la solution des questions +religieuses; ils lui demandent aussi de fixer leur constitution +politique et leur droit, et de rgler la vie de tous les jours jusque +dans ses moindres dtails; ils exigent de lui qu'il leur prescrive +comment ils doivent se vtir, comment ils doivent se peigner la barbe, +comment ils doivent boire et manger. Tout cela ne se trouvant point dans +le Koran, on eut recours aux paroles et aux actions du prophte. On peut +admettre que quelques dcisions de Mahomet ont t consignes par crit, +dj de son vivant; mais gnralement elles se sont conserves par +tradition orale; l'habitude de les crire ne devint gnrale qu'au +commencement du IIe sicle de l'hgire, et bientt aprs on se mit +rassembler les traditions. Il est regretter qu'on ne l'ait pas fait +plus tt. Une collection qu'on aurait forme du temps des Omaades, fort +indiffrents en matire religieuse, serait probablement assez peu +falsifie; mais les premires collections datent des Abbssides, qui +s'taient prcisment servis, pour parvenir au trne, de traditions +fausses ou inventes. Rien de plus facile, quand on voulait dfendre +quelque systme religieux ou politique, que d'invoquer une tradition +qu'on forgeait soi-mme. L'extension que prit cet abus nous est connue +par le tmoignage des auteurs musulmans de collections. C'est ainsi que +Bokhri, qui avait parcouru maint pays afin de runir les traditions, +dclare que de 600 000 rcits qu'il avait entendus, il y en avait +peine 7 275 qui fussent authentiques. Il n'admit que ceux-l dans son +grand ouvrage; mais la rgle critique qu'il suivait, ainsi que ses +mules, pour juger de l'authenticit ou de la falsification n'tait pas +suffisante. Ils s'en tenaient un signe purement extrieur. Toute +tradition comprend deux parties: l'autorit, c'est--dire le relev des +noms des personnes dont elle mane, puis le texte. Les musulmans +n'accordent d'attention qu' l'autorit. La tradition mane-t-elle d'un +compagnon du prophte et n'y a-t-il rien redire la confiance que +mrite la longue liste des autorits qui se la sont successivement +transmise, il _faut_ l'admettre. Sans aucun doute, on ne doit nullement +rejeter ce critrium; nous aussi, nous devons faire trs exactement +attention aux noms et au caractre des autorits, et la critique +europenne a dj fltri de l'pithte de menteur mainte personne qui, +chez les musulmans, est dment enregistre comme digne de foi; mais ce +critrium ne suffit pas; il ne faut pas s'en tenir un signe +extrieur, il faut vrifier la valeur intrinsque de la tradition, +examiner si elle est vraisemblable, si elle concorde avec d'autres +rapports dignes de foi. Les auteurs musulmans de collections n'allaient +pas jusque-l; ils ne le pouvaient d'ailleurs sans cesser d'tre +musulmans, sans se transporter du domaine de la foi dans celui de la +science.--Cependant aucune autre religion n'a, ds le dbut du troisime +sicle de son existence, soumis les bases sur lesquelles elle repose +un examen critique tel que l'a t celui des musulmans, car on peut le +qualifier de svre malgr l'insuffisance de son principe; ajoutons que +les thologiens musulmans du IIe sicle et du IIIe ont joui d'une +libert d'examen qui, dans notre sicle, n'est pas accorde aux +thologiens anglais sur leur propre terrain, et que, de plus, ils ont +travaill avec sincrit et loyaut, sans aucunement chercher +reprsenter Mahomet comme un idal. Au contraire, ils nous le donnent +tel qu'il tait, avec tous ses dfauts et ses faiblesses; ils nous font +connatre sans dtours ce que ses adversaires pensaient et disaient de +lui; ils ne passent mme pas sous silence ces amres railleries qui +contiennent souvent tant de frappantes vrits, par exemple la parole de +cet homme de Taf: Puisque Allah voulait vraiment envoyer un prophte, +n'aurait-il pas pu en trouver un meilleur que toi? Je m'tonne +toujours, non pas qu'il y ait des passages faux dans la tradition (car +cela rsulte de la nature mme des choses), mais qu'elle contienne tant +de parties authentiques (d'aprs les critiques les plus rigoureux, la +moiti de Bokhri mrite cette qualification), et que, dans ces parties +non falsifies, il se trouve tant de choses qui doivent scandaliser un +croyant sincre. + +La tradition, qui nous transporte compltement au milieu de la vie des +anciens Arabes, est d'une lecture bien plus attachante que le Koran; +sous un rapport, toutefois, elle est infrieure ce livre et elle a +fait par l dchoir l'islamisme. L'islamisme tait une religion sans +miracles; il rsulte de la faon la plus claire du Koran que Mahomet n'a +jamais prtendu avoir le pouvoir d'en faire. Une telle religion et t +un phnomne remarquable dans l'histoire du dveloppement de l'humanit, +un grand pas de fait dans la voie du progrs; et si l'islamisme tait +rest confin dans les limites de l'Arabie, le maintien de ce principe +dans toute sa puret n'aurait nullement t du nombre des choses +impossibles. Mais il sortit bientt de ces limites, et plus les Arabes +se trouvrent en contact avec des peuples qui avaient raconter des +miracles de leurs prophtes, plus ils s'attachrent suppler ce qui +leur manquait sous ce rapport. Toutefois il devait s'couler encore bien +des sicles avant qu'on pt appliquer aux musulmans aussi cette parole +du pote: + + Das Wunder ist des Glaubens liebstes Kind, + +et dans les premiers temps, on n'a pas, relativement parlant, t +prodigue de rcits miraculeux. + +Nous allons en donner quelques-uns en indiquant en mme temps la manire +dont ils se sont produits. + +Au dbut de sa mission, Mahomet reconnaissait que, lui aussi, il avait +t dans l'erreur, c'est--dire qu'il avait pris part au culte des +idoles; mais il dclarait en mme temps que Dieu lui avait ouvert le +coeur. Cette expression figure fut prise la lettre et donna lieu au +rcit suivant, qu'on mit dans la bouche de Mahomet: Un jour que j'tais +couch sur le ct prs de la Kaba, il vint quelqu'un qui m'ouvrit le +corps depuis la poitrine jusqu'au nombril et qui prit mon coeur. +L-dessus, on approcha de moi un bassin d'or rempli de foi; mon coeur +y fut lav, puis remis sa place. D'aprs cette tradition, qui se +trouve dans Bokhri et qui est la plus ancienne, la purification du +coeur aurait eu lieu prcisment avant l'ascension de Mahomet, dont +nous allons parler tout l'heure. Mais d'autres auteurs de traditions +ont trouv qu'il serait beaucoup plus convenable que la purification et +eu lieu avant la vocation de Mahomet la prophtie. La lgende fut donc +remanie dans ce sens; mais comme il restait toujours fcheux que +Mahomet et jamais err, le temps de la purification fut de plus en plus +recul: on parla d'abord de sa vingtime anne, puis de sa onzime, ce +qui valait mieux, puisque c'est cet ge que la responsabilit +commence, enfin de sa plus tendre enfance; on rattacha alors cette +dernire poque un rcit relatif l'ducation qu'il aurait reue la +campagne dans la tribu bdouine des Beni-Sad; mais ce rcit lui-mme +parat bien peu fond. Voici la lgende sous cette dernire forme; c'est +Hlima, femme de la tribu des Beni-Sad, qui parle: + +Je quittai un jour ma demeure avec mon mari et mon enfant qui venait de +natre et je me rendis, avec d'autres femmes de ma tribu, la Mecque +pour y chercher un nourrisson. C'tait une anne de scheresse et il ne +nous restait plus de vivres. Nous avions avec nous une nesse grise et +une chamelle qui ne donnait pas une goutte de lait. Nous ne pouvions +dormir, parce que notre enfant criait toute la nuit de faim: j'avais +aussi peu de lait que la chamelle. Esprant toutefois que tout irait +mieux, nous continumes notre voyage. Arrivs la Mecque, nous +cherchmes des nourrissons; on avait dj offert chaque nourrice +l'enfant qui devait tre le prophte, mais aucune d'elles n'avait voulu +le prendre, et toutes elles avaient dit: C'est un orphelin, il n'y a +donc pas beaucoup gagner. Il faut savoir que nous esprions que les +pres nous payeraient bien, et que, par contre, nous n'attendions pas +grand'chose de la mre d'un enfant qui n'avait plus de pre. Toutes les +femmes qui taient avec nous avaient trouv des nourrissons, except +moi. Je ne veux pas, dis-je mon mari, retourner sans nourrisson +auprs de mes amies; je vais aller chercher cet orphelin.--Tu as raison, +rpondit mon mari; peut-tre Allah nous bnira-t-il, si tu y vas. +J'allai donc, bien que je ne l'eusse pas fait si j'avais pu trouver un +autre enfant, et je revins avec l'orphelin notre caravane. Je le pris + moi et lui donnai le sein. Il but jusqu' ce qu'il et assez et alors +j'allaitai aussi mon propre enfant, qui put galement se rassasier; +ensuite ils s'endormirent tous deux, et pour la premire fois depuis +longtemps nous emes une nuit tranquille. Mon mari alla ensuite prs de +notre chamelle et il trouva que ses pis taient pleins de lait. Il se +mit la traire et nous emes tous assez boire. Le lendemain matin, +mon mari me dit: Assurment, tu as trouv un enfant bni. Lors du +retour, mon nesse galopait avec tant de vivacit que mes amies ne +purent garder la mme allure que moi et qu'elles pensaient que j'avais +une autre bte. Il n'y a point de pays plus aride que celui des +Beni-Sad; mais ds notre retour, nos troupeaux donnrent toujours +beaucoup de lait, tandis que ceux de nos voisins n'en avaient pas. Aussi +disaient-ils leurs bergers: Menez donc le btail dans les pturages +o pat le troupeau de Hlima. Ils le firent, mais en vain. C'est ainsi +que nous avions abondance et richesse. Aprs deux ans, je sevrai +l'enfant et il grandit parfaitement, comme son frre de lait. Nous le +ramenmes sa mre; mais comme nous aimions le garder encore cause +des nombreuses bndictions qu'il nous avait values, je dis sa mre: +Il est prfrable de laisser ton fils chez nous jusqu' ce qu'il ait +toute sa force, car je crains que le mauvais air de la Mecque ne lui +fasse du tort. Elle nous permit de le reprendre avec nous. + +A un mois de l, il se trouvait un jour avec son frre de lait prs des +troupeaux qui paissaient derrire nos tentes, quand son frre nous cria: +Deux hommes vtus de blanc ont saisi notre Korachite, l'ont tendu sur +le sol et lui ont ouvert le corps. Mon mari et moi nous y courmes; +nous trouvmes Mahomet debout, mais ple, et nous lui demandmes ce qui +lui tait arriv. Il rpondit que deux hommes avaient ouvert son corps +en le coupant et y avaient cherch quelque chose, mais il ne savait +quoi. Nous retournmes notre tente et mon mari me dit: Je crains que +cet enfant n'ait eu une attaque. Nous le ramenmes sa mre et elle +nous en demanda le motif, car nous lui avions fait connatre auparavant +que nous voulions encore garder l'enfant chez nous. Ton fils est grand, +maintenant, lui dis-je; j'ai fait pour lui tout ce que je devais. Je +crains qu'il ne lui arrive malheur et c'est pour cela que je te l'ai +ramen.--Ce n'est pas l le vrai motif, rpondit la mre; raconte-moi +franchement ce qui s'est pass. Quand elle m'et force tout lui +dire, elle s'cria: Tu crains que le diable ne fasse de lui sa +victime?--Oui, rpondis-je.--Par Dieu, reprit-elle, il n'en est rien, le +diable n'a pas de pouvoir sur lui. Mon fils est appel de hautes +destines; ne t'ai-je pas racont son histoire? Quand j'tais enceinte +de lui, il sortit de moi une lumire si clatante qu'elle me permettait +de voir les palais de Bor[21]. Et lorsque je l'eus mis au monde, il +posa ses petites mains sur le sol et leva la tte au ciel. Laisse-le +donc ici et va-t'en. + +Avec le temps, quand les musulmans furent en contact journalier avec +leurs sujets chrtiens, cette forme mme de la lgende ne leur suffit +plus; car Mahomet, tout en modifiant un peu ce dogme, avait reconnu que +Jsus et sa mre taient exempts du pch originel, et c'tait pour les +croyants un scandale perptuel de devoir reconnatre au fondateur du +christianisme un tel avantage sur le fondateur de l'islamisme. C'est +pour ce motif que naquit un nouveau dogme: on crut que l'me de Mahomet +avait t cre avant Adam dans un tat de puret complte. + +Mais le plus grand miracle que Dieu fit pour son prophte a t +l'ascension ou voyage nocturne. Voici ce qui y donna lieu. La dernire +anne du sjour de Mahomet la Mecque, ses adversaires, pousss +probablement par les Juifs, lui dirent: La patrie des prophtes, c'est +la Syrie; si donc tu es vraiment prophte, vas-y, et, quand tu en seras +revenu, nous croirons en toi. Mahomet fut persuad, semble-t-il, que +cette objection tait fonde, et, si l'on peut en croire la tradition, +il conut plus ou moins le plan de faire le voyage de la terre sainte; +mais une vision qu'il eut la nuit vint lui en pargner la peine. Il +visita Jrusalem d'une faon miraculeuse et il raconta ce fait dans le +Koran (17, [verset] 1) comme suit: + +Louange celui qui a transport, pendant la nuit, son serviteur du +temple sacr[22] cet autre temple plus loign[23] dont nous avons +bni les alentours, pour lui faire voir quelques-uns de nos miracles. En +vrit, Dieu entend et voit tout. + +Ses adversaires trouvrent l'ide ridicule; les croyants eux-mmes +eurent des doutes au sujet du miracle, si bien que quelques-uns le +considrrent comme un mensonge et apostasirent. Mahomet se vit forc, +en consquence, de faire dire Dieu (Koran 17, [verset] 62): La vision que je +t'ai fait voir n'a eu d'autre but que d'prouver les hommes. + +Ce n'avait donc t qu'un rve; mais quelques annes aprs, quand la foi +se fut affermie, Mahomet en revint son ide premire et raconta aux +siens des dtails nouveaux sur son voyage nocturne. Mont sur le cheval +ail Bork, il avait t transport par Gabriel au temple de Jrusalem; +l il avait t salu par les anciens prophtes, qui s'taient runis +pour le recevoir. De Jrusalem il s'tait rendu au ciel et tait enfin +arriv en prsence du Crateur, qui lui donna l'ordre d'imposer ses +partisans de prier cinq fois par jour. L'imagination a, dans la suite, +orn ce rcit de couleurs brillantes; mais il y a encore controverse +parmi les musulmans sur le point de savoir s'il faut prendre l'vnement +comme une vision (ainsi que l'indique le Koran) ou comme un voyage rel +ou corporel. + +En gnral, la biographie du prophte est orne d'un trs grand nombre +de lgendes, revtues maintes fois de tout l'clat de la posie. Par l, +sans doute, la vrit historique est devenue mconnaissable dans les +versions les plus rcentes, surtout en ce qui concerne la jeunesse de +Mahomet et son sjour la Mecque. Mais les biographies les plus +anciennes n'ont pas si bien ajout le merveilleux qu'on ne puisse +d'ordinaire avec un peu de tact critique distinguer la vrit de la +fiction. Mahomet n'est jamais devenu un tre surnaturel ou mythique. + +D'aprs R. DOZY, _Essai sur l'histoire de l'Islamisme_, trad. +du hollandais par V. Chauvin, Leyde-Paris, 1879, +in-8, _passim_. + + + + +CHAPITRE V + +LA PAPAUT ET LES DUCS AUSTRASIENS + + PROGRAMME.--_Grgoire le Grand. Monastres et missions en + Occident.--Charles Martel. Relations avec les papes. Avnement de + Ppin le Bref._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Les titres de quelques ouvrages utiles pour l'tude de cet article + du programme (Dahn, Bury, J. Zeller, etc.) ont dj t indiqus. + + On a beaucoup crit sur =l'histoire de l'glise romaine avant le + VIIIe sicle=. Consulter, en premire ligne, les Manuels gnraux + d'histoire ecclsiastique (qui sont numrs ci-dessous, + Bibliographie du ch. XIII). Parmi les livres originaux: J. Langen, + _Geschichte der rmischen Kirche_, t. I et II [jusqu'au pontificat + de Nicolas Ier], Bonn, 1881, in-8;--F. Gregorovius, _Geschichte + der Stadt Rom im Mittelalter_, t. I et II, Stuttgart, 1889, + in-8;--L. Duchesne, _Origines du culte chrtien. tude sur la + liturgie latine avant Charlemagne_, Paris, 1889, in-8. + + La littrature relative aux =monastres= et aux =missions en Occident= + n'est pas moins abondante.--Le t. Ier, prcit, de la + _Kirchengeschichte Deutschlands_, de A. Hauck (Leipzig, 1887, + in-8), fait autorit pour la Gaule et la Germanie.--Pour + l'Angleterre, voir l'excellent Manuel de J. R. Green, dans + l'dition illustre (Cf., ci-dessous, la Bibliographie du ch. XII); + et Ed. Winckelmann, _Geschichte der Angelsachsen_, Berlin, 1883, + in-8.--Pour l'Armorique: A. de la Borderie, _tudes historiques + bretonnes_, Paris, 1884-1888, 2 vol. in-8.--Le livre de M. de + Montalembert: _Les moines d'Occident_ (Paris, 1860-1874, 5 vol. + in-8), a t clbre; on ne s'en sert plus.--Celui de A. Lenoir, + _L'architecture monastique_ (Paris, 1852-1856, 2 vol. in-4), est + encore considrable.--W. Sickel, _Die Vertrge der Ppste mit den + Karolingern and das neue Kaiserthum_, dans la _Deutsche Zeitschrift + fr Geschichtswissenschaft_, t. XI (1893) et XII (1894-1895). + + Pour l'=histoire des Carolingiens avant Charlemagne=, les _Jahrbcher + des frnkischen Reiches_ sont classiques: H. E. Bonnell, _Die + Anfnge des karolingischen Hauses_, Berlin, 1866, in-8;--Th. + Breysig, _714-741_, Leipzig, 1869, in-8;--H. Hahn, _741-752_, + Berlin, 1863, in-8;--L. OElsner, _Jahrbcher d. fr. R. unter + Knig Pippin_, Leipzig, 1871, in-8.--L'ouvrage de A.-F. Grard + (_Histoire des Francs d'Austrasie_, Bruxelles, 1864, 2 vol. in-8) + est arrir.--Lire l'expos gnral de O. Gutsche et W. Schultze, + dans la _Deutsche Geschichte von der Urzeit bis zu den + Karolingern_, prcite.--Rsum clair et vivant, par E. Lavisse, + dans l'_Histoire gnrale du IVe sicle nos jours_, I (1893), + ch. V, p. 204-272. + + + + +I.--L'ENTRE EN SCNE DE LA PAPAUT. + + +Jusqu' la fin du VIIIe sicle, la condition de l'vque de Rome fut +dpendante. Il fut en relations continuelles avec les empereurs +d'Occident, puis avec les empereurs d'Orient, car la chute de l'empire +en Occident et l'occupation de la pninsule par les Barbares, Hrules +d'abord, Ostrogoths ensuite, n'affranchit point la papaut. On ne peut +lire sans tonnement la correspondance pontificale, o l'humilit des +plus grands papes descend jusqu' la bassesse. Grgoire le Grand fait sa +cour aux impratrices en mme temps qu'aux empereurs; il les charge de +prsenter au matre des dolances qu'il n'ose exprimer; d'autres fois, +par un artifice de rhtorique, c'est Dieu lui-mme qu'il fait parler +Maurice, et Dieu prend des prcautions pour ne point offenser ce +personnage. Mais voici qu'un aventurier du nom de Phocas a soulev +l'arme du Danube; il est entr dans Constantinople; la populace l'a +acclam, le patriarche l'a couronn: il a tu Maurice et massacr toute +la famille de ce malheureux. Vite Grgoire le Grand crit au meurtrier: +Gloire, s'crie-t-il, gloire Dieu qui rgne au plus haut des cieux! +Il attribue cette rvolution la Providence, qui, pour soulager le +coeur des affligs, lve au souverain pouvoir un homme dont la +gnrosit rpand dans le coeur de tous la joie de la grce divine. +Il se rjouit que la bont, la pit, soient assises sur le trne +imprial. Il veut qu'il y ait fte dans les cieux, allgresse sur la +terre! En mme temps, il prsente la femme du parvenu, Leontia, ses +flicitations: Aucune langue, lui dit-il, ne pourrait exprimer, aucune +me imaginer la reconnaissance que nous devons Dieu, et il invite +les voix des hommes se runir au choeur des anges pour remercier le +Crateur.--A tout propos, l'empereur de Byzance fait acte de souverain + Rome. Un pape nouvellement lu doit envoyer des messagers +Constantinople pour faire part au prince de son lection. L'ordination +ne peut tre clbre qu'au su de l'empereur et par son ordre. Le pape +paya mme un certain tribut jusqu'au jour o le [grec: basileus] en eut +fait gracieusement remise l'glise romaine. Les ordres qui viennent de +la ville royale sont appels divins par les papes, qui les +sollicitent humblement en toute circonstance. Pour toucher aux monuments +anciens, par exemple, il faut la permission impriale. Phocas autorise +Grgoire le Grand transformer le Panthon en une glise; un autre +empereur permet Honorius d'enlever les tuiles dores qui recouvraient +le temple de Rome. Il est toujours loisible au successeur d'Auguste de +venir s'tablir Rome, o personne ne prtend tenir sa place. +Constantin II, qui rgnait dans la seconde moiti du VIIe sicle, +voulut quitter Constantinople, o il n'tait pas aim, et qui, plusieurs +fois tte par les Arabes, tait expose aux plus grands prils. Il se +mit en route, passa par Athnes, par Tarente, faisant une sorte de revue +de fantmes. Quand il approcha de Rome, le pape, avec tout le clerg, +alla au-devant de lui jusqu' six milles. Il lui fit les honneurs du +sanctuaire de Pierre et du palais de Latran, lui chanta la messe et lui +fit servir dner dans une basilique. Douze jours passrent ainsi. +Constantin s'aperut vite que Rome n'tait plus une capitale d'empire, +et il partit; mais il avait fait enlever et charger sur des bateaux +destination de Constantinople des statues qui ornaient la ville, comme +un propritaire dpouille une vieille rsidence au profit d'une +nouvelle. + + * * * * * + +Cependant, au cours du VIIe sicle, l'tat byzantin est en +dcroissance; les Arabes lui ont enlev la Syrie et l'gypte presque +sans coup frir; l'empire est rduit la pninsule et une partie de +l'Asie Mineure. Il n'a pas su dfendre la chrtient. Antioche et +Alexandrie, les deux grandes mtropoles apostoliques, sont musulmanes. +Plus de rivaux craindre pour le pape dans les glises orientales, qui +taient plus vieilles que la sienne. Des siges tablis par les aptres, +un seul demeure debout, Rome, que cette ruine grandit de cent coudes. +D'ailleurs, pendant que l'empire a perdu des provinces, la papaut en a +conquis deux: la Bretagne et la Germanie. + +Un jour, dit la lgende, (c'tait vers la fin du VIe sicle), un +moine passant dans les rues de Rome, s'arrta au march des esclaves. Il +y vit des jeunes gens dont la longue chevelure blonde encadrait une +figure douce et blanche. Il demanda de quel pays ils taient; on lui +rpondit qu'ils venaient de Bretagne et qu'ils taient paens. Le moine +soupira, dplorant que des hommes au visage si clair fussent soumis au +prince des tnbres. Il voulut savoir le nom du peuple, et quand il +apprit que c'taient des _Angles_: Des anges, dit-il, c'est bien cela; +ils ont visage d'anges, et il faut qu'ils deviennent les compagnons des +anges au ciel! Sur une nouvelle question de lui, il fut rpondu qu'ils +taient ns dans la province de _Daira_! Bien, reprit-il, de la colre +(_de ir_) de Dieu: il faut qu'ils soient dlivrs par la misricorde du +Christ, mais comment s'appelle le roi de leur pays?--Ella.--_Alleluia!_ +s'cria-t-il, les louanges de Dieu seront chantes dans ce royaume! Et +le moine voulait aller porter chez les Angles la parole divine; mais il +fut retenu Rome o le peuple et le clerg lui rservaient le plus +grand honneur qui ft sur terre. Il devint pape, mais il n'oublia pas le +pays des esclaves blonds. Grgoire le Grand, en effet, car c'est lui qui +est le hros de ce joli conte, envoya aux Anglo-Saxons des +missionnaires qui les convertirent. + +En l'an 596, quarante moines, conduits par Augustin, abb d'un monastre +romain, dbarqurent en chantant des psaumes, sur la cte du royaume de +Kent. Un an s'tait peine coul que le roi recevait le baptme. Son +exemple fut suivi, comme jadis celui de Clovis, par quelques milliers de +Germains. Grgoire surveillait avec soin les progrs de la mission. Il +envoyait des prsents, des reliques et d'admirables instructions o il +recommandait ses envoys d'agir avec douceur, de ne brusquer ni les +gens ni les habitudes, de respecter les ftes accoutumes des paens et +mme les temples des dieux, en les purifiant. On ne monte point par +bonds, disait-il, au sommet d'une montagne, mais peu peu, pas pas. +Quand l'oeuvre lui parut assez avance, il institua Augustin +archevque de Cantorbry, avec pouvoir de consacrer douze vques qui +seraient les suffragants de son sige mtropolitain; York devait tre la +capitale d'une autre province ecclsiastique. Ainsi commena la conqute +de l'Angleterre par l'glise romaine. Mais elle ne fut pas acheve de +sitt, et la lointaine colonie demeura expose de grands dangers. Le +paganisme se dfendit pendant prs d'un sicle dans les royaumes +anglo-saxons, et il eut plusieurs reprises des revanches sanglantes. +En mme temps une lutte s'engageait entre la vieille glise bretonne et +la nouvelle glise, lutte singulire et dont l'objet tait de grande +importance: on peut dire que tout l'avenir de la papaut en dpendait. + +Entre ces deux glises, il n'y avait point de dissidence dogmatique, +mais les chrtiens bretons, spars du monde catholique par les +Anglo-Saxons, n'taient pas au courant des progrs de l'glise romaine +ni de certaines modifications qui s'taient introduites dans le culte et +dans la discipline. Leurs prtres vivaient simplement, sans rgles pour +le costume, portant tantt le vtement laque, tantt une robe blanche +et la crosse. Leurs maisons taient pauvres. Les dons qu'ils recevaient +taient dpenss en aumnes; pour glises, ils avaient des chaumires; +ils prchaient et bnissaient en plein air. Ils connaissaient l'criture +mieux que la tradition canonique; l'piscopat tait chez eux une +dignit pastorale, non point un office; leurs vques, qui taient en +mme temps abbs de grands monastres, n'avaient pas l'ide de cette +hirarchie savante qui, de degr en degr, aboutissait au pape. C'tait +l, aux yeux des missionnaires romains, une tranget odieuse comme +l'hrsie. Aussi, les deux glises, lorsqu'elles se rencontrrent en +Bretagne, loin de se reconnatre pour soeurs, se traitrent en +ennemies. Augustin, investi par Grgoire le Grand de la primaut sur +l'glise bretonne comme sur l'glise saxonne, le voulut prendre de haut +avec ces irrguliers. Un jour, des vques bretons se rendirent une +confrence o il les avait appels; quand ils arrivrent dans la salle +o il les attendait, l'archevque ne se leva point; ils reprochrent +cet tranger son orgueil et refusrent de le saluer comme leur chef. +Augustin les conviait unir leurs efforts aux siens pour la conversion +des Anglo-Saxons: les Bretons, en effet, avaient nglig jusque-l de +prcher ces Barbares, peut-tre par haine contre eux et pour ne leur +point mnager l'entre dans le royaume de Dieu; aprs l'arrive des +Romains, ils entreprirent leur tour des missions, mais pour disputer +le terrain leurs rivaux et dresser autel contre autel. La haine devint +si violente que Bretons et Romains se fuyaient comme des pestifrs. Les +premiers dfendaient obstinment leurs anciens usages, parmi lesquels +deux surtout semblaient odieux aux seconds: ils clbraient la Pque +une autre date que l'glise romaine et, au lieu de dessiner la tonsure +sur le haut de la tte en forme de couronne, ils rasaient leurs cheveux +au-dessus du front, d'une oreille l'autre. Les catholiques,--c'est +ainsi que se nommaient les Anglo-Saxons,--dclaraient que ces coutumes +taient une perdition pour les mes. Le sujet de ces querelles nous +parat misrable, mais au-dessus s'agitait la grande question de savoir +si la vieille glise celtique accepterait la suprmatie de saint Pierre. +Le nom de l'aptre revient tout moment dans les polmiques: S'il est +vrai, dit un catholique anglo-saxon, que Pierre, le porte-clefs du ciel, +a reu, par un privilge particulier, le pouvoir de lier et de dlier +dans le ciel et sur la terre, comment celui qui rejette la rgle du +cycle pascal et de la tonsure romaine ne comprend-il pas qu'il mrite +d'tre li par des noeuds inextricables plutt que dli par la +clmence? La tonsure romaine, ajoute le mme crivain, avait t porte +par saint Pierre lui-mme pour garder le souvenir de la couronne +d'pines du Sauveur, au lieu que la coiffure des Bretons tait celle de +Simon, l'inventeur de l'art magique, qui avait employ contre le +bienheureux Pierre les fraudes de la ncromancie. Les Bretons ne +s'mouvaient point de ces anathmes; ils refusaient aux catholiques le +salut et le baiser de paix; jamais ils ne mangeaient avec eux; s'ils +s'asseyaient une table que leurs ennemis venaient de quitter, ils +commenaient par jeter aux porcs les restes du repas, et ils purifiaient +avec le feu les vases et les ustensiles. A tout Romain qui voulait +entrer en communication avec eux, ils imposaient une quarantaine de +pnitence. + +[Illustration: L'glise Saint-Martin, Cantorbry, fonde par saint +Augustin.] + +Trs longtemps dura la lutte entre les deux partis. Les Bretons +semblrent d'abord l'emporter; au milieu du VIIe sicle, la majeure +partie des sept royaumes avait t convertie par leurs missionnaires. +Cependant ils succombrent. Les catholiques furent servis par le mpris +que les Anglo-Saxons professaient pour les Bretons, par la grandeur du +nom de Rome et par une politique mieux conduite auprs des rois. Un de +ces rois, Oswin de Northumbrie, leur mnagea, en l'an 656, un grand +triomphe. Il convoqua une assemble o sigrent les principaux +personnages ecclsiastiques et laques des sept royaumes. L'objet propre +de la discussion tait de dcider si la fte de Pques devait tre +clbre le jour mme de la pleine lune du printemps ou le dimanche +suivant, et si la semaine de Pques commenait la veille au soir du jour +de la pleine lune ou le soir de ce jour. De part et d'autre on se +recommandait des plus hautes autorits. L'orateur catholique vint +citer la parole clbre: Tu es Pierre et sur cette pierre je btirai +mon glise. Le roi, se tournant aussitt vers l'vque breton Colman, +demanda: Est-ce vrai, Colman, que ces paroles ont t dites Pierre +par le Seigneur?--C'est vrai, roi, rpondit Colman.--Voyons, reprit le +roi, tes-vous d'accord pour reconnatre que ces paroles ont t dites +Pierre, et que les clefs du royaume des cieux lui ont t remises par le +Seigneur? Ils rpondirent: Oui. Alors le roi conclut ainsi: Et moi +je vous dis que je ne veux pas me mettre en opposition avec celui qui +est le portier du ciel. Je veux, au contraire, obir en toutes choses +ce qui a t par lui tabli, de peur que, lorsque je me prsenterai aux +portes du royaume des cieux, celui qui en tient les clefs ne me tourne +le dos et qu'il n'y ait personne pour m'ouvrir. A cela, il n'y avait +rien rpondre, et l'assemble pronona en faveur des catholiques. + +Depuis, l'glise bretonne ne fit plus que dcliner, et Rome, poursuivant +ses succs, organisa la conqute. Il fallait enlever l'ennemi sa +dernire arme, qui tait la science, toujours honore dans les +monastres bretons. Le pape envoya en Angleterre, pour y occuper le +sige archipiscopal de Cantorbry, un savant et habile homme, Thodore, +accompagn d'un abb du nom d'Hadrien. Le premier tait n Tarse, en +Cilicie; le second arrivait du monastre de Nisida, en Thessalie. En +quelques annes, ils accomplirent une oeuvre considrable. Ils +dtruisirent dans les sept royaumes les derniers restes du paganisme. +Ils institurent de nouveaux vchs, organisrent les deux provinces +ecclsiastiques d'York et de Cantorbry, tablirent l'autorit du +mtropolitain et marqurent le rang des vques dans chacune d'elles. +Des conciles furent rgulirement tenus. Dans son diocse bien dlimit, +l'vque fut le chef de son clerg: nul ne pouvait faire fonction +sacerdotale qui n'et t autoris par lui. Aucun prtre ne pouvait +quitter sa paroisse, aucun moine son monastre. Chacun reut sa place et +connut exactement les devoirs de son office. Au libre laisser-aller de +l'glise bretonne succda une ordonnance rigoureuse. Pour instruire le +clerg, des coles furent fondes. L'enseignement y tait si bien donn +que les coliers apprirent parler le grec et le latin comme leur +langue maternelle. On y pratiqua l'art de l'criture; de beaux +manuscrits y furent copis en lettres d'or sur parchemin de couleur[24]. +Les Bretons taient gals; ailleurs ils taient dpasss, car les +vques anglo-saxons btirent, au lieu de modestes chapelles, des +glises superbes, comme celle de Hexhorn, dont les tours taient si +hautes, les colonnes si nombreuses, les peintures si brillantes, qu'il +n'y en avait point de si belles au monde, disait-on, except en Italie. + +La culture romaine fit lever sur ce sol vierge des moissons inattendues. +Les Anglo-Saxons tudiaient Tite-Live et Virgile autant que la Bible et +l'vangile. A voir leurs petits tours de force d'coliers, les +_versiculi_ o ils se proposaient des nigmes, les billets prcieux +qu'changeaient vques, abbs et religieuses, on les prendrait pour des +lves des rhteurs de la dcadence, mais quelques esprits furent +pntrs jusqu'au fond de la lumire antique, comme le vnrable Bde. +Ces disciples de l'antiquit gotent les plaisirs intellectuels, ils +sont pleins de reconnaissance envers la Ville qui leur a donn ce +bienfait. La lutte contre les Bretons, ennemis de Rome, et l'admiration +des grands crivains classiques ont engendr alors en Angleterre un +sentiment singulier qu'on ne peut nommer autrement qu'un patriotisme +romain. Tous les yeux sont tourns vers la capitale du monde. Chaque +anne de nombreux plerins se mettent en route pour la ville sainte. Les +vques et les abbs ont de longues confrences avec le pape, ils se +pntrent de l'esprit de son gouvernement, s'informent de tous les +usages, renseignent le pontife sur leurs affaires, reoivent ses +instructions et quelquefois aussi emmnent avec eux quelque Romain qui +va faire dans l'le une sorte d'inspection. C'est ainsi que l'abb +Benot, venu au seuil des aptres la fin du VIIe sicle, repartit +accompagn de matre Jean, archichantre de Saint-Pierre, qui enseignait +le chant romain, car les prtres anglais voulaient chanter comme on +chantait Rome. L'attraction devint si forte que les rois mmes y +cdrent. En 689, le roi saxon Kadwall se rend Rome avec l'intention +de finir ses jours dans un monastre. Il y meurt, et son pitaphe le +loue d'avoir laiss trne, richesses, famille, royaume, pour voir le +sige de l'aptre: + + _Urbem Romuleam vidit, templumque verendum + Adspexit Petri, mystica dona gerens._ + +Bientt de cette colonie papale d'Angleterre, conquise en cent ans par +Augustin, Paulinus et Thodore, sortirent des hommes qui portrent en +pays barbare les ides et les sentiments dont ils taient anims. Des +missionnaires anglo-saxons allrent convertir la Germanie et continuer +ainsi l'oeuvre commence par les Bretons. L'antagonisme des deux +glises se retrouve encore ici: tandis que les Bretons agissaient en +toute libert, sans commune entente ni plan coordonn, les Anglais se +laissent conduire et demandent tre conduits par la main du pape. Ils +ne font pas un pas qui n'ait t permis par lui. Deux fois l'aptre des +Frisons, Willibrod, s'est rendu Rome: la premire fois, pour demander +l'autorisation de prcher l'vangile aux paens; la seconde, pour y tre +sacr vque. Mais le vrai conqurant de la Germanie est le moine +anglo-saxon Winfrid, qui a donn son nom la forme latine de Boniface. +Ce Boniface, un Anglais triste, tourment par l'ennui, mthodique, +formaliste, fut un serviteur passionn de l'glise de Rome. Il se +reprsentait l'glise romaine comme une personne vivante qui ne peut ni +tromper ni se tromper, et il l'aimait, comme ses soeurs des +monastres, d'une mystique affection: J'ai vcu dans la familiarit, +dans le service du sige apostolique, _in servitio apostolic sedis_, et +toujours j'ai confi au pontife toutes mes joies et toutes mes +tristesses. En l'an 719, au moment d'entreprendre son apostolat, il va +s'agenouiller au pied du successeur des aptres; le pape le loue d'avoir +cherch la tte de ce corps dont il est membre, de se soumettre au +jugement de cette tte et de marcher sous sa conduite dans le droit +sentier. De par l'inbranlable autorit du bienheureux Pierre, il lui +permet de porter l'un et l'autre Testament aux infidles qui les +ignorent. Trois ans aprs, quand il a tudi le terrain de son action, +Boniface vient faire son rapport au pontife, qui le consacre vque, et +il prte alors un serment qui le lie troitement Rome. C'tait le +propre serment que prtaient les vques suburbicaires, c'est--dire +ceux qui taient de temps immmorial soumis l'autorit directe du +pape; mais il a t fait au texte de la formule une modification +importante. Les vques suburbicaires habitaient une terre impriale; +aussi juraient-ils de rvler tout complot tram contre l'tat ou +contre notre trs pieux empereur. Boniface ne connat pas l'empereur; +il n'a point d'autre chef que le pape: ce qu'il promet sous la foi du +serment, c'est, s'il rencontre des prtres rebelles aux rgles +anciennes des saints pres, c'est--dire la tradition canonique +romaine, de les dnoncer fidlement et tout de suite au seigneur +apostolique. Voil une variante qui intresse l'histoire universelle. +Quelques mots changs dans une formule annoncent une grande rvolution. +Le pape, sujet de l'empereur en Italie, n'a point compter avec +l'autorit impriale dans cette Bretagne qui a t perdue pour l'empire +ds le dbut du Ve sicle, encore moins dans cette Germanie que la +Rome paenne n'a jamais conquise. Il est l en terre nouvelle, et, par +le droit de cette conqute spirituelle qu'a faite sous ses ordres son +lgat Boniface, il est chez lui. Il dispose en souverain. Il range +l'glise germanique dans la condition d'une glise de la Campagne +romaine; et le lgat apostolique, lorsqu'il part prcd d'une lettre o +le pontife commande aux vques, prtres, ducs, comtes et tout le +peuple chrtien de le recevoir et de lui donner le boire, le manger, des +compagnons et des guides, semble un proconsul d'une _respublica_ +nouvelle, requrant sur son passage les services qui taient ds jadis +aux officiers romains. + + * * * * * + +Pendant ce temps-l, l'Italie se dtachait de l'empire et la ville +impriale se transformait en ville pontificale. + +[Illustration: Rue et abside des Saints-Jean-et-Paul, Rome.] + +Dans Rome ruine poussait lentement la ville pontificale. Les basiliques +s'levaient entre les temples abandonns, ou bien la religion nouvelle +prenait possession de quelque sanctuaire ancien pour l'employer son +usage. La division de Rome en 14 quartiers a disparu: sept quartiers se +sont forms, dont chacun tait la circonscription d'un des sept diacres +de l'glise romaine. Quand la population se runit pour quelque +manifestation pieuse, elle se groupe autour des basiliques. Le jour o +Grgoire le Grand ordonne une procession expiatoire pour obtenir la +cessation de la peste, les clercs partent de la basilique des +Saints-Cme-et-Damien; les moines, de la basilique des +Saints-Gervais-et-Protais; les religieuses, de la basilique des +Saints-Marcellin-et-Pierre; les enfants, de la basilique des +Saints-Jean-et-Paul; les hommes, de la basilique de Saint-tienne; les +veuves, de la basilique de Sainte-Euphmie; les femmes maries, de la +basilique de Saint-Clment. Les sept troupeaux de fidles, dont chacun +tait conduit par les prtres d'une des rgions, se dirigrent, vtus de +noir, voils et encapuchonns, vers Sainte-Marie-Majeure. Ces grandes +pompes mlancoliques, ces crmonies et ces processions remplacent les +ftes d'autrefois et les triomphes. L'vque, de qui procde toute la +vie ecclsiastique, est le grand personnage de la cit; son lection en +est la principale affaire; il tient une d'autant plus grande place dans +la ville qu'il n'y est pas contenu tout entier et que son autorit se +rpand sur le monde. Dans les grandes journes, c'est lui qui parat au +premier plan. Il est all au-devant d'Attila pour le dtourner de Rome; +il a trait avec Gensric de la capitulation; il a port les clefs +Blisaire; il est, contre les Lombards, le vrai dfenseur; au besoin +mme, il traite avec eux comme s'il tait le prince de la ville. Les +produits des domaines de Saint-Pierre, bien administrs, lui permettent +de faire chaque mois une distribution de vivres. Grgoire le Grand se +croit si bien oblig de donner manger aux Romains qu'ayant appris +qu'un misrable tait mort de faim dans la rue, il n'osa de plusieurs +jours monter l'autel. D'ailleurs, l'unique industrie de Rome est la +construction et l'ornement des glises, et les architectes, maons, +peintres, sculpteurs, orfvres sont les clients du pape. Parmi les +travaux revient souvent la mention de la restauration des murs: c'est +le pape qui l'entreprend et qui la paye. Fortifier la ville et nourrir +les habitants, n'tait-ce point faire office d'tat? L'vque, par ces +bienfaits quotidiens, prparait et lgitimait l'autorit qu'il devait +exercer un jour. Tout le servait: la ruine de l'ancienne Rome, la +disparition des vieilles familles, la dcadence de l'empire, l'invasion +des Arabes, sa dignit apostolique, sa richesse. + +[Illustration: Porche extrieur de Saint-Clment.] + +Le pape tait donc devenu capable de rsister l'empereur et, comme il +n'arrive gure que l'on n'use point d'une puissance acquise, il en usa +avec un grand clat. L'occasion fut petite: il ne s'agissait point de +dfendre la foi, et l'empereur Lon l'Isaurien, contre lequel fut +dirige la rvolte, n'avait remis en discussion ni la divinit ni la +nature du Christ. Homme d'tat, lgislateur, capitaine et administrateur +de premier ordre, esprit clair, il avait cout les avis de ceux +qu'offensaient les superstitions du culte des images. Il avait interdit +ce culte. Nettement le pape Grgoire II dsobit aux ordres impriaux, +et il signifia par lettres sa dsobissance l'empereur. Grgoire III +fit davantage. En l'anne 731, un concile tenu Rome dclare exclu du +corps et du sang de Jsus-Christ et de l'unit de l'glise quiconque +dposera, dtruira, profanera ou blasphmera les saintes images. +C'tait, sous forme d'excommunication, une dclaration de guerre Lon. +Dj de vritables hostilits avaient commenc. Grgoire II s'tait +arm contre l'empereur, dit son biographe, comme contre un ennemi. La +pninsule se met en mouvement; les armes de la Pentapole et de la +Vntie entrent en campagne. L'empereur rompt toutes communications +diplomatiques avec le pape et les rvolts, dont il fait arrter les +messagers en Sicile. Il met la main sur les biens pontificaux dans le +midi de l'Italie, qui lui est demeur fidle. A l'anathme il est tout +prs de rpliquer par le schisme. La rupture semble complte et +dfinitive. + +Cependant le pape hsitait encore. Il est douteux qu'il ait alors voulu +pour toujours se dtacher de l'empereur. Il tait retenu par l'habitude, +par le respect, mais aussi par l'inquitude que lui donnaient certains +vnements qui s'accomplissaient en Italie. Les Lombards profitaient du +dsordre pour pousser leur fortune. Ils avaient fait rage contre les +iconoclastes et s'taient joints aux Italiens pour dfendre Grgoire II; +ils s'taient mme unis aux Romains, dit le _Liber pontificalis_, comme + des frres par la chane de la foi, ne demandant qu' subir une mort +glorieuse en combattant pour le pontife; mais ils avaient mis la main +sur Ravenne et fait une tentative sur Rome. Certainement le roi +Liudprand avait la volont arrte d'achever la conqute de l'Italie; il +lui fallait Rome capitale; mais le pape tait trs dtermin ne pas +souffrir auprs de lui un roi qui serait devenu un matre. Il savait de +quel prix le patriarche de Constantinople payait le voisinage de +l'empereur, et il n'avait pas oubli qu'Odoacre et Thodoric avaient +exerc srieusement leurs droits royaux sur l'vch de Rome. C'est +pourquoi Grgoire II, au moment mme o il dsobissait l'empereur, +empchait les rvolts d'lire un anticsar, et s'adressait au duc grec +de Venise pour le prier de faire rentrer Ravenne dans le giron de la +sainte rpublique et dans le service de l'empereur. Ravenne fut +reprise, en effet, mais Liudprand vint camper devant Rome; le pape se +rendit au-devant de lui, et il apaisa son me par une admonition +pieuse, si bien que le roi se prosterna devant le pontife, promettant de +se retirer sans faire de mal personne. Grgoire le mena au tombeau de +saint Pierre et le mit par ses pieux discours en un tel tat de +componction qu'il se dpouilla de ses vtements pour les dposer devant +le corps de l'aptre. Aprs quoi, il fit sa prire et se retira. Saint +Pierre avait prserv son successeur de la fondation d'un royaume +d'Italie. Mais Liudprand pouvait revenir, tre moins mu dans une autre +visite, garder ses vtements et la place. Le pape chercha des allis +parmi les Lombards eux-mmes; il encourageait la rbellion les ducs de +Spolte et de Bnvent, qui voulaient acqurir l'indpendance. Aprs que +le duc de Spolte eut t vaincu et se fut rfugi dans Rome, il refusa +de le livrer, et, cette fois, il se trouva en guerre ouverte avec +Liudprand. + +C'est dans ces conjonctures qu'il se tourna vers le duc des Francs. Nous +ne savons au juste ni ce qu'il lui demanda, ni ce qu'il lui offrit. Les +renseignements qui nous sont parvenus sur cette grave dmarche sont un +peu postrieurs l'vnement. Le _Liber pontificalis_ ne parle que de +la prire adresse par Grgoire Charles de dlivrer les Romains de +l'oppression des Lombards; le continuateur de Frdgaire affirme qu'il +lui promit de se sparer de l'empereur et de lui donner le consulat +romain. Comme toujours, le pontife se recommanda de saint Pierre, et +parmi les prsents dont ses lgats taient chargs se trouvaient les +clefs du vnrable tombeau de l'aptre. L'ambassade tonna le duc +franc, dont l'me n'tait point du tout sacerdotale. Charles Martel +n'avait aucun sujet d'inimiti contre Liudprand, qui l'avait aid peu de +temps auparavant chasser les Sarrasins de la Provence, et il se +contenta d'envoyer une ambassade qui porta des cadeaux Rome. Grgoire +crivit alors deux lettres suppliantes: il se lamentait sur le pillage +des biens de l'glise, et il conjurait Charles de ne pas prfrer +l'amiti d'un roi des Lombards l'amour du prince des aptres. Aucun +effet ne suivit ces ngociations. Charles mourut l'anne d'aprs, en +740, et Grgoire en 741. Le pape Zacharie essaya mme de se rapprocher +des Lombards, mais la force des choses devait contraindre l'vque de +Rome se tourner de nouveau vers les Francs, et l'ambassade de Grgoire +marque une des plus grandes dates de l'histoire universelle.... + +D'aprs E. LAVISSE, _tudes sur l'histoire d'Allemagne_, +dans la _Revue des Deux Mondes_, 15 dcembre 1886, +15 avril 1887. + + + + +II.--PPIN LE BREF + + +Il semble que la filiation de Ppin [le roi Ppin, Ppin le Bref], +fils de Charles Martel, n'ait jamais d s'oublier. Toutefois il n'y a +parmi nos chansons que les _Lorrains_ o Charles Martel soit dsign +avec exactitude; ses rapports avec l'glise, des biens de laquelle il +s'empare pour subvenir ses frais de guerre, sont prsents [dans cette +chanson] avec une certaine fidlit. Charles Martel tant mort (de +blessures reues dans un grand combat), son fils Ppinet, encore tout +jeune, est couronn grce la vigoureuse intervention du Lorrain Hervi. +Tout cela est de l'invention pure, mais conserve au moins la tradition +authentique en ce qui concerne le pre de Ppin. Il n'en est pas de mme +ailleurs. Jean Bodel, dans sa _Chanson des Saisnes_, fait de Ppin le +fils d'Anses.... Ce nom est, en ralit, celui du bisaeul de notre +Ppin, _Ansegisus_ ou _Ansegisilus_, pre de Ppin II, le Moyen, comme +on l'appelle pour le distinguer de son grand-pre et de son +petit-fils[25]. Ds lors on peut se demander si le roi Ppin n'a pas +pris, dans certains rcits lgendaires qui le concernent, la place de +son grand-pre, comme a fait si souvent Charlemagne pour Charles Martel. +Ce qui appuie cette hypothse, c'est qu'il semble que le fameux surnom +de _Brevis_, aujourd'hui insparable du nom du roi Ppin, appartenait +originairement son aeul. Aucun contemporain, il est vrai, ne le donne + l'un ou l'autre.... Mais le fait que des auteurs du XIe et du +XIIe sicle attribuent le surnom de _Brevis_ Ppin II, le Maire du +palais, parat trs probant: il est en effet naturel que l'on ait fait +passer le surnom d'un grand-pre compltement oubli un petit-fils +beaucoup plus en vue[26], tandis que l'inverse ne s'expliquerait pas. Le +vrai Ppin le Bref est donc bien probablement le fils d'Anses, le pre +de Charles Martel. + +Je dis le vrai Ppin le Bref; mais pour celui-ci mme il est fort +possible que le surnom ait son origine dans la posie et non dans la +ralit. On a remarqu, en effet, avec raison, que pour le roi Ppin ce +surnom est intimement li l'pisode de son combat contre un lion, +pisode qui appartient certainement la lgende. Si le surnom a t +primitivement donn Ppin II, c'est lui aussi qui a d tre avant son +petit-fils le hros de l'pisode en question. Mais, dans la tradition +qui nous est parvenue, il n'est attribu qu'au roi Ppin, pre de +Charlemagne. Cette tradition se prsente sous trois formes +diffrentes.--La plus ancienne est dans le livre clbre qu'un moine de +Saint-Gall, probablement Notker le bgue, offrit Charles le Gros en +884. Il est curieux de constater que dj dans la famille impriale +l'attribution de cette histoire au pre de Charlemagne (trisaeul de +Charles le Gros) ne soulevait aucune objection. Le lieu de la scne, +dans le rcit de Notker, n'est pas dtermin: Ppin, sachant que les +principaux chefs francs le mprisent (videmment cause de sa petite +taille), fait amener un taureau et un lion, et, quand le lion a renvers +le taureau et va le dvorer, il descend seul de son trne, au milieu de +la terreur de tous les assistants, et tranche d'un coup d'pe la tte +des deux animaux froces; puis, s'adressant aux grands stupfaits: +Croyez-vous, leur dit-il, que je puisse tre votre matre? N'avez-vous +pas entendu raconter ce que le petit David a fait l'immense Goliath, +ou le tout petit (_brevissimus_) Alexandre ses gigantesques +compagnons? Le livre de Notker est rest peu prs inconnu au moyen +ge; c'est donc dans la tradition orale qu'un interpolateur du biographe +de Louis le Pieux connu sous le nom de l'Astronome limousin a d puiser +la connaissance de cette histoire, laquelle il fait allusion en la +plaant la villa royale de Ferrires en Gtinais.... + +Le rcit d'Adenet le Roi est tout diffrent de celui de Notker: la scne +est Paris; un lion terrible, qu'on nourrissait depuis longtemps, brise +la cage o il tait enferm, tue son gardien, et se lance dans le jardin +o le roi Charles Martel, entour de sa famille, prenait son repas; le +roi s'enfuit avec sa femme, mais Ppin s'empare d'un pieu, marche au +lion et lui enfonce l'pieu dans la poitrine; il n'avait alors que vingt +ans. Adenet a-t-il suivi une tradition particulire, ou s'est-il born +dvelopper la seule notion que lui fournissait la tradition ancienne, +savoir que Ppin avait tu un lion? La seconde hypothse serait assez +plausible: la prouesse de Ppin est ici plus banale que chez Notker, et +un trait de courage, tout fait analogue, a t attribu d'autres +qu' lui. Toutefois un tmoignage notablement antrieur Adenet nous +disant aussi que Ppin _A Paris le lion vainqui_, il faut plutt croire +que la scne s'tait anciennement localise dans le palais de Paris, et +ds lors il est probable qu'elle avait pris la forme qu'elle a chez +Adenet. + +Tout autre encore est la faon dont le compilateur ligeois Jean des +Prs ou d'Outremeuse, au XIVe sicle, raconte l'exploit de Ppin. +Celui-ci, du vivant encore de son pre, a secouru le roi Udelon de +Bavire contre les Hongrois et les Danois; il atteint, dans une fort, +le roi Julien de Danemark qui s'enfuyait, le combat et va le tuer, +quant un grand lyon savage qui habitoit en chis bois si vient la +corant. Le lion attaque Ppin; une lutte terrible s'engage; enfin Ppin +peut tirer son couteau et tue le lion: Aprs vint a son cheval, qui +mult estoit navreis, et atachat le lion la couwe de son cheval et +l'amenat avuec li a l'oust. Rentr en France, adont fist le petis +Ppin ameneir avuec ly sour une somier le lyon, assavoir le peaulx fore +de strain; si en fisent tous les Franchois grant fieste et fut pendue en +palais Paris. Nous avons sans doute encore ici un simple +dveloppement, d l'auteur de quelqu'un des nombreux pomes inconnus +de nous qui garnissaient l'extraordinaire librairie de Jean +d'Outremeuse, de la donne lgendaire du lion tu par Ppin.--Quoi qu'il +en soit, le souvenir de cet acte hroque tait indissolublement li +celui de la petite taille du hros, et l'un et l'autre s'taient +attachs au pre de Charlemagne: l'imagination se plaisait au contraste +de sa petitesse avec la grandeur lgendaire de son fils. Dans le pome +perdu du _Couronnement de Charles_, dont nous possdons un abrg +norvgien, les Franais, en voyant le jeune roi mont sur un puissant +cheval, remercient Dieu d'avoir permis qu'un homme aussi petit que +l'tait Ppin ait pu engendrer un fils aussi grand. Son nom se prsente +rarement dans les textes sans tre accompagn de l'pithte petit. +Cette petitesse n'est pas toujours excessive: elle n'tait mme relle, +dit Jean d'Outremeuse, que relativement la haute stature de ses +contemporains. On pouvait d'ailleurs l'apprcier, car, d'aprs une +lgende de provenance rudite qui courait le pays de Lige aux XIIIe +et XIVe sicles, Ppin avait lev dans l'glise de Herstal un +crucifix qui tait juste de sa taille, et cette taille tait de cinq +pieds.... + +Ce qui peut encore nous persuader que l'histoire du combat avec le lion +et la lgendaire petitesse appartiennent rellement au pre et non au +fils de Charles Martel, c'est qu'il y a des traces incontestables de +rcits piques forms autour du fils d'Anses. Dj, du temps de +Charlemagne, Paul Diacre crivait: Anschises genuit Pippinum, quo nihil +unquam potuit esse audacius. A la fin du Xe sicle, les _Annales +Mettenses_ racontent comme le premier des hauts faits de Ppin II une +histoire qui nous reprsente, dit M. Rajna, une vraie chanson +d'enfances, comme nous en connaissons plus d'une. Gondouin avait tu, +en trahison, Anses; le jeune Ppin, lev en lieu sr, fait tout coup +irruption dans le palais usurp par le tratre, et, puerili quidem +manu, sed heroica felicitate prostravit, haud aliter quam ut de David +legitur.... La comparaison de Ppin avec le petit David en face de +l'immense Goliath, que nous retrouvons ici, tend encore faire croire +que c'tait bien l'aeul du roi Ppin qui avait le surnom de petit et +le renom d'une hardiesse extraordinaire. + +G. PARIS, _La lgende de Ppin le Bref_, dans les +_Mlanges Julien Havet_, Paris, 1895, in-8. + + + + +III.--LA LITURGIE GALLICANE ET LA LITURGIE ROMAINE EN GAULE. + + +Ds avant saint Boniface la liturgie romaine avait fait sentir son +influence en Gaule. Les livres gallicans, peu nombreux, qui nous sont +parvenus, remontent la dernire priode du rgime mrovingien. Presque +tous contiennent des formules d'origine romaine, des messes en l'honneur +de saints romains. Ds le temps de Grgoire de Tours, un livre romain +d'origine, quoique sans caractre officiel, le martyrologe hyronimien, +fut introduit en Gaule et adapt l'usage du pays.... D'autres livres +ou fragments de livres, soit romains, soit mixtes, remontent un temps +o l'influence de saint Boniface ne s'tait pas encore exerce sur +l'glise franque, au moins dans les limites de l'ancienne Gaule. + +Que saint Boniface ait pouss vivement la rforme liturgique et +l'adoption des usages romains, c'est ce dont il n'est pas permis de +douter.... Il ne pouvait manquer d'tre vigoureusement soutenu par les +papes, dont il tait le conseiller autant que le lgat. On apporta mme +en ces choses... une passion acrimonieuse.... Un des rites les plus +touchants de la messe gallicane, c'est la bndiction du peuple par +l'vque, au moment de la communion. On tenait tant ce rite qu'il fut +maintenu, mme aprs l'adoption de la liturgie romaine; presque tous les +sacramentaires du moyen ge contiennent des formules de bndiction; +maintenant encore, elles sont en usage dans l'glise de Lyon. Or, voici +comment le pape Zacharie en parlait dans une lettre Boniface: + + Pro benedictionibus autem quas faciunt Galli, ut nosti, frater, + multis vitiis variant. Nam non ex apostolica traditione hoc + faciunt, sed per vanam gloriam hoc operantur, sibi ipsis + damnationem adhibentes.... Regulam catholic traditionis + suscepisti, frater amantissime: sic omnibus prdica omnesque doce, + sicut a sancta Romana, cui Deo auctore deservimus, accepisti + ecclesia. + +C'est sous l'piscopat de saint Chrodegang (732-766), et plus +probablement depuis son retour de Rome en 754, que l'glise de Metz +adopta la liturgie romaine. Le chant, la _Romana cantilena_, tait, de +toutes les innovations liturgiques, la plus apparente et la plus +remarque. C'est celle qui a laiss le plus de traces dans les livres et +les correspondances. Le pape Paul envoya, vers l'anne 760, au roi +Ppin, l'_Antiphonaire_ et le _Responsorial_ de Rome. Cette mme anne +760, l'vque de Rouen, Remedius, fils de Charles Martel, tant venu en +ambassade Rome, obtint du pape la permission d'emmener avec lui le +sous-directeur (_secundus_) de la _Schola cantorum_, pour initier ses +moines aux modulations de la psalmodie romaine. Ce personnage ayant +t, peu aprs, rappel Rome, l'vque envoya ses moines neustriens +terminer leur ducation musicale Rome, o on les admit dans l'cole +des chantres. + +Ce sont l des faits isols. Il y eut une mesure gnrale, un dcret du +roi Ppin par lequel fut supprim l'usage gallican. Ce dcret est perdu, +mais il se trouve mentionn dans l'_admonitio generalis_ publie par +Charlemagne en 789.... + +Cette rforme tait devenue ncessaire. L'glise franque, sous les +derniers Mrovingiens, tait tombe dans le plus triste tat de +corruption, de dsorganisation et d'ignorance. Nulle part il n'y avait +un centre religieux, une mtropole, dont les usages mieux rgls, mieux +conservs, pussent servir de modle et devenir le point de dpart d'une +rforme. L'glise wisigothique avait un centre Tolde, un chef +reconnu, le mtropolitain de cette ville, un code disciplinaire unique, +la collection _Hispana_; la liturgie de Tolde tait la liturgie de +toute l'Espagne. L'glise franque n'avait que des frontires: il lui +manquait une capitale. L'piscopat frank, en tant que le roi ou le pape +n'en prenaient pas la direction, tait un piscopat acphale. Chaque +glise avait son livre de canons, son usage liturgique; nulle part de +rgle, mais l'anarchie la plus complte, un dsordre qui et t +irrmdiable si les souverains carolingiens n'eussent point fait appel +la tradition et l'autorit de l'glise romaine. + +L'intervention de Rome dans la rforme liturgique ne fut ni spontane, +ni trs active. Les papes se bornrent envoyer des exemplaires de +leurs livres liturgiques, sans trop s'inquiter de l'usage qu'on en +ferait. Les personnes que les rois franks, Ppin, Charlemagne et Louis +le Pieux, chargrent d'assurer l'excution de la rforme liturgique, ne +se crurent pas interdit de complter les livres romains et mme de les +combiner avec ce qui, dans la liturgie gallicane, leur parut bon +conserver. De l naquit une liturgie composite, qui, propage de la +chapelle impriale dans toutes les glises de l'empire frank, finit par +trouver le chemin de Rome et y supplanta peu peu l'ancien usage. La +liturgie romaine, depuis le onzime sicle au moins, n'est autre chose +que la liturgie franque, telle que l'avaient compile les Alcuin, les +Hlisachar, les Amalaire. Il est mme trange que les anciens livres +romains, ceux qui reprsentaient le pur usage romain jusqu'au neuvime +sicle, aient t si bien limins par les autres qu'il n'en subsiste +plus un seul exemplaire. + +Il ne parat pas que la rforme liturgique entreprise par les princes +carolingiens ait t pousse jusqu' Milan. Les particularits de +l'usage milanais n'taient pas inconnues en France; mais cette grande +glise, mieux rgle sans doute que celles de la Gaule mrovingienne, +sembla pouvoir se passer de rforme. Son usage, du reste, se rapprochait +dj beaucoup du rite romain. Il tait protg par le nom de saint +Ambroise. Les fables que raconte Landulfe sur l'hostilit de +Charlemagne envers le rite ambrosien ne mritent aucun crdit. + +L. DUCHESNE, _Origines du culte chrtien. +tude sur la liturgie latine avant +Charlemagne_, Paris, E. Thorin, 1889, +in-8. + + + + +CHAPITRE VI + +L'EMPIRE FRANC + + PROGRAMME.--_Charlemagne: la cour, les assembles, les + capitulaires; les coles; l'arme et la guerre; restauration de + l'Empire._ + + _Louis le Pieux. Le trait de Verdun. Dmembrement de l'Empire en + royaumes. Les Normands en Europe._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Les =annales de l'empire carolingien= ont t dresses avec le plus + grand soin, dans la collection des _Jahrbcher der deutschen + Geschichte_, par S. Abel et B. Simson (_Jahrb. des frnkischen + Reichs unter Karl dem Grossen_, t. I, Leipzig, 1888, 2e d.; t. + II, Leipzig, 1883, in-8) pour le rgne de Charlemagne;--par B. + Simson (_Jahrb. d. fr. R. unter Ludwig dem Frommen_, Leipzig, + 1874-1876, 2 vol. in-8) pour le rgne de Louis le Pieux;--par E. + Dmmler (_Geschichte des ostfrnkischen Reichs_, Leipzig, + 1887-1888, 3 vol. in-8) jusqu'en 840 pour tout l'Empire et + jusqu'en 918 pour l'Allemagne seulement.--Pour l'histoire des + derniers Carolingiens en France, voir les travaux des lves de M. + A. Giry: E. Favre (_Eudes, comte de Paris et roi de France, + 882-898_, Paris, 1893, in-8);--F. Lot (_Les derniers Carolingiens, + 954-991_, Paris, 1891, in-8).--Pour l'histoire des Carolingiens + d'Allemagne, v. la Bibliographie du ch. VIII. + + Les excellents ouvrages que nous venons d'numrer sont d'une + rudition ardue. On regrette que les livres de vulgarisation sur + l'=histoire gnrale de l'empire carolingien= soient, presque tous, + vieillis ou mdiocres. Nous ne saurions recommander ni l'_Histoire + des Carolingiens_ de MM. Warnknig et Grard (Bruxelles, 1862, 2 + vol. in-8), ni le _Charlemagne_ de M. Vtault (Tours, 1880, in-4, + 2e d.). Voir H. Brosien, _Karl der Grosse_, Leipzig, 1885, + in-8, et la _Deutsche Geschichte unter den Karolingern_ de E. + Mhlbacher, dans la _Bibliothek deutscher Geschichte_, publie + Stuttgart.--Parmi les monographies, celles de A. Himly (_Wala et + Louis le Dbonnaire_, Paris, 1849, in-8) et de E. Bourgeois (_Le + Capitulaire de Kiersy-sur-Oise, 878. tude sur l'tat et le rgime + politique de la socit carolingienne_, Paris, 1885, in-8) sont + estimes. + + Les =institutions de l'poque carolingienne= ont t fort tudies. + Les traits gnraux, en franais, sont: celui de J.-H. Lehurou + (_Histoire des institutions carlovingiennes_, Paris, 1843, in-8), + l'ouvrage posthume, inachev, de Fustel de Coulanges (_Les + transformations de la royaut pendant l'poque carolingienne_, + Paris, 1892, in-8); on sait (ci-dessus, p. 45) que M. Ch. Bayet + prpare un _Manuel des institutions franaises. Priode + mrovingienne et carolingienne_. Voir aussi le Manuel prcit (p. + 44) de H. P. Viollet.--Cf., en allemand, G. Waitz, _Die + karolingische Zeit_, t. III et IV de sa _Deutsche + Verfassungsgeschichte_, Kiel, 1883-1885, in-8, 3e d. + + Il n'existe point jusqu'ici de bon ouvrage d'ensemble sur la + =renaissance carolingienne= du IXe sicle, premire, et, + quelques gards, admirable rsurrection de l'antiquit.--On + recommande d'ordinaire les livres de B. Haurau (_Charlemagne et sa + cour_, Paris, 1877, in-12), de J. Bass Mullinger (_The schools of + Charles the Great or the restoration of education in the ninth + century_, London, 1877, in-8), de K. Werner (_Alcuin und sein + Jahrhundert_, Paderborn, 1881, in-12). Mais le sujet reste + traiter. Toutefois quelques parties en ont t dj magistralement + approfondies.--La littrature des temps carolingiens a t tudie + par A. Ebert (_Histoire gnrale de la littrature en Occident_, t. + II et III, Paris, 1884-1889, trad. de l'all.), et, mieux encore, + par A. Hauck (_Kirchengeschichte Deutschlands_, t. II, _Die + Karolingerzeit_, Leipzig, 1890, in-8). M. L. Traube prpare pour + le _Handbuch_ d'I. v. Mller une histoire de la littrature latine + au moyen ge, symtrique l'histoire de la littrature byzantine + de K. Krumbacher (ci-dessus, p. 100).--Sur l'art carolingien, voir: + F. v. Reber, _Der karolingische Palastbau_, Mnchen, 1891-1892, 2 + vol. in-4; P. Clemen, _Merowingische und karolingische Plastik_, + Bonn, 1892, in-8; F. Leitschuh, _Geschichte der karolingischen + Malerei_, Berlin, 1894, in-8.--Sur la rforme de l'criture et de + la dcoration des manuscrits, il y a des notions lmentaires dans + les Manuels de MM. M. Prou (_Manuel de palographie_, Paris, 1892, + in-8, 2e d., ch. III) et A. Molinier (_Les manuscrits_, Paris, + 1892, in-16); mais ce sujet a t en grande partie renouvel par + les recherches de M. S. Berger (_Histoire de la Vulgate pendant les + premiers sicles du moyen ge_, Nancy, 1893, in-8), dont les + rsultats n'ont pas encore pntr dans les livres d'enseignement. + + Pour l'=histoire conomique et sociale des temps carolingiens=, + consulter: A. Longnon, _Polyptyque de l'abbaye de + Saint-Germain-des-Prs, rdig au temps de l'abb Irminon_, + Introduction, Paris, 1895, in-8;--K. Th. v. Inama-Sternegg, + _Deutsche Wirthschaftsgeschichte bis zum Schluss der + Karolingerperiode_, Leipzig, 1879, in-8;--K. Lamprecht, _tude sur + l'tat conomique de la France pendant la premire partie du moyen + ge_, Paris, 1889, in-8, trad. de l'all. + + La littrature relative aux Normands et aux =invasions normandes= est + trs abondante dans les pays scandinaves; mais il n'y a pas encore + de bonne histoire gnrale de ces invasions (on ne se sert plus de + celle de G.-B. Depping, _Histoire des expditions maritimes des + Normands_, Bruxelles, 1844, in-8). Parmi les monographies: J. + Steenstrup, _tudes prliminaires pour servir l'histoire des + Normands et de leurs invasions_, Caen, 1882, in-8, trad. du + danois, extr. du _Bull. de la Soc. des Antiquaires de + Normandie_;--J. J. Worsaae, _La civilisation danoise au temps des + Vikings_, dans les _Mmoires de la Soc. des Ant. du Nord_, + 1878-79;--Prolgomnes l'dition de Dudon de Saint-Quentin par M. + J. Lair, dans les _Mmoires de la Soc. des Ant. de Normandie_, t. + XXIII;--C. F. Keary, _The Vikings in western Christendom, 789-888_, + London, 1891, in-8.--Sur l'art scandinave: H. Hildebrand, _The + industrial arts of Scandinavia in the pagan time_, London, 1892, + in-8. + + + + +I.--L'VNEMENT DE L'AN 800. + + +Le couronnement de Charlemagne comme empereur d'Occident n'est pas +seulement l'vnement capital du moyen ge, c'est un de ces trs rares +vnements dont on peut dire que, s'ils n'taient pas arrivs, +l'histoire du monde n'et pas t la mme. + +Pendant toute cette sombre priode du moyen ge, deux forces luttaient +qui l'emporterait: d'une part, les instincts de division, de dsordre, +d'anarchie, qui prenaient leur source dans les impulsions sans frein et +l'ignorance barbare de la grande masse de l'humanit; de l'autre, +l'aspiration passionne des meilleurs esprits l'unit relle du +gouvernement, aspiration dont les ressouvenirs de l'ancien empire romain +formaient la base historique et dont le dvouement une glise visible +et universelle tait la plus constante expression. La premire de ces +deux tendances, comme tout le montre, tait, du moins en politique, la +plus forte; mais la dernire, servie et stimule par un gnie aussi +extraordinaire que celui de Charlemagne, remporta en l'an 800 une +victoire dont les fruits ne devaient plus tre perdus. A la mort du +hros, le flot de l'anarchie et de la barbarie se remit battre avec +autant de violence contre les choses du pass, mais sans pouvoir +dsormais les submerger en entier. C'est justement parce que l'on +sentait que personne autre que Charles n'et pu triompher ce point des +calamits prsentes par la formation et l'tablissement d'un gigantesque +systme de gouvernement, que l'excitation, la joie, l'esprance +rveilles par son couronnement furent si profondes. On en trouvera +peut-tre la meilleure preuve, non dans les annales mmes de ce temps, +mais dans les lamentations dchirantes qui clatrent au moment o +l'empire, vers la fin du IXe sicle, commena se dissoudre; dans +les merveilleuses lgendes qui se grouprent autour du nom de l'empereur +Charlemagne, du preux dont aucun exploit ne parut incroyable[27]; dans +l'admiration religieuse avec laquelle ses successeurs germains +contemplrent et s'efforcrent d'imiter compltement ce modle presque +surhumain. + +[Illustration: FACCIATA INTERIORE DELLA CHIESA ANTICHA DI S. PIETRO IN +VATICANO, E SVO ATRIO + +Descritta de Carlo Padredio disegnata et intagliata da Giovanni Battista +Falde + +Faade intrieure de l'ancienne glise Saint-Pierre au Vatican.] + +[Illustration: Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre. +Restitution.] + +Transcrivons, pour connatre les penses des hommes qui assistrent en +l'an 800 la rsurrection de l'empire au profit du chef de la dynastie +austrasienne les rcits de trois annalistes contemporains ou presque +contemporains, de deux Germains et d'un Italien. On lit dans les annales +de Lorsch: + +Et cause que le nom d'empereur n'tait plus employ par les Grecs et +que leur empire tait possd par une femme, il sembla alors mmement au +pape Lon et tous les saints pres qui assistaient au prsent concile, +de mme qu'au reste du peuple chrtien, qu'ils devaient prendre pour +empereur Charles, le roi des Franks, qui tenait Rome elle-mme, o les +Csars avaient toujours accoutum de demeurer, et toutes les autres +rgions qu'il gouvernait en Italie, en Gaule et en Germanie; et d'autant +que Dieu lui avait remis toutes ces terres entre les mains, il semblait +juste qu'avec l'aide de Dieu et la prire de tout le peuple chrtien +il et aussi le nom d'empereur. Auquel dsir le roi Charles n'eut pas la +volont de se refuser; mais se soumettant en toute humilit Dieu et +la prire des prtres et de tout le peuple chrtien, le jour de la +nativit de Notre Seigneur Jsus-Christ, il prit le nom d'empereur, +tant consacr par le seigneur pape Lon. + +Le rcit de la chronique de Moissac (an 801) est, fort peu de chose +prs, le mme: + +Or, comme le roi, le trs saint jour de la naissance du Seigneur, se +levait pour entendre la messe, aprs s'tre mis genoux devant la +chsse du bienheureux aptre Pierre, le pape Lon, avec le consentement +de tous les vques et des prtres, du snat des Franks et semblablement +de celui des Romains, posa une couronne d'or sur sa tte, le peuple +romain poussant aussi de grands cris. Et lorsque le peuple eut fini de +chanter _Laudes_, il fut ador par le pape selon la coutume des +empereurs d'autrefois. Car cela aussi se fit par la volont de Dieu. +Car, tandis que ledit empereur demeurait Rome, on lui amena diverses +personnes qui disaient que le nom d'empereur avait cess d'tre en usage +chez les Grecs, et que l'empire, chez eux, tait occup par une femme +appele Irne, qui s'tait empare par tromperie de son fils l'empereur, +lui avait arrach les yeux et avait pris l'empire pour elle-mme, comme +il est crit d'Athalie dans le _Livre des Rois_; ce qu'entendant, le +pape Lon et toute l'assemble des vques, des prtres et des abbs, +et le snat des Franks, et tous les anciens parmi les Romains, ils +tinrent conseil avec le reste du peuple chrtien afin de nommer empereur +Charles, roi des Franks, voyant qu'il tenait Rome, la mre de l'empire, +o les Csars et les empereurs avaient toujours accoutum de demeurer; +et pour que les paens ne pussent pas se moquer des chrtiens, comme ils +le feraient si le nom d'empereur cessait d'tre en usage parmi les +chrtiens. + +[Illustration: Couronne dite de Charlemagne, conserve au trsor +imprial de Vienne.] + +Ces deux relations sont de source germaine; celle qui suit a t crite +par un Romain, probablement une cinquantaine ou une soixantaine d'annes +aprs l'vnement. Elle est extraite de la vie de Lon III, dans les +_Vit pontificum romanorum_, attribues au bibliothcaire papal +Anastase: + +Aprs ces choses vint le jour de la naissance de Notre Seigneur +Jsus-Christ, et tout le monde se rassembla de nouveau dans la susdite +basilique du bienheureux aptre Pierre; et alors, le gracieux et +vnrable pontife couronna de ses propres mains Charles d'une couronne +trs prcieuse. Alors tout le fidle peuple de Rome, voyant comme il +dfendait et comme il chrissait la sainte glise romaine et son +vicaire, se mit, par la volont de Dieu et du bienheureux Pierre, le +gardien des clefs du royaume cleste, crier d'un seul accord et trs +haut: A Charles, le trs pieux Auguste, couronn par Dieu, le grand et +pacifique empereur, longue vie et victoire! Tandis que lui, devant la +sainte chsse du bienheureux aptre Pierre, il invoquait divers saints, +il fut proclam trois fois et tous le choisirent comme empereur des +Romains. L-dessus, le trs saint pontife oignit Charles de l'huile +sainte, et semblablement son trs excellent fils qui devait tre roi, le +jour mme de la naissance de Notre Seigneur Jsus-Christ; et quand la +messe fut finie, alors aprs la messe le srnissime seigneur empereur +offrit des prsents. + +Ces trois relations n'offrent, quant aux faits, aucune diffrence +srieuse, bien que le prtre romain, comme il est naturel, rehausse +l'importance du rle jou par le pape, tandis que les Germains, trop +ports prter l'vnement une allure rationnelle, parlent d'un +synode du clerg, d'une consultation du peuple et d'une requte formelle +adresse Charles, toutes choses que le silence d'Eginhard ce sujet +aussi bien que les autres circonstances du fait nous interdisent de +prendre au pied de la lettre. De mme le _Liber pontificalis_ omet +l'adoration rendue par le pape l'empereur, sur laquelle la plupart des +annales frankes insistent de faon la mettre hors de doute. Cependant +l'impression que laissent les trois rcits est au fond la mme. Ils +montrent, tous les trois, combien il est peu facile d'attribuer +l'vnement un caractre de stricte lgalit. Le roi frank ne saisit pas +la couronne de son propre chef, mais la reoit plutt comme si elle lui +revenait naturellement, comme la consquence lgitime de l'autorit +qu'il exerait dj. Le pape la lui donne, mais non en vertu d'un droit +quelconque qui lui appartienne en propre comme chef de l'glise; il est +seulement l'instrument de la Providence divine, qui a, sans conteste, +dsign Charles comme la personne la plus propre dfendre et +diriger la socit chrtienne. Le peuple romain ne choisit ni ne nomme +formellement, mais par ses acclamations accepte le chef qu'on lui +prsente. Ce fut justement cause de l'indtermination o toutes choses +furent ainsi laisses, reposant, non sur des stipulations expresses, +mais plutt sur une sorte d'entente mutuelle, sur une conformit de +croyances et de dsirs qui ne prvoyaient aucun mal, que cet vnement +prta avec le temps tant d'interprtations diffrentes. Quatre sicles +plus tard, lorsque la Papaut et l'Empire se furent laiss entraner +cette lutte mortelle qui dcida de leur sort commun, trois thories +distinctes relatives au couronnement de Charles seront dfendues par +trois partis diffrents, toutes trois plausibles, toutes trois +certains gards trompeuses. Les empereurs souabes regardrent la +couronne comme une conqute de leur grand prdcesseur et en conclurent +que les citoyens et l'vque de Rome n'avaient aucun droit sur eux. Le +parti patriote parmi les Romains, en appelant l'histoire des origines +de l'empire, dclara que, sans l'acquiescement du snat et du peuple, +aucun empereur ne pouvait tre fait lgalement, puisqu'il n'tait que +leur premier magistrat et le dpositaire passager de leur autorit. Les +papes signalrent le fait indiscutable du couronnement par la main de +Lon et soutinrent qu'en qualit de vicaire de Dieu sur la terre, +c'tait alors son droit et ce serait toujours le leur d'accorder qui +il leur plairait un office dont le titulaire n'avait t cr que pour +tre leur serviteur. De ces trois points de vue, le dernier prvalut en +dfinitive, quoiqu'il ne soit pas mieux fond que les deux autres. Il +n'y eut, en ralit, ni conqute de Charles, ni don du pape, ni lection +du peuple. De mme qu'il tait sans prcdent, l'acte tait illgal; ce +fut une rvolte de l'ancienne capitale de l'Occident, justifie par la +faiblesse et la perversit des princes byzantins, sanctifie aux yeux du +monde par la participation du vicaire de Jsus-Christ, mais sans +fondement juridique et incapable d'en tablir un pour l'avenir. + +C'est une question intressante et quelque peu embarrassante de savoir +jusqu' quel point la scne du couronnement, dont les circonstances +furent si imposantes et les rsultats si graves, fut prmdite entre +ceux qui y participrent. Eginhard dit que Charles avait coutume de +dclarer que, mme pour une si grande fte, il ne serait pas entr dans +l'glise, le jour de Nol de l'an 800, s'il avait su les intentions du +pape. Le pape, d'autre part, ne se serait jamais hasard faire une +dmarche aussi importante sans s'tre assur au pralable des +dispositions du roi, et il n'est gure possible qu'un acte auquel +l'assemble tait videmment prpare ait t gard secret. Quoi qu'il +en soit, la dclaration de Charles subsiste, et on ne saurait +l'attribuer un pur motif de dissimulation. Il faut supposer que Lon, +aprs s'tre clair sur les voeux du clerg et du peuple romain et +sur ceux des grands personnages franks, rsolut de profiter de +l'occasion et du lieu qui s'offraient si favorablement pour raliser le +plan qu'il mditait depuis si longtemps, et que Charles, entran par +l'enthousiasme du moment et voyant dans le pontife le prophte et +l'instrument de la volont divine, accepta une dignit qu'il et +peut-tre prfr recevoir un peu plus tard ou de quelque autre faon. +Si donc on adoptait une conclusion positive, ce devrait tre que +Charles, bien qu'il et donn au projet une adhsion plus ou moins +vague, fut surpris et dconcert par son excution subite, qui +interrompait l'ordre soigneusement tudi de ses propres desseins. Et +quoiqu'un vnement qui changea l'histoire du monde ne doive tre +considr en aucun cas comme un accident, il peut fort bien avoir eu, +pour les spectateurs franks ou romains, l'air d'une surprise. Car il n'y +avait point de prparatifs visibles dans l'glise; le roi ne fut pas, +comme plus tard ses successeurs teutoniques, conduit en procession au +trne pontifical: tout d'un coup, l'instant mme o il sortait de +l'enfoncement sacr o il s'tait agenouill parmi les lampes toujours +allumes devant la plus sainte des reliques chrtiennes,--le corps du +prince des aptres,--les mains du reprsentant de cet aptre posaient +sur sa tte la couronne de gloire et rpandaient sur lui l'huile qui +sanctifie. Ce spectacle tait fait pour remplir l'me des assistants +d'une profonde motion religieuse, la pense que la divinit tait +prsente au milieu d'eux, et pour leur inspirer de saluer celui que +cette prsence semblait consacrer presque visiblement du nom de pieux +et pacifique empereur, couronn par Dieu, _Karolo, pio et pacifico +Imperatori, a Deo coronato, vita et Victoria_. + +J. BRYCE, _Le saint Empire romain germanique_, +Paris, A. Colin, 1890, in-8. Traduit de l'anglais +par A. Domergue. + + + + +II.--LES OFFICIERS DU PALAIS CAROLINGIEN. + +L'APOCRISIAIRE + + +Saint Adalbert, abb de Corbie, avait pris soin de composer un livre de +quelque tendue sur les officiers du palais de Charlemagne. Ce livre est +perdu; mais nous en possdons, du moins, une analyse faite pour +l'instruction de Carloman par un prlat d'une grande autorit, Hincmar +de Reims. C'est le guide que nous allons suivre. + +Le premier officier du palais tait l'apocrisiaire ou archi-chapelain. +Sous ses ordres taient les clercs de la chapelle du roi, et il +prsidait aux offices de cette chapelle. Mais c'taient l ses moindres +soins; car il avait, en outre, dans ses attributions l'intendance de +toutes les affaires ecclsiastiques du royaume, et prparait le jugement +de toutes les causes de l'ordre canonique: ce qui lui donnait une grande +puissance. Cependant cette haute fonction tait quelquefois attribue +de simples abbs. Ainsi, du temps de Ppin et dans les premires annes +du rgne de Charlemagne, l'archi-chapelain du palais tait l'abb de +Saint-Denis, nomm Fulrad. Zl dfenseur des droits de la crosse +piscopale, Hincmar n'admet pas qu'un abb ait pu marcher ainsi devant +les vques sans leur consentement; il suppose donc que ce consentement +fut accord. Nous avons lieu de croire que Ppin ne le demanda pas. Cet +abb de Saint-Denis tait d'ailleurs un homme considrable. Il avait +mme rempli les fonctions d'ambassadeur dans la Ville ternelle, et par +ses conseils le pape Zacharie avait dpos le dernier des princes +mrovingiens. Ainsi l'tablissement de la dynastie nouvelle tait en +partie son ouvrage. Cela mritait bien les plus hautes faveurs, et l'on +ne doit pas s'tonner de voir les premiers vques passer, la cour de +Ppin, aprs un tel abb. A la mort de Fulrad, Charlemagne confra son +titre l'archevque de Metz, Angilramne. Les vques observaient alors +assez fidlement l'obligation de la rsidence. Charlemagne fit +comprendre au pape Adrien qu'il devait constamment avoir ses cts un +homme vers dans les affaires ecclsiastiques, et l'archevque de Metz +obtint, en consquence, la permission de venir la cour. Celui-ci fut, + sa mort, remplac par Hildebold, vque de Cologne. Thodulfe, qui lui +devait peut-tre quelques services, a clbr la grande bont +d'Hildebold: La douceur de ses traits, dit-il, rpondait celle de son +me. Angilbert l'inscrit au nombre des meilleurs potes de la cour. +Dans la vie de Lon III par Anastase, Hildebold remplit un grand rle: +c'est lui qui se rend le premier auprs de ce pape, si cruellement +trait par ses clercs en rvolte, et c'est lui qui fait arrter les +coupables.... + +Veut-on se faire une juste ide d'un grand officier de la couronne sous +le rgne de Charlemagne? En voici le type le plus parfait; c'est +Angilbert [qu'une lettre du pape Adrien, date de 794, dsigne comme +ministre de la chapelle royale]. + +Son pre, son aeul, ayant occup, sous les rois prcdents, de hautes +charges, Charles l'avait eu, dans sa jeunesse, pour commensal et pour +ami. En montant sur le trne, il le nomma son conseiller _silentiaire_ +ou _auriculaire_, c'est--dire son confident officiel, le premier de ses +ministres. Angilbert a le got des lettres profanes; cet autre _Homre_ +lit couramment Ovide et Virgile: c'est un savant, c'est mme un pote +distingu. A ces titres l'glise le rclame, et le voil prtre. On lui +destine dj le pallium; plusieurs villes mtropolitaines se disputent +l'honneur de possder un prlat de si grand renom, quand il sduit et +rend deux fois mre Berthe, une fille du roi.... + +A quelque temps de l, c'est un duch qu'il possde et non pas une +mtropole. On le voit parcourir le Ponthieu, sa province, rendant la +justice au nom du roi. Mais il est inquiet, car il est malade, et +l'affection morbide qui le travaille menace, il parat, d'interrompre +le cours de sa vie. Alors il entend parler du monastre de +Saint-Riquier, clbre par le nombre de ses religieux et par les +miracles accomplis au tombeau du saint qui l'a fond. Ce rcit meut +Angilbert, et il ne pense plus qu' faire sa retraite Saint-Riquier, +s'il recouvre la sant par l'intercession du puissant patron des pauvres +moines. Mais le terrible Charles a fait consacrer ses amours avec +Berthe: il est mari. Qu'importe? S'il entre dans un monastre, sa +femme, par ses ordres, suivra son exemple; ils expieront ainsi, l'un et +l'autre, les carts de leur conduite. Telles taient les penses +qu'Angilbert roulait dans son esprit, accommodant toute chose au pieux +dessein qu'il avait form, quand un bruit plein d'alarmes arriva jusqu' +lui. Les Danois avaient pntr, par les embouchures de la Seine et de +la Somme, dans tous les ports de la France maritime; leurs innombrables +navires emplissaient les fleuves, et les populations riveraines, +pouvantes par l'irruption de ces farouches dvastateurs, refluaient +vers les villes du centre, implorant le secours des gens de guerre. +Angilbert n'a plus le loisir de songer au salut de son me; et, comme +les troupes dont il pouvait disposer n'taient pas capables de soutenir +le choc des pirates, il se rend auprs du roi pour lui faire le rcit +des prils qui menacent une de ses provinces. Celui-ci n'a rien de plus +press que de mettre sous les ordres d'Angilbert des forces +considrables. C'tait en l'anne 791. A l'approche des Francs, les +Danois prennent la fuite et il en est fait un grand carnage. + +[Illustration: Dme de la cathdrale d'Aix-la-Chapelle.] + +Angilbert se rend alors Saint-Riquier, remercie Dieu de la victoire +qu'il a si facilement remporte, prend l'habit claustral, et l'impose +Berthe, qui vient, au mpris des canons, demeurer avec lui dans +l'intrieur du monastre. Bientt on le nomme abb. Les suffrages ne se +partagent pas; ils se runissent tous sur la tte d'un homme aussi +puissant la cour, aussi vaillant la guerre. Va-t-il, suivant la +rgle, s'assujettir la rsidence et finir dans le recueillement une +vie commence par les agitations du sicle? La rgle n'avait pas t +faite pour les religieux de cette qualit, ou bien on les dispensait +aisment de la suivre. Dj, tant simple moine, en 792, il avait t +charg de conduire au del des monts, devant le pontife Adrien, ce +malheureux vque d'Urgel, Flix, qui avait os chercher le sens d'un +grand mystre, et s'tait fait condamner comme nestorien. Reparaissant +bientt la cour, Angilbert joint au titre d'abb celui d'apocrisiaire, +et se rend de nouveau dans la Ville ternelle, charg de transmettre au +pape les actes du concile de Francfort. On l'y retrouve encore en 796. +En 800, il suit Charlemagne allant Rome chtier les perscuteurs de +Lon et recevoir les insignes de la puissance impriale. En 811, il +rside la cour, prsidant, sous le nom d'Homre, les doctes assembles +des thologiens et des potes palatins; et puis il va mourir +Saint-Riquier, au mois de fvrier de l'anne 814, quand Charles, son +matre et son constant ami, mourait dans son palais d'Aix-la-Chapelle. + +L'apocrisiaire tait certainement le plus occup des fonctionnaires du +palais, mais Charlemagne venait souvent son aide. Lorsqu'il n'avait +pas un trop vif souci des choses de la guerre, Charlemagne aimait +apprendre comment se comportait son glise, faisait des rglements pour +la discipline et dictait mme des articles liturgiques; ou bien encore, +mandant auprs de lui les vques, les abbs mal nots, il ne leur +pargnait ni les rprimandes, ni mme, au besoin, les chtiments. Ainsi, +dans plusieurs de ses capitulaires, il recommande ses clercs d'tudier +les critures, et de croire fermement au mystre de la Trinit; il leur +enjoint, en outre, d'apprendre par coeur tout le psautier, avec les +prires, les formules, les oraisons ncessaires pour administrer le +baptme; enfin il leur dfend d'avoir plusieurs femmes pour pouses et +de manger dans les cabarets. Jusqu'o ne s'tendait pas alors la +comptence du pouvoir civil en matire de religion? Se prsentant un +jour sa chapelle au moment o l'on allait baptiser quelques enfants, +Charlemagne les interroge et reconnat qu'il ne savent pas +convenablement l'oraison dominicale et le symbole. Usurpant alors, pour +employer le langage des canoniales modernes, usurpant les fonctions de +l'vque, il interrompt la crmonie, renvoie les enfants dans leurs +familles, et leur interdit de revenir la fontaine sacre tant qu'ils +ne seront pas mieux instruits. Une autre fois, il dfend aux prtres de +recevoir de l'argent pour administrer les sacrements, ou bien de vendre + des marchands juifs les vases ou les autres ornements des glises. +Comme il s'estimait, et bon droit, plus savant en liturgie que les +plus grands prlats de son royaume, il ne manquait pas de faire des +rglements pour enjoindre ou pour prohiber telle ou telle pratique dans +les crmonies de la messe, dans l'ordre des jours fris, dans +l'administration des sacrements. Les prescriptions de ce genre abondent +dans ses capitulaires. Quelquefois mme, remplissant les derniers +offices de l'apocrisiaire, il enseignait la psalmodie aux clercs de sa +chapelle. + +Voici ce que raconte, ce propos, notre anonyme de Saint-Gall: Parmi +les hommes attachs la chapelle du trs docte Charles, personne ne +dsignait chacun les leons rciter, personne n'en indiquait la fin, +soit avec de la cire, soit par quelque marque faite avec l'ongle; mais +tous avaient soin de se rendre assez familier ce qui devait se lire pour +ne tomber dans aucune faute quand on leur ordonnait l'improviste de +dire une leon. L'empereur montrait du doigt ou du bout de son bton +celui dont c'tait le tour de rciter, ou qu'il jugeait propos de +choisir, ou bien il envoyait quelqu'un de ses voisins ceux qui taient +placs loin de lui. La fin de la leon, il la marquait par une espce de +son guttural. Tous taient si attentifs quand ce signal se donnait, que, +soit que la phrase ft finie, soit qu'on ft la moiti de la pause, ou +mme l'instant de la pause, le clerc qui suivait ne reprenait jamais +au-dessus ni au-dessous, quoique ce qu'il commenait ou finissait ne +part avoir aucun sens. Cela, le roi le faisait ainsi pour que tous les +lecteurs de son palais fussent les plus exercs, quoique tous ne +comprissent pas bien ce qu'ils lisaient. Ce rcit doit tre exact. On y +voit si bien tous les personnages dsigns remplir leur rle qu'on les +reprsenterait aisment sur la toile. Ce serait une curieuse peinture, +et qui saisirait tous les regards par l'nergie de sa couleur locale: +Charlemagne enseignant la psalmodie, un bton la main, et touchant de +ce bton l'paule des clercs qui doivent entonner les rpons.... + +B. HAURAU, _Charlemagne et sa cour_, +Paris, Hachette, 1877, in-12. + + + + +III.--FRANCE ET PAYS VOISINS APRS LE TRAIT DE VERDUN. + + +Le trait conclu Verdun en aot 843, entre les trois fils de Louis le +Pieux, rglait une question qui troublait l'Empire depuis quatorze ans. +Il assura l'indpendance absolue de chacun des princes qui y +participrent et doit tre considr comme la charte constitutive du +royaume de France, tel qu'il subsista jusqu' la fin du moyen ge. + +Les chroniqueurs carolingiens qui parlent du trait de Verdun ne donnent +sur la composition des trois royaumes que des indications sommaires. Au +dire de Prudence de Troyes, le plus explicite d'entre eux, Louis reut +pour sa part tout ce qui est au del du Rhin et, en de du fleuve, +Spire, Worms, Mayence et leur territoire. Lothaire eut le pays compris +entre l'Escaut et le Rhin jusqu' la mer, et, de l'autre ct, le +Cambrsis, le Hainaut, le _Lommense_, le _Castricium_ et les comts qui +les avoisinent en de de la Meuse jusqu' la Sane qui se joint au +Rhne, et le long du Rhne jusqu' la mer avec les comts qui bordent +l'une et l'autre rive du fleuve; hors de ces limites, il dut +l'affection de son frre Charles l'abbaye de Saint-Vaast d'Arras. Les +deux princes laissrent Charles toutes les autres contres jusqu' +l'Espagne. + +Le texte dont on vient de lire la traduction est fort heureusement +complt par l'acte de partage du royaume de Lothaire II, rdig en 870. +Cet acte, o sont numrs avec grand soin les cits et tous les _pagi_ +ayant appartenu ce fils de l'empereur Lothaire, nous a permis de +tracer avec une exactitude absolue la limite intrieure des trois tats +crs par le trait de Verdun: il complte les renseignements donns par +Prudence, en indiquant parmi les possessions de Lothaire une province +d'outre-Rhin, la Frise, et son tude attentive permet d'tablir, +contrairement l'opinion exprime en plus d'une carte de la dernire +dition de Sprner, qu'il ne comprenait, en dehors de cette rgion, +aucun _pagus_ de la rive droite du Rhin. + +Nous n'avons point compris dans le royaume de Charles le Chauve la +Bretagne, o Nomno se rendit indpendant en cette mme anne 843, et +nous avons joint au royaume breton les territoires de Nantes et Rennes, +qu'il enleva bientt aux Francs et qui, en 851, furent officiellement +cds par Charles le Chauve a rispo, fils et successeur de Nomno. + +Lors de la conclusion du trait de Verdun, qui attribuait Charles le +Chauve l'ancien royaume d'Aquitaine, Ppin II revendiquait, non sans un +certain succs, ce pays que son pre, le roi Ppin, avait gouvern +durant vingt et un ans. Un trait intervint en 845 entre les deux +comptiteurs: Charles abandonna l'Aquitaine Ppin en se rservant +Poitiers, Saintes et Angoulme; mais cette scission fut de courte dure, +Ppin ayant t rejet en 848 par ses sujets. + +A. LONGNON, _Atlas historique de la France_, +texte explicatif, 2e livr., Paris, Hachette, +1888, in-8. + + + + +IV.--MANUSCRITS CAROLINGIENS. + + +Il suffit de comparer certaines initiales des plus anciens manuscrits +carolingiens et celles des manuscrits anglo-saxons pour reconnatre +entre les unes et les autres des ressemblances indniables. Qu'on +rapproche par exemple les initiales enclaves et formes bizarres du +fameux vangliaire de Stockholm, et celles de la seconde Bible de +Charles le Chauve, on sera frapp de la ressemblance: mme abus des +formes gomtriques donnes aux lettres, mme got pour les points +rouges ou verts cerclant les grandes initiales, mme usage de cadres de +couleur sur lesquels se dtachent ces lettres. Ces ressemblances se +remarquent encore dans l'vangliaire de Saint-Vaast d'Arras, type de +l'cole franco-saxonne du nord de la France. Voil un premier lment +[constitutif de l'art carolingien] dont l'origine est bien certaine. +Transport en Gaule et en Germanie par les colonies monastiques du +VIe et du VIIe sicle, l'art anglo-saxon, pur et raffin, jouit, +grce Alcuin et ses disciples, d'une faveur bien mrite au VIIIe +et au IXe. + +[Illustration: Page orne de l'vangliaire de Saint-Vaast.] + +[Illustration: La Source de vie. + +Peinture de l'vangliaire de Charlemagne.] + +Mais il a lutter contre un rival puissant, l'art antique. Dj, on ne +saurait le nier, la tradition antique a exerc une relle influence sur +l'art anglo-saxon; au temps de Charlemagne, il revit en Gaule, et du +mlange des deux arts sortira plus tard l'art roman proprement dit. +Comment et pourquoi au IXe sicle l'art antique jouit-il d'une telle +faveur, on ne saurait le dire au juste. Nous n'avons plus les manuscrits +connus et imits par les calligraphes carolingiens. Toutefois, on ne +peut en douter, ils ont d voir et imiter de bons modles. On conserve + Utrecht un Psautier clbre, excut en Angleterre, au VIIIe sicle +probablement, par un artiste anglo-saxon, mais copi, semble-t-il, sur +un manuscrit bien plus ancien. Le texte, crit en capitales sur trois +colonnes, est illustr de quantit de dessins; sans doute l'artiste a +trahi son inexprience dans le trac des ttes et des extrmits, mais +une foule de dtails prouvent que soit directement, soit indirectement, +il s'inspirait d'images antiques.... + +C'est donc de l'art antique et de l'art anglo-saxon que procde, notre +sens, l'art carolingien; les artistes du IXe sicle auront pu +s'inspirer parfois de quelques peintures grecques connues d'eux, mais le +cas est fort rare, et mesure que l'on avance dans le sicle, l'art +antique prdomine de plus en plus. Que l'on compare seulement +l'Evangliaire de Charlemagne de 781 et le Psautier de Charles le +Chauve, et l'on comprendra la porte de notre observation. + +Le premier est un remarquable produit du nouvel art ses dbuts. crit +en 781 et prsent par le scribe Gotescalc au roi Charles durant un +sjour de celui-ci Rome, il renferme les vangiles de l'anne; il est +crit en lettres d'or sur parchemin de pourpre, avec titres en encre +d'argent[28]; chaque page se compose de deux colonnes renfermes dans +des encadrements assez beaux, imits, semble-t-il, de manuscrits +d'Angleterre; on y retrouve bien quelques rinceaux rappelant +l'ornementation antique, mais la majeure partie des motifs se compose +d'entrelacs, de monstres, de dessins gomtriques. Six peintures ornent +le volume; quatre d'entre elles reprsentent les vanglistes et leurs +symboles, une cinquime le Christ dans sa gloire, la dernire enfin la +Source de vie. Une sorte de kiosque, grossirement colori, support par +huit colonnes et surmont d'une croix patte, abrite la fontaine +mystique, laquelle viennent se dsaltrer un cerf et des oiseaux; +d'autres animaux, paons, coqs, canards, couvrent le fond qu'occupent +encore en partie des plantes d'apparence bizarre. L'aspect gnral est +singulier et rappelle un peu l'Orient. La signification symbolique de la +composition est du reste bien connue, et les artistes occidentaux ont +plus d'une fois reprsent la source mystique de la vie ternelle. + +Le fameux Psautier de Charles le Chauve, crit vers le milieu du IXe +sicle par un certain Liuthard, qui se nomme la fin, est tout entier +crit en onciale d'or sur vlin blanc. Les initiales et les titres sont +sur bandes de pourpre, et en tte de chaque nocturne on trouve une page +d'ornement; on y remarque une foule de motifs emprunts l'art antique, +entre autres une grecque de deux teintes vue en perspective, copie +probablement sur une mosaque. Quelques feuillets entirement pourprs +sont chargs des rinceaux les plus dlicats, dignes des peintres de la +Renaissance. Les peintures sont au nombre de trois. La premire +reprsente David accompagn de ses quatre compagnons accoutums: l'un +d'eux, qui danse, parat copi sur un modle romain. Dans la seconde +figure le roi Charles, sous un fronton l'antique, de couleur violette: +le roi est sur un trne d'orfvrerie, il a la couronne sur la tte et +porte des sandales de pourpre. La troisime peinture, qui fait vis--vis + cette dernire, reprsente un crivain assis et nimb. Quelques-unes +des initiales de ce prcieux volume rappellent encore de fort loin les +manuscrits anglo-saxons; mais tout le reste de l'ornementation est +antique. + + * * * * * + +L'cole de Tours est une des coles calligraphiques les plus importantes +des temps carolingiens. Fonde par Alcuin, elle resta longtemps +florissante et on en trouve des produits un peu partout, Tours mme, +Paris, Chartres, en Allemagne, etc. On les reconnat l'usage d'une +demi-onciale toute particulire, avec quelques lettres bizarres, tel +que le _g_ qui, compos de trois traits droits, rappelle la mme lettre +dans l'alphabet anglo-saxon. M. Delisle attribue cette cole +quelques-uns des plus beaux monuments du IXe sicle; nous n'en +citerons que quatre: la Bible du comte Vivien, Paris; celle d'Alcuin, +au Muse Britannique; le Sacramentaire d'Autun et l'vangliaire de +l'empereur Lothaire. + +La Bible offerte Charles le Chauve par le comte Vivien[29] est un des +plus beaux spcimens de l'art carolingien. Les lettres ornes, dont +beaucoup sont sur fond de couleur, sont tout fait anglo-saxonnes. Par +contre, l'inspiration antique se fait jour dans le reste de +l'ornementation; aux canons des vangiles, on remarque des animaux +traits assez librement, mais copis sur d'anciens modles, et des +mufles de lion; des chapiteaux des colonnes, les uns sont corinthiens, +les autres forms d'entrelacs de couleur.... + +De cette Bible on peut rapprocher la Bible de Glanfeuil (aujourd'hui +la Bibliothque nationale), donne cette abbaye par le comte Roricon, +gendre de Charlemagne, celle de Zrich, et surtout celle d'Alcuin, +conserve au Muse Britannique. L'attribution Alcuin de la confection +de ce dernier volume est fonde sur une pice de vers dans laquelle ce +clbre crivain se nomme et nomme Charlemagne. Les peintures et les +ornements rappellent tout fait la Bible de Charles le Chauve; mme +imitation de l'art antique, avec un certain mlange d'ornements +anglo-saxons. + +[Illustration: L'empereur Lothaire.] + +L'vangliaire de Lothaire, excut par Sigilaus aux frais de ce prince, +et offert par ce dernier Saint-Martin de Tours, est encore un +magnifique exemple de ce que savaient faire les calligraphes du IXe +sicle. Mme mlange des deux arts, mais ici l'art antique l'emporte. +L'art anglo-saxon a fourni cependant une partie des dessins +d'encadrement et des lettres ornes, dont beaucoup sont cercles de ces +lignes ou de ces points rouges, affectionns des scribes d'outre-Manche. +C'est dans ce manuscrit que figure le clbre portrait de l'empereur +Lothaire, si souvent reproduit. + +Un moine de Marmoutier, Adalbaldus, qui vivait au milieu du IXe +sicle, est l'auteur de plusieurs volumes galement remarquables. Citons +seulement le clbre Sacramentaire d'Autun, excut sous l'abbatiat de +Ragenarius (vers 845). On y remarque des bandes pourpres charges +d'ornements ou de lettres capitales, des encadrements entrelacs, des +bustes l'antique, les signes du zodiaque, des cames, des mdailles. +M. Delisle, grce une comparaison attentive, a montr que les mmes +motifs ornementaux se retrouvent dans ce beau volume, dans la grande +Bible du comte Vivien et dans celle de Glanfeuil[30]. + +Une cole voisine de Paris, celle d'Orlans, cre et organise par le +pote-vque Thodulfe, s'est galement illustre par des travaux de +haute valeur tous gards. C'est l, semble-t-il, qu'a t acheve la +revision des Livres saints, entreprise par l'cole du palais, et nous +avons deux manuscrits frres sortis des ateliers de cette cole. L'un +est aujourd'hui Paris, l'autre, tellement semblable au premier qu'on +dirait deux exemplaires d'un mme ouvrage imprim, appartient l'vch +du Puy. Dans ces volumes, crits soit Orlans mme, soit +Saint-Benot-sur-Loire, on a tenu avant tout employer une criture +lgante et d'une grande finesse; pour l'ornementation, le scribe s'est +content de quelques feuillets de pourpre avec lettres d'or (le psautier +et les vangiles sont en argent sur pourpre), de grands cadres avec +colonnes pour l'_ordo librorum_ et les canons des vangiles, enfin de +belles initiales, fort sobres d'ailleurs. Tels qu'ils sont, ces deux +volumes sont dignes d'un roi, et font le plus grand honneur la science +et au bon got des disciples de Thodulfe[31].... + + * * * * * + +[Illustration: Reliure du Psautier de Charles le Chauve.] + +La plupart des riches manuscrits carolingiens, principalement les +volumes liturgiques, taient l'origine revtus de somptueuses +reliures; beaucoup ont pri, soit enleves par des mains profanes, soit +remplaces par des enveloppes plus modernes. Gnralement ces reliures +consistaient en plaques de mtal, argent ou or, appliques sur une +planche paisse de bois, ou en lamelles d'ivoire ciseles ou sculptes. +Mais ces reliures prcieuses ont souvent t refaites; souvent aussi, +ds le IXe sicle, on a utilis des morceaux plus anciens, +principalement des ivoires; il serait donc tmraire de conclure, _a +priori_, de l'ge du volume celui de l'enveloppe qui le couvre. + +L'un des meilleurs exemples citer est la reliure du Psautier de +Charles le Chauve la Bibliothque nationale. Sur l'un des plats figure +David implorant l'assistance de Dieu contre ses ennemis (Ps. 35). Le +centre de la composition est occup par un ange assis sur un trne; dans +le registre suprieur figure le Christ glorieux entour de six saints. +L'autre plat, que nous donnons ci-contre, reprsente l'entrevue du +prophte Nathan et de David, et l'apologue du riche et du pauvre. Le +choix des sujets permet d'affirmer que nous avons ici la reliure mme +excute pour ce beau manuscrit. + +A. MOLINIER, _Les manuscrits_, Paris, Hachette, 1892, +in-16. _Passim._ + + + + +CHAPITRE VII + +LA FODALIT + + PROGRAMME.--_Dmembrement de la France en grands fiefs. Avnement + des Captiens._ + + _Le rgime fodal: l'hommage, le fief, le chteau, le serf; la + trve de Dieu.--La Chevalerie._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Les principaux livres relatifs aux =origines du rgime fodal= ont + t indiqus dj, propos des institutions et de l'histoire + sociale des temps mrovingiens et carolingiens (ch. II, VI).--Nous + n'indiquons ici que les ouvrages qui traitent des =institutions + fodales= et de l'volution historique du rgime fodal =depuis le + Xe jusqu'au XIVe sicle=. + + L'article Fodalit, publi par M. Ch. Mortet dans le t. XVII de + la _Grande Encyclopdie_ (et part), est une esquisse d'ensemble, + de mme que le remarquable chapitre de M. Ch. Seignobos, Le rgime + fodal, dans l'_Histoire gnrale du IVe sicle nos jours_, + prcite, II (1893), p. 1-64. Il n'y en a pas beaucoup d'autres. + Comme les tats fodaux ne se sont pas forms de la mme faon dans + toute l'Europe, comme l'organisation fodale eut, au moyen ge, + suivant les lieux, des formes trs diverses, il est naturel que + l'on ait crit plutt sur les formes rgionales du rgime que sur + le rgime en gnral. + + Sur les institutions fodales =en France=, on trouvera dans plusieurs + Manuels rcents une bonne doctrine et des renseignements + bibliographiques en abondance:--E. Glasson, _Histoire du droit et + des institutions de la France_, t. IV, Paris, 1891, in-8;--A. + Luchaire, _Manuel des institutions franaises. Priode des + Captiens directs_, Paris, 1892, in-8;--P. Viollet, _Prcis de + l'histoire du droit franais_, Paris, 1893, in-8, 2e d.; et + _Histoire des institutions politiques et administratives de la + France_, I, Paris, 1890, in-8.--M. J. Flach est l'auteur d'un + grand ouvrage (_Les origines de l'ancienne France_, I. _Le rgime + seigneurial_, Paris, 1886, in-8; II. _Les origines communales, la + fodalit et la chevalerie_, Paris, 1893, in-8), dont la lecture + est instructive, mais difficile.--Cf. A. Longnon, _Atlas historique + de la France_, texte, 3e livr., Paris, 1889, in-8. + + Les institutions fodales variaient, non seulement d'un royaume + l'autre, mais de fief fief. Parmi les monographies locales, + quelques-unes ont de la valeur.--Consulter, pour la =Normandie=: L. + Delisle, dans la _Bibliothque de l'cole des chartes_, t. X, XI et + XIII, et E. A. Freeman, _The history of the norman conquest of + England_, t. Ier, Oxford, 1870, in-8.--Pour la =Bourgogne=: Ch. + Seignobos, _Le rgime fodal en Bourgogne jusqu'en 1360_, Paris, + 1883, in-8; et E. Petit, _Histoire des ducs de Bourgogne de la + race captienne_, t. I V, Paris, 1885-1894, in-8.--Pour le + =Languedoc=: A. Molinier, dans l'_Histoire gnrale de Languedoc_, t. + VII, Toulouse, 1879, in-8.--Pour la =Flandre=: L.-A. Warnknig, + _Histoire de la Flandre et de ses institutions civiles et + politiques jusqu' l'anne 1305_, Bruxelles, 1835-1864, 5 vol. + in-8.--Pour la =Champagne=: H. d'Arbois de Jubainville, _Histoire + des ducs et comtes de Champagne_, Troyes, 1859-1865, 7 vol. + in-8.--Pour la =Bretagne=: A. de Courson, _La Bretagne du Ve au + XIIe sicle_, Paris, 1863, in-4; et A. de la Borderie, _Essai + sur la gographie fodale de la Bretagne_, Rennes, 1889, + in-8.--Pour la =Lorraine=, E. Bonvalot, _Histoire du droit et des + institutions de la Lorraine et des trois vchs_, Paris, 1895, + in-8.--Etc. + + Sur le =rgime fodal en Allemagne=, en gnral: G. Waitz, _Deutsche + Verfassungsgeschichte_, t. V (2e d., 1893) VIII;--K. + Lamprecht, _Deutsche Geschichte_, t. III, Berlin, 1892, in-8. Cet + ouvrage de vulgarisation, que l'on parat tenir en Allemagne pour + un des chefs-d'oeuvre de l'historiographie contemporaine, a t + exactement apprci par G. v. Below dans l'_Historische + Zeitschrift_, LXXI, 465. + + Pour l'histoire du =rgime fodal en Angleterre= voir la + Bibliographie du ch. XII. + + La =chevalerie=, telle qu'elle tait en France, a t tudie, + d'aprs les chansons de geste, par L. Gautier (_La Chevalerie_, + Paris, 1890, in-4, 2e d.).--M. P. Guilhiermoz prpare un + travail nouveau sur l'histoire des institutions + chevaleresques.--Comparez, pour l'Allemagne: Alwin Schultz, _Das + hfische Leben zur Zeit der Minnesinger_, Leipzig, 1889, 2 vol. + in-8, 2e d.;--K. H. Roth v. Schreckenstein, _Die Ritterwrde + und der Ritterstand_, Freiburg i. B., 1886, in-8;--et le livre + lmentaire d'O. Henne am Rhyn, _Geschichte des Rittertums_, + Leipzig, 1893, in-8. + + Les institutions pour la paix (=trve de Dieu=, etc.) ont t + tudies par E. Semichon (_La paix et la trve de Dieu_, Paris, + 1869, in-8, 2e d.), et mieux par L. Huberti (_Gottesfrieden + und Landfrieden. Rechtsgeschichtliche Studien_, I. _Die + Friedensordnungen in Frankreich_, Ansbach, 1892, in-8). Voir + aussi L. Weiland, dans la _Zeitschrift fr Savigny-Stiftung_, t. + XIV. + + Voir, plus bas, la Bibliographie de l'histoire des populations + rurales (ch. X), celle de l'histoire des moeurs en gnral et + celle de l'architecture militaire au moyen ge (ch. XIV). + + + + +I.--L'AVNEMENT DE LA TROISIME DYNASTIE. + + +C'est dans l'histoire du dveloppement territorial et politique de la +maison de Robert le Fort au Xe sicle qu'il faut chercher +l'explication principale du changement de dynastie accompli en 987. Mais +on risquerait de se mprendre singulirement sur le caractre vritable +de cette rvolution et de la monarchie qui en est sortie si l'on +n'essayait, au pralable, de dterminer la nature exacte du pouvoir que +les princes robertiniens du Xe sicle, rois ou ducs, Eude, Robert, +Raoul, ont russi lever contre l'autorit des derniers Carolingiens. + +La plupart des historiens se sont attachs faire ressortir +l'opposition tranche des deux dynasties qui se disputaient l'influence +souveraine et le titre de roi. Ils se plaisent les reprsenter comme +personnifiant des principes et des systmes politiques absolument +diffrents. Pour eux, les Robertiniens, possesseurs de la terre, +symbolisent l'ide fodale, l'hrdit des fiefs, le morcellement de la +souverainet, l'indpendance l'gard du pouvoir central. Ce sont, de +plus, des Neustriens, les reprsentants vritables de la nationalit +franaise et de la race celto-latine, les chefs naturels du mouvement +qui tend briser dfinitivement l'unit carolingienne en sparant pour +toujours les Francs occidentaux de ceux qui habitent au del du Rhin. +S'ils ont pu triompher de leurs adversaires, c'est qu'ils taient la +fois princes fodaux et nationaux. Les Carolingiens, au contraire, plus +allemands que franais, auraient personnifi les ides romaines et +impriales, le principe de la concentration des pouvoirs publics, +l'amour de l'unit, la haine du particularisme et des institutions +fodales. De cette antithse perptuelle entre les deux maisons et les +deux principes rsulte le puissant intrt qui s'attache la lutte +engage, pendant plus d'un sicle, entre les Robertiniens et les +derniers descendants de Charlemagne. + +Une semblable manire de prsenter les faits ne donne point le sens +exact de la ralit. On aurait d remarquer qu'en fait Eude, Robert +Ier et Raoul, seigneurs fodaux levs la dignit royale au mpris +des droits carolingiens, ont compris et exerc la royaut absolument de +la mme manire que Charles le Simple, Louis d'Outremer et Lothaire. Ils +ont manifest les mmes prtentions et les mmes tendances, pratiqu les +mmes procds. En changeant de condition et en devenant rois, le +marquis de Neustrie et le duc de Bourgogne subissaient fatalement les +ncessits attaches leur situation nouvelle. Ils hritaient des +traditions et de la politique de leurs prdcesseurs, de mme qu'ils +revtaient les mmes insignes et copiaient dans leurs diplmes les +formules de la chancellerie carolingienne. + +Les rois de la maison de Robert le Fort ont essay, comme les +Carolingiens, d'tendre le plus loin possible les limites de leur +autorit. On les voit tous proccups de ramener sous la dpendance du +pouvoir central les diffrentes parties du pays qui tendaient s'en +carter et conqurir l'autonomie. Il suffit de rappeler les efforts +continus d'Eude et de Raoul pour maintenir le Midi dans l'obissance, et +leurs relations suivies avec les vchs et les monastres des plus +lointaines rgions du Languedoc et de la Marche d'Espagne. Raoul, dans +ses diplmes, prend toujours soin de s'intituler roi des Franais, des +Aquitains et des Bourguignons. A ce point de vue, il serait difficile +de trouver une diffrence apprciable entre la conduite des Robertiniens +et celle des princes lgitimes. Les uns et les autres paraissent avoir +t pntrs de la ncessit de conserver entre la France centrale et le +reste du royaume, sinon des liens administratifs dont le mouvement +fodal rendait le maintien de plus en plus difficile, au moins une +apparence de cohsion et d'unit politique. + +D'autre part, tous les rois du Xe sicle, quelque famille qu'ils +appartinssent, ont cherch, dans une mesure qui varia avec leur pouvoir +rel et la nature de leur temprament, maintenir, contre le +dveloppement croissant de la fodalit, les prrogatives de la +puissance suprme. Ils n'ont point russi empcher la transmission +hrditaire des fiefs; tous se sont vus obligs de distribuer leurs +fidles des bnfices sur lesquels ils n'avaient pas grand espoir de +pouvoir remettre la main; mais on ne voit pas qu' cet gard les rois +d'origine fodale aient agi autrement que les Carolingiens. Au +contraire, s'il est un rgne sous lequel le gouvernement royal ait paru +vouloir ragir contre l'usurpation complte des bnfices et des offices +publics, ce fut sans contredit celui d'Eude. C'est prcisment parce +qu'il ne se montra pas toujours dispos accepter sans conditions le +principe de l'hrdit des fiefs, c'est parce qu'il essaya de rsister +aux exigences de l'aristocratie, qu'il s'alina, vers la fin de son +rgne, les mmes chefs fodaux qui l'avaient lu. Charles le Simple dut +principalement la couronne a ce mcontentement des grands. + +La thorie qui consiste voir partout des oppositions de race ne +saurait tre admise davantage quand on veut expliquer la lutte des +Robertiniens et des Carolingiens, le succs des premiers et la chute des +seconds. S'il est vrai que la possession de Paris, de Tours et des plus +riches parties de la France centrale a pu contribuer mettre en vue les +descendants de Robert le Fort, il est cependant inexact de faire de +ceux-ci les reprsentants exclusifs de la nationalit franaise, et des +Carolingiens la personnification de l'lment germanique. Depuis la +constitution du royaume des Francs occidentaux au profit de Charles le +Chauve, les descendants de Charlemagne qui ont exerc le pouvoir l'est +de la Meuse ont t considrs par leurs contemporains comme des rois +tout aussi franais et nationaux que les chefs neustriens, leurs +adversaires. Si les Robertiniens avaient exclusivement reprsent les +aspirations de la race celto-latine et la haine de l'tranger, leurs +relations avec la Germanie auraient t fort diffrentes. Sur ce terrain +encore, leur politique est exactement la mme que celle des +Carolingiens. Ils ont recherch encore plus que leurs rivaux la +protection des rois allemands. Il n'y a point de prince neustrien, roi +ou duc, qui n'ait conclu alliance avec les souverains de la Germanie. +Hugue Capet se trouvait mme, par sa mre, le proche parent des rois +saxons. + +Ainsi ce n'est ni comme rois _fodaux_ ni comme rois _nationaux_ que les +Robertiniens ont t levs la dignit suprme par le clerg et les +seigneurs franais du Xe sicle. D'autre part, la monarchie fut, sous +la direction d'Eude, de Robert et de Raoul, exactement ce qu'elle tait +quand elle appartenait aux descendants de Charlemagne. + +A quoi donc attribuer la chute de la dynastie lgitime et pourquoi le +pouvoir monarchique fut-il dfinitivement transmis, en 987, l'hritier +de Robert le Fort? + +Les derniers Carolingiens n'ont point succomb par dfaut d'activit et +d'nergie. On abandonne aujourd'hui la vieille lgende qui, partant +d'une analogie peu fonde entre la dcadence mrovingienne et la priode +finale de la seconde dynastie, appliquait tort aux successeurs de +Charles le Simple le titre de rois fainants. Louis d'Outremer, Lothaire +et mme Louis V ont dploy des ressources d'esprit qui leur auraient +assur le succs, si le succs et t possible. Mais ils portaient le +poids des fautes commises par leurs anctres et de la situation +dsespre qui leur avait t laisse en hritage.... Les Carolingiens, +ruins, n'ayant plus ni proprits ni vassaux, avaient en quelque sorte +perdu pied dans le torrent fodal qui emportait tout. Ils furent donc +entrans par le courant. Au contraire, les hritiers de Robert le Fort, +qui tenaient au sol par de fortes attaches, restrent debout. C'est +prcisment parce que le duc des Francs possdait ce qui faisait dfaut +aux hritiers de Charlemagne, [la richesse territoriale], que la +rvolution dynastique de 987 a pu s'accomplir au profit des +Robertiniens. + +Mais si la qualit de grand propritaire fut la _condition_ ncessaire +de l'lvation au trne du dernier Robertinien, il faut chercher +ailleurs la _cause_ essentielle des vnements de 987. + +Ce changement dynastique tait-il, comme on l'a dit, une consquence +directe de l'tat de choses cr par le triomphe de la fodalit? +[Certainement non]. A ne suivre que leur propre inclination, les grands +propritaires de fiefs qui confrrent la couronne Hugue se seraient +trs bien passs de l'autorit suprieure qu'ils plaaient ainsi +au-dessus de leur tte.--L'lection du Captien prouve combien tait +encore puissante la tradition romaine d'unit et de centralisation +ralise par les institutions impriales, reprise et continue presque +sous la mme forme par la royaut demi ecclsiastique des Mrovingiens +et des Austrasiens. Cette tradition restait vivace la fin du Xe +sicle, au moment mme du plein panouissement d'un rgime dont les +tendances taient tout opposes. Sans doute il est lgitime de dire que +la puissance de la maison robertinienne et son succs dfinitif ont t +un des rsultats du dveloppement mme de la fodalit. L'avnement de +Hugue Capet, chef d'une grande famille seigneuriale, tait l'indice +certain de la prpondrance du nouvel ordre social et politique. Mais si +la fodalit a fait la fortune des descendants de Robert le Fort et les +a dsigns au choix de la nation, ce n'est point elle qui rendait +ncessaire le renouvellement de la royaut en faveur d'une troisime +dynastie.--C'est l'glise, dpositaire de la tradition romaine et +monarchique, qu'est due l'lection de Hugue Capet. C'est l'glise, +reprsente par trois hautes personnalits gagnes aux intrts +neustriens, l'archevque de Reims Adalbron, son secrtaire et +conseiller Gerbert, et l'vque d'Orlans Arnoul, qui a tout prpar et +tout conduit. + +L'avnement de Hugue Capet a t, avant tout, un fait ecclsiastique. En +prenant dfinitivement possession de la royaut, les Robertiniens, +princes fodaux, se plaaient au-dessus et en dehors du rgime qui avait +fait leur force. Lorsque l'archevque Adalbron dit aux grands runis +Senlis: Il faut chercher quelqu'un qui remplace le dfunt roi Louis +dans l'exercice de la royaut, de peur que l'tat, priv de son chef, ne +soit branl et ne priclite, il ne s'agissait point alors de complter +la hirarchie fodale. L'tat dont il est question ici n'est autre que +l'ancienne monarchie romaine et ecclsiastique, telle que l'a toujours +entendue l'piscopat. C'est l l'institution politique dont Adalbron et +tout le clerg dsiraient si ardemment le maintien: celle que, par la +volont de l'glise et l'assentiment de quelques hauts barons, Hugue +Capet et ses successeurs recevaient mission de perptuer et de +transmettre aux sicles futurs. + + * * * * * + +[Illustration: Sceau de Henri Ier.] + +De ces considrations dcoule l'ide qu'on doit se faire, notre sens, +de la royaut de Hugue Capet. Par sa nature et ses traits essentiels, +cette royaut ne fait que continuer celle de l're carolingienne. Le duc +des Francs la recevant en principe telle que l'avaient possde ses +prdcesseurs, avec les mmes prrogatives et les mmes tendances, n'a +en somme rien fond de nouveau.--Du moins est-ce ainsi que les premiers +Captiens eux-mmes envisagrent leur situation, aussitt qu'ils eurent +pris possession de la dignit royale. Ils sentaient que leur avnement +ne constituait pas un tat de choses nouveau et qu'ils reprsentaient +simplement, aprs les Carolingiens, un systme politique dont l'origine +remontait aux premiers temps de la monarchie franque. Sacrs par +l'glise, ils ne cessrent de se considrer comme les hritiers +lgitimes des deux dynasties qui avaient prcd la leur. L'opinion +gnrale, en somme, n'tait point contraire cette manire de voir, +malgr la lenteur que mirent quelques provinces du Midi les +reconnatre et les rancunes de certains princes fodaux. L'affirmation +de quelques chroniqueurs trs postrieurs l'avnement de Hugues Capet, +suivant laquelle ce roi, doutant lui-mme de son droit, se serait +abstenu de porter la couronne, est absolument inacceptable. Ce fait est +inconciliable avec ce que nous apprennent les monuments contemporains +authentiques et notamment les diplmes royaux. On y voit Hugue Capet et +ses successeurs rappeler, chaque instant, le souvenir de _leurs +prdcesseurs_ carolingiens et mrovingiens, se proclamer les +continuateurs de leur politique et les excuteurs de leurs capitulaires +et de leurs dcrets. Le premier Captien est naturellement le plus +attentif constater les liens qui unissent son gouvernement ceux qui +l'ont prcd; mais ses descendants n'y manquent pas non plus. La +diplomatique royale du XIe sicle prsente, pour l'expression de ce +fait, les formules les plus prcises et les plus varies: Suivant la +coutume de nos prdcesseurs, dit Hugue Capet dans un diplme de 987 +pour l'abbaye de Saint-Vincent de Laon; et dans un diplme de Henri +Ier pour l'abbaye de Saint-Thierri de Reims, on lit: _Regum et +imperatorum quibus cum officio tum dignitate successimus..._ + +A. LUCHAIRE, _Histoire des institutions monarchiques de la +France sous les premiers Captiens_, t. Ier, Paris. +A. Picard, 1891, 2e d. _Passim._ + + + + +II.--LA CHEVALERIE. + + +La Chevalerie s'est dveloppe au moyen ge dans toute l'Europe +paralllement la fodalit avec laquelle elle a des liens +nombreux.--Les origines de cette institution sont complexes et +certainement trs lointaines. C'est avec raison, selon nous, qu'on a +rappel, propos de l'entre dans la Chevalerie, l'ancienne coutume +germanique, signale par Tacite (_Germanie_, c. 13), de la remise +solennelle des armes au jeune Germain, l'ge o il peut devenir un +guerrier.... Les chroniqueurs racontent la crmonie dans laquelle +Charlemagne ceignit solennellement l'pe son fils Louis, g de +treize ans (791) et celle o celui-ci, devenu empereur son tour, remit +en 838 les armes viriles son fils Charles parvenu l'ge de seize +ans. Mais ce qui a d contribuer plus que toute autre chose la +formation, au dveloppement et l'organisation de la chevalerie, c'est +la transformation profonde que parat avoir subie l'organisation +militaire vers le milieu du VIIIe sicle. Jusqu'alors l'infanterie +avait t la force principale des armes germaniques, les cavaliers ne +s'y rencontraient qu' l'tat d'exception; depuis lors la cavalerie +prend un rle prpondrant qu'elle gardera jusqu' la fin du moyen ge; +elle devient la force principale sinon unique de l'arme. Dans la langue +de l'poque, le mot latin _miles_ continue dsigner le guerrier +cheval, mais en franais on l'a toujours appel _chevalier_: au moment +o nat la langue franaise, le noble ne sert plus qu' cheval; la +chevalerie a dj un commencement d'organisation. Pendant la premire +priode de la fodalit, le chevalier est donc le cavalier en ge de +porter les armes et assez riche pour s'quiper ses frais, ce qui +implique qu'il appartenait la noblesse hrditaire ou qu'il avait reu +un de ces bnfices militaires devenus des fiefs. Les perons sont +l'attribut essentiel du chevalier. D'aprs l'ancien droit scandinave, +qu'il est propos de rapprocher ici des usages fodaux, quiconque +pouvait entrer dans la caste des privilgis pourvu qu'il et un cheval +valant au moins quarante marcs, une armure complte et qu'il justifit +d'une fortune suffisante pour satisfaire cette charge. En France mme +la chevalerie n'a jamais constitu une caste absolument ferme. Sans +doute, l'aptitude personnelle tre chevalier tait caractristique de +la noblesse; cependant en principe, tout chevalier pouvait crer un +chevalier; dans certains pays, dans le midi de la France +particulirement, on passait assez facilement de la roture la +chevalerie, et les exemples de vilains arms chevaliers sont assez +nombreux dans l'histoire. Plus tard, au XIIIe sicle, les rois de +France prtendirent dfendre leurs vassaux, et mme aux grands +feudataires, de confrer la chevalerie des non nobles, mais ils n'y +russirent jamais compltement. Par contre il tait d'usage que tous les +nobles devinssent chevaliers; des ordonnances royales du XIIIe sicle +convertirent mme cet usage en loi positive et y donnrent une sanction +en punissant d'amende les cuyers nobles qui n'avaient pas reu la +chevalerie vingt-quatre ans accomplis. + +[Illustration: Un chevalier du XIe sicle, d'aprs la tapisserie de +Bayeux.] + +Le dveloppement de la fodalit au cours du XIe sicle et +particulirement l'ensemble des relations fodales contriburent +fixer, rgulariser et organiser l'institution de la chevalerie. Elle +constitua pendant toute cette priode la cavalerie fodale et les +devoirs des chevaliers furent prcisment ceux qui rsultaient de leur +situation de vassaux ou de suzerains, auxquels s'ajouta ce sentiment +particulier de l'honneur que l'on appela par la suite prcisment +l'honneur chevaleresque. La bravoure, la fidlit, la loyaut, furent +alors les qualits essentielles du chevalier. Les croisades, o se +rencontrrent et se mlrent les armes fodales de toute l'Europe, y +ajoutrent bientt des caractres nouveaux. Par elles, la chevalerie +devint en mme temps plus chrtienne et plus universelle; ce fut comme +une vaste affiliation de tous les gentilshommes de la chrtient, ayant +ses rgles et ses rites. Aux anciennes obligations d'tre fidle son +seigneur et de le dfendre contre ses ennemis s'en sont ajoutes de +nouvelles qui ont pris bientt le premier rang: dfendre la chrtient, +protger l'glise, combattre les infidles. C'est cette chevalerie que +nous font connatre la plupart de nos chansons de geste. Sous le nom de +Charlemagne, de Roland, de Renaud et de tous les hros de l'poque +carolingienne, c'est la socit chevaleresque du XIIe sicle qu'elles +nous montrent avec une exactitude et une fidlit que confirment toutes +les sources historiques. + +A cette poque, tout fils de gentilhomme se prpare ds l'enfance +devenir chevalier: sept ans, au sortir des mains des femmes, il est +envoy la cour d'un baron, souvent du suzerain de son pre et parfois +du roi, o il est damoiseau (_domicellus_) ou valet (_vassaletus_). Il +remplit en cette qualit des fonctions domestiques, ennoblies par le +rang des personnages qu'il sert, et en mme temps reoit l'instruction +et l'ducation que comporte sa naissance. Plus tard, il devient cuyer +(_armiger_) et ce titre est attach au service personnel d'un +chevalier, qu'il accompagne la chasse, dans les tournois, la guerre. +Il complte ainsi son ducation militaire jusqu' ce qu'il soit en ge +d'tre fait chevalier. L'ge de la chevalerie a beaucoup vari. Il y a +des exemples d'enfants arms chevaliers dix ou onze ans; on se +rappelle qu' douze ans, sous les Carolingiens, on prtait au souverain +le serment de fidlit. Trs frquemment c'est quinze ans qu'on +entrait dans la chevalerie; c'tait l'ge de la majorit chez les +Germains, et pendant tout le moyen ge, c'est lorsque son fils an +atteignait l'ge de quinze ans que le seigneur pouvait requrir l'aide +de chevalerie. Toutefois, il y eut tendance reculer jusqu' vingt et +un ans, c'est--dire jusqu' l'poque de la majorit, l'ge de l'entre +dans la chevalerie. + +[Illustration: Un adoubement d'aprs le ms. fr. 782 de la Bibl. nat. +(XIIIe sicle).] + +Le plus souvent la date de la crmonie, de l'_adoubement_ (c'est le +terme technique), tait choisie et fixe d'avance; elle concidait +d'ordinaire avec une grande fte de l'glise; mais souvent aussi on +crait des chevaliers l'improviste, sur le champ de bataille, aprs +des actions d'clat, ou mme avant la bataille, au moment d'engager +l'action. + +Au commencement et jusqu'au milieu du XIIe sicle, la crmonie est +encore trs simple: elle consiste essentiellement dans la remise des +armes au jeune cuyer, par un chevalier. On s'adressait pour cela un +puissant baron, son suzerain, au roi; souvent le pre tenait adouber +lui-mme son fils; les Espagnols s'armaient eux-mmes. La scne se +passait le plus souvent sur le perron du chteau, en prsence de la +foule assemble. Le parrain ou les parrains, car souvent on en requrait +plusieurs, revtaient le candidat du haubert et du heaume, lui +ceignaient l'pe, lui chaussaient les perons dors, aprs quoi l'un +d'eux lui donnait la _cole_; il faut entendre par l un formidable coup +de la paume de la main assen sur la nuque. Quand les moeurs +s'adoucirent, on la remplaa par l'_accolade_, un simple attouchement, +quelques coups du plat de l'pe ou mme un baiser. En quoi faisant on +adressait au nouveau chevalier quelques paroles trs brves, souvent ces +deux mots seuls: Sois preux. Le cheval tait tenu en main au bas du +perron; aussitt arm, le chevalier devait l'enfourcher sans s'aider de +l'trier et courir un _eslai_, c'est--dire faire un temps de galop. +Aprs quoi il lui restait encore courir une _quintaine_. On appelait +ainsi une sorte de jeu ou plutt d'preuve qui consistait s'escrimer +cheval contre une espce de mannequin arm d'un haubert ou d'un heaume. + +Ainsi qu'on le voit, le rituel de l'adoubement tait, au dbut, tout +militaire et trs simple. Il se compliqua plus tard. Il s'y ajouta +d'abord des crmonies religieuses, telles que la veille des armes dans +l'glise, la bndiction de l'pe, une messe solennelle; peu peu, la +crmonie devint de plus en plus ecclsiastique: l'ancien adoubement se +transforma en une espce de sacrement administr par l'vque; ce fut +l'vque qui fit les chevaliers, leur ceignit l'pe, leur donna +l'accolade et leur adressa un sermon sur leurs devoirs. Sous le titre de +_Benedictio novi militis_ d'anciens pontificaux nous ont conserv tout +le rituel, toute la liturgie de ces crmonies. Plus tard encore, il s'y +ajouta tout un dveloppement symbolique et mystique trs compliqu et +trs raffin, des jenes, des veilles, des confessions et des +communions prparatoires, le bain symbolique au sortir duquel le +nophyte tait revtu de vtements de couleurs allgoriques. C'est le +rituel du XVe sicle, celui qu'ont seul connu pendant longtemps les +historiens de la chevalerie. + +[Illustration: Geoffroy Plantagenet, d'aprs une plaque maille. (Muse +du Mans.)] + +Ds la fin du XIIe sicle, en effet, sous l'influence du +dveloppement de la civilisation, sous l'influence aussi des romans de +la Table ronde, l'idal chevaleresque s'tait peu peu sensiblement +modifi. A l'ancienne cavalerie fodale, encore barbare et violente, +mais singulirement virile et propre dvelopper toutes les qualits du +gentilhomme, se substituait peu peu une chevalerie galante et amollie +o les belles manires remplaaient les brutalits hroques, o la +tmrit, l'imprudence et parfois l'extravagance tenaient lieu du +courage vritable. C'est la chevalerie d'aventures, mise en honneur par +ces romans si rpandus depuis le XIIIe sicle, dont l'_Orlando_ de +l'Arioste et plus tard le _Don Quichotte_ sont de merveilleuses et +cruelles parodies. Au lieu des rcits piques des vieilles chansons de +geste, ces romans nous montrent toujours quelque beau chevalier partant, + travers des pays merveilleux, la recherche des aventures, faisant +des voeux extravagants, mettant son point d'honneur tenir des +serments futiles, allant de tournois en tournois, portant aux plus +hardis des dfis insolents, vainqueur des plus braves grce des +talismans, arrt par des enchantements, dlivr par quelque belle +princesse pour l'amour de laquelle il fait de nouveaux voeux, retourne + de nouvelles aventures et de nouveaux combats. + +Les tournois qui, pendant la premire priode, avaient t l'image de la +guerre et une rude prparation au mtier des armes, devinrent la +principale occupation des chevaliers; mais loin de prparer la guerre, +ces ftes brillantes et fastueuses, qui en diffraient de plus en plus, +en cartrent plutt la noblesse dont elles devinrent l'occupation +principale et qu'elles contriburent ruiner. Le luxe inou qu'on +dploya dans ces ftes, les prodigalits auxquelles elles conduisirent +eurent mme cette consquence singulire d'introduire dans la guerre des +ides de profit et de lucre: les chevaliers en vinrent combattre pour +faire des prisonniers et leur demander ensuite de grosses ranons. Telle +tait la chevalerie, aussi imprudente et malhabile que brillante, qui +fut pendant la guerre de Cent ans la cause de tous les revers de la +France. Le XIIe sicle avait marqu l'apoge de l'institution, les +symptmes de dcadence s'taient manifests au cours du XIIIe sicle, +le XIVe et le XVe sicle marquent le terme de la dcadence et de +la dcrpitude. Il y eut bien, au XVIe sicle, sous la +personnification de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, une +tentative de renaissance chevaleresque, mais ce ne fut qu'une apparence: +les destines de la chevalerie taient ds lors accomplies et les formes +qui persistrent quelque temps encore n'en furent plus que de vaines +survivances. + +A. GIRY, Chevalerie, dans la _Grande Encyclopdie_ +(H. Lamirault, diteur), t. X. + + + + +III.--LA FODALIT EN LANGUEDOC. + + +La transformation du bnfice viager en fief irrvocable s'opra, dans +le Midi, de l'an 900 l'an 950; pass cette date, la fodalit est +constitue. + +En Languedoc, bien des ennemis attaqurent de bonne heure le rgime +fodal: le droit germanique, origine principale de ce rgime, est ds le +XIe sicle battu en brche par le droit romain, droit coutumier des +anciens habitants du pays depuis prs de mille ans; l'glise, qui a d +entrer dans ce cadre troit de terres et de personnes superposes, finit +par en chapper et se constitue une existence indpendante; enfin, +partir du XIIe sicle, les bourgeois des villes, enrichis par le +commerce et par l'industrie, rclament des liberts et fondent au milieu +des seigneuries de vritables rpubliques. Ajoutons encore la royaut +qui, toute-puissante dans le Midi ds la fin du XIIIe sicle, +transforma rapidement ce rgime dcrpit. + + * * * * * + +On reconnat gnralement dans le nord de la France deux espces de +proprits fodales: le _fief_ et la _censive_, l'un ne devant que des +services honorables, l'autre payant un cens en argent et des redevances +en nature. Il est difficile d'admettre que cette distinction ait exist +dans le Midi, o le _fief_, dans plus d'un cas, avait payer des +redevances pcuniaires, tandis que les censitaires n'taient point +exempts, aussi gnralement qu'on le suppose, du service militaire; les +bourgeois, les vilains eux-mmes y taient astreints; et dans les villes +neuves de la Marche d'Espagne, le suzerain se rservait spcialement +l'_ostis_ et la _cavalcata_ sur tous les habitants des nouveaux +villages. + +Mais on peut distinguer au moins deux espces de fiefs: l'origine le +fief semble tre le bnfice devenu hrditaire; plus tard c'est une +concession titre onreux. On donna en fief des terres, des droits +utiles, pour assurer la culture des unes, la perception des autres; ce +fut tout un systme d'administration. C'est ainsi qu'il y avait en +Rouergue un _fevum sirventale_; le vassal est le _serviens_, le sergent +du suzerain, il peroit ses revenus et veille sur ses intrts. Nous +voyons encore concder titre de fiefs des droits de page, des salles +basses dans un chteau, des glises, des revenus ecclsiastiques. Ds le +milieu du XIe sicle, on devient feudataire en recevant du suzerain +une somme d'argent: l'archevque Guifred de Narbonne fit du vicomte de +Bziers son vassal en lui donnant en fief hrditaire une certaine somme +en deniers ou en denres. + +La possession d'un fief, quel qu'il ft, imposait au feudataire des +devoirs, dont les principaux taient la prestation de l'hommage et du +serment de fidlit, et le service militaire. + + * * * * * + +I.--On appelle _hommage_ la reconnaissance due par le vassal son +seigneur; c'est la mme chose que l'ancienne recommandation; le vassal +s'avoue l'homme de son suzerain pour raison de tel ou tel fief, de tel +ou tel domaine. La forme de l'hommage est, l'origine, celle de +l'ancienne recommandation; le vassal flchit le genou, met ses mains +dans celles du suzerain; ils changent le baiser de paix. + +Les plus anciens actes d'hommage sont rdigs en un langage barbare, +mlange de formes latines et de formes vulgaires (Xe, XIe sicle). +Plus tard, dans les pays de Toulouse et de Carcassonne, la langue latine +l'emporta; ds le commencement du XIIe sicle, les hommages prts au +vicomte Bernard Aton de Carcassonne sont en latin. Dans le Languedoc +oriental, au contraire, ce fut le provenal qui triompha, et, jusqu'au +commencement du XIIIe sicle, les hommages rendus au seigneur de +Montpellier furent rdigs en langue vulgaire, sauf la date et les noms +des tmoins qui furent crits en latin. + +Quand un fief avait t partag entre plusieurs enfants, l'origine le +fils an devait seul l'hommage. En 1269, Alphonse de Poitiers, +renouvelant une ordonnance de Philippe Auguste, dcida qu' l'avenir +chacun des copartageants devrait sparment l'hommage. Quand le fief +tait entre les mains d'une femme, le mari prtait l'hommage au nom de +celle-ci. Si le possesseur du fief tait un mineur, son tuteur tait +astreint sa place toutes les obligations du vassal, mais le jeune +feudataire devait renouveler personnellement l'hommage quand il avait +atteint l'ge de chevalier. + +Le serment de fidlit se prtait en mme temps que l'hommage, et il +tait gnralement nonc dans le mme acte. Il se prtait sur les +saints vangiles ou sur des reliques, les clercs se tenant debout devant +le livre ou devant le reliquaire et rcitant la formule la main sur la +poitrine (_inspectis sacrosanctis evangeliis_), les laques posant la +main sur l'vangile ou sur la relique (_tactis sacrosanctis +evangeliis_). Mais le serment de fidlit n'tait pas toujours une +consquence directe de la recommandation [, comme l'tait la prestation +d'hommage]. En principe tout habitant libre d'une seigneurie devait ce +serment au seigneur de la terre. On trouve dans le Languedoc des +exemples fort anciens de serments prts par tous les hommes libres +d'une seigneurie. En 1107, par exemple, les bourgeois de Carcassonne +jurrent au vicomte Bernard Aton de lui tre fidles, de ne point le +tromper, de ne point lui nuire, de le secourir contre quiconque +essayerait de lui enlever la ville. Rappelons que l'glise imposa aussi +l'obligation du serment tous les fidles, quand, dans ses conciles +provinciaux, elle eut organis la _paix de Dieu_. + +II.--Des obligations qui incombaient au vassal le service militaire +tait, tous les points de vue, la plus importante. Ce fut elle qui +donna la fodalit son caractre de police guerrire et qui lui permit +de crer un nouvel tat social. A l'poque carolingienne, le service +militaire n'tait d qu'au souverain, celui auquel tous les sujets +avaient prt le serment de fidlit. Le _senior_ ne pouvait l'exiger de +son _vassus_. Mais on comprend que les comtes et autres officiers royaux +aient pu exiger pour eux-mmes le service de guerre qu'ils demandaient +aux fidles de l'empereur pour celui-ci; ils sont rests les seuls +reprsentants du pouvoir central; ils administrent le pays, et presque +tous les hommes libres qui l'habitent sont devenus leurs recommands. En +outre, dans l'tat o se trouve le pays, la fidlit due au seigneur +comporte surtout la dfense de sa vie, expose tous les jours dans des +aventures de grande route. Les guerres civiles, ds l'poque de Charles +le Chauve, ravagent continuellement le Midi, et chaque homme puissant +s'entoure de gens lui qui l'aideront dans l'attaque et dans la +dfense. L'obligation pour le vassal de rendre son seigneur le service +militaire est donc une suite naturelle du serment de fidlit qu'il lui +a prt, serment qui l'oblige dfendre sa vie, son honneur et ses +biens. + +Le plus ancien texte qui nous montre le service de guerre d un +particulier est un acte de l'an 954. Ce service y est reprsent comme +condition de l'infodation de certains chteaux. Il est d par le +feudataire envers et contre tous, l'exception du comte d'Urgel, +suzerain suprieur. Cet acte, dont les termes sont les mmes que ceux +des actes du XIIe sicle, offre dj l'numration des diffrentes +formes du service militaire fodal, l'_hostis_, la _cavalcata_, et +l'obligation de rendre les chteaux forts la premire rquisition. + +Entre ces deux termes, _hostis_ et _cavalcata_, il n'y a que peu de +diffrence; le droit de requrir la fois l'une et l'autre fut possd +par la plupart des seigneurs mridionaux. Ces deux termes paraissent +seulement dsigner des guerres plus ou moins importantes. L'_hostis_ ou +_ostis_ est la grande expdition rgulire, entranant le sige de +quelque chteau ennemi; la _cavalcata_ (chevauche) est plutt une +promenade militaire en pays ennemi. Ce que nous savons des guerres +fodales des XIe et XIIe sicles nous fait penser qu'elles +consistrent surtout en chevauches. + +A l'origine, tout possesseur de fief doit, personnellement et ses +frais, le service militaire. On peut mme dire que cette obligation est, +avec l'hrdit, la plus grande diffrence qui existe entre le bnfice +et le fief. Mais jamais l'exercice de ce droit de rquisition du +suzerain ne fut rglement dans le Midi, ou du moins il ne le fut que +dans certaines seigneuries. Jamais ne s'tablit dans le Languedoc une +rgle gnrale comme celle des quarante jours de service du Nord de la +France. Nombre de textes prouvent que dans cette province les vassaux +restrent la discrtion du seigneur, qui put les convoquer aussi +souvent, pour un temps aussi long qu'il le voulut.--Ce service, en +apparence si rigoureux, admit pourtant, en pratique, de notables +adoucissements. La plupart des villes s'en firent exempter. Un savant de +nos jours a mme pu dire qu'au XIIIe sicle beaucoup de fiefs du +Languedoc ne le devaient plus, parce qu'il tait tomb peu peu en +dsutude; c'est ce qui expliquerait en partie la faiblesse et +l'inexprience des armes mridionales pendant la guerre des Albigeois +et la honteuse dfaite de Muret. + +[Illustration: Chteau du Xe sicle, sur sa motte, avec enceinte en +palissades de bois. D'aprs l'_Abcdaire d'archologie_ de H. de +Caumont, _Architecture militaire_, p. 393.] + +Au service militaire proprement dit se rattache une obligation qui +incombe tout possesseur de forteresse. En principe, tout chteau est +_rendable merci_, c'est--dire qu' la premire rquisition du +suzerain, irrit ou apais (_iratus vel pacatus_), le vassal doit lui +remettre sa forteresse. Cette demande du seigneur peut avoir deux +motifs: tantt il l'exige titre de simple reconnaissance de sa +suzerainet (_recognitio dominii_), tantt par dfiance l'gard du +vassal. C'est cette alternative que les actes expriment brivement par +la clause _iratus vel pacatus_.--Cette obligation du chteau rendable +merci, qui parat ds le milieu du Xe sicle, finit par devenir si +universelle que, dans un acte de 1190, un vassal puissant stipule qu'il +en sera affranchi. + +A l'poque fodale, les guerres prives furent continuelles et les +forteresses prirent rapidement une grande importance. Simples chteaux +de bois plus ou moins fortifis au Xe sicle, elles sont de briques +ou de pierre au XIIe[32]. Aussi les suzerains essayrent-ils +d'entraver ces constructions qui permettaient leurs vassaux de leur +rsister avec succs. Peu peu s'introduisit dans les actes d'hommage +une clause portant dfense aux vassaux d'augmenter les anciennes +forteresses ou d'en construire de nouvelles. En 1128, le comte +d'Ampurias ayant fait creuser de nouveaux fosss et lever de nouvelles +murailles, le comte de Barcelone le force remettre le chteau dans son +premier tat. En 1146, Barcelone, malgr la dfense du comte, un de +ses vassaux a construit une forteresse; le suzerain prend conseil de ses +prud'hommes, et ceux-ci le dcident concder le nouveau chteau en +alleu ses constructeurs, en ne se rservant que le droit d'en user en +temps de guerre envers et contre tous. A cause du malheur des temps, la +plupart des monastres durent demander leurs suzerains, pendant le +XIIe sicle, des permissions analogues: c'tait le seul moyen +d'assurer leurs hommes un peu de scurit; ils ne les obtinrent +parfois qu' prix d'argent. + +Outre le service d'ost et de chevauche, nous trouvons encore, dans le +Midi comme dans le Nord, une autre forme de service militaire impose +aux vassaux: c'est l'_estage_ ou obligation de rsider pendant un +certain temps chaque anne dans le chteau du seigneur et d'y tenir +garnison. L'histoire de l'_estage_ de Carcassonne est typique. En 1125, +le vicomte Bernard Aton venait de rentrer dans sa ville de Carcassonne, +dont les habitants taient rvolts depuis trois ans. Sa victoire fut +naturellement suivie de nombreuses confiscations. Pour s'attacher ses +hommes, le vainqueur leur distribua les terres des tratres et cra dans +la ville de Carcassonne un certain nombre de chtellenies. Chaque tour +de la cit avec la maison attenante (_mansus_) forma un fief qui +entrana, outre les obligations ordinaires, les charges suivantes: +rsidence, soit perptuelle (_per totum annum_), soit temporaire (quatre +ou huit mois par an), dans la cit; le feudataire doit amener sa famille +avec lui et prte un serment spcial, relatif la bonne et fidle garde +de la ville et des faubourgs. Le tout forme une _castellania_, et le +feudataire s'appelle _castellanus_. Un serment collectif du 4 avril 1126 +nous donne les noms de tous ces chtelains; ils taient alors au nombre +de seize, dont le plus considrable tait un seigneur du Narbonnais, +Bernard de Canet; les autres appartenaient aux meilleures maisons de +Carcasss et notamment la famille Pelapol, qui joua un grand rle +Carcassonne pendant tout le XIIe sicle..... + +D'aprs A. MOLINIER, _tude sur l'administration fodale +dans le Languedoc_ (900-1250), dans l'_Histoire gnrale +de Languedoc_ (d. Privat), Toulouse, t. VII (1879), +p. 132. + + + + +IV.--LES MOEURS FODALES DANS _RAOUL DE CAMBRAI_. + + +Le comte Raoul Taillefer, qui l'empereur de France avait, en +rcompense de ses services, concd le fief de Cambrai et donn sa +soeur en mariage, est mort, laissant sa femme, la belle Aalais, grosse +d'un fils. Ce fils, c'est Raoul de Cambrai, le hros du pome. Il tait +encore petit enfant lorsque l'empereur voulut, sur l'avis de ses barons, +donner le fief de Cambrai et la veuve de Raoul Taillefer au Manceau +Gibouin, l'un de ses fidles. Aalais repoussa avec indignation cette +proposition, mais si elle russit garder son veuvage, elle ne put +empcher le roi de donner au Manceau le Cambrsis. + +Cependant le jeune Raoul grandissait. Lorsqu'il eut atteint l'ge de +quinze ans, il prit pour cuyer un jeune homme de son ge, Bernier, fils +btard d'Ybert de Ribemont. Bientt le jeune Raoul, accompagn d'une +suite nombreuse, se prsente la cour du roi, qui le fait chevalier et +ne tarde pas le nommer son snchal. Aprs quelques annes, Raoul, +excit par son oncle Guerri d'Arras, rclame hautement sa terre au roi. +Celui-ci rpond qu'il ne peut en dpouiller le Manceau Gibouin qu'il en +a investi. Empereur, dit alors Raoul, la terre du pre doit par droit +revenir au fils. Je serais blm de tous si je subissais plus longtemps +la honte de voir ma terre occupe par un autre. Et il termine par des +menaces de mort l'adresse du Manceau. Le roi promet alors Raoul de +lui accorder la premire terre qui deviendra vacante. Quarante otages +garantissent cette promesse. + +Un an aprs, le comte Herbert de Vermandois vient mourir. Raoul met +aussitt le roi en demeure d'accomplir sa promesse. Celui-ci refuse +d'abord: le comte Herbert a laiss quatre fils, vaillants chevaliers, et +il serait injuste de dshriter quatre personnes pour l'avantage d'une +seule. Raoul, irrit, ordonne aux chevaliers qui lui ont t assigns +comme otages de se rendre dans sa prison. Ceux-ci vont trouver le roi, +qui se rsigne alors concder Raoul la terre de Vermandois, mais +sans lui en garantir aucunement la possession. Douleur de Bernier qui, +appartenant par son pre au lignage de Herbert, cherche vainement +dtourner Raoul de son entreprise. + +Malgr les prires de Bernier, malgr les sages avertissements de sa +mre, Raoul s'obstine envahir la terre des fils Herbert. Au cours de +la guerre le moutier d'Origny est incendi, les religieuses qui +l'habitaient prissent dans l'incendie, et parmi elles Marsens, la mre +de Bernier, sans que son fils puisse lui porter secours. Par suite une +querelle surgit entre Bernier et Raoul. Celui-ci, emport par la colre, +injurie gravement son compagnon et finit par le frapper d'un tronon de +lance. Bientt revenu de son emportement, il offre Bernier une +clatante rparation, mais celui-ci refuse avec hauteur et se rfugie +auprs de son pre, Ybert de Ribemont. + +Ds lors commence la guerre entre les quatre fils de Herbert de +Vermandois et Raoul de Cambrai. Les quatre frres rassemblent leurs +hommes sous Saint-Quentin. Avant de se mettre en marche vers Origny, ils +envoient porter Raoul des propositions de paix qui ne sont pas +acceptes. Un second messager, qui n'est autre que Bernier, vient +prsenter de nouveau les mmes propositions. Raoul eut t dispos les +accueillir, mais son oncle, Guerri d'Arras, l'en dtourne. Bernier dfie +alors son ancien seigneur: il veut le frapper, et se retire poursuivi +par Raoul et les siens. Bientt le combat s'engage. Dans la mle, +Bernier rencontre son seigneur, et de nouveau il lui offre la paix. +Raoul lui rpond par des paroles insultantes. Les deux chevaliers se +prcipitent l'un sur l'autre et Raoul est tu. + +Guerri demande une trve jusqu' ce que les morts soient enterrs. Elle +lui est accorde, mais, la vue de son neveu mort, sa colre se +rveille, et il recommence la lutte. Il est battu et s'enfuit avec les +dbris de sa troupe. + +On rapporte Cambrai le corps de Raoul. Lamentations d'Aalais. Sa +douleur redouble quand elle apprend que son fils a t tu par le btard +Bernier. Son petit-fils Gautier vient auprs d'elle: c'est lui qui +hritera du Cambrsis. Il jure de venger son oncle. Heluis de Ponthieu, +l'amie de Raoul, vient son tour pleurer sur le corps de celui qu'elle +devait pouser. On enterre Raoul. + +Plusieurs annes s'coulent. Gautier est devenu un jeune homme; il pense + venger son oncle. Guerri l'arme chevalier et la guerre recommence. Un +premier engagement a lieu sous Saint-Quentin. Gautier se mesure par deux +fois avec Bernier, et chaque fois le dsaronne. A son tour Bernier, +qui a vainement offert un accord son ennemi, vient assaillir Cambrai. +Gautier lui propose de vider leur querelle par un combat singulier. Au +jour fix, les deux barons se rencontrent, chacun ayant avec soi un seul +compagnon: Aliaume de Namur est celui de Bernier, et Gautier est +accompagn de son grand-oncle Guerri. Le duel se prolonge jusqu'au +moment o les deux combattants, couverts de blessures, sont hors d'tat +de tenir leurs armes. Mais un nouveau duel a lieu aussitt entre Guerri +et Aliaume. Ce dernier est bless mortellement; Gautier, un peu moins +grivement bless que Bernier, l'assiste ses derniers moments. +Bernier, qui est cause de ce malheur, car c'est lui qui a excit Aliaume + se battre, accuse Guerri d'avoir frapp son adversaire en trahison. +Fureur de Guerri qui se prcipite sur Bernier et l'aurait tu si Gautier +ne l'avait protg. Bernier et Gautier retournent, l'un Saint-Quentin, +l'autre Cambrai. + +Peu aprs, la Pentecte, l'empereur mande ses barons sa cour. Guerri +et Gautier, Bernier et son pre Ybert de Ribemont se trouvent runis +la table du roi. Guerri frappe Bernier sans provocation. Aussitt une +mle gnrale s'engage, et c'est grand'peine qu'on spare les barons. +Il est convenu que Gautier et Bernier se battront de nouveau. Ils se +font de nombreuses blessures. Enfin, par ordre du roi, on les spare, +quand tous deux sont hors d'tat de combattre. Le roi les fait soigner +dans son palais, mais il a le tort de les mettre trop prs l'un de +l'autre, dans la mme salle, o ils continuent s'invectiver. + +Cependant dame Aalais arrive aussi la cour du roi son frre. +Apercevant Bernier, elle entre en fureur, et saisissant un levier, elle +l'et assomm, si on ne l'en avait empche. Bernier sort du lit, se +jette ses pieds. Lui, ses oncles et ses parents implorent la merci de +Gautier et d'Aalais qui finissent par se laisser toucher. La paix est +rtablie au grand dsappointement du roi contre qui Guerri se rpand en +plaintes amres, l'accusant d'avoir t la cause premire de la guerre. +Le roi choisit ce moment pour dire Ybert de Ribemont que, lui mort, il +disposera de la terre de Vermandois. Mais, rpond Ybert, je l'ai donne +l'autre jour Bernier.--Comment diable! rpond le roi, est-ce qu'un +btard doit tenir terre? La querelle s'envenime, les barons se jettent +sur le roi qui est bless dans la lutte. Ils se retirent en mettant le +feu la cit de Paris, et chacun retourne en son pays, tandis que le +roi mande ses hommes pour tirer vengeance des barons qui l'ont +insult.... + + * * * * * + +Cherchons maintenant dans l'histoire quels vnements ont pu tre le +point de dpart de cette longue suite de rcits. + +Le hros de notre pome a cela de commun avec Roland, que sa mort est +raconte brivement par un annaliste contemporain, mais en des termes +suffisamment prcis pour qu'il ne soit pas possible de rvoquer en doute +le caractre historique d'une portion importante de la premire partie +de _Raoul de Cambrai_. + +En l'anne 943, crit Flodoard, mourut le comte Herbert. Ses fils +l'ensevelirent Saint-Quentin, et, apprenant que Raoul, fils de Raoul +de Gouy, venait pour envahir les domaines de leur pre, ils +l'attaqurent et le mirent mort. Cette nouvelle affligea fort le roi +Louis. + +La seule chose qui, dans les paroles du chanoine de Reims, ne concorde +qu'imparfaitement avec le pome, c'est le nom du pre de Raoul. Mais +cette diffrence est certainement plus apparente que relle, car, si +Flodoard le nomme Raoul de Gouy et non Raoul de Cambrsis, nous savons +d'ailleurs que ce Raoul, mort dix-sept ans auparavant, avait t comte +et selon toute vraisemblance, comte en Cambrsis, puisque Gouy tait +situ dans le _pagus_ ou _comitatus Cameracensis_, au milieu d'une +rgion forestire, l'Arrouaise, dont les habitants sont prsents par le +pote comme les vassaux du jeune Raoul de Cambrai. + +Raoul de Gouy ne doit pas tre distingu de ce comte Raoul, qui, en 921, +semble agir en qualit de comte du Cambrsis, lorsque, avec l'appui de +Haguenon, le favori de Charles le Simple, il obtient de ce prince que +l'abbaye de Maroilles soit donne l'vque de Cambrai. Quoi qu'il en +soit, Raoul de Gouy prit une part active aux vnements qui suivirent la +dchance de Charles le Simple: ainsi, il accompagnait, en 923, les +vassaux de Herbert de Vermandois et le comte Engobrand dans une heureuse +attaque du camp des Normands qui, sous le commandement de Rgnvald, roi +des Normands des bouches de la Loire, taient venus, l'appel de +Charles, ravager la portion occidentale du Vermandois. Ses terres, on ne +sait pourquoi, furent exceptes deux ans aprs (925), ainsi que le comt +de Ponthieu et le marquisat de Flandre, de l'armistice que le duc de +France, Hugues le Grand, conclut alors avec les Normands. Raoul de Gouy +terminait, vers la fin de l'anne 926, une carrire qui, malgr sa +brivet, parat avoir t celle d'un homme fameux en son temps.... + +Selon le pome, Raoul Taillefer aurait pous Aalais, soeur du roi +Louis, qu'il aurait laisse, en mourant, grosse de Raoul, le futur +adversaire des fils Herbert. Ces circonstances sont loin d'tre +invraisemblables. Aalais est, en effet, le nom d'une des nombreuses +soeurs du roi Louis d'Outremer, issues du mariage de Charles le Simple +avec la reine Frderune, et il n'est pas impossible qu'en 926, date de +la mort de Raoul de Gouy, elle ft marie l'un des comtes qui avaient +t les sujets de son pre; d'autre part, en supposant que Raoul de +Gouy, mort prmaturment en 926, ait laiss sa femme enceinte d'un fils, +ce fils posthume, lors de la mort de Herbert de Vermandois, en 943, +aurait eu dix-sept ans environ, ge qui n'est en dsaccord ni avec le +texte de _Raoul de Cambrai_, ni avec ce que nous savons de l'poque +carolingienne, car en ce temps on entrait fort jeune dans la vie active +et surtout dans la vie militaire; ainsi, pour n'en citer qu'un exemple +entre tant d'autres, un roi carolingien, Louis III, celui-l mme dont +un pome en langage francique et la chanson de Gormond clbrent la +lutte contre les Normands, Louis III mourut g au plus de dix-neuf ans, +un an aprs avoir battu les pirates du Nord, deux ans aprs qu'il et +conduit une expdition en Bourgogne contre le roi Boson. + +Quoi qu'il en soit de l'origine de la comtesse Aalais, femme de Raoul de +Gouy, son souvenir se conserva durant plusieurs sicles dans l'glise +cathdrale de Cambrai et dans l'abbaye de Saint-Gry de la mme ville, +raison de legs qu'elle leur avait faits pour le repos de l'me de son +malheureux fils; c'est du moins ce qu'attestent une charte de Liebert, +vque de Cambrai, rdige vers 1050, et la chronique rime vers le +milieu du XIIIe sicle par Philippe Mousket.... + +Les moeurs fodales dans la premire partie du _Raoul_ portent en plus +d'une strophe les marques d'une certaine antiquit; il serait difficile +toutefois de faire ici le dpart de ce qui appartient vritablement au +Xe sicle. L'hrdit des fiefs n'y est point encore compltement +tablie, mais il faut reconnatre que les remanieurs ne pouvaient gure, +sans nuire l'conomie du pome, introduire sur ce point les coutumes +de leur temps. La rparation la fois clatante et bizarre que Raoul +offre Bernier aprs l'incendie d'Origny[33], et qui est l'une des +formes de l'_harmiscara_ des textes carolingiens, semble encore un trait +conserv de la chanson primitive sur la mort de Raoul, mais on sait +combien il est difficile de renfermer dans des limites chronologiques la +plupart des usages du moyen ge: telle coutume oublie presque +totalement en France a pu se perptuer dans le coin d'une province; elle +a pu disparatre compltement de notre pays et se conserver plusieurs +sicles encore l'tranger. C'est pourquoi nous croyons sage de nous +abstenir de plus amples considrations. + +P. MEYER et A. LONGNON, _Raoul de Cambrai, +chanson de geste_, Paris, 1882, in-8. Introduction, +_passim_. + + + + +CHAPITRE VIII + +L'ALLEMAGNE ET L'ITALIE + + PROGRAMME.--_Les duchs allemands; Henri Ier; les Marches; Otton + Ier en Italie. Nouvelle restauration de l'Empire._ + + _L'empereur et le pape. La rforme de l'glise. Grgoire VII. La + querelle des investitures. Alexandre III et Frdric Barberousse._ + + _Innocent III, Frdric II._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + =L'histoire gnrale de l'Allemagne= sous les derniers Carolingiens, + sous les empereurs saxons, franconiens et sous les Hohenstaufen, a + t trs souvent crite.--Dans la collection des _Jahrbcher der + deutschen Geschichte_ ont t publies d'excellentes annales pour + les rgnes d'Henri I, d'Henri II, de Conrad II, d'Henri III, + d'Henri IV et d'Henri V, de Lothaire, de Conrad III, d'Henri VI, + d'Otton IV, de Frdric II.--L'ouvrage de W. v. Giesebrecht, + _Geschichte der deutschen Kaiserzeit_ (Leipzig, 1881-1890, 5 vol. + in-8) est clbre.--Il existe en allemand beaucoup d'exposs + gnraux, l'usage du grand public. Sans parler de la _Deutsche + Geschichte_, prcite, de K. Lamprecht, de celle de K. W. Nitzsch + (_Geschichte des deutschen Volkes_, Leipzig, 1892, 3 vol. in-8, + 2e d.), et de l'estimable Manuel sommaire de B. Gebhardt + (_Handbuch der deutschen Geschichte_, Stuttgart, 1891, in-8), o + cette priode de l'histoire d'Allemagne est esquisse grands + traits, voir: H. Gerdes, _Geschichte des deutschen Volkes. Zeit der + karolingischen und schsischen Knige_, Leipzig, 1891, in-8;--M. + Manitius, _Deutsche Geschichte unter den schsischen und salischen + Kaisern (911-1125)_, Stuttgart, 1889, in-8;--J. Jastrow, _Deutsche + Geschichte im Zeitalter der Hohenstaufen_, Berlin, 1893 et s., + in-8.--Parmi les monographies de premier ordre: Th. Sickel, _Das + Privilegium Otto I fr die rmische Kirche vom J. 962_, Innsbrck, + 1883, in-8;--O. Harnack, _Das Kurfrstencollegium bis zur Mitte + des vierzehnten Jahrhunderts_, Giessen, 1883, in-8.--On a en + franais: J. Bryce, _Le saint Empire romain germanique_, Paris, + 1890, in-8;--C. de Cherrier, _Histoire de la lutte des papes et + des empereurs de la maison de Souabe_, Paris, 1858-1859, 3 vol. + in-8 (Vieilli);--J. Zeller, _Fondation de l'Empire germanique. + Otton le Grand et les Ottonides_, Paris, 1873, in-8; _L'Empire + germanique et l'glise au moyen ge_, Paris, 1876, in-8; _L'Empire + germanique sous les Hohenstaufen_, Paris, 1881, in-8; _L'empereur + Frdric II et la chute de l'Empire germanique au moyen ge_, + Paris, 1885, in-8;--G. Blondel, _tude sur la politique de + l'empereur Frdric II en Allemagne_, Paris, 1892, in-8. + + =L'histoire de l'glise romaine, du XIe au XIIIe sicle=, a t + aussi fort tudie. Parmi les ouvrages gnraux, consulter, outre + l'excellent Manuel de K. Mller (_Kirchengeschichte_, I, Freiburg + i. Brisgau, 1892, in-8) et les autres Manuels d'histoire + ecclsiastique (ci-dessous, Bibliographie du ch. XIII), les + narrations de J. Langen (_Geschichte der rmischen Kirche_, t. III + [de Nicolas Ier Grgoire VII], Bonn, 1892, in-8, et IV [de + Grgoire VII Innocent III], Bonn, 1893, in-8), et de F. Rocquain + (_La Cour de Rome et l'esprit de Rforme avant Luther_, t. Ier, + Paris, 1893, in-8).--L'opuscule lmentaire de U. Balzani (_The + popes and the Hohenstaufen_, London, 1889, in-16) n'est pas sans + mrite.--Il y a des monographies sur les grands papes: Grgoire + VII, Alexandre III, Innocent III, Grgoire IX, Innocent IV, etc., + dont quelques-unes sont trs bonnes; les principales sont celles de + W. Martens (_Gregor VII, sein Leben u. Wirken_, Leipzig, 1894, 2 + vol. in-8), de H. Reuter (_Geschichte Alexanders der dritten und + der Kirche seiner Zeit_, Leipzig, 1860-1864, 3 vol. in-8), de F. + Hurter (_Histoire du pape Innocent III_, Paris, 1843, 3 vol. in-8, + tr. de l'all.). Citons encore, en seconde ligne, les travaux d'O. + Delarc (_Saint Grgoire VII et la rforme de l'glise au XIe + sicle_, Paris, 1889-1890, 3 vol. in-8), de J. Felten (_Papst + Gregor IX_, Freib. i. B., 1886, in-8) et de C. Rodenberg, + _Innocenz IV und das Knigreich Sicilien, 1245-1254_, Halle, 1892, + in-8.--Sur Rome pontificale au moyen ge, lire, outre la clbre + _Geschichte der Stadt Rom_, de F. Gregorovius, prcite, le livre + excellent de A. Graf, _Roma nella memoria e nelle immaginazioni del + medio evo_, Torino, 1882, 2 vol. in-8.--Cf. G. Paris, dans le + _Journal des Savants_, 1884, p. 557-577. + + Sur l'=histoire d'Italie=, l'oeuvre capitale est celle de J. + Ficker, _Forschungen zur Reichs-und Rechtsgeschichte Italiens_, + Innsbrck, 1868-1874, 4 vol. in-8; mais il existe d'autres bons + livres qui ne sont pas assez connus. Citons entre beaucoup d'autres + monographies importantes: Fr. Lanzani, _Storia dei comuni italiani + dalle origini al 1313_, Milano, 1882, in-8;--P. Villari, _I primi + due secoli della storia di Firenze_, Firenze, 1893, in-8;--L. v. + Heinemann, _Geschichte der Normannen in Unteritalien und Sicilien + bis zum Aussterben des normannischen Knigshauses_, I, Leipzig, + 1894, in-8. + + + + +I.--LA VILLE DE ROME AU MOYEN GE + + +On rapporte, dit Sozomne, dans le neuvime livre de son _Histoire +ecclsiastique_, que lorsque Alaric se dirigeait marches forces sur +Rome, un saint moine d'Italie l'exhorta pargner la cit et ne pas +tre la cause d'aussi horribles calamits. Mais Alaric rpondit: Ce +n'est pas en vertu de ma propre volont que j'agis ainsi; il y a +quelqu'un qui me pousse et qui ne me laisse aucun repos, et qui m'a +ordonn de dtruire Rome. + +Vers la fin du Xe sicle, le Bohmien Woitech, clbre plus tard dans +la lgende sous le nom de saint Adalbert, quitta son vch de Prague +pour voyager en Italie et se fixa dans le monastre romain de +Sant'Alessio. Au bout de quelques annes passes dans cette solitude +religieuse, il fut invit venir reprendre les devoirs de son sige et +s'y consacra de nouveau au milieu de ses compatriotes demi sauvages. +Bientt, cependant, son ancien dsir se rveilla en lui; il regagna sa +cellule sur les hauteurs de l'Aventin, et l, errant parmi les vieilles +reliques et se chargeant des plus humbles occupations du couvent, il +vcut heureux quelque temps. A la fin, les reproches de son +mtropolitain, l'archevque de Mayence, et les commandements exprs du +pape Grgoire V le contraignirent repasser les Alpes et il se joignit + la suite d'Otton III, se lamentant, dit son biographe, de ce qu'il ne +lui ft plus permis dsormais de jouir de sa douce quitude au sein de +la mre des martyrs, de la demeure des Aptres, de la Rome enchante. Au +bout de quelques mois, il subissait le martyre chez les Lithuaniens +paens de la Baltique. + +Environ quatre cents ans plus tard et neuf cents ans aprs Alaric, +Franois Ptrarque crit en ces termes son ami Jean Colonna: Ne +penses-tu pas que je souhaite vivement voir cette cit, qui n'a jamais +eu et n'aura jamais son gale; qu'un ennemi mme a appele une cit de +rois; sur la population de laquelle il a t crit: Grande est la +valeur du peuple romain, grand et terrible est son nom; dont la gloire +sans exemple et l'empire sans pareil, pass, prsent et futur, ont t +clbrs par les divins prophtes; o sont les tombes des aptres et des +martyrs et les corps de tant de milliers de soldats du Christ? + +C'tait la mme impulsion qui entranait irrsistiblement le guerrier, +le moine et l'rudit vers la cit mystique, qui tait pour l'Europe du +moyen ge bien plus que n'avait t Delphes pour la Grce ou la Mecque +pour l'Islam, la Jrusalem de la chrtient, la ville qui avait jadis +gouvern la terre et gouvernait prsent le monde des esprits +incorporels. Car Rome offrait chaque classe d'hommes un genre +d'attractions particulier. Le plerin dvot venait prier devant la +chsse du prince des aptres; l'amoureux des lettres et de la posie +rvait Virgile et Cicron parmi les colonnes renverses du Forum; +les rois germains venaient avec leurs armes chercher dans l'antique +capitale du monde la source de la puissance temporelle. + + * * * * * + +[Illustration: Entre du Forum par la Voie Sacre.] + +Rome ne possdait cependant aucune source de richesse. Sa situation +tait dfavorable au commerce; n'ayant point de march, elle ne +fabriquait aucune marchandise, et l'insalubrit de sa campagne, rsultat +d'un long abandon, en rendait la fertilit inutile. Alors dj, comme +aujourd'hui, elle s'levait, solitaire et dlaisse, au milieu du dsert +qui s'tendait jusqu'au pied mme de ses murailles. Comme il n'y avait +pas d'industrie, il n'y avait rien qui ressemblt une classe +bourgeoise. Le peuple n'tait qu'une vile populace, toujours prompte +suivre le dmagogue qui flattait sa vanit, plus prompte encore +l'abandonner au moment du pril. La superstition tait pour lui une +question d'orgueil national, mais il vivait dans le voisinage trop +immdiat des choses sacres pour les respecter beaucoup; il maltraitait +le pape et exploitait les plerins que ses autels attiraient en foule; +c'tait probablement la seule classe d'hommes en Europe qui ne fournt +aucune recrue aux armes de la Croix. Les prtres, les moines et tous +les parasites divers d'une cour ecclsiastique formaient une large part +de la population; le reste tait entretenu, pour la plupart dans un +tat de demi-mendicit, par une quantit incalculable d'associations +religieuses qu'enrichissaient les dons ou les dpouilles de la +chrtient latine. Les familles nobles taient nombreuses, puissantes, +froces; elles s'entouraient de bandes de partisans sans aucune +discipline, et ne cessaient de guerroyer entre elles autour de leurs +chteaux dans la contre avoisinante ou dans les rues mmes de la cit. +Si les choses avaient pu suivre leur cours naturel, une de ces familles, +celle des Colonna par exemple, ou celle des Orsini, aurait probablement +fini par dompter ses rivales et par tablir, ainsi qu'on le vit dans les +rpubliques de la Romagne et de la Toscane, une _signoria_ ou tyrannie +locale, analogue celles qui s'implantrent jadis dans les villes de la +Grce. Mais la prsence du pouvoir sacerdotal fit obstacle cette +tendance et, par cela mme, aggrava la confusion dans la cit. Bien que +le pape ne ft pas encore reconnu comme souverain lgitime, il tait, +non seulement le personnage de Rome le plus considrable, mais le seul +dont l'autorit offrt l'apparence d'un certain caractre officiel. +Toutefois le rgne de chaque pontife tait court; il ne disposait +d'aucune force militaire; il tait frquemment absent de son sige. Il +appartenait, en outre, trs souvent l'une de ces grandes familles, et, + ce titre, n'tait rien de plus qu'un chef de faction dans l'intrieur +de sa ville, tandis qu'on le vnrait dans toute l'Europe comme le +pontife universel. + +Celui qui aurait d tre pour Rome ce que leurs rois nationaux taient +pour les villes de France, d'Angleterre ou d'Allemagne, c'tait +l'empereur. Mais son pouvoir tait une pure chimre, importante surtout +en ce qu'elle servait de prtexte l'opposition que les Colonna et les +autres chefs gibelins faisaient au parti du pape. Ses droits, mme en +thorie, taient matire controverse. Les papes, dont les +prdcesseurs s'taient contents de gouverner en qualit de lieutenants +de Charlemagne ou d'Otton, soutenaient prsent que Rome, en tant que +cit spirituelle, ne pouvait tre soumise aucune juridiction +temporelle, et qu'elle ne pouvait, par consquent, faire partie de +l'empire romain, quoiqu'elle en ft cependant la capitale. Non +seulement, arguait-on, Constantin avait cd Rome Sylvestre et ses +successeurs, mais le Saxon Lothaire, lors de son couronnement, avait, +de plus, formellement renonc sa souverainet en prtant hommage entre +les mains du pontife et en recevant de lui la couronne comme son vassal. +Les papes sentaient alors que leur dignit et leur influence ne +pouvaient que perdre, s'ils admettaient mme en apparence dans le lieu +de leur rsidence la juridiction d'un souverain civil, et, quoiqu'il +leur ft impossible d'y affermir leur propre autorit, ils russirent du +moins en exclure toute autre que la leur. C'est pour cela qu'ils +taient si mal l'aise toutes les fois qu'un empereur venait leur +demander de le couronner, qu'ils lui suscitaient toute espce de +difficults et s'efforaient de s'en dbarrasser le plus tt possible. +Il faut dire ici quelque chose du programme de ces visites impriales +Rome, et des traces que les Allemands y ont laisses de leur prsence, +en se rappelant toujours qu' partir de Frdric II, tre couronn dans +sa capitale fut pour un empereur l'exception au lieu d'tre la rgle. + +Le voyageur qui entre Rome aujourd'hui, s'il arrive, comme c'est +l'ordinaire, par la voie de Civita-Vecchia, y est introduit par le +chemin de fer avant qu'il s'en soit dout; il se jette dans une voiture + la gare et est dpos la porte de son htel, au milieu de la ville +moderne, sans avoir absolument rien vu. S'il arrive en voiture de la +Toscane, en suivant la route dserte qui passe prs de Vies et franchit +le pont Milvius, il jouit, il est vrai, du haut des pentes de la chane +ciminienne, de la splendide perspective de la Campagne, semblable une +mer entoure de collines tincelantes; mais de la cit, il n'aperoit +aucun indice, sauf le dme de Saint-Pierre, jusqu' ce qu'il soit dans +ses murs. Il en tait tout autrement au moyen ge. Alors les voyageurs, +quelle que ft leur condition, depuis l'humble plerin jusqu' +l'archevque de promotion rcente qui venait, accompagn d'une suite +pompeuse, recevoir des mains du pape le pallium sacramentel, s'en +approchaient du ct du nord ou du nord-est; suivant un passage trac +dans le sol montueux de la rive toscane du Tibre, ils faisaient halte +sur le sommet du Monte Mario[34]--le mont de la Joie--et voyaient la +cit des solennits s'tendre sous leurs yeux, depuis les normes +constructions du Latran, bien loin sur le mont Clius, jusqu' la +basilique de Saint-Pierre leurs pieds. Ce n'tait pas, comme +aujourd'hui, un ocan houleux de coupoles, mais une masse de maisons +basses aux rouges toitures, interrompue par de hautes tours de briques, +et et l par des monceaux de ruines antiques, bien plus +considrables que ce qu'il en reste. Et au-dessus de tout cela se +dressaient ces deux monuments des Csars paens, ces monuments qui +contemplent encore, du haut de leur immobile srnit, le spectacle que +leur donnent les armes des nations nouvelles et les ftes d'une +nouvelle religion,--les colonnes de Trajan et de Marc-Aurle. + +[Illustration: L'empereur Otton III, d'aprs une miniature de +l'vangliaire de Bamberg.] + +Du Monte Mario, l'arme teutonne, aprs avoir fait ses oraisons, +descendait dans le champ de Nron, espace form par les terrains plats +qui aboutissent la porte Saint-Ange. C'tait l que les reprsentants +du peuple romain avaient l'habitude d'aller au-devant de l'empereur +nouvellement lu, de lui demander la confirmation de leurs chartes et de +recevoir le serment qu'il prtait de maintenir leurs bonnes coutumes. +Une procession se formait alors: les prtres et les moines, qui taient +sortis pour saluer l'empereur en chantant des hymnes, prenaient les +devants; les chevaliers et les soldats romains, quels qu'ils fussent, +venaient ensuite; puis le monarque, suivi d'une longue troupe de +chevalerie transalpine. Pntrant dans la cit, ils s'avanaient jusqu' +Saint-Pierre, o le pape, entour de son clerg, se tenait sur le grand +perron de la basilique pour souhaiter la bienvenue au roi des Romains et +lui donner sa bndiction. Le lendemain, on procdait au couronnement, +avec des crmonies trs compliques[35]. Leur accompagnement le plus +ordinaire, dont le livre du rituel ne fait pas mention, c'tait le son +des cloches appelant aux armes et le cri de bataille des combattants +allemands et italiens. Le pape, quand il ne pouvait empcher l'empereur +d'entrer Rome, le priait de laisser le gros de son arme hors des +murs, et, s'il ne l'obtenait pas, il pourvoyait sa scurit en +excitant des complots et des sditions contre son trop puissant ami. Le +peuple romain, d'un autre ct, tout violent qu'il se montrt souvent +l'gard du pape, plaait pourtant en lui une sorte d'orgueil national. +Bien diffrents taient ses sentiments pour le capitaine teuton qui +venait d'un pays lointain recevoir dans sa cit, sans lui en savoir gr +cependant, les insignes d'un pouvoir que la bravoure de leurs anctres +avait fond. Dpouill de son ancien droit d'lire l'vque universel, +il tcha d'autant plus dsesprment de se persuader que c'tait lui qui +choisissait le prince universel; et sa mortification tait toujours plus +cuisante chaque fois qu'un nouveau souverain repoussait avec mpris ses +prtentions et faisait parader sous ses yeux sa rude cavalerie barbare. +C'est pour cela qu'une sdition tait Rome la consquence presque +force d'un couronnement. Il y eut trois rvoltes contre Otton le Grand. +Otton III, en dpit de son affection passionne pour la cit, y fut en +butte la mme mauvaise foi et la mme haine, et la quitta enfin de +dsespoir aprs avoir fait d'inutiles tentatives de conciliation[36]. Un +sicle plus tard, le couronnement de Henri V fut l'occasion de tumultes +violents, car il se saisit du pape et des cardinaux Saint-Pierre et +les tint prisonniers jusqu' ce qu'ils se fussent soumis ses +exigences. Hadrien IV, qui s'en souvenait, aurait volontiers forc les +troupes de Frdric Barberousse demeurer hors des murs; mais la +rapidit de leurs mouvements dconcerta ses plans et prvint les +rsistances de la populace romaine. S'tant tabli dans la cit +Lonine[37], Frdric barricada le pont qui traverse le Tibre et fut +couronn en bonne forme Saint-Pierre. Mais la crmonie s'achevait +peine, lorsque les Romains, qui s'taient rassembls en armes au +Capitole, forcrent le pont, tombrent sur les Allemands et ne furent +repousss qu'avec peine, grce aux efforts personnels de Frdric. Il ne +s'aventura pas les poursuivre plus avant dans la cit, et ne fut, +aucune poque de son rgne, capable de s'en rendre entirement matre. +Pareillement dus, ses successeurs acceptrent enfin leur dfaite et se +contentrent de recevoir leur couronne aux conditions qu'y mirent les +papes, et de repartir sans insister. + +[Illustration: San Bartolommeo in Isola, Rome.] + +Y venant rarement et y faisant un sjour de si courte dure, il n'est +pas surprenant que les empereurs teutons dans les sept sicles qui vont +de Charlemagne Charles-Quint, aient laiss Rome des traces moins +nombreuses de leur prsence que Titus ou qu'Hadrien seulement; moins +nombreuses mme et moins considrables que celles qui sont attribues +par la tradition ceux qu'elle appelle Servius Tullius et Tarquin +l'Ancien. Les monuments qui subsistent ont surtout pour effet de rendre +plus sensible l'absence de tous les autres. Le plus important date du +temps d'Otton III, le seul empereur qui tenta de fixer Rome sa +rsidence permanente. Du palais, qui ne fut probablement gure qu'une +simple tour construite par lui sur l'Aventin, on n'a dcouvert aucun +vestige; mais l'glise qu'il fonda pour y dposer les cendres de son +ami, le martyr saint Adalbert, est encore debout sur l'le du Tibre. +Ayant reu de Bnvent des reliques qu'on supposa tre celles de +l'aptre Barthlemy[38], elle fut ddie ce saint, et est prsent +l'glise de San Bartolommeo in Isola, dont le curieux et pittoresque +beffroi de briques rouges, devenues grises par l'effet du temps, se +dresse au milieu des orangers d'un jardin de couvent, d'o il domine les +eaux jaunes et tourbillonnantes du Tibre. + +Otton II, fils d'Otton le Grand, mourut Rome et fut inhum dans la +crypte de Saint-Pierre; il est le seul empereur qui ait trouv un lieu +de repos parmi les tombeaux des papes. Sa tombe n'est pas loin de celle +de son neveu, Grgoire V: elle est trs simple et d'un marbre +grossirement sculpt. Le couvercle du superbe sarcophage de porphyre o +il reposa quelque temps sert actuellement de fonts baptismaux +Saint-Pierre; on peut le voir dans la chapelle o se font les baptmes, + gauche en entrant dans l'glise, non loin des tombeaux des Stuarts. Ce +sont l toutes ou peu prs toutes les traces du passage de ses +matres teutons que Rome ait conserves jusqu' nous. Les peintures, il +est vrai, ne manquent pas, depuis la mosaque de la Scala Santa dans le +palais de Latran et les curieuses fresques de l'glise des Santi Quattro +Incoronati[39], jusqu'aux dcorations de la chapelle Sixtine et aux +loges de Raphal dans le Vatican, o les triomphes de la papaut sur +tous ses adversaires sont reprsents avec un art incomparable. Mais +toutes ces peintures manquent d'exactitude; elles sont, pour la plupart, +de beaucoup postrieures aux vnements qu'elles figurent. + +J. BRYCE, _Le saint Empire romain germanique_, +Paris, A. Colin, 1890, in-8. Trad. de l'anglais par +A. Domergue. + + + + +II.--INNOCENT III, LA CURIE ROMAINE ET L'GLISE. + +LA MONARCHIE PONTIFICALE. + + +Dans les lettres d'Innocent III relatives l'glise, un fait se rvle +d'abord: le pouvoir norme de la papaut et l'immense tendue de son +action. Les lettres litigieuses en offrent, elles seules, un sensible +tmoignage. On y voit que non seulement les affaires importantes (_caus +majores_), mais toutes les affaires de l'glise, toutes les +difficults, quelles qu'elles fussent, qui naissaient dans son sein, +aboutissaient au Saint-Sige. Un trs petit nombre de ces affaires +taient voques par le pape; toutes allaient lui naturellement, par +l'effet d'une institution entre alors dans les moeurs du clerg: ce +droit d'appel au Saint-Sige, tabli jadis avec clat par Nicolas +Ier, mais qui n'avait pris une entire extension que depuis Grgoire +VII. + +Avec la haute ide qu'il se faisait de la mission de la papaut, +Grgoire VII avait jug que, le Saint-Sige devant tous une gale +protection, il convenait de rendre accessible tous le recours cette +tutelle suprme. Favoris par les successeurs de Grgoire, cet usage de +l'appel avait pris un dveloppement si rapide et si universel qu' +l'poque d'Innocent III aucun vnement ne se passait dans l'glise o +il n'ament l'intervention de la papaut. De la part des appelants se +commettaient des abus qui n'chappaient pas l'attention d'Innocent +III. Il reconnaissait que ce droit d'appel, tabli dans l'intrt des +faibles, des opprims, devenait souvent, aux mains des oppresseurs, un +moyen de se drober de justes chtiments infligs par les suprieurs +ecclsiastiques. Il essaya de temprer ces abus. Quand il confiait aux +vques locaux la connaissance de certaines causes, il dclarait +quelquefois que la sentence prononce par eux serait dfinitive et sans +appel (_sublato appellationis obstaculo_). Il ne fit cela que rarement; +s'il et pris en ce sens quelque mesure gnrale, c'et t porter +atteinte l'autorit du Saint-Sige, en tarissant l'une des sources les +plus sres de son pouvoir, et son esprit non moins qu' son prestige, +en le dpouillant de son caractre de magistrature suprme et toujours +accessible. Loin de vouloir limiter cette facult d'appel, il tait +attentif la maintenir en son intgrit, et, l'occasion, savait +rappeler en termes svres qu'il entendait que personne n'ost apporter +obstacle l'exercice de ce droit. De l qu'arrivait-il? C'est que les +sentences des vques, toujours susceptibles d'tre modifies ou casses +par le Saint-Sige, taient en outre suspendues dans leurs effets +pendant le temps, souvent trs long, que durait l'instance auprs de la +cour de Rome; c'est que, par une autre consquence, les vques +perdaient de leur autorit ou de leur crdit aux yeux des fidles de +leurs diocses. A mesure que les appels s'taient multiplis, les +glises locales avaient tendu ainsi s'amoindrir devant l'glise +romaine; et, l'poque d'Innocent III, le nombre seul des lettres +litigieuses qui remplissent sa correspondance est un indice du degr +d'affaiblissement o ces glises taient tombes. + +Les lettres de privilges fournissent un signe non moins caractristique +de la situation de l'glise cette poque et conduisent aux mmes +conclusions. Ces lettres, pour la plupart, n'taient autre chose que des +actes qui, sous des formes et en des mesures diverses, affranchissaient +de la juridiction piscopale les personnes ou les tablissements qui les +avaient obtenues. Assurment ces sortes de lettres ne doivent pas plus +que les lettres litigieuses tre attribues spcialement au temps +d'Innocent III; mais ce qui appartient cette poque, c'est le nombre +considrable et des unes et des autres. Ces lettres de privilges, +octroyes quelques personnages, des chapitres, mais surtout des +couvents, aidaient de deux manires l'ascendant du Saint-Sige, en +diminuant l'autorit des vques et en crant au pape des serviteurs +dvous. Ces consquences ne devaient pas chapper la prudence +d'Innocent III. Sa prdilection pour les monastres, au dtriment du +clerg sculier, est un des traits les plus sensibles de sa +correspondance[40]. + +Ces amoindrissements de la puissance piscopale rsultaient d'une +situation que sans doute les vques subissaient malgr eux. Mais on les +voit faire eux-mmes l'aveu indirect de leur faiblesse dans les mille +questions (_consultationes_) qu'ils adressent au pape sur toute sorte de +sujets. Nous possdons, non ces questions elles-mmes, mais les rponses +du pape. Ces rponses, la vrit, sont conues de telle manire qu'il +est ais de rtablir les questions qui les provoquent. Le pape rpond en +effet article par article, reproduisant, chaque point nouveau, +l'interrogation qui lui est faite. Autant de questions, autant de +paragraphes distincts. Quand la lettre du consultant est diffuse ou +obscure, il en rsume ou en claircit d'abord des donnes principales, +et entre ensuite en matire. Les questions adresses au pape taient si +nombreuses, que, ds la premire anne de son pontificat, Innocent III +reconnaissait que l'une de ses principales occupations tait d'y +rpondre. Que si l'on recherche quels taient les sujets ordinaires de +ces questions multiplies, on constate que la plupart taient relatives + des points de droit. Innocent III s'tonne d'tre si souvent consult +sur cette matire. Vous avez autour de vous des juristes exercs, +crit-il l'vque de Bayeux, et vous tes vous-mme trs instruit sur +le droit; comment se fait-il que vous nous consultiez sur des points +dont la clart n'offre aucune prise au doute? Toutefois, loin de +repousser les consultations sur ce sujet, il les encourageait, les +exigeait mme; il voulait que tous les doutes fussent soumis au +Saint-Sige. A celui qui tablit le droit, disait-il, il appartient de +discerner le droit. Dans le dcret de Gratien, qui faisait alors +autorit pour toute l'glise, le pape est compar au Christ, lequel, +soumis en apparence la loi, tait en ralit le matre de la loi. Les +lettres d'Innocent III fournissent une pleine confirmation de cette +doctrine; on y voit qu'aux yeux des vques, et sans doute ses propres +yeux, le pape est la personnification du droit, la loi vivante de +l'glise. + +Ce n'tait pas seulement sur le droit que les vques demandaient des +claircissements au Saint-Sige. Ils le consultaient encore sur les +obscurits du dogme. Comme il fixe le droit, le pape fixe aussi la foi; +du moins c'est lui qu'il appartient d'interprter les critures +(_exponere Scripturas_); et, suivant une opinion contemporaine o l'on +reconnat le dveloppement des ides poses par Grgoire VII, tout ce +qui s'carte de la doctrine du Saint-Sige est ou hrtique ou +schismatique.--En dehors du droit et de la doctrine, si l'on considre +en quoi consistent les claircissements, les avis demands tout moment +au pape par les vques, il semble qu'il reprsente pour eux la sagesse +universelle, infaillible, et que rien ne doive demeurer, pour son +esprit, inconnu ou obscur. Les questions les plus singulires, les plus +inattendues, les plus simples, lui sont adresses. Un jour, c'est le cas +d'un moine qui a indiqu un remde une femme malade d'une tumeur la +gorge; la femme est morte; le moine fera-t-il pnitence? Un autre jour, +c'est le cas d'un colier qui a bless un voleur entr la nuit dans son +logis. Le sacrement du mariage sert de motif des consultations qui +tiennent souvent plus de la mdecine que du droit canon. D'autres fois, +ce sont des questions purement grammaticales. Votre fraternit, crit +Innocent III l'vque de Saragosse, nous a demand ce qu'on doit +entendre par le mot _novalis_. Selon les uns, on dsigne de ce nom le +sol laiss en jachre pendant une anne; selon d'autres, cette +appellation n'est applicable qu'aux bois dpouills de leurs arbres et +mis ensuite en culture. Ces deux interprtations ont galement pour +elles l'autorit du droit civil. Quant nous, nous avons une autre +interprtation puise une source diffrente; et nous croyons que, +lorsqu'il arrivait nos prdcesseurs d'accorder de pieux +tablissements un privilge ou quelque permission relative aux terres +ainsi dsignes, ils entendaient parler de champs ouverts la culture, +et qui, de mmoire d'homme, n'avaient jamais t cultivs. + +[Illustration: Sceau de Clestin III, au type des aptres.] + +Ainsi, de la part des vques, aucun ressort, aucune initiative. C'est +le pape qui partout semble agir et penser pour eux. Cette ingrence du +Saint-Sige ne se faisait pas sentir uniquement l'gard des vques. +Quand on lit les lettres dites de _constitution_, o le pape tablit +soit pour des couvents, soit pour des chapitres, des rglements de +discipline, on est surpris des dtails qui attirent son attention. Les +moindres particularits du vtement, la forme et la longueur des +toffes, l'attitude au choeur, au rfectoire, au dortoir, sont +minutieusement rgles; il n'y a pas jusqu'aux couvertures de lit dont +il ne s'occupe; il indique les cas o l'abb pourra prendre ses repas et +dormir dans une chambre particulire au lieu de le faire dans les salles +communes. + +Tout cela est caractristique. Ce pape qui rpond toutes les +questions, qui tranche tous les doutes, qui agit et pense la place des +vques, qui rgle dans les monastres le vtement et le sommeil, qui +juge, lgifre, administre, qui fixe le droit et le dogme et dispose des +bnfices, c'est la monarchie absolue assise au sein de l'glise. +L'oeuvre de Grgoire VII est enfin consomme. Au lieu de ce clerg +d'humeur fire et quelquefois rebelle, contre lequel ce pape se vit +contraint de lutter, on aperoit un clerg soumis et toujours docile +la voix du pontife. Les rares symptmes d'indpendance qu'on parvient +saisir se manifestent uniquement chez quelques vques mls la +querelle de l'Empire et aux vnements de l'hrsie albigeoise. La +papaut ne prtend pas encore que la nomination aux vchs lui +appartient; elle ne trahira cette prtention que plus tard. Mais dj +les lections piscopales sont toutes soumises l'approbation du +Saint-Sige. Quand l'lection est rejete, le pape fixe un dlai de +quinze jours, d'un mois au plus, pass lequel, si l'on ne s'entend pas +sur un nouveau choix qui puisse tre agr, il menace de pourvoir +lui-mme la nomination. Quelquefois il n'y a pas d'lection; le pape +est pri directement par les intresss de dsigner l'vque qui lui +convient. L'lection, quand elle a lieu, n'est souvent qu'une vaine +formalit. Les vques une fois nomms, le pape, son gr, les +transfre, les suspend ou les dpose. En somme, personne n'est vque +que par la grce du Saint-Sige; le mot n'y est pas, mais le fait. Ce +sont, on peut le dire, moins des vques que des sujets que gouverne +Innocent III; ils en ont l'attitude, ils en ont aussi le langage. + +Pour complter ce tableau, ajoutons qu'il n'y a plus d'assembles +gnrales de l'glise. A la place de ces synodes que, presque chaque +anne, Grgoire VII runissait Rome, et dans lesquels on sentait +vivre, en quelque sorte, l'glise universelle, on ne trouve que le +conseil particulier du pape, le conseil des cardinaux. Ce qui reste des +conciles n'est plus qu'un simulacre. Dj, sous Alexandre III, on ne +voyait dans les conciles qu'un moyen d'entourer de plus de solennit les +dcisions notifies par le pape. Le troisime synode de Latran, en 1179, +est appel dans des crits contemporains le concile du souverain +pontife. Au quatrime et fameux synode de Latran, qui eut lieu sous +Innocent III en 1215, et auquel assistrent 453 vques, le rle de +ceux-ci consista uniquement entendre et approuver les dcrets rdigs +par le Saint-Sige. A partir de ce moment, la dnomination d'_vque +universel_, revendique plusieurs reprises par les papes et insre +par Grgoire VII dans ses _Dictatus_, devient une ralit. Innocent III +est ds lors l'vque unique de la chrtient. + +Aprs avoir constat le pouvoir absolu de la papaut, il faudrait +rechercher maintenant les effets de ce pouvoir sur l'ensemble de +l'glise. Il faudrait montrer les vques se dsintressant de leurs +devoirs pastoraux en proportion du peu d'tendue laiss leur action, +les dissensions naissant du droit d'appel au sein des glises comme dans +les monastres, une sorte de dsorganisation se substituant peu peu +l'unit par les rgimes d'exception qu' des degrs divers craient les +privilges, le clerg transform, pour ainsi dire, en un monde de +plaideurs, les glises appauvries par les frais normes des procs[41], +les vques chargs de dettes, la justice Rome achete trop souvent +prix d'argent; en un mot, l'glise dviant de sa voie, se dsagrgeant +par les dissensions intestines, rompue dans son unit et s'altrant dj +par la corruption. Il faudrait montrer enfin cette glise romaine, dans +laquelle s'taient absorbes les glises locales, se viciant son tour +et devenant un champ de bataille pour les plaideurs, une espce de +bureau europen, o, au milieu de notaires, de scribes et d'employs +de toute sorte, on ne s'occupait que de procs et d'affaires,--en +d'autres termes, cessant d'tre une vritable glise pour n'tre plus +que la cour de Rome ou la _Curie romaine_. + +Cette situation, signale avec amertume par les contemporains, et dont +on saisit les traces dans la correspondance d'Innocent III, a t, plus +d'une fois, constate par les historiens. Toutefois on aurait tort de +faire peser sur la seule poque d'Innocent III la responsabilit d'une +telle situation. Ne du pouvoir excessif de la papaut, cette situation +avait commenc avant lui; elle s'aggrava sous ses successeurs. La +lecture attentive des documents permet de suivre, leur vritable date, +les progrs d'un tat de choses dont on n'a pas suffisamment marqu la +succession. Ainsi, ne parler que du changement de l'glise romaine en +_curie_, changement considr par les hommes pieux du temps comme +funeste pour la religion, on peut en placer l'origine vers le milieu du +XIIe sicle[42], un peu avant le moment o le collge des cardinaux +se vit charg, l'exclusion du clerg et des fidles[43], de pourvoir +l'lection des papes. Ce qu'on peut dire en somme, c'est que le +pontificat d'Innocent III, qui marque, pour la papaut, l'apoge du +pouvoir absolu, marque aussi, pour l'glise, le commencement d'une +dcadence qui, un sicle aprs, arrivera au dernier degr sous les papes +d'Avignon. + +Ainsi fut vicie, dans ses effets, l'oeuvre de Grgoire VII. Il +s'tait servi de la puissance du Saint-Sige pour rprimer les dsordres +de l'glise, et cette puissance, tendue inconsidrment par ses +successeurs, avait produit d'autres dsordres. En mme temps que +l'glise s'altrait, la papaut, son insu et par les mmes causes, se +trouva transforme. Elle se vit amene dserter les choses +spirituelles pour le tracas des affaires, la thologie pour le droit. + +Noye sous le flot des affaires sans nombre qui affluent vers elle, elle +perdit de vue les horizons de la spiritualit. Grgoire le Grand se +plaignait dj que son esprit, fatigu de soucis, ne ft plus capable de +s'lancer vers les rgions suprieures. Combien, depuis cette poque, +les choses s'taient aggraves! Emport, crivait Innocent III, dans le +tourbillon des affaires qui m'enlacent de leurs noeuds, je me vois +livr autrui et comme arrach moi-mme. La mditation m'est +interdite, la pense presque impossible; peine puis-je respirer.--Une +autre particularit sur laquelle se tait Innocent III, mais qui rsulte +de faits pars dans sa correspondance, c'est que, forc par la +multiplicit des affaires, auxquelles il ne pouvait suffire, d'largir +en proportion la sphre d'action ou d'influence de ses cardinaux et de +ses lgats, il les laissait empiter sur son autorit et s'arroger une +indpendance qu'il tait impuissant rprimer. On peut mme dire, sans +outrepasser la vrit, que, dans ses lettres, Innocent III apparat plus +d'une fois comme captif dans le cercle que forment autour de lui ses +cardinaux. Ainsi, quand on y regarde de prs, on s'aperoit que ce pape, +matre absolu de l'glise, tait cras par les affaires et domin par +ses conseils. + +F. ROCQUAIN, _La papaut au moyen ge_, Paris. +Didier et Cie, 1881, in-8. _Passim._ + + + + +III.--LE LIVRE DES CENS DE L'GLISE ROMAINE + +LE DENIER DE SAINT-PIERRE + + +L'glise romaine a eu, de trs bonne heure, de grandes proprits +foncires. Aussi prouva-t-elle bien vite la ncessit de faire dresser +un tat de ses revenus, ou, comme on disait alors, un Polyptyque; la +fin du Ve sicle, le pape Glase s'acquitta de cette tche avec tant +de succs que son oeuvre, peine modifie par saint Grgoire le +Grand, tait encore d'un usage courant quatre sicles plus tard. + +Mais durant les preuves qu'eurent subir au Xe et au XIe sicle +la ville de Rome et la papaut, il se creusa un vritable abme entre +les temps anciens et les temps nouveaux. Les vieilles archives, les +vieux titres de l'glise romaine disparurent dans la tourmente, et +lorsque Grgoire VII entreprit de rorganiser toute chose, il eut +grand'peine rassembler les dbris qui avaient chapp au naufrage. + +C'est de ce moment que date Rome le double mouvement qui pousse d'une +part recueillir et coordonner des titres domaniaux, c'est--dire +former des cartulaires, et, d'autre part, tablir de nouveaux +polyptyques, c'est--dire de nouveaux tats de revenus. De l diffrents +essais auxquels le camrier Cencius, l'officier charg des temporalits +de l'glise, donna en 1192 leur forme dfinitive. + +L'oeuvre de Cencius se compose de deux parties: + +1 D'un registre o sont inscrits, province par province, les noms des +dbiteurs de l'glise romaine et la quotit de leurs redevances; + +2 D'un cartulaire qui contient les titres constitutifs de la proprit +et de la suzerainet du Saint-Sige (donations, testaments, contrats +d'achat ou d'change, serments d'hommage, etc.). + +De ces deux parties la premire constitue ce qu'on peut appeler +proprement le _Liber censuum_ de l'glise romaine. + + * * * * * + +Un livre censier, ou, comme dit Brussel, un livre terrier, est un +registre de la recette faite pour un an de tous les cens et rentes +appartenant une _seigneurie_. + +La liste des divers cens et rentes que percevait le pape la fin du +XIIe sicle, en sa qualit de _seigneur_, voil ce qui constitue le +_Liber censuum_ de Cencius. + +Au sein du monde fodal, le Saint-Sige devait ncessairement prendre +l'apparence extrieure qui s'imposait alors tous les membres de la +socit, aux personnes morales comme aux individus; il est devenu une +seigneurie. + +On sait que le moyen ge entendait par ce terme un ensemble de droits, +d'origine et de caractres trs divers, o la proprit et la +souverainet confondues se marquaient par de certains services et +redevances. + +Dans l'Italie centrale, o le Saint-Sige avait depuis longtemps de +vastes domaines, qui, au temps de Charlemagne, lui avaient valu la +cession d'une partie de la puissance publique, la seigneurie du pape +s'tait tablie tout naturellement, comme en d'autres lieux celle des +ducs et des comtes. + +Mais le Saint-Sige tait un pouvoir d'une nature spciale: son +caractre de puissance morale et universelle lui valut dans le monde +fodal une autre seigneurie d'un genre particulier. + +A la fin du neuvime sicle, lorsque les princes carolingiens, qui +avaient t longtemps les patrons des glises et des monastres, ne +furent plus en tat de dfendre la proprit ecclsiastique contre les +usurpations des laques, on songea invoquer la protection pontificale. +C'tait le temps des grands pontificats de Nicolas Ier et de Jean +VIII. Les fondateurs de monastres, dsireux d'assurer la perptuit de +leur oeuvre, sollicitrent le patronat du Saint-Sige et ils +recommandrent l'aptre la proprit de l'tre moral qu'ils +constituaient. Les possessions attribues certains instituts +monastiques furent ainsi considres comme le bien de saint Pierre, et, +pour reconnatre le domaine minent ainsi concd l'aptre, elles +furent greves d'un cens annuel en faveur du Saint-Sige. + +Cela eut de grandes consquences dans l'ordre temporel aussi bien que +dans l'ordre spirituel. + +D'une part, les monastres censiers chapprent peu peu la main des +vques pour relever directement du Saint-Sige, et, d'autre part, la +nature originelle du lien qui les rattachait Rome dtermina, travers +toute l'Europe, la constitution d'un domaine pontifical d'un caractre +particulier. + +La papaut possda sur les terres des plus grandes abbayes un droit +minent de proprit, qui se marquait par le payement d'un cens, et il +n'en fallut pas davantage pour que peu peu le Saint-Sige assimilt +ce droit trs spcial celui que la coutume lui assignait sur nombre +d'tats chrtiens, et qui s'exprimait par des redevances analogues. + +Aprs la dissolution de l'Empire romain, qui avait t longtemps pour +les princes barbares la source de toute lgitimit, le Saint-Sige avait +paru tout dsign pour succder dans ce rle l'Empire. + +L'aptre enseigne que tout pouvoir lgitime vient de Dieu. Mais qui donc +aura mission d'clairer les consciences, de se prononcer sur la +lgitimit des pouvoirs de fait, sinon celui qui a reu du Christ le +droit de lier et de dlier toute chose? + +C'est donc la papaut que les hommes ont fait appel. Les tats +naissants et les dynasties nouvelles ont senti le besoin de se faire +reconnatre par elle. Elle a sacr Ppin et couronn Charlemagne; elle a +rig des trnes et dispens des couronnes. + +La papaut s'est trouve investie de la sorte d'une vritable +magistrature, d'un droit qu'on pourrait appeler _supra rgalien_, et ce +droit, comme les droits rgaliens eux-mmes, a pris, certains moments, +une forme fodale. + +Les puissances de frache date dsirrent marquer d'un signe visible +leur union avec le Saint-Sige et s'obligrent lui servir une +redevance annuelle. + +Cette redevance prit bien vite le nom de cens et se confondit aussitt +avec les divers revenus d'origine foncire que le Saint-Sige percevait +sous ce nom. Elle fut incorpore au domaine, elle compta parmi les +rentes de la seigneurie. + +Les papes du XIe sicle, et Grgoire VII en particulier, +s'efforcrent de prciser les rapports que marquait ce cens pay Rome +par divers tats chrtiens. + +Le domaine minent possd par l'aptre sur les monastres censiers se +traduisait sans difficult par la censive. Mais pour des principauts et +des royaumes, il paraissait difficile d'admettre que la redevance +conservt le caractre d'un simple lien de droit priv. + +Les papes y virent un signe de suprmatie politique et Grgoire VII +rclama le serment d'hommage Guillaume le Conqurant, comme un +suzerain son vassal. + +[Illustration: Lettre d'Eugne III, 16 aot 1147. + +Spcimen de l'criture employe au XIIe sicle la Chancellerie +pontificale. + +_Muse des Archives dpartementales_, n 39.] + +TRANSCRIPTION + + _Eugenius, episcopus, servus servorum Dei. Dilectis filiis + canonicis Trecensis ecclesie, salutem et apostolicam benedictionem. + Sicut ea que a nobis statuuntur firma volumus et illibata + persistere, ita ea que a fratribus nostris episcopis rationabili + providentia fiunt, ut in suo vigore permaneant, diligenti nos + convenit sollicitudine providere. Quod ergo a discretione religiosi + viri Acconis episcopi...._ + + _Si quis igitur hujus nostre confirmationis paginam sciens contra + eam temere venire temptaverit, indignationem omnipotentis Dei et + beatorum Petri et Pauli apostolorum ejus se noverit incursurum. + Datum Autisiodori. XVII. kl. septembris._ + +Cette thse de la cour de Rome ne fut pas admise partout sans +contestation, et il faut reconnatre qu'elle n'a jamais compltement +triomph[44]. + +Elle n'en a pas moins domin pendant plusieurs sicles les relations du +Saint-Sige avec la plupart des tats europens, et le principe en est +clairement nonc la premire page du _Liber censuum_. + +Le camrier de 1192 a soigneusement relev tous les cens dus au +Saint-Sige, et, sans s'occuper de rechercher l'origine de chacun d'eux, +il a consign dans un mme registre le nom de tous ceux qui en taient +grevs, parce que pour lui, comme pour la Chambre Apostolique, les +glises, monastres, cits ou royaumes, ainsi rapprochs en vertu d'un +symbole unique, taient tous galement du domaine de Saint Pierre, car +tous ils taient, ainsi que l'crivait le camrier en sa prface, _in +jus et proprietatem beati Petri consistentes_. + +L'oeuvre de Cencius marque, par consquent, le point d'arrive d'une +longue volution historique, qui a constitu, au profit du Saint-Sige, +une seigneurie d'un caractre spcial et d'une immense tendue. + +P. FABRE, _tude sur le Liber censuum de l'glise +romaine_, Paris, E. Thorin, 1892, in-8. + + + + +IV.--L'EMPEREUR FRDRIC II. + + +Pour les bons chrtiens, pour l'glise, pour les guelfes, Frdric fut +une figure de l'Antchrist. La lutte qu'il soutint contre deux papes +inflexibles, Grgoire IX et Innocent IV, eut, aux yeux des amis du +Saint-Sige, la grandeur d'un drame apocalyptique. Satan seul avait pu +souffler une telle malice dans l'me d'un prince que l'glise romaine +avait tenu tout enfant entre ses bras, au temps d'Innocent III. C'tait +un athiste, affirme Fra Salimbene, qui numre tous les vices de +l'empereur, la fourberie, l'avarice, la luxure, la cruaut, la colre, +et les histoires tranges que l'on contait tout bas, au fond des +couvents, sur ce personnage formidable. Au moment o Frdric venait de +dnoncer tous les rois et l'piscopat Grgoire IX comme faux pape et +faux prophte, celui-ci lanait l'encyclique _Ascendit de mari_: Voyez +la bte qui monte du fond de la mer, la bouche pleine de blasphmes, +avec les griffes de l'ours et la rage du lion, le corps pareil celui +du lopard. Elle ouvre sa gueule pour vomir l'outrage contre Dieu; elle +lance sans relche ses javelots contre le tabernacle du Seigneur et les +saints du ciel. L'anne suivante, Grgoire crivait: L'empereur, +s'levant au-dessus de tout ce qu'on appelle Dieu et prenant d'indignes +apostats pour agents de sa perversit, s'rige en ange de lumire sur la +montagne de l'orgueil.... Il menace de renverser le sige de saint +Pierre, de substituer la foi chrtienne les anciens rites des peuples +paens, et, se tenant assis dans le Temple, il usurpe les fonctions du +sacerdoce. A force de frquenter les Grecs et les Arabes, crit +l'auteur anonyme de la _Vie de Grgoire IX_, il s'imagine, tout rprouv +qu'il est, tre un Dieu sous la forme humaine. L'avocat pontifical +Albert de Beham, familier d'Innocent IV, crit encore, en 1245: Il a +voulu s'asseoir dans la chaire de Dieu comme s'il tait Dieu; non +seulement il s'est efforc de crer un pape et de soumettre sa +domination le sige apostolique, mais il a voulu usurper le droit divin, +changer l'alliance ternelle tablie par l'vangile, changer les lois et +les conditions de la vie des hommes. En 1245 et 1248, Innocent IV +dliait du serment de fidlit le clerg et les sujets du royaume des +Deux-Siciles, enlevait l'glise sicilienne aux juridictions impriales, +retranchait de la socit politique, comme de la communion religieuse, +les comtes et les bourgeois fidles au parti de l'empereur, autorisait +les seigneurs ecclsiastiques fortifier leurs chteaux contre +l'empereur, et jurait solennellement d'craser jusqu'aux derniers +rejetons de cette race de vipres. + +Pierre de la Vigne et les courtisans du prince souabe rpondaient d'une +voix aussi sonore que celle des champions de l'glise. Pierre tait le +confident de Frdric. J'ai tenu, dit son me Dante, les deux clefs +de son coeur, que j'ouvrais et refermais d'une main trs douce; on +peut croire que, chaque fois qu'il crivait, il n'tait que l'cho de la +pense de l'empereur. Mais la faon dont il exalta la mission religieuse +de son matre, par l'exagration des ides et des images, a trop +d'analogie avec les invectives lances par les dfenseurs du +Saint-Sige. Pour le chancelier, mme pour l'archevque de Palerme +Beraldo, pour le notaire imprial Nicolas de Rocca et les prlats +gibelins qui font leur cour Csar l'aide des textes de l'vangile, +Frdric est une sorte de Messie, un aptre charg par Dieu de rvler +l'Esprit saint, le pontife de l'glise dfinitive, le grand aigle aux +grandes ailes qu'Ezchiel a prophtis. Quant Pierre de la Vigne, il +sera le vicaire de Frdric, comme le premier Pierre a t celui de +Jsus; il est la pierre angulaire, il est la vigne fconde dont les +branches ombragent et rjouissent le monde. Le Galilen a reni trois +fois son Seigneur, le Capouan ne reniera jamais le sien. La fonction +mystique de l'glise romaine est sur le point de finir. Le haut cdre +du Liban sera coup, criaient les prophtes populaires, il n'y aura plus +qu'un seul Dieu, c'est--dire un monarque. Malheur au clerg! S'il +tombe, un ordre nouveau est tout prt. Innocent IV trouvait sur sa +table des vers annonant la dchance prochaine de la Rome des papes. Et +les troubadours provenaux, les exils de la croisade albigeoise, qui +avaient vu leurs villes livres aux inquisiteurs, chantaient dans les +palais de Palerme et de Lucera les strophes furieuses de Guillaume +Figueira: Rome tratresse, l'avarice vous perd et vous tondez de trop +prs la laine de vos brebis.... Rome, vous rongez la chair et les os des +simples, vous entranez les aveugles dans le foss, vous pardonnez les +pchs pour de l'argent; d'un trop mauvais fardeau, Rome, vous vous +chargez.... Rome, je suis content de penser que bientt vous viendrez +mauvais port, si l'empereur justicier mne droit sa fortune et fait ce +qu'il doit faire. Rome, je vous le dis en vrit, votre violence, nous +la verrons dcliner. Rome, que notre vrai sauveur me laisse bientt voir +cette ruine! + +Mais des cris de guerre et des formules de maldiction sont des +tmoignages bien vagues pour une recherche de la ralit historique. Il +faut laisser retomber la poussire de ce champ de bataille, si l'on veut +apercevoir clairement quelle fut l'action de l'empereur contre le +Saint-Sige et l'glise chrtienne. + +Il est, avant tout, certain qu'il n'a jamais tent de provoquer un +schisme dans l'glise. Il appelait avec mpris Milan la sentine des +patarins. A ses ennemis implacables, Grgoire IX et Innocent IV, il n'a +point oppos d'antipape. Il n'a point soutenu le faux pape de 1227 qui, +appuy par les barons romains, sigea ix semaines Saint-Pierre. Il +invoquait Dieu tmoin de sa fidlit au symbole approuv par l'glise +romaine, selon la discipline universelle de l'glise. Sur son lit de +mort, crit son fils Manfred au roi Conrad, il a reconnu d'un coeur +repentant, humblement, comme chrtien orthodoxe, la sacro-sainte glise +romaine, sa mre. Ainsi, jusqu' la fin, il maintint son adhsion +extrieure au christianisme romain. En 1242, dans le long interrgne qui +suivit la mort de Clestin IV, et au moment o il revenait sans cesse en +face des murs de Rome, que dfendaient contre lui les barons guelfes, il +crivait aux cardinaux d'une faon aussi pressante que saint Louis +lui-mme, sur la ncessit de rendre sans retard l'glise son pasteur +suprme. Innocent IV lu, il le flicita avec des paroles toutes +filiales; mais, six mois plus tard, il menaait le Snat et le peuple +romain de sa colre si Rome ne se soumettait point au matre absolu de +la terre et de la mer, dont tous les dsirs doivent s'accomplir. En +avril 1244, il annonait Conrad sa rconciliation avec le pape, il se +rjouissait d'avoir t admis par le pontife, en sa qualit de fils +dvot de l'glise, et comme prince catholique, dans l'unit de +l'glise; mais il ajoutait: comme fils an et unique, et _patron_ de +l'glise, _sicut primus et unicus Ecclesie filius et patronus_, notre +devoir est d'en favoriser la grandeur.... Nous tchons de toutes nos +forces, nous souhaitons d'un coeur sincre cette rformation de +l'glise qui nous donnera la paix, ainsi qu' nos amis et fidles, pour +toujours. + +[Illustration: La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile, +prs de Palerme.] + +Voil des paroles qui clairent singulirement l'histoire religieuse de +Frdric II. Le patron, le protecteur de l'glise, pour lui, n'est autre +que le matre absolu de l'glise. Il entend que celle-ci se courbe, +aussi docilement que la noblesse fodale et les villes, sous la loi +rigide de l'tat. Il prtend disposer des choses ecclsiastiques aussi +librement que des intrts sculiers de l'empire. Il crivait dj en +1236, Grgoire IX, au sujet de la collation des bnfices: Vous vous +irritez de ce que nous ayions choisi des personnes jeunes et +indignes.... Mais n'est-ce pas, en vertu du droit divin, un sacrilge +de disputer sur les mrites de notre munificence, c'est--dire sur la +question de savoir si ceux que l'empereur nomme sont dignes ou non? Il +crira, en 1246, tous les princes de la chrtient: Le pontife n'a le +droit d'exercer contre nous aucune rigueur, mme pour causes lgitimes. +En 1248, dans une ptre l'empereur de Nice, son gendre, il se plaint +amrement des rapports insupportables que les princes de l'Occident ont +avec les chefs de l'glise latine; dans tous les troubles de l'tat, +toutes les rvoltes et toutes les guerres, il dnonce la main toujours +prsente de l'glise, qui abuse d'une libert pestilentielle. Pour lui +l'Orient seul, l'Orient schismatique de Byzance et les khalifats +musulmans ont rsolu le problme des relations entre l'glise et l'tat; +ils n'ont point affaire des pontifes-rois; chez eux, la socit +clricale n'est point un corps politique. Ceci est la plaie de l'Europe +et de l'Occident. L'Asie est bien heureuse: elle jouit de la paix +religieuse; la puissance du prince n'y connat point de limite, parce +que l-bas, en dehors du sanctuaire, l'glise n'existe plus. + +Mais ce protectorat imprial, ce gouvernement csarien de l'glise par +le matre de l'empire a pour condition ncessaire la rformation de +l'glise. Ce n'est point assez que le pape et les vques n'aient plus +aucune action politique, que la souverainet temporelle du pape Rome +disparaisse aussi bien que la souverainet fodale des vques dans leur +diocse. Il faut encore que la hirarchie ecclsiastique renonce sa +force sociale, que le champ de son influence soit born l'apostolat +direct des consciences, que, pour elle, les chrtiens ne soient plus les +membres d'une socit politique, mais simplement des mes individuelles. +Dans son encyclique de 1246, Frdric crivait: Les clercs se sont +engraisss des aumnes des grands, et ils oppriment nos fils et nos +sujets, oubliant notre droit paternel, ne respectant plus en nous ni +l'empereur ni le roi.... Notre conscience est pure, et, par consquent, +Dieu est avec nous; nous invoquons son tmoignage sur l'intention que +nous avons toujours eue de rduire les clercs de tous les degrs, et +surtout les plus hauts d'entre eux, un tat tel qu'ils reviennent la +condition o ils taient dans l'glise primitive, menant une vie tout +apostolique et imitant l'humilit du Seigneur. Les clercs de ce temps +conversaient avec les anges, faisaient d'clatants miracles, soignaient +les infirmes, ressuscitaient les morts, rgnaient sur les rois par la +saintet de leur vie et non par la force de leurs armes. Ceux-ci, livrs +au sicle, enivrs de dlices, oublient Dieu; ils sont trop riches, et +la richesse touffe en eux la religion. C'est un acte de charit de les +soulager de ces richesses qui les crasent et les damnent. En 1249, il +accuse, en face de la chrtient entire, Innocent IV d'avoir sduit le +mdecin qui, Parme, tenta d'empoisonner l'empereur; il invoque le +concours de tous les princes pour le salut de la sainte glise, sa +mre, qu'il a, dit-il, le droit et la volont de rformer pour +l'honneur de Dieu. + +[Illustration: Sceau de Frdric II.] + + * * * * * + +Grgoire IX dit quelque part de Frdric II: Il ment au point +d'affirmer que tous ceux-l sont des sots qui croient qu'un Dieu +crateur de l'univers et tout-puissant est n d'une vierge.... Il ajoute +qu'on ne doit absolument croire qu' ce qui est prouv par les lois des +choses et par la raison naturelle. Telle tait en effet la vritable +hrsie de l'empereur. Il ne s'agit plus, ici, de rduire la puissance +politique de l'glise, d'enlever aux papes la direction suprieure de la +chrtient; c'est le prestige mme de la foi chrtienne qu'il veut +atteindre, et, de mme qu'il a scularis l'tat, en soumettant toutes +les forces de la socit, l'glise comme les autres, la volont d'un +seul matre, il scularise la science, la philosophie, la foi, en leur +donnant pour matresse unique et souveraine la raison. + +Frdric II se proccupait sincrement des hauts problmes +philosophiques, non point comme un chrtien qui demande la sagesse +profane la confirmation de sa foi, mais comme un esprit libre qui aspire + la vrit, quelque affligeante qu'elle puisse tre pour les croyances +communes de son sicle. Il dirigeait sa cour une vritable acadmie +philosophique. Un disciple des coles d'Oxford, de Paris et de Tolde, +Michel Scot, chrtien rgulier, que protgea Grgoire IX, lui avait +apport en 1227, traduits en latin, les principaux commentaires +aristotliques d'Averros et, entre autres, celui du _Trait de l'Ame_. +En 1229, l'empereur, tout en ngociant avec le Soudan, chargeait les +ambassadeurs musulmans de questions savantes pour les docteurs d'Arabie, +d'gypte et de Syrie. Plus tard il interrogeait encore sur les mmes +points de mtaphysique le Juif espagnol Juda ben Salomo Cahen, l'auteur +d'une encyclopdie, l'_Inquisitio sapienti_; il renouvelait enfin, vers +1240, cette enqute rationnelle, dans le monde entier de l'islam, puis +prs d'Ibn Sabin de Murcie, le plus clbre dialecticien de l'Espagne. +Celui-ci rpondit pour l'amour de Dieu et le triomphe de l'islamisme, +et le texte arabe de ses rponses est conserv, sous le titre de +_Questions siciliennes_, avec les demandes de l'empereur, dans un +manuscrit d'Oxford. Aristote, interrogeait Frdric, a-t-il dmontr +l'ternit du monde? S'il ne l'a pas fait, que valent ses arguments? +Quel est le but de la science thologique, et quels sont les principes +prliminaires de cette science, si toutefois elle a des principes +prliminaires, entendons, si elle relve de la pure raison? Quelle est +la nature de l'me? Est-elle immortelle? Quel est l'indice de son +immortalit? Que signifient ces mots de Mahomet: Le coeur du croyant +est entre les doigts du misricordieux? + +[Illustration: Monnaie de Frdric II.] + +Ces ides hardies, vers lesquelles jusqu'alors le moyen ge ne s'tait +tourn que pour les exorciser, ont travers la civilisation de l'Italie +impriale, tout en suivant, comme en un lit parallle, la direction mme +de la politique de l'empereur. Le parti gibelin se sentit d'autant plus +libre du ct de l'glise de Rome, que la philosophie patronne par son +prince affranchissait plus rsolument la raison humaine de l'obsession +du surnaturel. Et comme le fond de toute mtaphysique recle une +doctrine morale, les partisans de l'empereur, ceux qui aimaient la +puissance temporelle, la richesse et les flicits terrestres, tout en +s'inquitant assez peu de l'ternit du monde et de l'intellect unique, +accueillirent avec empressement une sagesse qui les rassurait sur le +lendemain de la mort, rendait plus douce la vie prsente, dconcertait +le prtre et l'inquisiteur, teignait les foudres du pape. Les +_picuriens_ de Florence, en qui le XIIe sicle avait vu les pires +ennemis de la paix sociale, puisqu'ils attiraient sur la cit les +colres du ciel, furent, deux reprises, vers la fin du rgne de +Frdric et sous Manfred, les matres de leur rpublique. Les Uberti +tinrent alors la tte du parti imprial dans l'Italie suprieure: ils +dominrent avec duret et grandeur d'me, et ct d'eux, plus de cent +mille nobles, dit Benvenuto d'Imola, hommes de haute condition, qui +pensaient, comme leur capitaine Farinata et comme picure, que le +paradis ne doit tre cherch qu'en ce monde. Jusqu' la fin du XIIIe +sicle, travers toutes les vicissitudes de leur fortune politique, ces +indomptables gibelins portrent trs haut leur incrdulit religieuse, +peut-tre mme un matrialisme radical. Quand les bonnes gens, dit +Boccace, voyaient passer Guido Cavalcanti tout rveur dans les rues de +Florence, il cherche, disaient-ils, des raisons pour prouver qu'il n'y a +pas de Dieu. On avait dit la mme chose de Manfred, qui ne croyait, +crit Villani, ni en Dieu, ni aux saints, mais seulement aux plaisirs +de la chair. On attribua au cardinal toscan Ubaldini, qui soutint +vaillamment Rome le parti maudit des Hohenstaufen, cette parole dj +voltairienne: Si l'me existe, j'ai perdu la mienne pour les gibelins. +On le voit, chez tous, le trait caractristique de l'incrdulit est le +mme; ils ont rejet, comme superstitieuses, les croyances essentielles +de toute religion; qu'ils le sachent ou non, ils procdent d'Averros. +Dante a group quelques-uns d'entre eux, Farinata, Frdric II, +Ubaldini, Cavalcante Cavalcanti, dans la mme fosse infernale; mais le +plus magnanime de tous, Farinata, ne veut pas croire l'enfer, dont +la flamme le dvore; il se dresse debout, de la ceinture en haut, hors +de son sarcophage embras, et promne un oeil altier sur l'horrible +rgion qu'il mprisera ternellement: + + Ed ei s'ergea col petto e colla fronte, + Come avesse l'inferno in gran dispitto. + (_Inf._, X, 35.) + +A cette mtaphysique d'incrdulit, cet effacement du surnaturel dans +la vie des consciences, correspond une vue nouvelle de la nature. Ici, +le miracle s'est vanoui, l'omniprsence de Dieu, cette joie des mes +pures, l'embche perptuelle de Satan, cette terreur des esprits +faibles, ont disparu; il ne reste plus que les lois immuables qui +rglent l'volution indfinie des tres vivants, les combinaisons des +forces et des lments. La renaissance des sciences naturelles avait +pour premire condition une thorie toute rationnelle de la nature. + +C'est encore vers Aristote, naturaliste et physicien, que les Arabes, +alchimistes et mdecins, ramenrent l'Italie mridionale. Vers 1250, +Michel Scot traduisit pour Frdric l'abrg fait par Avicenne de +l'_Histoire des animaux_. Matre Thodore tait le chimiste de la cour +et prparait des sirops et diverses sortes de sucres pour la table +impriale. La grande cole de Salerne renouvelait, pour l'Occident, les +tudes mdicales, d'aprs les mthodes de la science arabe, +l'observation directe des organes et des fonctions du corps humain, la +recherche des plantes salutaires, l'analyse des poisons, +l'exprimentation des eaux thermales. Frdric rtablit le rglement des +empereurs romains qui interdisait la mdecine quiconque n'avait pas +subi d'examen et obtenu la licence. Il fixa cinq annes le cours de +mdecine et de chirurgie. Il fit tudier les proprits des sources +chaudes de Pouzzoles. Il donnait lui-mme des prescriptions ses amis +et inventait des recettes. On lui amenait d'Asie et d'Afrique les +animaux les plus rares et il en observait les moeurs; le livre _De +arte venandi cum avibus_, qui lui est attribu, est un trait sur +l'anatomie et l'ducation des oiseaux de chasse. Les simples contaient +des choses terribles sur ses expriences. Il ventrait, disait-on, des +hommes pour tudier la digestion; il levait des enfants dans +l'isolement, pour voir quelle langue ils inventeraient, l'hbreu, le +grec, le latin, l'arabe, ou l'idiome de leurs propres parents, dit Fra +Salimbene, dont toutes ces nouveauts bouleversent l'esprit; il faisait +sonder par ses plongeurs les gouffres du dtroit de Messine; il se +proccupait de la distance qui spare la terre des astres. Les moines se +scandalisrent de cette curiosit universelle; ils y voyaient la marque +de l'orgueil et de l'impit; Salimbene la qualifie, avec un ineffable +ddain, de superstition, de perversit maudite, de prsomption sclrate +et de folie. Le moyen ge n'aimait point que l'on scrutt de trop prs +les profondeurs de l'oeuvre divine, que l'on surprt le jeu de la vie +humaine ou celui de la machine cleste. Les sciences de la nature lui +semblaient suspectes de malfice, de sorcellerie. L'Italie, engage par +les Hohenstaufen dans les voies de l'observation exprimentale, devait +tre longtemps encore la seule province de la chrtient o l'homme +contemplt, sans inquitude, les phnomnes et les lois du monde +visible. + +E. GEBHART, _L'Italie mystique_, Paris, Hachette, +1893, in-16, 2e d. _Passim._ + + + + +CHAPITRE IX + +LES CROISADES + + PROGRAMME.--_Fondation du royaume de Jrusalem. La prise de + Constantinople. Influence de la civilisation orientale sur + l'Occident.--Croisades et missions dans l'Orient de l'Europe._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Il n'y a pas, en franais, de bonne =histoire gnrale des + croisades=. Celle de Michaud, que l'on a tort de lire encore, ne + vaut rien. Celle de Wilken (_Geschichte der Kreuzzge_, Leipzig, + 1807-1832, 7 vol. in-8) est vieillie. Il existe en allemand trois + Manuels: B. Kugler, _Geschichte der Kreuzzge_, Berlin, 1891, 2e + d.;--H. Prutz, _Kulturgeschichte der Kreuzzge_, Berlin, 1883, + in-8;--O. Henne am Rhyn, _Kulturgeschichte der Kreuzzge_, + Leipzig, 1894, in-8. + + Les monographies relatives l'histoire des Croisades sont + innombrables. C'est une des parties de l'histoire du moyen ge qui + ont t tudies de nos jours avec le plus de soin. Voir, entre + autres: Cte P. Riant, _Expditions et plerinages des + Scandinaves en Terre Sainte au temps des Croisades_, Paris, 1865, + in-8;--R. Rhricht, _Beitrge zur Geschichte der Kreuzzge_, + Berlin, 1876, 2 vol. in-8;--H. v. Sybel, _Geschichte des ersten + Kreuzzges_, Berlin, 1881, in-8;--J. Tessier, _Quatrime croisade. + La diversion sur Zara et Constantinople_, Paris, 1884, in-8";--R. + Rhricht, _Studien zur Geschichte des fnften Kreuzzges_, + Innsbrck, 1891, in-8;--le mme, _Die Kreuzpredigten gegen den + Islam_, dans la _Zeitschrift fr Kirchengeschichte_, VI (1884);--A. + Lecoy de la Marche, _La prdication de la croisade au XIIIe + sicle_, dans la _Revue des Questions historiques_, juillet + 1890;--H. Derenbourg, _Ousma-ibn-Mounkidh, un mir syrien au + premier sicle des croisades_, Paris, 1889-1893, in-8. + + L'=histoire des tablissements des croiss en Orient= (Palestine, + Syrie, Achae, Chypre, etc.) a t l'objet de quelques travaux + considrables, dont les principaux sont: G. Dodu, _Histoire des + institutions monarchiques dans le royaume latin de Jrusalem_, + Paris, 1894, in-8;--G. Rey, _Les colonies franques de Syrie_, + Paris, 1884, in-8;--G. Schlumberger, _Les principauts franques + dans le Levant_, Paris, 1879, in-8;--Cte L. de Mas Latrie, + _Histoire de l'le de Chypre sous les princes de la maison de + Lusignan_, Paris, 1852-1861, 3 vol. in-8;--C. Buchon, _Histoire + des conqutes et de l'tablissement des Franais dans les provinces + de l'ancienne Grce au moyen ge_, Paris, 1846, in-8;--Bonne de + Guldencrone, _L'Achae fodale_, Paris, 1889, in-8;--W. Heyd, + _Histoire du commerce du Levant au moyen ge_, Leipzig, 1885-1886, + 2 vol. in-8, trad. de l'all. + + Sur la lgende de =Saladin= au moyen ge: G. Paris, dans le _Journal + des Savants_, 1893. + + =L'histoire intrieure de l'Asie= l'poque des Croisades est + esquisse d'une manire intressante et nouvelle par M. L. Cahun, + dans l'_Histoire gnrale du IVe sicle nos jours_, prcite, + t. II (1895), ch. XVI. + + Le Programme ne parle pas des =croisades d'Espagne=. C'est cependant + un sujet important. Consulter, en attendant la publication de la + grande Histoire gnrale de l'Espagne prpare par l'Acadmie de + l'Histoire de Madrid: R. Dozy, _Histoire des musulmans d'Espagne_, + Leyde, 1861, 4 vol. in-8. + + + + +I.--PIERRE L'HERMITE. + + +On a entass sur le nom de Pierre l'Hermite, dont la personnalit est si +troitement lie l'histoire de la premire croisade, une quantit de +lgendes et d'amplifications de rhtorique. Sur sa vie, antrieurement +son premier plerinage, on ne possde cependant qu'un nombre extrmement +restreint de documents authentiques. Il s'appelait Pierre; il tait n +Amiens ou aux environs de cette ville, et fut moine; ajoutons qu'il +n'exera jamais d'autre profession, et nous aurons dit tout ce qu'on +sait de source certaine. Tous les renseignements supplmentaires que +fournissent les historiens modernes sont hypothse et roman. + +Que n'a-t-on pas racont de lui? Son plerinage en Palestine, sa +rencontre et son entretien avec le patriarche grec de Jrusalem, la +vision cleste dont il fut favoris dans cette ville[45], la mission +qu'il y reut de prcher la croisade, sa visite au pape Urbain II dont +il aurait obtenu le consentement, puis son apparition en Occident comme +prcurseur du pape, et son dpart la tte d'une grande arme de +croiss rassemble par lui; tous ces rcits traditionnels forment comme +un nimbe autour de sa tte.--Reste savoir s'ils sont corrobors par +des preuves solides. + +Il est trs probable que Pierre fit, en effet, un voyage en Orient avant +1096. Mais le chroniqueur Albert d'Aix s'est fait l'interprte d'une +pure lgende en lui attribuant, pendant son sjour Jrusalem, dans +l'glise du Saint-Spulcre, une vision qui aurait t la cause +dterminante de la croisade. On ne sait mme pas si Pierre, lors de ce +premier voyage, avait pu arriver prs de Jrusalem ou s'il avait t +oblig de s'arrter avant d'avoir atteint la frontire de la Palestine. +La tradition rapporte par Albert d'Aix a d se former pendant les vingt +premires annes du XIIe sicle; elle a pris naissance dans l'opinion +fermement accrdite alors que l'entreprise avait t prpare _non tam +humanitus quant divinitus_. Sous l'influence de cette ide que le monde +cleste est en relation troite avec le monde terrestre, et les +vritables motifs de la croisade venant s'effacer de plus en plus du +souvenir des contemporains, il n'est pas tonnant que la lgende soit +arrive se substituer compltement la ralit. On s'explique que +dans les pays o Pierre a le premier prch la croisade, tels que le +nord de la France, la Lorraine et le pays du Rhin, la foule ait pu +oublier tout ce qui en dehors de lui avait contribu au mme but, pour +faire de lui seul l'agent essentiel de l'entreprise. + +Pierre, en revenant de terre sainte, eut-il une entrevue avec Urbain II, +soit Rome, soit en France? fut-il le prcurseur du pape, qu'il aurait +dcid organiser l'expdition d'outre-mer? Cela est fort douteux; les +crivains contemporains du XIe sicle laissent tous entendre qu'en +France ce n'est pas Pierre l'Hermite, mais Urbain seul, qui a donn +l'impulsion au mouvement de la croisade. Le moment o Pierre a paru en +public pour la premire fois ne saurait tre plac avant le concile de +Clermont. Il faut, dit Sybel, laisser au pape la gloire dont jusqu' +nos jours l'hermite d'Amiens lui a disput une bonne moiti. Urbain vint + Clermont un moment o une tendance inconsciente poussait le monde +vers l'Orient, mais o aucune parole n'avait encore t prononce dans +ce sens. Cette parole, il la fit entendre, et alors princes et +chevaliers, nobles et vilains, et, parmi les vilains, Pierre, se +levrent. Rendons au pape ce qui lui appartient. + +Que Pierre ait assist, comme le veut la tradition vulgaire, au concile +de Clermont et qu'il y ait prononc une harangue, ce sont encore l des +faits qui ne sont ni certains ni mme probables. Car c'est pendant +l'hiver de 1095-96 que Pierre prcha pour la premire fois la croisade. +Mais, suivant Orderic Vital, l'Hermite, suivi de quinze mille hommes +pied et cheval, arriva Cologne le samedi de Pques, 12 avril 1096. +C'tait, dit Guibert de Nogent, l'cume de la France, _fx residua +Francorum_. Comment avait-il pu runir en si peu de temps pareille +troupe autour de lui? La famine de 1095, qui arracha tant de misrables +au sol natal, ne suffit pas l'expliquer; il faut encore faire la part +du prestige personnel de l'Hermite. + +D'aprs les tmoins oculaires, Pierre tait un homme intelligent, +nergique, dcid, rude, enthousiaste, un tribun populaire. De petite +taille, maigre, brun de visage, avec une longue barbe grise, il tait +vtu d'une robe de laine et d'un froc de moine, sans chausses ni +chaussures. Il allait mont sur un ne dont la foule idoltre arrachait +les poils pour s'en faire des reliques. Il menait une vie austre, ne +mangeait ni pain ni viande, mais buvait du vin. Il distribuait +gnreusement les dons qu'il recevait en abondance. + +Il faut reconnatre que le succs de la prdication de cet homme fut +extraordinaire. Les bandes qui le suivaient l'entouraient d'une telle +vnration que ses actions et ses paroles taient pour elles des oracles +divins. Guibert, qui avait assist au concile de Clermont, est forc de +rendre ce tmoignage l'Hermite: Je n'ai jamais vu personne tre +honor de la sorte. + +[Illustration: L'glise du Saint-Spulcre, Jrusalem.] + +Ainsi, l'appel du pape fut, pour ainsi dire, le foyer qui projeta sur le +nom de Pierre les premiers rayons de clbrit. Mais, ds lors, les +rcits o il racontait son plerinage manqu et les souffrances des +plerins, sa parole ardente, la nouveaut mme de la croisade, le +placrent si haut dans l'opinion des masses qu'elles le regardrent +comme un saint. + +L'tendue des pays parcourus par Pierre pendant sa prdication est +d'ailleurs une des causes qui ont le plus contribu fonder sa +rputation. Entre le concile de Clermont et son dpart pour l'Orient, il +trouva moyen de parcourir des distances normes, gagnant partout des +partisans la cause du pape. L o il ne pouvait pas aller lui-mme, il +envoyait sans doute des missionnaires, comme Gauthier sans Avoir, +Reinold de Breis, Gauthier de Breteuil et Gottschalk. Il semble qu'il +ait commenc sa carrire oratoire en Berry, province limitrophe de +l'Auvergne et de la Marche, o Urbain se trouvait pendant l'hiver de +1095. Il passa de l en Lorraine et dans la rgion rhnane, mais son +itinraire est inconnu. + +Aprs un sjour d'une semaine Cologne, il traversa paisiblement avec +une arme immense et confuse de Franais, de Souabes, de Bavarois et de +Lorrains, l'Allemagne du sud et la Hongrie. La traverse de la Bulgarie +fut, au contraire, difficile et sanglante. Les bandes de Pierre taient +dcimes quand elles arrivrent Constantinople, trois mois et dix +jours aprs leur dpart de Cologne. Elles y trouvrent un nombre assez +considrable de plerins venus de Lombardie, et Gauthier sans Avoir, qui +s'tait spar du gros des forces de l'Hermite sur les bords du Rhin, +pour prendre les devants. + +L'expdition se termina au mois d'octobre par un dsastre lamentable +prs de Civitot ou Hersek, en Asie Mineure. Parmi ceux qui chapprent +aux coups des Turcs, on cite, outre Pierre, le comte Henri de +Schwarzenberg, Frdric de Zimmern, Rodolphe de Brandis, qui, blesss +dans le combat, gurirent de leurs blessures et se joignirent plus tard + l'arme de Godefroi de Bouillon. Mais le plus grand nombre prit, +entre autres Gauthier sans Avoir, perc de sept flches, le comte +palatin Hugues de Tubingue, le duc Walther de Teck, le comte Rodolphe de +Sarverden. On voit que les compagnons de Pierre n'avaient point t, +comme on le dit souvent sur la foi de Guibert de Nogent, exclusivement +recruts dans la lie des populations occidentales. + +En se rpandant en Europe, la nouvelle du dsastre porta, sans doute, +une grave atteinte la considration dont le nom de Pierre l'Hermite +tait entour; on dut tout d'abord attribuer la responsabilit du sang +vers, comme on le fit pour Volkmar, Gottschalk et Emich, ces hommes +que le chroniqueur Ekkehard compare la _paille_, tandis que Godefroi +de Bouillon et les autres chefs aims de Dieu sont le _bon grain_. En +tout cas, aprs la droute de Civitot, le rle de l'Hermite fut +brusquement termin. On le retrouve dans la grande arme des croiss +pendant l'hiver de 1097, mais il n'y exerce pas d'influence. Pendant le +sige d'Antioche, en janvier 1098, il essaya mme de s'enfuir, +apparemment pour ne point supporter plus longtemps les fatigues de +l'expdition. De l le bruit qui arriva en l'an 1100 au plus tard la +connaissance d'Ekkehard, que Pierre avait t un hypocrite: _Petrum +multi postea hypocritam esse dicebant._ + +[Illustration: La porte de David, Jrusalem.] + +Cependant Pierre, ramen de force au camp des croiss, fit +convenablement le reste de la campagne. Il fut mme employ par les +chefs chrtiens pour ngocier avec Kerbogha, puis charg de +l'administration du trsor des pauvres de l'arme, sur lesquels il avait +gard peut-tre quelque chose de son premier ascendant. Aprs la prise +de Jrusalem, il resta dans cette ville avec les malades, tandis que les +hommes valides faisaient contre les Sarrasins la marche qui aboutit la +dcisive victoire d'Ascalon. Tel est le dernier renseignement +authentique sur le rle jou par l'Hermite pendant la premire croisade +et sur son sjour en terre sainte. On peut admettre comme vraisemblable +qu'il revint d'Orient vers 1099 ou 1100, en compagnie de plerins +originaires du pays de Lige. Sur les instances de ses derniers +admirateurs, il aurait fond aux environs de Huy une glise et un +monastre. C'est l qu'il mourut. Son corps fut transfr en 1242 dans +l'glise de Neufmoustier. + +D'aprs H. HAGENMEYER, _Le vrai et le faux sur Pierre +l'Hermite, analyse critique des tmoignages historiques +relatifs ce personnage et des lgendes auxquelles +il a donn lieu_, trad. de l'all. par Furcy +Raynaud, Paris, 1883, in-8, la librairie de la Socit +bibliographique. + + + + +II.--LE PILLAGE DE CONSTANTINOPLE PAR LES CROISS DE 1204. + + +Si l'on n'coutait que les lamentations de Nictas sur la seconde prise +de Constantinople, la ville impriale, thtre d'abominations sans +gales, aurait vu prir, en 1204, sous les coups de Barbares ignorants, +aussi bien tous les chefs-d'oeuvre de l'art antique qui s'y trouvaient +rassembls que les plus prcieux et les plus vnrables des objets +consacrs par les souvenirs du christianisme. Heureusement, sur tous ces +faits, il faut se garder de prendre la lettre tant le rcit de +Nictas, dplorant la destruction de monuments qui existent encore +aujourd'hui, que les assertions de Nicolas d'Otrante, se plaignant de la +disparition des reliquaires de la Passion qui, en ralit, ne quittrent +le palais du Bucolon que pour passer, trente ans plus tard, dans le +trsor de la Sainte-Chapelle. Mais, tout en faisant la part des +exagrations des vaincus, il est impossible de nier qu' la suite du +dernier assaut donn Byzance par les Latins, et malgr l'accueil si +humble qu'ils reurent des Grecs, et surtout du clerg, des scnes +horribles de meurtre et de pillage se succdrent dans la malheureuse +ville. Seulement, il faut distinguer deux priodes diffrentes dans +l'histoire de ces faits regrettables: la premire, courte et violente, +dura du 14 au 16 avril 1204; c'est pendant ces trois jours qu'eurent +lieu les profanations dont les Grecs se plaignirent si justement au pape +dans un curieux mmoire qui nous a t conserv, et dont trois lettres +d'Innocent III sont l'cho indign. C'est peine si la garde mise par +les chefs de l'arme dans les palais impriaux put prserver les +chapelles de ces palais de la rapacit des soldats; aucun sanctuaire ne +parat avoir t pargn, et Sainte-Sophie dut ses trsors merveilleux +et l'immense renom dont ils jouissaient de se voir le thtre d'excs +plus odieux que partout ailleurs. Aux profanations des glises vinrent +s'ajouter celles des tombes impriales, dont Nictas ne craint pas +d'accuser Thomas Morosini, patriarche latin lu, mais qui durent tre +striles, Alexis III s'tant charg, sept ans plus tt, de les +dpouiller de tous les joyaux qu'elles contenaient. + +Dans les premiers moments, la rage des conqurants parat avoir t +extrme. Quant li Latin, dit Ernoul, orent prise Constantinoble, il +avoient l'escu Damedieu enbrac, et, tantost come il furent dedens, il +le geterent jus, et enbracerent l'escu au diable; il corurent sus a +sainte Iglise premierement, et briserent les abbaes et les roberent. +Les chsses des saints, dont beaucoup taient en cuivre maill, et par +consquent sans valeur pour les pillards, furent brises. On arrachait +les pierreries et les cames qui en faisaient l'ornement, et l'on en +jetait au loin les reliques. Un nombre infini de ces reliures de mtal +si somptueuses qui recouvraient les livres de choeur eurent un sort +pareil; les images des saints furent foules aux pieds ou lances la +mer. Au bout de quelques jours, les Latins paraissent avoir eu honte de +ces scandales et mme redout la colre divine. Le conseil des chefs se +runit, et l'on prit des mesures svres pour arrter tous ces excs. +Les vques de l'arme fulminrent l'excommunication contre tous ceux +qui se rendraient coupables de nouveaux sacrilges, et aussi contre ceux +qui ne viendraient pas mettre, en des lieux dsigns cet effet, le +butin dj recueilli. Quelques jours plus tard, d'ailleurs, l'lection +et le couronnement de Baudouin Ier (16 mai) vinrent substituer un +pouvoir rgulier l'anarchie; les diffrents corps de l'arme furent +cantonns dans les divers quartiers de la ville, et un ordre au moins +apparent vint succder aux scnes de violence des premiers jours. Mais +l commence, surtout en ce qui concerne les trsors des glises et des +reliques, la seconde priode du pillage, celle de la spoliation +rgulire et mthodique; cette priode parat avoir dur plusieurs mois, +plusieurs annes, je dirai mme presque autant que l'empire latin +d'Orient. + + * * * * * + +Il n'est pas impossible d'entrer dans quelques dtails sur la nature des +objets sacrs plus particulirement recherchs par les Latins; il semble +que ces objets peuvent se diviser en deux classes: les reliques et les +ornements ecclsiastiques; mais, pour les uns comme pour les autres, les +croiss ne paraissent point avoir agi l'aventure. + +Parmi les reliques, ce sont les fragments du bois de la Vraie Croix, +depuis longtemps objet d'une vnration spciale en France, qui semblent +avoir excit le plus vivement leur convoitise. Constantinople avait sur +ce point de quoi les satisfaire; sans parler des reliques insignes, des +[grec: timia Xula], grand tait le nombre de ces phylactres, de ces +_encolpia_, destins tre ports au cou, et dont l'usage, parmi les +familles riches, tait dj gnral du temps de saint Jean Chrysostome; +tous contenaient, avec d'autres reliques, une parcelle plus ou moins +importante du bois de la Vraie Croix. Les palais des familles +princires, les couvents, renfermaient d'autres croix plus grandes; les +couronnes de lumire des glises en portaient souvent de suspendues +au-dessus des autels. Au retour des croiss, les sanctuaires de l'Europe +en reurent un grand nombre, presque toujours gratifies, soit par ceux +qui les rapportaient, soit par ceux qui les recevaient en dpt, de +quelque origine plus ambitieuse qu'authentique. Presque toutes taient +censes avoir appartenu Constantin, sainte Hlne ou tout au moins +Manuel Comnne. + +Aprs la Vraie Croix, c'taient les reliques de l'Enfance et de la +Passion du Christ, celles de la Vierge, des Aptres, de saint Jean le +Prcurseur, du protomartyr saint tienne, de saint Laurent, de saint +Georges et de saint Nicolas que les Latins recherchaient avec le plus +d'avidit. Une ide dont ils paraissent aussi avoir t pntrs et qui +leur avait t sans doute suggre ds avant leur dpart, c'est +l'intrt que pouvaient avoir certaines grandes glises de l'Europe +possder des reliques considrables et authentiques des saints orientaux +sous le vocable desquels elles avaient t ddies; c'est ainsi que les +cathdrales de Chlons-sur-Marne et de Langres, qui reurent chacune, +pendant le temps des croisades, trois envois successifs des restes de +saint tienne et de saint Mamms, leurs patrons respectifs, furent +redevables la prise de Constantinople des plus considrables de ces +envois. + +Quant aux objets destins au service du culte et l'ornementation des +glises, il suffit de parcourir les listes des prsents adresss cette +poque de Constantinople en Occident pour tre tonn de la quantit +considrable de vases sacrs en or et en argent, d'encensoirs, de croix +processionnelles, de parements d'autels et de vtements ecclsiastiques, +mme de tapis et de tissus neufs d'or, d'argent et de soie, qui prirent +le chemin de l'Italie, de la France et de l'Allemagne. Les dyptiques, +les tables d'ivoire qui devaient servir enrichir les couvertures des +manuscrits de l'Occident, figurent aussi en grand nombre parmi les +objets recueillis par les croiss. Enfin, ce ne dut pas tre sans penser +de loin l'ornementation des chsses encore barbares de leurs saints +que les clercs de l'arme latine firent si ample provision de ces +anneaux, de ces pierres antiques, dont ils remplirent, leur retour, +les trsors de leurs cathdrales, et que, sans le vouloir, ils ont ainsi +sauvs d'une destruction presque certaine. + +[Illustration: maux byzantins du reliquaire de Limbourg. + +(Didron, _Annales archologiques_.)] + + * * * * * + +Que devint tout ce butin religieux? Une partie considrable dut en tre +dtourne, ainsi que nous le verrons plus loin; mais le reste, la +suite des mesures prises, vers Pques, par les chefs de l'arme, fut-il, +avec les autres dpouilles de la ville, rapport aux lieux dsigns +cet effet--trois glises, suivant Villehardouin, un monastre, selon +Clari--et mis en commun sous la garde de dix chevaliers et de dix +Vnitiens? Il n'y a gure lieu d'en douter en ce qui concerne les +ornements d'glise et les vases sacrs. Pour les reliques, il est +certain qu'un grand nombre fut rapport, mais il y a lieu de penser +qu'elles furent ds l'origine spares du reste du butin, car on voit +qu' l'exemple des croiss de 1097, ceux de 1204 confirent au doyen des +vques, Garnier de Trainel, vque de Troyes, la charge qu'avait +remplie Jrusalem Arnould de Rohas, celle de _procurator sanctarum +reliquiarum_, et que ce fut dans la maison habite par Garnier que tous +ces objets sacrs trouvrent un asile. + +Un premier partage du butin fut fait entre le 22 avril et le 9 mai. Il +est croire que les Vnitiens se remboursrent de leur double crance +contre les croiss et contre les Comnnes, et qu'une fois les sommes +prleves, il fut fait, comme le dit Sanudo, deux parts gales, l'une +pour les Latins et l'autre pour Venise, parts dont un quart retourna, +aprs le couronnement de Baudouin Ier, au trsor imprial: suivant +Villehardouin, les trois huitimes des croiss montrent la somme de +400 000 marcs (20 800 000 francs). Mais le marchal de Champagne ne +parle pas d'un second partage racont en dtail par Robert de Clari. +Suivant Robert, ces deux premires rpartitions n'auraient port que sur +le _gros argent_, la monnaie et la vaisselle massive; quant aux joyaux, +aux tissus d'or et de soie, ils auraient t, vers le mois d'aot, +furtivement enlevs par les chevaliers rests dans la ville pendant la +campagne de Baudouin Ier contre Boniface de Monferrat, et diviss +entre ces tratres pour lesquels Clari ne trouve pas d'injures assez +fortes. C'est donc entre les mains de ces chevaliers flons, et +probablement sur l'ordre et au profit du doge, qui commandait dans la +ville en l'absence de l'empereur, que tombrent tous les trsors enlevs +aux glises, et rien ne nous indique de quelle manire Vnitiens et +Francs se les partagrent entre eux. + +[Illustration: Saint Louis transportant les reliques de la Passion la +Sainte-Chapelle.] + +Quant aux reliques, il semble bien que les vques latins, l'empereur et +les Vnitiens en aient eu chacun une part.--Garnier de Trainel, qui +disposa pendant prs d'une anne des reliques mises en commun, en envoya +de trs prcieuses Troyes par Jean L'Anglois, son chapelain; c'est de +lui que l'archevque de Sens reut le chef de saint Victor. Nivelon de +Cherisy, vque de Soissons, enrichit de reliques Soissons, la clbre +abbaye de Notre-Dame, et un grand nombre de sanctuaires des contres +voisines. Conrad de Halberstadt ne parat pas avoir t moins bien +partag que Nivelon, si l'on en juge par la valeur des objets rapports +par lui, dont la plupart existent encore aujourd'hui au trsor de la +cathdrale d'Halberstadt.--Le premier empereur latin de Constantinople +adressa de son ct en Europe quantit d'objets prcieux, et Baudouin +Ier obit en cela aux conseils d'une politique claire. Devenu le +chef d'un tat aussi mal affermi, il avait besoin d'autres sympathies et +d'autres alliances que celles dont avait pu se contenter le comte de +Flandre, et devait oublier le temps o, soutien de Philippe de Souabe et +vassal turbulent du roi de France, il avait eu se plaindre des deux +personnages les plus influents de l'poque, Innocent III et Philippe +Auguste; aussi est-ce prcisment eux les premiers qu'il notifie son +avnement, joignant aux lettres qu'il leur adresse des prsents +considrables. Barozzi, matre du Temple en Lombardie, est charg par +lui de porter au pape un vritable trsor, dans lequel figure une statue +d'or et une d'argent avec un rubis achet 1000 marcs, et de nombreuses +croix. Philippe Auguste reoit, outre des reliques de son patron et une +croix admirable, deux vtements impriaux et un rubis d'une grosseur +extraordinaire. Aprs la dfaite d'Andrinople, le successeur de Baudoin +Ier, Henri Ier, continua les envois commencs par son pre, dans +l'espoir que ces libralits lui concilieraient les sympathies de +l'Occident. Les princes laques ou ecclsiastiques qui avaient pris la +croix, mais qui ne s'taient pas encore acquitts de leur voeu, furent +naturellement l'objet des premires libralits de l'empereur. C'est +ainsi que le duc d'Autriche reut un fragment de la vraie croix. La +Belgique et le Nord de la France, d'o il avait lieu d'esprer les +secours les plus efficaces, reurent de nombreuses marques de sa +munificence: Clairvaux, o se trouvaient les tombes de sa maison, Namur, +o rgnait son frre, Bruges, Courtrai, Liessies conservrent longtemps +ou conservent encore les richesses qu'il leur envoya. Aprs Henri +Ier, il faut descendre jusqu'aux annes lamentables de Baudouin II +pour voir reparatre en Occident de nouvelles reliques byzantines; +malheureusement, alors, il ne s'agit plus de dons gracieux, mais de +vulgaires engagements. Aprs avoir vendu, pour soutenir son arme, +jusqu'au plomb des toits de son palais, l'empereur se voit rduit +abandonner en nantissement aux Vnitiens les joyaux religieux de la +couronne impriale. C'est en 1239 que saint Louis rachte le plus +prcieux de tous, la Couronne d'pines; puis, en 1241, la Grande Croix, +la Lance et l'ponge, jusqu' ce que, en 1247, Baudouin II vienne +solennellement confirmer le transfert, dans la Sainte-Chapelle de Paris, +des grandes reliques impriales du Bucolon.--Quant aux Vnitiens, +familiers de longue date avec le martyrologe byzantin, ils n'prouvaient +pas, comme les Latins, de difficult dchiffrer les inscriptions des +reliquaires[46], et leur choix dut tre promptement et bien fait. On +voit par les rcits des plerins qui, dans les sicles postrieurs, +s'embarqurent Venise pour se rendre en Palestine, que cette cit +tait devenue, depuis 1204, comme une ville sainte, tant tait grand le +nombre des objets sacrs qu'elle offrait la vnration des fidles. Ce +que, d'ailleurs, mme aprs l'incendie du trsor de Saint-Marc en 1231, +la basilique ducale contient encore de reliques de premier ordre et de +spcimens sans prix de l'orfvrerie byzantine peut donner une ide de ce +que ce sanctuaire reut de Constantinople aprs la quatrime croisade. + +[Illustration: La Sainte-Chapelle du Palais, btie par saint Louis pour +recevoir les reliques du Bucolon.] + +Mais en dehors du butin mis en commun, qui fut l'objet d'un partage +rgulier, le rcit du pillage a dj montr qu'il y eut un immense butin +dtourn par les vainqueurs indisciplins. Hugues de Saint-Paul fit bien +pendre, l'cu au col, des chevaliers coupables de n'avoir pas rapport +leur butin particulier la masse commune; mais en fait de reliques, on +croyait faire une bonne oeuvre en volant les Grecs. Martin de Pairis +se laissait traiter par son biographe de _prdo sanctus_; il dut donc y +avoir sur ce point une certaine tolrance, qui d'ailleurs devint lgale +le 22 avril 1205, terme assign l'obligation du rapport des objets +trouvs. Or, quelques semaines plus tard (juin), abordaient de toutes +parts, de Syrie aussi bien que des divers pays de l'Occident, une foule +de gens qu'avait attirs la nouvelle inattendue de la prise de +Constantinople, et qui venaient demander leur part des dpouilles de la +ville impriale. Deux ans aprs (sept. 1207) est signale l'arrive des +renforts amens jusqu' Bari par Nivelon de Cherisy; ce furent de +nouvelles convoitises satisfaire; enfin, pendant tout le rgne de +Henri, il parat y avoir eu entre l'Occident et Constantinople un +mouvement non interrompu de gens d'armes qui venaient chercher aventure +en Romanie et ne s'en retournaient jamais les mains vides. Nous voyons +ainsi Dalmase de Sercey et Ponce de Bussire passer un hiver entier +combiner le vol du chef de saint Clment. Comment d'ailleurs expliquer +autrement que par des soustractions frauduleuses le fait que de petits +chevaliers portant peine bannire, comme Henri d'Ulmen, aient pu +obtenir des trsors tels ( parler seulement de leur valeur intrinsque) +que ceux dont ce seigneur des environs de Trves a enrichi toute la +Basse-Lorraine[47]? + +D'aprs M. le comte RIANT, _Des dpouilles religieuses +enleves Constantinople au XIIIe sicle_, dans +les _Mmoires de la Socit des antiquaires de +France_, 4e srie, t. VI (1875)[48]. + + + + +III.--LE KRAK DES CHEVALIERS. + +UNE FORTERESSE LATINE EN SYRIE. + + +[Illustration: QALA'AT EL-HOSN (LE KRAK DES CHEVALIERS)] + +Les principauts franques de Syrie, divises en fiefs, se couvrirent, +vers le milieu du XIIe sicle, de chteaux, d'glises et de +fondations monastiques. Les monuments religieux appartiennent tous +l'cole romane, qui, cette poque, levait en France les glises de +Cluny, de Vzelay, de la Charit-sur-Loire, etc., mais qui, en Syrie, +fit, sous l'influence byzantine, surtout quant l'ornementation, des +emprunts l'antiquit et l'art arabe. Il en fut de mme pour les +chteaux forts, dont plusieurs, ceux du Margat, du Krak et de Tortose, +par exemple, furent conus sur des proportions gigantesques, puisque +leurs dimensions sont le double de celles des plus vastes chteaux de +France: Coucy et Pierrefonds. + +Les architectes qui les ont levs semblent avoir pris pour modles les +forteresses leves en France, sur les ctes de l'ouest, dans les +bassins de la Loire et de la Seine, aux XIe et XIIe sicles, mais +ils ont emprunt aux Byzantins la double enceinte, les chauguettes en +pierre, d'normes talus en maonnerie qui triplent la base l'paisseur +des murailles, certains ouvrages de dfense destins remplacer le +donjon franais. C'est ce type franco-byzantin qu'appartenaient la +plupart des chteaux des Hospitaliers en Syrie. + +Les Templiers avaient une autre manire de btir, plus analogue celle +des Sarrasins. Les chevaliers teutoniques en avaient aussi une autre: +leur principale forteresse, Montfort ou Starkenberg, tait un chteau +des bords du Rhin transplant en Syrie. + +Choisissons comme exemple, entre cent, le Krak des Chevaliers, parce +qu'il est encore peu prs dans l'tat o le laissrent les chevaliers +de Saint-Jean au mois d'avril 1271. A peine quelques crneaux +manquent-ils au couronnement des murailles; peine quelques votes se +sont-elles effondres. L'ensemble a conserv un aspect imposant qui +donne au voyageur une bien haute ide de la puissance de l'Ordre qui l'a +lev. + + * * * * * + +Sur l'un des sommets dominant le col qui met en communication la valle +de l'Oronte avec le bassin de la Mditerrane, se dresse le +Qala'at-el-Hosn. + +Tel est le nom moderne de la forteresse que nous trouvons dsigne par +les chroniqueurs des croisades sous celui de _Krak_ ou _Crat des +Chevaliers_. + +Position militaire de premier ordre qui commande le dfil par lequel +passent les routes de Homs et de Hamah Tripoli et Tortose, cette +place tait encore merveilleusement situe pour servir de base +d'oprations une arme agissant contre les tats des soudans de Hamah. + +Le Krak formait, en mme temps, avec les chteaux d'Akkar, d'Arcas, du +Sarc, de la Cole, de Chastel-Blanc, d'Areymeh, de Yammour +(Chastel-Rouge), Tortose et Markab, ainsi qu'avec les tours et les +postes secondaires reliant entre elles ces diverses places, une ligne de +dfense destine protger le comt de Tripoli contre les incursions +des musulmans, rests matres de la plus grande partie de la Syrie +orientale. + +Du haut de ses murs, la vue embrasse, vers l'est, le lac de Homs et une +partie du cours de l'Oronte. Au del se droulent, au loin, les immenses +plaines du dsert de Palmyre. Vers le nord, les montagnes des Ansaris +arrtent le regard, qui, vers l'ouest, s'tend par la valle Sabbatique, +aujourd'hui Nahar-es-Sabte, sur la riche et fertile valle o furent les +villes phniciennes de Symira, de Carn, d'Amrit, et dcouvre +l'horizon les flots tincelants de la Mditerrane. Au sud, les deux +chanes du Liban et de l'Anti-Liban esquissent leurs grands sommets aux +fronts couverts de neiges. Plus prs, l'est, comme un tapis de +verdure, s'tend, au pied du chteau, la plaine de la Boukeiah-el-Hosn, +la Boche des chroniqueurs, thtre d'un combat clbre. + +Les divers auteurs, tant chrtiens qu'arabes, qui ont crit l'histoire +des croisades, parlent frquemment de ce chteau, nomm par les premiers +le Krak[49] et par les seconds Hosn-el-Akrad. Ce nom parat assez +identique celui de l'appellation franque, qui pourrait bien n'tre +qu'une corruption du mot arabe _Akrad_, Kurde[50]. + +Le comte de Saint-Gilles, en 1102, aprs s'tre empar de Tortose, +entreprit le sige du chteau des Kurdes, mais il l'abandonna, et nous +ne savons pas quelle poque les Francs occuprent cette position. Un +passage d'Ibn-Ferrat donne penser cependant que ce fut vers l'anne +1125. Depuis lors, le Krak parat avoir t un simple fief dont le nom +tait port par ses possesseurs jusqu' l'anne 1145, date laquelle +Raymond, comte de Tripoli, le concda aux Hospitaliers de Saint-Jean de +Jrusalem. + +Qu'tait le chteau cette poque? C'est une question laquelle il est +impossible de rpondre; nous savons seulement que cette forteresse eut +beaucoup souffrir de divers tremblements de terre, particulirement en +1157, 1169 et 1202. Il est donc prsumer que ce fut la suite de +celui de 1202 que le Qala'at-el-Hosn dut tre reconstruit peu prs +entirement et tel que nous le voyons aujourd'hui. + +Aprs sa cession aux Hospitaliers, le gouvernement du Krak fut confi +des chtelains de l'Ordre. Le fameux Hugues de Revel en tait chtelain +en 1243. Nous savons que la garnison ordinaire de la forteresse tait de +2000 combattants. + +Le relief de la montagne sur laquelle s'lve le Krak des Chevaliers est +d'environ 300 mtres au-dessus du fond des valles qui, de trois cts, +l'isolant des montagnes voisines, en font une espce de promontoire.--La +forteresse a deux enceintes que spare un large foss en partie rempli +d'eau. La seconde forme rduit et domine la premire, dont elle commande +tous les ouvrages; elle renferme les dpendances du chteau: +grand'salle, chapelle, logis, magasins, etc. Un long passage vot, +d'une dfense facile, est la seule entre de la place. Les remparts et +les tours sont formidables sur tous les points o des escarpements ne +viennent pas apporter un puissant obstacle l'assaillant. + +[Illustration: Essai de restitution du Krak, d'aprs M. Rey.] + +Au nord et l'ouest, la premire ligne se compose de courtines reliant +des tourelles arrondies et couronnes d'une galerie munie +d'chauguettes, portes sur des consoles, formant, sur la plus grande +partie du pourtour de la forteresse, un vritable hourdage de pierre. Ce +couronnement prsente une grande analogie avec les premiers parapets +munis d'chauguettes qui aient exist en France, o nous les voyons +apparatre dans les murailles d'Aigues-Mortes et au chteau de Montbard +en Bourgogne, sous le rgne de Philippe le Hardi. Mais au +Qala'at-el-Hosn, il est impossible de ne pas leur assigner une date bien +antrieure. + +Au-dessus de ce premier rang de dfenses s'tend une banquette borde +d'un parapet crnel avec meurtrires au centre de chaque merlon. Ici +nous retrouvons un usage gnralement suivi en Europe dans les +constructions militaires durant le XIIe et le XIIIe sicle: les +tourelles dominent la courtine, et des escaliers de quelques marches +conduisent des chemins de ronde sur les plates-formes. + +Chaque tour renferme une salle claire par des meurtrires, et dans les +courtines s'ouvrent des intervalles rguliers de grandes niches +votes en tiers-point, au fond desquelles sont perces de hautes +archres destines recevoir des arbaltes treuil ou d'autres engins +de guerre du mme genre. En France, ds le commencement du XIIIe +sicle, ces dfenses, peu leves au-dessus du niveau du sol, n'taient +dj plus en usage, ayant l'inconvnient de signaler aux assaillants les +points les plus faibles de la muraille; mais, au Krak, nous ne les +trouvons employes que sur les faces de la forteresse couronnant des +escarpes, et, par suite, l'abri du jeu des machines, tandis que vers +le sud les murs sont massifs dans toute leur longueur. + +La tourelle qui se trouve l'angle nord-ouest de la premire enceinte +est surmonte d'une construction arrondie d'environ 4 mtres de hauteur. +Ce fut, selon toute apparence, la base d'un moulin vent, si nous en +jugeons par le nom moderne, Bordj et-Tahouneh (la tour du moulin), ainsi +que par les corbeaux sur lesquels s'appuyaient les potelets et les +liens supportant cet ouvrage, qui devait tre en charpente[51]. + +Le sud tant le point le plus vulnrable de la place, c'est l qu'ont +t levs les principaux ouvrages, et c'est surtout dans les tours +d'angles et la tour carre place dans l'axe du chteau (en A) qu'on +s'est efforc de disposer les dfenses les plus importantes. Aussi ces +tours sont-elles bties sur des proportions beaucoup plus considrables +que les autres, et tous les moyens de rsistance s'y trouvent-ils +accumuls. Bien que spare de la seconde enceinte par le foss B rempli +d'eau, cette premire ligne en est assez rapproche pour tre sous la +protection des ouvrages IJK qui la dominent de faon qu'au moment de +l'attaque les dfenseurs du rduit pouvaient prendre part au combat. + +On pntre dans le chteau (en C) par une porte ogivale au-dessus de +laquelle se lit, entre deux lions, l'inscription mutile qu'y fit graver +le sultan Malek ed-Daher-Bybars aprs le sige qui, en 1271, mit le Krak +en son pouvoir. + + Au nom du Dieu clment et misricordieux. + + La restauration de ce chteau bni a t ordonne sous le rgne de + notre matre le sultan, le roi puissant, le victorieux, le juste, + le dfenseur de la foi, le guerrier assist de Dieu, le conqurant + favoris de la victoire, la pierre angulaire du monde et de la + religion, le pre de la victoire, Bybars l'associ de l'mir des + croyants, et cela la date du jour de mercredi.... + +Une rampe vote, formant galerie en pente assez douce pour tre +accessible aux cavaliers, commence au vestibule qui occupe la base du +saillant C et conduit dans les deux enceintes. Elle prsente un systme +d'obstacles accumuls avec un soin minutieux, trs intressant spcimen +de l'art militaire franco-oriental au XIIIe sicle. + +Ce sont d'abord deux portes successives, en avant de chacune desquelles +se voit un regard circulaire perc dans la vote et destin tout la +fois donner du jour et permettre aux assigs d'accabler de +projectiles un ennemi qui, ayant russi forcer l'entre du chteau, +aurait pntr dans la galerie.--Puis, la rampe franchit ciel ouvert +le terre-plein de la premire enceinte; elle tourne alors brusquement +sur elle-mme et s'engage dans une seconde galerie o se trouve une +troisime porte. Une herse et des vantaux fermaient jadis cette dernire +porte, en avant de laquelle est un grand mchicoulis carr, semblable +celui qu'on voit la Porte Narbonnaise de la cit de Carcassonne. + +Quand le visiteur a franchi le seuil, il est frapp de l'aspect +imposant, d'une majest triste, que prsente l'intrieur dsert de la +forteresse. Un morne silence y a remplac l'animation et le tumulte des +gens de guerre, et au milieu de ces grands restes d'un pass glorieux, +l'oeil rencontre partout des dcombres. + +A droite, en D, se trouve un vestibule vot communiquant avec la +chapelle, qui parat dater de la fin du XIIe sicle. C'est une nef +termine par une abside arrondie perce d'une petite baie ogivale, qui +mesure dans oeuvre 21 mtres de long sur 8^m,40 de large; sa vote en +berceau est divise en quatre traves par des arcs doubleaux chanfreins +retombant sur des pilastres engags. On reconnat encore ici une +production de l'cole d'o sortaient les architectes qui levrent les +glises de Cluny, de Vzelay et la cathdrale d'Autun. + +De l'autre ct de la cour et presque en face de la chapelle est la +grand'salle, lgante construction paraissant dater du milieu du +XIIIe sicle. Sur toute la longueur rgne une galerie en forme de +clotre, compose de six petites traves; quatre sont fermes par des +arcatures meneaux d'un fort beau style. Les archivoltes des deux +petites portes qui font communiquer la grand'salle avec cette galerie +sont ornes de riches moulures, retombant de chaque ct sur deux +colonnettes, et dans les linteaux monolithes qui les soutiennent se +voient des restes d'cussons malheureusement mutils aujourd'hui. + +[Illustration: Le Chteau du Krak. Etat actuel.] + +Quant la salle proprement dite, elle comprend trois grandes traves et +mesure en oeuvre 25 mtres de long sur une largeur de 7 mtres. Les +arcs doubleaux et ogives retombent sur des consoles ornes de feuillages +et de figures fantastiques.--Un tage, maintenant dtruit, semble +avoir complt cet difice et a t remplac par des maisons arabes +leves sur les votes.--Une grande fentre surmonte de roses au nord, +une semblable au sud, ainsi que deux fentres s'ouvrant dans la face +orientale de l'difice, clairaient l'intrieur de ce vaisseau. + +Sur l'un des cts du contrefort du porche se lisent deux vers, gravs +en beaux caractres du milieu du XIIIe sicle: + + Sit tibi copia, sit sapientia, formaque detur, + Inquinat omnia sola superbia, si comitetur. + +Cette inscription, place l'entre de la grand'salle o se tenaient +les chapitres de l'Ordre, parat avoir t destine rappeler tous +ses membres l'humilit et l'obissance qui leur taient imposes par +leurs voeux monastiques. + +De cette premire cour un escalier pente trs douce amne au niveau de +la cour suprieure E, o le visiteur trouve sa droite une plate-forme +en pierre de taille (F) qui semble avoir t une aire battre le grain. +A gauche sont des btiments (G) paraissant avoir servi de casernement +pour la garnison. En H, le long de la courtine occidentale se voit une +galerie crnele sur laquelle rgne le chemin de ronde. Au pied sont des +ruines que je crois avoir t des curies ou qui du moins prsentent une +grande analogie avec celles qui existent encore au chteau de +Carcassonne. A l'extrmit mridionale de cette esplanade se voient des +tours, les plus leves de toutes les dfenses du chteau, dont elles +commandent les approches. Elles renferment chacune plusieurs tages de +salles disposes pour servir les unes de magasins, les autres de logis +pour les dfenseurs. De leurs plates-formes crneles les sentinelles +dcouvraient au loin la prsence de l'ennemi. Entre la premire et la +seconde tour, un pais massif tient lieu de courtine; il est large de 18 +mtres et forme une place d'armes sur laquelle pouvaient aisment tre +installs plusieurs engins.... + +Le parapet de la muraille occidentale du rduit est dras sur presque +toute sa longueur. La tour (O) qui s'lve en arrire de la grand'salle +est le seul ouvrage important de cette face du chteau. Au pied +s'tendent de gigantesques talus en maonnerie ayant la fois pour +objet de prmunir les dfenses contre l'effet des tremblements de +terre, et, en cas de sige, d'arrter les travaux des mineurs.--Vers +l'extrmit nord-est de l'enceinte est plac l'ouvrage P, tour +barlongue, tout fait analogue celles qui se voient, en France, au +palais des Papes et dans les murailles d'Avignon. Malheureusement la +salle intrieure de cet ouvrage, qui se trouve au niveau du chemin de +ronde des remparts, a t transforme en habitation par une famille +d'Ansaris et tellement obstrue par des cloisons en pis qu'il est +impossible de reconnatre les dispositions primitives. + +Au-dessous de ce vaste ensemble de la seconde enceinte se trouvent de +profondes citernes qui servent encore aujourd'hui aux habitants de la +forteresse. Les anciens orifices ayant disparu sous les dcombres, les +Arabes en tirent l'eau par un trou perc dans la vote, non loin de la +grand'salle. + +...Cette place formidable, le Krak des Chevaliers, qui avait rsist au +frre de Saladin, d'o les Hospitaliers avaient domin pendant plus d'un +sicle la sultanie de Hamah, tomba en 1271 entre les mains du sultan +d'gypte. Voici la relation de sa capture, telle qu'elle est dans +Ibn-Ferrat: + +Le sultan arriva devant Hosn-el-Akrad; le 20, les faubourgs du chteau +furent pris, et le Soudan de Hamah, Melik-el-Mansour, arriva avec son +arme. Le sultan alla sa rencontre, mit pied terre et marcha sous +ses tendards. L'mir Sef-Eddin, prince de Sahyoun, et Nedjem-Eddin, +chef des Ismaliens, vinrent aussi les rejoindre. Dans les derniers +jours de redjeb, les machines furent dresses. Le 7 de chaaban, le +bachourieh (ouvrage avanc) fut pris de vive force. On fit une place +pour le sultan, de laquelle il lanait des flches. Il distribua de +l'argent et des robes d'honneur. Le 16 de chaaban, une des tours fut +rompue, les musulmans firent une attaque, montrent au chteau et s'en +emparrent. Les Francs se retirrent sur le sommet de la colline ou du +chteau; d'autres Francs et des chrtiens furent amens en prsence du +sultan, qui les mit en libert par amour pour son fils. On amena les +machines dans la forteresse et on les dressa contre la colline. En mme +temps, le sultan crivit une lettre suppose au nom du commandant des +Francs Tripoli, adresse ceux qui taient dans le chteau et par +laquelle il leur ordonnait de le livrer. Ils demandrent alors +capituler. On accorda la vie sauve la garnison, sous condition de +retourner en Europe. + +Le Krak semble avoir servi d'arsenal aux infidles durant les dernires +annes de la guerre contre les Francs. + +D'aprs G. REY, _tudes sur les monuments de l'architecture +militaire des Croiss en Syrie et dans l'le de +Chypre_. Paris, 1871, in-4 (Collection de Documents +indits). + + + + +IV.--QUELQUES RSULTATS DES CROISADES. + + +L'Occident a emprunt l'Orient, la suite des Croisades, des produits +naturels dont l'acclimatation dans nos rgions a modifi grandement +l'tat de la civilisation matrielle. + +Ces produits appartiennent en gnral non la faune, mais la flore de +l'Orient. Sans doute les Occidentaux apprirent connatre les animaux +fabuleux des pays d'outre-mer; Louis IX, par exemple, reut des +Mamelucks d'gypte un lphant qu'il donna ensuite au roi d'Angleterre; +il rapporta aussi des chiens de chasse tatars dont les descendants +furent longtemps nombreux dans la meute royale; les girafes excitaient +surtout la stupfaction populaire. Mais c'taient l des curiosits plus +propres enfanter des contes et des fables qu' transformer les +conditions matrielles de la vie. L'introduction, dans l'agriculture +europenne, d'un certain nombre de plantes orientales, eut une tout +autre importance. Le ssame, le caroubier, originaires de Syrie, ont +gard jusqu' nos jours leurs noms arabes. Le safran avait t import +ds le Xe sicle par les Arabes en Espagne; ce sont les Croisades qui +en ont rpandu la culture dans le reste de la chrtient; une lgende +veut qu'un plerin ait rapport en Angleterre, dans un bton creux, un +oignon de safran recueilli en terre sainte. La culture de la canne +sucre, presque abandonne en Sicile et dans l'Italie du sud, fut +revivifie par la dcouverte des plantations florissantes de la Syrie. + +Beaucoup de crales et d'arbrisseaux se sont du reste introduits +obscurment; les graines d'Orient se propagrent, transportes par +hasard dans les sacs des plerins, d'tape en tape, de jardin en +jardin, de pays pays. Le mas n'apparat en Italie qu'aprs la +conqute de Constantinople par les Croiss de la quatrime croisade. La +culture du riz ne prit chez nous un grand dveloppement qu'aprs les +expditions d'outre-mer. L'origine arabe des noms du limon et de la +pistache indique suffisamment leur provenance. Jacques de Vitry compte +encore le limon parmi les plantes de la Palestine, trangres +l'Europe. L'abricot, appel souvent au moyen ge prune de Damas ou +_damas_, a t rapport, dit-on, par le comte d'Anjou; Damas est encore +aujourd'hui clbre pour la richesse de ses vergers, et spcialement +cause des quarante varits d'abricots qu'on y rcolte. Le petit oignon +si connu de nos mnagres, l'chalote, nous est venu d'Ascalon (italien, +_scalogno_; allemand, _aschlauch_). Le melon d'eau, rest jusqu' nos +jours un lment trs important de l'alimentation des populations du +sud-ouest de l'Europe, semble avoir t acclimat pendant l'ge des +Croisades. Les Italiens lui donnent le nom byzantin d'_anguria_, et les +Franais le nom arabe de _pastque_. + +Ce ne sont pas seulement des produits de la nature jusque-l inconnus ou +peu connus que les Croisades mirent en vogue chez nous, elles rendirent +familires une foule de procds industriels et d'objets manufacturs. +_Coton_ est un mot arabe (_al-Koton_). Les cotonnades, les indiennes, se +sont rpandues des bazars de Syrie sur nos marchs, de mme que les +mousselines (de Mossoul) et les bougrans (de Bokhara). Le mot +_baldaquin_ dsignait l'origine une toffe prcieuse tire de Baldach +ou Bagdad; _damas_ s'entendait d'un tissu prcieux, de couleurs varies, +spcialement fabriqu Damas.--Les magnaneries et les tissages de soie, +richesse de la Syrie, firent entrer ds lors la soie, jusque-l peu +prs inabordable pour les Occidentaux, dans l'habillement ordinaire des +riches. Ajoutez le satin, le samit ou velours. Les mots _baphus_, +_dibaphus_ et _diaspre_, _diapr_ viennent de Constantinople ([grec: +dibaphos, diasporon]); ils dsignaient des toffes de soie +diversement teintes. Les tapis orientaux furent adopts pour couvrir les +planchers et tendre les murailles. On commena en fabriquer en Europe +d'aprs les modles exotiques dont on s'appliqua copier les couleurs +et les motifs: lions, griffons, animaux fabuleux. On fit de mme pour +les belles broderies mles de fils d'or et de perles dont on dcora les +nappes d'autel. Saint Bernard tonnait dj contre cet usage qui +consistait dcorer avec toutes sortes de btes effrayantes les objets +d'art destins au service divin. Avec combien peu de succs! c'est ce +dont tmoignent les parements d'autel du moyen ge qui sont parvenus +jusqu' nous, par exemple ceux de la cathdrale d'Halberstadt et ceux du +trsor de la cathdrale d'Aix-la-Chapelle. Un style original ne naquit +en Europe, pour la fabrication des tapis et des broderies, que bien +avant dans le XIIIe sicle; le nom de _sarrasinois_ donn aux +fabricants de tapis au temps de Philippe Auguste en est la preuve. + +Les Croisades eurent une action trs sensible sur les modes et sur les +costumes, non seulement parce que les tailleurs eurent dsormais leur +disposition de nouvelles toffes (comme le _camelot_, toffe en laine de +chameau, fabrique Tripoli), mais parce qu'ils imitrent les commodes +et somptueux costumes de l'Orient: _caftans_, _burnous_, _hoquetons_. Il +n'est pas jusqu' l'habit, la _joppe_ des archers et des chasseurs +allemands, qu'on pourrait tre tent de prendre pour un vestige du vieux +costume bavarois, qui ne provienne de l'arabe _djobba_ travers +l'italien _giuppa_ et le franais _jupe_.--Les modes byzantines et +musulmanes trouvrent surtout accueil, comme il est naturel, auprs des +nobles dames. De longs vtements, lgers et souples, avec des manches +pendantes, firent fureur, et pour l'arrangement des cheveux on adopta +toutes sortes d'artifices usits Byzance. C'est cette poque qu'il +devint d'usage, pour les dames, de se farder avec du safran. Aux +Vnitiens on doit la propagation des miroirs, qui remplacrent les +plaques de mtal poli dont on se servait auparavant. Les confortables +pantoufles ou _babouches_ ont pass de la Perse, leur pays d'origine, +chez les Francs par l'intermdiaire de Sarrasins. + +[Illustration: Constructions latines en terre sainte.--Chteau de +Tancrde Tibriade.] + +Les Francs empruntrent encore aux infidles nombre de coutumes +relatives la tenue et l'hygine du corps. Se raser passait au +XIIe sicle pour un trait caractristique des Occidentaux, tandis que +l'Oriental y voyait une honte et en faisait le chtiment des poltrons. +On voit, dans les chroniques de terre sainte, des mahomtans se raser la +barbe pour avoir l'air de chrtiens; c'tait de leur part une ruse de +guerre. Mme dans les miniatures du XIIIe sicle, les musulmans sont +reconnaissables leurs belles barbes, les chrtiens leurs faces +glabres. Cependant le port de la barbe se rpandit peu peu, d'abord +parmi les plerins, puis parmi les Francs de Syrie, puis en Europe. Les +ablutions et les bains de vapeur devinrent aussi plus frquents, chez +les Francs, par suite des exigences du climat asiatique et de la +contagion de l'exemple. + +Les chevaliers d'Occident eurent beaucoup apprendre des Sarrasins en +ce qui touche l'quipement militaire: les tentes, les hastes en roseau +ornes de banderolles, et les fers de lance damasquins, le lger +bouclier main appel _targe_ ou rondache (arabe, _al-daraka_), le +hoqueton, dj nomm, qui tait un justaucorps de dessous, rembourr de +ouate de coton, les pigeons voyageurs, l'arbalte. Encore en 1097, les +Croiss ne connaissaient pas l'arbalte et s'enfuyaient devant les Turcs +qui en taient arms, tandis que, dj au deuxime concile de Latran +(1139), ceux qui employaient cette arme contre des chrtiens taient +menacs d'excommunication. L'arbalte ne fut employe par les chrtiens +au XIIe sicle qu'en Palestine, dans les combats contre les +infidles, qui on l'avait emprunte. Les ingnieurs francs +s'instruisirent aussi infiniment l'cole de l'Orient en mcanique, en +balistique, en pyrotechnie et dans la science des fortifications. + +La civilisation du moyen ge doit en outre aux Croisades une institution +clbre, celle des armoiries hraldiques. Si, avant les Croisades, les +chevaliers avaient dj l'habitude de faire peindre des ornements sur +leurs boucliers, on ne se transmettait pas, comme on le fit depuis, ces +ornements de gnration en gnration. Le systme des armoiries +rgulires et hrditaires naquit en Orient. Les couleurs, en blason, +portent des noms arabes (_azur_, bleu; _gueule_, rouge, de _gl_, la +rose; _sinople_, vert)[52]. Le lambrequin n'est autre chose que le +_kouffieh_ arabe, c'est--dire des draperies franges, mises sous le +casque pour prserver la nuque des caresses brlantes du soleil. Dans la +langue du blason, les pices d'or s'appellent _bezants_. La croix +hraldique est une croix byzantine. Les animaux hraldiques sont des +animaux d'Orient. + +Enfin, un objet qu'au premier abord on serait prt considrer comme +chrtien par excellence, le chapelet, n'a t gnralement connu et +adopt par les chrtiens d'Occident qu' la suite des Croisades. Il +tait d'un usage universel chez les asctes et les dvots de l'Orient +ds la fin du IXe sicle; il leur tait venu de l'Inde bouddhiste, +qui avait eu besoin d'une machine pour dfiler rgulirement les +interminables prires de sa monotone liturgie. Les musulmans ont encore +aujourd'hui des chapelets suspendus leur ceinture, comme les religieux +de l'glise catholique. Est-il rien de plus caractristique des changes +internationaux qui s'oprrent la faveur des expditions de terre +sainte? + +D'aprs H. PRUTZ, _Kulturgeschichte der Kreuzzge_, Berlin, +1883, in-8. + + + + +V.--LA CONQUTE DE LA PRUSSE PAR LES CHEVALIERS TEUTONIQUES. + + +Jacques de Vitry rapporte qu'un honnte et religieux Allemand, inspir +par la Providence, fit btir Jrusalem, o il habitait avec sa femme, +un hpital pour ses compatriotes. C'tait vers l'anne 1128. Si +l'honnte et religieux Allemand avait rv l'avenir comme fit Jacob le +patriarche, un tonnant spectacle se ft droul devant lui. Il aurait +vu les infirmiers de son hpital, non contents du soin des malades, +s'armer et devenir l'Ordre militaire des Teutoniques, l'ordre nouveau +grandir auprs de ses ans, les Templiers et les Hospitaliers, et +s'avancer ce point dans la faveur du pape, de l'empereur et des rois, +qu'il ajoute les privilges aux privilges, les domaines aux domaines, +et que le chteau du grand matre se dresse parmi les plus superbes de +la Palestine. Tout coup un changement de dcor lui et montr les +Teutoniques portant leurs manteaux blancs croix noire des bords du +Jourdain ceux de la Vistule, combattant, au lieu du cavalier sarrasin +vtu de laine blanche, le Prussien couvert de peaux de btes; dtruisant +un peuple pour en crer un autre, btissant des villes, donnant des +lois, gouvernant mieux qu'aucun prince au monde, jusqu'au jour o, comme +nervs par la fortune, ils sont attaqus la fois par leurs sujets et +par leurs ennemis. + + * * * * * + +Les Prussiens, que les Chevaliers Teutoniques ont dtruits, taient un +peuple de race lithuanienne, mlang d'lments finnois; ils habitaient +au bord de la Baltique, entre la Vistule et le Pregel. + +Au dbut du XIIIe sicle, une tentative fut faite pour convertir les +Prussiens; ils taient rests jusque-l trangers la civilisation +chrtienne. Le moine Christian, sorti du monastre pomranien d'Oliva, +avant-poste chrtien jet quelques kilomtres de la terre paenne, +franchit la Vistule et btit sur la rive droite quelques glises. Ce fut +assez pour que le pape prt sous la protection des aptres Pierre et +Paul le pays tout entier et institut Christian vque de Prusse. Le +nouveau diocse tait conqurir; pour donner des soldats l'vque, +le pape fit prcher la croisade contre les Sarrasins du Nord. La folie +de la croix tait alors apaise, et les chevaliers avaient plusieurs +reprises marqu leurs prfrences pour les croisades courtes. Les papes +s'accommodaient, non sans regret, aux ncessits du temps, et les +indulgences taient aussi abondantes pour le Bourguignon crois contre +les Albigeois, ou pour le chevalier saxon crois contre les Prussiens, +qu'elles l'avaient t jadis pour Godefroi de Bouillon ou pour Frdric +Barberousse. Le chemin n'est ni long ni difficile, disaient les +prcheurs de la croisade albigeoise, et copieuse est la rcompense. +Ainsi parlaient les prcheurs de la croisade prussienne. + +Plusieurs armes marchrent contre les Sarrasins du nord; mais elles ne +firent que passer, pillant, brlant, puis livrant aux reprsailles des +Prussiens exasprs les glises chrtiennes. En 1224, les Barbares +massacrent les chrtiens, dtruisent les glises, passent la Vistule +pour aller incendier le monastre d'Oliva, et la Drevenz pour aller +ravager la Pologne. Ce pays tait alors partag entre les deux fils du +roi Casimir; l'un d'eux, Conrad, avait la Mazovie, et, voisin de la +Prusse, il portait tout le poids d'une guerre qui n'avait jamais t si +terrible. Ne se fiant plus des secours irrguliers et dangereux, il se +souvint que l'vque de Livonie, en fondant un ordre chevaleresque, +avait mis la croisade en permanence sur le sol paen, et il dputa vers +le grand matre des Teutoniques pour lui demander son aide. + +Le grand matre qui s'adressa Conrad tait Hermann de Salza, le plus +habile politique du XIIIe sicle, o il a t ml toutes les +grandes affaires. Dans ce temps de lutte sans merci entre l'empire et la +papaut, o les deux chefs de la chrtient se hassaient mutuellement, +le pape excommuniant l'empereur, l'empereur dposant le pape, l'un et +l'autre se couvrant d'injures et se comparant qui l'Antchrist, qui +aux plus vilaines btes de l'Apocalypse, Hermann demeura l'ami et mme +l'homme de confiance de Frdric et de Grgoire IX. Il n'est pas prudent +d'associer un pareil homme une entreprise politique en lui offrant une +part dans les bnfices: s'il ne cherchait point grossir cette part, +quoi servirait cette habilet? Conrad de Mazovie et Christian d'Oliva +espraient sans doute que les Teutoniques feraient leur besogne +moyennant quelque cession de territoire sur laquelle on reviendrait dans +la suite, mais ils s'aperurent qu'ils s'taient tromps. Conrad offre + l'Ordre le pays de Culm, entre l'Ossa et la Drevenz, toujours disput +entre les Polonais et les Prussiens et qui alors tait conqurir. +Hermann accepte, mais il demande l'empereur de confirmer cette +donation et d'y ajouter celle de la Prusse entire. L'empereur, en sa +qualit de matre du monde, cde au grand matre et ses successeurs +l'antique droit de l'empire sur les montagnes, la plaine, les fleuves, +les bois et la mer _in partibus Prussi_. Hermann demande la +confirmation pontificale, et le pape, son tour, lui donne cette terre +qui appartenait Dieu; il fait de nouveau prcher la croisade contre +les infidles, prescrivant aux chevaliers de combattre de la main droite +et de la main gauche, munis de l'armure de Dieu, pour arracher la terre +des mains des Prussiens, et ordonnant aux princes de secourir les +Teutoniques. Aprs les premires victoires, il dclarera de nouveau la +Prusse proprit de saint Pierre; il la cdera de nouveau aux +Teutoniques, de faon qu'ils la possdent librement et en toute +proprit, et menacera quiconque les voudrait troubler dans cette +possession de la colre du Tout-Puissant et des bienheureux Pierre et +Paul, ses aptres. + +Quand tout fut en rgle, en 1230, la guerre commena. La premire fois +que les Prussiens aperurent dans les rangs des Polonais ces cavaliers +vtus du long manteau blanc sur lequel se dtachait la croix noire, ils +demandrent un de leurs prisonniers qui taient ces hommes et d'o ils +venaient. Le prisonnier, rapporte Pierre de Dusbourg, rpondit: Ce sont +de pieux et preux chevaliers envoys d'Allemagne par le seigneur pape +pour combattre contre vous, jusqu' ce que votre dure tte plie devant +la sainte Eglise. Les Prussiens rirent beaucoup de la prtention du +seigneur pape. Les chevaliers n'taient pas si gais. Le grand matre +avait dit Hermann Balke, en l'envoyant combattre les paens avec le +titre de matre de Prusse: Sois fort et robuste; car c'est toi qui +introduiras les fils d'Isral, c'est--dire tes frres, dans la terre +promise. Dieu t'accompagnera! Mais cette terre promise parut triste aux +chevaliers, quand ils l'aperurent pour la premire fois d'un chteau +situ sur la rive gauche de la Vistule, non loin de Thorn, et qu'on +appelait d'un joli nom, _Vogelsang_, c'est--dire le chant des +oiseaux. Peu nombreux en face d'une multitude infinie d'ennemis, ils +chantaient le cantique de la tristesse, car ils avaient abandonn la +douce terre de la patrie, terre fertile et pacifique, et ils allaient +entrer dans une terre d'horreur, dans une vaste solitude emplie +seulement par la terrible guerre. + +[Illustration: Le chteau des Chevaliers Teutoniques, Marienbourg en +Prusse.] + +Au temps de la plus grande puissance de l'Ordre, c'est--dire vers +l'anne 1400, il y avait en Prusse un millier de chevaliers. Le nombre +en tait incomparablement moins considrable au XIIIe sicle, surtout +au dbut de la conqute, quand l'Ordre, faible encore, avait ses membres +dissmins en Allemagne, en Italie et en terre sainte. La _Chronique de +l'Ordre_ ne raconte que de petits combats, o les Teutoniques, peu +nombreux, dlaisss par leurs frres des commanderies d'Allemagne et peu +srs des colons, s'enferment dans des forteresses dont les faibles +garnisons maintiennent difficilement leurs communications par la +Vistule. Dix ans aprs que la guerre a commenc, plusieurs villes tant +dj fondes, les chevaliers de Culm envoient trois fois Reden pour +demander _un_ chevalier de les venir assister. Ils dputent ensuite +vers le grand matre en Allemagne, puis en Bohme et en Autriche, +mandant que tout est perdu si on ne les secourt: dix chevaliers arrivent +avec trente chevaux, et c'est assez pour qu'il y ait une grande joie +Culm. Quant aux troupes de croiss que les bulles pontificales +expdiaient frquemment en Prusse, elles n'ont jamais t nombreuses, et +l'imagination des vieux chroniqueurs s'est laisse aller des +exagrations grotesques. Lorsque Dusbourg raconte que le roi de Bohme +Ottokar a pntr jusqu'au fond du Samland avec une arme de 60 000 +hommes, qui n'auraient certainement pu se mouvoir ni se nourrir dans ce +pays, il est probable qu'il ajoute deux zros. Ainsi, c'est un petit +nombre de chevaliers, assists par de petites troupes de croiss et par +les contingents militaires des colons, qui ont entrepris la conqute de +la Prusse, dont la population n'a gure d dpasser 200 000 mes. La +supriorit de l'armement, qui faisait de chaque Teutonique comme une +forteresse ambulante, la meilleure tactique, l'art de la fortification, +les divisions des Prussiens, leur incurie et cette incapacit des tribus +barbares prvoir l'avenir et y pourvoir, expliquent le succs +dfinitif, comme le petit nombre des forces engages fait comprendre la +longueur de la lutte. + +La conqute tait comme un flot, qui avanait et reculait sans cesse. +Une arme de croiss arrivait-elle: l'Ordre dployait sa bannire. On se +mettait en route prudemment, prcd par des claireurs spcialement +dresss cette besogne. Presque toujours on surprenait l'ennemi. On +occupait certains points bien choisis, sur des collines d'o l'on +dcouvrait au loin la campagne. On creusait des fosss, on plantait des +palissades et l'on btissait la forteresse. Au pied s'levait un +village, fortifi aussi et dont chaque maison tait mise en tat de +dfense: l on tablissait des colons, venus avec les croiss; c'taient +des ouvriers ou des laboureurs qui avaient quitt leur pays natal pour +aller chercher fortune en terre nouvelle, accompagns de leurs femmes et +de leurs enfants, tous portant la croix comme les chevaliers. Il fallait +faire vite, car chaque croisade durait un an peine. Les croiss +partis, la forteresse tait expose aux reprsailles de l'ennemi; +souvent elle tait enleve, brle, et le village dtruit; puis les +Prussiens envahissaient le territoire auparavant conquis, et les +chevaliers, enferms dans les chteaux, attendaient avec anxit le +messager qui annonait l'arrive d'un secours. Il fallait s'accoutumer +ce flux et ce reflux perptuels. Sur les hauteurs et dans les les des +lacs, on avait prpar des maisons de refuge, o les colons, l'alarme +donne, cherchaient un asile, et ces retraites prcipites taient si +habituelles que des cabaretiers demandaient et obtenaient pour eux _et +leurs descendants_ le privilge de vendre boire dans les lieux de +refuge. + +Les chevaliers firent leur premier et plus solide tablissement dans +l'angle form par la Vistule, entre les embouchures de la Drevenz et de +l'Ossa, o Thorn et Culm furent btis ds l'anne 1232. Aujourd'hui +encore, les souvenirs et les monuments de la conqute se pressent dans +le Culmerland. Le Culmerland soumis, la conqute suivit la Vistule, dont +tout le cours fut bientt command par les forteresses de Thorn, Culm, +Marienwerder et Elbing. Ds lors les Teutoniques furent en communication +par la Baltique avec la mre patrie allemande; mais, sur le continent, +ils taient spars de l'Allemagne par le duch slave de Pomranie, +voisin peu sr, qui voyait avec inquitude, et il avait raison, des +conqurants allemands s'tablir en pays slave. La guerre que le duc +pomranien Swantepolk fit l'Ordre en 1241 fut le signal d'une premire +rvolte des Prussiens, qui dura onze annes et qui fut terrible. Les +chevaliers l'emportrent, et le bruit de ces luttes et de ces victoires +attira de nouveaux croiss, parmi lesquels parut, en 1254, le roi de +Bohme, Ottokar. Pour la premire fois, des chrtiens pntrent alors +dans le bois sacr de Romowe; Koenigsberg est bti, et son cusson, o +figure un chevalier dont le casque est couronn, a gard, comme son nom, +le souvenir du roi de Bohme. Ottokar conta qu'il avait baptis tout un +peuple et port jusqu' la Baltique les limites de son empire; mais +c'tait une vanterie, comme les aimaient les Slaves du moyen ge, qui +faisaient moins de besogne que de bruit. Les chevaliers, au contraire, +usant pour le mieux des ressources qui leur arrivaient, reprenaient et +poursuivaient srieusement la conqute. La premire rvolte peine +apaise, ils envoyrent des colons fonder Memel, au del du _Haff_ +courlandais. Ds l'anne 1237, l'ordre des Porte-Glaive, conqurant de +la Livonie, s'tait fondu dans celui des Teutoniques, qui aspiraient +dominer toute la Baltique orientale et tenaient dj cent milles de la +cte. + +Cette lutte fut l'ge hroque de l'Ordre. Pendant ces annes terribles, +les chevaliers sont soutenus par la foi. Dans les chteaux assigs, o +ils tiennent contre toute esprance, mangeant chevaux et harnais, ils +adressent d'ardentes prires la mre de Dieu. Avant de se jeter sur +l'ennemi, ils couvrent leurs paules des cicatrices que fait la +discipline. C'tait une dure race. Un chevalier usa sur sa peau +ensanglante plusieurs cottes de mailles, et beaucoup dormaient ceints +de grosses ceintures de fer.... + +Colons et chevaliers ont la fin du XIIIe sicle terre gagne. Leurs +chteaux et leurs villes sont assis solidement sur le sol de la Prusse, +et ce qui reste des vaincus ne remuera plus. Les conqurants avaient us +d'abord de mnagements, laissant aux paysans leur libert et aux nobles +leur rang, aprs qu'ils avaient reu le baptme. Ils faisaient +instruire les enfants dans les monastres; mais ces Prussiens ainsi +levs avaient t les plus dangereux ennemis. Pendant et aprs les +rvoltes, il n'y eut plus de droit pour les vaincus: les Allemands en +turent un nombre norme; ils transportrent les survivants d'une +province dans une autre, et les classrent, non d'aprs leur rang +hrditaire, mais d'aprs leur conduite envers l'Ordre, brisant la +fois l'attache au sol natal et l'antique constitution du peuple. L'Ordre +garda quelques gards pour les anciens nobles qui avaient mrit par +leur conduite de demeurer libres et honors; il employa aussi des +Prussiens divers services publics, mais le nombre de ces privilgis +tait restreint, et la masse des vaincus tomba dans une condition +voisine de la servitude.--Un peuple fut supprim pour faire place une +colonie allemande. + +E. LAVISSE, _tudes sur l'histoire de Prusse_, +Paris, Hachette, 1885, in-16. _Passim._ + + + + +CHAPITRE X + +LES VILLES + + PROGRAMME.--_Progrs des populations urbaines et rurales en + Occident.--Les communes. L'industrie, le commerce, les mtiers, les + foires._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + M. A. Giry et ses lves ont renouvel de nos jours l'=histoire des + communes franaises= au moyen ge; leurs ouvrages seront prfrs + ceux, qui furent classiques, de Guizot et d'Aug. Thierry; mais ils + n'ont publi que des monographies, dont les principales sont: A. + Giry, _Histoire de la ville de Saint-Omer_, Paris, 1877, in-8;--le + mme, _Les tablissements de Rouen_, Paris, 1883-1885, 2 vol. + in-8;--M. Prou, _Les coutumes de Lorris_, Paris, 1884, in-8;--A. + Lefranc, _Histoire de la ville de Noyon_, Paris, 1887, + in-8;--L.-H. Labande. _Histoire de Beauvais_, Paris, 1892, + in-8.--Le sujet a t trait d'ensemble par MM. A. Luchaire (_Les + communes franaises l'poque des Captiens directs_, Paris, 1890, + in-8) et J. Flach (_Les origines de l'ancienne France_, t. II, + Paris, 1893, in-8).--Excellent rsum, par A. Giry et A. Rville, + dans l'_Histoire gnrale du IVe sicle nos jours_, II (1893), + p. 411-476. + + Sur l'=histoire des populations urbaines en Allemagne=, il y a + beaucoup de livres considrables, pour la plupart systmatiques: G. + L. v. Maurer, _Geschichte der Stdteverfassung in Deutschland_, + Erlangen, 1869-1873, 4 vol. in-8;--C. Hegel, _Stdte und Gilden + der germanischen Vlker im Mittelalter_, Leipzig, 1891, 2 vol. + in-8;--G. v. Below, _Der Ursprung der deutschen Stdteverfassung_, + Dsseldorf, 1892, in-8;--J. E. Kuntze, _Die deutschen + Stdtegrndungen oder Rmerstdte und deutsche Stdte im + Mittelalter_, Leipzig, 1891, in-8.--Cf. H. Pirenne, _L'origine des + constitutions urbaines au moyen ge_, dans la _Revue historique_, + LIII (1893) et LVII (1895). + + =En Italie=: Fr. Lanzani, _Storia dei comuni italiani dalle origini + al 1313_, Milano, 1882, in-8;--N. F. Faraglia, _Il comune + nell'Italia meridionale_, Napoli, 1883, in-8. + + =En Angleterre=: Ch. Gross, _The Gild Merchant_, Oxford, 1890, 2 vol. + in-8. + + L'=histoire du commerce et de l'industrie en France= n'a pas encore + t traite convenablement d'ensemble. Aux ouvrages gnraux de MM. + Pigeonneau (_Histoire du commerce de la France_, t. Ier, Paris, + 1885, in-8) et Levasseur (_Histoire des classes ouvrires en + France_, 1859, 2 vol. in-8), il faut prfrer des monographies + telles que celles de MM. F. Bourquelot (_Les foires de Champagne_, + Paris, 1865, in-4), G. Fagniez (_tudes sur l'industrie et la + classe industrielle Paris au XIIIe et au XIVe sicle_, + Paris, 1877, in-8), L. Delisle (_Mmoire sur les oprations + financires des Templiers_, Paris, 1889, in-4). Le livre de C. + Piton (_Les Lombards en France et Paris_, Paris, 1891-1892, 2 + vol. in-8) est malheureusement insuffisant.--=Pour l'Allemagne=: A. + Doren, _Untersuchungen zur Geschichte der Kaufmannsgilden im + Mittelalter_, Leipzig, 1893, in-8.--=Pour l'Angleterre=: W. + Cunningham, _The growth of English industry and commerce during the + early and middle ages_, Cambridge, 1890, in-8;--W. Ashley, _An + introduction to English economic history and theory_, t. Ier, + London, 1888, in-8.--=Pour l'Orient=: W. Heyd, _Histoire du commerce + du Levant au moyen ge_, Leipzig, 1885-1886, 2 vol. in-8, tr. de + l'all. + + L'=histoire des populations rurales, en France=, a t l'objet de + quelques travaux d'ensemble (Bonnemre, Dareste, Doniol), qui n'ont + plus de valeur. Une monographie locale est clbre: L. Delisle, + _tudes sur la condition de la classe agricole et sur l'tat de + l'agriculture en Normandie pendant le moyen ge_, Paris, 1851, + in-8.--Sur la vie rurale =en Allemagne=: K. Th. v. Inama-Sternegg, + _Deutsche Wirtschaftsgeschichte_, t. II (du Xe au XIIe + sicle), Leipzig, 1891, in-8; et K. Lamprecht, _Deutsches + Wirtschaftsleben im Mittelalter_, Leipzig, 1886, 4 vol. in-8.--=En + Angleterre=: F. Seebohm, _English village community_, London, 1883, + in-8;--J. E. Thorold Rogers, _The history of agriculture and + prices in England_, t. Ier, Oxford, 1866, in-8;--le mme, _Six + centuries of work and wages_, Oxford, 1884, in-8;--P. Vinogradoff, + _Villainage in England_, Oxford, 1892, in-8. + + + + +I.--LES COMMUNES FRANAISES A L'POQUE DES CAPTIENS DIRECTS. + + +Si la science contemporaine a fait faire des progrs l'histoire du +mouvement communal, c'est prcisment parce qu'elle cherche moins +l'expliquer qu' le connatre.--La question des origines de cette +rvolution, jadis si controverse, on a compris de nos jours qu'elle +tait insoluble, en l'absence de documents relatifs la constitution +municipale des cits et des bourgs pendant quatre cents ans, du VIIIe +sicle au XIe. + +L'association[53] est un fait qui n'est ni germanique ni romain; il est +universel et se produit spontanment chez tous les peuples, dans toutes +les classes sociales, quand les circonstances exigent ou favorisent son +apparition. Les hypothses des germanistes et des romanistes sont donc +gratuites. La rvolution communale est un vnement national. La commune +est ne, comme les autres formes de l'mancipation populaire, du besoin +qu'avaient les habitants des villes de substituer l'exploitation limite +et rgle l'exploitation arbitraire dont ils taient victimes. Il faut +toujours en revenir la dfinition donne par Guibert de Nogent: +Commune! nom nouveau, nom dtestable! Par elle les censitaires (_capite +censi_) sont affranchis de tout servage moyennant une simple redevance +annuelle; par elle ils ne sont condamns, pour l'infraction aux lois, +qu' une amende lgalement dtermine; par elle, ils cessent d'tre +soumis aux autres charges pcuniaires dont les serfs sont accabls. Sur +certains points, cette limitation de l'exploitation seigneuriale s'est +faite l'amiable, par une transaction pacifique survenue entre le +seigneur et ses bourgeois. Ailleurs il a fallu, pour qu'elle et lieu, +une insurrection plus ou moins prolonge. Quand ce mouvement populaire a +eu pour rsultat, non seulement d'assurer au peuple les liberts de +premire ncessit qu'il rclamait, mais encore de diminuer son profit +la situation politique du matre, en enlevant celui-ci une partie de +ses prrogatives seigneuriales, il n'en est pas seulement sorti une +_ville affranchie_, mais une _commune_, seigneurie bourgeoise, investie +d'un certain pouvoir judiciaire et politique. + + * * * * * + +Que la commune ait t l'origine le produit d'une insurrection ou de +la libre concession d'un seigneur, du jour o elle possdait une +certaine part de juridiction et de souverainet, elle entrait dans la +socit fodale. Si l'on considre la provenance et la condition de +chacun de ses membres pris individuellement, la commune reste un organe +des classes infrieures; envisage dans son ensemble, en tant que +collectivit exerant par ses magistrats, dans l'enceinte de la ville et +de sa banlieue, des pouvoirs plus ou moins tendus, elle prend place +parmi les tats fodaux. Elle est une seigneurie. + +La commune, c'est la _seigneurie collective populaire_, incarne dans la +personne de son maire et de ses jurs. Cette sorte de seigneurie n'est +pas la seule de son genre qui existe au moyen ge. Le corps du clerg +possde aussi des seigneuries collectives, qui sont les abbayes et les +chapitres. De mme que l'esprit, les principes et les usages propres +la fodalit ont profondment pntr la socit ecclsiastique, au +point que les relations de ses membres prirent souvent la forme des +rapports tablis entre les seigneurs laques, de mme la commune, +organisme populaire, a subi, elle aussi, l'influence de l'air ambiant. +Elle apparat comme imprgne de fodalit: bien mieux, on peut et l'on +doit dire que, toute bourgeoise et roturire qu'elle est par ses +racines, elle constitue un fief et un fief noble. Par rapport aux +diffrentes seigneuries qui s'tagent au-dessus d'elle, la commune est +une vassale: elle s'acquitte effectivement de toutes les obligations de +la fodalit. + +La commune, comme un vassal, prte serment son seigneur, serment de +foi et hommage, par l'organe de ses magistrats. Son seigneur a des +devoirs envers elle, comme il en a envers ses autres vassaux. Elle a son +rang marqu parmi les souverainets locales qui composent le vasselage +d'un grand baron. + +La commune est une seigneurie, un dmembrement du fief suprieur. Car, +matresse de son sol, elle jouit des prrogatives attaches la +souverainet fodale. Le maire et les magistrats municipaux ont le +pouvoir lgislatif; ils rendent des ordonnances applicables au +territoire compris dans les limites de la banlieue. Ils possdent le +pouvoir judiciaire; leur juridiction civile et criminelle ne s'arrte +que devant les justices particulires enclaves dans l'enceinte urbaine. +La municipalit, comme tout seigneur, fixe et prlve les impts +ncessaires l'entretien des fortifications et des difices communaux, +au fonctionnement de ses divers services. Elle peroit sur les bourgeois +des tailles et des octrois. Le seul droit que la commune ne partage pas +d'ordinaire avec le seigneur, c'est celui de battre monnaie. Il y a du +reste commune et commune, comme il y a fief et fief. Les fiefs auxquels +n'tait attache qu'une justice restreinte ne jouissaient que d'une +parcelle de souverainet. De mme, les communes avaient des liberts +plus ou moins larges. A Rouen, par exemple, la commune ne possde pas la +haute justice; la plupart des droits financiers et le contrle de +l'administration municipale appartenaient au duc de Normandie. C'est que +le partage de la souverainet qui avait eu lieu forcment entre la +commune et le seigneur, au moment de la cration de la commune, s'tait +accompli, suivant les rgions, dans les conditions les plus varies. Ici +les parts se trouvaient presque gales; le seigneur ne s'tait gure +rserv que les privilges de la suzerainet; l, au contraire, il avait +su garder pour lui presque tous ses droits de seigneur direct et de +propritaire. + +Mais, dpendante ou non, la commune tait toujours en possession de +certains droits, de certains signes matriels qui lui donnaient son +caractre distinctif de seigneurie, et de seigneurie militairement +organise. + +D'abord, comme tout feudataire jouissant des droits seigneuriaux, elle +avait un _sceau_ particulier, symbole du pouvoir lgislatif, +administratif et judiciaire dont elle tait investie. Le premier acte +d'une ville, qui se donnait ou recevait l'organisation communale, tait +de se fabriquer un sceau, de mme que le premier acte de l'autorit +seigneuriale qui abolissait la commune tait de le lui enlever. Le sceau +communal tait plac sous la garde du maire, qui avait seul qualit pour +s'en servir. A Amiens, la matrice du sceau tait renferme dans une +bourse que le maire portait constamment sa ceinture. A Saint-Omer, on +le conservait soigneusement dans un coffre ou _huche_, dont les quatre +clefs avaient t remises au maire et quelques autres magistrats. + +[Illustration: Sceau de la ville de Compigne.] + +Une tude attentive des sceaux de ville rvle d'intressantes +particularits. Les sceaux sont des documents authentiques, mans des +communes elles-mmes: ils permettent l'historien de dterminer, par +certains cts, le caractre et la vraie nature de ces petites +seigneuries. On y voit d'abord, trs nettement accus, le ct militaire +de l'institution. La fodalit se composant, avant tout, d'une +aristocratie de chevaliers dont la guerre constitue l'occupation +principale, la commune est aussi fodale ce point de vue qu' tous les +autres. Les sceaux des seigneurs laques reprsentent d'ordinaire un +chevalier arm de toutes pices, plac sur un cheval au galop; de mme +les sceaux de nos rpubliques guerrires offrent le plus souvent une +image belliqueuse: un chteau fort, un homme d'armes, une foule arme. +Ce caractre n'est pas particulier aux communes de la France du Nord; on +le retrouve aussi bien dans la sigillographie des villes consulats de +la France mridionale. + +Les sceaux des communes de Soissons, de Senlis, de Compigne +reprsentent le maire de la ville sous la forme d'un guerrier debout, +tenant pe et bouclier, revtu de la cotte de mailles et du casque +nasal. A Noyon, cet homme d'armes est figur sortant mi-corps d'une +tour crnele. Ailleurs, la puissance bourgeoise n'est pas personnifie +par un fantassin, mais (ce qui est bien plus fodal) par un cavalier +galopant et arm de toutes pices. Ainsi se prsentent nous les sceaux +de Poitiers, de Saint-Riquier, de Saint-Josse-sur-Mer, de Poix, de +Pronne, de Nesle, de Montreuil-sur-Mer, de Doullens, de Chauni. Le +cavalier tient la main une masse d'armes, une pe nue ou un bton. Le +bton est plus particulirement l'emblme du pouvoir exerc par le +magistrat municipal. Le sceau de Chauni et celui de Vailli (prs +Soissons) offrent ce trait spcial que le cavalier est suivi d'une +multitude arme de haches, de faux et de piques. Quelquefois, au lieu du +maire en armes, c'est la forteresse, qui est reprsente: sur le sceau +de Beaumont-sur-Oise, par exemple, apparat un chteau fort deux +tourelles et donjon carr. + +[Illustration: Sceau de la ville de Noyon (1259).] + +Cette prfrence pour les attributs militaires n'tait pas simplement +affaire de got et d'humeur, mais rsultat d'une ncessit. Seigneurie +possdant terre et juridiction, la commune du moyen ge tait entoure +d'ennemis. Elle se protgeait contre eux par sa milice et aussi par son +enceinte de hautes murailles. On peut la considrer comme une place +forte, analogue au chteau fodal, dont le donjon s'appelle le +_beffroi_. + +[Illustration: Sceau de la commune de Fismes.] + +Le beffroi communal prsentait primitivement la forme d'une grosse tour +carre. Il s'levait isol sur l'une des places de la ville et servait +de centre de ralliement aux bourgeois associs. Au haut de cette tour se +trouvait un comble de charpente recouvert d'un toit de plomb ou +d'ardoise: l taient suspendues les cloches de la commune. Les +_guetteurs_ ou sonneurs se tenaient dans une galerie rgnant au-dessous +du toit et dont les quatre fentres regardaient de tous cts l'horizon. +Ils taient chargs de sonner pour donner l'veil quand un danger +menaait la commune: approche de l'ennemi, incendie, meute; ils +sonnaient encore pour appeler les accuss au tribunal, les bourgeois aux +assembles; pour indiquer aux ouvriers les heures de travail et de +repos, le lever du soleil et le couvre-feu. Mais le beffroi n'tait pas +seulement un clocher. Pendant longtemps les grandes communes du Nord +n'eurent pas d'autre lieu de runion offrir leurs magistrats. Au bas +de la tour se trouvaient la salle rserve au corps municipal, un dpt +d'archives, un magasin d'armes. + +Quelquefois le beffroi, au lieu d'tre une tour, se prsentait comme une +porte fortifie que surmontaient une ou deux tourelles. Cette +particularit nous reporte cette poque primitive de l'histoire des +communes o elles n'avaient pas encore construit un difice spcial +destin contenir leurs cloches. On avait commenc simplement par les +suspendre au-dessus d'une des portes qui interrompaient l'enceinte. + +[Illustration: Sceau de la commune de Nesle (1230).] + +Remarquons enfin que le XIIe sicle, qui vit se former la plupart des +rpubliques bourgeoises, vit aussi, son dclin, s'lever les grandes +cathdrales du nord de la France. Les plus beaux de ces difices furent +construits prcisment dans les villes o rgnaient l'esprit communal le +plus intense et des haines souvent fort vives contre le clerg local. Il +est certain que les bourgeois les considraient comme une sorte de +terrain neutre, o l'on pouvait se donner rendez-vous pour changer ses +ides et conclure des affaires qui n'avaient rien de commun avec le +service religieux. Ce fut l peut-tre une des causes qui empchrent +nos grandes communes de se btir, au XIIIe sicle, ces magnifiques +_htels de ville_ qu'on admire dans le nord de l'Allemagne, en Belgique, +en Italie. + + * * * * * + +La transformation des bourgeois assujettis en bourgeois indpendants +tait un fait anormal, exceptionnel, une drogation au droit commun; il +fallait avant tout que cette drogation se justifit par un titre. Ce +titre, vritable acte de naissance lgalis par le sceau de l'autorit +fodale, ce pacte fondamental et constitutif, c'est la _charte de +commune_. + +On ne possde actuellement qu'un trs petit nombre de chartes de commune +en original[54]. Les archives municipales de la France du moyen ge nous +sont arrives en fort mauvais tat, cause des pillages et des +incendies. Du reste, les confirmations successives que les communes se +sont fait donner de leurs liberts ont contribu sans doute la +disparition des plus anciens titres. Ces confirmations reproduisaient +presque toujours le texte du privilge primitif, augment de +dispositions nouvelles. Les gens des communes, voulant surtout conserver +les concessions postrieures, plus dveloppes et plus explicites, ont +laiss prir les textes primitifs. Aussi avons-nous perdu non seulement +les originaux, mais le texte mme du plus ancien privilge accord la +plupart des communes de la France du Nord. On n'a pu retrouver jusqu'ici +la charte primitive d'Amiens, de Noyon, de Beauvais, de Laon (la +premire, celle de 1112), de Reims, de Sens, de Soissons, de +Saint-Quentin, d'Aire, de Dijon, de Valenciennes, d'Arras, de Rouen, +etc., pour ne parler que des communes tablies dans les centres +importants. + +La charte communale tait cependant garde avec soin par ceux qui en +bnficiaient. Car elle tait le signe visible des liberts obtenues. +Dans les constitutions primitives de plusieurs communes, Beauvais, +Abbeville, Soissons, Fismes, il est formellement stipul que la +charte ne pourra tre transporte hors de l'enceinte communale, et qu'il +ne sera permis de la consulter que dans la ville mme. Les privilges +communaux taient, d'ordinaire, enferms dans un grand coffre ou arche, +dont les autorits municipales seules avaient la clef. + +Considre en elle-mme, comme ensemble de dispositions lgislatives, +la _charte de commune_ est difficile dfinir. Les _chartes de +commune_, en effet, diffrent trs sensiblement les unes des autres, +tant au point de vue de la nature qu'au point de vue de la quantit des +matires qui y sont traites. A ce point de vue de la quantit, on +remarque tout d'abord qu'il est impossible d'tablir un parallle entre +une charte comme celle de Rouen, qui comprend cinquante-cinq articles, +et celle de Corbie qui n'en contient que sept. Quant aux clauses dont +l'numration constitue la charte, elles appartiennent un certain +nombre de catgories trs diffrentes: fixation des limites de la +commune et de sa banlieue, organisation intrieure de la commune, +dtermination de la juridiction communale, obligations des bourgeois +envers le seigneur, exemptions et privilges de ces mmes bourgeois, +dispositions de droit criminel et de droit civil, rglement de la +condition des tenanciers fodaux, des serviteurs de la noblesse et du +clerg. La proportion suivant laquelle ces diverses catgories sont +reprsentes dans les chartes est essentiellement variable; il s'en faut +que toutes figurent la fois dans le mme document; et, d'autre part, +telle srie de stipulations qui occupe une large place dans une charte +ne donnera lieu, dans une autre, qu' une mention de quelques lignes. + +Ce que l'on peut dire de plus gnral, c'est que la charte de commune, +rsultat d'une convention passe entre le seigneur et ses bourgeois, est +un ensemble complexe de dispositions qui sanctionnent l'institution du +lien communal et la cration d'un gouvernement libre, fixent certains +points de la coutume civile et criminelle, mais ont pour objet principal +de dterminer la situation de la commune l'gard du seigneur en ce qui +touche la juridiction et l'impt. On ne peut dire qu'elle soit +exclusivement un code civil, un code criminel, une constitution +politique, un privilge d'exemption: elle est un peu tout cela la +fois. Il faut y voir surtout le signe matriel, la garantie du partage +de la souverainet, accompli judiciairement et financirement, entre le +seigneur et ses anciens sujets devenus ses vassaux.--Si l'on considre +sa forme, la charte communale n'est qu'une numration dsordonne, o +le rdacteur aborde les matires les plus diverses sans jamais les +traiter d'une manire complte; o abondent les obscurits, les +lacunes, parfois mme les contradictions. A aucun point de vue la charte +communale n'est une constitution raisonne et faite de toutes pices, +mais un contrat disparate, o les parties rglent le plus souvent les +points litigieux, claircissent les matires douteuses, consacrent +d'anciennes institutions, signalent enfin, avec les innovations exiges +par les circonstances, les modifications apportes la coutume par le +temps et le progrs. + +Certaines chartes de commune ont eu plus de succs que d'autres; elles +ont t copies, imites, exportes mme loin de leur pays d'origine. +Ainsi la charte de Soissons est devenue en 1183 celle de Dijon, et, par +suite, a servi de type constitutionnel pour tout le duch de Bourgogne. +La charte de Rouen, statut communal de presque toutes les villes de +Normandie, s'est propage en Poitou, en Saintonge et jusqu' l'Adour. +Poitiers, Niort, Cognac, Angoulme, Saint-Jean-d'Angly, la Rochelle, +Saintes, les les d'Oleron, de R, et Bayonne ont reu les +tablissements de Rouen. + +Les causes les plus gnrales qui ont agi pour la propagation d'une +charte sont d'ordre gographique ou d'ordre politique.--Le centre de +population le plus important d'une rgion impose souvent sa loi aux +bourgs environnants. D'autre part, il est arriv que les villes soumises + une mme domination politique ont accept la mme organisation +constitutionnelle. Ainsi les tablissements de Rouen ont essaim jusqu' +Bayonne, parce que Bayonne tait compris, la fin du XIIe sicle, +comme Rouen, dans les domaines de la dynastie anglo-angevine. D'autre +part, dans la charte de Rouen, c'est en somme l'intrt du pouvoir +seigneurial qui prvaut. On a tabli que le pacte de Rouen reprsente le +_minimum_ des droits politiques que pouvait possder une ville ayant le +titre de commune. C'est pourquoi, par politique, les rois d'Angleterre, +ducs de Normandie, se sont empresss de propager ce type constitutionnel +dans leurs domaines. + +D'ailleurs, le lien tabli entre la mtropole et la ville affilie, par +le fait de la communaut de la charte, tait souvent simplement nominal. +Cependant, la mtropole jouait d'ordinaire l'gard de la ville +affilie le rle de _chef de sens_. Quand les habitants de la commune +sont embarrasss sur la signification ou la porte d'un article de leur +charte, ils s'adressent au lieu d'origine de la loi, pour obtenir les +claircissements ncessaires. Amiens tait chef de sens par rapport +Abbeville; Abbeville l'tait son tour pour les petites communes du +Ponthieu. Mais le recours au conseil d'autrui n'avait pas lieu +uniquement entre les villes rgies par la mme charte. De ce qu'une +commune reconnaissait une autre ville libre pour chef de sens, on ne +pourrait infrer qu'elles avaient une constitution identique. La charte +d'Abbeville porte que les habitants devront avoir recours, en cas de +difficults, non seulement Amiens, leur mtropole, mais encore +Corbie et Saint-Quentin. De mme, Brai-sur-Somme tait tenue de +recourir au conseil des magistrats de la commune de Saint-Quentin, avec +laquelle elle n'avait aucun rapport constitutionnel. + +Il est naturel de penser que des communes unies par la similitude de +l'organisation constitutionnelle comme par l'aide rciproque qu'elles se +prtaient frquemment, devaient tre amenes conclure de vritables +traits d'alliance offensive et dfensive. La confdration politique +leur aurait permis d'opposer leurs ennemis une plus grande force de +rsistance. Cependant les tentatives de cette nature eurent lieu +rarement, au moins dans la socit communale de la France du Nord, et +n'ont jamais t pousses bien loin. Moins heureuses que leurs soeurs +d'Allemagne ou d'Italie, les communes franaises n'ont pas su constituer +entre elles ces ligues redoutables contre lesquelles vinrent souvent se +briser, chez nos voisins, les attaques des empereurs comme celles de la +fodalit locale. Elles sont restes isoles et sans force, sans doute +parce qu'en France le dveloppement prcoce et rapide d'un pouvoir +monarchique n'a pas permis la formation des fdrations de cits. +Beaumanoir, dans sa Coutume de Beauvaisis, recommande instamment aux +seigneurs de s'opposer, par tous les moyens, aux ligues que les villes +pourraient tre tentes de former entre elles. Son conseil n'a t que +trop bien suivi. Cet isolement des communes ne contribua pas +mdiocrement prcipiter leur dcadence et les faire tomber, ds le +temps de saint Louis et de Philippe le Bel, sous la domination de la +royaut. + + * * * * * + +La fodalit laque s'est montre dans l'ensemble moins dfavorable +l'tablissement et au dveloppement du rgime communal que la fodalit +ecclsiastique. Il y eut mme des barons dmagogues qui embrassrent la +cause des communiers, non par amour du peuple ou des bourgeoisies, mais +pour opposer les vilains aux clercs, pour nuire aux glises, leurs +rivales.--L'glise, au contraire, a fait une guerre implacable aux +confdrations urbaines. Pour elle, la commune ne fut jamais qu'une +_conspiration_ illgale et factieuse, tendant dtruire les bases mmes +de l'ordre social. L'archevque de Laon, Raoul le Vert, prcha Laon, +en 1112, contre les excrables communes par lesquelles les serfs +essayent, contre tout droit et toute justice, de rejeter violemment la +domination de leur seigneur: Serfs, a dit l'aptre, soyez soumis en +tout temps vos matres. Et que les serfs ne viennent pas prendre comme +prtexte la duret ou la cupidit de leurs matres. Restez soumis, a dit +l'aptre, non seulement ceux qui sont bons et modrs, mais mme +ceux qui ne le sont pas. Les canons de l'glise dclarent anathmes ceux +qui poussent les serfs ne point obir, user de subterfuges, plus +forte raison ceux qui leur enseignent la rsistance ouverte. C'est pour +cela qu'il est interdit d'admettre dans les rangs du clerg, la +prtrise, et mme la vie monastique, celui qui est engag dans les +liens de la servitude: car les seigneurs ont toujours le droit de +ressaisir leurs serfs, mme s'ils sont devenus clercs. Guibert de +Nogent ajoute que ce sermon contre les communes n'a pas t prononc +dans cette seule circonstance; que l'archevque de Reims a prch +maintes fois sur ce thme dans les assembles royales et dans beaucoup +d'autres runions.--Cent ans aprs, le cardinal Jacques de Vitry +parlait encore dans le mme style; la thorie ecclsiastique sur les +communes n'avait pas chang: Ne sont-ce pas des cits de confusion, ces +communauts ou plutt ces conspirations, qui sont comme des fagots +d'pines entrelaces, ces bourgeois vaniteux qui, se fiant sur leur +multitude, oppriment leurs voisins et les assujettissent par la +violence? Si l'on force les voleurs et les usuriers rendre gorge, +comment ne devrait-on pas obliger la restitution des droits vols ces +communes brutales et empestes qui ne se bornent pas accabler les +nobles de leur voisinage, mais qui usurpent les droits de l'glise, +dtruisent et absorbent, par d'iniques constitutions, la libert +ecclsiastique, au mpris des plus saints canons? Cette dtestable race +d'hommes court tout entire sa perte: nul parmi eux, ou bien peu, +seront sauvs. + +Quant aux rois de France, ils se sont montrs tantt favorables, tantt +hostiles au mouvement communal, au mieux de leurs intrts de rois, de +suzerains et de propritaires. Les Captiens furent la fois fondateurs +et destructeurs de communes, amis et ennemis de la bourgeoisie. On vit +Louis le Gros dfendre, contre le mouvement communal ou contre les +prtentions des communes, les vques de Laon et de Noyon, les abbs de +Saint-Riquier et de Corbie; Louis VII sauvegarder les droits des vques +de Beauvais, de Chlons-sur-Marne, de Soissons, ceux des archevques de +Reims et de Sens, ceux des abbs de Tournus et de Corbie; Philippe +Auguste soutenir les glises de Reims, de Beauvais, de Noyon, livrer +l'vque de Laon les communes du Laonnais et de la Fre. Sous saint +Louis, Philippe le Hardi et Philippe le Bel, le Parlement de Paris +frappa d'normes amendes, parfois mme de suppression provisoire ou +dfinitive, les bourgeoisies indpendantes que l'glise traduisait sa +barre. + +Ces inconsquences s'expliquent d'abord, de la faon la moins noble, par +l'argent que les Captiens recevaient du clerg pour dtruire les +institutions libres. On sait qu'il leur arriva plus d'une fois de se +faire payer des deux mains, par les bourgeois pour fonder, et par les +clercs pour abolir. Leur appui fut assur au dernier enchrisseur. Mais +il faut songer aussi qu'ils taient, par tradition, les protecteurs +naturels de l'glise, qu'ils avaient besoin d'elle autant qu'elle avait +besoin d'eux. Ils se crurent donc obligs de la dfendre contre les +empitements de la bourgeoisie. + +Entre la socit populaire et la socit ecclsiastique, leur situation +tait embarrassante; la protection royale devait s'tendre la fois sur +les deux partis hostiles. Ils se tirrent de cette difficult en ne +pratiquant aucun principe, en vivant au jour le jour, en sacrifiant, +suivant les cas et les besoins, les bourgeois aux clercs et les clercs +aux bourgeois. + +On peut dire cependant qu' partir de Philippe Auguste, l'attitude du +gouvernement royal cessa d'tre contradictoire. A la politique de +protection ou de demi-hostilit succda une politique constante +d'assujettissement et d'exploitation, qui fut la mme sous des princes +par ailleurs aussi dissemblables que saint Louis et Philippe le Bel. +Depuis le XIIIe sicle, l'innombrable arme des agents de la couronne +ne cesse d'tre en mouvement pour dtruire les juridictions rivales, +supprimer les puissances gnantes, remplacer partout les dominations +particulires par le pouvoir unique du souverain. A l'infinie diversit +des liberts locales, elle veut substituer la rgularit des +institutions, la centralisation dans l'ordre politique et administratif. +De ce mouvement fatal, irrsistible, les communes ont t victimes aussi +bien que la fodalit. Seigneuries indpendantes, elles ne pouvaient que +porter ombrage au gouvernement central. La logique impitoyable des gens +du roi exigea leur disparition en tant que puissances politiques; on +s'effora de les faire rentrer dans le droit commun, c'est--dire dans +la grande classe des bourgeoisies assujetties. La mainmise du pouvoir +royal sur les communes, leur suppression, ou leur transformation en +villes d'obdience, tel est le fait capital qui caractrise la plus +grande partie du XIIIe sicle et le dbut du XIVe. A l'avnement +de Philippe de Valois, certaines communes subsisteront de nom et +d'apparence; elles jouiront encore d'un semblant d'institutions libres: +en ralit, la libert aura disparu. Sauf leur tiquette trompeuse, +elles sont devenues, comme toutes les autres, les bonnes villes du roi +et ne s'appartiennent plus. + + * * * * * + +La commune a t une institution assez phmre. En tant que seigneurie +rellement indpendante, elle n'a gure dur plus de deux sicles. Les +excs des communiers, leur mauvaise administration financire, leurs +divisions, l'hostilit de l'glise, la protection onreuse du haut +suzerain et surtout du roi: telles ont t les causes immdiates de +cette dcadence rapide.... + +Il est difficile d'affirmer que le rgime communal ne pouvait s'adapter +aux institutions gnrales de la France; comment le savoir, en effet, +puisque la centralisation monarchique ne lui a pas permis de vivre? +Elle l'a fait disparatre au moment o il commenait se transformer, +prendre une direction plus librale, plus favorable l'intrt du plus +grand nombre; au moment o les oligarchies bourgeoises, qui disposaient +des communes, admettaient, de gr ou de force, la population ouvrire +prendre part l'lection des magistratures et au gouvernement de la +cit. Pourquoi la puissance communale, assise sur une base plus large et +plus solide, grce cette rorganisation dmocratique, n'aurait-elle +pas assur aux villes, malgr les manifestations bruyantes et +l'agitation priodique qui accompagnent forcment l'exercice de la +libert, de longues annes de prosprit et de grandeur? Admettons qu'il +ft impossible la royaut captienne de conserver aux villes libres ce +caractre d'tats indpendants et de puissance politiquement isoles qui +aurait fait obstacle la grande oeuvre de l'unit nationale; nous +supposons qu'elle n'aurait pu se dispenser de les rattacher par certains +liens au gouvernement central et aux institutions gnrales du pays; +mais ne pouvait-elle leur laisser, dans l'ordre administratif et +judiciaire, la plus grande partie de leur ancienne autonomie? + +Sans doute, le rgime communal avait ses dfauts et mme ses vices, les +vices inhrents toutes les aristocraties. Mais on ne peut nier qu'il +et aussi d'excellents cts. Il faisait du bourgeois un citoyen; il +dveloppait chez lui l'esprit d'initiative, les instincts d'nergie que +favorisent la vie militaire et la pratique quotidienne du danger, +l'habitude de prendre sans hsitation les responsabilits et de les +soutenir avec constance, enfin les sentiments de fiert et de dignit +qu'inspirent l'homme l'exercice d'un pouvoir indpendant, la +disposition de soi-mme, la gestion de ses propres affaires. A ce point +de vue, il faut regretter que les communes franaises n'aient pas +conserv plus longtemps une autonomie dont elles n'avaient pas toutes +abus. Si l'on est convaincu, comme semble l'tre Guizot, que ces +rpubliques n'taient que des foyers de tyrannie oligarchique, +d'anarchie et de guerres civiles, on conoit qu'il est logique de leur +prfrer l'ordre, mme achet au prix de la libert. Mais on ne peut +affirmer que nos villes libres aient t places rigoureusement dans la +triste alternative de prir par leurs propres excs ou de se sauver par +l'assujettissement. La situation n'tait pas aussi dsespre: on +pouvait prendre un moyen terme. Les rois et leurs agents ne l'ont pas +voulu. C'est en quoi l'oeuvre de la monarchie a t excessive. Elle +aurait pu laisser vivre les communes, dans certaines conditions, sans +danger pour son propre pouvoir, et peut-tre avec grand profit pour +l'ducation morale et politique de la nation. + +D'aprs A. LUCHAIRE, _Les communes franaises l'poque +des Captiens directs_, Paris, Hachette, 1890, in-8. +_Passim._ + + + + +II.--LES BASTIDES. + + +Le mot bastide a servi, depuis le XIIIe sicle, dans le midi de la +France, dsigner des villes bties d'un seul jet, sur un plan +prconu, presque toujours uniforme, gnralement la suite d'un +contrat d'association conclu entre les propritaires du territoire et +les reprsentants de l'autorit souveraine. Ces contrats portaient le +nom de pariages. Le fait que ces villes taient toujours fortifies rend +raison du nom qui leur est attribu. + +Ds le XIe sicle, les plus puissantes des abbayes mridionales, pour +peupler leurs domaines, pour en activer le dfrichement et la mise en +culture, pour fixer la population flottante qui tait trs nombreuse +alors, et surtout pour augmenter leurs revenus, imaginrent de fonder de +nouveaux villages. Pour cela, sur un emplacement dsert ou peu prs, +elles faisaient construire une glise, proclamaient l'endroit lieu +d'asile, et divisaient le terrain en lots attribuer aux nouveaux +habitants. Le droit d'asile, les prescriptions relatives la _paix de +Dieu_, la puissance des abbayes, l'appt de la proprit ainsi que des +garanties de scurit, quelques privilges et des franchises ne +tardaient pas attirer dans ces villages des habitants en assez grand +nombre. Les seigneurs laques frapps de ces avantages voulurent bientt +faire dans leurs fiefs de semblables fondations; mais l'glise seule +tait alors assez respecte pour pouvoir garantir la paix et la +scurit; ils s'adressrent aux grandes abbayes, leur donnrent le +territoire sur lequel devait se btir le nouveau village, en se +rservant des droits de coseigneurie, et les deux puissances associes +purent fonder ainsi un grand nombre de villages. Les localits cres et +peuples par ce moyen furent nommes dans les textes latins des +_Salvetates_, et dans la langue du pays _Salvetat_, on a dit en franais +des _Sauvets_. Un grand nombre de villages ou de bourgs de la France +mridionale ont retenu cette appellation et se nomment aujourd'hui +encore la _Salvetat_ ou la _Sauvetat_; ces noms dnotent leur origine. +Tous ou presque tous ont t fonds au XIe ou au XIIe sicle par +des abbayes soit sur leurs domaines, soit sur des possessions +seigneuriales la suite d'un pariage. Il est peine besoin de dire que +nombre de villages qui ont la mme origine ne portent pas cependant de +nom caractristique: Licairac, Lavaur, Marestang, pour ne citer que +quelques noms, ont t d'abord des Sauvets. + +Vers le milieu du XIIIe sicle, aprs l'tablissement de +l'administration franaise dans le Midi qui fut la consquence de la +croisade des Albigeois, aprs l'organisation de la domination anglaise +en Guyenne, les rles se trouvrent intervertis; ce ne furent plus les +abbayes qui purent assurer leurs domaines la paix, la scurit des +privilges et des franchises; l'autorit laque, devenue plus puissante +et disposant de moyens d'action plus considrables et mieux appropris, +fit des fondations de ce genre plus nombreuses et plus considrables que +celles que l'glise avait faites auparavant. Lorsque le terrain choisi +pour une de ces crations faisait partie d'un domaine ecclsiastique, +l'glise appela toujours le souverain en pariage. Il en fut de mme des +seigneurs, qui, pour fonder des villes neuves sur leurs fiefs, +s'associrent au souverain, dont le reprsentant se trouva ainsi appel + exercer des droits de coseigneurie sur les terres des vassaux laques +et ecclsiastiques. Ce sont les villes neuves fondes pour la plupart de +1230 1350 qui ont proprement reu le nom de _bastides_. + +Il est facile de comprendre quel intrt le pouvoir royal, en Angleterre +comme en France, trouvait ces fondations. La guerre des Albigeois +avait boulevers le Midi; en beaucoup de pays, des terres longtemps +cultives taient retombes en friches, nombre de villages avaient +disparu dont la population disperse avait form des bandes de +vagabonds, de _faidits_, qu'il importait de fixer pour rendre au pays la +scurit et la prosprit. L'intrt politique n'tait pas moindre; on a +vu en effet que ces fondations permettaient au souverain d'tendre sur +les domaines de ses vassaux l'action de son pouvoir: aussi les documents +du temps nous montrent-ils que les crations de bastides taient alors +considres comme de vritables acquisitions. De plus, les emplacements +des bastides bien choisis pouvaient servir la dfense du pays; aussi +peut-on constater que le roi d'Angleterre d'une part, le comte Alphonse +de Poitiers d'autre part, se sont appliqus entourer leurs possessions +d'une vritable ceinture de bastides. + +Il n'y a pas de diffrences sensibles entre les villes fondes en +Guyenne et en Agenais par l'administration anglaise et celles qui furent +cres par l'administration franaise, amene dans le Midi depuis 1229 +la suite du trait de Paris. Des deux parts, il y eut une activit +gale, un mme zle de la part des agents du pouvoir; les moyens, les +privilges concds pour attirer les nouveaux habitants, les +dispositions matrielles furent partout peu prs les mmes. En France, +l'un des snchaux du comte de Poitiers, Eustache de Beaumarchais, fut +un infatigable btisseur. Dans les tats d'Alphonse, les bastides +n'taient point soumises au baile dans la circonscription duquel elles +se trouvaient, mais formaient toutes ensemble une espce de bailie +spciale administre par le lieutenant du snchal. + +Lorsque l'une de ces fondations avait t dcide, le snchal le +faisait publier son de trompe et annonait quels privilges seraient +concds aux nouveaux habitants. Nombre de coutumes concdes ainsi aux +nouvelles bastides nous sont parvenues; elles sont en gnral assez +semblables celles dont taient dotes les villes de bourgeoisie. +L'affranchissement du servage, des exemptions d'impts, des franchises +commerciales, des garanties de libert individuelle et de scurit en +constituaient les dispositions principales. Frquemment on instituait +aussi une administration municipale, mais qui restait presque toujours +sous la tutelle du baile; l'exercice de la justice tait toujours +rserv aux reprsentants du souverain ou du moins des coseigneurs. +Naturellement, il arrivait que l'tablissement de ces bastides amenait +le dpeuplement des seigneuries voisines, d'autant plus que les serfs +qui s'y rendaient n'avaient parfois rien redouter du droit de suite. +Des plaintes s'levrent plusieurs reprises; des vques allrent +jusqu' excommunier les nouveaux habitants; des rglements intervinrent, +mais qui furent toujours rdigs de manire affaiblir l'autorit +fodale et favoriser le peuplement des bastides. + +Sur l'emplacement choisi on plantait d'abord un mt, le _pal_, signe +visible de l'intention d'attirer les habitants. La ville de Pau doit son +nom cet usage. Puis les officiers traaient le plan de la ville +future. La plupart de ces bastides se ressemblaient. C'tait toujours un +carr ou un rectangle aussi rgulier que la nature du terrain le +permettait, entour de murailles que dominaient des tours leves de +distance en distance. Vers le centre une grande place carre au centre +de laquelle s'levait l'htel de ville, dont le rez-de-chausse servait +de halle couverte. A cette place aboutissaient de grandes rues droites, +traces au cordeau, coupes angles droits par des rues moins larges, +coupes elles-mmes perpendiculairement par des ruelles. Au del des +murs on traait des jardins, et plus loin s'tendaient des terres +mettre en culture. A part quelques ptures, rserves comme proprit +communale, les padoents, tout le terrain tait divis en lots: places + btir l'intrieur de la ville, jardins ou cultures l'extrieur, +que l'on mettait en adjudication. Autour de la place et quelquefois dans +les plus grandes rues, les maisons faisaient saillie, et formaient de +larges galeries couvertes soutenues par des piliers ou des poteaux. Le +plan de ces bastides avait ainsi l'aspect d'un damier; nombre de +localits l'ont conserv jusqu' nos jours; on en peut juger par celui +de Montpazier (Dordogne) que nous donnons ci-contre d'aprs le relev +qui en a t fait autrefois par M. F. de Verneilh. + +[Illustration: Plan gnral de la bastide de Montapzier (Dordogne).--E, +est; S, sud; O, ouest; N, nord.--1. Place du march; 2. Halle ou Htel +de Ville; 3. Puits; 4. Rues couvertes; 5. glise paroissiale; 6. Maison +dite du chapitre; 7. Portes monumentales; 8. Tours de l'enceinte.] + +Les fortifications consistaient en un mur d'enceinte entour d'une +circonvallation quelquefois double, et perc le plus souvent de quatre +portes se faisant face. Ces portes pont-levis, prcdes de +barbacanes, taient flanques ou surmontes de tours. D'autres tours, +places notamment aux endroits o le mur tait en retour d'querre, +compltaient le systme de dfense. Parfois, mais assez rarement, un +chteau ou citadelle, occup par une garnison royale, tait tabli +cheval sur le mur d'enceinte afin de pouvoir protger la ville contre +des assaillants ou matriser des insurrections. Dans l'intrieur un +emplacement avait t rserv l'glise qui souvent tait elle-mme +fortifie et pouvait ainsi servir de rduit. + +Beaucoup des villes ainsi cres reurent des noms caractristiques: le +plus frquent est celui mme de bastide; des centaines de localits du +Midi se nomment encore ainsi; d'autres noms, tels que Castelnau, +Villeneuve, indiquaient simplement que la ville tait de fondation +rcente; d'autres, comme Franqueville, Montsgur, Villefranche, +faisaient allusion aux franchises dont les villes avaient t dotes; +d'autres indiquaient l'influence la fois royale et franaise +laquelle tait due la fondation: Saint-Louis, Saint-Lys, Villeral, +Montral, etc.; quelques noms taient ceux-l mme des officiers royaux +qui les avaient bties: Beaumarchais, Beauvais; un grand nombre de +localits avaient reu le nom de grandes cits espagnoles, italiennes ou +mme des bords du Rhin: Pampelonne, Fleurance (Florence), Barcelone, +Pavie, Cordes (Cordoue), Cologne, Plaisance, Grenade, etc.; beaucoup +enfin reurent des noms pittoresques rappelant la beaut de +l'emplacement ou prsageant la splendeur des nouvelles fondations: +Beaumont, Mirande, Belvezer, Mirabel, etc.; d'autres enfin conservrent +d'anciens noms locaux. + +Ce curieux mouvement de fondation de villes nouvelles dura un sicle +environ. Au XIVe sicle, la population tait dj trop dense, les +terrains en friche trop rares, la scurit et la dfense assez +affermies, pour que l'occasion de crer de nouvelles bastides se +rencontrt souvent. + +A. GIRY, dans la _Grande Encyclopdie_ +(H. Lamirault, diteur), t. V. + + + + +III.--LE CHEF D'INDUSTRIE AU MOYEN GE. + + +Pour se reprsenter la situation du chef d'industrie au XIIIe et au +XIVe sicle, il faut oublier le manufacturier contemporain avec ses +affaires considrables, ses gros capitaux, son outillage coteux, ses +nombreux ouvriers; la fabrication en gros n'tait pas impose, comme +aujourd'hui, par l'tendue des dbouchs et par la ncessit d'abaisser +le prix de revient pour lutter contre la concurrence. Le fabricant +n'avait donc pas besoin de locaux aussi vastes, d'un outillage aussi +dispendieux, d'un approvisionnement aussi considrable. D'ailleurs les +corporations possdaient des terrains, des machines, qu'elles mettaient + la disposition de leurs membres. Les taux de la grande boucherie +appartenaient la communaut, qui les louait tous les ans. On n'a pas +conserv assez de baux de cette poque pour pouvoir donner mme un +aperu des loyers des boutiques et des ateliers. Le montant de ces +loyers tait ncessairement trs variable. Ainsi les chapeliers louaient +plus cher que d'autres industriels, parce qu'en foulant ils +compromettaient la solidit des maisons. Les marchandises garantissaient +le payement du loyer. Quand un boucher de Sainte-Genevive ne payait pas +le terme de son tal, qui tait de 25 s., soit 100 s. par an, l'abbaye +saisissait la viande et la vendait. + +Les boutiques s'ouvraient sous une grande arcade, divise +horizontalement par un mur d'appui et en hauteur par des montants de +pierre ou de bois. Les baies comprises entre ces montants taient +occupes par des vantaux. Le vantail suprieur se relevait comme une +fentre tabatire, le vantail infrieur s'abaissait et, dpassant +l'alignement, servait d'tal et de comptoir. Le chaland n'tait donc pas +oblig d'entrer dans la boutique pour faire ses achats. Cela n'tait +ncessaire que lorsqu'il avait traiter une affaire d'importance. +Voil pourquoi les statuts dfendent d'appeler le passant arrt devant +la boutique d'un confrre, pourquoi les textes donnent souvent aux +boutiques le nom de _fentres_. Le public voyait plus clair au dehors +que dans ces boutiques qui, au lieu des grandes vitrines de nos +magasins, n'avaient que des baies troites pour recevoir le jour. Les +auvents en bois ou en tle, les tages suprieurs qui surplombaient le +rez-de-chausse, venaient encore assombrir les intrieurs. Les drapiers, +par exemple, tendaient des serpillires devant et autour de leurs +ouvroirs. + +L'atelier et la boutique ne faisaient qu'un. En effet, les rglements +exigeaient que le travail s'excutt au rez-de-chausse sur le devant, +sous l'oeil du public. Les clients qui entraient chez un fourbisseur +voyaient les ouvriers, ce qui ne serait pas arriv si l'atelier et la +boutique avaient t deux pices distinctes. Quant aux dimensions des +taux et des ateliers, il y avait des taux de trois pieds, de cinq +pieds, de cinq _quartiers_, des taux portatifs de cinq pieds. Une +maison du Grand-Pont avait sur sa faade trois ateliers, dont l'un +mesurait deux toises de long sur une toise et demie de large, y compris +la saillie sur la voie publique. Les taux des halles taient tirs au +sort entre les matres de chaque mtier. + + * * * * * + +[Illustration: Sceau des mtiers d'Arles.] + +Les matires premires qui entraient Paris devaient tre portes aux +Halles, o elles taient visites. Les fabricants ne pouvaient les +acheter lorsqu'elles taient encore en route et s'approvisionner ainsi +aux dpens de leurs confrres. Les corporations en achetaient en gros +pour les partager ensuite galement entre tous les matres; dj sans +doute, afin d'viter les injustices et les rclamations, les parts +taient tires au sort. Lorsqu'un fabricant survenait au moment o un +confrre allait conclure, soit par la _paume_, soit par la remise du +_denier Dieu_, un march ayant pour objet des matires premires ou +des marchandises du mtier, le tmoin pouvait se faire cder, au prix +cotant, une partie de l'achat. Comme la dfense d'aller au-devant des +matires premires, comme le lotissement, cet usage singulier avait pour +but d'empcher l'accaparement, de faire profiter tous les membres de la +corporation des bonnes occasions. Il tait fond sur cette ide que les +fabricants du mme mtier n'taient pas des concurrents avides de +s'enrichir aux dpens les uns des autres, mais des confrres anims de +sentiments rciproques d'quit et de bienveillance et appels une +part aussi gale que possible dans la rpartition des bnfices. Cette +conception des rapports entre confrres dcoulait ncessairement de +l'existence mme des corporations, comme la concurrence outrance +rsulte de l'isolement des industriels modernes. Pour exercer le droit +dont nous venons de parler, il fallait possder la matrise dans sa +plnitude. Ainsi un boulanger _haubanier_ pouvait rclamer sa part dans +le bl achet par un confrre non haubanier, mais la rciproque n'avait +pas lieu. Les fripiers ambulants n'taient pas admis intervenir dans +les marchs conclus devant eux par des fripiers en boutique, tandis que +ceux-ci participaient aux achats faits par les premiers. Les pcheurs +et marchands de poisson d'eau douce payaient 20 s. en sus du prix +d'achat du mtier pour acqurir ce droit. Lorsque le patron tait +empch, sa femme, un enfant, un apprenti, un serviteur avait qualit +pour l'exercer sa place. + +La proccupation d'empcher une trop grande ingalit dans la +rpartition des bnfices devait rendre les corporations peu favorables +aux socits commerciales. L'association, en effet, cre de puissantes +maisons qui attirent toute la clientle et ruinent les producteurs +isols. Aussi certaines corporations dfendaient les socits de +commerce. Mais cette prohibition, loin d'tre gnrale, comme on l'a +dit, avait un caractre exceptionnel. Si ces socits n'avaient pas t +parfaitement lgales, Beaumanoir ne leur aurait pas donn une place dans +son chapitre des _Compagnies_. Le jurisconsulte traite, dans ce +chapitre, des associations les plus diffrentes, telles que la +communaut entre poux, la socit taisible, les socits commerciales, +etc. Parmi ces dernires, il distingue celle qui se forme _ipso facto_ +par l'achat d'une marchandise en commun, et celles qui se forment par +contrat. Celles-ci taient ncessairement trs varies, et, pour donner +une ide de leur varit, Beaumanoir cite la socit en commandite, la +socit temporaire, la socit vie; puis il numre les causes de +dissolution, et il termine en parlant des actes qu'un associ fait pour +la socit, de la responsabilit de ces actes, de la proportion entre +l'apport et les bnfices de chaque associ, enfin du cas o un associ +administre seul les affaires sociales. D'autres textes, dont deux sont +relatifs des socits en commandite et un troisime une liquidation +entre associs, prouvent surabondamment que l'industrie parisienne +connaissait les socits commerciales; mais on ne comptait pas Paris +beaucoup de maisons diriges par des associs, ni mme soutenues par des +commanditaires. Nous n'avons trouv la raison sociale d'aucune socit +franaise, tandis qu'on nommerait bien une dizaine de socits +italiennes se livrant en France des oprations de banque et de +commerce: les Anguisciola (Angoisselles), les Perruzzi (Perruches), les +Frescobaldi (Frescombaus), etc. + +Certains commerants exeraient la fois plusieurs mtiers, ou +joignaient aux profits du mtier les gages d'un emploi compltement +tranger au commerce et l'industrie. On pouvait tre en mme temps +tanneur, scieur, savetier et baudroyeur, boursier et mgissier. Le +tapissier de tapis _sarrazinois_ avait le droit de tisser la laine et la +toile aprs avoir fait un apprentissage, et rciproquement le tisserand +fabriquait des tapis la mme condition. Les statuts des chapeliers de +paon prvoient le cas o un chapelier runirait la chapellerie un +autre mtier. La profession de tondeur de drap tait incompatible avec +une autre industrie, mais non avec le commerce ni avec des fonctions +quelconques. Il tait permis aux mouleurs de grandes forces de tondre +les draps et de forger; le cumul de tout autre mtier leur tait +interdit. + +L'industrie chmait le dimanche, la Nol, l'piphanie, Pques, +l'Ascension, la Pentecte, la Fte-Dieu, la Trinit, aux cinq +ftes de la Vierge, la Toussaint, aux ftes des Aptres, la saint +Jean-Baptiste, la fte patronale de la corporation. Le samedi et la +veille des ftes, le travail ne durait pas au del de nones, de vpres +ou de complies. Certaines corporations permettaient de travailler et de +vendre, en cas d'urgence ou lorsque le client tait un prince du sang. +Dans un grand nombre de mtiers, une ou plusieurs boutiques restaient +ouvertes les jours chms, et les chefs d'industrie profitaient tour +de rle de ce privilge lucratif. Certaines industries connaissaient la +morte-saison. C'est videmment la morte-saison qui permettait aux +ouvriers trfiliers, lous l'anne, de se reposer pendant le mois +d'aot. L'industrie moderne n'en est pas exempte; mais le travail ne s'y +arrte jamais compltement, grce au dveloppement des dbouchs et +aussi cause de la ncessit d'utiliser un outillage coteux qui se +dtriore lorsqu'il ne fonctionne pas. Les coalitions taient interdites +entre fabricants comme entre ouvriers. D'aprs Beaumanoir, ceux qui +prennent part une coalition ayant pour but de faire hausser les +salaires, et accompagne de menaces et de pnalits, sont passibles de +la prison et d'une amende de 60 s. Il n'est question que d'amende, mais +d'amende arbitraire, dans les statuts des tisserands drapiers. On se +coalisait aussi pour obtenir une rduction des heures de travail. La +justice ne manquait pas de frapper les coalitions, quand elles taient +portes sa connaissance et qu'elle avait entre les mains des preuves +suffisantes, mais il tait bien facile des fabricants peu nombreux de +s'entendre secrtement pour fixer le prix de leur travail. Ainsi une +coalition forme par les tisserands de Doullens dura pendant six ans +sans donner lieu des poursuites, et lorsque l'chevinage en fut +inform ou en eut recueilli les preuves, il ne sut comment traiter les +coupables et demanda l'chevinage d'Amiens ce qu'il ferait en pareil +cas. + +Il semble que le monopole devait enrichir tous les matres et que +l'industrie ne conduisait jamais la ruine et la misre. Assurment +la plupart des fabricants faisaient de bonnes affaires, mais il y en +avait aussi qui vivaient dans la gne, qui taient pauvres en quittant +les affaires, qui tombaient en dconfiture. Les corporations avaient des +caisses de secours pour assister ceux de leurs membres qui n'avaient pas +russi. Nous savons que des patrons cdaient leurs apprentis parce +qu'ils n'taient plus en tat de les entretenir. Il y avait parmi les +fourbisseurs et les armuriers des gens pauvres, habitant les faubourgs, +qui, ayant peu de chances de vendre dans leurs boutiques, avaient la +permission de colporter leurs armures. Des chaussetiers tablis avaient +d renoncer travailler pour leur compte et rentrer dans la classe des +simples ouvriers. Le prvt de Paris abaissait quelquefois l'amende +encourue pour contravention aux statuts, cause de la pauvret du +contrevenant. Une _linire_ se voit retirer son apprentie parce qu'elle +tait souvent sans ouvrage, n'avait pas d'atelier et ne travaillait que +chez les autres. La fortune ne souriait donc pas tous, et la situation +des fabricants tait plus varie que ne le ferait supposer un rgime +conomique qui, restreignant leur nombre, imposait tous les mmes +conditions d'tablissement, les mmes procds et les mmes heures de +travail, leur mnageait autant que possible les mmes chances +d'approvisionnement et aurait d, par consquent, leur assurer le mme +dbit. C'est que mille ingalits naturelles empchaient l'uniformit +laquelle tendaient les rglements. + +Pour caractriser, en terminant, le rle conomique du chef +d'industrie, nous dirons que c'tait la fois un capitaliste et un +ouvrier, et que ses bnfices reprsentaient en mme temps l'intrt de +son capital et le salaire de son travail; mais nous ajouterons que le +peu d'importance des frais gnraux, la raret des associations, en +faisaient un artisan beaucoup plus qu'un capitaliste, et assignaient au +travail une part prpondrante dans la production. + +G. FAGNIEZ, _tudes sur l'industrie et la classe industrielle + Paris_, Paris, Vieweg, 1877, in-8 (_Bibliothque +de l'cole des Hautes-tudes_, 33e fascicule). + + + + +CHAPITRE XI + +LA ROYAUT FRANAISE. + + PROGRAMME.--_Les premiers rois captiens. Le roi, sa cour, son + domaine; les grands vassaux._ + + _Louis VI. Louis VII et Philippe Auguste. Progrs du pouvoir royal; + extension du domaine._ + + _Le rgne de saint Louis._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + =L'histoire des premiers rois captiens= et des institutions + monarchiques en France au XIe et au XIIe sicle a t faite + d'une manire dfinitive par M. A. Luchaire: _Histoire des + institutions monarchiques de la France sous les premiers Captiens, + 987-1180_, Paris, 1801, 2e d.--H. Luchaire a pouss l'histoire + des institutions franaises jusqu' la fin du XIIIe sicle dans + son _Manuel des institutions franaises. Priode des Captiens + directs_, Paris, 1892, in-8.--Enfin il a publi une courte + histoire de _Philippe Auguste_ (Paris, s. d., in-16). + + Le rgne capital de Philippe Auguste n'a pas encore t l'objet + d'une monographie dfinitive, quoique l'histoire en soit + aujourd'hui facile faire. Les opuscules de MM. Williston Walker + (_On the increase of royal power in France under Philip Augustus_, + Leipzig, 1888, in-8), R. Davidsohn (_Philip II August von + Frankreich und Ingeborg_, Stuttgart, 1888. in-8) et A. Cartellieri + (_L'avnement de Philippe Auguste_, dans la _Revue historique_, + 1893 et 1894), sont estimables. + + Sur le rgne de Louis VIII: Ch. Petit-Dutaillis, _tude sur la vie + et le rgne de Louis VIII_, Paris, 1895, in-8. + + L'histoire du =rgne de Louis IX= a t crite par deux historiens + consciencieux: F. Faure, _Histoire de saint Louis_, Paris, 1865, 2 + vol. in-8;--H. Wallon, _Saint Louis et son temps_, Paris, 1875, 2 + vol. in-8.--Mais les derniers rsultats de la science se trouvent + dans des monographies, dont les plus recommandables sont: E. + Boutaric, _Saint Louis et Alphonse de Poitiers_, Paris, 1870, + in-8;--A. Molinier, _tude sur l'administration de Louis IX et + d'Alphonse de Poitiers (1226-1271)_, dans l'_Histoire gnrale de + Languedoc_ (d. Privat), VII, p. 462;--E. Boutaric, _Marguerite de + Provence, femme de saint Louis_, Paris, 1868, in-8, extr. de la + _Revue des questions historiques_, t. III;--R. Sternfeld, _Karl von + Anjou als Graf des Provence_, Berlin, 1888, in-8;--P. Fournier, + _Le royaume d'Arles et de Vienne_, Paris, 1891, in-8;--. Berger, + _Saint Louis et Innocent IV, tude sur les rapports de la France et + du Saint-Sige_, Paris, 1893, in-8;--le mme, _Histoire de Blanche + de Castille, reine de France_, Paris, 1895, in-8. + + M. A. Lecoy de la Marche est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages + de vulgarisation sur le rgne de Louis IX: _Saint Louis, son + gouvernement et sa politique_, Paris, 1887, in-8;--_La France sous + saint Louis_, Paris [1894], in-8;--etc. + + + + +I.--LOUIS LE GROS ET SA COUR. + +LES GARLANDE.--RAOUL DE VERMANDOIS.--SUGER. + + +Louis VI, dont Suger vante la belle figure et la prestance lgante, +tenait de son pre sa haute taille et la forte corpulence laquelle il +doit son surnom de Gros, dj populaire au XIIe sicle. Sa tendance + l'obsit, entretenue par un formidable apptit de chasseur, tait +sensible ds 1119, poque o Orderic Vital vit au concile de Reims ce +grand et gros homme au teint blme, la parole facile. Un chroniqueur +anglais, fort malveillant du reste, raille cruellement Philippe et +Louis, qui, dit-il, ont fait de leur ventre un dieu, et le plus funeste +de tous. Le pre et le fils ont tellement dvor que la graisse les a +perdus. Philippe en est mort, et Louis, quoique fort peu g, n'est pas +loin de subir le mme sort. L'obsit devint en effet pour Louis, comme +elle l'avait t pour Philippe, une insupportable maladie. A l'ge de +quarante-six ans, il ne pouvait plus monter cheval. Les excs de +table contriburent peut-tre, autant que les chaleurs torrides de l't +de 1137, provoquer la dysenterie qui l'emporta. + +Il ne voulut se marier qu' trente-cinq ans. Encore fallut-il que ses +amis lui adressassent, pour l'amener changer de vie et s'engager +dans des liens rguliers, les objurgations les plus pressantes. +L'autorit du grave Ives de Chartres ne fut pas de trop pour le +dcider[55]. Tout en le flicitant d'avoir fix son choix sur Adlade +de Maurienne, le prlat l'invite, avec une certaine insistance, mettre +son projet excution. Gardez-vous bien, lui dit-il, de diffrer +encore le moment de nouer le lien conjugal, pour que vos ennemis ne +continuent pas de rire d'un dessein si souvent conu et si souvent +abandonn. Htez-vous! qu'il naisse bientt, celui qui doit rendre +vaines les esprances des ambitieux et fixer sur une seule tte +l'affection changeante de vos sujets. Louis donna pleine satisfaction +ce sage conseiller. La reine Adlade le rendit en peu de temps pre de +six fils et d'une fille. L'avenir de la dynastie tait assur. + +Louis le Gros aimait l'argent et subordonna trop souvent les intrts de +sa politique au dsir de s'en procurer. Son avidit lui fit commettre, +en 1106, alors qu'il n'tait que roi dsign, une lourde faute politique +qu'il dut regretter bien amrement par la suite. Gagn par l'or du roi +anglais, Henri Beauclerc, il le laissa runir tranquillement le duch de +Normandie son royaume; grave imprvoyance contre laquelle Philippe +Ier, mieux avis, essaya vainement de le mettre en garde. Plus d'une +fois, sous son rgne, on vit l'action de la justice royale suspendue, +les coupables ayant trouv le moyen de corrompre les palatins et le +souverain lui-mme. Mais rien n'gale le cynisme avec lequel, dans +l'affaire de la charte communale de Laon, Louis le Gros, galement +sollicit par la commune et par l'vque, vendit au dernier enchrisseur +l'appui de l'autorit royale. Cette pret au gain s'explique peut-tre +par la disproportion fcheuse qui commenait exister entre les revenus +domaniaux et le chiffre toujours croissant des dpenses d'ordre +administratif et politique. On sait que Louis fut oblig de laisser en +gage pendant dix ans un des plus prcieux joyaux de la couronne, vendu +plus tard l'abbaye de Saint-Denis. Quoi qu'il en soit, la vnalit de +la curie tait un fait notoire, et Guibert de Nogent, tout en prodiguant +l'loge Louis le Gros, n'hsitait point le condamner sur cet +article. Excellent tous autres points de vue, dit-il, ce prince avait +le tort grave d'accorder sa confiance des gens de basse condition et +d'une cupidit sordide, ce qui nuisit beaucoup ses intrts comme sa +rputation et causa la perte de maintes personnes. Le chroniqueur +Geoffroi de Courlon se faisait encore, la fin du XIIIe sicle, +l'cho de ces bruits dfavorables: La mme anne, dit-il, mourut le roi +Louis VI, connu pour sa cupidit; il fit une tour Paris et amassa de +grands trsors. + +Il faut reconnatre nanmoins que, dans les jugements ports sur Louis +par les contemporains, la somme du bien l'emporte sensiblement sur celle +du mal. Ils sont unanimes vanter sa douceur, son humanit, son +affabilit pour tous et une sorte de candeur ou de bonhomie naturelle +qu'ils appellent sa simplicit. Telle est l'expression dont se +servent, comme par l'effet d'une entente pralable, ceux qui l'ont connu +de plus prs, Suger, Ives de Chartres et le chroniqueur de Morigni. +Suger a mme dit quelque part qu'il tait dbonnaire au del de toute +imagination. Aussi ce gros homme sans malice se laissa-t-il jouer +quelquefois par des ennemis retors, comme Hugue du Puiset, qui les +perfidies et les parjures ne cotaient rien. + +D'ordinaire la bont va de pair avec la droiture. L'histoire a bien +rarement signal chez Louis cette tendance, fort commune au moyen ge, +qui consiste employer la ruse et la perfidie l o la force ouverte +n'a plus chance de russir. Sa simplicit naturelle le portait plutt + frapper en face et ddaigner les petits moyens. Il y avait en lui +une loyaut instinctive qui fut particulirement mise en lumire dans sa +longue et pnible lutte avec la fodalit de l'Ile-de-France. On doit +remarquer, en effet, qu'il n'y a pas une seule de ces campagnes +diriges souvent contre des ennemis dangereux et capables des plus +noires trahisons, o Louis ne se soit astreint observer les rgles du +droit fodal alors en vigueur, ce que Suger appelle la coutume des +Franais ou la loi salique. Ce reprsentant du principe et des +intrts monarchiques, plus respectueux des lois de la fodalit que +certains de ses grands vassaux, n'a jamais manqu, avant d'entreprendre +une expdition, de sommer plusieurs reprises, devant la cour de son +pre ou devant la sienne, le baron dont il fallait punir les mfaits. +Toutes les guerres de Louis le Gros ont t ainsi prcdes d'une action +judiciaire; pure question de forme, si l'on veut, en bien des cas, mais, +avec des bandits comme Hugue du Puiset ou Thomas de Marle, on pouvait +savoir gr au roi de ne pas oublier les formes. + +Lorsque, en l'anne 1109, Louis, sur le point d'en venir aux mains avec +le roi d'Angleterre, envoya un hraut son rival pour lui reprocher +d'avoir viol le droit et l'inviter donner la satisfaction exige par +la coutume, le reprsentant du roi de France exprima fidlement la +pense et les sentiments de son matre, en ajoutant: Il est honteux, +pour un roi, de transgresser la loi, parce que le roi et la loi puisent +leur autorit la mme source. Louis le Gros eut la conscience d'avoir +conform ses actes ses principes dans toutes les circonstances o il +se trouva l'adversaire de la fodalit. Il attachait une telle +importance cette rgle de conduite qu'en 1135, se croyant la veille +de sa mort, il se contenta de faire son fils cette double +recommandation qui comprenait sans doute toute sa morale et rsumait +pour lui les devoirs multiples de la royaut: _protger les clercs, les +pauvres et les orphelins, en gardant chacun son droit; n'arrter +jamais un accus dans la cour o on l'a somm, moins de flagrant dlit +commis en ce lieu mme_. Le premier prcepte tait essentiellement +d'ordre monarchique, la royaut pouvant se dfinir un sacerdoce de +justice et de paix exerc au profit du faible. Le second tait d'ordre +fodal; il restreignait l'action du souverain, au bnfice du vassal, en +garantissant le baron coupable contre l'atteinte immdiate de la justice +de son seigneur. Le roi qui, comme Louis le Gros, proclamait hautement +ce principe et s'en inspirait, devait passer, aux yeux des +contemporains, pour le type mme de la loyaut et la vivante image du +droit. + +Mais le trait le plus saillant de ce caractre chevaleresque, celui que +Suger, dans son histoire, a mis en relief avec une prfrence vidente +et une singulire vigueur, c'est l'activit infatigable, la valeur +bouillante que rien n'arrte, parfois aussi la folle tmrit du soldat. + +[Illustration: Monnaie de Louis VI.] + +Louis le Gros, en effet, fut, avant tout, un homme de guerre. Son rle +militaire l'absorba tout entier jusqu'au jour o, la victoire lui ayant +laiss peu de chose faire et les infirmits le saisissant, il se vit +oblig de prendre enfin le repos qu'il n'avait jamais connu. Encore ne +cessa-t-il de combattre que peu de temps avant sa mort; c'est seulement +en 1135 qu'il alla brler son dernier chteau. Depuis longtemps dj ses +forces le trahissaient; son embonpoint, nous l'avons dit, lui +interdisait l'usage du cheval, mais il mettait une nergie incroyable +vouloir conduire en personne les expditions les plus fatigantes. +Vainement ses amis l'engageaient rester tranquille, faire simplement +son devoir de chef d'tat. Il ne pouvait s'y rsigner et affrontait, au +grand prjudice de sa sant, des intempries et des obstacles qui +faisaient reculer les jeunes gens. Envahi par l'obsit, presque +incapable de se mouvoir, dsespr de ne plus satisfaire au besoin +d'activit qui le dvorait, il disait, en gmissant, ses intimes: Ah! +quelle misrable condition que la ntre; ne pouvoir jamais jouir en mme +temps de l'exprience et de la force! Si j'avais su, tant jeune, si je +pouvais, maintenant que je suis vieux, j'aurais dompt bien des +empires. + +[Illustration: Le chteau de Senlis.] + +Ce regret peint l'homme tout entier. Jamais souverain du moyen ge ne +paya plus directement et plus souvent de sa personne sur les champs de +bataille. Louis le Gros, athlte incomparable et gladiateur minent, +comme dit Suger, avait l'orgueil de la force corporelle et de la valeur +sre de ses coups. Il aimait la guerre pour elle-mme et y prenait une +part aussi active que le dernier de ses soldats. Ses amis le blmrent +plus d'une fois de sacrifier au plaisir de se battre son devoir de chef +d'arme et le souci de la majest royale. On le vit, au sige du chteau +de Mouchi, emport par l'ardeur de la lutte, pntrer dans le donjon qui +brlait, au risque de prir dans le brasier, et en revenir, comme par +miracle, avec une extinction de voix dont il ne gurit que longtemps +aprs. Au passage de l'Indre, dans la campagne de 1108, c'est lui qui, +le premier, se jeta dans la rivire, o il eut de l'eau jusqu'au casque, +pour donner l'exemple ses soldats et les lancer contre l'ennemi. Dans +les guerres du Puiset, il combat toujours plus en soldat qu'en roi, +s'enfonant dans les rangs de ses adversaires, au mpris de toute +prudence, et se prenant corps corps avec ceux qui lui tombent sous la +main. Ce hardi batailleur poussa un jour la navet jusqu' proposer au +roi d'Angleterre, Henri Ier, de vider leurs diffrends par un combat +singulier. Le duel devait avoir lieu, en vue des deux armes, sur le +pont vermoulu de l'Epte, qui spare la France de la Normandie. L'Anglais +ne rpondit que par une raillerie cette proposition trop +chevaleresque. + +Tel tait Louis le Gros, nature gnreuse et sympathique, caractre +essentiellement franais, bien fait pour donner la royaut captienne +le prestige moral qui lui avait fait dfaut jusqu'ici. Cette mle et +vigoureuse figure de soldat se dtache avec un relief saisissant ct +des physionomies indcises, peine dessines, des quatre premiers +Captiens. + + * * * * * + +Au commencement du XIIe sicle, la puissance gouvernementale resta +partage, comme auparavant, entre les membres de la famille royale, les +conseillers intimes ou palatins et l'assemble des grands du royaume. +Mais ce dernier organe allait, sous le rgne de Louis le Gros, devenir +de moins en moins important. C'est cette poque, en effet, que +l'autorit de fait, dans le gouvernement, tendit tre dvolue tout +entire aux personnes de l'entourage immdiat du prince, ses parents, + la haute domesticit investie des charges de la couronne, au cnacle +obscur des clercs et des chevaliers qui constituaient la partie +permanente de la curie. Les conseillers intimes qui entouraient le +prince royal pendant sa dsignation sont les mmes qui ont souscrit +pendant bien des annes les diplmes mans de Louis, roi titulaire: son +prcepteur, Hellouin de Paris; des chambellans: Froger de Chlons, Ferri +de Paris, Barthlemi de Montreuil, Henri le Lorrain; des clercs: Algrin +d'tampes, et, la fin du rgne, Thierri Galeran; des chevaliers: +Nivard de Poissi, Raoul le Dli, Barthlemi de Fourqueux. Mais les plus +influents taient sans contredit les frres de Garlande. + +La faveur de la famille de Garlande, son influence sur la personne +royale et sur les affaires publiques, devait durer, avec certaines +vicissitudes, jusqu' la fin de ce rgne si bien rempli. Elle fut +entire et ne cessa de s'accrotre pendant les vingt premires annes. +Ce fait s'explique par le caractre du prince, comme par les ncessits +de sa situation. A peine avait-il commenc son rgne dfinitif, qu'il se +trouva en butte aux attaques d'une foule d'ennemis conjurs pour sa +perte. Il lui fallut se dfendre la fois contre les membres de sa +propre famille qui aspiraient toujours le remplacer, contre les +rancunes de la maison de Rochefort, l'intraitable turbulence des +seigneurs du Puiset, la haine persvrante du comte de Blois; enfin +contre l'inimiti traditionnelle du souverain anglo-normand. Au milieu +de ces guerres presque quotidiennes, de ces prils sans cesse +renaissants, la valeur guerrire d'Anseau et de Guillaume de Garlande, +l'intelligence de leur frre tienne lui rendirent d'inestimables +services. Par intrt, par reconnaissance et un peu aussi par faiblesse, +il leur abandonna la direction suprme de la curie. Anseau conserva le +commandement de l'arme jusqu'au jour o il prit glorieusement pour le +service du roi, au troisime sige du Puiset, en 1118. Ce fut alors son +frre Guillaume qui le remplaa. Il tait la tte des troupes royales, +en 1119, lors de la dfaite de Brmule. Quant tienne, il avait reu +la charge de chancelier, qui pouvait seule convenir un personnage +ecclsiastique. A ce titre, il ne disposait pas seulement du sceau +royal, il tait encore le directeur du clerg attach la chapelle, et +participait, dans une certaine mesure, l'exercice de la puissance +judiciaire. + +Tout s'abaissa bientt devant le crdit des Garlande. Les autres +familles de palatins qui avaient partag la fortune du prince pendant la +priode de sa dsignation durent cder cette faveur sans prcdents, +quand elles n'eurent pas en souffrir. La maison de Chaumont, en Vexin, +touchait de fort prs Louis le Gros; un de ses membres pousa mme la +fille naturelle de ce roi, nomme Isabelle. Aussi Hugue de Chaumont +demeura-t-il jusqu' la fin du rgne en possession de l'office de +conntable. La famille de la Tour ou de Senlis, moins appuye, fut moins +heureuse. Elle perdit la bouteillerie en 1112, lorsque Gui de Senlis +fut remplac par Gilbert de Garlande. Trois des grands offices sur cinq +se trouvrent alors dvolus en mme temps la mme maison, fait unique +dans l'histoire du palais captien. En 1120, il se passa quelque chose +de plus extraordinaire encore. La mort de Guillaume de Garlande amena la +vacance du dapifrat. Pour empcher que cette charge importante ne +sortt de la famille, le chancelier Etienne se fit nommer lui-mme +snchal et cumula les deux fonctions, ce qui ne s'tait jamais vu, ce +qu'on ne revit plus aprs lui. Un homme d'glise devenu le chef suprme +de l'arme! Cette trange situation, prolonge pendant sept ans, donna +la mesure de la faiblesse du roi et de l'audace du favori. + +L'ambition et la cupidit d'tienne de Garlande ne connurent bientt +plus de limites. Comme chancelier et chapelain en chef, il se fit +investir d'un grand nombre de bnfices ecclsiastiques dans les glises +et les abbayes qui dpendaient immdiatement de la couronne. On le vit, + la fois, chanoine d'tampes, archidiacre de Notre-Dame de Paris, doyen +de l'abbaye de Sainte-Genevive, doyen de Saint-Samson et de Saint-Avit +d'Orlans. Il voulut encore le dcanat de l'glise cathdrale d'Orlans; +pour le satisfaire, on donna l'vch de Laon au doyen Hugue. Il essaya +mme plusieurs fois d'arriver l'piscopat. Le gouvernement captien +soutint pendant deux ans une lutte des plus vives contre le pape et les +partisans de la rforme pour lui assurer le sige de Beauvais. tienne +fit aussi une tentative infructueuse sur celui de Paris. En 1114, la +mort de Geoffroi, vque de Beauvais, il osa demander qu'on transfrt +dans cet vch l'vque de Paris, Galon, afin de se faire nommer sa +place. Encore prtendait-il, une fois investi de la dignit piscopale, +rester en possession de ses nombreux bnfices. Cette fois, la mesure +tait comble; le pape Pascal II refusa d'accueillir sa requte. tienne +n'en restait pas moins le second personnage du royaume, celui dont la +volont rgissait la France entire et qui paraissait moins servir le +roi que le gouverner, suivant l'expression dcisive du chroniqueur de +Morigni. + +Cette fortune insolente ne pouvait manquer d'exciter l'envie et de +soulever la haine. tienne s'tait fait de nombreux ennemis au palais, +dans l'entourage mme du roi, comme au dehors, parmi les vques et les +abbs que scandalisait sa conduite. Mais les plus dangereux pour lui se +trouvaient dans la famille royale. Elle ne pouvait lui pardonner +l'influence sans bornes dont il jouissait auprs de Louis le Gros. +Lorsque le roi eut pous, en 1115, Adlade de Maurienne, le crdit du +chancelier cessa d'tre aussi solide qu'auparavant. Il avait maintenant +une rivale. La reine ne tarda pas prendre sur son mari l'ascendant que +lui assurrent sa conduite, toujours irrprochable, et son heureuse +fcondit. Son pouvoir augmenta encore en 1119, lorsque l'avnement de +l'archevque de Vienne, Gui, au trne pontifical fit d'elle la propre +nice du pape. + +tienne de Garlande n'eut pas la souplesse et la prvoyance ncessaires +pour se concilier les bonnes grces d'une personne que sa situation +rendait impossible carter. Loin de mnager la reine, il se plut, au +contraire, l'irriter par des tracasseries multiplies. Les occasions +de conflit entre ces deux puissances rivales durent tre nombreuses, +bien que l'histoire soit reste muette sur ces incidents. + +L'inimiti d'une partie du clerg rendait sa situation encore plus +difficile. Comme archidiacre de Notre-Dame, il se trouvait sans cesse en +conflit avec l'vque de Paris, tienne de Senlis, membre de cette mme +famille de palatins qui avait t une des premires victimes de +l'avnement des Garlande. A cette poque, l'tat de guerre tendait +devenir presque normal entre les archidiacres et les chefs des diocses. +Bien que le nom d'tienne de Garlande ne soit pas mentionn dans les +documents relatifs la querelle de l'vque de Paris avec l'archidiacre +Thibaud Notier, nul doute que le tout-puissant chancelier n'ait jou un +rle prpondrant dans cette affaire, comme dans toutes les +circonstances o il s'agissait de diminuer l'autorit piscopale. C'est +lui qui soutint contre l'vque les prtentions de Galon, le matre des +coles parisiennes; c'est lui qui, en s'opposant l'introduction des +principes rformistes dans le diocse et des chanoines de Saint-Victor +dans la cathdrale, amena la crise aigu d'o sortirent l'expulsion +d'tienne de Senlis, l'interdit jet sur l'vch de Paris et la menace +d'excommunication lance contre Louis le Gros. Sous son influence, la +politique ecclsiastique du prince se dessina nettement dans un sens +antirformiste. tienne devint le dfenseur naturel de tous ceux qui, se +disant opprims par les doctrines nouvelles, essayaient de se soustraire + la rgle. Lorsqu'en 1122 Abailard voulut abandonner l'abbaye de +Saint-Denis, o ses suprieurs entendaient le retenir contre sa volont, +il n'eut rien de plus press que de s'adresser au roi et son conseil. +tienne de Garlande reprsenta Suger qu'en essayant de garder malgr +lui un homme tel qu'Abailard, il s'exposait un scandale, sans aucun +profit pour sa communaut. Une transaction fut conclue en prsence du +roi et de son ministre. Abailard obtint le droit de choisir le lieu de +sa retraite, mais sous la promesse de rester attach Saint-Denis et de +n'appartenir aucun autre monastre. + +L'attitude du chancelier devait lui attirer, on le conoit, les +maldictions et les colres de tous ceux, vques et abbs, qui +dirigeaient le mouvement rformiste. Ds l'anne 1101, Ives de Chartres, +voulant l'empcher d'arriver l'vch de Beauvais, dpeignait Pascal +II, sous les couleurs les plus noires, ce clerc illettr, joueur, +coureur de femmes, qui n'avait pas mme le grade de sous-diacre et qui, +jadis, s'tait vu excommunier par l'archevque de Lyon pour adultre +notoire. Le portrait tait sans doute un peu charg, car Ives lui-mme +se crut oblig, quelque temps aprs, dans une nouvelle lettre au pape, +de recommander le candidat qu'il avait si violemment attaqu. Mais saint +Bernard tait plus logique. Son loquente indignation, qui ne mnageait +ni rois ni papes, dnona la chrtient le spectacle scandaleux donn +par cet archidiacre-snchal, antithse vivante, personnage double +face, qui sert la fois Dieu et le diable, revt en mme temps +l'armure et l'tole, porte les mets la table du roi et clbre les +saints offices, convoque les soldats au son du clairon et transmet au +peuple les ordres de l'vque. Ce qui rvolte surtout l'abb de +Clairvaux, c'est que ce diacre, plus charg d'honneurs ecclsiastiques +que ne le tolrent les canons, est infiniment moins attach ses +fonctions spirituelles qu' son service de cour, aux choses du ciel +qu'aux choses de la terre. Il se glorifie avant tout de son titre de +snchal; mais ce qui lui plat dans cette charge, ce n'est pas la +besogne du soldat, c'est la pompe du commandement; de mme que ce qui +lui tient le plus au coeur dans ses fonctions ecclsiastiques, ce sont +les profits qu'il en retire. Peut-on comprendre que le roi garde ce +clerc effmin dans la curie, et que l'glise ne rejette pas de son sein +ce soldat qui la dshonore? + +Le mcontentement du parti rformiste n'aurait sans doute pas suffi pour +rompre les liens d'amiti et de longue habitude qui unissaient le roi +son favori. Une grave imprudence d'tienne de Garlande amena la +rvolution de palais que prparait depuis longtemps la reine Adlade et +que semblait avoir prvue saint Bernard (1127). + +Comme tous les snchaux de France, ses prdcesseurs, comme tous les +grands officiers de la couronne, en gnral, tienne, qui avait reu le +dapifrat des mains de ses deux frres, ne songeait qu' retenir cette +charge dans sa famille. Ne pouvant avoir lui-mme d'hritier, il donna +sa nice en mariage Amauri IV, seigneur de Montfort et comte d'vreux, +un des barons qui avaient rendu le plus de services Louis le Gros dans +ses dernires guerres avec les Anglo-Normands. Le neveu du chancelier +reut, avec le chteau de Rochefort, que lui apportait sa femme, +l'assurance de la future succession au dapifrat. Le roi ne fut +videmment pas consult. La situation tait des plus graves. Louis VI +pouvait-il admettre qu'on dispost ainsi, sans son assentiment, de la +plus haute dignit de la couronne, et laisserait-il consacrer +bnvolement le principe de la transmission hrditaire des grands +offices? N'tait-il pas temps de ragir contre une tendance qui devait +aboutir rendre la royaut esclave de ses hauts fonctionnaires et +faire des palatins les matres absolus du palais? Inquiet de l'ambition +de son favori, pouss par la reine et par le clerg, Louis le Gros se +dcida cette fois dployer une nergie dont il n'tait pas coutumier +quand il s'agissait des affaires de sa cour. Il fit un vritable coup +d'tat. + +Dpouill de ses fonctions de snchal et de chancelier, tienne fut +chass du palais. On le remplaa presque aussitt la chancellerie, +mais non au dapifrat, qui devait rester vacant pendant plusieurs +annes. Son frre Gilbert partagea son sort, et la famille de Senlis +rentra en possession de la bouteillerie. Un ordre de la reine prescrivit +la destruction de toutes les maisons qu'tienne avait fait btir Paris +avec grand luxe. Ses vignes furent arraches. On le traitait en ennemi +public. + +Cependant, tienne de Garlande n'tait pas homme tomber en silence, +avec la rsignation du sage. Le coup d'tat de Louis le Gros eut pour +rsultat la guerre civile, guerre obscure et mal connue, qui dura au +moins trois ans, de 1128 1130. tienne et Amauri de Montfort n'avaient +pas hsit conclure alliance avec les pires ennemis du roi, Henri +Ier et Thibaud IV. Louis, soutenu seulement par son cousin, le comte +de Vermandois, Raoul, vint assiger en personne une des forteresses de +la maison de Garlande, Livri en Brie. Grce de frquents assauts et +la supriorit de ses machines de guerre, il finit par emporter la +place, qu'il dtruisit de fond en comble. Mais il paya cher sa victoire. +Raoul de Vermandois y perdit un oeil et lui-mme eut la jambe perce +d'un trait d'arbalte, blessure qu'il supporta avec ce courage stoque +dont il avait dj tant de fois donn la preuve. La crise que traversait +la royaut tait alors d'autant plus grave que, tout en faisant la +guerre son snchal, le roi se trouvait galement au plus fort de sa +lutte avec l'vque de Paris et avec le clerg rformiste. Aussi +jugea-t-il ncessaire de profiter d'un moment d'accalmie pour consolider +son trne branl par tant de secousses et assurer sa dynastie contre +les dangers qu'il prvoyait encore. Le jour de Pques 1129, son fils +an, Philippe, g de treize ans, jeune homme de haute mine et de +grande esprance, fut sacr Reims et associ la couronne. + +C'tait la meilleure rponse que put faire Louis le Gros aux attaques de +toute nature dont son pouvoir tait l'objet. tienne de Garlande ne +tarda pas perdre l'espoir, dont il s'tait flatt, d'intresser la +nation entire sa fortune. Il fut oblig de s'humilier, et, pour +rentrer en grce auprs du souverain, de recourir l'intervention de +cette mme reine qui avait tant contribu sa chute. Mais il lui fallut +abandonner toute prtention au dapifrat et la proprit hrditaire +de cet office. Son complice, Amauri de Montfort, devait continuer plus +longtemps la rsistance. Lorsque, par l'entremise d'Adlade et du +jeune roi Philippe, la rconciliation d'tienne avec Louis le Gros fut +un fait accompli, le roi, en qui survivait une affection mal teinte +pour la famille de Garlande, montra l'gard de son ex-ministre une +mansutude peut-tre excessive. Ne pouvant lui restituer le titre de +snchal, il ne craignit pas de le rtablir dans sa fonction de +chancelier (1132) et la lui conserva jusqu' la fin de son rgne. Il est +vrai qu' partir de cette poque tienne n'apparat plus gure dans +l'histoire que comme signataire des diplmes royaux. Son rle politique +est fini; l'influence et le pouvoir ont pass d'autres mains. A la +mort de Louis le Gros, le sceau royal lui sera enlev pour tre donn au +vice-chancelier Algrin. Le tout-puissant favori, l'homme qui avait tenu +tte au roi et l'glise, disparatra compltement de la scne, o il +avait occup la premire place. + +La rvolution de palais qui mit fin la domination d'tienne de +Garlande marque une date dcisive dans l'histoire intrieure du rgne. +D'une part, on ne verra plus se renouveler les convulsions politiques et +les luttes intestines auxquelles avait donn lieu jusqu'ici la question +toujours brlante de l'hrdit des grands offices. L'esprit fodal +tait vaincu sur ce terrain, comme il l'tait aussi, d'une autre +manire, par l'activit militaire de Louis VI. La royaut, dsormais +matresse de son palais, ne sera plus oblige de confier des +chtelains, plus ou moins ennemis de ses intrts, les hautes charges de +la couronne. Elle ne luttera plus avec eux pour en conserver la +proprit. Si elle laisse ces offices se perptuer dans la mme famille, +c'est qu'elle le voudra bien, et que les dtenteurs ne lui causeront +aucune inquitude; mais elle le voudra rarement. Tantt l'office restera +vacant; tantt il sera dpouill des pouvoirs effectifs qui y sont +joints pour tre confr, titre purement honorifique, aux grands +vassaux de la couronne. A cet gard, Louis le Gros fonda les traditions +monarchiques que devaient suivre ses successeurs. Le plus dangereux de +ces grands offices, le dapifrat, resta vacant pendant quatre ans, de +1127 1131. + +Ce n'est pas seulement l'organisation du palais qui fut modifie au +profit du pouvoir royal. De nouvelles influences se firent jour; le +personnel dirigeant se renouvela et la politique du souverain prit une +orientation un peu diffrente. Pendant les dix dernires annes du +rgne, le gouvernement de Louis VI se montre sensiblement mieux pondr; +ses actes sont plus rflchis et plus logiques; il ne cde plus aussi +souvent aux suggestions de la colre ou l'appt du gain. Les mesures +qui sont prises durant cette priode portent la marque d'une volont +plus matresse d'elle-mme et de ses instruments, mieux claire sur les +vritables intrts de la monarchie et aussi plus soucieuse de la morale +et de la dignit du trne. Ce changement est d en partie, sans aucun +doute, l'effet naturel de l'ge sur le temprament et le caractre du +prince. Mais il est certain aussi qu'il fut l'oeuvre des conseillers +et des collaborateurs que Louis le Gros s'adjoignit aprs la crise o +sombra l'ambition des Garlande. A partir de 1128, la haute direction de +la politique royale appartint surtout deux personnages qui n'avaient +jusqu'ici figur qu'au second rang, le comte de Vermandois, Raoul, et +l'abb de Saint-Denis, Suger. L'influence du premier se manifesta en +tout ce qui concernait les affaires militaires. Bien que le gnie +politique du second se soit surtout donn carrire sous le rgne de +Louis VII, on sait qu'il a pris une part considrable aux vnements des +dernires annes de Louis le Gros. + + * * * * * + +Raoul de Vermandois, qui remplaa tienne de Garlande comme chef de +l'arme, tait, ce qu'on appellera plus tard un prince du sang, le +propre cousin du roi. Il avait donn depuis longtemps des preuves de son +dvouement la cause royale. Jeune encore, il tait venu combattre +ct de son cousin pendant la seconde guerre du Puiset. Quand l'invasion +allemande menaa le territoire franais, il accourut avec les +contingents aguerris que fournissait le territoire de Saint-Quentin, et +commanda le corps d'arme o se trouvaient les chevaliers du Ponthieu, +de l'Aminois et du Beauvaisis. Ce Captien de la branche cadette tait, +par l'importance de son fief comme par son intrpidit personnelle, un +des plus fermes soutiens de la dynastie. + +Par la situation mme de son fief, il tait l'ennemi naturel des maisons +de Champagne et de Couci; or, c'est prcisment contre ces deux familles +que se portrent les derniers efforts de Louis le Gros. Au dire de +Suger, ce fut l'influence prpondrante de Raoul qui dtermina le roi +aller forcer dans son repaire le trop fameux Thomas de Marle (1130). Le +comte de Vermandois se donna le plaisir de porter le coup mortel +l'ennemi hrditaire de sa maison et de le jeter enchan aux pieds du +souverain. Deux ans aprs, une nouvelle expdition, dcide sans doute +aussi sur le conseil de Raoul, menaait le fils de Thomas de Marle, +Enguerran de Couci. Louis assigea la Fre pendant plus de deux mois +sans pouvoir s'en rendre matre. A la fin, le comte de Vermandois +consentit un accord qui rtablissait la paix dans ce pays si longtemps +troubl. La guerre de 1132 se termina par le mariage d'Enguerran de +Couci avec la nice du snchal, singulire issue d'une entreprise +militaire qui semblait destine satisfaire les intrts du Vermandois +autant que ceux de la monarchie. + + * * * * * + +Les services que Suger rendit Louis le Gros pendant la majeure partie +de son rgne taient plus dsintresss. L'homme d'tat, que deux rois +de France honorrent du nom d'ami et qui gouverna seul le royaume +pendant la seconde croisade, a t naturellement l'objet d'un grand +nombre de biographies. Mais ce sont moins des biographies que des loges +composs sans critique et chargs de dtails de fantaisie. Il reste +crire un livre digne de cette grande figure dans laquelle semblent +s'tre incarns les qualits sduisantes et le bon sens de notre gnie +national. + +[Illustration: Suger, d'aprs un vitrail de Saint-Denis.] + +On trouve en Suger le plus frappant exemple de ce que peut obtenir une +volont persvrante mise au service d'une intelligence suprieure. Ce +petit homme au corps malingre et chtif, d'une sant toujours fragile, +tait issu de basse extraction, et ne dut sa fortune qu' lui-mme. Il +avait l'esprit vif, la parole image et prompte, une mmoire +extraordinaire qui lui permettait de recueillir sans effort les +souvenirs littraires, les faits historiques, les anecdotes, en mme +temps que les mille dtails des affaires confies ses soins. Mais il +jouissait d'une facult prcieuse, celle de discerner sur-le-champ les +ides et les faits qu'il pouvait lui tre utile de retenir, et de s'en +servir avec prcision au moment voulu. Les contemporains ont surtout +admir la facilit de sa parole, cette faconde intarissable et brillante +qui le faisait assimiler Cicron. Causeur infatigable, il lui arrivait +parfois de garder ses auditeurs jusqu' une heure avance de la nuit. Il +tait par excellence l'avocat de la cour de Louis le Gros, c'est le +titre que lui donne la chronique de Morigni. Charg d'exposer au roi +les plaintes des glises, de lui prsenter les suppliques des pauvres, +des veuves et des orphelins, il semble avoir jou au palais le double +rle de matre des requtes et de procureur du roi, magistratures qui +n'apparatront formellement que plus tard dans les institutions +captiennes. Il crivait d'ailleurs, parat-il, presque aussi facilement +qu'il parlait, et ceux qui l'ont connu ne tarissent pas d'loges sur sa +science littraire et sur l'clat de son style. A vrai dire, le latin de +la _Vie de Louis le Gros_, moins banal et moins plat que celui de la +plupart des crivains monastiques, se distingue surtout par l'obscurit, +le mauvais got et l'incorrection. On y sent cependant une certaine +vigueur d'esprit, et je ne sais quelle flamme intrieure qui n'est point +le fait d'une me vulgaire. Les qualits matresses de Suger, celles qui +firent de lui le ministre ncessaire et considr mme de ses ennemis, +sont prcisment celles que vantent le moins ses contemporains: une +grande capacit de travail, la connaissance intime des hommes et des +choses, le sens pratique, une fermet inbranlable jointe une +judicieuse modration. + +Il est assez difficile de mesurer avec exactitude l'influence exerce +par le clbre abb sur le gouvernement de Louis le Gros. Le moine +Guillaume, biographe, ou plutt pangyriste de Suger, ne retrace avec +quelque dtail la vie politique de son hros que lorsqu'il s'agit du +rgne de Louis le Jeune et surtout de l'poque de la rgence. Il faut +donc recourir Suger lui-mme et sa principale oeuvre historique. +Mais on sait que l'auteur de la _Vie de Louis le Gros_ a choisi, parmi +les vnements du rgne, ceux qui taient le plus propres mettre en +relief le courage et la magnanimit du roi. Il est fort incomplet en ce +qui concerne l'histoire intrieure de la curie, et les dtails les plus +intressants qu'il donne sur son rle personnel se rapportent justement + la priode des guerres du Puiset, pendant laquelle il ne faisait pas +encore partie, titre permanent, du conseil royal. C'est surtout +dater de la chute des Garlande qu'il importerait de connatre la part +prise par l'abb de Saint-Denis aux affaires publiques. Mais c'est alors +qu'il s'efface le plus et se confond dessein, par une modestie sans +doute exagre, dans le groupe des amis et familiers qui le +souverain venait demander ses meilleures inspirations. Quant aux autres +chroniqueurs, franais ou trangers, ils sont muets sur le rle +politique de Suger et semblent le connatre encore moins qu'tienne de +Garlande. On chercherait vainement le nom de l'abb de Saint-Denis dans +l'histoire d'Orderic Vital. + +Les premiers rapports de Louis le Gros et de Suger datent probablement +de l'poque o tous deux vivaient, comme coliers, dans la grande abbaye +captienne. Aucun texte ne nous renseigne, d'ailleurs, sur leur intimit +d'enfance, et tout ce qu'on a dit de Suger la cour de Philippe Ier +est fond sur l'unique passage o il affirme avoir entendu le souverain +maudire devant son fils le donjon de Montlhry. S'il assista en 1106 au +concile de Poitiers, en 1107 la ddicace de l'glise de la Charit et + l'assemble de Chlons, prside par Pascal II, ce fut comme orateur +de l'abbaye de Saint-Denis, comme assesseur de son abb, Adam, et +nullement comme charg d'affaires de la royaut. Ses fonctions de prvt +de Berneval, terre abbatiale relevant du roi d'Angleterre, puis de +prvt de Touri, en Beauce, le tenaient loign du palais, o son nom +n'apparat jamais cette poque parmi ceux des souscripteurs ou des +tmoins des diplmes royaux. Le rle qu'il joua auprs du roi pendant +les guerres du Puiset s'explique naturellement par sa situation +d'administrateur et de dfenseur des territoires que l'abbaye possdait +en Beauce. Ce n'est qu'en 1118 que Suger parat avoir t pour la +premire fois charg d'une mission diplomatique par le gouvernement de +Louis le Gros. Il reut l'ordre de se rendre Maguelone pour souhaiter +la bienvenue au pape Glase II. Le roi l'employa ds lors constamment +dans toutes les circonstances o il fallut entrer en rapport avec les +diffrents pontifes qui se succdrent sur le trne de saint Pierre. +Mais il faut noter que ce rle de ngociateur des affaires +ecclsiastiques et d'ambassadeur auprs du Saint-Sige ne fut pas dvolu +exclusivement l'abb de Saint-Denis. Louis le Gros dlgua aussi dans +cet office les chefs des grandes communauts parisiennes, les abbs de +Saint-Germain-des-Prs, de Saint-Victor, de Saint-Magloire, le prieur de +Saint-Martin-des-Champs. + +Lorsqu'en 1122 Suger eut t lu comme abb sans que les lecteurs +eussent requis au pralable l'agrment du roi, le nouveau dignitaire put +craindre que ce procd n'attirt sur lui-mme et sur l'abbaye les +perscutions du pouvoir laque. Il en fut quitte pour la peur; l'amiti, +ici, fut plus forte que les ncessits de la politique. En venant +prendre l'oriflamme sur l'autel de Saint-Denis, pour aller ensuite +repousser l'invasion allemande (1124), le roi eut soin d'indiquer, dans +l'acte solennel dress cette occasion, qu'il avait reu l'tendard +sacr des mains de Suger, son familier et son fidle conseiller. C'est +le premier tmoignage direct et officiel qui nous soit connu de la part +faite l'abb de Saint-Denis dans l'amiti du roi et le maniement de la +chose publique. Il n'en rsulte pas qu'il occupt ds lors au palais le +rang auquel devaient l'appeler par la suite son exprience des affaires +et la confiance particulire qu'il inspirait au souverain. La direction +de la curie appartenait encore pour quelques annes tienne de +Garlande. Quoiqu'il y et peu de ressemblance entre ces deux hommes, il +faut bien admettre, sur la foi de saint Bernard, que Suger tait depuis +longtemps l'ami du snchal-archidiacre. Cette amiti ne lui tait pas +seulement commande par le souci de sa carrire politique. L'abb de +Saint-Denis partageait les ides de Louis et d'tienne sur la ncessit +de maintenir le clerg captien dans la dpendance de l'autorit royale. +Sa modration d'esprit et son attachement au principe monarchique +l'empchaient d'accepter, au moins dans leurs consquences extrmes, les +doctrines du parti rformiste. C'est ce que prouvent les attaques assez +vives dont il fut l'objet de la part de saint Bernard et le retard qu'il +mit introduire la rforme dans la communaut de Saint-Denis. Il cda, +sans enthousiasme, au mouvement que dirigeait la papaut et que +favorisait l'opinion. + +Quand le pangyriste de Suger affirme qu'il n'y avait rien de cach +pour lui dans le gouvernement, que le roi ne prenait aucune dcision +sans l'avoir consult et qu'en son absence le palais semblait tre +vide, ces paroles ne peuvent s'appliquer qu' la priode finale du +rgne de Louis le Gros (1130-1137). C'est alors seulement, en effet, que +la prsence continue de Suger au palais est atteste par les +souscriptions des chartes royales. Lui-mme, d'ailleurs, se met en scne +(mais toujours en compagnie des autres conseillers intimes) dans les +circonstances importantes de la vie de son hros. En 1131, aprs la mort +du jeune prince Philippe, il engage le roi faire couronner par +anticipation son second fils Louis, g de onze ans. Quatre ans aprs, +on le voit pleurant au chevet de son royal ami, qui, puis par une +cruelle maladie, croyait tre son dernier jour, et lui adressait ses +recommandations suprmes. + +L'influence prpondrante de l'abb de Saint-Denis fut surtout marque, +pendant cette priode, par la rconciliation de Louis le Gros avec le +comte Thibaud de Champagne. Ce dernier, jusqu'ici ennemi acharn de la +dynastie rgnante, venait de perdre son meilleur soutien en la personne +de son oncle, le roi d'Angleterre, Henri Ier. Comme il aspirait le +remplacer sur le trne ducal de Normandie, il lui fallait l'appui du roi +de France. Suger, pour qui le roi anglais et son neveu avaient toujours +profess une considration particulire, facilita le rapprochement, et +crut faire acte de sage prvoyance en ramenant le grand fief de +Blois-Champagne dans le cercle de l'alliance captienne. C'tait un +vnement politique de la plus haute importance, car il garantissait +Louis le Gros la tranquillit de ses dernires annes et lui permit +d'accomplir en paix l'acte qui tait le digne couronnement de sa +glorieuse carrire, l'union du duch d'Aquitaine au domaine royal. + +Lorsqu'on juillet 1137 Louis le Jeune s'achemina, avec un brillant +cortge, vers les rives de la Garonne o l'attendait l'hritire des +pays aquitains, les meilleurs amis de Louis le Gros et les plus +influents des palatins faisaient partie de l'expdition: le Snchal +Raoul de Vermandois, Guillaume Ier, comte de Nevers; Rotrou, comte du +Perche; le comte palatin, Thibaud de Champagne; Suger lui-mme, et son +ami, Geoffroi de Lves, vque de Chartres. C'tait le conseil royal qui +se dplaait dans la personne des plus minents de ses membres pour +faire honneur aux populations du Midi et les amener subir sans +secousses et sans amertume la domination du roi du Nord. Louis le Gros, +rest presque seul au palais, fit ses adieux ce fils qui ne devait +plus le revoir: Que le Dieu tout-puissant, par qui rgnent les rois, te +protge, mon cher enfant, car, si la fatalit voulait que vous me +fussiez enlevs, toi et les compagnons que je t'ai donns, rien ne me +rattacherait plus la royaut ni la vie. + +Le vieux souverain avait raison. Pour la premire fois, depuis la +fondation de la dynastie, on avait vu se former et se grouper autour du +prince un personnel de serviteurs intelligents, actifs et dvous aux +institutions monarchiques. Louis le Gros lguait son fils, en mme +temps que Suger et Raoul de Vermandois, des clercs expriments, dj au +courant des affaires de justice et de finances, et des chevaliers +toujours prts se ranger sous la bannire du matre. Les grands +offices taient entre les mains de familles paisibles, dont la fidlit +et l'obissance ne faisaient plus doute. La curie, dbarrasse des +lments fodaux qui la troublaient, offrait enfin la royaut +l'instrument de pouvoir qui lui avait fait dfaut jusqu'ici. On peut +dire que le gouvernement captien tait fond. + +A. LUCHAIRE, _Louis VI le Gros. Annales de sa vie et de +son rgne_. Paris, A. Picard, 1889, in-8. Introduction, +_passim_. + + + + +II.--GUERRES DE PHILIPPE AUGUSTE. + + +I.--LE SIGE DU CHATEAU GAILLARD. + +Bti par Richard Coeur de Lion, aprs que ce prince eut reconnu la +faute qu'il avait faite, par le trait d'Issoudun, en laissant +Philippe Auguste le Vexin et la ville de Gisors, le chteau Gaillard, +prs les Andelys, conserve encore, malgr son tat de ruine, l'empreinte +du gnie militaire du roi anglo-normand. Grce l'excellent travail de +M. A. Deville[56], chacun peut se rendre un compte exact des +circonstances qui dterminrent la construction de cette forteresse, +la cl de la Normandie, place frontire capable d'arrter longtemps +l'excution des projets ambitieux du roi franais.... + +[Illustration: Figure 1. D'aprs Viollet-le-Duc (p. 85).] + +De Bonnires Gaillon, la Seine descend presque en ligne droite vers le +nord-nord-ouest. Prs de Gaillon, elle se dtourne brusquement vers le +nord-est jusqu'aux Andelys, puis revient sur elle-mme et forme une +presqu'le dont la gorge n'a gure que 2600 mtres d'ouverture. Les +Franais, par le trait qui suivit la confrence d'Issoudun, possdaient +sur la rive gauche Vernon, Gaillon, Pacy-sur-Eure; sur la rive droite, +Gisors, qui tait une des places les plus fortes de cette partie de la +France. Une arme dont les corps, runis Evreux, Vernon et Gisors, +se seraient simultanment ports sur Rouen, le long de la Seine, en se +faisant suivre d'une flottille, pouvait, en deux jours de marche, +investir la capitale de la Normandie et s'approvisionner de toutes +choses par la Seine. Planter une forteresse cheval sur le fleuve, +entre les deux places de Vernon et de Gisors, en face d'une presqu'le +facile garder, c'tait intercepter la navigation du fleuve, couper les +deux corps d'invasion.... La position tait donc, dans des circonstances +aussi dfavorables que celle o se trouvait Richard, parfaitement +choisie.... + +Voici comment le roi anglo-normand disposa l'ensemble des dfenses de ce +point stratgique (fig. 1). A l'extrmit de la presqu'le de Bernires, +du ct de la rive droite, la Seine ctoie des escarpements de roches +crayeuses fort leves qui dominent toute la plaine d'alluvion. Sur un +lot B qui divise le fleuve, Richard leva d'abord un fort octogone muni +de tours, de fosss et de palissades; un pont de bois passant travers +ce chtelet unit les deux rives. A l'extrmit de ce pont, en C, sur la +rive droite, il btit une enceinte, large tte de pont qui fut bientt +remplie d'habitations et prit le nom de Petit-Andely. Un tang, form +par la retenue des eaux de deux ruisseaux en D, isola compltement cette +tte de pont. Le grand Andely E, qui existait dj avant ces travaux, +fut galement fortifi, enclos de fosss que l'on voit encore et qui +sont remplis par les eaux des deux ruisseaux. Sur un promontoire lev +de plus de cent mtres au-dessus du niveau de la Seine, et qui ne se +relie la chane crayeuse que par une mince langue de terre du ct +sud, la forteresse principale fut assise en profitant de toutes les +saillies du rocher. En bas de l'escarpement, et enfile par le chteau, +une estacade F, compose de trois ranges de pieux, vint barrer le cours +de la Seine. Cette estacade tait en outre protge par des ouvrages +palissads tablis sur le bord de la rive droite et par un mur +descendant d'une tour btie mi-cte jusqu'au fleuve; de plus, en +amont, et comme une vedette du ct de la France, un fort fut bti sur +le bord de la Seine en H, et prit le nom de _Boutavant_. La presqu'le +retranche la gorge et garde, il tait impossible une arme ennemie +de trouver l'assiette d'un campement sur un terrain ravin, couvert de +roches normes. Le val situ entre les deux Andelys, rempli par les eaux +abondantes des ruisseaux, command par les fortifications des deux +bourgs situs chacune de ses extrmits, domin par la forteresse, ne +pouvait tre occup, non plus que les rampes des coteaux environnants. +Ces dispositions gnrales prises avec autant d'habilet que de +promptitude, Richard apporta tous ses soins la construction de la +forteresse principale qui devait commander l'ensemble des dfenses. +Place, comme nous l'avons dit, l'extrmit d'un promontoire dont les +escarpements sont trs abrupts, elle n'tait accessible que par cette +langue de terre qui runit le plateau extrme la chane crayeuse; +toute l'attention de Richard se porta d'abord de ce ct attaquable. + +Voici quelle fut la disposition de ses dfenses. En A (fig. 2), en face +de la langue de terre qui runit l'assiette du chteau la hauteur +voisine, il fit creuser un foss profond dans le roc vif et btit une +forte et haute tour dont les parapets atteignaient le niveau du plateau +dominant, afin de commander le sommet du coteau. Cette tour fut flanque +de deux autres plus petites B; les courtines AD vont en dvalant et +suivent la pente naturelle du rocher; la tour A commandait donc tout +l'ouvrage avanc ADD. Un second foss, galement creus dans le roc, +spare cet ouvrage avanc du corps de la place. L'ennemi ne pouvait +songer se loger dans ce second foss qui tait enfil et domin par +les quatre tours DDCC. Les deux tours CC commandaient certainement les +deux tours DD. On observera que l'ouvrage avanc ne communiquait pas +avec les dehors, mais seulement avec la _basse-cour_ du chteau. C'tait +l une disposition toute normande que nous retrouvons la Roche-Guyon. +La premire enceinte E du chteau, en arrire de l'ouvrage avanc et ne +communiquant avec lui que par un pont de bois, contenait les curies, +des communs et la chapelle H; c'tait la _basse-cour_. Un puits tait +creus en F; sous l'aire de la cour, en G, sont tailles dans le roc de +vastes caves, dont le plafond est soutenu par des piliers de rserve; +ces caves prennent jour dans le foss I du chteau et communiquent, par +deux boyaux creuss dans la craie, avec les dehors. En K s'ouvre la +porte du chteau; son seuil est lev de plus de deux mtres au-dessus +de la contrescarpe du foss L. Cette porte est masque pour l'ennemi qui +se serait empar de la premire porte E, et il ne pouvait venir +l'attaquer qu'en prtant le flanc la courtine IL et le dos la tour +plante devant cette porte. De plus, du temps de Richard, un ouvrage +pos sur un massif rserv dans le roc, au milieu du foss, couvrait la +porte K, qui tait encore ferme par une herse, des vantaux et protge +par deux rduits ou postes. Le donjon M s'levait en face de l'entre K +et l'enfilait. Les appartements du commandant taient disposs du ct +de l'escarpement, en N, c'est--dire vers la partie du chteau o l'on +pouvait ngliger la dfense rapproche et ouvrir des fentres. En P est +une poterne de secours, bien masque et protge par une forte dfense +O. Cette poterne ne s'ouvre pas directement sur les dehors, mais sur le +chemin de ronde R perc d'une seconde poterne en S qui tait la seule +entre du chteau. Du ct du fleuve, en T, s'tagent des tours et +flancs taills dans le roc et munis de parapets. Une tour V, accole au +rocher, pic sur ce point, se relie la muraille X qui barrait le pied +de l'escarpement et les rives de la Seine, en se reliant l'estacade Y +destine intercepter la navigation. Le grand foss Z descend jusqu'en +bas de l'escarpement et est creus main d'homme; il tait destin +empcher l'ennemi de filer le long de la rivire, en se masquant la +faveur de la saillie du rocher pour venir rompre la muraille ou mettre +le feu l'estacade. Ce foss pouvait aussi couvrir une sortie de la +garnison vers le fleuve et tait en communication avec les caves G au +moyen des souterrains dont nous avons parl. + +[Illustration: Figure 1. D'aprs Viollet-le-Duc (p. 87).] + +Une anne avait suffi Richard pour achever le chteau Gaillard et +toutes les dfenses qui s'y rattachaient. Qu'elle est belle, ma fille +d'un an! s'cria ce prince lorsqu'il vit son entreprise termine.... + + * * * * * + +Tant que vcut Richard, Philippe Auguste, malgr sa rputation bien +acquise de grand preneur de forteresses, n'osa tenter de faire le sige +du chteau Gaillard; mais aprs la mort de ce prince et lorsque la +Normandie fut tombe aux mains de Jean sans Terre, le roi franais +rsolut de s'emparer de ce point militaire qui lui ouvrait les portes de +Rouen. Le sige de cette place, racont jusque dans les plus menus +dtails par le chapelain du roi, Guillaume le Breton, tmoin oculaire, +fut un des plus grands faits militaires du rgne de ce prince; et si +Richard avait montr un talent remarquable dans les dispositions +gnrales et dans les dtails de la dfense de cette place, Philippe +Auguste conduisit son entreprise en homme de guerre consomm. + +Le triste Jean sans Terre ne sut pas profiter des dispositions +stratgiques de son prdcesseur. Philippe Auguste, en descendant la +Seine, trouve la presqu'le de Bernires inoccupe; les troupes +normandes, trop peu nombreuses pour la dfendre, se jettent dans le +chtelet de l'le et dans le Petit-Andely, aprs avoir rompu le pont de +bois qui mettait les deux rives du fleuve en communication. Le roi +franais commence par tablir son campement dans la presqu'le, en face +du chteau, appuyant sa gauche au village de Bernires et sa droite +Toni, en runissant ces deux postes par une ligne de circonvallation +dont on aperoit encore aujourd'hui la trace KL. Afin de pouvoir faire +arriver la flottille destine l'approvisionnement du camp, Philippe +fait rompre par d'habiles nageurs l'estacade qui barre le fleuve, et +cela sous une grle de projectiles lancs par l'ennemi. + +[Illustration: Ruines du chteau Gaillard. tat actuel.] + +Aussitt aprs, dit Guillaume le Breton, le roi ordonne d'amener de +larges navires, tels que nous en voyons voguer sur le cours de la Seine, +et qui transportent ordinairement les quadrupdes et les chariots le +long du fleuve. Le roi les fit enfoncer dans le milieu du fleuve, en les +couchant sur le flanc, et les posant immdiatement l'un la suite de +l'autre, un peu au-dessous des remparts du chteau; et afin que le +courant rapide des eaux ne pt les entraner, on les arrta l'aide de +pieux enfonces en terre et unis par des cordes et des crochets. Les +pieux ainsi dresses, le roi fit tablir un pont sur des poutres +soigneusement travailles, afin de pouvoir passer sur la rive +droite...; puis il fit lever sur quatre navires deux tours, +construites avec des troncs d'arbres et de fortes pices de chne vert, +lis ensemble par du fer et des chanes bien tendues, pour en faire en +mme temps un point de dfense pour le pont et un moyen d'attaque contre +le chtelet. Puis les travaux, dirigs avec habilet sur ces navires, +levrent les deux tours une si grande hauteur que de leur sommet les +chevaliers pouvaient faire plonger leurs traits sur les murailles +ennemies (celles du chtelet situ au milieu de l'le). + +Cependant Jean sans Terre tenta de secourir la place: il envoya un corps +d'arme compos de trois cents chevaliers et trois mille hommes +cheval, soutenus par quatre mille pitons et la bande du fameux +Lupicar[57]. Cette troupe se jeta la nuit sur les circonvallations de +Philippe Auguste, mit en droute les ribauds, et et certainement jet +dans le fleuve le camp des Franais s'ils n'eussent t protgs par le +retranchement, et si quelques chevaliers, faisant allumer partout de +grands feux, n'eussent ralli un corps d'lite qui, reprenant +l'offensive, rejeta l'ennemi en dehors des lignes. Une flottille +normande qui devait oprer simultanment contre les Franais arriva trop +tard; elle ne put dtruire les deux grands beffrois de bois levs au +milieu de la Seine, et fut oblige de se retirer avec de grandes pertes. + +Un certain Galbert, trs habile nageur, continue Guillaume le Breton, +ayant rempli des vases avec des charbons ardents, les ferma et les +frotta de bitume l'extrieur avec une telle adresse, qu'il devenait +impossible l'eau de les pntrer. Alors il attache autour de son corps +la corde qui suspendait ces vases, et plongeant sous l'eau, sans tre vu +de personne, il va secrtement aborder aux palissades leves, en bois +et en chne, qui enveloppaient d'une double enceinte les murailles du +chtelet. Puis, sortant de l'eau, il va mettre le feu aux palissades, +vers le ct de la roche Gaillard qui fait face au chteau, et qui +n'tait dfendu par personne, les ennemis n'ayant nullement craint une +attaque sur ce point.... Tout aussitt le feu s'attache aux pices de +bois qui forment les retranchements et aux murailles qui enveloppent +l'intrieur du chtelet. La petite garnison de ce poste ne pouvant +combattre les progrs de l'incendie, activ par un vent d'est violent, +dut se retirer comme elle put sur des bateaux.--Aprs ces dsastres, les +habitants du Petit-Andely n'osrent tenir, et Philippe Auguste s'empara +en mme temps et du chtelet et du bourg, dont il fit rparer les +dfenses pendant qu'il rtablissait le pont. Ayant mis une troupe +d'lite dans ces postes, il alla assiger le chteau de Radepont, pour +que ses fourrageurs ne fussent pas inquits par sa garnison, s'en +empara au bout d'un mois, et revint au chteau Gaillard. Mais laissons +encore parler Guillaume le Breton, car les dtails qu'il nous donne des +prparatifs de ce sige mmorable sont du plus grand intrt. + +La roche Gaillard cependant n'avait point redouter d'tre prise la +suite d'un sige, tant cause de ses remparts que parce qu'elle est +environne de toutes parts de vallons, de rochers taills pic, de +collines dont les pentes sont rapides et couvertes de pierres, en sorte +que, quand mme elle n'aurait aucune autre espce de fortification, sa +position naturelle suffirait seule pour la dfendre. Les habitants du +voisinage s'taient donc rfugis en ce lieu, avec tous leurs effets, +afin d'tre plus en sret. Le roi, voyant bien que toutes les machines +de guerre et tous les assauts ne pourraient le mettre en tat de +renverser d'une manire quelconque les murailles bties sur le sommet du +rocher, appliqua toute la force de son esprit chercher d'autres +artifices pour parvenir, quelque prix que ce ft, et quelque peine +qu'il dt lui en coter, s'emparer de ce nid dont la Normandie est si +fire. + +Alors donc le roi donne l'ordre de creuser en terre un double foss sur +les pentes des collines et travers les vallons (une ligne de +contrevallation et de circonvallation), de telle sorte que toute +l'enceinte de son camp soit comme enveloppe d'une barrire qui ne +puisse tre franchie, faisant, l'aide de plus grands travaux, conduire +ces fosss depuis le fleuve jusqu'au sommet de la montagne, qui s'lve +vers les cieux, comme en mpris des remparts abaisss sous elle[58], et +plaant ces fosss une assez grande distance des murailles (du +chteau) pour qu'une flche, lance vigoureusement d'une double +arbalte, ne puisse y atteindre qu'avec peine. Puis, entre ces deux +fosss, le roi fait lever une tour de bois et quatorze autres ouvrages +du mme genre, tous tellement bien construits et d'une telle beaut que +chacun d'eux pouvait servir d'ornement une ville, et disperss en +outre de telle sorte qu'autant il y a de pieds de distance entre la +premire et la seconde tour, autant on en retrouve encore de la seconde + la troisime.... + +Aprs avoir garni toutes ces tours de serviteurs et de nombreux +chevaliers, le roi fait en outre occuper tous les espaces vides par ses +troupes, et, sur toute la circonfrence, disposant les sentinelles de +telle sorte qu'elles veillent toujours, en alternant d'une station +l'autre; ceux qui se trouvaient ainsi en dehors s'appliqurent alors, +selon l'usage des camps, se construire des cabanes avec des branches +d'arbres et de la paille sche, afin de se mettre l'abri de la pluie, +des frimas et du froid, puisqu'ils devaient demeurer longtemps en ces +lieux. Et, comme il n'y avait qu'_un seul point_ par o l'on pt arriver +vers les murailles (du chteau), en suivant un sentier trac obliquement +et qui formait diverses sinuosits[59], le roi voulut qu'une double +garde veillt nuit et jour et avec le plus grand soin la dfense de ce +point, afin que nul ne pt pntrer du dehors dans le camp, et que +personne n'ost faire ouvrir les portes du chteau ou en sortir, sans +tre aussitt ou frapp de mort, ou fait prisonnier.... + +[Illustration: Ruines du chteau Gaillard. tal actuel.] + +Pendant tout l'hiver de 1203 1204, l'arme franaise resta dans ses +lignes. Roger de Lascy, qui commandait dans le chteau pour Jean sans +Terre, fut oblig, afin de mnager ses vivres, de chasser les habitants +du petit Andely qui s'taient mis sous sa protection derrire les +remparts de la forteresse. Ces malheureux, repousss la fois par les +assigs et les assigeants, moururent de faim et de misre dans les +fosss, au nombre de douze cents. + +Au mois de fvrier 1204, Philippe Auguste qui sait que la garnison du +chteau Gaillard conserve encore pour un an de vivres, impatient en son +coeur, se dcide entreprendre un sige en rgle. Il runit la plus +grande partie de ses forces sur le plateau dominant, marqu R sur notre +figure (p. 343). De l il fait faire une chausse pour aplanir le sol +jusqu'au foss en avant de la tour A (p. 347)[60]. Voici donc que du +sommet de la montagne jusqu'au fond de la valle, et au bord des +premiers fosss, la terre est enleve l'aide de petits boyaux et +reoit l'ordre de se dfaire de ses asprits rocailleuses, afin que +l'on puisse descendre du haut jusqu'en bas. Aussitt un chemin, +suffisamment large et promptement trac force de coups de hache, se +forme l'aide de poutres poses les unes ct des autres et soutenues +des deux cts par de nombreux poteaux en chne plants en terre pour +faire une palissade. Le long de ce chemin les hommes marchent en sret, +transportent des pierres, des branches, des troncs d'arbres, de lourdes +mottes de terre garnies d'un gazon verdoyant, et les rassemblent en +monceau pour travailler combler le foss.... + +Bientt s'lvent sur divers points (rsultat que nul n'et os +esprer) de nombreux pierriers et des mangonneaux, dont les bois ont t +en peu de temps coups et dresss, et qui lancent contre les murailles +des pierres et des quartiers de roc roulant dans les airs. Et afin que +les dards, les traits et les flches, lancs avec force du haut de ces +murailles, ne viennent pas blesser sans cesse les ouvriers et +manoeuvres, qui, transportant des projectiles, sont exposs +l'atteinte de ceux des ennemis, on construit entre ceux-ci et les +remparts une palissade de moyenne hauteur, forme de claies et de pieux +unis par l'osier flexible, afin que cette palissade, protgeant les +travailleurs, reoive les premiers coups et repousse les traits tromps +dans leur direction. D'un autre ct, on fabrique des tours, que l'on +nomme aussi beffrois, l'aide de beaucoup d'arbres et de chnes tout +verts que la doloire n'a point travaills et dont la hache seule a +grossirement enlev les branchages; et ces tours, construites avec les +plus grands efforts, s'lvent dans les airs une telle hauteur que la +muraille oppose s'afflige de se trouver si fort au-dessous d'elles.... + +A l'extrmit de la Roche et dans la direction de l'est (sud-est) tait +une tour leve (la tour A, fig. 2), flanque des deux cts par un mur +qui se terminait par un angle saillant au point de sa jonction. Cette +muraille se prolongeait sur une double ligne depuis le plus grand des +ouvrages avancs (la tour A) et enveloppait les deux flancs de l'ouvrage +le moins lev[61]. Or voici par quel coup de vigueur nos gens +parvinrent se rendre d'abord matres de cette tour (A). Lorsqu'ils +virent le foss peu prs combl, ils y tablirent leurs chelles et y +descendirent promptement. Impatients de tout retard, ils transportrent +alors leurs chelles vers l'autre bord du foss, au-dessous duquel se +trouvait la tour fonde sur le roc. Mais nulle chelle, quoiqu'elles +fussent assez longues, ne se trouva suffisante pour atteindre au pied de +la muraille, non plus qu'au sommet du rocher, d'o partait le pied de la +tour. Remplis d'audace, nos gens se mirent percer alors dans le roc, +avec leurs poignards ou leurs pes, pour y faire des trous o ils +pussent poser leurs pieds et leurs mains, et, se glissant ainsi le long +des asprits du rocher, ils se trouvrent tout coup arrivs au point +o commenaient les fondations de la tour[62]. L, tendant les mains +ceux de leurs compagnons qui se tranaient sur leurs traces, ils les +appellent participer leur entreprise, et employant des moyens qui +leur sont connus, ils travaillent alors miner les flancs et les +fondations de la tour, se couvrant toujours de leurs boucliers, de peur +que les traits lancs sur eux sans relche ne les forcent reculer, et +se mettent ainsi l'abri jusqu' ce qu'il leur soit possible de se +cacher dans les entrailles mmes de la muraille, aprs avoir creus +au-dessous. Mais ils remplissent ces creux de troncs d'arbres, de peur +que cette partie du mur, ainsi suspendue en l'air, ne croule sur eux et +ne leur fasse beaucoup de mal en s'affaissant; puis, aussi tt qu'ils +ont agrandi cette ouverture, ils mettent le feu aux arbres et se +retirent en un lieu de sret. Les tanons brls, la tour s'croule +en partie. Roger, dsesprant alors de s'opposer l'assaut, fait mettre +le feu l'ouvrage avanc et se retire dans la seconde enceinte. Les +Franais se prcipitent sur les dbris fumants de la brche, et un +certain Cadoc, chevalier, plante le premier sa bannire au sommet de la +tour demi renverse. Le petit escalier de cette tour, visible dans +notre plan, date de la construction premire; il avait d, cause de sa +position enclave, rester debout. C'est probablement par l que Cadoc +put atteindre le parapet rest debout. + +Mais les Normands s'taient retirs dans le chteau spar de l'ouvrage +avanc par un profond et large foss. Il fallait entreprendre un nouveau +sige, Jean avait fait construire l'anne prcdente une certaine +maison, contigu la muraille et place du ct droit du chteau, en +face du midi[63]. La partie infrieure de cette maison tait destine +un service qui veut toujours tre fait dans le mystre du cabinet[64], +et la partie suprieure, servant de chapelle, tait consacre la +clbration de la messe: l il n'y avait point de porte au dehors, mais +en dedans (donnant sur la cour) il y en avait une par o l'on arrivait +l'tage suprieur et une autre qui conduisait l'tage infrieur. Dans +cette dernire partie de la maison tait une fentre prenant jour sur la +campagne et destine clairer les latrines. Un certain Bogis[65], +ayant avis cette fentre, se glissa le long du fond du foss, +accompagn de quelques braves compagnons, et s'aidant mutuellement, tous +parvinrent pntrer par cette ouverture dans le cabinet situ au +rez-de-chausse. Runis dans cet troit espace, ils brisent les portes; +l'alarme se rpand parmi la garnison occupant la basse-cour, et croyant +qu'une troupe nombreuse envahit le btiment de la chapelle, les +dfenseurs accumulent des fascines et y mettent le feu pour arrter +l'assaillant; mais la flamme se rpand dans la seconde enceinte du +chteau, Bogis et ses compagnons passent travers le logis incendi et +vont se rfugier dans les grottes marques G sur notre plan. Roger de +Lascy et les dfenseurs, rduits au nombre de cent quatre-vingts, sont +obligs de se rfugier dans la dernire enceinte, chasss par le feu. A +peine cependant la fume a-t-elle un peu diminu que Bogis, sortant de +sa retraite et courant travers les charbons ardents, aid de ses +compagnons, coupe les cordes et abat, en le faisant rouler sur son axe, +le pont mobile qui tait encore relev[66], afin d'ouvrir un chemin aux +Franais pour sortir par la porte. Les Franais donc s'avancent en hte +et se prparent assaillir la haute citadelle dans laquelle l'ennemi +venait de se retirer en fuyant devant Bogis. + +Au pied du rocher par lequel on arrivait cette citadelle tait un +pont taill dans le roc vif[67], que Richard avait fait ainsi couper +autrefois, en mme temps qu'il fit creuser les fosss. Ayant fait +glisser une machine sur ce pont, les ntres vont, sous sa protection, +creuser au pied de la muraille. De son ct, l'ennemi travaille aussi +pratiquer une contre-mine, et ayant fait une ouverture, il lance des +traits contre nos mineurs et les force ainsi se retirer. Les assigs +cependant n'avaient pas tellement entaill leur muraille qu'elle fut +menace d'une chute; mais bientt une catapulte lance contre elle +d'normes blocs de pierre. Ne pouvant rsister ce choc, la muraille se +fend de toutes parts, et, crevant par le milieu, une partie du mur +s'croule. Les Franais s'emparent de la brche, et la garnison, trop +peu nombreuse dsormais pour dfendre la dernire enceinte, enveloppe, +n'a mme pas le temps de se rfugier dans le donjon et de s'y enfermer. +C'tait le 6 mars 1204. C'est ainsi que Philippe Auguste s'empara de ce +chteau, que ses contemporains regardaient comme imprenable. + +Si nous avons donn peu prs en entier la description de ce sige +mmorable crit par Guillaume le Breton, c'est qu'elle met en vidence +un fait curieux dans l'histoire de la fortification des chteaux. Le +chteau Gaillard, malgr sa situation, malgr l'habilet dploye par +Richard dans les dtails de la dfense, est trop resserr; les obstacles +accumuls sur un petit espace devaient nuire aux dfenseurs en les +empchant de se porter en masse sur le point attaqu. Richard avait +abus des retranchements, des fosss intrieurs; les ouvrages amoncels +les uns sur les autres servaient d'abri aux assaillants qui s'en +emparaient successivement; il n'tait plus possible de les dloger; en +se massant derrire ces dfenses acquises, ils pouvaient s'lancer en +force sur les points encore inattaqus, trop troits pour tre garnis de +nombreux soldats. Contre une surprise, contre une attaque brusque tente +par un corps d'arme peu nombreux, le chteau Gaillard tait excellent; +mais contre un sige en rgle dirig par un gnral habile et soutenu +par une arme considrable et bien munie d'engins, ayant du temps pour +prendre ses dispositions et des hommes en grand nombre pour les mettre +excution sans relche, il devait tomber promptement, du moment que la +premire dfense tait force; c'est ce qui arriva. Il ne faut pas moins +reconnatre que le chteau Gaillard n'tait que la citadelle d'un vaste +ensemble de fortifications tudi et trac de main de matre; que +Philippe Auguste arm de toute sa puissance avait d employer huit mois +pour le rduire, et qu'enfin Jean sans Terre n'avait fait qu'une +tentative pour le secourir. Du vivant de Richard, l'arme franaise, +harcele du dehors, n'et pas eu le loisir de disposer ses attaques avec +cette mthode; elle n'aurait pu conqurir cette forteresse importante, +le boulevard de la Normandie, qu'au prix de bien plus grands sacrifices, +et peut-tre et-elle t oblige de lever le sige du chteau Gaillard +avant d'avoir pu entamer ses ouvrages extrieurs. Ds que Philippe se +fut empar de ce point stratgique si bien choisi par Richard, Jean +sans Terre ne songea plus qu' vacuer la Normandie, ce qu'il fit peu de +temps aprs, sans mme tenter de garder les autres forteresses qui lui +restaient encore en grand nombre dans sa province, tant l'effet moral +produit par la prise du chteau Gaillard fut dcisif[68]. + +E. VIOLLET-LE-DUC, _Dictionnaire raisonn de l'architecture +franaise du onzime au seizime +sicle_, t. III, Paris, in-8, A. Morel, 1859. + + +II.--LA BATAILLE DE BOUVINES. + +...L'ennemi avait le droit de compter sur la victoire. Otton, venu _cum +paucis militibus_ (une cinquantaine de chevaliers allemands), n'avait +sous ses ordres immdiats que quelques milliers d'hommes, cavaliers et +fantassins de Lorraine, de Limbourg, de Namur et de Brabant; mais +Salisbury commandait une trentaine de mille hommes. Quant la +Flandre, sans parler de ses cavaliers de fiefs et de communes, elle +avait vers par les larges portes de ses cits de Gand, d'Ypres, de +Bruges, d'Oudenarde, de Courtrai, etc., une fourmilire norme de 40 000 +fantassins. + +Au roi Philippe, la noblesse et les communes du domaine royal, les +vassaux de France et leurs communes avaient donn environ 25 000 hommes. +Nous allions combattre un contre trois. + + * * * * * + +Philippe ne marcha pas sur Valenciennes o l'ennemi l'attendait, +couvert par des forts marcageuses. C'est par l'infanterie surtout que +les coaliss l'emportaient sur le roi, et il savait combien tait +redoutable la milice flamande, quand elle se trouvait bien retranche. +Il avait mis tout son espoir en sa chevalerie et en sa cavalerie. Que +les Teutons combattent pied, dit un des potes qui ont chant la +bataille; toi, Franais, combats toujours cheval. + + _Tu, Gallice, pugna, + Semper eques..._ + +Au lieu de se diriger au sud-ouest, vers Valenciennes, il fait une +pointe au nord-ouest, jusqu' Tournai, comme s'il voulait passer +l'Escaut et prendre ainsi les Impriaux revers. Otton s'branle vers +Tournai. Philippe aussitt bat en retraite sur Pronne, sachant bien ce +qu'il faisait, voulant attirer l'ennemi sur un champ favorable, car il +avait rsolu de se battre en plaine plat, dcouvert. L'ennemi le +suit. + +Le 27 juillet, l'avant-garde franaise, compose surtout de milices que +prcdait l'oriflamme, avait franchi le pont de Bouvines, sur la Marque. +La journe tait belle et le soleil de midi flamboyait. Le roi se +dlassait un moment, et mangeait au pied d'un frne, tout prs d'une +glise ddie saint Pierre, quand des messagers accoururent, annonant + grandes clameurs que l'ennemi arrivait, et qu'il avait engag l'action +contre l'arrire-garde qui pliait. + +Philippe se lve, embrasse grands bras les chevaliers de sa maison, +Montmorency et Guillaume des Barres, et Michel de Harnes, et Mauvoisin, +et Grard la Truie, celui-ci venu de Lorraine tout exprs pour combattre +les Allemands. Puis, le roi entre dans l'glise. Il n'est pas vrai qu'il +dposa sa couronne sur l'autel pour l'offrir au plus vaillant, car le +roi de France tait, par profession, le plus vaillant, et sa couronne ne +lui appartenait pas. Dieu l'avait commise Hugues de France et la +race qui sortirait des reins de ce prince jusqu' la consommation des +sicles. + +Aussi bien n'tait-ce pas le temps de discourir. Le roi pria +brivement. Je voudrais bien qu'il et dit la prire que lui prte un +chantre franais de la bataille, car elle est bien jolie: Seigneur, je +ne suis qu'un homme, mais je suis roi de France! Vous devez me garder, +sans manque. Gardez-moi et vous ferez bien. Car par moi vous ne perdrez +rien. Or donc, chevauchez, je vous suivrai, et partout aprs vous +j'irai.... + +Il sort de l'glise, rayonnant de joie, comme si on l'et invit une +noce. Il monte cheval, et, haut sur son haut destrier, se prcipite +dans l'avant-garde ennemie, qu'il arrte par son choc. Aprs quoi, il +retourne vers les siens, qui se mettent en bataille. + +Les deux armes s'allongent l'une en face de l'autre. On n'entend pas un +mot: + + L'un ost ne l'autre mot ne sonne.... + +Philippe adresse aux siens un petit sermon. Il leur dit que toute sa foi +est en Dieu, qu'Otton, excommuni par le seigneur pape, ne peut manquer +d'tre vaincu: Nous, nous sommes chrtiens, nous jouissons de la +communion et de la paix de Sainte glise... Dieu, malgr nos pchs, +nous accordera la victoire sur ses ennemis et sur les ntres. Les +chevaliers lui demandent sa bndiction. Le roi, levant la main, les +bnit. Les trompes sonnent grans alaines et alonges. Le chapelain +plac derrire Philippe entonne avec son clerc le psaume: Bni soit le +Seigneur, qui est ma force et qui instruit mes mains au combat; puis +le: Seigneur, le roi se rjouira en votre force. Jusqu' la fin, ils +chantrent comme ils purent, car les larmes s'chappaient de leurs yeux +et les sanglots se mlaient leurs chants. + +Ainsi parle le propre chapelain de Philippe, Guillaume le Breton, qui +nous a cont la bataille en prose et en vers. Mais quelles scnes +tenter les artistes de la commmoration de Bouvines! Quel geste que +celui de la bndiction par un roi qui est la fois prtre et +chevalier, Mose et Aaron! + + * * * * * + +La bataille dura de midi jusqu'au soleil couch. Elle fut trs belle. + +Les fronts adverses s'tendaient tout voisins l'un de l'autre, l'aile +gauche franaise et l'aile droite ennemie vers la Marque, la premire +gardant le pont de Bouvines. + +A notre aile gauche taient Dreux et son frre Philippe, vque de +Beauvais; puis Nivelle et Saint-Walry. A l'aile droite impriale, +Boulogne et Boves, deux vassaux tratres au roi de France, puis +Audenarde et Salisbury. A notre droite, Champagne, Montmorency, +Bourgogne, Saint-Pol, Beaumont, Melun et Gurin, l'vque de Senlis; en +face, Flandre. Aux deux centres, Philippe et Otton. + +Sur tous les points, except notre aile droite et l'aile gauche +ennemie, o il n'y avait que de la cavalerie, l'infanterie tait range +devant les chevaux, en masse trois fois plus profonde chez les Impriaux +que chez les Franais. + +Prs de Philippe, Montigny, un chevalier pauvre mais vaillant (c'est la +vaillance et la force corporelle qui importaient) levait la bannire +rouge fleurdelise. Prs d'Otton, sur un char dor, se dressait un pal, +autour duquel s'entortillait un dragon, ouvrant une large gueule et dont +la queue et les ailes se gonflaient et s'agitaient au moindre souffle; +au-dessus du monstre planait l'aigle de l'empire aux ailes d'or. + +Otton apercevait la bannire rouge, et Philippe l'aigle d'or. Aucun +obstacle entre les deux armes; elles allaient se heurter poitrine +contre poitrine, sous le grand soleil. Philippe avait le champ de +bataille dsir; c'tait comme dit le bon chapelain, un bien bel endroit +pour se tuer: _dignus cde locus_. + +La journe fut commande, non par le roi, mais, comme nous dirions +aujourd'hui, par son chef d'tat-major gnral, Gurin de Montaigu, un +religieux, frre profs de l'Ordre du Temple, vque de Senlis, une des +meilleures ttes de France et le principal conseiller de la couronne. +Gurin ne tira point l'pe, puisque l'glise dfend de verser le sang; +mais il plaa les troupes, exhorta les chefs et les soldats, leur +parlant de Dieu et du roi, de leur foi et de leur vaillance, et de +l'honneur de la nation. + +Gurin tait un vrai gnral, qui trouva un bon plan sur le terrain +mme: l'aile gauche et le centre devaient tenir ferme, pendant que +l'aile droite attaquerait Ferrand, et, aprs l'avoir dfait, se +prcipiterait sur le centre ennemi. + +Otton, au contraire, cdant la colre, qui conseille mal sur le champ +de bataille, voulait jeter sur le centre franais les plus grandes +forces possibles empruntes toute sa ligne, et s'y porter lui-mme +pour saisir le roi mort ou vif, car cet empereur d'Allemagne disait: Si +le roi de France n'existait pas, nous n'aurions redouter sur terre +aucun ennemi. + +Notre arme tait mieux commande que la sienne et plus mobile. Elle +tait forme par sections qui se dplaaient aisment et combinaient +avec rapidit les troupes pied et les troupes cheval. Notre +cavalerie chelonne allait combattre tour de rle, pendant que celle +de l'ennemi donnerait en masse toute la journe. Si peu nombreux que +nous fussions, nous avions des troupes de soutien. Les ntres enfin +taient plus adroits dans l'escrime cheval. Ils avaient le coup +d'oeil plus prompt et la rsolution plus claire. Pour la bravoure, les +adversaires se valaient. + +Sur le fond de la grande mle se dtachent des pisodes hroques. + +A notre droite, Champagne arrte Flandre par une charge furieuse, au +moment o celui-ci, pour obir l'ordre d'Otton, se porte contre le +centre franais. L'aile gauche ennemie, affaiblie par le dpart de +Ferrand, est assaillie par Bourgogne, Saint-Pol, Montmorency, Beaumont +et Melun. Ici, Saint-Pol est le hros de la journe. Il traverse la +chevalerie flamande, fond de train, ne s'engage pas; arriv derrire +les lignes, il forme en demi-cercle ses cavaliers, et charge revers +sur un autre point enveloppant dans cette courbe les ennemis qu'il +culbute. Puis il se repose et recommence. Aprs une de ces charges, il +aperoit un de ses chevaliers retenu dans les rangs des Flamands. Il se +penche sur son cheval dont il embrasse le cou deux bras, presse la +bte grands coups d'peron, rompt le cercle qui entoure son homme, se +redresse, tire l'pe, frappe, dgage le chevalier et rejoint son poste +de repos, accabl de coups, mais invulnrable sous son armure. + +Cependant, au centre, le roi de France est en grand pril. L'norme +masse des pitons flamands pntre en coin travers les milices +franaises et s'approche de Philippe, que l'empereur s'apprte +charger. Alors, pendant que le roi, avec une partie des siens, tient +tte aux communiers, Guillaume des Barres et d'autres chevaliers, +traversant ou tournant l'infanterie flamande vont se placer derrire +elle, face Otton qui la suit. trange mle! Philippe avait devant lui +les fantassins flamands, au del Guillaume des Barres, qui lui tournait +le dos et chargeait Otton. + +Le roi de France bouscule la pitaille pour rejoindre ses chevaliers, +mais cette foule l'arrte. Avec ses lances, pointues comme une alne ou +armes d'un crochet saillant, elle fait le sige de Philippe,--car un +chevalier tait une fortification qui marchait et combattait. + +Le roi tenait bon, solide en selle, n'inclinant ni droite ni gauche, +frappant, tuant, avanant toujours. Mais le crochet d'une pique a +pntr sous le menton et s'est pris dans les mailles du haubert. +Philippe, pour l'arracher, tire, se penche en avant; une pousse le fait +tomber sous son cheval. Les piques et toutes les armes s'abaissent sur +lui. Ainsi, dit le chapelain qui sans doute ne chantait plus, le roi +tendu sur une place indigne de lui, n'y pt mme jouir du repos qu'on +trouve tre couch. + +Heureusement l'toffe de fer est trs solide. Les pointes roturires ne +trouvent pas le chemin de la vie du roi de France. L'escorte de Philippe +fait un effort suprme; Montigny agite la bannire. Tous appellent la +rescousse Guillaume des Barres par le cri: Aux Barres! aux Barres! +Quand Guillaume des Barres o tex paroles, il laissa une partie de ses +chevaliers devant Otton, se jeta sur les Flamands qu'il prit revers, +et arriva auprs du roi. Philippe s'tait relev par la force qui lui +tait naturelle; il se remit en selle. Ds lors, ce fut un immense +massacre de cette infanterie dbande. Jusqu'au soir, Philippe et ses +chevaliers turent et turent ces vilains, qui avaient os s'attaquer +la personne sacre du roi de France. + +Guillaume des Barres a regagn son poste devant Otton. Il s'acharne +contre l'empereur avec Pierre Mauvoisin et Grard la Truie. Pierre a +saisi la bride du cheval imprial. Grard la Truie frappe Otton en +pleine poitrine d'un coup qui s'mousse; il redouble, mais le cheval, +qui fait un mouvement de tte, reoit la pointe dans l'oeil, se lve +sur les pieds de derrire, dgage sa bride, tourne et s'emporte. +Guillaume le suit fond de train. Le cheval d'Otton s'abat, tu par sa +blessure; un des hommes de l'empereur lui donne le sien, mais Guillaume +l'a rejoint. Dj il avait saisi l'empereur par derrire, enfonant ses +doigts vigoureux entre le casque et le cou, quand un des Allemands +frappe au flanc le cheval du Franais, qui tombe terre. + +Ainsi fut sauv des mains du plus redoutable jouteur de la chrtient +Otton, l'empereur excommuni, mais le pril lui avait fait perdre +l'esprit. Et s'en alla li empereires en Allemaigne, dit un +chroniqueur. Otton continua de courir, en effet, et ne s'arrta qu' +Valenciennes. Quant Guillaume, presque seul en arrire des lignes +ennemies, entour, harcel, il fait front partout, jusqu' ce qu'il soit +dlivr par une charge du sire de Saint-Walry. + +La fuite d'Otton n'arrta point la lutte. Chevaliers d'Allemagne et +chevaliers de France s'embrassrent en treintes mortelles. Jets bas +par leurs chevaux ventrs, ils s'empoignaient. C'taient des corps +corps sans nombre, car il n'y avait plus d'espace pour les coups d'pe. +Un gant parmi les chevaliers de France, tienne de Longchamp, homme +aux membres immenses, qui ajoutait la vigueur son immensit et +l'audace sa force, saisissait les Allemands par le cou ou par les +reins et, sans blessure, les tuait. Un de ses adversaires, prs +d'expirer, enfona son fer dans la petite fentre du heaume d'tienne. +Ils tombrent l'un sur l'autre, morts quelques pas du roi de France +qui les regardait. + +Avant la fin de la journe, la plupart des Allemands taient pris. Au +centre de la bataille, l'ennemi, sans direction, combattait sans +espoir. + + * * * * * + +A notre gauche, la journe fut un moment compromise. Le comte de Dreux, +qui tait le plus proche du centre, fut assailli par le tratre +Boulogne. Celui-ci avait fait de son infanterie range en cercle une +forteresse, qui s'ouvrait pour laisser passer ses charges, le +recueillait au retour et se refermait, piques baisses. + +Plus loin, notre extrme gauche, Ponthieu avait affaire Salisbury et + son infanterie. L se trouvaient les plus redoutables des fantassins, +les Brabanons. Ponthieu s'usa contre leurs piques, qui ventrrent ses +chevaux. Salisbury le mit alors en tel dsordre qu'il et pu s'emparer +du pont de Bouvines. + +C'est sans doute ce moment que les sergents masse, gardes du corps +du roi, qui taient chargs de la dfense du pont, promirent +Notre-Dame de lui btir une belle glise si elle daignait leur tre +secourable. Mais Salisbury laisse Ponthieu se dfendre contre les +Brabanons avec ses pieds et avec ses mains, l'pe des chevaliers +dmonts ne pouvant rien contre les piques. Ponthieu sera enfin dlivr +de ces communiers par ses propres communes. Quant l'Anglais, il se +tourne vers le comte de Dreux, qui est toujours aux prises avec +Boulogne. Il va le prendre en flanc, mais l'vque de Beauvais voit le +pril du comte son frre. + +Ce prlat, sa faon, observait les lois de Sainte glise. Comme Gurin +de Senlis, il ne portait pas l'pe, qui verse le sang: il tenait une +masse d'armes et son bras tait assez fort pour la lever, l'abaisser, la +relever et l'abaisser encore. Chaque coup tombait comme un boulet, +broyant un crne; la masse d'armes agissait comme le canon, un canon qui +avait un mtre de porte. Le fort vque cassa ainsi, selon le mot de +l'criture, la tte de beaucoup, entre autres celle de Salisbury, qu'il +envoya jeter sur la terre le dessin de son long corps. + +Aprs cette charge de l'vque et de ses chevaliers, les Anglais, +affols, disparurent. A notre gauche, Boulogne seul tenait encore dans +sa tour vivante, d'o partaient ses sorties furieuses. + +La victoire enfin se dcida, l o les Franais avaient pris +l'offensive, l'aile droite. + +Saint-Pol et Montmorency, quand ils ont extermin l'extrme aile gauche +impriale, se joignent contre Ferrand Champagne et Bourgogne. +Ferrand ne s'tait pas repos, pas une minute! Cribl de coups, bless, +assailli par trois adversaires, il se rend hors de souffle, force +d'avoir combattu. Tous les siens furent tus ou pris, hormis ceux qui +honteusement s'enfuirent. + +Ce fut alors, sur tout le champ de bataille, la dbandade de l'ennemi. + +Guillaume, le chapelain, voit se confondre dans la panique Ardennais, +Saxons, Allemands, Flamands et Anglais. Au centre demeurent sept cents +pitons de Brabant, ferme pave de cette infanterie qui avait pntr +jusqu'au roi Philippe, reste d'un massacre qui avait dur tout le jour. +Chargs par Saint-Walry, ils sont tus jusqu'au dernier. + +Le soleil descendait vers l'Ocan. Ses derniers rayons clairrent un +spectacle superbe. De tous les ennemis de Philippe, un seul, les flancs +dcouverts par la droute, continuait se battre: c'tait Boulogne. +Les Franais, oubliant sa trahison, admiraient le hros dsespr dont +la bravoure inne attestait la naissance franaise. Le bon chapelain +dcrit ce personnage fantastique, qui se dtachait sur ce fond de +soleil couchant: Boulogne, dont l'pe avait t brise, tenait un frne +dans sa main. Sur son heaume se dressaient deux noirs fanons de baleine. + +Le roi envoie contre lui trois mille cavaliers qui le coupent de sa +retraite vers la tour vivante. Celle-ci est bientt dtruite. L'escorte +de Boulogne, assaillie de toutes parts, se disperse. Dans le champ +immense, bouillonnant de fuyards, le comte ne garde plus auprs de lui +que cinq fidles. Une ide folle lui passe par la tte. Il pique vers le +roi, rsolu mourir en le tuant. Mais Pierre de La Tournelle se glisse +sous son cheval, qu'il frappe d'un coup de poignard. Boulogne gt sur le +dos, la cuisse droite sous son cheval mort. Plusieurs se prcipitent +pour le prendre; il se dbat. Un valet, du nom de Cornu, lui enlve son +casque, lui laboure le visage de son couteau, dont il essaye ensuite de +faire passer la pointe sous les pans du haubert. Mais l'vque de Senlis +survient, et Boulogne, qui le reconnat, se rend lui. Ce n'est qu'une +feinte: le prisonnier aperoit un groupe de cavaliers, command par +Audenarde, qui s'efforce de pntrer jusqu' lui. Pour atteindre son +librateur, il fait semblant de ne pouvoir se tenir debout; mais ses +gardiens l'accablent de coups, le forcent monter sur un roussin et +l'emmnent, pendant que Grard la Truie met la main sur Audenarde. + +C'tait fini, et le soleil pouvait se coucher. + +E. LAVISSE, _La bataille de Bouvines_, Paris, typ. G. Ne, +s. d., in-12. + + +III.--LOUIS IX ET L'GLISE. + +On a longtemps attribu Louis IX, sous le nom de Pragmatique, une +soi-disant ordonnance, date du mois de mars 1269, qui aurait prohib +les collations irrgulires (art. 1), la simonie (art. 3), et interdit +les tributs onreux que percevait la cour de Rome sur le clerg du +royaume (art. 5). Cet acte est faux: il a t fabriqu au XVe sicle, +par des gens qui n'taient pas au courant des formules en usage dans la +chancellerie des Captiens directs, en vue de donner la Pragmatique +Sanction de Charles VII un prcdent vnrable. Mais, s'ils ont eu +raison d'en contester, pour des raisons diplomatiques, l'authenticit, +certains historiens ont eu tort d'y dnoncer, en outre, des +invraisemblances historiques. La Pragmatique, disent-ils, est fausse, +car elle suppose l'existence en 1269 des collations irrgulires et de +la simonie, tandis que ces abus n'existaient pas encore cette date; +elle est fausse, car il y est dit que des diocses sont misrablement +appauvris par les leves d'argent faites au profit de la cour de Rome, +alors que ces collectes taient inconnues au XIIIe sicle; elle est +fausse, enfin, car elle suppose chez son auteur une vigoureuse +indpendance vis--vis du Saint-Sige qui rpugne absolument au +caractre de Louis IX.--Nous savons que le caractre de Louis IX +n'tait nullement celui que des modernes, mal informs, lui ont prt, +d'aprs les hagiographes. Il est trs facile de montrer que les autres +arguments des adversaires de la Pragmatique sont aussi ruins par les +faits. + +C'est, en effet, au XIIIe sicle que se posa clairement en Occident +ce redoutable problme des droits du sige apostolique sur les biens des +glises locales, qui tait encore pendant sous Charles VII.--La +proprit des biens ecclsiastiques, dont les glises locales avaient la +jouissance, appartenait-elle au pape, Dieu, l'glise universelle, +aux pauvres? La thorie s'tait forme Rome que ces biens faisaient +partie du patrimoine pontifical, et que le pape avait, par consquent, +le droit d'en disposer, d'en imposer les dtenteurs. Au synode de +Londres, en 1256, un collecteur pontifical dclara expressment que +toutes les glises sont au pape, _Omnes ecclesi sunt domini pap_. +Par l se trouvaient lss la fois les clercs, menacs de charges +pcuniaires, et les patrons laques, les seigneurs, les rois, qui, de +leur ct, se considraient, titre de reprsentants des anciens +fondateurs des glises, comme autoriss profiter de leurs richesses, +en cas de ncessit, et qui ne pouvaient voir, en tout cas, avec +plaisir, l'argent des clercs migrer dans les coffres des Romains. +Clercs, rois et seigneurs avaient laiss cependant s'introduire, depuis +le temps d'Innocent III, sans en accepter, il est vrai, le principe +juridique, la coutume des exactions pontificales: les papes taxrent +d'abord les glises, avec le consentement des princes et des prlats, +pour les besoins de la Terre Sainte, de la Croisade, des Latins de +Constantinople; ils les taxrent ensuite pour les besoins de leur lutte +contre les Hohenstauffen et de leur politique en gnral. En France, le +clerg s'tait d'abord prt docilement cette extension des droits du +pape; le cardinal de Palestrina, lgat de Grgoire IX, lui avait +extorqu de grosses sommes; Innocent IV, ds son arrive Lyon, avait +reu des abbs de Cteaux et de Cluny, d'Eudes Clment, abb de +Saint-Denis, et de l'archevque de Rouen, des libralits considrables. +Le pape tait ds lors si persuad de ses droits de rquisition sur +l'glise de France qu'en mai 1247 il avait crit l'archevque de +Narbonne, l'abb de Vendme et sans doute d'autres prlats, pour +leur demander, non plus seulement de l'argent, mais des soldats, qui +l'aidassent repousser les agressions de l'empereur. Le clerg anglais, +trait par Innocent IV de la mme manire, protestait vivement. Un trs +prcieux document, que Mathieu de Paris, en le transcrivant la fin de +sa Chronique, a prserv de la destruction, nous apprend ce que le +gouvernement de Louis IX pensa de ces nouveauts. + +[Illustration: Saint Louis, d'aprs une statuette en bois du muse de +Cluny.] + +Six mois aprs la publication du manifeste des barons de France contre +le clerg, le 2 mai 1247, les vques de Soissons et de Troyes, au nom +des prlats, l'archidiacre de Tours et le prvt de la cathdrale de +Rouen, au nom des chapitres et du clerg infrieur, et le marchal de +France Ferri Past, au nom du roi, exposrent Innocent IV, en prsence +de sa cour, les griefs suivants: le Saint-Sige usurpait la juridiction +des ordinaires; il inondait le royaume d'Italiens qu'il pourvoyait, au +dtriment des nationaux, de pensions et de bnfices; ses demandes +d'argent, les exactions de ses agents ruinaient les glises locales. La +rponse du pape fut vague: il tait prt rvoquer en temps et lieu les +abus commis, s'il y avait eu de la part de l'glise de rcentes +usurpations, ce que toutefois il ne croyait pas, mais il ne changerait +rien aux droits dont il tait en possession _vel quasi_. C'tait le +temps o Louis IX s'apprtait protger la personne d'Innocent contre +les entreprises de Frdric II: on a conjectur (car les archives du +XIIIe sicle sont si mutiles que la chronologie des vnements les +plus importants est incertaine), on a conjectur qu'il profita de cette +circonstance, o le pape tait son oblig, pour lui adresser des +reprsentations svres. Mcontent de la rponse faite Ferri Past, +il envoya d'autres personnes, dont les noms sont inconnus, qui, +probablement au mois de juin, ritrrent en ces termes les plaintes du +mois de mai: Le roi notre matre, dclarrent ces officiers, a +longtemps support, grand'peine, le tort qu'on fait l'glise de +France, et par consquent lui-mme, son royaume. De peur que son +exemple ne pousst les autres souverains prendre contre l'glise +romaine une attitude hostile, il s'est tu, en prince chrtien et +dvou...; mais, voyant aujourd'hui que sa patience reste sans effet, +que chaque jour amne de nouveaux griefs, aprs en avoir longtemps +dlibr, il nous a envoys vous exposer ses droits et vous faire part +de ses avis. Rcemment, les barons, au colloque de Pontoise, ont +reproch au roi de laisser dtruire son royaume; leur motion a gagn +toute la France, o le dvouement traditionnel l'glise romaine est +prt de s'teindre, et de faire place la haine. Que se passera-t-il +dans les autres pays, si le Saint-Sige perd l'affection de ce peuple, +nagure fidle entre tous? Dj les laques n'obissent l'glise que +par crainte du pouvoir royal. Quant aux clercs, Dieu sait, et chacun +sait, de quel coeur ils portent le joug qu'on leur impose. Cet tat si +grave tient ce que le pape donne au monde le spectacle de choses +nouvelles, extraordinaires.--Ces choses, l'homme du roi les numre +dans un discours nourri de faits prcis, sem de maximes gnrales et +d'apophtegmes historiques: Il est inou de voir le Saint-Sige, chaque +fois qu'il se trouve dans le besoin, imposer l'glise de France des +subsides, des contributions prises sur le temporel, quand le temporel +des glises, mme si l'on s'en rapporte au droit canon, ne relve que du +roi, ne peut tre impos que par lui. Il est inou d'entendre par le +monde cette parole: Donnez-moi tant, ou je vous excommunie.... +L'glise [de Rome], qui n'a plus le souvenir de sa simplicit primitive, +est touffe par ses richesses, qui ont produit dans son sein l'avarice, +avec toutes ses consquences. Ces exactions se commettent aux frais de +l'ordre sacerdotal, qui toujours, mme chez les gyptiens et les anciens +Gaulois, a t exempt de toutes prestations. Ce systme a t pour la +premire fois mis en pratique par le cardinal-vque de Prneste, qui, +lors de sa lgation en France, a impos des procurations pcuniaires +toutes les glises du royaume; il faisait venir un un les +ecclsiastiques, et, aprs leur avoir arrach la promesse d'tre +discrets, il disait: Je vous ordonne de payer telle somme l'ordre du +pape, dans tel dlai, tel endroit, et sachez que faute de cela, vous +serez excommuni. Le roi, qui en fut inform, le manda et lui fit +promettre de renoncer ces procds.... Mais, depuis qu'Innocent est +venu habiter Lyon, les abus ont recommenc[69].... Alors que tous les +membres du clerg franais rivalisaient de zle, comme c'tait leur +devoir, le pape a envoy en France un nonce qui s'est mis imiter en +tout le cardinal de Prneste. Le roi s'est oppos ces nouvelles +exactions, puis il a engag son clerg se soumettre, par pure +gnrosit, au subside pour l'Empire d'Orient et au dixime de Terre +Sainte. Depuis lors les envoys pontificaux sont revenus; le pape a +crit au clerg de lui envoyer des troupes [pour l'aider contre +l'Empereur][70].... En ce moment mme, les frres Mineurs font, pour +leur compte, une nouvelle collecte: en Bourgogne, ils ont t jusqu' +convoquer les chapitres des cathdrales et les vques eux-mmes, et +leur enjoindre de verser, dans la quinzaine de Pques, le septime de +tous leurs revenus ecclsiastiques...; ailleurs, c'est le cinquime +qu'on exige.... Le roi ne peut tolrer que l'on dpouille ainsi les +glises de son royaume, fondes par ses anctres...; il entend, en +effet, se rserver, _pro sua et regni sui necessitate_, leurs trsors, +dont il est libre d'user comme de ses propres biens[71].--Voil pour +les exactions de Rome. Le mmoire insiste ensuite, avec autant de +vhmence, sur l'avidit personnelle des envoys pontificaux qui +parcourent le royaume, et sur les collations de bnfices que le +Saint-Sige se permet: Les glises sont appauvries par une foule de +provisions et de pensions.... Que le Saint-Sige use de modration! Que +la premire de toutes les glises n'abuse pas de sa suprmatie pour +dpouiller les autres! Innocent III, Honorius III, Grgoire IX ont +distribu autour d'eux beaucoup de prbendes franaises, mais les +prdcesseurs d'Innocent IV n'ont pas confr tous ensemble autant de +bnfices que lui seul pendant les annes encore peu nombreuses de son +pontificat. Si le prochain pape suivait la mme progression, le clerg +de France n'aurait plus d'autre ressource que de le fuir ou de le mettre +en fuite. Les choses en sont dj venues un tel point que les vques +ne peuvent plus pourvoir leurs clercs lettrs, ni les personnes +honorables de leurs diocses, et en cela on porte prjudice au roi, +comme tous les nobles du royaume, dont les fils et les amis taient +jusqu' prsent pourvus dans les glises, auxquelles ils apportaient en +retour des avantages spirituels et temporels. Aujourd'hui on prfre des +trangers, des inconnus, qui ne rsident mme pas, aux gens du pays. Et +c'est au nom de ces trangers que les biens des glises sont emports +hors du royaume, sans qu'on songe la volont des fondateurs, d'o ne +rsultent pour l'glise romaine que la haine et le scandale. + +[Illustration: Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe +sicle, d'aprs sa pierre tombale. (H. Bordier, _Philippe de Remi, sire +de Beaumanoir_, Paris, 1869, in-8.)] + +Le Mmoire du mois de juin 1247 (dont l'authenticit n'est pas douteuse) +dmontre amplement que les abus condamns par la fausse Pragmatique +florissaient dj au XIIIe sicle. Toutefois la diffrence est grande +entre la Pragmatique et le Mmoire: celui-ci, quoiqu'il soit rdig avec +fermet, n'est aprs tout qu'une requte; il se termine par des +protestations d'attachement et de condolance: Le roi compatit fort aux +embarras du pape; mais, quelle que soit son affection, il doit +travailler de tout son pouvoir conserver intacts le bon tat, les +liberts et les coutumes du royaume que Dieu lui a confi; la +Pragmatique, au contraire, se prsente comme une ordonnance royale pour +la rformation de l'glise, faite sans l'approbation de l'glise. Le +Mmoire demande l'attnuation, plutt que la suppression, des maux qu'il +dnonce; la Pragmatique proclame des principes de droit public. Enfin, +si Louis IX avait os prendre des mesures aussi radicales que celles de +la Pragmatique, elles auraient eu, sans doute, quelque efficacit; pour +le Mmoire, il produisit, dit Mathieu de Paris, une vive impression, +mais l'motion qu'il causa est reste, jusqu' prsent, sans rsultat. + +Nous ne savons pas, dit le dernier historien d'Innocent IV, si les +leves de subsides pour l'glise romaine ont t continues en France +aprs 1247. Quant aux provisions, le pape, aprs les avoir pratiques +avec quelque excs jusqu'en 1247, en diminua le nombre pendant un +certain temps, mais, la fin du pontificat, les nominations de clercs +trangers, dont s'tait plaint saint Louis, reparurent avec une nouvelle +persistance[72]. Sous les successeurs d'Innocent, la France et l'Europe +furent sillonnes, plus que jamais, par les marchands et les +banquiers du pape, chargs de recueillir, pour le compte de Rome, +l'argent des centimes et des diximes. Et les plaintes du clerg +s'levrent, plus hautes d'anne en anne. Au mois d'aot 1262, un +synode de prlats franais refusa d'accorder Urbain IV le subside que +son mandataire les priait de consentir: l'glise des Gaules gmissait +depuis trop longtemps sous des charges trop pesantes; elle avait vers +des sommes normes pour la croisade, pour le Saint-Sige; elle ne +pensait pas que des sacrifices nouveaux fussent suffisamment motivs. +Urbain IV passa outre, et en mme temps qu'il pressait la leve du +centime pour la Terre Sainte, il imposa, l'anne suivante, des dcimes +pour la croisade de Sicile, pour la croisade pontificale contre Manfred. +On payait alors, dit un chroniqueur limousin, la dcime pour Charles +d'Anjou et le centime pour la Terre Sainte. L'archevque de Tyr tait +charg de la leve du centime; Simon, cardinal de Sainte-Ccile, tait +le collecteur gnral de la dcime. Bien que ce cardinal ft franais de +naissance et et t chancelier du roi de France, quand il tait +trsorier de l'glise de Tours, il connaissait parfaitement les usages +de Rome pour ronger et dvorer les bourses, _bene didicerat morem +Romanorum ad bursarum corrosionem_. Je ne saurais dire toutes les +exactions et les violences qui furent commises l'occasion de cette +dcime et dans l'intrt des collecteurs. En 1265, c'est Clment IV qui +demande de nouveau aux clercs de France des subsides, en invoquant les +ncessits de l'glise et le pril de son champion en Italie, Charles +d'Anjou. Les dcimes d'Urbain IV n'avaient pas suffi, et, quoique le +produit du centime pour la Terre Sainte et t dtourn de sa +destination, appliqu aux frais des guerres ultramontaines, il fallait +de l'argent encore. Cette fois l'assemble de la province de Reims +protesta par un manifeste, o, se disant accable par les tributs +prcdemment imposs, elle parlait de sa servitude, et rappelait que +le schisme de l'glise grecque avait eu pour cause l'avarice et +l'avidit des Romains: plutt que d'obtemprer aux ordres du pape, elle +se dclarait prte braver l'excommunication, car, elle en tait +persuade, la rapacit de la Curie ne cesserait que le jour o +cesseraient l'obissance et le dvouement du clerg.... + +[Illustration: Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'aprs sa pierre +tombale.] + +Si Louis IX l'avait voulu, il aurait certainement empch Urbain IV et +Clment IV, papes franais, dvous sa personne, de continuer, +l'gard de l'glise gallicane, les procds d'Innocent. Mais il ne le +voulut pas. La leve de la dcime d'Urbain IV se fit, au contraire, avec +son assentiment, et grce son appui, _per compulsionem regis_. Comment +expliquer cette complaisance, aprs ce qui s'tait dit Lyon en 1247? +On le voit trs clairement. En 1247 le roi avait blm d'autant plus +svrement les exactions pontificales qu'elles taient alors destines +alimenter contre l'Empereur une guerre qu'il n'approuvait pas et +qu'elles faisaient le plus grand tort aux perceptions pour la croisade. +Urbain IV et Clment IV ont prodigu au roi les subsides qu'il sollicita +d'eux en vue de l'expdition d'outre-mer, et leurs exactions taient +destines soutenir une entreprise,--celle de Charles d'Anjou, son +frre,--qu'il n'avait pas encourage, sans doute, mais qu'il ne lui +appartenait pas d'entraver. D'ailleurs, mme en 1247, il n'avait pas +contest formellement le droit pontifical d'imposer. Comme tous les +princes de son temps, il le reconnut tacitement, condition d'en +surveiller l'exercice, et, parfois, d'en profiter. C'est plus tard que +la redoutable question de la proprit des biens d'glise fut, pour la +premire fois, discute et tranche en principe: elle est au fond du +premier Diffrend entre Philippe et Boniface. + +CH.-V. LANGLOIS, Extrait d'un ouvrage en +prparation (1895). + + +IV.--LOUIS IX ET LES VILLES. + +LES PASTOUREAUX. + +Au XIIIe sicle, les Communes en dcadence n'taient plus assez +turbulentes, assez puissantes, pour que la couronne et les craindre. +Elles n'ont jamais caus d'embarras au gouvernement de Louis IX. C'est +sous le rgne de Louis IX, au contraire, que le pouvoir royal commena +d'intervenir avec succs dans les affaires des communes. Vers 1256, une +ordonnance royale imposa toutes les villes de Normandie une +constitution trs analogue aux tablissements de Rouen: le maire serait +choisi chaque anne par le roi, sur une liste de trois candidats dresse +par le maire sortant de charge et les prud'hommes du lieu; les communes +furent, en outre, obliges soumettre, chaque anne, en novembre, leurs +comptes des commissaires du roi; elles furent invites ne passer +aucun contrat, ne consentir aucun don--sauf les pots de vin--sans +l'autorisation royale. Une autre ordonnance, sans doute un peu +postrieure, disposant pour toute la France, gnralisa le rgime +nouveau de tutelle administrative et financire et d'uniformit: Tous +les maires de France seront faits, chaque anne, le mme jour, le +lendemain de la Saint-Simon et Saint-Jude; l'octave de la +Saint-Martin, l'ancien maire et quatre prud'hommes de la ville (dont +quelques-uns choisis parmi ceux qui auront eu le maniement des deniers +communaux), viendront Paris pour rendre compte nos gens de leurs +recettes et de leurs dpenses. On a conserv quelques-uns des comptes +prsents aux gens du roi en excution de ces rglements. Le rdacteur +de l'Ordonnance se proposait certainement de prvenir les malversations, +les dpenses somptuaires, les dsordres qui avaient contribu amener +la ruine des villes libres, alors surcharges pour la plupart de dettes +excessivement lourdes. Mais se rendait-il compte que les exigences des +rois taient aussi pour quelque chose dans la triste situation des +finances communales? Blanche de Castille avait souvent employ les +milices des communes; Louis IX s'en servit aussi; les communes avaient +pris l'habitude de prter au roi, pour ses besoins, de l'argent que le +gouvernement royal avait pris, de son ct, l'habitude de ne pas rendre. +Quand le roi alla outre-mer, disait le magistrat de la ville de Noyon, +le 7 avril 1260, nous lui donnmes 1500 livres, et, quand il fut +outre-mer, la reine nous ayant fait entendre que le roi avait besoin de +deniers, nous lui donnmes 500 livres. Quand le roi revint d'outre-mer, +nous lui prtmes 600 livres, mais nous n'en recouvrmes que 100 et nous +lui fmes abandon du reste. Quand le roi fit sa paix avec le roi +d'Angleterre, nous lui en donnmes 1200. Et, chaque anne, nous devons +au roi 200 livres tournois pour cause de la commune que nous tenons de +lui, et nos prsents aux allants et venants nous cotent bien, bon an +mal an, 100 livres ou plus. Et quand le comte d'Anjou, frre du roi, fut +en Hainaut, on nous fit savoir qu'il avait besoin de vin; nous lui en +envoymes dix tonneaux, qui nous cotrent 100 livres, avec le +transport. Aprs, il nous fit savoir qu'il avait besoin de sergents pour +garder son fief; nous lui en envoymes cinq cents qui nous cotrent au +moins 500 livres. Quand ledit comte fut Saint-Quentin, il manda la +commune de Noyon, et elle y alla pour garder son corps, ce qui nous +cota bien 600 livres, et la ville de Noyon fit tout cela pour le comte +en l'honneur du roi. Aprs, au dpart de l'arme, on nous fit savoir que +le comte avait besoin d'argent et qu'il aurait vilenie si nous ne lui +aidions; nous lui prtmes 1200 livres, dont nous lui abandonnmes 300 +pour avoir le reu scell des 900 autres.--Ainsi, l'exploitation des +villes, si fidles, si soumises, par le roi ou en son nom tait une des +causes du dficit qui lgitima leur mise en tutelle. Et les villes ne +protestrent pas: les dolances de Noyon sont bien timides; on n'en +connat pas de plus hardies. + +Au-dessous des prudentes aristocraties qui gouvernaient les communes, et +dans les campagnes, il y avait une immense plbe obscure, souffrante et +barbare, qui ne comptait pas. Une seule fois, au temps de Louis IX, elle +merge en pleine lumire historique, bouleverse par un orage, dans un +clair.--A la nouvelle des malheurs du roi et des croiss en gypte, +vers Pques 1251, un grand courant de compassion agita les populations +mystiques, violentes, du nord de la France. Des bandes de misrables, +hommes, femmes et enfants, errrent de village en village: elles +allaient dlivrer le roi, conqurir Jrusalem. Bientt, elles se +formrent en horde. Un chef surgit. Qui tait-ce? D'o venait-il? les +contemporains ne l'ont pas su; ils disent que c'tait un vieillard, de +soixante ans ou environ, ple, maigre, avec une longue barbe, qui +parlait d'une manire entranante en franais, en tiois et en latin; on +l'appelait le matre de Hongrie; il passait pour tenir, dans son poing +constamment ferm, la charte de la Sainte Vierge qui lui avait confi sa +mission. De Brabant, de Hainaut, de Flandre, de Picardie, une cohue de +pastoureaux roula en quelques semaines jusqu' Paris, grossie en +chemin de vagabonds, de voleurs et de filles. Le peuple de France, s'il +faut en croire le franciscain Salimbene, tait anim contre l'glise +officielle qui, aprs avoir recommand l'expdition d'gypte, +abandonnait les croiss leur sort, des sentiments les plus hostiles: +Les Franais, dit Salimbene, blasphmaient en ce temps-l; quand les +frres prcheurs et les frres mineurs demandaient l'aumne, les gens +grinaient des dents et, leur vue, donnaient d'autres pauvres, en +disant: Prends cela, au nom de Mahomet, plus puissant que le Christ. +Toujours est-il que les Pastoureaux, qui pourchassaient les clercs, +furent d'abord bien accueillis. Ceux d'Amiens, les tenant pour de +saintes gens, les avaient ravitaills. Dans Paris, ils taient +soixante mille, avec armes et bannires. Leur chef, crivait ses +frres d'Oxford le _custos_ des franciscains de Paris, viole la dignit +ecclsiastique; il maudit les sacrements; il bnit le peuple, il prche, +il distribue des croix, il a invent un nouveau baptme, il fait de faux +miracles, il tue les gens d'glise. Lors de son arrive Paris, telle a +t l'motion populaire contre les clercs que, en peu de jours, on en a +tu, jet l'eau, bless un grand nombre; un cur qui disait sa messe a +t dpouill de sa chasuble, on l'a couronn de roses, par +drision.... Il parat que le matre de Hongrie, reu par la reine +Blanche soit Maubuisson, soit dans une autre des rsidences royales +des environs, l'avait si bien enchante que la reine et son conseil +tenaient pour bon tout ce qu'il faisait. On dit qu'il monta dans la +chaire de l'glise Saint-Eustache et prcha en costume d'vque, mitre +en tte. En quittant Paris, les Pastoureaux, enivrs de leur popularit +et de leur force, se divisrent en plusieurs corps. Les uns allrent +Rouen; ils pntrrent de force dans la cathdrale et dans la maison +archipiscopale dont ils expulsrent les clercs. D'autres, sous la +conduite du Matre, firent leur entre triomphale Orlans, le 11 juin; +l, le Matre prcha encore; il y eut une bagarre o furent assomms des +clercs de l'Universit; comme Paris, comme Rouen, comme Amiens, +les bourgeois qui avaient ouvert les portes de leur ville, malgr les +reprsentations de l'vque, ne s'opposrent point aux excs. A Tours, +les franciscains et les dominicains eurent beaucoup souffrir de la +fureur des Pastoureaux, qui les tranrent dans les rues, moiti nus, +pillrent leurs glises et couprent, dit-on, le nez d'une statue de la +Vierge.--C'est alors, mais alors seulement, que l'on russit persuader +la reine de mettre la fin de tels actes. Les clercs racontaient des +choses terribles sur le compte du Matre de Hongrie: c'tait un moine +apostat, un ncromancien, instruit aux coles de Tolde, qui avait +promis au sultan d'gypte de lui livrer des chrtiens, les pauvres +diables qu'il entranait sa suite; il avait tabli la polygamie dans +son camp. D'un si dangereux personnage, il fallait se dbarrasser. +C'tait facile: les Pastoureaux se dispersaient de plus en plus; il y en +avait maintenant en Normandie, en Anjou, en Bretagne, en Berry....--Du +jour o la protection tacite de Blanche ne les couvrit plus, les +Pastoureaux furent perdus; cette force aveugle ne pouvait rien contre la +force organise. D'ailleurs, ils se condamnaient eux-mmes. A Bourges, +tous les clercs s'tant retirs avant leur arrive, ils s'attaqurent +aux Juifs, et mme aux bourgeois qui, d'abord, les avaient bien traits. +On leur courut sus, et le Matre de Hongrie prit dans un combat, prs +de Villeneuve-sur-Cher. Ce qui restait de sa horde fut aussitt traqu +avec ardeur; les malheureux s'enfuirent dans toutes les directions et on +en pendit jusqu' Aigues-Mortes, jusqu' Marseille, jusqu' Bordeaux, +jusqu'en Angleterre. On dit, crit le _custos_ des franciscains de +Paris, qu'ils avaient l'intention: 1 de dtruire le clerg, 2 de +supprimer les moines, 3 de s'attaquer aux chevaliers et aux nobles, +afin que cette terre, ainsi prive de tous ses dfenseurs, fut mieux +prpare aux erreurs et aux invasions des paens. C'est vraisemblable, +d'autant plus qu'une multitude de chevaliers inconnus, vtus de blanc, +est apparue en Allemagne.... Mathieu de Paris rapporte que, dans les +bagages des Pastoureaux qui furent pris et excuts en Gascogne, on +trouva des poisons en poudre et des lettres du sultan. La mmoire des +Pastoureaux fut crase sous le poids de ces lgendes, vite acceptes +par la crdulit publique.--Comme tous les mouvements du mme genre, +assez frquents au moyen ge, cette jacquerie anti-clricale fut +absolument strile. + +LE MME, _Ibidem_. + + + + +CHAPITRE XII + +L'ANGLETERRE. + + PROGRAMME.--_Guillaume le Conqurant. Henri II. La Grande Charte. + Le Parlement._ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + Quelques =histoires gnrales de l'Angleterre= mritent d'tre + recommandes d'abord: la classique _Geschichte von England_ de + Lappenberg et Pauli demeure, quoique ancienne, utile. Le livre de + J. R. Green (_A short history of the English people_), qui a t + traduit en franais (_Histoire du peuple anglais_, Paris, 1888, 2 + vol. in-8) est trs estim; il faut se servir de l'dition + illustre qui en a t publie par les soins de Mrs. Green, + Londres, de 1892 1894.--Voir aussi: H. D. Traill, _Social + England. A record of the progress of the people_, t. Ier, + London, 1893, in-8; cet ouvrage est un rsum sommaire de + l'histoire de la civilisation en Angleterre jusqu' la fin du + XIIIe sicle; rdig par plusieurs crivains, dont quelques-uns + seulement sont des spcialistes, il est trs ingal. + + La =conqute de l'Angleterre par les Normands= a t maintes fois + raconte. On ne lit plus l'_Histoire de la conqute_ d'Aug. + Thierry, tout fait dmode. C'est aujourd'hui le livre de E. A. + Freeman qui fait autorit, bien qu'il ait des dfauts: _History of + the norman conquest of England_, London, 1870-1876, 6 vol. + in-8.--Cf. W. de Gray Birch, _Domesday book, a popular account_, + London, 1887, in-16; le mme, _Domesday studies, being the papers + read at the meetings of the Domesday Commemoration_, London, + 1888-1894, 2 vol. in-8;--J. H. Round, _Feudal England, historical + essays on the eleventh and twelfth centuries_, London, 1895, in-8. + + Pour l'=histoire gnrale de l'Angleterre sous les rois normands et + sous les Plantagenets=: E. A. Freeman, _The reign of William Rufus_, + Oxford, 1882, 2 vol. in-8;--miss K. Norgate, _England under the + angevin kings_, London, 1887, 2 vol. in-8;--Hubert Hall, _Court + life under the Plantagenets_, London, 1890, in-8.--Sur le rgne + d'tienne: J. H. Round, _Geoffrey de Mandeville_, London, 1892, + in-8.--Sur le rgne de Henri III: Ch. Bmont, _Simon de Montfort, + comte de Leicester_, Paris, 1884, in-8. + + =L'histoire des institutions= se trouve dans les grandes histoires + gnrales de la constitution anglaise de MM. R. Gneist (_Englische + Verfassungsgeschichte_, Berlin, 1882, in-8) et W. Stubbs (_The + constitutional history of England_, Oxford, 1883-1887, 3 vol. + in-8). En franais: E. Glasson, _Histoire du droit et des + institutions de l'Angleterre_, Paris, 1882-1883, 6 vol. + in-8.--Voir aussi: _Essays introductory to the study of English + constitutional history_, by resident members of the University of + Oxford, London, 1887, in-8;--J. Jacobs, _The Jews of angevin + England_, London, 1893, in-8. + + M. Ch.-V. Langlois a runi des renseignements sur ce que l'on + savait et sur ce que l'on pensait, au moyen ge, en France, des + Anglais: _Les Anglais du moyen ge, d'aprs les sources + franaises_, dans la _Revue historique_, LII (1893). + + On trouvera des biographies trs soignes des principaux + personnages de l'histoire d'Angleterre pendant cette priode dans + le _Dictionary of national biography_ de MM. Leslie Stephen et + Sidney Lee, en cours de publication. + + Nous avons donn (Bibliographie du ch. X) la liste des monographies + les plus importantes sur l'histoire sociale de l'Angleterre au + moyen ge. + + + + +I.--LA MORT DE HENRI II PLANTAGENET. + + +M. Paul Meyer a rcemment dcouvert, dans la bibliothque de sir Thomas +Phillipps, Cheltenham (Angleterre), un pome en plus de 19 000 vers +dont personne n'avait parl et que probablement personne n'avait jamais +lu depuis le moyen ge, bien que la littrature franaise ne possde +pas, jusqu' Froissart, une seule oeuvre en vers ou en prose qui +combine au mme degr l'intrt historique et la valeur littraire. Il a +pour sujet l'histoire trs dtaille de Guillaume le Marchal, comte de +Pembroke, rgent d'Angleterre pendant les premires annes du rgne de +Henri III, mort en 1219, qui occupa sous quatre rgnes les plus hauts +emplois dans le gouvernement de son pays. L'auteur, peut-tre un hraut +d'origine normande, a gard l'anonyme, mais nous savons qu'il a compos +son ouvrage d'aprs des sources trs sres, qu'il tait contemporain des +vnements qu'il a raconts, et qu'il avait de la bonne foi et du bon +sens. On jugera de son talent narratif par le petit chef-d'oeuvre que +M. P. Meyer a publi d'abord dans la _Romania_[73]. C'est, dit +l'diteur, le rcit des derniers moments de Henri II, de la scne du +pillage qui eut lieu aprs sa mort, de ses funrailles, enfin des +premiers actes de Richard roi. Toutes les parties de ce rcit portent le +cachet de la vrit; on sent qu'on est en prsence de tmoignages de +premire main. D'ailleurs, le contrle, l o il est possible, est +constamment favorable au pome. + +La mort de Henri II a t accompagne des souffrances physiques et des +douleurs morales les plus poignantes. puis par une maladie cruelle, +humili dans son honneur de souverain, il lui tait rserv d'apprendre +dans les derniers jours de sa vie qu'il tait trahi par celui qu'il +aimait le mieux au monde, par Jean, le plus jeune de ses fils. Cette fin +si triste a vivement frapp les contemporains: elle a t raconte par +plusieurs historiens; elle a mme donn lieu une lgende qu'on peut +lire parmi les frivoles rcits du Mnestrel de Reims. Le compte rendu le +plus dtaill et jusqu'ici le plus exact que nous en ayons est celui que +Giraut de Barri a insr dans son trait de l'instruction des princes. +Dans l'ensemble, Giraut est d'accord avec le pome, mais chacun offre +certains traits particuliers, et ces traits sont surtout nombreux dans +le pome, dont la narration est de beaucoup la plus circonstancie que +nous ayons de cet vnement. Ainsi nous voyons bien dans Giraut que le +roi, jetant les yeux sur la liste des barons qui s'taient ligus contre +lui avec son fils Richard, fut constern d'y voir le nom de Jean, son +fils bien-aim, mais le rcit du pome est bien autrement prcis et +mouvant. Nous y voyons Henri, aprs avoir conclu un trait humiliant +avec Philippe Auguste, faire demander celui-ci la liste de ceux qui +s'taient engags (_empris_) contre lui avec le roi de France. Le +messager, un certain Rogier Malchael, revient, et aux questions que lui +fait le roi dj gravement malade, il rpond: Sire, puisse Jsus-Christ +me venir en aide! le premier qui est ici crit, c'est le comte Jean +votre fils! + + Et cil en suspirant li dist: + Sire, si m'ait Jhesu Crit, + Li premiers qui est ci escriz, + C'est li quens Johan vostre fiz. + +C'est dans le texte qu'il faut lire la suite. Il y a dans notre ancienne +littrature peu de pages aussi mouvantes que celle o est conte la +douleur sans espoir du malheureux roi qui n'en veut plus entendre +davantage, dont la tte se perd, qui marmotte des paroles +inintelligibles (_il parlait, mais nul ne savait--Prou entendre ce qu'il +disait_); qui meurt enfin d'une hmorragie. Il souffrait d'une maladie +nerveuse, probablement d'un rhumatisme articulaire; et l'on sait quel +degr d'intensit peut atteindre la souffrance morale chez les +malheureux dont le systme nerveux est attaqu. + + Quant li reis Henris entendi + Que la riens ou plus atendi + A bien faire e qu'il plus amot + Le trasseit, puis ne dist mot + Fors tant: Asez en avez dit. + Lors s'entorna devers son lit: + Li cors li frit, li sans li trouble + Si k'il out la color si troble + Qu'el fu neire e persie e pale, + Por sa dolor qui si fut male + Perdi sa memorie trestote, + Si qu'il n'o ne re vit gote. + En tel peine et en tel dolor + Fu travalliez tresque al terz jor. + Il parlout, mais nuls ne saveit + Prou entendre k[e] il diseit. + Li sanz li figa sur le cuer, + Si l'estut venir a tel fuer + Que la mort, sans plus e sanz mains, + Li creva le cuer a ses mains. + Molt le tient a cruel escole, + E uns brandons de sanc li vole + Fegi de[l] ns e de la boche. + Morir estuet kui mort atoche + Si cruelment com el fist lui. + A grant perte e a grant annui + Torna o toz [cels] qui l'amerent + E a toz cels qui o lui erent. + Si vos direi a poi de some + K'onques n'avint a si halt home + Ce qui avint a son morir, + Kar l'om ne l'out de quei couvrir, + Ainz remest si povre e estrange + K'il n'out sor lui linge ne lange. + +La mort du roi fut le signal d'une scne de pillage repoussante. C'tait +presque l'usage, lorsque le dfunt avait une valetaille considrable. Le +Marchal intervient, sans succs, auprs du snchal tienne de Marzai, +afin d'obtenir que quelque aumne soit faite aux pauvres accourus dans +l'espoir de participer aux distributions qu'il tait de coutume de faire + la mort d'un grand personnage. Il y a l tout un ensemble de menus +faits trs caractristiques, que nous ne connaissions pas par le dtail, +mais qu'on pouvait cependant souponner en gros. Ces deux lignes de +Gervais de Cantorbry donnaient penser: Rex Henricus... male interiit +.ij. nonas Julii (6 juillet 1189) apud Chinon, et apud Fontem Ebraudi +miserabiliter sepultus est, ut pr pudore regis cetera taceam. + +[Illustration: Sceau de Henri Plantagenet.] + +La scne qui vient ensuite, et o le pote nous fait assister +l'avnement de Richard Ier, est plus riche encore en faits nouveaux. +C'est en outre un tableau achev. Il faut, pour se rendre compte de la +scne, savoir qu' la retraite du Mans Guillaume le Marchal, plac +l'arrire-garde de l'arme du roi Henri, s'tait trouv face face avec +Richard, et allait le frapper de sa lance, lorsque celui-ci s'tait +cri: Par les jambes Dieu! Marchal, ne me tuez pas! je n'ai pas mon +haubert[74]! et le Marchal avait rpondu: Non! je ne vous tuerai pas, +que le diable vous tue! et il s'tait content de le mettre pied en +lui tuant son cheval. Or, prsentement c'tait Richard qui tait roi. Il +arrivait Fontevrault, ayant appris la mort de son pre. Mais, dit le +pote, toujours habile insinuer ce qu'il ne veut pas dire, je n'ai +pas enquis ni su s'il en fut afflig ou content. Cependant les barons +qui avaient t fidles Henri, qui par consquent avaient combattu +contre Richard, se tenaient l'entour de la bire. Ce comte[75], +disaient les uns, nous voudra mal, parce que nous nous sommes tenus +avec son pre.--Qu'il fasse comme il voudra! disaient les autres; ce +n'est pas cause de lui que Dieu nous abandonnera! Il n'est pas le +matre du monde, et s'il nous faut changer de seigneur, Dieu nous +guidera. Mais c'est pour le Marchal que nous sommes inquiets, car il +lui a tu son cheval. Toutefois le Marchal peut bien savoir que tout ce +que nous possdons, chevaux, armes, deniers, est son +service.--Seigneurs, rpond le Marchal, il est vrai que je lui ai tu +son cheval, mais je ne m'en repens pas. Grand merci de vos offres, mais +j'aurais peine accepter ce que je ne saurais rendre. Dieu m'a accord +tant de bienfaits depuis que je suis chevalier, qu'il m'en accordera +encore, j'en ai la confiance. + +Et tandis qu'ils parlaient ainsi, ils virent venir le comte de Poitiers, +et je vous dis--c'est le pote qui parle--qu'en sa dmarche il n'y +avait apparence de joie ni d'affliction, et personne ne nous saurait +dire s'il y eut en lui joie ou tristesse, dconfort, courroux ou +liesse. Il s'arrta devant le corps et demeura un temps silencieux, +puis il appela le Marchal et Maurice de Craon. La conversation qui eut +lieu entre Richard et le Marchal a d tre conte plus d'une fois par +ce dernier ses amis, notamment Jean d'Erle, de qui le pote l'a +probablement recueillie. Elle est l'honneur de l'un et de l'autre. +Guillaume s'y montre loyal et ferme: il a tu le cheval, il aurait pu +tuer Richard s'il l'avait voulu. Richard de son ct oublie le pass: +fidle sa politique, bien connue d'ailleurs, qui consistait se +rattacher les amis de son pre, il confie au Marchal une mission +importante, et peu aprs lui donne en mariage la comtesse de Striguil. + +[Illustration: Les tombeaux des Plantagenets, Fontevrault.] + + Dist li quens: Mar., beal sire, + L'autrier me volsistes ocire, + E mort m'essez sans dolance + Se ge n'esse vostre lance + A mon braz ariere torne, + S'i est malveise jorne. + Il respondit al conte: Sire, + Einz n'oi talent de vos ocire + N'onques a ceo ne mis esfors, + Quer ge sui unquor assez forz + A conduire une lance arme[z] + Enteis que g'ere desarme[z]; + E altresi, se ge volsisse, + Tot dreit en vostre cors ferisse + Com ge fis en cel de[l] cheval. + Se ge l'ocis nel tieng a mal, + N'encor ne m'en repent ge point. + Issi respondi point a point. + E li quens respondi a dreit + Mar., pardon vos seit, + + Ja envers vos n'en avrai ire. + --La vostre merci, beal doz sire, + Dist sei li Mar. adonkes, + Quer vostre mort ne voil ge unkes. + Si respondi li Mar., + Qui unques ne volt estre fals. + Li quens dist: Ge voil de ma part + Ke vos e Gilebert Pipart + Augiez tantost en Engleterre. + Si pernez garde de ma tere + E de trestost mon autre afaire, + Si comme il le convient [a] faire, + K'a bien paiez nos en tenjon, + Quele ore que nos i venjon. + E ge m'en vois, si preing en main + Que matin reve[n]drai demain; + Si sera enoreement + Ensepeliz e richement + Li reis mis peres e a dreit + Comme si halt hom estre deit. + +Pour apprcier la valeur historique de ce morceau, il faut le comparer +ce que les historiens nous rapportent des funrailles de Henri II et de +l'avnement de Richard. Ceux-ci ne savent rien de l'entrevue de Richard +et du Marchal; et quant la scne des funrailles, ce qu'ils disent +est purement lgendaire; ils content en effet que lorsque Richard +approcha du corps de son pre, le sang coula avec abondance des narines +du roi dfunt, comme si la prsence du fils coupable avait veill chez +le pre un sentiment d'indignation. + +P. MEYER, _L'Histoire de Guillaume le Marchal, pome franais +inconnu_, dans la _Romania_, t. XI, 1882. + + + + +II.--LA GRANDE CHARTE. + + +En 1213, Jean sans Terre, qui depuis six ans tait en lutte dclare +avec son clerg et avec le pape, cda devant l'excommunication lance +contre lui et surtout devant la menace d'une invasion franaise +sollicite par Innocent III. Il invita lui-mme le nonce du pape +Pandolfo qui, deux ans auparavant, lui avait reproch d'aimer et +d'ordonner les dtestables lois de Guillaume le Btard au lieu des lois +excellentes de saint douard, venir en Angleterre; il alla au-devant +de lui Douvres, et l, le lundi avant l'Ascension, il promit +solennellement d'obir aux ordres du pape sur toutes les choses pour +lesquelles il avait t excommuni; puis, la veille de l'Ascension, il +rsigna sa couronne entre les mains du pape reprsent par Pandolfo et +prta serment d'tre fidle Dieu, saint Pierre et l'glise +romaine. Dans le chapitre de Winchester, o il fut relev de +l'excommunication fulmine contre lui, il jura, touchant les saints +vangiles, d'aimer la sainte glise et de la dfendre contre tous ses +adversaires, de rtablir les bonnes lois de ses prdcesseurs et surtout +celles du roi douard, de juger tous ses hommes selon la justice et de +rendre chacun son droit (20 juillet); puis, s'humiliant pour Celui +qui s'tait humili pour les hommes jusqu' la mort, touch par la +grce du Saint-Esprit, il offrit et concda au Saint-Sige les royaumes +d'Angleterre et d'Irlande (13 octobre); il se fit le vassal du pape +auquel il promit un tribut annuel de mille marcs d'argent. Enfin il prit +la croix. Il invoquait la protection de l'glise aprs s'tre plac sous +sa dpendance. + +Cependant les grands ne restaient pas inactifs. Dans un parlement tenu +Saint-Paul de Londres, l'archevque de Cantorbry prenant part un +certain nombre de seigneurs, leur rappela le serment prt par le roi +Winchester: Voici, ajouta-t-il, qu'on vient de trouver une charte du +roi Henri Ier grce laquelle, si vous le voulez, vous pouvez +rtablir dans leur ancien tat les liberts depuis longtemps perdues. +Puis, montrant cette charte, il la fit lire en sance publique, +manoeuvre habile et qui devait tre dcisive, car maintenant les +ennemis du despotisme royal savaient ce qu'ils devaient demander. Ils +apparaissaient comme les dfenseurs des lois du royaume contre le roi +lui-mme. + +Un an aprs, quand, vaincu et dshonor dans sa campagne de France, Jean +sans Terre fut revenu dans son royaume (19 octobre 1214), les comtes et +les barons, assembls Saint-Edmundsbury, eurent de longs entretiens +secrets. On leur exhiba de nouveau la charte de Henri I. Tous jurrent +sur l'autel principal que, si le roi refusait de leur concder les lois +et liberts promises par cette charte l'glise et aux grands, ils lui +feraient la guerre et abjureraient leur fidlit. Ils rsolurent de +prsenter au roi une ptition collective en ce sens aprs Nol, et +chacun se spara, prt prendre les armes, s'il le fallait. Aprs Nol, +en effet, ils vinrent Londres en appareil militaire et ne se +retirrent que lorsque le roi leur eut fourni de bonnes cautions qu'il +remplirait ses promesses. Du jour o fut produite la charte de Henri I, +dit un chroniqueur anonyme, tous les esprits furent gagns ses +partisans; c'tait le mot et l'avis de tous qu'ils se dresseraient comme +un mur pour la maison du Seigneur, pour la libert de l'glise et du +royaume. + +Le lundi aprs l'octave de Pques (27 avril 1215) les barons +s'assemblrent en armes Brackley; ils apportaient une cdule ou +ptition, qui contenait la plupart des lois et coutumes antiques du +royaume et affirmaient que, si le roi refusait de les ratifier, ils +prendraient ses chteaux, ses terres et possessions, et l'obligeraient +de force leur donner satisfaction. Aprs que cette cdule eut t lue +au roi: Et pourquoi, demanda-t-il, les barons ne me demandent-ils pas +aussi ma couronne?, sacrant et jurant qu' aucun prix il ne se +mettrait dans leur servage. A cette nouvelle, les barons mirent leur +tte Robert Fils-Gautier, qu'ils appelrent le marchal de l'arme de +Dieu et de la sainte glise. Londres, toujours prte s'allier aux +ennemis de la royaut, leur ouvrit ses portes; de l, ils invitrent le +reste de la noblesse se joindre eux. La plupart et surtout les +jeunes gens rpondirent cet appel. Les tribunaux de l'chiquier et +des shriffs vaqurent dans tout le royaume, parce qu'on ne trouva +personne qui voult donner de l'argent au roi, ni en rien lui obir. + +Rduit aux abois, Jean sans Terre demanda la paix, assurant qu'il ne +tiendrait pas lui qu'elle ne ft rtablie, et il dlivra des +saufs-conduits tous ceux qui voudraient venir confrer avec lui. En +mme temps, fait qui suffirait lui seul, s'il y avait besoin de +preuves, prouver la duplicit de son caractre, il fit crire au pape +(29 mai) une lettre dans laquelle il exposait son diffrend avec les +barons et o il dclarait que leur hostilit l'empchait d'accomplir son +voeu de Croisade. L'entrevue laquelle il avait convi ceux qu'il +dnonait ainsi au chef spirituel de la chrtient n'en eut pas moins +lieu. On peut supposer que le roi tait d'autant plus dispos faire +des concessions et prter des serments qu'il esprait davantage s'en +faire bientt relever. Il avait tabli son camp entre Windsor et Stanes, +dans un endroit o, semble-t-il, les Anglo-Saxons avaient, aux temps +anciens, coutume de s'assembler pour dlibrer sur les affaires de +l'tat, et qui, cause de cela, portait le nom de Prairie de la +Confrence (Runnymead). Le roi accueillit gracieusement les barons, +accepta la ptition qu'ils lui apportaient l'pe au poing, y fit +apposer son sceau et consentit enfin jurer la Grande Charte qui fut +revtue son tour du grand sceau de la royaut (15 juin). + +Aprs avoir assist aux origines de la Grande Charte, on se rend mieux +compte de son caractre. Ce n'est pas une constitution nouvelle arrache +par les barons la royaut; ce sont les antiques liberts de la nation +que le roi s'engage respecter. Mais l'acte de 1215 est plus explicite +qu'aucun de ceux qui l'ont prcd et prpar. La charte de Henri Ier +compte 14 articles; celle de Jean, 63. Henri l'avait accorde +bnvolement au dbut de son rgne, et il avait pu se contenter de +promesses gnrales; en 1215, au contraire, on voulait rparer les +injustices commises sous le rgime arbitraire de trois rgnes et en +empcher le retour. Les stipulations furent donc d'autant plus prcises +que les griefs avaient t plus nombreux et plus vidents. + +Toutes les classes qui comptaient alors dans la socit avaient +souffert de la politique angevine; toutes la Grande Charte offrit des +rparations. Au clerg, elle promettait le maintien de ses privilges et +surtout la libert des lections canoniques dj dcrte par Jean sans +Terre l'anne prcdente. Pour la noblesse, elle fixait le droit ou la +procdure en matire de succession fodale, de garde-noble, de mariage, +de dettes, de prsentation aux bnfices ecclsiastiques. D'autre part +elle accordait la protection royale aux marchands circulant avec leurs +marchandises, dcrtait l'unit des poids et mesures, confirmait les +privilges des villes, des bourgs, des ports, de Londres en particulier. +Enfin, elle garantissait la libert individuelle en dcidant que nul ne +pourrait tre arrt ni dtenu, ls dans sa personne ni dans ses biens, +sinon par le jugement de ses pairs et conformment la loi; elle +promettait tous une justice bonne et prompte, et en rendait moins +onreuse l'administration en rservant les plaids communs une +section permanente de la cour du roi, en rglant la tenue des assises, +en adoucissant le systme des amendes, si gros d'abus. En matire +financire, elle interdisait aux seigneurs de lever aucune aide, sauf +dans trois cas exceptionnels; de mme, l'aide royale ou cuage ne +pouvait tre exige que dans ces trois cas, sinon le roi devait demander +l'assentiment du commun conseil du royaume, c'est--dire de +l'assemble compose par les archevques, vques et abbs et par les +principaux chefs de la noblesse. En matire administrative, elle +promettait le bon recrutement des fonctionnaires publics et +amoindrissait leur importance; elle assurait la libre navigation sur les +rivires et interdisait l'extension des forts royales. Ce dernier +article dut tre surtout bien accueilli des petits tenanciers ruraux si +maltraits par la rigueur des pratiques forestires depuis le +Conqurant. C'tait donc la nation entire, et non telle ou telle classe +privilgie, qui prenait ses garanties contre la royaut; mais aussi +elle ne faisait pas une rvolution, puisqu'elle prtendait seulement +lier le roi aux anciennes lois du royaume. + +Cependant les barons croyaient si peu la sincrit du roi, qu'ils +essayrent de le mettre hors d'tat de se dlier de ses promesses. +L'article 61 institua une sorte de comit de surveillance de 25 barons +lus par le commun conseil ou Parlement; quatre d'entre eux, choisis +par leurs collgues, seraient chargs de surveiller les agissements du +roi et de ses fonctionnaires; ils porteraient au roi les plaintes des +personnes molestes, et, s'il refusait de leur rendre justice, ils +pourraient l'y contraindre par la force. Enfin le roi s'engageait +s'abstenir de toute tentative pour faire rvoquer ou amoindrir aucune +des concessions et liberts qu'il avait accordes. + +[Illustration: Sceau de Jean sans Terre.] + +Ces belles promesses, les ordres que le roi multiplia pour assurer +l'excution de la Grande Charte n'avaient qu'un but, celui de gagner du +temps, car Jean attendait la rponse du pape sa lettre du 29 mai. Elle +arriva enfin. Elle ne pouvait pas tre conue en termes plus favorables +pour la cause du roi d'Angleterre. Dans sa bulle du 24 aot, en effet, +Innocent III, adoptant tous les arguments et reproduisant le rcit des +faits que lui avait fournis Jean sans Terre, exposa que le roi avait t +contraint par la force et par la crainte, qui peut tomber mme sur +l'homme le plus courageux; il rprouva et condamna le pacte de +Runnymead; il dfendit, sous menace de l'anathme, au roi de l'observer, +et aux barons d'en exiger l'observation. En mme temps, il rappela aux +barons dans une seconde bulle (25 aot) que la suzerainet de +l'Angleterre appartenait l'glise romaine, qu'on ne pouvait oprer +dans le royaume aucun changement prjudiciable aux droits de l'glise, +que le trait pass avec le roi tait non seulement vil et honteux, +mais encore illicite et inique; il les invita donc faire de +ncessit vertu, renoncer la Grande Charte et donner au roi +toutes satisfactions lgitimes pour les dommages qu'il avait subis. + +Puis, au concile de Latran, il excommunia les barons anglais qui +perscutaient Jean, roi d'Angleterre, crois et vassal de l'glise +romaine, en s'efforant de lui enlever son royaume, fief du +Saint-Sige. Il n'pargna mme pas l'archevque de Cantorbry, Etienne +de Langton, qui, en ralit dirigeait depuis deux ans l'opposition +parlementaire. Langton se rendit Rome pour se justifier. Son dpart, +en privant les grands de leur chef le plus respect, dsagrgea le +parti; quelques-uns revinrent au roi; les plus dtermins appelrent +Louis de France, et de rformateurs devinrent rvolutionnaires. + +CH. BMONT, _Chartes des liberts anglaises_, +Paris, A. Picard, 1892, in-8. Introduction. + + + + +III.--LES LMENTS ET LA FORMATION DU PARLEMENT D'ANGLETERRE. + + +Presque immdiatement aprs la conqute de Guillaume le Btard, le +baronnage normand tabli en Angleterre apparat divis en deux portions +et pour ainsi dire en deux tages: les hauts barons, _barones majores_, +et les petits vassaux immdiats de la couronne, _tenentes in capite_, +que l'on appelle aussi parfois _barones minores_. Ceux-ci forment une +classe nombreuse, indpendante et fire. Remarquez bien qu'ils sont en +dehors de la mouvance et de la juridiction du haut baronnage. S'ils ne +sont pas les gaux des barons, ils ne sont pas leurs subordonns, ils ne +leur doivent aucun service, ils ne relvent que du roi. Les seules +diffrences qui se marquent d'assez bonne heure entre les deux +catgories sont que les _barones majores_ ont des domaines notablement +plus tendus (la tenure baronniale doit contenir 13-1/2 fiefs de +chevalier) et qu'ils sont convoqus individuellement l'arme et au +conseil du roi, au lieu que les petits tenants sont cits en masse par +l'intermdiaire du shrif. Ce sont des diffrences de degr, non de +genre. Ces deux moitis du baronnage ne tarderont pas se modifier; +l'intervalle s'largira sensiblement entre elles. Toutefois, mme aprs +que la premire sera seule depuis plus d'un sicle en possession de +conseiller le souverain, tandis que la seconde, confondue d'abord avec +les vassaux des barons dans la classe des chevaliers, sera en voie de se +mlanger avec toute la masse des propritaires libres, l'unit +originelle de la classe baronniale ne s'effacera pas compltement. Quand +les chevaliers seront appels au Parlement, leur premier mouvement sera +de se joindre aux barons; le premier mouvement des barons sera de les +accueillir, et lorsqu'un peu plus tard les deux groupes se spareront et +que les chevaliers s'en iront siger avec les reprsentants des villes, +ils apporteront leurs nouveaux collgues, avec la fiert, la +hardiesse, la fermet d'une ancienne classe militaire qui a de longues +traditions de commandement et de discipline, l'avantage d'une +communication naturelle et d'une facile entente avec le haut baronnage +dont ils se sont carts plutt que dtachs. Barons et chevaliers +resteront longtemps encore comme la branche ane et la branche cadette +d'une mme famille. + +De bonne heure, toutefois, une divergence tend se produire entre les +habitudes et les gots des deux baronnages. Les petits vassaux sont +naturellement moins assidus que les grands barons aux assembles +publiques, moins empresss suivre le roi dans ses expditions. +L'exploitation de leurs terres leur demande des soins plus personnels. +Leur absence, en ces temps de violence et de spoliation, expose leurs +droits de possession des prils qui ne menacent pas les personnages +puissants. Aussi font-ils tous leurs efforts pour se drober. Comme il +est naturel, le roi est moins attentif exiger la prsence de cette +multitude ses conseils. La convocation des petits vassaux directs +tombe donc rapidement en dsutude. Pendant plus d'un sicle aprs la +conqute, l'avis et l'acquiescement de cette classe ne sont jamais +mentionns en tte des ordonnances royales. Les grands vassaux, les +vques et les juges y figurent seuls; ils y figurent avec une constance +qui atteste leur assiduit. Sous les rois normands et angevins, on +aperoit d'abord autour du trne un corps form des grands officiers du +Palais, chefs de l'administration gnrale, et d'un certain nombre de +prlats et de barons que le roi estime particulirement capables et de +bon jugement. C'est le conseil du roi. A ce groupe permanent +s'adjoignent dans les circonstances importantes--guerre dclarer, +subsides extraordinaires fournir, dits promulguer,--le reste des +grands vassaux laques et ecclsiastiques. Ils forment alors le _magnum +concilium_, le grand conseil. Le roi tient la main ce qu'ils y +assistent, car leur consentement--qu'ils ne peuvent refuser une +volont si puissante--dcourage toute rsistance locale l'excution +des mesures, et eux-mmes sentent qu'ils ont intrt tre prsents +pour discuter et faire rduire les charges dont ils sont menacs. + +Ce simple fait a eu des consquences immenses; le baronnage se divise. +Deux groupes distincts s'y forment par un lent ddoublement:--une haute +classe provinciale sdentaire, qui comprend tous les petits vassaux +directs du prince avec les barons les moins considrables, et une +aristocratie politique qui comprend, avec tous les grands barons, les +conseillers appels par la couronne. Et l'on voit le point prcis o la +division s'opre; c'est la prsence et la sance habituelles au conseil +du roi qui distinguent et caractrisent cette aristocratie; c'est le +fait de la convocation individuelle et nominative qui tend devenir le +signe extrieur et officiel de sa dignit. Circonstance capitale, car la +qualit de noble et les privilges dvolus alors en tout pays la +classe la plus haute vont s'arrter cette ligne de partage. Attachs +de bonne heure l'activit suprieure du conseiller public et de +l'homme d'tat, ils ne franchiront pas l'enceinte d'une assemble de +dignitaires, ils ne descendront pas au reste du baronnage; et celui-ci, +rejet par comparaison vers la classe immdiatement infrieure, ne +tardera pas se confondre et se niveler avec la masse des hommes +libres. + +Un sige ne se partage pas, une fonction ne se morcelle pas +indfiniment. La noblesse est donc devenue, comme la pairie, strictement +hrditaire par primogniture. Lie un office indivisible, elle ne +passe qu' l'an, tte pour tte, et les autres fils n'ont rien qui les +distingue du commun des citoyens. Au lieu d'un ordre compos de familles +privilgies, qui tend s'augmenter de gnration en gnration par +l'excdent des naissances, l'Angleterre n'a eu qu'un _groupe +d'individus_ privilgis qui devait tendre se rduire, de gnration +en gnration, par l'extinction des lignes, et qui se serait teint en +effet sans de nouvelles crations. L'antique isonomie anglaise, vante +par Hallam, est due cette pairie trs peu nombreuse qui, constitue +tout d'abord en corps gouvernant, a pour ainsi dire fait cluse, a +retenu les ingalits son niveau, et les a empches de se rpandre en +s'abaissant et se corrompant sur toute une caste dissmine dans la +nation. + + * * * * * + +Essayons maintenant de rejoindre dans les comts les petits vassaux +directs de la couronne, et recherchons ce qu'ils y deviennent. Les +premires tendances qui s'accusent et le premier mouvement qui se +dessine sont d'un caractre tout fodal. Les fiefs de chevaliers, +inconnus au lendemain de la conqute, s'tablissent rapidement. Ce sont +des domaines dtermins auxquels la charge du service militaire est +spcialement attache au lieu de peser indistinctement sur les terres du +manoir. De l, en Angleterre comme sur le continent, une distinction +trs nette entre deux natures de proprit: proprit noble et proprit +ordinaire; la premire tenue condition du service des armes, et +soumise tant la rgle stricte de la primogniture qu' des droits +d'aide, de garde et de mariage fort onreux pour les dtenteurs; la +seconde tenue en libre socage et affranchie des plus lourdes des +obligations fodales. La tenure militaire a pour consquence une +premire fusion entre les vassaux directs de la couronne et les vassaux +des seigneurs ou arrire-vassaux qui occupent la terre ce mme titre. +Mais elle semble de nature sparer profondment les uns et les autres +de la masse des propritaires fonciers ordinaires, et constituer les +chevaliers en une classe part, en une sorte d'ordre questre hautain +et ferm. + +D'autres causes plus puissantes que l'esprit fodal ont cart le pril. +Premirement, l'Angleterre du XIIe sicle tait l'un des pays de +l'Europe o il y avait le plus d'hommes libres, c'est--dire de +propritaires libres, ct et en dehors de la chevalerie fodale. +C'taient, soit des Normands de condition infrieure qui avaient suivi +ou rejoint leurs seigneurs, soit d'anciens propritaires saxons qui, +rentrs en grce aprs un temps auprs des nouveaux matres du sol, +avaient recouvr la libert et une partie de leurs terres. Plusieurs +documents du XIIe sicle nous montrent ces Saxons en excellents +rapports avec les hommes libres et les barons normands, unis eux par +des mariages et de bonne heure s'levant eux-mmes au rang baronnial. +La classe des propritaires libres non nobles avait donc ici ce qui lui +manquait en France: le nombre, la masse, la consistance. Un des signes +de son importance est que c'est elle qui a fourni, ds l'origine, le +principe de la classification des personnes. Bracton, lgiste anglais du +XIIIe sicle, ne distingue que deux conditions personnelles: la +libert et le vilenage. Les autres distinctions ne sont pour lui que des +subdivisions sans importance juridique. A peu prs la mme poque, le +lgiste franais Beaumanoir partage le peuple en trois classes: nobles, +hommes libres, serfs. Les hommes libres, ici, n'taient gure que les +bourgeois. Ceux qui vivaient dans les campagnes avaient grand' peine +ne pas dchoir de leur condition; ils n'chappaient un changement +d'tat qu'en allant demeurer dans les villes. + +Ainsi la classe des propritaires libres non nobles, en Angleterre, +formait un corps puissant, capable d'attirer lui la classe +immdiatement suprieure, celle des chevaliers, et de l'absorber ou de +s'y absorber si les circonstances diminuaient l'cart de l'une +l'autre. + +Le rapprochement ne se fit pas attendre; les fiefs de chevalier, qui +taient d'abord d'une tendue assez considrable, se morcellent +frquemment ds le XIIe sicle. On les partage principalement pour +l'tablissement des filles et des puns. Cela devient d'un usage si +frquent que le lgislateur est forc d'intervenir. La grande charte +(dition de 1217) dfend d'aliner les fiefs dans une mesure telle que +ce qui reste ne suffise plus pour rpondre des charges attaches la +tenure militaire. C'est encore un symptme de la division croissante de +la proprit. En 1290, le lgislateur abolit les sous-infodations, et, + cette occasion, consacre, pour tout homme libre qui n'est pas vassal +immdiat du roi, le droit de vendre tout ou partie de sa proprit, mme +sans le consentement de son seigneur. Dans l'un et l'autre cas, +l'acqureur devient le vassal du mme seigneur que le vendeur. Ces +mesures contribuent multiplier les petits tenants directs de la +couronne. D'autre part, les domaines des chevaliers changeant de mains +et diminuant d'importance, la condition sociale des dtenteurs tendait +se rapprocher de celle des propritaires libres ordinaires, nagure trs +au-dessous d'eux, aujourd'hui leurs gaux par la fortune. Il n'y avait +pas abaissement par la raison que, pendant la mme priode, la richesse +gnrale, et, partout, le produit des terres, avaient sensiblement +augment, en sorte que le revenu d'une moiti ou d'un tiers ne devait +pas tre infrieur au revenu entier d'autrefois. Mais il y avait +nivellement entre les deux classes. Plus d'un haut baron dont le fief +s'tait dispers en dots ou en autres libralits fut entran dans le +mouvement. La diminution du nombre des baronnies aprs le rgne de Henri +III est un fait incontestable. + +Il se trouvait d'ailleurs que pendant le mme temps, le genre de vie et +les habitudes des deux classes avaient cess d'tre trs diffrents. Les +chevaliers, par les mmes raisons qui les dcourageaient de se rendre au +conseil du roi, manifestrent de bonne heure une trs vive rpugnance +pour la guerre. Les possessions les plus menaces de la couronne taient +en France. Il fallait presque toujours quitter le sol anglais, traverser +la mer et s'en aller au loin sur le continent. De bonne heure, les +chevaliers se montrent proccups d'chapper cette obligation. Lorsque +le roi Henri II leur offre de les exempter moyennant une taxe +d'exonration, ils acceptent avec empressement. C'est l'impt qu'on a +appel _scutagium_, escuage. A ce prix, les chevaliers restaient dans +leurs foyers. Mais cette taxe de rachat laissait subsister toutes les +autres charges de la tenure militaire, notamment ces lourds et +scandaleux droits de mariage et de garde qui n'existaient sous cette +forme et avec cette rigueur qu'en Angleterre et en Normandie. Aussi +essaye-t-on de se drober la chevalerie elle-mme, cause ou occasion +de tant de maux; on nglige ou l'on vite de se faire armer chevalier. +Les ordonnances qui enjoignent de recevoir cet honneur reviennent +incessamment au cours du XIIIe sicle; cela prouve clairement qu'on +ne s'y prtai que de mauvaise grce. Ds 1278, le roi commande aux +shrifs de contraindre recevoir l'accolade, non pas seulement les +personnes appartenant la classe des chevaliers, mais tous les hommes +dont le revenu foncier gale vingt livres sterling, de quelque seigneur +et quelque titre qu'ils tiennent leurs terres. Cette prescription, +rpte depuis, montre quel point le cours des temps et la force des +choses avaient mlang les deux classes, soit en faisant monter dans la +premire les propritaires libres opulents, soit en faisant descendre +dans la seconde les chevaliers qui avaient laiss se diviser leurs +domaines. Il est remarquable que, en moins d'un sicle, le principe de +la primogniture, dj appliqu aux tenures en chevalerie, devient, sauf +dans le Kent et dans quelques autres districts, la rgle ordinaire pour +les tenures ordinaires, dites en _socage_. Voil bien l'indice que la +distinction entre les tenures ne correspondait plus une distinction +tranche entre les personnes. C'est en grande partie la mme classe qui +possdait la terre ces deux titres; elle appliquait dans les deux cas +le mme rgime successoral. En somme, ds le XIIIe sicle, les +chevaliers, _agrarii milites_, paraissent avoir pris en grande majorit +les gots et les moeurs d'une simple classe de propritaires ruraux. + +Pour connatre tous les lments du Parlement futur, il reste +considrer les villes. Le dveloppement des agglomrations urbaines a +prsent en Angleterre des caractres exceptionnels. Premirement la +formation de grands centres parat avoir t beaucoup plus tardive qu'en +France. Ici, la libert, un certain bien-tre, les chances de s'enrichir +ne manquaient pas dans les districts ruraux. Le sjour dans les villes +n'tait pas la seule voie ouverte aux classes infrieures pour amliorer +leur condition. La vie urbaine exerait donc une moindre attraction. +D'ailleurs l'Angleterre du moyen ge n'tait aucunement un pays +industriel; c'tait un pays agricole et surtout pastoral qui vivait de +la vente de ses laines. La grande majorit des villes avait le caractre +de bourgs ruraux; leur population tait identique, pour les occupations +et les moeurs, avec celle du reste du comt. Les grandes villes, +dpendant presque toutes directement du roi, avaient t exemptes de ces +luttes entre le comte, l'vque et les bourgeois, qui remplissent +l'histoire de nos communes. Elles avaient reu sans opposition leurs +chartes de royaut. Aucun grief ne les indisposait ou ne les prvenait +contre les barons et les chevaliers de leur voisinage; elles se +confiaient eux sans inquitude et sans rpugnance. Enfin les runions +avec la noblesse du district taient devenues familires aux bourgeois; +les rgles administratives gnrales soumettaient en effet les villes +aux autorits du comt pour les inspections de la garde nationale, pour +les lections, et les obligeaient se faire reprsenter en cour de +comt lorsque les assises taient tenues par les juges ambulants.--Il +n'y a rien ici qui rappelle notre tiers tat purement bourgeois, classe +isole, ferme sur elle-mme, trangre la population rurale, dont +elle ne fait que recueillir les fugitifs, la fois haineuse et humble +l'gard de la noblesse provinciale qui l'entoure. Tout au contraire, les +habitants de la plupart des villes anglaises se trouvaient unis et mls +en mille occasions toutes les autres classes d'habitants de leur +comt; une longue priode de vie communale les avait prpars +s'entendre et se confondre avec les chevaliers et les propritaires +libres leurs voisins. + + * * * * * + +Tandis que la classe des chevaliers paraissait dchoir en perdant son +caractre militaire et ses titres fodaux, et se mlangeait avec la +classe immdiatement infrieure, les deux classes se relevaient +ensemble. C'est la justice ambulante, organe de la royaut, qui a +provoqu ce mouvement ascendant et cette rentre en scne. C'est cet +instrument apparent de centralisation qui a prpar la classe moyenne +rurale son futur rle politique. + +Dj les premiers rois normands avaient remis en mouvement une vieille +institution anglo-saxonne: la Cour de comt. Cette Cour o taient tenus +de se runir les prlats, comtes, barons, propritaires libres, et en +outre le maire et quatre habitants de chaque village, avait cette +physionomie dmocratique que prsentent beaucoup d'institutions du moyen +ge. Les attributions taient nombreuses et varies; elle tait la +fois cour de justice criminelle, cour de justice civile, cour +d'enregistrement du transfert des domaines, lieu de publicit pour les +ordonnances royales, bureau de recettes pour l'impt. Ce systme, trs +puissant en apparence et trs concentr, ne tarda pas montrer ses +insuffisances. D'abord les grands barons, qui avaient des juridictions +propres, taient exempts de paratre aux runions ordinaires. Les +chevaliers obtinrent de bonne heure de nombreuses dispenses. Les villes +ne manqurent pas de faire inscrire la mme immunit dans leurs chartes. +Prive de ses meilleurs lments, la Cour de comt tait en outre +dpeuple par les abstentions. L'institution des juges ambulants, +rgularise en 1176, lui communique une vie nouvelle. Ces grands +personnages, familiers de la cour du roi, arrivaient dans les comts +avec les pouvoirs les plus tendus. Leurs commissions portaient qu'ils +ne devaient se laisser arrter ni par les immunits des barons ni par +les franchises des villes. Quand ils sigeaient, celles-ci dlguaient +douze bourgeois pour figurer ct des autres lments de la Cour de +comt, et les plus grands seigneurs comparaissaient au moins par +mandataire. Toute la population locale, noble et roturire, rurale et +urbaine, se trouvait ainsi runie. Nul doute que cette circonstance +n'ait contribu singulirement prcipiter la fusion des races et des +classes. Toutefois, on n'administre point au moyen d'une assemble. Les +juges ambulants (_justitiarii itinerantes_), en laissant subsister +nominalement la Cour de comt, ne tardrent point la considrer comme +un simple lieu d'lection pour les commissions de toute nature qui +furent rellement charges des affaires. De quels lments taient +formes ces commissions, on peut le pressentir. Les grands juges ne +voulaient pas gnralement de bien aux barons, ils se dfiaient du +shrif, dont l'autorit tait, en un certain sens, rivale de la leur. +trangers au comt, ils avaient besoin d'une assistance locale, et +n'taient pas en mesure d'organiser une bureaucratie sdentaire. Force +tait donc de faire appel la chevalerie du lieu, seule classe assez +indpendante, assez claire pour leur prter un utile secours. On les +voit, en effet, prendre de plus en plus les chevaliers pour auxiliaires, +et partager avec eux les pouvoirs qu'ils enlvent au shrif ou la Cour +de comt. Successivement l'assiette et la perception de l'impt, le +contrle de l'armement de la gendarmerie nationale, le soin de recevoir +le serment de paix, l'instruction locale des crimes et dlits, le choix +du grand jury d'accusation, la participation aux jugements par l'organe +du jury restreint, sont confis des commissions de chevaliers qui +oprent le plus souvent sous la direction des juges ambulants. + +On voit sans peine l'effet de cette rvolution. L'activit de la +chevalerie n'est plus concentre dans la Cour de comt. Cette classe +n'est plus comme par le pass soumise au shrif, elle ne voit plus en +lui le reprsentant le plus direct d'une royaut puissante. D'autres +fonctionnaires plus levs, mandataires plus immdiats du souverain, +sont survenus. Ils se sont adresss directement elle, ont dpossd +pour elle les anciens pouvoirs, ont rclam son assistance et suscit un +immense mouvement de progrs dont eux et elle deviendront la fin les +seuls organes. En Angleterre, c'est la centralisation qui a donn +l'veil la dcentralisation, au _self-government_. + +La classe minemment non fodale des chevaliers de comt est dgage ds +la fin du XIIIe sicle. Dsigne la reconnaissance du public par la +gestion de nombreux services locaux, elle va par la force des choses +tre appele au Parlement. Il n'est pas tonnant qu'elle incline se +tenir part des magnats militaires, imbus de l'esprit anarchique et +turbulent du moyen ge. Elle est imbue d'un tout autre esprit, d'un +esprit dj moderne; elle est la gardienne de la paix du roi; elle +exerce ses pouvoirs par commission de l'tat, selon les termes prcis de +la loi statutaire. C'est un lment en avance sur les autres de la +socit future. Ainsi s'explique ce fait particulier l'Angleterre, la +formation d'une seconde Chambre largement recrute dans une classe, +celle des propritaires fonciers, qui ailleurs auraient pris rang avec +la noblesse, et dirige effectivement par eux. Une institution de ce +genre n'aurait pas pu natre sur le continent, o, au-dessous d'un +pouvoir royal sans organisation, qui n'avait su ni l'employer ni +l'assujettir, la noblesse tait reste la fois si fodale et si +militaire, si peu porte se concevoir comme un organe de l'tat et de +la loi, si trangre des devoirs civils imposs par un texte, si +ferme sur elle-mme et si jalouse de ses privilges, si peu faite en un +mot pour trouver dans ses rangs des reprsentants accrdits du reste de +la nation. + +Nous voil en mesure de comprendre comment s'est form le Parlement +anglais. Le noyau de cette assemble, le premier cristal auquel les +autres sont venus s'agrger, c'est ce _magnum concilium_ o figuraient +ds l'origine les grands vassaux ecclsiastiques et laques. Je ne me +mle pas de dterminer quel titre les premiers y sigeaient. tait-ce + raison d'un fief, d'une baronnie ou de leur caractre spirituel? Le +fait, bien plus dcisif ici que le droit, est qu'ils appartenaient en +grand nombre aux familles des grands vassaux, qu'ils avaient tous des +domaines d'importance et de nature baronniale, soumis aux mmes services +et aux mmes impts que ceux de leurs collgues laques, et qu'on les +traitait volontiers de barons comme les autres (_sicut barones +cteri_). Ces deux ordres de magnats, rapprochs par tant de conditions +communes, ont form eux seuls le grand conseil du souverain jusqu'au +milieu du XIIIe sicle. La tradition de cette activit conjointe et +prolonge a conjur le pril d'une sparation tranche entre les deux +ordres de la noblesse et du clerg, cette mme sparation qui parat en +France avec les tats gnraux, et qui s'est perptue jusqu'en 1789. L +encore, la constitution prcoce d'une aristocratie politique a eu des +rsultats d'un prix inestimable. + +C'est environ trente ans aprs l'institution rgulire de la justice +ambulante que la classe des chevaliers, releve par l'importance des +devoirs qu'elle accepte et des services qu'elle rend l'tat dans +l'administration locale, seconde et supple par toute la haute classe +des propritaires, commence se rapprocher du Parlement. Ce n'est pas +elle qui en demande l'entre. Devenue ce point nombreuse, compacte, +active, elle est une puissance que ni le roi ni les barons ne peuvent +ngliger de concilier leur cause. Ce sont eux qui vont la chercher, +l'inviter, la presser. En 1213, au cours de la lutte qui aboutit la +grande charte, le roi commence. Pour la premire fois, quatre +chevaliers, choisis dans chaque comt, sont cits cette fin expresse +de s'entretenir avec le prince des affaires de l'tat. En 1215, la +grande charte parat laisser de ct le principe de l'lection et de la +reprsentation. Aprs le roi Jean, il y a une priode d'apaisement. On +revient donc l'ancienne procdure, et le grand conseil reste +relativement aristocratique jusqu'en 1254, poque o la lutte s'aigrit +de nouveau entre la royaut et le baronnage. Chacun des deux partis +commence sentir le besoin de trouver des allis dans le reste de la +nation. A cette date, deux chevaliers par comt sont convoqus; ils se +rencontrent avec les procureurs du clerg paroissial, appel de son ct +pour la premire fois se faire reprsenter au Parlement. Jusque-l, +les abbayes, les prieurs et les glises cathdrales taient seuls +appels avec les prlats. Le rle de tous ces nouveaux venus est encore +bien humble; ils sont l pour couter, pour apprendre et rapporter dans +les comts et dans les paroisses les rsolutions prises par le grand +conseil. Il ne parat pas qu'ils dlibrent: on les congdie au cours de +la session, et l'assemble des magnats continue dbattre sans eux les +grandes affaires, dont ils n'ont pas connatre. + +Quoi qu'il en soit, nous retrouvons les uns et les autres en nombre +variable, irrgulirement et de longs intervalles, dans plusieurs des +Parlements subsquents, en 1261, 1264, 1270, 1273. En 1295, la +convocation, raison de deux par comt, est passe en coutume, et, la +mme date, une formule spciale est adopte pour la convocation des +reprsentants du clerg paroissial. Dsormais aucun Parlement ne sera +rgulier sans cette double citation. Pendant le mme temps, un autre +lment a obtenu l'entre de l'enceinte parlementaire. Les villes +principales, surtout celles qui sont pourvues de chartes, ont t +convoques en 1265 par Simon de Montfort. Trente ans aprs, en 1295, une +ordonnance royale les invite se faire reprsenter par deux de leurs +habitants,--citoyens ou bourgeois,--et, partir de cette date, une +citation rgulire leur est adresse pour chaque Parlement. 1295 est +donc une date capitale. Le commencement du XIVe sicle trouve le +Parlement constitu avec tous les caractres d'une assemble +vritablement nationale, o figurent, plus compltement mme qu' +l'heure prsente (car il y a eu depuis des exclusions et des +dchances), tous les lments qui composent le peuple anglais. + +Que nous voil loin de la France, o ni les campagnes ni le clerg +paroissial n'ont t rellement reprsents pendant la plus grande +partie du moyen ge! Mais plus considrable encore paratra la +diffrence si nous examinons de quelle manire les lments signals +plus haut se rpartissent, s'agrgent et se classent au sein du +Parlement. Au commencement, les bourgeois sigent isolment; au +contraire, les chevaliers des comts se runissent aux barons; cela est +naturel, puisqu'ils reprsentent comme eux l'intrt fodal et rural. Le +clerg vote alors sparment son subside. Cette rpartition en trois est +celle qu'on observe en 1295. Elle se reproduit en 1296, en 1305, en +1308. Elle est identique avec celle des tats de France la mme +poque. Mais un autre arrangement ne tarde pas prvaloir. Les +affinits les plus puissantes sont en effet, d'une part, entre les +barons et les prlats, accoutums depuis deux sicles dlibrer en +commun; d'autre part, entre les chevaliers et les bourgeois, les uns et +les autres lectifs et concurremment lus ou proclams dans la cour du +comt, o ils se sont plusieurs fois rencontrs sous la prsidence des +juges ambulants. Une distribution conforme ces tendances prvaut de +plus en plus. A partir de 1341, les chefs du clerg (sauf en quelques +circonstances rares) restent unis aux seigneurs laques et forment avec +eux la Chambre des lords. A partir de la mme date, la fusion +correspondante est accomplie entre les deux autres classes. Chevaliers +et bourgeois forment ensemble la Chambre des communes et ne se sparent +plus que dans un petit nombre de cas exceptionnels, dont il n'y a plus +d'exemple aprs le XIVe sicle. Quant au dernier lment, le bas +clerg, le clerg paroissial, il fait galement partie de la Chambre des +communes, mais il ne tarde pas devenir moins assidu et s'carter. Sa +pauvret, les devoirs de son ministre, le retiennent au loin. Il se +sent d'ailleurs plus l'aise dans les propres assembles du clerg, les +_convocations_ du Cantorbry et d'York, auxquelles il est cit par les +deux primats et o il forme comme une sorte de chambre basse. La coutume +s'tablit que la part de l'glise dans les subsides soit vote l et non +plus au Parlement. Ds le milieu du XIVe sicle, le bas clerg a donc +dsert la Chambre des communes, o demeurent seuls et matres les +lments sculiers de la reprsentation rurale et urbaine. Les chefs du +clerg, encore trs puissants la Chambre des lords, o les abbs et +les prieurs doublent et triplent le nombre des vques, voient avec +indiffrence ces humbles curs de paroisse disparatre de cette Chambre +des communes, dont ils ne souponnent pas encore les destines et la +future prpondrance.--C'est ainsi que le Parlement anglais, constitu +dans ses lments en 1295, nous apparat, cinquante ans aprs, organis +et distribu selon trois principes qui le distinguent profondment de +nos tats gnraux de France: 1 La division en deux Chambres, qui +croise et brouille la division des classes, accentue au contraire en +France par la distinction des trois ordres. Aucun ordre n'est seul dans +une mme Chambre; ils sont mls deux par deux; il leur est impossible +de s'isoler dans un esprit de classe troit et exclusif; 2 La runion +dans la Chambre basse de l'lment urbain avec un lment rural trs +ancien, trs puissant, trs actif et originairement rattach au +baronnage. Pareille fusion est ce qui a le plus manqu notre tiers +tat purement citadin, compos d'hommes nouveaux, tous personnages +civils, magistrats des villes ou lgistes, trangers la proprit de +la terre et la profession des armes. Faute d'une classe moyenne +agricole, il n'a jamais pu combler le foss qui le sparait de la +noblesse; il est demeur dans son isolement et n'a pas cess de +traverser ces alternatives de timidit et de violence, qui sont +l'infirmit commune de toutes les classes nouvelles, sans alliances et +sans traditions; 3 Enfin le caractre laque prdominant de la haute +assemble, dont une branche ne contient aucune reprsentation +ecclsiastique, tandis que cette reprsentation est mlange dans +l'autre l'lment sculier, ne sige qu'en vertu d'un titre +sculier,--le fief baronnial attach aux vchs et certaines +abbayes,--et se pntre ainsi un trs haut degr du sentiment national +et de l'esprit de la socit civile. + +E. BOUTMY, _Le dveloppement de la constitution +et de la socit politique en Angleterre_, +Paris, Plon, 1887, in-16. _Passim._ + + + + +CHAPITRE XIII + +CIVILISATION CHRTIENNE ET FODALE + + PROGRAMME.--_L'glise; les hrsies; les ordres mendiants; + l'Inquisition; la croisade albigeoise.--Les coles: l'Universit de + Paris.--[La science au moyen ge.]_ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + L'=histoire gnrale de l'glise chrtienne au moyen ge= est traite + dans un grand nombre d'excellents Manuels, rdigs, surtout en + Allemagne, l'usage des tudiants en thologie. Sans parler des + grandes Encyclopdies des sciences religieuses, sous forme de + Dictionnaire, telles que celles de Wetzer et Welte, Hergenrther et + Kaulen (catholique), de J. J. Herzog, de F. Lichtenberger + (protestantes), les plus considrables de ces Manuels sont ceux de + J. H. Kurtz (_Lehrbuch der Kirchengeschichte_, Leipzig, 1893, 2 + vol. in-8, 12e d.);--de J. J. Herzog (_Abriss der gesamten + Kirchengeschichte_, Erlangen, 1890-1892, 2e d.);--de W. + Moeller (_Lehrbuch der Kirchengeschichte_, Freiburg i. Br., + 1889-1894, 5 vol. in-8);--de K. Mller (_Kirchengeschichte_, I, + Freiburg i. Br., 1892, in-8);--de Ch. Schmidt (_Prcis de + l'histoire de l'glise d'Occident au moyen ge_, Paris, 1885, + in-8).--Les Manuels (catholiques) de MM. Funk et Kraus ont t + traduits en franais (Funk, _Histoire de l'glise_, tr. Hammer, + Paris, 1892, 2 vol. in-16;--Kraus, _Histoire de l'glise_, tr. + Godet, Paris, 1891, 3 vol. in-8), ainsi que la grande et classique + _Konciliengeschichte_ de K. J. v. Hefele (_Histoire des Conciles_, + tr. de l'all. par O. Delarc, Paris, 1869-1876, 11 vol. in-8). + + Il existe en outre des Manuels spciaux pour l'histoire gnrale du + Dogme et de la Liturgie au moyen ge. Il est inutile d'indiquer ici + en dtail les grands ouvrages de K. R. Hagenbach, Ad. Harnack, + etc., quelle qu'en soit la rputation. Disons seulement qu'un + rsum (_Grundriss_) du _Lehrbuch der Dogmengeschichte_ de Ad. + Harnack a t traduit en franais (_Prcis de l'histoire des + dogmes_, tr. par E. Choisy, Paris, 1893, in-8). + + Tous ces Manuels contiennent d'abondants renseignements + bibliographiques.--Nous nous contenterons de recommander ici + quelques monographies trs importantes ou particulirement + commodes. + + =Organisation de l'glise=, spcialement en France: P. Fournier, _Les + officialits au moyen ge_, Paris, 1880, in-8;--P. Imbart de la + Tour, _Les lections piscopales dans l'glise de France du IXe + au XIIe sicle_, Paris, 1891, in-8;--A. Gottlob, _Die + ppstlichen Kreuzzugs-Steuern des 13 Jahrhunderts_, Heiligenstadt, + 1892, in-8. + + =Les hrsies et l'Inquisition=: Ch. Schmidt, _Histoire et doctrines + de la secte des Cathares_, Paris, 1849, 2 vol. in-8;--Ch. + Molinier, _L'Inquisition dans le midi de la France_, Paris, 1881, + in-8 et les autres travaux de M. Ch. Molinier;--H. C. Lea, _A + history of the Inquisition of the middle ages_, New-York, 1888, 3 + vol. in-8;--F. Tocco, _L'eresia nel medio evo_, Firenze, 1884, + in-8;--L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'Inquisition en + France_, Paris, 1893, in-8.--L'ouvrage posthume du clbre I. v. + Dllinger, _Beitrge zur Sektengeschichte des Mittelalters_ + (Mnchen, 1890, 2 v. in-8), n'est pas sr. + + =Les ordres monastiques=: E. Sackur, _Die Cluniacenser in ihrer + kirchlichen und allgemeingeschichtlichen Wirksamkeit_, Halle, + 1892-1894, 2 vol. in-8;--H. d'Arbois de Jubainville, _Les abbayes + cisterciennes et en particulier Clairvaux au XIIe et au XIIIe + sicle_, Paris, 1868, in-8;--P. Sabatier, _Vie de saint Franois + d'Assise_, Paris, 1894, in-8. + + =Les coles.= L'histoire de l'organisation de l'enseignement au moyen + ge, en Allemagne, a t crite par F.-A. Specht, _Geschichte des + Unterrichtswesens in Deutschland von den ltesten Zeiten bis zur + Mitte des 13 Jahrhunderts_, Stuttgart, 1885, in-8.--Pour la + France, de prfrence au livre vieilli de L. Matre (_Les coles + piscopales et monastiques de l'Occident... jusqu' Philippe + Auguste_, Paris, 1866, in-8), consulter sur le XIe et le + XIIe sicle la monographie de A. Clerval, _Les coles de + Chartres au moyen ge_, Paris, 1895, in-8;--sur le XIIIe, C. + Douais, _Essai sur l'organisation des tudes dans l'ordre des + Frres Prcheurs au XIIIe et au XIVe sicle_, Paris-Toulouse, + 1884, in-8.--L'histoire des Universits, et, en particulier, de + l'Universit de Paris, a t renouvele par les travaux du P. H. + Denifle: _Die Universitten des Mittelalters bis 1400_, I, Berlin, + 1885, in-8;--cf. le mme et E. Chatelain, _Chartularium + Universitatis Parisiensis_, I, Paris, 1886, in-4 (avec une + Introduction en latin).--Voir aussi les articles de vulgarisation + de MM. H. Rashdall (_English historical review_, 1886) et A. + Luchaire (_Revue internationale de l'enseignement_, 15 avril 1890), + et le livre de H. C. Maxwell-Lyte, _History of the University of + Oxford from the earliest times_, Oxford, 1886, in-8. + + L'=histoire de la pense ecclsiastique et de la science au moyen + ge= n'est pas acheve. On lirait avec grand profit le livre trop + peu connu, puissamment systmatique, de H. v. Eicken, _Geschichte + und System der mittelalterlichen Weltanschauung_, Stuttgart, 1887, + in-8;--l'_Histoire de la philosophie scolastique_ (Paris, + 1872-1880, 3 vol. in-8) et les autres ouvrages de M. B. + Haurau.--Consulter aussi: H. Reuter, _Geschichte der religisen + Aufklrung im Mittelalter_, Berlin, 1875-1877, 2 vol. + in-8;--Reginald Lane Poole, _Illustrations of the history of + medival thought_, London, 1884, in-8;--Th. Gottlieb, _Ueber + mittelalterliche Bibliotheken_, Leipzig, 1890, in-8.--Parmi les + meilleures monographies: E. Renan, _Averros et l'Averrosme_, + Paris, 1861, in-8;--Ch. Jourdain, _Excursions historiques et + philosophiques travers le moyen ge_, Paris, 1888, in-8;--M. + Cantor, _Vorlesungen ber Geschichte der Mathematik_, Leipzig, + 1880-1892, 2 vol. in-8;--V. Carus, _Geschichte der Zoologie_, + Mnchen, 1872, in-8;--M. Berthelot, _La chimie au moyen ge_, I, + _Essai sur la transmission de la science antique au moyen ge_, + Paris, 1893, in-4. + + Depuis que le pape Lon XIII a recommand officiellement l'tude de + =saint Thomas d'Aquin=, la philosophie thomiste et la scolastique du + XIIIe sicle ont t l'objet, dans le monde catholique, d'une + littrature dont il suffit de dire ici qu'elle est plus abondante + que savoureuse. Cf. _Revue philosophique_, 1892, I, p. 281 et s. + + Quelques clercs du moyen ge ont laiss des Mmoires, des lettres, + des sermons, etc., qui les font trs bien connatre. On trouvera, + dans ce chapitre, les tudes de MM. Gebhart et Haurau sur + Salimbene et sur Robert de Sorbon. Il y en a d'analogues, dont la + lecture est aussi trs agrable et trs instructive. Citons, entre + autres, celles qui ont t publies sur Gerbert (J. Havet, _Lettres + de Gerbert_, Paris, 1889, in-8, Introduction); sur Raoul Glaber + (E. Gebhart, dans la _Revue des Deux Mondes_, oct. 1891), sur + Guibert de Nogent (E. Dumril, dans les _Mmoires de l'Acadmie.... + de Toulouse_, 9e srie, VI, 1894), sur Jean de Salisbury (R. + Lane Poole, dans le _Dictionary of national biography_, t. XXIX + (London, 1892, in-8), p. 439), sur saint Bernard (E. Vacandard, + _Vie de saint Bernard, abb de Clairvaux_, Paris, 1895, 2 vol. + in-8), sur Guyard de Laon (B. Haurau, dans le _Journal des + Savants_, juin 1893), sur Guillaume d'Auvergne (N. Valois, + _Guillaume d'Auvergne, vque de Paris_, Paris, 1880, in-8), sur + Roger Bacon (E. Charles, _Roger Bacon_, Paris, 1861, in-8).--Bien + d'autres personnages ecclsiastiques du moyen ge mriteraient + d'tre prsents au public par des historiens comptents, au + courant des rcentes dcouvertes. On a beaucoup crit, depuis trois + sicles, sur Abailard; nous ne pouvons recommander, cependant, + aucun ouvrage d'ensemble, facile lire, sur Abailard. Il n'existe + pas encore de bon livre sur Pierre le Chantre, ni sur Pierre le + Peintre, ni sur tant d'autres. Des notices sont consacres, dans + l'_Histoire littraire de la France_, presque tous les clercs du + moyen ge qui ont laiss dans leurs oeuvres un reflet de leur + personnalit; mais ces notices ne sont plus, pour la plupart, au + courant de la science. + + Sur les moeurs, le droit, la littrature et les arts + ecclsiastiques, v. la Bibliographie du ch. XIV. + + + + +I.--LA SECTE DES CATHARES EN ITALIE ET DANS LE MIDI DE LA FRANCE. + + +Le dualisme qui, sous la forme du manichisme, avait eu tant de +partisans dans l'glise des premiers sicles et qui tait profess aussi +par les Pauliciens, reparut au moyen ge sous la forme du catharisme ou +de la religion des purs, [grec: chatharoi]. L'apparente facilit avec +laquelle ce systme prtendait rsoudre, en thorie et en pratique, le +problme du mal, l'attrait qu'il avait pour l'imagination par sa couleur +mythologique, la moralit austre et inconteste de ses chefs, lui +amenrent autant de disciples qu'en avait eu jadis la doctrine de Mans. +N probablement en Macdoine, il s'tait rpandu ds le XIe sicle +dans diverses contres de l'Europe occidentale; on avait dcouvert et +brl des cathares, qualifis de manichens, en Lombardie, dans le midi +de la France, dans l'Orlanais, en Champagne, en Flandre. La perscution +n'avait pas arrt les progrs de la secte; vers le milieu du XIIe +sicle elle tait tablie et fortement organise dans les pays slaves et +grecs, en Italie et dans la France mridionale. Elle avait des +traductions du Nouveau Testament et d'autres livres en langue vulgaire, +qui pour la plupart sont perdus; ses docteurs taient aussi habiles que +ceux du catholicisme. + +Le systme reposait sur l'antagonisme de deux principes, l'un bon, +l'autre mauvais. Sur la nature de ce dernier, les cathares n'taient pas +d'accord; les uns croyaient que les deux principes taient galement +ternels; selon les autres, le bon principe est seul ternel, le +mauvais, qui est une de ses cratures, n'est tomb que par orgueil. +Cette diffrence se retrouve dans la manire de concevoir l'origine du +monde et celle des mes. D'aprs le dualisme absolu, c'est le principe +mauvais qui a cr la matire, le bon n'a cr que les esprits; une +partie de ceux-ci furent entrans sur la terre et enferms dans des +corps; Dieu consent ce qu'ils y fassent pnitence et qu'ils passent, +de gnration en gnration, d'un corps un autre jusqu' ce qu'ils +arrivent au salut. Le dualisme mitig admet que Dieu est le crateur de +la matire, mais que le principe mauvais en est le formateur; les mes +ne sont pas venues sur la terre toutes la fois; issues d'un premier +couple, elles se multiplient comme l'enseignait l'ancien traducianisme. +Pour tout le reste, les cathares des deux partis professent les mmes +doctrines. Le principe mauvais a impos aux hommes la loi mosaque, pour +les retenir dans la servitude; d'o il suit qu'il faut rejeter l'Ancien +Testament. Dieu voulant sauver les hommes de ce joug, leur envoie un +esprit suprieur qui, ne pouvant entrer en contact avec la matire, ne +prend que l'apparence d'un corps humain. La matire est la cause et le +sige du mal; tout rapport volontaire avec elle devient une souillure; +cette doctrine a pour consquence pratique un asctisme trs rigoureux. +Le pardon des pchs s'obtient par l'admission dans l'glise des +cathares, moyennant le baptme du Saint-Esprit, lequel est symbolis par +l'imposition des mains; cet acte s'appelait _consolamentum_, parce qu'il +devait faire descendre sur l'homme l'esprit consolateur. Avant de le +recevoir, il fallait avoir donn des gages de fidlit et s'tre soumis + un jene de plusieurs jours. Ceux qui l'avaient reu taient appels +les parfaits; en France le peuple les qualifiait de bons hommes, de bons +chrtiens par excellence. Ils renonaient au mariage et toute +proprit, ne se nourrissaient que de pain, de lgumes, de fruits, de +poissons, voyageaient pour visiter les fidles, avaient entre eux des +signes secrets de reconnaissance, pouvaient enseigner la doctrine et +donner le _consolamentum_. Les femmes parfaites avaient les mmes +obligations et les mmes droits. + +Ceux qui n'taient pas parfaits formaient la classe des croyants; ils +n'taient pas astreints au mme asctisme, ils pouvaient se marier, +possder des biens, faire le commerce et la guerre, se nourrir de +n'importe quoi, la seule condition de recevoir le _consolamentum_ +avant leur mort. Ils faisaient avec les ministres de la secte un pacte, +_convenenza_, _conventio_, par lequel ils s'engageaient se faire +_consoler_ en cas de danger mortel, et mener la vie des parfaits s'ils +revenaient la sant. Il y en avait de si enthousiastes que, pour ne +pas perdre la grce du baptme spirituel une fois reu, ils se mettaient +en _endura_, c'est--dire qu'ils se laissaient mourir de faim. + +Le culte cathare, qui excluait tous les lments matriels, se composait +d'une prdication faite par un ministre, de l'oraison dominicale rcite +par l'assemble, de la confession des pchs suivie de l'absolution, +enfin de la bndiction donne par le ministre et les parfaits. Ces +derniers, quand ils assistaient un repas, bnissaient le pain, que les +croyants conservaient comme une sorte de talisman. + +Le clerg de la secte n'admettait que des vques et des diacres. +L'glise tait divise en vchs, correspondant d'ordinaire aux +diocses catholiques; les villes, les chteaux, les bourgs formaient des +diaconats. Les vques entretenaient entre eux des relations intimes et +frquentes; il arriva que des dputs des pays slaves et de l'Italie +assistrent des conciles tenus dans le midi de la France. + +En somme, ce systme, malgr sa prtention de s'adapter au Nouveau +Testament en l'interprtant par des allgories, tait moins une hrsie +chrtienne qu'une religion diffrente, mle de mythes cosmogoniques, +que, dans ce rsum succinct, nous nous abstenons de mentionner. + +Pour les autorits de l'glise, les cathares taient un objet d'horreur, +autant cause de leur doctrine moiti paenne qu' cause de leur +influence sur les peuples; on les traitait d'hrtiques par excellence, +c'est eux que ce nom tait spcialement rserv par les auteurs qui +ont crit contre les sectes; c'est aussi leur occasion que furent +dcrtes d'abord ces mesures de rigueur qui ont form la lgislation +inquisitoriale. + +[Illustration: La tour de l'Inquisition, Carcassonne.] + +Du temps d'Innocent III ils dominaient en Lombardie, o Milan tait leur +centre. Protgs par les seigneurs, ils sigeaient dans les conseils des +villes, clbraient publiquement leur culte, provoquaient des disputes +les thologiens catholiques. Un de leurs parfaits, Armanno Pungilovo de +Ferrare, mort en 1269, avait men une vie si exemplaire, qu'il fut sur +le point d'tre canonis quand on dcouvrit qu'il n'avait t qu'un +hrtique. Parce qu'ils condamnaient le mariage, le peuple leur donnait +le mme nom de patarins, par lequel, au XIe sicle, on avait dsign +les adhrents du diacre Ariald, adversaire du mariage des prtres. Les +perscutions ordonnes par Innocent III et ses successeurs furent +impuissantes; l'inquisition elle-mme, organise par Grgoire IX, +rencontra pendant longtemps une rsistance opinitre; en 1252, un +inquisiteur, le frre Pierre de Vrone, fut tu par quelques nobles. Il +fut canonis sous le nom de saint Pierre-Martyr. Aprs cet attentat, il +y eut une recrudescence de svrit; mais quelque vigilant et quelque +implacable qu'on ft, on ne russit pas encore extirper la secte, qui +tait renforce au contraire par de nombreux rfugis albigeois. Elle ne +commence dcliner en Italie que dans le cours du XIVe sicle. + +Dans le midi de la France le catharisme tait devenu presque la religion +nationale, ayant plusieurs vchs, de nombreux diaconats et des coles +florissantes, frquentes surtout par les enfants des nobles. Aprs des +efforts striles, tents contre les _hrtiques albigeois_ dans la +seconde moiti du XIIe sicle, entre autres par saint Bernard, et au +commencement du XIIIe principalement par saint Dominique, Innocent +III chargea le frre Pierre de Castelnau d'tre son lgat pour +l'extirpation de l'hrsie. Pierre, ayant excommuni le comte Raymond de +Toulouse, fut assassin en 1208. Le pape fit prcher la croisade; une +arme de Franais du Nord, sous les ordres de Simon de Montfort, envahit +les provinces mridionales et se signala par le massacre de populations +entires[76]. Le 12 avril 1229, Louis IX accorda au comte Raymond la +paix, des conditions trop humiliantes pour fonder une rconciliation +durable. D'ailleurs, le fanatisme des inquisiteurs excitait une +indignation dont les derniers potes provenaux se firent les organes +passionns; plus les violences augmentaient, plus se fortifiait la +rsistance des cathares; leur organisation subsista, les seigneurs +continurent de les protger et le peuple de les couter; leur cause +religieuse se confondait avec la cause nationale. En 1239, le comte de +Toulouse, exaspr par l'oppression, reprit les armes; il fut une +seconde fois forc de se soumettre. Quand le 29 mai 1242 on tua quatre +inquisiteurs Avignonet, le comte, souponn injustement d'avoir t +l'instigateur de ce crime, fut excommuni par l'archevque de Narbonne; +il jura de venger la mort des victimes, mais aussi de ne plus tolrer +les dominicains comme agents de l'inquisition. Pour tmoigner de son +dvouement l'glise, il assigea le chteau fort de Montsgur, dernier +refuge des Albigeois. Aprs plusieurs assauts la place dut se rendre; le +14 mars 1244, prs de deux cents parfaits, dont deux vques, prirent +par le feu. L'hrsie ne se maintint plus que pniblement et en secret; +beaucoup de membres de la secte se rfugirent en Lombardie. Aprs la +runion du comt de Toulouse la couronne de France, les rois +achevrent la destruction du catharisme, dont les dernires traces se +perdent en ce pays dans la premire moiti du XIVe sicle. + +CH. SCHMIDT, _Prcis de l'histoire de l'glise +d'Occident pendant le moyen ge_, Paris, +Fischbacher, 1885, in-8. + + + + +II.--QUELQUES CLERCS DU XIIe ET DU XIIIe SICLE + +PRIMAT.--W. NAP.--SERLON.--LE CHANCELIER. + + +Peu de personnages ont joui dans le monde clrical, depuis le XIIe +sicle, d'une popularit gale celle d'un certain Primat, sur le +compte duquel, avant de trs rcentes recherches, on ne savait +absolument rien.--Le professeur de rhtorique italien Thomas de Capoue, +qui crivait au temps du pape Innocent III, aprs avoir distingu le +style rythmique et le style mtrique, ajoute que si Virgile a donn les +plus parfaits modles de l'un, Primat a excell dans l'autre. D'autre +part, Richard de Poitiers, moine de Cluny, a compos, vers la fin du +XIIe sicle, une chronique o l'on lit, la date de 1142: A cette +poque brillait Paris un colier, nomm Hugues, que ses condisciples +avaient surnomm Primat. Il tait d'assez bonne condition, mais d'un +extrieur disgracieux. Adonn ds sa jeunesse aux lettres mondaines, il +se fit dans plusieurs provinces une grande rputation comme plaisant et +comme littrateur. Son talent d'improvisateur tait clbre. Il y a des +vers de lui que l'on ne peut pas entendre sans clater de rire. Ainsi, +Primat florissait vers 1140, et c'tait un joyeux compagnon. Le pote +Mathieu de Vendme corrobore sur ce point et enrichit encore le +tmoignage de Richard de Poitiers: il nous apprend, en effet, qu'il +avait fait ses tudes aux coles d'Orlans, avant 1150, alors que l'une +des chaires de cette ville tait occupe par l'illustre Primat: + + _Mihi dulcis alumna,_ + _Tempore Primatis, Aurelianis, ave!_ + +Primat est d'ailleurs qualifi de Primat d'Orlans par une foule +d'crivains, de copistes et de bibliographes postrieurs Mathieu de +Vendme.--De trs bonne heure, ce Primat de Paris, puis d'Orlans, qui +parat avoir joint sa qualit de professeur celle de chanoine, acquit +dans toutes les coles de l'Occident une rputation d'esprit +lgendaire[77]. Il avait sans doute t trs habile de son vivant +aiguiser des pigrammes et versifier des mchancets: on lui attribua +tous les bons mots, calembours et reparties qui se transmettaient dans +les couvents et dans les universits; on lui rapporta l'honneur des +pices goliardiques[78] qui avaient le plus de succs; on lui fit un +pidestal du talent et des oeuvres d'une lgion de clercs ironiques. +Peu peu, ses pigrammes authentiques ne furent plus distingues de son +bagage adventice; on oublia jusqu'au temps, jusqu'aux lieux o il avait +vcu.--Le bon franciscain Salimbene, qui crivit en 1283 des mmoires si +instructifs et si amusants, croit que Primat tait chanoine Cologne en +l'anne 1232; il cite de lui plusieurs farces dont la scne se place +Rome, Cologne, Pavie: C'tait, dit-il, un grand truand et un grand +drle, qui improvisait admirablement en vers. S'il avait tourn son +coeur l'amour de Dieu, il aurait tenu une grande place dans les +lettres divines et se serait rendu trs utile l'glise. Il lui +attribue, entre autres chansons, le plus pur chef-d'oeuvre de la +littrature goliardique, la _Confession de Golias_, cette confession, +plus cynique et plus gaie que celle de Villon, qui est certainement +antrieure de soixante-dix ans 1232, et postrieure de vingt annes +environ l'poque o Mathieu de Vendme avait frquent le vritable +Primat aux coles orlanaises.--Au XIVe sicle, Boccace parle encore +d'un rimeur factieux, _Primasso_, qui gayait jadis les dners de +l'abb de Cluny en son htel de Paris; c'est de notre Primat qu'il +parle, mais les abbs de Cluny n'ont pas eu d'htel Paris avant 1269! +A l'poque o vivait Boccace, toute notion chronologique s'tait perdue +depuis longtemps au sujet de l'habile rythmeur, du joyeux chanoine +d'Orlans, anctre des goliards presque aussi chimrique que l'vque +Golias lui-mme. + +C'est encore une fortune trs surprenante que celle de Walter Map, +archidiacre d'Oxford, clerc familier du roi d'Angleterre Henri II +Plantagenet. Son compatriote, son ami, Grald de Barri, le reprsente +comme le plus bel esprit de la cour d'Angleterre la fin du XIIe +sicle; c'tait un homme trs savant, trs fin, et qui n'aimait pas les +moines, particulirement les moines blancs (cisterciens): Girald +rapporte de lui que, ayant appris l'apostasie de deux moines, il +s'cria: Puisqu'ils renonaient leur moinerie, que ne se sont-ils +faits chrtiens! Map a laiss un livre en prose, _De nugis curialium_, +d'une lecture fort agrable; ce livre ne nous a t conserv que par un +seul manuscrit; il a t imparfaitement dit par Th. Wright, et trs +peu de personnes l'ont lu. Il a crit contre le mariage une dclamation +dont il tait trs fier: _Valerius ad Rufinum de non ducenda uxore_; on +le sait si peu que des savants minents persistent, encore aujourd'hui, + attribuer cette dclamation saint Jrme! Par compensation, on a +copi au moyen ge, et imprim de nos jours, sous le nom de Walter Map, +quantit d'ouvrages auxquels il a toujours t tranger. Les meilleures +pices goliardiques, que les scribes franais ont ornes, pour les +recommander, de la marque de fabrique de Primat, les scribes anglais +leur ont impos celle de l'archidiacre d'Oxford. Comme, parmi ces +pices, il y en a de fort grossires, l'lgant et prcieux Map a gagn +de la sorte, en Angleterre, un renom dtestable et fort peu mrit +d'ivrogne (_a jovial toper_).--Certes, l'ami de Grald de Barri a +compos des chansons rythmiques, mais, dans le fatras de ses oeuvres +supposes, qui l'a fait passer si longtemps, et bien tort, pour le +plus fcond des goliards, comment dgager ce qui lui appartient? Autant +chercher retrouver les bons mots qui ont fait la gloire initiale de +Primat parmi les nouvelles la main de toute date et de toute +provenance dont le moyen ge a gratifi la mmoire du grand farceur. + +La biographie de Serlon de Wilton n'est gure moins incertaine que celle +de Primat, et elle a t, jusqu' ces derniers temps, encore plus +obscure; car le XIIe sicle a compt jusqu' quatre clercs du nom de +Serlon qui se sont mls d'crire: un chanoine de Bayeux, un vque de +Glocester, un abb de Savigny, un abb de l'Aumne. C'est ce dernier qui +fut l'mule du fameux chanoine d'Orlans. Originaire de Wilton en +Angleterre, il fut d'abord un des professeurs de belles-lettres les plus +gots des coles de Paris, aussi connu cause de ses fredaines qu' +cause de sa science: Quand j'ai bu du vin, dit-il quelque part, a me +fait pleurer et je fais des vers comme Primat. + + _Tum fundo lacrymas, tum versificor quasi Primas...._ + +C'est sa conversion, clatante et subite, qui a assur matre Serlon +une popularit durable. Le rcit en fut en effet consign de bonne heure +dans les recueils d'exemples difiants l'usage des prdicateurs; il se +trouve dans la collection d'anecdotes d'Eudes de Chriton et dans celle +de Jacques de Vitri; il a t comment pendant plusieurs sicles dans +toutes les chaires de la chrtient. Serlon se promenait un jour dans le +pr Saint-Germain quand un de ses compatriotes et de ses collgues, +rcemment dcd, lui apparut revtu d'une chape en parchemin, couverte +de fines critures: L, dit le dfunt, sont reproduits tous les +sophismes dont ici-bas je tirais gloire, et cette chape pse tant mes +paules que je porterais plus aisment la tour de +Saint-Germain-des-Prs. Le lendemain matin, matre Serlon, ce logicien +profond, ce pote mondain et grivois, dont les chansons couraient la +ville, quitta brusquement l'Universit de Paris, thtre de ses +triomphes, et se rfugia dans un monastre trs svre. Pour expliquer +sa retraite prcipite, il laissa seulement deux vers moqueurs, trs +souvent cits depuis par les contempteurs mystiques de la dialectique et +de la raison: + + _Linquo coax ranis, cra corvis vanaque vanis;_ + _Ad logicam pergo, qu mortis non timet ergo._ + +Il fut lu, vers 1171, abb de l'abbaye cistercienne de l'Aumne, prs +de Pontoise, le Petit-Cteaux. Mais il ne dpouilla pas tout fait le +vieil homme. Il conserva toujours une singulire verdeur de langage. +Moine blanc, il n'aimait pas les moines noirs (clunisiens). +J'attendrais, disait-il, avec plus de tranquillit le temps de la mort +si j'tais chien noir que moine noir. Il ne cessa pas non plus de faire +des vers; seulement, pour racheter les pices impudiques qu'il avait +rimes dans sa jeunesse, il s'appliqua dsormais de dvotes +compositions. De Serlon de Wilton, on a surtout exhum jusqu' prsent +des vers postrieurs sa conversion; ils sont graves, quoique la verve +gouailleuse de l'ancien pote profane, et trs profane, y bouillonne +encore.... + +Philippe de Grve n'est pas, comme Primat, un personnage lgendaire, et +ses vers ne sont pas presque tous perdus, comme ceux de Serlon de +Wilton. Nanmoins, M. Daunou, en 1835, lui consacrait dans l'_Histoire +littraire de la France_ une notice trs brve; on ne savait alors rien +de lui, si ce n'est qu'il avait t chancelier de Notre-Dame de 1218 +1236, et qu'il avait fait des sermons. Depuis 1835, la figure du +chancelier Philippe, de celui qui fut, au XIIIe sicle, le Chancelier +par excellence, a t lentement restaure, et elle ressort aujourd'hui +comme l'une des plus vivantes de son temps. Avec Robert de Sorbon, +Philippe de Beaumanoir et Pierre Dubois, Philippe de Grve est un des +hommes du moyen ge qui doit le plus aux patientes restitutions de +l'rudition moderne. + +Non seulement Philippe de Grve a prononc des sermons (qui, pour le +dire en passant, ne sont pas plus mauvais que beaucoup d'autres), mais +il a laiss, avec une relation de la perte et de la dcouverte du Saint +Clou en 1233, une Somme de thologie o de bons juges ont remarqu une +originalit rare dans ce genre d'ouvrages, beaucoup d'rudition, +d'indpendance et de vhmence. Comme thologien, il a donc prsid trs +dignement pendant prs de vingt ans aux destines de l'Universit de +Paris[79]. Ses relations avec les matres de cette Universit n'ont pas +t cependant, trs bonnes. Il ignorait l'art de se faire aimer et se +montra toujours passionn pour les droits de son glise cathdrale, +droits inconciliables avec les prtentions du corps universitaire. En +1219, il comparut Rome pour rpondre devant le pape Honorius +d'accusations portes contre lui par les matres de l'Universit. En +1222, il tait de nouveau aux prises avec eux. Il avait, par sa roideur, +accumul contre lui bien des haines. On lui reprochait aussi son +avidit: il cumulait ouvertement plusieurs bnfices; chancelier de +Notre-Dame de Paris, il tait en mme temps archidiacre de Noyon; mais, + Noyon comme Paris, il s'tait attir des ennemis; il fut rudement +malmen en 1233, en pleine glise, Saint-Quentin, par le bailli de +Vermandois. Un sot compilateur du XIIIe sicle, Thomas de Cantimpr, +en son _Bonum universale de apibus_, a recueilli prcieusement l'cho +des mdisances et des calomnies que le caractre du Chancelier avait +dchanes contre lui. Peu de jours aprs sa mort, s'il faut en croire +Thomas, le chancelier Philippe apparut son vque, qui venait de dire +matines, sous l'aspect d'un damn; et comme l'vque s'tonnait: C'est + cause de mon avarice, rpondit le fantme; j'ai soutenu la lgitimit +du cumul des bnfices, et j'ai scandalis le monde par le dsordre +abominable de mes moeurs. + +Philippe de Grve eut peut-tre de trs mauvaises moeurs, et, qu'il +ait t vertueux ou non, cela ne nous intresse gure[80]. Mais Thomas +de Cantimpr songeait sans doute, en parlant de ces dsordres +abominables, aux chansons profanes du Chancelier, plus enjoues, +cependant, que licencieuses. Croirait-on que ces chansons, longtemps si +clbres, que tous les clercs, au XIIIe sicle, savaient par coeur, +et dont des copies anciennes sont signales aujourd'hui jusqu'en Sude, +n'ont t rvles aux lettrs que depuis quelques annes?--L'attention +fut veille pour la premire fois, aprs cinq cents ans d'oubli, par un +passage de la chronique de Salimbene. Salimbene, faisant l'loge de son +compatriote Henri de Pise, rapporte qu'il avait mis en musique plusieurs +morceaux de matre Philippe, chancelier de l'glise de Paris, et +notamment six pices qui commenaient par les mots: _Homo quam sit +pura--Crux de te volo conqueri_, etc. Or, sur ces six pices rythmiques, +quatre se sont retrouves dans un manuscrit du Muse britannique, parmi +une quarantaine de petits pomes, prcds de la rubrique commune: Dits +de matre Philippe, le feu chancelier de Paris. Elles se sont +retrouves aussi dans l'Antiphonaire de Pierre de Mdicis, et ailleurs. +Elles assurent Philippe de Grve une place trs honorable parmi les +crivains lyriques du moyen ge. Tel tait, aussi bien, l'avis de matre +Henri d'Andeli, chanoine de Paris, qui a rim en langue vulgaire un +curieux loge funbre du Chancelier (mort le 25 dcembre 1236). L'habile +trouvre Henri d'Andeli reprsente Philippe de Grve comme le meilleur +clerc de France et le plus habile des jongleurs.--Si Philippe de +Grve, au lieu de composer en vers latins rythmiques, avait versifi +ordinairement en franais (il se l'est quelquefois permis), il serait +plac, en effet, au nombre des bons jongleurs; mais la langue et le +rythme qu'il a choisis ont retard pour lui l'heure de la rputation +posthume.... + +CH.-V. LANGLOIS, _La littrature goliardique_, dans la +_Revue politique et littraire_, 24 dc. 1892. + + + + +III.--UN FRANCISCAIN DU XIIIe SICLE: FRA SALIMBENE. + + +Ce pauvre franciscain du XIIIe sicle, trs bon chrtien d'ailleurs, +n'a pas t canonis; il n'a pas t brl non plus; on n'a gure brl +des franciscains qu' partir du XIVe sicle. Ce n'tait point un +grand clerc: il s'obstine prendre Henri III pour Henri IV et +conduire Canossa un empereur qui n'et jamais consenti s'y rendre. +Il nous conte des histoires de nourrices: le dragon du mont Canigou, qui +sort d'un lac quand on y jette des pierres et obscurcit le ciel de +l'ombre de ses ailes; l'aventure d'un fou que le diable trangla +nuitamment au milieu des pains entasss par lui en prvision de la +famine. Ce n'tait point un pote passionn, comme Jacopone da Todi, et +trs capable de tourmenter le pape en langue vulgaire. Salimbene a +rdig sa chronique en latin, et je vous assure qu'il est moins bon +latiniste que Cicron. Mais quel joli latin! tout plein de barbarismes +sans tre barbare, souple, vivant, tel qu'on le prchait alors dans +l'intrieur des couvents, pour l'dification plus dvote que +grammaticale des moinillons. On y trouve tout le vocabulaire de la plus +basse latinit. Le potage s'y appelle bonnement _potagium_; on y voit un +vque qui, craignant une meute de ses ouailles, s'enferme dans sa +tour, _quod pelli su timebat_. La critique de Salimbene est nulle. Il +n'envisage l'histoire qu'au point de vue des intrts de son ordre et +juge les rois, les papes et les rpubliques selon le bien ou le mal +qu'ils font aux franciscains. Pour lui la maison d'Assise est le coeur +du monde. Comme la plupart des vieux chroniqueurs, il met au mme plan +les plus graves vnements de son sicle et les plus minces accidents +naturels. Nous apprenons par lui qu'en 1285, au mois de mars, il y eut +une tonnante abondance de puces prcoces; en 1283, une mortalit sur +les poules: une femme de Crmone en perdit 48 dans son poulailler. En +1282, il signale un tel excs de chenilles que les arbres en perdirent +toutes leurs feuilles; mais, pour la mme anne, les Vpres sanglantes +de Sicile ne lui prennent que trois lignes. L'me, en lui, fut mdiocre. +Tout petit, il tait dans son berceau lorsqu'un ouragan terrible passa +sur Parme; sa mre, craignant que le baptistre ne tombt sur la maison, +prit dans ses bras ses deux fillettes et se sauva, abandonnant la +grce de Dieu le futur moine. Aussi, dit-il, je ne l'ai jamais beaucoup +aime, car c'est moi, le garon, qu'elle aurait d emporter. Il entra +au couvent, malgr ses parents et l'empereur Frdric II auquel le pre +eut recours. L'empereur ordonna aux frres de rendre leur novice; le +pre vint supplier son fils, au nom de sa mre; Salimbene rpondit +tranquillement: _Qui amat patrem aut matrem plus quam me, non est me +dignus_. Plus tard, il se rjouissait de n'avoir point, lui et son +frre, continu le nom et la race paternels. Et cependant, il ne fut +qu'un religieux assez calme, d'un zle raisonnable. Il parle des choses +liturgiques avec un sans-faon qui tonne. C'est bien long, dit-il, de +lire les psaumes l'office de nuit du dimanche, avant le chant du _Te +Deum_. Et c'est bien ennuyeux, autant en t qu'en hiver; car, en t, +avec les nuits courtes et la grande chaleur, on est trop tourment des +puces. Et il ajoute: Il y a encore dans l'office ecclsiastique +beaucoup de choses qui pourraient tre changes en mieux. Il aime les +grands couvents o les frres ont des dlectations et des consolations +plus grandes que dans les petits. Il ne fait pas mystre de ces +_consolations_, poissons, gibier, poulardes et tourtes, douceurs +temporelles que Dieu prodigue ceux qui font voeu d'tre siens. Vous +trouverez, dans la chronique, quatre ou cinq dners de petits frres de +saint Franois, tous trs succulents. Une pieuse gourmandise porte la +gaiet, et Salimbene est un joyeux compre: les histoires de couvent, +dignes de frre Jean des Entommeures, abondent dans son livre. Mais +retournez-le, et vous apercevrez l'un des crivains--je dis des +crivains ecclsiastiques--les plus prcieux du moyen ge, l'un des +tmoins les plus difiants du XIIIe sicle italien. + +[Illustration: Vue d'Assise.] + +Il tait n Parme en 1221. A dix-sept ans, il prit l'habit. Il rdigea +sa chronique entre 1283 et 1288. Il mourut sans doute en 1289. Enfant, +il et pu contempler saint Franois d'Assise; il vit s'panouir, dans +leur suavit printanire, les fleurs de la lgende sraphique. Pendant +quarante annes il se promena en Italie et en France, de couvent en +couvent. Il conversa avec les personnages les plus grands de son sicle. +Il vit face face Frdric II, _vidi eum et aliquando dilexi_; il +connut familirement Jean de Parme et Hugues de Digne. A Sens, il +entendit Plano Carpi, le prcurseur de Marco Polo, expliquer son livre +sur les Tartares. Il aborda, Lyon, Innocent IV, le pape terrible qui +avait jur d'craser la maison de Souabe et de poser son talon sur ce +nid de vipres. Enfin, en 1248, Sens, au moment de la Pentecte, il +a vu saint Louis. Le roi se rendait la croisade, cheminant pied, en +dehors du cortge de sa chevalerie, priant et visitant les pauvres, +moine plutt que soldat, crit Salimbene. Le portrait qu'il nous en +donne est charmant. _Erat autem rex subtilis et gracilis, macilentus +convenienter et longus, habens vultum angelicum et faciem gratiosam._ Et +quel fin repas il fit servir aux Mineurs de Sens! D'abord, le vin noble, +le vin du roi, _vinum prcipuum_; puis, des cerises, des fves fraches +cuites dans du lait, des poissons, des crevisses, des pts +d'anguilles, du riz au lait d'amandes saupoudr de cynamone, des +anguilles assaisonnes d'une sauce excellente (_cum optimo salsamento_), +des tourtes, des fruits. Remarquez que le menu est rigoureusement +maigre, mais d'un maigre canonical qui permet d'attendre avec +rsignation le gras du lendemain. C'tait, peut-tre, la Vigile de la +Pentecte, jour d'abstinence, jour de lentilles et de racines; mais +Franois avait dit dans sa _Rgle_: Mangez de tous les mets qu'on vous +servira, _necessitas non habet legem_. Salimbene accompagna le roi +jusqu'au Rhne. Un matin, il entra avec lui dans une glise de campagne +qui n'tait point pave. Saint Louis, par humilit, voulut s'asseoir +dans la poussire, et dit aux frres: _Venite ad me, fratres mei +dulcissimi, et audite verba mea_. Et les petits moines s'assirent en +rond autour du roi de France. + +Certes voil, pour un obscur religieux, une vie et des souvenirs qui +n'ont rien de vulgaire. Mais la singularit originale de Salimbene est +surtout dans sa vocation au Joachimisme, la religion de l'vangile +ternel. Comme beaucoup d'mes excellentes, il se laissa entraner par +le mouvement de mysticisme qui, ct du franciscanisme pur, et au sein +mme de l'institut de saint Franois, agita, vers le milieu du XIIIe +sicle, l'Italie, et effraya l'glise; contradiction curieuse du +christianisme, embrasse par des hommes qui se croyaient sincrement les +plus rguliers des chrtiens et qui se prparaient, par la plus +audacieuse des hrsies, la ralisation des promesses suprmes de +Jsus. + +Cette crise religieuse dont le XVIe sicle a vu les derniers +incidents existait l'tat latent depuis le premier ge du +christianisme. L'vangile de saint Jean et l'Apocalypse avaient laiss +entendre que la situation religieuse du monde ne tarderait pas changer +profondment, et qu'une re meilleure et dfinitive tait proche. Le +rgne futur du Saint-Esprit, du Paraclet, prcd par le rgne temporel +du Christ pendant mille ans, la venue de la Jrusalem cleste, le +triomphe momentan, puis la chute horrible de l'Antchrist, la fin des +choses terrestres, toutes ces ides avaient, ds l'poque apostolique, +proccup les consciences nobles. La dure exprience de l'histoire, la +misre du moyen ge, les scandales de l'glise romaine les avaient +confirmes davantage. Saint Augustin les avait reues de saint Jean; +Scot Erigne les reut de saint Augustin. Les hrsiarques scolastiques +les possdent tous, si je puis ainsi dire, en puissance. Elles +reparaissent, au commencement du XIIIe sicle, dans l'cole d'Amauri +de Chartres, qui ne doit rien certainement Joachim de Flore. Celui-ci, +un pote, un visionnaire, perdu dans ses montagnes de Calabre, mais +habitu, par le contact de la chrtient grecque, une exgse trs +libre, avait rendu l'Italie, vers la fin du XIIe sicle, ces +vieilles terreurs et ces vieilles esprances. Un jour, dans le jardin de +son couvent, un jeune homme d'une beaut rayonnante lui tait apparu, +portant un calice qu'il tendit Joachim. Celui-ci but quelques gouttes +et carta le calice. O Joachim, dit l'ange, si tu avais bu toute la +coupe, aucune science ne t'chapperait! Mais l'abb de Flore avait +assez got de la liqueur mystique pour annoncer, dans sa _Concordia +novi et veteris Testamenti_, une troisime rvlation religieuse, celle +de l'Esprit, suprieure celle du Fils, comme celle-ci l'avait t +celle du Pre. Il faut citer tout ce passage o court un grand souffle. +Joachim caractrise les trois ges religieux du monde, dont le dernier +lui semble prs de se lever: + +Le premier a t celui de la connaissance, le second celui de la +sagesse, le troisime sera celui de la pleine intelligence. Le premier a +t l'obissance servile, le second la servitude filiale, le troisime +sera la libert. Le premier a t l'preuve, le second l'action, le +troisime sera la contemplation. Le premier a t la crainte, le second +la foi, le troisime sera l'amour. Le premier a t l'ge des esclaves, +le second celui des fils, le troisime sera celui des amis. Le premier a +t l'ge des vieillards, le second celui des jeunes gens, le troisime +sera celui des enfants. Le premier s'est pass la lueur des toiles, +le second a t l'aurore, le troisime sera le plein jour. Le premier a +t l'hiver, le second le commencement du printemps, le troisime sera +l't. Le premier a port les orties, le second les roses, le troisime +portera les lis. Le premier a donn l'herbe, le second les pis, le +troisime donnera le froment. Le premier a donn l'eau, le second le +vin, le troisime donnera l'huile. Le premier se rapporte la +Septuagsime, le second la Quadragsime, le troisime sera la fte de +Pques. Le premier ge se rapporte donc au Pre, qui est l'auteur de +toutes choses; le second au Fils, qui a daign revtir notre limon; le +troisime sera l'ge du Saint-Esprit, dont l'aptre dit: L o est +l'Esprit du Seigneur, l est la libert, _ubi Spiritus Domini, ibi +Libertas_. + +Mais c'est bien sur cette terre et ds cette vie et non plus seulement +dans la Jrusalem paradisiaque de l'Apocalypse, de saint Augustin et de +Scot Erigne, que devait se manifester la rvlation joachimite. Le +rveur de Flore y rservait aux moines, aux contemplatifs, aux +_spirituales viri_, le ministre dvolu jusqu'alors aux clercs, +l'glise sculire. De quelles catastrophes serait prcde la grande +volution religieuse? Joachim pressentait des annes tragiques, et, dans +les derniers jours du XIIe sicle, il calculait en tremblant que les +deux prochaines gnrations humaines de trente annes verraient cette +crise extraordinaire, que peut-tre elle allait commencer, qu'au plus +tard elle claterait en l'an 1260. + +Il mourut avec le renom d'un prophte, en odeur de saintet. Henri VI, +Richard Coeur-de-Lion, l'avaient consult sur la venue de +l'Antchrist. L'glise le batifia, et Dante l'a mis en son _Paradis_, +dans le choeur des mystiques. Mais ses visions lui survcurent. Les +Franciscains, dans les vingt annes qui suivirent la mort de saint +Franois, s'attachrent lui comme au prcurseur de la religion +nouvelle dont l'enfant d'Assise aurait t le Messie. On annona, pour +1260, la fin de l'glise de Rome. On ajouta aux ouvrages vrais de +Joachim toutes sortes de livres apocryphes et de prophties o Frdric +II et sa descendance, le pape Innocent IV, saint Franois et saint +Dominique et le vtement mme des ordres mendiants taient clairement +annoncs. Autour de Jean de Parme, gnral des Franciscains, se +groupaient les plus ardents aptres joachimites. L'un d'eux, Grard de +San Donnino, en son _Liber introductorius ad Evangelium ternum_, rsuma +toute la doctrine de Joachim. L'vangile ternel, qui fut, en effet, une +doctrine et non un livre, avait t jusque-l comme un texte idal, la +Bonne Nouvelle du Saint-Esprit, que chaque adepte portait secrtement en +son coeur. Le jour o il devint un manifeste d'hrsie et un tendard +rvolutionnaire, l'glise et l'Universit de Paris s'murent et +s'entendirent pour frapper la secte. L'opration fut trs simple, tous +les sectaires tant, au fond, de pieux catholiques. Jean de Parme +abdiqua le gnralat. Le pauvre Grard de San Donnino ptit pour tout le +monde: on l'enferma dans un _in pace_. + +Tout ceci se passait entre 1250 et 1255. Salimbene, tout novice, s'tait +fait joachimite, comme les autres. A Hyres, il avait reu de Hugues de +Digne, le chef de la secte pour la France, un prtendu commentaire de +Joachim sur les quatre vanglistes, et l'avait copi Aix. Aprs le +jugement de condamnation, prononc en 1255, par Alexandre IV, il tait +encore demeur fidle la doctrine mystrieuse. Longtemps aprs, quand, +vieux et dsenchant, il crit sa Chronique, il rappelle dix reprises +et trs bravement, qu'il a t jadis grand joachimite, _magnus +joachimita_. Mais aprs 1260, l'anne fatale tant coule, et l'glise +du Fils n'ayant pas cd la place celle de l'Esprit, il se dtacha +tout fait de la secte. Bartolommeo de Mantoue lui dit un jour, +propos de Jean de Parme: Il avait suivi les prophties de vritables +fous.--Cela me fait bien du chagrin, rpondit Salimbene, car je l'aimais +tendrement. Et Bartolommeo:--Mais toi aussi, tu as t +joachimite.--C'est vrai, rplique navement notre moine; mais aprs la +mort de l'empereur Frdric II et la fin de l'anne 1260, j'ai tout +fait abandonn cette doctrine, et je suis rsolu ne plus croire qu'aux +choses que j'aurai vues. + +Cependant, il garda toujours une tendresse pour les rves de sa +jeunesse. Son orgueil fut d'avoir t l'un des initis de la rvlation +de l'vangile ternel, et il aime nous conter tout ce qu'il a vu et +connu de ce grand mystre. Par lui nous pntrons dans ce monde +singulier qui eut toujours l'allure d'une socit secrte. A Pise, il +voit apporter furtivement, par un vieil abb de l'ordre de Flore, les +livres de Joachim, que l'on voulait soustraire aux violences de Frdric +II. A Hyres, il assiste, dans la chambre de Hugues de Digne, aux +colloques voix basse des joachimites: il y avait l des notaires, des +juges, des mdecins, _et alii litterati_. Des franciscains venus les uns +de Naples, les autres de Paris, s'interrogeaient anxieusement. Que +pensez-vous, disait l'un, Jean de Naples, Pierre de Pouille, de la +doctrine de Joachim?--Je m'en soucie, disait l'autre, comme de la +cinquime roue d'un carrosse, _quantum de quinta rota plaustri_. A +Provins, il se fait expliquer un livre apocryphe de Joachim, +l'_Expositio super Jeremiam_. A Modne, il rencontre Grard de San +Donnino revenant de Paris. Leur entretien est curieux, et se dcoupe +facilement en dialogue: + +SALIMB.--Si nous disputions de Joachim? + +GR.--Disputer, non, mais causons, et dans un lieu secret. (Ils s'en +vont derrire le dortoir et s'assoient l'ombre d'une treille.) + +SALIMB.--Dis-moi quand et o natra l'Antchrist. + +GR.--Il est dj n et grand, et bientt le mystre d'iniquit +s'accomplira. + +SALIMB.--Tu le connais? + +GR.--Je ne l'ai pas vu en face, mais je le connais bien par l'criture. + +SALIMB.--Quelle criture? + +GR.--La Bible. + +SALIMB.--Eh bien! dis tout, car je connais la Bible. + +GR.--Non, il nous faut une Bible. (Salimbene court chercher sa Bible. +Ils tudient le XVIIIe chap. d'Isae, que Grard applique un roi +d'Espagne ou de Castille.) + +SALIMB.--Et ce roi est l'Antchrist? + +GR.--Tout fait. Les docteurs et les saints l'ont tous prdit. + +SALIMB. (riant).--J'espre que tu verras que tu t'es tromp. + +(En ce moment les frres, avec des sculiers, apparaissent dans la +prairie, la mine allonge, causant avec des signes de tristesse.) + +GR.--Va, et coute ce qu'ils disent. On dirait qu'ils ont reu de +mauvaises nouvelles. + +(Salimbene court, interroge et revient. Mauvaises nouvelles, en effet; +l'archevque de Ravenne a t fait prisonnier par Ezzelino de Padoue.) + +GR.--Tu vois bien, voil le mystre qui commence. + +Longtemps aprs, _post annos multos_, au couvent d'Imola, on lui +prsenta un livre de son ami Grard, peut-tre le _Liber +introductorius_. Mais Grard avait t condamn, ses crits taient +frapps d'infamie. Salimbene eut peur et dit: Jetez-le au feu. + +L'apprhension de l'Antchrist fut, en dehors mme de la socit +joachimite, un sentiment essentiel de la religion italienne au XIIIe +sicle. On s'en inquitait dj au temps de Grgoire VII. Les +prdictions de Joachim attirrent l'attention des mystiques sur Frdric +II: videmment, le monstre, c'tait lui. Toutes les calomnies, toutes +les mdisances propages par les moines se retrouvent en Salimbene, qui +voit, dans les malheurs des dernires annes de l'empereur, le signe +trs clair de la colre divine. Aussi les a-t-il numrs tous, l'un +aprs l'autre, jusqu' la mort misrable de Frdric, dans un chteau de +la Pouille. Il invoque, comme tmoins de la vengeance cleste, tour +tour les Prophtes, les Sibylles, Merlin, l'abb Joachim. Frdric, +c'est l'ennemi satanique de l'glise et de Dieu, l'impie, l'athe, le +libertin, _callidus_, _versutus_, _avarus_, _luxuriosus_, _malitiosus_, +_iracundus_, _jocundus_, _delitiosus_, _industriosus_, _epicureus_; +pote cependant, spirituel, sduisant, _pulcher homo_. Cet homme +charmant tait d'ailleurs froce: il fit couper le pouce un notaire +qui, dans un acte, avait crit de travers une lettre du nom imprial; il +donna deux malheureux un excellent repas, puis fit courir l'un et +laissa s'endormir l'autre; on les ouvrit alors, sous les yeux de +l'empereur, curieux d'tudier le problme de la digestion[81]. + + * * * * * + +La parole de Joachim de Flore: _ubi Spiritus Domini, ibi Libertas_, +s'tait ralise la lettre. L'Italie, anime par l'attente d'une +rnovation religieuse, porta tout d'un coup une tonnante floraison de +doctrines, de sectes, de miracles et de prodiges de toutes sortes. Le +premier, saint Franois, avec la puissance d'un crateur, avait rajeuni +le christianisme; cette fcondit d'invention ne s'tait pas ralentie au +temps de Salimbene, et, par lui, nous pouvons pntrer dans la +chrtient la plus vivante qui fut jamais. Et, je le rpte, si nous +mettons part les vues aventureuses du joachimisme, ici, nous n'avons +pas affaire des hrsies. Mais les plus scandaleux de ces chrtiens +d'Italie se croient en rgle avec le bon Dieu. Ils difient librement, +joyeusement leurs petites chapelles, leurs communions bizarres dans +l'enceinte de la grande glise, qui les laisse faire quelque temps, puis +ramne vivement la ligne droite ceux qui s'en loignent avec une belle +humeur trop inquitante. + +Le groupe de Jean de Parme semble au complet dans la _Chronique_. La +personne la plus singulire de ce groupe est assurment la soeur de +Hugues de Digne--_unius de majoribus clericis de mundo_--sainte +Doulcine. Elle avait le don de gurir ou mme de ressusciter les petits +enfants. Elle n'tait pas entre en religion, mais portait le cordon de +saint Franois, et parcourait la Provence, suivie de quatre-vingts dames +de Marseille. Elle entrait dans toutes glises des frres mineurs, o +elle avait des extases. Elle y demeurait facilement les bras en l'air +depuis la premire messe du matin jusqu'aux complies. On n'en a jamais +dit de choses fcheuses, crit Salimbene. + +Dans ce monde trange, le miracle, le petit miracle familier tait une +douce habitude. Les miracles de Salimbene tournent en gnral la +gloire des franciscains. Il ne dissimule point qu'une pieuse industrie +peut y aider. En 1238, dit-il, Parme, vers le temps de Pques, les +mineurs et les prcheurs s'entendirent sur les miracles qu'il convenait +de faire cette anne-l, _intromittebant se de miraculis faciendis_. Il +a connu un frre, Nicolas, qui le miracle ne cotait pas plus que la +rcitation du _Pater_. Un moinillon, tout en cumant la soupe +conventuelle, avait laiss tomber dans le chaudron un brviaire +enlumin, qu'on venait de lui prter. Le saint livre s'imprgnait de +bouillon _miro modo_. Fra Niccol, appel, dit une prire sur la soupe +et retira le brviaire intact et tout neuf. Salimbene ne nous apprend +point si la soupe en fut plus grasse. A Bologne, un novice ronflait si +fort que personne ne pouvait plus dormir au couvent. On l'exila du +dortoir au grenier, du grenier au hangar: rien n'y fit; c'tait une +trompette d'Apocalypse. On tint chapitre sous la prsidence de Jean de +Parme en personne. Quelques-uns demandrent l'expulsion du petit frre +_propter enormem defectum_. On rsolut de le rendre sa mre, pour une +fraude sur la chose livre, _eo quod ordinem decepisset_. Fra Niccol +intervint et promit un miracle. Le lendemain, l'enfant servit sa messe; +puis il le fit passer derrire l'autel et l il lui tira vivement le +nez. Ds lors, le novice dormit _quiete et pacifice_, comme un loir, +_sicut ghirus_. + +Mais aussi, que de faux miracles de la part des reliques qui ne sont pas +franciscaines! La ville de Parme vit entrer un matin, +processionnellement et suivie d'une foule de dvots, la chsse d'un +prtendu saint Albert de Crmone. La relique--le petit doigt d'un +pied--fit merveille. Les curs de paroisses commandaient pour leurs +glises des fresques en l'honneur de saint Albert, _ut melius oblationes +a populo obtinerent_. Mais un chanoine dou de flair s'approcha de trs +prs de la chsse, et sentit une odeur qui n'tait point de saintet. Il +prit la relique: c'tait une simple gousse d'ail! + +videmment, la notion d'orthodoxie tait alors trs particulire. Il +tait entendu que les fidles, individuellement, ou forms en +communauts libres, pouvaient chercher o il leur plairait la voie du +salut. Et chacun de tirer de son ct selon son humeur; celui-ci, un +laque de Parme, s'enferme en un couvent de cisterciens pour crire des +prophties; cet autre, un ami des mineurs, fonde quelque chose pour lui +tout seul (_sibi ipsi vivebat_). C'est le Don Quichotte de saint +Jean-Baptiste: longue barbe, cape armnienne, tunique de peau de bte, +une sorte de chasuble sur les paules avec la croix devant et derrire, +et tenant une trompette de cuivre (_terribiliter reboabat sua tuba_), il +prche dans les glises et sur les places, suivi d'une foule d'enfants +qui portent des branches d'arbres et des cierges. Voici les _Saccati_ ou +_Boscarioli_, hommes vtus de sacs, hommes des bois. C'est une secte de +faux Mineurs sortie du groupe de Hugues de Digne et qui ont pris un +costume pareil celui des franciscains. Ils semblent de furieux +quteurs, plus alertes que les vrais, et qui ne leur laissent que des +miettes. Salimbene les mprise. Voici les _Apostoli_, des vagabonds, +_tota die ociosi_ (ocieux), _qui volunt vivere de labore et sudore +aliorum_. Cette bande va et vient, attirant elle les enfants qu'ils +font prcher, suivie d'une troupe de femmes (_muliercul_), vtues de +longs manteaux, qui se disent leurs soeurs; ils doivent pratiquer le +communisme outrance. Leur chef, Gherardino, a des aventures galantes +qui rvoltent la pudeur de Salimbene. Le scandale des _Apostoli_ mut +l'vque de Parme, qui fit emprisonner ceux qu'il put prendre. Puis +Grgoire X condamna la secte, qui refusa de se soumettre. Les _Saccati_, +plus humbles, s'taient soumis. + +Deux socits religieuses, orthodoxes, mais trs diffrentes l'une de +l'autre, ont attir l'attention de Salimbene: les flagellants et les +_Gaudentes_, ou les _joyeux compres_. Les flagellants apparurent dans +l'Italie du Nord en 1260, l'anne fatale des joachimites: Tous, petits +et grands, nobles, soldats, gens du peuple, nus jusqu' la ceinture, +allaient en procession travers les villes et se fouettaient, prcds +des vques et des religieux. La panique mystique fit de grands +ravages: tout le monde perdait la tte, on se confessait, on restituait +le bien vol, on se rconciliait avec ses ennemis. La fin de toutes +choses semblait prochaine. Le jour de la Toussaint, les nergumnes +vinrent de Modne Reggio, puis ils marchrent sur Parme. Celui qui ne +se fouettait point tait rput pire que le diable, on le montrait au +doigt, on lui faisait violence. Ils se dirigrent enfin sur Crmone. +Mais le podestat de cette ville, Palavicini, refusa l'entre des portes: +il fit dresser des fourches le long du P l'usage des flagellants qui +essaieraient de passer; aucun ne se prsenta. Avec les _Gaudentes_, +autre tableau. Ceux-ci ne se frappaient point, mais vivaient gaiement en +confrrie. Ils avaient t invents par Bartolomeo de Vicence, qui fut +vque. Petite confrrie, d'ailleurs. Ils mangent leurs richesses _cum +hystrionibus_, crit Salimbene. Ils ne faisaient point l'aumne, ne +contribuaient aucune oeuvre: monastres, hospices, ponts, glises. +Ils enlevaient par rapine le plus qu'ils pouvaient. Une fois ruins, ils +avaient l'audace de demander au pape de leur assigner, pour y habiter, +les plus riches couvents d'Italie. + +Ces chrtiens aimables continuaient la tradition des _clerici vagantes_ +du XIIe sicle. Et mme, ct d'eux, certains _Gaudentes_ isols, +les plus aviss sans doute, et les plus voluptueux de l'ordre, annoncent +dj les prlats peu difiants du XVIe sicle romain...[82]. + + * * * * * + +Salimbene et sa chronique sont une relique bien vnrable du pass. Ils +n'engendrent point la mlancolie, ce qui est bon; mais ce qui vaut mieux +encore, ils inspirent de srieuses rflexions ou confirment de graves +ides historiques. Chacune des pages de ce livre montre que la libert +d'invention dploye par les Italiens du XIIIe sicle dans l'oeuvre +de la Commune, dans l'organisation des franchises politiques et +sociales, fut tout aussi grande, aussi fconde, la mme poque, dans +l'ordre des faits religieux. La conscience libre dans la cit libre, +telle fut alors la formule de la civilisation italienne. Certes, +l'apostolat mme de saint Franois et ses rsultats immdiats +tmoignaient dj, d'une faon clatante, de cette vrit. Mais ici, de +l'exquise posie de la lgende sortait peut-tre un sentiment trop idal +de la ralit historique. L'odeur suave des _Fioretti_, telle qu'une +vapeur d'encens, nous trouble les sens et donne une illusion +paradisiaque. Le franciscain de Parme, si familier, qui raconte avec +candeur tout ce qu'il a entendu, tout ce qu'il a vu, dissipe quelque peu +l'enchantement et nous apprend que, dans l'ordre sraphique, tous +n'taient pas des sraphins. On ne connat pas une socit religieuse si +l'on n'en visite que les sanctuaires, si l'on n'en contemple que les +fondateurs; il importe aussi de fouiller les coins et les recoins, la +sacristie, le clotre, le rfectoire et les cellules, et de prter +l'oreille aux pieux propos, aux confidences, aux joyeusets des plus +humbles moines. Pour cet office, Salimbene est un guide incomparable; on +ne fait pas de meilleure grce aux trangers les honneurs de son +couvent. + +E. GEBHART, dans le _Bulletin du cercle +Saint-Simon_, 1884[83]. + + + + +IV.--LES PROPOS DE MATRE ROBERT DE SORBON. + + +Robert de Sorbon, fondateur du collge appel de son nom la maison de +Sorbonne, doit toute sa gloire cette fondation gnreuse; il n'en doit +rien ses crits. Il s'y trouve pourtant des parties trs +intressantes. Un tmoin digne de toute confiance, Joinville, rapporte +que Robert avait grant renomme d'tre preud'homme; il nous atteste, +en outre, que, trs sr de possder un coeur droit et de voir en +consquence les choses comme elles sont, louables ou blmables, il tait +habituellement trs libre dans ses discours et dans ses actes. Eh bien! +tel est-il dans les divers crits qu'il nous a laisss, dans ses sermons +et mme dans ses traits dogmatiques: d'une part, honnte, trs honnte, +nullement casuiste, n'enseignant jamais qu'une morale, la stricte +observance des dix commandements, et, d'autre part, caustique, enjou, +abondant en vives saillies et propos badins sur le compte d'autrui. Nous +ne croyons pas qu'on se reprsente tout fait ainsi le crateur de la +Sorbonne. On ne connat gure qu'un ct du personnage. C'est pourquoi +nous voulons montrer ici l'autre ct, celui qu'on ne connat pas! + +Quoique chanoine de Paris, c'est--dire grand dignitaire d'une glise +opulente et fastueuse, quoique vivant la cour dans la familiarit des +seigneurs et du roi, quoique devenu riche aprs avoir t pauvre, il +avait conserv le got de la simplicit, sans se laisser atteindre par +la contagion des moeurs sculires. C'tait une des formes de sa +prud'homie. En cela tous les clercs attachs la cour ne lui +ressemblaient pas. Il faut bien, disaient-ils, hurler avec les +loups.--Non, non, leur rpondait-il: Vivez avec les loups, soit, mais +pour les convertir en agneaux; sinon tenez pour certain qu'ils vous +mangeront. Fit-il, pour sa part, des conversions nombreuses? nous n'en +pouvons la vrit citer aucune, mais il est constant qu'il ne s'est +laiss ni terrifier ni manger par les loups. C'est ce que prouve du +reste le ton de ses remontrances, o sont particulirement maltraits +les riches et les nobles, o les princes eux-mmes ne sont pas toujours +pargns. + +Chez les riches, par exemple, il condamnait svrement le luxe des +habits, et recommandait tous les confesseurs d'tre, sur ce point, +aussi rigides que lui. Au pnitent qui viendra lui faire l'aveu de ses +fautes le confesseur dira: Mon ami, ne vous tes-vous pas par les +jours de fte, ou bien en quelque autre circonstance solennelle, pour +plaire aux femmes que vous pourriez rencontrer sur votre chemin?--Oui, +matre, rpondra sans doute le pnitent, mais sans aucune intention de +les provoquer au mal.--Ami, rpliquera le confesseur, vous avez +gravement pch. Si l'on suspend une couronne la porte d'une taverne, +c'est la marque qu'on y vend du vin; de mme une chevelure circulaire, +sur la tte un lgant chaperon, un ceinturon de fer, de petits noeuds +argents, des gants aux mains, aux pieds des souliers lacs, et autres +choses de ce genre, voil des enseignes de libertinage; et pourtant il +n'y a pas dans la couronne une obole de vin, il n'y a pas dans le +ceinturon de fer le moindre pch de luxure. + +Pour supprimer les habits de fte, Robert et volontiers supprim les +ftes elles-mmes. C'est l, dit-il, ce qu'avait os faire un prlat +trs vnr, Guyard de Laon, autrefois chancelier de Paris, plus tard +vque de Cambrai, qui, de tous les martyrs, de tous les confesseurs, +n'avait maintenu comme saints fter, dans le calendrier rform de son +diocse, que saint Laurent et saint Martin. Et Robert le flicite +d'avoir eu cette audace, le seul dieu qui pouvait lui reprocher d'avoir +fait tort son culte tant le dieu Bacchus. A qui connat les moeurs +du temps le propos ne semble pas trop dur. + +En mainte occasion Robert s'est exprim plus prement. Il savait sans +doute qu'il se faut dfendre de parler trop et trop haut. La langue +est, disait-il, dans un clotre, comme un moine, dans un clotre ferm +par un foss et deux barrires, les dents et les lvres, et devant ce +foss, devant ces barrires, il y a trois portiers dont il faut +successivement obtenir la permission de sortir, c'est--dire la +permission de parler. Mais Robert violait souvent la consigne, et quand +les trois portiers murmuraient il tait dj loin. Un jour donc, la cour +tait Corbeil; le voil prenant par son manteau le snchal de +Champagne et l'entranant malgr lui vers le roi: Matre Robert, lui +disait Joinville, que me voulez-vous?--Je veux de vous une rponse +cette question: S'il plaisait au roi de s'asseoir dans ce pr, et si +vous alliez prendre place sur son banc, au-dessus de lui, ne seriez-vous +pas blmer?--Je le serais sans aucun doute.--En consquence, vous tes +blmable de vous vtir plus noblement que le roi, lequel n'a pas cet +habit de vair dont vous faites parade. Joinville bless rpondit +aussitt: Sauf votre grce, matre Robert, cet habit de vair que je +porte, mon pre et ma mre me l'ont laiss; tandis que vous, fils de +vilain et de vilaine, vous avez laiss l'habit de votre pre et de votre +mre pour revtir un camelin plus riche que celui du roi. Ce dbat, +dj trs vif, l'allait devenir plus encore; mais le roi s'empressa +d'intervenir et prit la dfense de matre Robert; ce dont il fit bientt +aprs ses excuses Joinville, lui disant part: Il avait grand besoin +que je l'aidasse, car il tait fort bahi. + +Saint Louis avait, au rapport de Joinville, une doctrine autre que celle +de Robert en ce qui touche le costume. Un chevalier courtois se doit, +disait-il, vtir de telle sorte que les gens d'un ge mr ne l'accusent +pas de trop faire, les jeunes gens de faire trop peu. C'tait l parler +trs sagement. Cependant on assure que le bon roi n'observait pas +toujours lui-mme la rgle qu'il enseignait aux autres. Il aurait donc +un peu trop nglig sa tenue, tandis que sa femme, Marguerite de +Provence, aurait, suivant Robert, donn dans l'excs oppos. + +Voici les termes de ce tmoignage: _Humiliter (rex Franci) incedit et +gerit se; uxor autem ejus alio modo_. Dans la bouche de Robert, ce n'est +pas simplement, en ce qui touche la reine, un propos malin, c'est une +accusation grave. En effet, il ne permettait pas plus aux femmes qu'aux +hommes le luxe des habits. Qu'on veuille bien le lui pardonner. La +prud'homie rigide va bien rarement sans quelque rusticit. Alceste a +beaucoup de vertu, mais il manque de politesse; ainsi le vertueux +Robert n'tait pas toujours poli. + +Il parat que de son temps les femmes portaient des robes trs longues, +c'est une mode qu'il se permet de plaisanter. Une femme, dit-il, ayant +pri son mari de faire pour elle l'emplette d'une robe, il l'achte +assez longue. La femme s'en tant revtue monte sur un coffre, pour en +mieux juger l'ampleur et la bonne faon. Mais voil que, l'preuve +faite, la femme, attriste, dit au mari: Pourquoi donc m'avez-vous +achet, monsieur, une robe si courte? j'en voulais une qui pendt +jusqu' terre.--Mais, rpond le mari, je pensais que vous vouliez une +robe pour vous seule, non pour vous et pour ce coffre tout ensemble. Si +vous m'en aviez averti, j'aurais volontiers satisfait votre dsir. + +[Illustration: Le sire de Joinville, habill de ses armoiries, d'aprs +un manuscrit du XIVe sicle.] + +Mais revenons la reine Marguerite. On n'a pas pu ne pas s'tonner de +voir Robert taxer publiquement d'immodestie la femme trs aime du saint +roi. On s'tonnera certainement davantage de l'entendre enseigner au roi +lui-mme comment il la devait corriger de ce grave dfaut. +L'enseignement a la forme d'une anecdote; mais le narrateur en fait +lui-mme l'application aux personnes royales. Voici tout le passage: +Comment faut-il comprendre ces paroles de l'aptre disant que l'poux +et l'pouse doivent mutuellement se complaire? Il y a l une difficult +dont certain prince a montr la solution au roi de France. Ce roi est +d'une grande bonhomie; sa dmarche, son port, sont des plus modestes; +mais sa femme est tout autre. Le prince dont il est question ayant une +humble tenue, cela dplaisait sa femme, qui aimait s'affubler des plus +riches ornements, et comme elle blmait sa pauvre mine et s'en plaignait +mme ses parents, il lui dit: Madame, il vous plat donc que je me +pare de vtements de prix? Elle rpondant que tel tait, en effet, son +dsir, et que finalement elle voulait le voir s'y conformer, le prince +reprit: Eh bien, je ferai cela pour vous, la loi conjugale tant que +l'homme doit complaire sa femme, et rciproquement.... Mais cette loi +qui m'oblige envers vous, vous oblige pareillement envers moi: vous tes +tenue d'obir ma volont, comme je le suis d'obir la vtre. En +consquence, je veux que vous me fassiez le plaisir de vous habiller +plus modestement. Vous porterez mes vtements et je porterai les +vtres. A cet arrangement la femme refusa de souscrire, et ds lors +elle permit au mari de se vtir selon sa coutume. Il y a donc lieu de +croire que la reine Marguerite blmait aussi la grande simplicit du +roi. Mais n'insistons pas davantage sur cette affaire du costume. Sur +bien d'autres points Robert a censur plus vivement encore les mauvaises +moeurs de ses contemporains. Il n'approuvait pas non plus le luxe des +festins, qui finissaient trop souvent par d'ignobles orgies. On y jurait +beaucoup, et les jurements rvoltaient Robert autant que le roi. Le +roi, dit Robert, n'en voulant plus entendre, avait convoqu plusieurs +vques pour faire avec eux une loi svre contre les blasphmateurs; +mais, ayant trouv ces vques peu favorables son projet, il fut +tellement mu de leur froideur qu'il en eut une fivre tierce dont il +faillit mourir. En outre, on jouait habituellement aprs les grands +repas, et de trs grosses sommes. La passion du jeu ne fut peut-tre +jamais plus violente et plus commune. Elle avait gagn les clercs +eux-mmes. Nous lisons dans un des sermons de Robert: Voici ce qui +vient d'arriver cette semaine deux lieues de Paris. Un prtre, ayant +jou dix livres et son cheval, s'est pendu. Ainsi finissent les parties +de ds. Malheureux, va jouer maintenant! On jurait, on jouait, on +appelait ensuite pour se divertir de toute manire des bateleurs, qui +le matre du logis faisait souvent, par ostentation, des prsents +magnifiques. + +Un jour, dit Robert, l'vque Guillaume (il s'agit du clbre Guillaume +d'Auvergne) se promenait cheval avec le roi Louis et son frre le +comte d'Artois. Il faisait un grand vent qui toujours dcoiffait +l'vque. Le roi lui dit: Comment ne pouvez-vous retenir votre bonnet +et l'empcher de tomber? L'vque lui rpondit: Sire, je ne russis +pas l'attacher si bien que le vent ne me l'enlve. Mais cela ne +m'tonne gure, car on a vu plus d'une fois certain vent dpouiller les +gens mme de leur tunique.--Comment cela? dit le roi.--Sire, rpliqua +l'vque, n'est-il pas, en effet, arriv plus d'une fois que, violent +par le vent de la vaine gloire, un chevalier ait quitt sa robe pour la +donner quelque histrion?--Aimer, honorer, gratifier des histrions, ce +n'tait pas un moindre dlit, suivant Robert, qu'offrir un sacrifice aux +dmons. Enfin un autre intermde des festins tait la chanson souvent +dshonnte. Combien Robert dsirait fermer les oreilles aux galanteries +des mnestrels! Nous tenons de lui l'anecdote qu'on va lire. Lorsque +Folquet, archevque de Toulouse, entendait par hasard chanter une de ces +chansons qu'il avait composes au temps de sa jeunesse mondaine, il +s'obligeait durant le premier repas du jour, ne manger que du pain, +ne boire que de l'eau. Nous ne voulons pas excuser ici ce que le +prud'homme condamne. Cependant, puisqu'il s'agit de Folquet, disons qu' +ce farouche perscuteur d'hrtiques, avrs ou imaginaires, nous +voudrions n'avoir reprocher que des chansons. + +Sur quelques vices communs, tant la ville qu' la cour, sur +l'hypocrisie, par exemple, Robert s'exprimait ainsi: Une grande +querelle s'tant leve entre les quadrupdes et les oiseaux, au jour +fix pour combattre, la chauve-souris s'absenta, se disant: Je n'irai +pas la bataille, mais je verrai, la guerre finie, quel parti se +portera le mieux, et je passerai de son ct. Aprs le combat, les deux +partis comptant beaucoup de morts et de blesss, les quadrupdes +rencontrent les premiers la chauve-souris. Arrtez, s'crient-ils, +tuez, pendez cet ennemi.--Ah! mes bons amis, leur rpond-elle. Que +dites-vous? Je suis des vtres; et leur montrant ses quatre pattes, +elle se tire d'affaire. Les oiseaux l'ayant ensuite aborde, elle leur +montre ses ailes et s'esquive de mme. Combien je connais de gens +semblables! Sont-ils avec des dvots, des religieux, ils disent: Priez +pour moi; et font le coq mouill, contrefont la Madeleine, _faciunt +gallum implutum et contrefaciunt Magdalenam_; mais sont-ils avec des +mondains, ils les imitent, s'ils ne vont pas plus loin qu'eux, se +gaussant, pour obtenir leurs bonnes grces, des religieux et des +bguines. + +Il ne pouvait tre plus indulgent l'gard des libertins. Une femme, +disait-il, vend son honneur pour une pelisse ou quelque chose de +semblable. Elle fait certes un mauvais march et cette femme est trs +sotte. Mais les hommes sont, hlas! bien plus sots, car du moins cette +femme a le salaire qu'elle a voulu, tandis que, pour perdre leur +honneur, les hommes vident leur bourse. Si quelqu'un portant cent marcs +prenait ses gages un voleur qu'il chargerait de le dpouiller, vous +penseriez que c'est un fou. Eh bien! n'est-il pas plus fou celui qui +donne ses cus pour perdre son honneur? C'est, d'ailleurs, les donner +pour aller en enfer. Sainte Marie, je ne voudrais pas aller en enfer +pour tout l'or du monde, et, toi, tu payes pour y aller? Sur les +mdisants, il s'exprimait ainsi: Ils ressemblent aux araignes, qui, se +posant sur la plus belle fleur, n'en tirent que du venin. S'ils voient, +par exemple, un homme jener: Tiens, disent-ils, c'est qu'il vient +d'assister la mort de son ne; ou bien encore, la mort du +diable, mais l'honnte homme ressemble l'abeille, qui, de toute fleur +o elle se pose, recueille du miel. + +Il ne devait pas pargner davantage les prteurs d'argent, qu'on +appelait alors usuriers. Je professe, disait-il, que tous les usuriers, +les thsauriseurs, qui dtiennent la chose d'autrui, sont des larrons, +et qu'au jour de la mort le prvt de l'enfer, c'est--dire le diable, +les saisira comme des larrons pour les conduire ses gibets. Ils ont +maintenant les mains si serres que rien ne s'en chappe; mais, leur +mort, on ouvrira leurs coffres, qu'ils ont tenus si bien ferms, pour en +extraire les richesses qui leur taient chres comme leurs entrailles. +Je les compare des pourceaux, qui sont, tant qu'ils vivent, de grande +dpense. Un pourceau cote beaucoup celui qui le veut bien nourrir, et +pourtant il ne rapporte rien tant qu'il vit, et ne fait que souiller la +maison. Mais un pourceau mort est de grand prix! Or n'omettons pas de +rappeler quelle tait alors la dfinition de l'usure. Usurier est +quiconque prte sous la condition d'un remboursement avec intrt. Tout +ce qu'on a le droit d'exiger, c'est la restitution du capital prt. En +outre, Robert ne manque pas de le dire, usurier est quiconque vend une +chose terme au-dessus du cours actuel, ou l'achte au-dessous, +spculant sur la dtresse de son prochain, avec l'espoir d'en tirer un +prix suprieur. Il y avait ce compte, nous n'en doutons gure, un trs +grand nombre d'usuriers. Qui mme ne l'tait pas? Qui ne l'est parmi les +trafiquants de toute sorte, et les plus humbles rentiers, ne les +omettons pas, tant donne la dfinition de l'usure? Ainsi que de +larrons, que de butin pour le prvt de l'enfer! On ne peut tre surpris +ensuite d'entendre Robert s'crier: Non, pas un homme sur cent n'est en +route pour le paradis. Je regrette d'tre oblig de le dire; mais je ne +puis le taire, parce que c'est la vrit. + +Sur les devoirs professionnels, le langage de Robert n'est pas moins +vhment, surtout lorsque le prud'homme censure les gens de sa robe, +clercs de tout rang, recteurs de paroisses, confesseurs, +matres-rgents. S'agit-il des moines? Ce sont des insolents, des +baguenaudiers, qui rien ne dplat autant que d'assister aux offices. +Un prdicateur tant venu leur faire un sermon, ils l'escortent dans +le clotre pour lui souffler l'oreille: Ah! soyez bref! soyez bref! +C'est pourquoi, ds qu'ils sont runis au chapitre: Tout serviteur de +Dieu, s'crie le prdicateur, coute les paroles de Dieu. Vous n'tes +pas les serviteurs de Dieu, si vous n'coutez pas les paroles de Dieu. +Donc vous tes les serviteurs du diable. Est-ce assez bref? Et cela +dit, il s'en alla. S'agit-il des clercs sculiers? Ils chantent si +haut, dit Robert, qu'ils mettent en fuite les corbeaux assembls sur le +clocher de l'glise, mais leur coeur est ailleurs. Ils crient au +Seigneur de leur montrer sa face, et ils lui tournent, eux, le dos. Il +va de soi que Robert dsapprouve le cumul des bnfices. En autorisant, +disons plus, en favorisant cet abus, la trop grande facilit des papes +en avait fait natre un autre, non moins grave, l'abus des vicariats. +Que les curs vivent dans leurs glises et qu'on ne les voie pas +ailleurs! Nulle part ailleurs, ajoutait fermement Robert; et pour +dmontrer l'inconvenance, l'irrgularit de leurs trop frquentes +absences, il raisonnait ainsi en bon logicien: Le troupeau est la +matire, le pasteur la forme. Or, dit le philosophe, spare de la +forme, la matire tend au nant. Si donc le pasteur s'loigne de son +glise, le troupeau, spar de son pasteur, prit, s'anantit.--Mais, +rpondaient quelques curs, on veut que nous soyons thologiens, et nous +ne pouvons le devenir sans aller aux coles apprendre la thologie. Il +nous faut donc quitter nos glises et nous y faire remplacer.--Non pas! +rpliquait Robert, ces grands docteurs de Paris, qui font profession +d'enseigner la thologie, ce sont des gens pleins d'orgueil qui, dans le +cours d'une anne, ne gagnent pas une me au Seigneur. D'eux, on peut +dire (avec la chanson): + + Blanche berbis, noire berbis, + Au tant mest se muers com se vis. + +Mais le bon cur, le cur sans tache, sans reproche, qui navement +observe la loi de Dieu, voil le thologien dont les leons profitent. + +Ces grands docteurs de Paris, contemporains de Robert, qu'il traitait +si mal, c'tait Albert le Grand, Jean de la Rochelle, saint Thomas, +saint Bonaventure. Enviait-il leur gloire? Peut-tre un peu, sans se +l'avouer; mais ce mauvais sentiment ne le dominait pas. Il leur +reprochait aux uns comme aux autres, sans vouloir entrer dans leurs +querelles, de faire passer la religion pratique aprs la thologie +contentieuse. Cet hte magnifique des pauvres coliers n'acceptait que +la science strictement limite. S'il avait pu souponner tout ce qu'on +devait enseigner un jour dans sa maison, la glorieuse Sorbonne, +assurment il en aurait frmi d'horreur! Il disait: Les livres sur +lesquels nos docteurs plissent, les livres des Priscien, d'Aristote, de +Justinien, de Gratien, d'Hippocrate, sont, j'en conviens, de trs beaux +livres; mais ils n'enseignent pas la voie du salut. Pas mme, qu'on le +note, ceux de Gratien, l'authentique greffier de la cour romaine. Ainsi +Robert plaait au mme rang l'tude du droit canonique et celle du droit +civil. Vaines tudes! Pouvait-il mieux traiter cette thologie mle de +philosophie, qui fut si longtemps la passion du jeune clerg? +Voulez-vous savoir, disait-il un jour, quel est le plus grand clerc? +Non certes, ce n'est pas celui qui, aprs avoir longtemps veill devant +sa lampe, s'est fait recevoir Paris matre s arts, docteur en dcret, +en mdecine, etc.; c'est celui qui plus aime le Seigneur. Il disait +encore: Un vque qui se rend Rome et ne sait pas son chemin, +n'attend pas un roi, un autre vque pour le leur demander; mais trs +volontiers il le demande aux bergers, mme aux lpreux qu'il rencontre. +Or, voil des gens qui ne veulent apprendre la route du paradis que de +grands clercs, de grands docteurs. De quoi vous mlez-vous, crient-ils, +prdicateur? O vous a-t-on enseign la thologie? Eh bien! je prtends +que ces gens-l ne veulent pas aller au paradis, bien qu'ils disent le +contraire. Robert tait simplement moraliste, et, regardant la morale +comme la seule science positive, il professait pour les mdecins, les +grammairiens, les canonistes, le mme ddain que pour les +mtaphysiciens.--Maintenant, les confesseurs. Il ne voulait pas, cela va +sans dire, qu'ils fussent trop indulgents, comme celui-ci, par exemple: +Il y avait un particulier qui cherchait toujours les pires confesseurs. +Quand il avait tant bu qu'il tait ivre, il allait trouver un prtre +qui, frquentant volontiers la taverne, s'y grisait souvent, et il se +confessait lui. Mon ami, lui disait ce prtre, avez-vous tout +pay?--Oui, rpondait l'autre.--Bien! rpliquait le prtre, mieux vaut +boire le sien que celui d'autrui. Il ne les voulait pas non plus trop +svres, et le dclare en ces termes: Il faut blmer certains prtres +qui sont d'une rigueur excessive. L'vque Guillaume disait d'eux: Ils +ne devraient pas tre portiers du paradis, mais ils seraient trs +propres garder la porte de l'enfer, car ils n'y laisseraient entrer +personne. Enfin il prescrivait absolument que tous les pchs confesss +fussent oublis: J'ai, disait-il, entendu quelques-uns des plus grands +pcheurs du monde; eh bien! si grand qu'ait t le pcheur qui m'ait +pri de l'entendre, je l'ai toujours aim cent fois plus aprs l'avoir +confess qu'avant. + +[Illustration: Charte de fondation de la Sorbonne, 1257.] + +Il nous plat de terminer par ce mot touchant. Si matre Robert s'est +souvent exprim sur le compte d'autrui avec plus de libert que +d'apparente bienveillance, on n'a de reproches faire qu' sa langue; +videmment son coeur tait excellent. + +B. HAURAU, dans les _Mmoires de l'Acadmie des +inscriptions et belles-lettres_, t. XXXI (1884), +2e partie. + + + + +V.--L'UNIVERSIT DE PARIS ET LE PROCS DE GUILLAUME DE SAINT-AMOUR, + +D'APRS RUTEBEUF. + + +Chaque fois que Rutebeuf dirige un trait de satire contre les clercs en +gnral, il prend soin d'excepter les tudiants. Sa prdilection pour +eux n'avait point d'ailleurs le caractre d'une tendresse aveugle, car +il les gourmande, non sans vigueur, dans le _Dit de l'Universit de +Paris_. C'tait la suite d'une de ces querelles comme il s'en leva +plusieurs au XIIIe sicle entre les coliers. Dj, en 1218, +l'official de Paris avait d svir contre ceux qui recouraient la +force des armes, blessaient et tuaient jour et nuit d'autres coliers, +enlevaient des femmes, etc. Les disputes provenaient souvent de la +rivalit des _nations_ entre lesquelles se rpartissaient les coliers, +nation de France, de Picardie, de Normandie, d'Angleterre. Celle de +France, plus nombreuse que toutes les autres, demandait tre +reprsente par trois examinateurs au lieu d'un dans le jury de la +matrise s arts. Il est difficile de dire laquelle de ces querelles +se rapporte le _Dit de l'Universit de Paris_. Rutebeuf y donne les plus +sages conseils: pourquoi quitter son pays pour venir tudier Paris, si +on y perd la raison au lieu d'apprendre la sagesse? Il parle avec +motion des pauvres parents qui se privent de tout pour envoyer leur +fils l'Universit, et dont les conomies servent payer mille +folies[84]. + +[Illustration: Sceau de l'Universit de Paris.] + + Le fils d'un pauvre paysan + Viendra Paris pour apprendre. + Tant que son pre pourra prendre + En un arpent ou deus de terre, + Pour conqurir pris et honneur + Baillera le tout son fils; + Et lui, en reste ruin. + Quand il est Paris venu + Pour faire quoi il est tenu + Et pour mener honnte vie, + Il retourne la prophtie. + Gain de soc et de labourage + Il vous convertit en armure. + Et par chaque rue il regarde + O il verra belle musarde; + Partout regarde, partout muse. + Son argent part, sa robe s'use, + Et c'est tout recommencer: + Il ne fait point bon l semer. + Pendant carme, o l'on doit faire + Chose qui Dieu doive plaire, + Au lieu de haires, hauberts vtent, + Et boivent tant que ils s'enttent. + En a trois ou quatre qui font + Quatre cents coliers se battre, + Et chmer l'Universit; + N'est-ce point l trop grand malheur? + Dieu! Il n'est point si bonne vie, + Quand de bien faire envie on a, + Que celle de sage colier: + Ils ont plus peine que collier, + Mais s'ils dsirent bien aprendre, + Ils ne peuvent pas s'appliquer + A demeurer longtemps table. + Leur vie est aussi bien mettable + Que celle des religieus. + Pourquoi laisser sa rgion, + Aller en pays tranger, + Si l'on y perd toute raison + Quand on y doit sagesse apprendre? + On perd son avoir et son temps + Et l'on fait ses amis honte + Mais ils ne savent qu'est honneur. + +Rutebeuf ne s'est pas born intervenir, par de sages avis, dans les +dissensions intestines qui divisaient les coliers, il a pris avec la +plus vive nergie la dfense de l'Universit de Paris contre +l'envahissement des Jacobins. Cette grande querelle est un pisode de la +rivalit entre les ordres mendiants et le clerg sculier. Car il ne +faut pas oublier que les universits du moyen ge n'taient pas des +universits laques; c'est aux prtres sculiers que les rguliers +disputaient le privilge d'enseigner.... + +A la faveur des troubles, causs par une chauffoure d'tudiants, qui +agitrent l'Universit et interrompirent les cours au commencement du +rgne de saint Louis, les Dominicains obtinrent de l'vque de Paris +d'abord une premire chaire de thologie, et bientt une seconde, o ils +donnrent l'origine des leons prives, puis, malgr l'opposition du +chancelier, des cours publics. Une fois installs dans l'Universit, ils +cherchrent s'y rendre indpendants: ils refusrent de faire cause +commune avec les autres matres et d'observer les statuts. Menacs +d'exclusion, ils accusrent leurs collgues sculiers de conspirer +contre l'glise et le roi, et portrent l'affaire devant le pape, qui +devait leur donner raison. C'est cette occasion que Rutebeuf rima la +_Discorde de l'Universit et des Jacobins_: + + Rimer me faut une discorde + Qu' Paris a sem Envie + Entre gens qui misricorde + Vont prchant et honnte vie. + De foi, de pais et de concorde + Est leur langue toute remplie, + Mais leur manire me rapple + Que dire et faire sont bien deus. + +Ils guerroient pour une cole o ils veulent enseigner par force, et ils +oublient ce qu'ils doivent l'Universit. + + Chacun d'eus devrait tre ami + De l'Universit vraiment, + Car l'Universit a mis + En eus tout le bon fondement, + Livres, deniers et pain et gages. + Maintenant le lui rendent mal, + Car ceus-l dtruit le Dmon + Qui plus l'ont servi longuement. + +Ils ont mis l'Universit du trot au pas. Il y a des gens qu'on hberge +et qui veulent chasser ensuite le matre du logis. + + Jacobins sont venus au monde + Vtus de robe blanche et noire. + Toute bont en eus abonde. + Le peut quiconque voudra croire. + Si par l'habit sont nets et purs, + Vous savez, c'est vrit sre, + Si un loup avait chape ronde, + Bien ressemblerait il prtre. + +...Car si Renard ceint une corde + Et revt une cotte grise, + N'en est pas sa vie plus pure: + Rose est bien sur pine assise. + +Ils peuvent tre braves gens, dit en terminant Rutebeuf, je veux bien +que chacun le croie. Mais le procs qu'ils font Rome l'Universit +est une raison de ne pas le croire. Et il rsume ainsi son opinion sur +les Jacobins: Quelque objet qu'ils missent en gage, je ne parais pas +la pelure d'une pomme de leur dette.... + +Le dfenseur le plus hardi de l'Universit fut l'un des professeurs +sculiers, Guillaume de Saint-Amour. Il traite les frres mendiants +aussi rudement que Rutebeuf, les qualifiant de pseudo-prdicateurs, +hypocrites, inquisiteurs (_domos penetrantes_), oisifs et vagabonds. En +chaire et dans ses crits il combat l'institution mme des nouveaux +ordres; il demande s'il est permis un homme de donner tout ce qu'il +possde de faon ne rien garder pour soi et tre ensuite forc de +mendier, et si on doit faire l'aumne au mendiant valide, mme lorsqu'il +est pauvre. A ses yeux l'_vangile ternel_ est impie, sacrilge et +dangereux, et il crit pour le prouver le livre des _Prils des derniers +temps_. Comme il est naturel, les ordres mendiants rendaient coup pour +coup. Cette guerre dura sept ans, de 1250 1257. Le pape condamna +successivement les deux livres, une anne de distance. Mais +l'impartialit n'tait qu'apparente. Ce pape tait Alexandre IV, +celui-l mme qui, au dire de Salimbene, redoutait la mort prmature +que Dieu avait inflige son prdcesseur Innocent IV, pour n'avoir pas +suffisamment protg les Mendiants. Il ne lana pas moins de quarante +bulles contre l'Universit, et, tandis qu'il se bornait rprouver la +doctrine de l'_vangile ternel_, il poursuivait avec acharnement +l'auteur des _Prils des derniers temps_.... + +En 1256, les prlats runis en concile Paris, sous la prsidence de +l'archevque de Sens, avaient voulu mettre fin la lutte entre les +Jacobins et l'Universit et avaient dsign comme arbitres les quatre +archevques de Bourges, de Reims, de Sens et de Rouen. Guillaume de +Saint-Amour avait eu cette occasion avec le roi une entrevue que +Rutebeuf nous fait connatre et o il s'tait engag respecter la +sentence des arbitres. De son ct, le roi avait promis d'obliger les +religieux s'y soumettre, et il l'avait jur, comme il en avait +l'habitude, au nom de lui, pour ne pas jurer par le nom de Dieu ou des +saints. Mais le pape cassa l'arbitrage, enleva le droit d'enseigner +Guillaume et trois autres matres de l'Universit, et ordonna qu'ils +fussent bannis du royaume de France. Aprs un voyage inutile Rome, +Guillaume dut se retirer dans sa ville natale, Saint-Amour, qui se +trouvait alors sur les terres de l'Empire, en Franche-Comt. + +Dans le _Dit de matre Guillaume de Saint-Amour_, Rutebeuf proteste +contre cet exil, et il en appelle aux prlats, aux princes, aux rois, +Dieu lui-mme. Pour lui, le bannissement de Guillaume est contraire au +droit, car le pape n'a aucune juridiction sur la terre de France, et le +roi ne peut condamner personne sans jugement. Il soutient cette doctrine +avec une fermet loquente, et ne craint pas de menacer le pape et le +roi de la vengeance divine. + + Oyez, prlats, princes et rois, + La draison et l'injustice + Qu'on a fait matre Guillaume: + On l'a banni de ce royaume! + Nul si tort ne fut jug. + Qui exile homme sans raison, + Je dis que Dieu, qui vit et rgne, + Le doit exiler de son rgne.... + Prlats, je vous fais assavoir + Que tous en tes avilis. + +C'est le roi ou le pape qui a exil matre Guillaume. Si le pape de Rome +peut exiler quelqu'un de la terre d'un autre, il n'y a plus de +seigneurie. Si le roi dit qu'il l'a exil la prire du pape Alexandre, +ce serait l un droit nouveau, dont on ne saurait dire le nom; car ce +n'est ni du droit civil, ni du droit canon. Il n'appartient ni roi ni + comte d'exiler personne contrairement au droit. Si l'exil porte +plainte devant Dieu, Rutebeuf ne rpond pas du jugement. Le sang d'Abel +cria justice. + +Le pote va montrer clair comme le jour que Guillaume a t exil sans +jugement. + + Bien avez appris la discorde + (Ne faut pas que je la rapple) + Qui a dur si longuement, + Sept ans tout pleins entirement, + Entre ceus de Saint-Dominique + Et ceus qui enseignent logique. + Beaucoup y eut _pro_ et _contra_, + L'un l'autre souvent s'encontrrent + Allant et venant la cour. + +Les excommunications et les absolutions se succdrent: celui qui le +bl ne manque pas peut souvent moudre. Les prlats voulurent terminer +cette guerre, et demandrent l'Universit et aux Frres de leur +laisser faire la paix. La guerre doit dplaire des gens qui prchent +la paix. On conclut donc la paix et on scella le trait. Matre +Guillaume vint au roi, et lui dit devant plus de vingt personnes: Sire, +nous acceptons la paix, telle que les prlats la rdigeront; je ne sais +si nos adversaires la briseront. Le roi jura: Au nom de moi! Ils +m'auront pour ennemi s'ils la brisent. Depuis ce jour, depuis sa sortie +du palais, matre Guillaume n'a rien fait, il a respect l'accord, et le +roi l'exile sans le voir! + +Guillaume de Saint-Amour propose de comparatre devant le roi, les +princes et les prlats runis. Ce n'est pas un moyen dtourn de rentrer +dans le royaume; car on pourra bien l'exiler de nouveau aprs l'avoir +entendu. + + Et vous tous, qui mes vers oyez, + Quand Dieu se montrera clou, + Le jour du dernier jugement, + Pour lui demandera justice, + Et vous, sur ce que je raconte, + Vous en aurez et peur et honte. + Quant moi, bien le puis-je dire, + Point ne redoute le supplice + De la mort, d'o qu'elle me vienne, + Si elle me vient pour telle affaire. + +Le rle prt saint Louis par Rutebeuf n'est pas tout fait conforme + l'ide qu'on peut s'en faire d'aprs les pices officielles qui nous +ont t conserves. On sait d'ailleurs que saint Louis, malgr sa pit, +fit toujours preuve d'une grande fermet dans ses relations avec le haut +clerg et avec le pape. Alexandre IV avait en effet enjoint au roi pour +la rmission de ses pchs d'expulser Guillaume de Saint-Amour et mme +de l'emprisonner. Mais il est permis d'infrer d'un autre bref du pape, +postrieur d'un an au premier, que le roi s'y tait refus; il avait +rpondu Alexandre IV non pas en lui demandant lui-mme d'exiler +Guillaume, comme on l'a dit par une interprtation inexacte du texte, +mais en lui faisant remarquer qu'il n'avait qu' dfendre Guillaume, +en vertu de son autorit pontificale, de pntrer dans le royaume. + +C'est seulement aprs la mort d'Alexandre et de son successeur immdiat, +que Guillaume de Saint-Amour revint Paris, o on lui fit une rception +triomphale. Quant son livre sur les _Prils des derniers temps_, tous +les exemplaires n'en avaient pas t brls, car il fut imprim au +XVIe et au XVIIe sicle, et il fut poursuivi cette poque comme +au temps de sa nouveaut. On le dnona Louis XIII, qui, par un arrt +rendu en Conseil priv, rappela la condamnation prononce par Alexandre +IV, ordonna de saisir tous les exemplaires, et dfendit aux libraires de +le mettre en vente, sous peine de mort. + +On peut conjecturer que la perscution dirige contre Guillaume de +Saint-Amour atteignit aussi son dfenseur intrpide, Rutebeuf. Une bulle +d'Alexandre IV ordonnait de brler Paris non seulement le livre des +_Prils_, mais aussi des chansons et rythmes inconvenants composs +contre les frres Prcheurs et Mineurs. Rien n'tablit absolument que +les satires de Rutebeuf fissent partie des rythmes rprouvs; mais il se +plaint plusieurs reprises de ne plus pouvoir parler librement. +Toutefois, l'existence mme des posies de Rutebeuf, et de beaucoup +d'autres aussi hardies, prouve que nos anctres du XIIIe sicle +jouissaient encore d'une grande libert de parole, toutes les fois que +la croyance et le dogme n'taient pas en jeu. + +L. CLDAT, _Rutebeuf_, Paris, Hachette, +1891, in-16. _Passim._ + + + + +VI.--LA SCIENCE AU MOYEN GE. + + +Au IVe sicle, lorsque les tnbres s'paississaient dj dans +l'Occident latin et lorsqu'on songeait rduire autant que possible le +bagage qu'il s'agissait de sauver du naufrage, il se fit un retour vers +les ides pythagoriciennes. Martianus Capella, Boce, et, leurs +exemples, les premiers instituteurs des coles claustrales, adoptrent +une table des sept arts libraux, distribus en deux groupes, le +_trivium_ et le _quadrivium_, savoir: + +TRIVIUM. La _grammaire_, la _rhtorique_, la _logique_. + +QUADRIVIUM. L'_arithmtique_, la _gomtrie_, l'_astronomie_, la +_musique_. + +Le _quadrivium_ tait l'encyclopdie mathmatique, telle qu'un disciple +de Pythagore pouvait la concevoir; c'tait le corps de la science ou des +sciences par excellence, des seules qui dussent, jusqu' l'avnement des +temps modernes, mriter vraiment le nom de science. Mais il faut, pour +que la culture des sciences soit vraiment fconde, un souffle +vivifiant, un gnie d'invention, un instinct qui tient de celui de +l'artiste et du pote. Voil ce que les Grecs avaient possd, ce que +les modernes ont retrouv, ce que la tradition romaine ne pouvait pas +infuser au moyen ge. + +Cicron l'a dit avec sa justesse habituelle: Les Grecs n'ont rien mis +au-dessus de la gomtrie, ce qui fait que la clbrit de leurs +mathmaticiens fut incomparable; nous avons au contraire born cet art +ce qu'il a d'utile, pour fournir des exemples de raisonnements et pour +prendre des mesures. Dans la Rome impriale, le nom de _mathmaticien_ +ne dsignait plus gure que les adeptes d'une science obscure l'aide +de laquelle on faisait des prdictions et l'on tirait des horoscopes. Il +en rsulta que, nonobstant l'espce de renaissance pythagoricienne qui +avait prcd l'clipse totale des tudes, la tradition romaine, devenue +la tradition monastique ou clricale, ne permit pas aux mathmatiques de +prendre la place qu'elles y auraient vraisembablement prise si la +civilisation grecque s'tait communique l'Occident sans +intermdiaire. L'esprit humain manqua, au moyen ge, de cette discipline +plus ferme et pour ainsi dire plus virile, de cette scolastique non +moins subtile et pntrante, mais plus substantielle et plus sre, qui +aurait pu rprimer l'abus ou les carts d'une autre scolastique. + +Le moyen ge n'avana donc nullement la gomtrie, telle que les Grecs +l'avaient conue; peine en conserva-t-il les premiers lments; mais +par compensation il recueillit quelques inventions capitales, d'une +origine obscure, que l'Europe latine n'a connues nettement que par son +commerce avec les Arabes, savoir l'arithmtique de position, la +trigonomtrie, et une algbre fort diffrente de la ntre, quoique la +ntre en dt sortir. Des moines, des mdecins, des marchands, furent les +dpositaires ou les propagateurs de ces secrets, sortis d'un monde +mcrant, et rests trangers l'enseignement jusqu' une poque tout +fait moderne. + +En fait d'astronomie, le moyen ge avait dans l'_Almageste_ ou dans la +grande composition de Ptolme ce qu'il affectionnait tant, un livre +canonique, un systme consacr par l'autorit d'un ancien, d'un grand +lgislateur scientifique. L o le gros des hommes ne peut s'attacher ni + l'autorit dogmatique d'un corps sacerdotal, ni l'autorit des corps +savants, il faut bien qu'il tienne l'autorit d'un chef d'cole. Or le +moyen ge manquait d'acadmies, et l'glise avait la sagesse de ne +dfinir que dans une certaine mesure le dogme astronomique; il fallait +donc qu'on et l'autorit d'un ancien, et Ptolme tait pour les +chrtiens d'Occident, comme pour les Arabes et les Tatars convertis +l'Islam, l'Aristote de l'astronomie. Les perfectionnements de dtail +apports par ceux-ci la doctrine du matre ne touchaient pas au fond +du systme. D'ailleurs, la conception du _monde_ et de la place de +l'homme dans le monde, telle qu'elle rsultait de l'enseignement des +astronomes alexandrins, si elle s'accordait assez mal avec les images et +les formules populaires de la prdication chrtienne, n'avait rien qui +ne se concilit trs bien avec une thologie savante. Le monde de +Ptolme ressemblait une machine, une horloge de cathdrale; et +l'ide de l'horloge, de son inaltrabilit et de sa justesse parfaite, +cadre merveille avec l'ide de l'unit et de la personnalit de +l'horloger, de sa toute-puissance et de sa sagesse infinie. L'alliance +intime, scelle entre le visible et l'invisible, entre Dieu et l'homme, +crasait moins la raison, quand la terre sur laquelle l'homme rgne +tait, mme pour le philosophe et le savant, le centre et le but de +l'architecture du monde. + +En dehors de l'encyclopdie mathmatique ou du _quadrivium_ +pythagoricien, la forme scientifique, proprement parler, ne trouvait +quoi s'appliquer, pas plus chez les Occidentaux du moyen ge que chez +leurs anctres dans la science, les Grecs et les Arabes. Il ne faut pas +confondre la science et les connaissances. Un amas de faits recueillis +et d'observations enregistres n'est point encore une science, pas plus +qu'un attroupement d'hommes n'est une arme; et si le trsor des +connaissances s'accrot sans cesse avec le temps, il faut attendre +quelquefois pendant des sicles l'illumination d'une ide pour que la +science fasse rellement des progrs. En gographie, par exemple, les +Europens avaient acquis, aprs Marco Polo, et surtout par suite de +leurs communications avec un peuple aussi navigateur et commerant que +les Arabes, une multitude de connaissances qui manquaient au plus savant +de Rome, d'Alexandrie et d'Athnes, de sorte que Ptolme devait leur +paratre bien plus arrir en gographie qu'en astronomie; mais de +toutes les parties de l'encyclopdie gographique embrassant l'ensemble +des connaissances sur la configuration, la structure, l'histoire du +globe terrestre et des forces qui s'y dploient en grand, il n'y avait +gure que la gographie mathmatique qui dt s'appeler une science, et, +depuis Ptolme, cette science n'avait pas boug.--De mme pour la +physique. Quelques acquisitions nouvelles n'y changrent pas, au moyen +ge, le cadre de la science tel que les Grecs l'avaient conu. On +pouvait trouver les verres de besicles ou mme mesurer les pouvoirs +rfringents des corps transparents, sans changer foncirement la science +de l'optique, sans qu'elle cesst d'tre, comme au temps de Ptolme et +jusqu'au XVIIe sicle, une application de la gomtrie plutt qu'une +branche de la physique comme nous l'entendons maintenant. + + * * * * * + +Traites la manire des anciens, la _grammaire_, la _rhtorique_, la +_logique_, ces trois branches du _trivium_ des encyclopdistes de la +dcadence, ou ces trois assises du premier tage de l'difice didactique +du moyen ge, avaient d'ailleurs entre elles beaucoup de rapports. Le +rhteur traite du style et des figures de style ou de pense, ce qui +touche aux figures de mots, aux tropes et l'organisation du langage. +D'un autre ct, il traite son point de vue de la mthode, de la +division, de l'ordonnance du discours, des arguments, des preuves et des +rfutations, ce qui rentre tout fait dans la logique. Quant aux +rapports de la grammaire et de la logique, ils ne sont pas moins +vidents. La grammaire, qu'on veut raffiner en thorie et par voie +d'abstraction, plutt que par l'tude des origines et de la filiation +des idiomes, tourne la logique, comme le montrent ces procds +d'_analyse logique_, introduits de nos jours jusque dans nos plus +humbles coles. Les petits traits des _Catgories_ ou des +_Prdicaments_ servant d'introduction la logique d'Aristote, et d'o +toute la philosophie du moyen ge est sortie, rentrent dans le mme +ordre d'ides et peuvent aussi tre considrs comme un appendice de la +grammaire. + +Prcd d'une telle introduction et remani par les abrviateurs +alexandrins et latins de la dcadence, le trait de logique, l'_Organon_ +d'Aristote, tait, lors des premiers essais de restauration des tudes +en Occident, tout ce que l'on connaissait de l'encyclopdie du +Stagirite. Il n'y a point l de mtaphysique, ni mme de philosophie. +Quand on se borne aux _Premiers Analytiques_, comme le faisaient +communment les logiciens du moyen ge, la logique d'Aristote, +c'est--dire une thorie du syllogisme fonde sur la classification des +catgories et sur la doctrine des dfinitions et des combinaisons, +ressemble beaucoup un chapitre d'algbre; elle a des caractres +scientifiques. Si cette logique purement formelle et formaliste ne +comporte pas les dveloppements et les progrs dont une science telle +que la gomtrie ou l'algbre est susceptible, elle figure au moins +comme un lot qui offre un abri sr aux esprits ballotts sur la mer +changeante des opinions philosophiques. + +Voil comment, dans notre Europe occidentale, la science a prcd la +mtaphysique et vis ds l'origine l'enfermer dans un cadre +scientifique. Les plus vives querelles des philosophes du moyen ge ont +port sur des questions de logique ou peuvent s'y rattacher. A mesure +que les traits de physique et de mtaphysique d'Aristote sont parvenus + la connaissance des chrtiens d'Occident et ont t dans les coles +l'objet de gloses, d'abrgs ou de commentaires, on y a pu appliquer les +procds d'argumentation technique et formaliste avec lesquels on tait +familiaris par la triture de la logique pripatticienne. Le tout s'est +appel la _scolastique_, mot bien choisi, puisque rien ne se prtait +mieux la dispute et aux exercices de l'cole. La scolastique est, si +l'on veut, l'abus des formes scientifiques dans un ordre de spculations +qui diffre de la science par des caractres essentiels; son rgne n'en +tmoigne pas moins de la tournure scientifique que, ds l'origine, tend + prendre le travail des esprits au sein de notre civilisation +europenne. + + * * * * * + +Mme aprs que la connaissance plus complte de l'encyclopdie +d'Aristote eut remis en honneur, dans les Universits, la division de la +philosophie en logique, morale, physique et mtaphysique, on continua de +parler des _sept_ arts libraux, du _trivium_ et du _quadrivium_. Le +tout composait la _Facult des arts_, qui servait d'introduction commune + d'autres _Facults_, d'autres tudes plus spcialement diriges vers +un but professionnel. On voulait tre ecclsiastique, arriver aux +bnfices et aux prlatures, ce qui exigeait que l'on st la thologie +et le droit canonique, c'est--dire le droit qu'appliquaient les +tribunaux ecclsiastiques et la chancellerie romaine. On voulait +conseiller le roi ou ses barons dans leurs plaids, et il s'agissait de +possder le droit _civil_, c'est- dire les compilations justiniennes +remises en honneur, rtablies dans leur autorit juridique, et dj +retravailles par une nouvelle lgion de glossateurs et d'interprtes, +ou le droit fodal, tel qu'il tait dict en latin par des princes +allemands que l'on regardait comme les successeurs des empereurs +romains,--car les codes barbares taient oublis, et quant au droit +coutumier rdig ou comment en langue vulgaire, il appartenait la +pratique et non l'enseignement des coles. Enfin on voulait tre +mdecin, et il fallait pouvoir argumenter en latin sur les thories que +s'taient faites les mdecins de l'antiquit et leurs commentateurs +arabes. De l les Facults de _thologie_, de _droit canonique et +civil_, de _mdecine_, pour les trois Facults rputes librales par +excellence, en ce qu'elles supposaient l'tude pralable des arts +libraux. L'ensemble composait le systme des _quatre Facults_. Ce +n'est que plus tard qu'on a remplac dans les coles du Nord la Facult +des arts par une Facult de philosophie, d'aprs la distinction que +saint Thomas avait tablie dans ses deux _Sommes_ entre la philosophie +ou la science profane et la thologie ou la science sacre. Enfin c'est +de nos jours seulement qu'en France on a dmembr la Facult des arts en +Facult des _lettres_ et en Facult des _sciences_, ce qui est une +manire de revenir la vieille distinction du _trivium_ et du +_quadrivium_. + +Bien des gens attribuent notre sicle le mrite ou le tort de donner +aux sciences le pas sur les lettres: ce mrite ou ce tort remonte +effectivement jusqu'au rgime scolastique du moyen ge, puisqu'il est +clair que les arts du _quadrivium_ sont des sciences, que ceux du +_trivium_ peuvent tre tudis thoriquement ou scientifiquement, et que +l'enseignement du _trivium_ dans le latin didactique, barbare, +universellement usit dans les collges d'artiens, n'avait rien qui se +prtt une culture potique et littraire. Les musulmans d'Espagne +taient la fois plus savants et plus lettrs: plus savants, en ce +qu'ils perfectionnaient la science laisse par les anciens, plus +lettrs, en ce que chez eux les doctes et les beaux esprits n'avaient +pas quitt, pour une littrature artificielle, la langue et la +littrature nationales. + +Comme la plupart des clercs du moyen ge taient des gens d'glise, il +tait tout simple qu'ils appliquassent l'enseignement des choses +religieuses le code de procdure logique d au lgislateur des coles. +De l les _sommes thologiques_ substitues aux apologies, aux +commentaires des textes sacrs, et l'loquence parfois dclamatoire +des premiers sicles chrtiens. L'glise, reprsente par les papes et +par les conciles, a bien hsit quelque temps avant d'admettre dans ses +coles la discipline pripatticienne. Il devait lui sembler dur de +subir ce point l'autorit d'un philosophe paen, ou plutt d'un pur +naturaliste, tranger toute foi religieuse, comment par des +sectateurs du prophte arabe. Mais depuis que les grands travaux des +thologiens du XIIIe sicle eurent donn la scolastique chrtienne +sa forme dfinitive, l'glise ne l'a pas abandonne; elle n'a fait que +l'abrger pour la mettre la porte de la faiblesse des gnrations +nouvelles. + +Ce qui vient d'tre dit de l'enseignement de la thologie peut +s'appliquer l'enseignement du droit ecclsiastique ou pontifical, tant +l'alliance tait troite entre les thologiens et les canonistes. Il y +avait au contraire lutte ouverte entre les professeurs en droit civil +(les _romanistes_, comme on dirait aujourd'hui), tous gibelins ou +gallicans d'inclination, partisans de la puissance civile, dfenseurs de +l'tat ou du prince, et les thologiens et les canonistes, tous dvous + la puissance ecclsiastique. + +La mdecine se rapproche davantage des conditions d'ubiquit et de +permanence qui appartiennent la science proprement dite. Mais, d'un +autre ct, elle ne se prte gure la scheresse du formalisme +scholastique; et par les besoins mmes de leur profession, les mdecins +du moyen ge taient spcialement appels commencer le travail +d'instauration des sciences physiques et naturelles. Si donc au moyen +ge, comme dans l'antiquit grecque, la physique spculative tait +regarde comme une branche de la philosophie, les applications passaient +pour tre du domaine de la pratique mdicale. D'o vient qu'en anglais +le mdecin s'appelle encore un _physicien_ et le pharmacien un +_chimiste_, tandis que la physique et la chimie spculatives sont +rputes des branches de la _philosophie naturelle_. + +M. COURNOT, _Considrations sur la marche +des ides_, Paris, Hachette, 1872, t. I, +in-8. _Passim._ + + + + +VII.--LA PHILOSOPHIE DU MOYEN GE. + +L'AUGUSTINISME. + + +Saint Augustin nous offre un merveilleux exemple de la fascination +exerce sur l'esprit chrtien par une mtaphysique absolument trangre + son inspiration propre et ses mobiles. Augustin tait chrtien, nul +n'en peut douter; coupable pardonn, il a voulu tmoigner sa +reconnaissance l'auteur de son salut; il aimait Dieu. Mais comment +aimer le Dieu dont il a trac l'image? Ce Dieu cre dans le but de +manifester ses propres perfections. Il est juste et charitable, mais sa +justice et sa charit ne sauraient se dployer dans le mme objet. Pour +mettre au jour la justice divine, il faut qu'il y ait des damns; +l'ternit du mal moral et de la punition du mal forme une condition +indispensable de la perfection du monde. Sans enfer, le monde ne serait +pas digne de Dieu. Pour donner occasion sa misricorde, il faut que +parmi les pcheurs, justes objets des vengeances divines, quoiqu'ils +soient ncessairement pcheurs, puisque sans cela l'oeuvre de Dieu +serait manque, il faut, dis-je, que parmi les pcheurs, tous galement +dignes d'un malheur ternel, il fasse grce arbitrairement +quelques-uns et les comble de flicits, sans qu'il y ait en eux aucune +raison pour les distinguer des autres. Tout en magnifiant l'orthodoxie +de saint Augustin, l'glise romaine a recul devant ces doctrines; mais +les rformateurs et les jansnistes y ont abond.... Comment accorder +une thologie pareille avec le mot de saint Jean: _Dieu est amour_? +Comment ne pas voir dans cette ide de la ncessit du mal un reste du +manichisme auquel saint Augustin s'tait rattach dans sa jeunesse? +Comment ne pas reconnatre les influences no-platoniciennes dans la +conception mtaphysique dont cette thologie est un corollaire: l'ide +que le monde tant l'image de l'tre parfait dans l'imperfection +essentielle tout ce qui n'est pas cet tre lui-mme, il trouve sa +perfection raliser tous les degrs possibles de perfection relative +et par consquent d'imperfection? Le mal moral nous est prsent comme +un de ces degrs, un effet, une forme du non-tre; mais ce caractre +privatif, cette irralit du mal moral, par laquelle Augustin essaie de +pallier les normits de sa doctrine, n'est-elle pas tout ce qu'on peut +imaginer de plus contraire au sentiment chrtien? Quoi, Jsus serait +mort sur la croix pour nous dlivrer de quelque chose qui n'est rien!... +Comment har ce qui n'est pas? Le monde qu'Augustin conoit comme +rpondant aux perfections divines est une abstraction de l'intelligence +d'une valeur mtaphysique assez douteuse, videmment inspire par un +intrt logique, esthtique, et compltement trangre l'ordre moral +o le christianisme est enracin. + +PLATONICIENS. + +L'cole dont les thories spcieuses avaient bloui le grand vque de +Libye, le platonisme interprt par Alexandrie, rgne sans partage sur +les quelques penseurs dont s'illuminent de loin en loin les temps +barbares. La pense platonicienne inspire encore les philosophes des +premiers sicles du moyen ge, priode longtemps mconnue, o le progrs +des tudes historiques constate avec quelque surprise une activit +intellectuelle nergique et varie. C'est alors qu'Anselme posa le +problme de la scolastique: J'estime que, aprs avoir t confirms +dans la foi, nous serions coupables de ne pas chercher comprendre ce +que nous avons cru. En vain Ablard objecta qu'il faudrait d'abord +prouver la vrit des doctrines proposes la crance; le besoin d'une +telle apologie tait peu senti dans un sicle o la foi paraissait +universelle, et la tentative de l'tablir aurait eu peu de porte tandis +que les objections n'avaient pas la libert de se produire. Anselme +joignit l'exemple au prcepte dans ses dmonstrations de l'existence de +Dieu et dans sa thorie du salut par Jsus-Christ. Plus profondment +qu'Augustin lui-mme, il a fait entrer dans la conception gnrale du +christianisme des lments antipathiques ce qui en constitue +l'inspiration fondamentale, si du moins nous ne nous abusons pas en +pensant que le christianisme a pour objet l'accomplissement de la +destine humaine par la ralisation du bien moral. Suivant une doctrine +o des millions d'mes ont trouv la consolation et qui a profondment +scandalis des millions d'mes, la justice divine exige des peines +infinies pour une faute quelconque de ses fragiles cratures. La faute +est une dette, la peine un prix, un rglement que notre crancier +rclame; mais, pourvu que le montant lui soit vers, que le _quantum_ de +douleur ait t subi, Dieu est pay, n'importe qui l'a soufferte. C'est +pourquoi, dans sa charit, le Fils est venu souffrir notre place. Pour +le coup, ce n'est pas Platon qu'il faut faire remonter cette +conception de la justice, qui a si profondment troubl la conscience +des peuples modernes, c'est aux lois des peuples barbares, en vigueur du +temps d'Anselme, o la notion de la peine et celle de la dette civile +taient confondues, tous les dlits se rachetant par le payement d'une +somme d'argent dtermine. Jsus a pay notre composition. + +Cette poque vit fleurir l'cole mystique de saint Victor de Paris, dont +la psychologie subtile compte et dcrit les degrs que parcourt l'me +fidle dans son ascension vers l'amour infini: christianisme tout +intrieur, o le sacerdoce et les sacrements matriels tiennent peu de +place, et dont la mthode repose sur ce principe que la fidlit du +coeur et de la conduite la vrit dj connue est indispensable au +progrs dans la vrit. Ces doctrines de vie intrieure se sont mles +l'enseignement catholique; elles l'ont fait durer, en lui donnant des +prises sur la conscience; mais, au fond, elles contredisent les vraies +tendances de la religion sacerdotale, qui fait du salut une exemption de +peines, une assurance de bonheur futur indpendante des dispositions +morales du fidle et qui permet celui-ci de se dcharger sur le prtre +de toute inquitude sur son sort venir, moyennant une obissance plus +ou moins strictement exige, suivant les circonstances des temps et des +lieux. Cette grande ligne du catholicisme fut dfinitivement arrte par +Pierre le Lombard, qui prit une part importante l'achvement du dogme, +en compltant la liste des sacrements. Dans son _Livre des Sentences_, +les questions thologiques se disposent dans un ordre mthodique, avec +l'opinion des principaux docteurs sur chacune d'elles, et les +conclusions de l'auteur. Nul n'ignore que ce texte capital fut cent et +cent fois comment dans l'cole, dont l'enseignement s'est en quelque +sorte constitu sous cette forme. Quelques-uns des plus grands monuments +du moyen ge sont des commentaires du Lombard. Contrairement aux +aspirations d'une spiritualit dangereuse, Pierre tablit fortement la +valeur et la ncessit des rites matriels, des sacrements, tablis de +Dieu lui-mme, pour condescendre notre nature et remplir notre vie, +sans la dtourner de son suprme objet. A l'importance des sacrements se +mesurent le rle et la dignit du prtre, qui a seul qualit pour les +administrer. La thologie du savant prlat allait tout entire +l'exaltation du sacerdoce. Telle est l'explication naturelle de son +incomparable succs. + +Saint Anselme posa le problme la solution duquel la pense du moyen +ge devait se consumer; le Lombard arrta la forme de cette +investigation.... + +ARISTOTE ET LE THOMISME. + +Lorsque les versions latines d'Aristote et des Arabes, ses +commentateurs, commencrent se rpandre, on ne saurait douter que +l'abondance des renseignements, vrais ou faux, qu'elles apportaient sur +les choses de la nature, n'ait t l'une des causes principales du vif +empressement qui les accueillit. Aussi voyons-nous le grand Albert, +fondateur de la scolastique pripatticienne, reprendre l'tude des +sciences naturelles, avec plus de zle, il est vrai, que de mthode. Nos +campagnes ont conserv la mmoire de son prodigieux savoir. Cependant, +ds l'origine, les disciples chrtiens du pripattisme y cherchrent et +crurent y trouver de nouveaux moyens de remplir le programme un peu +compromis d'Anselme: comprendre, systmatiser, dmontrer l'objet de la +foi.... + +...David de Dinant, l'une des premires victimes de l'unit romaine, en +appelait beaucoup Aristote. C'est l'influence d'Aristote que ses +juges attriburent l'origine d'un panthisme qu'il aurait pu tirer plus +directement d'ailleurs. Traduites en latin ds le commencement du +XIIe sicle, par les soins d'un archevque de Tolde, les oeuvres +d'Aristote et celles de ses commentateurs sarrasins n'en furent pas +moins accueillies avec avidit dans la Facult des Arts de Paris. +Aristote interprt par Averros y devint pour un grand nombre de +docteurs l'autorit suprme, irrfragable, le _Philosophe_, identique +la raison mme. Les premiers pripatticiens franais constatrent +hardiment le dsaccord entre le dogme et la pense du philosophe, ne +craignant pas d'ajouter que la doctrine de l'glise fourmille d'erreurs. +Cette attitude eut pour effet naturel l'interdiction de lire la physique +et la mtaphysique du savant Macdonien. Non moins naturellement +l'interdiction ne fut pas respecte; les meilleurs mmes cdaient la +curiosit, et, parmi les conseillers les plus autoriss du Saint-Sige, +Aristote trouva bientt des dfenseurs. Aussi la prohibition primitive +reut-elle, en 1231 dj, une forme moins absolue; Grgoire IX maintint +alors et renouvela la dfense d'tudier les textes suspects jusqu' ce +qu'ils eussent t corrigs et expurgs. Cette opration singulirement +dlicate ne s'excuta jamais d'une manire officielle. Mais sous +l'empire de ces ordonnances, qui rigoureusement ne s'appliquaient qu'au +diocse de Paris, des dominicains fort attachs au Saint-Sige et +possdant son entire confiance, Cologne Albert de Bollstaedt, Rome +son disciple Thomas d'Aquin, continurent commenter assidment les +textes interdits, qu'ils s'efforaient d'interprter dans un sens +orthodoxe partout o la chose tait praticable, sans hsiter les +combattre et les condamner sur les points o le dsaccord ne pouvait +pas tre dguis. Leurs ouvrages, particulirement ceux de saint Thomas, +qui ont acquis dans l'glise une autorit souveraine, officiellement +consacre aujourd'hui, peuvent donc tre considrs comme l'quivalent +de la correction promise.... + +Saint Thomas, contest, combattu, rfut peut-tre jadis par des gnies +gaux, sinon suprieurs au sien, n'en reste pas moins aujourd'hui le +reprsentant de toute l'cole. Rappelons en peu de mots les points +principaux de sa philosophie. + +Et d'abord, dans la manire dont il conoit le but de la vie, Thomas est +franchement grec, disciple d'Aristote et de Platon. Saint Paul crit: +Quand je connatrais tous les mystres de la science de toutes choses, +si je n'ai pas la charit, je ne suis rien. Saint Jean nous enseigne +que Dieu est amour, et Jsus dit ses disciples: Soyez mes +imitateurs. La tendance du christianisme est toute pratique; son idal +est la perfection de sa volont; il n'y a pour lui rien au del. Pour +saint Thomas, il y a quelque chose au del. Ne se rsumant pas sur Dieu, +il ne dit pas que Dieu s'absorbe dans la science de lui-mme; il ne le +croit probablement pas, mais la logique l'obligerait l'avouer, car sa +notion du souverain bien est purement intellectuelle: c'est la +connaissance de Dieu, l'intuition parfaite de Dieu, que la thologie +dsigne sous le nom de vision batifique: _Naturaliter inest omnibus +hominibus desiderium cognoscere causas; prima autem causa Deus est. Est +igitur ultimus finis hominis cognoscere Deum._ + +...Tout en dissertant loisir sur les attributs divins, Thomas sait +bien que nous ne pouvons pas connatre Dieu d'une manire adquate, et +cependant il nous faut ordonner l'ensemble de nos penses et de nos +croyances sur cette ide que nous n'avons pas. De propos dlibr, +Thomas lui cherche un succdan dans un anthropomorphisme qui a rendu sa +philosophie accessible au vulgaire, et par l doit avoir contribu, pour +une grande part, sa merveilleuse fortune. Nous ne connaissons Dieu que +dans ses oeuvres; ds lors, c'est de la plus parfaite de ses oeuvres +qu'il faut nous aider pour nous faire une ide de ses perfections; il +nous faut donc concevoir Dieu d'aprs l'analogie de l'esprit humain. + +Cette conclusion place la thologie de saint Thomas dans la dpendance +de sa psychologie, laquelle, au jugement des pangyristes les plus +jaloux d'tablir l'indpendance philosophique de ce docteur, est +foncirement pripatticienne. Quels que soient les soins apports +corriger les conclusions d'Aristote inconciliables avec la doctrine de +l'glise, la racine de ce systme thologique plonge ainsi dans +l'hellnisme paen.... + +Le Docteur Anglique tait sans doute un chrtien; il tait pieux, de +cette pit du moyen ge faite d'asctisme et de contemplation, qui est +bien malgr tout une forme du christianisme, puisque c'est une forme de +l'amour. Rien ne ressemble moins la vie de Jsus-Christ, telle que les +plus anciens documents nous la reprsentent, que celle de son disciple +dans l'_Imitation_. Ce livre nourrira nanmoins l'activit pratique des +chrtiens les plus gnreux, parce qu'il est tout pntr d'un amour +sincre, auquel, malheureusement, il ne sait assigner qu'un strile +emploi. Thomas touche l'_Imitation_ par quelques cts de sa +thologie, mais l'esprit gnral en est diffrent: l'amour n'est pas le +but ses yeux; l'amour n'exprime pas la nature divine. Tout pour lui +revient l'intelligence. La pense de la pense a fascin son me. Le +dernier mot de sa thologie est dict par le paganisme.... + +L'Ange de l'cole a triomph par la puissance du pripattisme, cette +religion des clercs dvots et des clercs incrdules au XIIIe sicle. +Il a t servi par la spcieuse clart de son anthropomorphisme, par +l'art de son exposition, et par la superficialit de ses analyses. Il a +t servi par ses contradictions mmes qui permettent aux opinions +divergentes d'allguer en leur faveur quelques passages de ses crits. +Sa manire cauteleuse devait mieux plaire la cour de Rome qu'une +philosophie trop libre, trop forte et trop personnelle. D'ailleurs il +avait prt l'appui de sa plume aux aspirations du Saint-Sige vers la +suprmatie absolue, en s'appuyant de bonne foi sur des textes dont Rome +elle-mme ne dfend plus l'authenticit. Mais le but est atteint, +l'autorit du saint reste acquise, et Rome a montr sa reconnaissance. +La doctrine thomiste favorisait par ses conclusions pratiques la +tendance du pouvoir spirituel, qui s'appuyait ds cette poque sur les +ordres religieux, comme elle l'a fait constamment depuis. Le _Livre des +Sentences_ avait acquis l'autorit presque officielle d'un texte +classique parce qu'il grandissait le prtre. La morale de saint Thomas, +hritier de cette autorit, glorifie le moine: les vertus thologales +telles qu'il les conoit, la vie contemplative, image de la batitude +ternelle et qui seule peut vraiment nous en rapprocher, ne sauraient se +pratiquer que dans le clotre. Cette observation de Ritter est +importante. Peut-tre faudrait-il la gnraliser [et dire]: +L'intellectualisme est conforme l'esprit permanent d'une hirarchie +qui cherche justifier sa domination en prsentant l'unit et la puret +de la doctrine, qu'elle prtend garantir, comme l'intrt religieux par +excellence, auquel tout doit tre sacrifi.... + +La suprme autorit de l'glise ayant recommand l'tude et la +profession du thomisme comme un remde aux maux dont ce grand corps est +afflig, il convenait d'apprcier avant tout cette doctrine dans ses +rapports avec l'esprit du christianisme. Quant ceux qu'elle pourrait +soutenir avec la science moderne, il sera permis d'tre bref. Il n'y a +pas d'entente possible entre la science et une cole qui invoque la +chose juge et pense trancher une question quelconque par un appel +l'autorit. + +CH. SECRTAN, _La restauration du thomisme_, dans la +_Revue philosophique_, XVIII (1884). _Passim._ + + + + +VIII.--LES ANCIENNES RECETTES D'ORFVRES ET LES ORIGINES DE L'ALCHIMIE. + + +Le trait relatif aux mtaux prcieux qui se trouve dans le Recueil +intitul _Mapp clavicula_ (on en conserve Schlestadt un manuscrit du +Xe sicle) offre un grand intrt, parce qu'il prsente de frappantes +analogies avec le papyrus gyptien de Leyde, trouv Thbes, ainsi +qu'avec divers opuscules antiques, tels que la Chimie dite de Mose. +Plusieurs des recettes de la _Mapp clavicula_ sont non seulement +imites, mais traduites littralement de celles du papyrus et de celles +de la collection des alchimistes grecs: identit qui prouve sans +rplique la conservation continue des pratiques alchimiques, y compris +celle de la transmutation, depuis l'gypte jusque chez les artisans de +l'Occident latin. Les thories proprement dites n'ont reparu en Occident +que vers la fin du XIIe sicle, aprs avoir pass par les Syriens et +par les Arabes. Mais la connaissance des procds eux-mmes n'avait +jamais t perdue. Ce fait capital rsulte surtout de l'tude des +alliages destins imiter et falsifier l'or, recettes d'ordre +alchimique, car on y trouve aussi la prtention de le fabriquer. Les +titres sont cet gard caractristiques: pour augmenter l'or; pour +faire de l'or; pour fabriquer l'or; pour colorer (le cuivre) en or; +faire de l'or l'preuve; rendre l'or plus pesant; doublement de l'or. +Ces recettes sont remplies de mots grecs qui en trahissent l'origine. + +Dans la plupart, il s'agit simplement de fabriquer de l'or bas titre, +par exemple en prparant un alliage d'or et d'argent, teint au moyen de +cuivre. Mais l'orfvre cherchait le faire passer pour de l'or pur. +Cette fraude est d'ailleurs frquente, mme de notre temps, dans les +pays o la surveillance est imparfaite. Notre or dit au 4e titre +prte surtout des fraudes dangereuses, non seulement cause de la +dose considrable de cuivre qu'il renferme, mais parce que chaque gramme +de ce cuivre occupe un volume plus que double de celui de l'or qu'il +remplace. Les bijoux d'or ce titre fournissent donc double profit au +fraudeur, parce que l'objet est plus pauvre en or et parce que pour un +mme poids il occupe un volume bien plus considrable: ce sont l les +profits de l'orfvre. + +Ces fabrications d'alliages compliqus, qu'on faisait passer pour de +l'or pur, taient rendues plus faciles par l'intermdiaire du mercure et +des sulfures d'arsenic, lesquels se trouvent continuellement indiqus +dans les recettes des alchimistes grecs, aussi bien que dans la Cl de +la peinture. + +Il a exist ainsi toute une chimie spciale, abandonne aujourd'hui, +mais qui jouait un grand rle dans les pratiques et dans les prtentions +des alchimistes. De notre temps mme, un inventeur a pris un brevet pour +un alliage de cuivre et d'antimoine, renfermant six centimes du dernier +mtal, et qui offre la plupart des proprits apparentes de l'or et se +travaille peu prs de la mme manire. L'or alchimique appartenait +une famille d'alliages analogues. Ceux qui le fabriquaient s'imaginaient +d'ailleurs que certains agents jouaient le rle de ferments, pour +multiplier l'or et l'argent. Avant de tromper les autres, ils se +faisaient illusion eux-mmes. Or, ces ides, cette illusion, se +rencontrent galement chez les Grecs et dans la Cl de la peinture. + +Parfois l'artisan se bornait l'emploi d'une cmentation, ou action +superficielle, qui teignait en or la surface de l'argent, ou en argent +la surface du cuivre, sans modifier ces mtaux dans leur paisseur. +C'est ce que les orfvres appellent encore de notre temps donner la +couleur. Ils se bornaient mme appliquer la surface du mtal un +vernis couleur d'or, prpar avec la bile des animaux, ou bien avec +certaines rsines, comme on le fait aussi de nos jours. + +De ces colorations, le praticien, guid par une analogie mystique, a +pass l'ide de la transmutation; chez le pseudo-Dmocrite, aussi bien +que dans la Cl de la peinture.... + +La concidence des textes prouve donc qu'il existait des cahiers de +recettes secrtes d'orfvrerie, transmis de main en main par les gens du +mtier, depuis l'gypte jusqu' l'Occident latin, lesquels ont subsist +pendant le moyen ge, et dont la Cl de la peinture nous a transmis un +exemplaire.... + +L'ensemble de ces faits mrite d'attirer notre attention, au point de +vue de la suite et de la renaissance des traditions scientifiques. En +effet, c'est par la pratique que les sciences dbutent; il s'agit +d'abord de satisfaire aux ncessits de la vie et aux besoins +artistiques, qui s'veillent de si bonne heure dans les races +civilisables. Mais cette pratique mme suscite aussitt des ides plus +gnrales, lesquelles ont apparu d'abord dans l'humanit sous la forme +mystique. Chez les gyptiens et les Babyloniens, les mmes personnages +taient la fois prtres et savants. Aussi les premires industries +chimiques ont-elles t exerces d'abord autour des temples; _le Livre +du Sanctuaire_, _le Livre d'Herms_, _le Livre de Chyms_, toutes +dnominations synonymes, chez les alchimistes grco-gyptiens, +reprsentent les premiers manuels de ces industries. Ce sont les Grecs, +comme dans toutes les autres branches scientifiques, qui ont donn ces +traits une rdaction dgage des vieilles formes hiratiques, et qui +ont essay d'en tirer une thorie rationnelle, capable son tour, par +une action rciproque, de devancer la pratique et de lui servir de +guide. Le nom de Dmocrite, tort ou raison, est rest attach ces +premiers essais; ceux de Platon et d'Aristote ont aussi prsid aux +tentatives de conceptions rationnelles. Mais la science chimique des +Grco-gyptiens ne s'est jamais dbarrasse, ni des erreurs relatives +la transmutation,--erreurs entretenues par la thorie de la matire +premire,--ni des formules religieuses et magiques, lies autrefois en +Orient toute opration industrielle. + +Cependant, la culture scientifique proprement dite ayant pri en +Occident avec la civilisation romaine, les besoins de la vie ont +maintenu la pratique imprissable des ateliers avec les progrs acquis +au temps des Grecs: et les arts chimiques ont subsist; tandis que les +thories, trop subtiles ou trop fortes pour les esprits d'alors, +tendaient disparatre, ou plutt faire retour aux anciennes +superstitions. Dans la Cl de la peinture, comme dans les papyrus +gyptiens et dans les textes de Zozime, il est fait mention des prires +que l'on doit rciter au moment des oprations, et c'est par l que +l'alchimie est reste intimement lie avec la magie, au moyen ge, aussi +bien que dans l'antiquit. + +Mais quand la civilisation a commenc reparatre pendant le moyen ge +latin, vers le XIIIe sicle, au sein d'une organisation nouvelle, nos +races se sont reprises de nouveau au got des ides gnrales, et +celles-ci, dans l'ordre de la chimie, ont t ramenes par les +pratiques, ou plutt elles ont trouv leur appui dans les problmes +permanents soulevs par celles-ci. C'est ainsi que les thories +alchimiques se sont rveilles soudain, avec une vigueur et un +dveloppement nouveaux, et leur volution progressive, en mme temps +qu'elle perfectionnait sans cesse l'industrie, a limin peu peu les +chimres et les superstitions d'autrefois. Voil comment a t +constitue en dernier lieu notre chimie moderne, science rationnelle +tablie sur les fondements purement exprimentaux. Ainsi, la science est +ne ses dbuts des pratiques industrielles; elle a concouru leur +dveloppement pendant le rgne de la civilisation antique: quand la +science a sombr avec la civilisation, la pratique a subsist et elle +fournit la science un terrain solide, sur lequel celle-ci a pu se +dvelopper de nouveau, quand les temps et les esprits sont redevenus +favorables. La connexion historique de la science et de la pratique, +dans l'histoire des civilisations, est ainsi manifeste: il y a l une +loi gnrale du dveloppement de l'esprit humain. + +M. BERTHELOT, dans la _Revue des Deux Mondes_, +1er septembre 1892. + + + + +CHAPITRE XIV + +CIVILISATION CHRTIENNE ET FODALE + +(_Suite._) + + PROGRAMME.--_La littrature: trouvres, troubadours. Villehardouin, + Joinville._ + + _Les arts. Un chteau, une glise romane, une glise gothique. + [Moeurs. Civilisation.]_ + + + + +BIBLIOGRAPHIE. + + + L'_Histoire gnrale de la littrature du moyen ge en Occident_, + par A. Ebert (trad. de l'all., Paris, 1883-1889, 3 vol. in-8), + s'arrte au commencement du XIe sicle. Il faut recourir, pour + la suite, des ouvrages spciaux.--Pour l'=histoire de la + littrature en latin=, voir un bref inventaire, le seul qui existe, + par A. Grber, dans le t. II du _Grundriss der romanischen + Philologie_, Strassburg, 1893-1894, in-8. Cf. ci-dessus, p. 155, + l. 23.--Le _Grundriss der germanischen Philologie_, publ. sous la + direction de H. Paul (Strassburg, 1891-1893, 2 vol. in-8) contient + un bref expos de l'=histoire des littratures germaniques= + (gothique, nordique, allemande, anglaise, etc.).--Le _Grundriss der + romanischen Philologie_, publ. sous la direction de A. Grber, en + cours de publication, contiendra un expos analogue de l'=histoire + des littratures romanes= (franaise, provenale, catalane, + espagnole, portugaise, etc.).--La meilleure =histoire de la + littrature franaise= au moyen ge est prsentement[85] celle de M. + G. Paris: _La littrature franaise au moyen ge_, Paris, 1890, + in-16, 2e d., qui donne une bibliographie complte[86].--Pour + l'histoire de la littrature =anglaise=: J.-J. Jusserand, _Histoire + littraire du peuple anglais, des origines la Renaissance_, + Paris, 1895, in-8.--Pour l'histoire de la littrature =allemande=: + W. Scherer, _Geschichte der deutschen Litteratur_, Berlin, 1891, + in-8, 6e d.; A. Bossert, _La littrature allemande au moyen + ge_, Paris, 1894, in-16, 3e d.--Pour l'histoire de la + littrature =italienne=: A. Gaspary, _Geschichte der italianischen + Litteratur_, Berlin, 1885-1888, 2 vol. in-8; A. d'Ancona et O. + Bacci, _Manuale della letteratura Italiana_, I, 1, Firenze, 1892, + in-12.--Pour l'histoire de la littrature =en grec=, voir plus haut, + ch. III[87]. + + L'=histoire de l'criture= se rattache, si l'on veut, celle de la + littrature. Voir: M. Prou, _Manuel lmentaire de palographie + latine et franaise_, Paris, 1892, 2e d.;--W. Wattenbach, _Das + Schriftwesen im Mittelalter_, Leipzig, 1875, in-8;--C. Paoli, + _Programma scolastico di paleografia latina_, Firenze, 1888-1894, 2 + vol. in-8. + + * * * * * + + Dans les _Grundriss_ de A. Grber et de H. Paul, il est trait + sommairement de l'=histoire de l'art= au moyen ge. Mais on lira + volontiers des livres plus dvelopps. + + Il existe de grands ouvrages originaux, somptueusement illustrs, + sur l'histoire de l'art au moyen ge, dont on ne saurait + recommander la lecture aux commenants, mais qu'il faut connatre, + pour les consulter au besoin. Citons, entre autres: E. + Viollet-le-Duc, _Dictionnaire raisonn de l'architecture franaise + du XIe au XVIe sicle_, Paris, 1854-1870, 10 vol. in-8;--le + mme, _Dictionnaire raisonn du mobilier franais de l'poque + carlovingienne la Renaissance_, Paris, 1865-1875, 6 vol. in-8 + (meubles, ustensiles, orfvrerie, instruments de musique, jeux, + outils, vtements, armes de guerre, etc.):--J. Labarte, _Histoire + des arts industriels au moyen ge_, Paris, 1881, 3 vol. in-4 2e + d.;--E. Glis-Didot et H. Laffille, _La peinture dcorative en + France du XIe au XIVe sicle_, Paris, s. d., in-fol.;--F. de + Lasteyrie, _Histoire de la peinture sur verre d'aprs les monuments + en France_, Paris, 1860, 2 vol. in-fol.;--H. Rvoil, + _L'architecture romane dans le midi de la France_, Paris, 1873, 3 + vol. in-fol.;--V. Ruprich-Robert, _L'architecture normande aux + XIe et XIIe sicles, en Normandie et en Angleterre_, Paris, + s. d., 2 vol. in-fol.;--A. de Baudot, _La sculpture franaise au + moyen ge..._, Paris, 1878-1884, in-fol.;--G. Dehio et G. v. + Bezold, _Die kirchliche Baukunst des Abendlandes_, Stuttgart, I, + 1889-1892, in-8;--_Catalogue de la collection Spitzer_, Paris, + 1890-1894, 6 vol. in-fol.--De moindre dimension, mais encore trs + importantes, sont les monographies de T. Hudson Turner (_Some + account of domestic architecture in England from the Conquest to + the end of the XIIth century_, London, 1877, in-8);--de R. + Cattanec (_L'architettura in Italia dal secolo vi al mille circa_, + Venezia, 1888, in-8; tr. fr., Venise, 1890, in-8);--de C. Enlart + (_Origines franaises de l'architecture gothique en Italie_, Paris, + 1894, in-8);--de W. Vge, _Die Anfnge des monumentalen Stiles im + Mittelalter_, Strassburg, 1894, in-8;--etc.--Principales + monographies sur l'=architecture militaire=: P. Salvisberg, _Die + deutsche Kriegs-Architektur von der Urzeit bis auf die + Renaissance_, Stuttgart, 1887, in-8;--G. T. Clark, _Medival + military architecture in England_, London, 1884, 2 vol. in-8. Cf. + ci-dessus, p. 276. + + Sur la survivance des traditions de l'art antique pendant le moyen + ge: E. Mntz, _La tradition antique au moyen ge_ (d'aprs le + livre de A. Springer), dans le _Journal des Savants_, 1887 et 1888. + + Nous recommandons surtout la lecture des bons livres de haute + vulgarisation, qui n'offrent pas, en gnral, comme quelques-uns + des ouvrages originaux qui prcdent, le danger d'tre + systmatiques. Il y en a d'excellents. Sans parler des Manuels + gnraux d'histoire de l'art (Ch. Bayet, _Manuel d'histoire de + l'art_, Paris, 1886, in-8;--W. Lbke, _Grundriss der + Kunstgeschichte_, Stuttgart, 1892, in-8, 11e d.; tr. fr. + d'aprs la 9e d., Paris, 1886-1887, in-8;--R. Rosires, + _L'volution de l'architecture en France_, Paris, 1894, in-12), o + l'histoire de l'art du moyen ge a sa place, consulter: H. Otto, + _Handbuch der kirchlichen Kunst-Archologie des deutschen + Mittelalters_, Leipzig, 1883-1884, 5e d.;--Ch. H. Moore, + _Development and character of gothic architecture_, London, 1890, + in-8;--L. Gonse, _L'art gothique_, Paris, 1891, in-4;--J. + Quicherat, _Histoire du costume en France_, Paris, 1876, in-4;--E. + Molinier, _L'maillerie_ (Bibliothque des Merveilles).--Dans la + Collection pour l'enseignement des Beaux-Arts figurent deux + volumes de M. Corroyer (_L'architecture romane_, _L'architecture + gothique_), dont les conclusions sont trs contestables.--Le livre + de A. Lecoy de la Marche, _Le treizime sicle artistique_ (Lille, + 1891, in-8), est superficiel.--L'_Abcdaire d'archologie_ de M. + de Caumont (Caen, 1869-1870, 3 vol. in-8) a t longtemps + classique, et, comme Manuel lmentaire d'archologie mdivale, il + n'a pas encore t remplac.--Il existe un grand nombre de bons + traits gnraux d'=iconographie=. Le plus rcent est celui de H. + Detzel, _Christliche Ikonographie, ein Handbuch zum Verstandniss + der christlichen Kunst_, I, Freiburg i. Br., 1894, in-8.--Un + recueil de reproductions de monuments figurs, commode pour + l'enseignement lmentaire, peu coteux, est celui de Seeman, + _Kunsthistorische Bilderbogen. Die Kunst des Mittelalters_, + Leipzig, 1886. + + * * * * * + + Les _Grundriss_ de A. Grber et de H. Paul contiennent des + chapitres consacrs l'=histoire des moeurs et de la + civilisation= (_Kulturgeschichte_) chez les peuples romans et + germaniques au moyen ge.--Les tudes relatives l'histoire de la + civilisation se sont notablement dveloppes depuis quelques + annes, surtout en Allemagne et en Italie. + + Il existe des histoires gnrales de la civilisation (la meilleure + est celle de M. Ch. Seignobos) et des histoires gnrales de la + civilisation en France (A. Rambaud, _Histoire de la civilisation + franaise_, Paris, 1893, 5e d.), en Allemagne (O. Benne am + Rhyn, _Kulturgeschichte des deutschen Volkes_, Berlin, 1895, in-8, + 2e d.), en Angleterre (H. D. Traill, _Social England_, + prcit), o le moyen ge a une place. Mais il existe aussi des + =histoires gnrales de la civilisation au moyen ge=. Prmatures, + elles sont provisoires; il faut s'en servir avec prcaution: G. B. + Adams, _Civilisation during the middle ages_, New-York, 1894, + in-8;--G. Grupp, _Kulturgeschichte des Mittelalters_, Stuttgart, + 1894-1895, 2 vol. in-8.--Pour l'histoire de la civilisation =en + France= au moyen ge, sans parler de la clbre _Histoire de la + civilisation en France_ de Guizot, crite un autre point de vue: + P. Lacroix, _Les arts, les moeurs, les usages, la vie militaire + et religieuse, les sciences et les lettres au moyen ge_, Paris, + 1868-1876, 4 vol. in-4; ce mdiocre ouvrage a eu beaucoup de + succs; il a t rcemment adapt en allemand par R. Kleinpaul, + sous ce titre: _Das Mittelalter_;--R. Rosires, _Histoire de la + socit franaise au moyen ge_, Paris, 1884, 2 vol. in-8, 3e + d. (Original, peu sr);--=en Allemagne=: Fr. v. Lher, + _Kulturgeschichte der Deutschen im Mittelalter_; Mnchen, + 1891-1892, 2 vol. in-8;--=en Sude=: H. Hildebrand, _Sveriges + Medeltid. Kulturhistorisk Skildring_, Stockholm, 1894, + in-8.--L'ouvrage de M. A. Dredsner sur l'=Italie= est plus spcial: + _Kultur-und Sittengeschichte der italianischen Geistlichkeit im 10 + u. 11 Jahrhundert_, Breslau, 1890, in-8. + + C'est aux =monographies= qu'il faut recourir. Nous n'en citerons + qu'un petit nombre, choisies parmi les plus lisibles.--Lire, =en + allemand=: K. Weinhold, _Die deutschen Frauen in dem Mittelalter_, + Wien, 1882, 2 vol. in-8, 2e d.;--L. Kotelmann, + _Gesundheitspflege im Mittelalter. Kulturgeschichtliche Studien, + nach Predigten_, Hamburg, 1890, in-8;--A. Schultz, _Das hfische + Leben_, Leipzig, 1889, 2 vol. in-8, 2e d.--=En italien=: A. + Graf, _Miti, leggende e superstizioni del medio evo_, Torino, + 1892-1895, 2 vol. in-8;--D. Merlini, _Saggio di ricerche sulla + satira contra il villano_, Torino, 1894, in-16.--=En anglais=: H. C. + Lea, _Superstition and force_, Philadelphia, 1892, in-8, 4e d. + (Excellent.).--=En franais=: Ch.-V. Langlois, _La socit du moyen + ge d'aprs les fableaux_, dans la _Revue politique et littraire_, + aot-sept. 1891;--A. Lecoy de la Marche, _La chaire franaise au + moyen ge, spcialement au XIIIe sicle_, Paris, 1886, in-8 + 2e d.;--le mme, _La socit au XIIIe sicle_, Paris, 1880, + in-12;--E. Sayous, _La France de saint Louis d'aprs la posie + nationale_, Paris, 1866, in-8;--E. Berger, _Thom Cantipratensis_ + (Thomas de Cantimpr) _Bonum universale de apibus quid + illustrandis sc. XIII moribus conferat_, Paris, 1895, in-8;--G. + Paris, _Les cours d'amour du moyen ge_ (d'aprs le livre, en + danois, de E. Trojel) dans le _Journal des Savants_, 1888;--U. + Robert, _Les signes d'infamie au moyen ge_, Paris, 1891, in-12. + + L'=histoire de l'art militaire et de la tactique= a t fort tudie. + Les principaux ouvrages sont ceux de E. Boutaric (_Institutions + militaires de la France_, Paris, 1863, in-8), de H. Delpech (_La + tactique militaire au XIIIe sicle_, Paris, 1885, 2 vol. in-8) + et de M. le gnral Koehler, _Geschichte des Kriegswesens in der + Ritterzeit_, I, Leipzig, 1886, in-8.--Consulter au surplus la + Bibliographie spciale de J. Pohler, _Bibliotheca + historico-militaris_, Cassel, 1887 et s., 3 vol. in-8. + + L'=histoire du droit priv= est une province particulire de + l'histoire de la civilisation o la science est aujourd'hui fort + avance. Il y a beaucoup de Manuels, pourvus d'une abondante + bibliographie, dont quelques-uns sont des chefs-d'oeuvre, pour + l'=histoire du droit ecclsiastique= (R. Sohm. _Kirchenrecht_, I, + Leipzig, 1892, in-8;--Ph. Zorn, _Lehrbuch des Kirchenrechts_, + Stuttgart, 1888, in-8;--E. Lning, _Geschichte des deutschen + Kirchenrechts_, Strassburg, 1878, 2 vol. in-8;--etc.);--pour + l'histoire du droit =allemand= (A. Brunner, _Deutsche + Rechtsgeschichte_, Leipzig, 1887-1892, 2 vol. in-8;--R. Schrder, + _Lehrbuch der deutschen Rechtsgeschichte_, Leipzig. 1893, in-8, + 2e d.);--pour l'histoire du droit =anglais= (Fr. Pollock et F. W. + Maitland, _The history of English law before the time of Edward I_, + Cambridge, 1895, 2 vol. in-8);--pour l'histoire du droit =franais= + (A. Esmein, _Cours lmentaire d'histoire du droit franais_, + Paris, 1895, in-8, 2e d.;--P. Viollet, _Prcis de l'histoire + du droit franais_, Paris, 1893, 2e d.). + + + + +I.--LA LITTRATURE FRANAISE EN EUROPE AU XIIe SICLE. + + +Le domaine littraire de la France s'tendait, au XIIe sicle, bien +au del des limites du royaume, et, sans parler des provinces +limitrophes dont l'histoire se rattache naturellement la ntre, notre +langue et notre posie, la suite de nos armes, avaient conquis en +Europe et mme au del de vastes possessions. + +[Illustration: Un jongleur, d'aprs une miniature.] + +La plus belle et la plus importante pour l'histoire littraire, c'est +l'Angleterre. Pendant tout le XIIe sicle, la littrature de +l'Angleterre a t la littrature franaise. Non seulement nos anciens +pomes furent aussi rpandus que chez nous dans le pays que les Normands +avaient conquis en chantant la chanson de Roland, mais la littrature +srieuse et la posie courtoise y dployrent une floraison brillante. +J'ai dj parl de l'influence considrable exerce par les rois anglais +sur les crivains et les trouveurs de Normandie, de Touraine et d'Anjou; +ils en appelrent plus d'un auprs d'eux, et bientt sous leur +protection et celle de leurs barons se formaient en Angleterre mme des +_romanceurs_ habiles et nombreux. C'est mme en Angleterre que nous +trouvons les plus anciennes dates pour l'existence de cette littrature +qui s'effora de vulgariser l'instruction la plus diverse. La reine +Alis de Louvain (1121-1135) apporta sans doute de Brabant la cour du +roi Henri Ier le got des lettres franaises: ds son couronnement, +nous voyons le clerc Benot mettre pour elle en vers franais la vie de +saint Brandan, curieuse lgende sortie de l'imagination celtique et +qu'elle voulut connatre comme un produit de sa nouvelle patrie. C'est +en son honneur que Philippe de Thaon, dj auteur d'un _Comput_ rim, a +compos son _Bestiaire_. Devenue veuve, elle fit crire par un pote +appel David, dont l'oeuvre est malheureusement perdue, une longue +histoire du mari qu'elle pleurait, en forme de chanson de geste. Sous +le rgne court et agit d'tienne, nous devons surtout mentionner la +grande histoire des rois anglais de Geoffroi Gaimar, dont les pomes +historiques de Wace devaient faire oublier le succs. Mais c'est le +rgne de Henri II qui ft l'ge d'or des lettres franaises en +Angleterre. Ce prince, qui joignait aux talents d'un politique habile et +d'un grand roi les qualits les plus brillantes de l'esprit, donna sa +cour un clat inou, o la splendeur matrielle tait rehausse par la +recherche des plaisirs plus dlicats de l'esprit. Il joignait l'amour +de la posie de pure imagination la curiosit de l'esprit et le got de +l'tude; seulement il tait lettr et n'avait pas besoin de se faire +lire les livres franais et traduire les livres des clercs. Aussi son +influence s'exera-t-elle surtout sur la posie, dans laquelle il +apprciait avant tout les qualits de correction et d'lgance. J'ai +l'avantage, disait Benot de Sainte-More, de travailler pour un roi qui +sait mieux que personne distinguer et apprcier un ouvrage bien fait, +bien compos et bien crit. Les potes franais les plus distingus, +Garnier de Pont-Sainte-Maxence, Marie de France, peut-tre Chrtien, +venaient en Angleterre crire ou publier leurs ouvrages; ct d'eux, +des Anglais, comme Thomas, Simon de Fresne, Huon de Rotelande, Jordan +Fantme, d'autres encore, commenaient cette littrature anglo-normande +qui devait durer au sicle suivant et ne mourir qu'aprs avoir suscit +et fcond la vritable littrature anglaise. A ct des romans de la +Table Ronde, o les traditions celtiques, plus ou moins altres, +reurent la forme romane, une mention spciale est due aux pomes +intressants composs en Angleterre, dans lesquels la posie et +l'histoire des Anglo-Saxons ont pass en vers franais et ont ainsi t +arraches l'oubli. J'ai parl dj de Geoffroi Gaimar, qui travaillait +sur des sources en partie saxonnes; la posie est reprsente par les +beaux romans de _Horn_, d'_Aerolf_, de _Havelok_, de _Waldef_. Les +Normands d'Angleterre jourent entre les Bretons et Saxons insulaires et +le reste de l'Europe, par l'intermdiaire de la langue franaise, un +rle d'interprtes qui, dans l'histoire compare des littratures, a une +importance capitale. + +Ce n'tait pas seulement en Angleterre que les Franais avaient port +leur langue avec leur puissance. Le sud de l'Italie et la Sicile avaient +aussi pour rois des Normands, et l aussi la littrature franaise +retrouva une patrie. Les descendants de Tancr de Hauteville aimrent +les plaisirs de l'esprit comme les descendants de Guillaume le Btard; +l'un d'eux, Guillaume le Bon, gendre de Henri II d'Angleterre, tait +lettr comme lui et runissait galement une cour brillante. Le sort qui +nous a conserv l'ensemble de la littrature anglo-normande nous a ravi +en majeure partie celle des Normands d'Italie; cependant on peut leur +attribuer avec certitude une grande part dans le cycle pique de +Guillaume au court nez, et nous avons gard quelques traductions de +livres historiques faites chez eux, un peu aprs notre priode, dans un +dialecte fortement italianis. La posie lyrique, qui brilla peu en +Angleterre, parat au contraire avoir fleuri en Sicile, et elle y +dtermina peut-tre, au XIIIe sicle, autant que la posie +provenale, l'closion de la posie italienne. + +Plus l'Orient, en Grce, c'est le sicle suivant qui devait fonder une +France nouvelle, malheureusement peu durable; mais le XIIe sicle en +s'ouvrant trouvait dj en Palestine le royaume franais de Jrusalem. +L aussi notre littrature fut non seulement gote, mais cultive; sans +parler des textes juridiques si importants qui contiennent, dans une +admirable langue, le code de la fodalit, c'est l qu'ont t sans +doute traduits plusieurs des longs ouvrages historiques qui y avaient +t crits en latin; c'est l enfin que la chute du royaume de Jrusalem +en 1189 donna lieu aux plus anciens rcits d'vnements contemporains +qui aient t crits en prose franaise. + +Un autre tablissement franais hors de nos limites, le royaume de +Portugal, fond en 1095 par le prince Henri de Bourgogne, a t trop +promptement et trop compltement spar de la France pour qu'au XIIe +sicle notre littrature put y prendre pied; d'ailleurs les Franais +taient l en petit nombre, et ils adoptrent rapidement la langue du +peuple portugais dans lequel ils se fondirent; mais il est probable que +cette origine franaise des rois et grands seigneurs ne fut pas sans +influence sur les commencements de la posie lyrique portugaise, +videmment imite de celle des trouveurs et des troubadours. + +C'est, en effet, au del du pays de sa naissance, au del des contres +o les Franais s'taient tablis, un troisime domaine de la +littrature franaise au XIIe sicle que lui forment les pays o elle +a t gote, admire et imite. Il faudrait crire plus d'un volume si +on voulait numrer en dtail les preuves du succs inou de notre +posie en Europe cette poque; je m'y astreindrai d'autant moins que +beaucoup des imitations trangres sont sensiblement postrieures +leurs originaux; je ne veux que vous donner une ide gnrale de cette +vaste littrature, dont le fond est franais, dont la forme est +provenale, espagnole, italienne, grecque, allemande, hollandaise, +anglaise, scandinave, et qui constitue autour du foyer que je viens de +vous dcrire un rayonnement incomparable. + +Nous avons vu plus haut que, tandis que la littrature franaise +dpassait de beaucoup en divers sens les limites du royaume de France, +elle ne les remplissait pas dans le royaume mme. Les provinces du Midi +avaient une langue et une littrature elles, qui s'taient dveloppes +dans des conditions et avec des caractres assez diffrents. C'est donc, + vrai dire, la premire action de notre littrature sur une littrature +trangre que celle qu'elle exera sur la posie des troubadours. Elle +lui emprunta, vers le milieu du XIIe sicle, les formes et l'esprit +de sa posie lyrique, mais, elle lui imposa en revanche sa riche +littrature pique. Les Provenaux avaient eu sans doute, eux aussi, une +pope nationale, mais elle tait tombe, chez eux, sauf de rares +exceptions, dans un oubli rapide, et ce sont nos pomes dont les +troubadours se nourrissaient et auxquels ils font de frquentes +allusions. Ils en vinrent les traduire, comme dans _Ferabras_, ou +les imiter, comme dans _Jaufre_. Au commencement du XIIIe sicle, un +habile troubadour, qui donnait ses compatriotes une sorte de grammaire +potique, revendiquait pour la langue d'oc la suprmatie dans les +chansons proprement dites, mais reconnaissait en mme temps que la +parlure de France valait mieux et tait plus avenante pour composer des +romans, c'est--dire des pomes narratifs. + +Aussi les autres nations romanes ont-elles en gnral subi l'influence +des troubadours pour la posie lyrique, des trouveurs pour la posie +pique. Les _cancioneros_ composs aux XIIIe et XIVe sicles dans +les cours brillantes de la Castille et du Portugal sont des imitations +des _cansons_ provenales; mais nos chansons de geste ont suscit les +_cantares de gesta_ espagnols et, entre autres, le pome du Cid, de mme +que nos romans d'aventure ont t traduits ou imits dans les divers +idiomes de la pninsule ibrique et ont fini par aboutir aux deux grands +romans qui terminent le moyen ge, le _Tiran le Blanc_ catalan et +l'_Amadis_ portugais, puis castillan. Il en fut de mme en Italie. +Dante, dans son opuscule sur le langage vulgaire, reconnat que la +langue d'oc a fourni le modle de la posie lyrique, tandis qu' la +langue d'ol appartient toute la posie narrative. Et ce qu'il dit est +confirm chaque jour d'une manire plus clatante par les recherches +modernes. Si les prdcesseurs de Ptrarque et de Dante, si ces potes +eux-mmes sont des disciples des troubadours, toute l'pope italienne +descend de la ntre, par voie de traduction ou d'imitation, et le +_Roland amoureux_ du Bojardo, pre du _Roland furieux_, n'est autre +chose que la fusion des deux grands courants de notre posie pique, du +cycle de Charlemagne et du cycle d'Arthur, de la matire de Bretagne et +de la matire de France. Par un phnomne plus trange encore, le +franais faillit, au XIIIe sicle, devenir la langue littraire de +l'Italie: pendant que le Pisan Rusticien, les Vnitiens Marc Pol et +Martin de Canale, le Florentin Brunet Latin l'employaient de prfrence + leurs idiomes respectifs, des chanteurs populaires amassaient le +peuple autour d'eux, dans les rues et sur les places des villes +lombardes, vnitiennes et romagnoles, en lui chantant des histoires _en +la langue de France_, comme dit l'un d'eux. Grce au gnie de Dante, +l'Italie trouva moyen de sortir de l'anarchie des dialectes locaux et de +se crer une langue littraire admirable; mais ce curieux phnomne +atteste d'une manire clatante la puissance de notre vieille +littrature. + +Ce ne furent pas seulement les nations romanes qui devinrent pour ainsi +dire des succursales de la grande cole franaise. Je ne mentionne que +pour mmoire les imitations grecques de nos romans de la Table Ronde; +mais la magnifique littrature potique de l'Allemagne, la fin du +XIIe et au commencement du XIIIe sicle, n'est que le reflet de la +ntre. Les _Minnesinger_ ont transport dans leur langue les formes et +l'esprit de la posie lyrique franaise, fille elle-mme de la +provenale; il faut se hter d'ajouter que, sous leurs mains, surtout +celles de Walther de la Vogelweide, le plus grand pote de l'Allemagne +ancienne, cette posie s'est dveloppe avec une originalit, une grce +et une profondeur sans gales chez nous. Nos chansons de geste ont t +traduites ou imites sans relche en Allemagne et dans les Pays-Bas, +ainsi que nos pomes du cycle breton, pendant toute cette priode que +les historiens de la littrature allemande qualifient de classique: +Lambrecht, Conrad, Henri de Veldeke, Herbert de Fritzlar, Hartmann +d'Aue, Gotfrid de Strasbourg, Wolfram d'Eschenbach, Ulrich de +Zazikhoven, Wirnt de Gravenberg, Conrad de Wurzbourg et bien d'autres +sont les imitateurs plus ou moins fidles des Albric, des Turold, des +Chrtien de Troies, des Benot de Sainte-More, des Guillaume de Bapaume, +des Renaud de Beaujeu. On peut dire qu'il y avait alors, ct de la +littrature franaise en franais, une littrature franaise en allemand +et une autre en nerlandais. + +Il y en avait bien une en norvgien. Oui, cette terre lointaine d'o +taient parties, aux temps carolingiens, les dsolantes incursions +normandes, cette patrie des vieux chants mythiques de l'Edda, chrtienne +maintenant et civilise, accueillait avec transport et traduisait avec +zle nos chansons de geste, nos romans, nos _lais_. Nous retrouvons avec +surprise, dans des versions qui, pour la plupart, sont antrieures au +milieu du XIIIe sicle, une bonne partie du cycle de Charlemagne, et +Tristan, et rec, et Ivain, et les charmants rcits de Marie de France. +J'ai parl plus haut de la littrature anglaise; la langue celtique +elle-mme reproduisit, dans des traductions qu'on commence peine +connatre, nos pomes carolingiens et plusieurs autres des productions +de notre XIIe sicle. Si vous parcourez encore aujourd'hui les +librairies populaires de l'Espagne, de l'Italie, de l'Allemagne, de la +Hollande, du Danemark, de l'Islande mme, vous trouverez partout, +imprims en gros caractres sur papier gris, les livres qui composent +notre bibliothque bleue, dernier asile, chez nous aussi, de la +littrature du XIIe sicle. Quelle sve extraordinaire y avait-il +donc dans cette vgtation littraire de la vieille France pour que sa +vitalit ne soit pas encore teinte dans les nombreux rejetons qu'elle a +lancs de toutes parts! + +Partout d'ailleurs o la littrature franaise a t implante, elle a +suscit ou fcond la littrature nationale. On peut comparer notre +ancienne posie ces arbres tonnants qui croissent dans l'Inde, et +dont les rameaux, recourbs au loin, atteignent la terre, s'y enracinent +et deviennent des arbres leur tour. Comme un figuier des Banyans +produit une fort, ainsi la posie franaise a vu peu peu l'Europe +chrtienne se couvrir autour d'elle d'une merveilleuse frondaison: la +souche premire tait cette grande littrature du XIIe sicle dont +nous devrions tre si fiers et que nous connaissons si peu.... + +G. PARIS, _La posie du moyen ge_, 2e srie, Paris, +Hachette, 1895, in-16. + + + + +II.--LA BIBLE FRANAISE AU MOYEN GE. + + +Les origines de la Bible franaise remontent, pour le moins, aux +premires annes du XIIe sicle. Ce fut sans doute aux environs de +l'an 1100, dans quelque abbaye normande du sud de l'Angleterre, que des +disciples de Lanfranc traduisirent le Psautier dans leur langue, alors +fort peu diffrente de celle qui tait parle dans l'Ile-de-France. Ils +en firent mme une double version, rpondant deux des textes latins +sous la forme desquels circulait alors le Psautier. C'est la glose +crite entre les lignes du _Psautier gallican_ (on appelait ainsi +l'ancien texte latin, corrig par saint Jrme l'aide du grec des +Septante) qui est devenue le Psautier franais du moyen ge. Telle fut +la popularit de cette antique version normande que, jusqu' la Rforme, +il ne s'est pas trouv un homme pour traduire nouveau les Psaumes en +franais. + +Cinquante ans aprs le Psautier, l'Apocalypse tait son tour traduite +en franais dans les tats normands. Cette traduction, dont le seul +mrite est d'avoir servi de texte des illustrations admirables, s'est +perptue travers tout le moyen ge sous le couvert de la Bible du +XIIIe sicle. En mme temps, dans l'Ile-de-France ou en Normandie, un +homme de got composait cette potique traduction des quatre livres des +Rois, qui est un des plus beaux monuments de notre ancienne langue. + +Un peu plus tard, vers l'an 1170, le chef des pauvres de Lyon, Pierre +Valdus, entreprit de faire traduire des extraits de la Bible pour les +gens simples et ignorants. Il n'tait pas le seul qui ft occup de +cette pense. Des bords du Rhne aux bouches de la Meuse, on +s'appliquait de toutes parts la traduction de la Bible. Les +perscutions ordonnes par Innocent III mirent fin ce mouvement, dont +quelques fragments de traduction, chapps aux inquisiteurs de Metz ou +de Lige, nous ont seuls conserv le souvenir. + +Il appartenait au rgne de saint Louis de donner notre pays une Bible +franaise complte. C'est dans l'Universit de Paris que fut faite, peu +avant l'an 1250, la version franaise par excellence des Livres saints. +Je ne veux pas dire que l'Universit ait pris une part officielle +cette oeuvre de traduction; mais c'est dans les ateliers des libraires +qui en taient citoyens, sur un texte latin corrig par ses matres, que +la Bible a t, pour la premire fois, traduite en entier en franais. +Cette version parisienne acquit bientt une telle faveur qu'il fut ds +lors impossible d'en faire accepter une autre. D'autre part, elle +s'tait, ds les premires annes du XIVe sicle, troitement unie +l'intressante Histoire sainte de Guyart Desmoulins, si bien que la +_Bible historiale_ qui circule sous le nom du chanoine picard n'est, en +ralit, pour les deux tiers, qu'un simple extrait de la version +parisienne. + +Ainsi complte, la _Bible historiale_ a joui, pendant le XIVe et le +XVe sicle, d'un succs sans gal. Il n'est presque pas un chteau de +grande famille, en France et dans les pays voisins, o n'ait figur +quelqu'un de ces prcieux manuscrits, qu'enrichissaient des miniatures +de toute beaut. Mais il est peu probable qu'un seul de ces splendides +volumes ait jamais pntr jusqu'au peuple ou jusqu'au bas clerg. +Aussi, depuis que la Bible franaise tait devenue un objet de luxe, +l'glise cessa-t-elle de s'en mouvoir, le peuple n'ayant plus le moyen +de la lire. + +Les rois et les reines de France, les princes et les princesses du sang +royal ont, depuis l'avnement des Valois, port la traduction de la +bible le plus vif intrt. Le roi Jean en avait fait entreprendre +grands frais une traduction qui promettait d'tre excellente. La +bataille de Poitiers interrompit cette oeuvre. Charles V demanda +Raoul de Presles une version nouvelle; mais le traducteur du roi a imit +l'ancienne Bible franaise sans l'amliorer. Jusqu' Charles VIII et +Franois Ier, jusqu' Anne de Bretagne et Marguerite d'Angoulme, +la traduction de la Bible n'a pas cess d'tre coeur la famille +royale; mais, au XIVe et au XVe sicle, il y avait si loin des +princes au peuple, la religion de la cour tait si trangre la pit +des simples gens, que jamais peut-tre le peuple n'a plus profondment +ignor la Bible. C'tait sans doute uniquement par les vitraux des +glises et par les sermons des moines qu'il apprenait la connatre. + +Il en fut ainsi jusqu' la Rforme. Il appartenait Le Fvre d'taples +et Robert Olivetan de mettre, dans une version plus exacte, la Bible +entre les mains du peuple entier. + +S. BERGER, _La Bible franaise au moyen ge_, +Paris, 1884, p. I[88]. + + + + +III.--L'OGIVE. + + +Ogive, d'aprs l'usage actuel, dsigne la forme brise des arcs employs +dans l'architecture gothique. Ainsi, lorsqu'on dit: porte en ogive, +fentre en ogive, arcade en ogive, cela signifie que telle baie de +porte, de fentre, d'arcade a pour couronnement deux courbes opposes +qui se coupent sous un angle plus ou moins aigu. Est-ce ainsi que +l'entendaient les anciens? + +M. de Verneilh, tudiant le _Trait d'architecture_ de Philibert +Delorme, conut des doutes ce sujet. Il vit l'illustre matre de la +Renaissance n'employer le mot ogive que dans la locution _croise +d'ogives_, qui signifie chez lui les arcs en croix placs diagonalement +dans les votes gothiques. Ce fut pour M. de Verneilh l'occasion de +consulter les auteurs subsquents. Sa surprise ne fut pas petite de les +trouver tous d'accord avec Philibert Delorme. Jusqu' la fin du sicle +dernier, les thoriciens aussi bien que les glossateurs n'ont entendu +par _ogives_ ou _augives_ que les nervures diagonales des votes du +moyen ge. Pour trouver des _fentres ogives_, il faut descendre jusqu' +Millin, qui lui-mme, dans son _Dictionnaire des arts_, ne laisse pas +cependant que d'admettre la dfinition de ses devanciers, de sorte que +c'est d'une inadvertance de Millin que le sens nouveau d'ogive parat +tre issu. La fortune du mot ainsi dnatur ne tarda pas crotre en +mme temps que le got pour les choses du moyen ge. + +M. de Verneilh n'avait cependant rien allgu de bien positif pour +l'poque antrieure Philibert Delorme. M. Lassus claira cette partie +de la question en produisant des textes du XIVe et mme du XIIIe +sicle, d'o il ressort que si les auteurs postrieurs la Renaissance +avaient appel ogive une partie de la membrure des anciennes votes, ils +n'avaient fait en cela que continuer la tradition des hommes du moyen +ge. Il fit plus, il constata que l'avant-dernire dition du +_Dictionnaire de l'Acadmie_, publie en 1814, ne dfinissait encore +l'ogive que comme un arceau en forme d'arte qui passe en dedans d'une +vote d'un angle l'angle oppos, et que c'est seulement dans la +rimpression de 1835 qu' cette dfinition fut ajoute pour la premire +fois la nouvelle: Il est aussi adjectif des deux genres et se dit de +toute arcade, vote, etc., qui, tant plus leve que le plein cintre, +se termine en pointe, en angle: vote ogive, arc ogive, etc. + +Voil o en est la dmonstration de l'erreur actuelle au sujet du mot +ogive. Je regarde cette dmonstration comme complte. Mais l'habitude +est si grande d'appeler ogives les arcs briss, les esprits y sont faits +dj de si longue main, que je ne me dissimule pas ce qu'il y a de +tmraire la vouloir proscrire. Manqut-on d'autre raison, on aurait +toujours pour soi l'adage: _Usus quem penes est arbitrium et jus et +norma loquendi_. Tel tait le sentiment de M. de Verneilh, et volontiers +je m'y associerais, si le nouveau sens donn ogive ne constituait +qu'une bvue; mais, par une fatalit rare, il arrive que cette mprise +introduit dans la science une anomalie par-dessus de la confusion. + +[Illustration: Nef de la cathdrale d'Amiens.] + +L'ogive est un arc; transporter son nom aux autres arcs des monuments +gothiques, c'est donner entendre qu'il existe entre lui et eux un +rapport quelconque. Ce rapport, nous le savons, ne peut pas tre un +rapport de fonction, puisque l'ogive est un support arien sur lequel +repose la vote, tandis que les autres arcs sont des artifices pour +fermer les videments pratiqus dans la masse de la construction. Le +rapport sera donc de forme. Or il arrive que dans l'architecture +gothique, lorsque tous les arcs sont de forme aigu, les ogives seules +sont en plein cintre. Ainsi, pour distinguer les arcs briss de +l'architecture gothique des arcs en plein cintre usits dans le systme +d'architecture antrieur au gothique, nous appelons ces arcs des ogives; +et voil que les vraies ogives sont prcisment des arcs auxquels les +constructeurs gothiques ont donn la forme de plein cintre. + +Du moment qu'une improprit de termes a pour consquence de nous +conduire d'une manire si complte au paralogisme, ma conclusion est +qu'il faut se dpartir d'une habitude vicieuse, revenir l'usage d'il y +a soixante ans, appeler ogives les nervures transversales des votes +gothiques, et arcs briss ou gothiques les arcs en pointe qu'on a trop +longtemps gratifis du nom d'ogives. + +Mais, dira-t-on, si nous renonons au nouveau sens d'_ogive_, que +deviendront notre art ogival, notre architecture ogivale? Avant de +s'inquiter de ce que deviendront ces choses-l, voyons ce qu'elles sont +aujourd'hui, ce qu'elles taient hier. + +Aprs s'tre tromp d'une manire si complte sur le sens et sur +l'application du mot ogive, on a fait de l'ogive, prise pour +quivalent d'arc bris, le caractre distinctif d'un systme +d'architecture. On s'est dit: Tous les difices qu'on a appels +gothiques jusqu' prsent portent improprement ce nom, puisqu'ils ne +sont ni de l'ouvrage, ni de l'invention des Goths. Cherchons dans la +considration de leur architecture un vocable qui leur convienne mieux. +Cette architecture n'admet point d'autres baies ni d'autres arcades que +des baies ou des arcades en ogive: appelons-la ogivale, par opposition + l'architecture romane ou en plein cintre qui l'a prcde. + +Rien de plus sduisant que la doctrine qui fait rsider la diffrence du +roman et du gothique dans la forme des baies. Il vous suffit de savoir +que le plein cintre rgne dans l'une, tandis que les arcs briss sont le +partage de l'autre, et vous voil en tat de prononcer sur l'ge des +monuments. Que si vous trouvez la fois, dans un mme difice, l'arc +bris et le plein cintre, vous avez, pour classer cet difice, le genre +intermdiaire _romano-ogival_ ou _ogival-roman_, qui participe au +caractre des deux architectures, n'tant que la transition de l'une +l'autre, la pratique des constructeurs romans qui commenaient crer +le systme ogival en introduisant et l des arcs briss dans leur +ouvrage. Telle est dans sa simplicit la doctrine professe aujourd'hui. + +[Illustration: Arc bris et arc en plein cintre.] + +On la professe universellement, mais il s'en faut qu' l'user on la +trouve telle qu'elle justifie le respect qu'on lui porte. Je commence +par arrter mes yeux sur le midi de la France. L, dans toute la +circonscription de l'ancienne Provence, existent des glises d'un aspect +tellement sculaire, tellement peu gothique, que la tradition s'obstine +encore faire de la plupart des temples romains appropris aux besoins +du christianisme. Toutes cependant offrent l'emploi de l'arc bris +leurs votes, et plusieurs aux arcades de leur grande nef. De cette +catgorie sont la cathdrale abandonne de Vaison, celles d'Avignon, de +Cavaillon, de Frjus; la paroisse de Notre-Dame Arles, les glises de +Pernes, du Thor, de Snanque, etc., etc. Et il n'y a pas dire que dans +ces difices les brisures annoncent une tendance au gothique. Les +produits visiblement plus modernes de la mme cole, comme par exemple +la grande glise de Saint-Paul-Trois-Chteaux, se distinguent par la +substitution du plein cintre l'arc bris. Si, remontant le Rhne, je +me transporte dans les limites de l'antique royaume de Bourgogne, je +vois se drouler depuis Vienne jusqu'au coude de la Loire et jusqu'aux +Vosges une autre famille d'glises romanes qui admettent invariablement +la brisure leur vote et leurs grandes arcades intrieures. La +somptueuse basilique de Cluny tait le type de ces monuments dont il +reste encore des chantillons Lyon (Saint-Martin d'Ainay), Grenoble +(vieilles parties de la cathdrale), Autun (Saint-Ladre), +Paray-le-Monial (glise du Prieur), Mcon (ruines de Saint-Vincent), + Beaune (Notre-Dame), Dijon (Saint-Philibert), la +Charit-sur-Loire, etc., etc. La date de toutes ces glises se place +entre 1070 et 1130. + +En Auvergne, o le roman du XIIe sicle offre constamment le plein +cintre, je trouve qu'on s'est servi au XIe d'arcs briss. Ce sont de +tels arcs qui relient les supports et qui dterminent la vote de +Saint-Amable de Riom, difice dont les grossires sculptures attestent +une antiquit que ne surpasse celle d'aucune autre construction de la +mme province. + +En Languedoc, la cathdrale ruine de Maguelone nous offre l'arc bris +dans ses plus anciennes parties qui sont du XIe sicle; et +l'extrmit oppose du pays, sur la frontire de l'Aquitaine, vous +trouvez les arcs briss du clotre de Moissac qui portent la date de +1100. + +Passons aux curieuses glises coupoles du Prigord et de l'Angoumois, +dont Saint-Front, le plus ancien type, est antrieur 1050. Les grands +arcs-doubleaux sur lesquels porte leur systme de couverture sont +partout des arcs briss. + +En Anjou, accouplement de l'arc bris et du plein cintre dans des +constructions bien antrieures l'ge dit de transition. Les plus +anciennes parties de Notre-Dame de Cunault, qui appartiennent au XIe +sicle, sont dans ce cas. + +Et la nef de la cathdrale du Mans!--Antrieurement la priode +convenue de la transition, elle a t reconstruite avec des arcs briss +par-dessus les ruines encore distinctes d'un difice en plein cintre qui +s'tait croul. + +Et notre glise de Saint-Martin-des-Champs, la plus ancienne de Paris +(je lui donne le pas sur Saint-Germain-des-Prs, qui des restaurations +sans nombre ont fait perdre son caractre primitif), notre glise de +Saint-Martin-des-Champs, dans le sanctuaire de laquelle il est +impossible de ne pas voir l'ouvrage consacr avec tant de solennit en +1067, prsents le roi Philippe Ier et sa cour, les baies de ses +fentres sont brises l'extrieur, et l'intrieur, toutes ses +arcades. Est-ce que la mme forme ne se retrouve pas au tympan de la +porte droite du grand portail de Notre-Dame, que l'abb Lebeuf a trs +bien reconnu tre un morceau rapport de l'glise prcdente, rebtie +tout au commencement du XIIIe sicle? + +En allant au nord de Paris, surtout quand on atteint la valle de +l'Oise, on rencontre tant d'difices du XIe sicle qui offrent ou des +arcades, ou des arcs-doubleaux, ou des fentres d'un cintre bris, qu'on +peut poser le principe que cette forme d'arc est caractristique du +roman de ce pays-l. Je renvoie aux glises de Saint-Vincent de Senlis, +de Villers-Saint-Paul, de Bury, de Saint-tienne de Beauvais, de +Saint-Germer, etc., etc. La nef de Saint-Rmi de Reims, la crypte de +Saint-Bavon de Gand (autrefois Saint-Jean), la croise de la cathdrale +de Tournay, la chapelle dite _des Templiers_ Metz, l'glise de +Sainte-Foi Schelestadt, nous montrent l'arc bris employ en +Champagne, en Flandre, en Hainaut, en Lorraine, en Alsace ds le XIe +sicle. + +En rsum, l'arc bris a t employ d'une manire systmatique dans une +bonne moiti de nos glises romanes, tandis que l'autre moiti est +sujette prsenter accidentellement la mme forme d'arc. + +Donc, en supposant que _ogive_ et _ogival_ pussent lgitimement +s'appliquer l'arc bris et aux constructions pourvues de cet arc, +quantit d'glises romanes seraient ogivales. Donc ces mots, avec le +sens qu'on y attache aujourd'hui, n'ont pas la vertu d'exprimer la +diffrence qu'il y a entre le roman et le gothique. + +Seraient-ils plus applicables si on les ramenait leur acception +primitive? En d'autres termes, tant reconnu que ogive signifie la +membrure transversale des anciennes votes, pourrait-on tablir sur la +prsence de ce dtail de construction la distinction des deux genres +dont il s'agit, et par consquent regarder comme synonyme de gothique +l'architecture ogivale qui serait celle, non plus des monuments o rgne +l'arc bris, mais de ceux dont la vote est monte sur croise d'ogives? +Hlas! non; et quelque temprament que proposent les dfenseurs d'ogival +pour maintenir la science sur ce porte faux, ils n'aboutiront rien +d'efficace. Sans doute c'est un caractre architectonique trs +remarquable que celui de la croise d'ogives; cependant il n'appartient +point exclusivement aux glises gothiques: je citerais au moins un tiers +de nos glises romanes qui le possdent; de sorte que, s'il y a quantit +de constructions qu'on peut dire ogivales parce que leur vote repose +sur des croises d'ogives, il n'y a pas d'architecture qu'on soit +autoris appeler _ogivale_, par opposition une autre architecture +fonde sur un principe diffrent. Applicable tous les individus du +genre gothique et beaucoup de ceux du genre roman, l'adjectif +_ogival_, quelque sens qu'on lui donne, n'est donc pas bon pour exprimer +la diffrence des deux genres. + +Du moment que l'abus d'ogival ressort des faits d'une manire si +vidente, il faut bien rendre l'architecture qu'on a cru caractriser +par cette pithte son ancienne dnomination de _gothique_. Cette +dnomination n'implique pas, je le sais, une notion historique exacte, +mais elle a pour elle la conscration du temps; tout le monde sait ce +qu'elle veut dire, par consquent il est impossible qu'elle donne lieu +des malentendus. Elle ne peut pas non plus impliquer de contradictions, +puisque les Goths n'ont rien bti dans un systme d'architecture qui +leur ft propre. Mais son grand avantage est de ne pas crer de thorie +mensongre, de ne pas saisir les gens d'un prtendu critrium qui les +expose donner dans les conclusions les plus fausses. + +[Illustration: Clotre de Moissac.] + +D'aprs J. QUICHERAT, _Mlanges d'archologie +et d'histoire_, t. II, Paris, A. Picard, 1886, +in-8. + + + + +IV.--LA SCULPTURE FRANAISE AU XIIIe SIECLE. + + +Faire sortir un art libre, poursuivant le progrs par l'tude de la +nature, en prenant un art hiratique comme point de dpart, c'est ce que +firent avec un incomparable succs les Athniens de l'antiquit. Ils +considrrent l'art hiratique de l'cole d'gine comme un moyen quasi +lmentaire d'enseignement, un moyen d'obtenir une certaine perfection +d'excution. Quand leurs artistes furent srs de leur habilet manuelle, +ils se tournrent du ct de la nature, et ils s'lancrent la +recherche de l'idal ou plutt de la nature idalise.--Ce phnomne se +reproduisit, en France, la fin du XIIe sicle. + +Les statuaires du XIIe sicle, en France, commencrent par aller +l'cole des Byzantins, pour apprendre le _mtier_; c'est l'aide des +modles byzantins que se fit ce premier enseignement. Mais ils ne +s'arrtrent pas la perfection purement matrielle de l'excution; +comme les Athniens, ils cherchrent un type de beaut et le composrent +en regardant la nature autour d'eux. + +Les grandes cathdrales qui furent bties dans le nord de la France, de +1160 1240 (Paris, Reims, Bourges, Amiens, Chartres, etc.), furent +autant de chantiers et d'coles pour les architectes, imagiers, peintres +et sculpteurs. Ds les premires annes du XIIIe sicle, la faade +occidentale de Notre-Dame de Paris s'levait. A la mort de Philippe +Auguste, c'est--dire en 1223, elle tait construite jusqu'au-dessus de +la rose. Donc--toutes les sculptures et tailles tant termines avant la +pose--les trois portes de cette faade taient montes en 1220. Celle de +droite, dite de Sainte-Anne, est en partie refaite avec des sculptures +du XIIe sicle, mais celle de gauche, dite porte de la Vierge, est +une composition complte et l'une des meilleures de cette poque. Les +auteurs de cette statuaire ont videmment abandonn les traditions +byzantines; ils ont tudi la nature; ils ont atteint un idal qui leur +est propre. Leur _faire_ est large, simple, presque insaisissable, comme +celui des belles oeuvres grecques. C'est la mme sobrit des moyens, +le mme sacrifice des dtails, la mme souplesse et la mme fermet dans +la faon de modeler les nus dans ces pierres de liais, serres et +choisies, dont la duret gale presque celle du marbre de Paros. Non +seulement l'expression des ttes est trs noble, mais la composition est +excellente. Le bas-relief de la mort de la Vierge, celui du couronnement +de la mre du Christ, sont des scnes admirablement entendues comme +effet dramatique et comme agencement de lignes. La statuaire de +l'Ile-de-France--cette Attique du moyen ge--est remarquable d'ailleurs +par un sentiment dramatique qui ne se retrouve pas au mme degr dans +les autres coles provinciales. Voyez, par exemple, les voussures de la +porte centrale de Notre-Dame de Paris, l'expression terrible des damns, +la batitude et le calme des lus. Les artistes qui ont sculpt ces +voussures, les Prophties et les Vices du portail de la cathdrale +d'Amiens, les bas-reliefs des porches de Notre-Dame de Chartres, avaient +des ides et prenaient le plus court chemin pour les exprimer; aussi +atteignaient-ils souvent, comme les Grecs, la vritable grandeur. + +On a longtemps admis que les statuaires du moyen ge n'avaient su faire +que des figures allonges, sortes de ganes drapes en tuyaux d'orgues, +corps grles, sans vie et sans mouvement, termins par des ttes +l'expression asctique et maladive.--Que les artistes du moyen ge +aient cherch faire prdominer l'expression, le sentiment moral sur la +forme plastique, ce n'est pas douteux, et c'est en grande partie ce qui +constitue leur originalit; mais ce sentiment moral, empreint sur les +physionomies, dans les gestes, est plutt nergique que maladif. Les +statues qui dcorent la faade de la maison des Musiciens, Reims, sont +trs vivantes. Les bas-reliefs placs dans les tympans de l'arcature de +la porte de la Vierge, la faade occidentale de Notre-Dame de Paris, +n'ont aucune raideur archaque; ils ne sont point grles; ils peuvent +rivaliser avec les plus belles oeuvres de l'antiquit. + +C'est rendre l'harmonie entre l'intelligence et son enveloppe que la +belle cole du moyen ge s'est particulirement attache. Chaque statue +a son caractre personnel qui reste grav dans la mmoire comme le +souvenir d'un tre vivant qu'on a connu. Une grande partie des statues +des porches de Notre-Dame de Chartres, des portails des cathdrales +d'Amiens et de Reims, possdent ces qualits individuelles; et c'est ce +qui explique pourquoi ces statues produisent sur la foule une si vive +impression qu'elle les nomme, les connat et attache chacune d'elles +une ide ou mme une lgende. Telle est, entre autres, la belle statue +de la Vierge de la porte nord du transept de Notre-Dame de Paris. C'est +une dame de bonne maison; l'intelligence, l'nergie tempre par la +finesse des traits, ressortent sur cette figure dlicatement modele. +C'est une physionomie toute franaise, qui respire la franchise, la +grce audacieuse et la nettet du jugement. L'auteur inconnu de cette +statue voyait juste et bien, savait tirer parti de ce qu'il voyait, et +cherchait son idal dans ce qui l'entourait. D'ailleurs, habile +praticien--car rien ne surpasse l'excution des bonnes figures de cette +poque--son ciseau docile savait atteindre les dlicatesses du model le +plus savant. Il faut citer encore, parmi les bons ouvrages de statuaire +du milieu du XIIIe sicle, quelques figures tombales des glises +abbatiales de Saint-Denis, de Royaumont, les aptres de la +Sainte-Chapelle du Palais, Paris, certaines statues du portail +occidental de Notre-Dame de Reims, des porches de Notre-Dame de Chartres +et des portes de la cathdrale de Strasbourg. Toutefois, sous le rgne +de saint Louis, l'cole de l'Ile-de-France avait une supriorit +marque; on ne trouve pas une figure mdiocre dans la statuaire de +Notre-Dame de Paris, tandis qu' Amiens, Chartres, Reims, au milieu +d'oeuvres hors ligne, on en rencontre de trs faibles. La ville de +Paris tait ds lors la capitale de l'art, comme elle tait la capitale +politique. + +[Illustration: Sculptures du portail de la cathdrale de Chartres.] + +Vers 1240, il se produisit dans la sculpture d'ornement, comme dans la +statuaire, un vritable panouissement. Les frises, les chapiteaux, les +bandeaux, les rosaces, au lieu d'tre composs suivant un principe +monumental, ne sont plus que des formes architectoniques sur lesquelles +le sculpteur semble appliquer des feuillages ou des fleurs. Jamais +l'observation de la nature ne fut pousse plus loin. L'art ne peut aller +au del. + +Et quelle admirable fcondit! La puissance productive de l'art au +XIIIe sicle tient du prodige. Aprs les guerres du XVe sicle, +aprs les luttes religieuses, aprs les dmolitions dues aux XVIIe et +XVIIIe sicles, aprs les dvastations de la fin du dernier sicle, +aprs l'abandon et l'incurie, aprs les bandes noires, il nous reste +encore en France plus d'exemples de statuaire du moyen ge qu'il ne s'en +trouve dans l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne runies. + + * * * * * + +Le moyen ge a trs frquemment color la statuaire et l'ornementation +sculpte. C'est encore un point de rapport entre ces arts et ceux de +l'antiquit grecque. La statuaire du XIIe sicle tait peinte d'une +manire conventionnelle. On retrouve sur les figures de la porte de +l'glise abbatiale de Vzelay un ton blanc jauntre; tous les dtails, +les traits du visage, les plis des vtements, leurs bordures, sont +redessins de traits noirs trs fins, afin d'accuser la forme. Derrire +les figures, les fonds sont peints en brun rouge ou en jaune d'ocre, +parfois avec un semis lger d'ornements blancs. Cette mthode ne pouvait +manquer de produire un grand effet. Quant aux ornements, ils taient +toujours peints de tons clairs, blancs, jaunes, rouges, verts ple, sur +des fonds sombres. C'est vers 1146 que la coloration s'empare de la +statuaire, que cette statuaire soit place l'extrieur ou +l'intrieur des monuments. Les statues du portail occidental de Chartres +taient peintes de tons clairs, mais varis, les bijoux rehausss d'or. +Quelquefois mme des gaufrures de pte de chaux taient appliques sur +les vtements; ces gaufrures taient peintes et dores et figuraient des +toffes broches et des passementeries. Les nus de la statuaire, cette +poque, sont trs peu colors, presque blancs, et redessins par des +traits brun rouge. + +[Illustration: Sculptures du portail d'Amiens.] + +Le XIIIe sicle ne fit que continuer cette tradition. La statuaire et +l'ornementation des portails de Notre-Dame de Paris, des cathdrales de +Senlis, d'Amiens, de Reims, des porches latraux de Notre-Dame de +Chartres, taient peintes et dores. Les artistes qui ont fait les +admirables vitraux de ce temps avaient une connaissance trop parfaite de +l'harmonie des couleurs pour ne pas appliquer cette connaissance la +coloration de la sculpture, sans lui rien enlever, chose difficile, de +sa gravit monumentale[89]. + +D'aprs E. VIOLLET-LE-DUC, _Dictionnaire raisonn +de l'architecture franaise du XIe au +XVIe sicle_, A. Morel, Paris, 1875, in-8, +t. VIII, au mot Sculpture. + + + + +V.--L'MAILLERIE LIMOUSINE. + + +Ds le milieu du XIIe sicle, l'maillerie limousine est dsigne +dans les textes, aussi bien l'tranger qu'en France, sous le nom +d'oeuvre de Limoges, _opus Limogie_ ou _lemovicense, opus de +Limogia_, ce qui indique dj un commerce remontant de longues annes. +On est tant de fois revenu sur ce point, tabli par de nombreux textes +irrfutables, qu'il ne nous parat pas fort utile de nous y appesantir +notre tour. Il faut plutt insister sur l'influence qu'a eue sur la +production limousine cette exportation, cette production exagre: au +point de vue artistique elle a certainement nui aux maux, parce qu'elle +a forc les mailleurs produire dans bien des cas des oeuvres d'un +caractre banal; en effet, il ne pouvait tre question, du moment que +l'on fabriquait des pices religieuses ou des ustensiles de toilette +la grosse, de faire quelque chose sortant de l'ordinaire. Ce n'est que +par exception, pour quelques chsses trs rares, telles que celle que +l'on conserve Saint-Sernin, Toulouse, ou pour les tombeaux, par +exemple, que des commandes ont t faites directement Limoges. Cette +production htive a eu une autre consquence: celle de maintenir pendant +trs longtemps dans les ateliers les mmes modles, de crer, d'une +faon inconsciente, un art archasant pour ainsi dire. Cette remarque +est absolument ncessaire si l'on veut essayer de dater avec exactitude +quelques-uns des monuments de l'maillerie limousine. Ces produits sont, + partir du commencement du XIIIe sicle, en retard de quelque vingt +ou trente ans sur la fabrication artistique du reste de la France. +Limoges a conserv longtemps le style roman, et l'on est frapp de +rencontrer parfois sur des objets excuts en plein XIVe sicle des +motifs de dcoration qui sont de plus de cent ans antrieurs. C'est +l'excs de la production, et surtout de la production bon march, que +l'on doit attribuer ce phnomne bizarre, bien plus qu'au peu +d'empressement que pouvaient montrer les habitants des pays situs au +sud de la Loire adopter les formes cres par les Franais du nord. + +Toute cette fabrication tant trs considrable, nous allons passer en +revue les diffrents objets qu'elle a crs. Une division s'impose tout +d'abord: les monuments religieux et les monuments civils. Nous +commencerons par les premiers, de beaucoup les plus nombreux. + + * * * * * + +Les crucifix nous arrteront peu: il y en a dans lesquels la figure du +Christ est compltement maille plat, ou bien maille en relief et +rapporte. Dans ce dernier cas les figures de la Vierge et de saint +Jean, des aptres ou de la Madeleine, les symboles des vanglistes sont +galement en relief et rapports; ou bien le systme de dcoration prend +un caractre mixte: en relief sur la face, il est plat au revers de la +croix.... Ces crucifix servaient la fois de croix processionnelles ou +de croix stationnales. Dans ce dernier cas, il fallait les placer sur un +pied de croix qui lui-mme tait maill: ces supports (Louvre, glise +d'Obazine) affectent la forme d'un tronc de cne reposant sur des pieds +en forme de griffes; ils sont dcors de rinceaux maills et de figures +de dragons en bronze cisel rapports aprs coup. + +[Illustration: Vase en cuivre maill par G. Alpas de Limoges. +(Commencement du XIIIe sicle.)] + +Nous ne possdons aucun calice du XIIe au XIVe sicle que l'on +puisse rattacher un atelier de Limoges; on ne s'en tonnera pas si +l'on songe combien peu il subsiste en France de ces vases liturgiques, +toujours fabriqus, en partie tout au moins, en mtal prcieux. Mais en +revanche nous avons un certain nombre de vases sacrs du mme genre. +Sans parler du _scyphus_ du Louvre [le vase en cuivre d'Alpas], ni +d'une pice analogue, mais moins somptueuse, qui fait partie du Muse de +l'Ermitage (collection Basilewsky), il existe encore en France un trs +grand nombre de ciboires ou plutt de pyxides en cuivre dor et maill. +Elles offrent presque toutes une coupe hmisphrique, surmonte d'un +couvercle de pareil galbe, somm d'une longue tige termine par une +croix. Le pied, circulaire ou pans coups, supporte une tige trs +leve interrompue par un noeud. Ces pices, qui appartiennent toutes + la seconde moiti du XIIIe sicle ou au XIVe sicle, sont de +fabrication assez grossire; les ornements (sainte Face, monogramme du +Christ, etc.) sont rservs et gravs et s'enlvent sur un fond +alternativement bleu ou rouge; ces maux, d'un ton trs cru, n'ont plus +l'harmonie des produits de la premire moiti du XIIIe sicle et sont +absolument caractristiques de la dcadence de l'art limousin. + +[Illustration: Pyxide en cuivre maill. Limoges. XIIIe sicle. +(Muse du Louvre.)] + +De ces ciboires il faut rapprocher d'abord les petites botes +cylindriques couvercle conique auxquelles on donne le nom de pyxides +et qui servaient contenir, comme les colombes mailles, la rserve +eucharistique. La dcoration de ces pices varie peu: rinceaux, +mdaillons renfermant un monogramme, plus rarement des figures +d'animaux. Ces monuments existent en trop grand nombre dans tous les +muses pour qu'il soit utile d'y insister. Quant aux colombes, beaucoup +plus rares, elles taient suspendues, au moyen d'une crosse de mtal ou +de bois, au-dessus de l'autel, sur lequel on pouvait les faire descendre +par une chanette et une poulie. L'oiseau, gnralement dress sur ses +pattes, plus rarement prt prendre son vol et les pattes runies sous +le ventre, a les ailes mailles, ainsi que la queue, de bleu, de rouge +et de blanc ou de bleu, de rouge, de jaune et de vert; entre les ailes +s'ouvre une petite cavit destine contenir les hosties. Le mode de +suspension tait quelquefois assez compliqu. L'oiseau posait sur un +plateau ou sur un disque entour d'une srie de tours; une ou plusieurs +couronnes servaient, la partie suprieure de l'ensemble, runir les +chanes. D'assez nombreux exemples de cette gracieuse dcoration +subsistent encore aujourd'hui dans les muses publics ou les collections +prives. Nous ne connaissons plus en France que celle de l'glise de +Laguenne (Corrze) qui soit encore en place.... + +[Illustration: Crosse en cuivre maill. L'Annonciation. Limoges, +XIIIe sicle (Muse du Louvre.)] + +Les crosses limousines ne sont pas trs varies: les plus anciennes +consistent en un serpent qui forme la fois la douille et le crosseron, +entirement recouvert d'imbrications mailles de bleu lapis (crosse +provenant de l'abbaye de Tiron, au Muse de Chartres); mais le type +gnralement adopt au XIIIe et au XIVe sicle consiste en une +douille maille sur laquelle se relvent des serpents de cuivre dor, +un noeud reperc jour compos de serpents entrelacs, ou bien un +noeud plein, orn de bustes d'anges, et enfin une volute maille de +bleu encadrant un sujet en cuivre fondu et dor: l'Annonciation, le +Couronnement de la Vierge, le Serpent tentant Adam et ve, Saint Michel +terrassant le dmon, etc., etc. Un type trs commun, mais l'un des plus +gracieux certainement, est celui dans lequel le crosseron se termine par +un large fleuron polychrome sur lequel l'mailleur limousin a plac les +plus vigoureuses colorations de sa palette, le rouge, le bleu et le +blanc (Muse du Louvre, Muse de Poitiers, trsor de Saint-Maurice +d'Agaune, Muse de Cluny, etc.). Ces crosses, dont le crosseron est, +soit section circulaire, soit plus rarement section rectangulaire, +se rencontrent dans toute l'Europe, et il n'est pour ainsi dire pas +d'anne o l'ouverture de quelque tombeau d'vque ou d'abb n'en mette +une au jour. Tous les types qu'elles peuvent prsenter sont aujourd'hui +connus; et les crosses du genre de la crosse dite de Ragenfroid, +provenant de Saint-Pre de Chartres (Muse de Bargello, Florence), +compltement entaille, sujets fort compliqus, constituent une trs +rare exception. Mentionnons enfin un type peu commun dans lequel une +figure d'ange est interpose entre le noeud et la volute.... + +Mais arrivons aux chsses, les pices les plus importantes parmi toutes +celles qu'a cres l'industrie limousine. + +Du XIIe au XIVe sicle, la chsse limousine est une bote en forme +de sarcophage ou de maison surmonte d'un toit trs aigu. Cette +construction, jusque vers la fin du XIIIe sicle, se fait en bois +recouvert de plaques de cuivre, assembles fort grossirement sur ce +bti. Dans la seconde moiti du XIIIe sicle apparat la coutume de +supprimer la construction en bois: les chsses, de forme plus allonge, +plus hautes sur pieds, sont alors composes de simples plaques de cuivre +runies aux angles par tenons et mortaises. L'ouverture de la chsse, au +lieu d'tre pratique dessous ou l'une de ses extrmits, est place +sur le dessus; le toit forme couvercle; il est muni de charnires et +d'une serrure moraillon. + +Par exception la chsse limousine peut comporter une imitation lointaine +d'un difice d'architecture, d'une glise dont la nef serait sectionne +dans la longueur par un ou plusieurs transepts. L'exemple le plus +compliqu que l'on puisse citer en ce genre est la belle chsse +provenant de Grandmont et conserve aujourd'hui Ambazac (Haute-Vienne) +avec la dalmatique de saint tienne de Muret. + +[Illustration: Chsse d'Ambazac (Haute-Vienne). (Limoges. Fin du XIIe +sicle. Revers.)] + +Cette chsse, une des grandes oeuvres limousines connues aujourd'hui +(longueur 0 m. 73; hauteur 0 m. 63), se compose d'une nef flanque de +bas cts peu saillants. La nef principale est sectionne dans sa +longueur par trois transepts qui, du reste, ne dbordent point sur les +bas cts. C'est tort que l'on a voulu voir dans cette disposition une +imitation de la grande chsse des rois, Cologne, avec laquelle elle ne +prsente aucune ressemblance, ni sous le rapport de la construction ni +sous le rapport de la dcoration; elle est du reste, trs probablement, +de quelques annes plus ancienne que la chsse de Cologne, qui ne fut +pas commence avant 1198. La chsse d'Ambazac s'loigne d'ailleurs, sur +certains points, du thme banal des monuments limousins du mme genre. +Au lieu de se composer uniquement de plaques mailles, sa dcoration +consiste surtout en une plaque de cuivre repouss que l'mail vient +ensuite dcorer. De grands rinceaux hardiment dessins entourent des +plaques mailles sertissant des cabochons, et se terminent eux-mmes +par des fleurons maills de la plus grande beaut: des filigranes, une +quantit de pierreries, compltent la dcoration des flancs de la +chsse, dont le toit est somm d'une crte cisele et reperce jour, +forme de rinceaux, de fleurons maills, de cabochons. Cette crte est +la seule dans toute l'orfvrerie limousine qui ait cette importance. En +somme la chsse d'Ambazac est l'une des plus belles qui subsistent; elle +peut lutter avec celle de Mozac (Puy-de-Dme). De mme poque, peu +prs, si elle n'offre point comme cette dernire de sujets maills, du +moins elle nous rvle chez les mailleurs limousins un sens trs pur de +la dcoration.... + +On peut poser comme un principe absolu et comme une marque distinctive +qui peuvent faire discerner facilement les chsses limousines, la forme +et la structure des pieds qui leur servent de supports. Ces pieds en +cuivre sont pris dans les plaques des cts qui forment la chsse et +comportent une dcoration de gravure, un dessin quadrill ou des +rinceaux. Ce n'est qu' Limoges qu'on a adopt ce systme de +construction trs simple, mais bien fait pour plaire des artisans qui +recherchaient surtout la fabrication bon march. + +[Illustration: Chsse de Mozac (Puy-de-Dme). (Limoges. Fin du XIIe +sicle.)] + +Un autre signe distinctif des chsses limousines et qui ne peut tromper +aucunement, c'est la prsence de crtes composes d'une plaque de +cuivre, munie ou non d'pis de fatage, mais reperce d'ouvertures que +l'on a compares avec raison des entres de serrure. Ce dessin n'est +en somme qu'une simplification dans la disposition des petites arcatures +en plein cintre qu' l'origine on avait voulu figurer sur cet ornement +de fatage. + +Enfin la prsence de ttes en relief sur un monument maill indique, +coup sr, une provenance limousine. Voil donc trois signes, la forme +des pieds, celle de la crte, la prsence de ttes en relief, auxquels +on peut certainement reconnatre une chsse limousine.... + + * * * * * + +Nous sommes loin de possder un aussi grand nombre de monuments civils +en orfvrerie maille: beaucoup de ces pices, menus bijoux ou objets +de toilette, nous sont parvenues isolment, et il nous est fort +difficile aujourd'hui de dterminer srement leur usage. Mais il est +vident que l'mail s'est appliqu indistinctement aux agrafes, aux +pommeaux d'pe, aux manches de couteaux, aux plaques de baudrier, des +botes de toutes formes et de toutes dimensions. La collection Victor +Gay renferme deux objets de ce genre fort curieux et remontant la fin +du XIIIe ou au commencement du XIVe sicle: ce sont une bote de +miroir deux valves, et une petite bote fard, fort analogue comme +forme aux vases du mme genre dont faisaient usage les anciens. Le +harnachement des chevaux pouvait aussi tre du domaine de l'mailleur, +et le Muse de Cluny possde un fort beau mors de cheval de ce genre; +mais ces monuments sont de la plus grande raret. Il n'y a, dans cette +srie civile, de rellement communs que les bassins laver, auxquels on +a donn le nom de _gmellions_, parce qu'ils vont par paire. Ces pices, +sortes de plats d'une mdiocre profondeur, sont dcors gnralement +d'une srie d'cussons maills, les uns conformes aux rgles du blason, +les autres absolument de fantaisie, ou bien de reprsentations +empruntes la vie civile: scnes de chasse ou de danse, jongleurs ou +mnestrels, etc. Tous les personnages, souvent assez bien dessins, sont +rservs et gravs sur un fond d'mail. Au revers se voient presque +toujours des ornements gravs: une fleur de lis, un griffon ou tout +autre motif de dcoration formant le centre d'une rosace dont les +extrmits viennent mourir sur les bords du plat. Dans chaque paire de +gmellions s'en trouve un qui est muni d'une sorte de goulot ou +gargouille en forme de tte de dragon. C'est ce goulot qui permettait de +verser de ce bassin, que l'on tenait dans la main droite, l'eau qu'il +contenait, et que l'on recevait dans le second bassin que l'on tenait +horizontalement dans la main gauche. De nombreuses miniatures nous +renseignent merveille sur cet usage. On sait qu'au moyen ge, poque +laquelle les soins de la toilette tenaient cependant une place assez +modeste dans la vie journalire, on ne se serait point mis table dans +une maison de quelque importance sans s'tre au pralable lav les +mains. Cet usage sufft expliquer la quantit de gmellions existant +encore aujourd'hui. Le jour o la mode des cuillers et plus tard des +fourchettes a fait tomber ce louable usage en dsutude, les gmellions +ont servi dans les glises recevoir les offrandes des fidles; de +meubles civils ils sont devenus religieux, et voil pourquoi le plus +grand nombre d'entre eux a perdu son ornementation d'mail; les +monnaies, sans cesse remues ou jetes sans prcaution, n'ont pas tard + la faire disparatre. + +Les coffrets, presque sans exception, n'ont t l'origine que des +meubles civils; par la suite des temps, ils ont pu tre transforms en +reliquaires; mais l'absence de tout symbole religieux dans leur +dcoration indique assez quel usage ils taient destins. Le coffret +du trsor de Conques remonte au commencement du XIIe sicle. Une +dcoration analogue de disques ou d'cussons de cuivre maill et dor a +t applique au XIIIe et au XIVe sicle des botes de bois, de +cuir ou d'ivoire. On connat l'un de ceux que possde le Muse du +Louvre; il provient de l'abbaye du Lys, et comme il contenait une +relique de saint Louis, le nom de ce roi lui est rest attach, bien que +d'aprs les synchronismes que l'ont peut tablir l'aide des cussons +qui le dcorent, il soit quelque peu postrieur au rgne de Louis IX, +trs probablement de l'poque de Philippe le Bel. Un coffret analogue +figure dans le trsor du Dme d'Aix-la-Chapelle; un autre est possd +par l'glise de Longpont; des fragments d'un quatrime se voient au +muse de Turin; ils proviennent de la cathdrale de Verceil o ce +coffret a servi pendant longtemps contenir la dpouille mortelle d'un +cardinal; enfin une autre dcoration de mdaillons de ce genre, trs +complte, fait aussi partie de la collection Dzialynska. Dans presque +toutes ces pices, les disques maills, cussons d'armoiries +polychromes ou mdaillons fond bleu, offrant des personnages ou des +animaux gravs ou rservs, n'taient pas appliqus directement sur le +bois. La bote tait d'abord recouverte d'une paisse couche de peinture + la colle par-dessus laquelle on posait une feuille d'tain. Cet +tain tait ensuite teint au moyen d'un vernis lger soit vert, soit +rouge, trs transparent, ce qui donnait toute la pice un grand clat +que venaient encore rehausser les dorures des plaques mailles. Tous +ces coffrets sont munis de couvercles plats, monts charnires, ferms +par des serrures en cuivre, d'un bon dessin, dans lesquelles viennent +s'engager des moraillons ou simples ou doubles. Les dragons que nous +avons dj vus figurer sur les crosses se retrouvent ici; ils servent +former soit les moraillons, soit les points d'attaches des charnires. +Des cabochons de cristal, teints diversement au moyen de paillons, des +clous de cuivre disposs symtriquement sur le fond, compltent cette +dcoration d'un got excellent.... + +[Illustration: Gmellions en cuivre maill. Limoges, XIIIe sicle. +(Muse de Cluny.)] + +Ds le milieu du XIIe sicle, les plaques des monuments de Geoffroy +Plantagenet et de l'vque d'Angers Eulger nous le prouvent, +l'maillerie avait t employe avec succs pour la dcoration des +tombeaux. Les Limousins ne semblent du reste pas avoir eu, l'origine, +le monopole de cette fabrication, car le tombeau de Henri, comte de +Champagne, lev Troyes, avait t fait par des orfvres allemands ou +lorrains. Quoi qu'il en soit, dans le courant du XIIIe sicle, les +Limousins dvelopprent si bien cette branche de leur industrie qu'ils +exportrent des tombeaux tout faits, exactement comme des chsses; c'est +ce qui fait qu'il subsiste encore, l'tranger, en Angleterre et en +Espagne, quelques-uns de ces monuments dont l'origine franaise n'est +pas douteuse. On a cit souvent l'appui de cette opinion un texte du +compte des excuteurs testamentaires de Gautier de Merton, vque de +Rochester, mentionnant un paiement fait Jean de Limoges pour le +tombeau de l'vque, qu'il alla, avec un aide, mettre lui-mme en place. +Le fait remonte 1276. La tombe de Gautier de Merton a disparu, mais il +subsiste encore en Angleterre, Westminster, dans le tombeau d'Aymar de +Valence, comte de Pembroke, un tmoin irrcusable de l'importation +limousine. Un tombeau d'vque, conserv dans la cathdrale de Burgos, +nous fournit la preuve du mme fait pour l'Espagne. + +[Illustration: Coffret dit de saint Louis. Travail limousin. poque de +Philippe le Bel. (Muse du Louvre.)] + +Dans toutes ces effigies funraires, la part du sculpteur est au moins +aussi grande que celle de l'mailleur. Sur un bloc de bois, +pralablement dgrossi suivant les contours gnraux de la statue, on a +appliqu des plaques de cuivre marteles et repousses, ciseles mme +dans certains cas. L'mail intervient dans les bordures, les ornements +des vtements, la dcoration des coussins et du fond sur lesquels +reposent la statue. Quelquefois, il est vrai, cette dcoration en mail +est fort considrable. Nous n'en voulons pour exemple que le tombeau des +enfants de saint Louis, autrefois conserv dans l'abbaye de Royaumont, +maintenant dans l'glise de Saint-Denis. + +Le nombre de ces tombes entailles, fabriques Limoges, a t fort +grand, et Gaignires nous a heureusement conserv le dessin de plusieurs +d'entre elles qui par la suite ont t livres, au poids du cuivre, +des chaudronniers, sans que ce vandalisme ait jamais profit ni ceux +qui l'ordonnaient ni ceux qui, en vritables brutes, n'y voyaient que +matire fabriquer des casseroles. La tombe des enfants de saint Louis, +dont le fond est orn de grands rinceaux et de figures d'anges et de +moines en prire, date de 1248; celle de Blanche de Champagne, femme de +Jean Ier, duc de Bretagne, date de la fin du XIIIe ou du +commencement du XIVe sicle; elle tait termine en 1306; on la +conserve au Muse du Louvre. Le monument du coeur de Thibaut V de +Champagne, Provins, est postrieur 1270, date de la mort de ce +prince. Voil celles qui subsistent aujourd'hui en France; mais nous +n'avons plus ni celle de Philippe de Dreux, la cathdrale de Beauvais +(1210), ni ceux de Graud, vque de Cahors, et d'Aymeri Guerrut, +archevque de Lyon, enterrs Grandmont en 1250 et 1245, ni ceux que +Jean Chatelas, bourgeois de Limoges, avait, avant 1267, faits pour les +comtes de Champagne, Thibaut III et Thibaut IV. Tout cela a t fondu. +Perte d'autant plus regrettable que si nous en jugeons par la +description du tombeau du cardinal de Taillefer, inhum La +Chapelle-Taillefer en 1312, ou par les dessins de celui de Marie de +Bourbon ([croix] 1274), dans l'abbaye de Saint-Yved-de-Braine, ces +monuments taient parfois trs somptueux; ce dernier notamment offrait +sur son pourtour trente-six figures de cuivre, en ronde bosse, places +sous des arcatures, qui, en juger par les inscriptions, taient des +portraits de personnages contemporains. + +E. MOLINIER, _L'maillerie_, Paris, Hachette, 1891, +in-16. _Passim._ + + + + +VI.--VILLARD DE HONNECOURT, ARCHITECTE DU XIIIe SICLE. + + +L'incertitude qui rgne sur les procds manuels des artistes du moyen +ge, l'ignorance absolue o l'on est de la manire dont se faisait leur +instruction, donneront quelque intrt la description d'un manuscrit +unique en son genre, qui parat avoir t le livre de croquis d'un +architecte du XIIIe sicle. J'appellerai album ce singulier ouvrage +qui fait partie des manuscrits de la Bibliothque nationale. C'est un +petit volume de 33 feuillets de parchemin cousus sous une peau paisse +et grossire qui se rabat sur la tranche. Une note, crite au XVe +sicle sur le verso du dernier feuillet, prouve qu' cette poque +l'album en contenait quarante et un; les mutilations qui ont rduit ce +nombre ont l'air d'tre dj anciennes. + +Comme les feuillets ne sont pas galiss entre eux, leurs dimensions +varient de 15 16 centimtres de largeur sur 23 24 de haut. Chacun +d'eux est couvert sur les deux cts de dessins la plume, qu'on voit +avoir t esquisss la mine de plomb. Des notes explicatives, conues +dans le dialecte picard du XIIIe sicle et crites en belle minuscule +de la mme poque, accompagnent plusieurs de ces dessins. + +Ces notes manuscrites fournissent sur l'auteur de l'album, sur l'poque + laquelle il vivait, sur ses travaux, quelques notions. + +Au verso du premier feuillet on lit: + +_Wilars de Honecort vous salue, et si proie a tos ceus qui de ces +engiens ouverront, con trovera en cest livre, qu'il proient por s'arme +et qu'il lor soviengne de lui; car en cest livre puet on trover grant +consel de le grant force de maconerie et des engiens de carpenterie; et +si trovers le force de le portraiture les trais ensi comme li ars de +jometri le command et enseigne._ Villard de Honnecourt vous salue et +prie tous ceux qui travailleront aux divers genres d'ouvrages contenus +en ce livre, de prier pour son me et de se souvenir de lui; car dans ce +livre on peut trouver grand secours pour s'instruire des principes +fondamentaux de la maonnerie et de la construction en charpente. Vous y +trouverez aussi la mthode pour dessiner au trait, selon que l'art de +gomtrie le commande et enseigne. + +Cette note peut passer pour une prface. Elle apprend le nom de +l'auteur, le lieu de son origine, la nature ainsi que la destination de +son livre. Villard de Honnecourt ayant compos ce recueil, le lgue aux +gens de son mtier, qui y trouveront nombre de procds pour la pratique +de la maonnerie, la construction en charpente et l'application de la +gomtrie au dessin. Il leur demande, en rcompense, d'avoir mmoire de +lui et de prier pour son me. + +Villard de Honnecourt, en juger par son surnom, tait Cambrsien, car +Honnecourt est un village sur l'Escaut, cinq lieues de Cambrai. Cette +prsumable origine prend la consistance d'un fait certain par la +prsence dans l'album de deux dessins, dont l'un est le plan de l'glise +de Vaucelles, abbaye situe tout ct d'Honnecourt; dont l'autre +reprsente galement, en plan, le choeur de l'glise cathdrale de +Cambrai. + +De mme que tous les hommes de son temps qui savaient quelque chose, +notre architecte avait beaucoup voyag. _J'ay est en moult de +terres_, dit-il en un endroit, et l'appui de son dire, il invoque les +monuments de tous pays runis dans son album. En effet, c'est presque un +itinraire que ce manuscrit. On l'y voit traverser la France du nord +l'ouest, puis parcourir l'empire d'Allemagne jusque par del ses limites +les plus recules. S'arrtant une fois Laon il y prend le croquis de +l'une des tours de la cathdrale, la plus belle tour qu'il y ait au +monde, son avis. Ses tudes minutieuses sur la cathdrale de Reims +prouvent qu'il sjourna longtemps dans cette ville. Son passage Meaux +est constat par un plan de Saint-tienne, son passage Chartres par un +dessin de la grande rose occidentale de Notre-Dame. Plus loin, on le +trouve install devant le portail mridional de la cathdrale de +Lausanne dont il copie la rose existante encore aujourd'hui. Enfin, +l'album atteste un long sjour de l'auteur en Hongrie. + +Il est regretter que le manuscrit de Villard de Honnecourt fournisse +moins de renseignements sur ses travaux comme architecte que sur ses +prgrinations. On n'y voit qu'une composition signe de lui; encore en +partage-t-il le mrite avec un confrre. Cet ouvrage consiste en un plan +de sanctuaire pour une glise de premier ordre. Le choeur est +envelopp d'une double galerie et de neuf chapelles, les unes de forme +carre, les autres en hmicycle. Elles alternent sur ce double patron +droite et gauche de l'abside qui est carre. + +Dans l'intrieur, on lit cette lgende: _Istud bresbiterium[90] +invenerunt Vlardus de Hunecort et Petrus de Corbeia inter se +disputando_. + +Ainsi cette disposition insolite fut le rsultat d'une confrence entre +Villard et un sien confrre appel Pierre de Corbie; rien n'indique +d'ailleurs qu'elle ait t excute.... + +Des dates certaines permettent de faire sortir Villard de la grande +cole du temps de Philippe Auguste; elles le placent au beau milieu de +cette gnration d'hommes par l'industrie de qui le genre gothique +atteignit, comme systme de construction, ses derniers +perfectionnements[91].... + + [M. J. Quicherat classe ensuite, en neuf chapitres, les matires + traites ple-mle dans l'Album. Voici les titres de ces chapitres: + 1 Mcanique; 2 Gomtrie et trigonomtrie pratique; 3 Coupe des + pierres et maonnerie; 4 Charpente; 5 Dessin de l'architecture; + 6 Dessin de l'ornement; 7 Dessin de la figure; 8 Objets + d'ameublement; 9 Matires trangres aux connaissances spciales + de l'architecte et du dessinateur. Voici le dernier chapitre:] + +Villard de Honnecourt parat avoir t curieux de l'tude de la nature. +Sa mmoire tait orne de tous les on-dit dont la science zoologique se +composait alors exclusivement. L'une des figures de lion qu'il a +dessines donne lieu notre auteur de rapporter le fait suivant: Je +veux vous dire quelque chose de l'ducation du lion. Celui qui dresse le +lion a deux petits chiens; lorsqu'il veut faire faire quelque chose au +lion, il lui dit son commandement. Si le lion grogne, il bat ses petits +chiens. Or le lion a si grand peur voir battre les petits chiens, +qu'il rprime son humeur et fait ce qu'on lui commande. Je ne parle pas +du cas o il serait en colre, car alors il ne cderait ni par mauvais, +ni par bon traitement. + +A la page suivante, il donne cette explication au-dessus du dessin, fort +peu russi, d'un porc-pic: Voici un porc-pic. C'est une petite bte +qui lance ses soies quand elle est en colre. + +Enfin il donne, en terminant son manuscrit, une instruction qui ne me +semble convenir qu' la confection d'un herbier: Cueillez vos fleurs au +matin, de diverses couleurs, en ayant soin que l'une ne touche pas +l'autre. Prenez une espce de pierre qu'on taille au ciseau; qu'elle +soit blanche, lisse et mince; puis mettez vos fleurs sous cette pierre, +chaque espce part. Par ce moyen vos fleurs se conserveront avec leurs +couleurs. Il y a conclure de l qu'il pratiquait la botanique, au +moins comme amateur. S'il ne se proccupait pas tant de la couleur, on +pourrait dire que c'tait pour avoir des modles d'ornements mettre +sur les chapiteaux des colonnes, puisque c'est de son temps que les +fleurs de nos pays, imites en placage, ont commenc remplacer, pour +la dcoration de l'architecture, les feuillages et fleurons imaginaires +de l'antiquit. + +C'est un autre ordre de connaissances, l'art du potier, qu'est +emprunte la recette suivante: On prend chaux et tuile romaine pile, +et vous faites peu prs autant de l'une que de l'autre, mettant plutt +la tuile en excs, de telle sorte que ce soit sa couleur qui domine. +Dtrempez ce ciment d'huile de graine de lin. Vous en pourrez faire un +vase contenir de l'eau. C'tait une poterie crue qui devait avoir la +consistance de la pierre. Le moyen ge le tenait certainement de +l'antiquit. Sa composition ressemble beaucoup celle de certains +mortiers que Paul le Silentiaire dit avoir t employs la +construction de Sainte-Sophie. + +Je crois reconnatre la prparation d'une pte pilatoire dans une autre +recette, crite immdiatement aprs la prcdente: On prend chaux vive +qui a bouilli et orpiment; on met le tout dans de l'eau bouillante avec +de l'huile. C'est un onguent bon pour ter le poil. + +Enfin comme remde aux blessures qu'on se faisait souvent autour de lui, +Villard de Honnecourt avait trouv dans ses lectures, ou reu de quelque +empirique, l'ordonnance que voici: Retenez ce que je vais vous dire. +Prenez des feuilles de chou rouge, de la _sanemonde_ (c'est une plante +qu'on appelle chanvre-btard), aussi de la plante appele tanaisie et du +chnevis ou semence du chanvre. Broyez ces quatre plantes, de sorte +qu'il n'y ait pas plus de l'une que de l'autre. Ensuite vous prendrez de +la garance, en quantit double de chacune des quatre autres plantes. +Broyez-la aussi et mettez ces cinq plantes dans un pot pour les faire +infuser avec du vin blanc, le meilleur que vous pourrez avoir, en vous +rglant pour la dose sur ce que la potion ne soit pas trop paisse et +qu'on la puisse boire. N'en buvez pas trop, vous en aurez assez d'une +pleine coquille d'oeuf. Quelque plaie que vous ayez, vous en gurirez. +Essuyez vos plaies d'un peu d'toupes, mettez dessus une feuille de +chou rouge, puis buvez de la potion, le matin et le soir, deux fois par +jour. Elle vaut mieux infuse dans de bon vin doux que dans d'autre vin; +le vin doux fermentera avec les plantes. Si vous en infusez dans du vin +vieux, laissez-les deux jours avant d'en boire. + +Aprs tout ce qui prcde, je crois qu'il me sera permis, toute +proportion garde entre les deux poques, de dfinir par les paroles de +Vitruve l'instruction de l'architecte au XIIIe sicle: _Eum et +ingeniosum esse oportet et ad disciplinas docilem; et ut litteratus sit, +peritus graphidos, eruditus geometria et optices non ignarus, instructus +arithmetica, historias complures noverit, philosophos diligenter +audiverit, musicam sciverit, medicin non sit ignarus_. + +J. QUICHERAT, _Mlanges d'archologie et d'histoire_, +t. II, Paris, A. Picard, 1886, in-8. + + + + +VII.--LA SOCIT FRANAISE AU XIIIe SICLE. + + +I.--LE CLERG NORMAND, D'APRS LE REGISTRE D'EUDE RIGAUD. + +Eude Rigaud est un des hommes les plus remarquables du rgne de saint +Louis. Les historiens du XIIIe sicle ont gard sur lui un profond +silence. Quelques lignes consacres sa mmoire n'eussent cependant pas +t dplaces dans les histoires du saint roi, qui l'honora de sa +confiance et de son amiti; heureusement il nous est parvenu un document +qui, mieux qu'aucun historien, nous rvle dans ses moindres +particularits la vie de cet illustre prlat. Nous voulons parler du +registre o il a consign jour par jour les actions des vingt et une +annes de son piscopat. C'est dans ces notes, non destines la +publicit, qu'il faut chercher un tableau fidle des moeurs du clerg +du XIIIe sicle. C'est l aussi qu'il faut suivre les patients +efforts d'un homme qui consacra sa vie tout entire rprimer les +nombreux excs des clercs de son temps.... + +Eude Rigaud, entr en 1242 dans l'ordre de saint Franois, fut sacr +archevque de Rouen au mois de mars 1247. Son premier soin fut la visite +des doyenns ruraux de son diocse. Dans l'impossibilit de se +transporter sur chaque paroisse, il runissait tous les curs d'un +doyenn dans une mme assemble. L se faisait une svre enqute sur +les moeurs de chacun d'eux. Six prtres, investis des fonctions de +jurs (_juratores_) dnonaient hardiment tous les dsordres que la voix +publique imputait leurs confrres. Ces dsordres peuvent tre +rattachs aux chefs suivants: + +_Excs de boisson._--_Querelles._--Je trouve plusieurs fois rpt le +reproche de frquenter les tavernes et celui de boire jusqu'au gosier. +De l des rixes, de l des habits oublis dans les lieux de dbauche, de +l mme des clercs tendus ivres-morts dans les champs.--Outre les +querelles nes de la boisson, d'autres prennent leur source dans le +caractre violent de certains curs amis de la discorde. Ils prennent +part aux mles, ils se battent avec leurs paroissiens; un d'entre eux +tira mme l'pe contre un chevalier. + +_Commerce._--Le plus ordinairement l'accusation se borne signaler tel +ou tel cur comme s'adonnant au ngoce. Dans beaucoup de cas cependant, +la nature de ce ngoce est spcifie. Il consiste, par exemple, donner +son argent aux commerants pour en retirer l'intrt, avoir des +navires sur la mer, s'immiscer dans le commerce des bois, louer des +terres pour les ensemencer, prendre des fermes, percevoir les droits +de page et de tonlieu, engraisser des porcs, vendre des bliers, +des vaches, des chevaux, du chanvre, du vin, du cidre. Les curs +dbitants de boissons poussaient l'abus jusqu' enivrer leurs +paroissiens. Le commerce des grains est aussi svrement prohib. Il +parat que ds lors les spculateurs sur les denres connaissaient les +marchs terme. + +_Jeux._--Les jeux dfendus sont les ds, la boule, le palet. En 1248, on +faisait un reproche au prtre de Baudriou Bosc de prendre part aux +tournois. + +_Habits._--D'aprs les statuts synodaux, les prtres ne devaient monter + cheval qu'avec des chapes rondes et fermes. Malgr cette +prescription, beaucoup voyagent en soutanes ouvertes ou en tabards, ce +qui est probablement la mme chose. La chape avait un capuchon: certains +prtres sont nots pour ne l'avoir point rabattu sur leur tte et lui +avoir prfr la coiffe. Ceux dont les gots mondains ne se contentaient +mme pas du tabard et de la coiffe prenaient l'habit des gens de guerre +et portaient des armes. Notons encore le reproche adress un prtre +d'avoir achet un habit sculier. + +_Abus dans l'administration ecclsiastique._--Des curs non promus la +prtrise ngligent de se prsenter aux ordinations, ou bien, quand ils +ont reu cet ordre, passent des annes entires sans clbrer; d'autres +ne rsident point dans les paroisses qui leur sont confies; ils exigent +un salaire pour administrer les sacrements; un chapelain fut rprimand +pour avoir, la veille de Nol, chant la messe prix d'argent. +L'accusation d'avoir clbr des mariages clandestins ou sans faire les +bans est trs rare. La location, l'engagement ou l'alination des livres +de l'glise est svrement interdite et peu de curs sont en dfaut pour +ce sujet. Il n'en est pas de mme quant l'obligation o ils sont de se +rendre aux synodes, chapitres ou kalendes. + +Tels sont les principaux abus qu'Eude Rigaut trouva dans le clerg +sculier de son diocse. Les moyens qu'il employa pour y mettre un terme +furent assez divers. Pour les moindres dsordres, il tablit des amendes +pcuniaires qui se levaient par les doyens. C'est ainsi qu'il force les +curs venir aux synodes et se procurer des chapes. Le cur de +Virville devait payer cinq sous toutes les fois qu'il s'enivrait ou +seulement qu'il entrait dans une taverne situe moins d'une lieue de +son domicile. Pour les fautes plus graves, l'vque et pu recourir aux +censures canoniques, et prononcer la suspense ou l'interdiction; mais +ces chtiments avaient dj perdu bien de leur efficacit et +l'excommunication mme n'empchait pas certains prtres de remplir leurs +fonctions habituelles. Il eut encore pu dfrer les coupables aux +tribunaux ecclsiastiques, mais cette voie tait longue et souvent le +coupable n'et pas t atteint. Eude prfra d'autres moyens, il exigea +de ceux qu'il avait trouvs en dfaut des lettres authentiques, par +lesquelles ils avouaient leurs torts, promettaient de s'en corriger, et +dclaraient que s'ils venaient manquer leur engagement, ils seraient +par l mme, et sans aucune procdure, privs de leur bnfice.... + +Ces mesures n'avaient pour but que de rformer le clerg pourvu des +bnfices avant l'intronisation d'Eude Rigaud. Pour prvenir ces abus +dans la gnration suivante, il usa d'une grande circonspection dans +l'admission des clercs prsents par les patrons. Persuad que dans le +prtre les moeurs sont en rapport avec l'instruction, il leur faisait +subir un examen, avant de leur confrer un bnfice. Le registre +contient les procs-verbaux de plusieurs de ces examens. Nous ne pouvons +nous empcher d'en rapporter un exemple. Nous prenons au hasard un +prtre, nomm Guillaume, prsent l'glise de Rotois. + +Son examen eut lieu le 8 des kalendes de mars 1258. Les examinateurs +taient, outre l'archevque, Symon, archidiacre de Rouen, matre Pierre +d'Aumalle, chanoine de Rouen, frre Adam Rigaud et Jean de Morgneval, +clerc du prlat. Le candidat fut interrog sur ce passage de la Gense: +_Ade vero non inveniebatur adjutor similis ejus, inmisit ergo Dominus +Deus soporem in Adam_, etc. Voici comment il construisit cette phrase et +la rendit mot mot en langue romane: _Ade_ Adans, _vero_ adecertes, +_non inveniebatur_ ne trouvoit pas, _adjutor_ aideur, _similis_ +samblables, _ejus_ de lui. _Dominus_ nostre sire, _immisit_ envoia, +_soporem_ encevisseur, _in Adam_.... A la demande qu'on lui adressa de +dcliner le mot _inmisit_, il rpondit: _inmitto_, _tis_, _si_, _tere_, +_tendi_, _do_, _dum_, _inmittum_, _tu_, _inmisus_, _inmittendus_, _tor_, +_teris_, _inmisus_, _tendus_. On lui fit faire le mme exercice sur le +verbe _repplere_, et, comme il avait dit au grondif _repplendi_, +l'archevque insista et lui fit peler (_sillabicari_) ce dernier mot, +qu'il divisa en quatre syllabes, _rep-ple-en-di_. Eude Rigaud leva la +sance en constatant son incapacit chanter le morceau: _Voca +operarios_. Nous ignorons si les juges le dclarrent admissible. + +Des candidats, rejets la suite d'examens encore moins brillants que +le prcdent, en appelrent au pape. Ces appels taient une arme dont +s'emparaient tous ceux qui se trouvaient atteints par la juste svrit +de l'archevque. Mais il ne s'en mettait gure en peine, car il +jouissait du plus haut crdit la cour de Rome; et comme on avait +subrepticement obtenu contre lui quelques lettres du pape pour le faire +comparatre devant des juges trangers, Innocent IV, le 2 des kalendes +d'avril 1250 rvoqua ces lettres et dfendit qu'on le mt en cause hors +de son diocse.... + +L. DELISLE, _Le clerg normand au XIIIe sicle_, dans +la _Bibliothque de l'cole des chartes_, 1846. + + +II.--BOURGEOIS ET MARCHANDS, D'APRS LES SERMONS. + +Le bourgeois de Paris, au XIIIe sicle, a dj quelque chose du type +de l'esprit fort moderne. Tout en conservant la foi de ses pres, il +affiche pour les sermons et les sermonnaires un certain ddain. Voit-il +un prtre monter en chaire? Il lui tourne le dos, et sort de l'glise +jusqu' ce que sa parole ait cess de retentir; habitude commune, du +reste, aux importants de plus d'une cit. Il a confiance dans les +avantages que lui donnent sa richesse et les privilges envis de sa +caste. Un bourgeois du roi! Malheur qui l'offense! Le tmraire est +aussitt tran devant le souverain, il est atteint et convaincu d'avoir +enfreint les liberts de la ville, il est frapp dans sa personne et +dans ses biens. Parfois, cependant, ces poursuites judiciaires tournent +au dtriment du plaignant, et l'agresseur est renvoy absous. _Inde +ir!_ Toute l'histoire du temps est remplie de querelles semblables +entre la jeunesse turbulente des coles et la fire bourgeoisie de la +capitale. La noblesse se permet aussi de violer les franchises: elle +n'en est pas toujours punie, mais elle n'chappe pas au jugement. Un +chevalier, passant un jour sur un des ponts de Paris, rencontre un +bourgeois blasphmant outrance; la colre l'emporte, et, d'un coup de +poing, il lui brise une partie de la mchoire. Arrt sur-le-champ, il +est cit pour ce dlit devant le tribunal du roi, et, aprs avoir +attendu son audience pendant fort longtemps, il expose ainsi sa dfense: +Seigneur, vous tes mon roi terrestre, et je suis votre homme-lige; si +j'entendais quelqu'un vous dnigrer ou vous dire des sottises, je ne +pourrais me contenir et je vengerais votre injure. Eh bien! celui que +j'ai frapp outrageait de mme mon roi cleste: comment serais-je rest +impassible? Et le prince qui n'aimait pas les blasphmateurs (ce trait +se rapporte peut-tre saint Louis) le laissa aller en libert. + +Il n'tait pas rare de voir des membres de la bourgeoisie, sortis d'une +condition infime, s'lever aux plus hauts degrs de la fortune et mme +de la science. Tout citadin rvait, comme aujourd'hui, pour son fils +l'opulence ou la renomme; l'immobilit des rangs sociaux n'tait plus +si rigoureuse. Le chef d'une puissante famille de cette classe, Jean +Poinlane, nous est montr par Pierre de Limoges commenant sa carrire +dans la dernire indigence: il courait les rues en colportant de la +viande dans un grand plat (_perapside_), et n'avait pas d'autre +gagne-pain; c'tait, selon toute apparence, un apprenti boucher. Devenu +plus tard un des plus riches personnages de la capitale, il fit +enchsser ce vieux plat dans une monture d'or et d'argent, en souvenir +de sa pauvret premire; il le gardait comme une relique et se le +faisait prsenter les jours de bonne fte. Son fils tait, vers le +milieu du XIIIe sicle, un docteur clbre dans l'Universit, li +avec Pierre de Limoges et connu sous le nom de Jean de Paris; il +embrassa plus tard l'ordre de saint Dominique. + +Le principal instrument de la richesse des bourgeois, c'tait le ngoce. +L'industrie tait fort limite, la spculation dans l'enfance; et +pourtant l'on retirait du commerce des avantages considrables. Il est +vrai de dire que ce n'tait pas toujours sans avoir recours la fraude: +les petits marchands comme les gros employaient bien des stratagmes que +l'on croit gnralement d'invention plus moderne. La morale de la chaire +est sans piti sur ce point, et elle a vraiment de quoi choisir parmi +les ruses de mtier dignes de fltrissure. Les aubergistes et les +cabaretiers mlent en cachette de l'eau leur vin, ou du mauvais vin +du bon. L'htelier fait payer une mauvaise chandelle dix fois sa valeur, +et rclame encore un supplment si l'on a eu le malheur de se servir de +ses ds; petites extorsions qui sont de droit aujourd'hui. De maudites +vieilles, comme les appelle un austre critique, frelatent +abominablement le lait, ou, lorsqu'elles veulent vendre leur vache, +cessent de lui en tirer quelques jours auparavant, pour que ses mamelles +gonfles fassent croire qu'elle en produit davantage. Elles cherchent +donner leurs fromages une apparence plus grasse en les plongeant dans +la soupe (_in pulmentis suis_). Le chanvre ou la filasse, qui s'achte +au poids, est dpose durant une nuit sur la terre humide, afin de +devenir plus lourde. Les bouchers usent d'un artifice qui demande plus +d'habilet: ils _soufflent_ la viande et le poisson (car ils tiennent +ces deux denres la fois). Avant de livrer un porc, ils ont soin d'en +extraire le sang, dont ils se servent pour rougir la gorge des poissons +dcolors par la vtust. Ils vendent aussi des chairs cuites (la +charcuterie), mais ils s'arrangent de manire ne pas moins gagner +dessus. Il y a sept ans que je n'ai achet de viande ailleurs que chez +vous, disait l'un d'eux un chaland naf, dans l'espoir d'obtenir un +rabais sur ses fournitures.--Sept ans! lui rpondit-il plein +d'admiration, et vous vivez encore! + +Ce n'est l, sans doute, qu'un apologue spirituel; mais Jacques de Vitry +raconte comme tant positivement arriv, durant son sjour en Palestine, +le trait d'un empoisonneur de mme espce, qui, dans la ville d'Acre, +vendait aux plerins des mets corrompus. Pris un jour par les Sarrasins +et conduit devant le Soudan, il lui prouva d'une faon premptoire qu'il +le dbarrassait chaque anne de plus de cent de ses ennemis: cette +factie lui valut sa grce. + +Les accapareurs ne sont pas moins criminels. Ils cachent les denres +pour faire venir la disette et la chert; mais qu'arrive-t-il? Dieu les +punit en envoyant le beau temps, et ils finissent par se pendre de +dsespoir sur leurs monceaux de grains. Les marchands d'toffes se +vantent de rattraper sur la bure ce qu'ils perdent sur l'carlate +(_melius est lucrari in burello quam perdere in scarletis_). Ils ont +une aune pour vendre et une autre pour acheter; mais le diable en a une +troisime, avec laquelle, suivant le proverbe, _il leur aulnera les +costez_. Ils ne mettent leurs articles en talage que dans les rues +obscures, afin de tromper le public sur leur qualit (il faut se +souvenir aussi que les rues claires n'abondaient pas); mais ils seront +eux-mmes privs de la lumire ternelle. Les changeurs, les orfvres, +dont le grand pont de Paris est couvert, ourdissent des complots pour +rendre vile la monnaie prcieuse, et _vice versa_: c'est encore une +manire de dpouiller les voyageurs et les passants. On en voit mme qui +trient les deniers les plus lourds pour en extraire de l'argent; et non +contents d'altrer les bons, ils en fabriquent de faux, qui seraient +trs difficiles reconnatre s'ils n'taient plus doux au toucher. + +Mais de tous les crimes enfants par l'esprit de ngoce et de +spculation, il n'en est pas de plus grave, aux yeux de l'glise, que +l'usure. La morale religieuse, comme la loi civile, du reste, se +proccupe sans cesse de la rpression de cet abus, si rpandu alors, et +pourtant bien plus svrement jug que de nos jours. L'usure est +assimile au vol pur et simple: il n'y a qu'un seul moyen de la rparer, +c'est la restitution. La lgitimit de l'intrt n'est point admise en +principe. Les usuriers sont des monstres dans la nature: Dieu a cr les +cultivateurs, les clercs, les soldats; mais c'est le diable qui a +invent cette quatrime catgorie. Aussi les exemples les plus +effrayants, les histoires les plus saisissantes circulent-elles sur leur +compte. Il est rare qu'ils veuillent abandonner au moment de la mort le +fruit de leurs longues rapines, amass avec tant d'acharnement: le +remords les assige, ils cherchent mille moyens d'expier leur avarice, +ils font des prires, des aumnes; mais enfin ils ne restituent pas, et +ils expirent dans l'impnitence. Leur dpouille mortelle, dans ce cas, +ne doit pas tre ensevelie en terre chrtienne. Cette rgle n'est +cependant pas applique dans toute sa rigueur, comme l'indique le trait +suivant. Un usurier, tant mort, fut mis dans le cercueil: mais, +lorsqu'il s'agit de le transporter au cimetire, personne ne put le +soulever; la bire demeurait cloue au sol. Un _ancien_ dit alors: Vous +savez que c'est la coutume, en cette ville, que chacun soit descendu +dans la tombe par ses pairs, les prtres par les prtres, les bouchers +par les bouchers, etc. Vous n'avez donc qu'une chose faire: c'est +d'appeler quatre usuriers. Le conseil fut trouv bon, et, en effet, les +collgues du dfunt enlevrent sans difficult le cercueil. + +tienne de Bourbon atteste avoir vu, lorsqu'il tudiait Paris, +apporter dans l'glise de Notre-Dame un de ces malades, consums par le +_feu sacr_ ou _mal des ardents_, qui venaient implorer de la sainte +Vierge leur gurison. Ses voisins le disaient enrichi par l'usure. Les +prtres l'exhortrent renoncer aux biens qu'il avait acquis par ce +moyen coupable, afin de pouvoir obtenir la sant. Mais il refusa avec +persistance. Son corps devint alors tout noir, et il fallut le renvoyer +de l'glise: il rendit l'me le soir mme. + +Ces chtiments exemplaires n'empchaient pas les adorateurs de la croix +d'argent d'tre redouts et honors durant leur vie. On en voyait +ruiner de braves chevaliers partant pour la croisade, rduire leur +famille la dernire indigence, et les faire emprisonner eux-mmes par +le seigneur du lieu, sitt qu'ils ne pouvaient plus leur extorquer ni +gages ni deniers. Petit petit, et d'usure en usure, ils arrivaient +se crer un nom, une position influente; comme ce jeune vaurien, qu'on +appelait d'abord le _galeux_, et qui, tant parvenu par des gains +illicites pouvoir s'habiller convenablement, se fit appeler _Martin +Galeux_; lorsqu'il eut accru sa fortune, on le nomma _seigneur Martin_, +tout court; puis enfin il devint immensment riche, et on ne lui dit +plus que _monseigneur Martin_, en le traitant comme un personnage digne +de tous les respects.... + +A. LECOY DE LA MARCHE, _La Chaire franaise +au moyen ge_, Paris, H. Laurens, +1886, 2e d. _Passim._ + + +III.--LES VILAINS, D'APRS LES FABLEAUX. + +Voici maintenant les misrables huttes des vilains, agglomres en +hameaux ou plantes au milieu d'un clos, comme ces maisons du +Gastinois, dont chacune est en un espinois. L'tablissement de chacun +se compose, ou devrait se composer, au complet, d'un corps de logis +destin l'habitation, d'un _bordel_ (grange), d'un _buiron_ ou cabane + mettre le foin, d'un four et d'un bcher pour le bois, avec des +ranges de _bacons_ (quartiers de lard) pendus aux poutres fatires. +Comme mobilier, un lit sommaire: + +..... En .I. angle +.I. lit de fuerre(_a_) et de pesas(_b_) +Et de linceus(_c_) de chanevas(_d_)... + +(_a_: Grosse paille;) (_b_: paille;) (_c_: draps;) (_d_: grosse toile de +chanvre.) + +une table mengier, des bancs autour du foyer, une ou plusieurs +huches; au mur sont accrochs un crible, un sas et d'autres instruments +aratoires ou de cuisine, avec des armes: arc, lance, pes rouilles, +_mauele_ (houlette), _gibet_ (gourdin), van, rteau, _picois_ (pioche), +cognes, pelles, serpes, faucilles, bche, hache d'acier. Ajoutez, dans +les dpendances, une cuve baignier, une charrette, une selle +charretire--avec le _forrel_ (tui de cuir), la dossire, les traits, +l'avaloire, les _penels_ ou coussins de selle, et la _meneoire_ ou +limon--la charrue, l'aiguillon, la herse, la civire avec ses _fesches_ +ou bretelles. Derrire le foyer, la _toraille_ o schent les graines; +au manteau de la chemine, la bote sel, le _craisset_ ou _grassot_ +(lampe graisse) pour l'hiver, les landiers, la louche, le gril, le +croc traire du pot la chair quand elle est cuite, les tenailles, le +soufflet, le mortier, le _molinel_ (petit moulin), le _pestel_ (pilon), +le trpied, le chaudron brasser le bouillon. et l, d'autres +outils encore: le sarcloir pour ter les chardons, la faucille, +l'alesne, l'trille, le couteau pain taillier, la queue aiguiser, +les forces tranchantes, les sacs et la boissellerie, la doloire, la +bisaigu d'acier, la tarire, les fers mortaises, le canivet, la +_foisne_ (fourche), les engins pcher, les paniers poisson, les +cruches, les grandes et les petites jattes, les cuelles, les hanaps, +les _foisselles_. Au plafond se balance le _chasier_ (panier +claire-voie) o se conservent les fromages; il y a une chelle mobile +pour y accder.--Le fableau _De l'oustillement au vilain_, qui fournit +cette curieuse numration du mobilier idal qu'un vilain son aise +doit acheter en se mariant, contient aussi quelques indications sur le +costume des rustres: souliers, chausses, _estivaus_ (bottes), houseaux, +_cotele_ (robe de dessous), surcotel, chaperon, chapel, courroie et +coutelire, aumnire, bourse, _moufles_ ou gants de cuir solide pour +travailler aux haies d'pine[92].--La nourriture des vilains se compose +de pain, de fves, de choux, de raves, d'aulx, de poireaux, d'oignons; +peu de viande[93]. Les _charbones_, ou tranches de lard grsilles +grand feu, taient le plat de rsistance des jours de fte, avec le flan +et le _mortreuil_ (soupe au pain et au lait trs paisse). + +Les vilains, ainsi logs, quips et nourris, n'ont pas eu le bnfice +de la bienveillance des jongleurs, pauvres hres sortis de leurs rangs, +il est vrai, mais qui avaient gagner le pain quotidien en amusant la +classe dirigeante des bourgeois et des chevaliers. Croquants, paysans, +laboureurs, sont, dans presque tous les fableaux, le point de mire de +railleries mchantes, quelquefois d'invectives froces. Quelques-unes de +ces grossires flatteries l'adresse des gens bien ns, auxquels les +rimeurs se plaisent attribuer une origine totalement diffrente de +celle des misrables, poussent l'exagration jusqu'au dlire: + + Plaust a Deu, le roi puissant, + Que je fusse roi des vilains! + A mal port fussent ariv! + Ja vilains ne fust tant os + Que il un mot osast parler, + Ne mais por del pain demander + O por sa patenostre dire. + Moult eussent en moi mal sire. + +Les vilains, au gr des bouffons de leurs matres, ne sont pas assez +rudement traits. Le vilain puant est n d'une incongruit lche par +un ne. Dieu, qui dteste sa race, l'a donn aux seigneurs pour qu'il +les serve silencieusement, taillable et corvable sans merci. S'il se +plaint, qu'on le mette en prison; s'il a fait quelque conomie, qu'on la +lui prenne. A-t-il la prtention de manger de temps en temps de bonnes +choses? qu'on l'en empche: + + Il deussent mangier chardons + Roinsces, espines et estrain[94], + Au diemenche por du fain + Et du pesaz en leur semaine... + Il deussent parmi les landes + Pestre avoec les bues cornus, + A .IIII. piez aler toz nus. + +Il faut renoncer numrer les vices attribus aux vilains. Ils +ressemblent fort, du reste, ceux dont quelques conomistes accusent +les humbles pour se dispenser de les plaindre. Vilains ne sont jamais +contents, ni de leur excellent patron, ni du bon Dieu: + + Tout li desplet, tout li anuie, + Vilains het bel, vilains het pluie, + Vilains het Dieu quand il ne fait + Quanqu'il[95] commande par souhait. + +Ils sont horriblement sales; l'enfer mme, dit Rutebeuf, n'en veut pas, +tant ils sentent mauvais. On raconte qu'un vilain, gar dans la rue des +piciers, Montpellier, est tomb terre, pm, avant d'avoir fait +deux pas; c'est le parfum inaccoutum des pices qui le suffoque; un +prud'homme qui passe par l, suggre, pour le ressusciter, de lui +placer sous le nez une pellete de fumier: + + Quand cil sent du fiens[96] la flairor + Les elz oevre, s'est sus sailliz + Et dist que il est toz gariz. + +D'o la conclusion que _Ne se doit nul desnaturer_: la salet est +l'lment du vilain; il doit y rester. Aussi bien, il s'y complat, et +son imprvoyance l'y condamne. Pourquoi se permet-il de prendre femme? +Il serait plus son aise, s'il avait la sagesse de rester seul; mais +ces gens-l ne calculent pas. Il n'a pas pargn dix sous qu'il songe au +mariage et qu'il a dj dit une fille du pays: + + Ma douce seur, + Je vous ainme de tout mon cuer. + +Les voisins commencent bavarder. Le garon, disent-ils, gagne sa vie; +il n'est pas dbauch; avec de l'conomie ils noueront bien les deux +bouts. Cependant le pre de la promise, homme sage, hsite consentir; +il sait bien qu'il n'a pas de quoi constituer une dot convenable, mais +la mre mangerait plutt du fer et du bois que de renoncer +l'tablissement de la pauvrette avec celui qui l'aime; elle livre assaut + la chancelante prudence de son mari avec une intarissable et trs +touchante loquacit: + + Nous li donrons une vakielle + Et .I. petitet de no terre; + J'ai de mes coses entor mi + De mes napes et de men lin... + Si vous taisis d'ore en avant! + Laissis m'ent convenir atant. + +Le garon, qui un sien parent a promis de le loger gratuitement, +contracte quelques dettes pour les frais de la noce. Il se marie. Le +lendemain, les amis et connaissances viennent apporter leurs humbles +cadeaux: vin, pain, un porcelet, deux glines, peu d'argent; les +commres du voisinage n'valuent pas la premire mise de fonds du jeune +mnage plus de huit sous de deniers. Le porcelet et les poules font +leurs ordures dans la pice qu'ils occupent; le propritaire s'en plaint +rudement. Le pauvre mari, qui voit sa jeune femme pleurer, vend tout le +linge du trousseau pour acheter une cabane o ils seront chez eux: + + Une maison et .I. pourciel + U il pueent leur huche assir + Et leur lit faire a lor plaisir. + +Pendant ce temps-l, l'argent emprunt aux usuriers porte intrt. +L'homme travaille toute la journe sans rattraper l'arrir. Alors les +rcriminations vont leur train: + + Que dites-vous, puans pendus? + C' male hart soiis pendus! + Quand j'issi de l'ostel mon pere + Je en issi bien endrape, + Je aportai mout boin plice. + Vous me les avs tous vendus... + Qu'a male hart soiis pendus. + +C'est la misre; et le jongleur n'a point de piti pour cette misre, +qu'il se plat dire mrite. D'ailleurs, comment plaindre un vilain? +Ses souffrances n'attnuent point l'normit de ses ridicules. Qu'il +s'gaye ou qu'il pleure, l'homme des champs n'est qu'un animal; on se +moque de sa carrure et de sa gaucherie; il est + +..... Grand et merveilleux + Et maufez et de laide hure + +comme _le Villain de Bailleul_. On lui attribue d'incroyables navets. +Sa femme met le vilain de Bailleul au point de tout voir sans rien +croire, en lui persuadant qu'il est mort. Brifaut, qui va au march +d'Abbeville pour vendre la toile file par sa mnagre, se la laisse +escamoter dans la foule avec une surprenante sottise, et fait des +excuses son voleur. Le _Vilain de Farbu_ crache sur sa soupe pour voir +si elle est chaude, et se brle en l'avalant. Le vilain rsume en lui +Gribouille et La Palice. Son cerveau engourdi de boeuf de labour est +impropre la pense; il ne parle qu'en proverbes, comme Sancho Pana. +La sagesse des nations est toute sa sagesse, et l'on dresse des recueils +de locutions populaires sous le titre de _Proverbes au vilain_[97]. + +Sans doute le paysan franais du XIIIe sicle tait, comme le paysan +de tous les temps et de tous les pays, dur, ferm, malpropre, dpourvu +de qualits chevaleresques. Les jongleurs nous le reprsentent (mais, +cette fois, sans y trouver redire) battant sa femme s'il la souponne +d'inconduite, ou si le souper n'est pas prt, ou si seulement elle le +contredit: + + Sa fame prist par les cheveus + Si la rue a terre et trane. + Le pi li met sur la poitrine: + Ha! fame! ja Dieus ne t'ast! + +Cette brutalit de moeurs s'explique par l'pret de la vie rustique. +A la campagne, l'homme est plus prs qu'ailleurs de l'humanit primitive + laquelle toute hygine matrielle et toute dlicatesse psychologique +taient inconnues. On n'a pas le temps d'tre plus soign ni plus +aimable qu'une bte de somme quand on travaille sans relche comme une +bte de somme. Le continuel souci du pain quotidien et la fatigue +accablante qu'on prouve gagner ce pain rtrcissent l'horizon et +racornissent, la gnrosit native, s'ils ne la dtruisent pas. Philippe +de Beaumanoir, que ses fameuses _Coutumes du Beauvoisis_ et ses romans +mettent au premier rang des crivains du moyen ge, n'a pas ddaign de +rimer ce sujet un charmant apologue, bien diffrent des plates +productions des jongleurs de cour. Il montre, dans _Fole Larguece_, les +instincts altruistes d'une jeune paysanne sagement rfrns par +l'exprience de son mari: + + Pour cou c'on dist en un reclaim: + _Tant as, tant vaus, et je tant t'aim_. + +Quant la btise des vilains, elle n'tait srement pas si profonde que +la majorit des auteurs de fableaux affecte de le croire. L'insolence +raisonneuse dont on les accuse parfois est mme en contradiction avec +l'ineptie dont on les dclare atteints[98]. Deux pices au moins mettent +en scne, du reste, des paysans gouailleurs, d'une rude, franche et +hardie jovialit, comme la France en a toujours produit.--Un bon +seigneur avait annonc qu'il voulait tenir cour plnire, et rgaler +tous ceux qui s'y rendraient; il avait un mauvais snchal, avare, +flon, qui tait dsol de cette gnrosit. Ledit snchal, cherchant +passer sa mauvaise humeur, avise dans la foule de ceux qui sont venus +pour profiter de la table ouverte, un + +..... vilain + Qui moult estoit de lait pelain(_a_); + Deslavez(_b_) ert, s'ot chief locu(_c_). + Il ot bien .L. ans vescu + Qu'il n'avoit e coiffe en teste. + +(_a_: Apparence physique;) (_b_: sale;) (_c_: fris;) + +Le snchal, courrouciez, souflez et plein d'ire, apostrophe le +malencontreux convive: + + Veez quel louceor(_d_) de pois, + Vez comme il fet la paelete(_e_)! + Il covient mainte escuelette + De pore a farsir son ventre... + Noiez soit en une longaingne(_f_) + Qui la voie vous enseigna. + +(_d_: avaleur;) (_e_: _faire la paelete_, se montrer joyeux;) (_f_: +fosse d'aisances.) + +Le vilain se signe de la main droite: Je suis venu manger, dit-il +bonnement, mais je ne sais pas o m'assoir.--Tiens, rpond le +snchal, en lui allongeant une _buffe_ (soufflet; cf. _rebuffade_) et +en jouant sur le double sens du mot, assieds-toi sur ce buffet-l. La +fte commence, et le seigneur propose une robe d'carlate comme +rcompense celui qui dira ou fera la meilleure farce. Les mnestrels +s'puisent aussitt en grimaces et en chansons. Mais le vilain +s'approche, sa serviette la main, et assne une formidable gifle sur +la joue du snchal. Grand moi. Le seigneur interroge le coupable: + + Sire, fet cil, or m'entendez: + Orainz(_a_) quand je ceenz entrai + Vostre senechal encontrai + Qui est fel(_b_) et glous(_c_) et eschars(_d_). + Une grant buffe me dona + Et puis si me dist par abet(_e_) + Que seisse sor cel buffet + Et si dist qu'il me le prestoit... + Et quant j'ai be et mangi, + Sire quens(_f_), qu'en fesse gi + Se son buffet ne li rendisse? + Et vez me ci tot aprest + D'un autre buffet rendre encore + Se cil ne li siet qu'il ot ore. + +(_a_: Tout l'heure;) (_b_: mchant;) (_c_: gourmand;) (_d_: mauvais +plaisant;) (_e_: malice;) (_f_: comte.) + +On rit, et le gaillard emporta la robe d'carlate.--Un vilain de mme +temprament fit mieux encore: il gagna le paradis la pointe d'une +langue bien affile. Saint Pierre refusait de l'admettre dans le cleste +sjour, car vilain ne vient en cest estre: + + --Plus vilains de vos n'i puet estre + a, dist l'ame, beau sire Pierre. + Toz jors fustes plus durs que pieres. + Fous fu, par sainte Paternostre, + Dieus quant de vos fist son apostre... + +Saint Pierre, suffoqu de ce franc parler, s'en va chercher du renfort; +il envoie saint Thomas et saint Paul, qui reoivent aussi leur paquet: + + Dist li vilains: Danz Pols li chaus(_a_), + Estes vos or si acoranz(_b_), + Qui fustes orribles tiranz. + Seinz Etienes le compara + Que vos festes lapider... + Ha, quel seint et quel devin! + Cuidiez que je ne vous connoisse? + +(_a_: Le chauve;) (_b_: sensible;) + +Enfin, Dieu le Pre arrive en personne; mais le redoutable disputeur +n'est nullement interloqu, il plaide en ces termes: + + Tant com mes cors vesqui el monde + Neste vie mena et monde(_c_). + As povres donai de mon pain... + Les ai a mon feu eschaufez... + Ne de braie ne de chemise + Ne leur laissai soffrete avoir; + Et si fui comfes vraiement + Et reui ton cors dignement. + Qui ainsi muert l'en nos sermone + Que Dieus ses pechiez li pardone... + Vos ne mentirez pas por moi. + --Vilains, dist Dieu, or ge l'otroi. + Paradis as si desresni(_d_) + Que par plaidier l'as gaaingni. + Tu as est a bone escole, + Tu sez bien conter ta parole. + +(_c_: propre;) (_d_: plaid.) + +L'honnte et simple vilain, bafou par la socit du moyen ge, a gagn +sa cause devant Dieu. + +CH.-V. LANGLOIS, dans la _Revue politique +et littraire_, 22 aot 1891. + + + + +VIII.--LE COSTUME MILITAIRE AU MOYEN GE. + + +Voici quel fut le costume chevaleresque au XIe sicle. + +L'armure de corps tait le _haubert_ ou la _brogne_, passs par-dessus +les autres vtements. La brogne tait forme de plaquettes carres, +triangulaires, rondes ou en faon d'cailles, cousues sur une toffe; le +haubert tait tout de mtal, fait de mailles crochets ou de petits +anneaux engags les uns dans les autres. Haubert ou brogne, la forme +tait celle d'une cotte courte, manches courtes aussi, et munie d'une +_coiffe_ ou capuchon troit. Le baudrier, cach dessous, retenait l'pe +par une agrafe laquelle une fente donnait passage. Comme ces vtements +ne descendaient gure plus bas que la moiti des cuisses, ils taient +dbords par la tunique. + +Les monuments du XIe sicle nous offrent le dessin de hauberts qui, +au lieu d'avoir la forme d'une tunique, prennent le corps et les +cuisses, ainsi que ferait une culotte courte ajuste au bas d'un gilet. +Comme ce vtement, reprsent dans la tapisserie de Bayeux[99], est +d'une seule pice, il est impossible de se figurer comment on aurait pu +le mettre, moins de supposer qu'il tait fendu dans toute sa hauteur +par devant ou par derrire, et qu'on l'agrafait par les bords de la +fente. + +La tte tait protge par un casque ovode ou conique, dnu de +couvre-nuque, mais muni sur le devant d'une pice appele _nasal_ parce +qu'elle couvrait le nez. Le nom de ce casque est germanique. On +l'appelait _helme_ ou _heaume_. Il avait pour dcoration un cercle +cisel ou incrust de pierreries, qui en contournait le bord, et jamais +d'autre cimier qu'une boule de mtal ou de verre color. Pour le combat, +le chevalier relevant sur sa tte la coiffe de son haubert (on disait la +_ventaille_), celle-ci tait mnage de telle sorte que, grce au +nasal, les yeux et la bouche restaient seuls dcouvert. + +Les jambes taient garnies, par-dessus les chausses, tantt de trousses +prises en bas dans les souliers, tantt de bandelettes. + +Vers 1050, l'armure s'augmenta, pour la protection des jambes, de +chausses conues dans le mme systme que les hauberts et les brognes. +Par l le chevalier se trouva entirement habill de fer et justifia +l'pithte potique de _fervestu_ qui lui est souvent applique dans les +chansons de geste. + +C'est encore dans la seconde moiti du XIe sicle que l'cu +chevaleresque, de rond qu'il tait, devint oblong, et dcoup de manire + couvrir, depuis l'paule jusqu'au pied, le cavalier assis en selle. La +surface tait cambre. De la boucle, pose au milieu, partaient des +bandes de fer qui rayonnaient vers les bords. Des lions, des aigles, des +croix, des fleurons taient peints sur le fond en couleurs clatantes, +et constituaient une dcoration de pure fantaisie. + +La longue lance orne d'un gonfanon n'tait pas la seule dont les +chevaliers fissent usage. Ils combattaient aussi souvent avec une lance +plus courte nomme _espe_ dont le fer tait trs aigu. Cette arme +s'assnait ainsi que la grande lance, ou se lanait comme un javelot. + +La conqute de l'Italie mridionale et de la Sicile, celle de +l'Angleterre, la premire croisade, en un mot toutes les grandes +entreprises dans lesquelles la France tablit sa rputation militaire, +au XIe sicle, furent accomplies par des guerriers qui n'eurent pas +d'autre attirail que celui qui vient d'tre dcrit. Cet quipement +consacr par la gloire demeura longtemps stationnaire. + +Les combattants qui marchaient la suite des chevaliers n'ayant le +droit de porter ni le haubert, ni la brogne, ni l'cu, avaient pour +armes dfensives le bouclier rond ou ovale appel _targe_, la cotte +rembourre, ou bien, dfaut de cette cotte, des plastrons de cuir +qu'ils attachaient sous leur tunique. C'est ce qu'atteste le pote Wace, +en dcrivant la _gent pied_ d'une arme normande, dans le _Roman de +Rou_: Aucuns ont de bonnes plaques de cuir qu'ils ont lies leur +ventre; d'autres ont revtu des _gambais_. Gambais est l'ancien nom +franais de la cotte rembourre, ou plutt de la bourre dont cette cotte +tait remplie. + +[Illustration: Chevalier d'environ 1220, d'aprs l'album de Villard de +Honnecourt.] + +La pique, la lance large fer, la hache, l'arc, la fronde taient leurs +armes offensives habituelles. Tous portaient l'pe plus longue et moins +large de lame que l'pe chevaleresque. Elle tait attache un +ceinturon comparable celui des anciens Francs par le bagage qu'il +supportait. Le soudard du Xe sicle est dpeint, dans une satire du +temps, avec un tas d'objets accrochs des courroies autour de lui et +qui lui battaient les jambes. Il portait l son arc, une trousse qui +contenait les flches, un marteau, des tenailles, un briquet, une bote +d'amadou. + + * * * * * + +L'quipement devint absurde depuis la fin du XIIe sicle. On ne +songea qu' accumuler les dfenses sur le corps, sans souci des +volutions du combattant. Ce ne fut pas assez de l'habillement complet +de mailles; on mit des garnitures dessous et dessus. On voit par les +rcits trs circonstancis que nous avons de la bataille de Bouvines +qu'un chevalier, jet par terre, ne pouvait plus se relever sans l'aide +de son entourage. Abandonn des siens, il ne lui restait que +l'alternative de se rendre ou de se faire tuer. + +Il faut entrer dans le dtail de ce harnais, si diffrent de celui des +guerriers de l'poque hroque, quoiqu'il en et, peu de choses prs, +conserv l'apparence. + +Sous son haubert (et le haubert fut alors doubl d'toffe), le chevalier +portait un justaucorps manches entirement rembourr et piqu d'une +infinit de points. C'tait le gambeson, ainsi nomm cause de la +_bourre_ ou _gambais_ dont il tait garni. Cela faisait un bon matelas. +La plupart des chevaliers nanmoins jugrent propos de s'appliquer +encore des plastrons de cuir (des _cuiries_) sur les parties exposes. + +Par-dessus le haubert, on eut une autre cotte double, mais celle-ci +flottante et sans manches. On l'appela _cotte armer_, d'o +l'expression plus moderne de cotte d'armes. Il tait d'usage qu'elle ft +dcore des armoiries du chevalier. + +A la ceinture s'accrochait obliquement, de droite gauche, un large +ceinturon recouvert de plaques d'ornement, le baudrier de chevalerie de +ce temps-l. On y attachait par des courroies, d'un ct l'pe, de +l'autre la dague dite _grand couteau_ ou _misricorde_. + +Au lieu que le capuchon de mailles n'avait fait qu'un autrefois avec le +haubert, il devint une pice part qui descendait trs bas sur la +poitrine. Il prit le nom de _coiffe_ et souvent il fut compos de deux +parties: un calot qui couvrait le crne, et un pan dcoup l'endroit +du visage de manire envelopper le menton et tout le tour de la tte. + +[Illustration: Chevalier anglo-normand, d'aprs un tombeau de 1277.] + +Sous le pan de la coiffe, le cou tait dj arm de la _gorgerette_, +sorte de cravate en cuir, en mailles, ou en plaquettes de fer cousues +sur un carcan d'toffe. Philippe-Auguste avait, la bataille de +Bouvines, une gorgerette de trois paisseurs, laquelle il dut son +salut, car il fut harponn au cou par un Flamand, et, le croc n'ayant pu +pntrer jusqu' la chair, il parvint le dmancher de sa hampe par un +vigoureux effort. + +Le heaume, complment de l'armure de tte, fut transform en un vaste +cylindre qui couvrait entirement le chef, le visage et la nuque. +C'tait comme si l'on s'tait coiff d'une cloche ou d'une marmite. Au +commencement du XIIIe sicle, le cylindre allait en s'largissant par +le haut. Depuis Philippe le Bel, au contraire, il tendit retourner +la forme conique. + +La partie antrieure du heaume affectait un lger mouvement de cambrure. +Elle tait consolide par deux lames de mtal assembles en croix. Dans +les cantons de cette croix taient perces des _oeillres_ pour la vue +et des trous pour la respiration. Le heaume tait encore perc d'oues +sur les cts. Comme toutes ces ouvertures ne suffisaient pas pour +garantir le chevalier contre l'chauffement que produisait la longue +le sjour de la tte dans cette lourde prison, afin qu'il lui ft +possible de se rafrachir de temps en temps, on imagina la _visire_. On +rendit mobile la partie du heaume qui couvrait le visage (le _vis_, +comme on disait alors) en la montant sur charnires. De la sorte, cette +partie s'ouvrait et se fermait comme une porte de pole. Si mme le +chevalier en avait le loisir, il pouvait dposer sa visire en tant la +fiche qui la retenait dans ses charrions. Mais qu'tait ce soulagement +auprs du supplice inflig par l'usage d'une semblable coiffure? Elle +fut trouve si insupportable que beaucoup prirent l'habitude de ne la +plus porter autrement qu'accroche l'aron de leur selle. Ils la +rservaient pour les revues et les tournois. En bataille, ils aimaient +mieux combattre visage dcouvert. Il advint de l que peu peu les +chevaliers prirent le parti d'avoir deux casques dans leur quipement. +Le heaume les accompagnait comme objet de parade, tandis que leur +coiffure habituelle tait une _cervelire_, simple calotte de fer, ou le +_bassinet_, casque lger qui, par ses dimensions, se rapprochait du +heaume primitif; mais il n'avait pas de nasal et prenait mieux la forme +de la tte. + +La plupart des seigneurs du temps se sont fait reprsenter sur leur +sceau en costume de tournoi. Ils ont la lance ou l'pe la main, les +ailettes aux paules, l'cu sur la poitrine. Toutes ces choses sont +armories, et les armoiries figurent encore sur une crte en forme +d'ventail qui surmonte le heaume. C'tait le cimier la mode, qui fut +remplac quelquefois par un panonceau tournant autour d'une tige, comme +une girouette, ou par une poupe en forme d'homme ou de bte. Un comte +de Boulogne, rvolt contre Philippe-Auguste, pour montrer qu'il tait +seigneur de la mer, avait fait planter des deux cts de son heaume une +aigrette en fanons de baleine. On ne s'tonnera pas que, pour rendre la +charge de tous ces objets un peu plus tolrable, on ait fait des heaumes +en cuir; mais ces heaumes n'taient bons que pour les joutes courtoises, +o l'on combattait avec des lances sans fer et des pes en baleine +couverte de papier d'argent. + +Quant l'cu, qui avait t si dmesurment allong au XIe sicle, +il revint, aprs l'an 1200, aux dimensions qu'il lui convenait d'avoir +pour tre d'une manoeuvre facile. Il fut d'autant plus allg qu'on le +dbarrassa de sa boucle, cette bosse massive dont il tait rest +surcharg jusque-l. C'est la seule amlioration que le XIIIe sicle +ait introduite dans l'armement. Elle parat n'avoir pas eu d'autre motif +que le besoin de donner une forme plus avantageuse au tableau sur lequel +devait tre figur le blason. L'cu couvrait le chevalier en selle +depuis le cou jusqu'au genou. + +La garniture des jambes n'est pas moins complique que celle du corps et +de la tte. On portait de grosses bottes ou des fourreaux de cuir +bouilli sous les chausses de mailles. Aux genoux taient ajustes, +par-dessus les mmes chausses, des botes de mtal. Ces botes, que nous +appelons _genouillres_, reurent au XIIIe sicle et gardrent durant +une partie du XIVe le nom de _poulains_. + +Pendant un temps, les chausses furent une simple pice de mailles que +l'on agrafait derrire la jambe et aprs le bord du soulier ou chausson, +qui tait aussi de mailles. Mais cette mode ne fut pas gnrale, et +celle des chausses en forme de fourreaux reprit bientt le dessus. Chez +quelques-uns, elles avaient assez de longueur pour s'attacher aprs la +doublure du haubert, vers la ceinture. Le comte de Boulogne, renvers de +cheval la bataille de Bouvines, dut son salut ce qu'il tait ainsi +accoutr. + +Des goujats qui s'taient abattus sur lui eurent beau fourrer leurs +pieux sous la jupe de son haubert, ils ne trouvrent pas le dfaut de +l'armure. En dernier lieu, on attacha, au moyen de courroies, de longues +plaques d'acier qui couvraient le devant des jambes et des cuisses +au-dessus et au-dessous des genouillres. Ce fut le commencement de +l'armure en fer battu. La dfense des cuisses s'appelait _cuissots_, +celle des jambes _tournelires_ ou _grves_. + +L'usage de ces plaques tait gnral l'avnement de Philippe le Bel. +Sous les fils de ce roi, le dehors des bras fut arm de la mme faon, +au moyen de _brassires_ poses par-dessus les manches du haubert, et +l'on eut des _coudires_, botes de fer qui protgeaient les coudes. Les +gants, qui n'taient que de mailles autrefois, furent en daim recouvert +de mailles ou de plaques de fer. + +A des cavaliers si bien couverts il fallut des montures qui fussent, de +mme qu'eux, impntrables aux coups. On introduisit dans le harnais du +cheval des chanfreins d'acier, des bardes de cuir, des housses de +feutre, des croupires et des poitraux en tissu de mailles. Alors il +devint indispensable aux chevaliers de se pourvoir de chevaux robustes +pour les batailles et pour les tournois. Ceux-ci taient les +_coursiers_, ceux-l les _destriers_. Dans les marches, ils taient +conduits en laisse ct du gentilhomme mont sur son _palefroi_. On +dressait les coursiers galoper avec des housses tranantes, car dans +les tournois ils taient habills de la tte jusqu'aux pieds, ainsi +qu'on voit aujourd'hui les chevaux des pompes funbres. + +Nous n'avons pas numr moins de dix-huit pices composant l'armement +et la parure du chevalier. En ajoutant la chemise, les braies et les +chausses de drap qu'il portait sur la peau, le nombre monte vingt et +une. La conclusion suit d'elle-mme. Sous un tel amas de plaques, de +tampons, de chiffons, l'homme n'est plus qu'un automate mont pour un +nombre de mouvements extrmement restreint. Il porte ses armes attaches +aprs lui, sous peine de ne les pouvoir rattraper si elles lui chappent +des mains. Son cu est retenu son cou par une longue bride; des +chanes fixent son dos et sa poitrine son heaume, sa dague, son +pe. + +Bien que le chevalier dpost une partie de cet attirail pour la +bataille, avec ce qui lui restait encore, il lui tait interdit d'tre +un combattant de ressource. Mais la force du prjug empchait de +reconnatre cela. On tenait une complication qui passait pour une +marque de noblesse. Pour rien au monde les gentilshommes n'y auraient +renonc, et les soldats de profession, qui il aurait appartenu de +mettre en honneur un accoutrement plus raisonnable, ne cherchaient qu' +copier les gentilshommes. + +[Illustration: Philippe de Valois, d'aprs son sceau.] + +Les mercenaires, cavaliers et fantassins, s'taient mancips. Sous le +nom de _sergents_, c'est--dire serviteurs, ils taient devenus des +corps redoutables, qui avaient dans plus d'une occasion clips la +chevalerie. Lorsqu'ils eurent acquis cette importance, on ne trouva pas +mauvais qu'ils affectassent une tenue plus martiale. Tels d'entre eux +s'attriburent l'armure pleine de plaquettes, puis celle de mailles. On +vit des soldats de fortune endosser le haubert, et mme la cotte d'armes +par-dessus le haubert. La vanit des grands seigneurs trouva son compte + cette usurpation. Au lieu d'armoiries eux, qu'ils n'avaient pas, les +sergents portrent sur leur cotte celles du matre qui les entretenait +sa solde. + +Les sergents habills de la pleine armure, de _plates_ ou de mailles, +formaient une grosse cavalerie. A la diffrence des chevaliers, ils +n'avaient ni perons dors, ni flammes leurs lances, ni heaumes, ni +cus. Pour coiffure, ils portaient le bassinet ou un chapeau de fer +forme ronde, avec un rebord rabattu, sans jugulaire. Leur bouclier (la +targe) tait de forme ovale, trs bomb et muni de la boucle au milieu. + +Les soldats de la cavalerie lgre et les fantassins n'avaient qu'une +partie des pices de l'armure. Ils ne portaient gure aux jambes +d'autres dfenses apparentes que des chausses gamboises ou garnies de +plates; leur coiffure ordinaire tait soit le chapeau de fer, soit une +simple cervelire. Pour eux, le haubert tait remplac par le +_haubergeon_, cotte de mailles d'un tissu plus lger et courtes +manches, ou mme sans manches. Mais le haubergeon n'tait pas la +porte des moyens du plus grand nombre. Beaucoup se contentaient d'une +cotte de plates, d'un pourpoint de cuir ou d'un hoqueton. Ils avaient +pour bouclier la _rouelle_, petit disque qui se portait accroch la +ceinture, ou le _talvelas_, de forme carre et de dimension couvrir +tout le corps du combattant. + +Il faut parler des armes offensives, dans lesquelles s'taient aussi +introduits des changements. + +La lance chevaleresque, devenue plus longue de fer et de bois, avait +pris le nom de _glaive_. Elle n'tait plus, comme autrefois, dcore +d'une longue banderole. A celle des barons tait attach, sous le nom de +_bannire_, un petit drapeau carr, armori de leur blason. Un _pennon_ +ou languette d'toffe triangulaire distinguait la lance du simple +gentilhomme. + +L'pe tait plus longue et moins large que celle du XIIe sicle, +toujours arrondie par le bout avec un lourd pommeau surmontant la +poigne. Ce pommeau tait ordinairement aplati, et sur les plats, les +armoiries du chevalier taient excutes en mail. Les sergents +employaient de prfrence une pe encore plus longue et pointue, avec +laquelle on pouvait donner d'estoc et de taille. Quelques pitons, au +lieu de l'pe, se servaient du _fauchon_, large cimeterre qui tranchait +seulement d'un ct. + +Les mercenaires de tous pays qui composaient en grande partie les corps +de sergents, avaient import l'usage de divers instruments de carnage, +ignors en France avant eux: + +La _guisarme_ ou hallebarde, dont le bois, d'abord trs court, +n'atteignit qu'au XIVe sicle la longueur de celui d'une lance. + +La _hache danoise_ tranchant convexe, avec ou sans pointe au talon. + +Le _dard_, javelot lger dans le genre de la haste romaine. C'tait +l'arme nationale des Basques, si nombreux dans les compagnies de +sergents. Chaque combattant en avait quatre dans la main gauche. + +Le _faussard_, _fauchard_ ou _faucil_, grand coutelas en forme de lame +de rasoir, emmanch au bout d'une hampe. + +La _masse_, tte de fer, garnie de ctes saillantes. + +La _pique_ flamande, appele par les Franais _godendart_, par +corruption du terme tudesque, qui tait _godengag_. C'tait un gros +bton ferr, de la tte duquel sortait une pointe aigu. Ces btons que +les Flamands portent en guerre, dit Guillaume Guiart, ont nom _godengag_ +dans le pays. C'est comme qui dirait _bonjour_ en franais. Ils sont +faits pour en frapper deux mains, et si, en tombant, le coup ne porte +pas, celui qui sait s'en servir se rattrape en enfonant la pointe dans +le ventre de son ennemi. + +J. QUICHERAT, _Histoire du costume en France_, +Paris, Hachette, 1876, in-4. _Passim._ + + + + +TABLE DES MATIRES + + +PRFACE V + +TABLE DES GRAVURES XV + + +CHAPITRE I.--L'Empire romain la fin du IVe sicle. + +Programme.--Bibliographie 1 + +I. Romani, Romania (G. Paris) 3 + +II. La villa gallo-romaine (Fustel de Coulanges) 16 + +III. Le christianisme (E. Renan) 26 + +IV. La socit romaine, d'aprs Ammien Marcellin, saint Jrme et +Symmaque (G. Boissier) 35 + + +CH. II.--LES BARBARES. + +Programme.--Bibliographie 43 + +I. La foi et la morale des Francs (E. Lavisse) 45 + +II. La dcadence mrovingienne (Le mme) 72 + +III. Histoire potique des Mrovingiens (Ch.-V. Langlois) 92 + + +CH. III.--L'EMPIRE ROMAIN D'ORIENT. + +Programme.--Bibliographie 99 + +I. Constantinople et l'Empire byzantin (A. Rambaud) 100 + +II. La formation et l'expansion de l'art byzantin (Ch. Bayet) 105 + + +CH. IV.--LES ARABES. + +Programme.--Bibliographie 117 + +Le Koran et la Sonna (R. Dozy) 117 + + +CH. V.--LA PAPAUT ET LES DUCS AUSTRASIENS. + +Programme.--Bibliographie 129 + +I. L'entre en scne de la Papaut (E. Lavisse) 130 + +II. Ppin le Bref (G. Paris) 146 + +III. La liturgie gallicane et la liturgie romaine en Gaule +(L. Duchesne) 150 + +CH. VI.--L'EMPIRE FRANC. + +Programme.--Bibliographie 154 + +I. L'vnement de l'an 800 (J. Bryce) 156 + +II. Les officiers du palais carolingien. L'apocrisiaire (B. Haurau) 164 + +III. France et pays voisins aprs le trait de Verdun (A. Longnon) 170 + +IV. Manuscrits carolingiens (A. Molinier) 171 + + +CH. VII.--LA FODALIT. + +Programme.--Bibliographie 181 + +I. L'avnement de la troisime dynastie (A. Luchaire) 183 + +II. La Chevalerie (A. Giry) 190 + +III. La fodalit en Languedoc (A. Molinier) 197 + +IV. Les moeurs fodales dans _Raoul de Cambrai_ (P. Meyer +et A. Longnon) 204 + + +CH. VIII.--L'ALLEMAGNE ET L'ITALIE. + +Programme.--Bibliographie 211 + +I. La ville de Rome au moyen ge (J. Bryce) 213 + +II. Innocent III, la curie romaine et l'glise (F. Rocquain) 223 + +III. Le Livre des cens de l'glise romaine (P. Fabre) 231 + +IV. L'empereur Frdric II (E. Gebhart) 236 + + +CH. IX.--LES CROISADES. + +Programme.--Bibliographie 247 + +I. Pierre l'Hermite (H. Hagenmeyer) 248 + +II. Le pillage de Constantinople par les croiss de 1204 (P. Riant) 254 + +III. Le Krak des Chevaliers (G. Rey) 265 + +IV. Quelques rsultats des croisades (H. Prutz) 276 + +V. La conqute de la Prusse par les chevaliers teutoniques +(E. Lavisse) 281 + + +CH. X.--LES VILLES. + +Programme.--Bibliographie 290 + +I. Les communes franaises l'poque des Captiens directs +(A. Luchaire) 291 + +II. Les Bastides (A. Giry) 307 + +III. Le chef d'industrie au moyen ge (G. Fagniez) 313 + + +CH. XI.--LA ROYAUT FRANAISE. + +Programme.--Bibliographie 320 + +I. Louis le Gros et sa cour (A. Luchaire) 321 + +II. Guerres de Philippe-Auguste. + + I. Le sige de Chteau Gaillard (E. Viollet-le-Duc) 342 + + II. La bataille de Bouvines (E. Lavisse) 360 + +III. Louis IX et l'glise (Ch-V. Langlois) 369 + +IV. Louis IX et les villes. Les Pastoureaux (Le mme) 379 + + +CH. XII.--L'ANGLETERRE. + +Programme.--Bibliographie. 385 + +I. La mort d'Henri II Plantagenet (P. Meyer) 386 + +II. La Grande Charte (Ch. Bmont) 393 + +III. Les lments et la formation du Parlement d'Angleterre (E. +Boutmy) 399 + + +CH. XIII.--CIVILISATION CHRTIENNE ET FODALE. + +Programme.--Bibliographie 413 + +I. La secte des Cathares en Italie et dans le midi de la France +(Ch. Schmidt) 416 + +II. Quelques clercs du XIIe et du XIIIe sicle. Primat, W. Map, +Serlon, le Chancelier (Ch.-V. Langlois) 422 + +III. Un franciscain du XIIIe sicle: Fra Salimbene (E. Gebhart) 429 + +IV. Les propos de matre Robert de Sorbon (B. Haurau) 443 + +V. L'Universit de Paris et le procs de Guillaume de Saint-Amour, +d'aprs Ruteboeuf (L. Cldat) 454 + +VI. La science au moyen ge (M. Cournot) 462 + +VII. La philosophie du moyen ge (Ch. Secrtan) 469 + +VIII. Les anciennes recettes d'orfvres et les origines de l'alchimie +(M. Berthelot) 477 + + +CH. XIV.--CIVILISATION CHRTIENNE ET FODALE (_Suite_). + +Programme.--Bibliographie 481 + +I. La littrature franaise en Europe au XIIe sicle (G. Paris) 486 + +II. La Bible franaise au moyen ge (S. Berger) 493 + +III. L'ogive (J. Quicherat) 495 + +IV. La sculpture franaise au XIIIe sicle (E. Viollet-le-Duc) 504 + +V. L'maillerie limousine (E. Molinier) 511 + +VI. Villard de Honnecourt, architecte du XIIIe sicle +(J. Quicherat) 525 + +VII. La socit franaise au XIIIe sicle. + + I. Le clerg normand, d'aprs le registre d'Eude Rigaud + (L. Delisle) 530 + + II. Bourgeois et marchands, d'aprs les sermons (A. Lecoy + de la Marche) 534 + + III. Les vilains, d'aprs les fableaux (Ch.-V. Langlois) 538 + +VIII. Le costume militaire au moyen ge (J. Quicherat) 548 + +PARIS.--IMPRIMERIE GNRALE LAHURE 9, rue de Fleurus, 9 + + + +NOTES: + +[1] Prface de la 1re dition, p. IX-XII. + +[2] Sur les mthodes employes pour composer des Lectures historiques + l'usage des classes dans les diffrents pays d'Europe et d'Amrique, +voir l'excellent ouvrage de M. R. Altamira, _La enseanza de la +historia_, Madrid, 1895, in-16, p. 322 et suiv. + +[3] P. XIII-XIV. Je disais: Si les sujets traits seront en petit +nombre, ils seront trs varis, afin que chacun trouve dans le recueil +des choses sa convenance.... La lecture d'une page colore de +Chateaubriand dcida, dit-on, la vocation historique d'Augustin Thierry; +je sais des jeunes gens dont la vocation a t suscite par la noblesse +des belles, froides et lgantes synthses de M. Guizot ou de M. Fustel +de Coulanges; d'autres ont t sduits par les vivantes rsurrections de +Michelet ou de M. Lavisse; d'autres encore pourraient l'tre par la +rigueur et la solidit de certaines dmonstrations critiques. C'est +affaire de got et de temprament. J'en conclus que tous les genres +devront tre reprsents dans le livre complmentaire; il y faudra jeter +toutes les espces de bon grain. Ce que l'un ne lira point, l'autre en +profitera, et rien ne sera perdu. Des germes seront ainsi dposs dans +les cerveaux, qui fructifieront tt ou tard. + +[4] Cf. _Quellenlectre und Quellenbcher im Unterricht_ dans _Festgabe +zur Versammlung Deutscher Historiker in Mnchen, Ostern 1893_, Leipzig, +1893, in-8, p. 79 et s. + +[5] Il va de soi que j'ai choisi arbitrairement et que j'ai plus d'une +fois regrett d'tre oblig de choisir. Les notices bibliographiques, +places au commencement des chapitres, sont faites pour rparer cela; +elles indiquent les ouvrages o, si j'avais eu de la place, j'aurais +puis volontiers.--Il va galement de soi qu'insrer quelques pages d'un +auteur n'quivaut point garantir que toutes les affirmations de cet +auteur sont exactes dans le dtail. Noterait-on, dans deux morceaux +d'auteurs diffrents qui figurent dans ce recueil, de menues +contradictions, il n'y aurait pas lieu d'en tre surpris ou offens. + +[6] Il n'est plus ncessaire aujourd'hui de prouver qu'elle est utile. +Elle l'est aux tudiants (il n'est pas interdit de penser eux), aux +professeurs et aux gens du monde qui--les spcialistes le constatent +tous les jours--recourent souvent, faute d'tre bien informs, des +livres dtestables, aux premiers livres venus. Elle l'est aussi aux +lves, ne serait-ce qu'en leur donnant la notion de ce que l'activit +scientifique de notre poque a de prodigieux.--Dans certains pays, le +Guide bibliographique scolaire est un ouvrage distinct du Recueil de +documents, du Prcis, et du livre de Lectures. Voyez W. F. Allen, +_The reader's Guide to the English history_, etc. + +[7] Je n'ai pas hsit recommander les _meilleurs_ livres, en quelque +langue qu'ils soient crits: franais, allemand, anglais ou italien. On +a dit que, puisque notre France possde une riche collection +d'historiens nationaux, la lecture des historiens trangers ne +s'impose qu'aux rudits; tel n'est pas notre avis. Il n'y a pas que les +rudits qui doivent prfrer un bon livre un livre mdiocre, mme si +le bon livre est en langue trangre, mme si le livre mdiocre est en +franais. Un homme cultiv ne peut pas, de nos jours, se contenter +d'tre au courant de sa littrature nationale, quelque nation qu'il +appartienne.--Il est d'ailleurs exact que la France a produit, et +produit encore, beaucoup de livres d'histoire excellents. Les tudes +relatives au moyen ge, en particulier, sont depuis longtemps trs +florissantes dans notre pays. + +[8] Je me suis attach indiquer: 1 les principaux Manuels gnraux de +haute vulgarisation scientifique, consulter plutt qu' lire; 2 les +monographies de premier ordre; 3 les meilleurs livres ou articles de +vulgarisation lmentaire, crits pour le grand public.--Je ne crois pas +que l'on trouve ailleurs un ensemble de renseignements de ce genre. + +[9] Le dernier Manuel de Bibliographie historique universelle (o le +moyen ge a sa place) est celui de Ch. Kendall Adams (_A Manual of +historical literature_, New-York, 1888, 3e d.), qui n'est pas sr. + +Les rpertoires bibliographiques d'histoire nationale sont, +naturellement, bien plus soigns. Consulter, pour l'histoire de =France=: +G. Monod, _Bibliographie de l'histoire de France_, Paris, 1888, +in-8;--pour l'histoire d'=Allemagne=: Dahlmann-Waitz-Steindorff, +_Quellenkunde der deutschen Geschichte_, Gttingen, 1894, in-8, 6e +d.;--pour l'histoire de =Belgique=: H. Pirenne, _Bibliographie de +l'histoire de Belgique_, Gand, 1893, in-8;--pour l'histoire +d'=Angleterre=: S. R. Gardiner et J. Bass Mullinger, _Introduction to the +study of English history_, London, 1894, in-8, 3e d.--M. Menndez y +Pelayo prpare une Bibliographie historique de l'=Espagne=.--Rien +d'analogue, malheureusement, pour l'=Italie=. L'ouvrage de C. Lozzi +(_Biblioteca istorica della antica e nuova Italia_, Imola, 1884-1887, 2 +vol. in-8) est insuffisant. Cf. un bon catalogue de libraire: U. Hoepli, +_Biblioteca historica italica_, Milano, 1895, in-8. + +M. U. Chevalier est l'auteur d'une gigantesque entreprise de +bibliographie internationale, chronologiquement limite au moyen ge, le +_Rpertoire des sources historiques du moyen ge_. Son ouvrage se +compose de deux parties: la premire (_Biobibliographie_, Paris, +1877-1886; _Supplment_ en 1888) fournit la rponse cette question: +Quels sont les livres consulter sur tel personnage historique ayant +vcu de 395 1500?--la seconde (_Topobibliographie_, dont les deux +premiers fascicules [A-E] ont paru en 1894-1895), fournit la rponse +cette question: Quels sont les travaux dont telle localit, tel fait, +telle institution du moyen ge, a t l'objet depuis l'invention de +l'imprimerie jusqu' nos jours? + +Quelques-uns des rpertoires prcits (Monod, Lozzi, etc.) datent dj +d'une dizaine d'annes. Pour savoir ce qui s'est fait depuis et pour se +tenir au courant de ce qui se fait chaque jour, il faut se servir +d'instruments spciaux, comptes rendus priodiques, pour la plupart +annuels (_Jahresberichte_), o les crits historiques nouveaux sont +classs avec mthode et brivement apprcis. Les _Jahresberichte der +Geschichtswissenschaft_, publis chaque anne depuis 1880 sous les +auspices de la Socit d'histoire de Berlin, sont trs commodes. +Quelques Revues, o la partie bibliographique est soigne, rendent, +d'ailleurs, des services analogues; je citerai au premier rang la _Revue +historique_, l'_Historisches Jahrbuch_ (catholique), la _Deutsche +Zeitschrift fr Geschichtswissenschaft_; mais il y en a beaucoup +d'autres, telles que l'_Historische Zeitschrift_, l'_English historical +review_, la _Revue des questions historiques_ (catholique), etc., etc., +qui, recommandables d'autres gards, ne sont pas ddaigner, mme au +point de vue bibliographique. + +Une Revue, _Le Moyen Age_, se propose depuis 1888 de tenir ses lecteurs +au courant de tout ce qui parat dans le domaine de l'histoire du moyen +ge.--La _Bibliothque de l'cole des chartes_ est une Revue d'rudition +consacre l'tude du moyen ge; elle n'a pas la prtention de fournir +des indications bibliographiques compltes.--Des Revues spciales, +telles que la _Romania_, la _Byzantinische Zeitschrift_, la _Revue de +l'Orient latin_, etc., donnent des renseignements complets sur ce qui se +publie dans le domaine de leurs tudes. + +[10] La _Weltgeschichte_ de L. v. Ranke est sans contredit la meilleure +des histoires universelles o le moyen ge a sa place; mais il y en a +beaucoup d'autres.--Sous la direction de MM. Lavisse et Rambaud se +publie depuis 1893 une _Histoire gnrale du IVe sicle nos jours_, +dont les deux premiers volumes (Paris, 1893, in-8) sont consacrs aux +matires comprises dans le programme de Troisime. J'indique ici une +fois pour toutes cette publication ingale. Les quatre ou cinq chapitres +vraiment intressants qui s'y trouvent seront signals part. + +On observera que je n'ai parl nulle part des grandes Histoires de +France de H. Martin, de E. Dareste, de J. Michelet, de MM. Bordier et +Charton, etc. C'est que toutes ont vieilli. Les deux dernires +conservent du reste une grande valeur, celle de Michelet comme oeuvre +d'art, celle de Bordier et Charton comme Manuel. Une nouvelle Histoire +de France, dont six volumes seront consacrs la priode antrieure au +XIVe sicle, est en prparation la librairie Hachette. + +[11] Il est remarquer qu'en cela ils faisaient simplement ce +qu'avaient fait jadis les Romains, qui, traits de [grec: bharbaroi] +par les Grecs, n'prouvaient aucun embarras se qualifier +eux-mmes ainsi. Plus tard, les Romains se joignirent aux Grecs et +regardrent comme barbare tout ce qui n'tait pas Grec ou Romain; mais +les Grecs les appelrent longtemps encore [grec: bharbaroi]; +plusieurs d'entre eux persistaient les traiter ainsi mme l'poque +impriale. + +[12] Fortunat et Grgoire de Tours emploient certainement encore ce mot +avec complaisance, pour qualifier, soit eux-mmes, soit ceux dont ils +parlent. Les hagiographes mentionnent volontiers, et certainement pour +lui faire honneur, l'origine romaine de leur saint. + +[13] Aussi si l'on veut traduire les paroles mises par les historiens de +ce temps dans la bouche des Allemands, faut-il toujours rendre _Romanus +par Welche_. Par exemple dans la Vie de saint loi, II, 19: _Nunquam tu, +Romane, consuetudines nostras evellere poteris_, le mot _Romane_ traduit +certainement le _Walah!_ qui fut adress au saint homme. + +[14] En 462, un magistrat fut destitu pour avoir employ, en gypte, le +grec au lieu du latin dans les actes publics. + +[15] On note que les Gaulois adoptrent volontiers le suffixe _acus_ au +lieu du suffixe _anus_ usit en Italie. + +[16] Symmaque (Q. Aurelius Symmachus) avait occup les plus hautes +fonctions de l'empire; il avait t questeur, prteur, pontife, +gouverneur de plusieurs grandes provinces, prfet de la ville et consul +ordinaire. C'tait un lettr fort distingu, un orateur clbre, qu'on +mettait ct et quelquefois au-dessus de Cicron.... Paen convaincu, +ce qui l'attachait surtout au culte des aeux, c'est qu'en toute chose +il aimait le pass; les anciens usages lui taient tous galement +chers.... + +[17] Les barbares du Nord donnaient aux Francs le nom de _Hugas_. + +[18] Rambaud, _Histoire de Russie_, 2e dit., p. 63, 64. + +[19] Lavoix, _les Arts musulmans; de l'emploi des figures_. (_Gazette +des Beaux-Arts_, 1875.) + +[20] Fr. Lenormant, _la Grande-Grce_, 1881, t. II, p. 406, 407. +L'auteur s'est attach faire ressortir l'importance de l'lment grec +dans l'histoire de l'Italie mridionale au moyen ge. + +[21] Bor tait pour les Arabes une importante ville de commerce. Elle +tait le sige d'un vch chrtien et la ville la plus voisine d'entre +celles o rgnait la civilisation grecque. + +[22] La Kaba. + +[23] Le temple de Jrusalem. + +[24] [Les scribes et miniaturistes anglo-saxons, instruits l'cole des +Celtes de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, exercrent une influence +considrable sur la rforme de l'criture et de l'ornementation de +l'criture en Occident, sous Charlemagne. Voyez, ci-dessous, chapitre +VI, 4, Manuscrits Carolingiens.] + +[25] On sait que les noms de Ppin _de Landen_ et de Ppin _d'Hristal_ +ou _de Herstal_, qui figurent encore dans nos histoires, n'ont aucun +fondement historique et ne paraissent pas avoir t invents avant le +XIIIe sicle. + +[26] C'est de mme que Hugues _Capet_ porte couramment le surnom qui +appartient rellement son pre et non lui. + +[27] Ds avant la fin du Xe sicle, nous voyons le moine Benot de +Soracte attribuer Charles une expdition en Palestine et d'autres +exploits merveilleux. Le pome qui porte le nom de l'archevque Turpin +est bien connu. Les meilleures anecdotes relatives Charles--et +quelques-unes sont trs bonnes--se trouvent dans l'ouvrage du moine de +Saint-Gall. Plusieurs font allusion sa conduite envers les vques, +qu'il y traite la faon d'un matre d'cole en belle humeur. [Sur les +lgendes dont la vie de Charlemagne a t surcharge au moyen ge: G. +Paris, _Histoire potique de Charlemagne_, Paris, 1867, in-8; et G. +Rauschen, _Die Legende Karls des grossen im XI u. XII Jahrhundert_, +Leipzig, 1890, in-8.] + +[28] [Les manuscrits crits en lettres d'or, ou chrysographiques, de +l'poque carolingienne sont trs nombreux. Ils remontent, dit M. S. +Berger, pour le plus grand nombre, au rgne de Charlemagne, et mme la +premire partie de ce rgne. L'Evangliaire de Godescalc a t copi +entre 781 et 785, le psautier d'Adrien Ier, s'il lui appartient +rellement, est antrieur 795, le _Codex Ad_ parat antrieur +803.... Il est probable que le plus grand nombre des manuscrits en +lettres d'or sont sortis de l'cole palatine. L'cole palatine, en +effet, fut dirige, partir de 782, par Alcuin, qui n'avait pas encore +fond l'cole de Tours. (_Histoire de la Vulgate..._, p. 277.)] + +[29] [Le comte Vivien fut un grand personnage. Quoique laque, il +reut, en 845, de Charles le Chauve, l'investiture de l'abbaye de +Saint-Martin et de celle de Marmoutier. C'est lui qui, en 846, rduisit + deux cents le nombre des chanoines de Saint-Martin. Dtest en qualit +de laque, et peut-tre cause de l'nergie (ou de la duret) dont il +parat avoir fait preuve dans son administration, il fut tu, aux +applaudissements de ses moines, en 851, au cours d'une campagne contre +les Bretons. (S. Berger, p. 217.)] + +[30] [Sur Adalbald et l'cole de Tours, S. Berger, _op. cit._, p. 243 et +s.]. + +[31] [Sur la Bible de Thodulfe, S. Berger, _op. cit._, p. 145 et s.]. + +[32] [Le chteau fodal du Xe sicle, dit M. Viollet-le-Duc, +consistait en une enceinte de palissades entoure de fosss ou d'une +escarpe de terre. Au milieu de l'enceinte s'levait un tertre factice ou +_motte_, sur lequel on btissait une maison carre, en bois, trois ou +quatre tages, ce qui fut plus tard le donjon. Pour protger ce donjon +primitif contre les projectiles incendiaires, on tendait sur la +plateforme et sur les murs extrieurs des peaux de btes rcemment +corches. Les palissades de dfense avance s'appelaient _haies_ quand +elles taient formes de haies vives, _plessis_ (_plexitium_) quand +elles taient formes de fascines de branchages entrelacs, _ferts_ +(_firmitates_) quand c'taient des enceintes en planches avec des +tourelles de distance en distance. Il existe encore dans le centre de la +France, et surtout dans l'Ouest, des traces de ces chteaux primitifs. +Les chteaux de Langeais, de Beaugency et de Loches sont du XIe +sicle. Tout autrement formidables sont les chteaux du XIIe sicle, +tout en pierres de taille, vritables camps retranchs, avec leur double +enceinte de murailles crneles, leurs donjons et leurs +_bailles_.--Voyez ci-dessous la description du chteau du Krak des +Chevaliers.] + +[33] Voici en quoi consistait cette rparation: Raoul offrait de se +rendre d'Origny Nesle, localits qu'une distance de 14 lieues (en +ralit 43 kil.) sparait, accompagn de cent chevaliers portant chacun +sa selle sur la tte; Raoul, charg de celle de son ancien cuyer, +aurait dit toutes les personnes qui se seraient trouves sur son +chemin: Voici la selle de Bernier. Les hommes de Raoul trouvaient fort +acceptable, pour Bernier, cette amendise que l'offens refusa +hautement. + +[34] Les Allemands appelaient cette colline, la plus haute de celles qui +entourent Rome ou qu'elle enferme, et que fait remarquer le beau groupe +de pins pignons qui en dcore la cime, Mons Gaudii. L'origine du nom +italien Monte Mario, est inconnue, moins que ce ne soit, comme +quelques-uns le pensent, une corruption de Mons Malus.--C'est sur cette +colline qu'Otton III fit pendre Crescentius et ses partisans. + +[35] On attachait une grande importance cette partie de la crmonie +o l'empereur tenait l'trier au pape pour monter en selle et conduisait +son palefroi pendant quelques instants. L'omission de cette marque de +respect par Frdric Barberousse, lorsque Hadrien IV vint sa +rencontre, son approche de Rome, faillit amener une rupture entre les +deux potentats, Hadrien se refusant absolument donner le baiser de +paix avant que l'empereur se ft soumis la formalit oblige, ce que +celui-ci se vit contraint de faire la fin, d'une faon quelque peu +ignominieuse. + +[36] Un remarquable discours de remontrances adress par Otton III au +peuple romain (aprs une de ses rvoltes), de la tour de sa maison sur +l'Aventin, nous a t conserv. Il commence ainsi: Vosne estis mei +Romani? Propter vos quidem meam patriam, propinquos quoque reliqui; +amore vestro Saxones et cunctos Theotiscos, sanguinem meum, projeci; vos +in remotas partes imperii nostri adduxi, quo patres vestri cum orbem +ditione promerent nunquam pedem posuerunt; scilicet ut nomen vestrum et +gloriam ad fines usque dilatarem; vos filios adoptavi; vos cunctis +prtuli. + +[37] La cit Lonine, ainsi appele du pape Lon IV, s'tend entre le +Vatican et Saint-Pierre, et le fleuve. + +[38] Il paratrait qu'Otton a t tromp et que ce furent, en ralit, +les ossements de saint Paulin de Nole. + +[39] Ces fresques, tout fait curieuses, sont dans la chapelle de +Saint-Sylvestre, attache la trs ancienne glise des Quattro Santi +sur le mont Coelius, et l'on suppose qu'elles ont t excutes du temps +d'Innocent III. Elles reprsentent des scnes de la vie du saint, plus +particulirement celle o Constantin lui fait la clbre donation; +l'empereur y tient d'un air soumis la bride du palefroi du pape. + +[40] [C'est sous Innocent III que vivait saint Dominique, fondateur de +la milice des dominicains (_Domini canes_, suivant le calembour +tymologique des contemporains), si dvoue au Saint-Sige.] + +[41] Romano plumbo nudantur ecclesi, dit tienne de Tournay. Innocent +III fait souvent allusion aux dpenses que, par les voyages frquents et +les longs sjours Rome, les procs ncessitaient. + +[42] Nunc dicitur Curia Romana qu antehac dicebatur Ecclesia Romana. +Si revolvantur antiqua Romanorum pontificum scripta, nusquam in eis +reperitur hoc nomen, quod est Curia, in designatione sacrosanct Roman +Ecclesi.... (Gerohi liber _De corrupto statu Ecclesi_ ad Eugenium III +papam.) + +[43] Le pape Alexandre III, lu en 1160, parat tre le dernier qui, +dans sa lettre encyclique, ait dit: Fratres nos, assentiente clero ac +populo, elegerunt. + +[44] La vraie physionomie du _Denarius Sancti Petri_, avec ses +modifications successives, ne se marque nulle part aussi bien que dans +l'histoire des relations du Saint-Sige avec l'Angleterre. + +[45] Pierre s'tant endormi dans l'glise du Saint-Spulcre aurait vu en +songe Jsus-Christ, qui lui aurait dit: Lve-toi; le patriarche te +donnera une lettre de mission. Tu raconteras dans ton pays la misre des +Lieux Saints et tu rveilleras les croyants pour qu'ils dlivrent +Jrusalem des paens. Il aurait obtenu en effet une lettre du +patriarche Urbain II, qui aurait dcid ce pape dclarer la croisade +et en confier Pierre la prdication. + +[46] Les prtres occidentaux paraissent, au surplus, tre arrivs assez +vite identifier les reliques tombes entre leurs mains. Le pauvre +prtre chlonnais Marcel, qui trouva le chef de saint Clment, fut de +force dchiffrer sans aide l'inscription de la plaque d'or l'image +du saint qui ornait le reliquaire: [grec: ho hagios Klmentios]. + +[47] Nous citerons, parmi les reliques apportes de Constantinople aprs +1204, qui sont encore aujourd'hui conserves en Occident: la vraie croix +d'Hlne, la Quadrige, les pierreries de la Pala d'Oro, Venise; les +reliques insignes du Bucolon, la Sainte-Chapelle de Paris; des +phylactres la cathdrale de Lyon, Saint-Pierre de Lille, +Notre-Dame de Courtrai, Floreffes; le saint Mors, Carpentras; les +reliquaires du Paraclet, Amiens; une croix d'or, Saint-tienne de +Troyes; le doigt de saint Jean-Baptiste, Valenciennes; la +_Siegeskreuz_ de Nassau, Limbourg (don d'Henri d'Ulmen l'glise de +Steuben), etc.--Cf. Rohaut de Fleury, _Mmoire sur les instruments de la +Passion_, Paris, 1870, in-4. + +[48] [M. P. Riant a consacr deux volumes l'histoire de la translation +et des destines des objets apports de Constantinople en Occident la +suite de la quatrime croisade: _Exuvi sacr Constantinopolitan, +fasciculus documentorum quarti belli sacri imperiique gallo-grci +historiam illustrantium_, Genve, 1877-78, 2 vol. in-8.] + +[49] En Syrie, plusieurs forteresses portent le nom de Krak ou Karak; ce +sont le Krak des Chevaliers, le Krak de Montral et le Krak ou _Petra +deserti_; ce nom est encore port par plusieurs villages btis sur des +tertres. + +[50] L'auteur se sert, dans la description qui suit, de quelques termes +techniques d'architecture: chauguettes, hourdage, merlons, potelets, +doubleaux, mchicoulis, etc. On en trouvera l'explication dans les +ouvrages lmentaires d'archologie mdivale (v. ci-dessous la +Bibliographie du chapitre XIV), notamment dans le _Dictionnaire_ de +Viollet-le-Duc.--La description est du reste facile suivre sur les +figures et le plan que nous donnons, d'aprs M. Rey, pp. 265, 269 et +273. + +[51] Voyez la restitution, p. 269. + +[52] Les yeux des hommes du Nord s'habiturent en Orient des couleurs +nouvelles: _lilas_, _carmin_, pourpre de Tyr, couleurs _laques_. + +[53] [Sur l'histoire du principe d'association, surtout en Allemagne, +voyez O. Gierke, _Die Staats-und Korporationslehre des Alterthums und +des Mittelalters, und ihre Aufnahme in Deutschland_, Berlin, 1881, +in-8.] + +[54] On peut citer parmi les plus anciennes: la charte de Saint-Omer, de +1127, conserve en double expdition dans les archives de cette ville; +celle de la commune rurale de Bruyres-sous-Laon, de 1129, la +bibliothque municipale de Laon; celle d'Abbeville, de 1184, aux +archives de la ville; celle d'Ergnies, de 1210, aux archives +dpartementales de la Somme; celle de Fismes et Champagne, de 1227, aux +archives communales de Fismes. + +[55] Adlade de Maurienne tait d'ailleurs fort laide, si l'on en croit +le chroniqueur Gilbert de Mons. Le comte de Hainaut, Baudouin III, qui +s'tait engag avec elle, la refusa quand il l'eut vue et s'empressa de +se marier ailleurs. + +[56] A. Deville. _Histoire du chteau Gaillard et du sige qu'il soutint +contre Philippe Auguste en 1203 et en 1204_, Rouen, 1849. + +[57] [Le nom de ce chef de routiers, que Guillaume le Breton appelle en +latin _Lupicarus_, tait, en langue du Midi, _Lou Pescaire_.] + +[58] Ce passage explique parfaitement l'assiette du camp de Philippe +Auguste qui se trouvait en R (fig. 1), prcisment au sommet de la +colline qui domine la roche Gaillard et qui ne s'y runit que par cette +langue de terre dont nous avons parl. On voit encore, d'ailleurs, les +traces des deux fosss de contrevallation et de circonvallation creuss +par le roi. + +[59] C'est le sentier qui aboutit la poterne S; c'tait en effet la +seule entre du chteau Gaillard. + +[60] Cette chausse est encore visible aujourd'hui. + +[61] Il s'agit ici, comme on le voit, de tout l'ouvrage avanc, dont +deux murailles, formant un angle aigu au point de leur runion avec la +tour principale A, vont en dclinant suivant la pente du terrain. + +[62] La fidlit scrupuleuse de la narration de Guillaume ressort +pleinement lorsqu'on examine le point qu'il dcrit ici. En effet, le +foss est creus dans le roc, fond de cuve; il a dix mtres de large +environ sur sept huit mtres de profondeur. On comprend trs bien que +les soldats de Philippe Auguste, ayant jet quelques fascines et des +paniers de terre dans le foss, impatients, aient pos des chelles le +long de la contrescarpe et aient voulu se servir de ces chelles pour +escalader l'escarpe, esprant ainsi atteindre la base de la tour; mais +il est vident que le foss devait tre combl en partie du ct de la +contrescarpe, tandis qu'il ne l'tait pas encore du ct de l'escarpe, +puisqu'il est taill fond de cuve; ds lors, les chelles qui taient +assez longues pour descendre ne l'taient pas assez pour remonter de +l'autre ct. L'pisode des trous creuss l'aide de poignards sur les +flancs de la contrescarpe n'a rien qui doive surprendre, le rocher tant +une craie mle de silex. Une saillie de 60 centimtres environ qui +existe entre le sommet de la contrescarpe et la base de la tour a pu +permettre de hardis mineurs de s'attacher aux flancs de l'ouvrage. +Encore aujourd'hui, le texte de Guillaume la main, on suit pas pas +toutes les oprations de l'attaque, et pour un peu on retrouverait +encore les trous percs dans la craie par ces braves pionniers +lorsqu'ils reconnurent que leurs chelles taient trop courtes pour +atteindre le sommet de l'escarpe. + +[63] C'est le btiment H trac sur notre plan. + +[64] C'taient les latrines; dans son histoire en prose, l'auteur +s'exprime ainsi: _Quod quittem religioni contrarium videbatur_. Les +latrines taient donc places sous la chapelle, et leur tablissement, +du ct de l'escarpement, n'avait pas t suffisamment garanti contre +une escalade, comme on va le voir. Les latrines jouent un rle important +dans les attaques des chteaux par surprise. + +[65] [Nous sommes bien tent, dit M. H.-Fr. Delaborde (_OEuvres de +Rigord et de Guillaume le Breton_, II, Paris, 1885, p. 205), +d'identifier ce brave sergent avec un certain Raoul Bogis, qui le roi +de France donna, prcisment vers cette poque, un fief de chevalier, +_propter servicium quod ipse nobis fecit_. En ce cas, Bogis aurait t +anobli pour sa vaillante conduite. + +Quant au nom ou plutt au surnom de ce personnage, la Chronique nous +apprend qu'il lui avait t donn par plaisanterie, _a brevitate nasi_. +Bogis signifiait alors _camus_.] + +[66] C'est le pont marqu sur notre plan et communiquant de l'ouvrage +avanc la basse-cour E. + +[67] C'est le pont L. + +[68] Le chteau Gaillard fut rpar par Philippe Auguste aprs qu'il +s'en fut empar, et il est croire qu'il amliora mme certaines +parties de la dfense. Il supprima, ainsi qu'on peut encore aujourd'hui +s'en assurer, le massif de roche rserv au milieu du foss de la +dernire enceinte elliptique et supportant le pont, ce massif ayant +contribu la prise de la porte de cette enceinte. + +[69] Comparer un mmoire de Louis IX ses envoys prs du Saint-Sige, +au temps d'Alexandre IV: Lorsque la prochaine promotion [de cardinaux] +se fera, le roi supplie et requiert que l'on lve cette dignit des +hommes passionns pour le service de Dieu et pour le salut des mes, +ennemis de la cupidit, _qui avariciam detestentur_. Ils doivent, en +effet, donner tous les prlats de l'glise le modle de l'honneur et +de la saintet chrtienne. + +[70] Ici le mmoire ajoute durement: D'abord les glises n'ont pas de +troupes, et si elles en avaient, quels soldats! D'ailleurs on ne sait +mme pas si l'Empereur viendra et, supposer qu'il vint, il faudrait +prfrer aux conseils des hommes le conseil de Dieu, qui a dit: S'ils +vous perscutent dans une ville, rfugiez-vous dans une autre. + +[71] On s'tonne de voir dclarer incidemment par le reprsentant de +Louis IX qu'il y a peu de temps encore les rois de France confraient +leur gr, _in camera sua_, tous les vchs du royaume qui leur +plaisait. + +[72] E. Berger, _Saint Louis et Innocent IV_, pp. 293, 297. + +[73] [M. P. Meyer a publi depuis une dition complte du pome: +_L'Histoire de Guillaume le Marchal_, Paris, 1891-1894, 2 vol. in-8. +J'ai collationn les extraits qui suivent avec l'dition dfinitive]. + +[74] Il tait considr comme dloyal de frapper un chevalier qui +n'avait pas ses armes dfensives. + +[75] Comte de Poitiers. Richard n'tait pas encore couronn. + +[76] Voyez _La chanson de la croisade contre les Albigeois_, commente +et traduite par M. P. Meyer, Paris, 1875, 2 vol. in-8. + +[77] Citons l'un des traits qui lui taient prts; il fera juger des +autres, car c'est le cas d'appliquer ces purilits l'adage _Ab uno +disce omnes_: Primat ne voulait chanter l'glise qu'en ouvrant la +moiti de la bouche; et comme on lui demandait un jour la raison de +cette singulire habitude, il rpondit que, n'ayant encore qu'une +demi-prbende, il ne devait pas, aux heures canoniales, l'office de sa +bouche tout entire. + +[78] Goliardique, de _Goliard_. Le mot goliard apparat dans les +textes, vers 1220, pour dsigner les clercs vagabonds, indociles, +burlesques, qui taient en quelque sorte les jongleurs du monde +ecclsiastique. Ils se recommandaient d'un personnage mythique, l'vque +_Golias_ ou Goliath, auquel sont attribus quelques-uns des plus beaux +pomes goliardiques. + +[79] Philippe de Grve tait le fils naturel de Philippe, archidiacre de +Paris et parent de Gautier, chambrier de France. Aprs avoir t +procureur gnral en cour romaine des glises de la province de Reims, +il fut chancelier de l'glise et de l'Universit de Paris de 1218 +1236. + +[80] Quelles qu'aient t ses moeurs, Philippe de Grve ne se gne pas, +dans ses sermons, pour blmer celles des coliers et des matres de +l'Universit, ses justiciables: Autrefois, quand chacun enseignait pour +son propre compte et qu'on ne connaissait pas encore ce nom +d'Universit, les leons, les controverses taient plus frquentes; on +avait plus d'ardeur pour l'tude. Aujourd'hui on fait tout le plus vite +possible, on enseigne peu, on drobe leur temps aux leons pour aller +traiter en des conventicules les affaires de la communaut. Et tandis +que les anciens s'assemblent pour dlibrer, pour rglementer, les +jeunes, que soutiennent et protgent les anciens, vont faire la chasse +aux femmes et aux maris. (B. Haurau, dans le _Journal des Savants_, +juillet 1894.) + +[81] Cf. ci-dessus, p. 236 et s. + +[82] [M. Gebhart cite en cet endroit, titre d'exemple, quelques +strophes de la _Confessio Goli_, attribue au chanoine Primat. (Sur +Primat et sur les Goliards, voyez ci-dessus, p. 422 et s.) Nous +imprimons ici ces strophes d'aprs la meilleure dition qui ait t +publie de cette trs clbre pice. (_Notices et extraits des +manuscrits_, XXIX, 2e partie, p. 266-270.) Accus, dit M. Gebhart, +prs de son vque, de trois vices capitaux: la luxure, le jeu et le +vin, l'auteur de la _Confessio Goli_ se dfend par une confession +grotesque que notre chroniqueur (Salimbene) se plat rapporter tout +entire. En voici quelques vers en l'honneur de l'ivrognerie: + + Tertio capitulo memoro tabernam. + Illam nullo tempore sprevi, neque spernam, + Donec sanctos angelos venientes cernam, + Cantantes pro mortuo requiem ternam. + + Poculis accenditur animi lucerna, + Cor imbutum nectare volat ad superna; + Mihi sapit dulcius vinum de taberna + Quam quod aqu miscuit prsulis pincerna... + + Meum est propositum in taberna mori; + Vinum sit oppositum morientis ori, + Ut dicant, cum venerint, angelorum chori: + Deus sit propitius tauto potatori! +] + +[83] [Cf. E. Michael, _Salimbene und seine Chronik_, Innsbruck, 1889, +in-8.] + +[84] [M. L. Cldat a cru devoir rajeunir la forme des vers de Rutebeuf +qu'il cite.] + +[85] Une Histoire gnrale de la littrature franaise, rdige dans +la mme forme que l'_Histoire gnrale du IVe sicle nos jours_, +est en prparation. Elle sera publie sous la direction de M. Petit de +Julleville. + +[86] Quelques monographies importantes ont paru depuis 1890. Une des +plus importantes est celle de J. Bdier, _Les fabliaux_, Paris, 1895, +2e d.--Sur Villehardouin et Joinville, nommment dsigns au +programme, voy. G. Paris et A. Jeanroy, _Extraits des chroniqueurs +franais_, Paris, Hachette, 1892, in-16, et L. Petit de Julleville, +_Extraits des chroniqueurs franais du moyen ge_, Paris, 1895, in-18. +Cf. H.-Fr. Delaborde, _Jean de Joinville et les seigneurs de Joinville_, +Paris, 1894, in-8. + +[87] Il va de soi qu'il existe un trs grand nombre de traits gnraux +sur l'histoire de chacune des littratures nationales, parmi lesquels il +y en a d'excellents; je n'indique ici que les plus commodes. + +[88] M. Samuel Berger a bien voulu revoir et rcrire ce morceau pour +notre Recueil. Nous l'en remercions vivement. + +[89] [Comparez L. Courajod, _La polychromie dans la statuaire du moyen +ge_, Paris, 1888, in-8, et les nombreux travaux du mme auteur sur +l'histoire de la sculpture franaise, pleins de vues originales.] + +[90] C'est--dire le Choeur. + +[91] [Depuis la publication de l'article de M. J. Quicherat, de nombreux +savants ont repris et approfondi l'tude de l'_Album_ de Villard de +Honnecourt (Voy. notamment la publication de l'_Album_, en fac-simil, +par M. de Lassus (Paris, 1858, in-4), et C. Enlart, dans la +_Bibliothque de l'cole des chartes_, 1895, p. 1).--Des travaux de M. +Bnard, il ressort que Villard tait Picard, qu'il a presque +certainement bti l'glise de Saint-Quentin et que par contre rien +n'autorise beaucoup plus lui attribuer des travaux dans la cathdrale +de Cambrai que dans celle de Reims.--Les chantiers de l'abbaye +cistercienne de Vaucelles, dit M. Enlart, six kilomtres de +Honnecourt, sur l'autre rive de l'Escaut, ont t probablement l'cole +o Villard dut recevoir les premiers enseignements de son art. Et cet +auteur pense que ce sont les Cisterciens de Vaucelles qui recommandrent +notre architecte leurs confrres de Hongrie. Beaucoup d'architectes +franais du XIIe et du XIIIe s., dit-il, ont t mands +l'tranger par des vques, notamment en Espagne, o la plupart de ces +prlats appartenaient l'ordre de Cluny; en Sude, o le premier +archevque d'Upsal, ancien colier de Sorbonne, avait pu connatre +Etienne de Bonneuil Paris; en Danemark enfin o l'archevque Absalon +fonda en mme temps l'abbaye cistercienne de Sor et la cathdrale de +Roskilde, qui ressemble celles d'Arras, Noyon et Cambrai, et qui ne +peut tre que l'oeuvre d'un Franais du nord. Rien n'empche que Villard +ait travaill de mme pour les vques de Hongrie,... mais il est +beaucoup plus probable que c'est pour le service des Cisterciens que fut +appel un architecte qui possdait leurs traditions.] + +[92] Comparez Boivin dguis en croquant: + + Vestuz se fu d'un burel gris + Cote et sorcot et chape ensamble, + Qui tout fu d'un.... + Et si ot coiffe de borras. + Ses sollers ne sont mis las + Ainz sont de vache dur et fort... + .I. mois et plus estoit remese + Sa barbe qu'ele ne fu rese. + .I. aguillon prist en sa main + Por ce que mieus semblast vilain... + + +[93] + + Pains et lait, et eues et fromage + C'est la viande del bochage. + + +[94] Paille de bl; + +[95] Tout ce qu'il. + +[96] Fumier. + +[97] Cf. une curieuse pice en prose intitule: _Des .XXIII. manires de +vilains_ (d. Jubinal, Paris, 1834, in-8). Quelques traits de cette +furieuse diatribe ont assez de naturel. Le vilain refuse d'enseigner +leur chemin aux trangers et leur dit: Vous le savez miex que je ne +faic! S'il voit un gentilhomme passer devant sa porte, l'pervier au +poing: Cil huas mangera anuit une geline, et mi anfant en fuissent tout +saoul. S'il visite la capitale, il s'arrte devant Notre-Dame, regarde +les rois du portail, et dit: Vex ci Pepin, vs la Charlemainne! et on +lui coupe sa bourse par derrire. + +[98] Il y a des vilains, dit l'auteur des _.XXIII. manires_, qui mnent +les autres et dfendent leurs droits devant le bailli du seigneur: +Sire, au temps mon aeul et mon bisaeul, nos vaches furent par ces +prs, nos brebis par ces copeis. Il y en a qui hassent Dieu, sainte +glise et toute gentillesse. + +[99] Voyez la gravure de la page 191. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du moyen ge 395-1270, by +Charles Victor Langlois + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU MOYEN GE 395-1270 *** + +***** This file should be named 39429-8.txt or 39429-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/4/2/39429/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project and The Internet Archive.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/39429-8.zip b/39429-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d4c3d16 --- /dev/null +++ b/39429-8.zip diff --git a/39429-h.zip b/39429-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b931d0b --- /dev/null +++ b/39429-h.zip diff --git a/39429-h/39429-h.htm b/39429-h/39429-h.htm new file mode 100644 index 0000000..1b5ef3a --- /dev/null +++ b/39429-h/39429-h.htm @@ -0,0 +1,20264 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of Histoire du moyen ge, 395-1270, by Ch.-V. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Histoire du moyen ge 395-1270 + +Author: Charles Victor Langlois + +Release Date: April 11, 2012 [EBook #39429] +[Last updated: May 2, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU MOYEN GE 395-1270 *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project and The Internet Archive.) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<table summary="note" border="4" cellpadding="10" style="background-color: #ffffff;width:50%;"> + <tr> + <td valign="top">Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve +et n'a pas t harmonise.</td> + </tr> +</table> + +<p class="cb"><span class="sans">CH.-V. LANGLOIS</span><br /> +———<br /> +<big><big>LECTURES HISTORIQUES</big></big><br /> +———<br /> +CLASSE DE TROISIME<br /> +———<br /> +M O Y E N G E</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><th colspan="2" align="center">LECTURES HISTORIQUES</th></tr> +<tr><td colspan="2" align="center"><i>Rdiges conformment aux programmes officiels, l'usage de l'enseignement secondaire classique.</i></td></tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center">Nouvelles ditions refondues et compltes</td></tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center"><small>6 VOLUMES IN-16, ILLUSTRS DE NOMBREUSES GRAVURES</small> cartonnage toile.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Histoire ancienne (gypte, Assyrie).</b> C<small>LASSE DE SIXIME</small>, par M. G. Maspero, membre de l'Institut. 1 vol.</td><td align="left" valign="bottom">5 fr.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Histoire de la Grce (Vie prive et Vie publique des Grecs).</b> C<small>LASSE DE CINQUIME</small>, par M. P. G<small>UIRAUD</small>, matre de confrences l'cole normale suprieure. 1 vol.</td><td align="left" valign="bottom">5 fr.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Histoire romaine (Vie prive et Vie publique des Romains).</b> C<small>LASSE DE QUATRIME</small>, par M. P<small>AUL</small> G<small>UIRAUD</small>, 1 vol.</td><td align="left" valign="bottom">5 fr.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Histoire du Moyen Age (395-1270).</b> C<small>LASSE DE TROISIME</small>, par M. C<small>H</small>.-V. L<small>ANGLOIS</small>, charg de cours la Facult des lettres de Paris. 1 vol.</td><td align="left" valign="bottom">5 fr.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Histoire du Moyen Age et des Temps modernes.</b> C<small>LASSE DE SECONDE</small>, par M. M<small>ARIJOL</small>, professeur la Facult des lettres de Lyon. 1 vol.</td><td align="left" valign="bottom">5 fr.</td></tr> +<tr><td align="left"><b>Histoire des Temps modernes.</b> C<small>LASSE DE RHTORIQUE</small>, par M. L<small>ACOUR</small>-G<small>AYET</small>, professeur au lyce Saint-Louis. 1 vol.</td><td align="left" valign="bottom">5 fr.</td></tr> +</table> + +<p class="c">43371.—Imprimerie L<small>AHURE</small>, rue de Fleurus, 9, Paris.</p> + +<p> </p> +<p> </p> +<p> </p> + +<p class="cb">CH.-V. LANGLOIS<br /> +<small>CHARG DE COURS A LA FACULT DES LETTRES DE PARIS</small><br /> +———</p> + +<h1>LECTURES HISTORIQUES<br /> +<br /> +<small><small>RDIGES CONFORMMENT AUX PROGRAMMES OFFICIELS</small></small><br /> +<br /> +<small>POUR LA CLASSE DE TROISIME</small><br /> +——<br /> +<span class="sans"><small>HISTOIRE DU MOYEN GE</small></span><br /> +<small>395-1270</small></h1> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/colophon_lg.jpg"> +<img src="images/colophon_sml.jpg" width="134" height="134" alt="colophon" title="colophon" /></a> +</p> + +<p class="cb"> +——<br /> +TROISIME DITION<br /> +——<br /><br /> +PARIS<br /> +LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br /> +<br /> +<small>79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79</small><br /> +—<br /> +1901<br /> +<small>Droits de traduction et de reproduction rservs</small><br /> +</p> + +<hr /> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="" +style="border:3px double gray; padding:1%;text-align:center;"> +<tr><td><a href="#TABLE_DES_GRAVURES">TABLE DES GRAVURES</a></td></tr> +<tr><td align="left"><a href="#TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIRES</a></td></tr> +</table> + +<p><a name="page_v" id="page_v"></a></p> + +<h3>PRFACE DE LA DEUXIME DITION</h3> + +<hr /> + +<p>Dans la Prface de la premire dition de ces <i>Lectures</i> je disais que, +pour qu'un pareil recueil ft tenu au courant des progrs de la science, +il serait ncessaire de le reviser souvent. J'ai cru devoir, en effet, +aprs cinq ans, le remanier d'un bout l'autre.</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Ce n'est pas que j'aie renonc au systme qui, en 1890, m'a paru le +meilleur. Je pense toujours, pour les mmes raisons<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, qu'il est +impossible un compilateur de <i>Lectures historiques</i> de rdiger +lui-mme tous les morceaux qu'il insre, et que, tout au moins quand il +s'agit de Lectures sur l'histoire du moyen ge, il faut prfrer, +comme plus clairs et plus facilement assimilables, les extraits choisis +ou les rsums de livres modernes aux documents originaux<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Je crois +encore qu'il est bon de restreindre le nombre des morceaux qui entrent +dans la composition du recueil, pour ne pas avoir restreindre, au +dtriment de sa valeur, l'tendue de chacun d'eux: Quarante ou +cinquante sujets traits, c'est assez pour donner, comme on dit, des +clarts de tout, et pour veiller, sinon pour satisfaire entirement, la +curiosit d'un colier<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> + +<p>Loin de changer d'avis, j'ai rsolu au contraire de me conformer, mieux +que je ne l'avais fait d'abord, ma propre manire de voir.</p> + +<p>I. Le livre de lectures, disais-je en 1890, complmentaire du prcis et +du cours oral du professeur, doit contenir peu ou point de documents +originaux. En fait, j'avais insr dans celui-ci, au milieu de morceaux +extraits d'œuvres modernes, quelques textes intressants, mais bruts, +sans commentaires (ch. <small>VI</small>, 2; ch. <small>XI</small>, 4). Je les ai, cette fois, +retranchs, persuad dsormais qu'il faut distinguer trs nettement le +livre de Lectures historiques de ce que l'on appelle, en allemand, le +<i>Quellenbuch</i>, du Recueil de documents originaux l'usage des +classes. Les <i>Quellenbcher</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> sont des instruments d'enseignement +nouveaux, trs prcieux s'ils sont bien faits; je citerai, comme des +modles, l'<i>Histoire de la France raconte par les contemporains</i> de M. +B. Zeller, l'<i>English history from contemporary writers</i> de M. J. York +Powel, la <i>Storia d'Italia narrata da scrittori contemporanei</i> de P. +Orsi, le <i>Quellenbuch</i> d'Œchsli pour l'histoire de Suisse, les +ouvrages de Richter, de Lehmann, pour l'histoire d'Allemagne, etc. Mais +le livre de <i>Lectures historiques</i> est, mon avis, tout autre chose: +c'est une petite bibliothque choisie d'historiographie moderne.</p> + +<p>II. J'ai renonc, d'autre part, composer des tableaux d'ensemble avec +des renseignements emprunts plusieurs auteurs. Ce procd, fort +employ, est dangereux. Mais j'ai pris, comme prcdemment, la libert +d'laguer, et l, dans les textes reproduits, les preuves, les notes, +les phrases surabondantes, pour plus de rapidit ou de clart.</p> + +<p>De ce chef et du prcdent, cinq morceaux sur quarante-trois ont t +limins. J'en ai supprim six autres qui m'ont paru vieillis ou, pour +d'autres raisons, susceptibles d'tre avantageusement remplacs. On +trouvera, par contre, dans cette dition, vingt-cinq morceaux +nouveaux.—La plupart des mdivistes franais de premier ordre, dont +quelques-uns sont aussi de grands crivains, sont reprsents ici par +quelque fragment de leur œuvre<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + +<h4>II</h4> + +<p>Mais ce qui diffrencie surtout cette seconde dition de la premire, ce +sont les notices bibliographiques, places au commencement des quatorze +chapitres qui correspondent aux articles du programme.</p> + +<p>Je disais nagure: Le livre complmentaire, en mme temps qu'un choix +de morceaux recommandables, doit donner le catalogue d'une bibliothque +idale. C'tait alors une nouveaut d'introduire, dans un livre de +classe, des renseignements bibliographiques, prcis et abondants. +Depuis, la Bibliographie est devenue la mode; personne ne la trouve +plus ennuyeuse, parce que tout le monde sait qu'elle est utile<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. +Dans l'<i>Histoire gnrale du <small>IV</small><sup>e</sup> sicle nos jours</i>, en cours de +publication depuis 1893, chaque chapitre est suivi d'une Bibliographie +assez dveloppe, parfois estimable, des Documents et des Livres. En +mme temps que se rpandait l'habitude des notices bibliographiques, et, +tandis que le public apprenait s'en servir, nous apprenions les +mieux faire. C'est pourquoi l'on ne sera pas surpris que la +Bibliographie jointe ces <i>Lectures</i> ait t entirement rcrite.</p> + +<p>Il fallait d'abord la mettre au courant. Or telle est l'activit de la +production scientifique internationale que, en cinq ans, la littrature +historique est en grande partie renouvele: des livres, qui taient +classiques, sont remplacs; des lacunes ont t combles; tout, ou +presque tout, est chang. En parcourant les notices bibliographiques de +ce recueil, on ne manquera pas d'tre frapp du trs grand nombre des +livres cits dont la date est postrieure 1890. Cependant j'ai peine +besoin de dire que je me suis attach indiquer, non pas les ouvrages +les plus rcents, mais seulement les meilleurs.</p> + +<p>En second lieu, j'ai introduit deux modifications dans le plan primitif +des notices.</p> + +<p>I. Chaque notice se composait, dans la premire dition, de deux +parties: <i>Documents originaux</i>, <i>Livres de seconde main</i>. Outre que +cette dernire expression, si usite qu'elle soit, est impropre, il m'a +sembl raisonnable de simplifier, en rduisant chaque notice une +simple liste d'ouvrages modernes. C'est dans les <i>Quellenbcher</i> que +la bibliographie des sources ou des documents originaux a sa place +marque; je l'ai supprime ici d'autant plus volontiers qu'elle +occupait induement une notable partie de la place ncessaire pour la +bibliographie des livres.</p> + +<p>II. Nous n'oublierons point, disais-je il y a cinq ans, que le +principal mrite d'une bibliographie historique l'usage des lyces est +d'tre pratique. J'avais primitivement l'intention de n'numrer que +les <i>meilleurs</i> livres, les livres les plus dignes d'tre lus ou +consults<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. Mais il faut bien signaler aussi quelques-uns de ceux qui, +quoique clbres, <i>ne</i> doivent <i>plus</i> tre lus, ni consults avec +confiance. Il faut aussi prvenir le lecteur que certains bons livres +sont des ouvrages de vulgarisation et d'autres des œuvres +d'rudition, difficiles, techniques, parfois systmatiques. D'o +l'utilit de quelques avertissements. J'avais essay de remplacer ces +avertissements par des astrisques, conformment au procd recommand +par plusieurs bibliographes. J'ai substitu, cette fois, l'astrisque, +dcidment insuffisant, quelques remarques explicatives (encore trop +sommaires mon gr) et des classifications raisonnes.</p> + +<p>Pratiques et jour, je l'espre, les Notices bibliographiques de ce +recueil ne sont pas copieuses. Tous les renseignements de luxe (livres +arrirs et mdiocres, utiles aux seuls rudits, etc.) en ont t, en +effet, bannis<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. Mais la plupart des grands Manuels qui y sont indiqus +sont pourvus eux-mmes d'excellentes bibliographies spciales, +critiques, avec lesquelles il serait facile, au besoin, d'amplifier les +ntres. J'indique d'ailleurs, en note<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, les instruments gnraux les +plus commodes qui permettraient d'tablir rapidement, si c'tait utile, +la bibliographie d'un sujet spcial, c'est--dire de se procurer la +liste (la liste pure et simple, il est vrai, sans explications) des +livres et des articles qui ont t publis sur n'importe quelle question +de l'histoire du moyen ge.</p> + +<p>Je n'ai cit nulle part l'<i>Atlas de gographie historique</i> rcemment +publi la librairie Hachette, sous la direction de F. Schrader, ni les +t. IV VIII de la <i>Weltgeschichte</i> de L. v. Ranke, parce qu'il aurait +fallu les citer partout<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> + +<p class="r">C<small>H</small>.-V. L<small>ANGLOIS</small>.</p> + +<p><a name="page_xv" id="page_xv"></a></p> + +<h3><a name="TABLE_DES_GRAVURES" id="TABLE_DES_GRAVURES"></a>TABLE DES GRAVURES</h3> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="" +style="font-size:95%;"> + +<tr><td>Rome dominatrice du monde</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_011">11</a></td></tr> + +<tr><td>La culture de la vigne, d'aprs une fresque de l'an 300 environ</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_021">21</a></td></tr> + +<tr><td>Un vque</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_028">28</a></td></tr> + +<tr><td>Chrisma ou monogramme du Christ</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_030">30</a></td></tr> + +<tr><td>Les registres du fisc brls sur le Forum</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_041">41</a></td></tr> + +<tr><td>La crypte de Jouarre. Architecture mrovingienne</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_051">51</a></td></tr> + +<tr><td>L'empereur Anastase en costume consulaire</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_076">76</a></td></tr> + +<tr><td>Chalon de l'anneau d'or trouv dans le tombeau de Childric I<sup>er</sup>, pre<br /> +de Clovis</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_078">78</a></td></tr> + +<tr><td>Costumes germaniques, d'aprs une miniature</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_087">87</a></td></tr> + +<tr><td>Monnaie de Thodebert</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_097">97</a></td></tr> + +<tr><td>L'empereur Justinien et sa cour: Mosaque de San Vitale, Ravenne</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_103">103</a></td></tr> + +<tr><td>L'impratrice Theodora: Mosaque de San Vitale, Ravenne</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_107">107</a></td></tr> + +<tr><td>Une glise coupoles. Saint-Front de Prigueux</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_115">115</a></td></tr> + +<tr><td>L'glise Saint-Martin, Cantorbry, fonde par saint Augustin</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_135">135</a></td></tr> + +<tr><td>Rue et abside de Saint-Jean-et-Saint-Paul, Rome</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_141">141</a></td></tr> + +<tr><td>Porche extrieur de Saint-Clment</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_143">143</a></td></tr> + +<tr><td>Faade intrieure de l'ancienne glise Saint-Pierre au Vatican</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_157">157</a></td></tr> + +<tr><td>Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_158">158</a></td></tr> + +<tr><td>Couronne dite de Charlemagne, conserve au trsor imprial de Vienne </td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_160">160</a></td></tr> + +<tr><td>Dme de la cathdrale d'Aix-la-Chapelle</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_167">167</a></td></tr> + +<tr><td>Page orne de l'vangliaire de Saint-Vaast</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_172">172</a></td></tr> + +<tr><td>Peinture de l'vangliaire de Charlemagne</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_173">173</a></td></tr> + +<tr><td>L'empereur Lothaire</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_177">177</a></td></tr> + +<tr><td>Reliure du psautier de Charles le Chauve</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_179">179</a></td></tr> + +<tr><td>Sceau de Henri I<sup>er</sup></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_188">188</a></td></tr> + +<tr><td>Un chevalier du XI<sup>e</sup> sicle, d'aprs la tapisserie de Bayeux</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_191">191</a></td></tr> + +<tr><td>Un adoubement, d'aprs le ms. fr. 782 de la Bibl. nat. (<small>XIII</small><sup>e</sup> sicle)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_193">193</a></td></tr> + +<tr><td>Geoffroy Plantagenet, d'aprs une plaque maille</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_195">195</a></td></tr> + +<tr><td>Chteau du <small>X</small><sup>e</sup> sicle, sur sa motte, avec enceinte en palissades de bois</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_201">201</a></td></tr> + +<tr><td>Entre du Forum par la Voie Sacre</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_215">215</a></td></tr> + +<tr><td>L'Empereur Otton III, d'aprs une miniature de l'vangliaire de<br /> +Bamberg</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_218">218</a></td></tr> + +<tr><td>San Bartolommeo in Isola, Rome</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_221">221</a></td></tr> + +<tr><td>Sceau de Clestin III, au type des aptres</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_227">227</a></td></tr> + +<tr><td>Lettre d'Eugne III. Spcimen de l'criture employe au <small>XII</small><sup>e</sup> sicle <br /> +la Chancellerie pontificale</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_235">235</a></td></tr> + +<tr><td>La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile, prs de Palerme</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_240">240</a></td></tr> + +<tr><td>Sceau de Frdric II</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_242">242</a></td></tr> + +<tr><td>Monnaie de Frdric II</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_244">244</a></td></tr> + +<tr><td>L'glise du Saint-Spulcre, a Jrusalem</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_251">251</a></td></tr> + +<tr><td>La porte de David Jrusalem</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_253">253</a></td></tr> + +<tr><td>maux du reliquaire de Limbourg</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_258">258</a></td></tr> + +<tr><td>Saint Louis transportant les reliques de la Passion la Sainte-Chapelle</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_261">261</a></td></tr> + +<tr><td>La Sainte-Chapelle du Palais, btie par saint Louis pour recevoir les<br /> +reliques du Bucolon</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_263">263</a></td></tr> + +<tr><td>Qala'at-el-Hosn (le Krak des Chevaliers)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_265">265</a></td></tr> + +<tr><td>Essai de restitution du chteau du Krak, d'aprs M. Rey</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_269">269</a></td></tr> + +<tr><td>Le chteau du Krak. tat actuel</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_273">273</a></td></tr> + +<tr><td>Constructions latines en Terre-Sainte. Chteau de Tancrde, Tibriade</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_279">279</a></td></tr> + +<tr><td>Le chteau des Chevaliers Teutoniques, Marienbourg en Prusse</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_285">285</a></td></tr> + +<tr><td>Sceau de la ville de Compigne</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_295">295</a></td></tr> + +<tr><td>Sceau de la ville de Noyon (1259)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_296">296</a></td></tr> + +<tr><td>Sceau de la commune de Fismes</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_297">297</a></td></tr> + +<tr><td>Sceau de la commune de Nesle (1230)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_298">298</a></td></tr> + +<tr><td>Plan de la bastide de Montpazier (Dordogne)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_311">311</a></td></tr> + +<tr><td>Sceau des mtiers d'Arles</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_315">315</a></td></tr> + +<tr><td>Monnaie de Louis VI</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_325">325</a></td></tr> + +<tr><td>Le chteau de Senlis</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_326">326</a></td></tr> + +<tr><td>Suger, d'aprs un vitrail de Saint-Denis</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_337">337</a></td></tr> + +<tr><td>Carte des environs du chteau Gaillard</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_343">343</a></td></tr> + +<tr><td>Plan du chteau Gaillard</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_347">347</a></td></tr> + +<tr><td>Ruines du chteau Gaillard</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_349">349</a></td></tr> + +<tr><td>Autre vue de ces ruines</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_353">353</a></td></tr> + +<tr><td>Saint Louis, d'aprs une statuette en bois du muse de Cluny</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_373">373</a></td></tr> + +<tr><td>Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, d'aprs sa<br /> +pierre tombale</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_375">375</a></td></tr> + +<tr><td>Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'aprs sa pierre tombale</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_378">378</a></td></tr> + +<tr><td>Sceau de Henri Plantagenet</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_389">389</a></td></tr> + +<tr><td>Les tombeaux des Plantagenets Fontevrault</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_391">391</a></td></tr> + +<tr><td>Sceau de Jean sans Terre</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_397">397</a></td></tr> + +<tr><td>La tour de l'Inquisition, Carcassonne</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_419">419</a></td></tr> + +<tr><td>Vue d'Assise</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_431">431</a></td></tr> + +<tr><td>Le sire de Joinville, d'aprs un ms. du <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_447">447</a></td></tr> + +<tr><td>Charte de fondation de la Sorbonne, 1257</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_453">453</a></td></tr> + +<tr><td>Sceau de l'Universit de Paris</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_455">455</a></td></tr> + +<tr><td>Un jongleur, d'aprs une miniature</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_487">487</a></td></tr> + +<tr><td>Nef de la cathdrale d'Amiens</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_497">497</a></td></tr> + +<tr><td>Arc bris et arc en plein cintre</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_499">499</a></td></tr> + +<tr><td>Clotre de Moissac</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_503">503</a></td></tr> + +<tr><td>Sculptures du portail de Chartres</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_507">507</a></td></tr> + +<tr><td>Sculptures du portail d'Amiens</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_509">509</a></td></tr> + +<tr><td>Vase d'Alpas</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_513">513</a></td></tr> + +<tr><td>Pyxide en cuivre maill. Limoges, <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_514">514</a></td></tr> + +<tr><td>Crosse en cuivre maill. Idem</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_515">515</a></td></tr> + +<tr><td>Chsse d'Ambazac</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_517">517</a></td></tr> + +<tr><td>Chsse de Mozac</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_518">518</a></td></tr> + +<tr><td>Gmellions en cuivre maill</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_520">520</a></td></tr> + +<tr><td>Coffret dit de saint Louis. Travail limousin</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_523">523</a></td></tr> + +<tr><td>Chevalier d'environ 1220, d'aprs l'album de Villard de Honnecourt</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_550">550</a></td></tr> + +<tr><td>Chevalier anglo-normand, d'aprs une pierre tombale</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_552">552</a></td></tr> + +<tr><td>Philippe de Valois, d'aprs son sceau</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_556">556</a></td></tr> +</table> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h2>LECTURES HISTORIQUES<br /><br /> +<small><span class="sans">CLASSE DE TROISIME</span></small></h2> + +<h2><a name="CHAPITRE_I-1" id="CHAPITRE_I-1"></a>CHAPITRE PREMIER<br /><br /> +<small><span class="sans">L'EMPIRE ROMAIN A LA FIN DU IV<sup>e</sup> SICLE.</span></small></h2> + +<p class="hang">P<small>ROGRAMME</small>.—<i>L'empereur, les prfets, l'impt; la cit; les grandes +proprits; les colons.</i></p> + +<p class="hang"><i>Civilisation romaine: coles, monuments, mœurs. Exemples pris +en Gaule. Comparaison de la Gaule avant la conqute et de la Gaule +romaine.</i></p> + +<p class="hang"><i>Le christianisme: les vques, les conciles.</i></p> + +<hr /> + +<h4>BIBLIOGRAPHIE.</h4> + +<p>Il existe un grand nombre de bons livres sur le <b>droit public romain</b> en +gnral et sur l'<b>histoire gnrale de l'Empire</b>.—Les t. I VII du +<i>Manuel des antiquits romaines</i> de Marquardt et Mommsen (trad. fr., par +P.-F. Girard, en cours de publication) traitent du Droit public +romain.—Les Manuels plus sommaires de P. Willems (<i>Le droit public +romain</i>, Louvain, 1888, 6<sup>e</sup> d.) et de A. Bouch-Leclercq (<i>Manuel des +institutions romaines</i>, Paris, 1886, in-8) sont aussi trs +recommandables.—Parmi les histoires gnrales de l'Empire romain, +celles de MM. Mommsen, Herm. Schiller et Duruy sont classiques.</p> + +<p>L'histoire de la <b>Gaule romaine</b> a t rcemment l'objet de travaux +considrables. Ceux de M. E. Desjardins (<i>Gographie historique et +administrative de la Gaule romaine</i>, Paris, 1876-1885, 3 vol. in-8) et +de M. Fustel de Coulanges sont au premier rang. M. Fustel de<a name="page_002" id="page_002"></a> Coulanges, +cet historien sincre, profond, systmatique, cet admirable crivain, a +laiss une <i>Histoire des institutions politiques de l'ancienne France</i>, +inacheve, dont le t. I<sup>er</sup>, <i>La Gaule romaine</i> (Paris, 1891, in-8) a +t publi aprs la mort de l'auteur par M. C. Jullian. Cf., du mme, +<i>Recherches sur quelques problmes d'histoire</i>, Paris, 1885, in-8.—M. +C. Jullian a publi un livre lmentaire, agrable: <i>Gallia. Tableau +sommaire de la Gaule sous la domination romaine</i> (Paris, 1892, in-16); +il y expose le gouvernement de la Gaule sous l'Empire (assembles, +rgime municipal, impts, armes), l'tat social, l'art, l'enseignement, +la littrature, la religion, etc.; il dcrit les cits de la +Narbonnaise, de la Belgique et de l'Aquitaine; il traite enfin de +l'unit morale de la Gaule et du patriotisme gallo-romain.—Il n'y a +plus rien faire de l'ouvrage d'Am. Thierry, <i>Histoire de la Gaule sous +l'administration romaine</i>, Paris, 1840-1842, in-8.</p> + +<p>L'histoire des derniers temps du paganisme et des <b>rapports du +christianisme avec l'Empire</b> a t traite par quelques-uns des rudits, +des philosophes et des crivains les plus minents du sicle prsent. Il +faut lire surtout, en franais: A. de Broglie, <i>L'glise et l'Empire +romain au <small>IV</small><sup>e</sup> sicle</i>, Paris, 1856, 4 vol. in-8;—E. Renan, +<i>Histoire des origines du christianisme</i>, Paris, 1865-1882, 7 vol. +in-8, avec index;—L. Duchesne, <i>Les origines chrtiennes, leons +d'histoire ecclsiastique</i>, Paris, lithographie Blanc-Pascal, s. d.;—G. +Boissier, <i>La fin du paganisme. tude sur les dernires luttes +religieuses en Occident au <small>IV</small><sup>e</sup> sicle</i>, Paris, 1894, 2 vol. in-16, +2<sup>e</sup> d.;—J. Rville, <i>Les origines de l'piscopat. tude sur la +formation du gouvernement ecclsiastique au sein de l'glise chrtienne +dans l'Empire romain</i>, Paris, 1894, in-8;—R. Thamin, <i>Saint Ambroise +et la morale chrtienne au <small>IV</small><sup>e</sup> sicle</i>, Paris, 1895, in-8.—Lire en +allemand: V. Schultze, <i>Geschichte des Untergangs des +griechisch-rmischen Heidenthums</i>, Iena, 1887-1892, 2 vol. in-8;—O. +Seeck, <i>Geschichte des Untergangs der antiken Welt</i>, Berlin, 1895, 2 +vol. in-8.—Voir, plus bas, la liste des Manuels gnraux d'histoire +ecclsiastique, Bibliographie du ch. <small>XIII</small>.</p> + +<p>Sur l'<b>introduction du christianisme en Gaule</b>, consulter les travaux de +MM. E. Le Blant (<i>Manuel d'pigraphie chrtienne, d'aprs les marbres de +la Gaule</i>, Paris, 1869, in-12; etc.) et L. Duchesne (<i>Fastes piscopaux +de l'ancienne Gaule</i>, Paris, 1894, in-8).—Les ouvrages de MM. +Chevallier (<i>Les origines de l'glise de Tours, avec une tude gnrale +sur l'vanglisation des Gaules</i>, Tours, 1871, in-8) et Lecoy de la +Marche (<i>Saint Martin</i>, Tours, 1881, in-4) ne sont pas srs.<a name="page_003" id="page_003"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="I-1" id="I-1"></a>I—ROMANI, ROMANIA.</h3> + +<p>Les habitants de Rome se sont appels de tout temps, dans leur langue, +<i>Romani</i>. Ce mot est form du nom <i>Roma</i> et du suffixe <i>-ano</i>, un de +ceux l'aide desquels la langue latine tirait du nom d'un pays ou d'une +ville celui de ses habitants. Longtemps aprs la soumission de l'Italie +et des autres provinces qui composrent leur empire, les <i>Romani</i> se +distingurent des peuples qui vivaient sous leur domination. Ceux-ci +conservaient leur nom originaire: ils taient Sabins, Gaulois, Hellnes, +Ibres, et n'avaient pas le droit de s'appeler Romains, nom rserv +ceux qui tenaient le droit de cit de leur naissance ou qui l'avaient +reu par une faveur spciale. Insensiblement cette distinction s'effaa, +surtout aprs que l'dit clbre de Caracalla eut fait des citoyens +romains de tous les habitants de l'empire: <i>In orbe Romano qui sunt</i>, +dit Ulpien, <i>ex constitutione imperatoris Antonini cives Romani effecti +sunt</i>. Le voisinage menaant des Barbares, qui pressaient l'empire de +plusieurs cts, rendit bientt plus gnral l'emploi du mot de <i>Romani</i> +pour dsigner les habitants de l'empire par opposition aux mille peuples +trangers qui en bordaient et qui dj commenaient en franchir les +frontires. Les crivains du <small>IV</small><sup>e</sup> et du <small>V</small><sup>e</sup> sicle parlent avec +orgueil de cette nouvelle nationalit romaine, de cette fusion des races +dans une seule patrie. <i>Quis jam cognoscit</i>, dit saint Augustin, <i>gentes +in imperio Romano qu quid erant, quando omnes Romani facti sunt et +omnes Romani dicuntur</i>? C'est en parlant de l'empire qu'Apollinaris +Sidonius crivait: <i>In qua unica totius orbis civitate soli Barbari et +servi peregrinantur</i>. Les potes ne manqurent pas de clbrer cette +grande œuvre. Les vers de Rutilius Namatianus sont clbres:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Fecisti patriam diversis gentibus unam;<br /></span> +<span class="i2">Urbem fecisti qu prius orbis erat.<br /></span> +</div></div> + +<p><a name="page_004" id="page_004"></a></p> + +<p>Ceux de Claudien, non moins enthousiastes, semblent insister +particulirement sur le nom, devenu commun, de <i>Romani</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Hc est (Roma) in gremium victos qu sola recepit,<br /></span> +<span class="i0">Humanumque genus communi nomine fecit.<br /></span> +</div></div> + +<p>Prudence s'crie aussi:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i6">Deus undique gentes<br /></span> +<span class="i0">Inclinare caput docuit sub legibus iisdem,<br /></span> +<span class="i0">Romanosque omnes fieri, quos Rhenus et Ister,<br /></span> +<span class="i0">Quos Tagus aurifluus, quos magnus inundat Iberus....<br /></span> +<span class="i0">Jus fecit commune pares et nomine eodem<br /></span> +<span class="i0">Nexuit et domitos fraterna in vincla redegit.<br /></span> +</div></div> + +<p>Combien ces loges taient exagrs, combien il s'en fallait que le +genre humain tout entier ft entr dans l'<i>orbis Romanus</i>, c'est ce dont +furent tmoins les auteurs mmes de ces vers: la <i>cit universelle</i> fut +dtruite au moment o l'on en clbrait l'achvement, et la distinction +entre Romains et Barbares, au lieu d'exprimer un rapport de supriorit +du premier au second terme, prit bientt la signification inverse.</p> + +<p>Cette distinction, antrieure l'tablissement des Germains dans les +provinces romaines de l'Occident, persista aprs cet tablissement; elle +fut la mme dans tous les pays o il eut lieu. Les envahisseurs +trangers taient dsigns sous le nom gnrique de <i>Barbari</i>; ils +l'acceptaient d'ailleurs eux-mmes<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, et ne trouvaient pas mauvais que +les Romains qu'ils chargeaient d'crire leurs lois et leurs ordonnances +en latin le leur attribuassent. Toutefois ce nom n'apparat que d'une +faon exceptionnelle, et d'ordinaire quand il s'agit de dsigner +l'ensemble des tribus germaniques. Ces tribus n'avaient point alors de +nom commun par lequel elles pussent exprimer leur nationalit +collective;<a name="page_005" id="page_005"></a> le mot <i>Germani</i>, naturellement, est tout fait inconnu +cette poque; quant au mot <i>theodisc, diustisc</i> (anc. fr. <i>tiedeis</i>, it. +<i>tedesco</i>), il n'apparat sous la forme latine <i>theotiscus theudiscus</i> +qu'au <small>IX</small><sup>e</sup> sicle; le mot <i>Teuto</i> qui parat s'y rattacher +tymologiquement ne se montre nulle part, et le driv <i>Teutonicus</i>, +employ par certains crivains latins, est un souvenir classique qui ne +reposait certainement, cette poque, sur aucune dnomination relle. +Il est permis de douter que les Allemands aient eu, cette poque, la +conscience bien nette de leur unit de race; dans les textes ils se +qualifient d'habitude par le nom spcial de leur tribu, et nous voyons +les <i>Romani</i> opposs successivement aux <i>Franci</i>, aux <i>Burgundiones</i>, +aux <i>Gothi</i>, aux <i>Langobardi</i>, etc. Tout au contraire, on ne voit nulle +part apparatre pour les habitants des provinces de l'empire de +dnominations spciales qui les rattachent une nationalit antrieure + la conqute romaine. Il n'y a dans l'ensemble des lois comme des +histoires de ce temps ni <i>Galli</i>, ni <i>Rhti</i>, ni <i>Itali</i>, ni <i>Iberi</i>, ni +<i>Afri</i>: il n'y a que des <i>Romani</i> en face des conqurants rpandus dans +toutes les provinces.</p> + +<p>Le <i>Romanus</i> est donc, l'poque des invasions et des tablissements +germaniques, l'habitant, parlant latin, d'une partie quelconque de +l'empire. C'est ainsi que lui-mme se dsigne, non sans garder encore +longtemps quelque fiert de ce grand nom<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>; mais ses vainqueurs ne +l'appellent pas ainsi: le nom <i>Romanus</i> ne parat avoir pntr dans +aucun de leurs dialectes. Le nom qu'ils lui donnent et qu'ils lui +donnaient sans doute bien avant la conqute, c'est celui de <i>walah</i>, +plus tard <i>welch</i>, ags. <i>vealh</i>, anc. nor. <i>vali</i> (sud. mod. <i>val</i>), +auquel se rattachent les drivs <i>walahisc</i>, plus tard <i>waelsch</i> +(welche) et <i>wallon</i>. L'emploi de ce mot et de celui de <i>Romanus</i> est +prcisment inverse: le premier n'est jamais employ que par les +Barbares, le second que par les Romains<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>; l'un et l'autre ont +persist face face,<a name="page_006" id="page_006"></a> comme on le verra plus bas, bien aprs l'poque +dont il s'agit ici, dans des pays o les deux races, germanique et +latine, se trouvaient en contact intime et journalier et n'taient pas +arrives se fondre dans une nationalit nouvelle.</p> + +<p>Le mot <i>welche</i> a en franais une nuance mprisante qu'il avait coup +sr, cette poque, dans l'esprit des Allemands qui le prononaient. +Les conqurants avaient une haute opinion d'eux-mmes et se regardaient +comme trs suprieurs aux peuples chez lesquels ils venaient s'tablir. +Les monuments purement germaniques manquent malheureusement pour ces +poques recules; mais quelques textes latins ont conserv le souvenir +des sentiments que la race conqurante, encore plusieurs sicles aprs +la chute de l'empire, entretenait pour les <i>Walahen</i>, seuls dpositaires +pourtant de la civilisation occidentale. Le plus curieux de ces textes, + cause de sa navet, est cette phrase qui se trouve dans le clbre +glossaire roman-allemand de Cassel et qui est certainement d'un Bavarois +du temps de Ppin: <i>Stulti sunt Romani, sapienti Paioari; modica +sapientia est in Romanis; plus habent stultitia quam sapientia</i>. Ici, +par une rare chance, nous avons conserv, ct de la traduction +latine, la pense de cet excellent <i>Peigir</i> dans la forme mme o elle a +souri son esprit: <i>Tole sint Walha, spahe sint Peigira; luzic ist +spahi in Walhum; mera hapent tolaheiti denne spahi</i>. A la mme poque, +on rencontrait, sur les bords du Rhin, des Allemands comme celui que +peint Wandelbert dans son rcit des miracles de saint Goar: <i>Omnes +Roman nationis ac lingu homines ita quodam gentilicio odio +exsecrabatur ut ne videre quidem eorum aliquem quanimiter vellet.... +Tanta enim ejus animum innata ex feritate barbarica stoliditas +apprehenderat ut ne in transitu quidem Roman lingu vel gentis homines +et ipsos quoque bonos viros ac nobiles libenter adspicere posset.</i> Ces +sentiments n'taient pas borns aux hommes sans culture: au <small>X</small><sup>e</sup> sicle +encore, Luitprand s'indignait<a name="page_007" id="page_007"></a> de la pense qu'on pt lui faire honneur +en le traitant de <i>Romanus</i>, et disait aux Grecs: <i>Quos (Romanos) nos, +Langobardi scilicet, Saxones, Franci, Lotharingi, Bagoarii, Sueri, +Burgundiones, tanto dedignamur, ut inimico nostro commoti nil aliud +contumeliarum nisi: Romane! dicamus, hoc solo nomine quidquid +ignobilitatis, quidquid timiditatis, quidquid avariti, quidquid +luxuri, quidquid mendacii, imo quidquid vitiorum est comprehendentes.</i> +Comment ne pas remarquer qu'au bout de dix sicles des apprciations +presque semblables sur le wlschen Lug und Trug, sur la wlsche +Sittenlosigkeit, sur la tiefe moralische Versunkenheit der romanischen +Vœlker se font encore entendre en allemand?</p> + +<p>Le nom de <i>Romani</i> ne se maintint pas au del des temps carolingiens. La +fusion des conqurants germaniques avec les Romains, l'adoption par eux, +en Espagne, en France, en Italie, de la langue des vaincus, fit +disparatre de l'ancien empire d'Occident une distinction aussi +gnrale, remplace par les noms spciaux des nations qui se formrent +des dbris de l'empire de Charlemagne. Il y eut bientt, non plus des +Romains en opposition avec un certain nombre de tribus conqurantes, +mais au contraire une nation allemande renferme dans les limites +agrandies de l'ancienne Germanie, et qui, tout en restant divise en +tribus, prit conscience d'elle-mme sous le nom de <i>Tiedesc</i>, et fut +appele par ses voisins de noms divers, mais galement collectifs,—et, + ct, des Lombards, des Franais, des Provenaux, des Flamands, etc. +Le nom de <i>Romani</i> se maintint cependant dans deux cas, o les peuples +qui l'avaient partag avec les habitants de tout l'empire ne se +trouvrent englobs dans aucune nationalit nouvelle et conservrent, +pour se distinguer des <i>Barbares</i> qui les entouraient, l'ancienne +appellation dont ils taient fiers. Les Allemands, fidles de leur ct + la tradition antrieure, appelrent ces peuples du nom de <i>Walahen</i>, +Welches, et ce nom leur est rest jusqu' nos jours.</p> + +<p>Ces deux cas se prsentent dans les pays o la population romane, par +suite de circonstances particulires, vit dans une sorte d'le au milieu +d'autres races. Tout le monde connat maintenant l'existence de la +langue si intressante qui se parle<a name="page_008" id="page_008"></a> dans le canton des Grisons, et qui +se distingue de l'italien avec lequel elle est en contact au sud. Cette +langue est le seul vestige qui ait persist jusqu' nos jours de la +langue parle autrefois par les <i>Romani</i> de la Rhtie. On a cru +longtemps que les habitants romains de ce pays avaient tous migr en +Italie, comme le raconte Eugippius dans la vie de saint Sverin, et +avaient laiss la place libre aux Barbares. Mais des documents nombreux +et intressants prouvent que longtemps aprs la conqute dfinitive du +pays par les Alamans et les Bavarois, une population romaine se maintint +dans le pays en groupes plus ou moins nombreux et consistants.... Il n'y +a donc rien de surprenant ce que les habitants non germaniss du pays +de Coire, les seuls qui aient rsist jusqu' nos jours aux progrs du +teutonisme, aient gard, en partie du moins, leur nom aussi bien que +leur langue. Il est vrai qu'ils se nomment actuellement non pas +<i>Romaun</i>, qui signifie chez eux Romain, mais <i>Romaunsch</i>, comme leur +idiome lui-mme; mais cette forme drive s'appuie ncessairement sur +l'autre plus ancienne.—De mme qu'ils se sont appels <i>Romaunsch</i>, les +Allemands les dsignent maintenant par le driv de <i>Walah</i>, savoir +<i>Wlschen</i>, <i>Churwlschen</i>.</p> + +<p>L'autre exemple de la persistance du nom de <i>Romani</i> se trouve dans des +contres qui faisaient partie de l'empire d'Orient. Les peuples qui, +aujourd'hui, dans les provinces danubiennes, la Hongrie et la Turquie +d'Europe, parlent un idiome latin se dsignent eux-mmes par le nom de +Romains (<i>Rumn</i>, <i>Rumen</i>, <i>Romăn</i>), que nous leur donnons aussi +depuis peu (Roumains). La dsignation de Valaques ne leur est applique +que par les trangers qui les entourent....—Comme les <i>Romani</i> +d'Occident, ceux de l'Est reurent des Allemands le nom de <i>Walahen</i>. Il +est vrai qu'actuellement ils ne sont pas en contact avec les Allemands, +mais on sait que ces pays furent ceux par lesquels les premires +invasions germaniques se prcipitrent sur l'empire: elles y avaient +d'ailleurs t prcdes par une nombreuse colonisation. L, comme +partout, les Allemands appelrent <i>Walahen</i> ceux qui se nommaient +<i>Romani</i>, et ils transmirent cette dsignation aux peuples divers qui +les remplacrent dans ces<a name="page_009" id="page_009"></a> rgions; les Grecs l'adoptrent eux-mmes par +la suite (<span title="Blachoi">Βλἁχοι</span>). L'un et l'autre nom, le premier dans la +bouche des trangers, le second dans celle des <i>Romani</i>, dsignent +jusqu' nos jours les descendants singulirement dissmins des +anciennes populations romanises de ces provinces. On sait qu'ils ont +aussi gard leur langue, et que, tout altre et imprgne d'lments +trangers qu'elle est, elle mrite sa place parmi les dialectes modernes +o vit encore la langue latine.</p> + +<p>Le nom de <i>Romani</i>, on le comprend, n'a pas dsign les habitants de +l'empire qui parlaient latin uniquement par opposition aux barbares +germains. Ils l'ont aussi employ pour se distinguer de leurs autres +voisins: seulement l'appellation correspondante de <i>Walahen</i> fait ici +naturellement dfaut. En Afrique, par exemple, les <i>Romani</i> que nous +trouvons appels de ce nom l'approche des Vandales, se nommaient ainsi +antrieurement par opposition aux indignes rests trangers la +domination ou la langue romaine.—De mme quand l'Armorique se trouva +occupe par des tribus parlant celtique, les nouveaux venus, continuant +sans doute l'usage qu'ils avaient dj dans la Grande-Bretagne, +appelrent <i>Romani</i> leurs voisins, habitants des provinces gauloises +romanises.</p> + +<p>Il rsulte de tout ce qui vient d'tre dit que les habitants de l'empire +romain, quelle qu'et t leur nationalit primitive, se dsignaient, +particulirement par opposition aux trangers et surtout aux Allemands, +par le nom de <i>Romani</i>. Ce nom leur resta dans les diffrents pays o +les envahisseurs s'tablirent, tant qu'il subsista une distinction entre +les conqurants et les vaincus. En Occident, il disparut gnralement +vers le <small>IX</small><sup>e</sup> sicle pour faire place aux noms des nationalits +diverses sorties de la dislocation de l'empire par les tribus +germaniques; il se maintint toutefois plus longtemps, et subsiste encore +au moins par son driv dans le petit pays de Coire.—En Orient, il +continua dsigner les habitants romaniss des provinces du sud du +Danube qui ne se fondirent pas parmi les populations illyriennes, +grecques, germaniques, slaves ou mongoles, et il les dsigne encore +jusqu' ce jour.—Le mot <i>Romanus</i> se traduisait en allemand par +<i>Walah</i>, mais jamais les <i>Romani</i> n'ont<a name="page_010" id="page_010"></a> pris eux-mmes cette +dnomination; elle s'est maintenue en allemand (o <i>Romanus</i> est +inconnu) pour dsigner les peuples romans pendant le moyen ge, et n'a +pas encore tout fait disparu: elle s'est particulirement attache aux +deux peuples qui ont gard le nom de <i>Romani</i>, aux <i>Churwlschen</i> et aux +<i>Walachen</i>.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Sur le nom des habitants de l'empire on fit un nom pour l'empire +lui-mme. Il tait dans l'esprit populaire de substituer une dsignation +courte et concrte aux termes de <i>imperium Romanum, orbis Romanus</i>. On +tira de <i>Romanus</i> le nom <i>Romania</i>, form par analogie d'aprs <i>Gallia</i>, +<i>Grcia</i>, <i>Britannia</i>, etc. L'avnement de ce nom indique d'une faon +frappante le moment o la fusion fut complte entre les peuples si +divers soumis par Rome, et o tous, se reconnaissant comme membres d'une +seule nation, s'opposrent en bloc l'infinie varit des <i>Barbares</i> +qui les entouraient. Ce nom tait populaire et n'avait pas droit +d'entre dans le style classique; aussi l'poque o il nous apparat +pour la premire fois est-elle videmment bien postrieure celle o il +dut se former; les textes qui le donnent l'emploient uniquement par +opposition au monde barbare devenu l'objet de toutes les craintes, la +menace sans cesse prsente l'esprit.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_011_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_011_sml.jpg" width="230" height="279" alt="Rome dominatrice du monde. (Muse du Louvre, n 102 du +Catalogue Clarac)." +title="Rome dominatrice du monde. (Muse du Louvre, n 102 du +Catalogue Clarac)." /></a> +<br /> +<span class="caption">Rome dominatrice du monde. (Muse du Louvre, n 102 du +Catalogue Clarac).</span> +</p> + +<p>La Romania avait peine pris conscience d'elle-mme qu'elle allait tre +ruine, au moins dans son existence matrielle. Cette rflexion +mlancolique est naturellement suggre par le passage suivant, o se +trouve le plus ancien exemple du mot. C'est au commencement du <small>V</small><sup>e</sup> +sicle qu'eut lieu, dans la grotte de Bethlem o vivait saint Jrme, +l'entretien suivant, qui roulait sur le roi goth Ataulf, devenu un alli +de l'empire aprs avoir song le dtruire compltement: <i>Ego ipse</i>, +dit Paul Orose, <i>virum quemdam Narbonnensem, illustris sub Theodosio +militi, etiam religiosum prudentemque et gravem, apud Bethlehem oppidum +Palstin beatissimo Hieronymo presbytero referentem audivi se +familiarissimum Ataulpho apud Narbonam<a name="page_011" id="page_011"></a> fuisse, ac de eo spe sub +testificatione didicisse quod ille, cum esset animo viribus ingenioque +nimius, referre solitus esset se in primis ardenter inhiasse ut, +obliterato Romano nomine, Romanum omne solum Gothorum imperium et +faceret et vocaret, essetque, ut vulgariter loquar</i>, Gothia <i>quod</i> +Romania <i>fuisset</i>.—A peu prs la mme poque, nous retrouvons ce mot +dans des circonstances plus tristes encore. L'autre grand docteur +chrtien de ce temps, saint Augustin, assig dans Hippone par les +Vandales, reoit des lettres des vques de la province qui lui +demandent des conseils sur ce qu'ils doivent faire dans le pril et le +dsastre communs, et il leur rpond sur la conduite tenir en face de +ceux que son biographe Possidius, alors enferm avec lui, appelle <i>illos +Romani<a name="page_012" id="page_012"></a> eversores</i>. Romania ne signifie pas seulement ici, comme le +veulent les Bollandistes, <i>ditio romana in Africa</i>; il n'a plus mme +simplement le sens de <i>Romanum imperium</i> que lui donne Du Cange; il a +pris une signification plus gnrale, celle de monde romain, de +civilisation romaine oppose la <i>Barbaries</i> qui va la dtruire.</p> + +<p>Par un singulier hasard, les exemples du mot <i>Romania</i> sont plus anciens +et plus nombreux en grec qu'en latin. Quand la capitale de l'empire eut +t transporte Byzance, il n'en resta pas moins l'empire romain; +Constantinople fut appele nouvelle Rome ou simplement Rome, et la +langue latine resta longtemps encore la langue officielle<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. Les +crivains grecs paraissent avoir adopt cette poque le nom de +<i>Romania</i> pour dsigner l'ensemble de l'empire.... Saint Athanase dit +expressment: <span title="Mtropolis h Rhm ts Rhmanias">Μητοπὁλις ἡ 'Ρὡμη τἡς 'Ρωμανἱας</span>.... Plus tard, +quand l'empire d'Orient fut dtruit, le nom de <span title="Rhmania">'Ρωμανἱα</span> +dsigna, dans les crivains grecs, l'empire de Byzance, et reparut sous +la forme <i>Romania</i> (avec l'accent sur l'<i>i</i>), <i>Romanie</i>, dans les +crivains occidentaux, avec ce sens spcial. C'est de l qu'il est +arriv dsigner les possessions des Grecs en Asie, puis les provinces +qui forment aujourd'hui la Turquie d'Europe et la Grce, et o il faut +le reconnatre sous la forme <i>Roumlie</i>. Je n'ai pas m'tendre ici sur +cette histoire du mot grec <span title="Rhmania">'Ρωμανἱα</span>; il suffit de montrer qu'il +provient du latin et que son usage habituel en Orient au <small>IV</small><sup>e</sup> sicle +prouve qu'il tait populaire en Occident avant cette poque.</p> + +<p>En Occident, le mot <i>Romania</i>, comme on l'a vu, fut surtout employ pour +caractriser l'empire romain en face des Barbares, et plus tard pour +exprimer l'ensemble de la civilisation et de la socit romaine. Dans ce +sens tendu, il comprend naturellement la langue, et cette ide +accessoire est nettement indique dans les vers o Fortunat, s'adressant +au Franc Charibert, lui dit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Hinc cui Barbaries, illinc Romania plaudit.<br /></span> +<span class="i2">Diversis linguis laus sonat una viro.<br /></span> +</div></div> + +<p><a name="page_013" id="page_013"></a></p> + +<p><i>Romania</i>, c'est ici l'ensemble des <i>Romani</i>, la socit romaine, le +monde romain en opposition au monde allemand ou barbare.</p> + +<p>L'expression de Romania resta en usage jusqu'aux temps carolingiens et +reprit mme sans doute une nouvelle vogue quand Charlemagne eut restaur +l'<i>imperium Romanum</i>. Dans un capitulaire de Louis le Pieux et Lothaire, +on lit: <i>Prcipimus de his fratribus qui in nostris et Romani finibus +patern seu matern succedunt hereditati</i>, et il me parat probable que +<i>Romania</i> signifie ici l'tendue de l'empire plutt que l'Italie ou +cette province italienne laquelle le nom a fini par se restreindre. +Mais quand l'empire eut pass aux rois d'Allemagne, le mot <i>Romania</i> +semble avoir dsign spcialement cette partie de leurs tats qui +n'tait pas germanique, savoir l'Italie.... Enfin le nom de <i>Romania</i> +finit par ne plus dsigner que la province qui porte encore ce nom de +Romagne et qui rpond a l'ancien exarchat de Ravenne; il lui vient, +d'aprs les uns, de la clbre donation faite par Ppin l'<i>ecclesia +Romana</i>, d'aprs les autres, du nom de l'empire grec, de la [Greek: +Rhmania 'Ρωμανἱα], dont cette province fut la dernire possession en Occident.</p> + +<p>En rsum, le mot <i>Romania</i>, fait pour embrasser sous un nom commun +l'ensemble des possessions des Romains, a servi particulirement +dsigner l'empire d'Occident, quand il fut dtach de celui de +Constantinople (qui, de son ct, s'attribua le nom de [Greek: +Rhmania 'Ρωμανἱα]). Depuis la destruction successive de tous les restes de la +domination romaine, il a exprim l'ensemble des pays qui taient habits +par les <i>Romani</i>, ainsi que le groupe des hommes parlant encore la +langue de Rome, et par suite la civilisation romaine elle-mme. Dans ce +sens, <i>Romania</i> est un mot bien choisi pour dire le domaine des langues +et des littratures romanes.</p> + +<p>La Romania, ce point de vue de la civilisation et du langage, +comprenait autrefois, lors de sa plus grande extension, l'empire romain +jusqu'aux limites o commenait le monde hellnique et oriental, soit +l'Italie actuelle, la partie de l'Allemagne situe au sud du Danube, les +provinces entre ce fleuve et la Grce, et, sur la rive gauche, la Dacie; +la Gaule jusqu'au<a name="page_014" id="page_014"></a> Rhin, l'Angleterre jusqu' la muraille de Septime +Svre; l'Espagne entire, moins les provinces basques, et la cte +septentrionale de l'Afrique. De grands morceaux de ce vaste territoire +lui ont t enlevs, surtout par les Allemands. Il est vrai que +plusieurs des pays, jadis romains, o se parle maintenant l'allemand, +n'ont jamais t compltement romaniss. Pour l'Angleterre, le fait est +certain: quand les lgions romaines se furent retires, l'lment +celtique indigne reprit bientt la prpondrance, et les <i>Romani</i> qui, +malgr tout, s'y trouvaient encore en grand nombre, furent absorbs sans +doute autant par les Bretons que par les Saxons.—Les pays situs sur la +rive gauche du Rhin qui ont t germaniss ne l'ont pas t tous la +mme poque; ils doivent leur germanisation soit la dpopulation +cause par le voisinage menaant des Barbares (provinces rhnanes, +Alsace-Lorraine), soit l'extermination des habitants romains par les +envahisseurs (Flandre). Mais il est sr, particulirement pour l'Alsace, +que l'tablissement germanique avait t prcd par une romanisation +peu prs complte.—Les contres de la rive droite du Danube (Rhtie, +Norique, Pannonie) avaient reu de bonne heure des colonisations +germaniques tablies par les empereurs eux-mmes; devant les invasions, +une partie de la population romaine passa en Italie, le reste s'absorba +plus ou moins lentement dans le peuple conqurant; un petit noyau +persista dans quelques valles des Alpes.—Dans les provinces plus +orientales, l'lment indigne s'tait maintenu comme en Angleterre; +mais la population romaine y avait pris plus de consistance, si bien +qu'au milieu des anciens habitants (Albanais) et des masses +d'envahisseurs successifs (Germains, Slaves, Hongrois, Turcs), les +<i>Roumains</i> russirent se maintenir, d'une part en corps de population +considrable, d'autre part en petits groupes dissmins trs nombreux, +et parvinrent mme roccuper la Dacie de Trajan qu'Aurlien avait fait +vacuer tous les <i>Romani</i> ds le <small>III</small><sup>e</sup> sicle.—En Afrique, ce ne +furent pas les Vandales qui mirent fin au romanisme; il parat au +contraire probable que, l comme en Espagne et en Gaule, les Germains +finirent par se fondre avec les vaincus, et il se serait sans doute +form dans le royaume de Gensric une langue<a name="page_015" id="page_015"></a> romane particulire, si +l'tablissement vandale n'avait pas t dtruit par les Grecs, et +surtout si la funeste invasion des musulmans n'avait arrach ces belles +contres au monde chrtien. Il est vraisemblable que quand les Arabes +arrivrent, il restait encore de nombreux Romains dans le pays; +toutefois, l'lment indigne n'avait jamais disparu, mme du temps de +la domination romaine et dans le cœur des provinces qu'il entourait +de tous cts: il s'allia troitement avec les Arabes, et les derniers +vestiges du romanisme disparurent bien vite de l'Afrique.—L'Espagne, au +contraire, o la fusion des Goths avec les Romains tait complte, +conserva son caractre, mme sous la domination arabe, et parvint +finalement s'en affranchir tout fait.—Il en fut de mme en Sicile: +l, le romanisme a non seulement chass compltement l'lment arabe, +mais encore fait disparatre l'lment grec qui, sans doute, y tait +encore assez abondant au commencement du moyen ge.—Cet lment grec +s'effaa aussi du sud de l'Italie, o il s'tait maintenu depuis la +colonisation hellnique; dans le midi de la Gaule, il s'tait absorb de +trs bonne heure dans la civilisation romaine.—La Romania perdit +cependant en Gaule une province qui certainement lui avait appartenu, la +pninsule laquelle les colons venus de l'autre ct de la Manche +firent donner le nom de Bretagne; mais on ne peut douter que cette +province, l'poque de leur dbarquement, n'ait t presque tout fait +dpeuple.</p> + +<p>Les pertes que la Romania a faites il y a quatorze sicles ne sont pas +sans compensations. Non seulement elle a absorb toutes les tribus +germaniques qui ont pntr dans le cœur de son territoire, mais elle +a recul de tous cts les frontires que lui avait faites l'poque des +invasions. Sur presque tous les points o elle s'est trouve en contact +avec l'lment allemand, en Flandre, en Lorraine, en Suisse, en Tyrol, +en Frioul, elle a opr un mouvement en avant qui lui a rendu une partie +plus ou moins grande de son ancien territoire. En Angleterre, les +Normands romaniss ont reconquis le pays pendant des sicles pour le +monde roman, et leur langue n'a cd celle des Saxons qu'en s'y mlant +dans une proportion telle que l'tude de la langue et de la littrature +anglaises est insparable de celle<a name="page_016" id="page_016"></a> des langues et des littratures +romanes. J'ai dj parl de la suppression du grec en Italie, de la +Dacie reconquise par les Roumains. Dans le nouveau monde, la Romania +s'est annex d'immenses territoires; elle commence reprendre +possession d'une partie du nord de l'Afrique. Le latin, dans ses +diffrents dialectes populaires,—qui sont les langues romanes,—est +parl aujourd'hui par un nombre d'hommes bien plus considrable qu'au +temps de la plus grande splendeur de l'empire....</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">G. Paris</span>, dans la <i>Romania</i>, t. I<sup>er</sup> (1872),<br /> +<i>passim</i>.<br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="II-1" id="II-1"></a>II—LA VILLA GALLO-ROMAINE.</h3> + +<p>On peut conjecturer avec vraisemblance que, en Gaule, avant la conqute +de Csar, le rgime dominant tait celui de la grande proprit. Les +Romains n'eurent introduire dans ce pays ni le droit de proprit ni +le systme des grands domaines cultivs par une population servile.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, nous trouvons dans la Gaule du temps de l'empire les +mmes habitudes rurales qu'en Italie. Tacite parle d'un domaine du +Gaulois Cruptorix, et il l'appelle du terme de <i>villa</i>. Ce qui fut +peut-tre le plus nouveau, c'est que chaque villa prit un nom propre, +suivant l'usage romain. Conformment ce mme usage, les noms des +domaines furent tirs la plupart du temps de noms d'hommes. Ausone cite +la villa Pauliacus et la villa Lucaniacus. Sidoine Apollinaire, dans ses +lettres, a souvent l'occasion de mentionner ses proprits ou celles de +ses amis. Il en possde une qui s'appelle Avitacus. Un domaine de la +famille Syagria s'appelle Taionnacus; celui de Consentius, ami de +Sidoine, s'appelle <i>ager</i> Octavianus. Plus tard, les chartes<a name="page_017" id="page_017"></a> crites en +Gaule nous montreront une srie de domaines qui ont tous un nom propre; +ils s'appellent, par exemple, Albiniacus, Solemniacensis, Floriacus, +Bertiniacus, Latiniacus, Victoriacus, Pauliacus, Juliacus, Atiniacus, +Cassiacus, Gaviniacus, Clipiacus; il y en a plusieurs centaines de cette +sorte<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>. Ces noms, que nous trouvons dans des chartes du <small>VII</small><sup>e</sup> +sicle, viennent certainement d'une poque antrieure. C'est sous la +domination romaine que les domaines les ont reus. Ils sont latins, et +viennent, pour la plupart, de noms de famille qui sont romains. Cela ne +signifie pas que des familles italiennes soient venues s'emparer du sol. +Les Gaulois, en devenant Romains, avaient pris pour eux-mmes des noms +latins, et avaient appliqu leurs nouveaux noms leurs terres. +Quelques-uns avaient conserv un nom gaulois en le latinisant; aussi +trouvons-nous quelques noms de domaines qui ont un radical gaulois sous +une forme latine. Dans la suite, tous ces noms de proprits sont +devenus les noms de nos villages de France. On aperoit aisment la +filiation. Les propritaires primitifs s'taient appels Albinus, +Solemnis, Florus, Bertinus, Latinus ou Latinius, Victorius, Paulus, +Julius, Atinius, Cassius, Gabinius, Clipius; et c'est pour cela que nos +villages s'appellent Aubigny, Solignac, Fleury, Bertignole, Lagny, +Vitry, Pouilly, Juilly, Attigny, Chancy, Gagny, Clichy.</p> + +<p>Il est difficile de dire quelle tait en Gaule l'tendue ordinaire d'un +domaine rural. Il faut d'abord mettre part la Narbonnaise, qui avait +t couverte de colonies romaines et o le sol avait t distribu par +petits lots. On doit mettre part aussi quelques territoires du +nord-est, voisins de la frontire et o furent fondes des colonies +militaires de vtrans ou des colonies de Germains; ici encore c'est la +petite ou la moyenne proprit qui fut constitue, et il n'y a pas +apparence qu'elle se soit beaucoup modifie. Il en fut autrement dans le +reste de la Gaule. Ici nulle colonie, nulle constitution factice de +proprit. Ou bien les domaines restrent aux mains de l'ancienne +aristocratie<a name="page_018" id="page_018"></a> devenue romaine, ou bien ils passrent aux mains d'hommes +enrichis. Dans l'un et l'autre cas, on ne voit pas que la terre ait pu +tre beaucoup morcele. Il est trs vraisemblable qu'il y eut un certain +nombre de trs petites proprits; mais ce qui prvalut, ce fut le grand +domaine. La petite proprit fut rpandue a et l sur le sol gaulois, +mais n'en occupa qu'une faible partie; la moyenne et la grande +couvrirent presque tout.</p> + +<p>Quelques exemples nous sont fournis par la littrature du <small>IV</small><sup>e</sup> et du +<small>V</small><sup>e</sup> sicle. Le pote Ausone dcrit une proprit patrimoniale qu'il +possde dans le pays de Bazas. Elle est ses yeux fort petite; il +l'appelle une <i>villula</i>, un <i>herediolum</i>, et il faut toute la modestie +de ses gots pour qu'il s'en contente. Encore voyons-nous qu'il y +compte 200 arpents de terre en labour, 100 arpents de vigne, 50 de prs, +et 700 de bois. Voil donc un domaine qui est rput petit et qui +comprend 1050 arpents; or s'il est rput petit, c'est qu'il l'est par +comparaison avec beaucoup d'autres. On croirait volontiers qu'une +proprit d'un millier d'arpents n'tait aux yeux de ces hommes que de +la petite proprit.</p> + +<p>Les domaines que Sidoine Apollinaire dcrit, sans en donner la mesure, +paraissent tre plus grands. Le Taionnacus comprend des prs, des +vignobles, des terres en labour. L'Octavianus renferme des champs, des +vignobles, des bois d'oliviers, une plaine, une colline. L'Avitacus +s'tend en bois et en prairies, et ses herbages nourrissent force +troupeaux... Quelques annes plus tard, nous voyons la villa Sparnacus +tre vendue au prix de 5000 livres pesant d'argent; cette somme norme, +surtout en un temps de crise et dans les circonstances o nous voyons +qu'elle fut vendue, suppose que cette terre tait trs vaste.</p> + +<p>Encore faut-il se garder de l'exagration. Se figurer d'immenses +<i>latifundia</i> serait une grande erreur. Qu'une rgion ou un canton entier +appartienne un seul propritaire, c'est ce dont on ne trouve d'exemple +ni en Gaule, ni en Italie, ni en Espagne. Rien de semblable n'est +signal ni par Sidoine, ni par Salvien, ni par nos chartes. Notre +impression gnrale, dfaut d'affirmation, est que les grands domaines +de l'poque<a name="page_019" id="page_019"></a> romaine ne dpassent gure l'tendue qu'occupe aujourd'hui +le territoire d'un village. Beaucoup n'ont que celle de nos petits +hameaux. Et au-dessous de ceux-ci il existe encore un bon nombre de +proprits plus petites. Il est aussi une remarque qu'on doit faire. +Nous savons par les crivains du <small>IV</small><sup>e</sup> sicle qu'il s'est form cette +poque une classe de trs riches propritaires fonciers. C'est un des +faits les plus importants et les mieux avrs de cette partie de +l'histoire. Or, ces grandes fortunes, sur lesquelles nous avons quelques +renseignements, ne se sont pas formes par l'extension l'infini d'un +mme domaine. C'est par l'acquisition de nombreux domaines fort loigns +les uns des autres qu'elles se sont constitues. Les plus opulentes +familles de cette poque ne possdent pas un canton entier ou une +province; mais elles possdent vingt, trente, quarante domaines pars +dans plusieurs provinces, quelquefois dans toutes les provinces de +l'empire. Ce sont l les <i>patrimonia sparsa per orbem</i> dont parle Ammien +Marcellin. Telle est la nature de la fortune terrienne des Anicius, des +Symmaque, des Tertullus, des Gregorius en Italie; des Syagrius, des +Paulinus, des Ecdicius, des Ferreolus en Gaule.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>La <i>villa</i>, le domaine rural, tait un organisme assez complexe. Il +contenait, autant que possible, des terres de toute nature, champs, +vignes, prs, forts. Il renfermait aussi des hommes de toutes les +conditions sociales, esclaves sans tenure, esclaves tenanciers, +affranchis, colons, hommes libres. Le travail s'y faisait par deux +organes bien distincts, qui taient, l'un le groupe servile ou +<i>familia</i>, l'autre la srie des petits tenanciers. Le terrain y tait +aussi divis en deux parts, l'une qui tait aux mains des tenanciers, +l'autre que le propritaire gardait dans sa main. Il faisait cultiver +celle-ci, soit par le groupe servile, soit par les corves des +tenanciers, soit enfin par une combinaison de l'un et de l'autre +systme. Il y avait, en ce dernier cas, un groupe servile peu nombreux, +auquel venaient s'ajouter les bras des tenanciers dans les moments de +l'anne o il fallait beaucoup<a name="page_020" id="page_020"></a> de bras. Le propritaire tirait ainsi de +son domaine un double revenu, d'une part les rcoltes et les fruits de +la portion rserve, de l'autre les redevances et rentes des tenanciers. +Son rgisseur ou son intendant, <i>procurator</i>, <i>actor</i> ou <i>villicus</i>, +administrait et surveillait les deux portions galement; des tenures, il +recevait les redevances; sur la part rserve, il dirigeait les travaux +de tous.</p> + +<p>Ce domaine... tait couvert aussi d'autant de constructions qu'il en +fallait pour la population et pour les besoins divers d'un village. On +comprend qu'aucune description prcise n'est possible. Nous voyons +seulement qu'on y distinguait trois sortes de constructions bien +diffrentes: 1 la demeure du propritaire; 2 les logements des +esclaves, avec tout ce qui servait aux besoins gnraux de la culture; +3 les demeures des petits tenanciers.</p> + +<p>Au sujet de ces dernires, nous savons fort peu de chose; les crivains +anciens ne les ont jamais dcrites. Tantt ces demeures taient isoles +les unes des autres, chacune d'elles tant place sur le lot de terre +que l'homme cultivait.... Tantt elles taient groupes entre elles et +formaient un petit hameau que la langue appelait <i>vicus</i>. Sur les +domaines les plus grands on pouvait voir, ainsi que le dit Julius +Frontin, une srie de ces <i>vici</i> qui faisaient comme une ceinture autour +de la <i>villa</i> du matre.</p> + +<p>Cette villa se divisait toujours en deux parties nettement spares, que +la langue distinguait par les expressions <i>villa urbana</i> et <i>villa +rustica</i>. La <i>villa urbana</i>, dans un domaine rural, tait l'ensemble des +constructions que le matre rservait pour lui, pour sa famille, pour +ses amis, pour toute sa domesticit personnelle. Quant la <i>villa +rustica</i>, elle tait l'ensemble des constructions destines au logement +des esclaves cultivateurs; l se trouvaient aussi les animaux et tous +les objets utiles la culture.</p> + +<p>Varron, Columelle et Vitruve ont dcrit cette villa rustique. Elle +devait contenir un nombre suffisant de petites chambres, <i>cell</i>, +l'usage des esclaves; et ces chambres devaient tre, autant que +possible, ouvertes au midi. Pour les esclaves paresseux ou indociles, +il y avait l'<i>ergastulum</i>; c'tait le sous-sol. Il devait tre clair +par des fentres assez nombreuses<a name="page_021" id="page_021"></a> pour que l'habitation ft saine, +mais assez troites et assez leves au-dessus du sol pour que les +hommes ne pussent pas s'chapper. A quelques pas de l taient les +tables, qui, autant que possible, devaient tre doubles, pour l't et +pour l'hiver.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_021_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_021_sml.jpg" width="367" height="251" alt="La culture de la vigne, d'aprs une fresque de l'an 300 +environ." +title="La culture de la vigne, d'aprs une fresque de l'an 300 +environ." /></a> +<br /> +<span class="caption">La culture de la vigne, d'aprs une fresque de l'an 300 +environ.</span> +</p> + +<p>A ct des tables taient les petites chambres des bouviers et des +bergers. On trouvait ensuite les granges pour le bl et le foin, les +celliers au vin, les celliers l'huile, les greniers pour les fruits. +Une cuisine occupait un btiment spcial; elle devait<a name="page_022" id="page_022"></a> tre haute de +plafond et assez grande pour servir de lieu de runion en tout temps +la domesticit. Non loin tait le bain des esclaves, qui ne s'y +baignaient d'ailleurs qu'aux jours fris. Le domaine avait +naturellement son moulin, son four, son pressoir pour le vin, son +pressoir pour l'huile et son colombier. Ajoutez-y, si le domaine tait +complet, une forge et un atelier de charronnage. Au milieu de tous ces +btiments s'tendait une large cour; les Latins l'appelaient <i>chors</i>; +nous la retrouverons au moyen ge avec le mme nom lgrement altr, +<i>curtis</i>.</p> + +<p>A quelque distance est la <i>villa</i> du matre. Ce propritaire est +ordinairement riche et il s'est plu btir. Varron remarquait dj, non +sans chagrin, que ses contemporains accordaient plus de soin la villa +urbaine qu' la villa rustique. Columelle donne une description de +cette villa. Elle renferme des appartements d't et des appartements +d'hiver; car le matre l'habite ou peut l'habiter en toute saison. Elle +a donc double salle manger et double srie de chambres coucher. Elle +renferme de grandes salles de bain, o toute une socit peut se baigner + la fois. On y trouve aussi de longues galeries, plus grandes que nos +salons, o les amis peuvent se promener en causant. Pline le Jeune, qui +possde une dizaine de beaux domaines, dcrit deux de ces habitations. +Tout ce qu'on peut imaginer de confortable et de luxueux s'y trouve +runi. Nous ne supposerons sans doute pas que toutes les maisons de +campagne fussent semblables celles de Pline; mais il en existait de +plus magnifiques encore que les siennes; et, du haut en bas de +l'chelle, toutes les maisons de campagne tendaient se rapprocher du +type qu'il dcrit. Il imitait et on l'imitait. Le luxe des villas tait, +dans cette socit de l'empire romain, la meilleure faon de jouir de la +richesse et aussi le moyen le plus louable d'en faire parade. Comme il +n'y avait plus d'lections libres, l'argent qu'on ne dpensait plus +acheter les suffrages, on le dpensait btir et orner ses maisons. +Ce qui peut d'ailleurs attnuer les inconvnients d'un rgime de grande +proprit, c'est que le propritaire se plaise sur son domaine et qu'il +lui rende en amliorations ou en embellissements ce qu'il en retire en +profits.<a name="page_023" id="page_023"></a></p> + +<p>Si de l'Italie nous passons la Gaule, et de l'poque de Trajan au +<small>V</small><sup>e</sup> sicle, nous y trouvons encore de vastes et magnifiques villas. +Sidoine Apollinaire fait un tableau assez net, malgr le vague habituel +de son style, de la villa Octaviana, qui appartient son ami +Consentius. Elle offre aux regards des murs levs et qui ont t +construits suivant toutes les rgles de l'art. Il s'y trouve des +portiques, des thermes d'une grandeur admirable. Sidoine dcrit aussi +la villa Avitacus. On y arrive par une large et longue avenue qui en est +le vestibule. On rencontre d'abord le <i>balneum</i>, c'est--dire un +ensemble de constructions qui comprend des thermes, une piscine, un +<i>frigidarium</i>, une salle de parfums; c'est tout un grand btiment. En +sortant de l, on entre dans la maison. L'appartement des femmes se +prsente d'abord; il comprend une salle de travail o se tisse la toile. +Sidoine nous conduit ensuite travers de longs portiques soutenus par +des colonnes et d'o la vue s'tend sur un beau lac. Puis vient une +galerie ferme o beaucoup d'amis peuvent se promener. Elle mne trois +salles manger. De celles-ci on passe dans une grande salle de repos, +<i>diversorium</i>, o l'on peut, son choix, dormir, causer, jouer. +L'crivain ne prend pas la peine de dcrire les chambres coucher, ni +d'en indiquer mme le nombre. Ce qu'il dit des villas de ses amis fait +supposer que plusieurs taient plus brillantes que la sienne. Ces belles +demeures, qui ont un moment couvert la Gaule, n'ont pas pri sans +laisser bien des traces. On en trouve des vestiges dans toutes les +parties du pays, depuis la Mditerrane jusqu'au Rhin et jusqu'au fond +de la presqu'le de Bretagne.</p> + +<p>Dans la description de la villa Octaviana nous devons remarquer une +chapelle. En effet, une loi de 398 signale comme un usage que les +grands propritaires aient une glise dans leur proprit.</p> + +<p>La langue usuelle de l'empire dsignait la maison du matre par le mot +<i>prtorium</i>. Ce terme se trouve dj, avec cette signification, dans +Sutone et dans Stace; on le rencontre plusieurs fois chez Ulpien et les +jurisconsultes du Digeste; il devient surtout frquent chez les auteurs +du <small>IV</small><sup>e</sup> sicle, comme Palladius et Symmaque. Or ce mot, par son +radical mme, indiquait<a name="page_024" id="page_024"></a> l'ide de commandement, de prsance, +d'autorit. Il s'tait appliqu, dans un camp romain, la tente du +gnral; dans les provinces, au palais du gouverneur. L'histoire d'un +mot marque le cours des ides. Nul doute que, dans la pense des hommes, +cette demeure du matre ne ft, l'gard de toutes les autres +constructions parses sur le domaine, la maison qui commandait. +L'appeler <i>prtorium</i>, c'tait comme si l'on et dit la maison +seigneuriale.</p> + +<p>Un crivain du temps, Palladius, recommandait de la construire mi-cte +et toujours plus leve que la <i>villa rustica</i>. Cette villa rustique, +avec sa population, avec sa srie d'tables et de granges, avec son +moulin, son pressoir, ses ateliers, avec tout son nombreux personnel, +tait plus que ce que nous appelons une ferme: elle formait une sorte de +village, qui tait la proprit du matre et que remplissaient ses +serviteurs. La <i>villa rustica</i> en bas de la colline et la <i>villa urbana</i> + mi-cte, c'taient dj le village et le chteau des poques +suivantes.</p> + +<p>Il est vrai que ce chteau du <small>IV</small><sup>e</sup> sicle n'avait pas l'aspect du +chteau du <small>X</small><sup>e</sup>. Les <i>turres</i> dont il est quelquefois parl n'taient +pas des tours fodales. On n'y voyait ni fosss, ni enceinte, ni herse, +ni crneaux, mais plutt des avenues et des portiques qui invitaient +entrer. C'est que l'on vivait dans une poque de paix et qu'on se +croyait en sret. A peine voyons-nous, vers le milieu du <small>V</small><sup>e</sup> sicle, +quelques hommes comme Pontius Leontius fortifier leur villa et +l'entourer d'une paisse muraille que le blier ne puisse abattre. +C'est alors seulement, pour rsister aux pillards de l'invasion, qu'on a +l'ide de transformer la villa en chteau fort. Jusque-l, la villa +tait un chteau, mais un chteau des temps paisibles et heureux, un +chteau lgant, somptueux et ouvert.</p> + +<p>L ces grands propritaires passaient la plus grande partie de leur vie, +entours de leur famille et d'un nombreux cortge d'esclaves, +d'affranchis, de clients. Ces hommes, visiblement, aimaient la vie de +chteau; on n'en saurait douter quand on a lu les lettres de Symmaque ou +celles de Sidoine Apollinaire. Ils btissaient, ils dirigeaient la +culture, ils faisaient des irrigations, ils vivaient au milieu de leurs +paysans. Un Syagrius, dans son<a name="page_025" id="page_025"></a> beau domaine de Taionnac, coupait ses +foins et faisait sa vendange. Un Consentius, fils et petit-fils des +plus hauts dignitaires de l'empire, est reprsent par Sidoine mettant +la main la charrue, comme la vieille lgende avait reprsent +Cincinnatus. Les amis d'Ausone, ceux de Symmaque, sont pour la plupart +de grands propritaires et ils se plaisent la vie rurale. Des +historiens modernes ont dit que la socit romaine ou gallo-romaine +n'aimait que la vie des villes, et que ce furent les Germains qui +enseignrent aimer la campagne.... Tous les crits que nous avons du +<small>IV</small><sup>e</sup> et du <small>V</small><sup>e</sup> sicle dpeignent au contraire l'aristocratie romaine +comme une classe rurale autant qu'urbaine: elle est urbaine en ce sens +qu'elle exerce les magistratures et administre les cits; elle est +rurale par ses intrts, par la plus grande partie de son existence, par +ses gots.</p> + +<p>C'est que, dans ces belles rsidences, on menait l'existence de grand +seigneur. Paulin de Pella, rappelant dans ses vers le temps de sa +jeunesse, dcrit la large demeure o se runissaient toutes les dlices +de la vie et o se pressait la foule des serviteurs et des clients. +C'tait la veille des invasions. La table tait lgamment servie, le +mobilier brillant, l'argenterie prcieuse, les curies bien garnies, les +carrosses commodes. Les plaisirs de la vie de chteau taient la +causerie, la promenade cheval ou en voiture, le jeu de paume, les ds, +surtout la chasse. La chasse fut toujours un got romain. Varron parle +dj des vastes garennes, remplies de cerfs et de chevreuils, que les +propritaires rservaient pour leurs plaisirs. Les amis auxquels +crivait Pline partageaient leur temps entre l'tude et la chasse. +Lui-mme, chasseur mdiocre qui emportait un livre et des tablettes, se +vante pourtant d'avoir tu un jour trois sangliers. Les jurisconsultes +du Digeste mentionnent, parmi les objets qui font ordinairement partie +intgrante du domaine, l'quipage de chasse, les veneurs et la meute. +Plus tard, Symmaque crit son ami Protadius et le raille sur ses +chasses qui n'en finissent pas et sur la gnalogie de ses chiens. Les +Gaulois aussi taient grands chasseurs. Ils l'avaient t avant Csar, +ils le furent encore aprs lui. On n'a qu' voir les mosaques qui, +comme celle de Lillebonne, reprsentent des<a name="page_026" id="page_026"></a> scnes de chasse. Regardez +les amis de Sidoine: Ecdicius poursuit la bte travers les bois, +passe les rivires la nage, n'aime que chiens, chevaux et arcs. Il +est vrai que le mme homme tout l'heure, la tte de quelques +cavaliers levs sur ses terres, mettra une troupe de Wisigoths en +droute. Voici un autre ami de Sidoine, Potentinus: il excelle trois +choses, cultiver, btir, chasser. Vectius, grand personnage et haut +fonctionnaire, ne le cde personne pour lever des chevaux, dresser +des chiens, porter des faucons. La chasse tait un des droits du +propritaire foncier sur sa terre, et il en usait volontiers. Ainsi, +bien des choses que le moyen ge offrira nos yeux sont plus vieilles +que le moyen ge.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">Fustel de Coulanges</span>, <i>L'Alleu et le domaine<br /> +rural pendant l'poque mrovingienne</i>,<br /> +Paris, Hachette, 1889, in-8. <i>Passim.</i><br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="III-1" id="III-1"></a>III.—LE CHRISTIANISME.<br /><br /> +<small>PROGRS D'ORGANISATION.—L'EMPIRE CHRTIEN.</small></h3> + +<p>...L'organisation de l'glise se compltait avec une surprenante +rapidit. Le grand danger du gnosticisme, qui tait de diviser le +christianisme en sectes sans nombre, est conjur la fin du II<sup>e</sup> +sicle. Le mot d'glise catholique clate de toutes parts, comme le nom +de ce grand corps qui va dsormais traverser les sicles sans se briser. +Et l'on voit bien dj quel est le caractre de cette catholicit. Les +montanistes sont tenus pour des sectaires; les marcionistes sont +convaincus de fausser la doctrine apostolique; les diffrentes coles +gnostiques sont de plus en plus repousses du sein de l'glise gnrale. +Il y a donc<a name="page_027" id="page_027"></a> quelque chose qui n'est ni le montanisme, ni le +marcionisme, ni le gnosticisme, qui est le christianisme non sectaire, +le christianisme de la majorit des vques, rsistant aux hrsies et +les usant toutes, n'ayant, si l'on veut, que des caractres ngatifs, +mais prserv, par ces caractres ngatifs, des aberrations pitistes et +du dissolvant rationaliste. Le christianisme, comme tous les partis qui +veulent vivre, se discipline lui-mme, retranche ses propres excs.... +Le juste milieu triomphe. L'aristocratie pitiste des sectes phrygiennes +et l'aristocratie spculative des gnostiques sont galement dboutes de +leurs prtentions....</p> + +<p>Ce fut l'piscopat qui, sans nulle intervention du pouvoir civil, sans +nul appui des gendarmes ni des tribunaux, tablit ainsi l'ordre +au-dessus de la libert dans une socit fonde d'abord sur +l'inspiration individuelle. Voil pourquoi les bionites de Syrie, qui +n'ont pas l'piscopat, n'ont pas non plus l'ide de la catholicit. Au +premier coup d'œil, l'œuvre de Jsus n'tait pas ne viable; +c'tait un chaos. Fonde sur une croyance la fin du monde, que les +annes en s'coulant devaient convaincre d'erreur, la congrgation +galilenne semblait ne pouvoir que se dissoudre dans l'anarchie.... +L'inspiration individuelle cre, mais dtruit tout de suite ce qu'elle a +cr. Aprs la libert, il faut la rgle. L'œuvre de Jsus put tre +considre comme sauve le jour o il fut admis que l'glise a un +pouvoir direct, un pouvoir reprsentant celui de Jsus. L'glise ds +lors domine l'individu, le chasse au besoin de son sein. Bientt +l'glise, corps instable et changeant, se personnifie dans les anciens; +les pouvoirs de l'glise deviennent les pouvoirs d'un clerg +dispensateur de toutes les grces, intermdiaire entre Dieu et le +fidle. L'inspiration passe de l'individu la communaut. L'glise est +devenue tout dans le christianisme; un pas de plus, l'vque devient +tout dans l'glise. L'obissance l'glise, puis l'vque, est +envisage comme le premier des devoirs; l'innovation est la marque du +faux; le schisme sera dsormais pour le chrtien le pire des crimes....</p> + +<p>La correspondance entre les glises fut de bonne heure une habitude. Les +lettres circulaires des chefs des grandes glises, lues le dimanche la +runion des fidles, taient une continuation<a name="page_028" id="page_028"></a> de la littrature +apostolique. L'glise, comme la synagogue et la mosque, est une chose +essentiellement citadine. Le christianisme (on en peut dire autant du +judasme et de l'islamisme) sera une religion de villes, non une +religion de campagnards. Le campagnard, le <i>paganus</i>, sera la dernire +rsistance que rencontrera le christianisme. Les chrtiens campagnards, +trs peu nombreux, venaient l'glise de la ville voisine.</p> + +<p>Le municipe romain devint ainsi le berceau de l'glise. Comme les +campagnes et les petites villes reurent l'vangile des grandes villes, +elles en reurent aussi leur clerg, toujours soumis l'vque de la +grande ville. Entre les villes, la <i>civitas</i> a seule une vritable +glise, avec un <i>episcopus</i>; la petite ville est dans la dpendance +ecclsiastique de la grande. Cette primatie des grandes villes fut un +fait capital. La grande ville une fois convertie, la petite ville et la +campagne suivirent le mouvement. Le diocse fut ainsi l'unit originelle +du conglomrat chrtien.</p> + +<div class="figleft" style="width: 126px;"> +<a href="images/ill_pg_028_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_028_sml.jpg" width="126" height="250" alt="Un vque" +title="Un vque" /></a> +<br /> +<span class="caption">Un vque</span> +</div> + +<p>Quant la province ecclsiastique, impliquant la prsance des grandes +glises sur les petites, elle rpondit en gnral la province romaine. +Le fondateur des cadres du christianisme fut Auguste. Les divisions du +culte de Rome et d'Auguste furent la loi secrte qui rgla tout. Les +villes qui avaient un flamine ou <i>archiereus</i> sont celles qui, plus +tard, eurent un archevque; le <i>flamen civitatis</i> devint l'vque. A +partir du <small>III</small><sup>e</sup> sicle, le flamine duumvir occupa dans sa cit le rang +qui, cent ou cent cinquante ans plus tard, fut celui de l'vque dans le +diocse. Julien essaya plus tard d'opposer les flamines aux vques +chrtiens et de faire des<a name="page_029" id="page_029"></a> curs avec les <i>augustales</i>. C'est ainsi que +la gographie ecclsiastique d'un pays est, trs peu de chose prs, la +gographie de ce mme pays l'poque romaine. Le tableau des vchs et +des archevchs est celui des <i>civitates</i> antiques, selon leurs liens de +subordination. L'empire fut comme le moule o la religion nouvelle se +coagula. La charpente intrieure, les divisions hirarchiques, furent +celles de l'empire. Les anciens rles de l'administration romaine et les +registres de l'glise au moyen ge et mme de nos jours ne diffrent +presque pas.</p> + +<p>Rome tait le point o s'laborait cette grande ide de catholicit. Son +glise avait une primaut inconteste. Elle la devait en partie sa +saintet et son excellente rputation. Tout le monde reconnaissait que +cette glise avait t fonde par les aptres Pierre et Paul, que ces +deux aptres avaient souffert le martyre Rome, que Jean mme y avait +t plong dans l'huile bouillante. On montrait les lieux sanctifis par +ces Actes apostoliques, en partie vrais, en partie faux. Tout cela +entourait l'glise de Rome d'une aurole sans pareille. Les questions +douteuses taient portes Rome pour recevoir un arbitrage, sinon une +solution. On faisait ce raisonnement que, puisque Christ avait fait de +Cphas la pierre angulaire de son glise, ce privilge devait s'tendre + ses successeurs. L'vque de Rome devenait l'vque des vques, celui +qui avertit les autres.... L'ouvrage dont fit partie le fragment connu +sous le nom de <i>Canon de Muratori</i>, crit Rome vers 180, nous montre +dj Rome rglant le Canon des glises, donnant pour base la +catholicit la Passion de Pierre.... Les essais de symbole de foi +commencent aussi, dans l'glise romaine, vers ce temps. Irne rfute +toutes les hrsies par la foi de cette glise, la plus grande, la plus +ancienne, la plus illustre; qui possde, par une succession continue, la +vraie tradition des aptres Pierre et Paul, laquelle, cause de sa +primaut, <i>propter potiorem principalitatem</i>, doit recourir le reste de +l'glise. Toute glise cense fonde par un aptre avait un privilge; +que dire de l'glise que l'on croyait avoir t fonde par les deux plus +grands aptres la fois?</p> + +<p>...On peut dire que l'organisation des glises a connu cinq<a name="page_030" id="page_030"></a> degrs +d'avancement. D'abord, l'<i>ecclesia</i> primitive, o tous les membres sont +galement inspirs de l'Esprit.—Puis les anciens ou <i>presbyteri</i> +prennent, dans l'<i>ecclesia</i>, un droit de police considrable et +absorbent l'<i>ecclesia</i>.—Puis le prsident des anciens, l'<i>episcopos</i>, +absorbe peu prs les pouvoirs des anciens et par consquent ceux de +l'<i>ecclesia</i>.—Puis les <i>episcopi</i> des diffrentes glises, +correspondant entre eux, forment l'glise catholique.—Entre les +<i>episcopi</i>, il y en a un, celui de Rome, qui est videmment destin un +grand avenir. Le pape, l'glise de Jsus transforme en monarchie, +s'aperoivent dans un lointain obscur.... Ajoutons que cette +transformation n'a pas eu, comme les autres, le caractre universel. +L'glise latine seule s'y est prte, et mme dans le sein de cette +glise, la tentative de la papaut a fini par amener la rvolte et la +protestation.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>L'glise, au <small>III</small><sup>e</sup> sicle, en accaparant la vie, puisa la socit +civile, la saigna, y fit le vide. Les petites socits turent la grande +socit. La vie antique, vie tout extrieure et virile, vie de gloire, +d'hrosme, de civisme, vie de forum, de thtre, de gymnase, est +vaincue par la vie juive, vie anti-militaire, vie de gens ples, +claquemurs. La politique ne suppose pas des gens trop dtachs de la +terre. Quand l'homme se dcide n'aspirer qu'au ciel, il n'a plus de +pays ici-bas.... Le christianisme amliora les mœurs du monde ancien, +mais, au point de vue militaire et patriotique, il dtruisit le monde +ancien. La Cit et l'tat ne s'accommoderont, plus tard, avec le +christianisme qu'en faisant subir celui-ci les plus profondes +modifications.</p> + +<div class="figleft" style="width: 160px;"> +<a href="images/ill_pg_030_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_030_sml.jpg" width="160" height="128" alt="Chrisma, ou monogramme du Christ." +title="Chrisma, ou monogramme du Christ." /></a> +<br /> +<span class="caption">Chrisma, ou monogramme du Christ.</span> +</div> + +<p>Ils habitent sur la terre, dit l'auteur de l'ptre Diognte,<a name="page_031" id="page_031"></a> mais, +en ralit, ils ont leur patrie au ciel. Effectivement, quand on +demande au martyr sa patrie: Je suis chrtien, rpond-il. La patrie et +les lois civiles, voil la mre, voil le pre que le vrai gnostique, +selon Clment d'Alexandrie, doit mpriser pour s'asseoir la droite de +Dieu. Le chrtien est embarrass, incapable, quand il s'agit des +affaires du monde; l'vangile forme des fidles, non des citoyens. Il en +fut de mme pour l'islamisme et le bouddhisme. L'avnement de ces +grandes religions universelles mit fin la vieille ide de patrie; on +ne fut plus Romain, Athnien: on fut chrtien, musulman, bouddhiste. Les +hommes dsormais vont tre rangs d'aprs leur culte, non d'aprs leur +patrie; ils se diviseront sur des hrsies, non sur des questions de +nationalit.</p> + +<p>Voil ce que vit parfaitement Marc-Aurle, et ce qui le rendit si peu +favorable au christianisme. L'glise lui parut un tat dans l'tat. Le +camp de la pit, ce nouveau systme de pit fond sur le <i>Logos</i> +divin, n'a rien voir avec le camp romain, lequel ne prtend nullement +former des sujets pour le ciel. L'glise, en effet, s'avoue une socit +complte, bien suprieure la socit civile; le pasteur vaut mieux que +le magistrat.... Le chrtien ne doit rien l'empire, et l'empire lui +doit tout, car c'est la prsence des fidles, dissmins dans le monde +romain, qui arrte le courroux cleste et sauve l'tat de sa ruine. Le +chrtien ne se rjouit pas des victoires de l'empire; les dsastres +publics lui paraissent une confirmation des prophties qui condamnent le +monde prir par les Barbares et par le feu....</p> + +<p>[Cependant] des raisons anciennes et profondes voulaient, nonobstant les +apparences contraires, que l'empire se ft chrtien. La doctrine +chrtienne sur l'origine du pouvoir semblait faite exprs pour devenir +la doctrine de l'tat romain. L'autorit aime l'autorit. Des hommes +aussi conservateurs que les vques devaient avoir une terrible +tentation de se rconcilier avec la force publique. Jsus avait trac la +rgle. L'effigie de la monnaie tait pour lui le critrium suprme de la +lgitimit, au del duquel il n'y avait rien chercher. En plein rgne +de Nron, saint Paul crivait: Que chacun soit soumis aux puissances +rgnantes, car il n'y a pas de puissance qui ne vienne de Dieu.<a name="page_032" id="page_032"></a> Les +puissances qui existent sont ordonnes par Dieu, en sorte que celui qui +fait de l'opposition aux puissances rsiste l'ordre de Dieu. Quelques +annes aprs, Pierre, ou celui qui crivit en son nom l'ptre connue +sous le nom de <i>Prima Petri</i>, s'exprime d'une faon presque identique. +Clment est galement un sujet on ne peut plus dvou de l'empire +romain. Enfin, un des traits de saint Luc, c'est son respect pour +l'autorit impriale et les prcautions qu'il prend pour ne pas la +blesser.</p> + +<p>Certes, il y avait des chrtiens exalts qui partageaient entirement +les colres juives et ne rvaient que la destruction de la ville +idoltre, identifie par eux avec Babylone. Tels taient les auteurs +d'apocalypses et les auteurs d'crits sibyllins. Pour eux, Christ et +Csar taient deux termes inconciliables. Mais les fidles des grandes +glises avaient de tout autres ides. En 70, l'glise de Jrusalem, avec +un sentiment plus chrtien que patriotique, abandonna la ville +rvolutionnaire et alla chercher la paix au del du Jourdain. Saint +Justin, dans ses Apologies, ne combat jamais le principe de l'empire; il +veut que l'empire examine la doctrine chrtienne, l'approuve, la +contresigne en quelque sorte et condamne ceux qui la calomnient. On vit +le premier docteur du temps de Marc-Aurle, Mliton, vque de Sardes, +faire des offres de service bien plus caractrises encore, et prsenter +le christianisme comme la base d'un empire hrditaire et de droit +divin.... Tous les apologistes flattent l'ide favorite des empereurs, +celle de l'hrdit en ligne directe, et les assurent que l'effet des +prires chrtiennes sera que leur fils rgne aprs eux....</p> + +<p>La haine entre le christianisme et l'empire tait la haine de gens qui +doivent s'aimer un jour. Sous les Svres, le langage de l'glise reste +ce qu'il fut sous les Antonins, plaintif et tendre. Les apologistes +affichent une espce de lgitimisme, la prtention que l'glise a +toujours salu tout d'abord l'empereur. Le principe de saint Paul +portait ses fruits: Toute puissance vient de Dieu; celui qui tient +l'pe la tient de Dieu pour le bien.</p> + +<p>Cette attitude correcte l'gard du pouvoir tenait des ncessits +extrieures tout autant qu'aux principes mmes que l'glise avait reus +de ses fondateurs. L'glise tait dj une grande association; elle +tait essentiellement conservatrice; elle avait besoin<a name="page_033" id="page_033"></a> d'ordre et de +garanties lgales. Cela se vit admirablement dans le fait de Paul de +Samosate, vque d'Antioche sous Aurlien. L'vque d'Antioche pouvait +dj passer, cette poque, pour un haut personnage; les biens de +l'glise taient dans sa main; une foule de gens vivaient de ses +faveurs. Paul tait un homme brillant, peu mystique, mondain, un grand +seigneur profane, cherchant rendre le christianisme acceptable aux +gens du monde et l'autorit. Les pitistes, comme on devait s'y +attendre, le trouvrent hrtique et le firent destituer. Paul rsista +et refusa d'abandonner la maison piscopale. Voil par o sont prises +les sectes les plus altires: elles possdent; or qui peut rgler une +question de proprit ou de jouissance, si ce n'est l'autorit civile? +La question fut dfre l'empereur, qui tait pour le moment +Antioche, et l'on vit ce spectacle original d'un souverain infidle et +perscuteur charg de dcider qui tait le vritable vque. Aurlien... +se fit apporter la correspondance des deux vques, nota celui qui tait +en relations avec Rome et l'Italie, et conclut que celui-l tait +l'vque d'Antioche.</p> + +<p>.... Un fait devenait vident, c'est que le christianisme ne pouvait +plus vivre sans l'empire et que l'empire, d'un autre ct, n'avait rien +de mieux faire que d'adopter le christianisme comme sa religion. Le +monde voulait une religion de congrgations, d'glises ou de synagogues, +de chapelles, une religion o l'essence du culte ft la runion, +l'association, la fraternit. Le christianisme remplissait toutes ces +conditions. Son culte admirable, sa morale pure, son clerg savamment +organis, lui assuraient l'avenir.</p> + +<p>Plusieurs fois, au <small>III</small><sup>e</sup> sicle, cette ncessit historique faillit se +raliser. Cela se vit surtout au temps des empereurs syriens, que leur +qualit d'trangers et la bassesse de leur origine mettaient l'abri +des prjugs, et qui, malgr leurs vices, inaugurent une largeur d'ides +et une tolrance inconnues jusque-l. La mme chose se revit sous +Philippe l'Arabe, en Orient sous Znobie, et, en gnral, sous les +empereurs que leur origine mettait en dehors du patriotisme romain.</p> + +<p>La lutte redoubla de rage quand les grands rformateurs, Diocltien et +Maximien, crurent pouvoir donner l'empire une<a name="page_034" id="page_034"></a> nouvelle vie. L'glise +triompha par ses martyrs; l'orgueil romain plia; Constantin vit la force +intrieure de l'glise, les populations de l'Asie Mineure, de la Syrie, +de la Thrace, de la Macdoine, en un mot de la partie orientale de +l'empire dj plus qu' demi chrtiennes. Sa mre, qui avait t +servante d'auberge Nicomdie, fit miroiter ses yeux un empire +d'Orient ayant son centre vers Nice et dont le nerf serait la faveur +des vques et de ces multitudes de pauvres matricules l'glise, qui, +dans les grandes villes, faisaient l'opinion. Constantin inaugura ce +qu'on appelle la paix de l'glise, et ce qui fut en ralit la +domination de l'glise....</p> + +<p>La raction de Julien fut un caprice sans porte. Aprs la lutte vint +l'union intime et l'amour. Thodose inaugura l'empire chrtien, +c'est--dire la chose que l'glise, dans sa longue vie, a le plus aime, +un empire thocratique, dont l'glise est le cadre essentiel, et qui, +mme aprs avoir t dtruit par les Barbares, reste le rve ternel de +la conscience chrtienne, au moins dans les pays romans. Plusieurs +crurent, en effet, qu'avec Thodose le but du christianisme tait +atteint. L'empire et le christianisme s'identifirent un tel point +l'un avec l'autre que beaucoup de docteurs conurent la fin de l'empire +comme la fin du monde, et appliqurent cet vnement les images +apocalyptiques de la catastrophe suprme. L'glise orientale, qui ne fut +pas gne dans son dveloppement par les Barbares, ne se dtacha jamais +de cet idal; Constantin et Thodose restent les deux ples; elle y +tient encore, du moins en Russie.... Quant l'empire chrtien +d'Occident, s'il prit bientt, il ne fut dtruit qu'en apparence...; +ses secrets se perpturent dans le haut clerg romain.... Un saint +empire, avec un Thodose barbare, tenant l'pe pour protger l'glise +du Christ, voil l'idal de la papaut latine au moyen ge....</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">E. Renan</span>, <i>Marc-Aurle</i>, Paris, Calmann-Lvy,<br /> +1882, in-8. <i>Passim.</i><br /> +</p> + +<p><a name="page_035" id="page_035"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="IV-1" id="IV-1"></a>IV.—LA SOCIT ROMAINE<br /><br /> +<small>D'APRS AMMIEN MARCELLIN, SAINT JRME ET SYMMAQUE.</small></h3> + +<p>On s'est souvent demand ce qu'il fallait penser de la moralit publique +au <small>IV</small><sup>e</sup> sicle, surtout dans les hautes classes de l'empire. En +gnral on est tent de la juger svrement. Quand nous songeons que +cette socit tait son dclin, et qu'elle n'avait plus que quelques +annes vivre, nous sommes tents d'expliquer ses malheurs par ses +fautes et de croire qu'elle avait mrit le sort qu'elle allait subir. +C'est ce qui fait que nous ajoutons foi si facilement ceux qui nous +disent du mal d'elle. Il y a surtout deux contemporains, Ammien +Marcellin et saint Jrme, qui ont pris plaisir la maltraiter; et, +comme ils appartiennent deux partis contraires, il nous parat naturel +de penser que, puisqu'ils s'accordent, ils ont dit la vrit. J'avoue +pourtant que leur tmoignage m'est suspect. Ammien a consacr aux +snateurs de Rome deux longs chapitres de son histoire; mais ces +chapitres ont, dans son œuvre, un caractre particulier: on +s'aperoit, lorsqu'on les lit avec soin, qu'il a voulu composer des +morceaux effet, dont le lecteur ft frapp, et que, dans ces passages, +qui ne ressemblent pas tout fait au reste, il est plus satirique et +rhteur qu'historien.... Que nous dit-il d'ailleurs que nous ne sachions +d'avance? Il nous apprend, ce qui ne nous tonne gure, qu'il y a dans +ce grand monde beaucoup de trs petits esprits: des sots qui se croient +des grands hommes parce que leurs flatteurs leur ont lev des statues; +des vaniteux, qui se promnent sur des chars magnifiques, avec des +vtements de soie dont le vent agite les mille couleurs; des glorieux, +qui parlent sans cesse de leur fortune; des effmins, que la moindre +chaleur accable, qui, lorsqu'une mouche se pose sur leur robe d'or ou +qu'un petit rayon de soleil se glisse par quelque fissure de leur +parasol, se dsolent de n'tre pas ns dans le Bosphore Cimmrien; des +athes,<a name="page_036" id="page_036"></a> qui ne sortent de chez eux qu'aprs avoir consult leurs +astrologues; des prodigues, caressants et bas quand ils veulent +emprunter de l'argent, insolents lorsqu'il faut le rendre, et d'autres +personnages de cette sorte, qui se retrouvent partout. A ct de ces +travers, qui nous paraissent en somme assez lgers, il signale des vices +plus graves. Quelques-uns d'entre eux appartiennent plus +particulirement la race romaine, et les moralistes des sicles passs +les ont dj rvls; d'autres sont de tous les pays et de tous les +temps, et puisque malheureusement aucune socit humaine n'y chappe, il +est naturel qu'on les rencontre aussi chez les gens du <small>IV</small><sup>e</sup> sicle. +Mais ce qui lui semble plus odieux que tout le reste, ce qui excite le +plus souvent sa mauvaise humeur, c'est que les grands seigneurs romains +manquent d'gards pour les lettrs et les sages. Ils rservent leurs +faveurs ceux qui les flattent bassement ou qui les amusent; quant aux +gens honntes et savants, on les tient pour ennuyeux et inutiles, et le +matre d'htel les fait mettre sans faon la porte de la salle +manger. Ces plaintes, nous les connaissons, elles ne sont pas nouvelles +pour nous. Une des raisons srieuses qu'a Juvnal de gronder son poque, +c'est que le client romain, qui a vu le jour sur l'Aventin et qui a t +nourri ds son enfance de l'olive sabine, n'a pas d'aussi bonnes places +que le parasite grec la table du matre, qu'on ne lui sert pas les +mmes plats et qu'il n'y boit pas le mme vin. Ammien sans doute a d +souffrir quelque humiliation de ce genre. Il est probable que, quand il +revint de l'arme, o il s'tait bien battu, et au moment o il +commenait d'crire l'histoire de ses campagnes, il ne fut pas reu de +tout le monde comme il croyait devoir l'tre. Il en conclut +naturellement qu'une socit qui ne lui faisait pas toujours sa place ne +tenait aucun compte du mrite. Aujourd'hui, dit-il, le musicien a +chass de partout le philosophe; l'orateur est remplac par celui qui +enseigne leur mtier aux histrions; les bibliothques sont fermes et +ressemblent des spulcres. Il est difficile de croire que ces paroles +svres s'appliquent des gens comme Symmaque et ses amis, qui aimaient +tant les livres et tenaient les lettrs en si grand honneur. Mais Ammien +semble reconnatre<a name="page_037" id="page_037"></a> ailleurs qu'il ne faut pas donner trop d'importance + ses reproches et les faire tomber sur tout le monde; il nous dit, en +commenant ses violentes invectives, que Rome est toujours grande et +glorieuse, mais que son clat est compromis par la lgret criminelle +de quelques personnes (<i>levitate paucorum incondita</i>) qui ne songent pas +assez de quelle ville ils ont l'honneur d'tre citoyens. Ainsi, de son +aveu mme, les coupables ne sont que l'exception.</p> + +<p>Les colres de saint Jrme ne m'inspirent pas plus de confiance que les +pigrammes d'Ammien. C'tait un saint fort emport; ses meilleurs amis, +comme Rufin et saint Augustin, en ont fait l'preuve. Les gens de ce +temprament vont tout d'un coup d'un extrme l'autre, et d'ordinaire +ils dtestent le plus ce qu'ils ont le mieux aim. C'est prcisment ce +qui a rendu saint Jrme si dur pour la socit romaine: il en avait t +trop charm et n'a jamais pu lui pardonner l'attrait qu'elle avait eu +pour lui. Les jouissances dlicates de sa vanit littraire, ses +entretiens frquents avec des femmes d'esprit, le plaisir qu'elles +trouvaient l'entendre, les applaudissements qu'elles donnaient ses +ouvrages, tout cela faisait partie de ces dlices de Rome, dont le +souvenir poignant le suivait au dsert et troublait sa pnitence. Il +leur a fait payer par ses invectives la peine qu'il prouvait s'en +dtacher. Rome est pour lui une autre Babylone, la courtisane aux +habits de pourpre. Il lui reproche en gnral toute sorte de +dbordements; mais il est remarquable que, lorsqu'il en vient des +accusations prcises, il ne trouve gure reprendre chez elle que les +futilits de la vie mondaine. A quoi passe-t-on le temps dans la grande +ville? A voir et tre vu, recevoir des visites et en faire, +louer les gens et en mdire. La conversation commence, on n'en finit +plus de bavarder. On dchire les absents, on raconte des histoires du +prochain, on mord les autres et, son tour, on en est mordu. Ce +tableau est agrable; mais que prouve-t-il, sinon que la socit de tous +les temps se ressemble? Remarquons que saint Jrme attaque ici tout le +monde, sans distinction de culte. On a voulu se servir de son tmoignage +pour tablir que la socit paenne tait de<a name="page_038" id="page_038"></a> beaucoup la plus +corrompue: c'est un tort, il est encore plus dur pour les chrtiens que +pour elle. Il nous fait voir que les vices de la vieille socit avaient +pass dans la nouvelle, sans presque changer de forme, qu'on ne pouvait +pas toujours distinguer la vierge et la veuve qui avaient reu les +enseignements de l'glise de celles qui taient restes fidles +l'ancien culte, qu'il y avait des clercs petits-matres, des moines +coureurs d'hritages, et surtout des prtres parasites qui allaient tous +les jours saluer les belles dames: Il se lve en toute hte, ds que le +soleil commence se montrer, rgle l'ordre de ses visites, choisit les +chemins les plus courts, et saisit presque encore au lit les dames qu'il +va voir. Aperoit-il un coussin, une nappe lgante ou quelque objet de +ce genre, il le loue, il le tte, il l'admire, il se plaint de n'avoir +chez lui rien d'aussi bon, et fait si bien qu'on le lui donne. O que +vous alliez, c'est toujours la premire personne que vous rencontrez; il +sait toutes les nouvelles; il court les raconter avant tout le monde; au +besoin il les invente, ou, dans tous les cas, il les embellit chaque +fois d'incidents nouveaux. N'est-ce pas l comme une premire +apparition de l'abb du <small>XVIII</small><sup>e</sup> sicle?</p> + +<p>Il y a donc des raisons de ne croire qu' moiti saint Jrme et Ammien; +et mme quand on les croirait tout fait, leur tmoignage semble moins +accablant pour leur sicle qu'on ne l'a prtendu. Dans tous les cas, les +lettres de Symmaque<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> en donnent une meilleure opinion, et je m'y fie +d'autant plus volontiers qu'il n'a pas prtendu juger son temps et faire +un trait de morale, ce qui amne toujours prendre une certaine +attitude. Il dit navement ce qu'il pense, se montre nous comme il est +et dpeint les gens sans le savoir. Ses lettres sont d'un honnte homme, +qui donne tout le monde les meilleurs conseils. A ceux qui gouvernent +des provinces puises par le<a name="page_039" id="page_039"></a> fisc et la guerre, il prche l'humanit; +il recommande aux riches la bienfaisance, en des termes qui rappellent +la charit chrtienne. Quelquefois il entre rsolument dans la vie +prive de ses amis; par exemple, il ose demander l'un d'eux de +renoncer aux profits d'un hritage injuste. Quant lui, il est partout +occup faire du bien; il vient en aide ses amis malheureux, prend +soin de leurs affaires, implore pour eux le secours des hommes +puissants, marie leurs filles, et, aprs leur mort, redouble de soins en +faveur des enfants qu'ils laissent sans protection et souvent sans +fortune. Sa correspondance ne le fait pas seul connatre; elle permet +quelquefois de juger ceux avec lesquels il tait en relation. Ses +enfants forment des mnages unis, ses amis, pour la plupart, lui +ressemblent, et lorsqu'on a fini de lire ses lettres, il semble qu'on +vient de traverser une socit d'honntes gens. Je sais bien qu'il est +port juger avec un peu trop d'indulgence; il prte volontiers aux +autres ses qualits et n'aperoit pas le mal qu'il ne serait pas capable +de commettre; mais, malgr ce dfaut, il est impossible de ne pas tenir +grand compte de son tmoignage. L'impression qui reste de ce grand monde +de Rome, tel qu'on l'entrevoit dans ses lettres, lui est, en somme, +favorable et rappelle la socit de Trajan et des Antonins telle que +nous la montrent les lettres de Pline.</p> + +<p>Voici encore un renseignement que nous devons la correspondance de +Symmaque, et qui contrarie un peu l'opinion que nous nous faisons de +cette poque. Il nous semble que les gens de cette gnration, qui fut +la dernire de l'empire, devaient avoir quelque sentiment des prils qui +les menaaient, et qu'il est impossible qu'en prtant un peu l'oreille +on n'entendit pas les craquements de cette machine qui tait si prs de +se dtraquer. Les lettres de Symmaque nous montrent que nous nous +trompons. Nous y voyons que les gens les plus distingus, les hommes +d'tat, les politiques, ne se doutaient gure que la fin approcht. A la +veille de la catastrophe, tout allait comme l'ordinaire, on achetait, +on vendait, on rparait les monuments et l'on btissait des maisons pour +l'ternit. Symmaque est un Romain des anciens temps, qui croit que +l'empire est ternel et<a name="page_040" id="page_040"></a> ne se figure pas que le monde puisse continuer +d'exister sans lui. Malgr les avertissements qu'on a reus, son +optimisme est imperturbable. Il aurait certes bien des raisons d'tre un +mcontent: le snat, dont il est si fier d'tre membre, n'est presque +plus rien, et l'on perscute le culte qu'il professe. Cependant il ne +cesse pas de louer ses matres et il est satisfait de son temps. C'tait +une de ces mes candides qui regardent comme des vrits incontestables +que la civilisation a toujours raison de la barbarie, que les peuples +les plus instruits sont invitablement les plus honntes et les plus +forts, que les lettres fleurissent toutes les fois qu'elles sont +encourages, etc. Or il voit prcisment que les coles n'ont jamais t +plus nombreuses, l'instruction plus rpandue, la science plus honore, +que les lettres mnent tout, que le mrite personnel ouvre toutes les +carrires; aussi s'crie-t-il, dans son enthousiasme: Nous vivons +vraiment dans un sicle ami de la vertu, o les gens de talent ne +peuvent s'en prendre qu' eux-mmes s'ils n'obtiennent pas les +situations dont ils sont dignes. Et il ne lui semble pas possible +qu'une socit si claire, qui apprcie tant les lettres et fait une si +grande place l'instruction, soit emporte en un jour par des barbares!</p> + +<p class="figcenter"> +<span class="caption">Les registres du fisc brls sur le Forum (bas-relief de +la Tribune aux Harangues).</span><br /> +<a href="images/ill_pg_041_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_041_sml.jpg" width="520" height="205" alt="Les registres du fisc brls sur le Forum (bas-relief de +la Tribune aux Harangues)." +title="Les registres du fisc brls sur le Forum (bas-relief de +la Tribune aux Harangues)." /></a> +<br /> +<span class="caption">Sur l'ordre de l'empereur, les scribes apportent, pour en faire un +bcher, les registres o sont inscrits les noms des citoyens en retard +sur le fisc. Dans le fond, la faade du temple de Vespasien, puis une +arcade du Tabularium, le temple de Saturne, les arceaux dcouronns de +la basilique Julia.</span></p> + +<p>Il lui arrive pourtant de voir et de noter au passage quelques incidents +fcheux, par lesquels se rvlait le mal dont souffrait l'empire, et qui +auraient d lui donner rflchir. Par exemple, il raconte quelqu'un +qui l'attend qu'il ne peut pas sortir de Rome parce que la campagne est +infeste de brigands: c'en est donc fait de la <i>paix romaine</i>, si vante +dans les inscriptions et les mdailles, puisque, aux portes mmes de la +capitale, on n'est plus en sret! Une autre fois il se plaint que +l'empereur, qui manque de soldats, demande aux gens riches leurs +esclaves pour les enrler, et cette mesure ne lui rvle pas quelles +extrmits l'empire est rduit! Mais ce qui est plus significatif +encore, ce qui indique plus clairement un profond dsordre et annonce la +ruine prochaine, c'est le triste tat de la fortune publique. Les +preuves en sont partout chez Symmaque. Il nous fait voir que le fisc a +tout puis, que les riches sont bout de ressources, que les fermiers +n'ont plus d'argent pour payer les<a name="page_041" id="page_041"></a><a name="page_042" id="page_042"></a> propritaires, et que la terre, qui +tait une source de revenus, n'est plus qu'une occasion de dpense. Ce +sont l des symptmes graves; et pourtant Symmaque, qui les voit, qui +les signale, n'en parat pas alarm. C'est que le mal tait ancien, +qu'il avait augment peu peu, et que, depuis le temps qu'on en +souffrait, on s'y tait accoutum. Comme Rome persistait vivre, malgr +les raisons qu'elle avait de mourir, on avait fini par croire qu'elle +vivrait toujours. Jusqu'au dernier moment on s'est fait cette illusion, +et la catastrophe finale, quoiqu'on dt s'y attendre, fut une surprise. +C'est ce que les lettres de Symmaque mettent en pleine lumire; elles +nous montrent quel point des politiques nourris des leons de +l'histoire, et qui connaissaient fond les temps anciens, peuvent se +tromper sur l'poque o ils vivent; elles nous font assister au +spectacle, plein de graves enseignements, d'une socit fire de sa +civilisation, glorieuse de son pass, occupe de l'avenir, qui pas pas +s'avance jusqu'au bord de l'abme, sans s'apercevoir qu'elle y va +tomber.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">G. Boissier</span>, <i>La fin du paganisme</i>, t. II, Paris,<br /> +Hachette, 1894, in-16.<br /> +</p> + +<div class="blockquot"><p>B<small>IBLIOGRAPHIE</small>.—T. Hodgkin, <i>Italy and her invaders</i>, t. I<sup>1</sup> et +II<sup>2</sup> [Sur les invasions visigothiques, hunniques et vandales en +Italie], t. III et IV [Sur l'invasion ostrogothique et la +restauration de l'Empire], t. V et VI [Sur les Lombards, jusqu'en +744], Oxford, 1892-1895, in-8.—Cf. C. Cipolla, <i>Per la storia +d'Italia e de' suoi conquistatori nel medio evo piu antico</i>, +Bologna, 1895, in-16.</p></div> + +<hr /> + +<p><a name="page_043" id="page_043"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II<br /><br /> +<small><span class="sans">LES BARBARES.</span></small></h2> + +<p class="hang">P<small>ROGRAMME</small>.—<i>Les invasions germaniques: Alaric. Simple numration +des tats fonds par les Germains.—Les Huns et Attila.—Les Goths +et Thodoric.</i></p> + +<p class="hang"><i>Les Francs: Clovis. Conqute de la Gaule et d'une partie de la +Germanie.</i></p> + +<p class="hang"><i>Mœurs de l'poque mrovingienne. Loi salique. Les rois, les +grands, les vques; Grgoire de Tours. Les rgions franques: +Neustrie, Austrasie, Bourgogne, Aquitaine.</i></p> + +<hr /> + +<h4>BIBLIOGRAPHIE.</h4> + +<p>Comme il est naturel, c'est en Allemagne que <b>les origines et les +invasions germaniques</b> ont t tudies avec le plus de soin. Nous +n'avons gure en franais que des livres vieillis: ceux d'Ozanam +(<i>tudes germaniques</i>, 1845);—d'Am. Thierry (<i>Rcits de l'histoire +romaine au <small>V</small><sup>e</sup> sicle</i>, 1860);—de E. Littr (<i>tudes sur les +barbares et le moyen ge</i>, Paris, 1867, in-8);—de A. Geffroy +(<i>Rome et les barbares</i>, Paris, 1874, in-8).—Le t. II de +l'<i>Histoire des institutions</i> de M. Fustel de Coulanges est +intitul: <i>L'invasion germanique et la fin de l'Empire</i> (Paris, +1891, in-8).—Voir aussi J. Zeller, <i>Entretiens sur l'histoire du +moyen ge</i>, 1<sup>re</sup> partie [jusqu'en 814], Paris, 1884, 2 vol. +in-12, 3<sup>e</sup> d.—Le livre, trs populaire en Angleterre, de Ch. +Kingsley, <i>The Roman and the Teuton</i> (London, 1879, in-8), est +dclamatoire.—On lira de prfrence: E. v. Witersheim, <i>Geschichte +der Vlkerwanderung</i>, Leipzig, 1880-1881, 2 vol. in-8, 2<sup>e</sup> d., +revue par F. Dahn;—F. Dahn, <i>Urgeschichte der germanischen und +romanischen Vlker</i>, Berlin, 1880-1889, 4 vol. in-8;—le mme, +<i>Die Knige der Germanen</i>, Wrzburg et Leipzig, 1861-1894, 7 vol. +in-8;—W. Arnold, <i>Ansiedelungen und Wanderungen deutscher +Stmme</i>, Marburg, 1881, in-8, 2<sup>e</sup> d.—Citons encore, en seconde +ligne, les histoires gnrales de G. Kaufmann (<i>Deutsche Geschichte +bis auf Karl den Grossen</i>, Leipzig. 1880-1881, 2 vol. in-8) et de +O. Gutsche et W. Schultze (<i>Deutsche Geschichte von der Urzeit bis +zu den Karolingern</i>, Stuttgart, 1887 et s.).—Sur les +tablissements goths en Italie: T. Hodgkin. <i>Italy and her +invaders</i>, London,<a name="page_044" id="page_044"></a> 1892, 3 vol. in-8, 2<sup>e</sup> d.—Sur <b>Attila</b> et +les <b>Huns</b>, E. Drouin, art. <i>Huns</i>, dans la <i>Grande Encyclopdie</i>, XX +(1894), p. 405.</p> + +<p>L'<b>histoire gnrale des royaumes francs</b> intresse la fois la +France, l'Allemagne et la Belgique.—L'ouvrage d'Aug. Thierry +(<i>Rcits des temps mrovingiens</i>, Paris, 1840, 2 vol. in-8) a eu +beaucoup de succs; il est fait de morceaux de Grgoire de Tours +habilement arrangs.—Tous les faits connus ont t recueillis et +discuts avec soin par G. Richter, <i>Annalen des frnkischen Reichs +im Zeitalter der Merovinger</i>, Halle, 1873, in-8.—Voyez aussi F. +Dahn, <i>Die Knige der Germanen</i> (prcit), t. VII, <i>Die Franken +unter den Merovingern</i>, Leipzig, 1894, in-8;—W. Junghans, +<i>Histoire critique des rgnes de Childerich et de Chlodovech</i>, +Paris, 1879, in-8, tr. de l'all.;—G. Kurth, <i>Histoire potique +des Mrovingiens</i>, Paris-Bruxelles, 1893, in-8.—On peut +recommander d'avance un livre de vulgarisation que M. M. Prou +publiera en 1896 dans la Bibliothque d'histoire illustre, sous +ce titre: <i>La Gaule mrovingienne</i>.</p> + +<p>Les <b>institutions franques sous les Mrovingiens</b> ont t tudies +avec talent par J.-M. Lehurou, dont l'<i>Histoire des institutions +mrovingiennes et du gouvernement mrovingien</i> (Paris, 1842, in-8) +a vieilli. Trs rudits, mais difficiles lire, sont les livres de +J. Tardif (<i>tudes sur les institutions politiques et +administratives de la France, priode mrovingienne</i>, Paris, 1882, +in-8) et de G. Waitz (<i>Deutsche Verfassungsgeschichte</i>, t. II, +Kiel, 1882, in-8).—Les trois vol. de l'<i>Histoire des institutions +politiques de l'ancienne France</i> de M. Fustel de Coulanges qui sont +consacrs l'poque mrovingienne (<i>La monarchie franque</i>, 1888; +<i>L'alleu et le domaine rural</i>, 1889; <i>Les origines du systme +fodal</i>, 1890) ne sont pas les meilleurs de ce grand +ouvrage.—Comparez L. Vanderkindere, <i>Introduction l'histoire des +institutions de la Belgique au moyen ge</i>, Bruxelles, 1890, +in-8.—Rsum consciencieux, trs bien inform, dans P. Viollet, +<i>Histoire des institutions politiques et administratives de la +France</i>, t. I<sup>er</sup>, Paris, 1890, in-8.—Sur l'glise franque, voir +l'admirable <i>Kirchengeschichte Deutschlands</i> de A. Hauck (t. +I<sup>er</sup>, <i>bis zum Tode des Bonifacius</i>, Leipzig, 1887, in-8).—Pour +l'histoire de la civilisation et du droit l'poque mrovingienne, +v. la Bibliographie des ch. <small>VI</small> et <small>XIV</small>.</p> + +<p>La principale source de l'histoire des Francs mrovingiens est la +chronique de Grgoire de Tours. Voir, sur <b>Grgoire de Tours</b>: G. +Monod, <i>tudes critiques sur les sources de l'histoire +mrovingienne</i>, Paris, 1872, in-8;—M. Bonnet, <i>Le latin de +Grgoire de Tours</i>, Paris, 1890, in-8 (Premire partie).</p> + +<p><b>L'histoire locale des rgions franques</b>: Neustrie, Austrasie, +Bourgogne, Aquitaine, etc., n'est pas acheve. On consultera avec<a name="page_045" id="page_045"></a> +profit: A. Longnon, <i>Gographie de la Gaule au <small>VI</small><sup>e</sup> sicle</i>, +Paris, 1878, in-4;—A. Loth, <i>L'migration bretonne en Armorique +du <small>V</small><sup>e</sup> au <small>VII</small><sup>e</sup> sicle de notre re</i>, Paris, 1884, in-8;—A. +Jahn, <i>Die Geschichte der Burgundionen und Burgundiens bis zum Ende +der I<sup>sten</sup> Dynastie</i>, Halle, 1874, 2 vol. in-8;—Ch. Pfister, +<i>Le duch mrovingien d'Alsace et la lgende de sainte Odile</i>, +Paris, 1892, in-8;—Cl. Perroud, <i>Des origines du premier duch +d'Aquitaine</i>, Paris, 1881, in-8.</p> + +<p>Le dernier mot n'est pas dit sur l'histoire des royaumes barbares, +Francs, Goths, etc., qui ont t fonds aux dpens de l'Empire +romain. D'importantes parties de l'histoire mrovingienne ont t +renouveles tout rcemment par MM. J. Havet, B. Krusch, etc.—M. +Ch. Bayet prpare un <i>Manuel des institutions franaises. Priode +mrovingienne et carolingienne</i>.</p> + +<hr /> + +<h3><a name="I-2" id="I-2"></a>I—LA FOI ET LA MORALE DES FRANCS.</h3> + +<p>L'glise avait eu son ge hroque intellectuel. Lorsque les aptres, +portant par le monde la premire religion qui et t faite non pour un +peuple, mais pour l'humanit, prchrent le royaume de Dieu o les +hommes sont unis troitement entre eux et avec Dieu, la philosophie, +aprs quelques instants d'hsitation, de doute et de ddain, tudia +cette solution, la plus admirable qui et t trouve du problme des +relations de l'homme avec Dieu et avec l'homme. Platoniciens, qui +creusaient sans se lasser l'enseignement du matre sur la manifestation +de l'infini dans le fini et de Dieu dans la nature et dans l'me, +disciples conscients ou inconscients de Zoroastre, qui expliquaient +l'origine du mal par la coexistence de deux principes, apportrent dans +l'examen de la doctrine nouvelle les traditions de leurs coles. Il y +eut, au <small>I</small><sup>er</sup> et au <small>II</small><sup>e</sup> sicle, une sorte de reconnaissance faite +par l'esprit humain autour du christianisme; aprs quoi, les philosophes +entrrent dans l'glise, mais en demeurant des philosophes. L'cole +d'Alexandrie enseigna que la philosophie avait t la prparation du +christianisme chez les<a name="page_046" id="page_046"></a> paens, comme l'Ancien Testament chez les Juifs. +Elle rapprocha l'Ancien Testament et la philosophie par cette thorie +que le Verbe, qui a t la parole de Dieu ds l'origine, a sem la +vrit dans les crits profanes comme dans l'criture. Elle crut ou fit +semblant de croire que Platon avait connu les livres saints et elle le +transforma en un disciple de Mose. Elle fit ainsi de l'histoire +intellectuelle et morale de l'humanit une grande synthse qu'elle donna +pour pidestal au christianisme.</p> + +<p>Au temps mme o la critique platonicienne s'exerait librement sur le +dogme, naquit l'autorit. La lutte du christianisme contre les paens et +contre ceux des philosophes qui, n'tant chrtiens que par mtaphysique, +faisaient bon march de la foi positive, fit natre deux ides +corrlatives, l'ide d'une glise catholique seule en possession de la +vrit, et l'ide ecclsiastique de l'hrsie. Hrsie signifiait dans +le langage philosophique choix d'une opinion; cela signifia dans le +langage ecclsiastique choix d'une opinion mauvaise, erreur condamnable +et damnable. Pour prmunir les fidles contre la perdition, l'glise +crivit la rgle de la foi. Bientt l'hrsie se montra sous une forme +trange: le manichisme, produit d'un mlange de la philosophie grecque +avec la religion zoroastrique, rduisit le Christ la qualit d'un +esprit de lumire et d'un combattant illustre dans le conflit entre le +bon et le mauvais principe. Ainsi le gnie hellnique, toujours en +travail, menaait de perdre le christianisme dans des conceptions +bizarres; la sagesse des anciens et leur mthode, leur idalisme et leur +dialectique, qui avaient servi btir le dogme, s'employaient le +dmolir. C'est alors que l'esprit latin s'insurgea.</p> + +<p>L'glise d'Occident tait demeure pendant longtemps l'lve des glises +orientales: l'Orient parlait, l'Occident coutait. La langue de +l'criture et des aptres, des thologiens orthodoxes ou hrtiques, +tait la langue grecque; mais, au <small>III</small><sup>e</sup> sicle, Tertullien introduisit +la langue latine dans les controverses et rvla un esprit tout +diffrent de l'esprit oriental, plus troit, plus prosaque, mais plus +ferme. Tertullien a certaines maximes brves, dictes par un sens commun +assez grossier, et par cela mme trs intelligibles. On ne peut +pourtant pas chercher<a name="page_047" id="page_047"></a> indfiniment, dit-il: <i>infinita inquisitio esse +non potest</i>. D'ailleurs quoi bon chercher? Il n'y a pas besoin de +curiosit, <i>curiositate opus non est</i>, aprs le Christ et l'vangile. +Il y a une rgle laquelle il faut se tenir: La plnitude de la +science est d'ignorer ce qui est contraire cette rgle. C'est +merveille de voir comment le christianisme, en se rpandant sur le +monde, s'adaptait aux diffrents milieux. Au temps de l'antiquit +paenne, les Grecs avaient pens tandis que les Romains agissaient; la +vie intellectuelle romaine, trs tardive, avait t le reflet de la vie +intellectuelle hellnique, et Rome n'avait manifest son originalit que +dans le domaine du droit. Au temps de l'antiquit chrtienne, l'esprit +hellnique cherche sans cesse et toujours disserte; le chrtien romain +arrte la doctrine et tout de suite il est prt lgifrer sur la +discipline et sur la foi.</p> + +<p>L'autorit trouva bientt un organe rgulier dans la hirarchie qui se +constituait et dans la puissance impriale. A peine l'empereur fut-il +entr dans l'glise que la libert en sortit. L'hrsie devint une +affaire d'tat. Auparavant, elle pouvait ne troubler qu'une ou deux +provinces, et les vques des pays o elle se produisait se contentaient +de rejeter en concile les opinions htrodoxes; dsormais elle occupa la +chrtient entire. Arius est jug par l'glise universelle, l'empereur +prsent et prsidant, et les conciles font de leurs dcisions des +articles de foi, que l'empereur transforme en articles de loi. Comme la +victoire de l'glise sur le paganisme la dispense de toute tolrance +envers les dissidents, l'hrtique devient le grand ennemi. Dj se +disaient de dangereuses paroles: Mieux vaut errer dans les mœurs que +dans la doctrine;... mieux vaut un paen qu'un hrtique....</p> + +<p>Du moins, les controverses demeurent grandes aux <small>IV</small><sup>e</sup> et <small>V</small><sup>e</sup> +sicles. On discute sur la nature du Verbe pour ou contre Arius, sur la +destine des mes pour ou contre Origne, sur le libre arbitre pour ou +contre Plage. Les adversaires sont de haute taille, car l'orthodoxie +est dfendue par saint Augustin et par saint Jrme, et les coles +thologiques d'Alexandrie et de Syrie procdent toujours selon les +rgles d'une mthode scientifique. Mais le temps marche et la culture +ancienne dprit. L'glise oublie ce qu'elle lui doit, la ddaigne comme +superflue<a name="page_048" id="page_048"></a> et la suspecte comme complice du paganisme, dont elle est le +dernier refuge. Elle rejette non seulement la philosophie, mais toute la +littrature. Il parat que tu enseignes la grammaire, crit le pape +Grgoire le Grand un vque. Je ne puis rpter cela sans rougir, et +je suis triste et je gmis, car les louanges du Christ ne peuvent se +rencontrer dans une mme bouche avec les louanges de Jupiter. L'horizon +intellectuel, si vaste autrefois, se rapproche et se ferme, et l'glise +prtend se suffire elle-mme. Si encore l'activit de l'esprit avait +dur en elle! Mais sur quoi se serait-elle exerce? Ne cherchons plus, +avait dit Tertullien, et l'on ne cherche plus en effet! Toute la sagesse +est trouve; elle est dans certains livres dont un dcret pontifical +dresse le catalogue. L'erreur est dans d'autres livres: le mme dcret +les met l'<i>index</i>. Les coles thologiques d'Orient tombent en +dcadence, et l'Occident n'en a pas une seule qui mrite d'tre cite. +Tandis que les coles de lettres profanes trouvent encore des lves +pour leur enseignement vieilli, il n'y a point de matres publics pour +les divines critures. C'est Cassiodore qui le dit en se lamentant. +Aussi, pour suppler au dfaut des matres, crit-il le <i>de Institutione +divinarum litterarum</i>, c'est--dire un manuel o les prtres puissent +apprendre commodment tout ce qu'il faut savoir. Cassiodore le leur +dclare en propres termes et il leur reprsente qu'au lieu de chercher +prsomptueusement des nouveauts, il vaut mieux tancher sa soif la +source des anciens, des anciens de l'glise, bien entendu. Le temps du +manuel est venu en effet, car la parole vivante ne se fait plus +entendre. La priode de l'initiative intellectuelle est close; il ne +reste plus qu' constater les rsultats acquis. C'est pourquoi Jean le +Scolastique dispose en ordre mthodique les canons des conciles, afin +que toute question, quelle qu'elle soit, trouve sa rponse. C'est ainsi +qu'aprs qu'un livre est achev, on en crit la table des matires.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>La grande originalit de la religion nouvelle, c'est qu'elle tait une +morale en mme temps qu'une thologie. purer partout,<a name="page_049" id="page_049"></a> mme en Isral, +o elle tait la plus pure, la notion du divin, confondre la morale avec +la religion, orienter vers le ciel des mes qui n'avaient qu'un horizon +terrestre, dtruire les sacerdoces particuliers et les cultes locaux, +placer tous et chacun en prsence de Dieu, telle tait la mission du +christianisme. Il ne s'tait point vu, il ne se verra plus jamais un +pareil effort pour soulever la matire vers l'idal; mais la matire a +pes sur les ailes de l'esprit et l'a retenu entre ciel et terre, plus +prs de la terre que du ciel.... L mme o le Christ avait vcu, +combien d'hommes taient capables de faire de leur me un temple du +Christ?</p> + +<p>Les hommes ne se sentirent pas assez proches d'un Dieu qui remplissait +le monde, et, partout prsent, n'entrait nulle part en communication +intime avec ses fidles. Ils cherchrent des chelons pour monter +jusqu' lui. Ils trouvaient dans les critures les esprits bons et +mauvais; ils leur donnrent des formes plus prcises. Parmi les dmons +se placrent les dieux de l'ancienne mythologie, auxquels l'glise +elle-mme accorda une survivance trange, sous la forme de tentateurs +acharns la perdition des mes. Une puissance miraculeuse funeste fut +attribue aux statues des anciennes divinits et aux ruines de leurs +temples. Ce n'tait pas seulement le populaire que ces imaginations +troublaient. Le pape Grgoire le Grand raconte dans un de ses dialogues +l'aventure d'un Juif, qui, surpris par la nuit, ne trouva point d'autre +asile qu'un temple abandonn d'Apollon: les tnbres et la solitude +l'effrayrent; il avait entendu dire que les dmons hantaient cette +ruine, et, tout Juif qu'il ft, il se signa. Bien lui en prit; car, +minuit, le temple se remplit de fantmes qui tinrent sance sous la +prsidence d'Apollon, auquel ils rendirent compte des tentations dont +ils avaient assailli les chrtiens. Ainsi toute une lgion infernale +tait organise pour la guerre contre les mes. Mais en face d'elle se +rangea la lgion cleste: le culte des anges s'organisa; des glises +furent places sous l'invocation des plus grands, et chaque me crut +avoir son ange gardien. Ces purs esprits taient encore trop levs +au-dessus de l'homme, et la terre vers laquelle ils descendaient n'tait +pas leur patrie: sur la route de la terre<a name="page_050" id="page_050"></a> au ciel, l'glise fit monter +les martyrs et les saints. Martyrs et saints devinrent les compagnons de +Dieu dans la gloire ternelle, mais en mme temps ils demeurrent +attachs au point de la terre o ils avaient vcu. L'antique croyance +populaire que l'me des morts ne s'loigne pas de leur dpouille avait +produit chez les paens les rites nafs du culte des morts; elle a +certainement contribu produire chez les chrtiens le culte des +martyrs. On s'imagina tre tout prs des saints quand on touchait leurs +restes, et mme cette opinion donna lieu de singuliers scandales: en +Egypte, il fallut dfendre aux chrtiens de garder chez eux les corps +des personnes rputes saintes, comme on gardait autrefois les corps des +anctres; ailleurs, il y avait des voleurs de corps saints, et une loi +de Thodose interdit d'exhumer les martyrs et de les vendre. Pour +viter ces profanations, on transporta les reliques dans les glises, o +on les plaa d'ordinaire sous les autels, et le culte des saints +commena. Les chrtiens clairs, les docteurs et les vques +prmunirent les fidles contre les dangers d'une idoltrie nouvelle; aux +polmistes paens qui leur reprochaient d'avoir troqu les idoles contre +les martyrs, ils rpondirent que l'glise honore ses saints pour +proposer leur vie en exemple et qu'elle rserve l'adoration Dieu seul; +mais la masse des hommes retrouvait les hros et les dieux d'autrefois +dans ces personnages sacrs qu'elle invoquait par leur nom, dont elle +savait l'histoire et dont elle touchait les tombeaux. Dans les glises +places sous l'invocation de tel ou tel bienheureux, les prires, au +lieu de monter jusqu' Dieu, s'arrtrent au mdiateur, d'autant plus +volontiers que celui-ci manifestait par des miracles plus frquents sa +puissance personnelle. La relation simple et directe de l'homme avec +Dieu fut complique par cette multiplicit des intermdiaires et +l'universel divin localis.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_051_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_051_sml.jpg" width="291" height="276" alt="La crypte de Jouarre. (Architecture mrovingienne.)" +title="La crypte de Jouarre. (Architecture mrovingienne.)" /></a> +<br /> +<span class="caption">La crypte de Jouarre. (Architecture mrovingienne.)</span> +</p> + +<p>En mme temps, la simplicit du culte primitif tait altre par +l'organisation d'un crmonial solennel. Les modestes lieux de runion +o les premiers chrtiens priaient, prchaient et clbraient la +commmoration de la cne sont remplacs par des temples superbes diviss +en deux parties: l'une, rserve aux fidles; l'autre, plus leve, o +le clerg sige sur des<a name="page_051" id="page_051"></a> trnes. L'esthtique du service divin, que les +paens avaient porte la perfection et que les premires communauts +chrtiennes avaient ddaigne, reparat. L'glise parle l'imagination +et aux sens par le bel ordre de ses pompes et l'clat des vtements +sacerdotaux, par les parfums, par la musique et par les peintures qui +retracent sur les murailles les grandes scnes de l'histoire de la foi. +Plus se multiplient et s'embellissent ces pieuses reprsentations +donnes par le clerg, plus les fidles sont rduits au rle de +spectateurs. Leur voix ne se mle plus celles des prtres que pour +chanter le <i>Kyrie eleison</i>; ils doivent couter et se taire, en vertu du +prcepte de Mose, qui a dit:—coute, Isral, et tais-toi! Encore +n'entendent-ils plus que rarement la prdication, qui tait jadis la +partie essentielle du service divin et qui tombe en<a name="page_052" id="page_052"></a> dsutude. Assister + la clbration des mystres sacrs est une sorte d'acte matriel: +l'glise en fait une obligation et elle multiplie les ftes, qui +deviennent de plus en plus brillantes.</p> + +<p>Peu peu se forme une coutume de la dvotion,—<i>consuetudo devotionis</i>, +comme dit le pape Lon le Grand,—qui devient obligatoire comme la loi +elle-mme, car l'glise la fait procder de la tradition apostolique et +de l'enseignement du Saint-Esprit. Les manifestations extrieures +prennent une grande importance. Dans la primitive glise, l'asctisme +tait honor comme un moyen de parvenir la vertu, mais il n'tait +impos personne; dsormais il est prescrit par toutes sortes de rgles +minutieuses. La renonciation au monde et l'absolu mpris de la chair, +manifest par l'horreur croissante pour le mariage qui est rabaiss la +qualit d'une infirmit ncessaire, sont rputes les plus hautes des +vertus; ce sont des vertus moindres que le jene et l'abstinence +ordonns certains jours de la semaine et certaines poques de +l'anne. L'aumne elle-mme n'est plus libre. Conformment l'usage de +toute l'antiquit paenne et pour obir la loi de Mose, qui a dit: +Tu ne te prsenteras pas devant le Seigneur les mains vides, l'glise +rclame les prmices et la dme.</p> + +<p>Il y a pril certain que le fidle qui paye la dme, jene aux jours +prescrits et assiste exactement aux offices divins, n'estime avoir +rempli son devoir de chrtien. Plus nombreuses et plus rigoureuses sont +les obligations extrieures, plus vague et plus insaisissable est le +vrai devoir intime. Dj, d'ailleurs, l'glise offre la conscience du +pcheur le facile moyen de s'apaiser. On trouve dans saint Ambroise la +redoutable formule: Tu as de l'argent, rachte ton pch, et Salvien +enseigne dans son trait <i>de l'Avarice</i> que la libralit envers +l'glise est le plus sr moyen de se rdimer du pch. Mais c'est dans +le culte des saints qu'apparat le mieux le caractre grossier des actes +matriels de foi. Le contact d'une relique miraculeuse ne procure pas +seulement la gurison d'une maladie; il a des effets bienfaisants sur +l'me elle-mme. Grgoire le Grand, envoyant un roi barbare des +parcelles des chanes du bienheureux<a name="page_053" id="page_053"></a> Pierre et des cheveux de saint +Jean-Baptiste, lui dit que les chanes qui ont li le cou de l'aptre le +dlivreront de ses pchs et que le prcurseur lui assurera par son +intercession l'aide du Sauveur. Aussi les reliques sont-elles +recherches avec passion. Les princes ne cessent d'en demander au pape, +et les plus levs se montrent singulirement ambitieux: l'impratrice +Constantine ne s'avise-t-elle pas un jour de demander Grgoire la tte +de l'aptre saint Paul? Le bon pape dut lui faire entendre que le saint +ne se laisserait pas ainsi dcapiter: Les corps saints, dit-il, font +briller autour d'eux les miracles et la terreur, et, mme pour prier, on +ne s'approche point d'eux sans une grande crainte. Qui oserait les +toucher mourrait. Aussi les Romains, lorsqu'on leur demande les reliques + l'occasion de la conscration d'une glise, se contentent-ils de +placer dans le tombeau un morceau d'toffe; ils l'envoient ensuite +l'glise nouvelle, o il opre autant de miracles que les reliques +elles-mmes. Tout ce que peut faire Grgoire pour complaire sa +matresse srnissime, c'est de lui envoyer des parcelles des chanes +que le bienheureux Paul a portes au cou et aux mains; il prendra donc +une lime pour dtacher des paillettes, mais il n'est pas sr de les +obtenir, car il est arriv que l'on a longtemps lim les chanes sans en +rien tirer. Heureux princes, qui pouvaient ainsi recevoir et garder +domicile de si prcieux objets! Le commun des fidles se transportait +auprs d'eux pour recueillir le bnfice de leur puissance miraculeuse. +Le temps des plerinages a commenc; les plus zls chrtiens vont en +terre sainte chercher des fioles d'eau du Jourdain, des poignes de la +poussire du sol foul par le Sauveur ou bien des fragments de la vraie +croix, qui garde dans sa mmoire insensible une force vitale, comme dit +saint Paulin de Nole, et, rparant toujours ses forces, demeure intacte, +bien qu'elle distribue tous les jours son bois des fidles +innombrables. Ce plerinage est le plus louable de tous, mais trs +nombreux sont les sanctuaires o l'on va porter ses hommages et ses +vœux. La fatigue mme du voyage est un mrite dont on se prvaut +auprs du saint; puis on lui apporte des prsents, des objets prcieux, +de l'argent, des donations de terre. Ainsi reparat avec la +multiplicit<a name="page_054" id="page_054"></a> des cultes cet change de services entre le ciel et les +hommes qui tait un des caractres du paganisme.</p> + +<p>La morale chrtienne s'est donc accommode la faiblesse de l'homme. Il +ne faut point voir l matire sarcasme ni dclamations. Toute +religion est un effort de l'homme vers Dieu, une transition de l'humain +au divin, ou, si l'on croit que le divin est rpandu dans la nature et +pens par l'homme, toute religion est une manifestation du divin dans +l'homme. Si haute qu'ait t la conception premire, l'homme fait valoir +les droits de son infirmit naturelle et il demeure soumis l'empire +des habitudes acquises. La conception de la religion chrtienne tait +trop haute, car c'est un monde surnaturel qui vit dans l'vangile: +peine y est-on averti de la prsence de la terre; les pieds du Sauveur y +glissent comme sur les flots qui ont port sans flchir son corps +impondrable; le Christ semble toujours prs de s'lever au ciel. Pour +vivre avec lui, il faut avoir quitt tout ce qui est de la terre: +famille, amis, maison, mme le travail, et se confier Dieu qui nourrit +l'oiseau et revt de splendeur le lis qui ne file point. Une seule +lecture transporte l'homme dans une indcise rgion idale, aux confins +de l'humain et du divin, c'est la lecture de l'vangile. Mais combien +d'esprits peuvent habiter l'idal? Combien de temps les plus levs y +peuvent-ils demeurer? Dans les carrefours des villes juives, grecques ou +romaines, dans les campagnes cultives par les esclaves, sur les chaises +curules, dans les <i>atria</i>, dans les ateliers, dans les cabanes vivait +l'humanit vraie, d'o le Christ avait tir douze aptres, parmi +lesquels se sont rencontrs un tratre et des pusillanimes, car le +disciple bien-aim se trouva seul au pied de la croix. L'humanit vraie +prit de la religion du Christ ce qu'elle en put comprendre; elle fit +effort pour s'lever jusqu' elle, mais elle l'abaissa aussi sa +porte. Nul doute que, le compte fait de toutes les superstitions et de +toutes les erreurs, elle demeura meilleure qu'elle n'tait auparavant: +la foi et la morale chrtienne, mme altres, furent bienfaisantes; +mais l'glise, qui n'a pu empcher ces altrations, qui les a mme +acceptes, provoques ou aggraves, ne pouvait plus avoir l'nergique +activit des premiers jours. L'intelligence d'un chrtien<a name="page_055" id="page_055"></a> du <small>VI</small><sup>e</sup> +sicle, emprisonne dans les formules d'un code minutieux de croyances, +n'a plus rien dsirer, rien chercher: elle est frappe d'inertie. Un +chrtien comme saint Paul, dont l'esprit tait occup par quelques +grandes ides, et dans le cœur duquel bouillonnait l'amour de Dieu, +ne croyait jamais avoir fait assez pour obir sa mission divine; le +monde, qu'il embrassait d'un regard et qu'il parcourait d'un pas leste, +tait trop troit pour lui. Quelle diffrence entre lui et ce pape, son +successeur, qui lime gravement, et non sans effroi, les prtendues +chanes du plus grand des aptres!</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>La religion, telle que l'histoire l'avait faite, se retrouve dans l'me +du plus grand personnage ecclsiastique des temps mrovingiens, l'vque +Grgoire de Tours: la dignit de sa vie, sa charit, sa bont, sont +comme la survivance du divin dans la dcadence de l'glise; mais quelles +misres dans cet esprit et quel dsordre dans cette conscience! Grgoire +a du bon sens, mme de la finesse; il a du jugement, mais il a reu de +ses matres une ducation insuffisante, et l'ducation gnrale, si +puissante dans ses effets, que donne aux intelligences la faon d'tre +du temps o elles vivent, tait, au <small>VI</small><sup>e</sup> sicle, dtestable et +funeste. Grgoire n'a point de culture philosophique et il n'a qu'une +trs mdiocre culture littraire: il ne sait pas du tout la langue +grecque, et il sait mal la langue latine; il se console, il est vrai, de +sa rusticit, en pensant qu'elle le rend intelligible aux rustiques, +et nous lui pardonnons de grand cœur solcismes et barbarismes; mais, +comme l'intelligence d'un contemporain d'Auguste et de Louis XIV reflte +la belle ordonnance des choses, ainsi le dsordre des institutions et +des mœurs trouble ce contemporain de Chilpric: le mme homme qui ne +comprend pas la logique d'une syntaxe voit confusment les relations des +ides entre elles, ne mesure pas la proportion des faits, grossit les +petits et passe sur les grands la lgre. Il aurait pu tre, une +autre date, un crivain de got et d'esprit, et, s'il trbuche dans ses +livres, s'il s'arrte tout affair<a name="page_056" id="page_056"></a> o il faudrait marcher, s'il marche +o il faudrait demeurer, s'il ressemble enfin un aveugle qui cherche +ttons sa voie, c'est que la bonne vue qu'il a reue de la nature a t +oblitre par les tnbres ambiantes. L'histoire voit souvent se +succder des gnrations que l'obscurit de leur sicle a comme +aveugles.</p> + +<p>Grgoire distingue pourtant un point lumineux, mais un seul: c'est +l'orthodoxie. Toute son intelligence y est attire et s'y applique. Il +ne souponne pas, bien entendu, l'histoire de la formation du dogme et +cette adaptation merveilleuse du christianisme l'tat intellectuel du +monde grec et romain; tout cela est perdu dans la nuit profonde. Il ne +regrette pas son ignorance, qu'il ne sent mme pas; l'orthodoxie lui +suffit, elle est la rgle absolue, la loi suprme; mais son regard, +force de la contempler, en est comme fascin. Cette foi troite et +tranquille exerce sur sa raison et sur sa conscience la puissance +pernicieuse de l'ide fixe; jointe aux dsordres d'un temps o la +multiplicit quotidienne des forfaits mousse l'horreur du crime, elle +gte l'honntet naturelle du bon vque. La mauvaise influence du +milieu ne lui fait pas commettre de mchantes actions, mais elle lui +inspire des jugements immoraux. Il est bon jusqu' la tendresse la plus +dlicate, et lorsqu'on lit dans son livre, tout plein de rcits de +perfidies, de vilenies et de tueries, tel passage o il dplore qu'une +peste lui ait enlev des petits enfants qui lui taient doux et chers, +qu'il avait rchauffs dans son sein, ports dans ses bras et nourris de +ses propres mains du mieux qu'il avait pu, on prouve une motion +profonde trouver tout coup un homme et l'humanit parmi ces bandits +et ce brigandage. On dirait saint Vincent de Paul apparaissant dans un +bagne. Pas une des manifestations de la charit chrtienne ne manque +dans la vie de Grgoire; il est le protecteur des faibles et des +pauvres; il pardonne ses ennemis, l'vque qui l'a calomni, aux +voleurs qui ont voulu l'arrter sur une route et qu'il rappelle, aprs +qu'ils se sont enfuis, pour leur offrir boire. Doux envers les +humbles, il est fier devant les grands. Il ne cde ni aux injonctions ni +aux cajoleries d'un Chilpric; lorsque celui-ci, pour obtenir son +assentiment la condamnation de Prtextat, l'vque de Rouen, le menace +de soulever le<a name="page_057" id="page_057"></a> peuple de Tours, Grgoire rpond ce roi qui s'apprte + violer les canons que le jugement de Dieu est suspendu sur sa tte. +Chilpric, pour le calmer, l'invite s'asseoir sa table, et, lui +montrant un plat: J'ai fait prparer ceci pour toi, dit-il, c'est de la +volaille avec des pois chiches; mais Grgoire rpond, avec cette +navet solennelle que mettent souvent dans ses paroles la conscience de +sa haute dignit avec l'habitude du langage ecclsiastique: Ma +nourriture est de faire la volont de Dieu et non pas de me dlecter en +ces dlices. Il savait bien pourtant qu'il y avait pril braver +Chilpric et Frdgonde; mais, entre le martyre et la dsobissance aux +lois de Dieu et de l'glise, il aurait avec joie pris le martyre. Et cet +homme d'un cœur si tendre, d'une conscience si dlicate, raconte de +grands crimes sans s'mouvoir et souvent mme en ayant l'air de les +approuver. Pour choisir un exemple bien connu, Clovis a employ tous les +modes de la sclratesse lorsqu'il a voulu acqurir le royaume de +Sigebert: Sigebert, roi de Cologne, a t assassin par son propre fils +Cloderic, l'instigation de Clovis; Cloderic a t assassin par +l'ordre du mme Clovis; celui-ci se rend Cologne et convoque les +Francs: Je ne suis pour rien dans ces choses, leur dit-il; je ne puis, +en effet, rpandre le sang de mes parents, puisque cela est dfendu; +mais ce qui est fait, est fait, et j'ai un conseil vous donner.... +Rfugiez-vous vers moi, afin que vous soyez sous ma protection. Les +Francs l'applaudissent par des clameurs et le fracas des boucliers; ils +l'lvent sur le pavois et le mettent en possession du trsor et du +royaume; car Dieu, dit Grgoire en matire de moralit, faisait tomber +chaque jour ses ennemis sous sa main, parce que ce roi marchait devant +le Seigneur avec un cœur droit et qu'il faisait ce qui tait agrable + ses yeux. Et l'vque numre d'autres meurtres commis par Clovis +avec autant de calme que s'il rcitait une litanie. Comment donc ce +saint homme compromet-il sa vertu et la grandeur mme de Dieu dans ce +pangyrique d'un mchant Barbare, et qu'entend-il par un cœur droit, +o se trouvera-t-il des cœurs pervers, s'il reconnat en Clovis la +droiture du cœur? Rien de plus simple que son critrium. Tous les +cœurs sont droits qui confessent, tous les cœurs<a name="page_058" id="page_058"></a> sont pervers qui +nient la Trinit reconnue par Mose dans le buisson ardent, suivie par +le peuple dans la nue, contemple avec terreur par Isral sur la +montagne, prophtise par David dans le psaume. Grgoire ne se lasse +pas de rpter qu'il suffit d'tre un hrtique pour tre puni en ce +monde et dans l'autre, et il donne ses preuves: l'arien Alaric a perdu +tout la fois son royaume et la vie ternelle, pendant que Clovis, avec +l'aide de la Trinit, a vaincu les hrtiques et port les limites de +son royaume aux confins de la Gaule. Grgoire ne dit point que Clovis +soit au paradis dans la gloire ternelle, mais certainement le soupon +ne lui est pas mme venu que ce confesseur de la Trinit pt tre +relgu dans les enfers et avec la foule de ceux qui l'ont blasphme.</p> + +<p>Aprs l'orthodoxie, la vertu principale aux yeux de Grgoire est le +respect de l'glise orthodoxe, de ses ministres, de ses droits, de ses +privilges et de ses proprits. Malheur celui qui dsobit un +vque, car il est frapp tout de suite comme un hrtique! Un misrable +conspirait contre son vque: il fut trouv, le matin du jour fix par +le crime, mort sur une chaise perce, et, comme l'hrsiarque Arius +avait fini de cette laide faon, Grgoire, dont la logique a de ces +surprises, conclut de l'identit du chtiment l'identit du crime: On +ne peut, dit-il, sans hrsie dsobir au prtre de Dieu. Malheur qui +viole l'asile d'une glise! Le saint auquel elle est consacre ne tolre +pas ce sacrilge. Un homme poursuit son esclave dans la basilique de +saint Loup; il saisit le fugitif et le raille: La main de Loup ne +sortira pas de son tombeau pour t'arracher de ma main! Aussitt ce +mauvais plaisant a la langue lie par la puissance de Dieu; il court par +tout l'difice en hurlant, car il ne sait plus parler comme les hommes: +trois jours aprs, il meurt dans des tourments atroces. Malheur qui +touche aux biens de l'glise! Nantinus, comte d'Angoulme, s'est +appropri des terres ecclsiastiques; il est brl par la fivre, et son +corps tout noirci semble avoir t consum sur des charbons ardents. Un +agent du fisc s'empare de bliers qui appartenaient saint Julien; le +berger les veut dfendre, disant que le troupeau est la proprit du +martyr: Est-ce que tu crois, rpond le factieux<a name="page_059" id="page_059"></a> personnage, que le +bienheureux saint Julien mange du blier? Lui aussi fut brl par la +fivre, au point que l'eau dont il se faisait inonder devenait vapeur au +contact de son corps. Malheur enfin qui n'obit pas aux commandements +de l'glise! Un paysan qui se rendait l'office aperoit un troupeau +qui ravage son champ: Hlas! dit-il, voil perdu mon labeur de toute +une anne! Et il prend une hache; mais c'tait dimanche; la main qui +violait la loi du repos dominical se contracte et demeure ferme, tenant +toujours la hache; il fallut, pour l'ouvrir, un miracle obtenu force +de larmes et de prires.</p> + +<p>Toujours dans les rcits de Grgoire clate la puissance des saints, +propice aux bons et redoutable aux mchants: il est le grand pontife du +culte des bienheureux. Il a employ une bonne partie de son existence +tourmente par tant de soins clbrer leur gloire. Laborieux crivain, +il gardait porte de la main son <i>Histoire des Francs</i>, qui est son +œuvre principale et un des plus curieux monuments de l'histoire de la +civilisation, mais sur sa table de travail se trouvait toujours quelque +manuscrit commenc, o il droulait une inpuisable srie de miracles: +miracles de saint Martin, miracles de saint Julien, miracles des Pres. +Il avait une vnration particulire pour saint Martin, dont il tait le +successeur sur le sige de Tours. Dans la navet de son zle pour la +gloire de ce privilge, il cherche le pousser aux premiers rangs de la +hirarchie cleste. Il ne veut pas qu'il soit infrieur aux aptres ni +aux martyrs, et, pour l'galer aux plus grands tmoins de la foi, il +ruse avec les mots: si le bienheureux n'a pas vcu au temps des aptres, +il a eu du moins la grce <i>apostolique</i>; s'il n'est point mort dans les +tourments, il a t <i>martyr</i> par les embches secrtes qu'on lui a +tendues et par les injures publiques qu'il a essuyes. Au reste, la +renomme de saint Martin a rempli le monde entier; dj Sulpice Svre a +crit une histoire de sa prdication et de ses miracles; Grgoire la +continue, ajoutant les chapitres aux chapitres mesure que les miracles +s'ajoutaient aux miracles. C'est du tombeau sacr dont il est le gardien +que l'vque de Tours considre le monde; son <i>Histoire des Francs</i> est +prcde, la faon des<a name="page_060" id="page_060"></a> crivains chrtiens, d'une histoire +universelle qui commence avec l'univers mme et qui est termine la +mort de saint Martin. Les premiers mots sont: Au commencement, Dieu +cra le ciel et la terre, et les derniers: Ici finit le livre premier, +qui contient 5546 annes, depuis le commencement du monde jusqu'au +passage en l'autre vie de saint Martin l'vque. A travers le rcit des +guerres et des crimes, Grgoire suit l'action miraculeuse du saint. +C'est auprs de Tours, et aprs avoir dfendu comme le plus grand des +crimes d'offenser saint Martin, que Clovis a remport sa plus grande +victoire. C'est Tours qu'il a reu les insignes proconsulaires et +clbr son triomphe. Mme les plus mchants parmi les rois ont des +gards pour Martin: un jour, Chilpric lui a demand conseil par une +lettre qu'il a dpose sur le tombeau avec une feuille blanche rserve + la rponse; mais l'envoy du mchant prince attendit en vain trois +journes; la feuille resta blanche, car le saint rservait ses faveurs +ceux qui l'honoraient d'une dvotion sincre. Grgoire ne doute pas que +son patron ne soit attentif toutes choses, aux petites comme aux +grandes, et il lui demande protection, conseil, aide contre tous les +maux et en particulier contre la maladie. Il a t guri d'une +dysenterie mortelle en buvant une potion o a t verse de la poussire +recueillie sur le tombeau. Trois fois, le simple contact avec la tenture +suspendue devant ce tombeau l'a guri de douleurs aux tempes. Une prire +faite genoux sur le pav avec effusion de larmes et de gmissements, +et suivie de l'attouchement de la tenture, l'a dbarrass d'une arte +qui lui obstruait le gosier au point de ne pas laisser pntrer mme la +salive: Je ne sais pas ce qu'est devenu l'aiguillon, dit-il, car je ne +l'ai ni vomi ni senti passer dans mon ventre. Un jour que sa langue +tumfie remplissait sa bouche, il l'a ramene l'tat naturel en +lchant le bois de la barrire qui entourait le spulcre. Saint Martin +ne ddaigne pas de gurir mme les maux de dents, et Grgoire, +reconnaissant de tous ces bienfaits, merveill de cette puissance, +s'crie: O thriaque innarrable! ineffable pigment! admirable +antidote! cleste purgatif! suprieur toutes les habilets des +mdecins, plus suave que les aromates, plus fort que tous les onguents +runis! tu nettoies le<a name="page_061" id="page_061"></a> ventre aussi bien que la scammone, le poumon +aussi bien que l'hysope, tu purges la tte aussi bien que le pyrthre!</p> + +<p>Telle tait la religion de Grgoire de Tours: croyance au dogme +littrale et sans examen, observance minutieuse des pratiques de +dvotion, superstition rpugnante. Certes Grgoire vaut mieux que cette +religion qui s'est impose son esprit. Par moments, il fait effort +pour s'en dgager et s'lever jusqu' Dieu: il y arrive sans trop de +difficults, conduit et port par les saints. Il a une conception trs +belle du rle des saints dans le monde, et il l'exprime avec une +loquence toute chaude d'une inspiration sacre. Le prophte +lgislateur, aprs qu'il a racont comment Dieu dploya le ciel de sa +droite majestueuse, ajoute: Et Dieu fit deux grands luminaires, puis les +toiles, et il les plaa dans le firmament du ciel afin qu'ils +prsidassent au jour et la nuit. De mme Dieu a donn au ciel de l'me +deux grands luminaires, savoir le Christ et son glise, afin qu'ils +brillassent dans les tnbres de l'ignorance; puis il y a plac des +toiles, qui sont les patriarches, les prophtes et les aptres, afin +qu'ils nous instruisent de leurs doctrines et nous clairent par leurs +actions merveilleuses. A leur cole se sont forms ces hommes que nous +voyons, semblables des astres, briller de la lumire de leurs mrites, +resplendir de la beaut de leurs enseignements: ils ont clair le monde +des rayons de leur prdication, car ils sont alls de lieu en lieu, +prchant, btissant des monastres pour les consacrer au culte divin, +apprenant aux hommes mpriser les soins temporels et se dtourner +des tnbres de la concupiscence pour suivre le vrai Dieu. Par un +bienfait de sa naissance et de son ducation, Grgoire a connu et il a +aim quelques-uns de ces continuateurs des patriarches et des aptres. +Il est d'une famille de saints: le bisaeul de sa mre est saint +Grgoire, vque de Langres, qui eut pour fils et successeur Tetricus, +doublement successeur, car Tetricus fut la fois vque de Langres et +saint. Saint Nizier, l'vque de Lyon, tait l'oncle maternel de +Grgoire, qui, dans son enfance, alors qu'il apprenait lire, couchait +avec le vnrable vieillard: sa mort il reut une prcieuse relique, +une serviette dont les fils dtachs suffisaient faire de grands +miracles. Du<a name="page_062" id="page_062"></a> ct paternel, Grgoire trouvait quatre saints +personnages: saint Gall, l'vque des Arvernes, qui, le jour o on le +porta en terre, se retourna sur la civire de manire que sa face +regardt l'autel; saint Ludre, qui, une nuit o des clercs s'appuyaient +sur son tombeau, le secoua pour les rappeler au respect; Leocadius, +citoyen de Bourges, qui, tant encore paen, accueillit dans sa maison +les premiers missionnaires du Berry; Vettius Epagathus enfin, qui fut un +des martyrs de Lyon au <small>II</small><sup>e</sup> sicle. Ainsi Grgoire remontait par une +chane ininterrompue de bienheureux jusqu'au jour o le christianisme +fut prch en Gaule. Par eux il touchait aux aptres, aux patriarches, +aux prophtes et la cration. Comme il savait peu de choses, comme +l'histoire du monde tait pour lui contenue dans l'histoire de l'glise, +son regard, glissant sur l'antiquit profane presque vanouie dans le +nant, atteignait le <i>principium mundi</i> o sigeait sur son trne +l'indivisible Trinit. Il n'a qu'une notion trs imparfaite de la +succession des temps; il rapproche et confond presque sur le mme plan +toutes les figures clestes, comme les vieux peintres reprsentaient +leurs personnages et la nature sans perspective sur un fond d'or. Le +monde de l'me, comme il dit, lui apparat sous des formes prcises; +sa foi a besoin de ces reprsentations quasi matrielles; mais, si +grossire qu'elle soit, elle le transporte au del des misres qu'il +voit autour de lui; elle le fait vivre dans un monde enchant, tout +pntr de divin, et c'est justice que ce compagnon des tres clestes +ait t reconnu saint aprs sa mort: l'glise n'a fait que le laisser o +il avait vcu, parmi les saints.</p> + +<p>Grgoire est donc une exception dans l'glise mrovingienne, et, pour +tudier l'action de cette glise sur les peuples de la Gaule, il faut +retrancher de la religion de l'vque de Tours les traits qui +l'embellissent. Il faut aussi placer ct de lui et de quelques +vques bons et saints comme lui ces ecclsiastiques tranges, dont il +tale les vices et raconte les crimes: l'vque de Vannes onius, un +ivrogne, qui, un jour, en pleine messe, poussa un cri de bte et tomba +saignant de la bouche et des narines; Bertramm et Pallade, qui se +prennent de querelle la table de Gondebaud et se reprochent leurs +parjures pour la plus<a name="page_063" id="page_063"></a> grande joie des convives, qui rient gorge +dploye; Salone et Sagittaire, qui vont la guerre avec casque et +cuirasse et font pendant la paix le mtier de coupeurs de bourses, +s'attaquant mme aux hommes d'glise, comme ce jour o ils envahissent +la tte de leurs bandes la maison d'un vque occup clbrer une +fte, maltraitent l'hte, tuent les convives et s'enfuient chargs de +butin; brigands incorrigibles, dposs par un concile, mais rtablis, +enferms par Gontran dans un monastre, puis librs,—tant il y avait +d'indulgence pour des crimes d'vques,—jouant la comdie de la +pnitence, rpandant les aumnes, jenant, psalmodiant nuit et jour, +puis retournant leur vie habituelle, c'est--dire buvant la nuit +pendant les chants de matines, quittant la table aux premiers rayons de +l'aurore, et se levant vers la troisime heure pour se baigner et se +remettre table o ils demeuraient jusqu'au soir; Badegisel du Mans, +qui n'a pas laiss passer un jour, ni mme une heure, sans commettre +quelque brigandage; Pappole de Langres, dont Grgoire se refuse dire +les iniquits, prtrition qui permet de supposer des monstruosits, car +le bon vque n'est pas pudibond. A ct de ces princes de l'glise +sculire, on pourrait nommer tel abb assassin et adultre, tel ermite +qui, ayant reu de quelques fidles en tmoignage de vnration une +provision de vin, se mit boire et courir les champs, arm de pierres +et de btons, si bien qu'il fallut l'enchaner dans sa cellule; enfin +cette religieuse du couvent de Sainte-Radegonde, Chrodield, une +princesse mrovingienne qui s'insurge contre son abbesse Leudovre. +Grgoire a beau lui rappeler que les canons frappent d'excommunication +les religieuses qui dsertent le clotre, elle se rend auprs du roi +Gontran, son oncle, et elle obtient de lui qu'une commission d'vques +examinera ses griefs. De retour Poitiers, elle trouve la maison en +grand dsordre; plusieurs de ses compagnes se sont maries. Craignant +alors le jugement piscopal, elle arme une bande de vauriens. Les +vques arrivent et ils excommunient les mutines, mais celles-ci les +assigent dans une glise, d'o ils s'enfuient non sans avoir reu force +mauvais coups. De son ct, Leudovre, qui a t chasse, arme ses +serviteurs. Poitiers est en proie la guerre<a name="page_064" id="page_064"></a> civile. Pas un jour sans +meurtre, pas une heure sans querelle, pas une minute sans larmes. A la +fin, deux rois, Childebert et Gontran, se coalisent contre ces femmes; +un comte prend d'assaut le monastre; un concile condamne les rvoltes + la pnitence, mais Childebert obtient leur pardon. De tels scandales +montrent de quel cortge tait entour Grgoire, et ils expliquent en +partie pourquoi l'glise mrovingienne a t impuissante corriger les +mœurs des Francs et des Romains, mais ce serait juger +superficiellement les choses que d'attribuer la seule perversion des +ecclsiastiques le dsordre moral de la socit mrovingienne. Cette +perversion est, non point une cause, mais une consquence de la +corruption de la religion chrtienne, car la religion, comme la +comprenait et la pratiquait Grgoire de Tours, descendant de l'me +exceptionnelle du saint vque dans la masse ignorante, n'y pouvait +produire qu'une idoltrie grossire et l'immoralit.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Sans doute, il y a dans l'glise comme dans la conscience de Grgoire +une survivance du divin. Mme dgnre, elle est bienfaisante, car les +efforts vers le bien ne sont jamais perdus, et si l'histoire du +christianisme montre que la recherche d'une perfection idale est +chimrique, si le contraste entre la laideur des choses et la beaut du +rve est attristant, c'est une consolation de penser que la chimre et +le rve ont en ce monde leur utilit. Tout indignes que soient tant +d'ecclsiastiques, l'glise exerce une haute magistrature d'humanit. +Elle est la protectrice lgale des misrables. A l'vque sont confies +les causes des veuves et des orphelins; il habille et il nourrit les +pauvres; il fait visiter les prisonniers par l'archidiacre tous les +dimanches; il donne asile aux lpreux, qui sont des rprouvs parce que +leur mal est un objet de terreur et d'horreur. Les conciles protgent +l'esclave, dont la condition est plus atroce au <small>VI</small><sup>e</sup> sicle qu'elle +n'tait Rome, au temps o la lgislation impriale l'avait pris en +piti, et en Germanie, o l'on ne connaissait pas l'esclavage +domestique, le plus atroce de tous. Un contemporain<a name="page_065" id="page_065"></a> de Grgoire, ce +Rauching, qui appliquait sur les membres nus de ses serviteurs des +torches allumes, jusqu' ce que la brlure ft tomber la chair et +calcint les os, rappelle ces Romains qui engraissaient les murnes de +leurs viviers avec de la chair d'homme, ou ces matrones qui enfonaient +des pingles d'or dans le sein de leurs femmes. L'glise rpte ces +Barbares la dfense de tuer l'esclave; elle y ajoute la dfense de le +vendre hors de la province et de sparer les poux qu'elle a unis au nom +de Dieu. Elle fait plus: elle proclame l'galit du matre et de +l'esclave devant le Dieu qui ne fait pas au ciel de diffrence entre les +personnes. Pourvue par la loi romaine du droit d'affranchissement +qu'elle pratique dans ses temples, elle range la libration des esclaves +au nombre des œuvres pies, et les formules, les lois mmes, +promettent au matre librateur qu'il recevra sa rcompense dans la vie +future auprs du Seigneur. Elle traite bien ses propres serfs: dans la +hirarchie de la servitude, les serfs d'glise sont placs en tte +ct de ceux du roi. Bonne propritaire, elle fait ces ouvriers de ses +domaines un sort supportable, et l'afflux des malheureux qui se +rfugient sous sa protection prouve qu'alors dj on savait ce que dira +plus tard le proverbe: qu'il est bon de vivre sous la crosse.</p> + +<p>L'glise accepte, il est vrai, mainte coutume barbare, par exemple, les +preuves judiciaires: quand un accus, pour prouver son innocence, offre +de tenir dans sa main un fer chaud, le fer est chauff auprs de +l'autel; si l'accus est jet tout garrott dans une cuve dont il doit +toucher le fond, un prtre bnit l'eau; s'il doit se battre contre son +adversaire, l'glise bnit les armes des deux champions. L'criture est +employe justifier ces bizarreries grossires: Dieu n'a-t-il pas sauv +Loth du feu de Sodome, No des eaux du dluge, et David n'a-t-il pas +combattu en duel contre Goliath? Comme Dieu tait rput manifester +l'innocence et rvler le criminel, l'glise ne pouvait rcuser le juge +infaillible; mais du moins sa bienfaisante influence se fait sentir dans +les guerres prives: entre deux partis prs d'en venir aux mains, elle +intervient, comme disent les formules, pour rtablir la concorde et +la paix.<a name="page_066" id="page_066"></a> Elle demande l'offens d'accepter la composition, et elle +aide au besoin l'offenseur la payer. Elle rvle aux Barbares des +sentiments inconnus, en exprimant l'horreur qu'elle prouve pour le sang +vers: <i>Ecclesia abhorret a sanguine</i>. Aux criminels et aux malheureux +menacs d'un chtiment juste ou immrit, elle ouvre ses asiles, o elle +les dfend, non contre le juge, mais contre la violence immdiate, car +le droit d'asile tel qu'il tait alors pratiqu n'tait pas une +usurpation de l'glise sur la puissance publique: elle rendait les +rfugis aprs avoir reu la promesse qu'ils seraient jugs +rgulirement et les avoir assurs autant que possible contre la peine +de mort.</p> + +<p>L'glise a donc prononc des paroles belles et douces, perptu au +milieu des violences le sentiment de la misricorde, essuy bien des +larmes, pargn des tortures la chair humaine. Elle a rappel aux +Barbares qu'ils avaient une me que le pch mettait en pril. <i>Remde +de l'me</i>, cette expression qu'on lit dans les chartes de donation tait +bienfaisante. Le moyen le plus souvent employ d'assurer le remde son +me tait sans doute la libralit envers l'glise: qu'importe! Elle +seule savait alors faire usage des richesses, puis il suffit que le +remde ait t quelquefois l'affranchissement d'esclaves ou la fondation +d'une œuvre de charit pour que l'humanit sache gr ceux qui ont +trouv les mots <i>remedium anim</i>. Mais ces mots nous livrent aussi le +secret de la religion mrovingienne, goste, intresse, reposant tout +entire sur un calcul, aisment satisfaite par des pratiques extrieures +et confondant l'acte pieux avec la pit. La nation des Francs s'imagine +qu'elle est lie Dieu par un contrat qui rgle les devoirs +rciproques. Vive le Christ, qui aime les Francs! dit un prologue de +la loi salique: cette exclamation, qu'on croirait pousse sur un champ +de bataille aprs la victoire, signifie: Vive le Christ, parce qu'il +aime les Francs! Pourquoi les Francs s'attribuent-ils des droits +l'amour du Christ? Parce qu'ils sont le peuple qui a reconnu la +saintet du baptme et somptueusement orn les corps des martyrs d'or et +de pierres prcieuses. tre baptis, donner des tombeaux et des chsses +aux reliques des saints, btir des glises et les enrichir, cela procure +une crance sur<a name="page_067" id="page_067"></a> Dieu; quiconque se l'est acquise se prsentera sans +crainte au dernier jugement en disant, comme on lit dans un sermon +attribu saint loi: Donne, Seigneur, parce que nous avons donn! +<i>Da, Domine, quia dedimus!</i> La puissance de l'argent est telle qu'elle +cre la libert du mal par cela mme qu'elle en dtruit les effets. Les +hommes s'imaginent qu'il y a une compensation rgle pour les pchs, +comme le <i>wergeld</i> compensait telle offense ou tel attentat et +l'effaait. Cette coutume germanique a t adopte par l'glise comme +les preuves judiciaires, et dj sont rdigs des livres pnitentiaires +o la taxe des pchs est une vritable dispense de vertus.</p> + +<p>La plus grande marque de l'impit de ces paens pars des dehors du +christianisme, c'est qu'ils rduisent Dieu et ses saints la qualit de +forces que l'homme peut subjuguer et employer sa guise. On leur +propose des marchs tout instant. La femme d'un sacrilge frapp d'un +mal terrible, pour avoir blasphm contre un saint, demande celui-ci +la gurison du malade et dpose des prsents dans son glise; le malade +meurt et la veuve reprend ce qu'elle a donn, car elle n'a donn qu' +condition. La grand'mre d'un enfant qui vient de mourir porte le corps +dans une glise consacre saint Martin et o se trouvaient des +reliques que sa famille avait t chercher Tours. Elle explique au +saint dans quelle esprance ses parents avaient fait un long voyage pour +aller qurir ces prcieux restes, et elle le menace, s'il ne ressuscite +pas le mort, de ne plus courber le cou devant lui et de ne plus faire +briller dans son glise la lumire des cierges. Les prtres mmes +prtendent exercer une contrainte sur leurs saints. Un officier du roi +Sigebert avait pris possession d'un bien qui appartenait l'glise +d'Aix. L'vque, s'adressant au saint patron, lui dit: Trs glorieux, +on n'allumera plus ici de cierges et l'on ne chantera plus de psaumes +tant que tu n'auras pas veng tes serviteurs de leurs ennemis et +restitu la sainte glise les biens que l'on t'a vols. Puis il met +des pines sur le tombeau, des pines aux portes de l'glise. Les saints +mis en demeure de cette faon s'excutent: saint Martin rend la vie au +cadavre, et saint Mtrias punit de mort le spoliateur. C'est l'glise +qui, du haut de<a name="page_068" id="page_068"></a> la chaire, racontait ces miracles; c'taient des plumes +ecclsiastiques qui en perptuaient le souvenir. Comment les simples +fidles ne se seraient-ils pas imagin que la puissance vnale des tres +clestes pouvait tre requise mme pour le mal? Mummole, un de ces +Romains dont on cite l'exemple pour prouver que les Romains ne le +cdaient point aux Francs en fait de passions mauvaises, apprend +qu'Euphronius, marchand syrien tabli Bordeaux, possde des reliques +de saint Serge. Or on rapportait qu'un roi d'Orient, qui avait attach +son bras droit un pouce de ce saint, n'avait qu' lever le bras pour +mettre ses ennemis en droute. Mummole se rend chez Euphronius et, +malgr les prires du vieillard, qui lui offre 100, puis 200 pices +d'or, il fait ouvrir la chsse par un diacre qu'il avait amen, prend un +doigt du saint, y applique un couteau, frappe jusqu' ce qu'il l'ait +bris en trois morceaux, et, aprs s'tre mis en prire, en emporte un. +Je ne crois pas, dit Grgoire, que cela ait fait plaisir au +bienheureux; mais c'tait le moindre souci de Mummole: il croyait +s'tre acquitt envers saint Serge par ces parodies qu'il avait faites +d'agenouillement et de prires, et ne doutait pas de l'efficacit du +talisman. Ainsi pensait Chilpric, qui, ayant viol la parole donne +ses frres en s'emparant de Paris, entra dans la ville, prcd de +reliques qui devaient le mettre l'abri de tout mal. Frdgonde fit +mieux encore. Lorsqu'elle embaucha deux sicaires pour l'assassinat de +Sigebert, elle leur dit: Si vous revenez vivants, je vous honorerai +vous et votre ligne; si vous prissez, je rpandrai pour vous des +aumnes dans les lieux o les saints sont honors. Elle ne doutait pas +que les saints, bien pays par elle, ne fissent dans l'autre monde ces +deux misrables les bons offices qu'elle leur promettait s'ils +chappaient la punition de leur crime.</p> + +<p>Grgoire nous fait connatre nombre de personnages dont il nous cite les +paroles et nous conte les moindres actions; grce lui, nous vivons +dans leur intimit: trouvons-nous parmi eux un seul homme duquel on +puisse dire qu'il soit un chrtien? Sera-ce Gontran, cet homme d'une +sagesse admirable, et qui avait l'air non seulement d'un roi, mais +d'un prtre du<a name="page_069" id="page_069"></a> Seigneur? De son vivant mme, il faisait des miracles. +Une pauvre femme, dont le fils tait mourant, se glisse un jour +travers la foule jusqu' lui, dtache de son vtement des franges et les +infuse dans une coupe d'eau qu'elle fait boire au malade: le malade +gurit. Quel chrtien tait donc ce miraculeux personnage? Il s'est +complu en la compagnie de concubines; il a commis un certain nombre +d'actions atroces; par exemple, la mort d'une de ses femmes, il a fait +prir les deux mdecins qui l'avaient soigne sans la gurir. Un jour, +en chassant dans les Vosges, il trouve une bte tue; il interroge le +garde-chasse, qui dnonce le chambellan Chundo. Celui-ci niant le +mfait, le duel est ordonn. Deux champions sont choisis: celui de +l'accus, qui tait son propre neveu, a le ventre perc d'un coup de +couteau au moment o il se mettait en devoir d'achever son adversaire +qu'il avait renvers. Chundo, se voyant condamn, s'enfuit vers la +basilique de Saint-Marcel, mais Gontran crie qu'on l'arrte avant qu'il +atteigne le seuil sacr, et, sitt qu'il a t saisi, le fait lapider. +Le mme prince a commis maints parjures, et nulle parole n'tait plus +incertaine que la sienne; mais il tait, tout prendre, moins mchant +que les autres rois, et il avait des gots ecclsiastiques: il se +plaisait en la compagnie des vques, les visitait, dnait avec eux. Il +aimait les crmonies religieuses, sur l'effet desquelles l'glise +comptait pour surprendre et charmer les Barbares, qui, blouis par +l'clat des luminaires, respirant pleines narines l'odeur des parfums, +coutant les chants des prtres et mis en recueillement par la +clbration des mystres, se croyaient transports au paradis. Gontran +parat avoir t surtout amateur de chant. Un jour qu'il avait sa +table plusieurs vques, il pria Grgoire de faire chanter un psaume par +un de ses clercs, puis il demanda successivement tous les vques d'en +faire autant, et chacun de son mieux chanta son psaume. Le bon roi +avait une autre vertu, qui tait son respect pour la personne des +vques: comment n'aurait-il pas craint de leur dplaire? Un jour, il a +fait emprisonner un vque de Marseille, et la Providence divine lui a +envoy une maladie pour le punir. Une autre fois, il a enferm dans un +couvent Salone et Sagittaire pour<a name="page_070" id="page_070"></a> qu'ils y fissent pnitence; mais +aussitt son fils est tomb malade et ses serviteurs l'ont suppli de +mettre les deux vques en libert, de peur que l'enfant ne vnt +prir: Relchez-les, s'est-il cri, afin qu'ils prient pour mes petits +enfants! Pourtant il savait bien que ses prisonniers taient des +bandits, mais il redoutait le caractre sacr dont ils taient revtus; +il ressentait cette sorte de terreur inspire par les prtres de tous +les temps aux gens simples de tous les pays. Et c'est avec ces +superstitions, ces simagres et ces niaiseries que Gontran passe pour +bon chrtien, prtre et saint!</p> + +<p>Pourquoi donc ces hommes n'taient-ils pas des chrtiens?... Les +Mrovingiens n'ont pas t des chrtiens parce que l'glise +gallo-franque n'tait plus capable de transmettre le christianisme. +Enferme dans cette orthodoxie littrale dont les termes sont arrts +jamais, la fois ignorante et sre d'elle-mme, elle ne sait plus +pntrer dans l'me d'un paen, l'tudier, y analyser les croyances et +les sentiments religieux, trouver le point de dpart d'une prdication +et approprier son enseignement, comme avaient fait jadis les chrtiens +philosophes, l'tat des intelligences et des cœurs. Que fallait-il +faire pour transformer Clovis en un chrtien? il fallait retrouver la +notion du Dieu suprme dans la religion germanique parmi la foule des +gnies et au-dessus des grandes figures qui reprsentaient les ides de +l'amour, de la fcondit de la terre et de la puissance du soleil; +insister sur le sentiment germanique de la fragilit de cette vie place +entre le jour et la nuit; employer les mythes populaires de dieux qui +ont vcu parmi les hommes; partir d'Odin pour arriver au Christ, et +prparer ainsi un guerrier fils de guerriers et fils de dieux, un +superbe qui n'aimait que la force, un violent qui ne savait que har et +pour qui le droit de vengeance tait une institution rgle, incliner +sa tte devant le Dieu qui a voulu natre parmi les misrables et mourir +d'une mort ignominieuse, afin d'enseigner aux hommes, par l'exemple de +sa charit envers l'humanit, le devoir d'tre charitables les uns +envers les autres. Proposer Clovis le christianisme, c'tait lui +demander la transformation de tout son tre. Or, si l'on en croit +Grgoire de Tours, lorsque Clovis hsitait<a name="page_071" id="page_071"></a> reconnatre dans le +Crucifi le matre du monde et reprochait sa femme d'adorer un dieu +qui n'tait pas de la race des dieux, Clotilde lui faisait honte de +vnrer des idoles et d'adorer Jupiter, qui a souill les hommes de son +amour et qui a pous sa propre sœur, puisque Virgile fait dire +Junon qu'elle est et la sœur et l'pouse du matre des dieux; mais +Clovis n'avait pas d'idoles, ne connaissait ni Jupiter ni Junon, ne +comprenait pas par consquent cette dialectique suranne, employe jadis +contre les paens d'Athnes et de Rome, et que l'glise ne se donnait +pas la peine de renouveler. Aussi les rponses du roi barbare +montrent-elles qu'il n'entend pas ce qu'on lui veut dire. Le jour o il +a vu les siens plier sur le champ de bataille, il a pens au Dieu de +Clotilde, non point pour se souvenir de l'enfantine thologie qu'elle +lui avait enseigne, mais pour inviter le Christ montrer sa force: +Clotilde dit que tu es le fils du Dieu vivant et que tu donnes la +victoire ceux qui esprent en toi. J'ai implor mes dieux, mais ils ne +me prtent aucune assistance. Je vois bien que leur puissance est nulle. +Je t'implore et je veux croire en toi, mais tire-moi des mains de mes +ennemis! Entre ses dieux et le Christ il a donc institu une sorte de +duel judiciaire, et, quand le Christ se fut montr le plus fort, il +l'adora, non pour tre n dans une crche et pour tre mort sur la +croix, mais parce qu'il avait cass la tte de ses ennemis.</p> + +<p>Peu importe que Grgoire nous ait exactement cont l'histoire de la +conversion de Clovis; il suffit qu'il se la reprsente comme il fait +pour que nous sachions qu'un des vques les meilleurs et les plus +clairs de la Gaule ne souponne mme pas qu'il faille chercher une +mthode de prdication l'usage des paens germaniques. Point de preuve +plus convaincante de l'inertie intellectuelle o l'glise tait tombe. +Cette inertie est la cause principale de son impuissance, comme +l'nergie intellectuelle des premiers sicles avait t la cause +principale des victoires remportes sur le paganisme grec et romain. +L'activit de l'esprit s'est soutenue pendant la lutte contre les +hrsies, mais les combats que l'glise livre alors sont de guerre +civile, et comme la guerre civile fait oublier l'ennemi extrieur, la +guerre contre<a name="page_072" id="page_072"></a> l'hrtique a fait oublier le paen. Victorieuse une +seconde fois, l'glise se souviendra-t-elle qu'il demeure des gentils et +qu'elle a mission de continuer l'œuvre des aptres? Non, car elle a +fait dans la lutte des pertes sensibles. Elle a perdu ces instruments de +la sagesse antique qui avaient servi lever l'difice du dogme. +L'difice demeure isol, morne, dans la nuit qui s'est faite sur le +monde aprs que la civilisation ancienne s'est teinte. Le prtre ne +cherche plus la libre adhsion des intelligences: il impose une doctrine +rduite en formules dont il ne sait plus l'histoire, qu'il ne comprend +plus et qu'il n'a point souci que l'on comprenne. En mme temps que le +vide s'est fait dans les intelligences, la conscience du chrtien a t +alourdie de tout le poids des superstitions les plus grossires. Occup + tant de petits devoirs, enchan par les liens d'une dvotion +complique, il a fait assez quand il s'est occup de lui-mme et qu'il +s'est mis en rgle avec les prtres et avec les saints.</p> + +<p class="rth30"> +<span class="smcap">E. Lavisse</span>, <i>tudes sur l'histoire d'Allemagne</i>, dans la<br /> +<i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 mars 1886.<br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="II-2" id="II-2"></a>II—LA DCADENCE MROVINGIENNE.</h3> + +<p>Un roi mrovingien, gouvernant la Gaule romaine, procdait la fois du +roi germanique et de l'empereur romain. Aussi est-il intressant de +rechercher quel est celui des deux personnages auquel il doit le plus. +Cette recherche a produit la querelle des <i>romanistes</i> et des +<i>germanistes</i>: les premiers tiennent pour la victoire de l'esprit +romain, les seconds pour la victoire de l'esprit germanique, mais il +faut prendre garde de simplifier ainsi les choses, car les choses ne +sont jamais simples. Quand on a discern, dans les documents ou les +faits de l'histoire mrovingienne, tels ou tels lments romains ou +germaniques, on<a name="page_073" id="page_073"></a> n'est pas autoris dire: Ceci est romain, cela est +germanique, et le mlange a produit la socit mrovingienne. Une +pareille mthode oublie quelque chose, qui est l'histoire, c'est--dire +une rencontre de faits et de circonstances qui produisent le nouveau. +Cette rserve faite, il est certain que Clovis et ses fils, trs +confusment, sans en avoir dlibr, par la fatalit des circonstances, +ont suivi tantt les sentiments et les habitudes germaniques, tantt les +errements du pouvoir imprial.</p> + +<p>La royaut germanique n'tait pas faible au point de n'avoir pas +d'avenir. Sans doute, le peuple faisait les affaires ordinaires au +village ou dans la centenie et les grandes affaires dans le <i>concilium</i>; +le roi ne commandait la guerre qu'aprs que le peuple l'avait dcide; +il ne faisait excuter le jugement qu'aprs que le peuple l'avait +prononc; mais un personnage unique est toujours considrable dans un +tat simple, o l'on n'a point l'ide des sincures et dont la +constitution toute primitive ne prvoit pas tous les besoins. Les +Germains n'taient point des sauvages; ils avaient un droit qui rglait +les relations des hommes entre eux: l'observance du droit, c'tait +l'tat de paix; or, c'tait le roi qu'ils chargeaient de faire observer +le droit et d'assurer la paix. Ils lui donnaient ainsi la haute fonction +d'un protecteur de son peuple. Les Germains d'ailleurs obissaient cet +instinct naf qui pousse les hommes lever au-dessus du commun la +personne de leur chef afin de s'expliquer eux-mmes leur obissance: +ils croyaient que leurs rois descendaient de leurs dieux. La famille +royale tait trop mle au peuple et on la voyait de trop prs pour que +le roi ft l'objet d'un culte la faon des monarques orientaux, et il +arriva plus d'une fois que l'on crut pouvoir se passer de lui: ainsi les +Hrules massacrrent un jour leurs princes et ils essayrent de vivre +sans roi, mais ils se repentirent bien vite, et alors, ne croyant point +qu'il leur ft permis d'lever le premier venu la dignit suprme, ils +envoyrent des ambassadeurs dans une le lointaine o s'tait tablie +une de leurs colonies, afin qu'ils ramenassent un membre de la famille +sacre. Chez d'autres peuples, la personne auguste a t souvent +maltraite: les Burgondes tuaient leur roi quand ils avaient t battus +ou que la moisson avait t mauvaise,<a name="page_074" id="page_074"></a> mais cela prouve qu'ils lui +prtaient la puissance de vaincre leurs ennemis et les lments, comme +font ces paysans qui fustigent la statue d'un saint pour le punir de +n'avoir pas veill sur la rcolte. La preuve que le roi tait en dehors +et au-dessus du droit commun, c'est que sa vie n'tait pas estime, +l'exception d'une seule loi barbare, dans le tarif du <i>wergeld</i>: on la +croyait trop prcieuse pour tre value en argent. Le roi anoblissait, +pour ainsi dire, ce qu'il touchait; sa faveur levait un homme libre +au-dessus de ses concitoyens et mme un esclave au-dessus d'un homme +libre; devenir le convive du roi, cela triplait la valeur d'un homme. +Protecteur de tout son peuple, le roi pouvait accorder une protection +particulire des personnes, qui devenaient tout de suite privilgies. +Son autorit, bien qu'elle ft contredite et limite par toutes sortes +de rsistances, n'tait donc pas dfinie nettement; il s'y mlait une +sorte de droit vague que les circonstances pouvaient faire redoutable.</p> + +<p>Le <i>princeps</i> romain n'est pas comme le roi germanique au dbut d'une +histoire: son pouvoir est la conclusion de la longue histoire de la cit +romaine. En aucun temps, cette cit n'a ressembl au petit tat +germanique appel <i>civitas</i> par les crivains latins, qui ont l'habitude +d'assimiler les institutions trangres et les leurs, alors mme que +l'assimilation n'est pas lgitime. Il est vrai qu'en Germanie comme +Rome le point de dpart de l'organisation politique a t la famille, +mais le passage de la famille l'tat s'est fait trs vite dans +l'troite enceinte de la cit romaine: il ne s'est jamais achev chez +les paysans germains, dissmins en maisons isoles ou rpartis dans de +vastes villages. Le peuple germanique a gard le dsordre d'une +organisation incomplte, au lieu qu' Rome a rgn la discipline de +l'<i>imperium</i>, c'est--dire du pouvoir absolu exerc par le magistrat au +nom et pour le service de la <i>respublica</i>: ces deux termes, en effet, +que la langue moderne oppose l'un l'autre, se compltent l'un par +l'autre, la <i>respublica</i> tant le lieu idal o s'exerce l'<i>imperium</i>. +Le magistrat romain a d'abord t unique et viager et s'est appel le +roi. La magistrature a t partage ensuite entre les deux consuls, puis +le consulat s'est dmembr;<a name="page_075" id="page_075"></a> mais toutes les magistratures drives de +la royaut ont gard l'<i>imperium</i>. A la fin, la suite des guerres, de +la conqute du monde et des rvolutions, le magistrat redevient unique +et s'appelle l'<i>empereur</i>. Il respecte assez longtemps les vieilles +formes de la constitution, les magistrats, les comices, le snat, puis +il les efface les unes aprs les autres. En lui s'tait faite la grande +synthse des divers pouvoirs dont l'existence simultane avait donn +Rome une sorte de libert politique, mais trs diffrente de la ntre, +car elle n'avait jamais eu pour objet de faire chec au pouvoir et de +l'annuler.</p> + +<p>L'empereur se trouva donc investi de toute puissance. Il eut le pouvoir +militaire: mme au fond de son palais, il tait rput commander et +combattre, et, quand ses lieutenants remportaient des victoires, il +triomphait. Il eut le pouvoir lgislatif; on l'appelait la loi vivante, +<i>lex animata in terris</i>, et comme la loi personnifie est suprieure +ses propres manifestations, il tait affranchi des lois, <i>solutus +legibus</i>. Il eut le pouvoir judiciaire: il jugeait en personne et il n'y +avait de jugement dfinitif que le sien, car il recevait les appels des +sentences rendues par ses officiers. Toute autorit tait une dlgation +de la sienne. Le monde tait administr par le <i>palatium</i>, o les divers +offices savamment distribus se partageaient le gouvernement central. Du +palais descendait une hirarchie de fonctionnaires, dont chacun avait +son office, car l'empire avait invent ou du moins perfectionn le +systme de la division des pouvoirs. Enfin l'empereur est grand pontife +et chef de la religion. Personnification de la cit, dont <i>la majest</i> +et la saintet sont en lui, il a t, ds l'origine, l'objet d'un culte +public; au <small>III</small><sup>e</sup> sicle, quand la dignit impriale a t revtue par +des princes qui vivaient en Orient, l'empire a pris le caractre de ces +monarchies orientales o le prince tait dieu. Le <i>princeps</i> ddaigne +alors de porter les titres des vieilles magistratures; il ne se dit plus +mme <i>imperator</i>: il est le matre, <i>dominus</i>. Il est dieu pour son +propre compte, <i>prsens et corporalis deus</i>. On se prosterne devant lui; +on l'adore, et, pour recevoir ces hommages, il est habill de pourpre, +de soie et d'or, coiff du diadme; son palais est sacr, sa chambre +sacre, sa main sacre, ses finances sacres.<a name="page_076" id="page_076"></a></p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_076_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_076_sml.jpg" width="228" height="420" alt="L'empereur Anastase en costume consulaire." +title="L'empereur Anastase en costume consulaire." /></a> +<br /> +<span class="caption">L'empereur Anastase en costume consulaire.</span> +</p> + +<p>Contre cette idole s'est insurg le christianisme pour l'honneur du +genre humain. Le <i>princeps</i> et le christianisme se sont<a name="page_077" id="page_077"></a> traits d'abord +en ennemis irrconciliables. Les chrtiens, ne pouvant comprendre le +monde sans l'empereur et n'imaginant pas que cet empereur-dieu pt +jamais devenir chrtien, annonaient la fin des sicles et appelaient de +leurs vœux le jugement dernier. Cependant les deux adversaires se +rapprochrent au <small>IV</small><sup>e</sup> sicle; les deux termes de l'antinomie se +concilirent. Mais l'empereur, le jour mme o il reconnut l'glise le +droit d'exister, y entra, comme un triomphateur et un matre, toujours +vtu de pourpre, de soie et d'or et couronne en tte. Son palais, sa +chambre, sa main, son trsor demeurent sacrs. Il donne l'glise ses +premiers privilges; il appuie ses prceptes de la force du bras +sculier; il ordonne la clbration du dimanche; il dcrte la +suppression du vieux culte paen, qu'il appelle <i>superstitio</i> et +<i>idolarum insania</i>, et la fermeture des temples, sous peine d'tre +frapp du glaive vengeur; mais il ne s'est jamais considr comme un +serviteur de l'glise. Il n'est plus dieu, mais il est toujours le chef +de la religion. Quatre ans aprs l'dit de tolrance rendu par +Constantin, il s'appelle encore <i>pontifex maximus</i>, et, mme lorsque +Gratien aura renonc au titre, l'empereur restera grand pontife. +Constantin a prsid le concile de Nice; il a fait, dans ses +proclamations impriales o il exhorte ses sujets se faire chrtiens, +les premiers sermons qu'ait prononcs un empereur; ils lui ont t +dicts, mais ses successeurs feront leurs sermons eux-mmes, +rgulirement, comme une besogne de leur office imprial. Ils seront des +thologiens, tantt orthodoxes et tantt hrtiques, mais imposant +toujours leurs croyances. Ils donneront leur bndiction. Le peuple et +les vques se prosterneront devant leur visage. Ils marcheront escorts +par les thurifraires. Leurs images seront saintes et entoures de +l'aurole. Singulire histoire que l'histoire de cette aurole! Les +rayons en sont emprunts la divinit des rois d'Orient, la divinit +de l'ancienne Rome, la divinit mme du Christ et la saintet des +aptres; car tout se mle et se confond dans la personne du <i>princeps</i>, +et sa grandeur est vraiment majestueuse, parce qu'elle reflte tout la +fois la majest de l'histoire profane et la majest de l'histoire +sacre.<a name="page_078" id="page_078"></a></p> + +<p>Roi germain, <i>princeps</i> romain, quelles diffrences entre ces deux +personnages! Et pourtant les rois mrovingiens ne pouvaient se +soustraire l'obligation de les jouer tous les deux.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Ils ont jou le personnage imprial. Ils habitent un <i>palatium</i> qu'ils +appellent sacr. Ils ont un <i>consistorium</i> pour les assister dans le +gouvernement, une cour et des dignitaires dont la plupart portent des +titres romains. Ils font des dits et des dcrets comme l'empereur. Ils +prennent des mesures d'ordre public et maintiennent le systme des +impts romains. Ils sont reprsents dans les provinces par des +officiers. Juges suprmes, ils s'assoient au tribunal pour entendre et +juger les causes de tous. On les qualifie de Votre Excellence, Votre +Srnit, Votre Gloire, Votre Magnificence, Votre Sublimit. Les +hagiographes les nomment <i>Augustus</i> et parlent de leur mmoire divine. +Eux-mmes disent que Dieu leur a commis la charge de rgner et qu'ils +sont ses mandataires.</p> + +<div class="figleft" style="width: 82px;"> +<a href="images/ill_pg_078_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_078_sml.jpg" width="82" height="69" alt="Chaton de l'anneau d'or trouv, en 1633, dans le tombeau +de Childric Ier, pre de Clovis. L'original a t vol en 1831 au +cabinet des mdailles de la Bibliothque nationale." +title="Chaton de l'anneau d'or trouv, en 1633, dans le tombeau +de Childric Ier, pre de Clovis. L'original a t vol en 1831 au +cabinet des mdailles de la Bibliothque nationale." /></a> +<br /> +<span class="caption">Chaton de l'anneau d'or trouv, en 1633, dans le tombeau +de Childric Ier, pre de Clovis. L'original a t vol en 1831 au +cabinet des mdailles de la Bibliothque nationale.</span> +</div> + + +<p>Qu'y a-t-il de rel sous ces belles apparences? Une comparaison exacte +entre le <i>palatium</i> mrovingien et le <i>palatium</i> romain montrerait que +le premier est une cohue, au lieu que le second est bien ordonn; que +maints offices dsigns par des noms romains sont d'origine germanique +et que d'autres taient inconnus la cour impriale; que le +<i>consistorium</i> franc, dont la composition et les attributions sont mal +dfinies, ressemble seulement par le nom au <i>consistorium principis</i>, o +toutes les affaires taient discutes devant l'empereur par le questeur +du sacr palais, qui tait une sorte de ministre d'tat, et par les +chefs des services civils et militaires. Et quelle comparaison possible +entre l'administration romaine et l'administration mrovingienne? O est +la hirarchie des officiers? O la sparation<a name="page_079" id="page_079"></a> des pouvoirs? La +principale division administrative au temps des Mrovingiens est le +comt: ils l'ont trouve toute faite; elle tait trs ancienne. Lorsque +Rome avait organis la Gaule, elle avait fait du territoire de chaque +peuple gaulois une <i>civitas</i>, respectant ainsi un cadre gographique +consacr par une longue tradition; l'glise fit de la <i>civitas</i> le +diocse, et les Mrovingiens en firent le comt; mais ils remirent au +comte la dlgation du pouvoir royal tout entier. Le comte fut un juge, +un gardien de la paix gnrale, un percepteur qui devait compter chaque +anne avec le trsor, un chef militaire prpos la leve et au +commandement du contingent. On exigeait de lui beaucoup plus que d'un +fonctionnaire romain, alors qu'il n'tait pas, coup sr, aussi +expriment. Ajoutez que l'administration devenait bien difficile, au +moment mme o les administrateurs devenaient plus incapables. Au rgime +de la loi unique avait succd le rgime des lois personnelles, et il +fallait que ce juge juget suivant leurs lois le Romain, le Franc, le +Burgonde, qui vivaient dans son comt. Ce percepteur eut fort faire +avec les Francs qui ne voulaient pas payer l'impt, et avec les Romains +qui surent s'y soustraire ds que les dsordres commencrent. Comme il +n'y avait plus d'arme permanente, il fut trs malais ce chef +militaire de runir et de commander des troupes d'hommes qui l'tat ne +donnait ni vivres, ni armes, ni solde. A tous les termes de ce parallle +entre l'ancien ordre des choses et le nouveau, on trouverait faire les +mmes rflexions. Le roi mrovingien est le juge suprme, mais il ne +faut pas trop se fier la formule solennelle qui le montre sigeant +entour de ses pres les vques, de ses grands, de ses rfrendaires, +de ses domestiques, de ses snchaux, de ses chambellans, de ses comtes +du palais et de la foule de ses fidles, car nombre de crimes normes +et publics ont t commis sans encourir une rpression, et l'on voit +souvent le roi procder par excutions sommaires. Quant aux appels, le +nombre en tait rduit par l'usage des preuves judiciaires, desquelles +il ne pouvait tre appel, puisque Dieu lui-mme tait rput avoir +prononc; d'ailleurs l'appel tait rendu peu prs impossible par les +dsordres et les guerres civiles; le roi mrovingien n'est donc pas un +juge<a name="page_080" id="page_080"></a> au mme degr que l'empereur. Enfin, s'il est vrai qu'il soit un +lgislateur, quelle chose misrable que la lgislation mrovingienne!</p> + +<p>Il est tout simple que les Barbares aient pris les formes anciennes du +gouvernement, puisqu'ils n'avaient aucune ide qui leur appartnt d'un +gouvernement nouveau. Leurs sujets les ont appels matres, excellences, +srnits, majests; leurs vques les ont salus dlgus et +reprsentants de Dieu: on aime toujours s'entendre dire ces choses-l, +et on les comprend vite; aussi les ont-ils comprises. Ils ont trouv un +systme d'impts tout organis, trs productif; il est naturel qu'ils +l'aient gard le plus longtemps possible. Si peu clerc que l'on soit +dans la science politique, on sait toujours mettre la main sur une +caisse. Mais les rois francs ne pouvaient pntrer la nature intime du +gouvernement romain. On ne s'improvise pas <i>princeps</i> du jour au +lendemain. Le <i>princeps</i> et ses sujets avaient t forms par une +transmission sculaire de sentiments et d'ides qui taient tout neufs +pour des Mrovingiens. Ceux-ci ont t sduits par des apparences; ils +s'en sont envelopps, comme ils se couvraient des ornements romains; +mais j'imagine que le roi Clovis, le jour o il se para des insignes +envoys de Constantinople, aurait fait l'empereur l'effet d'un paysan +malhabile porter les ornements des clarissimes. Dans les formes du +gouvernement imprial, comme dans les vtements romains, les +Mrovingiens sont endimanchs.</p> + +<p>Il est cependant une tradition du gouvernement imprial qu'ils ont +conserve. L'union de l'tat et de l'glise a dur; elle est mme +devenue plus troite. Le roi est le grand lecteur des vques. Les +rgles canoniques taient pourtant prcises: un vque devait tre lu +par le clerg et par le peuple, puis agr par le roi, enfin consacr +par le mtropolitain qu'assistaient les vques de la province. Mais les +Mrovingiens abusrent du droit qu'ils avaient d'accepter ou de rejeter +la personne de l'lu, et ils en firent une source de revenus. Dj, dit +Grgoire, commenait fructifier cette semence d'iniquit: le sacerdoce +tait vendu par les rois et achet par les clercs. Puis il arrivait que +le roi, aprs avoir rejet une lection, dsignait<a name="page_081" id="page_081"></a> lui-mme l'vque. +D'autres fois il le nommait sans se soucier des lecteurs: Chilpric, +par exemple, disposa de siges piscopaux en faveur de laques. L'glise +ne laissait pas toujours passer sans protester de pareilles usurpations. +Un certain Ermerius, fait vque par Clotaire, fut dpos aprs la mort +de ce prince par un concile provincial, qui dsigna pour le remplacer +Heraclius. L'lu va trouver le roi Caribert et lui fait un beau discours +o il ne manque pas de lui promettre un rgne long et prospre, s'il +observe les canons. Ah! tu crois, rpond Caribert en grinant les +dents, que les fils du roi Clotaire ne sauront pas faire respecter les +actes de leur pre? Et il fait jeter Heraclius dans un char rempli +d'pines, qui l'emmne en exil; puis il ordonne de rtablir Ermerius et +frappe d'une amende norme les pres du concile qui l'ont dpos. Mais +le plus souvent l'glise se soumettait. C'tait elle qui avait donn aux +rois francs ce pouvoir sur elle-mme. Saint Remi, ayant un jour ordonn +prtre, la prire de Clovis, un laque du nom de Claudius, fut blm +par les vques: J'ai fait cela, rpondit-il, sans avoir rien reu pour +le faire, la demande du trs excellent roi, qui est le prdicateur et +le dfenseur de la foi catholique. Vous m'crivez que ce qu'il a ordonn +n'est pas canonique. Remplissez votre haut sacerdoce.... Le triomphateur +des nations a command: j'ai obi. L'glise, en effet, avait de trop +grandes obligations envers les Mrovingiens pour ne pas faire leurs +volonts. On l'a trs bien dit: elle sentait pour ces princes, les seuls +rois barbares qui fussent orthodoxes, la dangereuse tendresse d'une mre +pour son fils unique.</p> + +<p>Les rois sigent dans les conciles et les prsident. Un concile a t +tenu Orlans, la dernire anne du rgne de Clovis, et les vques y +ont t convoqus par leur seigneur, le fils de l'glise catholique, le +roi Clovis. C'est le roi qui a dress l'ordre du jour; ses +propositions, les vques rpondent par des dcisions qu'ils soumettent + un si puissant roi et seigneur, afin que, par sa haute autorit, il +les rende obligatoires. Les successeurs de Clovis maintiennent +soigneusement les droits royaux en cette matire. Comme les vques du +royaume de Sigebert avaient voulu se runir sans son autorisation, le +roi le leur interdit,<a name="page_082" id="page_082"></a> attendu qu'un concile ne peut se tenir dans son +royaume sans son aveu. Et, de fait, les actes des conciles portent +d'ordinaire la mention du consentement, de l'invitation, de +l'ordre du roi.</p> + +<p>Le Mrovingien a donc grande autorit dans l'glise et sur l'glise. Il +la laisse en revanche se mler aux affaires de l'tat. L'vque a gard +dans la cit la grande situation que lui avait laisse l'empire; il y +est un personnage aussi important que le comte; et l'accord entre le +comte et lui est si ncessaire que l'on voit dj, du temps de Grgoire +de Tours, le roi remettre, au clerg et au peuple le soin de dsigner un +comte. L'vque, qui est le juge de la population clricale, est aussi +en beaucoup de cas juge des laques. D'abord, il est le protecteur des +veuves, des orphelins et des affranchis; ensuite la confusion qui +s'tablit entre la notion du pch et celle du crime, l'autorise +rclamer certains crimes pour sa juridiction. Ainsi les deux ordres, +ecclsiastique et laque, se rapprochent et se confondent, et le +premier, par un effet de son caractre sacr, prend la prminence. Un +dit de Clotaire II attribue l'vque une sorte de droit de +surveillance sur le comte. Les conciles mmes sont requis pour le +service de l'tat, <i>pro utilitate regni</i>. Le roi Gontran veut faire +juger par les vques sa querelle avec Sigebert, puis avec Brunehaut. +Grgoire de Tours s'en afflige: La foi de l'glise n'est pas en pril, +dit-il; il ne surgit aucune hrsie! Mais les vques eux-mmes mettent + l'ordre du jour de leurs dlibrations des affaires d'tat; ils se +transportent en corps auprs des rois pour leur faire connatre leur +opinion sur des faits politiques. Dans les discordes et dans les +guerres, ils offrent et font accepter leur arbitrage.</p> + +<p>Un des Mrovingiens a voulu connatre mme des choses spirituelles. +Chilpric, s'tant mis en tte de rformer le dogme de la Trinit, conte +son projet et ses raisons Grgoire de Tours: Et voil, dit-il en +conclusion, ce que je veux que vous croyiez, toi et les autres docteurs +des glises! Grgoire s'en dfendit, et, comme le roi l'avertissait +qu'il s'adresserait de plus sages: Celui qui accepterait tes +propositions, s'cria l'vque, serait non pas un sage, mais un sot. +Sur ce chapitre, Grgoire,<a name="page_083" id="page_083"></a> comme on sait, n'entendait pas la +discussion. Un autre vque, auprs duquel le roi renouvela sa +tentative, voulut lui arracher le parchemin o il avait crit sa +profession de foi. Chilpric grina les dents et se tut. Il semble +d'ailleurs qu'il ait t le seul thologien de la famille, ce singulier +personnage que Grgoire de Tours accable d'une maldiction mrite, mais +dont la physionomie nous intresse au plus haut degr, parce qu'il a t +le plus exact imitateur du gouvernement imprial et le disciple +maladroit de la civilisation ancienne. Il faisait des <i>prceptiones</i> et +des vers latins; il tait philologue et il commanda qu'on ajoutt des +lettres l'alphabet. Sa thologie, sa philologie, sa posie, ses +<i>prceptiones</i>, se ressemblent et se valent. Son gouvernement boite +comme ses vers. Il parodie Auguste comme Virgile, et il est le type de +cette royaut d'imitation grossirement plaque d'or antique.</p> + +<p>Heureusement ces rois n'taient pas assez bons chrtiens pour devenir +des hrtiques. Ils avaient navement attach leur fortune celle de +l'glise. Ils faisaient de leur orthodoxie une sorte de dignit. Les +plus barbares d'entre eux, de vrais brigands, parlent de l'intrt du +catholicisme, <i>profectus catholicorum</i>. Ils proscrivent le paganisme +par leurs lois; ils excluent de l'tat ceux qui sont exclus de l'glise: +Quiconque ne voudra pas obir son vque, dit un dcret de +Childebert, sera chass de notre palais, et ses biens seront donns +ses successeurs lgitimes. Voil qui achve de montrer que l'glise +mrovingienne est une institution d'tat.</p> + +<p>Il n'est pas tonnant que la tradition romaine se soit ici conserve, +quand elle s'est perdue si rapidement pour le reste. Le reste, +administration savante, jurisprudence, arts, lettres, c'tait le pass; +il tait enseveli sous la ruine de la civilisation ancienne. Mais +l'glise, qui survivait cette ruine et que les Barbares trouvaient +partout prsente et puissante, continuait avec les rois les habitudes +qu'elle avait prises avec les empereurs. Elle y trouvait son profit, des +honneurs, des privilges, l'appui du bras sculier. Aprs avoir profess +dans ses premiers jours, quand elle tait encore toute remplie de +l'esprit du Nouveau Testament, l'indiffrence l'gard du pouvoir, elle +avait senti<a name="page_084" id="page_084"></a> le prix du concours qu'il lui prtait. Elle avait respect +la pleine puissance impriale; elle l'avait ensuite communique, pour +ainsi dire, aux rois barbares. glise et royaut, trne et autel, comme +on dira plus tard, inaugurrent alors cette alliance intime qui devait +persister pendant des sicles et qui dure encore entre leurs dbris.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Le roi mrovingien a jou le personnage germanique mieux que le romain, +et certains actes, dont les suites furent considrables, n'taient que +les effets d'habitudes anciennes auxquelles il demeura fidle.</p> + +<p>Les quatre fils de Clovis se partagent sa succession. Ils croient faire +la chose du monde la plus naturelle, et nous ne voyons pas qu'ils aient +tonn personne. Comme il n'y avait pas de droit d'anesse dans les +familles royales, tous les princes apportaient en naissant l'aptitude +rgner, et lorsque la coutume de l'lection se fut perdue, les fils d'un +roi succdrent ensemble leur pre. Les Francs, bien qu'ils eussent +sous les yeux l'indivisible monarchie impriale, se reprsentrent la +royaut, non comme une magistrature suprme, unique et, pour ainsi dire, +impersonnelle, mais comme un patrimoine compos de droits, d'honneurs et +de proprits, trs propre tre partag. Les fils de Clovis firent +donc quatre parts gales de l'hritage paternel, et comme les partages +se renouvelrent chaque mort de roi, des rgions politiques +permanentes se formrent en Gaule. La Neustrie, la Burgondie et +l'Austrasie apparurent les premires. Le pays des Francs saliens tait +compris dans la Neustrie; l'Austrasie tait le pays des Francs +ripuaires; en Burgondie, les Burgondes taient demeurs aprs la +victoire des Francs et la mort de leur dernier roi. Francs de Neustrie, +Francs d'Austrasie, Burgondes, avaient leur loi particulire; il y avait +donc une raison pour qu'ils se distinguassent les uns des autres. Telle +n'tait pas la condition de l'Aquitaine: les Wisigoths en avaient +migr, les Francs y taient venus en petit nombre. La population +romaine tait l, comme partout, incapable de s'organiser. Plie +l'obissance, dshabitue de l'nergie, cette masse<a name="page_085" id="page_085"></a> humaine, jadis +fondue dans l'unit impriale, tait matire partager entre Barbares. +L'Aquitaine fut, en effet, tantt divise entre les trois rois du Nord +et de l'Est, tantt attribue un seul ou deux d'entre eux, et elle +demeura une carrire des expditions de brigandages, jusqu'au jour o +les Wascons, descendant de leurs montagnes, lui donnrent son peuple +barbare et la force de conqurir l'indpendance.</p> + +<p>Ces rgions devinrent des tats qui rclamaient un gouvernement +particulier lorsqu'il se trouvait qu'un seul prince rgnt sur toute la +monarchie. Ainsi Clotaire fut oblig de donner pour roi aux Austrasiens +son fils Dagobert, et Dagobert, lorsqu'il eut succd Clotaire, fut +requis d'envoyer son fils Sigebert, tout enfant qu'il ft, rgner en +Austrasie. Comme chacun des rois exerait la souverainet pleine et +entire, l'empire mrovingien n'eut pas l'unit. Il fut divis en +fragments, et l'on sait qu'entre ces fragments la guerre tait +perptuelle et qu'elle tait atroce. Voil un des effets de la +conception germanique de la royaut.</p> + +<p>De mme qu'ils ne savaient pas s'lever l'ide abstraite de la +royaut, les Mrovingiens ne comprenaient pas la relation de prince +sujet, d'tat individu. L'importance de la personne du roi, qui est un +trait de l'ancienne constitution germanique, persiste dans la Gaule +mrovingienne; elle y est mme plus grande, car c'est chose singulire +et qu'on n'a pas assez remarque: le roi germain primitif est bien +plutt un homme public que le roi mrovingien; la <i>civitas</i> de Tacite +est bien plutt un tat que le royaume de Sigebert ou de Chilpric. Sans +doute, le roi primitif n'est pas un tre de raison; on le choisit dans +la famille privilgie, parce qu'il est jeune, sain et robuste; c'est +une personne bien dtermine que l'on attribue l'office de protecteur du +peuple; plus forte raison, c'est une personne relle que sont +attachs les <i>comites</i>, qui combattent ses cts pendant la guerre et +qui vivent sa table pendant la paix. Mais le peuple n'en a pas moins +une vie politique rgle par la coutume; il a sa place et son rle dans +les tribunaux et dans les assembles, et parce qu'il y a un peuple, le +roi est un personnage d'tat en mme temps qu'il est le patron de ses +clients particuliers. Transports sur le territoire romain, les +Mrovingiens<a name="page_086" id="page_086"></a> ont affaire une masse d'hommes qui n'est pas un peuple; +d'autre part, ils ne savent pas entrer dans le rle du <i>princeps</i> et +gouverner comme faisait l'empereur. Ils n'ont point pris de mœurs +nouvelles, et, des mœurs anciennes, ils ont gard surtout l'habitude +des relations prives qui vont bientt se substituer aux relations +politiques. Ainsi les rois francs, au moment mme o ils s'tablissent +dans des provinces de l'tat romain, perdent cette notion de l'tat, que +les Germains entrevoyaient et qu'ils ont peu peu prcise dans les +royaumes scandinaves et anglo-saxons o ils n'ont pas rencontr les +ruines des institutions romaines.</p> + +<p>Il serait intressant de suivre travers l'histoire mrovingienne les +manifestations de cette politique enfantine qui ne souponne mme pas +l'existence des principes les plus lmentaires et ne comprend que le +visible, le tangible, le concret. On y verrait que c'est une bonne +fortune pour un roi que d'tre un bel homme: les Francs sont fiers de la +beaut de Clovis et de sa chevelure, rpandue en torrent sur ses +paules. Un vieillard infirme n'est plus digne de rgner; Clovis, pour +exciter au parricide le fils du roi de Cologne, lui dit: Ton pre +vieillit et boite de son pied malade. Un roi mrovingien n'imagine pas +que la paix puisse tre assure par des institutions rgulires: si +Gontran demande aux Francs de le laisser vivre trois annes, c'est que +son successeur Childebert ne sera majeur que dans trois ans; il faut +donc patienter jusque-l; autrement le peuple, priv de son protecteur, +prirait. Il n'y a donc point de lois, point d'tat; une personne tient +lieu de tout. Aussi le gouvernement n'est-il pas autre chose que les +relations de cette personne avec tels et tels individus.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_087_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_087_sml.jpg" width="265" height="287" alt="Costume germanique (Ve-VIIIe sicle), d'aprs une +miniature (Lindenschmidt, Handbuch der deutschen Alterthumskunde: Die +Alterthmer der merovingischen Zeit. Mayence, 1858, in-4)." + +title="Costume germanique (Ve-VIIIe sicle), d'aprs une +miniature (Lindenschmidt, Handbuch der deutschen Alterthumskunde: Die +Alterthmer der merovingischen Zeit. Mayence, 1858, in-4)." /></a> +<br /> +<span class="caption">Costume germanique (Ve-VIIIe sicle), d'aprs une +miniature (Lindenschmidt, Handbuch der deutschen Alterthumskunde: Die +Alterthmer der merovingischen Zeit. Mayence, 1858, in-4).</span> +</p> + +<p>Le roi mrovingien est proprement parler le chef d'une grande +clientle; il a des compagnons qui vivent sous son toit et mangent sa +table, des <i>contubernales</i> et des <i>conviv</i>. Riche et grand +propritaire, il donne des terres l'glise, il en donne tous ceux +qu'il croit capables de le servir et qui sont, comme disent les +crivains du temps, des hommes utiles (<i>utiles</i>). D'autre part, l'tat +gnral des mœurs et de la socit, les guerres politiques et +prives, les violences de toute espce<a name="page_087" id="page_087"></a> obligent un grand nombre de +pauvres gens chercher un protecteur. Un des modes les plus employs +tait la <i>recommandation</i>: un homme libre, incapable de se dfendre, +allait trouver un plus puissant que lui, demandait le vivre et le +vtement, et s'engageait par compensation servir; sa condition +devenait un <i>ingenuili ordine servitium</i>, mots difficiles traduire +(littralement: servage d'ordre libre) et qui montrent combien +s'obscurcissait la notion de la libert. D'autres hommes, pour mettre +leur proprit l'abri, la donnaient quelque glise ou quelque +riche propritaire, qui la leur rendait titre de <i>bnfice</i>, +c'est--dire de bienfait; en changeant ainsi la condition de<a name="page_088" id="page_088"></a> sa terre, +on diminuait sa libert, on devenait l'oblig d'un bienfaiteur. Or il +est naturel que la protection du roi ait t trs recherche, qu'on se +soit recommand lui, qu'on lui ait cd la proprit de sa terre pour +la reprendre de lui en bnfice, et c'est ainsi que, de la masse des +sujets, se dtachrent des groupes d'hommes qui, des titres trs +divers, les uns puissants et les autres misrables, entrrent en +relations particulires avec le prince.</p> + +<p>Ces relations sont celles que l'on comprend le mieux dans les +civilisations primitives. Les rois mrovingiens taient si bien disposs + les pratiquer qu'ils considraient leurs comtes et leurs ducs, non +comme des officiers la faon des gouverneurs romains, mais comme des +serviteurs de leur personne. Les offices tant d'ailleurs une source de +revenus, ils les distribuaient comme les terres par libralit. Ici +encore la relation personnelle se substitue la relation politique. Le +sujet disparat et fait place ce nouveau personnage qui va jouer un si +grand rle, et qu'on appelle l'<i>homme du roi</i>, le <i>fidle</i>, le <i>leude</i>.</p> + +<p>Replaons maintenant au milieu des circonstances historiques le roi et +les fidles. La guerre civile commence avec les fils de Clovis; elle +devient perptuelle sous ses petits-fils. Tout ce qui restait des +institutions romaines s'vanouit: il n'y a plus de finances d'tat; le +service militaire, que l'on voit organis sous les premiers +Mrovingiens, a certainement disparu au <small>VII</small><sup>e</sup> sicle. Il ne reste donc +au roi d'autres moyens de gouvernement que la fidlit de ses leudes. +Mais dj ceux-ci forment une aristocratie redoutable, o se rencontrent +les convives du roi, les ducs, les comtes, les grands propritaires +laques et les vques, qui sont eux aussi de grands propritaires et +des officiers du roi. Cette aristocratie, dont le concours est tout +instant ncessaire, se mle la vie politique et rclame sa part du +gouvernement. Sous les petits-fils de Clovis, elle intervient dans +toutes les circonstances importantes. Aprs que Sigebert est assassin, +les grands d'Austrasie s'emparent de son fils enfant et rgnent en son +nom. Aprs que Chilpric est assassin, les grands de Neustrie +conduisent Frdgonde prs de Rouen et emmnent son fils, promettant +qu'ils le nourriront et l'lveront avec le plus grand soin. Si un roi +veut conclure un trait, les grands sont<a name="page_089" id="page_089"></a> prsents et participent +l'acte. Si un roi ou une reine veut gouverner sans les grands ou contre +eux, une lutte mort s'engage: Brunehaut frappe sans piti vques et +leudes, jusqu' ce qu'elle succombe, trahie, juge, condamne par eux.</p> + +<p>Ces conflits taient d'autant plus frquents que les droits rciproques +du roi et des leudes taient trs incertains. Lorsque le roi donnait des +terres, il n'imposait aucune obligation, mais il entendait que ceux +envers qui s'tait exerce sa libralit lui demeurassent fidles, et il +se croyait en droit de reprendre ce qu'il avait donn en cas +d'infidlit. Comme il tait juge de la fidlit des siens et qu'il +pouvait tre conduit par caprice ou par ncessit dfaire ce qu'il +avait fait, les grands ne se sentaient point en possession assure des +terres royales. Aussi voulurent-ils se protger contre des +revendications toujours possibles. Lorsqu'en l'anne 587 Gontran de +Bourgogne et Childebert d'Austrasie se rencontrrent Andelot pour y +rgler des affaires communes, les vques et les grands, qui avaient +fait l'office de mdiateurs, mirent dans le trait l'article clbre: +Que tout ce que lesdits rois ont donn aux glises ou leurs fidles +ou voudront encore leur donner, soit confirm avec stabilit. Quelques +annes aprs, l'aristocratie, aprs avoir vaincu Brunehaut, faisait +crire par Clotaire II dans l'dit de 614: Tout ce que nos parents, les +princes nos prdcesseurs, ont accord et confirm, doit tre confirm. +Il n'tait pas dit par l que les dons fussent perptuels et +irrvocables; aucun principe nouveau n'tait tabli, mais les droits des +dtenteurs de terres royales taient protgs par cette double +dclaration, et il n'y a pas de doute que la facult que le roi +s'attribuait de reprendre les dons est limite par les articles du +trait d'Andelot et de l'dit de 614. Mais l'dit de 614 contenait des +dispositions plus importantes encore. L'glise faisait confirmer tous +ses privilges, et le roi promettait d'observer les rgles canoniques et +de laisser faire les lections piscopales par le peuple et le clerg. +Enfin, comme l'aristocratie avait tout craindre des violences ou mme +seulement de la surveillance et du zle lgitime des officiers, s'ils +taient choisis dans le <i>palatium</i> parmi un personnel tout dvou au +roi, elle fit dcrter que le comte serait choisi parmi<a name="page_090" id="page_090"></a> les habitants +du comt, afin, disait l'dit, qu'il pt tre oblig de restituer sur +ses biens ce qu'il aurait pris injustement.</p> + +<p>Cette aristocratie sera-t-elle du moins capable de gouverner? Se +contentera-t-elle de limiter le pouvoir et de participer aux affaires? Y +mettra-t-elle l'esprit politique et l'esprit de suite? On l'en croirait +capable, lire cet dit de 614, qui, enjoignant au roi de juger chacun +selon sa loi et de ne condamner personne sans jugement, de n'tablir +aucun impt nouveau et de ne commettre aucun acte arbitraire, semble un +monument de sagesse politique comparable la grande charte +d'Angleterre. Mais la constitution anglaise s'est dveloppe sur un +terrain trs peu tendu et bien prpar par les rois eux-mmes faire +fructifier les germes de la grande charte. L'Angleterre avait une +aristocratie bien tablie, une glise puissante, claire, organise, +une bourgeoisie naissante. L'empire mrovingien tait vaste et +disparate; la royaut s'embrouillait dans les traditions romaines et +dans les traditions germaniques; l'aristocratie achevait sa fortune en +ruinant et en confisquant la libert des petits. Les villes anciennes +dprissaient; il n'en naissait point de nouvelles; l'glise tait sans +discipline et sans mœurs: l'acte de 614, qui semble commencer un +ordre nouveau, inaugure le chaos.</p> + +<p>L'aristocratie franque n'entendait pas du tout demeurer le grand conseil +commun de la monarchie. Loin de vouloir maintenir l'unit, c'est elle +qui exige l'organisation de gouvernements pour la Neustrie, l'Austrasie +et la Bourgogne. Elle rend irrmdiable la division en trois royaumes. +Elle fait plus violentes les antipathies qui commencent se manifester +entre eux; elle apporte toutes ses forces dans les guerres civiles et +achve la dislocation de l'empire. Elle prpare en mme temps la +dislocation des trois royaumes, o se forment des circonscriptions +territoriales qui sont presque des seigneuries; car tous ceux qui vivent +sur les domaines des grands ou de l'glise, et qui ont, des degrs +divers, alin leur libert personnelle, forment une communaut part, +qui a pour chef le propritaire. Dj les chartes et les formules +reconnaissent l'existence de ces groupes: dans cette pnurie de notions +politiques et<a name="page_091" id="page_091"></a> dans ce dsordre gnral, la seule chose claire et +prcise est le droit du propritaire sur les hommes qu'il nourrit et +qu'il protge. Les rois eux-mmes obissent l'instinct qui pousse +cette socit substituer partout les relations prives aux publiques. +Au temps romain, certaines catgories de personnes avaient l'immunit, +c'est--dire la franchise de l'impt. Les Mrovingiens distribuent ces +immunits, mais ils les appliquent un territoire, et elles ont pour +effet d'interdire tout officier public d'y pntrer, d'y rendre la +justice et d'exercer les droits du fisc sur les habitants. Le roi, il +est vrai, n'abdiquait pas sa souverainet par ces concessions, et +l'immunit mrovingienne n'tait que l'attribution des revenus royaux +un propritaire, mais elle donnait celui-ci le moyen de devenir +quelque jour un juge et un souverain.</p> + +<p>Dans cet empire divis en royaumes ennemis, dans ces royaumes diviss en +seigneuries naissantes, que reste-t-il au roi? Quand on lui a repris le +droit d'instituer les vques et qu'on a, pour ainsi dire, spar +l'glise de l'tat, on lui a retir la seule force qu'il et prise dans +l'imitation du principat romain. Quand on l'a oblig choisir le comte +parmi les propritaires du comt, on l'a priv de la disposition de +l'office, qui allait tre dvolu par la force des choses la plus +puissante famille du comt. Il reste au roi son titre et le respect que +sa race inspire: la dynastie sera protge longtemps encore par ces +forces idales; mais sa seule force relle est l'appui des fidles. +Prendre au roi un fidle, c'est lui prendre un conseiller et un soldat. +Aussi les rois essayent-ils de se protger contre ces rapts, et l'on +trouve dans le trait d'Andelot cette disposition significative: +Qu'aucun des deux rois ne sollicite les leudes de l'autre de venir +lui et ne les accepte s'ils viennent d'eux-mmes. Mais un pareil +engagement ne pouvait tre respect dans la guerre civile, et la guerre +civile perptuelle tait une occasion pour les leudes de mettre aux +enchres leur fidlit. Il fallait que le prince distribut sans cesse +des faveurs nouvelles. Le don une fois fait tait considr comme +irrvocable par celui qui le recevait, et la vague condition de fidlit +s'oubliait vite. Reprendre celui-ci pour donner celui-l, c'tait<a name="page_092" id="page_092"></a> +se faire un ennemi assur pour acqurir un ami douteux. Il fallait donc +donner, donner toujours jusqu' la ruine; ainsi ont fait les +Mrovingiens, et la ruine est venue: c'tait la conclusion fatale. Si on +carte les thories, celles des romanistes comme celles des germanistes, +si l'on dpouille les faits de cette posie dramatique que leur donne +l'histoire pour les considrer eux-mmes <i>in abstracto</i>, on peut +expliquer en quelques mots les destines de la premire dynastie +franque: le roi mrovingien, l'origine, est un parvenu qui dispose +d'un riche trsor de biens et d'honneurs; il n'a pas trouv d'autre +politique que de dpenser ce trsor au jour le jour: il devait finir et +il a fini par la banqueroute.</p> + +<p class="rth30"> +<span class="smcap">E. Lavisse</span>, <i>tudes sur l'histoire d'Allemagne</i>, dans<br /> +la <i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 dcembre 1885.<br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="III-2" id="III-2"></a>III—HISTOIRE POTIQUE DES MROVINGIENS.</h3> + +<p>Tous les peuples ont eu des rcits piques, c'est--dire des souvenirs +historiques idaliss. Les barbares de Germanie, au temps de Tacite, +clbraient leurs dfaites, leurs victoires et les exploits de leurs +grands hommes. Cassiodore parle des chants nationaux des Goths; le hros +par excellence du peuple goth, Thodoric, a occup dans la littrature +pique du moyen ge, sous le nom de Dietrich von Bern, une place +d'honneur. Paul Diacre rapporte pieusement les traditions potiques des +Lombards. Les lgendes des Vandales et des Frisons, qui n'ont pas eu de +chroniqueurs, et des Anglo-Saxons, dont le chroniqueur Beda s'est montr +trs hostile aux souvenirs profanes, ont pri; mais Widukind, au dixime +sicle, recueillit la substance des vieilles chansons saxonnes, et Saxo +Grammaticus, au douzime, a compos l'histoire primitive du Danemark +avec des morceaux de pomes scandinaves. Que les Francs aient possd +aussi une sorte de <i>romancero</i> de leurs destines nationales, cela est, +<i>a priori</i>,<a name="page_093" id="page_093"></a> trs probable. Charlemagne, au rapport d'Eginhard, ordonna +de consigner par crit les vieilles chansons barbares de son peuple, +<i>barbara et antiquissima carmina</i>. Ce recueil imprial disparut, +malheureusement, de trs bonne heure; mais les chroniqueurs des Francs +mrovingiens—Grgoire de Tours, Frdgaire, et le moine neustrien qui +est l'auteur du <i>Liber histori</i>—ont d, comme ceux de la plupart des +autres nations barbares, faire entrer dans la trame de leurs livres +quelques-uns de ces frustes et potiques rcits, qui sont jamais +perdus....</p> + +<p>Grgoire de Tours, selon M. Kurth, a puis dans les souvenirs populaires +des Francs avec parcimonie et avec rpugnance. Bien que trs ignorant, +il tait, en effet, frott de littrature classique; en outre, il tait +chrtien; enfin il tait consciencieux. Trois raisons pour que la +crudit de mauvais got, la grossiret et l'invraisemblance des +traditions germaniques l'empchassent de les goter. Ajoutez que, ne +sachant pas le francique, il n'en eut jamais connaissance que par des +versions gallo-romaines. Grgoire ne s'est jamais rsign recourir aux +rcits des barbares qu' dfaut de sources plus sres, et il s'est +toujours rserv le droit de les arranger: il les rsume, laguant du +rcit lgendaire les dtails pisodiques, les ornements, les hyperboles, +c'est--dire tout ce qui en tait la couleur et le parfum. L'histoire si +connue de l'exil de Childric en Thuringe fournit un exemple excellent +de ces simplifications volontaires. Childric, raconte Grgoire, +dbauchait les filles des Francs; il n'chappa leur colre que par la +fuite. Avant de s'exiler, il eut soin de partager une pice d'or avec un +de ses fidles, qui promit de l'avertir quand l'heure du retour aurait +sonn. Les Francs choisirent pour chef Egidius, gnral romain, et cela +dura huit annes. Ce temps coul, le fidle de Childric tant parvenu +en secret rconcilier le peuple avec le souvenir de son roi, <i>pacatis +occulte Francis</i>, envoya l'exil le signe convenu. Et Childric fut +restaur. A cette narration sommaire, dcharne, si l'on compare les +rcits correspondants de Frdgaire et du <i>Liber histori</i>, la mthode +favorite de l'vque de Tours s'accuse trs clairement. Frdgaire et le +moine neustrien, travaillant, indpendamment l'un de l'autre, +complter, l'aide de la tradition populaire qui persistait de leur<a name="page_094" id="page_094"></a> +temps, l'anecdote abrge par Grgoire, savent tous deux le nom du leude +fidle: il s'appelait Wiomad. Les artifices de Wiomad pour rapatrier les +Francs avec son matre taient le sujet de la chanson barbare sur l'exil +de Childric; Frdgaire et le <i>Liber histori</i> les relatent avec +complaisance; mais ils sont la fois si compliqus et si nafs, ces +artifices, que l'on voit trs bien pourquoi Grgoire, un peu choqu, les +a ddaigneusement syncops en un mot: pacatis <i>occulte</i> Francis.</p> + +<p>Les fouilles les plus minutieuses dans la Chronique de Grgoire de Tours +n'y feront donc dcouvrir que des squelettes de chansons franques ou +gallo-franques, documents habills en faits historiques et si bien +dguiss que personne, pendant longtemps, n'en a souponn la +nature.—Frdgaire et l'auteur du <i>Liber histori</i>, au contraire, trs +crdules, trs ignorants, n'taient pas hommes exercer un contrle sur +les documents dont ils se servaient. Cependant, on ne saurait juger en +connaissance de cause l'pope mrovingienne d'aprs ce qu'ils en ont +conserv. Leur paresse d'esprit les a empchs de s'aviser des +ressources que la posie populaire leur et abondamment offertes. Ils +ont born leur ambition copier les anciennes chroniques; s'ils ont +intercal dans leurs compilations quelques rcits populaires, c'est par +exception, et pour suppler l'extrme brivet de Grgoire, dont ils +ne s'expliquaient pas les motifs. D'ailleurs la langue originale des +chansons franques ne leur tait pas non plus familire. L'historien des +Goths, Jordanis, tait un Goth; l'historien des Lombards, Paul Diacre, +tait un Lombard; tous les historiens des Francs ont t des +<i>Romani</i>....</p> + +<p>Restituer, dans ces conditions, le cycle de l'pope franque, +l'histoire potique des Mrovingiens est une entreprise trs +prilleuse. Est-il possible de distinguer, dans le texte de Grgoire de +Tours et de ses continuateurs, le pome dfigur de l'on-dit ou de la +simple lgende qui n'ont jamais subi d'laboration pique? A quels +signes? Par quels ractifs? L'allure plus ou moins potique de la +narration ne fournit pas, cet gard, d'indications sres; car, parmi +les anecdotes de Grgoire qui paraissent, au premier abord, marques du +sceau de la posie populaire,—comme l'histoire du vase de Soissons, +celle du<a name="page_095" id="page_095"></a> jet du marteau au moment de la fondation par Clovis de +l'glise des Saints-Aptres,—les unes, de provenance hagiographique, +doivent tout leur clat aux fleurs de la rhtorique clricale; toute la +posie des autres est dans le simple nonc d'vnements rels qui se +sont passs en des temps o la ralit n'tait pas vulgaire. Au +contraire, quand les chroniqueurs rsument trs probablement des +chansons archaques, c'est parfois en termes trs plats: Wiomad, dit +Frdgaire (III, 11), tait le plus fidle de tous les Francs +Childric; il avait russi le sauver quand les Huns l'avaient emmen +en captivit, lui et sa mre.... Certes, cette phrase est incolore; +mais elle suffit persuader que les Francs, comme tant d'autres nations +germaniques, avaient un trsor de traditions relatives aux invasions du +redoutable roi des Huns, l'Attila du <i>Nibelungenlied</i>; que la jeunesse +de Childric fut l'objet de chants trs anciens, encore populaires au +<small>VI</small><sup>e</sup> sicle, qui clbraient les stratagmes de l'ingnieux Wiomad +pour procurer l'vasion du prince salien et de sa mre. Comparez les +pomes d'vasion du <i>Heldenbuch</i> des peuples allemands: l'vasion de +Walther et d'Hildegonde, otages d'Attila, dans le Waltharius d'Ekkehard, +etc.—M. Kurth, qui a entrepris cette tche difficile de discerner dans +les chroniques mrovingiennes les vestiges de l'pope populaire des +Francs mrovingiens s'est sans doute tromp souvent; quelques-unes de +ses hypothses et de ses conclusions sont bien fragiles; mais sa thse +fondamentale n'est pas absurde, et son livre, pourvu qu'on le lise avec +discernement, est ingnieux, instructif.......</p> + +<p>Pharamond ne doit son titre et sa renomme de premier roi des Francs +qu' l'erreur d'un moine neustrien qui crivait en 727, au monastre de +Saint-Denis, une chronique remplie de fables. L'histoire de Clodion, de +Mrove, se perd dans la nuit. Childric est le plus ancien prince des +Saliens qui ait srement excit la verve potique de son peuple. Nous +avons dj parl de deux chansons qui lui ont t consacres: sur sa +captivit chez les Huns, sur sa brouille et sur sa rconciliation avec +les siens; une troisime clbrait son mariage avec Basine et les +visions prophtiques de sa nuit de noces. La reine Basine de Thuringe, +qui abandonne son mari pour rejoindre Childric, et qui, interroge<a name="page_096" id="page_096"></a> par +celui-ci sur le motif de sa venue, rpond crment: C'est parce que je +sais ce que tu vaux; si j'avais cru qu'il y et, mme au del de la mer, +quelqu'un de plus homme que toi, c'est lui que je me serais donne, +cette reine Basine est le prototype des hrones de nos chansons de +geste, si promptes se jeter dans les bras des chevaliers de leur +choix.—Aprs Childric, Clovis. Plus encore que ses guerres, les amours +de Clovis ont produit sur l'imagination populaire une profonde +impression: l'histoire de la reine Clotilde, soustraite aux perscutions +de son oncle Gondebaud par les missaires du roi des Francs, qui +l'pouse et qui la venge, est une vraie lgende nuptiale du type de +celles des <i>sagas</i>; elle repose sans doute sur quelques donnes +positives, mais elle a t influence par les aventures de sainte +Radegonde (si conformes celles que les contemporains de cette sainte +ont attribues Clotilde), et finalement stylise.—La fortune potique +de Thodoric ou Thierri d'Austrasie, fils an de Clovis, dont +l'activit s'est surtout dpense en pays allemand, a t +exceptionnelle. Les Anglo-Saxons du <small>VII</small><sup>e</sup> sicle, les Saxons +continentaux du <small>X</small><sup>e</sup> sicle, le tenaient pour un des hros les plus +fameux de l'pope germanique. Sous le nom de <i>Hug-Dietrich</i> (Thodoric +le Hugue, c'est--dire le Franc<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>), le fils de Clovis a joui en +Allemagne, au moyen ge, d'une rputation peine moindre que celle de +son illustre homonyme, Thodoric, roi des Ostrogoths. Sa victoire, en +Frise, sur les Normands de Hygelac, ses terribles guerres de Thuringe +contre le roi Hermanfried, furent le sujet de chants anglo-saxons et +saxons qui ont t conservs; et dans l'admirable rcit de ces +vnements par Grgoire de Tours (III, 4, 7 et 8), on sent, pour ainsi +dire, palpiter confusment les ailes de la lgende emprisonne. Mais +Grgoire ne s'intresse gure aux Austrasiens; le cycle franc des +chansons sur Thodoric et sur son fils, ce jeune et chevaleresque +Thodebert d'une beaut royale, le <i>Wolf-Dietrich</i>, le <i>Roi Ortnit</i> des +conteurs d'Outre-Rhin, il n'en a rien, ou presque rien, voulu savoir; il +a condamn de la sorte la postrit en conjecturer l'existence.<a name="page_097" id="page_097"></a></p> + +<div class="figright" style="width: 184px;"> +<a href="images/ill_pg_097_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_097_sml.jpg" width="184" height="80" alt="Monnaie de Thodebert." +title="Monnaie de Thodebert." /></a> +<br /> +<span class="caption">Monnaie de Thodebert.</span> +</div> + +<p>Frdgonde et Brunehaut sont des figures d'un relief puissant; nul doute +que l'imagination populaire ait ressass et embelli leur biographie. +Mais Frdgonde et Brunehaut ont vcu en pleine lumire historique. Nous +n'avons rien de leur histoire potique; nous avons leur histoire. Et +cela vaut beaucoup mieux. N'exagrons pas, en effet, les mrites de +l'pope barbare. Cette posie pique dont l'immense foyer, selon M. +Kurth, brlait au sein de la race germanique, projetant jusque dans les +plus lointaines chaumires les ombres gigantesques des hros,—cette +posie pique, trop riche en pisodes conventionnels et en numrations +gnalogiques, en juger par les monuments scandinaves, paratrait sans +doute assez froide aujourd'hui, et singulirement infrieure, en tout +cas, aux portraits et aux descriptions d'aprs nature d'un tmoin +sincre, clairvoyant, tel que Grgoire de Tours. Les <i>Rcits +mrovingiens</i> d'Augustin Thierry ne commencent qu'avec les fils de +Clotaire, parce que c'est surtout partir de l'avnement des fils de +Clotaire que Grgoire, ayant vu directement les choses et les gens dont +il parle, est prcis et vivant. Combien de chansons stylises sur +Childric et sur Clovis ne donnerait-on pas pour une autre <i>Historia +Francorum</i>, de la main de saint Rmi!</p> + +<p>Frdgonde, Brunehaut, Clotaire II, Dagobert sont, dans les chroniques +mrovingiennes, des personnages foncirement historiques, trop voisins +des narrateurs pour que ceux-ci aient pu les considrer avec le recul de +l'pope. On recueille cependant avec raison tous les indices qui +tendent tablir que les chansons et les lgendes piques n'ont pas t +moins nombreuses, dans le pays des Francs, au <small>VII</small><sup>e</sup> sicle qu'au +<small>VI</small><sup>e</sup>. C'est que l'pope carolingienne, dont les destines, au moyen +ge, furent si brillantes, n'est pas une de ces plantes trangres qui +naissent en une nuit sur une place vide; elle a t dtermine et +prpare par des vgtations puissantes, enracines ds<a name="page_098" id="page_098"></a> longtemps dans +le sol. L'pope carolingienne drive de l'pope mrovingienne, et, en +particulier, des lgendes gallo-franques, perdues, dont Dagobert tait +le Charlemagne. Faron, vque de Meaux, apparat comme le Turpin de +Clotaire II. La <i>Vie de saint Kilian</i> dit expressment que sur la guerre +de Dagobert, fils de Clotaire II, contre les Saxons, on fit des chansons +en langue romane rustique; et certains traits de ces chansons se sont +conservs dans des pomes bien postrieurs, relatifs aux entreprises de +Charlemagne en Saxe. Une quipe de la jeunesse de Dagobert (qui +insulta, en lui coupant la barbe, son prcepteur Sadrgisile) fut +relate dans un pome dont l'cho s'est rpercut jusque dans la chanson +de <i>Floovent</i>, compose an <small>XII</small><sup>e</sup> sicle.—La quatorzime anne du +rgne de Dagobert, dit Frdgaire, les Vascons se rvoltrent; le roi +mit en campagne une arme sous le commandement d'un rfrendaire et de +onze ducs. L'expdition aurait t heureuse si le duc Haribert ne se ft +laiss surprendre et accabler avec les siens, au retour, dans la valle +de la Soule.... Il est trs probable que ce dsastre du Val de Sole a +fourni la matire d'une cantilne, prototype de celle qui fut consacre, +aprs 778, aux douze pairs de Roncevaux.—Enfin, le continuateur de +Frdgaire signale, l'anne 642, les Mayenais comme ayant caus, par +leur tratrise, la dfaite du roi Sigebert aux bords de l'Unstrut; d'o +la geste de Mayence, la geste des tratres, est, sans doute, sortie plus +tard.—Roland et Ganelon, Haribert et les Mayenais de l'Unstrut, le +parallle est facile; il a t fait plus d'une fois. Avant Charlemagne, +bien d'autres ont vcu et ont t clbrs qui perdirent leur splendeur +potique quand l'empereur et son entourage furent devenus le centre de +tous les souvenirs hroques et nationaux. Charlemagne a hrit de +Charles Martel, qui avait hrit de Dagobert, qui avait hrit de +Clovis, qui avait hrit de bien d'autres.—Voil les origines les plus +lointaines de l'pope franaise; la tige, sinon les racines, de cette +belle fleur panouie, la <i>Chanson de Roland</i>, o se rsume l'effort +pique accumul de dix gnrations, germaniques et romanes.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">Ch.-V. Langlois</span>, dans le <i>Journal des Dbats</i>, 5 mai 1893.<br /> +</p> + +<p><a name="page_099" id="page_099"></a></p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III<br /><br /> +<small><span class="sans">EMPIRE ROMAIN D'ORIENT.</span></small></h2> + +<p class="hang">P<small>ROGRAMME</small>.—<i>Justinien. Mœurs byzantines, la cour, les lois, +l'glise Sainte-Sophie.</i></p> + +<hr /> + +<h4>BIBLIOGRAPHIE.</h4> + +<p>La meilleure <b>histoire gnrale de l'Empire byzantin</b> a t longtemps +celle d'E. Gibbon (<i>The history of the Decline and Fall of the +roman Empire</i>), qui, depuis la fin du <small>XVIII</small><sup>e</sup> sicle, a t +souvent rdite et traduite. On lira de prfrence l'excellent +ouvrage de J. B. Bury, <i>A history of the later roman Empire from +Arcadius to Irene</i>, London, 1889, 2 vol. in-8, ou celui de G. F. +Hertzberg, <i>Geschichte der Byzantiner</i>, Berlin, 1883, in-8.</p> + +<p>Citons, parmi les monographies importantes, qui sont aisment +accessibles: Ch. Diehl, <i>tudes sur l'administration byzantine dans +l'exarchat de Ravenne (568-751)</i>, Paris, 1888, in-8;—L. +Drapeyron, <i>L'empereur Hraclius et l'empire byzantin au <small>VII</small><sup>e</sup> +sicle</i>, Paris, 1869, in-8;—A. Gasquet, <i>L'empire byzantin et la +monarchie franque</i>, Paris, 1888, in-8;—G. Schlumberger, <i>Un +empereur byzantin du <small>X</small><sup>e</sup> sicle, Nicphore Phocas</i>, Paris, 1890, +in-4;—A. Rambaud, <i>L'empire grec au <small>X</small><sup>e</sup> sicle, Constantin +Porphyrognte</i>, Paris, 1870, in-8;—C. Neumann, <i>Die Weltstellung +des byzantinischen Reiches vor den Kreuzzgen</i>, Leipzig, 1894, +in-8.</p> + +<p>Sur l'œuvre juridique de Justinien et sur le <b>droit byzantin</b>: P. +Krueger, <i>Histoire des sources du droit romain</i>, Paris, 1894, +in-8. (Trad. de l'all.)</p> + +<p>Sur <b>les mœurs et les monuments</b> de Byzance, voyez, dans la <i>Revue +des Deux Mondes</i>, les articles de M. A. Rambaud (<i>L'Hippodrome +Constantinople</i>, 15 aot 1871; <i>Empereurs et impratrices +d'Orient</i>, 15 janv. et 15 fvr. 1891);—J. Labarte, <i>Le palais +imprial de Constantinople et ses abords</i>, Paris, 1861, in-4;—Ch. +Bayet, <i>L'art byzantin</i>, Paris, 1883, in-8;—N. Kondakoff, +<i>Histoire de l'art byzantin considr principalement dans les +miniatures</i>, Paris, 1886-1891, 2 vol. in-4.</p> + +<p>L'immense <b>littrature byzantine</b> a t, pour ainsi dire, rvle au<a name="page_100" id="page_100"></a> +public lettr par l'excellente <i>Geschichte der byzantinischen +Litteratur</i> de K. Krumbacher (Mnchen, 1891, in-8). Cf. <i>Revue des +Deux Mondes</i>, 15 mars 1892.</p> + +<p>Un rsum de l'<b>histoire des Slaves, des Lithuaniens et des Hongrois</b> +depuis les origines jusqu' la fin du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, par E. +Denis, se trouve dans l'<i>Histoire gnrale du <small>IV</small><sup>e</sup> sicle nos +jours</i>, t. I (1893), p. 688-741; t. II (1893), p. 745-796.</p> + +<hr /> + +<h3><a name="I-3" id="I-3"></a>I—CONSTANTINOPLE ET L'EMPIRE BYZANTIN.</h3> + +<p>Toutes les races de l'Europe orientale se trouvaient reprsentes dans +les pays qui confinaient l'empire grec: la race latine et mme la race +germanique par les Dalmates et les Italiens; la race arabe en Sicile, en +Crte, en Orient; la race armnienne par le royaume pagratide et les +principauts feudataires; les races turques ou ouraliennes par les +Bulgares du Volga, les Ouzes, les Petchengues, les Khazars, les +Magyars; la race slave par les Russes, les Bulgares danubiens, les +Serbes, les Croates.</p> + +<p>Parmi les sujets mmes de l'empire grec, au cœur de ses provinces, +ces diffrentes races avaient de nombreux reprsentants. La race latine +s'y trouvait reprsente par les Valaques du Pinde et du Balkan; la race +arabe par les prisonniers baptiss; la race armnienne par les colons +des thmes de Thrace, de Macdoine, Anatolique et Thracsien; la race +turque par les colonies du Vardar et de l'Ochride; la race slave par les +Milinges, les Ezrites, les Opsiciens, etc.</p> + +<p>L'empire grec ne s'effrayait pas trop de ces infiltrations des races +barbares. Tous ces lments trangers qui pntraient dans son conomie +la plus intime, il cherchait se les assimiler. Loin de les exclure de +la cit politique, il leur ouvrait son arme, sa cour, son +administration, son glise. A ces Arabes, ces Slaves, ces Turcs, +ces Armniens, il demandait des soldats, des gnraux, des magistrats, +des patriarches, des empereurs. Ce<a name="page_101" id="page_101"></a> qu'il y avait de jeunesse dans ce +monde barbare, il cherchait s'en rajeunir. La question de nationalit +tait pour lui fort secondaire. L'empire grec d'Orient tait comme la +monarchie pontificale de Rome: non pas un tat constitu pour telle ou +telle nation, telle ou telle race d'hommes, mais une institution qui +tait le patrimoine commun du genre humain. La Sainte Hirarchie +byzantine, comme le Sacr Collge des cardinaux romains, se recrutait +des notabilits du monde entier. De mme qu'au moyen ge on vit des +papes italiens, franais, anglais, allemands, espagnols, de mme il y +eut des <i>basileis</i> armniens, isauriens, slaves, aussi souvent que +byzantins. Peu importait la langue ou la race: il suffisait qu'on ft +baptis. Le baptme ouvrait au nophyte barbare l'tat en mme temps que +l'glise.</p> + +<p>Dans les armes de Justinien, des Antes, des Slaves, des Goths, des +Hrules, des Vandales, des Lombards, des Armniens, des Perses, des +Maures, des Huns: ils combattent en Italie, en Espagne, en Afrique, en +gypte, sur le Danube et sur l'Euphrate. Recruts dans tous les pays, on +les envoie se faire tuer sous tous les climats.—C'est avec la valeur et +le gnie de ses soldats, stratges, empereurs barbares, que la socit +grecque rsista aux invasions barbares. Les plus grands noms militaires +de l'histoire byzantine ne sont pas des noms grecs.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Mais il y a surtout deux races dont l'influence dans les provinces, dans +les armes, la cour, fut prpondrante. Toutes deux eurent l'honneur +d'tre reprsentes sur le trne: la race slave et la race armnienne.</p> + +<p>Sur l'origine slave de la dynastie de Justin I<sup>er</sup>, il ne semble pas y +avoir de doutes. Les noms d'Istok, de Beglenica, d'Upravda, qui furent, +avant l'lvation de cette famille l'empire, ceux de Sabbatius, de +Vigilantia et de leur fils Justinien, fournissent une preuve assez +concluante sur l'origine de ces paysans de Bederiana; n'oublions pas que +des colonies slaves, ds le temps de Constantin le Grand, avaient t +tablies dans la Thrace.</p> + +<p>L'Armnie, plus pauvre que les pays slaves, tait plus fertile<a name="page_102" id="page_102"></a> aussi en +aventuriers. De la Chalde, de la Gorgie, de la Perse-Armnie, de +l'Armnie propre, une nue de soldats de fortune couraient l'assaut +des grades militaires des dignits auliques, de l'empire byzantin +lui-mme. La premire dynastie armnienne fut fonde par Lon V. Aprs +le meurtre du demi-Armnien Michel III, Basile fonda une dynastie tout +armnienne qui dura prs de deux sicles (867-1056). Il y a eu, au <small>X</small><sup>e</sup> +sicle, trois interruptions seulement dans la succession lgitime, trois +tuteurs de Porphyrogntes mineurs, trois envahisseurs de leurs trnes: +Lecapne, Phocas, Zimiscs. Tous trois sont Armniens.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>L'empire byzantin peut peine s'appeler l'empire grec.</p> + +<p>L'unit que lui refusait sa constitution ethnographique, il la chercha +dans l'administration, dans la religion, dans la cration d'une +littrature qui lui ft propre.</p> + +<p>A la fois langue administrative, langue d'glise, langue littraire, le +grec avait un faux air de langue nationale.</p> + +<p>Or, le centre administratif, le centre religieux, le centre littraire +de l'empire, c'est Constantinople.</p> + +<p>Comme capitale, sa situation est unique. Voil un empire coup en deux +parties presque gales: d'un ct, la pninsule illyrique et les +provinces d'Europe; de l'autre, la pninsule anatolique et les provinces +d'Asie. Il y a dans cet empire un dualisme fatal. Dans ses provinces +d'Occident, influence italienne, slave, germaine; dans ses provinces +d'Orient, influence arabe, armnienne. Supposez que Constantinople +n'existe pas, qu'il n'y ait plus sur le Bosphore que la petite Byzance +d'avant Svre, chacune de ces deux moitis de l'empire s'abandonnerait + sa tendance dominante: ici tout l'Orient, l tout l'Occident.</p> + +<p>Mais la rencontre des deux continents s'lve Constantinople. Elle +n'appartient ni l'Asie ni l'Europe. Byzance sur la cte d'Europe, +Scutari sur la cte d'Asie, c'est une seule et mme ville. Ce n'est +point une cit ordinaire, mais une immense capitale, suprieure en +population la vieille Rome, d'une force d'attraction norme. Les +provinces d'Asie ne peuvent plus se<a name="page_103" id="page_103"></a><a name="page_104" id="page_104"></a> tourner vers l'Orient, les +provinces d'Europe vers l'Occident: elles sont attires vers +Constantinople.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_103_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_103_sml.jpg" width="502" height="312" alt="L'empereur Justinien et sa cour: Mosaque de San Vitale, + Ravenne." +title="L'empereur Justinien et sa cour: Mosaque de San Vitale, + Ravenne." /></a> +<br /> +<span class="caption">L'empereur Justinien et sa cour: Mosaque de San Vitale, + Ravenne.</span> +</p> + +<p>Entre les deux pninsules, elle se trouve place comme un germe vivace +entre deux cotyldons: ces lments si disparates des provinces d'Asie +et de celles d'Europe, elle se les assimile, elle les labore et les +transforme. Dans son sein accourent d'Occident des aventuriers dalmates, +grecs, thraces, slaves, italiens; d'Orient des aventuriers isauriens, +phrygiens, armniens, caucasiens, arabes: en peu de temps elle en fait +des Grecs. Ils oublient leurs idiomes barbares pour la langue polie de +Byzance; leurs superstitions odiniques, hellniques, musulmanes, font +place une ardente et raffine orthodoxie. Byzance les reoit incultes +et sauvages; elle les rend l'immense circulation de l'Europe lettrs, +savants, thologiens, habiles administrateurs, souples fonctionnaires. +D'un paysan de Bederiana elle fait Justinien; du fils d'un palefrenier +de Phrygie, le savant Thophile; d'un aventurier macdonien, le grand +empereur Basile; du slave Nictas, un patriarche.</p> + +<p>La Cour et la Ville contribuaient cette transformation. Cette cour +tait la plus vieille de l'Europe, au crmonial antique, respectable, +exigeant, minutieux, excellente discipline pour les Barbares; elle tait +en mme temps un centre de science administrative et diplomatique, de +bel esprit, d'intrigues et de luttes, d'activit bonne ou mauvaise o le +plus barbare se dgrossissait vue d'œil.</p> + +<p>A Constantinople, les Barbares se trouvaient en contact avec la masse +grecque la plus compacte de l'empire, avec une population passionne +pour l'orthodoxie, d'une dlicatesse athnienne en fait de langage, o +se rencontrait le plus grand peuple de thologiens, de lettrs et +d'artistes qu'on pt rencontrer dans aucune ville de la chrtient.</p> + +<p>Sainte-Sophie et ses splendeurs artistiques et liturgiques, le Sacr +Palais et ses intrigues, l'Hippodrome et ses passions, voil les trois +centres d'ducation de tout Barbare en train de devenir Byzantin.</p> + +<p>Byzance faisait l'empire; l'occasion, elle le refaisait; parfois elle +tait tout l'empire.<a name="page_105" id="page_105"></a></p> + +<p>Au temps de Romain Lecapne et de Simon, elle tait presque tout ce qui +restait la monarchie de ses provinces d'Europe; au temps des +Hraclides, au temps des Comnnes, elle tait presque tout ce qui lui +restait de ses provinces d'Asie. Mais quand venait l'occasion favorable, +elle ragissait ici contre les Bulgares, l contre les Arabes, contre +les Sedjoukides. Par sa politique, elle recrait l'empire tantt +l'est, tantt l'ouest du Bosphore. Tant que cette prodigieuse +forteresse de Constantinople n'avait point succomb, rien n'tait fait; +la monarchie restait debout; l'Euphrate et le Danube pouvaient encore +redevenir frontires. Quand enfin les Ottomans eurent tout pris, +Constantinople composa elle seule tout l'tat. Byzance survcut prs +d'un sicle l'empire byzantin.</p> + +<p>Comment s'appelle cet empire dans l'histoire? L'empire romain? il n'y +avait plus de Romains. L'empire grec? il y avait dans cet empire bien +autre chose que des Grecs. Il s'appelle l'empire byzantin. Tout un +empire semblait n'tre que la banlieue de cette ville extraordinaire. +Comme pour les petites cits de l'antiquit, un mme mot servait +dsigner la Ville et son territoire: <span title="Polis">Πὁλις</span>. Pour les Chinois du +moyen ge, la monarchie de Constantin n'est plus le <i>Thsin</i>, +c'est--dire l'empire: il est le <i>Fou-lin</i>, la V<small>ILLE</small>.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">A. Rambaud</span>, <i>L'Empire grec au <small>X</small><sup>e</sup> sicle</i>, Paris,<br /> +Franck-Vieweg, 1870, in-8. <i>Passim.</i><br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="II-3" id="II-3"></a>II—LA FORMATION ET L'EXPANSION DE L'ART BYZANTIN.</h3> + +<p>C'est un fait incontestable que l'art byzantin procde en partie de +l'art antique. La puissance des traditions a toujours t grande dans +l'Orient hellnique. Aujourd'hui encore, les<a name="page_106" id="page_106"></a> vieilles lgendes +mythologiques n'ont point disparu des campagnes de la Grce; chaque +instant, dans les rcits, dans les chansons, dans les usages de la vie +populaire, revit le souvenir des divinits de l'Olympe. Quelques-unes se +sont confondues avec les saints de la religion nouvelle; mais sous cette +physionomie d'emprunt se retrouvent leurs traits demi effacs. Cette +fidlit aux traditions doit trouver sa place dans les choses de l'art. +Lorsque les artistes byzantins crrent un style nouveau, leur esprit +tait plein des souvenirs du pass, ils vivaient au milieu de ses +œuvres. Pouvaient-ils se soustraire l'influence de modles d'une si +pntrante beaut? taient-ils incapables d'en goter le charme? Les +monuments prouvent, au contraire, qu'ils surent les comprendre et qu'ils +restrent attachs quelques-uns des principes essentiels qui avaient +dirig la marche de l'art antique. Comme leurs prdcesseurs de la belle +poque grecque, ils recherchrent la grandeur et l'harmonie dans +l'ordonnance des compositions, la noblesse des attitudes, la beaut de +certains types, l'lgance des draperies. Sans doute il ne s'agit point +ici d'tablir de comparaison; et si, par quelques qualits, les +œuvres byzantines font songer aux monuments antiques, elles s'en +cartent par bien des dfauts. Les artistes byzantins exagrent la +symtrie de leurs compositions, ils ont moins de souplesse et de +dlicatesse, une conception moins facile et moins vivante du beau; +n'importe, ils ont encore appliqu quelques-unes des rgles principales +de l'esthtique ancienne, et cela seul suffit pour donner leurs +productions une valeur singulire.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_107_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_107_sml.jpg" width="477" height="304" alt="L'impratrice Thodora: Mosaque de San Vitale, +Ravenne." +title="L'impratrice Thodora: Mosaque de San Vitale, +Ravenne." /></a> +<br /> +<span class="caption">L'impratrice Thodora: Mosaque de San Vitale, +Ravenne.</span> +</p> + +<p>Mais ces lments d'origine grecque se sont mles d'autres +influences, dont quelques-unes venaient de l'extrme Orient. Parmi ses +possessions les plus belles, l'empire d'Orient comptait alors les riches +provinces de la Syrie, qui formaient comme une zone intermdiaire entre +l'Asie centrale et la Grce. Par sa position mme, Constantinople se +rattachait ces pays; une grande partie de sa population en tait +originaire; les mœurs, les arts devaient s'en ressentir. En outre, +elle tait sans cesse en relations commerciales ou politiques avec les +plus puissantes monarchies de l'Orient, et surtout avec la Perse. Dans +l'architecture,<a name="page_107" id="page_107"></a><a name="page_108" id="page_108"></a> ces influences sont fort sensibles; mais il en est +mme de l'ornementation, o se rencontrent chaque instant des motifs +emprunts l'extrme Orient, traits dans le mme esprit et dans le +mme style. C'est l surtout que les artistes byzantins ont puis ce +got de richesse et de luxe qui apparat dans toutes leurs œuvres; de +l leur vint aussi la tendance rendre d'une manire conventionnelle +tous les dtails de l'ornement. L'art, dans les donnes qu'il demande +la faune et la flore, tantt reproduit fidlement la nature, tantt +l'altre et imagine des types artificiels, sans cesse rpts, et o +l'imitation des formes relles disparat presque entirement. Les +byzantins ont suivi cette dernire voie, et souvent ils ont adopt des +modles depuis longtemps fixs en Orient. On retrouve chez eux ces +entrelacs compliqus, ces fleurs bizarres, ces animaux fantastiques si +frquents sur les monuments de l'Inde ou de la Perse.</p> + +<p>Cependant l'art byzantin ne s'est point content de combiner des +lments d'origine diverse, il s'est montr vritablement crateur. A +lui revient le mrite d'avoir le premier donn aux conceptions +chrtiennes une physionomie individuelle bien marque. En effet, c'est +surtout dans le domaine religieux qu'il se manifeste avec toute son +originalit et tout son clat; on ne saurait s'en tonner, si l'on songe +combien, chez les Grecs du moyen ge, la religion tait puissante et se +mlait toutes choses. Les artistes ont t surtout frapps de certains +caractres dominants du christianisme: la splendeur de la religion +triomphante, la majest divine, le rle protecteur des saints; et ils se +sont attachs les exprimer avec force. C'est ce qui explique que, +malgr une assez grande varit de sujets, l'art byzantin, ds cette +poque, prsente dj beaucoup d'uniformit; on sent qu'il tourne sans +cesse autour des mmes ides. N'est-ce point se conformer aux vritables +conditions de l'art religieux? La fidlit des types arrts, des +conceptions matresses et peu nombreuses, est un trait commun toutes +les religions: l'esprit populaire y attache un sens sacr, et +considrerait comme une profanation de laisser le champ libre au caprice +des artistes. Dans la socit byzantine, l'glise les surveille et les +dirige; de bonne heure la plupart lui appartiennent. D'ailleurs, il y a +dans<a name="page_109" id="page_109"></a> cette rptition mme une relle grandeur: une religion +considre comme immuable il faut des formes artistiques qui ne changent +point la merci de la mode, et, dans les glises o doit dominer l'ide +d'ternit, il convient que l'art y porte notre me par l'ternit +apparente de ses traditions. A cet gard, les Byzantins furent de grands +matres; qu'il s'agisse de la pense ou de l'excution, ils comprirent +les vritables rgles de la dcoration religieuse, et il est remarquer +que, de nos jours, les peintres qui ont voulu faire revivre chez nous +cette forme de l'art se sont parfois inspirs de leurs œuvres. +D'ailleurs cette uniformit gnrale n'aboutit point une immobilit +strile, et l'art byzantin connut, lui aussi, les transformations et la +diversit des coles.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>En Orient, l'action de l'art byzantin s'est exerc o a pntr le +christianisme grec. Ainsi ce fut grce Byzance que la culture des arts +s'introduisit en Russie. Au <small>X</small><sup>e</sup> sicle, la civilisation tait encore +fort grossire chez les populations slaves, mles d'lments +scandinaves, qui habitaient le pays. Dj, cependant, la puissance et la +gloire de Byzance avaient attir sur elle les regards de ces Barbares: +les uns en avaient tent la conqute, comme Rourik, Oleg et Igor, +d'autres y taient venus en amis, comme Olga. Convertie au +christianisme, la princesse russe ne russit point cependant le +rpandre parmi ses sujets; pour oprer une telle rvolution, il fallait +l'autorit d'un prince nergique et violent. Ce fut l'œuvre de +Vladimir, qui, ayant institu une enqute sur la meilleure des +religions, choisit celle des Grecs. Les raisons qui le dcidrent +touchent l'art: il fut attir vers le culte orthodoxe par la richesse +de ses temples et la splendeur de ses crmonies. Baptis, il imposa le +baptme ses sujets, et, dans les deux grandes villes de Kief et de +Novgorod, des glises succdrent aux idoles des anciens dieux.</p> + +<p>A ce moment, l'art qui se manifeste en Russie est d'importation +trangre, comme les croyances qu'il exprime. Jusque-l, les Russes +n'avaient gure connu que les constructions en bois.<a name="page_110" id="page_110"></a> Ce furent des +architectes byzantins qui levrent les premires glises en pierre et +en maonnerie, des peintres byzantins qui les dcorrent. L'glise de la +Dme, Kief, celle de Sainte-Sophie Novgorod, dont le prtre grec +Joachim dirigea la construction, furent les premiers monuments de cet +art religieux. Sous Iaroslaf le Grand (1016-1054), successeur de +Vladimir, Kief devient une ville d'aspect imprial. Iaroslaf voulut +faire de sa capitale une rivale de Constantinople. Comme Byzance, elle +eut sa cathdrale de Sainte-Sophie et sa Porte d'or. Adam de Brme +l'appelle <i>mula sceptri Constantinopolitani et clarissimum decus +Grcia....</i> Iaroslaf n'a pas assez d'artistes grecs pour dcorer tous +les temples, pas assez de prtres grecs pour les desservir. Kief est +alors la ville aux quatre cents glises qu'admiraient les crivains +d'Occident.... La merveille de Kief, c'tait Sainte-Sophie. Les +mosaques de l'poque d'Iaroslaf subsistent encore, et l'on peut +admirer, sur le mur indestructible, la colossale image de la Mre de +Dieu, la Cne o le Christ apparat double, prsentant six de ses +disciples son corps et aux six autres son sang, les images des saints et +des docteurs, l'ange de l'Annonciation et la Vierge. Les fresques +conserves ou soigneusement restaures sont encore nombreuses et +couvrent de toutes parts les piliers, les murailles et les votes fond +d'or. Toutes les inscriptions sont non pas en langue slavonne, mais en +grec<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> + +<p>Ce n'est point seulement chez les peuples chrtiens d'Orient, Russes, +Armniens, etc., que se retrouve la trace de l'art byzantin; leur +tour, les ennemis les plus acharns du christianisme et de l'empire grec +lui ont fait des emprunts. Sans doute l'art arabe a pris de bonne heure +une physionomie originale, mais tout d'abord ce n'est pas en lui-mme +qu'il a trouv les lments dont il s'est form. Quand les Arabes +entreprirent les conqutes qui devaient tendre leur domination de +l'Asie Mineure aux Pyrnes, l'art n'existait encore chez eux que sous +ses formes les plus simples. Dans la plupart des pays o ils +s'tablirent, ils adoptrent donc les monuments qui s'y trouvaient<a name="page_111" id="page_111"></a> +dj, ils les imitrent, et ce ne fut que peu peu qu'ils en +modifirent la structure et la dcoration. Or, les premires provinces +dont ils s'emparrent taient grecques; mis en rapport avec l'art +byzantin, ils en subirent l'influence.</p> + +<p>En Syrie, les Arabes ne se proccupent point tout d'abord de construire +des mosques; ils enlvent au Christ ses glises et les consacrent +Allah. Parfois, pendant quelques annes, les deux cultes vivent cte +cte dans un mme difice. A Damas, Omar partage en deux l'glise de +Saint-Jean: la partie orientale appartient aux musulmans, tandis que la +partie occidentale est laisse aux chrtiens, qui n'en furent chasss +que soixante-dix ans plus tard. Quand les califes dsirent, leur tour, +btir des mosques, ils s'adressent aux byzantins. Walid, voulant faire +construire la mosque de Damas, envoya une ambassade l'empereur de +Constantinople, qui, sur sa demande, lui expdia douze mille artisans. +La mosque, dit Ibn-Batoutah, fut orne de mosaques d'une beaut +admirable; des marbres incrusts formaient, par un mlange habile de +couleurs, des figures d'autels et des reprsentations de toute +nature<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>. Ils ne craignaient mme point, malgr les prceptes de +Mahomet, d'introduire des figures dans la dcoration de leurs difices +religieux, imitant en cela l'exemple des chrtiens. Le pre de Walid, +Abd-el-Melik, dans une mosque de Jrusalem, avait fait reprsenter le +paradis et l'enfer de Mahomet. Les califes de Damas attiraient leur +cour des matres byzantins, et c'tait sous leur direction que se +formaient des artistes arabes. On ne saurait donc s'tonner si les +anciennes mosques de la Syrie prsentent tant d'analogie avec les +glises grecques.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Dans le sud de l'Italie, le rle de Byzance est vident. Pendant +plusieurs sicles, toute une partie de cette contre se rattacha +l'empire de Constantinople par la religion, par l'administration, par la +langue mme: l'antique Grande-Grce mritait<a name="page_112" id="page_112"></a> toujours ce nom. Mme la +querelle des iconoclastes, qui dtacha de l'Orient le reste de l'Italie, +dans le sud fortifia l'hellnisme; les partisans des images s'y +rfugirent en grand nombre, et les empereurs grecs ne les y +inquitrent pas. Ce fut dans ces provinces une vritable colonisation +grecque, et une colonisation en partie monastique. Dans la Calabre +seule, on connat les noms de quatre-vingt-dix-sept couvents de l'ordre +de saint Basile qui se fondrent cette poque. Ce pays fut le centre +de cette civilisation no-hellnique; Byzance y tait aime, et, quand +vinrent les Normands, en bien des endroits on leur rsista avec nergie. +Robert Guiscard ne s'empara point sans peine de Tarente, de Santa +Severiana; encore ne put-il dtacher violemment les populations de +l'hellnisme: il fallut plus d'un sicle pour que le rite latin y +remplat le rite orthodoxe; au <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, en certains endroits, on +employait encore la langue grecque. Il en fut de mme en Sicile. Dans +d'autres provinces, la culture byzantine, moins fortement enracine que +dans ces deux pays, tait cependant trs puissante encore. Est-il +besoin de rappeler ce que les Normands eux-mmes, aprs la conqute, +dans la premire priode de leur domination sur le midi de l'Italie, +empruntrent la civilisation grco-byzantine? Non seulement ils +adoptrent le grec comme une des langues officielles de leur +chancellerie, parce qu'elle tait celle d'une partie de leurs sujets, +mais leur architecture resta entirement byzantine jusque vers 1125. Les +premires monnaies qu'ils frappent dans la Pouille et dans la terre +d'Otrante sont imites de celles de l'empire d'Orient. Le costume +nouveau, caractris par la robe longue l'orientale et par une sorte +de bonnet phrygien, que l'Occident tout entier adopte vers 1090, un peu +avant la premire croisade, la place du costume court qui prvalait +jusqu'alors, leur y a d sa premire introduction. Et il n'est pas autre +chose que le costume grec<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>. Les princes normands fondaient autant de +monastres grecs que de monastres latins; leur cour, les potes, les +historiens, les thologiens byzantins taient aussi nombreux qu' la<a name="page_113" id="page_113"></a> +cour impriale. Ce fut seulement vers le <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle que les rois et +l'glise entreprirent d'extirper par la force l'lment oriental.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>A l'autre extrmit de l'Italie, Venise est une ville grecque. Sa +prosprit s'est accrue mesure que dclinait celle de Ravenne, sa +voisine. Dpeuple par Justinien II, ruine par l'avidit des exarques, +la capitale de l'Italie byzantine tait dj bien dchue de son ancienne +splendeur, quand, au milieu du <small>VIII</small><sup>e</sup> sicle, elle tomba aux mains des +Lombards pour passer bientt celles du pape. Au contraire, Venise sut +maintenir son indpendance contre les Lombards et les Francs; la +suzerainet nominale des empereurs grecs qu'elle affecta de reconnatre +fut la condition mme de sa fortune. Dote par eux d'une foule de +privilges, elle multiplia ses comptoirs sur les ctes de la +Mditerrane et bientt accapara la plus grande partie du commerce entre +l'Orient et l'Occident. Mais, avec les produits de l'empire, les +marchands vnitiens rapportaient dans leur patrie la civilisation +byzantine. Tout y rappelait la Grce, le costume, les mœurs, le +crmonial de la cour des doges et ces titres d'<i>hypatos</i> et de +<i>protospathaire</i> dont les parait la cour impriale. C'est l'Orient que +Venise empruntait quelques-unes de ces industries de luxe o son tour +elle excella, telles que l'art de travailler le verre et le cristal, de +dorer les cuirs.</p> + +<p>Aussi, pendant plusieurs sicles, les monuments vnitiens rappellent-ils +souvent ceux qu'on levait Constantinople. Quand le doge Pierre +Orseolo, en 976, entreprit la construction de cette merveilleuse glise +de Saint-Marc qui ne fut consacre qu'en 1085, s'adressa-t-il des +architectes ns en Grce? Aucun document ne le prouve; mais il est +certain que les constructeurs de ce monument, quel que ft leur lieu +d'origine, pratiquaient l'architecture byzantine dans toute sa puret: +il n'est point jusqu'aux matriaux, marbres, colonnes, qui ne paraissent +en grande partie emprunts l'Orient. Cependant, mme Venise, les +types grecs ne dominaient point exclusivement; aux environs, Murano, +Torcello, Grado, etc., les formes latines reparaissent,<a name="page_114" id="page_114"></a> l'poque o +s'levait Saint-Marc, ou bien, dans les difices civils comme dans les +glises, les deux styles se combinent, mlent leurs dispositions et leur +ornementation.</p> + +<p>S'agit-il de dcorer ces monuments, c'est encore vers l'Orient que se +tournent les Vnitiens. Les maux de la Pala d'Oro sont byzantins; il en +est de mme d'une partie des belles pices d'orfvrerie du Trsor. Une +des portes de l'glise a d tre excute Constantinople, deux autres +paraissent vnitiennes, mais imites de ce modle tranger. Les artistes +grecs tablis Venise formaient au <small>XI</small><sup>e</sup> sicle une corporation. Ce +furent eux, tout l'indique, qui commencrent excuter les mosaques de +Saint-Marc, et pendant longtemps les artistes indignes forms cette +cole en conservrent le style. Leur influence ne se renfermait point +dans les murs de la ville. A l'glise de Murano, la Vierge qui dcore +l'abside est de l'art byzantin le plus pur (<small>XII</small><sup>e</sup> sicle). Tout prs +de l, Torcello, la plus grande partie des mosaques leur appartient +encore (<small>XI</small><sup>e</sup> et <small>XII</small><sup>e</sup> sicles): l'abside centrale, la Vierge et +les Aptres; sur la paroi occidentale, le Jugement dernier; dans une +abside latrale, le Christ entour d'archanges, bien que, dans cette +dernire composition, se retrouve la trace vidente de la collaboration +des Italiens.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_115_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_115_sml.jpg" width="299" height="303" alt="Une glise coupoles: Saint-Front de Prigueux." +title="Une glise coupoles: Saint-Front de Prigueux." /></a> +<br /> +<span class="caption">Une glise coupoles: Saint-Front de Prigueux.</span> +</p> + +<p>En France, l'influence byzantine ne s'est jamais exerce d'une faon +aussi sensible et aussi durable que dans certaines rgions de l'Italie. +D'ailleurs, pendant plusieurs sicles du moyen ge, c'est chez nous que +l'art chrtien d'Occident s'est dvelopp avec le plus de force et de +charme. La France possdait, au <small>XII</small><sup>e</sup> et au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, une +architecture et une sculpture originales, pleines de vie et de grce, +qui se rpandaient leur tour dans les pays voisins et jusqu'en +Orient.—Il existe toutefois en France une rgion o l'architecture +byzantine coupoles se manifeste dans tout un groupe d'glises. +Saint-Front de Prigueux, de la fin du <small>X</small><sup>e</sup> sicle, en est le type le +plus clbre. La coupole se rencontre encore dans le reste de +l'Angoumois, dans la Saintonge.... D'o viennent ces emprunts si +caractristiques<a name="page_115" id="page_115"></a> la construction byzantine? C'est un fait dont +l'histoire ne rend pas compte. Dans le reste de la France, d'ailleurs, +si les glises par leurs formes ne rappellent pas au mme degr l'art +grec, elles s'y rattachent fort souvent par leur ornementation. Les +fresques de Saint-Savin, prs de Poitiers, prsentent des ressemblances +avec les peintures grecques. Au clotre de Moissac, quelques personnages +sculpts au commencement du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle arrivent de Byzance: les +physionomies, les attitudes, les plis des vtements, tout l'indique. +Pourtant cette influence trangre ne fut chez nous ni absolue ni de +longue dure. De bonne heure, l'esprit fortement tremp de nos artistes, +s'il fit des emprunts<a name="page_116" id="page_116"></a> Byzance, ne se condamna point d'ingrates +copies. L'art d'Orient a plutt contribu veiller chez eux la +conscience de leurs qualits propres. Ds la fin du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, les +formes de l'architecture sont nouvelles en France; les fleurs des +ornements ont t copies dans les prs et les bois voisins, et les +personnages des statues et des bas-reliefs sont ns dans le pays o ils +ont t sculpts....</p> + +<p class="rth20"> +<span class="smcap">Ch. Bayet</span>, <i>L'art byzantin</i>, dans la <i>Bibliothque de l'enseignement<br /> +des Beaux-Arts</i>, Paris, A. Quantin, 1883,<br /> +in-8. <i>Passim.</i><br /> +</p> + +<p><a name="page_117" id="page_117"></a></p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV<br /><br /> +<small><span class="sans">LES ARABES.</span></small></h2> + +<p class="hang">P<small>ROGRAMME</small>.—<i>Mahomet; le Coran. L'empire arabe. La civilisation +arabe.</i></p> + +<hr /> + +<h4>BIBLIOGRAPHIE.</h4> + +<p>Les livres sur <b>les origines de l'islamisme</b>, sur <b>l'empire arabe</b> et +sur la <b>civilisation musulmane</b> au moyen ge, ne sont pas rares. +Quelques-uns des premiers spcialistes de ce temps ont crit, pour +le public, de trs belles pages que le public ne connat gure; et +les ouvrages les plus connus ne sont pas les meilleurs.—Aux livres +gnraux de MM. L.-A. Sdillot (<i>Histoire gnrale des Arabes</i>, +Paris, 1877, 2 vol. in-8, 2<sup>e</sup> d.) et G. Le Bon (<i>La +civilisation des Arabes</i>, Paris, 1883, in-4), prfrer ceux de sir +W. Muir (<i>The life of Mahomet, from original sources</i>, London, +1894, 3<sup>e</sup> d.; <i>The Caliphate, its rise, decline and fall</i>, +London, 1892, in-8), de A. v. Kremer (<i>Kulturgeschichte des +Orients unter den Chalifen</i>, Wien, 1875-1877, 2 vol. in-8), et de +A. Mller (<i>Der Islam im Morgen-und Abendland</i>, Berlin, 1885-1887, +2 vol. in-8).</p> + +<p>Nous recommandons surtout la lecture de quelques monographies, +articles de revue et morceaux dtachs, qui ont t publis par MM. +Dozy, Renan, Wellhausen, Nldeke, I. Goldziher (<i>Muhammedanische +Studien</i>, Halle, 1889-1890, 2 vol. in-8), H. Grimme (<i>Mohammed, I, +Das Leben</i>, Munster, 1892, in-8), S. Guyard (<i>La civilisation +musulmane</i>, Paris, 1884, in-8), J. Darmesteter (<i>Le Mahdi depuis +les origines de l'Islam</i> et <i>Coup d'œil sur l'histoire de la +Perse</i>, dans la <i>Revue politique et littraire</i>, 1885, t. I<sup>er</sup>), +C. Snouck Hurgronje (dans la <i>Revue de l'histoire des religions</i>, +1894), etc.</p> + +<p>Sur <b>l'art musulman</b>, voir les deux volumes rcemment publis par M. +Al. Gayet dans la Bibliothque de l'Enseignement des Beaux-Arts: +<i>L'art arabe</i> (Paris, s. d., in-8); <i>L'art persan</i> (Paris, s. d., +in-8).—Sur la lgende de Mahomet au moyen ge, E. Renan, dans le +<i>Journal des Savants</i>, 1889, p. 421 et s.</p> + +<h3><a name="LE_KORAN_ET_LA_SONNA" id="LE_KORAN_ET_LA_SONNA"></a>LE KORAN ET LA SONNA.</h3> + +<p>Le livre qui contient les rvlations faites Mahomet et qui est en +mme temps la source, sinon la plus complte, du moins<a name="page_118" id="page_118"></a> la plus digne de +foi de sa biographie, prsente des bizarreries et du dsordre. C'est une +collection d'histoires, d'exhortations, de lois, etc., places l'une +ct de l'autre sans qu'on ait suivi l'ordre chronologique ni aucun +autre.</p> + +<p>Mahomet appelait toute rvlation formant un ensemble <i>sourate</i> ou +<i>Koran</i>. Le premier de ces deux mots est hbreu et veut dire proprement +une srie de pierres dans un mur, et, de l, la ligne d'une lettre ou +d'un livre; dans le Koran, tel que nous le possdons, il a le sens +beaucoup plus large de <i>chapitre</i>. Le mot <i>koran</i> est proprement +parler un infinitif qui signifie lire, rciter, exposer; cette +dnomination est galement emprunte aux Juifs qui emploient le verbe +<i>kar</i> (lire) dans le sens surtout d'tudier l'criture Sainte; mais +Mahomet lui-mme entendait sous le nom de <i>Koran</i>, non seulement chaque +rvlation part, mais aussi la runion de plusieurs ou mme de toutes.</p> + +<p>Il n'existait toutefois point, du temps de Mahomet, de collection +complte des textes du Koran; et si les trois premiers califes avaient +t moins soigneux sous ce rapport, il aurait couru grand danger d'tre +oubli. Les premiers qui en rassemblrent les diffrents passages furent +le calife Abou-Bekr et son ami Omar. En effet, quand, dans la onzime ou +la douzime anne de l'hgire, le faux prophte Mosalima eut t +vaincu, on s'aperut que beaucoup de personnes qui connaissaient par +cœur d'assez longs fragments du Koran avaient perdu la vie dans la +bataille qui dcida de la lutte; aussi Omar se prit-il craindre que +les gens qui savaient le Koran ne vinssent bientt disparatre; c'est +pourquoi il donna au calife le conseil de rassembler les fragments +pars.</p> + +<p>Aprs avoir hsit quelque temps, parce que le prophte n'avait pas +donn pouvoir d'entreprendre une œuvre aussi importante, Abou-Bekr +accepta la proposition et chargea de ce travail le jeune Zad +ibn-Thabit, qui avait t secrtaire de Mahomet. Zad n'avait pas trop +envie de le faire, car, pour nous servir de ses propres paroles, il et +t plus facile de dplacer une montagne que d'accomplir cette tche. Il +finit toutefois par obir, et, sous la direction d'Omar, il rassembla +les fragments qui se trouvaient en partie consigns sur des bandelettes +de papier ou<a name="page_119" id="page_119"></a> de parchemin, sur des feuilles de palmier ou sur des +pierres, et qui, en partie, se conservaient seulement dans la mmoire de +certaines personnes. Sa collection ne fit point, du reste, autorit, car +elle tait destine, non au public, mais l'usage particulier +d'Abou-Bekr et d'Omar. Les musulmans continurent donc lire le Koran +comme ils voulaient, et, peu peu, les rdactions vinrent diffrer +entre elles. Comme cet tat de choses donna lieu des contestations, le +troisime calife, Othmn, rsolut de faire faire du Koran une rdaction +officielle et obligatoire pour tout le monde. Cette seconde rdaction, +due Zad comme la premire, est la seule que nous possdions, car +Othmn fit dtruire tous les autres exemplaires.</p> + +<p>Quelle que soit l'opinion qu'on professe sur le point de savoir si le +Koran nous a t transmis sans falsifications dans l'dition de Zad, il +est certain que l'conomie du livre dans cette dition, sa division en +sourates ou chapitres, est tout fait arbitraire. On s'est born +prendre la longueur des sourates comme principe de classification, sans +mme s'y astreindre exactement: la plus longue des sourates est la +premire, et la dernire est en mme temps la plus courte. Il rsulte de +cette disposition que les rvlations datant des poques les plus +diffrentes et sur les sujets les plus divers se trouvent maintenant +mles au hasard; il n'y a donc point de livre o rgne un pareil chaos, +et c'est une des raisons qui rendent la lecture du Koran si pnible et +si ennuyeuse. Si les sourates avaient t arranges dans l'ordre +chronologique de leur rdaction, elles se liraient sans doute plus +agrablement. Des efforts ont t faits pour restituer l'ordre +chronologique par des savants modernes et mme par des thologiens +musulmans de la bonne poque (les musulmans actuels, qui tiennent +l'ordre du Koran pour divin, verraient une marque d'incrdulit dans +l'intention de ranger chronologiquement les sourates), non sans quelque +succs. Il y a dans le style du Koran des particularits qui peuvent +servir de points de repre. C'est ainsi que la langue des morceaux +mecquois est vigoureuse et pleine de feu si on la compare avec le +langage lourd et prolixe des fragments mdinois. Certaines allusions +des faits historiques permettent aussi de dterminer la date de<a name="page_120" id="page_120"></a> la +composition de quelques fragments. Mais cela ne veut pas dire qu'on +puisse ranger tout le Koran d'aprs l'ordre chronologique. Quand mme +tous les hommes et tous les Djinns l'essayeraient, ils n'en viendraient +pas bout. Bien qu'il nous soit certainement possible de proposer un +meilleur arrangement des sourates que celui qui est reu dans l'glise +musulmane, il est douteux qu'on en imagine jamais un qui emporte +l'assentiment de tous les hommes comptents.</p> + +<p>Pour les musulmans croyants, le Koran, c'est--dire la parole de Dieu, +qui n'a pas t cre, est le livre le plus parfait qui soit, aussi bien +pour le fond que pour la forme. Cela est naturel, mais il est trange +que le prjug des musulmans ait eu sur nous beaucoup plus d'influence +qu'on aurait d s'y attendre. On a trs srieusement pris pour de la +posie, et admir en consquence, la rhtorique pompeuse et cet +entassement, souvent insens, d'images qui caractrisent les sourates +mecquoises: on a regard le style du livre entier comme un modle de +puret. Or, il est difficile de disputer des gots, mais je dois dire +que pour ma part, parmi les ouvrages arabes anciens de quelque renom, je +n'en connais pas qui montre autant de mauvais got et qui soit aussi peu +original, aussi excessivement prolixe que le Koran. Mme aux rcits,—et +c'est encore la meilleure partie,—il y a beaucoup redire. Les Arabes +taient gnralement passs matres dans l'art de conter; la lecture de +leurs rcits, dans le <i>Livre des chants</i>, est un vrai plaisir d'artiste. +Les lgendes, pour la plupart empruntes aux Juifs, que Mahomet a +racontes, paraissent bien ternes quand on vient de lire une belle +histoire d'un autre conteur arabe. C'tait l'avis des Mecquois, qui +n'taient point mauvais juges. La forme, il est vrai, est originale, +mais l'originalit n'est pas toujours et sous tous les rapports un +mrite. Le style lev, chez les Arabes, c'taient ou les vers ou la +prose rime. Mais l'art de faire des vers, qu' cette poque presque +tout le monde possdait, Mahomet ne s'y entendait pas; son got tait +trs bizarre; aux plus grands potes arabes, ses contemporains, il en +prfrait de fort mdiocres qui savaient revtir des penses pieuses de +vers de rhteurs. Il avait mme pour la posie en gnral une aversion<a name="page_121" id="page_121"></a> +marque. Il fut donc forc d'employer pour ses rvlations la prose +rime, et dans les plus anciennes sourates, il est en effet rest assez +fidle aux rgles de ce style, de sorte qu'elles ont beaucoup d'analogie +avec les oracles des anciens devins arabes; mais, plus tard, il s'en +carta et se permit une foule de licences qu'on aurait svrement +releves si elles s'taient trouves dans un autre livre que celui qui +est la Parole de Dieu.—Mahomet composait difficilement, et sa langue +n'tait pas chtie. A la vrit, comme il vcut en un temps o le +dialecte arabe tait dans sa fleur, il n'y a point entre sa manire +d'crire et le style des crivains classiques cette grande diffrence +qui spare le grec du Nouveau Testament du grec pur. Toujours est-il que +la diffrence est sensible. Le Koran fourmille de mots btards, +emprunts la langue juive, au syriaque et l'thiopien; les +commentateurs arabes, qui ne connaissaient d'autre langue que la leur, +se sont vainement puiss les interprter. Le Koran renferme, en +outre, plus d'une faute contre les rgles de la grammaire, et, si nous +les remarquons moins, c'est que les grammairiens arabes ont fait de ces +fautes, qu'ils voulaient justifier, des exceptions aux rgles. Ce n'en +sont pas moins des fautes, comme on le comprendra de plus en plus +mesure que l'on secouera mieux les prjugs de la superstition +musulmane, et qu'on accordera plus d'attention aux procds des premiers +philologues arabes qui, encore libres, prennent fort rarement, sinon +jamais, leurs exemples dans le Koran. Cette circonstance montre qu'ils +ne considraient pas ce livre comme un ouvrage classique, comme une +autorit en fait de langue, bien qu'ils n'osassent pas exprimer +ouvertement leur opinion ce sujet.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Si le Koran est en premire ligne la rgle de la foi et de la conduite +des musulmans, la tradition ou <i>Sonna</i> occupe la deuxime place. Le +Koran ne suffisait pas, car les peuples de l'Orient n'attendent pas +seulement du fondateur d'une religion la solution des questions +religieuses; ils lui demandent aussi de fixer leur constitution +politique et leur droit, et de rgler la vie<a name="page_122" id="page_122"></a> de tous les jours jusque +dans ses moindres dtails; ils exigent de lui qu'il leur prescrive +comment ils doivent se vtir, comment ils doivent se peigner la barbe, +comment ils doivent boire et manger. Tout cela ne se trouvant point dans +le Koran, on eut recours aux paroles et aux actions du prophte. On peut +admettre que quelques dcisions de Mahomet ont t consignes par crit, +dj de son vivant; mais gnralement elles se sont conserves par +tradition orale; l'habitude de les crire ne devint gnrale qu'au +commencement du <small>II</small><sup>e</sup> sicle de l'hgire, et bientt aprs on se mit +rassembler les traditions. Il est regretter qu'on ne l'ait pas fait +plus tt. Une collection qu'on aurait forme du temps des Omaades, fort +indiffrents en matire religieuse, serait probablement assez peu +falsifie; mais les premires collections datent des Abbssides, qui +s'taient prcisment servis, pour parvenir au trne, de traditions +fausses ou inventes. Rien de plus facile, quand on voulait dfendre +quelque systme religieux ou politique, que d'invoquer une tradition +qu'on forgeait soi-mme. L'extension que prit cet abus nous est connue +par le tmoignage des auteurs musulmans de collections. C'est ainsi que +Bokhri, qui avait parcouru maint pays afin de runir les traditions, +dclare que de 600 000 rcits qu'il avait entendus, il y en avait +peine 7 275 qui fussent authentiques. Il n'admit que ceux-l dans son +grand ouvrage; mais la rgle critique qu'il suivait, ainsi que ses +mules, pour juger de l'authenticit ou de la falsification n'tait pas +suffisante. Ils s'en tenaient un signe purement extrieur. Toute +tradition comprend deux parties: l'autorit, c'est--dire le relev des +noms des personnes dont elle mane, puis le texte. Les musulmans +n'accordent d'attention qu' l'autorit. La tradition mane-t-elle d'un +compagnon du prophte et n'y a-t-il rien redire la confiance que +mrite la longue liste des autorits qui se la sont successivement +transmise, il <i>faut</i> l'admettre. Sans aucun doute, on ne doit nullement +rejeter ce critrium; nous aussi, nous devons faire trs exactement +attention aux noms et au caractre des autorits, et la critique +europenne a dj fltri de l'pithte de menteur mainte personne qui, +chez les musulmans, est dment enregistre comme digne de foi; mais ce +critrium ne<a name="page_123" id="page_123"></a> suffit pas; il ne faut pas s'en tenir un signe +extrieur, il faut vrifier la valeur intrinsque de la tradition, +examiner si elle est vraisemblable, si elle concorde avec d'autres +rapports dignes de foi. Les auteurs musulmans de collections n'allaient +pas jusque-l; ils ne le pouvaient d'ailleurs sans cesser d'tre +musulmans, sans se transporter du domaine de la foi dans celui de la +science.—Cependant aucune autre religion n'a, ds le dbut du troisime +sicle de son existence, soumis les bases sur lesquelles elle repose +un examen critique tel que l'a t celui des musulmans, car on peut le +qualifier de svre malgr l'insuffisance de son principe; ajoutons que +les thologiens musulmans du <small>II</small><sup>e</sup> sicle et du <small>III</small><sup>e</sup> ont joui d'une +libert d'examen qui, dans notre sicle, n'est pas accorde aux +thologiens anglais sur leur propre terrain, et que, de plus, ils ont +travaill avec sincrit et loyaut, sans aucunement chercher +reprsenter Mahomet comme un idal. Au contraire, ils nous le donnent +tel qu'il tait, avec tous ses dfauts et ses faiblesses; ils nous font +connatre sans dtours ce que ses adversaires pensaient et disaient de +lui; ils ne passent mme pas sous silence ces amres railleries qui +contiennent souvent tant de frappantes vrits, par exemple la parole de +cet homme de Taf: Puisque Allah voulait vraiment envoyer un prophte, +n'aurait-il pas pu en trouver un meilleur que toi? Je m'tonne +toujours, non pas qu'il y ait des passages faux dans la tradition (car +cela rsulte de la nature mme des choses), mais qu'elle contienne tant +de parties authentiques (d'aprs les critiques les plus rigoureux, la +moiti de Bokhri mrite cette qualification), et que, dans ces parties +non falsifies, il se trouve tant de choses qui doivent scandaliser un +croyant sincre.</p> + +<p>La tradition, qui nous transporte compltement au milieu de la vie des +anciens Arabes, est d'une lecture bien plus attachante que le Koran; +sous un rapport, toutefois, elle est infrieure ce livre et elle a +fait par l dchoir l'islamisme. L'islamisme tait une religion sans +miracles; il rsulte de la faon la plus claire du Koran que Mahomet n'a +jamais prtendu avoir le pouvoir d'en faire. Une telle religion et t +un phnomne remarquable dans l'histoire du dveloppement de l'humanit, +un<a name="page_124" id="page_124"></a> grand pas de fait dans la voie du progrs; et si l'islamisme tait +rest confin dans les limites de l'Arabie, le maintien de ce principe +dans toute sa puret n'aurait nullement t du nombre des choses +impossibles. Mais il sortit bientt de ces limites, et plus les Arabes +se trouvrent en contact avec des peuples qui avaient raconter des +miracles de leurs prophtes, plus ils s'attachrent suppler ce qui +leur manquait sous ce rapport. Toutefois il devait s'couler encore bien +des sicles avant qu'on pt appliquer aux musulmans aussi cette parole +du pote:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Das Wunder ist des Glaubens liebstes Kind,<br /></span> +</div></div> + +<p class="nind">et dans les premiers temps, on n'a pas, relativement parlant, t +prodigue de rcits miraculeux.</p> + +<p>Nous allons en donner quelques-uns en indiquant en mme temps la manire +dont ils se sont produits.</p> + +<p>Au dbut de sa mission, Mahomet reconnaissait que, lui aussi, il avait +t dans l'erreur, c'est--dire qu'il avait pris part au culte des +idoles; mais il dclarait en mme temps que Dieu lui avait ouvert le +cœur. Cette expression figure fut prise la lettre et donna lieu au +rcit suivant, qu'on mit dans la bouche de Mahomet: Un jour que j'tais +couch sur le ct prs de la Kaba, il vint quelqu'un qui m'ouvrit le +corps depuis la poitrine jusqu'au nombril et qui prit mon cœur. +L-dessus, on approcha de moi un bassin d'or rempli de foi; mon cœur +y fut lav, puis remis sa place. D'aprs cette tradition, qui se +trouve dans Bokhri et qui est la plus ancienne, la purification du +cœur aurait eu lieu prcisment avant l'ascension de Mahomet, dont +nous allons parler tout l'heure. Mais d'autres auteurs de traditions +ont trouv qu'il serait beaucoup plus convenable que la purification et +eu lieu avant la vocation de Mahomet la prophtie. La lgende fut donc +remanie dans ce sens; mais comme il restait toujours fcheux que +Mahomet et jamais err, le temps de la purification fut de plus en plus +recul: on parla d'abord de sa vingtime anne, puis de sa onzime, ce +qui valait mieux, puisque c'est cet ge que la responsabilit +commence, enfin de sa plus tendre enfance; on rattacha alors <a name="page_125" id="page_125"></a> cette +dernire poque un rcit relatif l'ducation qu'il aurait reue la +campagne dans la tribu bdouine des Beni-Sad; mais ce rcit lui-mme +parat bien peu fond. Voici la lgende sous cette dernire forme; c'est +Hlima, femme de la tribu des Beni-Sad, qui parle:</p> + +<p>Je quittai un jour ma demeure avec mon mari et mon enfant qui venait de +natre et je me rendis, avec d'autres femmes de ma tribu, la Mecque +pour y chercher un nourrisson. C'tait une anne de scheresse et il ne +nous restait plus de vivres. Nous avions avec nous une nesse grise et +une chamelle qui ne donnait pas une goutte de lait. Nous ne pouvions +dormir, parce que notre enfant criait toute la nuit de faim: j'avais +aussi peu de lait que la chamelle. Esprant toutefois que tout irait +mieux, nous continumes notre voyage. Arrivs la Mecque, nous +cherchmes des nourrissons; on avait dj offert chaque nourrice +l'enfant qui devait tre le prophte, mais aucune d'elles n'avait voulu +le prendre, et toutes elles avaient dit: C'est un orphelin, il n'y a +donc pas beaucoup gagner. Il faut savoir que nous esprions que les +pres nous payeraient bien, et que, par contre, nous n'attendions pas +grand'chose de la mre d'un enfant qui n'avait plus de pre. Toutes les +femmes qui taient avec nous avaient trouv des nourrissons, except +moi. Je ne veux pas, dis-je mon mari, retourner sans nourrisson +auprs de mes amies; je vais aller chercher cet orphelin.—Tu as raison, +rpondit mon mari; peut-tre Allah nous bnira-t-il, si tu y vas. +J'allai donc, bien que je ne l'eusse pas fait si j'avais pu trouver un +autre enfant, et je revins avec l'orphelin notre caravane. Je le pris + moi et lui donnai le sein. Il but jusqu' ce qu'il et assez et alors +j'allaitai aussi mon propre enfant, qui put galement se rassasier; +ensuite ils s'endormirent tous deux, et pour la premire fois depuis +longtemps nous emes une nuit tranquille. Mon mari alla ensuite prs de +notre chamelle et il trouva que ses pis taient pleins de lait. Il se +mit la traire et nous emes tous assez boire. Le lendemain matin, +mon mari me dit: Assurment, tu as trouv un enfant bni. Lors du +retour, mon nesse galopait avec tant de vivacit que mes amies ne +purent garder la mme allure que moi et qu'elles pensaient<a name="page_126" id="page_126"></a> que j'avais +une autre bte. Il n'y a point de pays plus aride que celui des +Beni-Sad; mais ds notre retour, nos troupeaux donnrent toujours +beaucoup de lait, tandis que ceux de nos voisins n'en avaient pas. Aussi +disaient-ils leurs bergers: Menez donc le btail dans les pturages +o pat le troupeau de Hlima. Ils le firent, mais en vain. C'est ainsi +que nous avions abondance et richesse. Aprs deux ans, je sevrai +l'enfant et il grandit parfaitement, comme son frre de lait. Nous le +ramenmes sa mre; mais comme nous aimions le garder encore cause +des nombreuses bndictions qu'il nous avait values, je dis sa mre: +Il est prfrable de laisser ton fils chez nous jusqu' ce qu'il ait +toute sa force, car je crains que le mauvais air de la Mecque ne lui +fasse du tort. Elle nous permit de le reprendre avec nous.</p> + +<p>A un mois de l, il se trouvait un jour avec son frre de lait prs des +troupeaux qui paissaient derrire nos tentes, quand son frre nous cria: +Deux hommes vtus de blanc ont saisi notre Korachite, l'ont tendu sur +le sol et lui ont ouvert le corps. Mon mari et moi nous y courmes; +nous trouvmes Mahomet debout, mais ple, et nous lui demandmes ce qui +lui tait arriv. Il rpondit que deux hommes avaient ouvert son corps +en le coupant et y avaient cherch quelque chose, mais il ne savait +quoi. Nous retournmes notre tente et mon mari me dit: Je crains que +cet enfant n'ait eu une attaque. Nous le ramenmes sa mre et elle +nous en demanda le motif, car nous lui avions fait connatre auparavant +que nous voulions encore garder l'enfant chez nous. Ton fils est grand, +maintenant, lui dis-je; j'ai fait pour lui tout ce que je devais. Je +crains qu'il ne lui arrive malheur et c'est pour cela que je te l'ai +ramen.—Ce n'est pas l le vrai motif, rpondit la mre; raconte-moi +franchement ce qui s'est pass. Quand elle m'et force tout lui +dire, elle s'cria: Tu crains que le diable ne fasse de lui sa +victime?—Oui, rpondis-je.—Par Dieu, reprit-elle, il n'en est rien, le +diable n'a pas de pouvoir sur lui. Mon fils est appel de hautes +destines; ne t'ai-je pas racont son histoire? Quand j'tais enceinte +de lui, il sortit de moi une lumire si clatante qu'elle me permettait +de voir les palais de<a name="page_127" id="page_127"></a> Bor<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>. Et lorsque je l'eus mis au monde, il +posa ses petites mains sur le sol et leva la tte au ciel. Laisse-le +donc ici et va-t'en.</p> + +<p>Avec le temps, quand les musulmans furent en contact journalier avec +leurs sujets chrtiens, cette forme mme de la lgende ne leur suffit +plus; car Mahomet, tout en modifiant un peu ce dogme, avait reconnu que +Jsus et sa mre taient exempts du pch originel, et c'tait pour les +croyants un scandale perptuel de devoir reconnatre au fondateur du +christianisme un tel avantage sur le fondateur de l'islamisme. C'est +pour ce motif que naquit un nouveau dogme: on crut que l'me de Mahomet +avait t cre avant Adam dans un tat de puret complte.</p> + +<p>Mais le plus grand miracle que Dieu fit pour son prophte a t +l'ascension ou voyage nocturne. Voici ce qui y donna lieu. La dernire +anne du sjour de Mahomet la Mecque, ses adversaires, pousss +probablement par les Juifs, lui dirent: La patrie des prophtes, c'est +la Syrie; si donc tu es vraiment prophte, vas-y, et, quand tu en seras +revenu, nous croirons en toi. Mahomet fut persuad, semble-t-il, que +cette objection tait fonde, et, si l'on peut en croire la tradition, +il conut plus ou moins le plan de faire le voyage de la terre sainte; +mais une vision qu'il eut la nuit vint lui en pargner la peine. Il +visita Jrusalem d'une faon miraculeuse et il raconta ce fait dans le +Koran (17, ℣ 1) comme suit:</p> + +<p>Louange celui qui a transport, pendant la nuit, son serviteur du +temple sacr<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> cet autre temple plus loign<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a> dont nous avons +bni les alentours, pour lui faire voir quelques-uns de nos miracles. En +vrit, Dieu entend et voit tout.</p> + +<p>Ses adversaires trouvrent l'ide ridicule; les croyants eux-mmes +eurent des doutes au sujet du miracle, si bien que quelques-uns le +considrrent comme un mensonge et apostasirent.<a name="page_128" id="page_128"></a> Mahomet se vit forc, +en consquence, de faire dire Dieu (Koran 17, ℣ 62): La vision que je +t'ai fait voir n'a eu d'autre but que d'prouver les hommes.</p> + +<p>Ce n'avait donc t qu'un rve; mais quelques annes aprs, quand la foi +se fut affermie, Mahomet en revint son ide premire et raconta aux +siens des dtails nouveaux sur son voyage nocturne. Mont sur le cheval +ail Bork, il avait t transport par Gabriel au temple de Jrusalem; +l il avait t salu par les anciens prophtes, qui s'taient runis +pour le recevoir. De Jrusalem il s'tait rendu au ciel et tait enfin +arriv en prsence du Crateur, qui lui donna l'ordre d'imposer ses +partisans de prier cinq fois par jour. L'imagination a, dans la suite, +orn ce rcit de couleurs brillantes; mais il y a encore controverse +parmi les musulmans sur le point de savoir s'il faut prendre l'vnement +comme une vision (ainsi que l'indique le Koran) ou comme un voyage rel +ou corporel.</p> + +<p>En gnral, la biographie du prophte est orne d'un trs grand nombre +de lgendes, revtues maintes fois de tout l'clat de la posie. Par l, +sans doute, la vrit historique est devenue mconnaissable dans les +versions les plus rcentes, surtout en ce qui concerne la jeunesse de +Mahomet et son sjour la Mecque. Mais les biographies les plus +anciennes n'ont pas si bien ajout le merveilleux qu'on ne puisse +d'ordinaire avec un peu de tact critique distinguer la vrit de la +fiction. Mahomet n'est jamais devenu un tre surnaturel ou mythique.</p> + +<p class="rth20"> +D'aprs <span class="smcap">R. Dozy</span>, <i>Essai sur l'histoire de l'Islamisme</i>, trad.<br /> +du hollandais par V. Chauvin, Leyde-Paris, 1879,<br /> +in-8, <i>passim</i>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_129" id="page_129"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V<br /><br /> +<small><span class="sans">LA PAPAUT ET LES DUCS AUSTRASIENS</span></small></h2> + +<p class="hang">P<small>ROGRAMME</small>.—<i>Grgoire le Grand. Monastres et missions en +Occident.—Charles Martel. Relations avec les papes. Avnement de +Ppin le Bref.</i></p> + +<hr /> + +<h4>BIBLIOGRAPHIE.</h4> + +<p>Les titres de quelques ouvrages utiles pour l'tude de cet article +du programme (Dahn, Bury, J. Zeller, etc.) ont dj t indiqus.</p> + +<p>On a beaucoup crit sur <b>l'histoire de l'glise romaine avant le +<small>VIII</small><sup>e</sup> sicle</b>. Consulter, en premire ligne, les Manuels gnraux +d'histoire ecclsiastique (qui sont numrs ci-dessous, +Bibliographie du ch. <small>XIII</small>). Parmi les livres originaux: J. Langen, +<i>Geschichte der rmischen Kirche</i>, t. I et II [jusqu'au pontificat +de Nicolas I<sup>er</sup>], Bonn, 1881, in-8;—F. Gregorovius, <i>Geschichte +der Stadt Rom im Mittelalter</i>, t. I et II, Stuttgart, 1889, +in-8;—L. Duchesne, <i>Origines du culte chrtien. tude sur la +liturgie latine avant Charlemagne</i>, Paris, 1889, in-8.</p> + +<p>La littrature relative aux <b>monastres</b> et aux <b>missions en Occident</b> +n'est pas moins abondante.—Le t. I<sup>er</sup>, prcit, de la +<i>Kirchengeschichte Deutschlands</i>, de A. Hauck (Leipzig, 1887, +in-8), fait autorit pour la Gaule et la Germanie.—Pour +l'Angleterre, voir l'excellent Manuel de J. R. Green, dans +l'dition illustre (Cf., ci-dessous, la Bibliographie du ch. <small>XII</small>); +et Ed. Winckelmann, <i>Geschichte der Angelsachsen</i>, Berlin, 1883, +in-8.—Pour l'Armorique: A. de la Borderie, <i>tudes historiques +bretonnes</i>, Paris, 1884-1888, 2 vol. in-8.—Le livre de M. de +Montalembert: <i>Les moines d'Occident</i> (Paris, 1860-1874, 5 vol. +in-8), a t clbre; on ne s'en sert plus.—Celui de A. Lenoir, +<i>L'architecture monastique</i> (Paris, 1852-1856, 2 vol. in-4), est +encore considrable.—W. Sickel, <i>Die Vertrge der Ppste mit den +Karolingern and das neue Kaiserthum</i>, dans la <i>Deutsche Zeitschrift +fr Geschichtswissenschaft</i>, t. XI (1893) et XII (1894-1895).<a name="page_130" id="page_130"></a></p> + +<p>Pour l'<b>histoire des Carolingiens avant Charlemagne</b>, les <i>Jahrbcher +des frnkischen Reiches</i> sont classiques: H. E. Bonnell, <i>Die +Anfnge des karolingischen Hauses</i>, Berlin, 1866, in-8;—Th. +Breysig, <i>714-741</i>, Leipzig, 1869, in-8;—H. Hahn, <i>741-752</i>, +Berlin, 1863, in-8;—L. Œlsner, <i>Jahrbcher d. fr. R. unter +Knig Pippin</i>, Leipzig, 1871, in-8.—L'ouvrage de A.-F. Grard +(<i>Histoire des Francs d'Austrasie</i>, Bruxelles, 1864, 2 vol. in-8) +est arrir.—Lire l'expos gnral de O. Gutsche et W. Schultze, +dans la <i>Deutsche Geschichte von der Urzeit bis zu den +Karolingern</i>, prcite.—Rsum clair et vivant, par E. Lavisse, +dans l'<i>Histoire gnrale du <small>IV</small><sup>e</sup> sicle nos jours</i>, I (1893), +ch. <small>V</small>, p. 204-272.</p> + +<hr /> + +<h3><a name="I-5" id="I-5"></a>I—L'ENTRE EN SCNE DE LA PAPAUT.</h3> + +<p>Jusqu' la fin du <small>VIII</small><sup>e</sup> sicle, la condition de l'vque de Rome fut +dpendante. Il fut en relations continuelles avec les empereurs +d'Occident, puis avec les empereurs d'Orient, car la chute de l'empire +en Occident et l'occupation de la pninsule par les Barbares, Hrules +d'abord, Ostrogoths ensuite, n'affranchit point la papaut. On ne peut +lire sans tonnement la correspondance pontificale, o l'humilit des +plus grands papes descend jusqu' la bassesse. Grgoire le Grand fait sa +cour aux impratrices en mme temps qu'aux empereurs; il les charge de +prsenter au matre des dolances qu'il n'ose exprimer; d'autres fois, +par un artifice de rhtorique, c'est Dieu lui-mme qu'il fait parler +Maurice, et Dieu prend des prcautions pour ne point offenser ce +personnage. Mais voici qu'un aventurier du nom de Phocas a soulev +l'arme du Danube; il est entr dans Constantinople; la populace l'a +acclam, le patriarche l'a couronn: il a tu Maurice et massacr toute +la famille de ce malheureux. Vite Grgoire le<a name="page_131" id="page_131"></a> Grand crit au meurtrier: +Gloire, s'crie-t-il, gloire Dieu qui rgne au plus haut des cieux! +Il attribue cette rvolution la Providence, qui, pour soulager le +cœur des affligs, lve au souverain pouvoir un homme dont la +gnrosit rpand dans le cœur de tous la joie de la grce divine. +Il se rjouit que la bont, la pit, soient assises sur le trne +imprial. Il veut qu'il y ait fte dans les cieux, allgresse sur la +terre! En mme temps, il prsente la femme du parvenu, Leontia, ses +flicitations: Aucune langue, lui dit-il, ne pourrait exprimer, aucune +me imaginer la reconnaissance que nous devons Dieu, et il invite +les voix des hommes se runir au chœur des anges pour remercier le +Crateur.—A tout propos, l'empereur de Byzance fait acte de souverain + Rome. Un pape nouvellement lu doit envoyer des messagers +Constantinople pour faire part au prince de son lection. L'ordination +ne peut tre clbre qu'au su de l'empereur et par son ordre. Le pape +paya mme un certain tribut jusqu'au jour o le <span title="basileus">Βασιλεὑς</span> en eut +fait gracieusement remise l'glise romaine. Les ordres qui viennent de +la ville royale sont appels divins par les papes, qui les +sollicitent humblement en toute circonstance. Pour toucher aux monuments +anciens, par exemple, il faut la permission impriale. Phocas autorise +Grgoire le Grand transformer le Panthon en une glise; un autre +empereur permet Honorius d'enlever les tuiles dores qui recouvraient +le temple de Rome. Il est toujours loisible au successeur d'Auguste de +venir s'tablir Rome, o personne ne prtend tenir sa place. +Constantin II, qui rgnait dans la seconde moiti du <small>VII</small><sup>e</sup> sicle, +voulut quitter Constantinople, o il n'tait pas aim, et qui, plusieurs +fois tte par les Arabes, tait expose aux plus grands prils. Il se +mit en route, passa par Athnes, par Tarente, faisant une sorte de revue +de fantmes. Quand il approcha de Rome, le pape, avec tout le clerg, +alla au-devant de lui jusqu' six milles. Il lui fit les honneurs du +sanctuaire de Pierre et du palais de Latran, lui chanta la messe et lui +fit servir dner dans une basilique. Douze jours passrent ainsi. +Constantin s'aperut vite que Rome n'tait plus une capitale d'empire, +et il partit; mais il avait fait enlever et charger sur des bateaux +destination de Constantinople<a name="page_132" id="page_132"></a> des statues qui ornaient la ville, comme +un propritaire dpouille une vieille rsidence au profit d'une +nouvelle.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Cependant, au cours du <small>VII</small><sup>e</sup> sicle, l'tat byzantin est en +dcroissance; les Arabes lui ont enlev la Syrie et l'gypte presque +sans coup frir; l'empire est rduit la pninsule et une partie de +l'Asie Mineure. Il n'a pas su dfendre la chrtient. Antioche et +Alexandrie, les deux grandes mtropoles apostoliques, sont musulmanes. +Plus de rivaux craindre pour le pape dans les glises orientales, qui +taient plus vieilles que la sienne. Des siges tablis par les aptres, +un seul demeure debout, Rome, que cette ruine grandit de cent coudes. +D'ailleurs, pendant que l'empire a perdu des provinces, la papaut en a +conquis deux: la Bretagne et la Germanie.</p> + +<p>Un jour, dit la lgende, (c'tait vers la fin du <small>VI</small><sup>e</sup> sicle), un +moine passant dans les rues de Rome, s'arrta au march des esclaves. Il +y vit des jeunes gens dont la longue chevelure blonde encadrait une +figure douce et blanche. Il demanda de quel pays ils taient; on lui +rpondit qu'ils venaient de Bretagne et qu'ils taient paens. Le moine +soupira, dplorant que des hommes au visage si clair fussent soumis au +prince des tnbres. Il voulut savoir le nom du peuple, et quand il +apprit que c'taient des <i>Angles</i>: Des anges, dit-il, c'est bien cela; +ils ont visage d'anges, et il faut qu'ils deviennent les compagnons des +anges au ciel! Sur une nouvelle question de lui, il fut rpondu qu'ils +taient ns dans la province de <i>Daira</i>! Bien, reprit-il, de la colre +(<i>de ir</i>) de Dieu: il faut qu'ils soient dlivrs par la misricorde du +Christ, mais comment s'appelle le roi de leur pays?—Ella.—<i>Alleluia!</i> +s'cria-t-il, les louanges de Dieu seront chantes dans ce royaume! Et +le moine voulait aller porter chez les Angles la parole divine; mais il +fut retenu Rome o le peuple et le clerg lui rservaient le plus +grand honneur qui ft sur terre. Il devint pape, mais il n'oublia pas le +pays des esclaves blonds. Grgoire le Grand, en effet, car c'est lui qui +est<a name="page_133" id="page_133"></a> le hros de ce joli conte, envoya aux Anglo-Saxons des +missionnaires qui les convertirent.</p> + +<p>En l'an 596, quarante moines, conduits par Augustin, abb d'un monastre +romain, dbarqurent en chantant des psaumes, sur la cte du royaume de +Kent. Un an s'tait peine coul que le roi recevait le baptme. Son +exemple fut suivi, comme jadis celui de Clovis, par quelques milliers de +Germains. Grgoire surveillait avec soin les progrs de la mission. Il +envoyait des prsents, des reliques et d'admirables instructions o il +recommandait ses envoys d'agir avec douceur, de ne brusquer ni les +gens ni les habitudes, de respecter les ftes accoutumes des paens et +mme les temples des dieux, en les purifiant. On ne monte point par +bonds, disait-il, au sommet d'une montagne, mais peu peu, pas pas. +Quand l'œuvre lui parut assez avance, il institua Augustin +archevque de Cantorbry, avec pouvoir de consacrer douze vques qui +seraient les suffragants de son sige mtropolitain; York devait tre la +capitale d'une autre province ecclsiastique. Ainsi commena la conqute +de l'Angleterre par l'glise romaine. Mais elle ne fut pas acheve de +sitt, et la lointaine colonie demeura expose de grands dangers. Le +paganisme se dfendit pendant prs d'un sicle dans les royaumes +anglo-saxons, et il eut plusieurs reprises des revanches sanglantes. +En mme temps une lutte s'engageait entre la vieille glise bretonne et +la nouvelle glise, lutte singulire et dont l'objet tait de grande +importance: on peut dire que tout l'avenir de la papaut en dpendait.</p> + +<p>Entre ces deux glises, il n'y avait point de dissidence dogmatique, +mais les chrtiens bretons, spars du monde catholique par les +Anglo-Saxons, n'taient pas au courant des progrs de l'glise romaine +ni de certaines modifications qui s'taient introduites dans le culte et +dans la discipline. Leurs prtres vivaient simplement, sans rgles pour +le costume, portant tantt le vtement laque, tantt une robe blanche +et la crosse. Leurs maisons taient pauvres. Les dons qu'ils recevaient +taient dpenss en aumnes; pour glises, ils avaient des chaumires; +ils prchaient et bnissaient en plein air. Ils connaissaient l'criture +mieux que la tradition canonique; l'piscopat tait chez eux une +dignit<a name="page_134" id="page_134"></a> pastorale, non point un office; leurs vques, qui taient en +mme temps abbs de grands monastres, n'avaient pas l'ide de cette +hirarchie savante qui, de degr en degr, aboutissait au pape. C'tait +l, aux yeux des missionnaires romains, une tranget odieuse comme +l'hrsie. Aussi, les deux glises, lorsqu'elles se rencontrrent en +Bretagne, loin de se reconnatre pour sœurs, se traitrent en +ennemies. Augustin, investi par Grgoire le Grand de la primaut sur +l'glise bretonne comme sur l'glise saxonne, le voulut prendre de haut +avec ces irrguliers. Un jour, des vques bretons se rendirent une +confrence o il les avait appels; quand ils arrivrent dans la salle +o il les attendait, l'archevque ne se leva point; ils reprochrent +cet tranger son orgueil et refusrent de le saluer comme leur chef. +Augustin les conviait unir leurs efforts aux siens pour la conversion +des Anglo-Saxons: les Bretons, en effet, avaient nglig jusque-l de +prcher ces Barbares, peut-tre par haine contre eux et pour ne leur +point mnager l'entre dans le royaume de Dieu; aprs l'arrive des +Romains, ils entreprirent leur tour des missions, mais pour disputer +le terrain leurs rivaux et dresser autel contre autel. La haine devint +si violente que Bretons et Romains se fuyaient comme des pestifrs. Les +premiers dfendaient obstinment leurs anciens usages, parmi lesquels +deux surtout semblaient odieux aux seconds: ils clbraient la Pque +une autre date que l'glise romaine et, au lieu de dessiner la tonsure +sur le haut de la tte en forme de couronne, ils rasaient leurs cheveux +au-dessus du front, d'une oreille l'autre. Les catholiques,—c'est +ainsi que se nommaient les Anglo-Saxons,—dclaraient que ces coutumes +taient une perdition pour les mes. Le sujet de ces querelles nous +parat misrable, mais au-dessus s'agitait la grande question de savoir +si la vieille glise celtique accepterait la suprmatie de saint Pierre. +Le nom de l'aptre revient tout moment dans les polmiques: S'il est +vrai, dit un catholique anglo-saxon, que Pierre, le porte-clefs du ciel, +a reu, par un privilge particulier, le pouvoir de lier et de dlier +dans le ciel et sur la terre, comment celui qui rejette la rgle du +cycle pascal et de la tonsure romaine ne comprend-il pas qu'il mrite +d'tre li par des nœuds inextricables plutt<a name="page_135" id="page_135"></a><a name="page_136" id="page_136"></a> que dli par la +clmence? La tonsure romaine, ajoute le mme crivain, avait t porte +par saint Pierre lui-mme pour garder le souvenir de la couronne +d'pines du Sauveur, au lieu que la coiffure des Bretons tait celle de +Simon, l'inventeur de l'art magique, qui avait employ contre le +bienheureux Pierre les fraudes de la ncromancie. Les Bretons ne +s'mouvaient point de ces anathmes; ils refusaient aux catholiques le +salut et le baiser de paix; jamais ils ne mangeaient avec eux; s'ils +s'asseyaient une table que leurs ennemis venaient de quitter, ils +commenaient par jeter aux porcs les restes du repas, et ils purifiaient +avec le feu les vases et les ustensiles. A tout Romain qui voulait +entrer en communication avec eux, ils imposaient une quarantaine de +pnitence.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_135_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_135_sml.jpg" width="485" height="298" alt="L'glise Saint-Martin, Cantorbry, fonde par saint +Augustin." +title="L'glise Saint-Martin, Cantorbry, fonde par saint +Augustin." /></a> +<br /> +<span class="caption">L'glise Saint-Martin, Cantorbry, fonde par saint +Augustin.</span> +</p> + +<p>Trs longtemps dura la lutte entre les deux partis. Les Bretons +semblrent d'abord l'emporter; au milieu du <small>VII</small><sup>e</sup> sicle, la majeure +partie des sept royaumes avait t convertie par leurs missionnaires. +Cependant ils succombrent. Les catholiques furent servis par le mpris +que les Anglo-Saxons professaient pour les Bretons, par la grandeur du +nom de Rome et par une politique mieux conduite auprs des rois. Un de +ces rois, Oswin de Northumbrie, leur mnagea, en l'an 656, un grand +triomphe. Il convoqua une assemble o sigrent les principaux +personnages ecclsiastiques et laques des sept royaumes. L'objet propre +de la discussion tait de dcider si la fte de Pques devait tre +clbre le jour mme de la pleine lune du printemps ou le dimanche +suivant, et si la semaine de Pques commenait la veille au soir du jour +de la pleine lune ou le soir de ce jour. De part et d'autre on se +recommandait des plus hautes autorits. L'orateur catholique vint +citer la parole clbre: Tu es Pierre et sur cette pierre je btirai +mon glise. Le roi, se tournant aussitt vers l'vque breton Colman, +demanda: Est-ce vrai, Colman, que ces paroles ont t dites Pierre +par le Seigneur?—C'est vrai, roi, rpondit Colman.—Voyons, reprit le +roi, tes-vous d'accord pour reconnatre que ces paroles ont t dites +Pierre, et que les clefs du royaume des cieux lui ont t remises par le +Seigneur? Ils rpondirent: Oui. Alors le roi conclut ainsi: Et moi +je vous dis que je ne veux pas<a name="page_137" id="page_137"></a> me mettre en opposition avec celui qui +est le portier du ciel. Je veux, au contraire, obir en toutes choses +ce qui a t par lui tabli, de peur que, lorsque je me prsenterai aux +portes du royaume des cieux, celui qui en tient les clefs ne me tourne +le dos et qu'il n'y ait personne pour m'ouvrir. A cela, il n'y avait +rien rpondre, et l'assemble pronona en faveur des catholiques.</p> + +<p>Depuis, l'glise bretonne ne fit plus que dcliner, et Rome, poursuivant +ses succs, organisa la conqute. Il fallait enlever l'ennemi sa +dernire arme, qui tait la science, toujours honore dans les +monastres bretons. Le pape envoya en Angleterre, pour y occuper le +sige archipiscopal de Cantorbry, un savant et habile homme, Thodore, +accompagn d'un abb du nom d'Hadrien. Le premier tait n Tarse, en +Cilicie; le second arrivait du monastre de Nisida, en Thessalie. En +quelques annes, ils accomplirent une œuvre considrable. Ils +dtruisirent dans les sept royaumes les derniers restes du paganisme. +Ils institurent de nouveaux vchs, organisrent les deux provinces +ecclsiastiques d'York et de Cantorbry, tablirent l'autorit du +mtropolitain et marqurent le rang des vques dans chacune d'elles. +Des conciles furent rgulirement tenus. Dans son diocse bien dlimit, +l'vque fut le chef de son clerg: nul ne pouvait faire fonction +sacerdotale qui n'et t autoris par lui. Aucun prtre ne pouvait +quitter sa paroisse, aucun moine son monastre. Chacun reut sa place et +connut exactement les devoirs de son office. Au libre laisser-aller de +l'glise bretonne succda une ordonnance rigoureuse. Pour instruire le +clerg, des coles furent fondes. L'enseignement y tait si bien donn +que les coliers apprirent parler le grec et le latin comme leur +langue maternelle. On y pratiqua l'art de l'criture; de beaux +manuscrits y furent copis en lettres d'or sur parchemin de couleur<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>. +Les Bretons taient gals; ailleurs ils taient dpasss, car les<a name="page_138" id="page_138"></a> +vques anglo-saxons btirent, au lieu de modestes chapelles, des +glises superbes, comme celle de Hexhorn, dont les tours taient si +hautes, les colonnes si nombreuses, les peintures si brillantes, qu'il +n'y en avait point de si belles au monde, disait-on, except en Italie.</p> + +<p>La culture romaine fit lever sur ce sol vierge des moissons inattendues. +Les Anglo-Saxons tudiaient Tite-Live et Virgile autant que la Bible et +l'vangile. A voir leurs petits tours de force d'coliers, les +<i>versiculi</i> o ils se proposaient des nigmes, les billets prcieux +qu'changeaient vques, abbs et religieuses, on les prendrait pour des +lves des rhteurs de la dcadence, mais quelques esprits furent +pntrs jusqu'au fond de la lumire antique, comme le vnrable Bde. +Ces disciples de l'antiquit gotent les plaisirs intellectuels, ils +sont pleins de reconnaissance envers la Ville qui leur a donn ce +bienfait. La lutte contre les Bretons, ennemis de Rome, et l'admiration +des grands crivains classiques ont engendr alors en Angleterre un +sentiment singulier qu'on ne peut nommer autrement qu'un patriotisme +romain. Tous les yeux sont tourns vers la capitale du monde. Chaque +anne de nombreux plerins se mettent en route pour la ville sainte. Les +vques et les abbs ont de longues confrences avec le pape, ils se +pntrent de l'esprit de son gouvernement, s'informent de tous les +usages, renseignent le pontife sur leurs affaires, reoivent ses +instructions et quelquefois aussi emmnent avec eux quelque Romain qui +va faire dans l'le une sorte d'inspection. C'est ainsi que l'abb +Benot, venu au seuil des aptres la fin du <small>VII</small><sup>e</sup> sicle, repartit +accompagn de matre Jean, archichantre de Saint-Pierre, qui enseignait +le chant romain, car les prtres anglais voulaient chanter comme on +chantait Rome. L'attraction devint si forte que les rois mmes y +cdrent. En 689, le roi saxon Kadwall se rend Rome avec l'intention +de finir ses jours dans un monastre. Il y meurt, et son pitaphe le +loue d'avoir laiss trne, richesses, famille, royaume, pour voir le +sige de l'aptre:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Urbem Romuleam vidit, templumque verendum</i><br /></span> +<span class="i6"><i>Adspexit Petri, mystica dona gerens.</i><br /></span> +</div></div> + +<p><a name="page_139" id="page_139"></a></p> + +<p>Bientt de cette colonie papale d'Angleterre, conquise en cent ans par +Augustin, Paulinus et Thodore, sortirent des hommes qui portrent en +pays barbare les ides et les sentiments dont ils taient anims. Des +missionnaires anglo-saxons allrent convertir la Germanie et continuer +ainsi l'œuvre commence par les Bretons. L'antagonisme des deux +glises se retrouve encore ici: tandis que les Bretons agissaient en +toute libert, sans commune entente ni plan coordonn, les Anglais se +laissent conduire et demandent tre conduits par la main du pape. Ils +ne font pas un pas qui n'ait t permis par lui. Deux fois l'aptre des +Frisons, Willibrod, s'est rendu Rome: la premire fois, pour demander +l'autorisation de prcher l'vangile aux paens; la seconde, pour y tre +sacr vque. Mais le vrai conqurant de la Germanie est le moine +anglo-saxon Winfrid, qui a donn son nom la forme latine de Boniface. +Ce Boniface, un Anglais triste, tourment par l'ennui, mthodique, +formaliste, fut un serviteur passionn de l'glise de Rome. Il se +reprsentait l'glise romaine comme une personne vivante qui ne peut ni +tromper ni se tromper, et il l'aimait, comme ses sœurs des +monastres, d'une mystique affection: J'ai vcu dans la familiarit, +dans le service du sige apostolique, <i>in servitio apostolic sedis</i>, et +toujours j'ai confi au pontife toutes mes joies et toutes mes +tristesses. En l'an 719, au moment d'entreprendre son apostolat, il va +s'agenouiller au pied du successeur des aptres; le pape le loue d'avoir +cherch la tte de ce corps dont il est membre, de se soumettre au +jugement de cette tte et de marcher sous sa conduite dans le droit +sentier. De par l'inbranlable autorit du bienheureux Pierre, il lui +permet de porter l'un et l'autre Testament aux infidles qui les +ignorent. Trois ans aprs, quand il a tudi le terrain de son action, +Boniface vient faire son rapport au pontife, qui le consacre vque, et +il prte alors un serment qui le lie troitement Rome. C'tait le +propre serment que prtaient les vques suburbicaires, c'est--dire +ceux qui taient de temps immmorial soumis l'autorit directe du +pape; mais il a t fait au texte de la formule une modification +importante. Les vques suburbicaires habitaient une terre impriale; +aussi<a name="page_140" id="page_140"></a> juraient-ils de rvler tout complot tram contre l'tat ou +contre notre trs pieux empereur. Boniface ne connat pas l'empereur; +il n'a point d'autre chef que le pape: ce qu'il promet sous la foi du +serment, c'est, s'il rencontre des prtres rebelles aux rgles +anciennes des saints pres, c'est--dire la tradition canonique +romaine, de les dnoncer fidlement et tout de suite au seigneur +apostolique. Voil une variante qui intresse l'histoire universelle. +Quelques mots changs dans une formule annoncent une grande rvolution. +Le pape, sujet de l'empereur en Italie, n'a point compter avec +l'autorit impriale dans cette Bretagne qui a t perdue pour l'empire +ds le dbut du <small>V</small><sup>e</sup> sicle, encore moins dans cette Germanie que la +Rome paenne n'a jamais conquise. Il est l en terre nouvelle, et, par +le droit de cette conqute spirituelle qu'a faite sous ses ordres son +lgat Boniface, il est chez lui. Il dispose en souverain. Il range +l'glise germanique dans la condition d'une glise de la Campagne +romaine; et le lgat apostolique, lorsqu'il part prcd d'une lettre o +le pontife commande aux vques, prtres, ducs, comtes et tout le +peuple chrtien de le recevoir et de lui donner le boire, le manger, des +compagnons et des guides, semble un proconsul d'une <i>respublica</i> +nouvelle, requrant sur son passage les services qui taient ds jadis +aux officiers romains.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Pendant ce temps-l, l'Italie se dtachait de l'empire et la ville +impriale se transformait en ville pontificale.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_141_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_141_sml.jpg" width="297" height="397" alt="Rue et abside des Saints-Jean-et-Paul, Rome." +title="Rue et abside des Saints-Jean-et-Paul, Rome." /></a> +<br /> +<span class="caption">Rue et abside des Saints-Jean-et-Paul, Rome.</span> +</p> + +<p>Dans Rome ruine poussait lentement la ville pontificale. Les basiliques +s'levaient entre les temples abandonns, ou bien la religion nouvelle +prenait possession de quelque sanctuaire ancien pour l'employer son +usage. La division de Rome en 14 quartiers a disparu: sept quartiers se +sont forms, dont chacun tait la circonscription d'un des sept diacres +de l'glise romaine. Quand la population se runit pour quelque +manifestation pieuse, elle se groupe autour des basiliques. Le jour o +Grgoire le Grand ordonne une procession expiatoire pour obtenir<a name="page_141" id="page_141"></a> la +cessation de la peste, les clercs partent de la basilique des +Saints-Cme-et-Damien; les moines, de la basilique des +Saints-Gervais-et-Protais; les religieuses, de la basilique des +Saints-Marcellin-et-Pierre; les enfants, de la basilique des +Saints-Jean-et-Paul;<a name="page_142" id="page_142"></a> les hommes, de la basilique de Saint-tienne; les +veuves, de la basilique de Sainte-Euphmie; les femmes maries, de la +basilique de Saint-Clment. Les sept troupeaux de fidles, dont chacun +tait conduit par les prtres d'une des rgions, se dirigrent, vtus de +noir, voils et encapuchonns, vers Sainte-Marie-Majeure. Ces grandes +pompes mlancoliques, ces crmonies et ces processions remplacent les +ftes d'autrefois et les triomphes. L'vque, de qui procde toute la +vie ecclsiastique, est le grand personnage de la cit; son lection en +est la principale affaire; il tient une d'autant plus grande place dans +la ville qu'il n'y est pas contenu tout entier et que son autorit se +rpand sur le monde. Dans les grandes journes, c'est lui qui parat au +premier plan. Il est all au-devant d'Attila pour le dtourner de Rome; +il a trait avec Gensric de la capitulation; il a port les clefs +Blisaire; il est, contre les Lombards, le vrai dfenseur; au besoin +mme, il traite avec eux comme s'il tait le prince de la ville. Les +produits des domaines de Saint-Pierre, bien administrs, lui permettent +de faire chaque mois une distribution de vivres. Grgoire le Grand se +croit si bien oblig de donner manger aux Romains qu'ayant appris +qu'un misrable tait mort de faim dans la rue, il n'osa de plusieurs +jours monter l'autel. D'ailleurs, l'unique industrie de Rome est la +construction et l'ornement des glises, et les architectes, maons, +peintres, sculpteurs, orfvres sont les clients du pape. Parmi les +travaux revient souvent la mention de la restauration des murs: c'est +le pape qui l'entreprend et qui la paye. Fortifier la ville et nourrir +les habitants, n'tait-ce point faire office d'tat? L'vque, par ces +bienfaits quotidiens, prparait et lgitimait l'autorit qu'il devait +exercer un jour. Tout le servait: la ruine de l'ancienne Rome, la +disparition des vieilles familles, la dcadence de l'empire, l'invasion +des Arabes, sa dignit apostolique, sa richesse.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_143_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_143_sml.jpg" width="283" height="423" alt="Porche extrieur de Saint-Clment." +title="Porche extrieur de Saint-Clment." /></a> +<br /> +<span class="caption">Porche extrieur de Saint-Clment.</span> +</p> + +<p>Le pape tait donc devenu capable de rsister l'empereur et, comme il +n'arrive gure que l'on n'use point d'une puissance acquise, il en usa +avec un grand clat. L'occasion fut petite: il ne s'agissait point de +dfendre la foi, et l'empereur Lon l'Isaurien, contre lequel fut +dirige la rvolte, n'avait remis en discussion<a name="page_143" id="page_143"></a> ni la divinit ni la +nature du Christ. Homme d'tat, lgislateur, capitaine et administrateur +de premier ordre, esprit clair, il avait cout les avis de ceux +qu'offensaient les superstitions du culte des images. Il avait interdit +ce culte. Nettement<a name="page_144" id="page_144"></a> le pape Grgoire II dsobit aux ordres impriaux, +et il signifia par lettres sa dsobissance l'empereur. Grgoire III +fit davantage. En l'anne 731, un concile tenu Rome dclare exclu du +corps et du sang de Jsus-Christ et de l'unit de l'glise quiconque +dposera, dtruira, profanera ou blasphmera les saintes images. +C'tait, sous forme d'excommunication, une dclaration de guerre Lon. +Dj de vritables hostilits avaient commenc. Grgoire II s'tait +arm contre l'empereur, dit son biographe, comme contre un ennemi. La +pninsule se met en mouvement; les armes de la Pentapole et de la +Vntie entrent en campagne. L'empereur rompt toutes communications +diplomatiques avec le pape et les rvolts, dont il fait arrter les +messagers en Sicile. Il met la main sur les biens pontificaux dans le +midi de l'Italie, qui lui est demeur fidle. A l'anathme il est tout +prs de rpliquer par le schisme. La rupture semble complte et +dfinitive.</p> + +<p>Cependant le pape hsitait encore. Il est douteux qu'il ait alors voulu +pour toujours se dtacher de l'empereur. Il tait retenu par l'habitude, +par le respect, mais aussi par l'inquitude que lui donnaient certains +vnements qui s'accomplissaient en Italie. Les Lombards profitaient du +dsordre pour pousser leur fortune. Ils avaient fait rage contre les +iconoclastes et s'taient joints aux Italiens pour dfendre Grgoire II; +ils s'taient mme unis aux Romains, dit le <i>Liber pontificalis</i>, comme + des frres par la chane de la foi, ne demandant qu' subir une mort +glorieuse en combattant pour le pontife; mais ils avaient mis la main +sur Ravenne et fait une tentative sur Rome. Certainement le roi +Liudprand avait la volont arrte d'achever la conqute de l'Italie; il +lui fallait Rome capitale; mais le pape tait trs dtermin ne pas +souffrir auprs de lui un roi qui serait devenu un matre. Il savait de +quel prix le patriarche de Constantinople payait le voisinage de +l'empereur, et il n'avait pas oubli qu'Odoacre et Thodoric avaient +exerc srieusement leurs droits royaux sur l'vch de Rome. C'est +pourquoi Grgoire II, au moment mme o il dsobissait l'empereur, +empchait les rvolts d'lire un anticsar, et s'adressait au duc grec +de Venise pour le prier de faire rentrer Ravenne dans le<a name="page_145" id="page_145"></a> giron de la +sainte rpublique et dans le service de l'empereur. Ravenne fut +reprise, en effet, mais Liudprand vint camper devant Rome; le pape se +rendit au-devant de lui, et il apaisa son me par une admonition +pieuse, si bien que le roi se prosterna devant le pontife, promettant de +se retirer sans faire de mal personne. Grgoire le mena au tombeau de +saint Pierre et le mit par ses pieux discours en un tel tat de +componction qu'il se dpouilla de ses vtements pour les dposer devant +le corps de l'aptre. Aprs quoi, il fit sa prire et se retira. Saint +Pierre avait prserv son successeur de la fondation d'un royaume +d'Italie. Mais Liudprand pouvait revenir, tre moins mu dans une autre +visite, garder ses vtements et la place. Le pape chercha des allis +parmi les Lombards eux-mmes; il encourageait la rbellion les ducs de +Spolte et de Bnvent, qui voulaient acqurir l'indpendance. Aprs que +le duc de Spolte eut t vaincu et se fut rfugi dans Rome, il refusa +de le livrer, et, cette fois, il se trouva en guerre ouverte avec +Liudprand.</p> + +<p>C'est dans ces conjonctures qu'il se tourna vers le duc des Francs. Nous +ne savons au juste ni ce qu'il lui demanda, ni ce qu'il lui offrit. Les +renseignements qui nous sont parvenus sur cette grave dmarche sont un +peu postrieurs l'vnement. Le <i>Liber pontificalis</i> ne parle que de +la prire adresse par Grgoire Charles de dlivrer les Romains de +l'oppression des Lombards; le continuateur de Frdgaire affirme qu'il +lui promit de se sparer de l'empereur et de lui donner le consulat +romain. Comme toujours, le pontife se recommanda de saint Pierre, et +parmi les prsents dont ses lgats taient chargs se trouvaient les +clefs du vnrable tombeau de l'aptre. L'ambassade tonna le duc +franc, dont l'me n'tait point du tout sacerdotale. Charles Martel +n'avait aucun sujet d'inimiti contre Liudprand, qui l'avait aid peu de +temps auparavant chasser les Sarrasins de la Provence, et il se +contenta d'envoyer une ambassade qui porta des cadeaux Rome. Grgoire +crivit alors deux lettres suppliantes: il se lamentait sur le pillage +des biens de l'glise, et il conjurait Charles de ne pas prfrer +l'amiti d'un roi des Lombards l'amour du prince des aptres.<a name="page_146" id="page_146"></a> Aucun +effet ne suivit ces ngociations. Charles mourut l'anne d'aprs, en +740, et Grgoire en 741. Le pape Zacharie essaya mme de se rapprocher +des Lombards, mais la force des choses devait contraindre l'vque de +Rome se tourner de nouveau vers les Francs, et l'ambassade de Grgoire +marque une des plus grandes dates de l'histoire universelle....</p> + +<p class="rth20"> +D'aprs <span class="smcap">E. Lavisse</span>, <i>tudes sur l'histoire d'Allemagne</i>,<br /> +dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 dcembre 1886,<br /> +15 avril 1887.<br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="II-5" id="II-5"></a>II—PPIN LE BREF</h3> + +<p>Il semble que la filiation de Ppin [le roi Ppin, Ppin le Bref], +fils de Charles Martel, n'ait jamais d s'oublier. Toutefois il n'y a +parmi nos chansons que les <i>Lorrains</i> o Charles Martel soit dsign +avec exactitude; ses rapports avec l'glise, des biens de laquelle il +s'empare pour subvenir ses frais de guerre, sont prsents [dans cette +chanson] avec une certaine fidlit. Charles Martel tant mort (de +blessures reues dans un grand combat), son fils Ppinet, encore tout +jeune, est couronn grce la vigoureuse intervention du Lorrain Hervi. +Tout cela est de l'invention pure, mais conserve au moins la tradition +authentique en ce qui concerne le pre de Ppin. Il n'en est pas de mme +ailleurs. Jean Bodel, dans sa <i>Chanson des Saisnes</i>, fait de Ppin le +fils d'Anses.... Ce nom est, en ralit, celui du bisaeul de notre +Ppin, <i>Ansegisus</i> ou <i>Ansegisilus</i>, pre de Ppin II, le Moyen, comme +on l'appelle pour le distinguer de son grand-pre et de son +petit-fils<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. Ds lors on peut se demander<a name="page_147" id="page_147"></a> si le roi Ppin n'a pas +pris, dans certains rcits lgendaires qui le concernent, la place de +son grand-pre, comme a fait si souvent Charlemagne pour Charles Martel. +Ce qui appuie cette hypothse, c'est qu'il semble que le fameux surnom +de <i>Brevis</i>, aujourd'hui insparable du nom du roi Ppin, appartenait +originairement son aeul. Aucun contemporain, il est vrai, ne le donne + l'un ou l'autre.... Mais le fait que des auteurs du <small>XI</small><sup>e</sup> et du +<small>XII</small><sup>e</sup> sicle attribuent le surnom de <i>Brevis</i> Ppin II, le Maire du +palais, parat trs probant: il est en effet naturel que l'on ait fait +passer le surnom d'un grand-pre compltement oubli un petit-fils +beaucoup plus en vue<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>, tandis que l'inverse ne s'expliquerait pas. Le +vrai Ppin le Bref est donc bien probablement le fils d'Anses, le pre +de Charles Martel.</p> + +<p>Je dis le vrai Ppin le Bref; mais pour celui-ci mme il est fort +possible que le surnom ait son origine dans la posie et non dans la +ralit. On a remarqu, en effet, avec raison, que pour le roi Ppin ce +surnom est intimement li l'pisode de son combat contre un lion, +pisode qui appartient certainement la lgende. Si le surnom a t +primitivement donn Ppin II, c'est lui aussi qui a d tre avant son +petit-fils le hros de l'pisode en question. Mais, dans la tradition +qui nous est parvenue, il n'est attribu qu'au roi Ppin, pre de +Charlemagne. Cette tradition se prsente sous trois formes +diffrentes.—La plus ancienne est dans le livre clbre qu'un moine de +Saint-Gall, probablement Notker le bgue, offrit Charles le Gros en +884. Il est curieux de constater que dj dans la famille impriale +l'attribution de cette histoire au pre de Charlemagne (trisaeul de +Charles le Gros) ne soulevait aucune objection. Le lieu de la scne, +dans le rcit de Notker, n'est pas dtermin: Ppin, sachant que les +principaux chefs francs le mprisent (videmment cause de sa petite +taille), fait amener un taureau et un lion, et, quand le lion a renvers +le taureau et va le dvorer, il descend seul de son trne, au milieu de +la terreur de tous les assistants, et tranche d'un coup d'pe la tte +des deux animaux froces;<a name="page_148" id="page_148"></a> puis, s'adressant aux grands stupfaits: +Croyez-vous, leur dit-il, que je puisse tre votre matre? N'avez-vous +pas entendu raconter ce que le petit David a fait l'immense Goliath, +ou le tout petit (<i>brevissimus</i>) Alexandre ses gigantesques +compagnons? Le livre de Notker est rest peu prs inconnu au moyen +ge; c'est donc dans la tradition orale qu'un interpolateur du biographe +de Louis le Pieux connu sous le nom de l'Astronome limousin a d puiser +la connaissance de cette histoire, laquelle il fait allusion en la +plaant la villa royale de Ferrires en Gtinais....</p> + +<p>Le rcit d'Adenet le Roi est tout diffrent de celui de Notker: la scne +est Paris; un lion terrible, qu'on nourrissait depuis longtemps, brise +la cage o il tait enferm, tue son gardien, et se lance dans le jardin +o le roi Charles Martel, entour de sa famille, prenait son repas; le +roi s'enfuit avec sa femme, mais Ppin s'empare d'un pieu, marche au +lion et lui enfonce l'pieu dans la poitrine; il n'avait alors que vingt +ans. Adenet a-t-il suivi une tradition particulire, ou s'est-il born +dvelopper la seule notion que lui fournissait la tradition ancienne, +savoir que Ppin avait tu un lion? La seconde hypothse serait assez +plausible: la prouesse de Ppin est ici plus banale que chez Notker, et +un trait de courage, tout fait analogue, a t attribu d'autres +qu' lui. Toutefois un tmoignage notablement antrieur Adenet nous +disant aussi que Ppin <i>A Paris le lion vainqui</i>, il faut plutt croire +que la scne s'tait anciennement localise dans le palais de Paris, et +ds lors il est probable qu'elle avait pris la forme qu'elle a chez +Adenet.</p> + +<p>Tout autre encore est la faon dont le compilateur ligeois Jean des +Prs ou d'Outremeuse, au <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle, raconte l'exploit de Ppin. +Celui-ci, du vivant encore de son pre, a secouru le roi Udelon de +Bavire contre les Hongrois et les Danois; il atteint, dans une fort, +le roi Julien de Danemark qui s'enfuyait, le combat et va le tuer, +quant un grand lyon savage qui habitoit en chis bois si vient la +corant. Le lion attaque Ppin; une lutte terrible s'engage; enfin Ppin +peut tirer son couteau et tue le lion: Aprs vint a son cheval, qui +mult estoit navreis, et atachat le lion la couwe de son cheval et +l'amenat avuec li a<a name="page_149" id="page_149"></a> l'oust. Rentr en France, adont fist le petis +Ppin ameneir avuec ly sour une somier le lyon, assavoir le peaulx fore +de strain; si en fisent tous les Franchois grant fieste et fut pendue en +palais Paris. Nous avons sans doute encore ici un simple +dveloppement, d l'auteur de quelqu'un des nombreux pomes inconnus +de nous qui garnissaient l'extraordinaire librairie de Jean +d'Outremeuse, de la donne lgendaire du lion tu par Ppin.—Quoi qu'il +en soit, le souvenir de cet acte hroque tait indissolublement li +celui de la petite taille du hros, et l'un et l'autre s'taient +attachs au pre de Charlemagne: l'imagination se plaisait au contraste +de sa petitesse avec la grandeur lgendaire de son fils. Dans le pome +perdu du <i>Couronnement de Charles</i>, dont nous possdons un abrg +norvgien, les Franais, en voyant le jeune roi mont sur un puissant +cheval, remercient Dieu d'avoir permis qu'un homme aussi petit que +l'tait Ppin ait pu engendrer un fils aussi grand. Son nom se prsente +rarement dans les textes sans tre accompagn de l'pithte petit. +Cette petitesse n'est pas toujours excessive: elle n'tait mme relle, +dit Jean d'Outremeuse, que relativement la haute stature de ses +contemporains. On pouvait d'ailleurs l'apprcier, car, d'aprs une +lgende de provenance rudite qui courait le pays de Lige aux <small>XIII</small><sup>e</sup> +et <small>XIV</small><sup>e</sup> sicles, Ppin avait lev dans l'glise de Herstal un +crucifix qui tait juste de sa taille, et cette taille tait de cinq +pieds....</p> + +<p>Ce qui peut encore nous persuader que l'histoire du combat avec le lion +et la lgendaire petitesse appartiennent rellement au pre et non au +fils de Charles Martel, c'est qu'il y a des traces incontestables de +rcits piques forms autour du fils d'Anses. Dj, du temps de +Charlemagne, Paul Diacre crivait: Anschises genuit Pippinum, quo nihil +unquam potuit esse audacius. A la fin du <small>X</small><sup>e</sup> sicle, les <i>Annales +Mettenses</i> racontent comme le premier des hauts faits de Ppin II une +histoire qui nous reprsente, dit M. Rajna, une vraie chanson +d'enfances, comme nous en connaissons plus d'une. Gondouin avait tu, +en trahison, Anses; le jeune Ppin, lev en lieu sr, fait tout coup +irruption dans le palais usurp par le tratre, et, puerili quidem +manu, sed heroica felicitate prostravit,<a name="page_150" id="page_150"></a> haud aliter quam ut de David +legitur.... La comparaison de Ppin avec le petit David en face de +l'immense Goliath, que nous retrouvons ici, tend encore faire croire +que c'tait bien l'aeul du roi Ppin qui avait le surnom de petit et +le renom d'une hardiesse extraordinaire.</p> + +<p class="rth20"> +<span class="smcap">G. Paris</span>, <i>La lgende de Ppin le Bref</i>, dans les<br /> +<i>Mlanges Julien Havet</i>, Paris, 1895, in-8.<br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="III-5" id="III-5"></a>III—LA LITURGIE GALLICANE ET LA LITURGIE ROMAINE EN GAULE.</h3> + +<p>Ds avant saint Boniface la liturgie romaine avait fait sentir son +influence en Gaule. Les livres gallicans, peu nombreux, qui nous sont +parvenus, remontent la dernire priode du rgime mrovingien. Presque +tous contiennent des formules d'origine romaine, des messes en l'honneur +de saints romains. Ds le temps de Grgoire de Tours, un livre romain +d'origine, quoique sans caractre officiel, le martyrologe hyronimien, +fut introduit en Gaule et adapt l'usage du pays.... D'autres livres +ou fragments de livres, soit romains, soit mixtes, remontent un temps +o l'influence de saint Boniface ne s'tait pas encore exerce sur +l'glise franque, au moins dans les limites de l'ancienne Gaule.</p> + +<p>Que saint Boniface ait pouss vivement la rforme liturgique et +l'adoption des usages romains, c'est ce dont il n'est pas permis de +douter.... Il ne pouvait manquer d'tre vigoureusement soutenu par les +papes, dont il tait le conseiller autant que le lgat. On apporta mme +en ces choses... une passion acrimonieuse.... Un des rites les plus +touchants de la messe<a name="page_151" id="page_151"></a> gallicane, c'est la bndiction du peuple par +l'vque, au moment de la communion. On tenait tant ce rite qu'il fut +maintenu, mme aprs l'adoption de la liturgie romaine; presque tous les +sacramentaires du moyen ge contiennent des formules de bndiction; +maintenant encore, elles sont en usage dans l'glise de Lyon. Or, voici +comment le pape Zacharie en parlait dans une lettre Boniface:</p> + +<div class="blockquotlat"><p>Pro benedictionibus autem quas faciunt Galli, ut nosti, frater, +multis vitiis variant. Nam non ex apostolica traditione hoc +faciunt, sed per vanam gloriam hoc operantur, sibi ipsis +damnationem adhibentes.... Regulam catholic traditionis +suscepisti, frater amantissime: sic omnibus prdica omnesque doce, +sicut a sancta Romana, cui Deo auctore deservimus, accepisti +ecclesia.</p></div> + +<p>C'est sous l'piscopat de saint Chrodegang (732-766), et plus +probablement depuis son retour de Rome en 754, que l'glise de Metz +adopta la liturgie romaine. Le chant, la <i>Romana cantilena</i>, tait, de +toutes les innovations liturgiques, la plus apparente et la plus +remarque. C'est celle qui a laiss le plus de traces dans les livres et +les correspondances. Le pape Paul envoya, vers l'anne 760, au roi +Ppin, l'<i>Antiphonaire</i> et le <i>Responsorial</i> de Rome. Cette mme anne +760, l'vque de Rouen, Remedius, fils de Charles Martel, tant venu en +ambassade Rome, obtint du pape la permission d'emmener avec lui le +sous-directeur (<i>secundus</i>) de la <i>Schola cantorum</i>, pour initier ses +moines aux modulations de la psalmodie romaine. Ce personnage ayant +t, peu aprs, rappel Rome, l'vque envoya ses moines neustriens +terminer leur ducation musicale Rome, o on les admit dans l'cole +des chantres.</p> + +<p>Ce sont l des faits isols. Il y eut une mesure gnrale, un dcret du +roi Ppin par lequel fut supprim l'usage gallican. Ce dcret est perdu, +mais il se trouve mentionn dans l'<i>admonitio generalis</i> publie par +Charlemagne en 789....</p> + +<p>Cette rforme tait devenue ncessaire. L'glise franque, sous les +derniers Mrovingiens, tait tombe dans le plus triste tat de +corruption, de dsorganisation et d'ignorance. Nulle part il n'y avait +un centre religieux, une mtropole, dont les usages<a name="page_152" id="page_152"></a> mieux rgls, mieux +conservs, pussent servir de modle et devenir le point de dpart d'une +rforme. L'glise wisigothique avait un centre Tolde, un chef +reconnu, le mtropolitain de cette ville, un code disciplinaire unique, +la collection <i>Hispana</i>; la liturgie de Tolde tait la liturgie de +toute l'Espagne. L'glise franque n'avait que des frontires: il lui +manquait une capitale. L'piscopat frank, en tant que le roi ou le pape +n'en prenaient pas la direction, tait un piscopat acphale. Chaque +glise avait son livre de canons, son usage liturgique; nulle part de +rgle, mais l'anarchie la plus complte, un dsordre qui et t +irrmdiable si les souverains carolingiens n'eussent point fait appel +la tradition et l'autorit de l'glise romaine.</p> + +<p>L'intervention de Rome dans la rforme liturgique ne fut ni spontane, +ni trs active. Les papes se bornrent envoyer des exemplaires de +leurs livres liturgiques, sans trop s'inquiter de l'usage qu'on en +ferait. Les personnes que les rois franks, Ppin, Charlemagne et Louis +le Pieux, chargrent d'assurer l'excution de la rforme liturgique, ne +se crurent pas interdit de complter les livres romains et mme de les +combiner avec ce qui, dans la liturgie gallicane, leur parut bon +conserver. De l naquit une liturgie composite, qui, propage de la +chapelle impriale dans toutes les glises de l'empire frank, finit par +trouver le chemin de Rome et y supplanta peu peu l'ancien usage. La +liturgie romaine, depuis le onzime sicle au moins, n'est autre chose +que la liturgie franque, telle que l'avaient compile les Alcuin, les +Hlisachar, les Amalaire. Il est mme trange que les anciens livres +romains, ceux qui reprsentaient le pur usage romain jusqu'au neuvime +sicle, aient t si bien limins par les autres qu'il n'en subsiste +plus un seul exemplaire.</p> + +<p>Il ne parat pas que la rforme liturgique entreprise par les princes +carolingiens ait t pousse jusqu' Milan. Les particularits de +l'usage milanais n'taient pas inconnues en France; mais cette grande +glise, mieux rgle sans doute que celles de la Gaule mrovingienne, +sembla pouvoir se passer de rforme. Son usage, du reste, se rapprochait +dj beaucoup du rite romain. Il tait protg par le nom de saint +Ambroise. Les<a name="page_153" id="page_153"></a> fables que raconte Landulfe sur l'hostilit de +Charlemagne envers le rite ambrosien ne mritent aucun crdit.</p> + +<p class="rth30"> +<span class="smcap">L. Duchesne</span>, <i>Origines du culte chrtien.<br /> +tude sur la liturgie latine avant<br /> +Charlemagne</i>, Paris, E. Thorin, 1889,<br /> +in-8.<br /> +</p> + +<p><a name="page_154" id="page_154"></a></p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI<br /><br /> +<small><span class="sans">L'EMPIRE FRANC</span></small></h2> + +<p class="hang">P<small>ROGRAMME</small>.—<i>Charlemagne: la cour, les assembles, les +capitulaires; les coles; l'arme et la guerre; restauration de +l'Empire.</i></p> + +<p class="hang"><i>Louis le Pieux. Le trait de Verdun. Dmembrement de l'Empire en +royaumes. Les Normands en Europe.</i></p> + +<hr /> + +<h4>BIBLIOGRAPHIE.</h4> + +<p>Les <b>annales de l'empire carolingien</b> ont t dresses avec le plus +grand soin, dans la collection des <i>Jahrbcher der deutschen +Geschichte</i>, par S. Abel et B. Simson (<i>Jahrb. des frnkischen +Reichs unter Karl dem Grossen</i>, t. I, Leipzig, 1888, 2<sup>e</sup> d.; t. +II, Leipzig, 1883, in-8) pour le rgne de Charlemagne;—par B. +Simson (<i>Jahrb. d. fr. R. unter Ludwig dem Frommen</i>, Leipzig, +1874-1876, 2 vol. in-8) pour le rgne de Louis le Pieux;—par E. +Dmmler (<i>Geschichte des ostfrnkischen Reichs</i>, Leipzig, +1887-1888, 3 vol. in-8) jusqu'en 840 pour tout l'Empire et +jusqu'en 918 pour l'Allemagne seulement.—Pour l'histoire des +derniers Carolingiens en France, voir les travaux des lves de M. +A. Giry: E. Favre (<i>Eudes, comte de Paris et roi de France, +882-898</i>, Paris, 1893, in-8);—F. Lot (<i>Les derniers Carolingiens, +954-991</i>, Paris, 1891, in-8).—Pour l'histoire des Carolingiens +d'Allemagne, v. la Bibliographie du ch. <small>VIII</small>.</p> + +<p>Les excellents ouvrages que nous venons d'numrer sont d'une +rudition ardue. On regrette que les livres de vulgarisation sur +l'<b>histoire gnrale de l'empire carolingien</b> soient, presque tous, +vieillis ou mdiocres. Nous ne saurions recommander ni l'<i>Histoire +des Carolingiens</i> de MM. Warnknig et Grard (Bruxelles, 1862, 2 +vol. in-8), ni le <i>Charlemagne</i> de M. Vtault (Tours, 1880, in-4, +2<sup>e</sup> d.). Voir H. Brosien, <i>Karl der Grosse</i>, Leipzig, 1885, +in-8, et la <i>Deutsche Geschichte unter den Karolingern</i> de E. +Mhlbacher, dans la <i>Bibliothek deutscher Geschichte</i>, publie +Stuttgart.—Parmi les monographies, celles de A. Himly (<i>Wala et +Louis le Dbonnaire</i>, Paris, 1849, in-8) et de E. Bourgeois (<i>Le +Capitulaire de Kiersy-sur-Oise, 878. tude sur l'tat et le rgime +politique de la socit carolingienne</i>, Paris, 1885, in-8) sont +estimes.<a name="page_155" id="page_155"></a></p> + +<p>Les <b>institutions de l'poque carolingienne</b> ont t fort tudies. +Les traits gnraux, en franais, sont: celui de J.-H. Lehurou +(<i>Histoire des institutions carlovingiennes</i>, Paris, 1843, in-8), +l'ouvrage posthume, inachev, de Fustel de Coulanges (<i>Les +transformations de la royaut pendant l'poque carolingienne</i>, +Paris, 1892, in-8); on sait (ci-dessus, p. 45) que M. Ch. Bayet +prpare un <i>Manuel des institutions franaises. Priode +mrovingienne et carolingienne</i>. Voir aussi le Manuel prcit (p. +44) de H. P. Viollet.—Cf., en allemand, G. Waitz, <i>Die +karolingische Zeit</i>, t. III et IV de sa <i>Deutsche +Verfassungsgeschichte</i>, Kiel, 1883-1885, in-8, 3<sup>e</sup> d.</p> + +<p>Il n'existe point jusqu'ici de bon ouvrage d'ensemble sur la +<b>renaissance carolingienne</b> du <small>IX</small><sup>e</sup> sicle, premire, et, +quelques gards, admirable rsurrection de l'antiquit.—On +recommande d'ordinaire les livres de B. Haurau (<i>Charlemagne et sa +cour</i>, Paris, 1877, in-12), de J. Bass Mullinger (<i>The schools of +Charles the Great or the restoration of education in the ninth +century</i>, London, 1877, in-8), de K. Werner (<i>Alcuin und sein +Jahrhundert</i>, Paderborn, 1881, in-12). Mais le sujet reste +traiter. Toutefois quelques parties en ont t dj magistralement +approfondies.—La littrature des temps carolingiens a t tudie +par A. Ebert (<i>Histoire gnrale de la littrature en Occident</i>, t. +II et III, Paris, 1884-1889, trad. de l'all.), et, mieux encore, +par A. Hauck (<i>Kirchengeschichte Deutschlands</i>, t. II, <i>Die +Karolingerzeit</i>, Leipzig, 1890, in-8). M. L. Traube prpare pour +le <i>Handbuch</i> d'I. v. Mller une histoire de la littrature latine +au moyen ge, symtrique l'histoire de la littrature byzantine +de K. Krumbacher (ci-dessus, p. 100).—Sur l'art carolingien, voir: +F. v. Reber, <i>Der karolingische Palastbau</i>, Mnchen, 1891-1892, 2 +vol. in-4; P. Clemen, <i>Merowingische und karolingische Plastik</i>, +Bonn, 1892, in-8; F. Leitschuh, <i>Geschichte der karolingischen +Malerei</i>, Berlin, 1894, in-8.—Sur la rforme de l'criture et de +la dcoration des manuscrits, il y a des notions lmentaires dans +les Manuels de MM. M. Prou (<i>Manuel de palographie</i>, Paris, 1892, +in-8, 2<sup>e</sup> d., ch. <small>III</small>) et A. Molinier (<i>Les manuscrits</i>, Paris, +1892, in-16); mais ce sujet a t en grande partie renouvel par +les recherches de M. S. Berger (<i>Histoire de la Vulgate pendant les +premiers sicles du moyen ge</i>, Nancy, 1893, in-8), dont les +rsultats n'ont pas encore pntr dans les livres d'enseignement.</p> + +<p>Pour l'<b>histoire conomique et sociale des temps carolingiens</b>, +consulter: A. Longnon, <i>Polyptyque de l'abbaye de +Saint-Germain-des-Prs, rdig au temps de l'abb Irminon</i>, +Introduction, Paris, 1895, in-8;—K. Th. v. Inama-Sternegg, +<i>Deutsche Wirthschaftsgeschichte bis zum Schluss der +Karolingerperiode</i>, Leipzig, 1879, in-8;—K. Lamprecht, <i>tude sur +l'tat conomique<a name="page_156" id="page_156"></a> de la France pendant la premire partie du moyen +ge</i>, Paris, 1889, in-8, trad. de l'all.</p> + +<p>La littrature relative aux Normands et aux <b>invasions normandes</b> est +trs abondante dans les pays scandinaves; mais il n'y a pas encore +de bonne histoire gnrale de ces invasions (on ne se sert plus de +celle de G.-B. Depping, <i>Histoire des expditions maritimes des +Normands</i>, Bruxelles, 1844, in-8). Parmi les monographies: J. +Steenstrup, <i>tudes prliminaires pour servir l'histoire des +Normands et de leurs invasions</i>, Caen, 1882, in-8, trad. du +danois, extr. du <i>Bull. de la Soc. des Antiquaires de +Normandie</i>;—J. J. Worsaae, <i>La civilisation danoise au temps des +Vikings</i>, dans les <i>Mmoires de la Soc. des Ant. du Nord</i>, +1878-79;—Prolgomnes l'dition de Dudon de Saint-Quentin par M. +J. Lair, dans les <i>Mmoires de la Soc. des Ant. de Normandie</i>, t. +XXIII;—C. F. Keary, <i>The Vikings in western Christendom, 789-888</i>, +London, 1891, in-8.—Sur l'art scandinave: H. Hildebrand, <i>The +industrial arts of Scandinavia in the pagan time</i>, London, 1892, +in-8.</p> + +<hr /> + +<h3><a name="I-6" id="I-6"></a>I—L'VNEMENT DE L'AN 800.</h3> + +<p>Le couronnement de Charlemagne comme empereur d'Occident n'est pas +seulement l'vnement capital du moyen ge, c'est un de ces trs rares +vnements dont on peut dire que, s'ils n'taient pas arrivs, +l'histoire du monde n'et pas t la mme.</p> + +<p>Pendant toute cette sombre priode du moyen ge, deux forces luttaient +qui l'emporterait: d'une part, les instincts de division, de dsordre, +d'anarchie, qui prenaient leur source dans les impulsions sans frein et +l'ignorance barbare de la grande masse de l'humanit; de l'autre, +l'aspiration passionne des meilleurs esprits l'unit relle du +gouvernement, aspiration dont les ressouvenirs de l'ancien empire romain +formaient la base historique et dont le dvouement une glise visible +et universelle tait la plus constante expression. La premire de ces +deux tendances, comme tout le montre, tait, du moins en politique, la +plus forte; mais la dernire, servie et stimule par un gnie aussi +extraordinaire que celui de Charlemagne, remporta en l'an 800 une +victoire dont les fruits ne devaient plus<a name="page_157" id="page_157"></a> tre perdus. A la mort du +hros, le flot de l'anarchie et de la barbarie se remit battre avec +autant de violence contre les choses du pass, mais sans pouvoir +dsormais les submerger en entier. C'est justement parce que l'on +sentait que personne autre que Charles n'et pu triompher ce point des +calamits prsentes par la formation et l'tablissement d'un gigantesque +systme de gouvernement, que l'excitation, la joie, l'esprance +rveilles par son couronnement furent si profondes. On en trouvera +peut-tre la meilleure preuve, non dans les annales mmes de ce temps, +mais dans les lamentations dchirantes qui clatrent au moment o +l'empire, vers la fin du <small>IX</small><sup>e</sup> sicle, commena se dissoudre; dans +les merveilleuses lgendes qui se grouprent autour du nom de l'empereur +Charlemagne, du preux dont aucun exploit ne parut incroyable<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>; dans +l'admiration religieuse avec laquelle ses successeurs germains +contemplrent et s'efforcrent d'imiter compltement ce modle presque +surhumain.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_157_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_157_sml.jpg" width="287" height="197" alt="FACCIATA INTERIORE DELLA CHIESA ANTICHA DI S. PIETRO IN +VATICANO, E SVO ATRIO + +Descritta de Carlo Padredio disegnata et intagliata da Giovanni Battista +Falde + +Faade intrieure de l'ancienne glise Saint-Pierre au Vatican." +title="FACCIATA INTERIORE DELLA CHIESA ANTICHA DI S. PIETRO IN +VATICANO, E SVO ATRIO + +Descritta de Carlo Padredio disegnata et intagliata da Giovanni Battista +Falde + +Faade intrieure de l'ancienne glise Saint-Pierre au Vatican." /></a> +<br /> +<span class="caption">FACCIATA INTERIORE DELLA CHIESA ANTICHA DI S. PIETRO IN +VATICANO, E SVO ATRIO<br /> +Descritta de Carlo Padredio disegnata et intagliata da Giovanni Battista +Falde<br /> +Faade intrieure de l'ancienne glise Saint-Pierre au Vatican.</span> +</p><p><a name="page_158" id="page_158"></a></p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_158_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_158_sml.jpg" width="287" height="326" alt="Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre. +Restitution." +title="Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre. +Restitution." /></a> +<br /> +<span class="caption">Ancienne basilique constantinienne de Saint-Pierre. +Restitution.</span> +</p> + +<p>Transcrivons, pour connatre les penses des hommes qui assistrent en +l'an 800 la rsurrection de l'empire au profit du chef de la dynastie +austrasienne les rcits de trois annalistes<a name="page_159" id="page_159"></a> contemporains ou presque +contemporains, de deux Germains et d'un Italien. On lit dans les annales +de Lorsch:</p> + +<p>Et cause que le nom d'empereur n'tait plus employ par les Grecs et +que leur empire tait possd par une femme, il sembla alors mmement au +pape Lon et tous les saints pres qui assistaient au prsent concile, +de mme qu'au reste du peuple chrtien, qu'ils devaient prendre pour +empereur Charles, le roi des Franks, qui tenait Rome elle-mme, o les +Csars avaient toujours accoutum de demeurer, et toutes les autres +rgions qu'il gouvernait en Italie, en Gaule et en Germanie; et d'autant +que Dieu lui avait remis toutes ces terres entre les mains, il semblait +juste qu'avec l'aide de Dieu et la prire de tout le peuple chrtien +il et aussi le nom d'empereur. Auquel dsir le roi Charles n'eut pas la +volont de se refuser; mais se soumettant en toute humilit Dieu et +la prire des prtres et de tout le peuple chrtien, le jour de la +nativit de Notre Seigneur Jsus-Christ, il prit le nom d'empereur, +tant consacr par le seigneur pape Lon.</p> + +<p>Le rcit de la chronique de Moissac (an 801) est, fort peu de chose +prs, le mme:</p> + +<p>Or, comme le roi, le trs saint jour de la naissance du Seigneur, se +levait pour entendre la messe, aprs s'tre mis genoux devant la +chsse du bienheureux aptre Pierre, le pape Lon, avec le consentement +de tous les vques et des prtres, du snat des Franks et semblablement +de celui des Romains, posa une couronne d'or sur sa tte, le peuple +romain poussant aussi de grands cris. Et lorsque le peuple eut fini de +chanter <i>Laudes</i>, il fut ador par le pape selon la coutume des +empereurs d'autrefois. Car cela aussi se fit par la volont de Dieu. +Car, tandis que ledit empereur demeurait Rome, on lui amena diverses +personnes qui disaient que le nom d'empereur avait cess d'tre en usage +chez les Grecs, et que l'empire, chez eux, tait occup par une femme +appele Irne, qui s'tait empare par tromperie de son fils l'empereur, +lui avait arrach les yeux et avait pris l'empire pour elle-mme, comme +il est crit d'Athalie dans le <i>Livre des Rois</i>; ce qu'entendant, le +pape Lon et toute l'assemble des vques, des prtres et des<a name="page_160" id="page_160"></a> abbs, +et le snat des Franks, et tous les anciens parmi les Romains, ils +tinrent conseil avec le reste du peuple chrtien afin de nommer empereur +Charles, roi des Franks, voyant qu'il tenait Rome, la mre de l'empire, +o les Csars et les empereurs avaient toujours accoutum de demeurer; +et pour que les paens ne pussent pas se moquer des chrtiens, comme ils +le feraient si le nom d'empereur cessait d'tre en usage parmi les +chrtiens.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_160_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_160_sml.jpg" width="291" height="258" alt="Couronne dite de Charlemagne, conserve au trsor +imprial de Vienne." +title="Couronne dite de Charlemagne, conserve au trsor +imprial de Vienne." /></a> +<br /> +<span class="caption">Couronne dite de Charlemagne, conserve au trsor +imprial de Vienne.</span> +</p> + +<p>Ces deux relations sont de source germaine; celle qui suit a t crite +par un Romain, probablement une cinquantaine ou une soixantaine d'annes +aprs l'vnement. Elle est extraite de la vie de Lon III, dans les +<i>Vit pontificum romanorum</i>, attribues au bibliothcaire papal +Anastase:</p> + +<p>Aprs ces choses vint le jour de la naissance de Notre Seigneur +Jsus-Christ, et tout le monde se rassembla de nouveau<a name="page_161" id="page_161"></a> dans la susdite +basilique du bienheureux aptre Pierre; et alors, le gracieux et +vnrable pontife couronna de ses propres mains Charles d'une couronne +trs prcieuse. Alors tout le fidle peuple de Rome, voyant comme il +dfendait et comme il chrissait la sainte glise romaine et son +vicaire, se mit, par la volont de Dieu et du bienheureux Pierre, le +gardien des clefs du royaume cleste, crier d'un seul accord et trs +haut: A Charles, le trs pieux Auguste, couronn par Dieu, le grand et +pacifique empereur, longue vie et victoire! Tandis que lui, devant la +sainte chsse du bienheureux aptre Pierre, il invoquait divers saints, +il fut proclam trois fois et tous le choisirent comme empereur des +Romains. L-dessus, le trs saint pontife oignit Charles de l'huile +sainte, et semblablement son trs excellent fils qui devait tre roi, le +jour mme de la naissance de Notre Seigneur Jsus-Christ; et quand la +messe fut finie, alors aprs la messe le srnissime seigneur empereur +offrit des prsents.</p> + +<p>Ces trois relations n'offrent, quant aux faits, aucune diffrence +srieuse, bien que le prtre romain, comme il est naturel, rehausse +l'importance du rle jou par le pape, tandis que les Germains, trop +ports prter l'vnement une allure rationnelle, parlent d'un +synode du clerg, d'une consultation du peuple et d'une requte formelle +adresse Charles, toutes choses que le silence d'Eginhard ce sujet +aussi bien que les autres circonstances du fait nous interdisent de +prendre au pied de la lettre. De mme le <i>Liber pontificalis</i> omet +l'adoration rendue par le pape l'empereur, sur laquelle la plupart des +annales frankes insistent de faon la mettre hors de doute. Cependant +l'impression que laissent les trois rcits est au fond la mme. Ils +montrent, tous les trois, combien il est peu facile d'attribuer +l'vnement un caractre de stricte lgalit. Le roi frank ne saisit pas +la couronne de son propre chef, mais la reoit plutt comme si elle lui +revenait naturellement, comme la consquence lgitime de l'autorit +qu'il exerait dj. Le pape la lui donne, mais non en vertu d'un droit +quelconque qui lui appartienne en propre comme chef de l'glise; il est +seulement l'instrument de la Providence divine, qui a, sans conteste, +dsign Charles comme la<a name="page_162" id="page_162"></a> personne la plus propre dfendre et +diriger la socit chrtienne. Le peuple romain ne choisit ni ne nomme +formellement, mais par ses acclamations accepte le chef qu'on lui +prsente. Ce fut justement cause de l'indtermination o toutes choses +furent ainsi laisses, reposant, non sur des stipulations expresses, +mais plutt sur une sorte d'entente mutuelle, sur une conformit de +croyances et de dsirs qui ne prvoyaient aucun mal, que cet vnement +prta avec le temps tant d'interprtations diffrentes. Quatre sicles +plus tard, lorsque la Papaut et l'Empire se furent laiss entraner +cette lutte mortelle qui dcida de leur sort commun, trois thories +distinctes relatives au couronnement de Charles seront dfendues par +trois partis diffrents, toutes trois plausibles, toutes trois +certains gards trompeuses. Les empereurs souabes regardrent la +couronne comme une conqute de leur grand prdcesseur et en conclurent +que les citoyens et l'vque de Rome n'avaient aucun droit sur eux. Le +parti patriote parmi les Romains, en appelant l'histoire des origines +de l'empire, dclara que, sans l'acquiescement du snat et du peuple, +aucun empereur ne pouvait tre fait lgalement, puisqu'il n'tait que +leur premier magistrat et le dpositaire passager de leur autorit. Les +papes signalrent le fait indiscutable du couronnement par la main de +Lon et soutinrent qu'en qualit de vicaire de Dieu sur la terre, +c'tait alors son droit et ce serait toujours le leur d'accorder qui +il leur plairait un office dont le titulaire n'avait t cr que pour +tre leur serviteur. De ces trois points de vue, le dernier prvalut en +dfinitive, quoiqu'il ne soit pas mieux fond que les deux autres. Il +n'y eut, en ralit, ni conqute de Charles, ni don du pape, ni lection +du peuple. De mme qu'il tait sans prcdent, l'acte tait illgal; ce +fut une rvolte de l'ancienne capitale de l'Occident, justifie par la +faiblesse et la perversit des princes byzantins, sanctifie aux yeux du +monde par la participation du vicaire de Jsus-Christ, mais sans +fondement juridique et incapable d'en tablir un pour l'avenir.</p> + +<p>C'est une question intressante et quelque peu embarrassante de savoir +jusqu' quel point la scne du couronnement, dont les circonstances +furent si imposantes et les rsultats si graves, fut<a name="page_163" id="page_163"></a> prmdite entre +ceux qui y participrent. Eginhard dit que Charles avait coutume de +dclarer que, mme pour une si grande fte, il ne serait pas entr dans +l'glise, le jour de Nol de l'an 800, s'il avait su les intentions du +pape. Le pape, d'autre part, ne se serait jamais hasard faire une +dmarche aussi importante sans s'tre assur au pralable des +dispositions du roi, et il n'est gure possible qu'un acte auquel +l'assemble tait videmment prpare ait t gard secret. Quoi qu'il +en soit, la dclaration de Charles subsiste, et on ne saurait +l'attribuer un pur motif de dissimulation. Il faut supposer que Lon, +aprs s'tre clair sur les vœux du clerg et du peuple romain et +sur ceux des grands personnages franks, rsolut de profiter de +l'occasion et du lieu qui s'offraient si favorablement pour raliser le +plan qu'il mditait depuis si longtemps, et que Charles, entran par +l'enthousiasme du moment et voyant dans le pontife le prophte et +l'instrument de la volont divine, accepta une dignit qu'il et +peut-tre prfr recevoir un peu plus tard ou de quelque autre faon. +Si donc on adoptait une conclusion positive, ce devrait tre que +Charles, bien qu'il et donn au projet une adhsion plus ou moins +vague, fut surpris et dconcert par son excution subite, qui +interrompait l'ordre soigneusement tudi de ses propres desseins. Et +quoiqu'un vnement qui changea l'histoire du monde ne doive tre +considr en aucun cas comme un accident, il peut fort bien avoir eu, +pour les spectateurs franks ou romains, l'air d'une surprise. Car il n'y +avait point de prparatifs visibles dans l'glise; le roi ne fut pas, +comme plus tard ses successeurs teutoniques, conduit en procession au +trne pontifical: tout d'un coup, l'instant mme o il sortait de +l'enfoncement sacr o il s'tait agenouill parmi les lampes toujours +allumes devant la plus sainte des reliques chrtiennes,—le corps du +prince des aptres,—les mains du reprsentant de cet aptre posaient +sur sa tte la couronne de gloire et rpandaient sur lui l'huile qui +sanctifie. Ce spectacle tait fait pour remplir l'me des assistants +d'une profonde motion religieuse, la pense que la divinit tait +prsente au milieu d'eux, et pour leur inspirer de saluer celui que +cette prsence semblait consacrer presque visiblement du nom de pieux +et pacifique empereur, couronn<a name="page_164" id="page_164"></a> par Dieu, <i>Karolo, pio et pacifico +Imperatori, a Deo coronato, vita et Victoria</i>.</p> + +<p class="rth20 "> +<span class="smcap">J. Bryce</span>, <i>Le saint Empire romain germanique</i>,<br /> +Paris, A. Colin, 1890, in-8. Traduit de l'anglais<br /> +par A. Domergue.<br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="II-6" id="II-6"></a>II.—LES OFFICIERS DU PALAIS CAROLINGIEN.<br /><br /> +<small>L'APOCRISIAIRE</small></h3> + +<p>Saint Adalbert, abb de Corbie, avait pris soin de composer un livre de +quelque tendue sur les officiers du palais de Charlemagne. Ce livre est +perdu; mais nous en possdons, du moins, une analyse faite pour +l'instruction de Carloman par un prlat d'une grande autorit, Hincmar +de Reims. C'est le guide que nous allons suivre.</p> + +<p>Le premier officier du palais tait l'apocrisiaire ou archi-chapelain. +Sous ses ordres taient les clercs de la chapelle du roi, et il +prsidait aux offices de cette chapelle. Mais c'taient l ses moindres +soins; car il avait, en outre, dans ses attributions l'intendance de +toutes les affaires ecclsiastiques du royaume, et prparait le jugement +de toutes les causes de l'ordre canonique: ce qui lui donnait une grande +puissance. Cependant cette haute fonction tait quelquefois attribue +de simples abbs. Ainsi, du temps de Ppin et dans les premires annes +du rgne de Charlemagne, l'archi-chapelain du palais tait l'abb de +Saint-Denis, nomm Fulrad. Zl dfenseur des droits de la crosse +piscopale, Hincmar n'admet pas qu'un abb ait pu marcher ainsi devant +les vques sans leur consentement; il suppose donc que ce consentement +fut accord. Nous avons lieu de croire que Ppin ne le demanda pas. Cet +abb de Saint-Denis tait d'ailleurs un homme considrable. Il avait +mme rempli les fonctions d'ambassadeur dans la Ville ternelle, et par +ses conseils le pape Zacharie avait dpos le dernier des princes +mrovingiens.<a name="page_165" id="page_165"></a> Ainsi l'tablissement de la dynastie nouvelle tait en +partie son ouvrage. Cela mritait bien les plus hautes faveurs, et l'on +ne doit pas s'tonner de voir les premiers vques passer, la cour de +Ppin, aprs un tel abb. A la mort de Fulrad, Charlemagne confra son +titre l'archevque de Metz, Angilramne. Les vques observaient alors +assez fidlement l'obligation de la rsidence. Charlemagne fit +comprendre au pape Adrien qu'il devait constamment avoir ses cts un +homme vers dans les affaires ecclsiastiques, et l'archevque de Metz +obtint, en consquence, la permission de venir la cour. Celui-ci fut, + sa mort, remplac par Hildebold, vque de Cologne. Thodulfe, qui lui +devait peut-tre quelques services, a clbr la grande bont +d'Hildebold: La douceur de ses traits, dit-il, rpondait celle de son +me. Angilbert l'inscrit au nombre des meilleurs potes de la cour. +Dans la vie de Lon III par Anastase, Hildebold remplit un grand rle: +c'est lui qui se rend le premier auprs de ce pape, si cruellement +trait par ses clercs en rvolte, et c'est lui qui fait arrter les +coupables....</p> + +<p>Veut-on se faire une juste ide d'un grand officier de la couronne sous +le rgne de Charlemagne? En voici le type le plus parfait; c'est +Angilbert [qu'une lettre du pape Adrien, date de 794, dsigne comme +ministre de la chapelle royale].</p> + +<p>Son pre, son aeul, ayant occup, sous les rois prcdents, de hautes +charges, Charles l'avait eu, dans sa jeunesse, pour commensal et pour +ami. En montant sur le trne, il le nomma son conseiller <i>silentiaire</i> +ou <i>auriculaire</i>, c'est--dire son confident officiel, le premier de ses +ministres. Angilbert a le got des lettres profanes; cet autre <i>Homre</i> +lit couramment Ovide et Virgile: c'est un savant, c'est mme un pote +distingu. A ces titres l'glise le rclame, et le voil prtre. On lui +destine dj le pallium; plusieurs villes mtropolitaines se disputent +l'honneur de possder un prlat de si grand renom, quand il sduit et +rend deux fois mre Berthe, une fille du roi....</p> + +<p>A quelque temps de l, c'est un duch qu'il possde et non pas une +mtropole. On le voit parcourir le Ponthieu, sa province, rendant la +justice au nom du roi. Mais il est inquiet, car il est malade, et +l'affection morbide qui le travaille menace, il<a name="page_166" id="page_166"></a> parat, d'interrompre +le cours de sa vie. Alors il entend parler du monastre de +Saint-Riquier, clbre par le nombre de ses religieux et par les +miracles accomplis au tombeau du saint qui l'a fond. Ce rcit meut +Angilbert, et il ne pense plus qu' faire sa retraite Saint-Riquier, +s'il recouvre la sant par l'intercession du puissant patron des pauvres +moines. Mais le terrible Charles a fait consacrer ses amours avec +Berthe: il est mari. Qu'importe? S'il entre dans un monastre, sa +femme, par ses ordres, suivra son exemple; ils expieront ainsi, l'un et +l'autre, les carts de leur conduite. Telles taient les penses +qu'Angilbert roulait dans son esprit, accommodant toute chose au pieux +dessein qu'il avait form, quand un bruit plein d'alarmes arriva jusqu' +lui. Les Danois avaient pntr, par les embouchures de la Seine et de +la Somme, dans tous les ports de la France maritime; leurs innombrables +navires emplissaient les fleuves, et les populations riveraines, +pouvantes par l'irruption de ces farouches dvastateurs, refluaient +vers les villes du centre, implorant le secours des gens de guerre. +Angilbert n'a plus le loisir de songer au salut de son me; et, comme +les troupes dont il pouvait disposer n'taient pas capables de soutenir +le choc des pirates, il se rend auprs du roi pour lui faire le rcit +des prils qui menacent une de ses provinces. Celui-ci n'a rien de plus +press que de mettre sous les ordres d'Angilbert des forces +considrables. C'tait en l'anne 791. A l'approche des Francs, les +Danois prennent la fuite et il en est fait un grand carnage.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_167_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_167_sml.jpg" width="308" height="486" alt="Dme de la cathdrale d'Aix-la-Chapelle." +title="Dme de la cathdrale d'Aix-la-Chapelle." /></a> +<br /> +<span class="caption">Dme de la cathdrale d'Aix-la-Chapelle.</span> +</p> + +<p>Angilbert se rend alors Saint-Riquier, remercie Dieu de la victoire +qu'il a si facilement remporte, prend l'habit claustral, et l'impose +Berthe, qui vient, au mpris des canons, demeurer avec lui dans +l'intrieur du monastre. Bientt on le nomme abb. Les suffrages ne se +partagent pas; ils se runissent tous sur la tte d'un homme aussi +puissant la cour, aussi vaillant la guerre. Va-t-il, suivant la +rgle, s'assujettir la rsidence et finir dans le recueillement une +vie commence par les agitations du sicle? La rgle n'avait pas t +faite pour les religieux de cette qualit, ou bien on les dispensait +aisment de la suivre. Dj, tant simple moine, en 792, il avait t +charg de conduire<a name="page_167" id="page_167"></a><a name="page_168" id="page_168"></a> au del des monts, devant le pontife Adrien, ce +malheureux vque d'Urgel, Flix, qui avait os chercher le sens d'un +grand mystre, et s'tait fait condamner comme nestorien. Reparaissant +bientt la cour, Angilbert joint au titre d'abb celui d'apocrisiaire, +et se rend de nouveau dans la Ville ternelle, charg de transmettre au +pape les actes du concile de Francfort. On l'y retrouve encore en 796. +En 800, il suit Charlemagne allant Rome chtier les perscuteurs de +Lon et recevoir les insignes de la puissance impriale. En 811, il +rside la cour, prsidant, sous le nom d'Homre, les doctes assembles +des thologiens et des potes palatins; et puis il va mourir +Saint-Riquier, au mois de fvrier de l'anne 814, quand Charles, son +matre et son constant ami, mourait dans son palais d'Aix-la-Chapelle.</p> + +<p>L'apocrisiaire tait certainement le plus occup des fonctionnaires du +palais, mais Charlemagne venait souvent son aide. Lorsqu'il n'avait +pas un trop vif souci des choses de la guerre, Charlemagne aimait +apprendre comment se comportait son glise, faisait des rglements pour +la discipline et dictait mme des articles liturgiques; ou bien encore, +mandant auprs de lui les vques, les abbs mal nots, il ne leur +pargnait ni les rprimandes, ni mme, au besoin, les chtiments. Ainsi, +dans plusieurs de ses capitulaires, il recommande ses clercs d'tudier +les critures, et de croire fermement au mystre de la Trinit; il leur +enjoint, en outre, d'apprendre par cœur tout le psautier, avec les +prires, les formules, les oraisons ncessaires pour administrer le +baptme; enfin il leur dfend d'avoir plusieurs femmes pour pouses et +de manger dans les cabarets. Jusqu'o ne s'tendait pas alors la +comptence du pouvoir civil en matire de religion? Se prsentant un +jour sa chapelle au moment o l'on allait baptiser quelques enfants, +Charlemagne les interroge et reconnat qu'il ne savent pas +convenablement l'oraison dominicale et le symbole. Usurpant alors, pour +employer le langage des canoniales modernes, usurpant les fonctions de +l'vque, il interrompt la crmonie, renvoie les enfants dans leurs +familles, et leur interdit de revenir la fontaine sacre tant qu'ils +ne seront pas mieux instruits. Une autre fois, il dfend aux prtres de +recevoir de l'argent pour administrer les<a name="page_169" id="page_169"></a> sacrements, ou bien de vendre + des marchands juifs les vases ou les autres ornements des glises. +Comme il s'estimait, et bon droit, plus savant en liturgie que les +plus grands prlats de son royaume, il ne manquait pas de faire des +rglements pour enjoindre ou pour prohiber telle ou telle pratique dans +les crmonies de la messe, dans l'ordre des jours fris, dans +l'administration des sacrements. Les prescriptions de ce genre abondent +dans ses capitulaires. Quelquefois mme, remplissant les derniers +offices de l'apocrisiaire, il enseignait la psalmodie aux clercs de sa +chapelle.</p> + +<p>Voici ce que raconte, ce propos, notre anonyme de Saint-Gall: Parmi +les hommes attachs la chapelle du trs docte Charles, personne ne +dsignait chacun les leons rciter, personne n'en indiquait la fin, +soit avec de la cire, soit par quelque marque faite avec l'ongle; mais +tous avaient soin de se rendre assez familier ce qui devait se lire pour +ne tomber dans aucune faute quand on leur ordonnait l'improviste de +dire une leon. L'empereur montrait du doigt ou du bout de son bton +celui dont c'tait le tour de rciter, ou qu'il jugeait propos de +choisir, ou bien il envoyait quelqu'un de ses voisins ceux qui taient +placs loin de lui. La fin de la leon, il la marquait par une espce de +son guttural. Tous taient si attentifs quand ce signal se donnait, que, +soit que la phrase ft finie, soit qu'on ft la moiti de la pause, ou +mme l'instant de la pause, le clerc qui suivait ne reprenait jamais +au-dessus ni au-dessous, quoique ce qu'il commenait ou finissait ne +part avoir aucun sens. Cela, le roi le faisait ainsi pour que tous les +lecteurs de son palais fussent les plus exercs, quoique tous ne +comprissent pas bien ce qu'ils lisaient. Ce rcit doit tre exact. On y +voit si bien tous les personnages dsigns remplir leur rle qu'on les +reprsenterait aisment sur la toile. Ce serait une curieuse peinture, +et qui saisirait tous les regards par l'nergie de sa couleur locale: +Charlemagne enseignant la psalmodie, un bton la main, et touchant de +ce bton l'paule des clercs qui doivent entonner les rpons....</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">B. Haurau</span>, <i>Charlemagne et sa cour</i>,<br /> +Paris, Hachette, 1877, in-12.<br /> +</p> + +<p><a name="page_170" id="page_170"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="III-6" id="III-6"></a>III—FRANCE ET PAYS VOISINS APRS LE TRAIT DE VERDUN.</h3> + +<p>Le trait conclu Verdun en aot 843, entre les trois fils de Louis le +Pieux, rglait une question qui troublait l'Empire depuis quatorze ans. +Il assura l'indpendance absolue de chacun des princes qui y +participrent et doit tre considr comme la charte constitutive du +royaume de France, tel qu'il subsista jusqu' la fin du moyen ge.</p> + +<p>Les chroniqueurs carolingiens qui parlent du trait de Verdun ne donnent +sur la composition des trois royaumes que des indications sommaires. Au +dire de Prudence de Troyes, le plus explicite d'entre eux, Louis reut +pour sa part tout ce qui est au del du Rhin et, en de du fleuve, +Spire, Worms, Mayence et leur territoire. Lothaire eut le pays compris +entre l'Escaut et le Rhin jusqu' la mer, et, de l'autre ct, le +Cambrsis, le Hainaut, le <i>Lommense</i>, le <i>Castricium</i> et les comts qui +les avoisinent en de de la Meuse jusqu' la Sane qui se joint au +Rhne, et le long du Rhne jusqu' la mer avec les comts qui bordent +l'une et l'autre rive du fleuve; hors de ces limites, il dut +l'affection de son frre Charles l'abbaye de Saint-Vaast d'Arras. Les +deux princes laissrent Charles toutes les autres contres jusqu' +l'Espagne.</p> + +<p>Le texte dont on vient de lire la traduction est fort heureusement +complt par l'acte de partage du royaume de Lothaire II, rdig en 870. +Cet acte, o sont numrs avec grand soin les cits et tous les <i>pagi</i> +ayant appartenu ce fils de l'empereur Lothaire, nous a permis de +tracer avec une exactitude absolue la limite intrieure des trois tats +crs par le trait de Verdun: il complte les renseignements donns par +Prudence, en indiquant parmi les possessions de Lothaire une province +d'outre-Rhin, la Frise, et son tude attentive permet d'tablir, +contrairement<a name="page_171" id="page_171"></a> l'opinion exprime en plus d'une carte de la dernire +dition de Sprner, qu'il ne comprenait, en dehors de cette rgion, +aucun <i>pagus</i> de la rive droite du Rhin.</p> + +<p>Nous n'avons point compris dans le royaume de Charles le Chauve la +Bretagne, o Nomno se rendit indpendant en cette mme anne 843, et +nous avons joint au royaume breton les territoires de Nantes et Rennes, +qu'il enleva bientt aux Francs et qui, en 851, furent officiellement +cds par Charles le Chauve a rispo, fils et successeur de Nomno.</p> + +<p>Lors de la conclusion du trait de Verdun, qui attribuait Charles le +Chauve l'ancien royaume d'Aquitaine, Ppin II revendiquait, non sans un +certain succs, ce pays que son pre, le roi Ppin, avait gouvern +durant vingt et un ans. Un trait intervint en 845 entre les deux +comptiteurs: Charles abandonna l'Aquitaine Ppin en se rservant +Poitiers, Saintes et Angoulme; mais cette scission fut de courte dure, +Ppin ayant t rejet en 848 par ses sujets.</p> + +<p class="rth30"> +<span class="smcap">A. Longnon</span>, <i>Atlas historique de la France</i>,<br /> +texte explicatif, 2<sup>e</sup> livr., Paris, Hachette,<br /> +1888, in-8.<br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="IV-6" id="IV-6"></a>IV—MANUSCRITS CAROLINGIENS.</h3> + +<p>Il suffit de comparer certaines initiales des plus anciens manuscrits +carolingiens et celles des manuscrits anglo-saxons pour reconnatre +entre les unes et les autres des ressemblances indniables. Qu'on +rapproche par exemple les initiales enclaves et formes bizarres du +fameux vangliaire de Stockholm, et celles de la seconde Bible de +Charles le Chauve, on sera frapp de la ressemblance: mme abus des +formes gomtriques donnes aux lettres, mme got pour les points +rouges ou verts cerclant<a name="page_172" id="page_172"></a> les grandes initiales, mme usage de cadres de +couleur sur lesquels se dtachent ces lettres. Ces ressemblances se +remarquent encore dans l'vangliaire de Saint-Vaast d'Arras, type de +l'cole franco-saxonne du nord de la France. Voil un premier lment +[constitutif de l'art carolingien] dont l'origine est bien certaine. +Transport en Gaule et en Germanie par les colonies monastiques du +<small>VI</small><sup>e</sup> et du <small>VII</small><sup>e</sup> sicle, l'art anglo-saxon, pur et raffin, jouit, +grce Alcuin et ses disciples, d'une faveur bien mrite au <small>VIII</small><sup>e</sup> +et au <small>IX</small><sup>e</sup>.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_172_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_172_sml.jpg" width="278" height="290" alt="Page orne de l'vangliaire de Saint-Vaast." +title="Page orne de l'vangliaire de Saint-Vaast." /></a> +<br /> +<span class="caption">Page orne de l'vangliaire de Saint-Vaast.</span> +</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_173_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_173_sml.jpg" width="293" height="421" alt="La Source de vie. + +Peinture de l'vangliaire de Charlemagne." +title="La Source de vie. + +Peinture de l'vangliaire de Charlemagne." /></a> +<br /> +<span class="caption">La Source de vie.<br /> +Peinture de l'vangliaire de Charlemagne.</span> +</p> + +<p>Mais il a lutter contre un rival puissant, l'art antique. Dj, on ne +saurait le nier, la tradition antique a exerc une relle influence sur +l'art anglo-saxon; au temps de Charlemagne, il revit en Gaule, et du +mlange des deux arts sortira plus tard<a name="page_173" id="page_173"></a> l'art roman proprement dit. +Comment et pourquoi au <small>IX</small><sup>e</sup> sicle l'art antique jouit-il d'une telle +faveur, on ne saurait le dire au juste. Nous n'avons plus les manuscrits +connus et imits par les calligraphes carolingiens. Toutefois, on ne +peut en douter,<a name="page_174" id="page_174"></a> ils ont d voir et imiter de bons modles. On conserve + Utrecht un Psautier clbre, excut en Angleterre, au <small>VIII</small><sup>e</sup> sicle +probablement, par un artiste anglo-saxon, mais copi, semble-t-il, sur +un manuscrit bien plus ancien. Le texte, crit en capitales sur trois +colonnes, est illustr de quantit de dessins; sans doute l'artiste a +trahi son inexprience dans le trac des ttes et des extrmits, mais +une foule de dtails prouvent que soit directement, soit indirectement, +il s'inspirait d'images antiques....</p> + +<p>C'est donc de l'art antique et de l'art anglo-saxon que procde, notre +sens, l'art carolingien; les artistes du <small>IX</small><sup>e</sup> sicle auront pu +s'inspirer parfois de quelques peintures grecques connues d'eux, mais le +cas est fort rare, et mesure que l'on avance dans le sicle, l'art +antique prdomine de plus en plus. Que l'on compare seulement +l'Evangliaire de Charlemagne de 781 et le Psautier de Charles le +Chauve, et l'on comprendra la porte de notre observation.</p> + +<p>Le premier est un remarquable produit du nouvel art ses dbuts. crit +en 781 et prsent par le scribe Gotescalc au roi Charles durant un +sjour de celui-ci Rome, il renferme les vangiles de l'anne; il est +crit en lettres d'or sur parchemin de pourpre, avec titres en encre +d'argent<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>; chaque page se compose de deux colonnes renfermes dans +des encadrements assez beaux, imits, semble-t-il, de manuscrits +d'Angleterre; on y retrouve bien quelques rinceaux rappelant +l'ornementation antique, mais la majeure partie des motifs se compose +d'entrelacs, de monstres, de dessins gomtriques. Six peintures ornent +le volume; quatre d'entre elles reprsentent les vanglistes et leurs +symboles, une cinquime le Christ dans sa gloire,<a name="page_175" id="page_175"></a> la dernire enfin la +Source de vie. Une sorte de kiosque, grossirement colori, support par +huit colonnes et surmont d'une croix patte, abrite la fontaine +mystique, laquelle viennent se dsaltrer un cerf et des oiseaux; +d'autres animaux, paons, coqs, canards, couvrent le fond qu'occupent +encore en partie des plantes d'apparence bizarre. L'aspect gnral est +singulier et rappelle un peu l'Orient. La signification symbolique de la +composition est du reste bien connue, et les artistes occidentaux ont +plus d'une fois reprsent la source mystique de la vie ternelle.</p> + +<p>Le fameux Psautier de Charles le Chauve, crit vers le milieu du <small>IX</small><sup>e</sup> +sicle par un certain Liuthard, qui se nomme la fin, est tout entier +crit en onciale d'or sur vlin blanc. Les initiales et les titres sont +sur bandes de pourpre, et en tte de chaque nocturne on trouve une page +d'ornement; on y remarque une foule de motifs emprunts l'art antique, +entre autres une grecque de deux teintes vue en perspective, copie +probablement sur une mosaque. Quelques feuillets entirement pourprs +sont chargs des rinceaux les plus dlicats, dignes des peintres de la +Renaissance. Les peintures sont au nombre de trois. La premire +reprsente David accompagn de ses quatre compagnons accoutums: l'un +d'eux, qui danse, parat copi sur un modle romain. Dans la seconde +figure le roi Charles, sous un fronton l'antique, de couleur violette: +le roi est sur un trne d'orfvrerie, il a la couronne sur la tte et +porte des sandales de pourpre. La troisime peinture, qui fait vis--vis + cette dernire, reprsente un crivain assis et nimb. Quelques-unes +des initiales de ce prcieux volume rappellent encore de fort loin les +manuscrits anglo-saxons; mais tout le reste de l'ornementation est +antique.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>L'cole de Tours est une des coles calligraphiques les plus importantes +des temps carolingiens. Fonde par Alcuin, elle resta longtemps +florissante et on en trouve des produits un peu partout, Tours mme, +Paris, Chartres, en Allemagne, etc. On les reconnat l'usage d'une +demi-onciale toute particulire,<a name="page_176" id="page_176"></a> avec quelques lettres bizarres, tel +que le <i>g</i> qui, compos de trois traits droits, rappelle la mme lettre +dans l'alphabet anglo-saxon. M. Delisle attribue cette cole +quelques-uns des plus beaux monuments du <small>IX</small><sup>e</sup> sicle; nous n'en +citerons que quatre: la Bible du comte Vivien, Paris; celle d'Alcuin, +au Muse Britannique; le Sacramentaire d'Autun et l'vangliaire de +l'empereur Lothaire.</p> + +<p>La Bible offerte Charles le Chauve par le comte Vivien<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> est un des +plus beaux spcimens de l'art carolingien. Les lettres ornes, dont +beaucoup sont sur fond de couleur, sont tout fait anglo-saxonnes. Par +contre, l'inspiration antique se fait jour dans le reste de +l'ornementation; aux canons des vangiles, on remarque des animaux +traits assez librement, mais copis sur d'anciens modles, et des +mufles de lion; des chapiteaux des colonnes, les uns sont corinthiens, +les autres forms d'entrelacs de couleur....</p> + +<p>De cette Bible on peut rapprocher la Bible de Glanfeuil (aujourd'hui +la Bibliothque nationale), donne cette abbaye par le comte Roricon, +gendre de Charlemagne, celle de Zrich, et surtout celle d'Alcuin, +conserve au Muse Britannique. L'attribution Alcuin de la confection +de ce dernier volume est fonde sur une pice de vers dans laquelle ce +clbre crivain se nomme et nomme Charlemagne. Les peintures et les +ornements rappellent tout fait la Bible de Charles le Chauve; mme +imitation de l'art antique, avec un certain mlange d'ornements +anglo-saxons.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_177_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_177_sml.jpg" width="283" height="449" alt="L'empereur Lothaire." +title="L'empereur Lothaire." /></a> +<br /> +<span class="caption">L'empereur Lothaire.</span> +</p> + +<p>L'vangliaire de Lothaire, excut par Sigilaus aux frais de ce prince, +et offert par ce dernier Saint-Martin de Tours, est encore un +magnifique exemple de ce que savaient faire les calligraphes du <small>IX</small><sup>e</sup> +sicle. Mme mlange des deux arts, mais ici<a name="page_177" id="page_177"></a><a name="page_178" id="page_178"></a> l'art antique l'emporte. +L'art anglo-saxon a fourni cependant une partie des dessins +d'encadrement et des lettres ornes, dont beaucoup sont cercles de ces +lignes ou de ces points rouges, affectionns des scribes d'outre-Manche. +C'est dans ce manuscrit que figure le clbre portrait de l'empereur +Lothaire, si souvent reproduit.</p> + +<p>Un moine de Marmoutier, Adalbaldus, qui vivait au milieu du <small>IX</small><sup>e</sup> +sicle, est l'auteur de plusieurs volumes galement remarquables. Citons +seulement le clbre Sacramentaire d'Autun, excut sous l'abbatiat de +Ragenarius (vers 845). On y remarque des bandes pourpres charges +d'ornements ou de lettres capitales, des encadrements entrelacs, des +bustes l'antique, les signes du zodiaque, des cames, des mdailles. +M. Delisle, grce une comparaison attentive, a montr que les mmes +motifs ornementaux se retrouvent dans ce beau volume, dans la grande +Bible du comte Vivien et dans celle de Glanfeuil<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p> + +<p>Une cole voisine de Paris, celle d'Orlans, cre et organise par le +pote-vque Thodulfe, s'est galement illustre par des travaux de +haute valeur tous gards. C'est l, semble-t-il, qu'a t acheve la +revision des Livres saints, entreprise par l'cole du palais, et nous +avons deux manuscrits frres sortis des ateliers de cette cole. L'un +est aujourd'hui Paris, l'autre, tellement semblable au premier qu'on +dirait deux exemplaires d'un mme ouvrage imprim, appartient l'vch +du Puy. Dans ces volumes, crits soit Orlans mme, soit +Saint-Benot-sur-Loire, on a tenu avant tout employer une criture +lgante et d'une grande finesse; pour l'ornementation, le scribe s'est +content de quelques feuillets de pourpre avec lettres d'or (le psautier +et les vangiles sont en argent sur pourpre), de grands cadres avec +colonnes pour l'<i>ordo librorum</i> et les canons des vangiles, enfin de +belles initiales, fort sobres d'ailleurs. Tels qu'ils sont, ces deux +volumes sont dignes d'un roi, et font le plus grand honneur la science +et au bon got des disciples de Thodulfe<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>....<a name="page_179" id="page_179"></a></p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_179_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_179_sml.jpg" width="282" height="346" alt="Reliure du Psautier de Charles le Chauve." +title="Reliure du Psautier de Charles le Chauve." /></a> +<br /> +<span class="caption">Reliure du Psautier de Charles le Chauve.</span> +</p> + +<p>La plupart des riches manuscrits carolingiens, principalement les +volumes liturgiques, taient l'origine revtus de somptueuses +reliures; beaucoup ont pri, soit enleves par des mains profanes, soit +remplaces par des enveloppes plus modernes. Gnralement ces reliures +consistaient en plaques de mtal, argent ou or, appliques sur une +planche paisse de bois, ou en lamelles d'ivoire ciseles ou sculptes. +Mais ces reliures<a name="page_180" id="page_180"></a> prcieuses ont souvent t refaites; souvent aussi, +ds le <small>IX</small><sup>e</sup> sicle, on a utilis des morceaux plus anciens, +principalement des ivoires; il serait donc tmraire de conclure, <i>a +priori</i>, de l'ge du volume celui de l'enveloppe qui le couvre.</p> + +<p>L'un des meilleurs exemples citer est la reliure du Psautier de +Charles le Chauve la Bibliothque nationale. Sur l'un des plats figure +David implorant l'assistance de Dieu contre ses ennemis (Ps. 35). Le +centre de la composition est occup par un ange assis sur un trne; dans +le registre suprieur figure le Christ glorieux entour de six saints. +L'autre plat, que nous donnons ci-contre, reprsente l'entrevue du +prophte Nathan et de David, et l'apologue du riche et du pauvre. Le +choix des sujets permet d'affirmer que nous avons ici la reliure mme +excute pour ce beau manuscrit.</p> + +<p class="rth20"> +<span class="smcap">A. Molinier</span>, <i>Les manuscrits</i>, Paris, Hachette, 1892,<br /> +in-16. <i>Passim.</i><br /> +</p> + +<p><a name="page_181" id="page_181"></a></p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII<br /><br /> +<small><span class="sans">LA FODALIT</span></small></h2> + +<p class="hang">P<small>ROGRAMME</small>.—<i>Dmembrement de la France en grands fiefs. Avnement +des Captiens.</i></p> + +<p class="hang"><i>Le rgime fodal: l'hommage, le fief, le chteau, le serf; la +trve de Dieu.—La Chevalerie.</i></p> + +<hr /> + +<h4>BIBLIOGRAPHIE.</h4> + +<p>Les principaux livres relatifs aux <b>origines du rgime fodal</b> ont +t indiqus dj, propos des institutions et de l'histoire +sociale des temps mrovingiens et carolingiens (ch. <small>II</small>, <small>VI</small>).—Nous +n'indiquons ici que les ouvrages qui traitent des <b>institutions +fodales</b> et de l'volution historique du rgime fodal <b>depuis le +<small>X</small><sup>e</sup> jusqu'au <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle</b>.</p> + +<p>L'article Fodalit, publi par M. Ch. Mortet dans le t. XVII de +la <i>Grande Encyclopdie</i> (et part), est une esquisse d'ensemble, +de mme que le remarquable chapitre de M. Ch. Seignobos, Le rgime +fodal, dans l'<i>Histoire gnrale du <small>IV</small><sup>e</sup> sicle nos jours</i>, +prcite, II (1893), p. 1-64. Il n'y en a pas beaucoup d'autres. +Comme les tats fodaux ne se sont pas forms de la mme faon dans +toute l'Europe, comme l'organisation fodale eut, au moyen ge, +suivant les lieux, des formes trs diverses, il est naturel que +l'on ait crit plutt sur les formes rgionales du rgime que sur +le rgime en gnral.</p> + +<p>Sur les institutions fodales <b>en France</b>, on trouvera dans plusieurs +Manuels rcents une bonne doctrine et des renseignements +bibliographiques en abondance:—E. Glasson, <i>Histoire du droit et +des institutions de la France</i>, t. IV, Paris, 1891, in-8;—A. +Luchaire, <i>Manuel des institutions franaises. Priode des +Captiens directs</i>, Paris, 1892, in-8;—P. Viollet, <i>Prcis de +l'histoire du droit franais</i>, Paris, 1893, in-8, 2<sup>e</sup> d.; et +<i>Histoire des institutions politiques et administratives de la +France</i>, I, Paris, 1890, in-8.—M. J. Flach est l'auteur d'un +grand ouvrage (<i>Les origines de l'ancienne France</i>, I. <i>Le rgime +seigneurial</i>, Paris, 1886, in-8; II. <i>Les origines communales,<a name="page_182" id="page_182"></a> la +fodalit et la chevalerie</i>, Paris, 1893, in-8), dont la lecture +est instructive, mais difficile.—Cf. A. Longnon, <i>Atlas historique +de la France</i>, texte, 3<sup>e</sup> livr., Paris, 1889, in-8.</p> + +<p>Les institutions fodales variaient, non seulement d'un royaume +l'autre, mais de fief fief. Parmi les monographies locales, +quelques-unes ont de la valeur.—Consulter, pour la <b>Normandie</b>: L. +Delisle, dans la <i>Bibliothque de l'cole des chartes</i>, t. X, XI et +XIII, et E. A. Freeman, <i>The history of the norman conquest of +England</i>, t. I<sup>er</sup>, Oxford, 1870, in-8.—Pour la <b>Bourgogne</b>: Ch. +Seignobos, <i>Le rgime fodal en Bourgogne jusqu'en 1360</i>, Paris, +1883, in-8; et E. Petit, <i>Histoire des ducs de Bourgogne de la +race captienne</i>, t. I V, Paris, 1885-1894, in-8.—Pour le +<b>Languedoc</b>: A. Molinier, dans l'<i>Histoire gnrale de Languedoc</i>, t. +VII, Toulouse, 1879, in-8.—Pour la <b>Flandre</b>: L.-A. Warnknig, +<i>Histoire de la Flandre et de ses institutions civiles et +politiques jusqu' l'anne 1305</i>, Bruxelles, 1835-1864, 5 vol. +in-8.—Pour la <b>Champagne</b>: H. d'Arbois de Jubainville, <i>Histoire +des ducs et comtes de Champagne</i>, Troyes, 1859-1865, 7 vol. +in-8.—Pour la <b>Bretagne</b>: A. de Courson, <i>La Bretagne du <small>V</small><sup>e</sup> au +<small>XII</small><sup>e</sup> sicle</i>, Paris, 1863, in-4; et A. de la Borderie, <i>Essai +sur la gographie fodale de la Bretagne</i>, Rennes, 1889, +in-8.—Pour la <b>Lorraine</b>, E. Bonvalot, <i>Histoire du droit et des +institutions de la Lorraine et des trois vchs</i>, Paris, 1895, +in-8.—Etc.</p> + +<p>Sur le <b>rgime fodal en Allemagne</b>, en gnral: G. Waitz, <i>Deutsche +Verfassungsgeschichte</i>, t. V (2<sup>e</sup> d., 1893) VIII;—K. +Lamprecht, <i>Deutsche Geschichte</i>, t. III, Berlin, 1892, in-8. Cet +ouvrage de vulgarisation, que l'on parat tenir en Allemagne pour +un des chefs-d'œuvre de l'historiographie contemporaine, a t +exactement apprci par G. v. Below dans l'<i>Historische +Zeitschrift</i>, LXXI, 465.</p> + +<p>Pour l'histoire du <b>rgime fodal en Angleterre</b> voir la +Bibliographie du ch. <small>XII</small>.</p> + +<p>La <b>chevalerie</b>, telle qu'elle tait en France, a t tudie, +d'aprs les chansons de geste, par L. Gautier (<i>La Chevalerie</i>, +Paris, 1890, in-4, 2<sup>e</sup> d.).—M. P. Guilhiermoz prpare un +travail nouveau sur l'histoire des institutions +chevaleresques.—Comparez, pour l'Allemagne: Alwin Schultz, <i>Das +hfische Leben zur Zeit der Minnesinger</i>, Leipzig, 1889, 2 vol. +in-8, 2<sup>e</sup> d.;—K. H. Roth v. Schreckenstein, <i>Die Ritterwrde +und der Ritterstand</i>, Freiburg i. B., 1886, in-8;—et le livre +lmentaire d'O. Henne am Rhyn, <i>Geschichte des Rittertums</i>, +Leipzig, 1893, in-8.</p> + +<p>Les institutions pour la paix (<b>trve de Dieu</b>, etc.) ont t +tudies par E. Semichon (<i>La paix et la trve de Dieu</i>, Paris, +1869, in-8, 2<sup>e</sup> d.), et mieux par L. Huberti (<i>Gottesfrieden +und Landfrieden. Rechtsgeschichtliche Studien</i>, I. <i>Die +Friedensordnungen in Frankreich</i>,<a name="page_183" id="page_183"></a> Ansbach, 1892, in-8). Voir +aussi L. Weiland, dans la <i>Zeitschrift fr Savigny-Stiftung</i>, t. +<small>XIV</small>.</p> + +<p>Voir, plus bas, la Bibliographie de l'histoire des populations +rurales (ch. <small>X</small>), celle de l'histoire des mœurs en gnral et +celle de l'architecture militaire au moyen ge (ch. <small>XIV</small>).</p> + +<hr /> + +<h3><a name="I-7" id="I-7"></a>I—L'AVNEMENT DE LA TROISIME DYNASTIE.</h3> + +<p>C'est dans l'histoire du dveloppement territorial et politique de la +maison de Robert le Fort au <small>X</small><sup>e</sup> sicle qu'il faut chercher +l'explication principale du changement de dynastie accompli en 987. Mais +on risquerait de se mprendre singulirement sur le caractre vritable +de cette rvolution et de la monarchie qui en est sortie si l'on +n'essayait, au pralable, de dterminer la nature exacte du pouvoir que +les princes robertiniens du <small>X</small><sup>e</sup> sicle, rois ou ducs, Eude, Robert, +Raoul, ont russi lever contre l'autorit des derniers Carolingiens.</p> + +<p>La plupart des historiens se sont attachs faire ressortir +l'opposition tranche des deux dynasties qui se disputaient l'influence +souveraine et le titre de roi. Ils se plaisent les reprsenter comme +personnifiant des principes et des systmes politiques absolument +diffrents. Pour eux, les Robertiniens, possesseurs de la terre, +symbolisent l'ide fodale, l'hrdit des fiefs, le morcellement de la +souverainet, l'indpendance l'gard du pouvoir central. Ce sont, de +plus, des Neustriens, les reprsentants vritables de la nationalit +franaise et de la race celto-latine, les chefs naturels du mouvement +qui tend briser dfinitivement l'unit carolingienne en sparant pour +toujours les Francs occidentaux de ceux qui habitent au del du Rhin. +S'ils ont pu triompher de leurs adversaires, c'est qu'ils taient la +fois princes fodaux et nationaux. Les Carolingiens, au contraire, plus +allemands que franais, auraient personnifi les ides romaines et +impriales, le principe de la<a name="page_184" id="page_184"></a> concentration des pouvoirs publics, +l'amour de l'unit, la haine du particularisme et des institutions +fodales. De cette antithse perptuelle entre les deux maisons et les +deux principes rsulte le puissant intrt qui s'attache la lutte +engage, pendant plus d'un sicle, entre les Robertiniens et les +derniers descendants de Charlemagne.</p> + +<p>Une semblable manire de prsenter les faits ne donne point le sens +exact de la ralit. On aurait d remarquer qu'en fait Eude, Robert +I<sup>er</sup> et Raoul, seigneurs fodaux levs la dignit royale au mpris +des droits carolingiens, ont compris et exerc la royaut absolument de +la mme manire que Charles le Simple, Louis d'Outremer et Lothaire. Ils +ont manifest les mmes prtentions et les mmes tendances, pratiqu les +mmes procds. En changeant de condition et en devenant rois, le +marquis de Neustrie et le duc de Bourgogne subissaient fatalement les +ncessits attaches leur situation nouvelle. Ils hritaient des +traditions et de la politique de leurs prdcesseurs, de mme qu'ils +revtaient les mmes insignes et copiaient dans leurs diplmes les +formules de la chancellerie carolingienne.</p> + +<p>Les rois de la maison de Robert le Fort ont essay, comme les +Carolingiens, d'tendre le plus loin possible les limites de leur +autorit. On les voit tous proccups de ramener sous la dpendance du +pouvoir central les diffrentes parties du pays qui tendaient s'en +carter et conqurir l'autonomie. Il suffit de rappeler les efforts +continus d'Eude et de Raoul pour maintenir le Midi dans l'obissance, et +leurs relations suivies avec les vchs et les monastres des plus +lointaines rgions du Languedoc et de la Marche d'Espagne. Raoul, dans +ses diplmes, prend toujours soin de s'intituler roi des Franais, des +Aquitains et des Bourguignons. A ce point de vue, il serait difficile +de trouver une diffrence apprciable entre la conduite des Robertiniens +et celle des princes lgitimes. Les uns et les autres paraissent avoir +t pntrs de la ncessit de conserver entre la France centrale et le +reste du royaume, sinon des liens administratifs dont le mouvement +fodal rendait le maintien de plus en plus difficile, au moins une +apparence de cohsion et d'unit politique.<a name="page_185" id="page_185"></a></p> + +<p>D'autre part, tous les rois du <small>X</small><sup>e</sup> sicle, quelque famille qu'ils +appartinssent, ont cherch, dans une mesure qui varia avec leur pouvoir +rel et la nature de leur temprament, maintenir, contre le +dveloppement croissant de la fodalit, les prrogatives de la +puissance suprme. Ils n'ont point russi empcher la transmission +hrditaire des fiefs; tous se sont vus obligs de distribuer leurs +fidles des bnfices sur lesquels ils n'avaient pas grand espoir de +pouvoir remettre la main; mais on ne voit pas qu' cet gard les rois +d'origine fodale aient agi autrement que les Carolingiens. Au +contraire, s'il est un rgne sous lequel le gouvernement royal ait paru +vouloir ragir contre l'usurpation complte des bnfices et des offices +publics, ce fut sans contredit celui d'Eude. C'est prcisment parce +qu'il ne se montra pas toujours dispos accepter sans conditions le +principe de l'hrdit des fiefs, c'est parce qu'il essaya de rsister +aux exigences de l'aristocratie, qu'il s'alina, vers la fin de son +rgne, les mmes chefs fodaux qui l'avaient lu. Charles le Simple dut +principalement la couronne a ce mcontentement des grands.</p> + +<p>La thorie qui consiste voir partout des oppositions de race ne +saurait tre admise davantage quand on veut expliquer la lutte des +Robertiniens et des Carolingiens, le succs des premiers et la chute des +seconds. S'il est vrai que la possession de Paris, de Tours et des plus +riches parties de la France centrale a pu contribuer mettre en vue les +descendants de Robert le Fort, il est cependant inexact de faire de +ceux-ci les reprsentants exclusifs de la nationalit franaise, et des +Carolingiens la personnification de l'lment germanique. Depuis la +constitution du royaume des Francs occidentaux au profit de Charles le +Chauve, les descendants de Charlemagne qui ont exerc le pouvoir l'est +de la Meuse ont t considrs par leurs contemporains comme des rois +tout aussi franais et nationaux que les chefs neustriens, leurs +adversaires. Si les Robertiniens avaient exclusivement reprsent les +aspirations de la race celto-latine et la haine de l'tranger, leurs +relations avec la Germanie auraient t fort diffrentes. Sur ce terrain +encore, leur politique est exactement la mme que celle des +Carolingiens. Ils ont recherch<a name="page_186" id="page_186"></a> encore plus que leurs rivaux la +protection des rois allemands. Il n'y a point de prince neustrien, roi +ou duc, qui n'ait conclu alliance avec les souverains de la Germanie. +Hugue Capet se trouvait mme, par sa mre, le proche parent des rois +saxons.</p> + +<p>Ainsi ce n'est ni comme rois <i>fodaux</i> ni comme rois <i>nationaux</i> que les +Robertiniens ont t levs la dignit suprme par le clerg et les +seigneurs franais du <small>X</small><sup>e</sup> sicle. D'autre part, la monarchie fut, sous +la direction d'Eude, de Robert et de Raoul, exactement ce qu'elle tait +quand elle appartenait aux descendants de Charlemagne.</p> + +<p>A quoi donc attribuer la chute de la dynastie lgitime et pourquoi le +pouvoir monarchique fut-il dfinitivement transmis, en 987, l'hritier +de Robert le Fort?</p> + +<p>Les derniers Carolingiens n'ont point succomb par dfaut d'activit et +d'nergie. On abandonne aujourd'hui la vieille lgende qui, partant +d'une analogie peu fonde entre la dcadence mrovingienne et la priode +finale de la seconde dynastie, appliquait tort aux successeurs de +Charles le Simple le titre de rois fainants. Louis d'Outremer, Lothaire +et mme Louis V ont dploy des ressources d'esprit qui leur auraient +assur le succs, si le succs et t possible. Mais ils portaient le +poids des fautes commises par leurs anctres et de la situation +dsespre qui leur avait t laisse en hritage.... Les Carolingiens, +ruins, n'ayant plus ni proprits ni vassaux, avaient en quelque sorte +perdu pied dans le torrent fodal qui emportait tout. Ils furent donc +entrans par le courant. Au contraire, les hritiers de Robert le Fort, +qui tenaient au sol par de fortes attaches, restrent debout. C'est +prcisment parce que le duc des Francs possdait ce qui faisait dfaut +aux hritiers de Charlemagne, [la richesse territoriale], que la +rvolution dynastique de 987 a pu s'accomplir au profit des +Robertiniens.</p> + +<p>Mais si la qualit de grand propritaire fut la <i>condition</i> ncessaire +de l'lvation au trne du dernier Robertinien, il faut chercher +ailleurs la <i>cause</i> essentielle des vnements de 987.</p> + +<p>Ce changement dynastique tait-il, comme on l'a dit, une consquence +directe de l'tat de choses cr par le triomphe de la fodalit? +[Certainement non]. A ne suivre que leur propre<a name="page_187" id="page_187"></a> inclination, les grands +propritaires de fiefs qui confrrent la couronne Hugue se seraient +trs bien passs de l'autorit suprieure qu'ils plaaient ainsi +au-dessus de leur tte.—L'lection du Captien prouve combien tait +encore puissante la tradition romaine d'unit et de centralisation +ralise par les institutions impriales, reprise et continue presque +sous la mme forme par la royaut demi ecclsiastique des Mrovingiens +et des Austrasiens. Cette tradition restait vivace la fin du <small>X</small><sup>e</sup> +sicle, au moment mme du plein panouissement d'un rgime dont les +tendances taient tout opposes. Sans doute il est lgitime de dire que +la puissance de la maison robertinienne et son succs dfinitif ont t +un des rsultats du dveloppement mme de la fodalit. L'avnement de +Hugue Capet, chef d'une grande famille seigneuriale, tait l'indice +certain de la prpondrance du nouvel ordre social et politique. Mais si +la fodalit a fait la fortune des descendants de Robert le Fort et les +a dsigns au choix de la nation, ce n'est point elle qui rendait +ncessaire le renouvellement de la royaut en faveur d'une troisime +dynastie.—C'est l'glise, dpositaire de la tradition romaine et +monarchique, qu'est due l'lection de Hugue Capet. C'est l'glise, +reprsente par trois hautes personnalits gagnes aux intrts +neustriens, l'archevque de Reims Adalbron, son secrtaire et +conseiller Gerbert, et l'vque d'Orlans Arnoul, qui a tout prpar et +tout conduit.</p> + +<p>L'avnement de Hugue Capet a t, avant tout, un fait ecclsiastique. En +prenant dfinitivement possession de la royaut, les Robertiniens, +princes fodaux, se plaaient au-dessus et en dehors du rgime qui avait +fait leur force. Lorsque l'archevque Adalbron dit aux grands runis +Senlis: Il faut chercher quelqu'un qui remplace le dfunt roi Louis +dans l'exercice de la royaut, de peur que l'tat, priv de son chef, ne +soit branl et ne priclite, il ne s'agissait point alors de complter +la hirarchie fodale. L'tat dont il est question ici n'est autre que +l'ancienne monarchie romaine et ecclsiastique, telle que l'a toujours +entendue l'piscopat. C'est l l'institution politique dont Adalbron et +tout le clerg dsiraient si ardemment le maintien: celle que, par la +volont de l'glise et l'assentiment de quelques<a name="page_188" id="page_188"></a> hauts barons, Hugue +Capet et ses successeurs recevaient mission de perptuer et de +transmettre aux sicles futurs.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_188_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_188_sml.jpg" width="291" height="278" alt="Sceau de Henri Ier." +title="Sceau de Henri Ier." /></a> +<br /> +<span class="caption">Sceau de Henri Ier.</span> +</p> + +<p>De ces considrations dcoule l'ide qu'on doit se faire, notre sens, +de la royaut de Hugue Capet. Par sa nature et ses traits essentiels, +cette royaut ne fait que continuer celle de l're carolingienne. Le duc +des Francs la recevant en principe telle que l'avaient possde ses +prdcesseurs, avec les mmes prrogatives et les mmes tendances, n'a +en somme rien fond de nouveau.—Du moins est-ce ainsi que les premiers +Captiens eux-mmes envisagrent leur situation, aussitt qu'ils eurent +pris possession de la dignit royale. Ils sentaient que leur avnement +ne constituait<a name="page_189" id="page_189"></a> pas un tat de choses nouveau et qu'ils reprsentaient +simplement, aprs les Carolingiens, un systme politique dont l'origine +remontait aux premiers temps de la monarchie franque. Sacrs par +l'glise, ils ne cessrent de se considrer comme les hritiers +lgitimes des deux dynasties qui avaient prcd la leur. L'opinion +gnrale, en somme, n'tait point contraire cette manire de voir, +malgr la lenteur que mirent quelques provinces du Midi les +reconnatre et les rancunes de certains princes fodaux. L'affirmation +de quelques chroniqueurs trs postrieurs l'avnement de Hugues Capet, +suivant laquelle ce roi, doutant lui-mme de son droit, se serait +abstenu de porter la couronne, est absolument inacceptable. Ce fait est +inconciliable avec ce que nous apprennent les monuments contemporains +authentiques et notamment les diplmes royaux. On y voit Hugue Capet et +ses successeurs rappeler, chaque instant, le souvenir de <i>leurs +prdcesseurs</i> carolingiens et mrovingiens, se proclamer les +continuateurs de leur politique et les excuteurs de leurs capitulaires +et de leurs dcrets. Le premier Captien est naturellement le plus +attentif constater les liens qui unissent son gouvernement ceux qui +l'ont prcd; mais ses descendants n'y manquent pas non plus. La +diplomatique royale du <small>XI</small><sup>e</sup> sicle prsente, pour l'expression de ce +fait, les formules les plus prcises et les plus varies: Suivant la +coutume de nos prdcesseurs, dit Hugue Capet dans un diplme de 987 +pour l'abbaye de Saint-Vincent de Laon; et dans un diplme de Henri +I<sup>er</sup> pour l'abbaye de Saint-Thierri de Reims, on lit: <i>Regum et +imperatorum quibus cum officio tum dignitate successimus...</i></p> + +<p class="rth20"> +<span class="smcap">A. Luchaire</span>, <i>Histoire des institutions monarchiques de la<br /> +France sous les premiers Captiens</i>, t. I<sup>er</sup>, Paris.<br /> +A. Picard, 1891, 2<sup>e</sup> d. <i>Passim.</i><br /> +</p> + +<p><a name="page_190" id="page_190"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="II-7" id="II-7"></a>II—LA CHEVALERIE.</h3> + +<p>La Chevalerie s'est dveloppe au moyen ge dans toute l'Europe +paralllement la fodalit avec laquelle elle a des liens +nombreux.—Les origines de cette institution sont complexes et +certainement trs lointaines. C'est avec raison, selon nous, qu'on a +rappel, propos de l'entre dans la Chevalerie, l'ancienne coutume +germanique, signale par Tacite (<i>Germanie</i>, c. 13), de la remise +solennelle des armes au jeune Germain, l'ge o il peut devenir un +guerrier.... Les chroniqueurs racontent la crmonie dans laquelle +Charlemagne ceignit solennellement l'pe son fils Louis, g de +treize ans (791) et celle o celui-ci, devenu empereur son tour, remit +en 838 les armes viriles son fils Charles parvenu l'ge de seize +ans. Mais ce qui a d contribuer plus que toute autre chose la +formation, au dveloppement et l'organisation de la chevalerie, c'est +la transformation profonde que parat avoir subie l'organisation +militaire vers le milieu du <small>VIII</small><sup>e</sup> sicle. Jusqu'alors l'infanterie +avait t la force principale des armes germaniques, les cavaliers ne +s'y rencontraient qu' l'tat d'exception; depuis lors la cavalerie +prend un rle prpondrant qu'elle gardera jusqu' la fin du moyen ge; +elle devient la force principale sinon unique de l'arme. Dans la langue +de l'poque, le mot latin <i>miles</i> continue dsigner le guerrier +cheval, mais en franais on l'a toujours appel <i>chevalier</i>: au moment +o nat la langue franaise, le noble ne sert plus qu' cheval; la +chevalerie a dj un commencement d'organisation. Pendant la premire +priode de la fodalit, le chevalier est donc le cavalier en ge de +porter les armes et assez riche pour s'quiper ses frais, ce qui +implique qu'il appartenait la noblesse hrditaire ou qu'il avait reu +un de ces bnfices militaires devenus des fiefs. Les perons sont +l'attribut essentiel du chevalier. D'aprs l'ancien droit scandinave, +qu'il est propos de rapprocher ici des usages fodaux, quiconque<a name="page_191" id="page_191"></a> +pouvait entrer dans la caste des privilgis pourvu qu'il et un cheval +valant au moins quarante marcs, une armure complte et qu'il justifit +d'une fortune suffisante pour satisfaire cette charge. En France mme +la chevalerie n'a jamais constitu une caste absolument ferme. Sans +doute, l'aptitude personnelle tre chevalier tait caractristique de +la noblesse; cependant en principe, tout chevalier pouvait crer un +chevalier; dans certains pays, dans le midi de la France +particulirement, on passait assez facilement de la roture la +chevalerie, et les exemples de vilains arms chevaliers sont assez +nombreux dans l'histoire. Plus tard, au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, les rois de +France prtendirent dfendre leurs vassaux, et mme aux grands +feudataires, de confrer la chevalerie des non nobles, mais ils n'y +russirent jamais compltement. Par contre il tait d'usage que tous les +nobles devinssent chevaliers; des ordonnances royales du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle +convertirent mme cet usage en loi positive et y donnrent une sanction +en punissant d'amende les cuyers nobles qui n'avaient pas reu la +chevalerie vingt-quatre ans accomplis.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_191_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_191_sml.jpg" width="305" height="225" alt="Un chevalier du XIe sicle, d'aprs la tapisserie de +Bayeux." +title="Un chevalier du XIe sicle, d'aprs la tapisserie de +Bayeux." /></a> +<br /> +<span class="caption">Un chevalier du XIe sicle, d'aprs la tapisserie de +Bayeux.</span> +</p> + +<p><a name="page_192" id="page_192"></a></p> + +<p>Le dveloppement de la fodalit au cours du <small>XI</small><sup>e</sup> sicle et +particulirement l'ensemble des relations fodales contriburent +fixer, rgulariser et organiser l'institution de la chevalerie. Elle +constitua pendant toute cette priode la cavalerie fodale et les +devoirs des chevaliers furent prcisment ceux qui rsultaient de leur +situation de vassaux ou de suzerains, auxquels s'ajouta ce sentiment +particulier de l'honneur que l'on appela par la suite prcisment +l'honneur chevaleresque. La bravoure, la fidlit, la loyaut, furent +alors les qualits essentielles du chevalier. Les croisades, o se +rencontrrent et se mlrent les armes fodales de toute l'Europe, y +ajoutrent bientt des caractres nouveaux. Par elles, la chevalerie +devint en mme temps plus chrtienne et plus universelle; ce fut comme +une vaste affiliation de tous les gentilshommes de la chrtient, ayant +ses rgles et ses rites. Aux anciennes obligations d'tre fidle son +seigneur et de le dfendre contre ses ennemis s'en sont ajoutes de +nouvelles qui ont pris bientt le premier rang: dfendre la chrtient, +protger l'glise, combattre les infidles. C'est cette chevalerie que +nous font connatre la plupart de nos chansons de geste. Sous le nom de +Charlemagne, de Roland, de Renaud et de tous les hros de l'poque +carolingienne, c'est la socit chevaleresque du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle qu'elles +nous montrent avec une exactitude et une fidlit que confirment toutes +les sources historiques.</p> + +<p>A cette poque, tout fils de gentilhomme se prpare ds l'enfance +devenir chevalier: sept ans, au sortir des mains des femmes, il est +envoy la cour d'un baron, souvent du suzerain de son pre et parfois +du roi, o il est damoiseau (<i>domicellus</i>) ou valet (<i>vassaletus</i>). Il +remplit en cette qualit des fonctions domestiques, ennoblies par le +rang des personnages qu'il sert, et en mme temps reoit l'instruction +et l'ducation que comporte sa naissance. Plus tard, il devient cuyer +(<i>armiger</i>) et ce titre est attach au service personnel d'un +chevalier, qu'il accompagne la chasse, dans les tournois, la guerre. +Il complte ainsi son ducation militaire jusqu' ce qu'il soit en ge +d'tre fait chevalier. L'ge de la chevalerie a beaucoup vari. Il y a +des exemples d'enfants arms chevaliers <a name="page_193" id="page_193"></a> dix ou onze ans; on se +rappelle qu' douze ans, sous les Carolingiens, on prtait au souverain +le serment de fidlit. Trs frquemment c'est quinze ans qu'on +entrait dans la chevalerie; c'tait l'ge de la majorit chez les +Germains, et pendant tout le moyen ge, c'est lorsque son fils an +atteignait l'ge de quinze ans que le seigneur pouvait requrir l'aide +de chevalerie. Toutefois, il y eut tendance reculer jusqu' vingt et +un ans, c'est--dire jusqu' l'poque de la majorit, l'ge de l'entre +dans la chevalerie.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_193_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_193_sml.jpg" width="300" height="213" alt="Un adoubement d'aprs le ms. fr. 782 de la Bibl. nat. +(XIIIe sicle)." +title="Un adoubement d'aprs le ms. fr. 782 de la Bibl. nat. +(XIIIe sicle)." /></a> +<br /> +<span class="caption">Un adoubement d'aprs le ms. fr. 782 de la Bibl. nat. +(XIIIe sicle).</span> +</p> + +<p>Le plus souvent la date de la crmonie, de l'<i>adoubement</i> (c'est le +terme technique), tait choisie et fixe d'avance; elle concidait +d'ordinaire avec une grande fte de l'glise; mais souvent aussi on +crait des chevaliers l'improviste, sur le champ de bataille, aprs +des actions d'clat, ou mme avant la bataille, au moment d'engager +l'action.</p> + +<p>Au commencement et jusqu'au milieu du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, la crmonie est +encore trs simple: elle consiste essentiellement dans la remise des +armes au jeune cuyer, par un chevalier. On<a name="page_194" id="page_194"></a> s'adressait pour cela un +puissant baron, son suzerain, au roi; souvent le pre tenait adouber +lui-mme son fils; les Espagnols s'armaient eux-mmes. La scne se +passait le plus souvent sur le perron du chteau, en prsence de la +foule assemble. Le parrain ou les parrains, car souvent on en requrait +plusieurs, revtaient le candidat du haubert et du heaume, lui +ceignaient l'pe, lui chaussaient les perons dors, aprs quoi l'un +d'eux lui donnait la <i>cole</i>; il faut entendre par l un formidable coup +de la paume de la main assen sur la nuque. Quand les mœurs +s'adoucirent, on la remplaa par l'<i>accolade</i>, un simple attouchement, +quelques coups du plat de l'pe ou mme un baiser. En quoi faisant on +adressait au nouveau chevalier quelques paroles trs brves, souvent ces +deux mots seuls: Sois preux. Le cheval tait tenu en main au bas du +perron; aussitt arm, le chevalier devait l'enfourcher sans s'aider de +l'trier et courir un <i>eslai</i>, c'est--dire faire un temps de galop. +Aprs quoi il lui restait encore courir une <i>quintaine</i>. On appelait +ainsi une sorte de jeu ou plutt d'preuve qui consistait s'escrimer +cheval contre une espce de mannequin arm d'un haubert ou d'un heaume.</p> + +<p>Ainsi qu'on le voit, le rituel de l'adoubement tait, au dbut, tout +militaire et trs simple. Il se compliqua plus tard. Il s'y ajouta +d'abord des crmonies religieuses, telles que la veille des armes dans +l'glise, la bndiction de l'pe, une messe solennelle; peu peu, la +crmonie devint de plus en plus ecclsiastique: l'ancien adoubement se +transforma en une espce de sacrement administr par l'vque; ce fut +l'vque qui fit les chevaliers, leur ceignit l'pe, leur donna +l'accolade et leur adressa un sermon sur leurs devoirs. Sous le titre de +<i>Benedictio novi militis</i> d'anciens pontificaux nous ont conserv tout +le rituel, toute la liturgie de ces crmonies. Plus tard encore, il s'y +ajouta tout un dveloppement symbolique et mystique trs compliqu et +trs raffin, des jenes, des veilles, des confessions et des +communions prparatoires, le bain symbolique au sortir duquel le +nophyte tait revtu de vtements de couleurs allgoriques. C'est le +rituel du <small>XV</small><sup>e</sup> sicle, celui qu'ont seul connu pendant longtemps les +historiens de la chevalerie.<a name="page_195" id="page_195"></a></p> + +<div class="figright" style="width: 210px;"> +<a href="images/ill_pg_195_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_195_sml.jpg" width="210" height="469" alt="Geoffroy Plantagenet, d'aprs une plaque maille. (Muse +du Mans.)" +title="Geoffroy Plantagenet, d'aprs une plaque maille. (Muse +du Mans.)" /></a> +<br /> +<span class="caption">Geoffroy Plantagenet,<br /> +d'aprs une plaque maille. (Muse +du Mans.)</span> +</div> + +<p>Ds la fin du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, en effet, sous l'influence du +dveloppement de la civilisation, sous l'influence aussi des romans de +la Table ronde, l'idal chevaleresque s'tait peu peu sensiblement +modifi. A l'ancienne cavalerie fodale, encore barbare et violente, +mais singulirement virile et propre dvelopper toutes les qualits du +gentilhomme, se substituait peu peu une chevalerie galante et amollie +o les belles manires remplaaient les brutalits hroques, o la +tmrit, l'imprudence et parfois l'extravagance tenaient lieu du +courage vritable. C'est la chevalerie d'aventures, mise en honneur<a name="page_196" id="page_196"></a> par +ces romans si rpandus depuis le <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, dont l'<i>Orlando</i> de +l'Arioste et plus tard le <i>Don Quichotte</i> sont de merveilleuses et +cruelles parodies. Au lieu des rcits piques des vieilles chansons de +geste, ces romans nous montrent toujours quelque beau chevalier partant, + travers des pays merveilleux, la recherche des aventures, faisant +des vœux extravagants, mettant son point d'honneur tenir des +serments futiles, allant de tournois en tournois, portant aux plus +hardis des dfis insolents, vainqueur des plus braves grce des +talismans, arrt par des enchantements, dlivr par quelque belle +princesse pour l'amour de laquelle il fait de nouveaux vœux, retourne + de nouvelles aventures et de nouveaux combats.</p> + +<p>Les tournois qui, pendant la premire priode, avaient t l'image de la +guerre et une rude prparation au mtier des armes, devinrent la +principale occupation des chevaliers; mais loin de prparer la guerre, +ces ftes brillantes et fastueuses, qui en diffraient de plus en plus, +en cartrent plutt la noblesse dont elles devinrent l'occupation +principale et qu'elles contriburent ruiner. Le luxe inou qu'on +dploya dans ces ftes, les prodigalits auxquelles elles conduisirent +eurent mme cette consquence singulire d'introduire dans la guerre des +ides de profit et de lucre: les chevaliers en vinrent combattre pour +faire des prisonniers et leur demander ensuite de grosses ranons. Telle +tait la chevalerie, aussi imprudente et malhabile que brillante, qui +fut pendant la guerre de Cent ans la cause de tous les revers de la +France. Le <small>XII</small><sup>e</sup> sicle avait marqu l'apoge de l'institution, les +symptmes de dcadence s'taient manifests au cours du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, +le <small>XIV</small><sup>e</sup> et le <small>XV</small><sup>e</sup> sicle marquent le terme de la dcadence et de +la dcrpitude. Il y eut bien, au <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle, sous la +personnification de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, une +tentative de renaissance chevaleresque, mais ce ne fut qu'une apparence: +les destines de la chevalerie taient ds lors accomplies et les formes +qui persistrent quelque temps encore n'en furent plus que de vaines +survivances.</p> + +<p class="rth20"> +<span class="smcap">A. Giry</span>, Chevalerie, dans la <i>Grande Encyclopdie</i><br /> +(H. Lamirault, diteur), t. X.<br /> +</p> + +<p><a name="page_197" id="page_197"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="III-7" id="III-7"></a>III—LA FODALIT EN LANGUEDOC.</h3> + +<p>La transformation du bnfice viager en fief irrvocable s'opra, dans +le Midi, de l'an 900 l'an 950; pass cette date, la fodalit est +constitue.</p> + +<p>En Languedoc, bien des ennemis attaqurent de bonne heure le rgime +fodal: le droit germanique, origine principale de ce rgime, est ds le +<small>XI</small><sup>e</sup> sicle battu en brche par le droit romain, droit coutumier des +anciens habitants du pays depuis prs de mille ans; l'glise, qui a d +entrer dans ce cadre troit de terres et de personnes superposes, finit +par en chapper et se constitue une existence indpendante; enfin, +partir du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, les bourgeois des villes, enrichis par le +commerce et par l'industrie, rclament des liberts et fondent au milieu +des seigneuries de vritables rpubliques. Ajoutons encore la royaut +qui, toute-puissante dans le Midi ds la fin du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, +transforma rapidement ce rgime dcrpit.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>On reconnat gnralement dans le nord de la France deux espces de +proprits fodales: le <i>fief</i> et la <i>censive</i>, l'un ne devant que des +services honorables, l'autre payant un cens en argent et des redevances +en nature. Il est difficile d'admettre que cette distinction ait exist +dans le Midi, o le <i>fief</i>, dans plus d'un cas, avait payer des +redevances pcuniaires, tandis que les censitaires n'taient point +exempts, aussi gnralement qu'on le suppose, du service militaire; les +bourgeois, les vilains eux-mmes y taient astreints; et dans les villes +neuves de la Marche d'Espagne, le suzerain se rservait spcialement +l'<i>ostis</i> et la <i>cavalcata</i> sur tous les habitants des nouveaux +villages.<a name="page_198" id="page_198"></a></p> + +<p>Mais on peut distinguer au moins deux espces de fiefs: l'origine le +fief semble tre le bnfice devenu hrditaire; plus tard c'est une +concession titre onreux. On donna en fief des terres, des droits +utiles, pour assurer la culture des unes, la perception des autres; ce +fut tout un systme d'administration. C'est ainsi qu'il y avait en +Rouergue un <i>fevum sirventale</i>; le vassal est le <i>serviens</i>, le sergent +du suzerain, il peroit ses revenus et veille sur ses intrts. Nous +voyons encore concder titre de fiefs des droits de page, des salles +basses dans un chteau, des glises, des revenus ecclsiastiques. Ds le +milieu du <small>XI</small><sup>e</sup> sicle, on devient feudataire en recevant du suzerain +une somme d'argent: l'archevque Guifred de Narbonne fit du vicomte de +Bziers son vassal en lui donnant en fief hrditaire une certaine somme +en deniers ou en denres.</p> + +<p>La possession d'un fief, quel qu'il ft, imposait au feudataire des +devoirs, dont les principaux taient la prestation de l'hommage et du +serment de fidlit, et le service militaire.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>I.—On appelle <i>hommage</i> la reconnaissance due par le vassal son +seigneur; c'est la mme chose que l'ancienne recommandation; le vassal +s'avoue l'homme de son suzerain pour raison de tel ou tel fief, de tel +ou tel domaine. La forme de l'hommage est, l'origine, celle de +l'ancienne recommandation; le vassal flchit le genou, met ses mains +dans celles du suzerain; ils changent le baiser de paix.</p> + +<p>Les plus anciens actes d'hommage sont rdigs en un langage barbare, +mlange de formes latines et de formes vulgaires (<small>X</small><sup>e</sup>, <small>XI</small><sup>e</sup> sicle). +Plus tard, dans les pays de Toulouse et de Carcassonne, la langue latine +l'emporta; ds le commencement du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, les hommages prts au +vicomte Bernard Aton de Carcassonne sont en latin. Dans le Languedoc +oriental, au contraire, ce fut le provenal qui triompha, et, jusqu'au +commencement du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, les hommages rendus au seigneur de +Montpellier furent rdigs en langue vulgaire, sauf la date et les noms +des tmoins qui furent crits en latin.<a name="page_199" id="page_199"></a></p> + +<p>Quand un fief avait t partag entre plusieurs enfants, l'origine le +fils an devait seul l'hommage. En 1269, Alphonse de Poitiers, +renouvelant une ordonnance de Philippe Auguste, dcida qu' l'avenir +chacun des copartageants devrait sparment l'hommage. Quand le fief +tait entre les mains d'une femme, le mari prtait l'hommage au nom de +celle-ci. Si le possesseur du fief tait un mineur, son tuteur tait +astreint sa place toutes les obligations du vassal, mais le jeune +feudataire devait renouveler personnellement l'hommage quand il avait +atteint l'ge de chevalier.</p> + +<p>Le serment de fidlit se prtait en mme temps que l'hommage, et il +tait gnralement nonc dans le mme acte. Il se prtait sur les +saints vangiles ou sur des reliques, les clercs se tenant debout devant +le livre ou devant le reliquaire et rcitant la formule la main sur la +poitrine (<i>inspectis sacrosanctis evangeliis</i>), les laques posant la +main sur l'vangile ou sur la relique (<i>tactis sacrosanctis +evangeliis</i>). Mais le serment de fidlit n'tait pas toujours une +consquence directe de la recommandation [, comme l'tait la prestation +d'hommage]. En principe tout habitant libre d'une seigneurie devait ce +serment au seigneur de la terre. On trouve dans le Languedoc des +exemples fort anciens de serments prts par tous les hommes libres +d'une seigneurie. En 1107, par exemple, les bourgeois de Carcassonne +jurrent au vicomte Bernard Aton de lui tre fidles, de ne point le +tromper, de ne point lui nuire, de le secourir contre quiconque +essayerait de lui enlever la ville. Rappelons que l'glise imposa aussi +l'obligation du serment tous les fidles, quand, dans ses conciles +provinciaux, elle eut organis la <i>paix de Dieu</i>.</p> + +<p>II.—Des obligations qui incombaient au vassal le service militaire +tait, tous les points de vue, la plus importante. Ce fut elle qui +donna la fodalit son caractre de police guerrire et qui lui permit +de crer un nouvel tat social. A l'poque carolingienne, le service +militaire n'tait d qu'au souverain, celui auquel tous les sujets +avaient prt le serment de fidlit. Le <i>senior</i> ne pouvait l'exiger de +son <i>vassus</i>. Mais on comprend que les comtes et autres officiers royaux +aient pu exiger pour eux-mmes le service de guerre qu'ils demandaient +aux fidles de<a name="page_200" id="page_200"></a> l'empereur pour celui-ci; ils sont rests les seuls +reprsentants du pouvoir central; ils administrent le pays, et presque +tous les hommes libres qui l'habitent sont devenus leurs recommands. En +outre, dans l'tat o se trouve le pays, la fidlit due au seigneur +comporte surtout la dfense de sa vie, expose tous les jours dans des +aventures de grande route. Les guerres civiles, ds l'poque de Charles +le Chauve, ravagent continuellement le Midi, et chaque homme puissant +s'entoure de gens lui qui l'aideront dans l'attaque et dans la +dfense. L'obligation pour le vassal de rendre son seigneur le service +militaire est donc une suite naturelle du serment de fidlit qu'il lui +a prt, serment qui l'oblige dfendre sa vie, son honneur et ses +biens.</p> + +<p>Le plus ancien texte qui nous montre le service de guerre d un +particulier est un acte de l'an 954. Ce service y est reprsent comme +condition de l'infodation de certains chteaux. Il est d par le +feudataire envers et contre tous, l'exception du comte d'Urgel, +suzerain suprieur. Cet acte, dont les termes sont les mmes que ceux +des actes du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, offre dj l'numration des diffrentes +formes du service militaire fodal, l'<i>hostis</i>, la <i>cavalcata</i>, et +l'obligation de rendre les chteaux forts la premire rquisition.</p> + +<p>Entre ces deux termes, <i>hostis</i> et <i>cavalcata</i>, il n'y a que peu de +diffrence; le droit de requrir la fois l'une et l'autre fut possd +par la plupart des seigneurs mridionaux. Ces deux termes paraissent +seulement dsigner des guerres plus ou moins importantes. L'<i>hostis</i> ou +<i>ostis</i> est la grande expdition rgulire, entranant le sige de +quelque chteau ennemi; la <i>cavalcata</i> (chevauche) est plutt une +promenade militaire en pays ennemi. Ce que nous savons des guerres +fodales des <small>XI</small><sup>e</sup> et <small>XII</small><sup>e</sup> sicles nous fait penser qu'elles +consistrent surtout en chevauches.</p> + +<p>A l'origine, tout possesseur de fief doit, personnellement et ses +frais, le service militaire. On peut mme dire que cette obligation est, +avec l'hrdit, la plus grande diffrence qui existe entre le bnfice +et le fief. Mais jamais l'exercice de ce droit de rquisition du +suzerain ne fut rglement dans le Midi, ou du moins il ne le fut que +dans certaines seigneuries. Jamais ne s'tablit dans le Languedoc une +rgle gnrale comme celle des<a name="page_201" id="page_201"></a> quarante jours de service du Nord de la +France. Nombre de textes prouvent que dans cette province les vassaux +restrent la discrtion du seigneur, qui put les convoquer aussi +souvent, pour un temps aussi long qu'il le voulut.—Ce service, en +apparence si rigoureux, admit pourtant, en pratique, de notables +adoucissements. La plupart des villes s'en firent exempter. Un savant de +nos jours a mme pu dire qu'au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle beaucoup de fiefs du +Languedoc ne le devaient plus, parce qu'il tait tomb peu peu en +dsutude; c'est ce qui expliquerait en partie la faiblesse et +l'inexprience des armes mridionales pendant la guerre des Albigeois +et la honteuse dfaite de Muret.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_201_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_201_sml.jpg" width="280" height="137" alt="Chteau du Xe sicle, sur sa motte, avec enceinte en +palissades de bois. D'aprs l'Abcdaire d'archologie de H. de +Caumont, Architecture militaire, p. 393." +title="Chteau du Xe sicle, sur sa motte, avec enceinte en +palissades de bois. D'aprs l'Abcdaire d'archologie de H. de +Caumont, Architecture militaire, p. 393." /></a> +<br /> +<span class="caption">Chteau du Xe sicle, sur sa motte, avec enceinte en +palissades de bois.<br />D'aprs l'Abcdaire d'archologie de H. de +Caumont, Architecture militaire, p. 393.</span> +</p> + +<p>Au service militaire proprement dit se rattache une obligation qui +incombe tout possesseur de forteresse. En principe, tout chteau est +<i>rendable merci</i>, c'est--dire qu' la premire rquisition du +suzerain, irrit ou apais (<i>iratus vel pacatus</i>), le vassal doit lui +remettre sa forteresse. Cette demande du seigneur peut avoir deux +motifs: tantt il l'exige titre de simple reconnaissance de sa +suzerainet (<i>recognitio dominii</i>), tantt par dfiance l'gard du +vassal. C'est cette alternative que les actes expriment brivement par +la clause <i>iratus vel pacatus</i>.—Cette obligation du chteau rendable +merci, qui parat ds le milieu<a name="page_202" id="page_202"></a> du <small>X</small><sup>e</sup> sicle, finit par devenir si +universelle que, dans un acte de 1190, un vassal puissant stipule qu'il +en sera affranchi.</p> + +<p>A l'poque fodale, les guerres prives furent continuelles et les +forteresses prirent rapidement une grande importance. Simples chteaux +de bois plus ou moins fortifis au <small>X</small><sup>e</sup> sicle, elles sont de briques +ou de pierre au <small>XII</small><sup>e</sup><a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>. Aussi les suzerains essayrent-ils +d'entraver ces constructions qui permettaient leurs vassaux de leur +rsister avec succs. Peu peu s'introduisit dans les actes d'hommage +une clause portant dfense aux vassaux d'augmenter les anciennes +forteresses ou d'en construire de nouvelles. En 1128, le comte +d'Ampurias ayant fait creuser de nouveaux fosss et lever de nouvelles +murailles, le comte de Barcelone le force remettre le chteau dans son +premier tat. En 1146, Barcelone, malgr la dfense du comte, un de +ses vassaux a construit une forteresse; le suzerain prend conseil de ses +prud'hommes, et ceux-ci le dcident concder le nouveau chteau en +alleu ses constructeurs, en ne se rservant que le droit d'en user en +temps de guerre envers et contre tous. A cause du malheur des temps, la +plupart des monastres durent demander leurs suzerains, pendant le +<small>XII</small><sup>e</sup> sicle, des permissions analogues: c'tait le seul moyen +d'assurer leurs hommes un peu de scurit; ils ne les obtinrent +parfois qu' prix d'argent.</p> + +<p>Outre le service d'ost et de chevauche, nous trouvons encore,<a name="page_203" id="page_203"></a> dans le +Midi comme dans le Nord, une autre forme de service militaire impose +aux vassaux: c'est l'<i>estage</i> ou obligation de rsider pendant un +certain temps chaque anne dans le chteau du seigneur et d'y tenir +garnison. L'histoire de l'<i>estage</i> de Carcassonne est typique. En 1125, +le vicomte Bernard Aton venait de rentrer dans sa ville de Carcassonne, +dont les habitants taient rvolts depuis trois ans. Sa victoire fut +naturellement suivie de nombreuses confiscations. Pour s'attacher ses +hommes, le vainqueur leur distribua les terres des tratres et cra dans +la ville de Carcassonne un certain nombre de chtellenies. Chaque tour +de la cit avec la maison attenante (<i>mansus</i>) forma un fief qui +entrana, outre les obligations ordinaires, les charges suivantes: +rsidence, soit perptuelle (<i>per totum annum</i>), soit temporaire (quatre +ou huit mois par an), dans la cit; le feudataire doit amener sa famille +avec lui et prte un serment spcial, relatif la bonne et fidle garde +de la ville et des faubourgs. Le tout forme une <i>castellania</i>, et le +feudataire s'appelle <i>castellanus</i>. Un serment collectif du 4 avril 1126 +nous donne les noms de tous ces chtelains; ils taient alors au nombre +de seize, dont le plus considrable tait un seigneur du Narbonnais, +Bernard de Canet; les autres appartenaient aux meilleures maisons de +Carcasss et notamment la famille Pelapol, qui joua un grand rle +Carcassonne pendant tout le <small>XII</small><sup>e</sup> sicle.....</p> + +<p class="rth20"> +D'aprs <span class="smcap">A. Molinier</span>, <i>tude sur l'administration fodale<br /> +dans le Languedoc</i> (900-1250), dans l'<i>Histoire gnrale<br /> +de Languedoc</i> (d. Privat), Toulouse, t. VII (1879),<br /> +p. 132.<br /> +</p> + +<p><a name="page_204" id="page_204"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="IV-7" id="IV-7"></a>IV—LES MŒURS FODALES DANS <i>RAOUL DE CAMBRAI</i>.</h3> + +<p>Le comte Raoul Taillefer, qui l'empereur de France avait, en +rcompense de ses services, concd le fief de Cambrai et donn sa +sœur en mariage, est mort, laissant sa femme, la belle Aalais, grosse +d'un fils. Ce fils, c'est Raoul de Cambrai, le hros du pome. Il tait +encore petit enfant lorsque l'empereur voulut, sur l'avis de ses barons, +donner le fief de Cambrai et la veuve de Raoul Taillefer au Manceau +Gibouin, l'un de ses fidles. Aalais repoussa avec indignation cette +proposition, mais si elle russit garder son veuvage, elle ne put +empcher le roi de donner au Manceau le Cambrsis.</p> + +<p>Cependant le jeune Raoul grandissait. Lorsqu'il eut atteint l'ge de +quinze ans, il prit pour cuyer un jeune homme de son ge, Bernier, fils +btard d'Ybert de Ribemont. Bientt le jeune Raoul, accompagn d'une +suite nombreuse, se prsente la cour du roi, qui le fait chevalier et +ne tarde pas le nommer son snchal. Aprs quelques annes, Raoul, +excit par son oncle Guerri d'Arras, rclame hautement sa terre au roi. +Celui-ci rpond qu'il ne peut en dpouiller le Manceau Gibouin qu'il en +a investi. Empereur, dit alors Raoul, la terre du pre doit par droit +revenir au fils. Je serais blm de tous si je subissais plus longtemps +la honte de voir ma terre occupe par un autre. Et il termine par des +menaces de mort l'adresse du Manceau. Le roi promet alors Raoul de +lui accorder la premire terre qui deviendra vacante. Quarante otages +garantissent cette promesse.</p> + +<p>Un an aprs, le comte Herbert de Vermandois vient mourir. Raoul met +aussitt le roi en demeure d'accomplir sa promesse. Celui-ci refuse +d'abord: le comte Herbert a laiss quatre fils, vaillants chevaliers, et +il serait injuste de dshriter quatre personnes pour l'avantage d'une +seule. Raoul, irrit, ordonne aux<a name="page_205" id="page_205"></a> chevaliers qui lui ont t assigns +comme otages de se rendre dans sa prison. Ceux-ci vont trouver le roi, +qui se rsigne alors concder Raoul la terre de Vermandois, mais +sans lui en garantir aucunement la possession. Douleur de Bernier qui, +appartenant par son pre au lignage de Herbert, cherche vainement +dtourner Raoul de son entreprise.</p> + +<p>Malgr les prires de Bernier, malgr les sages avertissements de sa +mre, Raoul s'obstine envahir la terre des fils Herbert. Au cours de +la guerre le moutier d'Origny est incendi, les religieuses qui +l'habitaient prissent dans l'incendie, et parmi elles Marsens, la mre +de Bernier, sans que son fils puisse lui porter secours. Par suite une +querelle surgit entre Bernier et Raoul. Celui-ci, emport par la colre, +injurie gravement son compagnon et finit par le frapper d'un tronon de +lance. Bientt revenu de son emportement, il offre Bernier une +clatante rparation, mais celui-ci refuse avec hauteur et se rfugie +auprs de son pre, Ybert de Ribemont.</p> + +<p>Ds lors commence la guerre entre les quatre fils de Herbert de +Vermandois et Raoul de Cambrai. Les quatre frres rassemblent leurs +hommes sous Saint-Quentin. Avant de se mettre en marche vers Origny, ils +envoient porter Raoul des propositions de paix qui ne sont pas +acceptes. Un second messager, qui n'est autre que Bernier, vient +prsenter de nouveau les mmes propositions. Raoul eut t dispos les +accueillir, mais son oncle, Guerri d'Arras, l'en dtourne. Bernier dfie +alors son ancien seigneur: il veut le frapper, et se retire poursuivi +par Raoul et les siens. Bientt le combat s'engage. Dans la mle, +Bernier rencontre son seigneur, et de nouveau il lui offre la paix. +Raoul lui rpond par des paroles insultantes. Les deux chevaliers se +prcipitent l'un sur l'autre et Raoul est tu.</p> + +<p>Guerri demande une trve jusqu' ce que les morts soient enterrs. Elle +lui est accorde, mais, la vue de son neveu mort, sa colre se +rveille, et il recommence la lutte. Il est battu et s'enfuit avec les +dbris de sa troupe.</p> + +<p>On rapporte Cambrai le corps de Raoul. Lamentations d'Aalais. Sa +douleur redouble quand elle apprend que son fils a t tu par le btard +Bernier. Son petit-fils Gautier vient<a name="page_206" id="page_206"></a> auprs d'elle: c'est lui qui +hritera du Cambrsis. Il jure de venger son oncle. Heluis de Ponthieu, +l'amie de Raoul, vient son tour pleurer sur le corps de celui qu'elle +devait pouser. On enterre Raoul.</p> + +<p>Plusieurs annes s'coulent. Gautier est devenu un jeune homme; il pense + venger son oncle. Guerri l'arme chevalier et la guerre recommence. Un +premier engagement a lieu sous Saint-Quentin. Gautier se mesure par deux +fois avec Bernier, et chaque fois le dsaronne. A son tour Bernier, +qui a vainement offert un accord son ennemi, vient assaillir Cambrai. +Gautier lui propose de vider leur querelle par un combat singulier. Au +jour fix, les deux barons se rencontrent, chacun ayant avec soi un seul +compagnon: Aliaume de Namur est celui de Bernier, et Gautier est +accompagn de son grand-oncle Guerri. Le duel se prolonge jusqu'au +moment o les deux combattants, couverts de blessures, sont hors d'tat +de tenir leurs armes. Mais un nouveau duel a lieu aussitt entre Guerri +et Aliaume. Ce dernier est bless mortellement; Gautier, un peu moins +grivement bless que Bernier, l'assiste ses derniers moments. +Bernier, qui est cause de ce malheur, car c'est lui qui a excit Aliaume + se battre, accuse Guerri d'avoir frapp son adversaire en trahison. +Fureur de Guerri qui se prcipite sur Bernier et l'aurait tu si Gautier +ne l'avait protg. Bernier et Gautier retournent, l'un Saint-Quentin, +l'autre Cambrai.</p> + +<p>Peu aprs, la Pentecte, l'empereur mande ses barons sa cour. Guerri +et Gautier, Bernier et son pre Ybert de Ribemont se trouvent runis +la table du roi. Guerri frappe Bernier sans provocation. Aussitt une +mle gnrale s'engage, et c'est grand'peine qu'on spare les barons. +Il est convenu que Gautier et Bernier se battront de nouveau. Ils se +font de nombreuses blessures. Enfin, par ordre du roi, on les spare, +quand tous deux sont hors d'tat de combattre. Le roi les fait soigner +dans son palais, mais il a le tort de les mettre trop prs l'un de +l'autre, dans la mme salle, o ils continuent s'invectiver.</p> + +<p>Cependant dame Aalais arrive aussi la cour du roi son frre. +Apercevant Bernier, elle entre en fureur, et saisissant un levier, elle +l'et assomm, si on ne l'en avait empche. Bernier sort<a name="page_207" id="page_207"></a> du lit, se +jette ses pieds. Lui, ses oncles et ses parents implorent la merci de +Gautier et d'Aalais qui finissent par se laisser toucher. La paix est +rtablie au grand dsappointement du roi contre qui Guerri se rpand en +plaintes amres, l'accusant d'avoir t la cause premire de la guerre. +Le roi choisit ce moment pour dire Ybert de Ribemont que, lui mort, il +disposera de la terre de Vermandois. Mais, rpond Ybert, je l'ai donne +l'autre jour Bernier.—Comment diable! rpond le roi, est-ce qu'un +btard doit tenir terre? La querelle s'envenime, les barons se jettent +sur le roi qui est bless dans la lutte. Ils se retirent en mettant le +feu la cit de Paris, et chacun retourne en son pays, tandis que le +roi mande ses hommes pour tirer vengeance des barons qui l'ont +insult....</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Cherchons maintenant dans l'histoire quels vnements ont pu tre le +point de dpart de cette longue suite de rcits.</p> + +<p>Le hros de notre pome a cela de commun avec Roland, que sa mort est +raconte brivement par un annaliste contemporain, mais en des termes +suffisamment prcis pour qu'il ne soit pas possible de rvoquer en doute +le caractre historique d'une portion importante de la premire partie +de <i>Raoul de Cambrai</i>.</p> + +<p>En l'anne 943, crit Flodoard, mourut le comte Herbert. Ses fils +l'ensevelirent Saint-Quentin, et, apprenant que Raoul, fils de Raoul +de Gouy, venait pour envahir les domaines de leur pre, ils +l'attaqurent et le mirent mort. Cette nouvelle affligea fort le roi +Louis.</p> + +<p>La seule chose qui, dans les paroles du chanoine de Reims, ne concorde +qu'imparfaitement avec le pome, c'est le nom du pre de Raoul. Mais +cette diffrence est certainement plus apparente que relle, car, si +Flodoard le nomme Raoul de Gouy et non Raoul de Cambrsis, nous savons +d'ailleurs que ce Raoul, mort dix-sept ans auparavant, avait t comte +et selon toute vraisemblance, comte en Cambrsis, puisque Gouy tait<a name="page_208" id="page_208"></a> +situ dans le <i>pagus</i> ou <i>comitatus Cameracensis</i>, au milieu d'une +rgion forestire, l'Arrouaise, dont les habitants sont prsents par le +pote comme les vassaux du jeune Raoul de Cambrai.</p> + +<p>Raoul de Gouy ne doit pas tre distingu de ce comte Raoul, qui, en 921, +semble agir en qualit de comte du Cambrsis, lorsque, avec l'appui de +Haguenon, le favori de Charles le Simple, il obtient de ce prince que +l'abbaye de Maroilles soit donne l'vque de Cambrai. Quoi qu'il en +soit, Raoul de Gouy prit une part active aux vnements qui suivirent la +dchance de Charles le Simple: ainsi, il accompagnait, en 923, les +vassaux de Herbert de Vermandois et le comte Engobrand dans une heureuse +attaque du camp des Normands qui, sous le commandement de Rgnvald, roi +des Normands des bouches de la Loire, taient venus, l'appel de +Charles, ravager la portion occidentale du Vermandois. Ses terres, on ne +sait pourquoi, furent exceptes deux ans aprs (925), ainsi que le comt +de Ponthieu et le marquisat de Flandre, de l'armistice que le duc de +France, Hugues le Grand, conclut alors avec les Normands. Raoul de Gouy +terminait, vers la fin de l'anne 926, une carrire qui, malgr sa +brivet, parat avoir t celle d'un homme fameux en son temps....</p> + +<p>Selon le pome, Raoul Taillefer aurait pous Aalais, sœur du roi +Louis, qu'il aurait laisse, en mourant, grosse de Raoul, le futur +adversaire des fils Herbert. Ces circonstances sont loin d'tre +invraisemblables. Aalais est, en effet, le nom d'une des nombreuses +sœurs du roi Louis d'Outremer, issues du mariage de Charles le Simple +avec la reine Frderune, et il n'est pas impossible qu'en 926, date de +la mort de Raoul de Gouy, elle ft marie l'un des comtes qui avaient +t les sujets de son pre; d'autre part, en supposant que Raoul de +Gouy, mort prmaturment en 926, ait laiss sa femme enceinte d'un fils, +ce fils posthume, lors de la mort de Herbert de Vermandois, en 943, +aurait eu dix-sept ans environ, ge qui n'est en dsaccord ni avec le +texte de <i>Raoul de Cambrai</i>, ni avec ce que nous savons de l'poque +carolingienne, car en ce temps on entrait fort jeune dans la vie active +et surtout dans la vie militaire;<a name="page_209" id="page_209"></a> ainsi, pour n'en citer qu'un exemple +entre tant d'autres, un roi carolingien, Louis III, celui-l mme dont +un pome en langage francique et la chanson de Gormond clbrent la +lutte contre les Normands, Louis III mourut g au plus de dix-neuf ans, +un an aprs avoir battu les pirates du Nord, deux ans aprs qu'il et +conduit une expdition en Bourgogne contre le roi Boson.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit de l'origine de la comtesse Aalais, femme de Raoul de +Gouy, son souvenir se conserva durant plusieurs sicles dans l'glise +cathdrale de Cambrai et dans l'abbaye de Saint-Gry de la mme ville, +raison de legs qu'elle leur avait faits pour le repos de l'me de son +malheureux fils; c'est du moins ce qu'attestent une charte de Liebert, +vque de Cambrai, rdige vers 1050, et la chronique rime vers le +milieu du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle par Philippe Mousket....</p> + +<p>Les mœurs fodales dans la premire partie du <i>Raoul</i> portent en plus +d'une strophe les marques d'une certaine antiquit; il serait difficile +toutefois de faire ici le dpart de ce qui appartient vritablement au +<small>X</small><sup>e</sup> sicle. L'hrdit des fiefs n'y est point encore compltement +tablie, mais il faut reconnatre que les remanieurs ne pouvaient gure, +sans nuire l'conomie du pome, introduire sur ce point les coutumes +de leur temps. La rparation la fois clatante et bizarre que Raoul +offre Bernier aprs l'incendie d'Origny<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>, et qui est l'une des +formes de l'<i>harmiscara</i> des textes carolingiens, semble encore un trait +conserv de la chanson primitive sur la mort de Raoul, mais on sait +combien il est difficile de renfermer dans des limites chronologiques la +plupart des usages du moyen ge: telle coutume oublie presque +totalement en France a pu se perptuer dans le coin d'une province; elle +a pu disparatre compltement de<a name="page_210" id="page_210"></a> notre pays et se conserver plusieurs +sicles encore l'tranger. C'est pourquoi nous croyons sage de nous +abstenir de plus amples considrations.</p> + +<p class="rth30"> +<span class="smcap">P. Meyer</span> et <span class="smcap">A. Longnon</span>, <i>Raoul de Cambrai,<br /> +chanson de geste</i>, Paris, 1882, in-8. Introduction,<br /> +<i>passim</i>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_211" id="page_211"></a></p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII<br /><br /> +<small><span class="sans">L'ALLEMAGNE ET L'ITALIE</span></small></h2> + +<p class="hang">P<small>ROGRAMME</small>.—<i>Les duchs allemands; Henri I<sup>er</sup>; les Marches; Otton +I<sup>er</sup> en Italie. Nouvelle restauration de l'Empire.</i></p> + +<p class="hang"><i>L'empereur et le pape. La rforme de l'glise. Grgoire VII. La +querelle des investitures. Alexandre III et Frdric Barberousse.</i></p> + +<p class="hang"><i>Innocent III, Frdric II.</i></p> + +<hr /> + +<h4>BIBLIOGRAPHIE.</h4> + +<p><b>L'histoire gnrale de l'Allemagne</b> sous les derniers Carolingiens, +sous les empereurs saxons, franconiens et sous les Hohenstaufen, a +t trs souvent crite.—Dans la collection des <i>Jahrbcher der +deutschen Geschichte</i> ont t publies d'excellentes annales pour +les rgnes d'Henri I, d'Henri II, de Conrad II, d'Henri III, +d'Henri IV et d'Henri V, de Lothaire, de Conrad III, d'Henri VI, +d'Otton IV, de Frdric II.—L'ouvrage de W. v. Giesebrecht, +<i>Geschichte der deutschen Kaiserzeit</i> (Leipzig, 1881-1890, 5 vol. +in-8) est clbre.—Il existe en allemand beaucoup d'exposs +gnraux, l'usage du grand public. Sans parler de la <i>Deutsche +Geschichte</i>, prcite, de K. Lamprecht, de celle de K. W. Nitzsch +(<i>Geschichte des deutschen Volkes</i>, Leipzig, 1892, 3 vol. in-8, +2<sup>e</sup> d.), et de l'estimable Manuel sommaire de B. Gebhardt +(<i>Handbuch der deutschen Geschichte</i>, Stuttgart, 1891, in-8), o +cette priode de l'histoire d'Allemagne est esquisse grands +traits, voir: H. Gerdes, <i>Geschichte des deutschen Volkes. Zeit der +karolingischen und schsischen Knige</i>, Leipzig, 1891, in-8;—M. +Manitius, <i>Deutsche Geschichte unter den schsischen und salischen +Kaisern (911-1125)</i>, Stuttgart, 1889, in-8;—J. Jastrow, <i>Deutsche +Geschichte im Zeitalter der Hohenstaufen</i>, Berlin, 1893 et s., +in-8.—Parmi les monographies de premier ordre: Th. Sickel, <i>Das +Privilegium Otto I fr die rmische Kirche vom J. 962</i>, Innsbrck, +1883, in-8;—O. Harnack, <i>Das Kurfrstencollegium bis zur Mitte +des vierzehnten Jahrhunderts</i>, Giessen, 1883, in-8.—On a en +franais: J. Bryce, <i>Le saint Empire romain germanique</i>, Paris, +1890, in-8;—C. de Cherrier, <i>Histoire de la lutte des papes et +des empereurs de la maison de Souabe</i>, Paris,<a name="page_212" id="page_212"></a> 1858-1859, 3 vol. +in-8 (Vieilli);—J. Zeller, <i>Fondation de l'Empire germanique. +Otton le Grand et les Ottonides</i>, Paris, 1873, in-8; <i>L'Empire +germanique et l'glise au moyen ge</i>, Paris, 1876, in-8; <i>L'Empire +germanique sous les Hohenstaufen</i>, Paris, 1881, in-8; <i>L'empereur +Frdric II et la chute de l'Empire germanique au moyen ge</i>, +Paris, 1885, in-8;—G. Blondel, <i>tude sur la politique de +l'empereur Frdric II en Allemagne</i>, Paris, 1892, in-8.</p> + +<p><b>L'histoire de l'glise romaine, du <small>XI</small><sup>e</sup> au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle</b>, a t +aussi fort tudie. Parmi les ouvrages gnraux, consulter, outre +l'excellent Manuel de K. Mller (<i>Kirchengeschichte</i>, I, Freiburg +i. Brisgau, 1892, in-8) et les autres Manuels d'histoire +ecclsiastique (ci-dessous, Bibliographie du ch. <small>XIII</small>), les +narrations de J. Langen (<i>Geschichte der rmischen Kirche</i>, t. III +[de Nicolas I<sup>er</sup> Grgoire VII], Bonn, 1892, in-8, et IV [de +Grgoire VII Innocent III], Bonn, 1893, in-8), et de F. Rocquain +(<i>La Cour de Rome et l'esprit de Rforme avant Luther</i>, t. I<sup>er</sup>, +Paris, 1893, in-8).—L'opuscule lmentaire de U. Balzani (<i>The +popes and the Hohenstaufen</i>, London, 1889, in-16) n'est pas sans +mrite.—Il y a des monographies sur les grands papes: Grgoire +VII, Alexandre III, Innocent III, Grgoire IX, Innocent IV, etc., +dont quelques-unes sont trs bonnes; les principales sont celles de +W. Martens (<i>Gregor VII, sein Leben u. Wirken</i>, Leipzig, 1894, 2 +vol. in-8), de H. Reuter (<i>Geschichte Alexanders der dritten und +der Kirche seiner Zeit</i>, Leipzig, 1860-1864, 3 vol. in-8), de F. +Hurter (<i>Histoire du pape Innocent III</i>, Paris, 1843, 3 vol. in-8, +tr. de l'all.). Citons encore, en seconde ligne, les travaux d'O. +Delarc (<i>Saint Grgoire VII et la rforme de l'glise au <small>XI</small><sup>e</sup> +sicle</i>, Paris, 1889-1890, 3 vol. in-8), de J. Felten (<i>Papst +Gregor IX</i>, Freib. i. B., 1886, in-8) et de C. Rodenberg, +<i>Innocenz IV und das Knigreich Sicilien, 1245-1254</i>, Halle, 1892, +in-8.—Sur Rome pontificale au moyen ge, lire, outre la clbre +<i>Geschichte der Stadt Rom</i>, de F. Gregorovius, prcite, le livre +excellent de A. Graf, <i>Roma nella memoria e nelle immaginazioni del +medio evo</i>, Torino, 1882, 2 vol. in-8.—Cf. G. Paris, dans le +<i>Journal des Savants</i>, 1884, p. 557-577.</p> + +<p>Sur l'<b>histoire d'Italie</b>, l'œuvre capitale est celle de J. +Ficker, <i>Forschungen zur Reichs-und Rechtsgeschichte Italiens</i>, +Innsbrck, 1868-1874, 4 vol. in-8; mais il existe d'autres bons +livres qui ne sont pas assez connus. Citons entre beaucoup d'autres +monographies importantes: Fr. Lanzani, <i>Storia dei comuni italiani +dalle origini al 1313</i>, Milano, 1882, in-8;—P. Villari, <i>I primi +due secoli della storia di Firenze</i>, Firenze, 1893, in-8;—L. v. +Heinemann, <i>Geschichte der Normannen in Unteritalien und Sicilien +bis zum Aussterben des normannischen Knigshauses</i>, I, Leipzig, +1894, in-8.</p> + +<hr /> + +<p><a name="page_213" id="page_213"></a></p> + +<h3><a name="I-8" id="I-8"></a>I—LA VILLE DE ROME AU MOYEN GE</h3> + +<p>On rapporte, dit Sozomne, dans le neuvime livre de son <i>Histoire +ecclsiastique</i>, que lorsque Alaric se dirigeait marches forces sur +Rome, un saint moine d'Italie l'exhorta pargner la cit et ne pas +tre la cause d'aussi horribles calamits. Mais Alaric rpondit: Ce +n'est pas en vertu de ma propre volont que j'agis ainsi; il y a +quelqu'un qui me pousse et qui ne me laisse aucun repos, et qui m'a +ordonn de dtruire Rome.</p> + +<p>Vers la fin du <small>X</small><sup>e</sup> sicle, le Bohmien Woitech, clbre plus tard dans +la lgende sous le nom de saint Adalbert, quitta son vch de Prague +pour voyager en Italie et se fixa dans le monastre romain de +Sant'Alessio. Au bout de quelques annes passes dans cette solitude +religieuse, il fut invit venir reprendre les devoirs de son sige et +s'y consacra de nouveau au milieu de ses compatriotes demi sauvages. +Bientt, cependant, son ancien dsir se rveilla en lui; il regagna sa +cellule sur les hauteurs de l'Aventin, et l, errant parmi les vieilles +reliques et se chargeant des plus humbles occupations du couvent, il +vcut heureux quelque temps. A la fin, les reproches de son +mtropolitain, l'archevque de Mayence, et les commandements exprs du +pape Grgoire V le contraignirent repasser les Alpes et il se joignit + la suite d'Otton III, se lamentant, dit son biographe, de ce qu'il ne +lui ft plus permis dsormais de jouir de sa douce quitude au sein de +la mre des martyrs, de la demeure des Aptres, de la Rome enchante. Au +bout de quelques mois, il subissait le martyre chez les Lithuaniens +paens de la Baltique.</p> + +<p>Environ quatre cents ans plus tard et neuf cents ans aprs Alaric, +Franois Ptrarque crit en ces termes son ami Jean Colonna: Ne +penses-tu pas que je souhaite vivement voir cette cit, qui n'a jamais +eu et n'aura jamais son gale; qu'un ennemi mme a appele une cit de +rois; sur la population de laquelle il a t crit: Grande est la +valeur du peuple romain, grand<a name="page_214" id="page_214"></a> et terrible est son nom; dont la gloire +sans exemple et l'empire sans pareil, pass, prsent et futur, ont t +clbrs par les divins prophtes; o sont les tombes des aptres et des +martyrs et les corps de tant de milliers de soldats du Christ?</p> + +<p>C'tait la mme impulsion qui entranait irrsistiblement le guerrier, +le moine et l'rudit vers la cit mystique, qui tait pour l'Europe du +moyen ge bien plus que n'avait t Delphes pour la Grce ou la Mecque +pour l'Islam, la Jrusalem de la chrtient, la ville qui avait jadis +gouvern la terre et gouvernait prsent le monde des esprits +incorporels. Car Rome offrait chaque classe d'hommes un genre +d'attractions particulier. Le plerin dvot venait prier devant la +chsse du prince des aptres; l'amoureux des lettres et de la posie +rvait Virgile et Cicron parmi les colonnes renverses du Forum; +les rois germains venaient avec leurs armes chercher dans l'antique +capitale du monde la source de la puissance temporelle.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_215_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_215_sml.jpg" width="484" height="290" alt="Entre du Forum par la Voie Sacre." +title="Entre du Forum par la Voie Sacre." /></a> +<br /> +<span class="caption">Entre du Forum par la Voie Sacre.</span> +</p> + +<p>Rome ne possdait cependant aucune source de richesse. Sa situation +tait dfavorable au commerce; n'ayant point de march, elle ne +fabriquait aucune marchandise, et l'insalubrit de sa campagne, rsultat +d'un long abandon, en rendait la fertilit inutile. Alors dj, comme +aujourd'hui, elle s'levait, solitaire et dlaisse, au milieu du dsert +qui s'tendait jusqu'au pied mme de ses murailles. Comme il n'y avait +pas d'industrie, il n'y avait rien qui ressemblt une classe +bourgeoise. Le peuple n'tait qu'une vile populace, toujours prompte +suivre le dmagogue qui flattait sa vanit, plus prompte encore +l'abandonner au moment du pril. La superstition tait pour lui une +question d'orgueil national, mais il vivait dans le voisinage trop +immdiat des choses sacres pour les respecter beaucoup; il maltraitait +le pape et exploitait les plerins que ses autels attiraient en foule; +c'tait probablement la seule classe d'hommes en Europe qui ne fournt +aucune recrue aux armes de la Croix. Les prtres, les moines et tous +les parasites divers d'une cour ecclsiastique formaient une large part +de la population; le reste tait entretenu, pour la<a name="page_215" id="page_215"></a><a name="page_216" id="page_216"></a> plupart dans un +tat de demi-mendicit, par une quantit incalculable d'associations +religieuses qu'enrichissaient les dons ou les dpouilles de la +chrtient latine. Les familles nobles taient nombreuses, puissantes, +froces; elles s'entouraient de bandes de partisans sans aucune +discipline, et ne cessaient de guerroyer entre elles autour de leurs +chteaux dans la contre avoisinante ou dans les rues mmes de la cit. +Si les choses avaient pu suivre leur cours naturel, une de ces familles, +celle des Colonna par exemple, ou celle des Orsini, aurait probablement +fini par dompter ses rivales et par tablir, ainsi qu'on le vit dans les +rpubliques de la Romagne et de la Toscane, une <i>signoria</i> ou tyrannie +locale, analogue celles qui s'implantrent jadis dans les villes de la +Grce. Mais la prsence du pouvoir sacerdotal fit obstacle cette +tendance et, par cela mme, aggrava la confusion dans la cit. Bien que +le pape ne ft pas encore reconnu comme souverain lgitime, il tait, +non seulement le personnage de Rome le plus considrable, mais le seul +dont l'autorit offrt l'apparence d'un certain caractre officiel. +Toutefois le rgne de chaque pontife tait court; il ne disposait +d'aucune force militaire; il tait frquemment absent de son sige. Il +appartenait, en outre, trs souvent l'une de ces grandes familles, et, + ce titre, n'tait rien de plus qu'un chef de faction dans l'intrieur +de sa ville, tandis qu'on le vnrait dans toute l'Europe comme le +pontife universel.</p> + +<p>Celui qui aurait d tre pour Rome ce que leurs rois nationaux taient +pour les villes de France, d'Angleterre ou d'Allemagne, c'tait +l'empereur. Mais son pouvoir tait une pure chimre, importante surtout +en ce qu'elle servait de prtexte l'opposition que les Colonna et les +autres chefs gibelins faisaient au parti du pape. Ses droits, mme en +thorie, taient matire controverse. Les papes, dont les +prdcesseurs s'taient contents de gouverner en qualit de lieutenants +de Charlemagne ou d'Otton, soutenaient prsent que Rome, en tant que +cit spirituelle, ne pouvait tre soumise aucune juridiction +temporelle, et qu'elle ne pouvait, par consquent, faire partie de +l'empire romain, quoiqu'elle en ft cependant la capitale. Non +seulement, arguait-on, Constantin avait cd Rome Sylvestre et ses +successeurs, mais le Saxon<a name="page_217" id="page_217"></a> Lothaire, lors de son couronnement, avait, +de plus, formellement renonc sa souverainet en prtant hommage entre +les mains du pontife et en recevant de lui la couronne comme son vassal. +Les papes sentaient alors que leur dignit et leur influence ne +pouvaient que perdre, s'ils admettaient mme en apparence dans le lieu +de leur rsidence la juridiction d'un souverain civil, et, quoiqu'il +leur ft impossible d'y affermir leur propre autorit, ils russirent du +moins en exclure toute autre que la leur. C'est pour cela qu'ils +taient si mal l'aise toutes les fois qu'un empereur venait leur +demander de le couronner, qu'ils lui suscitaient toute espce de +difficults et s'efforaient de s'en dbarrasser le plus tt possible. +Il faut dire ici quelque chose du programme de ces visites impriales +Rome, et des traces que les Allemands y ont laisses de leur prsence, +en se rappelant toujours qu' partir de Frdric II, tre couronn dans +sa capitale fut pour un empereur l'exception au lieu d'tre la rgle.</p> + +<p>Le voyageur qui entre Rome aujourd'hui, s'il arrive, comme c'est +l'ordinaire, par la voie de Civita-Vecchia, y est introduit par le +chemin de fer avant qu'il s'en soit dout; il se jette dans une voiture + la gare et est dpos la porte de son htel, au milieu de la ville +moderne, sans avoir absolument rien vu. S'il arrive en voiture de la +Toscane, en suivant la route dserte qui passe prs de Vies et franchit +le pont Milvius, il jouit, il est vrai, du haut des pentes de la chane +ciminienne, de la splendide perspective de la Campagne, semblable une +mer entoure de collines tincelantes; mais de la cit, il n'aperoit +aucun indice, sauf le dme de Saint-Pierre, jusqu' ce qu'il soit dans +ses murs. Il en tait tout autrement au moyen ge. Alors les voyageurs, +quelle que ft leur condition, depuis l'humble plerin jusqu' +l'archevque de promotion rcente qui venait, accompagn d'une suite +pompeuse, recevoir des mains du pape le pallium sacramentel, s'en +approchaient du ct du nord ou du nord-est; suivant un passage trac +dans le sol montueux de la rive toscane du Tibre, ils faisaient halte +sur le sommet du Monte Mario<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>—le mont de<a name="page_218" id="page_218"></a> la Joie—et voyaient la +cit des solennits s'tendre sous leurs yeux, depuis les normes +constructions du Latran, bien loin sur le mont Clius, jusqu' la +basilique de Saint-Pierre leurs pieds. Ce n'tait pas, comme +aujourd'hui, un ocan houleux de coupoles, mais une masse de maisons +basses aux rouges toitures, interrompue par de hautes tours de briques, +et et l par des monceaux de ruines antiques, bien plus +considrables<a name="page_219" id="page_219"></a> que ce qu'il en reste. Et au-dessus de tout cela se +dressaient ces deux monuments des Csars paens, ces monuments qui +contemplent encore, du haut de leur immobile srnit, le spectacle que +leur donnent les armes des nations nouvelles et les ftes d'une +nouvelle religion,—les colonnes de Trajan et de Marc-Aurle.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_218_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_218_sml.jpg" width="290" height="333" alt="L'empereur Otton III, d'aprs une miniature de +l'vangliaire de Bamberg." +title="L'empereur Otton III, d'aprs une miniature de +l'vangliaire de Bamberg." /></a> +<br /> +<span class="caption">L'empereur Otton III, d'aprs une miniature de +l'vangliaire de Bamberg.</span> +</p> + +<p>Du Monte Mario, l'arme teutonne, aprs avoir fait ses oraisons, +descendait dans le champ de Nron, espace form par les terrains plats +qui aboutissent la porte Saint-Ange. C'tait l que les reprsentants +du peuple romain avaient l'habitude d'aller au-devant de l'empereur +nouvellement lu, de lui demander la confirmation de leurs chartes et de +recevoir le serment qu'il prtait de maintenir leurs bonnes coutumes. +Une procession se formait alors: les prtres et les moines, qui taient +sortis pour saluer l'empereur en chantant des hymnes, prenaient les +devants; les chevaliers et les soldats romains, quels qu'ils fussent, +venaient ensuite; puis le monarque, suivi d'une longue troupe de +chevalerie transalpine. Pntrant dans la cit, ils s'avanaient jusqu' +Saint-Pierre, o le pape, entour de son clerg, se tenait sur le grand +perron de la basilique pour souhaiter la bienvenue au roi des Romains et +lui donner sa bndiction. Le lendemain, on procdait au couronnement, +avec des crmonies trs compliques<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>. Leur accompagnement le plus +ordinaire, dont le livre du rituel ne fait pas mention, c'tait le son +des cloches appelant aux armes et le cri de bataille des combattants +allemands et italiens. Le pape, quand il ne pouvait empcher l'empereur +d'entrer Rome, le priait de laisser le gros de son arme hors des +murs, et, s'il ne l'obtenait pas, il pourvoyait sa scurit en +excitant des complots et des sditions contre son trop puissant ami. Le +peuple romain, d'un autre ct, tout violent qu'il se montrt souvent +l'gard du pape, plaait pourtant en lui une sorte<a name="page_220" id="page_220"></a> d'orgueil national. +Bien diffrents taient ses sentiments pour le capitaine teuton qui +venait d'un pays lointain recevoir dans sa cit, sans lui en savoir gr +cependant, les insignes d'un pouvoir que la bravoure de leurs anctres +avait fond. Dpouill de son ancien droit d'lire l'vque universel, +il tcha d'autant plus dsesprment de se persuader que c'tait lui qui +choisissait le prince universel; et sa mortification tait toujours plus +cuisante chaque fois qu'un nouveau souverain repoussait avec mpris ses +prtentions et faisait parader sous ses yeux sa rude cavalerie barbare. +C'est pour cela qu'une sdition tait Rome la consquence presque +force d'un couronnement. Il y eut trois rvoltes contre Otton le Grand. +Otton III, en dpit de son affection passionne pour la cit, y fut en +butte la mme mauvaise foi et la mme haine, et la quitta enfin de +dsespoir aprs avoir fait d'inutiles tentatives de conciliation<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>. Un +sicle plus tard, le couronnement de Henri V fut l'occasion de tumultes +violents, car il se saisit du pape et des cardinaux Saint-Pierre et +les tint prisonniers jusqu' ce qu'ils se fussent soumis ses +exigences. Hadrien IV, qui s'en souvenait, aurait volontiers forc les +troupes de Frdric Barberousse demeurer hors des murs; mais la +rapidit de leurs mouvements dconcerta ses plans et prvint les +rsistances de la populace romaine. S'tant tabli dans la cit +Lonine<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>, Frdric barricada le pont qui traverse le Tibre et fut +couronn en bonne forme Saint-Pierre. Mais la crmonie s'achevait +peine, lorsque les Romains, qui s'taient rassembls en armes au +Capitole, forcrent le pont, tombrent sur les Allemands et ne furent +repousss qu'avec peine, grce aux efforts personnels de Frdric. Il ne +s'aventura pas les poursuivre<a name="page_221" id="page_221"></a><a name="page_222" id="page_222"></a> plus avant dans la cit, et ne fut, +aucune poque de son rgne, capable de s'en rendre entirement matre. +Pareillement dus, ses successeurs acceptrent enfin leur dfaite et se +contentrent de recevoir leur couronne aux conditions qu'y mirent les +papes, et de repartir sans insister.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_221_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_221_sml.jpg" width="486" height="303" alt="San Bartolommeo in Isola, Rome." +title="San Bartolommeo in Isola, Rome." /></a> +<br /> +<span class="caption">San Bartolommeo in Isola, Rome.</span> +</p> + +<p>Y venant rarement et y faisant un sjour de si courte dure, il n'est +pas surprenant que les empereurs teutons dans les sept sicles qui vont +de Charlemagne Charles-Quint, aient laiss Rome des traces moins +nombreuses de leur prsence que Titus ou qu'Hadrien seulement; moins +nombreuses mme et moins considrables que celles qui sont attribues +par la tradition ceux qu'elle appelle Servius Tullius et Tarquin +l'Ancien. Les monuments qui subsistent ont surtout pour effet de rendre +plus sensible l'absence de tous les autres. Le plus important date du +temps d'Otton III, le seul empereur qui tenta de fixer Rome sa +rsidence permanente. Du palais, qui ne fut probablement gure qu'une +simple tour construite par lui sur l'Aventin, on n'a dcouvert aucun +vestige; mais l'glise qu'il fonda pour y dposer les cendres de son +ami, le martyr saint Adalbert, est encore debout sur l'le du Tibre. +Ayant reu de Bnvent des reliques qu'on supposa tre celles de +l'aptre Barthlemy<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>, elle fut ddie ce saint, et est prsent +l'glise de San Bartolommeo in Isola, dont le curieux et pittoresque +beffroi de briques rouges, devenues grises par l'effet du temps, se +dresse au milieu des orangers d'un jardin de couvent, d'o il domine les +eaux jaunes et tourbillonnantes du Tibre.</p> + +<p>Otton II, fils d'Otton le Grand, mourut Rome et fut inhum dans la +crypte de Saint-Pierre; il est le seul empereur qui ait trouv un lieu +de repos parmi les tombeaux des papes. Sa tombe n'est pas loin de celle +de son neveu, Grgoire V: elle est trs simple et d'un marbre +grossirement sculpt. Le couvercle du superbe sarcophage de porphyre o +il reposa quelque temps sert actuellement de fonts baptismaux +Saint-Pierre; on peut le voir dans la chapelle o se font les baptmes, + gauche en entrant dans l'glise, non loin des tombeaux des Stuarts. Ce +sont l toutes<a name="page_223" id="page_223"></a> ou peu prs toutes les traces du passage de ses +matres teutons que Rome ait conserves jusqu' nous. Les peintures, il +est vrai, ne manquent pas, depuis la mosaque de la Scala Santa dans le +palais de Latran et les curieuses fresques de l'glise des Santi Quattro +Incoronati<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>, jusqu'aux dcorations de la chapelle Sixtine et aux +loges de Raphal dans le Vatican, o les triomphes de la papaut sur +tous ses adversaires sont reprsents avec un art incomparable. Mais +toutes ces peintures manquent d'exactitude; elles sont, pour la plupart, +de beaucoup postrieures aux vnements qu'elles figurent.</p> + +<p class="rth20"> +<span class="smcap">J. Bryce</span>, <i>Le saint Empire romain germanique</i>,<br /> +Paris, A. Colin, 1890, in-8. Trad. de l'anglais par<br /> +A. Domergue.<br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="II-8" id="II-8"></a>II.—INNOCENT III, LA CURIE ROMAINE ET L'GLISE.<br /><br /> +<small>LA MONARCHIE PONTIFICALE.</small></h3> + +<p>Dans les lettres d'Innocent III relatives l'glise, un fait se rvle +d'abord: le pouvoir norme de la papaut et l'immense tendue de son +action. Les lettres litigieuses en offrent, elles seules, un sensible +tmoignage. On y voit que non seulement les affaires importantes (<i>caus +majores</i>), mais toutes les affaires<a name="page_224" id="page_224"></a> de l'glise, toutes les +difficults, quelles qu'elles fussent, qui naissaient dans son sein, +aboutissaient au Saint-Sige. Un trs petit nombre de ces affaires +taient voques par le pape; toutes allaient lui naturellement, par +l'effet d'une institution entre alors dans les mœurs du clerg: ce +droit d'appel au Saint-Sige, tabli jadis avec clat par Nicolas +I<sup>er</sup>, mais qui n'avait pris une entire extension que depuis Grgoire +VII.</p> + +<p>Avec la haute ide qu'il se faisait de la mission de la papaut, +Grgoire VII avait jug que, le Saint-Sige devant tous une gale +protection, il convenait de rendre accessible tous le recours cette +tutelle suprme. Favoris par les successeurs de Grgoire, cet usage de +l'appel avait pris un dveloppement si rapide et si universel qu' +l'poque d'Innocent III aucun vnement ne se passait dans l'glise o +il n'ament l'intervention de la papaut. De la part des appelants se +commettaient des abus qui n'chappaient pas l'attention d'Innocent +III. Il reconnaissait que ce droit d'appel, tabli dans l'intrt des +faibles, des opprims, devenait souvent, aux mains des oppresseurs, un +moyen de se drober de justes chtiments infligs par les suprieurs +ecclsiastiques. Il essaya de temprer ces abus. Quand il confiait aux +vques locaux la connaissance de certaines causes, il dclarait +quelquefois que la sentence prononce par eux serait dfinitive et sans +appel (<i>sublato appellationis obstaculo</i>). Il ne fit cela que rarement; +s'il et pris en ce sens quelque mesure gnrale, c'et t porter +atteinte l'autorit du Saint-Sige, en tarissant l'une des sources les +plus sres de son pouvoir, et son esprit non moins qu' son prestige, +en le dpouillant de son caractre de magistrature suprme et toujours +accessible. Loin de vouloir limiter cette facult d'appel, il tait +attentif la maintenir en son intgrit, et, l'occasion, savait +rappeler en termes svres qu'il entendait que personne n'ost apporter +obstacle l'exercice de ce droit. De l qu'arrivait-il? C'est que les +sentences des vques, toujours susceptibles d'tre modifies ou casses +par le Saint-Sige, taient en outre suspendues dans leurs effets +pendant le temps, souvent trs long, que durait l'instance auprs de la +cour de Rome; c'est que, par une autre consquence, les vques +perdaient de leur autorit ou de leur crdit aux yeux des<a name="page_225" id="page_225"></a> fidles de +leurs diocses. A mesure que les appels s'taient multiplis, les +glises locales avaient tendu ainsi s'amoindrir devant l'glise +romaine; et, l'poque d'Innocent III, le nombre seul des lettres +litigieuses qui remplissent sa correspondance est un indice du degr +d'affaiblissement o ces glises taient tombes.</p> + +<p>Les lettres de privilges fournissent un signe non moins caractristique +de la situation de l'glise cette poque et conduisent aux mmes +conclusions. Ces lettres, pour la plupart, n'taient autre chose que des +actes qui, sous des formes et en des mesures diverses, affranchissaient +de la juridiction piscopale les personnes ou les tablissements qui les +avaient obtenues. Assurment ces sortes de lettres ne doivent pas plus +que les lettres litigieuses tre attribues spcialement au temps +d'Innocent III; mais ce qui appartient cette poque, c'est le nombre +considrable et des unes et des autres. Ces lettres de privilges, +octroyes quelques personnages, des chapitres, mais surtout des +couvents, aidaient de deux manires l'ascendant du Saint-Sige, en +diminuant l'autorit des vques et en crant au pape des serviteurs +dvous. Ces consquences ne devaient pas chapper la prudence +d'Innocent III. Sa prdilection pour les monastres, au dtriment du +clerg sculier, est un des traits les plus sensibles de sa +correspondance<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p> + +<p>Ces amoindrissements de la puissance piscopale rsultaient d'une +situation que sans doute les vques subissaient malgr eux. Mais on les +voit faire eux-mmes l'aveu indirect de leur faiblesse dans les mille +questions (<i>consultationes</i>) qu'ils adressent au pape sur toute sorte de +sujets. Nous possdons, non ces questions elles-mmes, mais les rponses +du pape. Ces rponses, la vrit, sont conues de telle manire qu'il +est ais de rtablir les questions qui les provoquent. Le pape rpond en +effet article par article, reproduisant, chaque point nouveau, +l'interrogation qui lui est faite. Autant de questions, autant de +paragraphes distincts. Quand la lettre du consultant est diffuse ou<a name="page_226" id="page_226"></a> +obscure, il en rsume ou en claircit d'abord des donnes principales, +et entre ensuite en matire. Les questions adresses au pape taient si +nombreuses, que, ds la premire anne de son pontificat, Innocent III +reconnaissait que l'une de ses principales occupations tait d'y +rpondre. Que si l'on recherche quels taient les sujets ordinaires de +ces questions multiplies, on constate que la plupart taient relatives + des points de droit. Innocent III s'tonne d'tre si souvent consult +sur cette matire. Vous avez autour de vous des juristes exercs, +crit-il l'vque de Bayeux, et vous tes vous-mme trs instruit sur +le droit; comment se fait-il que vous nous consultiez sur des points +dont la clart n'offre aucune prise au doute? Toutefois, loin de +repousser les consultations sur ce sujet, il les encourageait, les +exigeait mme; il voulait que tous les doutes fussent soumis au +Saint-Sige. A celui qui tablit le droit, disait-il, il appartient de +discerner le droit. Dans le dcret de Gratien, qui faisait alors +autorit pour toute l'glise, le pape est compar au Christ, lequel, +soumis en apparence la loi, tait en ralit le matre de la loi. Les +lettres d'Innocent III fournissent une pleine confirmation de cette +doctrine; on y voit qu'aux yeux des vques, et sans doute ses propres +yeux, le pape est la personnification du droit, la loi vivante de +l'glise.</p> + +<p>Ce n'tait pas seulement sur le droit que les vques demandaient des +claircissements au Saint-Sige. Ils le consultaient encore sur les +obscurits du dogme. Comme il fixe le droit, le pape fixe aussi la foi; +du moins c'est lui qu'il appartient d'interprter les critures +(<i>exponere Scripturas</i>); et, suivant une opinion contemporaine o l'on +reconnat le dveloppement des ides poses par Grgoire VII, tout ce +qui s'carte de la doctrine du Saint-Sige est ou hrtique ou +schismatique.—En dehors du droit et de la doctrine, si l'on considre +en quoi consistent les claircissements, les avis demands tout moment +au pape par les vques, il semble qu'il reprsente pour eux la sagesse +universelle, infaillible, et que rien ne doive demeurer, pour son +esprit, inconnu ou obscur. Les questions les plus singulires, les plus +inattendues, les plus simples, lui sont adresses. Un jour, c'est le cas +d'un moine qui a indiqu un remde une femme<a name="page_227" id="page_227"></a> malade d'une tumeur la +gorge; la femme est morte; le moine fera-t-il pnitence? Un autre jour, +c'est le cas d'un colier qui a bless un voleur entr la nuit dans son +logis. Le sacrement du mariage sert de motif des consultations qui +tiennent souvent plus de la mdecine que du droit canon. D'autres fois, +ce sont des questions purement grammaticales. Votre fraternit, crit +Innocent III l'vque de Saragosse, nous a demand ce qu'on doit +entendre par le mot <i>novalis</i>. Selon les uns, on dsigne de ce nom le +sol laiss en jachre pendant une anne; selon d'autres, cette +appellation n'est applicable qu'aux bois dpouills de leurs arbres et +mis ensuite en culture. Ces deux interprtations ont galement pour +elles l'autorit du droit civil. Quant nous, nous avons une autre +interprtation puise une source diffrente; et nous croyons que, +lorsqu'il arrivait nos prdcesseurs d'accorder de pieux +tablissements un privilge ou quelque permission relative aux terres +ainsi dsignes, ils entendaient parler de champs ouverts la culture, +et qui, de mmoire d'homme, n'avaient jamais t cultivs.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_227_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_227_sml.jpg" width="286" height="135" alt="Sceau de Clestin III, au type des aptres." +title="Sceau de Clestin III, au type des aptres." /></a> +<br /> +<span class="caption">Sceau de Clestin III, au type des aptres.</span> +</p> + +<p>Ainsi, de la part des vques, aucun ressort, aucune initiative. C'est +le pape qui partout semble agir et penser pour eux. Cette ingrence du +Saint-Sige ne se faisait pas sentir uniquement l'gard des vques. +Quand on lit les lettres dites de <i>constitution</i>, o le pape tablit +soit pour des couvents, soit pour<a name="page_228" id="page_228"></a> des chapitres, des rglements de +discipline, on est surpris des dtails qui attirent son attention. Les +moindres particularits du vtement, la forme et la longueur des +toffes, l'attitude au chœur, au rfectoire, au dortoir, sont +minutieusement rgles; il n'y a pas jusqu'aux couvertures de lit dont +il ne s'occupe; il indique les cas o l'abb pourra prendre ses repas et +dormir dans une chambre particulire au lieu de le faire dans les salles +communes.</p> + +<p>Tout cela est caractristique. Ce pape qui rpond toutes les +questions, qui tranche tous les doutes, qui agit et pense la place des +vques, qui rgle dans les monastres le vtement et le sommeil, qui +juge, lgifre, administre, qui fixe le droit et le dogme et dispose des +bnfices, c'est la monarchie absolue assise au sein de l'glise. +L'œuvre de Grgoire VII est enfin consomme. Au lieu de ce clerg +d'humeur fire et quelquefois rebelle, contre lequel ce pape se vit +contraint de lutter, on aperoit un clerg soumis et toujours docile +la voix du pontife. Les rares symptmes d'indpendance qu'on parvient +saisir se manifestent uniquement chez quelques vques mls la +querelle de l'Empire et aux vnements de l'hrsie albigeoise. La +papaut ne prtend pas encore que la nomination aux vchs lui +appartient; elle ne trahira cette prtention que plus tard. Mais dj +les lections piscopales sont toutes soumises l'approbation du +Saint-Sige. Quand l'lection est rejete, le pape fixe un dlai de +quinze jours, d'un mois au plus, pass lequel, si l'on ne s'entend pas +sur un nouveau choix qui puisse tre agr, il menace de pourvoir +lui-mme la nomination. Quelquefois il n'y a pas d'lection; le pape +est pri directement par les intresss de dsigner l'vque qui lui +convient. L'lection, quand elle a lieu, n'est souvent qu'une vaine +formalit. Les vques une fois nomms, le pape, son gr, les +transfre, les suspend ou les dpose. En somme, personne n'est vque +que par la grce du Saint-Sige; le mot n'y est pas, mais le fait. Ce +sont, on peut le dire, moins des vques que des sujets que gouverne +Innocent III; ils en ont l'attitude, ils en ont aussi le langage.</p> + +<p>Pour complter ce tableau, ajoutons qu'il n'y a plus d'assembles<a name="page_229" id="page_229"></a> +gnrales de l'glise. A la place de ces synodes que, presque chaque +anne, Grgoire VII runissait Rome, et dans lesquels on sentait +vivre, en quelque sorte, l'glise universelle, on ne trouve que le +conseil particulier du pape, le conseil des cardinaux. Ce qui reste des +conciles n'est plus qu'un simulacre. Dj, sous Alexandre III, on ne +voyait dans les conciles qu'un moyen d'entourer de plus de solennit les +dcisions notifies par le pape. Le troisime synode de Latran, en 1179, +est appel dans des crits contemporains le concile du souverain +pontife. Au quatrime et fameux synode de Latran, qui eut lieu sous +Innocent III en 1215, et auquel assistrent 453 vques, le rle de +ceux-ci consista uniquement entendre et approuver les dcrets rdigs +par le Saint-Sige. A partir de ce moment, la dnomination d'<i>vque +universel</i>, revendique plusieurs reprises par les papes et insre +par Grgoire VII dans ses <i>Dictatus</i>, devient une ralit. Innocent III +est ds lors l'vque unique de la chrtient.</p> + +<p>Aprs avoir constat le pouvoir absolu de la papaut, il faudrait +rechercher maintenant les effets de ce pouvoir sur l'ensemble de +l'glise. Il faudrait montrer les vques se dsintressant de leurs +devoirs pastoraux en proportion du peu d'tendue laiss leur action, +les dissensions naissant du droit d'appel au sein des glises comme dans +les monastres, une sorte de dsorganisation se substituant peu peu +l'unit par les rgimes d'exception qu' des degrs divers craient les +privilges, le clerg transform, pour ainsi dire, en un monde de +plaideurs, les glises appauvries par les frais normes des procs<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, +les vques chargs de dettes, la justice Rome achete trop souvent +prix d'argent; en un mot, l'glise dviant de sa voie, se dsagrgeant +par les dissensions intestines, rompue dans son unit et s'altrant dj +par la corruption. Il faudrait montrer enfin cette glise romaine, dans +laquelle s'taient absorbes les glises locales, se viciant son tour +et devenant un champ de bataille pour les plaideurs, une<a name="page_230" id="page_230"></a> espce de +bureau europen, o, au milieu de notaires, de scribes et d'employs +de toute sorte, on ne s'occupait que de procs et d'affaires,—en +d'autres termes, cessant d'tre une vritable glise pour n'tre plus +que la cour de Rome ou la <i>Curie romaine</i>.</p> + +<p>Cette situation, signale avec amertume par les contemporains, et dont +on saisit les traces dans la correspondance d'Innocent III, a t, plus +d'une fois, constate par les historiens. Toutefois on aurait tort de +faire peser sur la seule poque d'Innocent III la responsabilit d'une +telle situation. Ne du pouvoir excessif de la papaut, cette situation +avait commenc avant lui; elle s'aggrava sous ses successeurs. La +lecture attentive des documents permet de suivre, leur vritable date, +les progrs d'un tat de choses dont on n'a pas suffisamment marqu la +succession. Ainsi, ne parler que du changement de l'glise romaine en +<i>curie</i>, changement considr par les hommes pieux du temps comme +funeste pour la religion, on peut en placer l'origine vers le milieu du +<small>XII</small><sup>e</sup> sicle<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, un peu avant le moment o le collge des cardinaux +se vit charg, l'exclusion du clerg et des fidles<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>, de pourvoir +l'lection des papes. Ce qu'on peut dire en somme, c'est que le +pontificat d'Innocent III, qui marque, pour la papaut, l'apoge du +pouvoir absolu, marque aussi, pour l'glise, le commencement d'une +dcadence qui, un sicle aprs, arrivera au dernier degr sous les papes +d'Avignon.</p> + +<p>Ainsi fut vicie, dans ses effets, l'œuvre de Grgoire VII. Il +s'tait servi de la puissance du Saint-Sige pour rprimer les dsordres +de l'glise, et cette puissance, tendue inconsidrment par ses +successeurs, avait produit d'autres dsordres. En mme temps que +l'glise s'altrait, la papaut, son insu et par les mmes causes, se +trouva transforme. Elle se vit amene dserter<a name="page_231" id="page_231"></a> les choses +spirituelles pour le tracas des affaires, la thologie pour le droit.</p> + +<p>Noye sous le flot des affaires sans nombre qui affluent vers elle, elle +perdit de vue les horizons de la spiritualit. Grgoire le Grand se +plaignait dj que son esprit, fatigu de soucis, ne ft plus capable de +s'lancer vers les rgions suprieures. Combien, depuis cette poque, +les choses s'taient aggraves! Emport, crivait Innocent III, dans le +tourbillon des affaires qui m'enlacent de leurs nœuds, je me vois +livr autrui et comme arrach moi-mme. La mditation m'est +interdite, la pense presque impossible; peine puis-je respirer.—Une +autre particularit sur laquelle se tait Innocent III, mais qui rsulte +de faits pars dans sa correspondance, c'est que, forc par la +multiplicit des affaires, auxquelles il ne pouvait suffire, d'largir +en proportion la sphre d'action ou d'influence de ses cardinaux et de +ses lgats, il les laissait empiter sur son autorit et s'arroger une +indpendance qu'il tait impuissant rprimer. On peut mme dire, sans +outrepasser la vrit, que, dans ses lettres, Innocent III apparat plus +d'une fois comme captif dans le cercle que forment autour de lui ses +cardinaux. Ainsi, quand on y regarde de prs, on s'aperoit que ce pape, +matre absolu de l'glise, tait cras par les affaires et domin par +ses conseils.</p> + +<p class="rth20"> +<span class="smcap">F. Rocquain</span>, <i>La papaut au moyen ge</i>, Paris.<br /> +Didier et C<sup>ie</sup>, 1881, in-8. <i>Passim.</i><br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="III-8" id="III-8"></a>III.—LE LIVRE DES CENS DE L'GLISE ROMAINE<br /><br /> +<small>LE DENIER DE SAINT-PIERRE</small></h3> + +<p>L'glise romaine a eu, de trs bonne heure, de grandes proprits +foncires. Aussi prouva-t-elle bien vite la ncessit de faire dresser +un tat de ses revenus, ou, comme on disait alors, un Polyptyque; la +fin du <small>V</small><sup>e</sup> sicle, le pape Glase s'acquitta<a name="page_232" id="page_232"></a> de cette tche avec tant +de succs que son œuvre, peine modifie par saint Grgoire le +Grand, tait encore d'un usage courant quatre sicles plus tard.</p> + +<p>Mais durant les preuves qu'eurent subir au <small>X</small><sup>e</sup> et au <small>XI</small><sup>e</sup> sicle +la ville de Rome et la papaut, il se creusa un vritable abme entre +les temps anciens et les temps nouveaux. Les vieilles archives, les +vieux titres de l'glise romaine disparurent dans la tourmente, et +lorsque Grgoire VII entreprit de rorganiser toute chose, il eut +grand'peine rassembler les dbris qui avaient chapp au naufrage.</p> + +<p>C'est de ce moment que date Rome le double mouvement qui pousse d'une +part recueillir et coordonner des titres domaniaux, c'est--dire +former des cartulaires, et, d'autre part, tablir de nouveaux +polyptyques, c'est--dire de nouveaux tats de revenus. De l diffrents +essais auxquels le camrier Cencius, l'officier charg des temporalits +de l'glise, donna en 1192 leur forme dfinitive.</p> + +<p>L'œuvre de Cencius se compose de deux parties:</p> + +<p>1 D'un registre o sont inscrits, province par province, les noms des +dbiteurs de l'glise romaine et la quotit de leurs redevances;</p> + +<p>2 D'un cartulaire qui contient les titres constitutifs de la proprit +et de la suzerainet du Saint-Sige (donations, testaments, contrats +d'achat ou d'change, serments d'hommage, etc.).</p> + +<p>De ces deux parties la premire constitue ce qu'on peut appeler +proprement le <i>Liber censuum</i> de l'glise romaine.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Un livre censier, ou, comme dit Brussel, un livre terrier, est un +registre de la recette faite pour un an de tous les cens et rentes +appartenant une <i>seigneurie</i>.</p> + +<p>La liste des divers cens et rentes que percevait le pape la fin du +<small>XII</small><sup>e</sup> sicle, en sa qualit de <i>seigneur</i>, voil ce qui constitue le +<i>Liber censuum</i> de Cencius.</p> + +<p>Au sein du monde fodal, le Saint-Sige devait ncessairement prendre +l'apparence extrieure qui s'imposait alors tous<a name="page_233" id="page_233"></a> les membres de la +socit, aux personnes morales comme aux individus; il est devenu une +seigneurie.</p> + +<p>On sait que le moyen ge entendait par ce terme un ensemble de droits, +d'origine et de caractres trs divers, o la proprit et la +souverainet confondues se marquaient par de certains services et +redevances.</p> + +<p>Dans l'Italie centrale, o le Saint-Sige avait depuis longtemps de +vastes domaines, qui, au temps de Charlemagne, lui avaient valu la +cession d'une partie de la puissance publique, la seigneurie du pape +s'tait tablie tout naturellement, comme en d'autres lieux celle des +ducs et des comtes.</p> + +<p>Mais le Saint-Sige tait un pouvoir d'une nature spciale: son +caractre de puissance morale et universelle lui valut dans le monde +fodal une autre seigneurie d'un genre particulier.</p> + +<p>A la fin du neuvime sicle, lorsque les princes carolingiens, qui +avaient t longtemps les patrons des glises et des monastres, ne +furent plus en tat de dfendre la proprit ecclsiastique contre les +usurpations des laques, on songea invoquer la protection pontificale. +C'tait le temps des grands pontificats de Nicolas I<sup>er</sup> et de Jean +VIII. Les fondateurs de monastres, dsireux d'assurer la perptuit de +leur œuvre, sollicitrent le patronat du Saint-Sige et ils +recommandrent l'aptre la proprit de l'tre moral qu'ils +constituaient. Les possessions attribues certains instituts +monastiques furent ainsi considres comme le bien de saint Pierre, et, +pour reconnatre le domaine minent ainsi concd l'aptre, elles +furent greves d'un cens annuel en faveur du Saint-Sige.</p> + +<p>Cela eut de grandes consquences dans l'ordre temporel aussi bien que +dans l'ordre spirituel.</p> + +<p>D'une part, les monastres censiers chapprent peu peu la main des +vques pour relever directement du Saint-Sige, et, d'autre part, la +nature originelle du lien qui les rattachait Rome dtermina, travers +toute l'Europe, la constitution d'un domaine pontifical d'un caractre +particulier.</p> + +<p>La papaut possda sur les terres des plus grandes abbayes un droit +minent de proprit, qui se marquait par le payement d'un cens, et il +n'en fallut pas davantage pour que peu peu le Saint-Sige<a name="page_234" id="page_234"></a> assimilt +ce droit trs spcial celui que la coutume lui assignait sur nombre +d'tats chrtiens, et qui s'exprimait par des redevances analogues.</p> + +<p>Aprs la dissolution de l'Empire romain, qui avait t longtemps pour +les princes barbares la source de toute lgitimit, le Saint-Sige avait +paru tout dsign pour succder dans ce rle l'Empire.</p> + +<p>L'aptre enseigne que tout pouvoir lgitime vient de Dieu. Mais qui donc +aura mission d'clairer les consciences, de se prononcer sur la +lgitimit des pouvoirs de fait, sinon celui qui a reu du Christ le +droit de lier et de dlier toute chose?</p> + +<p>C'est donc la papaut que les hommes ont fait appel. Les tats +naissants et les dynasties nouvelles ont senti le besoin de se faire +reconnatre par elle. Elle a sacr Ppin et couronn Charlemagne; elle a +rig des trnes et dispens des couronnes.</p> + +<p>La papaut s'est trouve investie de la sorte d'une vritable +magistrature, d'un droit qu'on pourrait appeler <i>supra rgalien</i>, et ce +droit, comme les droits rgaliens eux-mmes, a pris, certains moments, +une forme fodale.</p> + +<p>Les puissances de frache date dsirrent marquer d'un signe visible +leur union avec le Saint-Sige et s'obligrent lui servir une +redevance annuelle.</p> + +<p>Cette redevance prit bien vite le nom de cens et se confondit aussitt +avec les divers revenus d'origine foncire que le Saint-Sige percevait +sous ce nom. Elle fut incorpore au domaine, elle compta parmi les +rentes de la seigneurie.</p> + +<p>Les papes du <small>XI</small><sup>e</sup> sicle, et Grgoire VII en particulier, +s'efforcrent de prciser les rapports que marquait ce cens pay Rome +par divers tats chrtiens.</p> + +<p>Le domaine minent possd par l'aptre sur les monastres censiers se +traduisait sans difficult par la censive. Mais pour des principauts et +des royaumes, il paraissait difficile d'admettre que la redevance +conservt le caractre d'un simple lien de droit priv.</p> + +<p>Les papes y virent un signe de suprmatie politique et Grgoire VII +rclama le serment d'hommage Guillaume le Conqurant, comme un +suzerain son vassal.<a name="page_235" id="page_235"></a></p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_235_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_235_sml.jpg" width="306" height="248" alt="Lettre d'Eugne III, 16 aot 1147. + +Spcimen de l'criture employe au XIIe sicle la Chancellerie +pontificale. + +Muse des Archives dpartementales, n 39." +title="Lettre d'Eugne III, 16 aot 1147. + +Spcimen de l'criture employe au XIIe sicle la Chancellerie +pontificale. + +Muse des Archives dpartementales, n 39." /></a> +<br /> +<span class="caption">Lettre d'Eugne III, 16 aot 1147.<br /> +Spcimen de l'criture employe au XIIe sicle la Chancellerie +pontificale.<br /> +Muse des Archives dpartementales, n 39.</span> +</p> + +<div class="blockquotlat"> + +<p class="c">TRANSCRIPTION</p> + +<p> </p> + +<p><i>Eugenius, episcopus, servus servorum Dei. Dilectis filiis +canonicis Trecensis ecclesie, salutem et apostolicam benedictionem. +Sicut ea que a nobis statuuntur firma volumus et illibata +persistere, ita ea que a fratribus nostris episcopis rationabili +providentia fiunt, ut in suo vigore permaneant, diligenti nos +convenit sollicitudine providere. Quod ergo a discretione religiosi +viri Acconis episcopi....</i></p> + +<p><i>Si quis igitur hujus nostre confirmationis paginam sciens contra +eam temere venire temptaverit, indignationem omnipotentis Dei et +beatorum Petri et Pauli apostolorum ejus se noverit incursurum. +Datum Autisiodori. XVII. kl. septembris.</i></p></div> + +<p><a name="page_236" id="page_236"></a></p> + +<p>Cette thse de la cour de Rome ne fut pas admise partout sans +contestation, et il faut reconnatre qu'elle n'a jamais compltement +triomph<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p> + +<p>Elle n'en a pas moins domin pendant plusieurs sicles les relations du +Saint-Sige avec la plupart des tats europens, et le principe en est +clairement nonc la premire page du <i>Liber censuum</i>.</p> + +<p>Le camrier de 1192 a soigneusement relev tous les cens dus au +Saint-Sige, et, sans s'occuper de rechercher l'origine de chacun d'eux, +il a consign dans un mme registre le nom de tous ceux qui en taient +grevs, parce que pour lui, comme pour la Chambre Apostolique, les +glises, monastres, cits ou royaumes, ainsi rapprochs en vertu d'un +symbole unique, taient tous galement du domaine de Saint Pierre, car +tous ils taient, ainsi que l'crivait le camrier en sa prface, <i>in +jus et proprietatem beati Petri consistentes</i>.</p> + +<p>L'œuvre de Cencius marque, par consquent, le point d'arrive d'une +longue volution historique, qui a constitu, au profit du Saint-Sige, +une seigneurie d'un caractre spcial et d'une immense tendue.</p> + +<p class="rth20"> +<span class="smcap">P. Fabre</span>, <i>tude sur le Liber censuum de l'glise<br /> +romaine</i>, Paris, E. Thorin, 1892, in-8.<br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="IV-8" id="IV-8"></a>IV—L'EMPEREUR FRDRIC II.</h3> + +<p>Pour les bons chrtiens, pour l'glise, pour les guelfes, Frdric fut +une figure de l'Antchrist. La lutte qu'il soutint contre deux papes +inflexibles, Grgoire IX et Innocent IV, eut, aux yeux<a name="page_237" id="page_237"></a> des amis du +Saint-Sige, la grandeur d'un drame apocalyptique. Satan seul avait pu +souffler une telle malice dans l'me d'un prince que l'glise romaine +avait tenu tout enfant entre ses bras, au temps d'Innocent III. C'tait +un athiste, affirme Fra Salimbene, qui numre tous les vices de +l'empereur, la fourberie, l'avarice, la luxure, la cruaut, la colre, +et les histoires tranges que l'on contait tout bas, au fond des +couvents, sur ce personnage formidable. Au moment o Frdric venait de +dnoncer tous les rois et l'piscopat Grgoire IX comme faux pape et +faux prophte, celui-ci lanait l'encyclique <i>Ascendit de mari</i>: Voyez +la bte qui monte du fond de la mer, la bouche pleine de blasphmes, +avec les griffes de l'ours et la rage du lion, le corps pareil celui +du lopard. Elle ouvre sa gueule pour vomir l'outrage contre Dieu; elle +lance sans relche ses javelots contre le tabernacle du Seigneur et les +saints du ciel. L'anne suivante, Grgoire crivait: L'empereur, +s'levant au-dessus de tout ce qu'on appelle Dieu et prenant d'indignes +apostats pour agents de sa perversit, s'rige en ange de lumire sur la +montagne de l'orgueil.... Il menace de renverser le sige de saint +Pierre, de substituer la foi chrtienne les anciens rites des peuples +paens, et, se tenant assis dans le Temple, il usurpe les fonctions du +sacerdoce. A force de frquenter les Grecs et les Arabes, crit +l'auteur anonyme de la <i>Vie de Grgoire IX</i>, il s'imagine, tout rprouv +qu'il est, tre un Dieu sous la forme humaine. L'avocat pontifical +Albert de Beham, familier d'Innocent IV, crit encore, en 1245: Il a +voulu s'asseoir dans la chaire de Dieu comme s'il tait Dieu; non +seulement il s'est efforc de crer un pape et de soumettre sa +domination le sige apostolique, mais il a voulu usurper le droit divin, +changer l'alliance ternelle tablie par l'vangile, changer les lois et +les conditions de la vie des hommes. En 1245 et 1248, Innocent IV +dliait du serment de fidlit le clerg et les sujets du royaume des +Deux-Siciles, enlevait l'glise sicilienne aux juridictions impriales, +retranchait de la socit politique, comme de la communion religieuse, +les comtes et les bourgeois fidles au parti de l'empereur, autorisait +les seigneurs ecclsiastiques fortifier leurs chteaux contre +l'empereur, et jurait solennellement<a name="page_238" id="page_238"></a> d'craser jusqu'aux derniers +rejetons de cette race de vipres.</p> + +<p>Pierre de la Vigne et les courtisans du prince souabe rpondaient d'une +voix aussi sonore que celle des champions de l'glise. Pierre tait le +confident de Frdric. J'ai tenu, dit son me Dante, les deux clefs +de son cœur, que j'ouvrais et refermais d'une main trs douce; on +peut croire que, chaque fois qu'il crivait, il n'tait que l'cho de la +pense de l'empereur. Mais la faon dont il exalta la mission religieuse +de son matre, par l'exagration des ides et des images, a trop +d'analogie avec les invectives lances par les dfenseurs du +Saint-Sige. Pour le chancelier, mme pour l'archevque de Palerme +Beraldo, pour le notaire imprial Nicolas de Rocca et les prlats +gibelins qui font leur cour Csar l'aide des textes de l'vangile, +Frdric est une sorte de Messie, un aptre charg par Dieu de rvler +l'Esprit saint, le pontife de l'glise dfinitive, le grand aigle aux +grandes ailes qu'Ezchiel a prophtis. Quant Pierre de la Vigne, il +sera le vicaire de Frdric, comme le premier Pierre a t celui de +Jsus; il est la pierre angulaire, il est la vigne fconde dont les +branches ombragent et rjouissent le monde. Le Galilen a reni trois +fois son Seigneur, le Capouan ne reniera jamais le sien. La fonction +mystique de l'glise romaine est sur le point de finir. Le haut cdre +du Liban sera coup, criaient les prophtes populaires, il n'y aura plus +qu'un seul Dieu, c'est--dire un monarque. Malheur au clerg! S'il +tombe, un ordre nouveau est tout prt. Innocent IV trouvait sur sa +table des vers annonant la dchance prochaine de la Rome des papes. Et +les troubadours provenaux, les exils de la croisade albigeoise, qui +avaient vu leurs villes livres aux inquisiteurs, chantaient dans les +palais de Palerme et de Lucera les strophes furieuses de Guillaume +Figueira: Rome tratresse, l'avarice vous perd et vous tondez de trop +prs la laine de vos brebis.... Rome, vous rongez la chair et les os des +simples, vous entranez les aveugles dans le foss, vous pardonnez les +pchs pour de l'argent; d'un trop mauvais fardeau, Rome, vous vous +chargez.... Rome, je suis content de penser que bientt vous viendrez +mauvais port, si l'empereur justicier mne droit sa fortune et fait ce +qu'il doit faire. Rome,<a name="page_239" id="page_239"></a> je vous le dis en vrit, votre violence, nous +la verrons dcliner. Rome, que notre vrai sauveur me laisse bientt voir +cette ruine!</p> + +<p>Mais des cris de guerre et des formules de maldiction sont des +tmoignages bien vagues pour une recherche de la ralit historique. Il +faut laisser retomber la poussire de ce champ de bataille, si l'on veut +apercevoir clairement quelle fut l'action de l'empereur contre le +Saint-Sige et l'glise chrtienne.</p> + +<p>Il est, avant tout, certain qu'il n'a jamais tent de provoquer un +schisme dans l'glise. Il appelait avec mpris Milan la sentine des +patarins. A ses ennemis implacables, Grgoire IX et Innocent IV, il n'a +point oppos d'antipape. Il n'a point soutenu le faux pape de 1227 qui, +appuy par les barons romains, sigea ix semaines Saint-Pierre. Il +invoquait Dieu tmoin de sa fidlit au symbole approuv par l'glise +romaine, selon la discipline universelle de l'glise. Sur son lit de +mort, crit son fils Manfred au roi Conrad, il a reconnu d'un cœur +repentant, humblement, comme chrtien orthodoxe, la sacro-sainte glise +romaine, sa mre. Ainsi, jusqu' la fin, il maintint son adhsion +extrieure au christianisme romain. En 1242, dans le long interrgne qui +suivit la mort de Clestin IV, et au moment o il revenait sans cesse en +face des murs de Rome, que dfendaient contre lui les barons guelfes, il +crivait aux cardinaux d'une faon aussi pressante que saint Louis +lui-mme, sur la ncessit de rendre sans retard l'glise son pasteur +suprme. Innocent IV lu, il le flicita avec des paroles toutes +filiales; mais, six mois plus tard, il menaait le Snat et le peuple +romain de sa colre si Rome ne se soumettait point au matre absolu de +la terre et de la mer, dont tous les dsirs doivent s'accomplir. En +avril 1244, il annonait Conrad sa rconciliation avec le pape, il se +rjouissait d'avoir t admis par le pontife, en sa qualit de fils +dvot de l'glise, et comme prince catholique, dans l'unit de +l'glise; mais il ajoutait: comme fils an et unique, et <i>patron</i> de +l'glise, <i>sicut primus et unicus Ecclesie filius et patronus</i>, notre +devoir est d'en favoriser la grandeur.... Nous tchons de toutes nos +forces, nous souhaitons d'un cœur sincre<a name="page_240" id="page_240"></a> cette rformation de +l'glise qui nous donnera la paix, ainsi qu' nos amis et fidles, pour +toujours.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_240_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_240_sml.jpg" width="290" height="293" alt="La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile, +prs de Palerme." +title="La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile, +prs de Palerme." /></a> +<br /> +<span class="caption">La Ziza, palais des rois normands et souabes de Sicile, +prs de Palerme.</span> +</p> + +<p>Voil des paroles qui clairent singulirement l'histoire religieuse de +Frdric II. Le patron, le protecteur de l'glise, pour lui, n'est autre +que le matre absolu de l'glise. Il entend que celle-ci se courbe, +aussi docilement que la noblesse fodale et les villes, sous la loi +rigide de l'tat. Il prtend disposer des choses ecclsiastiques aussi +librement que des intrts sculiers de l'empire. Il crivait dj en +1236, Grgoire IX, au sujet de la collation des bnfices: Vous vous +irritez de ce que nous ayions choisi des personnes jeunes et +indignes.... Mais n'est-ce pas, en<a name="page_241" id="page_241"></a> vertu du droit divin, un sacrilge +de disputer sur les mrites de notre munificence, c'est--dire sur la +question de savoir si ceux que l'empereur nomme sont dignes ou non? Il +crira, en 1246, tous les princes de la chrtient: Le pontife n'a le +droit d'exercer contre nous aucune rigueur, mme pour causes lgitimes. +En 1248, dans une ptre l'empereur de Nice, son gendre, il se plaint +amrement des rapports insupportables que les princes de l'Occident ont +avec les chefs de l'glise latine; dans tous les troubles de l'tat, +toutes les rvoltes et toutes les guerres, il dnonce la main toujours +prsente de l'glise, qui abuse d'une libert pestilentielle. Pour lui +l'Orient seul, l'Orient schismatique de Byzance et les khalifats +musulmans ont rsolu le problme des relations entre l'glise et l'tat; +ils n'ont point affaire des pontifes-rois; chez eux, la socit +clricale n'est point un corps politique. Ceci est la plaie de l'Europe +et de l'Occident. L'Asie est bien heureuse: elle jouit de la paix +religieuse; la puissance du prince n'y connat point de limite, parce +que l-bas, en dehors du sanctuaire, l'glise n'existe plus.</p> + +<p>Mais ce protectorat imprial, ce gouvernement csarien de l'glise par +le matre de l'empire a pour condition ncessaire la rformation de +l'glise. Ce n'est point assez que le pape et les vques n'aient plus +aucune action politique, que la souverainet temporelle du pape Rome +disparaisse aussi bien que la souverainet fodale des vques dans leur +diocse. Il faut encore que la hirarchie ecclsiastique renonce sa +force sociale, que le champ de son influence soit born l'apostolat +direct des consciences, que, pour elle, les chrtiens ne soient plus les +membres d'une socit politique, mais simplement des mes individuelles. +Dans son encyclique de 1246, Frdric crivait: Les clercs se sont +engraisss des aumnes des grands, et ils oppriment nos fils et nos +sujets, oubliant notre droit paternel, ne respectant plus en nous ni +l'empereur ni le roi.... Notre conscience est pure, et, par consquent, +Dieu est avec nous; nous invoquons son tmoignage sur l'intention que +nous avons toujours eue de rduire les clercs de tous les degrs, et +surtout les plus hauts d'entre eux, un tat tel qu'ils reviennent la +condition o ils taient dans l'glise primitive, menant une vie tout +apostolique et imitant<a name="page_242" id="page_242"></a> l'humilit du Seigneur. Les clercs de ce temps +conversaient avec les anges, faisaient d'clatants miracles, soignaient +les infirmes, ressuscitaient les morts, rgnaient sur les rois par la +saintet de leur vie et non par la force de leurs armes. Ceux-ci, livrs +au sicle, enivrs de dlices, oublient Dieu; ils sont trop riches, et +la richesse touffe en eux la religion. C'est un acte de charit de les +soulager de ces richesses qui les crasent et les damnent. En 1249, il +accuse, en face de la chrtient entire, Innocent IV d'avoir sduit le +mdecin qui, Parme, tenta d'empoisonner l'empereur; il invoque le +concours de tous les princes pour le salut de la sainte glise, sa +mre, qu'il a, dit-il, le droit et la volont de rformer pour +l'honneur de Dieu.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_242_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_242_sml.jpg" width="140" height="146" alt="Sceau de Frdric II." +title="Sceau de Frdric II." /></a> +<br /> +<span class="caption">Sceau de Frdric II.</span> +</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Grgoire IX dit quelque part de Frdric II: Il ment au point +d'affirmer que tous ceux-l sont des sots qui croient qu'un Dieu +crateur de l'univers et tout-puissant est n d'une vierge.... Il ajoute +qu'on ne doit absolument croire qu' ce qui est prouv par les lois des +choses et par la raison naturelle. Telle tait en effet la vritable +hrsie de l'empereur. Il ne s'agit plus, ici, de rduire la puissance +politique de l'glise, d'enlever aux papes la direction suprieure de la +chrtient; c'est le prestige mme de la foi chrtienne qu'il veut +atteindre, et, de mme qu'il a scularis<a name="page_243" id="page_243"></a> l'tat, en soumettant toutes +les forces de la socit, l'glise comme les autres, la volont d'un +seul matre, il scularise la science, la philosophie, la foi, en leur +donnant pour matresse unique et souveraine la raison.</p> + +<p>Frdric II se proccupait sincrement des hauts problmes +philosophiques, non point comme un chrtien qui demande la sagesse +profane la confirmation de sa foi, mais comme un esprit libre qui aspire + la vrit, quelque affligeante qu'elle puisse tre pour les croyances +communes de son sicle. Il dirigeait sa cour une vritable acadmie +philosophique. Un disciple des coles d'Oxford, de Paris et de Tolde, +Michel Scot, chrtien rgulier, que protgea Grgoire IX, lui avait +apport en 1227, traduits en latin, les principaux commentaires +aristotliques d'Averros et, entre autres, celui du <i>Trait de l'Ame</i>. +En 1229, l'empereur, tout en ngociant avec le Soudan, chargeait les +ambassadeurs musulmans de questions savantes pour les docteurs d'Arabie, +d'gypte et de Syrie. Plus tard il interrogeait encore sur les mmes +points de mtaphysique le Juif espagnol Juda ben Salomo Cahen, l'auteur +d'une encyclopdie, l'<i>Inquisitio sapienti</i>; il renouvelait enfin, vers +1240, cette enqute rationnelle, dans le monde entier de l'islam, puis +prs d'Ibn Sabin de Murcie, le plus clbre dialecticien de l'Espagne. +Celui-ci rpondit pour l'amour de Dieu et le triomphe de l'islamisme, +et le texte arabe de ses rponses est conserv, sous le titre de +<i>Questions siciliennes</i>, avec les demandes de l'empereur, dans un +manuscrit d'Oxford. Aristote, interrogeait Frdric, a-t-il dmontr +l'ternit du monde? S'il ne l'a pas fait, que valent ses arguments? +Quel est le but de la science thologique, et quels sont les principes +prliminaires de cette science, si toutefois elle a des principes +prliminaires, entendons, si elle relve de la pure raison? Quelle est +la nature de l'me? Est-elle immortelle? Quel est l'indice de son +immortalit? Que signifient ces mots de Mahomet: Le cœur du croyant +est entre les doigts du misricordieux?</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_244_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_244_sml.jpg" width="136" height="67" alt="Monnaie de Frdric II." +title="Monnaie de Frdric II." /></a> +<br /> +<span class="caption">Monnaie de Frdric II.</span> +</p> + +<p>Ces ides hardies, vers lesquelles jusqu'alors le moyen ge ne s'tait +tourn que pour les exorciser, ont travers la civilisation de l'Italie +impriale, tout en suivant, comme en un lit parallle, la direction mme +de la politique de l'empereur. Le parti gibelin<a name="page_244" id="page_244"></a> se sentit d'autant plus +libre du ct de l'glise de Rome, que la philosophie patronne par son +prince affranchissait plus rsolument la raison humaine de l'obsession +du surnaturel. Et comme le fond de toute mtaphysique recle une +doctrine morale, les partisans de l'empereur, ceux qui aimaient la +puissance temporelle, la richesse et les flicits terrestres, tout en +s'inquitant assez peu de l'ternit du monde et de l'intellect unique, +accueillirent avec empressement une sagesse qui les rassurait sur le +lendemain de la mort, rendait plus douce la vie prsente, dconcertait +le prtre et l'inquisiteur, teignait les foudres du pape. Les +<i>picuriens</i> de Florence, en qui le <small>XII</small><sup>e</sup> sicle avait vu les pires +ennemis de la paix sociale, puisqu'ils attiraient sur la cit les +colres du ciel, furent, deux reprises, vers la fin du rgne de +Frdric et sous Manfred, les matres de leur rpublique. Les Uberti +tinrent alors la tte du parti imprial dans l'Italie suprieure: ils +dominrent avec duret et grandeur d'me, et ct d'eux, plus de cent +mille nobles, dit Benvenuto d'Imola, hommes de haute condition, qui +pensaient, comme leur capitaine Farinata et comme picure, que le +paradis ne doit tre cherch qu'en ce monde. Jusqu' la fin du <small>XIII</small><sup>e</sup> +sicle, travers toutes les vicissitudes de leur fortune politique, ces +indomptables gibelins portrent trs haut leur incrdulit religieuse, +peut-tre mme un matrialisme radical. Quand les bonnes gens, dit +Boccace, voyaient passer Guido Cavalcanti tout rveur dans les rues de +Florence, il cherche, disaient-ils, des raisons pour prouver qu'il n'y a +pas de Dieu. On avait dit la mme chose de Manfred, qui ne croyait, +crit Villani, ni en Dieu, ni aux saints, mais seulement aux plaisirs +de la chair. On attribua au cardinal toscan Ubaldini, qui soutint +vaillamment Rome le parti<a name="page_245" id="page_245"></a> maudit des Hohenstaufen, cette parole dj +voltairienne: Si l'me existe, j'ai perdu la mienne pour les gibelins. +On le voit, chez tous, le trait caractristique de l'incrdulit est le +mme; ils ont rejet, comme superstitieuses, les croyances essentielles +de toute religion; qu'ils le sachent ou non, ils procdent d'Averros. +Dante a group quelques-uns d'entre eux, Farinata, Frdric II, +Ubaldini, Cavalcante Cavalcanti, dans la mme fosse infernale; mais le +plus magnanime de tous, Farinata, ne veut pas croire l'enfer, dont +la flamme le dvore; il se dresse debout, de la ceinture en haut, hors +de son sarcophage embras, et promne un œil altier sur l'horrible +rgion qu'il mprisera ternellement:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Ed ei s'ergea col petto e colla fronte,<br /></span> +<span class="i0">Come avesse l'inferno in gran dispitto.<br /></span> +<span class="i9">(<i>Inf.</i>, X, 35.)<br /></span> +</div></div> + +<p>A cette mtaphysique d'incrdulit, cet effacement du surnaturel dans +la vie des consciences, correspond une vue nouvelle de la nature. Ici, +le miracle s'est vanoui, l'omniprsence de Dieu, cette joie des mes +pures, l'embche perptuelle de Satan, cette terreur des esprits +faibles, ont disparu; il ne reste plus que les lois immuables qui +rglent l'volution indfinie des tres vivants, les combinaisons des +forces et des lments. La renaissance des sciences naturelles avait +pour premire condition une thorie toute rationnelle de la nature.</p> + +<p>C'est encore vers Aristote, naturaliste et physicien, que les Arabes, +alchimistes et mdecins, ramenrent l'Italie mridionale. Vers 1250, +Michel Scot traduisit pour Frdric l'abrg fait par Avicenne de +l'<i>Histoire des animaux</i>. Matre Thodore tait le chimiste de la cour +et prparait des sirops et diverses sortes de sucres pour la table +impriale. La grande cole de Salerne renouvelait, pour l'Occident, les +tudes mdicales, d'aprs les mthodes de la science arabe, +l'observation directe des organes et des fonctions du corps humain, la +recherche des plantes salutaires, l'analyse des poisons, +l'exprimentation des eaux thermales. Frdric rtablit le rglement des +empereurs romains qui interdisait la mdecine quiconque n'avait pas +subi d'examen et obtenu la<a name="page_246" id="page_246"></a> licence. Il fixa cinq annes le cours de +mdecine et de chirurgie. Il fit tudier les proprits des sources +chaudes de Pouzzoles. Il donnait lui-mme des prescriptions ses amis +et inventait des recettes. On lui amenait d'Asie et d'Afrique les +animaux les plus rares et il en observait les mœurs; le livre <i>De +arte venandi cum avibus</i>, qui lui est attribu, est un trait sur +l'anatomie et l'ducation des oiseaux de chasse. Les simples contaient +des choses terribles sur ses expriences. Il ventrait, disait-on, des +hommes pour tudier la digestion; il levait des enfants dans +l'isolement, pour voir quelle langue ils inventeraient, l'hbreu, le +grec, le latin, l'arabe, ou l'idiome de leurs propres parents, dit Fra +Salimbene, dont toutes ces nouveauts bouleversent l'esprit; il faisait +sonder par ses plongeurs les gouffres du dtroit de Messine; il se +proccupait de la distance qui spare la terre des astres. Les moines se +scandalisrent de cette curiosit universelle; ils y voyaient la marque +de l'orgueil et de l'impit; Salimbene la qualifie, avec un ineffable +ddain, de superstition, de perversit maudite, de prsomption sclrate +et de folie. Le moyen ge n'aimait point que l'on scrutt de trop prs +les profondeurs de l'œuvre divine, que l'on surprt le jeu de la vie +humaine ou celui de la machine cleste. Les sciences de la nature lui +semblaient suspectes de malfice, de sorcellerie. L'Italie, engage par +les Hohenstaufen dans les voies de l'observation exprimentale, devait +tre longtemps encore la seule province de la chrtient o l'homme +contemplt, sans inquitude, les phnomnes et les lois du monde +visible.</p> + +<p class="rth20"> +<span class="smcap">E. Gebhart</span>, <i>L'Italie mystique</i>, Paris, Hachette,<br /> +1893, in-16, 2<sup>e</sup> d. <i>Passim.</i><br /> +</p> + +<p><a name="page_247" id="page_247"></a></p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX<br /><br /> +<small><span class="sans">LES CROISADES</span></small></h2> + +<div class="blockquot"><p class="hang">P<small>ROGRAMME</small>.—<i>Fondation du royaume de Jrusalem. La prise de +Constantinople. Influence de la civilisation orientale sur +l'Occident.—Croisades et missions dans l'Orient de l'Europe.</i></p></div> + +<hr /> + +<h4>BIBLIOGRAPHIE.</h4> + +<p>Il n'y a pas, en franais, de bonne <b>histoire gnrale des +croisades</b>. Celle de Michaud, que l'on a tort de lire encore, ne +vaut rien. Celle de Wilken (<i>Geschichte der Kreuzzge</i>, Leipzig, +1807-1832, 7 vol. in-8) est vieillie. Il existe en allemand trois +Manuels: B. Kugler, <i>Geschichte der Kreuzzge</i>, Berlin, 1891, 2<sup>e</sup> +d.;—H. Prutz, <i>Kulturgeschichte der Kreuzzge</i>, Berlin, 1883, +in-8;—O. Henne am Rhyn, <i>Kulturgeschichte der Kreuzzge</i>, +Leipzig, 1894, in-8.</p> + +<p>Les monographies relatives l'histoire des Croisades sont +innombrables. C'est une des parties de l'histoire du moyen ge qui +ont t tudies de nos jours avec le plus de soin. Voir, entre +autres: C<sup>te</sup> P. Riant, <i>Expditions et plerinages des +Scandinaves en Terre Sainte au temps des Croisades</i>, Paris, 1865, +in-8;—R. Rhricht, <i>Beitrge zur Geschichte der Kreuzzge</i>, +Berlin, 1876, 2 vol. in-8;—H. v. Sybel, <i>Geschichte des ersten +Kreuzzges</i>, Berlin, 1881, in-8;—J. Tessier, <i>Quatrime croisade. +La diversion sur Zara et Constantinople</i>, Paris, 1884, in-8";—R. +Rhricht, <i>Studien zur Geschichte des fnften Kreuzzges</i>, +Innsbrck, 1891, in-8;—le mme, <i>Die Kreuzpredigten gegen den +Islam</i>, dans la <i>Zeitschrift fr Kirchengeschichte</i>, VI (1884);—A. +Lecoy de la Marche, <i>La prdication de la croisade au <small>XIII</small><sup>e</sup> +sicle</i>, dans la <i>Revue des Questions historiques</i>, juillet +1890;—H. Derenbourg, <i>Ousma-ibn-Mounkidh, un mir syrien au +premier sicle des croisades</i>, Paris, 1889-1893, in-8.</p> + +<p>L'<b>histoire des tablissements des croiss en Orient</b> (Palestine, +Syrie, Achae, Chypre, etc.) a t l'objet de quelques travaux +considrables,<a name="page_248" id="page_248"></a> dont les principaux sont: G. Dodu, <i>Histoire des +institutions monarchiques dans le royaume latin de Jrusalem</i>, +Paris, 1894, in-8;—G. Rey, <i>Les colonies franques de Syrie</i>, +Paris, 1884, in-8;—G. Schlumberger, <i>Les principauts franques +dans le Levant</i>, Paris, 1879, in-8;—C<sup>te</sup> L. de Mas Latrie, +<i>Histoire de l'le de Chypre sous les princes de la maison de +Lusignan</i>, Paris, 1852-1861, 3 vol. in-8;—C. Buchon, <i>Histoire +des conqutes et de l'tablissement des Franais dans les provinces +de l'ancienne Grce au moyen ge</i>, Paris, 1846, in-8;—B<sup>onne</sup> de +Guldencrone, <i>L'Achae fodale</i>, Paris, 1889, in-8;—W. Heyd, +<i>Histoire du commerce du Levant au moyen ge</i>, Leipzig, 1885-1886, +2 vol. in-8, trad. de l'all.</p> + +<p>Sur la lgende de <b>Saladin</b> au moyen ge: G. Paris, dans le <i>Journal +des Savants</i>, 1893.</p> + +<p><b>L'histoire intrieure de l'Asie</b> l'poque des Croisades est +esquisse d'une manire intressante et nouvelle par M. L. Cahun, +dans l'<i>Histoire gnrale du <small>IV</small><sup>e</sup> sicle nos jours</i>, prcite, +t. II (1895), ch. <small>XVI</small>.</p> + +<p>Le Programme ne parle pas des <b>croisades d'Espagne</b>. C'est cependant +un sujet important. Consulter, en attendant la publication de la +grande Histoire gnrale de l'Espagne prpare par l'Acadmie de +l'Histoire de Madrid: R. Dozy, <i>Histoire des musulmans d'Espagne</i>, +Leyde, 1861, 4 vol. in-8.</p> + +<hr /> + +<h3><a name="I-9" id="I-9"></a>I—PIERRE L'HERMITE.</h3> + +<p>On a entass sur le nom de Pierre l'Hermite, dont la personnalit est si +troitement lie l'histoire de la premire croisade, une quantit de +lgendes et d'amplifications de rhtorique. Sur sa vie, antrieurement +son premier plerinage, on ne possde cependant qu'un nombre extrmement +restreint de documents authentiques. Il s'appelait Pierre; il tait n +Amiens ou aux environs de cette ville, et fut moine; ajoutons qu'il +n'exera jamais d'autre profession, et nous aurons dit tout ce qu'on +sait<a name="page_249" id="page_249"></a> de source certaine. Tous les renseignements supplmentaires que +fournissent les historiens modernes sont hypothse et roman.</p> + +<p>Que n'a-t-on pas racont de lui? Son plerinage en Palestine, sa +rencontre et son entretien avec le patriarche grec de Jrusalem, la +vision cleste dont il fut favoris dans cette ville<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, la mission +qu'il y reut de prcher la croisade, sa visite au pape Urbain II dont +il aurait obtenu le consentement, puis son apparition en Occident comme +prcurseur du pape, et son dpart la tte d'une grande arme de +croiss rassemble par lui; tous ces rcits traditionnels forment comme +un nimbe autour de sa tte.—Reste savoir s'ils sont corrobors par +des preuves solides.</p> + +<p>Il est trs probable que Pierre fit, en effet, un voyage en Orient avant +1096. Mais le chroniqueur Albert d'Aix s'est fait l'interprte d'une +pure lgende en lui attribuant, pendant son sjour Jrusalem, dans +l'glise du Saint-Spulcre, une vision qui aurait t la cause +dterminante de la croisade. On ne sait mme pas si Pierre, lors de ce +premier voyage, avait pu arriver prs de Jrusalem ou s'il avait t +oblig de s'arrter avant d'avoir atteint la frontire de la Palestine. +La tradition rapporte par Albert d'Aix a d se former pendant les vingt +premires annes du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle; elle a pris naissance dans l'opinion +fermement accrdite alors que l'entreprise avait t prpare <i>non tam +humanitus quant divinitus</i>. Sous l'influence de cette ide que le monde +cleste est en relation troite avec le monde terrestre, et les +vritables motifs de la croisade venant s'effacer de plus en plus du +souvenir des contemporains, il n'est pas tonnant que la lgende soit +arrive se substituer compltement la ralit. On s'explique que +dans les pays o Pierre a le premier prch la croisade, tels que le +nord de la France, la Lorraine et le pays du Rhin, la foule ait pu +oublier tout ce qui en dehors<a name="page_250" id="page_250"></a> de lui avait contribu au mme but, pour +faire de lui seul l'agent essentiel de l'entreprise.</p> + +<p>Pierre, en revenant de terre sainte, eut-il une entrevue avec Urbain II, +soit Rome, soit en France? fut-il le prcurseur du pape, qu'il aurait +dcid organiser l'expdition d'outre-mer? Cela est fort douteux; les +crivains contemporains du <small>XI</small><sup>e</sup> sicle laissent tous entendre qu'en +France ce n'est pas Pierre l'Hermite, mais Urbain seul, qui a donn +l'impulsion au mouvement de la croisade. Le moment o Pierre a paru en +public pour la premire fois ne saurait tre plac avant le concile de +Clermont. Il faut, dit Sybel, laisser au pape la gloire dont jusqu' +nos jours l'hermite d'Amiens lui a disput une bonne moiti. Urbain vint + Clermont un moment o une tendance inconsciente poussait le monde +vers l'Orient, mais o aucune parole n'avait encore t prononce dans +ce sens. Cette parole, il la fit entendre, et alors princes et +chevaliers, nobles et vilains, et, parmi les vilains, Pierre, se +levrent. Rendons au pape ce qui lui appartient.</p> + +<p>Que Pierre ait assist, comme le veut la tradition vulgaire, au concile +de Clermont et qu'il y ait prononc une harangue, ce sont encore l des +faits qui ne sont ni certains ni mme probables. Car c'est pendant +l'hiver de 1095-96 que Pierre prcha pour la premire fois la croisade. +Mais, suivant Orderic Vital, l'Hermite, suivi de quinze mille hommes +pied et cheval, arriva Cologne le samedi de Pques, 12 avril 1096. +C'tait, dit Guibert de Nogent, l'cume de la France, <i>fx residua +Francorum</i>. Comment avait-il pu runir en si peu de temps pareille +troupe autour de lui? La famine de 1095, qui arracha tant de misrables +au sol natal, ne suffit pas l'expliquer; il faut encore faire la part +du prestige personnel de l'Hermite.</p> + +<p>D'aprs les tmoins oculaires, Pierre tait un homme intelligent, +nergique, dcid, rude, enthousiaste, un tribun populaire. De petite +taille, maigre, brun de visage, avec une longue barbe grise, il tait +vtu d'une robe de laine et d'un froc de moine, sans chausses ni +chaussures. Il allait mont sur un ne dont la foule idoltre arrachait +les poils pour s'en faire des reliques. Il menait une vie austre, ne +mangeait ni pain ni viande, mais<a name="page_251" id="page_251"></a> buvait du vin. Il distribuait +gnreusement les dons qu'il recevait en abondance.</p> + +<p>Il faut reconnatre que le succs de la prdication de cet homme fut +extraordinaire. Les bandes qui le suivaient l'entouraient d'une telle +vnration que ses actions et ses paroles taient pour elles des oracles +divins. Guibert, qui avait assist au concile de Clermont, est forc de +rendre ce tmoignage l'Hermite: Je n'ai jamais vu personne tre +honor de la sorte.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_251_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_251_sml.jpg" width="295" height="248" alt="L'glise du Saint-Spulcre, Jrusalem." +title="L'glise du Saint-Spulcre, Jrusalem." /></a> +<br /> +<span class="caption">L'glise du Saint-Spulcre, Jrusalem.</span> +</p> + +<p>Ainsi, l'appel du pape fut, pour ainsi dire, le foyer qui projeta sur le +nom de Pierre les premiers rayons de clbrit. Mais, ds lors, les +rcits o il racontait son plerinage manqu et les souffrances des +plerins, sa parole ardente, la nouveaut mme de la croisade, le +placrent si haut dans l'opinion des masses qu'elles le regardrent +comme un saint.</p> + +<p>L'tendue des pays parcourus par Pierre pendant sa prdication<a name="page_252" id="page_252"></a> est +d'ailleurs une des causes qui ont le plus contribu fonder sa +rputation. Entre le concile de Clermont et son dpart pour l'Orient, il +trouva moyen de parcourir des distances normes, gagnant partout des +partisans la cause du pape. L o il ne pouvait pas aller lui-mme, il +envoyait sans doute des missionnaires, comme Gauthier sans Avoir, +Reinold de Breis, Gauthier de Breteuil et Gottschalk. Il semble qu'il +ait commenc sa carrire oratoire en Berry, province limitrophe de +l'Auvergne et de la Marche, o Urbain se trouvait pendant l'hiver de +1095. Il passa de l en Lorraine et dans la rgion rhnane, mais son +itinraire est inconnu.</p> + +<p>Aprs un sjour d'une semaine Cologne, il traversa paisiblement avec +une arme immense et confuse de Franais, de Souabes, de Bavarois et de +Lorrains, l'Allemagne du sud et la Hongrie. La traverse de la Bulgarie +fut, au contraire, difficile et sanglante. Les bandes de Pierre taient +dcimes quand elles arrivrent Constantinople, trois mois et dix +jours aprs leur dpart de Cologne. Elles y trouvrent un nombre assez +considrable de plerins venus de Lombardie, et Gauthier sans Avoir, qui +s'tait spar du gros des forces de l'Hermite sur les bords du Rhin, +pour prendre les devants.</p> + +<p>L'expdition se termina au mois d'octobre par un dsastre lamentable +prs de Civitot ou Hersek, en Asie Mineure. Parmi ceux qui chapprent +aux coups des Turcs, on cite, outre Pierre, le comte Henri de +Schwarzenberg, Frdric de Zimmern, Rodolphe de Brandis, qui, blesss +dans le combat, gurirent de leurs blessures et se joignirent plus tard + l'arme de Godefroi de Bouillon. Mais le plus grand nombre prit, +entre autres Gauthier sans Avoir, perc de sept flches, le comte +palatin Hugues de Tubingue, le duc Walther de Teck, le comte Rodolphe de +Sarverden. On voit que les compagnons de Pierre n'avaient point t, +comme on le dit souvent sur la foi de Guibert de Nogent, exclusivement +recruts dans la lie des populations occidentales.</p> + +<p>En se rpandant en Europe, la nouvelle du dsastre porta, sans doute, +une grave atteinte la considration dont le nom de Pierre l'Hermite +tait entour; on dut tout d'abord attribuer la responsabilit du sang +vers, comme on le fit pour Volkmar,<a name="page_253" id="page_253"></a> Gottschalk et Emich, ces hommes +que le chroniqueur Ekkehard compare la <i>paille</i>, tandis que Godefroi +de Bouillon et les autres chefs aims de Dieu sont le <i>bon grain</i>. En +tout cas, aprs la droute de Civitot, le rle de l'Hermite fut +brusquement termin. On le retrouve dans la grande arme des croiss +pendant l'hiver de 1097, mais il n'y exerce pas d'influence. Pendant le +sige d'Antioche, en janvier 1098, il essaya mme de s'enfuir, +apparemment pour ne point supporter plus longtemps les fatigues de +l'expdition. De l le bruit qui arriva en l'an 1100 au plus tard la +connaissance d'Ekkehard, que Pierre avait t un hypocrite: <i>Petrum +multi postea hypocritam esse dicebant.</i></p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_253_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_253_sml.jpg" width="298" height="313" alt="La porte de David, Jrusalem." +title="La porte de David, Jrusalem." /></a> +<br /> +<span class="caption">La porte de David, Jrusalem.</span> +</p> + +<p><a name="page_254" id="page_254"></a></p> + +<p>Cependant Pierre, ramen de force au camp des croiss, fit +convenablement le reste de la campagne. Il fut mme employ par les +chefs chrtiens pour ngocier avec Kerbogha, puis charg de +l'administration du trsor des pauvres de l'arme, sur lesquels il avait +gard peut-tre quelque chose de son premier ascendant. Aprs la prise +de Jrusalem, il resta dans cette ville avec les malades, tandis que les +hommes valides faisaient contre les Sarrasins la marche qui aboutit la +dcisive victoire d'Ascalon. Tel est le dernier renseignement +authentique sur le rle jou par l'Hermite pendant la premire croisade +et sur son sjour en terre sainte. On peut admettre comme vraisemblable +qu'il revint d'Orient vers 1099 ou 1100, en compagnie de plerins +originaires du pays de Lige. Sur les instances de ses derniers +admirateurs, il aurait fond aux environs de Huy une glise et un +monastre. C'est l qu'il mourut. Son corps fut transfr en 1242 dans +l'glise de Neufmoustier.</p> + +<p class="rth20"> +D'aprs <span class="smcap">H. Hagenmeyer</span>, <i>Le vrai et le faux sur Pierre<br /> +l'Hermite, analyse critique des tmoignages historiques<br /> +relatifs ce personnage et des lgendes auxquelles<br /> +il a donn lieu</i>, trad. de l'all. par Furcy<br /> +Raynaud, Paris, 1883, in-8, la librairie de la Socit<br /> +bibliographique.<br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="II-9" id="II-9"></a>II—LE PILLAGE DE CONSTANTINOPLE PAR LES CROISS DE 1204.</h3> + +<p>Si l'on n'coutait que les lamentations de Nictas sur la seconde prise +de Constantinople, la ville impriale, thtre d'abominations sans +gales, aurait vu prir, en 1204, sous les coups de Barbares ignorants, +aussi bien tous les chefs-d'œuvre de l'art antique qui s'y trouvaient +rassembls que les plus prcieux et<a name="page_255" id="page_255"></a> les plus vnrables des objets +consacrs par les souvenirs du christianisme. Heureusement, sur tous ces +faits, il faut se garder de prendre la lettre tant le rcit de +Nictas, dplorant la destruction de monuments qui existent encore +aujourd'hui, que les assertions de Nicolas d'Otrante, se plaignant de la +disparition des reliquaires de la Passion qui, en ralit, ne quittrent +le palais du Bucolon que pour passer, trente ans plus tard, dans le +trsor de la Sainte-Chapelle. Mais, tout en faisant la part des +exagrations des vaincus, il est impossible de nier qu' la suite du +dernier assaut donn Byzance par les Latins, et malgr l'accueil si +humble qu'ils reurent des Grecs, et surtout du clerg, des scnes +horribles de meurtre et de pillage se succdrent dans la malheureuse +ville. Seulement, il faut distinguer deux priodes diffrentes dans +l'histoire de ces faits regrettables: la premire, courte et violente, +dura du 14 au 16 avril 1204; c'est pendant ces trois jours qu'eurent +lieu les profanations dont les Grecs se plaignirent si justement au pape +dans un curieux mmoire qui nous a t conserv, et dont trois lettres +d'Innocent III sont l'cho indign. C'est peine si la garde mise par +les chefs de l'arme dans les palais impriaux put prserver les +chapelles de ces palais de la rapacit des soldats; aucun sanctuaire ne +parat avoir t pargn, et Sainte-Sophie dut ses trsors merveilleux +et l'immense renom dont ils jouissaient de se voir le thtre d'excs +plus odieux que partout ailleurs. Aux profanations des glises vinrent +s'ajouter celles des tombes impriales, dont Nictas ne craint pas +d'accuser Thomas Morosini, patriarche latin lu, mais qui durent tre +striles, Alexis III s'tant charg, sept ans plus tt, de les +dpouiller de tous les joyaux qu'elles contenaient.</p> + +<p>Dans les premiers moments, la rage des conqurants parat avoir t +extrme. Quant li Latin, dit Ernoul, orent prise Constantinoble, il +avoient l'escu Damedieu enbrac, et, tantost come il furent dedens, il +le geterent jus, et enbracerent l'escu au diable; il corurent sus a +sainte Iglise premierement, et briserent les abbaes et les roberent. +Les chsses des saints, dont beaucoup taient en cuivre maill, et par +consquent sans valeur pour les pillards, furent brises. On arrachait +les pierreries<a name="page_256" id="page_256"></a> et les cames qui en faisaient l'ornement, et l'on en +jetait au loin les reliques. Un nombre infini de ces reliures de mtal +si somptueuses qui recouvraient les livres de chœur eurent un sort +pareil; les images des saints furent foules aux pieds ou lances la +mer. Au bout de quelques jours, les Latins paraissent avoir eu honte de +ces scandales et mme redout la colre divine. Le conseil des chefs se +runit, et l'on prit des mesures svres pour arrter tous ces excs. +Les vques de l'arme fulminrent l'excommunication contre tous ceux +qui se rendraient coupables de nouveaux sacrilges, et aussi contre ceux +qui ne viendraient pas mettre, en des lieux dsigns cet effet, le +butin dj recueilli. Quelques jours plus tard, d'ailleurs, l'lection +et le couronnement de Baudouin I<sup>er</sup> (16 mai) vinrent substituer un +pouvoir rgulier l'anarchie; les diffrents corps de l'arme furent +cantonns dans les divers quartiers de la ville, et un ordre au moins +apparent vint succder aux scnes de violence des premiers jours. Mais +l commence, surtout en ce qui concerne les trsors des glises et des +reliques, la seconde priode du pillage, celle de la spoliation +rgulire et mthodique; cette priode parat avoir dur plusieurs mois, +plusieurs annes, je dirai mme presque autant que l'empire latin +d'Orient.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Il n'est pas impossible d'entrer dans quelques dtails sur la nature des +objets sacrs plus particulirement recherchs par les Latins; il semble +que ces objets peuvent se diviser en deux classes: les reliques et les +ornements ecclsiastiques; mais, pour les uns comme pour les autres, les +croiss ne paraissent point avoir agi l'aventure.</p> + +<p>Parmi les reliques, ce sont les fragments du bois de la Vraie Croix, +depuis longtemps objet d'une vnration spciale en France, qui semblent +avoir excit le plus vivement leur convoitise. Constantinople avait sur +ce point de quoi les satisfaire; sans parler des reliques insignes, des +<span title="timia Xula">τἱμια Ξὑλα</span>, grand tait le nombre de ces phylactres, de ces +<i>encolpia</i>, destins tre ports au cou,<a name="page_257" id="page_257"></a> et dont l'usage, parmi les +familles riches, tait dj gnral du temps de saint Jean Chrysostome; +tous contenaient, avec d'autres reliques, une parcelle plus ou moins +importante du bois de la Vraie Croix. Les palais des familles +princires, les couvents, renfermaient d'autres croix plus grandes; les +couronnes de lumire des glises en portaient souvent de suspendues +au-dessus des autels. Au retour des croiss, les sanctuaires de l'Europe +en reurent un grand nombre, presque toujours gratifies, soit par ceux +qui les rapportaient, soit par ceux qui les recevaient en dpt, de +quelque origine plus ambitieuse qu'authentique. Presque toutes taient +censes avoir appartenu Constantin, sainte Hlne ou tout au moins +Manuel Comnne.</p> + +<p>Aprs la Vraie Croix, c'taient les reliques de l'Enfance et de la +Passion du Christ, celles de la Vierge, des Aptres, de saint Jean le +Prcurseur, du protomartyr saint tienne, de saint Laurent, de saint +Georges et de saint Nicolas que les Latins recherchaient avec le plus +d'avidit. Une ide dont ils paraissent aussi avoir t pntrs et qui +leur avait t sans doute suggre ds avant leur dpart, c'est +l'intrt que pouvaient avoir certaines grandes glises de l'Europe +possder des reliques considrables et authentiques des saints orientaux +sous le vocable desquels elles avaient t ddies; c'est ainsi que les +cathdrales de Chlons-sur-Marne et de Langres, qui reurent chacune, +pendant le temps des croisades, trois envois successifs des restes de +saint tienne et de saint Mamms, leurs patrons respectifs, furent +redevables la prise de Constantinople des plus considrables de ces +envois.</p> + +<p>Quant aux objets destins au service du culte et l'ornementation des +glises, il suffit de parcourir les listes des prsents adresss cette +poque de Constantinople en Occident pour tre tonn de la quantit +considrable de vases sacrs en or et en argent, d'encensoirs, de croix +processionnelles, de parements d'autels et de vtements ecclsiastiques, +mme de tapis et de tissus neufs d'or, d'argent et de soie, qui prirent +le chemin de l'Italie, de la France et de l'Allemagne. Les dyptiques, +les tables d'ivoire qui devaient servir enrichir les couvertures des +manuscrits de l'Occident, figurent aussi en grand nombre parmi les<a name="page_258" id="page_258"></a> +objets recueillis par les croiss. Enfin, ce ne dut pas tre sans penser +de loin l'ornementation des chsses encore barbares de leurs saints +que les clercs de l'arme latine firent si ample provision de ces +anneaux, de ces pierres antiques, dont ils remplirent, leur retour, +les trsors de leurs cathdrales, et que, sans le vouloir, ils ont ainsi +sauvs d'une destruction presque certaine.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_258_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_258_sml.jpg" width="289" height="339" alt="maux byzantins du reliquaire de Limbourg. + +(Didron, Annales archologiques.)" +title="maux byzantins du reliquaire de Limbourg. + +(Didron, Annales archologiques.)" /></a> +<br /> +<span class="caption">maux byzantins du reliquaire de Limbourg.<br /> +(Didron, Annales archologiques.)</span> +</p> + +<p><a name="page_259" id="page_259"></a></p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Que devint tout ce butin religieux? Une partie considrable dut en tre +dtourne, ainsi que nous le verrons plus loin; mais le reste, la +suite des mesures prises, vers Pques, par les chefs de l'arme, fut-il, +avec les autres dpouilles de la ville, rapport aux lieux dsigns +cet effet—trois glises, suivant Villehardouin, un monastre, selon +Clari—et mis en commun sous la garde de dix chevaliers et de dix +Vnitiens? Il n'y a gure lieu d'en douter en ce qui concerne les +ornements d'glise et les vases sacrs. Pour les reliques, il est +certain qu'un grand nombre fut rapport, mais il y a lieu de penser +qu'elles furent ds l'origine spares du reste du butin, car on voit +qu' l'exemple des croiss de 1097, ceux de 1204 confirent au doyen des +vques, Garnier de Trainel, vque de Troyes, la charge qu'avait +remplie Jrusalem Arnould de Rohas, celle de <i>procurator sanctarum +reliquiarum</i>, et que ce fut dans la maison habite par Garnier que tous +ces objets sacrs trouvrent un asile.</p> + +<p>Un premier partage du butin fut fait entre le 22 avril et le 9 mai. Il +est croire que les Vnitiens se remboursrent de leur double crance +contre les croiss et contre les Comnnes, et qu'une fois les sommes +prleves, il fut fait, comme le dit Sanudo, deux parts gales, l'une +pour les Latins et l'autre pour Venise, parts dont un quart retourna, +aprs le couronnement de Baudouin I<sup>er</sup>, au trsor imprial: suivant +Villehardouin, les trois huitimes des croiss montrent la somme de +400 000 marcs (20 800 000 francs). Mais le marchal de Champagne ne +parle pas d'un second partage racont en dtail par Robert de Clari. +Suivant Robert, ces deux premires rpartitions n'auraient port que sur +le <i>gros argent</i>, la monnaie et la vaisselle massive; quant aux joyaux, +aux tissus d'or et de soie, ils auraient t, vers le mois d'aot, +furtivement enlevs par les chevaliers rests dans la ville pendant la +campagne de Baudouin I<sup>er</sup> contre Boniface de Monferrat, et diviss +entre ces tratres<a name="page_260" id="page_260"></a> pour lesquels Clari ne trouve pas d'injures assez +fortes. C'est donc entre les mains de ces chevaliers flons, et +probablement sur l'ordre et au profit du doge, qui commandait dans la +ville en l'absence de l'empereur, que tombrent tous les trsors enlevs +aux glises, et rien ne nous indique de quelle manire Vnitiens et +Francs se les partagrent entre eux.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_261_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_261_sml.jpg" width="211" height="234" alt="Saint Louis transportant les reliques de la Passion la +Sainte-Chapelle." +title="Saint Louis transportant les reliques de la Passion la +Sainte-Chapelle." /></a> +<br /> +<span class="caption">Saint Louis transportant les reliques de la Passion la +Sainte-Chapelle.</span> +</p> + +<p>Quant aux reliques, il semble bien que les vques latins, l'empereur et +les Vnitiens en aient eu chacun une part.—Garnier de Trainel, qui +disposa pendant prs d'une anne des reliques mises en commun, en envoya +de trs prcieuses Troyes par Jean L'Anglois, son chapelain; c'est de +lui que l'archevque de Sens reut le chef de saint Victor. Nivelon de +Cherisy, vque de Soissons, enrichit de reliques Soissons, la clbre +abbaye de Notre-Dame, et un grand nombre de sanctuaires des contres +voisines. Conrad de Halberstadt ne parat pas avoir t moins bien +partag que Nivelon, si l'on en juge par la valeur des objets rapports +par lui, dont la plupart existent encore aujourd'hui au trsor de la +cathdrale d'Halberstadt.—Le premier empereur latin de Constantinople +adressa de son ct en Europe quantit d'objets prcieux, et Baudouin +I<sup>er</sup> obit en cela aux conseils d'une politique claire. Devenu le +chef d'un tat aussi mal affermi, il avait besoin d'autres sympathies et +d'autres alliances que celles dont avait pu se contenter le comte de +Flandre, et devait oublier le temps o, soutien de Philippe de Souabe et +vassal turbulent du roi de France, il avait eu se plaindre des deux +personnages les plus influents de l'poque, Innocent III et Philippe +Auguste; aussi est-ce prcisment eux les premiers qu'il notifie son +avnement, joignant aux lettres qu'il leur adresse des prsents +considrables. Barozzi, matre du Temple en Lombardie, est charg par +lui de porter au pape un vritable trsor, dans lequel figure une statue +d'or et une d'argent avec un rubis achet 1000 marcs, et de nombreuses +croix. Philippe Auguste reoit, outre des reliques de son patron et une +croix admirable, deux vtements impriaux et un rubis d'une grosseur +extraordinaire. Aprs la dfaite d'Andrinople, le successeur de Baudoin +I<sup>er</sup>, Henri I<sup>er</sup>, continua les envois commencs par son pre, dans +l'espoir que ces libralits lui concilieraient<a name="page_261" id="page_261"></a> les sympathies de +l'Occident. Les princes laques ou ecclsiastiques qui avaient pris la +croix, mais qui ne s'taient pas encore acquitts de leur vœu, furent +naturellement l'objet des premires libralits de l'empereur. C'est +ainsi que le duc d'Autriche reut un fragment de la vraie croix. La +Belgique et le Nord de la France, d'o il avait lieu d'esprer les +secours les plus efficaces, reurent de nombreuses marques de sa +munificence: Clairvaux, o se trouvaient les tombes de sa maison, Namur, +o rgnait son frre, Bruges, Courtrai, Liessies conservrent longtemps +ou conservent encore les richesses qu'il leur envoya. Aprs Henri +I<sup>er</sup>, il faut descendre jusqu'aux annes lamentables de Baudouin II +pour voir reparatre en Occident de nouvelles reliques byzantines; +malheureusement, alors, il ne s'agit plus de dons gracieux, mais de +vulgaires engagements. Aprs avoir vendu, pour soutenir son arme, +jusqu'au plomb des toits de son palais, l'empereur se voit rduit +abandonner<a name="page_262" id="page_262"></a> en nantissement aux Vnitiens les joyaux religieux de la +couronne impriale. C'est en 1239 que saint Louis rachte le plus +prcieux de tous, la Couronne d'pines; puis, en 1241, la Grande Croix, +la Lance et l'ponge, jusqu' ce que, en 1247, Baudouin II vienne +solennellement confirmer le transfert, dans la Sainte-Chapelle de Paris, +des grandes reliques impriales du Bucolon.—Quant aux Vnitiens, +familiers de longue date avec le martyrologe byzantin, ils n'prouvaient +pas, comme les Latins, de difficult dchiffrer les inscriptions des +reliquaires<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>, et leur choix dut tre promptement et bien fait. On +voit par les rcits des plerins qui, dans les sicles postrieurs, +s'embarqurent Venise pour se rendre en Palestine, que cette cit +tait devenue, depuis 1204, comme une ville sainte, tant tait grand le +nombre des objets sacrs qu'elle offrait la vnration des fidles. Ce +que, d'ailleurs, mme aprs l'incendie du trsor de Saint-Marc en 1231, +la basilique ducale contient encore de reliques de premier ordre et de +spcimens sans prix de l'orfvrerie byzantine peut donner une ide de ce +que ce sanctuaire reut de Constantinople aprs la quatrime croisade.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_263_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_263_sml.jpg" width="304" height="472" alt="La Sainte-Chapelle du Palais, btie par saint Louis pour +recevoir les reliques du Bucolon." +title="La Sainte-Chapelle du Palais, btie par saint Louis pour +recevoir les reliques du Bucolon." /></a> +<br /> +<span class="caption">La Sainte-Chapelle du Palais, btie par saint Louis pour +recevoir les reliques du Bucolon.</span> +</p> + +<p>Mais en dehors du butin mis en commun, qui fut l'objet d'un partage +rgulier, le rcit du pillage a dj montr qu'il y eut un immense butin +dtourn par les vainqueurs indisciplins. Hugues de Saint-Paul fit bien +pendre, l'cu au col, des chevaliers coupables de n'avoir pas rapport +leur butin particulier la masse commune; mais en fait de reliques, on +croyait faire une bonne œuvre en volant les Grecs. Martin de Pairis +se laissait traiter par son biographe de <i>prdo sanctus</i>; il dut donc y +avoir sur ce point une certaine tolrance, qui d'ailleurs devint lgale +le 22 avril 1205, terme assign l'obligation du rapport des objets +trouvs. Or, quelques semaines plus tard (juin), abordaient de toutes +parts, de Syrie aussi bien que des divers pays de l'Occident, une foule +de gens qu'avait attirs la nouvelle inattendue<a name="page_263" id="page_263"></a><a name="page_264" id="page_264"></a> de la prise de +Constantinople, et qui venaient demander leur part des dpouilles de la +ville impriale. Deux ans aprs (sept. 1207) est signale l'arrive des +renforts amens jusqu' Bari par Nivelon de Cherisy; ce furent de +nouvelles convoitises satisfaire; enfin, pendant tout le rgne de +Henri, il parat y avoir eu entre l'Occident et Constantinople un +mouvement non interrompu de gens d'armes qui venaient chercher aventure +en Romanie et ne s'en retournaient jamais les mains vides. Nous voyons +ainsi Dalmase de Sercey et Ponce de Bussire passer un hiver entier +combiner le vol du chef de saint Clment. Comment d'ailleurs expliquer +autrement que par des soustractions frauduleuses le fait que de petits +chevaliers portant peine bannire, comme Henri d'Ulmen, aient pu +obtenir des trsors tels ( parler seulement de leur valeur intrinsque) +que ceux dont ce seigneur des environs de Trves a enrichi toute la +Basse-Lorraine<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>?</p> + +<p class="rth20"> +D'aprs M. le comte R<small>IANT</small>, <i>Des dpouilles religieuses<br /> +enleves Constantinople au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle</i>, dans<br /> +les <i>Mmoires de la Socit des antiquaires de<br /> +France</i>, 4<sup>e</sup> srie, t. VI (1875)<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_265" id="page_265"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="III-9" id="III-9"></a>III.—LE KRAK DES CHEVALIERS.<br /><br /> +<small>UNE FORTERESSE LATINE EN SYRIE.</small></h3> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_265_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_265_sml.jpg" width="313" height="317" alt="QALA'AT EL-HOSN (LE KRAK DES CHEVALIERS)" +title="QALA'AT EL-HOSN (LE KRAK DES CHEVALIERS)" /></a> +<br /> +<span class="caption">QALA'AT EL-HOSN (LE KRAK DES CHEVALIERS)</span> +</p> + +<p>Les principauts franques de Syrie, divises en fiefs, se couvrirent, +vers le milieu du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, de chteaux, d'glises et de<a name="page_266" id="page_266"></a> +fondations monastiques. Les monuments religieux appartiennent tous +l'cole romane, qui, cette poque, levait en France les glises de +Cluny, de Vzelay, de la Charit-sur-Loire, etc., mais qui, en Syrie, +fit, sous l'influence byzantine, surtout quant l'ornementation, des +emprunts l'antiquit et l'art arabe. Il en fut de mme pour les +chteaux forts, dont plusieurs, ceux du Margat, du Krak et de Tortose, +par exemple, furent conus sur des proportions gigantesques, puisque +leurs dimensions sont le double de celles des plus vastes chteaux de +France: Coucy et Pierrefonds.</p> + +<p>Les architectes qui les ont levs semblent avoir pris pour modles les +forteresses leves en France, sur les ctes de l'ouest, dans les +bassins de la Loire et de la Seine, aux <small>XI</small><sup>e</sup> et <small>XII</small><sup>e</sup> sicles, mais +ils ont emprunt aux Byzantins la double enceinte, les chauguettes en +pierre, d'normes talus en maonnerie qui triplent la base l'paisseur +des murailles, certains ouvrages de dfense destins remplacer le +donjon franais. C'est ce type franco-byzantin qu'appartenaient la +plupart des chteaux des Hospitaliers en Syrie.</p> + +<p>Les Templiers avaient une autre manire de btir, plus analogue celle +des Sarrasins. Les chevaliers teutoniques en avaient aussi une autre: +leur principale forteresse, Montfort ou Starkenberg, tait un chteau +des bords du Rhin transplant en Syrie.</p> + +<p>Choisissons comme exemple, entre cent, le Krak des Chevaliers, parce +qu'il est encore peu prs dans l'tat o le laissrent les chevaliers +de Saint-Jean au mois d'avril 1271. A peine quelques crneaux +manquent-ils au couronnement des murailles; peine quelques votes se +sont-elles effondres. L'ensemble a conserv un aspect imposant qui +donne au voyageur une bien haute ide de la puissance de l'Ordre qui l'a +lev.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Sur l'un des sommets dominant le col qui met en communication<a name="page_267" id="page_267"></a> la valle +de l'Oronte avec le bassin de la Mditerrane, se dresse le +Qala'at-el-Hosn.</p> + +<p>Tel est le nom moderne de la forteresse que nous trouvons dsigne par +les chroniqueurs des croisades sous celui de <i>Krak</i> ou <i>Crat des +Chevaliers</i>.</p> + +<p>Position militaire de premier ordre qui commande le dfil par lequel +passent les routes de Homs et de Hamah Tripoli et Tortose, cette +place tait encore merveilleusement situe pour servir de base +d'oprations une arme agissant contre les tats des soudans de Hamah.</p> + +<p>Le Krak formait, en mme temps, avec les chteaux d'Akkar, d'Arcas, du +Sarc, de la Cole, de Chastel-Blanc, d'Areymeh, de Yammour +(Chastel-Rouge), Tortose et Markab, ainsi qu'avec les tours et les +postes secondaires reliant entre elles ces diverses places, une ligne de +dfense destine protger le comt de Tripoli contre les incursions +des musulmans, rests matres de la plus grande partie de la Syrie +orientale.</p> + +<p>Du haut de ses murs, la vue embrasse, vers l'est, le lac de Homs et une +partie du cours de l'Oronte. Au del se droulent, au loin, les immenses +plaines du dsert de Palmyre. Vers le nord, les montagnes des Ansaris +arrtent le regard, qui, vers l'ouest, s'tend par la valle Sabbatique, +aujourd'hui Nahar-es-Sabte, sur la riche et fertile valle o furent les +villes phniciennes de Symira, de Carn, d'Amrit, et dcouvre +l'horizon les flots tincelants de la Mditerrane. Au sud, les deux +chanes du Liban et de l'Anti-Liban esquissent leurs grands sommets aux +fronts couverts de neiges. Plus prs, l'est, comme un tapis de +verdure, s'tend, au pied du chteau, la plaine de la Boukeiah-el-Hosn, +la Boche des chroniqueurs, thtre d'un combat clbre.</p> + +<p>Les divers auteurs, tant chrtiens qu'arabes, qui ont crit l'histoire +des croisades, parlent frquemment de ce chteau, nomm par les premiers +le Krak<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a> et par les seconds Hosn-el-Akrad.<a name="page_268" id="page_268"></a> Ce nom parat assez +identique celui de l'appellation franque, qui pourrait bien n'tre +qu'une corruption du mot arabe <i>Akrad</i>, Kurde<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p> + +<p>Le comte de Saint-Gilles, en 1102, aprs s'tre empar de Tortose, +entreprit le sige du chteau des Kurdes, mais il l'abandonna, et nous +ne savons pas quelle poque les Francs occuprent cette position. Un +passage d'Ibn-Ferrat donne penser cependant que ce fut vers l'anne +1125. Depuis lors, le Krak parat avoir t un simple fief dont le nom +tait port par ses possesseurs jusqu' l'anne 1145, date laquelle +Raymond, comte de Tripoli, le concda aux Hospitaliers de Saint-Jean de +Jrusalem.</p> + +<p>Qu'tait le chteau cette poque? C'est une question laquelle il est +impossible de rpondre; nous savons seulement que cette forteresse eut +beaucoup souffrir de divers tremblements de terre, particulirement en +1157, 1169 et 1202. Il est donc prsumer que ce fut la suite de +celui de 1202 que le Qala'at-el-Hosn dut tre reconstruit peu prs +entirement et tel que nous le voyons aujourd'hui.</p> + +<p>Aprs sa cession aux Hospitaliers, le gouvernement du Krak fut confi +des chtelains de l'Ordre. Le fameux Hugues de Revel en tait chtelain +en 1243. Nous savons que la garnison ordinaire de la forteresse tait de +2000 combattants.</p> + +<p>Le relief de la montagne sur laquelle s'lve le Krak des Chevaliers est +d'environ 300 mtres au-dessus du fond des valles qui, de trois cts, +l'isolant des montagnes voisines, en font une espce de promontoire.—La +forteresse a deux enceintes que spare un large foss en partie rempli +d'eau. La seconde forme rduit et domine la premire, dont elle commande +tous les ouvrages; elle renferme les dpendances du<a name="page_269" id="page_269"></a> chteau: +grand'salle, chapelle, logis, magasins, etc. Un long passage vot, +d'une dfense facile, est la seule entre de la place. Les remparts et +les tours sont formidables sur tous les points o des escarpements ne +viennent pas apporter un puissant obstacle l'assaillant.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_269_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_269_sml.jpg" width="407" height="286" alt="Essai de restitution du Krak, d'aprs M. Rey." +title="Essai de restitution du Krak, d'aprs M. Rey." /></a> +<br /> +<span class="caption">Essai de restitution du Krak, d'aprs M. Rey.</span> +</p> + +<p><a name="page_270" id="page_270"></a></p> + +<p>Au nord et l'ouest, la premire ligne se compose de courtines reliant +des tourelles arrondies et couronnes d'une galerie munie +d'chauguettes, portes sur des consoles, formant, sur la plus grande +partie du pourtour de la forteresse, un vritable hourdage de pierre. Ce +couronnement prsente une grande analogie avec les premiers parapets +munis d'chauguettes qui aient exist en France, o nous les voyons +apparatre dans les murailles d'Aigues-Mortes et au chteau de Montbard +en Bourgogne, sous le rgne de Philippe le Hardi. Mais au +Qala'at-el-Hosn, il est impossible de ne pas leur assigner une date bien +antrieure.</p> + +<p>Au-dessus de ce premier rang de dfenses s'tend une banquette borde +d'un parapet crnel avec meurtrires au centre de chaque merlon. Ici +nous retrouvons un usage gnralement suivi en Europe dans les +constructions militaires durant le <small>XII</small><sup>e</sup> et le <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle: les +tourelles dominent la courtine, et des escaliers de quelques marches +conduisent des chemins de ronde sur les plates-formes.</p> + +<p>Chaque tour renferme une salle claire par des meurtrires, et dans les +courtines s'ouvrent des intervalles rguliers de grandes niches +votes en tiers-point, au fond desquelles sont perces de hautes +archres destines recevoir des arbaltes treuil ou d'autres engins +de guerre du mme genre. En France, ds le commencement du <small>XIII</small><sup>e</sup> +sicle, ces dfenses, peu leves au-dessus du niveau du sol, n'taient +dj plus en usage, ayant l'inconvnient de signaler aux assaillants les +points les plus faibles de la muraille; mais, au Krak, nous ne les +trouvons employes que sur les faces de la forteresse couronnant des +escarpes, et, par suite, l'abri du jeu des machines, tandis que vers +le sud les murs sont massifs dans toute leur longueur.</p> + +<p>La tourelle qui se trouve l'angle nord-ouest de la premire enceinte +est surmonte d'une construction arrondie d'environ 4 mtres de hauteur. +Ce fut, selon toute apparence, la base d'un moulin vent, si nous en +jugeons par le nom moderne, Bordj et-Tahouneh (la tour du moulin), ainsi +que par les corbeaux sur lesquels s'appuyaient les potelets et<a name="page_271" id="page_271"></a> les +liens supportant cet ouvrage, qui devait tre en charpente<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>.</p> + +<p>Le sud tant le point le plus vulnrable de la place, c'est l qu'ont +t levs les principaux ouvrages, et c'est surtout dans les tours +d'angles et la tour carre place dans l'axe du chteau (en A) qu'on +s'est efforc de disposer les dfenses les plus importantes. Aussi ces +tours sont-elles bties sur des proportions beaucoup plus considrables +que les autres, et tous les moyens de rsistance s'y trouvent-ils +accumuls. Bien que spare de la seconde enceinte par le foss B rempli +d'eau, cette premire ligne en est assez rapproche pour tre sous la +protection des ouvrages IJK qui la dominent de faon qu'au moment de +l'attaque les dfenseurs du rduit pouvaient prendre part au combat.</p> + +<p>On pntre dans le chteau (en C) par une porte ogivale au-dessus de +laquelle se lit, entre deux lions, l'inscription mutile qu'y fit graver +le sultan Malek ed-Daher-Bybars aprs le sige qui, en 1271, mit le Krak +en son pouvoir.</p> + +<div class="blockquotlat"><p class="c">Au nom du Dieu clment et misricordieux.</p> + +<p>La restauration de ce chteau bni a t ordonne sous le rgne de +notre matre le sultan, le roi puissant, le victorieux, le juste, +le dfenseur de la foi, le guerrier assist de Dieu, le conqurant +favoris de la victoire, la pierre angulaire du monde et de la +religion, le pre de la victoire, Bybars l'associ de l'mir des +croyants, et cela la date du jour de mercredi....</p></div> + +<p>Une rampe vote, formant galerie en pente assez douce pour tre +accessible aux cavaliers, commence au vestibule qui occupe la base du +saillant C et conduit dans les deux enceintes. Elle prsente un systme +d'obstacles accumuls avec un soin minutieux, trs intressant spcimen +de l'art militaire franco-oriental au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle.</p> + +<p>Ce sont d'abord deux portes successives, en avant de chacune desquelles +se voit un regard circulaire perc dans la vote et destin tout la +fois donner du jour et permettre aux assigs<a name="page_272" id="page_272"></a> d'accabler de +projectiles un ennemi qui, ayant russi forcer l'entre du chteau, +aurait pntr dans la galerie.—Puis, la rampe franchit ciel ouvert +le terre-plein de la premire enceinte; elle tourne alors brusquement +sur elle-mme et s'engage dans une seconde galerie o se trouve une +troisime porte. Une herse et des vantaux fermaient jadis cette dernire +porte, en avant de laquelle est un grand mchicoulis carr, semblable +celui qu'on voit la Porte Narbonnaise de la cit de Carcassonne.</p> + +<p>Quand le visiteur a franchi le seuil, il est frapp de l'aspect +imposant, d'une majest triste, que prsente l'intrieur dsert de la +forteresse. Un morne silence y a remplac l'animation et le tumulte des +gens de guerre, et au milieu de ces grands restes d'un pass glorieux, +l'œil rencontre partout des dcombres.</p> + +<p>A droite, en D, se trouve un vestibule vot communiquant avec la +chapelle, qui parat dater de la fin du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle. C'est une nef +termine par une abside arrondie perce d'une petite baie ogivale, qui +mesure dans œuvre 21 mtres de long sur 8<sup>m</sup>,40 de large; sa vote en +berceau est divise en quatre traves par des arcs doubleaux chanfreins +retombant sur des pilastres engags. On reconnat encore ici une +production de l'cole d'o sortaient les architectes qui levrent les +glises de Cluny, de Vzelay et la cathdrale d'Autun.</p> + +<p>De l'autre ct de la cour et presque en face de la chapelle est la +grand'salle, lgante construction paraissant dater du milieu du +<small>XIII</small><sup>e</sup> sicle. Sur toute la longueur rgne une galerie en forme de +clotre, compose de six petites traves; quatre sont fermes par des +arcatures meneaux d'un fort beau style. Les archivoltes des deux +petites portes qui font communiquer la grand'salle avec cette galerie +sont ornes de riches moulures, retombant de chaque ct sur deux +colonnettes, et dans les linteaux monolithes qui les soutiennent se +voient des restes d'cussons malheureusement mutils aujourd'hui.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_273_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_273_sml.jpg" width="489" height="299" alt="Le Chteau du Krak. Etat actuel." +title="Le Chteau du Krak. Etat actuel." /></a> +<br /> +<span class="caption">Le Chteau du Krak. Etat actuel.</span> +</p> + +<p>Quant la salle proprement dite, elle comprend trois grandes traves et +mesure en œuvre 25 mtres de long sur une largeur de 7 mtres. Les +arcs doubleaux et ogives retombent sur des consoles ornes de feuillages +et de figures fantastiques.—Un<a name="page_273" id="page_273"></a><a name="page_274" id="page_274"></a> tage, maintenant dtruit, semble +avoir complt cet difice et a t remplac par des maisons arabes +leves sur les votes.—Une grande fentre surmonte de roses au nord, +une semblable au sud, ainsi que deux fentres s'ouvrant dans la face +orientale de l'difice, clairaient l'intrieur de ce vaisseau.</p> + +<p>Sur l'un des cts du contrefort du porche se lisent deux vers, gravs +en beaux caractres du milieu du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Sit tibi copia, sit sapientia, formaque detur,<br /></span> +<span class="i0">Inquinat omnia sola superbia, si comitetur.<br /></span> +</div></div> + +<p>Cette inscription, place l'entre de la grand'salle o se tenaient +les chapitres de l'Ordre, parat avoir t destine rappeler tous +ses membres l'humilit et l'obissance qui leur taient imposes par +leurs vœux monastiques.</p> + +<p>De cette premire cour un escalier pente trs douce amne au niveau de +la cour suprieure E, o le visiteur trouve sa droite une plate-forme +en pierre de taille (F) qui semble avoir t une aire battre le grain. +A gauche sont des btiments (G) paraissant avoir servi de casernement +pour la garnison. En H, le long de la courtine occidentale se voit une +galerie crnele sur laquelle rgne le chemin de ronde. Au pied sont des +ruines que je crois avoir t des curies ou qui du moins prsentent une +grande analogie avec celles qui existent encore au chteau de +Carcassonne. A l'extrmit mridionale de cette esplanade se voient des +tours, les plus leves de toutes les dfenses du chteau, dont elles +commandent les approches. Elles renferment chacune plusieurs tages de +salles disposes pour servir les unes de magasins, les autres de logis +pour les dfenseurs. De leurs plates-formes crneles les sentinelles +dcouvraient au loin la prsence de l'ennemi. Entre la premire et la +seconde tour, un pais massif tient lieu de courtine; il est large de 18 +mtres et forme une place d'armes sur laquelle pouvaient aisment tre +installs plusieurs engins....</p> + +<p>Le parapet de la muraille occidentale du rduit est dras sur presque +toute sa longueur. La tour (O) qui s'lve en arrire de la grand'salle +est le seul ouvrage important de cette face du chteau. Au pied +s'tendent de gigantesques talus en maonnerie ayant la fois pour +objet de prmunir les dfenses contre l'effet<a name="page_275" id="page_275"></a> des tremblements de +terre, et, en cas de sige, d'arrter les travaux des mineurs.—Vers +l'extrmit nord-est de l'enceinte est plac l'ouvrage P, tour +barlongue, tout fait analogue celles qui se voient, en France, au +palais des Papes et dans les murailles d'Avignon. Malheureusement la +salle intrieure de cet ouvrage, qui se trouve au niveau du chemin de +ronde des remparts, a t transforme en habitation par une famille +d'Ansaris et tellement obstrue par des cloisons en pis qu'il est +impossible de reconnatre les dispositions primitives.</p> + +<p>Au-dessous de ce vaste ensemble de la seconde enceinte se trouvent de +profondes citernes qui servent encore aujourd'hui aux habitants de la +forteresse. Les anciens orifices ayant disparu sous les dcombres, les +Arabes en tirent l'eau par un trou perc dans la vote, non loin de la +grand'salle.</p> + +<p>...Cette place formidable, le Krak des Chevaliers, qui avait rsist au +frre de Saladin, d'o les Hospitaliers avaient domin pendant plus d'un +sicle la sultanie de Hamah, tomba en 1271 entre les mains du sultan +d'gypte. Voici la relation de sa capture, telle qu'elle est dans +Ibn-Ferrat:</p> + +<p>Le sultan arriva devant Hosn-el-Akrad; le 20, les faubourgs du chteau +furent pris, et le Soudan de Hamah, Melik-el-Mansour, arriva avec son +arme. Le sultan alla sa rencontre, mit pied terre et marcha sous +ses tendards. L'mir Sef-Eddin, prince de Sahyoun, et Nedjem-Eddin, +chef des Ismaliens, vinrent aussi les rejoindre. Dans les derniers +jours de redjeb, les machines furent dresses. Le 7 de chaaban, le +bachourieh (ouvrage avanc) fut pris de vive force. On fit une place +pour le sultan, de laquelle il lanait des flches. Il distribua de +l'argent et des robes d'honneur. Le 16 de chaaban, une des tours fut +rompue, les musulmans firent une attaque, montrent au chteau et s'en +emparrent. Les Francs se retirrent sur le sommet de la colline ou du +chteau; d'autres Francs et des chrtiens furent amens en prsence du +sultan, qui les mit en libert par amour pour son fils. On amena les +machines dans la forteresse et on les dressa contre la colline. En mme +temps, le sultan crivit une lettre suppose au nom du commandant des +Francs Tripoli, adresse ceux qui taient dans le chteau et par +laquelle il leur ordonnait de le<a name="page_276" id="page_276"></a> livrer. Ils demandrent alors +capituler. On accorda la vie sauve la garnison, sous condition de +retourner en Europe.</p> + +<p>Le Krak semble avoir servi d'arsenal aux infidles durant les dernires +annes de la guerre contre les Francs.</p> + +<p class="rth20"> +D'aprs <span class="smcap">G. Rey</span>, <i>tudes sur les monuments de l'architecture<br /> +militaire des Croiss en Syrie et dans l'le de<br /> +Chypre</i>. Paris, 1871, in-4 (Collection de Documents<br /> +indits).<br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="IV-9" id="IV-9"></a>IV—QUELQUES RSULTATS DES CROISADES.</h3> + +<p>L'Occident a emprunt l'Orient, la suite des Croisades, des produits +naturels dont l'acclimatation dans nos rgions a modifi grandement +l'tat de la civilisation matrielle.</p> + +<p>Ces produits appartiennent en gnral non la faune, mais la flore de +l'Orient. Sans doute les Occidentaux apprirent connatre les animaux +fabuleux des pays d'outre-mer; Louis IX, par exemple, reut des +Mamelucks d'gypte un lphant qu'il donna ensuite au roi d'Angleterre; +il rapporta aussi des chiens de chasse tatars dont les descendants +furent longtemps nombreux dans la meute royale; les girafes excitaient +surtout la stupfaction populaire. Mais c'taient l des curiosits plus +propres enfanter des contes et des fables qu' transformer les +conditions matrielles de la vie. L'introduction, dans l'agriculture +europenne, d'un certain nombre de plantes orientales, eut une tout +autre importance. Le ssame, le caroubier, originaires de Syrie, ont +gard jusqu' nos jours leurs noms arabes. Le safran avait t import +ds le <small>X</small><sup>e</sup> sicle par les Arabes en Espagne; ce sont les Croisades qui +en ont rpandu la culture dans le reste de<a name="page_277" id="page_277"></a> la chrtient; une lgende +veut qu'un plerin ait rapport en Angleterre, dans un bton creux, un +oignon de safran recueilli en terre sainte. La culture de la canne +sucre, presque abandonne en Sicile et dans l'Italie du sud, fut +revivifie par la dcouverte des plantations florissantes de la Syrie.</p> + +<p>Beaucoup de crales et d'arbrisseaux se sont du reste introduits +obscurment; les graines d'Orient se propagrent, transportes par +hasard dans les sacs des plerins, d'tape en tape, de jardin en +jardin, de pays pays. Le mas n'apparat en Italie qu'aprs la +conqute de Constantinople par les Croiss de la quatrime croisade. La +culture du riz ne prit chez nous un grand dveloppement qu'aprs les +expditions d'outre-mer. L'origine arabe des noms du limon et de la +pistache indique suffisamment leur provenance. Jacques de Vitry compte +encore le limon parmi les plantes de la Palestine, trangres +l'Europe. L'abricot, appel souvent au moyen ge prune de Damas ou +<i>damas</i>, a t rapport, dit-on, par le comte d'Anjou; Damas est encore +aujourd'hui clbre pour la richesse de ses vergers, et spcialement +cause des quarante varits d'abricots qu'on y rcolte. Le petit oignon +si connu de nos mnagres, l'chalote, nous est venu d'Ascalon (italien, +<i>scalogno</i>; allemand, <i>aschlauch</i>). Le melon d'eau, rest jusqu' nos +jours un lment trs important de l'alimentation des populations du +sud-ouest de l'Europe, semble avoir t acclimat pendant l'ge des +Croisades. Les Italiens lui donnent le nom byzantin d'<i>anguria</i>, et les +Franais le nom arabe de <i>pastque</i>.</p> + +<p>Ce ne sont pas seulement des produits de la nature jusque-l inconnus ou +peu connus que les Croisades mirent en vogue chez nous, elles rendirent +familires une foule de procds industriels et d'objets manufacturs. +<i>Coton</i> est un mot arabe (<i>al-Koton</i>). Les cotonnades, les indiennes, se +sont rpandues des bazars de Syrie sur nos marchs, de mme que les +mousselines (de Mossoul) et les bougrans (de Bokhara). Le mot +<i>baldaquin</i> dsignait l'origine une toffe prcieuse tire de Baldach +ou Bagdad; <i>damas</i> s'entendait d'un tissu prcieux, de couleurs varies, +spcialement fabriqu Damas.—Les magnaneries et les tissages de soie, +richesse de la Syrie, firent entrer ds lors la soie,<a name="page_278" id="page_278"></a> jusque-l peu +prs inabordable pour les Occidentaux, dans l'habillement ordinaire des +riches. Ajoutez le satin, le samit ou velours. Les mots <i>baphus</i>, +<i>dibaphus</i> et <i>diaspre</i>, <i>diapr</i> viennent de Constantinople ([Greek: +dibaphos, diasporon δἱβαφος, διἁσπορον]); ils dsignaient des toffes de soie +diversement teintes. Les tapis orientaux furent adopts pour couvrir les +planchers et tendre les murailles. On commena en fabriquer en Europe +d'aprs les modles exotiques dont on s'appliqua copier les couleurs +et les motifs: lions, griffons, animaux fabuleux. On fit de mme pour +les belles broderies mles de fils d'or et de perles dont on dcora les +nappes d'autel. Saint Bernard tonnait dj contre cet usage qui +consistait dcorer avec toutes sortes de btes effrayantes les objets +d'art destins au service divin. Avec combien peu de succs! c'est ce +dont tmoignent les parements d'autel du moyen ge qui sont parvenus +jusqu' nous, par exemple ceux de la cathdrale d'Halberstadt et ceux du +trsor de la cathdrale d'Aix-la-Chapelle. Un style original ne naquit +en Europe, pour la fabrication des tapis et des broderies, que bien +avant dans le <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle; le nom de <i>sarrasinois</i> donn aux +fabricants de tapis au temps de Philippe Auguste en est la preuve.</p> + +<p>Les Croisades eurent une action trs sensible sur les modes et sur les +costumes, non seulement parce que les tailleurs eurent dsormais leur +disposition de nouvelles toffes (comme le <i>camelot</i>, toffe en laine de +chameau, fabrique Tripoli), mais parce qu'ils imitrent les commodes +et somptueux costumes de l'Orient: <i>caftans</i>, <i>burnous</i>, <i>hoquetons</i>. Il +n'est pas jusqu' l'habit, la <i>joppe</i> des archers et des chasseurs +allemands, qu'on pourrait tre tent de prendre pour un vestige du vieux +costume bavarois, qui ne provienne de l'arabe <i>djobba</i> travers +l'italien <i>giuppa</i> et le franais <i>jupe</i>.—Les modes byzantines et +musulmanes trouvrent surtout accueil, comme il est naturel, auprs des +nobles dames. De longs vtements, lgers et souples, avec des manches +pendantes, firent fureur, et pour l'arrangement des cheveux on adopta +toutes sortes d'artifices usits Byzance. C'est cette poque qu'il +devint d'usage, pour les dames, de se farder avec du safran. Aux +Vnitiens on doit la propagation des miroirs, qui remplacrent les +plaques de mtal<a name="page_279" id="page_279"></a> poli dont on se servait auparavant. Les confortables +pantoufles ou <i>babouches</i> ont pass de la Perse, leur pays d'origine, +chez les Francs par l'intermdiaire de Sarrasins.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_279_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_279_sml.jpg" width="428" height="287" alt="Constructions latines en terre sainte.—Chteau de +Tancrde Tibriade." +title="Constructions latines en terre sainte.—Chteau de +Tancrde Tibriade." /></a> +<br /> +<span class="caption">Constructions latines en terre sainte.—Chteau de +Tancrde Tibriade.</span> +</p> + +<p><a name="page_280" id="page_280"></a></p> + +<p>Les Francs empruntrent encore aux infidles nombre de coutumes +relatives la tenue et l'hygine du corps. Se raser passait au +<small>XII</small><sup>e</sup> sicle pour un trait caractristique des Occidentaux, tandis que +l'Oriental y voyait une honte et en faisait le chtiment des poltrons. +On voit, dans les chroniques de terre sainte, des mahomtans se raser la +barbe pour avoir l'air de chrtiens; c'tait de leur part une ruse de +guerre. Mme dans les miniatures du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, les musulmans sont +reconnaissables leurs belles barbes, les chrtiens leurs faces +glabres. Cependant le port de la barbe se rpandit peu peu, d'abord +parmi les plerins, puis parmi les Francs de Syrie, puis en Europe. Les +ablutions et les bains de vapeur devinrent aussi plus frquents, chez +les Francs, par suite des exigences du climat asiatique et de la +contagion de l'exemple.</p> + +<p>Les chevaliers d'Occident eurent beaucoup apprendre des Sarrasins en +ce qui touche l'quipement militaire: les tentes, les hastes en roseau +ornes de banderolles, et les fers de lance damasquins, le lger +bouclier main appel <i>targe</i> ou rondache (arabe, <i>al-daraka</i>), le +hoqueton, dj nomm, qui tait un justaucorps de dessous, rembourr de +ouate de coton, les pigeons voyageurs, l'arbalte. Encore en 1097, les +Croiss ne connaissaient pas l'arbalte et s'enfuyaient devant les Turcs +qui en taient arms, tandis que, dj au deuxime concile de Latran +(1139), ceux qui employaient cette arme contre des chrtiens taient +menacs d'excommunication. L'arbalte ne fut employe par les chrtiens +au <small>XII</small><sup>e</sup> sicle qu'en Palestine, dans les combats contre les +infidles, qui on l'avait emprunte. Les ingnieurs francs +s'instruisirent aussi infiniment l'cole de l'Orient en mcanique, en +balistique, en pyrotechnie et dans la science des fortifications.</p> + +<p>La civilisation du moyen ge doit en outre aux Croisades une institution +clbre, celle des armoiries hraldiques. Si, avant les Croisades, les +chevaliers avaient dj l'habitude de faire peindre des ornements sur +leurs boucliers, on ne se transmettait pas, comme on le fit depuis, ces +ornements de gnration en gnration. Le systme des armoiries +rgulires et hrditaires naquit en Orient. Les couleurs, en blason, +portent des noms arabes (<i>azur</i>,<a name="page_281" id="page_281"></a> bleu; <i>gueule</i>, rouge, de <i>gl</i>, la +rose; <i>sinople</i>, vert)<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>. Le lambrequin n'est autre chose que le +<i>kouffieh</i> arabe, c'est--dire des draperies franges, mises sous le +casque pour prserver la nuque des caresses brlantes du soleil. Dans la +langue du blason, les pices d'or s'appellent <i>bezants</i>. La croix +hraldique est une croix byzantine. Les animaux hraldiques sont des +animaux d'Orient.</p> + +<p>Enfin, un objet qu'au premier abord on serait prt considrer comme +chrtien par excellence, le chapelet, n'a t gnralement connu et +adopt par les chrtiens d'Occident qu' la suite des Croisades. Il +tait d'un usage universel chez les asctes et les dvots de l'Orient +ds la fin du <small>IX</small><sup>e</sup> sicle; il leur tait venu de l'Inde bouddhiste, +qui avait eu besoin d'une machine pour dfiler rgulirement les +interminables prires de sa monotone liturgie. Les musulmans ont encore +aujourd'hui des chapelets suspendus leur ceinture, comme les religieux +de l'glise catholique. Est-il rien de plus caractristique des changes +internationaux qui s'oprrent la faveur des expditions de terre +sainte?</p> + +<p class="rth20"> +D'aprs <span class="smcap">H. Prutz</span>, <i>Kulturgeschichte der Kreuzzge</i>, Berlin,<br /> +1883, in-8.<br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="V-9" id="V-9"></a>V—LA CONQUTE DE LA PRUSSE PAR LES CHEVALIERS TEUTONIQUES.</h3> + +<p>Jacques de Vitry rapporte qu'un honnte et religieux Allemand, inspir +par la Providence, fit btir Jrusalem, o il habitait avec sa femme, +un hpital pour ses compatriotes. C'tait<a name="page_282" id="page_282"></a> vers l'anne 1128. Si +l'honnte et religieux Allemand avait rv l'avenir comme fit Jacob le +patriarche, un tonnant spectacle se ft droul devant lui. Il aurait +vu les infirmiers de son hpital, non contents du soin des malades, +s'armer et devenir l'Ordre militaire des Teutoniques, l'ordre nouveau +grandir auprs de ses ans, les Templiers et les Hospitaliers, et +s'avancer ce point dans la faveur du pape, de l'empereur et des rois, +qu'il ajoute les privilges aux privilges, les domaines aux domaines, +et que le chteau du grand matre se dresse parmi les plus superbes de +la Palestine. Tout coup un changement de dcor lui et montr les +Teutoniques portant leurs manteaux blancs croix noire des bords du +Jourdain ceux de la Vistule, combattant, au lieu du cavalier sarrasin +vtu de laine blanche, le Prussien couvert de peaux de btes; dtruisant +un peuple pour en crer un autre, btissant des villes, donnant des +lois, gouvernant mieux qu'aucun prince au monde, jusqu'au jour o, comme +nervs par la fortune, ils sont attaqus la fois par leurs sujets et +par leurs ennemis.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Les Prussiens, que les Chevaliers Teutoniques ont dtruits, taient un +peuple de race lithuanienne, mlang d'lments finnois; ils habitaient +au bord de la Baltique, entre la Vistule et le Pregel.</p> + +<p>Au dbut du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, une tentative fut faite pour convertir les +Prussiens; ils taient rests jusque-l trangers la civilisation +chrtienne. Le moine Christian, sorti du monastre pomranien d'Oliva, +avant-poste chrtien jet quelques kilomtres de la terre paenne, +franchit la Vistule et btit sur la rive droite quelques glises. Ce fut +assez pour que le pape prt sous la protection des aptres Pierre et +Paul le pays tout entier et institut Christian vque de Prusse. Le +nouveau diocse tait conqurir; pour donner des soldats l'vque, +le pape fit prcher la croisade contre les Sarrasins du Nord. La folie +de la croix tait alors apaise, et les chevaliers avaient plusieurs +reprises marqu leurs<a name="page_283" id="page_283"></a> prfrences pour les croisades courtes. Les papes +s'accommodaient, non sans regret, aux ncessits du temps, et les +indulgences taient aussi abondantes pour le Bourguignon crois contre +les Albigeois, ou pour le chevalier saxon crois contre les Prussiens, +qu'elles l'avaient t jadis pour Godefroi de Bouillon ou pour Frdric +Barberousse. Le chemin n'est ni long ni difficile, disaient les +prcheurs de la croisade albigeoise, et copieuse est la rcompense. +Ainsi parlaient les prcheurs de la croisade prussienne.</p> + +<p>Plusieurs armes marchrent contre les Sarrasins du nord; mais elles ne +firent que passer, pillant, brlant, puis livrant aux reprsailles des +Prussiens exasprs les glises chrtiennes. En 1224, les Barbares +massacrent les chrtiens, dtruisent les glises, passent la Vistule +pour aller incendier le monastre d'Oliva, et la Drevenz pour aller +ravager la Pologne. Ce pays tait alors partag entre les deux fils du +roi Casimir; l'un d'eux, Conrad, avait la Mazovie, et, voisin de la +Prusse, il portait tout le poids d'une guerre qui n'avait jamais t si +terrible. Ne se fiant plus des secours irrguliers et dangereux, il se +souvint que l'vque de Livonie, en fondant un ordre chevaleresque, +avait mis la croisade en permanence sur le sol paen, et il dputa vers +le grand matre des Teutoniques pour lui demander son aide.</p> + +<p>Le grand matre qui s'adressa Conrad tait Hermann de Salza, le plus +habile politique du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, o il a t ml toutes les +grandes affaires. Dans ce temps de lutte sans merci entre l'empire et la +papaut, o les deux chefs de la chrtient se hassaient mutuellement, +le pape excommuniant l'empereur, l'empereur dposant le pape, l'un et +l'autre se couvrant d'injures et se comparant qui l'Antchrist, qui +aux plus vilaines btes de l'Apocalypse, Hermann demeura l'ami et mme +l'homme de confiance de Frdric et de Grgoire IX. Il n'est pas prudent +d'associer un pareil homme une entreprise politique en lui offrant une +part dans les bnfices: s'il ne cherchait point grossir cette part, +quoi servirait cette habilet? Conrad de Mazovie et Christian d'Oliva +espraient sans doute que les Teutoniques feraient leur besogne +moyennant quelque cession de territoire sur laquelle on reviendrait dans +la suite, mais ils s'aperurent qu'ils s'taient<a name="page_284" id="page_284"></a> tromps. Conrad offre + l'Ordre le pays de Culm, entre l'Ossa et la Drevenz, toujours disput +entre les Polonais et les Prussiens et qui alors tait conqurir. +Hermann accepte, mais il demande l'empereur de confirmer cette +donation et d'y ajouter celle de la Prusse entire. L'empereur, en sa +qualit de matre du monde, cde au grand matre et ses successeurs +l'antique droit de l'empire sur les montagnes, la plaine, les fleuves, +les bois et la mer <i>in partibus Prussi</i>. Hermann demande la +confirmation pontificale, et le pape, son tour, lui donne cette terre +qui appartenait Dieu; il fait de nouveau prcher la croisade contre +les infidles, prescrivant aux chevaliers de combattre de la main droite +et de la main gauche, munis de l'armure de Dieu, pour arracher la terre +des mains des Prussiens, et ordonnant aux princes de secourir les +Teutoniques. Aprs les premires victoires, il dclarera de nouveau la +Prusse proprit de saint Pierre; il la cdera de nouveau aux +Teutoniques, de faon qu'ils la possdent librement et en toute +proprit, et menacera quiconque les voudrait troubler dans cette +possession de la colre du Tout-Puissant et des bienheureux Pierre et +Paul, ses aptres.</p> + +<p>Quand tout fut en rgle, en 1230, la guerre commena. La premire fois +que les Prussiens aperurent dans les rangs des Polonais ces cavaliers +vtus du long manteau blanc sur lequel se dtachait la croix noire, ils +demandrent un de leurs prisonniers qui taient ces hommes et d'o ils +venaient. Le prisonnier, rapporte Pierre de Dusbourg, rpondit: Ce sont +de pieux et preux chevaliers envoys d'Allemagne par le seigneur pape +pour combattre contre vous, jusqu' ce que votre dure tte plie devant +la sainte Eglise. Les Prussiens rirent beaucoup de la prtention du +seigneur pape. Les chevaliers n'taient pas si gais. Le grand matre +avait dit Hermann Balke, en l'envoyant combattre les paens avec le +titre de matre de Prusse: Sois fort et robuste; car c'est toi qui +introduiras les fils d'Isral, c'est--dire tes frres, dans la terre +promise. Dieu t'accompagnera! Mais cette terre promise parut triste aux +chevaliers, quand ils l'aperurent pour la premire fois d'un chteau +situ sur la rive gauche de la Vistule, non loin de Thorn, et qu'on +appelait d'un joli<a name="page_285" id="page_285"></a><a name="page_286" id="page_286"></a> nom, <i>Vogelsang</i>, c'est--dire le chant des +oiseaux. Peu nombreux en face d'une multitude infinie d'ennemis, ils +chantaient le cantique de la tristesse, car ils avaient abandonn la +douce terre de la patrie, terre fertile et pacifique, et ils allaient +entrer dans une terre d'horreur, dans une vaste solitude emplie +seulement par la terrible guerre.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_285_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_285_sml.jpg" width="466" height="290" alt="Le chteau des Chevaliers Teutoniques, Marienbourg en +Prusse." +title="Le chteau des Chevaliers Teutoniques, Marienbourg en +Prusse." /></a> +<br /> +<span class="caption">Le chteau des Chevaliers Teutoniques, Marienbourg en +Prusse.</span> +</p> + +<p>Au temps de la plus grande puissance de l'Ordre, c'est--dire vers +l'anne 1400, il y avait en Prusse un millier de chevaliers. Le nombre +en tait incomparablement moins considrable au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, surtout +au dbut de la conqute, quand l'Ordre, faible encore, avait ses membres +dissmins en Allemagne, en Italie et en terre sainte. La <i>Chronique de +l'Ordre</i> ne raconte que de petits combats, o les Teutoniques, peu +nombreux, dlaisss par leurs frres des commanderies d'Allemagne et peu +srs des colons, s'enferment dans des forteresses dont les faibles +garnisons maintiennent difficilement leurs communications par la +Vistule. Dix ans aprs que la guerre a commenc, plusieurs villes tant +dj fondes, les chevaliers de Culm envoient trois fois Reden pour +demander <i>un</i> chevalier de les venir assister. Ils dputent ensuite +vers le grand matre en Allemagne, puis en Bohme et en Autriche, +mandant que tout est perdu si on ne les secourt: dix chevaliers arrivent +avec trente chevaux, et c'est assez pour qu'il y ait une grande joie +Culm. Quant aux troupes de croiss que les bulles pontificales +expdiaient frquemment en Prusse, elles n'ont jamais t nombreuses, et +l'imagination des vieux chroniqueurs s'est laisse aller des +exagrations grotesques. Lorsque Dusbourg raconte que le roi de Bohme +Ottokar a pntr jusqu'au fond du Samland avec une arme de 60 000 +hommes, qui n'auraient certainement pu se mouvoir ni se nourrir dans ce +pays, il est probable qu'il ajoute deux zros. Ainsi, c'est un petit +nombre de chevaliers, assists par de petites troupes de croiss et par +les contingents militaires des colons, qui ont entrepris la conqute de +la Prusse, dont la population n'a gure d dpasser 200 000 mes. La +supriorit de l'armement, qui faisait de chaque Teutonique comme une +forteresse ambulante, la meilleure tactique, l'art de la fortification, +les divisions des Prussiens, leur incurie et cette incapacit des tribus +barbares prvoir<a name="page_287" id="page_287"></a> l'avenir et y pourvoir, expliquent le succs +dfinitif, comme le petit nombre des forces engages fait comprendre la +longueur de la lutte.</p> + +<p>La conqute tait comme un flot, qui avanait et reculait sans cesse. +Une arme de croiss arrivait-elle: l'Ordre dployait sa bannire. On se +mettait en route prudemment, prcd par des claireurs spcialement +dresss cette besogne. Presque toujours on surprenait l'ennemi. On +occupait certains points bien choisis, sur des collines d'o l'on +dcouvrait au loin la campagne. On creusait des fosss, on plantait des +palissades et l'on btissait la forteresse. Au pied s'levait un +village, fortifi aussi et dont chaque maison tait mise en tat de +dfense: l on tablissait des colons, venus avec les croiss; c'taient +des ouvriers ou des laboureurs qui avaient quitt leur pays natal pour +aller chercher fortune en terre nouvelle, accompagns de leurs femmes et +de leurs enfants, tous portant la croix comme les chevaliers. Il fallait +faire vite, car chaque croisade durait un an peine. Les croiss +partis, la forteresse tait expose aux reprsailles de l'ennemi; +souvent elle tait enleve, brle, et le village dtruit; puis les +Prussiens envahissaient le territoire auparavant conquis, et les +chevaliers, enferms dans les chteaux, attendaient avec anxit le +messager qui annonait l'arrive d'un secours. Il fallait s'accoutumer +ce flux et ce reflux perptuels. Sur les hauteurs et dans les les des +lacs, on avait prpar des maisons de refuge, o les colons, l'alarme +donne, cherchaient un asile, et ces retraites prcipites taient si +habituelles que des cabaretiers demandaient et obtenaient pour eux <i>et +leurs descendants</i> le privilge de vendre boire dans les lieux de +refuge.</p> + +<p>Les chevaliers firent leur premier et plus solide tablissement dans +l'angle form par la Vistule, entre les embouchures de la Drevenz et de +l'Ossa, o Thorn et Culm furent btis ds l'anne 1232. Aujourd'hui +encore, les souvenirs et les monuments de la conqute se pressent dans +le Culmerland. Le Culmerland soumis, la conqute suivit la Vistule, dont +tout le cours fut bientt command par les forteresses de Thorn, Culm, +Marienwerder et Elbing. Ds lors les Teutoniques furent en communication +par la Baltique avec la mre patrie allemande; mais,<a name="page_288" id="page_288"></a> sur le continent, +ils taient spars de l'Allemagne par le duch slave de Pomranie, +voisin peu sr, qui voyait avec inquitude, et il avait raison, des +conqurants allemands s'tablir en pays slave. La guerre que le duc +pomranien Swantepolk fit l'Ordre en 1241 fut le signal d'une premire +rvolte des Prussiens, qui dura onze annes et qui fut terrible. Les +chevaliers l'emportrent, et le bruit de ces luttes et de ces victoires +attira de nouveaux croiss, parmi lesquels parut, en 1254, le roi de +Bohme, Ottokar. Pour la premire fois, des chrtiens pntrent alors +dans le bois sacr de Romowe; Kœnigsberg est bti, et son cusson, o +figure un chevalier dont le casque est couronn, a gard, comme son nom, +le souvenir du roi de Bohme. Ottokar conta qu'il avait baptis tout un +peuple et port jusqu' la Baltique les limites de son empire; mais +c'tait une vanterie, comme les aimaient les Slaves du moyen ge, qui +faisaient moins de besogne que de bruit. Les chevaliers, au contraire, +usant pour le mieux des ressources qui leur arrivaient, reprenaient et +poursuivaient srieusement la conqute. La premire rvolte peine +apaise, ils envoyrent des colons fonder Memel, au del du <i>Haff</i> +courlandais. Ds l'anne 1237, l'ordre des Porte-Glaive, conqurant de +la Livonie, s'tait fondu dans celui des Teutoniques, qui aspiraient +dominer toute la Baltique orientale et tenaient dj cent milles de la +cte.</p> + +<p>Cette lutte fut l'ge hroque de l'Ordre. Pendant ces annes terribles, +les chevaliers sont soutenus par la foi. Dans les chteaux assigs, o +ils tiennent contre toute esprance, mangeant chevaux et harnais, ils +adressent d'ardentes prires la mre de Dieu. Avant de se jeter sur +l'ennemi, ils couvrent leurs paules des cicatrices que fait la +discipline. C'tait une dure race. Un chevalier usa sur sa peau +ensanglante plusieurs cottes de mailles, et beaucoup dormaient ceints +de grosses ceintures de fer....</p> + +<p>Colons et chevaliers ont la fin du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle terre gagne. Leurs +chteaux et leurs villes sont assis solidement sur le sol de la Prusse, +et ce qui reste des vaincus ne remuera plus. Les conqurants avaient us +d'abord de mnagements, laissant aux paysans leur libert et aux nobles +leur rang, aprs qu'ils avaient<a name="page_289" id="page_289"></a> reu le baptme. Ils faisaient +instruire les enfants dans les monastres; mais ces Prussiens ainsi +levs avaient t les plus dangereux ennemis. Pendant et aprs les +rvoltes, il n'y eut plus de droit pour les vaincus: les Allemands en +turent un nombre norme; ils transportrent les survivants d'une +province dans une autre, et les classrent, non d'aprs leur rang +hrditaire, mais d'aprs leur conduite envers l'Ordre, brisant la +fois l'attache au sol natal et l'antique constitution du peuple. L'Ordre +garda quelques gards pour les anciens nobles qui avaient mrit par +leur conduite de demeurer libres et honors; il employa aussi des +Prussiens divers services publics, mais le nombre de ces privilgis +tait restreint, et la masse des vaincus tomba dans une condition +voisine de la servitude.—Un peuple fut supprim pour faire place une +colonie allemande.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">E. Lavisse</span>, <i>tudes sur l'histoire de Prusse</i>,<br /> +Paris, Hachette, 1885, in-16. <i>Passim.</i><br /> +</p> + +<p><a name="page_290" id="page_290"></a></p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X<br /><br /> +<small><span class="sans">LES VILLES</span></small></h2> + +<p class="hang">P<small>ROGRAMME</small>.—<i>Progrs des populations urbaines et rurales en +Occident.—Les communes. L'industrie, le commerce, les mtiers, les +foires.</i></p> + +<hr /> + +<h4>BIBLIOGRAPHIE.</h4> + +<p>M. A. Giry et ses lves ont renouvel de nos jours l'<b>histoire des +communes franaises</b> au moyen ge; leurs ouvrages seront prfrs +ceux, qui furent classiques, de Guizot et d'Aug. Thierry; mais ils +n'ont publi que des monographies, dont les principales sont: A. +Giry, <i>Histoire de la ville de Saint-Omer</i>, Paris, 1877, in-8;—le +mme, <i>Les tablissements de Rouen</i>, Paris, 1883-1885, 2 vol. +in-8;—M. Prou, <i>Les coutumes de Lorris</i>, Paris, 1884, in-8;—A. +Lefranc, <i>Histoire de la ville de Noyon</i>, Paris, 1887, +in-8;—L.-H. Labande. <i>Histoire de Beauvais</i>, Paris, 1892, +in-8.—Le sujet a t trait d'ensemble par MM. A. Luchaire (<i>Les +communes franaises l'poque des Captiens directs</i>, Paris, 1890, +in-8) et J. Flach (<i>Les origines de l'ancienne France</i>, t. II, +Paris, 1893, in-8).—Excellent rsum, par A. Giry et A. Rville, +dans l'<i>Histoire gnrale du <small>IV</small><sup>e</sup> sicle nos jours</i>, II (1893), +p. 411-476.</p> + +<p>Sur l'<b>histoire des populations urbaines en Allemagne</b>, il y a +beaucoup de livres considrables, pour la plupart systmatiques: G. +L. v. Maurer, <i>Geschichte der Stdteverfassung in Deutschland</i>, +Erlangen, 1869-1873, 4 vol. in-8;—C. Hegel, <i>Stdte und Gilden +der germanischen Vlker im Mittelalter</i>, Leipzig, 1891, 2 vol. +in-8;—G. v. Below, <i>Der Ursprung der deutschen Stdteverfassung</i>, +Dsseldorf, 1892, in-8;—J. E. Kuntze, <i>Die deutschen +Stdtegrndungen oder Rmerstdte und deutsche Stdte im +Mittelalter</i>, Leipzig, 1891, in-8.—Cf. H. Pirenne, <i>L'origine des +constitutions urbaines au moyen ge</i>, dans la <i>Revue historique</i>, +LIII (1893) et LVII (1895).</p> + +<p><b>En Italie</b>: Fr. Lanzani, <i>Storia dei comuni italiani dalle origini +al 1313</i>, Milano, 1882, in-8;—N. F. Faraglia, <i>Il comune +nell'Italia meridionale</i>, Napoli, 1883, in-8.</p> + +<p><b>En Angleterre</b>: Ch. Gross, <i>The Gild Merchant</i>, Oxford, 1890, 2 vol. +in-8.<a name="page_291" id="page_291"></a></p> + +<p>L'<b>histoire du commerce et de l'industrie en France</b> n'a pas encore +t traite convenablement d'ensemble. Aux ouvrages gnraux de MM. +Pigeonneau (<i>Histoire du commerce de la France</i>, t. I<sup>er</sup>, Paris, +1885, in-8) et Levasseur (<i>Histoire des classes ouvrires en +France</i>, 1859, 2 vol. in-8), il faut prfrer des monographies +telles que celles de MM. F. Bourquelot (<i>Les foires de Champagne</i>, +Paris, 1865, in-4), G. Fagniez (<i>tudes sur l'industrie et la +classe industrielle Paris au <small>XIII</small><sup>e</sup> et au <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle</i>, +Paris, 1877, in-8), L. Delisle (<i>Mmoire sur les oprations +financires des Templiers</i>, Paris, 1889, in-4). Le livre de C. +Piton (<i>Les Lombards en France et Paris</i>, Paris, 1891-1892, 2 +vol. in-8) est malheureusement insuffisant.—<b>Pour l'Allemagne</b>: A. +Doren, <i>Untersuchungen zur Geschichte der Kaufmannsgilden im +Mittelalter</i>, Leipzig, 1893, in-8.—<b>Pour l'Angleterre</b>: W. +Cunningham, <i>The growth of English industry and commerce during the +early and middle ages</i>, Cambridge, 1890, in-8;—W. Ashley, <i>An +introduction to English economic history and theory</i>, t. I<sup>er</sup>, +London, 1888, in-8.—<b>Pour l'Orient</b>: W. Heyd, <i>Histoire du commerce +du Levant au moyen ge</i>, Leipzig, 1885-1886, 2 vol. in-8, tr. de +l'all.</p> + +<p>L'<b>histoire des populations rurales, en France</b>, a t l'objet de +quelques travaux d'ensemble (Bonnemre, Dareste, Doniol), qui n'ont +plus de valeur. Une monographie locale est clbre: L. Delisle, +<i>tudes sur la condition de la classe agricole et sur l'tat de +l'agriculture en Normandie pendant le moyen ge</i>, Paris, 1851, +in-8.—Sur la vie rurale <b>en Allemagne</b>: K. Th. v. Inama-Sternegg, +<i>Deutsche Wirtschaftsgeschichte</i>, t. II (du <small>X</small><sup>e</sup> au <small>XII</small><sup>e</sup> +sicle), Leipzig, 1891, in-8; et K. Lamprecht, <i>Deutsches +Wirtschaftsleben im Mittelalter</i>, Leipzig, 1886, 4 vol. in-8.—<b>En +Angleterre</b>: F. Seebohm, <i>English village community</i>, London, 1883, +in-8;—J. E. Thorold Rogers, <i>The history of agriculture and +prices in England</i>, t. I<sup>er</sup>, Oxford, 1866, in-8;—le mme, <i>Six +centuries of work and wages</i>, Oxford, 1884, in-8;—P. Vinogradoff, +<i>Villainage in England</i>, Oxford, 1892, in-8.</p> + +<hr /> + +<h3><a name="I-10" id="I-10"></a>I—LES COMMUNES FRANAISES A L'POQUE DES CAPTIENS DIRECTS.</h3> + +<p>Si la science contemporaine a fait faire des progrs l'histoire du +mouvement communal, c'est prcisment parce qu'elle cherche moins +l'expliquer qu' le connatre.—La question<a name="page_292" id="page_292"></a> des origines de cette +rvolution, jadis si controverse, on a compris de nos jours qu'elle +tait insoluble, en l'absence de documents relatifs la constitution +municipale des cits et des bourgs pendant quatre cents ans, du <small>VIII</small><sup>e</sup> +sicle au <small>XI</small><sup>e</sup>.</p> + +<p>L'association<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a> est un fait qui n'est ni germanique ni romain; il est +universel et se produit spontanment chez tous les peuples, dans toutes +les classes sociales, quand les circonstances exigent ou favorisent son +apparition. Les hypothses des germanistes et des romanistes sont donc +gratuites. La rvolution communale est un vnement national. La commune +est ne, comme les autres formes de l'mancipation populaire, du besoin +qu'avaient les habitants des villes de substituer l'exploitation limite +et rgle l'exploitation arbitraire dont ils taient victimes. Il faut +toujours en revenir la dfinition donne par Guibert de Nogent: +Commune! nom nouveau, nom dtestable! Par elle les censitaires (<i>capite +censi</i>) sont affranchis de tout servage moyennant une simple redevance +annuelle; par elle ils ne sont condamns, pour l'infraction aux lois, +qu' une amende lgalement dtermine; par elle, ils cessent d'tre +soumis aux autres charges pcuniaires dont les serfs sont accabls. Sur +certains points, cette limitation de l'exploitation seigneuriale s'est +faite l'amiable, par une transaction pacifique survenue entre le +seigneur et ses bourgeois. Ailleurs il a fallu, pour qu'elle et lieu, +une insurrection plus ou moins prolonge. Quand ce mouvement populaire a +eu pour rsultat, non seulement d'assurer au peuple les liberts de +premire ncessit qu'il rclamait, mais encore de diminuer son profit +la situation politique du matre, en enlevant celui-ci une partie de +ses prrogatives seigneuriales, il n'en est pas seulement sorti une +<i>ville affranchie</i>, mais une <i>commune</i>, seigneurie bourgeoise, investie +d'un certain pouvoir judiciaire et politique.<a name="page_293" id="page_293"></a></p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Que la commune ait t l'origine le produit d'une insurrection ou de +la libre concession d'un seigneur, du jour o elle possdait une +certaine part de juridiction et de souverainet, elle entrait dans la +socit fodale. Si l'on considre la provenance et la condition de +chacun de ses membres pris individuellement, la commune reste un organe +des classes infrieures; envisage dans son ensemble, en tant que +collectivit exerant par ses magistrats, dans l'enceinte de la ville et +de sa banlieue, des pouvoirs plus ou moins tendus, elle prend place +parmi les tats fodaux. Elle est une seigneurie.</p> + +<p>La commune, c'est la <i>seigneurie collective populaire</i>, incarne dans la +personne de son maire et de ses jurs. Cette sorte de seigneurie n'est +pas la seule de son genre qui existe au moyen ge. Le corps du clerg +possde aussi des seigneuries collectives, qui sont les abbayes et les +chapitres. De mme que l'esprit, les principes et les usages propres +la fodalit ont profondment pntr la socit ecclsiastique, au +point que les relations de ses membres prirent souvent la forme des +rapports tablis entre les seigneurs laques, de mme la commune, +organisme populaire, a subi, elle aussi, l'influence de l'air ambiant. +Elle apparat comme imprgne de fodalit: bien mieux, on peut et l'on +doit dire que, toute bourgeoise et roturire qu'elle est par ses +racines, elle constitue un fief et un fief noble. Par rapport aux +diffrentes seigneuries qui s'tagent au-dessus d'elle, la commune est +une vassale: elle s'acquitte effectivement de toutes les obligations de +la fodalit.</p> + +<p>La commune, comme un vassal, prte serment son seigneur, serment de +foi et hommage, par l'organe de ses magistrats. Son seigneur a des +devoirs envers elle, comme il en a envers ses autres vassaux. Elle a son +rang marqu parmi les souverainets locales qui composent le vasselage +d'un grand baron.</p> + +<p>La commune est une seigneurie, un dmembrement du fief suprieur. Car, +matresse de son sol, elle jouit des prrogatives<a name="page_294" id="page_294"></a> attaches la +souverainet fodale. Le maire et les magistrats municipaux ont le +pouvoir lgislatif; ils rendent des ordonnances applicables au +territoire compris dans les limites de la banlieue. Ils possdent le +pouvoir judiciaire; leur juridiction civile et criminelle ne s'arrte +que devant les justices particulires enclaves dans l'enceinte urbaine. +La municipalit, comme tout seigneur, fixe et prlve les impts +ncessaires l'entretien des fortifications et des difices communaux, +au fonctionnement de ses divers services. Elle peroit sur les bourgeois +des tailles et des octrois. Le seul droit que la commune ne partage pas +d'ordinaire avec le seigneur, c'est celui de battre monnaie. Il y a du +reste commune et commune, comme il y a fief et fief. Les fiefs auxquels +n'tait attache qu'une justice restreinte ne jouissaient que d'une +parcelle de souverainet. De mme, les communes avaient des liberts +plus ou moins larges. A Rouen, par exemple, la commune ne possde pas la +haute justice; la plupart des droits financiers et le contrle de +l'administration municipale appartenaient au duc de Normandie. C'est que +le partage de la souverainet qui avait eu lieu forcment entre la +commune et le seigneur, au moment de la cration de la commune, s'tait +accompli, suivant les rgions, dans les conditions les plus varies. Ici +les parts se trouvaient presque gales; le seigneur ne s'tait gure +rserv que les privilges de la suzerainet; l, au contraire, il avait +su garder pour lui presque tous ses droits de seigneur direct et de +propritaire.</p> + +<p>Mais, dpendante ou non, la commune tait toujours en possession de +certains droits, de certains signes matriels qui lui donnaient son +caractre distinctif de seigneurie, et de seigneurie militairement +organise.</p> + +<p>D'abord, comme tout feudataire jouissant des droits seigneuriaux, elle +avait un <i>sceau</i> particulier, symbole du pouvoir lgislatif, +administratif et judiciaire dont elle tait investie. Le premier acte +d'une ville, qui se donnait ou recevait l'organisation communale, tait +de se fabriquer un sceau, de mme que le premier acte de l'autorit +seigneuriale qui abolissait la commune tait de le lui enlever. Le sceau +communal tait plac sous la garde du maire, qui avait seul qualit pour +s'en servir. A Amiens,<a name="page_295" id="page_295"></a> la matrice du sceau tait renferme dans une +bourse que le maire portait constamment sa ceinture. A Saint-Omer, on +le conservait soigneusement dans un coffre ou <i>huche</i>, dont les quatre +clefs avaient t remises au maire et quelques autres magistrats.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_295_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_295_sml.jpg" width="140" height="139" alt="Sceau de la ville de Compigne." +title="Sceau de la ville de Compigne." /></a> +<br /> +<span class="caption">Sceau de la ville de Compigne.</span> +</p> + +<p>Une tude attentive des sceaux de ville rvle d'intressantes +particularits. Les sceaux sont des documents authentiques, mans des +communes elles-mmes: ils permettent l'historien de dterminer, par +certains cts, le caractre et la vraie nature de ces petites +seigneuries. On y voit d'abord, trs nettement accus, le ct militaire +de l'institution. La fodalit se composant, avant tout, d'une +aristocratie de chevaliers dont la guerre constitue l'occupation +principale, la commune est aussi fodale ce point de vue qu' tous les +autres. Les sceaux des seigneurs laques reprsentent d'ordinaire un +chevalier arm de toutes pices, plac sur un cheval au galop; de mme +les sceaux de nos rpubliques guerrires offrent le plus souvent une +image belliqueuse: un chteau fort, un homme d'armes, une foule arme. +Ce caractre n'est pas particulier aux communes de la France du Nord; on +le retrouve aussi bien dans la sigillographie des villes consulats de +la France mridionale.</p> + +<p>Les sceaux des communes de Soissons, de Senlis, de Compigne +reprsentent le maire de la ville sous la forme d'un<a name="page_296" id="page_296"></a> guerrier debout, +tenant pe et bouclier, revtu de la cotte de mailles et du casque +nasal. A Noyon, cet homme d'armes est figur sortant mi-corps d'une +tour crnele. Ailleurs, la puissance bourgeoise n'est pas personnifie +par un fantassin, mais (ce qui est bien plus fodal) par un cavalier +galopant et arm de toutes pices. Ainsi se prsentent nous les sceaux +de Poitiers, de Saint-Riquier, de Saint-Josse-sur-Mer, de Poix, de +Pronne, de Nesle, de Montreuil-sur-Mer, de Doullens, de Chauni. Le +cavalier tient la main une masse d'armes, une pe nue ou un bton. Le +bton est plus particulirement l'emblme du pouvoir exerc par le +magistrat municipal. Le sceau de Chauni et celui de Vailli (prs +Soissons) offrent ce trait spcial que le cavalier est suivi d'une +multitude arme de haches, de faux et de piques. Quelquefois, au lieu du +maire en armes, c'est la forteresse, qui est reprsente: sur le sceau +de Beaumont-sur-Oise, par exemple, apparat un chteau fort deux +tourelles et donjon carr.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_296_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_296_sml.jpg" width="100" height="153" alt="Sceau de la ville de Noyon (1259)." +title="Sceau de la ville de Noyon (1259)." /></a> +<br /> +<span class="caption">Sceau de la ville de Noyon (1259).</span> +</p> + +<p>Cette prfrence pour les attributs militaires n'tait pas simplement +affaire de got et d'humeur, mais rsultat d'une ncessit. Seigneurie +possdant terre et juridiction, la commune du moyen ge tait entoure +d'ennemis. Elle se protgeait contre eux par sa milice et aussi par son +enceinte de hautes murailles.<a name="page_297" id="page_297"></a> On peut la considrer comme une place +forte, analogue au chteau fodal, dont le donjon s'appelle le +<i>beffroi</i>.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_297_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_297_sml.jpg" width="191" height="186" alt="Sceau de la commune de Fismes." +title="Sceau de la commune de Fismes." /></a> +<br /> +<span class="caption">Sceau de la commune de Fismes.</span> +</p> + +<p>Le beffroi communal prsentait primitivement la forme d'une grosse tour +carre. Il s'levait isol sur l'une des places de la ville et servait +de centre de ralliement aux bourgeois associs. Au haut de cette tour se +trouvait un comble de charpente recouvert d'un toit de plomb ou +d'ardoise: l taient suspendues les cloches de la commune. Les +<i>guetteurs</i> ou sonneurs se tenaient dans une galerie rgnant au-dessous +du toit et dont les quatre fentres regardaient de tous cts l'horizon. +Ils taient chargs de sonner pour donner l'veil quand un danger +menaait la commune: approche de l'ennemi, incendie, meute; ils +sonnaient encore pour appeler les accuss au tribunal, les bourgeois aux +assembles; pour indiquer aux ouvriers les heures de travail et de +repos, le lever du soleil et le couvre-feu. Mais le beffroi n'tait pas +seulement un clocher. Pendant longtemps les grandes communes du Nord +n'eurent pas d'autre lieu de runion offrir leurs magistrats. Au bas +de la tour se trouvaient la salle rserve au corps municipal, un dpt +d'archives, un magasin d'armes.<a name="page_298" id="page_298"></a></p> + +<p>Quelquefois le beffroi, au lieu d'tre une tour, se prsentait comme une +porte fortifie que surmontaient une ou deux tourelles. Cette +particularit nous reporte cette poque primitive de l'histoire des +communes o elles n'avaient pas encore construit un difice spcial +destin contenir leurs cloches. On avait commenc simplement par les +suspendre au-dessus d'une des portes qui interrompaient l'enceinte.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_298_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_298_sml.jpg" width="131" height="130" alt="Sceau de la commune de Nesle (1230)." +title="Sceau de la commune de Nesle (1230)." /></a> +<br /> +<span class="caption">Sceau de la commune de Nesle (1230).</span> +</p> + +<p>Remarquons enfin que le <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, qui vit se former la plupart des +rpubliques bourgeoises, vit aussi, son dclin, s'lever les grandes +cathdrales du nord de la France. Les plus beaux de ces difices furent +construits prcisment dans les villes o rgnaient l'esprit communal le +plus intense et des haines souvent fort vives contre le clerg local. Il +est certain que les bourgeois les considraient comme une sorte de +terrain neutre, o l'on pouvait se donner rendez-vous pour changer ses +ides et conclure des affaires qui n'avaient rien de commun avec le +service religieux. Ce fut l peut-tre une des causes qui empchrent +nos grandes communes de se btir, au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, ces magnifiques +<i>htels de ville</i> qu'on admire dans le nord de l'Allemagne, en Belgique, +en Italie.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>La transformation des bourgeois assujettis en bourgeois indpendants +tait un fait anormal, exceptionnel, une drogation au droit commun; il +fallait avant tout que cette drogation se<a name="page_299" id="page_299"></a> justifit par un titre. Ce +titre, vritable acte de naissance lgalis par le sceau de l'autorit +fodale, ce pacte fondamental et constitutif, c'est la <i>charte de +commune</i>.</p> + +<p>On ne possde actuellement qu'un trs petit nombre de chartes de commune +en original<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>. Les archives municipales de la France du moyen ge nous +sont arrives en fort mauvais tat, cause des pillages et des +incendies. Du reste, les confirmations successives que les communes se +sont fait donner de leurs liberts ont contribu sans doute la +disparition des plus anciens titres. Ces confirmations reproduisaient +presque toujours le texte du privilge primitif, augment de +dispositions nouvelles. Les gens des communes, voulant surtout conserver +les concessions postrieures, plus dveloppes et plus explicites, ont +laiss prir les textes primitifs. Aussi avons-nous perdu non seulement +les originaux, mais le texte mme du plus ancien privilge accord la +plupart des communes de la France du Nord. On n'a pu retrouver jusqu'ici +la charte primitive d'Amiens, de Noyon, de Beauvais, de Laon (la +premire, celle de 1112), de Reims, de Sens, de Soissons, de +Saint-Quentin, d'Aire, de Dijon, de Valenciennes, d'Arras, de Rouen, +etc., pour ne parler que des communes tablies dans les centres +importants.</p> + +<p>La charte communale tait cependant garde avec soin par ceux qui en +bnficiaient. Car elle tait le signe visible des liberts obtenues. +Dans les constitutions primitives de plusieurs communes, Beauvais, +Abbeville, Soissons, Fismes, il est formellement stipul que la +charte ne pourra tre transporte hors de l'enceinte communale, et qu'il +ne sera permis de la consulter que dans la ville mme. Les privilges +communaux taient, d'ordinaire, enferms dans un grand coffre ou arche, +dont les autorits municipales seules avaient la clef.</p> + +<p>Considre en elle-mme, comme ensemble de dispositions<a name="page_300" id="page_300"></a> lgislatives, +la <i>charte de commune</i> est difficile dfinir. Les <i>chartes de +commune</i>, en effet, diffrent trs sensiblement les unes des autres, +tant au point de vue de la nature qu'au point de vue de la quantit des +matires qui y sont traites. A ce point de vue de la quantit, on +remarque tout d'abord qu'il est impossible d'tablir un parallle entre +une charte comme celle de Rouen, qui comprend cinquante-cinq articles, +et celle de Corbie qui n'en contient que sept. Quant aux clauses dont +l'numration constitue la charte, elles appartiennent un certain +nombre de catgories trs diffrentes: fixation des limites de la +commune et de sa banlieue, organisation intrieure de la commune, +dtermination de la juridiction communale, obligations des bourgeois +envers le seigneur, exemptions et privilges de ces mmes bourgeois, +dispositions de droit criminel et de droit civil, rglement de la +condition des tenanciers fodaux, des serviteurs de la noblesse et du +clerg. La proportion suivant laquelle ces diverses catgories sont +reprsentes dans les chartes est essentiellement variable; il s'en faut +que toutes figurent la fois dans le mme document; et, d'autre part, +telle srie de stipulations qui occupe une large place dans une charte +ne donnera lieu, dans une autre, qu' une mention de quelques lignes.</p> + +<p>Ce que l'on peut dire de plus gnral, c'est que la charte de commune, +rsultat d'une convention passe entre le seigneur et ses bourgeois, est +un ensemble complexe de dispositions qui sanctionnent l'institution du +lien communal et la cration d'un gouvernement libre, fixent certains +points de la coutume civile et criminelle, mais ont pour objet principal +de dterminer la situation de la commune l'gard du seigneur en ce qui +touche la juridiction et l'impt. On ne peut dire qu'elle soit +exclusivement un code civil, un code criminel, une constitution +politique, un privilge d'exemption: elle est un peu tout cela la +fois. Il faut y voir surtout le signe matriel, la garantie du partage +de la souverainet, accompli judiciairement et financirement, entre le +seigneur et ses anciens sujets devenus ses vassaux.—Si l'on considre +sa forme, la charte communale n'est qu'une numration dsordonne, o +le rdacteur aborde les matires les plus diverses sans jamais les +traiter d'une manire complte; o abondent les<a name="page_301" id="page_301"></a> obscurits, les +lacunes, parfois mme les contradictions. A aucun point de vue la charte +communale n'est une constitution raisonne et faite de toutes pices, +mais un contrat disparate, o les parties rglent le plus souvent les +points litigieux, claircissent les matires douteuses, consacrent +d'anciennes institutions, signalent enfin, avec les innovations exiges +par les circonstances, les modifications apportes la coutume par le +temps et le progrs.</p> + +<p>Certaines chartes de commune ont eu plus de succs que d'autres; elles +ont t copies, imites, exportes mme loin de leur pays d'origine. +Ainsi la charte de Soissons est devenue en 1183 celle de Dijon, et, par +suite, a servi de type constitutionnel pour tout le duch de Bourgogne. +La charte de Rouen, statut communal de presque toutes les villes de +Normandie, s'est propage en Poitou, en Saintonge et jusqu' l'Adour. +Poitiers, Niort, Cognac, Angoulme, Saint-Jean-d'Angly, la Rochelle, +Saintes, les les d'Oleron, de R, et Bayonne ont reu les +tablissements de Rouen.</p> + +<p>Les causes les plus gnrales qui ont agi pour la propagation d'une +charte sont d'ordre gographique ou d'ordre politique.—Le centre de +population le plus important d'une rgion impose souvent sa loi aux +bourgs environnants. D'autre part, il est arriv que les villes soumises + une mme domination politique ont accept la mme organisation +constitutionnelle. Ainsi les tablissements de Rouen ont essaim jusqu' +Bayonne, parce que Bayonne tait compris, la fin du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, +comme Rouen, dans les domaines de la dynastie anglo-angevine. D'autre +part, dans la charte de Rouen, c'est en somme l'intrt du pouvoir +seigneurial qui prvaut. On a tabli que le pacte de Rouen reprsente le +<i>minimum</i> des droits politiques que pouvait possder une ville ayant le +titre de commune. C'est pourquoi, par politique, les rois d'Angleterre, +ducs de Normandie, se sont empresss de propager ce type constitutionnel +dans leurs domaines.</p> + +<p>D'ailleurs, le lien tabli entre la mtropole et la ville affilie, par +le fait de la communaut de la charte, tait souvent simplement nominal. +Cependant, la mtropole jouait d'ordinaire l'gard de la ville +affilie le rle de <i>chef de sens</i>. Quand les habitants de la commune +sont embarrasss sur la signification ou la porte d'un article de leur +charte, ils s'adressent au lieu<a name="page_302" id="page_302"></a> d'origine de la loi, pour obtenir les +claircissements ncessaires. Amiens tait chef de sens par rapport +Abbeville; Abbeville l'tait son tour pour les petites communes du +Ponthieu. Mais le recours au conseil d'autrui n'avait pas lieu +uniquement entre les villes rgies par la mme charte. De ce qu'une +commune reconnaissait une autre ville libre pour chef de sens, on ne +pourrait infrer qu'elles avaient une constitution identique. La charte +d'Abbeville porte que les habitants devront avoir recours, en cas de +difficults, non seulement Amiens, leur mtropole, mais encore +Corbie et Saint-Quentin. De mme, Brai-sur-Somme tait tenue de +recourir au conseil des magistrats de la commune de Saint-Quentin, avec +laquelle elle n'avait aucun rapport constitutionnel.</p> + +<p>Il est naturel de penser que des communes unies par la similitude de +l'organisation constitutionnelle comme par l'aide rciproque qu'elles se +prtaient frquemment, devaient tre amenes conclure de vritables +traits d'alliance offensive et dfensive. La confdration politique +leur aurait permis d'opposer leurs ennemis une plus grande force de +rsistance. Cependant les tentatives de cette nature eurent lieu +rarement, au moins dans la socit communale de la France du Nord, et +n'ont jamais t pousses bien loin. Moins heureuses que leurs sœurs +d'Allemagne ou d'Italie, les communes franaises n'ont pas su constituer +entre elles ces ligues redoutables contre lesquelles vinrent souvent se +briser, chez nos voisins, les attaques des empereurs comme celles de la +fodalit locale. Elles sont restes isoles et sans force, sans doute +parce qu'en France le dveloppement prcoce et rapide d'un pouvoir +monarchique n'a pas permis la formation des fdrations de cits. +Beaumanoir, dans sa Coutume de Beauvaisis, recommande instamment aux +seigneurs de s'opposer, par tous les moyens, aux ligues que les villes +pourraient tre tentes de former entre elles. Son conseil n'a t que +trop bien suivi. Cet isolement des communes ne contribua pas +mdiocrement prcipiter leur dcadence et les faire tomber, ds le +temps de saint Louis et de Philippe le Bel, sous la domination de la +royaut.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>La fodalit laque s'est montre dans l'ensemble moins dfavorable<a name="page_303" id="page_303"></a> +l'tablissement et au dveloppement du rgime communal que la fodalit +ecclsiastique. Il y eut mme des barons dmagogues qui embrassrent la +cause des communiers, non par amour du peuple ou des bourgeoisies, mais +pour opposer les vilains aux clercs, pour nuire aux glises, leurs +rivales.—L'glise, au contraire, a fait une guerre implacable aux +confdrations urbaines. Pour elle, la commune ne fut jamais qu'une +<i>conspiration</i> illgale et factieuse, tendant dtruire les bases mmes +de l'ordre social. L'archevque de Laon, Raoul le Vert, prcha Laon, +en 1112, contre les excrables communes par lesquelles les serfs +essayent, contre tout droit et toute justice, de rejeter violemment la +domination de leur seigneur: Serfs, a dit l'aptre, soyez soumis en +tout temps vos matres. Et que les serfs ne viennent pas prendre comme +prtexte la duret ou la cupidit de leurs matres. Restez soumis, a dit +l'aptre, non seulement ceux qui sont bons et modrs, mais mme +ceux qui ne le sont pas. Les canons de l'glise dclarent anathmes ceux +qui poussent les serfs ne point obir, user de subterfuges, plus +forte raison ceux qui leur enseignent la rsistance ouverte. C'est pour +cela qu'il est interdit d'admettre dans les rangs du clerg, la +prtrise, et mme la vie monastique, celui qui est engag dans les +liens de la servitude: car les seigneurs ont toujours le droit de +ressaisir leurs serfs, mme s'ils sont devenus clercs. Guibert de +Nogent ajoute que ce sermon contre les communes n'a pas t prononc +dans cette seule circonstance; que l'archevque de Reims a prch +maintes fois sur ce thme dans les assembles royales et dans beaucoup +d'autres runions.—Cent ans aprs, le cardinal Jacques de Vitry +parlait encore dans le mme style; la thorie ecclsiastique sur les +communes n'avait pas chang: Ne sont-ce pas des cits de confusion, ces +communauts ou plutt ces conspirations, qui sont comme des fagots +d'pines entrelaces, ces bourgeois vaniteux qui, se fiant sur leur +multitude, oppriment leurs voisins et les assujettissent par la +violence? Si l'on force les voleurs et les usuriers rendre gorge, +comment ne devrait-on pas obliger la restitution des droits vols ces +communes brutales et empestes qui ne se bornent pas accabler les<a name="page_304" id="page_304"></a> +nobles de leur voisinage, mais qui usurpent les droits de l'glise, +dtruisent et absorbent, par d'iniques constitutions, la libert +ecclsiastique, au mpris des plus saints canons? Cette dtestable race +d'hommes court tout entire sa perte: nul parmi eux, ou bien peu, +seront sauvs.</p> + +<p>Quant aux rois de France, ils se sont montrs tantt favorables, tantt +hostiles au mouvement communal, au mieux de leurs intrts de rois, de +suzerains et de propritaires. Les Captiens furent la fois fondateurs +et destructeurs de communes, amis et ennemis de la bourgeoisie. On vit +Louis le Gros dfendre, contre le mouvement communal ou contre les +prtentions des communes, les vques de Laon et de Noyon, les abbs de +Saint-Riquier et de Corbie; Louis VII sauvegarder les droits des vques +de Beauvais, de Chlons-sur-Marne, de Soissons, ceux des archevques de +Reims et de Sens, ceux des abbs de Tournus et de Corbie; Philippe +Auguste soutenir les glises de Reims, de Beauvais, de Noyon, livrer +l'vque de Laon les communes du Laonnais et de la Fre. Sous saint +Louis, Philippe le Hardi et Philippe le Bel, le Parlement de Paris +frappa d'normes amendes, parfois mme de suppression provisoire ou +dfinitive, les bourgeoisies indpendantes que l'glise traduisait sa +barre.</p> + +<p>Ces inconsquences s'expliquent d'abord, de la faon la moins noble, par +l'argent que les Captiens recevaient du clerg pour dtruire les +institutions libres. On sait qu'il leur arriva plus d'une fois de se +faire payer des deux mains, par les bourgeois pour fonder, et par les +clercs pour abolir. Leur appui fut assur au dernier enchrisseur. Mais +il faut songer aussi qu'ils taient, par tradition, les protecteurs +naturels de l'glise, qu'ils avaient besoin d'elle autant qu'elle avait +besoin d'eux. Ils se crurent donc obligs de la dfendre contre les +empitements de la bourgeoisie.</p> + +<p>Entre la socit populaire et la socit ecclsiastique, leur situation +tait embarrassante; la protection royale devait s'tendre la fois sur +les deux partis hostiles. Ils se tirrent de cette difficult en ne +pratiquant aucun principe, en vivant au jour le jour, en sacrifiant, +suivant les cas et les besoins, les bourgeois aux clercs et les clercs +aux bourgeois.</p> + +<p>On peut dire cependant qu' partir de Philippe Auguste, l'attitude<a name="page_305" id="page_305"></a> du +gouvernement royal cessa d'tre contradictoire. A la politique de +protection ou de demi-hostilit succda une politique constante +d'assujettissement et d'exploitation, qui fut la mme sous des princes +par ailleurs aussi dissemblables que saint Louis et Philippe le Bel. +Depuis le <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, l'innombrable arme des agents de la couronne +ne cesse d'tre en mouvement pour dtruire les juridictions rivales, +supprimer les puissances gnantes, remplacer partout les dominations +particulires par le pouvoir unique du souverain. A l'infinie diversit +des liberts locales, elle veut substituer la rgularit des +institutions, la centralisation dans l'ordre politique et administratif. +De ce mouvement fatal, irrsistible, les communes ont t victimes aussi +bien que la fodalit. Seigneuries indpendantes, elles ne pouvaient que +porter ombrage au gouvernement central. La logique impitoyable des gens +du roi exigea leur disparition en tant que puissances politiques; on +s'effora de les faire rentrer dans le droit commun, c'est--dire dans +la grande classe des bourgeoisies assujetties. La mainmise du pouvoir +royal sur les communes, leur suppression, ou leur transformation en +villes d'obdience, tel est le fait capital qui caractrise la plus +grande partie du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle et le dbut du <small>XIV</small><sup>e</sup>. A l'avnement +de Philippe de Valois, certaines communes subsisteront de nom et +d'apparence; elles jouiront encore d'un semblant d'institutions libres: +en ralit, la libert aura disparu. Sauf leur tiquette trompeuse, +elles sont devenues, comme toutes les autres, les bonnes villes du roi +et ne s'appartiennent plus.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>La commune a t une institution assez phmre. En tant que seigneurie +rellement indpendante, elle n'a gure dur plus de deux sicles. Les +excs des communiers, leur mauvaise administration financire, leurs +divisions, l'hostilit de l'glise, la protection onreuse du haut +suzerain et surtout du roi: telles ont t les causes immdiates de +cette dcadence rapide....</p> + +<p>Il est difficile d'affirmer que le rgime communal ne pouvait s'adapter +aux institutions gnrales de la France; comment le savoir, en effet, +puisque la centralisation monarchique ne lui a<a name="page_306" id="page_306"></a> pas permis de vivre? +Elle l'a fait disparatre au moment o il commenait se transformer, +prendre une direction plus librale, plus favorable l'intrt du plus +grand nombre; au moment o les oligarchies bourgeoises, qui disposaient +des communes, admettaient, de gr ou de force, la population ouvrire +prendre part l'lection des magistratures et au gouvernement de la +cit. Pourquoi la puissance communale, assise sur une base plus large et +plus solide, grce cette rorganisation dmocratique, n'aurait-elle +pas assur aux villes, malgr les manifestations bruyantes et +l'agitation priodique qui accompagnent forcment l'exercice de la +libert, de longues annes de prosprit et de grandeur? Admettons qu'il +ft impossible la royaut captienne de conserver aux villes libres ce +caractre d'tats indpendants et de puissance politiquement isoles qui +aurait fait obstacle la grande œuvre de l'unit nationale; nous +supposons qu'elle n'aurait pu se dispenser de les rattacher par certains +liens au gouvernement central et aux institutions gnrales du pays; +mais ne pouvait-elle leur laisser, dans l'ordre administratif et +judiciaire, la plus grande partie de leur ancienne autonomie?</p> + +<p>Sans doute, le rgime communal avait ses dfauts et mme ses vices, les +vices inhrents toutes les aristocraties. Mais on ne peut nier qu'il +et aussi d'excellents cts. Il faisait du bourgeois un citoyen; il +dveloppait chez lui l'esprit d'initiative, les instincts d'nergie que +favorisent la vie militaire et la pratique quotidienne du danger, +l'habitude de prendre sans hsitation les responsabilits et de les +soutenir avec constance, enfin les sentiments de fiert et de dignit +qu'inspirent l'homme l'exercice d'un pouvoir indpendant, la +disposition de soi-mme, la gestion de ses propres affaires. A ce point +de vue, il faut regretter que les communes franaises n'aient pas +conserv plus longtemps une autonomie dont elles n'avaient pas toutes +abus. Si l'on est convaincu, comme semble l'tre Guizot, que ces +rpubliques n'taient que des foyers de tyrannie oligarchique, +d'anarchie et de guerres civiles, on conoit qu'il est logique de leur +prfrer l'ordre, mme achet au prix de la libert. Mais on ne peut +affirmer que nos villes libres aient t places rigoureusement dans la +triste alternative de prir par leurs propres excs<a name="page_307" id="page_307"></a> ou de se sauver par +l'assujettissement. La situation n'tait pas aussi dsespre: on +pouvait prendre un moyen terme. Les rois et leurs agents ne l'ont pas +voulu. C'est en quoi l'œuvre de la monarchie a t excessive. Elle +aurait pu laisser vivre les communes, dans certaines conditions, sans +danger pour son propre pouvoir, et peut-tre avec grand profit pour +l'ducation morale et politique de la nation.</p> + +<p class="rth20"> +D'aprs <span class="smcap">A. Luchaire</span>, <i>Les communes franaises l'poque<br /> +des Captiens directs</i>, Paris, Hachette, 1890, in-8.<br /> +<i>Passim.</i><br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="II-10" id="II-10"></a>II—LES BASTIDES.</h3> + +<p>Le mot bastide a servi, depuis le <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, dans le midi de la +France, dsigner des villes bties d'un seul jet, sur un plan +prconu, presque toujours uniforme, gnralement la suite d'un +contrat d'association conclu entre les propritaires du territoire et +les reprsentants de l'autorit souveraine. Ces contrats portaient le +nom de pariages. Le fait que ces villes taient toujours fortifies rend +raison du nom qui leur est attribu.</p> + +<p>Ds le <small>XI</small><sup>e</sup> sicle, les plus puissantes des abbayes mridionales, pour +peupler leurs domaines, pour en activer le dfrichement et la mise en +culture, pour fixer la population flottante qui tait trs nombreuse +alors, et surtout pour augmenter leurs revenus, imaginrent de fonder de +nouveaux villages. Pour cela, sur un emplacement dsert ou peu prs, +elles faisaient construire une glise, proclamaient l'endroit lieu +d'asile, et divisaient le terrain en lots attribuer aux nouveaux +habitants. Le droit d'asile, les prescriptions relatives la <i>paix de +Dieu</i>, la puissance des abbayes, l'appt de la proprit ainsi que des +garanties de scurit, quelques privilges et des franchises ne +tardaient pas attirer dans ces villages des habitants en assez grand +nombre. Les seigneurs laques frapps de ces avantages voulurent bientt +faire dans leurs fiefs de semblables fondations; mais l'glise<a name="page_308" id="page_308"></a> seule +tait alors assez respecte pour pouvoir garantir la paix et la +scurit; ils s'adressrent aux grandes abbayes, leur donnrent le +territoire sur lequel devait se btir le nouveau village, en se +rservant des droits de coseigneurie, et les deux puissances associes +purent fonder ainsi un grand nombre de villages. Les localits cres et +peuples par ce moyen furent nommes dans les textes latins des +<i>Salvetates</i>, et dans la langue du pays <i>Salvetat</i>, on a dit en franais +des <i>Sauvets</i>. Un grand nombre de villages ou de bourgs de la France +mridionale ont retenu cette appellation et se nomment aujourd'hui +encore la <i>Salvetat</i> ou la <i>Sauvetat</i>; ces noms dnotent leur origine. +Tous ou presque tous ont t fonds au <small>XI</small><sup>e</sup> ou au <small>XII</small><sup>e</sup> sicle par +des abbayes soit sur leurs domaines, soit sur des possessions +seigneuriales la suite d'un pariage. Il est peine besoin de dire que +nombre de villages qui ont la mme origine ne portent pas cependant de +nom caractristique: Licairac, Lavaur, Marestang, pour ne citer que +quelques noms, ont t d'abord des Sauvets.</p> + +<p>Vers le milieu du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, aprs l'tablissement de +l'administration franaise dans le Midi qui fut la consquence de la +croisade des Albigeois, aprs l'organisation de la domination anglaise +en Guyenne, les rles se trouvrent intervertis; ce ne furent plus les +abbayes qui purent assurer leurs domaines la paix, la scurit des +privilges et des franchises; l'autorit laque, devenue plus puissante +et disposant de moyens d'action plus considrables et mieux appropris, +fit des fondations de ce genre plus nombreuses et plus considrables que +celles que l'glise avait faites auparavant. Lorsque le terrain choisi +pour une de ces crations faisait partie d'un domaine ecclsiastique, +l'glise appela toujours le souverain en pariage. Il en fut de mme des +seigneurs, qui, pour fonder des villes neuves sur leurs fiefs, +s'associrent au souverain, dont le reprsentant se trouva ainsi appel + exercer des droits de coseigneurie sur les terres des vassaux laques +et ecclsiastiques. Ce sont les villes neuves fondes pour la plupart de +1230 1350 qui ont proprement reu le nom de <i>bastides</i>.</p> + +<p>Il est facile de comprendre quel intrt le pouvoir royal, en Angleterre +comme en France, trouvait ces fondations. La<a name="page_309" id="page_309"></a> guerre des Albigeois +avait boulevers le Midi; en beaucoup de pays, des terres longtemps +cultives taient retombes en friches, nombre de villages avaient +disparu dont la population disperse avait form des bandes de +vagabonds, de <i>faidits</i>, qu'il importait de fixer pour rendre au pays la +scurit et la prosprit. L'intrt politique n'tait pas moindre; on a +vu en effet que ces fondations permettaient au souverain d'tendre sur +les domaines de ses vassaux l'action de son pouvoir: aussi les documents +du temps nous montrent-ils que les crations de bastides taient alors +considres comme de vritables acquisitions. De plus, les emplacements +des bastides bien choisis pouvaient servir la dfense du pays; aussi +peut-on constater que le roi d'Angleterre d'une part, le comte Alphonse +de Poitiers d'autre part, se sont appliqus entourer leurs possessions +d'une vritable ceinture de bastides.</p> + +<p>Il n'y a pas de diffrences sensibles entre les villes fondes en +Guyenne et en Agenais par l'administration anglaise et celles qui furent +cres par l'administration franaise, amene dans le Midi depuis 1229 +la suite du trait de Paris. Des deux parts, il y eut une activit +gale, un mme zle de la part des agents du pouvoir; les moyens, les +privilges concds pour attirer les nouveaux habitants, les +dispositions matrielles furent partout peu prs les mmes. En France, +l'un des snchaux du comte de Poitiers, Eustache de Beaumarchais, fut +un infatigable btisseur. Dans les tats d'Alphonse, les bastides +n'taient point soumises au baile dans la circonscription duquel elles +se trouvaient, mais formaient toutes ensemble une espce de bailie +spciale administre par le lieutenant du snchal.</p> + +<p>Lorsque l'une de ces fondations avait t dcide, le snchal le +faisait publier son de trompe et annonait quels privilges seraient +concds aux nouveaux habitants. Nombre de coutumes concdes ainsi aux +nouvelles bastides nous sont parvenues; elles sont en gnral assez +semblables celles dont taient dotes les villes de bourgeoisie. +L'affranchissement du servage, des exemptions d'impts, des franchises +commerciales, des garanties de libert individuelle et de scurit en +constituaient les dispositions principales. Frquemment on instituait +aussi une administration municipale, mais qui restait presque toujours +sous la<a name="page_310" id="page_310"></a> tutelle du baile; l'exercice de la justice tait toujours +rserv aux reprsentants du souverain ou du moins des coseigneurs. +Naturellement, il arrivait que l'tablissement de ces bastides amenait +le dpeuplement des seigneuries voisines, d'autant plus que les serfs +qui s'y rendaient n'avaient parfois rien redouter du droit de suite. +Des plaintes s'levrent plusieurs reprises; des vques allrent +jusqu' excommunier les nouveaux habitants; des rglements intervinrent, +mais qui furent toujours rdigs de manire affaiblir l'autorit +fodale et favoriser le peuplement des bastides.</p> + +<p>Sur l'emplacement choisi on plantait d'abord un mt, le <i>pal</i>, signe +visible de l'intention d'attirer les habitants. La ville de Pau doit son +nom cet usage. Puis les officiers traaient le plan de la ville +future. La plupart de ces bastides se ressemblaient. C'tait toujours un +carr ou un rectangle aussi rgulier que la nature du terrain le +permettait, entour de murailles que dominaient des tours leves de +distance en distance. Vers le centre une grande place carre au centre +de laquelle s'levait l'htel de ville, dont le rez-de-chausse servait +de halle couverte. A cette place aboutissaient de grandes rues droites, +traces au cordeau, coupes angles droits par des rues moins larges, +coupes elles-mmes perpendiculairement par des ruelles. Au del des +murs on traait des jardins, et plus loin s'tendaient des terres +mettre en culture. A part quelques ptures, rserves comme proprit +communale, les padoents, tout le terrain tait divis en lots: places + btir l'intrieur de la ville, jardins ou cultures l'extrieur, +que l'on mettait en adjudication. Autour de la place et quelquefois dans +les plus grandes rues, les maisons faisaient saillie, et formaient de +larges galeries couvertes soutenues par des piliers ou des poteaux. Le +plan de ces bastides avait ainsi l'aspect d'un damier; nombre de +localits l'ont conserv jusqu' nos jours; on en peut juger par celui +de Montpazier (Dordogne) que nous donnons ci-contre d'aprs le relev +qui en a t fait autrefois par M. F. de Verneilh.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_311_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_311_sml.jpg" width="485" height="259" alt="Plan gnral de la bastide de Montapzier (Dordogne).—E, +est; S, sud; O, ouest; N, nord.—1. Place du march; 2. Halle ou Htel +de Ville; 3. Puits; 4. Rues couvertes; 5. glise paroissiale; 6. Maison +dite du chapitre; 7. Portes monumentales; 8. Tours de l'enceinte." +title="Plan gnral de la bastide de Montapzier (Dordogne).—E, +est; S, sud; O, ouest; N, nord.—1. Place du march; 2. Halle ou Htel +de Ville; 3. Puits; 4. Rues couvertes; 5. glise paroissiale; 6. Maison +dite du chapitre; 7. Portes monumentales; 8. Tours de l'enceinte." /></a> +<br /> +<span class="caption">Plan gnral de la bastide de Montapzier (Dordogne).—E, +est; S, sud; O, ouest; N, nord.—1. Place du march; 2. Halle ou Htel +de Ville; 3. Puits; 4. Rues couvertes; 5. glise paroissiale; 6. Maison +dite du chapitre; 7. Portes monumentales; 8. Tours de l'enceinte.</span> +</p> + +<p>Les fortifications consistaient en un mur d'enceinte entour d'une +circonvallation quelquefois double, et perc le plus souvent de quatre +portes se faisant face. Ces portes pont-levis, prcdes<a name="page_311" id="page_311"></a><a name="page_312" id="page_312"></a> de +barbacanes, taient flanques ou surmontes de tours. D'autres tours, +places notamment aux endroits o le mur tait en retour d'querre, +compltaient le systme de dfense. Parfois, mais assez rarement, un +chteau ou citadelle, occup par une garnison royale, tait tabli +cheval sur le mur d'enceinte afin de pouvoir protger la ville contre +des assaillants ou matriser des insurrections. Dans l'intrieur un +emplacement avait t rserv l'glise qui souvent tait elle-mme +fortifie et pouvait ainsi servir de rduit.</p> + +<p>Beaucoup des villes ainsi cres reurent des noms caractristiques: le +plus frquent est celui mme de bastide; des centaines de localits du +Midi se nomment encore ainsi; d'autres noms, tels que Castelnau, +Villeneuve, indiquaient simplement que la ville tait de fondation +rcente; d'autres, comme Franqueville, Montsgur, Villefranche, +faisaient allusion aux franchises dont les villes avaient t dotes; +d'autres indiquaient l'influence la fois royale et franaise +laquelle tait due la fondation: Saint-Louis, Saint-Lys, Villeral, +Montral, etc.; quelques noms taient ceux-l mme des officiers royaux +qui les avaient bties: Beaumarchais, Beauvais; un grand nombre de +localits avaient reu le nom de grandes cits espagnoles, italiennes ou +mme des bords du Rhin: Pampelonne, Fleurance (Florence), Barcelone, +Pavie, Cordes (Cordoue), Cologne, Plaisance, Grenade, etc.; beaucoup +enfin reurent des noms pittoresques rappelant la beaut de +l'emplacement ou prsageant la splendeur des nouvelles fondations: +Beaumont, Mirande, Belvezer, Mirabel, etc.; d'autres enfin conservrent +d'anciens noms locaux.</p> + +<p>Ce curieux mouvement de fondation de villes nouvelles dura un sicle +environ. Au <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle, la population tait dj trop dense, les +terrains en friche trop rares, la scurit et la dfense assez +affermies, pour que l'occasion de crer de nouvelles bastides se +rencontrt souvent.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">A. Giry</span>, dans la <i>Grande Encyclopdie</i><br /> +(H. Lamirault, diteur), t. V.<br /> +</p> + +<p><a name="page_313" id="page_313"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="III-10" id="III-10"></a>III—LE CHEF D'INDUSTRIE AU MOYEN GE.</h3> + +<p>Pour se reprsenter la situation du chef d'industrie au <small>XIII</small><sup>e</sup> et au +<small>XIV</small><sup>e</sup> sicle, il faut oublier le manufacturier contemporain avec ses +affaires considrables, ses gros capitaux, son outillage coteux, ses +nombreux ouvriers; la fabrication en gros n'tait pas impose, comme +aujourd'hui, par l'tendue des dbouchs et par la ncessit d'abaisser +le prix de revient pour lutter contre la concurrence. Le fabricant +n'avait donc pas besoin de locaux aussi vastes, d'un outillage aussi +dispendieux, d'un approvisionnement aussi considrable. D'ailleurs les +corporations possdaient des terrains, des machines, qu'elles mettaient + la disposition de leurs membres. Les taux de la grande boucherie +appartenaient la communaut, qui les louait tous les ans. On n'a pas +conserv assez de baux de cette poque pour pouvoir donner mme un +aperu des loyers des boutiques et des ateliers. Le montant de ces +loyers tait ncessairement trs variable. Ainsi les chapeliers louaient +plus cher que d'autres industriels, parce qu'en foulant ils +compromettaient la solidit des maisons. Les marchandises garantissaient +le payement du loyer. Quand un boucher de Sainte-Genevive ne payait pas +le terme de son tal, qui tait de 25 s., soit 100 s. par an, l'abbaye +saisissait la viande et la vendait.</p> + +<p>Les boutiques s'ouvraient sous une grande arcade, divise +horizontalement par un mur d'appui et en hauteur par des montants de +pierre ou de bois. Les baies comprises entre ces montants taient +occupes par des vantaux. Le vantail suprieur se relevait comme une +fentre tabatire, le vantail infrieur s'abaissait et, dpassant +l'alignement, servait d'tal et de comptoir. Le chaland n'tait donc pas +oblig d'entrer dans la boutique pour faire ses achats. Cela n'tait +ncessaire que lorsqu'<a name="page_314" id="page_314"></a>il avait traiter une affaire d'importance. +Voil pourquoi les statuts dfendent d'appeler le passant arrt devant +la boutique d'un confrre, pourquoi les textes donnent souvent aux +boutiques le nom de <i>fentres</i>. Le public voyait plus clair au dehors +que dans ces boutiques qui, au lieu des grandes vitrines de nos +magasins, n'avaient que des baies troites pour recevoir le jour. Les +auvents en bois ou en tle, les tages suprieurs qui surplombaient le +rez-de-chausse, venaient encore assombrir les intrieurs. Les drapiers, +par exemple, tendaient des serpillires devant et autour de leurs +ouvroirs.</p> + +<p>L'atelier et la boutique ne faisaient qu'un. En effet, les rglements +exigeaient que le travail s'excutt au rez-de-chausse sur le devant, +sous l'œil du public. Les clients qui entraient chez un fourbisseur +voyaient les ouvriers, ce qui ne serait pas arriv si l'atelier et la +boutique avaient t deux pices distinctes. Quant aux dimensions des +taux et des ateliers, il y avait des taux de trois pieds, de cinq +pieds, de cinq <i>quartiers</i>, des taux portatifs de cinq pieds. Une +maison du Grand-Pont avait sur sa faade trois ateliers, dont l'un +mesurait deux toises de long sur une toise et demie de large, y compris +la saillie sur la voie publique. Les taux des halles taient tirs au +sort entre les matres de chaque mtier.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_315_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_315_sml.jpg" width="232" height="228" alt="Sceau des mtiers d'Arles." +title="Sceau des mtiers d'Arles." /></a> +<br /> +<span class="caption">Sceau des mtiers d'Arles.</span> +</p> + +<p>Les matires premires qui entraient Paris devaient tre portes aux +Halles, o elles taient visites. Les fabricants ne pouvaient les +acheter lorsqu'elles taient encore en route et s'approvisionner ainsi +aux dpens de leurs confrres. Les corporations en achetaient en gros +pour les partager ensuite galement entre tous les matres; dj sans +doute, afin d'viter les injustices et les rclamations, les parts +taient tires au sort. Lorsqu'un fabricant survenait au moment o un +confrre allait conclure, soit par la <i>paume</i>, soit par la remise du +<i>denier Dieu</i>, un march ayant pour objet des matires premires ou +des marchandises du mtier, le tmoin pouvait se faire cder, au prix +cotant, une partie de l'achat. Comme la dfense d'aller<a name="page_315" id="page_315"></a> au-devant des +matires premires, comme le lotissement, cet usage singulier avait pour +but d'empcher l'accaparement, de faire profiter tous les membres de la +corporation des bonnes occasions. Il tait fond sur cette ide que les +fabricants du mme mtier n'taient pas des concurrents avides de +s'enrichir aux dpens les uns des autres, mais des confrres anims de +sentiments rciproques d'quit et de bienveillance et appels une +part aussi gale que possible dans la rpartition des bnfices. Cette +conception des rapports entre confrres dcoulait ncessairement de +l'existence mme des corporations, comme la concurrence outrance +rsulte de l'isolement des industriels modernes. Pour exercer le droit +dont nous venons de parler, il fallait possder la matrise dans sa +plnitude. Ainsi un boulanger <i>haubanier</i> pouvait rclamer sa part dans +le bl achet par un confrre non haubanier, mais la rciproque n'avait +pas lieu. Les fripiers ambulants n'taient pas admis intervenir dans +les marchs conclus devant eux par des fripiers en boutique, tandis que +ceux-ci participaient aux achats faits par les premiers. Les<a name="page_316" id="page_316"></a> pcheurs +et marchands de poisson d'eau douce payaient 20 s. en sus du prix +d'achat du mtier pour acqurir ce droit. Lorsque le patron tait +empch, sa femme, un enfant, un apprenti, un serviteur avait qualit +pour l'exercer sa place.</p> + +<p>La proccupation d'empcher une trop grande ingalit dans la +rpartition des bnfices devait rendre les corporations peu favorables +aux socits commerciales. L'association, en effet, cre de puissantes +maisons qui attirent toute la clientle et ruinent les producteurs +isols. Aussi certaines corporations dfendaient les socits de +commerce. Mais cette prohibition, loin d'tre gnrale, comme on l'a +dit, avait un caractre exceptionnel. Si ces socits n'avaient pas t +parfaitement lgales, Beaumanoir ne leur aurait pas donn une place dans +son chapitre des <i>Compagnies</i>. Le jurisconsulte traite, dans ce +chapitre, des associations les plus diffrentes, telles que la +communaut entre poux, la socit taisible, les socits commerciales, +etc. Parmi ces dernires, il distingue celle qui se forme <i>ipso facto</i> +par l'achat d'une marchandise en commun, et celles qui se forment par +contrat. Celles-ci taient ncessairement trs varies, et, pour donner +une ide de leur varit, Beaumanoir cite la socit en commandite, la +socit temporaire, la socit vie; puis il numre les causes de +dissolution, et il termine en parlant des actes qu'un associ fait pour +la socit, de la responsabilit de ces actes, de la proportion entre +l'apport et les bnfices de chaque associ, enfin du cas o un associ +administre seul les affaires sociales. D'autres textes, dont deux sont +relatifs des socits en commandite et un troisime une liquidation +entre associs, prouvent surabondamment que l'industrie parisienne +connaissait les socits commerciales; mais on ne comptait pas Paris +beaucoup de maisons diriges par des associs, ni mme soutenues par des +commanditaires. Nous n'avons trouv la raison sociale d'aucune socit +franaise, tandis qu'on nommerait bien une dizaine de socits +italiennes se livrant en France des oprations de banque et de +commerce: les Anguisciola (Angoisselles), les Perruzzi (Perruches), les +Frescobaldi (Frescombaus), etc.</p> + +<p>Certains commerants exeraient la fois plusieurs mtiers,<a name="page_317" id="page_317"></a> ou +joignaient aux profits du mtier les gages d'un emploi compltement +tranger au commerce et l'industrie. On pouvait tre en mme temps +tanneur, scieur, savetier et baudroyeur, boursier et mgissier. Le +tapissier de tapis <i>sarrazinois</i> avait le droit de tisser la laine et la +toile aprs avoir fait un apprentissage, et rciproquement le tisserand +fabriquait des tapis la mme condition. Les statuts des chapeliers de +paon prvoient le cas o un chapelier runirait la chapellerie un +autre mtier. La profession de tondeur de drap tait incompatible avec +une autre industrie, mais non avec le commerce ni avec des fonctions +quelconques. Il tait permis aux mouleurs de grandes forces de tondre +les draps et de forger; le cumul de tout autre mtier leur tait +interdit.</p> + +<p>L'industrie chmait le dimanche, la Nol, l'piphanie, Pques, +l'Ascension, la Pentecte, la Fte-Dieu, la Trinit, aux cinq +ftes de la Vierge, la Toussaint, aux ftes des Aptres, la saint +Jean-Baptiste, la fte patronale de la corporation. Le samedi et la +veille des ftes, le travail ne durait pas au del de nones, de vpres +ou de complies. Certaines corporations permettaient de travailler et de +vendre, en cas d'urgence ou lorsque le client tait un prince du sang. +Dans un grand nombre de mtiers, une ou plusieurs boutiques restaient +ouvertes les jours chms, et les chefs d'industrie profitaient tour +de rle de ce privilge lucratif. Certaines industries connaissaient la +morte-saison. C'est videmment la morte-saison qui permettait aux +ouvriers trfiliers, lous l'anne, de se reposer pendant le mois +d'aot. L'industrie moderne n'en est pas exempte; mais le travail ne s'y +arrte jamais compltement, grce au dveloppement des dbouchs et +aussi cause de la ncessit d'utiliser un outillage coteux qui se +dtriore lorsqu'il ne fonctionne pas. Les coalitions taient interdites +entre fabricants comme entre ouvriers. D'aprs Beaumanoir, ceux qui +prennent part une coalition ayant pour but de faire hausser les +salaires, et accompagne de menaces et de pnalits, sont passibles de +la prison et d'une amende de 60 s. Il n'est question que d'amende, mais +d'amende arbitraire, dans les statuts des tisserands drapiers. On se +coalisait aussi pour obtenir une rduction<a name="page_318" id="page_318"></a> des heures de travail. La +justice ne manquait pas de frapper les coalitions, quand elles taient +portes sa connaissance et qu'elle avait entre les mains des preuves +suffisantes, mais il tait bien facile des fabricants peu nombreux de +s'entendre secrtement pour fixer le prix de leur travail. Ainsi une +coalition forme par les tisserands de Doullens dura pendant six ans +sans donner lieu des poursuites, et lorsque l'chevinage en fut +inform ou en eut recueilli les preuves, il ne sut comment traiter les +coupables et demanda l'chevinage d'Amiens ce qu'il ferait en pareil +cas.</p> + +<p>Il semble que le monopole devait enrichir tous les matres et que +l'industrie ne conduisait jamais la ruine et la misre. Assurment +la plupart des fabricants faisaient de bonnes affaires, mais il y en +avait aussi qui vivaient dans la gne, qui taient pauvres en quittant +les affaires, qui tombaient en dconfiture. Les corporations avaient des +caisses de secours pour assister ceux de leurs membres qui n'avaient pas +russi. Nous savons que des patrons cdaient leurs apprentis parce +qu'ils n'taient plus en tat de les entretenir. Il y avait parmi les +fourbisseurs et les armuriers des gens pauvres, habitant les faubourgs, +qui, ayant peu de chances de vendre dans leurs boutiques, avaient la +permission de colporter leurs armures. Des chaussetiers tablis avaient +d renoncer travailler pour leur compte et rentrer dans la classe des +simples ouvriers. Le prvt de Paris abaissait quelquefois l'amende +encourue pour contravention aux statuts, cause de la pauvret du +contrevenant. Une <i>linire</i> se voit retirer son apprentie parce qu'elle +tait souvent sans ouvrage, n'avait pas d'atelier et ne travaillait que +chez les autres. La fortune ne souriait donc pas tous, et la situation +des fabricants tait plus varie que ne le ferait supposer un rgime +conomique qui, restreignant leur nombre, imposait tous les mmes +conditions d'tablissement, les mmes procds et les mmes heures de +travail, leur mnageait autant que possible les mmes chances +d'approvisionnement et aurait d, par consquent, leur assurer le mme +dbit. C'est que mille ingalits naturelles empchaient l'uniformit +laquelle tendaient les rglements.</p> + +<p>Pour caractriser, en terminant, le rle conomique du chef<a name="page_319" id="page_319"></a> +d'industrie, nous dirons que c'tait la fois un capitaliste et un +ouvrier, et que ses bnfices reprsentaient en mme temps l'intrt de +son capital et le salaire de son travail; mais nous ajouterons que le +peu d'importance des frais gnraux, la raret des associations, en +faisaient un artisan beaucoup plus qu'un capitaliste, et assignaient au +travail une part prpondrante dans la production.</p> + +<p class="rth30"> +<span class="smcap">G. Fagniez</span>, <i>tudes sur l'industrie et la classe industrielle<br /> + Paris</i>, Paris, Vieweg, 1877, in-8 (<i>Bibliothque +de l'cole des Hautes-tudes</i>, 33<sup>e</sup> fascicule).<br /> +</p> + +<p><a name="page_320" id="page_320"></a></p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI<br /><br /> +<small><span class="sans">LA ROYAUT FRANAISE.</span></small></h2> + +<p class="hang">P<small>ROGRAMME</small>.—<i>Les premiers rois captiens. Le roi, sa cour, son +domaine; les grands vassaux.</i></p> + +<p class="hang"><i>Louis VI. Louis VII et Philippe Auguste. Progrs du pouvoir royal; +extension du domaine.</i></p> + +<p class="hang"><i>Le rgne de saint Louis.</i></p> + +<hr /> + +<h4>BIBLIOGRAPHIE.</h4> + +<p><b>L'histoire des premiers rois captiens</b> et des institutions +monarchiques en France au <small>XI</small><sup>e</sup> et au <small>XII</small><sup>e</sup> sicle a t faite +d'une manire dfinitive par M. A. Luchaire: <i>Histoire des +institutions monarchiques de la France sous les premiers Captiens, +987-1180</i>, Paris, 1801, 2<sup>e</sup> d.—H. Luchaire a pouss l'histoire +des institutions franaises jusqu' la fin du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle dans +son <i>Manuel des institutions franaises. Priode des Captiens +directs</i>, Paris, 1892, in-8.—Enfin il a publi une courte +histoire de <i>Philippe Auguste</i> (Paris, s. d., in-16).</p> + +<p>Le rgne capital de Philippe Auguste n'a pas encore t l'objet +d'une monographie dfinitive, quoique l'histoire en soit +aujourd'hui facile faire. Les opuscules de MM. Williston Walker +(<i>On the increase of royal power in France under Philip Augustus</i>, +Leipzig, 1888, in-8), R. Davidsohn (<i>Philip II August von +Frankreich und Ingeborg</i>, Stuttgart, 1888. in-8) et A. Cartellieri +(<i>L'avnement de Philippe Auguste</i>, dans la <i>Revue historique</i>, +1893 et 1894), sont estimables.</p> + +<p>Sur le rgne de Louis VIII: Ch. Petit-Dutaillis, <i>tude sur la vie +et le rgne de Louis VIII</i>, Paris, 1895, in-8.</p> + +<p>L'histoire du <b>rgne de Louis IX</b> a t crite par deux historiens +consciencieux: F. Faure, <i>Histoire de saint Louis</i>, Paris, 1865, 2 +vol. in-8;—H. Wallon, <i>Saint Louis et son temps</i>, Paris, 1875, 2 +vol. in-8.—Mais les derniers rsultats de la science se trouvent +dans des monographies, dont les plus recommandables sont: E. +Boutaric, <i>Saint Louis et Alphonse de Poitiers</i>, Paris, 1870, +in-8;—A. Molinier, <i>tude sur l'administration de Louis IX et +d'Alphonse de Poitiers<a name="page_321" id="page_321"></a> (1226-1271)</i>, dans l'<i>Histoire gnrale de +Languedoc</i> (d. Privat), VII, p. 462;—E. Boutaric, <i>Marguerite de +Provence, femme de saint Louis</i>, Paris, 1868, in-8, extr. de la +<i>Revue des questions historiques</i>, t. III;—R. Sternfeld, <i>Karl von +Anjou als Graf des Provence</i>, Berlin, 1888, in-8;—P. Fournier, +<i>Le royaume d'Arles et de Vienne</i>, Paris, 1891, in-8;—. Berger, +<i>Saint Louis et Innocent IV, tude sur les rapports de la France et +du Saint-Sige</i>, Paris, 1893, in-8;—le mme, <i>Histoire de Blanche +de Castille, reine de France</i>, Paris, 1895, in-8.</p> + +<p>M. A. Lecoy de la Marche est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages +de vulgarisation sur le rgne de Louis IX: <i>Saint Louis, son +gouvernement et sa politique</i>, Paris, 1887, in-8;—<i>La France sous +saint Louis</i>, Paris [1894], in-8;—etc.</p> + +<hr /> + +<h3><a name="I-11" id="I-11"></a>I.—LOUIS LE GROS ET SA COUR.<br /><br /> +<small>LES GARLANDE.—RAOUL DE VERMANDOIS.—SUGER.</small></h3> + +<p>Louis VI, dont Suger vante la belle figure et la prestance lgante, +tenait de son pre sa haute taille et la forte corpulence laquelle il +doit son surnom de Gros, dj populaire au <small>XII</small><sup>e</sup> sicle. Sa tendance + l'obsit, entretenue par un formidable apptit de chasseur, tait +sensible ds 1119, poque o Orderic Vital vit au concile de Reims ce +grand et gros homme au teint blme, la parole facile. Un chroniqueur +anglais, fort malveillant du reste, raille cruellement Philippe et +Louis, qui, dit-il, ont fait de leur ventre un dieu, et le plus funeste +de tous. Le pre et le fils ont tellement dvor que la graisse les a +perdus. Philippe en est mort, et Louis, quoique fort peu g, n'est pas +loin de subir le mme sort. L'obsit devint en effet pour Louis, comme +elle l'avait t pour Philippe, une insupportable maladie. A l'ge de +quarante-six ans, il ne pouvait plus<a name="page_322" id="page_322"></a> monter cheval. Les excs de +table contriburent peut-tre, autant que les chaleurs torrides de l't +de 1137, provoquer la dysenterie qui l'emporta.</p> + +<p>Il ne voulut se marier qu' trente-cinq ans. Encore fallut-il que ses +amis lui adressassent, pour l'amener changer de vie et s'engager +dans des liens rguliers, les objurgations les plus pressantes. +L'autorit du grave Ives de Chartres ne fut pas de trop pour le +dcider<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>. Tout en le flicitant d'avoir fix son choix sur Adlade +de Maurienne, le prlat l'invite, avec une certaine insistance, mettre +son projet excution. Gardez-vous bien, lui dit-il, de diffrer +encore le moment de nouer le lien conjugal, pour que vos ennemis ne +continuent pas de rire d'un dessein si souvent conu et si souvent +abandonn. Htez-vous! qu'il naisse bientt, celui qui doit rendre +vaines les esprances des ambitieux et fixer sur une seule tte +l'affection changeante de vos sujets. Louis donna pleine satisfaction +ce sage conseiller. La reine Adlade le rendit en peu de temps pre de +six fils et d'une fille. L'avenir de la dynastie tait assur.</p> + +<p>Louis le Gros aimait l'argent et subordonna trop souvent les intrts de +sa politique au dsir de s'en procurer. Son avidit lui fit commettre, +en 1106, alors qu'il n'tait que roi dsign, une lourde faute politique +qu'il dut regretter bien amrement par la suite. Gagn par l'or du roi +anglais, Henri Beauclerc, il le laissa runir tranquillement le duch de +Normandie son royaume; grave imprvoyance contre laquelle Philippe +I<sup>er</sup>, mieux avis, essaya vainement de le mettre en garde. Plus d'une +fois, sous son rgne, on vit l'action de la justice royale suspendue, +les coupables ayant trouv le moyen de corrompre les palatins et le +souverain lui-mme. Mais rien n'gale le cynisme avec lequel, dans +l'affaire de la charte communale de Laon, Louis le Gros, galement +sollicit par la commune et par l'vque, vendit au dernier enchrisseur +l'appui de l'autorit royale. Cette pret au<a name="page_323" id="page_323"></a> gain s'explique peut-tre +par la disproportion fcheuse qui commenait exister entre les revenus +domaniaux et le chiffre toujours croissant des dpenses d'ordre +administratif et politique. On sait que Louis fut oblig de laisser en +gage pendant dix ans un des plus prcieux joyaux de la couronne, vendu +plus tard l'abbaye de Saint-Denis. Quoi qu'il en soit, la vnalit de +la curie tait un fait notoire, et Guibert de Nogent, tout en prodiguant +l'loge Louis le Gros, n'hsitait point le condamner sur cet +article. Excellent tous autres points de vue, dit-il, ce prince avait +le tort grave d'accorder sa confiance des gens de basse condition et +d'une cupidit sordide, ce qui nuisit beaucoup ses intrts comme sa +rputation et causa la perte de maintes personnes. Le chroniqueur +Geoffroi de Courlon se faisait encore, la fin du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, +l'cho de ces bruits dfavorables: La mme anne, dit-il, mourut le roi +Louis VI, connu pour sa cupidit; il fit une tour Paris et amassa de +grands trsors.</p> + +<p>Il faut reconnatre nanmoins que, dans les jugements ports sur Louis +par les contemporains, la somme du bien l'emporte sensiblement sur celle +du mal. Ils sont unanimes vanter sa douceur, son humanit, son +affabilit pour tous et une sorte de candeur ou de bonhomie naturelle +qu'ils appellent sa simplicit. Telle est l'expression dont se +servent, comme par l'effet d'une entente pralable, ceux qui l'ont connu +de plus prs, Suger, Ives de Chartres et le chroniqueur de Morigni. +Suger a mme dit quelque part qu'il tait dbonnaire au del de toute +imagination. Aussi ce gros homme sans malice se laissa-t-il jouer +quelquefois par des ennemis retors, comme Hugue du Puiset, qui les +perfidies et les parjures ne cotaient rien.</p> + +<p>D'ordinaire la bont va de pair avec la droiture. L'histoire a bien +rarement signal chez Louis cette tendance, fort commune au moyen ge, +qui consiste employer la ruse et la perfidie l o la force ouverte +n'a plus chance de russir. Sa simplicit naturelle le portait plutt + frapper en face et ddaigner les petits moyens. Il y avait en lui +une loyaut instinctive qui fut particulirement mise en lumire dans sa +longue et pnible lutte avec la fodalit de l'Ile-de-France. On doit +remarquer, en<a name="page_324" id="page_324"></a> effet, qu'il n'y a pas une seule de ces campagnes +diriges souvent contre des ennemis dangereux et capables des plus +noires trahisons, o Louis ne se soit astreint observer les rgles du +droit fodal alors en vigueur, ce que Suger appelle la coutume des +Franais ou la loi salique. Ce reprsentant du principe et des +intrts monarchiques, plus respectueux des lois de la fodalit que +certains de ses grands vassaux, n'a jamais manqu, avant d'entreprendre +une expdition, de sommer plusieurs reprises, devant la cour de son +pre ou devant la sienne, le baron dont il fallait punir les mfaits. +Toutes les guerres de Louis le Gros ont t ainsi prcdes d'une action +judiciaire; pure question de forme, si l'on veut, en bien des cas, mais, +avec des bandits comme Hugue du Puiset ou Thomas de Marle, on pouvait +savoir gr au roi de ne pas oublier les formes.</p> + +<p>Lorsque, en l'anne 1109, Louis, sur le point d'en venir aux mains avec +le roi d'Angleterre, envoya un hraut son rival pour lui reprocher +d'avoir viol le droit et l'inviter donner la satisfaction exige par +la coutume, le reprsentant du roi de France exprima fidlement la +pense et les sentiments de son matre, en ajoutant: Il est honteux, +pour un roi, de transgresser la loi, parce que le roi et la loi puisent +leur autorit la mme source. Louis le Gros eut la conscience d'avoir +conform ses actes ses principes dans toutes les circonstances o il +se trouva l'adversaire de la fodalit. Il attachait une telle +importance cette rgle de conduite qu'en 1135, se croyant la veille +de sa mort, il se contenta de faire son fils cette double +recommandation qui comprenait sans doute toute sa morale et rsumait +pour lui les devoirs multiples de la royaut: <i>protger les clercs, les +pauvres et les orphelins, en gardant chacun son droit; n'arrter +jamais un accus dans la cour o on l'a somm, moins de flagrant dlit +commis en ce lieu mme</i>. Le premier prcepte tait essentiellement +d'ordre monarchique, la royaut pouvant se dfinir un sacerdoce de +justice et de paix exerc au profit du faible. Le second tait d'ordre +fodal; il restreignait l'action du souverain, au bnfice du vassal, en +garantissant le baron coupable contre l'atteinte immdiate de la justice +de son seigneur. Le roi qui, comme Louis le Gros, proclamait hautement<a name="page_325" id="page_325"></a> +ce principe et s'en inspirait, devait passer, aux yeux des +contemporains, pour le type mme de la loyaut et la vivante image du +droit.</p> + +<p>Mais le trait le plus saillant de ce caractre chevaleresque, celui que +Suger, dans son histoire, a mis en relief avec une prfrence vidente +et une singulire vigueur, c'est l'activit infatigable, la valeur +bouillante que rien n'arrte, parfois aussi la folle tmrit du soldat.</p> + +<div class="figright" style="width: 147px;"> +<a href="images/ill_pg_325_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_325_sml.jpg" width="147" height="69" alt="Monnaie de Louis VI." +title="Monnaie de Louis VI." /></a> +<br /> +<span class="caption">Monnaie de Louis VI.</span> +</div> + +<p>Louis le Gros, en effet, fut, avant tout, un homme de guerre. Son rle +militaire l'absorba tout entier jusqu'au jour o, la victoire lui ayant +laiss peu de chose faire et les infirmits le saisissant, il se vit +oblig de prendre enfin le repos qu'il n'avait jamais connu. Encore ne +cessa-t-il de combattre que peu de temps avant sa mort; c'est seulement +en 1135 qu'il alla brler son dernier chteau. Depuis longtemps dj ses +forces le trahissaient; son embonpoint, nous l'avons dit, lui +interdisait l'usage du cheval, mais il mettait une nergie incroyable +vouloir conduire en personne les expditions les plus fatigantes. +Vainement ses amis l'engageaient rester tranquille, faire simplement +son devoir de chef d'tat. Il ne pouvait s'y rsigner et affrontait, au +grand prjudice de sa sant, des intempries et des obstacles qui +faisaient reculer les jeunes gens. Envahi par l'obsit, presque +incapable de se mouvoir, dsespr de ne plus satisfaire au besoin +d'activit qui le dvorait, il disait, en gmissant, ses intimes: Ah! +quelle misrable condition que la ntre; ne pouvoir jamais jouir en mme +temps de l'exprience et de la force! Si j'avais su, tant jeune, si je +pouvais, maintenant que je suis vieux, j'aurais dompt bien des +empires.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_326_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_326_sml.jpg" width="290" height="252" alt="Le chteau de Senlis." +title="Le chteau de Senlis." /></a> +<br /> +<span class="caption">Le chteau de Senlis.</span> +</p> + +<p>Ce regret peint l'homme tout entier. Jamais souverain du moyen ge ne +paya plus directement et plus souvent de sa personne sur les champs de +bataille. Louis le Gros, athlte incomparable et gladiateur minent, +comme dit Suger, avait l'orgueil<a name="page_326" id="page_326"></a> de la force corporelle et de la valeur +sre de ses coups. Il aimait la guerre pour elle-mme et y prenait une +part aussi active que le dernier de ses soldats. Ses amis le blmrent +plus d'une fois de sacrifier au plaisir de se battre son devoir de chef +d'arme et le souci de la majest royale. On le vit, au sige du chteau +de Mouchi, emport par l'ardeur de la lutte, pntrer dans le donjon qui +brlait, au risque de prir dans le brasier, et en revenir, comme par +miracle, avec une extinction de voix dont il ne gurit que longtemps +aprs. Au passage de l'Indre, dans la campagne de 1108, c'est lui qui, +le premier, se jeta dans la rivire, o il eut de l'eau jusqu'au casque, +pour donner l'exemple ses soldats et les lancer contre l'ennemi. Dans +les guerres du Puiset, il combat toujours plus en soldat qu'en roi, +s'enfonant dans les rangs de ses adversaires, au mpris de toute<a name="page_327" id="page_327"></a> +prudence, et se prenant corps corps avec ceux qui lui tombent sous la +main. Ce hardi batailleur poussa un jour la navet jusqu' proposer au +roi d'Angleterre, Henri I<sup>er</sup>, de vider leurs diffrends par un combat +singulier. Le duel devait avoir lieu, en vue des deux armes, sur le +pont vermoulu de l'Epte, qui spare la France de la Normandie. L'Anglais +ne rpondit que par une raillerie cette proposition trop +chevaleresque.</p> + +<p>Tel tait Louis le Gros, nature gnreuse et sympathique, caractre +essentiellement franais, bien fait pour donner la royaut captienne +le prestige moral qui lui avait fait dfaut jusqu'ici. Cette mle et +vigoureuse figure de soldat se dtache avec un relief saisissant ct +des physionomies indcises, peine dessines, des quatre premiers +Captiens.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Au commencement du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, la puissance gouvernementale resta +partage, comme auparavant, entre les membres de la famille royale, les +conseillers intimes ou palatins et l'assemble des grands du royaume. +Mais ce dernier organe allait, sous le rgne de Louis le Gros, devenir +de moins en moins important. C'est cette poque, en effet, que +l'autorit de fait, dans le gouvernement, tendit tre dvolue tout +entire aux personnes de l'entourage immdiat du prince, ses parents, + la haute domesticit investie des charges de la couronne, au cnacle +obscur des clercs et des chevaliers qui constituaient la partie +permanente de la curie. Les conseillers intimes qui entouraient le +prince royal pendant sa dsignation sont les mmes qui ont souscrit +pendant bien des annes les diplmes mans de Louis, roi titulaire: son +prcepteur, Hellouin de Paris; des chambellans: Froger de Chlons, Ferri +de Paris, Barthlemi de Montreuil, Henri le Lorrain; des clercs: Algrin +d'tampes, et, la fin du rgne, Thierri Galeran; des chevaliers: +Nivard de Poissi, Raoul le Dli, Barthlemi de Fourqueux. Mais les plus +influents taient sans contredit les frres de Garlande.</p> + +<p>La faveur de la famille de Garlande, son influence sur la personne<a name="page_328" id="page_328"></a> +royale et sur les affaires publiques, devait durer, avec certaines +vicissitudes, jusqu' la fin de ce rgne si bien rempli. Elle fut +entire et ne cessa de s'accrotre pendant les vingt premires annes. +Ce fait s'explique par le caractre du prince, comme par les ncessits +de sa situation. A peine avait-il commenc son rgne dfinitif, qu'il se +trouva en butte aux attaques d'une foule d'ennemis conjurs pour sa +perte. Il lui fallut se dfendre la fois contre les membres de sa +propre famille qui aspiraient toujours le remplacer, contre les +rancunes de la maison de Rochefort, l'intraitable turbulence des +seigneurs du Puiset, la haine persvrante du comte de Blois; enfin +contre l'inimiti traditionnelle du souverain anglo-normand. Au milieu +de ces guerres presque quotidiennes, de ces prils sans cesse +renaissants, la valeur guerrire d'Anseau et de Guillaume de Garlande, +l'intelligence de leur frre tienne lui rendirent d'inestimables +services. Par intrt, par reconnaissance et un peu aussi par faiblesse, +il leur abandonna la direction suprme de la curie. Anseau conserva le +commandement de l'arme jusqu'au jour o il prit glorieusement pour le +service du roi, au troisime sige du Puiset, en 1118. Ce fut alors son +frre Guillaume qui le remplaa. Il tait la tte des troupes royales, +en 1119, lors de la dfaite de Brmule. Quant tienne, il avait reu +la charge de chancelier, qui pouvait seule convenir un personnage +ecclsiastique. A ce titre, il ne disposait pas seulement du sceau +royal, il tait encore le directeur du clerg attach la chapelle, et +participait, dans une certaine mesure, l'exercice de la puissance +judiciaire.</p> + +<p>Tout s'abaissa bientt devant le crdit des Garlande. Les autres +familles de palatins qui avaient partag la fortune du prince pendant la +priode de sa dsignation durent cder cette faveur sans prcdents, +quand elles n'eurent pas en souffrir. La maison de Chaumont, en Vexin, +touchait de fort prs Louis le Gros; un de ses membres pousa mme la +fille naturelle de ce roi, nomme Isabelle. Aussi Hugue de Chaumont +demeura-t-il jusqu' la fin du rgne en possession de l'office de +conntable. La famille de la Tour ou de Senlis, moins appuye, fut moins +heureuse. Elle perdit la bouteillerie en 1112, lorsque Gui de<a name="page_329" id="page_329"></a> Senlis +fut remplac par Gilbert de Garlande. Trois des grands offices sur cinq +se trouvrent alors dvolus en mme temps la mme maison, fait unique +dans l'histoire du palais captien. En 1120, il se passa quelque chose +de plus extraordinaire encore. La mort de Guillaume de Garlande amena la +vacance du dapifrat. Pour empcher que cette charge importante ne +sortt de la famille, le chancelier Etienne se fit nommer lui-mme +snchal et cumula les deux fonctions, ce qui ne s'tait jamais vu, ce +qu'on ne revit plus aprs lui. Un homme d'glise devenu le chef suprme +de l'arme! Cette trange situation, prolonge pendant sept ans, donna +la mesure de la faiblesse du roi et de l'audace du favori.</p> + +<p>L'ambition et la cupidit d'tienne de Garlande ne connurent bientt +plus de limites. Comme chancelier et chapelain en chef, il se fit +investir d'un grand nombre de bnfices ecclsiastiques dans les glises +et les abbayes qui dpendaient immdiatement de la couronne. On le vit, + la fois, chanoine d'tampes, archidiacre de Notre-Dame de Paris, doyen +de l'abbaye de Sainte-Genevive, doyen de Saint-Samson et de Saint-Avit +d'Orlans. Il voulut encore le dcanat de l'glise cathdrale d'Orlans; +pour le satisfaire, on donna l'vch de Laon au doyen Hugue. Il essaya +mme plusieurs fois d'arriver l'piscopat. Le gouvernement captien +soutint pendant deux ans une lutte des plus vives contre le pape et les +partisans de la rforme pour lui assurer le sige de Beauvais. tienne +fit aussi une tentative infructueuse sur celui de Paris. En 1114, la +mort de Geoffroi, vque de Beauvais, il osa demander qu'on transfrt +dans cet vch l'vque de Paris, Galon, afin de se faire nommer sa +place. Encore prtendait-il, une fois investi de la dignit piscopale, +rester en possession de ses nombreux bnfices. Cette fois, la mesure +tait comble; le pape Pascal II refusa d'accueillir sa requte. tienne +n'en restait pas moins le second personnage du royaume, celui dont la +volont rgissait la France entire et qui paraissait moins servir le +roi que le gouverner, suivant l'expression dcisive du chroniqueur de +Morigni.</p> + +<p>Cette fortune insolente ne pouvait manquer d'exciter l'envie et de +soulever la haine. tienne s'tait fait de nombreux ennemis<a name="page_330" id="page_330"></a> au palais, +dans l'entourage mme du roi, comme au dehors, parmi les vques et les +abbs que scandalisait sa conduite. Mais les plus dangereux pour lui se +trouvaient dans la famille royale. Elle ne pouvait lui pardonner +l'influence sans bornes dont il jouissait auprs de Louis le Gros. +Lorsque le roi eut pous, en 1115, Adlade de Maurienne, le crdit du +chancelier cessa d'tre aussi solide qu'auparavant. Il avait maintenant +une rivale. La reine ne tarda pas prendre sur son mari l'ascendant que +lui assurrent sa conduite, toujours irrprochable, et son heureuse +fcondit. Son pouvoir augmenta encore en 1119, lorsque l'avnement de +l'archevque de Vienne, Gui, au trne pontifical fit d'elle la propre +nice du pape.</p> + +<p>tienne de Garlande n'eut pas la souplesse et la prvoyance ncessaires +pour se concilier les bonnes grces d'une personne que sa situation +rendait impossible carter. Loin de mnager la reine, il se plut, au +contraire, l'irriter par des tracasseries multiplies. Les occasions +de conflit entre ces deux puissances rivales durent tre nombreuses, +bien que l'histoire soit reste muette sur ces incidents.</p> + +<p>L'inimiti d'une partie du clerg rendait sa situation encore plus +difficile. Comme archidiacre de Notre-Dame, il se trouvait sans cesse en +conflit avec l'vque de Paris, tienne de Senlis, membre de cette mme +famille de palatins qui avait t une des premires victimes de +l'avnement des Garlande. A cette poque, l'tat de guerre tendait +devenir presque normal entre les archidiacres et les chefs des diocses. +Bien que le nom d'tienne de Garlande ne soit pas mentionn dans les +documents relatifs la querelle de l'vque de Paris avec l'archidiacre +Thibaud Notier, nul doute que le tout-puissant chancelier n'ait jou un +rle prpondrant dans cette affaire, comme dans toutes les +circonstances o il s'agissait de diminuer l'autorit piscopale. C'est +lui qui soutint contre l'vque les prtentions de Galon, le matre des +coles parisiennes; c'est lui qui, en s'opposant l'introduction des +principes rformistes dans le diocse et des chanoines de Saint-Victor +dans la cathdrale, amena la crise aigu d'o sortirent l'expulsion +d'tienne de Senlis, l'interdit jet sur l'vch de Paris et la menace +d'excommunication lance contre Louis<a name="page_331" id="page_331"></a> le Gros. Sous son influence, la +politique ecclsiastique du prince se dessina nettement dans un sens +antirformiste. tienne devint le dfenseur naturel de tous ceux qui, se +disant opprims par les doctrines nouvelles, essayaient de se soustraire + la rgle. Lorsqu'en 1122 Abailard voulut abandonner l'abbaye de +Saint-Denis, o ses suprieurs entendaient le retenir contre sa volont, +il n'eut rien de plus press que de s'adresser au roi et son conseil. +tienne de Garlande reprsenta Suger qu'en essayant de garder malgr +lui un homme tel qu'Abailard, il s'exposait un scandale, sans aucun +profit pour sa communaut. Une transaction fut conclue en prsence du +roi et de son ministre. Abailard obtint le droit de choisir le lieu de +sa retraite, mais sous la promesse de rester attach Saint-Denis et de +n'appartenir aucun autre monastre.</p> + +<p>L'attitude du chancelier devait lui attirer, on le conoit, les +maldictions et les colres de tous ceux, vques et abbs, qui +dirigeaient le mouvement rformiste. Ds l'anne 1101, Ives de Chartres, +voulant l'empcher d'arriver l'vch de Beauvais, dpeignait Pascal +II, sous les couleurs les plus noires, ce clerc illettr, joueur, +coureur de femmes, qui n'avait pas mme le grade de sous-diacre et qui, +jadis, s'tait vu excommunier par l'archevque de Lyon pour adultre +notoire. Le portrait tait sans doute un peu charg, car Ives lui-mme +se crut oblig, quelque temps aprs, dans une nouvelle lettre au pape, +de recommander le candidat qu'il avait si violemment attaqu. Mais saint +Bernard tait plus logique. Son loquente indignation, qui ne mnageait +ni rois ni papes, dnona la chrtient le spectacle scandaleux donn +par cet archidiacre-snchal, antithse vivante, personnage double +face, qui sert la fois Dieu et le diable, revt en mme temps +l'armure et l'tole, porte les mets la table du roi et clbre les +saints offices, convoque les soldats au son du clairon et transmet au +peuple les ordres de l'vque. Ce qui rvolte surtout l'abb de +Clairvaux, c'est que ce diacre, plus charg d'honneurs ecclsiastiques +que ne le tolrent les canons, est infiniment moins attach ses +fonctions spirituelles qu' son service de cour, aux choses du ciel +qu'aux choses de la terre. Il se glorifie avant tout de son titre de +snchal;<a name="page_332" id="page_332"></a> mais ce qui lui plat dans cette charge, ce n'est pas la +besogne du soldat, c'est la pompe du commandement; de mme que ce qui +lui tient le plus au cœur dans ses fonctions ecclsiastiques, ce sont +les profits qu'il en retire. Peut-on comprendre que le roi garde ce +clerc effmin dans la curie, et que l'glise ne rejette pas de son sein +ce soldat qui la dshonore?</p> + +<p>Le mcontentement du parti rformiste n'aurait sans doute pas suffi pour +rompre les liens d'amiti et de longue habitude qui unissaient le roi +son favori. Une grave imprudence d'tienne de Garlande amena la +rvolution de palais que prparait depuis longtemps la reine Adlade et +que semblait avoir prvue saint Bernard (1127).</p> + +<p>Comme tous les snchaux de France, ses prdcesseurs, comme tous les +grands officiers de la couronne, en gnral, tienne, qui avait reu le +dapifrat des mains de ses deux frres, ne songeait qu' retenir cette +charge dans sa famille. Ne pouvant avoir lui-mme d'hritier, il donna +sa nice en mariage Amauri IV, seigneur de Montfort et comte d'vreux, +un des barons qui avaient rendu le plus de services Louis le Gros dans +ses dernires guerres avec les Anglo-Normands. Le neveu du chancelier +reut, avec le chteau de Rochefort, que lui apportait sa femme, +l'assurance de la future succession au dapifrat. Le roi ne fut +videmment pas consult. La situation tait des plus graves. Louis VI +pouvait-il admettre qu'on dispost ainsi, sans son assentiment, de la +plus haute dignit de la couronne, et laisserait-il consacrer +bnvolement le principe de la transmission hrditaire des grands +offices? N'tait-il pas temps de ragir contre une tendance qui devait +aboutir rendre la royaut esclave de ses hauts fonctionnaires et +faire des palatins les matres absolus du palais? Inquiet de l'ambition +de son favori, pouss par la reine et par le clerg, Louis le Gros se +dcida cette fois dployer une nergie dont il n'tait pas coutumier +quand il s'agissait des affaires de sa cour. Il fit un vritable coup +d'tat.</p> + +<p>Dpouill de ses fonctions de snchal et de chancelier, tienne fut +chass du palais. On le remplaa presque aussitt la chancellerie, +mais non au dapifrat, qui devait rester vacant pendant plusieurs +annes. Son frre Gilbert partagea son sort, et la<a name="page_333" id="page_333"></a> famille de Senlis +rentra en possession de la bouteillerie. Un ordre de la reine prescrivit +la destruction de toutes les maisons qu'tienne avait fait btir Paris +avec grand luxe. Ses vignes furent arraches. On le traitait en ennemi +public.</p> + +<p>Cependant, tienne de Garlande n'tait pas homme tomber en silence, +avec la rsignation du sage. Le coup d'tat de Louis le Gros eut pour +rsultat la guerre civile, guerre obscure et mal connue, qui dura au +moins trois ans, de 1128 1130. tienne et Amauri de Montfort n'avaient +pas hsit conclure alliance avec les pires ennemis du roi, Henri +I<sup>er</sup> et Thibaud IV. Louis, soutenu seulement par son cousin, le comte +de Vermandois, Raoul, vint assiger en personne une des forteresses de +la maison de Garlande, Livri en Brie. Grce de frquents assauts et +la supriorit de ses machines de guerre, il finit par emporter la +place, qu'il dtruisit de fond en comble. Mais il paya cher sa victoire. +Raoul de Vermandois y perdit un œil et lui-mme eut la jambe perce +d'un trait d'arbalte, blessure qu'il supporta avec ce courage stoque +dont il avait dj tant de fois donn la preuve. La crise que traversait +la royaut tait alors d'autant plus grave que, tout en faisant la +guerre son snchal, le roi se trouvait galement au plus fort de sa +lutte avec l'vque de Paris et avec le clerg rformiste. Aussi +jugea-t-il ncessaire de profiter d'un moment d'accalmie pour consolider +son trne branl par tant de secousses et assurer sa dynastie contre +les dangers qu'il prvoyait encore. Le jour de Pques 1129, son fils +an, Philippe, g de treize ans, jeune homme de haute mine et de +grande esprance, fut sacr Reims et associ la couronne.</p> + +<p>C'tait la meilleure rponse que put faire Louis le Gros aux attaques de +toute nature dont son pouvoir tait l'objet. tienne de Garlande ne +tarda pas perdre l'espoir, dont il s'tait flatt, d'intresser la +nation entire sa fortune. Il fut oblig de s'humilier, et, pour +rentrer en grce auprs du souverain, de recourir l'intervention de +cette mme reine qui avait tant contribu sa chute. Mais il lui fallut +abandonner toute prtention au dapifrat et la proprit hrditaire +de cet office. Son complice, Amauri de Montfort, devait continuer plus +longtemps la<a name="page_334" id="page_334"></a> rsistance. Lorsque, par l'entremise d'Adlade et du +jeune roi Philippe, la rconciliation d'tienne avec Louis le Gros fut +un fait accompli, le roi, en qui survivait une affection mal teinte +pour la famille de Garlande, montra l'gard de son ex-ministre une +mansutude peut-tre excessive. Ne pouvant lui restituer le titre de +snchal, il ne craignit pas de le rtablir dans sa fonction de +chancelier (1132) et la lui conserva jusqu' la fin de son rgne. Il est +vrai qu' partir de cette poque tienne n'apparat plus gure dans +l'histoire que comme signataire des diplmes royaux. Son rle politique +est fini; l'influence et le pouvoir ont pass d'autres mains. A la +mort de Louis le Gros, le sceau royal lui sera enlev pour tre donn au +vice-chancelier Algrin. Le tout-puissant favori, l'homme qui avait tenu +tte au roi et l'glise, disparatra compltement de la scne, o il +avait occup la premire place.</p> + +<p>La rvolution de palais qui mit fin la domination d'tienne de +Garlande marque une date dcisive dans l'histoire intrieure du rgne. +D'une part, on ne verra plus se renouveler les convulsions politiques et +les luttes intestines auxquelles avait donn lieu jusqu'ici la question +toujours brlante de l'hrdit des grands offices. L'esprit fodal +tait vaincu sur ce terrain, comme il l'tait aussi, d'une autre +manire, par l'activit militaire de Louis VI. La royaut, dsormais +matresse de son palais, ne sera plus oblige de confier des +chtelains, plus ou moins ennemis de ses intrts, les hautes charges de +la couronne. Elle ne luttera plus avec eux pour en conserver la +proprit. Si elle laisse ces offices se perptuer dans la mme famille, +c'est qu'elle le voudra bien, et que les dtenteurs ne lui causeront +aucune inquitude; mais elle le voudra rarement. Tantt l'office restera +vacant; tantt il sera dpouill des pouvoirs effectifs qui y sont +joints pour tre confr, titre purement honorifique, aux grands +vassaux de la couronne. A cet gard, Louis le Gros fonda les traditions +monarchiques que devaient suivre ses successeurs. Le plus dangereux de +ces grands offices, le dapifrat, resta vacant pendant quatre ans, de +1127 1131.</p> + +<p>Ce n'est pas seulement l'organisation du palais qui fut modifie au +profit du pouvoir royal. De nouvelles influences se firent<a name="page_335" id="page_335"></a> jour; le +personnel dirigeant se renouvela et la politique du souverain prit une +orientation un peu diffrente. Pendant les dix dernires annes du +rgne, le gouvernement de Louis VI se montre sensiblement mieux pondr; +ses actes sont plus rflchis et plus logiques; il ne cde plus aussi +souvent aux suggestions de la colre ou l'appt du gain. Les mesures +qui sont prises durant cette priode portent la marque d'une volont +plus matresse d'elle-mme et de ses instruments, mieux claire sur les +vritables intrts de la monarchie et aussi plus soucieuse de la morale +et de la dignit du trne. Ce changement est d en partie, sans aucun +doute, l'effet naturel de l'ge sur le temprament et le caractre du +prince. Mais il est certain aussi qu'il fut l'œuvre des conseillers +et des collaborateurs que Louis le Gros s'adjoignit aprs la crise o +sombra l'ambition des Garlande. A partir de 1128, la haute direction de +la politique royale appartint surtout deux personnages qui n'avaient +jusqu'ici figur qu'au second rang, le comte de Vermandois, Raoul, et +l'abb de Saint-Denis, Suger. L'influence du premier se manifesta en +tout ce qui concernait les affaires militaires. Bien que le gnie +politique du second se soit surtout donn carrire sous le rgne de +Louis VII, on sait qu'il a pris une part considrable aux vnements des +dernires annes de Louis le Gros.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Raoul de Vermandois, qui remplaa tienne de Garlande comme chef de +l'arme, tait, ce qu'on appellera plus tard un prince du sang, le +propre cousin du roi. Il avait donn depuis longtemps des preuves de son +dvouement la cause royale. Jeune encore, il tait venu combattre +ct de son cousin pendant la seconde guerre du Puiset. Quand l'invasion +allemande menaa le territoire franais, il accourut avec les +contingents aguerris que fournissait le territoire de Saint-Quentin, et +commanda le corps d'arme o se trouvaient les chevaliers du Ponthieu, +de l'Aminois et du Beauvaisis. Ce Captien de la branche cadette tait, +par l'importance de son fief comme par son intrpidit<a name="page_336" id="page_336"></a> personnelle, un +des plus fermes soutiens de la dynastie.</p> + +<p>Par la situation mme de son fief, il tait l'ennemi naturel des maisons +de Champagne et de Couci; or, c'est prcisment contre ces deux familles +que se portrent les derniers efforts de Louis le Gros. Au dire de +Suger, ce fut l'influence prpondrante de Raoul qui dtermina le roi +aller forcer dans son repaire le trop fameux Thomas de Marle (1130). Le +comte de Vermandois se donna le plaisir de porter le coup mortel +l'ennemi hrditaire de sa maison et de le jeter enchan aux pieds du +souverain. Deux ans aprs, une nouvelle expdition, dcide sans doute +aussi sur le conseil de Raoul, menaait le fils de Thomas de Marle, +Enguerran de Couci. Louis assigea la Fre pendant plus de deux mois +sans pouvoir s'en rendre matre. A la fin, le comte de Vermandois +consentit un accord qui rtablissait la paix dans ce pays si longtemps +troubl. La guerre de 1132 se termina par le mariage d'Enguerran de +Couci avec la nice du snchal, singulire issue d'une entreprise +militaire qui semblait destine satisfaire les intrts du Vermandois +autant que ceux de la monarchie.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Les services que Suger rendit Louis le Gros pendant la majeure partie +de son rgne taient plus dsintresss. L'homme d'tat, que deux rois +de France honorrent du nom d'ami et qui gouverna seul le royaume +pendant la seconde croisade, a t naturellement l'objet d'un grand +nombre de biographies. Mais ce sont moins des biographies que des loges +composs sans critique et chargs de dtails de fantaisie. Il reste +crire un livre digne de cette grande figure dans laquelle semblent +s'tre incarns les qualits sduisantes et le bon sens de notre gnie +national.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_337_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_337_sml.jpg" width="243" height="174" alt="Suger, d'aprs un vitrail de Saint-Denis." +title="Suger, d'aprs un vitrail de Saint-Denis." /></a> +<br /> +<span class="caption">Suger, d'aprs un vitrail de Saint-Denis.</span> +</p> + +<p>On trouve en Suger le plus frappant exemple de ce que peut obtenir une +volont persvrante mise au service d'une intelligence suprieure. Ce +petit homme au corps malingre et chtif, d'une sant toujours fragile, +tait issu de basse extraction, et ne dut sa fortune qu' lui-mme. Il +avait l'esprit vif, la parole<a name="page_337" id="page_337"></a> image et prompte, une mmoire +extraordinaire qui lui permettait de recueillir sans effort les +souvenirs littraires, les faits historiques, les anecdotes, en mme +temps que les mille dtails des affaires confies ses soins. Mais il +jouissait d'une facult prcieuse, celle de discerner sur-le-champ les +ides et les faits qu'il pouvait lui tre utile de retenir, et de s'en +servir avec prcision au moment voulu. Les contemporains ont surtout +admir la facilit de sa parole, cette faconde intarissable et brillante +qui le faisait assimiler Cicron. Causeur infatigable, il lui arrivait +parfois de garder ses auditeurs jusqu' une heure avance de la nuit. Il +tait par excellence l'avocat de la cour de Louis le Gros, c'est le +titre que lui donne la chronique de Morigni. Charg d'exposer au roi +les plaintes des glises, de lui prsenter les suppliques des pauvres, +des veuves et des orphelins, il semble avoir jou au palais le double +rle de matre des requtes et de procureur du roi, magistratures qui +n'apparatront formellement que plus tard dans les institutions +captiennes. Il crivait d'ailleurs, parat-il, presque aussi facilement +qu'il parlait, et ceux qui l'ont connu ne tarissent pas d'loges<a name="page_338" id="page_338"></a> sur sa +science littraire et sur l'clat de son style. A vrai dire, le latin de +la <i>Vie de Louis le Gros</i>, moins banal et moins plat que celui de la +plupart des crivains monastiques, se distingue surtout par l'obscurit, +le mauvais got et l'incorrection. On y sent cependant une certaine +vigueur d'esprit, et je ne sais quelle flamme intrieure qui n'est point +le fait d'une me vulgaire. Les qualits matresses de Suger, celles qui +firent de lui le ministre ncessaire et considr mme de ses ennemis, +sont prcisment celles que vantent le moins ses contemporains: une +grande capacit de travail, la connaissance intime des hommes et des +choses, le sens pratique, une fermet inbranlable jointe une +judicieuse modration.</p> + +<p>Il est assez difficile de mesurer avec exactitude l'influence exerce +par le clbre abb sur le gouvernement de Louis le Gros. Le moine +Guillaume, biographe, ou plutt pangyriste de Suger, ne retrace avec +quelque dtail la vie politique de son hros que lorsqu'il s'agit du +rgne de Louis le Jeune et surtout de l'poque de la rgence. Il faut +donc recourir Suger lui-mme et sa principale œuvre historique. +Mais on sait que l'auteur de la <i>Vie de Louis le Gros</i> a choisi, parmi +les vnements du rgne, ceux qui taient le plus propres mettre en +relief le courage et la magnanimit du roi. Il est fort incomplet en ce +qui concerne l'histoire intrieure de la curie, et les dtails les plus +intressants qu'il donne sur son rle personnel se rapportent justement + la priode des guerres du Puiset, pendant laquelle il ne faisait pas +encore partie, titre permanent, du conseil royal. C'est surtout +dater de la chute des Garlande qu'il importerait de connatre la part +prise par l'abb de Saint-Denis aux affaires publiques. Mais c'est alors +qu'il s'efface le plus et se confond dessein, par une modestie sans +doute exagre, dans le groupe des amis et familiers qui le +souverain venait demander ses meilleures inspirations. Quant aux autres +chroniqueurs, franais ou trangers, ils sont muets sur le rle +politique de Suger et semblent le connatre encore moins qu'tienne de +Garlande. On chercherait vainement le nom de l'abb de Saint-Denis dans +l'histoire d'Orderic Vital.</p> + +<p>Les premiers rapports de Louis le Gros et de Suger datent<a name="page_339" id="page_339"></a> probablement +de l'poque o tous deux vivaient, comme coliers, dans la grande abbaye +captienne. Aucun texte ne nous renseigne, d'ailleurs, sur leur intimit +d'enfance, et tout ce qu'on a dit de Suger la cour de Philippe I<sup>er</sup> +est fond sur l'unique passage o il affirme avoir entendu le souverain +maudire devant son fils le donjon de Montlhry. S'il assista en 1106 au +concile de Poitiers, en 1107 la ddicace de l'glise de la Charit et + l'assemble de Chlons, prside par Pascal II, ce fut comme orateur +de l'abbaye de Saint-Denis, comme assesseur de son abb, Adam, et +nullement comme charg d'affaires de la royaut. Ses fonctions de prvt +de Berneval, terre abbatiale relevant du roi d'Angleterre, puis de +prvt de Touri, en Beauce, le tenaient loign du palais, o son nom +n'apparat jamais cette poque parmi ceux des souscripteurs ou des +tmoins des diplmes royaux. Le rle qu'il joua auprs du roi pendant +les guerres du Puiset s'explique naturellement par sa situation +d'administrateur et de dfenseur des territoires que l'abbaye possdait +en Beauce. Ce n'est qu'en 1118 que Suger parat avoir t pour la +premire fois charg d'une mission diplomatique par le gouvernement de +Louis le Gros. Il reut l'ordre de se rendre Maguelone pour souhaiter +la bienvenue au pape Glase II. Le roi l'employa ds lors constamment +dans toutes les circonstances o il fallut entrer en rapport avec les +diffrents pontifes qui se succdrent sur le trne de saint Pierre. +Mais il faut noter que ce rle de ngociateur des affaires +ecclsiastiques et d'ambassadeur auprs du Saint-Sige ne fut pas dvolu +exclusivement l'abb de Saint-Denis. Louis le Gros dlgua aussi dans +cet office les chefs des grandes communauts parisiennes, les abbs de +Saint-Germain-des-Prs, de Saint-Victor, de Saint-Magloire, le prieur de +Saint-Martin-des-Champs.</p> + +<p>Lorsqu'en 1122 Suger eut t lu comme abb sans que les lecteurs +eussent requis au pralable l'agrment du roi, le nouveau dignitaire put +craindre que ce procd n'attirt sur lui-mme et sur l'abbaye les +perscutions du pouvoir laque. Il en fut quitte pour la peur; l'amiti, +ici, fut plus forte que les ncessits de la politique. En venant +prendre l'oriflamme sur<a name="page_340" id="page_340"></a> l'autel de Saint-Denis, pour aller ensuite +repousser l'invasion allemande (1124), le roi eut soin d'indiquer, dans +l'acte solennel dress cette occasion, qu'il avait reu l'tendard +sacr des mains de Suger, son familier et son fidle conseiller. C'est +le premier tmoignage direct et officiel qui nous soit connu de la part +faite l'abb de Saint-Denis dans l'amiti du roi et le maniement de la +chose publique. Il n'en rsulte pas qu'il occupt ds lors au palais le +rang auquel devaient l'appeler par la suite son exprience des affaires +et la confiance particulire qu'il inspirait au souverain. La direction +de la curie appartenait encore pour quelques annes tienne de +Garlande. Quoiqu'il y et peu de ressemblance entre ces deux hommes, il +faut bien admettre, sur la foi de saint Bernard, que Suger tait depuis +longtemps l'ami du snchal-archidiacre. Cette amiti ne lui tait pas +seulement commande par le souci de sa carrire politique. L'abb de +Saint-Denis partageait les ides de Louis et d'tienne sur la ncessit +de maintenir le clerg captien dans la dpendance de l'autorit royale. +Sa modration d'esprit et son attachement au principe monarchique +l'empchaient d'accepter, au moins dans leurs consquences extrmes, les +doctrines du parti rformiste. C'est ce que prouvent les attaques assez +vives dont il fut l'objet de la part de saint Bernard et le retard qu'il +mit introduire la rforme dans la communaut de Saint-Denis. Il cda, +sans enthousiasme, au mouvement que dirigeait la papaut et que +favorisait l'opinion.</p> + +<p>Quand le pangyriste de Suger affirme qu'il n'y avait rien de cach +pour lui dans le gouvernement, que le roi ne prenait aucune dcision +sans l'avoir consult et qu'en son absence le palais semblait tre +vide, ces paroles ne peuvent s'appliquer qu' la priode finale du +rgne de Louis le Gros (1130-1137). C'est alors seulement, en effet, que +la prsence continue de Suger au palais est atteste par les +souscriptions des chartes royales. Lui-mme, d'ailleurs, se met en scne +(mais toujours en compagnie des autres conseillers intimes) dans les +circonstances importantes de la vie de son hros. En 1131, aprs la mort +du jeune prince Philippe, il engage le roi faire couronner par +anticipation son second fils Louis, g<a name="page_341" id="page_341"></a> de onze ans. Quatre ans aprs, +on le voit pleurant au chevet de son royal ami, qui, puis par une +cruelle maladie, croyait tre son dernier jour, et lui adressait ses +recommandations suprmes.</p> + +<p>L'influence prpondrante de l'abb de Saint-Denis fut surtout marque, +pendant cette priode, par la rconciliation de Louis le Gros avec le +comte Thibaud de Champagne. Ce dernier, jusqu'ici ennemi acharn de la +dynastie rgnante, venait de perdre son meilleur soutien en la personne +de son oncle, le roi d'Angleterre, Henri I<sup>er</sup>. Comme il aspirait le +remplacer sur le trne ducal de Normandie, il lui fallait l'appui du roi +de France. Suger, pour qui le roi anglais et son neveu avaient toujours +profess une considration particulire, facilita le rapprochement, et +crut faire acte de sage prvoyance en ramenant le grand fief de +Blois-Champagne dans le cercle de l'alliance captienne. C'tait un +vnement politique de la plus haute importance, car il garantissait +Louis le Gros la tranquillit de ses dernires annes et lui permit +d'accomplir en paix l'acte qui tait le digne couronnement de sa +glorieuse carrire, l'union du duch d'Aquitaine au domaine royal.</p> + +<p>Lorsqu'on juillet 1137 Louis le Jeune s'achemina, avec un brillant +cortge, vers les rives de la Garonne o l'attendait l'hritire des +pays aquitains, les meilleurs amis de Louis le Gros et les plus +influents des palatins faisaient partie de l'expdition: le Snchal +Raoul de Vermandois, Guillaume I<sup>er</sup>, comte de Nevers; Rotrou, comte du +Perche; le comte palatin, Thibaud de Champagne; Suger lui-mme, et son +ami, Geoffroi de Lves, vque de Chartres. C'tait le conseil royal qui +se dplaait dans la personne des plus minents de ses membres pour +faire honneur aux populations du Midi et les amener subir sans +secousses et sans amertume la domination du roi du Nord. Louis le Gros, +rest presque seul au palais, fit ses adieux ce fils qui ne devait +plus le revoir: Que le Dieu tout-puissant, par qui rgnent les rois, te +protge, mon cher enfant, car, si la fatalit voulait que vous me +fussiez enlevs, toi et les compagnons que je t'ai donns, rien ne me +rattacherait plus la royaut ni la vie.<a name="page_342" id="page_342"></a></p> + +<p>Le vieux souverain avait raison. Pour la premire fois, depuis la +fondation de la dynastie, on avait vu se former et se grouper autour du +prince un personnel de serviteurs intelligents, actifs et dvous aux +institutions monarchiques. Louis le Gros lguait son fils, en mme +temps que Suger et Raoul de Vermandois, des clercs expriments, dj au +courant des affaires de justice et de finances, et des chevaliers +toujours prts se ranger sous la bannire du matre. Les grands +offices taient entre les mains de familles paisibles, dont la fidlit +et l'obissance ne faisaient plus doute. La curie, dbarrasse des +lments fodaux qui la troublaient, offrait enfin la royaut +l'instrument de pouvoir qui lui avait fait dfaut jusqu'ici. On peut +dire que le gouvernement captien tait fond.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">A. Luchaire</span>, <i>Louis VI le Gros. Annales de sa vie et de<br /> +son rgne</i>. Paris, A. Picard, 1889, in-8. Introduction,<br /> +<i>passim</i>.<br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="II-11" id="II-11"></a>II—GUERRES DE PHILIPPE AUGUSTE.</h3> + +<h4><a name="I-11-a" id="I-11-a"></a>I.—LE SIGE DU CHATEAU GAILLARD.</h4> + +<p>Bti par Richard Cœur de Lion, aprs que ce prince eut reconnu la +faute qu'il avait faite, par le trait d'Issoudun, en laissant +Philippe Auguste le Vexin et la ville de Gisors, le chteau Gaillard, +prs les Andelys, conserve encore, malgr son tat de ruine, l'empreinte +du gnie militaire du roi anglo-normand. Grce l'excellent travail de +M. A. Deville<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, chacun peut se rendre un compte exact des +circonstances qui dterminrent<a name="page_343" id="page_343"></a><a name="page_344" id="page_344"></a> la construction de cette forteresse, +la cl de la Normandie, place frontire capable d'arrter longtemps +l'excution des projets ambitieux du roi franais....</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_343_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_343_sml.jpg" width="300" height="466" alt="Figure 1. D'aprs Viollet-le-Duc (p. 85)." +title="Figure 1. D'aprs Viollet-le-Duc (p. 85)." /></a> +<br /> +<span class="caption">Figure 1. D'aprs Viollet-le-Duc (p. 85).</span> +</p> + +<p>De Bonnires Gaillon, la Seine descend presque en ligne droite vers le +nord-nord-ouest. Prs de Gaillon, elle se dtourne brusquement vers le +nord-est jusqu'aux Andelys, puis revient sur elle-mme et forme une +presqu'le dont la gorge n'a gure que 2600 mtres d'ouverture. Les +Franais, par le trait qui suivit la confrence d'Issoudun, possdaient +sur la rive gauche Vernon, Gaillon, Pacy-sur-Eure; sur la rive droite, +Gisors, qui tait une des places les plus fortes de cette partie de la +France. Une arme dont les corps, runis Evreux, Vernon et Gisors, +se seraient simultanment ports sur Rouen, le long de la Seine, en se +faisant suivre d'une flottille, pouvait, en deux jours de marche, +investir la capitale de la Normandie et s'approvisionner de toutes +choses par la Seine. Planter une forteresse cheval sur le fleuve, +entre les deux places de Vernon et de Gisors, en face d'une presqu'le +facile garder, c'tait intercepter la navigation du fleuve, couper les +deux corps d'invasion.... La position tait donc, dans des circonstances +aussi dfavorables que celle o se trouvait Richard, parfaitement +choisie....</p> + +<p>Voici comment le roi anglo-normand disposa l'ensemble des dfenses de ce +point stratgique (fig. 1). A l'extrmit de la presqu'le de Bernires, +du ct de la rive droite, la Seine ctoie des escarpements de roches +crayeuses fort leves qui dominent toute la plaine d'alluvion. Sur un +lot B qui divise le fleuve, Richard leva d'abord un fort octogone muni +de tours, de fosss et de palissades; un pont de bois passant travers +ce chtelet unit les deux rives. A l'extrmit de ce pont, en C, sur la +rive droite, il btit une enceinte, large tte de pont qui fut bientt +remplie d'habitations et prit le nom de Petit-Andely. Un tang, form +par la retenue des eaux de deux ruisseaux en D, isola compltement cette +tte de pont. Le grand Andely E, qui existait dj avant ces travaux, +fut galement fortifi, enclos de fosss que l'on voit encore et qui +sont remplis par les eaux des deux ruisseaux. Sur un promontoire lev +de plus de cent mtres au-dessus du niveau de la Seine, et qui ne se +relie<a name="page_345" id="page_345"></a> la chane crayeuse que par une mince langue de terre du ct +sud, la forteresse principale fut assise en profitant de toutes les +saillies du rocher. En bas de l'escarpement, et enfile par le chteau, +une estacade F, compose de trois ranges de pieux, vint barrer le cours +de la Seine. Cette estacade tait en outre protge par des ouvrages +palissads tablis sur le bord de la rive droite et par un mur +descendant d'une tour btie mi-cte jusqu'au fleuve; de plus, en +amont, et comme une vedette du ct de la France, un fort fut bti sur +le bord de la Seine en H, et prit le nom de <i>Boutavant</i>. La presqu'le +retranche la gorge et garde, il tait impossible une arme ennemie +de trouver l'assiette d'un campement sur un terrain ravin, couvert de +roches normes. Le val situ entre les deux Andelys, rempli par les eaux +abondantes des ruisseaux, command par les fortifications des deux +bourgs situs chacune de ses extrmits, domin par la forteresse, ne +pouvait tre occup, non plus que les rampes des coteaux environnants. +Ces dispositions gnrales prises avec autant d'habilet que de +promptitude, Richard apporta tous ses soins la construction de la +forteresse principale qui devait commander l'ensemble des dfenses. +Place, comme nous l'avons dit, l'extrmit d'un promontoire dont les +escarpements sont trs abrupts, elle n'tait accessible que par cette +langue de terre qui runit le plateau extrme la chane crayeuse; +toute l'attention de Richard se porta d'abord de ce ct attaquable.</p> + +<p>Voici quelle fut la disposition de ses dfenses. En A (fig. 2), en face +de la langue de terre qui runit l'assiette du chteau la hauteur +voisine, il fit creuser un foss profond dans le roc vif et btit une +forte et haute tour dont les parapets atteignaient le niveau du plateau +dominant, afin de commander le sommet du coteau. Cette tour fut flanque +de deux autres plus petites B; les courtines AD vont en dvalant et +suivent la pente naturelle du rocher; la tour A commandait donc tout +l'ouvrage avanc ADD. Un second foss, galement creus dans le roc, +spare cet ouvrage avanc du corps de la place. L'ennemi ne pouvait +songer se loger dans ce second foss qui tait enfil et domin par +les quatre tours DDCC. Les deux tours CC commandaient<a name="page_346" id="page_346"></a> certainement les +deux tours DD. On observera que l'ouvrage avanc ne communiquait pas +avec les dehors, mais seulement avec la <i>basse-cour</i> du chteau. C'tait +l une disposition toute normande que nous retrouvons la Roche-Guyon. +La premire enceinte E du chteau, en arrire de l'ouvrage avanc et ne +communiquant avec lui que par un pont de bois, contenait les curies, +des communs et la chapelle H; c'tait la <i>basse-cour</i>. Un puits tait +creus en F; sous l'aire de la cour, en G, sont tailles dans le roc de +vastes caves, dont le plafond est soutenu par des piliers de rserve; +ces caves prennent jour dans le foss I du chteau et communiquent, par +deux boyaux creuss dans la craie, avec les dehors. En K s'ouvre la +porte du chteau; son seuil est lev de plus de deux mtres au-dessus +de la contrescarpe du foss L. Cette porte est masque pour l'ennemi qui +se serait empar de la premire porte E, et il ne pouvait venir +l'attaquer qu'en prtant le flanc la courtine IL et le dos la tour +plante devant cette porte. De plus, du temps de Richard, un ouvrage +pos sur un massif rserv dans le roc, au milieu du foss, couvrait la +porte K, qui tait encore ferme par une herse, des vantaux et protge +par deux rduits ou postes. Le donjon M s'levait en face de l'entre K +et l'enfilait. Les appartements du commandant taient disposs du ct +de l'escarpement, en N, c'est--dire vers la partie du chteau o l'on +pouvait ngliger la dfense rapproche et ouvrir des fentres. En P est +une poterne de secours, bien masque et protge par une forte dfense +O. Cette poterne ne s'ouvre pas directement sur les dehors, mais sur le +chemin de ronde R perc d'une seconde poterne en S qui tait la seule +entre du chteau. Du ct du fleuve, en T, s'tagent des tours et +flancs taills dans le roc et munis de parapets. Une tour V, accole au +rocher, pic sur ce point, se relie la muraille X qui barrait le pied +de l'escarpement et les rives de la Seine, en se reliant l'estacade Y +destine intercepter la navigation. Le grand foss Z descend jusqu'en +bas de l'escarpement et est creus main d'homme; il tait destin +empcher l'ennemi de filer le long de la rivire, en se masquant la +faveur de la saillie du rocher pour venir rompre la muraille ou mettre +le feu l'estacade. Ce<a name="page_347" id="page_347"></a><a name="page_348" id="page_348"></a> foss pouvait aussi couvrir une sortie de la +garnison vers le fleuve et tait en communication avec les caves G au +moyen des souterrains dont nous avons parl.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_347_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_347_sml.jpg" width="470" height="303" alt="Figure 1. D'aprs Viollet-le-Duc (p. 87)." +title="Figure 1. D'aprs Viollet-le-Duc (p. 87)." /></a> +<br /> +<span class="caption">Figure 1. D'aprs Viollet-le-Duc (p. 87).</span> +</p> + +<p>Une anne avait suffi Richard pour achever le chteau Gaillard et +toutes les dfenses qui s'y rattachaient. Qu'elle est belle, ma fille +d'un an! s'cria ce prince lorsqu'il vit son entreprise termine....</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Tant que vcut Richard, Philippe Auguste, malgr sa rputation bien +acquise de grand preneur de forteresses, n'osa tenter de faire le sige +du chteau Gaillard; mais aprs la mort de ce prince et lorsque la +Normandie fut tombe aux mains de Jean sans Terre, le roi franais +rsolut de s'emparer de ce point militaire qui lui ouvrait les portes de +Rouen. Le sige de cette place, racont jusque dans les plus menus +dtails par le chapelain du roi, Guillaume le Breton, tmoin oculaire, +fut un des plus grands faits militaires du rgne de ce prince; et si +Richard avait montr un talent remarquable dans les dispositions +gnrales et dans les dtails de la dfense de cette place, Philippe +Auguste conduisit son entreprise en homme de guerre consomm.</p> + +<p>Le triste Jean sans Terre ne sut pas profiter des dispositions +stratgiques de son prdcesseur. Philippe Auguste, en descendant la +Seine, trouve la presqu'le de Bernires inoccupe; les troupes +normandes, trop peu nombreuses pour la dfendre, se jettent dans le +chtelet de l'le et dans le Petit-Andely, aprs avoir rompu le pont de +bois qui mettait les deux rives du fleuve en communication. Le roi +franais commence par tablir son campement dans la presqu'le, en face +du chteau, appuyant sa gauche au village de Bernires et sa droite +Toni, en runissant ces deux postes par une ligne de circonvallation +dont on aperoit encore aujourd'hui la trace KL. Afin de pouvoir faire +arriver la flottille destine l'approvisionnement du camp, Philippe +fait rompre par d'habiles nageurs l'estacade qui barre le fleuve, et +cela sous une grle de projectiles lancs par l'ennemi.<a name="page_349" id="page_349"></a></p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_349_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_349_sml.jpg" width="465" height="307" alt="Ruines du chteau Gaillard. tat actuel." +title="Ruines du chteau Gaillard. tat actuel." /></a> +<br /> +<span class="caption">Ruines du chteau Gaillard. tat actuel.</span> +</p> + +<p><a name="page_350" id="page_350"></a></p> + +<p>Aussitt aprs, dit Guillaume le Breton, le roi ordonne d'amener de +larges navires, tels que nous en voyons voguer sur le cours de la Seine, +et qui transportent ordinairement les quadrupdes et les chariots le +long du fleuve. Le roi les fit enfoncer dans le milieu du fleuve, en les +couchant sur le flanc, et les posant immdiatement l'un la suite de +l'autre, un peu au-dessous des remparts du chteau; et afin que le +courant rapide des eaux ne pt les entraner, on les arrta l'aide de +pieux enfonces en terre et unis par des cordes et des crochets. Les +pieux ainsi dresses, le roi fit tablir un pont sur des poutres +soigneusement travailles, afin de pouvoir passer sur la rive +droite...; puis il fit lever sur quatre navires deux tours, +construites avec des troncs d'arbres et de fortes pices de chne vert, +lis ensemble par du fer et des chanes bien tendues, pour en faire en +mme temps un point de dfense pour le pont et un moyen d'attaque contre +le chtelet. Puis les travaux, dirigs avec habilet sur ces navires, +levrent les deux tours une si grande hauteur que de leur sommet les +chevaliers pouvaient faire plonger leurs traits sur les murailles +ennemies (celles du chtelet situ au milieu de l'le).</p> + +<p>Cependant Jean sans Terre tenta de secourir la place: il envoya un corps +d'arme compos de trois cents chevaliers et trois mille hommes +cheval, soutenus par quatre mille pitons et la bande du fameux +Lupicar<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>. Cette troupe se jeta la nuit sur les circonvallations de +Philippe Auguste, mit en droute les ribauds, et et certainement jet +dans le fleuve le camp des Franais s'ils n'eussent t protgs par le +retranchement, et si quelques chevaliers, faisant allumer partout de +grands feux, n'eussent ralli un corps d'lite qui, reprenant +l'offensive, rejeta l'ennemi en dehors des lignes. Une flottille +normande qui devait oprer simultanment contre les Franais arriva trop +tard; elle ne put dtruire les deux grands beffrois de bois levs au +milieu de la Seine, et fut oblige de se retirer avec de grandes pertes.</p> + +<p>Un certain Galbert, trs habile nageur, continue Guillaume<a name="page_351" id="page_351"></a> le Breton, +ayant rempli des vases avec des charbons ardents, les ferma et les +frotta de bitume l'extrieur avec une telle adresse, qu'il devenait +impossible l'eau de les pntrer. Alors il attache autour de son corps +la corde qui suspendait ces vases, et plongeant sous l'eau, sans tre vu +de personne, il va secrtement aborder aux palissades leves, en bois +et en chne, qui enveloppaient d'une double enceinte les murailles du +chtelet. Puis, sortant de l'eau, il va mettre le feu aux palissades, +vers le ct de la roche Gaillard qui fait face au chteau, et qui +n'tait dfendu par personne, les ennemis n'ayant nullement craint une +attaque sur ce point.... Tout aussitt le feu s'attache aux pices de +bois qui forment les retranchements et aux murailles qui enveloppent +l'intrieur du chtelet. La petite garnison de ce poste ne pouvant +combattre les progrs de l'incendie, activ par un vent d'est violent, +dut se retirer comme elle put sur des bateaux.—Aprs ces dsastres, les +habitants du Petit-Andely n'osrent tenir, et Philippe Auguste s'empara +en mme temps et du chtelet et du bourg, dont il fit rparer les +dfenses pendant qu'il rtablissait le pont. Ayant mis une troupe +d'lite dans ces postes, il alla assiger le chteau de Radepont, pour +que ses fourrageurs ne fussent pas inquits par sa garnison, s'en +empara au bout d'un mois, et revint au chteau Gaillard. Mais laissons +encore parler Guillaume le Breton, car les dtails qu'il nous donne des +prparatifs de ce sige mmorable sont du plus grand intrt.</p> + +<p>La roche Gaillard cependant n'avait point redouter d'tre prise la +suite d'un sige, tant cause de ses remparts que parce qu'elle est +environne de toutes parts de vallons, de rochers taills pic, de +collines dont les pentes sont rapides et couvertes de pierres, en sorte +que, quand mme elle n'aurait aucune autre espce de fortification, sa +position naturelle suffirait seule pour la dfendre. Les habitants du +voisinage s'taient donc rfugis en ce lieu, avec tous leurs effets, +afin d'tre plus en sret. Le roi, voyant bien que toutes les machines +de guerre et tous les assauts ne pourraient le mettre en tat de +renverser d'une manire quelconque les murailles bties sur le sommet du +rocher, appliqua toute la force de son esprit chercher d'autres<a name="page_352" id="page_352"></a> +artifices pour parvenir, quelque prix que ce ft, et quelque peine +qu'il dt lui en coter, s'emparer de ce nid dont la Normandie est si +fire.</p> + +<p>Alors donc le roi donne l'ordre de creuser en terre un double foss sur +les pentes des collines et travers les vallons (une ligne de +contrevallation et de circonvallation), de telle sorte que toute +l'enceinte de son camp soit comme enveloppe d'une barrire qui ne +puisse tre franchie, faisant, l'aide de plus grands travaux, conduire +ces fosss depuis le fleuve jusqu'au sommet de la montagne, qui s'lve +vers les cieux, comme en mpris des remparts abaisss sous elle<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, et +plaant ces fosss une assez grande distance des murailles (du +chteau) pour qu'une flche, lance vigoureusement d'une double +arbalte, ne puisse y atteindre qu'avec peine. Puis, entre ces deux +fosss, le roi fait lever une tour de bois et quatorze autres ouvrages +du mme genre, tous tellement bien construits et d'une telle beaut que +chacun d'eux pouvait servir d'ornement une ville, et disperss en +outre de telle sorte qu'autant il y a de pieds de distance entre la +premire et la seconde tour, autant on en retrouve encore de la seconde + la troisime....</p> + +<p>Aprs avoir garni toutes ces tours de serviteurs et de nombreux +chevaliers, le roi fait en outre occuper tous les espaces vides par ses +troupes, et, sur toute la circonfrence, disposant les sentinelles de +telle sorte qu'elles veillent toujours, en alternant d'une station +l'autre; ceux qui se trouvaient ainsi en dehors s'appliqurent alors, +selon l'usage des camps, se construire des cabanes avec des branches +d'arbres et de la paille sche, afin de se mettre l'abri de la pluie, +des frimas et du froid, puisqu'ils devaient demeurer longtemps en ces +lieux. Et, comme il n'y avait qu'<i>un seul point</i> par o l'on pt arriver +vers les murailles (du chteau), en suivant un sentier trac obliquement +et qui<a name="page_353" id="page_353"></a><a name="page_354" id="page_354"></a> formait diverses sinuosits<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>, le roi voulut qu'une double +garde veillt nuit et jour et avec le plus grand soin la dfense de ce +point, afin que nul ne pt pntrer du dehors dans le camp, et que +personne n'ost faire ouvrir les portes du chteau ou en sortir, sans +tre aussitt ou frapp de mort, ou fait prisonnier....</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_353_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_353_sml.jpg" width="420" height="284" alt="Ruines du chteau Gaillard. tal actuel." +title="Ruines du chteau Gaillard. tal actuel." /></a> +<br /> +<span class="caption">Ruines du chteau Gaillard. tal actuel.</span> +</p> + +<p>Pendant tout l'hiver de 1203 1204, l'arme franaise resta dans ses +lignes. Roger de Lascy, qui commandait dans le chteau pour Jean sans +Terre, fut oblig, afin de mnager ses vivres, de chasser les habitants +du petit Andely qui s'taient mis sous sa protection derrire les +remparts de la forteresse. Ces malheureux, repousss la fois par les +assigs et les assigeants, moururent de faim et de misre dans les +fosss, au nombre de douze cents.</p> + +<p>Au mois de fvrier 1204, Philippe Auguste qui sait que la garnison du +chteau Gaillard conserve encore pour un an de vivres, impatient en son +cœur, se dcide entreprendre un sige en rgle. Il runit la plus +grande partie de ses forces sur le plateau dominant, marqu R sur notre +figure (p. 343). De l il fait faire une chausse pour aplanir le sol +jusqu'au foss en avant de la tour A (p. 347)<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>. Voici donc que du +sommet de la montagne jusqu'au fond de la valle, et au bord des +premiers fosss, la terre est enleve l'aide de petits boyaux et +reoit l'ordre de se dfaire de ses asprits rocailleuses, afin que +l'on puisse descendre du haut jusqu'en bas. Aussitt un chemin, +suffisamment large et promptement trac force de coups de hache, se +forme l'aide de poutres poses les unes ct des autres et soutenues +des deux cts par de nombreux poteaux en chne plants en terre pour +faire une palissade. Le long de ce chemin les hommes marchent en sret, +transportent des pierres, des branches, des troncs d'arbres, de lourdes +mottes de terre garnies d'un gazon verdoyant, et les rassemblent en +monceau pour travailler combler le foss....</p> + +<p>Bientt s'lvent sur divers points (rsultat que nul n'et os<a name="page_355" id="page_355"></a> +esprer) de nombreux pierriers et des mangonneaux, dont les bois ont t +en peu de temps coups et dresss, et qui lancent contre les murailles +des pierres et des quartiers de roc roulant dans les airs. Et afin que +les dards, les traits et les flches, lancs avec force du haut de ces +murailles, ne viennent pas blesser sans cesse les ouvriers et +manœuvres, qui, transportant des projectiles, sont exposs +l'atteinte de ceux des ennemis, on construit entre ceux-ci et les +remparts une palissade de moyenne hauteur, forme de claies et de pieux +unis par l'osier flexible, afin que cette palissade, protgeant les +travailleurs, reoive les premiers coups et repousse les traits tromps +dans leur direction. D'un autre ct, on fabrique des tours, que l'on +nomme aussi beffrois, l'aide de beaucoup d'arbres et de chnes tout +verts que la doloire n'a point travaills et dont la hache seule a +grossirement enlev les branchages; et ces tours, construites avec les +plus grands efforts, s'lvent dans les airs une telle hauteur que la +muraille oppose s'afflige de se trouver si fort au-dessous d'elles....</p> + +<p>A l'extrmit de la Roche et dans la direction de l'est (sud-est) tait +une tour leve (la tour A, fig. 2), flanque des deux cts par un mur +qui se terminait par un angle saillant au point de sa jonction. Cette +muraille se prolongeait sur une double ligne depuis le plus grand des +ouvrages avancs (la tour A) et enveloppait les deux flancs de l'ouvrage +le moins lev<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>. Or voici par quel coup de vigueur nos gens +parvinrent se rendre d'abord matres de cette tour (A). Lorsqu'ils +virent le foss peu prs combl, ils y tablirent leurs chelles et y +descendirent promptement. Impatients de tout retard, ils transportrent +alors leurs chelles vers l'autre bord du foss, au-dessous duquel se +trouvait la tour fonde sur le roc. Mais nulle chelle, quoiqu'elles +fussent assez longues, ne se trouva suffisante pour atteindre au pied de +la muraille, non plus qu'au sommet du rocher, d'o partait le pied de la +tour. Remplis d'audace, nos<a name="page_356" id="page_356"></a> gens se mirent percer alors dans le roc, +avec leurs poignards ou leurs pes, pour y faire des trous o ils +pussent poser leurs pieds et leurs mains, et, se glissant ainsi le long +des asprits du rocher, ils se trouvrent tout coup arrivs au point +o commenaient les fondations de la tour<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. L, tendant les mains +ceux de leurs compagnons qui se tranaient sur leurs traces, ils les +appellent participer leur entreprise, et employant des moyens qui +leur sont connus, ils travaillent alors miner les flancs et les +fondations de la tour, se couvrant toujours de leurs boucliers, de peur +que les traits lancs sur eux sans relche ne les forcent reculer, et +se mettent ainsi l'abri jusqu' ce qu'il leur soit possible de se +cacher dans les entrailles mmes de la muraille, aprs avoir creus +au-dessous. Mais ils remplissent ces creux de troncs d'arbres, de peur +que cette partie du mur, ainsi suspendue en l'air, ne croule sur eux et +ne leur fasse beaucoup de mal en s'affaissant; puis, aussi tt qu'ils +ont agrandi cette ouverture, ils mettent le feu aux arbres et se +retirent en un lieu de sret. Les tanons brls, la tour s'croule +en partie. Roger, dsesprant alors de s'opposer l'assaut, fait mettre +le feu l'ouvrage avanc et se retire dans la seconde<a name="page_357" id="page_357"></a> enceinte. Les +Franais se prcipitent sur les dbris fumants de la brche, et un +certain Cadoc, chevalier, plante le premier sa bannire au sommet de la +tour demi renverse. Le petit escalier de cette tour, visible dans +notre plan, date de la construction premire; il avait d, cause de sa +position enclave, rester debout. C'est probablement par l que Cadoc +put atteindre le parapet rest debout.</p> + +<p>Mais les Normands s'taient retirs dans le chteau spar de l'ouvrage +avanc par un profond et large foss. Il fallait entreprendre un nouveau +sige, Jean avait fait construire l'anne prcdente une certaine +maison, contigu la muraille et place du ct droit du chteau, en +face du midi<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>. La partie infrieure de cette maison tait destine +un service qui veut toujours tre fait dans le mystre du cabinet<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>, +et la partie suprieure, servant de chapelle, tait consacre la +clbration de la messe: l il n'y avait point de porte au dehors, mais +en dedans (donnant sur la cour) il y en avait une par o l'on arrivait +l'tage suprieur et une autre qui conduisait l'tage infrieur. Dans +cette dernire partie de la maison tait une fentre prenant jour sur la +campagne et destine clairer les latrines. Un certain Bogis<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>, +ayant avis cette fentre, se glissa le long du fond du foss, +accompagn de quelques braves compagnons, et s'aidant mutuellement, tous +parvinrent pntrer par cette ouverture dans le<a name="page_358" id="page_358"></a> cabinet situ au +rez-de-chausse. Runis dans cet troit espace, ils brisent les portes; +l'alarme se rpand parmi la garnison occupant la basse-cour, et croyant +qu'une troupe nombreuse envahit le btiment de la chapelle, les +dfenseurs accumulent des fascines et y mettent le feu pour arrter +l'assaillant; mais la flamme se rpand dans la seconde enceinte du +chteau, Bogis et ses compagnons passent travers le logis incendi et +vont se rfugier dans les grottes marques G sur notre plan. Roger de +Lascy et les dfenseurs, rduits au nombre de cent quatre-vingts, sont +obligs de se rfugier dans la dernire enceinte, chasss par le feu. A +peine cependant la fume a-t-elle un peu diminu que Bogis, sortant de +sa retraite et courant travers les charbons ardents, aid de ses +compagnons, coupe les cordes et abat, en le faisant rouler sur son axe, +le pont mobile qui tait encore relev<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>, afin d'ouvrir un chemin aux +Franais pour sortir par la porte. Les Franais donc s'avancent en hte +et se prparent assaillir la haute citadelle dans laquelle l'ennemi +venait de se retirer en fuyant devant Bogis.</p> + +<p>Au pied du rocher par lequel on arrivait cette citadelle tait un +pont taill dans le roc vif<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>, que Richard avait fait ainsi couper +autrefois, en mme temps qu'il fit creuser les fosss. Ayant fait +glisser une machine sur ce pont, les ntres vont, sous sa protection, +creuser au pied de la muraille. De son ct, l'ennemi travaille aussi +pratiquer une contre-mine, et ayant fait une ouverture, il lance des +traits contre nos mineurs et les force ainsi se retirer. Les assigs +cependant n'avaient pas tellement entaill leur muraille qu'elle fut +menace d'une chute; mais bientt une catapulte lance contre elle +d'normes blocs de pierre. Ne pouvant rsister ce choc, la muraille se +fend de toutes parts, et, crevant par le milieu, une partie du mur +s'croule. Les Franais s'emparent de la brche, et la garnison, trop +peu nombreuse dsormais pour dfendre la dernire enceinte, enveloppe, +n'a mme pas le temps de se rfugier dans le donjon et<a name="page_359" id="page_359"></a> de s'y enfermer. +C'tait le 6 mars 1204. C'est ainsi que Philippe Auguste s'empara de ce +chteau, que ses contemporains regardaient comme imprenable.</p> + +<p>Si nous avons donn peu prs en entier la description de ce sige +mmorable crit par Guillaume le Breton, c'est qu'elle met en vidence +un fait curieux dans l'histoire de la fortification des chteaux. Le +chteau Gaillard, malgr sa situation, malgr l'habilet dploye par +Richard dans les dtails de la dfense, est trop resserr; les obstacles +accumuls sur un petit espace devaient nuire aux dfenseurs en les +empchant de se porter en masse sur le point attaqu. Richard avait +abus des retranchements, des fosss intrieurs; les ouvrages amoncels +les uns sur les autres servaient d'abri aux assaillants qui s'en +emparaient successivement; il n'tait plus possible de les dloger; en +se massant derrire ces dfenses acquises, ils pouvaient s'lancer en +force sur les points encore inattaqus, trop troits pour tre garnis de +nombreux soldats. Contre une surprise, contre une attaque brusque tente +par un corps d'arme peu nombreux, le chteau Gaillard tait excellent; +mais contre un sige en rgle dirig par un gnral habile et soutenu +par une arme considrable et bien munie d'engins, ayant du temps pour +prendre ses dispositions et des hommes en grand nombre pour les mettre +excution sans relche, il devait tomber promptement, du moment que la +premire dfense tait force; c'est ce qui arriva. Il ne faut pas moins +reconnatre que le chteau Gaillard n'tait que la citadelle d'un vaste +ensemble de fortifications tudi et trac de main de matre; que +Philippe Auguste arm de toute sa puissance avait d employer huit mois +pour le rduire, et qu'enfin Jean sans Terre n'avait fait qu'une +tentative pour le secourir. Du vivant de Richard, l'arme franaise, +harcele du dehors, n'et pas eu le loisir de disposer ses attaques avec +cette mthode; elle n'aurait pu conqurir cette forteresse importante, +le boulevard de la Normandie, qu'au prix de bien plus grands sacrifices, +et peut-tre et-elle t oblige de lever le sige du chteau Gaillard +avant d'avoir pu entamer ses ouvrages extrieurs. Ds que Philippe se +fut empar de ce point stratgique si bien choisi par Richard, Jean<a name="page_360" id="page_360"></a> +sans Terre ne songea plus qu' vacuer la Normandie, ce qu'il fit peu de +temps aprs, sans mme tenter de garder les autres forteresses qui lui +restaient encore en grand nombre dans sa province, tant l'effet moral +produit par la prise du chteau Gaillard fut dcisif<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">E. Viollet-le-Duc</span>, <i>Dictionnaire raisonn de l'architecture<br /> +franaise du onzime au seizime<br /> +sicle</i>, t. III, Paris, in-8, A. Morel, 1859.<br /> +</p> + +<h4><a name="II-11-a" id="II-11-a"></a>II.—LA BATAILLE DE BOUVINES.</h4> + +<p>...L'ennemi avait le droit de compter sur la victoire. Otton, venu <i>cum +paucis militibus</i> (une cinquantaine de chevaliers allemands), n'avait +sous ses ordres immdiats que quelques milliers d'hommes, cavaliers et +fantassins de Lorraine, de Limbourg, de Namur et de Brabant; mais +Salisbury commandait une trentaine de mille hommes. Quant la +Flandre, sans parler de ses cavaliers de fiefs et de communes, elle +avait vers par les larges portes de ses cits de Gand, d'Ypres, de +Bruges, d'Oudenarde, de Courtrai, etc., une fourmilire norme de 40 000 +fantassins.</p> + +<p>Au roi Philippe, la noblesse et les communes du domaine royal, les +vassaux de France et leurs communes avaient donn environ 25 000 hommes. +Nous allions combattre un contre trois.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Philippe ne marcha pas sur Valenciennes o l'ennemi l'attendait,<a name="page_361" id="page_361"></a> +couvert par des forts marcageuses. C'est par l'infanterie surtout que +les coaliss l'emportaient sur le roi, et il savait combien tait +redoutable la milice flamande, quand elle se trouvait bien retranche. +Il avait mis tout son espoir en sa chevalerie et en sa cavalerie. Que +les Teutons combattent pied, dit un des potes qui ont chant la +bataille; toi, Franais, combats toujours cheval.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i6"><i>Tu, Gallice, pugna,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Semper eques...</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Au lieu de se diriger au sud-ouest, vers Valenciennes, il fait une +pointe au nord-ouest, jusqu' Tournai, comme s'il voulait passer +l'Escaut et prendre ainsi les Impriaux revers. Otton s'branle vers +Tournai. Philippe aussitt bat en retraite sur Pronne, sachant bien ce +qu'il faisait, voulant attirer l'ennemi sur un champ favorable, car il +avait rsolu de se battre en plaine plat, dcouvert. L'ennemi le +suit.</p> + +<p>Le 27 juillet, l'avant-garde franaise, compose surtout de milices que +prcdait l'oriflamme, avait franchi le pont de Bouvines, sur la Marque. +La journe tait belle et le soleil de midi flamboyait. Le roi se +dlassait un moment, et mangeait au pied d'un frne, tout prs d'une +glise ddie saint Pierre, quand des messagers accoururent, annonant + grandes clameurs que l'ennemi arrivait, et qu'il avait engag l'action +contre l'arrire-garde qui pliait.</p> + +<p>Philippe se lve, embrasse grands bras les chevaliers de sa maison, +Montmorency et Guillaume des Barres, et Michel de Harnes, et Mauvoisin, +et Grard la Truie, celui-ci venu de Lorraine tout exprs pour combattre +les Allemands. Puis, le roi entre dans l'glise. Il n'est pas vrai qu'il +dposa sa couronne sur l'autel pour l'offrir au plus vaillant, car le +roi de France tait, par profession, le plus vaillant, et sa couronne ne +lui appartenait pas. Dieu l'avait commise Hugues de France et la +race qui sortirait des reins de ce prince jusqu' la consommation des +sicles.</p> + +<p>Aussi bien n'tait-ce pas le temps de discourir. Le roi pria<a name="page_362" id="page_362"></a> +brivement. Je voudrais bien qu'il et dit la prire que lui prte un +chantre franais de la bataille, car elle est bien jolie: Seigneur, je +ne suis qu'un homme, mais je suis roi de France! Vous devez me garder, +sans manque. Gardez-moi et vous ferez bien. Car par moi vous ne perdrez +rien. Or donc, chevauchez, je vous suivrai, et partout aprs vous +j'irai....</p> + +<p>Il sort de l'glise, rayonnant de joie, comme si on l'et invit une +noce. Il monte cheval, et, haut sur son haut destrier, se prcipite +dans l'avant-garde ennemie, qu'il arrte par son choc. Aprs quoi, il +retourne vers les siens, qui se mettent en bataille.</p> + +<p>Les deux armes s'allongent l'une en face de l'autre. On n'entend pas un +mot:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">L'un ost ne l'autre mot ne sonne....<br /></span> +</div></div> + +<p>Philippe adresse aux siens un petit sermon. Il leur dit que toute sa foi +est en Dieu, qu'Otton, excommuni par le seigneur pape, ne peut manquer +d'tre vaincu: Nous, nous sommes chrtiens, nous jouissons de la +communion et de la paix de Sainte glise... Dieu, malgr nos pchs, +nous accordera la victoire sur ses ennemis et sur les ntres. Les +chevaliers lui demandent sa bndiction. Le roi, levant la main, les +bnit. Les trompes sonnent grans alaines et alonges. Le chapelain +plac derrire Philippe entonne avec son clerc le psaume: Bni soit le +Seigneur, qui est ma force et qui instruit mes mains au combat; puis +le: Seigneur, le roi se rjouira en votre force. Jusqu' la fin, ils +chantrent comme ils purent, car les larmes s'chappaient de leurs yeux +et les sanglots se mlaient leurs chants.</p> + +<p>Ainsi parle le propre chapelain de Philippe, Guillaume le Breton, qui +nous a cont la bataille en prose et en vers. Mais quelles scnes +tenter les artistes de la commmoration de Bouvines! Quel geste que +celui de la bndiction par un roi qui est la fois prtre et +chevalier, Mose et Aaron!<a name="page_363" id="page_363"></a></p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>La bataille dura de midi jusqu'au soleil couch. Elle fut trs belle.</p> + +<p>Les fronts adverses s'tendaient tout voisins l'un de l'autre, l'aile +gauche franaise et l'aile droite ennemie vers la Marque, la premire +gardant le pont de Bouvines.</p> + +<p>A notre aile gauche taient Dreux et son frre Philippe, vque de +Beauvais; puis Nivelle et Saint-Walry. A l'aile droite impriale, +Boulogne et Boves, deux vassaux tratres au roi de France, puis +Audenarde et Salisbury. A notre droite, Champagne, Montmorency, +Bourgogne, Saint-Pol, Beaumont, Melun et Gurin, l'vque de Senlis; en +face, Flandre. Aux deux centres, Philippe et Otton.</p> + +<p>Sur tous les points, except notre aile droite et l'aile gauche +ennemie, o il n'y avait que de la cavalerie, l'infanterie tait range +devant les chevaux, en masse trois fois plus profonde chez les Impriaux +que chez les Franais.</p> + +<p>Prs de Philippe, Montigny, un chevalier pauvre mais vaillant (c'est la +vaillance et la force corporelle qui importaient) levait la bannire +rouge fleurdelise. Prs d'Otton, sur un char dor, se dressait un pal, +autour duquel s'entortillait un dragon, ouvrant une large gueule et dont +la queue et les ailes se gonflaient et s'agitaient au moindre souffle; +au-dessus du monstre planait l'aigle de l'empire aux ailes d'or.</p> + +<p>Otton apercevait la bannire rouge, et Philippe l'aigle d'or. Aucun +obstacle entre les deux armes; elles allaient se heurter poitrine +contre poitrine, sous le grand soleil. Philippe avait le champ de +bataille dsir; c'tait comme dit le bon chapelain, un bien bel endroit +pour se tuer: <i>dignus cde locus</i>.</p> + +<p>La journe fut commande, non par le roi, mais, comme nous dirions +aujourd'hui, par son chef d'tat-major gnral, Gurin de Montaigu, un +religieux, frre profs de l'Ordre du Temple, vque de Senlis, une des +meilleures ttes de France et le principal conseiller de la couronne. +Gurin ne tira point l'pe, puisque l'glise dfend de verser le sang; +mais il plaa les troupes, exhorta les chefs et les soldats, leur +parlant de<a name="page_364" id="page_364"></a> Dieu et du roi, de leur foi et de leur vaillance, et de +l'honneur de la nation.</p> + +<p>Gurin tait un vrai gnral, qui trouva un bon plan sur le terrain +mme: l'aile gauche et le centre devaient tenir ferme, pendant que +l'aile droite attaquerait Ferrand, et, aprs l'avoir dfait, se +prcipiterait sur le centre ennemi.</p> + +<p>Otton, au contraire, cdant la colre, qui conseille mal sur le champ +de bataille, voulait jeter sur le centre franais les plus grandes +forces possibles empruntes toute sa ligne, et s'y porter lui-mme +pour saisir le roi mort ou vif, car cet empereur d'Allemagne disait: Si +le roi de France n'existait pas, nous n'aurions redouter sur terre +aucun ennemi.</p> + +<p>Notre arme tait mieux commande que la sienne et plus mobile. Elle +tait forme par sections qui se dplaaient aisment et combinaient +avec rapidit les troupes pied et les troupes cheval. Notre +cavalerie chelonne allait combattre tour de rle, pendant que celle +de l'ennemi donnerait en masse toute la journe. Si peu nombreux que +nous fussions, nous avions des troupes de soutien. Les ntres enfin +taient plus adroits dans l'escrime cheval. Ils avaient le coup +d'œil plus prompt et la rsolution plus claire. Pour la bravoure, les +adversaires se valaient.</p> + +<p>Sur le fond de la grande mle se dtachent des pisodes hroques.</p> + +<p>A notre droite, Champagne arrte Flandre par une charge furieuse, au +moment o celui-ci, pour obir l'ordre d'Otton, se porte contre le +centre franais. L'aile gauche ennemie, affaiblie par le dpart de +Ferrand, est assaillie par Bourgogne, Saint-Pol, Montmorency, Beaumont +et Melun. Ici, Saint-Pol est le hros de la journe. Il traverse la +chevalerie flamande, fond de train, ne s'engage pas; arriv derrire +les lignes, il forme en demi-cercle ses cavaliers, et charge revers +sur un autre point enveloppant dans cette courbe les ennemis qu'il +culbute. Puis il se repose et recommence. Aprs une de ces charges, il +aperoit un de ses chevaliers retenu dans les rangs des Flamands. Il se +penche sur son cheval dont il embrasse le cou deux bras, presse la +bte grands coups d'peron, rompt le cercle qui<a name="page_365" id="page_365"></a> entoure son homme, se +redresse, tire l'pe, frappe, dgage le chevalier et rejoint son poste +de repos, accabl de coups, mais invulnrable sous son armure.</p> + +<p>Cependant, au centre, le roi de France est en grand pril. L'norme +masse des pitons flamands pntre en coin travers les milices +franaises et s'approche de Philippe, que l'empereur s'apprte +charger. Alors, pendant que le roi, avec une partie des siens, tient +tte aux communiers, Guillaume des Barres et d'autres chevaliers, +traversant ou tournant l'infanterie flamande vont se placer derrire +elle, face Otton qui la suit. trange mle! Philippe avait devant lui +les fantassins flamands, au del Guillaume des Barres, qui lui tournait +le dos et chargeait Otton.</p> + +<p>Le roi de France bouscule la pitaille pour rejoindre ses chevaliers, +mais cette foule l'arrte. Avec ses lances, pointues comme une alne ou +armes d'un crochet saillant, elle fait le sige de Philippe,—car un +chevalier tait une fortification qui marchait et combattait.</p> + +<p>Le roi tenait bon, solide en selle, n'inclinant ni droite ni gauche, +frappant, tuant, avanant toujours. Mais le crochet d'une pique a +pntr sous le menton et s'est pris dans les mailles du haubert. +Philippe, pour l'arracher, tire, se penche en avant; une pousse le fait +tomber sous son cheval. Les piques et toutes les armes s'abaissent sur +lui. Ainsi, dit le chapelain qui sans doute ne chantait plus, le roi +tendu sur une place indigne de lui, n'y pt mme jouir du repos qu'on +trouve tre couch.</p> + +<p>Heureusement l'toffe de fer est trs solide. Les pointes roturires ne +trouvent pas le chemin de la vie du roi de France. L'escorte de Philippe +fait un effort suprme; Montigny agite la bannire. Tous appellent la +rescousse Guillaume des Barres par le cri: Aux Barres! aux Barres! +Quand Guillaume des Barres o tex paroles, il laissa une partie de ses +chevaliers devant Otton, se jeta sur les Flamands qu'il prit revers, +et arriva auprs du roi. Philippe s'tait relev par la force qui lui +tait naturelle; il se remit en selle. Ds lors, ce fut un immense +massacre de cette infanterie dbande. Jusqu'au soir, Philippe et ses +chevaliers turent et turent ces vilains, qui<a name="page_366" id="page_366"></a> avaient os s'attaquer +la personne sacre du roi de France.</p> + +<p>Guillaume des Barres a regagn son poste devant Otton. Il s'acharne +contre l'empereur avec Pierre Mauvoisin et Grard la Truie. Pierre a +saisi la bride du cheval imprial. Grard la Truie frappe Otton en +pleine poitrine d'un coup qui s'mousse; il redouble, mais le cheval, +qui fait un mouvement de tte, reoit la pointe dans l'œil, se lve +sur les pieds de derrire, dgage sa bride, tourne et s'emporte. +Guillaume le suit fond de train. Le cheval d'Otton s'abat, tu par sa +blessure; un des hommes de l'empereur lui donne le sien, mais Guillaume +l'a rejoint. Dj il avait saisi l'empereur par derrire, enfonant ses +doigts vigoureux entre le casque et le cou, quand un des Allemands +frappe au flanc le cheval du Franais, qui tombe terre.</p> + +<p>Ainsi fut sauv des mains du plus redoutable jouteur de la chrtient +Otton, l'empereur excommuni, mais le pril lui avait fait perdre +l'esprit. Et s'en alla li empereires en Allemaigne, dit un +chroniqueur. Otton continua de courir, en effet, et ne s'arrta qu' +Valenciennes. Quant Guillaume, presque seul en arrire des lignes +ennemies, entour, harcel, il fait front partout, jusqu' ce qu'il soit +dlivr par une charge du sire de Saint-Walry.</p> + +<p>La fuite d'Otton n'arrta point la lutte. Chevaliers d'Allemagne et +chevaliers de France s'embrassrent en treintes mortelles. Jets bas +par leurs chevaux ventrs, ils s'empoignaient. C'taient des corps +corps sans nombre, car il n'y avait plus d'espace pour les coups d'pe. +Un gant parmi les chevaliers de France, tienne de Longchamp, homme +aux membres immenses, qui ajoutait la vigueur son immensit et +l'audace sa force, saisissait les Allemands par le cou ou par les +reins et, sans blessure, les tuait. Un de ses adversaires, prs +d'expirer, enfona son fer dans la petite fentre du heaume d'tienne. +Ils tombrent l'un sur l'autre, morts quelques pas du roi de France +qui les regardait.</p> + +<p>Avant la fin de la journe, la plupart des Allemands taient pris. Au +centre de la bataille, l'ennemi, sans direction, combattait sans +espoir.<a name="page_367" id="page_367"></a></p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>A notre gauche, la journe fut un moment compromise. Le comte de Dreux, +qui tait le plus proche du centre, fut assailli par le tratre +Boulogne. Celui-ci avait fait de son infanterie range en cercle une +forteresse, qui s'ouvrait pour laisser passer ses charges, le +recueillait au retour et se refermait, piques baisses.</p> + +<p>Plus loin, notre extrme gauche, Ponthieu avait affaire Salisbury et + son infanterie. L se trouvaient les plus redoutables des fantassins, +les Brabanons. Ponthieu s'usa contre leurs piques, qui ventrrent ses +chevaux. Salisbury le mit alors en tel dsordre qu'il et pu s'emparer +du pont de Bouvines.</p> + +<p>C'est sans doute ce moment que les sergents masse, gardes du corps +du roi, qui taient chargs de la dfense du pont, promirent +Notre-Dame de lui btir une belle glise si elle daignait leur tre +secourable. Mais Salisbury laisse Ponthieu se dfendre contre les +Brabanons avec ses pieds et avec ses mains, l'pe des chevaliers +dmonts ne pouvant rien contre les piques. Ponthieu sera enfin dlivr +de ces communiers par ses propres communes. Quant l'Anglais, il se +tourne vers le comte de Dreux, qui est toujours aux prises avec +Boulogne. Il va le prendre en flanc, mais l'vque de Beauvais voit le +pril du comte son frre.</p> + +<p>Ce prlat, sa faon, observait les lois de Sainte glise. Comme Gurin +de Senlis, il ne portait pas l'pe, qui verse le sang: il tenait une +masse d'armes et son bras tait assez fort pour la lever, l'abaisser, la +relever et l'abaisser encore. Chaque coup tombait comme un boulet, +broyant un crne; la masse d'armes agissait comme le canon, un canon qui +avait un mtre de porte. Le fort vque cassa ainsi, selon le mot de +l'criture, la tte de beaucoup, entre autres celle de Salisbury, qu'il +envoya jeter sur la terre le dessin de son long corps.</p> + +<p>Aprs cette charge de l'vque et de ses chevaliers, les Anglais, +affols, disparurent. A notre gauche, Boulogne seul<a name="page_368" id="page_368"></a> tenait encore dans +sa tour vivante, d'o partaient ses sorties furieuses.</p> + +<p>La victoire enfin se dcida, l o les Franais avaient pris +l'offensive, l'aile droite.</p> + +<p>Saint-Pol et Montmorency, quand ils ont extermin l'extrme aile gauche +impriale, se joignent contre Ferrand Champagne et Bourgogne. +Ferrand ne s'tait pas repos, pas une minute! Cribl de coups, bless, +assailli par trois adversaires, il se rend hors de souffle, force +d'avoir combattu. Tous les siens furent tus ou pris, hormis ceux qui +honteusement s'enfuirent.</p> + +<p>Ce fut alors, sur tout le champ de bataille, la dbandade de l'ennemi.</p> + +<p>Guillaume, le chapelain, voit se confondre dans la panique Ardennais, +Saxons, Allemands, Flamands et Anglais. Au centre demeurent sept cents +pitons de Brabant, ferme pave de cette infanterie qui avait pntr +jusqu'au roi Philippe, reste d'un massacre qui avait dur tout le jour. +Chargs par Saint-Walry, ils sont tus jusqu'au dernier.</p> + +<p>Le soleil descendait vers l'Ocan. Ses derniers rayons clairrent un +spectacle superbe. De tous les ennemis de Philippe, un seul, les flancs +dcouverts par la droute, continuait se battre: c'tait Boulogne. +Les Franais, oubliant sa trahison, admiraient le hros dsespr dont +la bravoure inne attestait la naissance franaise. Le bon chapelain +dcrit ce personnage fantastique, qui se dtachait sur ce fond de +soleil couchant: Boulogne, dont l'pe avait t brise, tenait un frne +dans sa main. Sur son heaume se dressaient deux noirs fanons de baleine.</p> + +<p>Le roi envoie contre lui trois mille cavaliers qui le coupent de sa +retraite vers la tour vivante. Celle-ci est bientt dtruite. L'escorte +de Boulogne, assaillie de toutes parts, se disperse. Dans le champ +immense, bouillonnant de fuyards, le comte ne garde plus auprs de lui +que cinq fidles. Une ide folle lui passe par la tte. Il pique vers le +roi, rsolu mourir en le tuant. Mais Pierre de La Tournelle se glisse +sous son cheval, qu'il frappe d'un coup de poignard. Boulogne gt sur le +dos, la cuisse droite sous son cheval mort. Plusieurs se prcipitent<a name="page_369" id="page_369"></a> +pour le prendre; il se dbat. Un valet, du nom de Cornu, lui enlve son +casque, lui laboure le visage de son couteau, dont il essaye ensuite de +faire passer la pointe sous les pans du haubert. Mais l'vque de Senlis +survient, et Boulogne, qui le reconnat, se rend lui. Ce n'est qu'une +feinte: le prisonnier aperoit un groupe de cavaliers, command par +Audenarde, qui s'efforce de pntrer jusqu' lui. Pour atteindre son +librateur, il fait semblant de ne pouvoir se tenir debout; mais ses +gardiens l'accablent de coups, le forcent monter sur un roussin et +l'emmnent, pendant que Grard la Truie met la main sur Audenarde.</p> + +<p>C'tait fini, et le soleil pouvait se coucher.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">E. Lavisse</span>, <i>La bataille de Bouvines</i>, Paris, typ. G. Ne,<br /> +s. d., in-12.<br /> +</p> + +<h4><a name="III-11" id="III-11"></a>III.—LOUIS IX ET L'GLISE.</h4> + +<p>On a longtemps attribu Louis IX, sous le nom de Pragmatique, une +soi-disant ordonnance, date du mois de mars 1269, qui aurait prohib +les collations irrgulires (art. 1), la simonie (art. 3), et interdit +les tributs onreux que percevait la cour de Rome sur le clerg du +royaume (art. 5). Cet acte est faux: il a t fabriqu au <small>XV</small><sup>e</sup> sicle, +par des gens qui n'taient pas au courant des formules en usage dans la +chancellerie des Captiens directs, en vue de donner la Pragmatique +Sanction de Charles VII un prcdent vnrable. Mais, s'ils ont eu +raison d'en contester, pour des raisons diplomatiques, l'authenticit, +certains historiens ont eu tort d'y dnoncer, en outre, des +invraisemblances historiques. La Pragmatique, disent-ils, est fausse, +car elle suppose l'existence en 1269 des collations irrgulires<a name="page_370" id="page_370"></a> et de +la simonie, tandis que ces abus n'existaient pas encore cette date; +elle est fausse, car il y est dit que des diocses sont misrablement +appauvris par les leves d'argent faites au profit de la cour de Rome, +alors que ces collectes taient inconnues au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle; elle est +fausse, enfin, car elle suppose chez son auteur une vigoureuse +indpendance vis--vis du Saint-Sige qui rpugne absolument au +caractre de Louis IX.—Nous savons que le caractre de Louis IX +n'tait nullement celui que des modernes, mal informs, lui ont prt, +d'aprs les hagiographes. Il est trs facile de montrer que les autres +arguments des adversaires de la Pragmatique sont aussi ruins par les +faits.</p> + +<p>C'est, en effet, au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle que se posa clairement en Occident +ce redoutable problme des droits du sige apostolique sur les biens des +glises locales, qui tait encore pendant sous Charles VII.—La +proprit des biens ecclsiastiques, dont les glises locales avaient la +jouissance, appartenait-elle au pape, Dieu, l'glise universelle, +aux pauvres? La thorie s'tait forme Rome que ces biens faisaient +partie du patrimoine pontifical, et que le pape avait, par consquent, +le droit d'en disposer, d'en imposer les dtenteurs. Au synode de +Londres, en 1256, un collecteur pontifical dclara expressment que +toutes les glises sont au pape, <i>Omnes ecclesi sunt domini pap</i>. +Par l se trouvaient lss la fois les clercs, menacs de charges +pcuniaires, et les patrons laques, les seigneurs, les rois, qui, de +leur ct, se considraient, titre de reprsentants des anciens +fondateurs des glises, comme autoriss profiter de leurs richesses, +en cas de ncessit, et qui ne pouvaient voir, en tout cas, avec +plaisir, l'argent des clercs migrer dans les coffres des Romains. +Clercs, rois et seigneurs avaient laiss cependant s'introduire, depuis +le temps d'Innocent III, sans en accepter, il est vrai, le principe +juridique, la coutume des exactions pontificales: les papes taxrent +d'abord les glises, avec le consentement des princes et des prlats, +pour les besoins de la Terre Sainte, de la Croisade, des Latins de +Constantinople; ils les taxrent ensuite pour les besoins de leur lutte +contre les Hohenstauffen et de leur politique en gnral. En France, le<a name="page_371" id="page_371"></a> +clerg s'tait d'abord prt docilement cette extension des droits du +pape; le cardinal de Palestrina, lgat de Grgoire IX, lui avait +extorqu de grosses sommes; Innocent IV, ds son arrive Lyon, avait +reu des abbs de Cteaux et de Cluny, d'Eudes Clment, abb de +Saint-Denis, et de l'archevque de Rouen, des libralits considrables. +Le pape tait ds lors si persuad de ses droits de rquisition sur +l'glise de France qu'en mai 1247 il avait crit l'archevque de +Narbonne, l'abb de Vendme et sans doute d'autres prlats, pour +leur demander, non plus seulement de l'argent, mais des soldats, qui +l'aidassent repousser les agressions de l'empereur. Le clerg anglais, +trait par Innocent IV de la mme manire, protestait vivement. Un trs +prcieux document, que Mathieu de Paris, en le transcrivant la fin de +sa Chronique, a prserv de la destruction, nous apprend ce que le +gouvernement de Louis IX pensa de ces nouveauts.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_373_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_373_sml.jpg" width="243" height="457" alt="Saint Louis, d'aprs une statuette en bois du muse de +Cluny." +title="Saint Louis, d'aprs une statuette en bois du muse de +Cluny." /></a> +<br /> +<span class="caption">Saint Louis, d'aprs une statuette en bois du muse de +Cluny.</span> +</p> + +<p>Six mois aprs la publication du manifeste des barons de France contre +le clerg, le 2 mai 1247, les vques de Soissons et de Troyes, au nom +des prlats, l'archidiacre de Tours et le prvt de la cathdrale de +Rouen, au nom des chapitres et du clerg infrieur, et le marchal de +France Ferri Past, au nom du roi, exposrent Innocent IV, en prsence +de sa cour, les griefs suivants: le Saint-Sige usurpait la juridiction +des ordinaires; il inondait le royaume d'Italiens qu'il pourvoyait, au +dtriment des nationaux, de pensions et de bnfices; ses demandes +d'argent, les exactions de ses agents ruinaient les glises locales. La +rponse du pape fut vague: il tait prt rvoquer en temps et lieu les +abus commis, s'il y avait eu de la part de l'glise de rcentes +usurpations, ce que toutefois il ne croyait pas, mais il ne changerait +rien aux droits dont il tait en possession <i>vel quasi</i>. C'tait le +temps o Louis IX s'apprtait protger la personne d'Innocent contre +les entreprises de Frdric II: on a conjectur (car les archives du +<small>XIII</small><sup>e</sup> sicle sont si mutiles que la chronologie des vnements les +plus importants est incertaine), on a conjectur qu'il profita de cette +circonstance, o le pape tait son oblig, pour lui adresser des +reprsentations svres. Mcontent de la rponse faite <a name="page_372" id="page_372"></a> Ferri Past, +il envoya d'autres personnes, dont les noms sont inconnus, qui, +probablement au mois de juin, ritrrent en ces termes les plaintes du +mois de mai: Le roi notre matre, dclarrent ces officiers, a +longtemps support, grand'peine, le tort qu'on fait l'glise de +France, et par consquent lui-mme, son royaume. De peur que son +exemple ne pousst les autres souverains prendre contre l'glise +romaine une attitude hostile, il s'est tu, en prince chrtien et +dvou...; mais, voyant aujourd'hui que sa patience reste sans effet, +que chaque jour amne de nouveaux griefs, aprs en avoir longtemps +dlibr, il nous a envoys vous exposer ses droits et vous faire part +de ses avis. Rcemment, les barons, au colloque de Pontoise, ont +reproch au roi de laisser dtruire son royaume; leur motion a gagn +toute la France, o le dvouement traditionnel l'glise romaine est +prt de s'teindre, et de faire place la haine. Que se passera-t-il +dans les autres pays, si le Saint-Sige perd l'affection de ce peuple, +nagure fidle entre tous? Dj les laques n'obissent l'glise que +par crainte du pouvoir royal. Quant aux clercs, Dieu sait, et chacun +sait, de quel cœur ils portent le joug qu'on leur impose. Cet tat si +grave tient ce que le pape donne au monde le spectacle de choses +nouvelles, extraordinaires.—Ces choses, l'homme du roi les numre +dans un discours nourri de faits prcis, sem de maximes gnrales et +d'apophtegmes historiques: Il est inou de voir le Saint-Sige, chaque +fois qu'il se trouve dans le besoin, imposer l'glise de France des +subsides, des contributions prises sur le temporel, quand le temporel +des glises, mme si l'on s'en rapporte au droit canon, ne relve que du +roi, ne peut tre impos que par lui. Il est inou d'entendre par le +monde cette parole: Donnez-moi tant, ou je vous excommunie.... +L'glise [de Rome], qui n'a plus le souvenir de sa simplicit primitive, +est touffe par ses richesses, qui ont produit dans son sein l'avarice, +avec toutes ses consquences. Ces exactions se commettent aux frais de +l'ordre sacerdotal, qui toujours, mme chez les gyptiens et les anciens +Gaulois, a t exempt de toutes prestations. Ce systme a t pour la +premire fois mis en pratique par le cardinal-vque de Prneste, qui,<a name="page_373" id="page_373"></a><a name="page_374" id="page_374"></a> +lors de sa lgation en France, a impos des procurations pcuniaires +toutes les glises du royaume; il faisait venir un un les +ecclsiastiques, et, aprs leur avoir arrach la promesse d'tre +discrets, il disait: Je vous ordonne de payer telle somme l'ordre du +pape, dans tel dlai, tel endroit, et sachez que faute de cela, vous +serez excommuni. Le roi, qui en fut inform, le manda et lui fit +promettre de renoncer ces procds.... Mais, depuis qu'Innocent est +venu habiter Lyon, les abus ont recommenc<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>.... Alors que tous les +membres du clerg franais rivalisaient de zle, comme c'tait leur +devoir, le pape a envoy en France un nonce qui s'est mis imiter en +tout le cardinal de Prneste. Le roi s'est oppos ces nouvelles +exactions, puis il a engag son clerg se soumettre, par pure +gnrosit, au subside pour l'Empire d'Orient et au dixime de Terre +Sainte. Depuis lors les envoys pontificaux sont revenus; le pape a +crit au clerg de lui envoyer des troupes [pour l'aider contre +l'Empereur]<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>.... En ce moment mme, les frres Mineurs font, pour +leur compte, une nouvelle collecte: en Bourgogne, ils ont t jusqu' +convoquer les chapitres des cathdrales et les vques eux-mmes, et +leur enjoindre de verser, dans la quinzaine de Pques, le septime de +tous leurs revenus ecclsiastiques...; ailleurs, c'est le cinquime +qu'on exige.... Le roi ne peut tolrer que l'on dpouille ainsi les +glises de son royaume, fondes par ses anctres...; il entend, en +effet, se rserver, <i>pro sua et regni sui necessitate</i>, leurs trsors, +dont il est libre d'user comme de ses propres biens<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>.—Voil pour +les<a name="page_375" id="page_375"></a> exactions de Rome. Le mmoire insiste ensuite, avec autant de +vhmence, sur l'avidit personnelle des envoys pontificaux qui +parcourent le royaume, et sur les collations de bnfices que le +Saint-Sige se permet: Les glises sont appauvries par une foule de +provisions et de pensions.... Que le Saint-Sige use de modration! Que +la premire de toutes les glises n'abuse pas de sa suprmatie pour +dpouiller les autres! Innocent III, Honorius III, Grgoire IX ont +distribu autour d'eux beaucoup de prbendes franaises, mais les +prdcesseurs d'Innocent IV n'ont pas confr tous ensemble autant de +bnfices que lui seul pendant les annes encore peu nombreuses de son +pontificat. Si le prochain pape suivait la mme progression, le clerg +de France n'aurait plus d'autre ressource que de le fuir ou de le mettre +en fuite. Les choses en sont dj venues un tel point que les vques +ne peuvent plus pourvoir leurs clercs lettrs, ni les personnes +honorables de leurs diocses, et en cela on porte prjudice au roi, +comme tous les nobles du royaume, dont les fils et les amis taient +jusqu' prsent pourvus dans<a name="page_376" id="page_376"></a> les glises, auxquelles ils apportaient en +retour des avantages spirituels et temporels. Aujourd'hui on prfre des +trangers, des inconnus, qui ne rsident mme pas, aux gens du pays. Et +c'est au nom de ces trangers que les biens des glises sont emports +hors du royaume, sans qu'on songe la volont des fondateurs, d'o ne +rsultent pour l'glise romaine que la haine et le scandale.</p> + +<div class="figright" style="width: 115px;"> +<a href="images/ill_pg_375_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_375_sml.jpg" width="115" height="465" alt="Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe +sicle, d'aprs sa pierre tombale. (H. Bordier, Philippe de Remi, sire +de Beaumanoir, Paris, 1869, in-8.)" +title="Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe +sicle, d'aprs sa pierre tombale. (H. Bordier, Philippe de Remi, sire +de Beaumanoir, Paris, 1869, in-8.)" /></a> +<br /> +<span class="caption">Gautier Bardins, bailli et conseiller du roi au XIIIe +sicle, d'aprs sa pierre tombale. (H. Bordier, Philippe de Remi, sire +de Beaumanoir, Paris, 1869, in-8.)</span> +</div> + +<p>Le Mmoire du mois de juin 1247 (dont l'authenticit n'est pas douteuse) +dmontre amplement que les abus condamns par la fausse Pragmatique +florissaient dj au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle. Toutefois la diffrence est grande +entre la Pragmatique et le Mmoire: celui-ci, quoiqu'il soit rdig avec +fermet, n'est aprs tout qu'une requte; il se termine par des +protestations d'attachement et de condolance: Le roi compatit fort aux +embarras du pape; mais, quelle que soit son affection, il doit +travailler de tout son pouvoir conserver intacts le bon tat, les +liberts et les coutumes du royaume que Dieu lui a confi; la +Pragmatique, au contraire, se prsente comme une ordonnance royale pour +la rformation de l'glise, faite sans l'approbation de l'glise. Le +Mmoire demande l'attnuation, plutt que la suppression, des maux qu'il +dnonce; la Pragmatique proclame des principes de droit public. Enfin, +si Louis IX avait os prendre des mesures aussi radicales que celles de +la Pragmatique, elles auraient eu, sans doute, quelque efficacit; pour +le Mmoire, il produisit, dit Mathieu de Paris, une vive impression, +mais l'motion qu'il causa est reste, jusqu' prsent, sans rsultat.</p> + +<p>Nous ne savons pas, dit le dernier historien d'Innocent IV, si les +leves de subsides pour l'glise romaine ont t continues en France +aprs 1247. Quant aux provisions, le pape, aprs les avoir pratiques +avec quelque excs jusqu'en 1247, en diminua le nombre pendant un +certain temps, mais, la fin du pontificat, les nominations de clercs +trangers, dont s'tait plaint saint Louis, reparurent avec une nouvelle +persistance<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>. Sous les successeurs d'Innocent, la France et l'Europe +furent sillonnes, plus que<a name="page_377" id="page_377"></a> jamais, par les marchands et les +banquiers du pape, chargs de recueillir, pour le compte de Rome, +l'argent des centimes et des diximes. Et les plaintes du clerg +s'levrent, plus hautes d'anne en anne. Au mois d'aot 1262, un +synode de prlats franais refusa d'accorder Urbain IV le subside que +son mandataire les priait de consentir: l'glise des Gaules gmissait +depuis trop longtemps sous des charges trop pesantes; elle avait vers +des sommes normes pour la croisade, pour le Saint-Sige; elle ne +pensait pas que des sacrifices nouveaux fussent suffisamment motivs. +Urbain IV passa outre, et en mme temps qu'il pressait la leve du +centime pour la Terre Sainte, il imposa, l'anne suivante, des dcimes +pour la croisade de Sicile, pour la croisade pontificale contre Manfred. +On payait alors, dit un chroniqueur limousin, la dcime pour Charles +d'Anjou et le centime pour la Terre Sainte. L'archevque de Tyr tait +charg de la leve du centime; Simon, cardinal de Sainte-Ccile, tait +le collecteur gnral de la dcime. Bien que ce cardinal ft franais de +naissance et et t chancelier du roi de France, quand il tait +trsorier de l'glise de Tours, il connaissait parfaitement les usages +de Rome pour ronger et dvorer les bourses, <i>bene didicerat morem +Romanorum ad bursarum corrosionem</i>. Je ne saurais dire toutes les +exactions et les violences qui furent commises l'occasion de cette +dcime et dans l'intrt des collecteurs. En 1265, c'est Clment IV qui +demande de nouveau aux clercs de France des subsides, en invoquant les +ncessits de l'glise et le pril de son champion en Italie, Charles +d'Anjou. Les dcimes d'Urbain IV n'avaient pas suffi, et, quoique le +produit du centime pour la Terre Sainte et t dtourn de sa +destination, appliqu aux frais des guerres ultramontaines, il fallait +de l'argent encore. Cette fois l'assemble de la province de Reims +protesta par un manifeste, o, se disant accable par les tributs +prcdemment imposs, elle parlait de sa servitude, et rappelait que +le schisme de l'glise grecque avait eu pour cause l'avarice et +l'avidit des Romains: plutt que d'obtemprer aux ordres du pape, elle +se dclarait prte braver l'excommunication, car, elle en tait +persuade, la rapacit de la Curie ne<a name="page_378" id="page_378"></a><a name="page_379" id="page_379"></a> cesserait que le jour o +cesseraient l'obissance et le dvouement du clerg....</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_378_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_378_sml.jpg" width="289" height="455" alt="Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'aprs sa pierre +tombale." +title="Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'aprs sa pierre +tombale." /></a> +<br /> +<span class="caption">Philippe le Hardi, fils de saint Louis, d'aprs sa pierre +tombale.</span> +</p> + +<p>Si Louis IX l'avait voulu, il aurait certainement empch Urbain IV et +Clment IV, papes franais, dvous sa personne, de continuer, +l'gard de l'glise gallicane, les procds d'Innocent. Mais il ne le +voulut pas. La leve de la dcime d'Urbain IV se fit, au contraire, avec +son assentiment, et grce son appui, <i>per compulsionem regis</i>. Comment +expliquer cette complaisance, aprs ce qui s'tait dit Lyon en 1247? +On le voit trs clairement. En 1247 le roi avait blm d'autant plus +svrement les exactions pontificales qu'elles taient alors destines +alimenter contre l'Empereur une guerre qu'il n'approuvait pas et +qu'elles faisaient le plus grand tort aux perceptions pour la croisade. +Urbain IV et Clment IV ont prodigu au roi les subsides qu'il sollicita +d'eux en vue de l'expdition d'outre-mer, et leurs exactions taient +destines soutenir une entreprise,—celle de Charles d'Anjou, son +frre,—qu'il n'avait pas encourage, sans doute, mais qu'il ne lui +appartenait pas d'entraver. D'ailleurs, mme en 1247, il n'avait pas +contest formellement le droit pontifical d'imposer. Comme tous les +princes de son temps, il le reconnut tacitement, condition d'en +surveiller l'exercice, et, parfois, d'en profiter. C'est plus tard que +la redoutable question de la proprit des biens d'glise fut, pour la +premire fois, discute et tranche en principe: elle est au fond du +premier Diffrend entre Philippe et Boniface.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">Ch.-V. Langlois</span>, Extrait d'un ouvrage en<br /> +prparation (1895).<br /> +</p> + +<h4><a name="IV-11" id="IV-11"></a>IV.—LOUIS IX ET LES VILLES.<br /> +LES PASTOUREAUX</h4> + +<p>Au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, les Communes en dcadence n'taient plus assez +turbulentes, assez puissantes, pour que la couronne<a name="page_380" id="page_380"></a> et les craindre. +Elles n'ont jamais caus d'embarras au gouvernement de Louis IX. C'est +sous le rgne de Louis IX, au contraire, que le pouvoir royal commena +d'intervenir avec succs dans les affaires des communes. Vers 1256, une +ordonnance royale imposa toutes les villes de Normandie une +constitution trs analogue aux tablissements de Rouen: le maire serait +choisi chaque anne par le roi, sur une liste de trois candidats dresse +par le maire sortant de charge et les prud'hommes du lieu; les communes +furent, en outre, obliges soumettre, chaque anne, en novembre, leurs +comptes des commissaires du roi; elles furent invites ne passer +aucun contrat, ne consentir aucun don—sauf les pots de vin—sans +l'autorisation royale. Une autre ordonnance, sans doute un peu +postrieure, disposant pour toute la France, gnralisa le rgime +nouveau de tutelle administrative et financire et d'uniformit: Tous +les maires de France seront faits, chaque anne, le mme jour, le +lendemain de la Saint-Simon et Saint-Jude; l'octave de la +Saint-Martin, l'ancien maire et quatre prud'hommes de la ville (dont +quelques-uns choisis parmi ceux qui auront eu le maniement des deniers +communaux), viendront Paris pour rendre compte nos gens de leurs +recettes et de leurs dpenses. On a conserv quelques-uns des comptes +prsents aux gens du roi en excution de ces rglements. Le rdacteur +de l'Ordonnance se proposait certainement de prvenir les malversations, +les dpenses somptuaires, les dsordres qui avaient contribu amener +la ruine des villes libres, alors surcharges pour la plupart de dettes +excessivement lourdes. Mais se rendait-il compte que les exigences des +rois taient aussi pour quelque chose dans la triste situation des +finances communales? Blanche de Castille avait souvent employ les +milices des communes; Louis IX s'en servit aussi; les communes avaient +pris l'habitude de prter au roi, pour ses besoins, de l'argent que le +gouvernement royal avait pris, de son ct, l'habitude de ne pas rendre. +Quand le roi alla outre-mer, disait le magistrat de la ville de Noyon, +le 7 avril 1260, nous lui donnmes 1500 livres, et, quand il fut +outre-mer, la reine nous ayant fait entendre que le roi avait besoin de +deniers, nous lui donnmes<a name="page_381" id="page_381"></a> 500 livres. Quand le roi revint d'outre-mer, +nous lui prtmes 600 livres, mais nous n'en recouvrmes que 100 et nous +lui fmes abandon du reste. Quand le roi fit sa paix avec le roi +d'Angleterre, nous lui en donnmes 1200. Et, chaque anne, nous devons +au roi 200 livres tournois pour cause de la commune que nous tenons de +lui, et nos prsents aux allants et venants nous cotent bien, bon an +mal an, 100 livres ou plus. Et quand le comte d'Anjou, frre du roi, fut +en Hainaut, on nous fit savoir qu'il avait besoin de vin; nous lui en +envoymes dix tonneaux, qui nous cotrent 100 livres, avec le +transport. Aprs, il nous fit savoir qu'il avait besoin de sergents pour +garder son fief; nous lui en envoymes cinq cents qui nous cotrent au +moins 500 livres. Quand ledit comte fut Saint-Quentin, il manda la +commune de Noyon, et elle y alla pour garder son corps, ce qui nous +cota bien 600 livres, et la ville de Noyon fit tout cela pour le comte +en l'honneur du roi. Aprs, au dpart de l'arme, on nous fit savoir que +le comte avait besoin d'argent et qu'il aurait vilenie si nous ne lui +aidions; nous lui prtmes 1200 livres, dont nous lui abandonnmes 300 +pour avoir le reu scell des 900 autres.—Ainsi, l'exploitation des +villes, si fidles, si soumises, par le roi ou en son nom tait une des +causes du dficit qui lgitima leur mise en tutelle. Et les villes ne +protestrent pas: les dolances de Noyon sont bien timides; on n'en +connat pas de plus hardies.</p> + +<p>Au-dessous des prudentes aristocraties qui gouvernaient les communes, et +dans les campagnes, il y avait une immense plbe obscure, souffrante et +barbare, qui ne comptait pas. Une seule fois, au temps de Louis IX, elle +merge en pleine lumire historique, bouleverse par un orage, dans un +clair.—A la nouvelle des malheurs du roi et des croiss en gypte, +vers Pques 1251, un grand courant de compassion agita les populations +mystiques, violentes, du nord de la France. Des bandes de misrables, +hommes, femmes et enfants, errrent de village en village: elles +allaient dlivrer le roi, conqurir Jrusalem. Bientt, elles se +formrent en horde. Un chef surgit. Qui tait-ce? D'o venait-il? les +contemporains ne l'ont pas su; ils disent que c'tait un vieillard, de +soixante ans ou environ,<a name="page_382" id="page_382"></a> ple, maigre, avec une longue barbe, qui +parlait d'une manire entranante en franais, en tiois et en latin; on +l'appelait le matre de Hongrie; il passait pour tenir, dans son poing +constamment ferm, la charte de la Sainte Vierge qui lui avait confi sa +mission. De Brabant, de Hainaut, de Flandre, de Picardie, une cohue de +pastoureaux roula en quelques semaines jusqu' Paris, grossie en +chemin de vagabonds, de voleurs et de filles. Le peuple de France, s'il +faut en croire le franciscain Salimbene, tait anim contre l'glise +officielle qui, aprs avoir recommand l'expdition d'gypte, +abandonnait les croiss leur sort, des sentiments les plus hostiles: +Les Franais, dit Salimbene, blasphmaient en ce temps-l; quand les +frres prcheurs et les frres mineurs demandaient l'aumne, les gens +grinaient des dents et, leur vue, donnaient d'autres pauvres, en +disant: Prends cela, au nom de Mahomet, plus puissant que le Christ. +Toujours est-il que les Pastoureaux, qui pourchassaient les clercs, +furent d'abord bien accueillis. Ceux d'Amiens, les tenant pour de +saintes gens, les avaient ravitaills. Dans Paris, ils taient +soixante mille, avec armes et bannires. Leur chef, crivait ses +frres d'Oxford le <i>custos</i> des franciscains de Paris, viole la dignit +ecclsiastique; il maudit les sacrements; il bnit le peuple, il prche, +il distribue des croix, il a invent un nouveau baptme, il fait de faux +miracles, il tue les gens d'glise. Lors de son arrive Paris, telle a +t l'motion populaire contre les clercs que, en peu de jours, on en a +tu, jet l'eau, bless un grand nombre; un cur qui disait sa messe a +t dpouill de sa chasuble, on l'a couronn de roses, par +drision.... Il parat que le matre de Hongrie, reu par la reine +Blanche soit Maubuisson, soit dans une autre des rsidences royales +des environs, l'avait si bien enchante que la reine et son conseil +tenaient pour bon tout ce qu'il faisait. On dit qu'il monta dans la +chaire de l'glise Saint-Eustache et prcha en costume d'vque, mitre +en tte. En quittant Paris, les Pastoureaux, enivrs de leur popularit +et de leur force, se divisrent en plusieurs corps. Les uns allrent +Rouen; ils pntrrent de force dans la cathdrale et dans la maison +archipiscopale dont ils expulsrent les clercs. D'autres,<a name="page_383" id="page_383"></a> sous la +conduite du Matre, firent leur entre triomphale Orlans, le 11 juin; +l, le Matre prcha encore; il y eut une bagarre o furent assomms des +clercs de l'Universit; comme Paris, comme Rouen, comme Amiens, +les bourgeois qui avaient ouvert les portes de leur ville, malgr les +reprsentations de l'vque, ne s'opposrent point aux excs. A Tours, +les franciscains et les dominicains eurent beaucoup souffrir de la +fureur des Pastoureaux, qui les tranrent dans les rues, moiti nus, +pillrent leurs glises et couprent, dit-on, le nez d'une statue de la +Vierge.—C'est alors, mais alors seulement, que l'on russit persuader +la reine de mettre la fin de tels actes. Les clercs racontaient des +choses terribles sur le compte du Matre de Hongrie: c'tait un moine +apostat, un ncromancien, instruit aux coles de Tolde, qui avait +promis au sultan d'gypte de lui livrer des chrtiens, les pauvres +diables qu'il entranait sa suite; il avait tabli la polygamie dans +son camp. D'un si dangereux personnage, il fallait se dbarrasser. +C'tait facile: les Pastoureaux se dispersaient de plus en plus; il y en +avait maintenant en Normandie, en Anjou, en Bretagne, en Berry....—Du +jour o la protection tacite de Blanche ne les couvrit plus, les +Pastoureaux furent perdus; cette force aveugle ne pouvait rien contre la +force organise. D'ailleurs, ils se condamnaient eux-mmes. A Bourges, +tous les clercs s'tant retirs avant leur arrive, ils s'attaqurent +aux Juifs, et mme aux bourgeois qui, d'abord, les avaient bien traits. +On leur courut sus, et le Matre de Hongrie prit dans un combat, prs +de Villeneuve-sur-Cher. Ce qui restait de sa horde fut aussitt traqu +avec ardeur; les malheureux s'enfuirent dans toutes les directions et on +en pendit jusqu' Aigues-Mortes, jusqu' Marseille, jusqu' Bordeaux, +jusqu'en Angleterre. On dit, crit le <i>custos</i> des franciscains de +Paris, qu'ils avaient l'intention: 1 de dtruire le clerg, 2 de +supprimer les moines, 3 de s'attaquer aux chevaliers et aux nobles, +afin que cette terre, ainsi prive de tous ses dfenseurs, fut mieux +prpare aux erreurs et aux invasions des paens. C'est vraisemblable, +d'autant plus qu'une multitude de chevaliers inconnus, vtus de blanc, +est apparue en Allemagne.... Mathieu de Paris rapporte que, dans<a name="page_384" id="page_384"></a> les +bagages des Pastoureaux qui furent pris et excuts en Gascogne, on +trouva des poisons en poudre et des lettres du sultan. La mmoire des +Pastoureaux fut crase sous le poids de ces lgendes, vite acceptes +par la crdulit publique.—Comme tous les mouvements du mme genre, +assez frquents au moyen ge, cette jacquerie anti-clricale fut +absolument strile.</p> + +<p class="rth"> +L<small>E</small> M<small>ME</small>, <i>Ibidem</i>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_385" id="page_385"></a></p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII<br /><br /> +<small><span class="sans">L'ANGLETERRE.</span></small></h2> + +<p class="hang">P<small>ROGRAMME</small>.—<i>Guillaume le Conqurant. Henri II. La Grande Charte. +Le Parlement.</i></p> + +<hr /> + +<h4>BIBLIOGRAPHIE.</h4> + +<p>Quelques <b>histoires gnrales de l'Angleterre</b> mritent d'tre +recommandes d'abord: la classique <i>Geschichte von England</i> de +Lappenberg et Pauli demeure, quoique ancienne, utile. Le livre de +J. R. Green (<i>A short history of the English people</i>), qui a t +traduit en franais (<i>Histoire du peuple anglais</i>, Paris, 1888, 2 +vol. in-8) est trs estim; il faut se servir de l'dition +illustre qui en a t publie par les soins de Mrs. Green, +Londres, de 1892 1894.—Voir aussi: H. D. Traill, <i>Social +England. A record of the progress of the people</i>, t. I<sup>er</sup>, +London, 1893, in-8; cet ouvrage est un rsum sommaire de +l'histoire de la civilisation en Angleterre jusqu' la fin du +<small>XIII</small><sup>e</sup> sicle; rdig par plusieurs crivains, dont quelques-uns +seulement sont des spcialistes, il est trs ingal.</p> + +<p>La <b>conqute de l'Angleterre par les Normands</b> a t maintes fois +raconte. On ne lit plus l'<i>Histoire de la conqute</i> d'Aug. +Thierry, tout fait dmode. C'est aujourd'hui le livre de E. A. +Freeman qui fait autorit, bien qu'il ait des dfauts: <i>History of +the norman conquest of England</i>, London, 1870-1876, 6 vol. +in-8.—Cf. W. de Gray Birch, <i>Domesday book, a popular account</i>, +London, 1887, in-16; le mme, <i>Domesday studies, being the papers +read at the meetings of the Domesday Commemoration</i>, London, +1888-1894, 2 vol. in-8;—J. H. Round, <i>Feudal England, historical +essays on the eleventh and twelfth centuries</i>, London, 1895, in-8.</p> + +<p>Pour l'<b>histoire gnrale de l'Angleterre sous les rois normands et +sous les Plantagenets</b>: E. A. Freeman, <i>The reign of William Rufus</i>, +Oxford, 1882, 2 vol. in-8;—miss K. Norgate, <i>England under the +angevin kings</i>, London, 1887, 2 vol. in-8;—Hubert Hall, <i>Court +life under the Plantagenets</i>, London, 1890, in-8.—Sur le rgne +d'tienne: J. H. Round, <i>Geoffrey de Mandeville</i>, London, 1892,<a name="page_386" id="page_386"></a> +in-8.—Sur le rgne de Henri III: Ch. Bmont, <i>Simon de Montfort, +comte de Leicester</i>, Paris, 1884, in-8.</p> + +<p><b>L'histoire des institutions</b> se trouve dans les grandes histoires +gnrales de la constitution anglaise de MM. R. Gneist (<i>Englische +Verfassungsgeschichte</i>, Berlin, 1882, in-8) et W. Stubbs (<i>The +constitutional history of England</i>, Oxford, 1883-1887, 3 vol. +in-8). En franais: E. Glasson, <i>Histoire du droit et des +institutions de l'Angleterre</i>, Paris, 1882-1883, 6 vol. +in-8.—Voir aussi: <i>Essays introductory to the study of English +constitutional history</i>, by resident members of the University of +Oxford, London, 1887, in-8;—J. Jacobs, <i>The Jews of angevin +England</i>, London, 1893, in-8.</p> + +<p>M. Ch.-V. Langlois a runi des renseignements sur ce que l'on +savait et sur ce que l'on pensait, au moyen ge, en France, des +Anglais: <i>Les Anglais du moyen ge, d'aprs les sources +franaises</i>, dans la <i>Revue historique</i>, LII (1893).</p> + +<p>On trouvera des biographies trs soignes des principaux +personnages de l'histoire d'Angleterre pendant cette priode dans +le <i>Dictionary of national biography</i> de MM. Leslie Stephen et +Sidney Lee, en cours de publication.</p> + +<p>Nous avons donn (Bibliographie du ch. <small>X</small>) la liste des monographies +les plus importantes sur l'histoire sociale de l'Angleterre au +moyen ge.</p> + +<hr /> + +<h3><a name="I-12" id="I-12"></a>I—LA MORT DE HENRI II PLANTAGENET.</h3> + +<p>M. Paul Meyer a rcemment dcouvert, dans la bibliothque de sir Thomas +Phillipps, Cheltenham (Angleterre), un pome en plus de 19 000 vers +dont personne n'avait parl et que probablement personne n'avait jamais +lu depuis le moyen ge, bien que la littrature franaise ne possde +pas, jusqu' Froissart, une seule œuvre en vers ou en prose qui +combine au mme degr l'intrt historique et la valeur littraire. Il a +pour sujet l'histoire trs dtaille de Guillaume le Marchal, comte de +Pembroke, rgent d'Angleterre pendant les premires annes du rgne de +Henri III, mort en 1219, qui occupa sous quatre rgnes les plus<a name="page_387" id="page_387"></a> hauts +emplois dans le gouvernement de son pays. L'auteur, peut-tre un hraut +d'origine normande, a gard l'anonyme, mais nous savons qu'il a compos +son ouvrage d'aprs des sources trs sres, qu'il tait contemporain des +vnements qu'il a raconts, et qu'il avait de la bonne foi et du bon +sens. On jugera de son talent narratif par le petit chef-d'œuvre que +M. P. Meyer a publi d'abord dans la <i>Romania</i><a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>. C'est, dit +l'diteur, le rcit des derniers moments de Henri II, de la scne du +pillage qui eut lieu aprs sa mort, de ses funrailles, enfin des +premiers actes de Richard roi. Toutes les parties de ce rcit portent le +cachet de la vrit; on sent qu'on est en prsence de tmoignages de +premire main. D'ailleurs, le contrle, l o il est possible, est +constamment favorable au pome.</p> + +<p>La mort de Henri II a t accompagne des souffrances physiques et des +douleurs morales les plus poignantes. puis par une maladie cruelle, +humili dans son honneur de souverain, il lui tait rserv d'apprendre +dans les derniers jours de sa vie qu'il tait trahi par celui qu'il +aimait le mieux au monde, par Jean, le plus jeune de ses fils. Cette fin +si triste a vivement frapp les contemporains: elle a t raconte par +plusieurs historiens; elle a mme donn lieu une lgende qu'on peut +lire parmi les frivoles rcits du Mnestrel de Reims. Le compte rendu le +plus dtaill et jusqu'ici le plus exact que nous en ayons est celui que +Giraut de Barri a insr dans son trait de l'instruction des princes. +Dans l'ensemble, Giraut est d'accord avec le pome, mais chacun offre +certains traits particuliers, et ces traits sont surtout nombreux dans +le pome, dont la narration est de beaucoup la plus circonstancie que +nous ayons de cet vnement. Ainsi nous voyons bien dans Giraut que le +roi, jetant les yeux sur la liste des barons qui s'taient ligus contre +lui avec son fils Richard, fut constern d'y voir le nom de Jean, son +fils bien-aim, mais le rcit du pome est bien autrement prcis et +mouvant. Nous y voyons Henri, aprs avoir conclu un trait humiliant +avec Philippe Auguste, faire demander celui-ci la liste de<a name="page_388" id="page_388"></a> ceux qui +s'taient engags (<i>empris</i>) contre lui avec le roi de France. Le +messager, un certain Rogier Malchael, revient, et aux questions que lui +fait le roi dj gravement malade, il rpond: Sire, puisse Jsus-Christ +me venir en aide! le premier qui est ici crit, c'est le comte Jean +votre fils!</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr valign="top"><td>Et cil en suspirant li dist:<br /> +Sire, si m'ait Jhesu Crit, </td> +<td>Li premiers qui est ci escriz,<br /> +C'est li quens Johan vostre fiz.</td></tr> +</table> + +<p>C'est dans le texte qu'il faut lire la suite. Il y a dans notre ancienne +littrature peu de pages aussi mouvantes que celle o est conte la +douleur sans espoir du malheureux roi qui n'en veut plus entendre +davantage, dont la tte se perd, qui marmotte des paroles +inintelligibles (<i>il parlait, mais nul ne savait—Prou entendre ce qu'il +disait</i>); qui meurt enfin d'une hmorragie. Il souffrait d'une maladie +nerveuse, probablement d'un rhumatisme articulaire; et l'on sait quel +degr d'intensit peut atteindre la souffrance morale chez les +malheureux dont le systme nerveux est attaqu.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr valign="top"><td>Quant li reis Henris entendi<br /> +Que la riens ou plus atendi<br /> +A bien faire e qu'il plus amot<br /> +Le trasseit, puis ne dist mot<br /> +Fors tant: Asez en avez dit.<br /> +Lors s'entorna devers son lit:<br /> +Li cors li frit, li sans li trouble<br /> +Si k'il out la color si troble<br /> +Qu'el fu neire e persie e pale,<br /> +Por sa dolor qui si fut male<br /> +Perdi sa memorie trestote,<br /> +Si qu'il n'o ne re vit gote.<br /> +En tel peine et en tel dolor<br /> +Fu travalliez tresque al terz jor. <br /> +Il parlout, mais nuls ne saveit<br /> +Prou entendre k[e] il diseit.<br /> +Li sanz li figa sur le cuer,</td> + +<td>Si l'estut venir a tel fuer<br /> +Que la mort, sans plus e sanz mains,<br /> +Li creva le cuer a ses mains.<br /> +Molt le tient a cruel escole,<br /> +E uns brandons de sanc li vole<br /> +Fegi de[l] ns e de la boche.<br /> +Morir estuet kui mort atoche<br /> +Si cruelment com el fist lui.<br /> +A grant perte e a grant annui<br /> +Torna o toz [cels] qui l'amerent<br /> +E a toz cels qui o lui erent.<br /> +Si vos direi a poi de some<br /> +K'onques n'avint a si halt home<br /> +Ce qui avint a son morir,<br /> +Kar l'om ne l'out de quei couvrir,<br /> +Ainz remest si povre e estrange<br /> +K'il n'out sor lui linge ne lange.</td> +</tr> +</table> + +<p>La mort du roi fut le signal d'une scne de pillage repoussante. C'tait +presque l'usage, lorsque le dfunt avait une valetaille considrable. Le +Marchal intervient, sans succs, auprs<a name="page_389" id="page_389"></a> du snchal tienne de Marzai, +afin d'obtenir que quelque aumne soit faite aux pauvres accourus dans +l'espoir de participer aux distributions qu'il tait de coutume de faire + la mort d'un grand personnage. Il y a l tout un ensemble de menus +faits trs caractristiques, que nous ne connaissions pas par le dtail, +mais qu'on pouvait cependant souponner en gros. Ces deux lignes de +Gervais de Cantorbry donnaient penser: Rex Henricus... male interiit +.ij. nonas Julii (6 juillet 1189) apud Chinon, et apud Fontem Ebraudi +miserabiliter sepultus est, ut pr pudore regis cetera taceam.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_389_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_389_sml.jpg" width="217" height="214" alt="Sceau de Henri Plantagenet." +title="Sceau de Henri Plantagenet." /></a> +<br /> +<span class="caption">Sceau de Henri Plantagenet.</span> +</p> + +<p>La scne qui vient ensuite, et o le pote nous fait assister +l'avnement de Richard I<sup>er</sup>, est plus riche encore en faits nouveaux. +C'est en outre un tableau achev. Il faut, pour se rendre compte de la +scne, savoir qu' la retraite du Mans Guillaume le Marchal, plac +l'arrire-garde de l'arme du roi Henri, s'tait trouv face face avec +Richard, et allait le frapper de sa lance, lorsque celui-ci s'tait +cri: Par les jambes Dieu! Marchal,<a name="page_390" id="page_390"></a> ne me tuez pas! je n'ai pas mon +haubert<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>! et le Marchal avait rpondu: Non! je ne vous tuerai pas, +que le diable vous tue! et il s'tait content de le mettre pied en +lui tuant son cheval. Or, prsentement c'tait Richard qui tait roi. Il +arrivait Fontevrault, ayant appris la mort de son pre. Mais, dit le +pote, toujours habile insinuer ce qu'il ne veut pas dire, je n'ai +pas enquis ni su s'il en fut afflig ou content. Cependant les barons +qui avaient t fidles Henri, qui par consquent avaient combattu +contre Richard, se tenaient l'entour de la bire. Ce comte<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>, +disaient les uns, nous voudra mal, parce que nous nous sommes tenus +avec son pre.—Qu'il fasse comme il voudra! disaient les autres; ce +n'est pas cause de lui que Dieu nous abandonnera! Il n'est pas le +matre du monde, et s'il nous faut changer de seigneur, Dieu nous +guidera. Mais c'est pour le Marchal que nous sommes inquiets, car il +lui a tu son cheval. Toutefois le Marchal peut bien savoir que tout ce +que nous possdons, chevaux, armes, deniers, est son +service.—Seigneurs, rpond le Marchal, il est vrai que je lui ai tu +son cheval, mais je ne m'en repens pas. Grand merci de vos offres, mais +j'aurais peine accepter ce que je ne saurais rendre. Dieu m'a accord +tant de bienfaits depuis que je suis chevalier, qu'il m'en accordera +encore, j'en ai la confiance.</p> + +<p>Et tandis qu'ils parlaient ainsi, ils virent venir le comte de Poitiers, +et je vous dis—c'est le pote qui parle—qu'en sa dmarche il n'y +avait apparence de joie ni d'affliction, et personne ne nous saurait +dire s'il y eut en lui joie ou tristesse, dconfort, courroux ou +liesse. Il s'arrta devant le corps et demeura un temps silencieux, +puis il appela le Marchal et Maurice de Craon. La conversation qui eut +lieu entre Richard et le Marchal a d tre conte plus d'une fois par +ce dernier ses amis, notamment Jean d'Erle, de qui le pote l'a +probablement recueillie. Elle est l'honneur de l'un et de l'autre. +Guillaume<a name="page_391" id="page_391"></a> s'y montre loyal et ferme: il a tu le cheval, il aurait pu +tuer Richard s'il l'avait voulu. Richard de son ct oublie le pass: +fidle sa politique, bien connue d'ailleurs, qui consistait se +rattacher les amis de son pre, il confie au Marchal une mission +importante, et peu aprs lui donne en mariage la comtesse de Striguil.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_391_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_391_sml.jpg" width="298" height="360" alt="Les tombeaux des Plantagenets, Fontevrault." +title="Les tombeaux des Plantagenets, Fontevrault." /></a> +<br /> +<span class="caption">Les tombeaux des Plantagenets, Fontevrault.</span> +</p> + +<p><a name="page_392" id="page_392"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> + +<tr valign="top"><td>Dist li quens: Mar., beal sire,<br /> +L'autrier me volsistes ocire,<br /> +E mort m'essez sans dolance<br /> +Se ge n'esse vostre lance<br /> +A mon braz ariere torne,<br /> +S'i est malveise jorne.<br /> +Il respondit al conte: Sire,<br /> +Einz n'oi talent de vos ocire<br /> +N'onques a ceo ne mis esfors,<br /> +Quer ge sui unquor assez forz<br /> +A conduire une lance arme[z]<br /> +Enteis que g'ere desarme[z];<br /> +E altresi, se ge volsisse,<br /> +Tot dreit en vostre cors ferisse<br /> +Com ge fis en cel de[l] cheval.<br /> +Se ge l'ocis nel tieng a mal,<br /> +N'encor ne m'en repent ge point. <br /> +Issi respondi point a point.<br /> +E li quens respondi a dreit<br /> +Mar., pardon vos seit,</td> + +<td>Ja envers vos n'en avrai ire.<br /> +—La vostre merci, beal doz sire,<br /> +Dist sei li Mar. adonkes,<br /> +Quer vostre mort ne voil ge unkes.<br /> +Si respondi li Mar.,<br /> +Qui unques ne volt estre fals.<br /> +Li quens dist: Ge voil de ma part<br /> +Ke vos e Gilebert Pipart<br /> +Augiez tantost en Engleterre.<br /> +Si pernez garde de ma tere<br /> +E de trestost mon autre afaire,<br /> +Si comme il le convient [a] faire,<br /> +K'a bien paiez nos en tenjon,<br /> +Quele ore que nos i venjon.<br /> +E ge m'en vois, si preing en main<br /> +Que matin reve[n]drai demain;<br /> +Si sera enoreement<br /> +Ensepeliz e richement<br /> +Li reis mis peres e a dreit<br /> +Comme si halt hom estre deit.</td></tr> +</table> + +<p>Pour apprcier la valeur historique de ce morceau, il faut le comparer +ce que les historiens nous rapportent des funrailles de Henri II et de +l'avnement de Richard. Ceux-ci ne savent rien de l'entrevue de Richard +et du Marchal; et quant la scne des funrailles, ce qu'ils disent +est purement lgendaire; ils content en effet que lorsque Richard +approcha du corps de son pre, le sang coula avec abondance des narines +du roi dfunt, comme si la prsence du fils coupable avait veill chez +le pre un sentiment d'indignation.</p> + +<p class="rth"><span class="smcap">P. Meyer</span>, <i>L'Histoire de Guillaume le Marchal, pome franais +inconnu</i>, dans la <i>Romania</i>, t. XI, 1882.</p> + +<hr /> + +<p><a name="page_393" id="page_393"></a></p> + +<h3><a name="II-12" id="II-12"></a>II—LA GRANDE CHARTE.</h3> + +<p>En 1213, Jean sans Terre, qui depuis six ans tait en lutte dclare +avec son clerg et avec le pape, cda devant l'excommunication lance +contre lui et surtout devant la menace d'une invasion franaise +sollicite par Innocent III. Il invita lui-mme le nonce du pape +Pandolfo qui, deux ans auparavant, lui avait reproch d'aimer et +d'ordonner les dtestables lois de Guillaume le Btard au lieu des lois +excellentes de saint douard, venir en Angleterre; il alla au-devant +de lui Douvres, et l, le lundi avant l'Ascension, il promit +solennellement d'obir aux ordres du pape sur toutes les choses pour +lesquelles il avait t excommuni; puis, la veille de l'Ascension, il +rsigna sa couronne entre les mains du pape reprsent par Pandolfo et +prta serment d'tre fidle Dieu, saint Pierre et l'glise +romaine. Dans le chapitre de Winchester, o il fut relev de +l'excommunication fulmine contre lui, il jura, touchant les saints +vangiles, d'aimer la sainte glise et de la dfendre contre tous ses +adversaires, de rtablir les bonnes lois de ses prdcesseurs et surtout +celles du roi douard, de juger tous ses hommes selon la justice et de +rendre chacun son droit (20 juillet); puis, s'humiliant pour Celui +qui s'tait humili pour les hommes jusqu' la mort, touch par la +grce du Saint-Esprit, il offrit et concda au Saint-Sige les royaumes +d'Angleterre et d'Irlande (13 octobre); il se fit le vassal du pape +auquel il promit un tribut annuel de mille marcs d'argent. Enfin il prit +la croix. Il invoquait la protection de l'glise aprs s'tre plac sous +sa dpendance.</p> + +<p>Cependant les grands ne restaient pas inactifs. Dans un parlement tenu +Saint-Paul de Londres, l'archevque de Cantorbry prenant part un +certain nombre de seigneurs, leur rappela le serment prt par le roi +Winchester: Voici,<a name="page_394" id="page_394"></a> ajouta-t-il, qu'on vient de trouver une charte du +roi Henri I<sup>er</sup> grce laquelle, si vous le voulez, vous pouvez +rtablir dans leur ancien tat les liberts depuis longtemps perdues. +Puis, montrant cette charte, il la fit lire en sance publique, +manœuvre habile et qui devait tre dcisive, car maintenant les +ennemis du despotisme royal savaient ce qu'ils devaient demander. Ils +apparaissaient comme les dfenseurs des lois du royaume contre le roi +lui-mme.</p> + +<p>Un an aprs, quand, vaincu et dshonor dans sa campagne de France, Jean +sans Terre fut revenu dans son royaume (19 octobre 1214), les comtes et +les barons, assembls Saint-Edmundsbury, eurent de longs entretiens +secrets. On leur exhiba de nouveau la charte de Henri I. Tous jurrent +sur l'autel principal que, si le roi refusait de leur concder les lois +et liberts promises par cette charte l'glise et aux grands, ils lui +feraient la guerre et abjureraient leur fidlit. Ils rsolurent de +prsenter au roi une ptition collective en ce sens aprs Nol, et +chacun se spara, prt prendre les armes, s'il le fallait. Aprs Nol, +en effet, ils vinrent Londres en appareil militaire et ne se +retirrent que lorsque le roi leur eut fourni de bonnes cautions qu'il +remplirait ses promesses. Du jour o fut produite la charte de Henri I, +dit un chroniqueur anonyme, tous les esprits furent gagns ses +partisans; c'tait le mot et l'avis de tous qu'ils se dresseraient comme +un mur pour la maison du Seigneur, pour la libert de l'glise et du +royaume.</p> + +<p>Le lundi aprs l'octave de Pques (27 avril 1215) les barons +s'assemblrent en armes Brackley; ils apportaient une cdule ou +ptition, qui contenait la plupart des lois et coutumes antiques du +royaume et affirmaient que, si le roi refusait de les ratifier, ils +prendraient ses chteaux, ses terres et possessions, et l'obligeraient +de force leur donner satisfaction. Aprs que cette cdule eut t lue +au roi: Et pourquoi, demanda-t-il, les barons ne me demandent-ils pas +aussi ma couronne?, sacrant et jurant qu' aucun prix il ne se +mettrait dans leur servage. A cette nouvelle, les barons mirent leur +tte Robert Fils-Gautier, qu'ils appelrent le marchal de<a name="page_395" id="page_395"></a> l'arme de +Dieu et de la sainte glise. Londres, toujours prte s'allier aux +ennemis de la royaut, leur ouvrit ses portes; de l, ils invitrent le +reste de la noblesse se joindre eux. La plupart et surtout les +jeunes gens rpondirent cet appel. Les tribunaux de l'chiquier et +des shriffs vaqurent dans tout le royaume, parce qu'on ne trouva +personne qui voult donner de l'argent au roi, ni en rien lui obir.</p> + +<p>Rduit aux abois, Jean sans Terre demanda la paix, assurant qu'il ne +tiendrait pas lui qu'elle ne ft rtablie, et il dlivra des +saufs-conduits tous ceux qui voudraient venir confrer avec lui. En +mme temps, fait qui suffirait lui seul, s'il y avait besoin de +preuves, prouver la duplicit de son caractre, il fit crire au pape +(29 mai) une lettre dans laquelle il exposait son diffrend avec les +barons et o il dclarait que leur hostilit l'empchait d'accomplir son +vœu de Croisade. L'entrevue laquelle il avait convi ceux qu'il +dnonait ainsi au chef spirituel de la chrtient n'en eut pas moins +lieu. On peut supposer que le roi tait d'autant plus dispos faire +des concessions et prter des serments qu'il esprait davantage s'en +faire bientt relever. Il avait tabli son camp entre Windsor et Stanes, +dans un endroit o, semble-t-il, les Anglo-Saxons avaient, aux temps +anciens, coutume de s'assembler pour dlibrer sur les affaires de +l'tat, et qui, cause de cela, portait le nom de Prairie de la +Confrence (Runnymead). Le roi accueillit gracieusement les barons, +accepta la ptition qu'ils lui apportaient l'pe au poing, y fit +apposer son sceau et consentit enfin jurer la Grande Charte qui fut +revtue son tour du grand sceau de la royaut (15 juin).</p> + +<p>Aprs avoir assist aux origines de la Grande Charte, on se rend mieux +compte de son caractre. Ce n'est pas une constitution nouvelle arrache +par les barons la royaut; ce sont les antiques liberts de la nation +que le roi s'engage respecter. Mais l'acte de 1215 est plus explicite +qu'aucun de ceux qui l'ont prcd et prpar. La charte de Henri I<sup>er</sup> +compte 14 articles; celle de Jean, 63. Henri l'avait accorde +bnvolement au dbut de son rgne, et il avait pu se contenter de +promesses gnrales; en 1215, au contraire, on voulait rparer les +injustices<a name="page_396" id="page_396"></a> commises sous le rgime arbitraire de trois rgnes et en +empcher le retour. Les stipulations furent donc d'autant plus prcises +que les griefs avaient t plus nombreux et plus vidents.</p> + +<p>Toutes les classes qui comptaient alors dans la socit avaient +souffert de la politique angevine; toutes la Grande Charte offrit des +rparations. Au clerg, elle promettait le maintien de ses privilges et +surtout la libert des lections canoniques dj dcrte par Jean sans +Terre l'anne prcdente. Pour la noblesse, elle fixait le droit ou la +procdure en matire de succession fodale, de garde-noble, de mariage, +de dettes, de prsentation aux bnfices ecclsiastiques. D'autre part +elle accordait la protection royale aux marchands circulant avec leurs +marchandises, dcrtait l'unit des poids et mesures, confirmait les +privilges des villes, des bourgs, des ports, de Londres en particulier. +Enfin, elle garantissait la libert individuelle en dcidant que nul ne +pourrait tre arrt ni dtenu, ls dans sa personne ni dans ses biens, +sinon par le jugement de ses pairs et conformment la loi; elle +promettait tous une justice bonne et prompte, et en rendait moins +onreuse l'administration en rservant les plaids communs une +section permanente de la cour du roi, en rglant la tenue des assises, +en adoucissant le systme des amendes, si gros d'abus. En matire +financire, elle interdisait aux seigneurs de lever aucune aide, sauf +dans trois cas exceptionnels; de mme, l'aide royale ou cuage ne +pouvait tre exige que dans ces trois cas, sinon le roi devait demander +l'assentiment du commun conseil du royaume, c'est--dire de +l'assemble compose par les archevques, vques et abbs et par les +principaux chefs de la noblesse. En matire administrative, elle +promettait le bon recrutement des fonctionnaires publics et +amoindrissait leur importance; elle assurait la libre navigation sur les +rivires et interdisait l'extension des forts royales. Ce dernier +article dut tre surtout bien accueilli des petits tenanciers ruraux si +maltraits par la rigueur des pratiques forestires depuis le +Conqurant. C'tait donc la nation entire, et non telle ou telle classe +privilgie, qui prenait ses garanties contre la royaut; mais<a name="page_397" id="page_397"></a> aussi +elle ne faisait pas une rvolution, puisqu'elle prtendait seulement +lier le roi aux anciennes lois du royaume.</p> + +<p>Cependant les barons croyaient si peu la sincrit du roi, qu'ils +essayrent de le mettre hors d'tat de se dlier de ses promesses. +L'article 61 institua une sorte de comit de surveillance de 25 barons +lus par le commun conseil ou Parlement; quatre d'entre eux, choisis +par leurs collgues, seraient chargs de surveiller les agissements du +roi et de ses fonctionnaires; ils porteraient au roi les plaintes des +personnes molestes, et, s'il refusait de leur rendre justice, ils +pourraient l'y contraindre par la force. Enfin le roi s'engageait +s'abstenir de toute tentative pour faire rvoquer ou amoindrir aucune +des concessions et liberts qu'il avait accordes.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_397_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_397_sml.jpg" width="217" height="212" alt="Sceau de Jean sans Terre." +title="Sceau de Jean sans Terre." /></a> +<br /> +<span class="caption">Sceau de Jean sans Terre.</span> +</p> + +<p>Ces belles promesses, les ordres que le roi multiplia pour assurer +l'excution de la Grande Charte n'avaient qu'un but, celui de gagner du +temps, car Jean attendait la rponse du pape sa lettre du 29 mai. Elle +arriva enfin. Elle ne pouvait pas tre conue en termes plus favorables +pour la cause du roi d'Angleterre. Dans sa bulle du 24 aot, en effet, +Innocent III,<a name="page_398" id="page_398"></a> adoptant tous les arguments et reproduisant le rcit des +faits que lui avait fournis Jean sans Terre, exposa que le roi avait t +contraint par la force et par la crainte, qui peut tomber mme sur +l'homme le plus courageux; il rprouva et condamna le pacte de +Runnymead; il dfendit, sous menace de l'anathme, au roi de l'observer, +et aux barons d'en exiger l'observation. En mme temps, il rappela aux +barons dans une seconde bulle (25 aot) que la suzerainet de +l'Angleterre appartenait l'glise romaine, qu'on ne pouvait oprer +dans le royaume aucun changement prjudiciable aux droits de l'glise, +que le trait pass avec le roi tait non seulement vil et honteux, +mais encore illicite et inique; il les invita donc faire de +ncessit vertu, renoncer la Grande Charte et donner au roi +toutes satisfactions lgitimes pour les dommages qu'il avait subis.</p> + +<p>Puis, au concile de Latran, il excommunia les barons anglais qui +perscutaient Jean, roi d'Angleterre, crois et vassal de l'glise +romaine, en s'efforant de lui enlever son royaume, fief du +Saint-Sige. Il n'pargna mme pas l'archevque de Cantorbry, Etienne +de Langton, qui, en ralit dirigeait depuis deux ans l'opposition +parlementaire. Langton se rendit Rome pour se justifier. Son dpart, +en privant les grands de leur chef le plus respect, dsagrgea le +parti; quelques-uns revinrent au roi; les plus dtermins appelrent +Louis de France, et de rformateurs devinrent rvolutionnaires.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">Ch. Bmont</span>, <i>Chartes des liberts anglaises</i>,<br /> +Paris, A. Picard, 1892, in-8. Introduction.<br /> +</p> + +<p><a name="page_399" id="page_399"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="III-12" id="III-12"></a>III—LES LMENTS ET LA FORMATION DU PARLEMENT D'ANGLETERRE.</h3> + +<p>Presque immdiatement aprs la conqute de Guillaume le Btard, le +baronnage normand tabli en Angleterre apparat divis en deux portions +et pour ainsi dire en deux tages: les hauts barons, <i>barones majores</i>, +et les petits vassaux immdiats de la couronne, <i>tenentes in capite</i>, +que l'on appelle aussi parfois <i>barones minores</i>. Ceux-ci forment une +classe nombreuse, indpendante et fire. Remarquez bien qu'ils sont en +dehors de la mouvance et de la juridiction du haut baronnage. S'ils ne +sont pas les gaux des barons, ils ne sont pas leurs subordonns, ils ne +leur doivent aucun service, ils ne relvent que du roi. Les seules +diffrences qui se marquent d'assez bonne heure entre les deux +catgories sont que les <i>barones majores</i> ont des domaines notablement +plus tendus (la tenure baronniale doit contenir 13-1/2 fiefs de +chevalier) et qu'ils sont convoqus individuellement l'arme et au +conseil du roi, au lieu que les petits tenants sont cits en masse par +l'intermdiaire du shrif. Ce sont des diffrences de degr, non de +genre. Ces deux moitis du baronnage ne tarderont pas se modifier; +l'intervalle s'largira sensiblement entre elles. Toutefois, mme aprs +que la premire sera seule depuis plus d'un sicle en possession de +conseiller le souverain, tandis que la seconde, confondue d'abord avec +les vassaux des barons dans la classe des chevaliers, sera en voie de se +mlanger avec toute la masse des propritaires libres, l'unit +originelle de la classe baronniale ne s'effacera pas compltement. Quand +les chevaliers seront appels au Parlement, leur premier mouvement sera +de se joindre aux barons; le premier mouvement des barons sera de les +accueillir, et lorsqu'un peu plus tard les deux groupes se spareront et +que les chevaliers s'en iront siger avec les reprsentants des villes, +ils apporteront leurs<a name="page_400" id="page_400"></a> nouveaux collgues, avec la fiert, la +hardiesse, la fermet d'une ancienne classe militaire qui a de longues +traditions de commandement et de discipline, l'avantage d'une +communication naturelle et d'une facile entente avec le haut baronnage +dont ils se sont carts plutt que dtachs. Barons et chevaliers +resteront longtemps encore comme la branche ane et la branche cadette +d'une mme famille.</p> + +<p>De bonne heure, toutefois, une divergence tend se produire entre les +habitudes et les gots des deux baronnages. Les petits vassaux sont +naturellement moins assidus que les grands barons aux assembles +publiques, moins empresss suivre le roi dans ses expditions. +L'exploitation de leurs terres leur demande des soins plus personnels. +Leur absence, en ces temps de violence et de spoliation, expose leurs +droits de possession des prils qui ne menacent pas les personnages +puissants. Aussi font-ils tous leurs efforts pour se drober. Comme il +est naturel, le roi est moins attentif exiger la prsence de cette +multitude ses conseils. La convocation des petits vassaux directs +tombe donc rapidement en dsutude. Pendant plus d'un sicle aprs la +conqute, l'avis et l'acquiescement de cette classe ne sont jamais +mentionns en tte des ordonnances royales. Les grands vassaux, les +vques et les juges y figurent seuls; ils y figurent avec une constance +qui atteste leur assiduit. Sous les rois normands et angevins, on +aperoit d'abord autour du trne un corps form des grands officiers du +Palais, chefs de l'administration gnrale, et d'un certain nombre de +prlats et de barons que le roi estime particulirement capables et de +bon jugement. C'est le conseil du roi. A ce groupe permanent +s'adjoignent dans les circonstances importantes—guerre dclarer, +subsides extraordinaires fournir, dits promulguer,—le reste des +grands vassaux laques et ecclsiastiques. Ils forment alors le <i>magnum +concilium</i>, le grand conseil. Le roi tient la main ce qu'ils y +assistent, car leur consentement—qu'ils ne peuvent refuser une +volont si puissante—dcourage toute rsistance locale l'excution +des mesures, et eux-mmes sentent qu'ils ont intrt tre prsents +pour discuter et faire rduire les charges dont ils sont menacs.<a name="page_401" id="page_401"></a></p> + +<p>Ce simple fait a eu des consquences immenses; le baronnage se divise. +Deux groupes distincts s'y forment par un lent ddoublement:—une haute +classe provinciale sdentaire, qui comprend tous les petits vassaux +directs du prince avec les barons les moins considrables, et une +aristocratie politique qui comprend, avec tous les grands barons, les +conseillers appels par la couronne. Et l'on voit le point prcis o la +division s'opre; c'est la prsence et la sance habituelles au conseil +du roi qui distinguent et caractrisent cette aristocratie; c'est le +fait de la convocation individuelle et nominative qui tend devenir le +signe extrieur et officiel de sa dignit. Circonstance capitale, car la +qualit de noble et les privilges dvolus alors en tout pays la +classe la plus haute vont s'arrter cette ligne de partage. Attachs +de bonne heure l'activit suprieure du conseiller public et de +l'homme d'tat, ils ne franchiront pas l'enceinte d'une assemble de +dignitaires, ils ne descendront pas au reste du baronnage; et celui-ci, +rejet par comparaison vers la classe immdiatement infrieure, ne +tardera pas se confondre et se niveler avec la masse des hommes +libres.</p> + +<p>Un sige ne se partage pas, une fonction ne se morcelle pas +indfiniment. La noblesse est donc devenue, comme la pairie, strictement +hrditaire par primogniture. Lie un office indivisible, elle ne +passe qu' l'an, tte pour tte, et les autres fils n'ont rien qui les +distingue du commun des citoyens. Au lieu d'un ordre compos de familles +privilgies, qui tend s'augmenter de gnration en gnration par +l'excdent des naissances, l'Angleterre n'a eu qu'un <i>groupe +d'individus</i> privilgis qui devait tendre se rduire, de gnration +en gnration, par l'extinction des lignes, et qui se serait teint en +effet sans de nouvelles crations. L'antique isonomie anglaise, vante +par Hallam, est due cette pairie trs peu nombreuse qui, constitue +tout d'abord en corps gouvernant, a pour ainsi dire fait cluse, a +retenu les ingalits son niveau, et les a empches de se rpandre en +s'abaissant et se corrompant sur toute une caste dissmine dans la +nation.<a name="page_402" id="page_402"></a></p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Essayons maintenant de rejoindre dans les comts les petits vassaux +directs de la couronne, et recherchons ce qu'ils y deviennent. Les +premires tendances qui s'accusent et le premier mouvement qui se +dessine sont d'un caractre tout fodal. Les fiefs de chevaliers, +inconnus au lendemain de la conqute, s'tablissent rapidement. Ce sont +des domaines dtermins auxquels la charge du service militaire est +spcialement attache au lieu de peser indistinctement sur les terres du +manoir. De l, en Angleterre comme sur le continent, une distinction +trs nette entre deux natures de proprit: proprit noble et proprit +ordinaire; la premire tenue condition du service des armes, et +soumise tant la rgle stricte de la primogniture qu' des droits +d'aide, de garde et de mariage fort onreux pour les dtenteurs; la +seconde tenue en libre socage et affranchie des plus lourdes des +obligations fodales. La tenure militaire a pour consquence une +premire fusion entre les vassaux directs de la couronne et les vassaux +des seigneurs ou arrire-vassaux qui occupent la terre ce mme titre. +Mais elle semble de nature sparer profondment les uns et les autres +de la masse des propritaires fonciers ordinaires, et constituer les +chevaliers en une classe part, en une sorte d'ordre questre hautain +et ferm.</p> + +<p>D'autres causes plus puissantes que l'esprit fodal ont cart le pril. +Premirement, l'Angleterre du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle tait l'un des pays de +l'Europe o il y avait le plus d'hommes libres, c'est--dire de +propritaires libres, ct et en dehors de la chevalerie fodale. +C'taient, soit des Normands de condition infrieure qui avaient suivi +ou rejoint leurs seigneurs, soit d'anciens propritaires saxons qui, +rentrs en grce aprs un temps auprs des nouveaux matres du sol, +avaient recouvr la libert et une partie de leurs terres. Plusieurs +documents du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle nous montrent ces Saxons en excellents +rapports avec les hommes libres et les barons normands, unis eux par +des mariages et de bonne heure s'levant eux-mmes au rang baronnial. +La<a name="page_403" id="page_403"></a> classe des propritaires libres non nobles avait donc ici ce qui lui +manquait en France: le nombre, la masse, la consistance. Un des signes +de son importance est que c'est elle qui a fourni, ds l'origine, le +principe de la classification des personnes. Bracton, lgiste anglais du +<small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, ne distingue que deux conditions personnelles: la +libert et le vilenage. Les autres distinctions ne sont pour lui que des +subdivisions sans importance juridique. A peu prs la mme poque, le +lgiste franais Beaumanoir partage le peuple en trois classes: nobles, +hommes libres, serfs. Les hommes libres, ici, n'taient gure que les +bourgeois. Ceux qui vivaient dans les campagnes avaient grand' peine +ne pas dchoir de leur condition; ils n'chappaient un changement +d'tat qu'en allant demeurer dans les villes.</p> + +<p>Ainsi la classe des propritaires libres non nobles, en Angleterre, +formait un corps puissant, capable d'attirer lui la classe +immdiatement suprieure, celle des chevaliers, et de l'absorber ou de +s'y absorber si les circonstances diminuaient l'cart de l'une +l'autre.</p> + +<p>Le rapprochement ne se fit pas attendre; les fiefs de chevalier, qui +taient d'abord d'une tendue assez considrable, se morcellent +frquemment ds le <small>XII</small><sup>e</sup> sicle. On les partage principalement pour +l'tablissement des filles et des puns. Cela devient d'un usage si +frquent que le lgislateur est forc d'intervenir. La grande charte +(dition de 1217) dfend d'aliner les fiefs dans une mesure telle que +ce qui reste ne suffise plus pour rpondre des charges attaches la +tenure militaire. C'est encore un symptme de la division croissante de +la proprit. En 1290, le lgislateur abolit les sous-infodations, et, + cette occasion, consacre, pour tout homme libre qui n'est pas vassal +immdiat du roi, le droit de vendre tout ou partie de sa proprit, mme +sans le consentement de son seigneur. Dans l'un et l'autre cas, +l'acqureur devient le vassal du mme seigneur que le vendeur. Ces +mesures contribuent multiplier les petits tenants directs de la +couronne. D'autre part, les domaines des chevaliers changeant de mains +et diminuant d'importance, la condition sociale des dtenteurs tendait +se rapprocher de celle des propritaires libres ordinaires, nagure trs +au-dessous d'eux, aujourd'hui<a name="page_404" id="page_404"></a> leurs gaux par la fortune. Il n'y avait +pas abaissement par la raison que, pendant la mme priode, la richesse +gnrale, et, partout, le produit des terres, avaient sensiblement +augment, en sorte que le revenu d'une moiti ou d'un tiers ne devait +pas tre infrieur au revenu entier d'autrefois. Mais il y avait +nivellement entre les deux classes. Plus d'un haut baron dont le fief +s'tait dispers en dots ou en autres libralits fut entran dans le +mouvement. La diminution du nombre des baronnies aprs le rgne de Henri +III est un fait incontestable.</p> + +<p>Il se trouvait d'ailleurs que pendant le mme temps, le genre de vie et +les habitudes des deux classes avaient cess d'tre trs diffrents. Les +chevaliers, par les mmes raisons qui les dcourageaient de se rendre au +conseil du roi, manifestrent de bonne heure une trs vive rpugnance +pour la guerre. Les possessions les plus menaces de la couronne taient +en France. Il fallait presque toujours quitter le sol anglais, traverser +la mer et s'en aller au loin sur le continent. De bonne heure, les +chevaliers se montrent proccups d'chapper cette obligation. Lorsque +le roi Henri II leur offre de les exempter moyennant une taxe +d'exonration, ils acceptent avec empressement. C'est l'impt qu'on a +appel <i>scutagium</i>, escuage. A ce prix, les chevaliers restaient dans +leurs foyers. Mais cette taxe de rachat laissait subsister toutes les +autres charges de la tenure militaire, notamment ces lourds et +scandaleux droits de mariage et de garde qui n'existaient sous cette +forme et avec cette rigueur qu'en Angleterre et en Normandie. Aussi +essaye-t-on de se drober la chevalerie elle-mme, cause ou occasion +de tant de maux; on nglige ou l'on vite de se faire armer chevalier. +Les ordonnances qui enjoignent de recevoir cet honneur reviennent +incessamment au cours du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle; cela prouve clairement qu'on +ne s'y prtai que de mauvaise grce. Ds 1278, le roi commande aux +shrifs de contraindre recevoir l'accolade, non pas seulement les +personnes appartenant la classe des chevaliers, mais tous les hommes +dont le revenu foncier gale vingt livres sterling, de quelque seigneur +et quelque titre qu'ils tiennent leurs terres. Cette prescription, +rpte depuis, montre quel point le cours des temps et la force des +choses avaient mlang les deux classes,<a name="page_405" id="page_405"></a> soit en faisant monter dans la +premire les propritaires libres opulents, soit en faisant descendre +dans la seconde les chevaliers qui avaient laiss se diviser leurs +domaines. Il est remarquable que, en moins d'un sicle, le principe de +la primogniture, dj appliqu aux tenures en chevalerie, devient, sauf +dans le Kent et dans quelques autres districts, la rgle ordinaire pour +les tenures ordinaires, dites en <i>socage</i>. Voil bien l'indice que la +distinction entre les tenures ne correspondait plus une distinction +tranche entre les personnes. C'est en grande partie la mme classe qui +possdait la terre ces deux titres; elle appliquait dans les deux cas +le mme rgime successoral. En somme, ds le <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, les +chevaliers, <i>agrarii milites</i>, paraissent avoir pris en grande majorit +les gots et les mœurs d'une simple classe de propritaires ruraux.</p> + +<p>Pour connatre tous les lments du Parlement futur, il reste +considrer les villes. Le dveloppement des agglomrations urbaines a +prsent en Angleterre des caractres exceptionnels. Premirement la +formation de grands centres parat avoir t beaucoup plus tardive qu'en +France. Ici, la libert, un certain bien-tre, les chances de s'enrichir +ne manquaient pas dans les districts ruraux. Le sjour dans les villes +n'tait pas la seule voie ouverte aux classes infrieures pour amliorer +leur condition. La vie urbaine exerait donc une moindre attraction. +D'ailleurs l'Angleterre du moyen ge n'tait aucunement un pays +industriel; c'tait un pays agricole et surtout pastoral qui vivait de +la vente de ses laines. La grande majorit des villes avait le caractre +de bourgs ruraux; leur population tait identique, pour les occupations +et les mœurs, avec celle du reste du comt. Les grandes villes, +dpendant presque toutes directement du roi, avaient t exemptes de ces +luttes entre le comte, l'vque et les bourgeois, qui remplissent +l'histoire de nos communes. Elles avaient reu sans opposition leurs +chartes de royaut. Aucun grief ne les indisposait ou ne les prvenait +contre les barons et les chevaliers de leur voisinage; elles se +confiaient eux sans inquitude et sans rpugnance. Enfin les runions +avec la noblesse du district taient devenues familires aux bourgeois; +les rgles administratives gnrales soumettaient en effet les<a name="page_406" id="page_406"></a> villes +aux autorits du comt pour les inspections de la garde nationale, pour +les lections, et les obligeaient se faire reprsenter en cour de +comt lorsque les assises taient tenues par les juges ambulants.—Il +n'y a rien ici qui rappelle notre tiers tat purement bourgeois, classe +isole, ferme sur elle-mme, trangre la population rurale, dont +elle ne fait que recueillir les fugitifs, la fois haineuse et humble +l'gard de la noblesse provinciale qui l'entoure. Tout au contraire, les +habitants de la plupart des villes anglaises se trouvaient unis et mls +en mille occasions toutes les autres classes d'habitants de leur +comt; une longue priode de vie communale les avait prpars +s'entendre et se confondre avec les chevaliers et les propritaires +libres leurs voisins.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Tandis que la classe des chevaliers paraissait dchoir en perdant son +caractre militaire et ses titres fodaux, et se mlangeait avec la +classe immdiatement infrieure, les deux classes se relevaient +ensemble. C'est la justice ambulante, organe de la royaut, qui a +provoqu ce mouvement ascendant et cette rentre en scne. C'est cet +instrument apparent de centralisation qui a prpar la classe moyenne +rurale son futur rle politique.</p> + +<p>Dj les premiers rois normands avaient remis en mouvement une vieille +institution anglo-saxonne: la Cour de comt. Cette Cour o taient tenus +de se runir les prlats, comtes, barons, propritaires libres, et en +outre le maire et quatre habitants de chaque village, avait cette +physionomie dmocratique que prsentent beaucoup d'institutions du moyen +ge. Les attributions taient nombreuses et varies; elle tait la +fois cour de justice criminelle, cour de justice civile, cour +d'enregistrement du transfert des domaines, lieu de publicit pour les +ordonnances royales, bureau de recettes pour l'impt. Ce systme, trs +puissant en apparence et trs concentr, ne tarda pas montrer ses +insuffisances. D'abord les grands barons, qui avaient des juridictions +propres, taient exempts de paratre aux runions ordinaires.<a name="page_407" id="page_407"></a> Les +chevaliers obtinrent de bonne heure de nombreuses dispenses. Les villes +ne manqurent pas de faire inscrire la mme immunit dans leurs chartes. +Prive de ses meilleurs lments, la Cour de comt tait en outre +dpeuple par les abstentions. L'institution des juges ambulants, +rgularise en 1176, lui communique une vie nouvelle. Ces grands +personnages, familiers de la cour du roi, arrivaient dans les comts +avec les pouvoirs les plus tendus. Leurs commissions portaient qu'ils +ne devaient se laisser arrter ni par les immunits des barons ni par +les franchises des villes. Quand ils sigeaient, celles-ci dlguaient +douze bourgeois pour figurer ct des autres lments de la Cour de +comt, et les plus grands seigneurs comparaissaient au moins par +mandataire. Toute la population locale, noble et roturire, rurale et +urbaine, se trouvait ainsi runie. Nul doute que cette circonstance +n'ait contribu singulirement prcipiter la fusion des races et des +classes. Toutefois, on n'administre point au moyen d'une assemble. Les +juges ambulants (<i>justitiarii itinerantes</i>), en laissant subsister +nominalement la Cour de comt, ne tardrent point la considrer comme +un simple lieu d'lection pour les commissions de toute nature qui +furent rellement charges des affaires. De quels lments taient +formes ces commissions, on peut le pressentir. Les grands juges ne +voulaient pas gnralement de bien aux barons, ils se dfiaient du +shrif, dont l'autorit tait, en un certain sens, rivale de la leur. +trangers au comt, ils avaient besoin d'une assistance locale, et +n'taient pas en mesure d'organiser une bureaucratie sdentaire. Force +tait donc de faire appel la chevalerie du lieu, seule classe assez +indpendante, assez claire pour leur prter un utile secours. On les +voit, en effet, prendre de plus en plus les chevaliers pour auxiliaires, +et partager avec eux les pouvoirs qu'ils enlvent au shrif ou la Cour +de comt. Successivement l'assiette et la perception de l'impt, le +contrle de l'armement de la gendarmerie nationale, le soin de recevoir +le serment de paix, l'instruction locale des crimes et dlits, le choix +du grand jury d'accusation, la participation aux jugements par l'organe +du jury restreint, sont confis des commissions de chevaliers qui +oprent le plus souvent sous la direction des juges ambulants.<a name="page_408" id="page_408"></a></p> + +<p>On voit sans peine l'effet de cette rvolution. L'activit de la +chevalerie n'est plus concentre dans la Cour de comt. Cette classe +n'est plus comme par le pass soumise au shrif, elle ne voit plus en +lui le reprsentant le plus direct d'une royaut puissante. D'autres +fonctionnaires plus levs, mandataires plus immdiats du souverain, +sont survenus. Ils se sont adresss directement elle, ont dpossd +pour elle les anciens pouvoirs, ont rclam son assistance et suscit un +immense mouvement de progrs dont eux et elle deviendront la fin les +seuls organes. En Angleterre, c'est la centralisation qui a donn +l'veil la dcentralisation, au <i>self-government</i>.</p> + +<p>La classe minemment non fodale des chevaliers de comt est dgage ds +la fin du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle. Dsigne la reconnaissance du public par la +gestion de nombreux services locaux, elle va par la force des choses +tre appele au Parlement. Il n'est pas tonnant qu'elle incline se +tenir part des magnats militaires, imbus de l'esprit anarchique et +turbulent du moyen ge. Elle est imbue d'un tout autre esprit, d'un +esprit dj moderne; elle est la gardienne de la paix du roi; elle +exerce ses pouvoirs par commission de l'tat, selon les termes prcis de +la loi statutaire. C'est un lment en avance sur les autres de la +socit future. Ainsi s'explique ce fait particulier l'Angleterre, la +formation d'une seconde Chambre largement recrute dans une classe, +celle des propritaires fonciers, qui ailleurs auraient pris rang avec +la noblesse, et dirige effectivement par eux. Une institution de ce +genre n'aurait pas pu natre sur le continent, o, au-dessous d'un +pouvoir royal sans organisation, qui n'avait su ni l'employer ni +l'assujettir, la noblesse tait reste la fois si fodale et si +militaire, si peu porte se concevoir comme un organe de l'tat et de +la loi, si trangre des devoirs civils imposs par un texte, si +ferme sur elle-mme et si jalouse de ses privilges, si peu faite en un +mot pour trouver dans ses rangs des reprsentants accrdits du reste de +la nation.</p> + +<p>Nous voil en mesure de comprendre comment s'est form le Parlement +anglais. Le noyau de cette assemble, le premier cristal auquel les +autres sont venus s'agrger, c'est ce <i>magnum concilium</i> o figuraient +ds l'origine les grands vassaux ecclsiastiques<a name="page_409" id="page_409"></a> et laques. Je ne me +mle pas de dterminer quel titre les premiers y sigeaient. tait-ce + raison d'un fief, d'une baronnie ou de leur caractre spirituel? Le +fait, bien plus dcisif ici que le droit, est qu'ils appartenaient en +grand nombre aux familles des grands vassaux, qu'ils avaient tous des +domaines d'importance et de nature baronniale, soumis aux mmes services +et aux mmes impts que ceux de leurs collgues laques, et qu'on les +traitait volontiers de barons comme les autres (<i>sicut barones +cteri</i>). Ces deux ordres de magnats, rapprochs par tant de conditions +communes, ont form eux seuls le grand conseil du souverain jusqu'au +milieu du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle. La tradition de cette activit conjointe et +prolonge a conjur le pril d'une sparation tranche entre les deux +ordres de la noblesse et du clerg, cette mme sparation qui parat en +France avec les tats gnraux, et qui s'est perptue jusqu'en 1789. L +encore, la constitution prcoce d'une aristocratie politique a eu des +rsultats d'un prix inestimable.</p> + +<p>C'est environ trente ans aprs l'institution rgulire de la justice +ambulante que la classe des chevaliers, releve par l'importance des +devoirs qu'elle accepte et des services qu'elle rend l'tat dans +l'administration locale, seconde et supple par toute la haute classe +des propritaires, commence se rapprocher du Parlement. Ce n'est pas +elle qui en demande l'entre. Devenue ce point nombreuse, compacte, +active, elle est une puissance que ni le roi ni les barons ne peuvent +ngliger de concilier leur cause. Ce sont eux qui vont la chercher, +l'inviter, la presser. En 1213, au cours de la lutte qui aboutit la +grande charte, le roi commence. Pour la premire fois, quatre +chevaliers, choisis dans chaque comt, sont cits cette fin expresse +de s'entretenir avec le prince des affaires de l'tat. En 1215, la +grande charte parat laisser de ct le principe de l'lection et de la +reprsentation. Aprs le roi Jean, il y a une priode d'apaisement. On +revient donc l'ancienne procdure, et le grand conseil reste +relativement aristocratique jusqu'en 1254, poque o la lutte s'aigrit +de nouveau entre la royaut et le baronnage. Chacun des deux partis +commence sentir le besoin de trouver des allis dans le reste de la +nation. A cette date, deux chevaliers par<a name="page_410" id="page_410"></a> comt sont convoqus; ils se +rencontrent avec les procureurs du clerg paroissial, appel de son ct +pour la premire fois se faire reprsenter au Parlement. Jusque-l, +les abbayes, les prieurs et les glises cathdrales taient seuls +appels avec les prlats. Le rle de tous ces nouveaux venus est encore +bien humble; ils sont l pour couter, pour apprendre et rapporter dans +les comts et dans les paroisses les rsolutions prises par le grand +conseil. Il ne parat pas qu'ils dlibrent: on les congdie au cours de +la session, et l'assemble des magnats continue dbattre sans eux les +grandes affaires, dont ils n'ont pas connatre.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, nous retrouvons les uns et les autres en nombre +variable, irrgulirement et de longs intervalles, dans plusieurs des +Parlements subsquents, en 1261, 1264, 1270, 1273. En 1295, la +convocation, raison de deux par comt, est passe en coutume, et, la +mme date, une formule spciale est adopte pour la convocation des +reprsentants du clerg paroissial. Dsormais aucun Parlement ne sera +rgulier sans cette double citation. Pendant le mme temps, un autre +lment a obtenu l'entre de l'enceinte parlementaire. Les villes +principales, surtout celles qui sont pourvues de chartes, ont t +convoques en 1265 par Simon de Montfort. Trente ans aprs, en 1295, une +ordonnance royale les invite se faire reprsenter par deux de leurs +habitants,—citoyens ou bourgeois,—et, partir de cette date, une +citation rgulire leur est adresse pour chaque Parlement. 1295 est +donc une date capitale. Le commencement du <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle trouve le +Parlement constitu avec tous les caractres d'une assemble +vritablement nationale, o figurent, plus compltement mme qu' +l'heure prsente (car il y a eu depuis des exclusions et des +dchances), tous les lments qui composent le peuple anglais.</p> + +<p>Que nous voil loin de la France, o ni les campagnes ni le clerg +paroissial n'ont t rellement reprsents pendant la plus grande +partie du moyen ge! Mais plus considrable encore paratra la +diffrence si nous examinons de quelle manire les lments signals +plus haut se rpartissent, s'agrgent et se classent au sein du +Parlement. Au commencement, les bourgeois sigent<a name="page_411" id="page_411"></a> isolment; au +contraire, les chevaliers des comts se runissent aux barons; cela est +naturel, puisqu'ils reprsentent comme eux l'intrt fodal et rural. Le +clerg vote alors sparment son subside. Cette rpartition en trois est +celle qu'on observe en 1295. Elle se reproduit en 1296, en 1305, en +1308. Elle est identique avec celle des tats de France la mme +poque. Mais un autre arrangement ne tarde pas prvaloir. Les +affinits les plus puissantes sont en effet, d'une part, entre les +barons et les prlats, accoutums depuis deux sicles dlibrer en +commun; d'autre part, entre les chevaliers et les bourgeois, les uns et +les autres lectifs et concurremment lus ou proclams dans la cour du +comt, o ils se sont plusieurs fois rencontrs sous la prsidence des +juges ambulants. Une distribution conforme ces tendances prvaut de +plus en plus. A partir de 1341, les chefs du clerg (sauf en quelques +circonstances rares) restent unis aux seigneurs laques et forment avec +eux la Chambre des lords. A partir de la mme date, la fusion +correspondante est accomplie entre les deux autres classes. Chevaliers +et bourgeois forment ensemble la Chambre des communes et ne se sparent +plus que dans un petit nombre de cas exceptionnels, dont il n'y a plus +d'exemple aprs le <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle. Quant au dernier lment, le bas +clerg, le clerg paroissial, il fait galement partie de la Chambre des +communes, mais il ne tarde pas devenir moins assidu et s'carter. Sa +pauvret, les devoirs de son ministre, le retiennent au loin. Il se +sent d'ailleurs plus l'aise dans les propres assembles du clerg, les +<i>convocations</i> du Cantorbry et d'York, auxquelles il est cit par les +deux primats et o il forme comme une sorte de chambre basse. La coutume +s'tablit que la part de l'glise dans les subsides soit vote l et non +plus au Parlement. Ds le milieu du <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle, le bas clerg a donc +dsert la Chambre des communes, o demeurent seuls et matres les +lments sculiers de la reprsentation rurale et urbaine. Les chefs du +clerg, encore trs puissants la Chambre des lords, o les abbs et +les prieurs doublent et triplent le nombre des vques, voient avec +indiffrence ces humbles curs de paroisse disparatre de cette Chambre +des communes, dont ils ne souponnent pas encore les destines et la +future prpondrance.—C'est ainsi que<a name="page_412" id="page_412"></a> le Parlement anglais, constitu +dans ses lments en 1295, nous apparat, cinquante ans aprs, organis +et distribu selon trois principes qui le distinguent profondment de +nos tats gnraux de France: 1 La division en deux Chambres, qui +croise et brouille la division des classes, accentue au contraire en +France par la distinction des trois ordres. Aucun ordre n'est seul dans +une mme Chambre; ils sont mls deux par deux; il leur est impossible +de s'isoler dans un esprit de classe troit et exclusif; 2 La runion +dans la Chambre basse de l'lment urbain avec un lment rural trs +ancien, trs puissant, trs actif et originairement rattach au +baronnage. Pareille fusion est ce qui a le plus manqu notre tiers +tat purement citadin, compos d'hommes nouveaux, tous personnages +civils, magistrats des villes ou lgistes, trangers la proprit de +la terre et la profession des armes. Faute d'une classe moyenne +agricole, il n'a jamais pu combler le foss qui le sparait de la +noblesse; il est demeur dans son isolement et n'a pas cess de +traverser ces alternatives de timidit et de violence, qui sont +l'infirmit commune de toutes les classes nouvelles, sans alliances et +sans traditions; 3 Enfin le caractre laque prdominant de la haute +assemble, dont une branche ne contient aucune reprsentation +ecclsiastique, tandis que cette reprsentation est mlange dans +l'autre l'lment sculier, ne sige qu'en vertu d'un titre +sculier,—le fief baronnial attach aux vchs et certaines +abbayes,—et se pntre ainsi un trs haut degr du sentiment national +et de l'esprit de la socit civile.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">E. Boutmy</span>, <i>Le dveloppement de la constitution<br /> +et de la socit politique en Angleterre</i>,<br /> +Paris, Plon, 1887, in-16. <i>Passim.</i><br /> +</p> + +<p><a name="page_413" id="page_413"></a></p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII<br /><br /> +<small><span class="sans">CIVILISATION CHRTIENNE ET FODALE</span></small></h2> + +<p class="hang">P<small>ROGRAMME</small>.—<i>L'glise; les hrsies; les ordres mendiants; +l'Inquisition; la croisade albigeoise.—Les coles: l'Universit de +Paris.—[La science au moyen ge.]</i></p> + +<hr /> + +<h4>BIBLIOGRAPHIE.</h4> + +<p>L'<b>histoire gnrale de l'glise chrtienne au moyen ge</b> est traite +dans un grand nombre d'excellents Manuels, rdigs, surtout en +Allemagne, l'usage des tudiants en thologie. Sans parler des +grandes Encyclopdies des sciences religieuses, sous forme de +Dictionnaire, telles que celles de Wetzer et Welte, Hergenrther et +Kaulen (catholique), de J. J. Herzog, de F. Lichtenberger +(protestantes), les plus considrables de ces Manuels sont ceux de +J. H. Kurtz (<i>Lehrbuch der Kirchengeschichte</i>, Leipzig, 1893, 2 +vol. in-8, 12<sup>e</sup> d.);—de J. J. Herzog (<i>Abriss der gesamten +Kirchengeschichte</i>, Erlangen, 1890-1892, 2<sup>e</sup> d.);—de W. +Mœller (<i>Lehrbuch der Kirchengeschichte</i>, Freiburg i. Br., +1889-1894, 5 vol. in-8);—de K. Mller (<i>Kirchengeschichte</i>, I, +Freiburg i. Br., 1892, in-8);—de Ch. Schmidt (<i>Prcis de +l'histoire de l'glise d'Occident au moyen ge</i>, Paris, 1885, +in-8).—Les Manuels (catholiques) de MM. Funk et Kraus ont t +traduits en franais (Funk, <i>Histoire de l'glise</i>, tr. Hammer, +Paris, 1892, 2 vol. in-16;—Kraus, <i>Histoire de l'glise</i>, tr. +Godet, Paris, 1891, 3 vol. in-8), ainsi que la grande et classique +<i>Konciliengeschichte</i> de K. J. v. Hefele (<i>Histoire des Conciles</i>, +tr. de l'all. par O. Delarc, Paris, 1869-1876, 11 vol. in-8).</p> + +<p>Il existe en outre des Manuels spciaux pour l'histoire gnrale du +Dogme et de la Liturgie au moyen ge. Il est inutile d'indiquer ici +en dtail les grands ouvrages de K. R. Hagenbach, Ad. Harnack, +etc., quelle qu'en soit la rputation. Disons seulement qu'un +rsum (<i>Grundriss</i>) du <i>Lehrbuch der Dogmengeschichte</i> de Ad. +Harnack a t traduit en franais (<i>Prcis de l'histoire des +dogmes</i>, tr. par E. Choisy, Paris, 1893, in-8).</p> + +<p>Tous ces Manuels contiennent d'abondants renseignements +bibliographiques.—Nous nous contenterons de recommander ici +quelques monographies trs importantes ou particulirement +commodes.<a name="page_414" id="page_414"></a></p> + +<p><b>Organisation de l'glise</b>, spcialement en France: P. Fournier, <i>Les +officialits au moyen ge</i>, Paris, 1880, in-8;—P. Imbart de la +Tour, <i>Les lections piscopales dans l'glise de France du <small>IX</small><sup>e</sup> +au <small>XII</small><sup>e</sup> sicle</i>, Paris, 1891, in-8;—A. Gottlob, <i>Die +ppstlichen Kreuzzugs-Steuern des 13 Jahrhunderts</i>, Heiligenstadt, +1892, in-8.</p> + +<p><b>Les hrsies et l'Inquisition</b>: Ch. Schmidt, <i>Histoire et doctrines +de la secte des Cathares</i>, Paris, 1849, 2 vol. in-8;—Ch. +Molinier, <i>L'Inquisition dans le midi de la France</i>, Paris, 1881, +in-8 et les autres travaux de M. Ch. Molinier;—H. C. Lea, <i>A +history of the Inquisition of the middle ages</i>, New-York, 1888, 3 +vol. in-8;—F. Tocco, <i>L'eresia nel medio evo</i>, Firenze, 1884, +in-8;—L. Tanon, <i>Histoire des tribunaux de l'Inquisition en +France</i>, Paris, 1893, in-8.—L'ouvrage posthume du clbre I. v. +Dllinger, <i>Beitrge zur Sektengeschichte des Mittelalters</i> +(Mnchen, 1890, 2 v. in-8), n'est pas sr.</p> + +<p><b>Les ordres monastiques</b>: E. Sackur, <i>Die Cluniacenser in ihrer +kirchlichen und allgemeingeschichtlichen Wirksamkeit</i>, Halle, +1892-1894, 2 vol. in-8;—H. d'Arbois de Jubainville, <i>Les abbayes +cisterciennes et en particulier Clairvaux au <small>XII</small><sup>e</sup> et au <small>XIII</small><sup>e</sup> +sicle</i>, Paris, 1868, in-8;—P. Sabatier, <i>Vie de saint Franois +d'Assise</i>, Paris, 1894, in-8.</p> + +<p><b>Les coles.</b> L'histoire de l'organisation de l'enseignement au moyen +ge, en Allemagne, a t crite par F.-A. Specht, <i>Geschichte des +Unterrichtswesens in Deutschland von den ltesten Zeiten bis zur +Mitte des 13 Jahrhunderts</i>, Stuttgart, 1885, in-8.—Pour la +France, de prfrence au livre vieilli de L. Matre (<i>Les coles +piscopales et monastiques de l'Occident... jusqu' Philippe +Auguste</i>, Paris, 1866, in-8), consulter sur le <small>XI</small><sup>e</sup> et le +<small>XII</small><sup>e</sup> sicle la monographie de A. Clerval, <i>Les coles de +Chartres au moyen ge</i>, Paris, 1895, in-8;—sur le <small>XIII</small><sup>e</sup>, C. +Douais, <i>Essai sur l'organisation des tudes dans l'ordre des +Frres Prcheurs au <small>XIII</small><sup>e</sup> et au <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle</i>, Paris-Toulouse, +1884, in-8.—L'histoire des Universits, et, en particulier, de +l'Universit de Paris, a t renouvele par les travaux du P. H. +Denifle: <i>Die Universitten des Mittelalters bis 1400</i>, I, Berlin, +1885, in-8;—cf. le mme et E. Chatelain, <i>Chartularium +Universitatis Parisiensis</i>, I, Paris, 1886, in-4 (avec une +Introduction en latin).—Voir aussi les articles de vulgarisation +de MM. H. Rashdall (<i>English historical review</i>, 1886) et A. +Luchaire (<i>Revue internationale de l'enseignement</i>, 15 avril 1890), +et le livre de H. C. Maxwell-Lyte, <i>History of the University of +Oxford from the earliest times</i>, Oxford, 1886, in-8.</p> + +<p>L'<b>histoire de la pense ecclsiastique et de la science au moyen +ge</b> n'est pas acheve. On lirait avec grand profit le livre trop +peu connu, puissamment systmatique, de H. v. Eicken, <i>Geschichte +und<a name="page_415" id="page_415"></a> System der mittelalterlichen Weltanschauung</i>, Stuttgart, 1887, +in-8;—l'<i>Histoire de la philosophie scolastique</i> (Paris, +1872-1880, 3 vol. in-8) et les autres ouvrages de M. B. +Haurau.—Consulter aussi: H. Reuter, <i>Geschichte der religisen +Aufklrung im Mittelalter</i>, Berlin, 1875-1877, 2 vol. +in-8;—Reginald Lane Poole, <i>Illustrations of the history of +medival thought</i>, London, 1884, in-8;—Th. Gottlieb, <i>Ueber +mittelalterliche Bibliotheken</i>, Leipzig, 1890, in-8.—Parmi les +meilleures monographies: E. Renan, <i>Averros et l'Averrosme</i>, +Paris, 1861, in-8;—Ch. Jourdain, <i>Excursions historiques et +philosophiques travers le moyen ge</i>, Paris, 1888, in-8;—M. +Cantor, <i>Vorlesungen ber Geschichte der Mathematik</i>, Leipzig, +1880-1892, 2 vol. in-8;—V. Carus, <i>Geschichte der Zoologie</i>, +Mnchen, 1872, in-8;—M. Berthelot, <i>La chimie au moyen ge</i>, I, +<i>Essai sur la transmission de la science antique au moyen ge</i>, +Paris, 1893, in-4.</p> + +<p>Depuis que le pape Lon XIII a recommand officiellement l'tude de +<b>saint Thomas d'Aquin</b>, la philosophie thomiste et la scolastique du +<small>XIII</small><sup>e</sup> sicle ont t l'objet, dans le monde catholique, d'une +littrature dont il suffit de dire ici qu'elle est plus abondante +que savoureuse. Cf. <i>Revue philosophique</i>, 1892, I, p. 281 et s.</p> + +<p>Quelques clercs du moyen ge ont laiss des Mmoires, des lettres, +des sermons, etc., qui les font trs bien connatre. On trouvera, +dans ce chapitre, les tudes de MM. Gebhart et Haurau sur +Salimbene et sur Robert de Sorbon. Il y en a d'analogues, dont la +lecture est aussi trs agrable et trs instructive. Citons, entre +autres, celles qui ont t publies sur Gerbert (J. Havet, <i>Lettres +de Gerbert</i>, Paris, 1889, in-8, Introduction); sur Raoul Glaber +(E. Gebhart, dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>, oct. 1891), sur +Guibert de Nogent (E. Dumril, dans les <i>Mmoires de l'Acadmie.... +de Toulouse</i>, 9<sup>e</sup> srie, VI, 1894), sur Jean de Salisbury (R. +Lane Poole, dans le <i>Dictionary of national biography</i>, t. XXIX +(London, 1892, in-8), p. 439), sur saint Bernard (E. Vacandard, +<i>Vie de saint Bernard, abb de Clairvaux</i>, Paris, 1895, 2 vol. +in-8), sur Guyard de Laon (B. Haurau, dans le <i>Journal des +Savants</i>, juin 1893), sur Guillaume d'Auvergne (N. Valois, +<i>Guillaume d'Auvergne, vque de Paris</i>, Paris, 1880, in-8), sur +Roger Bacon (E. Charles, <i>Roger Bacon</i>, Paris, 1861, in-8).—Bien +d'autres personnages ecclsiastiques du moyen ge mriteraient +d'tre prsents au public par des historiens comptents, au +courant des rcentes dcouvertes. On a beaucoup crit, depuis trois +sicles, sur Abailard; nous ne pouvons recommander, cependant, +aucun ouvrage d'ensemble, facile lire, sur Abailard. Il n'existe +pas encore de bon livre sur Pierre le Chantre, ni sur Pierre le +Peintre, ni sur tant d'autres. Des notices sont consacres, dans +l'<i>Histoire littraire de la France</i>, presque tous les<a name="page_416" id="page_416"></a> clercs du +moyen ge qui ont laiss dans leurs œuvres un reflet de leur +personnalit; mais ces notices ne sont plus, pour la plupart, au +courant de la science.</p> + +<p>Sur les mœurs, le droit, la littrature et les arts +ecclsiastiques, v. la Bibliographie du ch. <small>XIV</small>.</p> + +<hr /> + +<h3><a name="I-13" id="I-13"></a>I—LA SECTE DES CATHARES EN ITALIE ET DANS LE MIDI DE LA FRANCE.</h3> + +<p>Le dualisme qui, sous la forme du manichisme, avait eu tant de +partisans dans l'glise des premiers sicles et qui tait profess aussi +par les Pauliciens, reparut au moyen ge sous la forme du catharisme ou +de la religion des purs, [greek: chatharoi χαθαροἱ]. L'apparente facilit avec +laquelle ce systme prtendait rsoudre, en thorie et en pratique, le +problme du mal, l'attrait qu'il avait pour l'imagination par sa couleur +mythologique, la moralit austre et inconteste de ses chefs, lui +amenrent autant de disciples qu'en avait eu jadis la doctrine de Mans. +N probablement en Macdoine, il s'tait rpandu ds le <small>XI</small><sup>e</sup> sicle +dans diverses contres de l'Europe occidentale; on avait dcouvert et +brl des cathares, qualifis de manichens, en Lombardie, dans le midi +de la France, dans l'Orlanais, en Champagne, en Flandre. La perscution +n'avait pas arrt les progrs de la secte; vers le milieu du <small>XII</small><sup>e</sup> +sicle elle tait tablie et fortement organise dans les pays slaves et +grecs, en Italie et dans la France mridionale. Elle avait des +traductions du Nouveau Testament et d'autres livres en langue vulgaire, +qui pour la plupart sont perdus; ses docteurs taient aussi habiles que +ceux du catholicisme.</p> + +<p>Le systme reposait sur l'antagonisme de deux principes, l'un bon, +l'autre mauvais. Sur la nature de ce dernier, les cathares n'taient pas +d'accord; les uns croyaient que les deux principes taient galement +ternels; selon les autres, le bon principe est<a name="page_417" id="page_417"></a> seul ternel, le +mauvais, qui est une de ses cratures, n'est tomb que par orgueil. +Cette diffrence se retrouve dans la manire de concevoir l'origine du +monde et celle des mes. D'aprs le dualisme absolu, c'est le principe +mauvais qui a cr la matire, le bon n'a cr que les esprits; une +partie de ceux-ci furent entrans sur la terre et enferms dans des +corps; Dieu consent ce qu'ils y fassent pnitence et qu'ils passent, +de gnration en gnration, d'un corps un autre jusqu' ce qu'ils +arrivent au salut. Le dualisme mitig admet que Dieu est le crateur de +la matire, mais que le principe mauvais en est le formateur; les mes +ne sont pas venues sur la terre toutes la fois; issues d'un premier +couple, elles se multiplient comme l'enseignait l'ancien traducianisme. +Pour tout le reste, les cathares des deux partis professent les mmes +doctrines. Le principe mauvais a impos aux hommes la loi mosaque, pour +les retenir dans la servitude; d'o il suit qu'il faut rejeter l'Ancien +Testament. Dieu voulant sauver les hommes de ce joug, leur envoie un +esprit suprieur qui, ne pouvant entrer en contact avec la matire, ne +prend que l'apparence d'un corps humain. La matire est la cause et le +sige du mal; tout rapport volontaire avec elle devient une souillure; +cette doctrine a pour consquence pratique un asctisme trs rigoureux. +Le pardon des pchs s'obtient par l'admission dans l'glise des +cathares, moyennant le baptme du Saint-Esprit, lequel est symbolis par +l'imposition des mains; cet acte s'appelait <i>consolamentum</i>, parce qu'il +devait faire descendre sur l'homme l'esprit consolateur. Avant de le +recevoir, il fallait avoir donn des gages de fidlit et s'tre soumis + un jene de plusieurs jours. Ceux qui l'avaient reu taient appels +les parfaits; en France le peuple les qualifiait de bons hommes, de bons +chrtiens par excellence. Ils renonaient au mariage et toute +proprit, ne se nourrissaient que de pain, de lgumes, de fruits, de +poissons, voyageaient pour visiter les fidles, avaient entre eux des +signes secrets de reconnaissance, pouvaient enseigner la doctrine et +donner le <i>consolamentum</i>. Les femmes parfaites avaient les mmes +obligations et les mmes droits.</p> + +<p>Ceux qui n'taient pas parfaits formaient la classe des<a name="page_418" id="page_418"></a> croyants; ils +n'taient pas astreints au mme asctisme, ils pouvaient se marier, +possder des biens, faire le commerce et la guerre, se nourrir de +n'importe quoi, la seule condition de recevoir le <i>consolamentum</i> +avant leur mort. Ils faisaient avec les ministres de la secte un pacte, +<i>convenenza</i>, <i>conventio</i>, par lequel ils s'engageaient se faire +<i>consoler</i> en cas de danger mortel, et mener la vie des parfaits s'ils +revenaient la sant. Il y en avait de si enthousiastes que, pour ne +pas perdre la grce du baptme spirituel une fois reu, ils se mettaient +en <i>endura</i>, c'est--dire qu'ils se laissaient mourir de faim.</p> + +<p>Le culte cathare, qui excluait tous les lments matriels, se composait +d'une prdication faite par un ministre, de l'oraison dominicale rcite +par l'assemble, de la confession des pchs suivie de l'absolution, +enfin de la bndiction donne par le ministre et les parfaits. Ces +derniers, quand ils assistaient un repas, bnissaient le pain, que les +croyants conservaient comme une sorte de talisman.</p> + +<p>Le clerg de la secte n'admettait que des vques et des diacres. +L'glise tait divise en vchs, correspondant d'ordinaire aux +diocses catholiques; les villes, les chteaux, les bourgs formaient des +diaconats. Les vques entretenaient entre eux des relations intimes et +frquentes; il arriva que des dputs des pays slaves et de l'Italie +assistrent des conciles tenus dans le midi de la France.</p> + +<p>En somme, ce systme, malgr sa prtention de s'adapter au Nouveau +Testament en l'interprtant par des allgories, tait moins une hrsie +chrtienne qu'une religion diffrente, mle de mythes cosmogoniques, +que, dans ce rsum succinct, nous nous abstenons de mentionner.</p> + +<p>Pour les autorits de l'glise, les cathares taient un objet d'horreur, +autant cause de leur doctrine moiti paenne qu' cause de leur +influence sur les peuples; on les traitait d'hrtiques par excellence, +c'est eux que ce nom tait spcialement rserv par les auteurs qui +ont crit contre les sectes; c'est aussi leur occasion que furent +dcrtes d'abord ces mesures de rigueur qui ont form la lgislation +inquisitoriale.<a name="page_419" id="page_419"></a></p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_419_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_419_sml.jpg" width="467" height="300" alt="La tour de l'Inquisition, Carcassonne." +title="La tour de l'Inquisition, Carcassonne." /></a> +<br /> +<span class="caption">La tour de l'Inquisition, Carcassonne.</span> +</p> + +<p><a name="page_420" id="page_420"></a></p> + +<p>Du temps d'Innocent III ils dominaient en Lombardie, o Milan tait leur +centre. Protgs par les seigneurs, ils sigeaient dans les conseils des +villes, clbraient publiquement leur culte, provoquaient des disputes +les thologiens catholiques. Un de leurs parfaits, Armanno Pungilovo de +Ferrare, mort en 1269, avait men une vie si exemplaire, qu'il fut sur +le point d'tre canonis quand on dcouvrit qu'il n'avait t qu'un +hrtique. Parce qu'ils condamnaient le mariage, le peuple leur donnait +le mme nom de patarins, par lequel, au <small>XI</small><sup>e</sup> sicle, on avait dsign +les adhrents du diacre Ariald, adversaire du mariage des prtres. Les +perscutions ordonnes par Innocent III et ses successeurs furent +impuissantes; l'inquisition elle-mme, organise par Grgoire IX, +rencontra pendant longtemps une rsistance opinitre; en 1252, un +inquisiteur, le frre Pierre de Vrone, fut tu par quelques nobles. Il +fut canonis sous le nom de saint Pierre-Martyr. Aprs cet attentat, il +y eut une recrudescence de svrit; mais quelque vigilant et quelque +implacable qu'on ft, on ne russit pas encore extirper la secte, qui +tait renforce au contraire par de nombreux rfugis albigeois. Elle ne +commence dcliner en Italie que dans le cours du <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle.</p> + +<p>Dans le midi de la France le catharisme tait devenu presque la religion +nationale, ayant plusieurs vchs, de nombreux diaconats et des coles +florissantes, frquentes surtout par les enfants des nobles. Aprs des +efforts striles, tents contre les <i>hrtiques albigeois</i> dans la +seconde moiti du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, entre autres par saint Bernard, et au +commencement du <small>XIII</small><sup>e</sup> principalement par saint Dominique, Innocent +III chargea le frre Pierre de Castelnau d'tre son lgat pour +l'extirpation de l'hrsie. Pierre, ayant excommuni le comte Raymond de +Toulouse, fut assassin en 1208. Le pape fit prcher la croisade; une +arme de Franais du Nord, sous les ordres de Simon de Montfort, envahit +les provinces mridionales et se signala par le massacre de populations +entires<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>. Le 12 avril 1229, Louis IX<a name="page_421" id="page_421"></a> accorda au comte Raymond la +paix, des conditions trop humiliantes pour fonder une rconciliation +durable. D'ailleurs, le fanatisme des inquisiteurs excitait une +indignation dont les derniers potes provenaux se firent les organes +passionns; plus les violences augmentaient, plus se fortifiait la +rsistance des cathares; leur organisation subsista, les seigneurs +continurent de les protger et le peuple de les couter; leur cause +religieuse se confondait avec la cause nationale. En 1239, le comte de +Toulouse, exaspr par l'oppression, reprit les armes; il fut une +seconde fois forc de se soumettre. Quand le 29 mai 1242 on tua quatre +inquisiteurs Avignonet, le comte, souponn injustement d'avoir t +l'instigateur de ce crime, fut excommuni par l'archevque de Narbonne; +il jura de venger la mort des victimes, mais aussi de ne plus tolrer +les dominicains comme agents de l'inquisition. Pour tmoigner de son +dvouement l'glise, il assigea le chteau fort de Montsgur, dernier +refuge des Albigeois. Aprs plusieurs assauts la place dut se rendre; le +14 mars 1244, prs de deux cents parfaits, dont deux vques, prirent +par le feu. L'hrsie ne se maintint plus que pniblement et en secret; +beaucoup de membres de la secte se rfugirent en Lombardie. Aprs la +runion du comt de Toulouse la couronne de France, les rois +achevrent la destruction du catharisme, dont les dernires traces se +perdent en ce pays dans la premire moiti du <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">Ch. Schmidt</span>, <i>Prcis de l'histoire de l'glise<br /> +d'Occident pendant le moyen ge</i>, Paris,<br /> +Fischbacher, 1885, in-8.<br /> +</p> + +<p><a name="page_422" id="page_422"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="II-13" id="II-13"></a>II.—QUELQUES CLERCS DU XII<sup>e</sup> ET DU XIII<sup>e</sup> SICLE<br /><br /> +<small>PRIMAT.—W. NAP.—SERLON.—LE CHANCELIER.</small></h3> + +<p>Peu de personnages ont joui dans le monde clrical, depuis le <small>XII</small><sup>e</sup> +sicle, d'une popularit gale celle d'un certain Primat, sur le +compte duquel, avant de trs rcentes recherches, on ne savait +absolument rien.—Le professeur de rhtorique italien Thomas de Capoue, +qui crivait au temps du pape Innocent III, aprs avoir distingu le +style rythmique et le style mtrique, ajoute que si Virgile a donn les +plus parfaits modles de l'un, Primat a excell dans l'autre. D'autre +part, Richard de Poitiers, moine de Cluny, a compos, vers la fin du +<small>XII</small><sup>e</sup> sicle, une chronique o l'on lit, la date de 1142: A cette +poque brillait Paris un colier, nomm Hugues, que ses condisciples +avaient surnomm Primat. Il tait d'assez bonne condition, mais d'un +extrieur disgracieux. Adonn ds sa jeunesse aux lettres mondaines, il +se fit dans plusieurs provinces une grande rputation comme plaisant et +comme littrateur. Son talent d'improvisateur tait clbre. Il y a des +vers de lui que l'on ne peut pas entendre sans clater de rire. Ainsi, +Primat florissait vers 1140, et c'tait un joyeux compagnon. Le pote +Mathieu de Vendme corrobore sur ce point et enrichit encore le +tmoignage de Richard de Poitiers: il nous apprend, en effet, qu'il +avait fait ses tudes aux coles d'Orlans, avant 1150, alors que l'une +des chaires de cette ville tait occupe par l'illustre Primat:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i6"><i>Mihi dulcis alumna,</i><br /></span> +<span class="i0"><i>Tempore Primatis, Aurelianis, ave!</i><br /></span> +</div></div> + +<p>Primat est d'ailleurs qualifi de Primat d'Orlans par une foule +d'crivains, de copistes et de bibliographes postrieurs Mathieu de +Vendme.—De trs bonne heure, ce Primat de<a name="page_423" id="page_423"></a> Paris, puis d'Orlans, qui +parat avoir joint sa qualit de professeur celle de chanoine, acquit +dans toutes les coles de l'Occident une rputation d'esprit +lgendaire<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>. Il avait sans doute t trs habile de son vivant +aiguiser des pigrammes et versifier des mchancets: on lui attribua +tous les bons mots, calembours et reparties qui se transmettaient dans +les couvents et dans les universits; on lui rapporta l'honneur des +pices goliardiques<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a> qui avaient le plus de succs; on lui fit un +pidestal du talent et des œuvres d'une lgion de clercs ironiques. +Peu peu, ses pigrammes authentiques ne furent plus distingues de son +bagage adventice; on oublia jusqu'au temps, jusqu'aux lieux o il avait +vcu.—Le bon franciscain Salimbene, qui crivit en 1283 des mmoires si +instructifs et si amusants, croit que Primat tait chanoine Cologne en +l'anne 1232; il cite de lui plusieurs farces dont la scne se place +Rome, Cologne, Pavie: C'tait, dit-il, un grand truand et un grand +drle, qui improvisait admirablement en vers. S'il avait tourn son +cœur l'amour de Dieu, il aurait tenu une grande place dans les +lettres divines et se serait rendu trs utile l'glise. Il lui +attribue, entre autres chansons, le plus pur chef-d'œuvre de la +littrature goliardique, la <i>Confession de Golias</i>, cette confession, +plus cynique et plus gaie que celle de Villon, qui est certainement +antrieure de soixante-dix ans 1232, et postrieure de vingt annes +environ l'poque o Mathieu de Vendme avait frquent le vritable +Primat aux coles orlanaises.—Au <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle, Boccace parle encore +d'un rimeur factieux, <i>Primasso</i>, qui gayait jadis les dners de<a name="page_424" id="page_424"></a> +l'abb de Cluny en son htel de Paris; c'est de notre Primat qu'il +parle, mais les abbs de Cluny n'ont pas eu d'htel Paris avant 1269! +A l'poque o vivait Boccace, toute notion chronologique s'tait perdue +depuis longtemps au sujet de l'habile rythmeur, du joyeux chanoine +d'Orlans, anctre des goliards presque aussi chimrique que l'vque +Golias lui-mme.</p> + +<p>C'est encore une fortune trs surprenante que celle de Walter Map, +archidiacre d'Oxford, clerc familier du roi d'Angleterre Henri II +Plantagenet. Son compatriote, son ami, Grald de Barri, le reprsente +comme le plus bel esprit de la cour d'Angleterre la fin du <small>XII</small><sup>e</sup> +sicle; c'tait un homme trs savant, trs fin, et qui n'aimait pas les +moines, particulirement les moines blancs (cisterciens): Girald +rapporte de lui que, ayant appris l'apostasie de deux moines, il +s'cria: Puisqu'ils renonaient leur moinerie, que ne se sont-ils +faits chrtiens! Map a laiss un livre en prose, <i>De nugis curialium</i>, +d'une lecture fort agrable; ce livre ne nous a t conserv que par un +seul manuscrit; il a t imparfaitement dit par Th. Wright, et trs +peu de personnes l'ont lu. Il a crit contre le mariage une dclamation +dont il tait trs fier: <i>Valerius ad Rufinum de non ducenda uxore</i>; on +le sait si peu que des savants minents persistent, encore aujourd'hui, + attribuer cette dclamation saint Jrme! Par compensation, on a +copi au moyen ge, et imprim de nos jours, sous le nom de Walter Map, +quantit d'ouvrages auxquels il a toujours t tranger. Les meilleures +pices goliardiques, que les scribes franais ont ornes, pour les +recommander, de la marque de fabrique de Primat, les scribes anglais +leur ont impos celle de l'archidiacre d'Oxford. Comme, parmi ces +pices, il y en a de fort grossires, l'lgant et prcieux Map a gagn +de la sorte, en Angleterre, un renom dtestable et fort peu mrit +d'ivrogne (<i>a jovial toper</i>).—Certes, l'ami de Grald de Barri a +compos des chansons rythmiques, mais, dans le fatras de ses œuvres +supposes, qui l'a fait passer si longtemps, et bien tort, pour le +plus fcond des goliards, comment dgager ce qui lui appartient? Autant +chercher retrouver les bons mots qui ont fait la gloire initiale de +Primat parmi les nouvelles<a name="page_425" id="page_425"></a> la main de toute date et de toute +provenance dont le moyen ge a gratifi la mmoire du grand farceur.</p> + +<p>La biographie de Serlon de Wilton n'est gure moins incertaine que celle +de Primat, et elle a t, jusqu' ces derniers temps, encore plus +obscure; car le <small>XII</small><sup>e</sup> sicle a compt jusqu' quatre clercs du nom de +Serlon qui se sont mls d'crire: un chanoine de Bayeux, un vque de +Glocester, un abb de Savigny, un abb de l'Aumne. C'est ce dernier qui +fut l'mule du fameux chanoine d'Orlans. Originaire de Wilton en +Angleterre, il fut d'abord un des professeurs de belles-lettres les plus +gots des coles de Paris, aussi connu cause de ses fredaines qu' +cause de sa science: Quand j'ai bu du vin, dit-il quelque part, a me +fait pleurer et je fais des vers comme Primat.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><i>Tum fundo lacrymas, tum versificor quasi Primas....</i><br /></span> +</div></div> + +<p>C'est sa conversion, clatante et subite, qui a assur matre Serlon +une popularit durable. Le rcit en fut en effet consign de bonne heure +dans les recueils d'exemples difiants l'usage des prdicateurs; il se +trouve dans la collection d'anecdotes d'Eudes de Chriton et dans celle +de Jacques de Vitri; il a t comment pendant plusieurs sicles dans +toutes les chaires de la chrtient. Serlon se promenait un jour dans le +pr Saint-Germain quand un de ses compatriotes et de ses collgues, +rcemment dcd, lui apparut revtu d'une chape en parchemin, couverte +de fines critures: L, dit le dfunt, sont reproduits tous les +sophismes dont ici-bas je tirais gloire, et cette chape pse tant mes +paules que je porterais plus aisment la tour de +Saint-Germain-des-Prs. Le lendemain matin, matre Serlon, ce logicien +profond, ce pote mondain et grivois, dont les chansons couraient la +ville, quitta brusquement l'Universit de Paris, thtre de ses +triomphes, et se rfugia dans un monastre trs svre. Pour expliquer +sa retraite prcipite, il laissa seulement deux vers moqueurs, trs +souvent cits depuis par les contempteurs mystiques de la dialectique et +de la raison:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<i>Linquo coax ranis, cra corvis vanaque vanis;</i><br /> +<i>Ad logicam pergo, qu mortis non timet ergo.</i><br /> +</div></div> + +<p><a name="page_426" id="page_426"></a></p> + +<p>Il fut lu, vers 1171, abb de l'abbaye cistercienne de l'Aumne, prs +de Pontoise, le Petit-Cteaux. Mais il ne dpouilla pas tout fait le +vieil homme. Il conserva toujours une singulire verdeur de langage. +Moine blanc, il n'aimait pas les moines noirs (clunisiens). +J'attendrais, disait-il, avec plus de tranquillit le temps de la mort +si j'tais chien noir que moine noir. Il ne cessa pas non plus de faire +des vers; seulement, pour racheter les pices impudiques qu'il avait +rimes dans sa jeunesse, il s'appliqua dsormais de dvotes +compositions. De Serlon de Wilton, on a surtout exhum jusqu' prsent +des vers postrieurs sa conversion; ils sont graves, quoique la verve +gouailleuse de l'ancien pote profane, et trs profane, y bouillonne +encore....</p> + +<p>Philippe de Grve n'est pas, comme Primat, un personnage lgendaire, et +ses vers ne sont pas presque tous perdus, comme ceux de Serlon de +Wilton. Nanmoins, M. Daunou, en 1835, lui consacrait dans l'<i>Histoire +littraire de la France</i> une notice trs brve; on ne savait alors rien +de lui, si ce n'est qu'il avait t chancelier de Notre-Dame de 1218 +1236, et qu'il avait fait des sermons. Depuis 1835, la figure du +chancelier Philippe, de celui qui fut, au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, le Chancelier +par excellence, a t lentement restaure, et elle ressort aujourd'hui +comme l'une des plus vivantes de son temps. Avec Robert de Sorbon, +Philippe de Beaumanoir et Pierre Dubois, Philippe de Grve est un des +hommes du moyen ge qui doit le plus aux patientes restitutions de +l'rudition moderne.</p> + +<p>Non seulement Philippe de Grve a prononc des sermons (qui, pour le +dire en passant, ne sont pas plus mauvais que beaucoup d'autres), mais +il a laiss, avec une relation de la perte et de la dcouverte du Saint +Clou en 1233, une Somme de thologie o de bons juges ont remarqu une +originalit rare dans ce genre d'ouvrages, beaucoup d'rudition, +d'indpendance et de vhmence. Comme thologien, il a donc prsid trs +dignement pendant prs de vingt ans aux destines de l'Universit de +Paris<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>. Ses relations avec les matres de cette Universit n'ont<a name="page_427" id="page_427"></a> pas +t cependant, trs bonnes. Il ignorait l'art de se faire aimer et se +montra toujours passionn pour les droits de son glise cathdrale, +droits inconciliables avec les prtentions du corps universitaire. En +1219, il comparut Rome pour rpondre devant le pape Honorius +d'accusations portes contre lui par les matres de l'Universit. En +1222, il tait de nouveau aux prises avec eux. Il avait, par sa roideur, +accumul contre lui bien des haines. On lui reprochait aussi son +avidit: il cumulait ouvertement plusieurs bnfices; chancelier de +Notre-Dame de Paris, il tait en mme temps archidiacre de Noyon; mais, + Noyon comme Paris, il s'tait attir des ennemis; il fut rudement +malmen en 1233, en pleine glise, Saint-Quentin, par le bailli de +Vermandois. Un sot compilateur du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, Thomas de Cantimpr, +en son <i>Bonum universale de apibus</i>, a recueilli prcieusement l'cho +des mdisances et des calomnies que le caractre du Chancelier avait +dchanes contre lui. Peu de jours aprs sa mort, s'il faut en croire +Thomas, le chancelier Philippe apparut son vque, qui venait de dire +matines, sous l'aspect d'un damn; et comme l'vque s'tonnait: C'est + cause de mon avarice, rpondit le fantme; j'ai soutenu la lgitimit +du cumul des bnfices, et j'ai scandalis le monde par le dsordre +abominable de mes mœurs.</p> + +<p>Philippe de Grve eut peut-tre de trs mauvaises mœurs, et, qu'il +ait t vertueux ou non, cela ne nous intresse gure<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>. Mais Thomas +de Cantimpr songeait sans doute, en parlant de ces<a name="page_428" id="page_428"></a> dsordres +abominables, aux chansons profanes du Chancelier, plus enjoues, +cependant, que licencieuses. Croirait-on que ces chansons, longtemps si +clbres, que tous les clercs, au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, savaient par cœur, +et dont des copies anciennes sont signales aujourd'hui jusqu'en Sude, +n'ont t rvles aux lettrs que depuis quelques annes?—L'attention +fut veille pour la premire fois, aprs cinq cents ans d'oubli, par un +passage de la chronique de Salimbene. Salimbene, faisant l'loge de son +compatriote Henri de Pise, rapporte qu'il avait mis en musique plusieurs +morceaux de matre Philippe, chancelier de l'glise de Paris, et +notamment six pices qui commenaient par les mots: <i>Homo quam sit +pura—Crux de te volo conqueri</i>, etc. Or, sur ces six pices rythmiques, +quatre se sont retrouves dans un manuscrit du Muse britannique, parmi +une quarantaine de petits pomes, prcds de la rubrique commune: Dits +de matre Philippe, le feu chancelier de Paris. Elles se sont +retrouves aussi dans l'Antiphonaire de Pierre de Mdicis, et ailleurs. +Elles assurent Philippe de Grve une place trs honorable parmi les +crivains lyriques du moyen ge. Tel tait, aussi bien, l'avis de matre +Henri d'Andeli, chanoine de Paris, qui a rim en langue vulgaire un +curieux loge funbre du Chancelier (mort le 25 dcembre 1236). L'habile +trouvre Henri d'Andeli reprsente Philippe de Grve comme le meilleur +clerc de France et le plus habile des jongleurs.—Si Philippe de +Grve, au lieu de composer en vers latins rythmiques, avait versifi +ordinairement en franais (il se l'est quelquefois permis), il serait +plac, en effet, au nombre des bons jongleurs; mais la langue et le +rythme qu'il a choisis ont retard pour lui l'heure de la rputation +posthume....</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">Ch.-V. Langlois</span>, <i>La littrature goliardique</i>, dans la<br /> +<i>Revue politique et littraire</i>, 24 dc. 1892.<br /> +</p> + +<p><a name="page_429" id="page_429"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="III-13" id="III-13"></a>III—UN FRANCISCAIN DU XIII<sup>e</sup> SICLE: FRA SALIMBENE.</h3> + +<p>Ce pauvre franciscain du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, trs bon chrtien d'ailleurs, +n'a pas t canonis; il n'a pas t brl non plus; on n'a gure brl +des franciscains qu' partir du <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle. Ce n'tait point un +grand clerc: il s'obstine prendre Henri III pour Henri IV et +conduire Canossa un empereur qui n'et jamais consenti s'y rendre. +Il nous conte des histoires de nourrices: le dragon du mont Canigou, qui +sort d'un lac quand on y jette des pierres et obscurcit le ciel de +l'ombre de ses ailes; l'aventure d'un fou que le diable trangla +nuitamment au milieu des pains entasss par lui en prvision de la +famine. Ce n'tait point un pote passionn, comme Jacopone da Todi, et +trs capable de tourmenter le pape en langue vulgaire. Salimbene a +rdig sa chronique en latin, et je vous assure qu'il est moins bon +latiniste que Cicron. Mais quel joli latin! tout plein de barbarismes +sans tre barbare, souple, vivant, tel qu'on le prchait alors dans +l'intrieur des couvents, pour l'dification plus dvote que +grammaticale des moinillons. On y trouve tout le vocabulaire de la plus +basse latinit. Le potage s'y appelle bonnement <i>potagium</i>; on y voit un +vque qui, craignant une meute de ses ouailles, s'enferme dans sa +tour, <i>quod pelli su timebat</i>. La critique de Salimbene est nulle. Il +n'envisage l'histoire qu'au point de vue des intrts de son ordre et +juge les rois, les papes et les rpubliques selon le bien ou le mal +qu'ils font aux franciscains. Pour lui la maison d'Assise est le cœur +du monde. Comme la plupart des vieux chroniqueurs, il met au mme plan +les plus graves vnements de son sicle et les plus minces accidents +naturels. Nous apprenons par lui qu'en 1285, au mois de mars, il y eut +une tonnante abondance de puces prcoces; en 1283, une mortalit sur +les poules: une femme de Crmone en perdit 48 dans<a name="page_430" id="page_430"></a> son poulailler. En +1282, il signale un tel excs de chenilles que les arbres en perdirent +toutes leurs feuilles; mais, pour la mme anne, les Vpres sanglantes +de Sicile ne lui prennent que trois lignes. L'me, en lui, fut mdiocre. +Tout petit, il tait dans son berceau lorsqu'un ouragan terrible passa +sur Parme; sa mre, craignant que le baptistre ne tombt sur la maison, +prit dans ses bras ses deux fillettes et se sauva, abandonnant la +grce de Dieu le futur moine. Aussi, dit-il, je ne l'ai jamais beaucoup +aime, car c'est moi, le garon, qu'elle aurait d emporter. Il entra +au couvent, malgr ses parents et l'empereur Frdric II auquel le pre +eut recours. L'empereur ordonna aux frres de rendre leur novice; le +pre vint supplier son fils, au nom de sa mre; Salimbene rpondit +tranquillement: <i>Qui amat patrem aut matrem plus quam me, non est me +dignus</i>. Plus tard, il se rjouissait de n'avoir point, lui et son +frre, continu le nom et la race paternels. Et cependant, il ne fut +qu'un religieux assez calme, d'un zle raisonnable. Il parle des choses +liturgiques avec un sans-faon qui tonne. C'est bien long, dit-il, de +lire les psaumes l'office de nuit du dimanche, avant le chant du <i>Te +Deum</i>. Et c'est bien ennuyeux, autant en t qu'en hiver; car, en t, +avec les nuits courtes et la grande chaleur, on est trop tourment des +puces. Et il ajoute: Il y a encore dans l'office ecclsiastique +beaucoup de choses qui pourraient tre changes en mieux. Il aime les +grands couvents o les frres ont des dlectations et des consolations +plus grandes que dans les petits. Il ne fait pas mystre de ces +<i>consolations</i>, poissons, gibier, poulardes et tourtes, douceurs +temporelles que Dieu prodigue ceux qui font vœu d'tre siens. Vous +trouverez, dans la chronique, quatre ou cinq dners de petits frres de +saint Franois, tous trs succulents. Une pieuse gourmandise porte la +gaiet, et Salimbene est un joyeux compre: les histoires de couvent, +dignes de frre Jean des Entommeures, abondent dans son livre. Mais +retournez-le, et vous apercevrez l'un des crivains—je dis des +crivains ecclsiastiques—les plus prcieux du moyen ge, l'un des +tmoins les plus difiants du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle italien.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_431_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_431_sml.jpg" width="488" height="296" alt="Vue d'Assise." +title="Vue d'Assise." /></a> +<br /> +<span class="caption">Vue d'Assise.</span> +</p> + +<p>Il tait n Parme en 1221. A dix-sept ans, il prit l'habit. Il rdigea +sa chronique entre 1283 et 1288. Il mourut sans doute<a name="page_431" id="page_431"></a><a name="page_432" id="page_432"></a> en 1289. Enfant, +il et pu contempler saint Franois d'Assise; il vit s'panouir, dans +leur suavit printanire, les fleurs de la lgende sraphique. Pendant +quarante annes il se promena en Italie et en France, de couvent en +couvent. Il conversa avec les personnages les plus grands de son sicle. +Il vit face face Frdric II, <i>vidi eum et aliquando dilexi</i>; il +connut familirement Jean de Parme et Hugues de Digne. A Sens, il +entendit Plano Carpi, le prcurseur de Marco Polo, expliquer son livre +sur les Tartares. Il aborda, Lyon, Innocent IV, le pape terrible qui +avait jur d'craser la maison de Souabe et de poser son talon sur ce +nid de vipres. Enfin, en 1248, Sens, au moment de la Pentecte, il +a vu saint Louis. Le roi se rendait la croisade, cheminant pied, en +dehors du cortge de sa chevalerie, priant et visitant les pauvres, +moine plutt que soldat, crit Salimbene. Le portrait qu'il nous en +donne est charmant. <i>Erat autem rex subtilis et gracilis, macilentus +convenienter et longus, habens vultum angelicum et faciem gratiosam.</i> Et +quel fin repas il fit servir aux Mineurs de Sens! D'abord, le vin noble, +le vin du roi, <i>vinum prcipuum</i>; puis, des cerises, des fves fraches +cuites dans du lait, des poissons, des crevisses, des pts +d'anguilles, du riz au lait d'amandes saupoudr de cynamone, des +anguilles assaisonnes d'une sauce excellente (<i>cum optimo salsamento</i>), +des tourtes, des fruits. Remarquez que le menu est rigoureusement +maigre, mais d'un maigre canonical qui permet d'attendre avec +rsignation le gras du lendemain. C'tait, peut-tre, la Vigile de la +Pentecte, jour d'abstinence, jour de lentilles et de racines; mais +Franois avait dit dans sa <i>Rgle</i>: Mangez de tous les mets qu'on vous +servira, <i>necessitas non habet legem</i>. Salimbene accompagna le roi +jusqu'au Rhne. Un matin, il entra avec lui dans une glise de campagne +qui n'tait point pave. Saint Louis, par humilit, voulut s'asseoir +dans la poussire, et dit aux frres: <i>Venite ad me, fratres mei +dulcissimi, et audite verba mea</i>. Et les petits moines s'assirent en +rond autour du roi de France.</p> + +<p>Certes voil, pour un obscur religieux, une vie et des souvenirs qui +n'ont rien de vulgaire. Mais la singularit originale de Salimbene est +surtout dans sa vocation au Joachimisme, la<a name="page_433" id="page_433"></a> religion de l'vangile +ternel. Comme beaucoup d'mes excellentes, il se laissa entraner par +le mouvement de mysticisme qui, ct du franciscanisme pur, et au sein +mme de l'institut de saint Franois, agita, vers le milieu du <small>XIII</small><sup>e</sup> +sicle, l'Italie, et effraya l'glise; contradiction curieuse du +christianisme, embrasse par des hommes qui se croyaient sincrement les +plus rguliers des chrtiens et qui se prparaient, par la plus +audacieuse des hrsies, la ralisation des promesses suprmes de +Jsus.</p> + +<p>Cette crise religieuse dont le <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle a vu les derniers +incidents existait l'tat latent depuis le premier ge du +christianisme. L'vangile de saint Jean et l'Apocalypse avaient laiss +entendre que la situation religieuse du monde ne tarderait pas changer +profondment, et qu'une re meilleure et dfinitive tait proche. Le +rgne futur du Saint-Esprit, du Paraclet, prcd par le rgne temporel +du Christ pendant mille ans, la venue de la Jrusalem cleste, le +triomphe momentan, puis la chute horrible de l'Antchrist, la fin des +choses terrestres, toutes ces ides avaient, ds l'poque apostolique, +proccup les consciences nobles. La dure exprience de l'histoire, la +misre du moyen ge, les scandales de l'glise romaine les avaient +confirmes davantage. Saint Augustin les avait reues de saint Jean; +Scot Erigne les reut de saint Augustin. Les hrsiarques scolastiques +les possdent tous, si je puis ainsi dire, en puissance. Elles +reparaissent, au commencement du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, dans l'cole d'Amauri +de Chartres, qui ne doit rien certainement Joachim de Flore. Celui-ci, +un pote, un visionnaire, perdu dans ses montagnes de Calabre, mais +habitu, par le contact de la chrtient grecque, une exgse trs +libre, avait rendu l'Italie, vers la fin du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, ces +vieilles terreurs et ces vieilles esprances. Un jour, dans le jardin de +son couvent, un jeune homme d'une beaut rayonnante lui tait apparu, +portant un calice qu'il tendit Joachim. Celui-ci but quelques gouttes +et carta le calice. O Joachim, dit l'ange, si tu avais bu toute la +coupe, aucune science ne t'chapperait! Mais l'abb de Flore avait +assez got de la liqueur mystique pour annoncer, dans sa <i>Concordia +novi et veteris Testamenti</i>, une troisime rvlation religieuse, celle +de l'Esprit, suprieure celle<a name="page_434" id="page_434"></a> du Fils, comme celle-ci l'avait t +celle du Pre. Il faut citer tout ce passage o court un grand souffle. +Joachim caractrise les trois ges religieux du monde, dont le dernier +lui semble prs de se lever:</p> + +<p>Le premier a t celui de la connaissance, le second celui de la +sagesse, le troisime sera celui de la pleine intelligence. Le premier a +t l'obissance servile, le second la servitude filiale, le troisime +sera la libert. Le premier a t l'preuve, le second l'action, le +troisime sera la contemplation. Le premier a t la crainte, le second +la foi, le troisime sera l'amour. Le premier a t l'ge des esclaves, +le second celui des fils, le troisime sera celui des amis. Le premier a +t l'ge des vieillards, le second celui des jeunes gens, le troisime +sera celui des enfants. Le premier s'est pass la lueur des toiles, +le second a t l'aurore, le troisime sera le plein jour. Le premier a +t l'hiver, le second le commencement du printemps, le troisime sera +l't. Le premier a port les orties, le second les roses, le troisime +portera les lis. Le premier a donn l'herbe, le second les pis, le +troisime donnera le froment. Le premier a donn l'eau, le second le +vin, le troisime donnera l'huile. Le premier se rapporte la +Septuagsime, le second la Quadragsime, le troisime sera la fte de +Pques. Le premier ge se rapporte donc au Pre, qui est l'auteur de +toutes choses; le second au Fils, qui a daign revtir notre limon; le +troisime sera l'ge du Saint-Esprit, dont l'aptre dit: L o est +l'Esprit du Seigneur, l est la libert, <i>ubi Spiritus Domini, ibi +Libertas</i>.</p> + +<p>Mais c'est bien sur cette terre et ds cette vie et non plus seulement +dans la Jrusalem paradisiaque de l'Apocalypse, de saint Augustin et de +Scot Erigne, que devait se manifester la rvlation joachimite. Le +rveur de Flore y rservait aux moines, aux contemplatifs, aux +<i>spirituales viri</i>, le ministre dvolu jusqu'alors aux clercs, +l'glise sculire. De quelles catastrophes serait prcde la grande +volution religieuse? Joachim pressentait des annes tragiques, et, dans +les derniers jours du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, il calculait en tremblant que les +deux prochaines gnrations humaines de trente annes verraient cette +crise extraordinaire, que peut-tre elle allait commencer, qu'au plus +tard elle claterait en l'an 1260.<a name="page_435" id="page_435"></a></p> + +<p>Il mourut avec le renom d'un prophte, en odeur de saintet. Henri VI, +Richard Cœur-de-Lion, l'avaient consult sur la venue de +l'Antchrist. L'glise le batifia, et Dante l'a mis en son <i>Paradis</i>, +dans le chœur des mystiques. Mais ses visions lui survcurent. Les +Franciscains, dans les vingt annes qui suivirent la mort de saint +Franois, s'attachrent lui comme au prcurseur de la religion +nouvelle dont l'enfant d'Assise aurait t le Messie. On annona, pour +1260, la fin de l'glise de Rome. On ajouta aux ouvrages vrais de +Joachim toutes sortes de livres apocryphes et de prophties o Frdric +II et sa descendance, le pape Innocent IV, saint Franois et saint +Dominique et le vtement mme des ordres mendiants taient clairement +annoncs. Autour de Jean de Parme, gnral des Franciscains, se +groupaient les plus ardents aptres joachimites. L'un d'eux, Grard de +San Donnino, en son <i>Liber introductorius ad Evangelium ternum</i>, rsuma +toute la doctrine de Joachim. L'vangile ternel, qui fut, en effet, une +doctrine et non un livre, avait t jusque-l comme un texte idal, la +Bonne Nouvelle du Saint-Esprit, que chaque adepte portait secrtement en +son cœur. Le jour o il devint un manifeste d'hrsie et un tendard +rvolutionnaire, l'glise et l'Universit de Paris s'murent et +s'entendirent pour frapper la secte. L'opration fut trs simple, tous +les sectaires tant, au fond, de pieux catholiques. Jean de Parme +abdiqua le gnralat. Le pauvre Grard de San Donnino ptit pour tout le +monde: on l'enferma dans un <i>in pace</i>.</p> + +<p>Tout ceci se passait entre 1250 et 1255. Salimbene, tout novice, s'tait +fait joachimite, comme les autres. A Hyres, il avait reu de Hugues de +Digne, le chef de la secte pour la France, un prtendu commentaire de +Joachim sur les quatre vanglistes, et l'avait copi Aix. Aprs le +jugement de condamnation, prononc en 1255, par Alexandre IV, il tait +encore demeur fidle la doctrine mystrieuse. Longtemps aprs, quand, +vieux et dsenchant, il crit sa Chronique, il rappelle dix reprises +et trs bravement, qu'il a t jadis grand joachimite, <i>magnus +joachimita</i>. Mais aprs 1260, l'anne fatale tant coule, et l'glise +du Fils n'ayant pas cd la place celle de l'Esprit, il se dtacha +tout fait de la secte. Bartolommeo de Mantoue lui dit un<a name="page_436" id="page_436"></a> jour, +propos de Jean de Parme: Il avait suivi les prophties de vritables +fous.—Cela me fait bien du chagrin, rpondit Salimbene, car je l'aimais +tendrement. Et Bartolommeo:—Mais toi aussi, tu as t +joachimite.—C'est vrai, rplique navement notre moine; mais aprs la +mort de l'empereur Frdric II et la fin de l'anne 1260, j'ai tout +fait abandonn cette doctrine, et je suis rsolu ne plus croire qu'aux +choses que j'aurai vues.</p> + +<p>Cependant, il garda toujours une tendresse pour les rves de sa +jeunesse. Son orgueil fut d'avoir t l'un des initis de la rvlation +de l'vangile ternel, et il aime nous conter tout ce qu'il a vu et +connu de ce grand mystre. Par lui nous pntrons dans ce monde +singulier qui eut toujours l'allure d'une socit secrte. A Pise, il +voit apporter furtivement, par un vieil abb de l'ordre de Flore, les +livres de Joachim, que l'on voulait soustraire aux violences de Frdric +II. A Hyres, il assiste, dans la chambre de Hugues de Digne, aux +colloques voix basse des joachimites: il y avait l des notaires, des +juges, des mdecins, <i>et alii litterati</i>. Des franciscains venus les uns +de Naples, les autres de Paris, s'interrogeaient anxieusement. Que +pensez-vous, disait l'un, Jean de Naples, Pierre de Pouille, de la +doctrine de Joachim?—Je m'en soucie, disait l'autre, comme de la +cinquime roue d'un carrosse, <i>quantum de quinta rota plaustri</i>. A +Provins, il se fait expliquer un livre apocryphe de Joachim, +l'<i>Expositio super Jeremiam</i>. A Modne, il rencontre Grard de San +Donnino revenant de Paris. Leur entretien est curieux, et se dcoupe +facilement en dialogue:</p> + +<p>S<small>ALIMB</small>.—Si nous disputions de Joachim?</p> + +<p>G<small>R</small>.—Disputer, non, mais causons, et dans un lieu secret. (Ils s'en +vont derrire le dortoir et s'assoient l'ombre d'une treille.)</p> + +<p>S<small>ALIMB</small>.—Dis-moi quand et o natra l'Antchrist.</p> + +<p>G<small>R</small>.—Il est dj n et grand, et bientt le mystre d'iniquit +s'accomplira.</p> + +<p>S<small>ALIMB</small>.—Tu le connais?</p> + +<p>G<small>R</small>.—Je ne l'ai pas vu en face, mais je le connais bien par l'criture.</p> + +<p>S<small>ALIMB</small>.—Quelle criture?<a name="page_437" id="page_437"></a></p> + +<p>G<small>R</small>.—La Bible.</p> + +<p>S<small>ALIMB</small>.—Eh bien! dis tout, car je connais la Bible.</p> + +<p>G<small>R</small>.—Non, il nous faut une Bible. (Salimbene court chercher sa Bible. +Ils tudient le <small>XVIII</small><sup>e</sup> chap. d'Isae, que Grard applique un roi +d'Espagne ou de Castille.)</p> + +<p>S<small>ALIMB</small>.—Et ce roi est l'Antchrist?</p> + +<p>G<small>R</small>.—Tout fait. Les docteurs et les saints l'ont tous prdit.</p> + +<p>S<small>ALIMB</small>. (riant).—J'espre que tu verras que tu t'es tromp.</p> + +<p>(En ce moment les frres, avec des sculiers, apparaissent dans la +prairie, la mine allonge, causant avec des signes de tristesse.)</p> + +<p>G<small>R</small>.—Va, et coute ce qu'ils disent. On dirait qu'ils ont reu de +mauvaises nouvelles.</p> + +<p>(Salimbene court, interroge et revient. Mauvaises nouvelles, en effet; +l'archevque de Ravenne a t fait prisonnier par Ezzelino de Padoue.)</p> + +<p>G<small>R</small>.—Tu vois bien, voil le mystre qui commence.</p> + +<p>Longtemps aprs, <i>post annos multos</i>, au couvent d'Imola, on lui +prsenta un livre de son ami Grard, peut-tre le <i>Liber +introductorius</i>. Mais Grard avait t condamn, ses crits taient +frapps d'infamie. Salimbene eut peur et dit: Jetez-le au feu.</p> + +<p>L'apprhension de l'Antchrist fut, en dehors mme de la socit +joachimite, un sentiment essentiel de la religion italienne au <small>XIII</small><sup>e</sup> +sicle. On s'en inquitait dj au temps de Grgoire VII. Les +prdictions de Joachim attirrent l'attention des mystiques sur Frdric +II: videmment, le monstre, c'tait lui. Toutes les calomnies, toutes +les mdisances propages par les moines se retrouvent en Salimbene, qui +voit, dans les malheurs des dernires annes de l'empereur, le signe +trs clair de la colre divine. Aussi les a-t-il numrs tous, l'un +aprs l'autre, jusqu' la mort misrable de Frdric, dans un chteau de +la Pouille. Il invoque, comme tmoins de la vengeance cleste, tour +tour les Prophtes, les Sibylles, Merlin, l'abb Joachim. Frdric, +c'est l'ennemi satanique de l'glise et de Dieu, l'impie, l'athe, le +libertin, <i>callidus</i>, <i>versutus</i>, <i>avarus</i>, <i>luxuriosus</i>, <i>malitiosus</i>, +<i>iracundus</i>, <i>jocundus</i>, <i>delitiosus</i>, <i>industriosus</i>, <i>epicureus</i>; +pote<a name="page_438" id="page_438"></a> cependant, spirituel, sduisant, <i>pulcher homo</i>. Cet homme +charmant tait d'ailleurs froce: il fit couper le pouce un notaire +qui, dans un acte, avait crit de travers une lettre du nom imprial; il +donna deux malheureux un excellent repas, puis fit courir l'un et +laissa s'endormir l'autre; on les ouvrit alors, sous les yeux de +l'empereur, curieux d'tudier le problme de la digestion<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>La parole de Joachim de Flore: <i>ubi Spiritus Domini, ibi Libertas</i>, +s'tait ralise la lettre. L'Italie, anime par l'attente d'une +rnovation religieuse, porta tout d'un coup une tonnante floraison de +doctrines, de sectes, de miracles et de prodiges de toutes sortes. Le +premier, saint Franois, avec la puissance d'un crateur, avait rajeuni +le christianisme; cette fcondit d'invention ne s'tait pas ralentie au +temps de Salimbene, et, par lui, nous pouvons pntrer dans la +chrtient la plus vivante qui fut jamais. Et, je le rpte, si nous +mettons part les vues aventureuses du joachimisme, ici, nous n'avons +pas affaire des hrsies. Mais les plus scandaleux de ces chrtiens +d'Italie se croient en rgle avec le bon Dieu. Ils difient librement, +joyeusement leurs petites chapelles, leurs communions bizarres dans +l'enceinte de la grande glise, qui les laisse faire quelque temps, puis +ramne vivement la ligne droite ceux qui s'en loignent avec une belle +humeur trop inquitante.</p> + +<p>Le groupe de Jean de Parme semble au complet dans la <i>Chronique</i>. La +personne la plus singulire de ce groupe est assurment la sœur de +Hugues de Digne—<i>unius de majoribus clericis de mundo</i>—sainte +Doulcine. Elle avait le don de gurir ou mme de ressusciter les petits +enfants. Elle n'tait pas entre en religion, mais portait le cordon de +saint Franois, et parcourait la Provence, suivie de quatre-vingts dames +de Marseille. Elle entrait dans toutes glises des frres mineurs, o +elle avait des extases. Elle y demeurait facilement les bras en l'air<a name="page_439" id="page_439"></a> +depuis la premire messe du matin jusqu'aux complies. On n'en a jamais +dit de choses fcheuses, crit Salimbene.</p> + +<p>Dans ce monde trange, le miracle, le petit miracle familier tait une +douce habitude. Les miracles de Salimbene tournent en gnral la +gloire des franciscains. Il ne dissimule point qu'une pieuse industrie +peut y aider. En 1238, dit-il, Parme, vers le temps de Pques, les +mineurs et les prcheurs s'entendirent sur les miracles qu'il convenait +de faire cette anne-l, <i>intromittebant se de miraculis faciendis</i>. Il +a connu un frre, Nicolas, qui le miracle ne cotait pas plus que la +rcitation du <i>Pater</i>. Un moinillon, tout en cumant la soupe +conventuelle, avait laiss tomber dans le chaudron un brviaire +enlumin, qu'on venait de lui prter. Le saint livre s'imprgnait de +bouillon <i>miro modo</i>. Fra Niccol, appel, dit une prire sur la soupe +et retira le brviaire intact et tout neuf. Salimbene ne nous apprend +point si la soupe en fut plus grasse. A Bologne, un novice ronflait si +fort que personne ne pouvait plus dormir au couvent. On l'exila du +dortoir au grenier, du grenier au hangar: rien n'y fit; c'tait une +trompette d'Apocalypse. On tint chapitre sous la prsidence de Jean de +Parme en personne. Quelques-uns demandrent l'expulsion du petit frre +<i>propter enormem defectum</i>. On rsolut de le rendre sa mre, pour une +fraude sur la chose livre, <i>eo quod ordinem decepisset</i>. Fra Niccol +intervint et promit un miracle. Le lendemain, l'enfant servit sa messe; +puis il le fit passer derrire l'autel et l il lui tira vivement le +nez. Ds lors, le novice dormit <i>quiete et pacifice</i>, comme un loir, +<i>sicut ghirus</i>.</p> + +<p>Mais aussi, que de faux miracles de la part des reliques qui ne sont pas +franciscaines! La ville de Parme vit entrer un matin, +processionnellement et suivie d'une foule de dvots, la chsse d'un +prtendu saint Albert de Crmone. La relique—le petit doigt d'un +pied—fit merveille. Les curs de paroisses commandaient pour leurs +glises des fresques en l'honneur de saint Albert, <i>ut melius oblationes +a populo obtinerent</i>. Mais un chanoine dou de flair s'approcha de trs +prs de la chsse, et sentit une odeur qui n'tait point de saintet. Il +prit la relique: c'tait une simple gousse d'ail!<a name="page_440" id="page_440"></a></p> + +<p>videmment, la notion d'orthodoxie tait alors trs particulire. Il +tait entendu que les fidles, individuellement, ou forms en +communauts libres, pouvaient chercher o il leur plairait la voie du +salut. Et chacun de tirer de son ct selon son humeur; celui-ci, un +laque de Parme, s'enferme en un couvent de cisterciens pour crire des +prophties; cet autre, un ami des mineurs, fonde quelque chose pour lui +tout seul (<i>sibi ipsi vivebat</i>). C'est le Don Quichotte de saint +Jean-Baptiste: longue barbe, cape armnienne, tunique de peau de bte, +une sorte de chasuble sur les paules avec la croix devant et derrire, +et tenant une trompette de cuivre (<i>terribiliter reboabat sua tuba</i>), il +prche dans les glises et sur les places, suivi d'une foule d'enfants +qui portent des branches d'arbres et des cierges. Voici les <i>Saccati</i> ou +<i>Boscarioli</i>, hommes vtus de sacs, hommes des bois. C'est une secte de +faux Mineurs sortie du groupe de Hugues de Digne et qui ont pris un +costume pareil celui des franciscains. Ils semblent de furieux +quteurs, plus alertes que les vrais, et qui ne leur laissent que des +miettes. Salimbene les mprise. Voici les <i>Apostoli</i>, des vagabonds, +<i>tota die ociosi</i> (ocieux), <i>qui volunt vivere de labore et sudore +aliorum</i>. Cette bande va et vient, attirant elle les enfants qu'ils +font prcher, suivie d'une troupe de femmes (<i>muliercul</i>), vtues de +longs manteaux, qui se disent leurs sœurs; ils doivent pratiquer le +communisme outrance. Leur chef, Gherardino, a des aventures galantes +qui rvoltent la pudeur de Salimbene. Le scandale des <i>Apostoli</i> mut +l'vque de Parme, qui fit emprisonner ceux qu'il put prendre. Puis +Grgoire X condamna la secte, qui refusa de se soumettre. Les <i>Saccati</i>, +plus humbles, s'taient soumis.</p> + +<p>Deux socits religieuses, orthodoxes, mais trs diffrentes l'une de +l'autre, ont attir l'attention de Salimbene: les flagellants et les +<i>Gaudentes</i>, ou les <i>joyeux compres</i>. Les flagellants apparurent dans +l'Italie du Nord en 1260, l'anne fatale des joachimites: Tous, petits +et grands, nobles, soldats, gens du peuple, nus jusqu' la ceinture, +allaient en procession travers les villes et se fouettaient, prcds +des vques et des religieux. La panique mystique fit de grands +ravages: tout le monde perdait la tte, on se confessait, on restituait +le bien vol, on se<a name="page_441" id="page_441"></a> rconciliait avec ses ennemis. La fin de toutes +choses semblait prochaine. Le jour de la Toussaint, les nergumnes +vinrent de Modne Reggio, puis ils marchrent sur Parme. Celui qui ne +se fouettait point tait rput pire que le diable, on le montrait au +doigt, on lui faisait violence. Ils se dirigrent enfin sur Crmone. +Mais le podestat de cette ville, Palavicini, refusa l'entre des portes: +il fit dresser des fourches le long du P l'usage des flagellants qui +essaieraient de passer; aucun ne se prsenta. Avec les <i>Gaudentes</i>, +autre tableau. Ceux-ci ne se frappaient point, mais vivaient gaiement en +confrrie. Ils avaient t invents par Bartolomeo de Vicence, qui fut +vque. Petite confrrie, d'ailleurs. Ils mangent leurs richesses <i>cum +hystrionibus</i>, crit Salimbene. Ils ne faisaient point l'aumne, ne +contribuaient aucune œuvre: monastres, hospices, ponts, glises. +Ils enlevaient par rapine le plus qu'ils pouvaient. Une fois ruins, ils +avaient l'audace de demander au pape de leur assigner, pour y habiter, +les plus riches couvents d'Italie.</p> + +<p>Ces chrtiens aimables continuaient la tradition des <i>clerici vagantes</i> +du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle. Et mme, ct d'eux, certains <i>Gaudentes</i> isols, +les plus aviss sans doute, et les plus voluptueux de l'ordre, annoncent +dj les prlats peu difiants du <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle romain...<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>.<a name="page_442" id="page_442"></a></p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Salimbene et sa chronique sont une relique bien vnrable du pass. Ils +n'engendrent point la mlancolie, ce qui est bon; mais ce qui vaut mieux +encore, ils inspirent de srieuses rflexions ou confirment de graves +ides historiques. Chacune des pages de ce livre montre que la libert +d'invention dploye par les Italiens du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle dans l'œuvre +de la Commune, dans l'organisation des franchises politiques et +sociales, fut tout aussi grande, aussi fconde, la mme poque, dans +l'ordre des faits religieux. La conscience libre dans la cit libre, +telle fut alors la formule de la civilisation italienne. Certes, +l'apostolat mme de saint Franois et ses rsultats immdiats +tmoignaient dj, d'une faon clatante, de cette vrit. Mais ici, de +l'exquise posie de la lgende sortait peut-tre un sentiment trop idal +de la ralit historique. L'odeur suave des <i>Fioretti</i>, telle qu'une +vapeur d'encens, nous trouble les sens et donne une illusion +paradisiaque. Le franciscain de Parme, si familier, qui raconte avec +candeur tout ce qu'il a entendu, tout ce qu'il a vu, dissipe quelque peu +l'enchantement et nous apprend que, dans l'ordre sraphique, tous +n'taient pas des sraphins. On ne connat pas une socit religieuse si +l'on n'en visite que les sanctuaires, si l'on n'en contemple que les +fondateurs; il importe aussi de fouiller les coins et les recoins, la +sacristie, le clotre, le rfectoire et les cellules, et de prter +l'oreille aux pieux propos, aux confidences, aux joyeusets des plus +humbles moines. Pour cet office, Salimbene est un guide incomparable; on +ne fait pas de meilleure grce aux trangers les honneurs de son +couvent.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">E. Gebhart</span>, dans le <i>Bulletin du cercle<br /> +Saint-Simon</i>, 1884<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>.<br /> +</p> + +<p><a name="page_443" id="page_443"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="IV-13" id="IV-13"></a>IV—LES PROPOS DE MATRE ROBERT DE SORBON.</h3> + +<p>Robert de Sorbon, fondateur du collge appel de son nom la maison de +Sorbonne, doit toute sa gloire cette fondation gnreuse; il n'en doit +rien ses crits. Il s'y trouve pourtant des parties trs +intressantes. Un tmoin digne de toute confiance, Joinville, rapporte +que Robert avait grant renomme d'tre preud'homme; il nous atteste, +en outre, que, trs sr de possder un cœur droit et de voir en +consquence les choses comme elles sont, louables ou blmables, il tait +habituellement trs libre dans ses discours et dans ses actes. Eh bien! +tel est-il dans les divers crits qu'il nous a laisss, dans ses sermons +et mme dans ses traits dogmatiques: d'une part, honnte, trs honnte, +nullement casuiste, n'enseignant jamais qu'une morale, la stricte +observance des dix commandements, et, d'autre part, caustique, enjou, +abondant en vives saillies et propos badins sur le compte d'autrui. Nous +ne croyons pas qu'on se reprsente tout fait ainsi le crateur de la +Sorbonne. On ne connat gure qu'un ct du personnage. C'est pourquoi +nous voulons montrer ici l'autre ct, celui qu'on ne connat pas!</p> + +<p>Quoique chanoine de Paris, c'est--dire grand dignitaire d'une glise +opulente et fastueuse, quoique vivant la cour dans la familiarit des +seigneurs et du roi, quoique devenu riche aprs avoir t pauvre, il +avait conserv le got de la simplicit, sans se laisser atteindre par +la contagion des mœurs sculires. C'tait une des formes de sa +prud'homie. En cela tous les clercs attachs la cour ne lui +ressemblaient pas. Il faut bien, disaient-ils, hurler avec les +loups.—Non, non, leur rpondait-il: Vivez avec les loups, soit, mais +pour les convertir en agneaux; sinon tenez pour certain qu'ils vous +mangeront. Fit-il, pour sa part, des conversions nombreuses? nous n'en +pouvons la vrit citer<a name="page_444" id="page_444"></a> aucune, mais il est constant qu'il ne s'est +laiss ni terrifier ni manger par les loups. C'est ce que prouve du +reste le ton de ses remontrances, o sont particulirement maltraits +les riches et les nobles, o les princes eux-mmes ne sont pas toujours +pargns.</p> + +<p>Chez les riches, par exemple, il condamnait svrement le luxe des +habits, et recommandait tous les confesseurs d'tre, sur ce point, +aussi rigides que lui. Au pnitent qui viendra lui faire l'aveu de ses +fautes le confesseur dira: Mon ami, ne vous tes-vous pas par les +jours de fte, ou bien en quelque autre circonstance solennelle, pour +plaire aux femmes que vous pourriez rencontrer sur votre chemin?—Oui, +matre, rpondra sans doute le pnitent, mais sans aucune intention de +les provoquer au mal.—Ami, rpliquera le confesseur, vous avez +gravement pch. Si l'on suspend une couronne la porte d'une taverne, +c'est la marque qu'on y vend du vin; de mme une chevelure circulaire, +sur la tte un lgant chaperon, un ceinturon de fer, de petits nœuds +argents, des gants aux mains, aux pieds des souliers lacs, et autres +choses de ce genre, voil des enseignes de libertinage; et pourtant il +n'y a pas dans la couronne une obole de vin, il n'y a pas dans le +ceinturon de fer le moindre pch de luxure.</p> + +<p>Pour supprimer les habits de fte, Robert et volontiers supprim les +ftes elles-mmes. C'est l, dit-il, ce qu'avait os faire un prlat +trs vnr, Guyard de Laon, autrefois chancelier de Paris, plus tard +vque de Cambrai, qui, de tous les martyrs, de tous les confesseurs, +n'avait maintenu comme saints fter, dans le calendrier rform de son +diocse, que saint Laurent et saint Martin. Et Robert le flicite +d'avoir eu cette audace, le seul dieu qui pouvait lui reprocher d'avoir +fait tort son culte tant le dieu Bacchus. A qui connat les mœurs +du temps le propos ne semble pas trop dur.</p> + +<p>En mainte occasion Robert s'est exprim plus prement. Il savait sans +doute qu'il se faut dfendre de parler trop et trop haut. La langue +est, disait-il, dans un clotre, comme un moine, dans un clotre ferm +par un foss et deux barrires, les dents et les lvres, et devant ce +foss, devant ces barrires, il y a trois<a name="page_445" id="page_445"></a> portiers dont il faut +successivement obtenir la permission de sortir, c'est--dire la +permission de parler. Mais Robert violait souvent la consigne, et quand +les trois portiers murmuraient il tait dj loin. Un jour donc, la cour +tait Corbeil; le voil prenant par son manteau le snchal de +Champagne et l'entranant malgr lui vers le roi: Matre Robert, lui +disait Joinville, que me voulez-vous?—Je veux de vous une rponse +cette question: S'il plaisait au roi de s'asseoir dans ce pr, et si +vous alliez prendre place sur son banc, au-dessus de lui, ne seriez-vous +pas blmer?—Je le serais sans aucun doute.—En consquence, vous tes +blmable de vous vtir plus noblement que le roi, lequel n'a pas cet +habit de vair dont vous faites parade. Joinville bless rpondit +aussitt: Sauf votre grce, matre Robert, cet habit de vair que je +porte, mon pre et ma mre me l'ont laiss; tandis que vous, fils de +vilain et de vilaine, vous avez laiss l'habit de votre pre et de votre +mre pour revtir un camelin plus riche que celui du roi. Ce dbat, +dj trs vif, l'allait devenir plus encore; mais le roi s'empressa +d'intervenir et prit la dfense de matre Robert; ce dont il fit bientt +aprs ses excuses Joinville, lui disant part: Il avait grand besoin +que je l'aidasse, car il tait fort bahi.</p> + +<p>Saint Louis avait, au rapport de Joinville, une doctrine autre que celle +de Robert en ce qui touche le costume. Un chevalier courtois se doit, +disait-il, vtir de telle sorte que les gens d'un ge mr ne l'accusent +pas de trop faire, les jeunes gens de faire trop peu. C'tait l parler +trs sagement. Cependant on assure que le bon roi n'observait pas +toujours lui-mme la rgle qu'il enseignait aux autres. Il aurait donc +un peu trop nglig sa tenue, tandis que sa femme, Marguerite de +Provence, aurait, suivant Robert, donn dans l'excs oppos.</p> + +<p>Voici les termes de ce tmoignage: <i>Humiliter (rex Franci) incedit et +gerit se; uxor autem ejus alio modo</i>. Dans la bouche de Robert, ce n'est +pas simplement, en ce qui touche la reine, un propos malin, c'est une +accusation grave. En effet, il ne permettait pas plus aux femmes qu'aux +hommes le luxe des habits. Qu'on veuille bien le lui pardonner. La +prud'homie rigide va bien rarement sans quelque rusticit. Alceste a +beaucoup de vertu,<a name="page_446" id="page_446"></a> mais il manque de politesse; ainsi le vertueux +Robert n'tait pas toujours poli.</p> + +<p>Il parat que de son temps les femmes portaient des robes trs longues, +c'est une mode qu'il se permet de plaisanter. Une femme, dit-il, ayant +pri son mari de faire pour elle l'emplette d'une robe, il l'achte +assez longue. La femme s'en tant revtue monte sur un coffre, pour en +mieux juger l'ampleur et la bonne faon. Mais voil que, l'preuve +faite, la femme, attriste, dit au mari: Pourquoi donc m'avez-vous +achet, monsieur, une robe si courte? j'en voulais une qui pendt +jusqu' terre.—Mais, rpond le mari, je pensais que vous vouliez une +robe pour vous seule, non pour vous et pour ce coffre tout ensemble. Si +vous m'en aviez averti, j'aurais volontiers satisfait votre dsir.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_447_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_447_sml.jpg" width="281" height="263" alt="Le sire de Joinville, habill de ses armoiries, d'aprs +un manuscrit du XIVe sicle." +title="Le sire de Joinville, habill de ses armoiries, d'aprs +un manuscrit du XIVe sicle." /></a> +<br /> +<span class="caption">Le sire de Joinville, habill de ses armoiries, d'aprs +un manuscrit du XIVe sicle.</span> +</p> + +<p>Mais revenons la reine Marguerite. On n'a pas pu ne pas s'tonner de +voir Robert taxer publiquement d'immodestie la femme trs aime du saint +roi. On s'tonnera certainement davantage de l'entendre enseigner au roi +lui-mme comment il la devait corriger de ce grave dfaut. +L'enseignement a la forme d'une anecdote; mais le narrateur en fait +lui-mme l'application aux personnes royales. Voici tout le passage: +Comment faut-il comprendre ces paroles de l'aptre disant que l'poux +et l'pouse doivent mutuellement se complaire? Il y a l une difficult +dont certain prince a montr la solution au roi de France. Ce roi est +d'une grande bonhomie; sa dmarche, son port, sont des plus modestes; +mais sa femme est tout autre. Le prince dont il est question ayant une +humble tenue, cela dplaisait sa femme, qui aimait s'affubler des plus +riches ornements, et comme elle blmait sa pauvre mine et s'en plaignait +mme ses parents, il lui dit: Madame, il vous plat donc que je me +pare de vtements de prix? Elle rpondant que tel tait, en effet, son +dsir, et que finalement elle voulait le voir s'y conformer, le prince +reprit: Eh bien, je ferai cela pour vous, la loi conjugale tant que +l'homme doit complaire sa femme, et rciproquement.... Mais cette loi +qui m'oblige envers vous, vous oblige pareillement envers moi: vous tes +tenue d'obir ma volont, comme je le suis d'obir la vtre. En +consquence, je veux que<a name="page_447" id="page_447"></a> vous me fassiez le plaisir de vous habiller +plus modestement. Vous porterez mes vtements et je porterai les +vtres. A cet arrangement la femme refusa de souscrire, et ds lors +elle permit au mari de se vtir selon sa coutume. Il y a donc lieu de +croire que la reine Marguerite blmait aussi la grande simplicit du +roi. Mais n'insistons pas davantage sur cette affaire du costume. Sur +bien d'autres points Robert a censur plus vivement encore les mauvaises +mœurs de ses contemporains. Il n'approuvait pas non plus le luxe des +festins, qui finissaient trop souvent par d'ignobles orgies. On y jurait +beaucoup, et les jurements rvoltaient Robert autant que le roi. Le +roi, dit Robert, n'en voulant plus entendre, avait convoqu plusieurs +vques pour<a name="page_448" id="page_448"></a> faire avec eux une loi svre contre les blasphmateurs; +mais, ayant trouv ces vques peu favorables son projet, il fut +tellement mu de leur froideur qu'il en eut une fivre tierce dont il +faillit mourir. En outre, on jouait habituellement aprs les grands +repas, et de trs grosses sommes. La passion du jeu ne fut peut-tre +jamais plus violente et plus commune. Elle avait gagn les clercs +eux-mmes. Nous lisons dans un des sermons de Robert: Voici ce qui +vient d'arriver cette semaine deux lieues de Paris. Un prtre, ayant +jou dix livres et son cheval, s'est pendu. Ainsi finissent les parties +de ds. Malheureux, va jouer maintenant! On jurait, on jouait, on +appelait ensuite pour se divertir de toute manire des bateleurs, qui +le matre du logis faisait souvent, par ostentation, des prsents +magnifiques.</p> + +<p>Un jour, dit Robert, l'vque Guillaume (il s'agit du clbre Guillaume +d'Auvergne) se promenait cheval avec le roi Louis et son frre le +comte d'Artois. Il faisait un grand vent qui toujours dcoiffait +l'vque. Le roi lui dit: Comment ne pouvez-vous retenir votre bonnet +et l'empcher de tomber? L'vque lui rpondit: Sire, je ne russis +pas l'attacher si bien que le vent ne me l'enlve. Mais cela ne +m'tonne gure, car on a vu plus d'une fois certain vent dpouiller les +gens mme de leur tunique.—Comment cela? dit le roi.—Sire, rpliqua +l'vque, n'est-il pas, en effet, arriv plus d'une fois que, violent +par le vent de la vaine gloire, un chevalier ait quitt sa robe pour la +donner quelque histrion?—Aimer, honorer, gratifier des histrions, ce +n'tait pas un moindre dlit, suivant Robert, qu'offrir un sacrifice aux +dmons. Enfin un autre intermde des festins tait la chanson souvent +dshonnte. Combien Robert dsirait fermer les oreilles aux galanteries +des mnestrels! Nous tenons de lui l'anecdote qu'on va lire. Lorsque +Folquet, archevque de Toulouse, entendait par hasard chanter une de ces +chansons qu'il avait composes au temps de sa jeunesse mondaine, il +s'obligeait durant le premier repas du jour, ne manger que du pain, +ne boire que de l'eau. Nous ne voulons pas excuser ici ce que le +prud'homme condamne. Cependant, puisqu'il s'agit de Folquet, disons qu' +ce farouche perscuteur<a name="page_449" id="page_449"></a> d'hrtiques, avrs ou imaginaires, nous +voudrions n'avoir reprocher que des chansons.</p> + +<p>Sur quelques vices communs, tant la ville qu' la cour, sur +l'hypocrisie, par exemple, Robert s'exprimait ainsi: Une grande +querelle s'tant leve entre les quadrupdes et les oiseaux, au jour +fix pour combattre, la chauve-souris s'absenta, se disant: Je n'irai +pas la bataille, mais je verrai, la guerre finie, quel parti se +portera le mieux, et je passerai de son ct. Aprs le combat, les deux +partis comptant beaucoup de morts et de blesss, les quadrupdes +rencontrent les premiers la chauve-souris. Arrtez, s'crient-ils, +tuez, pendez cet ennemi.—Ah! mes bons amis, leur rpond-elle. Que +dites-vous? Je suis des vtres; et leur montrant ses quatre pattes, +elle se tire d'affaire. Les oiseaux l'ayant ensuite aborde, elle leur +montre ses ailes et s'esquive de mme. Combien je connais de gens +semblables! Sont-ils avec des dvots, des religieux, ils disent: Priez +pour moi; et font le coq mouill, contrefont la Madeleine, <i>faciunt +gallum implutum et contrefaciunt Magdalenam</i>; mais sont-ils avec des +mondains, ils les imitent, s'ils ne vont pas plus loin qu'eux, se +gaussant, pour obtenir leurs bonnes grces, des religieux et des +bguines.</p> + +<p>Il ne pouvait tre plus indulgent l'gard des libertins. Une femme, +disait-il, vend son honneur pour une pelisse ou quelque chose de +semblable. Elle fait certes un mauvais march et cette femme est trs +sotte. Mais les hommes sont, hlas! bien plus sots, car du moins cette +femme a le salaire qu'elle a voulu, tandis que, pour perdre leur +honneur, les hommes vident leur bourse. Si quelqu'un portant cent marcs +prenait ses gages un voleur qu'il chargerait de le dpouiller, vous +penseriez que c'est un fou. Eh bien! n'est-il pas plus fou celui qui +donne ses cus pour perdre son honneur? C'est, d'ailleurs, les donner +pour aller en enfer. Sainte Marie, je ne voudrais pas aller en enfer +pour tout l'or du monde, et, toi, tu payes pour y aller? Sur les +mdisants, il s'exprimait ainsi: Ils ressemblent aux araignes, qui, se +posant sur la plus belle fleur, n'en tirent que du venin. S'ils voient, +par exemple, un homme jener: Tiens, disent-ils, c'est qu'il vient +d'assister la mort de son ne; ou bien encore, la<a name="page_450" id="page_450"></a> mort du +diable, mais l'honnte homme ressemble l'abeille, qui, de toute fleur +o elle se pose, recueille du miel.</p> + +<p>Il ne devait pas pargner davantage les prteurs d'argent, qu'on +appelait alors usuriers. Je professe, disait-il, que tous les usuriers, +les thsauriseurs, qui dtiennent la chose d'autrui, sont des larrons, +et qu'au jour de la mort le prvt de l'enfer, c'est--dire le diable, +les saisira comme des larrons pour les conduire ses gibets. Ils ont +maintenant les mains si serres que rien ne s'en chappe; mais, leur +mort, on ouvrira leurs coffres, qu'ils ont tenus si bien ferms, pour en +extraire les richesses qui leur taient chres comme leurs entrailles. +Je les compare des pourceaux, qui sont, tant qu'ils vivent, de grande +dpense. Un pourceau cote beaucoup celui qui le veut bien nourrir, et +pourtant il ne rapporte rien tant qu'il vit, et ne fait que souiller la +maison. Mais un pourceau mort est de grand prix! Or n'omettons pas de +rappeler quelle tait alors la dfinition de l'usure. Usurier est +quiconque prte sous la condition d'un remboursement avec intrt. Tout +ce qu'on a le droit d'exiger, c'est la restitution du capital prt. En +outre, Robert ne manque pas de le dire, usurier est quiconque vend une +chose terme au-dessus du cours actuel, ou l'achte au-dessous, +spculant sur la dtresse de son prochain, avec l'espoir d'en tirer un +prix suprieur. Il y avait ce compte, nous n'en doutons gure, un trs +grand nombre d'usuriers. Qui mme ne l'tait pas? Qui ne l'est parmi les +trafiquants de toute sorte, et les plus humbles rentiers, ne les +omettons pas, tant donne la dfinition de l'usure? Ainsi que de +larrons, que de butin pour le prvt de l'enfer! On ne peut tre surpris +ensuite d'entendre Robert s'crier: Non, pas un homme sur cent n'est en +route pour le paradis. Je regrette d'tre oblig de le dire; mais je ne +puis le taire, parce que c'est la vrit.</p> + +<p>Sur les devoirs professionnels, le langage de Robert n'est pas moins +vhment, surtout lorsque le prud'homme censure les gens de sa robe, +clercs de tout rang, recteurs de paroisses, confesseurs, +matres-rgents. S'agit-il des moines? Ce sont des insolents, des +baguenaudiers, qui rien ne dplat autant que d'assister aux offices. +Un prdicateur tant venu leur faire un<a name="page_451" id="page_451"></a> sermon, ils l'escortent dans +le clotre pour lui souffler l'oreille: Ah! soyez bref! soyez bref! +C'est pourquoi, ds qu'ils sont runis au chapitre: Tout serviteur de +Dieu, s'crie le prdicateur, coute les paroles de Dieu. Vous n'tes +pas les serviteurs de Dieu, si vous n'coutez pas les paroles de Dieu. +Donc vous tes les serviteurs du diable. Est-ce assez bref? Et cela +dit, il s'en alla. S'agit-il des clercs sculiers? Ils chantent si +haut, dit Robert, qu'ils mettent en fuite les corbeaux assembls sur le +clocher de l'glise, mais leur cœur est ailleurs. Ils crient au +Seigneur de leur montrer sa face, et ils lui tournent, eux, le dos. Il +va de soi que Robert dsapprouve le cumul des bnfices. En autorisant, +disons plus, en favorisant cet abus, la trop grande facilit des papes +en avait fait natre un autre, non moins grave, l'abus des vicariats. +Que les curs vivent dans leurs glises et qu'on ne les voie pas +ailleurs! Nulle part ailleurs, ajoutait fermement Robert; et pour +dmontrer l'inconvenance, l'irrgularit de leurs trop frquentes +absences, il raisonnait ainsi en bon logicien: Le troupeau est la +matire, le pasteur la forme. Or, dit le philosophe, spare de la +forme, la matire tend au nant. Si donc le pasteur s'loigne de son +glise, le troupeau, spar de son pasteur, prit, s'anantit.—Mais, +rpondaient quelques curs, on veut que nous soyons thologiens, et nous +ne pouvons le devenir sans aller aux coles apprendre la thologie. Il +nous faut donc quitter nos glises et nous y faire remplacer.—Non pas! +rpliquait Robert, ces grands docteurs de Paris, qui font profession +d'enseigner la thologie, ce sont des gens pleins d'orgueil qui, dans le +cours d'une anne, ne gagnent pas une me au Seigneur. D'eux, on peut +dire (avec la chanson):</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Blanche berbis, noire berbis,<br /></span> +<span class="i0">Au tant mest se muers com se vis.<br /></span> +</div></div> + +<p class="nind">Mais le bon cur, le cur sans tache, sans reproche, qui navement +observe la loi de Dieu, voil le thologien dont les leons profitent.</p> + +<p>Ces grands docteurs de Paris, contemporains de Robert, qu'il<a name="page_452" id="page_452"></a> traitait +si mal, c'tait Albert le Grand, Jean de la Rochelle, saint Thomas, +saint Bonaventure. Enviait-il leur gloire? Peut-tre un peu, sans se +l'avouer; mais ce mauvais sentiment ne le dominait pas. Il leur +reprochait aux uns comme aux autres, sans vouloir entrer dans leurs +querelles, de faire passer la religion pratique aprs la thologie +contentieuse. Cet hte magnifique des pauvres coliers n'acceptait que +la science strictement limite. S'il avait pu souponner tout ce qu'on +devait enseigner un jour dans sa maison, la glorieuse Sorbonne, +assurment il en aurait frmi d'horreur! Il disait: Les livres sur +lesquels nos docteurs plissent, les livres des Priscien, d'Aristote, de +Justinien, de Gratien, d'Hippocrate, sont, j'en conviens, de trs beaux +livres; mais ils n'enseignent pas la voie du salut. Pas mme, qu'on le +note, ceux de Gratien, l'authentique greffier de la cour romaine. Ainsi +Robert plaait au mme rang l'tude du droit canonique et celle du droit +civil. Vaines tudes! Pouvait-il mieux traiter cette thologie mle de +philosophie, qui fut si longtemps la passion du jeune clerg? +Voulez-vous savoir, disait-il un jour, quel est le plus grand clerc? +Non certes, ce n'est pas celui qui, aprs avoir longtemps veill devant +sa lampe, s'est fait recevoir Paris matre s arts, docteur en dcret, +en mdecine, etc.; c'est celui qui plus aime le Seigneur. Il disait +encore: Un vque qui se rend Rome et ne sait pas son chemin, +n'attend pas un roi, un autre vque pour le leur demander; mais trs +volontiers il le demande aux bergers, mme aux lpreux qu'il rencontre. +Or, voil des gens qui ne veulent apprendre la route du paradis que de +grands clercs, de grands docteurs. De quoi vous mlez-vous, crient-ils, +prdicateur? O vous a-t-on enseign la thologie? Eh bien! je prtends +que ces gens-l ne veulent pas aller au paradis, bien qu'ils disent le +contraire. Robert tait simplement moraliste, et, regardant la morale +comme la seule science positive, il professait pour les mdecins, les +grammairiens, les canonistes, le mme ddain que pour les +mtaphysiciens.—Maintenant, les confesseurs. Il ne voulait pas, cela va +sans dire, qu'ils fussent trop indulgents, comme celui-ci, par exemple: +Il y avait un particulier qui cherchait toujours les pires confesseurs. +Quand il<a name="page_453" id="page_453"></a><a name="page_454" id="page_454"></a> avait tant bu qu'il tait ivre, il allait trouver un prtre +qui, frquentant volontiers la taverne, s'y grisait souvent, et il se +confessait lui. Mon ami, lui disait ce prtre, avez-vous tout +pay?—Oui, rpondait l'autre.—Bien! rpliquait le prtre, mieux vaut +boire le sien que celui d'autrui. Il ne les voulait pas non plus trop +svres, et le dclare en ces termes: Il faut blmer certains prtres +qui sont d'une rigueur excessive. L'vque Guillaume disait d'eux: Ils +ne devraient pas tre portiers du paradis, mais ils seraient trs +propres garder la porte de l'enfer, car ils n'y laisseraient entrer +personne. Enfin il prescrivait absolument que tous les pchs confesss +fussent oublis: J'ai, disait-il, entendu quelques-uns des plus grands +pcheurs du monde; eh bien! si grand qu'ait t le pcheur qui m'ait +pri de l'entendre, je l'ai toujours aim cent fois plus aprs l'avoir +confess qu'avant.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_453_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_453_sml.jpg" width="451" height="304" alt="Charte de fondation de la Sorbonne, 1257." +title="Charte de fondation de la Sorbonne, 1257." /></a> +<br /> +<span class="caption">Charte de fondation de la Sorbonne, 1257.</span> +</p> + +<p>Il nous plat de terminer par ce mot touchant. Si matre Robert s'est +souvent exprim sur le compte d'autrui avec plus de libert que +d'apparente bienveillance, on n'a de reproches faire qu' sa langue; +videmment son cœur tait excellent.</p> + +<p class="rth30"> +<span class="smcap">B. Haurau</span>, dans les <i>Mmoires de l'Acadmie des<br /> +inscriptions et belles-lettres</i>, t. XXXI (1884),<br /> +2<sup>e</sup> partie.<br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="V-13" id="V-13"></a>V.—L'UNIVERSIT DE PARIS ET LE PROCS DE GUILLAUME DE SAINT-AMOUR,<br /><br /> +<small>D'APRS RUTEBEUF.</small></h3> + +<p>Chaque fois que Rutebeuf dirige un trait de satire contre les clercs en +gnral, il prend soin d'excepter les tudiants. Sa prdilection pour +eux n'avait point d'ailleurs le caractre d'une tendresse aveugle, car +il les gourmande, non sans vigueur, dans le <i>Dit de l'Universit de +Paris</i>. C'tait la suite d'une de ces<a name="page_455" id="page_455"></a> querelles comme il s'en leva +plusieurs au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle entre les coliers. Dj, en 1218, +l'official de Paris avait d svir contre ceux qui recouraient la +force des armes, blessaient et tuaient jour et nuit d'autres coliers, +enlevaient des femmes, etc. Les disputes provenaient souvent de la +rivalit des <i>nations</i> entre lesquelles se rpartissaient les coliers, +nation de France, de Picardie, de Normandie, d'Angleterre. Celle de +France, plus nombreuse que toutes les autres, demandait tre +reprsente par trois examinateurs au lieu d'un dans le jury de la +matrise s arts. Il est difficile de dire laquelle de ces querelles +se rapporte le <i>Dit de l'Universit de Paris</i>. Rutebeuf y donne les plus +sages conseils: pourquoi quitter son pays pour venir tudier Paris, si +on y perd la raison au lieu d'apprendre la sagesse? Il parle avec +motion des pauvres parents qui se privent de tout pour envoyer leur +fils l'Universit, et dont les conomies servent payer mille +folies<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_455_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_455_sml.jpg" width="232" height="227" alt="Sceau de l'Universit de Paris." +title="Sceau de l'Universit de Paris." /></a> +<br /> +<span class="caption">Sceau de l'Universit de Paris.</span> +</p> + +<p><a name="page_456" id="page_456"></a></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Le fils d'un pauvre paysan<br /></span> +<span class="i0">Viendra Paris pour apprendre.<br /></span> +<span class="i0">Tant que son pre pourra prendre<br /></span> +<span class="i0">En un arpent ou deus de terre,<br /></span> +<span class="i0">Pour conqurir pris et honneur<br /></span> +<span class="i0">Baillera le tout son fils;<br /></span> +<span class="i0">Et lui, en reste ruin.<br /></span> +<span class="i0">Quand il est Paris venu<br /></span> +<span class="i0">Pour faire quoi il est tenu<br /></span> +<span class="i0">Et pour mener honnte vie,<br /></span> +<span class="i0">Il retourne la prophtie.<br /></span> +<span class="i0">Gain de soc et de labourage<br /></span> +<span class="i0">Il vous convertit en armure.<br /></span> +<span class="i0">Et par chaque rue il regarde<br /></span> +<span class="i0">O il verra belle musarde;<br /></span> +<span class="i0">Partout regarde, partout muse.<br /></span> +<span class="i0">Son argent part, sa robe s'use,<br /></span> +<span class="i0">Et c'est tout recommencer:<br /></span> +<span class="i0">Il ne fait point bon l semer.<br /></span> +<span class="i0">Pendant carme, o l'on doit faire<br /></span> +<span class="i0">Chose qui Dieu doive plaire,<br /></span> +<span class="i0">Au lieu de haires, hauberts vtent,<br /></span> +<span class="i0">Et boivent tant que ils s'enttent.<br /></span> +<span class="i0">En a trois ou quatre qui font<br /></span> +<span class="i0">Quatre cents coliers se battre,<br /></span> +<span class="i0">Et chmer l'Universit;<br /></span> +<span class="i0">N'est-ce point l trop grand malheur?<br /></span> +<span class="i0">Dieu! Il n'est point si bonne vie,<br /></span> +<span class="i0">Quand de bien faire envie on a,<br /></span> +<span class="i0">Que celle de sage colier:<br /></span> +<span class="i0">Ils ont plus peine que collier,<br /></span> +<span class="i0">Mais s'ils dsirent bien aprendre,<br /></span> +<span class="i0">Ils ne peuvent pas s'appliquer<br /></span> +<span class="i0">A demeurer longtemps table.<br /></span> +<span class="i0">Leur vie est aussi bien mettable<br /></span> +<span class="i0">Que celle des religieus.<br /></span> +<span class="i0">Pourquoi laisser sa rgion,<br /></span> +<span class="i0">Aller en pays tranger,<br /></span> +<span class="i0">Si l'on y perd toute raison<br /></span> +<span class="i0">Quand on y doit sagesse apprendre?<br /></span> +<span class="i0">On perd son avoir et son temps<br /></span> +<span class="i0">Et l'on fait ses amis honte<br /></span> +<span class="i0">Mais ils ne savent qu'est honneur.<br /></span> +</div></div> + +<p><a name="page_457" id="page_457"></a></p> + +<p>Rutebeuf ne s'est pas born intervenir, par de sages avis, dans les +dissensions intestines qui divisaient les coliers, il a pris avec la +plus vive nergie la dfense de l'Universit de Paris contre +l'envahissement des Jacobins. Cette grande querelle est un pisode de la +rivalit entre les ordres mendiants et le clerg sculier. Car il ne +faut pas oublier que les universits du moyen ge n'taient pas des +universits laques; c'est aux prtres sculiers que les rguliers +disputaient le privilge d'enseigner....</p> + +<p>A la faveur des troubles, causs par une chauffoure d'tudiants, qui +agitrent l'Universit et interrompirent les cours au commencement du +rgne de saint Louis, les Dominicains obtinrent de l'vque de Paris +d'abord une premire chaire de thologie, et bientt une seconde, o ils +donnrent l'origine des leons prives, puis, malgr l'opposition du +chancelier, des cours publics. Une fois installs dans l'Universit, ils +cherchrent s'y rendre indpendants: ils refusrent de faire cause +commune avec les autres matres et d'observer les statuts. Menacs +d'exclusion, ils accusrent leurs collgues sculiers de conspirer +contre l'glise et le roi, et portrent l'affaire devant le pape, qui +devait leur donner raison. C'est cette occasion que Rutebeuf rima la +<i>Discorde de l'Universit et des Jacobins</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Rimer me faut une discorde<br /></span> +<span class="i0">Qu' Paris a sem Envie<br /></span> +<span class="i0">Entre gens qui misricorde<br /></span> +<span class="i0">Vont prchant et honnte vie.<br /></span> +<span class="i0">De foi, de pais et de concorde<br /></span> +<span class="i0">Est leur langue toute remplie,<br /></span> +<span class="i0">Mais leur manire me rapple<br /></span> +<span class="i0">Que dire et faire sont bien deus.<br /></span> +</div></div> + +<p>Ils guerroient pour une cole o ils veulent enseigner par force, et ils +oublient ce qu'ils doivent l'Universit.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Chacun d'eus devrait tre ami<br /></span> +<span class="i0">De l'Universit vraiment,<br /></span> +<span class="i0">Car l'Universit a mis<br /></span> +<span class="i0">En eus tout le bon fondement,<br /></span> +<span class="i0">Livres, deniers et pain et gages.<br /></span> +<span class="i0">Maintenant le lui rendent mal,<a name="page_458" id="page_458"></a><br /></span> +<span class="i0">Car ceus-l dtruit le Dmon<br /></span> +<span class="i0">Qui plus l'ont servi longuement.<br /></span> +</div></div> + +<p>Ils ont mis l'Universit du trot au pas. Il y a des gens qu'on hberge +et qui veulent chasser ensuite le matre du logis.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Jacobins sont venus au monde<br /></span> +<span class="i0">Vtus de robe blanche et noire.<br /></span> +<span class="i0">Toute bont en eus abonde.<br /></span> +<span class="i0">Le peut quiconque voudra croire.<br /></span> +<span class="i0">Si par l'habit sont nets et purs,<br /></span> +<span class="i0">Vous savez, c'est vrit sre,<br /></span> +<span class="i0">Si un loup avait chape ronde,<br /></span> +<span class="i0">Bien ressemblerait il prtre.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">...Car si Renard ceint une corde<br /></span> +<span class="i0">Et revt une cotte grise,<br /></span> +<span class="i0">N'en est pas sa vie plus pure:<br /></span> +<span class="i0">Rose est bien sur pine assise.<br /></span> +</div></div> + +<p>Ils peuvent tre braves gens, dit en terminant Rutebeuf, je veux bien +que chacun le croie. Mais le procs qu'ils font Rome l'Universit +est une raison de ne pas le croire. Et il rsume ainsi son opinion sur +les Jacobins: Quelque objet qu'ils missent en gage, je ne parais pas +la pelure d'une pomme de leur dette....</p> + +<p>Le dfenseur le plus hardi de l'Universit fut l'un des professeurs +sculiers, Guillaume de Saint-Amour. Il traite les frres mendiants +aussi rudement que Rutebeuf, les qualifiant de pseudo-prdicateurs, +hypocrites, inquisiteurs (<i>domos penetrantes</i>), oisifs et vagabonds. En +chaire et dans ses crits il combat l'institution mme des nouveaux +ordres; il demande s'il est permis un homme de donner tout ce qu'il +possde de faon ne rien garder pour soi et tre ensuite forc de +mendier, et si on doit faire l'aumne au mendiant valide, mme lorsqu'il +est pauvre. A ses yeux l'<i>vangile ternel</i> est impie, sacrilge et +dangereux, et il crit pour le prouver le livre des <i>Prils des derniers +temps</i>. Comme il est naturel, les ordres mendiants rendaient coup pour +coup. Cette guerre dura sept ans, de 1250 1257. Le pape condamna +successivement les deux livres, une anne de distance.<a name="page_459" id="page_459"></a> Mais +l'impartialit n'tait qu'apparente. Ce pape tait Alexandre IV, +celui-l mme qui, au dire de Salimbene, redoutait la mort prmature +que Dieu avait inflige son prdcesseur Innocent IV, pour n'avoir pas +suffisamment protg les Mendiants. Il ne lana pas moins de quarante +bulles contre l'Universit, et, tandis qu'il se bornait rprouver la +doctrine de l'<i>vangile ternel</i>, il poursuivait avec acharnement +l'auteur des <i>Prils des derniers temps</i>....</p> + +<p>En 1256, les prlats runis en concile Paris, sous la prsidence de +l'archevque de Sens, avaient voulu mettre fin la lutte entre les +Jacobins et l'Universit et avaient dsign comme arbitres les quatre +archevques de Bourges, de Reims, de Sens et de Rouen. Guillaume de +Saint-Amour avait eu cette occasion avec le roi une entrevue que +Rutebeuf nous fait connatre et o il s'tait engag respecter la +sentence des arbitres. De son ct, le roi avait promis d'obliger les +religieux s'y soumettre, et il l'avait jur, comme il en avait +l'habitude, au nom de lui, pour ne pas jurer par le nom de Dieu ou des +saints. Mais le pape cassa l'arbitrage, enleva le droit d'enseigner +Guillaume et trois autres matres de l'Universit, et ordonna qu'ils +fussent bannis du royaume de France. Aprs un voyage inutile Rome, +Guillaume dut se retirer dans sa ville natale, Saint-Amour, qui se +trouvait alors sur les terres de l'Empire, en Franche-Comt.</p> + +<p>Dans le <i>Dit de matre Guillaume de Saint-Amour</i>, Rutebeuf proteste +contre cet exil, et il en appelle aux prlats, aux princes, aux rois, +Dieu lui-mme. Pour lui, le bannissement de Guillaume est contraire au +droit, car le pape n'a aucune juridiction sur la terre de France, et le +roi ne peut condamner personne sans jugement. Il soutient cette doctrine +avec une fermet loquente, et ne craint pas de menacer le pape et le +roi de la vengeance divine.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Oyez, prlats, princes et rois,<br /></span> +<span class="i0">La draison et l'injustice<br /></span> +<span class="i0">Qu'on a fait matre Guillaume:<br /></span> +<span class="i0">On l'a banni de ce royaume!<br /></span> +<span class="i0">Nul si tort ne fut jug.<a name="page_460" id="page_460"></a><br /></span> +<span class="i0">Qui exile homme sans raison,<br /></span> +<span class="i0">Je dis que Dieu, qui vit et rgne,<br /></span> +<span class="i0">Le doit exiler de son rgne....<br /></span> +<span class="i0">Prlats, je vous fais assavoir<br /></span> +<span class="i0">Que tous en tes avilis.<br /></span> +</div></div> + +<p>C'est le roi ou le pape qui a exil matre Guillaume. Si le pape de Rome +peut exiler quelqu'un de la terre d'un autre, il n'y a plus de +seigneurie. Si le roi dit qu'il l'a exil la prire du pape Alexandre, +ce serait l un droit nouveau, dont on ne saurait dire le nom; car ce +n'est ni du droit civil, ni du droit canon. Il n'appartient ni roi ni + comte d'exiler personne contrairement au droit. Si l'exil porte +plainte devant Dieu, Rutebeuf ne rpond pas du jugement. Le sang d'Abel +cria justice.</p> + +<p>Le pote va montrer clair comme le jour que Guillaume a t exil sans +jugement.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Bien avez appris la discorde<br /></span> +<span class="i0">(Ne faut pas que je la rapple)<br /></span> +<span class="i0">Qui a dur si longuement,<br /></span> +<span class="i0">Sept ans tout pleins entirement,<br /></span> +<span class="i0">Entre ceus de Saint-Dominique<br /></span> +<span class="i0">Et ceus qui enseignent logique.<br /></span> +<span class="i0">Beaucoup y eut <i>pro</i> et <i>contra</i>,<br /></span> +<span class="i0">L'un l'autre souvent s'encontrrent<br /></span> +<span class="i0">Allant et venant la cour.<br /></span> +</div></div> + +<p>Les excommunications et les absolutions se succdrent: celui qui le +bl ne manque pas peut souvent moudre. Les prlats voulurent terminer +cette guerre, et demandrent l'Universit et aux Frres de leur +laisser faire la paix. La guerre doit dplaire des gens qui prchent +la paix. On conclut donc la paix et on scella le trait. Matre +Guillaume vint au roi, et lui dit devant plus de vingt personnes: Sire, +nous acceptons la paix, telle que les prlats la rdigeront; je ne sais +si nos adversaires la briseront. Le roi jura: Au nom de moi! Ils +m'auront pour ennemi s'ils la brisent. Depuis ce jour, depuis sa sortie +du palais, matre Guillaume n'a rien fait, il a respect l'accord, et le +roi l'exile sans le voir!<a name="page_461" id="page_461"></a></p> + +<p>Guillaume de Saint-Amour propose de comparatre devant le roi, les +princes et les prlats runis. Ce n'est pas un moyen dtourn de rentrer +dans le royaume; car on pourra bien l'exiler de nouveau aprs l'avoir +entendu.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Et vous tous, qui mes vers oyez,<br /></span> +<span class="i0">Quand Dieu se montrera clou,<br /></span> +<span class="i0">Le jour du dernier jugement,<br /></span> +<span class="i0">Pour lui demandera justice,<br /></span> +<span class="i0">Et vous, sur ce que je raconte,<br /></span> +<span class="i0">Vous en aurez et peur et honte.<br /></span> +<span class="i0">Quant moi, bien le puis-je dire,<br /></span> +<span class="i0">Point ne redoute le supplice<br /></span> +<span class="i0">De la mort, d'o qu'elle me vienne,<br /></span> +<span class="i0">Si elle me vient pour telle affaire.<br /></span> +</div></div> + +<p>Le rle prt saint Louis par Rutebeuf n'est pas tout fait conforme + l'ide qu'on peut s'en faire d'aprs les pices officielles qui nous +ont t conserves. On sait d'ailleurs que saint Louis, malgr sa pit, +fit toujours preuve d'une grande fermet dans ses relations avec le haut +clerg et avec le pape. Alexandre IV avait en effet enjoint au roi pour +la rmission de ses pchs d'expulser Guillaume de Saint-Amour et mme +de l'emprisonner. Mais il est permis d'infrer d'un autre bref du pape, +postrieur d'un an au premier, que le roi s'y tait refus; il avait +rpondu Alexandre IV non pas en lui demandant lui-mme d'exiler +Guillaume, comme on l'a dit par une interprtation inexacte du texte, +mais en lui faisant remarquer qu'il n'avait qu' dfendre Guillaume, +en vertu de son autorit pontificale, de pntrer dans le royaume.</p> + +<p>C'est seulement aprs la mort d'Alexandre et de son successeur immdiat, +que Guillaume de Saint-Amour revint Paris, o on lui fit une rception +triomphale. Quant son livre sur les <i>Prils des derniers temps</i>, tous +les exemplaires n'en avaient pas t brls, car il fut imprim au +<small>XVI</small><sup>e</sup> et au <small>XVII</small><sup>e</sup> sicle, et il fut poursuivi cette poque comme +au temps de sa nouveaut. On le dnona Louis XIII, qui, par un arrt +rendu en Conseil priv, rappela la condamnation prononce par Alexandre<a name="page_462" id="page_462"></a> +IV, ordonna de saisir tous les exemplaires, et dfendit aux libraires de +le mettre en vente, sous peine de mort.</p> + +<p>On peut conjecturer que la perscution dirige contre Guillaume de +Saint-Amour atteignit aussi son dfenseur intrpide, Rutebeuf. Une bulle +d'Alexandre IV ordonnait de brler Paris non seulement le livre des +<i>Prils</i>, mais aussi des chansons et rythmes inconvenants composs +contre les frres Prcheurs et Mineurs. Rien n'tablit absolument que +les satires de Rutebeuf fissent partie des rythmes rprouvs; mais il se +plaint plusieurs reprises de ne plus pouvoir parler librement. +Toutefois, l'existence mme des posies de Rutebeuf, et de beaucoup +d'autres aussi hardies, prouve que nos anctres du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle +jouissaient encore d'une grande libert de parole, toutes les fois que +la croyance et le dogme n'taient pas en jeu.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">L. Cldat,</span> <i>Rutebeuf</i>, Paris, Hachette,<br /> +1891, in-16. <i>Passim.</i><br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="VI-13" id="VI-13"></a>VI—LA SCIENCE AU MOYEN GE.</h3> + +<p>Au <small>IV</small><sup>e</sup> sicle, lorsque les tnbres s'paississaient dj dans +l'Occident latin et lorsqu'on songeait rduire autant que possible le +bagage qu'il s'agissait de sauver du naufrage, il se fit un retour vers +les ides pythagoriciennes. Martianus Capella, Boce, et, leurs +exemples, les premiers instituteurs des coles claustrales, adoptrent +une table des sept arts libraux, distribus en deux groupes, le +<i>trivium</i> et le <i>quadrivium</i>, savoir:</p> + +<p>T<small>RIVIUM</small>. La <i>grammaire</i>, la <i>rhtorique</i>, la <i>logique</i>.</p> + +<p>Q<small>UADRIVIUM</small>. L'<i>arithmtique</i>, la <i>gomtrie</i>, l'<i>astronomie</i>, la +<i>musique</i>.</p> + +<p>Le <i>quadrivium</i> tait l'encyclopdie mathmatique, telle qu'un disciple +de Pythagore pouvait la concevoir; c'tait le corps de la science ou des +sciences par excellence, des seules qui dussent, jusqu' l'avnement des +temps modernes, mriter vraiment le nom de science. Mais il faut, pour +que la culture des sciences<a name="page_463" id="page_463"></a> soit vraiment fconde, un souffle +vivifiant, un gnie d'invention, un instinct qui tient de celui de +l'artiste et du pote. Voil ce que les Grecs avaient possd, ce que +les modernes ont retrouv, ce que la tradition romaine ne pouvait pas +infuser au moyen ge.</p> + +<p>Cicron l'a dit avec sa justesse habituelle: Les Grecs n'ont rien mis +au-dessus de la gomtrie, ce qui fait que la clbrit de leurs +mathmaticiens fut incomparable; nous avons au contraire born cet art +ce qu'il a d'utile, pour fournir des exemples de raisonnements et pour +prendre des mesures. Dans la Rome impriale, le nom de <i>mathmaticien</i> +ne dsignait plus gure que les adeptes d'une science obscure l'aide +de laquelle on faisait des prdictions et l'on tirait des horoscopes. Il +en rsulta que, nonobstant l'espce de renaissance pythagoricienne qui +avait prcd l'clipse totale des tudes, la tradition romaine, devenue +la tradition monastique ou clricale, ne permit pas aux mathmatiques de +prendre la place qu'elles y auraient vraisembablement prise si la +civilisation grecque s'tait communique l'Occident sans +intermdiaire. L'esprit humain manqua, au moyen ge, de cette discipline +plus ferme et pour ainsi dire plus virile, de cette scolastique non +moins subtile et pntrante, mais plus substantielle et plus sre, qui +aurait pu rprimer l'abus ou les carts d'une autre scolastique.</p> + +<p>Le moyen ge n'avana donc nullement la gomtrie, telle que les Grecs +l'avaient conue; peine en conserva-t-il les premiers lments; mais +par compensation il recueillit quelques inventions capitales, d'une +origine obscure, que l'Europe latine n'a connues nettement que par son +commerce avec les Arabes, savoir l'arithmtique de position, la +trigonomtrie, et une algbre fort diffrente de la ntre, quoique la +ntre en dt sortir. Des moines, des mdecins, des marchands, furent les +dpositaires ou les propagateurs de ces secrets, sortis d'un monde +mcrant, et rests trangers l'enseignement jusqu' une poque tout +fait moderne.</p> + +<p>En fait d'astronomie, le moyen ge avait dans l'<i>Almageste</i> ou dans la +grande composition de Ptolme ce qu'il affectionnait tant, un livre +canonique, un systme consacr par l'autorit<a name="page_464" id="page_464"></a> d'un ancien, d'un grand +lgislateur scientifique. L o le gros des hommes ne peut s'attacher ni + l'autorit dogmatique d'un corps sacerdotal, ni l'autorit des corps +savants, il faut bien qu'il tienne l'autorit d'un chef d'cole. Or le +moyen ge manquait d'acadmies, et l'glise avait la sagesse de ne +dfinir que dans une certaine mesure le dogme astronomique; il fallait +donc qu'on et l'autorit d'un ancien, et Ptolme tait pour les +chrtiens d'Occident, comme pour les Arabes et les Tatars convertis +l'Islam, l'Aristote de l'astronomie. Les perfectionnements de dtail +apports par ceux-ci la doctrine du matre ne touchaient pas au fond +du systme. D'ailleurs, la conception du <i>monde</i> et de la place de +l'homme dans le monde, telle qu'elle rsultait de l'enseignement des +astronomes alexandrins, si elle s'accordait assez mal avec les images et +les formules populaires de la prdication chrtienne, n'avait rien qui +ne se concilit trs bien avec une thologie savante. Le monde de +Ptolme ressemblait une machine, une horloge de cathdrale; et +l'ide de l'horloge, de son inaltrabilit et de sa justesse parfaite, +cadre merveille avec l'ide de l'unit et de la personnalit de +l'horloger, de sa toute-puissance et de sa sagesse infinie. L'alliance +intime, scelle entre le visible et l'invisible, entre Dieu et l'homme, +crasait moins la raison, quand la terre sur laquelle l'homme rgne +tait, mme pour le philosophe et le savant, le centre et le but de +l'architecture du monde.</p> + +<p>En dehors de l'encyclopdie mathmatique ou du <i>quadrivium</i> +pythagoricien, la forme scientifique, proprement parler, ne trouvait +quoi s'appliquer, pas plus chez les Occidentaux du moyen ge que chez +leurs anctres dans la science, les Grecs et les Arabes. Il ne faut pas +confondre la science et les connaissances. Un amas de faits recueillis +et d'observations enregistres n'est point encore une science, pas plus +qu'un attroupement d'hommes n'est une arme; et si le trsor des +connaissances s'accrot sans cesse avec le temps, il faut attendre +quelquefois pendant des sicles l'illumination d'une ide pour que la +science fasse rellement des progrs. En gographie, par exemple, les +Europens avaient acquis, aprs Marco Polo, et surtout par suite de +leurs communications avec un peuple aussi navigateur<a name="page_465" id="page_465"></a> et commerant que +les Arabes, une multitude de connaissances qui manquaient au plus savant +de Rome, d'Alexandrie et d'Athnes, de sorte que Ptolme devait leur +paratre bien plus arrir en gographie qu'en astronomie; mais de +toutes les parties de l'encyclopdie gographique embrassant l'ensemble +des connaissances sur la configuration, la structure, l'histoire du +globe terrestre et des forces qui s'y dploient en grand, il n'y avait +gure que la gographie mathmatique qui dt s'appeler une science, et, +depuis Ptolme, cette science n'avait pas boug.—De mme pour la +physique. Quelques acquisitions nouvelles n'y changrent pas, au moyen +ge, le cadre de la science tel que les Grecs l'avaient conu. On +pouvait trouver les verres de besicles ou mme mesurer les pouvoirs +rfringents des corps transparents, sans changer foncirement la science +de l'optique, sans qu'elle cesst d'tre, comme au temps de Ptolme et +jusqu'au <small>XVII</small><sup>e</sup> sicle, une application de la gomtrie plutt qu'une +branche de la physique comme nous l'entendons maintenant.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Traites la manire des anciens, la <i>grammaire</i>, la <i>rhtorique</i>, la +<i>logique</i>, ces trois branches du <i>trivium</i> des encyclopdistes de la +dcadence, ou ces trois assises du premier tage de l'difice didactique +du moyen ge, avaient d'ailleurs entre elles beaucoup de rapports. Le +rhteur traite du style et des figures de style ou de pense, ce qui +touche aux figures de mots, aux tropes et l'organisation du langage. +D'un autre ct, il traite son point de vue de la mthode, de la +division, de l'ordonnance du discours, des arguments, des preuves et des +rfutations, ce qui rentre tout fait dans la logique. Quant aux +rapports de la grammaire et de la logique, ils ne sont pas moins +vidents. La grammaire, qu'on veut raffiner en thorie et par voie +d'abstraction, plutt que par l'tude des origines et de la filiation +des idiomes, tourne la logique, comme le montrent ces procds +d'<i>analyse logique</i>, introduits de nos jours jusque dans nos plus +humbles coles. Les petits traits des <i>Catgories</i><a name="page_466" id="page_466"></a> ou des +<i>Prdicaments</i> servant d'introduction la logique d'Aristote, et d'o +toute la philosophie du moyen ge est sortie, rentrent dans le mme +ordre d'ides et peuvent aussi tre considrs comme un appendice de la +grammaire.</p> + +<p>Prcd d'une telle introduction et remani par les abrviateurs +alexandrins et latins de la dcadence, le trait de logique, l'<i>Organon</i> +d'Aristote, tait, lors des premiers essais de restauration des tudes +en Occident, tout ce que l'on connaissait de l'encyclopdie du +Stagirite. Il n'y a point l de mtaphysique, ni mme de philosophie. +Quand on se borne aux <i>Premiers Analytiques</i>, comme le faisaient +communment les logiciens du moyen ge, la logique d'Aristote, +c'est--dire une thorie du syllogisme fonde sur la classification des +catgories et sur la doctrine des dfinitions et des combinaisons, +ressemble beaucoup un chapitre d'algbre; elle a des caractres +scientifiques. Si cette logique purement formelle et formaliste ne +comporte pas les dveloppements et les progrs dont une science telle +que la gomtrie ou l'algbre est susceptible, elle figure au moins +comme un lot qui offre un abri sr aux esprits ballotts sur la mer +changeante des opinions philosophiques.</p> + +<p>Voil comment, dans notre Europe occidentale, la science a prcd la +mtaphysique et vis ds l'origine l'enfermer dans un cadre +scientifique. Les plus vives querelles des philosophes du moyen ge ont +port sur des questions de logique ou peuvent s'y rattacher. A mesure +que les traits de physique et de mtaphysique d'Aristote sont parvenus + la connaissance des chrtiens d'Occident et ont t dans les coles +l'objet de gloses, d'abrgs ou de commentaires, on y a pu appliquer les +procds d'argumentation technique et formaliste avec lesquels on tait +familiaris par la triture de la logique pripatticienne. Le tout s'est +appel la <i>scolastique</i>, mot bien choisi, puisque rien ne se prtait +mieux la dispute et aux exercices de l'cole. La scolastique est, si +l'on veut, l'abus des formes scientifiques dans un ordre de spculations +qui diffre de la science par des caractres essentiels; son rgne n'en +tmoigne pas moins de la tournure scientifique que, ds l'origine, tend + prendre le travail des esprits au sein de notre civilisation +europenne.<a name="page_467" id="page_467"></a></p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Mme aprs que la connaissance plus complte de l'encyclopdie +d'Aristote eut remis en honneur, dans les Universits, la division de la +philosophie en logique, morale, physique et mtaphysique, on continua de +parler des <i>sept</i> arts libraux, du <i>trivium</i> et du <i>quadrivium</i>. Le +tout composait la <i>Facult des arts</i>, qui servait d'introduction commune + d'autres <i>Facults</i>, d'autres tudes plus spcialement diriges vers +un but professionnel. On voulait tre ecclsiastique, arriver aux +bnfices et aux prlatures, ce qui exigeait que l'on st la thologie +et le droit canonique, c'est--dire le droit qu'appliquaient les +tribunaux ecclsiastiques et la chancellerie romaine. On voulait +conseiller le roi ou ses barons dans leurs plaids, et il s'agissait de +possder le droit <i>civil</i>, c'est- dire les compilations justiniennes +remises en honneur, rtablies dans leur autorit juridique, et dj +retravailles par une nouvelle lgion de glossateurs et d'interprtes, +ou le droit fodal, tel qu'il tait dict en latin par des princes +allemands que l'on regardait comme les successeurs des empereurs +romains,—car les codes barbares taient oublis, et quant au droit +coutumier rdig ou comment en langue vulgaire, il appartenait la +pratique et non l'enseignement des coles. Enfin on voulait tre +mdecin, et il fallait pouvoir argumenter en latin sur les thories que +s'taient faites les mdecins de l'antiquit et leurs commentateurs +arabes. De l les Facults de <i>thologie</i>, de <i>droit canonique et +civil</i>, de <i>mdecine</i>, pour les trois Facults rputes librales par +excellence, en ce qu'elles supposaient l'tude pralable des arts +libraux. L'ensemble composait le systme des <i>quatre Facults</i>. Ce +n'est que plus tard qu'on a remplac dans les coles du Nord la Facult +des arts par une Facult de philosophie, d'aprs la distinction que +saint Thomas avait tablie dans ses deux <i>Sommes</i> entre la philosophie +ou la science profane et la thologie ou la science sacre. Enfin c'est +de nos jours seulement qu'en France on a dmembr la Facult des arts en +Facult des <i>lettres</i> et en Facult<a name="page_468" id="page_468"></a> des <i>sciences</i>, ce qui est une +manire de revenir la vieille distinction du <i>trivium</i> et du +<i>quadrivium</i>.</p> + +<p>Bien des gens attribuent notre sicle le mrite ou le tort de donner +aux sciences le pas sur les lettres: ce mrite ou ce tort remonte +effectivement jusqu'au rgime scolastique du moyen ge, puisqu'il est +clair que les arts du <i>quadrivium</i> sont des sciences, que ceux du +<i>trivium</i> peuvent tre tudis thoriquement ou scientifiquement, et que +l'enseignement du <i>trivium</i> dans le latin didactique, barbare, +universellement usit dans les collges d'artiens, n'avait rien qui se +prtt une culture potique et littraire. Les musulmans d'Espagne +taient la fois plus savants et plus lettrs: plus savants, en ce +qu'ils perfectionnaient la science laisse par les anciens, plus +lettrs, en ce que chez eux les doctes et les beaux esprits n'avaient +pas quitt, pour une littrature artificielle, la langue et la +littrature nationales.</p> + +<p>Comme la plupart des clercs du moyen ge taient des gens d'glise, il +tait tout simple qu'ils appliquassent l'enseignement des choses +religieuses le code de procdure logique d au lgislateur des coles. +De l les <i>sommes thologiques</i> substitues aux apologies, aux +commentaires des textes sacrs, et l'loquence parfois dclamatoire +des premiers sicles chrtiens. L'glise, reprsente par les papes et +par les conciles, a bien hsit quelque temps avant d'admettre dans ses +coles la discipline pripatticienne. Il devait lui sembler dur de +subir ce point l'autorit d'un philosophe paen, ou plutt d'un pur +naturaliste, tranger toute foi religieuse, comment par des +sectateurs du prophte arabe. Mais depuis que les grands travaux des +thologiens du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle eurent donn la scolastique chrtienne +sa forme dfinitive, l'glise ne l'a pas abandonne; elle n'a fait que +l'abrger pour la mettre la porte de la faiblesse des gnrations +nouvelles.</p> + +<p>Ce qui vient d'tre dit de l'enseignement de la thologie peut +s'appliquer l'enseignement du droit ecclsiastique ou pontifical, tant +l'alliance tait troite entre les thologiens et les canonistes. Il y +avait au contraire lutte ouverte entre les professeurs en droit civil +(les <i>romanistes</i>, comme on dirait aujourd'hui), tous<a name="page_469" id="page_469"></a> gibelins ou +gallicans d'inclination, partisans de la puissance civile, dfenseurs de +l'tat ou du prince, et les thologiens et les canonistes, tous dvous + la puissance ecclsiastique.</p> + +<p>La mdecine se rapproche davantage des conditions d'ubiquit et de +permanence qui appartiennent la science proprement dite. Mais, d'un +autre ct, elle ne se prte gure la scheresse du formalisme +scholastique; et par les besoins mmes de leur profession, les mdecins +du moyen ge taient spcialement appels commencer le travail +d'instauration des sciences physiques et naturelles. Si donc au moyen +ge, comme dans l'antiquit grecque, la physique spculative tait +regarde comme une branche de la philosophie, les applications passaient +pour tre du domaine de la pratique mdicale. D'o vient qu'en anglais +le mdecin s'appelle encore un <i>physicien</i> et le pharmacien un +<i>chimiste</i>, tandis que la physique et la chimie spculatives sont +rputes des branches de la <i>philosophie naturelle</i>.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">M. Cournot</span>, <i>Considrations sur la marche<br /> +des ides</i>, Paris, Hachette, 1872, t. I,<br /> +in-8. <i>Passim.</i><br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="VII-13" id="VII-13"></a>VII.—LA PHILOSOPHIE DU MOYEN GE.<br /><br /> +<small>L'AUGUSTINISME.</small></h3> + +<p>Saint Augustin nous offre un merveilleux exemple de la fascination +exerce sur l'esprit chrtien par une mtaphysique absolument trangre + son inspiration propre et ses mobiles. Augustin tait chrtien, nul +n'en peut douter; coupable pardonn, il a voulu tmoigner sa +reconnaissance l'auteur de son salut; il aimait Dieu. Mais comment +aimer le Dieu dont il a<a name="page_470" id="page_470"></a> trac l'image? Ce Dieu cre dans le but de +manifester ses propres perfections. Il est juste et charitable, mais sa +justice et sa charit ne sauraient se dployer dans le mme objet. Pour +mettre au jour la justice divine, il faut qu'il y ait des damns; +l'ternit du mal moral et de la punition du mal forme une condition +indispensable de la perfection du monde. Sans enfer, le monde ne serait +pas digne de Dieu. Pour donner occasion sa misricorde, il faut que +parmi les pcheurs, justes objets des vengeances divines, quoiqu'ils +soient ncessairement pcheurs, puisque sans cela l'œuvre de Dieu +serait manque, il faut, dis-je, que parmi les pcheurs, tous galement +dignes d'un malheur ternel, il fasse grce arbitrairement +quelques-uns et les comble de flicits, sans qu'il y ait en eux aucune +raison pour les distinguer des autres. Tout en magnifiant l'orthodoxie +de saint Augustin, l'glise romaine a recul devant ces doctrines; mais +les rformateurs et les jansnistes y ont abond.... Comment accorder +une thologie pareille avec le mot de saint Jean: <i>Dieu est amour</i>? +Comment ne pas voir dans cette ide de la ncessit du mal un reste du +manichisme auquel saint Augustin s'tait rattach dans sa jeunesse? +Comment ne pas reconnatre les influences no-platoniciennes dans la +conception mtaphysique dont cette thologie est un corollaire: l'ide +que le monde tant l'image de l'tre parfait dans l'imperfection +essentielle tout ce qui n'est pas cet tre lui-mme, il trouve sa +perfection raliser tous les degrs possibles de perfection relative +et par consquent d'imperfection? Le mal moral nous est prsent comme +un de ces degrs, un effet, une forme du non-tre; mais ce caractre +privatif, cette irralit du mal moral, par laquelle Augustin essaie de +pallier les normits de sa doctrine, n'est-elle pas tout ce qu'on peut +imaginer de plus contraire au sentiment chrtien? Quoi, Jsus serait +mort sur la croix pour nous dlivrer de quelque chose qui n'est rien!... +Comment har ce qui n'est pas? Le monde qu'Augustin conoit comme +rpondant aux perfections divines est une abstraction de l'intelligence +d'une valeur mtaphysique assez douteuse, videmment inspire par un +intrt logique, esthtique, et compltement trangre l'ordre moral +o le christianisme est enracin.<a name="page_471" id="page_471"></a></p> + +<p>PLATONICIENS.</p> + +<p>L'cole dont les thories spcieuses avaient bloui le grand vque de +Libye, le platonisme interprt par Alexandrie, rgne sans partage sur +les quelques penseurs dont s'illuminent de loin en loin les temps +barbares. La pense platonicienne inspire encore les philosophes des +premiers sicles du moyen ge, priode longtemps mconnue, o le progrs +des tudes historiques constate avec quelque surprise une activit +intellectuelle nergique et varie. C'est alors qu'Anselme posa le +problme de la scolastique: J'estime que, aprs avoir t confirms +dans la foi, nous serions coupables de ne pas chercher comprendre ce +que nous avons cru. En vain Ablard objecta qu'il faudrait d'abord +prouver la vrit des doctrines proposes la crance; le besoin d'une +telle apologie tait peu senti dans un sicle o la foi paraissait +universelle, et la tentative de l'tablir aurait eu peu de porte tandis +que les objections n'avaient pas la libert de se produire. Anselme +joignit l'exemple au prcepte dans ses dmonstrations de l'existence de +Dieu et dans sa thorie du salut par Jsus-Christ. Plus profondment +qu'Augustin lui-mme, il a fait entrer dans la conception gnrale du +christianisme des lments antipathiques ce qui en constitue +l'inspiration fondamentale, si du moins nous ne nous abusons pas en +pensant que le christianisme a pour objet l'accomplissement de la +destine humaine par la ralisation du bien moral. Suivant une doctrine +o des millions d'mes ont trouv la consolation et qui a profondment +scandalis des millions d'mes, la justice divine exige des peines +infinies pour une faute quelconque de ses fragiles cratures. La faute +est une dette, la peine un prix, un rglement que notre crancier +rclame; mais, pourvu que le montant lui soit vers, que le <i>quantum</i> de +douleur ait t subi, Dieu est pay, n'importe qui l'a soufferte. C'est +pourquoi, dans sa charit, le Fils est venu souffrir notre place. Pour +le coup, ce n'est pas Platon qu'il faut faire remonter cette +conception de la justice, qui a si profondment troubl la conscience +des peuples modernes, c'est aux lois des peuples barbares, en vigueur du +temps d'Anselme, o la notion de la peine et celle de<a name="page_472" id="page_472"></a> la dette civile +taient confondues, tous les dlits se rachetant par le payement d'une +somme d'argent dtermine. Jsus a pay notre composition.</p> + +<p>Cette poque vit fleurir l'cole mystique de saint Victor de Paris, dont +la psychologie subtile compte et dcrit les degrs que parcourt l'me +fidle dans son ascension vers l'amour infini: christianisme tout +intrieur, o le sacerdoce et les sacrements matriels tiennent peu de +place, et dont la mthode repose sur ce principe que la fidlit du +cœur et de la conduite la vrit dj connue est indispensable au +progrs dans la vrit. Ces doctrines de vie intrieure se sont mles +l'enseignement catholique; elles l'ont fait durer, en lui donnant des +prises sur la conscience; mais, au fond, elles contredisent les vraies +tendances de la religion sacerdotale, qui fait du salut une exemption de +peines, une assurance de bonheur futur indpendante des dispositions +morales du fidle et qui permet celui-ci de se dcharger sur le prtre +de toute inquitude sur son sort venir, moyennant une obissance plus +ou moins strictement exige, suivant les circonstances des temps et des +lieux. Cette grande ligne du catholicisme fut dfinitivement arrte par +Pierre le Lombard, qui prit une part importante l'achvement du dogme, +en compltant la liste des sacrements. Dans son <i>Livre des Sentences</i>, +les questions thologiques se disposent dans un ordre mthodique, avec +l'opinion des principaux docteurs sur chacune d'elles, et les +conclusions de l'auteur. Nul n'ignore que ce texte capital fut cent et +cent fois comment dans l'cole, dont l'enseignement s'est en quelque +sorte constitu sous cette forme. Quelques-uns des plus grands monuments +du moyen ge sont des commentaires du Lombard. Contrairement aux +aspirations d'une spiritualit dangereuse, Pierre tablit fortement la +valeur et la ncessit des rites matriels, des sacrements, tablis de +Dieu lui-mme, pour condescendre notre nature et remplir notre vie, +sans la dtourner de son suprme objet. A l'importance des sacrements se +mesurent le rle et la dignit du prtre, qui a seul qualit pour les +administrer. La thologie du savant prlat allait tout entire +l'exaltation du sacerdoce. Telle est l'explication naturelle de son +incomparable succs.<a name="page_473" id="page_473"></a></p> + +<p>Saint Anselme posa le problme la solution duquel la pense du moyen +ge devait se consumer; le Lombard arrta la forme de cette +investigation....</p> + +<h4>ARISTOTE ET LE THOMISME.</h4> + +<p>Lorsque les versions latines d'Aristote et des Arabes, ses +commentateurs, commencrent se rpandre, on ne saurait douter que +l'abondance des renseignements, vrais ou faux, qu'elles apportaient sur +les choses de la nature, n'ait t l'une des causes principales du vif +empressement qui les accueillit. Aussi voyons-nous le grand Albert, +fondateur de la scolastique pripatticienne, reprendre l'tude des +sciences naturelles, avec plus de zle, il est vrai, que de mthode. Nos +campagnes ont conserv la mmoire de son prodigieux savoir. Cependant, +ds l'origine, les disciples chrtiens du pripattisme y cherchrent et +crurent y trouver de nouveaux moyens de remplir le programme un peu +compromis d'Anselme: comprendre, systmatiser, dmontrer l'objet de la +foi....</p> + +<p>...David de Dinant, l'une des premires victimes de l'unit romaine, en +appelait beaucoup Aristote. C'est l'influence d'Aristote que ses +juges attriburent l'origine d'un panthisme qu'il aurait pu tirer plus +directement d'ailleurs. Traduites en latin ds le commencement du +<small>XII</small><sup>e</sup> sicle, par les soins d'un archevque de Tolde, les œuvres +d'Aristote et celles de ses commentateurs sarrasins n'en furent pas +moins accueillies avec avidit dans la Facult des Arts de Paris. +Aristote interprt par Averros y devint pour un grand nombre de +docteurs l'autorit suprme, irrfragable, le <i>Philosophe</i>, identique +la raison mme. Les premiers pripatticiens franais constatrent +hardiment le dsaccord entre le dogme et la pense du philosophe, ne +craignant pas d'ajouter que la doctrine de l'glise fourmille d'erreurs. +Cette attitude eut pour effet naturel l'interdiction de lire la physique +et la mtaphysique du savant Macdonien. Non moins naturellement +l'interdiction ne fut pas respecte; les meilleurs mmes cdaient la +curiosit, et, parmi les conseillers<a name="page_474" id="page_474"></a> les plus autoriss du Saint-Sige, +Aristote trouva bientt des dfenseurs. Aussi la prohibition primitive +reut-elle, en 1231 dj, une forme moins absolue; Grgoire IX maintint +alors et renouvela la dfense d'tudier les textes suspects jusqu' ce +qu'ils eussent t corrigs et expurgs. Cette opration singulirement +dlicate ne s'excuta jamais d'une manire officielle. Mais sous +l'empire de ces ordonnances, qui rigoureusement ne s'appliquaient qu'au +diocse de Paris, des dominicains fort attachs au Saint-Sige et +possdant son entire confiance, Cologne Albert de Bollstaedt, Rome +son disciple Thomas d'Aquin, continurent commenter assidment les +textes interdits, qu'ils s'efforaient d'interprter dans un sens +orthodoxe partout o la chose tait praticable, sans hsiter les +combattre et les condamner sur les points o le dsaccord ne pouvait +pas tre dguis. Leurs ouvrages, particulirement ceux de saint Thomas, +qui ont acquis dans l'glise une autorit souveraine, officiellement +consacre aujourd'hui, peuvent donc tre considrs comme l'quivalent +de la correction promise....</p> + +<p>Saint Thomas, contest, combattu, rfut peut-tre jadis par des gnies +gaux, sinon suprieurs au sien, n'en reste pas moins aujourd'hui le +reprsentant de toute l'cole. Rappelons en peu de mots les points +principaux de sa philosophie.</p> + +<p>Et d'abord, dans la manire dont il conoit le but de la vie, Thomas est +franchement grec, disciple d'Aristote et de Platon. Saint Paul crit: +Quand je connatrais tous les mystres de la science de toutes choses, +si je n'ai pas la charit, je ne suis rien. Saint Jean nous enseigne +que Dieu est amour, et Jsus dit ses disciples: Soyez mes +imitateurs. La tendance du christianisme est toute pratique; son idal +est la perfection de sa volont; il n'y a pour lui rien au del. Pour +saint Thomas, il y a quelque chose au del. Ne se rsumant pas sur Dieu, +il ne dit pas que Dieu s'absorbe dans la science de lui-mme; il ne le +croit probablement pas, mais la logique l'obligerait l'avouer, car sa +notion du souverain bien est purement intellectuelle: c'est la +connaissance de Dieu, l'intuition parfaite de Dieu, que la thologie +dsigne sous le nom de vision batifique: <i>Naturaliter inest omnibus +hominibus desiderium cognoscere causas;<a name="page_475" id="page_475"></a> prima autem causa Deus est. Est +igitur ultimus finis hominis cognoscere Deum.</i></p> + +<p>...Tout en dissertant loisir sur les attributs divins, Thomas sait +bien que nous ne pouvons pas connatre Dieu d'une manire adquate, et +cependant il nous faut ordonner l'ensemble de nos penses et de nos +croyances sur cette ide que nous n'avons pas. De propos dlibr, +Thomas lui cherche un succdan dans un anthropomorphisme qui a rendu sa +philosophie accessible au vulgaire, et par l doit avoir contribu, pour +une grande part, sa merveilleuse fortune. Nous ne connaissons Dieu que +dans ses œuvres; ds lors, c'est de la plus parfaite de ses œuvres +qu'il faut nous aider pour nous faire une ide de ses perfections; il +nous faut donc concevoir Dieu d'aprs l'analogie de l'esprit humain.</p> + +<p>Cette conclusion place la thologie de saint Thomas dans la dpendance +de sa psychologie, laquelle, au jugement des pangyristes les plus +jaloux d'tablir l'indpendance philosophique de ce docteur, est +foncirement pripatticienne. Quels que soient les soins apports +corriger les conclusions d'Aristote inconciliables avec la doctrine de +l'glise, la racine de ce systme thologique plonge ainsi dans +l'hellnisme paen....</p> + +<p>Le Docteur Anglique tait sans doute un chrtien; il tait pieux, de +cette pit du moyen ge faite d'asctisme et de contemplation, qui est +bien malgr tout une forme du christianisme, puisque c'est une forme de +l'amour. Rien ne ressemble moins la vie de Jsus-Christ, telle que les +plus anciens documents nous la reprsentent, que celle de son disciple +dans l'<i>Imitation</i>. Ce livre nourrira nanmoins l'activit pratique des +chrtiens les plus gnreux, parce qu'il est tout pntr d'un amour +sincre, auquel, malheureusement, il ne sait assigner qu'un strile +emploi. Thomas touche l'<i>Imitation</i> par quelques cts de sa +thologie, mais l'esprit gnral en est diffrent: l'amour n'est pas le +but ses yeux; l'amour n'exprime pas la nature divine. Tout pour lui +revient l'intelligence. La pense de la pense a fascin son me. Le +dernier mot de sa thologie est dict par le paganisme....</p> + +<p>L'Ange de l'cole a triomph par la puissance du pripattisme,<a name="page_476" id="page_476"></a> cette +religion des clercs dvots et des clercs incrdules au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle. +Il a t servi par la spcieuse clart de son anthropomorphisme, par +l'art de son exposition, et par la superficialit de ses analyses. Il a +t servi par ses contradictions mmes qui permettent aux opinions +divergentes d'allguer en leur faveur quelques passages de ses crits. +Sa manire cauteleuse devait mieux plaire la cour de Rome qu'une +philosophie trop libre, trop forte et trop personnelle. D'ailleurs il +avait prt l'appui de sa plume aux aspirations du Saint-Sige vers la +suprmatie absolue, en s'appuyant de bonne foi sur des textes dont Rome +elle-mme ne dfend plus l'authenticit. Mais le but est atteint, +l'autorit du saint reste acquise, et Rome a montr sa reconnaissance. +La doctrine thomiste favorisait par ses conclusions pratiques la +tendance du pouvoir spirituel, qui s'appuyait ds cette poque sur les +ordres religieux, comme elle l'a fait constamment depuis. Le <i>Livre des +Sentences</i> avait acquis l'autorit presque officielle d'un texte +classique parce qu'il grandissait le prtre. La morale de saint Thomas, +hritier de cette autorit, glorifie le moine: les vertus thologales +telles qu'il les conoit, la vie contemplative, image de la batitude +ternelle et qui seule peut vraiment nous en rapprocher, ne sauraient se +pratiquer que dans le clotre. Cette observation de Ritter est +importante. Peut-tre faudrait-il la gnraliser [et dire]: +L'intellectualisme est conforme l'esprit permanent d'une hirarchie +qui cherche justifier sa domination en prsentant l'unit et la puret +de la doctrine, qu'elle prtend garantir, comme l'intrt religieux par +excellence, auquel tout doit tre sacrifi....</p> + +<p>La suprme autorit de l'glise ayant recommand l'tude et la +profession du thomisme comme un remde aux maux dont ce grand corps est +afflig, il convenait d'apprcier avant tout cette doctrine dans ses +rapports avec l'esprit du christianisme. Quant ceux qu'elle pourrait +soutenir avec la science moderne, il sera permis d'tre bref. Il n'y a +pas d'entente possible entre la science et une cole qui invoque la +chose juge et pense trancher une question quelconque par un appel +l'autorit.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">Ch. Secrtan</span>, <i>La restauration du thomisme</i>, dans la<br /> +<i>Revue philosophique</i>, XVIII (1884). <i>Passim.</i><br /> +</p> + +<p><a name="page_477" id="page_477"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="VIII-13" id="VIII-13"></a>VIII—LES ANCIENNES RECETTES D'ORFVRES ET LES ORIGINES DE L'ALCHIMIE.</h3> + +<p>Le trait relatif aux mtaux prcieux qui se trouve dans le Recueil +intitul <i>Mapp clavicula</i> (on en conserve Schlestadt un manuscrit du +<small>X</small><sup>e</sup> sicle) offre un grand intrt, parce qu'il prsente de frappantes +analogies avec le papyrus gyptien de Leyde, trouv Thbes, ainsi +qu'avec divers opuscules antiques, tels que la Chimie dite de Mose. +Plusieurs des recettes de la <i>Mapp clavicula</i> sont non seulement +imites, mais traduites littralement de celles du papyrus et de celles +de la collection des alchimistes grecs: identit qui prouve sans +rplique la conservation continue des pratiques alchimiques, y compris +celle de la transmutation, depuis l'gypte jusque chez les artisans de +l'Occident latin. Les thories proprement dites n'ont reparu en Occident +que vers la fin du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, aprs avoir pass par les Syriens et +par les Arabes. Mais la connaissance des procds eux-mmes n'avait +jamais t perdue. Ce fait capital rsulte surtout de l'tude des +alliages destins imiter et falsifier l'or, recettes d'ordre +alchimique, car on y trouve aussi la prtention de le fabriquer. Les +titres sont cet gard caractristiques: pour augmenter l'or; pour +faire de l'or; pour fabriquer l'or; pour colorer (le cuivre) en or; +faire de l'or l'preuve; rendre l'or plus pesant; doublement de l'or. +Ces recettes sont remplies de mots grecs qui en trahissent l'origine.</p> + +<p>Dans la plupart, il s'agit simplement de fabriquer de l'or bas titre, +par exemple en prparant un alliage d'or et d'argent, teint au moyen de +cuivre. Mais l'orfvre cherchait le faire passer pour de l'or pur. +Cette fraude est d'ailleurs frquente, mme de notre temps, dans les +pays o la surveillance est imparfaite. Notre or dit au 4<sup>e</sup> titre +prte surtout des fraudes dangereuses, non seulement cause de la +dose considrable de cuivre qu'il renferme, mais parce que chaque gramme +de ce<a name="page_478" id="page_478"></a> cuivre occupe un volume plus que double de celui de l'or qu'il +remplace. Les bijoux d'or ce titre fournissent donc double profit au +fraudeur, parce que l'objet est plus pauvre en or et parce que pour un +mme poids il occupe un volume bien plus considrable: ce sont l les +profits de l'orfvre.</p> + +<p>Ces fabrications d'alliages compliqus, qu'on faisait passer pour de +l'or pur, taient rendues plus faciles par l'intermdiaire du mercure et +des sulfures d'arsenic, lesquels se trouvent continuellement indiqus +dans les recettes des alchimistes grecs, aussi bien que dans la Cl de +la peinture.</p> + +<p>Il a exist ainsi toute une chimie spciale, abandonne aujourd'hui, +mais qui jouait un grand rle dans les pratiques et dans les prtentions +des alchimistes. De notre temps mme, un inventeur a pris un brevet pour +un alliage de cuivre et d'antimoine, renfermant six centimes du dernier +mtal, et qui offre la plupart des proprits apparentes de l'or et se +travaille peu prs de la mme manire. L'or alchimique appartenait +une famille d'alliages analogues. Ceux qui le fabriquaient s'imaginaient +d'ailleurs que certains agents jouaient le rle de ferments, pour +multiplier l'or et l'argent. Avant de tromper les autres, ils se +faisaient illusion eux-mmes. Or, ces ides, cette illusion, se +rencontrent galement chez les Grecs et dans la Cl de la peinture.</p> + +<p>Parfois l'artisan se bornait l'emploi d'une cmentation, ou action +superficielle, qui teignait en or la surface de l'argent, ou en argent +la surface du cuivre, sans modifier ces mtaux dans leur paisseur. +C'est ce que les orfvres appellent encore de notre temps donner la +couleur. Ils se bornaient mme appliquer la surface du mtal un +vernis couleur d'or, prpar avec la bile des animaux, ou bien avec +certaines rsines, comme on le fait aussi de nos jours.</p> + +<p>De ces colorations, le praticien, guid par une analogie mystique, a +pass l'ide de la transmutation; chez le pseudo-Dmocrite, aussi bien +que dans la Cl de la peinture....</p> + +<p>La concidence des textes prouve donc qu'il existait des cahiers de +recettes secrtes d'orfvrerie, transmis de main en main par les gens du +mtier, depuis l'gypte jusqu' l'Occident latin, lesquels<a name="page_479" id="page_479"></a> ont subsist +pendant le moyen ge, et dont la Cl de la peinture nous a transmis un +exemplaire....</p> + +<p>L'ensemble de ces faits mrite d'attirer notre attention, au point de +vue de la suite et de la renaissance des traditions scientifiques. En +effet, c'est par la pratique que les sciences dbutent; il s'agit +d'abord de satisfaire aux ncessits de la vie et aux besoins +artistiques, qui s'veillent de si bonne heure dans les races +civilisables. Mais cette pratique mme suscite aussitt des ides plus +gnrales, lesquelles ont apparu d'abord dans l'humanit sous la forme +mystique. Chez les gyptiens et les Babyloniens, les mmes personnages +taient la fois prtres et savants. Aussi les premires industries +chimiques ont-elles t exerces d'abord autour des temples; <i>le Livre +du Sanctuaire</i>, <i>le Livre d'Herms</i>, <i>le Livre de Chyms</i>, toutes +dnominations synonymes, chez les alchimistes grco-gyptiens, +reprsentent les premiers manuels de ces industries. Ce sont les Grecs, +comme dans toutes les autres branches scientifiques, qui ont donn ces +traits une rdaction dgage des vieilles formes hiratiques, et qui +ont essay d'en tirer une thorie rationnelle, capable son tour, par +une action rciproque, de devancer la pratique et de lui servir de +guide. Le nom de Dmocrite, tort ou raison, est rest attach ces +premiers essais; ceux de Platon et d'Aristote ont aussi prsid aux +tentatives de conceptions rationnelles. Mais la science chimique des +Grco-gyptiens ne s'est jamais dbarrasse, ni des erreurs relatives +la transmutation,—erreurs entretenues par la thorie de la matire +premire,—ni des formules religieuses et magiques, lies autrefois en +Orient toute opration industrielle.</p> + +<p>Cependant, la culture scientifique proprement dite ayant pri en +Occident avec la civilisation romaine, les besoins de la vie ont +maintenu la pratique imprissable des ateliers avec les progrs acquis +au temps des Grecs: et les arts chimiques ont subsist; tandis que les +thories, trop subtiles ou trop fortes pour les esprits d'alors, +tendaient disparatre, ou plutt faire retour aux anciennes +superstitions. Dans la Cl de la peinture, comme dans les papyrus +gyptiens et dans les textes de Zozime, il est fait mention des prires +que l'on doit rciter au moment<a name="page_480" id="page_480"></a> des oprations, et c'est par l que +l'alchimie est reste intimement lie avec la magie, au moyen ge, aussi +bien que dans l'antiquit.</p> + +<p>Mais quand la civilisation a commenc reparatre pendant le moyen ge +latin, vers le <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, au sein d'une organisation nouvelle, nos +races se sont reprises de nouveau au got des ides gnrales, et +celles-ci, dans l'ordre de la chimie, ont t ramenes par les +pratiques, ou plutt elles ont trouv leur appui dans les problmes +permanents soulevs par celles-ci. C'est ainsi que les thories +alchimiques se sont rveilles soudain, avec une vigueur et un +dveloppement nouveaux, et leur volution progressive, en mme temps +qu'elle perfectionnait sans cesse l'industrie, a limin peu peu les +chimres et les superstitions d'autrefois. Voil comment a t +constitue en dernier lieu notre chimie moderne, science rationnelle +tablie sur les fondements purement exprimentaux. Ainsi, la science est +ne ses dbuts des pratiques industrielles; elle a concouru leur +dveloppement pendant le rgne de la civilisation antique: quand la +science a sombr avec la civilisation, la pratique a subsist et elle +fournit la science un terrain solide, sur lequel celle-ci a pu se +dvelopper de nouveau, quand les temps et les esprits sont redevenus +favorables. La connexion historique de la science et de la pratique, +dans l'histoire des civilisations, est ainsi manifeste: il y a l une +loi gnrale du dveloppement de l'esprit humain.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">M. Berthelot</span>, dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>,<br /> +1<sup>er</sup> septembre 1892.<br /> +</p> + +<p><a name="page_481" id="page_481"></a></p> + +<hr /> + +<h2><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV<br /><br /> +<small><span class="sans">CIVILISATION CHRTIENNE ET FODALE</span></small><br /> +<small>(<i>Suite.</i>)</small></h2> + +<p class="hang">P<small>ROGRAMME</small>.—<i>La littrature: trouvres, troubadours. Villehardouin, +Joinville.</i></p> + +<p class="hang"><i>Les arts. Un chteau, une glise romane, une glise gothique. +[Mœurs. Civilisation.]</i></p> + +<hr /> + +<h4>BIBLIOGRAPHIE.</h4> + +<p>L'<i>Histoire gnrale de la littrature du moyen ge en Occident</i>, +par A. Ebert (trad. de l'all., Paris, 1883-1889, 3 vol. in-8), +s'arrte au commencement du <small>XI</small><sup>e</sup> sicle. Il faut recourir, pour +la suite, des ouvrages spciaux.—Pour l'<b>histoire de la +littrature en latin</b>, voir un bref inventaire, le seul qui existe, +par A. Grber, dans le t. II du <i>Grundriss der romanischen +Philologie</i>, Strassburg, 1893-1894, in-8. Cf. ci-dessus, p. 155, +l. 23.—Le <i>Grundriss der germanischen Philologie</i>, publ. sous la +direction de H. Paul (Strassburg, 1891-1893, 2 vol. in-8) contient +un bref expos de l'<b>histoire des littratures germaniques</b> +(gothique, nordique, allemande, anglaise, etc.).—Le <i>Grundriss der +romanischen Philologie</i>, publ. sous la direction de A. Grber, en +cours de publication, contiendra un expos analogue de l'<b>histoire +des littratures romanes</b> (franaise, provenale, catalane, +espagnole, portugaise, etc.).—La meilleure <b>histoire de la +littrature franaise</b> au moyen ge est prsentement<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a> celle de M. +G. Paris: <i>La littrature franaise au moyen ge</i>, Paris, 1890, +in-16, 2<sup>e</sup> d., qui donne une bibliographie complte<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.—Pour +l'histoire de la<a name="page_482" id="page_482"></a> littrature <b>anglaise</b>: J.-J. Jusserand, <i>Histoire +littraire du peuple anglais, des origines la Renaissance</i>, +Paris, 1895, in-8.—Pour l'histoire de la littrature <b>allemande</b>: +W. Scherer, <i>Geschichte der deutschen Litteratur</i>, Berlin, 1891, +in-8, 6<sup>e</sup> d.; A. Bossert, <i>La littrature allemande au moyen +ge</i>, Paris, 1894, in-16, 3<sup>e</sup> d.—Pour l'histoire de la +littrature <b>italienne</b>: A. Gaspary, <i>Geschichte der italianischen +Litteratur</i>, Berlin, 1885-1888, 2 vol. in-8; A. d'Ancona et O. +Bacci, <i>Manuale della letteratura Italiana</i>, I, 1, Firenze, 1892, +in-12.—Pour l'histoire de la littrature <b>en grec</b>, voir plus haut, +ch. <small>III</small><a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>.</p> + +<p>L'<b>histoire de l'criture</b> se rattache, si l'on veut, celle de la +littrature. Voir: M. Prou, <i>Manuel lmentaire de palographie +latine et franaise</i>, Paris, 1892, 2<sup>e</sup> d.;—W. Wattenbach, <i>Das +Schriftwesen im Mittelalter</i>, Leipzig, 1875, in-8;—C. Paoli, +<i>Programma scolastico di paleografia latina</i>, Firenze, 1888-1894, 2 +vol. in-8.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Dans les <i>Grundriss</i> de A. Grber et de H. Paul, il est trait +sommairement de l'<b>histoire de l'art</b> au moyen ge. Mais on lira +volontiers des livres plus dvelopps.</p> + +<p>Il existe de grands ouvrages originaux, somptueusement illustrs, +sur l'histoire de l'art au moyen ge, dont on ne saurait +recommander la lecture aux commenants, mais qu'il faut connatre, +pour les consulter au besoin. Citons, entre autres: E. +Viollet-le-Duc, <i>Dictionnaire raisonn de l'architecture franaise +du <small>XI</small><sup>e</sup> au <small>XVI</small><sup>e</sup> sicle</i>, Paris, 1854-1870, 10 vol. in-8;—le +mme, <i>Dictionnaire raisonn du mobilier franais de l'poque +carlovingienne la Renaissance</i>, Paris, 1865-1875, 6 vol. in-8 +(meubles, ustensiles, orfvrerie, instruments de musique, jeux, +outils, vtements, armes de guerre, etc.):—J. Labarte, <i>Histoire +des arts industriels au moyen ge</i>, Paris, 1881, 3 vol. in-4 2<sup>e</sup> +d.;—E. Glis-Didot et H. Laffille, <i>La peinture dcorative en +France du <small>XI</small><sup>e</sup> au <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle</i>, Paris, s. d., in-fol.;—F. de +Lasteyrie, <i>Histoire de la peinture sur verre d'aprs les monuments +en France</i>, Paris, 1860, 2 vol. in-fol.;—H. Rvoil, +<i>L'architecture romane dans le midi de la France</i>, Paris, 1873, 3 +vol. in-fol.;—V. Ruprich-Robert, <i>L'architecture normande aux +<small>XI</small><sup>e</sup> et <small>XII</small><sup>e</sup> sicles, en Normandie et en Angleterre</i>, Paris, +s. d., 2 vol. in-fol.;—A. de Baudot, <i>La sculpture franaise au +moyen ge...</i>, Paris, 1878-1884, in-fol.;—G. Dehio et G. v. +Bezold, <i>Die kirchliche Baukunst des Abendlandes</i>, Stuttgart, I,<a name="page_483" id="page_483"></a> +1889-1892, in-8;—<i>Catalogue de la collection Spitzer</i>, Paris, +1890-1894, 6 vol. in-fol.—De moindre dimension, mais encore trs +importantes, sont les monographies de T. Hudson Turner (<i>Some +account of domestic architecture in England from the Conquest to +the end of the XII<sup>th</sup> century</i>, London, 1877, in-8);—de R. +Cattanec (<i>L'architettura in Italia dal secolo vi al mille circa</i>, +Venezia, 1888, in-8; tr. fr., Venise, 1890, in-8);—de C. Enlart +(<i>Origines franaises de l'architecture gothique en Italie</i>, Paris, +1894, in-8);—de W. Vge, <i>Die Anfnge des monumentalen Stiles im +Mittelalter</i>, Strassburg, 1894, in-8;—etc.—Principales +monographies sur l'<b>architecture militaire</b>: P. Salvisberg, <i>Die +deutsche Kriegs-Architektur von der Urzeit bis auf die +Renaissance</i>, Stuttgart, 1887, in-8;—G. T. Clark, <i>Medival +military architecture in England</i>, London, 1884, 2 vol. in-8. Cf. +ci-dessus, p. 276.</p> + +<p>Sur la survivance des traditions de l'art antique pendant le moyen +ge: E. Mntz, <i>La tradition antique au moyen ge</i> (d'aprs le +livre de A. Springer), dans le <i>Journal des Savants</i>, 1887 et 1888.</p> + +<p>Nous recommandons surtout la lecture des bons livres de haute +vulgarisation, qui n'offrent pas, en gnral, comme quelques-uns +des ouvrages originaux qui prcdent, le danger d'tre +systmatiques. Il y en a d'excellents. Sans parler des Manuels +gnraux d'histoire de l'art (Ch. Bayet, <i>Manuel d'histoire de +l'art</i>, Paris, 1886, in-8;—W. Lbke, <i>Grundriss der +Kunstgeschichte</i>, Stuttgart, 1892, in-8, 11<sup>e</sup> d.; tr. fr. +d'aprs la 9<sup>e</sup> d., Paris, 1886-1887, in-8;—R. Rosires, +<i>L'volution de l'architecture en France</i>, Paris, 1894, in-12), o +l'histoire de l'art du moyen ge a sa place, consulter: H. Otto, +<i>Handbuch der kirchlichen Kunst-Archologie des deutschen +Mittelalters</i>, Leipzig, 1883-1884, 5<sup>e</sup> d.;—Ch. H. Moore, +<i>Development and character of gothic architecture</i>, London, 1890, +in-8;—L. Gonse, <i>L'art gothique</i>, Paris, 1891, in-4;—J. +Quicherat, <i>Histoire du costume en France</i>, Paris, 1876, in-4;—E. +Molinier, <i>L'maillerie</i> (Bibliothque des Merveilles).—Dans la +Collection pour l'enseignement des Beaux-Arts figurent deux +volumes de M. Corroyer (<i>L'architecture romane</i>, <i>L'architecture +gothique</i>), dont les conclusions sont trs contestables.—Le livre +de A. Lecoy de la Marche, <i>Le treizime sicle artistique</i> (Lille, +1891, in-8), est superficiel.—L'<i>Abcdaire d'archologie</i> de M. +de Caumont (Caen, 1869-1870, 3 vol. in-8) a t longtemps +classique, et, comme Manuel lmentaire d'archologie mdivale, il +n'a pas encore t remplac.—Il existe un grand nombre de bons +traits gnraux d'<b>iconographie</b>. Le plus rcent est celui de H. +Detzel, <i>Christliche Ikonographie, ein Handbuch zum Verstandniss +der christlichen Kunst</i>, I, Freiburg i. Br., 1894, in-8.—Un +recueil de reproductions de monuments figurs, commode pour +l'enseignement lmentaire,<a name="page_484" id="page_484"></a> peu coteux, est celui de Seeman, +<i>Kunsthistorische Bilderbogen. Die Kunst des Mittelalters</i>, +Leipzig, 1886.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Les <i>Grundriss</i> de A. Grber et de H. Paul contiennent des +chapitres consacrs l'<b>histoire des mœurs et de la +civilisation</b> (<i>Kulturgeschichte</i>) chez les peuples romans et +germaniques au moyen ge.—Les tudes relatives l'histoire de la +civilisation se sont notablement dveloppes depuis quelques +annes, surtout en Allemagne et en Italie.</p> + +<p>Il existe des histoires gnrales de la civilisation (la meilleure +est celle de M. Ch. Seignobos) et des histoires gnrales de la +civilisation en France (A. Rambaud, <i>Histoire de la civilisation +franaise</i>, Paris, 1893, 5<sup>e</sup> d.), en Allemagne (O. Benne am +Rhyn, <i>Kulturgeschichte des deutschen Volkes</i>, Berlin, 1895, in-8, +2<sup>e</sup> d.), en Angleterre (H. D. Traill, <i>Social England</i>, +prcit), o le moyen ge a une place. Mais il existe aussi des +<b>histoires gnrales de la civilisation au moyen ge</b>. Prmatures, +elles sont provisoires; il faut s'en servir avec prcaution: G. B. +Adams, <i>Civilisation during the middle ages</i>, New-York, 1894, +in-8;—G. Grupp, <i>Kulturgeschichte des Mittelalters</i>, Stuttgart, +1894-1895, 2 vol. in-8.—Pour l'histoire de la civilisation <b>en +France</b> au moyen ge, sans parler de la clbre <i>Histoire de la +civilisation en France</i> de Guizot, crite un autre point de vue: +P. Lacroix, <i>Les arts, les mœurs, les usages, la vie militaire +et religieuse, les sciences et les lettres au moyen ge</i>, Paris, +1868-1876, 4 vol. in-4; ce mdiocre ouvrage a eu beaucoup de +succs; il a t rcemment adapt en allemand par R. Kleinpaul, +sous ce titre: <i>Das Mittelalter</i>;—R. Rosires, <i>Histoire de la +socit franaise au moyen ge</i>, Paris, 1884, 2 vol. in-8, 3<sup>e</sup> +d. (Original, peu sr);—<b>en Allemagne</b>: Fr. v. Lher, +<i>Kulturgeschichte der Deutschen im Mittelalter</i>; Mnchen, +1891-1892, 2 vol. in-8;—<b>en Sude</b>: H. Hildebrand, <i>Sveriges +Medeltid. Kulturhistorisk Skildring</i>, Stockholm, 1894, +in-8.—L'ouvrage de M. A. Dredsner sur l'<b>Italie</b> est plus spcial: +<i>Kultur-und Sittengeschichte der italianischen Geistlichkeit im 10 +u. 11 Jahrhundert</i>, Breslau, 1890, in-8.</p> + +<p>C'est aux <b>monographies</b> qu'il faut recourir. Nous n'en citerons +qu'un petit nombre, choisies parmi les plus lisibles.—Lire, <b>en +allemand</b>: K. Weinhold, <i>Die deutschen Frauen in dem Mittelalter</i>, +Wien, 1882, 2 vol. in-8, 2<sup>e</sup> d.;—L. Kotelmann, +<i>Gesundheitspflege im Mittelalter. Kulturgeschichtliche Studien, +nach Predigten</i>, Hamburg, 1890, in-8;—A. Schultz, <i>Das hfische +Leben</i>, Leipzig, 1889, 2 vol. in-8, 2<sup>e</sup> d.—<b>En italien</b>: A. +Graf, <i>Miti, leggende e superstizioni del medio evo</i>, Torino, +1892-1895, 2 vol. in-8;—D. Merlini,<a name="page_485" id="page_485"></a> <i>Saggio di ricerche sulla +satira contra il villano</i>, Torino, 1894, in-16.—<b>En anglais</b>: H. C. +Lea, <i>Superstition and force</i>, Philadelphia, 1892, in-8, 4<sup>e</sup> d. +(Excellent.).—<b>En franais</b>: Ch.-V. Langlois, <i>La socit du moyen +ge d'aprs les fableaux</i>, dans la <i>Revue politique et littraire</i>, +aot-sept. 1891;—A. Lecoy de la Marche, <i>La chaire franaise au +moyen ge, spcialement au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle</i>, Paris, 1886, in-8 +2<sup>e</sup> d.;—le mme, <i>La socit au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle</i>, Paris, 1880, +in-12;—E. Sayous, <i>La France de saint Louis d'aprs la posie +nationale</i>, Paris, 1866, in-8;—E. Berger, <i>Thom Cantipratensis</i> +(Thomas de Cantimpr) <i>Bonum universale de apibus quid +illustrandis sc. <small>XIII</small> moribus conferat</i>, Paris, 1895, in-8;—G. +Paris, <i>Les cours d'amour du moyen ge</i> (d'aprs le livre, en +danois, de E. Trojel) dans le <i>Journal des Savants</i>, 1888;—U. +Robert, <i>Les signes d'infamie au moyen ge</i>, Paris, 1891, in-12.</p> + +<p>L'<b>histoire de l'art militaire et de la tactique</b> a t fort tudie. +Les principaux ouvrages sont ceux de E. Boutaric (<i>Institutions +militaires de la France</i>, Paris, 1863, in-8), de H. Delpech (<i>La +tactique militaire au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle</i>, Paris, 1885, 2 vol. in-8) +et de M. le gnral Koehler, <i>Geschichte des Kriegswesens in der +Ritterzeit</i>, I, Leipzig, 1886, in-8.—Consulter au surplus la +Bibliographie spciale de J. Pohler, <i>Bibliotheca +historico-militaris</i>, Cassel, 1887 et s., 3 vol. in-8.</p> + +<p>L'<b>histoire du droit priv</b> est une province particulire de +l'histoire de la civilisation o la science est aujourd'hui fort +avance. Il y a beaucoup de Manuels, pourvus d'une abondante +bibliographie, dont quelques-uns sont des chefs-d'œuvre, pour +l'<b>histoire du droit ecclsiastique</b> (R. Sohm. <i>Kirchenrecht</i>, I, +Leipzig, 1892, in-8;—Ph. Zorn, <i>Lehrbuch des Kirchenrechts</i>, +Stuttgart, 1888, in-8;—E. Lning, <i>Geschichte des deutschen +Kirchenrechts</i>, Strassburg, 1878, 2 vol. in-8;—etc.);—pour +l'histoire du droit <b>allemand</b> (A. Brunner, <i>Deutsche +Rechtsgeschichte</i>, Leipzig, 1887-1892, 2 vol. in-8;—R. Schrder, +<i>Lehrbuch der deutschen Rechtsgeschichte</i>, Leipzig. 1893, in-8, +2<sup>e</sup> d.);—pour l'histoire du droit <b>anglais</b> (Fr. Pollock et F. W. +Maitland, <i>The history of English law before the time of Edward I</i>, +Cambridge, 1895, 2 vol. in-8);—pour l'histoire du droit <b>franais</b> +(A. Esmein, <i>Cours lmentaire d'histoire du droit franais</i>, +Paris, 1895, in-8, 2<sup>e</sup> d.;—P. Viollet, <i>Prcis de l'histoire +du droit franais</i>, Paris, 1893, 2<sup>e</sup> d.).</p> + +<hr /> + +<p><a name="page_486" id="page_486"></a></p> + +<h3><a name="I-14" id="I-14"></a>I—LA LITTRATURE FRANAISE EN EUROPE AU XII<sup>e</sup> SICLE.</h3> + +<p>Le domaine littraire de la France s'tendait, au <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, bien +au del des limites du royaume, et, sans parler des provinces +limitrophes dont l'histoire se rattache naturellement la ntre, notre +langue et notre posie, la suite de nos armes, avaient conquis en +Europe et mme au del de vastes possessions.</p> + +<div class="figright" style="width: 126px;"> +<a href="images/ill_pg_487_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_487_sml.jpg" width="126" height="281" alt="Un jongleur, d'aprs une miniature." +title="Un jongleur, d'aprs une miniature." /></a> +<br /> +<span class="caption">Un jongleur, d'aprs une miniature.</span> +</div> + +<p>La plus belle et la plus importante pour l'histoire littraire, c'est +l'Angleterre. Pendant tout le <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, la littrature de +l'Angleterre a t la littrature franaise. Non seulement nos anciens +pomes furent aussi rpandus que chez nous dans le pays que les Normands +avaient conquis en chantant la chanson de Roland, mais la littrature +srieuse et la posie courtoise y dployrent une floraison brillante. +J'ai dj parl de l'influence considrable exerce par les rois anglais +sur les crivains et les trouveurs de Normandie, de Touraine et d'Anjou; +ils en appelrent plus d'un auprs d'eux, et bientt sous leur +protection et celle de leurs barons se formaient en Angleterre mme des +<i>romanceurs</i> habiles et nombreux. C'est mme en Angleterre que nous +trouvons les plus anciennes dates pour l'existence de cette littrature +qui s'effora de vulgariser l'instruction la plus diverse. La reine +Alis de Louvain (1121-1135) apporta sans doute de Brabant la cour du +roi Henri I<sup>er</sup> le got des lettres franaises: ds son couronnement, +nous voyons le clerc Benot mettre pour elle en vers franais la vie de +saint Brandan, curieuse lgende sortie de l'imagination celtique et +qu'elle voulut connatre comme un produit de sa nouvelle patrie. C'est +en son honneur que Philippe de Thaon, dj auteur d'un <i>Comput</i> rim, a +compos son <i>Bestiaire</i>. Devenue veuve, elle fit crire par un pote +appel David, dont l'œuvre est malheureusement perdue, une longue +histoire du mari qu'elle pleurait, en<a name="page_487" id="page_487"></a> forme de chanson de geste. Sous +le rgne court et agit d'tienne, nous devons surtout mentionner la +grande histoire des rois anglais de Geoffroi Gaimar, dont les pomes +historiques de Wace devaient faire oublier le succs. Mais c'est le +rgne de Henri II qui ft l'ge d'or des lettres franaises en +Angleterre. Ce prince, qui joignait aux talents d'un politique habile et +d'un grand roi les qualits les plus brillantes de l'esprit, donna sa +cour un clat inou, o la splendeur matrielle tait rehausse par la +recherche des plaisirs plus dlicats de l'esprit. Il joignait l'amour +de la posie de pure imagination la curiosit de l'esprit et le got de +l'tude; seulement il tait lettr et n'avait pas besoin de se faire +lire les livres franais et traduire les livres des clercs. Aussi son +influence s'exera-t-elle surtout sur la posie, dans laquelle il +apprciait avant tout les qualits de correction et d'lgance. J'ai +l'avantage, disait Benot de Sainte-More, de travailler pour un roi qui +sait mieux que personne distinguer et apprcier un ouvrage bien fait, +bien compos et bien crit. Les potes franais les plus distingus, +Garnier de Pont-Sainte-Maxence, Marie de France, peut-tre Chrtien, +venaient en Angleterre crire ou publier leurs ouvrages; ct d'eux, +des Anglais, comme Thomas, Simon de Fresne, Huon de Rotelande, Jordan +Fantme, d'autres encore, commenaient cette littrature anglo-normande +qui devait durer au sicle suivant et ne mourir qu'aprs avoir suscit +et fcond la vritable littrature anglaise. A ct des romans de la +Table<a name="page_488" id="page_488"></a> Ronde, o les traditions celtiques, plus ou moins altres, +reurent la forme romane, une mention spciale est due aux pomes +intressants composs en Angleterre, dans lesquels la posie et +l'histoire des Anglo-Saxons ont pass en vers franais et ont ainsi t +arraches l'oubli. J'ai parl dj de Geoffroi Gaimar, qui travaillait +sur des sources en partie saxonnes; la posie est reprsente par les +beaux romans de <i>Horn</i>, d'<i>Aerolf</i>, de <i>Havelok</i>, de <i>Waldef</i>. Les +Normands d'Angleterre jourent entre les Bretons et Saxons insulaires et +le reste de l'Europe, par l'intermdiaire de la langue franaise, un +rle d'interprtes qui, dans l'histoire compare des littratures, a une +importance capitale.</p> + +<p>Ce n'tait pas seulement en Angleterre que les Franais avaient port +leur langue avec leur puissance. Le sud de l'Italie et la Sicile avaient +aussi pour rois des Normands, et l aussi la littrature franaise +retrouva une patrie. Les descendants de Tancr de Hauteville aimrent +les plaisirs de l'esprit comme les descendants de Guillaume le Btard; +l'un d'eux, Guillaume le Bon, gendre de Henri II d'Angleterre, tait +lettr comme lui et runissait galement une cour brillante. Le sort qui +nous a conserv l'ensemble de la littrature anglo-normande nous a ravi +en majeure partie celle des Normands d'Italie; cependant on peut leur +attribuer avec certitude une grande part dans le cycle pique de +Guillaume au court nez, et nous avons gard quelques traductions de +livres historiques faites chez eux, un peu aprs notre priode, dans un +dialecte fortement italianis. La posie lyrique, qui brilla peu en +Angleterre, parat au contraire avoir fleuri en Sicile, et elle y +dtermina peut-tre, au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, autant que la posie +provenale, l'closion de la posie italienne.</p> + +<p>Plus l'Orient, en Grce, c'est le sicle suivant qui devait fonder une +France nouvelle, malheureusement peu durable; mais le <small>XII</small><sup>e</sup> sicle en +s'ouvrant trouvait dj en Palestine le royaume franais de Jrusalem. +L aussi notre littrature fut non seulement gote, mais cultive; sans +parler des textes juridiques si importants qui contiennent, dans une +admirable langue, le code de la fodalit, c'est l qu'ont t sans +doute<a name="page_489" id="page_489"></a> traduits plusieurs des longs ouvrages historiques qui y avaient +t crits en latin; c'est l enfin que la chute du royaume de Jrusalem +en 1189 donna lieu aux plus anciens rcits d'vnements contemporains +qui aient t crits en prose franaise.</p> + +<p>Un autre tablissement franais hors de nos limites, le royaume de +Portugal, fond en 1095 par le prince Henri de Bourgogne, a t trop +promptement et trop compltement spar de la France pour qu'au <small>XII</small><sup>e</sup> +sicle notre littrature put y prendre pied; d'ailleurs les Franais +taient l en petit nombre, et ils adoptrent rapidement la langue du +peuple portugais dans lequel ils se fondirent; mais il est probable que +cette origine franaise des rois et grands seigneurs ne fut pas sans +influence sur les commencements de la posie lyrique portugaise, +videmment imite de celle des trouveurs et des troubadours.</p> + +<p>C'est, en effet, au del du pays de sa naissance, au del des contres +o les Franais s'taient tablis, un troisime domaine de la +littrature franaise au <small>XII</small><sup>e</sup> sicle que lui forment les pays o elle +a t gote, admire et imite. Il faudrait crire plus d'un volume si +on voulait numrer en dtail les preuves du succs inou de notre +posie en Europe cette poque; je m'y astreindrai d'autant moins que +beaucoup des imitations trangres sont sensiblement postrieures +leurs originaux; je ne veux que vous donner une ide gnrale de cette +vaste littrature, dont le fond est franais, dont la forme est +provenale, espagnole, italienne, grecque, allemande, hollandaise, +anglaise, scandinave, et qui constitue autour du foyer que je viens de +vous dcrire un rayonnement incomparable.</p> + +<p>Nous avons vu plus haut que, tandis que la littrature franaise +dpassait de beaucoup en divers sens les limites du royaume de France, +elle ne les remplissait pas dans le royaume mme. Les provinces du Midi +avaient une langue et une littrature elles, qui s'taient dveloppes +dans des conditions et avec des caractres assez diffrents. C'est donc, + vrai dire, la premire action de notre littrature sur une littrature +trangre que celle qu'elle exera sur la posie des troubadours. Elle +lui emprunta, vers le milieu du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, les formes et l'esprit +de sa posie lyrique, mais, elle lui imposa en revanche sa riche<a name="page_490" id="page_490"></a> +littrature pique. Les Provenaux avaient eu sans doute, eux aussi, une +pope nationale, mais elle tait tombe, chez eux, sauf de rares +exceptions, dans un oubli rapide, et ce sont nos pomes dont les +troubadours se nourrissaient et auxquels ils font de frquentes +allusions. Ils en vinrent les traduire, comme dans <i>Ferabras</i>, ou +les imiter, comme dans <i>Jaufre</i>. Au commencement du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, un +habile troubadour, qui donnait ses compatriotes une sorte de grammaire +potique, revendiquait pour la langue d'oc la suprmatie dans les +chansons proprement dites, mais reconnaissait en mme temps que la +parlure de France valait mieux et tait plus avenante pour composer des +romans, c'est--dire des pomes narratifs.</p> + +<p>Aussi les autres nations romanes ont-elles en gnral subi l'influence +des troubadours pour la posie lyrique, des trouveurs pour la posie +pique. Les <i>cancioneros</i> composs aux <small>XIII</small><sup>e</sup> et <small>XIV</small><sup>e</sup> sicles dans +les cours brillantes de la Castille et du Portugal sont des imitations +des <i>cansons</i> provenales; mais nos chansons de geste ont suscit les +<i>cantares de gesta</i> espagnols et, entre autres, le pome du Cid, de mme +que nos romans d'aventure ont t traduits ou imits dans les divers +idiomes de la pninsule ibrique et ont fini par aboutir aux deux grands +romans qui terminent le moyen ge, le <i>Tiran le Blanc</i> catalan et +l'<i>Amadis</i> portugais, puis castillan. Il en fut de mme en Italie. +Dante, dans son opuscule sur le langage vulgaire, reconnat que la +langue d'oc a fourni le modle de la posie lyrique, tandis qu' la +langue d'ol appartient toute la posie narrative. Et ce qu'il dit est +confirm chaque jour d'une manire plus clatante par les recherches +modernes. Si les prdcesseurs de Ptrarque et de Dante, si ces potes +eux-mmes sont des disciples des troubadours, toute l'pope italienne +descend de la ntre, par voie de traduction ou d'imitation, et le +<i>Roland amoureux</i> du Bojardo, pre du <i>Roland furieux</i>, n'est autre +chose que la fusion des deux grands courants de notre posie pique, du +cycle de Charlemagne et du cycle d'Arthur, de la matire de Bretagne et +de la matire de France. Par un phnomne plus trange encore, le +franais faillit, au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, devenir la langue littraire de +l'Italie: pendant que le Pisan Rusticien, les Vnitiens Marc Pol<a name="page_491" id="page_491"></a> et +Martin de Canale, le Florentin Brunet Latin l'employaient de prfrence + leurs idiomes respectifs, des chanteurs populaires amassaient le +peuple autour d'eux, dans les rues et sur les places des villes +lombardes, vnitiennes et romagnoles, en lui chantant des histoires <i>en +la langue de France</i>, comme dit l'un d'eux. Grce au gnie de Dante, +l'Italie trouva moyen de sortir de l'anarchie des dialectes locaux et de +se crer une langue littraire admirable; mais ce curieux phnomne +atteste d'une manire clatante la puissance de notre vieille +littrature.</p> + +<p>Ce ne furent pas seulement les nations romanes qui devinrent pour ainsi +dire des succursales de la grande cole franaise. Je ne mentionne que +pour mmoire les imitations grecques de nos romans de la Table Ronde; +mais la magnifique littrature potique de l'Allemagne, la fin du +<small>XII</small><sup>e</sup> et au commencement du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, n'est que le reflet de la +ntre. Les <i>Minnesinger</i> ont transport dans leur langue les formes et +l'esprit de la posie lyrique franaise, fille elle-mme de la +provenale; il faut se hter d'ajouter que, sous leurs mains, surtout +celles de Walther de la Vogelweide, le plus grand pote de l'Allemagne +ancienne, cette posie s'est dveloppe avec une originalit, une grce +et une profondeur sans gales chez nous. Nos chansons de geste ont t +traduites ou imites sans relche en Allemagne et dans les Pays-Bas, +ainsi que nos pomes du cycle breton, pendant toute cette priode que +les historiens de la littrature allemande qualifient de classique: +Lambrecht, Conrad, Henri de Veldeke, Herbert de Fritzlar, Hartmann +d'Aue, Gotfrid de Strasbourg, Wolfram d'Eschenbach, Ulrich de +Zazikhoven, Wirnt de Gravenberg, Conrad de Wurzbourg et bien d'autres +sont les imitateurs plus ou moins fidles des Albric, des Turold, des +Chrtien de Troies, des Benot de Sainte-More, des Guillaume de Bapaume, +des Renaud de Beaujeu. On peut dire qu'il y avait alors, ct de la +littrature franaise en franais, une littrature franaise en allemand +et une autre en nerlandais.</p> + +<p>Il y en avait bien une en norvgien. Oui, cette terre lointaine d'o +taient parties, aux temps carolingiens, les dsolantes incursions +normandes, cette patrie des vieux chants mythiques de l'Edda, chrtienne +maintenant et civilise, accueillait avec transport<a name="page_492" id="page_492"></a> et traduisait avec +zle nos chansons de geste, nos romans, nos <i>lais</i>. Nous retrouvons avec +surprise, dans des versions qui, pour la plupart, sont antrieures au +milieu du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, une bonne partie du cycle de Charlemagne, et +Tristan, et rec, et Ivain, et les charmants rcits de Marie de France. +J'ai parl plus haut de la littrature anglaise; la langue celtique +elle-mme reproduisit, dans des traductions qu'on commence peine +connatre, nos pomes carolingiens et plusieurs autres des productions +de notre <small>XII</small><sup>e</sup> sicle. Si vous parcourez encore aujourd'hui les +librairies populaires de l'Espagne, de l'Italie, de l'Allemagne, de la +Hollande, du Danemark, de l'Islande mme, vous trouverez partout, +imprims en gros caractres sur papier gris, les livres qui composent +notre bibliothque bleue, dernier asile, chez nous aussi, de la +littrature du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle. Quelle sve extraordinaire y avait-il +donc dans cette vgtation littraire de la vieille France pour que sa +vitalit ne soit pas encore teinte dans les nombreux rejetons qu'elle a +lancs de toutes parts!</p> + +<p>Partout d'ailleurs o la littrature franaise a t implante, elle a +suscit ou fcond la littrature nationale. On peut comparer notre +ancienne posie ces arbres tonnants qui croissent dans l'Inde, et +dont les rameaux, recourbs au loin, atteignent la terre, s'y enracinent +et deviennent des arbres leur tour. Comme un figuier des Banyans +produit une fort, ainsi la posie franaise a vu peu peu l'Europe +chrtienne se couvrir autour d'elle d'une merveilleuse frondaison: la +souche premire tait cette grande littrature du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle dont +nous devrions tre si fiers et que nous connaissons si peu....</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">G. Paris</span>, <i>La posie du moyen ge</i>, 2<sup>e</sup> srie, Paris,<br /> +Hachette, 1895, in-16.<br /> +</p> + +<p><a name="page_493" id="page_493"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="II-14" id="II-14"></a>II—LA BIBLE FRANAISE AU MOYEN GE.</h3> + +<p>Les origines de la Bible franaise remontent, pour le moins, aux +premires annes du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle. Ce fut sans doute aux environs de +l'an 1100, dans quelque abbaye normande du sud de l'Angleterre, que des +disciples de Lanfranc traduisirent le Psautier dans leur langue, alors +fort peu diffrente de celle qui tait parle dans l'Ile-de-France. Ils +en firent mme une double version, rpondant deux des textes latins +sous la forme desquels circulait alors le Psautier. C'est la glose +crite entre les lignes du <i>Psautier gallican</i> (on appelait ainsi +l'ancien texte latin, corrig par saint Jrme l'aide du grec des +Septante) qui est devenue le Psautier franais du moyen ge. Telle fut +la popularit de cette antique version normande que, jusqu' la Rforme, +il ne s'est pas trouv un homme pour traduire nouveau les Psaumes en +franais.</p> + +<p>Cinquante ans aprs le Psautier, l'Apocalypse tait son tour traduite +en franais dans les tats normands. Cette traduction, dont le seul +mrite est d'avoir servi de texte des illustrations admirables, s'est +perptue travers tout le moyen ge sous le couvert de la Bible du +<small>XIII</small><sup>e</sup> sicle. En mme temps, dans l'Ile-de-France ou en Normandie, un +homme de got composait cette potique traduction des quatre livres des +Rois, qui est un des plus beaux monuments de notre ancienne langue.</p> + +<p>Un peu plus tard, vers l'an 1170, le chef des pauvres de Lyon, Pierre +Valdus, entreprit de faire traduire des extraits de la Bible pour les +gens simples et ignorants. Il n'tait pas le seul qui ft occup de +cette pense. Des bords du Rhne aux bouches de la Meuse, on +s'appliquait de toutes parts la traduction de la Bible. Les +perscutions ordonnes par Innocent III mirent fin ce mouvement, dont +quelques fragments de traduction, chapps aux inquisiteurs de Metz ou +de Lige, nous ont seuls conserv le souvenir.<a name="page_494" id="page_494"></a></p> + +<p>Il appartenait au rgne de saint Louis de donner notre pays une Bible +franaise complte. C'est dans l'Universit de Paris que fut faite, peu +avant l'an 1250, la version franaise par excellence des Livres saints. +Je ne veux pas dire que l'Universit ait pris une part officielle +cette œuvre de traduction; mais c'est dans les ateliers des libraires +qui en taient citoyens, sur un texte latin corrig par ses matres, que +la Bible a t, pour la premire fois, traduite en entier en franais. +Cette version parisienne acquit bientt une telle faveur qu'il fut ds +lors impossible d'en faire accepter une autre. D'autre part, elle +s'tait, ds les premires annes du <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle, troitement unie +l'intressante Histoire sainte de Guyart Desmoulins, si bien que la +<i>Bible historiale</i> qui circule sous le nom du chanoine picard n'est, en +ralit, pour les deux tiers, qu'un simple extrait de la version +parisienne.</p> + +<p>Ainsi complte, la <i>Bible historiale</i> a joui, pendant le <small>XIV</small><sup>e</sup> et le +<small>XV</small><sup>e</sup> sicle, d'un succs sans gal. Il n'est presque pas un chteau de +grande famille, en France et dans les pays voisins, o n'ait figur +quelqu'un de ces prcieux manuscrits, qu'enrichissaient des miniatures +de toute beaut. Mais il est peu probable qu'un seul de ces splendides +volumes ait jamais pntr jusqu'au peuple ou jusqu'au bas clerg. +Aussi, depuis que la Bible franaise tait devenue un objet de luxe, +l'glise cessa-t-elle de s'en mouvoir, le peuple n'ayant plus le moyen +de la lire.</p> + +<p>Les rois et les reines de France, les princes et les princesses du sang +royal ont, depuis l'avnement des Valois, port la traduction de la +bible le plus vif intrt. Le roi Jean en avait fait entreprendre +grands frais une traduction qui promettait d'tre excellente. La +bataille de Poitiers interrompit cette œuvre. Charles V demanda +Raoul de Presles une version nouvelle; mais le traducteur du roi a imit +l'ancienne Bible franaise sans l'amliorer. Jusqu' Charles VIII et +Franois I<sup>er</sup>, jusqu' Anne de Bretagne et Marguerite d'Angoulme, +la traduction de la Bible n'a pas cess d'tre cœur la famille +royale; mais, au <small>XIV</small><sup>e</sup> et au <small>XV</small><sup>e</sup> sicle, il y avait si loin des +princes au peuple, la religion de la cour tait si trangre la pit +des simples<a name="page_495" id="page_495"></a> gens, que jamais peut-tre le peuple n'a plus profondment +ignor la Bible. C'tait sans doute uniquement par les vitraux des +glises et par les sermons des moines qu'il apprenait la connatre.</p> + +<p>Il en fut ainsi jusqu' la Rforme. Il appartenait Le Fvre d'taples +et Robert Olivetan de mettre, dans une version plus exacte, la Bible +entre les mains du peuple entier.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">S. Berger</span>, <i>La Bible franaise au moyen ge</i>,<br /> +Paris, 1884, p. I<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>.<br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="III-14" id="III-14"></a>III—L'OGIVE.</h3> + +<p>Ogive, d'aprs l'usage actuel, dsigne la forme brise des arcs employs +dans l'architecture gothique. Ainsi, lorsqu'on dit: porte en ogive, +fentre en ogive, arcade en ogive, cela signifie que telle baie de +porte, de fentre, d'arcade a pour couronnement deux courbes opposes +qui se coupent sous un angle plus ou moins aigu. Est-ce ainsi que +l'entendaient les anciens?</p> + +<p>M. de Verneilh, tudiant le <i>Trait d'architecture</i> de Philibert +Delorme, conut des doutes ce sujet. Il vit l'illustre matre de la +Renaissance n'employer le mot ogive que dans la locution <i>croise +d'ogives</i>, qui signifie chez lui les arcs en croix placs diagonalement +dans les votes gothiques. Ce fut pour M. de<a name="page_496" id="page_496"></a> Verneilh l'occasion de +consulter les auteurs subsquents. Sa surprise ne fut pas petite de les +trouver tous d'accord avec Philibert Delorme. Jusqu' la fin du sicle +dernier, les thoriciens aussi bien que les glossateurs n'ont entendu +par <i>ogives</i> ou <i>augives</i> que les nervures diagonales des votes du +moyen ge. Pour trouver des <i>fentres ogives</i>, il faut descendre jusqu' +Millin, qui lui-mme, dans son <i>Dictionnaire des arts</i>, ne laisse pas +cependant que d'admettre la dfinition de ses devanciers, de sorte que +c'est d'une inadvertance de Millin que le sens nouveau d'ogive parat +tre issu. La fortune du mot ainsi dnatur ne tarda pas crotre en +mme temps que le got pour les choses du moyen ge.</p> + +<p>M. de Verneilh n'avait cependant rien allgu de bien positif pour +l'poque antrieure Philibert Delorme. M. Lassus claira cette partie +de la question en produisant des textes du <small>XIV</small><sup>e</sup> et mme du <small>XIII</small><sup>e</sup> +sicle, d'o il ressort que si les auteurs postrieurs la Renaissance +avaient appel ogive une partie de la membrure des anciennes votes, ils +n'avaient fait en cela que continuer la tradition des hommes du moyen +ge. Il fit plus, il constata que l'avant-dernire dition du +<i>Dictionnaire de l'Acadmie</i>, publie en 1814, ne dfinissait encore +l'ogive que comme un arceau en forme d'arte qui passe en dedans d'une +vote d'un angle l'angle oppos, et que c'est seulement dans la +rimpression de 1835 qu' cette dfinition fut ajoute pour la premire +fois la nouvelle: Il est aussi adjectif des deux genres et se dit de +toute arcade, vote, etc., qui, tant plus leve que le plein cintre, +se termine en pointe, en angle: vote ogive, arc ogive, etc.</p> + +<p>Voil o en est la dmonstration de l'erreur actuelle au sujet du mot +ogive. Je regarde cette dmonstration comme complte. Mais l'habitude +est si grande d'appeler ogives les arcs briss, les esprits y sont faits +dj de si longue main, que je ne me dissimule pas ce qu'il y a de +tmraire la vouloir proscrire. Manqut-on d'autre raison, on aurait +toujours pour soi l'adage: <i>Usus quem penes est arbitrium et jus et +norma loquendi</i>. Tel tait le sentiment de M. de Verneilh, et volontiers +je m'y associerais, si le nouveau sens donn ogive ne constituait +qu'une<a name="page_497" id="page_497"></a><a name="page_498" id="page_498"></a> bvue; mais, par une fatalit rare, il arrive que cette mprise +introduit dans la science une anomalie par-dessus de la confusion.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_497_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_497_sml.jpg" width="321" height="473" alt="Nef de la cathdrale d'Amiens." +title="Nef de la cathdrale d'Amiens." /></a> +<br /> +<span class="caption">Nef de la cathdrale d'Amiens.</span> +</p> + +<p>L'ogive est un arc; transporter son nom aux autres arcs des monuments +gothiques, c'est donner entendre qu'il existe entre lui et eux un +rapport quelconque. Ce rapport, nous le savons, ne peut pas tre un +rapport de fonction, puisque l'ogive est un support arien sur lequel +repose la vote, tandis que les autres arcs sont des artifices pour +fermer les videments pratiqus dans la masse de la construction. Le +rapport sera donc de forme. Or il arrive que dans l'architecture +gothique, lorsque tous les arcs sont de forme aigu, les ogives seules +sont en plein cintre. Ainsi, pour distinguer les arcs briss de +l'architecture gothique des arcs en plein cintre usits dans le systme +d'architecture antrieur au gothique, nous appelons ces arcs des ogives; +et voil que les vraies ogives sont prcisment des arcs auxquels les +constructeurs gothiques ont donn la forme de plein cintre.</p> + +<p>Du moment qu'une improprit de termes a pour consquence de nous +conduire d'une manire si complte au paralogisme, ma conclusion est +qu'il faut se dpartir d'une habitude vicieuse, revenir l'usage d'il y +a soixante ans, appeler ogives les nervures transversales des votes +gothiques, et arcs briss ou gothiques les arcs en pointe qu'on a trop +longtemps gratifis du nom d'ogives.</p> + +<p>Mais, dira-t-on, si nous renonons au nouveau sens d'<i>ogive</i>, que +deviendront notre art ogival, notre architecture ogivale? Avant de +s'inquiter de ce que deviendront ces choses-l, voyons ce qu'elles sont +aujourd'hui, ce qu'elles taient hier.</p> + +<p>Aprs s'tre tromp d'une manire si complte sur le sens et sur +l'application du mot ogive, on a fait de l'ogive, prise pour +quivalent d'arc bris, le caractre distinctif d'un systme +d'architecture. On s'est dit: Tous les difices qu'on a appels +gothiques jusqu' prsent portent improprement ce nom, puisqu'ils ne +sont ni de l'ouvrage, ni de l'invention des Goths. Cherchons dans la +considration de leur architecture un vocable qui leur convienne mieux. +Cette architecture n'admet point d'autres baies ni d'autres arcades que +des baies ou des arcades<a name="page_499" id="page_499"></a> en ogive: appelons-la ogivale, par opposition + l'architecture romane ou en plein cintre qui l'a prcde.</p> + +<p>Rien de plus sduisant que la doctrine qui fait rsider la diffrence du +roman et du gothique dans la forme des baies. Il vous suffit de savoir +que le plein cintre rgne dans l'une, tandis que les arcs briss sont le +partage de l'autre, et vous voil en tat de prononcer sur l'ge des +monuments. Que si vous trouvez la fois, dans un mme difice, l'arc +bris et le plein cintre, vous avez, pour classer cet difice, le genre +intermdiaire <i>romano-ogival</i> ou <i>ogival-roman</i>, qui participe au +caractre des deux architectures, n'tant que la transition de l'une +l'autre, la pratique des constructeurs romans qui commenaient crer +le systme ogival en introduisant et l des arcs briss dans leur +ouvrage. Telle est dans sa simplicit la doctrine professe aujourd'hui.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_499_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_499_sml.jpg" width="214" height="148" alt="Arc bris et arc en plein cintre." +title="Arc bris et arc en plein cintre." /></a> +<br /> +<span class="caption">Arc bris et arc en plein cintre.</span> +</p> + +<p>On la professe universellement, mais il s'en faut qu' l'user on la +trouve telle qu'elle justifie le respect qu'on lui porte. Je commence +par arrter mes yeux sur le midi de la France. L, dans toute la +circonscription de l'ancienne Provence, existent des glises d'un aspect +tellement sculaire, tellement peu gothique, que la tradition s'obstine +encore faire de la plupart des temples romains appropris aux besoins +du christianisme.<a name="page_500" id="page_500"></a> Toutes cependant offrent l'emploi de l'arc bris +leurs votes, et plusieurs aux arcades de leur grande nef. De cette +catgorie sont la cathdrale abandonne de Vaison, celles d'Avignon, de +Cavaillon, de Frjus; la paroisse de Notre-Dame Arles, les glises de +Pernes, du Thor, de Snanque, etc., etc. Et il n'y a pas dire que dans +ces difices les brisures annoncent une tendance au gothique. Les +produits visiblement plus modernes de la mme cole, comme par exemple +la grande glise de Saint-Paul-Trois-Chteaux, se distinguent par la +substitution du plein cintre l'arc bris. Si, remontant le Rhne, je +me transporte dans les limites de l'antique royaume de Bourgogne, je +vois se drouler depuis Vienne jusqu'au coude de la Loire et jusqu'aux +Vosges une autre famille d'glises romanes qui admettent invariablement +la brisure leur vote et leurs grandes arcades intrieures. La +somptueuse basilique de Cluny tait le type de ces monuments dont il +reste encore des chantillons Lyon (Saint-Martin d'Ainay), Grenoble +(vieilles parties de la cathdrale), Autun (Saint-Ladre), +Paray-le-Monial (glise du Prieur), Mcon (ruines de Saint-Vincent), + Beaune (Notre-Dame), Dijon (Saint-Philibert), la +Charit-sur-Loire, etc., etc. La date de toutes ces glises se place +entre 1070 et 1130.</p> + +<p>En Auvergne, o le roman du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle offre constamment le plein +cintre, je trouve qu'on s'est servi au <small>XI</small><sup>e</sup> d'arcs briss. Ce sont de +tels arcs qui relient les supports et qui dterminent la vote de +Saint-Amable de Riom, difice dont les grossires sculptures attestent +une antiquit que ne surpasse celle d'aucune autre construction de la +mme province.</p> + +<p>En Languedoc, la cathdrale ruine de Maguelone nous offre l'arc bris +dans ses plus anciennes parties qui sont du <small>XI</small><sup>e</sup> sicle; et +l'extrmit oppose du pays, sur la frontire de l'Aquitaine, vous +trouvez les arcs briss du clotre de Moissac qui portent la date de +1100.</p> + +<p>Passons aux curieuses glises coupoles du Prigord et de l'Angoumois, +dont Saint-Front, le plus ancien type, est antrieur 1050. Les grands +arcs-doubleaux sur lesquels porte leur systme de couverture sont +partout des arcs briss.</p> + +<p>En Anjou, accouplement de l'arc bris et du plein cintre dans<a name="page_501" id="page_501"></a> des +constructions bien antrieures l'ge dit de transition. Les plus +anciennes parties de Notre-Dame de Cunault, qui appartiennent au <small>XI</small><sup>e</sup> +sicle, sont dans ce cas.</p> + +<p>Et la nef de la cathdrale du Mans!—Antrieurement la priode +convenue de la transition, elle a t reconstruite avec des arcs briss +par-dessus les ruines encore distinctes d'un difice en plein cintre qui +s'tait croul.</p> + +<p>Et notre glise de Saint-Martin-des-Champs, la plus ancienne de Paris +(je lui donne le pas sur Saint-Germain-des-Prs, qui des restaurations +sans nombre ont fait perdre son caractre primitif), notre glise de +Saint-Martin-des-Champs, dans le sanctuaire de laquelle il est +impossible de ne pas voir l'ouvrage consacr avec tant de solennit en +1067, prsents le roi Philippe I<sup>er</sup> et sa cour, les baies de ses +fentres sont brises l'extrieur, et l'intrieur, toutes ses +arcades. Est-ce que la mme forme ne se retrouve pas au tympan de la +porte droite du grand portail de Notre-Dame, que l'abb Lebeuf a trs +bien reconnu tre un morceau rapport de l'glise prcdente, rebtie +tout au commencement du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle?</p> + +<p>En allant au nord de Paris, surtout quand on atteint la valle de +l'Oise, on rencontre tant d'difices du <small>XI</small><sup>e</sup> sicle qui offrent ou des +arcades, ou des arcs-doubleaux, ou des fentres d'un cintre bris, qu'on +peut poser le principe que cette forme d'arc est caractristique du +roman de ce pays-l. Je renvoie aux glises de Saint-Vincent de Senlis, +de Villers-Saint-Paul, de Bury, de Saint-tienne de Beauvais, de +Saint-Germer, etc., etc. La nef de Saint-Rmi de Reims, la crypte de +Saint-Bavon de Gand (autrefois Saint-Jean), la croise de la cathdrale +de Tournay, la chapelle dite <i>des Templiers</i> Metz, l'glise de +Sainte-Foi Schelestadt, nous montrent l'arc bris employ en +Champagne, en Flandre, en Hainaut, en Lorraine, en Alsace ds le <small>XI</small><sup>e</sup> +sicle.</p> + +<p>En rsum, l'arc bris a t employ d'une manire systmatique dans une +bonne moiti de nos glises romanes, tandis que l'autre moiti est +sujette prsenter accidentellement la mme forme d'arc.</p> + +<p>Donc, en supposant que <i>ogive</i> et <i>ogival</i> pussent lgitimement +s'appliquer l'arc bris et aux constructions pourvues de cet arc,<a name="page_502" id="page_502"></a> +quantit d'glises romanes seraient ogivales. Donc ces mots, avec le +sens qu'on y attache aujourd'hui, n'ont pas la vertu d'exprimer la +diffrence qu'il y a entre le roman et le gothique.</p> + +<p>Seraient-ils plus applicables si on les ramenait leur acception +primitive? En d'autres termes, tant reconnu que ogive signifie la +membrure transversale des anciennes votes, pourrait-on tablir sur la +prsence de ce dtail de construction la distinction des deux genres +dont il s'agit, et par consquent regarder comme synonyme de gothique +l'architecture ogivale qui serait celle, non plus des monuments o rgne +l'arc bris, mais de ceux dont la vote est monte sur croise d'ogives? +Hlas! non; et quelque temprament que proposent les dfenseurs d'ogival +pour maintenir la science sur ce porte faux, ils n'aboutiront rien +d'efficace. Sans doute c'est un caractre architectonique trs +remarquable que celui de la croise d'ogives; cependant il n'appartient +point exclusivement aux glises gothiques: je citerais au moins un tiers +de nos glises romanes qui le possdent; de sorte que, s'il y a quantit +de constructions qu'on peut dire ogivales parce que leur vote repose +sur des croises d'ogives, il n'y a pas d'architecture qu'on soit +autoris appeler <i>ogivale</i>, par opposition une autre architecture +fonde sur un principe diffrent. Applicable tous les individus du +genre gothique et beaucoup de ceux du genre roman, l'adjectif +<i>ogival</i>, quelque sens qu'on lui donne, n'est donc pas bon pour exprimer +la diffrence des deux genres.</p> + +<p>Du moment que l'abus d'ogival ressort des faits d'une manire si +vidente, il faut bien rendre l'architecture qu'on a cru caractriser +par cette pithte son ancienne dnomination de <i>gothique</i>. Cette +dnomination n'implique pas, je le sais, une notion historique exacte, +mais elle a pour elle la conscration du temps; tout le monde sait ce +qu'elle veut dire, par consquent il est impossible qu'elle donne lieu +des malentendus. Elle ne peut pas non plus impliquer de contradictions, +puisque les Goths n'ont rien bti dans un systme d'architecture qui +leur ft propre. Mais son grand avantage est de ne pas crer de thorie +mensongre, de ne pas saisir les gens d'un prtendu<a name="page_503" id="page_503"></a><a name="page_504" id="page_504"></a> critrium qui les +expose donner dans les conclusions les plus fausses.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_503_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_503_sml.jpg" width="470" height="304" alt="Clotre de Moissac." +title="Clotre de Moissac." /></a> +<br /> +<span class="caption">Clotre de Moissac.</span> +</p> + +<p class="rth"> +D'aprs <span class="smcap">J. Quicherat</span>, <i>Mlanges d'archologie<br /> +et d'histoire</i>, t. II, Paris, A. Picard, 1886,<br /> +in-8.<br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="IV-14" id="IV-14"></a>IV—LA SCULPTURE FRANAISE AU XIII<sup>e</sup> SIECLE.</h3> + +<p>Faire sortir un art libre, poursuivant le progrs par l'tude de la +nature, en prenant un art hiratique comme point de dpart, c'est ce que +firent avec un incomparable succs les Athniens de l'antiquit. Ils +considrrent l'art hiratique de l'cole d'gine comme un moyen quasi +lmentaire d'enseignement, un moyen d'obtenir une certaine perfection +d'excution. Quand leurs artistes furent srs de leur habilet manuelle, +ils se tournrent du ct de la nature, et ils s'lancrent la +recherche de l'idal ou plutt de la nature idalise.—Ce phnomne se +reproduisit, en France, la fin du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle.</p> + +<p>Les statuaires du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, en France, commencrent par aller +l'cole des Byzantins, pour apprendre le <i>mtier</i>; c'est l'aide des +modles byzantins que se fit ce premier enseignement. Mais ils ne +s'arrtrent pas la perfection purement matrielle de l'excution; +comme les Athniens, ils cherchrent un type de beaut et le composrent +en regardant la nature autour d'eux.</p> + +<p>Les grandes cathdrales qui furent bties dans le nord de la France, de +1160 1240 (Paris, Reims, Bourges, Amiens,<a name="page_505" id="page_505"></a> Chartres, etc.), furent +autant de chantiers et d'coles pour les architectes, imagiers, peintres +et sculpteurs. Ds les premires annes du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, la faade +occidentale de Notre-Dame de Paris s'levait. A la mort de Philippe +Auguste, c'est--dire en 1223, elle tait construite jusqu'au-dessus de +la rose. Donc—toutes les sculptures et tailles tant termines avant la +pose—les trois portes de cette faade taient montes en 1220. Celle de +droite, dite de Sainte-Anne, est en partie refaite avec des sculptures +du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, mais celle de gauche, dite porte de la Vierge, est +une composition complte et l'une des meilleures de cette poque. Les +auteurs de cette statuaire ont videmment abandonn les traditions +byzantines; ils ont tudi la nature; ils ont atteint un idal qui leur +est propre. Leur <i>faire</i> est large, simple, presque insaisissable, comme +celui des belles œuvres grecques. C'est la mme sobrit des moyens, +le mme sacrifice des dtails, la mme souplesse et la mme fermet dans +la faon de modeler les nus dans ces pierres de liais, serres et +choisies, dont la duret gale presque celle du marbre de Paros. Non +seulement l'expression des ttes est trs noble, mais la composition est +excellente. Le bas-relief de la mort de la Vierge, celui du couronnement +de la mre du Christ, sont des scnes admirablement entendues comme +effet dramatique et comme agencement de lignes. La statuaire de +l'Ile-de-France—cette Attique du moyen ge—est remarquable d'ailleurs +par un sentiment dramatique qui ne se retrouve pas au mme degr dans +les autres coles provinciales. Voyez, par exemple, les voussures de la +porte centrale de Notre-Dame de Paris, l'expression terrible des damns, +la batitude et le calme des lus. Les artistes qui ont sculpt ces +voussures, les Prophties et les Vices du portail de la cathdrale +d'Amiens, les bas-reliefs des porches de Notre-Dame de Chartres, avaient +des ides et prenaient le plus court chemin pour les exprimer; aussi +atteignaient-ils souvent, comme les Grecs, la vritable grandeur.</p> + +<p>On a longtemps admis que les statuaires du moyen ge n'avaient su faire +que des figures allonges, sortes de ganes drapes en tuyaux d'orgues, +corps grles, sans vie et sans mouvement, termins par des ttes +l'expression asctique et maladive.<a name="page_506" id="page_506"></a>—Que les artistes du moyen ge +aient cherch faire prdominer l'expression, le sentiment moral sur la +forme plastique, ce n'est pas douteux, et c'est en grande partie ce qui +constitue leur originalit; mais ce sentiment moral, empreint sur les +physionomies, dans les gestes, est plutt nergique que maladif. Les +statues qui dcorent la faade de la maison des Musiciens, Reims, sont +trs vivantes. Les bas-reliefs placs dans les tympans de l'arcature de +la porte de la Vierge, la faade occidentale de Notre-Dame de Paris, +n'ont aucune raideur archaque; ils ne sont point grles; ils peuvent +rivaliser avec les plus belles œuvres de l'antiquit.</p> + +<p>C'est rendre l'harmonie entre l'intelligence et son enveloppe que la +belle cole du moyen ge s'est particulirement attache. Chaque statue +a son caractre personnel qui reste grav dans la mmoire comme le +souvenir d'un tre vivant qu'on a connu. Une grande partie des statues +des porches de Notre-Dame de Chartres, des portails des cathdrales +d'Amiens et de Reims, possdent ces qualits individuelles; et c'est ce +qui explique pourquoi ces statues produisent sur la foule une si vive +impression qu'elle les nomme, les connat et attache chacune d'elles +une ide ou mme une lgende. Telle est, entre autres, la belle statue +de la Vierge de la porte nord du transept de Notre-Dame de Paris. C'est +une dame de bonne maison; l'intelligence, l'nergie tempre par la +finesse des traits, ressortent sur cette figure dlicatement modele. +C'est une physionomie toute franaise, qui respire la franchise, la +grce audacieuse et la nettet du jugement. L'auteur inconnu de cette +statue voyait juste et bien, savait tirer parti de ce qu'il voyait, et +cherchait son idal dans ce qui l'entourait. D'ailleurs, habile +praticien—car rien ne surpasse l'excution des bonnes figures de cette +poque—son ciseau docile savait atteindre les dlicatesses du model le +plus savant. Il faut citer encore, parmi les bons ouvrages de statuaire +du milieu du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, quelques figures tombales des glises +abbatiales de Saint-Denis, de Royaumont, les aptres de la +Sainte-Chapelle du Palais, Paris, certaines statues du portail +occidental de Notre-Dame de Reims, des porches de Notre-Dame de Chartres +et des portes de la cathdrale de Strasbourg. Toutefois, sous le rgne +de<a name="page_507" id="page_507"></a><a name="page_508" id="page_508"></a> saint Louis, l'cole de l'Ile-de-France avait une supriorit +marque; on ne trouve pas une figure mdiocre dans la statuaire de +Notre-Dame de Paris, tandis qu' Amiens, Chartres, Reims, au milieu +d'œuvres hors ligne, on en rencontre de trs faibles. La ville de +Paris tait ds lors la capitale de l'art, comme elle tait la capitale +politique.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_507_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_507_sml.jpg" width="300" height="499" alt="Sculptures du portail de la cathdrale de Chartres." +title="Sculptures du portail de la cathdrale de Chartres." /></a> +<br /> +<span class="caption">Sculptures du portail de la cathdrale de Chartres.</span> +</p> + +<p>Vers 1240, il se produisit dans la sculpture d'ornement, comme dans la +statuaire, un vritable panouissement. Les frises, les chapiteaux, les +bandeaux, les rosaces, au lieu d'tre composs suivant un principe +monumental, ne sont plus que des formes architectoniques sur lesquelles +le sculpteur semble appliquer des feuillages ou des fleurs. Jamais +l'observation de la nature ne fut pousse plus loin. L'art ne peut aller +au del.</p> + +<p>Et quelle admirable fcondit! La puissance productive de l'art au +<small>XIII</small><sup>e</sup> sicle tient du prodige. Aprs les guerres du <small>XV</small><sup>e</sup> sicle, +aprs les luttes religieuses, aprs les dmolitions dues aux <small>XVII</small><sup>e</sup> et +<small>XVIII</small><sup>e</sup> sicles, aprs les dvastations de la fin du dernier sicle, +aprs l'abandon et l'incurie, aprs les bandes noires, il nous reste +encore en France plus d'exemples de statuaire du moyen ge qu'il ne s'en +trouve dans l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne runies.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Le moyen ge a trs frquemment color la statuaire et l'ornementation +sculpte. C'est encore un point de rapport entre ces arts et ceux de +l'antiquit grecque. La statuaire du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle tait peinte d'une +manire conventionnelle. On retrouve sur les figures de la porte de +l'glise abbatiale de Vzelay un ton blanc jauntre; tous les dtails, +les traits du visage, les plis des vtements, leurs bordures, sont +redessins de traits noirs trs fins, afin d'accuser la forme. Derrire +les figures, les fonds sont peints en brun rouge ou en jaune d'ocre, +parfois avec un semis lger d'ornements blancs. Cette mthode ne pouvait +manquer de produire un grand effet. Quant aux ornements, ils taient +toujours peints de tons clairs, blancs, jaunes, rouges, verts ple, sur +des fonds sombres. C'est vers 1146 que la coloration s'empare de la<a name="page_509" id="page_509"></a><a name="page_510" id="page_510"></a> +statuaire, que cette statuaire soit place l'extrieur ou +l'intrieur des monuments. Les statues du portail occidental de Chartres +taient peintes de tons clairs, mais varis, les bijoux rehausss d'or. +Quelquefois mme des gaufrures de pte de chaux taient appliques sur +les vtements; ces gaufrures taient peintes et dores et figuraient des +toffes broches et des passementeries. Les nus de la statuaire, cette +poque, sont trs peu colors, presque blancs, et redessins par des +traits brun rouge.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_509_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_509_sml.jpg" width="300" height="490" alt="Sculptures du portail d'Amiens." +title="Sculptures du portail d'Amiens." /></a> +<br /> +<span class="caption">Sculptures du portail d'Amiens.</span> +</p> + +<p>Le <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle ne fit que continuer cette tradition. La statuaire et +l'ornementation des portails de Notre-Dame de Paris, des cathdrales de +Senlis, d'Amiens, de Reims, des porches latraux de Notre-Dame de +Chartres, taient peintes et dores. Les artistes qui ont fait les +admirables vitraux de ce temps avaient une connaissance trop parfaite de +l'harmonie des couleurs pour ne pas appliquer cette connaissance la +coloration de la sculpture, sans lui rien enlever, chose difficile, de +sa gravit monumentale<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p> + +<p class="rth"> +D'aprs <span class="smcap">E. Viollet-le-Duc</span>, <i>Dictionnaire raisonn<br /> +de l'architecture franaise du <small>XI</small><sup>e</sup> au<br /> +<small>XVI</small><sup>e</sup> sicle</i>, A. Morel, Paris, 1875, in-8,<br /> +t. VIII, au mot Sculpture.<br /> +</p> + +<p><a name="page_511" id="page_511"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="V-14" id="V-14"></a>V—L'MAILLERIE LIMOUSINE.</h3> + +<p>Ds le milieu du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, l'maillerie limousine est dsigne +dans les textes, aussi bien l'tranger qu'en France, sous le nom +d'œuvre de Limoges, <i>opus Limogie</i> ou <i>lemovicense, opus de +Limogia</i>, ce qui indique dj un commerce remontant de longues annes. +On est tant de fois revenu sur ce point, tabli par de nombreux textes +irrfutables, qu'il ne nous parat pas fort utile de nous y appesantir +notre tour. Il faut plutt insister sur l'influence qu'a eue sur la +production limousine cette exportation, cette production exagre: au +point de vue artistique elle a certainement nui aux maux, parce qu'elle +a forc les mailleurs produire dans bien des cas des œuvres d'un +caractre banal; en effet, il ne pouvait tre question, du moment que +l'on fabriquait des pices religieuses ou des ustensiles de toilette +la grosse, de faire quelque chose sortant de l'ordinaire. Ce n'est que +par exception, pour quelques chsses trs rares, telles que celle que +l'on conserve Saint-Sernin, Toulouse, ou pour les tombeaux, par +exemple, que des commandes ont t faites directement Limoges. Cette +production htive a eu une autre consquence: celle de maintenir pendant +trs longtemps dans les ateliers les mmes modles, de crer, d'une +faon inconsciente, un art archasant pour ainsi dire. Cette remarque +est absolument ncessaire si l'on veut essayer de dater avec exactitude +quelques-uns des monuments de l'maillerie limousine. Ces produits sont, + partir du commencement du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, en retard de quelque vingt +ou trente ans sur la fabrication artistique du reste de la France. +Limoges a conserv longtemps le style roman, et l'on est frapp de +rencontrer parfois sur des objets excuts en plein <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle des +motifs de dcoration qui sont de plus de cent ans antrieurs. C'est +l'excs de la production, et surtout de la production bon march, que +l'on doit attribuer ce phnomne bizarre, bien plus<a name="page_512" id="page_512"></a> qu'au peu +d'empressement que pouvaient montrer les habitants des pays situs au +sud de la Loire adopter les formes cres par les Franais du nord.</p> + +<p>Toute cette fabrication tant trs considrable, nous allons passer en +revue les diffrents objets qu'elle a crs. Une division s'impose tout +d'abord: les monuments religieux et les monuments civils. Nous +commencerons par les premiers, de beaucoup les plus nombreux.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Les crucifix nous arrteront peu: il y en a dans lesquels la figure du +Christ est compltement maille plat, ou bien maille en relief et +rapporte. Dans ce dernier cas les figures de la Vierge et de saint +Jean, des aptres ou de la Madeleine, les symboles des vanglistes sont +galement en relief et rapports; ou bien le systme de dcoration prend +un caractre mixte: en relief sur la face, il est plat au revers de la +croix.... Ces crucifix servaient la fois de croix processionnelles ou +de croix stationnales. Dans ce dernier cas, il fallait les placer sur un +pied de croix qui lui-mme tait maill: ces supports (Louvre, glise +d'Obazine) affectent la forme d'un tronc de cne reposant sur des pieds +en forme de griffes; ils sont dcors de rinceaux maills et de figures +de dragons en bronze cisel rapports aprs coup.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_513_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_513_sml.jpg" width="218" height="406" alt="Vase en cuivre maill par G. Alpas de Limoges. +(Commencement du XIIIe sicle.)" +title="Vase en cuivre maill par G. Alpas de Limoges. +(Commencement du XIIIe sicle.)" /></a> +<br /> +<span class="caption">Vase en cuivre maill par G. Alpas de Limoges.<br /> +(Commencement du XIIIe sicle.)</span> +</p> + +<p>Nous ne possdons aucun calice du <small>XII</small><sup>e</sup> au <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle que l'on +puisse rattacher un atelier de Limoges; on ne s'en tonnera pas si +l'on songe combien peu il subsiste en France de ces vases liturgiques, +toujours fabriqus, en partie tout au moins, en mtal prcieux. Mais en +revanche nous avons un certain nombre de vases sacrs du mme genre. +Sans parler du <i>scyphus</i> du Louvre [le vase en cuivre d'Alpas], ni +d'une pice analogue, mais moins somptueuse, qui fait partie du Muse de +l'Ermitage (collection Basilewsky), il existe encore en France un trs +grand nombre de ciboires ou plutt de pyxides en cuivre dor et maill. +Elles offrent presque toutes une coupe hmisphrique, surmonte d'un +couvercle de pareil galbe, somm d'une longue tige termine par une +croix. Le pied, circulaire ou pans coups,<a name="page_513" id="page_513"></a> supporte une tige trs +leve interrompue par un nœud. Ces pices, qui appartiennent toutes + la seconde moiti du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle ou au <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle, sont de +fabrication assez grossire; les ornements (sainte Face, monogramme du +Christ, etc.) sont<a name="page_514" id="page_514"></a> rservs et gravs et s'enlvent sur un fond +alternativement bleu ou rouge; ces maux, d'un ton trs cru, n'ont plus +l'harmonie des produits de la premire moiti du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle et sont +absolument caractristiques de la dcadence de l'art limousin.</p> + +<div class="figleft" style="width: 171px;"> +<a href="images/ill_pg_514_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_514_sml.jpg" width="171" height="187" alt="Pyxide en cuivre maill. Limoges. XIIIe sicle. +(Muse du Louvre.)" +title="Pyxide en cuivre maill. Limoges. XIIIe sicle. +(Muse du Louvre.)" /></a> +<br /> +<span class="caption">Pyxide en cuivre maill. Limoges. XIIIe sicle. +(Muse du Louvre.)</span> +</div> + +<p>De ces ciboires il faut rapprocher d'abord les petites botes +cylindriques couvercle conique auxquelles on donne le nom de pyxides +et qui servaient contenir, comme les colombes mailles, la rserve +eucharistique. La dcoration de ces pices varie peu: rinceaux, +mdaillons renfermant un monogramme, plus rarement des figures +d'animaux. Ces monuments existent en trop grand nombre dans tous les +muses pour qu'il soit utile d'y insister. Quant aux colombes, beaucoup +plus rares, elles taient suspendues, au moyen d'une crosse de mtal ou +de bois, au-dessus de l'autel, sur lequel on pouvait les faire descendre +par une chanette et une poulie. L'oiseau, gnralement dress sur ses +pattes, plus rarement prt prendre son vol et les pattes runies sous +le ventre, a les ailes mailles, ainsi que la queue, de bleu, de rouge +et de blanc ou de bleu, de rouge, de jaune et de vert; entre les ailes +s'ouvre une petite cavit destine contenir les hosties. Le mode de +suspension tait quelquefois assez compliqu. L'oiseau posait sur un +plateau ou sur un disque entour d'une srie de tours; une ou plusieurs +couronnes servaient, la partie suprieure de l'ensemble, runir les +chanes. D'assez nombreux exemples de cette gracieuse dcoration +subsistent encore aujourd'hui dans les muses publics ou les collections +prives. Nous ne connaissons plus en France que celle de l'glise de +Laguenne (Corrze) qui soit encore en place....<a name="page_515" id="page_515"></a></p> + +<div class="figright" style="width: 160px;"> +<a href="images/ill_pg_515_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_515_sml.jpg" width="160" height="378" alt="Crosse en cuivre maill. L'Annonciation. Limoges, +XIIIe sicle (Muse du Louvre.)" +title="Crosse en cuivre maill. L'Annonciation. Limoges, +XIIIe sicle (Muse du Louvre.)" /></a> +<br /> +<span class="caption">Crosse en cuivre maill. L'Annonciation.<br />Limoges, +XIIIe sicle (Muse du Louvre.)</span> +</div> + +<p>Les crosses limousines ne sont pas trs varies: les plus anciennes +consistent en un serpent qui forme la fois la douille et le crosseron, +entirement recouvert d'imbrications mailles de bleu lapis (crosse +provenant de l'abbaye de Tiron, au Muse de Chartres); mais le type +gnralement adopt au <small>XIII</small><sup>e</sup> et au <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle consiste en une +douille maille sur laquelle se relvent des serpents de cuivre dor, +un nœud reperc jour compos de serpents entrelacs, ou bien un +nœud plein, orn de bustes d'anges, et enfin une volute maille de +bleu encadrant un sujet en cuivre fondu et dor: l'Annonciation, le +Couronnement de la Vierge, le Serpent tentant Adam et ve, Saint Michel +terrassant le dmon, etc., etc. Un type trs commun, mais l'un des plus +gracieux certainement, est celui dans lequel le crosseron se termine par +un large fleuron polychrome sur lequel l'mailleur limousin a plac les +plus vigoureuses colorations de sa palette, le rouge, le bleu et le +blanc (Muse du Louvre, Muse de Poitiers, trsor de Saint-Maurice +d'Agaune, Muse de Cluny, etc.). Ces crosses, dont le crosseron est, +soit section circulaire, soit plus rarement section rectangulaire, +se rencontrent dans toute l'Europe, et il n'est pour ainsi dire pas +d'anne o<a name="page_516" id="page_516"></a> l'ouverture de quelque tombeau d'vque ou d'abb n'en mette +une au jour. Tous les types qu'elles peuvent prsenter sont aujourd'hui +connus; et les crosses du genre de la crosse dite de Ragenfroid, +provenant de Saint-Pre de Chartres (Muse de Bargello, Florence), +compltement entaille, sujets fort compliqus, constituent une trs +rare exception. Mentionnons enfin un type peu commun dans lequel une +figure d'ange est interpose entre le nœud et la volute....</p> + +<p>Mais arrivons aux chsses, les pices les plus importantes parmi toutes +celles qu'a cres l'industrie limousine.</p> + +<p>Du <small>XII</small><sup>e</sup> au <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle, la chsse limousine est une bote en forme +de sarcophage ou de maison surmonte d'un toit trs aigu. Cette +construction, jusque vers la fin du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, se fait en bois +recouvert de plaques de cuivre, assembles fort grossirement sur ce +bti. Dans la seconde moiti du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle apparat la coutume de +supprimer la construction en bois: les chsses, de forme plus allonge, +plus hautes sur pieds, sont alors composes de simples plaques de cuivre +runies aux angles par tenons et mortaises. L'ouverture de la chsse, au +lieu d'tre pratique dessous ou l'une de ses extrmits, est place +sur le dessus; le toit forme couvercle; il est muni de charnires et +d'une serrure moraillon.</p> + +<p>Par exception la chsse limousine peut comporter une imitation lointaine +d'un difice d'architecture, d'une glise dont la nef serait sectionne +dans la longueur par un ou plusieurs transepts. L'exemple le plus +compliqu que l'on puisse citer en ce genre est la belle chsse +provenant de Grandmont et conserve aujourd'hui Ambazac (Haute-Vienne) +avec la dalmatique de saint tienne de Muret.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_517_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_517_sml.jpg" width="282" height="209" alt="Chsse d'Ambazac (Haute-Vienne). (Limoges. Fin du XIIe +sicle. Revers.)" +title="Chsse d'Ambazac (Haute-Vienne). (Limoges. Fin du XIIe +sicle. Revers.)" /></a> +<br /> +<span class="caption">Chsse d'Ambazac (Haute-Vienne). (Limoges. Fin du XIIe +sicle. Revers.)</span> +</p> + +<p>Cette chsse, une des grandes œuvres limousines connues aujourd'hui +(longueur 0 m. 73; hauteur 0 m. 63), se compose d'une nef flanque de +bas cts peu saillants. La nef principale est sectionne dans sa +longueur par trois transepts qui, du reste, ne dbordent point sur les +bas cts. C'est tort que l'on a voulu voir dans cette disposition une +imitation de la grande chsse des rois, Cologne, avec laquelle elle ne +prsente aucune ressemblance, ni sous le rapport de la construction ni +sous le<a name="page_517" id="page_517"></a> rapport de la dcoration; elle est du reste, trs probablement, +de quelques annes plus ancienne que la chsse de Cologne, qui ne fut +pas commence avant 1198. La chsse d'Ambazac s'loigne d'ailleurs, sur +certains points, du thme banal des monuments limousins du mme genre. +Au lieu de se composer uniquement de plaques mailles, sa dcoration +consiste surtout en une plaque de cuivre repouss que l'mail vient +ensuite dcorer. De grands rinceaux hardiment dessins entourent des +plaques mailles sertissant des cabochons, et se terminent eux-mmes +par des fleurons maills de la plus grande beaut: des filigranes, une +quantit de pierreries, compltent la dcoration des flancs de la +chsse, dont le toit est somm d'une crte cisele et reperce jour, +forme de rinceaux, de fleurons maills, de cabochons. Cette crte est +la seule dans toute l'orfvrerie limousine qui ait cette importance. En +somme la chsse d'Ambazac est l'une des plus belles qui subsistent; elle +peut lutter avec celle de Mozac (Puy-de-Dme). De mme poque, peu +prs, si elle n'offre point comme cette dernire de sujets maills,<a name="page_518" id="page_518"></a> du +moins elle nous rvle chez les mailleurs limousins un sens trs pur de +la dcoration....</p> + +<p>On peut poser comme un principe absolu et comme une marque distinctive +qui peuvent faire discerner facilement les chsses limousines, la forme +et la structure des pieds qui leur servent de supports. Ces pieds en +cuivre sont pris dans les plaques des cts qui forment la chsse et +comportent une dcoration de gravure, un dessin quadrill ou des +rinceaux. Ce n'est qu' Limoges qu'on a adopt ce systme de +construction trs simple, mais bien fait pour plaire des artisans qui +recherchaient surtout la fabrication bon march.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_518_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_518_sml.jpg" width="282" height="162" alt="Chsse de Mozac (Puy-de-Dme). (Limoges. Fin du XIIe +sicle.)" +title="Chsse de Mozac (Puy-de-Dme). (Limoges. Fin du XIIe +sicle.)" /></a> +<br /> +<span class="caption">Chsse de Mozac (Puy-de-Dme). (Limoges. Fin du XIIe +sicle.)</span> +</p> + +<p>Un autre signe distinctif des chsses limousines et qui ne peut tromper +aucunement, c'est la prsence de crtes composes d'une plaque de +cuivre, munie ou non d'pis de fatage, mais reperce d'ouvertures que +l'on a compares avec raison des entres de serrure. Ce dessin n'est +en somme qu'une simplification dans la disposition des petites arcatures +en plein cintre qu' l'origine on avait voulu figurer sur cet ornement +de fatage.</p> + +<p>Enfin la prsence de ttes en relief sur un monument maill indique, +coup sr, une provenance limousine. Voil donc trois signes, la forme +des pieds, celle de la crte, la prsence de ttes en relief, auxquels +on peut certainement reconnatre une chsse limousine....<a name="page_519" id="page_519"></a></p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>Nous sommes loin de possder un aussi grand nombre de monuments civils +en orfvrerie maille: beaucoup de ces pices, menus bijoux ou objets +de toilette, nous sont parvenues isolment, et il nous est fort +difficile aujourd'hui de dterminer srement leur usage. Mais il est +vident que l'mail s'est appliqu indistinctement aux agrafes, aux +pommeaux d'pe, aux manches de couteaux, aux plaques de baudrier, des +botes de toutes formes et de toutes dimensions. La collection Victor +Gay renferme deux objets de ce genre fort curieux et remontant la fin +du <small>XIII</small><sup>e</sup> ou au commencement du <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle: ce sont une bote de +miroir deux valves, et une petite bote fard, fort analogue comme +forme aux vases du mme genre dont faisaient usage les anciens. Le +harnachement des chevaux pouvait aussi tre du domaine de l'mailleur, +et le Muse de Cluny possde un fort beau mors de cheval de ce genre; +mais ces monuments sont de la plus grande raret. Il n'y a, dans cette +srie civile, de rellement communs que les bassins laver, auxquels on +a donn le nom de <i>gmellions</i>, parce qu'ils vont par paire. Ces pices, +sortes de plats d'une mdiocre profondeur, sont dcors gnralement +d'une srie d'cussons maills, les uns conformes aux rgles du blason, +les autres absolument de fantaisie, ou bien de reprsentations +empruntes la vie civile: scnes de chasse ou de danse, jongleurs ou +mnestrels, etc. Tous les personnages, souvent assez bien dessins, sont +rservs et gravs sur un fond d'mail. Au revers se voient presque +toujours des ornements gravs: une fleur de lis, un griffon ou tout +autre motif de dcoration formant le centre d'une rosace dont les +extrmits viennent mourir sur les bords du plat. Dans chaque paire de +gmellions s'en trouve un qui est muni d'une sorte de goulot ou +gargouille en forme de tte de dragon. C'est ce goulot qui permettait de +verser de ce bassin, que l'on tenait dans la main droite, l'eau qu'il +contenait, et que l'on recevait dans le second bassin que l'on tenait +horizontalement dans la main gauche. De nombreuses miniatures nous +renseignent merveille sur cet usage. On sait qu'au moyen ge, poque +laquelle les soins de<a name="page_520" id="page_520"></a> la toilette tenaient cependant une place assez +modeste dans la vie journalire, on ne se serait point mis table dans +une maison de quelque importance sans s'tre au pralable lav les +mains. Cet usage sufft expliquer la quantit de gmellions existant +encore aujourd'hui. Le jour o la mode des cuillers et plus tard des +fourchettes a fait tomber ce louable usage en dsutude, les gmellions +ont servi dans les glises recevoir les offrandes des fidles; de +meubles civils ils sont devenus religieux, et voil pourquoi le plus +grand nombre d'entre eux a perdu son ornementation d'mail; les +monnaies, sans cesse remues ou jetes sans prcaution, n'ont pas tard + la faire disparatre.</p> + +<p>Les coffrets, presque sans exception, n'ont t l'origine que des +meubles civils; par la suite des temps, ils ont pu tre transforms en +reliquaires; mais l'absence de tout symbole religieux dans leur +dcoration indique assez quel usage ils taient destins. Le coffret +du trsor de Conques remonte au commencement du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle. Une +dcoration analogue de disques ou d'cussons de cuivre maill et dor a +t applique au <small>XIII</small><sup>e</sup> et au <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle des botes de bois, de +cuir ou d'ivoire. On connat l'un de ceux que possde le Muse du +Louvre; il provient de l'abbaye du Lys, et comme il contenait une +relique de saint Louis, le nom de ce roi lui est rest attach, bien que +d'aprs les synchronismes que l'ont peut tablir l'aide des cussons +qui le dcorent, il soit quelque peu postrieur au rgne de Louis IX, +trs probablement de l'poque de Philippe le Bel. Un coffret analogue +figure dans le trsor du Dme d'Aix-la-Chapelle; un autre est possd +par l'glise de Longpont; des fragments d'un quatrime se voient au +muse de Turin; ils proviennent de la cathdrale de Verceil o ce +coffret a servi pendant longtemps contenir la dpouille mortelle d'un +cardinal; enfin une autre dcoration de mdaillons de ce genre, trs +complte, fait aussi partie de la collection Dzialynska. Dans presque +toutes ces pices, les disques maills, cussons d'armoiries +polychromes ou mdaillons fond bleu, offrant des personnages ou des +animaux gravs ou rservs, n'taient pas appliqus directement sur le +bois. La bote tait d'abord recouverte d'une paisse couche de peinture + la colle par-dessus<a name="page_521" id="page_521"></a><a name="page_522" id="page_522"></a> laquelle on posait une feuille d'tain. Cet +tain tait ensuite teint au moyen d'un vernis lger soit vert, soit +rouge, trs transparent, ce qui donnait toute la pice un grand clat +que venaient encore rehausser les dorures des plaques mailles. Tous +ces coffrets sont munis de couvercles plats, monts charnires, ferms +par des serrures en cuivre, d'un bon dessin, dans lesquelles viennent +s'engager des moraillons ou simples ou doubles. Les dragons que nous +avons dj vus figurer sur les crosses se retrouvent ici; ils servent +former soit les moraillons, soit les points d'attaches des charnires. +Des cabochons de cristal, teints diversement au moyen de paillons, des +clous de cuivre disposs symtriquement sur le fond, compltent cette +dcoration d'un got excellent....</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_521_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_521_sml.jpg" width="451" height="286" alt="Gmellions en cuivre maill. Limoges, XIIIe sicle. +(Muse de Cluny.)" +title="Gmellions en cuivre maill. Limoges, XIIIe sicle. +(Muse de Cluny.)" /></a> +<br /> +<span class="caption">Gmellions en cuivre maill. Limoges, XIIIe sicle. +(Muse de Cluny.)</span> +</p> + +<p>Ds le milieu du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, les plaques des monuments de Geoffroy +Plantagenet et de l'vque d'Angers Eulger nous le prouvent, +l'maillerie avait t employe avec succs pour la dcoration des +tombeaux. Les Limousins ne semblent du reste pas avoir eu, l'origine, +le monopole de cette fabrication, car le tombeau de Henri, comte de +Champagne, lev Troyes, avait t fait par des orfvres allemands ou +lorrains. Quoi qu'il en soit, dans le courant du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, les +Limousins dvelopprent si bien cette branche de leur industrie qu'ils +exportrent des tombeaux tout faits, exactement comme des chsses; c'est +ce qui fait qu'il subsiste encore, l'tranger, en Angleterre et en +Espagne, quelques-uns de ces monuments dont l'origine franaise n'est +pas douteuse. On a cit souvent l'appui de cette opinion un texte du +compte des excuteurs testamentaires de Gautier de Merton, vque de +Rochester, mentionnant un paiement fait Jean de Limoges pour le +tombeau de l'vque, qu'il alla, avec un aide, mettre lui-mme en place. +Le fait remonte 1276. La tombe de Gautier de Merton a disparu, mais il +subsiste encore en Angleterre, Westminster, dans le tombeau d'Aymar de +Valence, comte de Pembroke, un tmoin irrcusable de l'importation +limousine. Un tombeau d'vque, conserv dans la cathdrale de Burgos, +nous fournit la preuve du mme fait pour l'Espagne.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_523_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_523_sml.jpg" width="422" height="228" alt="Coffret dit de saint Louis. Travail limousin. poque de +Philippe le Bel. (Muse du Louvre.)" +title="Coffret dit de saint Louis. Travail limousin. poque de +Philippe le Bel. (Muse du Louvre.)" /></a> +<br /> +<span class="caption">Coffret dit de saint Louis. Travail limousin. poque de +Philippe le Bel. (Muse du Louvre.)</span> +</p> + +<p>Dans toutes ces effigies funraires, la part du sculpteur est au<a name="page_523" id="page_523"></a> moins +aussi grande que celle de l'mailleur. Sur un bloc de bois, +pralablement dgrossi suivant les contours gnraux de la statue, on a +appliqu des plaques de cuivre marteles et repousses, ciseles mme +dans certains cas. L'mail intervient dans les bordures, les ornements +des vtements, la dcoration<a name="page_524" id="page_524"></a> des coussins et du fond sur lesquels +reposent la statue. Quelquefois, il est vrai, cette dcoration en mail +est fort considrable. Nous n'en voulons pour exemple que le tombeau des +enfants de saint Louis, autrefois conserv dans l'abbaye de Royaumont, +maintenant dans l'glise de Saint-Denis.</p> + +<p>Le nombre de ces tombes entailles, fabriques Limoges, a t fort +grand, et Gaignires nous a heureusement conserv le dessin de plusieurs +d'entre elles qui par la suite ont t livres, au poids du cuivre, +des chaudronniers, sans que ce vandalisme ait jamais profit ni ceux +qui l'ordonnaient ni ceux qui, en vritables brutes, n'y voyaient que +matire fabriquer des casseroles. La tombe des enfants de saint Louis, +dont le fond est orn de grands rinceaux et de figures d'anges et de +moines en prire, date de 1248; celle de Blanche de Champagne, femme de +Jean I<sup>er</sup>, duc de Bretagne, date de la fin du <small>XIII</small><sup>e</sup> ou du +commencement du <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle; elle tait termine en 1306; on la +conserve au Muse du Louvre. Le monument du cœur de Thibaut V de +Champagne, Provins, est postrieur 1270, date de la mort de ce +prince. Voil celles qui subsistent aujourd'hui en France; mais nous +n'avons plus ni celle de Philippe de Dreux, la cathdrale de Beauvais +(1210), ni ceux de Graud, vque de Cahors, et d'Aymeri Guerrut, +archevque de Lyon, enterrs Grandmont en 1250 et 1245, ni ceux que +Jean Chatelas, bourgeois de Limoges, avait, avant 1267, faits pour les +comtes de Champagne, Thibaut III et Thibaut IV. Tout cela a t fondu. +Perte d'autant plus regrettable que si nous en jugeons par la +description du tombeau du cardinal de Taillefer, inhum La +Chapelle-Taillefer en 1312, ou par les dessins de celui de Marie de +Bourbon (♰ 1274), dans l'abbaye de Saint-Yved-de-Braine, ces +monuments taient parfois trs somptueux; ce dernier notamment offrait +sur son pourtour trente-six figures de cuivre, en ronde bosse, places +sous des arcatures, qui, en juger par les inscriptions, taient des +portraits de personnages contemporains.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">E. Molinier</span>, <i>L'maillerie</i>, Paris, Hachette, 1891,<br /> +in-16. <i>Passim.</i><br /> +</p> + +<p><a name="page_525" id="page_525"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="VI-14" id="VI-14"></a>VI—VILLARD DE HONNECOURT, ARCHITECTE DU XIII<sup>e</sup> SICLE.</h3> + +<p>L'incertitude qui rgne sur les procds manuels des artistes du moyen +ge, l'ignorance absolue o l'on est de la manire dont se faisait leur +instruction, donneront quelque intrt la description d'un manuscrit +unique en son genre, qui parat avoir t le livre de croquis d'un +architecte du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle. J'appellerai album ce singulier ouvrage +qui fait partie des manuscrits de la Bibliothque nationale. C'est un +petit volume de 33 feuillets de parchemin cousus sous une peau paisse +et grossire qui se rabat sur la tranche. Une note, crite au <small>XV</small><sup>e</sup> +sicle sur le verso du dernier feuillet, prouve qu' cette poque +l'album en contenait quarante et un; les mutilations qui ont rduit ce +nombre ont l'air d'tre dj anciennes.</p> + +<p>Comme les feuillets ne sont pas galiss entre eux, leurs dimensions +varient de 15 16 centimtres de largeur sur 23 24 de haut. Chacun +d'eux est couvert sur les deux cts de dessins la plume, qu'on voit +avoir t esquisss la mine de plomb. Des notes explicatives, conues +dans le dialecte picard du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle et crites en belle minuscule +de la mme poque, accompagnent plusieurs de ces dessins.</p> + +<p>Ces notes manuscrites fournissent sur l'auteur de l'album, sur l'poque + laquelle il vivait, sur ses travaux, quelques notions.</p> + +<p>Au verso du premier feuillet on lit:</p> + +<p><i>Wilars de Honecort vous salue, et si proie a tos ceus qui de ces +engiens ouverront, con trovera en cest livre, qu'il proient por s'arme +et qu'il lor soviengne de lui; car en cest livre puet on trover grant +consel de le grant force de maconerie et des engiens de carpenterie; et +si trovers le force de le portraiture les trais ensi comme li ars de +jometri le<a name="page_526" id="page_526"></a> command et enseigne.</i> Villard de Honnecourt vous salue et +prie tous ceux qui travailleront aux divers genres d'ouvrages contenus +en ce livre, de prier pour son me et de se souvenir de lui; car dans ce +livre on peut trouver grand secours pour s'instruire des principes +fondamentaux de la maonnerie et de la construction en charpente. Vous y +trouverez aussi la mthode pour dessiner au trait, selon que l'art de +gomtrie le commande et enseigne.</p> + +<p>Cette note peut passer pour une prface. Elle apprend le nom de +l'auteur, le lieu de son origine, la nature ainsi que la destination de +son livre. Villard de Honnecourt ayant compos ce recueil, le lgue aux +gens de son mtier, qui y trouveront nombre de procds pour la pratique +de la maonnerie, la construction en charpente et l'application de la +gomtrie au dessin. Il leur demande, en rcompense, d'avoir mmoire de +lui et de prier pour son me.</p> + +<p>Villard de Honnecourt, en juger par son surnom, tait Cambrsien, car +Honnecourt est un village sur l'Escaut, cinq lieues de Cambrai. Cette +prsumable origine prend la consistance d'un fait certain par la +prsence dans l'album de deux dessins, dont l'un est le plan de l'glise +de Vaucelles, abbaye situe tout ct d'Honnecourt; dont l'autre +reprsente galement, en plan, le chœur de l'glise cathdrale de +Cambrai.</p> + +<p>De mme que tous les hommes de son temps qui savaient quelque chose, +notre architecte avait beaucoup voyag. <i>J'ay est en moult de +terres</i>, dit-il en un endroit, et l'appui de son dire, il invoque les +monuments de tous pays runis dans son album. En effet, c'est presque un +itinraire que ce manuscrit. On l'y voit traverser la France du nord +l'ouest, puis parcourir l'empire d'Allemagne jusque par del ses limites +les plus recules. S'arrtant une fois Laon il y prend le croquis de +l'une des tours de la cathdrale, la plus belle tour qu'il y ait au +monde, son avis. Ses tudes minutieuses sur la cathdrale de Reims +prouvent qu'il sjourna longtemps dans cette ville. Son passage Meaux +est constat par un plan de Saint-tienne, son passage Chartres par un +dessin de la grande rose occidentale de Notre-Dame. Plus loin, on le +trouve install devant le portail mridional de la cathdrale de +Lausanne dont<a name="page_527" id="page_527"></a> il copie la rose existante encore aujourd'hui. Enfin, +l'album atteste un long sjour de l'auteur en Hongrie.</p> + +<p>Il est regretter que le manuscrit de Villard de Honnecourt fournisse +moins de renseignements sur ses travaux comme architecte que sur ses +prgrinations. On n'y voit qu'une composition signe de lui; encore en +partage-t-il le mrite avec un confrre. Cet ouvrage consiste en un plan +de sanctuaire pour une glise de premier ordre. Le chœur est +envelopp d'une double galerie et de neuf chapelles, les unes de forme +carre, les autres en hmicycle. Elles alternent sur ce double patron +droite et gauche de l'abside qui est carre.</p> + +<p>Dans l'intrieur, on lit cette lgende: <i>Istud bresbiterium<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a> +invenerunt Vlardus de Hunecort et Petrus de Corbeia inter se +disputando</i>.</p> + +<p>Ainsi cette disposition insolite fut le rsultat d'une confrence entre +Villard et un sien confrre appel Pierre de Corbie; rien n'indique +d'ailleurs qu'elle ait t excute....</p> + +<p>Des dates certaines permettent de faire sortir Villard de la grande +cole du temps de Philippe Auguste; elles le placent au beau milieu de +cette gnration d'hommes par l'industrie de qui le genre gothique +atteignit, comme systme de construction, ses derniers +perfectionnements<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>....<a name="page_528" id="page_528"></a></p> + +<div class="blockquot"><p>[M. J. Quicherat classe ensuite, en neuf chapitres, les matires +traites ple-mle dans l'Album. Voici les titres de ces chapitres: +1 Mcanique; 2 Gomtrie et trigonomtrie pratique; 3 Coupe des +pierres et maonnerie; 4 Charpente; 5 Dessin de l'architecture; +6 Dessin de l'ornement; 7 Dessin de la figure; 8 Objets +d'ameublement; 9 Matires trangres aux connaissances spciales +de l'architecte et du dessinateur. Voici le dernier chapitre:]</p></div> + +<p>Villard de Honnecourt parat avoir t curieux de l'tude de la nature. +Sa mmoire tait orne de tous les on-dit dont la science zoologique se +composait alors exclusivement. L'une des figures de lion qu'il a +dessines donne lieu notre auteur de rapporter le fait suivant: Je +veux vous dire quelque chose de l'ducation du lion. Celui qui dresse le +lion a deux petits chiens; lorsqu'il veut faire faire quelque chose au +lion, il lui dit son commandement. Si le lion grogne, il bat ses petits +chiens. Or le lion a si grand peur voir battre les petits chiens, +qu'il rprime son humeur et fait ce qu'on lui commande. Je ne parle pas +du cas o il serait en colre, car alors il ne cderait ni par mauvais, +ni par bon traitement.</p> + +<p>A la page suivante, il donne cette explication au-dessus du dessin, fort +peu russi, d'un porc-pic: Voici un porc-pic. C'est une petite bte +qui lance ses soies quand elle est en colre.</p> + +<p>Enfin il donne, en terminant son manuscrit, une instruction qui ne me +semble convenir qu' la confection d'un herbier: Cueillez vos fleurs au +matin, de diverses couleurs, en ayant soin que l'une ne touche pas +l'autre. Prenez une espce de pierre qu'on taille au ciseau; qu'elle +soit blanche, lisse et mince; puis mettez vos fleurs sous cette pierre, +chaque espce part. Par ce moyen vos fleurs se conserveront avec leurs +couleurs. Il y a conclure de l qu'il pratiquait la botanique, au<a name="page_529" id="page_529"></a> +moins comme amateur. S'il ne se proccupait pas tant de la couleur, on +pourrait dire que c'tait pour avoir des modles d'ornements mettre +sur les chapiteaux des colonnes, puisque c'est de son temps que les +fleurs de nos pays, imites en placage, ont commenc remplacer, pour +la dcoration de l'architecture, les feuillages et fleurons imaginaires +de l'antiquit.</p> + +<p>C'est un autre ordre de connaissances, l'art du potier, qu'est +emprunte la recette suivante: On prend chaux et tuile romaine pile, +et vous faites peu prs autant de l'une que de l'autre, mettant plutt +la tuile en excs, de telle sorte que ce soit sa couleur qui domine. +Dtrempez ce ciment d'huile de graine de lin. Vous en pourrez faire un +vase contenir de l'eau. C'tait une poterie crue qui devait avoir la +consistance de la pierre. Le moyen ge le tenait certainement de +l'antiquit. Sa composition ressemble beaucoup celle de certains +mortiers que Paul le Silentiaire dit avoir t employs la +construction de Sainte-Sophie.</p> + +<p>Je crois reconnatre la prparation d'une pte pilatoire dans une autre +recette, crite immdiatement aprs la prcdente: On prend chaux vive +qui a bouilli et orpiment; on met le tout dans de l'eau bouillante avec +de l'huile. C'est un onguent bon pour ter le poil.</p> + +<p>Enfin comme remde aux blessures qu'on se faisait souvent autour de lui, +Villard de Honnecourt avait trouv dans ses lectures, ou reu de quelque +empirique, l'ordonnance que voici: Retenez ce que je vais vous dire. +Prenez des feuilles de chou rouge, de la <i>sanemonde</i> (c'est une plante +qu'on appelle chanvre-btard), aussi de la plante appele tanaisie et du +chnevis ou semence du chanvre. Broyez ces quatre plantes, de sorte +qu'il n'y ait pas plus de l'une que de l'autre. Ensuite vous prendrez de +la garance, en quantit double de chacune des quatre autres plantes. +Broyez-la aussi et mettez ces cinq plantes dans un pot pour les faire +infuser avec du vin blanc, le meilleur que vous pourrez avoir, en vous +rglant pour la dose sur ce que la potion ne soit pas trop paisse et +qu'on la puisse boire. N'en buvez pas trop, vous en aurez assez d'une +pleine coquille d'œuf. Quelque plaie que vous ayez, vous en gurirez. +Essuyez vos<a name="page_530" id="page_530"></a> plaies d'un peu d'toupes, mettez dessus une feuille de +chou rouge, puis buvez de la potion, le matin et le soir, deux fois par +jour. Elle vaut mieux infuse dans de bon vin doux que dans d'autre vin; +le vin doux fermentera avec les plantes. Si vous en infusez dans du vin +vieux, laissez-les deux jours avant d'en boire.</p> + +<p>Aprs tout ce qui prcde, je crois qu'il me sera permis, toute +proportion garde entre les deux poques, de dfinir par les paroles de +Vitruve l'instruction de l'architecte au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle: <i>Eum et +ingeniosum esse oportet et ad disciplinas docilem; et ut litteratus sit, +peritus graphidos, eruditus geometria et optices non ignarus, instructus +arithmetica, historias complures noverit, philosophos diligenter +audiverit, musicam sciverit, medicin non sit ignarus</i>.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">J. Quicherat</span>, <i>Mlanges d'archologie et d'histoire</i>,<br /> +t. II, Paris, A. Picard, 1886, in-8.<br /> +</p> + +<hr /> + +<h3><a name="VII-14" id="VII-14"></a>VII—LA SOCIT FRANAISE AU XIII<sup>e</sup> SICLE.</h3> + +<h4><a name="I-14-a" id="I-14-a"></a>I.—<span class="smcap">Le clerg normand, d'aprs le registre d'Eude Rigaud.</span></h4> + +<p>Eude Rigaud est un des hommes les plus remarquables du rgne de saint +Louis. Les historiens du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle ont gard sur lui un profond +silence. Quelques lignes consacres sa mmoire n'eussent cependant pas +t dplaces dans les histoires du saint roi, qui l'honora de sa +confiance et de son amiti; heureusement il nous est parvenu un document +qui, mieux qu'aucun historien, nous rvle dans ses moindres +particularits la vie de cet illustre prlat. Nous voulons parler du +registre o il a consign jour par jour les actions des vingt et une +annes de son piscopat. C'est dans ces notes, non destines la +publicit, qu'il faut chercher un tableau fidle des mœurs du clerg +du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle. C'est l aussi qu'il faut suivre les patients +efforts<a name="page_531" id="page_531"></a> d'un homme qui consacra sa vie tout entire rprimer les +nombreux excs des clercs de son temps....</p> + +<p>Eude Rigaud, entr en 1242 dans l'ordre de saint Franois, fut sacr +archevque de Rouen au mois de mars 1247. Son premier soin fut la visite +des doyenns ruraux de son diocse. Dans l'impossibilit de se +transporter sur chaque paroisse, il runissait tous les curs d'un +doyenn dans une mme assemble. L se faisait une svre enqute sur +les mœurs de chacun d'eux. Six prtres, investis des fonctions de +jurs (<i>juratores</i>) dnonaient hardiment tous les dsordres que la voix +publique imputait leurs confrres. Ces dsordres peuvent tre +rattachs aux chefs suivants:</p> + +<p><i>Excs de boisson.</i>—<i>Querelles.</i>—Je trouve plusieurs fois rpt le +reproche de frquenter les tavernes et celui de boire jusqu'au gosier. +De l des rixes, de l des habits oublis dans les lieux de dbauche, de +l mme des clercs tendus ivres-morts dans les champs.—Outre les +querelles nes de la boisson, d'autres prennent leur source dans le +caractre violent de certains curs amis de la discorde. Ils prennent +part aux mles, ils se battent avec leurs paroissiens; un d'entre eux +tira mme l'pe contre un chevalier.</p> + +<p><i>Commerce.</i>—Le plus ordinairement l'accusation se borne signaler tel +ou tel cur comme s'adonnant au ngoce. Dans beaucoup de cas cependant, +la nature de ce ngoce est spcifie. Il consiste, par exemple, donner +son argent aux commerants pour en retirer l'intrt, avoir des +navires sur la mer, s'immiscer dans le commerce des bois, louer des +terres pour les ensemencer, prendre des fermes, percevoir les droits +de page et de tonlieu, engraisser des porcs, vendre des bliers, +des vaches, des chevaux, du chanvre, du vin, du cidre. Les curs +dbitants de boissons poussaient l'abus jusqu' enivrer leurs +paroissiens. Le commerce des grains est aussi svrement prohib. Il +parat que ds lors les spculateurs sur les denres connaissaient les +marchs terme.</p> + +<p><i>Jeux.</i>—Les jeux dfendus sont les ds, la boule, le palet. En 1248, on +faisait un reproche au prtre de Baudriou Bosc de prendre part aux +tournois.<a name="page_532" id="page_532"></a></p> + +<p><i>Habits.</i>—D'aprs les statuts synodaux, les prtres ne devaient monter + cheval qu'avec des chapes rondes et fermes. Malgr cette +prescription, beaucoup voyagent en soutanes ouvertes ou en tabards, ce +qui est probablement la mme chose. La chape avait un capuchon: certains +prtres sont nots pour ne l'avoir point rabattu sur leur tte et lui +avoir prfr la coiffe. Ceux dont les gots mondains ne se contentaient +mme pas du tabard et de la coiffe prenaient l'habit des gens de guerre +et portaient des armes. Notons encore le reproche adress un prtre +d'avoir achet un habit sculier.</p> + +<p><i>Abus dans l'administration ecclsiastique.</i>—Des curs non promus la +prtrise ngligent de se prsenter aux ordinations, ou bien, quand ils +ont reu cet ordre, passent des annes entires sans clbrer; d'autres +ne rsident point dans les paroisses qui leur sont confies; ils exigent +un salaire pour administrer les sacrements; un chapelain fut rprimand +pour avoir, la veille de Nol, chant la messe prix d'argent. +L'accusation d'avoir clbr des mariages clandestins ou sans faire les +bans est trs rare. La location, l'engagement ou l'alination des livres +de l'glise est svrement interdite et peu de curs sont en dfaut pour +ce sujet. Il n'en est pas de mme quant l'obligation o ils sont de se +rendre aux synodes, chapitres ou kalendes.</p> + +<p>Tels sont les principaux abus qu'Eude Rigaut trouva dans le clerg +sculier de son diocse. Les moyens qu'il employa pour y mettre un terme +furent assez divers. Pour les moindres dsordres, il tablit des amendes +pcuniaires qui se levaient par les doyens. C'est ainsi qu'il force les +curs venir aux synodes et se procurer des chapes. Le cur de +Virville devait payer cinq sous toutes les fois qu'il s'enivrait ou +seulement qu'il entrait dans une taverne situe moins d'une lieue de +son domicile. Pour les fautes plus graves, l'vque et pu recourir aux +censures canoniques, et prononcer la suspense ou l'interdiction; mais +ces chtiments avaient dj perdu bien de leur efficacit et +l'excommunication mme n'empchait pas certains prtres de remplir leurs +fonctions habituelles. Il eut encore pu dfrer les coupables aux +tribunaux ecclsiastiques, mais cette<a name="page_533" id="page_533"></a> voie tait longue et souvent le +coupable n'et pas t atteint. Eude prfra d'autres moyens, il exigea +de ceux qu'il avait trouvs en dfaut des lettres authentiques, par +lesquelles ils avouaient leurs torts, promettaient de s'en corriger, et +dclaraient que s'ils venaient manquer leur engagement, ils seraient +par l mme, et sans aucune procdure, privs de leur bnfice....</p> + +<p>Ces mesures n'avaient pour but que de rformer le clerg pourvu des +bnfices avant l'intronisation d'Eude Rigaud. Pour prvenir ces abus +dans la gnration suivante, il usa d'une grande circonspection dans +l'admission des clercs prsents par les patrons. Persuad que dans le +prtre les mœurs sont en rapport avec l'instruction, il leur faisait +subir un examen, avant de leur confrer un bnfice. Le registre +contient les procs-verbaux de plusieurs de ces examens. Nous ne pouvons +nous empcher d'en rapporter un exemple. Nous prenons au hasard un +prtre, nomm Guillaume, prsent l'glise de Rotois.</p> + +<p>Son examen eut lieu le 8 des kalendes de mars 1258. Les examinateurs +taient, outre l'archevque, Symon, archidiacre de Rouen, matre Pierre +d'Aumalle, chanoine de Rouen, frre Adam Rigaud et Jean de Morgneval, +clerc du prlat. Le candidat fut interrog sur ce passage de la Gense: +<i>Ade vero non inveniebatur adjutor similis ejus, inmisit ergo Dominus +Deus soporem in Adam</i>, etc. Voici comment il construisit cette phrase et +la rendit mot mot en langue romane: <i>Ade</i> Adans, <i>vero</i> adecertes, +<i>non inveniebatur</i> ne trouvoit pas, <i>adjutor</i> aideur, <i>similis</i> +samblables, <i>ejus</i> de lui. <i>Dominus</i> nostre sire, <i>immisit</i> envoia, +<i>soporem</i> encevisseur, <i>in Adam</i>.... A la demande qu'on lui adressa de +dcliner le mot <i>inmisit</i>, il rpondit: <i>inmitto</i>, <i>tis</i>, <i>si</i>, <i>tere</i>, +<i>tendi</i>, <i>do</i>, <i>dum</i>, <i>inmittum</i>, <i>tu</i>, <i>inmisus</i>, <i>inmittendus</i>, <i>tor</i>, +<i>teris</i>, <i>inmisus</i>, <i>tendus</i>. On lui fit faire le mme exercice sur le +verbe <i>repplere</i>, et, comme il avait dit au grondif <i>repplendi</i>, +l'archevque insista et lui fit peler (<i>sillabicari</i>) ce dernier mot, +qu'il divisa en quatre syllabes, <i>rep-ple-en-di</i>. Eude Rigaud leva la +sance en constatant son incapacit chanter le morceau: <i>Voca +operarios</i>. Nous ignorons si les juges le dclarrent admissible.<a name="page_534" id="page_534"></a></p> + +<p>Des candidats, rejets la suite d'examens encore moins brillants que +le prcdent, en appelrent au pape. Ces appels taient une arme dont +s'emparaient tous ceux qui se trouvaient atteints par la juste svrit +de l'archevque. Mais il ne s'en mettait gure en peine, car il +jouissait du plus haut crdit la cour de Rome; et comme on avait +subrepticement obtenu contre lui quelques lettres du pape pour le faire +comparatre devant des juges trangers, Innocent IV, le 2 des kalendes +d'avril 1250 rvoqua ces lettres et dfendit qu'on le mt en cause hors +de son diocse....</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">L. Delisle</span>, <i>Le clerg normand au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle</i>, dans<br /> +la <i>Bibliothque de l'cole des chartes</i>, 1846.<br /> +</p> + +<h4><a name="II-14-a" id="II-14-a"></a>II.—<small>BOURGEOIS ET MARCHANDS, D'APRS LES SERMONS.</small></h4> + +<p>Le bourgeois de Paris, au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, a dj quelque chose du type +de l'esprit fort moderne. Tout en conservant la foi de ses pres, il +affiche pour les sermons et les sermonnaires un certain ddain. Voit-il +un prtre monter en chaire? Il lui tourne le dos, et sort de l'glise +jusqu' ce que sa parole ait cess de retentir; habitude commune, du +reste, aux importants de plus d'une cit. Il a confiance dans les +avantages que lui donnent sa richesse et les privilges envis de sa +caste. Un bourgeois du roi! Malheur qui l'offense! Le tmraire est +aussitt tran devant le souverain, il est atteint et convaincu d'avoir +enfreint les liberts de la ville, il est frapp dans sa personne et +dans ses biens. Parfois, cependant, ces poursuites judiciaires tournent +au dtriment du plaignant, et l'agresseur est renvoy absous. <i>Inde +ir!</i> Toute l'histoire du temps est remplie de querelles semblables +entre la jeunesse turbulente des coles et la fire bourgeoisie de la +capitale. La noblesse se permet aussi de violer les franchises: elle +n'en est pas toujours punie, mais elle n'chappe pas au jugement. Un +chevalier, passant un jour sur un des ponts de Paris, rencontre un +bourgeois blasphmant outrance; la colre l'emporte, et, d'un coup de +poing, il lui<a name="page_535" id="page_535"></a> brise une partie de la mchoire. Arrt sur-le-champ, il +est cit pour ce dlit devant le tribunal du roi, et, aprs avoir +attendu son audience pendant fort longtemps, il expose ainsi sa dfense: +Seigneur, vous tes mon roi terrestre, et je suis votre homme-lige; si +j'entendais quelqu'un vous dnigrer ou vous dire des sottises, je ne +pourrais me contenir et je vengerais votre injure. Eh bien! celui que +j'ai frapp outrageait de mme mon roi cleste: comment serais-je rest +impassible? Et le prince qui n'aimait pas les blasphmateurs (ce trait +se rapporte peut-tre saint Louis) le laissa aller en libert.</p> + +<p>Il n'tait pas rare de voir des membres de la bourgeoisie, sortis d'une +condition infime, s'lever aux plus hauts degrs de la fortune et mme +de la science. Tout citadin rvait, comme aujourd'hui, pour son fils +l'opulence ou la renomme; l'immobilit des rangs sociaux n'tait plus +si rigoureuse. Le chef d'une puissante famille de cette classe, Jean +Poinlane, nous est montr par Pierre de Limoges commenant sa carrire +dans la dernire indigence: il courait les rues en colportant de la +viande dans un grand plat (<i>perapside</i>), et n'avait pas d'autre +gagne-pain; c'tait, selon toute apparence, un apprenti boucher. Devenu +plus tard un des plus riches personnages de la capitale, il fit +enchsser ce vieux plat dans une monture d'or et d'argent, en souvenir +de sa pauvret premire; il le gardait comme une relique et se le +faisait prsenter les jours de bonne fte. Son fils tait, vers le +milieu du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, un docteur clbre dans l'Universit, li +avec Pierre de Limoges et connu sous le nom de Jean de Paris; il +embrassa plus tard l'ordre de saint Dominique.</p> + +<p>Le principal instrument de la richesse des bourgeois, c'tait le ngoce. +L'industrie tait fort limite, la spculation dans l'enfance; et +pourtant l'on retirait du commerce des avantages considrables. Il est +vrai de dire que ce n'tait pas toujours sans avoir recours la fraude: +les petits marchands comme les gros employaient bien des stratagmes que +l'on croit gnralement d'invention plus moderne. La morale de la chaire +est sans piti sur ce point, et elle a vraiment de quoi choisir parmi +les ruses de mtier dignes de fltrissure. Les aubergistes et les +cabaretiers mlent en cachette de l'eau leur vin, ou du mauvais<a name="page_536" id="page_536"></a> vin +du bon. L'htelier fait payer une mauvaise chandelle dix fois sa valeur, +et rclame encore un supplment si l'on a eu le malheur de se servir de +ses ds; petites extorsions qui sont de droit aujourd'hui. De maudites +vieilles, comme les appelle un austre critique, frelatent +abominablement le lait, ou, lorsqu'elles veulent vendre leur vache, +cessent de lui en tirer quelques jours auparavant, pour que ses mamelles +gonfles fassent croire qu'elle en produit davantage. Elles cherchent +donner leurs fromages une apparence plus grasse en les plongeant dans +la soupe (<i>in pulmentis suis</i>). Le chanvre ou la filasse, qui s'achte +au poids, est dpose durant une nuit sur la terre humide, afin de +devenir plus lourde. Les bouchers usent d'un artifice qui demande plus +d'habilet: ils <i>soufflent</i> la viande et le poisson (car ils tiennent +ces deux denres la fois). Avant de livrer un porc, ils ont soin d'en +extraire le sang, dont ils se servent pour rougir la gorge des poissons +dcolors par la vtust. Ils vendent aussi des chairs cuites (la +charcuterie), mais ils s'arrangent de manire ne pas moins gagner +dessus. Il y a sept ans que je n'ai achet de viande ailleurs que chez +vous, disait l'un d'eux un chaland naf, dans l'espoir d'obtenir un +rabais sur ses fournitures.—Sept ans! lui rpondit-il plein +d'admiration, et vous vivez encore!</p> + +<p>Ce n'est l, sans doute, qu'un apologue spirituel; mais Jacques de Vitry +raconte comme tant positivement arriv, durant son sjour en Palestine, +le trait d'un empoisonneur de mme espce, qui, dans la ville d'Acre, +vendait aux plerins des mets corrompus. Pris un jour par les Sarrasins +et conduit devant le Soudan, il lui prouva d'une faon premptoire qu'il +le dbarrassait chaque anne de plus de cent de ses ennemis: cette +factie lui valut sa grce.</p> + +<p>Les accapareurs ne sont pas moins criminels. Ils cachent les denres +pour faire venir la disette et la chert; mais qu'arrive-t-il? Dieu les +punit en envoyant le beau temps, et ils finissent par se pendre de +dsespoir sur leurs monceaux de grains. Les marchands d'toffes se +vantent de rattraper sur la bure ce qu'ils perdent sur l'carlate +(<i>melius est lucrari in burello quam perdere in scarletis</i>). Ils ont +une aune pour vendre et une<a name="page_537" id="page_537"></a> autre pour acheter; mais le diable en a une +troisime, avec laquelle, suivant le proverbe, <i>il leur aulnera les +costez</i>. Ils ne mettent leurs articles en talage que dans les rues +obscures, afin de tromper le public sur leur qualit (il faut se +souvenir aussi que les rues claires n'abondaient pas); mais ils seront +eux-mmes privs de la lumire ternelle. Les changeurs, les orfvres, +dont le grand pont de Paris est couvert, ourdissent des complots pour +rendre vile la monnaie prcieuse, et <i>vice versa</i>: c'est encore une +manire de dpouiller les voyageurs et les passants. On en voit mme qui +trient les deniers les plus lourds pour en extraire de l'argent; et non +contents d'altrer les bons, ils en fabriquent de faux, qui seraient +trs difficiles reconnatre s'ils n'taient plus doux au toucher.</p> + +<p>Mais de tous les crimes enfants par l'esprit de ngoce et de +spculation, il n'en est pas de plus grave, aux yeux de l'glise, que +l'usure. La morale religieuse, comme la loi civile, du reste, se +proccupe sans cesse de la rpression de cet abus, si rpandu alors, et +pourtant bien plus svrement jug que de nos jours. L'usure est +assimile au vol pur et simple: il n'y a qu'un seul moyen de la rparer, +c'est la restitution. La lgitimit de l'intrt n'est point admise en +principe. Les usuriers sont des monstres dans la nature: Dieu a cr les +cultivateurs, les clercs, les soldats; mais c'est le diable qui a +invent cette quatrime catgorie. Aussi les exemples les plus +effrayants, les histoires les plus saisissantes circulent-elles sur leur +compte. Il est rare qu'ils veuillent abandonner au moment de la mort le +fruit de leurs longues rapines, amass avec tant d'acharnement: le +remords les assige, ils cherchent mille moyens d'expier leur avarice, +ils font des prires, des aumnes; mais enfin ils ne restituent pas, et +ils expirent dans l'impnitence. Leur dpouille mortelle, dans ce cas, +ne doit pas tre ensevelie en terre chrtienne. Cette rgle n'est +cependant pas applique dans toute sa rigueur, comme l'indique le trait +suivant. Un usurier, tant mort, fut mis dans le cercueil: mais, +lorsqu'il s'agit de le transporter au cimetire, personne ne put le +soulever; la bire demeurait cloue au sol. Un <i>ancien</i> dit alors: Vous +savez que c'est la coutume, en cette ville, que chacun soit descendu<a name="page_538" id="page_538"></a> +dans la tombe par ses pairs, les prtres par les prtres, les bouchers +par les bouchers, etc. Vous n'avez donc qu'une chose faire: c'est +d'appeler quatre usuriers. Le conseil fut trouv bon, et, en effet, les +collgues du dfunt enlevrent sans difficult le cercueil.</p> + +<p>tienne de Bourbon atteste avoir vu, lorsqu'il tudiait Paris, +apporter dans l'glise de Notre-Dame un de ces malades, consums par le +<i>feu sacr</i> ou <i>mal des ardents</i>, qui venaient implorer de la sainte +Vierge leur gurison. Ses voisins le disaient enrichi par l'usure. Les +prtres l'exhortrent renoncer aux biens qu'il avait acquis par ce +moyen coupable, afin de pouvoir obtenir la sant. Mais il refusa avec +persistance. Son corps devint alors tout noir, et il fallut le renvoyer +de l'glise: il rendit l'me le soir mme.</p> + +<p>Ces chtiments exemplaires n'empchaient pas les adorateurs de la croix +d'argent d'tre redouts et honors durant leur vie. On en voyait +ruiner de braves chevaliers partant pour la croisade, rduire leur +famille la dernire indigence, et les faire emprisonner eux-mmes par +le seigneur du lieu, sitt qu'ils ne pouvaient plus leur extorquer ni +gages ni deniers. Petit petit, et d'usure en usure, ils arrivaient +se crer un nom, une position influente; comme ce jeune vaurien, qu'on +appelait d'abord le <i>galeux</i>, et qui, tant parvenu par des gains +illicites pouvoir s'habiller convenablement, se fit appeler <i>Martin +Galeux</i>; lorsqu'il eut accru sa fortune, on le nomma <i>seigneur Martin</i>, +tout court; puis enfin il devint immensment riche, et on ne lui dit +plus que <i>monseigneur Martin</i>, en le traitant comme un personnage digne +de tous les respects....</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">A. Lecoy de la Marche</span>, <i>La Chaire franaise<br /> +au moyen ge</i>, Paris, H. Laurens,<br /> +1886, 2<sup>e</sup> d. <i>Passim.</i><br /> +</p> + +<h4><a name="III-14-a" id="III-14-a"></a>III.—<small>LES VILAINS, D'APRS LES FABLEAUX.</small></h4> + +<p>Voici maintenant les misrables huttes des vilains, agglomres en +hameaux ou plantes au milieu d'un clos, comme<a name="page_539" id="page_539"></a> ces maisons du +Gastinois, dont chacune est en un espinois. L'tablissement de chacun +se compose, ou devrait se composer, au complet, d'un corps de logis +destin l'habitation, d'un <i>bordel</i> (grange), d'un <i>buiron</i> ou cabane + mettre le foin, d'un four et d'un bcher pour le bois, avec des +ranges de <i>bacons</i> (quartiers de lard) pendus aux poutres fatires. +Comme mobilier, un lit sommaire:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i3">..... En .I. angle<br /></span> +<span class="i0">.I. lit de fuerre(<i>a</i>) et de pesas(<i>b</i>)<br /></span> +<span class="i0">Et de linceus(<i>c</i>) de chanevas(<i>d</i>)...<br /></span> +</div></div> + +<p class="csml">(<i>a</i>: Grosse paille;) (<i>b</i>: paille;) (<i>c</i>: draps;) (<i>d</i>: grosse toile de +chanvre.)</p> + +<p class="nind">une table mengier, des bancs autour du foyer, une ou plusieurs +huches; au mur sont accrochs un crible, un sas et d'autres instruments +aratoires ou de cuisine, avec des armes: arc, lance, pes rouilles, +<i>mauele</i> (houlette), <i>gibet</i> (gourdin), van, rteau, <i>picois</i> (pioche), +cognes, pelles, serpes, faucilles, bche, hache d'acier. Ajoutez, dans +les dpendances, une cuve baignier, une charrette, une selle +charretire—avec le <i>forrel</i> (tui de cuir), la dossire, les traits, +l'avaloire, les <i>penels</i> ou coussins de selle, et la <i>meneoire</i> ou +limon—la charrue, l'aiguillon, la herse, la civire avec ses <i>fesches</i> +ou bretelles. Derrire le foyer, la <i>toraille</i> o schent les graines; +au manteau de la chemine, la bote sel, le <i>craisset</i> ou <i>grassot</i> +(lampe graisse) pour l'hiver, les landiers, la louche, le gril, le +croc traire du pot la chair quand elle est cuite, les tenailles, le +soufflet, le mortier, le <i>molinel</i> (petit moulin), le <i>pestel</i> (pilon), +le trpied, le chaudron brasser le bouillon. et l, d'autres +outils encore: le sarcloir pour ter les chardons, la faucille, +l'alesne, l'trille, le couteau pain taillier, la queue aiguiser, +les forces tranchantes, les sacs et la boissellerie, la doloire, la +bisaigu d'acier, la tarire, les fers mortaises, le canivet, la +<i>foisne</i> (fourche), les engins pcher, les paniers poisson, les +cruches, les grandes et les petites jattes, les cuelles, les hanaps, +les <i>foisselles</i>. Au plafond se balance le <i>chasier</i> (panier +claire-voie) o se conservent les fromages; il y<a name="page_540" id="page_540"></a> a une chelle mobile +pour y accder.—Le fableau <i>De l'oustillement au vilain</i>, qui fournit +cette curieuse numration du mobilier idal qu'un vilain son aise +doit acheter en se mariant, contient aussi quelques indications sur le +costume des rustres: souliers, chausses, <i>estivaus</i> (bottes), houseaux, +<i>cotele</i> (robe de dessous), surcotel, chaperon, chapel, courroie et +coutelire, aumnire, bourse, <i>moufles</i> ou gants de cuir solide pour +travailler aux haies d'pine<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>.—La nourriture des vilains se compose +de pain, de fves, de choux, de raves, d'aulx, de poireaux, d'oignons; +peu de viande<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>. Les <i>charbones</i>, ou tranches de lard grsilles +grand feu, taient le plat de rsistance des jours de fte, avec le flan +et le <i>mortreuil</i> (soupe au pain et au lait trs paisse).</p> + +<p>Les vilains, ainsi logs, quips et nourris, n'ont pas eu le bnfice +de la bienveillance des jongleurs, pauvres hres sortis de leurs rangs, +il est vrai, mais qui avaient gagner le pain quotidien en amusant la +classe dirigeante des bourgeois et des chevaliers. Croquants, paysans, +laboureurs, sont, dans presque tous les fableaux, le point de mire de +railleries mchantes, quelquefois d'invectives froces. Quelques-unes de +ces grossires flatteries l'adresse des gens bien ns, auxquels les +rimeurs se plaisent attribuer une origine totalement diffrente de +celle des misrables, poussent l'exagration jusqu'au dlire:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Plaust a Deu, le roi puissant,<br /></span> +<span class="i0">Que je fusse roi des vilains!<br /></span> +<span class="i0"><a name="page_541" id="page_541"></a>A mal port fussent ariv!<br /></span> +<span class="i0">Ja vilains ne fust tant os<br /></span> +<span class="i0">Que il un mot osast parler,<br /></span> +<span class="i0">Ne mais por del pain demander<br /></span> +<span class="i0">O por sa patenostre dire.<br /></span> +<span class="i0">Moult eussent en moi mal sire.<br /></span> +</div></div> + +<p>Les vilains, au gr des bouffons de leurs matres, ne sont pas assez +rudement traits. Le vilain puant est n d'une incongruit lche par +un ne. Dieu, qui dteste sa race, l'a donn aux seigneurs pour qu'il +les serve silencieusement, taillable et corvable sans merci. S'il se +plaint, qu'on le mette en prison; s'il a fait quelque conomie, qu'on la +lui prenne. A-t-il la prtention de manger de temps en temps de bonnes +choses? qu'on l'en empche:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Il deussent mangier chardons<br /></span> +<span class="i0">Roinsces, espines et estrain<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>,<br /></span> +<span class="i0">Au diemenche por du fain<br /></span> +<span class="i0">Et du pesaz en leur semaine...<br /></span> +<span class="i0">Il deussent parmi les landes<br /></span> +<span class="i0">Pestre avoec les bues cornus,<br /></span> +<span class="i0">A .IIII. piez aler toz nus.<br /></span> +</div></div> + +<p>Il faut renoncer numrer les vices attribus aux vilains. Ils +ressemblent fort, du reste, ceux dont quelques conomistes accusent +les humbles pour se dispenser de les plaindre. Vilains ne sont jamais +contents, ni de leur excellent patron, ni du bon Dieu:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Tout li desplet, tout li anuie,<br /></span> +<span class="i0">Vilains het bel, vilains het pluie,<br /></span> +<span class="i0">Vilains het Dieu quand il ne fait<br /></span> +<span class="i0">Quanqu'il<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a> commande par souhait.<br /></span> +</div></div> + +<p>Ils sont horriblement sales; l'enfer mme, dit Rutebeuf, n'en veut pas, +tant ils sentent mauvais. On raconte qu'un vilain, gar dans la rue des +piciers, Montpellier, est tomb terre, pm, avant d'avoir fait +deux pas; c'est le parfum inaccoutum<a name="page_542" id="page_542"></a> des pices qui le suffoque; un +prud'homme qui passe par l, suggre, pour le ressusciter, de lui +placer sous le nez une pellete de fumier:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Quand cil sent du fiens<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a> la flairor<br /></span> +<span class="i0">Les elz oevre, s'est sus sailliz<br /></span> +<span class="i0">Et dist que il est toz gariz.<br /></span> +</div></div> + +<p>D'o la conclusion que <i>Ne se doit nul desnaturer</i>: la salet est +l'lment du vilain; il doit y rester. Aussi bien, il s'y complat, et +son imprvoyance l'y condamne. Pourquoi se permet-il de prendre femme? +Il serait plus son aise, s'il avait la sagesse de rester seul; mais +ces gens-l ne calculent pas. Il n'a pas pargn dix sous qu'il songe au +mariage et qu'il a dj dit une fille du pays:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i6">Ma douce seur,<br /></span> +<span class="i0">Je vous ainme de tout mon cuer.<br /></span> +</div></div> + +<p>Les voisins commencent bavarder. Le garon, disent-ils, gagne sa vie; +il n'est pas dbauch; avec de l'conomie ils noueront bien les deux +bouts. Cependant le pre de la promise, homme sage, hsite consentir; +il sait bien qu'il n'a pas de quoi constituer une dot convenable, mais +la mre mangerait plutt du fer et du bois que de renoncer +l'tablissement de la pauvrette avec celui qui l'aime; elle livre assaut + la chancelante prudence de son mari avec une intarissable et trs +touchante loquacit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Nous li donrons une vakielle<br /></span> +<span class="i0">Et .I. petitet de no terre;<br /></span> +<span class="i0">J'ai de mes coses entor mi<br /></span> +<span class="i0">De mes napes et de men lin...<br /></span> +<span class="i0">Si vous taisis d'ore en avant!<br /></span> +<span class="i0">Laissis m'ent convenir atant.<br /></span> +</div></div> + +<p>Le garon, qui un sien parent a promis de le loger gratuitement, +contracte quelques dettes pour les frais de la noce. Il se marie. Le +lendemain, les amis et connaissances viennent apporter leurs humbles +cadeaux: vin, pain, un porcelet, deux glines, peu d'argent; les +commres du voisinage n'valuent pas<a name="page_543" id="page_543"></a> la premire mise de fonds du jeune +mnage plus de huit sous de deniers. Le porcelet et les poules font +leurs ordures dans la pice qu'ils occupent; le propritaire s'en plaint +rudement. Le pauvre mari, qui voit sa jeune femme pleurer, vend tout le +linge du trousseau pour acheter une cabane o ils seront chez eux:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Une maison et .I. pourciel<br /></span> +<span class="i0">U il pueent leur huche assir<br /></span> +<span class="i0">Et leur lit faire a lor plaisir.<br /></span> +</div></div> + +<p>Pendant ce temps-l, l'argent emprunt aux usuriers porte intrt. +L'homme travaille toute la journe sans rattraper l'arrir. Alors les +rcriminations vont leur train:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Que dites-vous, puans pendus?<br /></span> +<span class="i0">C' male hart soiis pendus!<br /></span> +<span class="i0">Quand j'issi de l'ostel mon pere<br /></span> +<span class="i0">Je en issi bien endrape,<br /></span> +<span class="i0">Je aportai mout boin plice.<br /></span> +<span class="i0">Vous me les avs tous vendus...<br /></span> +<span class="i0">Qu'a male hart soiis pendus.<br /></span> +</div></div> + +<p>C'est la misre; et le jongleur n'a point de piti pour cette misre, +qu'il se plat dire mrite. D'ailleurs, comment plaindre un vilain? +Ses souffrances n'attnuent point l'normit de ses ridicules. Qu'il +s'gaye ou qu'il pleure, l'homme des champs n'est qu'un animal; on se +moque de sa carrure et de sa gaucherie; il est</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i3">..... Grand et merveilleux<br /></span> +<span class="i0">Et maufez et de laide hure<br /></span> +</div></div> + +<p class="nind">comme <i>le Villain de Bailleul</i>. On lui attribue d'incroyables navets. +Sa femme met le vilain de Bailleul au point de tout voir sans rien +croire, en lui persuadant qu'il est mort. Brifaut, qui va au march +d'Abbeville pour vendre la toile file par sa mnagre, se la laisse +escamoter dans la foule avec une surprenante sottise, et fait des +excuses son voleur. Le <i>Vilain de Farbu</i> crache sur sa soupe pour voir +si elle est chaude, et se brle en l'avalant. Le vilain rsume en lui +Gribouille et La<a name="page_544" id="page_544"></a> Palice. Son cerveau engourdi de bœuf de labour est +impropre la pense; il ne parle qu'en proverbes, comme Sancho Pana. +La sagesse des nations est toute sa sagesse, et l'on dresse des recueils +de locutions populaires sous le titre de <i>Proverbes au vilain</i><a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>.</p> + +<p>Sans doute le paysan franais du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle tait, comme le paysan +de tous les temps et de tous les pays, dur, ferm, malpropre, dpourvu +de qualits chevaleresques. Les jongleurs nous le reprsentent (mais, +cette fois, sans y trouver redire) battant sa femme s'il la souponne +d'inconduite, ou si le souper n'est pas prt, ou si seulement elle le +contredit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Sa fame prist par les cheveus<br /></span> +<span class="i0">Si la rue a terre et trane.<br /></span> +<span class="i0">Le pi li met sur la poitrine:<br /></span> +<span class="i0">Ha! fame! ja Dieus ne t'ast!<br /></span> +</div></div> + +<p class="nind">Cette brutalit de mœurs s'explique par l'pret de la vie rustique. +A la campagne, l'homme est plus prs qu'ailleurs de l'humanit primitive + laquelle toute hygine matrielle et toute dlicatesse psychologique +taient inconnues. On n'a pas le temps d'tre plus soign ni plus +aimable qu'une bte de somme quand on travaille sans relche comme une +bte de somme. Le continuel souci du pain quotidien et la fatigue +accablante qu'on prouve gagner ce pain rtrcissent l'horizon et +racornissent, la gnrosit native, s'ils ne la dtruisent pas. Philippe +de Beaumanoir, que ses fameuses <i>Coutumes du Beauvoisis</i> et ses romans +mettent au premier rang des crivains du moyen ge, n'a pas ddaign de +rimer ce sujet un charmant apologue, bien diffrent des plates +productions des jongleurs de cour. Il montre, dans <i>Fole Larguece</i>, les +instincts altruistes d'une<a name="page_545" id="page_545"></a> jeune paysanne sagement rfrns par +l'exprience de son mari:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Pour cou c'on dist en un reclaim:<br /></span> +<span class="i0"><i>Tant as, tant vaus, et je tant t'aim</i>.<br /></span> +</div></div> + +<p>Quant la btise des vilains, elle n'tait srement pas si profonde que +la majorit des auteurs de fableaux affecte de le croire. L'insolence +raisonneuse dont on les accuse parfois est mme en contradiction avec +l'ineptie dont on les dclare atteints<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>. Deux pices au moins mettent +en scne, du reste, des paysans gouailleurs, d'une rude, franche et +hardie jovialit, comme la France en a toujours produit.—Un bon +seigneur avait annonc qu'il voulait tenir cour plnire, et rgaler +tous ceux qui s'y rendraient; il avait un mauvais snchal, avare, +flon, qui tait dsol de cette gnrosit. Ledit snchal, cherchant +passer sa mauvaise humeur, avise dans la foule de ceux qui sont venus +pour profiter de la table ouverte, un</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i6">..... vilain<br /></span> +<span class="i0">Qui moult estoit de lait pelain(<i>a</i>);<br /></span> +<span class="i0">Deslavez(<i>b</i>) ert, s'ot chief locu(<i>c</i>).<br /></span> +<span class="i0">Il ot bien .L. ans vescu<br /></span> +<span class="i0">Qu'il n'avoit e coiffe en teste.<br /></span> +</div></div> + +<p class="csml">(<i>a</i>: Apparence physique;) (<i>b</i>: sale;) (<i>c</i>: fris;)</p> + +<p>Le snchal, courrouciez, souflez et plein d'ire, apostrophe le +malencontreux convive:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Veez quel louceor(<i>d</i>) de pois,<br /></span> +<span class="i0">Vez comme il fet la paelete(<i>e</i>)!<br /></span> +<span class="i0">Il covient mainte escuelette<br /></span> +<span class="i0">De pore a farsir son ventre...<br /></span> +<span class="i0">Noiez soit en une longaingne(<i>f</i>)<br /></span> +<span class="i0">Qui la voie vous enseigna.<br /></span> +</div></div> + +<p class="csml">(<i>d</i>: avaleur;) (<i>e</i>: <i>faire la paelete</i>, se montrer joyeux;) (<i>f</i>: +fosse d'aisances.)</p> + +<p>Le vilain se signe de la main droite: Je suis venu manger,<a name="page_546" id="page_546"></a> dit-il +bonnement, mais je ne sais pas o m'assoir.—Tiens, rpond le +snchal, en lui allongeant une <i>buffe</i> (soufflet; cf. <i>rebuffade</i>) et +en jouant sur le double sens du mot, assieds-toi sur ce buffet-l. La +fte commence, et le seigneur propose une robe d'carlate comme +rcompense celui qui dira ou fera la meilleure farce. Les mnestrels +s'puisent aussitt en grimaces et en chansons. Mais le vilain +s'approche, sa serviette la main, et assne une formidable gifle sur +la joue du snchal. Grand moi. Le seigneur interroge le coupable:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Sire, fet cil, or m'entendez:<br /></span> +<span class="i0">Orainz(<i>a</i>) quand je ceenz entrai<br /></span> +<span class="i0">Vostre senechal encontrai<br /></span> +<span class="i0">Qui est fel(<i>b</i>) et glous(<i>c</i>) et eschars(<i>d</i>).<br /></span> +<span class="i0">Une grant buffe me dona<br /></span> +<span class="i0">Et puis si me dist par abet(<i>e</i>)<br /></span> +<span class="i0">Que seisse sor cel buffet<br /></span> +<span class="i0">Et si dist qu'il me le prestoit...<br /></span> +<span class="i0">Et quant j'ai be et mangi,<br /></span> +<span class="i0">Sire quens(<i>f</i>), qu'en fesse gi<br /></span> +<span class="i0">Se son buffet ne li rendisse?<br /></span> +<span class="i0">Et vez me ci tot aprest<br /></span> +<span class="i0">D'un autre buffet rendre encore<br /></span> +<span class="i0">Se cil ne li siet qu'il ot ore.<br /></span> +</div></div> + +<p class="csml">(<i>a</i>: Tout l'heure;) (<i>b</i>: mchant;) (<i>c</i>: gourmand;) (<i>d</i>: mauvais +plaisant;) (<i>e</i>: malice;) (<i>f</i>: comte.)</p> + +<p>On rit, et le gaillard emporta la robe d'carlate.—Un vilain de mme +temprament fit mieux encore: il gagna le paradis la pointe d'une +langue bien affile. Saint Pierre refusait de l'admettre dans le cleste +sjour, car vilain ne vient en cest estre:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">—Plus vilains de vos n'i puet estre<br /></span> +<span class="i0">a, dist l'ame, beau sire Pierre.<br /></span> +<span class="i0">Toz jors fustes plus durs que pieres.<br /></span> +<span class="i0">Fous fu, par sainte Paternostre,<br /></span> +<span class="i0">Dieus quant de vos fist son apostre...<br /></span> +</div></div> + +<p>Saint Pierre, suffoqu de ce franc parler, s'en va chercher du<a name="page_547" id="page_547"></a> renfort; +il envoie saint Thomas et saint Paul, qui reoivent aussi leur paquet:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Dist li vilains: Danz Pols li chaus(<i>a</i>),<br /></span> +<span class="i0">Estes vos or si acoranz(<i>b</i>),<br /></span> +<span class="i0">Qui fustes orribles tiranz.<br /></span> +<span class="i0">Seinz Etienes le compara<br /></span> +<span class="i0">Que vos festes lapider...<br /></span> +<span class="i0">Ha, quel seint et quel devin!<br /></span> +<span class="i0">Cuidiez que je ne vous connoisse?<br /></span> +</div></div> + +<p class="csml">(<i>a</i>: Le chauve;) (<i>b</i>: sensible;)</p> + +<p>Enfin, Dieu le Pre arrive en personne; mais le redoutable disputeur +n'est nullement interloqu, il plaide en ces termes:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Tant com mes cors vesqui el monde<br /></span> +<span class="i0">Neste vie mena et monde(<i>c</i>).<br /></span> +<span class="i0">As povres donai de mon pain...<br /></span> +<span class="i0">Les ai a mon feu eschaufez...<br /></span> +<span class="i0">Ne de braie ne de chemise<br /></span> +<span class="i0">Ne leur laissai soffrete avoir;<br /></span> +<span class="i0">Et si fui comfes vraiement<br /></span> +<span class="i0">Et reui ton cors dignement.<br /></span> +<span class="i0">Qui ainsi muert l'en nos sermone<br /></span> +<span class="i0">Que Dieus ses pechiez li pardone...<br /></span> +<span class="i0">Vos ne mentirez pas por moi.<br /></span> +<span class="i0">—Vilains, dist Dieu, or ge l'otroi.<br /></span> +<span class="i0">Paradis as si desresni(<i>d</i>)<br /></span> +<span class="i0">Que par plaidier l'as gaaingni.<br /></span> +<span class="i0">Tu as est a bone escole,<br /></span> +<span class="i0">Tu sez bien conter ta parole.<br /></span> +</div></div> + +<p class="csml">(<i>c</i>: propre;) (<i>d</i>: plaid.)</p> + +<p>L'honnte et simple vilain, bafou par la socit du moyen ge, a gagn +sa cause devant Dieu.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">Ch.-V. Langlois</span>, dans la <i>Revue politique<br /> +et littraire</i>, 22 aot 1891.<br /> +</p> + +<p><a name="page_548" id="page_548"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="VIII-14" id="VIII-14"></a>VIII—LE COSTUME MILITAIRE AU MOYEN GE.</h3> + +<p>Voici quel fut le costume chevaleresque au <small>XI</small><sup>e</sup> sicle.</p> + +<p>L'armure de corps tait le <i>haubert</i> ou la <i>brogne</i>, passs par-dessus +les autres vtements. La brogne tait forme de plaquettes carres, +triangulaires, rondes ou en faon d'cailles, cousues sur une toffe; le +haubert tait tout de mtal, fait de mailles crochets ou de petits +anneaux engags les uns dans les autres. Haubert ou brogne, la forme +tait celle d'une cotte courte, manches courtes aussi, et munie d'une +<i>coiffe</i> ou capuchon troit. Le baudrier, cach dessous, retenait l'pe +par une agrafe laquelle une fente donnait passage. Comme ces vtements +ne descendaient gure plus bas que la moiti des cuisses, ils taient +dbords par la tunique.</p> + +<p>Les monuments du <small>XI</small><sup>e</sup> sicle nous offrent le dessin de hauberts qui, +au lieu d'avoir la forme d'une tunique, prennent le corps et les +cuisses, ainsi que ferait une culotte courte ajuste au bas d'un gilet. +Comme ce vtement, reprsent dans la tapisserie de Bayeux<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>, est +d'une seule pice, il est impossible de se figurer comment on aurait pu +le mettre, moins de supposer qu'il tait fendu dans toute sa hauteur +par devant ou par derrire, et qu'on l'agrafait par les bords de la +fente.</p> + +<p>La tte tait protge par un casque ovode ou conique, dnu de +couvre-nuque, mais muni sur le devant d'une pice appele <i>nasal</i> parce +qu'elle couvrait le nez. Le nom de ce casque est germanique. On +l'appelait <i>helme</i> ou <i>heaume</i>. Il avait pour dcoration un cercle +cisel ou incrust de pierreries, qui en contournait le bord, et jamais +d'autre cimier qu'une boule de mtal ou de verre color. Pour le combat, +le chevalier relevant sur sa tte la coiffe de son haubert (on disait la +<i>ventaille</i>), celle-ci tait mnage<a name="page_549" id="page_549"></a> de telle sorte que, grce au +nasal, les yeux et la bouche restaient seuls dcouvert.</p> + +<p>Les jambes taient garnies, par-dessus les chausses, tantt de trousses +prises en bas dans les souliers, tantt de bandelettes.</p> + +<p>Vers 1050, l'armure s'augmenta, pour la protection des jambes, de +chausses conues dans le mme systme que les hauberts et les brognes. +Par l le chevalier se trouva entirement habill de fer et justifia +l'pithte potique de <i>fervestu</i> qui lui est souvent applique dans les +chansons de geste.</p> + +<p>C'est encore dans la seconde moiti du <small>XI</small><sup>e</sup> sicle que l'cu +chevaleresque, de rond qu'il tait, devint oblong, et dcoup de manire + couvrir, depuis l'paule jusqu'au pied, le cavalier assis en selle. La +surface tait cambre. De la boucle, pose au milieu, partaient des +bandes de fer qui rayonnaient vers les bords. Des lions, des aigles, des +croix, des fleurons taient peints sur le fond en couleurs clatantes, +et constituaient une dcoration de pure fantaisie.</p> + +<p>La longue lance orne d'un gonfanon n'tait pas la seule dont les +chevaliers fissent usage. Ils combattaient aussi souvent avec une lance +plus courte nomme <i>espe</i> dont le fer tait trs aigu. Cette arme +s'assnait ainsi que la grande lance, ou se lanait comme un javelot.</p> + +<p>La conqute de l'Italie mridionale et de la Sicile, celle de +l'Angleterre, la premire croisade, en un mot toutes les grandes +entreprises dans lesquelles la France tablit sa rputation militaire, +au <small>XI</small><sup>e</sup> sicle, furent accomplies par des guerriers qui n'eurent pas +d'autre attirail que celui qui vient d'tre dcrit. Cet quipement +consacr par la gloire demeura longtemps stationnaire.</p> + +<p>Les combattants qui marchaient la suite des chevaliers n'ayant le +droit de porter ni le haubert, ni la brogne, ni l'cu, avaient pour +armes dfensives le bouclier rond ou ovale appel <i>targe</i>, la cotte +rembourre, ou bien, dfaut de cette cotte, des plastrons de cuir +qu'ils attachaient sous leur tunique. C'est ce qu'atteste le pote Wace, +en dcrivant la <i>gent pied</i> d'une arme normande, dans le <i>Roman de +Rou</i>: Aucuns ont de bonnes plaques de cuir qu'ils ont lies leur +ventre; d'autres ont<a name="page_550" id="page_550"></a> revtu des <i>gambais</i>. Gambais est l'ancien nom +franais de la cotte rembourre, ou plutt de la bourre dont cette cotte +tait remplie.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_550_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_550_sml.jpg" width="275" height="434" alt="Chevalier d'environ 1220, d'aprs l'album de Villard de +Honnecourt." +title="Chevalier d'environ 1220, d'aprs l'album de Villard de +Honnecourt." /></a> +<br /> +<span class="caption">Chevalier d'environ 1220, d'aprs l'album de Villard de +Honnecourt.</span> +</p> + +<p><a name="page_551" id="page_551"></a></p> + +<p>La pique, la lance large fer, la hache, l'arc, la fronde taient leurs +armes offensives habituelles. Tous portaient l'pe plus longue et moins +large de lame que l'pe chevaleresque. Elle tait attache un +ceinturon comparable celui des anciens Francs par le bagage qu'il +supportait. Le soudard du <small>X</small><sup>e</sup> sicle est dpeint, dans une satire du +temps, avec un tas d'objets accrochs des courroies autour de lui et +qui lui battaient les jambes. Il portait l son arc, une trousse qui +contenait les flches, un marteau, des tenailles, un briquet, une bote +d'amadou.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p>L'quipement devint absurde depuis la fin du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle. On ne +songea qu' accumuler les dfenses sur le corps, sans souci des +volutions du combattant. Ce ne fut pas assez de l'habillement complet +de mailles; on mit des garnitures dessous et dessus. On voit par les +rcits trs circonstancis que nous avons de la bataille de Bouvines +qu'un chevalier, jet par terre, ne pouvait plus se relever sans l'aide +de son entourage. Abandonn des siens, il ne lui restait que +l'alternative de se rendre ou de se faire tuer.</p> + +<p>Il faut entrer dans le dtail de ce harnais, si diffrent de celui des +guerriers de l'poque hroque, quoiqu'il en et, peu de choses prs, +conserv l'apparence.</p> + +<p>Sous son haubert (et le haubert fut alors doubl d'toffe), le chevalier +portait un justaucorps manches entirement rembourr et piqu d'une +infinit de points. C'tait le gambeson, ainsi nomm cause de la +<i>bourre</i> ou <i>gambais</i> dont il tait garni. Cela faisait un bon matelas. +La plupart des chevaliers nanmoins jugrent propos de s'appliquer +encore des plastrons de cuir (des <i>cuiries</i>) sur les parties exposes.</p> + +<p>Par-dessus le haubert, on eut une autre cotte double, mais celle-ci +flottante et sans manches. On l'appela <i>cotte armer</i>, d'o +l'expression plus moderne de cotte d'armes. Il tait d'usage qu'elle ft +dcore des armoiries du chevalier.<a name="page_552" id="page_552"></a></p> + +<p>A la ceinture s'accrochait obliquement, de droite gauche, un large +ceinturon recouvert de plaques d'ornement, le baudrier de chevalerie de +ce temps-l. On y attachait par des courroies, d'un ct l'pe, de +l'autre la dague dite <i>grand couteau</i> ou <i>misricorde</i>.</p> + +<p>Au lieu que le capuchon de mailles n'avait fait qu'un autrefois avec le +haubert, il devint une pice part qui descendait trs bas sur la +poitrine. Il prit le nom de <i>coiffe</i> et souvent il fut compos de deux +parties: un calot qui couvrait le crne, et un pan dcoup l'endroit +du visage de manire envelopper le menton et tout le tour de la tte.</p> + +<div class="figright" style="width: 147px;"> +<a href="images/ill_pg_552_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_552_sml.jpg" width="147" height="441" alt="Chevalier anglo-normand, d'aprs un tombeau de 1277." +title="Chevalier anglo-normand, d'aprs un tombeau de 1277." /></a> +<br /> +<span class="caption">Chevalier anglo-normand, d'aprs un tombeau de 1277.</span> +</div> + +<p>Sous le pan de la coiffe, le cou tait dj arm de la <i>gorgerette</i>, +sorte de cravate en cuir, en mailles, ou en plaquettes de fer cousues +sur un carcan d'toffe. Philippe-Auguste avait, la bataille de +Bouvines, une gorgerette de trois paisseurs, laquelle il dut son +salut, car il fut harponn au cou par un Flamand, et, le croc n'ayant pu +pntrer jusqu' la chair, il parvint le dmancher de sa hampe par un +vigoureux effort.<a name="page_553" id="page_553"></a></p> + +<p>Le heaume, complment de l'armure de tte, fut transform en un vaste +cylindre qui couvrait entirement le chef, le visage et la nuque. +C'tait comme si l'on s'tait coiff d'une cloche ou d'une marmite. Au +commencement du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle, le cylindre allait en s'largissant par +le haut. Depuis Philippe le Bel, au contraire, il tendit retourner +la forme conique.</p> + +<p>La partie antrieure du heaume affectait un lger mouvement de cambrure. +Elle tait consolide par deux lames de mtal assembles en croix. Dans +les cantons de cette croix taient perces des <i>œillres</i> pour la vue +et des trous pour la respiration. Le heaume tait encore perc d'oues +sur les cts. Comme toutes ces ouvertures ne suffisaient pas pour +garantir le chevalier contre l'chauffement que produisait la longue +le sjour de la tte dans cette lourde prison, afin qu'il lui ft +possible de se rafrachir de temps en temps, on imagina la <i>visire</i>. On +rendit mobile la partie du heaume qui couvrait le visage (le <i>vis</i>, +comme on disait alors) en la montant sur charnires. De la sorte, cette +partie s'ouvrait et se fermait comme une porte de pole. Si mme le +chevalier en avait le loisir, il pouvait dposer sa visire en tant la +fiche qui la retenait dans ses charrions. Mais qu'tait ce soulagement +auprs du supplice inflig par l'usage d'une semblable coiffure? Elle +fut trouve si insupportable que beaucoup prirent l'habitude de ne la +plus porter autrement qu'accroche l'aron de leur selle. Ils la +rservaient pour les revues et les tournois. En bataille, ils aimaient +mieux combattre visage dcouvert. Il advint de l que peu peu les +chevaliers prirent le parti d'avoir deux casques dans leur quipement. +Le heaume les accompagnait comme objet de parade, tandis que leur +coiffure habituelle tait une <i>cervelire</i>, simple calotte de fer, ou le +<i>bassinet</i>, casque lger qui, par ses dimensions, se rapprochait du +heaume primitif; mais il n'avait pas de nasal et prenait mieux la forme +de la tte.</p> + +<p>La plupart des seigneurs du temps se sont fait reprsenter sur leur +sceau en costume de tournoi. Ils ont la lance ou l'pe la main, les +ailettes aux paules, l'cu sur la poitrine. Toutes ces choses sont +armories, et les armoiries figurent encore sur<a name="page_554" id="page_554"></a> une crte en forme +d'ventail qui surmonte le heaume. C'tait le cimier la mode, qui fut +remplac quelquefois par un panonceau tournant autour d'une tige, comme +une girouette, ou par une poupe en forme d'homme ou de bte. Un comte +de Boulogne, rvolt contre Philippe-Auguste, pour montrer qu'il tait +seigneur de la mer, avait fait planter des deux cts de son heaume une +aigrette en fanons de baleine. On ne s'tonnera pas que, pour rendre la +charge de tous ces objets un peu plus tolrable, on ait fait des heaumes +en cuir; mais ces heaumes n'taient bons que pour les joutes courtoises, +o l'on combattait avec des lances sans fer et des pes en baleine +couverte de papier d'argent.</p> + +<p>Quant l'cu, qui avait t si dmesurment allong au <small>XI</small><sup>e</sup> sicle, +il revint, aprs l'an 1200, aux dimensions qu'il lui convenait d'avoir +pour tre d'une manœuvre facile. Il fut d'autant plus allg qu'on le +dbarrassa de sa boucle, cette bosse massive dont il tait rest +surcharg jusque-l. C'est la seule amlioration que le <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle +ait introduite dans l'armement. Elle parat n'avoir pas eu d'autre motif +que le besoin de donner une forme plus avantageuse au tableau sur lequel +devait tre figur le blason. L'cu couvrait le chevalier en selle +depuis le cou jusqu'au genou.</p> + +<p>La garniture des jambes n'est pas moins complique que celle du corps et +de la tte. On portait de grosses bottes ou des fourreaux de cuir +bouilli sous les chausses de mailles. Aux genoux taient ajustes, +par-dessus les mmes chausses, des botes de mtal. Ces botes, que nous +appelons <i>genouillres</i>, reurent au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle et gardrent durant +une partie du <small>XIV</small><sup>e</sup> le nom de <i>poulains</i>.</p> + +<p>Pendant un temps, les chausses furent une simple pice de mailles que +l'on agrafait derrire la jambe et aprs le bord du soulier ou chausson, +qui tait aussi de mailles. Mais cette mode ne fut pas gnrale, et +celle des chausses en forme de fourreaux reprit bientt le dessus. Chez +quelques-uns, elles avaient assez de longueur pour s'attacher aprs la +doublure du haubert, vers la ceinture. Le comte de Boulogne, renvers de +cheval la bataille de Bouvines, dut son salut ce qu'il tait ainsi +accoutr.<a name="page_555" id="page_555"></a></p> + +<p>Des goujats qui s'taient abattus sur lui eurent beau fourrer leurs +pieux sous la jupe de son haubert, ils ne trouvrent pas le dfaut de +l'armure. En dernier lieu, on attacha, au moyen de courroies, de longues +plaques d'acier qui couvraient le devant des jambes et des cuisses +au-dessus et au-dessous des genouillres. Ce fut le commencement de +l'armure en fer battu. La dfense des cuisses s'appelait <i>cuissots</i>, +celle des jambes <i>tournelires</i> ou <i>grves</i>.</p> + +<p>L'usage de ces plaques tait gnral l'avnement de Philippe le Bel. +Sous les fils de ce roi, le dehors des bras fut arm de la mme faon, +au moyen de <i>brassires</i> poses par-dessus les manches du haubert, et +l'on eut des <i>coudires</i>, botes de fer qui protgeaient les coudes. Les +gants, qui n'taient que de mailles autrefois, furent en daim recouvert +de mailles ou de plaques de fer.</p> + +<p>A des cavaliers si bien couverts il fallut des montures qui fussent, de +mme qu'eux, impntrables aux coups. On introduisit dans le harnais du +cheval des chanfreins d'acier, des bardes de cuir, des housses de +feutre, des croupires et des poitraux en tissu de mailles. Alors il +devint indispensable aux chevaliers de se pourvoir de chevaux robustes +pour les batailles et pour les tournois. Ceux-ci taient les +<i>coursiers</i>, ceux-l les <i>destriers</i>. Dans les marches, ils taient +conduits en laisse ct du gentilhomme mont sur son <i>palefroi</i>. On +dressait les coursiers galoper avec des housses tranantes, car dans +les tournois ils taient habills de la tte jusqu'aux pieds, ainsi +qu'on voit aujourd'hui les chevaux des pompes funbres.</p> + +<p>Nous n'avons pas numr moins de dix-huit pices composant l'armement +et la parure du chevalier. En ajoutant la chemise, les braies et les +chausses de drap qu'il portait sur la peau, le nombre monte vingt et +une. La conclusion suit d'elle-mme. Sous un tel amas de plaques, de +tampons, de chiffons, l'homme n'est plus qu'un automate mont pour un +nombre de mouvements extrmement restreint. Il porte ses armes attaches +aprs lui, sous peine de ne les pouvoir rattraper si elles lui chappent +des mains. Son cu est retenu son cou par une longue bride; des +chanes fixent son dos et sa poitrine son heaume, sa dague, son +pe.<a name="page_556" id="page_556"></a></p> + +<p>Bien que le chevalier dpost une partie de cet attirail pour la +bataille, avec ce qui lui restait encore, il lui tait interdit d'tre +un combattant de ressource. Mais la force du prjug empchait de +reconnatre cela. On tenait une complication qui passait pour une +marque de noblesse. Pour rien au monde les gentilshommes n'y auraient +renonc, et les soldats de profession, qui il aurait appartenu de +mettre en honneur un accoutrement plus raisonnable, ne cherchaient qu' +copier les gentilshommes.</p> + +<p class="figcenter"> +<a href="images/ill_pg_556_lg.jpg"> +<img src="images/ill_pg_556_sml.jpg" width="282" height="284" alt="Philippe de Valois, d'aprs son sceau." +title="Philippe de Valois, d'aprs son sceau." /></a> +<br /> +<span class="caption">Philippe de Valois, d'aprs son sceau.</span> +</p> + +<p>Les mercenaires, cavaliers et fantassins, s'taient mancips. Sous le +nom de <i>sergents</i>, c'est--dire serviteurs, ils taient devenus des +corps redoutables, qui avaient dans plus d'une occasion clips la +chevalerie. Lorsqu'ils eurent acquis cette importance, on ne trouva pas +mauvais qu'ils affectassent une tenue<a name="page_557" id="page_557"></a> plus martiale. Tels d'entre eux +s'attriburent l'armure pleine de plaquettes, puis celle de mailles. On +vit des soldats de fortune endosser le haubert, et mme la cotte d'armes +par-dessus le haubert. La vanit des grands seigneurs trouva son compte + cette usurpation. Au lieu d'armoiries eux, qu'ils n'avaient pas, les +sergents portrent sur leur cotte celles du matre qui les entretenait +sa solde.</p> + +<p>Les sergents habills de la pleine armure, de <i>plates</i> ou de mailles, +formaient une grosse cavalerie. A la diffrence des chevaliers, ils +n'avaient ni perons dors, ni flammes leurs lances, ni heaumes, ni +cus. Pour coiffure, ils portaient le bassinet ou un chapeau de fer +forme ronde, avec un rebord rabattu, sans jugulaire. Leur bouclier (la +targe) tait de forme ovale, trs bomb et muni de la boucle au milieu.</p> + +<p>Les soldats de la cavalerie lgre et les fantassins n'avaient qu'une +partie des pices de l'armure. Ils ne portaient gure aux jambes +d'autres dfenses apparentes que des chausses gamboises ou garnies de +plates; leur coiffure ordinaire tait soit le chapeau de fer, soit une +simple cervelire. Pour eux, le haubert tait remplac par le +<i>haubergeon</i>, cotte de mailles d'un tissu plus lger et courtes +manches, ou mme sans manches. Mais le haubergeon n'tait pas la +porte des moyens du plus grand nombre. Beaucoup se contentaient d'une +cotte de plates, d'un pourpoint de cuir ou d'un hoqueton. Ils avaient +pour bouclier la <i>rouelle</i>, petit disque qui se portait accroch la +ceinture, ou le <i>talvelas</i>, de forme carre et de dimension couvrir +tout le corps du combattant.</p> + +<p>Il faut parler des armes offensives, dans lesquelles s'taient aussi +introduits des changements.</p> + +<p>La lance chevaleresque, devenue plus longue de fer et de bois, avait +pris le nom de <i>glaive</i>. Elle n'tait plus, comme autrefois, dcore +d'une longue banderole. A celle des barons tait attach, sous le nom de +<i>bannire</i>, un petit drapeau carr, armori de leur blason. Un <i>pennon</i> +ou languette d'toffe triangulaire distinguait la lance du simple +gentilhomme.</p> + +<p>L'pe tait plus longue et moins large que celle du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, +toujours arrondie par le bout avec un lourd pommeau surmontant<a name="page_558" id="page_558"></a> la +poigne. Ce pommeau tait ordinairement aplati, et sur les plats, les +armoiries du chevalier taient excutes en mail. Les sergents +employaient de prfrence une pe encore plus longue et pointue, avec +laquelle on pouvait donner d'estoc et de taille. Quelques pitons, au +lieu de l'pe, se servaient du <i>fauchon</i>, large cimeterre qui tranchait +seulement d'un ct.</p> + +<p>Les mercenaires de tous pays qui composaient en grande partie les corps +de sergents, avaient import l'usage de divers instruments de carnage, +ignors en France avant eux:</p> + +<p>La <i>guisarme</i> ou hallebarde, dont le bois, d'abord trs court, +n'atteignit qu'au <small>XIV</small><sup>e</sup> sicle la longueur de celui d'une lance.</p> + +<p>La <i>hache danoise</i> tranchant convexe, avec ou sans pointe au talon.</p> + +<p>Le <i>dard</i>, javelot lger dans le genre de la haste romaine. C'tait +l'arme nationale des Basques, si nombreux dans les compagnies de +sergents. Chaque combattant en avait quatre dans la main gauche.</p> + +<p>Le <i>faussard</i>, <i>fauchard</i> ou <i>faucil</i>, grand coutelas en forme de lame +de rasoir, emmanch au bout d'une hampe.</p> + +<p>La <i>masse</i>, tte de fer, garnie de ctes saillantes.</p> + +<p>La <i>pique</i> flamande, appele par les Franais <i>godendart</i>, par +corruption du terme tudesque, qui tait <i>godengag</i>. C'tait un gros +bton ferr, de la tte duquel sortait une pointe aigu. Ces btons que +les Flamands portent en guerre, dit Guillaume Guiart, ont nom <i>godengag</i> +dans le pays. C'est comme qui dirait <i>bonjour</i> en franais. Ils sont +faits pour en frapper deux mains, et si, en tombant, le coup ne porte +pas, celui qui sait s'en servir se rattrape en enfonant la pointe dans +le ventre de son ennemi.</p> + +<p class="rth"> +<span class="smcap">J. Quicherat</span>, <i>Histoire du costume en France</i>,<br /> +Paris, Hachette, 1876, in-4. <i>Passim.</i><br /> +</p> + +<p><a name="page_559" id="page_559"></a></p> + +<hr /> + +<h3><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIRES</h3> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td colspan="2">P<small>RFACE</small></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_v"><small>V</small></a></td></tr> + +<tr><td colspan="2"><span class="smcap">Table des gravures</span></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_xv"><small>XV</small></a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#CHAPITRE_I-1">CHAPITRE I.</a></td> +<td colspan="2">—<span class="smcap">L'Empire romain la fin du <small>IV</small><sup>e</sup> sicle.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"> </td><td valign="top">Programme.—Bibliographie</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_001">1</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#I-1">I.</a></td><td valign="top">Romani, Romania (G. Paris)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_003">3</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#II-1">II.</a></td><td valign="top">La villa gallo-romaine (Fustel de Coulanges)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_016">16</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#III-1">III.</a></td><td valign="top">Le christianisme (E. Renan)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_026">26</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#IV-1">IV.</a></td><td valign="top">La socit romaine, d'aprs Ammien Marcellin, saint Jrme et Symmaque (G. Boissier)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_035">35</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#CHAPITRE_II">CH. II.</a></td><td colspan="2">—<span class="smcap">Les Barbares.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"> </td><td valign="top">Programme.—Bibliographie</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_043">43</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#I-2">I.</a></td><td valign="top">La foi et la morale des Francs (E. Lavisse)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_045">45</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#II-2">II.</a></td><td valign="top">La dcadence mrovingienne (Le mme)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_072">72</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#III-2">III.</a></td><td valign="top">Histoire potique des Mrovingiens (Ch.-V. Langlois)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_092">92</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#CHAPITRE_III">CH. III.</a></td><td colspan="2">—<span class="smcap">L'Empire romain d'Orient.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"> </td><td valign="top">Programme.—Bibliographie</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_099">99</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#I-3">I.</a></td><td valign="top">Constantinople et l'Empire byzantin (A. Rambaud)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_100">100</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#II-3">II.</a></td><td valign="top">La formation et l'expansion de l'art byzantin (Ch. Bayet)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_105">105</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#CHAPITRE_IV">CH. IV.</a></td><td colspan="2">—<span class="smcap">Les Arabes.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"> </td><td valign="top">Programme.—Bibliographie</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_117">117</a></td></tr> + +<tr><td valign="top"> </td><td valign="top">Le Koran et la Sonna (R. Dozy)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_117">117</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#CHAPITRE_V">CH. V.</a></td><td colspan="2">—<span class="smcap">La Papaut et les ducs austrasiens.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"> </td><td valign="top">Programme.—Bibliographie</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_129">129</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#I-5">I.</a></td><td valign="top">L'entre en scne de la Papaut (E. Lavisse)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_130">130</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#II-5">II.</a></td><td valign="top">Ppin le Bref (G. Paris)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_146">146</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#III-5">III.</a></td><td valign="top">La liturgie gallicane et la liturgie romaine en Gaule (L. Duchesne)<a name="page_560" id="page_560"></a></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_150">150</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#CHAPITRE_VI">CH. VI.</a></td><td colspan="2">—<span class="smcap">L'Empire franc.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"> </td><td valign="top">Programme.—Bibliographie</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_154">154</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#I-6">I.</a></td><td valign="top">L'vnement de l'an 800 (J. Bryce)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_156">156</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#II-6">II.</a></td><td valign="top">Les officiers du palais carolingien. L'apocrisiaire (B. Haurau)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_164">164</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#III-6">III.</a></td><td valign="top">France et pays voisins aprs le trait de Verdun (A. Longnon)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_170">170</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#IV-6">IV.</a></td><td valign="top">Manuscrits carolingiens (A. Molinier)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_171">171</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#CHAPITRE_VII">CH. VII.</a></td><td colspan="2">—<span class="smcap">La Fodalit.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"> </td><td valign="top">Programme.—Bibliographie</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_181">181</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#I-7">I.</a></td><td valign="top">L'avnement de la troisime dynastie (A. Luchaire)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_183">183</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#II-7">II.</a></td><td valign="top">La Chevalerie (A. Giry)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_190">190</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#III-7">III.</a></td><td valign="top">La fodalit en Languedoc (A. Molinier)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_197">197</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#IV-7">IV.</a></td><td valign="top">Les mœurs fodales dans <i>Raoul de Cambrai</i> (P. Meyer +et A. Longnon)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_204">204</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#CHAPITRE_VIII">CH. VIII.</a></td><td colspan="2">—<span class="smcap">L'Allemagne et l'Italie.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"> </td><td valign="top">Programme.—Bibliographie</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_211">211</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#I-8">I.</a></td><td valign="top">La ville de Rome au moyen ge (J. Bryce)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_213">213</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#II-8">II.</a></td><td valign="top">Innocent III, la curie romaine et l'glise (F. Rocquain)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_223">223</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#III-8">III.</a></td><td valign="top">Le Livre des cens de l'glise romaine (P. Fabre)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_231">231</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#IV-8">IV.</a></td><td valign="top">L'empereur Frdric II (E. Gebhart)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_236">236</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#CHAPITRE_IX">CH. IX.</a></td><td colspan="2">—<span class="smcap">Les Croisades.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"> </td><td valign="top">Programme.—Bibliographie</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_247">247</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#I-9">I.</a></td><td valign="top">Pierre l'Hermite (H. Hagenmeyer)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_248">248</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#II-9">II.</a></td><td valign="top">Le pillage de Constantinople par les croiss de 1204 (P. Riant)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_254">254</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#III-9">III.</a></td><td valign="top">Le Krak des Chevaliers (G. Rey)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_265">265</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#IV-9">IV.</a></td><td valign="top">Quelques rsultats des croisades (H. Prutz)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_276">276</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#V-9">V.</a></td><td valign="top">La conqute de la Prusse par les chevaliers teutoniques (E. Lavisse)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_281">281</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#CHAPITRE_X">CH. X.</a></td><td colspan="2">—<span class="smcap">Les Villes.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"> </td><td valign="top">Programme.—Bibliographie</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_290">290</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#I-10">I.</a></td><td valign="top">Les communes franaises l'poque des Captiens directs +(A. Luchaire)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_291">291</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#II-10">II.</a></td><td valign="top">Les Bastides (A. Giry)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_307">307</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#III-10">III.</a></td><td valign="top">Le chef d'industrie au moyen ge (G. Fagniez)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_313">313</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#CHAPITRE_XI">CH. XI.</a></td><td colspan="2">—<span class="smcap">La Royaut franaise.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"> </td><td valign="top">Programme.—Bibliographie</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_320">320</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#I-11">I.</a></td><td valign="top">Louis le Gros et sa cour (A. Luchaire)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_321">321</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#II-11">II.</a></td><td valign="top">Guerres de Philippe-Auguste.</td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#I-11-a">I.</a></td><td valign="top">Le sige de Chteau Gaillard (E. Viollet-le-Duc)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_342">342</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#II-11-a">II.</a></td><td valign="top">La bataille de Bouvines (E. Lavisse)<a name="page_561" id="page_561"></a> </td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_360">360</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#III-11">III.</a></td><td valign="top">Louis IX et l'glise (Ch-V. Langlois)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_369">369</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#IV-11">IV.</a></td><td valign="top">Louis IX et les villes. Les Pastoureaux (Le mme)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_379">379</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#CHAPITRE_XII">CH. XII.</a></td><td colspan="2">—<span class="smcap">L'Angleterre.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"> </td><td valign="top">Programme.—Bibliographie.</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_385">385</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#I-12">I.</a></td><td valign="top">La mort d'Henri II Plantagenet (P. Meyer)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_386">386</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#II-12">II.</a></td><td valign="top">La Grande Charte (Ch. Bmont)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_393">393</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#III-12">III.</a></td><td valign="top">Les lments et la formation du Parlement d'Angleterre (E. Boutmy)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_399">399</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#CHAPITRE_XIII">CH. XIII.</a></td><td colspan="2">—<span class="smcap">Civilisation chrtienne et fodale.</span></td></tr> + +<tr><td valign="top"> </td><td valign="top">Programme.—Bibliographie</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_413">413</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#I-13">I.</a></td><td valign="top">La secte des Cathares en Italie et dans le midi de la France (Ch. Schmidt)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_416">416</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#II-13">II.</a></td><td valign="top">Quelques clercs du <small>XII</small><sup>e</sup> et du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle. Primat, W. Map, Serlon, le Chancelier (Ch.-V. Langlois)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_422">422</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#III-13">III.</a></td><td valign="top">Un franciscain du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle: Fra Salimbene (E. Gebhart)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_429">429</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#IV-13">IV.</a></td><td valign="top">Les propos de matre Robert de Sorbon (B. Haurau)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_443">443</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#V-13">V.</a></td><td valign="top">L'Universit de Paris et le procs de Guillaume de Saint-Amour, d'aprs Rutebœuf (L. Cldat)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_454">454</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#VI-13">VI.</a></td><td valign="top">La science au moyen ge (M. Cournot)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_462">462</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#VII-13">VII.</a></td><td valign="top">La philosophie du moyen ge (Ch. Secrtan)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_469">469</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#VIII-13">VIII.</a></td><td valign="top">Les anciennes recettes d'orfvres et les origines de l'alchimie (M. Berthelot)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_477">477</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#CHAPITRE_XIV">CH. XVI.</a></td><td colspan="2">—<span class="smcap">Civilisation chrtienne et fodale</span> (<i>Suite</i>).</td></tr> + +<tr><td valign="top"> </td><td valign="top">Programme.—Bibliographie</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_481">481</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#I-14">I.</a></td><td valign="top">La littrature franaise en Europe au <small>XII</small><sup>e</sup> sicle (G. Paris)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_486">486</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#II-14">II.</a></td><td valign="top">La Bible franaise au moyen ge (S. Berger)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_493">493</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#III-14">III.</a></td><td valign="top">L'ogive (J. Quicherat)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_495">495</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#IV-14">IV.</a></td><td valign="top">La sculpture franaise au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle (E. Viollet-le-Duc)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_504">504</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#V-14">V.</a></td><td valign="top">L'maillerie limousine (E. Molinier)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_511">511</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#VI-14">VI.</a></td><td valign="top">Villard de Honnecourt, architecte du <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle (J. Quicherat)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_525">525</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#VII-14">VII.</a></td><td valign="top" colspan="2">La socit franaise au <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle.</td></tr> + +<tr><td> </td><td valign="top"><a href="#I-14-a"> I.</a> Le clerg normand, d'aprs le registre d'Eude Rigaud (L. Delisle)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_530">530</a></td></tr> + +<tr><td> </td><td valign="top"><a href="#II-14-a"> II.</a> Bourgeois et marchands, d'aprs les sermons (A. Lecoy de la Marche)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_534">534</a></td></tr> + +<tr><td> </td><td valign="top"><a href="#III-14-a">III.</a> Les vilains, d'aprs les fableaux (Ch.-V. Langlois)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_538">538</a></td></tr> + +<tr><td valign="top" align="right"><a href="#VIII-14">VIII.</a></td><td valign="top">Le costume militaire au moyen ge (J. Quicherat)</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_548">548</a></td></tr> + +</table> + +<p><a name="page_562" id="page_562"></a></p> + +<p class="c">PARIS.—IMPRIMERIE GNRALE LAHURE 9, rue de Fleurus, 9</p> + +<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Prface de la 1<sup>re</sup> dition, p. <span class="smcap">IX-XII</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Sur les mthodes employes pour composer des Lectures +historiques l'usage des classes dans les diffrents pays d'Europe et +d'Amrique, voir l'excellent ouvrage de M. R. Altamira, <i>La enseanza de +la historia</i>, Madrid, 1895, in-16, p. 322 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> P. <span class="smcap">XIII-XIV</span>. Je disais: Si les sujets traits seront en +petit nombre, ils seront trs varis, afin que chacun trouve dans le +recueil des choses sa convenance.... La lecture d'une page colore de +Chateaubriand dcida, dit-on, la vocation historique d'Augustin Thierry; +je sais des jeunes gens dont la vocation a t suscite par la noblesse +des belles, froides et lgantes synthses de M. Guizot ou de M. Fustel +de Coulanges; d'autres ont t sduits par les vivantes rsurrections de +Michelet ou de M. Lavisse; d'autres encore pourraient l'tre par la +rigueur et la solidit de certaines dmonstrations critiques. C'est +affaire de got et de temprament. J'en conclus que tous les genres +devront tre reprsents dans le livre complmentaire; il y faudra jeter +toutes les espces de bon grain. Ce que l'un ne lira point, l'autre en +profitera, et rien ne sera perdu. Des germes seront ainsi dposs dans +les cerveaux, qui fructifieront tt ou tard.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Cf. <i>Quellenlectre und Quellenbcher im Unterricht</i> dans +<i>Festgabe zur Versammlung Deutscher Historiker in Mnchen, Ostern 1893</i>, +Leipzig, 1893, in-8, p. 79 et s.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Il va de soi que j'ai choisi arbitrairement et que j'ai +plus d'une fois regrett d'tre oblig de choisir. Les notices +bibliographiques, places au commencement des chapitres, sont faites +pour rparer cela; elles indiquent les ouvrages o, si j'avais eu de la +place, j'aurais puis volontiers.—Il va galement de soi qu'insrer +quelques pages d'un auteur n'quivaut point garantir que toutes les +affirmations de cet auteur sont exactes dans le dtail. Noterait-on, +dans deux morceaux d'auteurs diffrents qui figurent dans ce recueil, de +menues contradictions, il n'y aurait pas lieu d'en tre surpris ou +offens.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Il n'est plus ncessaire aujourd'hui de prouver qu'elle est +utile. Elle l'est aux tudiants (il n'est pas interdit de penser eux), +aux professeurs et aux gens du monde qui—les spcialistes le constatent +tous les jours—recourent souvent, faute d'tre bien informs, des +livres dtestables, aux premiers livres venus. Elle l'est aussi aux +lves, ne serait-ce qu'en leur donnant la notion de ce que l'activit +scientifique de notre poque a de prodigieux.—Dans certains pays, le +Guide bibliographique scolaire est un ouvrage distinct du Recueil de +documents, du Prcis, et du livre de Lectures. Voyez W. F. Allen, +<i>The reader's Guide to the English history</i>, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Je n'ai pas hsit recommander les <i>meilleurs</i> livres, en +quelque langue qu'ils soient crits: franais, allemand, anglais ou +italien. On a dit que, puisque notre France possde une riche +collection d'historiens nationaux, la lecture des historiens trangers +ne s'impose qu'aux rudits; tel n'est pas notre avis. Il n'y a pas que +les rudits qui doivent prfrer un bon livre un livre mdiocre, mme +si le bon livre est en langue trangre, mme si le livre mdiocre est +en franais. Un homme cultiv ne peut pas, de nos jours, se contenter +d'tre au courant de sa littrature nationale, quelque nation qu'il +appartienne.—Il est d'ailleurs exact que la France a produit, et +produit encore, beaucoup de livres d'histoire excellents. Les tudes +relatives au moyen ge, en particulier, sont depuis longtemps trs +florissantes dans notre pays.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Je me suis attach indiquer: 1 les principaux Manuels +gnraux de haute vulgarisation scientifique, consulter plutt qu' +lire; 2 les monographies de premier ordre; 3 les meilleurs livres ou +articles de vulgarisation lmentaire, crits pour le grand public.—Je +ne crois pas que l'on trouve ailleurs un ensemble de renseignements de +ce genre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Le dernier Manuel de Bibliographie historique universelle +(o le moyen ge a sa place) est celui de Ch. Kendall Adams (<i>A Manual +of historical literature</i>, New-York, 1888, 3<sup>e</sup> d.), qui n'est pas +sr. +</p><p> +Les rpertoires bibliographiques d'histoire nationale sont, +naturellement, bien plus soigns. Consulter, pour l'histoire de <b>France</b>: +G. Monod, <i>Bibliographie de l'histoire de France</i>, Paris, 1888, +in-8;—pour l'histoire d'<b>Allemagne</b>: Dahlmann-Waitz-Steindorff, +<i>Quellenkunde der deutschen Geschichte</i>, Gttingen, 1894, in-8, 6<sup>e</sup> +d.;—pour l'histoire de <b>Belgique</b>: H. Pirenne, <i>Bibliographie de +l'histoire de Belgique</i>, Gand, 1893, in-8;—pour l'histoire +d'<b>Angleterre</b>: S. R. Gardiner et J. Bass Mullinger, <i>Introduction to the +study of English history</i>, London, 1894, in-8, 3<sup>e</sup> d.—M. Menndez y +Pelayo prpare une Bibliographie historique de l'<b>Espagne</b>.—Rien +d'analogue, malheureusement, pour l'<b>Italie</b>. L'ouvrage de C. Lozzi +(<i>Biblioteca istorica della antica e nuova Italia</i>, Imola, 1884-1887, 2 +vol. in-8) est insuffisant. Cf. un bon catalogue de libraire: U. +Hœpli, <i>Biblioteca historica italica</i>, Milano, 1895, in-8. +</p><p> +M. U. Chevalier est l'auteur d'une gigantesque entreprise de +bibliographie internationale, chronologiquement limite au moyen ge, le +<i>Rpertoire des sources historiques du moyen ge</i>. Son ouvrage se +compose de deux parties: la premire (<i>Biobibliographie</i>, Paris, +1877-1886; <i>Supplment</i> en 1888) fournit la rponse cette question: +Quels sont les livres consulter sur tel personnage historique ayant +vcu de 395 1500?—la seconde (<i>Topobibliographie</i>, dont les deux +premiers fascicules [A-E] ont paru en 1894-1895), fournit la rponse +cette question: Quels sont les travaux dont telle localit, tel fait, +telle institution du moyen ge, a t l'objet depuis l'invention de +l'imprimerie jusqu' nos jours? +</p><p> +Quelques-uns des rpertoires prcits (Monod, Lozzi, etc.) datent dj +d'une dizaine d'annes. Pour savoir ce qui s'est fait depuis et pour se +tenir au courant de ce qui se fait chaque jour, il faut se servir +d'instruments spciaux, comptes rendus priodiques, pour la plupart +annuels (<i>Jahresberichte</i>), o les crits historiques nouveaux sont +classs avec mthode et brivement apprcis. Les <i>Jahresberichte der +Geschichtswissenschaft</i>, publis chaque anne depuis 1880 sous les +auspices de la Socit d'histoire de Berlin, sont trs commodes. +Quelques Revues, o la partie bibliographique est soigne, rendent, +d'ailleurs, des services analogues; je citerai au premier rang la <i>Revue +historique</i>, l'<i>Historisches Jahrbuch</i> (catholique), la <i>Deutsche +Zeitschrift fr Geschichtswissenschaft</i>; mais il y en a beaucoup +d'autres, telles que l'<i>Historische Zeitschrift</i>, l'<i>English historical +review</i>, la <i>Revue des questions historiques</i> (catholique), etc., etc., +qui, recommandables d'autres gards, ne sont pas ddaigner, mme au +point de vue bibliographique. +</p><p> +Une Revue, <i>Le Moyen Age</i>, se propose depuis 1888 de tenir ses lecteurs +au courant de tout ce qui parat dans le domaine de l'histoire du moyen +ge.—La <i>Bibliothque de l'cole des chartes</i> est une Revue d'rudition +consacre l'tude du moyen ge; elle n'a pas la prtention de fournir +des indications bibliographiques compltes.—Des Revues spciales, +telles que la <i>Romania</i>, la <i>Byzantinische Zeitschrift</i>, la <i>Revue de +l'Orient latin</i>, etc., donnent des renseignements complets sur ce qui se +publie dans le domaine de leurs tudes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> La <i>Weltgeschichte</i> de L. v. Ranke est sans contredit la +meilleure des histoires universelles o le moyen ge a sa place; mais +il y en a beaucoup d'autres.—Sous la direction de MM. Lavisse et +Rambaud se publie depuis 1893 une <i>Histoire gnrale du <small>IV</small><sup>e</sup> sicle +nos jours</i>, dont les deux premiers volumes (Paris, 1893, in-8) sont +consacrs aux matires comprises dans le programme de Troisime. +J'indique ici une fois pour toutes cette publication ingale. Les quatre +ou cinq chapitres vraiment intressants qui s'y trouvent seront signals + part. +</p><p> +On observera que je n'ai parl nulle part des grandes Histoires de +France de H. Martin, de E. Dareste, de J. Michelet, de MM. Bordier et +Charton, etc. C'est que toutes ont vieilli. Les deux dernires +conservent du reste une grande valeur, celle de Michelet comme œuvre +d'art, celle de Bordier et Charton comme Manuel. Une nouvelle Histoire +de France, dont six volumes seront consacrs la priode antrieure au +<small>XIV</small><sup>e</sup> sicle, est en prparation la librairie Hachette.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Il est remarquer qu'en cela ils faisaient simplement ce +qu'avaient fait jadis les Romains, qui, traits de <span title="bharbaroi">Βἁρβαροι</span> +par les Grecs, n'prouvaient aucun embarras se qualifier eux-mmes +ainsi. Plus tard, les Romains se joignirent aux Grecs et regardrent +comme barbare tout ce qui n'tait pas Grec ou Romain; mais les Grecs les +appelrent longtemps encore <span title="bharbaroi">Βἁρβαροι</span>; plusieurs d'entre eux +persistaient les traiter ainsi mme l'poque impriale.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Fortunat et Grgoire de Tours emploient certainement +encore ce mot avec complaisance, pour qualifier, soit eux-mmes, soit +ceux dont ils parlent. Les hagiographes mentionnent volontiers, et +certainement pour lui faire honneur, l'origine romaine de leur saint.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Aussi si l'on veut traduire les paroles mises par les +historiens de ce temps dans la bouche des Allemands, faut-il toujours +rendre <i>Romanus par Welche</i>. Par exemple dans la Vie de saint loi, II, +19: <i>Nunquam tu, Romane, consuetudines nostras evellere poteris</i>, le mot +<i>Romane</i> traduit certainement le <i>Walah!</i> qui fut adress au saint +homme.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> En 462, un magistrat fut destitu pour avoir employ, en +gypte, le grec au lieu du latin dans les actes publics.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> On note que les Gaulois adoptrent volontiers le suffixe +<i>acus</i> au lieu du suffixe <i>anus</i> usit en Italie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Symmaque (Q. Aurelius Symmachus) avait occup les plus +hautes fonctions de l'empire; il avait t questeur, prteur, pontife, +gouverneur de plusieurs grandes provinces, prfet de la ville et consul +ordinaire. C'tait un lettr fort distingu, un orateur clbre, qu'on +mettait ct et quelquefois au-dessus de Cicron.... Paen convaincu, +ce qui l'attachait surtout au culte des aeux, c'est qu'en toute chose +il aimait le pass; les anciens usages lui taient tous galement +chers....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Les barbares du Nord donnaient aux Francs le nom de +<i>Hugas</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Rambaud, <i>Histoire de Russie</i>, 2<sup>e</sup> dit., p. 63, 64.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Lavoix, <i>les Arts musulmans; de l'emploi des figures</i>. +(<i>Gazette des Beaux-Arts</i>, 1875.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Fr. Lenormant, <i>la Grande-Grce</i>, 1881, t. II, p. 406, +407. L'auteur s'est attach faire ressortir l'importance de l'lment +grec dans l'histoire de l'Italie mridionale au moyen ge.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Bor tait pour les Arabes une importante ville de +commerce. Elle tait le sige d'un vch chrtien et la ville la plus +voisine d'entre celles o rgnait la civilisation grecque.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> La Kaba.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Le temple de Jrusalem.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> [Les scribes et miniaturistes anglo-saxons, instruits +l'cole des Celtes de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, exercrent une +influence considrable sur la rforme de l'criture et de +l'ornementation de l'criture en Occident, sous Charlemagne. Voyez, +ci-dessous, chapitre <small>VI</small>, 4, Manuscrits Carolingiens.]</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> On sait que les noms de Ppin <i>de Landen</i> et de Ppin +<i>d'Hristal</i> ou <i>de Herstal</i>, qui figurent encore dans nos histoires, +n'ont aucun fondement historique et ne paraissent pas avoir t invents +avant le <small>XIII</small><sup>e</sup> sicle.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> C'est de mme que Hugues <i>Capet</i> porte couramment le +surnom qui appartient rellement son pre et non lui.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Ds avant la fin du <small>X</small><sup>e</sup> sicle, nous voyons le moine +Benot de Soracte attribuer Charles une expdition en Palestine et +d'autres exploits merveilleux. Le pome qui porte le nom de l'archevque +Turpin est bien connu. Les meilleures anecdotes relatives Charles—et +quelques-unes sont trs bonnes—se trouvent dans l'ouvrage du moine de +Saint-Gall. Plusieurs font allusion sa conduite envers les vques, +qu'il y traite la faon d'un matre d'cole en belle humeur. [Sur les +lgendes dont la vie de Charlemagne a t surcharge au moyen ge: G. +Paris, <i>Histoire potique de Charlemagne</i>, Paris, 1867, in-8; et G. +Rauschen, <i>Die Legende Karls des grossen im XI u. XII Jahrhundert</i>, +Leipzig, 1890, in-8.]</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> [Les manuscrits crits en lettres d'or, ou +chrysographiques, de l'poque carolingienne sont trs nombreux. Ils +remontent, dit M. S. Berger, pour le plus grand nombre, au rgne de +Charlemagne, et mme la premire partie de ce rgne. L'Evangliaire de +Godescalc a t copi entre 781 et 785, le psautier d'Adrien I<sup>er</sup>, +s'il lui appartient rellement, est antrieur 795, le <i>Codex Ad</i> +parat antrieur 803.... Il est probable que le plus grand nombre des +manuscrits en lettres d'or sont sortis de l'cole palatine. L'cole +palatine, en effet, fut dirige, partir de 782, par Alcuin, qui +n'avait pas encore fond l'cole de Tours. (<i>Histoire de la +Vulgate...</i>, p. 277.)]</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> [Le comte Vivien fut un grand personnage. Quoique laque, +il reut, en 845, de Charles le Chauve, l'investiture de l'abbaye de +Saint-Martin et de celle de Marmoutier. C'est lui qui, en 846, rduisit + deux cents le nombre des chanoines de Saint-Martin. Dtest en qualit +de laque, et peut-tre cause de l'nergie (ou de la duret) dont il +parat avoir fait preuve dans son administration, il fut tu, aux +applaudissements de ses moines, en 851, au cours d'une campagne contre +les Bretons. (S. Berger, p. 217.)]</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> [Sur Adalbald et l'cole de Tours, S. Berger, <i>op. cit.</i>, +p. 243 et s.].</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> [Sur la Bible de Thodulfe, S. Berger, <i>op. cit.</i>, p. 145 +et s.].</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> [Le chteau fodal du <small>X</small><sup>e</sup> sicle, dit M. Viollet-le-Duc, +consistait en une enceinte de palissades entoure de fosss ou d'une +escarpe de terre. Au milieu de l'enceinte s'levait un tertre factice ou +<i>motte</i>, sur lequel on btissait une maison carre, en bois, trois ou +quatre tages, ce qui fut plus tard le donjon. Pour protger ce donjon +primitif contre les projectiles incendiaires, on tendait sur la +plateforme et sur les murs extrieurs des peaux de btes rcemment +corches. Les palissades de dfense avance s'appelaient <i>haies</i> quand +elles taient formes de haies vives, <i>plessis</i> (<i>plexitium</i>) quand +elles taient formes de fascines de branchages entrelacs, <i>ferts</i> +(<i>firmitates</i>) quand c'taient des enceintes en planches avec des +tourelles de distance en distance. Il existe encore dans le centre de la +France, et surtout dans l'Ouest, des traces de ces chteaux primitifs. +Les chteaux de Langeais, de Beaugency et de Loches sont du <small>XI</small><sup>e</sup> +sicle. Tout autrement formidables sont les chteaux du <small>XII</small><sup>e</sup> sicle, +tout en pierres de taille, vritables camps retranchs, avec leur double +enceinte de murailles crneles, leurs donjons et leurs +<i>bailles</i>.—Voyez ci-dessous la description du chteau du Krak des +Chevaliers.]</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Voici en quoi consistait cette rparation: Raoul offrait +de se rendre d'Origny Nesle, localits qu'une distance de 14 lieues +(en ralit 43 kil.) sparait, accompagn de cent chevaliers portant +chacun sa selle sur la tte; Raoul, charg de celle de son ancien +cuyer, aurait dit toutes les personnes qui se seraient trouves sur +son chemin: Voici la selle de Bernier. Les hommes de Raoul trouvaient +fort acceptable, pour Bernier, cette amendise que l'offens refusa +hautement.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Les Allemands appelaient cette colline, la plus haute de +celles qui entourent Rome ou qu'elle enferme, et que fait remarquer le +beau groupe de pins pignons qui en dcore la cime, Mons Gaudii. +L'origine du nom italien Monte Mario, est inconnue, moins que ce ne +soit, comme quelques-uns le pensent, une corruption de Mons +Malus.—C'est sur cette colline qu'Otton III fit pendre Crescentius et +ses partisans.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> On attachait une grande importance cette partie de la +crmonie o l'empereur tenait l'trier au pape pour monter en selle et +conduisait son palefroi pendant quelques instants. L'omission de cette +marque de respect par Frdric Barberousse, lorsque Hadrien IV vint sa +rencontre, son approche de Rome, faillit amener une rupture entre les +deux potentats, Hadrien se refusant absolument donner le baiser de +paix avant que l'empereur se ft soumis la formalit oblige, ce que +celui-ci se vit contraint de faire la fin, d'une faon quelque peu +ignominieuse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Un remarquable discours de remontrances adress par Otton +III au peuple romain (aprs une de ses rvoltes), de la tour de sa +maison sur l'Aventin, nous a t conserv. Il commence ainsi: Vosne +estis mei Romani? Propter vos quidem meam patriam, propinquos quoque +reliqui; amore vestro Saxones et cunctos Theotiscos, sanguinem meum, +projeci; vos in remotas partes imperii nostri adduxi, quo patres vestri +cum orbem ditione promerent nunquam pedem posuerunt; scilicet ut nomen +vestrum et gloriam ad fines usque dilatarem; vos filios adoptavi; vos +cunctis prtuli.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> La cit Lonine, ainsi appele du pape Lon IV, s'tend +entre le Vatican et Saint-Pierre, et le fleuve.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Il paratrait qu'Otton a t tromp et que ce furent, en +ralit, les ossements de saint Paulin de Nole.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Ces fresques, tout fait curieuses, sont dans la chapelle +de Saint-Sylvestre, attache la trs ancienne glise des Quattro Santi +sur le mont Cœlius, et l'on suppose qu'elles ont t excutes du +temps d'Innocent III. Elles reprsentent des scnes de la vie du saint, +plus particulirement celle o Constantin lui fait la clbre donation; +l'empereur y tient d'un air soumis la bride du palefroi du pape.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> [C'est sous Innocent III que vivait saint Dominique, +fondateur de la milice des dominicains (<i>Domini canes</i>, suivant le +calembour tymologique des contemporains), si dvoue au Saint-Sige.]</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Romano plumbo nudantur ecclesi, dit tienne de Tournay. +Innocent III fait souvent allusion aux dpenses que, par les voyages +frquents et les longs sjours Rome, les procs ncessitaient.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Nunc dicitur Curia Romana qu antehac dicebatur Ecclesia +Romana. Si revolvantur antiqua Romanorum pontificum scripta, nusquam in +eis reperitur hoc nomen, quod est Curia, in designatione sacrosanct +Roman Ecclesi.... (Gerohi liber <i>De corrupto statu Ecclesi</i> ad +Eugenium III papam.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Le pape Alexandre III, lu en 1160, parat tre le dernier +qui, dans sa lettre encyclique, ait dit: Fratres nos, assentiente clero +ac populo, elegerunt.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> La vraie physionomie du <i>Denarius Sancti Petri</i>, avec ses +modifications successives, ne se marque nulle part aussi bien que dans +l'histoire des relations du Saint-Sige avec l'Angleterre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Pierre s'tant endormi dans l'glise du Saint-Spulcre +aurait vu en songe Jsus-Christ, qui lui aurait dit: Lve-toi; le +patriarche te donnera une lettre de mission. Tu raconteras dans ton pays +la misre des Lieux Saints et tu rveilleras les croyants pour qu'ils +dlivrent Jrusalem des paens. Il aurait obtenu en effet une lettre du +patriarche Urbain II, qui aurait dcid ce pape dclarer la croisade +et en confier Pierre la prdication.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Les prtres occidentaux paraissent, au surplus, tre +arrivs assez vite identifier les reliques tombes entre leurs mains. +Le pauvre prtre chlonnais Marcel, qui trouva le chef de saint Clment, +fut de force dchiffrer sans aide l'inscription de la plaque d'or +l'image du saint qui ornait le reliquaire: <span title="ho hagios">Klmentios ὑ ἁγιος Κλημεντἱος</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Nous citerons, parmi les reliques apportes de +Constantinople aprs 1204, qui sont encore aujourd'hui conserves en +Occident: la vraie croix d'Hlne, la Quadrige, les pierreries de la +Pala d'Oro, Venise; les reliques insignes du Bucolon, la +Sainte-Chapelle de Paris; des phylactres la cathdrale de Lyon, +Saint-Pierre de Lille, Notre-Dame de Courtrai, Floreffes; le saint +Mors, Carpentras; les reliquaires du Paraclet, Amiens; une croix +d'or, Saint-tienne de Troyes; le doigt de saint Jean-Baptiste, +Valenciennes; la <i>Siegeskreuz</i> de Nassau, Limbourg (don d'Henri +d'Ulmen l'glise de Steuben), etc.—Cf. Rohaut de Fleury, <i>Mmoire sur +les instruments de la Passion</i>, Paris, 1870, in-4.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> [M. P. Riant a consacr deux volumes l'histoire de la +translation et des destines des objets apports de Constantinople en +Occident la suite de la quatrime croisade: <i>Exuvi sacr +Constantinopolitan, fasciculus documentorum quarti belli sacri +imperiique gallo-grci historiam illustrantium</i>, Genve, 1877-78, 2 vol. +in-8.]</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> En Syrie, plusieurs forteresses portent le nom de Krak ou +Karak; ce sont le Krak des Chevaliers, le Krak de Montral et le Krak ou +<i>Petra deserti</i>; ce nom est encore port par plusieurs villages btis +sur des tertres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> L'auteur se sert, dans la description qui suit, de +quelques termes techniques d'architecture: chauguettes, hourdage, +merlons, potelets, doubleaux, mchicoulis, etc. On en trouvera +l'explication dans les ouvrages lmentaires d'archologie mdivale (v. +ci-dessous la Bibliographie du chapitre <small>XIV</small>), notamment dans le +<i>Dictionnaire</i> de Viollet-le-Duc.—La description est du reste facile +suivre sur les figures et le plan que nous donnons, d'aprs M. Rey, pp. +265, 269 et 273.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Voyez la restitution, <a href="#page_269">p. 269.</a></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Les yeux des hommes du Nord s'habiturent en Orient des +couleurs nouvelles: <i>lilas</i>, <i>carmin</i>, pourpre de Tyr, couleurs +<i>laques</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> [Sur l'histoire du principe d'association, surtout en +Allemagne, voyez O. Gierke, <i>Die Staats-und Korporationslehre des +Alterthums und des Mittelalters, und ihre Aufnahme in Deutschland</i>, +Berlin, 1881, in-8.]</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> On peut citer parmi les plus anciennes: la charte de +Saint-Omer, de 1127, conserve en double expdition dans les archives de +cette ville; celle de la commune rurale de Bruyres-sous-Laon, de 1129, + la bibliothque municipale de Laon; celle d'Abbeville, de 1184, aux +archives de la ville; celle d'Ergnies, de 1210, aux archives +dpartementales de la Somme; celle de Fismes et Champagne, de 1227, aux +archives communales de Fismes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Adlade de Maurienne tait d'ailleurs fort laide, si l'on +en croit le chroniqueur Gilbert de Mons. Le comte de Hainaut, Baudouin +III, qui s'tait engag avec elle, la refusa quand il l'eut vue et +s'empressa de se marier ailleurs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> A. Deville. <i>Histoire du chteau Gaillard et du sige +qu'il soutint contre Philippe Auguste en 1203 et en 1204</i>, Rouen, 1849.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> [Le nom de ce chef de routiers, que Guillaume le Breton +appelle en latin <i>Lupicarus</i>, tait, en langue du Midi, <i>Lou +Pescaire</i>.]</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Ce passage explique parfaitement l'assiette du camp de +Philippe Auguste qui se trouvait en R (fig. 1), prcisment au sommet de +la colline qui domine la roche Gaillard et qui ne s'y runit que par +cette langue de terre dont nous avons parl. On voit encore, d'ailleurs, +les traces des deux fosss de contrevallation et de circonvallation +creuss par le roi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> C'est le sentier qui aboutit la poterne S; c'tait en +effet la seule entre du chteau Gaillard.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Cette chausse est encore visible aujourd'hui.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Il s'agit ici, comme on le voit, de tout l'ouvrage avanc, +dont deux murailles, formant un angle aigu au point de leur runion avec +la tour principale A, vont en dclinant suivant la pente du terrain.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> La fidlit scrupuleuse de la narration de Guillaume +ressort pleinement lorsqu'on examine le point qu'il dcrit ici. En +effet, le foss est creus dans le roc, fond de cuve; il a dix mtres +de large environ sur sept huit mtres de profondeur. On comprend trs +bien que les soldats de Philippe Auguste, ayant jet quelques fascines +et des paniers de terre dans le foss, impatients, aient pos des +chelles le long de la contrescarpe et aient voulu se servir de ces +chelles pour escalader l'escarpe, esprant ainsi atteindre la base de +la tour; mais il est vident que le foss devait tre combl en partie +du ct de la contrescarpe, tandis qu'il ne l'tait pas encore du ct +de l'escarpe, puisqu'il est taill fond de cuve; ds lors, les +chelles qui taient assez longues pour descendre ne l'taient pas assez +pour remonter de l'autre ct. L'pisode des trous creuss l'aide de +poignards sur les flancs de la contrescarpe n'a rien qui doive +surprendre, le rocher tant une craie mle de silex. Une saillie de 60 +centimtres environ qui existe entre le sommet de la contrescarpe et la +base de la tour a pu permettre de hardis mineurs de s'attacher aux +flancs de l'ouvrage. Encore aujourd'hui, le texte de Guillaume la +main, on suit pas pas toutes les oprations de l'attaque, et pour un +peu on retrouverait encore les trous percs dans la craie par ces braves +pionniers lorsqu'ils reconnurent que leurs chelles taient trop courtes +pour atteindre le sommet de l'escarpe.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> C'est le btiment H trac sur notre plan.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> C'taient les latrines; dans son histoire en prose, +l'auteur s'exprime ainsi: <i>Quod quittem religioni contrarium videbatur</i>. +Les latrines taient donc places sous la chapelle, et leur +tablissement, du ct de l'escarpement, n'avait pas t suffisamment +garanti contre une escalade, comme on va le voir. Les latrines jouent un +rle important dans les attaques des chteaux par surprise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> [Nous sommes bien tent, dit M. H.-Fr. Delaborde +(<i>Œuvres de Rigord et de Guillaume le Breton</i>, II, Paris, 1885, p. +205), d'identifier ce brave sergent avec un certain Raoul Bogis, qui +le roi de France donna, prcisment vers cette poque, un fief de +chevalier, <i>propter servicium quod ipse nobis fecit</i>. En ce cas, Bogis +aurait t anobli pour sa vaillante conduite. +</p><p> +Quant au nom ou plutt au surnom de ce personnage, la Chronique nous +apprend qu'il lui avait t donn par plaisanterie, <i>a brevitate nasi</i>. +Bogis signifiait alors <i>camus</i>.]</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> C'est le pont marqu sur notre plan et communiquant de +l'ouvrage avanc la basse-cour E.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> C'est le pont L.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Le chteau Gaillard fut rpar par Philippe Auguste aprs +qu'il s'en fut empar, et il est croire qu'il amliora mme certaines +parties de la dfense. Il supprima, ainsi qu'on peut encore aujourd'hui +s'en assurer, le massif de roche rserv au milieu du foss de la +dernire enceinte elliptique et supportant le pont, ce massif ayant +contribu la prise de la porte de cette enceinte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Comparer un mmoire de Louis IX ses envoys prs du +Saint-Sige, au temps d'Alexandre IV: Lorsque la prochaine promotion +[de cardinaux] se fera, le roi supplie et requiert que l'on lve +cette dignit des hommes passionns pour le service de Dieu et pour le +salut des mes, ennemis de la cupidit, <i>qui avariciam detestentur</i>. Ils +doivent, en effet, donner tous les prlats de l'glise le modle de +l'honneur et de la saintet chrtienne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Ici le mmoire ajoute durement: D'abord les glises n'ont +pas de troupes, et si elles en avaient, quels soldats! D'ailleurs on ne +sait mme pas si l'Empereur viendra et, supposer qu'il vint, il +faudrait prfrer aux conseils des hommes le conseil de Dieu, qui a dit: +S'ils vous perscutent dans une ville, rfugiez-vous dans une autre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> On s'tonne de voir dclarer incidemment par le +reprsentant de Louis IX qu'il y a peu de temps encore les rois de +France confraient leur gr, <i>in camera sua</i>, tous les vchs du +royaume qui leur plaisait.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> E. Berger, <i>Saint Louis et Innocent IV</i>, pp. 293, 297.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> [M. P. Meyer a publi depuis une dition complte du +pome: <i>L'Histoire de Guillaume le Marchal</i>, Paris, 1891-1894, 2 vol. +in-8. J'ai collationn les extraits qui suivent avec l'dition +dfinitive].</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Il tait considr comme dloyal de frapper un chevalier +qui n'avait pas ses armes dfensives.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Comte de Poitiers. Richard n'tait pas encore couronn.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Voyez <i>La chanson de la croisade contre les Albigeois</i>, +commente et traduite par M. P. Meyer, Paris, 1875, 2 vol. in-8.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Citons l'un des traits qui lui taient prts; il fera +juger des autres, car c'est le cas d'appliquer ces purilits l'adage +<i>Ab uno disce omnes</i>: Primat ne voulait chanter l'glise qu'en +ouvrant la moiti de la bouche; et comme on lui demandait un jour la +raison de cette singulire habitude, il rpondit que, n'ayant encore +qu'une demi-prbende, il ne devait pas, aux heures canoniales, l'office +de sa bouche tout entire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Goliardique, de <i>Goliard</i>. Le mot goliard apparat dans +les textes, vers 1220, pour dsigner les clercs vagabonds, indociles, +burlesques, qui taient en quelque sorte les jongleurs du monde +ecclsiastique. Ils se recommandaient d'un personnage mythique, l'vque +<i>Golias</i> ou Goliath, auquel sont attribus quelques-uns des plus beaux +pomes goliardiques.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Philippe de Grve tait le fils naturel de Philippe, +archidiacre de Paris et parent de Gautier, chambrier de France. Aprs +avoir t procureur gnral en cour romaine des glises de la province +de Reims, il fut chancelier de l'glise et de l'Universit de Paris de +1218 1236.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Quelles qu'aient t ses mœurs, Philippe de Grve ne se +gne pas, dans ses sermons, pour blmer celles des coliers et des +matres de l'Universit, ses justiciables: Autrefois, quand chacun +enseignait pour son propre compte et qu'on ne connaissait pas encore ce +nom d'Universit, les leons, les controverses taient plus frquentes; +on avait plus d'ardeur pour l'tude. Aujourd'hui on fait tout le plus +vite possible, on enseigne peu, on drobe leur temps aux leons pour +aller traiter en des conventicules les affaires de la communaut. Et +tandis que les anciens s'assemblent pour dlibrer, pour rglementer, +les jeunes, que soutiennent et protgent les anciens, vont faire la +chasse aux femmes et aux maris. (B. Haurau, dans le <i>Journal des +Savants</i>, juillet 1894.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Cf. ci-dessus, <a href="#page_236">p. 236</a> et s.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> [M. Gebhart cite en cet endroit, titre d'exemple, +quelques strophes de la <i>Confessio Goli</i>, attribue au chanoine Primat. +(Sur Primat et sur les Goliards, voyez ci-dessus, p. 422 et s.) Nous +imprimons ici ces strophes d'aprs la meilleure dition qui ait t +publie de cette trs clbre pice. (<i>Notices et extraits des +manuscrits</i>, <small>XXIX</small>, 2<sup>e</sup> partie, p. 266-270.) Accus, dit M. Gebhart, +prs de son vque, de trois vices capitaux: la luxure, le jeu et le +vin, l'auteur de la <i>Confessio Goli</i> se dfend par une confession +grotesque que notre chroniqueur (Salimbene) se plat rapporter tout +entire. En voici quelques vers en l'honneur de l'ivrognerie: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Tertio capitulo memoro tabernam.<br /></span> +<span class="i0">Illam nullo tempore sprevi, neque spernam,<br /></span> +<span class="i0">Donec sanctos angelos venientes cernam,<br /></span> +<span class="i0">Cantantes pro mortuo requiem ternam.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Poculis accenditur animi lucerna,<br /></span> +<span class="i0">Cor imbutum nectare volat ad superna;<br /></span> +<span class="i0">Mihi sapit dulcius vinum de taberna<br /></span> +<span class="i0">Quam quod aqu miscuit prsulis pincerna...<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Meum est propositum in taberna mori;<br /></span> +<span class="i0">Vinum sit oppositum morientis ori,<br /></span> +<span class="i0">Ut dicant, cum venerint, angelorum chori:<br /></span> +<span class="i0">Deus sit propitius tauto potatori!]<br /></span> +</div></div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> [Cf. E. Michael, <i>Salimbene und seine Chronik</i>, Innsbruck, +1889, in-8.]</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> [M. L. Cldat a cru devoir rajeunir la forme des vers de +Rutebeuf qu'il cite.]</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Une Histoire gnrale de la littrature franaise, +rdige dans la mme forme que l'<i>Histoire gnrale du <small>IV</small><sup>e</sup> sicle +nos jours</i>, est en prparation. Elle sera publie sous la direction de +M. Petit de Julleville.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Quelques monographies importantes ont paru depuis 1890. +Une des plus importantes est celle de J. Bdier, <i>Les fabliaux</i>, Paris, +1895, 2<sup>e</sup> d.—Sur Villehardouin et Joinville, nommment dsigns au +programme, voy. G. Paris et A. Jeanroy, <i>Extraits des chroniqueurs +franais</i>, Paris, Hachette, 1892, in-16, et L. Petit de Julleville, +<i>Extraits des chroniqueurs franais du moyen ge</i>, Paris, 1895, in-18. +Cf. H.-Fr. Delaborde, <i>Jean de Joinville et les seigneurs de Joinville</i>, +Paris, 1894, in-8.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Il va de soi qu'il existe un trs grand nombre de traits +gnraux sur l'histoire de chacune des littratures nationales, parmi +lesquels il y en a d'excellents; je n'indique ici que les plus +commodes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> M. Samuel Berger a bien voulu revoir et rcrire ce morceau +pour notre Recueil. Nous l'en remercions vivement.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> [Comparez L. Courajod, <i>La polychromie dans la statuaire +du moyen ge</i>, Paris, 1888, in-8, et les nombreux travaux du mme +auteur sur l'histoire de la sculpture franaise, pleins de vues +originales.]</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> C'est--dire le Chœur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> [Depuis la publication de l'article de M. J. Quicherat, de +nombreux savants ont repris et approfondi l'tude de l'<i>Album</i> de +Villard de Honnecourt (Voy. notamment la publication de l'<i>Album</i>, en +fac-simil, par M. de Lassus (Paris, 1858, in-4), et C. Enlart, dans la +<i>Bibliothque de l'cole des chartes</i>, 1895, p. 1).—Des travaux de M. +Bnard, il ressort que Villard tait Picard, qu'il a presque +certainement bti l'glise de Saint-Quentin et que par contre rien +n'autorise beaucoup plus lui attribuer des travaux dans la cathdrale +de Cambrai que dans celle de Reims.—Les chantiers de l'abbaye +cistercienne de Vaucelles, dit M. Enlart, six kilomtres de +Honnecourt, sur l'autre rive de l'Escaut, ont t probablement l'cole +o Villard dut recevoir les premiers enseignements de son art. Et cet +auteur pense que ce sont les Cisterciens de Vaucelles qui recommandrent +notre architecte leurs confrres de Hongrie. Beaucoup d'architectes +franais du <small>XII</small><sup>e</sup> et du <small>XIII</small><sup>e</sup> s., dit-il, ont t mands +l'tranger par des vques, notamment en Espagne, o la plupart de ces +prlats appartenaient l'ordre de Cluny; en Sude, o le premier +archevque d'Upsal, ancien colier de Sorbonne, avait pu connatre +Etienne de Bonneuil Paris; en Danemark enfin o l'archevque Absalon +fonda en mme temps l'abbaye cistercienne de Sor et la cathdrale de +Roskilde, qui ressemble celles d'Arras, Noyon et Cambrai, et qui ne +peut tre que l'œuvre d'un Franais du nord. Rien n'empche que +Villard ait travaill de mme pour les vques de Hongrie,... mais il +est beaucoup plus probable que c'est pour le service des Cisterciens que +fut appel un architecte qui possdait leurs traditions.]</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Comparez Boivin dguis en croquant: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vestuz se fu d'un burel gris<br /></span> +<span class="i0">Cote et sorcot et chape ensamble,<br /></span> +<span class="i0">Qui tout fu d'un....<br /></span> +<span class="i0">Et si ot coiffe de borras.<br /></span> +<span class="i0">Ses sollers ne sont mis las<br /></span> +<span class="i0">Ainz sont de vache dur et fort...<br /></span> +<span class="i0">.I. mois et plus estoit remese<br /></span> +<span class="i0">Sa barbe qu'ele ne fu rese.<br /></span> +<span class="i0">.I. aguillon prist en sa main<br /></span> +<span class="i0">Por ce que mieus semblast vilain...<br /></span> +</div></div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Pains et lait, et eues et fromage<br /></span> +<span class="i0">C'est la viande del bochage.<br /></span> +</div></div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Paille de bl;</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Tout ce qu'il.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> Fumier.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Cf. une curieuse pice en prose intitule: <i>Des .XXIII. +manires de vilains</i> (d. Jubinal, Paris, 1834, in-8). Quelques traits +de cette furieuse diatribe ont assez de naturel. Le vilain refuse +d'enseigner leur chemin aux trangers et leur dit: Vous le savez miex +que je ne faic! S'il voit un gentilhomme passer devant sa porte, +l'pervier au poing: Cil huas mangera anuit une geline, et mi anfant en +fuissent tout saoul. S'il visite la capitale, il s'arrte devant +Notre-Dame, regarde les rois du portail, et dit: Vex ci Pepin, vs la +Charlemainne! et on lui coupe sa bourse par derrire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Il y a des vilains, dit l'auteur des <i>.XXIII. manires</i>, +qui mnent les autres et dfendent leurs droits devant le bailli du +seigneur: Sire, au temps mon aeul et mon bisaeul, nos vaches furent +par ces prs, nos brebis par ces copeis. Il y en a qui hassent Dieu, +sainte glise et toute gentillesse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Voyez la gravure de la <a href="#page_191">page 191</a>.</p></div> + +</div> +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du moyen ge 395-1270, by +Charles Victor Langlois + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU MOYEN GE 395-1270 *** + +***** This file should be named 39429-h.htm or 39429-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/4/2/39429/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project and The Internet Archive.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/39429-h/images/colophon_lg.jpg b/39429-h/images/colophon_lg.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c2bb1ce --- /dev/null +++ b/39429-h/images/colophon_lg.jpg diff --git a/39429-h/images/colophon_sml.jpg b/39429-h/images/colophon_sml.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..848f10b --- /dev/null +++ b/39429-h/images/colophon_sml.jpg diff --git a/39429-h/images/ill_pg_011_lg.jpg b/39429-h/images/ill_pg_011_lg.jpg Binary files differnew file mode 100644 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