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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:12:34 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Observations d'un sourd et muèt sur un cours élémentaire +d'éducation des sourds et muèts publié en 1779 par M. l'Abbé Deshamps, +Chapelain de l'Église d'Orléans + +Author: Pierre Desloges + +Release Date: April 3, 2012 [EBook #39363] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS D'UN SOURD ET MUET *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +OBSERVATIONS + +_D'UN_ + +SOURD ET MUÈT, + +_SUR_ + +UN COURS ÉLÉMENTAIRE + +_D'ÉDUCATION_ + +DES SOURDS ET MUÈTS, + +_Publié en 1779 par M. l'Abbé DESCHAMPS, +Chapelain de l'Église d'Orléans._ + +[Illustration: colophon] + +A AMSTERDAM; +_& se trouve_ +A PARIS, +Chez B. MORIN, Imprimeur-Libraire, +rue Saint-Jacques, à la Vérité, + +M. DCC. LXXIX. + + + + +AVERTISSEMENT +_DE L'ÉDITEUR_. + + +Plusieurs Écrivains ont souvent doné à leurs Ouvrages des titres +imaginaires, soit pour dérouter les Lecteurs, soit pour anoncer leurs +productions d'une manière plus piquante, soit enfin par d'autres motifs +particuliers. Le petit Écrit qu'on présente au Public, n'est nulement +dans ce cas-là ; il a vraiment été composé par un jeune home sourd & +muèt, dont j'ai fait la conoissance chez Mr. l'Abbé de l'Épée avec qui +j'ai l'avantage d'être lié d'une amitié sincère. + +Ce jeune home n'est point un élève de ce célèbre Instituteur: mais ayant +fait cet Écrit pour défendre la méthode de Mr. l'Abbé de l'Épée, il a +cru devoir lui en faire homage: il vouloit même l'engager à revoir son +Ouvrage, & à le mètre en état de paroître. Les grandes ocupations de ce +vertueux Écclésiastique, & peut-être plus encore sa modestie, ne lui ont +pas permis de prendre ce soin. L'Auteur s'est adressé à moi, & je me +suis chargé avec grand plaisir de lui rendre ce petit service. + +Voici, dans l'exacte vérité, tout ce que j'y ai mis du mien. J'ai +rectifié l'ortographe de ce jeune home, laquelle est assez défectueuse. +J'ai suprimé quelques répétitions & adouci quelques termes qui auroient +pu paroître ofensans. A ces légères corrections près, l'Ouvrage est en +entier de notre Auteur sourd & muèt. Ce sont ses pensées, son stile & +ses raisonemens. + +J'ai senti que le principal intérèt de cet Ouvrage viendroit de son +Auteur; que come c'étoit peut-être la première fois qu'un sourd & muèt +avoit mérité les honeurs de l'impression; un semblable phénomène devoit, +autant qu'il étoit possible, être présenté au Public dans toute son +intégrité. Je me suis donc seulement réservé la liberté d'ajouter au +texte quelques notes, dans les endroits qui m'en ont paru susceptibles. + +Pour satisfaire davantage la curiosité du Public, j'ai engagé l'Auteur à +doner quelques éclaircissemens sur sa persone, sur les causes de son +infirmité, sur les idées qu'il peut avoir des sons & du langage, &c. On +va le voir s'expliquer lui-même sur tous ces objets dans la petite +Préface qui suit. + + + + +PRÉFACE +_DE L'AUTEUR_. + + +La plupart des Auteurs ont coutume de mètre une Préface ou un +Avertissement à la tête de leurs Ouvrages, pour solliciter l'indulgence +du Public, & pour doner les raisons bones ou mauvaises qui les ont +engagés à prendre la plume: quant à moi, voici les motifs qui m'ont +déterminé à composer ce petit Écrit. + +Le genre de mon travail journalier[A] m'oblige d'aler dans beaucoup de +maisons: on ne manque jamais de m'y faire des questions sur les sourds & +muèts. Mais le plus souvent ces questions sont aussi absurdes que +ridicules: elles prouvent seulement que presque tout le monde s'est +formé les idées les plus fausses sur notre compte; que très-peu de +personnes ont une juste notion de notre état, des ressources qui nous +restent, & des moyens que nous avons de comuniquer entre nous par le +langage des signes. + +Pour mètre le comble aux erreurs du Public, voici qu'un nouvel +Instituteur des sourds & muèts (Mr. l'Abbé Deschamps), publie un Livre +dans lequel, non-content de condamner & de rejeter le langage des signes +come moyen d'institution pour ceux qu'il instruit, il avance les +paradoxes les plus étranges, les assertions les plus erronées contre ce +même langage. + +Semblable à un François qui verroit décrier sa langue par un Alemand, +lequel en sauroit tout au plus quelques mots, je me suis cru obligé de +venger la miène des fausses imputations dont la charge cet Auteur, & de +justifier en même tems la méthode de Mr. l'Abbé de l'Épée, laquelle est +toute fondée sur l'usage des signes. J'éssaye en outre de doner une idée +plus juste qu'on ne l'a comunément, du langage de mes compagnons sourds +& muèts de naissance, qui ne savent ni lire, ni écrire, & qui n'ont +jamais reçu d'autres leçons que celles du bon-sens & de la +fréquentation de leurs semblables. Voilà en deux mots tout le but du +petit Ouvrage qu'on va lire. + +Mais come je n'ai pour subsister que mon travail journalier, & pour +écrire que le tems que je dérobe à mon someil, j'ai été forcé d'être +très-succinct: ainsi il y a beaucoup de choses dans l'Ouvrage de Mr. +l'Abbé Deschamps que je n'ai point relevées, quoique je ne les aprouve +pas plus que ce que j'ai critiqué. Par la même raison, je me suis borné +à présenter une simple esquisse de notre langage, sans prétendre en +expliquer à fond le mécanisme. Ce seroit là une entreprise immense & qui +demanderoit plusieurs volumes. En effet, tel signe qui s'exécute en un +clin d'Å“il, exigeroit quelquefois des pages entières, pour en faire +la description complète. J'ai craint d'ailleurs que ces détails ne +devinssent ennuyeux pour des oreilles délicates, acoutumées aux sons +flateurs & agréables de la parole: j'ai craint que ce langage, qui a +tant de force & d'énergie dans l'exécution, ne s'afoiblît sous ma plume +novice. + +J'en ai cependant dit assez pour mètre sur la voie les lecteurs qui +pensent & qui réfléchissent: sauf à y revenir, & à doner des +descriptions plus détaillées des moyens que nous avons de rendre +sensibles les idées que nous voulons soumètre à la représentation +oculaire, si ce foible éssai avoit le bonheur d'être goûté du Public. + + * * * * * + +ON a jugé qu'un Auteur aussi étrange que je le suis, pouvoit se +permètre de parler un peu de lui-même. Je me suis rendu à cet avis & je +vais terminer cette Préface par quelques détails qui me sont personèls. + +Je suis devenu sourd & muèt à la suite d'une petite vérole afreuse que +j'ai éssuyée vers l'âge de sept ans. Les deux accidens de la surdité & +du _mutisme_ me sont survenus en même-tems &, pour ainsi dire, sans que +je m'en sois aperçu. Pendant le cours de ma maladie, qui a duré près de +deux ans, mes lèvres se sont tèlement relâchées, que je ne puis les +fermer sans un grand éfort, ou qu'en y mètant la main. J'ai d'ailleurs +perdu presque toutes mes dents: c'est principalement à ces deux causes +que j'atribue mon _mutisme_. Il arive delà que quand je veux parler, +l'air s'échape de toutes parts, & ne rend qu'un son informe. Je ne puis +articuler les mots un peu longs qu'avec beaucoup de peine, en réspirant +sans cèsse un nouvel air qui, s'échapant encore, rend ma prononciation +inintelligible pour ceux qui n'y sont pas très-acoutumés. En éssayant de +parler la bouche ouverte, c'est-à -dire, sans joindre les lèvres ni les +dents, on aura une image assez exacte de mon langage[B]. + +On m'a demandé un million de fois s'il me restoit quelque idée des sons, +& nomément de ceux du langage vocal: voici tout ce que je puis répondre +là -dessus. + +Premièrement, j'entends à plus de quinze ou vingt pas tous les bruits +qui sont un peu éclatans, non pas par les oreilles, car elles sont +entièrement bouchées; mais par une simple commotion: quand je suis dans +ma chambre, je sais distinguer le roulement d'un carosse d'avec le jeu +d'un tambour. + +Si je mèts la main sur un violon, sur une flûte, &c. & qu'on viène à les +metre en jeu, je les entendrai[C] quoique confusément, même en fermant +les yeux. Je distinguerai aisément le son du violon de celui de la +flûte; mais je n'entendrai absolument rien, si je n'ai la main dessus. + +Il en est de même de la parole: je ne l'entends jamais à moins que je ne +mète la main sur le gosier ou sur la nuque du cou de la persone qui +parle. Je l'entends encore les yeux fermés, lors qu'une persone parle +dans une boîte de carton vide que je tiendrai dans mes mains; mais de +toute autre manière, il m'est impossible d'entendre. Je distingue encore +aisément les sons de la voix humaine d'avec tout autre son. J'ai même +essayé de voir si je ne parviendrois pas à me former une idée assez +distincte des diverses articulations des persones de ma conoissance, +pour pouvoir les reconoître dans les ténèbres en mètant la main sur leur +gosier ou sur la nuque de leur cou: je n'ai pu encore y parvenir; mais +cela ne me paroît pas impossible. + +Au reste, ces différentes idées que j'ai des sons, me sont comunes avec +mes compagnons, dont quelques-uns entendent beaucoup mieux que moi. Je +ne déciderai point si c'est par les oreilles, ou par une simple +commotion: car plusieurs n'ont pas les oreilles bouchées comme moi[D]. + +Dans les comencemens de mon infirmité, & tant que je n'ai pas vécu avec +des sourds & muèts, je n'avois d'autre ressource pour me faire entendre, +que l'écriture ou ma mauvaise prononciation. J'ai ignoré long-tems le +langage des signes. Je ne me servois que de signes épars, isolés, sans +suite & sans liaison. Je ne conoissois point l'art de les réunir, pour +en former des tableaux distincts, au moyen desquels on peut représenter +ses diférentes idées, les transmètre à ses semblables, converser avec +eux en discours suivis & avec ordre. Le premier qui m'a enseigné cet art +si utile, est un sourd & muèt de naissance, Italien de nation, qui ne +sait ni lire, ni écrire; il étoit domestique chez un Acteur de la +Comédie Italiéne. Il a servi ensuite en plusieurs grandes maisons, & +notament chez Mr. le Prince de Nassau. J'ai conu cet home à l'âge de +vingt-sept ans, & huit ans après que j'eus fixé ma demeure à Paris..... + +Je pense que c'est assez parler de moi, & qu'un plus long discours sur +un aussi mince sujèt, poûroit lasser à la fin la patience de mes +Lecteurs. + +[Illustration] + + + + +OBSERVATIONS + + _Sur un Cours élémentaire d'éducation des Sourds & Muèts, par Mr. + l'Abbé DESCHAMPS_, &c. + + +Tout Paris, l'Europe entière, retentissoient des éloges justement dûs à +Mr. l'Abbé de l'Épée & à sa méthode aussi simple qu'ingénieuse, +d'instruire les sourds & muèts par le moyen du langage des signes. Ce +respectable Instituteur done ses leçons publiquement: ainsi une foule de +témoins pouvoit déposer de l'exèlence de cette méthode, qui conduit ses +élèves avec une promptitude & une facilité incroyables à la lecture, à +l'écriture & à la conoissance de plusieurs langues, ensuite à la +prononciation de vive voix & à l'intelligence du langage par +l'inspection des mouvemens des organes de la parole. Plusieurs +Souverains avoient daigné vérifier par eux-mêmes les merveilles que la +Renomée publioit de cette méthode. Un des premiers & des plus augustes +Potentats de l'Europe avoit voulu entrer dans les plus petits détails à +cet égard. Il s'étoit retiré de chez Mr. l'Abbé de l'Épée pénétré +d'admiration, & en disant que de tout ce qu'il avoit vu dans ses +nombreux voyages, rien ne l'avoit touché & satisfait autant que le +spectacle qu'il venoit de voir. De retour dans ses États, il s'étoit +ocupé des moyens d'y introduire un établissement semblable, & avoit +envoyé à notre célèbre Instituteur, un Ecclésiastique, home de mérite, +pour prendre de ses leçons, & se metre au fait de sa méthode. + +Notre auguste Monarque, qui marche si glorieusement sur les traces du +bon & grand Henri, n'a pas non plus regardé avec indiférence un art +aussi précieux à l'Humanité: sur le compte qu'il s'en est fait rendre, +il a pris cet établissement sous sa protection royale, lui a déja +assigné des fonds certains, & a pris des mesures pour fonder, en faveur +des sourds & muèts, une Maison d'éducation selon la méthode de Mr. +l'Abbé de l'Épée..... + +C'est dans ce moment que paroît un Cours élémentaire d'éducation pour +les sourds & muèts, dans lequel l'Auteur rejète ouvertement cette +méthode, & prétend qu'on doit lui en substituer une autre qui consiste à +rendre les sourds & muèts atentifs aux mouvemens divers des organes de +la parole, & à leur aprendre à les imiter; c'est-à -dire, qu'on doit dans +cette méthode, comencer avant tout, par aprendre au sourd & muèt, à +proférer les diférens sons des langues, en l'habituant à exécuter le +diférent mécanisme de ces sons: ensorte qu'il parle réèlement pour ceux +qui entendent, & qu'il lise les sons des langues dans les divers +mouvemens des organes de ceux qui lui parlent, comme s'il les lisoit +dans un Livre. L'Auteur veut qu'on passe ensuite à la lecture & à +l'écriture proprement dite; & de-là enfin à l'intelligence de la langue +quelconque qu'on a choisie pour base de l'instruction. Voilà du moins +l'idée la plus nète que j'aie pu me former de son sistème & de sa +marche. + +Voyons d'abord ce que l'Auteur pense lui-même de sa méthode: «Le +plaisir, dit-il page 4 de son INTRODUCTION, n'acompagne pas nos leçons: +loin de-là , elles semblent avoir pour apanage l'ennui & le dégoût; elles +sont nuisibles à la santé..... A ces désagrémens, ajoutez le dégoût +naturel que cette éducation entraîne nécessairement après elle....... +L'impatience réciproque du Maître & des Elèves, en voyant le peu de +progrès que produisent les efforts multipliés, l'atention la plus +exacte, la meilleure volonté.» + +Il dit ailleurs, page 155: «La répugnance que les sourds & muèts ont à +soufrir que nous mètions nos doigts dans leur bouche, & à consentir de +mètre les leurs dans la nôtre, ne peut se vaincre qu'avec beaucoup de +peine, d'aplication & de patience..... On doit y travailler avec +d'autant plus de courage, qu'il est impossible de leur rendre autrement +l'usage de la parole.» L'Auteur peint ensuite très-naïvement l'embaras +extrème qu'on éprouve à leur persuader de se prêter à ces mouvemens, qui +doivent leur paroître fort bisares, & auxquels ils ne peuvent absolument +rien comprendre. + +Enfin, il a la bone foi de représenter par-tout sa méthode come +infiniment rebutante, tant pour le Maître que pour les Élèves. Il +termine par ces mots sa Lètre préliminaire, page 31: «Ainsi peu à peu +j'acoutume mes Élèves à parler & à écrire..... Pour parvenir à ce degré +de perfection, il faut trouver dans les Élèves un grand désir +d'aprendre, de l'esprit, de la mémoire, du jugement; & dans le Maître, +une douceur, une complaisance extrèmes... Il est impossible de doner une +idée de la patience nécessaire dans les comencemens de l'instruction.» + +Je doute qu'une méthode aussi rebutante, de l'aveu de son Auteur; qu'une +méthode où l'on renverse visiblement l'ordre naturèl de l'instruction, +puisqu'on comence par ce qu'il y a de plus dificile, & que les Élèves +travaillent très-long-tems sans pouvoir rien comprendre à tout ce qu'on +exige d'eux; qu'une méthode enfin, qui demande pour son succès des +qualités extrèmement rares & dans les Maîtres & dans les Disciples, soit +faite pour avoir beaucoup de partisans. Je ne suis donc pas surpris de +voir l'Auteur désirer, page 4, «que la publication de son Ouvrage +_puisse procurer une autre méthode plus courte & plus facile_». + +Coment a-t-il pu s'aveugler au point de ne pas reconoître que cette +méthode étoit toute trouvée: que c'étoit celle que Mr. l'Abbé de l'Épée +pratique depuis long-tems avec tant de succès? + +En effet, cet habile Instituteur ayant conçu le généreux projèt de se +consacrer à l'instruction des sourds & muèts, a sagement observé qu'ils +avoient une langue naturèle, au moyen de laquelle ils comuniquoient +entr'eux: cette langue n'étant autre que le langage des signes, il a +senti que s'il parvenoit à conoître ce langage, rien ne lui seroit plus +facile que de réussir dans son entreprise. Le succès a justifié une +réfléxion aussi judicieuse. Ce n'est donc pas Mr. l'Abbé De l'Épée qui a +créé & inventé ce langage: tout au contraire, il l'a apris des sourds & +muèts; il a seulement rectifié ce qu'il a trouvé de défectueux dans ce +langage; il l'a étendu, & lui a doné des règles méthodiques. + +Ce savant Instituteur s'est considéré come un home transplanté +tout-à -coup au milieu d'une Nation étrangère, à qui il auroit voulu +aprendre sa propre langue: il a jugé que le moyen le plus sûr pour y +parvenir, seroit d'aprendre lui-même la langue du Pays, afin de faire +comprendre aisément les instructions qu'il voudroit doner. + +Je le demande à Mr. l'Abbé Deschamps lui-même: s'il avoit dessein +d'aprendre l'Anglois ou quelqu'autre langue qu'il ignorât; coment s'y +prendroit-il? Comenceroit-il par prendre une gramaire toute Angloise, +dont il ne comprendroit pas un seul mot? Non, assurément: il choisiroit +une gramaire Angloise écrite en François; & à l'aide de sa langue +maternèle, il aprendroit aisément la langue qui lui est inconue. + +C'est précisément la route qu'a pris Mr. l'Abbé De l'Épée. Pouvoit-il +rien faire de plus sensé & de plus conséquent? Il ne lui a pas falu, +come le croit Mr. l'Abbé Deschamps (page 37) beaucoup de tems, beaucoup +de peine & de travaux, pour former son système d'éducation par le +secours des signes naturèls. De l'ordre dans les idées, de la justèsse +dans les observations, de l'atention à suivre en tout la nature pour +guide; voilà les moyens dont il a fait usage, voilà toute la magie de +son art. + + * * * * * + +JE n'ai pas moins que Mr. l'Abbé Deschamps, de vénération pour le +langage de la parole, & je conçois parfaitement l'avantage dont il doit +être pour les sourds & muèts: c'est pour cela même que je lui reproche +de condamner & de proscrire le langage des signes; parce que je suis +persuadé que c'est là le moyen le plus sûr & le plus naturèl de les +conduire à l'intelligence des langues; la nature leur ayant doné ce +langage, pour leur tenir lieu des autres dont ils sont privés. + +Mais est il bien certain que le langage des signes soit naturèl aux +sourds & muèts? + +L'Auteur que je combats, entasse sur cette question les contradictions +les plus révoltantes: il dit positivement le oui & le non. +«Non-seulement, dit-il page première, un _penchant comun_ porte les +sourds & muets à faire des signes; mais tous les hommes en font usage +_naturellement_: notre _inclination_ à nous-mêmes nous détermine à nous +en servir, sans que nous nous en appercevions, nous qui jouïssons de la +parole & de l'ouïe». Deux pages plus bas on lit: «_les signes sont +naturels à l'homme: personne n'en disconviendra_». + +Après une décision aussi formèle; à la page suivante (page 4) il demande +sérieusement si les signes sont l'_ouvrage de la nature_, ou celui de +l'éducation. Il répète la même question, p. 8; & enfin, p. 12, il la +résout gravement par ces mots: «ainsi donc ce penchant _n'est que +l'effet de l'éducation & non de la nature_». + +Le Lecteur a donc à choisir entre ces deux opinions contradictoires: _le +langage des signes est naturèl aux sourds & muèts: le langage des signes +n'est pas naturèl aux sourds & muèts_. Quelque sentiment qu'il embrasse, +il est sûr d'être de l'avis, ou de Mr. l'Abbé Deschamps à la page 3, ou +de Mr. l'Abbé Deschamps à la page 12. + + * * * * * + +CET AUTEUR exagère beaucoup (p. 32 & suiv.) les dificultés de la langue +des signes. S'il avoit plus réfléchi sur la nature de ce langage, il +auroit vu que tous les homes en possédent le fond; puis qu'il n'y a +persone qui ne puisse, quand il le voudra bien, peindre par le geste de +manière à se faire comprendre, les idées, les afections qui l'ocupent & +qu'il désire comuniquer aux autres. Ce n'est que le peu d'habitude qu'on +a d'exercer ce langage, qui peut faire croire qu'il est dificile. + +Aussi qu'arive-t-il chez Mr. l'Abbé de l'Épée, lorsqu'il explique les +principes de ce langage? Tous ceux qui assistent à ses leçons, +conviènent généralement que rien n'est si simple & si facile, & qu'il +n'est persone qui ne pût en faire autant. + +Six semaines au plus sufisent pour se mètre très-passablement au fait de +ce langage. Or, quelle est la langue que le génie le plus heureux pût +répondre d'aprendre en six semaines? L'Auteur voulant se destiner à +l'instruction des sourds & muèts, auroit peut-être dû comencer par venir +s'instruire lui-même pendant un tems aussi court chez Mr. l'Abbé De +l'Épée. Cet Instituteur, singulièrement honête & comunicatif, lui auroit +fait part de ses lumières avec le plus grand plaisir. Mr. l'Abbé +Deschamps, connoissant mieux le langage des signes, en auroit parlé avec +plus de justèsse, qu'il ne le fait dans son Livre. + + * * * * * + +IL se trompe beaucoup, quand il avance (pag. 12, 18, 34) que ce langage +est borné pour les sourds & muèts aux choses physiques & aux besoins +corporèls. + +Cela est vrai, quant à ceux qui sont privés de la société d'autres +sourds & muèts, ou qui sont abandonés dans des Hopitaux, ou isolés dans +le coin d'une Province. Cela prouve en même tems sans réplique, que ce +n'est pas des persones qui entendent & qui parlent, que nous aprenons +comunément le langage des signes. Mais il en est tout autrement des +sourds & muèts, qui vivent en société dans une grande Ville, dans Paris, +par exemple, qu'on peut apeler avec raison l'abrégé des merveilles de +l'Univers. Sur un pareil théatre, nos idées se dévelopent & s'étendent, +par les ocasions que nous avons de voir & d'observer sans cèsse des +objèts nouveaux & intéressans. + +Lors donc qu'un sourd & muèt, ainsi que je l'ai éprouvé moi-même +(Préface page 11), vient à rencontrer d'autres sourds & muèts plus +instruits que lui, il aprend à combiner & à perfectioner ses signes, qui +jusque là étoient sans ordre & sans liaison. Il aquiert promptement dans +le comerce de ses camarades, l'art prétendu si dificile de peindre & +d'exprimer toutes ses pensées même les plus indépendantes des sens, par +le moyen des signes naturèls, avec autant d'ordre & de précision, que +s'il avoit la conoissance des règles de la gramaire. Encore une fois, +j'en dois être cru; puisque je me suis trouvé dans ce cas-là , & que je +ne parle que d'après mon expérience. + +Il y a de ces sourds & muèts de naissance, ouvriers à Paris, qui ne +savent ni lire ni écrire, & qui n'ont jamais assisté aux leçons de Mr. +l'Abbé De l'Épée, lesquels ont été trouvés si bien instruits de leur +religion par la seule voie des signes, qu'on les a jugé dignes d'être +admis aux Sacremens de l'Église, même à ceux de l'Eucharistie & du +Mariage. Il ne se passe aucun événement à Paris, en France & dans les +quatre parties du Monde, qui ne fasse la matière de nos entretiens. Nous +nous exprimons sur tous les sujèts avec autant d'ordre, de précision & +de célérité, que si nous jouïssions de la faculté de parler & +d'entendre. + +Ce seroit donc une erreur grossière, que de nous regarder come des +espèces d'automates destinés à végéter dans le monde. La Nature n'a pas +été aussi marâtre à notre égard qu'on le juge ordinairement: elle suplée +toujours dans l'un des sens, à ce qui manque aux autres. La privation de +l'ouïe nous rend en général moins distraits. Nos idées concentrées, pour +ainsi dire, en nous-mêmes, nous portent nécessairement à la méditation & +à la réfléxion. Le langage dont nous nous servons entre nous, n'étant +autre chose qu'une image fidèle des objèts que nous voulons exprimer, +est singulièrement propre à nous doner de la justèsse dans les +idées[E], à étendre notre entendement par l'habitude où il nous mèt +d'observer & d'analyser sans cèsse. Ce langage est vif: le sentiment s'y +peint; l'imagination s'y dévelope. Nul autre n'est plus propre à porter +dans l'ame de grandes & de fortes émotions. + + * * * * * + +M. L'ABBÉ DESCHAMPS semble désirer (pag. 33) qu'il existât un +Dictionaire des signes pour en faciliter la langue. Un pareil Ouvrage +seroit en effet très-propre à aider l'imagination: il pouroit devenir le +germe d'un langage universèl pour tous les peuples du Monde; puisque +tous les objèts se peignent en tous Pays par les mêmes traits. Il est +étonant que les savans qui s'exercent sur tant d'objèts divers & +souvent sur des futilités, ne se soient pas encore avisés de ce travail. +Mais en atendant que nous jouïssions de ce Dictionaire, convenons qu'il +subsiste de lui-même; puisqu'il n'y a rien dans la nature, absolument +rien qui ne porte son signe avec soi. On trouve dans ce langage les +verbes, les noms, les pronoms de toute espèce, les articles, les genres, +les cas, les tems, les modes, les adverbes, les prépositions, les +conjonctions, les interjections, &c. Enfin, il n'y a rien dans toutes +les parties du discours par la parole, qui ne puisse s'exprimer par le +langage des signes[F]. + + * * * * * + +M. L'ABBÉ DESCHAMPS restraignant toujours le langage des signes aux +seules choses physiques & matérièles, aparament pour l'assortir à ses +idées; prétend (p. 18.) que si l'on admèt ce langage pour exprimer le +moral, le passé & l'avenir, il faudra, pour l'expression d'une seule +parole, recourir à des périphrases, à des circonlocutions perpétuèles de +signes. + +Il ne pouvoit plus mal choisir son éxemple, pour établir cette +assertion. Si nous voulons, dit-il (p. 19.), exprimer l'idée de _Dieu_ +dans le langage des signes, nous montrerons le Ciel, lieu que le +Tout-puissant habite. Nous décrirons que tout ce que nous voyons sort de +ses mains. Qui peut assurer que le Sourd & Muèt ne prendra pas le +Firmament pour Dieu même, _&c._ + +Ce sera moi qui l'assurerai; parce que, quand je voudrai désigner l'Être +Suprème, en montrant les Cieux, qui sont sa demeure, ou plutôt son +marchepied; j'acompagnerai mon geste d'un air d'adoration & de respect, +qui rendra mon intention très-sensible. Mr. l'Abbé Deschamps lui-même +ne pouroit s'y méprendre. Mais au contraire si je veux parler des +_cieux_, du _firmament_, je ferai le même geste sans l'acompagner +d'aucun des accessoires que je viens d'expliquer. Il est donc facile de +voir que dans ces deux expressions, _Dieu_, le _Firmament_, il n'y aura +ni équivoque, ni circonlocution. + +Il n'y en aura pas davantage dans l'expression des idées du _passé_ & de +l'_avenir_: souvent même notre expression sera plus courte que celle de +la parole: par exemple, il ne nous faut que deux signes pour rendre ce +que vous dites en trois mots: _la semaine prochaine_, _le mois passé_, +_l'année dernière_. Cette expression, _le mois qui vient_, contient +quatre mots; cependant je n'y emploie que deux signes, un pour le _mois_ +& un pour le _futur_; parce que le signe de l'article _le_ & celui du +pronom relatif _qui_, y seroient surabondans: mais ils sont quelquefois +nécéssaires en d'autres occasions. Au reste tous ces signes sont +exécutés avec autant de promptitude au moins que la parole. + + * * * * * + +ON peut assurer avec vérité que tout est inconséquence & contradiction, +dans ce que notre Auteur dit du langage des signes. Après toutes les +déclamations qu'il a faites en vingt endroits de son livre contre ce +langage; après avoir dit & répété sans cèsse qu'il étoit extrèmement +borné dans son usage, & que hors de la sphère étroite des besoins +naturèls & des idées sensibles, ce langage n'avoit plus rien que +d'équivoque, d'arbitraire, de dificile & de compliqué, &c. Voici le +juste éloge qu'il fait de ce même langage (p. 38), à l'ocasion de M. +l'Abbé De l'Épée; «par cette langue des signes, il a trouvé l'art de +peindre toutes les idées, toutes les pensées, toutes les sensations. Il +les a rendu susceptibles d'autant de combinaisons & de variations que +les langues, dont nous nous servons habituellement pour peindre toutes +les choses, soit dans le moral, soit dans le physique. Les idées +abstraites, come celles que nous formons par le secours des sens, tout +est du ressort du langage des signes.... Ce langage des signes peut +suppléer à l'usage de la parole. Il est prompt dans son exécution, clair +dans ses principes, sans trop de dificulté dans son exécution». + +Qui ne croiroit après une aussi belle tirade, que M. l'Abbé Deschamps a +abjuré toutes ses erreurs sur le langage des signes? Détrompez-vous, +Lecteur, voici la conclusion qui suit immédiatement l'éloge que vous +venez de lire. + +«Quelque belle que soit cette méthode, nous ne la suivons cependant +pas». + +On ne s'atend pas à une pareille chute: elle est digne de celui qui a pu +avancer, «que le penchant naturel que les sourds & muets ont à +s'exprimer par signes, ne prouve pas que cette voie soit la meilleure +pour leur éducation» p. 11: «que pour les Sourds & Muets, le sens des +choses n'est pas plus dificile à acquérir par la parole que par les +signes: (p. 21.) _&c. &c. &c._» + +Ce seroit perdre le tems que de réfuter de semblables assertions: il +sufit de les exposer, pour en faire sentir toute la fausseté. Au reste +il y a quelque chose de comode avec M. l'Abbé Deschamps: c'est que pour +le réfuter, il sufit, come on l'a déjà vu bien des fois, de l'oposer à +lui-même. + + * * * * * + +UNE des plus fortes objections de cet Auteur contre l'usage des signes, +c'est que dans l'obscurité ils deviènent inutiles pour comuniquer ses +pensées. (p. 163.). + +Cette dificulté paroît spécieuse au premier coup-d'Å“il: elle est +cependant tout aussi frivole que les autres. Qu'on me mète avec un de +mes camarades sourd & muèt, dans une chambre obscure; je lui dirai par +signes d'aller faire telle ou telle comission, soit à Paris, soit dans +les environs: je l'informerai de tel événement qu'on voudra, &c., sans +qu'il soit besoin pour cela d'un plus grand nombre de signes qu'au grand +jour. L'opération sera seulement un peu plus longue; mais elle sera cent +fois plus prompte & plus facile que les deux moyens que notre Auteur a +imaginés (p. 163.); lesquels consistent à toucher les lèvres de celui +qui parle, ou à écrire avec le doigt dans la paume de la main du sourd & +muèt, ce qu'on veut lui faire comprendre. + +Pour démontrer la longueur de ces opérations, prenons quelques mots des +plus ordinaires dans la conversation, tels que _aplaudissement_, +_aplatissement_, _assoupissement_, _&c._ Ces trois seuls mots contiènent +au moins 41 lètres de l'alphabet, qu'il faudra lire une à une sur les +lèvres par le moyen du toucher, ou se sentir écrire dans la paume de la +main par le second moyen; pour en avoir l'intelligence. Quelle sagacité, +quelle mémoire, quelle finesse de tact, combien de temps ne faudra-t-il +pas, pour exprimer & pour retenir sans confusion un aussi grand nombre +de signes? + +Dans la plus profonde obscurité, par le langage des signes, quatre ou +cinq me sufiront pour rendre ces mêmes mots: & ces signes seront aussi +expressifs que la parole, aussi prompts que le vent. Voici tout le +secrèt de cette opération. Lorsque je suis dans l'obscurité, & que je +veux parler à un sourd & muèt, je prends ses mains & fais avec elles les +signes que je ferais avec les miènes, si j'étois au grand jour. Quand il +veut me répondre, il prend à son tour mes mains & fait avec elles les +signes qu'il feroit avec les siènes, si nous voyons clair. + + * * * * * + +MALGRÉ l'éloignement peu réfléchi que l'Auteur paroît avoir pour les +signes, il en fait cependant lui-même un fréquent usage dans son système +d'éducation par la parole. + +En expliquant dans sa Préface ou Lètre préliminaire, la manière dont il +aprend à ses Sourds & Muèts le nom des choses, il dit (p. XXX.): «Je ne +manque jamais à leur faire joindre _le signe de la chose_, à +l'expression pour la leur faire comprendre, lors qu'elle n'est pas de sa +nature assez palpable». Il continue ainsi: «La conjugaison des verbes +nous présente une foule de choses à expliquer; les personnes, les +nombres, les tems, _&c._... il est vrai que pour cela _j'ai recours aux +signes_, pour me faire entendre». + +Il expose, p. 67, coment il explique & dévelope à ses Élèves l'idée de +_Dieu_, & ajoute: «On sent à merveille que _les signes aident beaucoup_ +dans cet éxercice». Il dit encore, p. 69, «après leur avoir fait lire +ces détails plusieurs fois, les leur avoir expliqués _par des signes +naturels_, _&c_». Voyez aussi page 125, un long détail où l'Auteur +raconte coment il explique les pronoms à ses Élèves, toujours par le +moyen des signes naturèls, _&c. &c._ + +La pratique de l'Auteur dépose donc encore ici contre ses principes: & +en effet quel autre moyen pouroit-il employer que l'usage des signes, +pour doner à ses Élèves l'intelligence des mots, & pour s'assurer qu'ils +les comprènent? Je le dis hautement; si l'on suprime les signes de +l'éducation des sourds & muèts, il est impossible d'en faire autre chose +que des machines parlantes. + +Ces petits bouts de fil que l'Auteur emploie (Préf. p. XXV.) pour faire +comprendre à ses Élèves qu'il faut joindre ensemble les syllabes des +mots, sont encore des signes; mais des signes de son invention: il étoit +facile d'en trouver de plus simples & de moins embarassans. L'Auteur +paroît avoir une grande stérilité de signes: il se sert peut-être aussi +de petits bouts de fil, pour expliquer dans sa classe, le mystère de la +très-sainte Trinité. + +D'après la pratique même de M. l'Abbé Deschamps, il faut donc conclure +que le langage des signes doit entrer come moyen principal dans +l'institution des Sourds & Muèts; & que, bon gré malgré, on en revient +toujours à cette méthode: par la grande raison que ce langage leur est +naturèl, & que c'est le seul qu'ils puissent comprendre, jusqu'à ce que +par son secours, on leur en ait apris un autre. C'étoit donc bien la +peine de faire tant de bruit contre ce pauvre langage des signes! + + * * * * * + +M. L'ABBÉ DESCHAMPS oublie trop souvent que le but de M. l'Abbé De +l'Épée n'est pas précisément d'aprendre à ses Élèves le langage des +signes. Ce langage est le moyen, & non la fin de ses instructions. Ce +sage Instituteur ne néglige aucune des parties de la sorte d'éducation +dont ils sont susceptibles. Ainsi outre la Religion, la première des +siences, qu'il leur aprend à fond, outre la lecture, l'écriture & les +élémens du calcul, outre trois ou quatre langues dont il done une +teinture à ceux de ses Élèves qui montrent le plus d'intelligence; il +s'atache aussi à les faire parler; il les acoutume, tout aussi bien que +M. l'Abbé Deschamps, à deviner ou à lire[G] au mouvement des lèvres, +les paroles qu'on leur adrèsse. Mais il les prépare à ces deux derniers +éxercices, par la lecture, l'écriture & l'intelligence des mots. Or qui +ne conçoit que les sourds & muèts comprenant parfaitement la +signification des mots, auront beaucoup de facilité pour passer de la +lecture à la prononciation; ou que, pour mieux dire; ils aprendront +sans peine l'une & l'autre en même temps? + +L'Auteur fait un grand mystère de cet art, qu'il prétend si merveilleux, +d'entendre par les yeux, c'est-à -dire, de comprendre au mouvement des +lèvres, de la langue & des joues, les paroles qu'on prononce. Tous ceux +qui me conoissent, n'ignorent pas que les persones avec lesquelles je +vis habituèlement, ne me parlent guères autrement, sans qu'il soit +besoin de rendre aucun son; pourvu que l'articulation soit nète & +distincte. Je n'ai cependant reçu à cet égard aucune instruction: la +Nature seule a été mon guide. Ce moyen est si simple, qu'il n'y aura pas +de sourd & muèt qui n'aprène cet art de lui-même, lorsqu'une fois il +saura la signification des mots du langage ordinaire. Il faudra +seulement que les persones qui voudront lui parler ainsi, prononcent +leurs paroles posément & bien distinctement; qu'elles ouvrent assez la +bouche pour que le sourd & muèt puisse observer le mécanisme du +langage; enfin qu'elles apuient un peu fort sur chaque syllabe qui +compose les mots, & qu'elles fassent une petite pause à la fin de chaque +mot. + +Je croisen avoir dit assez jusqu'ici pour réconcilier M. l'Abbé +Deschamps avec le langage des signes. Cependant pour jeter encore plus +de lumières sur ce langage, je vais, selon que je m'y suis engagé (Préf. +p. 3.), expliquer en peu de mots, l'usage que mes camarades en font, +sans avoir reçu à ce sujèt d'autres leçons que celles de la Nature. + +Au reste je déclare bien sincèrement, avant d'aler plus loin, que je +n'ai nulle intention de déprimer l'Auteur que je prends la liberté de +critiquer: je loue & respecte son zèle pour un genre de travail qui ne +sauroit être trop encouragé. Il pense trop bien pour être ofensé de mes +remarques; & s'il les considère sans prévention, il reconoîtra +facilement que je n'ai pas eu dessein de lui nuire. D'ailleurs il avoue +(p. iv) qu'il n'a fait que quelques pas dans cette pénible carière, il +est donc tems encore de le redrèsser[H] & de lui faire prendre une idée +plus juste d'un langage qu'il ne paroît pas avoir assez aprofondi: c'est +le principal objèt des nouvèles observations qu'on va lire & qui +termineront cet Ouvrage. + + * * * * * + +M. L'ABBÉ DESCHAMPS n'est pas le seul qui s'imagine (p. 37) que M. +l'Abbé De l'Épée a créé & inventé le langage des signes: mais cette +opinion ne peut se soutenir; puis que j'ai déjà prouvé (p. 14.) que mes +camarades qui ne savent ni lire ni écrire, & qui ne fréquentent point +l'école de cet habile Instituteur, font un usage très-étendu de ce +langage; qu'ils ont l'art, par son moyen, de peindre aux yeux toutes +leurs pensées, & leurs idées même les plus indépendantes des sens. + +Voici quelques détails qui feront comprendre plus particulièrement le +mécanisme admirable, mais simple & naturèl de ce langage, tel qu'il se +pratique parmi nous. + +I. Lors que nous voulons parler de quelqu'un de notre conoissance & que +nous voyons fréquament, il ne nous faut que deux ou trois signes pour le +désigner. Le premier, qui est un signe général, se fait en mètant la +main au chapeau ou sur le sein, pour anoncer le sèxe de la persone: +nous faisons ensuite un signe particulier, le plus propre à caractériser +cette même persone. Mais il en faut un plus grand nombre pour nomer & +désigner ceux que nous voyons peu, & dont nous n'avons qu'une idée +imparfaite, ou enfin que nous ne conoissons que de réputation. +Premièrement nous désignons le sexe de la persone, ce signe doit +toujours marcher le premier: ensuite nous faisons le signe relatif à la +classe générale dans laquelle la naissance & la fortune ont placé cette +persone: puis nous la distinguons individuèlement par des signes pris de +son emploi, de sa profession, de sa demeure, &c. Cette opération ne +demande pas plus de temps qu'il n'en faudroit pour prononcer, je supose, +_M. de Lorme Marchand de drap, rue Saint-Denis_. + +On pense bien que dans la suite de la conversation, nous ne répérons +plus un aussi grand nombre de signes, pour désigner la même personne. En +effet cela seroit aussi ridicule que si, en parlant de quelqu'un, on +répétoit à toute ocasion son nom, son surnom & toutes ses qualités. + +II. Nous avons deux signes diférens pour désigner la noblesse; +c'est-à -dire que nous la distinguons en deux classes, la haute & la +petite. Pour anoncer la haute noblesse, nous mètons le plat de la main +gauche à l'épaule droite & nous la tirons jusqu'à la hanche gauche: puis +sur le champ nous écartons les doigts de la main & la posons sur le +cÅ“ur. Nous désignons la noblesse inférieure, en traçant avec le bout +du doigt une petite bande & une croix sur la boutonière de l'habit. Pour +faire conoître ensuite la persone de l'une de ces classes, dont il +s'agit, nous employons des signes tirés de son emploi, de ses armoiries, +de sa livrée, &c., ou enfin le signe le plus naturèl qui la caractérise. + +III. Si je voulois désigner quelque persone de notre conoissance qui +portât le nom d'un objèt conu, tel que _L'enfant Du bois_, _La rivière_, +_&c._, je me garderois bien de faire le signe qui dénote un _enfant_, le +_bois_, une _rivière_, _&c._, je serois bien sûr de n'être pas entendu +de mes camarades, qui ne vèroient aucun raport d'un home avec une +_rivière_, _&c._ & qui me riroient au nez. Mais sachant que notre +langage peint la propre idée des choses & nulement les noms arbitraires +qu'on leur done dans la langue parlée, je désignerois ces persones par +leurs qualités propres, come je viens de l'expliquer tout-à -l'heure. + +De même si je voulois exprimer un _Prince du Sang_, après avoir fait le +signe relatif à un grand Seigneur, je ne m'aviserois pas de faire le +signe qui exprime _le sang qui coule dans nos veines_: ce ne seroit-là +qu'un signe de mot. Je prendrais mes signes, dans le degré de parenté +qui aproche le Prince du Monarque. + +IV. Le signe relatif à la classe générale des Marchands, n'est pas le +même que celui qui désigne les Fabriquans qui vendent leurs propres +ouvrages; parce que les sourds & muèts ont le bon sens de ne pas +confondre ces deux états. Ils ne regardent come vrais Marchands que ceux +qui achètent une matière quelconque pour la revendre telle qu'ils l'ont +achetée, sans y rien changer. Le signe général que nous employons pour +les désigner, en done l'idée au naturèl. Nous prenons avec le pouce & +l'index, un bout de nos vêtemens ou de tout autre objet que nous +présentons, come un marchand qui ofre sa marchandise: nous faisons +ensuite l'action de compter de l'argent dans notre main; & sur le champ +nous croisons les bras come quelqu'un qui se repose. Ces trois signes +réunis dénotent la classe générale des Marchands proprement dits. + +L'action de _travailler_ est le signe comun de la classe des Fabriquans, +Artisans & Ouvriers. On doit penser qu'il faut un signe de plus pour +faire conoître s'il s'agit d'un Maître. Alors nous levons l'index & le +baissons d'un ton de comandement: c'est le signe comun à tous les +Maîtres. Nous l'employons également quand nous parlons d'un Marchand qui +tient boutique, pour le distinguer des petits Marchands qui vendent aux +coins des rues. Voulons-nous faire conoître directement la persone de +l'une de ces classes; il ne faut plus que désigner l'espèce de trafic +que fait le Marchand, ou l'ouvrage du Fabriquant, ensuite leur demeure, +ou le signe le plus convenable pour les caractériser. + +Ainsi, lors que la nécessité le requièrt ou que la clarté de +l'expression le demande, nous anonçons toujours par des signes généraux +la classe de la persone, dont nous parlons, ou que nous voulons faire +conoître. + +On conçoit que ce moyen aussi simple que naturèl, épargne beaucoup +d'embarras & de travail à l'imagination: on la conduit ainsi come par +degrés, vers l'objèt qu'on veut lui représenter. Cette marche mèt de +l'ordre dans nos idées, & nous procure la facilité de comprendre de +quelle persone on parle, avec moins de signes qu'il ne faudroit de +paroles, pour nomer cette persone par ses nom, surnom & qualités. + +C'est par de semblables procédés que dans une famille où il y aura une +dixaine d'enfans, nous n'aurons besoin que de deux ou trois signes, pour +désigner l'un de ces enfans. + +V. Mais voici quelque chose de plus fort que je m'engage à prouver. +Paris est une ville si étendue, qu'on est obligé d'avoir par écrit +l'adrèsse des persones chez lesquelles on va pour la première fois: & +malgré cette précaution, on a souvent bien de la peine à trouver la +demeure des gens à qui l'on a afaire. Il n'y a cependant aucun logement +dans Paris, soit boutique, soit hôtel, soit chambre à un premier ou à un +cinquième étage, où je n'envoie, sans qu'il s'y trompe, un de mes +camarades sourd & muèt ne sachant ni lire ni écrire; pourvu que j'aie vu +une seule fois le local. Je lui donerois l'adrèsse de la persone avec +beaucoup moins de signes, que je n'emploierois de mots en l'écrivant. + +VI. Ce que j'ai dit des signes généraux relatifs à chaque classe de la +société, s'étend également à tous les objets que nous voulons faire +conoître individuèlement, lorsque l'idée en est éloignée, ou que le +signe naturèl ne s'ofre pas sur le champ, ou enfin lorsqu'il n'est pas +par lui-même assez expressif. En ce cas là , nous faisons le signe +général relatif à cet objèt. Par exemple, si je parle de quelque piéce +de pâtisserie dont le signe pouroit également convenir à un autre objèt, +je le ferai précéder par le signe général relatif à cette classe. Alors +il sera impossible que le Muèt se trompe sur le signe qui exprime +l'espèce de pâtisserie dont je parle; puis que son imagination se +trouvera apliquée à la seule classe particulière qui m'ocupe. + +Je me rapèle à cette ocasion que me trouvant avec une persone jouïssant +de la faculté de parler & d'entendre, laquelle avoit une petite cane +noire à la main, je lui demandai par signes, de quelle matière étoit +cette cane. La persone me répondit de vive voix, _de baleine_. Mais ne +la comprenant pas, je la priai de m'expliquer la chose par signes. Elle +fit plusieurs gestes ridicules qui pouvoient convenir à un grand nombre +d'animaux. Come cette persone s'aperçut que je ne l'entendois point; +elle me demanda un crayon, pour écrire le mot. Un de mes compagnons +sourd & muèt, qui étoit présent & qui conoissoit cette matière; ayant +compris ce que je voulois savoir, fit sur le champ avec la main l'action +d'un poisson qui nage, & ensuite le geste d'un animal monstrueux. Ces +deux signes ont été sufisans pour me faire entendre que cette cane étoit +_de baleine_; parce que le premier geste avoit désigné la classe +générale des poissons. + +Tels sont les signes généraux & particuliers que nous employons dans +notre langage. + +ON peut réduire à trois classes générales, tous les signes de ce +langage: c'est en les unissant & en les combinant les uns avec les +autres, qu'on parvient à exprimer toutes les idées possibles. + +I. Les signes que j'apèle _ordinaires_ ou _primitifs_: ce sont les +signes naturèls que toutes les Nations du monde emploient fréquament +dans la conversation, pour une multitude d'idées dont le signe est plus +prompt & plus expressif que la parole. On les trouve généralement dans +toutes les parties du discours ordinaire; & plus particulièrement dans +les pronoms & les interjections. Ces signes, come je l'ai dit, sont +naturèls à tous les homes: mais ceux qui entendent & qui parlent, les +font sans réfléxion & sans y penser; au lieu que les sourds & muèts les +emploient toujours en conoissance de cause, c'est-à -dire, pour +manifester leurs idées & les rendre sensibles. + +Je ne prétends pas dire par-là que mes compagnons sachent précisément +ce que c'est qu'un pronom, un article, un verbe &c.; ils ignorent aussi +parfaitement tout cela, que les trois quarts de ceux qui parlent. Mais +cependant si on leur demandoit raison des trois signes qu'ils font pour +exprimer cette phrase, _je le veux_, ils ne seroient point embarassés de +répondre que, 1º. ils posent leur index sur leur poitrine, pour désigner +que c'est _d'eux_ & _d'eux seuls_ dont il s'agit: 2º. qu'ils lèvent & +baissent le même index avec un air de comandement, pour marquer leur +_vouloir_: 3º. qu'ils dirigent ce même index vers la chose qu'ils ont en +vue, pour anoncer _l'objèt_ ou _le terme_ de leur vouloir. + +II. Les signes que j'apèle _réfléchis_: ces signes représentent des +objèts qui, bien qu'ils aient, absolument parlant, leur signe naturèl, +exigent cependant un peu de réfléxion pour être combinés & entendus. +J'ai doné plusieurs exemples de ces signes, en parlant des signes +généraux & particuliers. + +III. Les signes _analytiques_: c'est-à -dire, ceux qui sont rendus +naturèls par l'analyse. Ces signes sont destinés à représenter des idées +qui n'ayant point, à proprement parler, de signe naturèl, sont ramenées +à l'expression du langage des signes par le moyen de l'analyse. Ce sont +ces signes sur-tout, & ceux de la classe précédante que M. l'Abbé De +l'Épée a assujetis à des règles méthodiques, pour faciliter +l'instruction de ses Élèves. + +Voici come je m'explique à moi-même les fondemens de cette analyse. Je +n'ai aucune conoissance de la Métaphysique, ni de la Gramaire, ni des +siences qui s'aquièrent par une étude suivie: mais le bon-sens & la +raison me dictent que si je considère seule & isolée l'idée d'un objèt +absolument indépendant des sens, il me paroîtra d'abord impossible de +soumètre cette idée à la représentation oculaire: si au contraire +j'envisage les idées accessoires qui acompagnent cette première idée, +je trouve une foule de signes naturèls que je combine les uns avec les +autres en un clin-d'Å“il, & qui rendent très-nètement cette idée. J'en +ai doné précédament un exemple (p. 21.) à l'ocasion du mot _Dieu_. + +Il en est de même pour des idées moins abstraites, mais dont +l'expression ne peut néamoins se trouver que par le secours de +l'analyse. Par exemple, si je veux parler d'un _Ambassadeur_, je ne peux +découvrir sur le champ un signe naturèl pour cette idée; mais en +remontant aux accessoires de cette idée, je fais les signes relatifs à +_un Roi qui envoie un Seigneur vers un autre Roi, pour traiter d'afaires +importantes_[I]. Alors un sourd & muèt de Pékin comprendra aussi +facilement qu'un sourd & muèt François, l'objèt que je veux exprimer. + +M. l'Abbé De l'Épée explique très-bien (_INSTITUTION des Sourds & +Muèts_[J] p. 144.) les signes nécéssaires pour rendre l'idée +_dégénérer_: ce sont les mêmes que ceux que mes camarades emploient. +C'est donc toujours en analysant les idées accessoires à l'idée +principale, qu'on trouvera des signes pour exprimer cette dernière idée. + +Je ne puis comprendre qu'une langue come celle des signes, la plus +riche en expressions, la plus énergique, qui a l'avantage inestimable +d'être par elle-même intelligible à tous les homes, soit cependant si +fort négligée, & qu'il n'y ait, pour ainsi dire, que les sourds & muèts +qui la parlent. Voilà , je l'avoue, une de ces inconséquences de l'esprit +humain, dont je ne saurois me rendre raison. + +Plusieurs Savans illustres se sont vainement fatigués à chercher les +élémens d'une langue universèle qui devînt un centre de réunion pour +tous les peuples de l'univers. Coment n'ont-ils pas aperçu que la +découverte étoit toute faite, que cette langue existoit naturèlement +dans le langage des signes; qu'il ne s'agissoit que de perfectioner ce +langage & de le ramener à une marche méthodique, come l'a exécuté si +heureusement M. l'Abbé De l'Épée[K]? + +Au reste, qu'on ne regarde pas come l'effet d'un zèle plus ardent que +réfléchi, tout ce que j'ai dit dans cet écrit, & en faveur d'une langue +que mon infirmité me rend nécéssaire, & à l'avantage de la méthode de M. +l'Abbé De l'Épée, fondée entièrement sur l'usage de cette langue. Je +vais faire voir que des Savans, qui ont aprofondi plus que persone +l'origine & les principes des langues, ont pensé tout aussi +favorablement que moi sur ces deux objèts. + +L'un est M. Court de Gébelin, Auteur d'une _Gramaire universèle_, +imprimée chez Ruault en 1774: l'autre est l'Auteur d'un _Éssai +Synthétique sur l'origine & la formation des langues_, imprimé la même +année, chez le même Libraire: le troisième M. l'Abbé de Condillac, +Auteur d'un _Cours d'Éducation_, imprimé en 1776, & qui se trouve chez +Monory. Je ne puis mieux finir que par les citations de ces trois +Écrivains. + +LE PREMIER s'exprime ainsi au ch. IX: _Des diverses manières de peindre +les idées._ p. 16. «Les sourds & muèts auxquels on aprend actuèlement, +d'une manière aussi belle que simple, à entendre & à composer en quelque +langue que ce soit, & dont on ne peut voir les exercices sans +atendrissement, n'ont pas eu d'autres instructions. Non seulement on +leur a apris à exprimer leurs idées par des gestes & par l'écriture en +diverses langues; mais on les a élevés jusqu'aux principes qui +constituent la Gramaire universelle, & qui pris dans la nature & dans +l'ordre des choses, sont invariables, & donent la raison de toutes les +formes dont la peinture des idées se revêt chez chaque peuple & dans +chaque méthode diférente». + +Dans un autre endroit du même Ouvrage, il dit encore, (p. XXII «On peut +former du geste un langage assujetti aux mêmes principes, à la même +marche, aux mêmes règles que le langage ordinaire; puis qu'il peut +peindre les mêmes objèts, les mêmes idées, les mêmes sentimens & les +mêmes passions». + + * * * * * + +LE SECOND se propose dans son Ouvrage, la solution de l'importante +question de savoir _coment les Homes parviendroient d'eux-mêmes à se +former une langue_. Il observe, p. 21, qu'un des premiers langages +qu'ils emploieroient entr'eux seroit celui des signes; parce que ce +langage indépendant, en grande partie, de toute convention, représente +ou rapèle l'idée des choses par des signes non point arbitraires, mais +_naturèls_.»Ce langage, dit ce savant Auteur, est une sorte de peinture +qui, au moyen des gestes, des atitudes, des diférentes postures, des +mouvemens & actions du corps, mèt, pour ainsi dire, les objèts sous les +yeux. Ce langage est si naturèl à l'home que malgré les secours que nous +tirons de nos langues parlées pour exprimer nos pensées & toutes les +nuances de nos pensées, nous l'employons encore très-fréquament, +sur-tout lors-qu'animés par quelque passion, nous sortons du ton froid & +compassé que nous préscrivent nos _Institutions_, pour nous raprocher de +celui de la Nature». + +»Ce langage est aussi très-ordinaire aux enfans: il est le seul dont les +Muèts puissent faire usage entr'eux, & c'est un fait constant que par +son moyen, ils portent assez loin la comunication de leurs pensées». + +Au passage que nous venons de transcrire, l'Auteur ajoute la Note +suivante, p. 22. «Quant à la perfection dont est susceptible le langage +des signes, on sait les choses surprenantes qu'on raporte de celui des +muèts du Grand-Seigneur. Si on avoit le moindre doute sur la possibilité +du fait; qu'on se transporte chez Mr. l'Abbé De l'Épée les jours qu'il +tient son école: on verra avec une admiration mêlée d'atendrissement, ce +vertueux citoyen entouré d'une foule de Muèts qu'il instruit avec autant +de zèle que de désintérèssement. Son principal moyen d'instruction, est +un langage _mimique_ ou _par signes_, qu'il a porté à un si grand degré +de perfection, que toute idée a son signe distinct & toujours pris dans +la nature, ou le plus près de la nature qu'il est possible. Les idées +analogues sont représentées par des signes analogues & propres à faire +sentir d'une manière palpable les liaisons & les raports qu'elles ont +entre elles. Au moyen de ces signes, ses Élèves comprènent & rendent +avec beaucoup de précision l'analyse la plus subtile de la métaphysique +des langues, & en général les idées les plus abstraites. C'est une sorte +de langage hiéroglyphique simplifié & perfectioné qui embrasse tout, & +qui peint par le _geste_, ce que celui des Chinois peint par des +_traits_». + +M. L'ABBÉ DE CONDILLAC à l'ocasion du langage d'action qu'il distingue +en deux sortes, l'un naturèl, dont les signes sont donés par la +conformation des organes; & l'autre artificièl, dont les signes sont +donés par analogie; fait cette remarque au bas de la _page 11, Tom. 1_: +«M. l'Abbé De l'Épée, qui instruit les sourds & muèts avec une sagacité +singulière, a fait du langage d'action, un art méthodique aussi simple +que facile avec lequel il done à ses Élèves des idées de toute espèce; & +j'ose dire des idées plus exactes & plus précises que celles qu'on +acquiert comunément avec le secours de l'ouïe. Come dans notre enfance +nous somes réduits à juger de la signification des mots par les +circonstances où nous les entendons prononcer, il nous arive souvent de +ne la saisir qu'à peu-près, & nous nous contentons de cet _à peu-près_ +toute notre vie. Il n'en est pas de même des sourds & muèts qu'instruit +M. l'Abbé De l'Épée: il n'a qu'un moyen pour leur doner les idées qui ne +tombent pas sous les sens; c'est de les analyser & de les faire analyser +avec lui. Il les conduit donc des idées sensibles aux idées abstraites, +par des analyses simples & méthodiques; & on peut juger combien son +langage d'action a d'avantages sur les sons articulés de nos +gouvernantes & de nos précepteurs.» + +»M. l'Abbé De l'Épée enseigne à ses Élèves le François, le Latin, +l'Italien & l'Espagnol, & il leur dicte dans ces quatre langues, avec le +même langage d'action. Mais pourquoi tant de langues? C'est afin de +mètre les étrangers en état de juger de sa méthode, & il se flate que +peut-être[L] il se trouvera une Puissance qui formera un établissement +pour l'instruction des sourds & muèts. Il en a formé un lui-même, auquel +il sacrifie une partie de sa fortune. J'ai cru devoir saisir l'ocasion +de rendre justice aux talens de ce Citoyen généreux, dont je ne crois +pas être conu; quoique j'aie été chez lui, que j'aie vu ses Élèves & +qu'il m'ait mis au fait de sa méthode». + +N. B. Le _Cours Élémentaire d'éducation des Sourds & Muèts_, de M. +l'Abbé des Champs, se vend à Paris, chez les FRÈRES DE BURE, quai des +Augustins. + +_FIN._ + + * * * * * + + +NOTES: + +[A] L'Auteur, qui se nome Pierre Desloges, est né en 1747 au +Grand-Préssigny près la Haye, diocèse de Tours: il est Relieur de son +métier, & coleur de papier pour meubles: il demeure au petit-hôtel de +Chartres, rue des mauvais garçons, Faubourg Saint-Germain, à Paris. + +[B] A la description que l'Auteur done ici de son état, relativement au +langage qui lui est resté (description étonante par son exactitude & sa +précision), j'ajouterai ce que sa surdité le mèt dans l'impossibilité de +conoître. C'est que sa voix est extrèmement foible: ce n'est qu'un petit +murmure assez confus, où les articulations dentales sont prodigieusement +multipliées, & tiènent lieu de la plupart de celles qu'exigeroit une +prononciation régulière. En vain je l'ai excité à doner plus de son & +d'éclat à sa voix, il m'a toujours fait entendre que la chose lui étoit +impossible: si cela est, il faut que les organes propres de la voix, +ainsi que ceux de l'ouïe, aient été afectés par la cruèle maladie qu'il +a essuyée dans son enfance. + +Je comprends qu'avec beaucoup d'habitude & d'aplication, je serois +parvenu, come il le dit, à démêler les sons informes de son langage; je +l'ai trop peu vu pour avoir essayé de le faire. La façon la plus comode, +est de s'entretenir avec lui la plume à la main: c'est le moyen que j'ai +toujours employé. Heureusement qu'il a su conserver les principes de +lecture & d'écriture, joints à l'intelligence de la langue, qu'il avoit +aquis dans sa première enfance. L'exercice de la lecture a entretenu & +fortifié la conoissance qu'il avoit de la langue écrite: sa réflexion & +ses talens naturèls ont fait le reste. + +[C] Ces expériences démontrent ce que c'est qu'_entendre_ pour notre +Auteur & pour tous ceux qui ont le malheur de lui ressembler; c'est +avoir la perception ou par le tact, ou par la commotion de l'air +ambiant, de certains ébranlemens qui s'opèrent dans les corps à portée +d'eux. L'audition n'est pour eux que l'exercice & l'effet du tact +proprement dit. Je suis très-persuadé que notre Auteur, tout intelligent +qu'il est, n'a pas conservé le moindre vestige de l'idée précise que +nous atachons au mot _entendre_. Ses explications, qui d'ailleurs +paroîtront infiniment précieuses aux Lecteurs philosophes, le prouvent +de reste. + +[D] Selon l'estimation de Mr. Peyreire & de Mr. l'Abbé de l'Épée, plus +de la moitié des sourds & muèts qui leur ont passé par les mains, +n'étoient pas entièrement sourds, c'est-à -dire, que leurs oreilles +pouvoient être afectées, come les nôtres, d'une véritable _audition_, +par des bruits très-forts & très-éclatans. Mais ces sortes de muèts n'en +sont pas plus avances. Il sufit que l'oreille d'un enfant soit obstruée +au point de ne pas entendre distinctement les sons de notre langage, +pour qu'il éprouve tous les malheurs d'une surdité complète. Ignorant +les sons conventionèls de nos langues & les idées que nous y atachons, +il devient nécessairement muèt. Pour notre Auteur, il paroît totalement +sourd: le siflèt le plus aigu ne fait nulle impression sur ses oreilles. + +[E] C'est sans contredit le grand avantage de la langue des signes ou du +langage mimique, que la clarté & la justèsse: c'est par-là qu'il +l'emporte en quelque façon sur les langues parlées. Celles-ci ne peuvent +peindre les idées que par l'intermède des sons; l'autre les peint +immédiatement. Nos langues sont donc, si l'on peut parler ainsi, plus +loin des objèts que la langue des signes: elles ne peuvent nous +représenter les choses qu'à travers un voile qu'il faut toujours percer, +pour ariver à l'intelligence de la chose exprimée par le mot. + +On me parle dans une langue quelconque de l'Europe: il faut que j'aie +nécéssairement deux perceptions consécutives & très-indépendantes l'une +de l'autre; 1º. la perception des sons ou des mots de cette langue; 2º. +la perception des idées qu'il convient d'atacher à ces mots. Et parce +que ces deux perceptions sont, come je viens de le dire, +très-indépendantes à cause du raport purement arbitraire des mots aux +idées; de ce qu'une persone me parle dans une langue quelconque, je vois +bien qu'elle sait, comme moi, les mots de cette langue: mais je ne suis +pas positivement certain qu'elle y atache les mêmes idées que moi. Cela +est sur-tout vrai pour les enfans: ils se servent long-tems du langage, +sans atacher une idée bien nète aux mots qui le composent. Eh! combien +d'homes sont enfans sur ce point! + +Au contraire, dans la langue des signes ou langage mimique, je vais +immédiatement & nécéssairement de la perception du signe à la perception +de l'idée, de même qu'en voyant la figure d'un arbre; d'une maison, &c. +je ne puis m'empêcher d'avoir l'idée de cet arbre, de cette maison, &c. +Quand donc on me peint par le geste un objèt quelconque, il en résulte +deux grands avantages qui démontrent l'excélence de la langue des +signes: 1º, la certitude où je suis que la persone qui fait le geste, +conçoit très-nètement l'objèt qu'elle me représente, parce qu'il est +impossible de peindre, soit avec le crayon, soit par le geste, ce qu'on +ne conçoit pas de cette manière: 2º. la certitude que j'ai qu'en lui +peignant ainsi mes idées, je les lui transmètrai précisément telles que +je les conçois; parce qu'elle ne peut les voir que come je les lui +représente, & que je ne puis les lui représenter que come je les +conçois. + +Je suis si persuadé des grands avantages de la langue des signes, que si +j'avois à instruire un enfant doué de tous ses sens, j'en ferois un +fréquent usage avec lui. Je l'acoutumerois à traduire dans cette langue, +les phrases de la siène; afin de m'assurer qu'il y atache un sens nèt & +précis. Cet exercice, amusant pour l'enfance, seroit extrèmement utile à +mon Élève; & j'aurois par ce moyen la preuve que je ne formerois pas un +pèroquèt. + +[F] On ne peut certainement qu'aplaudir aux vÅ“ux de Mr. l'Abbé +Deschamps & à ceux de notre Auteur sourd & muèt, sur la rédaction d'un +Dictionaire des signes: j'ai même pressé plusieurs fois Mr. l'Abbé De +l'Épée de s'en ocuper; mais il m'a toujours paru persuadé que ces signes +_lus_ feroient beaucoup moins d'impression que s'ils étoient _vus_. + +Je suis entiérement de son avis. L'étude des signes dans un Dictionaire, +seroit aussi longue que rebutante; au lieu que c'est exactement un jeu +de les aprendre en les voyant exécuter. D'ailleurs, on les sauroit fort +mal, en ne les étudiant que dans un livre. L'éxercice & la pratique +seroient toujours d'une nécessité indispensable. Deviendroit-on jamais +Peintre, en se contentant d'étudier des livres sur la théorie du dessein +& de la peinture? Ne faut-il pas tenir sans cèsse les crayons & les +pinceaux? Le langage des signes n'étant autre chose que la peinture +naturèle des idées; on doit, pour s'y perfectioner, se conduire +absolument de la même manière que pour aquérir le talent du dessein & de +la peinture, avec la diférence que pour excéler dans ces arts; il faut +plusieurs années d'étude assidue; au lieu que quelques semaines sufisent +pour entendre & pour parler très-passablement la langue des signes. + +Mr. l'Abbé De l'Épée dirige actuèlement l'éxécution d'un Dictionaire des +signes. + +[G] Disons le vrai: ces deux exercices sont plus spécieux, plus faits +pour atirer l'admiration par la surprise qu'ils causent, qu'ils ne sont +réèlement utiles aux sourds & muèts. On sait que Mr. Peyreire s'atache +sur-tout à faire parler ses Élèves. Il a certainement toute la patience +& tous les talens qu'il faut pour réussir; mais je ne peux dissimuler +que les sourds & muèts de son école, qui parlent le mieux, parlent +encore très-mal. C'est une articulation forte, lente, désunie, & qui +fait peine à entendre par les éforts qu'on sent qu'elle doit coûter à +l'infortuné qui l'exécute. Mr. l'Abbé De l'Épée, à cet égard, ne fait +pas mieux. Ce n'est nulement la faute de ces Maîtres habiles. Ils font +tout ce qu'il est humainement possible de faire. Mais il n'y a que +l'ouïe qui puisse guider convenablement la voix: rien n'y peut supléer +que très-imparfaitement. Aussi les muèts les plus instruits ne font-ils +pas grand usage de la parole. Je conois & j'ai vu plusieurs fois l'Élève +qui fait le plus d'honeur à Mr. Peyreire. Ce jeune home est très-savant: +il réunit un grand nombre de conoissances, & est sur-tout fort versé +dans les langues. Lui-même est convenu avec moi de tout ce que je viens +de dire ici. Il ne veut converser que la plume à la main. Tous les +autres muèts témoignent en général la même répugnance à parler: plus ils +sont éclairés, mieux ils devinent aparament l'imperfection de leur +prononciation. + +Quant à l'art d'entendre au mouvement des lèvres, il peut sans doute +être aussi de quelque utilité; ainsi on ne doit pas le négliger dans +l'éducation des Muèts: mais il seroit imprudent de trop compter sur +cette ressource. Il faut avoir une très-grande habitude avec un sourd & +muèt, pour pouvoir se faire entendre de lui par ce moyen: encore la +chose n'est-elle praticable que pour des phrases courtes & usuèles; car +pour des discours un peu longs & prononcés rapidement, je n'ai encore +rencontré aucun sourd & muèt qui pût les suivre & les entendre. + +Nous avons dans la Chaire & dans le Bareau, des Orateurs dont la +prononciation est très-distincte & très-articulée: je doute fort qu'on +mète jamais un sourd & muèt en état de les comprendre, à l'inspection du +mouvement des lèvres. L'art, si je ne me trompe, n'ira jamais +jusques-là . La moitié des articulations de la parole s'exécutent dans +l'intérieur de la bouche: il est donc impossible au sourd & muèt de les +voir, quand on prononce d'une manière ordinaire. Et même en articulant +avec beaucoup de force & de lenteur, en rendant visible, autant qu'il +est possible, le mécanisme de la parole; la chose n'est pas encore +aisée, & demande de la part du muèt le plus intelligent, une longue +fréquentation des persones qui veulent lui parler ainsi. Je l'ai +sensiblement éprouvé avec l'Auteur du présent Ouvrage. Quelque peine que +je me sois donée pour articuler de mon mieux, il n'a jamais pu +comprendre que quelques mots de mon langage, & nous avons été obligés de +nous en tenir à la plume & au crayon. + +La partie solide de l'instruction des sourds & muèts, est donc la +lecture & l'écriture, jointes à l'intelligence de la langue dans +laquelle on les instruit. Avec ces conoissances, ils peuvent aler +à -peu-près aussi loin que les autres homes dans la carière des siences, +quand ils ont des talens & du génie. + +La manière la plus sûre de comuniquer avec eux, est sans contredit +l'écriture & le langage des signes. On ne peut guères vivre avec un muèt +& s'intéresser à lui, qu'on ne prène très-promptement l'habitude de lui +parler & de l'entendre dans ce dernier langage. Tout le monde en porte, +pour ainsi dire, le germe avec soi: les circonstances le dévelopent avec +une très-grande facilité, & l'on va fort loin dans cette langue sans +Maître & sans méthode. + +[H] C'est sur-tout dans la pratique d'un art aussi utile & aussi +intéressant que celui de l'instruction des sourds & muèts, qu'il est +dangereux de se méprendre & de poser des principes qui peuvent écarter +de la bone route: les sages observations de notre sourd & muèt me +paroissent très-propres à y ramener M. l'Abbé Deschamps, & à fixer les +idées du Public sur les véritables élémens d'un art qui ne fait que de +naître, & qu'on est fort excusable de n'avoir pas encore assez +aprofondi. + +Le véritable point de la question entre Mr. l'Abbé Deschamps & son +Adversaire, se réduit à ceci: doit-on établir pour moyen principal de +l'instruction des sourds & muèts, ou l'_inspection des mouvemens +qu'éxige l'articulation de la parole_, ou l'_usage des signes naturèls & +méthodiques_. + +Il faut voir d'abord ce en quoi les deux Adversaires s'acordent: cette +discution préliminaire va jeter un très-grand jour sur la question, & +mètre tout le monde à portée de la juger. + +1º. Mr. l'Abbé Deschamps convient par-tout de l'utilité des signes ou du +langage mimique: lui-même en fait un très-fréquent usage dans ses +leçons. + +2º. D'un autre côté, son Adversaire acorde que l'inspection du mouvement +des organes de la parole, est un éxercice utile & qui doit entrer dans +l'éducation des sourds & muèts. + +Ces deux Auteurs sont donc bien moins éloignés de sentimens qu'ils ne le +paroissent, & qu'ils ne le pensent sans doute eux-mêmes. Car toute leur +contestation se réduit à savoir lequel de deux moyens qu'ils regardent +come bons, sera la base de l'institution des sourds & muèts. Il n'y a +donc plus à décider entr'eux, qu'une véritable question de primauté +entre ces deux moyens qu'ils adoptent. + +Voici une réfléxion que je crois propre à trancher irrévocablement toute +la dificulté. + +Il est tèlement certain que les signes sont le seul & unique moyen de +comuniquer avec les sourds & muèts, qu'il est même impossible d'en +imaginer un autre. Dans la lecture soit sur les livres soit sur la +bouche soit par le tact, dans l'écriture; ils ne voient que des signes, +ils ne peuvent voir que des signes: jamais on ne leur fera rien +comprendre que par des signes. «Pour les autres», dit très-bien Mr. +l'Abbé Deschamps (Lètre prélimin. page 21) «les paroles sont des sons +articulés, sont des mots, images de nos pensées: pour eux ce sont des +signes muèts qu'ils exécutent par les divers mouvemens des organes de la +parole, & c'est à ces mouvemens qu'ils atachent leurs idées.» + +Donc dans les principes de cet Auteur, principes qui sont +incontestables, le sourd & muèt, quand nous lui parlons, quand il nous +parle, ne voit réèlement, n'exécute réèlement que des signes, des signes +au pied de la lètre. + +Mais quelle diférence entre ces sortes de signes & ceux du langage +mimique ou signes proprement dits! Les premiers sont pour le sourd & +muèt, de l'aveu même de l'Auteur, extrèmement dificiles à saisir & à +exécuter: de plus, ils sont tous absolument arbitraires. Ceux du langage +mimique sont toujours au contraire très-faciles à comprendre; parce +qu'ils ne sont qu'une image & une peinture par le geste, de la chose +signifiée. Le muèt les exécute avec une extrème facilité: il en fait de +lui-même un usage perpétuèl; c'est là véritablement sa langue. Ces +signes d'ailleurs ne sont nulement arbitraires: ils donent +nécéssairement & par eux-mêmes, l'idée de la chose dont ils sont l'image +& la représentation. Pour faire mieux sentir tout ceci, prenons un +exemple. Je supose qu'il s'agisse d'exciter dans un sourd & muèt, l'idée +que nous exprimons en françois par le mot _chapeau_. Mr. l'Abbé +Deschamps peut-il douter que je n'y arive, & plus promptement & plus +facilement, en faisant le signe naturèl qui exprime l'idée de _chapeau_, +qu'en faisant remarquer au sourd & muèt le jeu des organes de la parole, +quand je prononce _chapeau_? + +Par le premier moyen, je lui donne subitement & sans aucune explication, +l'idée de _chapeau_. + +Par le second, je ne lui donne, à proprement parler, aucune idée. Il +voit que je fais certains mouvemens de la bouche, & voilà tout. Il faut +donc 1º. que je lui aprène à distinguer ces mouvemens de tous les autres +que je puis faire avec les mêmes organes: 2º. que je lui en done une +idée vive & nète par de très-fréquentes répétitions. 3º. Jusques-là le +sourd & muèt ne sait encore rien, si par une dernière instruction je ne +lui aprends de plus, à force de répétitions, la liaison de cette suite +de mouvemens de mes organes, avec l'idée de _chapeau_: liaison dont +assurément il ne se seroit jamais douté. 4º. Autre travail encore plus +dificile, pour lui faire exécuter les mêmes mouvemens, & pour l'amener à +prononcer lui-même _chapeau_. + +Que de longueurs! que de dificultés rebutantes, & pour le Maître & pour +le Disciple! Signes pour signes, ne vaut-il pas mieux préférer, sur-tout +dans les comencemens, les plus simples & les plus faciles? + +C'est un principe reçu dans tous les arts & dans tous les genres +d'instruction, qu'il faut aler du conu à l'inconu, & que les premiers +élémens ne sauroient être trop simplifiés. Je pense donc que tous ceux +qui voudront y réfléchir un instant, jugeront que l'institution des +sourds & muèts doit comencer par la lecture, l'écriture & l'intelligence +d'une langue quelconque, à l'aide des signes naturèls. Ces signes sont +vraiment pour le sourd & muèt, l'instrument primitif de toutes les +conoissances qu'il peut aquérir. Ce n'est que quand il est avancé dans +ces premiers exercices, qu'on doit s'ocuper sérieusement de la partie de +la prononciation, sur laquelle encore il ne faut pas faire plus de fond +qu'il ne convient, ainsi qu'il a été observé dans la Note 7e ci-dessus, +page 31. + +Mais dans ce système, objecte Mr. l'Abbé Deschamps (page 32), vous +imposez à l'Instituteur une peine de plus: celle d'aprendre la langue +des signes. + +Quand cette peine seroit aussi réèle que l'Auteur le supose, je doute +que ceux qui auront assez de courage pour se dévouer à une fonction +aussi pénible que celle de l'instruction des sourds & muèts, puissent +être arètés par cet obstacle. La porte de Mr. l'Abbé De l'Épée est +toujours ouverte, & il a déja enseigné la langue des signes à un assez +grand nombre de persones, pour qu'il ne soit pas fort dificile de s'y +perfectioner, ou par son secours, ou par celui de ceux qu'il a +instruits. + +D'ailleurs ce langage, come l'observe très-bien notre Auteur sourd & +muèt, n'a rien de fort épineux. Un instituteur un peu intelligent en +saura toujours assez naturèlement, pour comencer ses leçons. L'habitude +d'user sans cèsse de ce langage, l'y rendra bientôt très-habile. + +Enfin, je suis intimement persuadé que sans y avoir assez réfléchi & +sans le croire, Mr. l'Abbé Deschamps fait de ce langage, la base de ses +instructions. L'éloignement qu'il paroît avoir pour l'usage des signes, +n'est donc réèlement qu'un mal-entendu. Je lui supose assez de droiture +& de franchise pour en convenir, & pour se rendre sincèrement à la force +des raisons qu'il trouvera dans les observations de son Adversaire. + +[I] On voit sensiblement par cet exemple, que le langage des signes est +une définition perpétuèle des idées qu'on y exprime: mais définition +nécéssairement claire & sans équivoque, parce qu'elle est toute en +images. Celui qui se sert de ce langage, peut sans doute se tromper: +mais on voit dans chaque expression, come à travers une glace +transparente, l'idée précise qu'il se fait des objèts. Ce langage, s'il +s'acréditoit parmi les homes, seroit d'un grand secours dans la +recherche de la vérité. On s'entendroit du moins, & il n'y auroit plus +matière à ce qu'on apèle _disputes de mots_. Il seroit come impossible +qu'on pût jamais y substituer des _disputes de signes_. + +[J] _Vol. in-12. A Paris, chez Nyon, 1776._ + +[K] Il est en effet surprenant que tout ce que Mr. l'Abbé De l'Épée a +démontré sur l'utilité de ce langage, destiné par la Nature elle-même à +devenir une langue universèle, un lien de comunication pour tous les +homes, n'ait encore engagé presque persone à l'aprendre. On pâlit sur +les livres pour aquérir une conoissance imparfaite des langues mortes & +étrangères; & l'on refuse de doner quelques semaines à l'intelligence +d'une langue aussi simple que facile, qui pouroit devenir le suplément +de toutes les autres. + +[L] On a vu ci-dessus, pages 2, 3, que ces espérances s'étoient déja +réalisées. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Observations d'un sourd et muèt sur un +cours élémentaire d'éducation des sourds et muèts publié en 1779 +par M. l'Abbé Deshamps, Chapelain de l'Église d'Orléans, by Pierre Desloges + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS D'UN SOURD ET MUET *** + +***** This file should be named 39363-0.txt or 39363-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/6/39363/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Observations d'un sourd et muèt sur un cours élémentaire +d'éducation des sourds et muèts publié en 1779 par M. l'Abbé Deshamps, +Chapelain de l'Église d'Orléans + +Author: Pierre Desloges + +Release Date: April 3, 2012 [EBook #39363] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS D'UN SOURD ET MUET *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +OBSERVATIONS + +_D'UN_ + +SOURD ET MUÈT, + +_SUR_ + +UN COURS ÉLÉMENTAIRE + +_D'ÉDUCATION_ + +DES SOURDS ET MUÈTS, + +_Publié en 1779 par M. l'Abbé DESCHAMPS, +Chapelain de l'Église d'Orléans._ + +[Illustration: colophon] + +A AMSTERDAM; +_& se trouve_ +A PARIS, +Chez B. MORIN, Imprimeur-Libraire, +rue Saint-Jacques, à la Vérité, + +M. DCC. LXXIX. + + + + +AVERTISSEMENT +_DE L'ÉDITEUR_. + + +Plusieurs Écrivains ont souvent doné à leurs Ouvrages des titres +imaginaires, soit pour dérouter les Lecteurs, soit pour anoncer leurs +productions d'une manière plus piquante, soit enfin par d'autres motifs +particuliers. Le petit Écrit qu'on présente au Public, n'est nulement +dans ce cas-là; il a vraiment été composé par un jeune home sourd & +muèt, dont j'ai fait la conoissance chez Mr. l'Abbé de l'Épée avec qui +j'ai l'avantage d'être lié d'une amitié sincère. + +Ce jeune home n'est point un élève de ce célèbre Instituteur: mais ayant +fait cet Écrit pour défendre la méthode de Mr. l'Abbé de l'Épée, il a +cru devoir lui en faire homage: il vouloit même l'engager à revoir son +Ouvrage, & à le mètre en état de paroître. Les grandes ocupations de ce +vertueux Écclésiastique, & peut-être plus encore sa modestie, ne lui ont +pas permis de prendre ce soin. L'Auteur s'est adressé à moi, & je me +suis chargé avec grand plaisir de lui rendre ce petit service. + +Voici, dans l'exacte vérité, tout ce que j'y ai mis du mien. J'ai +rectifié l'ortographe de ce jeune home, laquelle est assez défectueuse. +J'ai suprimé quelques répétitions & adouci quelques termes qui auroient +pu paroître ofensans. A ces légères corrections près, l'Ouvrage est en +entier de notre Auteur sourd & muèt. Ce sont ses pensées, son stile & +ses raisonemens. + +J'ai senti que le principal intérèt de cet Ouvrage viendroit de son +Auteur; que come c'étoit peut-être la première fois qu'un sourd & muèt +avoit mérité les honeurs de l'impression; un semblable phénomène devoit, +autant qu'il étoit possible, être présenté au Public dans toute son +intégrité. Je me suis donc seulement réservé la liberté d'ajouter au +texte quelques notes, dans les endroits qui m'en ont paru susceptibles. + +Pour satisfaire davantage la curiosité du Public, j'ai engagé l'Auteur à +doner quelques éclaircissemens sur sa persone, sur les causes de son +infirmité, sur les idées qu'il peut avoir des sons & du langage, &c. On +va le voir s'expliquer lui-même sur tous ces objets dans la petite +Préface qui suit. + + + + +PRÉFACE +_DE L'AUTEUR_. + + +La plupart des Auteurs ont coutume de mètre une Préface ou un +Avertissement à la tête de leurs Ouvrages, pour solliciter l'indulgence +du Public, & pour doner les raisons bones ou mauvaises qui les ont +engagés à prendre la plume: quant à moi, voici les motifs qui m'ont +déterminé à composer ce petit Écrit. + +Le genre de mon travail journalier[A] m'oblige d'aler dans beaucoup de +maisons: on ne manque jamais de m'y faire des questions sur les sourds & +muèts. Mais le plus souvent ces questions sont aussi absurdes que +ridicules: elles prouvent seulement que presque tout le monde s'est +formé les idées les plus fausses sur notre compte; que très-peu de +personnes ont une juste notion de notre état, des ressources qui nous +restent, & des moyens que nous avons de comuniquer entre nous par le +langage des signes. + +Pour mètre le comble aux erreurs du Public, voici qu'un nouvel +Instituteur des sourds & muèts (Mr. l'Abbé Deschamps), publie un Livre +dans lequel, non-content de condamner & de rejeter le langage des signes +come moyen d'institution pour ceux qu'il instruit, il avance les +paradoxes les plus étranges, les assertions les plus erronées contre ce +même langage. + +Semblable à un François qui verroit décrier sa langue par un Alemand, +lequel en sauroit tout au plus quelques mots, je me suis cru obligé de +venger la miène des fausses imputations dont la charge cet Auteur, & de +justifier en même tems la méthode de Mr. l'Abbé de l'Épée, laquelle est +toute fondée sur l'usage des signes. J'éssaye en outre de doner une idée +plus juste qu'on ne l'a comunément, du langage de mes compagnons sourds +& muèts de naissance, qui ne savent ni lire, ni écrire, & qui n'ont +jamais reçu d'autres leçons que celles du bon-sens & de la +fréquentation de leurs semblables. Voilà en deux mots tout le but du +petit Ouvrage qu'on va lire. + +Mais come je n'ai pour subsister que mon travail journalier, & pour +écrire que le tems que je dérobe à mon someil, j'ai été forcé d'être +très-succinct: ainsi il y a beaucoup de choses dans l'Ouvrage de Mr. +l'Abbé Deschamps que je n'ai point relevées, quoique je ne les aprouve +pas plus que ce que j'ai critiqué. Par la même raison, je me suis borné +à présenter une simple esquisse de notre langage, sans prétendre en +expliquer à fond le mécanisme. Ce seroit là une entreprise immense & qui +demanderoit plusieurs volumes. En effet, tel signe qui s'exécute en un +clin d'oeil, exigeroit quelquefois des pages entières, pour en faire +la description complète. J'ai craint d'ailleurs que ces détails ne +devinssent ennuyeux pour des oreilles délicates, acoutumées aux sons +flateurs & agréables de la parole: j'ai craint que ce langage, qui a +tant de force & d'énergie dans l'exécution, ne s'afoiblît sous ma plume +novice. + +J'en ai cependant dit assez pour mètre sur la voie les lecteurs qui +pensent & qui réfléchissent: sauf à y revenir, & à doner des +descriptions plus détaillées des moyens que nous avons de rendre +sensibles les idées que nous voulons soumètre à la représentation +oculaire, si ce foible éssai avoit le bonheur d'être goûté du Public. + + * * * * * + +ON a jugé qu'un Auteur aussi étrange que je le suis, pouvoit se +permètre de parler un peu de lui-même. Je me suis rendu à cet avis & je +vais terminer cette Préface par quelques détails qui me sont personèls. + +Je suis devenu sourd & muèt à la suite d'une petite vérole afreuse que +j'ai éssuyée vers l'âge de sept ans. Les deux accidens de la surdité & +du _mutisme_ me sont survenus en même-tems &, pour ainsi dire, sans que +je m'en sois aperçu. Pendant le cours de ma maladie, qui a duré près de +deux ans, mes lèvres se sont tèlement relâchées, que je ne puis les +fermer sans un grand éfort, ou qu'en y mètant la main. J'ai d'ailleurs +perdu presque toutes mes dents: c'est principalement à ces deux causes +que j'atribue mon _mutisme_. Il arive delà que quand je veux parler, +l'air s'échape de toutes parts, & ne rend qu'un son informe. Je ne puis +articuler les mots un peu longs qu'avec beaucoup de peine, en réspirant +sans cèsse un nouvel air qui, s'échapant encore, rend ma prononciation +inintelligible pour ceux qui n'y sont pas très-acoutumés. En éssayant de +parler la bouche ouverte, c'est-à-dire, sans joindre les lèvres ni les +dents, on aura une image assez exacte de mon langage[B]. + +On m'a demandé un million de fois s'il me restoit quelque idée des sons, +& nomément de ceux du langage vocal: voici tout ce que je puis répondre +là-dessus. + +Premièrement, j'entends à plus de quinze ou vingt pas tous les bruits +qui sont un peu éclatans, non pas par les oreilles, car elles sont +entièrement bouchées; mais par une simple commotion: quand je suis dans +ma chambre, je sais distinguer le roulement d'un carosse d'avec le jeu +d'un tambour. + +Si je mèts la main sur un violon, sur une flûte, &c. & qu'on viène à les +metre en jeu, je les entendrai[C] quoique confusément, même en fermant +les yeux. Je distinguerai aisément le son du violon de celui de la +flûte; mais je n'entendrai absolument rien, si je n'ai la main dessus. + +Il en est de même de la parole: je ne l'entends jamais à moins que je ne +mète la main sur le gosier ou sur la nuque du cou de la persone qui +parle. Je l'entends encore les yeux fermés, lors qu'une persone parle +dans une boîte de carton vide que je tiendrai dans mes mains; mais de +toute autre manière, il m'est impossible d'entendre. Je distingue encore +aisément les sons de la voix humaine d'avec tout autre son. J'ai même +essayé de voir si je ne parviendrois pas à me former une idée assez +distincte des diverses articulations des persones de ma conoissance, +pour pouvoir les reconoître dans les ténèbres en mètant la main sur leur +gosier ou sur la nuque de leur cou: je n'ai pu encore y parvenir; mais +cela ne me paroît pas impossible. + +Au reste, ces différentes idées que j'ai des sons, me sont comunes avec +mes compagnons, dont quelques-uns entendent beaucoup mieux que moi. Je +ne déciderai point si c'est par les oreilles, ou par une simple +commotion: car plusieurs n'ont pas les oreilles bouchées comme moi[D]. + +Dans les comencemens de mon infirmité, & tant que je n'ai pas vécu avec +des sourds & muèts, je n'avois d'autre ressource pour me faire entendre, +que l'écriture ou ma mauvaise prononciation. J'ai ignoré long-tems le +langage des signes. Je ne me servois que de signes épars, isolés, sans +suite & sans liaison. Je ne conoissois point l'art de les réunir, pour +en former des tableaux distincts, au moyen desquels on peut représenter +ses diférentes idées, les transmètre à ses semblables, converser avec +eux en discours suivis & avec ordre. Le premier qui m'a enseigné cet art +si utile, est un sourd & muèt de naissance, Italien de nation, qui ne +sait ni lire, ni écrire; il étoit domestique chez un Acteur de la +Comédie Italiéne. Il a servi ensuite en plusieurs grandes maisons, & +notament chez Mr. le Prince de Nassau. J'ai conu cet home à l'âge de +vingt-sept ans, & huit ans après que j'eus fixé ma demeure à Paris..... + +Je pense que c'est assez parler de moi, & qu'un plus long discours sur +un aussi mince sujèt, poûroit lasser à la fin la patience de mes +Lecteurs. + +[Illustration] + + + + +OBSERVATIONS + + _Sur un Cours élémentaire d'éducation des Sourds & Muèts, par Mr. + l'Abbé DESCHAMPS_, &c. + + +Tout Paris, l'Europe entière, retentissoient des éloges justement dûs à +Mr. l'Abbé de l'Épée & à sa méthode aussi simple qu'ingénieuse, +d'instruire les sourds & muèts par le moyen du langage des signes. Ce +respectable Instituteur done ses leçons publiquement: ainsi une foule de +témoins pouvoit déposer de l'exèlence de cette méthode, qui conduit ses +élèves avec une promptitude & une facilité incroyables à la lecture, à +l'écriture & à la conoissance de plusieurs langues, ensuite à la +prononciation de vive voix & à l'intelligence du langage par +l'inspection des mouvemens des organes de la parole. Plusieurs +Souverains avoient daigné vérifier par eux-mêmes les merveilles que la +Renomée publioit de cette méthode. Un des premiers & des plus augustes +Potentats de l'Europe avoit voulu entrer dans les plus petits détails à +cet égard. Il s'étoit retiré de chez Mr. l'Abbé de l'Épée pénétré +d'admiration, & en disant que de tout ce qu'il avoit vu dans ses +nombreux voyages, rien ne l'avoit touché & satisfait autant que le +spectacle qu'il venoit de voir. De retour dans ses États, il s'étoit +ocupé des moyens d'y introduire un établissement semblable, & avoit +envoyé à notre célèbre Instituteur, un Ecclésiastique, home de mérite, +pour prendre de ses leçons, & se metre au fait de sa méthode. + +Notre auguste Monarque, qui marche si glorieusement sur les traces du +bon & grand Henri, n'a pas non plus regardé avec indiférence un art +aussi précieux à l'Humanité: sur le compte qu'il s'en est fait rendre, +il a pris cet établissement sous sa protection royale, lui a déja +assigné des fonds certains, & a pris des mesures pour fonder, en faveur +des sourds & muèts, une Maison d'éducation selon la méthode de Mr. +l'Abbé de l'Épée..... + +C'est dans ce moment que paroît un Cours élémentaire d'éducation pour +les sourds & muèts, dans lequel l'Auteur rejète ouvertement cette +méthode, & prétend qu'on doit lui en substituer une autre qui consiste à +rendre les sourds & muèts atentifs aux mouvemens divers des organes de +la parole, & à leur aprendre à les imiter; c'est-à-dire, qu'on doit dans +cette méthode, comencer avant tout, par aprendre au sourd & muèt, à +proférer les diférens sons des langues, en l'habituant à exécuter le +diférent mécanisme de ces sons: ensorte qu'il parle réèlement pour ceux +qui entendent, & qu'il lise les sons des langues dans les divers +mouvemens des organes de ceux qui lui parlent, comme s'il les lisoit +dans un Livre. L'Auteur veut qu'on passe ensuite à la lecture & à +l'écriture proprement dite; & de-là enfin à l'intelligence de la langue +quelconque qu'on a choisie pour base de l'instruction. Voilà du moins +l'idée la plus nète que j'aie pu me former de son sistème & de sa +marche. + +Voyons d'abord ce que l'Auteur pense lui-même de sa méthode: «Le +plaisir, dit-il page 4 de son INTRODUCTION, n'acompagne pas nos leçons: +loin de-là, elles semblent avoir pour apanage l'ennui & le dégoût; elles +sont nuisibles à la santé..... A ces désagrémens, ajoutez le dégoût +naturel que cette éducation entraîne nécessairement après elle....... +L'impatience réciproque du Maître & des Elèves, en voyant le peu de +progrès que produisent les efforts multipliés, l'atention la plus +exacte, la meilleure volonté.» + +Il dit ailleurs, page 155: «La répugnance que les sourds & muèts ont à +soufrir que nous mètions nos doigts dans leur bouche, & à consentir de +mètre les leurs dans la nôtre, ne peut se vaincre qu'avec beaucoup de +peine, d'aplication & de patience..... On doit y travailler avec +d'autant plus de courage, qu'il est impossible de leur rendre autrement +l'usage de la parole.» L'Auteur peint ensuite très-naïvement l'embaras +extrème qu'on éprouve à leur persuader de se prêter à ces mouvemens, qui +doivent leur paroître fort bisares, & auxquels ils ne peuvent absolument +rien comprendre. + +Enfin, il a la bone foi de représenter par-tout sa méthode come +infiniment rebutante, tant pour le Maître que pour les Élèves. Il +termine par ces mots sa Lètre préliminaire, page 31: «Ainsi peu à peu +j'acoutume mes Élèves à parler & à écrire..... Pour parvenir à ce degré +de perfection, il faut trouver dans les Élèves un grand désir +d'aprendre, de l'esprit, de la mémoire, du jugement; & dans le Maître, +une douceur, une complaisance extrèmes... Il est impossible de doner une +idée de la patience nécessaire dans les comencemens de l'instruction.» + +Je doute qu'une méthode aussi rebutante, de l'aveu de son Auteur; qu'une +méthode où l'on renverse visiblement l'ordre naturèl de l'instruction, +puisqu'on comence par ce qu'il y a de plus dificile, & que les Élèves +travaillent très-long-tems sans pouvoir rien comprendre à tout ce qu'on +exige d'eux; qu'une méthode enfin, qui demande pour son succès des +qualités extrèmement rares & dans les Maîtres & dans les Disciples, soit +faite pour avoir beaucoup de partisans. Je ne suis donc pas surpris de +voir l'Auteur désirer, page 4, «que la publication de son Ouvrage +_puisse procurer une autre méthode plus courte & plus facile_». + +Coment a-t-il pu s'aveugler au point de ne pas reconoître que cette +méthode étoit toute trouvée: que c'étoit celle que Mr. l'Abbé de l'Épée +pratique depuis long-tems avec tant de succès? + +En effet, cet habile Instituteur ayant conçu le généreux projèt de se +consacrer à l'instruction des sourds & muèts, a sagement observé qu'ils +avoient une langue naturèle, au moyen de laquelle ils comuniquoient +entr'eux: cette langue n'étant autre que le langage des signes, il a +senti que s'il parvenoit à conoître ce langage, rien ne lui seroit plus +facile que de réussir dans son entreprise. Le succès a justifié une +réfléxion aussi judicieuse. Ce n'est donc pas Mr. l'Abbé De l'Épée qui a +créé & inventé ce langage: tout au contraire, il l'a apris des sourds & +muèts; il a seulement rectifié ce qu'il a trouvé de défectueux dans ce +langage; il l'a étendu, & lui a doné des règles méthodiques. + +Ce savant Instituteur s'est considéré come un home transplanté +tout-à-coup au milieu d'une Nation étrangère, à qui il auroit voulu +aprendre sa propre langue: il a jugé que le moyen le plus sûr pour y +parvenir, seroit d'aprendre lui-même la langue du Pays, afin de faire +comprendre aisément les instructions qu'il voudroit doner. + +Je le demande à Mr. l'Abbé Deschamps lui-même: s'il avoit dessein +d'aprendre l'Anglois ou quelqu'autre langue qu'il ignorât; coment s'y +prendroit-il? Comenceroit-il par prendre une gramaire toute Angloise, +dont il ne comprendroit pas un seul mot? Non, assurément: il choisiroit +une gramaire Angloise écrite en François; & à l'aide de sa langue +maternèle, il aprendroit aisément la langue qui lui est inconue. + +C'est précisément la route qu'a pris Mr. l'Abbé De l'Épée. Pouvoit-il +rien faire de plus sensé & de plus conséquent? Il ne lui a pas falu, +come le croit Mr. l'Abbé Deschamps (page 37) beaucoup de tems, beaucoup +de peine & de travaux, pour former son système d'éducation par le +secours des signes naturèls. De l'ordre dans les idées, de la justèsse +dans les observations, de l'atention à suivre en tout la nature pour +guide; voilà les moyens dont il a fait usage, voilà toute la magie de +son art. + + * * * * * + +JE n'ai pas moins que Mr. l'Abbé Deschamps, de vénération pour le +langage de la parole, & je conçois parfaitement l'avantage dont il doit +être pour les sourds & muèts: c'est pour cela même que je lui reproche +de condamner & de proscrire le langage des signes; parce que je suis +persuadé que c'est là le moyen le plus sûr & le plus naturèl de les +conduire à l'intelligence des langues; la nature leur ayant doné ce +langage, pour leur tenir lieu des autres dont ils sont privés. + +Mais est il bien certain que le langage des signes soit naturèl aux +sourds & muèts? + +L'Auteur que je combats, entasse sur cette question les contradictions +les plus révoltantes: il dit positivement le oui & le non. +«Non-seulement, dit-il page première, un _penchant comun_ porte les +sourds & muets à faire des signes; mais tous les hommes en font usage +_naturellement_: notre _inclination_ à nous-mêmes nous détermine à nous +en servir, sans que nous nous en appercevions, nous qui jouïssons de la +parole & de l'ouïe». Deux pages plus bas on lit: «_les signes sont +naturels à l'homme: personne n'en disconviendra_». + +Après une décision aussi formèle; à la page suivante (page 4) il demande +sérieusement si les signes sont l'_ouvrage de la nature_, ou celui de +l'éducation. Il répète la même question, p. 8; & enfin, p. 12, il la +résout gravement par ces mots: «ainsi donc ce penchant _n'est que +l'effet de l'éducation & non de la nature_». + +Le Lecteur a donc à choisir entre ces deux opinions contradictoires: _le +langage des signes est naturèl aux sourds & muèts: le langage des signes +n'est pas naturèl aux sourds & muèts_. Quelque sentiment qu'il embrasse, +il est sûr d'être de l'avis, ou de Mr. l'Abbé Deschamps à la page 3, ou +de Mr. l'Abbé Deschamps à la page 12. + + * * * * * + +CET AUTEUR exagère beaucoup (p. 32 & suiv.) les dificultés de la langue +des signes. S'il avoit plus réfléchi sur la nature de ce langage, il +auroit vu que tous les homes en possédent le fond; puis qu'il n'y a +persone qui ne puisse, quand il le voudra bien, peindre par le geste de +manière à se faire comprendre, les idées, les afections qui l'ocupent & +qu'il désire comuniquer aux autres. Ce n'est que le peu d'habitude qu'on +a d'exercer ce langage, qui peut faire croire qu'il est dificile. + +Aussi qu'arive-t-il chez Mr. l'Abbé de l'Épée, lorsqu'il explique les +principes de ce langage? Tous ceux qui assistent à ses leçons, +conviènent généralement que rien n'est si simple & si facile, & qu'il +n'est persone qui ne pût en faire autant. + +Six semaines au plus sufisent pour se mètre très-passablement au fait de +ce langage. Or, quelle est la langue que le génie le plus heureux pût +répondre d'aprendre en six semaines? L'Auteur voulant se destiner à +l'instruction des sourds & muèts, auroit peut-être dû comencer par venir +s'instruire lui-même pendant un tems aussi court chez Mr. l'Abbé De +l'Épée. Cet Instituteur, singulièrement honête & comunicatif, lui auroit +fait part de ses lumières avec le plus grand plaisir. Mr. l'Abbé +Deschamps, connoissant mieux le langage des signes, en auroit parlé avec +plus de justèsse, qu'il ne le fait dans son Livre. + + * * * * * + +IL se trompe beaucoup, quand il avance (pag. 12, 18, 34) que ce langage +est borné pour les sourds & muèts aux choses physiques & aux besoins +corporèls. + +Cela est vrai, quant à ceux qui sont privés de la société d'autres +sourds & muèts, ou qui sont abandonés dans des Hopitaux, ou isolés dans +le coin d'une Province. Cela prouve en même tems sans réplique, que ce +n'est pas des persones qui entendent & qui parlent, que nous aprenons +comunément le langage des signes. Mais il en est tout autrement des +sourds & muèts, qui vivent en société dans une grande Ville, dans Paris, +par exemple, qu'on peut apeler avec raison l'abrégé des merveilles de +l'Univers. Sur un pareil théatre, nos idées se dévelopent & s'étendent, +par les ocasions que nous avons de voir & d'observer sans cèsse des +objèts nouveaux & intéressans. + +Lors donc qu'un sourd & muèt, ainsi que je l'ai éprouvé moi-même +(Préface page 11), vient à rencontrer d'autres sourds & muèts plus +instruits que lui, il aprend à combiner & à perfectioner ses signes, qui +jusque là étoient sans ordre & sans liaison. Il aquiert promptement dans +le comerce de ses camarades, l'art prétendu si dificile de peindre & +d'exprimer toutes ses pensées même les plus indépendantes des sens, par +le moyen des signes naturèls, avec autant d'ordre & de précision, que +s'il avoit la conoissance des règles de la gramaire. Encore une fois, +j'en dois être cru; puisque je me suis trouvé dans ce cas-là, & que je +ne parle que d'après mon expérience. + +Il y a de ces sourds & muèts de naissance, ouvriers à Paris, qui ne +savent ni lire ni écrire, & qui n'ont jamais assisté aux leçons de Mr. +l'Abbé De l'Épée, lesquels ont été trouvés si bien instruits de leur +religion par la seule voie des signes, qu'on les a jugé dignes d'être +admis aux Sacremens de l'Église, même à ceux de l'Eucharistie & du +Mariage. Il ne se passe aucun événement à Paris, en France & dans les +quatre parties du Monde, qui ne fasse la matière de nos entretiens. Nous +nous exprimons sur tous les sujèts avec autant d'ordre, de précision & +de célérité, que si nous jouïssions de la faculté de parler & +d'entendre. + +Ce seroit donc une erreur grossière, que de nous regarder come des +espèces d'automates destinés à végéter dans le monde. La Nature n'a pas +été aussi marâtre à notre égard qu'on le juge ordinairement: elle suplée +toujours dans l'un des sens, à ce qui manque aux autres. La privation de +l'ouïe nous rend en général moins distraits. Nos idées concentrées, pour +ainsi dire, en nous-mêmes, nous portent nécessairement à la méditation & +à la réfléxion. Le langage dont nous nous servons entre nous, n'étant +autre chose qu'une image fidèle des objèts que nous voulons exprimer, +est singulièrement propre à nous doner de la justèsse dans les +idées[E], à étendre notre entendement par l'habitude où il nous mèt +d'observer & d'analyser sans cèsse. Ce langage est vif: le sentiment s'y +peint; l'imagination s'y dévelope. Nul autre n'est plus propre à porter +dans l'ame de grandes & de fortes émotions. + + * * * * * + +M. L'ABBÉ DESCHAMPS semble désirer (pag. 33) qu'il existât un +Dictionaire des signes pour en faciliter la langue. Un pareil Ouvrage +seroit en effet très-propre à aider l'imagination: il pouroit devenir le +germe d'un langage universèl pour tous les peuples du Monde; puisque +tous les objèts se peignent en tous Pays par les mêmes traits. Il est +étonant que les savans qui s'exercent sur tant d'objèts divers & +souvent sur des futilités, ne se soient pas encore avisés de ce travail. +Mais en atendant que nous jouïssions de ce Dictionaire, convenons qu'il +subsiste de lui-même; puisqu'il n'y a rien dans la nature, absolument +rien qui ne porte son signe avec soi. On trouve dans ce langage les +verbes, les noms, les pronoms de toute espèce, les articles, les genres, +les cas, les tems, les modes, les adverbes, les prépositions, les +conjonctions, les interjections, &c. Enfin, il n'y a rien dans toutes +les parties du discours par la parole, qui ne puisse s'exprimer par le +langage des signes[F]. + + * * * * * + +M. L'ABBÉ DESCHAMPS restraignant toujours le langage des signes aux +seules choses physiques & matérièles, aparament pour l'assortir à ses +idées; prétend (p. 18.) que si l'on admèt ce langage pour exprimer le +moral, le passé & l'avenir, il faudra, pour l'expression d'une seule +parole, recourir à des périphrases, à des circonlocutions perpétuèles de +signes. + +Il ne pouvoit plus mal choisir son éxemple, pour établir cette +assertion. Si nous voulons, dit-il (p. 19.), exprimer l'idée de _Dieu_ +dans le langage des signes, nous montrerons le Ciel, lieu que le +Tout-puissant habite. Nous décrirons que tout ce que nous voyons sort de +ses mains. Qui peut assurer que le Sourd & Muèt ne prendra pas le +Firmament pour Dieu même, _&c._ + +Ce sera moi qui l'assurerai; parce que, quand je voudrai désigner l'Être +Suprème, en montrant les Cieux, qui sont sa demeure, ou plutôt son +marchepied; j'acompagnerai mon geste d'un air d'adoration & de respect, +qui rendra mon intention très-sensible. Mr. l'Abbé Deschamps lui-même +ne pouroit s'y méprendre. Mais au contraire si je veux parler des +_cieux_, du _firmament_, je ferai le même geste sans l'acompagner +d'aucun des accessoires que je viens d'expliquer. Il est donc facile de +voir que dans ces deux expressions, _Dieu_, le _Firmament_, il n'y aura +ni équivoque, ni circonlocution. + +Il n'y en aura pas davantage dans l'expression des idées du _passé_ & de +l'_avenir_: souvent même notre expression sera plus courte que celle de +la parole: par exemple, il ne nous faut que deux signes pour rendre ce +que vous dites en trois mots: _la semaine prochaine_, _le mois passé_, +_l'année dernière_. Cette expression, _le mois qui vient_, contient +quatre mots; cependant je n'y emploie que deux signes, un pour le _mois_ +& un pour le _futur_; parce que le signe de l'article _le_ & celui du +pronom relatif _qui_, y seroient surabondans: mais ils sont quelquefois +nécéssaires en d'autres occasions. Au reste tous ces signes sont +exécutés avec autant de promptitude au moins que la parole. + + * * * * * + +ON peut assurer avec vérité que tout est inconséquence & contradiction, +dans ce que notre Auteur dit du langage des signes. Après toutes les +déclamations qu'il a faites en vingt endroits de son livre contre ce +langage; après avoir dit & répété sans cèsse qu'il étoit extrèmement +borné dans son usage, & que hors de la sphère étroite des besoins +naturèls & des idées sensibles, ce langage n'avoit plus rien que +d'équivoque, d'arbitraire, de dificile & de compliqué, &c. Voici le +juste éloge qu'il fait de ce même langage (p. 38), à l'ocasion de M. +l'Abbé De l'Épée; «par cette langue des signes, il a trouvé l'art de +peindre toutes les idées, toutes les pensées, toutes les sensations. Il +les a rendu susceptibles d'autant de combinaisons & de variations que +les langues, dont nous nous servons habituellement pour peindre toutes +les choses, soit dans le moral, soit dans le physique. Les idées +abstraites, come celles que nous formons par le secours des sens, tout +est du ressort du langage des signes.... Ce langage des signes peut +suppléer à l'usage de la parole. Il est prompt dans son exécution, clair +dans ses principes, sans trop de dificulté dans son exécution». + +Qui ne croiroit après une aussi belle tirade, que M. l'Abbé Deschamps a +abjuré toutes ses erreurs sur le langage des signes? Détrompez-vous, +Lecteur, voici la conclusion qui suit immédiatement l'éloge que vous +venez de lire. + +«Quelque belle que soit cette méthode, nous ne la suivons cependant +pas». + +On ne s'atend pas à une pareille chute: elle est digne de celui qui a pu +avancer, «que le penchant naturel que les sourds & muets ont à +s'exprimer par signes, ne prouve pas que cette voie soit la meilleure +pour leur éducation» p. 11: «que pour les Sourds & Muets, le sens des +choses n'est pas plus dificile à acquérir par la parole que par les +signes: (p. 21.) _&c. &c. &c._» + +Ce seroit perdre le tems que de réfuter de semblables assertions: il +sufit de les exposer, pour en faire sentir toute la fausseté. Au reste +il y a quelque chose de comode avec M. l'Abbé Deschamps: c'est que pour +le réfuter, il sufit, come on l'a déjà vu bien des fois, de l'oposer à +lui-même. + + * * * * * + +UNE des plus fortes objections de cet Auteur contre l'usage des signes, +c'est que dans l'obscurité ils deviènent inutiles pour comuniquer ses +pensées. (p. 163.). + +Cette dificulté paroît spécieuse au premier coup-d'oeil: elle est +cependant tout aussi frivole que les autres. Qu'on me mète avec un de +mes camarades sourd & muèt, dans une chambre obscure; je lui dirai par +signes d'aller faire telle ou telle comission, soit à Paris, soit dans +les environs: je l'informerai de tel événement qu'on voudra, &c., sans +qu'il soit besoin pour cela d'un plus grand nombre de signes qu'au grand +jour. L'opération sera seulement un peu plus longue; mais elle sera cent +fois plus prompte & plus facile que les deux moyens que notre Auteur a +imaginés (p. 163.); lesquels consistent à toucher les lèvres de celui +qui parle, ou à écrire avec le doigt dans la paume de la main du sourd & +muèt, ce qu'on veut lui faire comprendre. + +Pour démontrer la longueur de ces opérations, prenons quelques mots des +plus ordinaires dans la conversation, tels que _aplaudissement_, +_aplatissement_, _assoupissement_, _&c._ Ces trois seuls mots contiènent +au moins 41 lètres de l'alphabet, qu'il faudra lire une à une sur les +lèvres par le moyen du toucher, ou se sentir écrire dans la paume de la +main par le second moyen; pour en avoir l'intelligence. Quelle sagacité, +quelle mémoire, quelle finesse de tact, combien de temps ne faudra-t-il +pas, pour exprimer & pour retenir sans confusion un aussi grand nombre +de signes? + +Dans la plus profonde obscurité, par le langage des signes, quatre ou +cinq me sufiront pour rendre ces mêmes mots: & ces signes seront aussi +expressifs que la parole, aussi prompts que le vent. Voici tout le +secrèt de cette opération. Lorsque je suis dans l'obscurité, & que je +veux parler à un sourd & muèt, je prends ses mains & fais avec elles les +signes que je ferais avec les miènes, si j'étois au grand jour. Quand il +veut me répondre, il prend à son tour mes mains & fait avec elles les +signes qu'il feroit avec les siènes, si nous voyons clair. + + * * * * * + +MALGRÉ l'éloignement peu réfléchi que l'Auteur paroît avoir pour les +signes, il en fait cependant lui-même un fréquent usage dans son système +d'éducation par la parole. + +En expliquant dans sa Préface ou Lètre préliminaire, la manière dont il +aprend à ses Sourds & Muèts le nom des choses, il dit (p. XXX.): «Je ne +manque jamais à leur faire joindre _le signe de la chose_, à +l'expression pour la leur faire comprendre, lors qu'elle n'est pas de sa +nature assez palpable». Il continue ainsi: «La conjugaison des verbes +nous présente une foule de choses à expliquer; les personnes, les +nombres, les tems, _&c._... il est vrai que pour cela _j'ai recours aux +signes_, pour me faire entendre». + +Il expose, p. 67, coment il explique & dévelope à ses Élèves l'idée de +_Dieu_, & ajoute: «On sent à merveille que _les signes aident beaucoup_ +dans cet éxercice». Il dit encore, p. 69, «après leur avoir fait lire +ces détails plusieurs fois, les leur avoir expliqués _par des signes +naturels_, _&c_». Voyez aussi page 125, un long détail où l'Auteur +raconte coment il explique les pronoms à ses Élèves, toujours par le +moyen des signes naturèls, _&c. &c._ + +La pratique de l'Auteur dépose donc encore ici contre ses principes: & +en effet quel autre moyen pouroit-il employer que l'usage des signes, +pour doner à ses Élèves l'intelligence des mots, & pour s'assurer qu'ils +les comprènent? Je le dis hautement; si l'on suprime les signes de +l'éducation des sourds & muèts, il est impossible d'en faire autre chose +que des machines parlantes. + +Ces petits bouts de fil que l'Auteur emploie (Préf. p. XXV.) pour faire +comprendre à ses Élèves qu'il faut joindre ensemble les syllabes des +mots, sont encore des signes; mais des signes de son invention: il étoit +facile d'en trouver de plus simples & de moins embarassans. L'Auteur +paroît avoir une grande stérilité de signes: il se sert peut-être aussi +de petits bouts de fil, pour expliquer dans sa classe, le mystère de la +très-sainte Trinité. + +D'après la pratique même de M. l'Abbé Deschamps, il faut donc conclure +que le langage des signes doit entrer come moyen principal dans +l'institution des Sourds & Muèts; & que, bon gré malgré, on en revient +toujours à cette méthode: par la grande raison que ce langage leur est +naturèl, & que c'est le seul qu'ils puissent comprendre, jusqu'à ce que +par son secours, on leur en ait apris un autre. C'étoit donc bien la +peine de faire tant de bruit contre ce pauvre langage des signes! + + * * * * * + +M. L'ABBÉ DESCHAMPS oublie trop souvent que le but de M. l'Abbé De +l'Épée n'est pas précisément d'aprendre à ses Élèves le langage des +signes. Ce langage est le moyen, & non la fin de ses instructions. Ce +sage Instituteur ne néglige aucune des parties de la sorte d'éducation +dont ils sont susceptibles. Ainsi outre la Religion, la première des +siences, qu'il leur aprend à fond, outre la lecture, l'écriture & les +élémens du calcul, outre trois ou quatre langues dont il done une +teinture à ceux de ses Élèves qui montrent le plus d'intelligence; il +s'atache aussi à les faire parler; il les acoutume, tout aussi bien que +M. l'Abbé Deschamps, à deviner ou à lire[G] au mouvement des lèvres, +les paroles qu'on leur adrèsse. Mais il les prépare à ces deux derniers +éxercices, par la lecture, l'écriture & l'intelligence des mots. Or qui +ne conçoit que les sourds & muèts comprenant parfaitement la +signification des mots, auront beaucoup de facilité pour passer de la +lecture à la prononciation; ou que, pour mieux dire; ils aprendront +sans peine l'une & l'autre en même temps? + +L'Auteur fait un grand mystère de cet art, qu'il prétend si merveilleux, +d'entendre par les yeux, c'est-à-dire, de comprendre au mouvement des +lèvres, de la langue & des joues, les paroles qu'on prononce. Tous ceux +qui me conoissent, n'ignorent pas que les persones avec lesquelles je +vis habituèlement, ne me parlent guères autrement, sans qu'il soit +besoin de rendre aucun son; pourvu que l'articulation soit nète & +distincte. Je n'ai cependant reçu à cet égard aucune instruction: la +Nature seule a été mon guide. Ce moyen est si simple, qu'il n'y aura pas +de sourd & muèt qui n'aprène cet art de lui-même, lorsqu'une fois il +saura la signification des mots du langage ordinaire. Il faudra +seulement que les persones qui voudront lui parler ainsi, prononcent +leurs paroles posément & bien distinctement; qu'elles ouvrent assez la +bouche pour que le sourd & muèt puisse observer le mécanisme du +langage; enfin qu'elles apuient un peu fort sur chaque syllabe qui +compose les mots, & qu'elles fassent une petite pause à la fin de chaque +mot. + +Je croisen avoir dit assez jusqu'ici pour réconcilier M. l'Abbé +Deschamps avec le langage des signes. Cependant pour jeter encore plus +de lumières sur ce langage, je vais, selon que je m'y suis engagé (Préf. +p. 3.), expliquer en peu de mots, l'usage que mes camarades en font, +sans avoir reçu à ce sujèt d'autres leçons que celles de la Nature. + +Au reste je déclare bien sincèrement, avant d'aler plus loin, que je +n'ai nulle intention de déprimer l'Auteur que je prends la liberté de +critiquer: je loue & respecte son zèle pour un genre de travail qui ne +sauroit être trop encouragé. Il pense trop bien pour être ofensé de mes +remarques; & s'il les considère sans prévention, il reconoîtra +facilement que je n'ai pas eu dessein de lui nuire. D'ailleurs il avoue +(p. iv) qu'il n'a fait que quelques pas dans cette pénible carière, il +est donc tems encore de le redrèsser[H] & de lui faire prendre une idée +plus juste d'un langage qu'il ne paroît pas avoir assez aprofondi: c'est +le principal objèt des nouvèles observations qu'on va lire & qui +termineront cet Ouvrage. + + * * * * * + +M. L'ABBÉ DESCHAMPS n'est pas le seul qui s'imagine (p. 37) que M. +l'Abbé De l'Épée a créé & inventé le langage des signes: mais cette +opinion ne peut se soutenir; puis que j'ai déjà prouvé (p. 14.) que mes +camarades qui ne savent ni lire ni écrire, & qui ne fréquentent point +l'école de cet habile Instituteur, font un usage très-étendu de ce +langage; qu'ils ont l'art, par son moyen, de peindre aux yeux toutes +leurs pensées, & leurs idées même les plus indépendantes des sens. + +Voici quelques détails qui feront comprendre plus particulièrement le +mécanisme admirable, mais simple & naturèl de ce langage, tel qu'il se +pratique parmi nous. + +I. Lors que nous voulons parler de quelqu'un de notre conoissance & que +nous voyons fréquament, il ne nous faut que deux ou trois signes pour le +désigner. Le premier, qui est un signe général, se fait en mètant la +main au chapeau ou sur le sein, pour anoncer le sèxe de la persone: +nous faisons ensuite un signe particulier, le plus propre à caractériser +cette même persone. Mais il en faut un plus grand nombre pour nomer & +désigner ceux que nous voyons peu, & dont nous n'avons qu'une idée +imparfaite, ou enfin que nous ne conoissons que de réputation. +Premièrement nous désignons le sexe de la persone, ce signe doit +toujours marcher le premier: ensuite nous faisons le signe relatif à la +classe générale dans laquelle la naissance & la fortune ont placé cette +persone: puis nous la distinguons individuèlement par des signes pris de +son emploi, de sa profession, de sa demeure, &c. Cette opération ne +demande pas plus de temps qu'il n'en faudroit pour prononcer, je supose, +_M. de Lorme Marchand de drap, rue Saint-Denis_. + +On pense bien que dans la suite de la conversation, nous ne répérons +plus un aussi grand nombre de signes, pour désigner la même personne. En +effet cela seroit aussi ridicule que si, en parlant de quelqu'un, on +répétoit à toute ocasion son nom, son surnom & toutes ses qualités. + +II. Nous avons deux signes diférens pour désigner la noblesse; +c'est-à-dire que nous la distinguons en deux classes, la haute & la +petite. Pour anoncer la haute noblesse, nous mètons le plat de la main +gauche à l'épaule droite & nous la tirons jusqu'à la hanche gauche: puis +sur le champ nous écartons les doigts de la main & la posons sur le +coeur. Nous désignons la noblesse inférieure, en traçant avec le bout +du doigt une petite bande & une croix sur la boutonière de l'habit. Pour +faire conoître ensuite la persone de l'une de ces classes, dont il +s'agit, nous employons des signes tirés de son emploi, de ses armoiries, +de sa livrée, &c., ou enfin le signe le plus naturèl qui la caractérise. + +III. Si je voulois désigner quelque persone de notre conoissance qui +portât le nom d'un objèt conu, tel que _L'enfant Du bois_, _La rivière_, +_&c._, je me garderois bien de faire le signe qui dénote un _enfant_, le +_bois_, une _rivière_, _&c._, je serois bien sûr de n'être pas entendu +de mes camarades, qui ne vèroient aucun raport d'un home avec une +_rivière_, _&c._ & qui me riroient au nez. Mais sachant que notre +langage peint la propre idée des choses & nulement les noms arbitraires +qu'on leur done dans la langue parlée, je désignerois ces persones par +leurs qualités propres, come je viens de l'expliquer tout-à-l'heure. + +De même si je voulois exprimer un _Prince du Sang_, après avoir fait le +signe relatif à un grand Seigneur, je ne m'aviserois pas de faire le +signe qui exprime _le sang qui coule dans nos veines_: ce ne seroit-là +qu'un signe de mot. Je prendrais mes signes, dans le degré de parenté +qui aproche le Prince du Monarque. + +IV. Le signe relatif à la classe générale des Marchands, n'est pas le +même que celui qui désigne les Fabriquans qui vendent leurs propres +ouvrages; parce que les sourds & muèts ont le bon sens de ne pas +confondre ces deux états. Ils ne regardent come vrais Marchands que ceux +qui achètent une matière quelconque pour la revendre telle qu'ils l'ont +achetée, sans y rien changer. Le signe général que nous employons pour +les désigner, en done l'idée au naturèl. Nous prenons avec le pouce & +l'index, un bout de nos vêtemens ou de tout autre objet que nous +présentons, come un marchand qui ofre sa marchandise: nous faisons +ensuite l'action de compter de l'argent dans notre main; & sur le champ +nous croisons les bras come quelqu'un qui se repose. Ces trois signes +réunis dénotent la classe générale des Marchands proprement dits. + +L'action de _travailler_ est le signe comun de la classe des Fabriquans, +Artisans & Ouvriers. On doit penser qu'il faut un signe de plus pour +faire conoître s'il s'agit d'un Maître. Alors nous levons l'index & le +baissons d'un ton de comandement: c'est le signe comun à tous les +Maîtres. Nous l'employons également quand nous parlons d'un Marchand qui +tient boutique, pour le distinguer des petits Marchands qui vendent aux +coins des rues. Voulons-nous faire conoître directement la persone de +l'une de ces classes; il ne faut plus que désigner l'espèce de trafic +que fait le Marchand, ou l'ouvrage du Fabriquant, ensuite leur demeure, +ou le signe le plus convenable pour les caractériser. + +Ainsi, lors que la nécessité le requièrt ou que la clarté de +l'expression le demande, nous anonçons toujours par des signes généraux +la classe de la persone, dont nous parlons, ou que nous voulons faire +conoître. + +On conçoit que ce moyen aussi simple que naturèl, épargne beaucoup +d'embarras & de travail à l'imagination: on la conduit ainsi come par +degrés, vers l'objèt qu'on veut lui représenter. Cette marche mèt de +l'ordre dans nos idées, & nous procure la facilité de comprendre de +quelle persone on parle, avec moins de signes qu'il ne faudroit de +paroles, pour nomer cette persone par ses nom, surnom & qualités. + +C'est par de semblables procédés que dans une famille où il y aura une +dixaine d'enfans, nous n'aurons besoin que de deux ou trois signes, pour +désigner l'un de ces enfans. + +V. Mais voici quelque chose de plus fort que je m'engage à prouver. +Paris est une ville si étendue, qu'on est obligé d'avoir par écrit +l'adrèsse des persones chez lesquelles on va pour la première fois: & +malgré cette précaution, on a souvent bien de la peine à trouver la +demeure des gens à qui l'on a afaire. Il n'y a cependant aucun logement +dans Paris, soit boutique, soit hôtel, soit chambre à un premier ou à un +cinquième étage, où je n'envoie, sans qu'il s'y trompe, un de mes +camarades sourd & muèt ne sachant ni lire ni écrire; pourvu que j'aie vu +une seule fois le local. Je lui donerois l'adrèsse de la persone avec +beaucoup moins de signes, que je n'emploierois de mots en l'écrivant. + +VI. Ce que j'ai dit des signes généraux relatifs à chaque classe de la +société, s'étend également à tous les objets que nous voulons faire +conoître individuèlement, lorsque l'idée en est éloignée, ou que le +signe naturèl ne s'ofre pas sur le champ, ou enfin lorsqu'il n'est pas +par lui-même assez expressif. En ce cas là, nous faisons le signe +général relatif à cet objèt. Par exemple, si je parle de quelque piéce +de pâtisserie dont le signe pouroit également convenir à un autre objèt, +je le ferai précéder par le signe général relatif à cette classe. Alors +il sera impossible que le Muèt se trompe sur le signe qui exprime +l'espèce de pâtisserie dont je parle; puis que son imagination se +trouvera apliquée à la seule classe particulière qui m'ocupe. + +Je me rapèle à cette ocasion que me trouvant avec une persone jouïssant +de la faculté de parler & d'entendre, laquelle avoit une petite cane +noire à la main, je lui demandai par signes, de quelle matière étoit +cette cane. La persone me répondit de vive voix, _de baleine_. Mais ne +la comprenant pas, je la priai de m'expliquer la chose par signes. Elle +fit plusieurs gestes ridicules qui pouvoient convenir à un grand nombre +d'animaux. Come cette persone s'aperçut que je ne l'entendois point; +elle me demanda un crayon, pour écrire le mot. Un de mes compagnons +sourd & muèt, qui étoit présent & qui conoissoit cette matière; ayant +compris ce que je voulois savoir, fit sur le champ avec la main l'action +d'un poisson qui nage, & ensuite le geste d'un animal monstrueux. Ces +deux signes ont été sufisans pour me faire entendre que cette cane étoit +_de baleine_; parce que le premier geste avoit désigné la classe +générale des poissons. + +Tels sont les signes généraux & particuliers que nous employons dans +notre langage. + +ON peut réduire à trois classes générales, tous les signes de ce +langage: c'est en les unissant & en les combinant les uns avec les +autres, qu'on parvient à exprimer toutes les idées possibles. + +I. Les signes que j'apèle _ordinaires_ ou _primitifs_: ce sont les +signes naturèls que toutes les Nations du monde emploient fréquament +dans la conversation, pour une multitude d'idées dont le signe est plus +prompt & plus expressif que la parole. On les trouve généralement dans +toutes les parties du discours ordinaire; & plus particulièrement dans +les pronoms & les interjections. Ces signes, come je l'ai dit, sont +naturèls à tous les homes: mais ceux qui entendent & qui parlent, les +font sans réfléxion & sans y penser; au lieu que les sourds & muèts les +emploient toujours en conoissance de cause, c'est-à-dire, pour +manifester leurs idées & les rendre sensibles. + +Je ne prétends pas dire par-là que mes compagnons sachent précisément +ce que c'est qu'un pronom, un article, un verbe &c.; ils ignorent aussi +parfaitement tout cela, que les trois quarts de ceux qui parlent. Mais +cependant si on leur demandoit raison des trois signes qu'ils font pour +exprimer cette phrase, _je le veux_, ils ne seroient point embarassés de +répondre que, 1º. ils posent leur index sur leur poitrine, pour désigner +que c'est _d'eux_ & _d'eux seuls_ dont il s'agit: 2º. qu'ils lèvent & +baissent le même index avec un air de comandement, pour marquer leur +_vouloir_: 3º. qu'ils dirigent ce même index vers la chose qu'ils ont en +vue, pour anoncer _l'objèt_ ou _le terme_ de leur vouloir. + +II. Les signes que j'apèle _réfléchis_: ces signes représentent des +objèts qui, bien qu'ils aient, absolument parlant, leur signe naturèl, +exigent cependant un peu de réfléxion pour être combinés & entendus. +J'ai doné plusieurs exemples de ces signes, en parlant des signes +généraux & particuliers. + +III. Les signes _analytiques_: c'est-à-dire, ceux qui sont rendus +naturèls par l'analyse. Ces signes sont destinés à représenter des idées +qui n'ayant point, à proprement parler, de signe naturèl, sont ramenées +à l'expression du langage des signes par le moyen de l'analyse. Ce sont +ces signes sur-tout, & ceux de la classe précédante que M. l'Abbé De +l'Épée a assujetis à des règles méthodiques, pour faciliter +l'instruction de ses Élèves. + +Voici come je m'explique à moi-même les fondemens de cette analyse. Je +n'ai aucune conoissance de la Métaphysique, ni de la Gramaire, ni des +siences qui s'aquièrent par une étude suivie: mais le bon-sens & la +raison me dictent que si je considère seule & isolée l'idée d'un objèt +absolument indépendant des sens, il me paroîtra d'abord impossible de +soumètre cette idée à la représentation oculaire: si au contraire +j'envisage les idées accessoires qui acompagnent cette première idée, +je trouve une foule de signes naturèls que je combine les uns avec les +autres en un clin-d'oeil, & qui rendent très-nètement cette idée. J'en +ai doné précédament un exemple (p. 21.) à l'ocasion du mot _Dieu_. + +Il en est de même pour des idées moins abstraites, mais dont +l'expression ne peut néamoins se trouver que par le secours de +l'analyse. Par exemple, si je veux parler d'un _Ambassadeur_, je ne peux +découvrir sur le champ un signe naturèl pour cette idée; mais en +remontant aux accessoires de cette idée, je fais les signes relatifs à +_un Roi qui envoie un Seigneur vers un autre Roi, pour traiter d'afaires +importantes_[I]. Alors un sourd & muèt de Pékin comprendra aussi +facilement qu'un sourd & muèt François, l'objèt que je veux exprimer. + +M. l'Abbé De l'Épée explique très-bien (_INSTITUTION des Sourds & +Muèts_[J] p. 144.) les signes nécéssaires pour rendre l'idée +_dégénérer_: ce sont les mêmes que ceux que mes camarades emploient. +C'est donc toujours en analysant les idées accessoires à l'idée +principale, qu'on trouvera des signes pour exprimer cette dernière idée. + +Je ne puis comprendre qu'une langue come celle des signes, la plus +riche en expressions, la plus énergique, qui a l'avantage inestimable +d'être par elle-même intelligible à tous les homes, soit cependant si +fort négligée, & qu'il n'y ait, pour ainsi dire, que les sourds & muèts +qui la parlent. Voilà, je l'avoue, une de ces inconséquences de l'esprit +humain, dont je ne saurois me rendre raison. + +Plusieurs Savans illustres se sont vainement fatigués à chercher les +élémens d'une langue universèle qui devînt un centre de réunion pour +tous les peuples de l'univers. Coment n'ont-ils pas aperçu que la +découverte étoit toute faite, que cette langue existoit naturèlement +dans le langage des signes; qu'il ne s'agissoit que de perfectioner ce +langage & de le ramener à une marche méthodique, come l'a exécuté si +heureusement M. l'Abbé De l'Épée[K]? + +Au reste, qu'on ne regarde pas come l'effet d'un zèle plus ardent que +réfléchi, tout ce que j'ai dit dans cet écrit, & en faveur d'une langue +que mon infirmité me rend nécéssaire, & à l'avantage de la méthode de M. +l'Abbé De l'Épée, fondée entièrement sur l'usage de cette langue. Je +vais faire voir que des Savans, qui ont aprofondi plus que persone +l'origine & les principes des langues, ont pensé tout aussi +favorablement que moi sur ces deux objèts. + +L'un est M. Court de Gébelin, Auteur d'une _Gramaire universèle_, +imprimée chez Ruault en 1774: l'autre est l'Auteur d'un _Éssai +Synthétique sur l'origine & la formation des langues_, imprimé la même +année, chez le même Libraire: le troisième M. l'Abbé de Condillac, +Auteur d'un _Cours d'Éducation_, imprimé en 1776, & qui se trouve chez +Monory. Je ne puis mieux finir que par les citations de ces trois +Écrivains. + +LE PREMIER s'exprime ainsi au ch. IX: _Des diverses manières de peindre +les idées._ p. 16. «Les sourds & muèts auxquels on aprend actuèlement, +d'une manière aussi belle que simple, à entendre & à composer en quelque +langue que ce soit, & dont on ne peut voir les exercices sans +atendrissement, n'ont pas eu d'autres instructions. Non seulement on +leur a apris à exprimer leurs idées par des gestes & par l'écriture en +diverses langues; mais on les a élevés jusqu'aux principes qui +constituent la Gramaire universelle, & qui pris dans la nature & dans +l'ordre des choses, sont invariables, & donent la raison de toutes les +formes dont la peinture des idées se revêt chez chaque peuple & dans +chaque méthode diférente». + +Dans un autre endroit du même Ouvrage, il dit encore, (p. XXII «On peut +former du geste un langage assujetti aux mêmes principes, à la même +marche, aux mêmes règles que le langage ordinaire; puis qu'il peut +peindre les mêmes objèts, les mêmes idées, les mêmes sentimens & les +mêmes passions». + + * * * * * + +LE SECOND se propose dans son Ouvrage, la solution de l'importante +question de savoir _coment les Homes parviendroient d'eux-mêmes à se +former une langue_. Il observe, p. 21, qu'un des premiers langages +qu'ils emploieroient entr'eux seroit celui des signes; parce que ce +langage indépendant, en grande partie, de toute convention, représente +ou rapèle l'idée des choses par des signes non point arbitraires, mais +_naturèls_.»Ce langage, dit ce savant Auteur, est une sorte de peinture +qui, au moyen des gestes, des atitudes, des diférentes postures, des +mouvemens & actions du corps, mèt, pour ainsi dire, les objèts sous les +yeux. Ce langage est si naturèl à l'home que malgré les secours que nous +tirons de nos langues parlées pour exprimer nos pensées & toutes les +nuances de nos pensées, nous l'employons encore très-fréquament, +sur-tout lors-qu'animés par quelque passion, nous sortons du ton froid & +compassé que nous préscrivent nos _Institutions_, pour nous raprocher de +celui de la Nature». + +»Ce langage est aussi très-ordinaire aux enfans: il est le seul dont les +Muèts puissent faire usage entr'eux, & c'est un fait constant que par +son moyen, ils portent assez loin la comunication de leurs pensées». + +Au passage que nous venons de transcrire, l'Auteur ajoute la Note +suivante, p. 22. «Quant à la perfection dont est susceptible le langage +des signes, on sait les choses surprenantes qu'on raporte de celui des +muèts du Grand-Seigneur. Si on avoit le moindre doute sur la possibilité +du fait; qu'on se transporte chez Mr. l'Abbé De l'Épée les jours qu'il +tient son école: on verra avec une admiration mêlée d'atendrissement, ce +vertueux citoyen entouré d'une foule de Muèts qu'il instruit avec autant +de zèle que de désintérèssement. Son principal moyen d'instruction, est +un langage _mimique_ ou _par signes_, qu'il a porté à un si grand degré +de perfection, que toute idée a son signe distinct & toujours pris dans +la nature, ou le plus près de la nature qu'il est possible. Les idées +analogues sont représentées par des signes analogues & propres à faire +sentir d'une manière palpable les liaisons & les raports qu'elles ont +entre elles. Au moyen de ces signes, ses Élèves comprènent & rendent +avec beaucoup de précision l'analyse la plus subtile de la métaphysique +des langues, & en général les idées les plus abstraites. C'est une sorte +de langage hiéroglyphique simplifié & perfectioné qui embrasse tout, & +qui peint par le _geste_, ce que celui des Chinois peint par des +_traits_». + +M. L'ABBÉ DE CONDILLAC à l'ocasion du langage d'action qu'il distingue +en deux sortes, l'un naturèl, dont les signes sont donés par la +conformation des organes; & l'autre artificièl, dont les signes sont +donés par analogie; fait cette remarque au bas de la _page 11, Tom. 1_: +«M. l'Abbé De l'Épée, qui instruit les sourds & muèts avec une sagacité +singulière, a fait du langage d'action, un art méthodique aussi simple +que facile avec lequel il done à ses Élèves des idées de toute espèce; & +j'ose dire des idées plus exactes & plus précises que celles qu'on +acquiert comunément avec le secours de l'ouïe. Come dans notre enfance +nous somes réduits à juger de la signification des mots par les +circonstances où nous les entendons prononcer, il nous arive souvent de +ne la saisir qu'à peu-près, & nous nous contentons de cet _à peu-près_ +toute notre vie. Il n'en est pas de même des sourds & muèts qu'instruit +M. l'Abbé De l'Épée: il n'a qu'un moyen pour leur doner les idées qui ne +tombent pas sous les sens; c'est de les analyser & de les faire analyser +avec lui. Il les conduit donc des idées sensibles aux idées abstraites, +par des analyses simples & méthodiques; & on peut juger combien son +langage d'action a d'avantages sur les sons articulés de nos +gouvernantes & de nos précepteurs.» + +»M. l'Abbé De l'Épée enseigne à ses Élèves le François, le Latin, +l'Italien & l'Espagnol, & il leur dicte dans ces quatre langues, avec le +même langage d'action. Mais pourquoi tant de langues? C'est afin de +mètre les étrangers en état de juger de sa méthode, & il se flate que +peut-être[L] il se trouvera une Puissance qui formera un établissement +pour l'instruction des sourds & muèts. Il en a formé un lui-même, auquel +il sacrifie une partie de sa fortune. J'ai cru devoir saisir l'ocasion +de rendre justice aux talens de ce Citoyen généreux, dont je ne crois +pas être conu; quoique j'aie été chez lui, que j'aie vu ses Élèves & +qu'il m'ait mis au fait de sa méthode». + +N. B. Le _Cours Élémentaire d'éducation des Sourds & Muèts_, de M. +l'Abbé des Champs, se vend à Paris, chez les FRÈRES DE BURE, quai des +Augustins. + +_FIN._ + + * * * * * + + +NOTES: + +[A] L'Auteur, qui se nome Pierre Desloges, est né en 1747 au +Grand-Préssigny près la Haye, diocèse de Tours: il est Relieur de son +métier, & coleur de papier pour meubles: il demeure au petit-hôtel de +Chartres, rue des mauvais garçons, Faubourg Saint-Germain, à Paris. + +[B] A la description que l'Auteur done ici de son état, relativement au +langage qui lui est resté (description étonante par son exactitude & sa +précision), j'ajouterai ce que sa surdité le mèt dans l'impossibilité de +conoître. C'est que sa voix est extrèmement foible: ce n'est qu'un petit +murmure assez confus, où les articulations dentales sont prodigieusement +multipliées, & tiènent lieu de la plupart de celles qu'exigeroit une +prononciation régulière. En vain je l'ai excité à doner plus de son & +d'éclat à sa voix, il m'a toujours fait entendre que la chose lui étoit +impossible: si cela est, il faut que les organes propres de la voix, +ainsi que ceux de l'ouïe, aient été afectés par la cruèle maladie qu'il +a essuyée dans son enfance. + +Je comprends qu'avec beaucoup d'habitude & d'aplication, je serois +parvenu, come il le dit, à démêler les sons informes de son langage; je +l'ai trop peu vu pour avoir essayé de le faire. La façon la plus comode, +est de s'entretenir avec lui la plume à la main: c'est le moyen que j'ai +toujours employé. Heureusement qu'il a su conserver les principes de +lecture & d'écriture, joints à l'intelligence de la langue, qu'il avoit +aquis dans sa première enfance. L'exercice de la lecture a entretenu & +fortifié la conoissance qu'il avoit de la langue écrite: sa réflexion & +ses talens naturèls ont fait le reste. + +[C] Ces expériences démontrent ce que c'est qu'_entendre_ pour notre +Auteur & pour tous ceux qui ont le malheur de lui ressembler; c'est +avoir la perception ou par le tact, ou par la commotion de l'air +ambiant, de certains ébranlemens qui s'opèrent dans les corps à portée +d'eux. L'audition n'est pour eux que l'exercice & l'effet du tact +proprement dit. Je suis très-persuadé que notre Auteur, tout intelligent +qu'il est, n'a pas conservé le moindre vestige de l'idée précise que +nous atachons au mot _entendre_. Ses explications, qui d'ailleurs +paroîtront infiniment précieuses aux Lecteurs philosophes, le prouvent +de reste. + +[D] Selon l'estimation de Mr. Peyreire & de Mr. l'Abbé de l'Épée, plus +de la moitié des sourds & muèts qui leur ont passé par les mains, +n'étoient pas entièrement sourds, c'est-à-dire, que leurs oreilles +pouvoient être afectées, come les nôtres, d'une véritable _audition_, +par des bruits très-forts & très-éclatans. Mais ces sortes de muèts n'en +sont pas plus avances. Il sufit que l'oreille d'un enfant soit obstruée +au point de ne pas entendre distinctement les sons de notre langage, +pour qu'il éprouve tous les malheurs d'une surdité complète. Ignorant +les sons conventionèls de nos langues & les idées que nous y atachons, +il devient nécessairement muèt. Pour notre Auteur, il paroît totalement +sourd: le siflèt le plus aigu ne fait nulle impression sur ses oreilles. + +[E] C'est sans contredit le grand avantage de la langue des signes ou du +langage mimique, que la clarté & la justèsse: c'est par-là qu'il +l'emporte en quelque façon sur les langues parlées. Celles-ci ne peuvent +peindre les idées que par l'intermède des sons; l'autre les peint +immédiatement. Nos langues sont donc, si l'on peut parler ainsi, plus +loin des objèts que la langue des signes: elles ne peuvent nous +représenter les choses qu'à travers un voile qu'il faut toujours percer, +pour ariver à l'intelligence de la chose exprimée par le mot. + +On me parle dans une langue quelconque de l'Europe: il faut que j'aie +nécéssairement deux perceptions consécutives & très-indépendantes l'une +de l'autre; 1º. la perception des sons ou des mots de cette langue; 2º. +la perception des idées qu'il convient d'atacher à ces mots. Et parce +que ces deux perceptions sont, come je viens de le dire, +très-indépendantes à cause du raport purement arbitraire des mots aux +idées; de ce qu'une persone me parle dans une langue quelconque, je vois +bien qu'elle sait, comme moi, les mots de cette langue: mais je ne suis +pas positivement certain qu'elle y atache les mêmes idées que moi. Cela +est sur-tout vrai pour les enfans: ils se servent long-tems du langage, +sans atacher une idée bien nète aux mots qui le composent. Eh! combien +d'homes sont enfans sur ce point! + +Au contraire, dans la langue des signes ou langage mimique, je vais +immédiatement & nécéssairement de la perception du signe à la perception +de l'idée, de même qu'en voyant la figure d'un arbre; d'une maison, &c. +je ne puis m'empêcher d'avoir l'idée de cet arbre, de cette maison, &c. +Quand donc on me peint par le geste un objèt quelconque, il en résulte +deux grands avantages qui démontrent l'excélence de la langue des +signes: 1º, la certitude où je suis que la persone qui fait le geste, +conçoit très-nètement l'objèt qu'elle me représente, parce qu'il est +impossible de peindre, soit avec le crayon, soit par le geste, ce qu'on +ne conçoit pas de cette manière: 2º. la certitude que j'ai qu'en lui +peignant ainsi mes idées, je les lui transmètrai précisément telles que +je les conçois; parce qu'elle ne peut les voir que come je les lui +représente, & que je ne puis les lui représenter que come je les +conçois. + +Je suis si persuadé des grands avantages de la langue des signes, que si +j'avois à instruire un enfant doué de tous ses sens, j'en ferois un +fréquent usage avec lui. Je l'acoutumerois à traduire dans cette langue, +les phrases de la siène; afin de m'assurer qu'il y atache un sens nèt & +précis. Cet exercice, amusant pour l'enfance, seroit extrèmement utile à +mon Élève; & j'aurois par ce moyen la preuve que je ne formerois pas un +pèroquèt. + +[F] On ne peut certainement qu'aplaudir aux voeux de Mr. l'Abbé +Deschamps & à ceux de notre Auteur sourd & muèt, sur la rédaction d'un +Dictionaire des signes: j'ai même pressé plusieurs fois Mr. l'Abbé De +l'Épée de s'en ocuper; mais il m'a toujours paru persuadé que ces signes +_lus_ feroient beaucoup moins d'impression que s'ils étoient _vus_. + +Je suis entiérement de son avis. L'étude des signes dans un Dictionaire, +seroit aussi longue que rebutante; au lieu que c'est exactement un jeu +de les aprendre en les voyant exécuter. D'ailleurs, on les sauroit fort +mal, en ne les étudiant que dans un livre. L'éxercice & la pratique +seroient toujours d'une nécessité indispensable. Deviendroit-on jamais +Peintre, en se contentant d'étudier des livres sur la théorie du dessein +& de la peinture? Ne faut-il pas tenir sans cèsse les crayons & les +pinceaux? Le langage des signes n'étant autre chose que la peinture +naturèle des idées; on doit, pour s'y perfectioner, se conduire +absolument de la même manière que pour aquérir le talent du dessein & de +la peinture, avec la diférence que pour excéler dans ces arts; il faut +plusieurs années d'étude assidue; au lieu que quelques semaines sufisent +pour entendre & pour parler très-passablement la langue des signes. + +Mr. l'Abbé De l'Épée dirige actuèlement l'éxécution d'un Dictionaire des +signes. + +[G] Disons le vrai: ces deux exercices sont plus spécieux, plus faits +pour atirer l'admiration par la surprise qu'ils causent, qu'ils ne sont +réèlement utiles aux sourds & muèts. On sait que Mr. Peyreire s'atache +sur-tout à faire parler ses Élèves. Il a certainement toute la patience +& tous les talens qu'il faut pour réussir; mais je ne peux dissimuler +que les sourds & muèts de son école, qui parlent le mieux, parlent +encore très-mal. C'est une articulation forte, lente, désunie, & qui +fait peine à entendre par les éforts qu'on sent qu'elle doit coûter à +l'infortuné qui l'exécute. Mr. l'Abbé De l'Épée, à cet égard, ne fait +pas mieux. Ce n'est nulement la faute de ces Maîtres habiles. Ils font +tout ce qu'il est humainement possible de faire. Mais il n'y a que +l'ouïe qui puisse guider convenablement la voix: rien n'y peut supléer +que très-imparfaitement. Aussi les muèts les plus instruits ne font-ils +pas grand usage de la parole. Je conois & j'ai vu plusieurs fois l'Élève +qui fait le plus d'honeur à Mr. Peyreire. Ce jeune home est très-savant: +il réunit un grand nombre de conoissances, & est sur-tout fort versé +dans les langues. Lui-même est convenu avec moi de tout ce que je viens +de dire ici. Il ne veut converser que la plume à la main. Tous les +autres muèts témoignent en général la même répugnance à parler: plus ils +sont éclairés, mieux ils devinent aparament l'imperfection de leur +prononciation. + +Quant à l'art d'entendre au mouvement des lèvres, il peut sans doute +être aussi de quelque utilité; ainsi on ne doit pas le négliger dans +l'éducation des Muèts: mais il seroit imprudent de trop compter sur +cette ressource. Il faut avoir une très-grande habitude avec un sourd & +muèt, pour pouvoir se faire entendre de lui par ce moyen: encore la +chose n'est-elle praticable que pour des phrases courtes & usuèles; car +pour des discours un peu longs & prononcés rapidement, je n'ai encore +rencontré aucun sourd & muèt qui pût les suivre & les entendre. + +Nous avons dans la Chaire & dans le Bareau, des Orateurs dont la +prononciation est très-distincte & très-articulée: je doute fort qu'on +mète jamais un sourd & muèt en état de les comprendre, à l'inspection du +mouvement des lèvres. L'art, si je ne me trompe, n'ira jamais +jusques-là. La moitié des articulations de la parole s'exécutent dans +l'intérieur de la bouche: il est donc impossible au sourd & muèt de les +voir, quand on prononce d'une manière ordinaire. Et même en articulant +avec beaucoup de force & de lenteur, en rendant visible, autant qu'il +est possible, le mécanisme de la parole; la chose n'est pas encore +aisée, & demande de la part du muèt le plus intelligent, une longue +fréquentation des persones qui veulent lui parler ainsi. Je l'ai +sensiblement éprouvé avec l'Auteur du présent Ouvrage. Quelque peine que +je me sois donée pour articuler de mon mieux, il n'a jamais pu +comprendre que quelques mots de mon langage, & nous avons été obligés de +nous en tenir à la plume & au crayon. + +La partie solide de l'instruction des sourds & muèts, est donc la +lecture & l'écriture, jointes à l'intelligence de la langue dans +laquelle on les instruit. Avec ces conoissances, ils peuvent aler +à-peu-près aussi loin que les autres homes dans la carière des siences, +quand ils ont des talens & du génie. + +La manière la plus sûre de comuniquer avec eux, est sans contredit +l'écriture & le langage des signes. On ne peut guères vivre avec un muèt +& s'intéresser à lui, qu'on ne prène très-promptement l'habitude de lui +parler & de l'entendre dans ce dernier langage. Tout le monde en porte, +pour ainsi dire, le germe avec soi: les circonstances le dévelopent avec +une très-grande facilité, & l'on va fort loin dans cette langue sans +Maître & sans méthode. + +[H] C'est sur-tout dans la pratique d'un art aussi utile & aussi +intéressant que celui de l'instruction des sourds & muèts, qu'il est +dangereux de se méprendre & de poser des principes qui peuvent écarter +de la bone route: les sages observations de notre sourd & muèt me +paroissent très-propres à y ramener M. l'Abbé Deschamps, & à fixer les +idées du Public sur les véritables élémens d'un art qui ne fait que de +naître, & qu'on est fort excusable de n'avoir pas encore assez +aprofondi. + +Le véritable point de la question entre Mr. l'Abbé Deschamps & son +Adversaire, se réduit à ceci: doit-on établir pour moyen principal de +l'instruction des sourds & muèts, ou l'_inspection des mouvemens +qu'éxige l'articulation de la parole_, ou l'_usage des signes naturèls & +méthodiques_. + +Il faut voir d'abord ce en quoi les deux Adversaires s'acordent: cette +discution préliminaire va jeter un très-grand jour sur la question, & +mètre tout le monde à portée de la juger. + +1º. Mr. l'Abbé Deschamps convient par-tout de l'utilité des signes ou du +langage mimique: lui-même en fait un très-fréquent usage dans ses +leçons. + +2º. D'un autre côté, son Adversaire acorde que l'inspection du mouvement +des organes de la parole, est un éxercice utile & qui doit entrer dans +l'éducation des sourds & muèts. + +Ces deux Auteurs sont donc bien moins éloignés de sentimens qu'ils ne le +paroissent, & qu'ils ne le pensent sans doute eux-mêmes. Car toute leur +contestation se réduit à savoir lequel de deux moyens qu'ils regardent +come bons, sera la base de l'institution des sourds & muèts. Il n'y a +donc plus à décider entr'eux, qu'une véritable question de primauté +entre ces deux moyens qu'ils adoptent. + +Voici une réfléxion que je crois propre à trancher irrévocablement toute +la dificulté. + +Il est tèlement certain que les signes sont le seul & unique moyen de +comuniquer avec les sourds & muèts, qu'il est même impossible d'en +imaginer un autre. Dans la lecture soit sur les livres soit sur la +bouche soit par le tact, dans l'écriture; ils ne voient que des signes, +ils ne peuvent voir que des signes: jamais on ne leur fera rien +comprendre que par des signes. «Pour les autres», dit très-bien Mr. +l'Abbé Deschamps (Lètre prélimin. page 21) «les paroles sont des sons +articulés, sont des mots, images de nos pensées: pour eux ce sont des +signes muèts qu'ils exécutent par les divers mouvemens des organes de la +parole, & c'est à ces mouvemens qu'ils atachent leurs idées.» + +Donc dans les principes de cet Auteur, principes qui sont +incontestables, le sourd & muèt, quand nous lui parlons, quand il nous +parle, ne voit réèlement, n'exécute réèlement que des signes, des signes +au pied de la lètre. + +Mais quelle diférence entre ces sortes de signes & ceux du langage +mimique ou signes proprement dits! Les premiers sont pour le sourd & +muèt, de l'aveu même de l'Auteur, extrèmement dificiles à saisir & à +exécuter: de plus, ils sont tous absolument arbitraires. Ceux du langage +mimique sont toujours au contraire très-faciles à comprendre; parce +qu'ils ne sont qu'une image & une peinture par le geste, de la chose +signifiée. Le muèt les exécute avec une extrème facilité: il en fait de +lui-même un usage perpétuèl; c'est là véritablement sa langue. Ces +signes d'ailleurs ne sont nulement arbitraires: ils donent +nécéssairement & par eux-mêmes, l'idée de la chose dont ils sont l'image +& la représentation. Pour faire mieux sentir tout ceci, prenons un +exemple. Je supose qu'il s'agisse d'exciter dans un sourd & muèt, l'idée +que nous exprimons en françois par le mot _chapeau_. Mr. l'Abbé +Deschamps peut-il douter que je n'y arive, & plus promptement & plus +facilement, en faisant le signe naturèl qui exprime l'idée de _chapeau_, +qu'en faisant remarquer au sourd & muèt le jeu des organes de la parole, +quand je prononce _chapeau_? + +Par le premier moyen, je lui donne subitement & sans aucune explication, +l'idée de _chapeau_. + +Par le second, je ne lui donne, à proprement parler, aucune idée. Il +voit que je fais certains mouvemens de la bouche, & voilà tout. Il faut +donc 1º. que je lui aprène à distinguer ces mouvemens de tous les autres +que je puis faire avec les mêmes organes: 2º. que je lui en done une +idée vive & nète par de très-fréquentes répétitions. 3º. Jusques-là le +sourd & muèt ne sait encore rien, si par une dernière instruction je ne +lui aprends de plus, à force de répétitions, la liaison de cette suite +de mouvemens de mes organes, avec l'idée de _chapeau_: liaison dont +assurément il ne se seroit jamais douté. 4º. Autre travail encore plus +dificile, pour lui faire exécuter les mêmes mouvemens, & pour l'amener à +prononcer lui-même _chapeau_. + +Que de longueurs! que de dificultés rebutantes, & pour le Maître & pour +le Disciple! Signes pour signes, ne vaut-il pas mieux préférer, sur-tout +dans les comencemens, les plus simples & les plus faciles? + +C'est un principe reçu dans tous les arts & dans tous les genres +d'instruction, qu'il faut aler du conu à l'inconu, & que les premiers +élémens ne sauroient être trop simplifiés. Je pense donc que tous ceux +qui voudront y réfléchir un instant, jugeront que l'institution des +sourds & muèts doit comencer par la lecture, l'écriture & l'intelligence +d'une langue quelconque, à l'aide des signes naturèls. Ces signes sont +vraiment pour le sourd & muèt, l'instrument primitif de toutes les +conoissances qu'il peut aquérir. Ce n'est que quand il est avancé dans +ces premiers exercices, qu'on doit s'ocuper sérieusement de la partie de +la prononciation, sur laquelle encore il ne faut pas faire plus de fond +qu'il ne convient, ainsi qu'il a été observé dans la Note 7e ci-dessus, +page 31. + +Mais dans ce système, objecte Mr. l'Abbé Deschamps (page 32), vous +imposez à l'Instituteur une peine de plus: celle d'aprendre la langue +des signes. + +Quand cette peine seroit aussi réèle que l'Auteur le supose, je doute +que ceux qui auront assez de courage pour se dévouer à une fonction +aussi pénible que celle de l'instruction des sourds & muèts, puissent +être arètés par cet obstacle. La porte de Mr. l'Abbé De l'Épée est +toujours ouverte, & il a déja enseigné la langue des signes à un assez +grand nombre de persones, pour qu'il ne soit pas fort dificile de s'y +perfectioner, ou par son secours, ou par celui de ceux qu'il a +instruits. + +D'ailleurs ce langage, come l'observe très-bien notre Auteur sourd & +muèt, n'a rien de fort épineux. Un instituteur un peu intelligent en +saura toujours assez naturèlement, pour comencer ses leçons. L'habitude +d'user sans cèsse de ce langage, l'y rendra bientôt très-habile. + +Enfin, je suis intimement persuadé que sans y avoir assez réfléchi & +sans le croire, Mr. l'Abbé Deschamps fait de ce langage, la base de ses +instructions. L'éloignement qu'il paroît avoir pour l'usage des signes, +n'est donc réèlement qu'un mal-entendu. Je lui supose assez de droiture +& de franchise pour en convenir, & pour se rendre sincèrement à la force +des raisons qu'il trouvera dans les observations de son Adversaire. + +[I] On voit sensiblement par cet exemple, que le langage des signes est +une définition perpétuèle des idées qu'on y exprime: mais définition +nécéssairement claire & sans équivoque, parce qu'elle est toute en +images. Celui qui se sert de ce langage, peut sans doute se tromper: +mais on voit dans chaque expression, come à travers une glace +transparente, l'idée précise qu'il se fait des objèts. Ce langage, s'il +s'acréditoit parmi les homes, seroit d'un grand secours dans la +recherche de la vérité. On s'entendroit du moins, & il n'y auroit plus +matière à ce qu'on apèle _disputes de mots_. Il seroit come impossible +qu'on pût jamais y substituer des _disputes de signes_. + +[J] _Vol. in-12. A Paris, chez Nyon, 1776._ + +[K] Il est en effet surprenant que tout ce que Mr. l'Abbé De l'Épée a +démontré sur l'utilité de ce langage, destiné par la Nature elle-même à +devenir une langue universèle, un lien de comunication pour tous les +homes, n'ait encore engagé presque persone à l'aprendre. On pâlit sur +les livres pour aquérir une conoissance imparfaite des langues mortes & +étrangères; & l'on refuse de doner quelques semaines à l'intelligence +d'une langue aussi simple que facile, qui pouroit devenir le suplément +de toutes les autres. + +[L] On a vu ci-dessus, pages 2, 3, que ces espérances s'étoient déja +réalisées. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Observations d'un sourd et muèt sur un +cours élémentaire d'éducation des sourds et muèts publié en 1779 +par M. l'Abbé Deshamps, Chapelain de l'Église d'Orléans, by Pierre Desloges + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS D'UN SOURD ET MUET *** + +***** This file should be named 39363-8.txt or 39363-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/6/39363/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Observations d'un sourd et muèt sur un cours élémentaire +d'éducation des sourds et muèts publié en 1779 par M. l'Abbé Deshamps, +Chapelain de l'Église d'Orléans + +Author: Pierre Desloges + +Release Date: April 3, 2012 [EBook #39363] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS D'UN SOURD ET MUET *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<p><a name="intr_page_001" id="intr_page_001"></a></p> + +<h1> +OBSERVATIONS<br /> + +<small><i>D'UN</i></small><br /> + +SOURD et MUÈT,<br /> + +<small><i>SUR</i><br /> + +UN COURS ÉLÉMENTAIRE<br /> + +<i>D'ÉDUCATION</i><br /> + +DES SOURDS ET MUÈTS,</small></h1> + +<p class="cb"><i>Publié en 1779 par M. l'Abbé D<small>ESCHAMPS</small>,<br /> +Chapelain de l'Église d'Orléans.</i><br /> +<br /> +<img src="images/colophon.png" width="150" height="132" alt="colophon" title="" /> +<br /> +A AMSTERDAM;<br /> +<i>& se trouve</i><br /> +A PARIS,<br /> +Chez B. MORIN, Imprimeur-Libraire,<br /> +rue Saint-Jacques, à la Vérité,<br /> +<img src="images/date.png" width="228" height="16" alt="colophon2" title="" /><br /> +M. DCC. LXXIX.<br /> +</p> + +<p><a name="intr_page_002" id="intr_page_002"></a></p> + +<p><a name="intr_page_003" id="intr_page_003"></a></p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/advertissement.png" width="260" height="29" alt="advertissement" title="" /> +</p> + +<h2> +AVERTISSEMENT<br /> +<i>DE L'ÉDITEUR</i>.<br /> +</h2> + +<p class="nind"><span class="letra">P</span><small>LUSIEURS</small> Écrivains ont souvent doné à leurs Ouvrages des titres +imaginaires, soit pour dérouter les Lecteurs, soit pour anoncer leurs +productions d'une manière plus piquante, soit enfin par d'autres motifs +particuliers. Le petit Écrit qu'on présente au Public, n'est nulement +dans ce cas-là; il a vraiment été composé par un jeune home sourd & +muèt, dont j'ai fait la conoissance chez Mr. l'Abbé de l'Épée avec qui +j'ai l'avantage d'être lié d'une amitié sincère.<a name="intr_page_004" id="intr_page_004"></a></p> + +<p>Ce jeune home n'est point un élève de ce célèbre Instituteur: mais ayant +fait cet Écrit pour défendre la méthode de Mr. l'Abbé de l'Épée, il a +cru devoir lui en faire homage: il vouloit même l'engager à revoir son +Ouvrage, & à le mètre en état de paroître. Les grandes ocupations de ce +vertueux Écclésiastique, & peut-être plus encore sa modestie, ne lui ont +pas permis de prendre ce soin. L'Auteur s'est adressé à moi, & je me +suis chargé avec grand plaisir de lui rendre ce petit service.</p> + +<p>Voici, dans l'exacte vérité, tout ce que j'y ai mis du mien. J'ai +rectifié l'ortographe<a name="intr_page_005" id="intr_page_005"></a> de ce jeune home, laquelle est assez défectueuse. +J'ai suprimé quelques répétitions & adouci quelques termes qui auroient +pu paroître ofensans. A ces légères corrections près, l'Ouvrage est en +entier de notre Auteur sourd & muèt. Ce sont ses pensées, son stile & +ses raisonemens.</p> + +<p>J'ai senti que le principal intérèt de cet Ouvrage viendroit de son +Auteur; que come c'étoit peut-être la première fois qu'un sourd & muèt +avoit mérité les honeurs de l'impression; un semblable phénomène devoit, +autant qu'il étoit possible, être présenté au Public dans toute son +intégrité. Je me suis donc<a name="intr_page_006" id="intr_page_006"></a> seulement réservé la liberté d'ajouter au +texte quelques notes, dans les endroits qui m'en ont paru susceptibles.</p> + +<p>Pour satisfaire davantage la curiosité du Public, j'ai engagé l'Auteur à +doner quelques éclaircissemens sur sa persone, sur les causes de son +infirmité, sur les idées qu'il peut avoir des sons & du langage, &c. On +va le voir s'expliquer lui-même sur tous ces objets dans la petite +Préface qui suit.<a name="pref_page_007" id="pref_page_007"></a></p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/preface.png" width="260" height="31" alt="preface" title="" /> +</p> + +<h2> +PRÉFACE<br /> +<i>DE L'AUTEUR</i>.<br /> +</h2> + +<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>A PLUPART</small> des Auteurs ont coutume de mètre une Préface ou un +Avertissement à la tête de leurs Ouvrages, pour solliciter l'indulgence +du Public, & pour doner les raisons bones ou mauvaises qui les ont +engagés à prendre la plume: quant à moi, voici les motifs qui m'ont +déterminé à composer ce petit Écrit.</p> + +<p>Le genre de mon travail journalier<a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a> m'oblige d'aler dans beaucoup<a name="pref_page_008" id="pref_page_008"></a> de +maisons: on ne manque jamais de m'y faire des questions sur les sourds & +muèts. Mais le plus souvent ces questions sont aussi absurdes que +ridicules: elles prouvent seulement que presque tout le monde s'est +formé les idées les plus fausses sur notre compte; que très-peu de +personnes ont une juste notion de notre état, des ressources qui nous +restent, & des moyens que nous avons de comuniquer entre nous par le +langage des signes.</p> + +<p>Pour mètre le comble aux erreurs du Public, voici qu'un nouvel +Instituteur des sourds & muèts (Mr. l'Abbé Deschamps), publie un Livre +dans lequel, non-content de condamner & de rejeter le langage des signes +come moyen d'institution pour ceux qu'il instruit,<a name="pref_page_009" id="pref_page_009"></a> il avance les +paradoxes les plus étranges, les assertions les plus erronées contre ce +même langage.</p> + +<p>Semblable à un François qui verroit décrier sa langue par un Alemand, +lequel en sauroit tout au plus quelques mots, je me suis cru obligé de +venger la miène des fausses imputations dont la charge cet Auteur, & de +justifier en même tems la méthode de Mr. l'Abbé de l'Épée, laquelle est +toute fondée sur l'usage des signes. J'éssaye en outre de doner une idée +plus juste qu'on ne l'a comunément, du langage de mes compagnons sourds +& muèts de naissance, qui ne savent ni lire, ni écrire, & qui n'ont +jamais reçu d'autres leçons que celles du bon-sens & de la +fréquentation<a name="pref_page_010" id="pref_page_010"></a> de leurs semblables. Voilà en deux mots tout le but du +petit Ouvrage qu'on va lire.</p> + +<p>Mais come je n'ai pour subsister que mon travail journalier, & pour +écrire que le tems que je dérobe à mon someil, j'ai été forcé d'être +très-succinct: ainsi il y a beaucoup de choses dans l'Ouvrage de Mr. +l'Abbé Deschamps que je n'ai point relevées, quoique je ne les aprouve +pas plus que ce que j'ai critiqué. Par la même raison, je me suis borné +à présenter une simple esquisse de notre langage, sans prétendre en +expliquer à fond le mécanisme. Ce seroit là une entreprise immense & qui +demanderoit plusieurs volumes. En effet, tel signe qui s'exécute en un +clin d'œil, exigeroit quelquefois des pages entières, pour en faire +la<a name="pref_page_011" id="pref_page_011"></a> description complète. J'ai craint d'ailleurs que ces détails ne +devinssent ennuyeux pour des oreilles délicates, acoutumées aux sons +flateurs & agréables de la parole: j'ai craint que ce langage, qui a +tant de force & d'énergie dans l'exécution, ne s'afoiblît sous ma plume +novice.</p> + +<p>J'en ai cependant dit assez pour mètre sur la voie les lecteurs qui +pensent & qui réfléchissent: sauf à y revenir, & à doner des +descriptions plus détaillées des moyens que nous avons de rendre +sensibles les idées que nous voulons soumètre à la représentation +oculaire, si ce foible éssai avoit le bonheur d'être goûté du Public.</p> + +<p> </p> + +<p>O<small>N</small> a jugé qu'un Auteur aussi étrange que je le suis, pouvoit se<a name="pref_page_012" id="pref_page_012"></a> +permètre de parler un peu de lui-même. Je me suis rendu à cet avis & je +vais terminer cette Préface par quelques détails qui me sont personèls.</p> + +<p>Je suis devenu sourd & muèt à la suite d'une petite vérole afreuse que +j'ai éssuyée vers l'âge de sept ans. Les deux accidens de la surdité & +du <i>mutisme</i> me sont survenus en même-tems &, pour ainsi dire, sans que +je m'en sois aperçu. Pendant le cours de ma maladie, qui a duré près de +deux ans, mes lèvres se sont tèlement relâchées, que je ne puis les +fermer sans un grand éfort, ou qu'en y mètant la main. J'ai d'ailleurs +perdu presque toutes mes dents: c'est principalement à ces deux causes +que j'atribue mon <i>mutisme</i>. Il arive delà que quand je<a name="pref_page_013" id="pref_page_013"></a> veux parler, +l'air s'échape de toutes parts, & ne rend qu'un son informe. Je ne puis +articuler les mots un peu longs qu'avec beaucoup de peine, en réspirant +sans cèsse un nouvel air qui, s'échapant encore, rend ma prononciation +inintelligible pour ceux qui n'y sont pas très-acoutumés. En éssayant de +parler la bouche ouverte, c'est-à-dire, sans joindre les lèvres ni les +dents, on aura une image assez exacte de mon langage<a name="FNanchor_B_2" id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>.<a name="pref_page_014" id="pref_page_014"></a></p> + +<p>On m'a demandé un million de fois s'il me restoit quelque idée des sons, +& nomément de ceux du langage vocal: voici tout ce que je puis répondre +là-dessus.</p> + +<p>Premièrement, j'entends à plus de quinze ou vingt pas tous les<a name="pref_page_015" id="pref_page_015"></a> bruits +qui sont un peu éclatans, non pas par les oreilles, car elles sont +entièrement bouchées; mais par une simple commotion: quand je suis dans +ma chambre, je sais distinguer le roulement d'un carosse d'avec le jeu +d'un tambour.</p> + +<p>Si je mèts la main sur un violon, sur une flûte, &c. & qu'on viène à les +metre en jeu, je les entendrai<a name="FNanchor_C_3" id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a> quoique confusément, même en fermant +les yeux. Je distinguerai aisément le son du violon de celui de la +flûte; mais je n'entendrai absolument rien, si je n'ai la main dessus.<a name="pref_page_016" id="pref_page_016"></a></p> + +<p>Il en est de même de la parole: je ne l'entends jamais à moins que je ne +mète la main sur le gosier ou sur la nuque du cou de la persone qui +parle. Je l'entends encore les yeux fermés, lors qu'une persone parle +dans une boîte de carton vide que je tiendrai dans mes mains; mais de +toute autre manière, il m'est impossible d'entendre. Je distingue encore +aisément les sons de la voix humaine d'avec tout autre son. J'ai même +essayé de voir si je ne parviendrois pas à me former une idée assez +distincte des diverses articulations des persones<a name="pref_page_017" id="pref_page_017"></a> de ma conoissance, +pour pouvoir les reconoître dans les ténèbres en mètant la main sur leur +gosier ou sur la nuque de leur cou: je n'ai pu encore y parvenir; mais +cela ne me paroît pas impossible.</p> + +<p>Au reste, ces différentes idées que j'ai des sons, me sont comunes avec +mes compagnons, dont quelques-uns entendent beaucoup mieux que moi. Je +ne déciderai point si c'est par les oreilles, ou par une simple +commotion: car plusieurs n'ont pas les oreilles bouchées comme moi<a name="FNanchor_D_4" id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a>.<a name="pref_page_018" id="pref_page_018"></a></p> + +<p>Dans les comencemens de mon infirmité, & tant que je n'ai pas vécu avec +des sourds & muèts, je n'avois d'autre ressource pour me faire entendre, +que l'écriture ou ma mauvaise prononciation. J'ai ignoré long-tems le +langage des signes. Je ne me servois que de signes épars, isolés, sans +suite & sans liaison. Je ne conoissois point l'art de les réunir, pour +en former des tableaux distincts, au moyen desquels on peut représenter<a name="pref_page_019" id="pref_page_019"></a> +ses diférentes idées, les transmètre à ses semblables, converser avec +eux en discours suivis & avec ordre. Le premier qui m'a enseigné cet art +si utile, est un sourd & muèt de naissance, Italien de nation, qui ne +sait ni lire, ni écrire; il étoit domestique chez un Acteur de la +Comédie Italiéne. Il a servi ensuite en plusieurs grandes maisons, & +notament chez Mr. le Prince de Nassau. J'ai conu cet home à l'âge de +vingt-sept ans, & huit ans après que j'eus fixé ma demeure à Paris.....</p> + +<p>Je pense que c'est assez parler de moi, & qu'un plus long discours sur +un aussi mince sujèt, poûroit lasser à la fin la patience de mes +Lecteurs.<a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/observations.png" width="313" height="100" alt="observations" title="" /> +</p> + +<h2><a name="OBSERVATIONS" id="OBSERVATIONS"></a>OBSERVATIONS</h2> + +<div class="blockquot"><p class="c"><i>S<small>UR</small> un Cours élémentaire d'éducation des Sourds & Muèts, par Mr. +l'Abbé D<small>ESCHAMPS</small></i>, &c.</p></div> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/observations-2.png" width="248" height="16" alt="observations" title="" /> +</p> + +<p class="nind"><span class="letra">T</span><small>OUT</small> Paris, l'Europe entière, retentissoient des éloges justement dûs à +Mr. l'Abbé de l'Épée & à sa méthode aussi simple qu'ingénieuse, +d'instruire les sourds & muèts par le moyen du langage des signes. Ce +respectable Instituteur done ses leçons publiquement: ainsi une foule de +témoins pouvoit déposer de l'exèlence de cette méthode, qui conduit ses +élèves avec une promptitude & une facilité incroyables à la lecture, à +l'écriture & à la conoissance de plusieurs langues, ensuite à la +prononciation<a name="page_002" id="page_002"></a> de vive voix & à l'intelligence du langage par +l'inspection des mouvemens des organes de la parole. Plusieurs +Souverains avoient daigné vérifier par eux-mêmes les merveilles que la +Renomée publioit de cette méthode. Un des premiers & des plus augustes +Potentats de l'Europe avoit voulu entrer dans les plus petits détails à +cet égard. Il s'étoit retiré de chez Mr. l'Abbé de l'Épée pénétré +d'admiration, & en disant que de tout ce qu'il avoit vu dans ses +nombreux voyages, rien ne l'avoit touché & satisfait autant que le +spectacle qu'il venoit de voir. De retour dans ses États, il s'étoit +ocupé des moyens d'y introduire un établissement semblable, & avoit +envoyé à notre célèbre Instituteur, un Ecclésiastique, home de mérite, +pour prendre de ses leçons, & se metre au fait de sa méthode.</p> + +<p>Notre auguste Monarque, qui marche si glorieusement sur les traces du +bon & grand Henri, n'a pas non plus regardé<a name="page_003" id="page_003"></a> avec indiférence un art +aussi précieux à l'Humanité: sur le compte qu'il s'en est fait rendre, +il a pris cet établissement sous sa protection royale, lui a déja +assigné des fonds certains, & a pris des mesures pour fonder, en faveur +des sourds & muèts, une Maison d'éducation selon la méthode de Mr. +l'Abbé de l'Épée.....</p> + +<p>C'est dans ce moment que paroît un Cours élémentaire d'éducation pour +les sourds & muèts, dans lequel l'Auteur rejète ouvertement cette +méthode, & prétend qu'on doit lui en substituer une autre qui consiste à +rendre les sourds & muèts atentifs aux mouvemens divers des organes de +la parole, & à leur aprendre à les imiter; c'est-à-dire, qu'on doit dans +cette méthode, comencer avant tout, par aprendre au sourd & muèt, à +proférer les diférens sons des langues, en l'habituant à exécuter le +diférent mécanisme de ces sons: ensorte qu'il parle réèlement pour ceux +qui entendent, & qu'il lise les sons des langues dans les<a name="page_004" id="page_004"></a> divers +mouvemens des organes de ceux qui lui parlent, comme s'il les lisoit +dans un Livre. L'Auteur veut qu'on passe ensuite à la lecture & à +l'écriture proprement dite; & de-là enfin à l'intelligence de la langue +quelconque qu'on a choisie pour base de l'instruction. Voilà du moins +l'idée la plus nète que j'aie pu me former de son sistème & de sa +marche.</p> + +<p>Voyons d'abord ce que l'Auteur pense lui-même de sa méthode: «Le +plaisir, dit-il page 4 de son I<small>NTRODUCTION</small>, n'acompagne pas nos leçons: +loin de-là, elles semblent avoir pour apanage l'ennui & le dégoût; elles +sont nuisibles à la santé..... A ces désagrémens, ajoutez le dégoût +naturel que cette éducation entraîne nécessairement après elle....... +L'impatience réciproque du Maître & des Elèves, en voyant le peu de +progrès que produisent les efforts multipliés, l'atention la plus +exacte, la meilleure volonté.»<a name="page_005" id="page_005"></a></p> + +<p>Il dit ailleurs, page 155: «La répugnance que les sourds & muèts ont à +soufrir que nous mètions nos doigts dans leur bouche, & à consentir de +mètre les leurs dans la nôtre, ne peut se vaincre qu'avec beaucoup de +peine, d'aplication & de patience..... On doit y travailler avec +d'autant plus de courage, qu'il est impossible de leur rendre autrement +l'usage de la parole.» L'Auteur peint ensuite très-naïvement l'embaras +extrème qu'on éprouve à leur persuader de se prêter à ces mouvemens, qui +doivent leur paroître fort bisares, & auxquels ils ne peuvent absolument +rien comprendre.</p> + +<p>Enfin, il a la bone foi de représenter par-tout sa méthode come +infiniment rebutante, tant pour le Maître que pour les Élèves. Il +termine par ces mots sa Lètre préliminaire, page 31: «Ainsi peu à peu +j'acoutume mes Élèves à parler & à écrire..... Pour parvenir à ce degré +de perfection, il faut trouver<a name="page_006" id="page_006"></a> dans les Élèves un grand désir +d'aprendre, de l'esprit, de la mémoire, du jugement; & dans le Maître, +une douceur, une complaisance extrèmes... Il est impossible de doner une +idée de la patience nécessaire dans les comencemens de l'instruction.»</p> + +<p>Je doute qu'une méthode aussi rebutante, de l'aveu de son Auteur; qu'une +méthode où l'on renverse visiblement l'ordre naturèl de l'instruction, +puisqu'on comence par ce qu'il y a de plus dificile, & que les Élèves +travaillent très-long-tems sans pouvoir rien comprendre à tout ce qu'on +exige d'eux; qu'une méthode enfin, qui demande pour son succès des +qualités extrèmement rares & dans les Maîtres & dans les Disciples, soit +faite pour avoir beaucoup de partisans. Je ne suis donc pas surpris de +voir l'Auteur désirer, page 4, «que la publication de son Ouvrage +<i>puisse procurer une autre méthode plus courte & plus facile</i>».<a name="page_007" id="page_007"></a></p> + +<p>Coment a-t-il pu s'aveugler au point de ne pas reconoître que cette +méthode étoit toute trouvée: que c'étoit celle que Mr. l'Abbé de l'Épée +pratique depuis long-tems avec tant de succès?</p> + +<p>En effet, cet habile Instituteur ayant conçu le généreux projèt de se +consacrer à l'instruction des sourds & muèts, a sagement observé qu'ils +avoient une langue naturèle, au moyen de laquelle ils comuniquoient +entr'eux: cette langue n'étant autre que le langage des signes, il a +senti que s'il parvenoit à conoître ce langage, rien ne lui seroit plus +facile que de réussir dans son entreprise. Le succès a justifié une +réfléxion aussi judicieuse. Ce n'est donc pas Mr. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée qui a +créé & inventé ce langage: tout au contraire, il l'a apris des sourds & +muèts; il a seulement rectifié ce qu'il a trouvé de défectueux dans ce +langage; il l'a étendu, & lui a doné des règles méthodiques.</p> + +<p>Ce savant Instituteur s'est considéré<a name="page_008" id="page_008"></a> come un home transplanté +tout-à-coup au milieu d'une Nation étrangère, à qui il auroit voulu +aprendre sa propre langue: il a jugé que le moyen le plus sûr pour y +parvenir, seroit d'aprendre lui-même la langue du Pays, afin de faire +comprendre aisément les instructions qu'il voudroit doner.</p> + +<p>Je le demande à Mr. l'Abbé Deschamps lui-même: s'il avoit dessein +d'aprendre l'Anglois ou quelqu'autre langue qu'il ignorât; coment s'y +prendroit-il? Comenceroit-il par prendre une gramaire toute Angloise, +dont il ne comprendroit pas un seul mot? Non, assurément: il choisiroit +une gramaire Angloise écrite en François; & à l'aide de sa langue +maternèle, il aprendroit aisément la langue qui lui est inconue.</p> + +<p>C'est précisément la route qu'a pris Mr. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée. Pouvoit-il +rien faire de plus sensé & de plus conséquent? Il ne lui a pas falu, +come le croit Mr.<a name="page_009" id="page_009"></a> l'Abbé Deschamps (page 37) beaucoup de tems, beaucoup +de peine & de travaux, pour former son système d'éducation par le +secours des signes naturèls. De l'ordre dans les idées, de la justèsse +dans les observations, de l'atention à suivre en tout la nature pour +guide; voilà les moyens dont il a fait usage, voilà toute la magie de +son art.</p> + +<p> </p> + +<p>J<small>E</small> n'ai pas moins que Mr. l'Abbé Deschamps, de vénération pour le +langage de la parole, & je conçois parfaitement l'avantage dont il doit +être pour les sourds & muèts: c'est pour cela même que je lui reproche +de condamner & de proscrire le langage des signes; parce que je suis +persuadé que c'est là le moyen le plus sûr & le plus naturèl de les +conduire à l'intelligence des langues; la nature leur ayant doné ce +langage, pour leur tenir lieu des autres dont ils sont privés.</p> + +<p>Mais est il bien certain que le langage<a name="page_010" id="page_010"></a> des signes soit naturèl aux +sourds & muèts?</p> + +<p>L'Auteur que je combats, entasse sur cette question les contradictions +les plus révoltantes: il dit positivement le oui & le non. +«Non-seulement, dit-il page première, un <i>penchant comun</i> porte les +sourds & muets à faire des signes; mais tous les hommes en font usage +<i>naturellement</i>: notre <i>inclination</i> à nous-mêmes nous détermine à nous +en servir, sans que nous nous en appercevions, nous qui jouïssons de la +parole & de l'ouïe». Deux pages plus bas on lit: «<i>les signes sont +naturels à l'homme: personne n'en disconviendra</i>».</p> + +<p>Après une décision aussi formèle; à la page suivante (page 4) il demande +sérieusement si les signes sont l'<i>ouvrage de la nature</i>, ou celui de +l'éducation. Il répète la même question, p. 8; & enfin, p. 12, il la +résout gravement par ces mots: «ainsi donc ce penchant <i>n'est que +l'effet de l'éducation & non de la nature</i>».<a name="page_011" id="page_011"></a></p> + +<p>Le Lecteur a donc à choisir entre ces deux opinions contradictoires: <i>le +langage des signes est naturèl aux sourds & muèts: le langage des signes +n'est pas naturèl aux sourds & muèts</i>. Quelque sentiment qu'il embrasse, +il est sûr d'être de l'avis, ou de Mr. l'Abbé Deschamps à la page 3, ou +de Mr. l'Abbé Deschamps à la page 12.</p> + +<p> </p> + +<p>C<small>ET</small> A<small>UTEUR</small> exagère beaucoup (p. 32 & suiv.) les dificultés de la langue +des signes. S'il avoit plus réfléchi sur la nature de ce langage, il +auroit vu que tous les homes en possédent le fond; puis qu'il n'y a +persone qui ne puisse, quand il le voudra bien, peindre par le geste de +manière à se faire comprendre, les idées, les afections qui l'ocupent & +qu'il désire comuniquer aux autres. Ce n'est que le peu d'habitude qu'on +a d'exercer ce langage, qui peut faire croire qu'il est dificile.</p> + +<p>Aussi qu'arive-t-il chez Mr. l'Abbé<a name="page_012" id="page_012"></a> de l'Épée, lorsqu'il explique les +principes de ce langage? Tous ceux qui assistent à ses leçons, +conviènent généralement que rien n'est si simple & si facile, & qu'il +n'est persone qui ne pût en faire autant.</p> + +<p>Six semaines au plus sufisent pour se mètre très-passablement au fait de +ce langage. Or, quelle est la langue que le génie le plus heureux pût +répondre d'aprendre en six semaines? L'Auteur voulant se destiner à +l'instruction des sourds & muèts, auroit peut-être dû comencer par venir +s'instruire lui-même pendant un tems aussi court chez Mr. l'Abbé <small>D</small>e +l'Épée. Cet Instituteur, singulièrement honête & comunicatif, lui auroit +fait part de ses lumières avec le plus grand plaisir. Mr. l'Abbé +Deschamps, connoissant mieux le langage des signes, en auroit parlé avec +plus de justèsse, qu'il ne le fait dans son Livre.</p> + +<p> </p> + +<p>I<small>L</small> se trompe beaucoup, quand il<a name="page_013" id="page_013"></a> avance (pag. 12, 18, 34) que ce langage +est borné pour les sourds & muèts aux choses physiques & aux besoins +corporèls.</p> + +<p>Cela est vrai, quant à ceux qui sont privés de la société d'autres +sourds & muèts, ou qui sont abandonés dans des Hopitaux, ou isolés dans +le coin d'une Province. Cela prouve en même tems sans réplique, que ce +n'est pas des persones qui entendent & qui parlent, que nous aprenons +comunément le langage des signes. Mais il en est tout autrement des +sourds & muèts, qui vivent en société dans une grande Ville, dans Paris, +par exemple, qu'on peut apeler avec raison l'abrégé des merveilles de +l'Univers. Sur un pareil théatre, nos idées se dévelopent & s'étendent, +par les ocasions que nous avons de voir & d'observer sans cèsse des +objèts nouveaux & intéressans.</p> + +<p>Lors donc qu'un sourd & muèt, ainsi que je l'ai éprouvé moi-même +(Préface page 11), vient à rencontrer d'autres<a name="page_014" id="page_014"></a> sourds & muèts plus +instruits que lui, il aprend à combiner & à perfectioner ses signes, qui +jusque là étoient sans ordre & sans liaison. Il aquiert promptement dans +le comerce de ses camarades, l'art prétendu si dificile de peindre & +d'exprimer toutes ses pensées même les plus indépendantes des sens, par +le moyen des signes naturèls, avec autant d'ordre & de précision, que +s'il avoit la conoissance des règles de la gramaire. Encore une fois, +j'en dois être cru; puisque je me suis trouvé dans ce cas-là, & que je +ne parle que d'après mon expérience.</p> + +<p>Il y a de ces sourds & muèts de naissance, ouvriers à Paris, qui ne +savent ni lire ni écrire, & qui n'ont jamais assisté aux leçons de Mr. +l'Abbé <small>D</small>e l'Épée, lesquels ont été trouvés si bien instruits de leur +religion par la seule voie des signes, qu'on les a jugé dignes d'être +admis aux Sacremens de l'Église, même à ceux de l'Eucharistie & du<a name="page_015" id="page_015"></a> +Mariage. Il ne se passe aucun événement à Paris, en France & dans les +quatre parties du Monde, qui ne fasse la matière de nos entretiens. Nous +nous exprimons sur tous les sujèts avec autant d'ordre, de précision & +de célérité, que si nous jouïssions de la faculté de parler & +d'entendre.</p> + +<p>Ce seroit donc une erreur grossière, que de nous regarder come des +espèces d'automates destinés à végéter dans le monde. La Nature n'a pas +été aussi marâtre à notre égard qu'on le juge ordinairement: elle suplée +toujours dans l'un des sens, à ce qui manque aux autres. La privation de +l'ouïe nous rend en général moins distraits. Nos idées concentrées, pour +ainsi dire, en nous-mêmes, nous portent nécessairement à la méditation & +à la réfléxion. Le langage dont nous nous servons entre nous, n'étant +autre chose qu'une image fidèle des objèts que nous voulons exprimer, +est singulièrement propre à nous doner<a name="page_016" id="page_016"></a> de la justèsse dans les +idées<a name="FNanchor_E_5" id="FNanchor_E_5"></a><a href="#Footnote_E_5" class="fnanchor">[E]</a>, à étendre notre entendement par l'habitude où il nous mèt +d'observer & d'analyser sans cèsse. Ce langage est vif: le sentiment s'y +peint; l'imagination s'y dévelope. Nul autre n'est plus propre à porter<a name="page_017" id="page_017"></a> +dans l'ame de grandes & de fortes émotions.</p> + +<p> </p> + +<p>M. <small>L</small>'A<small>BBÉ</small> D<small>ESCHAMPS</small> semble désirer (pag. 33) qu'il existât un +Dictionaire des signes pour en faciliter la langue.<a name="page_018" id="page_018"></a> Un pareil Ouvrage +seroit en effet très-propre à aider l'imagination: il pouroit devenir le +germe d'un langage universèl pour tous les peuples du Monde; puisque +tous les objèts se peignent en tous Pays par les mêmes traits. Il est +étonant<a name="page_019" id="page_019"></a> que les savans qui s'exercent sur tant d'objèts divers & +souvent sur des futilités, ne se soient pas encore avisés de ce travail. +Mais en atendant que nous jouïssions de ce Dictionaire, convenons qu'il +subsiste de lui-même; puisqu'il n'y a rien dans la nature, absolument +rien qui ne porte son signe avec soi. On trouve dans ce langage les +verbes, les noms, les pronoms de toute espèce, les articles, les genres, +les cas, les tems, les modes, les adverbes, les prépositions, les +conjonctions, les interjections, &c. Enfin, il n'y a rien dans toutes +les parties du discours par la parole, qui ne puisse s'exprimer par le +langage des signes<a name="FNanchor_F_6" id="FNanchor_F_6"></a><a href="#Footnote_F_6" class="fnanchor">[F]</a>.<a name="page_020" id="page_020"></a></p> + +<p> </p> + +<p>M. <small>L</small>'A<small>BBÉ</small> D<small>ESCHAMPS</small> restraignant toujours le langage des signes aux +seules<a name="page_021" id="page_021"></a> choses physiques & matérièles, aparament pour l'assortir à ses +idées; prétend (p. 18.) que si l'on admèt ce langage pour exprimer le +moral, le passé & l'avenir, il faudra, pour l'expression d'une seule +parole, recourir à des périphrases, à des circonlocutions perpétuèles de +signes.</p> + +<p>Il ne pouvoit plus mal choisir son éxemple, pour établir cette +assertion. Si nous voulons, dit-il (p. 19.), exprimer l'idée de <i>Dieu</i> +dans le langage des signes, nous montrerons le Ciel, lieu que le +Tout-puissant habite. Nous décrirons que tout ce que nous voyons sort de +ses mains. Qui peut assurer que le Sourd & Muèt ne prendra pas le +Firmament pour Dieu même, <i>&c.</i></p> + +<p>Ce sera moi qui l'assurerai; parce que, quand je voudrai désigner l'Être +Suprème, en montrant les Cieux, qui sont sa demeure, ou plutôt son +marchepied; j'acompagnerai mon geste d'un air d'adoration & de respect, +qui rendra<a name="page_022" id="page_022"></a> mon intention très-sensible. Mr. l'Abbé Deschamps lui-même +ne pouroit s'y méprendre. Mais au contraire si je veux parler des +<i>cieux</i>, du <i>firmament</i>, je ferai le même geste sans l'acompagner +d'aucun des accessoires que je viens d'expliquer. Il est donc facile de +voir que dans ces deux expressions, <i>Dieu</i>, le <i>Firmament</i>, il n'y aura +ni équivoque, ni circonlocution.</p> + +<p>Il n'y en aura pas davantage dans l'expression des idées du <i>passé</i> & de +l'<i>avenir</i>: souvent même notre expression sera plus courte que celle de +la parole: par exemple, il ne nous faut que deux signes pour rendre ce +que vous dites en trois mots: <i>la semaine prochaine</i>, <i>le mois passé</i>, +<i>l'année dernière</i>. Cette expression, <i>le mois qui vient</i>, contient +quatre mots; cependant je n'y emploie que deux signes, un pour le <i>mois</i> +& un pour le <i>futur</i>; parce que le signe de l'article <i>le</i> & celui du +pronom relatif <i>qui</i>, y seroient surabondans: mais ils sont<a name="page_023" id="page_023"></a> quelquefois +nécéssaires en d'autres occasions. Au reste tous ces signes sont +exécutés avec autant de promptitude au moins que la parole.</p> + +<p> </p> + +<p>O<small>N</small> peut assurer avec vérité que tout est inconséquence & contradiction, +dans ce que notre Auteur dit du langage des signes. Après toutes les +déclamations qu'il a faites en vingt endroits de son livre contre ce +langage; après avoir dit & répété sans cèsse qu'il étoit extrèmement +borné dans son usage, & que hors de la sphère étroite des besoins +naturèls & des idées sensibles, ce langage n'avoit plus rien que +d'équivoque, d'arbitraire, de dificile & de compliqué, &c. Voici le +juste éloge qu'il fait de ce même langage (p. 38), à l'ocasion de M. +l'Abbé <small>D</small>e l'Épée; «par cette langue des signes, il a trouvé l'art de +peindre toutes les idées, toutes les pensées, toutes les sensations. Il +les a rendu susceptibles d'autant de combinaisons<a name="page_024" id="page_024"></a> & de variations que +les langues, dont nous nous servons habituellement pour peindre toutes +les choses, soit dans le moral, soit dans le physique. Les idées +abstraites, come celles que nous formons par le secours des sens, tout +est du ressort du langage des signes.... Ce langage des signes peut +suppléer à l'usage de la parole. Il est prompt dans son exécution, clair +dans ses principes, sans trop de dificulté dans son exécution».</p> + +<p>Qui ne croiroit après une aussi belle tirade, que M. l'Abbé Deschamps a +abjuré toutes ses erreurs sur le langage des signes? Détrompez-vous, +Lecteur, voici la conclusion qui suit immédiatement l'éloge que vous +venez de lire.</p> + +<p>«Quelque belle que soit cette méthode, nous ne la suivons cependant +pas».</p> + +<p>On ne s'atend pas à une pareille chute: elle est digne de celui qui a pu +avancer, «que le penchant naturel que les<a name="page_025" id="page_025"></a> sourds & muets ont à +s'exprimer par signes, ne prouve pas que cette voie soit la meilleure +pour leur éducation» p. 11: «que pour les Sourds & Muets, le sens des +choses n'est pas plus dificile à acquérir par la parole que par les +signes: (p. 21.) <i>&c. &c. &c.</i>»</p> + +<p>Ce seroit perdre le tems que de réfuter de semblables assertions: il +sufit de les exposer, pour en faire sentir toute la fausseté. Au reste +il y a quelque chose de comode avec M. l'Abbé Deschamps: c'est que pour +le réfuter, il sufit, come on l'a déjà vu bien des fois, de l'oposer à +lui-même.</p> + +<p> </p> + +<p>U<small>NE</small> des plus fortes objections de cet Auteur contre l'usage des signes, +c'est que dans l'obscurité ils deviènent inutiles pour comuniquer ses +pensées. (p. 163.).</p> + +<p>Cette dificulté paroît spécieuse au premier coup-d'œil: elle est +cependant tout aussi frivole que les autres. Qu'on<a name="page_026" id="page_026"></a> me mète avec un de +mes camarades sourd & muèt, dans une chambre obscure; je lui dirai par +signes d'aller faire telle ou telle comission, soit à Paris, soit dans +les environs: je l'informerai de tel événement qu'on voudra, &c., sans +qu'il soit besoin pour cela d'un plus grand nombre de signes qu'au grand +jour. L'opération sera seulement un peu plus longue; mais elle sera cent +fois plus prompte & plus facile que les deux moyens que notre Auteur a +imaginés (p. 163.); lesquels consistent à toucher les lèvres de celui +qui parle, ou à écrire avec le doigt dans la paume de la main du sourd & +muèt, ce qu'on veut lui faire comprendre.</p> + +<p>Pour démontrer la longueur de ces opérations, prenons quelques mots des +plus ordinaires dans la conversation, tels que <i>aplaudissement</i>, +<i>aplatissement</i>, <i>assoupissement</i>, <i>&c.</i> Ces trois seuls mots contiènent +au moins 41 lètres de l'alphabet, qu'il faudra lire une à une sur<a name="page_027" id="page_027"></a> les +lèvres par le moyen du toucher, ou se sentir écrire dans la paume de la +main par le second moyen; pour en avoir l'intelligence. Quelle sagacité, +quelle mémoire, quelle finesse de tact, combien de temps ne faudra-t-il +pas, pour exprimer & pour retenir sans confusion un aussi grand nombre +de signes?</p> + +<p>Dans la plus profonde obscurité, par le langage des signes, quatre ou +cinq me sufiront pour rendre ces mêmes mots: & ces signes seront aussi +expressifs que la parole, aussi prompts que le vent. Voici tout le +secrèt de cette opération. Lorsque je suis dans l'obscurité, & que je +veux parler à un sourd & muèt, je prends ses mains & fais avec elles les +signes que je ferais avec les miènes, si j'étois au grand jour. Quand il +veut me répondre, il prend à son tour mes mains & fait avec elles les +signes qu'il feroit avec les siènes, si nous voyons clair.</p> + +<p> </p> + +<p>M<small>ALGRÉ</small> l'éloignement peu réfléchi<a name="page_028" id="page_028"></a> que l'Auteur paroît avoir pour les +signes, il en fait cependant lui-même un fréquent usage dans son système +d'éducation par la parole.</p> + +<p>En expliquant dans sa Préface ou Lètre préliminaire, la manière dont il +aprend à ses Sourds & Muèts le nom des choses, il dit (p. <small>XXX</small>.): «Je ne +manque jamais à leur faire joindre <i>le signe de la chose</i>, à +l'expression pour la leur faire comprendre, lors qu'elle n'est pas de sa +nature assez palpable». Il continue ainsi: «La conjugaison des verbes +nous présente une foule de choses à expliquer; les personnes, les +nombres, les tems, <i>&c.</i>... il est vrai que pour cela <i>j'ai recours aux +signes</i>, pour me faire entendre».</p> + +<p>Il expose, p. 67, coment il explique & dévelope à ses Élèves l'idée de +<i>Dieu</i>, & ajoute: «On sent à merveille que <i>les signes aident beaucoup</i> +dans cet éxercice». Il dit encore, p. 69, «après leur avoir fait lire +ces détails plusieurs<a name="page_029" id="page_029"></a> fois, les leur avoir expliqués <i>par des signes +naturels</i>, <i>&c</i>». Voyez aussi page 125, un long détail où l'Auteur +raconte coment il explique les pronoms à ses Élèves, toujours par le +moyen des signes naturèls, <i>&c. &c.</i></p> + +<p>La pratique de l'Auteur dépose donc encore ici contre ses principes: & +en effet quel autre moyen pouroit-il employer que l'usage des signes, +pour doner à ses Élèves l'intelligence des mots, & pour s'assurer qu'ils +les comprènent? Je le dis hautement; si l'on suprime les signes de +l'éducation des sourds & muèts, il est impossible d'en faire autre chose +que des machines parlantes.</p> + +<p>Ces petits bouts de fil que l'Auteur emploie (Préf. p. <small>XXV</small>.) pour faire +comprendre à ses Élèves qu'il faut joindre ensemble les syllabes des +mots, sont encore des signes; mais des signes de son invention: il étoit +facile d'en trouver de plus simples & de moins embarassans. L'Auteur +paroît avoir une grande stérilité<a name="page_030" id="page_030"></a> de signes: il se sert peut-être aussi +de petits bouts de fil, pour expliquer dans sa classe, le mystère de la +très-sainte Trinité.</p> + +<p>D'après la pratique même de M. l'Abbé Deschamps, il faut donc conclure +que le langage des signes doit entrer come moyen principal dans +l'institution des Sourds & Muèts; & que, bon gré malgré, on en revient +toujours à cette méthode: par la grande raison que ce langage leur est +naturèl, & que c'est le seul qu'ils puissent comprendre, jusqu'à ce que +par son secours, on leur en ait apris un autre. C'étoit donc bien la +peine de faire tant de bruit contre ce pauvre langage des signes!</p> + +<p> </p> + +<p>M. <small>L</small>'A<small>BBÉ</small> D<small>ESCHAMPS</small> oublie trop souvent que le but de M. l'Abbé <small>D</small>e +l'Épée n'est pas précisément d'aprendre à ses Élèves le langage des +signes. Ce langage est le moyen, & non la fin de ses instructions. Ce +sage Instituteur ne<a name="page_031" id="page_031"></a> néglige aucune des parties de la sorte d'éducation +dont ils sont susceptibles. Ainsi outre la Religion, la première des +siences, qu'il leur aprend à fond, outre la lecture, l'écriture & les +élémens du calcul, outre trois ou quatre langues dont il done une +teinture à ceux de ses Élèves qui montrent le plus d'intelligence; il +s'atache aussi à les faire parler; il les acoutume, tout aussi bien que +M. l'Abbé Deschamps, à deviner ou à lire<a name="FNanchor_G_7" id="FNanchor_G_7"></a><a href="#Footnote_G_7" class="fnanchor">[G]</a> au mouvement des lèvres,<a name="page_032" id="page_032"></a> +les paroles qu'on leur adrèsse. Mais il les prépare à ces deux derniers +éxercices, par la lecture, l'écriture & l'intelligence<a name="page_033" id="page_033"></a> des mots. Or qui +ne conçoit que les sourds & muèts comprenant parfaitement la +signification des<a name="page_034" id="page_034"></a> mots, auront beaucoup de facilité pour passer de la +lecture à la prononciation; ou que, pour mieux dire; ils aprendront<a name="page_035" id="page_035"></a> +sans peine l'une & l'autre en même temps?</p> + +<p>L'Auteur fait un grand mystère de cet art, qu'il prétend si merveilleux, +d'entendre par les yeux, c'est-à-dire, de comprendre au mouvement des +lèvres, de la langue & des joues, les paroles qu'on prononce. Tous ceux +qui me conoissent, n'ignorent pas que les persones avec lesquelles je +vis habituèlement, ne me parlent guères autrement, sans qu'il soit +besoin de rendre aucun son; pourvu que l'articulation soit nète & +distincte. Je n'ai cependant reçu à cet égard aucune instruction: la +Nature seule a été mon guide. Ce moyen est si simple, qu'il n'y aura pas +de sourd & muèt qui n'aprène cet art de lui-même, lorsqu'une fois il +saura la signification des mots du langage ordinaire. Il faudra +seulement que les persones qui voudront lui parler ainsi, prononcent +leurs paroles posément & bien distinctement; qu'elles ouvrent assez la +bouche pour que le<a name="page_036" id="page_036"></a> sourd & muèt puisse observer le mécanisme du +langage; enfin qu'elles apuient un peu fort sur chaque syllabe qui +compose les mots, & qu'elles fassent une petite pause à la fin de chaque +mot.</p> + +<p>Je croisen avoir dit assez jusqu'ici pour réconcilier M. l'Abbé +Deschamps avec le langage des signes. Cependant pour jeter encore plus +de lumières sur ce langage, je vais, selon que je m'y suis engagé (Préf. +p. 3.), expliquer en peu de mots, l'usage que mes camarades en font, +sans avoir reçu à ce sujèt d'autres leçons que celles de la Nature.</p> + +<p>Au reste je déclare bien sincèrement, avant d'aler plus loin, que je +n'ai nulle intention de déprimer l'Auteur que je prends la liberté de +critiquer: je loue & respecte son zèle pour un genre de travail qui ne +sauroit être trop encouragé. Il pense trop bien pour être ofensé de mes +remarques; & s'il les considère sans prévention, il reconoîtra +facilement<a name="page_037" id="page_037"></a> que je n'ai pas eu dessein de lui nuire. D'ailleurs il avoue +(p. iv) qu'il n'a fait que quelques pas dans cette pénible carière, il +est donc tems encore de le redrèsser<a name="FNanchor_H_8" id="FNanchor_H_8"></a><a href="#Footnote_H_8" class="fnanchor">[H]</a> & de lui faire prendre une<a name="page_038" id="page_038"></a> idée +plus juste d'un langage qu'il ne paroît pas avoir assez aprofondi: c'est +le principal objèt des nouvèles observations qu'on va lire & qui +termineront cet Ouvrage.<a name="page_039" id="page_039"></a></p> + +<p> </p> + +<p>M. <small>L</small>'A<small>BBÉ</small> D<small>ESCHAMPS</small> n'est pas le seul qui s'imagine (p. 37) que M. +l'Abbé <small>D</small>e l'Épée a créé & inventé le langage des signes: mais cette +opinion ne peut se soutenir; puis que j'ai déjà prouvé<a name="page_040" id="page_040"></a> (p. 14.) que mes +camarades qui ne savent ni lire ni écrire, & qui ne fréquentent point +l'école de cet habile Instituteur, font un usage très-étendu de ce +langage; qu'ils ont l'art, par son<a name="page_041" id="page_041"></a> moyen, de peindre aux yeux toutes +leurs pensées, & leurs idées même les plus indépendantes des sens.</p> + +<p>Voici quelques détails qui feront comprendre plus particulièrement le<a name="page_042" id="page_042"></a> +mécanisme admirable, mais simple & naturèl de ce langage, tel qu'il se +pratique parmi nous.</p> + +<p>I. Lors que nous voulons parler de quelqu'un de notre conoissance & que<a name="page_043" id="page_043"></a> +nous voyons fréquament, il ne nous faut que deux ou trois signes pour le +désigner. Le premier, qui est un signe général, se fait en mètant la +main au chapeau ou sur le sein, pour anoncer le<a name="page_044" id="page_044"></a> sèxe de la persone: +nous faisons ensuite un signe particulier, le plus propre à caractériser +cette même persone. Mais il en faut un plus grand nombre pour nomer & +désigner ceux que nous voyons peu, & dont nous n'avons qu'une idée +imparfaite, ou enfin que nous ne conoissons<a name="page_045" id="page_045"></a> que de réputation. +Premièrement nous désignons le sexe de la persone, ce signe doit +toujours marcher le premier: ensuite nous faisons le signe relatif à la +classe générale dans laquelle la naissance & la fortune ont placé cette +persone: puis nous la distinguons individuèlement par des signes pris de +son emploi, de sa profession, de sa demeure, &c. Cette opération ne +demande pas plus de temps qu'il n'en faudroit pour prononcer, je supose, +<i>M. de Lorme Marchand de drap, rue Saint-Denis</i>.</p> + +<p>On pense bien que dans la suite de la conversation, nous ne répérons +plus un aussi grand nombre de signes, pour désigner la même personne. En +effet cela seroit aussi ridicule que si, en parlant de quelqu'un, on +répétoit à toute ocasion son nom, son surnom & toutes ses qualités.</p> + +<p>II. Nous avons deux signes diférens pour désigner la noblesse; +c'est-à-dire que nous la distinguons en deux classes,<a name="page_046" id="page_046"></a> la haute & la +petite. Pour anoncer la haute noblesse, nous mètons le plat de la main +gauche à l'épaule droite & nous la tirons jusqu'à la hanche gauche: puis +sur le champ nous écartons les doigts de la main & la posons sur le +cœur. Nous désignons la noblesse inférieure, en traçant avec le bout +du doigt une petite bande & une croix sur la boutonière de l'habit. Pour +faire conoître ensuite la persone de l'une de ces classes, dont il +s'agit, nous employons des signes tirés de son emploi, de ses armoiries, +de sa livrée, &c., ou enfin le signe le plus naturèl qui la caractérise.</p> + +<p>III. Si je voulois désigner quelque persone de notre conoissance qui +portât le nom d'un objèt conu, tel que <i>L'enfant <small>D</small>u bois</i>, <i><small>LA</small> rivière</i>, +<i>&c.</i>, je me garderois bien de faire le signe qui dénote un <i>enfant</i>, le +<i>bois</i>, une <i>rivière</i>, <i>&c.</i>, je serois bien sûr de n'être pas entendu +de mes camarades, qui ne vèroient aucun raport d'un home avec une +<i>rivière</i>, <i>&c.</i><a name="page_047" id="page_047"></a> & qui me riroient au nez. Mais sachant que notre +langage peint la propre idée des choses & nulement les noms arbitraires +qu'on leur done dans la langue parlée, je désignerois ces persones par +leurs qualités propres, come je viens de l'expliquer tout-à-l'heure.</p> + +<p>De même si je voulois exprimer un <i>Prince du Sang</i>, après avoir fait le +signe relatif à un grand Seigneur, je ne m'aviserois pas de faire le +signe qui exprime <i>le sang qui coule dans nos veines</i>: ce ne seroit-là +qu'un signe de mot. Je prendrais mes signes, dans le degré de parenté +qui aproche le Prince du Monarque.</p> + +<p>IV. Le signe relatif à la classe générale des Marchands, n'est pas le +même que celui qui désigne les Fabriquans qui vendent leurs propres +ouvrages; parce que les sourds & muèts ont le bon sens de ne pas +confondre ces deux états. Ils ne regardent come vrais Marchands que ceux +qui achètent une matière quelconque<a name="page_048" id="page_048"></a> pour la revendre telle qu'ils l'ont +achetée, sans y rien changer. Le signe général que nous employons pour +les désigner, en done l'idée au naturèl. Nous prenons avec le pouce & +l'index, un bout de nos vêtemens ou de tout autre objet que nous +présentons, come un marchand qui ofre sa marchandise: nous faisons +ensuite l'action de compter de l'argent dans notre main; & sur le champ +nous croisons les bras come quelqu'un qui se repose. Ces trois signes +réunis dénotent la classe générale des Marchands proprement dits.</p> + +<p>L'action de <i>travailler</i> est le signe comun de la classe des Fabriquans, +Artisans & Ouvriers. On doit penser qu'il faut un signe de plus pour +faire conoître s'il s'agit d'un Maître. Alors nous levons l'index & le +baissons d'un ton de comandement: c'est le signe comun à tous les +Maîtres. Nous l'employons également quand nous parlons d'un Marchand qui +tient boutique, pour le distinguer<a name="page_049" id="page_049"></a> des petits Marchands qui vendent aux +coins des rues. Voulons-nous faire conoître directement la persone de +l'une de ces classes; il ne faut plus que désigner l'espèce de trafic +que fait le Marchand, ou l'ouvrage du Fabriquant, ensuite leur demeure, +ou le signe le plus convenable pour les caractériser.</p> + +<p>Ainsi, lors que la nécessité le requièrt ou que la clarté de +l'expression le demande, nous anonçons toujours par des signes généraux +la classe de la persone, dont nous parlons, ou que nous voulons faire +conoître.</p> + +<p>On conçoit que ce moyen aussi simple que naturèl, épargne beaucoup +d'embarras & de travail à l'imagination: on la conduit ainsi come par +degrés, vers l'objèt qu'on veut lui représenter. Cette marche mèt de +l'ordre dans nos idées, & nous procure la facilité de comprendre de +quelle persone on parle, avec moins de signes qu'il ne faudroit de +paroles, pour nomer cette persone<a name="page_050" id="page_050"></a> par ses nom, surnom & qualités.</p> + +<p>C'est par de semblables procédés que dans une famille où il y aura une +dixaine d'enfans, nous n'aurons besoin que de deux ou trois signes, pour +désigner l'un de ces enfans.</p> + +<p>V. Mais voici quelque chose de plus fort que je m'engage à prouver. +Paris est une ville si étendue, qu'on est obligé d'avoir par écrit +l'adrèsse des persones chez lesquelles on va pour la première fois: & +malgré cette précaution, on a souvent bien de la peine à trouver la +demeure des gens à qui l'on a afaire. Il n'y a cependant aucun logement +dans Paris, soit boutique, soit hôtel, soit chambre à un premier ou à un +cinquième étage, où je n'envoie, sans qu'il s'y trompe, un de mes +camarades sourd & muèt ne sachant ni lire ni écrire; pourvu que j'aie vu +une seule fois le local. Je lui donerois l'adrèsse de la persone avec +beaucoup moins de signes, que je n'emploierois de mots en l'écrivant.<a name="page_051" id="page_051"></a></p> + +<p>VI. Ce que j'ai dit des signes généraux relatifs à chaque classe de la +société, s'étend également à tous les objets que nous voulons faire +conoître individuèlement, lorsque l'idée en est éloignée, ou que le +signe naturèl ne s'ofre pas sur le champ, ou enfin lorsqu'il n'est pas +par lui-même assez expressif. En ce cas là, nous faisons le signe +général relatif à cet objèt. Par exemple, si je parle de quelque piéce +de pâtisserie dont le signe pouroit également convenir à un autre objèt, +je le ferai précéder par le signe général relatif à cette classe. Alors +il sera impossible que le Muèt se trompe sur le signe qui exprime +l'espèce de pâtisserie dont je parle; puis que son imagination se +trouvera apliquée à la seule classe particulière qui m'ocupe.</p> + +<p>Je me rapèle à cette ocasion que me trouvant avec une persone jouïssant +de la faculté de parler & d'entendre, laquelle avoit une petite cane +noire à la main, je lui demandai par signes, de<a name="page_052" id="page_052"></a> quelle matière étoit +cette cane. La persone me répondit de vive voix, <i>de baleine</i>. Mais ne +la comprenant pas, je la priai de m'expliquer la chose par signes. Elle +fit plusieurs gestes ridicules qui pouvoient convenir à un grand nombre +d'animaux. Come cette persone s'aperçut que je ne l'entendois point; +elle me demanda un crayon, pour écrire le mot. Un de mes compagnons +sourd & muèt, qui étoit présent & qui conoissoit cette matière; ayant +compris ce que je voulois savoir, fit sur le champ avec la main l'action +d'un poisson qui nage, & ensuite le geste d'un animal monstrueux. Ces +deux signes ont été sufisans pour me faire entendre que cette cane étoit +<i>de baleine</i>; parce que le premier geste avoit désigné la classe +générale des poissons.</p> + +<p>Tels sont les signes généraux & particuliers que nous employons dans +notre langage.</p> + +<p>O<small>N</small> peut réduire à trois classes générales, tous les signes de ce +langage:<a name="page_053" id="page_053"></a> c'est en les unissant & en les combinant les uns avec les +autres, qu'on parvient à exprimer toutes les idées possibles.</p> + +<p>I. Les signes que j'apèle <i>ordinaires</i> ou <i>primitifs</i>: ce sont les +signes naturèls que toutes les Nations du monde emploient fréquament +dans la conversation, pour une multitude d'idées dont le signe est plus +prompt & plus expressif que la parole. On les trouve généralement dans +toutes les parties du discours ordinaire; & plus particulièrement dans +les pronoms & les interjections. Ces signes, come je l'ai dit, sont +naturèls à tous les homes: mais ceux qui entendent & qui parlent, les +font sans réfléxion & sans y penser; au lieu que les sourds & muèts les +emploient toujours en conoissance de cause, c'est-à-dire, pour +manifester leurs idées & les rendre sensibles.</p> + +<p>Je ne prétends pas dire par-là que mes compagnons sachent précisément +ce<a name="page_054" id="page_054"></a> que c'est qu'un pronom, un article, un verbe &c.; ils ignorent aussi +parfaitement tout cela, que les trois quarts de ceux qui parlent. Mais +cependant si on leur demandoit raison des trois signes qu'ils font pour +exprimer cette phrase, <i>je le veux</i>, ils ne seroient point embarassés de +répondre que, 1º. ils posent leur index sur leur poitrine, pour désigner +que c'est <i>d'eux</i> & <i>d'eux seuls</i> dont il s'agit: 2º. qu'ils lèvent & +baissent le même index avec un air de comandement, pour marquer leur +<i>vouloir</i>: 3º. qu'ils dirigent ce même index vers la chose qu'ils ont en +vue, pour anoncer <i>l'objèt</i> ou <i>le terme</i> de leur vouloir.</p> + +<p>II. Les signes que j'apèle <i>réfléchis</i>: ces signes représentent des +objèts qui, bien qu'ils aient, absolument parlant, leur signe naturèl, +exigent cependant un peu de réfléxion pour être combinés & entendus. +J'ai doné plusieurs exemples de ces signes, en parlant des signes +généraux & particuliers.<a name="page_055" id="page_055"></a></p> + +<p>III. Les signes <i>analytiques</i>: c'est-à-dire, ceux qui sont rendus +naturèls par l'analyse. Ces signes sont destinés à représenter des idées +qui n'ayant point, à proprement parler, de signe naturèl, sont ramenées +à l'expression du langage des signes par le moyen de l'analyse. Ce sont +ces signes sur-tout, & ceux de la classe précédante que M. l'Abbé <small>D</small>e +l'Épée a assujetis à des règles méthodiques, pour faciliter +l'instruction de ses Élèves.</p> + +<p>Voici come je m'explique à moi-même les fondemens de cette analyse. Je +n'ai aucune conoissance de la Métaphysique, ni de la Gramaire, ni des +siences qui s'aquièrent par une étude suivie: mais le bon-sens & la +raison me dictent que si je considère seule & isolée l'idée d'un objèt +absolument indépendant des sens, il me paroîtra d'abord impossible de +soumètre cette idée à la représentation oculaire: si au contraire +j'envisage les idées accessoires qui acompagnent<a name="page_056" id="page_056"></a> cette première idée, +je trouve une foule de signes naturèls que je combine les uns avec les +autres en un clin-d'œil, & qui rendent très-nètement cette idée. J'en +ai doné précédament un exemple (p. 21.) à l'ocasion du mot <i>Dieu</i>.</p> + +<p>Il en est de même pour des idées moins abstraites, mais dont +l'expression ne peut néamoins se trouver que par le secours de +l'analyse. Par exemple, si je veux parler d'un <i>Ambassadeur</i>, je ne peux +découvrir sur le champ un signe naturèl pour cette idée; mais en +remontant aux accessoires de cette idée, je fais les signes relatifs à +<i>un Roi qui envoie un Seigneur vers un autre Roi, pour traiter d'afaires +importantes</i><a name="FNanchor_I_9" id="FNanchor_I_9"></a><a href="#Footnote_I_9" class="fnanchor">[I]</a>.<a name="page_057" id="page_057"></a> Alors un sourd & muèt de Pékin comprendra aussi +facilement qu'un sourd & muèt François, l'objèt que je veux exprimer.</p> + +<p>M. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée explique très-bien (<i>I<small>NSTITUTION</small> des Sourds & +Muèts</i><a name="FNanchor_J_10" id="FNanchor_J_10"></a><a href="#Footnote_J_10" class="fnanchor">[J]</a> p. 144.) les signes nécéssaires pour rendre l'idée +<i>dégénérer</i>: ce sont les mêmes que ceux que mes camarades emploient. +C'est donc toujours en analysant les idées accessoires à l'idée +principale, qu'on trouvera des signes pour exprimer cette dernière idée.</p> + +<p>Je ne puis comprendre qu'une langue<a name="page_058" id="page_058"></a> come celle des signes, la plus +riche en expressions, la plus énergique, qui a l'avantage inestimable +d'être par elle-même intelligible à tous les homes, soit cependant si +fort négligée, & qu'il n'y ait, pour ainsi dire, que les sourds & muèts +qui la parlent. Voilà, je l'avoue, une de ces inconséquences de l'esprit +humain, dont je ne saurois me rendre raison.</p> + +<p>Plusieurs Savans illustres se sont vainement fatigués à chercher les +élémens d'une langue universèle qui devînt un centre de réunion pour +tous les peuples de l'univers. Coment n'ont-ils pas aperçu que la +découverte étoit toute faite, que cette langue existoit naturèlement +dans le langage des signes; qu'il ne s'agissoit que de perfectioner ce +langage & de le ramener à une marche méthodique, come l'a exécuté si +heureusement M. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée<a name="FNanchor_K_11" id="FNanchor_K_11"></a><a href="#Footnote_K_11" class="fnanchor">[K]</a>?<a name="page_059" id="page_059"></a></p> + +<p>Au reste, qu'on ne regarde pas come l'effet d'un zèle plus ardent que +réfléchi, tout ce que j'ai dit dans cet écrit, & en faveur d'une langue +que mon infirmité me rend nécéssaire, & à l'avantage de la méthode de M. +l'Abbé <small>D</small>e l'Épée, fondée entièrement sur l'usage de cette langue. Je +vais faire voir que des Savans, qui ont aprofondi plus que persone +l'origine & les principes des langues, ont pensé tout aussi +favorablement que moi sur ces deux objèts.</p> + +<p>L'un est M. Court de Gébelin, Auteur d'une <i>Gramaire universèle</i>, +imprimée<a name="page_060" id="page_060"></a> chez Ruault en 1774: l'autre est l'Auteur d'un <i>Éssai +Synthétique sur l'origine & la formation des langues</i>, imprimé la même +année, chez le même Libraire: le troisième M. l'Abbé de Condillac, +Auteur d'un <i>Cours d'Éducation</i>, imprimé en 1776, & qui se trouve chez +Monory. Je ne puis mieux finir que par les citations de ces trois +Écrivains.</p> + +<p>L<small>E PREMIER</small> s'exprime ainsi au ch. <small>IX</small>: <i>Des diverses manières de peindre +les idées.</i> p. 16. «Les sourds & muèts auxquels on aprend actuèlement, +d'une manière aussi belle que simple, à entendre & à composer en quelque +langue que ce soit, & dont on ne peut voir les exercices sans +atendrissement, n'ont pas eu d'autres instructions. Non seulement on +leur a apris à exprimer leurs idées par des gestes & par l'écriture en +diverses langues; mais on les a élevés jusqu'aux principes qui +constituent la Gramaire universelle, &<a name="page_061" id="page_061"></a> qui pris dans la nature & dans +l'ordre des choses, sont invariables, & donent la raison de toutes les +formes dont la peinture des idées se revêt chez chaque peuple & dans +chaque méthode diférente».</p> + +<p>Dans un autre endroit du même Ouvrage, il dit encore, (p. <small>XXII</small> «On peut +former du geste un langage assujetti aux mêmes principes, à la même +marche, aux mêmes règles que le langage ordinaire; puis qu'il peut +peindre les mêmes objèts, les mêmes idées, les mêmes sentimens & les +mêmes passions».</p> + +<p> </p> + +<p>L<small>E SECOND</small> se propose dans son Ouvrage, la solution de l'importante +question de savoir <i>coment les Homes parviendroient d'eux-mêmes à se +former une langue</i>. Il observe, p. 21, qu'un des premiers langages +qu'ils emploieroient entr'eux seroit celui des signes; parce que ce +langage indépendant, en grande<a name="page_062" id="page_062"></a> partie, de toute convention, représente +ou rapèle l'idée des choses par des signes non point arbitraires, mais +<i>naturèls</i>.»Ce langage, dit ce savant Auteur, est une sorte de peinture +qui, au moyen des gestes, des atitudes, des diférentes postures, des +mouvemens & actions du corps, mèt, pour ainsi dire, les objèts sous les +yeux. Ce langage est si naturèl à l'home que malgré les secours que nous +tirons de nos langues parlées pour exprimer nos pensées & toutes les +nuances de nos pensées, nous l'employons encore très-fréquament, +sur-tout lors-qu'animés par quelque passion, nous sortons du ton froid & +compassé que nous préscrivent nos <i>Institutions</i>, pour nous raprocher de +celui de la Nature».</p> + +<p>»Ce langage est aussi très-ordinaire aux enfans: il est le seul dont les +Muèts puissent faire usage entr'eux, & c'est un fait constant que par +son moyen, ils portent assez loin la comunication de leurs pensées».<a name="page_063" id="page_063"></a></p> + +<p>Au passage que nous venons de transcrire, l'Auteur ajoute la Note +suivante, p. 22. «Quant à la perfection dont est susceptible le langage +des signes, on sait les choses surprenantes qu'on raporte de celui des +muèts du Grand-Seigneur. Si on avoit le moindre doute sur la possibilité +du fait; qu'on se transporte chez Mr. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée les jours qu'il +tient son école: on verra avec une admiration mêlée d'atendrissement, ce +vertueux citoyen entouré d'une foule de Muèts qu'il instruit avec autant +de zèle que de désintérèssement. Son principal moyen d'instruction, est +un langage <i>mimique</i> ou <i>par signes</i>, qu'il a porté à un si grand degré +de perfection, que toute idée a son signe distinct & toujours pris dans +la nature, ou le plus près de la nature qu'il est possible. Les idées +analogues sont représentées par des signes analogues & propres à faire +sentir d'une manière palpable les liaisons & les raports<a name="page_064" id="page_064"></a> qu'elles ont +entre elles. Au moyen de ces signes, ses Élèves comprènent & rendent +avec beaucoup de précision l'analyse la plus subtile de la métaphysique +des langues, & en général les idées les plus abstraites. C'est une sorte +de langage hiéroglyphique simplifié & perfectioné qui embrasse tout, & +qui peint par le <i>geste</i>, ce que celui des Chinois peint par des +<i>traits</i>».</p> + +<p>M. <small>L</small>'A<small>BBÉ DE</small> C<small>ONDILLAC</small> à l'ocasion du langage d'action qu'il distingue +en deux sortes, l'un naturèl, dont les signes sont donés par la +conformation des organes; & l'autre artificièl, dont les signes sont +donés par analogie; fait cette remarque au bas de la <i>page 11, Tom. 1</i>: +«M. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée, qui instruit les sourds & muèts avec une sagacité +singulière, a fait du langage d'action, un art méthodique aussi simple +que facile avec lequel il done à ses Élèves des idées de toute espèce; & +j'ose dire des idées plus exactes & plus précises que celles<a name="page_065" id="page_065"></a> qu'on +acquiert comunément avec le secours de l'ouïe. Come dans notre enfance +nous somes réduits à juger de la signification des mots par les +circonstances où nous les entendons prononcer, il nous arive souvent de +ne la saisir qu'à peu-près, & nous nous contentons de cet <i>à peu-près</i> +toute notre vie. Il n'en est pas de même des sourds & muèts qu'instruit +M. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée: il n'a qu'un moyen pour leur doner les idées qui ne +tombent pas sous les sens; c'est de les analyser & de les faire analyser +avec lui. Il les conduit donc des idées sensibles aux idées abstraites, +par des analyses simples & méthodiques; & on peut juger combien son +langage d'action a d'avantages sur les sons articulés de nos +gouvernantes & de nos précepteurs.»</p> + +<p>»M. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée enseigne à ses Élèves le François, le Latin, +l'Italien & l'Espagnol, & il leur dicte dans ces quatre langues, avec le +même langage<a name="page_066" id="page_066"></a> d'action. Mais pourquoi tant de langues? C'est afin de +mètre les étrangers en état de juger de sa méthode, & il se flate que +peut-être<a name="FNanchor_L_12" id="FNanchor_L_12"></a><a href="#Footnote_L_12" class="fnanchor">[L]</a> il se trouvera une Puissance qui formera un établissement +pour l'instruction des sourds & muèts. Il en a formé un lui-même, auquel +il sacrifie une partie de sa fortune. J'ai cru devoir saisir l'ocasion +de rendre justice aux talens de ce Citoyen généreux, dont je ne crois +pas être conu; quoique j'aie été chez lui, que j'aie vu ses Élèves & +qu'il m'ait mis au fait de sa méthode».</p> + +<p>N. B. Le <i>Cours Élémentaire d'éducation des Sourds & Muèts</i>, de M. +l'Abbé des Champs, se vend à Paris, chez les F<small>RÈRES DE</small> B<small>URE</small>, quai des +Augustins.</p> + +<p class="c"><i>FIN.</i></p> + +<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> L'Auteur, qui se nome Pierre Desloges, est né en 1747 au +Grand-Préssigny près la Haye, diocèse de Tours: il est Relieur de son +métier, & coleur de papier pour meubles: il demeure au petit-hôtel de +Chartres, rue des mauvais garçons, Faubourg Saint-Germain, à Paris.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_2" id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> A la description que l'Auteur done ici de son état, +relativement au langage qui lui est resté (description étonante par son +exactitude & sa précision), j'ajouterai ce que sa surdité le mèt dans +l'impossibilité de conoître. C'est que sa voix est extrèmement foible: +ce n'est qu'un petit murmure assez confus, où les articulations dentales +sont prodigieusement multipliées, & tiènent lieu de la plupart de celles +qu'exigeroit une prononciation régulière. En vain je l'ai excité à doner +plus de son & d'éclat à sa voix, il m'a toujours fait entendre que la +chose lui étoit impossible: si cela est, il faut que les organes propres +de la voix, ainsi que ceux de l'ouïe, aient été afectés par la cruèle +maladie qu'il a essuyée dans son enfance. +</p><p> +Je comprends qu'avec beaucoup d'habitude & d'aplication, je serois +parvenu, come il le dit, à démêler les sons informes de son langage; je +l'ai trop peu vu pour avoir essayé de le faire. La façon la plus comode, +est de s'entretenir avec lui la plume à la main: c'est le moyen que j'ai +toujours employé. Heureusement qu'il a su conserver les principes de +lecture & d'écriture, joints à l'intelligence de la langue, qu'il avoit +aquis dans sa première enfance. L'exercice de la lecture a entretenu & +fortifié la conoissance qu'il avoit de la langue écrite: sa réflexion & +ses talens naturèls ont fait le reste.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_3" id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Ces expériences démontrent ce que c'est qu'<i>entendre</i> pour +notre Auteur & pour tous ceux qui ont le malheur de lui ressembler; +c'est avoir la perception ou par le tact, ou par la commotion de l'air +ambiant, de certains ébranlemens qui s'opèrent dans les corps à portée +d'eux. L'audition n'est pour eux que l'exercice & l'effet du tact +proprement dit. Je suis très-persuadé que notre Auteur, tout intelligent +qu'il est, n'a pas conservé le moindre vestige de l'idée précise que +nous atachons au mot <i>entendre</i>. Ses explications, qui d'ailleurs +paroîtront infiniment précieuses aux Lecteurs philosophes, le prouvent +de reste.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_D_4" id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> Selon l'estimation de Mr. Peyreire & de Mr. l'Abbé de +l'Épée, plus de la moitié des sourds & muèts qui leur ont passé par les +mains, n'étoient pas entièrement sourds, c'est-à-dire, que leurs +oreilles pouvoient être afectées, come les nôtres, d'une véritable +<i>audition</i>, par des bruits très-forts & très-éclatans. Mais ces sortes +de muèts n'en sont pas plus avances. Il sufit que l'oreille d'un enfant +soit obstruée au point de ne pas entendre distinctement les sons de +notre langage, pour qu'il éprouve tous les malheurs d'une surdité +complète. Ignorant les sons conventionèls de nos langues & les idées que +nous y atachons, il devient nécessairement muèt. Pour notre Auteur, il +paroît totalement sourd: le siflèt le plus aigu ne fait nulle impression +sur ses oreilles.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_E_5" id="Footnote_E_5"></a><a href="#FNanchor_E_5"><span class="label">[E]</span></a> C'est sans contredit le grand avantage de la langue des +signes ou du langage mimique, que la clarté & la justèsse: c'est par-là +qu'il l'emporte en quelque façon sur les langues parlées. Celles-ci ne +peuvent peindre les idées que par l'intermède des sons; l'autre les +peint immédiatement. Nos langues sont donc, si l'on peut parler ainsi, +plus loin des objèts que la langue des signes: elles ne peuvent nous +représenter les choses qu'à travers un voile qu'il faut toujours percer, +pour ariver à l'intelligence de la chose exprimée par le mot. +</p><p> +On me parle dans une langue quelconque de l'Europe: il faut que j'aie +nécéssairement deux perceptions consécutives & très-indépendantes l'une +de l'autre; 1º. la perception des sons ou des mots de cette langue; 2º. +la perception des idées qu'il convient d'atacher à ces mots. Et parce +que ces deux perceptions sont, come je viens de le dire, +très-indépendantes à cause du raport purement arbitraire des mots aux +idées; de ce qu'une persone me parle dans une langue quelconque, je vois +bien qu'elle sait, comme moi, les mots de cette langue: mais je ne suis +pas positivement certain qu'elle y atache les mêmes idées que moi. Cela +est sur-tout vrai pour les enfans: ils se servent long-tems du langage, +sans atacher une idée bien nète aux mots qui le composent. Eh! combien +d'homes sont enfans sur ce point! +</p><p> +Au contraire, dans la langue des signes ou langage mimique, je vais +immédiatement & nécéssairement de la perception du signe à la perception +de l'idée, de même qu'en voyant la figure d'un arbre; d'une maison, &c. +je ne puis m'empêcher d'avoir l'idée de cet arbre, de cette maison, &c. +Quand donc on me peint par le geste un objèt quelconque, il en résulte +deux grands avantages qui démontrent l'excélence de la langue des +signes: 1º, la certitude où je suis que la persone qui fait le geste, +conçoit très-nètement l'objèt qu'elle me représente, parce qu'il est +impossible de peindre, soit avec le crayon, soit par le geste, ce qu'on +ne conçoit pas de cette manière: 2º. la certitude que j'ai qu'en lui +peignant ainsi mes idées, je les lui transmètrai précisément telles que +je les conçois; parce qu'elle ne peut les voir que come je les lui +représente, & que je ne puis les lui représenter que come je les +conçois. +</p><p> +Je suis si persuadé des grands avantages de la langue des signes, que si +j'avois à instruire un enfant doué de tous ses sens, j'en ferois un +fréquent usage avec lui. Je l'acoutumerois à traduire dans cette langue, +les phrases de la siène; afin de m'assurer qu'il y atache un sens nèt & +précis. Cet exercice, amusant pour l'enfance, seroit extrèmement utile à +mon Élève; & j'aurois par ce moyen la preuve que je ne formerois pas un +pèroquèt.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_F_6" id="Footnote_F_6"></a><a href="#FNanchor_F_6"><span class="label">[F]</span></a> On ne peut certainement qu'aplaudir aux vœux de Mr. +l'Abbé Deschamps & à ceux de notre Auteur sourd & muèt, sur la rédaction +d'un Dictionaire des signes: j'ai même pressé plusieurs fois Mr. l'Abbé +<small>D</small>e l'Épée de s'en ocuper; mais il m'a toujours paru persuadé que ces +signes <i>lus</i> feroient beaucoup moins d'impression que s'ils étoient +<i>vus</i>. +</p><p> +Je suis entiérement de son avis. L'étude des signes dans un Dictionaire, +seroit aussi longue que rebutante; au lieu que c'est exactement un jeu +de les aprendre en les voyant exécuter. D'ailleurs, on les sauroit fort +mal, en ne les étudiant que dans un livre. L'éxercice & la pratique +seroient toujours d'une nécessité indispensable. Deviendroit-on jamais +Peintre, en se contentant d'étudier des livres sur la théorie du dessein +& de la peinture? Ne faut-il pas tenir sans cèsse les crayons & les +pinceaux? Le langage des signes n'étant autre chose que la peinture +naturèle des idées; on doit, pour s'y perfectioner, se conduire +absolument de la même manière que pour aquérir le talent du dessein & de +la peinture, avec la diférence que pour excéler dans ces arts; il faut +plusieurs années d'étude assidue; au lieu que quelques semaines sufisent +pour entendre & pour parler très-passablement la langue des signes. +</p><p> +Mr. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée dirige actuèlement l'éxécution d'un Dictionaire des +signes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_G_7" id="Footnote_G_7"></a><a href="#FNanchor_G_7"><span class="label">[G]</span></a> Disons le vrai: ces deux exercices sont plus spécieux, plus +faits pour atirer l'admiration par la surprise qu'ils causent, qu'ils ne +sont réèlement utiles aux sourds & muèts. On sait que Mr. Peyreire +s'atache sur-tout à faire parler ses Élèves. Il a certainement toute la +patience & tous les talens qu'il faut pour réussir; mais je ne peux +dissimuler que les sourds & muèts de son école, qui parlent le mieux, +parlent encore très-mal. C'est une articulation forte, lente, désunie, & +qui fait peine à entendre par les éforts qu'on sent qu'elle doit coûter +à l'infortuné qui l'exécute. Mr. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée, à cet égard, ne fait +pas mieux. Ce n'est nulement la faute de ces Maîtres habiles. Ils font +tout ce qu'il est humainement possible de faire. Mais il n'y a que +l'ouïe qui puisse guider convenablement la voix: rien n'y peut supléer +que très-imparfaitement. Aussi les muèts les plus instruits ne font-ils +pas grand usage de la parole. Je conois & j'ai vu plusieurs fois l'Élève +qui fait le plus d'honeur à Mr. Peyreire. Ce jeune home est très-savant: +il réunit un grand nombre de conoissances, & est sur-tout fort versé +dans les langues. Lui-même est convenu avec moi de tout ce que je viens +de dire ici. Il ne veut converser que la plume à la main. Tous les +autres muèts témoignent en général la même répugnance à parler: plus ils +sont éclairés, mieux ils devinent aparament l'imperfection de leur +prononciation. +</p><p> +Quant à l'art d'entendre au mouvement des lèvres, il peut sans doute +être aussi de quelque utilité; ainsi on ne doit pas le négliger dans +l'éducation des Muèts: mais il seroit imprudent de trop compter sur +cette ressource. Il faut avoir une très-grande habitude avec un sourd & +muèt, pour pouvoir se faire entendre de lui par ce moyen: encore la +chose n'est-elle praticable que pour des phrases courtes & usuèles; car +pour des discours un peu longs & prononcés rapidement, je n'ai encore +rencontré aucun sourd & muèt qui pût les suivre & les entendre. +</p><p> +Nous avons dans la Chaire & dans le Bareau, des Orateurs dont la +prononciation est très-distincte & très-articulée: je doute fort qu'on +mète jamais un sourd & muèt en état de les comprendre, à l'inspection du +mouvement des lèvres. L'art, si je ne me trompe, n'ira jamais +jusques-là. La moitié des articulations de la parole s'exécutent dans +l'intérieur de la bouche: il est donc impossible au sourd & muèt de les +voir, quand on prononce d'une manière ordinaire. Et même en articulant +avec beaucoup de force & de lenteur, en rendant visible, autant qu'il +est possible, le mécanisme de la parole; la chose n'est pas encore +aisée, & demande de la part du muèt le plus intelligent, une longue +fréquentation des persones qui veulent lui parler ainsi. Je l'ai +sensiblement éprouvé avec l'Auteur du présent Ouvrage. Quelque peine que +je me sois donée pour articuler de mon mieux, il n'a jamais pu +comprendre que quelques mots de mon langage, & nous avons été obligés de +nous en tenir à la plume & au crayon. +</p><p> +La partie solide de l'instruction des sourds & muèts, est donc la +lecture & l'écriture, jointes à l'intelligence de la langue dans +laquelle on les instruit. Avec ces conoissances, ils peuvent aler +à-peu-près aussi loin que les autres homes dans la carière des siences, +quand ils ont des talens & du génie. +</p><p> +La manière la plus sûre de comuniquer avec eux, est sans contredit +l'écriture & le langage des signes. On ne peut guères vivre avec un muèt +& s'intéresser à lui, qu'on ne prène très-promptement l'habitude de lui +parler & de l'entendre dans ce dernier langage. Tout le monde en porte, +pour ainsi dire, le germe avec soi: les circonstances le dévelopent avec +une très-grande facilité, & l'on va fort loin dans cette langue sans +Maître & sans méthode.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_H_8" id="Footnote_H_8"></a><a href="#FNanchor_H_8"><span class="label">[H]</span></a> C'est sur-tout dans la pratique d'un art aussi utile & +aussi intéressant que celui de l'instruction des sourds & muèts, qu'il +est dangereux de se méprendre & de poser des principes qui peuvent +écarter de la bone route: les sages observations de notre sourd & muèt +me paroissent très-propres à y ramener M. l'Abbé Deschamps, & à fixer +les idées du Public sur les véritables élémens d'un art qui ne fait que +de naître, & qu'on est fort excusable de n'avoir pas encore assez +aprofondi. +</p><p> +Le véritable point de la question entre Mr. l'Abbé Deschamps & son +Adversaire, se réduit à ceci: doit-on établir pour moyen principal de +l'instruction des sourds & muèts, ou l'<i>inspection des mouvemens +qu'éxige l'articulation de la parole</i>, ou l'<i>usage des signes naturèls & +méthodiques</i>. +</p><p> +Il faut voir d'abord ce en quoi les deux Adversaires s'acordent: cette +discution préliminaire va jeter un très-grand jour sur la question, & +mètre tout le monde à portée de la juger. +</p><p> +1º. Mr. l'Abbé Deschamps convient par-tout de l'utilité des signes ou du +langage mimique: lui-même en fait un très-fréquent usage dans ses +leçons. +</p><p> +2º. D'un autre côté, son Adversaire acorde que l'inspection du mouvement +des organes de la parole, est un éxercice utile & qui doit entrer dans +l'éducation des sourds & muèts. +</p><p> +Ces deux Auteurs sont donc bien moins éloignés de sentimens qu'ils ne le +paroissent, & qu'ils ne le pensent sans doute eux-mêmes. Car toute leur +contestation se réduit à savoir lequel de deux moyens qu'ils regardent +come bons, sera la base de l'institution des sourds & muèts. Il n'y a +donc plus à décider entr'eux, qu'une véritable question de primauté +entre ces deux moyens qu'ils adoptent. +</p><p> +Voici une réfléxion que je crois propre à trancher irrévocablement toute +la dificulté. +</p><p> +Il est tèlement certain que les signes sont le seul & unique moyen de +comuniquer avec les sourds & muèts, qu'il est même impossible d'en +imaginer un autre. Dans la lecture soit sur les livres soit sur la +bouche soit par le tact, dans l'écriture; ils ne voient que des signes, +ils ne peuvent voir que des signes: jamais on ne leur fera rien +comprendre que par des signes. «Pour les autres», dit très-bien Mr. +l'Abbé Deschamps (Lètre prélimin. page 21) «les paroles sont des sons +articulés, sont des mots, images de nos pensées: pour eux ce sont des +signes muèts qu'ils exécutent par les divers mouvemens des organes de la +parole, & c'est à ces mouvemens qu'ils atachent leurs idées.» +</p><p> +Donc dans les principes de cet Auteur, principes qui sont +incontestables, le sourd & muèt, quand nous lui parlons, quand il nous +parle, ne voit réèlement, n'exécute réèlement que des signes, des signes +au pied de la lètre. +</p><p> +Mais quelle diférence entre ces sortes de signes & ceux du langage +mimique ou signes proprement dits! Les premiers sont pour le sourd & +muèt, de l'aveu même de l'Auteur, extrèmement dificiles à saisir & à +exécuter: de plus, ils sont tous absolument arbitraires. Ceux du langage +mimique sont toujours au contraire très-faciles à comprendre; parce +qu'ils ne sont qu'une image & une peinture par le geste, de la chose +signifiée. Le muèt les exécute avec une extrème facilité: il en fait de +lui-même un usage perpétuèl; c'est là véritablement sa langue. Ces +signes d'ailleurs ne sont nulement arbitraires: ils donent +nécéssairement & par eux-mêmes, l'idée de la chose dont ils sont l'image +& la représentation. Pour faire mieux sentir tout ceci, prenons un +exemple. Je supose qu'il s'agisse d'exciter dans un sourd & muèt, l'idée +que nous exprimons en françois par le mot <i>chapeau</i>. Mr. l'Abbé +Deschamps peut-il douter que je n'y arive, & plus promptement & plus +facilement, en faisant le signe naturèl qui exprime l'idée de <i>chapeau</i>, +qu'en faisant remarquer au sourd & muèt le jeu des organes de la parole, +quand je prononce <i>chapeau</i>? +</p><p> +Par le premier moyen, je lui donne subitement & sans aucune explication, +l'idée de <i>chapeau</i>. +</p><p> +Par le second, je ne lui donne, à proprement parler, aucune idée. Il +voit que je fais certains mouvemens de la bouche, & voilà tout. Il faut +donc 1º. que je lui aprène à distinguer ces mouvemens de tous les autres +que je puis faire avec les mêmes organes: 2º. que je lui en done une +idée vive & nète par de très-fréquentes répétitions. 3º. Jusques-là le +sourd & muèt ne sait encore rien, si par une dernière instruction je ne +lui aprends de plus, à force de répétitions, la liaison de cette suite +de mouvemens de mes organes, avec l'idée de <i>chapeau</i>: liaison dont +assurément il ne se seroit jamais douté. 4º. Autre travail encore plus +dificile, pour lui faire exécuter les mêmes mouvemens, & pour l'amener à +prononcer lui-même <i>chapeau</i>. +</p><p> +Que de longueurs! que de dificultés rebutantes, & pour le Maître & pour +le Disciple! Signes pour signes, ne vaut-il pas mieux préférer, sur-tout +dans les comencemens, les plus simples & les plus faciles? +</p><p> +C'est un principe reçu dans tous les arts & dans tous les genres +d'instruction, qu'il faut aler du conu à l'inconu, & que les premiers +élémens ne sauroient être trop simplifiés. Je pense donc que tous ceux +qui voudront y réfléchir un instant, jugeront que l'institution des +sourds & muèts doit comencer par la lecture, l'écriture & l'intelligence +d'une langue quelconque, à l'aide des signes naturèls. Ces signes sont +vraiment pour le sourd & muèt, l'instrument primitif de toutes les +conoissances qu'il peut aquérir. Ce n'est que quand il est avancé dans +ces premiers exercices, qu'on doit s'ocuper sérieusement de la partie de +la prononciation, sur laquelle encore il ne faut pas faire plus de fond +qu'il ne convient, ainsi qu'il a été observé dans la Note 7<sup>e</sup> +ci-dessus, page 31. +</p><p> +Mais dans ce système, objecte Mr. l'Abbé Deschamps (page 32), vous +imposez à l'Instituteur une peine de plus: celle d'aprendre la langue +des signes. +</p><p> +Quand cette peine seroit aussi réèle que l'Auteur le supose, je doute +que ceux qui auront assez de courage pour se dévouer à une fonction +aussi pénible que celle de l'instruction des sourds & muèts, puissent +être arètés par cet obstacle. La porte de Mr. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée est +toujours ouverte, & il a déja enseigné la langue des signes à un assez +grand nombre de persones, pour qu'il ne soit pas fort dificile de s'y +perfectioner, ou par son secours, ou par celui de ceux qu'il a +instruits. +</p><p> +D'ailleurs ce langage, come l'observe très-bien notre Auteur sourd & +muèt, n'a rien de fort épineux. Un instituteur un peu intelligent en +saura toujours assez naturèlement, pour comencer ses leçons. L'habitude +d'user sans cèsse de ce langage, l'y rendra bientôt très-habile. +</p><p> +Enfin, je suis intimement persuadé que sans y avoir assez réfléchi & +sans le croire, Mr. l'Abbé Deschamps fait de ce langage, la base de ses +instructions. L'éloignement qu'il paroît avoir pour l'usage des signes, +n'est donc réèlement qu'un mal-entendu. Je lui supose assez de droiture +& de franchise pour en convenir, & pour se rendre sincèrement à la force +des raisons qu'il trouvera dans les observations de son Adversaire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_I_9" id="Footnote_I_9"></a><a href="#FNanchor_I_9"><span class="label">[I]</span></a> On voit sensiblement par cet exemple, que le langage des +signes est une définition perpétuèle des idées qu'on y exprime: mais +définition nécéssairement claire & sans équivoque, parce qu'elle est +toute en images. Celui qui se sert de ce langage, peut sans doute se +tromper: mais on voit dans chaque expression, come à travers une glace +transparente, l'idée précise qu'il se fait des objèts. Ce langage, s'il +s'acréditoit parmi les homes, seroit d'un grand secours dans la +recherche de la vérité. On s'entendroit du moins, & il n'y auroit plus +matière à ce qu'on apèle <i>disputes de mots</i>. Il seroit come impossible +qu'on pût jamais y substituer des <i>disputes de signes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_J_10" id="Footnote_J_10"></a><a href="#FNanchor_J_10"><span class="label">[J]</span></a> <i>Vol. in-12. A Paris, chez Nyon, 1776.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_K_11" id="Footnote_K_11"></a><a href="#FNanchor_K_11"><span class="label">[K]</span></a> Il est en effet surprenant que tout ce que Mr. l'Abbé <small>D</small>e +l'Épée a démontré sur l'utilité de ce langage, destiné par la Nature +elle-même à devenir une langue universèle, un lien de comunication pour +tous les homes, n'ait encore engagé presque persone à l'aprendre. On +pâlit sur les livres pour aquérir une conoissance imparfaite des langues +mortes & étrangères; & l'on refuse de doner quelques semaines à +l'intelligence d'une langue aussi simple que facile, qui pouroit devenir +le suplément de toutes les autres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_L_12" id="Footnote_L_12"></a><a href="#FNanchor_L_12"><span class="label">[L]</span></a> On a vu ci-dessus, pages 2, 3, que ces espérances s'étoient +déja réalisées.</p></div> + +</div> +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Observations d'un sourd et muèt sur un +cours élémentaire d'éducation des sourds et muèts publié en 1779 +par M. l'Abbé Deshamps, Chapelain de l'Église d'Orléans, by Pierre Desloges + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS D'UN SOURD ET MUET *** + +***** This file should be named 39363-h.htm or 39363-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/6/39363/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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