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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:12:34 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Observations d'un sourd et muèt sur un
+cours élémentaire d'éducation des sourds et muèts publié en 1779
+par M. l'Abbé Deshamps, Chapelain de l'Église d'Orléans, by Pierre Desloges
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Observations d'un sourd et muèt sur un cours élémentaire
+d'éducation des sourds et muèts publié en 1779 par M. l'Abbé Deshamps,
+Chapelain de l'Église d'Orléans
+
+Author: Pierre Desloges
+
+Release Date: April 3, 2012 [EBook #39363]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS D'UN SOURD ET MUET ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+OBSERVATIONS
+
+_D'UN_
+
+SOURD ET MUÈT,
+
+_SUR_
+
+UN COURS ÉLÉMENTAIRE
+
+_D'ÉDUCATION_
+
+DES SOURDS ET MUÈTS,
+
+_Publié en 1779 par M. l'Abbé DESCHAMPS,
+Chapelain de l'Église d'Orléans._
+
+[Illustration: colophon]
+
+A AMSTERDAM;
+_& se trouve_
+A PARIS,
+Chez B. MORIN, Imprimeur-Libraire,
+rue Saint-Jacques, à la Vérité,
+
+M. DCC. LXXIX.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+_DE L'ÉDITEUR_.
+
+
+Plusieurs Écrivains ont souvent doné à leurs Ouvrages des titres
+imaginaires, soit pour dérouter les Lecteurs, soit pour anoncer leurs
+productions d'une manière plus piquante, soit enfin par d'autres motifs
+particuliers. Le petit Écrit qu'on présente au Public, n'est nulement
+dans ce cas-là; il a vraiment été composé par un jeune home sourd &
+muèt, dont j'ai fait la conoissance chez Mr. l'Abbé de l'Épée avec qui
+j'ai l'avantage d'être lié d'une amitié sincère.
+
+Ce jeune home n'est point un élève de ce célèbre Instituteur: mais ayant
+fait cet Écrit pour défendre la méthode de Mr. l'Abbé de l'Épée, il a
+cru devoir lui en faire homage: il vouloit même l'engager à revoir son
+Ouvrage, & à le mètre en état de paroître. Les grandes ocupations de ce
+vertueux Écclésiastique, & peut-être plus encore sa modestie, ne lui ont
+pas permis de prendre ce soin. L'Auteur s'est adressé à moi, & je me
+suis chargé avec grand plaisir de lui rendre ce petit service.
+
+Voici, dans l'exacte vérité, tout ce que j'y ai mis du mien. J'ai
+rectifié l'ortographe de ce jeune home, laquelle est assez défectueuse.
+J'ai suprimé quelques répétitions & adouci quelques termes qui auroient
+pu paroître ofensans. A ces légères corrections près, l'Ouvrage est en
+entier de notre Auteur sourd & muèt. Ce sont ses pensées, son stile &
+ses raisonemens.
+
+J'ai senti que le principal intérèt de cet Ouvrage viendroit de son
+Auteur; que come c'étoit peut-être la première fois qu'un sourd & muèt
+avoit mérité les honeurs de l'impression; un semblable phénomène devoit,
+autant qu'il étoit possible, être présenté au Public dans toute son
+intégrité. Je me suis donc seulement réservé la liberté d'ajouter au
+texte quelques notes, dans les endroits qui m'en ont paru susceptibles.
+
+Pour satisfaire davantage la curiosité du Public, j'ai engagé l'Auteur à
+doner quelques éclaircissemens sur sa persone, sur les causes de son
+infirmité, sur les idées qu'il peut avoir des sons & du langage, &c. On
+va le voir s'expliquer lui-même sur tous ces objets dans la petite
+Préface qui suit.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+_DE L'AUTEUR_.
+
+
+La plupart des Auteurs ont coutume de mètre une Préface ou un
+Avertissement à la tête de leurs Ouvrages, pour solliciter l'indulgence
+du Public, & pour doner les raisons bones ou mauvaises qui les ont
+engagés à prendre la plume: quant à moi, voici les motifs qui m'ont
+déterminé à composer ce petit Écrit.
+
+Le genre de mon travail journalier[A] m'oblige d'aler dans beaucoup de
+maisons: on ne manque jamais de m'y faire des questions sur les sourds &
+muèts. Mais le plus souvent ces questions sont aussi absurdes que
+ridicules: elles prouvent seulement que presque tout le monde s'est
+formé les idées les plus fausses sur notre compte; que très-peu de
+personnes ont une juste notion de notre état, des ressources qui nous
+restent, & des moyens que nous avons de comuniquer entre nous par le
+langage des signes.
+
+Pour mètre le comble aux erreurs du Public, voici qu'un nouvel
+Instituteur des sourds & muèts (Mr. l'Abbé Deschamps), publie un Livre
+dans lequel, non-content de condamner & de rejeter le langage des signes
+come moyen d'institution pour ceux qu'il instruit, il avance les
+paradoxes les plus étranges, les assertions les plus erronées contre ce
+même langage.
+
+Semblable à un François qui verroit décrier sa langue par un Alemand,
+lequel en sauroit tout au plus quelques mots, je me suis cru obligé de
+venger la miène des fausses imputations dont la charge cet Auteur, & de
+justifier en même tems la méthode de Mr. l'Abbé de l'Épée, laquelle est
+toute fondée sur l'usage des signes. J'éssaye en outre de doner une idée
+plus juste qu'on ne l'a comunément, du langage de mes compagnons sourds
+& muèts de naissance, qui ne savent ni lire, ni écrire, & qui n'ont
+jamais reçu d'autres leçons que celles du bon-sens & de la
+fréquentation de leurs semblables. Voilà en deux mots tout le but du
+petit Ouvrage qu'on va lire.
+
+Mais come je n'ai pour subsister que mon travail journalier, & pour
+écrire que le tems que je dérobe à mon someil, j'ai été forcé d'être
+très-succinct: ainsi il y a beaucoup de choses dans l'Ouvrage de Mr.
+l'Abbé Deschamps que je n'ai point relevées, quoique je ne les aprouve
+pas plus que ce que j'ai critiqué. Par la même raison, je me suis borné
+à présenter une simple esquisse de notre langage, sans prétendre en
+expliquer à fond le mécanisme. Ce seroit là une entreprise immense & qui
+demanderoit plusieurs volumes. En effet, tel signe qui s'exécute en un
+clin d'œil, exigeroit quelquefois des pages entières, pour en faire
+la description complète. J'ai craint d'ailleurs que ces détails ne
+devinssent ennuyeux pour des oreilles délicates, acoutumées aux sons
+flateurs & agréables de la parole: j'ai craint que ce langage, qui a
+tant de force & d'énergie dans l'exécution, ne s'afoiblît sous ma plume
+novice.
+
+J'en ai cependant dit assez pour mètre sur la voie les lecteurs qui
+pensent & qui réfléchissent: sauf à y revenir, & à doner des
+descriptions plus détaillées des moyens que nous avons de rendre
+sensibles les idées que nous voulons soumètre à la représentation
+oculaire, si ce foible éssai avoit le bonheur d'être goûté du Public.
+
+ * * * * *
+
+ON a jugé qu'un Auteur aussi étrange que je le suis, pouvoit se
+permètre de parler un peu de lui-même. Je me suis rendu à cet avis & je
+vais terminer cette Préface par quelques détails qui me sont personèls.
+
+Je suis devenu sourd & muèt à la suite d'une petite vérole afreuse que
+j'ai éssuyée vers l'âge de sept ans. Les deux accidens de la surdité &
+du _mutisme_ me sont survenus en même-tems &, pour ainsi dire, sans que
+je m'en sois aperçu. Pendant le cours de ma maladie, qui a duré près de
+deux ans, mes lèvres se sont tèlement relâchées, que je ne puis les
+fermer sans un grand éfort, ou qu'en y mètant la main. J'ai d'ailleurs
+perdu presque toutes mes dents: c'est principalement à ces deux causes
+que j'atribue mon _mutisme_. Il arive delà que quand je veux parler,
+l'air s'échape de toutes parts, & ne rend qu'un son informe. Je ne puis
+articuler les mots un peu longs qu'avec beaucoup de peine, en réspirant
+sans cèsse un nouvel air qui, s'échapant encore, rend ma prononciation
+inintelligible pour ceux qui n'y sont pas très-acoutumés. En éssayant de
+parler la bouche ouverte, c'est-à-dire, sans joindre les lèvres ni les
+dents, on aura une image assez exacte de mon langage[B].
+
+On m'a demandé un million de fois s'il me restoit quelque idée des sons,
+& nomément de ceux du langage vocal: voici tout ce que je puis répondre
+là-dessus.
+
+Premièrement, j'entends à plus de quinze ou vingt pas tous les bruits
+qui sont un peu éclatans, non pas par les oreilles, car elles sont
+entièrement bouchées; mais par une simple commotion: quand je suis dans
+ma chambre, je sais distinguer le roulement d'un carosse d'avec le jeu
+d'un tambour.
+
+Si je mèts la main sur un violon, sur une flûte, &c. & qu'on viène à les
+metre en jeu, je les entendrai[C] quoique confusément, même en fermant
+les yeux. Je distinguerai aisément le son du violon de celui de la
+flûte; mais je n'entendrai absolument rien, si je n'ai la main dessus.
+
+Il en est de même de la parole: je ne l'entends jamais à moins que je ne
+mète la main sur le gosier ou sur la nuque du cou de la persone qui
+parle. Je l'entends encore les yeux fermés, lors qu'une persone parle
+dans une boîte de carton vide que je tiendrai dans mes mains; mais de
+toute autre manière, il m'est impossible d'entendre. Je distingue encore
+aisément les sons de la voix humaine d'avec tout autre son. J'ai même
+essayé de voir si je ne parviendrois pas à me former une idée assez
+distincte des diverses articulations des persones de ma conoissance,
+pour pouvoir les reconoître dans les ténèbres en mètant la main sur leur
+gosier ou sur la nuque de leur cou: je n'ai pu encore y parvenir; mais
+cela ne me paroît pas impossible.
+
+Au reste, ces différentes idées que j'ai des sons, me sont comunes avec
+mes compagnons, dont quelques-uns entendent beaucoup mieux que moi. Je
+ne déciderai point si c'est par les oreilles, ou par une simple
+commotion: car plusieurs n'ont pas les oreilles bouchées comme moi[D].
+
+Dans les comencemens de mon infirmité, & tant que je n'ai pas vécu avec
+des sourds & muèts, je n'avois d'autre ressource pour me faire entendre,
+que l'écriture ou ma mauvaise prononciation. J'ai ignoré long-tems le
+langage des signes. Je ne me servois que de signes épars, isolés, sans
+suite & sans liaison. Je ne conoissois point l'art de les réunir, pour
+en former des tableaux distincts, au moyen desquels on peut représenter
+ses diférentes idées, les transmètre à ses semblables, converser avec
+eux en discours suivis & avec ordre. Le premier qui m'a enseigné cet art
+si utile, est un sourd & muèt de naissance, Italien de nation, qui ne
+sait ni lire, ni écrire; il étoit domestique chez un Acteur de la
+Comédie Italiéne. Il a servi ensuite en plusieurs grandes maisons, &
+notament chez Mr. le Prince de Nassau. J'ai conu cet home à l'âge de
+vingt-sept ans, & huit ans après que j'eus fixé ma demeure à Paris.....
+
+Je pense que c'est assez parler de moi, & qu'un plus long discours sur
+un aussi mince sujèt, poûroit lasser à la fin la patience de mes
+Lecteurs.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+OBSERVATIONS
+
+ _Sur un Cours élémentaire d'éducation des Sourds & Muèts, par Mr.
+ l'Abbé DESCHAMPS_, &c.
+
+
+Tout Paris, l'Europe entière, retentissoient des éloges justement dûs à
+Mr. l'Abbé de l'Épée & à sa méthode aussi simple qu'ingénieuse,
+d'instruire les sourds & muèts par le moyen du langage des signes. Ce
+respectable Instituteur done ses leçons publiquement: ainsi une foule de
+témoins pouvoit déposer de l'exèlence de cette méthode, qui conduit ses
+élèves avec une promptitude & une facilité incroyables à la lecture, à
+l'écriture & à la conoissance de plusieurs langues, ensuite à la
+prononciation de vive voix & à l'intelligence du langage par
+l'inspection des mouvemens des organes de la parole. Plusieurs
+Souverains avoient daigné vérifier par eux-mêmes les merveilles que la
+Renomée publioit de cette méthode. Un des premiers & des plus augustes
+Potentats de l'Europe avoit voulu entrer dans les plus petits détails à
+cet égard. Il s'étoit retiré de chez Mr. l'Abbé de l'Épée pénétré
+d'admiration, & en disant que de tout ce qu'il avoit vu dans ses
+nombreux voyages, rien ne l'avoit touché & satisfait autant que le
+spectacle qu'il venoit de voir. De retour dans ses États, il s'étoit
+ocupé des moyens d'y introduire un établissement semblable, & avoit
+envoyé à notre célèbre Instituteur, un Ecclésiastique, home de mérite,
+pour prendre de ses leçons, & se metre au fait de sa méthode.
+
+Notre auguste Monarque, qui marche si glorieusement sur les traces du
+bon & grand Henri, n'a pas non plus regardé avec indiférence un art
+aussi précieux à l'Humanité: sur le compte qu'il s'en est fait rendre,
+il a pris cet établissement sous sa protection royale, lui a déja
+assigné des fonds certains, & a pris des mesures pour fonder, en faveur
+des sourds & muèts, une Maison d'éducation selon la méthode de Mr.
+l'Abbé de l'Épée.....
+
+C'est dans ce moment que paroît un Cours élémentaire d'éducation pour
+les sourds & muèts, dans lequel l'Auteur rejète ouvertement cette
+méthode, & prétend qu'on doit lui en substituer une autre qui consiste à
+rendre les sourds & muèts atentifs aux mouvemens divers des organes de
+la parole, & à leur aprendre à les imiter; c'est-à-dire, qu'on doit dans
+cette méthode, comencer avant tout, par aprendre au sourd & muèt, à
+proférer les diférens sons des langues, en l'habituant à exécuter le
+diférent mécanisme de ces sons: ensorte qu'il parle réèlement pour ceux
+qui entendent, & qu'il lise les sons des langues dans les divers
+mouvemens des organes de ceux qui lui parlent, comme s'il les lisoit
+dans un Livre. L'Auteur veut qu'on passe ensuite à la lecture & à
+l'écriture proprement dite; & de-là enfin à l'intelligence de la langue
+quelconque qu'on a choisie pour base de l'instruction. Voilà du moins
+l'idée la plus nète que j'aie pu me former de son sistème & de sa
+marche.
+
+Voyons d'abord ce que l'Auteur pense lui-même de sa méthode: «Le
+plaisir, dit-il page 4 de son INTRODUCTION, n'acompagne pas nos leçons:
+loin de-là, elles semblent avoir pour apanage l'ennui & le dégoût; elles
+sont nuisibles à la santé..... A ces désagrémens, ajoutez le dégoût
+naturel que cette éducation entraîne nécessairement après elle.......
+L'impatience réciproque du Maître & des Elèves, en voyant le peu de
+progrès que produisent les efforts multipliés, l'atention la plus
+exacte, la meilleure volonté.»
+
+Il dit ailleurs, page 155: «La répugnance que les sourds & muèts ont à
+soufrir que nous mètions nos doigts dans leur bouche, & à consentir de
+mètre les leurs dans la nôtre, ne peut se vaincre qu'avec beaucoup de
+peine, d'aplication & de patience..... On doit y travailler avec
+d'autant plus de courage, qu'il est impossible de leur rendre autrement
+l'usage de la parole.» L'Auteur peint ensuite très-naïvement l'embaras
+extrème qu'on éprouve à leur persuader de se prêter à ces mouvemens, qui
+doivent leur paroître fort bisares, & auxquels ils ne peuvent absolument
+rien comprendre.
+
+Enfin, il a la bone foi de représenter par-tout sa méthode come
+infiniment rebutante, tant pour le Maître que pour les Élèves. Il
+termine par ces mots sa Lètre préliminaire, page 31: «Ainsi peu à peu
+j'acoutume mes Élèves à parler & à écrire..... Pour parvenir à ce degré
+de perfection, il faut trouver dans les Élèves un grand désir
+d'aprendre, de l'esprit, de la mémoire, du jugement; & dans le Maître,
+une douceur, une complaisance extrèmes... Il est impossible de doner une
+idée de la patience nécessaire dans les comencemens de l'instruction.»
+
+Je doute qu'une méthode aussi rebutante, de l'aveu de son Auteur; qu'une
+méthode où l'on renverse visiblement l'ordre naturèl de l'instruction,
+puisqu'on comence par ce qu'il y a de plus dificile, & que les Élèves
+travaillent très-long-tems sans pouvoir rien comprendre à tout ce qu'on
+exige d'eux; qu'une méthode enfin, qui demande pour son succès des
+qualités extrèmement rares & dans les Maîtres & dans les Disciples, soit
+faite pour avoir beaucoup de partisans. Je ne suis donc pas surpris de
+voir l'Auteur désirer, page 4, «que la publication de son Ouvrage
+_puisse procurer une autre méthode plus courte & plus facile_».
+
+Coment a-t-il pu s'aveugler au point de ne pas reconoître que cette
+méthode étoit toute trouvée: que c'étoit celle que Mr. l'Abbé de l'Épée
+pratique depuis long-tems avec tant de succès?
+
+En effet, cet habile Instituteur ayant conçu le généreux projèt de se
+consacrer à l'instruction des sourds & muèts, a sagement observé qu'ils
+avoient une langue naturèle, au moyen de laquelle ils comuniquoient
+entr'eux: cette langue n'étant autre que le langage des signes, il a
+senti que s'il parvenoit à conoître ce langage, rien ne lui seroit plus
+facile que de réussir dans son entreprise. Le succès a justifié une
+réfléxion aussi judicieuse. Ce n'est donc pas Mr. l'Abbé De l'Épée qui a
+créé & inventé ce langage: tout au contraire, il l'a apris des sourds &
+muèts; il a seulement rectifié ce qu'il a trouvé de défectueux dans ce
+langage; il l'a étendu, & lui a doné des règles méthodiques.
+
+Ce savant Instituteur s'est considéré come un home transplanté
+tout-à-coup au milieu d'une Nation étrangère, à qui il auroit voulu
+aprendre sa propre langue: il a jugé que le moyen le plus sûr pour y
+parvenir, seroit d'aprendre lui-même la langue du Pays, afin de faire
+comprendre aisément les instructions qu'il voudroit doner.
+
+Je le demande à Mr. l'Abbé Deschamps lui-même: s'il avoit dessein
+d'aprendre l'Anglois ou quelqu'autre langue qu'il ignorât; coment s'y
+prendroit-il? Comenceroit-il par prendre une gramaire toute Angloise,
+dont il ne comprendroit pas un seul mot? Non, assurément: il choisiroit
+une gramaire Angloise écrite en François; & à l'aide de sa langue
+maternèle, il aprendroit aisément la langue qui lui est inconue.
+
+C'est précisément la route qu'a pris Mr. l'Abbé De l'Épée. Pouvoit-il
+rien faire de plus sensé & de plus conséquent? Il ne lui a pas falu,
+come le croit Mr. l'Abbé Deschamps (page 37) beaucoup de tems, beaucoup
+de peine & de travaux, pour former son système d'éducation par le
+secours des signes naturèls. De l'ordre dans les idées, de la justèsse
+dans les observations, de l'atention à suivre en tout la nature pour
+guide; voilà les moyens dont il a fait usage, voilà toute la magie de
+son art.
+
+ * * * * *
+
+JE n'ai pas moins que Mr. l'Abbé Deschamps, de vénération pour le
+langage de la parole, & je conçois parfaitement l'avantage dont il doit
+être pour les sourds & muèts: c'est pour cela même que je lui reproche
+de condamner & de proscrire le langage des signes; parce que je suis
+persuadé que c'est là le moyen le plus sûr & le plus naturèl de les
+conduire à l'intelligence des langues; la nature leur ayant doné ce
+langage, pour leur tenir lieu des autres dont ils sont privés.
+
+Mais est il bien certain que le langage des signes soit naturèl aux
+sourds & muèts?
+
+L'Auteur que je combats, entasse sur cette question les contradictions
+les plus révoltantes: il dit positivement le oui & le non.
+«Non-seulement, dit-il page première, un _penchant comun_ porte les
+sourds & muets à faire des signes; mais tous les hommes en font usage
+_naturellement_: notre _inclination_ à nous-mêmes nous détermine à nous
+en servir, sans que nous nous en appercevions, nous qui jouïssons de la
+parole & de l'ouïe». Deux pages plus bas on lit: «_les signes sont
+naturels à l'homme: personne n'en disconviendra_».
+
+Après une décision aussi formèle; à la page suivante (page 4) il demande
+sérieusement si les signes sont l'_ouvrage de la nature_, ou celui de
+l'éducation. Il répète la même question, p. 8; & enfin, p. 12, il la
+résout gravement par ces mots: «ainsi donc ce penchant _n'est que
+l'effet de l'éducation & non de la nature_».
+
+Le Lecteur a donc à choisir entre ces deux opinions contradictoires: _le
+langage des signes est naturèl aux sourds & muèts: le langage des signes
+n'est pas naturèl aux sourds & muèts_. Quelque sentiment qu'il embrasse,
+il est sûr d'être de l'avis, ou de Mr. l'Abbé Deschamps à la page 3, ou
+de Mr. l'Abbé Deschamps à la page 12.
+
+ * * * * *
+
+CET AUTEUR exagère beaucoup (p. 32 & suiv.) les dificultés de la langue
+des signes. S'il avoit plus réfléchi sur la nature de ce langage, il
+auroit vu que tous les homes en possédent le fond; puis qu'il n'y a
+persone qui ne puisse, quand il le voudra bien, peindre par le geste de
+manière à se faire comprendre, les idées, les afections qui l'ocupent &
+qu'il désire comuniquer aux autres. Ce n'est que le peu d'habitude qu'on
+a d'exercer ce langage, qui peut faire croire qu'il est dificile.
+
+Aussi qu'arive-t-il chez Mr. l'Abbé de l'Épée, lorsqu'il explique les
+principes de ce langage? Tous ceux qui assistent à ses leçons,
+conviènent généralement que rien n'est si simple & si facile, & qu'il
+n'est persone qui ne pût en faire autant.
+
+Six semaines au plus sufisent pour se mètre très-passablement au fait de
+ce langage. Or, quelle est la langue que le génie le plus heureux pût
+répondre d'aprendre en six semaines? L'Auteur voulant se destiner à
+l'instruction des sourds & muèts, auroit peut-être dû comencer par venir
+s'instruire lui-même pendant un tems aussi court chez Mr. l'Abbé De
+l'Épée. Cet Instituteur, singulièrement honête & comunicatif, lui auroit
+fait part de ses lumières avec le plus grand plaisir. Mr. l'Abbé
+Deschamps, connoissant mieux le langage des signes, en auroit parlé avec
+plus de justèsse, qu'il ne le fait dans son Livre.
+
+ * * * * *
+
+IL se trompe beaucoup, quand il avance (pag. 12, 18, 34) que ce langage
+est borné pour les sourds & muèts aux choses physiques & aux besoins
+corporèls.
+
+Cela est vrai, quant à ceux qui sont privés de la société d'autres
+sourds & muèts, ou qui sont abandonés dans des Hopitaux, ou isolés dans
+le coin d'une Province. Cela prouve en même tems sans réplique, que ce
+n'est pas des persones qui entendent & qui parlent, que nous aprenons
+comunément le langage des signes. Mais il en est tout autrement des
+sourds & muèts, qui vivent en société dans une grande Ville, dans Paris,
+par exemple, qu'on peut apeler avec raison l'abrégé des merveilles de
+l'Univers. Sur un pareil théatre, nos idées se dévelopent & s'étendent,
+par les ocasions que nous avons de voir & d'observer sans cèsse des
+objèts nouveaux & intéressans.
+
+Lors donc qu'un sourd & muèt, ainsi que je l'ai éprouvé moi-même
+(Préface page 11), vient à rencontrer d'autres sourds & muèts plus
+instruits que lui, il aprend à combiner & à perfectioner ses signes, qui
+jusque là étoient sans ordre & sans liaison. Il aquiert promptement dans
+le comerce de ses camarades, l'art prétendu si dificile de peindre &
+d'exprimer toutes ses pensées même les plus indépendantes des sens, par
+le moyen des signes naturèls, avec autant d'ordre & de précision, que
+s'il avoit la conoissance des règles de la gramaire. Encore une fois,
+j'en dois être cru; puisque je me suis trouvé dans ce cas-là, & que je
+ne parle que d'après mon expérience.
+
+Il y a de ces sourds & muèts de naissance, ouvriers à Paris, qui ne
+savent ni lire ni écrire, & qui n'ont jamais assisté aux leçons de Mr.
+l'Abbé De l'Épée, lesquels ont été trouvés si bien instruits de leur
+religion par la seule voie des signes, qu'on les a jugé dignes d'être
+admis aux Sacremens de l'Église, même à ceux de l'Eucharistie & du
+Mariage. Il ne se passe aucun événement à Paris, en France & dans les
+quatre parties du Monde, qui ne fasse la matière de nos entretiens. Nous
+nous exprimons sur tous les sujèts avec autant d'ordre, de précision &
+de célérité, que si nous jouïssions de la faculté de parler &
+d'entendre.
+
+Ce seroit donc une erreur grossière, que de nous regarder come des
+espèces d'automates destinés à végéter dans le monde. La Nature n'a pas
+été aussi marâtre à notre égard qu'on le juge ordinairement: elle suplée
+toujours dans l'un des sens, à ce qui manque aux autres. La privation de
+l'ouïe nous rend en général moins distraits. Nos idées concentrées, pour
+ainsi dire, en nous-mêmes, nous portent nécessairement à la méditation &
+à la réfléxion. Le langage dont nous nous servons entre nous, n'étant
+autre chose qu'une image fidèle des objèts que nous voulons exprimer,
+est singulièrement propre à nous doner de la justèsse dans les
+idées[E], à étendre notre entendement par l'habitude où il nous mèt
+d'observer & d'analyser sans cèsse. Ce langage est vif: le sentiment s'y
+peint; l'imagination s'y dévelope. Nul autre n'est plus propre à porter
+dans l'ame de grandes & de fortes émotions.
+
+ * * * * *
+
+M. L'ABBÉ DESCHAMPS semble désirer (pag. 33) qu'il existât un
+Dictionaire des signes pour en faciliter la langue. Un pareil Ouvrage
+seroit en effet très-propre à aider l'imagination: il pouroit devenir le
+germe d'un langage universèl pour tous les peuples du Monde; puisque
+tous les objèts se peignent en tous Pays par les mêmes traits. Il est
+étonant que les savans qui s'exercent sur tant d'objèts divers &
+souvent sur des futilités, ne se soient pas encore avisés de ce travail.
+Mais en atendant que nous jouïssions de ce Dictionaire, convenons qu'il
+subsiste de lui-même; puisqu'il n'y a rien dans la nature, absolument
+rien qui ne porte son signe avec soi. On trouve dans ce langage les
+verbes, les noms, les pronoms de toute espèce, les articles, les genres,
+les cas, les tems, les modes, les adverbes, les prépositions, les
+conjonctions, les interjections, &c. Enfin, il n'y a rien dans toutes
+les parties du discours par la parole, qui ne puisse s'exprimer par le
+langage des signes[F].
+
+ * * * * *
+
+M. L'ABBÉ DESCHAMPS restraignant toujours le langage des signes aux
+seules choses physiques & matérièles, aparament pour l'assortir à ses
+idées; prétend (p. 18.) que si l'on admèt ce langage pour exprimer le
+moral, le passé & l'avenir, il faudra, pour l'expression d'une seule
+parole, recourir à des périphrases, à des circonlocutions perpétuèles de
+signes.
+
+Il ne pouvoit plus mal choisir son éxemple, pour établir cette
+assertion. Si nous voulons, dit-il (p. 19.), exprimer l'idée de _Dieu_
+dans le langage des signes, nous montrerons le Ciel, lieu que le
+Tout-puissant habite. Nous décrirons que tout ce que nous voyons sort de
+ses mains. Qui peut assurer que le Sourd & Muèt ne prendra pas le
+Firmament pour Dieu même, _&c._
+
+Ce sera moi qui l'assurerai; parce que, quand je voudrai désigner l'Être
+Suprème, en montrant les Cieux, qui sont sa demeure, ou plutôt son
+marchepied; j'acompagnerai mon geste d'un air d'adoration & de respect,
+qui rendra mon intention très-sensible. Mr. l'Abbé Deschamps lui-même
+ne pouroit s'y méprendre. Mais au contraire si je veux parler des
+_cieux_, du _firmament_, je ferai le même geste sans l'acompagner
+d'aucun des accessoires que je viens d'expliquer. Il est donc facile de
+voir que dans ces deux expressions, _Dieu_, le _Firmament_, il n'y aura
+ni équivoque, ni circonlocution.
+
+Il n'y en aura pas davantage dans l'expression des idées du _passé_ & de
+l'_avenir_: souvent même notre expression sera plus courte que celle de
+la parole: par exemple, il ne nous faut que deux signes pour rendre ce
+que vous dites en trois mots: _la semaine prochaine_, _le mois passé_,
+_l'année dernière_. Cette expression, _le mois qui vient_, contient
+quatre mots; cependant je n'y emploie que deux signes, un pour le _mois_
+& un pour le _futur_; parce que le signe de l'article _le_ & celui du
+pronom relatif _qui_, y seroient surabondans: mais ils sont quelquefois
+nécéssaires en d'autres occasions. Au reste tous ces signes sont
+exécutés avec autant de promptitude au moins que la parole.
+
+ * * * * *
+
+ON peut assurer avec vérité que tout est inconséquence & contradiction,
+dans ce que notre Auteur dit du langage des signes. Après toutes les
+déclamations qu'il a faites en vingt endroits de son livre contre ce
+langage; après avoir dit & répété sans cèsse qu'il étoit extrèmement
+borné dans son usage, & que hors de la sphère étroite des besoins
+naturèls & des idées sensibles, ce langage n'avoit plus rien que
+d'équivoque, d'arbitraire, de dificile & de compliqué, &c. Voici le
+juste éloge qu'il fait de ce même langage (p. 38), à l'ocasion de M.
+l'Abbé De l'Épée; «par cette langue des signes, il a trouvé l'art de
+peindre toutes les idées, toutes les pensées, toutes les sensations. Il
+les a rendu susceptibles d'autant de combinaisons & de variations que
+les langues, dont nous nous servons habituellement pour peindre toutes
+les choses, soit dans le moral, soit dans le physique. Les idées
+abstraites, come celles que nous formons par le secours des sens, tout
+est du ressort du langage des signes.... Ce langage des signes peut
+suppléer à l'usage de la parole. Il est prompt dans son exécution, clair
+dans ses principes, sans trop de dificulté dans son exécution».
+
+Qui ne croiroit après une aussi belle tirade, que M. l'Abbé Deschamps a
+abjuré toutes ses erreurs sur le langage des signes? Détrompez-vous,
+Lecteur, voici la conclusion qui suit immédiatement l'éloge que vous
+venez de lire.
+
+«Quelque belle que soit cette méthode, nous ne la suivons cependant
+pas».
+
+On ne s'atend pas à une pareille chute: elle est digne de celui qui a pu
+avancer, «que le penchant naturel que les sourds & muets ont à
+s'exprimer par signes, ne prouve pas que cette voie soit la meilleure
+pour leur éducation» p. 11: «que pour les Sourds & Muets, le sens des
+choses n'est pas plus dificile à acquérir par la parole que par les
+signes: (p. 21.) _&c. &c. &c._»
+
+Ce seroit perdre le tems que de réfuter de semblables assertions: il
+sufit de les exposer, pour en faire sentir toute la fausseté. Au reste
+il y a quelque chose de comode avec M. l'Abbé Deschamps: c'est que pour
+le réfuter, il sufit, come on l'a déjà vu bien des fois, de l'oposer à
+lui-même.
+
+ * * * * *
+
+UNE des plus fortes objections de cet Auteur contre l'usage des signes,
+c'est que dans l'obscurité ils deviènent inutiles pour comuniquer ses
+pensées. (p. 163.).
+
+Cette dificulté paroît spécieuse au premier coup-d'œil: elle est
+cependant tout aussi frivole que les autres. Qu'on me mète avec un de
+mes camarades sourd & muèt, dans une chambre obscure; je lui dirai par
+signes d'aller faire telle ou telle comission, soit à Paris, soit dans
+les environs: je l'informerai de tel événement qu'on voudra, &c., sans
+qu'il soit besoin pour cela d'un plus grand nombre de signes qu'au grand
+jour. L'opération sera seulement un peu plus longue; mais elle sera cent
+fois plus prompte & plus facile que les deux moyens que notre Auteur a
+imaginés (p. 163.); lesquels consistent à toucher les lèvres de celui
+qui parle, ou à écrire avec le doigt dans la paume de la main du sourd &
+muèt, ce qu'on veut lui faire comprendre.
+
+Pour démontrer la longueur de ces opérations, prenons quelques mots des
+plus ordinaires dans la conversation, tels que _aplaudissement_,
+_aplatissement_, _assoupissement_, _&c._ Ces trois seuls mots contiènent
+au moins 41 lètres de l'alphabet, qu'il faudra lire une à une sur les
+lèvres par le moyen du toucher, ou se sentir écrire dans la paume de la
+main par le second moyen; pour en avoir l'intelligence. Quelle sagacité,
+quelle mémoire, quelle finesse de tact, combien de temps ne faudra-t-il
+pas, pour exprimer & pour retenir sans confusion un aussi grand nombre
+de signes?
+
+Dans la plus profonde obscurité, par le langage des signes, quatre ou
+cinq me sufiront pour rendre ces mêmes mots: & ces signes seront aussi
+expressifs que la parole, aussi prompts que le vent. Voici tout le
+secrèt de cette opération. Lorsque je suis dans l'obscurité, & que je
+veux parler à un sourd & muèt, je prends ses mains & fais avec elles les
+signes que je ferais avec les miènes, si j'étois au grand jour. Quand il
+veut me répondre, il prend à son tour mes mains & fait avec elles les
+signes qu'il feroit avec les siènes, si nous voyons clair.
+
+ * * * * *
+
+MALGRÉ l'éloignement peu réfléchi que l'Auteur paroît avoir pour les
+signes, il en fait cependant lui-même un fréquent usage dans son système
+d'éducation par la parole.
+
+En expliquant dans sa Préface ou Lètre préliminaire, la manière dont il
+aprend à ses Sourds & Muèts le nom des choses, il dit (p. XXX.): «Je ne
+manque jamais à leur faire joindre _le signe de la chose_, à
+l'expression pour la leur faire comprendre, lors qu'elle n'est pas de sa
+nature assez palpable». Il continue ainsi: «La conjugaison des verbes
+nous présente une foule de choses à expliquer; les personnes, les
+nombres, les tems, _&c._... il est vrai que pour cela _j'ai recours aux
+signes_, pour me faire entendre».
+
+Il expose, p. 67, coment il explique & dévelope à ses Élèves l'idée de
+_Dieu_, & ajoute: «On sent à merveille que _les signes aident beaucoup_
+dans cet éxercice». Il dit encore, p. 69, «après leur avoir fait lire
+ces détails plusieurs fois, les leur avoir expliqués _par des signes
+naturels_, _&c_». Voyez aussi page 125, un long détail où l'Auteur
+raconte coment il explique les pronoms à ses Élèves, toujours par le
+moyen des signes naturèls, _&c. &c._
+
+La pratique de l'Auteur dépose donc encore ici contre ses principes: &
+en effet quel autre moyen pouroit-il employer que l'usage des signes,
+pour doner à ses Élèves l'intelligence des mots, & pour s'assurer qu'ils
+les comprènent? Je le dis hautement; si l'on suprime les signes de
+l'éducation des sourds & muèts, il est impossible d'en faire autre chose
+que des machines parlantes.
+
+Ces petits bouts de fil que l'Auteur emploie (Préf. p. XXV.) pour faire
+comprendre à ses Élèves qu'il faut joindre ensemble les syllabes des
+mots, sont encore des signes; mais des signes de son invention: il étoit
+facile d'en trouver de plus simples & de moins embarassans. L'Auteur
+paroît avoir une grande stérilité de signes: il se sert peut-être aussi
+de petits bouts de fil, pour expliquer dans sa classe, le mystère de la
+très-sainte Trinité.
+
+D'après la pratique même de M. l'Abbé Deschamps, il faut donc conclure
+que le langage des signes doit entrer come moyen principal dans
+l'institution des Sourds & Muèts; & que, bon gré malgré, on en revient
+toujours à cette méthode: par la grande raison que ce langage leur est
+naturèl, & que c'est le seul qu'ils puissent comprendre, jusqu'à ce que
+par son secours, on leur en ait apris un autre. C'étoit donc bien la
+peine de faire tant de bruit contre ce pauvre langage des signes!
+
+ * * * * *
+
+M. L'ABBÉ DESCHAMPS oublie trop souvent que le but de M. l'Abbé De
+l'Épée n'est pas précisément d'aprendre à ses Élèves le langage des
+signes. Ce langage est le moyen, & non la fin de ses instructions. Ce
+sage Instituteur ne néglige aucune des parties de la sorte d'éducation
+dont ils sont susceptibles. Ainsi outre la Religion, la première des
+siences, qu'il leur aprend à fond, outre la lecture, l'écriture & les
+élémens du calcul, outre trois ou quatre langues dont il done une
+teinture à ceux de ses Élèves qui montrent le plus d'intelligence; il
+s'atache aussi à les faire parler; il les acoutume, tout aussi bien que
+M. l'Abbé Deschamps, à deviner ou à lire[G] au mouvement des lèvres,
+les paroles qu'on leur adrèsse. Mais il les prépare à ces deux derniers
+éxercices, par la lecture, l'écriture & l'intelligence des mots. Or qui
+ne conçoit que les sourds & muèts comprenant parfaitement la
+signification des mots, auront beaucoup de facilité pour passer de la
+lecture à la prononciation; ou que, pour mieux dire; ils aprendront
+sans peine l'une & l'autre en même temps?
+
+L'Auteur fait un grand mystère de cet art, qu'il prétend si merveilleux,
+d'entendre par les yeux, c'est-à-dire, de comprendre au mouvement des
+lèvres, de la langue & des joues, les paroles qu'on prononce. Tous ceux
+qui me conoissent, n'ignorent pas que les persones avec lesquelles je
+vis habituèlement, ne me parlent guères autrement, sans qu'il soit
+besoin de rendre aucun son; pourvu que l'articulation soit nète &
+distincte. Je n'ai cependant reçu à cet égard aucune instruction: la
+Nature seule a été mon guide. Ce moyen est si simple, qu'il n'y aura pas
+de sourd & muèt qui n'aprène cet art de lui-même, lorsqu'une fois il
+saura la signification des mots du langage ordinaire. Il faudra
+seulement que les persones qui voudront lui parler ainsi, prononcent
+leurs paroles posément & bien distinctement; qu'elles ouvrent assez la
+bouche pour que le sourd & muèt puisse observer le mécanisme du
+langage; enfin qu'elles apuient un peu fort sur chaque syllabe qui
+compose les mots, & qu'elles fassent une petite pause à la fin de chaque
+mot.
+
+Je croisen avoir dit assez jusqu'ici pour réconcilier M. l'Abbé
+Deschamps avec le langage des signes. Cependant pour jeter encore plus
+de lumières sur ce langage, je vais, selon que je m'y suis engagé (Préf.
+p. 3.), expliquer en peu de mots, l'usage que mes camarades en font,
+sans avoir reçu à ce sujèt d'autres leçons que celles de la Nature.
+
+Au reste je déclare bien sincèrement, avant d'aler plus loin, que je
+n'ai nulle intention de déprimer l'Auteur que je prends la liberté de
+critiquer: je loue & respecte son zèle pour un genre de travail qui ne
+sauroit être trop encouragé. Il pense trop bien pour être ofensé de mes
+remarques; & s'il les considère sans prévention, il reconoîtra
+facilement que je n'ai pas eu dessein de lui nuire. D'ailleurs il avoue
+(p. iv) qu'il n'a fait que quelques pas dans cette pénible carière, il
+est donc tems encore de le redrèsser[H] & de lui faire prendre une idée
+plus juste d'un langage qu'il ne paroît pas avoir assez aprofondi: c'est
+le principal objèt des nouvèles observations qu'on va lire & qui
+termineront cet Ouvrage.
+
+ * * * * *
+
+M. L'ABBÉ DESCHAMPS n'est pas le seul qui s'imagine (p. 37) que M.
+l'Abbé De l'Épée a créé & inventé le langage des signes: mais cette
+opinion ne peut se soutenir; puis que j'ai déjà prouvé (p. 14.) que mes
+camarades qui ne savent ni lire ni écrire, & qui ne fréquentent point
+l'école de cet habile Instituteur, font un usage très-étendu de ce
+langage; qu'ils ont l'art, par son moyen, de peindre aux yeux toutes
+leurs pensées, & leurs idées même les plus indépendantes des sens.
+
+Voici quelques détails qui feront comprendre plus particulièrement le
+mécanisme admirable, mais simple & naturèl de ce langage, tel qu'il se
+pratique parmi nous.
+
+I. Lors que nous voulons parler de quelqu'un de notre conoissance & que
+nous voyons fréquament, il ne nous faut que deux ou trois signes pour le
+désigner. Le premier, qui est un signe général, se fait en mètant la
+main au chapeau ou sur le sein, pour anoncer le sèxe de la persone:
+nous faisons ensuite un signe particulier, le plus propre à caractériser
+cette même persone. Mais il en faut un plus grand nombre pour nomer &
+désigner ceux que nous voyons peu, & dont nous n'avons qu'une idée
+imparfaite, ou enfin que nous ne conoissons que de réputation.
+Premièrement nous désignons le sexe de la persone, ce signe doit
+toujours marcher le premier: ensuite nous faisons le signe relatif à la
+classe générale dans laquelle la naissance & la fortune ont placé cette
+persone: puis nous la distinguons individuèlement par des signes pris de
+son emploi, de sa profession, de sa demeure, &c. Cette opération ne
+demande pas plus de temps qu'il n'en faudroit pour prononcer, je supose,
+_M. de Lorme Marchand de drap, rue Saint-Denis_.
+
+On pense bien que dans la suite de la conversation, nous ne répérons
+plus un aussi grand nombre de signes, pour désigner la même personne. En
+effet cela seroit aussi ridicule que si, en parlant de quelqu'un, on
+répétoit à toute ocasion son nom, son surnom & toutes ses qualités.
+
+II. Nous avons deux signes diférens pour désigner la noblesse;
+c'est-à-dire que nous la distinguons en deux classes, la haute & la
+petite. Pour anoncer la haute noblesse, nous mètons le plat de la main
+gauche à l'épaule droite & nous la tirons jusqu'à la hanche gauche: puis
+sur le champ nous écartons les doigts de la main & la posons sur le
+cœur. Nous désignons la noblesse inférieure, en traçant avec le bout
+du doigt une petite bande & une croix sur la boutonière de l'habit. Pour
+faire conoître ensuite la persone de l'une de ces classes, dont il
+s'agit, nous employons des signes tirés de son emploi, de ses armoiries,
+de sa livrée, &c., ou enfin le signe le plus naturèl qui la caractérise.
+
+III. Si je voulois désigner quelque persone de notre conoissance qui
+portât le nom d'un objèt conu, tel que _L'enfant Du bois_, _La rivière_,
+_&c._, je me garderois bien de faire le signe qui dénote un _enfant_, le
+_bois_, une _rivière_, _&c._, je serois bien sûr de n'être pas entendu
+de mes camarades, qui ne vèroient aucun raport d'un home avec une
+_rivière_, _&c._ & qui me riroient au nez. Mais sachant que notre
+langage peint la propre idée des choses & nulement les noms arbitraires
+qu'on leur done dans la langue parlée, je désignerois ces persones par
+leurs qualités propres, come je viens de l'expliquer tout-à-l'heure.
+
+De même si je voulois exprimer un _Prince du Sang_, après avoir fait le
+signe relatif à un grand Seigneur, je ne m'aviserois pas de faire le
+signe qui exprime _le sang qui coule dans nos veines_: ce ne seroit-là
+qu'un signe de mot. Je prendrais mes signes, dans le degré de parenté
+qui aproche le Prince du Monarque.
+
+IV. Le signe relatif à la classe générale des Marchands, n'est pas le
+même que celui qui désigne les Fabriquans qui vendent leurs propres
+ouvrages; parce que les sourds & muèts ont le bon sens de ne pas
+confondre ces deux états. Ils ne regardent come vrais Marchands que ceux
+qui achètent une matière quelconque pour la revendre telle qu'ils l'ont
+achetée, sans y rien changer. Le signe général que nous employons pour
+les désigner, en done l'idée au naturèl. Nous prenons avec le pouce &
+l'index, un bout de nos vêtemens ou de tout autre objet que nous
+présentons, come un marchand qui ofre sa marchandise: nous faisons
+ensuite l'action de compter de l'argent dans notre main; & sur le champ
+nous croisons les bras come quelqu'un qui se repose. Ces trois signes
+réunis dénotent la classe générale des Marchands proprement dits.
+
+L'action de _travailler_ est le signe comun de la classe des Fabriquans,
+Artisans & Ouvriers. On doit penser qu'il faut un signe de plus pour
+faire conoître s'il s'agit d'un Maître. Alors nous levons l'index & le
+baissons d'un ton de comandement: c'est le signe comun à tous les
+Maîtres. Nous l'employons également quand nous parlons d'un Marchand qui
+tient boutique, pour le distinguer des petits Marchands qui vendent aux
+coins des rues. Voulons-nous faire conoître directement la persone de
+l'une de ces classes; il ne faut plus que désigner l'espèce de trafic
+que fait le Marchand, ou l'ouvrage du Fabriquant, ensuite leur demeure,
+ou le signe le plus convenable pour les caractériser.
+
+Ainsi, lors que la nécessité le requièrt ou que la clarté de
+l'expression le demande, nous anonçons toujours par des signes généraux
+la classe de la persone, dont nous parlons, ou que nous voulons faire
+conoître.
+
+On conçoit que ce moyen aussi simple que naturèl, épargne beaucoup
+d'embarras & de travail à l'imagination: on la conduit ainsi come par
+degrés, vers l'objèt qu'on veut lui représenter. Cette marche mèt de
+l'ordre dans nos idées, & nous procure la facilité de comprendre de
+quelle persone on parle, avec moins de signes qu'il ne faudroit de
+paroles, pour nomer cette persone par ses nom, surnom & qualités.
+
+C'est par de semblables procédés que dans une famille où il y aura une
+dixaine d'enfans, nous n'aurons besoin que de deux ou trois signes, pour
+désigner l'un de ces enfans.
+
+V. Mais voici quelque chose de plus fort que je m'engage à prouver.
+Paris est une ville si étendue, qu'on est obligé d'avoir par écrit
+l'adrèsse des persones chez lesquelles on va pour la première fois: &
+malgré cette précaution, on a souvent bien de la peine à trouver la
+demeure des gens à qui l'on a afaire. Il n'y a cependant aucun logement
+dans Paris, soit boutique, soit hôtel, soit chambre à un premier ou à un
+cinquième étage, où je n'envoie, sans qu'il s'y trompe, un de mes
+camarades sourd & muèt ne sachant ni lire ni écrire; pourvu que j'aie vu
+une seule fois le local. Je lui donerois l'adrèsse de la persone avec
+beaucoup moins de signes, que je n'emploierois de mots en l'écrivant.
+
+VI. Ce que j'ai dit des signes généraux relatifs à chaque classe de la
+société, s'étend également à tous les objets que nous voulons faire
+conoître individuèlement, lorsque l'idée en est éloignée, ou que le
+signe naturèl ne s'ofre pas sur le champ, ou enfin lorsqu'il n'est pas
+par lui-même assez expressif. En ce cas là, nous faisons le signe
+général relatif à cet objèt. Par exemple, si je parle de quelque piéce
+de pâtisserie dont le signe pouroit également convenir à un autre objèt,
+je le ferai précéder par le signe général relatif à cette classe. Alors
+il sera impossible que le Muèt se trompe sur le signe qui exprime
+l'espèce de pâtisserie dont je parle; puis que son imagination se
+trouvera apliquée à la seule classe particulière qui m'ocupe.
+
+Je me rapèle à cette ocasion que me trouvant avec une persone jouïssant
+de la faculté de parler & d'entendre, laquelle avoit une petite cane
+noire à la main, je lui demandai par signes, de quelle matière étoit
+cette cane. La persone me répondit de vive voix, _de baleine_. Mais ne
+la comprenant pas, je la priai de m'expliquer la chose par signes. Elle
+fit plusieurs gestes ridicules qui pouvoient convenir à un grand nombre
+d'animaux. Come cette persone s'aperçut que je ne l'entendois point;
+elle me demanda un crayon, pour écrire le mot. Un de mes compagnons
+sourd & muèt, qui étoit présent & qui conoissoit cette matière; ayant
+compris ce que je voulois savoir, fit sur le champ avec la main l'action
+d'un poisson qui nage, & ensuite le geste d'un animal monstrueux. Ces
+deux signes ont été sufisans pour me faire entendre que cette cane étoit
+_de baleine_; parce que le premier geste avoit désigné la classe
+générale des poissons.
+
+Tels sont les signes généraux & particuliers que nous employons dans
+notre langage.
+
+ON peut réduire à trois classes générales, tous les signes de ce
+langage: c'est en les unissant & en les combinant les uns avec les
+autres, qu'on parvient à exprimer toutes les idées possibles.
+
+I. Les signes que j'apèle _ordinaires_ ou _primitifs_: ce sont les
+signes naturèls que toutes les Nations du monde emploient fréquament
+dans la conversation, pour une multitude d'idées dont le signe est plus
+prompt & plus expressif que la parole. On les trouve généralement dans
+toutes les parties du discours ordinaire; & plus particulièrement dans
+les pronoms & les interjections. Ces signes, come je l'ai dit, sont
+naturèls à tous les homes: mais ceux qui entendent & qui parlent, les
+font sans réfléxion & sans y penser; au lieu que les sourds & muèts les
+emploient toujours en conoissance de cause, c'est-à-dire, pour
+manifester leurs idées & les rendre sensibles.
+
+Je ne prétends pas dire par-là que mes compagnons sachent précisément
+ce que c'est qu'un pronom, un article, un verbe &c.; ils ignorent aussi
+parfaitement tout cela, que les trois quarts de ceux qui parlent. Mais
+cependant si on leur demandoit raison des trois signes qu'ils font pour
+exprimer cette phrase, _je le veux_, ils ne seroient point embarassés de
+répondre que, 1º. ils posent leur index sur leur poitrine, pour désigner
+que c'est _d'eux_ & _d'eux seuls_ dont il s'agit: 2º. qu'ils lèvent &
+baissent le même index avec un air de comandement, pour marquer leur
+_vouloir_: 3º. qu'ils dirigent ce même index vers la chose qu'ils ont en
+vue, pour anoncer _l'objèt_ ou _le terme_ de leur vouloir.
+
+II. Les signes que j'apèle _réfléchis_: ces signes représentent des
+objèts qui, bien qu'ils aient, absolument parlant, leur signe naturèl,
+exigent cependant un peu de réfléxion pour être combinés & entendus.
+J'ai doné plusieurs exemples de ces signes, en parlant des signes
+généraux & particuliers.
+
+III. Les signes _analytiques_: c'est-à-dire, ceux qui sont rendus
+naturèls par l'analyse. Ces signes sont destinés à représenter des idées
+qui n'ayant point, à proprement parler, de signe naturèl, sont ramenées
+à l'expression du langage des signes par le moyen de l'analyse. Ce sont
+ces signes sur-tout, & ceux de la classe précédante que M. l'Abbé De
+l'Épée a assujetis à des règles méthodiques, pour faciliter
+l'instruction de ses Élèves.
+
+Voici come je m'explique à moi-même les fondemens de cette analyse. Je
+n'ai aucune conoissance de la Métaphysique, ni de la Gramaire, ni des
+siences qui s'aquièrent par une étude suivie: mais le bon-sens & la
+raison me dictent que si je considère seule & isolée l'idée d'un objèt
+absolument indépendant des sens, il me paroîtra d'abord impossible de
+soumètre cette idée à la représentation oculaire: si au contraire
+j'envisage les idées accessoires qui acompagnent cette première idée,
+je trouve une foule de signes naturèls que je combine les uns avec les
+autres en un clin-d'œil, & qui rendent très-nètement cette idée. J'en
+ai doné précédament un exemple (p. 21.) à l'ocasion du mot _Dieu_.
+
+Il en est de même pour des idées moins abstraites, mais dont
+l'expression ne peut néamoins se trouver que par le secours de
+l'analyse. Par exemple, si je veux parler d'un _Ambassadeur_, je ne peux
+découvrir sur le champ un signe naturèl pour cette idée; mais en
+remontant aux accessoires de cette idée, je fais les signes relatifs à
+_un Roi qui envoie un Seigneur vers un autre Roi, pour traiter d'afaires
+importantes_[I]. Alors un sourd & muèt de Pékin comprendra aussi
+facilement qu'un sourd & muèt François, l'objèt que je veux exprimer.
+
+M. l'Abbé De l'Épée explique très-bien (_INSTITUTION des Sourds &
+Muèts_[J] p. 144.) les signes nécéssaires pour rendre l'idée
+_dégénérer_: ce sont les mêmes que ceux que mes camarades emploient.
+C'est donc toujours en analysant les idées accessoires à l'idée
+principale, qu'on trouvera des signes pour exprimer cette dernière idée.
+
+Je ne puis comprendre qu'une langue come celle des signes, la plus
+riche en expressions, la plus énergique, qui a l'avantage inestimable
+d'être par elle-même intelligible à tous les homes, soit cependant si
+fort négligée, & qu'il n'y ait, pour ainsi dire, que les sourds & muèts
+qui la parlent. Voilà, je l'avoue, une de ces inconséquences de l'esprit
+humain, dont je ne saurois me rendre raison.
+
+Plusieurs Savans illustres se sont vainement fatigués à chercher les
+élémens d'une langue universèle qui devînt un centre de réunion pour
+tous les peuples de l'univers. Coment n'ont-ils pas aperçu que la
+découverte étoit toute faite, que cette langue existoit naturèlement
+dans le langage des signes; qu'il ne s'agissoit que de perfectioner ce
+langage & de le ramener à une marche méthodique, come l'a exécuté si
+heureusement M. l'Abbé De l'Épée[K]?
+
+Au reste, qu'on ne regarde pas come l'effet d'un zèle plus ardent que
+réfléchi, tout ce que j'ai dit dans cet écrit, & en faveur d'une langue
+que mon infirmité me rend nécéssaire, & à l'avantage de la méthode de M.
+l'Abbé De l'Épée, fondée entièrement sur l'usage de cette langue. Je
+vais faire voir que des Savans, qui ont aprofondi plus que persone
+l'origine & les principes des langues, ont pensé tout aussi
+favorablement que moi sur ces deux objèts.
+
+L'un est M. Court de Gébelin, Auteur d'une _Gramaire universèle_,
+imprimée chez Ruault en 1774: l'autre est l'Auteur d'un _Éssai
+Synthétique sur l'origine & la formation des langues_, imprimé la même
+année, chez le même Libraire: le troisième M. l'Abbé de Condillac,
+Auteur d'un _Cours d'Éducation_, imprimé en 1776, & qui se trouve chez
+Monory. Je ne puis mieux finir que par les citations de ces trois
+Écrivains.
+
+LE PREMIER s'exprime ainsi au ch. IX: _Des diverses manières de peindre
+les idées._ p. 16. «Les sourds & muèts auxquels on aprend actuèlement,
+d'une manière aussi belle que simple, à entendre & à composer en quelque
+langue que ce soit, & dont on ne peut voir les exercices sans
+atendrissement, n'ont pas eu d'autres instructions. Non seulement on
+leur a apris à exprimer leurs idées par des gestes & par l'écriture en
+diverses langues; mais on les a élevés jusqu'aux principes qui
+constituent la Gramaire universelle, & qui pris dans la nature & dans
+l'ordre des choses, sont invariables, & donent la raison de toutes les
+formes dont la peinture des idées se revêt chez chaque peuple & dans
+chaque méthode diférente».
+
+Dans un autre endroit du même Ouvrage, il dit encore, (p. XXII «On peut
+former du geste un langage assujetti aux mêmes principes, à la même
+marche, aux mêmes règles que le langage ordinaire; puis qu'il peut
+peindre les mêmes objèts, les mêmes idées, les mêmes sentimens & les
+mêmes passions».
+
+ * * * * *
+
+LE SECOND se propose dans son Ouvrage, la solution de l'importante
+question de savoir _coment les Homes parviendroient d'eux-mêmes à se
+former une langue_. Il observe, p. 21, qu'un des premiers langages
+qu'ils emploieroient entr'eux seroit celui des signes; parce que ce
+langage indépendant, en grande partie, de toute convention, représente
+ou rapèle l'idée des choses par des signes non point arbitraires, mais
+_naturèls_.»Ce langage, dit ce savant Auteur, est une sorte de peinture
+qui, au moyen des gestes, des atitudes, des diférentes postures, des
+mouvemens & actions du corps, mèt, pour ainsi dire, les objèts sous les
+yeux. Ce langage est si naturèl à l'home que malgré les secours que nous
+tirons de nos langues parlées pour exprimer nos pensées & toutes les
+nuances de nos pensées, nous l'employons encore très-fréquament,
+sur-tout lors-qu'animés par quelque passion, nous sortons du ton froid &
+compassé que nous préscrivent nos _Institutions_, pour nous raprocher de
+celui de la Nature».
+
+»Ce langage est aussi très-ordinaire aux enfans: il est le seul dont les
+Muèts puissent faire usage entr'eux, & c'est un fait constant que par
+son moyen, ils portent assez loin la comunication de leurs pensées».
+
+Au passage que nous venons de transcrire, l'Auteur ajoute la Note
+suivante, p. 22. «Quant à la perfection dont est susceptible le langage
+des signes, on sait les choses surprenantes qu'on raporte de celui des
+muèts du Grand-Seigneur. Si on avoit le moindre doute sur la possibilité
+du fait; qu'on se transporte chez Mr. l'Abbé De l'Épée les jours qu'il
+tient son école: on verra avec une admiration mêlée d'atendrissement, ce
+vertueux citoyen entouré d'une foule de Muèts qu'il instruit avec autant
+de zèle que de désintérèssement. Son principal moyen d'instruction, est
+un langage _mimique_ ou _par signes_, qu'il a porté à un si grand degré
+de perfection, que toute idée a son signe distinct & toujours pris dans
+la nature, ou le plus près de la nature qu'il est possible. Les idées
+analogues sont représentées par des signes analogues & propres à faire
+sentir d'une manière palpable les liaisons & les raports qu'elles ont
+entre elles. Au moyen de ces signes, ses Élèves comprènent & rendent
+avec beaucoup de précision l'analyse la plus subtile de la métaphysique
+des langues, & en général les idées les plus abstraites. C'est une sorte
+de langage hiéroglyphique simplifié & perfectioné qui embrasse tout, &
+qui peint par le _geste_, ce que celui des Chinois peint par des
+_traits_».
+
+M. L'ABBÉ DE CONDILLAC à l'ocasion du langage d'action qu'il distingue
+en deux sortes, l'un naturèl, dont les signes sont donés par la
+conformation des organes; & l'autre artificièl, dont les signes sont
+donés par analogie; fait cette remarque au bas de la _page 11, Tom. 1_:
+«M. l'Abbé De l'Épée, qui instruit les sourds & muèts avec une sagacité
+singulière, a fait du langage d'action, un art méthodique aussi simple
+que facile avec lequel il done à ses Élèves des idées de toute espèce; &
+j'ose dire des idées plus exactes & plus précises que celles qu'on
+acquiert comunément avec le secours de l'ouïe. Come dans notre enfance
+nous somes réduits à juger de la signification des mots par les
+circonstances où nous les entendons prononcer, il nous arive souvent de
+ne la saisir qu'à peu-près, & nous nous contentons de cet _à peu-près_
+toute notre vie. Il n'en est pas de même des sourds & muèts qu'instruit
+M. l'Abbé De l'Épée: il n'a qu'un moyen pour leur doner les idées qui ne
+tombent pas sous les sens; c'est de les analyser & de les faire analyser
+avec lui. Il les conduit donc des idées sensibles aux idées abstraites,
+par des analyses simples & méthodiques; & on peut juger combien son
+langage d'action a d'avantages sur les sons articulés de nos
+gouvernantes & de nos précepteurs.»
+
+»M. l'Abbé De l'Épée enseigne à ses Élèves le François, le Latin,
+l'Italien & l'Espagnol, & il leur dicte dans ces quatre langues, avec le
+même langage d'action. Mais pourquoi tant de langues? C'est afin de
+mètre les étrangers en état de juger de sa méthode, & il se flate que
+peut-être[L] il se trouvera une Puissance qui formera un établissement
+pour l'instruction des sourds & muèts. Il en a formé un lui-même, auquel
+il sacrifie une partie de sa fortune. J'ai cru devoir saisir l'ocasion
+de rendre justice aux talens de ce Citoyen généreux, dont je ne crois
+pas être conu; quoique j'aie été chez lui, que j'aie vu ses Élèves &
+qu'il m'ait mis au fait de sa méthode».
+
+N. B. Le _Cours Élémentaire d'éducation des Sourds & Muèts_, de M.
+l'Abbé des Champs, se vend à Paris, chez les FRÈRES DE BURE, quai des
+Augustins.
+
+_FIN._
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[A] L'Auteur, qui se nome Pierre Desloges, est né en 1747 au
+Grand-Préssigny près la Haye, diocèse de Tours: il est Relieur de son
+métier, & coleur de papier pour meubles: il demeure au petit-hôtel de
+Chartres, rue des mauvais garçons, Faubourg Saint-Germain, à Paris.
+
+[B] A la description que l'Auteur done ici de son état, relativement au
+langage qui lui est resté (description étonante par son exactitude & sa
+précision), j'ajouterai ce que sa surdité le mèt dans l'impossibilité de
+conoître. C'est que sa voix est extrèmement foible: ce n'est qu'un petit
+murmure assez confus, où les articulations dentales sont prodigieusement
+multipliées, & tiènent lieu de la plupart de celles qu'exigeroit une
+prononciation régulière. En vain je l'ai excité à doner plus de son &
+d'éclat à sa voix, il m'a toujours fait entendre que la chose lui étoit
+impossible: si cela est, il faut que les organes propres de la voix,
+ainsi que ceux de l'ouïe, aient été afectés par la cruèle maladie qu'il
+a essuyée dans son enfance.
+
+Je comprends qu'avec beaucoup d'habitude & d'aplication, je serois
+parvenu, come il le dit, à démêler les sons informes de son langage; je
+l'ai trop peu vu pour avoir essayé de le faire. La façon la plus comode,
+est de s'entretenir avec lui la plume à la main: c'est le moyen que j'ai
+toujours employé. Heureusement qu'il a su conserver les principes de
+lecture & d'écriture, joints à l'intelligence de la langue, qu'il avoit
+aquis dans sa première enfance. L'exercice de la lecture a entretenu &
+fortifié la conoissance qu'il avoit de la langue écrite: sa réflexion &
+ses talens naturèls ont fait le reste.
+
+[C] Ces expériences démontrent ce que c'est qu'_entendre_ pour notre
+Auteur & pour tous ceux qui ont le malheur de lui ressembler; c'est
+avoir la perception ou par le tact, ou par la commotion de l'air
+ambiant, de certains ébranlemens qui s'opèrent dans les corps à portée
+d'eux. L'audition n'est pour eux que l'exercice & l'effet du tact
+proprement dit. Je suis très-persuadé que notre Auteur, tout intelligent
+qu'il est, n'a pas conservé le moindre vestige de l'idée précise que
+nous atachons au mot _entendre_. Ses explications, qui d'ailleurs
+paroîtront infiniment précieuses aux Lecteurs philosophes, le prouvent
+de reste.
+
+[D] Selon l'estimation de Mr. Peyreire & de Mr. l'Abbé de l'Épée, plus
+de la moitié des sourds & muèts qui leur ont passé par les mains,
+n'étoient pas entièrement sourds, c'est-à-dire, que leurs oreilles
+pouvoient être afectées, come les nôtres, d'une véritable _audition_,
+par des bruits très-forts & très-éclatans. Mais ces sortes de muèts n'en
+sont pas plus avances. Il sufit que l'oreille d'un enfant soit obstruée
+au point de ne pas entendre distinctement les sons de notre langage,
+pour qu'il éprouve tous les malheurs d'une surdité complète. Ignorant
+les sons conventionèls de nos langues & les idées que nous y atachons,
+il devient nécessairement muèt. Pour notre Auteur, il paroît totalement
+sourd: le siflèt le plus aigu ne fait nulle impression sur ses oreilles.
+
+[E] C'est sans contredit le grand avantage de la langue des signes ou du
+langage mimique, que la clarté & la justèsse: c'est par-là qu'il
+l'emporte en quelque façon sur les langues parlées. Celles-ci ne peuvent
+peindre les idées que par l'intermède des sons; l'autre les peint
+immédiatement. Nos langues sont donc, si l'on peut parler ainsi, plus
+loin des objèts que la langue des signes: elles ne peuvent nous
+représenter les choses qu'à travers un voile qu'il faut toujours percer,
+pour ariver à l'intelligence de la chose exprimée par le mot.
+
+On me parle dans une langue quelconque de l'Europe: il faut que j'aie
+nécéssairement deux perceptions consécutives & très-indépendantes l'une
+de l'autre; 1º. la perception des sons ou des mots de cette langue; 2º.
+la perception des idées qu'il convient d'atacher à ces mots. Et parce
+que ces deux perceptions sont, come je viens de le dire,
+très-indépendantes à cause du raport purement arbitraire des mots aux
+idées; de ce qu'une persone me parle dans une langue quelconque, je vois
+bien qu'elle sait, comme moi, les mots de cette langue: mais je ne suis
+pas positivement certain qu'elle y atache les mêmes idées que moi. Cela
+est sur-tout vrai pour les enfans: ils se servent long-tems du langage,
+sans atacher une idée bien nète aux mots qui le composent. Eh! combien
+d'homes sont enfans sur ce point!
+
+Au contraire, dans la langue des signes ou langage mimique, je vais
+immédiatement & nécéssairement de la perception du signe à la perception
+de l'idée, de même qu'en voyant la figure d'un arbre; d'une maison, &c.
+je ne puis m'empêcher d'avoir l'idée de cet arbre, de cette maison, &c.
+Quand donc on me peint par le geste un objèt quelconque, il en résulte
+deux grands avantages qui démontrent l'excélence de la langue des
+signes: 1º, la certitude où je suis que la persone qui fait le geste,
+conçoit très-nètement l'objèt qu'elle me représente, parce qu'il est
+impossible de peindre, soit avec le crayon, soit par le geste, ce qu'on
+ne conçoit pas de cette manière: 2º. la certitude que j'ai qu'en lui
+peignant ainsi mes idées, je les lui transmètrai précisément telles que
+je les conçois; parce qu'elle ne peut les voir que come je les lui
+représente, & que je ne puis les lui représenter que come je les
+conçois.
+
+Je suis si persuadé des grands avantages de la langue des signes, que si
+j'avois à instruire un enfant doué de tous ses sens, j'en ferois un
+fréquent usage avec lui. Je l'acoutumerois à traduire dans cette langue,
+les phrases de la siène; afin de m'assurer qu'il y atache un sens nèt &
+précis. Cet exercice, amusant pour l'enfance, seroit extrèmement utile à
+mon Élève; & j'aurois par ce moyen la preuve que je ne formerois pas un
+pèroquèt.
+
+[F] On ne peut certainement qu'aplaudir aux vœux de Mr. l'Abbé
+Deschamps & à ceux de notre Auteur sourd & muèt, sur la rédaction d'un
+Dictionaire des signes: j'ai même pressé plusieurs fois Mr. l'Abbé De
+l'Épée de s'en ocuper; mais il m'a toujours paru persuadé que ces signes
+_lus_ feroient beaucoup moins d'impression que s'ils étoient _vus_.
+
+Je suis entiérement de son avis. L'étude des signes dans un Dictionaire,
+seroit aussi longue que rebutante; au lieu que c'est exactement un jeu
+de les aprendre en les voyant exécuter. D'ailleurs, on les sauroit fort
+mal, en ne les étudiant que dans un livre. L'éxercice & la pratique
+seroient toujours d'une nécessité indispensable. Deviendroit-on jamais
+Peintre, en se contentant d'étudier des livres sur la théorie du dessein
+& de la peinture? Ne faut-il pas tenir sans cèsse les crayons & les
+pinceaux? Le langage des signes n'étant autre chose que la peinture
+naturèle des idées; on doit, pour s'y perfectioner, se conduire
+absolument de la même manière que pour aquérir le talent du dessein & de
+la peinture, avec la diférence que pour excéler dans ces arts; il faut
+plusieurs années d'étude assidue; au lieu que quelques semaines sufisent
+pour entendre & pour parler très-passablement la langue des signes.
+
+Mr. l'Abbé De l'Épée dirige actuèlement l'éxécution d'un Dictionaire des
+signes.
+
+[G] Disons le vrai: ces deux exercices sont plus spécieux, plus faits
+pour atirer l'admiration par la surprise qu'ils causent, qu'ils ne sont
+réèlement utiles aux sourds & muèts. On sait que Mr. Peyreire s'atache
+sur-tout à faire parler ses Élèves. Il a certainement toute la patience
+& tous les talens qu'il faut pour réussir; mais je ne peux dissimuler
+que les sourds & muèts de son école, qui parlent le mieux, parlent
+encore très-mal. C'est une articulation forte, lente, désunie, & qui
+fait peine à entendre par les éforts qu'on sent qu'elle doit coûter à
+l'infortuné qui l'exécute. Mr. l'Abbé De l'Épée, à cet égard, ne fait
+pas mieux. Ce n'est nulement la faute de ces Maîtres habiles. Ils font
+tout ce qu'il est humainement possible de faire. Mais il n'y a que
+l'ouïe qui puisse guider convenablement la voix: rien n'y peut supléer
+que très-imparfaitement. Aussi les muèts les plus instruits ne font-ils
+pas grand usage de la parole. Je conois & j'ai vu plusieurs fois l'Élève
+qui fait le plus d'honeur à Mr. Peyreire. Ce jeune home est très-savant:
+il réunit un grand nombre de conoissances, & est sur-tout fort versé
+dans les langues. Lui-même est convenu avec moi de tout ce que je viens
+de dire ici. Il ne veut converser que la plume à la main. Tous les
+autres muèts témoignent en général la même répugnance à parler: plus ils
+sont éclairés, mieux ils devinent aparament l'imperfection de leur
+prononciation.
+
+Quant à l'art d'entendre au mouvement des lèvres, il peut sans doute
+être aussi de quelque utilité; ainsi on ne doit pas le négliger dans
+l'éducation des Muèts: mais il seroit imprudent de trop compter sur
+cette ressource. Il faut avoir une très-grande habitude avec un sourd &
+muèt, pour pouvoir se faire entendre de lui par ce moyen: encore la
+chose n'est-elle praticable que pour des phrases courtes & usuèles; car
+pour des discours un peu longs & prononcés rapidement, je n'ai encore
+rencontré aucun sourd & muèt qui pût les suivre & les entendre.
+
+Nous avons dans la Chaire & dans le Bareau, des Orateurs dont la
+prononciation est très-distincte & très-articulée: je doute fort qu'on
+mète jamais un sourd & muèt en état de les comprendre, à l'inspection du
+mouvement des lèvres. L'art, si je ne me trompe, n'ira jamais
+jusques-là. La moitié des articulations de la parole s'exécutent dans
+l'intérieur de la bouche: il est donc impossible au sourd & muèt de les
+voir, quand on prononce d'une manière ordinaire. Et même en articulant
+avec beaucoup de force & de lenteur, en rendant visible, autant qu'il
+est possible, le mécanisme de la parole; la chose n'est pas encore
+aisée, & demande de la part du muèt le plus intelligent, une longue
+fréquentation des persones qui veulent lui parler ainsi. Je l'ai
+sensiblement éprouvé avec l'Auteur du présent Ouvrage. Quelque peine que
+je me sois donée pour articuler de mon mieux, il n'a jamais pu
+comprendre que quelques mots de mon langage, & nous avons été obligés de
+nous en tenir à la plume & au crayon.
+
+La partie solide de l'instruction des sourds & muèts, est donc la
+lecture & l'écriture, jointes à l'intelligence de la langue dans
+laquelle on les instruit. Avec ces conoissances, ils peuvent aler
+à-peu-près aussi loin que les autres homes dans la carière des siences,
+quand ils ont des talens & du génie.
+
+La manière la plus sûre de comuniquer avec eux, est sans contredit
+l'écriture & le langage des signes. On ne peut guères vivre avec un muèt
+& s'intéresser à lui, qu'on ne prène très-promptement l'habitude de lui
+parler & de l'entendre dans ce dernier langage. Tout le monde en porte,
+pour ainsi dire, le germe avec soi: les circonstances le dévelopent avec
+une très-grande facilité, & l'on va fort loin dans cette langue sans
+Maître & sans méthode.
+
+[H] C'est sur-tout dans la pratique d'un art aussi utile & aussi
+intéressant que celui de l'instruction des sourds & muèts, qu'il est
+dangereux de se méprendre & de poser des principes qui peuvent écarter
+de la bone route: les sages observations de notre sourd & muèt me
+paroissent très-propres à y ramener M. l'Abbé Deschamps, & à fixer les
+idées du Public sur les véritables élémens d'un art qui ne fait que de
+naître, & qu'on est fort excusable de n'avoir pas encore assez
+aprofondi.
+
+Le véritable point de la question entre Mr. l'Abbé Deschamps & son
+Adversaire, se réduit à ceci: doit-on établir pour moyen principal de
+l'instruction des sourds & muèts, ou l'_inspection des mouvemens
+qu'éxige l'articulation de la parole_, ou l'_usage des signes naturèls &
+méthodiques_.
+
+Il faut voir d'abord ce en quoi les deux Adversaires s'acordent: cette
+discution préliminaire va jeter un très-grand jour sur la question, &
+mètre tout le monde à portée de la juger.
+
+1º. Mr. l'Abbé Deschamps convient par-tout de l'utilité des signes ou du
+langage mimique: lui-même en fait un très-fréquent usage dans ses
+leçons.
+
+2º. D'un autre côté, son Adversaire acorde que l'inspection du mouvement
+des organes de la parole, est un éxercice utile & qui doit entrer dans
+l'éducation des sourds & muèts.
+
+Ces deux Auteurs sont donc bien moins éloignés de sentimens qu'ils ne le
+paroissent, & qu'ils ne le pensent sans doute eux-mêmes. Car toute leur
+contestation se réduit à savoir lequel de deux moyens qu'ils regardent
+come bons, sera la base de l'institution des sourds & muèts. Il n'y a
+donc plus à décider entr'eux, qu'une véritable question de primauté
+entre ces deux moyens qu'ils adoptent.
+
+Voici une réfléxion que je crois propre à trancher irrévocablement toute
+la dificulté.
+
+Il est tèlement certain que les signes sont le seul & unique moyen de
+comuniquer avec les sourds & muèts, qu'il est même impossible d'en
+imaginer un autre. Dans la lecture soit sur les livres soit sur la
+bouche soit par le tact, dans l'écriture; ils ne voient que des signes,
+ils ne peuvent voir que des signes: jamais on ne leur fera rien
+comprendre que par des signes. «Pour les autres», dit très-bien Mr.
+l'Abbé Deschamps (Lètre prélimin. page 21) «les paroles sont des sons
+articulés, sont des mots, images de nos pensées: pour eux ce sont des
+signes muèts qu'ils exécutent par les divers mouvemens des organes de la
+parole, & c'est à ces mouvemens qu'ils atachent leurs idées.»
+
+Donc dans les principes de cet Auteur, principes qui sont
+incontestables, le sourd & muèt, quand nous lui parlons, quand il nous
+parle, ne voit réèlement, n'exécute réèlement que des signes, des signes
+au pied de la lètre.
+
+Mais quelle diférence entre ces sortes de signes & ceux du langage
+mimique ou signes proprement dits! Les premiers sont pour le sourd &
+muèt, de l'aveu même de l'Auteur, extrèmement dificiles à saisir & à
+exécuter: de plus, ils sont tous absolument arbitraires. Ceux du langage
+mimique sont toujours au contraire très-faciles à comprendre; parce
+qu'ils ne sont qu'une image & une peinture par le geste, de la chose
+signifiée. Le muèt les exécute avec une extrème facilité: il en fait de
+lui-même un usage perpétuèl; c'est là véritablement sa langue. Ces
+signes d'ailleurs ne sont nulement arbitraires: ils donent
+nécéssairement & par eux-mêmes, l'idée de la chose dont ils sont l'image
+& la représentation. Pour faire mieux sentir tout ceci, prenons un
+exemple. Je supose qu'il s'agisse d'exciter dans un sourd & muèt, l'idée
+que nous exprimons en françois par le mot _chapeau_. Mr. l'Abbé
+Deschamps peut-il douter que je n'y arive, & plus promptement & plus
+facilement, en faisant le signe naturèl qui exprime l'idée de _chapeau_,
+qu'en faisant remarquer au sourd & muèt le jeu des organes de la parole,
+quand je prononce _chapeau_?
+
+Par le premier moyen, je lui donne subitement & sans aucune explication,
+l'idée de _chapeau_.
+
+Par le second, je ne lui donne, à proprement parler, aucune idée. Il
+voit que je fais certains mouvemens de la bouche, & voilà tout. Il faut
+donc 1º. que je lui aprène à distinguer ces mouvemens de tous les autres
+que je puis faire avec les mêmes organes: 2º. que je lui en done une
+idée vive & nète par de très-fréquentes répétitions. 3º. Jusques-là le
+sourd & muèt ne sait encore rien, si par une dernière instruction je ne
+lui aprends de plus, à force de répétitions, la liaison de cette suite
+de mouvemens de mes organes, avec l'idée de _chapeau_: liaison dont
+assurément il ne se seroit jamais douté. 4º. Autre travail encore plus
+dificile, pour lui faire exécuter les mêmes mouvemens, & pour l'amener à
+prononcer lui-même _chapeau_.
+
+Que de longueurs! que de dificultés rebutantes, & pour le Maître & pour
+le Disciple! Signes pour signes, ne vaut-il pas mieux préférer, sur-tout
+dans les comencemens, les plus simples & les plus faciles?
+
+C'est un principe reçu dans tous les arts & dans tous les genres
+d'instruction, qu'il faut aler du conu à l'inconu, & que les premiers
+élémens ne sauroient être trop simplifiés. Je pense donc que tous ceux
+qui voudront y réfléchir un instant, jugeront que l'institution des
+sourds & muèts doit comencer par la lecture, l'écriture & l'intelligence
+d'une langue quelconque, à l'aide des signes naturèls. Ces signes sont
+vraiment pour le sourd & muèt, l'instrument primitif de toutes les
+conoissances qu'il peut aquérir. Ce n'est que quand il est avancé dans
+ces premiers exercices, qu'on doit s'ocuper sérieusement de la partie de
+la prononciation, sur laquelle encore il ne faut pas faire plus de fond
+qu'il ne convient, ainsi qu'il a été observé dans la Note 7e ci-dessus,
+page 31.
+
+Mais dans ce système, objecte Mr. l'Abbé Deschamps (page 32), vous
+imposez à l'Instituteur une peine de plus: celle d'aprendre la langue
+des signes.
+
+Quand cette peine seroit aussi réèle que l'Auteur le supose, je doute
+que ceux qui auront assez de courage pour se dévouer à une fonction
+aussi pénible que celle de l'instruction des sourds & muèts, puissent
+être arètés par cet obstacle. La porte de Mr. l'Abbé De l'Épée est
+toujours ouverte, & il a déja enseigné la langue des signes à un assez
+grand nombre de persones, pour qu'il ne soit pas fort dificile de s'y
+perfectioner, ou par son secours, ou par celui de ceux qu'il a
+instruits.
+
+D'ailleurs ce langage, come l'observe très-bien notre Auteur sourd &
+muèt, n'a rien de fort épineux. Un instituteur un peu intelligent en
+saura toujours assez naturèlement, pour comencer ses leçons. L'habitude
+d'user sans cèsse de ce langage, l'y rendra bientôt très-habile.
+
+Enfin, je suis intimement persuadé que sans y avoir assez réfléchi &
+sans le croire, Mr. l'Abbé Deschamps fait de ce langage, la base de ses
+instructions. L'éloignement qu'il paroît avoir pour l'usage des signes,
+n'est donc réèlement qu'un mal-entendu. Je lui supose assez de droiture
+& de franchise pour en convenir, & pour se rendre sincèrement à la force
+des raisons qu'il trouvera dans les observations de son Adversaire.
+
+[I] On voit sensiblement par cet exemple, que le langage des signes est
+une définition perpétuèle des idées qu'on y exprime: mais définition
+nécéssairement claire & sans équivoque, parce qu'elle est toute en
+images. Celui qui se sert de ce langage, peut sans doute se tromper:
+mais on voit dans chaque expression, come à travers une glace
+transparente, l'idée précise qu'il se fait des objèts. Ce langage, s'il
+s'acréditoit parmi les homes, seroit d'un grand secours dans la
+recherche de la vérité. On s'entendroit du moins, & il n'y auroit plus
+matière à ce qu'on apèle _disputes de mots_. Il seroit come impossible
+qu'on pût jamais y substituer des _disputes de signes_.
+
+[J] _Vol. in-12. A Paris, chez Nyon, 1776._
+
+[K] Il est en effet surprenant que tout ce que Mr. l'Abbé De l'Épée a
+démontré sur l'utilité de ce langage, destiné par la Nature elle-même à
+devenir une langue universèle, un lien de comunication pour tous les
+homes, n'ait encore engagé presque persone à l'aprendre. On pâlit sur
+les livres pour aquérir une conoissance imparfaite des langues mortes &
+étrangères; & l'on refuse de doner quelques semaines à l'intelligence
+d'une langue aussi simple que facile, qui pouroit devenir le suplément
+de toutes les autres.
+
+[L] On a vu ci-dessus, pages 2, 3, que ces espérances s'étoient déja
+réalisées.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Observations d'un sourd et muèt sur un
+cours élémentaire d'éducation des sourds et muèts publié en 1779
+par M. l'Abbé Deshamps, Chapelain de l'Église d'Orléans, by Pierre Desloges
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS D'UN SOURD ET MUET ***
+
+***** This file should be named 39363-0.txt or 39363-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/9/3/6/39363/
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,1766 @@
+The Project Gutenberg EBook of Observations d'un sourd et muèt sur un
+cours élémentaire d'éducation des sourds et muèts publié en 1779
+par M. l'Abbé Deshamps, Chapelain de l'Église d'Orléans, by Pierre Desloges
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Observations d'un sourd et muèt sur un cours élémentaire
+d'éducation des sourds et muèts publié en 1779 par M. l'Abbé Deshamps,
+Chapelain de l'Église d'Orléans
+
+Author: Pierre Desloges
+
+Release Date: April 3, 2012 [EBook #39363]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS D'UN SOURD ET MUET ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+OBSERVATIONS
+
+_D'UN_
+
+SOURD ET MUÈT,
+
+_SUR_
+
+UN COURS ÉLÉMENTAIRE
+
+_D'ÉDUCATION_
+
+DES SOURDS ET MUÈTS,
+
+_Publié en 1779 par M. l'Abbé DESCHAMPS,
+Chapelain de l'Église d'Orléans._
+
+[Illustration: colophon]
+
+A AMSTERDAM;
+_& se trouve_
+A PARIS,
+Chez B. MORIN, Imprimeur-Libraire,
+rue Saint-Jacques, à la Vérité,
+
+M. DCC. LXXIX.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+_DE L'ÉDITEUR_.
+
+
+Plusieurs Écrivains ont souvent doné à leurs Ouvrages des titres
+imaginaires, soit pour dérouter les Lecteurs, soit pour anoncer leurs
+productions d'une manière plus piquante, soit enfin par d'autres motifs
+particuliers. Le petit Écrit qu'on présente au Public, n'est nulement
+dans ce cas-là; il a vraiment été composé par un jeune home sourd &
+muèt, dont j'ai fait la conoissance chez Mr. l'Abbé de l'Épée avec qui
+j'ai l'avantage d'être lié d'une amitié sincère.
+
+Ce jeune home n'est point un élève de ce célèbre Instituteur: mais ayant
+fait cet Écrit pour défendre la méthode de Mr. l'Abbé de l'Épée, il a
+cru devoir lui en faire homage: il vouloit même l'engager à revoir son
+Ouvrage, & à le mètre en état de paroître. Les grandes ocupations de ce
+vertueux Écclésiastique, & peut-être plus encore sa modestie, ne lui ont
+pas permis de prendre ce soin. L'Auteur s'est adressé à moi, & je me
+suis chargé avec grand plaisir de lui rendre ce petit service.
+
+Voici, dans l'exacte vérité, tout ce que j'y ai mis du mien. J'ai
+rectifié l'ortographe de ce jeune home, laquelle est assez défectueuse.
+J'ai suprimé quelques répétitions & adouci quelques termes qui auroient
+pu paroître ofensans. A ces légères corrections près, l'Ouvrage est en
+entier de notre Auteur sourd & muèt. Ce sont ses pensées, son stile &
+ses raisonemens.
+
+J'ai senti que le principal intérèt de cet Ouvrage viendroit de son
+Auteur; que come c'étoit peut-être la première fois qu'un sourd & muèt
+avoit mérité les honeurs de l'impression; un semblable phénomène devoit,
+autant qu'il étoit possible, être présenté au Public dans toute son
+intégrité. Je me suis donc seulement réservé la liberté d'ajouter au
+texte quelques notes, dans les endroits qui m'en ont paru susceptibles.
+
+Pour satisfaire davantage la curiosité du Public, j'ai engagé l'Auteur à
+doner quelques éclaircissemens sur sa persone, sur les causes de son
+infirmité, sur les idées qu'il peut avoir des sons & du langage, &c. On
+va le voir s'expliquer lui-même sur tous ces objets dans la petite
+Préface qui suit.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+_DE L'AUTEUR_.
+
+
+La plupart des Auteurs ont coutume de mètre une Préface ou un
+Avertissement à la tête de leurs Ouvrages, pour solliciter l'indulgence
+du Public, & pour doner les raisons bones ou mauvaises qui les ont
+engagés à prendre la plume: quant à moi, voici les motifs qui m'ont
+déterminé à composer ce petit Écrit.
+
+Le genre de mon travail journalier[A] m'oblige d'aler dans beaucoup de
+maisons: on ne manque jamais de m'y faire des questions sur les sourds &
+muèts. Mais le plus souvent ces questions sont aussi absurdes que
+ridicules: elles prouvent seulement que presque tout le monde s'est
+formé les idées les plus fausses sur notre compte; que très-peu de
+personnes ont une juste notion de notre état, des ressources qui nous
+restent, & des moyens que nous avons de comuniquer entre nous par le
+langage des signes.
+
+Pour mètre le comble aux erreurs du Public, voici qu'un nouvel
+Instituteur des sourds & muèts (Mr. l'Abbé Deschamps), publie un Livre
+dans lequel, non-content de condamner & de rejeter le langage des signes
+come moyen d'institution pour ceux qu'il instruit, il avance les
+paradoxes les plus étranges, les assertions les plus erronées contre ce
+même langage.
+
+Semblable à un François qui verroit décrier sa langue par un Alemand,
+lequel en sauroit tout au plus quelques mots, je me suis cru obligé de
+venger la miène des fausses imputations dont la charge cet Auteur, & de
+justifier en même tems la méthode de Mr. l'Abbé de l'Épée, laquelle est
+toute fondée sur l'usage des signes. J'éssaye en outre de doner une idée
+plus juste qu'on ne l'a comunément, du langage de mes compagnons sourds
+& muèts de naissance, qui ne savent ni lire, ni écrire, & qui n'ont
+jamais reçu d'autres leçons que celles du bon-sens & de la
+fréquentation de leurs semblables. Voilà en deux mots tout le but du
+petit Ouvrage qu'on va lire.
+
+Mais come je n'ai pour subsister que mon travail journalier, & pour
+écrire que le tems que je dérobe à mon someil, j'ai été forcé d'être
+très-succinct: ainsi il y a beaucoup de choses dans l'Ouvrage de Mr.
+l'Abbé Deschamps que je n'ai point relevées, quoique je ne les aprouve
+pas plus que ce que j'ai critiqué. Par la même raison, je me suis borné
+à présenter une simple esquisse de notre langage, sans prétendre en
+expliquer à fond le mécanisme. Ce seroit là une entreprise immense & qui
+demanderoit plusieurs volumes. En effet, tel signe qui s'exécute en un
+clin d'oeil, exigeroit quelquefois des pages entières, pour en faire
+la description complète. J'ai craint d'ailleurs que ces détails ne
+devinssent ennuyeux pour des oreilles délicates, acoutumées aux sons
+flateurs & agréables de la parole: j'ai craint que ce langage, qui a
+tant de force & d'énergie dans l'exécution, ne s'afoiblît sous ma plume
+novice.
+
+J'en ai cependant dit assez pour mètre sur la voie les lecteurs qui
+pensent & qui réfléchissent: sauf à y revenir, & à doner des
+descriptions plus détaillées des moyens que nous avons de rendre
+sensibles les idées que nous voulons soumètre à la représentation
+oculaire, si ce foible éssai avoit le bonheur d'être goûté du Public.
+
+ * * * * *
+
+ON a jugé qu'un Auteur aussi étrange que je le suis, pouvoit se
+permètre de parler un peu de lui-même. Je me suis rendu à cet avis & je
+vais terminer cette Préface par quelques détails qui me sont personèls.
+
+Je suis devenu sourd & muèt à la suite d'une petite vérole afreuse que
+j'ai éssuyée vers l'âge de sept ans. Les deux accidens de la surdité &
+du _mutisme_ me sont survenus en même-tems &, pour ainsi dire, sans que
+je m'en sois aperçu. Pendant le cours de ma maladie, qui a duré près de
+deux ans, mes lèvres se sont tèlement relâchées, que je ne puis les
+fermer sans un grand éfort, ou qu'en y mètant la main. J'ai d'ailleurs
+perdu presque toutes mes dents: c'est principalement à ces deux causes
+que j'atribue mon _mutisme_. Il arive delà que quand je veux parler,
+l'air s'échape de toutes parts, & ne rend qu'un son informe. Je ne puis
+articuler les mots un peu longs qu'avec beaucoup de peine, en réspirant
+sans cèsse un nouvel air qui, s'échapant encore, rend ma prononciation
+inintelligible pour ceux qui n'y sont pas très-acoutumés. En éssayant de
+parler la bouche ouverte, c'est-à-dire, sans joindre les lèvres ni les
+dents, on aura une image assez exacte de mon langage[B].
+
+On m'a demandé un million de fois s'il me restoit quelque idée des sons,
+& nomément de ceux du langage vocal: voici tout ce que je puis répondre
+là-dessus.
+
+Premièrement, j'entends à plus de quinze ou vingt pas tous les bruits
+qui sont un peu éclatans, non pas par les oreilles, car elles sont
+entièrement bouchées; mais par une simple commotion: quand je suis dans
+ma chambre, je sais distinguer le roulement d'un carosse d'avec le jeu
+d'un tambour.
+
+Si je mèts la main sur un violon, sur une flûte, &c. & qu'on viène à les
+metre en jeu, je les entendrai[C] quoique confusément, même en fermant
+les yeux. Je distinguerai aisément le son du violon de celui de la
+flûte; mais je n'entendrai absolument rien, si je n'ai la main dessus.
+
+Il en est de même de la parole: je ne l'entends jamais à moins que je ne
+mète la main sur le gosier ou sur la nuque du cou de la persone qui
+parle. Je l'entends encore les yeux fermés, lors qu'une persone parle
+dans une boîte de carton vide que je tiendrai dans mes mains; mais de
+toute autre manière, il m'est impossible d'entendre. Je distingue encore
+aisément les sons de la voix humaine d'avec tout autre son. J'ai même
+essayé de voir si je ne parviendrois pas à me former une idée assez
+distincte des diverses articulations des persones de ma conoissance,
+pour pouvoir les reconoître dans les ténèbres en mètant la main sur leur
+gosier ou sur la nuque de leur cou: je n'ai pu encore y parvenir; mais
+cela ne me paroît pas impossible.
+
+Au reste, ces différentes idées que j'ai des sons, me sont comunes avec
+mes compagnons, dont quelques-uns entendent beaucoup mieux que moi. Je
+ne déciderai point si c'est par les oreilles, ou par une simple
+commotion: car plusieurs n'ont pas les oreilles bouchées comme moi[D].
+
+Dans les comencemens de mon infirmité, & tant que je n'ai pas vécu avec
+des sourds & muèts, je n'avois d'autre ressource pour me faire entendre,
+que l'écriture ou ma mauvaise prononciation. J'ai ignoré long-tems le
+langage des signes. Je ne me servois que de signes épars, isolés, sans
+suite & sans liaison. Je ne conoissois point l'art de les réunir, pour
+en former des tableaux distincts, au moyen desquels on peut représenter
+ses diférentes idées, les transmètre à ses semblables, converser avec
+eux en discours suivis & avec ordre. Le premier qui m'a enseigné cet art
+si utile, est un sourd & muèt de naissance, Italien de nation, qui ne
+sait ni lire, ni écrire; il étoit domestique chez un Acteur de la
+Comédie Italiéne. Il a servi ensuite en plusieurs grandes maisons, &
+notament chez Mr. le Prince de Nassau. J'ai conu cet home à l'âge de
+vingt-sept ans, & huit ans après que j'eus fixé ma demeure à Paris.....
+
+Je pense que c'est assez parler de moi, & qu'un plus long discours sur
+un aussi mince sujèt, poûroit lasser à la fin la patience de mes
+Lecteurs.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+OBSERVATIONS
+
+ _Sur un Cours élémentaire d'éducation des Sourds & Muèts, par Mr.
+ l'Abbé DESCHAMPS_, &c.
+
+
+Tout Paris, l'Europe entière, retentissoient des éloges justement dûs à
+Mr. l'Abbé de l'Épée & à sa méthode aussi simple qu'ingénieuse,
+d'instruire les sourds & muèts par le moyen du langage des signes. Ce
+respectable Instituteur done ses leçons publiquement: ainsi une foule de
+témoins pouvoit déposer de l'exèlence de cette méthode, qui conduit ses
+élèves avec une promptitude & une facilité incroyables à la lecture, à
+l'écriture & à la conoissance de plusieurs langues, ensuite à la
+prononciation de vive voix & à l'intelligence du langage par
+l'inspection des mouvemens des organes de la parole. Plusieurs
+Souverains avoient daigné vérifier par eux-mêmes les merveilles que la
+Renomée publioit de cette méthode. Un des premiers & des plus augustes
+Potentats de l'Europe avoit voulu entrer dans les plus petits détails à
+cet égard. Il s'étoit retiré de chez Mr. l'Abbé de l'Épée pénétré
+d'admiration, & en disant que de tout ce qu'il avoit vu dans ses
+nombreux voyages, rien ne l'avoit touché & satisfait autant que le
+spectacle qu'il venoit de voir. De retour dans ses États, il s'étoit
+ocupé des moyens d'y introduire un établissement semblable, & avoit
+envoyé à notre célèbre Instituteur, un Ecclésiastique, home de mérite,
+pour prendre de ses leçons, & se metre au fait de sa méthode.
+
+Notre auguste Monarque, qui marche si glorieusement sur les traces du
+bon & grand Henri, n'a pas non plus regardé avec indiférence un art
+aussi précieux à l'Humanité: sur le compte qu'il s'en est fait rendre,
+il a pris cet établissement sous sa protection royale, lui a déja
+assigné des fonds certains, & a pris des mesures pour fonder, en faveur
+des sourds & muèts, une Maison d'éducation selon la méthode de Mr.
+l'Abbé de l'Épée.....
+
+C'est dans ce moment que paroît un Cours élémentaire d'éducation pour
+les sourds & muèts, dans lequel l'Auteur rejète ouvertement cette
+méthode, & prétend qu'on doit lui en substituer une autre qui consiste à
+rendre les sourds & muèts atentifs aux mouvemens divers des organes de
+la parole, & à leur aprendre à les imiter; c'est-à-dire, qu'on doit dans
+cette méthode, comencer avant tout, par aprendre au sourd & muèt, à
+proférer les diférens sons des langues, en l'habituant à exécuter le
+diférent mécanisme de ces sons: ensorte qu'il parle réèlement pour ceux
+qui entendent, & qu'il lise les sons des langues dans les divers
+mouvemens des organes de ceux qui lui parlent, comme s'il les lisoit
+dans un Livre. L'Auteur veut qu'on passe ensuite à la lecture & à
+l'écriture proprement dite; & de-là enfin à l'intelligence de la langue
+quelconque qu'on a choisie pour base de l'instruction. Voilà du moins
+l'idée la plus nète que j'aie pu me former de son sistème & de sa
+marche.
+
+Voyons d'abord ce que l'Auteur pense lui-même de sa méthode: «Le
+plaisir, dit-il page 4 de son INTRODUCTION, n'acompagne pas nos leçons:
+loin de-là, elles semblent avoir pour apanage l'ennui & le dégoût; elles
+sont nuisibles à la santé..... A ces désagrémens, ajoutez le dégoût
+naturel que cette éducation entraîne nécessairement après elle.......
+L'impatience réciproque du Maître & des Elèves, en voyant le peu de
+progrès que produisent les efforts multipliés, l'atention la plus
+exacte, la meilleure volonté.»
+
+Il dit ailleurs, page 155: «La répugnance que les sourds & muèts ont à
+soufrir que nous mètions nos doigts dans leur bouche, & à consentir de
+mètre les leurs dans la nôtre, ne peut se vaincre qu'avec beaucoup de
+peine, d'aplication & de patience..... On doit y travailler avec
+d'autant plus de courage, qu'il est impossible de leur rendre autrement
+l'usage de la parole.» L'Auteur peint ensuite très-naïvement l'embaras
+extrème qu'on éprouve à leur persuader de se prêter à ces mouvemens, qui
+doivent leur paroître fort bisares, & auxquels ils ne peuvent absolument
+rien comprendre.
+
+Enfin, il a la bone foi de représenter par-tout sa méthode come
+infiniment rebutante, tant pour le Maître que pour les Élèves. Il
+termine par ces mots sa Lètre préliminaire, page 31: «Ainsi peu à peu
+j'acoutume mes Élèves à parler & à écrire..... Pour parvenir à ce degré
+de perfection, il faut trouver dans les Élèves un grand désir
+d'aprendre, de l'esprit, de la mémoire, du jugement; & dans le Maître,
+une douceur, une complaisance extrèmes... Il est impossible de doner une
+idée de la patience nécessaire dans les comencemens de l'instruction.»
+
+Je doute qu'une méthode aussi rebutante, de l'aveu de son Auteur; qu'une
+méthode où l'on renverse visiblement l'ordre naturèl de l'instruction,
+puisqu'on comence par ce qu'il y a de plus dificile, & que les Élèves
+travaillent très-long-tems sans pouvoir rien comprendre à tout ce qu'on
+exige d'eux; qu'une méthode enfin, qui demande pour son succès des
+qualités extrèmement rares & dans les Maîtres & dans les Disciples, soit
+faite pour avoir beaucoup de partisans. Je ne suis donc pas surpris de
+voir l'Auteur désirer, page 4, «que la publication de son Ouvrage
+_puisse procurer une autre méthode plus courte & plus facile_».
+
+Coment a-t-il pu s'aveugler au point de ne pas reconoître que cette
+méthode étoit toute trouvée: que c'étoit celle que Mr. l'Abbé de l'Épée
+pratique depuis long-tems avec tant de succès?
+
+En effet, cet habile Instituteur ayant conçu le généreux projèt de se
+consacrer à l'instruction des sourds & muèts, a sagement observé qu'ils
+avoient une langue naturèle, au moyen de laquelle ils comuniquoient
+entr'eux: cette langue n'étant autre que le langage des signes, il a
+senti que s'il parvenoit à conoître ce langage, rien ne lui seroit plus
+facile que de réussir dans son entreprise. Le succès a justifié une
+réfléxion aussi judicieuse. Ce n'est donc pas Mr. l'Abbé De l'Épée qui a
+créé & inventé ce langage: tout au contraire, il l'a apris des sourds &
+muèts; il a seulement rectifié ce qu'il a trouvé de défectueux dans ce
+langage; il l'a étendu, & lui a doné des règles méthodiques.
+
+Ce savant Instituteur s'est considéré come un home transplanté
+tout-à-coup au milieu d'une Nation étrangère, à qui il auroit voulu
+aprendre sa propre langue: il a jugé que le moyen le plus sûr pour y
+parvenir, seroit d'aprendre lui-même la langue du Pays, afin de faire
+comprendre aisément les instructions qu'il voudroit doner.
+
+Je le demande à Mr. l'Abbé Deschamps lui-même: s'il avoit dessein
+d'aprendre l'Anglois ou quelqu'autre langue qu'il ignorât; coment s'y
+prendroit-il? Comenceroit-il par prendre une gramaire toute Angloise,
+dont il ne comprendroit pas un seul mot? Non, assurément: il choisiroit
+une gramaire Angloise écrite en François; & à l'aide de sa langue
+maternèle, il aprendroit aisément la langue qui lui est inconue.
+
+C'est précisément la route qu'a pris Mr. l'Abbé De l'Épée. Pouvoit-il
+rien faire de plus sensé & de plus conséquent? Il ne lui a pas falu,
+come le croit Mr. l'Abbé Deschamps (page 37) beaucoup de tems, beaucoup
+de peine & de travaux, pour former son système d'éducation par le
+secours des signes naturèls. De l'ordre dans les idées, de la justèsse
+dans les observations, de l'atention à suivre en tout la nature pour
+guide; voilà les moyens dont il a fait usage, voilà toute la magie de
+son art.
+
+ * * * * *
+
+JE n'ai pas moins que Mr. l'Abbé Deschamps, de vénération pour le
+langage de la parole, & je conçois parfaitement l'avantage dont il doit
+être pour les sourds & muèts: c'est pour cela même que je lui reproche
+de condamner & de proscrire le langage des signes; parce que je suis
+persuadé que c'est là le moyen le plus sûr & le plus naturèl de les
+conduire à l'intelligence des langues; la nature leur ayant doné ce
+langage, pour leur tenir lieu des autres dont ils sont privés.
+
+Mais est il bien certain que le langage des signes soit naturèl aux
+sourds & muèts?
+
+L'Auteur que je combats, entasse sur cette question les contradictions
+les plus révoltantes: il dit positivement le oui & le non.
+«Non-seulement, dit-il page première, un _penchant comun_ porte les
+sourds & muets à faire des signes; mais tous les hommes en font usage
+_naturellement_: notre _inclination_ à nous-mêmes nous détermine à nous
+en servir, sans que nous nous en appercevions, nous qui jouïssons de la
+parole & de l'ouïe». Deux pages plus bas on lit: «_les signes sont
+naturels à l'homme: personne n'en disconviendra_».
+
+Après une décision aussi formèle; à la page suivante (page 4) il demande
+sérieusement si les signes sont l'_ouvrage de la nature_, ou celui de
+l'éducation. Il répète la même question, p. 8; & enfin, p. 12, il la
+résout gravement par ces mots: «ainsi donc ce penchant _n'est que
+l'effet de l'éducation & non de la nature_».
+
+Le Lecteur a donc à choisir entre ces deux opinions contradictoires: _le
+langage des signes est naturèl aux sourds & muèts: le langage des signes
+n'est pas naturèl aux sourds & muèts_. Quelque sentiment qu'il embrasse,
+il est sûr d'être de l'avis, ou de Mr. l'Abbé Deschamps à la page 3, ou
+de Mr. l'Abbé Deschamps à la page 12.
+
+ * * * * *
+
+CET AUTEUR exagère beaucoup (p. 32 & suiv.) les dificultés de la langue
+des signes. S'il avoit plus réfléchi sur la nature de ce langage, il
+auroit vu que tous les homes en possédent le fond; puis qu'il n'y a
+persone qui ne puisse, quand il le voudra bien, peindre par le geste de
+manière à se faire comprendre, les idées, les afections qui l'ocupent &
+qu'il désire comuniquer aux autres. Ce n'est que le peu d'habitude qu'on
+a d'exercer ce langage, qui peut faire croire qu'il est dificile.
+
+Aussi qu'arive-t-il chez Mr. l'Abbé de l'Épée, lorsqu'il explique les
+principes de ce langage? Tous ceux qui assistent à ses leçons,
+conviènent généralement que rien n'est si simple & si facile, & qu'il
+n'est persone qui ne pût en faire autant.
+
+Six semaines au plus sufisent pour se mètre très-passablement au fait de
+ce langage. Or, quelle est la langue que le génie le plus heureux pût
+répondre d'aprendre en six semaines? L'Auteur voulant se destiner à
+l'instruction des sourds & muèts, auroit peut-être dû comencer par venir
+s'instruire lui-même pendant un tems aussi court chez Mr. l'Abbé De
+l'Épée. Cet Instituteur, singulièrement honête & comunicatif, lui auroit
+fait part de ses lumières avec le plus grand plaisir. Mr. l'Abbé
+Deschamps, connoissant mieux le langage des signes, en auroit parlé avec
+plus de justèsse, qu'il ne le fait dans son Livre.
+
+ * * * * *
+
+IL se trompe beaucoup, quand il avance (pag. 12, 18, 34) que ce langage
+est borné pour les sourds & muèts aux choses physiques & aux besoins
+corporèls.
+
+Cela est vrai, quant à ceux qui sont privés de la société d'autres
+sourds & muèts, ou qui sont abandonés dans des Hopitaux, ou isolés dans
+le coin d'une Province. Cela prouve en même tems sans réplique, que ce
+n'est pas des persones qui entendent & qui parlent, que nous aprenons
+comunément le langage des signes. Mais il en est tout autrement des
+sourds & muèts, qui vivent en société dans une grande Ville, dans Paris,
+par exemple, qu'on peut apeler avec raison l'abrégé des merveilles de
+l'Univers. Sur un pareil théatre, nos idées se dévelopent & s'étendent,
+par les ocasions que nous avons de voir & d'observer sans cèsse des
+objèts nouveaux & intéressans.
+
+Lors donc qu'un sourd & muèt, ainsi que je l'ai éprouvé moi-même
+(Préface page 11), vient à rencontrer d'autres sourds & muèts plus
+instruits que lui, il aprend à combiner & à perfectioner ses signes, qui
+jusque là étoient sans ordre & sans liaison. Il aquiert promptement dans
+le comerce de ses camarades, l'art prétendu si dificile de peindre &
+d'exprimer toutes ses pensées même les plus indépendantes des sens, par
+le moyen des signes naturèls, avec autant d'ordre & de précision, que
+s'il avoit la conoissance des règles de la gramaire. Encore une fois,
+j'en dois être cru; puisque je me suis trouvé dans ce cas-là, & que je
+ne parle que d'après mon expérience.
+
+Il y a de ces sourds & muèts de naissance, ouvriers à Paris, qui ne
+savent ni lire ni écrire, & qui n'ont jamais assisté aux leçons de Mr.
+l'Abbé De l'Épée, lesquels ont été trouvés si bien instruits de leur
+religion par la seule voie des signes, qu'on les a jugé dignes d'être
+admis aux Sacremens de l'Église, même à ceux de l'Eucharistie & du
+Mariage. Il ne se passe aucun événement à Paris, en France & dans les
+quatre parties du Monde, qui ne fasse la matière de nos entretiens. Nous
+nous exprimons sur tous les sujèts avec autant d'ordre, de précision &
+de célérité, que si nous jouïssions de la faculté de parler &
+d'entendre.
+
+Ce seroit donc une erreur grossière, que de nous regarder come des
+espèces d'automates destinés à végéter dans le monde. La Nature n'a pas
+été aussi marâtre à notre égard qu'on le juge ordinairement: elle suplée
+toujours dans l'un des sens, à ce qui manque aux autres. La privation de
+l'ouïe nous rend en général moins distraits. Nos idées concentrées, pour
+ainsi dire, en nous-mêmes, nous portent nécessairement à la méditation &
+à la réfléxion. Le langage dont nous nous servons entre nous, n'étant
+autre chose qu'une image fidèle des objèts que nous voulons exprimer,
+est singulièrement propre à nous doner de la justèsse dans les
+idées[E], à étendre notre entendement par l'habitude où il nous mèt
+d'observer & d'analyser sans cèsse. Ce langage est vif: le sentiment s'y
+peint; l'imagination s'y dévelope. Nul autre n'est plus propre à porter
+dans l'ame de grandes & de fortes émotions.
+
+ * * * * *
+
+M. L'ABBÉ DESCHAMPS semble désirer (pag. 33) qu'il existât un
+Dictionaire des signes pour en faciliter la langue. Un pareil Ouvrage
+seroit en effet très-propre à aider l'imagination: il pouroit devenir le
+germe d'un langage universèl pour tous les peuples du Monde; puisque
+tous les objèts se peignent en tous Pays par les mêmes traits. Il est
+étonant que les savans qui s'exercent sur tant d'objèts divers &
+souvent sur des futilités, ne se soient pas encore avisés de ce travail.
+Mais en atendant que nous jouïssions de ce Dictionaire, convenons qu'il
+subsiste de lui-même; puisqu'il n'y a rien dans la nature, absolument
+rien qui ne porte son signe avec soi. On trouve dans ce langage les
+verbes, les noms, les pronoms de toute espèce, les articles, les genres,
+les cas, les tems, les modes, les adverbes, les prépositions, les
+conjonctions, les interjections, &c. Enfin, il n'y a rien dans toutes
+les parties du discours par la parole, qui ne puisse s'exprimer par le
+langage des signes[F].
+
+ * * * * *
+
+M. L'ABBÉ DESCHAMPS restraignant toujours le langage des signes aux
+seules choses physiques & matérièles, aparament pour l'assortir à ses
+idées; prétend (p. 18.) que si l'on admèt ce langage pour exprimer le
+moral, le passé & l'avenir, il faudra, pour l'expression d'une seule
+parole, recourir à des périphrases, à des circonlocutions perpétuèles de
+signes.
+
+Il ne pouvoit plus mal choisir son éxemple, pour établir cette
+assertion. Si nous voulons, dit-il (p. 19.), exprimer l'idée de _Dieu_
+dans le langage des signes, nous montrerons le Ciel, lieu que le
+Tout-puissant habite. Nous décrirons que tout ce que nous voyons sort de
+ses mains. Qui peut assurer que le Sourd & Muèt ne prendra pas le
+Firmament pour Dieu même, _&c._
+
+Ce sera moi qui l'assurerai; parce que, quand je voudrai désigner l'Être
+Suprème, en montrant les Cieux, qui sont sa demeure, ou plutôt son
+marchepied; j'acompagnerai mon geste d'un air d'adoration & de respect,
+qui rendra mon intention très-sensible. Mr. l'Abbé Deschamps lui-même
+ne pouroit s'y méprendre. Mais au contraire si je veux parler des
+_cieux_, du _firmament_, je ferai le même geste sans l'acompagner
+d'aucun des accessoires que je viens d'expliquer. Il est donc facile de
+voir que dans ces deux expressions, _Dieu_, le _Firmament_, il n'y aura
+ni équivoque, ni circonlocution.
+
+Il n'y en aura pas davantage dans l'expression des idées du _passé_ & de
+l'_avenir_: souvent même notre expression sera plus courte que celle de
+la parole: par exemple, il ne nous faut que deux signes pour rendre ce
+que vous dites en trois mots: _la semaine prochaine_, _le mois passé_,
+_l'année dernière_. Cette expression, _le mois qui vient_, contient
+quatre mots; cependant je n'y emploie que deux signes, un pour le _mois_
+& un pour le _futur_; parce que le signe de l'article _le_ & celui du
+pronom relatif _qui_, y seroient surabondans: mais ils sont quelquefois
+nécéssaires en d'autres occasions. Au reste tous ces signes sont
+exécutés avec autant de promptitude au moins que la parole.
+
+ * * * * *
+
+ON peut assurer avec vérité que tout est inconséquence & contradiction,
+dans ce que notre Auteur dit du langage des signes. Après toutes les
+déclamations qu'il a faites en vingt endroits de son livre contre ce
+langage; après avoir dit & répété sans cèsse qu'il étoit extrèmement
+borné dans son usage, & que hors de la sphère étroite des besoins
+naturèls & des idées sensibles, ce langage n'avoit plus rien que
+d'équivoque, d'arbitraire, de dificile & de compliqué, &c. Voici le
+juste éloge qu'il fait de ce même langage (p. 38), à l'ocasion de M.
+l'Abbé De l'Épée; «par cette langue des signes, il a trouvé l'art de
+peindre toutes les idées, toutes les pensées, toutes les sensations. Il
+les a rendu susceptibles d'autant de combinaisons & de variations que
+les langues, dont nous nous servons habituellement pour peindre toutes
+les choses, soit dans le moral, soit dans le physique. Les idées
+abstraites, come celles que nous formons par le secours des sens, tout
+est du ressort du langage des signes.... Ce langage des signes peut
+suppléer à l'usage de la parole. Il est prompt dans son exécution, clair
+dans ses principes, sans trop de dificulté dans son exécution».
+
+Qui ne croiroit après une aussi belle tirade, que M. l'Abbé Deschamps a
+abjuré toutes ses erreurs sur le langage des signes? Détrompez-vous,
+Lecteur, voici la conclusion qui suit immédiatement l'éloge que vous
+venez de lire.
+
+«Quelque belle que soit cette méthode, nous ne la suivons cependant
+pas».
+
+On ne s'atend pas à une pareille chute: elle est digne de celui qui a pu
+avancer, «que le penchant naturel que les sourds & muets ont à
+s'exprimer par signes, ne prouve pas que cette voie soit la meilleure
+pour leur éducation» p. 11: «que pour les Sourds & Muets, le sens des
+choses n'est pas plus dificile à acquérir par la parole que par les
+signes: (p. 21.) _&c. &c. &c._»
+
+Ce seroit perdre le tems que de réfuter de semblables assertions: il
+sufit de les exposer, pour en faire sentir toute la fausseté. Au reste
+il y a quelque chose de comode avec M. l'Abbé Deschamps: c'est que pour
+le réfuter, il sufit, come on l'a déjà vu bien des fois, de l'oposer à
+lui-même.
+
+ * * * * *
+
+UNE des plus fortes objections de cet Auteur contre l'usage des signes,
+c'est que dans l'obscurité ils deviènent inutiles pour comuniquer ses
+pensées. (p. 163.).
+
+Cette dificulté paroît spécieuse au premier coup-d'oeil: elle est
+cependant tout aussi frivole que les autres. Qu'on me mète avec un de
+mes camarades sourd & muèt, dans une chambre obscure; je lui dirai par
+signes d'aller faire telle ou telle comission, soit à Paris, soit dans
+les environs: je l'informerai de tel événement qu'on voudra, &c., sans
+qu'il soit besoin pour cela d'un plus grand nombre de signes qu'au grand
+jour. L'opération sera seulement un peu plus longue; mais elle sera cent
+fois plus prompte & plus facile que les deux moyens que notre Auteur a
+imaginés (p. 163.); lesquels consistent à toucher les lèvres de celui
+qui parle, ou à écrire avec le doigt dans la paume de la main du sourd &
+muèt, ce qu'on veut lui faire comprendre.
+
+Pour démontrer la longueur de ces opérations, prenons quelques mots des
+plus ordinaires dans la conversation, tels que _aplaudissement_,
+_aplatissement_, _assoupissement_, _&c._ Ces trois seuls mots contiènent
+au moins 41 lètres de l'alphabet, qu'il faudra lire une à une sur les
+lèvres par le moyen du toucher, ou se sentir écrire dans la paume de la
+main par le second moyen; pour en avoir l'intelligence. Quelle sagacité,
+quelle mémoire, quelle finesse de tact, combien de temps ne faudra-t-il
+pas, pour exprimer & pour retenir sans confusion un aussi grand nombre
+de signes?
+
+Dans la plus profonde obscurité, par le langage des signes, quatre ou
+cinq me sufiront pour rendre ces mêmes mots: & ces signes seront aussi
+expressifs que la parole, aussi prompts que le vent. Voici tout le
+secrèt de cette opération. Lorsque je suis dans l'obscurité, & que je
+veux parler à un sourd & muèt, je prends ses mains & fais avec elles les
+signes que je ferais avec les miènes, si j'étois au grand jour. Quand il
+veut me répondre, il prend à son tour mes mains & fait avec elles les
+signes qu'il feroit avec les siènes, si nous voyons clair.
+
+ * * * * *
+
+MALGRÉ l'éloignement peu réfléchi que l'Auteur paroît avoir pour les
+signes, il en fait cependant lui-même un fréquent usage dans son système
+d'éducation par la parole.
+
+En expliquant dans sa Préface ou Lètre préliminaire, la manière dont il
+aprend à ses Sourds & Muèts le nom des choses, il dit (p. XXX.): «Je ne
+manque jamais à leur faire joindre _le signe de la chose_, à
+l'expression pour la leur faire comprendre, lors qu'elle n'est pas de sa
+nature assez palpable». Il continue ainsi: «La conjugaison des verbes
+nous présente une foule de choses à expliquer; les personnes, les
+nombres, les tems, _&c._... il est vrai que pour cela _j'ai recours aux
+signes_, pour me faire entendre».
+
+Il expose, p. 67, coment il explique & dévelope à ses Élèves l'idée de
+_Dieu_, & ajoute: «On sent à merveille que _les signes aident beaucoup_
+dans cet éxercice». Il dit encore, p. 69, «après leur avoir fait lire
+ces détails plusieurs fois, les leur avoir expliqués _par des signes
+naturels_, _&c_». Voyez aussi page 125, un long détail où l'Auteur
+raconte coment il explique les pronoms à ses Élèves, toujours par le
+moyen des signes naturèls, _&c. &c._
+
+La pratique de l'Auteur dépose donc encore ici contre ses principes: &
+en effet quel autre moyen pouroit-il employer que l'usage des signes,
+pour doner à ses Élèves l'intelligence des mots, & pour s'assurer qu'ils
+les comprènent? Je le dis hautement; si l'on suprime les signes de
+l'éducation des sourds & muèts, il est impossible d'en faire autre chose
+que des machines parlantes.
+
+Ces petits bouts de fil que l'Auteur emploie (Préf. p. XXV.) pour faire
+comprendre à ses Élèves qu'il faut joindre ensemble les syllabes des
+mots, sont encore des signes; mais des signes de son invention: il étoit
+facile d'en trouver de plus simples & de moins embarassans. L'Auteur
+paroît avoir une grande stérilité de signes: il se sert peut-être aussi
+de petits bouts de fil, pour expliquer dans sa classe, le mystère de la
+très-sainte Trinité.
+
+D'après la pratique même de M. l'Abbé Deschamps, il faut donc conclure
+que le langage des signes doit entrer come moyen principal dans
+l'institution des Sourds & Muèts; & que, bon gré malgré, on en revient
+toujours à cette méthode: par la grande raison que ce langage leur est
+naturèl, & que c'est le seul qu'ils puissent comprendre, jusqu'à ce que
+par son secours, on leur en ait apris un autre. C'étoit donc bien la
+peine de faire tant de bruit contre ce pauvre langage des signes!
+
+ * * * * *
+
+M. L'ABBÉ DESCHAMPS oublie trop souvent que le but de M. l'Abbé De
+l'Épée n'est pas précisément d'aprendre à ses Élèves le langage des
+signes. Ce langage est le moyen, & non la fin de ses instructions. Ce
+sage Instituteur ne néglige aucune des parties de la sorte d'éducation
+dont ils sont susceptibles. Ainsi outre la Religion, la première des
+siences, qu'il leur aprend à fond, outre la lecture, l'écriture & les
+élémens du calcul, outre trois ou quatre langues dont il done une
+teinture à ceux de ses Élèves qui montrent le plus d'intelligence; il
+s'atache aussi à les faire parler; il les acoutume, tout aussi bien que
+M. l'Abbé Deschamps, à deviner ou à lire[G] au mouvement des lèvres,
+les paroles qu'on leur adrèsse. Mais il les prépare à ces deux derniers
+éxercices, par la lecture, l'écriture & l'intelligence des mots. Or qui
+ne conçoit que les sourds & muèts comprenant parfaitement la
+signification des mots, auront beaucoup de facilité pour passer de la
+lecture à la prononciation; ou que, pour mieux dire; ils aprendront
+sans peine l'une & l'autre en même temps?
+
+L'Auteur fait un grand mystère de cet art, qu'il prétend si merveilleux,
+d'entendre par les yeux, c'est-à-dire, de comprendre au mouvement des
+lèvres, de la langue & des joues, les paroles qu'on prononce. Tous ceux
+qui me conoissent, n'ignorent pas que les persones avec lesquelles je
+vis habituèlement, ne me parlent guères autrement, sans qu'il soit
+besoin de rendre aucun son; pourvu que l'articulation soit nète &
+distincte. Je n'ai cependant reçu à cet égard aucune instruction: la
+Nature seule a été mon guide. Ce moyen est si simple, qu'il n'y aura pas
+de sourd & muèt qui n'aprène cet art de lui-même, lorsqu'une fois il
+saura la signification des mots du langage ordinaire. Il faudra
+seulement que les persones qui voudront lui parler ainsi, prononcent
+leurs paroles posément & bien distinctement; qu'elles ouvrent assez la
+bouche pour que le sourd & muèt puisse observer le mécanisme du
+langage; enfin qu'elles apuient un peu fort sur chaque syllabe qui
+compose les mots, & qu'elles fassent une petite pause à la fin de chaque
+mot.
+
+Je croisen avoir dit assez jusqu'ici pour réconcilier M. l'Abbé
+Deschamps avec le langage des signes. Cependant pour jeter encore plus
+de lumières sur ce langage, je vais, selon que je m'y suis engagé (Préf.
+p. 3.), expliquer en peu de mots, l'usage que mes camarades en font,
+sans avoir reçu à ce sujèt d'autres leçons que celles de la Nature.
+
+Au reste je déclare bien sincèrement, avant d'aler plus loin, que je
+n'ai nulle intention de déprimer l'Auteur que je prends la liberté de
+critiquer: je loue & respecte son zèle pour un genre de travail qui ne
+sauroit être trop encouragé. Il pense trop bien pour être ofensé de mes
+remarques; & s'il les considère sans prévention, il reconoîtra
+facilement que je n'ai pas eu dessein de lui nuire. D'ailleurs il avoue
+(p. iv) qu'il n'a fait que quelques pas dans cette pénible carière, il
+est donc tems encore de le redrèsser[H] & de lui faire prendre une idée
+plus juste d'un langage qu'il ne paroît pas avoir assez aprofondi: c'est
+le principal objèt des nouvèles observations qu'on va lire & qui
+termineront cet Ouvrage.
+
+ * * * * *
+
+M. L'ABBÉ DESCHAMPS n'est pas le seul qui s'imagine (p. 37) que M.
+l'Abbé De l'Épée a créé & inventé le langage des signes: mais cette
+opinion ne peut se soutenir; puis que j'ai déjà prouvé (p. 14.) que mes
+camarades qui ne savent ni lire ni écrire, & qui ne fréquentent point
+l'école de cet habile Instituteur, font un usage très-étendu de ce
+langage; qu'ils ont l'art, par son moyen, de peindre aux yeux toutes
+leurs pensées, & leurs idées même les plus indépendantes des sens.
+
+Voici quelques détails qui feront comprendre plus particulièrement le
+mécanisme admirable, mais simple & naturèl de ce langage, tel qu'il se
+pratique parmi nous.
+
+I. Lors que nous voulons parler de quelqu'un de notre conoissance & que
+nous voyons fréquament, il ne nous faut que deux ou trois signes pour le
+désigner. Le premier, qui est un signe général, se fait en mètant la
+main au chapeau ou sur le sein, pour anoncer le sèxe de la persone:
+nous faisons ensuite un signe particulier, le plus propre à caractériser
+cette même persone. Mais il en faut un plus grand nombre pour nomer &
+désigner ceux que nous voyons peu, & dont nous n'avons qu'une idée
+imparfaite, ou enfin que nous ne conoissons que de réputation.
+Premièrement nous désignons le sexe de la persone, ce signe doit
+toujours marcher le premier: ensuite nous faisons le signe relatif à la
+classe générale dans laquelle la naissance & la fortune ont placé cette
+persone: puis nous la distinguons individuèlement par des signes pris de
+son emploi, de sa profession, de sa demeure, &c. Cette opération ne
+demande pas plus de temps qu'il n'en faudroit pour prononcer, je supose,
+_M. de Lorme Marchand de drap, rue Saint-Denis_.
+
+On pense bien que dans la suite de la conversation, nous ne répérons
+plus un aussi grand nombre de signes, pour désigner la même personne. En
+effet cela seroit aussi ridicule que si, en parlant de quelqu'un, on
+répétoit à toute ocasion son nom, son surnom & toutes ses qualités.
+
+II. Nous avons deux signes diférens pour désigner la noblesse;
+c'est-à-dire que nous la distinguons en deux classes, la haute & la
+petite. Pour anoncer la haute noblesse, nous mètons le plat de la main
+gauche à l'épaule droite & nous la tirons jusqu'à la hanche gauche: puis
+sur le champ nous écartons les doigts de la main & la posons sur le
+coeur. Nous désignons la noblesse inférieure, en traçant avec le bout
+du doigt une petite bande & une croix sur la boutonière de l'habit. Pour
+faire conoître ensuite la persone de l'une de ces classes, dont il
+s'agit, nous employons des signes tirés de son emploi, de ses armoiries,
+de sa livrée, &c., ou enfin le signe le plus naturèl qui la caractérise.
+
+III. Si je voulois désigner quelque persone de notre conoissance qui
+portât le nom d'un objèt conu, tel que _L'enfant Du bois_, _La rivière_,
+_&c._, je me garderois bien de faire le signe qui dénote un _enfant_, le
+_bois_, une _rivière_, _&c._, je serois bien sûr de n'être pas entendu
+de mes camarades, qui ne vèroient aucun raport d'un home avec une
+_rivière_, _&c._ & qui me riroient au nez. Mais sachant que notre
+langage peint la propre idée des choses & nulement les noms arbitraires
+qu'on leur done dans la langue parlée, je désignerois ces persones par
+leurs qualités propres, come je viens de l'expliquer tout-à-l'heure.
+
+De même si je voulois exprimer un _Prince du Sang_, après avoir fait le
+signe relatif à un grand Seigneur, je ne m'aviserois pas de faire le
+signe qui exprime _le sang qui coule dans nos veines_: ce ne seroit-là
+qu'un signe de mot. Je prendrais mes signes, dans le degré de parenté
+qui aproche le Prince du Monarque.
+
+IV. Le signe relatif à la classe générale des Marchands, n'est pas le
+même que celui qui désigne les Fabriquans qui vendent leurs propres
+ouvrages; parce que les sourds & muèts ont le bon sens de ne pas
+confondre ces deux états. Ils ne regardent come vrais Marchands que ceux
+qui achètent une matière quelconque pour la revendre telle qu'ils l'ont
+achetée, sans y rien changer. Le signe général que nous employons pour
+les désigner, en done l'idée au naturèl. Nous prenons avec le pouce &
+l'index, un bout de nos vêtemens ou de tout autre objet que nous
+présentons, come un marchand qui ofre sa marchandise: nous faisons
+ensuite l'action de compter de l'argent dans notre main; & sur le champ
+nous croisons les bras come quelqu'un qui se repose. Ces trois signes
+réunis dénotent la classe générale des Marchands proprement dits.
+
+L'action de _travailler_ est le signe comun de la classe des Fabriquans,
+Artisans & Ouvriers. On doit penser qu'il faut un signe de plus pour
+faire conoître s'il s'agit d'un Maître. Alors nous levons l'index & le
+baissons d'un ton de comandement: c'est le signe comun à tous les
+Maîtres. Nous l'employons également quand nous parlons d'un Marchand qui
+tient boutique, pour le distinguer des petits Marchands qui vendent aux
+coins des rues. Voulons-nous faire conoître directement la persone de
+l'une de ces classes; il ne faut plus que désigner l'espèce de trafic
+que fait le Marchand, ou l'ouvrage du Fabriquant, ensuite leur demeure,
+ou le signe le plus convenable pour les caractériser.
+
+Ainsi, lors que la nécessité le requièrt ou que la clarté de
+l'expression le demande, nous anonçons toujours par des signes généraux
+la classe de la persone, dont nous parlons, ou que nous voulons faire
+conoître.
+
+On conçoit que ce moyen aussi simple que naturèl, épargne beaucoup
+d'embarras & de travail à l'imagination: on la conduit ainsi come par
+degrés, vers l'objèt qu'on veut lui représenter. Cette marche mèt de
+l'ordre dans nos idées, & nous procure la facilité de comprendre de
+quelle persone on parle, avec moins de signes qu'il ne faudroit de
+paroles, pour nomer cette persone par ses nom, surnom & qualités.
+
+C'est par de semblables procédés que dans une famille où il y aura une
+dixaine d'enfans, nous n'aurons besoin que de deux ou trois signes, pour
+désigner l'un de ces enfans.
+
+V. Mais voici quelque chose de plus fort que je m'engage à prouver.
+Paris est une ville si étendue, qu'on est obligé d'avoir par écrit
+l'adrèsse des persones chez lesquelles on va pour la première fois: &
+malgré cette précaution, on a souvent bien de la peine à trouver la
+demeure des gens à qui l'on a afaire. Il n'y a cependant aucun logement
+dans Paris, soit boutique, soit hôtel, soit chambre à un premier ou à un
+cinquième étage, où je n'envoie, sans qu'il s'y trompe, un de mes
+camarades sourd & muèt ne sachant ni lire ni écrire; pourvu que j'aie vu
+une seule fois le local. Je lui donerois l'adrèsse de la persone avec
+beaucoup moins de signes, que je n'emploierois de mots en l'écrivant.
+
+VI. Ce que j'ai dit des signes généraux relatifs à chaque classe de la
+société, s'étend également à tous les objets que nous voulons faire
+conoître individuèlement, lorsque l'idée en est éloignée, ou que le
+signe naturèl ne s'ofre pas sur le champ, ou enfin lorsqu'il n'est pas
+par lui-même assez expressif. En ce cas là, nous faisons le signe
+général relatif à cet objèt. Par exemple, si je parle de quelque piéce
+de pâtisserie dont le signe pouroit également convenir à un autre objèt,
+je le ferai précéder par le signe général relatif à cette classe. Alors
+il sera impossible que le Muèt se trompe sur le signe qui exprime
+l'espèce de pâtisserie dont je parle; puis que son imagination se
+trouvera apliquée à la seule classe particulière qui m'ocupe.
+
+Je me rapèle à cette ocasion que me trouvant avec une persone jouïssant
+de la faculté de parler & d'entendre, laquelle avoit une petite cane
+noire à la main, je lui demandai par signes, de quelle matière étoit
+cette cane. La persone me répondit de vive voix, _de baleine_. Mais ne
+la comprenant pas, je la priai de m'expliquer la chose par signes. Elle
+fit plusieurs gestes ridicules qui pouvoient convenir à un grand nombre
+d'animaux. Come cette persone s'aperçut que je ne l'entendois point;
+elle me demanda un crayon, pour écrire le mot. Un de mes compagnons
+sourd & muèt, qui étoit présent & qui conoissoit cette matière; ayant
+compris ce que je voulois savoir, fit sur le champ avec la main l'action
+d'un poisson qui nage, & ensuite le geste d'un animal monstrueux. Ces
+deux signes ont été sufisans pour me faire entendre que cette cane étoit
+_de baleine_; parce que le premier geste avoit désigné la classe
+générale des poissons.
+
+Tels sont les signes généraux & particuliers que nous employons dans
+notre langage.
+
+ON peut réduire à trois classes générales, tous les signes de ce
+langage: c'est en les unissant & en les combinant les uns avec les
+autres, qu'on parvient à exprimer toutes les idées possibles.
+
+I. Les signes que j'apèle _ordinaires_ ou _primitifs_: ce sont les
+signes naturèls que toutes les Nations du monde emploient fréquament
+dans la conversation, pour une multitude d'idées dont le signe est plus
+prompt & plus expressif que la parole. On les trouve généralement dans
+toutes les parties du discours ordinaire; & plus particulièrement dans
+les pronoms & les interjections. Ces signes, come je l'ai dit, sont
+naturèls à tous les homes: mais ceux qui entendent & qui parlent, les
+font sans réfléxion & sans y penser; au lieu que les sourds & muèts les
+emploient toujours en conoissance de cause, c'est-à-dire, pour
+manifester leurs idées & les rendre sensibles.
+
+Je ne prétends pas dire par-là que mes compagnons sachent précisément
+ce que c'est qu'un pronom, un article, un verbe &c.; ils ignorent aussi
+parfaitement tout cela, que les trois quarts de ceux qui parlent. Mais
+cependant si on leur demandoit raison des trois signes qu'ils font pour
+exprimer cette phrase, _je le veux_, ils ne seroient point embarassés de
+répondre que, 1º. ils posent leur index sur leur poitrine, pour désigner
+que c'est _d'eux_ & _d'eux seuls_ dont il s'agit: 2º. qu'ils lèvent &
+baissent le même index avec un air de comandement, pour marquer leur
+_vouloir_: 3º. qu'ils dirigent ce même index vers la chose qu'ils ont en
+vue, pour anoncer _l'objèt_ ou _le terme_ de leur vouloir.
+
+II. Les signes que j'apèle _réfléchis_: ces signes représentent des
+objèts qui, bien qu'ils aient, absolument parlant, leur signe naturèl,
+exigent cependant un peu de réfléxion pour être combinés & entendus.
+J'ai doné plusieurs exemples de ces signes, en parlant des signes
+généraux & particuliers.
+
+III. Les signes _analytiques_: c'est-à-dire, ceux qui sont rendus
+naturèls par l'analyse. Ces signes sont destinés à représenter des idées
+qui n'ayant point, à proprement parler, de signe naturèl, sont ramenées
+à l'expression du langage des signes par le moyen de l'analyse. Ce sont
+ces signes sur-tout, & ceux de la classe précédante que M. l'Abbé De
+l'Épée a assujetis à des règles méthodiques, pour faciliter
+l'instruction de ses Élèves.
+
+Voici come je m'explique à moi-même les fondemens de cette analyse. Je
+n'ai aucune conoissance de la Métaphysique, ni de la Gramaire, ni des
+siences qui s'aquièrent par une étude suivie: mais le bon-sens & la
+raison me dictent que si je considère seule & isolée l'idée d'un objèt
+absolument indépendant des sens, il me paroîtra d'abord impossible de
+soumètre cette idée à la représentation oculaire: si au contraire
+j'envisage les idées accessoires qui acompagnent cette première idée,
+je trouve une foule de signes naturèls que je combine les uns avec les
+autres en un clin-d'oeil, & qui rendent très-nètement cette idée. J'en
+ai doné précédament un exemple (p. 21.) à l'ocasion du mot _Dieu_.
+
+Il en est de même pour des idées moins abstraites, mais dont
+l'expression ne peut néamoins se trouver que par le secours de
+l'analyse. Par exemple, si je veux parler d'un _Ambassadeur_, je ne peux
+découvrir sur le champ un signe naturèl pour cette idée; mais en
+remontant aux accessoires de cette idée, je fais les signes relatifs à
+_un Roi qui envoie un Seigneur vers un autre Roi, pour traiter d'afaires
+importantes_[I]. Alors un sourd & muèt de Pékin comprendra aussi
+facilement qu'un sourd & muèt François, l'objèt que je veux exprimer.
+
+M. l'Abbé De l'Épée explique très-bien (_INSTITUTION des Sourds &
+Muèts_[J] p. 144.) les signes nécéssaires pour rendre l'idée
+_dégénérer_: ce sont les mêmes que ceux que mes camarades emploient.
+C'est donc toujours en analysant les idées accessoires à l'idée
+principale, qu'on trouvera des signes pour exprimer cette dernière idée.
+
+Je ne puis comprendre qu'une langue come celle des signes, la plus
+riche en expressions, la plus énergique, qui a l'avantage inestimable
+d'être par elle-même intelligible à tous les homes, soit cependant si
+fort négligée, & qu'il n'y ait, pour ainsi dire, que les sourds & muèts
+qui la parlent. Voilà, je l'avoue, une de ces inconséquences de l'esprit
+humain, dont je ne saurois me rendre raison.
+
+Plusieurs Savans illustres se sont vainement fatigués à chercher les
+élémens d'une langue universèle qui devînt un centre de réunion pour
+tous les peuples de l'univers. Coment n'ont-ils pas aperçu que la
+découverte étoit toute faite, que cette langue existoit naturèlement
+dans le langage des signes; qu'il ne s'agissoit que de perfectioner ce
+langage & de le ramener à une marche méthodique, come l'a exécuté si
+heureusement M. l'Abbé De l'Épée[K]?
+
+Au reste, qu'on ne regarde pas come l'effet d'un zèle plus ardent que
+réfléchi, tout ce que j'ai dit dans cet écrit, & en faveur d'une langue
+que mon infirmité me rend nécéssaire, & à l'avantage de la méthode de M.
+l'Abbé De l'Épée, fondée entièrement sur l'usage de cette langue. Je
+vais faire voir que des Savans, qui ont aprofondi plus que persone
+l'origine & les principes des langues, ont pensé tout aussi
+favorablement que moi sur ces deux objèts.
+
+L'un est M. Court de Gébelin, Auteur d'une _Gramaire universèle_,
+imprimée chez Ruault en 1774: l'autre est l'Auteur d'un _Éssai
+Synthétique sur l'origine & la formation des langues_, imprimé la même
+année, chez le même Libraire: le troisième M. l'Abbé de Condillac,
+Auteur d'un _Cours d'Éducation_, imprimé en 1776, & qui se trouve chez
+Monory. Je ne puis mieux finir que par les citations de ces trois
+Écrivains.
+
+LE PREMIER s'exprime ainsi au ch. IX: _Des diverses manières de peindre
+les idées._ p. 16. «Les sourds & muèts auxquels on aprend actuèlement,
+d'une manière aussi belle que simple, à entendre & à composer en quelque
+langue que ce soit, & dont on ne peut voir les exercices sans
+atendrissement, n'ont pas eu d'autres instructions. Non seulement on
+leur a apris à exprimer leurs idées par des gestes & par l'écriture en
+diverses langues; mais on les a élevés jusqu'aux principes qui
+constituent la Gramaire universelle, & qui pris dans la nature & dans
+l'ordre des choses, sont invariables, & donent la raison de toutes les
+formes dont la peinture des idées se revêt chez chaque peuple & dans
+chaque méthode diférente».
+
+Dans un autre endroit du même Ouvrage, il dit encore, (p. XXII «On peut
+former du geste un langage assujetti aux mêmes principes, à la même
+marche, aux mêmes règles que le langage ordinaire; puis qu'il peut
+peindre les mêmes objèts, les mêmes idées, les mêmes sentimens & les
+mêmes passions».
+
+ * * * * *
+
+LE SECOND se propose dans son Ouvrage, la solution de l'importante
+question de savoir _coment les Homes parviendroient d'eux-mêmes à se
+former une langue_. Il observe, p. 21, qu'un des premiers langages
+qu'ils emploieroient entr'eux seroit celui des signes; parce que ce
+langage indépendant, en grande partie, de toute convention, représente
+ou rapèle l'idée des choses par des signes non point arbitraires, mais
+_naturèls_.»Ce langage, dit ce savant Auteur, est une sorte de peinture
+qui, au moyen des gestes, des atitudes, des diférentes postures, des
+mouvemens & actions du corps, mèt, pour ainsi dire, les objèts sous les
+yeux. Ce langage est si naturèl à l'home que malgré les secours que nous
+tirons de nos langues parlées pour exprimer nos pensées & toutes les
+nuances de nos pensées, nous l'employons encore très-fréquament,
+sur-tout lors-qu'animés par quelque passion, nous sortons du ton froid &
+compassé que nous préscrivent nos _Institutions_, pour nous raprocher de
+celui de la Nature».
+
+»Ce langage est aussi très-ordinaire aux enfans: il est le seul dont les
+Muèts puissent faire usage entr'eux, & c'est un fait constant que par
+son moyen, ils portent assez loin la comunication de leurs pensées».
+
+Au passage que nous venons de transcrire, l'Auteur ajoute la Note
+suivante, p. 22. «Quant à la perfection dont est susceptible le langage
+des signes, on sait les choses surprenantes qu'on raporte de celui des
+muèts du Grand-Seigneur. Si on avoit le moindre doute sur la possibilité
+du fait; qu'on se transporte chez Mr. l'Abbé De l'Épée les jours qu'il
+tient son école: on verra avec une admiration mêlée d'atendrissement, ce
+vertueux citoyen entouré d'une foule de Muèts qu'il instruit avec autant
+de zèle que de désintérèssement. Son principal moyen d'instruction, est
+un langage _mimique_ ou _par signes_, qu'il a porté à un si grand degré
+de perfection, que toute idée a son signe distinct & toujours pris dans
+la nature, ou le plus près de la nature qu'il est possible. Les idées
+analogues sont représentées par des signes analogues & propres à faire
+sentir d'une manière palpable les liaisons & les raports qu'elles ont
+entre elles. Au moyen de ces signes, ses Élèves comprènent & rendent
+avec beaucoup de précision l'analyse la plus subtile de la métaphysique
+des langues, & en général les idées les plus abstraites. C'est une sorte
+de langage hiéroglyphique simplifié & perfectioné qui embrasse tout, &
+qui peint par le _geste_, ce que celui des Chinois peint par des
+_traits_».
+
+M. L'ABBÉ DE CONDILLAC à l'ocasion du langage d'action qu'il distingue
+en deux sortes, l'un naturèl, dont les signes sont donés par la
+conformation des organes; & l'autre artificièl, dont les signes sont
+donés par analogie; fait cette remarque au bas de la _page 11, Tom. 1_:
+«M. l'Abbé De l'Épée, qui instruit les sourds & muèts avec une sagacité
+singulière, a fait du langage d'action, un art méthodique aussi simple
+que facile avec lequel il done à ses Élèves des idées de toute espèce; &
+j'ose dire des idées plus exactes & plus précises que celles qu'on
+acquiert comunément avec le secours de l'ouïe. Come dans notre enfance
+nous somes réduits à juger de la signification des mots par les
+circonstances où nous les entendons prononcer, il nous arive souvent de
+ne la saisir qu'à peu-près, & nous nous contentons de cet _à peu-près_
+toute notre vie. Il n'en est pas de même des sourds & muèts qu'instruit
+M. l'Abbé De l'Épée: il n'a qu'un moyen pour leur doner les idées qui ne
+tombent pas sous les sens; c'est de les analyser & de les faire analyser
+avec lui. Il les conduit donc des idées sensibles aux idées abstraites,
+par des analyses simples & méthodiques; & on peut juger combien son
+langage d'action a d'avantages sur les sons articulés de nos
+gouvernantes & de nos précepteurs.»
+
+»M. l'Abbé De l'Épée enseigne à ses Élèves le François, le Latin,
+l'Italien & l'Espagnol, & il leur dicte dans ces quatre langues, avec le
+même langage d'action. Mais pourquoi tant de langues? C'est afin de
+mètre les étrangers en état de juger de sa méthode, & il se flate que
+peut-être[L] il se trouvera une Puissance qui formera un établissement
+pour l'instruction des sourds & muèts. Il en a formé un lui-même, auquel
+il sacrifie une partie de sa fortune. J'ai cru devoir saisir l'ocasion
+de rendre justice aux talens de ce Citoyen généreux, dont je ne crois
+pas être conu; quoique j'aie été chez lui, que j'aie vu ses Élèves &
+qu'il m'ait mis au fait de sa méthode».
+
+N. B. Le _Cours Élémentaire d'éducation des Sourds & Muèts_, de M.
+l'Abbé des Champs, se vend à Paris, chez les FRÈRES DE BURE, quai des
+Augustins.
+
+_FIN._
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[A] L'Auteur, qui se nome Pierre Desloges, est né en 1747 au
+Grand-Préssigny près la Haye, diocèse de Tours: il est Relieur de son
+métier, & coleur de papier pour meubles: il demeure au petit-hôtel de
+Chartres, rue des mauvais garçons, Faubourg Saint-Germain, à Paris.
+
+[B] A la description que l'Auteur done ici de son état, relativement au
+langage qui lui est resté (description étonante par son exactitude & sa
+précision), j'ajouterai ce que sa surdité le mèt dans l'impossibilité de
+conoître. C'est que sa voix est extrèmement foible: ce n'est qu'un petit
+murmure assez confus, où les articulations dentales sont prodigieusement
+multipliées, & tiènent lieu de la plupart de celles qu'exigeroit une
+prononciation régulière. En vain je l'ai excité à doner plus de son &
+d'éclat à sa voix, il m'a toujours fait entendre que la chose lui étoit
+impossible: si cela est, il faut que les organes propres de la voix,
+ainsi que ceux de l'ouïe, aient été afectés par la cruèle maladie qu'il
+a essuyée dans son enfance.
+
+Je comprends qu'avec beaucoup d'habitude & d'aplication, je serois
+parvenu, come il le dit, à démêler les sons informes de son langage; je
+l'ai trop peu vu pour avoir essayé de le faire. La façon la plus comode,
+est de s'entretenir avec lui la plume à la main: c'est le moyen que j'ai
+toujours employé. Heureusement qu'il a su conserver les principes de
+lecture & d'écriture, joints à l'intelligence de la langue, qu'il avoit
+aquis dans sa première enfance. L'exercice de la lecture a entretenu &
+fortifié la conoissance qu'il avoit de la langue écrite: sa réflexion &
+ses talens naturèls ont fait le reste.
+
+[C] Ces expériences démontrent ce que c'est qu'_entendre_ pour notre
+Auteur & pour tous ceux qui ont le malheur de lui ressembler; c'est
+avoir la perception ou par le tact, ou par la commotion de l'air
+ambiant, de certains ébranlemens qui s'opèrent dans les corps à portée
+d'eux. L'audition n'est pour eux que l'exercice & l'effet du tact
+proprement dit. Je suis très-persuadé que notre Auteur, tout intelligent
+qu'il est, n'a pas conservé le moindre vestige de l'idée précise que
+nous atachons au mot _entendre_. Ses explications, qui d'ailleurs
+paroîtront infiniment précieuses aux Lecteurs philosophes, le prouvent
+de reste.
+
+[D] Selon l'estimation de Mr. Peyreire & de Mr. l'Abbé de l'Épée, plus
+de la moitié des sourds & muèts qui leur ont passé par les mains,
+n'étoient pas entièrement sourds, c'est-à-dire, que leurs oreilles
+pouvoient être afectées, come les nôtres, d'une véritable _audition_,
+par des bruits très-forts & très-éclatans. Mais ces sortes de muèts n'en
+sont pas plus avances. Il sufit que l'oreille d'un enfant soit obstruée
+au point de ne pas entendre distinctement les sons de notre langage,
+pour qu'il éprouve tous les malheurs d'une surdité complète. Ignorant
+les sons conventionèls de nos langues & les idées que nous y atachons,
+il devient nécessairement muèt. Pour notre Auteur, il paroît totalement
+sourd: le siflèt le plus aigu ne fait nulle impression sur ses oreilles.
+
+[E] C'est sans contredit le grand avantage de la langue des signes ou du
+langage mimique, que la clarté & la justèsse: c'est par-là qu'il
+l'emporte en quelque façon sur les langues parlées. Celles-ci ne peuvent
+peindre les idées que par l'intermède des sons; l'autre les peint
+immédiatement. Nos langues sont donc, si l'on peut parler ainsi, plus
+loin des objèts que la langue des signes: elles ne peuvent nous
+représenter les choses qu'à travers un voile qu'il faut toujours percer,
+pour ariver à l'intelligence de la chose exprimée par le mot.
+
+On me parle dans une langue quelconque de l'Europe: il faut que j'aie
+nécéssairement deux perceptions consécutives & très-indépendantes l'une
+de l'autre; 1º. la perception des sons ou des mots de cette langue; 2º.
+la perception des idées qu'il convient d'atacher à ces mots. Et parce
+que ces deux perceptions sont, come je viens de le dire,
+très-indépendantes à cause du raport purement arbitraire des mots aux
+idées; de ce qu'une persone me parle dans une langue quelconque, je vois
+bien qu'elle sait, comme moi, les mots de cette langue: mais je ne suis
+pas positivement certain qu'elle y atache les mêmes idées que moi. Cela
+est sur-tout vrai pour les enfans: ils se servent long-tems du langage,
+sans atacher une idée bien nète aux mots qui le composent. Eh! combien
+d'homes sont enfans sur ce point!
+
+Au contraire, dans la langue des signes ou langage mimique, je vais
+immédiatement & nécéssairement de la perception du signe à la perception
+de l'idée, de même qu'en voyant la figure d'un arbre; d'une maison, &c.
+je ne puis m'empêcher d'avoir l'idée de cet arbre, de cette maison, &c.
+Quand donc on me peint par le geste un objèt quelconque, il en résulte
+deux grands avantages qui démontrent l'excélence de la langue des
+signes: 1º, la certitude où je suis que la persone qui fait le geste,
+conçoit très-nètement l'objèt qu'elle me représente, parce qu'il est
+impossible de peindre, soit avec le crayon, soit par le geste, ce qu'on
+ne conçoit pas de cette manière: 2º. la certitude que j'ai qu'en lui
+peignant ainsi mes idées, je les lui transmètrai précisément telles que
+je les conçois; parce qu'elle ne peut les voir que come je les lui
+représente, & que je ne puis les lui représenter que come je les
+conçois.
+
+Je suis si persuadé des grands avantages de la langue des signes, que si
+j'avois à instruire un enfant doué de tous ses sens, j'en ferois un
+fréquent usage avec lui. Je l'acoutumerois à traduire dans cette langue,
+les phrases de la siène; afin de m'assurer qu'il y atache un sens nèt &
+précis. Cet exercice, amusant pour l'enfance, seroit extrèmement utile à
+mon Élève; & j'aurois par ce moyen la preuve que je ne formerois pas un
+pèroquèt.
+
+[F] On ne peut certainement qu'aplaudir aux voeux de Mr. l'Abbé
+Deschamps & à ceux de notre Auteur sourd & muèt, sur la rédaction d'un
+Dictionaire des signes: j'ai même pressé plusieurs fois Mr. l'Abbé De
+l'Épée de s'en ocuper; mais il m'a toujours paru persuadé que ces signes
+_lus_ feroient beaucoup moins d'impression que s'ils étoient _vus_.
+
+Je suis entiérement de son avis. L'étude des signes dans un Dictionaire,
+seroit aussi longue que rebutante; au lieu que c'est exactement un jeu
+de les aprendre en les voyant exécuter. D'ailleurs, on les sauroit fort
+mal, en ne les étudiant que dans un livre. L'éxercice & la pratique
+seroient toujours d'une nécessité indispensable. Deviendroit-on jamais
+Peintre, en se contentant d'étudier des livres sur la théorie du dessein
+& de la peinture? Ne faut-il pas tenir sans cèsse les crayons & les
+pinceaux? Le langage des signes n'étant autre chose que la peinture
+naturèle des idées; on doit, pour s'y perfectioner, se conduire
+absolument de la même manière que pour aquérir le talent du dessein & de
+la peinture, avec la diférence que pour excéler dans ces arts; il faut
+plusieurs années d'étude assidue; au lieu que quelques semaines sufisent
+pour entendre & pour parler très-passablement la langue des signes.
+
+Mr. l'Abbé De l'Épée dirige actuèlement l'éxécution d'un Dictionaire des
+signes.
+
+[G] Disons le vrai: ces deux exercices sont plus spécieux, plus faits
+pour atirer l'admiration par la surprise qu'ils causent, qu'ils ne sont
+réèlement utiles aux sourds & muèts. On sait que Mr. Peyreire s'atache
+sur-tout à faire parler ses Élèves. Il a certainement toute la patience
+& tous les talens qu'il faut pour réussir; mais je ne peux dissimuler
+que les sourds & muèts de son école, qui parlent le mieux, parlent
+encore très-mal. C'est une articulation forte, lente, désunie, & qui
+fait peine à entendre par les éforts qu'on sent qu'elle doit coûter à
+l'infortuné qui l'exécute. Mr. l'Abbé De l'Épée, à cet égard, ne fait
+pas mieux. Ce n'est nulement la faute de ces Maîtres habiles. Ils font
+tout ce qu'il est humainement possible de faire. Mais il n'y a que
+l'ouïe qui puisse guider convenablement la voix: rien n'y peut supléer
+que très-imparfaitement. Aussi les muèts les plus instruits ne font-ils
+pas grand usage de la parole. Je conois & j'ai vu plusieurs fois l'Élève
+qui fait le plus d'honeur à Mr. Peyreire. Ce jeune home est très-savant:
+il réunit un grand nombre de conoissances, & est sur-tout fort versé
+dans les langues. Lui-même est convenu avec moi de tout ce que je viens
+de dire ici. Il ne veut converser que la plume à la main. Tous les
+autres muèts témoignent en général la même répugnance à parler: plus ils
+sont éclairés, mieux ils devinent aparament l'imperfection de leur
+prononciation.
+
+Quant à l'art d'entendre au mouvement des lèvres, il peut sans doute
+être aussi de quelque utilité; ainsi on ne doit pas le négliger dans
+l'éducation des Muèts: mais il seroit imprudent de trop compter sur
+cette ressource. Il faut avoir une très-grande habitude avec un sourd &
+muèt, pour pouvoir se faire entendre de lui par ce moyen: encore la
+chose n'est-elle praticable que pour des phrases courtes & usuèles; car
+pour des discours un peu longs & prononcés rapidement, je n'ai encore
+rencontré aucun sourd & muèt qui pût les suivre & les entendre.
+
+Nous avons dans la Chaire & dans le Bareau, des Orateurs dont la
+prononciation est très-distincte & très-articulée: je doute fort qu'on
+mète jamais un sourd & muèt en état de les comprendre, à l'inspection du
+mouvement des lèvres. L'art, si je ne me trompe, n'ira jamais
+jusques-là. La moitié des articulations de la parole s'exécutent dans
+l'intérieur de la bouche: il est donc impossible au sourd & muèt de les
+voir, quand on prononce d'une manière ordinaire. Et même en articulant
+avec beaucoup de force & de lenteur, en rendant visible, autant qu'il
+est possible, le mécanisme de la parole; la chose n'est pas encore
+aisée, & demande de la part du muèt le plus intelligent, une longue
+fréquentation des persones qui veulent lui parler ainsi. Je l'ai
+sensiblement éprouvé avec l'Auteur du présent Ouvrage. Quelque peine que
+je me sois donée pour articuler de mon mieux, il n'a jamais pu
+comprendre que quelques mots de mon langage, & nous avons été obligés de
+nous en tenir à la plume & au crayon.
+
+La partie solide de l'instruction des sourds & muèts, est donc la
+lecture & l'écriture, jointes à l'intelligence de la langue dans
+laquelle on les instruit. Avec ces conoissances, ils peuvent aler
+à-peu-près aussi loin que les autres homes dans la carière des siences,
+quand ils ont des talens & du génie.
+
+La manière la plus sûre de comuniquer avec eux, est sans contredit
+l'écriture & le langage des signes. On ne peut guères vivre avec un muèt
+& s'intéresser à lui, qu'on ne prène très-promptement l'habitude de lui
+parler & de l'entendre dans ce dernier langage. Tout le monde en porte,
+pour ainsi dire, le germe avec soi: les circonstances le dévelopent avec
+une très-grande facilité, & l'on va fort loin dans cette langue sans
+Maître & sans méthode.
+
+[H] C'est sur-tout dans la pratique d'un art aussi utile & aussi
+intéressant que celui de l'instruction des sourds & muèts, qu'il est
+dangereux de se méprendre & de poser des principes qui peuvent écarter
+de la bone route: les sages observations de notre sourd & muèt me
+paroissent très-propres à y ramener M. l'Abbé Deschamps, & à fixer les
+idées du Public sur les véritables élémens d'un art qui ne fait que de
+naître, & qu'on est fort excusable de n'avoir pas encore assez
+aprofondi.
+
+Le véritable point de la question entre Mr. l'Abbé Deschamps & son
+Adversaire, se réduit à ceci: doit-on établir pour moyen principal de
+l'instruction des sourds & muèts, ou l'_inspection des mouvemens
+qu'éxige l'articulation de la parole_, ou l'_usage des signes naturèls &
+méthodiques_.
+
+Il faut voir d'abord ce en quoi les deux Adversaires s'acordent: cette
+discution préliminaire va jeter un très-grand jour sur la question, &
+mètre tout le monde à portée de la juger.
+
+1º. Mr. l'Abbé Deschamps convient par-tout de l'utilité des signes ou du
+langage mimique: lui-même en fait un très-fréquent usage dans ses
+leçons.
+
+2º. D'un autre côté, son Adversaire acorde que l'inspection du mouvement
+des organes de la parole, est un éxercice utile & qui doit entrer dans
+l'éducation des sourds & muèts.
+
+Ces deux Auteurs sont donc bien moins éloignés de sentimens qu'ils ne le
+paroissent, & qu'ils ne le pensent sans doute eux-mêmes. Car toute leur
+contestation se réduit à savoir lequel de deux moyens qu'ils regardent
+come bons, sera la base de l'institution des sourds & muèts. Il n'y a
+donc plus à décider entr'eux, qu'une véritable question de primauté
+entre ces deux moyens qu'ils adoptent.
+
+Voici une réfléxion que je crois propre à trancher irrévocablement toute
+la dificulté.
+
+Il est tèlement certain que les signes sont le seul & unique moyen de
+comuniquer avec les sourds & muèts, qu'il est même impossible d'en
+imaginer un autre. Dans la lecture soit sur les livres soit sur la
+bouche soit par le tact, dans l'écriture; ils ne voient que des signes,
+ils ne peuvent voir que des signes: jamais on ne leur fera rien
+comprendre que par des signes. «Pour les autres», dit très-bien Mr.
+l'Abbé Deschamps (Lètre prélimin. page 21) «les paroles sont des sons
+articulés, sont des mots, images de nos pensées: pour eux ce sont des
+signes muèts qu'ils exécutent par les divers mouvemens des organes de la
+parole, & c'est à ces mouvemens qu'ils atachent leurs idées.»
+
+Donc dans les principes de cet Auteur, principes qui sont
+incontestables, le sourd & muèt, quand nous lui parlons, quand il nous
+parle, ne voit réèlement, n'exécute réèlement que des signes, des signes
+au pied de la lètre.
+
+Mais quelle diférence entre ces sortes de signes & ceux du langage
+mimique ou signes proprement dits! Les premiers sont pour le sourd &
+muèt, de l'aveu même de l'Auteur, extrèmement dificiles à saisir & à
+exécuter: de plus, ils sont tous absolument arbitraires. Ceux du langage
+mimique sont toujours au contraire très-faciles à comprendre; parce
+qu'ils ne sont qu'une image & une peinture par le geste, de la chose
+signifiée. Le muèt les exécute avec une extrème facilité: il en fait de
+lui-même un usage perpétuèl; c'est là véritablement sa langue. Ces
+signes d'ailleurs ne sont nulement arbitraires: ils donent
+nécéssairement & par eux-mêmes, l'idée de la chose dont ils sont l'image
+& la représentation. Pour faire mieux sentir tout ceci, prenons un
+exemple. Je supose qu'il s'agisse d'exciter dans un sourd & muèt, l'idée
+que nous exprimons en françois par le mot _chapeau_. Mr. l'Abbé
+Deschamps peut-il douter que je n'y arive, & plus promptement & plus
+facilement, en faisant le signe naturèl qui exprime l'idée de _chapeau_,
+qu'en faisant remarquer au sourd & muèt le jeu des organes de la parole,
+quand je prononce _chapeau_?
+
+Par le premier moyen, je lui donne subitement & sans aucune explication,
+l'idée de _chapeau_.
+
+Par le second, je ne lui donne, à proprement parler, aucune idée. Il
+voit que je fais certains mouvemens de la bouche, & voilà tout. Il faut
+donc 1º. que je lui aprène à distinguer ces mouvemens de tous les autres
+que je puis faire avec les mêmes organes: 2º. que je lui en done une
+idée vive & nète par de très-fréquentes répétitions. 3º. Jusques-là le
+sourd & muèt ne sait encore rien, si par une dernière instruction je ne
+lui aprends de plus, à force de répétitions, la liaison de cette suite
+de mouvemens de mes organes, avec l'idée de _chapeau_: liaison dont
+assurément il ne se seroit jamais douté. 4º. Autre travail encore plus
+dificile, pour lui faire exécuter les mêmes mouvemens, & pour l'amener à
+prononcer lui-même _chapeau_.
+
+Que de longueurs! que de dificultés rebutantes, & pour le Maître & pour
+le Disciple! Signes pour signes, ne vaut-il pas mieux préférer, sur-tout
+dans les comencemens, les plus simples & les plus faciles?
+
+C'est un principe reçu dans tous les arts & dans tous les genres
+d'instruction, qu'il faut aler du conu à l'inconu, & que les premiers
+élémens ne sauroient être trop simplifiés. Je pense donc que tous ceux
+qui voudront y réfléchir un instant, jugeront que l'institution des
+sourds & muèts doit comencer par la lecture, l'écriture & l'intelligence
+d'une langue quelconque, à l'aide des signes naturèls. Ces signes sont
+vraiment pour le sourd & muèt, l'instrument primitif de toutes les
+conoissances qu'il peut aquérir. Ce n'est que quand il est avancé dans
+ces premiers exercices, qu'on doit s'ocuper sérieusement de la partie de
+la prononciation, sur laquelle encore il ne faut pas faire plus de fond
+qu'il ne convient, ainsi qu'il a été observé dans la Note 7e ci-dessus,
+page 31.
+
+Mais dans ce système, objecte Mr. l'Abbé Deschamps (page 32), vous
+imposez à l'Instituteur une peine de plus: celle d'aprendre la langue
+des signes.
+
+Quand cette peine seroit aussi réèle que l'Auteur le supose, je doute
+que ceux qui auront assez de courage pour se dévouer à une fonction
+aussi pénible que celle de l'instruction des sourds & muèts, puissent
+être arètés par cet obstacle. La porte de Mr. l'Abbé De l'Épée est
+toujours ouverte, & il a déja enseigné la langue des signes à un assez
+grand nombre de persones, pour qu'il ne soit pas fort dificile de s'y
+perfectioner, ou par son secours, ou par celui de ceux qu'il a
+instruits.
+
+D'ailleurs ce langage, come l'observe très-bien notre Auteur sourd &
+muèt, n'a rien de fort épineux. Un instituteur un peu intelligent en
+saura toujours assez naturèlement, pour comencer ses leçons. L'habitude
+d'user sans cèsse de ce langage, l'y rendra bientôt très-habile.
+
+Enfin, je suis intimement persuadé que sans y avoir assez réfléchi &
+sans le croire, Mr. l'Abbé Deschamps fait de ce langage, la base de ses
+instructions. L'éloignement qu'il paroît avoir pour l'usage des signes,
+n'est donc réèlement qu'un mal-entendu. Je lui supose assez de droiture
+& de franchise pour en convenir, & pour se rendre sincèrement à la force
+des raisons qu'il trouvera dans les observations de son Adversaire.
+
+[I] On voit sensiblement par cet exemple, que le langage des signes est
+une définition perpétuèle des idées qu'on y exprime: mais définition
+nécéssairement claire & sans équivoque, parce qu'elle est toute en
+images. Celui qui se sert de ce langage, peut sans doute se tromper:
+mais on voit dans chaque expression, come à travers une glace
+transparente, l'idée précise qu'il se fait des objèts. Ce langage, s'il
+s'acréditoit parmi les homes, seroit d'un grand secours dans la
+recherche de la vérité. On s'entendroit du moins, & il n'y auroit plus
+matière à ce qu'on apèle _disputes de mots_. Il seroit come impossible
+qu'on pût jamais y substituer des _disputes de signes_.
+
+[J] _Vol. in-12. A Paris, chez Nyon, 1776._
+
+[K] Il est en effet surprenant que tout ce que Mr. l'Abbé De l'Épée a
+démontré sur l'utilité de ce langage, destiné par la Nature elle-même à
+devenir une langue universèle, un lien de comunication pour tous les
+homes, n'ait encore engagé presque persone à l'aprendre. On pâlit sur
+les livres pour aquérir une conoissance imparfaite des langues mortes &
+étrangères; & l'on refuse de doner quelques semaines à l'intelligence
+d'une langue aussi simple que facile, qui pouroit devenir le suplément
+de toutes les autres.
+
+[L] On a vu ci-dessus, pages 2, 3, que ces espérances s'étoient déja
+réalisées.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Observations d'un sourd et muèt sur un
+cours élémentaire d'éducation des sourds et muèts publié en 1779
+par M. l'Abbé Deshamps, Chapelain de l'Église d'Orléans, by Pierre Desloges
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS D'UN SOURD ET MUET ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+par M. l'Abbé Deshamps, Chapelain de l'Église d'Orléans, by Pierre Desloges
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+Title: Observations d'un sourd et muèt sur un cours élémentaire
+d'éducation des sourds et muèts publié en 1779 par M. l'Abbé Deshamps,
+Chapelain de l'Église d'Orléans
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+Author: Pierre Desloges
+
+Release Date: April 3, 2012 [EBook #39363]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS D'UN SOURD ET MUET ***
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+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
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+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+<p><a name="intr_page_001" id="intr_page_001"></a></p>
+
+<h1>
+OBSERVATIONS<br />
+
+<small><i>D'UN</i></small><br />
+
+SOURD et MUÈT,<br />
+
+<small><i>SUR</i><br />
+
+UN COURS ÉLÉMENTAIRE<br />
+
+<i>D'ÉDUCATION</i><br />
+
+DES SOURDS ET MUÈTS,</small></h1>
+
+<p class="cb"><i>Publié en 1779 par M. l'Abbé D<small>ESCHAMPS</small>,<br />
+Chapelain de l'Église d'Orléans.</i><br />
+<br />
+<img src="images/colophon.png" width="150" height="132" alt="colophon" title="" />
+<br />
+A AMSTERDAM;<br />
+<i>&amp; se trouve</i><br />
+A PARIS,<br />
+Chez B. MORIN, Imprimeur-Libraire,<br />
+rue Saint-Jacques, à la Vérité,<br />
+<img src="images/date.png" width="228" height="16" alt="colophon2" title="" /><br />
+M. DCC. LXXIX.<br />
+</p>
+
+<p><a name="intr_page_002" id="intr_page_002"></a></p>
+
+<p><a name="intr_page_003" id="intr_page_003"></a></p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/advertissement.png" width="260" height="29" alt="advertissement" title="" />
+</p>
+
+<h2>
+AVERTISSEMENT<br />
+<i>DE L'ÉDITEUR</i>.<br />
+</h2>
+
+<p class="nind"><span class="letra">P</span><small>LUSIEURS</small> Écrivains ont souvent doné à leurs Ouvrages des titres
+imaginaires, soit pour dérouter les Lecteurs, soit pour anoncer leurs
+productions d'une manière plus piquante, soit enfin par d'autres motifs
+particuliers. Le petit Écrit qu'on présente au Public, n'est nulement
+dans ce cas-là; il a vraiment été composé par un jeune home sourd &amp;
+muèt, dont j'ai fait la conoissance chez Mr. l'Abbé de l'Épée avec qui
+j'ai l'avantage d'être lié d'une amitié sincère.<a name="intr_page_004" id="intr_page_004"></a></p>
+
+<p>Ce jeune home n'est point un élève de ce célèbre Instituteur: mais ayant
+fait cet Écrit pour défendre la méthode de Mr. l'Abbé de l'Épée, il a
+cru devoir lui en faire homage: il vouloit même l'engager à revoir son
+Ouvrage, &amp; à le mètre en état de paroître. Les grandes ocupations de ce
+vertueux Écclésiastique, &amp; peut-être plus encore sa modestie, ne lui ont
+pas permis de prendre ce soin. L'Auteur s'est adressé à moi, &amp; je me
+suis chargé avec grand plaisir de lui rendre ce petit service.</p>
+
+<p>Voici, dans l'exacte vérité, tout ce que j'y ai mis du mien. J'ai
+rectifié l'ortographe<a name="intr_page_005" id="intr_page_005"></a> de ce jeune home, laquelle est assez défectueuse.
+J'ai suprimé quelques répétitions &amp; adouci quelques termes qui auroient
+pu paroître ofensans. A ces légères corrections près, l'Ouvrage est en
+entier de notre Auteur sourd &amp; muèt. Ce sont ses pensées, son stile &amp;
+ses raisonemens.</p>
+
+<p>J'ai senti que le principal intérèt de cet Ouvrage viendroit de son
+Auteur; que come c'étoit peut-être la première fois qu'un sourd &amp; muèt
+avoit mérité les honeurs de l'impression; un semblable phénomène devoit,
+autant qu'il étoit possible, être présenté au Public dans toute son
+intégrité. Je me suis donc<a name="intr_page_006" id="intr_page_006"></a> seulement réservé la liberté d'ajouter au
+texte quelques notes, dans les endroits qui m'en ont paru susceptibles.</p>
+
+<p>Pour satisfaire davantage la curiosité du Public, j'ai engagé l'Auteur à
+doner quelques éclaircissemens sur sa persone, sur les causes de son
+infirmité, sur les idées qu'il peut avoir des sons &amp; du langage, &amp;c. On
+va le voir s'expliquer lui-même sur tous ces objets dans la petite
+Préface qui suit.<a name="pref_page_007" id="pref_page_007"></a></p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/preface.png" width="260" height="31" alt="preface" title="" />
+</p>
+
+<h2>
+PRÉFACE<br />
+<i>DE L'AUTEUR</i>.<br />
+</h2>
+
+<p class="nind"><span class="letra">L</span><small>A PLUPART</small> des Auteurs ont coutume de mètre une Préface ou un
+Avertissement à la tête de leurs Ouvrages, pour solliciter l'indulgence
+du Public, &amp; pour doner les raisons bones ou mauvaises qui les ont
+engagés à prendre la plume: quant à moi, voici les motifs qui m'ont
+déterminé à composer ce petit Écrit.</p>
+
+<p>Le genre de mon travail journalier<a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a> m'oblige d'aler dans beaucoup<a name="pref_page_008" id="pref_page_008"></a> de
+maisons: on ne manque jamais de m'y faire des questions sur les sourds &amp;
+muèts. Mais le plus souvent ces questions sont aussi absurdes que
+ridicules: elles prouvent seulement que presque tout le monde s'est
+formé les idées les plus fausses sur notre compte; que très-peu de
+personnes ont une juste notion de notre état, des ressources qui nous
+restent, &amp; des moyens que nous avons de comuniquer entre nous par le
+langage des signes.</p>
+
+<p>Pour mètre le comble aux erreurs du Public, voici qu'un nouvel
+Instituteur des sourds &amp; muèts (Mr. l'Abbé Deschamps), publie un Livre
+dans lequel, non-content de condamner &amp; de rejeter le langage des signes
+come moyen d'institution pour ceux qu'il instruit,<a name="pref_page_009" id="pref_page_009"></a> il avance les
+paradoxes les plus étranges, les assertions les plus erronées contre ce
+même langage.</p>
+
+<p>Semblable à un François qui verroit décrier sa langue par un Alemand,
+lequel en sauroit tout au plus quelques mots, je me suis cru obligé de
+venger la miène des fausses imputations dont la charge cet Auteur, &amp; de
+justifier en même tems la méthode de Mr. l'Abbé de l'Épée, laquelle est
+toute fondée sur l'usage des signes. J'éssaye en outre de doner une idée
+plus juste qu'on ne l'a comunément, du langage de mes compagnons sourds
+&amp; muèts de naissance, qui ne savent ni lire, ni écrire, &amp; qui n'ont
+jamais reçu d'autres leçons que celles du bon-sens &amp; de la
+fréquentation<a name="pref_page_010" id="pref_page_010"></a> de leurs semblables. Voilà en deux mots tout le but du
+petit Ouvrage qu'on va lire.</p>
+
+<p>Mais come je n'ai pour subsister que mon travail journalier, &amp; pour
+écrire que le tems que je dérobe à mon someil, j'ai été forcé d'être
+très-succinct: ainsi il y a beaucoup de choses dans l'Ouvrage de Mr.
+l'Abbé Deschamps que je n'ai point relevées, quoique je ne les aprouve
+pas plus que ce que j'ai critiqué. Par la même raison, je me suis borné
+à présenter une simple esquisse de notre langage, sans prétendre en
+expliquer à fond le mécanisme. Ce seroit là une entreprise immense &amp; qui
+demanderoit plusieurs volumes. En effet, tel signe qui s'exécute en un
+clin d'&oelig;il, exigeroit quelquefois des pages entières, pour en faire
+la<a name="pref_page_011" id="pref_page_011"></a> description complète. J'ai craint d'ailleurs que ces détails ne
+devinssent ennuyeux pour des oreilles délicates, acoutumées aux sons
+flateurs &amp; agréables de la parole: j'ai craint que ce langage, qui a
+tant de force &amp; d'énergie dans l'exécution, ne s'afoiblît sous ma plume
+novice.</p>
+
+<p>J'en ai cependant dit assez pour mètre sur la voie les lecteurs qui
+pensent &amp; qui réfléchissent: sauf à y revenir, &amp; à doner des
+descriptions plus détaillées des moyens que nous avons de rendre
+sensibles les idées que nous voulons soumètre à la représentation
+oculaire, si ce foible éssai avoit le bonheur d'être goûté du Public.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>O<small>N</small> a jugé qu'un Auteur aussi étrange que je le suis, pouvoit se<a name="pref_page_012" id="pref_page_012"></a>
+permètre de parler un peu de lui-même. Je me suis rendu à cet avis &amp; je
+vais terminer cette Préface par quelques détails qui me sont personèls.</p>
+
+<p>Je suis devenu sourd &amp; muèt à la suite d'une petite vérole afreuse que
+j'ai éssuyée vers l'âge de sept ans. Les deux accidens de la surdité &amp;
+du <i>mutisme</i> me sont survenus en même-tems &amp;, pour ainsi dire, sans que
+je m'en sois aperçu. Pendant le cours de ma maladie, qui a duré près de
+deux ans, mes lèvres se sont tèlement relâchées, que je ne puis les
+fermer sans un grand éfort, ou qu'en y mètant la main. J'ai d'ailleurs
+perdu presque toutes mes dents: c'est principalement à ces deux causes
+que j'atribue mon <i>mutisme</i>. Il arive delà que quand je<a name="pref_page_013" id="pref_page_013"></a> veux parler,
+l'air s'échape de toutes parts, &amp; ne rend qu'un son informe. Je ne puis
+articuler les mots un peu longs qu'avec beaucoup de peine, en réspirant
+sans cèsse un nouvel air qui, s'échapant encore, rend ma prononciation
+inintelligible pour ceux qui n'y sont pas très-acoutumés. En éssayant de
+parler la bouche ouverte, c'est-à-dire, sans joindre les lèvres ni les
+dents, on aura une image assez exacte de mon langage<a name="FNanchor_B_2" id="FNanchor_B_2"></a><a href="#Footnote_B_2" class="fnanchor">[B]</a>.<a name="pref_page_014" id="pref_page_014"></a></p>
+
+<p>On m'a demandé un million de fois s'il me restoit quelque idée des sons,
+&amp; nomément de ceux du langage vocal: voici tout ce que je puis répondre
+là-dessus.</p>
+
+<p>Premièrement, j'entends à plus de quinze ou vingt pas tous les<a name="pref_page_015" id="pref_page_015"></a> bruits
+qui sont un peu éclatans, non pas par les oreilles, car elles sont
+entièrement bouchées; mais par une simple commotion: quand je suis dans
+ma chambre, je sais distinguer le roulement d'un carosse d'avec le jeu
+d'un tambour.</p>
+
+<p>Si je mèts la main sur un violon, sur une flûte, &amp;c. &amp; qu'on viène à les
+metre en jeu, je les entendrai<a name="FNanchor_C_3" id="FNanchor_C_3"></a><a href="#Footnote_C_3" class="fnanchor">[C]</a> quoique confusément, même en fermant
+les yeux. Je distinguerai aisément le son du violon de celui de la
+flûte; mais je n'entendrai absolument rien, si je n'ai la main dessus.<a name="pref_page_016" id="pref_page_016"></a></p>
+
+<p>Il en est de même de la parole: je ne l'entends jamais à moins que je ne
+mète la main sur le gosier ou sur la nuque du cou de la persone qui
+parle. Je l'entends encore les yeux fermés, lors qu'une persone parle
+dans une boîte de carton vide que je tiendrai dans mes mains; mais de
+toute autre manière, il m'est impossible d'entendre. Je distingue encore
+aisément les sons de la voix humaine d'avec tout autre son. J'ai même
+essayé de voir si je ne parviendrois pas à me former une idée assez
+distincte des diverses articulations des persones<a name="pref_page_017" id="pref_page_017"></a> de ma conoissance,
+pour pouvoir les reconoître dans les ténèbres en mètant la main sur leur
+gosier ou sur la nuque de leur cou: je n'ai pu encore y parvenir; mais
+cela ne me paroît pas impossible.</p>
+
+<p>Au reste, ces différentes idées que j'ai des sons, me sont comunes avec
+mes compagnons, dont quelques-uns entendent beaucoup mieux que moi. Je
+ne déciderai point si c'est par les oreilles, ou par une simple
+commotion: car plusieurs n'ont pas les oreilles bouchées comme moi<a name="FNanchor_D_4" id="FNanchor_D_4"></a><a href="#Footnote_D_4" class="fnanchor">[D]</a>.<a name="pref_page_018" id="pref_page_018"></a></p>
+
+<p>Dans les comencemens de mon infirmité, &amp; tant que je n'ai pas vécu avec
+des sourds &amp; muèts, je n'avois d'autre ressource pour me faire entendre,
+que l'écriture ou ma mauvaise prononciation. J'ai ignoré long-tems le
+langage des signes. Je ne me servois que de signes épars, isolés, sans
+suite &amp; sans liaison. Je ne conoissois point l'art de les réunir, pour
+en former des tableaux distincts, au moyen desquels on peut représenter<a name="pref_page_019" id="pref_page_019"></a>
+ses diférentes idées, les transmètre à ses semblables, converser avec
+eux en discours suivis &amp; avec ordre. Le premier qui m'a enseigné cet art
+si utile, est un sourd &amp; muèt de naissance, Italien de nation, qui ne
+sait ni lire, ni écrire; il étoit domestique chez un Acteur de la
+Comédie Italiéne. Il a servi ensuite en plusieurs grandes maisons, &amp;
+notament chez Mr. le Prince de Nassau. J'ai conu cet home à l'âge de
+vingt-sept ans, &amp; huit ans après que j'eus fixé ma demeure à Paris.....</p>
+
+<p>Je pense que c'est assez parler de moi, &amp; qu'un plus long discours sur
+un aussi mince sujèt, poûroit lasser à la fin la patience de mes
+Lecteurs.<a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/observations.png" width="313" height="100" alt="observations" title="" />
+</p>
+
+<h2><a name="OBSERVATIONS" id="OBSERVATIONS"></a>OBSERVATIONS</h2>
+
+<div class="blockquot"><p class="c"><i>S<small>UR</small> un Cours élémentaire d'éducation des Sourds &amp; Muèts, par Mr.
+l'Abbé D<small>ESCHAMPS</small></i>, &amp;c.</p></div>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/observations-2.png" width="248" height="16" alt="observations" title="" />
+</p>
+
+<p class="nind"><span class="letra">T</span><small>OUT</small> Paris, l'Europe entière, retentissoient des éloges justement dûs à
+Mr. l'Abbé de l'Épée &amp; à sa méthode aussi simple qu'ingénieuse,
+d'instruire les sourds &amp; muèts par le moyen du langage des signes. Ce
+respectable Instituteur done ses leçons publiquement: ainsi une foule de
+témoins pouvoit déposer de l'exèlence de cette méthode, qui conduit ses
+élèves avec une promptitude &amp; une facilité incroyables à la lecture, à
+l'écriture &amp; à la conoissance de plusieurs langues, ensuite à la
+prononciation<a name="page_002" id="page_002"></a> de vive voix &amp; à l'intelligence du langage par
+l'inspection des mouvemens des organes de la parole. Plusieurs
+Souverains avoient daigné vérifier par eux-mêmes les merveilles que la
+Renomée publioit de cette méthode. Un des premiers &amp; des plus augustes
+Potentats de l'Europe avoit voulu entrer dans les plus petits détails à
+cet égard. Il s'étoit retiré de chez Mr. l'Abbé de l'Épée pénétré
+d'admiration, &amp; en disant que de tout ce qu'il avoit vu dans ses
+nombreux voyages, rien ne l'avoit touché &amp; satisfait autant que le
+spectacle qu'il venoit de voir. De retour dans ses États, il s'étoit
+ocupé des moyens d'y introduire un établissement semblable, &amp; avoit
+envoyé à notre célèbre Instituteur, un Ecclésiastique, home de mérite,
+pour prendre de ses leçons, &amp; se metre au fait de sa méthode.</p>
+
+<p>Notre auguste Monarque, qui marche si glorieusement sur les traces du
+bon &amp; grand Henri, n'a pas non plus regardé<a name="page_003" id="page_003"></a> avec indiférence un art
+aussi précieux à l'Humanité: sur le compte qu'il s'en est fait rendre,
+il a pris cet établissement sous sa protection royale, lui a déja
+assigné des fonds certains, &amp; a pris des mesures pour fonder, en faveur
+des sourds &amp; muèts, une Maison d'éducation selon la méthode de Mr.
+l'Abbé de l'Épée.....</p>
+
+<p>C'est dans ce moment que paroît un Cours élémentaire d'éducation pour
+les sourds &amp; muèts, dans lequel l'Auteur rejète ouvertement cette
+méthode, &amp; prétend qu'on doit lui en substituer une autre qui consiste à
+rendre les sourds &amp; muèts atentifs aux mouvemens divers des organes de
+la parole, &amp; à leur aprendre à les imiter; c'est-à-dire, qu'on doit dans
+cette méthode, comencer avant tout, par aprendre au sourd &amp; muèt, à
+proférer les diférens sons des langues, en l'habituant à exécuter le
+diférent mécanisme de ces sons: ensorte qu'il parle réèlement pour ceux
+qui entendent, &amp; qu'il lise les sons des langues dans les<a name="page_004" id="page_004"></a> divers
+mouvemens des organes de ceux qui lui parlent, comme s'il les lisoit
+dans un Livre. L'Auteur veut qu'on passe ensuite à la lecture &amp; à
+l'écriture proprement dite; &amp; de-là enfin à l'intelligence de la langue
+quelconque qu'on a choisie pour base de l'instruction. Voilà du moins
+l'idée la plus nète que j'aie pu me former de son sistème &amp; de sa
+marche.</p>
+
+<p>Voyons d'abord ce que l'Auteur pense lui-même de sa méthode: «Le
+plaisir, dit-il page 4 de son I<small>NTRODUCTION</small>, n'acompagne pas nos leçons:
+loin de-là, elles semblent avoir pour apanage l'ennui &amp; le dégoût; elles
+sont nuisibles à la santé..... A ces désagrémens, ajoutez le dégoût
+naturel que cette éducation entraîne nécessairement après elle.......
+L'impatience réciproque du Maître &amp; des Elèves, en voyant le peu de
+progrès que produisent les efforts multipliés, l'atention la plus
+exacte, la meilleure volonté.»<a name="page_005" id="page_005"></a></p>
+
+<p>Il dit ailleurs, page 155: «La répugnance que les sourds &amp; muèts ont à
+soufrir que nous mètions nos doigts dans leur bouche, &amp; à consentir de
+mètre les leurs dans la nôtre, ne peut se vaincre qu'avec beaucoup de
+peine, d'aplication &amp; de patience..... On doit y travailler avec
+d'autant plus de courage, qu'il est impossible de leur rendre autrement
+l'usage de la parole.» L'Auteur peint ensuite très-naïvement l'embaras
+extrème qu'on éprouve à leur persuader de se prêter à ces mouvemens, qui
+doivent leur paroître fort bisares, &amp; auxquels ils ne peuvent absolument
+rien comprendre.</p>
+
+<p>Enfin, il a la bone foi de représenter par-tout sa méthode come
+infiniment rebutante, tant pour le Maître que pour les Élèves. Il
+termine par ces mots sa Lètre préliminaire, page 31: «Ainsi peu à peu
+j'acoutume mes Élèves à parler &amp; à écrire..... Pour parvenir à ce degré
+de perfection, il faut trouver<a name="page_006" id="page_006"></a> dans les Élèves un grand désir
+d'aprendre, de l'esprit, de la mémoire, du jugement; &amp; dans le Maître,
+une douceur, une complaisance extrèmes... Il est impossible de doner une
+idée de la patience nécessaire dans les comencemens de l'instruction.»</p>
+
+<p>Je doute qu'une méthode aussi rebutante, de l'aveu de son Auteur; qu'une
+méthode où l'on renverse visiblement l'ordre naturèl de l'instruction,
+puisqu'on comence par ce qu'il y a de plus dificile, &amp; que les Élèves
+travaillent très-long-tems sans pouvoir rien comprendre à tout ce qu'on
+exige d'eux; qu'une méthode enfin, qui demande pour son succès des
+qualités extrèmement rares &amp; dans les Maîtres &amp; dans les Disciples, soit
+faite pour avoir beaucoup de partisans. Je ne suis donc pas surpris de
+voir l'Auteur désirer, page 4, «que la publication de son Ouvrage
+<i>puisse procurer une autre méthode plus courte &amp; plus facile</i>».<a name="page_007" id="page_007"></a></p>
+
+<p>Coment a-t-il pu s'aveugler au point de ne pas reconoître que cette
+méthode étoit toute trouvée: que c'étoit celle que Mr. l'Abbé de l'Épée
+pratique depuis long-tems avec tant de succès?</p>
+
+<p>En effet, cet habile Instituteur ayant conçu le généreux projèt de se
+consacrer à l'instruction des sourds &amp; muèts, a sagement observé qu'ils
+avoient une langue naturèle, au moyen de laquelle ils comuniquoient
+entr'eux: cette langue n'étant autre que le langage des signes, il a
+senti que s'il parvenoit à conoître ce langage, rien ne lui seroit plus
+facile que de réussir dans son entreprise. Le succès a justifié une
+réfléxion aussi judicieuse. Ce n'est donc pas Mr. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée qui a
+créé &amp; inventé ce langage: tout au contraire, il l'a apris des sourds &amp;
+muèts; il a seulement rectifié ce qu'il a trouvé de défectueux dans ce
+langage; il l'a étendu, &amp; lui a doné des règles méthodiques.</p>
+
+<p>Ce savant Instituteur s'est considéré<a name="page_008" id="page_008"></a> come un home transplanté
+tout-à-coup au milieu d'une Nation étrangère, à qui il auroit voulu
+aprendre sa propre langue: il a jugé que le moyen le plus sûr pour y
+parvenir, seroit d'aprendre lui-même la langue du Pays, afin de faire
+comprendre aisément les instructions qu'il voudroit doner.</p>
+
+<p>Je le demande à Mr. l'Abbé Deschamps lui-même: s'il avoit dessein
+d'aprendre l'Anglois ou quelqu'autre langue qu'il ignorât; coment s'y
+prendroit-il? Comenceroit-il par prendre une gramaire toute Angloise,
+dont il ne comprendroit pas un seul mot? Non, assurément: il choisiroit
+une gramaire Angloise écrite en François; &amp; à l'aide de sa langue
+maternèle, il aprendroit aisément la langue qui lui est inconue.</p>
+
+<p>C'est précisément la route qu'a pris Mr. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée. Pouvoit-il
+rien faire de plus sensé &amp; de plus conséquent? Il ne lui a pas falu,
+come le croit Mr.<a name="page_009" id="page_009"></a> l'Abbé Deschamps (page 37) beaucoup de tems, beaucoup
+de peine &amp; de travaux, pour former son système d'éducation par le
+secours des signes naturèls. De l'ordre dans les idées, de la justèsse
+dans les observations, de l'atention à suivre en tout la nature pour
+guide; voilà les moyens dont il a fait usage, voilà toute la magie de
+son art.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>J<small>E</small> n'ai pas moins que Mr. l'Abbé Deschamps, de vénération pour le
+langage de la parole, &amp; je conçois parfaitement l'avantage dont il doit
+être pour les sourds &amp; muèts: c'est pour cela même que je lui reproche
+de condamner &amp; de proscrire le langage des signes; parce que je suis
+persuadé que c'est là le moyen le plus sûr &amp; le plus naturèl de les
+conduire à l'intelligence des langues; la nature leur ayant doné ce
+langage, pour leur tenir lieu des autres dont ils sont privés.</p>
+
+<p>Mais est il bien certain que le langage<a name="page_010" id="page_010"></a> des signes soit naturèl aux
+sourds &amp; muèts?</p>
+
+<p>L'Auteur que je combats, entasse sur cette question les contradictions
+les plus révoltantes: il dit positivement le oui &amp; le non.
+«Non-seulement, dit-il page première, un <i>penchant comun</i> porte les
+sourds &amp; muets à faire des signes; mais tous les hommes en font usage
+<i>naturellement</i>: notre <i>inclination</i> à nous-mêmes nous détermine à nous
+en servir, sans que nous nous en appercevions, nous qui jouïssons de la
+parole &amp; de l'ouïe». Deux pages plus bas on lit: «<i>les signes sont
+naturels à l'homme: personne n'en disconviendra</i>».</p>
+
+<p>Après une décision aussi formèle; à la page suivante (page 4) il demande
+sérieusement si les signes sont l'<i>ouvrage de la nature</i>, ou celui de
+l'éducation. Il répète la même question, p. 8; &amp; enfin, p. 12, il la
+résout gravement par ces mots: «ainsi donc ce penchant <i>n'est que
+l'effet de l'éducation &amp; non de la nature</i>».<a name="page_011" id="page_011"></a></p>
+
+<p>Le Lecteur a donc à choisir entre ces deux opinions contradictoires: <i>le
+langage des signes est naturèl aux sourds &amp; muèts: le langage des signes
+n'est pas naturèl aux sourds &amp; muèts</i>. Quelque sentiment qu'il embrasse,
+il est sûr d'être de l'avis, ou de Mr. l'Abbé Deschamps à la page 3, ou
+de Mr. l'Abbé Deschamps à la page 12.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>C<small>ET</small> A<small>UTEUR</small> exagère beaucoup (p. 32 &amp; suiv.) les dificultés de la langue
+des signes. S'il avoit plus réfléchi sur la nature de ce langage, il
+auroit vu que tous les homes en possédent le fond; puis qu'il n'y a
+persone qui ne puisse, quand il le voudra bien, peindre par le geste de
+manière à se faire comprendre, les idées, les afections qui l'ocupent &amp;
+qu'il désire comuniquer aux autres. Ce n'est que le peu d'habitude qu'on
+a d'exercer ce langage, qui peut faire croire qu'il est dificile.</p>
+
+<p>Aussi qu'arive-t-il chez Mr. l'Abbé<a name="page_012" id="page_012"></a> de l'Épée, lorsqu'il explique les
+principes de ce langage? Tous ceux qui assistent à ses leçons,
+conviènent généralement que rien n'est si simple &amp; si facile, &amp; qu'il
+n'est persone qui ne pût en faire autant.</p>
+
+<p>Six semaines au plus sufisent pour se mètre très-passablement au fait de
+ce langage. Or, quelle est la langue que le génie le plus heureux pût
+répondre d'aprendre en six semaines? L'Auteur voulant se destiner à
+l'instruction des sourds &amp; muèts, auroit peut-être dû comencer par venir
+s'instruire lui-même pendant un tems aussi court chez Mr. l'Abbé <small>D</small>e
+l'Épée. Cet Instituteur, singulièrement honête &amp; comunicatif, lui auroit
+fait part de ses lumières avec le plus grand plaisir. Mr. l'Abbé
+Deschamps, connoissant mieux le langage des signes, en auroit parlé avec
+plus de justèsse, qu'il ne le fait dans son Livre.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>I<small>L</small> se trompe beaucoup, quand il<a name="page_013" id="page_013"></a> avance (pag. 12, 18, 34) que ce langage
+est borné pour les sourds &amp; muèts aux choses physiques &amp; aux besoins
+corporèls.</p>
+
+<p>Cela est vrai, quant à ceux qui sont privés de la société d'autres
+sourds &amp; muèts, ou qui sont abandonés dans des Hopitaux, ou isolés dans
+le coin d'une Province. Cela prouve en même tems sans réplique, que ce
+n'est pas des persones qui entendent &amp; qui parlent, que nous aprenons
+comunément le langage des signes. Mais il en est tout autrement des
+sourds &amp; muèts, qui vivent en société dans une grande Ville, dans Paris,
+par exemple, qu'on peut apeler avec raison l'abrégé des merveilles de
+l'Univers. Sur un pareil théatre, nos idées se dévelopent &amp; s'étendent,
+par les ocasions que nous avons de voir &amp; d'observer sans cèsse des
+objèts nouveaux &amp; intéressans.</p>
+
+<p>Lors donc qu'un sourd &amp; muèt, ainsi que je l'ai éprouvé moi-même
+(Préface page 11), vient à rencontrer d'autres<a name="page_014" id="page_014"></a> sourds &amp; muèts plus
+instruits que lui, il aprend à combiner &amp; à perfectioner ses signes, qui
+jusque là étoient sans ordre &amp; sans liaison. Il aquiert promptement dans
+le comerce de ses camarades, l'art prétendu si dificile de peindre &amp;
+d'exprimer toutes ses pensées même les plus indépendantes des sens, par
+le moyen des signes naturèls, avec autant d'ordre &amp; de précision, que
+s'il avoit la conoissance des règles de la gramaire. Encore une fois,
+j'en dois être cru; puisque je me suis trouvé dans ce cas-là, &amp; que je
+ne parle que d'après mon expérience.</p>
+
+<p>Il y a de ces sourds &amp; muèts de naissance, ouvriers à Paris, qui ne
+savent ni lire ni écrire, &amp; qui n'ont jamais assisté aux leçons de Mr.
+l'Abbé <small>D</small>e l'Épée, lesquels ont été trouvés si bien instruits de leur
+religion par la seule voie des signes, qu'on les a jugé dignes d'être
+admis aux Sacremens de l'Église, même à ceux de l'Eucharistie &amp; du<a name="page_015" id="page_015"></a>
+Mariage. Il ne se passe aucun événement à Paris, en France &amp; dans les
+quatre parties du Monde, qui ne fasse la matière de nos entretiens. Nous
+nous exprimons sur tous les sujèts avec autant d'ordre, de précision &amp;
+de célérité, que si nous jouïssions de la faculté de parler &amp;
+d'entendre.</p>
+
+<p>Ce seroit donc une erreur grossière, que de nous regarder come des
+espèces d'automates destinés à végéter dans le monde. La Nature n'a pas
+été aussi marâtre à notre égard qu'on le juge ordinairement: elle suplée
+toujours dans l'un des sens, à ce qui manque aux autres. La privation de
+l'ouïe nous rend en général moins distraits. Nos idées concentrées, pour
+ainsi dire, en nous-mêmes, nous portent nécessairement à la méditation &amp;
+à la réfléxion. Le langage dont nous nous servons entre nous, n'étant
+autre chose qu'une image fidèle des objèts que nous voulons exprimer,
+est singulièrement propre à nous doner<a name="page_016" id="page_016"></a> de la justèsse dans les
+idées<a name="FNanchor_E_5" id="FNanchor_E_5"></a><a href="#Footnote_E_5" class="fnanchor">[E]</a>, à étendre notre entendement par l'habitude où il nous mèt
+d'observer &amp; d'analyser sans cèsse. Ce langage est vif: le sentiment s'y
+peint; l'imagination s'y dévelope. Nul autre n'est plus propre à porter<a name="page_017" id="page_017"></a>
+dans l'ame de grandes &amp; de fortes émotions.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>M. <small>L</small>'A<small>BBÉ</small> D<small>ESCHAMPS</small> semble désirer (pag. 33) qu'il existât un
+Dictionaire des signes pour en faciliter la langue.<a name="page_018" id="page_018"></a> Un pareil Ouvrage
+seroit en effet très-propre à aider l'imagination: il pouroit devenir le
+germe d'un langage universèl pour tous les peuples du Monde; puisque
+tous les objèts se peignent en tous Pays par les mêmes traits. Il est
+étonant<a name="page_019" id="page_019"></a> que les savans qui s'exercent sur tant d'objèts divers &amp;
+souvent sur des futilités, ne se soient pas encore avisés de ce travail.
+Mais en atendant que nous jouïssions de ce Dictionaire, convenons qu'il
+subsiste de lui-même; puisqu'il n'y a rien dans la nature, absolument
+rien qui ne porte son signe avec soi. On trouve dans ce langage les
+verbes, les noms, les pronoms de toute espèce, les articles, les genres,
+les cas, les tems, les modes, les adverbes, les prépositions, les
+conjonctions, les interjections, &amp;c. Enfin, il n'y a rien dans toutes
+les parties du discours par la parole, qui ne puisse s'exprimer par le
+langage des signes<a name="FNanchor_F_6" id="FNanchor_F_6"></a><a href="#Footnote_F_6" class="fnanchor">[F]</a>.<a name="page_020" id="page_020"></a></p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>M. <small>L</small>'A<small>BBÉ</small> D<small>ESCHAMPS</small> restraignant toujours le langage des signes aux
+seules<a name="page_021" id="page_021"></a> choses physiques &amp; matérièles, aparament pour l'assortir à ses
+idées; prétend (p. 18.) que si l'on admèt ce langage pour exprimer le
+moral, le passé &amp; l'avenir, il faudra, pour l'expression d'une seule
+parole, recourir à des périphrases, à des circonlocutions perpétuèles de
+signes.</p>
+
+<p>Il ne pouvoit plus mal choisir son éxemple, pour établir cette
+assertion. Si nous voulons, dit-il (p. 19.), exprimer l'idée de <i>Dieu</i>
+dans le langage des signes, nous montrerons le Ciel, lieu que le
+Tout-puissant habite. Nous décrirons que tout ce que nous voyons sort de
+ses mains. Qui peut assurer que le Sourd &amp; Muèt ne prendra pas le
+Firmament pour Dieu même, <i>&amp;c.</i></p>
+
+<p>Ce sera moi qui l'assurerai; parce que, quand je voudrai désigner l'Être
+Suprème, en montrant les Cieux, qui sont sa demeure, ou plutôt son
+marchepied; j'acompagnerai mon geste d'un air d'adoration &amp; de respect,
+qui rendra<a name="page_022" id="page_022"></a> mon intention très-sensible. Mr. l'Abbé Deschamps lui-même
+ne pouroit s'y méprendre. Mais au contraire si je veux parler des
+<i>cieux</i>, du <i>firmament</i>, je ferai le même geste sans l'acompagner
+d'aucun des accessoires que je viens d'expliquer. Il est donc facile de
+voir que dans ces deux expressions, <i>Dieu</i>, le <i>Firmament</i>, il n'y aura
+ni équivoque, ni circonlocution.</p>
+
+<p>Il n'y en aura pas davantage dans l'expression des idées du <i>passé</i> &amp; de
+l'<i>avenir</i>: souvent même notre expression sera plus courte que celle de
+la parole: par exemple, il ne nous faut que deux signes pour rendre ce
+que vous dites en trois mots: <i>la semaine prochaine</i>, <i>le mois passé</i>,
+<i>l'année dernière</i>. Cette expression, <i>le mois qui vient</i>, contient
+quatre mots; cependant je n'y emploie que deux signes, un pour le <i>mois</i>
+&amp; un pour le <i>futur</i>; parce que le signe de l'article <i>le</i> &amp; celui du
+pronom relatif <i>qui</i>, y seroient surabondans: mais ils sont<a name="page_023" id="page_023"></a> quelquefois
+nécéssaires en d'autres occasions. Au reste tous ces signes sont
+exécutés avec autant de promptitude au moins que la parole.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>O<small>N</small> peut assurer avec vérité que tout est inconséquence &amp; contradiction,
+dans ce que notre Auteur dit du langage des signes. Après toutes les
+déclamations qu'il a faites en vingt endroits de son livre contre ce
+langage; après avoir dit &amp; répété sans cèsse qu'il étoit extrèmement
+borné dans son usage, &amp; que hors de la sphère étroite des besoins
+naturèls &amp; des idées sensibles, ce langage n'avoit plus rien que
+d'équivoque, d'arbitraire, de dificile &amp; de compliqué, &amp;c. Voici le
+juste éloge qu'il fait de ce même langage (p. 38), à l'ocasion de M.
+l'Abbé <small>D</small>e l'Épée; «par cette langue des signes, il a trouvé l'art de
+peindre toutes les idées, toutes les pensées, toutes les sensations. Il
+les a rendu susceptibles d'autant de combinaisons<a name="page_024" id="page_024"></a> &amp; de variations que
+les langues, dont nous nous servons habituellement pour peindre toutes
+les choses, soit dans le moral, soit dans le physique. Les idées
+abstraites, come celles que nous formons par le secours des sens, tout
+est du ressort du langage des signes.... Ce langage des signes peut
+suppléer à l'usage de la parole. Il est prompt dans son exécution, clair
+dans ses principes, sans trop de dificulté dans son exécution».</p>
+
+<p>Qui ne croiroit après une aussi belle tirade, que M. l'Abbé Deschamps a
+abjuré toutes ses erreurs sur le langage des signes? Détrompez-vous,
+Lecteur, voici la conclusion qui suit immédiatement l'éloge que vous
+venez de lire.</p>
+
+<p>«Quelque belle que soit cette méthode, nous ne la suivons cependant
+pas».</p>
+
+<p>On ne s'atend pas à une pareille chute: elle est digne de celui qui a pu
+avancer, «que le penchant naturel que les<a name="page_025" id="page_025"></a> sourds &amp; muets ont à
+s'exprimer par signes, ne prouve pas que cette voie soit la meilleure
+pour leur éducation» p. 11: «que pour les Sourds &amp; Muets, le sens des
+choses n'est pas plus dificile à acquérir par la parole que par les
+signes: (p. 21.) <i>&amp;c. &amp;c. &amp;c.</i>»</p>
+
+<p>Ce seroit perdre le tems que de réfuter de semblables assertions: il
+sufit de les exposer, pour en faire sentir toute la fausseté. Au reste
+il y a quelque chose de comode avec M. l'Abbé Deschamps: c'est que pour
+le réfuter, il sufit, come on l'a déjà vu bien des fois, de l'oposer à
+lui-même.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>U<small>NE</small> des plus fortes objections de cet Auteur contre l'usage des signes,
+c'est que dans l'obscurité ils deviènent inutiles pour comuniquer ses
+pensées. (p. 163.).</p>
+
+<p>Cette dificulté paroît spécieuse au premier coup-d'&oelig;il: elle est
+cependant tout aussi frivole que les autres. Qu'on<a name="page_026" id="page_026"></a> me mète avec un de
+mes camarades sourd &amp; muèt, dans une chambre obscure; je lui dirai par
+signes d'aller faire telle ou telle comission, soit à Paris, soit dans
+les environs: je l'informerai de tel événement qu'on voudra, &amp;c., sans
+qu'il soit besoin pour cela d'un plus grand nombre de signes qu'au grand
+jour. L'opération sera seulement un peu plus longue; mais elle sera cent
+fois plus prompte &amp; plus facile que les deux moyens que notre Auteur a
+imaginés (p. 163.); lesquels consistent à toucher les lèvres de celui
+qui parle, ou à écrire avec le doigt dans la paume de la main du sourd &amp;
+muèt, ce qu'on veut lui faire comprendre.</p>
+
+<p>Pour démontrer la longueur de ces opérations, prenons quelques mots des
+plus ordinaires dans la conversation, tels que <i>aplaudissement</i>,
+<i>aplatissement</i>, <i>assoupissement</i>, <i>&amp;c.</i> Ces trois seuls mots contiènent
+au moins 41 lètres de l'alphabet, qu'il faudra lire une à une sur<a name="page_027" id="page_027"></a> les
+lèvres par le moyen du toucher, ou se sentir écrire dans la paume de la
+main par le second moyen; pour en avoir l'intelligence. Quelle sagacité,
+quelle mémoire, quelle finesse de tact, combien de temps ne faudra-t-il
+pas, pour exprimer &amp; pour retenir sans confusion un aussi grand nombre
+de signes?</p>
+
+<p>Dans la plus profonde obscurité, par le langage des signes, quatre ou
+cinq me sufiront pour rendre ces mêmes mots: &amp; ces signes seront aussi
+expressifs que la parole, aussi prompts que le vent. Voici tout le
+secrèt de cette opération. Lorsque je suis dans l'obscurité, &amp; que je
+veux parler à un sourd &amp; muèt, je prends ses mains &amp; fais avec elles les
+signes que je ferais avec les miènes, si j'étois au grand jour. Quand il
+veut me répondre, il prend à son tour mes mains &amp; fait avec elles les
+signes qu'il feroit avec les siènes, si nous voyons clair.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>M<small>ALGRÉ</small> l'éloignement peu réfléchi<a name="page_028" id="page_028"></a> que l'Auteur paroît avoir pour les
+signes, il en fait cependant lui-même un fréquent usage dans son système
+d'éducation par la parole.</p>
+
+<p>En expliquant dans sa Préface ou Lètre préliminaire, la manière dont il
+aprend à ses Sourds &amp; Muèts le nom des choses, il dit (p. <small>XXX</small>.): «Je ne
+manque jamais à leur faire joindre <i>le signe de la chose</i>, à
+l'expression pour la leur faire comprendre, lors qu'elle n'est pas de sa
+nature assez palpable». Il continue ainsi: «La conjugaison des verbes
+nous présente une foule de choses à expliquer; les personnes, les
+nombres, les tems, <i>&amp;c.</i>... il est vrai que pour cela <i>j'ai recours aux
+signes</i>, pour me faire entendre».</p>
+
+<p>Il expose, p. 67, coment il explique &amp; dévelope à ses Élèves l'idée de
+<i>Dieu</i>, &amp; ajoute: «On sent à merveille que <i>les signes aident beaucoup</i>
+dans cet éxercice». Il dit encore, p. 69, «après leur avoir fait lire
+ces détails plusieurs<a name="page_029" id="page_029"></a> fois, les leur avoir expliqués <i>par des signes
+naturels</i>, <i>&amp;c</i>». Voyez aussi page 125, un long détail où l'Auteur
+raconte coment il explique les pronoms à ses Élèves, toujours par le
+moyen des signes naturèls, <i>&amp;c. &amp;c.</i></p>
+
+<p>La pratique de l'Auteur dépose donc encore ici contre ses principes: &amp;
+en effet quel autre moyen pouroit-il employer que l'usage des signes,
+pour doner à ses Élèves l'intelligence des mots, &amp; pour s'assurer qu'ils
+les comprènent? Je le dis hautement; si l'on suprime les signes de
+l'éducation des sourds &amp; muèts, il est impossible d'en faire autre chose
+que des machines parlantes.</p>
+
+<p>Ces petits bouts de fil que l'Auteur emploie (Préf. p. <small>XXV</small>.) pour faire
+comprendre à ses Élèves qu'il faut joindre ensemble les syllabes des
+mots, sont encore des signes; mais des signes de son invention: il étoit
+facile d'en trouver de plus simples &amp; de moins embarassans. L'Auteur
+paroît avoir une grande stérilité<a name="page_030" id="page_030"></a> de signes: il se sert peut-être aussi
+de petits bouts de fil, pour expliquer dans sa classe, le mystère de la
+très-sainte Trinité.</p>
+
+<p>D'après la pratique même de M. l'Abbé Deschamps, il faut donc conclure
+que le langage des signes doit entrer come moyen principal dans
+l'institution des Sourds &amp; Muèts; &amp; que, bon gré malgré, on en revient
+toujours à cette méthode: par la grande raison que ce langage leur est
+naturèl, &amp; que c'est le seul qu'ils puissent comprendre, jusqu'à ce que
+par son secours, on leur en ait apris un autre. C'étoit donc bien la
+peine de faire tant de bruit contre ce pauvre langage des signes!</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>M. <small>L</small>'A<small>BBÉ</small> D<small>ESCHAMPS</small> oublie trop souvent que le but de M. l'Abbé <small>D</small>e
+l'Épée n'est pas précisément d'aprendre à ses Élèves le langage des
+signes. Ce langage est le moyen, &amp; non la fin de ses instructions. Ce
+sage Instituteur ne<a name="page_031" id="page_031"></a> néglige aucune des parties de la sorte d'éducation
+dont ils sont susceptibles. Ainsi outre la Religion, la première des
+siences, qu'il leur aprend à fond, outre la lecture, l'écriture &amp; les
+élémens du calcul, outre trois ou quatre langues dont il done une
+teinture à ceux de ses Élèves qui montrent le plus d'intelligence; il
+s'atache aussi à les faire parler; il les acoutume, tout aussi bien que
+M. l'Abbé Deschamps, à deviner ou à lire<a name="FNanchor_G_7" id="FNanchor_G_7"></a><a href="#Footnote_G_7" class="fnanchor">[G]</a> au mouvement des lèvres,<a name="page_032" id="page_032"></a>
+les paroles qu'on leur adrèsse. Mais il les prépare à ces deux derniers
+éxercices, par la lecture, l'écriture &amp; l'intelligence<a name="page_033" id="page_033"></a> des mots. Or qui
+ne conçoit que les sourds &amp; muèts comprenant parfaitement la
+signification des<a name="page_034" id="page_034"></a> mots, auront beaucoup de facilité pour passer de la
+lecture à la prononciation; ou que, pour mieux dire; ils aprendront<a name="page_035" id="page_035"></a>
+sans peine l'une &amp; l'autre en même temps?</p>
+
+<p>L'Auteur fait un grand mystère de cet art, qu'il prétend si merveilleux,
+d'entendre par les yeux, c'est-à-dire, de comprendre au mouvement des
+lèvres, de la langue &amp; des joues, les paroles qu'on prononce. Tous ceux
+qui me conoissent, n'ignorent pas que les persones avec lesquelles je
+vis habituèlement, ne me parlent guères autrement, sans qu'il soit
+besoin de rendre aucun son; pourvu que l'articulation soit nète &amp;
+distincte. Je n'ai cependant reçu à cet égard aucune instruction: la
+Nature seule a été mon guide. Ce moyen est si simple, qu'il n'y aura pas
+de sourd &amp; muèt qui n'aprène cet art de lui-même, lorsqu'une fois il
+saura la signification des mots du langage ordinaire. Il faudra
+seulement que les persones qui voudront lui parler ainsi, prononcent
+leurs paroles posément &amp; bien distinctement; qu'elles ouvrent assez la
+bouche pour que le<a name="page_036" id="page_036"></a> sourd &amp; muèt puisse observer le mécanisme du
+langage; enfin qu'elles apuient un peu fort sur chaque syllabe qui
+compose les mots, &amp; qu'elles fassent une petite pause à la fin de chaque
+mot.</p>
+
+<p>Je croisen avoir dit assez jusqu'ici pour réconcilier M. l'Abbé
+Deschamps avec le langage des signes. Cependant pour jeter encore plus
+de lumières sur ce langage, je vais, selon que je m'y suis engagé (Préf.
+p. 3.), expliquer en peu de mots, l'usage que mes camarades en font,
+sans avoir reçu à ce sujèt d'autres leçons que celles de la Nature.</p>
+
+<p>Au reste je déclare bien sincèrement, avant d'aler plus loin, que je
+n'ai nulle intention de déprimer l'Auteur que je prends la liberté de
+critiquer: je loue &amp; respecte son zèle pour un genre de travail qui ne
+sauroit être trop encouragé. Il pense trop bien pour être ofensé de mes
+remarques; &amp; s'il les considère sans prévention, il reconoîtra
+facilement<a name="page_037" id="page_037"></a> que je n'ai pas eu dessein de lui nuire. D'ailleurs il avoue
+(p. iv) qu'il n'a fait que quelques pas dans cette pénible carière, il
+est donc tems encore de le redrèsser<a name="FNanchor_H_8" id="FNanchor_H_8"></a><a href="#Footnote_H_8" class="fnanchor">[H]</a> &amp; de lui faire prendre une<a name="page_038" id="page_038"></a> idée
+plus juste d'un langage qu'il ne paroît pas avoir assez aprofondi: c'est
+le principal objèt des nouvèles observations qu'on va lire &amp; qui
+termineront cet Ouvrage.<a name="page_039" id="page_039"></a></p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>M. <small>L</small>'A<small>BBÉ</small> D<small>ESCHAMPS</small> n'est pas le seul qui s'imagine (p. 37) que M.
+l'Abbé <small>D</small>e l'Épée a créé &amp; inventé le langage des signes: mais cette
+opinion ne peut se soutenir; puis que j'ai déjà prouvé<a name="page_040" id="page_040"></a> (p. 14.) que mes
+camarades qui ne savent ni lire ni écrire, &amp; qui ne fréquentent point
+l'école de cet habile Instituteur, font un usage très-étendu de ce
+langage; qu'ils ont l'art, par son<a name="page_041" id="page_041"></a> moyen, de peindre aux yeux toutes
+leurs pensées, &amp; leurs idées même les plus indépendantes des sens.</p>
+
+<p>Voici quelques détails qui feront comprendre plus particulièrement le<a name="page_042" id="page_042"></a>
+mécanisme admirable, mais simple &amp; naturèl de ce langage, tel qu'il se
+pratique parmi nous.</p>
+
+<p>I. Lors que nous voulons parler de quelqu'un de notre conoissance &amp; que<a name="page_043" id="page_043"></a>
+nous voyons fréquament, il ne nous faut que deux ou trois signes pour le
+désigner. Le premier, qui est un signe général, se fait en mètant la
+main au chapeau ou sur le sein, pour anoncer le<a name="page_044" id="page_044"></a> sèxe de la persone:
+nous faisons ensuite un signe particulier, le plus propre à caractériser
+cette même persone. Mais il en faut un plus grand nombre pour nomer &amp;
+désigner ceux que nous voyons peu, &amp; dont nous n'avons qu'une idée
+imparfaite, ou enfin que nous ne conoissons<a name="page_045" id="page_045"></a> que de réputation.
+Premièrement nous désignons le sexe de la persone, ce signe doit
+toujours marcher le premier: ensuite nous faisons le signe relatif à la
+classe générale dans laquelle la naissance &amp; la fortune ont placé cette
+persone: puis nous la distinguons individuèlement par des signes pris de
+son emploi, de sa profession, de sa demeure, &amp;c. Cette opération ne
+demande pas plus de temps qu'il n'en faudroit pour prononcer, je supose,
+<i>M. de Lorme Marchand de drap, rue Saint-Denis</i>.</p>
+
+<p>On pense bien que dans la suite de la conversation, nous ne répérons
+plus un aussi grand nombre de signes, pour désigner la même personne. En
+effet cela seroit aussi ridicule que si, en parlant de quelqu'un, on
+répétoit à toute ocasion son nom, son surnom &amp; toutes ses qualités.</p>
+
+<p>II. Nous avons deux signes diférens pour désigner la noblesse;
+c'est-à-dire que nous la distinguons en deux classes,<a name="page_046" id="page_046"></a> la haute &amp; la
+petite. Pour anoncer la haute noblesse, nous mètons le plat de la main
+gauche à l'épaule droite &amp; nous la tirons jusqu'à la hanche gauche: puis
+sur le champ nous écartons les doigts de la main &amp; la posons sur le
+c&oelig;ur. Nous désignons la noblesse inférieure, en traçant avec le bout
+du doigt une petite bande &amp; une croix sur la boutonière de l'habit. Pour
+faire conoître ensuite la persone de l'une de ces classes, dont il
+s'agit, nous employons des signes tirés de son emploi, de ses armoiries,
+de sa livrée, &amp;c., ou enfin le signe le plus naturèl qui la caractérise.</p>
+
+<p>III. Si je voulois désigner quelque persone de notre conoissance qui
+portât le nom d'un objèt conu, tel que <i>L'enfant <small>D</small>u bois</i>, <i><small>LA</small> rivière</i>,
+<i>&amp;c.</i>, je me garderois bien de faire le signe qui dénote un <i>enfant</i>, le
+<i>bois</i>, une <i>rivière</i>, <i>&amp;c.</i>, je serois bien sûr de n'être pas entendu
+de mes camarades, qui ne vèroient aucun raport d'un home avec une
+<i>rivière</i>, <i>&amp;c.</i><a name="page_047" id="page_047"></a> &amp; qui me riroient au nez. Mais sachant que notre
+langage peint la propre idée des choses &amp; nulement les noms arbitraires
+qu'on leur done dans la langue parlée, je désignerois ces persones par
+leurs qualités propres, come je viens de l'expliquer tout-à-l'heure.</p>
+
+<p>De même si je voulois exprimer un <i>Prince du Sang</i>, après avoir fait le
+signe relatif à un grand Seigneur, je ne m'aviserois pas de faire le
+signe qui exprime <i>le sang qui coule dans nos veines</i>: ce ne seroit-là
+qu'un signe de mot. Je prendrais mes signes, dans le degré de parenté
+qui aproche le Prince du Monarque.</p>
+
+<p>IV. Le signe relatif à la classe générale des Marchands, n'est pas le
+même que celui qui désigne les Fabriquans qui vendent leurs propres
+ouvrages; parce que les sourds &amp; muèts ont le bon sens de ne pas
+confondre ces deux états. Ils ne regardent come vrais Marchands que ceux
+qui achètent une matière quelconque<a name="page_048" id="page_048"></a> pour la revendre telle qu'ils l'ont
+achetée, sans y rien changer. Le signe général que nous employons pour
+les désigner, en done l'idée au naturèl. Nous prenons avec le pouce &amp;
+l'index, un bout de nos vêtemens ou de tout autre objet que nous
+présentons, come un marchand qui ofre sa marchandise: nous faisons
+ensuite l'action de compter de l'argent dans notre main; &amp; sur le champ
+nous croisons les bras come quelqu'un qui se repose. Ces trois signes
+réunis dénotent la classe générale des Marchands proprement dits.</p>
+
+<p>L'action de <i>travailler</i> est le signe comun de la classe des Fabriquans,
+Artisans &amp; Ouvriers. On doit penser qu'il faut un signe de plus pour
+faire conoître s'il s'agit d'un Maître. Alors nous levons l'index &amp; le
+baissons d'un ton de comandement: c'est le signe comun à tous les
+Maîtres. Nous l'employons également quand nous parlons d'un Marchand qui
+tient boutique, pour le distinguer<a name="page_049" id="page_049"></a> des petits Marchands qui vendent aux
+coins des rues. Voulons-nous faire conoître directement la persone de
+l'une de ces classes; il ne faut plus que désigner l'espèce de trafic
+que fait le Marchand, ou l'ouvrage du Fabriquant, ensuite leur demeure,
+ou le signe le plus convenable pour les caractériser.</p>
+
+<p>Ainsi, lors que la nécessité le requièrt ou que la clarté de
+l'expression le demande, nous anonçons toujours par des signes généraux
+la classe de la persone, dont nous parlons, ou que nous voulons faire
+conoître.</p>
+
+<p>On conçoit que ce moyen aussi simple que naturèl, épargne beaucoup
+d'embarras &amp; de travail à l'imagination: on la conduit ainsi come par
+degrés, vers l'objèt qu'on veut lui représenter. Cette marche mèt de
+l'ordre dans nos idées, &amp; nous procure la facilité de comprendre de
+quelle persone on parle, avec moins de signes qu'il ne faudroit de
+paroles, pour nomer cette persone<a name="page_050" id="page_050"></a> par ses nom, surnom &amp; qualités.</p>
+
+<p>C'est par de semblables procédés que dans une famille où il y aura une
+dixaine d'enfans, nous n'aurons besoin que de deux ou trois signes, pour
+désigner l'un de ces enfans.</p>
+
+<p>V. Mais voici quelque chose de plus fort que je m'engage à prouver.
+Paris est une ville si étendue, qu'on est obligé d'avoir par écrit
+l'adrèsse des persones chez lesquelles on va pour la première fois: &amp;
+malgré cette précaution, on a souvent bien de la peine à trouver la
+demeure des gens à qui l'on a afaire. Il n'y a cependant aucun logement
+dans Paris, soit boutique, soit hôtel, soit chambre à un premier ou à un
+cinquième étage, où je n'envoie, sans qu'il s'y trompe, un de mes
+camarades sourd &amp; muèt ne sachant ni lire ni écrire; pourvu que j'aie vu
+une seule fois le local. Je lui donerois l'adrèsse de la persone avec
+beaucoup moins de signes, que je n'emploierois de mots en l'écrivant.<a name="page_051" id="page_051"></a></p>
+
+<p>VI. Ce que j'ai dit des signes généraux relatifs à chaque classe de la
+société, s'étend également à tous les objets que nous voulons faire
+conoître individuèlement, lorsque l'idée en est éloignée, ou que le
+signe naturèl ne s'ofre pas sur le champ, ou enfin lorsqu'il n'est pas
+par lui-même assez expressif. En ce cas là, nous faisons le signe
+général relatif à cet objèt. Par exemple, si je parle de quelque piéce
+de pâtisserie dont le signe pouroit également convenir à un autre objèt,
+je le ferai précéder par le signe général relatif à cette classe. Alors
+il sera impossible que le Muèt se trompe sur le signe qui exprime
+l'espèce de pâtisserie dont je parle; puis que son imagination se
+trouvera apliquée à la seule classe particulière qui m'ocupe.</p>
+
+<p>Je me rapèle à cette ocasion que me trouvant avec une persone jouïssant
+de la faculté de parler &amp; d'entendre, laquelle avoit une petite cane
+noire à la main, je lui demandai par signes, de<a name="page_052" id="page_052"></a> quelle matière étoit
+cette cane. La persone me répondit de vive voix, <i>de baleine</i>. Mais ne
+la comprenant pas, je la priai de m'expliquer la chose par signes. Elle
+fit plusieurs gestes ridicules qui pouvoient convenir à un grand nombre
+d'animaux. Come cette persone s'aperçut que je ne l'entendois point;
+elle me demanda un crayon, pour écrire le mot. Un de mes compagnons
+sourd &amp; muèt, qui étoit présent &amp; qui conoissoit cette matière; ayant
+compris ce que je voulois savoir, fit sur le champ avec la main l'action
+d'un poisson qui nage, &amp; ensuite le geste d'un animal monstrueux. Ces
+deux signes ont été sufisans pour me faire entendre que cette cane étoit
+<i>de baleine</i>; parce que le premier geste avoit désigné la classe
+générale des poissons.</p>
+
+<p>Tels sont les signes généraux &amp; particuliers que nous employons dans
+notre langage.</p>
+
+<p>O<small>N</small> peut réduire à trois classes générales, tous les signes de ce
+langage:<a name="page_053" id="page_053"></a> c'est en les unissant &amp; en les combinant les uns avec les
+autres, qu'on parvient à exprimer toutes les idées possibles.</p>
+
+<p>I. Les signes que j'apèle <i>ordinaires</i> ou <i>primitifs</i>: ce sont les
+signes naturèls que toutes les Nations du monde emploient fréquament
+dans la conversation, pour une multitude d'idées dont le signe est plus
+prompt &amp; plus expressif que la parole. On les trouve généralement dans
+toutes les parties du discours ordinaire; &amp; plus particulièrement dans
+les pronoms &amp; les interjections. Ces signes, come je l'ai dit, sont
+naturèls à tous les homes: mais ceux qui entendent &amp; qui parlent, les
+font sans réfléxion &amp; sans y penser; au lieu que les sourds &amp; muèts les
+emploient toujours en conoissance de cause, c'est-à-dire, pour
+manifester leurs idées &amp; les rendre sensibles.</p>
+
+<p>Je ne prétends pas dire par-là que mes compagnons sachent précisément
+ce<a name="page_054" id="page_054"></a> que c'est qu'un pronom, un article, un verbe &amp;c.; ils ignorent aussi
+parfaitement tout cela, que les trois quarts de ceux qui parlent. Mais
+cependant si on leur demandoit raison des trois signes qu'ils font pour
+exprimer cette phrase, <i>je le veux</i>, ils ne seroient point embarassés de
+répondre que, 1º. ils posent leur index sur leur poitrine, pour désigner
+que c'est <i>d'eux</i> &amp; <i>d'eux seuls</i> dont il s'agit: 2º. qu'ils lèvent &amp;
+baissent le même index avec un air de comandement, pour marquer leur
+<i>vouloir</i>: 3º. qu'ils dirigent ce même index vers la chose qu'ils ont en
+vue, pour anoncer <i>l'objèt</i> ou <i>le terme</i> de leur vouloir.</p>
+
+<p>II. Les signes que j'apèle <i>réfléchis</i>: ces signes représentent des
+objèts qui, bien qu'ils aient, absolument parlant, leur signe naturèl,
+exigent cependant un peu de réfléxion pour être combinés &amp; entendus.
+J'ai doné plusieurs exemples de ces signes, en parlant des signes
+généraux &amp; particuliers.<a name="page_055" id="page_055"></a></p>
+
+<p>III. Les signes <i>analytiques</i>: c'est-à-dire, ceux qui sont rendus
+naturèls par l'analyse. Ces signes sont destinés à représenter des idées
+qui n'ayant point, à proprement parler, de signe naturèl, sont ramenées
+à l'expression du langage des signes par le moyen de l'analyse. Ce sont
+ces signes sur-tout, &amp; ceux de la classe précédante que M. l'Abbé <small>D</small>e
+l'Épée a assujetis à des règles méthodiques, pour faciliter
+l'instruction de ses Élèves.</p>
+
+<p>Voici come je m'explique à moi-même les fondemens de cette analyse. Je
+n'ai aucune conoissance de la Métaphysique, ni de la Gramaire, ni des
+siences qui s'aquièrent par une étude suivie: mais le bon-sens &amp; la
+raison me dictent que si je considère seule &amp; isolée l'idée d'un objèt
+absolument indépendant des sens, il me paroîtra d'abord impossible de
+soumètre cette idée à la représentation oculaire: si au contraire
+j'envisage les idées accessoires qui acompagnent<a name="page_056" id="page_056"></a> cette première idée,
+je trouve une foule de signes naturèls que je combine les uns avec les
+autres en un clin-d'&oelig;il, &amp; qui rendent très-nètement cette idée. J'en
+ai doné précédament un exemple (p. 21.) à l'ocasion du mot <i>Dieu</i>.</p>
+
+<p>Il en est de même pour des idées moins abstraites, mais dont
+l'expression ne peut néamoins se trouver que par le secours de
+l'analyse. Par exemple, si je veux parler d'un <i>Ambassadeur</i>, je ne peux
+découvrir sur le champ un signe naturèl pour cette idée; mais en
+remontant aux accessoires de cette idée, je fais les signes relatifs à
+<i>un Roi qui envoie un Seigneur vers un autre Roi, pour traiter d'afaires
+importantes</i><a name="FNanchor_I_9" id="FNanchor_I_9"></a><a href="#Footnote_I_9" class="fnanchor">[I]</a>.<a name="page_057" id="page_057"></a> Alors un sourd &amp; muèt de Pékin comprendra aussi
+facilement qu'un sourd &amp; muèt François, l'objèt que je veux exprimer.</p>
+
+<p>M. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée explique très-bien (<i>I<small>NSTITUTION</small> des Sourds &amp;
+Muèts</i><a name="FNanchor_J_10" id="FNanchor_J_10"></a><a href="#Footnote_J_10" class="fnanchor">[J]</a> p. 144.) les signes nécéssaires pour rendre l'idée
+<i>dégénérer</i>: ce sont les mêmes que ceux que mes camarades emploient.
+C'est donc toujours en analysant les idées accessoires à l'idée
+principale, qu'on trouvera des signes pour exprimer cette dernière idée.</p>
+
+<p>Je ne puis comprendre qu'une langue<a name="page_058" id="page_058"></a> come celle des signes, la plus
+riche en expressions, la plus énergique, qui a l'avantage inestimable
+d'être par elle-même intelligible à tous les homes, soit cependant si
+fort négligée, &amp; qu'il n'y ait, pour ainsi dire, que les sourds &amp; muèts
+qui la parlent. Voilà, je l'avoue, une de ces inconséquences de l'esprit
+humain, dont je ne saurois me rendre raison.</p>
+
+<p>Plusieurs Savans illustres se sont vainement fatigués à chercher les
+élémens d'une langue universèle qui devînt un centre de réunion pour
+tous les peuples de l'univers. Coment n'ont-ils pas aperçu que la
+découverte étoit toute faite, que cette langue existoit naturèlement
+dans le langage des signes; qu'il ne s'agissoit que de perfectioner ce
+langage &amp; de le ramener à une marche méthodique, come l'a exécuté si
+heureusement M. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée<a name="FNanchor_K_11" id="FNanchor_K_11"></a><a href="#Footnote_K_11" class="fnanchor">[K]</a>?<a name="page_059" id="page_059"></a></p>
+
+<p>Au reste, qu'on ne regarde pas come l'effet d'un zèle plus ardent que
+réfléchi, tout ce que j'ai dit dans cet écrit, &amp; en faveur d'une langue
+que mon infirmité me rend nécéssaire, &amp; à l'avantage de la méthode de M.
+l'Abbé <small>D</small>e l'Épée, fondée entièrement sur l'usage de cette langue. Je
+vais faire voir que des Savans, qui ont aprofondi plus que persone
+l'origine &amp; les principes des langues, ont pensé tout aussi
+favorablement que moi sur ces deux objèts.</p>
+
+<p>L'un est M. Court de Gébelin, Auteur d'une <i>Gramaire universèle</i>,
+imprimée<a name="page_060" id="page_060"></a> chez Ruault en 1774: l'autre est l'Auteur d'un <i>Éssai
+Synthétique sur l'origine &amp; la formation des langues</i>, imprimé la même
+année, chez le même Libraire: le troisième M. l'Abbé de Condillac,
+Auteur d'un <i>Cours d'Éducation</i>, imprimé en 1776, &amp; qui se trouve chez
+Monory. Je ne puis mieux finir que par les citations de ces trois
+Écrivains.</p>
+
+<p>L<small>E PREMIER</small> s'exprime ainsi au ch. <small>IX</small>: <i>Des diverses manières de peindre
+les idées.</i> p. 16. «Les sourds &amp; muèts auxquels on aprend actuèlement,
+d'une manière aussi belle que simple, à entendre &amp; à composer en quelque
+langue que ce soit, &amp; dont on ne peut voir les exercices sans
+atendrissement, n'ont pas eu d'autres instructions. Non seulement on
+leur a apris à exprimer leurs idées par des gestes &amp; par l'écriture en
+diverses langues; mais on les a élevés jusqu'aux principes qui
+constituent la Gramaire universelle, &amp;<a name="page_061" id="page_061"></a> qui pris dans la nature &amp; dans
+l'ordre des choses, sont invariables, &amp; donent la raison de toutes les
+formes dont la peinture des idées se revêt chez chaque peuple &amp; dans
+chaque méthode diférente».</p>
+
+<p>Dans un autre endroit du même Ouvrage, il dit encore, (p. <small>XXII</small> «On peut
+former du geste un langage assujetti aux mêmes principes, à la même
+marche, aux mêmes règles que le langage ordinaire; puis qu'il peut
+peindre les mêmes objèts, les mêmes idées, les mêmes sentimens &amp; les
+mêmes passions».</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>L<small>E SECOND</small> se propose dans son Ouvrage, la solution de l'importante
+question de savoir <i>coment les Homes parviendroient d'eux-mêmes à se
+former une langue</i>. Il observe, p. 21, qu'un des premiers langages
+qu'ils emploieroient entr'eux seroit celui des signes; parce que ce
+langage indépendant, en grande<a name="page_062" id="page_062"></a> partie, de toute convention, représente
+ou rapèle l'idée des choses par des signes non point arbitraires, mais
+<i>naturèls</i>.»Ce langage, dit ce savant Auteur, est une sorte de peinture
+qui, au moyen des gestes, des atitudes, des diférentes postures, des
+mouvemens &amp; actions du corps, mèt, pour ainsi dire, les objèts sous les
+yeux. Ce langage est si naturèl à l'home que malgré les secours que nous
+tirons de nos langues parlées pour exprimer nos pensées &amp; toutes les
+nuances de nos pensées, nous l'employons encore très-fréquament,
+sur-tout lors-qu'animés par quelque passion, nous sortons du ton froid &amp;
+compassé que nous préscrivent nos <i>Institutions</i>, pour nous raprocher de
+celui de la Nature».</p>
+
+<p>»Ce langage est aussi très-ordinaire aux enfans: il est le seul dont les
+Muèts puissent faire usage entr'eux, &amp; c'est un fait constant que par
+son moyen, ils portent assez loin la comunication de leurs pensées».<a name="page_063" id="page_063"></a></p>
+
+<p>Au passage que nous venons de transcrire, l'Auteur ajoute la Note
+suivante, p. 22. «Quant à la perfection dont est susceptible le langage
+des signes, on sait les choses surprenantes qu'on raporte de celui des
+muèts du Grand-Seigneur. Si on avoit le moindre doute sur la possibilité
+du fait; qu'on se transporte chez Mr. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée les jours qu'il
+tient son école: on verra avec une admiration mêlée d'atendrissement, ce
+vertueux citoyen entouré d'une foule de Muèts qu'il instruit avec autant
+de zèle que de désintérèssement. Son principal moyen d'instruction, est
+un langage <i>mimique</i> ou <i>par signes</i>, qu'il a porté à un si grand degré
+de perfection, que toute idée a son signe distinct &amp; toujours pris dans
+la nature, ou le plus près de la nature qu'il est possible. Les idées
+analogues sont représentées par des signes analogues &amp; propres à faire
+sentir d'une manière palpable les liaisons &amp; les raports<a name="page_064" id="page_064"></a> qu'elles ont
+entre elles. Au moyen de ces signes, ses Élèves comprènent &amp; rendent
+avec beaucoup de précision l'analyse la plus subtile de la métaphysique
+des langues, &amp; en général les idées les plus abstraites. C'est une sorte
+de langage hiéroglyphique simplifié &amp; perfectioné qui embrasse tout, &amp;
+qui peint par le <i>geste</i>, ce que celui des Chinois peint par des
+<i>traits</i>».</p>
+
+<p>M. <small>L</small>'A<small>BBÉ DE</small> C<small>ONDILLAC</small> à l'ocasion du langage d'action qu'il distingue
+en deux sortes, l'un naturèl, dont les signes sont donés par la
+conformation des organes; &amp; l'autre artificièl, dont les signes sont
+donés par analogie; fait cette remarque au bas de la <i>page 11, Tom. 1</i>:
+«M. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée, qui instruit les sourds &amp; muèts avec une sagacité
+singulière, a fait du langage d'action, un art méthodique aussi simple
+que facile avec lequel il done à ses Élèves des idées de toute espèce; &amp;
+j'ose dire des idées plus exactes &amp; plus précises que celles<a name="page_065" id="page_065"></a> qu'on
+acquiert comunément avec le secours de l'ouïe. Come dans notre enfance
+nous somes réduits à juger de la signification des mots par les
+circonstances où nous les entendons prononcer, il nous arive souvent de
+ne la saisir qu'à peu-près, &amp; nous nous contentons de cet <i>à peu-près</i>
+toute notre vie. Il n'en est pas de même des sourds &amp; muèts qu'instruit
+M. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée: il n'a qu'un moyen pour leur doner les idées qui ne
+tombent pas sous les sens; c'est de les analyser &amp; de les faire analyser
+avec lui. Il les conduit donc des idées sensibles aux idées abstraites,
+par des analyses simples &amp; méthodiques; &amp; on peut juger combien son
+langage d'action a d'avantages sur les sons articulés de nos
+gouvernantes &amp; de nos précepteurs.»</p>
+
+<p>»M. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée enseigne à ses Élèves le François, le Latin,
+l'Italien &amp; l'Espagnol, &amp; il leur dicte dans ces quatre langues, avec le
+même langage<a name="page_066" id="page_066"></a> d'action. Mais pourquoi tant de langues? C'est afin de
+mètre les étrangers en état de juger de sa méthode, &amp; il se flate que
+peut-être<a name="FNanchor_L_12" id="FNanchor_L_12"></a><a href="#Footnote_L_12" class="fnanchor">[L]</a> il se trouvera une Puissance qui formera un établissement
+pour l'instruction des sourds &amp; muèts. Il en a formé un lui-même, auquel
+il sacrifie une partie de sa fortune. J'ai cru devoir saisir l'ocasion
+de rendre justice aux talens de ce Citoyen généreux, dont je ne crois
+pas être conu; quoique j'aie été chez lui, que j'aie vu ses Élèves &amp;
+qu'il m'ait mis au fait de sa méthode».</p>
+
+<p>N. B. Le <i>Cours Élémentaire d'éducation des Sourds &amp; Muèts</i>, de M.
+l'Abbé des Champs, se vend à Paris, chez les F<small>RÈRES DE</small> B<small>URE</small>, quai des
+Augustins.</p>
+
+<p class="c"><i>FIN.</i></p>
+
+<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> L'Auteur, qui se nome Pierre Desloges, est né en 1747 au
+Grand-Préssigny près la Haye, diocèse de Tours: il est Relieur de son
+métier, &amp; coleur de papier pour meubles: il demeure au petit-hôtel de
+Chartres, rue des mauvais garçons, Faubourg Saint-Germain, à Paris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_B_2" id="Footnote_B_2"></a><a href="#FNanchor_B_2"><span class="label">[B]</span></a> A la description que l'Auteur done ici de son état,
+relativement au langage qui lui est resté (description étonante par son
+exactitude &amp; sa précision), j'ajouterai ce que sa surdité le mèt dans
+l'impossibilité de conoître. C'est que sa voix est extrèmement foible:
+ce n'est qu'un petit murmure assez confus, où les articulations dentales
+sont prodigieusement multipliées, &amp; tiènent lieu de la plupart de celles
+qu'exigeroit une prononciation régulière. En vain je l'ai excité à doner
+plus de son &amp; d'éclat à sa voix, il m'a toujours fait entendre que la
+chose lui étoit impossible: si cela est, il faut que les organes propres
+de la voix, ainsi que ceux de l'ouïe, aient été afectés par la cruèle
+maladie qu'il a essuyée dans son enfance.
+</p><p>
+Je comprends qu'avec beaucoup d'habitude &amp; d'aplication, je serois
+parvenu, come il le dit, à démêler les sons informes de son langage; je
+l'ai trop peu vu pour avoir essayé de le faire. La façon la plus comode,
+est de s'entretenir avec lui la plume à la main: c'est le moyen que j'ai
+toujours employé. Heureusement qu'il a su conserver les principes de
+lecture &amp; d'écriture, joints à l'intelligence de la langue, qu'il avoit
+aquis dans sa première enfance. L'exercice de la lecture a entretenu &amp;
+fortifié la conoissance qu'il avoit de la langue écrite: sa réflexion &amp;
+ses talens naturèls ont fait le reste.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_C_3" id="Footnote_C_3"></a><a href="#FNanchor_C_3"><span class="label">[C]</span></a> Ces expériences démontrent ce que c'est qu'<i>entendre</i> pour
+notre Auteur &amp; pour tous ceux qui ont le malheur de lui ressembler;
+c'est avoir la perception ou par le tact, ou par la commotion de l'air
+ambiant, de certains ébranlemens qui s'opèrent dans les corps à portée
+d'eux. L'audition n'est pour eux que l'exercice &amp; l'effet du tact
+proprement dit. Je suis très-persuadé que notre Auteur, tout intelligent
+qu'il est, n'a pas conservé le moindre vestige de l'idée précise que
+nous atachons au mot <i>entendre</i>. Ses explications, qui d'ailleurs
+paroîtront infiniment précieuses aux Lecteurs philosophes, le prouvent
+de reste.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_D_4" id="Footnote_D_4"></a><a href="#FNanchor_D_4"><span class="label">[D]</span></a> Selon l'estimation de Mr. Peyreire &amp; de Mr. l'Abbé de
+l'Épée, plus de la moitié des sourds &amp; muèts qui leur ont passé par les
+mains, n'étoient pas entièrement sourds, c'est-à-dire, que leurs
+oreilles pouvoient être afectées, come les nôtres, d'une véritable
+<i>audition</i>, par des bruits très-forts &amp; très-éclatans. Mais ces sortes
+de muèts n'en sont pas plus avances. Il sufit que l'oreille d'un enfant
+soit obstruée au point de ne pas entendre distinctement les sons de
+notre langage, pour qu'il éprouve tous les malheurs d'une surdité
+complète. Ignorant les sons conventionèls de nos langues &amp; les idées que
+nous y atachons, il devient nécessairement muèt. Pour notre Auteur, il
+paroît totalement sourd: le siflèt le plus aigu ne fait nulle impression
+sur ses oreilles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_E_5" id="Footnote_E_5"></a><a href="#FNanchor_E_5"><span class="label">[E]</span></a> C'est sans contredit le grand avantage de la langue des
+signes ou du langage mimique, que la clarté &amp; la justèsse: c'est par-là
+qu'il l'emporte en quelque façon sur les langues parlées. Celles-ci ne
+peuvent peindre les idées que par l'intermède des sons; l'autre les
+peint immédiatement. Nos langues sont donc, si l'on peut parler ainsi,
+plus loin des objèts que la langue des signes: elles ne peuvent nous
+représenter les choses qu'à travers un voile qu'il faut toujours percer,
+pour ariver à l'intelligence de la chose exprimée par le mot.
+</p><p>
+On me parle dans une langue quelconque de l'Europe: il faut que j'aie
+nécéssairement deux perceptions consécutives &amp; très-indépendantes l'une
+de l'autre; 1º. la perception des sons ou des mots de cette langue; 2º.
+la perception des idées qu'il convient d'atacher à ces mots. Et parce
+que ces deux perceptions sont, come je viens de le dire,
+très-indépendantes à cause du raport purement arbitraire des mots aux
+idées; de ce qu'une persone me parle dans une langue quelconque, je vois
+bien qu'elle sait, comme moi, les mots de cette langue: mais je ne suis
+pas positivement certain qu'elle y atache les mêmes idées que moi. Cela
+est sur-tout vrai pour les enfans: ils se servent long-tems du langage,
+sans atacher une idée bien nète aux mots qui le composent. Eh! combien
+d'homes sont enfans sur ce point!
+</p><p>
+Au contraire, dans la langue des signes ou langage mimique, je vais
+immédiatement &amp; nécéssairement de la perception du signe à la perception
+de l'idée, de même qu'en voyant la figure d'un arbre; d'une maison, &amp;c.
+je ne puis m'empêcher d'avoir l'idée de cet arbre, de cette maison, &amp;c.
+Quand donc on me peint par le geste un objèt quelconque, il en résulte
+deux grands avantages qui démontrent l'excélence de la langue des
+signes: 1º, la certitude où je suis que la persone qui fait le geste,
+conçoit très-nètement l'objèt qu'elle me représente, parce qu'il est
+impossible de peindre, soit avec le crayon, soit par le geste, ce qu'on
+ne conçoit pas de cette manière: 2º. la certitude que j'ai qu'en lui
+peignant ainsi mes idées, je les lui transmètrai précisément telles que
+je les conçois; parce qu'elle ne peut les voir que come je les lui
+représente, &amp; que je ne puis les lui représenter que come je les
+conçois.
+</p><p>
+Je suis si persuadé des grands avantages de la langue des signes, que si
+j'avois à instruire un enfant doué de tous ses sens, j'en ferois un
+fréquent usage avec lui. Je l'acoutumerois à traduire dans cette langue,
+les phrases de la siène; afin de m'assurer qu'il y atache un sens nèt &amp;
+précis. Cet exercice, amusant pour l'enfance, seroit extrèmement utile à
+mon Élève; &amp; j'aurois par ce moyen la preuve que je ne formerois pas un
+pèroquèt.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_F_6" id="Footnote_F_6"></a><a href="#FNanchor_F_6"><span class="label">[F]</span></a> On ne peut certainement qu'aplaudir aux v&oelig;ux de Mr.
+l'Abbé Deschamps &amp; à ceux de notre Auteur sourd &amp; muèt, sur la rédaction
+d'un Dictionaire des signes: j'ai même pressé plusieurs fois Mr. l'Abbé
+<small>D</small>e l'Épée de s'en ocuper; mais il m'a toujours paru persuadé que ces
+signes <i>lus</i> feroient beaucoup moins d'impression que s'ils étoient
+<i>vus</i>.
+</p><p>
+Je suis entiérement de son avis. L'étude des signes dans un Dictionaire,
+seroit aussi longue que rebutante; au lieu que c'est exactement un jeu
+de les aprendre en les voyant exécuter. D'ailleurs, on les sauroit fort
+mal, en ne les étudiant que dans un livre. L'éxercice &amp; la pratique
+seroient toujours d'une nécessité indispensable. Deviendroit-on jamais
+Peintre, en se contentant d'étudier des livres sur la théorie du dessein
+&amp; de la peinture? Ne faut-il pas tenir sans cèsse les crayons &amp; les
+pinceaux? Le langage des signes n'étant autre chose que la peinture
+naturèle des idées; on doit, pour s'y perfectioner, se conduire
+absolument de la même manière que pour aquérir le talent du dessein &amp; de
+la peinture, avec la diférence que pour excéler dans ces arts; il faut
+plusieurs années d'étude assidue; au lieu que quelques semaines sufisent
+pour entendre &amp; pour parler très-passablement la langue des signes.
+</p><p>
+Mr. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée dirige actuèlement l'éxécution d'un Dictionaire des
+signes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_G_7" id="Footnote_G_7"></a><a href="#FNanchor_G_7"><span class="label">[G]</span></a> Disons le vrai: ces deux exercices sont plus spécieux, plus
+faits pour atirer l'admiration par la surprise qu'ils causent, qu'ils ne
+sont réèlement utiles aux sourds &amp; muèts. On sait que Mr. Peyreire
+s'atache sur-tout à faire parler ses Élèves. Il a certainement toute la
+patience &amp; tous les talens qu'il faut pour réussir; mais je ne peux
+dissimuler que les sourds &amp; muèts de son école, qui parlent le mieux,
+parlent encore très-mal. C'est une articulation forte, lente, désunie, &amp;
+qui fait peine à entendre par les éforts qu'on sent qu'elle doit coûter
+à l'infortuné qui l'exécute. Mr. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée, à cet égard, ne fait
+pas mieux. Ce n'est nulement la faute de ces Maîtres habiles. Ils font
+tout ce qu'il est humainement possible de faire. Mais il n'y a que
+l'ouïe qui puisse guider convenablement la voix: rien n'y peut supléer
+que très-imparfaitement. Aussi les muèts les plus instruits ne font-ils
+pas grand usage de la parole. Je conois &amp; j'ai vu plusieurs fois l'Élève
+qui fait le plus d'honeur à Mr. Peyreire. Ce jeune home est très-savant:
+il réunit un grand nombre de conoissances, &amp; est sur-tout fort versé
+dans les langues. Lui-même est convenu avec moi de tout ce que je viens
+de dire ici. Il ne veut converser que la plume à la main. Tous les
+autres muèts témoignent en général la même répugnance à parler: plus ils
+sont éclairés, mieux ils devinent aparament l'imperfection de leur
+prononciation.
+</p><p>
+Quant à l'art d'entendre au mouvement des lèvres, il peut sans doute
+être aussi de quelque utilité; ainsi on ne doit pas le négliger dans
+l'éducation des Muèts: mais il seroit imprudent de trop compter sur
+cette ressource. Il faut avoir une très-grande habitude avec un sourd &amp;
+muèt, pour pouvoir se faire entendre de lui par ce moyen: encore la
+chose n'est-elle praticable que pour des phrases courtes &amp; usuèles; car
+pour des discours un peu longs &amp; prononcés rapidement, je n'ai encore
+rencontré aucun sourd &amp; muèt qui pût les suivre &amp; les entendre.
+</p><p>
+Nous avons dans la Chaire &amp; dans le Bareau, des Orateurs dont la
+prononciation est très-distincte &amp; très-articulée: je doute fort qu'on
+mète jamais un sourd &amp; muèt en état de les comprendre, à l'inspection du
+mouvement des lèvres. L'art, si je ne me trompe, n'ira jamais
+jusques-là. La moitié des articulations de la parole s'exécutent dans
+l'intérieur de la bouche: il est donc impossible au sourd &amp; muèt de les
+voir, quand on prononce d'une manière ordinaire. Et même en articulant
+avec beaucoup de force &amp; de lenteur, en rendant visible, autant qu'il
+est possible, le mécanisme de la parole; la chose n'est pas encore
+aisée, &amp; demande de la part du muèt le plus intelligent, une longue
+fréquentation des persones qui veulent lui parler ainsi. Je l'ai
+sensiblement éprouvé avec l'Auteur du présent Ouvrage. Quelque peine que
+je me sois donée pour articuler de mon mieux, il n'a jamais pu
+comprendre que quelques mots de mon langage, &amp; nous avons été obligés de
+nous en tenir à la plume &amp; au crayon.
+</p><p>
+La partie solide de l'instruction des sourds &amp; muèts, est donc la
+lecture &amp; l'écriture, jointes à l'intelligence de la langue dans
+laquelle on les instruit. Avec ces conoissances, ils peuvent aler
+à-peu-près aussi loin que les autres homes dans la carière des siences,
+quand ils ont des talens &amp; du génie.
+</p><p>
+La manière la plus sûre de comuniquer avec eux, est sans contredit
+l'écriture &amp; le langage des signes. On ne peut guères vivre avec un muèt
+&amp; s'intéresser à lui, qu'on ne prène très-promptement l'habitude de lui
+parler &amp; de l'entendre dans ce dernier langage. Tout le monde en porte,
+pour ainsi dire, le germe avec soi: les circonstances le dévelopent avec
+une très-grande facilité, &amp; l'on va fort loin dans cette langue sans
+Maître &amp; sans méthode.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_H_8" id="Footnote_H_8"></a><a href="#FNanchor_H_8"><span class="label">[H]</span></a> C'est sur-tout dans la pratique d'un art aussi utile &amp;
+aussi intéressant que celui de l'instruction des sourds &amp; muèts, qu'il
+est dangereux de se méprendre &amp; de poser des principes qui peuvent
+écarter de la bone route: les sages observations de notre sourd &amp; muèt
+me paroissent très-propres à y ramener M. l'Abbé Deschamps, &amp; à fixer
+les idées du Public sur les véritables élémens d'un art qui ne fait que
+de naître, &amp; qu'on est fort excusable de n'avoir pas encore assez
+aprofondi.
+</p><p>
+Le véritable point de la question entre Mr. l'Abbé Deschamps &amp; son
+Adversaire, se réduit à ceci: doit-on établir pour moyen principal de
+l'instruction des sourds &amp; muèts, ou l'<i>inspection des mouvemens
+qu'éxige l'articulation de la parole</i>, ou l'<i>usage des signes naturèls &amp;
+méthodiques</i>.
+</p><p>
+Il faut voir d'abord ce en quoi les deux Adversaires s'acordent: cette
+discution préliminaire va jeter un très-grand jour sur la question, &amp;
+mètre tout le monde à portée de la juger.
+</p><p>
+1º. Mr. l'Abbé Deschamps convient par-tout de l'utilité des signes ou du
+langage mimique: lui-même en fait un très-fréquent usage dans ses
+leçons.
+</p><p>
+2º. D'un autre côté, son Adversaire acorde que l'inspection du mouvement
+des organes de la parole, est un éxercice utile &amp; qui doit entrer dans
+l'éducation des sourds &amp; muèts.
+</p><p>
+Ces deux Auteurs sont donc bien moins éloignés de sentimens qu'ils ne le
+paroissent, &amp; qu'ils ne le pensent sans doute eux-mêmes. Car toute leur
+contestation se réduit à savoir lequel de deux moyens qu'ils regardent
+come bons, sera la base de l'institution des sourds &amp; muèts. Il n'y a
+donc plus à décider entr'eux, qu'une véritable question de primauté
+entre ces deux moyens qu'ils adoptent.
+</p><p>
+Voici une réfléxion que je crois propre à trancher irrévocablement toute
+la dificulté.
+</p><p>
+Il est tèlement certain que les signes sont le seul &amp; unique moyen de
+comuniquer avec les sourds &amp; muèts, qu'il est même impossible d'en
+imaginer un autre. Dans la lecture soit sur les livres soit sur la
+bouche soit par le tact, dans l'écriture; ils ne voient que des signes,
+ils ne peuvent voir que des signes: jamais on ne leur fera rien
+comprendre que par des signes. «Pour les autres», dit très-bien Mr.
+l'Abbé Deschamps (Lètre prélimin. page 21) «les paroles sont des sons
+articulés, sont des mots, images de nos pensées: pour eux ce sont des
+signes muèts qu'ils exécutent par les divers mouvemens des organes de la
+parole, &amp; c'est à ces mouvemens qu'ils atachent leurs idées.»
+</p><p>
+Donc dans les principes de cet Auteur, principes qui sont
+incontestables, le sourd &amp; muèt, quand nous lui parlons, quand il nous
+parle, ne voit réèlement, n'exécute réèlement que des signes, des signes
+au pied de la lètre.
+</p><p>
+Mais quelle diférence entre ces sortes de signes &amp; ceux du langage
+mimique ou signes proprement dits! Les premiers sont pour le sourd &amp;
+muèt, de l'aveu même de l'Auteur, extrèmement dificiles à saisir &amp; à
+exécuter: de plus, ils sont tous absolument arbitraires. Ceux du langage
+mimique sont toujours au contraire très-faciles à comprendre; parce
+qu'ils ne sont qu'une image &amp; une peinture par le geste, de la chose
+signifiée. Le muèt les exécute avec une extrème facilité: il en fait de
+lui-même un usage perpétuèl; c'est là véritablement sa langue. Ces
+signes d'ailleurs ne sont nulement arbitraires: ils donent
+nécéssairement &amp; par eux-mêmes, l'idée de la chose dont ils sont l'image
+&amp; la représentation. Pour faire mieux sentir tout ceci, prenons un
+exemple. Je supose qu'il s'agisse d'exciter dans un sourd &amp; muèt, l'idée
+que nous exprimons en françois par le mot <i>chapeau</i>. Mr. l'Abbé
+Deschamps peut-il douter que je n'y arive, &amp; plus promptement &amp; plus
+facilement, en faisant le signe naturèl qui exprime l'idée de <i>chapeau</i>,
+qu'en faisant remarquer au sourd &amp; muèt le jeu des organes de la parole,
+quand je prononce <i>chapeau</i>?
+</p><p>
+Par le premier moyen, je lui donne subitement &amp; sans aucune explication,
+l'idée de <i>chapeau</i>.
+</p><p>
+Par le second, je ne lui donne, à proprement parler, aucune idée. Il
+voit que je fais certains mouvemens de la bouche, &amp; voilà tout. Il faut
+donc 1º. que je lui aprène à distinguer ces mouvemens de tous les autres
+que je puis faire avec les mêmes organes: 2º. que je lui en done une
+idée vive &amp; nète par de très-fréquentes répétitions. 3º. Jusques-là le
+sourd &amp; muèt ne sait encore rien, si par une dernière instruction je ne
+lui aprends de plus, à force de répétitions, la liaison de cette suite
+de mouvemens de mes organes, avec l'idée de <i>chapeau</i>: liaison dont
+assurément il ne se seroit jamais douté. 4º. Autre travail encore plus
+dificile, pour lui faire exécuter les mêmes mouvemens, &amp; pour l'amener à
+prononcer lui-même <i>chapeau</i>.
+</p><p>
+Que de longueurs! que de dificultés rebutantes, &amp; pour le Maître &amp; pour
+le Disciple! Signes pour signes, ne vaut-il pas mieux préférer, sur-tout
+dans les comencemens, les plus simples &amp; les plus faciles?
+</p><p>
+C'est un principe reçu dans tous les arts &amp; dans tous les genres
+d'instruction, qu'il faut aler du conu à l'inconu, &amp; que les premiers
+élémens ne sauroient être trop simplifiés. Je pense donc que tous ceux
+qui voudront y réfléchir un instant, jugeront que l'institution des
+sourds &amp; muèts doit comencer par la lecture, l'écriture &amp; l'intelligence
+d'une langue quelconque, à l'aide des signes naturèls. Ces signes sont
+vraiment pour le sourd &amp; muèt, l'instrument primitif de toutes les
+conoissances qu'il peut aquérir. Ce n'est que quand il est avancé dans
+ces premiers exercices, qu'on doit s'ocuper sérieusement de la partie de
+la prononciation, sur laquelle encore il ne faut pas faire plus de fond
+qu'il ne convient, ainsi qu'il a été observé dans la Note 7<sup>e</sup>
+ci-dessus, page 31.
+</p><p>
+Mais dans ce système, objecte Mr. l'Abbé Deschamps (page 32), vous
+imposez à l'Instituteur une peine de plus: celle d'aprendre la langue
+des signes.
+</p><p>
+Quand cette peine seroit aussi réèle que l'Auteur le supose, je doute
+que ceux qui auront assez de courage pour se dévouer à une fonction
+aussi pénible que celle de l'instruction des sourds &amp; muèts, puissent
+être arètés par cet obstacle. La porte de Mr. l'Abbé <small>D</small>e l'Épée est
+toujours ouverte, &amp; il a déja enseigné la langue des signes à un assez
+grand nombre de persones, pour qu'il ne soit pas fort dificile de s'y
+perfectioner, ou par son secours, ou par celui de ceux qu'il a
+instruits.
+</p><p>
+D'ailleurs ce langage, come l'observe très-bien notre Auteur sourd &amp;
+muèt, n'a rien de fort épineux. Un instituteur un peu intelligent en
+saura toujours assez naturèlement, pour comencer ses leçons. L'habitude
+d'user sans cèsse de ce langage, l'y rendra bientôt très-habile.
+</p><p>
+Enfin, je suis intimement persuadé que sans y avoir assez réfléchi &amp;
+sans le croire, Mr. l'Abbé Deschamps fait de ce langage, la base de ses
+instructions. L'éloignement qu'il paroît avoir pour l'usage des signes,
+n'est donc réèlement qu'un mal-entendu. Je lui supose assez de droiture
+&amp; de franchise pour en convenir, &amp; pour se rendre sincèrement à la force
+des raisons qu'il trouvera dans les observations de son Adversaire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_I_9" id="Footnote_I_9"></a><a href="#FNanchor_I_9"><span class="label">[I]</span></a> On voit sensiblement par cet exemple, que le langage des
+signes est une définition perpétuèle des idées qu'on y exprime: mais
+définition nécéssairement claire &amp; sans équivoque, parce qu'elle est
+toute en images. Celui qui se sert de ce langage, peut sans doute se
+tromper: mais on voit dans chaque expression, come à travers une glace
+transparente, l'idée précise qu'il se fait des objèts. Ce langage, s'il
+s'acréditoit parmi les homes, seroit d'un grand secours dans la
+recherche de la vérité. On s'entendroit du moins, &amp; il n'y auroit plus
+matière à ce qu'on apèle <i>disputes de mots</i>. Il seroit come impossible
+qu'on pût jamais y substituer des <i>disputes de signes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_J_10" id="Footnote_J_10"></a><a href="#FNanchor_J_10"><span class="label">[J]</span></a> <i>Vol. in-12. A Paris, chez Nyon, 1776.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_K_11" id="Footnote_K_11"></a><a href="#FNanchor_K_11"><span class="label">[K]</span></a> Il est en effet surprenant que tout ce que Mr. l'Abbé <small>D</small>e
+l'Épée a démontré sur l'utilité de ce langage, destiné par la Nature
+elle-même à devenir une langue universèle, un lien de comunication pour
+tous les homes, n'ait encore engagé presque persone à l'aprendre. On
+pâlit sur les livres pour aquérir une conoissance imparfaite des langues
+mortes &amp; étrangères; &amp; l'on refuse de doner quelques semaines à
+l'intelligence d'une langue aussi simple que facile, qui pouroit devenir
+le suplément de toutes les autres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_L_12" id="Footnote_L_12"></a><a href="#FNanchor_L_12"><span class="label">[L]</span></a> On a vu ci-dessus, pages 2, 3, que ces espérances s'étoient
+déja réalisées.</p></div>
+
+</div>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Observations d'un sourd et muèt sur un
+cours élémentaire d'éducation des sourds et muèts publié en 1779
+par M. l'Abbé Deshamps, Chapelain de l'Église d'Orléans, by Pierre Desloges
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OBSERVATIONS D'UN SOURD ET MUET ***
+
+***** This file should be named 39363-h.htm or 39363-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/9/3/6/39363/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
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+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
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