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+<title>The Project Gutenberg e-Book of Campagne d'Égypte, 2ème Partie.; Author: Maréchal Berthier.</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Campagne d'égypte (Volume 2), by
+Alexandre Berthier and Jean-Louis-Ebenézer Reynier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Campagne d'égypte (Volume 2)
+ 1ère partie: Mémoires du maréchal Berthier; 2ème partie
+ Mémoires du comte Reynier
+
+Author: Alexandre Berthier
+ Jean-Louis-Ebenézer Reynier
+
+Annotator: Isidore Langlois
+
+Release Date: April 1, 2012 [EBook #39325]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAMPAGNE D'ÉGYPTE (VOLUME 2) ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+
+<h1>MÉMOIRES<br>
+ DU<br>
+ COMTE REYNIER,</h1>
+<p class="center">GÉNÉRAL DE DIVISION.</p>
+
+
+<p class="p2 center">CAMPAGNE D'ÉGYPTE,<br>
+ II<sup>e</sup> PARTIE.</p>
+
+<hr class="hr20">
+
+<p class="p4 center smaller">PARIS<br>
+ BAUDOUIN FRÈRES, ÉDITEURS,<br>
+ RUE DE VAUGIRARD, N<sup>o</sup> 17.<br>
+ 1827.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> NOTICE<br>
+SUR<br>
+LE GÉNÉRAL REYNIER.</h2>
+
+<p>Reynier (E.), général de division, comte de l'Empire, etc., naquit à
+Lausanne, le 14 janvier 1771. Issu d'une famille noble, proscrite pour
+cause de religion, il profita du bénéfice des lois qui réintégraient
+les descendans des réfugiés dans les droits qu'ils avaient perdus. Il
+vint en France, se présenta à l'École des Ponts et Chaussées, où il
+fut admis dans le courant de mars 1790. Il y fit des progrès rapides,
+mérita les éloges de Prony, Lesage, Perronet, qui se plaisaient à
+rendre hommage à ses talens, et le proposaient pour modèle à leurs
+élèves. Ses cours achevés, il fut nommé officier de son arme: mais
+nous étions en 1792; l'Europe débordait sur la France; l'Assemblée
+avait déclaré la patrie en danger, Reynier quitta des épaulettes qui
+ne l'appelaient pas à la frontière. Il <span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> entra dans le
+bataillon du Théâtre-Français, et marcha comme simple canonnier à la
+rencontre de l'ennemi. Rappelé presque aussitôt par le directeur des
+fortifications qu'on élevait autour de la capitale, il fut employé
+comme ingénieur jusqu'à la fin d'octobre qu'il fut nommé adjoint aux
+adjudans-généraux de l'armée du Nord. Il fit en cette qualité la
+campagne de Belgique, assista à la bataille de Jemmapes, à celle de
+Nerwinde, et partagea cette longue suite de revers qu'entraîna la
+défection de Dumouriez. L'instruction avait fui: l'émigration, les
+défiances avaient éloigné les hommes capables; Reynier en devint
+d'autant plus précieux. Il fut fait chef de brigade, et attaché à
+l'état-major. C'était là que l'appelait son talent. Froid, réservé,
+peu propre à enlever la troupe, il était d'une aptitude rare aux
+méditations du cabinet. Personne ne concevait, ne disposait mieux un
+plan d'attaque, personne ne discutait mieux les chances d'une
+opération. La coupe, les accidens du terrain fixaient son attention
+d'une manière spéciale. Il sentait l'importance du champ de
+man&oelig;uvres, et mettait un soin particulier à le bien <span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span>
+choisir. Il n'en mettait pas moins à plier le soldat à la discipline.
+Il avait vu les merveilles qu'avait exécutées son courage, et les
+revers que l'insubordination, le défaut d'habitude, avaient entraînés;
+il résolut d'y remédier. Il exerça, organisa mieux la troupe, et vit
+bientôt les bandes indisciplinées des volontaires, aussi dociles,
+aussi fermes, que les vieilles demi-brigades avec lesquelles elles
+combattaient. Ces heureuses tentatives et les succès dont elles furent
+couronnées, lui méritèrent la confiance du général en chef, dont il
+devint bientôt l'ami, le confident. Il avait préparé les victoires qui
+avaient signalé son commandement à l'armée du Nord, il le suivit à
+celle de Rhin-et-Moselle, qui lui fut déféré après les désastres de
+Pichegru. En quel état la perfidie de ce général avait mis des troupes
+long-temps victorieuses! Battues sous les murs de Mayence, elles
+avaient été ramenées devant Landau, où les maladies et la misère
+achevaient de les consumer. Les caisses, les magasins, étaient
+également épuisés. Point d'habits, point de subsistances, point de
+solde. L'officier était pieds-nus comme le soldat; tous succombaient
+<span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> aux privations. Assurés de l'homme odieux qui s'était chargé
+de faire périr les braves qui s'immolaient à sa gloire, les
+Autrichiens restèrent paisibles tant qu'il présida à ces horribles
+funérailles. Mais il ne fut pas plus tôt rappelé, qu'ils se mirent en
+mouvement. Ils se flattèrent sans doute d'achever ce qu'il avait si
+cruellement ébauché, et rompirent un armistice inconcevable dans des
+circonstances qui le rendaient plus inconcevable encore. Accordée au
+milieu de la victoire, la cessation des hostilités était repoussée
+après la défaite, au moment où elle semblait indispensable pour
+secourir Beaulieu. Cette conduite paraissait étrange; mais ils
+marchaient, force était de se mettre en mesure. La chose n'était pas
+aisée; les transports étaient nuls; la cavalerie n'avait que quelques
+chevaux galeux; l'artillerie s'était vainement épuisée à reformer ses
+attelages.</p>
+
+<p>Obligé de suppléer à cet affreux dénûment, Reynier sut trouver,
+assembler des ressources. Il mit à contribution le patriotisme des
+campagnes; il obtint des vêtemens, réunit des subsistances, attacha
+des b&oelig;ufs aux pièces, et l'armée, dont il avait adouci la <span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span>
+misère, put enfin se porter sur Kayserlautern. Heureusement l'ennemi
+ne nous attendit pas. La victoire de Lodi s'était fait sentir sur les
+bords du Rhin; Wurmser fut obligé d'accourir au secours de Beaulieu.
+Jourdan s'était avancé sur la Sieg; les Autrichiens affaiblis, battus
+dans deux rencontres successives, avaient évacué le Palatinat. Ils ne
+conservaient plus sur la rive gauche que la position retranchée de la
+Rehute, en avant de la tête de pont de Manheim, et quelques postes
+autour de Mayence. On les suivit, on emporta une partie des ouvrages;
+on eût voulu franchir le fleuve et troubler le mouvement que le prince
+Charles dirigeait sur l'armée de Sambre-et-Meuse; mais on n'avait ni
+équipages de pont ni moyens de s'en procurer. On fut obligé de perdre
+un temps précieux à les chercher. Cette opération regardait plus
+spécialement le général Reynier; il mit à la préparer, une prévoyance,
+une habileté peu commune. Sans fonds, sans moyens, obligé de recourir
+au patriotisme qui lui avait déjà fourni des ressources abondantes, il
+sut l'animer, le stimuler, et lui arracher encore les sacrifices
+<span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span> qu'exigeait l'opération secrète qu'il méditait. Il s'adressa
+aux administrations, aux villages; demanda des bateaux aux unes, des
+nacelles aux autres, couvrit ces apprêts de mouvemens de troupes,
+d'artillerie, et groupant tout à coup à Strasbourg et à Gambsem les
+corps qui devaient tenter le passage du fleuve, il l'effectua avant
+que l'ennemi eût vent de son dessein. Le général Latour essaya de nous
+refouler sur la rive gauche; mais battu dans deux actions
+consécutives, il fut obligé de s'éloigner en abandonnant des
+prisonniers et une artillerie nombreuse.</p>
+
+<p>À la nouvelle de ces revers, le prince Charles s'arrêta. Il chargea le
+général Vartensleben de suivre l'armée de Sambre-et-Meuse, et,
+rassemblant tout ce qu'il avait de forces disponibles, il accourut
+avec l'intention de reprendre en sous-&oelig;uvre ce que n'avait pu faire
+son lieutenant. Il ne fut pas plus heureux. Arrêté sur les bords de la
+Murg, obligé de céder le terrain et les villages où il s'était établi,
+il se retira dans l'espérance de reprendre, dans une action générale,
+les avantages qu'il avait perdus. Il se déploya dans <span class="pagenum"><a id="pagexi" name="pagexi"></a>(p. xi)</span> la
+plaine qui sépare Malsch de Memkenstram, jeta des corps dans les
+montagnes du Rosenthal, et attendit les Français dans cette formidable
+position. Ils ne tardèrent pas à paraître. Leurs masses étaient moins
+épaisses, leur cavalerie ne s'élevait pas au quart de celle qu'ils
+avaient à combattre, mais le courage, de bonnes man&oelig;uvres, la
+nécessité de vaincre, suppléèrent aux forces qui leur manquaient, et
+fixèrent la victoire. Battus le 21 messidor, à Rosenthal, les
+Autrichiens le furent encore le 22 à Friedberg par l'armée de
+Sambre-et-Meuse. Hors d'état désormais de contenir les deux armées
+qu'il avait sur ses ailes, l'archiduc prit le parti de sortir de la
+position périlleuse où il s'était placé; il nous abandonna Stuttgard,
+et se retira sur le Danube. Reynier profita de sa retraite pour se
+mettre en relation avec le duc de Wurtemberg, le margrave de Baden,
+qu'il réussit à détacher de la coalition. Il ne fut pas moins heureux
+avec le cercle de Souabe, et parvint ainsi, par d'adroites ouvertures,
+à affaiblir une armée dont ses conseils et ses dispositions ne
+tardèrent pas à accroître les revers. Elle s'était retirée derrière
+les montagnes d'Alb, et se <span class="pagenum"><a id="pagexii" name="pagexii"></a>(p. xii)</span> flattait d'accabler les Français
+au moment où ils déboucheraient dans la plaine. Mais Reynier disposa
+les colonnes avec tant d'art, leur marche fut si bien coordonnée, si
+compacte, qu'elles culbutèrent l'archiduc, et le forcèrent, malgré
+l'obstination avec laquelle il revenait à la charge, à nous abandonner
+le champ de bataille. La défaite qu'il venait d'essuyer à Neresheim
+détermina le prince Charles à tenter un mouvement qui lui réussit. Il
+passa le Danube, rassembla tout ce qu'il avait de troupes lestes,
+aguerries, et profitant de la pénurie des Français, qui, dépourvus
+d'agrès, d'équipages de pont, ne pouvaient de sitôt tenter le passage
+du fleuve, il courut à la rencontre de l'armée de Sambre-et-Meuse. Il
+la joignit, la culbuta devant Amberg. Il reporta aussitôt un corps de
+douze mille hommes d'élite sur la ligne qu'il venait de quitter et se
+mit sur les traces de l'armée battue. Il l'atteignit à Wurtzbourg,
+l'attaqua, la défit encore, et menaça les communications de celle qui
+s'étendait dans la Bavière. Latour avait déjà marché contre les corps
+qu'elle avait devant la tête de pont d'Ingolstadt. Culbuté à
+Gessenfeld, taillé en pièces à Freiseing, il avait recueilli
+<span class="pagenum"><a id="pagexiii" name="pagexiii"></a>(p. xiii)</span> ses forces, et s'avançait de nouveau sur nous. D'une autre
+part, les garnisons que le prince Charles avait jetées dans les places
+qu'il conservait sur le Rhin, s'étaient réunies sur nos derrières. Le
+corps du Tyrol se portait sur la droite; notre position devenait
+critique. Moreau résolut néanmoins de tenter un dernier effort pour
+dégager l'armée de Sambre-et-Meuse. Il voulut à son tour donner des
+inquiétudes à l'archiduc sur ses derrières, et chargea le général
+Reynier de faire les dispositions qu'exigeait le mouvement. L'armée se
+rassembla vers Friedberg. Desaix passa le Danube; nos troupes
+s'avancèrent dans toutes les directions. Elles joignirent Latour, qui
+marchait à leur rencontre, le culbutèrent après un combat des plus
+vifs, et se répandirent jusqu'à Heidek. Mais rien n'arrivait par la
+route de Nuremberg; le prince Charles tirait tout de la Bohême; Desaix
+replia ses troupes, et la retraite de l'armée commença. Elle fut
+calme, sans désordre, telle qu'on pouvait l'attendre d'un homme froid,
+méthodique, comme celui qui en arrêtait les dispositions. En vain
+l'archiduc abandonnant les traces de l'armée de Sambre-et-Meuse,
+<span class="pagenum"><a id="pagexiv" name="pagexiv"></a>(p. xiv)</span> qui précipitait sa marche sur Neuwied, essaya-t-il
+d'intercepter nos derrières; en vain le général Saint-Julien
+chercha-t-il à nous déborder sur la droite; l'armée regagna les bords
+du Rhin, sans perte, sans échec. Ni les troupes descendues du Tyrol,
+ni celles qui la pressaient de front ne purent l'entamer. Reynier, que
+la confiance de son chef avait en quelque sorte investi du
+commandement, régla, disposa les marches, les mouvemens, avec une
+sagacité, un ensemble, qui lui méritèrent des éloges universels. Mais
+cette confiance si pleine, si entière, ne tarda pas à lui devenir
+fatale. La conduite de Moreau excita des soupçons. On le blâma d'avoir
+long-temps tenu secrets des projets coupables, et de ne les avoir
+divulgués que lorsque la connaissance ne pouvait plus en être utile.
+Du général les accusations descendirent au chef d'état-major. On
+refusa de croire qu'il n'y eût pas complicité; on ne put se persuader
+que dans l'intimité où ils étaient ensemble l'un ne fût pas au courant
+des projets de l'autre. Reynier fut victime de cette fausse
+conviction, et mis à la réforme. Desaix, qui s'intéressait vivement à
+lui, ne put, malgré ses instances, faire révoquer une mesure aussi
+<span class="pagenum"><a id="pagexv" name="pagexv"></a>(p. xv)</span> rigoureuse<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. Bonaparte fut plus heureux; il le plaça au
+nombre des généraux qui devaient former son état-major, et lui fit
+expédier <span class="pagenum"><a id="pagexvi" name="pagexvi"></a>(p. xvi)</span> des lettres de service pour l'armée qu'il allait
+conduire en Orient.</p>
+
+
+<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> MÉMOIRES<br>
+DU GÉNÉRAL REYNIER<br>
+SUR LES OPÉRATIONS<br>
+DE L'ARMÉE D'ORIENT,<br>
+OU<br>
+DE L'ÉGYPTE<br>
+APRÈS LA BATAILLE D'HÉLIOPOLIS.</h1>
+
+<h2>CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES</h2>
+
+<p class="chaptitle">SUR L'ORGANISATION PHYSIQUE, MILITAIRE, POLITIQUE ET MORALE DE
+L'ÉGYPTE.</p>
+
+<p>Plusieurs voyageurs ont déjà fait connaître l'Égypte, et Volney, mieux
+que personne, a donné des idées générales sur l'état physique et
+politique de ce pays; mais aucun d'eux n'était appelé, par les
+circonstances et par ses fonctions, à l'étudier sous des rapports
+militaires et administratifs. Ces connaissances sont néanmoins
+indispensables pour juger les événemens militaires et politiques dont
+elle a été le théâtre, et pour apprécier les grandes espérances que
+cette brillante expédition pouvait donner pour les progrès de la
+civilisation, les développemens qu'elle procurait au commerce de la
+France <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> dans l'Inde et la Méditerranée, et pour sentir enfin
+les causes de la perte de cette conquête.</p>
+
+<p>Je vais esquisser quelques considérations générales sur cette
+organisation: distrait continuellement par des occupations militaires,
+je n'ai pu observer beaucoup de détails politiques; mais les savans
+qui ont partagé les fatigues de l'armée d'Orient, et qui ont dû à ses
+travaux de pouvoir s'occuper entièrement de recherches intéressantes,
+les feront connaître. Mon but, en ce moment, est de donner aux
+lecteurs qui ne connaissent pas l'Égypte, un aperçu de son
+organisation, considérée sous les rapports de sa défense et de l'état
+politique des habitans.</p>
+
+<h3>ORGANISATION PHYSIQUE.</h3>
+
+<p>L'Égypte est comme isolée du reste de la terre par des obstacles
+naturels: séparée de l'Asie par des déserts, un petit nombre de lieux
+bas, où l'on trouve de l'eau saumâtre, déterminent la route qu'une
+armée peut prendre pour venir l'attaquer. La côte plane de l'Égypte
+sur la Méditerranée, et les bouches du Nil, embarrassées par des bancs
+de sable, permettent seulement de débarquer sur quelques points
+connus. Bornée à l'ouest par des déserts immenses, elle est seulement
+exposée, de ce côté, aux émigrations des tribus arabes de la Barbarie.
+Séparée de la mer Rouge par un désert, elle craint peu d'être attaquée
+de ce côté: ses deux ports sur cette mer, n'offrent aucune ressource;
+à <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> peine peut-on s'y procurer de l'eau; les vivres et les
+chameaux nécessaires pour passer le désert y doivent être envoyés
+d'Égypte.</p>
+
+<p>Deux chaînes de montagnes arides bordent le Nil dans la Haute-Égypte;
+elles laissent entre elles une vallée de quatre à cinq lieues de
+largeur, dans laquelle le fleuve coule, et qu'il couvre lors de ses
+débordemens périodiques. C'est la seule partie cultivée et habitée. La
+chaîne orientale, qui sépare le Nil de la mer Rouge, est la plus
+élevée; elle se termine au bord de la vallée par un escarpement, qui,
+dans beaucoup d'endroits, a l'apparence d'une muraille fort élevée,
+interrompu de distance en distance par des ravins, ou quelques vallons
+étroits formés par les torrens éphémères de l'hiver, et qui servent de
+route pour gravir ces montagnes. La chaîne occidentale, qui sépare la
+vallée du Nil de celle des Oasis, se termine généralement en pente
+douce; elle devient cependant plus escarpée vers Siout; et depuis le
+coude que forme le Nil vers Kenëh, elle est taillée à pic, ainsi que
+la chaîne orientale jusqu'à Sienne, où les montagnes s'élèvent
+davantage et ne laissent qu'un passage étroit aux eaux du fleuve.</p>
+
+<p>Près du Caire, ces deux chaînes s'écartent: l'orientale se termine
+vers l'extrémité de la mer Rouge, sans présenter aucune apparence de
+liaison avec les montagnes de l'Arabie, qui se terminent de même.<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> L'occidentale s'abaisse aussi vers le Fayoum, prend, près du
+Caire, sa direction vers le nord-ouest, ensuite à l'ouest, où elle
+forme la côte de la Méditerranée. Les rochers qu'on trouve vers
+Alexandrie et Aboukir, paraissent une île qui a été détachée de cette
+chaîne.</p>
+
+<p>Dans l'espace compris entre ces deux chaînes et <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> la mer, est la
+plaine de la Basse-Égypte, formée en grande partie par les alluvions
+du Nil: elle est coupée par les branches de ce fleuve et par de
+nombreux canaux d'irrigation.</p>
+
+<p>Les sept branches par lesquelles le Nil se dispersait autrefois dans
+le Delta, pour aller se jeter dans la mer par sept embouchures, sont
+actuellement réduites à deux principales, celle de Rosette et celle de
+Damiette. Quelques canaux navigables une partie de l'année sont les
+restes encore existans des autres branches. Le canal de Moez est
+l'ancienne branche Tanitique; celui d'Achmoun, la Mendésienne: leurs
+embouchures se retrouvent encore à Omfaredje et à Dibëh, au-delà du
+lac Menzalëh. Les canaux de Karinen et de Tabanieh, qui tombent dans
+la mer à Bourlos, sont l'ancienne branche Sébennitique.</p>
+
+<p>On trouve moins de traces des branches Pélusiaque et Canopique, qui,
+rapprochées du désert, donnaient plus de développement au Delta;
+cependant celles de la Pélusiaque sont bien prononcées dans la
+province de Charkiëh, et on retrouve son embouchure à Tineh, vers les
+ruines de Péluse.</p>
+
+<p>Il est probable que lorsqu'elles existaient toutes ensemble, ces
+branches recevaient un volume d'eau à peu près égal. La répartition
+inégale des eaux, des canaux dérivés mal à propos ou mal entretenus,
+et diverses autres causes, ont pu diminuer leur volume dans l'une de
+ces branches; alors l'équilibre a été rompu à l'embouchure; les eaux
+de la mer ont <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> remonté dans le lit du fleuve, ont refoulé les
+eaux douces, et se sont mêlées avec elles. Leur salure a dû nuire à la
+culture des terres arrosées par les branches du fleuve où elles ont
+pénétré: l'abandon de ces terres en a été l'effet; l'inculture a
+augmenté tant que l'ignorance de la cause ou l'intérêt des cantons
+plus favorisés, ont empêché de rétablir l'équilibre, et réciproquement
+l'entretien des canaux a été abandonné à mesure que la population qui
+en cultivait les rives est allée s'établir dans des contrées plus
+fertiles.</p>
+
+<p>On observe quelquefois cet effet sur les branches de Rosette et de
+Damiette; lorsque la rupture de quelques digues ou d'autres
+circonstances augmentent le volume d'eau d'une des branches aux dépens
+de l'autre, la mer pénètre dans celle-ci, imprègne les terres de sel,
+et force d'abandonner la culture, jusqu'à ce que l'équilibre étant
+rétabli, les eaux douces aient pu les laver suffisamment pour les
+rendre fertiles.</p>
+
+<p>D'autres causes ont encore contribué à détruire la branche Pélusiaque;
+les Croisés, en ruinant et brûlant la ville de Péluse, ainsi que les
+principales villes de ce canton, déterminèrent les habitans à fuir
+cette province frontière, exposée à tous les malheurs de la guerre. La
+branche Pélusiaque ne fut plus entretenue; les riverains des autres
+branches, toujours avides de s'emparer des eaux du Nil, les
+détournèrent; les eaux de la mer remontèrent dans cette branche, les
+terres abandonnées s'imprégnèrent <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> de sel, et des cantons
+considérables devinrent déserts et stériles.</p>
+
+<p>On ne peut douter que la Basse-Égypte n'ait dû son existence, en
+grande partie, aux alluvions du Nil. Les troubles que le fleuve ne
+déposait pas sur ses rives, devaient s'en séparer à l'endroit où les
+mouvemens opposés du fleuve et de la mer étaient en équilibre. Ces
+dépôts y ont formé une barre ou banc de sable, que les divers
+mouvemens des eaux ont dû étendre à droite et à gauche: augmentés
+successivement par l'action des vents et des eaux, ils ont dû former
+la chaîne de dunes et de bancs de sable qui existe entre les diverses
+embouchures.</p>
+
+<p>Ces bancs ont pu rester long-temps séparés des attérissemens directs
+du fleuve, par des intervalles ou lacs formés par les eaux de la mer,
+mais qui recevaient celles du fleuve lors des débordemens: ces lacs
+ont pu diminuer, à mesure que les attérissemens se sont augmentés et
+ont comblé leurs communications avec la mer.</p>
+
+<p>Comme le limon est déposé naturellement dans les endroits les plus
+voisins du fleuve, ses rives ont dû s'exhausser les premières. Les
+attérissemens ont été plus tardifs dans les parties éloignées, et il
+s'est conservé des lacs vers les côtes les plus distantes des points
+où le Nil se séparait en plusieurs canaux; aussi, dans tous les temps
+il a existé des marais près de Péluse, et le terrain du lac Maréotis
+est resté fort bas.</p>
+
+<p>Les alluvions du Nil devaient remplir ces lacs, <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> étendre encore
+la Basse-Égypte, et suivre leur disposition à envahir sur la mer; mais
+elle lutte continuellement pour arrêter ces conquêtes. Les
+attérissemens du Nil sont peut-être arrivés à une période où ils ne
+peuvent gagner d'un côté qu'en perdant de l'autre. On observe que
+depuis plusieurs siècles les terrains envahis par la mer sont plus
+considérables que les attérissemens. On peut même prévoir que si des
+ouvrages d'art ne dirigent pas le travail de la nature; si on laisse
+le volume des eaux se disperser, et les branches principales
+s'élargir; si on n'entretient pas l'équilibre des eaux aux
+embouchures, la mer enlèvera de nouveaux terrains à la culture, au
+lieu d'en céder. C'est le sort qui menace l'Égypte, si elle reste
+entre les mains d'un peuple ignorant.</p>
+
+<p>Lorsque, comme nous l'avons vu ci-dessus, la diminution du volume des
+eaux dans une branche, permet à celles de la mer d'y remonter, ces
+dernières se répandent dans les lieux bas, et dans les lacs voisins du
+fleuve; leurs mouvemens, aidés quelquefois par les orages qui élèvent
+momentanément les eaux de la mer, ont pu étendre ces lacs, détruire
+les attérissemens qui les séparaient des branches du fleuve, et faire
+abandonner la culture des terres imprégnées de leur salure.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'on peut expliquer la formation des lacs marécageux et
+peu profonds qui existent vers les côtes d'Égypte. Le plus
+considérable, le lac Menzalëh, a envahi une grande partie du terrain
+<span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> qu'arrosaient les branches Pélusiaque, Tanitique et
+Mendésienne; le lac Bourlos est vers l'embouchure de l'ancienne
+branche Sébennitique et des canaux dérivés de la branche de Rosette;
+le lac de Maadiëh est vers l'ancienne bouche de Canope. Le lac d'Edko,
+nouvellement formé pendant l'inondation de l'an <span class="smcap">IX</span>, a été causé par
+l'ouverture du canal de Deyrout, ordonnée légèrement par le général
+Menou: les eaux répandues en abondance dans les terrains bas, se sont
+frayées, à travers les dunes, une communication avec la mer. Après
+l'inondation, lorsque le niveau des eaux douces a baissé, elles n'ont
+plus eu d'écoulement par le canal qu'elles avaient formé près de la
+Maison carrée; la mer y a pénétré et a formé ce nouveau lac.</p>
+
+<p>Le lac Maréotis était trop éloigné du fleuve pour être comblé par ses
+attérissemens; les travaux pour le canal destiné à conduire les eaux à
+Alexandrie, et ensuite le défaut d'entretien des canaux du Bahirëh,
+qui s'y écoulaient, en ont écarté les eaux du Nil, et sa communication
+avec la mer ayant été fermée, l'eau s'en est évaporée. Il était à sec
+depuis long-temps; mais une vase salée et un sable mouvant, imbibés en
+hiver par les eaux de pluie et par celles de l'inondation qu'y portent
+encore quoiqu'en petite quantité les canaux du Bahirëh, le rendaient
+marécageux une grande partie de l'année. Les Anglais ayant coupé
+pendant la dernière campagne la digue du canal d'Alexandrie<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a> qui le
+sépare du lac <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> Maadiëh, il a été rempli de nouveau par les
+eaux de la mer. Ce lac s'étend dans un vallon parallèle à la mer, et
+qui n'en est séparé que par un coteau dont la largeur, dans quelques
+endroits, n'est pas de cinq cents toises; il dépasse la Tour des
+Arabes.</p>
+
+<p>Il existe aussi quelques lacs formés par le superflu des eaux
+d'inondation, qui se répandent dans des endroits bas où elles n'ont
+aucun écoulement, et se dissipent par l'évaporation. Tels sont ceux de
+Fayoum, du Grarak, de Birket-El-Hadji, l'Ouadi-Tomlat, et ceux nommés
+Krah, par lesquels passait le canal de Suez: ces derniers ne reçoivent
+les eaux que lors des grandes inondations.</p>
+
+<p>Outre les branches ou canaux principaux dont nous venons de parler, la
+Basse-Égypte est coupée par un nombre considérable de canaux
+d'irrigation, dérivés des grandes branches. Les eaux de l'inondation,
+conduites dans ces canaux et retenues par des digues dans divers
+arrondissemens, arrosent d'abord les terrains supérieurs, et après
+avoir servi successivement à fertiliser plusieurs cantons, s'écoulent
+dans les lacs ou dans la mer.</p>
+
+<p>La crue du Nil commence au solstice d'été; il acquiert sa plus grande
+élévation à l'équinoxe d'automne, <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> reste quelques jours étalé
+et diminue ensuite. Les eaux s'écoulent plus lentement qu'elles n'ont
+monté; au solstice d'hiver, le fleuve est déjà très bas, mais il reste
+encore de l'eau dans les grands canaux: à cette époque les terres sont
+mises en culture, et bientôt après deviennent praticables.</p>
+
+<p>Les grands canaux d'irrigation commencent à se remplir à la fin de
+thermidor. Toute l'Égypte est inondée en vendémiaire. Les eaux
+s'écoulent plus ou moins rapidement dans différens cantons.
+Généralement les communications se rouvrent, pour les hommes à pied, à
+la fin de brumaire. Les terrains bas et les canaux sont encore remplis
+d'eau et de vase: ils se sèchent en frimaire. À cette époque,
+plusieurs canaux principaux sont encore impraticables pour un corps de
+troupes et pour l'artillerie, parce que les eaux y sont trop basses
+pour y faire usage de bateaux et la boue trop tenace pour les passer à
+gué. Comme en Égypte les ponts et les digues sont fort rares, et
+qu'aucune route n'est tracée pour les grandes communications, on ne
+peut bien traverser le Delta que dans le mois de pluviôse.</p>
+
+<p>Ces époques avancent ou retardent de quinze jours, même un mois, selon
+l'élévation de la crue du Nil; mais on peut établir en général que la
+Basse-Égypte n'est praticable, dans tous les sens, que depuis les
+premiers jours de ventôse jusqu'à la fin de thermidor; les grandes
+branches seules conservent de l'eau, et on y trouve toujours des
+bateaux pour <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> le passage. Les cantons qui reçoivent l'eau par
+des canaux dérivés, après l'inondation des terres supérieures, sont
+praticables plus tard: telle est une partie de la province de
+Charkiëh.</p>
+
+<p>D'après cet aperçu, les opérations de la guerre ne sont possibles que
+pendant sept mois dans la Basse-Égypte. Le reste de l'année, on peut
+bien marcher sur la lisière du désert; mais les villages qui le
+bordent sont hors d'état de fournir les subsistances nécessaires à une
+armée qui manque de tout, après un passage de désert; et de là on ne
+peut point communiquer avec les villages de l'intérieur, pendant
+vendémiaire, brumaire et frimaire. Ainsi à cette époque, et même
+pendant les deux autres mois de l'inondation du reste de l'Égypte, il
+n'est guère possible d'entreprendre, sur cette frontière, que des
+opérations partielles.<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a></p>
+
+<p>De même une armée qui, ayant débarqué sur les côtes, voudrait à cette
+époque agir dans l'intérieur de l'Égypte, ne pourrait le faire que par
+eau: elle aurait cependant quelque avantage à arriver dans cette
+saison, si elle voulait se borner à faire des établissemens sur
+quelques points de la côte, où <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> elle pût difficilement être
+attaquée, afin d'y rassembler ses moyens pour agir dans la belle
+saison.</p>
+
+<p>L'armée qui aurait à défendre l'Égypte serait aussi gênée, pour ses
+opérations, pendant l'inondation; une partie de ses mouvemens ne
+pouvant s'effectuer que par eau, ils seraient fort lents et fort
+difficiles; il est même quelques points de la côte où elle ne pourrait
+se rassembler qu'avec beaucoup de peine, s'ils étaient inopinément
+attaqués.</p>
+
+<h3>SYSTÈME DE GUERRE ADOPTÉ PAR LES FRANÇAIS.</h3>
+
+<p>Telle est la charpente et l'organisation physique de l'Égypte. Nous ne
+nous arrêterons pas à considérer son influence sur la conduite de la
+guerre, non plus que sur les diverses manières d'attaquer, de défendre
+et de fortifier ce pays, relativement à la tactique et aux moyens
+militaires des nations voisines, cela nous jetterait dans trop de
+détails. Nous allons seulement examiner le système de guerre et de
+fortification que les Français y ont adopté.</p>
+
+<p>Lorsque les Français débarquèrent en Égypte, tout y était nouveau pour
+eux, climat, tactique des mameloucks, m&oelig;urs des habitans, etc.,
+etc. Ils avaient à combattre, non seulement la force armée du pays,
+les mameloucks, mais aussi les Arabes et les cultivateurs. En
+travaillant à s'établir et à se fortifier contre les ennemis
+intérieurs et extérieurs, <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> il fallait se créer des ressources
+en tout genre, s'attacher la nation et la civiliser. Bonaparte eut
+bientôt saisi le système qu'il convenait d'adopter.</p>
+
+<p>L'Égypte n'offre point ces lignes naturelles de défense, ces chaînes
+de montagnes ou ces rivières qui, en Europe, déterminent les systèmes
+de fortifications, d'attaque et de défense d'un pays. Elle n'a pas de
+ces postes dont la possession entraîne celle d'une province. La côte
+étendue et plane de la Méditerranée, est bien accessible partout pour
+les petites chaloupes; mais il n'est que peu de points propres à
+opérer un grand débarquement; dans un seul les vaisseaux peuvent
+trouver un abri contre les vents, et s'approcher assez de la côte pour
+soutenir les troupes. L'ennemi, une fois établi, peut, hors la saison
+de l'inondation, pénétrer facilement dans le pays. Tout est ouvert
+devant lui, rien ne l'oblige à s'arrêter, s'il n'est pas retenu dans
+sa marche par quelque corps d'armée qui occupe les points resserrés
+entre le Nil et les lacs. Des fortifications pour défendre le passage
+des bouches du Nil peuvent seules le gêner dans ses opérations; mais
+elles ne sont rien sans la protection d'une armée.</p>
+
+<p>Le passage du désert de Syrie a nombre de difficultés; la route est
+déterminée par les lieux où l'eau se trouve; une partie de ces points
+peut être occupée et fortifiée, mais ils peuvent aussi être tournés
+par les corps de cavalerie qui composent les armées turques, aidés par
+de grands moyens de transports. Ces premières difficultés surmontées,
+<span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> l'Égypte est entièrement ouverte du côté du désert. Les
+places qu'on pourrait y construire n'arrêteraient pas l'ennemi, parce
+qu'il n'y a pas de route tracée par la nature et par l'art.</p>
+
+<p>Si les Turcs, seuls ennemis dont l'armée d'Orient pût alors prévoir
+l'attaque, pénétraient dans l'intérieur du pays, le fanatisme devait
+faire soulever les habitans. Ils y auraient trouvé des auxiliaires,
+des subsistances et toutes les ressources que le pays aurait alors
+refusées à l'armée française; ce n'était qu'avec une armée qu'on
+pouvait s'y opposer.</p>
+
+<p>Toutes ces considérations déterminèrent à adopter pour principe, que
+l'Égypte devait être défendue par une armée plutôt que par des
+fortifications qui, d'après l'état physique du pays et l'espèce
+d'ennemis qu'on avait à combattre, ne pouvaient avoir sur la campagne
+une influence suffisante.</p>
+
+<p>Cependant la difficulté des transports en Égypte, le genre de
+nourriture des habitans, auquel les Français ne pouvaient encore
+s'habituer, et le besoin de réunir d'avance des subsistances sur des
+points où l'armée aurait à se rassembler, exigeaient qu'on y formât
+des magasins de vivres et de munitions. Il était nécessaire que ces
+dépôts fussent à l'abri des attaques des Arabes, de celles des
+habitans du pays et des partis ennemis; qu'à cet effet, ils fussent
+fortifiés, susceptibles d'être défendus par de petites garnisons, et
+peu multipliés, afin que l'armée ne fût pas affaiblie. Il convenait
+cependant que deux de ces postes, qui se trouvaient placés sur
+<span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> l'extrême frontière, fussent suffisamment forts pour résister
+aux attaques de l'ennemi, en attendant la réunion de l'armée. La
+surveillance nécessaire dans l'intérieur du pays, pour le gouverner et
+maintenir la tranquillité, exigeait encore des postes fortifiés,
+capables d'imposer aux habitans, et de servir de retraite aux
+détachemens français, dans les cas d'insurrection générale ou
+d'attaque formée par des partis ennemis supérieurs.</p>
+
+<p>Bonaparte détermina, d'après ces principes, le centre des opérations
+et des dépôts de l'armée, les postes extrêmes et les postes
+intermédiaires: il établit aussi sur le Nil une marine capable de
+protéger les mouvemens et les transports.</p>
+
+<h3>FORTIFICATIONS CONSTRUITES PAR LES FRANÇAIS.</h3>
+
+<p>Les travaux de fortifications furent fort difficiles à organiser;
+méthodes de construction, moyens d'exécution et de transport, tout
+était différent des usages Européens. Le bois manquait absolument, les
+outils étaient rares; on en avait perdu un grand nombre sur la flotte:
+il fallut établir des ateliers pour en fabriquer. Les soldats, épuisés
+par le changement de climat, fatigués de courses continuelles, souvent
+mal nourris, privés entièrement de liqueurs fortes, pouvaient
+difficilement être employés à ces travaux; et, malgré les prix
+excessifs <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span>
+qu'on leur promettait, ils n'y mettaient aucune activité.</p>
+
+<p>Les Égyptiens, étonnés et effrayés du changement de domination,
+venaient avec peine travailler à ces ouvrages; les bons traitemens et
+un paiement exact, qu'ils n'obtenaient jamais sous leur ancien
+gouvernement, les y déterminèrent, quoique lentement; mais ils ne
+purent jamais être employés qu'aux travaux les plus grossiers, et
+s'accoutumèrent difficilement à l'usage des machines et des outils
+européens, qui ménagent à la fois le temps et les forces de l'homme.
+La pénurie d'outils et d'ouvriers, ainsi que celle des finances,
+nuisit toujours aux fortifications; cependant elles s'élevèrent
+partout avec une rapidité qui surprit les Égyptiens, et fit sur eux
+une grande impression.</p>
+
+<p>En même temps qu'on élevait ces ouvrages, on avait à résister aux
+attaques des ennemis et des habitans: il fallut, pour cette raison,
+les conduire de manière à ce qu'ils fussent promptement en état de
+défense, et l'on profita, partout où cela fut possible, des
+constructions anciennes; mais tous ces ouvrages furent tracés comme
+devant entrer dans le système général des fortifications permanentes.</p>
+
+<p>La ville du Caire, placée à l'ouverture de la vallée du Nil, près du
+lieu où ce fleuve se divise, se présente naturellement comme le centre
+de toutes les opérations militaires, ainsi qu'elle est celui du
+gouvernement et du commerce: aussi fut-elle choisie pour être le lieu
+de rassemblement <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> d'où l'armée pourrait se porter sur les
+frontières attaquées.</p>
+
+<p>L'opinion en quelque sorte superstitieuse des habitans du pays, qui,
+dans toutes les guerres, et les dissensions civiles, regardent le
+parti qui occupe cette capitale comme le maître de l'Égypte, devait
+encore déterminer à ce choix.</p>
+
+<p>Cette ville est trop étendue, et contenait une population trop
+considérable, pour qu'on pût penser à la fortifier et à la défendre;
+on occupa seulement les points qui la dominaient. On tira le parti le
+plus ingénieux de l'ancien château; et du chaos de ces vieilles
+constructions, s'éleva une citadelle susceptible d'être défendue par
+un petit nombre de troupes, dont l'artillerie et la position
+commandaient la ville du Caire, et imposaient aux habitans. D'autres
+petits forts furent construits autour de la ville, vers les quartiers
+éloignés de la citadelle, pour défendre, avec de faibles garnisons,
+quelques établissemens.</p>
+
+<p>Il fallait aussi, au centre des opérations militaires, un dépôt
+nécessaire à l'armée, et des ateliers particulièrement pour
+l'artillerie; ces établissemens devaient être sur les bords du Nil
+pour la facilité des transports. Gizëh fut désigné; et, pour le
+fortifier, on profita d'une enceinte que Mourâd-Bey avait fait
+construire.</p>
+
+<p>Après avoir déterminé le centre des opérations de l'armée, et les
+moyens de conserver ce point important pour la possession de l'Égypte,
+il fallut <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> s'occuper de la défense d'un autre point plus
+intéressant pour l'armée française, du port de mer qui contenait sa
+marine, presque tous les magasins, et par lequel elle pouvait recevoir
+des secours.</p>
+
+<p>L'influence militaire d'Alexandrie, comme place de guerre, est à peu
+près nulle. Cette ville, isolée par un désert, est presque regardée
+comme étrangère par les habitans: on peut posséder toutes les terres
+cultivées sans avoir besoin de cette ville, tandis qu'elle ne pourrait
+que difficilement exister sans l'eau du Nil et les vivres de l'Égypte;
+mais, comme port de mer excellent, et le seul qui existe sur la côte,
+Alexandrie en est vraiment la clef. Aucune opération maritime ne peut
+être bien consolidée sans sa possession; c'est là que se fait le
+principal commerce, parce que les boghaz de Rosette et de Damiette ne
+peuvent être franchis que par de petits bâtimens.</p>
+
+<p>C'est près d'Alexandrie qu'est la rade d'Aboukir, dangereuse seulement
+lors des vents du nord et de nord-est: c'est aussi au fond de cette
+rade qu'est le point de la côte le plus favorable pour débarquer.</p>
+
+<p>Toutes ces raisons déterminèrent à fortifier Alexandrie, et à
+augmenter d'autant plus les défenses de cette place, qu'elle était la
+seule exposée à l'attaque des troupes européennes. Mais ces
+fortifications exigeaient beaucoup de temps, de main-d'&oelig;uvre et des
+travaux considérables. L'armée ne pouvait, sans s'affaiblir, y laisser
+une forte garnison, et cependant la défense de la <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> ville et du
+port embrassait un développement immense; tout le terrain environnant
+était couvert d'anciennes constructions et de montagnes de décombres.
+On tira parti d'une portion de l'enceinte construite par les anciens
+Arabes, du Phare, etc., pour former une ligne de défense qu'on fit
+flanquer par des redoutes tracées sur des montagnes de décombres très
+dominantes, et que dans la suite on convertit en forts revêtus. Ces
+travaux, poussés avec autant de rapidité que le peu de moyens
+disponibles le permettaient, eurent bientôt une apparence extérieure
+assez formidable, mais en effet, furent toujours très faibles.</p>
+
+<p>Une vieille mosquée, bâtie sur l'île ou rocher du Marabou, fut
+convertie en fort; elle servit à défendre l'anse où l'armée avait
+opéré son débarquement, et la passe occidentale du port vieux
+d'Alexandrie.</p>
+
+<p>Le vieux château d'Aboukir fut réparé et armé; il servit de batterie
+de côte; achevé, il aurait formé un réduit capable de résister jusqu'à
+l'arrivée de l'armée, si l'ennemi avait débarqué dans le fond de la
+rade.</p>
+
+<p>Les autres points importans de la côte étaient les deux bouches du
+Nil: on s'occupa de leur défense. Les villes de Rosette et de Damiette
+étaient trop grandes et trop peuplées pour être converties en postes
+militaires; elles étaient trop éloignées de l'embouchure pour en
+défendre l'entrée, et les bâtimens de guerre postés en dedans du
+boghaz ne pouvaient le défendre efficacement, s'ils n'étaient <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span>
+protégés par des feux de terre. Un ancien château, situé à une
+demi-lieue au-dessous de Rosette, fut réparé et armé; on le nomma le
+fort Julien. Au-dessous de Damiette, dans l'endroit le plus resserré
+de la langue de terre qui sépare le Nil du lac Menzalëh, sur
+l'emplacement du village de Lesbëh, on construisit un fort. Ce fort,
+appelé Lesbëh, commandait le Nil, et aurait arrêté l'ennemi si, après
+avoir débarqué sur la plage à l'est de l'embouchure, il avait voulu
+marcher sur Damiette. Il était cependant trop éloigné du boghaz pour
+protéger les bâtimens chargés d'en défendre l'entrée: deux tours
+anciennement construites sur les deux rives, furent réparées et
+armées.</p>
+
+<p>Il restait encore quelques points de la côte qu'il était nécessaire
+d'occuper, tels que les bouches de Bourlos, Dibëh et Omm-Faredje; mais
+on ne put y travailler que dans les derniers temps. On y construisit
+des tours couvertes d'un glacis, et armées de quelques pièces
+d'artillerie; elles furent en outre défendues par des bâtimens armés.</p>
+
+<p>Un poste intermédiaire entre le fort Julien et Aboukir était utile
+pour protéger la communication avec Alexandrie, et augmenter la
+surveillance sur la côte la plus menacée; pour cet effet, un ancien
+kervan-serai, nommé la Maison carrée, fut converti en poste militaire;
+ce poste défendit aussi la bouche du lac d'Edko, qui s'est ouverte
+près de là.</p>
+
+<p>Il était nécessaire d'avoir, pour les opérations de <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> l'armée
+sur la côte, un centre d'action, un dépôt de vivres et de munitions.
+On choisit pour cet effet, près de Rahmaniëh, l'endroit où le canal
+d'Alexandrie sort du Nil; on y construisit une redoute, et des
+magasins y furent formés. Si le Caire était le centre des opérations
+pour toute l'Égypte, Rahmaniëh pouvait l'être pour les côtes; un corps
+de réserve se serait porté rapidement de là sur le point menacé entre
+Bourlos et Alexandrie. S'il était nécessaire de réunir toute l'armée,
+les corps pouvaient s'y rendre des différentes parties de l'Égypte, et
+de là marcher ensemble aux ennemis. De Rahmaniëh, il faut trois jours
+pour aller à Damiette, en traversant le Delta; quatre jours suffisent
+pour aller par le Delta de Rahmaniëh à Salêhiëh, sur la frontière de
+Syrie. Des routes, des ponts et des digues, construits dans cette
+direction, auraient pu rendre cette communication praticable pendant
+toute l'année.</p>
+
+<p>Sur la frontière de Syrie, Belbéis et Salêhiëh furent choisis pour
+postes extrêmes: on voulut d'abord en faire de grandes places, mais
+les difficultés qu'on éprouvait à conduire des travaux considérables
+avec peu d'outils et d'ouvriers y firent renoncer. On en forma des
+postes de dépôts; et Salêhiëh, qui se trouvait sur la lisière des
+terres cultivées, vers le désert, dut être le plus considérable.</p>
+
+<p>La campagne de Syrie développa les projets sur la défense de cette
+frontière; on pensa que le meilleur <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> système était d'occuper,
+dans le désert, les principales stations. L'ancien château
+d'El-A'rych, placé presqu'à l'extrémité du désert vers la Syrie, fut
+choisi pour être occupé et fortifié; on construisit à Catiëh un poste
+intermédiaire.</p>
+
+<p>Le vallon d'El-A'rych est tellement placé qu'une armée qui veut
+marcher de Syrie en Égypte doit nécessairement s'y arrêter, afin de
+réunir les moyens indispensables pour passer le désert. Une place
+construite à El-A'rych aurait bien certainement couvert l'Égypte,
+aurait même donné une attitude menaçante, si elle avait été placée de
+manière à commander tous les puits; si on avait pu y entretenir une
+garnison suffisante pour s'opposer à tout établissement dans le
+vallon; si les ouvrages avaient pu être assez promptement
+perfectionnés pour résister jusqu'à l'arrivée des secours; si elle
+avait pu être assez bien approvisionnée non seulement pour soutenir un
+long blocus, mais pour fournir aux besoins de l'armée qui serait venue
+la secourir, et poursuivre les ennemis en Syrie. Mais tout cela
+n'était pas; les constructions étaient fort lentes au milieu d'un
+désert où tout manquait; la mer n'étant pas libre, les vivres portés à
+dos de chameau suffisaient à peine pour une garnison très faible;
+l'ennemi pouvait s'établir dans le vallon d'El-A'rych, y trouver de
+l'eau pour son armée et en faire le siége, ou contenir avec peu de
+troupes sa faible garnison, tandis qu'il agirait en Égypte. Les
+travaux commencés n'étaient pas terminés, et ce poste <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> était
+peu fortifié lorsque l'armée du visir vint l'assiéger dans le courant
+de nivôse an <span class="smcap">VIII</span>; une man&oelig;uvre diplomatique et une surprise le
+livrèrent avant que l'armée française pût marcher à son secours.</p>
+
+<p>Après la victoire d'Héliopolis, l'armée, obligée d'aller assiéger le
+Caire, ne put poursuivre le visir jusqu'à El-A'rych, et faire de ce
+fort un établissement solide, ou le détruire entièrement. On réfléchit
+ensuite que ces postes dans le désert étaient fort difficiles à
+entretenir et à fortifier convenablement; qu'ils forçaient à diviser
+l'armée; que plusieurs routes qu'on avait reconnues et qui les
+tournaient, pouvaient servir à des armées composées particulièrement
+de cavalerie, comme celles des Turcs, ou du moins à leurs partis, pour
+se répandre dans l'intérieur de l'Égypte, pendant que l'armée
+française serait divisée sur plusieurs points ou les attendrait dans
+le désert. On se rappela qu'avec les armées turques il importait
+toujours de se ménager l'offensive; que pour traverser le désert en
+corps d'armée, elles devraient nécessairement réunir des moyens à
+Catiëh et y séjourner, et qu'on aurait beaucoup d'avantage à s'y
+porter pour leur livrer bataille; ou si cela n'était pas possible, à
+les combattre avec l'armée réunie, lorsque, fatiguées du passage du
+désert, elles seraient près d'atteindre les terres cultivées.</p>
+
+<p>On revint donc à peu près au premier projet. Salêhiëh forma un poste
+assez fort pour résister <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> avec une faible garnison, en
+attendant l'arrivée de l'armée, et pour contenir les vivres qui lui
+seraient nécessaires pendant ses opérations dans le désert. Belbéis
+servit de dépôt intermédiaire entre Salêhiëh et le Caire.</p>
+
+<p>On construisit dans l'intérieur, à Menouf, Miit-Khramer, Mansoura,
+etc., quelques postes pour protéger la navigation du Nil, contenir les
+habitans du pays, et servir de dépôts intermédiaires.</p>
+
+<p>On établit aussi un poste à Souez; les travaux y éprouvèrent presque
+autant d'obstacles qu'à El-A'rych, parce qu'il fallait tout y porter
+par le désert; les fortifications qu'on y entreprit suffisaient pour
+protéger, contre les Arabes, les établissemens qu'on voulait y former;
+mais on pouvait d'autant moins songer à défendre Souez contre une
+attaque sérieuse, que celle-ci ferait probablement partie d'une
+invasion générale, qui empêcherait d'y envoyer des secours. D'ailleurs
+Souez tirant ses vivres de l'Égypte, et n'ayant pas de marine, il n'y
+avait aucun inconvénient à l'abandonner pendant quelque temps.</p>
+
+<p>Son organisation isole en quelque sorte la Haute-Égypte des grandes
+opérations de la guerre, et la réduit à être le théâtre des
+dissensions intestines. L'arrivée par Cosséir de troupes étrangères
+peut seule la faire sortir de ce rôle; mais ces troupes ne peuvent
+traverser le désert que lorsqu'elles sont favorisées par des
+intelligences dans l'intérieur. Du temps des mameloucks, les partis
+chassés <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> du Caire et les mécontens se retiraient dans la
+Haute-Égypte; aussitôt qu'ils s'étaient assez rétablis et organisés,
+ils cherchaient à se rapprocher; le parti dominant venait alors les
+combattre: cette longue vallée dans laquelle descend le Nil, était le
+champ de bataille. Les Français eurent, sous la conduite du général
+Desaix, une pareille guerre avec Mourâd-Bey; ils soumirent bientôt
+toute la Haute-Égypte, et dissipèrent presque entièrement les
+mameloucks; mais ce bey, qui connaissait tous les vallons et toutes
+les routes du désert, parvint toujours à s'échapper, suivi d'un petit
+nombre de cavaliers excellens, quoique accablés de fatigue.<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a></p>
+
+<p>On croyait d'abord n'avoir besoin, dans la Haute-Égypte que de
+quelques postes militaires pour protéger la navigation du Nil,
+contenir les habitans du pays, et conserver les magasins de vivres et
+de munitions. Cependant l'arrivée d'un corps <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> d'Arabes
+Mekkins, venus par Cosséir, fit sentir la nécessité d'occuper ce port;
+aussitôt qu'on eut réuni des moyens suffisans, on s'y établit, et on
+fortifia un ancien château. Kenëh, qui est sur le Nil au débouché du
+Cosséir, fut choisi pour la construction d'un fort servant de dépôt à
+ce port, et de poste militaire principal dans la Haute-Égypte.
+D'autres postes furent fortifiés à Girgëh, Siout, Miniet et Benesouef.</p>
+
+<p>L'occupation de toute la Haute-Égypte et de Cosséir, et la guerre
+contre Mourâd-Bey, employaient beaucoup de troupes qu'il aurait été
+utile de réunir à l'armée, pour qu'elle fût bien en état de résister
+aux attaques extérieures. Il était cependant nécessaire de tirer de ce
+pays des ressources pour nourrir l'armée et payer ses dépenses. Kléber
+remplit ces deux objets par la paix avec Mourâd-Bey, qui devint
+tributaire pour les provinces dont il conserva le gouvernement. Les
+postes militaires de Siout, Miniet et Benesouef, furent gardés par un
+petit nombre de Français, chargés de protéger les opérations du
+gouvernement dans les provinces conservées. Kléber se réserva la
+faculté d'entretenir garnison à Cosséir; mais il voulut attendre, pour
+en profiter, que les troupes qu'on y enverrait y fussent moins
+isolées, après l'établissement de quelques communications maritimes
+entre Souez et Cosséir.</p>
+
+<p>On aurait une idée très fausse des fortifications que les Français ont
+construites en Égypte, si on y <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> appliquait ce qu'on entend en
+Europe par place, fort, poste militaire, etc., etc. Il faut toujours
+se rappeler ce que j'ai dit des obstacles qu'on eut à surmonter: on
+dut créer de nouveaux genres de fortifications et de constructions,
+applicables au pays, aux matériaux, et relatifs aux diverses attaques
+dont on pouvait être menacé.</p>
+
+<p>Des maisons, ou d'anciennes constructions, armées de quelques pièces
+de canon et crénelées; de petites tours aussi crénelées et surmontées
+d'une terrasse et d'une ou deux pièces de canon, étaient des postes où
+une vingtaine de Français attendaient sans crainte ou repoussaient
+toutes les attaques de la cavalerie ennemie, ou d'une multitude
+soulevée, et n'y craignaient même pas quelques pièces d'artillerie mal
+servies. Une grande partie des postes que j'ai appelés forts étaient
+de ce genre. Les vivres et munitions pour la garnison et ceux en dépôt
+pour l'armée étaient mis dans des magasins construits dans
+l'intérieur, ou bien adossés extérieurement à ces constructions.</p>
+
+<p>Afin de mettre ces postes un peu à l'abri du feu de l'artillerie, on
+éleva autour de quelques uns, des parapets, ou des chemins couverts.
+Ils formaient alors un réduit, et pour les attaquer avec succès, on
+aurait été obligé de cheminer et d'établir une batterie sur le glacis.
+C'est le système qu'on avait adopté pour Salêhiëh, et qui, par la
+succession des travaux, pouvait le transformer en place régulière.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> D'anciens châteaux, autour desquels on n'avait pas eu le temps
+de creuser des fossés et de bâtir des contrescarpes revêtues,
+portaient le nom de forts; le pied de revêtement de plusieurs était à
+peine garanti par un léger bourrelet. Ces forts ne pouvaient par
+conséquent résister à l'artillerie. La plupart n'étaient aussi que de
+simples redoutes de campagne, qu'on commençait à revêtir et qui
+n'avaient pas de contrescarpe.</p>
+
+<p>Presque tous ces ouvrages étaient entourés de palmiers, décombres,
+monticules de sable, etc., etc., qui rendaient les approches faciles,
+et dont on n'avait pu les dégager. Tous ces inconvéniens étaient
+réunis à Alexandrie; cependant les ouvrages dispersés sur un
+développement immense, se soutenaient réciproquement; mais les
+approches étaient faciles, et on avait dû négliger plusieurs points
+importans, pour mettre plus tôt les principaux ouvrages en état de
+résister. Dans les derniers temps on n'avait pas donné tout l'argent
+ni employé tous les bras qu'on aurait pu consacrer à ces travaux; et
+Alexandrie n'était pas en état de résister plus de huit jours à une
+attaque régulière.</p>
+
+<p>On avait toujours regardé la ville du Caire comme trop considérable et
+trop peuplée pour être défendue; cependant, après le siége qu'il avait
+été obligé d'en faire, Kléber voulut éviter que dans des circonstances
+pareilles à celles d'Héliopolis, des partis ennemis pussent y pénétrer
+et occasionner une nouvelle révolte; en conséquence, il ordonna la
+réparation <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> d'un ancien mur d'enceinte, la construction de
+quelques tours et l'occupation de plusieurs postes. Il destinait
+particulièrement à ce service les troupes auxiliaires grecques et
+cophtes, de manière qu'il aurait toujours eu l'armée disponible; mais,
+en ordonnant ces travaux, il n'avait jamais pensé que dans aucun cas
+elle dût s'y renfermer. Après sa mort on les continua; et comme ils
+s'exécutaient sous les yeux du chef de l'armée, on leur donna une
+importance qu'ils n'auraient jamais dû avoir: on les augmenta en
+nombre et en solidité, et on y employa des fonds et des ouvriers qui
+auraient été plus utiles ailleurs, particulièrement à Alexandrie.</p>
+
+<p>Cet aperçu suffit pour donner une idée générale des fortifications
+faites en Égypte par les Français. Les officiers du génie, qui les ont
+dirigées avec tant de zèle et de talent, ont fait plus qu'on ne
+pouvait espérer en si peu de temps, ayant peu de moyens et de nombreux
+obstacles à surmonter.</p>
+
+<p>Ces fortifications étaient excellentes contre des armées turques,
+inhabituées aux attaques régulières, qui n'en sont pas même
+susceptibles par leur organisation, et qui savent à peine se servir de
+leur artillerie; mais elles ne pouvaient opposer qu'une faible
+résistance aux attaques des troupes européennes. Cependant,
+considérées comme dépôts destinés à fournir aux besoins de l'armée,
+dans tous les lieux où elle pouvait se porter, elles remplissaient
+leur but. C'était sur l'armée que reposait la défense de l'Égypte;
+elle devait toujours être prête <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> à se réunir pour marcher
+contre l'ennemi le plus dangereux.</p>
+
+<h3>DES ROUTES ET MARCHES D'ARMÉE DANS L'INTÉRIEUR DE L'ÉGYPTE.</h3>
+
+<p>Après avoir établi ces postes, qui donnaient les moyens de nourrir
+l'armée sur tous les points, les routes pour faciliter dans toutes les
+saisons ses marches étaient l'objet dont il était le plus nécessaire
+de s'occuper.</p>
+
+<p>Les communications par eau furent organisées sur le Nil, et protégées
+par des barques armées. Bonaparte ordonna des reconnaissances pour
+celles de terre; elles furent continuées par ses successeurs. Si les
+marches étaient faciles pendant la sécheresse, on ne pouvait que par
+de grands travaux les rendre praticables pendant le reste de l'année:
+cela était cependant d'une importance majeure pour le temps où la
+retraite des eaux permettant d'agir sur la lisière du désert et sur
+une partie de la côte, des corps de troupes éprouvaient encore des
+difficultés pour traverser la Basse-Égypte.</p>
+
+<p>Les routes qu'il importait particulièrement d'organiser étaient
+d'abord celle d'Alexandrie à Damiette en suivant la côte (elle le fut
+par l'établissement de barques pour le passage des bouches); celles
+de Rahmaniëh à Damiette, de Rahmaniëh à Salêhiëh, <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> de Damiette
+à Salêhiëh, du Caire à Damiette, du Caire par Rahmaniëh à Alexandrie
+et Rosette.</p>
+
+<p>Pour que ces routes fussent praticables pendant l'inondation, elles
+devaient être élevées au-dessus du niveau des eaux; on pouvait
+profiter de plusieurs digues et ponts qui existaient déjà. Les
+nouvelles levées et les ponts qu'on aurait dû faire, devaient se
+rattacher au système général d'irrigation de la Basse-Égypte; il était
+nécessaire de le bien étudier avant de commencer un travail qui
+pouvait avoir tant d'influence sur les cultures et l'état physique de
+l'Égypte. On devait chercher à perfectionner la distribution des eaux
+en traçant ces routes: ainsi les reconnaissances ne pouvaient qu'être
+fort lentes; et elles n'étaient pas terminées lorsqu'on dut abandonner
+le pays. Il aurait fallu construire un grand nombre de ponts et faire
+des levées fort étendues; mais ce travail, indispensable pour
+perfectionner le système de défense, demandait plusieurs années. Si on
+n'a pas eu le temps d'exécuter ces routes, les reconnaissances
+qu'elles ont occasionnées ont du moins procuré au génie militaire, aux
+ingénieurs des ponts et chaussées et aux ingénieurs géographes, des
+matériaux très précieux pour la connaissance parfaite de l'Égypte.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> CONSIDÉRATIONS SUR LA CIVILISATION DES DIFFÉRENTES CLASSES
+D'HABITANS DE L'ÉGYPTE</h3>
+
+<p>La population de l'Égypte est composée de plusieurs races, qui ont
+toutes dans le caractère des traits communs, mais qui sont cependant
+distinguées par leur genre de vie, leurs m&oelig;urs, leur existence
+politique et leur religion. L'islamisme, qui est celle de la plus
+grande partie des habitans, exclut les individus des autres cultes de
+toute influence politique; tolérés par la loi, ils sont réduits à une
+entière dépendance, et sans cesse exposés au mépris de l'orgueilleux
+Musulman.</p>
+
+<p>On observe, en Égypte, presque toutes les nuances de la civilisation,
+depuis l'état pastoral jusqu'à l'homme changé, dépravé même par le
+pouvoir et par le luxe; mais on n'y peut apercevoir celle de l'homme
+perfectionné par les arts et l'étude des sciences. On y trouve aussi
+des traces d'un système féodal, qui paraît inhérent aux premiers
+degrés de la civilisation.</p>
+
+<p>Ces nuances seront plus frappantes si on examine séparément les
+habitans du désert, ceux des campagnes et ceux des villes.</p>
+
+<h3>DES ARABES</h3>
+
+<p>L'Arabe Bédouin, errant dans les déserts, y faisant paître ses
+troupeaux et se nourrissant de leur <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> lait, retrace encore
+actuellement les anciens patriarches: mêmes m&oelig;urs, mêmes usages,
+même genre de vie; le pays qu'il habite n'en permettant pas d'autre,
+il n'a pu changer. Si certains auteurs avaient vécu avec ce peuple;
+s'ils avaient étudié les hommes formés par cette vie pastorale, ils se
+seraient épargné beaucoup de déclamations.</p>
+
+<p>L'Arabe respecte surtout les vieillards; l'autorité paternelle est
+très étendue chez lui, et tous les enfans restent unis sous le pouvoir
+du chef de la famille; lorsqu'elle devient considérable, après
+plusieurs générations, elle forme une tribu dont les descendans du
+premier patriarche sont les chefs héréditaires chargés du
+gouvernement, ils attirent à eux l'influence et les richesses; ils
+finissent par dominer et par former une classe supérieure; alors ils
+usurpent une espèce d'autorité féodale sur le reste de la tribu.</p>
+
+<p>Les cheiks représentent le père de la famille, et jugent les
+différends de leurs enfans; mais plus la famille ou la tribu est
+considérable, moins leurs jugemens sont respectés: de là naissent des
+querelles, et l'homme de la nature qui se croit lésé a recours à sa
+force personnelle. Les jalousies entre les frères, fruit d'un défaut
+d'équilibre entre l'affection qu'ils inspirent ou les biens qui leur
+sont dévolus, sont très fréquentes, notamment après la mort du père;
+et quoique le droit d'aînesse soit reconnu, il n'est pas rare de voir
+des frères guerroyer lorsqu'ils sont assez puissans pour que leurs
+querelles portent ce nom. Les rixes entre familles et tribus voisines
+<span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> sont assez fréquentes; des empiètemens sur les pâturages, des
+enlèvemens de bestiaux, etc., en sont la cause ou le prétexte. Aucune
+autorité supérieure n'existe pour les juger, ou pour les contraindre à
+un accommodement: et cette vie pastorale primitive, qu'on croyait si
+paisible, n'offre que le tableau d'un état de guerre presque
+continuel.</p>
+
+<p>Rien ne lie les Arabes à une société générale: leur religion, qui
+devait être un moyen d'union, ne les a réunis que lors de l'impulsion
+fanatique donnée par Mahomet, et continuée sous ses successeurs, par
+une suite nombreuse de conquêtes étonnantes qui changèrent les
+m&oelig;urs de ces générations. Chaque tribu a son chef de religion, qui,
+dans les affaires intérieures trop importantes pour être décidées par
+le cheik, juge d'après les principes du Koran; mais ces ministres du
+culte ont peu d'influence pour étouffer les dissensions entre les
+tribus.</p>
+
+<p>Les querelles sont interminables, des haines héréditaires font naître
+des combats, des pillages, des assassinats sans cesse renaissans; le
+sang doit être vengé par le sang. Les localités, des intérêts communs
+et des haines semblables, unissent quelquefois, pour un temps, des
+familles et des tribus sous un même chef; mais la fin de la guerre, le
+partage du butin, brisent ces liens d'un moment, dès que les mêmes
+dangers ne les forcent plus de rester alliées.</p>
+
+<p>Quoique dominés par des passions haineuses et les jalousies qui
+naissent de cet état habituel de guerre, les Arabes ont de belles
+qualités morales. Ils exercent, <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> même envers leurs ennemis,
+l'hospitalité, plus commune chez l'homme de la nature, malgré ses
+besoins, que chez l'homme civilisé au sein de ses trésors. Cette vertu
+commence à perdre chez eux de sa pureté, par l'ostentation qu'ils y
+mettent, et parce qu'elle tient au besoin qu'ils ont de trouver des
+asiles dans les orages fréquens auxquels ils sont exposés.</p>
+
+<p>Passionnés pour leur indépendance, ils méprisent le cultivateur et
+l'homme des villes; ils ont de la fierté dans le caractère et quelques
+sentimens élevés. C'est même une question à résoudre, si la fausseté,
+la dissimulation qu'on leur reproche, notamment dans leurs relations
+politiques et particulières avec les classes plus civilisées, sont le
+résultat de leurs m&oelig;urs, ou de l'expérience de la mauvaise foi de
+ces dernières? La flatterie adroite qu'ils savent employer dans
+certaines occasions, tient-elle à leur caractère, où l'ont-ils apprise
+dans leurs relations étrangères?<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> Les qualités que les Arabes estiment particulièrement, sont la
+franchise et la bravoure: chez eux, un des plus grands éloges est de
+dire d'un homme qu'il n'a qu'une seule parole. Ils étaient peu
+habitués, avant l'arrivée des Français, à rencontrer cette qualité
+chez les dominateurs de l'Égypte.</p>
+
+<p>Aucun titre à leurs yeux n'est plus beau que celui de père; aussitôt
+qu'un Arabe a un fils, il change de nom et prend celui de père de ce
+fils. Ce que les Arabes désirent le plus, c'est la multiplication de
+leur race, parce que leur pouvoir et leur ascendant s'accroissent dans
+la même proportion; c'est comme leur donnant beaucoup d'enfans qu'ils
+honorent leurs femmes; réduites aux travaux du ménage et aux soins des
+troupeaux, elles n'ont ordinairement aucune influence publique.
+Cependant il est quelques exemples de femmes considérées pour leur
+aptitude aux affaires, qui ont succédé à leurs maris dans la place de
+cheik.<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> Les guerres fréquentes ont déterminé les familles et tribus à
+convenir des limites de territoire, et des puits du désert qui
+appartiendraient à chacune d'elles; ce genre de propriété est général
+pour toute la tribu. Les propriétés personnelles sont les troupeaux,
+dont la vente leur produit des grains, des armes et du tabac; et leur
+industrie, qui se réduit à la location de leurs chameaux et à quelques
+branches très faibles de commerce, telles que le charbon, la gomme, le
+sel, le natron, l'alun, etc., etc., que les localités restreignent à
+certaines tribus.</p>
+
+<p>Les Arabes ne connaissent pas l'usage des impôts pour subvenir aux
+dépenses générales. Le cheik est ordinairement le plus riche; il doit,
+avec ses biens, entretenir ses cavaliers, et subvenir aux dépenses
+qu'occasionnent l'hospitalité et les réunions des autres chefs:
+excepté dans ces circonstances, il vit aussi simplement que le reste
+de la tribu.</p>
+
+<p>Piller est un besoin pour tous les Arabes. Les dépouilles sont
+partagées entre les familles, d'après des règles établies. Cet esprit
+de pillage est-il inhérent à leur degré de civilisation? Est-il le
+résultat des guerres qu'ils se font entre eux, ou naît-il de la
+jalousie qu'ils portent à l'aisance des classes plus civilisées qui
+habitent les terrains cultivés? Je ne déciderai pas ces questions. Les
+Arabes se justifient <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> en disant que le pillage est un droit de
+conquête; ils regardent ce qu'ils prennent comme des trophées
+militaires, et se considèrent comme étant en guerre éternelle avec
+tout ce qui n'est pas eux.</p>
+
+<p>L'Arabe étant habitué dès l'enfance à tout respecter dans les
+vieillards, forme ses opinions d'après la leur; rien n'excite en lui
+de nouvelles idées, et c'est ainsi que ses m&oelig;urs se sont
+perpétuées. Il ne trouve rien de plus beau, de plus noble que son
+existence. Occupé de ses chevaux, de ses chameaux, de courses et de
+pillages, tandis que ses femmes gardent les troupeaux et tissent ses
+grossiers vêtemens, il contemple avec mépris le reste des hommes,
+pense que c'est dégrader sa dignité que de s'adonner à la culture de
+la terre et habiter des maisons. Son mépris pour toutes les
+institutions étrangères s'oppose à leur influence.</p>
+
+<p>C'est là ce qui conserve à tous les Arabes un caractère national, même
+à ceux qui ont eu le plus de relations avec les peuples civilisés, et
+qui ont adopté une partie de leurs usages. Mais quoique leur caractère
+ne soit pas sensiblement modifié par le contact des autres peuples,
+l'habitation des terres cultivées occasionne cependant quelques
+changemens dans leur état politique. Suivons-les, depuis l'Arabe isolé
+dans le désert, jusqu'à celui qui est établi en souverain dans
+certains cantons.</p>
+
+<p>L'Arabe Bédouin, vivant dans le désert du produit de ses troupeaux et
+de ses pillages, est réputé le plus noble et le plus pur. Les plus
+riches, ceux qui <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> vivent dans l'aisance, en font le plus grand
+éloge, et même regardent comme un grand honneur d'en descendre; mais
+ils ne sont pas tentés de l'imiter.</p>
+
+<p>Il existe dans quelques tribus une classe composée de descendans de
+familles étrangères ou de fellâhs qui, fatigués de vexations, se sont
+sauvés dans le désert et ont embrassé la vie arabe. Cette classe n'est
+point admise à la noble oisiveté et à la vie militaire des Bédouins;
+elle est restreinte à la garde des troupeaux, à la conduite des
+chameaux et aux travaux de la terre, lorsque ces tribus ont quelques
+cultures: tels sont les Hattemëhs dans la Charkiëh. Quelques cheiks de
+tribus voisines des terres cultivées, ayant augmenté leur puissance et
+leurs richesses, ont réduit le reste de la tribu à cet état
+secondaire; leur famille, considérée comme d'origine noble et purement
+arabe, est seule exempte des travaux.</p>
+
+<p>Les Arabes ne font pas d'esclaves dans leurs guerres<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>. N'ayant pas
+de travaux pénibles pour <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> les occuper, ils leur seraient
+inutiles, et personne ne voulant les acheter, ils ne pourraient en
+faire un objet de commerce. Lorsque les ennemis tombent entre leurs
+mains, ils les tuent ou se bornent à les dépouiller; suivant
+l'importance qu'ils leur supposent chez leurs ennemis, quelquefois ils
+les gardent en otage. Ils connaissent cependant l'esclavage et
+achètent même des nègres de l'intérieur de l'Afrique; mais il n'est
+chez eux, comme dans presque tout l'Orient, qu'une espèce d'adoption.
+L'esclave acheté entre dans la famille; il n'est chargé d'abord que du
+service domestique, mais dès que son âge et ses forces le permettent,
+il accompagne son maître à la guerre; tout lui devient commun avec les
+enfans. Souvent le maître joint au don de la liberté celui des
+troupeaux nécessaires pour son établissement, et le marie. On voit des
+descendans de ces esclaves noirs partager l'autorité et la
+considération avec les autres Arabes; plusieurs sont même parvenus à
+la place de cheiks. Les tribus du désert achètent moins d'esclaves que
+celles qui sont voisines de terrains cultivés: celles-ci ont besoin
+d'une force armée considérable pour se maintenir et accroître leur
+puissance.</p>
+
+<p>Plusieurs tribus se sont successivement établies sur la lisière des
+terres cultivées et du désert, d'autres dans des plaines sablonneuses
+qui forment <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> des espèces d'îles au milieu des terres
+cultivées. Elles y vivent encore sous la tente et dans des cabanes de
+roseaux, et y conservent leurs m&oelig;urs. Elles ont aussi leur
+arrondissement dans le désert, où elles envoient paître leurs chameaux
+et peuvent se sauver avec leurs troupeaux dès qu'elles ont quelque
+attaque à redouter. Cette proximité des terres cultivées leur fait
+prendre des habitudes et des besoins dont les purs Bédouins sont
+exempts. Ces Arabes se nourrissent mieux et font cultiver quelques
+terres par les classes inférieures ou par les fellâhs. D'autres Arabes
+ont quitté les tentes pour habiter les villages; ils y sont distingués
+des fellâhs par leur oisiveté, par la vie militaire de tous ceux qui
+tiennent aux familles des cheiks, et par une espèce d'indépendance.
+Devenus propriétaires et cultivateurs, ils sont davantage sous la main
+du gouvernement; cependant plusieurs sont assez puissans pour lui
+résister ou pour s'en faire craindre; quelques uns ont des cantons où
+ils commandent en souverains. Le cheik Hamman était le véritable
+prince de la Haute-Égypte, lorsque Ali-Bey anéantit son pouvoir.
+Depuis, aucun ne s'est élevé à ce degré de puissance; mais il en est
+beaucoup qui possèdent des villages, soit comme propriétaires ou
+seigneurs, soit comme propriétaires de terrains francs. Ils
+maintiennent leur dignité par une nombreuse cavalerie, et sont craints
+et respectés par un gouvernement faible et divisé.</p>
+
+<p>Les Arabes se considèrent comme établis en <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> Égypte par droit
+de conquête; les différentes tribus s'en sont partagé toute l'étendue
+par arrondissemens ou juridictions<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>, où chacune domine et a ses
+terres particulières. Ils regardent les fellâhs comme des vassaux qui
+doivent cultiver les terres nécessaires à leur subsistance, et payer
+un tribut pour celles qu'ils cultivent pour leur propre compte,
+pendant que, toujours à cheval et armés, ils les protégent contre les
+tribus ennemies. Ces tribus conservent dans cet état tout l'orgueil
+arabe, traitent avec les gouvernans de l'Égypte comme de souverain à
+souverain, trouvent indigne d'elles de payer des contributions fixes,
+mais se procurent la tranquillité par des présens que l'usage a
+conservés, et qui consistent en chevaux, en chameaux, très rarement en
+argent. Ils fuient dans le désert plutôt que de se soumettre
+entièrement. Redoutés des cultivateurs, et bravant le gouvernement
+dans leurs fuites et leurs retours faciles, ils forcent toujours les
+fellâhs d'acheter leur protection.</p>
+
+<p>Le titre de cheik arabe est très vénéré en Égypte. Aussitôt que les
+cheiks de village sont assez riches <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> pour entretenir une
+maison et un certain nombre de cavaliers, ils se procurent une
+généalogie qui les fait descendre de quelque ancienne famille arabe,
+et prennent le titre de <i>cheik-el-arab</i>.</p>
+
+<p>Si les querelles et les haines invétérées des tribus arabes ne
+s'opposaient pas à leur réunion, elles pourraient rassembler quarante
+mille cavaliers, et seraient maîtresses de l'Égypte; mais l'esprit de
+division qui les domine en préserve le pays.</p>
+
+<p>Les familles arabes qui habitent les villages, notamment les Aouarahs,
+dans la Haute-Égypte, paraissent descendre de ceux qui en firent la
+conquête sous les successeurs de Mahomet; mais l'établissement des
+autres tribus est plus moderne; je n'ai pu en découvrir l'époque, non
+plus que celle de la distinction de leurs arrondissemens. Les
+vieillards et les tribus établies près des terres cultivées, font
+remonter leur émigration au onzième ou douzième siècle. Dans tous les
+temps, le Nil a attiré sur ses rives les habitans du désert: du côté
+de la Charkiëh sont les tribus venues de l'Arabie; celles de la
+Barbarie s'arrêtent dans le Bahirëh, à l'ouest du Nil: elles sont plus
+belliqueuses et mieux armées que les autres. Il en arrive fréquemment
+de nouvelles des parties occidentales.</p>
+
+<p>Outre les alliances entre les tribus, il existe encore chez les Arabes
+de grands partis ou ligues, dont les cheiks puissans sont les chefs:
+chaque famille ou chaque tribu tient à l'une de ces ligues, celles
+qui sont du même parti se soutiennent réciproquement <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> dans
+leurs guerres. Lorsqu'il s'élève une rixe entre deux tribus du même
+parti, celle qui n'est pas soutenue par le reste de la ligue passe
+momentanément dans le parti opposé. Je n'ai pu découvrir l'origine de
+ces ligues; elles sont très anciennes, et se retrouvent chez tous les
+Arabes. Dans la Basse-Égypte, l'un des partis est nommé <i>Sath</i>,
+l'autre <i>Haran</i>; en Syrie, <i>Kiech</i> et <i>Yemani</i>; les familles de
+fellâhs et les villages sont attachés à l'une ou à l'autre de ces
+ligues. Les beys, dans leurs dissensions, s'en appuyaient lorsqu'il y
+avait deux partis principaux dans le gouvernement. À l'arrivée de
+l'armée française, Ibrahim-Bey, était <i>Sath</i>, et Mourâd-Bey, <i>Haran</i>.
+En général le parti sath était attaché au gouverneur du Kaire.</p>
+
+<p>Les Arabes paraissent en quelque sorte former un cadre dans lequel la
+population de l'Égypte est enchâssée; ils constituent un gouvernement
+hors du gouvernement. Je me suis un peu étendu sur leur état
+politique, parce qu'on en trouve des traces dans toutes les autres
+classes.</p>
+
+<h3>DES FELLÂHS OU CULTIVATEURS.</h3>
+
+<p>Les fellâhs, ou cultivateurs de l'Égypte, tiennent beaucoup des
+Arabes, et sont probablement un mélange de leurs premières
+immigrations avec les anciens habitans. On retrouve chez eux la même
+<span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> distinction en familles; lorsqu'elles sont réunies dans un
+même village, elles forment une espèce de tribu. Les haines entre les
+familles ou les villages sont aussi fortes; mais l'extrême dépendance
+détruit chez eux l'esprit altier et libre qui distingue l'Arabe. Les
+fellâhs végètent sous un gouvernement féodal d'autant plus rigoureux
+qu'il est divisé, et que leurs oppresseurs font partie de l'autorité
+qui devrait les protéger; ils cherchent cependant toujours à se
+rapprocher de l'indépendance des Arabes, et s'honorent de les citer
+pour ancêtres.</p>
+
+<p>Les fellâhs sont attachés par familles aux terres qu'ils doivent
+cultiver; leur travail est la propriété des mukhtesims ou seigneurs de
+villages, dont nous parlerons plus bas; quoiqu'ils ne puissent être
+vendus, leur sort est aussi affreux qu'un véritable esclavage. Ils
+possèdent et transmettent à leurs enfans la propriété des terres
+allouées à leur famille; mais ils ne peuvent les aliéner, à peine
+peuvent-ils les louer, sans la permission de leur seigneur: si,
+excédés de misère et de vexations, ils quittent leur village, le
+mukhtesim a le droit de les faire arrêter. L'hospitalité, exercée par
+les fellâhs comme par les Arabes, leur ouvre un asile dans d'autres
+villages, où ils louent leurs services et où ils demeurent si leur
+propriétaire n'est pas assez puissant pour les y poursuivre. Ils sont
+aussi reçus chez les Arabes. Ceux qui restent dans le village sont
+encore plus malheureux; ils doivent supporter tout le travail et payer
+les charges des absens: réduits enfin au désespoir, <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> ils
+finissent par tout abandonner, et deviennent domestiques des Arabes du
+désert, s'ils ne peuvent se réfugier ailleurs. On voit plusieurs
+villages abandonnés, dont les terres sont incultes, parce que les
+habitans ont ainsi puni des propriétaires trop avides.</p>
+
+<p>Les mukhtesims ou propriétaires de villages peuvent être comparés aux
+seigneurs du régime féodal; ils perçoivent la plus grande partie du
+produit des cultures, dont ils forment ensuite deux portions inégales;
+la plus faible, sous le nom de <i>miry</i>, est l'impôt territorial dû au
+grand-seigneur, et ils réservent pour eux la plus forte, sous les noms
+de <i>fays</i>, de <i>barani</i>, etc., etc. Outre ces droits, ils ont, ainsi
+que les seigneurs féodaux, la propriété immédiate d'une terre nommée
+<i>oussieh</i>, que les fellâhs doivent cultiver par corvées outre celles
+qu'ils possèdent.</p>
+
+<p>Un village n'appartient pas toujours à un seul propriétaire, souvent
+il en a plusieurs. Pour établir clairement cette division des droits,
+on le suppose divisé en vingt-quatre parties, qu'on nomme karats, et
+chaque mukhtesim en a un nombre déterminé. Chaque portion du village
+cultivé par une ou plusieurs familles, a pour cheik un des chefs de
+ces familles, nommé par le mukhtesim. Celui de ces cheiks qui possède
+le plus de richesses, qui peut entretenir des cavaliers, et qui a la
+principale influence dans les querelles et dans les guerres, est
+reconnu pour cheik principal et traite des affaires générales; mais il
+n'a d'autorité que dans sa famille; <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> ses avis ne sont suivis
+dans le reste du village, qu'en raison de la crainte ou de l'estime
+qu'il inspire.</p>
+
+<p>Outre les cheiks, il y a dans les villages quelques autres
+fonctionnaires; l'<i>oukil</i>, chargé par les propriétaires du soin des
+récoltes de l'oussieh; le <i>chahed</i> et le <i>kholi</i>, espèce de notables,
+dépositaires du petit nombre d'actes qui se font dans les villages; le
+<i>méchaid</i>, le <i>mohandis</i>, espèces d'arpenteurs, etc., etc.</p>
+
+<p>Le muckhtesim établit quelquefois un kaimakan, ou commandant de
+village chargé de le représenter, d'entretenir la police, de suivre
+les cultures, et de veiller au paiement des contributions. Lorsque cet
+homme est assez bien escorté pour se faire obéir, qu'il ne cherche pas
+uniquement sa fortune, et que le propriétaire connaît assez ses
+intérêts pour n'en pas faire l'instrument de ses vexations, il est
+utile aux villages, parce que les querelles sont plus facilement
+apaisées, et que la police étant mieux observée, les fellâhs se
+livrent entièrement à la culture.</p>
+
+<p>Les fellâhs étant cultivateurs et propriétaires, ont plus de sujets de
+querelles que les Arabes: leurs cheiks n'ayant d'autorité réelle que
+dans leur famille, il n'existe aucune puissance municipale centrale;
+si l'un d'eux ne prend pas de prépondérance, si les mukhtesims ne
+s'accordent pas pour entretenir un kaimakan avec une force armée
+imposante, l'anarchie s'empare du village, et chaque famille veut
+venger elle-même ses querelles. Le besoin de s'occuper de la culture
+des terres les <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> force cependant à des accommodemens; ils
+cherchent des arbitres ou des juges; mais il n'existe aucune force
+chargée de faire exécuter ces arrêts. Souvent l'une des parties qui se
+croit lésée par le jugement s'y soustrait, à moins que quelque homme
+puissant ne la force à s'y soumettre.</p>
+
+<p>Les kadis, établis dans chaque province pour juger les différends,
+d'après le Koran, n'ont qu'un faible ascendant d'opinion. On ne
+s'adresse à eux que pour quelques affaires générales entre plusieurs
+villages, et pour des discussions d'intérêt où il faut présenter des
+pièces judiciaires. Les mukhtesims, qui trouvent plus convenable à
+leurs intérêts d'être juges dans leurs villages; les cheiks arabes qui
+veulent conserver leurs juridictions, ont écarté les affaires de ces
+kadis. Les mameloucks ont achevé de les neutraliser et de leur ôter
+toute considération. Leur avilissement contraint les fellâhs à
+s'adresser, pour terminer leurs querelles, à des arbitres assez forts
+pour faire exécuter leurs décisions: ils choisissent les principaux
+cheiks de leur village ou des villages voisins, des cheiks arabes,
+leurs propriétaires, ou le kiachef ou bey, gouverneur de la province.</p>
+
+<p>Ces querelles interrompent quelquefois les cultures et les travaux
+nécessaires à l'irrigation: chacun cherche à piller ou à assassiner un
+de ses ennemis. On ne poursuit pas le coupable, qui souvent reste
+inconnu, mais toute la famille en devient responsable, et alors elle
+entraîne dans sa querelle <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> ses alliés, des villages entiers,
+et jusqu'aux grandes ligues elles-mêmes; de là des guerres qu'un
+médiateur puissant a seul la faculté de terminer.</p>
+
+<p>Le gouvernement n'étant pas toujours assez fort pour prévenir et
+réprimer les attaques auxquelles les villages sont continuellement
+exposés de la part des Arabes, ou les guerres qui naissent des haines
+de familles, a dû permettre le port d'armes. Les fellâhs ont, autant
+que leurs moyens le leur permettent, de mauvais fusils à mèches, des
+poignards, des sabres, des lances, des bâtons. Lorsqu'ils se croient
+assez forts pour se libérer du droit de protection qu'ils paient aux
+Arabes, ils vont en armes labourer ou faire leur récolte. La monture
+exclusive des cheiks, une jument arabe, est toujours pour eux,
+lorsqu'ils visitent leurs champs, l'instrument du combat ou de leur
+fuite. Chaque village établit des gardes pour veiller à la
+conservation des digues pendant l'inondation. Lorsque la crue du Nil
+est faible, ils se disputent l'eau. Des enclos flanqués de petites
+tours crénelées placés vers les puits éloignés des villages servent à
+défendre leurs troupeaux lorsque l'ennemi paraît.<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a></p>
+
+<p>Les villages, presque tous entourés de murs de terre crénelés, sont
+autant de citadelles où les fellâhs se retirent avec leurs bestiaux et
+se défendent, <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> s'ils ne sont pas assez forts en cavalerie pour
+tenir la campagne. Ces fortifications sont considérées comme presque
+imprenables par les Arabes et les fellâhs, qui n'ont point
+d'artillerie et fort peu d'armes à feu. Les mameloucks même évitaient
+de les attaquer lorsqu'ils pouvaient les soumettre par la douceur ou
+par la trahison.</p>
+
+<p>Leurs guerres ne sont que des rencontres partielles; ce sont plutôt
+des assassinats que des combats. Le sang doit être vengé par le sang
+d'un ennemi, et ces hostilités seraient interminables si le
+gouvernement, les propriétaires ou les cheiks arabes puissans
+n'intervenaient pas comme médiateurs armés, et si l'usage du rachat du
+sang, en faisant payer des amendes aux deux partis, et des indemnités
+pour les familles qui ont perdu le plus d'hommes, ne suspendait pas
+les haines éternelles de famille à famille.<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> Cet état de guerre presque continuel, ces alliances, ces
+ligues générales, habituent les fellâhs à résister aux vexations de
+leurs propriétaires et du gouvernement, lorsque des circonstances
+s'opposent à l'envoi de forces suffisantes. De là des révoltes très
+fréquentes dans certaines provinces, et particulièrement dans celles
+où les Arabes sont nombreux.</p>
+
+<p>On pourrait difficilement imaginer des hommes plus malheureux que les
+fellâhs d'Égypte, s'ils connaissaient un terme de comparaison, si leur
+caractère et leurs préjugés religieux ne les portaient pas à la
+résignation, et s'ils n'étaient pas persuadés que le cultivateur ne
+doit pas jouir d'un meilleur sort. <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> Ce n'est pas assez qu'ils
+paient au gouvernement et aux mukhtesims la plus grande partie du
+produit de leurs récoltes, qu'ils soient employés gratuitement à la
+culture des terres d'oussieh, que leurs mukhtesims aggravent tous les
+jours les droits qu'ils en tirent, les commandans de province exigent
+encore d'eux la nourriture de leurs troupes, des présens, et toute
+espèce de droits arbitraires dont les noms ajoutent l'ironie à la
+vexation, tels que <i>raf el medzalim</i>, le rachat de la tyrannie, etc.
+C'est peu que la justice soit nulle ou mal administrée; qu'ils doivent
+payer pour l'obtenir; que, ne le pouvant pas, et se la rendant
+eux-mêmes, ils soient obligés d'acquitter des amendes; que la fuite
+même puisse difficilement les soustraire à ces vexations, il faut
+encore, pour les achever, que les Arabes dont ils sont entourés les
+forcent à payer leur protection contre les autres tribus, protection
+nulle en effet, puisque, malgré cela, ils n'en partagent pas moins les
+dépouilles et les récoltes de leurs protégés; et lorsque le
+gouvernement poursuit les Arabes, les pertes et les punitions
+retombent encore sur les pauvres fellâhs, qu'ils ont contraints de
+s'attacher à leur sort.</p>
+
+<p>On doit attribuer à cet état misérable l'indolence générale des
+fellâhs, leur sobriété, leur dégoût pour toute espèce de jouissance,
+et l'habitude d'enterrer l'argent, qui leur est commune avec toutes
+les classes. Certains d'attirer sur eux, par une apparence de
+bien-être, l'attention, et des avanies quelquefois <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> plus fortes
+que leurs moyens, ils ont le plus grand soin de cacher ce qu'ils
+possèdent. Bien différens des fermiers d'Europe, qui mettent leurs
+plus beaux vêtemens lorsqu'ils vont chez leurs propriétaires, les
+fellâhs ont soin de se couvrir de haillons lorsqu'ils doivent paraître
+devant les leurs.</p>
+
+<h3>DES HABITANS DES VILLES, DES MAMELOUCKS ET DE LEUR GOUVERNEMENT.</h3>
+
+<p>La population des villes est un mélange de plusieurs races, d'origine,
+de m&oelig;urs et de religions très différentes. On y distingue
+particulièrement les artisans, les commerçans, tous diversifiés par
+leur pays et leur croyance; les propriétaires qui vivent de leur
+revenu; les chefs de la religion, et les militaires chefs du
+gouvernement.</p>
+
+<p>Les habitans des grandes villes n'appartiennent pas, comme les
+fellâhs, à des seigneurs; ils possèdent leurs maisons, leurs jardins,
+etc., et ont la faculté de les vendre. Ces villes, peu nombreuses,
+sont le Caire, Damiette, Rosette et Alexandrie; Tenta est bien à peu
+près dans ce cas, mais c'est parce que son territoire appartient à une
+mosquée. D'autres villes n'ont pas de propriétaires, mais leurs
+revenus sont affectés aux gouverneurs des provinces.<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> La distinction par famille se retrouve encore dans les villes;
+l'exercice des arts et métiers est héréditaire, le fils imite les
+procédés de son père et ne les perfectionne pas. Si plusieurs familles
+d'une même religion exercent un même métier, elles forment une
+corporation qui choisit pour chef le plus riche et le plus considéré
+entre les anciens; elles habitent un même quartier.</p>
+
+<p>Les commerçans forment aussi des corporations, selon leur pays, leur
+genre de commerce et leur culte: chacune, au Caire, a ses chefs, ses
+magasins et ses quartiers particuliers. Tout est corporation dans les
+villes d'Égypte, depuis celle des orfèvres jusqu'à celle des porteurs
+d'eau, des âniers, et presque celle des voleurs<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>; le chef de la
+corporation <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> est chargé de la surveillance de tous les
+individus, et répond d'eux aux chefs de la police. La seule classe qui
+ne forme pas corporation est celle des domestiques, qui est très
+nombreuse; ils dépendent des maîtres qu'ils servent. Les mameloucks et
+les mukhtesims choisissent surtout pour domestiques des fellâhs de
+leur village. Plusieurs, après avoir fait une espèce de fortune, non
+par l'économie de leurs gages, car ils sont peu payés, mais par les
+rétributions qu'ils exigent de tous ceux qui ont besoin de parler à
+leurs maîtres, obtiennent la permission de s'établir au Caire, et leur
+famille entre dans la classe des artisans ou des marchands.
+Quelquefois même ils se fixent dans les villages lorsqu'ils ont assez
+bien profité de la faveur de leurs maîtres, pour en obtenir le don de
+quelques portions de terre.</p>
+
+<p>Chaque religion ou secte a son quartier séparé et son chef; elle en a
+plusieurs lorsqu'elle est suivie par plusieurs familles qui exercent
+divers métiers. Les Cophtes sont la classe la plus nombreuse de
+chrétiens établis en Égypte; la plus grande partie habitent les
+villes, où ils sont principalement chargés <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> de la perception
+des contributions, et de gérer les biens particuliers des chefs du
+pays; seuls lettrés, et habitués à ce genre de travail, ils se sont
+rendus nécessaires. Plusieurs exercent dans les villes des métiers,
+tels que celui de maçon, menuisier, etc. D'autres habitent les
+villages, notamment dans la Haute-Égypte, et y cultivent les terres.
+Ils y sont peu distingués des autres fellâhs. Les chrétiens de Syrie
+établis en Égypte, font le commerce avec leur pays, et se chargent de
+quelques entreprises de finances. Les Grecs, dont la plupart
+commercent avec leur pays, exercent aussi quelques arts et fournissent
+des matelots. Les Juifs sont particulièrement <i>serafs</i> ou compteurs et
+changeurs de monnaies. Quelques uns sont orfèvres, fripiers ou
+serruriers; les préjugés qu'on a contre cette nation produisent les
+mêmes effets dans tous les pays. Les négocians européens établis en
+Égypte sont tous compris sous la dénomination de Francs; ils ont leur
+quartier particulier au Caire, et jouissent de quelques priviléges,
+quoique exposés à une foule de vexations.</p>
+
+<p>Les commerçans et artisans de tous les cultes ne sont pas beaucoup
+plus heureux que les fellâhs: un gouvernement destructif et tyrannique
+pèse sur eux. Les droits multipliés sous diverses formes leur enlèvent
+une partie de leurs gains, et des avanies les font retomber dans la
+misère aussitôt que leur aisance est reconnue.</p>
+
+<p>Les ministres de la religion musulmane et de la <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> justice,
+forment une classe intermédiaire, composée d'individus des classes
+inférieures, mais qui participent au gouvernement, parce qu'ils sont
+chargés du dépôt des lois et qu'ils ont de l'influence sur l'opinion.</p>
+
+<p>L'expression vague des préceptes du Koran, seules lois écrites dans
+les pays musulmans, laisse aux docteurs une grande latitude pour les
+interprétations, et bien des moyens d'augmenter leur autorité. Quoique
+cette religion ait peu de dogmes, le fanatisme qu'elle inspire est un
+instrument que les prêtres savent employer avec succès.</p>
+
+<p>Toutes les classes d'habitans sont admises à embrasser cette
+carrière<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>; la première éducation se borne à apprendre et à réciter
+quelques passages du Koran, ensuite à lire et à écrire. Ceux dont les
+vues s'étendent plus loin, se perfectionnent dans la lecture et
+l'écriture, et étudient les commentaires du Koran, qui ont été faits
+par la secte qu'ils embrassent. <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> Voilà toute la science
+nécessaire pour être admis; la plupart des imans et des servans des
+mosquées n'en savent pas davantage. La soumission aux chefs de la
+religion, des pratiques religieuses, l'art d'en imposer par des formes
+extérieures et l'affectation d'un langage plein de maximes, leur
+frayent la route aux premiers emplois. On remarque chez les principaux
+chefs de la religion, nommés cheiks de la loi, l'astuce commune à tous
+les prêtres, qui, pour mieux dominer, cherchent à s'emparer de
+l'esprit des hommes. Leur conversation est remplie de belles sentences
+morales, et de grandes images poétiques qu'ils pillent dans les livres
+arabes; c'est tout leur savoir: on ne doit pas chercher en eux
+d'autres connaissances sur la politique, les sciences, etc.; ils n'en
+soupçonnent pas plus l'existence que l'utilité.</p>
+
+<p>Sous l'humble titre de fakir (pauvre) et de distributeurs des aumônes,
+ils jouissent de revenus considérables, affectés à l'entretien des
+mosquées et aux fondations pieuses. Ces revenus sont ceux de villages
+et de terres qui ont été successivement donnés aux fondations
+religieuses, par les souverains de l'Égypte et les particuliers; ils
+proviennent aussi de certains droits sur les consommations, etc., etc.
+Une autre cause a contribué à augmenter ces revenus. Les propriétaires
+craignant qu'après leur mort le gouvernement ne s'emparât de leurs
+possessions, et voulant les assurer à leurs enfans, en font hommage à
+des mosquées, sous la <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> réserve de rentes qui doivent être
+payées à leur postérité: on nomme ces fondations <i>risaks</i>.</p>
+
+<p>Les cheiks ont une grande influence morale sur le peuple. Les
+gouvernans les plus despotiques se sont toujours crus obligés de les
+respecter. Mahomet imprima dans l'esprit de ses disciples l'opinion
+que le Koran contenait tous les préceptes religieux et sociaux; les
+interprètes et les commentateurs de ce livre, devenus chefs de secte,
+l'ont transmise à leurs successeurs, et les mêmes études portent
+simultanément aux places de jurisprudence et religieuses; les mêmes
+individus passent de l'une à l'autre sans difficulté, quelquefois même
+les exercent ensemble; elles donnent toutes deux le titre d'<i>uléma</i>.</p>
+
+<p>Lorsque les Turcs firent la conquête de l'Égypte et en organisèrent le
+gouvernement, ils ne voulurent pas laisser aux Égyptiens les emplois
+de judicature; la Porte nommait chaque année au Caire un grand-kadi,
+et des kadis secondaires qui en dépendaient dans chaque province: ces
+emplois s'achetaient à Constantinople. Bonaparte rendit aux Égyptiens
+le droit de se juger; les grands cheiks lui proposèrent des candidats;
+pour supprimer la vénalité de la justice, il défendit les présens et
+fixa les émolumens des juges.</p>
+
+<p>Il existe au Caire deux familles qui jouissent de la considération
+attachée aux descendans directs du Prophète, dont les chefs occupent
+des places héréditaires, auxquels sont alloués de grands revenus.
+<span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> Le cheik El-Bekry, descendant d'Aboubekr, est cheik des cheiks
+de la religion; et le cheik Saadat, qui compte dans ses ancêtres Ali,
+gendre, et Fathmah, fille de Mahomet, ainsi que les califes Fathmites,
+est chef de la mosquée d'Hassan, fils d'Ali.</p>
+
+<p>Beaucoup de familles de chérifs, ou descendans éloignés de Mahomet,
+qui sont originaires des villes de l'Hedjas et de l'Yemen, et qui y
+conservent des relations, forment aussi une classe un peu distinguée
+du reste des habitans; elles s'adonnent au commerce ou à la culture.
+Plusieurs villages sont entièrement habités par quelques unes d'elles,
+principalement ceux dont les revenus sont affectés à des fondations
+pieuses; elles jouissent d'une certaine considération, et sont moins
+dégradées que les autres fellâhs. On ne doit pas confondre ces chérifs
+avec ceux qui, par des alliances plus ou moins anciennes, ont acquis
+le droit d'en prendre le titre et de porter le turban vert.</p>
+
+<p>La classe des propriétaires vivant dans les villes du produit de leurs
+villages, est composée particulièrement des descendans<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a> des
+officiers turcs qui conquirent l'Égypte sous Sélim II, et des
+mameloucks qui partagèrent avec eux le gouvernement. Ces officiers
+avaient obtenu la concession d'une <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> grande partie des
+villages; ils recevaient la plus forte portion de leurs revenus, comme
+appointemens, et pour l'entretien des soldats qu'ils devaient toujours
+être prêts à conduire à la défense de l'État. Ils tenaient ces
+villages sous des conditions analogues aux <i>Tuiariots</i> du reste de la
+Turquie et à la suzeraineté des temps féodaux; ils étaient aussi
+chargés de la perception des droits réservés par le grand-seigneur,
+qu'on regardait comme seul propriétaire des terres, et qui pouvait en
+disposer après la mort de celui qui en avait la jouissance. Ses
+héritiers demandaient ou plutôt achetaient du pacha de nouveaux titres
+de propriété. La corruption du gouvernement rendit les héritages plus
+faciles; les femmes obtinrent des villages de leurs maris, et purent
+les transmettre à leurs enfans et à leurs esclaves.</p>
+
+<p>Ces propriétaires composaient les différens corps de milice, les
+Ingcharichs ou janissaires, les Odjaklis, les Assabs, etc., chargés de
+la défense de l'Égypte. Nous ne rappellerons pas que les chefs de ces
+milices, divisés par l'ambition, se sont entourés d'esclaves dont ils
+ne suspectaient pas la fidélité. Nous n'examinerons pas l'influence
+que les usages sur l'adoption des esclaves ont eue dans toutes les
+affaires politiques; comment la race turque a diminué, tandis que les
+mameloucks croissaient en nombre et en puissance: comment les
+mameloucks, surtout depuis Ali-Bey, se sont successivement emparés,
+par la terreur et par des alliances, de la <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> plus grande partie
+des villages: ces considérations sont du ressort de l'histoire. À
+l'arrivée des Français, la classe des anciens propriétaires était
+réduite à un petit nombre d'hommes écrasés par les mameloucks, au
+point d'être obligés de recourir à la protection de quelques beys et
+même des cheiks arabes, pour obtenir de leurs fellâhs le paiement des
+revenus qui leur restaient sur des portions de village. S'estimant
+d'une classe supérieure à celle des artisans et des commerçans, ils
+végétaient dans les villes, et les mameloucks leur confiaient rarement
+des emplois subalternes.</p>
+
+<p>Les mameloucks, dont l'organisation et la composition diffèrent
+totalement des institutions de l'Europe, ont été parfaitement peints
+par Volney, ainsi qu'une partie de leurs révolutions; je n'en donnerai
+qu'une idée générale.</p>
+
+<p>C'est un phénomène très singulier que de voir à côté des Arabes, très
+attachés à la distinction des rangs transmise par leurs ancêtres, une
+classe nombreuse qui n'estime que l'homme acheté, dont les parens sont
+inconnus, et qui, de l'esclavage, s'est élevée aux premières
+dignités<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>. Cette opinion est <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> aussi générale dans toute la
+Turquie, même à Constantinople, au centre du gouvernement qui a pour
+principe de conserver la race d'Osman, et où il existe des familles
+très anciennes et considérées. Cette opinion est-elle un hommage aux
+talens que l'homme parti du point le plus bas, a dû montrer pour
+parvenir? Tient-elle à ce caractère belliqueux qui fait préférer un
+jeune homme élevé pour la guerre loin de ses parens? Dans un
+gouvernement tout militaire, les chefs ont-ils pensé que des esclaves
+qui tiennent tout d'eux, qui n'ont aucune famille, et qui les
+regardent comme leur père, doivent être plus attachés à leurs
+personnes et moins dangereux dans les emplois de confiance, que ceux
+qui, ayant la facilité d'appuyer leur autorité de celle de leur
+famille, pourraient se former des partis et se rendre indépendans?</p>
+
+<p>Dans un gouvernement militaire et féodal, cet usage de former des
+esclaves que l'on destine aux premiers emplois, pouvait seul parer aux
+dangers de l'agrandissement des familles principales. Lorsque l'Europe
+gémissait sous le régime féodal, les possesseurs de grands fiefs
+disputaient l'autorité entre eux, ainsi qu'aux rois et empereurs;
+l'anarchie des États était complète. C'est peut-être cette politique
+qui a prolongé l'existence des descendans d'Osman; quelques esclaves
+élevés à des pachalics ont visé à l'indépendance, mais ils ont eu
+rarement une postérité qui pût suivre leur exemple, et après leur
+mort tout rentrait dans le devoir. Aucune <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> grande famille n'a
+pu s'élever assez pour disputer le gouvernement à la famille régnante,
+ni faire une scission dans l'empire: l'Égypte est la seule province
+que l'éloignement et l'organisation de son gouvernement aient disposée
+à former une exception. Le gouvernement ottoman a été plus sage à
+Constantinople que les chefs de l'Égypte: les janissaires ont souvent
+déposé des sultans, mais aucun de leurs chefs n'a pu se rendre
+indépendant; et, par principe, on a toujours écrasé ou appauvri les
+grandes familles qui auraient pu profiter de leur influence. Le
+gouvernement a sans cesse évité le danger d'avoir auprès de lui un
+corps armé toujours avide de pouvoir, disposé à s'en emparer, et qui
+pouvait servir d'instrument a des ambitieux.</p>
+
+<p>Des mameloucks, que les califes fathmites avaient achetés pour former
+leur garde, finirent par s'emparer du gouvernement: les chefs
+transmirent leur puissance à leurs descendans, mais ceux de
+Salah-ed-din s'amollirent, augmentèrent, comme les califes, le nombre
+et la puissance de leurs mameloucks, et furent également supplantés.
+Les mameloucks n'eurent plus alors de chefs héréditaires: la force ou
+le choix décida de celui qui prendrait le commandement; sa mort
+amenait de nouvelles querelles, et les partis s'accordaient pour un
+même choix, ou se partageaient l'Égypte.</p>
+
+<p>Sélim II saisit, pour les attaquer, le moment de ces dissensions, et
+admit l'un des partis à partager le gouvernement: ces mameloucks
+conservèrent une <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> existence politique, et firent partie des
+corps de milice: des beys, choisis entre eux par les chefs de ces
+corps et le pacha, étaient chargés de la police des provinces, et
+admis aux délibérations du divan, qui servait de contre-poids à
+l'autorité du pacha. Les grands officiers du gouvernement, voulant
+augmenter leur puissance, achetèrent des mameloucks. Ibrahim-Kiaya,
+qui en possédait le plus grand nombre, et qui sut s'attacher les
+propriétaires des autres, s'en servit pour s'élever, se fit craindre
+et gouverna l'Égypte. Après sa mort, les beys, qu'il avait accoutumés
+à l'exercice de l'autorité, voulurent en jouir; Ali-Bey, supérieur en
+talens et en caractère à tous les autres, devint chef, et se rendit
+indépendant. La Porte rétablit bien un pacha, mais les mameloucks,
+habitués à régner sur l'Égypte, ne lui laissèrent que l'apparence de
+l'autorité.</p>
+
+<p>Tous les mameloucks achetés par un chef, ou même par un de ses
+affranchis, sont regardés comme de sa famille et lui donnent le nom de
+père; c'est ce qui forme les grandes distinctions du corps des
+mameloucks. Ceux qui parviennent à jouer un rôle à leur tête, et qui y
+restent assez long-temps pour acheter beaucoup d'esclaves et pour les
+avancer, deviennent chefs de maison.<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> Les affranchis et les esclaves d'un même maître se regardent
+comme frères; mais, à la mort de leur maître, les principaux sont
+souvent divisés d'intérêts, la faveur qu'ils ont eue de son vivant
+déterminant leur richesse et leur pouvoir. Celui qui en a le plus
+acquiert la plus grande influence, et ceux de ses frères qui ne
+peuvent pas lui disputer l'autorité le reconnaissent pour chef. Si
+plusieurs sont égaux en force, ils se font la guerre jusqu'à ce que
+l'un des deux succombe, ou qu'ils s'accordent par le partage de
+l'autorité.</p>
+
+<p>Tous les mameloucks actuels sont de la maison d'Ibrahim-Kiaya;
+Ali-Bey, et Mohamed-Bey Aboudahab <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> se disputèrent l'autorité,
+et l'exercèrent successivement. La maison d'Ali-Bey existe encore dans
+les mameloucks d'Hassan-Bey et d'Osman-Bey Hassan, qui, à l'arrivée
+des Français, étaient réfugiés dans le Saïd. Ibrahim-Bey et
+Mourâd-Bey, principaux esclaves de Mohamed-Bey Aboudahab, avaient fini
+leur longue querelle par gouverner ensemble l'Égypte; ils ont formé
+depuis deux maisons.</p>
+
+<p>Des marchands turcs amènent des esclaves de Constantinople en Égypte:
+on les choisit depuis six jusqu'à seize et dix-sept ans<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>. Achetés
+par les <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> beys, par les kiachefs et les mukhtesims, ils sont,
+pendant leur enfance, employés au service personnel; leur éducation
+est toute militaire, c'est elle qui leur donne l'adresse, la force et
+la souplesse qui les distinguent dans les exercices du corps,
+l'équitation et le maniement des armes: devenus assez <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> forts
+et assez exercés, ils montent à cheval; c'est alors qu'ils sont
+employés dans les expéditions, et que, suivant le degré d'affection
+qu'ils inspirent, on les attache à la garde plus particulière de leur
+maître.</p>
+
+<p>Lorsque, pour récompenser leurs services, leur maître les affranchit,
+ils quittent sa maison, reçoivent de lui des propriétés, souvent même
+il les marie à l'une de ses esclaves; ils ont alors le droit d'acheter
+des mameloucks, et cessent d'être employés au service intérieur; mais
+ils sont toujours prêts à obéir à leur maître, et le suivent à la
+guerre. La permission de laisser croître leur barbe est le signe
+extérieur de leur liberté. Quoique le nombre des kiachefs fût fixé, et
+que le corps des beys dût les choisir sous la confirmation du pacha,
+ceux qui avaient de l'influence nommaient leurs créatures, et les
+faisaient reconnaître par les autres. Les vingt-quatre beys étaient
+choisis parmi les kiachefs; lorsqu'une de ces places était vacante,
+ils en proposaient un au pacha, qui le confirmait; dans les derniers
+temps c'était une simple formalité, et le chef de maison le plus
+puissant nommait des beys de sa famille. Mourâd et Ibrahim, lorsqu'ils
+partagèrent le gouvernement, s'accordèrent pour avoir un nombre à peu
+près égal de beys.</p>
+
+<p>Une grande carrière est donc toujours ouverte à l'ambition des
+mameloucks: d'esclaves ils peuvent devenir beys, chefs de maison, et
+même souverains de l'Égypte. Leurs moyens de parvenir sont
+l'attachement, <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> le zèle et l'obéissance; la force et l'adresse
+dans les exercices militaires, la bravoure dans les combats; ils
+obtiennent ainsi la faveur de leur maître: des richesses et la
+liberté. Devenus kiachefs, ils peuvent obtenir des commandemens de
+provinces ou des expéditions, dans lesquelles ils pressurent les
+fellâhs et les Arabes: ils accumulent alors l'argent nécessaire pour
+acheter et entretenir un grand nombre d'esclaves. La considération
+qu'ils ont acquise, la crainte qu'inspire une force militaire
+imposante, et les richesses, les conduisent ensuite aux premiers
+emplois.</p>
+
+<p>Les guerres entre les mameloucks des différentes maisons, dont les
+chefs se disputaient le gouvernement, entraînaient la chute d'un
+parti, qui se retirait dans la Haute-Égypte. Les vaincus étaient
+proscrits, leurs biens confisqués<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, et leurs beys étaient remplacés
+au divan par des kiachefs du parti victorieux, qu'on nommait beys à
+leur place. Le chef de la maison dominante, outre ce qu'il possédait
+par lui-même, devenait de cette manière possesseur d'une grande partie
+des villages de ses adversaires; il en obtenait encore par des
+concessions qu'il forçait <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> les mukhtesims à lui faire, et par
+la succession des gens de sa maison qui mouraient sans héritiers. Il
+se servait de toutes ses propriétés pour augmenter ses propres
+revenus, pour enrichir ses créatures, et pour rendre sa maison plus
+puissante.</p>
+
+<p>Les beys et les kiachefs recevaient chaque année le gouvernement de
+quelque province ou arrondissement. Ils y allaient faire une tournée
+pour forcer le paiement des impositions dues au gouvernement et aux
+mukhtesims, soumettre les Arabes et maintenir la police; mais leur
+intérêt propre les occupait bien davantage que les affaires publiques;
+ils s'appliquaient à percevoir les droits qui leur étaient alloués,
+saisissaient toutes les occasions de faire des avanies ou d'ordonner
+des amendes, forçaient les Arabes à leur offrir des présens, et
+nourrissaient leurs troupes aux dépens des villages.</p>
+
+<p>Outre les mameloucks, tous à cheval, les beys et le gouvernement
+entretenaient quelques gardes à pied, etc. Fidèle à la politique
+turque de donner rarement une autorité militaire aux hommes du pays,
+cette infanterie, peu nombreuse, n'était pas composée d'Égyptiens,
+mais d'hommes de la partie occidentale de la Barbarie et d'Albanais.
+Ils étaient chargés en sous-ordre des mameloucks, de la garde des
+villes et de la police des villages des beys qui les avaient à leur
+solde.</p>
+
+<p>Le pacha, envoyé de Constantinople, était bien censé le chef du
+gouvernement de l'Égypte; mais les beys, maîtres de toute l'autorité,
+ne lui laissaient <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> que les marques honorables de sa place<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>.
+Je me dispenserai donc d'en parler, ainsi que des autres officiers et
+des effendis, envoyés par la Porte pour régler des comptes, que les
+beys faisaient toujours arranger de manière qu'on n'eût rien à envoyer
+à Constantinople.</p>
+
+<p>Les revenus des mameloucks se composaient de ceux qui leur étaient
+particuliers et de ceux du gouvernement.</p>
+
+<p>Les revenus particuliers étaient ceux des villages qui appartenaient
+aux beys, kiachefs et mameloucks comme mukhtesims; les différens
+droits qu'ils percevaient dans leur commandement, les avanies, les
+amendes, les présens qu'ils exigeaient. Les Cophtes ont toujours eu
+l'adresse de se rendre nécessaires; chaque bey, chaque mukhtesim en
+<span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> employait un par village, qui tenait les rôles de
+contributions et les percevait en son nom. Le bey propriétaire de
+plusieurs villages, avait un Cophte supérieur aux autres, qui était à
+la fois son intendant et son secrétaire. Ce dernier se dédommageait
+sur les subalternes et sur les fellâhs des humiliations qu'il devait
+supporter.</p>
+
+<p>Les revenus publics se composaient du miry ou impôt territorial, que
+les mukhtesims percevaient et versaient entre les mains d'effendis
+envoyés de Constantinople, mais obligés d'obéir aux beys; des douanes;
+des droits sur le commerce intérieur; de la ferme de certaines
+exploitations; de la capitation des chrétiens, etc. Ces divers droits,
+à l'arrivée des Français, étaient affermés, les douanes à des
+chrétiens de Syrie, les droits intérieurs à des négocians musulmans,
+les exploitations et le commerce du natron et du séné à des Francs,
+etc., etc. Ces revenus publics étaient affectés aux dépenses du
+gouvernement. L'excédant devait être envoyé à Constantinople; mais les
+beys principaux en disposaient.</p>
+
+<p>Après la conquête de l'Égypte, le gouvernement français devint
+propriétaire des villages qui appartenaient aux mameloucks et à des
+mukhtesims émigrés; il en perçut les revenus, ainsi que ceux des
+oussiehs, et se fit payer le miry. On ordonna un enregistrement des
+propriétaires de villages, pour constater les droits des mukhtesims
+qui étaient encore en Égypte. Les Cophtes étaient seuls instruits du
+mode de perception et du produit des contributions <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span>
+territoriales; on dut continuer à les employer. Les douanes et les
+autres contributions indirectes furent organisées. L'histoire générale
+de l'expédition fera connaître plus en détail ce que les Français ont
+fait pour une organisation des finances, également conforme au bien du
+peuple et aux intérêts du gouvernement.</p>
+
+<p>L'évaluation des revenus que les mameloucks tiraient de l'Égypte,
+entraînerait à des détails que ne comportent pas ces considérations
+générales. On croit assez communément qu'elle leur produisait, de
+revenus publics et particuliers, trente-cinq à quarante millions. Ils
+ont varié chaque année sous les Français, selon les circonstances de
+la guerre; mais on peut les évaluer à vingt ou vingt-cinq millions. La
+raison de cette différence de produit est que, pendant la guerre, la
+douane et les contributions indirectes rapportaient fort peu; que les
+mameloucks qui surveillaient directement l'exploitation de leurs
+villages, et particulièrement celle de leurs oussiehs, en retiraient
+plus que les Français ne le pouvaient alors; enfin, qu'on avait
+supprimé les avanies, amendes et autres vexations qui rapportaient
+beaucoup aux beys.</p>
+
+<p>Les Français n'ont pu recueillir aucun renseignement certain sur la
+population. Les Musulmans ont pris des Juifs une répugnance
+superstitieuse pour les dénombremens: à cet obstacle se joignait
+encore l'inquiétude des habitans pour le motif de pareilles
+recherches. N'imaginant pas qu'on pût avoir d'autre <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> but que
+d'obtenir de l'argent, ils pensaient que les Français cherchaient à
+savoir leur nombre, pour leur imposer une capitation. Ils ne tiennent
+aucun registre des naissances et des morts; c'est avec beaucoup de
+peine que, dans quelques villes, on a obtenu la déclaration du nombre
+de ces derniers, et long-temps après celle des naissances; mais elles
+n'ont jamais été bien exactes. Les états recueillis par le citoyen
+Desgenettes sont les seules bases qu'on ait pu se procurer.</p>
+
+<p>Si les mameloucks laissent peu de postérité, il n'en est pas de même
+des autres habitans, principalement des fellâhs. Quoique un petit
+nombre soient assez riches pour profiter de la loi qui autorise la
+polygamie, et que les femmes y passent très vite, ils ont tous
+beaucoup d'enfans; sans cette fécondité, les grandes pestes
+affaibliraient beaucoup l'Égypte. N'ayant aucun renseignement sur
+celle des campagnes, on ne peut l'estimer; cependant il paraît qu'on
+peut porter celle de toute l'Égypte à environ deux millions cinq cent
+mille habitans, ou à plus de trois millions, compris la ville du
+Caire, qui en a deux cent cinquante à trois cent mille.</p>
+
+<h3>RÉSUMÉ DE L'ÉTAT SOCIAL DES PEUPLES DE L'ÉGYPTE.</h3>
+
+<p>Depuis l'Arabe Bédouin jusqu'aux chefs du gouvernement, la force et
+les richesses sont la seule <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> route qui conduise au pouvoir, et
+dès-lors l'unique objet de l'ambition. Tous sont peu délicats sur les
+moyens d'acquérir des trésors; tous cherchent à s'attacher des hommes
+qui leur soient dévoués, et dont ils puissent employer utilement le
+courage et l'adresse. Les beys et les mukhtesims achètent des esclaves
+blancs et quelques noirs; les cheiks arabes achètent des Nègres.
+Chacun s'entoure d'une milice plus ou moins redoutable. Se croit-il
+assez fort, il lutte et fait la guerre avec ses concurrens ou ses
+oppresseurs. Lorsqu'il n'existe pas dans le gouvernement une puissance
+capable d'imposer à toutes ces forces divisées, l'anarchie est
+complète; l'esprit de faction et les haines héréditaires se joignent
+aux querelles qui naissent journellement. Le cultivateur est presque
+toujours entraîné dans ces querelles; il en a aussi de personnelles,
+mais de quelque manière qu'elles se terminent, le produit de ses
+récoltes sert toujours à nourrir les combattans; il doit payer les
+profusions des chefs pour augmenter leur pouvoir: il n'est que le
+misérable instrument de leurs jouissances. Régi plutôt par les
+caprices des hommes puissans que par des lois fixes, il ne sait à qui
+du gouvernement de Constantinople, des beys, des mukhtesims ou des
+cheiks arabes il doit obéir. Obligé de les satisfaire tous, il exécute
+d'abord les ordres de celui dont, pour le moment, il redoute la
+vengeance; de là l'usage de mettre chaque année des troupes en
+campagne pour percevoir les contributions.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> Les qualités morales et l'instruction ne conduisent à aucun
+emploi; elles ne procurent qu'une très faible considération, et nulle
+richesse; rien n'invite donc à les cultiver. La seule étude est celle
+de la dissimulation, cette arme de la faiblesse ambitieuse; elle est
+autant le partage de toutes les classes du peuple que la base de la
+conduite du gouvernement.</p>
+
+<p>Des lois vagues, la vénalité des juges, l'absence d'une force
+spécialement destinée à poursuivre et à punir les coupables, les
+refuges qui leur sont toujours ouverts par l'hospitalité, déterminent
+le gouvernement à punir une famille, une corporation, un village, pour
+la faute d'un seul homme, souvent fugitif, plus souvent inconnu; il
+adopte ainsi l'usage des Arabes, d'étendre les vengeances personnelles
+à des familles entières: il reconnaît le territoire de chaque tribu
+pour exiger d'elle la restitution ou le paiement des vols qui s'y
+commettent. Dans un gouvernement mal organisé, cette méthode de punir
+une classe entière des fautes d'un seul homme, a du moins l'avantage
+d'intéresser tous les individus à se surveiller réciproquement. Les
+asiles sont une ressource que tous les habitans se procurent
+mutuellement contre l'oppression. Ce n'est pas par esprit d'ordre et
+de justice que les gouvernans, peu susceptibles de ces sentimens
+moraux, poursuivent le coupable, et cherchent à terminer les
+querelles; mais c'est que la culture, les récoltes et le paiement des
+contributions en souffrent; et que les accommodemens <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> leur
+procurent toujours des présens ou des amendes.</p>
+
+<p>Le peuple égyptien a été soumis dans presque tous les temps, a des
+conquérans étrangers dont il a successivement détesté le joug.
+Toujours prompt à se livrer aux apparences du succès, mais en proie
+aux haines, aux jalousies, effets de sa division en classes
+distinctes, jamais un concours simultané d'efforts n'exista pour
+briser ses chaînes; les soulèvemens partiels furent toujours
+sévèrement réprimés: il conserve encore le même esprit d'inquiétude.
+Le gouvernement des Osmanlis est celui qu'il déteste le plus; cette
+aversion est continuellement excitée par les mameloucks et les Arabes,
+dont l'esprit domine en Égypte: elle a sans doute contribué, malgré le
+fanatisme religieux, à l'attacher aux Français.</p>
+
+<p>Les élémens de la société s'opposent, en Égypte, à toute espèce
+d'améliorations; aucun changement utile ne peut être opéré que par des
+étrangers appelés au gouvernement. Les Français se sont trouvés dans
+cette position; mais outre les difficultés d'un établissement, et
+celles qui naissent de l'état de guerre, combien d'obstacles moraux
+n'avaient-ils pas à surmonter? L'attachement aux anciens usages,
+l'orgueil de la superstition, et l'ignorance qui repousse toute idée
+nouvelle, la différence de langage et de culte, les m&oelig;urs et l'état
+social des différentes classes, etc., etc. Il fallait organiser la
+justice, établir <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> des autorités municipales, une police
+générale et une administration uniquement occupées du bien public;
+effacer les distinctions politiques et religieuses, habituer les
+hommes de cultes différens à obéir aux mêmes lois, changer la nature
+des propriétés territoriales et l'état des fellâhs; il fallait
+intéresser les cultivateurs à perfectionner leurs cultures, les
+artisans et les commerçans à étendre leurs spéculations, par la
+certitude de jouir du fruit de leurs travaux; il fallait détruire les
+Arabes errans, ou saper, par des institutions, leurs préjugés contre
+la vie sédentaire; il fallait enfin lier tous les intérêts
+particuliers à l'intérêt général, perfectionner le système des
+impositions, améliorer la distribution des eaux et l'irrigation,
+développer la culture des plantes coloniales, creuser des canaux de
+navigation, etc., etc. Alors l'Égypte se serait élevée au plus haut
+degré de prospérité. Mais il était nécessaire d'étudier parfaitement
+ce peuple, de détruire ses préjugés, d'attirer sur les législateurs
+l'amour, l'estime et la vénération qui seuls pouvaient leur donner une
+force morale suffisante pour établir et consolider de nouvelles
+institutions. Cela ne pouvait être effectué que successivement et avec
+beaucoup de lenteur. C'est au moment où les Français avaient acquis en
+partie ces connaissances et l'ascendant moral d'où dépendait le
+succès, qu'ils ont abandonné l'Égypte. La paix, qui procure la
+tranquillité à tous les autres peuples, n'est pas un bienfait <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span>
+pour les Égyptiens; elle les rejette au sein des troubles et des
+dissensions intestines; elle les replonge dans la barbarie.</p>
+
+<p>L'orgueilleux musulman connaissait les peuples de l'Europe, seulement
+par l'horreur que des barbares fanatiques avaient inspirée à ses
+ancêtres; il ignorait ou se refusait à penser que ces mêmes peuples,
+affranchis de leurs préjugés, avaient fait des pas immenses dans la
+carrière de la civilisation; tandis que lui, dégradé par ses propres
+institutions, peut à peine se compter au nombre des peuples civilisés.
+Lors de l'expédition de Bonaparte en Égypte, on vit pour la première
+fois les sciences et les arts s'unir à la marche d'un conquérant. Les
+Égyptiens apprécièrent dès-lors la puissance des Européens, la douceur
+de leurs lois, et l'étendue de leurs lumières; leurs braves admirèrent
+les exploits des Français: tous reconnurent leur supériorité.</p>
+
+<p>L'armée d'Orient laisse en Égypte de grands souvenirs et des regrets.
+Ces impressions sont un germe que l'avenir et les événemens feront
+éclore.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> DE L'ÉGYPTE<br>
+APRÈS<br>
+LA BATAILLE D'HÉLIOPOLIS.</h2>
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.<br>
+<span class="smaller">DEPUIS LE MOIS DE FLORÉAL AN VIII, JUSQU'AU MOIS<br>
+DE BRUMAIRE AN IX.</span></h2>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER.</h2>
+
+<p class="chaptitle">SITUATION DE L'ARMÉE D'ORIENT, ET PROJETS DE KLÉBER AVANT SA MORT.</p>
+
+<p>Après la bataille d'Héliopolis et le siége du Caire, l'armée se trouva
+dans la situation la plus brillante. Les troupes, bien habillées, bien
+nourries, et payées régulièrement, étaient satisfaites de leur sort.
+La mauvaise foi des Anglais, lors de la rupture du traité d'El-A'rych,
+avaient excité leur indignation; les Turcs n'étaient point pour elles
+des ennemis redoutables. Depuis le 18 brumaire, leur confiance dans le
+gouvernement ajoutait au désir de conserver une conquête dont elles
+sentaient toute l'importance, et qui leur plaisait depuis qu'elles y
+jouissaient de quelque agrément et supportaient moins de privations.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> Les habitans, étonnés de voir le visir de la Porte (le plus
+grand personnage que leur ignorance leur permît de connaître) battu
+par les Français, étaient persuadés que tous les efforts des Turcs
+seraient désormais inutiles; ils regardaient l'Égypte comme la
+propriété de leurs nouveaux maîtres, et prenaient une grande confiance
+en eux. Ils avaient éprouvé dans plusieurs occasions combien leurs
+révoltes avaient été facilement dissipées par un petit nombre de
+troupes. Les charges de guerre auxquelles les rebelles avaient été
+imposés les avaient pour toujours dégoûtés de semblables soulèvemens.
+La paix avec Mourâd-Bey contribuait encore à maintenir les Égyptiens
+dans ces sentimens.</p>
+
+<p>Les contributions extraordinaires imposées au Caire, en punition de la
+révolte, donnaient les moyens de payer l'arriéré, qui s'élevait alors
+à onze millions, y compris la solde, et d'attendre la saison où l'on
+perçoit les impositions ordinaires, pour fournir aux dépenses
+courantes. Les améliorations que l'état de guerre et les difficultés
+inséparables d'un nouvel établissement avaient empêché Bonaparte
+d'effectuer dans un pays où la langue, les m&oelig;urs, les usages, tout
+élevait des obstacles, Kléber pouvait les faire après la bataille
+d'Héliopolis; celles qu'il ordonna dans toutes les parties de
+l'administration apportèrent beaucoup d'économie dans les dépenses,
+diminuèrent les frais de perception, et mirent un frein à beaucoup de
+vexations et de dilapidations.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> Le général Kléber voulant profiter des dispositions générales
+des habitans, fit sentir particulièrement aux Cophtes que s'ils
+avaient été armés pendant la révolte du Caire, leur quartier n'aurait
+pas été pillé par les Turcs, et qu'il était de leur intérêt de
+concourir, avec les Français, à la défense commune. Il les engagea à
+former un bataillon de cinq cents hommes, qu'il fit habiller à la
+française: il comptait l'augmenter autant que les circonstances le
+permettraient.</p>
+
+<p>Cette formation d'un corps était un moyen de développer le goût du
+service militaire; mais il était encore plus avantageux d'engager les
+habitans du pays, chrétiens et musulmans, à s'enrôler dans les
+demi-brigades, où ils pouvaient prendre plus facilement le moral du
+soldat français. Kléber encouragea ces recrutemens. Ils réussirent
+dans la Haute-Égypte; la 21<sup>e</sup> demi-brigade fit, en très peu de
+temps, trois cents recrues, qui se formèrent assez vite. Les habitans
+de la Basse-Égypte y paraissaient moins disposés; cependant on aurait
+pu vaincre leur répugnance.</p>
+
+<p>Les Grecs, d'un caractère plus belliqueux, se présentaient avec bien
+plus de zèle. Deux compagnies avaient déjà été formées précédemment
+par Bonaparte; celle qui se trouvait au Caire lors du siége s'était
+fort bien battue. Kléber forma une légion où l'on engagea beaucoup de
+Grecs nouvellement arrivés dans les ports: elle fut bientôt d'environ
+quinze cents hommes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> L'armée avait éprouvé beaucoup d'obstacles pour les transports
+dans les momens difficiles, parce qu'alors les Arabes qui louaient
+leurs chameaux s'éloignaient. Afin d'assurer ce service important,
+Kléber fit établir un parc de cinq cents chameaux toujours
+disponibles, et qu'on employait, en temps ordinaire, aux différens
+services; il ordonna une levée des chevaux et des chameaux nécessaires
+pour remonter la cavalerie et l'artillerie; il fit établir des ponts
+volans, pour faciliter les passages du Nil aux troupes qui auraient à
+marcher de la côte sur les frontières de Syrie, et ordonna des
+reconnaissances pour organiser des communications entre les divers
+postes occupés par l'armée.</p>
+
+<p>Il arrêta, pour le Caire, un plan de travaux simples qui remplissaient
+deux objets importans; celui de contenir les habitans de cette grande
+ville, et celui de la clore, de manière qu'aucun parti ennemi ne pût
+s'y introduire. Il ordonna aussi les travaux nécessaires pour la
+défense des côtes.</p>
+
+<p>Il établit un comité administratif composé de cinq membres, chefs des
+principales administrations, qui discutaient avec lui les
+améliorations que les circonstances rendaient possibles. Il arrêta
+beaucoup de dilapidations; ôta le moyen de spéculer sur le bien-être
+du soldat, et améliora le sort des troupes en faisant payer les
+rations de viande et de fourrage, et en mettant une partie de
+l'habillement au compte des corps.</p>
+
+<p>La flotte turque, commandée par le capitan-pacha, <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> avait paru,
+dans les premiers jours de prairial, devant Alexandrie. Kléber,
+ignorant si elle portait des troupes et méditait quelque débarquement,
+partit, dès qu'il en eut la nouvelle, avec une partie des troupes qui
+étaient au Caire, et donna des ordres pour réunir à Rahmaniëh celles
+du Delta. Il quitta le Caire le 14 prairial, apprit à Rahmaniëh que le
+capitan-pacha était seulement venu parader devant Alexandrie, afin
+d'entamer quelques négociations, défendit de recevoir à terre aucun
+parlementaire, et revint au Caire laissant dans le Delta, vis-à-vis
+Rahmaniëh, un camp volant de deux demi-brigades et de deux régimens de
+cavalerie disponibles, pour aller sur tous les points de la côte qui
+pourraient être menacés, ou sur la frontière de Syrie.</p>
+
+<p>Le général Menou était arrivé au Caire à la fin de floréal; depuis six
+mois il avait l'ordre de s'y rendre, d'abord pour être employé aux
+négociations avec les Turcs, ensuite pour la campagne qui se
+préparait, et après la prise du Caire, afin d'y commander. Mais en
+écrivant toujours qu'il allait partir, qu'il ne désirait rien tant que
+de combattre, il était resté paisiblement à Rosette, jusqu'au moment
+où les Osmanlis sortis du Caire et rejetés dans le désert, on n'eut
+plus qu'à jouir d'une tranquillité due aux victoires de l'armée.
+Arrivé au Caire, il fit des difficultés pour en prendre le
+commandement: celui de la Haute-Égypte, où il paraissait désirer de
+voyager, lui fut offert; mêmes obstacles. Enfin, <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> Kléber lui
+écrivit qu'après lui avoir offert les plus beaux commandemens, il ne
+lui restait plus qu'à lui offrir celui de l'armée; le général Menou
+choisit celui de la Haute-Égypte; mais il ne partit pas.</p>
+
+<p>Lorsque le général Kléber partit pour Rahmaniëh, il écrivit au général
+Reynier, qui était en tournée dans le Kalioubëh, de venir au Caire
+pour en prendre le commandement et surveiller la Haute-Égypte ainsi
+que la frontière de Syrie, tandis que lui serait sur les côtes.
+L'exprès s'égara, et le général Reynier ne put arriver qu'après son
+départ. Pendant ce temps, le général Menou sollicita ce commandement:
+Kléber le lui accorda en lui recommandant de se concerter avec le
+général Reynier pour les dispositions de défense, s'il y avait quelque
+mouvement du côté de la Syrie. Ce dernier, de retour au Caire, lui
+donna tous les renseignemens qui pouvaient lui être nécessaires sur
+les fortifications, les troupes, les habitans et la police de cette
+ville, qu'il connaissait peu.</p>
+
+<p>Kléber fut de retour le 21 de Rahmaniëh; le 23, il montra au général
+Reynier la note qu'il faisait écrire en réponse à une lettre que
+Morier, secrétaire de lord Elgin, lui avait envoyée de Jaffa. Il entra
+dans quelques détails sur la conduite qu'il devait tenir avec les
+Turcs, et dont il l'avait déjà entretenu plusieurs fois. Il voulait
+profiter de la rupture du traité d'El-A'rych et des arrangemens pris
+alors par les Anglais, à l'effet d'occuper Alexandrie, Damiette et
+Souez, pour exciter le ressentiment <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> des Turcs contre eux; il
+voulait aussi éviter les communications avec les chefs de ces deux
+armées, en même temps qu'il tâcherait d'établir une correspondance
+directe avec Constantinople. Par ce moyen, il espérait correspondre
+avec le gouvernement français, et faire consentir les Turcs à la
+neutralité jusqu'à la paix générale. Un arrangement aurait donné à
+l'armée française l'assurance de n'être attaquée que par une
+expédition maritime, que les Anglais n'auraient sûrement pas tentée
+sans l'appui des Turcs; il aurait augmenté les ressources en
+rétablissant une partie du commerce.</p>
+
+<h2>CHAPITRE II.</h2>
+
+<p class="chaptitle">ASSASSINAT DE KLÉBER.&mdash;LE GÉNÉRAL MENOU PREND LE COMMANDEMENT.&mdash;SA
+CONDUITE DANS LES PREMIERS TEMPS, ET JUSQU'EN FRUCTIDOR.</p>
+
+<p>Le 25 prairial, le général Kléber, après avoir passé, dans l'île de
+Raoudah, la revue de la légion grecque, vint au Caire voir les
+réparations qu'on faisait à sa maison. Il se promenait sur la terrasse
+de son jardin avec le citoyen Protain, architecte, lorsqu'il fut
+frappé de plusieurs coups de poignard. L'assassin, arrivé au Caire à
+la fin de floréal, avait suivi Kléber depuis Gisëh, s'était introduit
+dans la maison avec les ouvriers, et avait saisi le moment <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> où
+ce général, occupé de sa conversation, ne pouvait l'apercevoir. Les
+généraux se réunirent dès qu'ils apprirent cette nouvelle. On fit la
+recherche de l'assassin, qui fut arrêté bientôt après, et on
+l'interrogea.</p>
+
+<p>Les cheiks et les agas de la ville avaient été mandés; on voulait
+examiner si cet attentat n'était pas lié à quelque conspiration plus
+étendue. Un aide-de-camp vint demander s'ils devaient être introduits.
+Le général Reynier, à qui il porta la parole, lui dit de s'adresser au
+général Menou, qui le lui renvoya, et il s'établit entre eux une
+discussion sur le commandement de l'armée.</p>
+
+<p>Le général Menou protesta que ce commandement ne lui convenait pas;
+que n'ayant pas fait la guerre activement, il était moins connu des
+troupes que le général Reynier, et qu'il l'<i>avait déjà refusé dans
+d'autres occasions</i>; il prodigua sa <i>parole d'honneur</i> qu'il donnerait
+plutôt sa démission d'officier-général que de l'accepter, et que même,
+si on l'y forçait, il s'en servirait pour ordonner au général Reynier
+de le prendre. Ce général lui observa qu'en pareilles circonstances
+les lois ordonnaient au plus ancien de grade de prendre le
+commandement provisoire, en attendant les ordres du gouvernement, et
+que s'il désirait avoir le temps de faire ses réflexions avant
+d'accepter, il ne pouvait du moins se dispenser de donner des ordres
+en sa qualité de commandant du Caire; que quant à lui, il croyait ce
+commandement trop délicat pour s'en charger <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> légèrement.
+Voyant qu'il ne se décidait pas, il le prit à part, renouvela ses
+observations, en ajoutant qu'une pareille discussion devait être
+renvoyée à un moment plus calme.</p>
+
+<p>Le général Menou répéta encore qu'il ne pouvait prendre le
+commandement; qu'il n'avait pas fait la guerre, et n'était pas connu
+des soldats, peut-être prévenus contre lui par son changement de
+religion. Le général Reynier lui dit qu'il ne devait point regarder ce
+changement comme un obstacle; que même il le rendrait plus agréable
+aux habitans du pays; qu'enfin, tous les généraux, et lui en
+particulier, l'appuieraient de tous leurs moyens et de leurs conseils.
+Il l'invita à répondre au moins comme commandant du Caire, et se
+retourna du côté de l'aide-de-camp; la discussion finit alors. On
+continua de faire des informations sur l'assassinat, et, dès le
+lendemain, le général Menou prit le titre de <i>commandant l'armée par
+intérim</i>. Il nomma le général Reynier président de la commission
+chargée de juger l'assassin.</p>
+
+<p>Après les funérailles de Kléber et l'exécution du coupable, le général
+Menou prit le titre de général en chef. L'armée le vit avec beaucoup
+de peine succéder à ses anciens chefs. Plusieurs corps élevèrent des
+murmures; mais les généraux les apaisèrent; ils espéraient que son
+habitude des affaires suffirait pour bien diriger l'administration du
+pays, et qu'au moment du danger ils pourraient l'aider de leur
+expérience.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> Le général Menou chercha pendant les premiers jours à se
+concilier les esprits: généraux, administrateurs, il les accueillit
+tous, leur fit de fréquentes visites; il sembla même aller au-devant
+de leurs avis. Mais bientôt des traits d'animosité contre son
+prédécesseur, des tracasseries pour sa succession, commencèrent à
+dévoiler au moins sa maladresse. Les murmures de l'armée et les
+reproches adressés au général Reynier de l'avoir engagé à prendre le
+commandement, excitèrent sa jalousie, quoique la conduite franche de
+ce général fût bien propre à le rassurer sur les suites de cette
+rivalité.</p>
+
+<p>Le commandement de l'Égypte pouvait procurer à la fois les plus
+brillantes réputations, celles de militaire, de législateur et
+d'administrateur. Pour se les assurer, il fallait être confirmé par le
+gouvernement, et effacer le souvenir de la gloire de Kléber. Des
+partis coloniste et anti-coloniste furent inventés. Le général Menou
+se mit à la tête au premier, et proclama l'engagement de conserver
+l'Égypte. On répandit en France l'opinion que les autres généraux
+formaient le second, et voulaient renouveler le traité
+d'El-A'rych<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>. À cette époque l'Osiris fut expédié secrètement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> Convaincu qu'il ne pouvait pas aspirer à une réputation
+militaire, le général Menou tourna ses vues vers la carrière
+administrative; il affecta de s'occuper de tous les détails, et
+cherchant à donner une grande idée de sa moralité et de sa probité, il
+cria fortement contre les dilapidations; il promit enfin de détruire
+tous les abus, et cependant Bonaparte et <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> Kléber en avaient
+peu laissé subsister. Pressé de donner des espérances favorables de
+son administration, et d'y intéresser l'armée, il publia l'engagement
+de tenir toujours la solde au courant, avant d'avoir assez étudié les
+finances de l'Égypte, pour en assurer les moyens; il mit beaucoup
+d'ostentation <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> à créer une commission chargée de surveiller la
+fabrication du pain. Lorsqu'il crut apercevoir qu'on lui obéissait
+avec moins de répugnance, il changea de genre de vie, devint moins
+accessible; entouré de liasses de papiers, il avait l'air de
+travailler beaucoup, mais les affaires les plus pressées restaient en
+souffrance.</p>
+
+<p>Sous Bonaparte et sous Kléber, l'armée d'Orient n'avait qu'un même
+esprit; tous étaient unis par les mêmes dangers et les mêmes
+espérances: un nouveau chef créa un nouvel esprit. Aisément il aurait
+pu se concilier l'armée, secondé par tous les généraux, qui, pénétrés
+de la nécessité d'être unis, agissaient de c&oelig;ur; pour lui, il
+préféra de se faire quelques partisans par des menées sourdes; mais
+leur développement fut long-temps couvert d'un voile que ses démarches
+ostensibles rendaient plus difficile à soulever.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> CHAPITRE III.</h2>
+
+<p class="chaptitle">ÉVÉNEMENS POLITIQUES.</p>
+
+<p>La note que Kléber avait préparée pour accompagner le renvoi de la
+lettre de Morier, secrétaire de lord Elgin, n'était pas encore partie;
+le général Menou en adoucit quelques expressions, et l'expédia le 2
+messidor, telle qu'elle a été imprimée dans les journaux.</p>
+
+<p>Le 9 du même mois, M. Wright, lieutenant du Tigre, arriva en
+parlementaire par le désert, avec des dépêches du visir et de
+Sidney-Smith. Il annonçait que l'Angleterre avait délivré les
+passe-ports nécessaires pour l'exécution du traite d'El-A'rych. Il
+s'était déjà présenté à Alexandrie; mais, refusé d'après les ordres de
+Kléber, il avait passé par la Syrie. M. Wright avait appris en route
+l'assassinat de Kléber, et avait tenu à Salêhiëh divers propos pour
+engager les soldats à se révolter contre les généraux qui refuseraient
+de les ramener en France. Ses discours n'avaient produit d'autre effet
+que l'indignation. D'après sa conduite, on aurait pu l'arrêter comme
+espion; il fut renvoyé.</p>
+
+<p>De nouvelles lettres du visir arrivèrent le 15; elles étaient
+relatives à la note envoyée à Morier; il lui fut répondu de s'adresser
+à Paris. Le 13 fructidor il fit passer encore une dépêche; il essayait
+toujours <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> d'entamer quelques négociations et craignait d'être
+prévenu par le capitan-pacha. Ces deux premières autorités de la Porte
+rivalisaient d'activité pour renouer avec l'armée française et s'en
+faire un mérite à Constantinople.</p>
+
+<p>Le capitan-pacha était venu à Jaffa, avec Sidney-Smith, au
+commencement de messidor, pour concerter avec le visir un plan
+d'opérations militaires ou de négociations. Ils n'avaient pas de
+forces qui leur permissent de rien entreprendre; aussi la conférence
+entre le chef suprême de toutes les forces ottomanes, alors sans
+armée, dont le crédit à sa cour avait beaucoup baissé depuis la
+bataille d'Héliopolis, et le capitan-pacha, son subordonné mais favori
+du sultan, se passa sans rien décider, à s'observer mutuellement; puis
+ils se séparèrent, déterminés à négocier chacun de son côté.</p>
+
+<p>Le capitan-pacha reçut à son bord, à Jaffa, l'aide-de-camp Baudot,
+enlevé par surprise à Héliopolis, et retenu pour servir à l'échange de
+Moustapha-Pacha, que Kléber avait gardé comme otage: ce pacha étant
+mort subitement à la nouvelle de l'assassinat de Kléber, cet événement
+prolongea la captivité de Baudot, qui ne fut rendu à Damiette qu'à la
+fin de thermidor. Le capitan-pacha avait eu pour lui des égards qui
+contrastaient avec les mauvais traitemens du visir.</p>
+
+<p>Avec quelque adresse, on aurait pu se servir de l'intérêt personnel de
+ces deux chefs de l'empire ottoman, pour renouer des négociations
+tendant <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> non à leur céder l'Égypte, mais à paralyser leurs
+efforts, à les éloigner des Anglais, et peut-être même à les disposer
+à la neutralité pendant la guerre<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>; mais le général Menou répondit
+à toutes leurs propositions, qu'il fallait s'adresser à Paris pour les
+arrangemens relatifs à l'Égypte: les Turcs, qui sont accoutumés à voir
+les gouverneurs de province se rendre indépendans, regardèrent cette
+réponse comme une défaite, et se persuadèrent que toute négociation
+devenait inutile.</p>
+
+<p>Baudot, d'après les entretiens qu'il avait eus avec le capitan-pacha,
+pensait qu'en lui insinuant que les négociations sont ordinairement
+entamées par des commissaires pour l'échange des prisonniers, et
+qu'après la conduite des Anglais, et l'intention qu'ils avaient
+manifestée de s'emparer des ports, si le traité d'El-A'rych avait eu
+son exécution, on éprouverait de leur part des obstacles à tout
+rapprochement de la France avec la Porte qui viendrait à leur
+connaissance, il aurait consenti à l'envoi d'un agent français à
+Constantinople, qui, sous le prétexte de l'échange des prisonniers,
+aurait traité directement des affaires relatives à l'Égypte.</p>
+
+<p>Le capitan-pacha alla faire de l'eau en Chypre: lorsqu'il reparut en
+vendémiaire, le général Menou chargea le général Baudot de lui
+conduire Endjeah-Bey, <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> fait prisonnier sur un vaisseau qui
+avait échoué vers Aboukir, et de tâcher de faire un traite pour
+l'échange des prisonniers. Il écrivit au capitan-pacha qu'il fallait
+d'abord s'en occuper, et qu'il pouvait s'adresser ensuite à Paris pour
+le reste. Le capitan-pacha ne s'arrêta pas long-temps devant
+Alexandrie, il retourna à Rhodes; Baudot ne put remplir sa mission, et
+Endjeah-Bey fut, peu de temps après, renvoyé sur un bâtiment grec.</p>
+
+<h2>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<p class="chaptitle">ESPRIT DES HABITANS DE L'ÉGYPTE.&mdash;ÉVÉNEMENS MILITAIRES JUSQU'AU MOIS
+DE BRUMAIRE.</p>
+
+<p>L'Égypte était fort tranquille; les contributions se payaient, dans
+toutes les provinces, sans qu'il fût besoin de forts détachemens pour
+les percevoir. La plupart des tribus arabes étaient soumises; celles
+qui ne l'étaient point encore avaient fui dans le désert, ou s'étaient
+dispersées dans les villages pour éviter les poursuites: convaincues
+de la puissance des Français, c'était moins des intentions hostiles,
+que leur caractère craintif et défiant qui les empêchait de se
+rapprocher d'eux. Le débordement prochain du Nil, et le mauvais état
+de l'armée du visir, garantissaient qu'avant plusieurs mois on
+n'aurait à redouter aucune attaque extérieure. Un parti de quatre
+cents cavaliers turcs, qui était venu à Catiëh <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> pour servir
+d'escorte à M. Wright, ne pouvait donner aucune inquiétude. Des
+rapports annoncèrent, au commencement de thermidor, que l'armée du
+visir se préparait à marcher; cela n'était pas probable, cependant la
+garnison de Salêhiëh fut renforcée d'une demi-brigade, qui bientôt
+après rentra au Caire.</p>
+
+<p>Mohamed-Bey-l'Elfy était venu de Syrie par désert, annonçant qu'il
+allait joindre Mourâd-Bey; mais il restait chez les <i>Mahazi</i>, tribu
+d'Arabes rebelles qui habite les déserts du Chark-Atfiëh. On le fit
+chasser par un détachement de dromadaires; d'autres partis se
+portèrent dans l'isthme de Souez pour l'arrêter, s'il cherchait à
+rétrograder. On le poursuivit long-temps; ses équipages furent pris;
+il fut même réduit à errer avec vingt-cinq cavaliers.</p>
+
+<p>Le général Menou fit rentrer au Caire, à la fin de thermidor, la
+soixante-quinzième demi-brigade, que Kléber avait placée dans le
+Delta, pour y former un corps de réserve avec la vingt-cinquième et le
+vingt-unième régiment de dragons. Les ponts volans établis par Kléber
+à Rahmaniëh et à Semenhoud, pour faciliter les passages du Nil et les
+communications de l'armée depuis la côte jusqu'aux frontières de Syrie
+furent retirés.</p>
+
+<p>Bientôt après, l'inondation couvrit les terres; l'armée ne pouvant
+être attaquée avant la retraite des eaux, aucune raison n'exigeait
+alors des mouvemens de troupes; cependant le général Menou ordonna à
+la division du général Friant d'aller relever <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> à Alexandrie,
+Rosette et Rahmaniëh, celle du général Lanusse; qu'il voulait appeler
+au Caire. Des considérations très fortes auraient dû empêcher un
+pareil changement: Lanusse commandait depuis long-temps à Alexandrie,
+il connaissait très bien la défense de cette côte, et avait l'habitude
+des relations avec les habitans de la ville et ceux du Bahirëh; la
+peste régnant presque toujours à Alexandrie, il était à craindre que
+ce déplacement ne la portât au Caire; enfin ce mouvement ne pouvait
+s'opérer pendant l'inondation, qu'avec des barques, et c'était
+employer inutilement tous les moyens de transports, à la seule époque
+favorable pour approvisionner Alexandrie, etc. Mais le général Menou
+se souvenait que Kléber, fatigué de la prétention qu'il avait eue de
+commander Alexandrie et le Bahirëh sans sortir de Rosette, l'avait
+remplacé par Lanusse: il voulait aussi travailler l'esprit de ses
+troupes, et contraindre par des dégoûts cet officier qu'il n'aimait
+pas à demander son passe-port pour la France.</p>
+
+<p>Trois tribus arabes des environs de Ghazah, les <i>Tarabins</i>, <i>Teha</i> et
+<i>Anager</i>, s'étaient réfugiées dans le désert, après une courte guerre
+contre les Osmanlis, qui avaient assassiné par trahison leurs
+principaux cheiks. Jamais les Arabes ne pardonnent cet attentat, dont
+les exemples sont si fréquens chez les Turcs. Ces tribus envoyèrent
+demander au général Reynier la permission de s'établir en Égypte, sous
+la protection des Français. Elles alléguaient <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> en leur faveur
+que la cause de ces persécutions était leur alliance avec eux pendant
+la campagne de Syrie: c'était en effet le prétexte des Osmanlis; mais
+leur véritable motif était que Mahammed-Aboumarak, maître d'hôtel du
+grand-visir, qu'il venait de faire pacha de Ghazah, avait des haines
+de famille à satisfaire contre ces tribus, et qu'il profita de son
+élévation pour se venger.</p>
+
+<p>Le général Reynier jugea que ces Arabes pouvaient être utiles; que,
+placés dans le désert entre la Syrie et l'Égypte, ils donneraient avis
+des mouvemens des Osmanlis. Il espéra qu'en éveillant leur intérêt, on
+les porterait à intercepter la contrebande de grains qui se faisait
+chaque jour sur cette étendue immense de désert; que, de plus, si l'on
+devait faire une nouvelle campagne en Syrie, ces Arabes pourraient
+servir. Il proposa au général Menou de leur accorder une partie de
+l'Occadi-Tomlat, et le désert qui le sépare de Catiëh et de Souez. Ces
+Arabes annonçaient être au nombre de sept mille, femmes, enfans et
+vieillards compris. Ils disaient avoir cinq cents cavaliers et huit
+cents hommes montés à dromadaire, ainsi que beaucoup de bestiaux; mais
+comme ils vinrent successivement et se dispersèrent dans le désert, on
+ne put pas juger exactement de leur nombre. Leurs principaux cheiks
+ayant été tués, il ne se trouvait plus parmi eux d'hommes influens
+dont on pût utiliser l'intelligence, et le général Menou les ayant
+reçus mesquinement, on n'en tira pas un grand parti.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> CHAPITRE V.</h2>
+
+<p class="chaptitle">INTRIGUES.&mdash;ORIGINE DES DIVISIONS.</p>
+
+<p>Les mois de thermidor et de fructidor offrent peu d'événemens
+remarquables; les intrigues étaient encore obscures: on s'étonnait
+cependant des atteintes portées à la mémoire de Kléber. Ces coups
+étaient dirigés dans l'ombre, à la vérité, mais ceux qui les
+frappaient étaient accueillis: on s'apercevait déjà que c'était le
+meilleur moyen d'obtenir des grâces.</p>
+
+<p>Le général Menou, dont la haine pour Kléber rejaillissait sur le
+général Damas, voyant que, malgré toutes ces tracasseries, ce général
+ne songeait pas à quitter sa place de chef d'état-major, et se jugeant
+assez fort (c'était en fructidor), lui ordonna de cesser ses
+fonctions. Sa lettre n'alléguait aucun motif. Ce général, étonné, lui
+répondit qu'il ne voyait pas ce qui pouvait donner lieu à une telle
+mesure, et qu'il convenait d'attendre les ordres du gouvernement, à
+moins qu'il n'existât des motifs suffisans pour le traduire devant un
+conseil de guerre: il ne reçut pas de réponse; le général Menou refusa
+même de lui parler.</p>
+
+<p>Les généraux de division Reynier et Friant, peinés de cette
+discussion, qui tendait à diviser l'armée, allèrent chez le général
+Menou afin de <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> l'engager à surmonter ses haines personnelles,
+d'autant moins fondées que le général Damas avait cherché à lui rendre
+service auprès de Kléber. Il s'excusa en disant qu'il croyait s'être
+aperçu qu'il y avait entre eux incompatibilité d'humeur, qu'il ne
+pouvait travailler avec lui; protesta, <i>sur sa parole d'honneur</i>,
+qu'aucune animosité particulière n'influençait sa conduite, et termina
+par offrir sa démission. Cette menace empêcha le général Reynier
+d'insister; déjà, par délicatesse, il ne lui avait pas représenté que,
+commandant l'armée <i>par intérim</i>, il ne devait pas se permettre un
+pareil changement, excepté dans les cas de la plus urgente nécessité,
+avant de connaître les intentions du gouvernement. Il se borna à lui
+demander d'avoir une explication avec le général Damas, pour se
+concilier avec lui, si cela était encore possible, ou lui donner un
+emploi convenable. Ce général, pour ne laisser aucun prétexte à des
+troubles dans l'armée, en occupant la place de chef de l'état-major
+malgré celui qui la commandait, accepta le commandement des provinces
+de Benesouef et de Fayoum. L'ordre du jour du 21 fructidor annonça sa
+retraite, et des éloges y furent donnés à sa conduite. Le général
+Menou fut plusieurs jours avant de lui désigner un successeur; ensuite
+il choisit le général Lagrange; mais en paraissant lui accorder toute
+sa confiance, il se réserva également tout le travail, même le plus
+minutieux; aussi les affaires languirent comme auparavant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Le général Reynier avait pénétré l'intention du général
+Menou, de se former un parti; il aurait pu le dissoudre en éclairant
+sur sa marche tortueuse plusieurs personnes qui, étrangères à toute
+duplicité, ne le jugeaient que sous le masque dont il s'était couvert;
+mais les désabuser eût été les éloigner du général Menou, c'eût été
+diviser l'armée; il préféra garder le silence.</p>
+
+<p>Le général Menou trouvant que le parti qu'il voulait se former ne
+grossissait pas assez promptement; instruit aussi que, quoique la plus
+grande discipline régnât dans l'armée, la plupart des officiers et des
+corps ne l'aimaient pas, voulut se les concilier. Il nomma, le 1<sup>er</sup>
+vendémiaire, six généraux de brigade, et les officiers nécessaires
+pour les remplacemens des autres grades; quelques officiers, préférant
+rester à leurs corps, voulaient refuser, mais leurs réclamations
+furent rejetées; il les força d'accepter. La plupart de ses choix
+tombèrent sur des officiers que des services rendus ou l'ancienneté de
+leur grade appelaient à recevoir de l'avancement; mais on s'aperçut
+qu'il avait moins l'intention de donner des récompenses militaires,
+que de paralyser par des bienfaits ceux qu'il redoutait, ou d'élever
+aux places des hommes dont la loyauté ne pourrait soupçonner sa
+tortueuse politique. On vit qu'il n'était plus besoin de services
+militaires ni d'actions d'éclat pour mériter de l'avancement. Le
+général Menou se servit de cette prodigalité de grades pour engager
+des officiers à lui rapporter <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> tout ce qui se disait de lui:
+il trouva peu d'hommes assez vils pour gagner sa bienveillance à ce
+prix, presque tous rejetèrent ses avances avec indignation. On
+ignorait au Caire cet espionnage: le général Lanusse en fut averti le
+premier, à Alexandrie, par des officiers qui avaient reçu de pareilles
+offres du général Menou.</p>
+
+<h2>CHAPITRE VI.</h2>
+
+<p class="chaptitle">INNOVATIONS DANS L'ADMINISTRATION DU PAYS.</p>
+
+<p>Jusqu'en fructidor, le général Menou ne s'occupa que des détails de
+l'administration et de la police des hôpitaux, déjà réorganisées par
+Kléber après le siége du Caire; de la fabrication du pain, et de la
+rédaction de ses ordres du jour, qu'il remplissait de déclamations sur
+la morale, la probité, etc., afin de mieux séparer sans doute sa vie
+antérieure des circonstances où il se trouvait. Mais en fructidor, il
+entreprit d'organiser le gouvernement, ainsi que les finances de
+l'Égypte. Jetons un coup d'&oelig;il rapide sur son administration et sur
+ses nombreux arrêtés.</p>
+
+<p>D'après un ancien usage, les mukhtesims, lorsqu'ils entrent en
+possession, confirment les cheiks existans ou en nomment d'autres, et
+les revêtent de béniches et de schals, cérémonie qui, dans les
+<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> m&oelig;urs de l'Orient, annonce qu'ils demeurent investis de
+l'autorité. Les cheiks reconnaissent ce don par un présent de chevaux,
+chameaux ou bestiaux, d'une valeur ordinairement double de celle des
+vêtemens qu'ils ont reçus. Les propriétaires puissans renouvellent
+cette investiture toutes les fois qu'elle est conforme à leurs
+intérêts: quelques uns même l'ont convertie en une prestation en
+argent; et ce droit, qu'ils perçoivent tous les deux, trois ou quatre
+ans, est réparti sur tous les fellâhs.</p>
+
+<p>Pour ne négliger aucun des moyens de retirer les impositions d'usage,
+et se procurer l'argent nécessaire aux dépenses de l'armée, il fallait
+percevoir ce droit: mais on devait saisir cette circonstance pour
+s'assurer de l'attachement des cheiks et les intéresser à la
+perception des contributions ordinaires. La continuation de l'usage de
+les revêtir, à de certaines époques, aurait donné dans la suite des
+débouchés aux produits de nos manufactures, et amené les habitans à se
+glorifier des marques distinctives des fonctions confiées par le
+gouvernement: c'était un pas vers la civilisation. Ceux qui avaient
+étudié, dans les provinces, l'organisation municipale des villages et
+l'influence des cheiks, savaient qu'il était nécessaire de les
+ménager, pour assurer la tranquillité intérieure du pays et la
+perception des impôts; ils savaient aussi que les cheiks, effrayés ou
+mécontens, abandonnent leurs villages et font déserter avec eux, ou
+même révolter les habitans, et qu'alors il devient impossible de
+percevoir les contributions, <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> mais le général Menou fut
+séduit par l'espérance d'un produit de trois millions, qu'un faux
+calcul lui faisait apercevoir. Le payeur général, qui, par sa place,
+ne devait songer qu'à remplir ses caisses, sans entrer dans ces
+considérations politiques, adopta avec plaisir un projet qui lui
+promettait une augmentation de rentrées. On n'y vit qu'une opération
+de finances. L'arrêté fut mis à l'ordre du jour du 5 fructidor.
+Cependant rien n'en pressait la publication, puisqu'il ne pouvait être
+exécuté qu'après l'inondation.</p>
+
+<p>Si un pareil droit avait plusieurs inconvéniens généraux, son
+administration était encore plus dangereuse. Les cheiks furent retirés
+de l'inspection des commandans de province, les seuls qui dussent,
+d'après les préjugés et les habitudes anciennes du pays, avoir de
+l'influence sur eux; ils passèrent sous la police du payeur général,
+et plus particulièrement sous celle d'inspecteurs turcs et d'un
+directeur général, que cette organisation faisait chef municipal de
+l'Égypte, qui, par sa place, avait le droit de correspondre avec tous
+les cheiks et pouvait soulever en même temps tout le pays, sur tous
+les points, sans qu'on s'en doutât. Cette place fut donnée à un cheik
+du Caire qui, déjà deux fois, avait trahi la confiance des Français.</p>
+
+<p>Le général Menou nomma, le 12 fructidor, un directeur général et
+comptable des revenus de l'Égypte. Le citoyen Estève, payeur général,
+se prêta, par dévoûment au bien public, à son désir de changer
+<span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> le nom et les attributions de sa place; mais il fut
+constamment contrarié, et les projets qu'il forma furent estropiés.</p>
+
+<p>L'ordre du jour du 20 fructidor nomma les directeurs et employés de
+cette nouvelle administration; ils furent plus nombreux et eurent des
+appointemens plus forts que sous Kléber.</p>
+
+<p>L'ordre sur la marque des ouvrages d'or et d'argent, qui fut publié le
+14 fructidor, était utile pour empêcher les friponneries des orfèvres
+et la fonte des monnaies; mais l'administration de ce droit coûta
+beaucoup plus qu'il ne pouvait rapporter.</p>
+
+<p>Le général Menou se rappela qu'il y avait un conseil privé dans
+quelques colonies, et Kléber avait en partie imité cette institution,
+en formant un comité administratif de cinq membres. Il adjoignit
+d'abord plusieurs personnes à ce comité; ensuite il le supprima par
+son ordre du jour du 15 fructidor. Il lui substitua un conseil privé,
+composé de tous les chefs de l'armée résidant au Caire, et de quelques
+membres à son choix: mais qu'attendre d'une réunion de quarante à
+cinquante membres? Ce n'est pas une pareille assemblée qui travaille.
+Des discussions sur toutes les branches de l'administration auraient
+amené nécessairement la censure des mesures qu'il avait arrêtées; et
+lors même qu'on y aurait apporté tous les ménagemens possibles, elles
+auraient toujours excité, dans l'armée, une fermentation dangereuse
+pour la discipline: c'était enfin y <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> créer un club. La
+plupart des chefs qui devaient composer ce conseil étaient déterminés
+à le faire dissoudre, en déclarant que les prédécesseurs du général
+Menou avaient administré l'Égypte sans une pareille institution, et
+qu'ils y voyaient trop d'inconvéniens. Soit qu'il les eût aperçus
+lui-même, ou qu'il n'eût publié son ordre que pour avoir l'air, en
+France, de s'entourer de l'opinion et des conseils de tous les chefs
+de l'armée, l'ouverture des séances fut retardée, puis on n'en parla
+plus.</p>
+
+<p>On sait que, même en Europe, les innovations en fait d'impôts
+effraient le commerce. Tout nouveau droit rend peu les premières
+années, parce qu'on est obligé de mettre sa perception en régie,
+sujette à beaucoup de non-valeurs, puisqu'il ne peut être affermé
+d'une manière avantageuse avant que son produit soit bien connu. Ces
+inconvéniens sont bien plus forts dans un pays où les habitans
+s'effarouchent de la plus légère atteinte portée à leurs anciens
+usages. Ces considérations n'arrêtèrent pas le général Menou, qui
+publia, le 16 fructidor, un nouveau réglement sur les douanes. Il
+manifestait l'intention de favoriser le commerce avec la Syrie; mais
+il l'entrava de droits et de formalités qui rebutèrent les Arabes
+conducteurs des caravanes, et les décidèrent à faire la contrebande,
+que les frontières du pays leur rendaient très facile.</p>
+
+<p>Kléber, afin d'encourager les bâtimens grecs à venir dans les ports
+d'Égypte, avait accordé des exemptions de droits et même des primes,
+pour <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> l'importation des articles dont l'armée avait le plus
+grand besoin. Les droits furent rétablis, et on substitua aux primes
+des avis imprimés qui promettaient sûreté et protection à ceux qui
+viendraient; on les soumit en même temps à une foule de formalités
+pour la vente de leurs marchandises, et pour le chargement en retour.</p>
+
+<p>Le commerce avec l'Arabie est fort avantageux à l'Égypte; elle y verse
+l'excédant des grains de la Haute-Égypte, et en tire en échange le
+café, les gommes, l'encens, des étoffes de l'Inde, etc., qui lui
+servent à solder les marchandises qu'elle tire d'Europe. Le port de
+Gosséir, qui, par sa proximité de ceux de l'Arabie, convient le mieux
+pour ce commerce, se trouvait dans l'apanage de Mourâd-Bey. Afin de
+forcer le commerce à refluer à Souez, fort occupé par les Français, on
+greva toutes les marchandises qui sortaient des terres de Mourâd-Bey,
+d'une douane excessive, sans offrir dans le port où l'on voulait
+attirer les Arabes, les articles dont ils ont besoin. Le commerce avec
+l'Arabie en souffrit, et le peu de bâtimens qui vinrent à Souez n'y
+trouvant pas de marchandises, vendirent en numéraire.</p>
+
+<p>Le changement des droits de la douane établis à Siout, sur le commerce
+avec l'intérieur de l'Afrique, fit une mauvaise impression sur les
+caravanes, qui déjà se multipliaient d'après l'accueil que les
+premières qui virent les Français en avaient reçu.</p>
+
+<p>Dans son ordre du jour du 20, le général Menou <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> donna une
+nouvelle organisation, et fit des diminutions à un droit qui se
+percevait, depuis les temps les plus anciens, sur les successions,
+sous le nom de <i>Beit-El-Mahl</i>.</p>
+
+<p>Les droits sur les consommations intérieures avaient été supprimés par
+l'ordre du 16 fructidor concernant les douanes; bientôt après, le
+général Menou les rétablit sous le nom d'octrois; mais l'organisation
+qu'il leur donna valait-elle l'ancienne? Dans les villes de commerce,
+les marchandises sont déposées dans de vastes bazars nommés <i>okels</i>.
+Les droits sur les consommations et sur les transits étaient affermés,
+chaque année, à des individus qui les percevaient à peu de frais et
+d'une manière fort simple à la porte de ces okels. L'état de guerre
+avait empêché de tirer un grand parti de ces fermages, dans les
+premiers temps de la conquête; mais la confiance s'étant rétablie, la
+concurrence des négocians en aurait beaucoup haussé le prix. Il y
+avait des droits particuliers sur certaines denrées, sur les
+consommations dans les petites villes, et sur les marchés dans
+quelques villages. Plusieurs abus, des vexations particulières et des
+non-valeurs, devaient être supprimés. Quelques portions de ces revenus
+étaient affectées par d'anciennes concessions, à des familles, des
+établissemens ou des mosquées. On pouvait améliorer le mode de leur
+recette et augmenter leur produit, sans s'exposer, par un changement
+total, aux incertitudes d'une innovation.</p>
+
+<p>Ces droits ralentirent la circulation intérieure; <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> toutes les
+denrées haussèrent de prix, et les troupes, dont les rations étaient
+payées en argent, en souffrirent. Il fallut une nuée d'employés pour
+les percevoir le premier mois. L'avidité et l'espoir d'être soutenus
+comme anciennement par l'autorité dans leurs vexations, déterminèrent
+plusieurs individus à se rendre fermiers. Ils promirent de très hauts
+prix; mais leurs espérances ayant été déçues, ils éprouvèrent des
+pertes sur la plupart des denrées.</p>
+
+<p>Le divan du Caire s'était dissous après la convention d'El-A'rych, et
+Kléber n'avait pas jugé convenable de le rétablir avant l'entier
+paiement des dix millions auxquels cette ville avait été imposée. Mais
+après cette époque, ce corps devenait utile pour donner aux habitans
+une influence apparente dans le gouvernement, et les habituer aux
+affaires. L'idée d'en former en même temps une espèce de tribunal
+d'appel était bonne. La justice n'était pas rendue ou l'était mal, par
+des juges sans considération et sans autorité, guidés plutôt par leur
+intérêt personnel que par des lois invariables. Presque toujours les
+coupables échappaient aux recherches, les liaisons ou les haines de
+familles et de villages balançaient l'autorité; il n'existait aucune
+organisation municipale ni judiciaire.</p>
+
+<p>Il y aurait eu un travail bien intéressant à faire pour préparer
+l'Égypte à un bon gouvernement: les progrès de la civilisation en
+dépendaient; on ne pouvait y conduire que par degrés un peuple
+ignorant, <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> attaché servilement à ses anciens usages; il
+fallait beaucoup de ménagemens pour les opinions religieuses, afin
+d'amener des hommes divisés de culte, à obéir aux mêmes lois. Le
+général Menou avait nommé le 4 fructidor, une commission pour faire
+des recherches sur l'ancienne organisation de la justice et lui
+présenter un projet, mais il n'attendit pas que le travail qu'elle
+préparait fût achevé, et publia l'ordre du jour du 10 vendémiaire.</p>
+
+<p>Bonaparte avait composé le divan d'hommes de toutes les religions,
+afin d'effacer la distinction des cultes. Le général Menou n'y admit,
+par ce nouvel arrêté, que des musulmans. Les chefs des autres
+religions, dont il se réservait le choix, n'eurent que le droit de
+séance, avec voix consultative. Il accorda aux musulmans des tribunaux
+investis du droit de les juger, non seulement entre eux, mais aussi
+dans leurs différends avec les chrétiens. Il laissait bien à ces
+derniers la faculté de terminer leurs procès par arbitrage; mais, dans
+certains cas, ils retombaient sous la police des kadis musulmans. Les
+ordres que Bonaparte avait donnés pour empêcher la corruption des
+juges furent renouvelés. Le général Menou défendit aussi le <i>dieh</i> ou
+rachat du sang, institution odieuse aux yeux de la raison, mais
+consacrée par l'usage, et que Mahomet lui-même a confirmée par le
+Koran. Rien de plus contraire aux lois des peuples civilisés; mais un
+usage aussi ancien et qui influait sur la tranquillité du pays,
+n'était pas de <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> nature à être déraciné par un simple ordre du
+jour; il fallait d'abord se procurer les moyens d'arrêter les
+coupables, organiser une autorité dans les villages, et détruire les
+asiles qu'offrait l'hospitalité: mais ceux qui n'avaient jamais habité
+que le Caire et les autres grandes villes soumises à une police
+sévère, ignoraient que toutes les institutions nécessaires pour en
+établir une dans les campagnes manquaient à l'Égypte.</p>
+
+<p>Les jurés peseurs, mesureurs et serafs percevaient un droit fixé par
+l'usage, d'après la nature des marchandises. Le général Menou porta
+leurs droits à deux et trois pour cent de la valeur. En un seul jour
+un peseur aurait pu faire sa fortune, s'il avait eu à livrer des
+objets de prix: les réclamations du commerce se multiplièrent à
+l'infini. Il avait aussi étendu cet ordre aux denrées que le
+gouvernement recevait pour impositions: c'était plus d'un dixième que
+l'on aurait perdu gratuitement, s'il n'avait pas modifié cet article
+après de nombreuses représentations.</p>
+
+<p>Il était naturel de faire payer par l'armée les droits établis sur le
+commerce; il y aurait eu beaucoup d'inconvéniens à l'en exempter; mais
+l'ordre du 19 vendémiaire étendit aux successions des Français l'impôt
+appelé beit-el-mal. Cette extension était contraire aux lois de la
+République. Ce droit fut affermé à des habitans du pays; et pour en
+augmenter le produit à leurs yeux, on leur fit envisager, d'une
+manière indécente, ce qu'ils auraient à prélever sur <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> la
+fortune des généraux et autres officiers qui viendraient à mourir.....
+Cet ordre révolta généralement.</p>
+
+<p>À peine les marchands du Caire et de Boulack, dont les magasins
+avaient été pillés ou confisqués lors de la prise de cette dernière
+ville, qui avaient ensuite payé au-delà de la moitié des douze
+millions des charges de guerre, commençaient-ils à respirer et
+ranimaient-ils leurs affaires qu'ils furent grevés d'une foule de
+droits. Ceux de Damiette, de Mehallëh-El-Kébir, de Tanta, etc., qui
+avaient également été imposés, eurent le même sort. L'espoir de vendre
+leurs marchandises plus cher aux individus de l'armée, presque seuls
+consommateurs à cette époque, leur avait fait surmonter ces
+difficultés; mais l'ordre du 20 vendémiaire, qui établissait des droits
+sur les corporations, acheva de les accabler. La plupart abandonnèrent
+leur commerce; quelques uns tournèrent leurs spéculations sur les
+fermages des nouveaux droits; d'autres, comme chefs de corporations,
+et chargés en cette qualité des répartitions, en s'exemptant eux-mêmes
+et faisant payer les pauvres, conservèrent seuls un peu d'aisance.</p>
+
+<p>Il fallait certainement, pour fournir aux dépenses de l'armée, établir
+des impositions régulières sur les villes, mais elles devaient être
+réparties sur les riches, sur leurs propriétés, enfin sur le luxe. On
+pouvait conserver quelques droits anciens sur quelques corps de
+métiers, qui sont presque tous concentrés <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> dans les mêmes
+quartiers. On pouvait aussi, par un droit modéré de patente, établir
+une surveillance, qui aurait pu devenir la source de quelque
+amélioration; mais il aurait fallu d'avance étudier les anciennes
+impositions, examiner mûrement celles qu'il convenait d'établir, et on
+prit à peine des renseignemens nécessaires sur les lieux où il
+existait des corporations.</p>
+
+<p>Pour civiliser l'Égypte et y établir un bon système d'administration,
+on devait principalement s'attacher à détruire l'influence politique
+des opinions religieuses. L'arrêté qui fait suite à celui des
+corporations, créa des impôts particuliers sur chaque corps de nation
+désigné par son culte; on y voit même figurer les Cophtes comme tribu
+étrangère. Sans doute il convenait de faire peser les impositions sur
+les riches capitalistes cophtes, qui, chargés de la perception des
+impôts, vexent le peuple et enfouissent leurs richesses plutôt que de
+les mettre en circulation: ils pouvaient payer chaque année le million
+auquel ils étaient taxés; mais on aurait dû les atteindre d'une autre
+manière. Si l'on voulait conserver quelques traces de ces distinctions
+religieuses, on pouvait modifier la capitation qui pèse sur les
+chrétiens, dans tout l'empire Turc, en accordant des exemptions à ceux
+d'entre eux qui se dévoueraient au service militaire, et les engager
+ainsi à former une milice pour la défense du pays.</p>
+
+<p>Les négocians syriens avaient perdu une partie de leurs marchandises à
+Boulack; ils avaient déjà <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> beaucoup payé aux Osmanlis pendant
+le siége: Kléber avait promis de les indemniser. Le général Menou les
+frappa, peu après avoir pris le commandement, d'une avance de 500,000
+francs, dont une partie seulement put être perçue. Il fixa ensuite
+leur capitation à 150,000 francs, à une époque où presque tout leur
+commerce était suspendu.</p>
+
+<p>Aucune nation ne devait être autant protégée et encouragée que les
+Grecs; ils pouvaient seuls, pendant la guerre, faire un peu de
+commerce maritime, et ils commençaient à s'y livrer. Quelques
+encouragemens qu'on leur aurait donnés, auraient eu de grands
+résultats pour l'armée. On pouvait ouvrir, par leur moyen, des
+relations politiques fort intéressantes avec l'Archipel: militaires
+par goût, par esprit national, ils pouvaient fournir des recrues pour
+la légion grecque. Il est à remarquer que hormis ceux qui portaient
+les armes, il n'y en avait qu'un très petit nombre d'établis en
+Égypte; on pouvait donc se dispenser de les vexer pour une modique
+somme de 50,000 francs, qu'on eût retrouvée et au-delà, si les droits
+sur les corporations avaient été répartis sans distinction de cultes.</p>
+
+<p>Les Juifs, qui sont presque tous artisans, courtiers ou serafs,
+auraient aussi été bien plus également imposés sans cette condition.</p>
+
+<p>La plupart des négocians francs avaient été pillés ou ruinés pendant
+le siége du Caire; plusieurs pères de famille, qui avaient été
+massacrés, laissaient leurs <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> enfans sans ressources. Cette
+classe de négocians, autrefois privilégiés et accoutumés aux vastes
+spéculations du commerce de l'Orient, devait s'attendre à une
+protection spéciale.... ils furent imposés à 40,000 francs.</p>
+
+<p>Enfin cet ordre du jour, qui ne parlait que d'encouragemens à donner
+au commerce, contenait en effet toutes les mesures les plus propres à
+le détruire. Au lieu d'exciter les Français venus à la suite de
+l'armée à former des établissemens, où elle se serait procuré bien des
+articles qui manquaient, il était terminé par l'annonce que, sous peu,
+on fixerait les droits qu'ils auraient à supporter. Cet avis produisit
+l'effet qu'on devait en attendre: beaucoup de Français qui avaient des
+projets d'établissement d'une utilité réelle, se hâtèrent d'y
+renoncer.</p>
+
+<h2>CHAPITRE VII.</h2>
+
+<p class="chaptitle">DES FINANCES.</p>
+
+<p>À l'époque où Kléber fut assassiné, une partie de la contribution en
+argent, imposée sur les habitans du Caire, et toute celle en
+marchandises n'étaient pas encore payées. On les perçut pendant le
+trimestre de messidor, ainsi qu'une partie des contributions
+territoriales ordinaires: la solde fut mise au courant, et la majeure
+partie des dettes fut acquittée. On <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> assigna des fonds pour
+les fortifications, et les ingénieurs des ponts et chaussées en
+reçurent plus qu'il n'était nécessaire pour continuer les démolitions
+que la défense du Caire exigeait, et pour quelques embellissemens. Des
+gratifications, une augmentation de l'indemnité de rations, diverses
+dépenses inutiles, et la multitude d'employés français et turcs, suite
+d'une administration trop compliquée, portèrent successivement les
+dépenses de l'armée à 17 ou 1800,000 francs par mois; cependant tous
+les changemens avaient eu pour prétexte de substituer des économies à
+l'administration de Kléber, qui couvrait toutes les dépenses avec 13
+ou 1400,000 fr.</p>
+
+<p>Des ordres du jour annonçaient de fortes rentrées, produit des
+nouvelles impositions; le général Menou y répétait sans cesse
+l'engagement de tenir la solde au courant, et en vendémiaire presque
+tout était dépensé. Les droits ne rapportaient pas encore beaucoup;
+les impositions territoriales ne pouvaient être perçues qu'après
+l'inondation; enfin on manqua d'argent. On s'adressa aux Cophtes, et
+on leur ordonna de payer un emprunt forcé, que, d'abord, on leur
+promit d'hypothéquer sur les contributions arriérées; cette aliénation
+eût produit davantage, si elle avait été effectuée. Ce premier argent
+dépensé, on eut de nouveaux besoins, on fit un nouvel emprunt aux
+Cophtes. Nul doute qu'il ne convînt de leur faire regorger leurs
+brigandages; mais le général Kléber les regardait comme une réserve
+pour les momens critiques, et, en effet, il en tira, <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> pendant
+le siége du Caire, tous les fonds dont il eut besoin.</p>
+
+<p>Les rapports du citoyen Estève, et des personnes qui ont été chargées
+de la direction des différentes branches de l'administration, feront
+connaître avec précision les revenus que l'armée pouvait tirer de
+l'Égypte pendant l'état de guerre, et les augmentations que la paix et
+le rétablissement du commerce auraient occasionnées. J'en donnerai
+seulement ici une estimation approximative, d'après tous les
+renseignemens que je me suis procurés.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" summary="Estimation.">
+<colgroup>
+ <col width="70%">
+ <col width="30%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td>L'impôt territorial, depuis que Mourâd-Bey occupait
+ le Saïd, ne pouvait pas s'élever à plus de
+ 12,000,000, en y comprenant l'impôt impolitique
+ sur les cheiks, qu'on fut ensuite forcé de leur présenter
+ comme un à-compte sur les droits ordinaires</td>
+<td class="td-right">12,000,000</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les différentes impositions indirectes
+ furent affermées environ 3,000,000,
+ mais les fermiers éprouvant des pertes,
+ on aurait dû leur accorder dans la suite
+ une réduction, à moins que le commerce
+ ne se fût ranimé</td>
+<td class="td-right">3,000,000</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les droits sur les corporations et
+ corps de nation étaient fixés, par l'ordre
+ du jour, à 2,000,000, et auraient dû être
+ réduits; cependant, au moyen de nombreuses
+ vexations, on pouvait les percevoir</td>
+<td class="td-right">2,000,000</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La monnaie du Caire et les droits de
+ <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> marque sur les ouvrages d'or et d'argent,
+ produisaient au plus</td>
+<td class="td-right">500,000</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les douanes pouvaient produire en
+ temps de guerre, si le commerce avec
+ l'Arabie et avec les Grecs était encouragé</td>
+<td class="td-right">1,000,000</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>(La paix aurait augmenté ce revenu
+ de plusieurs millions.) Les oussiehs,
+ les domaines nationaux, et l'enregistrement
+ eussent produit</td>
+<td class="td-right">1,500,000</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le miry des propriétaires et le tribut
+ de Mourâd-Bey</td>
+<td class="td-right">1,000,000</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="smcap td-right">Total</td>
+<td class="td-right">21,000,000</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Les revenus en nature suffisaient aux besoins de l'armée et
+alimentaient les magasins de réserve.</p>
+
+<p>La somme totale des revenus d'Égypte pouvait donc s'élever à environ
+21,000,000 de francs par an, ou 1,750,000 fr. par mois; mais leur
+perception dépendait de la tranquillité intérieure, que différentes
+causes pouvaient troubler: une attaque ou même l'attitude menaçante
+d'une armée ennemie, forçant à réunir les troupes, la suspendait
+entièrement; car dans tout l'Orient, il faut l'appareil militaire pour
+exiger l'impôt. Il était donc essentiel de mettre la plus grande
+économie dans les dépenses, afin que si la source des revenus venait à
+tarir momentanément, on eût toujours un fonds de réserve disponible
+pour subvenir aux besoins de l'armée. <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> Toutes ces
+considérations ne purent arrêter le général Menou dans le cours de ses
+innovations, ni empêcher l'augmentation des dépenses. Il se persuadait
+toujours que rien ne pouvait, en dedans comme en dehors, troubler la
+tranquillité du pays. On doit cependant lui rendre cette justice,
+qu'en dissipant les ressources de l'armée, il a toujours montré du
+désintéressement personnel.</p>
+
+<h2>CHAPITRE VIII.</h2>
+
+<p class="chaptitle">ADMINISTRATION DE L'ARMÉE; MAGASINS EXTRAORDINAIRES.</p>
+
+<p>Tandis que le général Menou affectait de s'occuper exclusivement des
+besoins et de la subsistance du soldat, et qu'il entrait dans les
+détails les plus minutieux, il négligeait la formation des grands
+approvisionnemens. Il fit cesser, comme dispendieuse, la fabrication
+du biscuit; il était cependant indispensable en Égypte, attendu le
+petit nombre de fours, restreints aux seuls établissemens des
+Français, et afin d'en mettre en réserve à Alexandrie une quantité
+suffisante, pour fournir, soit à l'armée, si elle devait s'y porter en
+masse, soit aux vaisseaux qui apporteraient des secours. Persuadé que
+l'Égypte était à l'abri de toute attaque étrangère, il négligea, par
+économie, les magasins de siége; l'ordonnateur en chef Daure lui fit
+inutilement des <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> représentations pour obtenir les moyens de
+former, dans toutes les places, des approvisionnemens considérables.
+Kléber les avait ordonnés, mais il périt avant l'époque où ils
+devaient être effectués: il voulait qu'il y eût à Alexandrie des
+vivres pour toute l'armée, pendant un an. Le général Menou permit
+seulement d'en réunir la quantité nécessaire pour nourrir deux mois
+l'armée, et un an la garnison.</p>
+
+<p>Lorsque le général Menou connut la création des inspecteurs aux
+revues, il annonça à Daure qu'il voulait organiser les inspecteurs et
+les commissaires des guerres, conformément à l'arrêté des Consuls; il
+lui vanta l'importance des fonctions d'<i>inspecteur en chef</i>, et après
+quelques flagorneries, lui offrit cette place, en lui proposant de
+céder celle d'ordonnateur en chef à un autre, qu'il mettrait au fait
+des affaires. Daure ne soupçonnant pas la duplicité de cette offre,
+accepta; et quelques jours après parut l'ordre du 30 vendémiaire, où
+il se vit avec surprise porté comme simple <i>inspecteur aux revues</i>. Il
+réclama du général Menou l'exécution de sa promesse, ou la
+conservation de la place qu'il occupait; il lui représenta qu'il ne
+pouvait la quitter pour une place égale ou inférieure, sans donner
+lieu à des soupçons sur la pureté de sa conduite, et que, si l'on
+pouvait former quelque accusation contre lui, pour la manière dont il
+avait géré, on devait le faire passer à un conseil de guerre. Cet
+administrateur jouissait d'une estime méritée sous tous les rapports,
+et que Bonaparte et Kléber lui avaient accordée; <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> on fut
+généralement indigné de cette injustice. Le général Menou fut sourd à
+la voix publique et aux représentations particulières. Il s'excusa sur
+l'augmentation de dépense qu'entraîneraient les appointemens de la
+place d'inspecteur en chef; mais ce motif ne l'avait pas retenu pour
+d'autres nominations. Sur les représentations qui lui furent faites
+par plusieurs généraux, il assura de n'avoir point donné sa parole;
+ensuite il promit de la tenir. Daure voyant qu'il ne pourrait faire le
+bien en conservant la place d'ordonnateur, accepta celle d'inspecteur
+en chef. Le général Menou ne songea plus dès-lors à organiser ce
+corps.</p>
+
+<h2>CHAPITRE IX.</h2>
+
+<p class="chaptitle">MURMURES DE L'ARMÉE CONTRE LE GÉNÉRAL MENOU.&mdash;LES GÉNÉRAUX DE DIVISION
+LUI FONT DES REPRÉSENTATIONS.&mdash;SA CONFIRMATION.</p>
+
+<p>Les innovations du général Menou, sa conduite envers plusieurs
+personnes, ses déclamations triviales, les leçons de morale et de
+probité, si souvent répétées dans ses nombreux ordres du jour, et
+qu'il semblait adresser à une armée démoralisée et sans honneur,
+excitaient un murmure presque général.</p>
+
+<p>Les habitans, effrayés de tant d'innovations, se <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> plaignaient
+de ce qu'un général musulman<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a> <i>dont ils auraient dû beaucoup
+espérer, les forçait à regretter un général chrétien</i>. Ils étaient
+habitués, sous le gouvernement des Turcs et des mameloucks, à souffrir
+tous leurs caprices; ils auraient de même souffert ceux du général
+Menou, si les deux généraux qui l'avaient précédé, ne leur avaient pas
+fait connaître la douceur des lois européennes.</p>
+
+<p>La conduite du général Menou ouvrait un vaste champ aux réflexions, et
+les questions suivantes se présentaient naturellement aux individus de
+l'armée, même les moins observateurs.</p>
+
+<p>Quel but peut avoir un général qui, n'exerçant sa place que par
+<i>intérim</i>, bouleverse toute l'administration du pays pour y substituer
+des innovations évidemment contraires aux intérêts de l'armée,
+contraires aux vrais principes de l'administration du pays, aux usages
+invétérés des habitans, et aux moyens de civilisation? Pourquoi
+débuter par des expériences d'un succès incertain, à une époque où les
+besoins de l'armée exigent des ressources promptes et assurées?</p>
+
+<p>Pourquoi, dans toutes les occasions, proclamer l'Égypte colonie, avant
+d'en avoir reçu l'ordre du gouvernement? Pourquoi contredire ce que
+Bonaparte et Kléber avaient toujours dit aux Turcs, que <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span>
+l'Égypte serait gardée en dépôt jusqu'à la paix? N'est-il pas démontré
+qu'il force lui-même la Porte à redoubler d'efforts et à réclamer les
+secours de toutes les puissances?</p>
+
+<p>La responsabilité personnelle du chef qu'il met en avant, n'est-elle
+pas illusoire? la sûreté de l'armée ne peut-elle pas être compromise
+sous ce prétexte? Un homme, novateur par caractère, destructeur par
+système de tout ce qu'ont fait ses prédécesseurs, cherchant à éloigner
+les généraux et les administrateurs instruits, n'expose-t-il pas
+l'armée à des revers inévitables? Ne l'expose-t-il pas même à perdre
+une conquête précieuse, acquise au prix de son sang et de ses
+travaux?.... Et à quoi servira cette responsabilité?</p>
+
+<p>Quel malheur ne peut-on pas prévoir pour l'armée, si elle vient à être
+attaquée sous les ordres d'un chef sans habitude de la guerre, qui
+anéantit ses ressources, refuse de former des magasins, divise les
+généraux, les abreuve de dégoûts et excite contre eux les soupçons des
+troupes?</p>
+
+<p>Tout ce qu'il a fait ne présage-t-il pas ce qu'il peut faire encore?
+Les murmures ne doivent-ils pas faire craindre des troubles? la
+discipline une fois violée, la sûreté de l'armée, la conservation du
+pays même ne sera-t-elle pas évidemment compromise? Y a-t-il des
+moyens de prévenir ces désastres?</p>
+
+<p>De quelle manière, vu la presque impossibilité de correspondre avec la
+France, détourner tous les maux que peut attirer sur l'armée un homme
+devenu <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> son chef par les circonstances et l'ancienneté
+seulement?</p>
+
+<p>Beaucoup de personnes jugeaient le général Menou incapable de
+commander l'armée, et croyaient qu'il fallait engager le général
+Reynier à en prendre le commandement. D'autres proposaient de lui
+faire son procès. D'autres, plus modérés, pensaient que les généraux
+devaient seulement se réunir pour lui faire des représentations.</p>
+
+<p>Les généraux de division qui se trouvaient au Caire sentirent la
+justesse de ces réflexions. Ils pensèrent que, placés par leur grade
+sur la seconde ligne de l'autorité, ils devaient prévenir les malheurs
+que la conduite du général Menou, ou l'insurrection des troupes contre
+lui, pourrait occasionner; qu'éloignés du gouvernement, n'ayant que
+des moyens lents, incertains et difficiles de l'instruire de la
+vérité, ils devaient veiller au salut de l'armée; et de tous les
+moyens proposés, ils choisirent le dernier, qui leur parut avoir le
+moins d'inconvéniens.</p>
+
+<p>La position du général Reynier devenait fort délicate; en engageant le
+général Menou à prendre le commandement de l'armée, il lui avait
+promis de l'aider de ses moyens et de ses conseils; ensuite il se
+trouva en butte à ses intrigues, et les méprisa. Il craignait
+l'influence que des partis pouvaient avoir sur les destinées de
+l'armée, et quoiqu'il évitât de les exciter, la foule des mécontens
+avait les yeux fixés sur lui. Il sentait qu'un autre chef devenait
+nécessaire à l'armée; mais il était fort délicat <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> de succéder
+au général Menou. Le bouleversement de toute l'administration du pays,
+les dissensions qu'il avait fomentées, les économies de Kléber
+dissipées, tandis que les dépenses avaient augmenté, les promesses
+qu'il multipliait chaque jour de tenir la solde au courant, difficiles
+à réaliser; enfin, les espérances qu'il cherchait à inspirer de son
+administration; toutes ces causes réunies devaient avoir des résultats
+qui ne pouvaient encore être aperçus, mais dont les effets désastreux
+auraient été attribués à son successeur. À ces considérations se
+joignaient la probabilité de sa confirmation, le danger d'un tel
+exemple pour la discipline, etc. Ces réflexions déterminèrent le
+général Reynier à éviter de prendre part à toute résolution qui
+tendrait à le porter au commandement; il les communiqua aux autres
+généraux de division, et convint avec eux d'empêcher le général Menou,
+par leurs conseils, d'achever de diviser l'armée, et de désorganiser
+l'administration du pays.</p>
+
+<p>Ils se disposaient à se rendre chez lui dans cette intention, le 4
+brumaire, lorsqu'on annonça l'arrivée d'un officier dépêché de Toulon.
+Ils retardèrent leur démarche pour savoir s'il apportait la décision
+du gouvernement sur le commandement de l'armée; mais les dépêches
+étaient encore adressées à Kléber. En annonçant ces nouvelles de
+France à l'ordre du jour du 6 brumaire, le générai Menou proclama
+qu'il existait des dissensions dans l'armée; ce n'était pas sans doute
+le moyen de les apaiser. <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> Cela détermina plus fortement
+encore les généraux de division Reynier, Damas, Lanusse, Belliard et
+Verdier, à la démarche qu'ils se proposaient de faire; et le même jour
+ils se rendirent chez lui. Le général Menou fut fort troublé de cette
+visite; ces généraux lui dirent qu'ayant constamment vécu aux armées,
+ils y avaient vu régner l'union et la bonne intelligence, parce que
+les intrigues y étaient inconnues; que l'armée d'Orient avait joui de
+la plus grande tranquillité sous Bonaparte et sous Kléber; qu'ils
+voyaient avec peine des germes de division s'élever, et qu'en
+recherchant leur cause, ils la trouvaient dans sa conduite, depuis
+qu'il avait pris le commandement; que le meilleur moyen de rétablir
+l'harmonie serait de revenir sur quelques mesures contraires à
+l'intérêt général, de se régler à l'avenir sur les lois de la
+République et sur les principes de la hiérarchie militaire, et surtout
+de mettre fin à toutes les intrigues. Ils s'appesantirent sur les
+inconvéniens des innovations en général, sur ceux d'une partie de ses
+arrêtés, tels que l'organisation du droit des cheiks et de celui sur
+les successions. Ils lui firent sentir qu'il ne pouvait, dans aucun
+cas, se mettre au-dessus des lois françaises; que s'il représentait le
+gouvernement par rapport à l'administration de l'Égypte, il n'était
+pour l'armée que général en chef, et qu'il avait en cette qualité une
+assez grande latitude pour faire le bien; que si l'Égypte était
+déclarée colonie, le gouvernement déterminerait son administration, et
+que ce devait <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> être un motif pour lui de ne pas se hâter de
+tout innover. Ils ajoutèrent qu'il était imprudent de proclamer
+publiquement l'Égypte colonie, avant que le gouvernement se fût
+prononcé. Ils lui citèrent la politique de Bonaparte et de Kléber sur
+cet objet, et cherchèrent à lui faire sentir quelle inquiétude
+inspirerait aux Turcs cette dénomination. Ils l'invitèrent à suivre,
+dans sa conduite, l'exemple des généraux ses prédécesseurs, qui
+avaient toujours été réservés sur les innovations, afin de ne pas
+effrayer les habitans par des changemens trop précipités; à rédiger
+ses ordres du jour dans des termes plus convenables, et à supprimer
+ses déclamations sur la morale et la probité, qui tendaient à
+persuader que l'armée n'était qu'un amas de brigands, que Bonaparte et
+Kléber n'avaient pas su discipliner. Ils lui demandèrent aussi de ne
+pas correspondre directement avec les officiers subalternes, ce qui
+était contraire à la hiérarchie militaire. Ils l'invitèrent à ne
+faire, à l'avenir, que les nominations accordées aux généraux en chef,
+sur le champ de bataille, et pour les remplacemens nécessaires. Les
+généraux de division lui observèrent encore que pour le bien du
+service, et pour ne pas refroidir le zèle des individus chargés de
+fonctions publiques, il devait s'astreindre à la règle de ne destituer
+personne d'un emploi confié par le gouvernement, sans le faire juger
+par un conseil de guerre.</p>
+
+<p>On lui parla de la souscription pour un monument à élever à Kléber,
+ainsi que de l'étonnement <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> qu'avait dû produire son refus d'y
+souscrire, et même de l'annoncer à l'ordre du jour, en même temps que
+celle pour Desaix. Il donna d'abord sa <i>parole d'honneur</i> qu'on ne lui
+en avait jamais parlé; mais on lui cita des témoins de son refus, et
+promit d'en ordonner l'insertion. Il convint du renchérissement des
+denrées, occasionné par ses nouveaux droits d'octroi, et promit de
+mettre les troupes en état de se procurer des vivres avec leur
+indemnité. On évita de parler d'objets personnels. La discussion
+s'anima un peu sur quelques articles; le général Menou, embarrassé, ne
+fit que des réponses vagues; il finit par demander un jour de
+réflexion, annonçant une réponse par écrit. Il ne l'envoya pas; mais
+le lendemain, il dit à l'un des généraux qu'il avait trouvé leurs
+représentations fondées; qu'il désirait cependant ne revenir que
+successivement sur ses mesures, pour ne pas montrer trop
+d'instabilité. Le 10, il y eut une nouvelle entrevue avant la
+cérémonie funèbre pour Desaix. Il convint encore de la nécessité des
+changemens demandés, et dit qu'il avait déjà donné au payeur l'ordre
+de ne pas percevoir dans l'armée les droits sur les successions,
+ajoutant qu'il en ferait insérer l'annonce à l'ordre du jour; il
+promit de nouveau de se conformer en tout aux demandes qui lui avaient
+été faites.</p>
+
+<p>Les troupes furent réunies le 10 brumaire pour rendre un hommage
+funèbre à Desaix; la cérémonie fut silencieuse. Cette perte était
+vivement sentie; mais il aurait fallu un chef militaire pour offrir
+dignement <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> à l'un de nos plus estimables guerriers,
+l'expression des regrets de cette brave armée...... Le lieu redoublait
+le sentiment de la double perte qu'elle avait faite le même jour;
+c'était à la vue d'Héliopolis, de ce champ de bataille où Kléber avait
+reconquis l'Égypte, qu'était placé le cénotaphe. Il eût été naturel de
+jeter aussi quelques fleurs sur sa tombe..... Mais la haine du général
+Menou avait commandé le silence. Les généraux se turent pour ne pas
+aigrir les esprits déjà très exaspérés.</p>
+
+<p>Vers cette époque, le général Menou fit proposer aux généraux Damas,
+Lanusse et Verdier, leurs passe-ports pour la France; mais zélés pour
+la conservation de l'Égypte, voyant l'armée en de débiles mains, ils
+espéraient lui être encore utiles; ils refusèrent.</p>
+
+<p>Le général Menou n'avait rien adressé au gouvernement depuis le départ
+de l'<i>Osiris</i>, qui avait porté la nouvelle de la mort de Kléber; mais
+enfin, la crainte qu'il ne fût instruit du mécontentement de l'armée,
+et le besoin d'en prévenir l'effet, le déterminèrent à écrire. Il fit
+tout ce qui était en son pouvoir pour se concilier les porteurs de ses
+dépêches; mais pour mieux se prémunir contre les rapports que
+pourraient faire, au gouvernement, ceux qui obtinrent la permission de
+partir, il ne négligea pas d'envoyer des notes particulières contre
+eux, et d'annoncer que c'étaient des personnes <i>au moins inutiles,
+pour ne pas dire plus</i>.</p>
+
+<p>Il annonça qu'il avait beaucoup de peine à faire <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> le bien, et
+à lutter contre le prétendu parti anti-coloniste. Il multiplia à
+l'infini les obstacles qu'il disait éprouver à mettre de l'ordre dans
+l'administration et les finances; écrivit qu'il se faisait des
+ennemis, parce qu'il attaquait les intérêts particuliers; et tâcha, de
+cette manière, de prévenir en faveur de sa personne et de son
+administration, en ajoutant de grandes déclamations sur son dévoûment
+à la chose publique, et sur sa résolution de défendre l'Égypte.</p>
+
+<p>Le rapport du général Kléber sur la campagne d'Héliopolis, continué
+après sa mort par le général Damas, fut envoyé; mais le général Menou
+y supprima tout ce qui était relatif à l'état de l'armée lors de la
+mort de ce général, et notamment à la formation des corps de troupes
+auxiliaires. Il avança ensuite que sa situation brillante n'était due
+qu'aux soins qu'il avait pris de l'administration, et que les habitans
+bénissaient sa justice et ses innovations. Enfin il trompa le
+gouvernement par de faux aperçus des ressources du pays et des
+dépenses qu'elles devaient couvrir. Il le trompa encore en lui parlant
+de fortifications, de travaux, d'encouragemens donnés aux sciences, de
+voyages et de recherches scientifiques dont il n'était nullement
+question en Égypte<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>. Les généraux de division, voulant attendre
+<span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> l'effet de leurs représentations, n'écrivirent pas au
+gouvernement par le premier bâtiment.</p>
+
+<p>Un officier arriva de France le 12; des lettres particulières
+annoncèrent au général Menou qu'il était confirmé. L'officier porteur
+des dépêches donnait <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> la nouvelle de la prise de Malte et de
+la paix avec les puissances barbaresques.</p>
+
+<p>Le même jour, les généraux eurent une nouvelle entrevue avec le
+général Menou, qui promit encore de s'occuper des changemens qu'on lui
+demandait, mais en témoignant toujours le désir de ne les faire que
+successivement; il observa que déjà il avait suspendu l'arrêté sur les
+successions, qu'il avait mis à l'ordre du jour un surcroît d'indemnité
+pour les rations de viande des troupes, ainsi qu'une augmentation de
+solde pour les lieutenans et sous-lieutenans. Cette augmentation de
+solde et d'indemnité de rations grevait le trésor de l'armée d'une
+dépense de six cent mille francs par an. Il aurait été possible
+d'assurer le bien-être du soldat d'une manière moins onéreuse.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> SECONDE PARTIE.<br>
+<span class="smaller">DEPUIS LE MOIS DE BRUMAIRE JUSQU'AU MOIS DE VENTÔSE AN IX.</span></h2>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER.</h2>
+
+<p class="chaptitle">DE L'ESPRIT DE L'ARMÉE JUSQU'À L'ARRIVÉE DE LA FLOTTE ANGLAISE.</p>
+
+<p>Un officier qui arriva au Caire le 15 brumaire, apporta au général
+Menou son brevet de général en chef. Voyant, après les cérémonies
+funèbres qui avaient eu lieu à Paris, qu'il ne pouvait plus se
+dispenser de rendre à Kléber quelques honneurs publics, il mit enfin à
+l'ordre du jour la souscription et le concours pour un monument à sa
+mémoire, mais il s'opposa secrètement à son exécution.</p>
+
+<p>La démarche des généraux avait en partie rempli son objet; le général
+Menou était devenu beaucoup plus réservé dans ses innovations;
+quelques unes de ses mesures avaient été modifiées, et il avait promis
+de revenir graduellement sur les autres.</p>
+
+<p>Lorsque sa confirmation fut arrivée, et qu'en temporisant il eut
+laissé aux esprits le temps de se calmer, il se crut assez fort, et
+tenta de noircir les généraux par des bruits qui circulèrent
+sourdement. On insinua qu'ils avaient eu le dessein de l'arrêter
+<span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> et de le forcer à donner sa démission, mais qu'il leur avait
+imposé par sa fermeté; qu'ils avaient eu pour but de faire évacuer
+l'Égypte; qu'ils étaient de connivence avec l'ennemi, à qui l'un d'eux
+faisait même passer des grains; et d'autres calomnies non moins
+absurdes. Ils avaient eu la délicatesse de lui promettre le secret sur
+l'objet de leur démarche, et méprisèrent ces bruits, qui ne furent
+accueillis que par quelques personnes. Ces officiers espérant toujours
+qu'aussitôt que le gouvernement pourrait être éclairé sur la conduite
+du général Menou, lui nommerait un successeur, répugnaient à le
+dénoncer. Le général Reynier surtout ne pouvait écrire contre lui,
+sans paraître mu par le désir d'occuper sa place, et ces
+considérations auraient pu rendre ses lettres suspectes de partialité;
+mais sentant que la division qui régnait entre les généraux, et qui
+semblait former un parti d'opposition dont il avait l'air d'être le
+chef, pourrait avoir des suites funestes pour l'armée, il écrivit au
+premier consul pour lui demander de le rappeler en France, dès que la
+campagne qui paraissait devoir commencer après la retraite des eaux
+serait terminée. Ces généraux écrivirent à plusieurs personnes
+d'avertir le gouvernement que, pour conserver l'Égypte, il fallait y
+envoyer un autre général en chef, sans choisir parmi ceux de l'armée.
+Cependant, lorsqu'ils furent instruits des bruits qu'on cherchait à
+accréditer, ils jugèrent que le général Menou était également capable
+de les calomnier en France, et adressèrent au gouvernement <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span>
+une note très modérée sur leur entrevue avec lui. Ils ne la signèrent
+pas collectivement, pour éviter de lui donner l'apparence d'une
+dénonciation. Elle fut remise le 3 frimaire à un officier, dont le
+départ fut retardé jusqu'au 19 nivôse, par les mêmes indécisions qui
+paralysaient tout. Il fut pris par les Anglais.</p>
+
+<p>Le titre de général en chef accordé au général Menou, par le
+gouvernement, fit peu de sensation dans l'armée, habituée depuis
+long-temps à le voir s'en qualifier; le désir d'en être débarrassé
+avait cependant inspiré à beaucoup de personnes l'espoir qu'il ne
+serait pas confirmé; mais on faisait aussi les réflexions suivantes:
+le gouvernement, qui voit le général Menou reconnu par l'armée, ignore
+qu'elle en est mécontente, et que les généraux n'ont pas été consultés
+lorsque son ancienneté l'a porté au commandement. Il lui suppose assez
+d'habitude des affaires pour penser qu'il sera capable de diriger
+l'administration, et doit présumer que, sentant son inexpérience de la
+guerre, il prendra les conseils des autres généraux, et saura
+entretenir l'union entre eux et lui. Le gouvernement doit enfin
+considérer son changement de religion comme pouvant le rendre agréable
+aux habitans du pays, et lui faire acquérir l'ascendant d'opinion
+nécessaire pour en améliorer l'administration et les institutions
+civiles. Tels furent les raisonnemens qu'on fit dans l'armée; et ces
+motifs devaient naturellement frapper en France, où on était trompé
+par ses rapports. L'opinion qu'il avait propagée, de <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span>
+l'existence d'un parti anti-coloniste, opinion que ne pouvaient
+combattre ceux qui étaient alors accusés de le former, était encore un
+motif de plus pour lui accorder sa confirmation.</p>
+
+<p>Les dépêches parties le 12 brumaire, arrivèrent à Paris à la fin de
+frimaire. On y lut avec satisfaction l'état florissant de l'armée. Le
+général Menou, s'attribuant toutes les améliorations de Kléber, se
+vantait de l'avoir mise dans cette situation brillante; puis on y
+voyait tant d'opérations administratives, il y répétait si souvent que
+son <i>gouvernement était béni par les habitans</i>, qu'il était naturel
+qu'on le crût sur parole, personne n'étant là pour démentir ses
+assertions. Les tableaux fastueux qu'il présentait de l'état de
+l'armée, des ressources considérables qu'il lui avait assurées, et de
+ses espérances pour l'avenir, devaient séduire ceux même qui
+connaissaient l'Égypte. Les inconvéniens de ses innovations ne
+pouvaient être aperçus que sur les lieux; l'éloignement en couvrait
+l'incohérence. Le bruit qu'il existait en Égypte un parti
+anti-coloniste, composé de tous ceux qui avaient eu la confiance de
+Kléber, se répandit en France avec une nouvelle affectation, après
+l'arrivée de ces dépêches. Des articles insérés dans quelques
+gazettes, sous des rubriques étrangères, parurent comme pour faire
+accréditer cette invention par les ennemis. Le général Menou avait eu
+la précaution de rendre suspects ceux qui auraient pu le démasquer en
+arrivant en France..... Comment la vérité serait-elle parvenue au
+gouvernement? <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> La nouvelle de mécontentemens et de divisions
+dans l'armée ne devait-elle pas lui paraître une suite de ces partis
+imaginaires. Instruit indirectement du peu d'accord qui régnait entre
+les généraux, sans en bien connaître les motifs, il devait craindre
+d'augmenter les dissensions, s'il le faisait remplacer par l'un d'eux,
+et devait espérer que l'approche des ennemis ferait tout oublier. Le
+général Menou avait érigé l'Égypte en colonie, et s'engageait à la
+défendre; le gouvernement ne pouvant démentir cette dénomination
+impolitique et prématurée, il ne lui restait qu'à en profiter, pour
+faire connaître les avantages de ce pays et exciter en France un
+enthousiasme qui facilitât les moyens d'y faire passer des secours.</p>
+
+<p>On savait à Paris les préparatifs que les Anglais et les Turcs
+faisaient contre l'Égypte. Des éloges publics, des promesses de
+récompenses nationales, une perspective de gloire et d'honneurs,
+devaient porter l'armée à se surpasser dans les combats qu'elle aurait
+à soutenir. Les louanges pouvaient engager un général sans expérience
+à redoubler d'efforts pour les mériter: elles lui furent prodiguées
+d'avance; et ce stimulant, si puissant sur une âme noble, ne fit
+qu'augmenter sa morgue. Il n'aperçut dans ces éloges que les moyens
+d'accroître son ascendant sur l'esprit de l'armée; et, quoiqu'il
+n'osât attaquer directement les généraux dont il craignait
+l'influence, il crut les circonstances favorables pour les perdre dans
+l'opinion; il espéra les dégoûter de servir sous ses ordres, et
+<span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> les engager à quitter l'Égypte, avant qu'ils eussent eu le
+temps d'éclairer le gouvernement.... Tous les individus de l'armée
+connurent alors que les seuls moyens d'obtenir ce qu'on désirait du
+général Menou, était de ne point voir les autres généraux, de déclamer
+contre eux. Ceux-ci, ne voulant point s'exposer à languir dans son
+antichambre, et même à être renvoyés sans audience, s'abstinrent
+d'aller chez lui. Ayant plusieurs fois éprouvé qu'on ne pouvait pas
+compter sur ses réponses verbales, ils préférèrent aussi de
+correspondre par écrit. Ils supportaient ses tracasseries et les
+méprisaient; mais ils durent plusieurs fois lui rappeler les principes
+de la hiérarchie militaire, et que ses correspondances avec les
+subalternes détruisaient la discipline.</p>
+
+<p>Il était intéressant, pour le général Menou, que les Égyptiens
+parussent satisfaits de son administration: ce peuple est habitué à
+flatter tous les caprices des hommes puissans; les membres du divan
+adressèrent au premier consul une lettre telle que le général Menou la
+désirait. Il voulut ensuite faire écrire des adresses en sa faveur,
+par les différens corps de l'armée, mais il ne put y réussir.</p>
+
+<p>Les hommes placés par un concours de circonstances sur un théâtre trop
+vaste pour l'étendue de leurs moyens, cherchant à masquer leur
+faiblesse, identifient leur cause à un intérêt plus général. Étrangers
+à l'art de gouverner, bien loin de se l'avouer à eux-mêmes, ils
+tâchent encore de séduire le vulgaire par des tableaux fastueux et
+l'annonce de <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> grands résultats. Cette tactique fut de tout
+temps employée par ces charlatans politiques dont la révolution a vu
+naître et s'anéantir un si grand nombre: douter de l'infaillibilité de
+Robespierre, c'était conspirer contre la France; il ne présentait
+jamais ses intérêts que comme ceux de la République. Quiconque blâme
+la conduite de ces hommes ou ne partage pas leurs opinions, est
+désigné comme factieux, comme un ennemi de l'État; mais leur masque
+une fois arraché, l'édifice éphémère d'une gloire usurpée s'écroule;
+et leur chute est d'autant plus honteuse qu'ils s'étaient plus élevés.</p>
+
+<p>À la fin de nivôse, le général Menou reçut un numéro de la <i>Gazette de
+France</i> du 5 vendémiaire an <span class="smcap">IX</span>, où se trouvait une lettre, datée de la
+Syrie, conçue de manière à faire croire qu'elle avait été écrite par
+un officier anglais. Il y était désigné comme le plus propre à
+défendre l'Égypte; on s'y étendait sur l'impossibilité de reprendre ce
+pays aux Français, autrement qu'en y faisant naître une insurrection,
+pour le remplacer par un général du prétendu parti anti-coloniste. Il
+lut cette gazette le 1<sup>er</sup> pluviôse à plusieurs personnes qui se
+trouvaient chez lui; la plupart de ceux qui l'entendirent en furent
+révoltés.<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> Les deux frégates qui arrivèrent à Alexandrie apportèrent la
+nouvelle de l'attentat contre la personne du premier consul. Le
+général Menou, en annonçant ce projet odieux dans l'ordre du 23
+pluviôse, l'amalgama avec ce qui lui était personnel, et inséra, à la
+suite de cette nouvelle, l'article de la <i>Gazette de France</i> dont nous
+venons de parler. Cet ordre du jour excita l'indignation: elle était
+naturelle contre les auteurs d'un crime atroce, mais elle fut aussi
+générale contre l'auteur de l'ordre du jour. Quoique les généraux de
+division Reynier, Damas, Lanusse et Belliard n'y fussent pas nommés,
+ils étaient évidemment attaqués. Le silence qu'ils avaient gardé
+jusqu'alors devait cesser, l'injure était publique; cependant ils se
+bornèrent à lui écrire des lettres très fortes; ils lui demandèrent
+une dénégation formelle de ses inculpations indirectes, en lui
+rappelant la modération avec laquelle ils avaient supporté tous ses
+procédés antérieurs; ils le menacèrent d'une grande publicité s'il ne
+réparait cette offense. Ces lettres lui furent envoyées le 25
+pluviôse; il répondit par une circulaire en termes vagues, qu'il
+n'avait pas eu l'intention de les désigner. Ces généraux, craignant
+d'exciter des troubles dans <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> l'armée, se contentèrent de
+cette réponse. Cet ordre du jour était également inconvenant et
+impolitique; car si un parti anti-coloniste avait réellement existé,
+n'était-ce pas lui donner de la consistance, le favoriser même, que de
+le désigner publiquement? c'était encore augmenter les divisions au
+moment où la campagne allait s'ouvrir.</p>
+
+<h2>CHAPITRE II.</h2>
+
+<p class="chaptitle">ÉVÉNEMENS MILITAIRES ET POLITIQUES JUSQU'À L'ENTRÉE DE LA CAMPAGNE.</p>
+
+<p>Un parti de trois cents cavaliers turcs et mameloucks vint, le 12
+brumaire, à Katiëh, pour protéger des caravanes de grains et de riz;
+ces denrées, transportées furtivement par le lac Menzalëh, étaient
+ensuite chargées sur des chameaux, et conduites en Syrie par des
+Arabes, auxquels leur vente procurait un immense bénéfice. Le but de
+ce détachement était aussi de donner une chasse aux Arabes réfugiés de
+la Syrie qui gênaient ces caravanes. Ces tribus fuyaient de l'Ouady
+avec leurs bestiaux, lorsque le général Reynier, qui allait inspecter
+la garnison et les ouvrages de Salêhiëh, les rencontra. Il demanda un
+détachement de dromadaires qui se porta sur Katiëh; l'ennemi avait
+déjà disparu. Ce mouvement fit soupçonner, avant qu'on en connût le
+véritable motif, que les Osmanlis voulaient essayer quelques <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span>
+tentatives, quoique leur armée fût bien désorganisée, et que
+l'inondation empêchât d'agir dans l'intérieur de l'Égypte; on se mit
+en mesure pour se défendre et pour aller même les attaquer à Katiëh,
+s'ils voulaient s'y établir.</p>
+
+<p>Une reconnaissance de quarante mameloucks vint encore à Katiëh, le 7
+frimaire: elle en repartit aussitôt. Les dromadaires y firent une
+nouvelle course, et poussèrent dans le désert jusques auprès
+d'El-A'rych.</p>
+
+<p>Le grand-visir était resté à Jaffa depuis sa retraite d'Héliopolis;
+son armée était de mille à douze cents hommes, tant infanterie que
+cavalerie. Il lui arrivait quelques soldats, mais la désertion
+compensait ces renforts, et la peste, qui régnait dans son armée,
+contribuait à l'affaiblir. Le corps des mameloucks d'Ibrahim-Bey et
+celui d'Hassan-Bey Djeddâoui, réduits à cinq cents cavaliers, étaient
+campés près de lui. Quelques ouvriers anglais réparaient les
+fortifications de Jaffa. À El-A'rych, la brèche avait été fermée. On
+élevait sur les parapets un mur crénelé, et quatre cents janissaires
+composaient la garnison. Quinze à dix-huit cents cavaliers et
+fantassins albanais, campés près de là avec quelques pièces, y
+formaient une espèce d'avant-garde.</p>
+
+<p>Le visir, pour retenir sous leurs drapeaux les hordes indisciplinées
+qui composaient son armée, annonçait chaque jour qu'il allait marcher
+sur l'Égypte; mais la bataille d'Héliopolis et le siége du Caire
+avaient laissé dans l'esprit des troupes <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> et des habitans une
+impression si profonde, que tous les moyens de succès moraux et
+physiques lui manquaient à la fois. Cependant l'époque de sa marche
+parut décidément fixée au mois de rhamadan, ensuite elle fut reculée.
+Il était dépourvu de forces, de moyens, sans autorité et sans aucune
+considération, en querelle avec le Djezzar, dont l'armée était plus
+nombreuse, et qui avait accueilli plusieurs pachas de son armée. La
+seule plaine de la Palestine lui restait. C'était là que se bornaient
+ses ressources, encore les habitans avaient-ils envoyé dans les
+montagnes une partie de leurs bestiaux; le reste du pays ne lui
+fournissait rien. Ses ordres aux habitans des montagnes étaient
+méconnus; les détachemens qu'il envoyait contre eux étaient repoussés
+à main armée; on devait revenir plusieurs fois à la charge, avec de
+nouvelles troupes, pour parvenir à soumettre un canton. Plusieurs, au
+lieu de lui obéir, abandonnaient leurs villages, et fuyaient avec
+leurs bestiaux dans les montagnes du Karak, à l'est de la mer Morte ou
+dans le désert de l'Hauran. Quelquefois, lorsqu'il parvenait à
+s'emparer des cheiks par trahison, la soumission du canton était le
+fruit de cette surprise. La province qui lui résista le plus
+long-temps fut celle des Naplousains, qui étaient soutenus par
+Djezzar-Pacha; les chefs de l'armée du visir, envoyés successivement
+contre eux, furent tous battus aux défilés de leurs montagnes:
+cependant la paix se fit; mais ils fournirent peu de chose. La
+faiblesse de l'empire <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> ottoman est telle, que le premier
+fonctionnaire de l'État se trouvait entouré de provinces rebelles, et
+réduit, pour toute ressource, à la plaine presque inculte de la
+Palestine.</p>
+
+<p>Le pacha de Damas devait envoyer un corps de troupes destinées à
+augmenter l'armée du visir; mais la jalousie de ce pacha, et la
+répugnance des habitans à combattre les Français, empêchèrent sa
+formation. Des renforts devaient aussi arriver de l'intérieur de
+l'Asie, et se réunir à Alep; mais un corps de dix mille hommes déjà
+envoyé par Bathal-Pacha, fut appelé de cette ville, pour l'opposer,
+dans les provinces d'Europe, à Passawan-Oglou. Quelques troupes qu'on
+envoya, à diverses reprises, par mer, se dispersèrent aussitôt après
+leur débarquement.</p>
+
+<p>Comme il ne recevait que fort peu d'argent de Constantinople, le visir
+voulut (en frimaire) augmenter le taux des monnaies pour pouvoir payer
+ses troupes; mais elles se révoltèrent, et ce n'est qu'avec beaucoup
+de peine qu'il parvint à les calmer, et à les retenir près de lui.</p>
+
+<p>À la fin de la campagne du général Bonaparte en Syrie, on avait
+détruit les récoltes dans la plaine de la Palestine; l'armée du visir
+avait ensuite achevé de la dévaster. La plus grande disette régnait
+dans ce pays, qui tire ordinairement de l'Égypte des grains, du riz et
+d'autres denrées, et qui n'en recevait plus que rarement par
+contrebande. Le vizir était contraint de faire venir d'Europe les
+subsistances <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> de son armée. Ces ressources étaient mal
+administrées; beaucoup de soldats en faisaient le commerce ou vivaient
+de brigandages. Dans l'impossibilité d'agir seul, il avait demandé des
+secours aux Anglais, qui l'excitaient toujours à marcher, et ne
+cherchaient qu'un prétexte pour envoyer sur l'Égypte des forces
+capables d'exécuter leurs projets. Déjà le général Killer, avec des
+officiers et des canonniers, instruisait ses troupes. Il comptait sur
+un corps auxiliaire de cinq à six mille hommes, et fut très surpris de
+l'arrivée de seize mille hommes, disposés à agir comme partie
+principale. Les succès de ces alliés lui parurent aussi redoutables
+que ceux des Français; car, quel que fût le résultat de cette lutte,
+les points les plus importans devaient rester au parti victorieux et
+non aux Turcs.</p>
+
+<p>Une partie de cette armée parut devant Jaffa au commencement de
+nivôse; mais la crainte de la peste, qui faisait de grands ravages
+dans l'armée du visir, l'empêcha de débarquer; elle alla terminer ses
+préparatifs à Rhodes et dans le golfe de Macri.</p>
+
+<p>Vers la fin de frimaire, un capidji-bachi apporta de Constantinople,
+au grand-visir, le plan de campagne et l'ordre d'agir de concert avec
+les généraux anglais; des courriers à dromadaire furent expédiés en
+Arabie, pour porter des dépêches à la flotte qui devait arriver par la
+mer Rouge.</p>
+
+<p>Les dépositions des espions qu'on entretenait en Syrie; celles des
+bâtimens grecs à leur arrivée, etc., firent connaître, dès le 10
+nivôse, ces dispositions <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> hostiles. Tout portait à croire que
+les Anglais préparaient un grand effort contre l'Égypte. Ils ne
+pouvaient employer autre part, avec quelque espérance de succès, cette
+armée embarquée depuis si long-temps, et ils avaient trop d'intérêt à
+profiter du secours de leur marine et à prendre Alexandrie, pour
+débarquer ailleurs que dans les environs de cette place. Cependant le
+général Menou affectait de croire que le visir seul pouvait essayer
+quelque attaque; que les Anglais, prévoyant le partage de l'empire
+ottoman, voulaient se <i>faire leur part</i>; qu'ils se contenteraient de
+l'Archipel; et, pour cet effet, avaient commencé à s'établir à Rhodes;
+mais qu'ils ne viendraient jamais attaquer l'Égypte: il plaisantait
+même, dans sa société, des inquiétudes de ceux qui voulaient
+l'éclairer sur les véritables desseins des Anglais. Il fit quelques
+dispositions incomplètes pour réunir les troupes. Une partie de la
+21<sup>e</sup> légère, qui occupait la Haute-Égypte, eut ordre de se
+rassembler à Benisouef, et de se tenir prête à marcher au Caire.
+Persuadé que la côte ne pouvait pas être menacée, il la dégarnit de
+troupes, et fit venir, d'Alexandrie au Caire, cinq cents hommes
+d'infanterie et cent chevaux; pareil nombre y remonta aussi de
+Damiette.</p>
+
+<p>Les deux frégates qui entrèrent le 14 pluviôse dans le port
+d'Alexandrie, avec trois cents conscrits, une compagnie d'artillerie
+et des munitions, donnèrent encore plus de certitude à ces nouvelles:
+le gouvernement envoyait des instructions pour la <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> défense de
+l'Égypte, et annonçait de nouveaux secours plus considérables.</p>
+
+<p>La cavalerie était bien habillée et parfaitement tenue; mais aucun
+régiment n'avait assez de chevaux pour monter tous ses hommes. La
+réquisition ordonnée par Kléber avait servi pour les mettre au
+complet, et pour former un dépôt de remontes: elle fut suspendue, le
+dépôt fut vendu sous prétexte d'économie, et il manquait à la
+cavalerie, à la fin de pluviôse, environ quatre cents chevaux.</p>
+
+<p>Les courses continuelles du régiment des dromadaires ruinaient un
+grand nombre de ces animaux: ce corps n'avait reçu aucune remonte
+depuis celles ordonnées par Kléber: son chef proposa plusieurs fois
+inutilement au général Menou, de lui permettre d'y employer des fonds
+qui provenaient de prises faites par le régiment.</p>
+
+<p>Quelques officiers d'artillerie imaginèrent que les chevaux de ce
+service seraient moins fougueux, et plus propres au trait, s'ils
+étaient coupés: cette opération fut proposée au général Menou qui
+l'autorisa, dans le moment même où il était menacé d'une double
+attaque, et avant d'être assuré que les chevaux seraient guéris à
+l'époque où l'on devrait entrer en campagne.</p>
+
+<p>Mulley-Mahammed, ce fanatique qui, pendant la campagne de Syrie, avait
+soulevé la province du Bahirëh et plusieurs autres cantons de
+l'Égypte, en se faisant passer pour un ange envoyé du Prophète; qui
+depuis était venu au Caire, lors du siége, et <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> avait beaucoup
+contribué à retarder la capitulation; qui ensuite avait été joindre
+l'armée du visir, fut envoyé, au commencement de pluviôse, en Égypte,
+afin d'y organiser une nouvelle révolte pour l'époque où les armées
+combinées l'attaqueraient. Il fut poursuivi dans le Delta et obligé de
+fuir dans la Haute-Égypte, où il ne trouva qu'une seule tribu arabe
+disposée à se soulever, celle de Djehemah.</p>
+
+<p>Mourâd-Bey était instruit du plan de campagne des ennemis, par les
+mameloucks d'Ibrahim-Bey, avec lesquels le général Kléber l'avait
+autorisé à correspondre, dans l'intention de mieux pénétrer les
+desseins et les dispositions des Turcs. Kléber avait senti qu'il
+valait mieux approuver ces relations et en profiter, que de s'exposer
+à des communications secrètes, qu'on ne pourrait jamais empêcher.
+Mourâd-Bey haïssait les Osmanlis et redoutait leur vengeance; mais sa
+politique était de ménager tous les partis. Son traité avec Kléber le
+liait au sort de l'armée française; c'était d'elle qu'il pouvait
+espérer les plus grands avantages, dans l'état d'épuisement où la
+guerre l'avait plongé, et qui lui ôtait l'espérance de redevenir
+jamais maître du pays. L'estime qu'il avait conçue pour les Français
+affaiblissait, peut-être même effaçait en partie l'impression des maux
+qu'ils lui avaient fait éprouver. Ce qui paraît certain, c'est que,
+soit par attachement, soit par politique, il avertit exactement le
+général Menou des projets des ennemis, de leurs forces, et même de
+leurs plans d'opérations.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> Le grand-visir, instruit de l'ascendant que le parti opposé
+aux Anglais commençait à reprendre à Constantinople, aurait préféré
+des négociations aux chances que le sort des armes pouvait lui faire
+courir; mais toute correspondance avait été rompue. Il fit proposer à
+Mourâd-Bey, par Ibrahim, de s'offrir en qualité de médiateur.</p>
+
+<p>C'était l'époque où Mourâd-Bey devait envoyer au Caire le tribut de
+ses provinces. Il donna cette commission à Osman-Bey-Bardisi, et le
+chargea en même temps de faire connaître au général Menou le plan de
+campagne des ennemis et les propositions du grand-visir. Ce bey arriva
+au Caire le 18 pluviôse, et eut audience le 19. Après avoir fait des
+protestations d'attachement, et s'être plaint de la mauvaise récolte
+qui ne permettait pas de compléter le tribut en grains, il donna des
+renseignemens sur les projets des ennemis qui devaient agir très
+incessamment contre l'Égypte. L'armée anglaise, d'après son rapport,
+devait être de dix-huit mille hommes; elle devait opérer son
+débarquement avec le capitan-pacha, tandis que le grand-visir
+traverserait le désert, et qu'une flotte anglaise, partie de l'Inde,
+arriverait à Souez avec un corps de troupes. Il exhiba les lettres
+qu'Ibrahim-Pacha écrivait à Mourâd de la part du grand-visir. Ce
+dernier le chargeait de représenter au général Menou, que l'armée
+française pourrait difficilement résister à l'attaque de trois armées
+combinées; que ses victoires même lui causeraient des pertes
+impossibles <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> à réparer, et qu'elle finirait par succomber à
+de nouveaux efforts; il insistait sur l'inconstance de la fortune, qui
+pourrait bien ne pas la favoriser, et l'invitait à lui faire savoir
+s'il serait possible de renouer quelques négociations. Mourâd-Bey
+priait le général Menou de ne pas oublier ses intérêts s'il se
+déterminait à traiter, mais lui offrait, dans le cas contraire,
+d'envoyer les secours fixés par le traité d'alliance, et de le
+seconder de tous ses moyens.</p>
+
+<p>Le général Menou aurait pu se borner à montrer de la fermeté, beaucoup
+de confiance dans ses ressources pour défendre l'Égypte, ainsi que
+dans la valeur des troupes, et accepter les secours de Mourâd-Bey, en
+lui faisant entendre que c'était plutôt par estime que par besoin. Il
+pouvait profiter des avances du grand-visir pour exciter des divisions
+entre les Anglais et lui, entraver les opérations de leur armée, et
+concourir au succès des négociations entamées à Constantinople. Mais
+il reçut fort mal Osman-Bey, affecta de ne pas croire à la possibilité
+de l'exécution d'un tel plan de campagne, s'emporta contre les
+observations sur l'inconstance de la fortune, et répondit qu'il
+n'avait besoin ni des secours ni de la médiation de personne; que
+Mourâd-Bey ferait mieux de rester tranquille dans les provinces qu'on
+lui avait accordées, et de ne pas correspondre avec la Syrie. Osman
+lui représenta que Mourâd-Bey avait entretenu des intelligences avec
+l'armée du grand-visir, d'après l'invitation même du général Kléber,
+et pour l'instruire des projets de l'ennemi <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> commun; le
+général Menou reprit qu'il ne se réglait pas sur la conduite de
+Kléber, et qu'il ne voulait pas, comme lui, vendre l'Égypte; que ces
+correspondances de Mourâd-Bey lui déplaisaient, qu'il lui soupçonnait
+de mauvais desseins, et ne le voyait pas sans inquiétude accueillir et
+armer les mameloucks qui venaient de la Syrie pour le joindre.
+Osman-Bey répondit que Mourâd avait toujours été autorisé à appeler
+près de lui ceux de sa maison, ainsi que ceux dont les beys étaient
+morts, afin de diminuer d'autant l'armée du visir.</p>
+
+<p>Il lui parla ensuite d'un autre objet de sa mission; c'était
+d'annoncer au général Menou que Mahammed-Bey Elfy étant venu se livrer
+de lui-même à Mourâd-Bey, se jeter à ses pieds et solliciter son
+pardon, il n'avait pu le lui refuser; mais que cependant il l'avait
+relégué dans un village avec ses mameloucks, jusqu'au moment où il
+aurait obtenu du chef des Français une égale clémence. Le général
+Menou blâma fort durement Mourâd-Bey de ce qu'il ne lui avait pas
+livré ce bey pieds et poings liés.</p>
+
+<p>Osman demanda la permission de remettre des lettres que Mourâd-Bey
+l'avait chargé de porter aux principaux officiers-généraux, en même
+temps qu'il leur ferait visite, pour les assurer de son attachement à
+l'armée française. Le général Menou lui répondit avec humeur que
+Mourâd-Bey ne devait correspondre qu'avec lui, général en chef et
+représentant du gouvernement français; qu'il pouvait faire ses
+visites, mais qu'il ne devait remettre aucune lettre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> Osman-Bey fut peiné de cette réception et indigné des propos
+relatifs à Kléber: Il instruisit des détails de son entrevue le
+général Damas et l'inspecteur Daure, qu'il connaissait plus
+particulièrement. Tous deux cherchèrent à lui faire entendre qu'il ne
+devait pas s'offenser de quelques paroles dures échappées au général
+Menou, et lui dirent qu'il pouvait assurer Mourâd-Bey de l'estime et
+de l'attachement de tous les Français. Osman-Bey leur témoigna sa
+surprise de ce qu'on avait pu souffrir pour successeur de Kléber un
+homme si différent des autres militaires, ajoutant qu'il <i>craignait
+qu'un tel chef ne causât la perte de l'armée française</i>. Ces officiers
+répondirent que la subordination et l'obéissance étaient l'âme des
+armées, et que celle d'Orient était bien en état de battre toutes
+celles qui viendraient l'attaquer. Osman attendit au Caire une
+réponse. À la première nouvelle de l'apparition de la flotte anglaise
+dans la rade d'Aboukir, il réitéra les offres que Mourâd avait faites
+d'unir ses forces à celles des Français; mais il ne reçut que des
+réponses évasives. Lorsque le général Menou se fut enfin déterminé à
+marcher, il le fit venir, lui ordonna de quitter sur-le-champ le Caire
+pour rejoindre Mourâd-Bey; et non content de refuser les secours de ce
+dernier, il le fit menacer d'un châtiment sévère s'il faisait le
+moindre mouvement en faveur des ennemis..... Osman-Bey partit désolé.</p>
+
+<p>Des accidens de peste eurent lieu au Caire et dans plusieurs villages
+voisins, au commencement de <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> pluviôse; elle se déclara en
+même temps dans la Haute-Égypte. Cette maladie pouvait faire des
+progrès très dangereux et gagner les casernes des troupes, pendant
+que, logées dans la ville, elles avaient des communications fréquentes
+avec les habitans, dans des rues étroites, dans les cafés et avec les
+femmes. En supposant même que le contact ne suffît pas pour propager
+cette maladie, elle pouvait être produite par l'atmosphère malsaine du
+Caire, pendant la saison du <i>Khamsin</i>. Le moyen le plus sûr d'en
+garantir les troupes était de les faire camper hors de la ville, dans
+le désert; les mameloucks eux-mêmes, habitués à ne prendre aucune
+précaution contre cette maladie, employaient ce moyen lors de ses plus
+grands ravages. Le campement des troupes aurait cependant eu
+l'avantage de les disposer à la campagne qui allait bientôt s'ouvrir.
+Tous ces motifs avaient déterminé les généraux à demander au général
+Menou l'autorisation de faire camper leurs divisions; mais il ne
+répondit pas à leur demande. Il éluda aussi les propositions de la
+commission de salubrité, qui tendaient au même but.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> CHAPITRE III.</h2>
+
+<p class="chaptitle">FINANCES.&mdash;PRODUIT DES NOUVEAUX DROITS.&mdash;VICES DES
+INNOVATIONS.&mdash;AUGMENTATION DES DÉPENSES DE L'ARMÉE.&mdash;LA PERCEPTION DU
+MIRY EST RETARDÉE.&mdash;LES CAISSES SONT VIDES AU MOMENT D'ENTRER EN
+CAMPAGNE.</p>
+
+<p>Les droits d'octroi et les autres rentrées n'avaient pas assez rendu
+en vendémiaire, brumaire et frimaire, pour suffire aux dépenses de
+l'armée. Les emprunts aux Cophtes étaient perçus et dépensés à la fin
+de ce trimestre. Cette ressource étant épuisée, et ne voulant pas
+faire murmurer les troupes par un retard de solde, on employa une
+somme de 500,000 francs en or, que Kléber avait ordonné de mettre en
+réserve, et qu'il voulait porter à un million, afin d'avoir, dans tous
+les temps, des fonds prêts pour entrer en campagne, si l'armée venait
+à être attaquée.</p>
+
+<p>L'impôt sur les cheiks ne fut mis en perception qu'au commencement de
+frimaire; les réclamations générales sur les inconvéniens et sur les
+vices de son administration, n'avaient pu décider à le changer. La
+lenteur des rentrées et l'opposition que les cheiks paraissaient y
+mettre, décidèrent le directeur des revenus publics à faire promettre,
+par ses employés, que ce droit serait précompté sur le <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> miry,
+dont un tiers était alors échu: cette promesse en ranima un peu la
+perception; mais c'était écarter ce droit de son but: il avait été
+annoncé comme devant produire 3,000,000 en sus des impositions
+ordinaires, et l'opiniâtreté à le maintenir, après en avoir connu les
+vices, réduisit à ne percevoir qu'une portion seulement des impôts
+exigibles à cette époque.</p>
+
+<p>Le général Menou voulant faire un système de finances entièrement
+neuf, se disposait à changer les impositions territoriales et leur
+perception: sans se rendre compte des difficultés d'un cadastre et du
+temps qu'il faudrait pour l'achever, il comptait en faire la base de
+son nouveau système, et le mettre à exécution la même année. Il ne
+réfléchit pas qu'un cadastre est un ouvrage immense, qui nécessite une
+foule de recherches et de travaux; qu'en Europe même où tous les
+moyens sont réunis, on n'en a achevé que pour de petites étendues de
+pays; et qu'en Égypte, outre les difficultés qui tiennent à la nature
+du travail, il en existe encore de locales; que l'arpentage des
+terres, ordonné par les propriétaires et les mameloucks les plus
+puissans, avait toujours été une opération militaire, parce que les
+villages craignant de payer davantage, s'y étaient opposés les armes à
+la main; qu'enfin on serait obligé pour le faire d'employer de
+nombreux détachemens, et qu'il fallait plus d'une année pour préparer
+ce travail. Il voulait aussi changer le mode de perception et le
+retirer des mains des Cophtes, qui, réglant <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> tous les comptes
+des villages sous l'ancien gouvernement, avaient seuls la connaissance
+exacte de leurs produits, et volaient facilement ceux qui étaient
+obligés de les employer.</p>
+
+<p>Ces projets étaient bons; il était nécessaire de changer la
+répartition et la perception des impositions territoriales; la
+meilleure base pour la première était un cadastre, et il était utile
+de confier la seconde à des mains plus fidèles que celles des Cophtes;
+mais il fallait sentir qu'on n'avait pas encore les moyens d'opérer
+tous ces changemens, qu'on devait les remettre à un autre temps; et
+que les besoins d'une armée, à une époque où l'ennemi paraissait se
+disposer à attaquer, exigeaient qu'on levât promptement les
+contributions. Il fallait sentir aussi que les retards faisaient
+perdre, pour leur recouvrement, le moment le plus favorable, et dont
+les possesseurs de l'Égypte ont toujours cherché à profiter, celui où
+les récoltes étant encore sur pied, les cultivateurs retenus par
+elles, ne cherchent pas à se soustraire au paiement.</p>
+
+<p>En nivôse les embarras augmentèrent; on acheva de dépenser l'or mis en
+réserve par Kléber; on demanda le paiement des droits sur les
+corporations et sur les corps de nation; les villages payèrent des
+à-comptes sur le droit des cheiks, et dans le mois de pluviôse on put
+acquitter une partie de la solde et des dépenses de nivôse; mais ces
+efforts épuisèrent la caisse, et le directeur fut embarrassé pour
+tenir ses engagemens. Enfin, à force de sollicitations, il obtint
+<span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> l'ordre, donné le 15 pluviôse, de percevoir 3,000,000 de
+francs à compte des impositions de l'an 1215. Le général Menou,
+voulant toujours mettre son projet à exécution dans l'année, ne permit
+pas d'en demander davantage, quoique, en suivant l'ancien usage, on
+eût pu exiger quatre millions dès la fin de frimaire, et presque
+autant en ventôse. Il ne voulait pas non plus employer les Cophtes à
+la perception de cet à-compte; il avait imaginé que sur son ordre seul
+tous les cheiks de village s'empresseraient d'apporter les sommes qui
+leur étaient demandées, et qu'il ne serait pas nécessaire d'envoyer
+des troupes pour les y contraindre, mesure qui fut toujours jugée
+indispensable dans le pays. À la fin de pluviôse seulement, on put lui
+faire comprendre que les rentrées seraient fort lentes et presque
+nulles, si on n'employait pas les troupes, et si on n'envoyait pas
+dans les villages les seraphs cophtes accoutumés à faire la
+répartition des contributions, avec quelques intendans cophtes et des
+agens français pour les diriger.</p>
+
+<p>Ces retards empêchèrent de partir, pour mettre cette somme en
+perception, après les premiers jours de ventôse; toute la première
+décade se passa à porter des ordres, sans beaucoup recevoir. On ne put
+payer qu'une partie des dépenses de pluviôse, avec le produit des
+droits sur les consommations et sur les corporations, ainsi qu'avec le
+miry de Mourâd-Bey. Enfin, les caisses se trouvèrent vides lorsque
+l'apparition de la flotte anglaise et la marche <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> de toutes
+les troupes sur les points menacés, suspendirent la perception des
+impôts, et privèrent le directeur des revenus publics, de tous les
+moyens de faire rentrer dans les caisses l'argent nécessaire aux
+besoins de l'armée.</p>
+
+<h2>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<p class="chaptitle">DES MAGASINS.&mdash;DE L'ADMINISTRATION DES SUBSISTANCES.&mdash;DES REVENUS EN
+NATURE.</p>
+
+<p>L'ordonnateur Daure n'avait pu persuader le général Menou de la
+nécessité de faire des approvisionnemens considérables; son
+successeur, l'ordonnateur Sartelon, ne fut pas plus heureux, et les
+avis des préparatifs des ennemis ne purent pas davantage l'y
+déterminer. La fabrication du biscuit ne fut pas même reprise pour
+remplacer celui qui s'était avarié en plein air, ou dans de mauvais
+magasins. Les grains destinés à compléter l'approvisionnement
+d'Alexandrie, pour l'armée pendant six mois, et pour la garnison
+pendant un an, furent envoyés par eau, en brumaire et frimaire, à
+Rosette. De là, ils furent transportés successivement à Alexandrie. De
+plus on déposa à Rosette, on ne sait par quelle raison, du blé et de
+l'orge qui auraient été beaucoup mieux placés à Alexandrie ou à
+Rahmaniëh; Rosette n'étant susceptible d'aucune défense.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> Les petits forts construits sur la côte, sur les bords du Nil
+et autour du Caire, ne furent approvisionnés que pour un mois.
+L'approvisionnement de Belbéis et de Salêhiëh ne fut pas complété à la
+quantité nécessaire pour nourrir l'armée, lorsqu'elle se rassemblerait
+sur la frontière de Syrie; les magasins de Damiette et de Lesbëh
+étaient plus considérables. La citadelle du Caire était approvisionnée
+pour trois mois.</p>
+
+<p>L'organisation physique de l'Égypte, le genre de culture qu'elle
+exige, et la stérilité à laquelle elle est condamnée, lorsque la crue
+du Nil n'est point assez forte pour couvrir toutes les terres, ont,
+dans tous les temps, forcé le gouvernement à porter la plus grande
+attention sur la formation des magasins de grains suffisans pour
+fournir à la subsistance du peuple dans les mauvaises années, ou au
+moins à l'ensemencement des terres. Dans les bonnes années, on récolte
+une quantité de grains de beaucoup supérieure à celle que les habitans
+consomment. Les récoltes des années médiocres permettent même une
+exportation assez considérable pour l'Arabie, la Syrie et
+Constantinople; une partie de cet excédant est mise en réserve,
+jusqu'à ce qu'on soit assuré d'une bonne inondation. Sous le
+gouvernement divisé des mameloucks, le magasin général où se versait
+le produit du miry en nature, était bientôt épuisé par la répartition
+entre les personnes qui y avaient droit; mais les beys, propriétaires
+de presque tous les villages, faisaient des réserves particulières.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> Lorsque, outre les habitans, on avait encore à nourrir une
+armée, qu'on se trouvait dans un état de guerre intérieure et
+extérieure, susceptible d'un moment à l'autre d'amener des changemens
+et de suspendre toute perception, on avait de bien fortes raisons pour
+former des magasins extraordinaires. Bonaparte avait fait établir au
+Mékias un magasin général de grains, qui devait fournir aux
+approvisionnemens des places, aux besoins de l'armée; et, si cela
+devenait nécessaire, à ceux des habitans. Les grains provenant de la
+portion des contributions qu'il était d'usage de percevoir en nature
+dans la Haute-Égypte, y étaient versés; ceux que dans la Basse-Égypte,
+on tirait des <i>oussiehs</i>, et ceux qu'on requérait ou qu'on achetait, y
+servaient aussi pour l'approvisionnement des places.</p>
+
+<p>Les troubles intérieurs qui précédèrent la bataille d'Héliopolis,
+avaient empêché de former un approvisionnement bien considérable.
+L'inondation avait été médiocre et la récolte faible; vers la fin du
+siége du Caire, Mourâd-Bey avait fourni les grains nécessaires pour
+nourrir l'armée. Aussitôt que Kléber, débarrassé des ennemis, put
+s'occuper de l'administration de l'Égypte, il fit activer la levée des
+grains et la formation des magasins: ce fut le principal objet de la
+surveillance du comité administratif. Deux membres de ce comité
+allèrent ensuite dans la Haute-Égypte pour y presser les versemens;
+mais, pendant leur mission, le général Menou supprima le comité. L'un
+des membres resta bien chargé de la direction des revenus en nature;
+mais on ne veilla <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> pas, comme Kléber avait voulu le faire en
+organisant le comité administratif, à ce que les subsistances de
+l'armée ne fussent pas sacrifiées à la finance; à ce qu'on s'occupât
+également de la perception des grains et de celle de l'argent; à ce
+qu'on ne convertit pas en espèces les contributions qu'il importait de
+recevoir en nature, etc.... Les magasins s'épuisèrent au lieu de se
+remplir; ils étaient vides au commencement de frimaire. Le directeur
+des revenus en nature avait inutilement averti qu'on allait manquer,
+et proposé les moyens de les remplir et de les alimenter. Lorsqu'on
+fut pressé par le besoin, on chargea les Cophtes de verser les grains
+dans le magasin général, comme emprunt qu'on promettait de leur
+rembourser; mais ils ne le firent que lentement, et seulement pour
+fournir à la consommation journalière du Caire. Le directeur des
+revenus en nature écrivit au général Menou pour l'inviter à prendre
+quelque grande mesure; il proposa d'intéresser davantage les Cophtes,
+en leur abandonnant les arriérés dus par plusieurs villages, et qui
+par suite de leur négligence, n'avaient pas été perçus, et aussi pour
+le prévenir que si l'armée devait entrer en campagne, elle serait sans
+moyens suffisans: cela fut inutile. Cet administrateur ne fut point
+secondé. Les rentrées qu'il pressa, autant qu'il lui fut possible,
+pendant les mois de frimaire, de nivôse et de pluviôse, suffirent à
+peine aux besoins journaliers; et lorsque les Anglais parurent, le
+magasin général ne pouvait pas fournir à la subsistance de l'armée
+pour plus de vingt jours.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h3>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 1.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 6 brumaire an <span class="smcap">IX</span> (28
+ octobre 1800).</p>
+
+<p class="greet"><i>Proclamation aux habitans de l'Égypte. Au nom de Dieu, clément et
+miséricordieux; il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son
+prophète.</i></p>
+
+<p class="to">Menou, général en chef de l'armée française, aux habitans de l'Égypte.</p>
+
+<p>Habitans de l'Égypte! écoutez ce que j'ai à vous dire au nom de la
+République française. Vous étiez malheureux; l'armée française est
+venue en Égypte pour vous porter le bonheur. Vous gémissiez sous le
+poids des vexations de toute espèce; je suis chargé par la République
+et par son premier consul Bonaparte, de vous en délivrer. Une
+multitude d'impôts vous enlevaient tous les fruits de vos travaux;
+j'en ai détruit la plus grande partie. Aucune règle ne fixait d'une
+manière précise ce que vous deviez payer; j'en ai établi une
+invariable. Chacun dorénavant connaîtra à quel taux s'élèvent ses
+contributions; dans chaque ville, dans chaque village, dans chaque
+maison, si cela est possible, seront affichés et publiés les états de
+ce que chacun doit payer.</p>
+
+<p>Les gens puissans et les grands exigeaient de vous des avanies, je
+vous engage ma parole que je n'en exigerai jamais. Parmi vous, ceux
+qui avaient acquis par un long travail des richesses et de l'argent
+étaient obligés de les <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> cacher, de les enfouir même dans la
+terre pour empêcher qu'elles ne tombassent dans les mains des grands,
+qui sans cesse épiaient l'occasion de vous les ravir. Habitans de
+l'Égypte, je vous promets, au nom de la République, devant Dieu et son
+Prophète, que ni moi, ni aucun Français, tant qu'il me restera un
+cheveu sur la tête, n'attenterons à vos propriétés. En payant
+exactement l'impôt fixé par la loi, vous serez libres de jouir de tout
+ce qui vous appartient, sans que personne puisse vous en empêcher, ou
+vous demander compte de vos richesses.</p>
+
+<p>Les grands et les gens puissans vous traitaient beaucoup moins bien
+qu'ils ne traitaient leurs chevaux et leurs chameaux; vous le serez
+dorénavant par les Français et par moi, comme si vous étiez nos
+frères.</p>
+
+<p>Quand les percepteurs du miry et autres contributions, voyageaient
+dans les provinces, ils étaient accompagnés d'une foule de serviteurs,
+de domestiques, d'écrivains, de kakouas, qui tous dévoraient vos
+propriétés et vous enlevaient souvent jusqu'à votre dernier medin; il
+n'en sera plus ainsi, habitans de l'Égypte! Si quelqu'un de ceux qui sont
+destinés par moi à percevoir les impositions, vous prend un seul medin
+au-delà ce qui sera fixé par la loi, il sera arrêté, emprisonné et
+condamné aux châtimens les plus sévères. La République française et
+son premier consul Bonaparte m'ont ordonné de vous rendre heureux; je
+ne cesserai de travailler pour exécuter leurs ordres.</p>
+
+<p>Habitans de l'Égypte, si vous le voulez, le miry que vous payez, en y
+comprenant les autres droits qui y ont été ajoutés, diminuera
+considérablement. En voici le moyen: lorsque vous connaîtrez par une
+loi écrite, et qui sera adressée par moi à toutes les villes et
+villages, <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> le montant du miry que vous aurez à payer,
+n'attendez pas que les percepteurs aillent vous le demander; allez
+vous-mêmes le porter dans la caisse des trésoriers de province, et
+pour vous faciliter le paiement, je diviserai en quatre parties égales
+le miry qui vous sera imposé; tous les trois mois vous en paierez une
+partie; et pour vous faire bien comprendre ce que je veux faire pour
+votre avantage, lisez avec attention ce qui suit:</p>
+
+<p>Je suppose qu'un village soit imposé à dix mille pataques par an pour
+son miry, tous les trois mois il devra payer dans la caisse du
+trésorier de la province, deux mille cinq cents pataques; au bout de
+l'année il aura satisfait à ce que la loi exige de lui, sans avoir
+éprouvé aucune vexation. Si, au contraire, il attend pour payer que
+les percepteurs arrivent en foule, il lui en coûtera alors beaucoup
+plus que la loi n'avait exigé. Vous le voyez, habitans de l'Égypte, il
+ne tient qu'à vous de diminuer vos impositions et de n'éprouver aucune
+vexation. Jusqu'à présent les mukhtesims de village vous demandaient
+beaucoup plus qu'il ne leur revenait: cela n'arrivera plus. Ce que
+devront recevoir les mukhtesims sera fixé par la loi; je vous défends
+de leur payer un medin au-delà de ce que j'aurai réglé. Souvent les
+cheiks-el-beled vous vexent, vous font payer des avanies qu'ils
+partagent avec les mukhtesims, les percepteurs des impositions et
+autres grands qui n'ont en vue que leur avarice et votre ruine.
+Habitans de l'Égypte, cela n'arrivera plus; ce que devront recevoir
+pour leur salaire les cheiks-el-beled sera fixé par la loi que je vous
+enverrai, et si l'un d'eux exige quelque chose au-delà de ce qui sera
+ordonné par cette loi, il perdra sa place et ses propriétés.
+Dorénavant vous ne nourrirez plus les troupes qui marcheront dans les
+<span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> provinces, que dans le cas où elles iront pour vous faire
+payer des contributions que vous n'auriez pas acquittées dans le temps
+prescrit par la loi; dans tout autre cas, elles paieront tout ce qui
+leur sera fourni pour leur nourriture. Je donnerai à cet égard des
+ordres à tous les généraux et commandans. Tous les généraux et
+commandans français veilleront à ce que personne n'exige de vous rien
+au-delà de ce qui sera prescrit par la loi; je vous avertis encore que
+vous ne devez de présens à personne. Mon devoir, et celui de tous les
+commandans et administrateurs, est de vous écouter, de vous donner
+aide et protection quand vous vous conduisez bien; je défends aussi à
+vos juges d'exiger de vous aucun présent. Dieu et Mahomet son prophète
+leur ordonnent de vous rendre la justice; je le leur ordonne de même
+en leur prescrivant de n'avoir dans leurs jugemens égard ni au riche
+ni au pauvre, mais seulement à leur conscience et à la vérité; ceux
+qui contreviendront à cet ordre, seront sévèrement punis. Je viens, ô
+habitans de l'Égypte, de créer un tribunal suprême au Caire; il est
+composé des cheiks les plus recommandables par leur sagesse, leurs
+vertus et leur désintéressement; ils sont destinés à maintenir la
+religion dans sa pureté, et à vous juger. Je suis convaincu qu'ils
+s'acquitteront de leurs fonctions ainsi que le doivent faire des
+hommes qui craignent Dieu et son Prophète; mais je vous déclare ainsi
+qu'à eux, que si, ce que je ne puis croire, ils manquaient à leurs
+devoirs, ils seraient punis avec la dernière sévérité.</p>
+
+<p>Jusqu'à présent les interprètes exigeaient de vous des avanies, en
+vous promettant la protection de leurs maîtres: ils vous trompaient;
+cela n'arrivera plus: si quelques uns exigent de vous de l'argent et
+des présens, avertissez-en <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> les généraux ou moi; ces méchans
+seront punis de la manière la plus terrible. Ces hommes, pour vous
+engager à leur donner de l'argent, vous disent que ce sont les
+Français leurs maîtres qui l'exigent, ou bien encore ils vous disent
+qu'il n'est pas possible de voir les généraux ou autres Français en
+place, ni de leur parler; ils vous trompent; leurs paroles ne sont que
+mensonges; faites-les connaître, ils seront punis.</p>
+
+<p>Souvent, quand les Français ou les troupes voyagent, un domestique, un
+interprète, un écrivain, ou tout autre se détachant en avant, entrent
+dans vos villages et vous disent pour vous effrayer que les Français
+demandent pour vivre un nombre considérable de buffles, de chèvres, de
+moutons, ou autres objets, alors vous les priez de s'intéresser pour
+vous; ils s'y refusent pour mieux vous effrayer, et vous finissez par
+leur donner de l'argent: ils vous ont encore trompés; ils trompent
+leurs maîtres.</p>
+
+<p>Dans les villes, les aghas qui sont chargés de la police, de la
+propreté des subsistances, avaient jusqu'à présent exigé de vous des
+droits de toute espèce, tous ces droits sont abolis: je vous défends
+de leur rien payer; ils recevront un salaire que fixera la loi.</p>
+
+<p>Je sais que ceux qui sont chargés de la vérification des poids se
+présentent souvent chez les marchands; ils prétendent toujours trouver
+les poids faux, alors ils font avancer leurs kaouas; ils ordonnent des
+coups de bâton ou autres punitions; le marchand s'effraie, il promet
+qu'il se rendra le lendemain chez l'agha des poids et mesures; il s'y
+rend effectivement, et porte en présent, 80, 60, 50 pataques. C'est
+ainsi, ô peuples de l'Égypte, que vous avez été trompés ou vexés
+jusqu'à présent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> Que sont devenus les biens appartenant aux mosquées? que sont
+devenues les immenses fondations pieuses faites par vos ancêtres? À
+quoi étaient-elles destinées? À entretenir les mosquées; partout je
+les vois détruites ou prêtes à s'écrouler. À nourrir les pauvres!
+partout ils meurent de faim; les rues et les chemins en sont pleins. À
+soigner les malades, les infirmes, les aveugles et tous les hommes
+sans ressources! les maisons destinées à les recevoir sont, ainsi que
+les mosquées, dans le plus grand désordre; les malheureux qui y sont
+renfermés ressemblent plutôt à des victimes condamnés à perdre la vie
+qu'à des hommes assemblés pour recevoir des soulagemens! Qui donc a
+consumé tous ces biens, toutes ces fondations? des hommes puissans qui
+vous ont trompés jusqu'à présent. Ce temps est passé. Je vous le
+répète encore, j'ai reçu l'ordre de la République française et du
+premier consul Bonaparte de vous rendre heureux, et je ne cesserai d'y
+travailler; mais je vous avertis aussi que si vous n'êtes pas fidèles
+aux Français, que s'il vous arrivait encore, pressés par de mauvais
+conseils, de vous élever contre nous, notre vengeance serait terrible;
+et j'en atteste ici Dieu et son Prophète, tous les maux retomberaient
+sur vos terres. Rappelez-vous ce qui est arrivé au Caire, à Boulaq, à
+Mehhaley-el-Kebyr, et autres villes de l'Égypte: le sang de vos
+frères, de vos pères, de vos enfans, de vos femmes, de vos amis, a
+coulé comme les flots de la mer; vos maisons ont été détruites, vos
+propriétés ravagées et consumées par le feu. Quelle a été la cause de
+tout cela? les mauvais conseils que vous avez écoutés; les hommes qui
+vous avaient trompés. Que cette leçon vous serve pour toujours; soyez
+sages, tranquilles; occupez-vous de vos affaires, de votre commerce;
+cultivez vos terres, et partout <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> vous n'aurez dans les
+Français que des amis généreux, des protecteurs et des défenseurs, je
+vous le jure au nom du Dieu vivant, au nom du Dieu qui voit tout, qui
+dirige tout, et qui connaît jusqu'aux plus secrètes pensées de nos
+c&oelig;urs.</p>
+
+<p class="signat">Le général en chef de l'armée française, <i>signé</i> <span class="smcap">Menou</span>,<br>
+ le général de brigade, chef de l'état-major général,
+ <i>signé</i> <span class="smcap">La Grange</span>;<br> l'adjudant-général, sous-chef
+ de l'état-major général, <i>signé</i> <span class="smcap">Réné</span>.</p>
+
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 2.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 29 nivôse an <span class="smcap">IX</span> (19
+ janvier 1801)</p>
+
+<p class="to">La Grange, général de division, chef de l'état-major, général de
+l'armée, au général Bonaparte, premier consul de la République
+française.</p>
+
+<p class="smcap">Citoyen Consul,</p>
+
+<p>L'état de l'armée d'Orient ne laisse rien à désirer sous le rapport du
+bien-être; il n'est aucun doute que jamais il n'a existé de troupes
+plus exactement soldées, mieux entretenues, et plus en état de
+répondre en tout à ce que la République doit attendre d'elles.
+J'espère qu'avec votre secours, citoyen Consul, cette armée jusques
+ici heureusement échappée du danger dont elle a été menacée, n'aura
+plus à courir de pareils risques. L'exemple du passé doit pourtant
+nous rendre circonspects pour l'avenir, et c'est de cet avenir que je
+viens aujourd'hui vous entretenir.</p>
+
+<p>L'Europe et même le monde connaît sans doute actuellement, citoyen
+Consul, la conduite d'un homme qui, par le plus inconcevable système,
+a constamment persévéré jusques à sa fin, au moment où la mort est
+venue <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> le surprendre, à vouloir absolument l'évacuation de
+l'Égypte, quelque honteux que fût ce parti pour lui et pour les braves
+qu'il commandait; il l'a constamment suivi, même, alors que les deux
+armées se sont trouvées en présence et que les circonstances le
+forçaient à combattre. Une vérité bien frappante, et qui peut être
+attestée par beaucoup de monde, c'est que la victoire d'Héliopolis a
+été remportée malgré les ordres positifs donnés par le général Kléber
+de ne pas combattre. Un de ces événemens inattendus a décidé cette
+journée en l'honneur de l'armée française, dans le moment même où son
+général, toujours irrésolu, toujours pacifique, demandait à
+parlementer. Son premier aide-de-camp, Boudot, avait été envoyé en
+conséquence auprès du grand-visir, et cet officier y était arrivé au
+moment où la bataille s'engagea.</p>
+
+<p>Il eût semblé sans doute que l'armée ottomane étant battue, chassée
+honteusement de l'Égypte, et presque détruite par tout ce qu'elle eut
+à souffrir en traversant le désert pour gagner la Syrie dans sa fuite;
+il eût, dis-je, semblé que tous ces avantages tournant à la gloire du
+général Kléber, eussent dû l'engager à changer de système; loin de là,
+il fut toujours persévérant: rien, pas même le sentiment de la gloire
+dont on venait de le couvrir malgré lui, ne put le déterminer à
+abandonner des projets honteux pour un homme d'honneur, flétrissans
+pour l'armée qu'il commandait, et en tout si funestes aux intérêts de
+la France. La source de tant de fautes venait d'un caractère aussi
+haineux que vindicatif; il trahissait tout, devoir, patrie,
+réputation; et cela parce qu'il vous portait, citoyen Consul, la haine
+la plus implacable. Il voulait rendre l'Égypte à nos ennemis parce
+que cette conquête vous appartenait, et qu'il la considérait <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span>
+comme votre ouvrage. Qui pourrait se faire une idée de toutes les
+folies qui à cette époque roulaient dans la tête du général Kléber?</p>
+
+<p>Une chose bien incroyable, citoyen Consul, c'est qu'un pareil homme
+avait trouvé de nombreux partisans; je pensais qu'après l'événement
+aussi extraordinaire qu'inattendu de sa mort, toutes ses créatures
+rentreraient dans le devoir, et qu'enfin le gouvernement français ne
+compterait plus dans l'armée que de vrais Français, fidèles à
+l'honneur de la République comme à ses intérêts; mon opinion se
+fortifiait encore en voyant que le commandement de l'armée était échu
+à un homme d'un caractère connu, et surtout professant des principes
+opposés à ceux du général Kléber; mais bientôt je m'aperçus que
+j'étais dans l'erreur. Les partisans de ce général mort commencèrent à
+former des conciliabules; des réunions avaient lieu chez les plus
+puissans et les plus marquans d'entre eux par leur place; on cherchait
+à grouper les mécontens, l'armée était sur le bord du précipice, des
+moyens furent mis en usage pour la corrompre; enfin on attaqua dans le
+public les opérations du général Menou, et les chefs de cette
+coalition finirent par une démarche qui heureusement a été sans suite,
+comme elle a été sans exemple dans l'histoire de la révolution.</p>
+
+<p>Ce parti comprimé par la nomination définitive du général en chef, qui
+arriva dans ces circonstances, n'est pas éteint; il existe toujours au
+grand scandale de l'armée; s'il est moins remuant, moins actif que par
+le passé, il est toujours persévérant.</p>
+
+<p>Cependant, citoyen Consul, à quelques hommes près, l'esprit de l'armée
+est bon; le gouvernement peut compter sur sa fidélité, mais il ne faut
+pas pour cela qu'il perde <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> de vue les individus qui ont dû
+lui être signalés. Ils ont de grands avantages pour faire donner
+l'armée dans l'écueil que Kléber avait ouvert devant elle; c'est pour
+l'avenir surtout que je demande votre prévoyance, citoyen Consul; j'ai
+la conviction intime que si, par un événement dont les vicissitudes
+humaines nous offrent tant d'exemples, nous venions à perdre le
+général Menou, un mois ne s'écoulerait pas sans que l'Égypte ne fût
+remise au pouvoir de nos ennemis. L'homme qui par son ancienneté de
+grade, serait appelé à remplacer le général en chef est un des plus
+acharnés partisans de l'évacuation; ami de Kléber, il était le
+dépositaire de tous ses secrets, son confident intime, et
+vraisemblablement sectateur de tous ses projets insensés.</p>
+
+<p>Voilà, citoyen Consul, les appréhensions que je crains pour l'avenir;
+je les confie à vous seul, je les dépose dans votre sein, parce que
+votre destinée vous appelle à faire la gloire et le bonheur de la
+France, et que mon dévoûment pour elle et pour vous est sans bornes.</p>
+
+<p>Je vous salue respectueusement,</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Lagrange</span>.</p>
+
+<p class="p2">Avant de cacheter ma lettre, j'ai encore, citoyen Consul, à vous dire
+quelque chose sur les grands changemens que le général en chef vient
+de faire dans l'administration de l'armée. Cette administration se
+trouve actuellement si réduite, si simplifiée, qu'il faudrait
+réellement être aveugle pour n'y pas voir clair, si on veut;
+l'organisation du pays a nécessité d'autres mesures. Le dédale affreux
+dans lequel l'Égypte se trouvait, a forcé le général en chef à d'abord
+tout détruire pour ensuite tout recréer; cette grande opération a
+donné les résultats les plus satisfaisans, elle a fait connaître
+jusqu'au dernier <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> medin en totalité, le montant de tous les
+revenus, qui, quoique considérablement augmentés pour nous, se
+trouvent néanmoins réellement diminués pour le peuple, parce que la
+portion que percevaient les fripons est rentrée en bonification, et de
+là sont venus les grands cris qu'ils ont poussés, se sentant
+réellement écorchés.</p>
+
+<p>Nos ateliers d'armes, de poudre, de boulets, sont, citoyen Consul, en
+pleine activité; il en est de même des métiers et des foulons pour les
+draps, dont vous devez avoir reçu les échantillons; bientôt on aura en
+magasin les étoffes nécessaires pour habiller l'armée au complet; tous
+les services sont généralement assurés: l'avenir, je vous assure, n'a
+rien d'effrayant pour nous.</p>
+
+<p>Je vous demande des excuses, citoyen Consul, sur la longueur de ma
+lettre.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Lagrange</span>.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 3.)</p>
+<p class="date">Au Caire, le 25 pluviôse an <span class="smcap">IX</span> (14 février 1801).</p>
+
+<p class="to">Damas, général de division, au général en chef Menou.</p>
+
+<p>Étranger à la ruse et à l'intrigue, j'avais résolu de souffrir la
+persécution dans le silence, plutôt que de lutter, avec l'arme de la
+vérité, contre la duplicité et le mensonge. Les faussetés que vous
+avancez dans vos lettres au gouvernement, publiées dans les derniers
+<i>Moniteurs</i> venus de France, en vous attribuant des opérations
+militaires et administratives qui ne sont pas de vous, mais bien
+l'&oelig;uvre de la prévoyance du général Kléber, ne m'auraient pas
+déterminé, non plus que ce qui m'est particulier, à rompre le silence;
+mais votre ordre du jour d'hier, qui porte l'empreinte de la noirceur
+la plus profonde <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> et de la calomnie la plus atroce, me force
+de vous demander qui vous avez eu intention de dénoncer à
+l'indignation publique?</p>
+
+<p>Par quelle affreuse méchanceté, à la suite du récit de l'horrible
+attentat commis, à Paris, contre le premier soutien de la République,
+parlez-vous d'une faction étrangère qui fait ressentir ses effets
+jusqu'en Égypte? Pour quelle raison citez-vous ensuite un extrait de
+gazette de Londres, que vous aviez en votre possession depuis plus de
+quinze jours, et dont vous aviez déjà donné connaissance à plusieurs
+individus; gazette dans laquelle la chose publique n'est qu'accessoire
+auprès de tous, dont il n'est dit que le mal nécessaire pour vous
+donner du relief? En parlant ainsi, ces ennemis-là vous servent à
+souhait.</p>
+
+<p>Auriez-vous la noire intention de transformer en conspiration la
+démarche que firent près de vous, le 6 brumaire dernier, les cinq
+généraux de division, pour vous faire, sur vos innovations en tout
+genre, des représentations aussi sages qu'utiles au bien de l'armée?
+Il ne vous appartient pas, Général, de qualifier ainsi cette conduite;
+le Premier Consul, qui doit maintenant être instruit de la vérité,
+saura apprécier la pureté de nos intentions; il reconnaîtra que le
+vrai conspirateur est celui qui veut perdre les vieux soldats de la
+République, pour les punir de l'avoir trop bien servie. Une telle
+tactique est usée, et sur une seule inculpation de vous, aussi
+calomnieuse que ridicule, on ne croira pas complices du plus grand
+forfait, des enfans de la révolution, ceux qui l'ont servie avec le
+plus entier dévoûment, qui en donnent journellement des preuves à la
+République et à son premier magistrat que tous chérissent également,
+et qui <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> sont pénétrés de reconnaissance pour les bienfaits
+dont leurs services ont été récompensés.</p>
+
+<p>Par quelle méchante affectation désignez-vous dans l'armée deux partis
+que vous appelez colonistes et anti-colonistes? Personne, avant que
+vous les eussiez créés, ne les connaissait. Les vrais défenseurs de la
+colonie sont ceux qui, par leurs travaux guerriers, ont eu le plus de
+part à sa double conquête, et qui en ont cimenté les bases de leur
+sang.</p>
+
+<p>Leur constance à rester ses soutiens, malgré les dégoûts dont vous les
+avez abreuvés pour les engager à l'abandonner, sont les preuves
+évidentes de leur attachement à la République; et s'il existe une
+faction, elle ne peut être que celle de l'intrigue du cabinet contre
+la loyauté du guerrier. Cette réfutation, aussi fortement exprimée que
+l'injure a été vivement sentie, vous fournira peut-être matière à de
+nouvelles calomnies, au lieu d'amener un désaveu digne de la franchise
+avec laquelle je m'explique. C'est alors que je ferai tout pour mettre
+au plus grand jour votre duplicité en opposition à ma loyauté, et que,
+de concert avec ceux que vous semblez désigner comme coupables, nous
+n'aurons pas de peine à faire reconnaître les vrais ennemis de la
+République aux moyens qu'ils emploient pour la bouleverser et la
+détruire.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Damas</span>.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 4.)</p>
+<p class="date">Au Caire, le 26 pluviôse an <span class="smcap">IX</span> (15 février 1801).</p>
+
+<p class="to">Le général de division Reynier au général en chef Menou.</p>
+
+<p>Votre lettre de ce jour ne répond pas entièrement, Général, à la
+mienne du 25. Je vous y demandais une <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> dénégation formelle
+des calomnies qu'on a cherché à répandre dans l'armée, et que votre
+ordre du jour tend de la manière la plus perfide à accréditer.</p>
+
+<p>Si ce sont les Anglais qui ont fait l'article inséré dans la <i>Gazette
+de France</i>, pour chercher à exciter des troubles dans l'armée
+d'Égypte, vous les servez complétement en lui donnant de la publicité;
+il est vrai que, par la manière dont vous l'avez amené, vous favorisez
+vos animosités et votre ambition particulière.</p>
+
+<p>Je sais que les Anglais sont capables de tout pour parvenir à leurs
+desseins; qu'il est très probable qu'ils emploient toute espèce de
+moyens de perfidie et d'intrigues pour empêcher que l'Égypte ne reste
+à la république française. C'est à vous, Général en chef, à poursuivre
+et arrêter leurs agens; vous serez aidé avec zèle dans cette recherche
+par toute l'armée; mais ce n'est pas par des ordres du jour pareils à
+celui du 23 que vous y parviendrez.</p>
+
+<p>Vous savez combien ma lettre du 25 est pleine de vérités, c'est à vous
+à leur rendre hommage par une réponse franche qui me satisfasse
+complétement.</p>
+
+<p>L'injure a été publique, et ce serait peut-être servir les Anglais que
+de m'obliger à faire connaître toute son atrocité.</p>
+
+<p>J'attends, Général, une réponse définitive.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Reynier</span>.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> (N<sup>o</sup> 5.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général d'Alexandrie, le 17
+ thermidor an <span class="smcap">VIII</span><br>
+ (5 août 1800).</p>
+
+<p class="to">Lanusse, général de division, au général en chef Menou.</p>
+
+<p class="smcap">Citoyen Général,</p>
+
+<p>J'apprends avec peine que les bruits qui avaient été répandus sur mon
+compte dans le temps, et qui cessèrent bientôt de s'accréditer, parce
+que leur absurdité même ne le permettait pas, sont aujourd'hui remis
+en scène, accompagnés d'autres ni moins faux ni moins ridicules.
+J'avais d'abord regardé ces calomnies, et j'aurais continué de les
+regarder comme elles le méritent, c'est-à-dire avec l'&oelig;il du
+mépris, si je n'avais su que c'est de chez des personnes puissantes
+qu'elles sortent, et que ces personnes travaillent avec la plus grande
+activité à rassembler des matériaux qui puissent les mettre à même de
+m'attaquer directement. Qu'elles continuent, citoyen Général, à
+rassembler tout ce que pourront leur rapporter de vils adulateurs, ou
+des hommes timides qui sauront que le seul moyen d'être accueillis
+chez elles, est d'y paraître comme mes accusateurs. La calomnie s'est
+trop exercée sur mon compte, pour que je puisse retarder plus
+long-temps de faire éclairer ma conduite aux yeux de l'armée entière,
+par une autorité impartiale. Un conseil de guerre peut seul me rendre
+justice, et c'est de lui seul que je veux l'obtenir.</p>
+
+<p>Je devine bien pourquoi mes persécuteurs veulent me perdre dans
+l'opinion de l'armée. Je sais qu'être sincère et franc, c'est être
+criminel à leurs yeux. Hé! que voulez-vous, citoyen Général? je ne
+crus jamais que je <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> serais obligé de vivre dans les cours ou
+avec des courtisans. Voilà pourquoi je ne cherchai à en imiter ni le
+langage ni les maximes. Quoique je sois encore aujourd'hui à même de
+prendre une leçon de duplicité, je vous jure que je ne profiterai pas
+de ma position.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur de vous saluer.</p>
+
+<p class="signatsc">Lanusse.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 6.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général d'Alexandrie, le 12 fructidor an
+ <span class="smcap">VIII</span><br>
+ (30 août 1800).</p>
+
+<p class="to">Lanusse, général de division, au général en chef Menou.</p>
+
+<p>J'ai reçu votre lettre du 6, citoyen Général; je suis tout aussi
+disposé que vous à faire une guerre implacable aux fripons; mais,
+comme je vous l'ai déjà dit, je n'attaquerai jamais quelqu'un, pas
+même en propos, avant d'avoir acquis des preuves certaines sur sa
+malversation.</p>
+
+<p>Vous désirez, dites-vous, que la commission que j'ai nommée ne trouve
+point de coupable. Moi je désire que, s'il est vrai qu'il en existe,
+elle les trouve; il ne m'en coûtera pas de les faire punir.</p>
+
+<p>Quand je n'aurais pas déjà su que vous aviez ici des personnes
+chargées de vous rendre compte de tout ce qui s'y passe, je n'aurais
+pas pu l'ignorer d'après votre lettre du 2 fructidor. Je n'ignore pas
+non plus que, depuis que vous avez pris le commandement de l'armée,
+vous avez envoyé ici des émissaires chargés de commissions dont ils
+étaient incapables de s'acquitter. Il n'est pas encore hors de ma
+connaissance que vous correspondez directement avec plusieurs chefs de
+service, et que vous leur transmettez des dispositions sans m'en
+prévenir, quoique cependant, jusqu'à ce qu'il en soit autrement
+<span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> ordonné, ils soient directement sous mes ordres. Je vous le
+demande, citoyen Général, est-ce là de la confiance? non certes. Ce
+n'est pas non plus l'ordre hiérarchique que tous dites aimer, et que
+je crois essentiel d'observer pour que chacun s'acquitte avec goût,
+zèle, exactitude, de ses devoirs.</p>
+
+<p>Je ne fais partir que les bâtimens grecs au-dessous de cent tonneaux,
+et qui étaient venus spécialement pour faire le commerce, jusqu'à ce
+que vous m'ayez expliqué si la permission s'étend sur ceux qui étaient
+venus avec un firman du grand-seigneur, pour servir au transport de
+l'armée, et que vous m'ayez fait connaître quels sont ceux que vous
+mettez au rang des neutres. J'ai fait débarquer tout le riz qui se
+trouvait sur ceux qui avaient fait leur chargement, et ils mettront à
+la voile aussitôt qu'ils croiront pouvoir passer, malgré la croisière,
+qui est aujourd'hui au nombre de huit bâtimens dont deux vaisseaux.</p>
+
+<p>La djerme que j'ai fait armer, protége dans ce moment les travaux du
+sauvetage à Aboukir; elle entrera en station dans la baie, dans tous
+les temps, parce que là elle est mieux postée que partout ailleurs,
+pour protéger le cabotage. Elle a à bord quatre bonnes pièces de canon
+et quinze soldats choisis: elle a d'abord une marche supérieure.</p>
+
+<p>Deux petits bâtimens grecs, chargés de vin, etc., sont entrés à
+Aboukir. Le citoyen Martinet, qui s'y trouve, a acheté les cargaisons,
+par commissions de différens généraux, et il aurait voulu les faire
+remonter au Caire sur les mêmes bâtimens. Comme je ne savais si telles
+étaient vos intentions, je m'y suis opposé. Si pareille circonstance
+se présente à l'avenir, que pourrai-je faire?</p>
+
+<p>J'ai l'honneur de vous saluer.</p>
+
+<p class="signatsc">Lanusse.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> (N<sup>o</sup> 7.)</p>
+<p class="date">Saléhiëh, le 24 frimaire an <span class="smcap">IX</span> (15 décembre
+ 1800).</p>
+
+<p class="to">Ch., chef de bataillon de la 85<sup>e</sup> demi-brigade, au général en chef
+Menou.</p>
+
+<p>J'ai cru, citoyen Général, qu'un homme obscur, confondu dans la foule,
+qui instruirait le Premier Consul de la République, de la véritable
+situation de l'armée lorsque vous en avez pris le commandement, de
+l'état où elle se trouve actuellement; qui l'instruirait des dégoûts,
+des oppositions sans nombre que vous avec eu à surmonter; j'ai cru,
+dis-je, que cet homme, organe de l'opinion publique, obtiendrait
+peut-être autant de confiance que vos propres écrits. De quel autre
+intérêt que celui du bien public pourrait-il être animé?</p>
+
+<p>La lettre que j'ai l'honneur de vous envoyer, adressée au Premier
+Consul, a-t-elle atteint ce but? L'a-t-elle atteint sans inconvénient,
+je l'ignore?</p>
+
+<p>J'ai hésité long-temps pour savoir si je ferais partir cette lettre
+sans vous la communiquer, j'ai hésité encore pour savoir si je devais
+vous la communiquer; l'un et l'autre parti me répugnent également; le
+premier, dans la crainte de vous compromettre; le second, dans la
+crainte que, ne vous rendant pas justice, vous ne preniez pour une
+basse adulation ce que j'ai dit sur votre compte: pouvais-je moins
+alarmer votre modestie? Je ne le crois pas. Si cette démarche n'a pas
+votre approbation, brûlez ma lettre<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>, Général, et pardonnez en
+faveur des sentimens qui l'ont dictée.</p>
+
+<p>Salut et respect,</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Ch.</span></p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> (N<sup>o</sup> 8.)</p>
+<p class="date">Au Caire, ce 1<sup>er</sup> brumaire an <span class="smcap">IX</span> (23
+ octobre 1800).</p>
+
+<p class="to">Ch., chef de bataillon de la 85<sup>e</sup>, au Premier Consul.</p>
+
+<p>En quittant l'Égypte vous laissâtes l'armée dans le dénûment le plus
+absolu, vous le savez. Ce que vous ignorez peut-être, c'est que le
+général dont vous fîtes choix pour la commander fut reçu avec un
+enthousiasme universel: il n'existait pas un individu qui ne le
+regardât comme une divinité, comme un ange tutélaire. C'était l'homme
+dont on espérait le plus de grandes choses; il est difficile de
+parvenir à une place sous de plus heureux auspices. Investi d'une
+confiance sans bornes, qu'il est coupable, s'il a trompé l'attente
+générale.</p>
+
+<p>..... Il est mort!!.. Je laisse à l'impartiale postérité le soin de le
+juger, mais s'il n'est connu que par sa conduite en Afrique, la place
+qu'elle lui assignera sera en contradiction manifeste avec le monument
+que lui élèvent ses contemporains.</p>
+
+<p>L'histoire n'oubliera pas qu'entouré de tous les moyens propres à
+réaliser les brillantes espérances qu'on avait fondées sur son compte,
+le général Kléber, au lieu de réformer les abus existans, en multiplia
+le nombre; qu'au lieu de punir les dilapidateurs de la fortune
+publique, il leur accorda sûreté et protection. Les voleurs, les
+concussionnaires étaient tellement sûrs de l'impunité qu'ils ne
+sauvaient pas même les apparences: à Sparte, au moins on punissait la
+maladresse.</p>
+
+<p>Elle n'oubliera pas de transmettre à nos neveux qu'en Égypte, jadis le
+grenier du peuple romain, l'armée française a mangé la subsistance la
+plus mauvaise qu'il soit possible de concevoir; que le pain, surchargé
+de paille, <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> de terre et d'autres matières étrangères, était
+tel que l'homme le plus avare n'en voudrait pas donner à ses chiens,
+pour me servir des expressions de l'honnête, du bienfaisant Menou. La
+solde, constamment arriérée de huit ou dix mois, ne laissait au
+soldat, à l'officier, aucune autre ressource pour se procurer une
+nourriture plus saine.</p>
+
+<p>L'Égypte, écrasée sous des contributions exorbitantes, ne rendait
+presque rien au trésor public. Mille canaux divers en détournaient le
+cours. Le général Reynier dévastait la Charkié; le général L&mdash;&mdash;, ce
+nom me rappelle sans cesse les rues de Padoue, que j'ai vues tapissées
+d'un jugement infamant contre lui; le général L&mdash;&mdash; pressurait les
+riches provinces de Menouf et de Mansoura; Damiette, le reste du
+Delta, gémissaient sous les généraux Rampon et Verdier. Ceux qui
+reprochent au général Dugua d'avoir poussé trop loin sa collection de
+médailles et de pierres précieuses, ne font pas la réflexion
+satisfaisante qu'il enrichissait les sciences et les arts. Le général
+Destaing, l'adjudant-général Boyer, sont connus dans les lieux où ils
+ont été employés, par les exactions les plus criantes: ce dernier
+joint la scélératesse au brigandage pour s'approprier les caravanes
+qu'il sait appartenir à des Arabes amis; il en fait sans pitié
+massacrer les conducteurs; il évite par là toute réclamation.</p>
+
+<p>Bien loin d'étendre les relations commerciales par une conduite sage
+et louable, tous les adjudans-généraux qui ont commandé Suez, s'y sont
+comportés de la manière la plus révoltante; ils ont commis les plus
+grandes avanies sur les bâtimens qui ont eu le malheur d'approcher ce
+port: ils ne rougissaient pas de détourner <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> à leur profit la
+plus riche partie des cargaisons, et de jeter une forte imposition
+toujours à leur profit sur ce qu'ils voulaient bien laisser aux
+propriétaires. Le général Kléber ne pouvait ignorer ces faits; ils
+étaient connus de toute l'armée.</p>
+
+<p>Espérons que l'adjudant-général Tarayre, estimé pour sa probité, sa
+valeur et ses talens, rendra au commerce son activité, et au nom
+français le lustre qu'on lui a fait perdre chez les peuples de
+l'Yemen.</p>
+
+<p>Ces hommes sans pudeur, cette bande immorale, spoliatrice, de
+commissaires des guerres, d'employés en tout genre, l'écume,
+l'immondice de la France, que l'armée a charriée à sa suite, faisaient
+cause commune avec les hommes que je viens de citer: tous ensemble ils
+dévoraient notre substance, ils s'engraissaient de notre sang.
+L'officier, abreuvé d'humiliations, croupissait dans la plus profonde
+misère, et ces messieurs étalaient le luxe le plus effréné. Cette
+foule d'aides-de-camp, d'officiers d'état-major, qui jouissent des
+douceurs de la guerre sans en connaître les privations ni les dangers,
+et n'en ont pas moins obtenu tout l'avancement, qui dès-lors a cessé
+d'en être la récompense; tous ces officiers, dis-je, à l'instar de
+leurs généraux, faisaient parade de la plus somptueuse magnificence;
+leurs appointemens pouvaient-ils subvenir à de telles dépenses?
+Lorsque les chefs dépouillent le public, il est encore soumis à la
+cupidité de tous les subalternes, plus avides, plus insatiables que
+leurs maîtres. Les hôpitaux, cette partie si intéressante d'une armée,
+étaient, comme les autres branches de l'administration, livrés à la
+rapacité, au brigandage: les malades, entassés dans les salles,
+n'excitaient la pitié de personne; personne ne leur donnait le plus
+léger secours; sans soins, sans traitemens, <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> ils périssaient
+en foule maudissant l'État qu'ils avaient défendu et l'atroce
+gouvernement qui les abandonnait.</p>
+
+<p>Il y a plus, Général, pour justifier une honteuse capitulation, le
+général Kléber a calomnié l'armée; il a motivé la prétendue nécessité
+de traiter avec l'ennemi sur les insurrections partielles qu'il
+soudoyait peut-être. Il a paru redouter une action dans la crainte que
+l'armée ne se déshonorât par une lâcheté; mais l'armée a confondu ses
+détracteurs à la bataille d'Héliopolis, malgré le vice des
+dispositions prises dans cette journée. Si ses troupes eussent été
+bien placées, six mille Osmanlis ou mameloucks ne se seraient pas
+jetés dans le Caire, et les huit cents braves que cette ville a coûtés
+vivraient encore.</p>
+
+<p>Dans les mêmes vues, le général Kléber a laissé prendre El-A'rych: je
+défie ses plus zélés partisans de nier ce fait. Il sacrifie
+impitoyablement six cents hommes à l'horreur qu'il avait conçue contre
+l'expédition d'Égypte et obtient à ce prix de nouveaux prétextes pour
+l'évacuer, et on lui élève un monument!... Oui, sans doute, mais qu'il
+soit d'opprobre et d'infamie! qu'il éternise à jamais l'indignation
+que doit inspirer un semblable assassinat!</p>
+
+<p>Telle a été la conduite du général Kléber en Égypte, dirigée par le
+général Damas, plus coupable peut-être que le général en chef,
+puisqu'il est notoire qu'il n'a usé de l'ascendant qu'il avait acquis
+sur son esprit, que pour l'entraîner dans des écarts funestes à
+l'armée, ruineux pour la France, qui perdait, avec la plus forte
+portion du globe, l'espoir consolant de parvenir bientôt à la paix
+générale. Telle était l'affreuse position de l'armée <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> à
+l'époque où le général Menou en prit le commandement.</p>
+
+<p>Lorsque la corruption attaque les premières personnes d'un État,
+lorsque, par un renversement de toute morale, elles s'engraissent des
+malheurs publics, il faut être doué d'une âme peu ordinaire pour oser
+entreprendre d'y rétablir l'ordre. Ce que vous avez fait en France, le
+général Menou l'a exécuté en Égypte: ses premiers pas dans
+l'administration annoncèrent un honnête homme, décidé à améliorer le
+sort de l'armée.</p>
+
+<p>Effrayés de ces dispositions, tous les hommes que je viens de citer
+formèrent une ligue sacrilége pour en arrêter l'effet; ils ne
+négligeaient aucun des moyens propres à lui faire perdre la confiance
+qu'il méritait à tant de titres. Tous leurs discours tendirent sans
+cesse à déprécier sa personne ou ses actions; mais, comme l'observe
+judicieusement l'Éloge funèbre du général Desaix, il n'est pas
+toujours donné aux âmes communes d'offenser un grand homme; leurs
+injures même ne l'atteignent point.</p>
+
+<p>Malgré les obstacles qu'ils lui opposaient à chaque instant, le
+général Menou marcha sans dévier avec une constance, une fermeté
+inébranlable, vers le but qu'il s'était proposé; il se tint des
+conciliabules secrets, tantôt chez le général Reynier, tantôt chez
+Daure ou Tevenin, mais plus souvent chez le général Damas. Supérieur
+aux petites passions, le général en chef ne voulut jamais voir ce
+qu'il y avait d'outrageant dans les propos injurieux qu'on ne cessait
+de tenir publiquement sur son compte. Cette bonté, prise pour de la
+faiblesse, leur fit concevoir le projet de le déposer. On envoya des
+émissaires à toutes les demi-brigades en garnison au Caire, pour
+sonder leur opinion. Un homme qui jouit de quelque considération,
+<span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> vint chez nous, chargé d'une si honteuse commission; il
+poussa la hardiesse jusqu'à nous dire, dans la chaleur de la
+discussion, qu'il ne reconnaissait pas le général Menou pour le
+représentant du gouvernement, et qu'en cas de scission, il ne
+recevrait des ordres que du général Reynier. Peut-on s'expliquer plus
+ouvertement? Votre arrêté du 19 fructidor a tout fait rentrer dans la
+poussière; mais ces hommes n'en sont pas moins les ennemis
+irréconciliables du général Menou, conséquemment ceux de l'armée; ils
+ne lui pardonneront jamais d'avoir révélé leurs turpitudes. L'armée,
+actuellement bien nourrie, bien payée, bien entretenue, prouve à
+l'évidence que l'esprit de rapine seul dirigeait la précédente
+administration. Ils ne lui pardonneront jamais cette infatigable
+activité qui les désespère, qui les épouvante au point de leur faire
+jouer un rôle pour lequel, j'en conviens, ils n'ont point de
+dispositions, celui d'honnête homme.</p>
+
+<p>L'ennemi nous menace! Quelle confiance le général en chef peut-il leur
+accorder? Pour le perdre, je les crois capables de tout sacrifier,
+pourvu que leur sûreté personnelle ne soit pas compromise.</p>
+
+<p>Général, l'armée apprit avec plaisir votre élévation. Moins séduits
+par l'éclat de la bataille de Marengo que par votre modération après
+la victoire, que par les heureux résultats qu'elle doit procurer à la
+République; touchés surtout par le tableau intéressant que présente
+l'intérieur de la France, nous avons tous oublié que le général
+Bonaparte, en Égypte, ne réprima pas le brigandage avec toute la force
+dont il pouvait disposer. Le bienfaiteur de ma patrie ne trouvera
+jamais un homme plus dévoué que moi.</p>
+
+<p>Général, étendez votre sollicitude jusqu'à l'armée d'Orient! <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span>
+Ne la mérite-telle pas? ne lui devez-vous rien? Ah! vous n'oublierez
+jamais que les cadavres de Castiglione, d'Arcole, de Rivoli, d'Acre,
+forment les gradins qui conduisent jusqu'au Premier Consul.</p>
+
+<p>Ce n'est pas en hommes que votre secours est nécessaire à l'armée;
+elle est assez forte pour écraser encore l'Orient conjuré; rappelez
+seulement trente individus qui s'opposent à son bien-être, qui
+entravent les opérations de son général, vous aurez tout fait pour
+elle; elle vous devra le bonheur.</p>
+
+<p>Sans considération particulière, sans détour, j'ai attaqué les hommes
+qui, dans leur conduite, n'ont respecté ni leur dignité ni leurs
+personnes. Je ne puis offrir aucune preuve; je ne suis que l'organe de
+l'opinion publique invariablement fixée sur leur compte; ils sont
+flétris sans retour. Consultez l'armée, Général; si un cri général ne
+dépose pas contre eux, je consens à être poursuivi comme le plus vil
+des calomniateurs.</p>
+
+<p>Salut et respect,</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Ch.</span></p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 9.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général d'Alexandrie, le 1<sup>er</sup> fructidor
+ an <span class="smcap">IX</span><br>
+ (19 août 1801).</p>
+
+<p class="to">Lanusse, général de division, au général en chef Menou.</p>
+
+<p>Je ne suis pas du nombre de ces hommes, citoyen Général, qui attaquent
+en l'air, sans remords et sans pudeur, la réputation des autres
+hommes. Je vous ai dit dans le temps que je n'avais pas pu me procurer
+des preuves certaines qui me missent à même d'attaquer aucun de ceux
+que l'on nomme dilapidateurs des marchandises arrivées dans
+Alexandrie; j'avais tenu le même langage au général <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> Kléber.
+Cette déclaration avait suffi à votre prédécesseur, et je croyais
+qu'elle vous suffirait; mais puisqu'il en est autrement, vous m'avez
+mis parfaitement à mon aise en m'autorisant à prendre telle mesure qui
+me paraîtrait convenable pour découvrir et poursuivre les auteurs des
+déprédations; je vous envoie ci-joint l'arrêté qui crée la commission
+que j'ai nommée à ce sujet, que je vous prie de mettre à l'ordre du
+jour de l'armée, et ensuite le résultat des opérations de cette
+commission. Si la renommée publique vous a appris qu'il s'était commis
+des exactions à Alexandrie, une voix plus authentique doit faire
+connaître à cette renommée la vérité tout entière.</p>
+
+<p>Les reproches que vous me faites sur ma manière de servir, sont les
+premiers que j'ai reçus. J'ai cependant obéi jusqu'à ce jour aux
+ordres de quelques généraux; fort de l'idée de ne les point mériter et
+de le prouver, je suis tranquille.</p>
+
+<p>Si l'envie vous reste de faire fusiller le drogman Battus, je n'ai
+nullement besoin de lui. Vous pouvez le faire remonter au Caire, et là
+le faire exécuter plus à votre aise que vous ne l'eussiez pu, si vous
+fussiez resté à Alexandrie. Il est bien étonnant que cet homme vous
+ayant été dénoncé comme fripon, et l'ayant reconnu pour tel vous-même,
+vous ne m'ayez pas donné le moindre renseignement sur son compte,
+quand vous m'avez remis le commandement du 5<sup>e</sup> arrondissement.</p>
+
+<p>Je n'eusse pas mieux demandé, et je ne demanderais pas mieux encore
+que de coopérer aux travaux de l'armée; mais une demi-confiance ne me
+saurait convenir. Je n'ai pas besoin de beaucoup de sagacité pour
+juger que je n'ai pas la vôtre tout entière.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur de vous saluer,</p>
+
+<p class="signatsc">Lanusse.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> (N<sup>o</sup> 10.)</p>
+<p class="date">Du 2 vendémiaire an <span class="smcap">IX</span> (24 septembre 1800).</p>
+
+<p class="to">Au ministre des affaires étrangères.</p>
+
+<p class="smcap">Citoyen Ministre,</p>
+
+<p>J'ai l'honneur de vous adresser une copie certifiée du traité conclu
+entre Mourâd-Bey et le général Kléber. Les négociations pour ce traité
+ont eu lieu pendant le dernier siége du Caire.</p>
+
+<p>Je joins à ce premier traité la copie d'un autre, qui a été fait entre
+Mourâd-Bey et moi: il a pour objet de céder à ce prince quelques
+villages qui lui avaient été promis par le général Kléber, et de le
+dispenser, pour l'an <span class="smcap">VIII</span>, d'une partie du tribut qu'il s'était obligé
+de payer par le premier traité.</p>
+
+<p>Je n'entrerai point ici dans la discussion relative à la paix conclue
+entre Mourâd-Bey et le général Kléber; je n'y ai pris aucune espèce de
+part. Lorsque les circonstances m'ont porté au commandement de
+l'armée, j'ai trouvé cette paix conclue, et j'ai pensé qu'il était de
+l'honneur français d'en exécuter fidèlement tous les articles.</p>
+
+<p>Je dois cependant vous observer, citoyen Ministre, que, lorsque cette
+paix fut traitée et conclue, Mourâd-Bey était dans une position à nous
+faire beaucoup de mal: dix mille Osmanlis, commandés par Nassif-Pacha,
+et quinze cents mameloucks, commandés par Ibrahim-Bey, étaient dans le
+Caire. Si Mourâd-Bey s'y était encore jeté avec ses mameloucks, le
+crédit dont il jouissait parmi les habitans eut fait traîner en une
+extrême longueur le siége du Caire; le grand-visir eût eu le temps de
+rassembler de nouvelles troupes, de se jeter avec elles dans une
+partie quelconque de l'Égypte, et d'opérer <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> par là une
+diversion très fâcheuse. Il eût encore été possible que la longueur du
+siége eût enhardi les habitans d'une grande partie de l'Égypte à se
+lever en masse: voilà quels sont vraisemblablement les motifs qui
+engagèrent le général Kléber à conclure la paix avec Mourâd-Bey.</p>
+
+<p>Un des articles du traité, qui doit paraître le plus désavantageux,
+est celui qui accorde à Mourâd la possession de Cosséir. Ce port,
+situé sur la côte occidentale de la mer Rouge, pourrait offrir un
+abord trop facile à nos ennemis, si Mourâd-Bey était de mauvaise foi.
+Les Anglais, qui naviguent dans la mer Rouge; les Arabes de l'Yemen,
+qu'ils pourraient mettre dans leurs intérêts, y débarqueraient
+facilement avec l'aide de Mourâd-Bey; mais jusqu'à présent, ce prince,
+qui abhorre les Anglais et les Turcs, se conduit à merveille et avec
+beaucoup de bonne foi. Je le fais d'ailleurs surveiller avec beaucoup
+de soin par le général qui commande à Siout, et qui, sous tous les
+rapports, est plein de talens, de zèle et d'activité; il se nomme
+Donzelot.</p>
+
+<p>Le prince chérif de la Mecque est jusqu'à présent dans nos intérêts.
+J'entretiens une correspondance avec lui, et je tâche par tous les
+moyens d'attirer à Suez tout le commerce de l'Arabie.</p>
+
+<p>Un autre prince arabe, propriétaire de Moka et de Fana, au sud de la
+Mecque, m'a fait faire des offres d'amitié et de paix; j'en profiterai
+avec empressement.</p>
+
+<p>Tous les cheiks arabes qui habitent l'espace compris entre Suez et
+Médine, ainsi qu'aux environs du mont Sinaï, sont venus ici ou ont
+envoyé pour faire alliance avec les Français. J'ai écrit à l'empereur
+d'Abissinie; j'ai fait faire des propositions d'alliance au roi de
+Sennaar, de Darfour et de Dongola. Des caravanes très nombreuses
+<span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> des deux premiers pays sont en chemin pour se rendre au
+Caire.</p>
+
+<p>J'emploierai tous les moyens pour établir de grandes liaisons de
+commerce avec tous ces princes.</p>
+
+<p>Des cheiks arabes du Fezzan et de plusieurs autres parties du
+Béled-El-Gerid ont fait demander aussi de traiter avec les Français,
+pour envoyer des caravanes. Je travaille également à établir quelques
+correspondances entre Tripoli et Tunis.</p>
+
+<p>Les Turcs, divisés en deux partis, à la tête de chacun desquels sont
+le grand-visir et le capitan-pacha, me font demander la paix, chacun
+de son côté. Le grand-visir, moitié vil, moitié insolent, est l'ennemi
+juré du capitan-pacha, qui le lui rend bien. Dans le camp ottoman
+situé à Jaffa, est un envoyé russe, nommé M. Frankini. Cet homme,
+ennemi juré des Français, il y a sept ou huit mois, a changé de
+système et de manières depuis quatre mois. Il nous fait actuellement
+beaucoup de politesses; il cherche à nous prouver que sa cour voudrait
+se rapprocher de la République, se plaint des Anglais, et paraît avoir
+inspiré de la défiance au grand-visir. Celui-ci, de sa personne, est
+bien avec les Anglais, très mal avec Djezzar, pacha d'Acre, avec les
+Naplouzains, et surtout avec les Arabes, qui pillent tous ses convois. Le
+premier général ottoman paraît craindre de s'en retourner à
+Constantinople, où il présume qu'on lui ferait couper la tête.</p>
+
+<p>Le capitan-pacha, beaucoup plus instruit, plus spirituel, et surtout
+beaucoup plus humain que le grand-visir, croise, avec une vingtaine de
+bâtimens, depuis Damiette jusqu'à Alexandrie. Il m'envoie fort souvent
+des parlementaires; je lui en envoie pareillement, et nous nous
+faisons mutuellement beaucoup de politesses. Il se nomme <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span>
+Houssein-Pacha; a été élevé mamelouck du grand-seigneur, dont il a la
+confiance et l'amitié. Il désirerait fort conclure un traité avec les
+Français qui sont en Égypte, afin de se donner encore plus
+d'importance vis-à-vis de son maître. Il craint surtout infiniment que
+je n'entame quelque traité avec le grand-visir, pour lequel il a haine
+et mépris. Sur toutes les propositions que ces deux grands officiers
+de la Porte me font, je traîne en longueur et tâche de leur inspirer
+beaucoup de méfiance contre les Anglais. J'entame dans le moment un
+traité d'échange avec le capitan-pacha pour tous les prisonniers
+français qu'ils ont, soit à Constantinople, soit dans l'Archipel, soit
+dans les différentes échelles du Levant. Nous avons en Égypte à peu
+près quatre mille Osmanlis prisonniers, et quoiqu'il n'y ait point de
+cartel entre la République et la Porte, j'ai cru qu'il était de
+l'humanité et de la générosité française de traiter ces prisonniers
+comme nous traiterions ceux d'une nation avec laquelle nous aurions un
+cartel d'échange.</p>
+
+<p>Quant aux propositions sur le fond de la question, je fais sentir au
+grand-visir et au capitan-pacha qu'elles ne peuvent se traiter qu'à
+Paris et à Constantinople; mais je pense, citoyen Ministre, qu'il
+serait fort possible de s'arranger avec la Porte pour que nous
+conservassions l'Égypte, qui, j'ose l'assurer, peut devenir en très
+peu de temps une excellente et magnifique colonie.</p>
+
+<p>Quant aux Anglais, ils me paraissent désespérés, pour ne pas dire
+enragés, d'avoir manqué leur coup lors de la rupture de la désastreuse
+capitulation d'El-A'rych. M. Smith est revenu prendre le commandement
+de la croisière anglaise. Elle ne consiste que dans un vaisseau de
+ligne, <i>le Tigre</i>, une corvette et un kirlanguich, petit <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span>
+bâtiment grec. Ces trois bâtimens courent continuellement sur nos
+djermes, dont ils prennent un très petit nombre, tandis que le
+capitan-pacha, avec ses vingt bâtimens, nous laisse très
+tranquillement faire notre cabotage. M. Smith m'envoie aussi des
+parlementaires, que j'ai fait recevoir avec beaucoup de hauteur, je
+devrais dire le mépris, que les Anglais, par leur conduite, méritent à
+tous égards. M. Smith se plaint des mauvais traitemens, dit-il, que
+j'ai employés contre M. Courtenay Boyle, capitaine anglais qui, étant
+venu s'échouer avec son bâtiment sur les côtes de l'Égypte, a été fait
+prisonnier. J'ose vous assurer, citoyen Ministre, que c'est une
+imposture manifeste. J'ai eu pour M. Courtenay Boyle toutes les
+attentions et tous les égards possibles; je l'ai échangé à Damiette,
+et lorsqu'il est parti, je l'ai comblé de présens; je lui ai fait
+donner tous les vivres et toutes les subsistances dont il pouvait
+avoir besoin: s'il est nécessaire, je ferai publier ma correspondance
+à cet égard. Il n'est point d'exemple d'une conduite aussi perfide et
+aussi déloyale que celle des Anglais.</p>
+
+<p>Je traite aussi bien que possible les Grecs de l'Archipel: je leur
+donne permission de sortir d'Alexandrie et de Damiette avec des
+chargemens de marchandises, dont sont seulement exceptés le blé et le
+riz, n'ayant pas cru devoir envoyer des vivres à nos ennemis.
+Plusieurs de ces Grecs sont déjà revenus nous porter des objets de
+consommation qui nous sont d'une très grande utilité. M. Smith a
+arrêté, pris et dépouillé plusieurs de ces bâtimens sortant
+d'Alexandrie. J'écris au capitan-pacha, pour lui faire sentir que
+c'est une insulte que font les Anglais à la Porte. Je lui mande que je
+n'ai donné à ces bâtimens permission de sortir avec des chargemens,
+que par considération <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> pour le grand-seigneur, dont les Grecs
+sont les sujets, et par égard pour lui, capitan-pacha, gouverneur-né
+et presque propriétaire de tout l'Archipel.</p>
+
+<p>Tel est, citoyen Ministre, le compte que j'ai cru devoir vous rendre
+de notre situation politique en Égypte; je vous prie de la mettre sous
+les yeux du Premier Consul.</p>
+
+<p>Salut et respect.</p>
+
+<p class="signatsc">Abdala Menou.</p>
+
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> TROISIÈME PARTIE.<br>
+<span class="smaller">CAMPAGNE CONTRE LES ANGLAIS ET LES TURCS.</span></h2>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER.</h2>
+
+<p class="chaptitle">ARRIVÉE DE LA FLOTTE ANGLAISE. DISPOSITIONS MILITAIRES.</p>
+
+<p>L'armée anglaise avait reçu à Rhodes et à Macri, dès le commencement
+de pluviôse, tout ce qui était nécessaire pour ouvrir la campagne: le
+ministère la pressait d'agir contre l'Égypte<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>; mais les Turcs ne se
+hâtaient pas d'y concourir. Ils paraissaient craindre autant les
+succès de leurs alliés que leur défaite. Le visir, encore effrayé de
+la bataille d'Héliopolis, <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> tremblant de s'exposer à de
+nouveaux revers, était bien déterminé à ne marcher que lorsque les
+Anglais lui auraient ouvert la route. Son autorité était méconnue dans
+la plupart des provinces de la Syrie; il n'avait, pour former une
+armée et des magasins, que les secours et les convois qu'il recevait
+de sa capitale. Le capitan-pacha était à Constantinople avec une
+partie de sa flotte; il penchait à traiter avec les Français plutôt
+que de courir encore les hasards d'une expédition, et attendait la fin
+des irrésolutions de la Porte.</p>
+
+<p>Ces différens chefs, persuadés que leurs efforts pour reprendre
+l'Égypte seraient inutiles, craignaient de s'exposer séparément aux
+premiers revers; mais les ordres du gouvernement anglais devinrent
+impératifs, et ses généraux ne purent s'y refuser. Ils redoutaient
+autant que leurs soldats la bravoure éprouvée et l'habitude de
+victoires de l'armée qu'ils avaient à combattre. Instruits néanmoins
+du caractère et des dispositions de celui qui la commandait, ils
+espérèrent profiter de ses fautes pour s'établir sur quelques points,
+affaiblir les Français par des affaires de détail, et se maintenir, en
+attendant des secours et l'effet des attaques que le visir et un corps
+parti de l'Inde devaient effectuer. Aussitôt qu'ils apprirent que le
+capitan-pacha avait mis à la voile de Constantinople, et leur amenait
+un renfort de six mille Albanais et janissaires, ils partirent de
+Macri. Le 10 ventôse, ils parurent dans la rade d'Aboukir. (Les
+tableaux n<sup>os</sup> 1 et 2, contiennent <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> l'état de cette armée,
+ainsi que celui de l'armée d'Orient et de sa répartition.) Leur flotte
+fut contrainte de retarder son débarquement jusqu'au 17, les vents du
+nord et du nord-est rendant la mer trop houleuse au point choisi pour
+l'exécuter.</p>
+
+<p>La frégate <i>la Régénérée</i> entra le 10 ventôse dans le port
+d'Alexandrie; elle venait de Rochefort, et portait deux cents hommes
+de la 51<sup>e</sup> demi-brigade, une compagnie d'artillerie et des
+munitions. Le brick <i>le Lodi</i>, qui arrivait le même jour de Toulon,
+avait rencontré la flotte de l'amiral Gantheaume, qui portait un
+renfort de quatre à cinq mille hommes, et que des circonstances
+avaient engagé à relâcher dans ce port. Dès-lors on put s'apercevoir
+que le moment le plus favorable pour arriver à Alexandrie était
+manqué; mais l'arrivée de ces bâtimens et cette nouvelle donnèrent à
+l'armée d'Orient la certitude que le gouvernement s'occupait fortement
+de la secourir.</p>
+
+<p>L'apparition de la flotte anglaise fut connue au Caire, le 13, à trois
+heures après midi. D'après les rapports, les chaloupes étaient à la
+mer pour opérer le débarquement; et la prise de trois officiers du
+génie anglais qui faisaient une reconnaissance de la côte sous
+Aboukir, ne laissait aucun doute sur le point menacé.</p>
+
+<p>Nous avons vu précédemment que le général Menou s'était fait illusion
+jusqu'alors, en repoussant les avis qui lui venaient de toutes parts
+sur cette expédition. Il n'avait pas même consenti à l'envoi <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span>
+des bâtimens pour observer les préparatifs des Anglais et surveiller
+leurs mouvemens. Aucun corps de réserve qu'on pût opposer avec succès
+au débarquement, n'existait sur la côte; on l'avait même dégarnie de
+troupes, et les places n'étaient pas suffisamment approvisionnées.</p>
+
+<p>On était assuré par tous les rapports que le visir n'était pas encore
+prêt à agir, et qu'il ne passerait le désert que lorsqu'il serait
+certain du succès des Anglais. On savait qu'Aboukir était le seul
+point de la côte qui pût leur convenir pour opérer une descente, parce
+que leur flotte trouvait un abri dans cette rade, et que de là ils
+pouvaient aussitôt se porter sur Alexandrie. Tous les hommes qui
+avaient un peu étudié l'organisation de l'Égypte et son système de
+défense, tous ceux qui connaissaient les forces de l'armée française,
+était convaincus que la seule bonne disposition était de la réunir.</p>
+
+<p>Au moment où l'on reçut la nouvelle du débarquement, toute l'armée
+s'attendit à marcher vers Aboukir: aussi fut-elle très étonnée des
+dispositions que prit le général Menou. Il ordonna au général Reynier
+de partir sur-le-champ pour Belbéis, avec deux demi-brigades et
+l'artillerie de sa division; au général Morand, d'aller promptement à
+Damiette, avec cinq cents hommes de la division Rampon, qui
+précédemment avaient été appelée au Caire; et au général Bron de
+conduire à Aboukir le 22<sup>e</sup> régiment de chasseurs, fort seulement de
+deux cent trente chevaux. Le reste de la cavalerie dut attendre des
+ordres à Boulac. La division Lanusse ne partit <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> que le 14
+pour Rahmaniëh, et même la 88<sup>e</sup>, la plus forte demi-brigade de cette
+division, fut appelée au Caire, le jour de son départ.</p>
+
+<p>Quelques généraux essayèrent de faire sentir au général Menou la
+nécessité de rassembler promptement l'armée vers Aboukir. Ils lui
+observèrent que le visir ne marcherait pas avant d'être certain du
+succès des Anglais; qu'on aurait le temps de les battre et de se
+porter ensuite vers Salêhiëh, avant qu'il pût y paraître; que, dans le
+cas même où le visir, par des mouvemens plus rapides, aurait obtenu de
+légers succès, ses troupes seraient aisément dissipées, lorsqu'elles
+apprendraient la défaite de leurs alliés: qu'enfin, en divisant
+l'armée, on l'exposait à des revers, etc. Le général Reynier
+écrivit<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a> au général Menou ces observations, il les <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> lui
+renouvela ensuite de bouche, ajoutant qu'il fallait mettre de côté
+toute les haines particulières pour ne songer qu'à l'ennemi..... Tout
+fut inutile. Dans <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> l'impossibilité de lui faire adopter de
+meilleures dispositions, il espéra que son départ dissiperait la
+jalousie et les craintes qu'il inspirait, et crut qu'ensuite les
+autres généraux pourraient faire avec plus de succès les mêmes
+observations; mais le général Menou fut sourd à toutes les
+représentations; et ne recevant ni le lendemain, ni les jours suivans,
+aucun avis du débarquement, il se persuada d'autant mieux qu'il avait
+fait d'excellentes dispositions.</p>
+
+<p>Sans doute, puisqu'il s'opiniâtrait à rester au Caire et à diviser
+l'armée, le seul moyen de sauver l'Égypte, eût été de choisir un autre
+chef; les circonstances et l'éloignement du gouvernement, auraient
+peut-être autorisé un tel parti; mais c'était <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> un exemple
+dangereux pour la discipline, que de grands succès auraient pu seuls
+justifier, et rien n'était préparé pour les obtenir: on ne pouvait
+prévoir que les Anglais seraient sept jours sans débarquer; d'ailleurs
+on aurait pu dire, après la victoire, que le général Menou l'aurait
+également remportée.</p>
+
+<h2>CHAPITRE II.</h2>
+
+<p class="chaptitle">DÉBARQUEMENT DES ANGLAIS.&mdash;COMBAT DU 22 VENTÔSE.</p>
+
+<p>Les vents passèrent le 16 au nord-ouest; la mer devint plus calme, et
+les ennemis purent s'occuper du débarquement. Ils envoyèrent des
+chaloupes armées vers la bouche du lac Maadiëh, pour s'emparer du bac
+et interrompre la communication directe d'Alexandrie avec Rosette;
+mais une centaine d'hommes qui descendit pour cette opération, fut
+culbutée par quarante grenadiers de la 61<sup>e</sup>, et cette entreprise
+échoua.</p>
+
+<p>Le général Friant, dès l'arrivée de la flotte anglaise, avait réparti
+ses troupes de la manière suivante:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="5" summary="Troupe.">
+<colgroup>
+ <col width="60%">
+ <col width="20%">
+ <col width="20%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="td-right">Inf.</td>
+<td class="td-right">caval.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>À Rosette et au fort Julien, trois
+ compagnies de la 61<sup>e</sup></td>
+<td class="td-right">150</td>
+<td class="td-right">»</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>À Edko et à la Maison-Carrée,
+ un bataillon de la 75<sup>e</sup>, une compagnie
+ de grenadiers de la 25 et un détachement
+ du 3<sup>e</sup> régiment de dragons.</td>
+<td class="td-right">300</td>
+<td class="td-right">150</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> À Aboukir, deux bataillons et les Inf. caval.
+ grenadiers de la 61<sup>e</sup>, deux bataillons
+ de la 75<sup>e</sup>, la moitié d'un bataillon de
+ la 51<sup>e</sup> et un détachement de la 25<sup>e</sup></td>
+<td class="td-right">1550</td>
+<td class="td-right">»</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le 18<sup>e</sup> de dragons</td>
+<td class="td-right">»</td>
+<td class="td-right">100</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>En tout, à Aboukir, quinze cent cinquante hommes d'infanterie, cent
+quatre-vingts cavaliers et dix pièces de canon.</p>
+
+<p>Il ne laissa pour la garde d'Alexandrie que les marins et les
+invalides.</p>
+
+<p>Ce corps était trop faible pour résister au débarquement d'une armée
+qui avait à sa disposition une grande quantité de chaloupes et tous
+les moyens de la marine anglaise. On ne pouvait espérer de succès
+qu'en parvenant à culbuter dans la mer les premiers qui aborderaient,
+avant que les troupes eussent le temps de se former, et en mettant du
+désordre dans les chaloupes par un feu d'artillerie bien dirigé.</p>
+
+<p>Les Anglais, qui ne fondaient quelque espérance de succès que sur la
+faiblesse du corps chargé de garder les côtes, désignèrent pour cette
+première opération l'élite de leur armée. Ils réunirent toutes leurs
+chaloupes, et y embarquèrent, le 17, avant le jour, les troupes
+suivantes, sous les ordres des majors-généraux Moore et Ludlow:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="3" summary="Troupe.">
+<colgroup>
+ <col width="60%">
+ <col width="20%">
+ <col width="20%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td>Gardes</td>
+<td class="td-right">2000</td>
+<td>hommes.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>23<sup>e</sup> régiment</td>
+<td class="td-right">600</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>28<sup>e</sup> régiment</td>
+<td class="td-right">600</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>40<sup>e</sup> régiment</td>
+<td class="td-right">250</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> 42<sup>e</sup> régiment</td>
+<td class="td-right">900</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>58<sup>e</sup> régiment</td>
+<td class="td-right">600</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Légion corse</td>
+<td class="td-right">400</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Artillerie</td>
+<td class="td-right">200</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Soldats de marine</td>
+<td class="td-right">300</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="td-right">&mdash;&mdash;</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="smcap td-right">Total</td>
+<td class="td-right">5,850</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>Les chaloupes, formées sur une ligne séparée en cinq divisions,
+s'approchent lentement de la côte. Les troupes françaises, pour se
+garantir du feu des chaloupes canonnières ennemies, disposées en avant
+et sur les flancs de celles de transport, prennent position derrière
+les mamelons de sable, dans l'ordre suivant: la 61<sup>e</sup> demi-brigade,
+avec une pièce de 12, deux obusiers, et ses deux pièces de 4, sa
+droite vers le commencement de la digue du lac Maadiëh; le 18<sup>e</sup> de
+dragons à la gauche de cette demi-brigade, le 20<sup>e</sup> de dragons et la
+75<sup>e</sup> sur le revers occidental de la hauteur des puits. Les
+détachemens de la 25<sup>e</sup> et de la 51<sup>e</sup> forment, avec deux pièces de
+8 et un obusier, une réserve entre ce dernier corps et le fort
+d'Aboukir.</p>
+
+<p>La hauteur des puits est un mamelon de sable mouvant, de pente rapide,
+surtout du côté de la mer. Ce point est le seul où des troupes qui
+débarquent puissent trouver une position militaire avantageuse<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>. La
+ligne de chaloupes anglaises <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> reste long-temps au milieu de
+la baie; elle paraît menacer tous les points de la côte; enfin elle se
+divise en deux lignes. Arrivées à portée de canon, elles se serrent
+davantage, et viennent aborder au pied de cette hauteur. Les matelots
+ramaient debout et avec vigueur, sans s'inquiéter de l'artillerie
+française, tandis que l'infanterie était couchée au fond des
+chaloupes. La droite, en mettant pied à terre, gravit promptement la
+hauteur, et s'y met en bataille; la gauche s'étend sur le revers, de
+manière à appuyer son flanc à la mer. La 61<sup>e</sup> demi-brigade charge
+aussitôt la gauche des ennemis, qui ne peuvent soutenir ce premier
+choc; une compagnie de grenadiers, qui s'établit sur douze chaloupes,
+les prend de revers; déjà beaucoup d'entre eux jettent leurs armes,
+mais la seconde ligne, qui venait de débarquer, leur porte du secours.
+La 61<sup>e</sup>, trop faible alors pour culbuter seule les Anglais et
+reprendre la hauteur, borne ses efforts à soutenir le combat.</p>
+
+<p>Le 18<sup>e</sup> et le 20<sup>e</sup> de dragons chargent, à la gauche de la 61<sup>e</sup>,
+les premières troupes formées sur la hauteur; ces deux corps,
+repoussés à cette première attaque, essaient une seconde charge sur la
+<span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> gauche des ennemis, mais le feu de la seconde ligne les
+force de se retirer.</p>
+
+<p>La 75<sup>e</sup>, avertie trop tard de l'instant du débarquement, trouve les
+Anglais formés sur la hauteur; en un moment la moitié de ses premiers
+pelotons est mise hors de combat par les feux de la ligne anglaise,
+son déploiement ne peut s'effectuer; elle est obligée de se retirer.</p>
+
+<p>Les pièces d'artillerie qui étaient à gauche, ne faisant pas assez
+d'effet, on voulut les rapprocher de la hauteur, avec les détachemens
+de la 51<sup>e</sup> et de la 25<sup>e</sup>; mais les sables ayant apporté des
+lenteurs dans ce mouvement, les Anglais étaient déjà formés à leur
+arrivée: ils rejoignirent la 75<sup>e</sup> demi-brigade, qui s'était retirée
+à la distance de trois cents toises.</p>
+
+<p>La 61<sup>e</sup> reçoit alors l'ordre de se retirer; les soldats, mêlés
+depuis deux heures avec les Anglais, et d'autant plus animés qu'ils
+obtenaient quelques succès, quittent avec peine le champ de bataille.
+Cette demi-brigade effectue sa retraite dans le meilleur ordre, emmène
+toute son artillerie et forme l'arrière-garde. On détache dans Aboukir
+une compagnie de la 51<sup>e</sup> pour renforcer la garnison de ce fort, et
+les troupes se réunissent à l'Embarcadaire<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>. Alexandrie avait été
+laissée presque sans garnison, et les Anglais pouvant tenter quelque
+<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> nouvelle attaque, qui aurait empêché les troupes de protéger
+cette place importante, on s'y retira pendant la nuit.</p>
+
+<p>Le bataillon de la 75<sup>e</sup>, le détachement de la 25<sup>e</sup> et le 3<sup>e</sup> de
+dragons, qui étaient à Edko, reçurent, par des signaux, l'ordre de
+venir à Alexandrie; d'après une mauvaise interprétation de cet ordre,
+la Maison-Carrée, poste fortifié, important à conserver pour défendre
+le passage de le bouche du lac, fut évacuée et démantelée. Il resta à
+Rosette cinquante hommes de la 61<sup>e</sup>, et au fort Julien une compagnie
+de cette demi-brigade, et des invalides.</p>
+
+<p>Lorsque les Anglais furent bien certains de la retraite des troupes
+françaises, ils envoyèrent un corps sur la hauteur qui domine le
+village d'Aboukir, pour bloquer le fort, et poussèrent leur
+avant-garde jusqu'au défilé de l'Embarcadaire.</p>
+
+<p>On apprit au Caire, le 20, à cinq heures du soir, le débarquement des
+Anglais. Toute l'armée vit alors quelle faute on avait faite de ne pas
+marcher au premier avis. On lui avait fait perdre les momens les plus
+favorables, les sept jours écoulés depuis l'apparition des ennemis
+jusqu'à leur débarquement. La cavalerie aurait pu, à marches forcées,
+arriver le 17. Deux jours après, dix mille hommes et cinquante pièces
+de canon auraient pu être réunis vers Aboukir, et détruire entièrement
+cette armée, avant qu'elle eût achevé de s'organiser, débarqué son
+artillerie et retranché son camp: ce moment passé, le succès devenait
+plus douteux. On était <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> instruit que le visir était campé à
+Yabnëh, qu'on l'attendait à El-A'rych, et qu'il se disposait à passer
+le désert. On ne pouvait savoir si on aurait encore le temps d'aller
+battre les Anglais, et de revenir sur la frontière de Syrie avant son
+arrivée, et on avait la nouvelle qu'une partie de la flotte anglaise
+de l'Inde était déjà dans la mer Rouge. On ignorait si les Anglais
+avaient poursuivi vivement les troupes qui s'étaient opposées à leur
+débarquement; s'ils leur avaient fait éprouver une perte considérable,
+s'ils avaient su profiter de ce premier succès pour attaquer aussitôt
+Alexandrie, et s'en emparer par un coup de main audacieux. Cette ville
+n'était pas en état de tenir huit jours contre une attaque régulière;
+on pouvait craindre de n'arriver qu'après sa chute; et lors même que
+les Anglais ne l'auraient pas attaquée, on leur avait laissé le temps
+de se retrancher dans quelques fortes positions. On pouvait craindre
+enfin qu'ils n'eussent obtenu quelques succès partiels sur les trois
+demi-brigades parties avec le général Lanusse. Tous ces motifs
+devaient faire sentir la nécessité de rassembler promptement un corps
+d'armée considérable, d'évacuer plusieurs postes, et de ne laisser
+dans ceux qu'on jugerait nécessaires que de faibles détachemens.</p>
+
+<p>Le général Menou fit partir du Caire, le 21, la 88<sup>e</sup> demi-brigade,
+un bataillon de la 25<sup>e</sup>, huit cent cinquante hommes de la 21<sup>e</sup>,
+arrivés de Beneisouef, la cavalerie et le parc d'artillerie, qu'il
+borna seulement à trois pièces de 12. Il écrivit au général Rampon
+<span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> de partir pour Rahmaniëh avec la 32<sup>e</sup>, les carabiniers de
+la 2<sup>e</sup> et une partie du 20<sup>e</sup>} de dragons, et de laisser à Damiette,
+à Lesbëh et autres forts, le reste de la 2<sup>e</sup> légère, cent dragons du
+20<sup>e</sup> et une compagnie d'artillerie légère. Le général Reynier reçut
+l'ordre de faire partir la 13<sup>e</sup> pour Rahmaniëh, par la route du
+Delta, et d'envoyer au Caire la 9<sup>e</sup> demi-brigade, qui devait
+remplacer la 85<sup>e</sup>, destinée pour Rahmaniëh. Cet ordre, d'un style
+fort ambigu, laissait ce général à Belbéis, avec son artillerie et son
+ambulance, sans moyens à opposer au visir. Deux demi-brigades de sa
+division étaient disposées dans les places du Caire, de Belbéis et de
+Salêhiëh, et la marche de la 13<sup>e</sup> par le Delta, devant être fort
+longue dans cette saison, le général Reynier se détermina à passer
+avec elle par le Caire, à se mettre à la tête des deux demi-brigades
+de sa division qui allaient à l'ennemi, et à emmener son artillerie.</p>
+
+<p>Ces dispositions laissaient trop de troupes à Damiette, au Caire, à
+Belbéis, à Salêhiëh et dans la Haute-Égypte. Le général Menou ne fit
+pas évacuer cette dernière; ce fut après son départ seulement que le
+général Belliard en donna l'ordre au général Donzelot.</p>
+
+<p>Le 17, le général Lanusse arrive à Rahmaniëh, il entend le bruit du
+canon d'Aboukir, et part sur-le-champ pour aller au secours du général
+Friant. Le 19, il effectue sa jonction avec lui, sur les hauteurs de
+Nicopolis en avant d'Alexandrie. La <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> cavalerie, qui, depuis
+le 18, était renforcée du 22<sup>e</sup> régiment de chasseurs, fournissait
+une grand'garde près d'une maison située à une demi-lieue de
+l'Embarcadaire.</p>
+
+<p>Le corps de l'armée anglaise établi à terre le premier jour, fut
+long-temps livré à lui-même; le débarquement des autres corps, ainsi
+que celui de l'artillerie et des chevaux, ayant été retardé par la
+grosse mer, il ne fut terminé que le 20. Ce jour-là, les Anglais se
+portèrent vers l'Embarcadaire, déjà occupé par leur avant-garde, et là
+ils achevèrent de s'organiser.</p>
+
+<p>Ils se mirent en marche le 21 à huit heures du matin, et repoussèrent
+la grand'garde de cavalerie, qui envoya prévenir de leur approche. Les
+généraux Friant et Lanusse, considérant que le lac Maréotis n'était
+pas praticable dans cette saison, et que si les Anglais
+s'établissaient sur les digues du canal d'Alexandrie et du lac
+Maadiëh, le reste de l'armée pourrait difficilement se réunir à eux,
+résolurent de s'opposer, avec leurs faibles moyens, à la marche des
+ennemis, afin de conserver cette communication importante. La garde
+d'Alexandrie fut laissée aux marins et aux dépôts, et ils s'avancèrent
+jusqu'à la pointe du lac Maadiëh, sur les hauteurs voisines du camp
+des Romains, avec les troupes suivantes:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="3" summary="Troupe.">
+<colgroup>
+ <col width="50%">
+ <col width="10%">
+ <col width="10%">
+ <col width="10%">
+ <col width="10%">
+ <col width="10%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td><span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> <i>Général de division</i>, <span class="smcap">Friant</span>;<br>
+<i>Général de brigade</i>, <span class="smcap">Délegoroue</span>.</td>
+<td class="center">Hommes.</td>
+<td class="center">Pièces de 12.</td>
+<td class="center">Pièces de 8.</td>
+<td class="center">Obus.</td>
+<td class="center">Pièces de 4.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>25<sup>e</sup> demi-brigade, 2<sup>e</sup>
+ et 3<sup>e</sup> bataillons.</td>
+<td class="center">500</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">1</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>61<sup>e</sup></td>
+<td class="center">600</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">2</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>75<sup>e</sup></td>
+<td class="center">750</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">1</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Artillerie</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">1</td>
+<td class="center">3</td>
+<td class="center">1</td>
+<td class="center">»</td>
+</tr>
+<tr><td colspan="6">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td><i>Général de division</i>, <span class="smcap">Lanusse</span>;<br>
+<i>Général de brigade</i>, <span class="smcap">Sylli</span>.</td>
+<td colspan="5">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>4<sup>e</sup> légère</td>
+<td class="center">650</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">3</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>18<sup>e</sup> de ligne</td>
+<td class="center">650</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">2</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>69<sup>e</sup> <i>idem</i></td>
+<td class="center">800</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">2</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Artillerie légère</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">»</td>
+<td class="center">4</td>
+<td class="center">2</td>
+<td class="center">»</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="center">&mdash;&mdash;</td>
+<td class="center">&mdash;&mdash;</td>
+<td class="center">&mdash;&mdash;</td>
+<td class="center">&mdash;&mdash;</td>
+<td class="center">&mdash;&mdash;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td class="td-right">Total</td>
+<td class="center">3950</td>
+<td class="center">1</td>
+<td class="center">7</td>
+<td class="center">3</td>
+<td class="center">11</td>
+</tr>
+<tr><td colspan="6">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td><i>Général de brigade</i>, <span class="smcap">Bron.</span></td>
+<td colspan="5">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>22<sup>e</sup> régiment de chasseurs</td>
+<td class="center">230</td>
+<td colspan="4">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Détachement du 3<sup>e</sup> de dragons</td>
+<td class="center">150</td>
+<td colspan="4">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>18<sup>e</sup> idem</td>
+<td class="center">80</td>
+<td colspan="4">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Détachement du 20<sup>e</sup> <i>idem</i></td>
+<td class="center">60</td>
+<td colspan="4">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="center">&mdash;&mdash;</td>
+<td colspan="4">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td class="center">520</td>
+<td colspan="4">&nbsp;</td>
+</tr>
+</table>
+
+<table style="margin-left: 25%; width: 50%;" border="0" cellpadding="3" summary="Troupe.">
+<colgroup>
+ <col width="50%">
+ <col width="10%">
+ <col width="10%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td colspan="3" class="center smcap">Total général.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Infanterie</td>
+<td class="td-right">3950</td>
+<td>hommes.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Cavalerie</td>
+<td class="td-right">520</td>
+<td>&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Artillerie</td>
+<td class="td-right">22</td>
+<td>pièces.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>C'est avec ce petit nombre de troupes que les généraux Friant et
+Lanusse ont l'audace d'attendre toute l'armée anglaise, c'est-à-dire
+seize mille hommes d'infanterie, deux mille soldats de marine tirés de
+la flotte, deux cents cavaliers, et dix pièces de canon attelées.</p>
+
+<p>Les Anglais marchaient lentement, leur infanterie <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> avait de
+la peine à se traîner dans les sables mouvans qu'elle devait
+parcourir. Des chaloupes canonnières s'avançaient dans le lac Maadiëh,
+à la hauteur de sa gauche, ainsi qu'un grand nombre de barques
+chargées de munitions, de vivres et d'eau douce. Lorsqu'ils virent les
+troupes françaises postées sur les hauteurs qu'ils voulaient occuper,
+ils s'arrêtèrent, et on se canonna réciproquement. Ils n'osèrent pas
+attaquer, et campèrent, à trois heures après midi, à moins de deux
+lieues du point de leur départ.</p>
+
+<p>Ils se remirent en marche le 22, à la pointe du jour: craignant
+l'impétuosité française, et surtout la cavalerie, ils se formèrent sur
+trois lignes; au centre de leur armée était un carré, dont les côtés
+étaient composés d'infanterie en colonnes serrées.</p>
+
+<p>L'aile gauche s'ébranla la première; elle suivit le bord du lac
+Maadiëh, afin de s'appuyer au canal et de tourner la droite des
+Français; le centre se mit en mouvement plus tard, et la droite après
+lui.</p>
+
+<p>Le centre marchait lentement sur le revers d'une hauteur qui le
+masquait à la position des Français, et l'aile gauche paraissait
+isolée. Le général Lanusse espère la culbuter, au moyen d'une attaque
+très vive, avant qu'elle puisse être secourue par le reste de l'armée:
+il le propose au général Friant, ordonne à la 69<sup>e</sup> de s'avancer sur
+les hauteurs qui bordent la mer pour occuper la droite des ennemis,
+laisse un bataillon de la 18<sup>e</sup>} en réserve sur la hauteur du camp
+des Romains, un bataillon de la 4<sup>e</sup> légère <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> avec une pièce
+et un obusier d'artillerie légère, à droite de ces hauteurs, et se met
+aussitôt en marche avec le reste de ses troupes, et le 22<sup>e</sup> régiment
+de chasseurs.</p>
+
+<p>Tandis que le brave Lanusse commence son mouvement, le centre des
+Anglais paraît sur la hauteur; la première ligne s'avance; on ne peut
+plus alors arriver sur le flanc de l'aile gauche avant de l'attaquer.
+Le 22<sup>e</sup> régiment de chasseurs la charge avec la plus grande
+bravoure, la traverse et fait poser les armes à deux bataillons; mais
+les feux exécutés avec beaucoup de vivacité et de précision, par la
+seconde ligne, le forcent à se retirer et à abandonner ses
+prisonniers. La 4<sup>e</sup> légère, dirigée par l'adjudant commandant Bayer,
+combat pendant ce temps, avec avantage, le reste de la première ligne
+et la fait ployer. La 18<sup>e</sup> se formait en bataille sur sa gauche;
+mais la colonne qui marchait toujours à la droite du centre des
+Anglais, se déploie rapidement sur son flanc, son feu y met du
+désordre: elle ne peut achever son mouvement pour lui faire face. La
+4<sup>e</sup> légère et le 22<sup>e</sup> de chasseurs, trop inférieurs pour soutenir
+seuls le combat, commencèrent alors leur retraite.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le général Friant s'était avancé avec les 25<sup>e</sup> et
+75<sup>e</sup> précédées de tirailleurs, qui inquiétaient l'aile gauche des
+Anglais. La 61<sup>e</sup> avait aussi marché jusqu'à la pointe du lac
+Maadiëh, et attaquait cette aile, qui s'était arrêtée et la recevait
+par des feux très nourris; mais étant trop inférieure, <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> et le
+mouvement projeté par le général Lanusse n'ayant pu être exécuté, elle
+se retira sur la digue du canal. Le général Friant fit reprendre aux
+25<sup>e</sup> et 75<sup>e</sup> leur position sur la hauteur.</p>
+
+<p>Les généraux Friant et Lanusse sentirent qu'il serait imprudent de
+s'engager plus long-temps avec une armée aussi supérieure, et qu'on
+tenterait vainement de l'empêcher d'occuper cette position. Une belle
+charge, exécutée par le 3<sup>e</sup> de dragons, protége la retraite de la
+4<sup>e</sup> légère, qui était fort engagée, et ralentit la marche des
+Anglais. La 69<sup>e</sup> forme l'arrière-garde de gauche, en suivant le bord
+de la mer; elle attend à portée de fusil la droite des Anglais, et
+exécute, dans le meilleur ordre, une retraite par échelon, qui lui
+mérite l'admiration des ennemis. La 61<sup>e</sup> fait une pareille retraite
+sur la droite, près du canal. Les troupes françaises prennent position
+sur les hauteurs de Nicopolis.</p>
+
+<p>Les Anglais, après avoir dépassé les hauteurs du camp des Romains,
+déploient leurs colonnes du centre; long-temps ils paraissent
+incertains s'ils attaqueront les Français; ils avaient la supériorité
+du nombre; leurs soldats devaient être animés par le succès facile
+qu'ils venaient d'obtenir; cependant ils n'osent l'entreprendre. Ils
+se bornent à faire marcher leur aile gauche sur le grand mamelon,
+au-delà des étangs, et à détacher un bataillon sur le canal; mais le
+feu des pièces placées sur la hauteur de Nicopolis, et quelques
+tirailleurs jetés dans le canal, les forcent bientôt à la retraite.
+L'aile gauche <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> n'ose pas rester sur le mamelon et se retire.
+L'armée anglaise campe, la droite à la mer vers le camp des Romains,
+la gauche au canal d'Alexandrie, vis-à-vis la pointe du lac Maadiëh,
+et travaille de suite, avec une grande activité, à fortifier cette
+position par une ligne de redoutes.</p>
+
+<p>Les ennemis eurent, dans cette affaire, quinze cents hommes hors de
+combat. La perte, du côté des Français, fut de cinq cents. Cette
+différence provient du petit nombre des Français, de la supériorité de
+leur artillerie, et de la charge du 22<sup>e</sup>, qui mit beaucoup d'Anglais
+hors de combat. Le général Lanusse fut légèrement blessé.</p>
+
+<p>Ce dernier, ainsi que le général Friant, sentait que la position des
+hauteurs de Nicopolis n'était pas susceptible d'être défendue, si
+l'armée anglaise l'attaquait, et qu'il était surtout important de
+s'occuper de la sûreté d'Alexandrie. Ils y laissent une forte
+avant-garde pour en imposer aux ennemis, et leur faire croire que leur
+intention était de la défendre; mais pour soutenir sa retraite, et
+préparer les moyens de résistance d'Alexandrie, ils firent réparer
+l'ancienne enceinte des Arabes, et y placèrent la 4<sup>e</sup> légère avec
+deux bataillons de la 18<sup>e</sup>; le 3<sup>e</sup> bataillon de cette demi-brigade
+fut établi à la redoute commencée sur la hauteur dite de Cléopâtre; le
+3<sup>e</sup> bataillon de la 35<sup>e</sup> occupa les hauteurs près de la colonne de
+Pompée. On travailla en même temps à perfectionner les fortifications.
+Comme la cavalerie devenait inutile pour la défense de cette <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span>
+place, et qu'il y avait peu de fourrage dans les magasins, on ne garda
+que le 18<sup>e</sup> de dragons; le reste fut envoyé pendant la nuit à
+Rahmaniëh, au-devant de l'armée. Elle eut beaucoup de peine à
+traverser le lac Maréotis, et dut s'éloigner pour trouver un chemin,
+jusqu'auprès du Marabou.</p>
+
+<p>Les généraux qui étaient à Alexandrie firent partir, le 25, un
+bâtiment pour instruire le gouvernement de ce qui s'était passé, et
+prévenir l'amiral Gantheaume, qu'on savait en route, de la position de
+la flotte anglaise.</p>
+
+<h2>CHAPITRE III.</h2>
+
+<p class="chaptitle">ARRIVÉE DE L'ARMÉE À ALEXANDRIE.&mdash;AFFAIRE DU 30 VENTÔSE.</p>
+
+<p>On apprit ces détails en arrivant à Rahmaniëh. La situation de l'armée
+française devenait très difficile. Les Anglais, maîtres des digues,
+mettaient obstacle à la réunion des troupes sous Alexandrie, à moins
+qu'on ne parvînt à découvrir, dans le bassin du lac Maréotis, un
+chemin praticable pour l'artillerie; ils pouvaient même y faire entrer
+l'eau de la mer par une coupure à la digue qui le sépare du lac
+Maadiëh. Toutes les troupes disponibles n'avaient pas été réunies, et
+les affaires du 17 et du 22 ventôse avaient affaibli les corps qui y
+avaient combattu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> Le général Rampon arriva le 26 à Rahmaniëh. On reçut le 27, à
+Birket, le rapport d'une reconnaissance qui avait découvert une route
+praticable pour l'artillerie; on s'y dirigea en passant par <i>Agazy</i>,
+et on arriva vers le Marabou. L'armée fut enfin réunie le 29 à
+Alexandrie.</p>
+
+<p>Pendant ce temps les Anglais avaient fait le siége d'Aboukir. Ce petit
+fort, bientôt écrasé par une artillerie supérieure et par les bombes,
+capitula le 28 ventôse, pour éviter d'être pris d'assaut. Les Anglais
+avaient pressé avec activité la confection des retranchemens de leur
+position; ils y avaient transporté beaucoup d'artillerie pour armer
+leurs redoutes. Ils ne firent d'autres mouvemens que de pousser
+quelques patrouilles à <i>Bedah</i>. Le 27, le 12<sup>e</sup> dragons légers
+rencontra, vers ce village, cinquante hussards du 7<sup>e</sup> régiment,
+détachés avec une compagnie de carabiniers de la 21<sup>e</sup> pour
+reconnaître leur position sur le canal. Les dragons chargèrent les
+hussards, qui se lancèrent en même temps sur eux, traversèrent leur
+escadron, puis retournant tout à coup leurs excellens chevaux arabes,
+prirent à dos les Anglais, qui, ne pouvant arrêter les leurs, furent
+ainsi poussés sur la compagnie de carabiniers, dont le feu acheva de
+les détruire.</p>
+
+<p>Les troupes une fois réunies, il fallait attaquer aussitôt l'ennemi:
+une victoire assurait la possession de l'Égypte; elle donnait les
+moyens d'arrêter la marche du visir et celle du corps anglais venu de
+l'Inde. Un échec ne pouvait pas rendre la position <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> beaucoup
+plus mauvaise que si, restant en présence des Anglais, on temporisait
+et consommait les faibles approvisionnement d'Alexandrie, tandis que
+l'armée du visir, répandue dans l'intérieur du pays, aurait le temps
+de prendre Damiette, Salêhiëh et les autres petits forts, d'en égorger
+les faibles garnisons, de soulever les habitans, etc. Il ne fallait
+pas non plus laisser à l'armée anglaise le temps de recevoir des
+renforts et de se fortifier davantage.</p>
+
+<p>Si le lac Maréotis avait été praticable dans cette saison, il aurait
+mieux valu retarder l'attaque, afin d'essayer, par un mouvement
+rétrograde, d'engager les Anglais à se diviser pour faire le siége
+d'Alexandrie, et les attirer ainsi sur un champ de bataille plus
+étendu, où l'armée française, profitant de sa supériorité en
+artillerie légère et en cavalerie, aurait pu s'assurer la victoire,
+mais le sol marécageux du lac s'y opposait alors.</p>
+
+<p>Les ennemis étaient tellement supérieurs en nombre, et dans une
+position si bonne, qu'il y avait peu d'apparence de succès; on ne
+pouvait en attendre que d'un coup de vigueur sur une de leurs ailes.
+L'embarras était de faire ordonner de bonnes dispositions par un
+général en chef qui n'avait pas fait la guerre, et qui fermait
+l'oreille à tous les avis. Le général Lanusse, à qui le général Menou
+fit demander indirectement un plan d'attaque, lui envoya, aussi par un
+tiers, un projet fait de concert avec le général Reynier. Il fut
+rédigé en ordre du jour, et donné à dix heures du soir aux généraux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> La position des Anglais n'avait pas plus de 1300 toises de
+développement; les deux ailes, appuyées, la droite à la mer et la
+gauche au lac Maadiëh, étaient flanquées par des chaloupes
+canonnières: la gauche était fortifiée par des redoutes construites
+sur la digue du canal d'Alexandrie, et couverte par des étangs. Les
+redoutes placées sur les hauteurs occupées par le centre de l'armée,
+prenaient des revers par toute cette gauche, et le centre était
+également flanqué, par la position de l'aile droite et par la redoute
+élevée à côté de l'ancien camp des Romains. Ces ouvrages contenaient
+beaucoup d'artillerie; les troupes étaient campées derrière, sur deux
+lignes; la réserve formait une troisième ligne en arrière de la
+gauche: l'attaque seule de la droite était praticable. On pouvait
+espérer de la culbuter par un grand effort, de la déborder par la
+marche supérieure de l'infanterie française; de faire ensuite agir
+toutes les troupes sur le centre, tandis que l'aile gauche serait
+occupée par une fausse attaque, de profiter enfin du moment favorable
+pour décider le succès avec la cavalerie, et acculer les ennemis au
+lac Maadiëh.</p>
+
+<p>L'armée française, dont la force est détaillée par corps dans le
+tableau n<sup>o</sup> 3, était de huit mille trois cent trente hommes
+d'infanterie, treize cent quatre-vingts de cavalerie, avec
+quarante-six pièces de canon. L'armée anglaise était de seize mille
+hommes d'infanterie, deux cents chevaux, douze pièces de canon
+attelées, et trente en position dans les redoutes, <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> sans
+compter celles des chaloupes canonnières.</p>
+
+<p>Les troupes françaises furent réunies une heure avant le jour<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a> aux
+avant-postes; le général Lanusse pensait que les redoutes des Anglais
+seraient facilement emportées par des grenadiers soutenus par la tête
+des colonnes. Il forma ses deux brigades en colonnes serrées, pour les
+déployer au-delà de la grande route et du camp des Romains, afin
+d'attaquer la droite de l'armée anglaise. La brigade du général Silly
+devait marcher directement sur la redoute; celle du général Valentin
+suivre le bord de la mer, et passer entre elle et le camp des Romains.
+Le centre aurait dû, pour bien suivre la disposition générale, marcher
+près de la droite de la brigade du général Silly, la suivre en seconde
+ligne, et après un premier succès, attaquer vivement avec l'aile
+droite, la position et les redoutes du centre <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> des Anglais:
+mais sa division en deux corps ayant chacun son commandant, et
+subdivisés encore par la séparation des grenadiers, lui ôta l'unité
+d'action nécessaire pour suivre entièrement le plan qui avait été
+arrêté. L'aile droite devait se déployer entre les étangs et le
+centre, pour attaquer celui des ennemis, aussitôt que la gauche aurait
+enfoncé leur droite; elle devait aussi détacher un corps entre les
+deux lacs, pour occuper la gauche des Anglais, et les empêcher
+d'envoyer sur Alexandrie des troupes, qui, vu la supériorité de
+l'armée anglaise, auraient embarrassé les Français. Ce corps devait
+être secondé par le général Bron, détaché avec deux régimens de
+cavalerie, dans le bassin du lac Maréotis, et par une fausse attaque
+des dromadaires sur le canal, du côté de <i>Bedah</i>. On pouvait d'autant
+mieux espérer que cette fausse attaque occuperait beaucoup les
+Anglais, et y retiendrait leurs troupes, qu'ils ignoraient la réunion
+de l'armée à Alexandrie, et pouvaient craindre d'être attaqués de ce
+côté, ce qui donnait l'avantage d'agir sur leur droite avec égalité de
+force. La cavalerie devait marcher en seconde ligne derrière
+l'infanterie, jusqu'à ce que la gauche eût enfoncé la droite des
+Anglais, et qu'elle pût saisir l'instant de ce désordre, pour décider
+la victoire par une charge.</p>
+
+<p>Les dromadaires commencent leur fausse attaque au crépuscule; ils
+surprennent la première redoute, font vingt prisonniers, se servent
+d'une pièce de canon qu'ils y trouvent pour tirer sur les <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span>
+autres redoutes, et attirent fortement l'attention des ennemis. Le
+général Lanusse se met alors en mouvement, ainsi que les autres
+divisions. Une compagnie de carabiniers de la 4<sup>e</sup> légère, enlève
+bientôt un premier redan, et y prend une pièce. La brigade du général
+Silly marche sur la grande redoute. Le général Lanusse s'aperçoit
+alors que le général Valentin avait quitté le bord de la mer et dirigé
+sa brigade dans le rentrant de la redoute et du camp des Romains, où
+les feux croisés qu'elle reçoit la font hésiter; il y court, la rallie
+et la ramène à la charge. Il reçoit alors une blessure mortelle.
+L'impulsion qu'il avait donnée se ralentit; on n'ordonne pas le
+déploiement de cette brigade, et le feu des ennemis force les soldats
+à se disperser derrière les mamelons. La 4<sup>e</sup> légère, qui formait la
+tête de la brigade du général Silly, rencontre, vers l'angle de la
+redoute, la 32<sup>e</sup>, qui, dans l'obscurité, s'était dirigée trop à
+gauche; ces deux corps se mêlent; il en naît un peu de désordre; la
+4<sup>e</sup> légère ne peut franchir les fossés de la redoute; elle glisse
+sur leur flanc gauche, et est repoussée par la première ligne ennemie.
+La 18<sup>e</sup>, qui en avait été séparée par la 32<sup>e</sup>, ne peut forcer la
+redoute.</p>
+
+<p>La 32<sup>e</sup>, ayant à sa tête le général Rampon, attaque ensuite la
+première ligne des Anglais; elle est repoussée; ce général est démonté
+et ses habits percés de balles. L'adjudant-commandant Sornet, en
+marchant aussi sur la ligne ennemie, est blessé mortellement, et les
+grenadiers qu'il commande ne <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> peuvent pénétrer. Le général
+Destin suit la route d'Aboukir, et passe dans l'intervalle de la
+droite et du centre de la première ligne des Anglais; il y reçoit un
+feu très vif de la seconde ligne et des redoutes, et se retire après
+une blessure légère; le chef de bataillon Hausser, qui commandait sous
+ses ordres la 21<sup>e</sup> légère, avait eu la cuisse emportée; cette
+demi-brigade reste sans chef au milieu de l'armée anglaise; un
+régiment en est détaché pour lui couper la retraite: le second
+bataillon parvient à se retirer; mais trois compagnies du 3<sup>e</sup>
+bataillon, composé en grande partie de Cophtes enrôlés dans la
+Haute-Égypte, et qui étaient dispersées en tirailleurs, sont forcées
+de se rendre. Trente hommes qui gardaient le drapeau se font tuer
+avant de le céder aux ennemis. Le chef de brigade Eppler, qui avait
+marché un peu plus à droite, est blessé, et ses grenadiers sont
+repoussés. Les petits corps séparés qui formaient le centre s'étaient
+trop avancés avant d'avoir leur gauche appuyée par la prise de la
+grande redoute. Presque toutes les troupes avaient attaqué à la fois,
+isolément et sans seconde ligne. L'obscurité avait mis un peu de
+désordre dans leur marche, et les principaux chefs étaient hors de
+combat. Les soldats restant exposés à un feu très vif, sans recevoir
+d'ordres, se dispersèrent derrière les mamelons.</p>
+
+<p>L'aile droite, d'après les dispositions arrêtées, attendait à petite
+portée de canon du centre des Anglais, le succès de la gauche pour
+commencer son <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> attaque. Aussitôt que le général Reynier
+apprend la blessure du brave Lanusse et le désordre de la gauche et du
+centre, il fait avancer son aile pour les soutenir. Il charge le
+général Damas de rester, avec la 13<sup>e</sup>, entre les deux étangs, pour
+occuper la gauche des Anglais et pousser des tirailleurs vers le
+canal.</p>
+
+<p>Après le non-succès de cette première attaque, la dispersion des
+troupes et la perte du général Lanusse, des efforts ultérieurs
+devenaient inutiles, puisque avant l'action on n'avait d'espérance que
+dans un premier choc: les trois cinquièmes de l'armée, dispersés, ne
+pouvaient se réunir et s'organiser de nouveau sous le feu de l'ennemi,
+pour entreprendre une nouvelle attaque, lorsqu'une partie des chefs
+était hors de combat. L'aile droite était trop inférieure pour
+attaquer seule le centre des Anglais, protégés par les feux de revers
+de la grande redoute du camp des Romains et de l'aile droite. Si on
+s'était retiré alors, la perte aurait été peu considérable; les
+Anglais auraient considéré cette affaire comme une grande
+reconnaissance, et l'armée restait encore assez forte pour tenir la
+campagne et pour tenter une nouvelle attaque à la première occasion
+favorable.</p>
+
+<p>Le général Reynier voyant que le général Menou ne donnait aucun ordre,
+résolut de faire une nouvelle tentative avec l'aile droite sur celle
+des ennemis: sa réussite aurait donné les moyens de réunir les troupes
+dispersées, et de les faire agir de nouveau. Tandis que la division
+Friant et la 85<sup>e</sup> marchaient <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> pour remplir cet objet; que
+l'artillerie légère avançait par son ordre, pour éteindre le feu des
+redoutes, ce général se porta sur des mamelons voisins de la grande
+route, afin de bien connaître les dispositions des ennemis, et celles
+qu'il convenait de faire pour les attaquer avec quelque apparence de
+succès.</p>
+
+<p>Aussitôt que les Anglais s'aperçurent que la principale attaque était
+dirigée contre leur droite, ils y firent marcher leur réserve. Le
+général Hutchinson, qui commandait leur gauche, y resta cependant
+toujours avec six mille hommes, quoiqu'il n'eût devant lui que huit
+cents hommes de la 13<sup>e</sup>, trois cents chevaux du 7<sup>e</sup> régiment de
+hussards et du 22<sup>e</sup> de chasseurs, et cent dromadaires.</p>
+
+<p>Pendant que cela se passait, le général Menou se promenait derrière
+l'armée: le général Lanusse, lorsqu'il fut blessé, l'avait fait prier
+de le remplacer par le général Damas; il n'avait rien répondu, et
+n'avait pris aucune mesure pour réorganiser les troupes. Ensuite,
+rencontrant la cavalerie, il lui ordonna de charger. Vainement on lui
+fit observer que ce n'était pas le moment, et qu'il la ferait détruire
+sans en tirer aucun avantage. Ce ne fut qu'au troisième ordre que le
+général Roize se mit en mouvement<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>. Cette cavalerie, en passant
+dans les <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> intervalles des 61<sup>e</sup> et 73<sup>e</sup>, arrêta leur
+marche. Le général Reynier, après s'être convaincu qu'on ne pouvait
+réorganiser une attaque avec les troupes des divisions Lanusse et
+Rampon, revenait chercher la division Friant et la 85<sup>e</sup> pour en
+essayer une nouvelle, lorsqu'il rencontra cette cavalerie déjà sous le
+feu de l'infanterie des ennemis. Il était trop tard pour empêcher
+cette charge déplacée; la cavalerie aurait perdu presque autant de
+monde en restant en place qu'en achevant de l'exécuter. Le général
+Reynier fit accélérer le mouvement de ses troupes, afin qu'elles
+pussent la protéger; mais à peine la 61<sup>e</sup> arrivait-elle au pied de
+la redoute, que déjà la cavalerie était repoussée.</p>
+
+<p>Le général Silly venait d'avoir la cuisse emportée; plusieurs chefs de
+corps étaient blessés; il ne restait auprès de la gauche et du centre
+aucun chef qui pût profiter de la proximité des ennemis, au moment du
+désordre que la cavalerie mit dans leur première ligne. Le général
+Baudot fut alors blessé mortellement devant la 85<sup>e</sup>.</p>
+
+<p>Le général Roize et tous les chefs sous ses ordres sentaient la faute
+qu'on leur faisait commettre; mais tous se conduisirent en braves,
+animés par le désespoir d'être sacrifiés inutilement. La première
+ligne, commandée par le général Boussart, et composée des 3<sup>e</sup> et
+14<sup>e</sup> de dragons, chargea la première <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> ligne ennemie
+derrière la grande redoute; le 14<sup>e</sup>, arrêté par les fossés creusés
+sur le front du camp, fut obligé de les tourner; l'infanterie ennemie
+fut culbutée; les soldats se jetaient ventre à terre et se réfugiaient
+dans les tentes, où les chevaux s'embarrassaient. Le feu de flanc des
+redoutes et celui des secondes lignes ayant tué, blessé ou démonté un
+grand nombre d'officiers et de dragons, on fut obligé de se retirer.
+Le général Boussart avait été atteint de deux balles. L'infanterie
+anglaise reprit alors ses armes et fut renforcée par la réserve. Le
+général Abercombrie, qui s'y trouvait avec son état-major, fut blessé
+mortellement; le général Roize fut tué; un grand nombre d'officiers et
+de dragons eurent le même sort; d'autres furent blessés et démontés.
+Les débris de cette cavalerie durent se retirer en désordre; et
+lorsqu'elle fut reformée derrière l'infanterie, il n'y avait pas le
+quart de ceux qui avaient chargé.</p>
+
+<p>La destruction de la cavalerie ne laissant aucun espoir de succès, on
+aurait dû prendre le parti de se retirer, pour éviter des pertes plus
+considérables, et réorganiser l'armée, afin d'être encore en état de
+tenter quelque entreprise. Le général Reynier alla chercher plusieurs
+fois le général Menou, pour lui faire sentir qu'il était nécessaire de
+prendre promptement un parti; qu'il fallait ou se retirer, ou tenter,
+avec les troupes de l'aile droite, qui étaient encore fraîches, une
+nouvelle attaque dont on pourrait tirer quelque avantage, si on
+parvenait à s'emparer <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> de la grande redoute, à culbuter l'aile
+droite anglaise; qu'on pouvait essayer si la fortune ne favoriserait
+pas quelque entreprise audacieuse, quoiqu'il fût peut-être imprudent
+d'exposer les seules troupes qui pussent soutenir la retraite, etc. Il
+n'obtint aucune réponse précise. Les troupes restaient sous le feu des
+lignes et des batteries ennemies sans faire aucun mouvement, et
+perdaient à chaque instant une foule de braves. Les munitions de
+l'artillerie étaient épuisées. Les Anglais ayant fait avancer quelques
+corps qui prirent en flanc la 4<sup>e</sup> légère, la forcèrent d'abandonner
+les mamelons qu'elle occupait. Les tirailleurs qui étaient sous la
+grande redoute durent aussi se retirer. Enfin, après deux heures
+d'indécision, le général Menou ordonna la retraite: elle se fit dans
+le plus grand ordre. Les Anglais n'osèrent pas sortir de leurs
+retranchemens, et l'armée française reprit, à onze heures du matin, sa
+position sur les hauteurs de Nicopolis.</p>
+
+<h2>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<p class="chaptitle">DISPOSITION APRÈS L'AFFAIRE DU 30 VENTÔSE.&mdash;PRISE DE ROSETTE ET DE
+RAHMANIËH.&mdash;PASSAGE DU DÉSERT PAR LE VISIR.</p>
+
+<p>Le lendemain de l'affaire du 30, le général Reynier, voyant que le
+général Menou ne donnait <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> aucun ordre pour faire occuper aux
+troupes une position plus avantageuse que celle de Nicopolis, et pour
+prendre, relativement aux divers corps disséminés en Égypte, les
+dispositions qu'exigeaient les circonstances, alla chez lui: il lui
+dit que la position sur les hauteurs de Nicopolis était trop étendue
+pour qu'il fût prudent d'y attendre les Anglais; que ces derniers,
+avec quinze mille hommes, pouvaient, par une attaque vigoureuse, y
+culbuter les troupes et entrer avec elles dans Alexandrie; qu'on
+pouvait prendre une meilleure position en plaçant la droite sur les
+hauteurs de la colonne de Pompée, le centre à l'enceinte des Arabes,
+et la gauche au Pharillon; mais que, néanmoins, des considérations
+majeures devaient faire préférer un plus grand parti. La réunion de
+toutes les troupes à Alexandrie épuisait les magasins, qui étaient peu
+considérables; l'armée du visir, ainsi que le corps venu de l'Inde,
+devaient être en marche; les Anglais pouvaient occuper Rosette, faire
+entrer une flottille dans le Nil et attaquer Rahmaniëh; il était
+nécessaire de s'y opposer. Enfin, le reste de l'armée étant dispersé
+dans plusieurs mauvais postes qui devenaient inutiles et qu'on ne
+pouvait plus secourir, ces détachemens isolés pouvaient être battus en
+détail, si on ne se déterminait pas à faire sauter ces forts, afin de
+réunir leurs garnisons à un corps d'armée. Pour parer à ces divers
+dangers, le général Reynier proposait de laisser à Alexandrie, à la
+citadelle du Caire, au fort Julien <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> et à Lesbëh, des
+garnisons suffisantes, et de réunir l'armée à Rahmaniëh, afin de
+profiter des occasions favorables pour battre les Anglais, lorsqu'ils
+quitteraient leur position pour attaquer Alexandrie et Rosette; et,
+suivant les circonstances, marcher contre le visir aussitôt qu'il
+passerait le désert.</p>
+
+<p>Le général Menou avait tant parlé de parti anti-coloniste, qu'il avait
+fini par se persuader que toute proposition d'abandonner des forts,
+pour réunir l'armée, avait pour but un projet d'évacuation de
+l'Égypte. Il ne prit que des demi-mesures, ne rappela que les postes
+de Mit-Khramr et de Menouf, n'envoya à Rahmaniëh et Rosette que la
+85<sup>e</sup>, avec cent dragons du 3<sup>e</sup> régiment; donna ordre au général
+Belliard de faire partir pour Rahmaniëh douze cents hommes<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>; de
+réduire au strict nécessaire les garnisons de Belbéis et de Salêhiëh,
+et de presser le retour des troupes qui étaient encore dans la
+Haute-Égypte. Il envoya au général Morand l'ordre de laisser cent
+hommes à Lesbëh, autant dans les tours du Boghaz, de Dibëh et
+d'Omm-Faredje, et de venir à Rahmaniëh avec ce qui restait de la 2<sup>e</sup>
+légère, du 20<sup>e</sup> régiment de dragons, et l'artillerie. Ce dernier
+ordre fut porté par un Arabe qui n'arriva pas.</p>
+
+<p>Le général Menou, pendant qu'il était au Caire, ne voulut pas croire
+que les Anglais pussent débarquer. <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> Lorsqu'il fut à
+Alexandrie, il chercha à se persuader que le visir ne marcherait pas,
+que les Anglais ne pouvaient rien entreprendre; que, tant qu'il serait
+en face de leur armée, ils n'oseraient pas quitter leur position, ni
+faire de détachemens sur Rosette, et qu'ils se rembarqueraient
+bientôt.</p>
+
+<p>Autant les troupes estiment le général instruit, homme intrépide, qui,
+ferme et constant au milieu des dangers qu'il brava souvent à leur
+tête, sait, dans une circonstance difficile, tirer de son expérience
+et de sa valeur les ressources qu'un vulgaire timide croit anéanties;
+autant elles méprisent le présomptueux qui, la main sur les yeux et
+l'oreille fermée, cherche à s'étourdir sur des périls dont il n'ose
+envisager l'étendue: fanfaron ignorant, qui, loin de l'ennemi, prédit
+avec emphase des succès qu'il n'a pas su préparer, qu'il ne saura
+point obtenir à son approche. C'est peu qu'un pareil chef aime à se
+tromper lui-même; on le voit encore en imposer à ses troupes sur la
+force de ceux qu'elles ont à combattre; méthode vicieuse, bonne tout
+au plus avec des soldats neufs, sans coup d'&oelig;il, sans habitude de
+la guerre; mais avec de vieux guerriers!... c'est douter de leur
+courage, c'est outrager leur gloire, que de leur déguiser le nombre
+des ennemis. Celui qui adopte cette méthode, qui, par orgueil, ne veut
+point avouer ses fautes et cherche perfidement à les faire retomber
+sur les autres, se croit sûr de parer à tous les événemens s'il
+parvient à capter la bienveillance des troupes; et il ne <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span>
+s'occupe qu'à travailler leur esprit, au lieu de s'assurer des succès
+par de bonnes dispositions.</p>
+
+<p>Toujours livré à ses inquiétudes personnelles, le général Menou
+n'avait d'espions que dans son armée, et aucun dans le camp ennemi. On
+n'apprit la mort du général Abercombrie que le 18 germinal, et encore
+ce fut par un déserteur. On répandit une foule de bruits, trop
+absurdes pour que ceux qui en étaient l'objet eussent besoin de les
+démentir; mais ceux qui les propageaient étaient protégés: on employa
+toute espèce de moyens pour intimider ceux qui refusaient d'y croire;
+plusieurs même furent arrêtés. La terreur s'empara des esprits... Les
+chefs, désunis par toutes sortes de man&oelig;uvres, ne pouvaient se
+concerter pour diriger le général en chef; aucun ne voyait assez
+d'apparence de succès pour se charger de la responsabilité... On ne
+pouvait prévoir les nouvelles fautes et la timidité des Anglais.</p>
+
+<p>Un convoi de cinquante-sept bâtimens turcs, dont cinq vaisseaux de
+ligne et six frégates, sous les ordres du capitan-pacha, arriva, le 5
+germinal, dans la rade d'Aboukir; il portait six mille hommes de
+troupes turques, qui débarquèrent le 10 à la Maison Carrée. Ce poste,
+qui aurait pu devenir important, avait été évacué et désarmé après le
+débarquement. On apprit le 14, à Alexandrie, que les Turcs s'y étaient
+établis; mais le général Menou ne voulut point croire cette nouvelle;
+les officiers qui les avaient reconnus et qui voulurent lui faire des
+rapports exacts, furent menacés. Il accueillit <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> ceux qui
+eurent la faiblesse de lui dire qu'il n'y avait que sept à huit cents
+hommes, et ne prit aucune mesure pour les empêcher de faire des
+progrès ultérieurs. À cette époque, un corps d'armée réuni en campagne
+aurait facilement battu les Anglais et les Turcs au moment où ils
+auraient quitté la Maison Carrée pour se porter sur Rosette. Les
+Anglais, découragés par la mort d'un général en chef qui avait toute
+leur confiance, affaiblis par leurs pertes, dégoûtés du pays par les
+chaleurs de ce climat brûlant et par la disette d'eau douce, voyant
+que le visir n'avait pas encore passé le désert, et paraissait peu
+disposé à les seconder, auraient perdu tout espoir dès le premier
+échec; les étrangers qui composaient plusieurs de leurs corps auraient
+alors déserté et grossi l'armée française.</p>
+
+<p>Le général Hutchinson croyant toujours que l'armée française se
+réunirait à Rosette, craignait d'y marcher; cependant, d'après les
+rapports des Arabes, il y envoya une reconnaissance de cinq cents
+hommes; et instruit du petit nombre des Français qui s'y trouvaient,
+il se détermina à occuper cette ville, qui lui était indispensable
+pour se procurer des approvisionnemens, de l'eau douce, et pour
+continuer ses opérations. Le 16, trois mille hommes de l'armée
+anglaise passèrent à la Maison Carrée; ils campèrent le 17 à Edko, et
+le 18, marchèrent à Rosette avec le corps des Turcs. Le 3<sup>e</sup>
+bataillon de la 85<sup>e</sup>, qui était dans cette ville avec trois
+compagnies de la 61<sup>e</sup>, ne pouvant résister à des forces si
+considérables, <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> passa le Nil dès que les ennemis approchèrent,
+et se retira à Fouah. Le fort Julien resta livré à lui-même, avec une
+garnison de vingt-cinq hommes de la 61<sup>e</sup>, une compagnie d'invalides
+et quelques canonniers; trois barques armées, stationnées au Boghaz,
+devaient remonter vers ce fort dès qu'elles y seraient forcées.</p>
+
+<p>Les Anglais et les Turcs campèrent sur la hauteur d'Aboumandour, et
+s'y retranchèrent; leur avant-garde se porta vers Hamat, dans un
+endroit resserré entre le Nil et le lac d'Edko. Ils entreprirent
+ensuite le siége du fort Julien, et attaquèrent le Boghaz; quelques
+jours après, ils firent entrer une flottille dans le Nil. Le fort
+Julien fut forcé de capituler le 29, après une résistance beaucoup
+plus opiniâtre qu'on ne pouvait l'espérer d'un aussi mauvais ouvrage,
+dont un front avait été détruit par la dernière inondation, et qui
+était écrasé par une artillerie supérieure: lorsque les Anglais virent
+sortir quelques invalides qui l'avaient défendu, ils demandèrent où
+était la garnison.</p>
+
+<p>La prise de Rosette fut connue le 20 à Alexandrie; on reçut en même
+temps des nouvelles du Caire, qui annonçaient la marche du visir comme
+très certaine. Le général Belliard, d'après cette certitude, avait
+fait rentrer au Caire les six cents hommes qui avaient été demandés
+pour Rahmaniëh. Ces nouvelles étaient sues de toute l'armée, et le
+général Menou soutenait toujours qu'il n'en était rien. Il annonçait,
+tantôt que le grand-visir était mort, tantôt qu'il était <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span>
+rappelé à Constantinople; enfin, que les Anglais n'étaient pas à
+Rosette. Il ne put cependant se dispenser d'envoyer quelques troupes
+de ce côté-là; mais il crut qu'il suffisait, pour les battre, d'y
+envoyer le général Valentin, qui partit, dans la nuit du 20 au 21,
+avec la 69<sup>e</sup>, forte de sept cents hommes, et le 7<sup>e</sup> régiment de
+hussards, de cent cinquante chevaux.</p>
+
+<p>Le général Reynier fut, le 23, chez le général Menou, afin d'essayer
+encore de lui démontrer les inconvéniens de la position prise en avant
+d'Alexandrie, de lui indiquer les travaux essentiels pour la défense
+de cette place, et de l'engager à assembler l'armée pour s'opposer aux
+progrès du corps ennemi qui occupait Rosette. N'ayant obtenu de bouche
+aucune réponse raisonnable, il lui réitéra ses observations par
+écrit.<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> Les dromadaires, qui avaient été en reconnaissance du côté de
+Rosette, furent de retour le 24, et <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> annoncèrent que cette
+ville était occupée par trois ou quatre mille Anglais et cinq à six
+mille Turcs, <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> avec vingt pièces de canon; mais le général
+Menou ne voulut pas croire ce rapport; il dit au chef de brigade
+Cavalier, et au commissaire ordonnateur Sartelon, présent à cette
+reconnaissance, qu'il ferait fusiller quiconque dirait qu'il y avait
+plus de huit cents hommes. Cependant, comme le chef de brigade
+Cavalier affirmait que le général Valentin était hors d'état de
+reprendre cette ville, il fit partir cinq cents hommes de la 4<sup>e</sup>
+légère et cent soixante chasseurs du 22<sup>e</sup> régiment.</p>
+
+<p>À cette époque, le général Menou nomma trois généraux de division,
+trois généraux de brigade, et fit plusieurs autres avancemens;
+quelques officiers voulurent refuser ces grades, mais ils furent
+contraints d'accepter.</p>
+
+<p>Le 25, il fit partir encore pour Rahmaniëh, la 13<sup>e</sup> et le 20<sup>e</sup> de
+dragons, sous les ordres du général Lagrange. Cette demi-brigade était
+la seule de la division du général Reynier qui restât sous ses ordres
+directs; ce général reçut alors l'ordre de demeurer à Alexandrie sans
+troupes. Il voulut encore éclairer le général Menou, et lui faire
+sentir que ce n'était pas avec de petits détachemens successifs qu'on
+s'opposerait aux progrès des ennemis, mais en rassemblant l'armée.
+S'il avait pu le déterminer <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> à faire de meilleures
+dispositions, il aurait insisté pour conserver ses troupes; ses
+représentations étant inutiles, il prit le parti d'aller demeurer à
+Alexandrie, et d'y rester simple spectateur des événemens malheureux
+qu'il prévoyait.</p>
+
+<p>Les Anglais avaient coupé, le 24, la digue du lac Maadiëh, afin de
+faire entrer les eaux dans le lac Maréotis: ils espéraient empêcher
+les communications avec Rahmaniëh et le Caire; mais leur but ne fut
+pas entièrement rempli, les eaux s'étendirent lentement dans ce
+bassin: ils auraient agi bien plus militairement, s'ils avaient
+attaqué les convois, qui marchaient tous sous une faible escorte, et
+s'ils avaient avancé plus tôt à Rahmaniëh. On apprit alors à
+Alexandrie que l'armée du visir avait passé le désert; une colonne
+était arrivée le 19 germinal à <i>Kantara-el-Khasnëh</i>, et une autre à
+<i>Saffabiar</i>. Les faibles garnisons laissées à Belbéis et à Salêhiëh
+avaient ordre de faire sauter ces forts, de détruire les magasins et
+de se retirer sur le Caire, aux premiers avis de l'approche des
+ennemis. Du moment où on ne faisait aucune disposition pour secourir
+ces mauvais postes, aussitôt qu'ils seraient attaqués, il convenait
+beaucoup mieux de réunir à l'armée leurs garnisons, qui ne pouvaient
+opposer aucun obstacle à la marche des ennemis. D'ailleurs le
+principal objet de ces forts était de contenir des magasins pour
+l'armée, et sa répartition ne lui permettait pas d'en profiter.</p>
+
+<p>Salêhiëh fut évacué le 19 après midi; la garnison <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> se retira
+à Belbéis, dont elle fit sauter les ouvrages le 21, avant de se mettre
+en marche pour le Caire. Trente dragons du 14<sup>e</sup>, qui formaient
+l'arrière-garde, furent chargés le 22, près d'El-Menayer, par deux
+cents mameloucks et Osmanlis; cinquante dromadaires, qui retournèrent
+à leur secours, forcèrent les ennemis à se retirer avec perte.
+L'avant-garde de l'armée du visir se réunit à Belbéis le 22; il
+n'arriva qu'à la fin du mois à Salêhiëh avec une partie de son
+artillerie et des canonniers anglais.</p>
+
+<p>Nous avons vu qu'on avait successivement envoyé des troupes à
+Rahmaniëh, mais trop tard pour empêcher les Anglais de s'établir à
+Rosette, et en trop petit nombre pour les en chasser. Les ennemis
+suivirent ce mouvement et augmentèrent leur corps de Rosette, à mesure
+qu'ils virent partir des troupes d'Alexandrie. Une partie de ces
+renforts occupa les hauteurs d'Aboumandour; l'autre joignit
+l'avant-garde établie à Hamat, et qui s'y retranchait.</p>
+
+<p>Le général Valentin était parti de Rahmaniëh avec les 79<sup>e</sup> et 85<sup>e</sup>
+demi-brigades. Le 7<sup>e</sup> régiment de hussards et le 3<sup>e</sup> de dragons;
+quelques barques armées le suivaient sur le Nil. Il s'était arrêté à
+El-Aft, sans aller reconnaître de plus près l'avant-garde ennemie, non
+plus qu'une position resserrée entre ce fleuve et le lac d'Edko. Le
+général Lagrange arriva à Rahmaniëh le 28; il y trouva le général
+Morand, à qui le duplicata des ordres expédiés, dès le 1<sup>er</sup>
+germinal, était enfin parvenu. Ces généraux joignirent, le 29, le
+général Valentin à El-Aft: ils <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> s'y établirent et
+commencèrent des retranchemens. Ce corps, composé d'environ trois
+mille neuf cents hommes, était trop faible pour attaquer les Anglais
+dans la position d'Hamat, où on ne pouvait arriver que par un chemin
+étroit, bordé et coupé de canaux, et par conséquent très difficile
+pour l'artillerie et la cavalerie.</p>
+
+<p>L'armée se trouvait alors divisée en trois corps, tous inférieurs de
+beaucoup à ceux des ennemis. Il restait à Alexandrie quatre mille cinq
+cents hommes disponibles, qui ne pouvaient rien entreprendre contre le
+camp des Anglais, gardé par sept à huit mille hommes, et dont les
+retranchemens avaient été renforcés. À El-Aft, trois mille neuf cents
+hommes étaient opposés aux corps ennemis qui occupaient Rosette, et
+dont la force avait été graduellement portée à sept mille Anglais et
+six mille Turcs. Au Caire, après que le reste de la 21<sup>e</sup> légère,
+arrivé le 16 germinal, avec le général Donzelot, fut réuni aux
+garnisons de Belbéis et de Salêhiëh, et à celle de Souez, qui se
+retira par la vallée de l'Égarement, lorsque la flotte venue de l'Inde
+fut prête à débarquer, il y avait deux mille cinq cents hommes
+d'infanterie. Ce corps avait à défendre cette ville contre le visir,
+qui s'avançait avec une armée de vingt-cinq mille hommes. Le 10
+floréal, il vint camper à Belbéis et s'y retrancha; son armée s'accrut
+avec assez de rapidité par des bandes qui partirent de la Syrie et des
+autres provinces de la Turquie asiatique aussitôt qu'elles surent
+qu'on pouvait franchir <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> le désert sans danger, et se répandre
+dans l'Égypte pour la piller. Le corps anglais venu de l'Inde devait
+se joindre au visir. Le général Belliard recevait du général Menou des
+ordres très précis de garder le Caire, et n'avait pas assez de troupes
+pour marcher contre le visir sans l'abandonner. Il plaça ses troupes
+de manière à défendre les avenues de cette ville, afin d'empêcher les
+Osmanlis d'y pénétrer et d'en faire soulever les habitans. Il établit
+son corps principal entre le fort <i>Camin</i> et la tour du Nil, à Boulac;
+couvrit cet espace par quelques redoutes, et fit camper une colonne
+mobile entre la citadelle et la porte Kléber.</p>
+
+<p>Cette séparation de l'armée en trois corps, tous trop faibles, ne
+pouvait produire que des revers. Puisque le général Menou s'obstinait
+à rester à Alexandrie avec une partie des troupes, au lieu de réunir
+l'armée, et qu'on n'avait pas assez de forces pour reprendre Rosette,
+on aurait dû abandonner un moment Rahmaniëh, dérober quelques marches
+aux Anglais, et se joindre aux troupes du Caire pour battre le visir
+avant qu'il eût eu le temps de s'organiser; et lorsqu'après l'avoir
+rejeté dans le désert, on n'aurait plus eu d'inquiétude pour le Caire,
+redescendre, à marches forcées, avec toutes les troupes, vers
+Rahmaniëh. Si, dans ces entrefaites, les Anglais s'étaient avancés
+jusque-là, l'armée française, plus faible en infanterie, mais
+supérieure en cavalerie, aurait eu beaucoup d'avantage <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> à
+leur livrer bataille dans un pays ouvert; si, au contraire, ils
+avaient gardé leur position vers Rosette, on aurait eu de plus grands
+moyens pour s'opposer à leurs progrès. Il aurait été fort avantageux
+dans ce cas de remettre la garde du Caire à Mourâd-Bey, en conservant
+seulement garnison dans les forts, si on l'avait engagé plus tôt à se
+rapprocher; mais ces deux corps étaient divisés de commandement, et on
+ne pouvait exécuter un pareil mouvement que par les ordres du général
+Menou.</p>
+
+<p>Les choses restèrent dans cet état jusqu'au 16 floréal, les deux
+armées se bornant à retrancher leur position. Dans cet intervalle de
+temps, des convois de quatre à cinq cents chameaux faisaient
+continuellement des transports de Rahmaniëh à Alexandrie; mais le
+grand nombre de chevaux qu'on y gardait très inutilement, obligeait à
+y porter des fourrages pour les nourrir, tandis qu'une grande quantité
+de vivres de diverse nature, et de munitions, qui avaient été
+expédiées du Caire par ordre du général Menou, restaient à Rahmaniëh,
+faute de moyens de transport suffisans.</p>
+
+<p>Les eaux s'étendirent lentement dans le lac Maréotis; elles
+atteignirent Mariout le 5 floréal, et le 16, la tour des Arabes:
+alors, on établit à Mariout, où le lac est resserré et se divise en
+deux bras, des bateaux pour le passage, et on plaça dans l'île
+quelques pièces de canon pour les protéger: on y fit aussi porter des
+barques qui furent armées, pour <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> former une petite flottille
+et observer celle que les Anglais y firent pareillement entrer du lac
+Maadiëh. Les convois devinrent alors plus difficiles.</p>
+
+<p>La flottille que les Anglais avaient fait entrer dans le Nil fut
+portée successivement à quarante bâtimens armés. Le 19 floréal, ils
+reçurent, à Aboukir, un renfort de deux mille neuf cents hommes, qui
+remplaça leurs pertes.</p>
+
+<p>La position prise par les troupes françaises à El-Aft était mauvaise;
+son front était fortifié, mais l'ennemi pouvait marcher entre sa
+gauche et le lac, et la tourner; il pouvait aussi faire passer entre
+les lacs d'Edko et Maadiëh un corps qui, se portant sur Rahmaniëh,
+aurait forcé à s'y reployer pour défendre les magasins. La droite de
+cette position, appuyée au Nil, était, il est vrai, flanquée par
+quelques chaloupes canonnières; mais les Anglais pouvaient placer sur
+la rive droite du fleuve des batteries pour protéger leur flottille,
+déjà beaucoup supérieure. Il aurait peut-être mieux valu laisser
+seulement une petite avant-garde vers El-Aft, pour observer les
+mouvemens des Anglais, et au lieu de s'enfermer dans de faibles
+retranchemens, tenir la campagne autour de Rahmaniëh, afin de saisir
+le moment où les Anglais seraient dans un pays plus ouvert, pour
+attaquer une de leurs ailes avec cette supériorité que donnait à
+l'infanterie française la rapidité de sa marche.</p>
+
+<p>Les Anglais se décidèrent enfin à commencer de nouvelles opérations.
+Ils avaient divisé leur armée, <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> afin de pouvoir garder leur
+position dans la presqu'île d'Aboukir, et agir en même temps dans
+l'intérieur de l'Égypte. Malgré l'avantage du nombre, ils craignaient
+encore qu'on ne profitât de ce moment pour réunir un corps d'armée et
+les combattre divisés: aussi tous leurs mouvemens annoncèrent de la
+timidité. Le 16 floréal, sept mille Anglais et six mille Turcs vinrent
+camper près de Dérout, et poussèrent une reconnaissance sur le camp
+d'El-Aft; leur flottille remonta le Nil jusqu'à la même hauteur.</p>
+
+<p>Le 18, un corps d'Anglais et de Turcs passa sur la rive droite du Nil,
+à Fouah, avec de l'artillerie, qui de suite fut mise en batterie
+au-dessus d'El-Aft, tandis que l'armée anglo-turque s'avançait contre
+les Français.</p>
+
+<p>Les défauts de cette position d'El-Aft ont été indiqués ci-dessus; ils
+furent alors bien sentis; on n'engagea pas le combat, et on se retira
+sur Rahmaniëh.</p>
+
+<p>Les batteries établies sur la rive droite du Nil gênèrent la retraite
+de la flottille française; une chaloupe canonnière fut brûlée,
+d'autres coulées, mais quatre barques armées parvinrent à Rahmaniëh.</p>
+
+<p>Le 19, les Anglo-Turcs marchèrent sur ce poste. La gauche, qui suivait
+le bord du Nil, était composée de Turcs; les Anglais marchaient en
+colonne à leur droite; un corps venant de Damanhour devait les
+joindre.</p>
+
+<p>Si on avait voulu se déterminer sérieusement à <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> combattre les
+Anglais à Rahmaniëh, il aurait fallu s'éloigner un peu du Nil, pour
+ôter aux ennemis l'avantage que leur donnait leur flottille, et se
+procurer celui des armes qui leur manquaient, la cavalerie et
+l'artillerie légère: il aurait fallu attaquer leur aile droite
+lorsqu'ils auraient passé le canal d'Alexandrie, et laisser insulter
+par les Turcs la redoute de Rahmaniëh, qui était à l'abri d'un coup de
+main; il aurait fallu, pour prévoir à tous les événemens, faire
+remonter le Nil à plus de deux cents barques chargées de vivres et de
+munitions, qui devaient être perdues aussitôt que les Anglais auraient
+établi des batteries sur la rive droite.</p>
+
+<p>Les troupes françaises aux ordres du général Lagrange étaient placées
+autour de la redoute de Rahmaniëh et derrière les digues du canal
+d'Alexandrie; la cavalerie était au bord du Nil. Aussitôt qu'on
+aperçut l'ennemi, elle fut détachée à leur rencontre, et passa le
+canal sans l'appui de l'infanterie; elle ne pouvait rien contre les
+Anglais, qui marchaient en colonnes serrées: aussi dut-elle leur céder
+le terrain, et repasser le canal, où elle mit ses pièces en batterie;
+mais le corps qui avait passé par Damanhour, et de l'infanterie qu'ils
+détachèrent par le canal, la forcèrent bientôt à s'en éloigner. Les
+Anglais se déployèrent devant elle sur les bords du canal; ils se
+bornèrent jusqu'au soir à pousser des tirailleurs en avant. Le corps
+turc avançait éparpillé vers un canal d'irrigation dérivé du Nil; un
+petit nombre de tirailleurs français l'arrêta long-temps: les
+<span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> Turcs parvinrent cependant à s'y établir; mais deux cents
+hommes de la 2<sup>e</sup> légère et de la 13<sup>e</sup> les y attaquèrent vers trois
+heures du soir, et les forcèrent à s'éloigner avec une grande perte.
+Les Anglais n'avaient placé aucun corps pour les soutenir; le général
+Hutchinson arrêta même un mouvement que faisait le général Doyle,
+lorsqu'il s'aperçut du désordre des Turcs.</p>
+
+<p>Un corps d'Anglo-Turcs avait marché sur la rive droite du Nil, et
+avait établi des batteries en face de Rahmaniëh et du bras du fleuve
+servant de port, où se trouvait toute la flottille française. Ces
+batteries servirent à protéger celle des Anglais, qui remontait le
+Nil. On vit alors que le lendemain on ne pourrait essayer, sans se
+compromettre, de résister aux nouvelles attaques d'ennemis trop
+supérieurs; que la flottille anglaise, protégée par les batteries
+établies sur la rive droite du Nil, prendrait en flanc et de revers
+les troupes françaises; et dès que la nuit fut venue, on exécuta la
+retraite sur le Caire. La flottille ne pouvait plus sortir du port de
+Rahmaniëh, parce que les batteries de la rive droite du Nil s'y
+opposaient; on dut l'abandonner, ainsi que les munitions d'artillerie
+et de vivres dont elle était chargée. Un convoi considérable
+d'artillerie et de vivres, parti du Caire, et qui passait par le canal
+de Menouf, n'étant pas prévenu de cette retraite, tomba aussi entre
+les mains des ennemis.</p>
+
+<p>La redoute de Rahmaniëh n'était pas en état de <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> résister
+long-temps; on y laissa une garde pour les malades qu'on ne pouvait
+évacuer: elle capitula le 20, à la première sommation des Anglais.</p>
+
+<p>Les lettres qu'on avait écrites d'El-Aft au général Menou, l'avaient
+engagé à envoyer le général Délegorgue à Birket, avec un bataillon de
+la 18<sup>e</sup>, un de la 25<sup>e</sup> et cent dragons, pour s'opposer aux corps
+que l'ennemi pourrait diriger entre le lac Maadiëh et celui d'Edko, et
+par Damanhour, sur Rahmaniëh. Ce général partit d'Alexandrie le 19, et
+arriva le 21 à Birket; mais, sur la nouvelle qu'il y reçut de la perte
+de ce fort, il revint à Alexandrie. On ne pouvait plus alors recevoir
+aucun approvisionnement: on voulut essayer un fourrage dans les
+villages du Bahirëh, vers Amran. Tous les chevaux qui se trouvaient à
+Alexandrie furent réunis, et on les fit partir le 24, sous l'escorte
+des dromadaires, d'un bataillon de la 23<sup>e</sup> et de cent dragons; le
+tout commandé par le chef de brigade Cavalier.</p>
+
+<p>La prise de Rahmaniëh, qui isolait Alexandrie du reste de l'Égypte,
+fit murmurer l'armée contre le général Menou, qui, refusant de croire
+à cet événement, n'avait pris aucune mesure pour en prévenir les
+suites. Ces murmures lui parvinrent, ainsi que les témoignages
+d'estime et de confiance que les troupes accordaient au général
+Reynier. Le bruit qui circulait alors, et qui fut accrédité par les
+Anglais, que ce général avait été nommé commandant de l'armée, et le
+général Menou restreint à l'administration de l'Égypte, augmentait
+encore sa <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> jalousie contre lui: elle s'accrut d'autant plus
+violemment, qu'il ne pouvait se dissimuler que ce général lui avait
+annoncé tous les revers de l'armée, en lui indiquant les moyens de les
+prévenir. Il voulut alors écarter ce témoin de ses fautes, et la seule
+expédition militaire qui dans toute la campagne ait été bien combinée,
+eut lieu dans la nuit du 23 au 24 floréal. Trois cents hommes
+d'infanterie, cinquante de cavalerie, une pièce de canon et des
+sapeurs avaient été rassemblés et ignoraient leur destination,
+lorsqu'on leur fit investir la maison du général Reynier, afin de le
+conduire à bord d'un bâtiment prêt à partir, ainsi que le général
+Damas, l'ordonnateur en chef Daure, l'adjudant-commandant Boyer et
+plusieurs autres officiers. Le général Reynier craignait moins une
+pareille violence que d'autres événemens qui pourraient le conduire à
+prendre le commandement lorsqu'il n'y aurait plus que de faibles
+ressources, et que les chances les plus avantageuses seraient de
+retarder la capitulation: s'il avait dû la faire, il aurait donné une
+espèce de probabilité au bruit que le général Menou avait cherché à
+répandre sur un parti anti-coloniste. Il lui était avantageux, dans sa
+position, de retourner en France, mais sans avoir l'air d'abandonner
+l'armée, sans éviter de partager ses souffrances, et d'une manière qui
+annonçât ouvertement qu'il n'avait eu aucune part aux fautes du
+général Menou.</p>
+
+<p>Le général Reynier, après s'être assuré qu'on n'avait d'autre projet
+que de le faire partir, laissa <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> entrer les troupes, se rendit
+à bord du brick <i>le Lodi</i> avec les officiers désignés, et écrivit au
+général Menou, en lui donnant encore des conseils sur la défense
+d'Alexandrie. Le général Damas s'embarqua sur le <i>Good-Union</i> avec
+l'ordonnateur Daure. Les soldats témoignèrent les regrets qu'ils
+éprouvaient d'être chargés de l'exécution de pareils ordres. Ces
+bâtimens ne purent partir que le 29. Le <i>Lodi</i> arriva en France, après
+avoir été vivement poursuivi par beaucoup de bâtimens ennemis; le
+<i>Good-Union</i> fut pris par les Anglais, qui pillèrent la modique
+succession de Kléber, dont le général Damas était dépositaire.</p>
+
+<p>Le général Menou avait négligé jusqu'alors d'expédier des bâtimens
+pour instruire le gouvernement de la situation de l'armée; sa jalousie
+seule contre le général Reynier le détermina à en faire partir, sans
+envoyer aucun rapport sur les événemens. Cependant on aurait pu y
+employer plusieurs bâtimens qui se trouvaient dans le port
+d'Alexandrie, notamment les frégates envoyées pour porter des secours,
+que le général Menou avait retenues, quoiqu'elles eussent reçu l'ordre
+de retourner dès que leur mission serait remplie.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> CHAPITRE V.</h2>
+
+<p class="chaptitle">MARCHE POUR RECONNAÎTRE L'ARMÉE DU VISIR.&mdash;PRISE D'UN CONVOI PARTI
+D'ALEXANDRIE.&mdash;ÉVACUATION DE LESBËH, DAMIETTE ET BOURLOS.&mdash;ESPRIT ET
+CONDUITE DES HABITANS DE L'ÉGYPTE ET DES MAMELOUCKS.&mdash;MORT DE
+MOURÂD-BEY.&mdash;INVESTISSEMENT DU CAIRE ET TRAITÉ POUR L'ÉVACUATION DE
+CETTE VILLE.</p>
+
+<p>Le général Lagrange arriva le 23 floréal au Caire, avec le corps qui
+s'était retiré de Rahmaniëh. Cette jonction donnait au général
+Belliard les moyens de marcher contre le visir, avant l'approche des
+Anglais. Si alors on était parvenu à le rejeter dans le désert, une
+faible garnison devenait suffisante pour contenir les habitans du
+Caire, et le corps de troupes qu'on aurait réuni, pouvait être opposé
+avec succès à l'armée anglo-turque qui marchait sur cette ville.</p>
+
+<p>Les généraux anglais craignaient ce mouvement et avaient recommandé au
+visir, ainsi qu'aux officiers de leur nation qui dirigeaient son
+artillerie, d'éviter tout engagement, de céder le terrain; et, dans le
+cas où ils seraient pressés trop vivement, de faire leur retraite par
+le Delta pour se réunir à eux. Il est douteux que le visir eût adopté
+ce plan; il n'aurait pas trouvé convenable à sa dignité de fuir dans
+les villages du Delta avec une escorte dispersée; <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> craignant
+aussi de se mettre au pouvoir du capitan-pacha en allant les joindre,
+il aurait préféré de repasser le désert, et les hommes rassemblés des
+diverses parties de l'Asie qui composaient son armée, auraient suivi
+le groupe de ses gardes aussitôt qu'ils lui auraient vu prendre la
+route de Syrie.</p>
+
+<p>La lenteur que les Anglais avaient mise dans toutes leurs opérations,
+faisait présumer qu'on aurait le temps d'exécuter ce mouvement avant
+leur arrivée près du Caire. Peut-être aurait-il convenu d'abandonner
+entièrement cette ville et de garder seulement la citadelle de Gisëh;
+on aurait ainsi réuni un plus grand nombre de troupes; mais ce parti,
+bon lorsque les ennemis étaient éloignés, n'était pas à cette époque
+sans inconvéniens; l'affaire contre le visir pouvait ne pas être
+décisive; des partis de son armée pouvaient se jeter dans la ville,
+alors il ne serait plus resté que de faibles ressources; la
+communication avec Gisëh et la citadelle où étaient les magasins,
+serait devenue difficile; on aurait enfin perdu l'influence d'opinion
+attachée à la possession de la capitale; d'ailleurs, le général
+Belliard avait des ordres très précis du général Menou pour la
+conserver.</p>
+
+<p>On organisa, le 24, le corps qui devait sortir du Caire, pour aller
+reconnaître s'il était encore possible d'attaquer le visir avec
+avantage. Le général Belliard y laissa le général Almeiras pour garder
+les forts et contenir les habitans; il avait sous ses ordres mille
+hommes d'infanterie et trois cents <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> Cophtes et Grecs, les
+invalides, cavaliers non montés, canonniers, ouvriers, etc., qui
+formaient la garnison des forts, au nombre de treize cents hommes, non
+compris neuf cents malades aux hôpitaux, et les employés.</p>
+
+<p>Le général Belliard se mit en marche le 25 avec quatre mille cinq
+cents hommes d'infanterie, neuf cents de cavalerie, et vingt-quatre
+pièces de canon. Après avoir chassé devant lui quelques partis de
+cavalerie ennemie, il fit halte pendant la nuit à El-Menayer.</p>
+
+<p>Le 26, à la pointe du jour, il se mettait en mouvement, lorsqu'on
+aperçut, près du village d'El-Zouamëh, un corps ennemi d'à peu près
+neuf mille fantassins et cavaliers turcs, appuyés par environ cinq
+cents Anglais qui dirigeaient l'artillerie. Les troupes françaises
+s'avancèrent sur les hauteurs qui terminent le désert, à l'est
+d'El-Menayer. L'infanterie en carrés forma les deux ailes; le centre
+était occupé par la cavalerie. Le feu de l'artillerie française eut
+bientôt éteint celui de l'artillerie ennemie. La cavalerie chargea sur
+les pièces, en prit deux, et mit en fuite l'infanterie turque et les
+canonniers anglais; mais elle ne put les poursuivre, parce qu'en
+s'éloignant trop de la protection de l'infanterie, elle pouvait être
+écrasée par leur cavalerie, infiniment supérieure en nombre, et qui
+entourait déjà les troupes françaises. Les Osmanlis tentèrent quelques
+charges contre les carrés, mais sachant par l'expérience des
+campagnes précédentes, qu'il était impossible <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> de les rompre,
+ils n'osèrent s'abandonner, et le feu de l'artillerie suffit pour les
+éloigner.</p>
+
+<p>Les groupes des ennemis cédaient le terrain à mesure que les troupes
+françaises avançaient; depuis plusieurs heures que ces escarmouches se
+prolongeaient inutilement, les soldats, qui souffraient dans le désert
+d'une chaleur excessive, et surtout de la privation d'eau,
+commençaient à être fatigués, on les fit arrêter à des puits près
+d'El-Zouamëh. Pendant cette halte, l'armée du visir, qui arrivait de
+Belbéis, se répandit autour d'eux; ils se mirent en mouvement contre
+les groupes les plus serrés, sans pouvoir engager le combat décisif;
+quelques corps de cavalerie paraissaient dans l'éloignement prendre la
+route du Caire. On devait craindre à la fois qu'ils ne parvinssent à y
+pénétrer, et que les démarches du visir, qui évitait de s'engager,
+n'eussent pour but de laisser aux Anglais le temps d'y arriver et de
+s'en rendre maîtres, ainsi que de Gisëh. On jugea qu'il était
+nécessaire de se rapprocher de cette ville; les troupes y rentrèrent
+le 27, et furent réparties de manière à en défendre toutes les
+avenues.</p>
+
+<p>Le chef de brigade Cavalier, envoyé pour faire un fourrage dans les
+villages du Bahirëh, était parti, le 24 floréal, d'Alexandrie, avec
+deux cent vingt hommes de la 25<sup>e</sup> demi-brigade, cent vingt-cinq
+dragons des 14<sup>e</sup> et 18<sup>e</sup> régimens, quatre-vingt-cinq dromadaires
+et une pièce de canon; il escortait six cents chameaux. Arrivé le 26 à
+El-Och, il <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> trouva ce village abandonné et dépourvu de
+grains, la récolte n'étant pas encore achevée: il se rendit à Amran;
+même impossibilité de charger ses chameaux. Il forma la résolution de
+pousser jusqu'au Caire pour y chercher des vivres, qu'il conduirait
+ensuite à Alexandrie par le désert. Trompé par les rapports des
+habitans, il croyait que l'armée anglo-turque était encore à
+Rahmaniëh. N'ayant reçu, lors de son départ, des vivres que pour deux
+jours, il ne pouvait s'éloigner des villages, où ses troupes se
+procuraient toujours quelques subsistances, pour prendre la route des
+lacs de Natron; il suivit la lisière du désert et des terres
+cultivées. Arrivé près de Terranëh, il aperçut une flottille sur le
+Nil; à peine avait-il reconnu les pavillons anglais et turcs, qu'il
+vit des colonnes ennemies se diriger sur lui. Depuis son départ
+d'El-Och, il avait toujours été entouré de sept à huit cents cavaliers
+arabes, qui, sans l'inquiéter beaucoup, l'avaient cependant empêché
+d'éclairer sa marche par la cavalerie. Les chameaux, épuisés de
+fatigue, ne pouvaient s'éloigner assez rapidement; il essaya cependant
+de s'enfoncer dans le désert; mais il fut bientôt atteint par la
+cavalerie ennemie, et forcé de ralentir sa marche pour leur faire face
+et leur résister sans se rompre. Ce premier corps fut bientôt joint
+par plusieurs pièces d'artillerie légère et de l'infanterie. Ces
+quatre cent cinquante Français, attaqués par trois mille Anglais et
+embarrassés par un convoi, ne pouvaient se défendre; ils rejetèrent
+néanmoins <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> avec beaucoup de fermeté les premières sommations
+qui leur furent faites de se rendre prisonniers. Leur contenance fière
+engagea les Anglais à signer avec le chef de brigade Cavalier, une
+convention par laquelle ce corps serait embarqué pour la France avec
+armes et bagages.</p>
+
+<p>Dans le même temps, six mille Turcs occupèrent Damiette, tandis que
+mille autres débarquèrent à Dibëh; quatorze bâtimens anglais et turcs
+bloquaient le Boghaz: tout se disposait pour l'attaque de Lesbëh. Ce
+fort était bien garni d'artillerie, mais il y avait seulement douze
+canonniers pour servir toutes les pièces; son développement était
+aussi trop considérable pour la garnison chargée de le défendre. On
+prit le parti de l'évacuer, d'enlever les pièces, de jeter les
+munitions et les vivres dans le Nil et de couler les chaloupes
+canonnières. La garnison passa le fleuve le 20 floréal, et se retira
+avec les marins sur Bourlos, pour de là essayer de se réunir au corps
+de Rahmaniëh. Elle apprit que ce corps s'était replié sur le Caire, et
+ne pouvant rester à Bourlos faute de vivres, elle s'embarqua sur
+quatre bâtimens qui s'y trouvaient, dans l'intention de se jeter, si
+cela était possible, dans Alexandrie. Deux furent pris; les autres
+parvinrent à s'échapper, et gagnèrent les ports d'Italie.</p>
+
+<p>Avant la bataille d'Héliopolis, les mouvemens des ennemis sur la
+frontière avaient toujours occasionné des soulèvemens en Égypte, et
+surtout dans les cantons qui n'étaient pas contenus par la présence
+<span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> des troupes; cette victoire, la prise du Caire, la clémence
+du vainqueur, qui borna le châtiment des révoltés à de fortes amendes,
+eurent une telle influence sur les habitans, que le débarquement d'une
+armée anglaise, ses premiers avantages, la présence du capitan-pacha
+et les préparatifs du grand-visir, ne détruisirent pas leur confiance
+et leur attachement aux Français. Tous faisaient des v&oelig;ux pour le
+succès de leurs armes. Les musulmans même les plus fanatiques, qui,
+pour me servir de leurs expressions, étaient contens de voir des
+infidèles se détruire entre eux, préféraient le joug des Français à
+celui d'étrangers qu'ils ne connaissaient pas. Les firmans répandus
+par le visir et par le capitan-pacha n'avaient pu exciter aucun
+mouvement. À mesure que le visir pénétra en Égypte, les cheiks des
+villages, toujours fidèles à leur système d'obéir à l'ennemi présent,
+s'empressèrent d'aller lui faire leurs soumissions; mais ils se
+bornèrent à des protestations d'attachement, et ne fournirent de
+l'argent et des vivres qu'autant qu'ils y furent contraints. Les
+Arabes vinrent aussi, avec une partie de leurs cavaliers, joindre son
+armée, bien moins dans l'intention de lui servir d'auxiliaires que
+pour éviter ses poursuites, et surtout pour vivre, pendant la crise,
+aux dépens du pays, et piller les vaincus, s'il y avait une affaire.</p>
+
+<p>Le Caire avait trop souffert pendant le siége qu'il avait eu à
+soutenir pour s'y exposer de nouveau. La plus grande tranquillité y
+régnait, malgré la <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> proximité des armées ennemies; mais en
+même temps qu'ils promettaient de ne faire aucun mouvement, les
+habitans annonçaient avec franchise qu'ils seraient forcés de se
+joindre aux Osmanlis, s'ils parvenaient à s'introduire dans la ville,
+et que les premiers soins des Français devaient être d'en garder
+toutes les avenues. Le général Belliard, pour mieux les contenir,
+s'assura de la personne des principaux cheiks, et les garda en otages
+dans la citadelle.</p>
+
+<p>Nous avons parlé précédemment des vexations que Mourâd-Bey et son
+envoyé Osman-Bey Bardisi, avaient éprouvées du général Menou, et de la
+manière dont ses secours avaient été refusés. Cette conduite devait
+l'indisposer contre le chef des Français, et lui ôter l'espérance
+d'être protégé par eux. Lorsque les circonstances forcèrent le général
+Belliard à rappeler les troupes qui occupaient la Haute-Égypte, il
+invita Mourâd-Bey à descendre avec ses mameloucks; ce bey effectua ce
+mouvement avec lenteur. Une peste horrible dévastait alors ces
+provinces; les mameloucks en étaient attaqués, et chaque bey s'isolait
+dans le désert avec les siens. N'ayant pas été entraîné par des
+démarches ostensibles à se prononcer ouvertement avant de connaître
+les résultats de la campagne qui s'ouvrait, il voulait en profiter
+pour garder une espèce de neutralité, afin de s'arranger avec le
+vainqueur. Déjà il avait appris le premier succès des Anglais; des
+agens envoyés par eux, le pressaient d'unir ses intérêts aux leurs.
+<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> Ennemi juré des Turcs, dont il connaissait toute la
+perfidie, il savait qu'il ne devait en attendre qu'une vengeance,
+préparée d'abord par de bons traitemens; mais il pouvait espérer
+quelque avantage de la protection de leurs alliés; et on peut
+soupçonner qu'en cas d'événemens malheureux pour les Français, il s'y
+ménageait un appui. Ses projets éventuels n'ont cependant jamais
+influé sur sa conduite; il témoigna aux Français jusqu'à sa mort un
+attachement toujours égal, et même, à cette époque, il préparait pour
+eux des envois de grains dont il savait qu'ils manquaient. Leurs
+revers et l'inquiétude qu'il concevait pour son sort futur
+l'affectèrent vivement. Les chagrins ébranlèrent sa santé; il fut
+attaqué de la peste, et y succomba le 2 floréal, après trois jours de
+maladie.</p>
+
+<p>Les beys et mameloucks sentirent vivement cette perte; les
+circonstances ne permettant pas de porter son corps au tombeau des
+mameloucks, où ils avaient désigné sa place près d'Aly-Bey, ils
+l'inhumèrent à Saouagui, près Tahta. Le plus bel hommage fut rendu à
+sa bravoure; ses compagnons d'armes brisèrent ses armes sur sa tombe,
+déclarant qu'aucun d'eux n'était digne de les porter.</p>
+
+<p>Mourâd-Bey n'était pas un homme ordinaire; il possédait éminemment les
+défauts et les vertus qui tiennent au degré de civilisation où les
+mameloucks sont parvenus. Livré à toute l'impétuosité de ses passions,
+son premier moment était terrible, le second l'entraînait souvent dans
+un excès contraire. <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> Doué par la nature de cet ascendant qui
+appelle certains hommes à dominer les autres, il avait l'instinct du
+gouvernement sans en connaître les ressorts. Également prodigue et
+rapace, il donnait tout à ses amis, et pressurait ensuite le peuple
+pour subvenir à ses propres besoins. Joignez à ces traits généraux une
+force extraordinaire, une bravoure à toute épreuve, et une constance
+dans le malheur qui, au milieu des crises fréquentes de sa vie agitée,
+ne l'a jamais abandonné.</p>
+
+<p>Les beys, après sa mort, reconnurent pour chef Osman-Bey Tambourgi,
+qu'il leur avait désigné. Il fit faire au général Belliard des
+protestations d'attachement aux Français, et fit annoncer des envois
+de grains; mais il mit beaucoup de lenteur dans tous ses mouvemens,
+afin de mieux régler sa conduite sur les circonstances.</p>
+
+<p>Après la retraite du corps de Rahmaniëh, et la rentrée de celui qui
+avait été reconnaître l'armée du visir, les beys voyant plusieurs
+armées s'avancer de concert contre le Caire, en même temps que le
+corps de l'Inde, arrivé à Kenëh, descendait le Nil, jugèrent les
+affaires des Français désespérées, et qu'il convenait à leurs intérêts
+d'abandonner ostensiblement leur cause. Ils allèrent camper auprès du
+capitan-pacha et des Anglais; mais ils chargèrent en même temps
+Hussein-Bey, leur envoyé chez les Français, de les prévenir de cette
+démarche, et de les excuser, en leur annonçant qu'ils ne commettraient
+<span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> aucune hostilité contre eux. En effet, ils tinrent parole.</p>
+
+<p>L'armée d'Orient, lors de son arrivée en Égypte, était, huit jours
+après le débarquement, à Rahmaniëh, dix jours plus tard, elle livrait
+la bataille des Pyramides. Les soldats, encore fatigués de la
+traversée, avaient fait toute cette route sans moyens de transport, ni
+par terre ni par eau, avant qu'aucun service fût organisé pour leur
+fournir des subsistances, harcelés continuellement par les mameloucks,
+les Arabes et tous les fellâhs armés; ils avaient vécu de féves, de
+lentilles, de maïs, de blé et de quelques bestiaux abandonnés, qu'ils
+trouvaient dans les villages. L'armée anglaise ne fut à Rahmaniëh que
+soixante-trois jours après son débarquement, quoique secondée de tous
+les moyens qu'elle tirait de sa flotte, par un service de subsistances
+très bien organisé, par une flottille nombreuse sur le Nil et beaucoup
+de chameaux pour les transports, aidée encore de l'influence du
+capitan-pacha sur les habitans, qui les présentait comme les
+satellites de l'islamisme. Elle mit ensuite quarante jours à faire la
+route de Rahmaniëh à Embabëh, que les troupes françaises parcouraient
+ordinairement en moins de quatre.</p>
+
+<p>Cette lenteur du général Hutchinson ne peut être motivée que sur la
+crainte qu'il avait d'être battu par la réunion momentanée de toutes
+les forces françaises, avant que l'armée du visir ne divisât leur
+<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> attention sur plusieurs points, et par le désir de mettre
+assez d'ensemble dans ses mouvemens et ceux des Turcs, pour que les
+Français ne pussent pas sortir du Caire, afin de combattre l'un, sans
+abandonner cette ville aux autres. Peut-être aussi voulait-il attendre
+la jonction des troupes de l'Inde. Elles étaient arrivées à Souez à la
+fin de germinal; une partie y avait débarqué en attendant les moyens
+nécessaires pour passer le désert. Ces troupes, descendues à terre,
+eurent des malades; la peste en fit périr un certain nombre. Le
+général Baird ne recevant pas assez de chameaux pour ses transports,
+et craignant peut-être que le visir ne fût défait par les Français,
+pendant qu'il passerait le désert, prit le parti de rappeler ses
+troupes et d'aller faire son débarquement à Cosséir. Des agens du
+visir furent envoyés dans la Haute-Égypte, afin d'engager les Arabes à
+lui fournir les chameaux nécessaires. Ce corps arriva à Cosséir le 3
+prairial, à Kenëh le 19 prairial, et descendit fort lentement le Nil.
+Le général Baird était vers Siout, lorsque la convention pour
+l'évacuation du Caire fut signée.</p>
+
+<p>Le général Hutchinson arriva le 28 floréal à Terranëh, avec son corps
+d'armée et le capitan-pacha; il y séjourna quelque temps. À Ouardan,
+il prit un nouveau séjour; ce fut là que les mameloucks vinrent le
+joindre. Il n'arriva que le 1<sup>er</sup> messidor près d'Embabëh, pour faire
+l'investissement de Gisëh, sur la rive gauche du fleuve. Les Anglais
+établirent aussitôt un pont de bateaux à Chobra, pour communiquer
+<span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> avec les Turcs, et placèrent sur chaque rive un corps de
+troupes pour le garder.</p>
+
+<p>La position des troupes françaises au Caire devenait fort difficile:
+les ennemis, il est vrai, montraient toujours la même timidité; ils
+employaient des forces très considérables pour faire replier de
+faibles avant-postes; mais ils les resserraient successivement sans
+les réunir davantage, puisque nos troupes n'en étaient pas moins
+dispersées dans tous les forts et sur tous les points de l'enceinte
+immense de cette ville, de la citadelle, de Boulac, du Vieux-Caire et
+de Gisëh. Cette ligne de défense avait douze mille six cents toises de
+développement. Il fallait à la fois résister aux attaques extérieures
+de quarante-cinq mille hommes qui l'attaquaient, et contenir à
+l'intérieur une populace nombreuse, naturellement disposée aux
+émeutes, et qui, pouvant dès-lors prévoir que les Français
+évacueraient cette ville, devait chercher les moyens de se concilier
+le visir, pour éviter ses vengeances, et l'aider par un soulèvement à
+y pénétrer.</p>
+
+<p>L'armée française ne pouvait faire une grande sortie avec des forces
+suffisantes, pour livrer bataille à l'une des armées ennemies sans
+dégarnir toute l'enceinte. Si elle avait agi contre l'armée anglaise,
+elle n'aurait pu empêcher les Turcs d'entrer dans le Caire; et si elle
+avait attaqué l'armée du visir, les Anglais se seraient emparés de
+Gisëh, où était une partie des magasins. Un pareil mouvement pouvait
+réussir, si les ennemis, trompés <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> sur la faiblesse des postes
+restés devant eux, laissaient échapper cet avantage; mais aussi on
+perdait tout par un échec.</p>
+
+<p>On ne pouvait donc plus espérer de battre les ennemis sous les murs du
+Caire; la retraite sur Damiette, où il aurait été possible de trouver
+des ressources et de prendre une position défensive, était aussi peu
+praticable, depuis que cette ville et Lesbëh étaient occupées par les
+Turcs. Celle sur Alexandrie ne l'était pas davantage: les troupes
+auraient eu beaucoup de peine à y parvenir, en perdant au Caire tous
+leurs équipages, et encore elles auraient accéléré la chute de cette
+place, par l'épuisement des magasins. Il ne restait d'autre parti, si
+on abandonnait le Caire, que celui de se retirer dans la Haute-Égypte;
+mais il aurait fallu pouvoir y transporter des munitions, et presque
+toutes les barques avaient été perdues à Rahmaniëh: d'ailleurs,
+quelles ressources espérer dans un lieu où la peste la plus affreuse
+dévorait les habitans?...</p>
+
+<p>Si on ne trouvait pas qu'il y eût de l'avantage à abandonner le Caire,
+pour en sortir avec toutes les troupes disponibles, en laissant une
+garnison dans la citadelle, où elle se serait défendue aussi
+long-temps qu'il lui aurait été possible, on ne pouvait pas fonder
+plus d'espérance sur la ville du Caire, où il n'y avait que six mille
+hommes de troupes françaises en état de combattre, dispersées sur un
+développement immense, et trop faibles partout pour résister à une
+attaque sérieuse. La plupart des tours <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> qui défendaient
+l'approche de l'enceinte, pouvaient être renversées par quelques
+décharges d'artillerie. Tous ces postes, toutes ces fortifications,
+qui semblaient si redoutables aux ennemis, n'étaient réellement
+susceptibles que d'une défense très courte. Les troupes avaient élevé
+avec la plus grande activité quelques redoutes plus solides entre le
+Caire et Boulac. Quelques flèches ou plutôt des fossés peu profonds,
+creusés en avant du mur d'enceinte de Gisëh arrêtaient les Anglais:
+ils ouvraient la tranchée pour les attaquer. Presque aucun point
+n'était à l'abri d'une attaque de vive force. Un seul étant forcé,
+tout tombait, la réunion des corps isolés devenait impossible, chacun
+deux restait à la merci des ennemis; et la révolte des habitans, qui
+se seraient alors déclarés, aurait doublé les embarras et les pertes
+des Français.</p>
+
+<p>Les approvisionnemens avaient été négligés et même contrariés avant la
+campagne. Depuis, les rentrées avaient été peu considérables, parce
+qu'on ne pouvait pas envoyer dans les provinces des détachemens
+suffisans pour en protéger la perception.</p>
+
+<p>Le directeur des revenus en nature, quoique l'ennemi fût aux portes du
+Caire, alla dans la Haute-Égypte avec une barque armée; mais les
+villages, ravagés par la peste étaient déserts; il n'avait pas de
+troupes pour pénétrer dans l'intérieur des terres, où Mulley-Mahammed
+était en force, et il dut rentrer au Caire.</p>
+
+<p>Quelques fourrages, qu'on fit dans la province de <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> Gisëh, où
+la récolte était à peine finie, ne suffisaient pas pour fournir à la
+consommation des troupes et aux envois qu'on expédiait à Rahmaniëh: on
+dut acheter des grains, et au moment du blocus, on n'avait des vivres
+que jusqu'à la fin de messidor.</p>
+
+<p>Les caisses étaient vides au moment de l'entrée en campagne; depuis ce
+temps, on n'avait reçu que le produit de quelques droits levés au
+Caire: les officiers et diverses personnes attachées à l'armée,
+versèrent leurs épargnes pour subvenir aux dépenses journalières. Les
+magasins de l'artillerie avaient été épuisés, pour répondre aux
+demandes réitérées du général Menou, et tout avait été encombré à
+Rahmaniëh. Il ne restait pas au Caire 150 coups par pièce, et on y
+manquait d'affûts de rechange.</p>
+
+<p>La peste s'était déjà déclarée au Caire, quelque temps avant la
+campagne; mais depuis elle y avait fait des progrès effrayans: les
+vieillards ne citaient que peu de grandes épidémies dont les ravages
+pussent lui être comparés. On estime à quarante mille le nombre des
+habitans qui en furent attaqués au Caire, dans l'espace de quatre
+mois. Le nombre des Français qui entraient au lazaret s'était élevé
+jusqu'à cent cinquante par jour. Mais les médecins, qui devaient leur
+expérience sur cette maladie à leur courageux dévoûment, guérissaient
+à peu près les deux tiers des malades. La peste commençait à diminuer
+en messidor; les hôpitaux étaient cependant encore remplis, un grand
+nombre <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> de soldats s'y trouvaient retenus par la longue
+convalescence qui succède à cette maladie.</p>
+
+<p>Le général Belliard n'avait reçu du général Menou que des lettres
+vagues. Le seul point sur lequel il insistât était la défense du
+Caire; mais il n'avait envoyé aucune instruction générale. Depuis la
+retraite de Rahmaniëh, la communication avait été difficile; néanmoins
+deux détachemens de dromadaires étaient arrivés par le désert. Comme
+ils n'apportaient aucune instruction, le général Belliard écrivit pour
+en demander. Ce défaut de communication avec Alexandrie conservait en
+partie, aux troupes du Caire, la tranquillité morale: la terreur,
+l'espionnage, les divisions n'y existaient pas comme à Alexandrie.
+Cependant le général Menou avait établi précédemment des
+correspondances avec des subalternes, et était parvenu à en fanatiser
+quelques uns. Au lieu d'entourer de la confiance des troupes les
+officiers qui les commandaient, on excitait les soupçons contre
+plusieurs d'entre eux; on s'attachait surtout à poursuivre ceux qui
+étaient trop francs pour déguiser l'estime et l'attachement qu'ils
+avaient pour le général Reynier. Quoique toutes ces man&oelig;uvres
+fussent de nature à décourager les troupes, elles ne purent effacer en
+elles ce zèle et ce dévoûment qu'elles avaient montré dans les
+circonstances les plus pénibles, et qui les disposait à tout souffrir,
+à tout entreprendre pour conserver l'Égypte, ou du moins différer sa
+perte; mais il aurait fallu des moyens, et nous avons vu <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span>
+qu'ils manquaient. On ne pouvait sortir, pour combattre les ennemis,
+sans s'exposer à de grands revers. La retraite dans la Haute-Égypte
+n'offrait aucune ressource. Si les ennemis tentaient une attaque
+contre l'une des parties de l'enceinte, ils devaient réussir à la
+forcer, et contraindre les troupes à se rendre à discrétion. Il ne
+restait donc d'autre parti, que d'imposer à des ennemis aussi
+pusillanimes, par une contenance fière et assurée, et de leur dicter
+les conditions de la retraite avant que des succès leur eussent appris
+à connaître leurs forces.</p>
+
+<p>On proposa, le 3 messidor, une suspension d'armes. Les conférences
+durèrent jusqu'au 8. On avait réussi à intimider les ennemis; de
+faibles fortifications leur présentaient un aspect redoutable. On
+signa le 9 une convention par laquelle les troupes françaises devaient
+évacuer le Caire, avec des conditions pareilles à celles du traité
+d'El-A'rych. Elles emportaient leurs armes, leur artillerie, leurs
+équipages; emmenaient un certain nombre de chevaux et tout ce qu'elles
+jugeaient convenable, et devaient être conduites en France sur des
+bâtimens anglais. Comme on ignorait si les approvisionnemens
+d'Alexandrie permettraient d'en prolonger la défense, on inséra dans
+cette convention une clause, par laquelle cette place serait libre
+d'accepter, dans un délai limité, les mêmes conditions.</p>
+
+<p>La garnison du Caire eut douze jours pour préparer cette évacuation;
+elle se rendit ensuite à <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> Aboukir, où elle s'embarqua; dans
+sa marche du Caire à Rosette, elle était accompagnée par l'armée
+anglaise, le corps du capitan-pacha et les mameloucks. La plus
+parfaite union régnait entre toutes ces troupes, soumises, peu de
+jours avant, à l'obligation de s'entr'égorger.</p>
+
+<p>L'armée ne pouvait laisser en Égypte les restes de Kléber, d'un
+général dont la perte était chaque jour plus vivement sentie. La
+cérémonie de leur translation du fort d'Ibrahim-Bey, où ils étaient
+déposés, jusqu'à la djerme qui devait les transporter, fut annoncée
+par des salves de tous les forts. Les Anglais et les Turcs, qui
+avaient été prévenus, pour que ce bruit d'artillerie, dans les
+circonstances où l'on était ne leur donnât pas d'inquiétude, voulurent
+concourir à ces honneurs funèbres, et répondirent, par des salves
+réitérées, à celles des Français.</p>
+
+<h2>CHAPITRE VI.</h2>
+
+<p class="chaptitle">BLOCUS D'ALEXANDRIE JUSQU'À L'ENTIÈRE CONSOMMATION DES VIVRES; SON
+ÉVACUATION.</p>
+
+<p>Pendant que la moitié de l'armée anglaise et les deux armées turques
+agissaient dans l'intérieur de l'Égypte, et jusqu'après l'évacuation
+du Caire, il ne se passa aucun événement remarquable à Alexandrie. Les
+troupes étaient toujours campées sur les <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> hauteurs de
+Nicopolis, et y remuaient beaucoup de terre. On enlevait des ouvrages
+de la place des pièces de gros calibre, pour armer ces retranchemens.
+Cette position trop étendue pour le nombre des troupes, avait encore
+le défaut de nuire au rassemblement de forces suffisantes pour
+s'opposer à l'établissement des Anglais au Marabou, qui devait être
+leur première opération offensive: au lieu que si on s'était borné à
+la seule défense des ouvrages et de l'enceinte de la place, on aurait
+pu les dégarnir momentanément pour opposer toutes les forces à
+l'ennemi, sur les points où il se serait présenté. La plus grande
+partie des ouvriers étant employée à ce retranchement, on ne pouvait
+travailler que lentement à perfectionner les fortifications
+d'Alexandrie. On acheva cependant de revêtir sa nouvelle enceinte, et
+le général Menou fit construire un nouveau front, sur le bord de la
+mer, pour fermer, du côté du port, la place, où il était campé avec
+son quartier-général. La nécessité de clore d'abord la ville, et de
+défendre son enceinte, avait fait retarder précédemment la
+construction de deux forts, l'un sur la hauteur dite de <i>Cléopâtre</i>,
+et l'autre sur celle de la colonne de Pompée: ils étaient nécessaires
+pour défendre les approches, parce que l'ennemi, une fois établi sur
+ces points, aurait de là commandé toute la ville d'Alexandrie, le port
+Neuf et la communication des postes, et qu'il aurait pu s'en rendre
+maître en moins de six jours. On avait plusieurs fois parlé au général
+<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> Menou de l'importance de ces ouvrages; le général Reynier
+les lui avait recommandés en partant. Après le départ de cet officier,
+on y employa un plus grand nombre d'ouvriers, et ils furent rendus
+susceptibles de défense. L'inondation du lac Maréotis, qui venait
+baigner le pied des hauteurs de la colonne de Pompée et resserrait la
+position des Français, rendait l'occupation de ces hauteurs encore
+plus importante, parce qu'elle obligeait les ennemis à n'attaquer
+qu'un seul front d'Alexandrie, ou à diviser leur armée pour investir
+entièrement cette place. Les généraux Samson et Bertrand, commandant
+le génie, et le général Songis, commandant l'artillerie, dirigeaient,
+autant qu'il dépendait d'eux, ces ouvrages, d'après un bon système de
+défense: mais faisant d'inutiles efforts pour éclairer le général
+Menou, ils durent souvent se borner à exécuter les travaux et les
+dispositions ridicules qu'il leur prescrivait.</p>
+
+<p>Le général Menou s'était fait illusion sur l'approvisionnement
+d'Alexandrie et sur l'état des magasins, jusqu'au moment où toute
+communication avec l'intérieur de l'Égypte lui fut interdite. Ce ne
+fut qu'en prairial qu'on s'occupa sérieusement de mettre de l'économie
+dans les consommations; on vit que les blés qui restaient en magasin
+seraient bientôt épuisés, et on y mêla du riz pour la fabrication du
+pain, d'abord dans la proportion de deux tiers de blé et d'un tiers de
+riz, ensuite d'une moitié de blé et d'une moitié de riz. Les Arabes,
+<span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> attirés par l'appât du gain, apportèrent des blés à
+Alexandrie. On acheta, à très haut prix, pour les magasins de l'armée,
+tout ce qu'ils apportèrent. Ces convois, dont quelques uns étaient
+assez considérables, fournirent pendant deux mois une partie du blé
+nécessaire à la consommation. Les caisses étant vides, les officiers,
+les administrateurs, les négocians, etc., versèrent l'argent qu'ils
+avaient; on s'en servit pour payer les grains apportés par les Arabes,
+et pour quelques autres dépenses.</p>
+
+<p>Quoique le spectacle de tant d'opérations désastreuses, les jalousies,
+les délations, et la terreur qui en était la suite, dussent porter le
+découragement dans toutes les âmes, chacun était cependant résolu à
+souffrir pour l'honneur de l'armée; et on sentait généralement que
+pour donner le temps de terminer les négociations de la paix, il était
+nécessaire de prolonger la défense d'Alexandrie.</p>
+
+<p>Le général Menou, en faisant partir le général Reynier, n'avait pas
+écrit directement contre lui; ensuite dans des dépêches subséquentes
+il annonça que ce départ avait éteint tous les partis qui paralysaient
+ses opérations; il renouvela l'engagement de conserver l'Égypte, et
+continua de tromper le gouvernement par de faux rapports sur la
+situation de l'armée et sur les événemens de la campagne; croyant
+détruire, par des espérances flatteuses, l'effet que devait produire
+l'annonce de toutes ses fautes. Quoique la conduite du général Menou
+envers le général Reynier ne pût être justifiée, des <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> succès
+lui auraient cependant donné une excuse apparente; mais il fallait
+savoir se les procurer; il fallait pouvoir sentir que le moyen de les
+obtenir était la réunion de l'armée, et des man&oelig;uvres actives et
+audacieuses dans l'intérieur de l'Égypte; il fallait sentir qu'au lieu
+de rester campé dans Alexandrie, la place du général en chef était
+près du corps le plus considérable, qui se trouvait au Caire.</p>
+
+<p>Les membres de l'Institut et de la Commission des Arts, qui, après les
+premiers événemens de la campagne, étaient venus à Alexandrie, comme à
+l'endroit le plus sûr pour des non-combattans, avaient obtenu, à la
+fin de floréal, l'autorisation de partir pour la France: ils s'étaient
+embarqués sur un petit bâtiment. Au moment où ils sortirent du port,
+les Anglais leur refusèrent le passage: ils voulurent y rentrer, on
+les menaça de les couler: enfin, après quelques jours d'anxiété, le
+général Menou leva sa défense, et ils revinrent à Alexandrie, où,
+incorporés dans une garde nationale composée d'employés et autres
+Français non militaires, ils firent le service intérieur de la place.</p>
+
+<p>L'article du traité d'évacuation du Caire qui donnait au général Menou
+la faculté d'en profiter pour la garnison d'Alexandrie, lui fut
+notifié le 18 messidor. Étant prévenu des négociations de paix, il
+était nécessaire d'en prolonger la défense aussi long-temps que les
+approvisionnemens et la timidité des ennemis le permettraient. On
+savait aussi que la flotte de l'amiral Gantheaume était en route pour
+<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> apporter des secours: la corvette <i>l'Héliopolis</i>, qui entra
+à la fin de prairial dans le port, avait été détachée de cette flotte,
+lorsqu'elle dut s'éloigner, ayant été aperçue par les Anglais à trente
+lieues d'Alexandrie; elle ne pouvait cependant encore y arriver et
+donner de nouveaux moyens de défense. On sentit généralement la force
+de ces motifs, et la proposition fut rejetée.</p>
+
+<p>Il aurait peut-être convenu de se rendre alors un compte exact des
+approvisionnemens d'Alexandrie, et du temps qu'on pourrait encore y
+tenir; de prévoir que la première opération des Anglais serait de
+s'emparer du Marabou, et d'intercepter ainsi les vivres que les Arabes
+apportaient; de retarder le plus possible l'acceptation du traité par
+des négociations incidentes, et de se ménager ainsi les moyens de
+sauver les bâtimens qui se trouvaient encore dans le port
+d'Alexandrie.</p>
+
+<p>Le général Menou se hâta d'expédier en France un bâtiment, pour
+dénoncer l'évacuation du Caire; il ne sentit pas que c'était se
+dénoncer lui-même, puisque cette évacuation était un résultat de ses
+mauvaises dispositions; puisque le principal corps de l'armée était
+là, lui, général en chef, aurait dû s'y trouver pour employer des
+moyens capables de prévenir cette évacuation. Il joignait à cette
+dénonciation l'annonce qu'il avait des vivres pour plusieurs mois,
+l'assurance de ne jamais capituler à Alexandrie, et la promesse de
+s'enterrer sous les ruines de cette ville. Lorsqu'on prend, à la face
+de <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> l'Europe, de pareils engagemens, il faut savoir les
+tenir.</p>
+
+<p>Les armées anglaise et turque avaient suivi la garnison du Caire
+jusqu'à Aboukir: dès que la plus grande partie en fut embarquée, leurs
+généraux, apprenant que les propositions relatives à l'évacuation
+d'Alexandrie avaient été rejetées, et que les Arabes y portaient des
+vivres; ignorant aussi combien de temps la garnison pourrait y
+subsister, se déterminèrent à entreprendre des opérations pour en
+accélérer la reddition.</p>
+
+<p>Le 28 thermidor, ils augmentèrent la flottille qu'ils avaient dans le
+lac Maréotis, et y firent entrer un grand nombre de chaloupes et de
+petites barques pour le transport des troupes. Ils projetèrent de
+détourner l'attention des Français par une fausse attaque sur le camp
+des hauteurs de Nicopolis, tandis qu'ils débarqueraient près du
+Marabou, et s'établiraient sur la langue de terre qui sépare le lac de
+la mer. Nous avons vu plus haut qu'outre le défaut qu'avait la
+position de Nicopolis, d'être trop étendue pour un aussi petit nombre
+de troupes françaises, elle avait encore celui d'occuper toutes les
+forces disponibles, et qu'il n'en restait plus suffisamment pour
+opposer aux autres attaques.</p>
+
+<p>Le 29 thermidor, avant le jour, une troupe de deux mille Albanais
+attaqua un mamelon qui domine le bord de la mer, en avant de la gauche
+du camp des Français, et travailla aussitôt à s'y retrancher.
+L'avant-poste qui l'occupait se retira dans les <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span>
+retranchemens, dont l'artillerie tira avec succès sur les ennemis;
+deux compagnies de grenadiers sortirent alors, coururent sur eux et
+les forcèrent à fuir en abandonnant plusieurs morts et blessés. Ils se
+réunirent près du camp des Anglais, et se bornèrent à tirailler,
+pendant le reste de la journée, avec les avant-postes. L'armée
+anglaise avait marché pendant ce temps; six mille hommes se
+déployèrent derrière la hauteur située entre les étangs et le premier
+pont du canal d'Alexandrie; l'avant-poste qui y était se retira vers
+ce point. Cette hauteur étant à portée de canon du camp des Français,
+les Anglais restèrent masqués derrière elle et ne firent paraître
+qu'un petit corps de troupes. Le général Menou envoya deux compagnies
+de grenadiers de la 25<sup>e</sup>, deux autres de la 75<sup>e</sup>, ainsi qu'un
+bataillon de cette demi-brigade, en tout quatre cents hommes, pour
+chasser ce corps de six mille hommes. Les soldats exécutèrent cet
+ordre avec toute la valeur qu'on pouvait attendre d'eux. Ils montèrent
+sur la hauteur au pas de charge, et chassèrent les premiers
+tirailleurs anglais; mais, arrivés vers la crête, ils reçurent la
+décharge de la ligne anglaise; et se voyant trop faibles, ils
+regagnèrent le camp sans que les ennemis fissent aucun mouvement pour
+les poursuivre; ils avaient de la cavalerie et n'en profitèrent pas
+pour couper la retraite à cette petite troupe.</p>
+
+<p>On apercevait alors le lac Maréotis couvert de barques et de chaloupes
+remplies de troupes, protégées par cinquante chaloupes et barques
+canonnières. <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> Toute cette flottille était déjà, au lever du
+soleil, en face de la colonne de Pompée; le vent contraire avait
+retardé sa marche et l'avait empêché d'arriver, au point du jour, au
+lieu du débarquement. On la voyait se diriger vers l'embouchure d'un
+canal comblé, par lequel le lac Maréotis communiquait autrefois avec
+la mer. C'était là que les dix-huit chaloupes qui composaient la
+flottille française étaient placées, sous la protection de trois
+pièces de 18, depuis qu'on avait évacué l'île de Mariout, quelques
+jours auparavant. Il était évident que cette flottille se dirigeait
+sur ce point, et qu'elle irait débarquer les troupes un peu plus loin,
+afin de s'établir sur la langue de terre du Marabou, et d'attaquer ce
+poste; mais on ne put jamais le faire comprendre au général Menou. Le
+général Songis, qui pénétra le premier le dessein des ennemis, lui dit
+vainement de ne pas s'inquiéter de leur fausse attaque sur le camp de
+Nicopolis, et de faire marcher des troupes pour s'opposer à
+l'exécution de leur attaque réelle. Il resta toujours, avec le
+principal corps, au camp de Nicopolis, et ne fit suivre la marche de
+la flottille que par un bataillon de la la 21<sup>e</sup> légère, cent guides
+à pied et cent vingt dragons. Ce corps, de cinq cents hommes
+seulement, marcha à la hauteur de la flottille jusque vers le Marabou,
+où les barques se divisèrent sur deux points différens. Il était trop
+faible pour empêcher les six mille hommes que portait cette flottille
+de s'établir sur une plage unie, commandée par le feu de toutes
+<span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> les chaloupes canonnières, et se retira vers les ravins de
+l'ancien canal. La flottille française était trop inférieure à celle
+des ennemis pour se maintenir sur le lac; il n'existait aucune anse où
+elle pût se mettre à l'abri, et devenait inutile. On voulut essayer de
+la convertir en brûlots lorsque la flottille anglaise passa, afin d'y
+mettre du désordre; mais le vent ne favorisait pas ce projet; elle
+brûla trop loin pour leur faire du mal.</p>
+
+<p>Les Anglais, après s'être établis à terre, attaquèrent le poste du
+Marabou, et le canonnèrent vivement par terre et par mer. Ce poste,
+qui n'était qu'une ancienne mosquée bâtie sur un rocher détaché du
+continent, fut bientôt détruit; il capitula le 3 fructidor. De trois
+avisos qui étaient mouillés près de ce fort, deux furent coulés, et le
+troisième rentra, dès le 1<sup>er</sup> fructidor, à Alexandrie, fort
+endommagé.</p>
+
+<p>Après la prise du Marabou, les Anglais firent entrer, le 4 fructidor,
+dans la partie est du port Vieux, une frégate, six corvettes et
+plusieurs bâtimens légers, et canonnèrent vivement le corps de troupes
+qui s'était posté, le 29 thermidor, sur les bords de l'ancien canal.
+Ils prenaient de revers sa droite, tandis que le feu de la flottille
+du lac Maréotis écrasait sa gauche. L'armée anglaise vint en même
+temps occuper cette position: elle était forte alors de plus de huit
+mille hommes, parce qu'elle avait reçu des renforts, entre autres, un
+régiment de dragons et cinq cents mameloucks. Malgré cette <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span>
+supériorité, elle ne poussa pas vivement le petit corps de six cents
+Français qui, parfaitement dirigés par le général Eppler, les arrêta
+un moment et se retira ensuite en bon ordre.</p>
+
+<p>Les troupes françaises prirent alors position; la droite au fort
+Leturcq, et la gauche sur les hauteurs de la colonne de Pompée. On
+tira quelques troupes du corps de Nicopolis pour occuper ces
+dernières; il restait seulement deux mille deux cents hommes pour
+défendre ce front et les retranchemens du camp de Nicopolis contre
+l'armée anglaise. Le reste des troupes gardait les ouvrages
+d'Alexandrie, avec les marins, les invalides, les convalescens et la
+garde nationale.</p>
+
+<p>Il était surtout nécessaire d'empêcher les ennemis de s'emparer du
+fort Leturcq, parce que, s'ils y avaient établi des batteries, ils
+pouvaient de là couler tous les bâtimens qui étaient dans le port
+Vieux.</p>
+
+<p>Les Anglais restèrent quelques jours sans rien entreprendre; mais le
+8, vers onze heures du soir, environ huit cents cavaliers anglais et
+mameloucks tournèrent les premiers avant-postes, et en enlevèrent
+quelques uns, tandis qu'une colonne d'infanterie suivait le bord de la
+mer. Les troisièmes bataillons des 18<sup>e</sup> et 21<sup>e</sup> l'arrêtèrent assez
+long-temps; mais se voyant pris en flanc par la cavalerie, ils se
+retirèrent sur le fort Leturcq. Les Anglais n'ayant pu réussir à
+enlever ce fort dans cette surprise, s'établirent auprès, et
+commencèrent des tranchées pour l'attaquer dans les règles.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> Les troupes étaient disséminées autour d'Alexandrie, et
+partout trop faibles pour résister aux attaques des ennemis, qui, sur
+tous les points, pouvaient se présenter avec des forces infiniment
+plus nombreuses. Le seul parti à prendre pour en prolonger la défense,
+était de la considérer comme un grand camp retranché, de se renfermer
+dans les ouvrages, et de conserver toujours au centre un gros corps
+disponible, qu'on aurait opposé à l'ennemi sur les points où il aurait
+attaqué l'enceinte. Pour cet effet, il aurait fallu évacuer le camp de
+Nicopolis, et ne conserver en dehors de la place que le fort Leturcq,
+les hauteurs de la colonne de Pompée, une partie de l'enceinte des
+Arabes et la redoute de Cléopâtre. Par ce moyen, on aurait pu disputer
+encore quelque temps la prise d'Alexandrie contre des ennemis peu
+entreprenans; mais, lors même que le général Menou aurait su prendre
+ce parti, il n'était plus temps de l'adopter, parce que les vivres et
+l'eau allaient manquer: il n'en restait que jusqu'aux premiers jours
+de vendémiaire. Les soldats, qui ne recevaient depuis long-temps que
+du pain composé de moitié blé et moitié riz et un peu de viande de
+cheval, étaient épuisés par cette mauvaise nourriture; et l'eau,
+devenue saumâtre, donnait naissance à beaucoup de maladies,
+particulièrement au scorbut; les hôpitaux étaient encombrés de plus de
+deux mille malades: d'autres, convalescens ou éclopés, n'étaient en
+état de faire que le service des forts; il ne restait pas trois mille
+hommes en état de se <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> battre, et ils étaient accablés par les
+privations et la fatigue des journées précédentes.</p>
+
+<p>D'après ces réflexions, on fut convaincu que lors même qu'on pourrait
+encore défendre quelque temps Alexandrie, la famine forcerait bientôt
+à capituler, et qu'il valait mieux s'y résoudre avant que les Anglais
+eussent resserré davantage la place et obtenu quelque succès, parce
+qu'on pouvait encore leur dicter les conditions de l'évacuation; mais
+personne n'osait en parler au général Menou, qui ne savait ni comment
+combattre, ni comment capituler. Cependant quelques généraux et chefs
+de corps lui firent part de leur opinion le 9 fructidor. Le général
+Menou envoya aussitôt aux Anglais un parlementaire, pour demander une
+suspension d'armes de trois jours, pendant lesquels on traiterait de
+l'évacuation: elle lui fut accordée. Les généraux furent assemblés le
+lendemain en conseil de guerre: on y arrêta qu'il était inutile de
+prolonger la défense, et on fixa les conditions qu'on pourrait
+proposer. Le général Menou, toujours fidèle à son système de rejeter
+ses fautes sur les autres, dit que c'était l'évacuation du Caire qui
+entraînait celle d'Alexandrie, et ne parla plus de s'ensevelir sous
+les murs de cette place. Il fut dressé procès-verbal de ce conseil de
+guerre et des motifs qui déterminaient à traiter; la capitulation fut
+signée le 12, et ratifiée le 13 par les généraux en chef.</p>
+
+<p>On remit, le 15 fructidor, les forts Leturcq et Duvivier et le camp de
+Nicopolis aux Anglais, qui <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> s'engagèrent à fournir les
+bâtimens nécessaires au transport de la garnison en France: elle
+s'embarqua avec armes et bagages. Les trois frégates et les autres
+bâtimens qui se trouvaient dans le port d'Alexandrie furent remis aux
+ennemis. Le capitaine Villeneuve commandait ces frégates: il avait
+voulu, lorsqu'on se disposait à capituler, essayer de sortir pendant
+la nuit, afin de sauver ces bâtimens, s'il était possible, ou de ne
+les perdre au moins qu'après un combat; mais il n'avait pu en obtenir
+l'agrément du général Menou.</p>
+
+<p>On avait maladroitement inséré dans la capitulation un article relatif
+aux collections faites par les membres de l'Institut et de la
+Commission des Arts: les Anglais n'avaient pas voulu l'accorder, mais
+les naturalistes, par leur fermeté dans le refus d'abandonner leurs
+collections, et la menace de les brûler, surmontèrent ces difficultés:
+on ne laissa que quelques statues grossièrement sculptées et un
+sarcophage de granit.</p>
+
+<p>Les troupes s'embarquèrent dans la première décade de vendémiaire.
+Quelques bâtimens quittaient les côtes d'Égypte lorsqu'on signait à
+Londres les préliminaires de la paix et l'article par lequel cette
+province devait être restituée aux Turcs.</p>
+
+<p>Ainsi s'est terminée l'expédition d'Égypte. Tant il est vrai qu'un
+chef inhabile détruit par sa seule influence tous les ressorts qui lui
+sont confiés; mais peu d'armées sans doute ont plus de droits à
+l'admiration que celle d'Orient. Transportée sur un sol <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span>
+étranger, l'événement funeste du combat naval d'Aboukir pose une
+barrière entre elle et sa patrie; elle n'en est point abattue; une
+marche rapide la porte au centre du pays, tous ses pas y sont marqués
+par des victoires; chaque jour lui offrait des fatigues sans nombre,
+des dangers toujours renaissans, des privations de tous les genres,
+aucune de ces jouissances qui, avec les combats, partagent les momens
+du militaire et lui font oublier les fatigues de la guerre. Tous,
+officiers, soldats, supportaient volontiers cette existence pénible,
+appréciant, par l'opiniâtreté que les ennemis mettaient dans leurs
+attaques réitérées, combien la possession de l'Égypte serait utile à
+leur patrie; et cette idée compensait à leurs yeux tout ce qu'ils
+avaient à souffrir.</p>
+
+<p>Les revers qu'elle a éprouvés dans la dernière campagne, n'atteignent
+point sa gloire. Disséminée par les dispositions de son chef, elle a
+long-temps imposé sur tous les points à des ennemis toujours
+supérieurs en nombre; et son attitude fière, dans les momens les plus
+difficiles, a constamment ralenti leur marche.</p>
+
+<p>La seule opération qui fasse honneur aux Anglais, est leur
+débarquement, et ils en doivent la réussite à leur marine; car six
+mille hommes qu'elle parvint à jeter à la fois sur la côte, furent
+ébranlés par dix-sept cents hommes, obligés de veiller en même temps
+sur toute l'étendue de la baie d'Aboukir, et qui, par conséquent, ne
+purent agir ensemble sur le point d'attaque.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> L'armée anglaise, après son débarquement, ne tenta que le 22
+ventôse de s'approcher d'Alexandrie. Elle aurait dû y rencontrer
+l'armée française réunie; il n'y avait que quatre mille hommes qui lui
+disputèrent le terrain et l'intimidèrent au point qu'elle n'osa
+attaquer cette place; et loin de profiter de cet avantage, elle prend
+la défensive et se retranche.</p>
+
+<p>Le 30 ventôse, les Français vont l'attaquer, dans une position
+resserrée qu'elle avait eu le temps de fortifier; des chaloupes
+canonnières sur la mer et sur le lac Maadiëh couvraient ses flancs; le
+nombre de ses troupes était double. L'obscurité de la nuit, la mort de
+plusieurs chefs jette du désordre dans l'armée française, et celui qui
+la commande se tenant à l'écart ne peut la réorganiser lui-même, et
+n'en veut confier le soin à personne; il fait écraser la cavalerie;
+l'armée est obligée de se retirer, et les Anglais manquent encore
+cette occasion de profiter de leurs succès.</p>
+
+<p>Renfermés dans leurs retranchemens, ils n'essaient d'en sortir que
+vingt jours après, pour aller à Rosette, poste important pour eux, et
+que l'armée ne protégeait pas.</p>
+
+<p>Ils y restent un mois avant de s'étendre du côté de Rahmaniëh, qu'il
+leur était également utile d'occuper pour intercepter toute
+communication entre Alexandrie et le Caire. Le corps de troupes
+françaises qu'ils y trouvent, trop faible pour leur résister, se
+retire sur le Caire: il était de leur intérêt <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> d'en suivre
+rapidement la marche, et ils emploient quarante jours à parcourir un
+espace que les Français parcouraient ordinairement en quatre.</p>
+
+<p>Ils arrivent enfin au Caire avec le capitan-pacha; là ils se joignent
+au visir, et ces armées réunies, six fois plus nombreuses que les
+Français, craignent encore les chances des combats, et reçoivent la
+loi plutôt qu'elles ne la dictent, dans le traité d'évacuation.</p>
+
+<p>Ils redescendent ensuite vers Alexandrie; la même lenteur y préside à
+toutes leurs opérations, et c'est le défaut de vivres, bien plus que
+leur audace, qui en accélère la chute.</p>
+
+<p>L'expédition des Anglais a réussi, mais ils n'y ont recueilli que la
+gloire du succès, parce que jamais ils ne surent commander la
+victoire, ni par leurs dispositions, ni par leur bravoure, ni par leur
+audace. Leur marche timide malgré leur énorme supériorité, dénote
+aisément quelle aurait été leur destinée, si le chef de l'armée
+d'Orient avait été digne d'elle.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> EXTRAIT DU JOURNAL<br>
+<span class="smaller">DU<br>
+CHEF DE BRIGADE DU GÉNIE D'HAUTPOUL.</span></h2>
+
+<p class="chaptitle">PRISE DE ROSETTE PAR LES ANGLAIS.&mdash;MARCHE CONTRE LE
+ VISIR.&mdash;CAPITULATION DU CAIRE.</p>
+
+<p>L'ennemi s'empara de Rosette vers le 15 germinal. Le bataillon de la
+85<sup>e</sup> qui y était effectua sa retraite par le Delta, et se rendit à
+Rahmaniëh. On laissa dans le fort Julien une compagnie d'invalides
+pour le défendre.</p>
+
+<p>Le général en chef, décidé à reprendre Rosette, fit partir d'abord le
+général Valentin, puis le général Lagrange, son chef d'état-major, qui
+vint camper à El-Aft, village qui se trouve à trois lieues au-dessous
+de Rahmaniëh, et à huit lieues de Rosette.</p>
+
+<p>Le général Morand, d'après les ordres qu'il avait reçus du général en
+chef, avait laissé à Lesbëh deux cents hommes, et était arrivé à
+Rahmaniëh avec la 2<sup>e</sup> légère, et une compagnie d'artillerie légère.</p>
+
+<p>Le camp était assis derrière des monticules formés par le curage
+successif du canal, sa droite appuyée sur le Nil; de l'autre côté du
+fleuve était la ville de Fouah, qui lui fournissait les vivres; sa
+gauche se prolongeait vers une plaine rase que <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> l'ennemi
+pouvait facilement tourner: il pouvait en outre, venir à Birket par
+une très belle route qui partait d'Édraux; et en nous dérobant une
+marche de nuit, il pouvait être avant nous à Rahmaniëh. Malgré tous
+ces désavantages, le général Lagrange voulut conserver son camp.</p>
+
+<p>Il avait avec lui la 2<sup>e</sup> et la 4<sup>e</sup> légère, la 13<sup>e</sup>, 69<sup>e</sup> et
+85<sup>e</sup> de ligne, le 7<sup>e</sup> de hussards, le 20<sup>e</sup> de dragons, et des
+détachemens du 22<sup>e</sup> de chasseurs, et du 14<sup>e</sup> régiment de dragons.</p>
+
+<p>Le général Bron vint le joindre quelques heures après avec le 15<sup>e</sup>
+de dragons, et le reste du 22<sup>e</sup> de chasseurs; ce qui lui faisait en
+tout sept à huit cents hommes de cavalerie, et près de trois mille
+hommes d'infanterie.</p>
+
+<p>Dès le premier jour de son arrivée, il jugea par une reconnaissance
+qu'il fit lui-même, que l'ennemi était fort difficile à attaquer, et
+qu'en supposant qu'il le forçât à abandonner la position qu'il
+occupait à trois lieues en avant de Rosette, et à se replier sur cette
+ville, il lui serait impossible de déloger les Turcs une fois qu'ils
+se seraient placés dans les maisons de la ville. Il résolut donc
+d'attendre l'ennemi dans sa position, toute mauvaise qu'elle était.</p>
+
+<p>On fit plusieurs batteries sur le Nil pour en défendre le passage aux
+chaloupes canonnières. On coula plusieurs barques, dans une seconde
+branche du côté du Delta, pour en rendre le passage également
+impossible. On forma, au moyen des monticules <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> en avant du
+camp, et d'un village sur la droite, un camp retranché; mais la gauche
+était une plaine rase qu'on n'espérait défendre qu'au moyen de la
+cavalerie et de l'artillerie légère.</p>
+
+
+<h3><i>15 floréal.</i>&mdash;ÉVACUATION DU CAMP D'EL-AFT.</h3>
+
+<p>L'ennemi parut le 15 floréal, et se campa deux lieues en avant de
+nous; le Nil était couvert de chaloupes canonnières, de barques, et
+d'avisos qui pénétrèrent dans le Nil après la prise du fort Julien,
+qui se défendit vigoureusement, mais qui, n'ayant point été secouru,
+fut obligé de se rendre. Son avant-garde était placée au village de
+Peirouth, à trois quarts de lieue de notre camp: il fila un corps
+considérable d'Osmanlis qui pénétra en même temps par le Delta avec
+plusieurs pièces de canon, et vint s'emparer de Fouah.</p>
+
+<p>Les barques qui nous apportaient journellement le pain de Rahmaniëh ne
+purent plus passer vis-à-vis Fouah. La fusillade et le canon des
+Osmanlis les en empêchèrent; nous n'avions aucun chameau à Rahmaniëh,
+en sorte que l'ennemi nous ôtant nos moyens de transport par eau, nous
+obligeait par une opération bien simple à nous retirer sur Rahmaniëh,
+ce que nous fîmes la nuit même.</p>
+
+<p>Le général Lagrange n'avait pas voulu occuper Fouah, afin de ne point
+s'affaiblir.</p>
+
+<p>Nous avions à El-Aft trois djermes armées, dont deux se sauvèrent, la
+troisième fut brûlée. Nous <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> perdîmes aussi quelques barques
+chargées de grains qui ne purent passer sous le feu des batteries de
+Fouah.</p>
+
+<p>Nous travaillâmes à terminer une batterie de gros calibre, placée dans
+l'île vis-à-vis Rahmaniëh, et qui devait défendre le passage du Nil.
+Nous fîmes plusieurs batteries pour défendre le village de Rahmaniëh,
+dans lequel nous avions près de quatre cents malades ou blessés, et
+notre munitionnaire. Nous appuyâmes notre droite à des hauteurs qui
+bordent le canal d'Alexandrie, sur lesquelles nous fîmes quelques
+batteries, la gauche était appuyée au village de Rahmaniëh; nous fîmes
+trois batteries sur le front.</p>
+
+<p>Le camp était assis dans un bas-fond, ayant en avant de lui un rideau
+qui se défilait de la plaine; la redoute de Rahmaniëh était placée au
+centre, et flanquait les ouvrages que l'on avait faits sur le front.</p>
+
+<p>Nous avions près de cent cinquante barques chargées de provisions, de
+blé, et de munitions de guerre, le tout destiné pour Alexandrie; mais
+le général en chef, qui avait gardé jusqu'au dernier moment toute sa
+cavalerie dans cette place, avait épuisé tous les magasins de
+fourrage, en sorte que les nombreuses caravanes qui arrivaient
+d'Alexandrie à Rahmaniëh n'étaient occupées qu'à transporter de l'orge
+et des fèves. Les cent cinquante barques étaient placées derrière la
+redoute de Rahmaniëh, dans une petite branche du Nil.</p>
+
+<p>L'ennemi parut le 19 floréal au matin; il fit passer <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> du côté
+du Delta un corps d'environ deux mille Osmanlis et un bataillon
+anglais; nous avions de l'autre côté du fleuve trois compagnies de
+grenadiers, qui, après s'être battues toute la matinée, furent
+obligées de céder au nombre et de repasser le Nil. Cependant l'ennemi
+marchait toujours sur Rahmaniëh, suivi d'une vingtaine d'avisos, de
+plusieurs djermes armées, de beaucoup de barques et de chaloupes
+canonnières, qui, malgré le feu de nos pièces de huit, se placèrent
+sur les derrières de notre camp, et nous inquiétèrent beaucoup. Vers
+midi, l'ennemi se déploya; les Anglais occupaient la droite, les Turcs
+la gauche, qui s'appuyait au Nil; la cavalerie était au centre. Les
+Anglais avaient environ six mille hommes, et trois escadrons de
+cavalerie. Les Turcs pouvaient également être six mille hommes, et
+huit cents chevaux: il est à remarquer que sur ces six mille Turcs, il
+y en avait près de trois mille qui faisaient l'exercice à
+l'européenne.</p>
+
+<p>L'attaque commença par les Turcs, qui longeaient le fleuve et
+suivaient les chaloupes canonnières. Notre cavalerie, qui s'était
+portée en avant, se replia derrière le canal d'Alexandrie. Les Turcs
+et les Anglais envoyèrent beaucoup de tirailleurs; deux cents hussards
+et chasseurs leur tinrent tête.</p>
+
+<p>Sur les trois heures, les Anglais firent un mouvement subit sur leur
+droite, pour s'emparer de deux ou trois villages fort éloignés de
+notre front; ils dégarnirent beaucoup leur centre par ce mouvement;
+<span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> mais obligés de garder Rahmaniëh, et craignant d'ailleurs que
+ce ne fût une feinte de leur part, nous nous bornâmes à repousser les
+Turcs sans les poursuivre. Le général Lagrange plaça sa cavalerie à la
+hauteur des villages qu'occupaient les Anglais pour éclairer leurs
+mouvemens. Trois fois les Turcs attaquèrent notre droite, et trois
+fois ils furent repoussés par le général Morand. Enfin, à huit heures
+du soir, la 2<sup>e</sup> légère les repoussa si vivement, que les Anglais
+furent obligés d'envoyer quelques compagnies à leur secours.</p>
+
+<p>Toutes ces attaques nous faisaient perdre du monde inutilement; les
+chaloupes canonnières continuaient leur feu, et leurs boulets
+sillonnaient tout le camp. Nous avions déjà près de cent hommes hors
+de combat, et les Anglais n'avaient pas encore donné. Leur projet bien
+marqué était de nous tourner et de nous couper la retraite sur le
+Caire. Le général Lagrange, jugeant la position trop mauvaise pour la
+défendre contre des forces quadruples des siennes, effectua pendant la
+nuit sa retraite sur le Caire.</p>
+
+<p>Le 18 floréal, l'ennemi avait paru du côté du Delta; prévoyant son
+attaque prochaine, on avait conseillé au général Lagrange de faire
+partir les barques chargées de provisions et de munitions, et de les
+envoyer sous la protection des djermes armées, trois ou quatre lieues
+au-dessus de Rahmaniëh: il s'y refusa, sous prétexte que cela
+produirait un mauvais effet sur le moral des troupes. Cette faible
+<span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> raison nous fit perdre un convoi qui valait plus de 800,000
+livres, et des munitions de guerre de toute espèce, au moment où nous
+manquions de tout au Caire.</p>
+
+<p>Le général en chef avait écrit au général Lagrange, dès le 11 floréal,
+qu'il allait partir d'Alexandrie pour le joindre avec deux mille
+hommes d'infanterie, et le reste de la cavalerie. Le général Rampon,
+qui venait d'être nommé, avec le général Friant, lieutenant-général,
+avait l'ordre à Alexandrie, depuis plus de douze jours, de se tenir
+prêt à partir. Si ce renfort nous était arrivé, la victoire aurait pu
+couronner nos efforts à Rahmaniëh.</p>
+
+<p>Nous partîmes à deux heures du matin, le 20 floréal, de Rahmaniëh, et
+nous arrivâmes le 24, à dix heures du matin, au Caire. Nous eûmes
+pendant toute la route un kamsin affreux.</p>
+
+<p>Le général Belliard ne sut notre arrivée qu'au moment où nous parûmes
+à Embabëh. Le soir du 24, le chef de bataillon Henry, premier
+aide-de-camp du général en chef, partit avec un détachement de
+dromadaires, pour se rendre à Alexandrie, par les lacs Natron, et
+prévenir le général en chef de l'évacuation de Rahmaniëh. On ne
+conçoit pas pourquoi le général Lagrange n'avait pas fait partir ce
+détachement de Rahmaniëh même. À la faveur de la nuit, il eût passé
+très facilement; et en faisant un léger crochet, il eût gagné la route
+ordinaire d'Alexandrie, et aurait prévenu la caravane que conduisait
+le chef de brigade des dromadaires-cavaliers. <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> Cette
+caravane, composée de plus de six cents Français et quatre cents
+chameaux, ignorant la prise de Rahmaniëh, vint tomber elle-même au
+milieu des ennemis, et fut obligée de mettre bas les armes.</p>
+
+
+<h3><i>25 floréal.</i>&mdash;PREMIER CONSEIL DE GUERRE.</h3>
+
+<p>Le 25 floréal, le général Belliard, commandant la place du Caire,
+assembla un conseil de guerre composé des généraux de division
+Lagrange et Robin; des généraux de brigade Donzelot, Morand, Alméras,
+Valentin, Duranteau, et du général Bron, commandant la cavalerie; du
+chef de brigade d'Hautpoul, commandant le génie; du chef de bataillon
+Ruty, commandant l'artillerie; du citoyen Estève; du chef de bataillon
+Dermot, directeur du parc d'artillerie, et du commissaire-ordonnateur
+Duprat.</p>
+
+<p>Le général Belliard, en ouvrant la séance, dit que, comme plus ancien
+général de division, il avait pris le commandement; mais que ne se
+sentant pas les forces suffisantes pour supporter ce fardeau, il
+demandait que les généraux de division Lagrange et Robin se réunissent
+à lui, pour n'agir que de concert. Cette proposition ne fut point
+appuyée; les généraux de division ne parlèrent pas, en sorte qu'elle
+fut regardée comme non avenue.</p>
+
+<p>Trois questions furent discutées dans le conseil:</p>
+
+<ul class="none">
+<li>1<sup>o</sup>. Se retirera-t-on dans la Haute-Égypte?</li>
+
+<li>2<sup>o</sup>. Se retirera-t-on à Damiette?</li>
+
+<li>3<sup>o</sup>. Ou se défendra-t-on dans l'enceinte du Caire?</li>
+</ul>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> La retraite dans la Haute-Égypte ne fut pas long-temps
+discutée. Le général Donzelot, qui comptait beaucoup trop sur les
+mameloucks, en était le seul partisan.</p>
+
+<p>La retraite sur Damiette, proposée et fortement appuyée par le
+commandant du génie, aurait peut-être été acceptée par le conseil, si,
+dès l'ouverture de la séance, le général Belliard n'avait dit que les
+chaloupes canonnières de l'ennemi étaient déjà à Terranëh, et qu'elles
+seraient au ventre de la Vache avant que tous nos moyens de transport
+pussent être rassemblés. Ce fait, qu'il avait avancé sur le rapport
+des espions, était inexact, puisque l'ennemi ne se trouva au ventre de
+la Vache que quinze jours après. Voici une partie des raisons
+alléguées en faveur de la retraite sur Damiette.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup>. On regardait comme une folie le projet de résister dans le
+Caire; il fallait, avec six ou sept mille hommes, défendre une
+enceinte de six lieues de tour, peu ou point fortifiée dans les trois
+quarts de son circuit; il fallait, en outre, contenir une population
+qui n'avait que trop prouvé son penchant à la révolte. Il eût été
+ridicule de vouloir enfermer près de douze mille Français, en y
+comprenant les malades et les blessés, dans la citadelle du Caire. On
+ne pouvait donc se retirer que sur Gisëh; mais les mameloucks,
+devenant nos ennemis, nous coupaient les vivres qui venaient
+journellement de la Haute-Égypte; on n'avait plus alors aucun moyen
+d'exister.</p>
+
+<p>En outre, qu'était Gisëh? un espace renfermé <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> par des murs de
+jardins, que trois ou quatre coups de canon auraient mis en brèche.</p>
+
+<p>On proposait de se retirer dans la Haute-Égypte; mais à quoi servait
+une pareille retraite? Les Anglais et les Turcs, contens d'occuper le
+Caire et toute la Basse-Égypte, nous auraient lancé les mameloucks,
+les Arabes, et peut-être toute la cavalerie turque, qui se serait
+bornée à nous harceler et à nous couper les vivres. Ces troupes
+eussent été en cela bien secondées par les paysans des villages, qui
+étaient toujours prêts à se révolter. D'ailleurs, quel doit être le
+projet d'un faible corps d'armée qui veut se défendre contre des
+forces beaucoup plus considérables? c'est sans contredit de chercher
+une position militaire où il puisse avec avantage se défendre et
+arrêter son ennemi. Damiette offrait cette position, et il suffit de
+jeter les yeux sur une carte pour s'en convaincre.</p>
+
+<p>Farescour est à environ cinq lieues de Damiette, et le chemin qui y
+conduit n'est, sur une étendue de deux lieues, qu'une simple digue de
+six pieds de large, bordée d'un côté par les eaux salées du lac
+Menzalëh, et de l'autre, par le Nil, des rivières et des marais
+impraticables. Il suffisait donc d'occuper cette digue, de former une
+forte batterie sur le Nil, peu large en cet endroit, et de faire
+retirer l'armée dans la presqu'île de Damiette.</p>
+
+<p>Une forte avant-garde, placée à Farescour, aurait continuellement
+menacé la Charkié et aurait pu faire de fréquentes incursions pour
+fourrager et <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> ramasser des impositions. Tout le monde sent
+que huit à neuf mille fantassins étaient inattaquables dans une
+pareille position.</p>
+
+<p>On avait l'avantage de conserver Damiette, qui, après Alexandrie, est
+le seul point de contact que l'Égypte ait avec l'Europe.</p>
+
+<p>La seule objection qu'on pouvait faire était celle des vivres; mais
+l'on répondait que la ville de Damiette était peut-être celle de toute
+l'Égypte où il y avait le plus de ressources. Les magasins étaient
+encombrés de riz, la récolte en blé venait de se faire, et le
+voisinage du lac Menzalëh produit une quantité de poissons étonnante,
+sans compter les buffles et les moutons, qui sont fort nombreux dans
+la campagne. Les b&oelig;ufs employés aux manufactures de riz auraient
+seuls fourni de la viande pour plus de six mois à toute l'armée.</p>
+
+<p>D'ailleurs, en proposant la retraite sur Damiette, on ne voulait point
+évacuer la citadelle du Caire; on y aurait laissé tous les malades et
+une garnison suffisante. L'armée serait venue prendre une position à
+Manzourah, et derrière le canal d'Achemoun; elle eût, chemin faisant,
+imposé les villages et les villes, et fait filer sur Damiette tous les
+grains et les fourrages, et cela, avec d'autant plus de sécurité, que
+les Turcs, naturellement avides, se seraient précipités dans le Caire,
+et nous auraient laissé fort long-temps tranquilles dans tout la
+Charkié. Les Anglais, craignant pour Rahmaniëh et Rosette, se seraient
+incontestablement rejetés sur ces deux points. On conçoit quel parti
+un général habile aurait pu <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> tirer du Delta et de Menzalëh.
+Ou ose assurer, et l'on répondait sur sa tête, que l'on aurait ramassé
+assez d'argent pour payer l'armée pendant six mois, et assez de vivres
+pour la nourrir pendant un an.</p>
+
+<p>On est fortement autorisé à croire que le général Belliard appréciait
+les avantages de ce projet, et qu'il penchait à se retirer sur
+Damiette. Mais il n'osa pas prendre sur lui d'ordonner l'évacuation du
+Caire; et il fut résolu, tout en disant et en convenant que c'était
+une folie, que l'on défendrait l'enceinte de cette place.</p>
+
+<p>Le visir était à Belbéis. On convint de partir le lendemain pour aller
+le combattre. L'armée, commandée par le général Belliard, partit du
+Caire le 26 au matin, et alla coucher à El-Mênager le 27. Elle
+rencontra l'ennemi à deux lieues au-dessus d'El-Mênager. Le général
+Belliard avait formé trois carrés; l'un commandé par le général Robin,
+et les deux autres par le général Lagrange. La cavalerie était au
+centre en seconde ligne. Ces carrés pouvaient former en tout cinq
+mille hommes, et la cavalerie huit cents chevaux.</p>
+
+<p>Nous marchions en côtoyant le désert. Arrivés à la hauteur d'un
+village (dont on ignore le nom), on aperçut un nombreux corps de
+cavalerie, qui déboucha de droite et de gauche, et se porta sur nos
+derrières; on vit également dans le lointain une nombreuse troupe qui
+paraissait marcher en ligne: nous continuâmes notre route; mais,
+arrivés à demi-portée de canon du village, nous fûmes assaillis par
+une batterie de six pièces <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> qui donna en plein dans nos
+carrés. En même temps la cavalerie ennemie parut s'ébranler et vouloir
+exécuter une charge. Le général Belliard fit retirer ses carrés sur
+des hauteurs hors de la portée du canon; il canonna lui-même
+vigoureusement la cavalerie ennemie, et parvint à l'éloigner. Il se
+rapprocha un peu du village, et avec une pièce de 12 et quelques
+pièces de 8 de notre artillerie légère, il combattit les pièces
+ennemies, et fit bientôt cesser leur feu.</p>
+
+<p>Peu de temps après l'on aperçut deux pièces ennemies qui filaient le
+long d'un canal, on ordonna au 6<sup>e</sup> régiment de hussards et au 20<sup>e</sup>
+de dragons de charger; ils prirent une des deux pièces; comme les
+chevaux qui la traînaient étaient blessés et fatigués, on fut obligé
+de la laisser, après l'avoir enclouée.</p>
+
+<p>Il était environ dix heures du matin; les troupes, qui étaient sur
+pied depuis trois, étaient fatiguées et surtout mouraient de soif. Le
+général Belliard voulant les faire reposer, ordonna de se porter sur
+un village qui se trouvait à notre gauche. Ce mouvement de côté, très
+simple par lui-même, parut à l'ennemi un mouvement de retraite, et lui
+donna une audace inconcevable; il lui arriva du canon et des obusiers;
+bientôt il nous attaqua de toutes parts, et nous obligea à regagner
+promptement les hauteurs.</p>
+
+<p>Si, au lieu de se porter sur le village vers la gauche, nous avions
+été au village en avant, notre <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> marche, plus simple, n'aurait
+pu être mal interprétée par l'ennemi, et ne nous aurait pas obligés de
+quitter la ligne du désert et les monticules que nous occupions.
+Souvent, dans la guerre, le mouvement le plus simple est de la plus
+grande conséquence. L'ennemi pouvait avoir sept à huit mille hommes de
+cavalerie, douze à quinze cents hommes d'infanterie, et sept à huit
+pièces de canon, dont deux obusiers.</p>
+
+<p>Le général Belliard était loin, sans doute, de craindre de pareilles
+forces; mais il lui était impossible de les joindre, et par conséquent
+de les battre; il ne pouvait atteindre de telles troupes qu'avec du
+canon: aussitôt qu'il faisait un mouvement en avant, toute cette
+cavalerie passait sur les derrières et sur les flancs. Faisait-il un
+mouvement rétrograde, elle voltigeait autour de lui, et menaçait de le
+tourner de toutes parts. Enfin, après avoir usé les deux tiers de ses
+munitions, le général Belliard craignant avec raison que l'ennemi ne
+se portât sur le Caire, où il aurait infailliblement pénétré, n'y
+ayant pas assez de troupes pour garder une aussi grande enceinte, se
+retira, vint coucher à Birket-el-Adji, et rentra le lendemain de bon
+matin au Caire.</p>
+
+<p>L'ennemi nous suivit avec vigueur jusqu'à El-Anka: il nous abandonna à
+cette hauteur, et se retira du côté de Belbéis.</p>
+
+<p>Il est impossible d'évaluer la perte de l'ennemi; les espions la
+portèrent à trois cents morts; <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> de notre côté, nous eûmes une
+vingtaine d'hommes de tués ou blessés.</p>
+
+<p>Il faut convenir que cette attaque fut résolue bien légèrement. On
+avait appris l'année dernière, lors de la bataille d'Héliopolis, la
+manière dont les Turcs combattaient: on devait savoir que leur
+cavalerie cernait nos carrés, toujours prête à profiter d'un faux
+mouvement, tandis que nous ne pouvions rien sur elle; leur infanterie,
+même en plaine, ne pouvait être atteinte par la nôtre, dont tous les
+mouvemens étaient subordonnés à ceux d'un énorme carré: on ne pouvait
+donc avoir pour but, en sortant du Caire, que d'aller attaquer
+Belbéis, où le visir avait son camp et toutes ses provisions: il
+fallait donc être conséquent, et ne point sortir du Caire dans la
+crainte que l'ennemi ne s'y jetât, ou bien une fois sorti, il fallait
+attaquer Belbéis, qui était le seul but raisonnable que l'on avait pu
+se proposer.</p>
+
+<p>Notre retraite précipitée fit un assez mauvais effet dans la ville:
+cependant, comme on avait eu la précaution d'arrêter tous les chefs,
+et que le saccage de Boulac, et d'une partie du Caire était encore
+présent à tous les yeux, la ville ne bougea pas.</p>
+
+<p>Aussitôt le départ du général en chef pour Alexandrie, on avait
+commencé la ligne retranchée qui devait fermer l'espace qui s'étend
+depuis le fort Camin au Nil, vis-à-vis Embabëh: on y travailla de
+nouveau avec la plus grande activité, ainsi qu'à <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> toutes les
+fortifications qui se trouvaient à l'entour du Caire. On fit en avant
+de Gisëh cinq fossés ou lunettes, armées de trois pièces de canon
+chacune; mais ce fut principalement à la citadelle que l'on travailla
+le plus activement.</p>
+
+<p>Le général Belliard avait envoyé le citoyen Pétrucy, payeur, dans la
+Haute-Égypte, auprès des mameloucks, qui étaient descendus jusqu'à
+Miniet; il devait leur demander des blés dont nous commencions à
+manquer, et pressentir leurs dispositions à notre égard: ils promirent
+quarante barques chargées de grains, firent les plus belles
+protestations d'amitié: cependant quinze jours s'écoulèrent, et les
+grains n'arrivèrent pas; bien plus, on répandit le bruit que les
+mameloucks venaient de se joindre aux Anglais, et deux ou trois jours
+après on en eut la certitude.</p>
+
+<p>L'orgueil et l'apathie de l'ignorance, le fanatisme le plus féroce, la
+dissimulation la plus profonde, le tout couvert sous les dehors de
+simplicité et de bonhomie, tel est le Turc, que trois ans de la
+fréquentation la plus intime ne nous avaient pas fait connaître. À
+peine pouvions-nous nous flatter d'avoir quelques vrais amis dans le
+Caire, ville que nous avions toujours ménagée, et nous osions compter
+sur l'amitié des mameloucks que nous avions chassés de chez eux, et
+auxquels nous avions fait une guerre cruelle: la confiance sera
+toujours la base du caractère français. Nous pensions que Mourâd-Bey
+nous était dévoué: cependant l'on est certain <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> qu'en même
+temps qu'il nous faisait les plus belles protestations d'amitié, il
+recevait des présens des Anglais, et traitait avec eux. Il mourut de
+la peste en floréal, et désigna pour son successeur Osman-Bey; mais
+les autres beys ne le reconnurent point.</p>
+
+<p>Les Anglais et les Turcs parurent à la vue de Gisëh, dans les derniers
+jours de prairial; ils firent successivement trois campemens à une
+lieue de distance l'un de l'autre, et vinrent enfin se poster dans un
+rentrant que forme le Nil, la gauche appuyée au fleuve, et la droite,
+formée par le capitan-pacha, à un village du côté du désert. L'armée
+du visir était sur la rive droite, la droite appuyée au Nil et la
+gauche à un village du côté de la Koubé: les Anglais firent un pont de
+bateaux pour communiquer avec l'armée du visir; le 2 messidor ils
+vinrent avec le capitan-pacha cerner Gisëh; l'arrière-garde du visir
+se joignit à son corps d'armée.</p>
+
+<p>On portait généralement la force de l'armée du visir à environ huit
+mille hommes de cavalerie, et huit à dix mille hommes d'infanterie,
+tous Arnautes ou Albanais; le reste, difficile à estimer, se composait
+d'Arabes, ou gens du pays, ou domestiques, ou says; le corps des
+Anglais était de six mille hommes et six cents cavaliers; le
+capitan-pacha pouvait avoir huit mille hommes d'infanterie, dont trois
+mille exercés à l'européenne, et deux mille cavaliers; les mameloucks
+de leur suite pouvaient former deux mille cavaliers.</p>
+
+<p>Les Anglais attendaient, en outre, six mille Cipayes <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> de
+l'Inde; une partie avait déjà paru à Souez, mais la peste les en avait
+chassés; ils s'étaient dirigés sur Cosséir, et les espions
+rapportaient qu'ils étaient en marche pour descendre de la
+Haute-Égypte.</p>
+
+<p>D'après le relevé de l'état de situation des troupes qui étaient au
+Caire, nous avions cinq mille six cent trente-quatre hommes pour
+défendre Gisëh, l'île de Roda, l'Aquéduc jusqu'à la citadelle, le
+front, depuis la ligne de Boulac et la partie comprise depuis Boulac
+jusqu'à Ibrahim-Bey. La cavalerie, au nombre de mille trente-huit
+hommes, était campée en réserve derrière la ligne de Boulac; un
+bataillon d'infanterie, les invalides, les dépôts et les auxiliaires,
+le tout au nombre de seize cent dix-sept hommes, formait la garnison
+de le citadelle, celle des forts environnant la place du Caire et du
+quartier cophte.</p>
+
+<p>Les troupes attachées à l'artillerie et au génie faisaient le service
+particulier à ces deux armes; les canonniers peu nombreux étaient
+suppléés par les marins.</p>
+
+<p>Le 3 messidor les Anglais cernèrent de plus près Gisëh et commencèrent
+des batteries; il y avait près de quinze jours qu'Osman-Bey Bardisy,
+qui avait été, l'année dernière, député par Mourâd-Bey, au Caire,
+avait, sous un léger prétexte, écrit à Pétrucy, qu'il avait connu dans
+la Haute-Égypte; celui-ci répondit à Osman-Bey, qui était campé près
+d'Embabëh; il témoigna le désir de voir Pétrucy; le général Belliard
+lui permit d'aller le trouver, et <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> le fit accompagner par son
+premier aide-de-camp Majou; il les chargea de s'informer adroitement
+de la force de l'ennemi et de ses projets.</p>
+
+<p>Bardisy leur fit beaucoup d'amitiés, témoigna sa surprise de ce que
+les Français osaient se défendre contre tant d'ennemis; il ajouta
+qu'il avait vu le général anglais, et qu'il lui avait dit: «Pourquoi
+fais-tu la guerre aux Français, qui sont chrétiens comme toi?&mdash;Parce
+que mon gouvernement me l'ordonne.&mdash;Et pourquoi ton gouvernement te
+l'ordonne-t-il?&mdash;Parce qu'il ne veut pas que les Français occupent
+l'Égypte.&mdash;Et si tu prends les Français, qu'est-ce que tu leur
+feras?&mdash;Si les Français m'avaient pris, ils m'auraient bien traité; de
+même si je les prends, je les traiterai en amis; je leur laisserai
+leurs armes et leurs canons et je les enverrai en France.»</p>
+
+<p>Il était impossible de faire des ouvertures plus adroites. Majou n'eut
+pas l'air de les comprendre, et assura Bardisy que les Français
+avaient la plus grande envie de se battre; il le questionna sur la
+force des Anglais; le bey répondit qu'il ne la connaissait pas, mais
+qu'il avait compté deux cent quarante tambours, et demanda combien les
+Européens mettaient d'hommes par tambour.</p>
+
+<p>La correspondance entre Bardisy et Pétrucy continua, mais par lettres
+seulement, et sur des choses indifférentes.</p>
+
+<p>Le 3 messidor, le général Belliard conclut un <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> armistice de
+trois jours avec l'ennemi; le soir même il assembla un conseil de
+guerre composé des généraux, de tous les chefs des corps, des citoyens
+Estève, Champy, directeur des poudres, et Comté, chef de brigade des
+aérostiers. Il dit qu'il avait conclu avec l'ennemi un armistice, pour
+pouvoir rassembler avec plus de sécurité les généraux et les chefs de
+chaque corps qui devaient composer le conseil.</p>
+
+<p>Il fit un tableau rapide de notre position; il lut une lettre
+insignifiante du général en chef, qui lui avait été apportée douze
+jours auparavant, par le chef de brigade Latour-Maubourg, arrivé
+d'Alexandrie par le désert, sous l'escorte d'un détachement de
+dromadaires; il avait sur-le-champ réexpédié les dromadaires avec un
+de ses aides-de-camp, en priant instamment le général en chef de lui
+envoyer une instruction détaillée sur la conduite qu'il avait à tenir;
+il ajouta que dix jours suffisaient pour le retour des dromadaires, et
+que si à cette époque ils n'étaient pas revenus, il traiterait avec
+l'ennemi, parce qu'il regardait comme impossible de défendre le Caire
+avec le peu de troupes qu'il avait à ses ordres.</p>
+
+<p>Le général Belliard invita les membres du conseil à discuter avec
+modération; mais il ne posa aucune question, en sorte que la
+discussion s'engagea vaguement et sans suite.</p>
+
+<p>Le chef de brigade Tarreyre essaya de poser des <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> questions,
+qui furent trouvées insignifiantes par le général Lagrange; le chef de
+brigade Guanget lut un discours assez bien écrit, mais qui parut un
+peu trop se ressentir de l'opinion exagérée de son auteur, et qui
+n'eut point de suite. Le conseil, dans ce moment, ressemblait assez à
+ces assemblées de la révolution, prêtes à décider une question
+importante, et où la grande majorité était tenue en échec par une
+faible minorité. Le général Lagrange trouvait que les négociations
+avaient été prématurées; le général Belliard eut beau lui observer
+qu'une trève n'engageait à rien; qu'en se prévenant réciproquement
+deux ou trois heures d'avance, l'ennemi pouvait, comme nous, la rompre
+sans inconvénient; qu'il avait cru ne pouvoir sans danger ôter de
+leurs postes respectifs les généraux et les chefs des corps, et que
+c'était la seule raison qui l'avait engagé à demander un armistice. Le
+général Lagrange persistait toujours, et semblait vouloir éloigner le
+véritable point de la discussion.</p>
+
+<p>Enfin, le commandant du génie lui demanda s'il croyait, avec les
+troupes qui étaient au Caire, pouvoir défendre l'enceinte immense que
+nous occupions; s'il croyait qu'en combinant une attaque de vive force
+sur tous les points, il serait impossible à l'ennemi d'en forcer
+quelques uns et de pénétrer dans le Caire, et alors quel serait le
+point de jonction et de retraite de nos troupes dispersées sur une
+aussi grande étendue. Le général Lagrange refusa de s'expliquer; il
+semblait que les généraux, <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> surtout ceux qui témoignaient la
+plus grande confiance, auraient dû prendre la parole, et répondre aux
+questions importantes que l'on venait de faire; cependant tout le
+monde se tut.</p>
+
+<p>Le général Belliard interpella alors le commandant du génie de donner
+son avis.</p>
+
+<p>L'ingénieur le donna en ces termes:</p>
+
+<p>«Je vais prendre notre ligne de défense à partir de la batterie de
+l'île de la Quarantaine, vis-à-vis Embabëh, suivant Boulac-Babelmas,
+le front Dupuy, la citadelle, le front de l'Aquéduc, l'île Roda,
+Gisëh, et le front depuis Gisëh à l'île de la Quarantaine.</p>
+
+<p>«Cette ligne, mesurée par les ingénieurs géographes, a douze mille six
+cents toises de développement.</p>
+
+<p>«La batterie de l'île de la Quarantaine, composée de quatre pièces de
+gros calibre, est destinée à défendre le passage du fleuve aux
+nombreuses chaloupes canonnières de l'ennemi.</p>
+
+<p>«Cette batterie est faite avec beaucoup de soin, mais sa position,
+qu'il a été impossible de changer, est extraordinairement vicieuse;
+dominée par le village d'Embabëh, elle sera parfaitement contre-battue
+et détruite en peu de temps.</p>
+
+<p>«La ligne de Boulac, malgré toute l'activité que l'on a pu mettre dans
+le travail, est encore imparfaite sur plusieurs de ses points. Les
+fossés de la gauche, creusés dans le sable, se sont comblés, et il ne
+reste plus qu'une simple palissade qui lie <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> chaque batterie
+entre elles, et qui ne peut point être regardée comme un obstacle.</p>
+
+<p>«On a pratiqué, il est vrai, au moyen des maisons qui bordent la place
+du côté du rivage, une seconde ligne, mais elle est composée en grande
+partie de faibles murs qui n'ont pas plus de six pieds de hauteur;
+elle ne peut être regardée que comme devant protéger la retraite de la
+droite.</p>
+
+<p>«Le front de Rubelnass est généralement regardé comme la partie la
+plus forte de l'enceinte; cependant, si j'avais à attaquer le Caire,
+ce serait sans contredit par là que je le ferais; les maisons des
+faubourgs qui étaient en démolition ne sont encore, en plusieurs
+endroits, qu'à huit à dix toises du pied du rempart, les Turcs les
+occupent; et nous savons tous que supérieurs dans la guerre de
+maisons, il nous est presque impossible de les en chasser. Qui les
+empêche donc, en moins de cinq ou six jours, d'établir à couvert
+plusieurs puits, et de pousser des rameaux de mine sous nos remparts?
+Une fois qu'ils seront dans le Caire, il ne faut songer qu'à la
+retraite.</p>
+
+<p>«Le front Dupuy n'est défendu que par cinq petits fortins portant
+chacun une pièce de canon et vingt-cinq hommes de garnison, placés sur
+les mamelons les plus élevés; ils ne défendent que très imparfaitement
+le pied des monticules; on a construit pour y suppléer des
+retranchemens, mais le peu de troupes dont nous disposons ne nous
+permettant pas de mettre sur ce point une colonne <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> mobile de
+plus de cinq ou six cents hommes, je demande au chef de brigade
+Tarreyre, chargé de cette défense, si, avec un peu de monde disséminé
+sur un aussi grand front, il lui sera possible de résister à une
+attaque de vive force: je ne parle pas du mur contigu aux maisons; il
+est plus faible et plus mal construit qu'un mur de jardin.</p>
+
+<p>«La citadelle ne peut être considérée que comme un point de retraite.
+Cette masse informe, que nous n'avons jamais envisagée que comme un
+lieu de dépôt, fait pour épouvanter une populace ignorante, peut-elle
+résister à une attaque tentée avec un peu d'art? Les maisons de la
+ville touchent le pied des remparts, rien de plus facile que d'y
+attacher le mineur en beaucoup d'endroits; le mont Kattam la domine à
+une petite portée de fusil, et les chemins pour conduire du canon sur
+le sommet de la hauteur sont très bons. Qu'est-ce d'ailleurs que les
+remparts de la citadelle? des tours unies entre elles par des murs de
+trente pieds d'élévation; quelques unes de ces tours sont fort bonnes,
+et contiennent des magasins à l'abri de la bombe; mais les murailles
+des courtines, qui paraissent avoir sept à huit pieds d'épaisseur,
+sont construites de manière que l'on a ménagé dans leur épaisseur une
+galerie de quatre pieds de largeur et huit à dix pieds de hauteur, en
+sorte que le boulet n'aurait à abattre qu'un faible mur de deux pieds
+d'épaisseur pour faire autant de brèches qu'il y a de courtines.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> «Je demande, d'après l'exposé que je viens de faire, si l'on
+peut raisonnablement regarder la citadelle comme notre point de
+retraite? Bornons-nous à la considérer, ce qu'elle a été jusqu'ici,
+comme un lieu d'entrepôt et un épouvantail pour la ville du Caire. Je
+me dispenserai d'entrer dans de plus grands détails; tout le monde
+doit sentir que l'ennemi, plaçant quelques mortiers sur le mont
+Kattam, pourrait en peu de temps détruire nos puits et nos moulins, et
+nous forcer de nous rendre à discrétion.</p>
+
+<p>«Le front de l'Aquéduc, qui occupe une immense étendue, ne peut être
+regardé comme défendu; il a été fait pour empêcher les Arabes de
+pénétrer sur les derrières du Caire, dans la plaine située entre cette
+ville et Boulac, où souvent ils viennent égorger les Français. Le
+vieux Caire est entièrement ouvert, et l'île de Roda, qui en est
+séparée par une faible branche du Nil, guéable en plusieurs endroits,
+n'a pour toute défense que le Mékyas. Cette île se prolonge jusqu'à la
+batterie de la Quarantaine, et communique dans beaucoup d'endroits, à
+raison des basses eaux, avec la plaine d'Ibrahim-Bey et de Boulac.
+Cette île et le front de l'Aquéduc demanderaient seuls, pour être
+défendus avec succès, toutes les troupes qui sont au Caire et à Gisëh.
+Le visir peut y porter des troupes et du canon par le point de Thora;
+et les Anglais, maîtres du haut du Nil, peuvent, au moyen des
+<span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> barques, y jeter toute espèce de moyens d'attaque.</p>
+
+<p>«La place de Gisëh serait regardée en Europe comme un faible camp
+retranché. Les batteries que l'ennemi a déjà commencées suffiront pour
+couper en peu de temps le pont de bateaux et pour abattre la muraille
+de jardin qui unit les lunettes en terre que l'on a faites
+dernièrement. Ainsi, dès les premiers jours d'attaque, le corps de
+place sera ouvert partout où l'ennemi voudra diriger son canon. Je
+demande le cas qu'on ferait en Europe d'une pareille place; il
+faudrait en outre garder soigneusement toute la partie située sur le
+Nil, qui est accessible de tous côtés.</p>
+
+<p>«Gisëh ne peut point servir de retraite pour l'armée, parce qu'il n'y
+a que très peu de blé et surtout pas assez de moulins pour faire de la
+farine. Ces deux inconvéniens auraient, il est vrai, pu être prévus;
+mais on n'aurait jamais eu le temps de former les magasins
+nécessaires: il faudrait tout mettre en plein air ou dans de mauvaises
+maisons; l'armée et tous ceux qui sont à sa suite encombreraient
+l'enceinte de Gisëh, et l'on peut juger des ravages que produirait un
+bombardement dans une place aussi étroite, et où rien n'est à l'abri
+de la bombe.</p>
+
+<p>«Cependant, comme point militaire, je préférerais Gisëh à la citadelle
+pour la retraite de l'armée; d'abord parce que nous pourrions y
+retirer <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> toute notre cavalerie, retarder les progrès de
+l'ennemi par des sorties nombreuses et fréquentes, que nous ne serions
+plongés de nulle part, et qu'en formant des retranchemens en terre
+derrière les murailles détruites, la bravoure de nos soldats en
+rendrait la prise difficile à l'ennemi; mais que peut le courage le
+plus grand quand on manque de vivres? D'ailleurs, une fois renfermés
+dans Gisëh, l'ennemi, satisfait de posséder le Caire, nous cernerait;
+et quinze jours plus tôt ou quinze jours plus tard il faudrait bien se
+rendre.</p>
+
+<p>«Je ne parle point de notre position, considérée sous ses rapports
+avec l'Europe; on ne peut établir que des conjectures. Recevra-t-on
+des secours, ou n'en recevra-t-on pas? La marche excessivement lente
+des Anglais prouve assez que nous n'avons pas de grands moyens dans la
+Méditerranée.</p>
+
+<p>«J'observerai que toutes les fortifications qui sont à l'entour du
+Caire, n'étaient faites que pour empêcher un parti ennemi de se jeter
+dans la place.</p>
+
+<p>«L'exemple de l'année dernière nous a trop appris combien les Turcs
+sont redoutables dans les maisons: pour s'opposer à ce parti, il
+suffisait de murailles, de retranchemens et de fortins, situés de
+distance en distance pour les flanquer; il ne faut donc point
+s'étonner de l'insuffisance de ces fortifications contre deux armées
+combinées, et qui, par le secours d'une flottille nombreuse, <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span>
+ont tous les moyens d'attaque que l'on pourrait rassembler en Europe
+contre une place forte.»</p>
+
+<p>Le général Belliard voyant que personne ne répondait, posa ainsi la
+question, et la mit aux voix, en invitant chaque membre de motiver son
+opinion.</p>
+
+<p>Se défendra-t-on dans la ville du Caire, ou traitera-t-on avec
+l'ennemi?</p>
+
+<p>La grande majorité fut pour traiter; quelques membres donnèrent un
+avis mitigé; quatre seulement furent d'avis qu'on devait se battre. Il
+fut donc décidé que l'on conclurait avec l'ennemi un traité honorable:
+l'on s'en rapporta là-dessus au général Belliard.</p>
+
+<p>Le général Lagrange, le général Duranteau, le général Valentin, et le
+chef de brigade Dupas, qui furent d'avis qu'on devait se battre,
+auraient dû beaucoup plus parler qu'ils ne l'ont fait.</p>
+
+<p>Quelques phrases emportées, et quelques lieux communs à part, ils ne
+dirent rien de rassurant et d'encourageant pour les membres du
+conseil. Le général Lagrange s'obstinait à appeler négociations
+l'armistice qui avait été conclu, et disait qu'elles avaient été
+préméditées. Pressé de donner un avis plus clair et plus positif, il
+s'éleva entre lui et le général Alméras une légère discussion. Le
+général Lagrange dit qu'il convenait que notre position n'était pas
+bonne; qu'il était entièrement convaincu que nous ne recevrions pas de
+secours. «Mais, ajouta-t-il, je crois que nous pouvons encore tenir
+une quinzaine de jours; et combien de reproches <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span>
+n'aurions-nous pas à nous faire, si dans cet intervalle il nous
+arrivait du renfort!» On lui dit qu'on ferait en sorte de traîner les
+négociations pendant un pareil nombre de jours, et que si au bout de
+ce temps on recevait des nouvelles du général en chef ou d'autre part,
+on serait toujours maître de rompre avec l'ennemi. Il ne répondit
+autre chose, sinon que les négociations avaient été prématurées, et
+que nous aurions dû nous battre pour notre honneur.</p>
+
+<p>Le commandant d'artillerie exposa, dans son avis motivé, l'état de nos
+munitions de guerre: il dit que les pièces de position étaient très
+faiblement approvisionnées, et que nos pièces de campagne n'avaient
+pas le nombre de coups suffisans pour résister à des tentatives un peu
+sérieuses de l'ennemi.</p>
+
+<p>Le citoyen Champy, administrateur de la poudrerie, déclara qu'il avait
+fourni jusqu'à mille livres de poudre par jour; mais que les matières
+premières lui manquant, il était obligé de cesser la fabrication.</p>
+
+<p>Le commissaire des guerres Duprat, secrétaire du conseil, déclara
+qu'il avait pour deux mois de vivres à la citadelle.</p>
+
+<p>Le citoyen Estève, directeur des finances, dit qu'il ne lui restait
+plus que 30,000 francs en caisse, et que la troupe n'était pas soldée
+depuis le mois de pluviôse.</p>
+
+<p>Le lendemain, 4 messidor, le général Belliard nomma pour traiter avec
+l'ennemi les généraux <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> de brigade Donzelot et Morand, et le
+chef de brigade Tarreyre. Le 9 messidor, ils conclurent la convention
+dont copie est ci-jointe.</p>
+
+
+<h3>CONVENTION POUR L'ÉVACUATION DE L'ÉGYPTE PAR LE CORPS DE TROUPES DE
+L'ARMÉE FRANÇAISE ET AUXILIAIRES AUX ORDRES DU GÉNÉRAL DE DIVISION
+BELLIARD.</h3>
+
+<p>Conclue entre les citoyens Donzelot général de brigade, Morand général
+de brigade; Tarreyre, chef de brigade, de la part du général de
+division Belliard;</p>
+
+<p>Et M. le général de brigade Hope, de la part de son excellence le
+général en chef de l'armée anglaise; Osman-Bey, de la part de son
+altesse le suprême visir; Isaac-Bey, de la part de son altesse le
+capitan-pacha.</p>
+
+<p>Les commissaires ci-dessus s'étant réunis dans un lieu de conférence
+entre les deux armées, après l'échange de leurs pouvoirs respectifs,
+sont convenus des articles suivans:</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 1<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Les corps de l'armée française de terre et de mer, les troupes
+auxiliaires aux ordres du général de division Belliard, évacueront la
+ville du Caire, la citadelle, les forts Boulac et Gisëh, et toute la
+partie de l'Égypte qu'ils occupent dans ce moment.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 2.</p>
+
+<p>Les corps de l'armée française et les troupes <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> auxiliaires se
+retireront par terre à Rosette, en suivant la rive gauche du Nil, avec
+armes, bagages, artillerie de campagne, caissons et munitions, pour y
+être embarqués, et de là transportés dans les ports français de la
+Méditerranée, avec leurs armes, artillerie, caissons, munitions,
+bagages, effets, aux frais des puissances alliées. L'embarquement
+desdits corps de troupes françaises et auxiliaires devra se faire
+aussitôt qu'il sera possible de l'effectuer; mais au plus tard dans
+cinquante jours, à dater de la ratification de la présente convention.
+Il est d'ailleurs convenu que lesdits corps seront transportés dans
+lesdits ports du continent français par la voie la plus prompte et la
+plus directe.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 3.</p>
+
+<p>À dater de la signature et ratification de la présente convention, les
+hostilités cesseront de part et d'autre; il sera remis aux armées
+alliées le fort Sulkousky et la porte des Pyramides de la ville de
+Gisëh. La ligne d'avant-postes des armées respectives sera déterminée
+par les commissaires nommés à cet effet, et il sera donné les ordres
+les plus précis pour qu'elle ne soit dépassée, afin d'éviter les rixes
+particulières, et s'il en survenait, elles seraient terminées à
+l'amiable.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 4.</p>
+
+<p>Douze jours après la ratification de la présente convention, la ville
+du Caire, la citadelle, les forts et la ville de Boulac seront évacués
+par les troupes <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> françaises et auxiliaires, qui se retireront
+à Ibrahim-Bey, île de Raouddah et dépendances, le fort Leturq et
+Gisëh, d'où elles partiront le plus tôt possible, et au plus tard dans
+cinq jours, pour se rendre au point de l'embarquement. Les généraux
+des armées anglaise et ottomane s'engagent en conséquence à faire
+fournir à leurs frais, aux troupes françaises et auxiliaires, les
+moyens de transport par eau, pour porter les bagages, vivres et effets
+au point de l'embarquement. Tous ces moyens de transport par eau
+seront mis, le plus tôt possible, à la disposition des troupes
+françaises.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 5.</p>
+
+<p>Les journées de marche et les campemens du corps de l'armée française
+et des auxiliaires seront réglés par les généraux des armées
+respectives, ou par des officiers d'état-major nommés de part et
+d'autre; mais il est clairement entendu que suivant cet article, les
+journées de marche et de campement seront fixées par les généraux des
+armées combinées. En conséquence, lesdits corps de troupes françaises
+et auxiliaires seront accompagnés dans leur marche par des
+commissaires anglais et ottomans, chargés de faire fournir les vivres
+nécessaires pendant la route et les séjours.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 6.</p>
+
+<p>Les bagages, munitions et autres objets voyageant par eau, seront
+escortés par des détachemens <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> français et par des chaloupes
+armées des puissances alliées.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 7.</p>
+
+<p>Il sera fourni aux troupes françaises et auxiliaires et aux employés à
+leur suite, les subsistances militaires, à compter de leur départ de
+Gisëh jusqu'au moment de l'embarquement, conformément aux réglemens de
+l'armée française, et du jour de l'embarquement jusqu'au débarquement
+en France, conformément aux réglemens maritimes de l'Angleterre.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 8.</p>
+
+<p>Il sera fourni par les commandans des troupes britanniques et
+ottomanes, tant de terre que de mer, les bâtimens nécessaires, bons et
+commodes, pour transporter dans les ports de France de la
+Méditerranée, les troupes françaises et auxiliaires, et tous les
+Français et autres employés à la suite de l'armée. Tout à cet égard,
+ainsi que pour les vivres, sera réglé par des commissaires nommés à
+cet effet par le général de division Belliard, et par les commandans
+en chef des armées alliées, tant de terre que de mer. Aussitôt la
+ratification de la présente, ces commissaires se rendront à Rosette ou
+à Aboukir, pour y faire préparer tout ce qui est nécessaire à
+l'embarquement.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 9.</p>
+
+<p>Les puissances alliées fourniront quatre bâtimens et plus, s'il est
+possible, préparés pour transporter <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> des chevaux, les
+futailles pour l'eau et les fourrages nécessaires jusqu'à leur
+débarquement.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 10.</p>
+
+<p>Il sera fourni aux corps de l'armée française et auxiliaires, par les
+puissances alliées, une escorte de bâtimens de guerre suffisante pour
+garantir leur sûreté et assurer leur retour en France. Lorsque les
+troupes françaises seront embarquées, les puissances alliées
+promettent et s'engagent à ce que, jusqu'à leur arrivée sur le
+continent de la République française, elles ne seront nullement
+inquiétées; comme, de son côté, le général Belliard et les corps de
+troupes sous ses ordres promettent de ne commettre aucune hostilité
+pendant ledit temps, ni contre la flotte, ni contre les pays de Sa
+Majesté britannique et de la Sublime Porte, ni de leurs alliés. Les
+bâtimens qui transporteront et escorteront lesdits corps de troupes ou
+autres Français, ne s'arrêteront à aucune autre côte que celle de la
+France, à moins d'une nécessité absolue: les commandans des troupes
+françaises, anglaises et ottomanes prennent réciproquement les mêmes
+engagemens que ci-dessus pour le temps que les troupes françaises
+resteront sur le territoire de l'Égypte, depuis la ratification de la
+présente convention jusqu'au moment de leur embarquement. Le général
+de division Belliard, commandant les troupes françaises et auxiliaires
+de la part de son gouvernement, promet que les bâtimens d'escorte et
+de transport ne seront pas retenus <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> dans les ports de France,
+après l'entier débarquement des troupes, et que les capitaines
+pourront s'y procurer à leurs frais, de gré à gré, les vivres dont ils
+auront besoin pour leur retour. Le général Belliard s'engage en outre,
+de la part de son gouvernement, que lesdits bâtimens ne seront point
+inquiétés jusqu'à leur retour dans les ports des puissances alliées,
+pourvu qu'ils n'entreprennent et ne servent à aucune opération
+militaire.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 11.</p>
+
+<p>Toutes les administrations, les membres de la Commission des Sciences
+et Arts, et enfin tous les individus attachés au corps de l'armée
+française, jouiront des mêmes avantages que les militaires. Tous les
+membres desdites administrations et de la Commission des Sciences et
+Arts emporteront en outre avec eux, non seulement tous les papiers qui
+regardent leur gestion, mais encore leurs papiers particuliers, ainsi
+que les autres objets qui les concernent.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 12.</p>
+
+<p>Tout habitant de l'Égypte, de quelque nation qu'il soit, qui voudra
+suivre l'armée française, sera libre, sans qu'après son départ sa
+famille soit inquiétée ni ses biens séquestrés.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 13.</p>
+
+<p>Aucun habitant de l'Égypte, de quelque religion qu'il soit, ne pourra
+être inquiété, ni dans sa personne <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> ni dans ses biens, pour
+les liaisons qu'il aurait eues avec les Français pendant leur
+occupation de l'Égypte, pourvu qu'il se conforme aux lois du pays.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 14.</p>
+
+<p>Les malades qui ne pourront pas supporter le transport seront admis
+dans un hôpital, où ils seront soignés par des officiers de santé et
+employés français jusqu'à leur parfaite guérison; alors ils seront
+envoyés en France les uns et les autres, aux mêmes conditions que les
+corps de troupes. Les commandans des troupes des armées alliées
+s'engagent à faire fournir, sur des demandes en règle, tous les objets
+qui seront nécessaires à cet hôpital, sauf les avances à être
+remboursées par le gouvernement français.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 15.</p>
+
+<p>Au moment de la remise des villes et forts désignés dans la présente
+convention, il sera nommé des commissaires pour recevoir l'artillerie,
+les munitions, magasins, papiers, archives, plans et autres effets
+publics que les Français laisseraient aux puissances alliées.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 16.</p>
+
+<p>Il sera fourni, autant que possible, par le commandant des troupes de
+mer des puissances alliées, un aviso pour conduire à Toulon un
+officier et un commissaire des guerres, chargés de porter au
+gouvernement français la présente convention.</p>
+
+
+<p class="center"><span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> ARTICLE 17.</p>
+
+<p>Toutes les difficultés ou contestations qui pourraient s'élever sur
+l'exécution de la présente convention, seront terminées à l'amiable
+par des commissaires nommés de part et d'autre.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 18.</p>
+
+<p>Aussitôt la ratification de la présente convention, tous les
+prisonniers anglais ou ottomans qui se trouvent au Caire seront mis en
+liberté, de même que les commandans et chefs des puissances alliées
+mettront en liberté les prisonniers français qui se trouvent dans
+leurs camps respectifs.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 19.</p>
+
+<p>Un officier supérieur de l'armée anglaise, un officier supérieur de
+son altesse le suprême visir et de son altesse le capitan-pacha,
+seront échangés contre des otages de pareil nombre et grade de troupes
+françaises, pour servir de garantie à l'exécution du présent traité.
+Aussitôt que le débarquement des troupes françaises sera effectué dans
+les ports de France, les otages seront réciproquement rendus.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 20.</p>
+
+<p>La présente convention sera, par un officier français, portée et
+communiquée au général Menou, à Alexandrie, et il sera libre de
+l'accepter pour les troupes françaises et auxiliaires de terre et de
+mer qui se trouvent avec lui dans cette place, pourvu que son
+acceptation soit notifiée au général commandant <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> les troupes
+anglaises devant Alexandrie, dans dix jours, à compter de celui où la
+communication lui en aura été faite.</p>
+
+
+<p class="center">ARTICLE 21.</p>
+
+<p>La présente convention sera ratifiée par les commandans en chef des
+troupes et armées respectives, vingt-quatre heures après la signature.</p>
+
+<p>Fait quadruple, au camp des Conférences, entre les deux armées, le 8
+messidor an <span class="smcap">IX</span>, à midi, ou le 27 juin 1801, ou le 16 du mois saffar
+1216.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i>, <span class="smcap">Donzelot</span>, <i>général de brigade</i>;<br>
+ <span class="smcap">Morand</span>,
+ <i>général de brigade</i>;<br> <span class="smcap">Tareyre</span>, <i>chef de brigade</i>;<br>
+ <span class="smcap">John Hope</span>, <i>brigadier général</i>;<br> <span class="smcap">Osman-Bey</span>,
+ <span class="smcap">Isaac-Bey</span>.</p>
+
+<p>Approuvé.</p>
+
+<p class="signat"><span class="smcap">J. Hely Hutchinson</span>, <i>général en chef</i>.</p>
+
+<p>Approuvé de la part de lord Keith.</p>
+
+<p class="signat"><span class="smcap">Jacques Stivenson</span>, <i>capitaine de la marine royale</i>.</p>
+
+<p>Nous avons approuvé les articles de la présente convention pour
+l'évacuation de l'Égypte, et la remise à la Porte ottomane.</p>
+
+<p class="signat"><span class="smcap">Hhadjy-Yousoueff</span>, <i>visir</i>.</p>
+
+<p>Nous avons approuvé les articles de la présente convention pour
+l'évacuation de l'Égypte, et la remise à la Porte ottomane.</p>
+
+<p class="signatsc">Husseyn-Pacha, Capoutauderya.</p>
+
+<p>Approuvé et ratifié la présente convention le 9 messidor an <span class="smcap">IX</span> de la
+République française.</p>
+
+<p class="signat"><i>Le général de division</i>, <span class="smcap">Belliard</span>.</p>
+
+<p class="date"><span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> Au Caire, le 11 messidor an <span class="smcap">IX</span> (30 juin 1801).</p>
+
+<p class="to">Le général de division Belliard, au premier consul Bonaparte.</p>
+
+<p class="smcap">Mon Général,</p>
+
+<p>Après le départ du général en chef Menou et de l'armée pour Aboukir,
+le 21 ventôse, je demeurai au centre de l'Égypte avec un corps de
+troupes de deux mille cinq cent cinquante-trois hommes, pour défendre
+l'Égypte, la ville du Caire et son arrondissement, contre l'armée du
+visir, qui s'avançait par les déserts de la Syrie, et contre les
+troupes anglaises apportées de l'Inde à Cosséir et Suez. (On avait eu
+avis que plusieurs vaisseaux étaient dans la mer Rouge, à la hauteur
+de Gedda.)</p>
+
+<p>Une partie des troupes sous mes ordres formait la garnison de la
+citadelle, des tours de l'enceinte du Caire, des places de Gisëh, le
+vieux Caire et Boulac. Il me restait une réserve mobile de quatre cent
+quatre-vingt-cinq hommes, avec laquelle je devais faire le service de
+la place, réunir des grains et des subsistances, et faire l'escorte
+des convois militaires de vivres et de munitions pour l'armée,
+arrêter l'armée du visir, et man&oelig;uvrer devant elle lorsqu'elle se
+présenterait, pour donner le temps au général en chef de se porter sur
+lui avec toutes ses forces, après avoir battu l'armée anglaise.</p>
+
+<p>Le 24, j'écrivis au général Donzelot, qu'on avait laissé à Siout,
+d'évacuer la Haute-Égypte, et de se <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> rendre à grandes
+journées au Caire avec ses troupes. J'invitai pareillement Mourâd-Bey,
+qui se montrait toujours fidèle à ses traités, de descendre, de venir
+occuper Siout et Miniet, de maintenir la tranquillité dans le pays, et
+de nous envoyer des grains. J'écrivis aussi aux commandans de Miniet
+et de Benisouef de réunir des barques et d'expédier sur le Caire tous
+les grains qu'ils pourraient ramasser; nos magasins étaient presque
+vides.</p>
+
+<p>Le 4 germinal, je reçus la nouvelle de la malheureuse journée du 30
+ventôse. Alors l'espoir de forcer l'armée anglaise à se rembarquer fut
+perdu; il restait à la contenir sur les sables d'Aboukir, à arrêter
+l'invasion du visir, et empêcher la jonction des deux armées. Le
+général en chef, avec son armée, se retira à Alexandrie, fit
+travailler à former un camp retranché, et à mettre la place en état de
+défense.</p>
+
+<p>D'après les ordres du général en chef, je fis sortir des places de
+Salêhiëh et Belbéis tous les hommes qui étaient inutiles pour leur
+défense; et comme il y avait dans ces places des magasins
+considérables, j'en fis évacuer une partie sur le Caire.</p>
+
+<p>Le 14, conformément aux ordres que j'avais reçus du général en chef,
+j'écrivis aux commandans de Belbéis et de Salêhiëh, que lorsqu'ils
+seraient assurés que des forces considérables étaient en marche de la
+Syrie pour l'Égypte, d'évacuer les places, d'apporter le plus de
+munitions et de vivres qu'ils pourraient, de faire sauter les forts,
+et de les mettre <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> dans l'impossibilité de servir aux ennemis.
+Des rapports annonçaient déjà la marche de l'armée turque.</p>
+
+<p>Le 16 germinal, je reçus un renfort de cinq cent soixante-dix hommes,
+que le général Donzelot amena de la Haute-Égypte. La peste faisait
+beaucoup de ravages dans la garnison du Caire et parmi ses habitans.</p>
+
+<p>Le 21, j'appris la prise de Rosette, l'arrivée de l'armée ottomane à
+Salêhiëh. La garnison de cette place, celles de Belbéis et
+Birket-el-Adji se retirèrent sur le Caire, où elles arrivèrent le 24.
+Je donnai ordre à la garnison de Suez de revenir au Caire par la
+vallée de l'Égarement.</p>
+
+<p>J'appris que Damiette avait été évacuée, et qu'il était resté deux
+cents hommes pour occuper Lesbëh et les forts de la côte.</p>
+
+<p>La Charkié envahie, l'une des branches du Nil ouverte, l'autre sur le
+point de l'être, la fidélité des mameloucks, dont le caractère de
+Mourâd-Bey était la garantie, ébranlée par sa mort et nos pertes, je
+pris le seul parti qui me restât dans cet état extrême, celui de
+fortifier l'enceinte et les environs du Caire, de prendre une attitude
+imposante qui pût faire craindre à l'ennemi de s'avancer avant d'avoir
+réuni de grands moyens.</p>
+
+<p>Cependant le visir avait ralenti sa marche, et s'était arrêté à
+Salêhiëh et Belbéis, pour y organiser son armée, former des magasins,
+et se recruter d'Arabes, de mameloucks et de gens du pays.</p>
+
+<p>Je fus instruit sur ces entrefaites que le général de <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span>
+division Lagrange, avec un corps de trois mille neuf cents hommes,
+rassemblés le 26 germinal, couvrait Rahmaniëh. Mes efforts et mes
+espérances augmentèrent. Il eût été avantageux peut-être à nos deux
+corps de se réunir pour combattre le visir lorsqu'il venait de
+traverser le désert, et avant qu'il eût pu mettre de l'ordre dans ses
+troupes, prendre de l'influence dans le pays et le soulever. Mais le
+général Lagrange avait ordre de couvrir Rahmaniëh, et ce ne fut que
+forcé par l'armée anglaise et le corps du capitan-pacha, après un
+combat très vif qui dura toute la journée du 19 floréal, qu'il
+l'abandonna. Le 23, il arriva au Caire avec ses troupes. J'appris
+aussi que la digue du lac Maadiëh avait été rompue, et que les eaux se
+répandant dans le lac Maréotis, rendaient déjà les communications de
+Rahmaniëh à Alexandrie très difficiles.</p>
+
+<p>J'appris encore que les forces anglaises étaient débarquées à Suez.</p>
+
+<p>Aussitôt la réunion des troupes du général Lagrange, je crus, avant
+que l'armée anglaise pût être près du Caire, devoir marcher sur
+Belbéis, pour voir l'ennemi, sonder ses projets, l'attaquer et savoir
+s'il ne serait pas possible de le renvoyer à Salêhiëh.</p>
+
+<p>En effet, le 24, le petit corps de troupes auquel la défense du Caire
+devait être confiée, fut organisé sous les ordres du général Alméras;
+et, le 25, je marchai avec le reste des troupes, commandé par les
+généraux de division Lagrange et Robin. Le <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> même jour, je
+couchai à El-Menayer. Quelques détachemens que nous rencontrâmes,
+furent repoussés.</p>
+
+<p>Le 26, au jour, je me mettais en mouvement pour Belbéis, lorsque
+l'ennemi, qui venait à notre rencontre avec du canon, parut; je
+marchai sur lui occupant les hauteurs du désert à l'est d'El-Menayer.
+Vous trouverez ci-joint le rapport de l'affaire, qui a duré jusqu'à
+midi; voyant que l'ennemi courait d'un côté lorsque je marchais de
+l'autre et m'avançais sur lui; voyant qu'il était très décidé à ne
+point quitter l'Égypte; voyant qu'en guerroyant de la sorte j'usais
+mes munitions, et que je perdais des hommes sans en tirer aucun
+avantage; craignant qu'un corps de cavalerie assez nombreux qui avait
+disparu le matin, après avoir poussé une charge vigoureuse, ne fût
+venu sur le Caire; pensant en outre, que les Anglais et les troupes du
+capitan-pacha avaient suivi le général Lagrange, et devaient se
+trouver à un ou deux jours du Caire, je me décidai à revenir pour
+travailler à barrer le Nil, faire des batteries, fortifier Gisëh, et
+perfectionner autant que possible mon immense ligne. En arrivant au
+Caire, le général Alméras me dit qu'il m'avait envoyé plusieurs
+courriers, pour annoncer l'arrivée des Anglais et du capitan-pacha à
+Terranëh.</p>
+
+<p>Pressé par trois armées nombreuses, et qui, tous les jours recevaient
+de nouvelles forces de la désertion des habitans de l'Égypte, des
+Arabes, des mameloucks (tous ceux de la Haute-Égypte se réunirent
+<span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> au capitan-pacha, et même l'émigration des habitans de
+l'Asie, que l'espoir du pillage attirait dans cette fertile contrée),
+j'avais à défendre la ville du Caire, dont la population devenait
+ennemie, et pouvait réunir vingt-cinq à trente mille combattans; au
+milieu de nos camps la ligne de circonvallation offrait un
+développement de douze mille six cents toises. J'étais sans argent;
+les fonds qui sont entrés en caisse depuis le départ de l'armée
+proviennent des versemens faits par les officiers généraux ou
+particuliers, et par des individus attachés à l'armée, qui, sur la
+demande qu'on leur en a faite, ont donné leur argent pour les dépenses
+de l'armée; quelques contributions ordinaires et extraordinaires,
+ainsi que la monnaie, nous ont fourni des ressources; j'avais très peu
+de vivres et de munitions d'artillerie. Il fallut presque tout créer,
+magasins, affûts, poudre, etc. Alexandrie n'était plus qu'une île d'un
+accès très difficile, et avec laquelle j'étais sans communication
+depuis vingt-deux jours.</p>
+
+<p>Je délibérai si nous nous retirerions dans la Haute-Égypte; mais
+l'examen de cette contrée n'offrait aucune position militaire, j'avais
+très peu de moyens de transport, et je ne devais pas croire que
+l'ennemi me laisserait le temps de préparer cette retraite: il n'y
+avait aucune ville qui offrît assez de moyens pour la création d'un
+arsenal, assez de ressources pour les travaux que nous eussions été
+obligés d'entreprendre; cette contrée d'ailleurs était ravagée par une
+peste affreuse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> Le parti que je pris fut celui que Chevert prit à Prague dans
+des circonstances bien moins difficiles; car il n'était pas au centre
+de l'Afrique, pressé par deux armées ottomanes; il n'avait pas au
+milieu de son camp une population nombreuse et féroce; nous avions
+comme lui une armée européenne devant nous (l'armée anglaise), et je
+n'avais comme lui qu'un faible corps en état de combattre, et un
+développement immense à défendre; j'avais en outre un grand nombre de
+malades, de guerriers mutilés, et des citoyens que l'amour des arts et
+des sciences avaient attirés en Égypte.</p>
+
+<p>Je fis arrêter les chefs de la religion, les membres du divan et les
+hommes les plus marquans de la ville du Caire; ils furent renfermés
+dans la citadelle; on dirigea les batteries sur la ville; les plus
+grandes menaces lui furent faites: les généraux, les officiers, les
+soldats se mirent à creuser des fossés. On éleva des retranchemens sur
+lesquels on posa des canons, la plupart trouvés en Égypte; le
+mouvement continuel des troupes semblait les multiplier; partout nous
+présentâmes une altitude imposante et une apparence de force qui fit
+que nos ennemis jugèrent que, pour arriver au Caire, il fallait
+marcher sur nos cadavres et ses ruines.... Le peuple du Caire dut
+penser que le moindre mouvement hostile de sa part serait le signal de
+la mort de ses chefs et de la destruction de la ville. Nos exploits
+étaient récens, l'impression qu'ils avaient faite était grande, et on
+devait tout craindre d'hommes <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> habitués depuis long-temps à
+toutes les chances de la guerre. On vit bien que nous voulions périr
+tous ou dicter les conditions de notre retraite; aussi l'ennemi mit-il
+beaucoup de lenteur dans ses mouvemens, marcha avec beaucoup de
+précaution, et ne voulut arriver devant nous qu'après avoir réuni de
+grands moyens; cela me fit gagner du temps, en attendant les
+instructions du général en chef, dont je n'avais pas de nouvelles
+depuis quarante-cinq jours. Le 24 prairial, arriva un détachement de
+dromadaires qui me remit une lettre, et point d'instructions pour la
+conduite que je devais tenir dans ces circonstances difficiles; je
+renvoyai ce détachement pour informer le général en chef de notre
+position, qu'il semblait ne pas connaître. Ci-joint la lettre que je
+lui écrivis.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> messidor nous fûmes entièrement investis par les armées
+combinées, et toute communication à l'extérieur fut coupée. Les jours
+suivans les ennemis firent replier quelques uns de nos avant-postes,
+et commencèrent à établir des batteries: ils avaient jeté un pont de
+bateaux au village de Choubra, un petit corps d'armée descendait de la
+Haute-Égypte.</p>
+
+<p>Le 3, on convint d'une suspension d'armes, et le 4 il y eut une
+conférence composée de trois officiers français, d'un nombre égal
+d'officiers des armées combinées; le 5 nous proposâmes les conditions
+de notre retraite; le 8 elles furent acceptées, et ratifiées le 9.</p>
+
+<p>Nos lignes de circonvallation ne pouvaient tenir <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> par leur
+développement immense, et par la faiblesse de plusieurs points, contre
+une attaque de vive force. Nous avions à peine cent cinquante coups à
+tirer par pièce. Nous avions à dos la population du Caire, qui, ne
+recevant plus de vivres de la campagne, aurait certainement, en cas
+d'attaque, concerté ses mesures avec celles des assiégeans; nos lignes
+étant forcées, les différens corps se fussent retirés très
+difficilement sur la citadelle; nous perdions nos chevaux d'artillerie
+et de cavalerie, et tous nos moyens de transport de munitions. La
+résistance qu'on eût pu faire eût été de vingt à vingt-cinq jours, en
+raison des subsistances; mais alors plus d'espoir d'entrer en
+négociations, il faut être à la merci des ennemis, obéir à leurs
+ordres; quelle capitulation pouvait-on espérer de deux armées turques
+maîtresses de l'Égypte et du Caire? Les Anglais pourraient-ils les
+arrêter?</p>
+
+<p>Nous aurions cependant pris ce parti, mon Général, si des points de
+contact avec la France eussent encore existé pour nous, et s'il nous
+fût resté quelque espoir de secours. Nous ne pouvions les attendre,
+ces secours, que jusqu'au 25 au plus tard, la convention a été conclue
+le 9.</p>
+
+<p>Mais, mon Général, depuis huit mois vous connaissez l'expédition
+d'Abercombrie; vous avez fait pour la brave armée d'Égypte, que vous
+regardez comme votre famille, tout ce qu'il était possible. Gantheaume
+avait été expédié avec cinq mille hommes; s'il fût arrivé à temps,
+notre position serait bien <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> différente; il n'a pu passer,
+tous vos efforts ont été infructueux. Depuis quatre mois, nous
+défendons l'Égypte pied à pied. Vous connaissez notre situation, et
+bien sûrement vous avez tout fait pour l'améliorer. Rien n'est arrivé,
+que pouvons-nous espérer? Les Anglais ne seraient pas, je crois, aux
+portes du Caire, s'ils craignaient une escadre nombreuse dans la
+Méditerranée.</p>
+
+<p>Je ne vous ferai pas l'éloge des officiers-généraux, des chefs, des
+officiers, des soldats. Ces guerriers, couverts de cicatrices, ont
+battu, sous vos ordres, cinq armées autrichiennes en Italie, et ont
+fait la conquête de l'Égypte. Ils luttent depuis trois ans contre les
+privations de toute espèce, la peste et les efforts de l'Europe et de
+l'Asie: vous les connaissez tous; ils n'ont cessé de se rendre dignes
+de vous.</p>
+
+<p>Vous trouverez ci-joint le plan de l'arrondissement du Caire; vous le
+connaissez mieux que personne. Déroulez-le, jetez les yeux sur la
+situation des troupes, l'état de nos munitions, et sur celui de la
+caisse; voyez les rapports du directeur du génie et du commandant
+d'artillerie; ces pièces seront suffisantes pour vous donner une idée
+de nos ressources, de nos moyens et de notre position. Je joins aussi
+l'état des malheureuses victimes de la maladie contagieuse.</p>
+
+<p>J'emmène avec moi les troupes auxiliaires à cheval et à pied. Beaucoup
+d'habitans du pays nous suivent avec leurs familles. Je ferai aussi
+embarquer plusieurs chevaux et jumens, qui seront remis au
+gouvernement, <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> s'il le désire, en le remplaçant par des
+chevaux français.</p>
+
+<p>Le chef de brigade du génie d'Hautpoul, mon général, et le citoyen
+Champy, directeur-général des poudres et salpêtres, vous remettront la
+convention que j'ai faite avec les trois généraux des armées
+combinées. Le commissaire Reynier se rend en France pour porter les
+états des besoins de notre armée; je vous les recommande tous les
+trois, mon général; ils jouissent à l'armée d'une grande
+considération, et sont estimés du général en chef.</p>
+
+<p>Salut et respect.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Belliard</span>.</p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> PIÈCES JUSTIFICATIVES.</h3>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 1.)</p>
+<p class="date"><i>Au quartier-général d'Alexandrie,
+le 4 floréal an</i> <span class="smcap">IX</span> (24 avril 1801)</p>
+
+<p class="to">Le général en chef Menou, au général Bonaparte, premier consul.</p>
+
+<p class="smcap">Citoyen Premier Consul,</p>
+
+<p>Le 10 ventôse, cent cinquante bâtimens anglais paraissent devant
+Alexandrie et Aboukir; parmi eux neuf ou quinze vaisseaux de ligne;
+total, trente-deux bâtimens de guerre de toutes les grandeurs; le
+doute sur le nombre des vaisseaux de ligne vient de ce qu'ils ont des
+vaisseaux de la Compagnie des Indes et des vaisseaux de 50; on croit
+qu'ils ne sont armés qu'en flûte, mais ils les mettent en ligne.</p>
+
+<p>Le 13 ventôse, arrive au Caire la nouvelle de l'apparition des
+Anglais. À cette époque, l'Égypte était menacée de quatre côtés
+différens: dans la mer Rouge, par les troupes anglaises de l'Inde; du
+côté de Salêhiëh, par l'armée ottomane; à Damiette, par une flotte de
+la même nation; à Alexandrie, Aboukir et Rosette, par les Anglais.
+Mourâd-Bey devenait aussi très inquiétant, car il est vraisemblable
+que, dans cette lutte, il se rangera du côté le plus fort. À cette
+époque, les troupes françaises du cinquième arrondissement, qui
+comprend Alexandrie, Rosette et Bahirëh, consistaient dans les 61<sup>e</sup>
+et 75<sup>e</sup> de ligne, les 3<sup>e</sup> et 18<sup>e</sup> dragons, avec une artillerie
+de campagne assez nombreuse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> Le 13 au soir, partent du Caire le 22<sup>e</sup> chasseurs à cheval,
+la 4<sup>e</sup> légère, la 18<sup>e</sup> et la 69<sup>e</sup> de ligne, sous les ordres du
+général de division Lanusse et du général de brigade Silly. La 25<sup>e</sup>
+de ligne, qui était dans le Delta, reçoit ordre aussi de se porter à
+Rosette, pour de là marcher où le jugerait nécessaire le général
+Friant.</p>
+
+<p>Le 17 ventôse, les Anglais débarquent à Aboukir, sur le même point où
+avaient débarqué les Turcs en l'an <span class="smcap">VII</span>. Le général Friant leur offre
+la plus vive résistance en les chargeant à la baïonnette et en
+dirigeant le feu de son artillerie avec beaucoup de justesse; il tue
+ou met hors de combat deux mille hommes aux ennemis; mais, accablé par
+le nombre, il est obligé de se retirer sur les hauteurs de Canope, et
+de là, sur celles qui sont entre le camp des Romains et le lac
+Maadiëh.</p>
+
+<p>Le 18, arrive le 22<sup>e</sup> régiment de chasseurs; le 19, les trois
+demi-brigades commandées par les généraux Lanusse et Silly.</p>
+
+<p>Les 18, 19, 20 et 21, escarmouches et commencement du siége d'Aboukir
+par les ennemis; ils le battent par terre et par mer.</p>
+
+<p>Dans la nuit du 17 au 18, le général Friant avait expédié un courrier
+au Caire, pour y apprendre ce qui s'était passé. Dans la nuit du 20 au
+21, le courrier arrive au Caire.</p>
+
+<p>Le 21, le général en chef, malgré la position où se trouvaient Souez,
+Salêhiëh et Damiette, menacés par l'ennemi, se détermine à partir avec
+toute l'infanterie et la cavalerie, sauf la 9<sup>e</sup> de ligne et la
+22<sup>e</sup> légère, qu'il laisse pour défendre le Caire et les frontières
+de la Syrie. Il envoie ordre au général Rampon de se rendre
+sur-le-champ à Rahmaniëh avec quinze cents hommes et son <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span>
+artillerie; il envoie aussi ordre au général Donzelot de descendre de
+la Haute-Égypte au Caire avec la 21<sup>e</sup> légère.</p>
+
+<p>Le 21, le général en chef se met en route avec la 13<sup>e</sup>, la 85<sup>e</sup> et
+la 88<sup>e</sup> de ligne, un détachement de la 21<sup>e</sup>, qui était depuis
+long-temps au Caire, le 7<sup>e</sup> de hussards, le 14<sup>e</sup>, le 15<sup>e</sup> et le
+20<sup>e</sup> de dragons.</p>
+
+<p>Le 22, les ennemis viennent attaquer les généraux Friant et Lanusse,
+qui, après un combat très vif, se replient sur les hauteurs en avant
+de la porte de Rosette. L'ennemi se retire aussi sur les hauteurs
+entre le camp des Romains et le lac Maadiëh, où il commence à se
+retrancher. L'ennemi a perdu dans cette journée à peu près mille à
+douze cents hommes. Les troupes françaises y ont aussi beaucoup perdu;
+elles se sont battues comme des lions, mais les dispositions n'ont pas
+été faites telles qu'elles devaient être; le général Lanusse n'a fait
+battre ses troupes que partiellement, au lieu de réunir leurs efforts.</p>
+
+<p>Le 24, le général en chef arrive à Rahmaniëh; il y attend le 25 le
+général Rampon, et le 26 il part pour Birket, où le rejoint le général
+Rampon; le 28 il arrive à Alexandrie après une marche des plus
+pénibles, ayant été obligé d'aller traverser le lac Maréotis, par-delà
+le Marabou, la chaussée de Réda étant occupée par l'ennemi.</p>
+
+<p>Le 29, le général en chef fait ses dispositions; le 30, à trois heures
+et demie du matin, il attaque les ennemis dans leur position entre le
+camp des Romains et la pointe du lac Maadiëh. Le combat a été terrible
+pendant six heures de temps; mais, citoyen Premier Consul, ceux qui
+depuis long-temps voulaient l'évacuation de l'Égypte ont donné dans
+cette mémorable journée des preuves de leur inaltérable malveillance.
+Les troupes du centre et la cavalerie <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> ont fait des prodiges
+de valeur; elles ont percé deux fois les deux lignes ennemies, sont
+entrées dans leurs redoutes; mais n'étant secondées ni par la droite
+ni par la gauche, elles ont été obligées de se retirer avec beaucoup
+de perte. L'infanterie du centre était commandée par les généraux
+Rampon, Zayoncheck et Destaing; la cavalerie, par les généraux Roize
+et Boussard. Le général Destaing a eu le bras cassé, Roize a été tué
+dans le camp ennemi, Boussard a eu deux coups de feu et un coup de
+baïonnette.</p>
+
+<p>À la gauche, commandée par le général Lanusse, les troupes se sont
+montrées avec le plus grand sang-froid; mais, mal dirigées par ce
+général, elles n'ont rien fait de ce qui avait été ordonné. Il en a
+été de même pour la droite, commandée par le général Reynier.</p>
+
+<p>À la fin de l'affaire, sur les neuf heures du matin, le général
+Lanusse a eu la cuisse emportée par un boulet perdu; il est mort le
+soir même: le général Silly, un des plus braves et des plus honnêtes
+hommes de l'armée, a eu aussi la cuisse emportée, mais il va bien.</p>
+
+<p>À la droite, le général Baudot a eu aussi la cuisse emportée par un
+boulet perdu: il est mort de sa blessure.</p>
+
+<p>À neuf heures et demie, voyant que tous les efforts étaient inutiles,
+le général en chef a ordonné la retraite, qui s'est faite avec le plus
+grand ordre. L'armée française est venue reprendre sa position en
+avant de la porte de Rosette; les ennemis ont gardé la leur.</p>
+
+<p>Une grande quantité d'officiers de l'état-major et de chefs de corps
+ont été tués ou blessés; presque tous ont été démontés. Le général en
+chef a eu aussi un cheval tué sous lui.</p>
+
+<p>Sir Ralph Abercrombie, général en chef de l'armée ennemie, est mort de
+ses blessures, ainsi qu'un autre de <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> leurs généraux, sir
+Kerry; deux autres ont été blessés, ainsi que M. Smith.</p>
+
+<p>Tous les aides-de-camp du général en chef se sont conduits avec la
+plus grande distinction; l'aide-de-camp du général Murat, qui était
+venu apporter des dépêches d'Ancône, a été tué à côté du général en
+chef.</p>
+
+<p>La perte des ennemis et celle des Français a été à peu près la même,
+quinze cents hommes hors de combat de part et d'autre.</p>
+
+<p>Le lendemain de la bataille, 1<sup>er</sup> germinal, les malveillans ont
+cherché à exciter du mouvement dans l'armée; les troupes ont été
+inébranlables; ils ont écrit au Caire, mandant que tout était perdu,
+et qu'il fallait tout évacuer, tout vendre à quelque prix que ce fût.
+Le général en chef, instruit à temps, a rassuré tout le monde, excepté
+les gens qui, par faiblesse ou malveillance, ne se rassurent jamais.</p>
+
+<p>Le général en chef a fait retrancher de la manière la plus forte la
+position en avant de la porte de Rosette; elle est presque
+inattaquable.</p>
+
+<p>Le fort d'Aboukir s'est rendu le 17 ventôse.</p>
+
+<p>Les ennemis ont marché sur Rosette; le fort s'est rendu après une très
+belle défense, et le Boghaz a été forcé par les canonnières anglaises;
+mais elles ne pourront pas remonter le Nil, vu le peu d'eau qui y
+existe aujourd'hui.</p>
+
+<p>Le général en chef a envoyé le général Lagrange pour couvrir Rahmaniëh
+avec environ quatre mille hommes. Il est posté sur le bord et sur la
+rive gauche du Nil, à mi-chemin de Rahmaniëh et Rosette. Les Anglais
+ont leur position à deux lieues au-dessus de cette place; ils ont leur
+droite appuyée au lac d'Edko, et leur gauche au Nil.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> Les Anglais, qui se croient tout permis, ont coupé, du côté
+de Béda, la digue qui contient les eaux du lac Maadiëh; la mer s'est
+répandue dans tout l'espace qui formait autrefois le lac Maréotis, et
+de là dans une vallée qu'on croit s'étendre jusqu'auprès de Derne. Le
+général en chef a fait sur-le-champ porter à bras d'hommes et sur des
+prolonges d'artillerie, des bateaux qu'on a placés sur le lac
+Maréotis; ils servent à entretenir la communication avec Rahmaniëh: la
+cavalerie peut passer dans environ trois pieds d'eau. On construit
+aussi des pontons qui porteront du canon, pour s'opposer aux
+canonnières que l'ennemi pourrait porter sur le lac Maréotis. On s'est
+servi, pour exécuter cette mesure, d'un ancien canal creusé pour faire
+passer les galères du port dans le lac Maréotis; il est entre le
+mamelon et le fort des Bains.</p>
+
+<p>Une portion de l'armée des Osmanlis est arrivée à Salêhiëh.</p>
+
+<p>Deux vaisseaux anglais sont entrés dans la mer Rouge.</p>
+
+<p>Vous voyez, citoyen Premier Consul, quelle est la position de l'armée
+française en Égypte: le général en chef vous promet qu'il se battra
+jusqu'à la mort, et qu'il rendra à jamais mémorable la défense des
+Français en Égypte, s'ils ne reçoivent pas de secours.</p>
+
+<p>L'amiral Gantheaume, sorti de Brest vingt et un jours avant <i>la
+Régénérée</i>, partie de Rochefort, aurait pu être arrivé ici avant
+l'apparition des Anglais. <i>La Régénérée</i> n'a mis que dix-sept jours
+dans sa traversée. Si l'amiral Gantheaume était arrivé, les Anglais ne
+seraient plus aujourd'hui en Égypte: il a été vu à l'entrée de Toulon
+le 30 pluviôse; c'est <i>le Lodi</i> qui en a fait le rapport. Quelle
+fatalité a donc retardé la marche de l'escadre française?</p>
+
+<p>Le général en chef ne peut trop se louer des capitaines <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> de
+vaisseau Villeneuve, Richer et Barré; eux et leurs marins s'emploient
+partout.</p>
+
+
+<p class="center"><i>Résumé.</i></p>
+
+<p>Les Anglais sont maîtres d'Aboukir et de la presqu'île, jusqu'à la
+pointe du lac Maadiëh à leur gauche, et le camp des Romains à leur
+droite.</p>
+
+<p>Ils sont maîtres de toute la côte, depuis Aboukir jusqu'à Rosette
+inclusivement; ils se sont emparés du fort Julien et du Boghaz; leur
+position de ce côté est à deux lieues en avant de Rosette.</p>
+
+<p>Les Français sont maîtres d'Alexandrie jusque vers les hauteurs qui
+sont à un quart de lieue en avant de la porte de Rosette; leur camp
+retranché est assis sur ces hauteurs: ils sont maîtres de Rahmaniëh,
+et ils ont un corps considérable au-dessous de cette place, à quatre
+lieues de Rosette et vis-à-vis des Anglais; ils sont encore maîtres de
+Bourlos, Damiette, le Caire et de tout le reste de l'Égypte.</p>
+
+<p>Mourâd-Bey est à Miniet. Que feront les Osmanlis? cela est encore très
+incertain.</p>
+
+<p>Le général en chef a nommé deux lieutenans-généraux, afin de comprimer
+tous les malveillans; ce sont les généraux Friant et Rampon.</p>
+
+<p>Le général en chef prendra peut-être le parti de renvoyer en France
+tous ces malveillans, qui ont juré haine à leur pays. Dans les
+circonstances difficiles, il faut employer les grands remèdes.</p>
+
+<p>Ci-joint l'ordre de bataille donné le 29 au soir, à Alexandrie, à tous
+les généraux de l'armée. Une note explicative fera connaître ce qui a
+été exécuté et ce qui ne l'a pas été.</p>
+
+<p>Salut et respect.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Menou</span>.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> (N<sup>o</sup> 2.)</p>
+
+<p class="center">NOTES DU GÉNÉRAL ***,<br>
+
+ SUR LA SITUATION DE L'ARMÉE D'ÉGYPTE,<br>
+
+ DEPUIS LA FIN DE L'AN VII JUSQU'AU 12 FLORÉAL AN IX.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="4" summary="Notes.">
+<colgroup>
+ <col width="50%">
+ <col width="50%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Les lettres écrites au Directoire exécutif par Kléber, Damas, Dugua,
+Tallien, Poussielgue, etc., attestent la haine qu'on portait à
+Bonaparte, et le désir de le voir anéanti.</td>
+<td rowspan="2" style="vertical-align: top;">Lorsque le général Kléber prit le commandement de l'armée
+ d'Orient, à la fin de l'an <span class="smcap">VII</span>, il ne put cacher la jalousie
+ qu'il portait à la gloire de son prédécesseur. Tous les
+ établissement faits par celui-ci furent changés, et le système de
+ guerre qu'ont signalé d'éclatans faits d'armes en Égypte et en
+ Italie fut rebuté. Une rivalité entre les généraux ayant fait les
+ campagnes d'Italie, et ceux qui avaient combattu dans le Nord et
+ sur le Rhin, s'établit alors. Dès ce moment, plus d'unité dans
+ l'armée, qui se divisa en deux partis.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Discours injurieux tenus à la mémoire de Bonaparte.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Bonaparte, devenu premier consul, irrita la jalouse ambition de
+Kléber. Il ne tenta rien moins que d'engager l'armée à se déclarer
+indépendante, pour lutter contre le premier consul.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Kléber, zélé protecteur des détracteurs de Bonaparte,
+ manifesta bientôt le désir et le projet de ramener l'armée en
+ France et d'abandonner l'Égypte sans en tirer aucun avantage;
+ c'est en conséquence de ces dispositions que la capitulation
+ d'El-A'rych fut signée.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Après la reddition d'El-A'rych, le commandant reçoit en rentrant un
+grade supérieur et une gratification de 10,000 fr.</td>
+<td rowspan="2" style="vertical-align: top;">Les moyens employés pour avoir des prétextes justificatifs d'une
+ telle conduite, n'ont pu échapper, même aux moins clairvoyans.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Mutinerie des troupes excitée à Damiette et à Alexandrie. La solde
+arriérée de huit mois.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;"><span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> À la bataille de Mattariëh, si les troupes eussent été
+abandonnées à leur impulsion ordinaire, il ne retournait pas un Turc
+en Syrie; la méthode théorique employée dans cette affaire, permit au
+contraire à cette armée de reprendre l'offensive peu de temps après.</td>
+<td style="vertical-align: top;">La mauvaise foi du cabinet de Saint-James a sauvé à l'armée
+ française la honte de l'évacuation, en l'obligeant de reconquérir
+ l'Égypte sur les Osmanlis, maîtres d'une partie des forts, et
+ répandus dans la ville du Caire.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Plusieurs parlementaires sont envoyés et reçus par terre et par mer.</td>
+<td style="vertical-align: top;">L'impossibilité de renouer des négociations avec succès, était
+ assez démontrée par la perfidie des Anglais, et par le sentiment
+ des forces de l'armée. Cependant le général Kléber, fidèle à son
+ plan, chercha les moyens de se rapprocher des Anglais pour
+ traiter de nouveau, et leur laisser l'Égypte.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Arrivée du chef de brigade Latour-Maubourg et du général Galbo.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Des ordres exprès du gouvernement vinrent déranger son projet;
+ mais pour cela il ne s'obstina pas moins à partir lui-même avec
+ quelques uns de ses plus zélés partisans. Un défaut de
+ combinaisons et des circonstances particulières l'en empêchèrent.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Réquisitions faites en nature, en bestiaux, et accompagnées des plus
+dures vexations.</td>
+<td rowspan="2" style="vertical-align: top;">Pendant qu'on se disposait ainsi à abandonner la conquête de
+ l'Égypte, et qu'on flattait les troupes de l'espoir de rentrer
+ dans leur patrie, l'administration du pays était totalement
+ négligée, ou remise à des agens dignes de leur ministère.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Les Cophtes employés à ces recouvremens.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Prétexte de mauvaise volonté ou d'intentions hostiles supposées aux
+habitans pour piller impunément des villages.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Les habitans du pays furent souvent exposés aux extorsions des
+ commandans militaires, qui, appuyant de la force des armes les
+ prétentions des agens particuliers, et croyant leur départ
+ prochain, <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> pressuraient d'autant pour en retirer le
+ plus possible.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Il avait été retiré de l'Égypte plusieurs millions, et jamais il n'y
+avait un sou disponible pour la solde.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Malgré ces avanies et ce qu'on retirait en avances sur le myri
+ des villages, la solde de l'armée était arriérée de près d'un an,
+ et les principaux chefs d'administration étaient créanciers du
+ gouvernement de sommes considérables.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">C'est dans cet état de choses en Égypte que le général Kléber fut
+ assassiné par un émissaire du visir.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">L'armée vit avec plaisir la bonne résolution de son nouveau chef.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Le commandement échut alors au général Menou, qui, fidèle à
+ l'honneur et à son pays, prévint l'armée, par une adresse, qu'il
+ ne ferait rien d'indigne d'elle, et qu'il n'agirait que d'après
+ les ordres du gouvernement.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Propos indécens tenus par quelques individus.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Les partisans de l'évacuation trouvèrent dans le nouveau
+ commandant un antagoniste sévère, aussi cherchèrent-ils à jeter
+ de la défaveur sur toutes ses opérations.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Menou sentit la nécessité d'extirper les grands abus
+ d'administration militaire et civile, et d'y suppléer par des
+ réglemens sages.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Réforme des commissaires des guerres.</td>
+<td rowspan="3" style="vertical-align: top;">Une réforme fut ordonnée dans l'administration militaire, et un
+ système organisateur, en assurant la subsistance et la solde de
+ la troupe, détermina la quotité d'impositions, à laquelle
+ seraient assujettis les habitans, en les déchargeant des avanies
+ et extorsions sous lesquelles ils gémissaient depuis trop
+ long-temps.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Les fournitures de subsistances représentées par une indemnité en
+numéraire. Les hôpitaux bonifiés, les corps chargés de leur
+habillement.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Fixation des droits faciles à recouvrer sans être à charge aux
+paysans. Les Cophtes ne sont plus chargés <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> des recouvremens.
+Les commandans militaires chargés de surveiller la perception sans
+pouvoir rien exiger.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Contentement général des habitans sur ce changement.</td>
+<td style="vertical-align: top;">La confiance succédait alors à la crainte, et les communications
+ entre les habitans et les Français furent sincères et faciles.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Les administrateurs réformés, accoutumés à grossir leur bourse du
+ produit de leurs extorsions, et ne pouvant continuer, cherchèrent
+ à sauver leur fortune en se joignant aux partisans de
+ l'évacuation.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Écrit relatif à Daure, promu au grade d'inspecteur général aux revues.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Des lettres anonymes furent écrites, et peignirent le général
+ Menou sous les plus noires couleurs.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">La masse de l'armée resta inaccessible à toutes les dissensions,
+ et on s'acharna davantage en raison de la résistance qu'on
+ éprouvait à l'ébranler.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Les troupes sentaient trop bien l'avantage du nouveau système,
+ aussi restèrent-elles toujours attachées, par l'estime la mieux
+ méritée, au général qui, après l'avoir fait solder de ses
+ arriérés, lui assurait une bonne subsistance, et cherchait tous
+ les moyens de lui être avantageux en remplissant les intentions
+ du gouvernement.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">L'opinion inébranlable de l'armée convainquit les propagateurs de
+ l'évacuation et ses partisans, réunis par d'autres motifs, qu'ils
+ ne pouvaient la détacher de son chef.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Les généraux Reynier, Damas, Lanusse, Verdier: <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> le premier,
+jaloux du commandement de l'armée; le deuxième, tenant au système
+d'évacuation, et peut-être encore plus au trésor de Kléber.</td>
+<td style="vertical-align: top;" rowspan="4">Des hommes marquant par les premiers grades militaires, et
+ fatigués de l'inaction peu lucrative où ils étaient réduits,
+ levèrent enfin le masque, et se présentèrent chez le général pour
+ lui demander raison des changemens qu'il avait établis dans
+ l'administration, et pour l'engager à rétablir les choses dans le
+ même état qu'elles étaient avant qu'il prit le commandement de
+ l'armée.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Le troisième, soupçonné d'avoir toléré des dilapidations, avait été
+relevé du commandement d'Alexandrie; où il avait introduit des
+officiers anglais dans les fêtes.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Le quatrième, d'une immoralité reconnue et par ses vexations commises
+dans le Delta et ailleurs.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Et tous les quatre, irrités de ne pouvoir plus abuser de leur autorité
+pour se procurer de l'argent par des moyens peu délicats, s'étaient,
+avec leurs partisans, déclarés les antagonistes du général qu'ils
+avaient même résolu de faire arrêter; ils avaient en conséquence
+attiré dans leur parti les chefs de brigade Pepin et Goguet.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>La réponse ferme et positive du général Menou, étonne les réclamans.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Le général en chef, étonné d'une démarche qui pouvait avoir les
+ conséquences les plus fâcheuses, et assuré des bons effets du
+ nouveau mode d'administration, répondit positivement qu'il ne
+ changerait rien de ce qu'il avait ordonné, parce qu'il n'avait
+ rien fait qui ne fût conforme aux intérêts de l'armée et du
+ gouvernement. Il promit en même temps de laisser leur procédé
+ ignoré.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Le premier consul ayant confirmé le général Menou dans le commandement
+de l'armée, les dissidens se taisent, n'ayant plus de prétexte à lui
+opposer.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Ce parti, désespéré de n'avoir <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> pu arracher au général
+ Menou l'estime, la bienveillance de l'armée, la confiance et le
+ respect des habitans, ne s'obstina pas moins à poursuivre sa
+ chute, et crut en assurer le succès, en faisant manquer les
+ opérations militaires si l'ennemi se présentait.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Des Anglais, sous prétexte de négoce, voyageaient en Égypte; ils
+pouvaient être suspectés d'espionnage.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Le moment parut favorable, et vraisemblablement ces dissensions
+ le devancèrent.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Les dissidens attendent l'arrivée d'une armée ennemie pour entraver et
+faire échouer les opérations militaires du général en chef.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Les Anglais rassemblaient des troupes à Rhodes, et le visir,
+ réunissant des troupes en Syrie, menaçait l'Égypte.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Les troupes avaient été rassemblées au Caire pour s'assurer de leurs
+bonnes dispositions, et pour empêcher la propagation du système
+d'évacuation, en leur en montrant le ridicule par la réunion des
+forces qu'on pouvait opposer aux ennemis du dehors.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Les rapports de Syrie apprirent qu'un corps de dix à quinze mille
+ Turcs était posté à El-A'rych, et que le gros de cette armée
+ était prêt à se mettre en marche.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Pour prévenir les mouvemens de cette armée turque, et la battre
+ avant qu'elle mit le pied sur le terrain cultivé, des troupes
+ furent réunies au Caire; on tira à cet effet des détachemens de
+ Damiette et d'Alexandrie.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">La saison des débordemens n'était pas encore venue, on ne devait
+ pas craindre les Anglais.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">L'armée d'Orient était répartie le 10 ventôse comme il suit:</td>
+</tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" summary="Répartition.">
+<colgroup>
+ <col width="44%">
+ <col width="1%">
+ <col width="1%">
+ <col width="50%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td class="center" colspan="4"><span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> <i>Dans la Haute-Égypte.</i></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="4">2 bataillons de la 21<sup>e</sup> légère, avec le général Donzelot.</td>
+</tr>
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td class="center" colspan="4"><i>Salêhiëh</i>, <i>Belbéis</i>, <i>le Caire</i>, <i>Boulac et Gisëh</i>.</td>
+</tr>
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td>4<sup>e</sup> légère.</td>
+<td rowspan="12" style="border-style: solid solid solid none; border-color: #C0C0C0;">&nbsp;</td>
+<td rowspan="12">&nbsp;</td>
+<td rowspan="12">Le général en chef.<br>
+Le général de division Lagrange, chef de l'état-major général.<br>
+Belliard, commandant le Caire.<br>
+Galbo, adjoint de la place.<br>
+Duranteau, <i>idem.</i><br>
+Reynier, général de division.<br>
+Robin, général de brigade.<br>
+Baudot, <i>idem.</i><br>
+Lanusse, général de division,<br>
+Silly, général de brigade.<br>
+Valentin, <i>idem.</i></td>
+</tr>
+<tr>
+<td>1<sup>er</sup> bataillon de la 21<sup>e</sup> légère.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>22<sup>e</sup> légère.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>9<sup>e</sup> de ligne.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>13<sup>e</sup> de ligne.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>18<sup>e</sup> de ligne.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>69<sup>e</sup> de ligne.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>85<sup>e</sup> de ligne.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>88<sup>e</sup> de ligne.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>1 bataillon de sapeurs.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>4 régim. de cavalerie.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les guides.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les Cophtes, Grecs et Syriens.</td>
+</tr>
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td class="center" colspan="4"><i>Le Caire, Boulac et Gisëh.</i></td>
+</tr>
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td>1,000 hommes et 200 chevaux venus d'Alexandrie et de Damiette.</td>
+<td rowspan="4" style="border-style: solid solid solid none; border-color: #C0C0C0;">&nbsp;</td>
+<td rowspan="4">&nbsp;</td>
+<td rowspan="4">Samson, général du génie.<br>
+Bertrand, <i>idem.</i><br>
+Songis, général d'artillerie.<br>
+Fautrer, <i>idem.</i><br>
+Roize, général de cavalerie.<br>
+Boussard, <i>idem.</i><br>
+Bron, <i>idem.</i><br>
+Damas, Destaing, Alméras et Morand.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Les dromadaires.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>2 compagnies d'artillerie légère.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>Le parc d'artillerie.</td>
+</tr>
+<tr><td colspan="4">&nbsp;</td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" summary="Répartition.">
+<colgroup>
+ <col width="30%">
+ <col width="1%">
+ <col width="1%">
+ <col width="30%">
+ <col width="1%">
+ <col width="1%">
+ <col width="30%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td class="center" colspan="7"><i>Alexandrie et Aboukir.</i></td>
+</tr>
+<tr><td colspan="7">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td>61<sup>e</sup> de ligne.</td>
+<td rowspan="5" style="border-style: solid solid solid none; border-color: #C0C0C0;">&nbsp;</td>
+<td rowspan="5">&nbsp;</td>
+<td rowspan="5">Moins 500 hommes et 100 chevaux détachés au Caire.</td>
+<td rowspan="5" style="border-style: solid solid solid none; border-color: #C0C0C0;">&nbsp;</td>
+<td rowspan="5">&nbsp;</td>
+<td rowspan="5">Le gén. de division Friant.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>75<sup>e</sup> de ligne.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>3<sup>e</sup> de dragons.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>18<sup>e</sup> de dragons;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>1<sup>re</sup> comp. d'artill. légère.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" summary="Répartition.">
+<colgroup>
+ <col width="40%">
+ <col width="1%">
+ <col width="1%">
+ <col width="40%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td class="center" colspan="4"><i>Rosette, Rahmaniëh et le Delta.</i></td>
+</tr>
+<tr>
+<td colspan="4">&nbsp;</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>1 bataillon de la 75<sup>e</sup>.</td>
+<td rowspan="2" style="border-style: solid solid solid none; border-color: #C0C0C0;">&nbsp;</td>
+<td rowspan="2">&nbsp;</td>
+<td rowspan="2">Le général Zayoncheck.<br>
+Le général Délegorgue.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>2 bataillons de la 25<sup>e</sup>.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="0" summary="Répartition.">
+<colgroup>
+ <col width="30%">
+ <col width="1%">
+ <col width="1%">
+ <col width="30%">
+ <col width="1%">
+ <col width="1%">
+ <col width="30%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td class="center" colspan="7"><span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> <i>Damiette et Lesbëh.</i></td>
+</tr>
+<tr><td colspan="7">&nbsp;</td></tr>
+<tr>
+<td>2<sup>e</sup> légère.</td>
+<td rowspan="4" style="border-style: solid solid solid none; border-color: #C0C0C0;">&nbsp;</td>
+<td rowspan="4">&nbsp;</td>
+<td rowspan="4">Moins 500 hommes et 100 chevaux détachés au Caire.</td>
+<td rowspan="4" style="border-style: solid solid solid none; border-color: #C0C0C0;">&nbsp;</td>
+<td rowspan="4">&nbsp;</td>
+<td rowspan="4">Le gén. de division Rampon.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>32<sup>e</sup> de ligne.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>20<sup>e</sup> dragons.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>1<sup>re</sup> comp. d'artill. légère.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="4" summary="Notes.">
+<colgroup>
+ <col width="50%">
+ <col width="50%">
+</colgroup>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Une flotte parut à la vue d'Alexandrie le 10 ventôse; on signala
+ cent trente-cinq voiles ayant le cap à Aboukir. Elle mouilla dans
+ la baie le 11. Le général Friant expédia aussitôt des courriers
+ au Caire et à Damiette pour prévenir de ce mouvement. Les
+ courriers arrivèrent le 13 à leur destination. Le général Friant
+ prit position sur les hauteurs d'Aboukir avec les troupes de la
+ garnison d'Alexandrie; le général Zayoncheck fut posté à la
+ Maison Carrée, entre Rosette et Aboukir, avec un bataillon de la
+ 75<sup>e</sup> et le 3<sup>e</sup> régiment de dragons.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Deux bataillons de la 25<sup>e</sup>, détachés dans le Delta, reçurent
+ l'ordre de se porter sur Rahmaniëh, avec soixante-dix chevaux du
+ 20<sup>e</sup>.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">La division Lanusse partit du Caire avec un régiment de
+ cavalerie, pour marcher sur Aboukir à grandes journées.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Rampon rassembla toutes les troupes sous ses ordres à
+ Damiette, pour être prêt à exécuter tout mouvement. Les
+ détachemens tirés d'Alexandrie et de Damiette partirent du Caire
+ pour rejoindre leur division à marches forcées; celui de Damiette
+ y arriva le 18 ventôse, avec le général Morand.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;"><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> Par les rapports ultérieurs, le général Friant assurait
+ qu'il n'y avait pas de troupes de débarquement sur cette flotte,
+ et qu'il répondait de repousser toute tentative sur le rivage.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Ensuite de cette assurance, le mouvement des troupes en marche
+ fut retardé; le régiment de cavalerie aurait pu, sans ce retard,
+ arriver le 17 à Aboukir.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Zayoncheck avait prévenu le général Friant de ce mouvement.</td>
+<td style="vertical-align: top;">L'ennemi, sans montrer ses troupes, faisait des man&oelig;uvres pour
+ rapprocher ses bâtimens, et exerçait journellement ses chaloupes.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">De gros bâtimens de transport chargés de troupes avaient été
+ poussés aussi près de terre que possible; les chaloupes de tous
+ les bâtimens de la rade les avaient accostés.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Les généraux Samson et Bertrand tenant aussi au système d'évacuation,
+étaient présens à l'affaire. Tout en convenant du grand ordre mis par
+les Anglais dans leur débarquement, ils assuraient que s'ils se
+présentaient encore, ils ne douteraient pas du succès des efforts que
+feraient les troupes pour l'empêcher.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Le 17 ventôse, par un temps très calme, toutes les chaloupes
+ furent chargées de troupes, et se dirigèrent sur la terre, avec
+ beaucoup de célérité, d'ordre et d'ensemble, sous la protection
+ d'embarcations armées. Elles débarquèrent au nord-ouest de la
+ baie, point le mieux reconnu pour la facilité d'un débarquement,
+ ainsi que pour l'avantage d'une bonne position militaire et sa
+ proximité. Elles présentèrent en même temps un front de bataille
+ de trois à quatre mille hommes.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Les troupes du général Friant, qui comprenaient la 61<sup>e</sup>, deux
+ bataillons de la 75<sup>e</sup>, le 18<sup>e</sup> régiment de dragons, et
+ soixante-dix chevaux du 20<sup>e</sup>, étaient campées en arrière des
+ mamelons, et <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> avaient leurs avant-postes sur les points
+ les plus saillans; lorsque ces avant-postes virent les mouvemens
+ ennemis, ils se replièrent sur le corps de bataille; les corps
+ étaient par colonnes en masse.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Malgré les meilleures intentions du général Friant et son violent
+désir d'acquérir une nouvelle gloire, on ne peut s'empêcher de lui
+reprocher d'avoir mis trop de méthode et de lenteur dans ses
+man&oelig;uvres. C'est particulièrement ce qui lui a fait éprouver des
+revers.</td>
+<td style="vertical-align: top;">La 61<sup>e</sup>, après s'être déployée, se porta sur le point le plus
+ saillant. Pendant qu'elle exécutait sa man&oelig;uvre, l'ennemi se
+ portait sur le même point. Ces deux corps se rencontrèrent au
+ sommet. Là s'engagea un combat opiniâtre; les Anglais qui se
+ présentèrent de front furent repoussés avec vigueur jusque dans
+ leurs chaloupes par les grenadiers de la 61<sup>e</sup>; cette
+ demi-brigade se trouvant débordée sur ses flancs, et exposée à un
+ feu très vif, fut obligée de se retirer pour n'être pas
+ enveloppée. La 75<sup>e</sup> fut aussitôt mise en mouvement pour
+ soutenir la 61<sup>e</sup>; à son approche elle essuya un feu très vif,
+ qui, dirigé sur sa masse, lui fit éprouver une perte
+ considérable, et l'empêcha de se déployer; elle se retira après
+ avoir laissé ses chevaux d'artillerie, ses canonniers et ses
+ pièces sur le champ de bataille. Les efforts de l'infanterie
+ n'ayant pu retenir l'ennemi, une charge fut ordonnée à l'escadron
+ du 20<sup>e</sup> régiment de dragons. Quoique fournie avec beaucoup de
+ courage et de vélocité, elle ne put entamer assez sensiblement la
+ ligne ennemie. Le 18<sup>e</sup> reçut à son tour l'ordre de charger. Les
+ pertes qu'il éprouva l'empêchèrent de finir sa charge.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">L'ennemi n'ayant pu être ébranlé <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> par les efforts de
+ ces différens corps, le général Friant, craignant de compromettre
+ la sûreté d'Alexandrie, ordonna la retraite sur cette place.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Zayoncheck avait proposé au général Friant de réunir les
+corps que chacun d'eux commandait, pour multiplier les moyens de
+résistance au débarquement.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Pendant cette affaire d'Aboukir, le général Zayoncheck était
+ posté à la Maison Carrée avec cinq cents hommes d'infanterie et
+ le 3<sup>e</sup> régiment de dragons; lorsqu'il en apprit le résultat, il
+ se rendit à Alexandrie, pour aider le général Friant à couvrir
+ cette place.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">D'une seule marche le général Zayoncheck se rendit à Alexandrie en
+passant entre les lacs Maadiëh et Maréotis.</td>
+<td style="vertical-align: top;">«Si les troupes postées à la Maison Carrée avaient été réunies à
+ celles du général Friant, les Anglais étaient culbutés.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">«Les positions les plus saillantes n'étant pas gardées, l'ennemi
+ s'en est emparé sans obstacle.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">«Les corps ayant donné partiellement, ont été écrasés tour à tour
+ par le feu de l'ennemi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">«L'ordre en colonnes demandant du temps pour déployer, et offrant
+ à l'ennemi plus de moyens de destruction, lui a donné l'avantage
+ de prendre les positions avantageuses, d'où il dirigeait tous ses
+ feux avec succès.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">«La cavalerie aurait dû charger au moment où les troupes se
+ formaient en débarquant et non après que ces mêmes troupes
+ étaient en ordre et enhardies par la résistance qu'elles avaient
+ opposée aux efforts de l'infanterie. Ce premier choc les aurait
+ confondues et renversées.»</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Les Anglais, après la retraite du général Friant, continuèrent
+ <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> leur débarquement; on évalue le nombre de leurs troupes
+ de quinze à dix-huit mille hommes. Le blocus du fort d'Aboukir
+ fut formé.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Le général en chef ayant été instruit par le général Friant du
+ peu de succès qu'il avait obtenu, ordonna un mouvement général de
+ troupes sur Rahmaniëh, en prescrivant d'y apporter beaucoup de
+ célérité.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Friant ayant relevé le général Lanusse dans le commandement
+d'Alexandrie, il existait entre eux, sinon de la mésintelligence, du
+moins peu de rapprochement.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Dans cet intervalle, le général Lanusse arriva à Alexandrie avec
+ sa division et un régiment de cavalerie. Il se concerta avec le
+ général Friant sur les moyens de prendre l'offensive.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Les troupes des deux divisions partirent en conséquence
+ d'Alexandrie le 21 ventôse, et prirent position, leur droite
+ appuyée au lac Maadiëh, et leur gauche à la mer, à hauteur de
+ l'Embarcadère; elles étaient protégées par vingt-quatre pièces de
+ canon.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">La tranchée ouverte et les batteries établies, le fort capitula le 27
+ventôse.</td>
+<td style="vertical-align: top;">L'armée anglaise était alors occupée à couvrir le siége
+ d'Aboukir.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Le 22 ventôse, les reconnaissances de cavalerie apprirent que
+ l'ennemi faisait un mouvement général; les troupes prirent leur
+ rang.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Lanusse voulant se faire un mérite de les battre sans la
+participation du général Menou, les attaqua comme un homme trop assuré
+de la victoire.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Par un mouvement d'impétuosité qui lui était naturel, le général
+ Lanusse, oubliant les dispositions convenues avec le général
+ Friant, ordonna, en voyant l'ennemi, à un bataillon de la 4<sup>e</sup>
+ légère, de l'attaquer de vive force. Ce bataillon ne pouvant
+ renverser une aussi forte masse, fut soutenu par un second, et
+ celui-ci <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> aidé par un troisième, ainsi successivement,
+ jusqu'à ce que toutes les troupes de cette division, battues
+ séparément, eussent tellement souffert de leur opiniâtreté à
+ soutenir les efforts d'un ennemi supérieur, qu'elles furent
+ obligées de se retirer.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Il n'y eut point d'ensemble dans les mouvemens des deux divisions.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Friant, entraîné par le mouvement de l'autre division,
+ se trouva dans la nécessité de l'imiter sans obtenir plus de
+ succès.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">L'infanterie n'ayant pu entamer cette ligne flanquée de colonnes
+ en masse, une charge de cavalerie fut ordonnée; l'audace avec
+ laquelle on la fournit, ne répondit pas à l'attente qu'on en
+ avait conçue. Le feu trop vif de la ligne ennemie l'obligea à la
+ retraite.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Après une perte assez considérable en hommes, en chevaux et en
+ artillerie, les deux divisions vinrent prendre position sur les
+ hauteurs à l'est d'Alexandrie.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Suite des dissensions des généraux par la répugnance de quelques uns
+d'entre eux à exécuter les ordres du général Menou.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Les mêmes causes qui ont empêché le général Friant de s'opposer
+ au débarquement le 17, ont facilité le succès de l'armée anglaise
+ le 22. On peut même ajouter que le général Lanusse, jaloux de
+ battre l'ennemi sans les ordres du général en chef, s'était trop
+ laissé emporter par cette avide passion de gloire.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">Pendant la marche de l'armée, les propagateurs de l'évacuation
+reproduisirent ce système en tâchant de démontrer l'impossibilité de
+battre les Anglais, et de faire perdre au général en chef la confiance
+de l'armée.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Le général en chef continua de marcher sur Alexandrie avec
+ l'armée. Elle y fut réunie le 29 ventôse, après midi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Les positions de l'armée ennemie furent aussitôt reconnues par le
+ général en chef et les officiers du génie.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;"><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> L'attaque fut résolue pour le 30, avant le jour; l'ordre
+ en fut donné avec les instructions comme suit:</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Lanusse, ayant sous lui la 4<sup>e</sup> légère, les 18<sup>e</sup>,
+ 69<sup>e</sup>, 88<sup>e</sup> de ligne, devait attaquer la redoute de gauche,
+ point majeur de la ligne ennemie sur la mer, en arrière du camp
+ des Romains.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Rampon, avec les carabiniers de la 2<sup>e</sup> légère et la
+ 32<sup>e</sup> de ligne, soutenait cette attaque en suivant le mouvement
+ de l'ennemi.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Destaing, avec les grenadiers du bataillon grec, et un
+ bataillon de la 21<sup>e</sup> légère, faisait l'avant-garde à la droite
+ du général Rampon.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Friant, avec les 25<sup>e</sup> 61<sup>e</sup> et 75<sup>e</sup> de ligne
+ suivait le mouvement sur la droite.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">Les généraux Reynier et Damas n'avaient pas reçu l'ordre de suivre les
+mouvemens de l'armée. Le premier devait être à Belbéis, et le second
+dans la Haute-Égypte.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Les 13<sup>e</sup> et 85<sup>e</sup>, sous les ordres du général Reynier,
+ devaient également suivre le mouvement.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Une fausse attaque devait être faite par les dromadaires vers
+ <i>Béda</i>, et trois cents chevaux sous les ordres du général Bron
+ devaient harceler continuellement l'ennemi dans cette partie.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;" rowspan="3">Tous les généraux chefs de colonnes furent assemblés le 29 au soir par
+le général en chef. Ils convinrent de l'uniformité et de l'ensemble
+des mouvemens pour l'exécution des dispositions de l'ordre, qui furent
+unanimement approuvées.</td>
+<td style="vertical-align: top;">La cavalerie, sous les ordres du général Roize, devait agir
+ suivant les circonstances.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Le 30, à deux heures du matin, les colonnes prirent leurs
+ positions.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Au signal convenu, les dromadaires firent avec succès leur fausse
+ attaque; les différentes divisions se mirent en mouvement; les
+ troupes, brûlaient d'impatience <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> d'atteindre l'ennemi.
+ Si leur bonne volonté et leur courage ont été mal dirigés, et si
+ le succès n'a pas couronné leurs efforts, elles le doivent aux
+ mauvaises dispositions du général Lanusse, et aux plus mauvaises
+ intentions d'autres personnes, qui, pour faire échouer le plan du
+ général Menou et satisfaire leur vil intérêt et leur ambition,
+ leur ont sacrifié l'intérêt de la France, le sang des braves et
+ la gloire de l'armée.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Si l'affaire du 30 a été manquée, en voici les causes:</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">«Les troupes devaient être rangées sur deux lignes, ayant des
+ éclaireurs en avant.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Mauvaises dispositions du général Lanusse; en contrevenant à ce qui
+était convenu la veille, il oppose l'ordre de profondeur au jeu de
+l'artillerie.</td>
+<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">La division Lanusse, attaquant
+ le point majeur, fut au contraire
+ rangée par colonnes en masse, ayant ses grenadiers et carabiniers
+ en queue. Quelques coups de canon de front et par le flanc
+ suffirent pour la mettre en désordre. Le général Lanusse ayant eu
+ la cuisse cassée, elle se jeta à droite.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Lanusse en mourant s'écria avec une espèce de satisfaction: «qu'il
+était f... ainsi que la colonie.»</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Daure, très actif antagoniste du général Menou, vint se mêler à
+l'affaire, et dévia une colonne des meilleures troupes.</td>
+<td style="vertical-align: top;">«La première ligne de grenadiers et de carabiniers, sous les
+ ordres du général Rampon, fut entraînée sur la droite par les
+ cris de l'inspecteur aux revues Daure; et là, elle s'accula aux
+ troupes en désordre de la division Lanusse, qui arrêtèrent son
+ mouvement.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">L'adjudant commandant Sornet a été tué en montant à la redoute. Le
+chef de bataillon Soulier et le capitaine Audibert y ont été faits
+prisonniers.</td>
+<td style="vertical-align: top;">«La deuxième ligne marcha directement sur le flanc gauche de la
+ redoute, qu'elle ne put enlever de force, parce qu'elle était
+ réduite à une poignée d'hommes, exposés à un feu <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> de
+ front, de flanc et de revers.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Destaing ayant été blessé, et ses troupes étant
+enveloppées, furent obligées de se faire jour à travers une ligne
+ennemie pour se retirer.</td>
+<td style="vertical-align: top;">«Les troupes sous les ordres du général Destaing atteignirent
+ leur but en perçant la ligne ennemie, mais, n'étant soutenues par
+ aucun autre corps, elles furent obligées de céder au nombre et à
+ l'avantage de la position.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Friant tenait trop à la méthode théorique; il n'agit pas
+assez vivement.</td>
+<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">«Les divisions Friant et Reynier, continuellement exposées au feu
+ de l'artillerie, ne furent jamais mises à portée de rien
+ entreprendre d'offensif.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Reynier ayant reçu plusieurs fois l'ordre d'avancer, n'en
+resta pas moins dans l'impassibilité. Le général Lagrange lui en porta
+lui-même l'ordre sans plus de succès.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Les généraux Reynier et Damas sont reconnus pour chefs de parti, si
+bien que leurs partisans s'appellent Reyniéristes, et distinguent ceux
+du gouvernement par l'épithète de Menouistes.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Les retranchemens franchis, elle renversa tout ce qu'elle rencontra;
+les obstacles s'étant multipliés au milieu des tentes ennemies et des
+trous de loup, elle se retira ayant eu le général Roize tué, le
+général Boussard blessé, et avec lui plusieurs chefs.</td>
+<td style="vertical-align: top;">«La cavalerie fournit une charge qui lui attira l'admiration même
+ de ses ennemis. Si une ou deux des divisions qui n'avaient pas
+ donné l'eussent soutenue, le succès de la journée était assuré.»</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">Les partisans de l'évacuation profitèrent de ce revers et présentèrent
+avec satisfaction le tableau de la situation de l'armée après les
+trois affaires, pour prouver l'impuissance de nos armes, et produire
+leur système.</td>
+<td style="vertical-align: top;">La même fatalité qui fit manquer les journées des 17 et 22, vit
+ produire les mêmes résultats le 30.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">C'est dans cette dernière journée <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> qu'on vit l'intérêt
+ de parti sacrifier tout ce qu'on a de plus cher, à la
+ satisfaction de faire échouer le parti opposé.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Des lettres alarmantes écrites au Caire et dans d'autres lieux
+peignaient l'armée sous les plus sombres couleurs; si bien qu'au Caire
+les Français se précipitaient et se retranchaient avec confusion dans
+la citadelle.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Après cette affaire, l'armée prit position devant Alexandrie; on
+ choisit le terrain le plus propre à être fortifié, pour couvrir
+ cette place. La ligne de retranchement appuyait sa droite en
+ arrière du port sur le canal, et sa gauche en avant du Pharillon,
+ à huit cents toises environ, en avant de la vieille enceinte.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Les nouvelles officielles dessillèrent bientôt les yeux, en détruisant
+les impressions produites par les premières.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Les Anglais continuèrent de fortifier leur position, et d'y
+ joindre de nouveaux ouvrages.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;" rowspan="3">L'armée sut aussitôt distinguer et vouer à l'indignation et au mépris
+les auteurs de ces procédés et du peu de succès de nos armes.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Les Français, de leur côté, mirent beaucoup d'activité dans leurs
+ travaux.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Le même jour, 30 ventôse, il fut envoyé au général Morand, qui
+ commandait la 3<sup>e</sup> légère, le dépôt du 32<sup>e</sup> de ligne, un
+ escadron du 20<sup>e</sup> régiment de dragons et une compagnie
+ d'artillerie légère, l'ordre de partir de Damiette avec toutes
+ ces troupes, les administrations et les hôpitaux, pour se rendre
+ à Rahmaniëh, en laissant sur le Nil et sur le lac Menzalëh les
+ bâtimens armés qui y étaient, pour défendre l'entrée des
+ différens boghaz, et deux cents hommes pour les garnisons de
+ Lesbëh, et les quatre tours sur les boghaz.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Les courriers ayant été arrêtés ou assassinés par les Arabes,
+ l'ordre ne parvint point au général Morand; il reçut cependant
+ une lettre d'avis.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">En arrivant à Damiette, <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> l'aide-de-camp est étonné de voir
+les bouches du lac et du Nil ouvertes aux ennemis, et surtout de voir
+ces dispositions ordonnées par le général Morand, qui ne peut être
+accusé d'ineptie.</td>
+<td style="vertical-align: top;">L'aide-de-camp du général Rampon ayant été envoyé à Damiette pour
+ y porter l'ordre de ce mouvement, y arriva le 21 germinal; il sut
+ que la tour d'Omm-Faredge avait été évacuée sans qu'on y vît
+ l'ennemi, et que les demi-galères, les avisos et les embarcations
+ armées, existant dans cette partie du Nil et sur le lac Menzalëh,
+ avaient été coulés par ordre du général Morand.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Morand avait été chargé de s'aboucher avec les Turcs par le
+général Kléber, avant la capitulation d'El-A'rych. Il paraît qu'il
+tint beaucoup à voir s'exécuter les ordres et les instructions dont il
+était alors nanti.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Après l'affaire du 30, la 85<sup>e</sup> part pour Rahmaniëh.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">Après l'affaire du 30, quelques bâtimens turcs de transport parurent,
+et joignirent quelques troupes turques aux Anglais.</td>
+<td style="vertical-align: top;">On apprend, le 20 germinal, qu'un parti d'Anglais et de Turcs
+ marche sur Rosette, et qu'à leur approche cette ville avait été
+ évacuée.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Valentin part aussitôt d'Alexandrie avec le 7<sup>e</sup>
+ régiment de hussards et la 69<sup>e</sup> de ligne, pour aller couvrir
+ Rahmaniëh.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Les Anglais, toujours perfides, exécutent strictement les ordres de
+leur gouvernement, en retenant comme prisonnière la garnison du fort,
+qui devait se retirer avec armes et bagages.</td>
+<td style="vertical-align: top;">L'ennemi, après s'être emparé de Rosette, fait le siége du fort
+ Julien. La garnison de ce fort, après avoir repoussé trois
+ assauts et eu son commandant tué sur la brèche, capitule.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Le général Donzelot se réunit au général Belliard après s'être assuré
+des bonnes dispositions de Mourâd-Bey.</td>
+<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">La garnison du Caire se renforce des troupes descendues de la
+ Haute-Égypte pour couvrir cette place menacée par un ramassis
+ d'hommes de toute nation et de toute secte, rassemblés par l'or
+ des Anglais.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Les troupes au Caire comprennent le 9<sup>e</sup> de ligne, la 22<sup>e</sup> légère,
+cent hommes <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> de la 21<sup>e</sup>, tous les dépôts de cavalerie, et
+vingt-quatre à trente pièces de campagne.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">Quoiqu'il eût été facile de chasser ce ramassis de troupes, en faisant
+marcher les troupes du Caire, le général Belliard, partisan des
+détracteurs du général Menou, convoqua un conseil de guerre qui décida
+qu'on devait attendre l'ennemi sous les murs du Caire, et couvrir
+cette place.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Les forts de Salêhiëh et de Belbéis ayant été démolis, ce
+ ramassis de troupes est entré sans coup férir dans le pays
+ cultivé, où ces gueux paraissent plutôt disposés à faire du
+ butin, qu'à chercher à se battre.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Ce parti a poussé un avant-poste jusqu'à El-Anka.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;" rowspan="2">Rien ne contraste mieux avec le système des propagateurs de
+l'évacuation, que l'intérêt que le peuple égyptien prend à l'armée
+française, et la satisfaction qu'il éprouverait à nous voir paisibles
+possesseurs de l'Égypte.</td>
+<td style="vertical-align: top;">Malgré cette apparition d'une armée anglaise et d'une armée
+ prétendue turque, les habitans du pays s'intéressent au succès de
+ nos armes, et verraient avec satisfaction les Français triompher
+ de ces deux ennemis.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td style="vertical-align: top;">Les Anglais, après avoir assuré leur position par de bons
+ retranchemens, et voulant interrompre les communications
+ d'Alexandrie avec le reste de l'Égypte, coupèrent, le 24
+ germinal, la digue qui empêchait les eaux du lac Maadiëh de se
+ répandre dans le bassin du lac Maréotis; depuis lors un
+ écoulement considérable se fait par plusieurs grandes saignées.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Si cette grande étendue d'eau gêne les communications
+ d'Alexandrie à Rahmaniëh, elle sert à couvrir le plus grand front
+ d'Alexandrie, en sorte qu'il n'y a qu'une ligne de quinze à
+ dix-huit cents toises à garder.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">La majeure partie de l'armée ennemie s'est portée sur Rosette;
+ elle a établi sa première ligne, la <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> droite appuyée à
+ Edko, et la gauche au Nil, derrière un grand canal et un vaste
+ terrain très fangeux; la seconde ligne est à la position
+ d'<i>Aboumandour</i>, en avant de Rosette.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Le général de division Lagrange partit d'Alexandrie avec la 4<sup>e</sup>
+ demi-brigade légère, la 13<sup>e</sup> de ligne et le 20<sup>e</sup> régiment de
+ dragons, pour se réunir aux 7<sup>e</sup> de hussards, 22<sup>e</sup> de
+ chasseurs, 3<sup>e</sup> et 15<sup>e</sup> de dragons, 69<sup>e</sup>, 85<sup>e</sup> de ligne et
+ 2<sup>e</sup> légère, et former un camp d'observation en avant de
+ Rahmaniëh.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;">Quoique l'armée ait été, dans ces trois affaires, la victime des
+ dissensions de quelques généraux, elle n'en paraît pas moins bien
+ disposée à faire repentir l'armée anglaise d'être venu tenter le
+ sort des armes, avec des vétérans accoutumés à avoir la victoire
+ pour résultat, et l'honneur de bien servir leur pays pour
+ récompense.</td>
+</tr>
+<tr>
+<td>&nbsp;</td>
+<td style="vertical-align: top;" class="td-right"><i>Le lieutenant-général ****.</i>
+</table>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 3.)</p>
+<p class="date">En quarantaine à <span class="add5em">,</span> le <span class="add5em">&nbsp;</span></p>
+
+<p>Tu sera surpris, mon cher Savary, d'apprendre l'arrivée en France du
+général Reynier, tandis qu'une armée anglaise envahit l'Orient, agit
+dans l'intérieur de l'Égypte et occupe peut-être en cet instant sa
+capitale. Je vais te développer les raisons d'un retour auquel tu ne
+t'attendais certainement pas: je commence par les moyens.</p>
+
+<p>Le 23 floréal, à huit heures du soir, cinquante guides à pied, autant
+à cheval, trois compagnies de la 32<sup>e</sup>, avec une pièce de canon, ont
+investi la maison qu'étaient venu occuper les généraux Reynier et
+Damas, après que le général Menou leur eut retiré leurs troupes:
+résister n'eût été ni possible ni utile; cependant ils étaient
+déterminés à tout plutôt que de laisser saisir leurs papiers et leur
+correspondance. Heureusement le général Menou <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> n'en avait pas
+l'intention, ou, ce qui est plus vraisemblable, il ne l'a point osé;
+et à onze heures du soir, le général Reynier, l'adjudant commandant
+Boyer, le chef de bataillon du génie Bachelu, l'ami Néraud et moi,
+nous étions à bord du <i>Lodi</i>; le général Damas, avec l'inspecteur en
+chef Daure, fut embarqué sur le <i>Good-Union</i>. Nous n'avons pu
+appareiller que le 29.</p>
+
+<p>Instruit, ou plutôt trompé par les rapports fabuleux du général en
+chef, qui seuls parvenaient au gouvernement, grâce aux précautions
+qu'il prenait pour empêcher qu'aucune lettre ne fût remise à bord des
+bâtimens expédiés, il est nécessaire de soulever le voile qui couvre
+le tableau dégoûtant de ses opérations, de sa scélératesse et de ses
+crimes.</p>
+
+<p>Depuis long-temps les généraux marquans dans l'armée par leurs talens
+et leurs lumières, avaient excité l'animosité du général Menou, qui
+frémissait de rage en voyant des généraux plus jeunes que lui se
+permettre de lui faire des représentations fondées, et de lui donner
+de sages conseils. Depuis long-temps il méditait la vengeance que lui
+suggéraient son amour-propre et sa morgue blessés; et les mêmes
+circonstances qui auraient dû l'engager à se réunir à eux pour sauver
+l'armée et défendre l'Égypte, sont celles dont il a profité pour
+organiser et exécuter les moyens d'assouvir sa haine.</p>
+
+<p>Le 10 ventôse, une flotte anglaise de cent cinquante voiles paraît
+devant Aboukir; on en reçoit la nouvelle au Caire le 13 après midi; le
+rapport annonçait que les chaloupes étaient à la mer pour opérer le
+débarquement. Un général doué seulement du sens commun, se fût pénétré
+de la nécessité de réunir jusqu'aux moindres détachemens de son armée,
+de se précipiter avec elle sur <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> Aboukir.... Aussi n'est-ce
+point là ce que fit le général Menou; il envoie l'ordre au général
+Reynier de partir <i>sur-le-champ</i>, avec deux demi-brigades de sa
+division, pour <i>Belbéis</i>. Il garde les deux autres au Caire, et donne
+l'ordre à la division Lanusse <i>de se tenir prête à marcher sur
+Alexandrie</i>. Le général Bron part avec le 22<sup>e</sup> de chasseurs
+seulement, pour Aboukir, et le reste de la cavalerie, les 14<sup>e</sup>,
+15<sup>e</sup> et 7<sup>e</sup> de hussards, attend à Boulac des ordres de départ.</p>
+
+<p>Cependant le 14 le général Lanusse reçoit l'ordre d'emmener avec lui
+trois demi-brigades de sa division et de s'arrêter à Rahmaniëh <i>où il
+attendra de nouveaux ordres</i>. Le chef de l'état-major général lui
+écrit que <i>vu l'état des choses, la 88<sup>e</sup></i> (aussi de sa division et
+l'une des plus fortes) <i>restera au Caire, et qu'il peut, s'il le veut,
+emmener son artillerie</i>.</p>
+
+<p>Le général Menou, soit pour soutenir son débile courage, soit pour
+étourdir l'armée sur les dangers qui la menaçaient et la livrer plus
+facilement aux ennemis, répand parmi les troupes les bruits les plus
+ridicules. Il annonce lui-même <i>que la flotte anglaise est chargée
+seulement de peignes et de brosses</i>, dont la côte s'est trouvée
+couverte; il écrit aux généraux <i>que les Anglais ne veulent faire que
+des simulacres de débarquement</i>; et, satisfait de ses bonnes
+dispositions, goûtées pleinement par les Destaing, les Robin, les
+Valentin, etc., il reste au Caire dans son quartier-général.</p>
+
+<p>Les généraux de division Reynier, Damas, Lanusse et Belliard, pour
+lesquels les vexations multipliées du général Menou n'étaient rien et
+l'honneur de l'armée tout, oubliant les torts qu'il avait avec eux, se
+rendent chez lui et lui font toutes les observations qu'exigeaient le
+salut <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> de l'armée et la conservation de la colonie. Rien ne
+peut vaincre son obstination; ils se retirent. Le général Reynier,
+convaincu qu'il est de son grade et de son devoir de combattre de tous
+ses moyens les mauvaises dispositions du général en chef, lui écrit et
+lui fait sentir qu'il est de la plus grande importance de marcher de
+suite avec toute l'armée sur Aboukir; qu'en la divisant, on la fera
+battre partout; que le grand-visir, d'ailleurs peu à craindre, n'est
+point encore en mesure de passer le désert, et ne le fera certainement
+que lorsqu'il aura su le résultat de la tentative des Anglais; qu'on
+aura le temps, après avoir battu le débarquement, d'être de retour à
+Salêhiëh pour rejeter dans le désert une armée extrêmement diminuée
+par les maladies et la désertion. Il lui rappelle la grande maxime de
+guerre <i>de suppléer au nombre par la rapidité des marches</i>, maxime sur
+laquelle est basée la réputation des <i>Turenne</i>, des <i>Montecuculli</i>,
+etc.; mais le général Menou, persistant dans <i>son inébranlable
+fermeté</i>, poursuit ses mauvaises dispositions, et, entouré de ses
+troupes, il attend de pied ferme au Caire qu'on lui annonce le
+débarquement de quinze à dix-sept mille Anglais que pouvaient porter
+les cent cinquante voiles ennemies, et auxquels le général Friant
+n'avait à opposer que mille sept cents hommes à Alexandrie.</p>
+
+<p><i>Le 20 ventôse</i>, on apprend au général Abdallah Menou que les Anglais,
+<i>retardés pendant sept jours par les gros temps</i>, ont débarqué, le 17,
+au point choisi par les Turcs en thermidor an <span class="smcap">VII</span>. Il part du Caire le
+21, et arrive le 24 à Rahmaniëh.</p>
+
+<p>Le général Lanusse (qui devait attendre à Rahmaniëh de nouveaux
+ordres) instruit du débarquement, ne consultant que son honneur et la
+gloire de l'armée, enfreint <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> l'injonction qui lui était
+faite, pour voler au secours du général Friant et sauver Alexandrie.</p>
+
+<p>Le général Reynier, envoyé à Belbéis, avec deux demi-brigades, reçoit
+l'ordre de les faire partir pour Rahmaniëh: elles devaient passer sous
+le commandement du général Damas, et le général Reynier devait rester
+à Belbéis avec son ambulance et <i>son artillerie</i>: il est à remarquer
+que le général Jacques Menou ne l'avait envoyé à Belbéis qu'afin de
+l'éloigner de l'armée, où il redoutait sa présence, et qu'il lui
+retirait des troupes dont il donnait le commandement au général Damas,
+dans l'espoir de détruire l'harmonie qui existait entre ces généraux.
+Cependant le général Reynier marche à l'ennemi avec ses deux
+demi-brigades, son artillerie, et le général Damas; et, parti le 21 de
+Belbéis, il arrive le 25 à Rahmaniëh, avec son infanterie.</p>
+
+<p>Le général en chef y avait reçu l'avis des deux combats qu'avaient
+essuyés les généraux Friant et Lanusse, et où nous avions été
+repoussés le 17 et le 22. Cela ne l'empêcha pas de s'embarquer dans
+son canja pour aller voir sa femme au village de Fouah; il allait
+pousser au large, lorsque l'arrivée des généraux Reynier et Damas
+suspendit cet élan de tendresse conjugale; on attendait le général
+Rampon, auquel on avait donné l'ordre de laisser à Lesbëh et autres
+forts six cents hommes de la 2<sup>e</sup> légère avec une compagnie
+d'<i>artillerie légère</i>, la meilleure de l'armée, et on arriva enfin le
+29 ventôse à Alexandrie.</p>
+
+<p>L'ennemi s'était emparé le 22, d'une position des plus militaires
+qu'occupaient les généraux Friant et Lanusse avec trop peu de troupes
+pour pouvoir s'opposer à ses efforts. La droite des Anglais appuyait à
+la mer, la gauche <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> au lac Maadiëh, les deux ailes flanquées
+par des chaloupes canonnières, le centre couvert de redoutes: ils
+avaient eu <i>huit jours</i> pour se retrancher et garnir leurs ouvrages
+d'une artillerie de position des plus nombreuses et des mieux servies.</p>
+
+<p>C'est devant cette position que nous avons échoué le 30 ventôse.</p>
+
+<p>Le plan d'attaque, excellent en lui-même, avait été insinué au général
+Menou par son chef d'état-major, qui avoua ingénument au général
+Lanusse, l'incapacité du général en chef et la sienne propre, en
+semblable occasion. D'après cette confidence, le plan d'attaque, conçu
+par les généraux Reynier et Lanusse, avait été remis au général
+Lagrange. Le général en chef soudain le rédige en ordre du jour, et
+les généraux le reçoivent à dix heures du soir, la veille de
+l'affaire. Nous eussions certainement eu l'avantage, malgré notre
+infériorité, sans la perte du brave général Lanusse, et sans le
+général en chef, qui, pour toute man&oelig;uvre, fit charger la cavalerie
+avant le jour sur des redoutes entourées de fossés, situées sur des
+mamelons presque à pic, et en détruisit ainsi les deux tiers. Après
+avoir laissé pendant deux heures les troupes exposées à un feu des
+plus meurtriers, sans prendre le parti d'organiser une nouvelle
+attaque, comme le général Reynier le lui proposa plusieurs fois, ou de
+se retirer, s'il ne voulait pas tenter ce moyen, le général en chef
+retourna dans Alexandrie, sans ordonner la moindre disposition pour
+placer l'armée, qui prit d'elle-même sa position.</p>
+
+<p>En même temps qu'Abdallah, par les calomnies les plus absurdes,
+s'efforçait de ternir la réputation du général Reynier, l'armée, moins
+aveuglée par les intrigues <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> que certaine de l'incapacité de
+son chef, se persuada que le général Reynier était lieutenant-général.
+On n'a pas su quelles pouvaient être les causes de cette persuasion,
+commune à toutes les armes; ce qu'il y a de très sûr, c'est que ce fut
+le bruit général parmi les troupes: il fait autant d'honneur à celui
+qui en est l'objet qu'à leur discernement. Villars fut aussi nommé
+lieutenant-général par ses soldats.</p>
+
+<p>Si les généraux n'avaient pas pris le parti d'opposer aux tracasseries
+journalières de Menou le mépris qu'inspire sa personne, s'ils
+daignaient réfuter les inculpations extravagantes que, pour couvrir
+son crime, il a la maladresse de chercher à leur appliquer, il ne leur
+serait peut-être pas difficile <i>de le convaincre de la plus noire
+perfidie</i>. En effet, qu'on réfléchisse à sa conduite depuis que
+l'<i>ancienneté</i> l'a placé au premier poste de l'armée, au soin qu'il a
+constamment pris de la diviser, d'acheter les suffrages de plusieurs
+vils intrigans, par des qualifications et par des grades; on le verra
+laissant dépourvues d'approvisionnemens les places les plus
+importantes de l'Égypte, celles qui pouvaient se trouver exposées aux
+premières attaques des ennemis; négligeant de monter quatre cents
+hommes de notre cavalerie qui languissaient à pied dans les dépôts de
+Boulac; refusant de compléter le nombre de dromadaires nécessaires au
+régiment, pour l'achat desquels le chef de brigade Cavalier lui
+proposait de faire, au nom de son corps, l'avance de 20,000 fr.;
+donner l'ordre de faire couper les chevaux d'artillerie, exécuté peu
+de temps avant le débarquement; on le verra, prévenu de mille manières
+d'une invasion ennemie, loin de chercher à s'y opposer ou à s'en
+garantir, retirer les troupes des côtes et les faire remonter au Caire
+sans <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> autre but apparent que celui de se faire des créatures
+et d'intriguer dans tous les corps à la fois; on le verra (entièrement
+opposé à la prudence du premier chef de l'armée d'Orient, qui, en
+thermidor an <span class="smcap">VII</span>, présentait aux Égyptiens la descente des Osmanlis à
+Aboukir comme une invasion moscovite) annoncer dans une proclamation à
+ses frères les musulmans, l'arrivée d'une flotte de cent cinquante
+voiles, et d'une armée mahométane; retardant (sous le vain prétexte
+d'organiser un meilleur mode d'impositions) la rentrée du miry pendant
+les trois mois qui ont précédé le débarquement, et enlever ainsi au
+trésor public une ressource de trois millions; s'efforçant de hâter la
+destruction de l'armée en la disséminant, ne la réunir qu'à regret, et
+se priver comme à dessein des moyens d'artillerie qu'il était en son
+pouvoir d'employer pour foudroyer les ennemis, etc.; voilà des faits
+qu'attestera toute l'armée, des faits qui prouvent à l'évidence, ou
+l'ineptie la plus profonde ou la plus coupable trahison. Qu'à la suite
+de ce tableau révoltant d'opérations dont il est des milliers de
+victimes, on se rappelle les vociférations de l'Angleterre, qu'on se
+souvienne que <i>l'armée d'Orient, cette armée perfide, doit servir
+d'exemple au monde</i>, et l'on sentira que M. Dundas ne pouvait trouver
+un meilleur exécuteur de ses volontés, qu'il ne peut trop payer une si
+entière soumission à ses désirs.</p>
+
+<p>Le visir n'arriva que <i>le 20 germinal</i> à Salêhiëh, il s'est depuis
+avancé à Belbéis, où il s'est retranché. Des canonniers anglais
+servent son artillerie, et des ingénieurs dirigent ses ouvrages. Le
+général Belliard a vainement sollicité le général en chef de lui
+donner le moyen d'aller l'attaquer; ce n'est que le 27 floréal que la
+retraite du corps de Rahmaniëh (pris le 19 par les Anglais et les
+<span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> Turcs, qui avaient débarqué dans le commencement de
+germinal, au nombre de cinq mille, à la Maison Carrée) lui fournit les
+moyens de partir du Caire pour marcher contre le visir. Il est douteux
+qu'il ait réussi.</p>
+
+<p>Si la conduite de Jacques Menou pouvait inspirer autre chose que
+l'indignation, on serait tenté de sourire de pitié en le voyant, au
+milieu de ses revers, prodiguer des grades aux individus marquans dans
+l'armée par leur ignorance ou leurs bassesses. Les lieutenans-généraux
+Friant et Rampon, les généraux de division Robin, Destaing,
+Zayoncheck, les généraux de brigade Darmagnac et Delzons sont autant
+de soliveaux dont s'étaie le général Menou pour prévenir une chute
+qu'il redoute, mais qu'il ne saurait éviter.</p>
+
+<p>Je ne doute pas que le premier consul ne prononce sur cette affaire
+importante de manière à satisfaire pleinement l'honneur de l'armée et
+celui des généraux. Le jugement de Latour-Foissac, appliqué au général
+Abdallah Menou doit encore se considérer comme une faveur.</p>
+
+<p>Il suffit de connaître les troupes de terre anglaises pour sentir à
+quelle humiliation est réduite l'armée d'Orient.</p>
+
+<p>Un Zayoncheck!... connu par ses brigandages dans la Haute-Égypte, dont
+le seul mérite est d'avoir flatté la haine atroce de Menou, en lui
+répétant <i>qu'au lieu d'inhumer le général Kléber on eût dû l'exposer à
+une potence pour servir de pâture aux oiseaux de proie!...</i> un
+Destaing, dont la rapacité a porté au-delà de 200,000 fr. le fruit de
+ses concussions!... voilà quels sont les chefs actuels de l'armée
+d'Orient, les conseillers intimes du cabinet d'Alexandrie; voilà les
+nobles soutiens de cette morale qui découle abondamment de la plume du
+baron de Menou; mais qui ne purifia jamais son c&oelig;ur infecté de
+crimes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> Les quatre combats qui ont précédé notre départ ont pu coûter
+à l'armée trois à quatre mille hommes hors de combat, tandis qu'une
+seule affaire, qui ne nous eût peut-être pas enlevé quinze cents
+hommes, aurait suffi pour anéantir l'armée anglaise et conserver
+l'Égypte à la France. Il est évident que si, au lieu de disséminer
+l'armée et d'agir avec autant de lenteur, on l'eût rassemblée, comme
+cela était possible, le 20 à Aboukir, 10,000 hommes d'infanterie,
+dix-sept cents chevaux, et soixante pièces de canon, eussent triomphé
+des troupes anglaises, qui ne venaient pas sans effroi combattre une
+armée couverte de gloire, et dont le nom seul inspirait à nos ennemis
+l'admiration et la crainte.</p>
+
+<p>Personne mieux que le général Menou, n'avait une plus belle occasion
+de se faire en un moment, et à moins de frais, une réputation
+brillante, égale à celle de nos généraux les plus illustres. Quand on
+compare la situation de l'armée à l'époque où il l'a perdue par son
+ignorance ou sa perfidie, avec celle où le général Bonaparte, malgré
+ses faibles moyens et le découragement des troupes, triompha d'une
+armée d'Osmanlis, l'élite des milices ottomanes, c'est alors que,
+convaincu de la possibilité de repousser une invasion ennemie, on sent
+plus vivement la perte que fait la France, et qu'on déplore la honte
+que le général Menou déverse sur cette brave armée.</p>
+
+<p>C'était peu que le général en chef abreuvât de dégoût les généraux qui
+se trouvaient en butte à ses intrigues. Il a encore répandu contre eux
+les calomnies les plus atroces. On l'a vu, s'efforçant de leur ravir
+l'estime et la confiance que leur accordent les troupes, tenter
+d'insinuer dans l'armée que le général Damas avait vendu l'Égypte à
+l'Angleterre, de concert avec le général Kléber; que le <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span>
+général Reynier faisait le commerce des grains avec le grand-visir,
+etc.; les généraux Belliard, Lanusse, Daure, ne sont pas plus
+épargnés. Le lendemain de notre arrestation, il faisait circuler dans
+le camp qu'on avait saisi sur les généraux embarqués, trois millions
+avec lesquels on allait payer l'arriéré de l'armée, et en même temps
+il offrait à un aide-de-camp resté à Alexandrie, de l'argent pour
+payer les dettes que le général Reynier y avait laissées.</p>
+
+<p>Pourras-tu croire que, pendant un an, Jacques Menou n'ait pas quitté
+le Caire pour aller inspecter les côtes ou les forts de l'Égypte? que
+tandis que son armée agit dans l'intérieur, il soit sur la place
+d'Alexandrie, occupé à rédiger ses ordres du jour et ses plates
+proclamations! Cesse de t'étonner, mon cher Savary; apprends que le
+général Menou veut se conserver pour la France, à laquelle il espère
+rendre encore d'aussi éminens services. À l'affaire du 30, quoique
+toujours hors de portée du canon, il avait auprès de lui un
+aide-de-camp chargé seulement de veiller à sa sûreté. Général, lui
+disait-on, vous êtes aperçu; on tire sur vous; et le général en chef
+de l'armée d'Orient allait prudemment s'abriter derrière ses lignes.</p>
+
+<p>Toutes les personnes qui jouissaient de l'estime du général Bonaparte
+et du général Kléber sont tombées en discrédit auprès du général
+Menou; témoins les généraux Belliard, Morand, Bertrand, Daure,
+l'ordonnateur de la marine Leroy, l'ordonnateur Laigle, qui, tout
+récemment, vient d'être suspendu de ses fonctions par un de ses
+caprices. Malheur à celui qui réclamerait la sauvegarde des lois:
+elles sont nulles à ses yeux. Un chef d'escadron du 15<sup>e</sup>, officier
+très estimé, est détenu depuis trois mois dans un fort, pour avoir
+émis son opinion sur le compte <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> du général en chef: il se
+trouvait à Rahmaniëh avec trois ou quatre officiers de la 85<sup>e</sup>, un
+d'eux à la solde du général Menou, tenta de rejeter sur le général
+Reynier et sur le général Lanusse la perte de la bataille du 30. Cet
+officier, certain du contraire, impose silence à l'espion en lui
+disant qu'il ne souffrirait pas qu'on parlât ainsi devant lui des
+généraux qui jouissaient de la confiance de l'armée; le mouchard,
+fidèle à ses instructions, le dénonça à Menou, qui le fit arrêter
+pendant la nuit, et le retient au fort triangulaire.</p>
+
+<p>Le même système de terreur qui dévasta la France en 1793 existait en
+Égypte à l'époque de notre départ. Des espions sont répandus dans tous
+les corps de cette malheureuse armée, et le général en chef correspond
+directement avec eux, les soudoie et les récompense par des grades;
+les dénonciations, les arrestations se renouvellent chaque jour, et
+rien n'est plus commun que la menace de vous faire fusiller. Enfin,
+par une subversion effrayante de tout esprit militaire, de tout
+principe de société, on a vu le chef de brigade d'un corps de l'armée
+se glisser furtivement la nuit près de la tente de ses propres
+officiers, recueillir leurs propos et leurs opinions, et désigner
+ensuite au général Menou les victimes de son infâme espionnage.</p>
+
+<p>Qu'on ne s'imagine pas que le général Abdallah, en prostituant les
+grades dans son armée, ait eu l'intention de récompenser le mérite ou
+des actions d'éclat. Il suffit de jeter un coup d'&oelig;il sur la
+plupart de ceux qui les occupent. Par un raffinement d'intrigues dont
+lui seul est capable, il a nommé généraux de brigade des chefs de
+corps qui le détestaient, pour leur substituer ses partisans, afin de
+changer en sa faveur l'esprit de ces demi-brigades. <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> Cette
+raison l'avait engagé à enlever Maugras à la 75<sup>e</sup>; le brave Eppler
+est dans ce cas. Plein de mépris pour Menou, il voulut refuser un
+grade qu'il croyait au-dessus de ses forces, mais des menaces l'ont
+forcé d'accepter, et l'excellente 21<sup>e</sup> est devenue la proie d'un
+valet, d'un plat intrigant, d'une créature d'Abdallah.</p>
+
+<p>Jacques Menou, en moins d'un an, a vomi en Orient assez de généraux
+pour composer l'état-major d'une armée de soixante mille hommes; deux
+lieutenans-généraux, quatre généraux de division, dix généraux de
+brigade, dont six en un seul jour; des adjudans-commandans et des
+officiers supérieurs, en proportion au moins double, composent le
+nouveau tableau de l'armée. Lorsqu'il reçut les brevets de Morand et
+du général Bertrand, il en fut presque scandalisé, et en témoigna son
+étonnement en pleine cour. En vérité, dit-il, le général Bonaparte n'y
+pense pas; il me donne des jeunes gens qui s'éloignent de moi, qui ne
+sont pas mes amis, plutôt que de confirmer de vieux officiers connus
+par leurs longs services. Le général Menou ne savait sans doute pas
+que ceux qui doivent leurs talens et leurs succès aux leçons, aux
+exemples de celui qui a sauvé la France, ne peuvent être les amis de
+l'ineptie et de l'intrigue; il ignorait que ceux qui servirent sous un
+héros n'obéissent qu'à regret à un jean f....</p>
+
+<p>Tous deux, dans ces dernières affaires, se sont montrés dignes du
+choix du premier consul. Au combat de Rahmaniëh, Morand a déployé des
+talens et un courage dont les Turcs principalement ont eu beaucoup à
+souffrir. Au reste, quels que soient les déclamations et les mensonges
+de Menou, qu'on mette en balance les services continuels que les
+généraux qu'il calomnie ont <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> rendus à la République pendant
+dix années de guerre et de succès, avec ceux de ce général perfide,
+avec sa déroute de la Vendée, sa lâche inaction devant une poignée de
+brigands parisiens, et l'on verra de quel côté doit être l'avantage.
+Que ceux qui furent de l'armée d'Orient se rappellent qu'au milieu des
+fatigues communes à ces généraux qu'il déchire, le général turc
+traînait dans son harem le poids de son inutile et lourde masse, qu'il
+ébranla enfin pour aller commander la Palestine, lorsque l'armée de
+Syrie revenait de son expédition; qu'on rapproche le caractère loyal
+et purement militaire de ceux-là, de l'esprit intrigant, astucieux et
+vil de celui-ci, et l'on verra si le pilier des antichambres de
+Versailles peut le disputer aux plus fermes soutiens de la gloire de
+leur pays.</p>
+
+<p>Nous avons fait de bien grandes pertes: il en est d'irréparables; les
+généraux Lanusse, Roize et Baudot sont morts victimes de l'ineptie et
+de la lenteur de Menou; Baudot a été bien sincèrement regretté par
+nous tous; c'était un bien bon ami. Le général Reynier a été on ne
+peut pas plus sensible à la perte du brave général Lanusse; c'était un
+homme d'un grand caractère, doué d'une belle âme et d'excellentes
+qualités. Uni de sentimens et d'opinions au général Reynier, il s'est,
+on peut le dire, dévoué pour l'honneur de l'armée; car un seul mot dit
+au général en chef, qui le détestait et le craignait infiniment, lui
+eût procuré dans l'instant son passe-port pour la France, qu'il
+désirait revoir et où il eût été certainement employé par le premier
+consul; mais son attachement à l'armée, dont il voulait prévenir la
+ruine, et au général Reynier, l'a seul retenu en Égypte.</p>
+
+<p>Peu de jours après l'affaire du 30, le général en chef <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span>
+craignant que (par suite de son imprévoyance) les magasins
+d'Alexandrie ne pussent pas suffire aux besoins des troupes, se
+détermine à faire sortir les bouches inutiles de cette place, aussitôt
+un <i>ordre du jour</i>: mais sur qui porte cette mesure? tu croiras
+peut-être qu'elle frappe les Turcs?... Non, ces bouches inutiles sont
+vingt-cinq à trente Français, savans ou employés, qu'on arrache à la
+protection de l'armée, au milieu de laquelle ils étaient venus se
+réfugier, pour les exposer aux dangers d'une route pénible, et à la
+poursuite des Arabes, dont plusieurs ont été victimes.</p>
+
+<p>Quelque temps avant l'arrestation du général Reynier, des officiers
+anglais, causant avec les nôtres aux avant-postes, leur dirent que le
+chef de brigade Clément, aide-de-camp du premier consul, avait été
+pris près du Marabou, et qu'il apportait le brevet de
+lieutenant-général au général Reynier; nous ignorons si cela a quelque
+fondement; je te prie de me le mander: ce bruit, qui circulait dans
+toutes les bouches, a surtout déterminé le général Menou à hâter son
+embarquement.</p>
+
+<p>Ce que tu auras peine à croire, mon cher Savary, c'est qu'il puisse
+exister dans l'armée d'Orient des gens assez stupides pour faire une
+divinité de l'homme que je viens de te dépeindre. Il est vrai qu'il
+paie bien leurs adorations. Peu de jours avant l'apparition de la
+flotte anglaise, ces flagorneurs, certains que le propos lui serait
+rendu, assuraient à d'autres imbéciles qui les écoutaient de
+sang-froid, que la place de <i>premier consul</i> ne convenait à personne
+mieux qu'à Menou. <i>Le général Bonaparte est bon militaire si vous
+voulez,</i> disaient-ils, <i>mais le général Menou, quel génie! quel
+administrateur!</i></p>
+
+<p>Si quelque chose pouvait dédommager les généraux <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> de se voir
+ainsi arrachés aux dangers, aux malheurs même d'une armée dont ils ont
+si long-temps dirigé les travaux et partagé les glorieuses fatigues,
+ce serait certainement la douleur et les regrets que leur ont
+témoignés les braves soldats, exécuteurs passifs de cette violence
+inouïe. Pour mieux s'assurer de leur obéissance, on leur avait déguisé
+cette expédition, en leur faisant prendre deux jours de vivres.
+Pouvaient-ils penser en effet que le général Menou ordonnât un crime à
+ces mêmes guerriers, auxquels Bonaparte et Kléber ne commandaient que
+la victoire.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher Savary; écris-moi souvent.... Je t'embrasse.</p>
+
+<p><i>P. S.</i> Dans peu je compte t'envoyer un précis des opérations de
+l'armée d'Orient, en te développant les causes de ses malheurs. Le
+jour de la mort du général Kléber, jour doublement funeste à la
+France, le général Reynier eut avec le général Menou une vive
+discussion pour le commandement de l'armée, que refusait obstinément
+ce dernier, en protestant <i>qu'il donnerait plutôt sa démission
+d'officier-général que d'accepter</i>; ce sont ses expressions. Le
+général Reynier, qui ne connaissait pas alors le général Menou,
+s'opiniâtra de son côté à refuser un poste auquel il se croyait
+inférieur, et où l'appela constamment le v&oelig;u de l'armée. C'est là
+le seul reproche qu'il ait à se faire, et la source des désastres de
+cette même armée, qui condamne surtout en ce moment une modestie qui
+coûte cher à la France.</p>
+
+<p>Au milieu des intrigues du général Menou, on s'étonne qu'il n'ait
+point eu l'adresse de se ménager les corps dont les suffrages peuvent
+avoir le plus d'influence. Le corps entier du génie, celui de
+l'artillerie, la Commission des <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> arts, les membres de
+l'Institut, tous ont également à se plaindre, tous sont également
+vexés et maltraités par lui.</p>
+
+<p>Le général Menou, dans ses rapports, a trompé indignement la bonne foi
+du gouvernement. Tout le bien qu'il se flatte d'avoir fait à l'armée,
+était le fruit des travaux du général Kléber. Il a écrit qu'il faisait
+construire des forts, creuser des canaux; qu'il envoyait des
+commissions au-delà de Sienne.... Tout cela est faux, absolument faux;
+les preuves en existent, et seront, s'il le faut, mises au grand jour
+pour détromper la France entière abusée par ce vil scélérat.</p>
+
+<p>Je ne finirais pas s'il fallait m'appesantir sur toutes les sottises
+de Menou; mais il est temps de terminer cette longue lettre; je désire
+que tu puisses la déchiffrer.</p>
+
+<p class="signat"><i>Ton Ami.</i></p>
+
+<p>Nous sommes en ce moment au mouillage à Nice; nous devons faire la
+quarantaine à Toulon: je te prie de m'y adresser tes lettres.</p>
+
+<p class="date">Du 9 messidor an <span class="smcap">IX</span>.</p>
+
+<hr class="hr20">
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 4.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 25 novembre 1800.</p>
+
+<p class="to">Menou, général en chef, au citoyen Carnot, ministre de la guerre.</p>
+
+<p>Citoyen Ministre, depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire, la
+position de l'armée du grand-visir n'a point changé; il est toujours
+de sa personne à Jaffa; de temps à autre, il fait faire quelque
+mouvement à une petite portion de troupes. Un détachement de cavalerie
+mameloucke et tartare est dernièrement venu jusqu'à Catiëh, <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span>
+à environ quinze lieues de nos avant-postes, qui sont à Salêhiëh. Il
+paraît que ce petit corps n'avait pour but que de faire quelque
+contrebande avec le canton de l'Égypte qui avoisine le lac Menzalëh.
+J'ai fait partir sur-le-champ le régiment des dromadaires, qui s'est
+porté rapidement à peu de distance d'El-A'rych, où il a enlevé à peu
+près deux cents chevaux ou dromadaires à une tribu arabe amie des
+Osmanlis; mais il n'a point vu de troupes de l'armée ottomane. Pour
+ajouter encore de la force à cet excellent régiment de dromadaires, je
+viens de lui faire donner deux pièces de canon de trois; chacune est
+attelée de quatre dromadaires, et douze autres portent leurs munitions
+et leur eau. Je vais les employer à chercher l'armée du grand-visir,
+et à lui enlever tous ses moyens de transport.</p>
+
+<p>J'ai donné l'ordre de détruire le pont de <i>Cantarah</i>, à quatre lieues
+de Catiëh: il est situé sur un canal qui reste tellement bourbeux
+toute l'année, que rien ne peut y passer, surtout cavalerie et
+artillerie. Cette mesure obligerait le grand-visir, s'il voulait nous
+attaquer, à faire deux marches de plus dans le désert.</p>
+
+<p>Il n'existe plus aucune croisière devant les ports d'Alexandrie et de
+Damiette. Il paraît, d'après les rapports les plus vraisemblables, que
+le capitan-pacha est toujours dans le golfe de Macri. Quant aux
+Anglais, leur marche m'est entièrement inconnue. Plusieurs bâtimens
+grecs entrent dans nos ports; mais ils savent peu les nouvelles, parce
+que comme ils viennent en contrebande, ils évitent tous les parages et
+îles où ils pourraient rencontrer les Turcs et les Anglais.</p>
+
+<p>L'armée est dans le meilleur état, bien payée, bien nourrie, bien
+habillée; quelques hommes, qui devraient <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> donner l'exemple,
+ont cherché à semer l'esprit d'insurrection parmi les troupes; mais
+partout ils ont trouvé une contenance fière, un attachement sans
+bornes à la République et au premier consul. Les officiers et chefs de
+corps se conduisent à merveille. La discipline est bonne.
+L'instruction est au point où on peut la désirer. Les généraux de
+division Friant et Rampon, le premier commandant à Alexandrie, le
+second à Damiette, sont des hommes excellens, prêts à tout sacrifier
+pour la chose publique, pour l'honneur de nos armes, et pour défendre
+la possession de l'Égypte jusqu'à la mort. Les généraux de brigade en
+général se conduisent ainsi qu'on doit l'attendre de braves militaires
+et de zélés républicains. Le général chef d'état-major Lagrange est un
+homme plein d'honneur, de talens, de courage et de probité.</p>
+
+<p>La cavalerie est dans le meilleur état; les chevaux sont excellens;
+les hommes travaillent sans cesse à leur instruction, et man&oelig;uvrent
+avec beaucoup de célérité et de justesse. L'artillerie se perfectionne
+tous les jours. Le génie est dans la plus grande activité. Tous les
+forts environnant le Caire sont armés, ainsi que ceux qui bordent la
+côte.</p>
+
+<p>Je joins ici, citoyen Ministre, une collection des ordres du jour, et
+de toutes les proclamations et arrêtés imprimés, ainsi que les états
+de plusieurs objets qui nous manquent, et que je vous supplie de nous
+faire parvenir.</p>
+
+<p>Le général chef d'état-major vous adresse des états de situation.</p>
+
+<p>Salut et respect, citoyen Ministre.</p>
+
+<p class="signat">Abdallah <span class="smcap">Menou</span>.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> (N<sup>o</sup> 5.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 28 novembre 1800.</p>
+
+<p class="to">Menou, général en chef, au premier consul de la République française,
+le général Bonaparte.</p>
+
+<p>Citoyen Consul, depuis les dernières lettres que j'ai eu l'honneur de
+vous écrire par le brick <i>le Lodi</i>, et la corvette <i>l'Héliopolis</i>,
+l'armée du grand-visir n'a point changé de position; seulement un
+détachement d'environ trois cents mameloucks et Tartares est venu en
+reconnaissance jusqu'à Catiëh. Il paraît qu'il n'a eu d'autre projet
+que de favoriser quelque contrebande qui se fait par le lac Menzalëh
+et par le désert de Suez. J'ai sur-le-champ fait partir le régiment
+des dromadaires, qui s'est porté avec rapidité jusqu'auprès
+d'El-A'rych, passant par la vallée de Sababiar et par Bash-El-Ouady,
+laissant totalement à gauche Salêhiëh et le pont de Cantarah. Les
+dromadaires n'ont point rencontré d'Osmanlis; mais ils se sont emparés
+d'environ deux cents chameaux, appartenant à une tribu d'Arabes amie
+du grand-visir. Depuis le retour des dromadaires, j'ai appris par des
+espions que cette course avait inspiré une grande terreur dans le camp
+du grand-visir, où on a cru que toute l'armée française marchait pour
+l'attaquer. Je vais faire recommencer ces courses de dromadaires, afin
+d'enlever au grand-visir une grande partie de ses moyens de transport,
+et pour augmenter la force de notre excellent régiment d'éclaireurs,
+je lui ai fait donner deux pièces de trois; elles sont traînées par
+quatre dromadaires chacune; douze autres portent les munitions: tout
+cela va comme le vent, et porte pour douze jours de vivres.
+Actuellement nos soldats trouvent de l'eau partout.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> La croisière anglo-turque a totalement disparu. Je n'ai pu
+rien apprendre sur les Anglais; quant aux Turcs, il paraît qu'ils sont
+avec le capitan-pacha dans le golfe de Macri.</p>
+
+<p>Les Grecs nous apportent assez souvent du vin, de l'huile, un peu de
+fer, du savon, et autres productions de l'Archipel.</p>
+
+<p>J'ai permis l'exportation du riz par mer. Les Grecs en enlèvent, et
+plusieurs négocians français font des spéculations pour en emporter en
+France. Les citoyens Thévenin, Thorin, Juard, Delmas, etc., sont de ce
+nombre. Leurs cargaisons sont composées de riz, café, sucre, encens,
+sel ammoniac, coton, indigo, etc. Je désire infiniment qu'ils arrivent
+à bien, et qu'on voie en France des productions de l'Égypte. Les
+douanes sont diminuées; aucune vexation ne se commet, et le commerce
+jouit de la plus grande liberté et protection. J'ai cru, citoyen
+Consul, remplir en cela vos intentions.</p>
+
+<p>Des bâtimens chargés de café arrivent à Suez. Les Arabes sont étonnés,
+et extrêmement satisfaits de la sûreté qu'ils trouvent pour leur
+commerce. Je joins ici copie certifiée d'une lettre que j'ai écrite au
+chérif de la Mecque.</p>
+
+<p>J'ai donné ordre de détruire le pont de Cantarah; vous savez, citoyen
+Consul, qu'il est placé à quatre lieues de Salêhiëh, sur un canal qui
+est assez bourbeux toute l'année pour empêcher la cavalerie et
+l'artillerie de le traverser. Cette mesure forcerait le grand-visir,
+s'il voulait nous attaquer, à faire deux marches de plus dans le
+désert.</p>
+
+<p>Les travaux de l'artillerie et du génie se continuent avec beaucoup
+d'activité; toute la côte est armée depuis <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> Omm-Faredje, sur
+le lac <i>Menzalëh</i> jusqu'à la tour du Marabou à l'ouest d'Alexandrie.
+Les forts qui entourent le Caire sont également armés.</p>
+
+<p>Aboukir est en état de défense. On va construire une bonne tour pour
+protéger le passage du lac Maadiëh. Une autre est commencée à <i>Élouah</i>
+sur le canal d'Alexandrie; elle défendra tout ce canton contre les
+Arabes, et sera un excellent point de ralliement pour se porter soit
+sur Alexandrie, soit sur Rosette.</p>
+
+<p>Je vais faire ouvrir un canal de Rosette au lac Bourlos. Il n'aura que
+cinq quarts de lieue de long. Je fais nettoyer et approfondir toute la
+partie du canal d'Alexandrie, depuis le point le plus ouvert du lac
+Maadiëh jusqu'à cette ville, sur la longueur de deux lieues environ.
+J'ai fait déboucher cette année un canal qui part du Nil près
+d'<i>Ecreuth</i>, à sept lieues au-dessus de Rosette. Il va se jeter dans
+le lac d'Edko, et ensuite dans celui de Maadiëh, de sorte qu'on pourra
+naviguer presque en tout temps depuis le Caire jusqu'à Alexandrie. Le
+lac Maadiëh fournira des eaux au canal qui avoisine cette ville. D'un
+autre côté, on pourra remonter de Damiette jusqu'à Semenhout,
+descendre de là dans le lac Bourlos par le canal de Tabariëh,
+navigable toute l'année, d'où on arrivera à Rosette par le canal que
+je vais faire ouvrir.</p>
+
+<p>Je suis très content des habitans; ils prennent de jour en jour plus
+de confiance en nous; ceux des campagnes sentent tout l'avantage de
+n'être plus opprimés par les grands; ils commencent à respirer et à
+jouir tranquillement du fruit de leur travail. Les Cophtes, à
+l'exception de Malhem-Jacoub, ne nous voient pas d'aussi bon &oelig;il.
+Ils sentent que l'autorité leur échappe. Ce sont les plus grands
+fripons de l'univers; mais, citoyen Consul, Malhem-Jacoub <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> se
+conduit à merveille. J'avais demandé une récompense pour lui: il est
+actuellement colonel de la légion cophte, a pris l'uniforme français.
+Bamelemi est devenu le plus mauvais sujet de l'Égypte.</p>
+
+<p>J'ai établi une commission de comptabilité qui révise tous les comptes
+depuis que nous sommes en Égypte. Quelques individus ne sont pas
+contens de cette mesure; mais il faut que le règne des fripons
+finisse, et que celui des lois, de l'honneur et de la probité reprenne
+son empire: c'est une tâche pénible, citoyen Consul, que de réprimer
+les abus et l'immoralité; mais rien ne m'arrête quand il s'agit de
+servir mon pays et la république, et de suivre vos exemples.</p>
+
+<p>L'armée est dans le meilleur état, bien soldée, bien nourrie, bien
+habillée; elle est entièrement dévouée à la république et à son
+premier consul. Ceux qui ont voulu troubler l'ordre ont trouvé partout
+la contenance la plus fière de la part des officiers et soldats, et
+l'attachement le plus prononcé pour leurs devoirs. C'est une justice
+que je leur dois, et que je ne cesserai de leur rendre. Je m'occupe
+sans cesse à concilier les intérêts de la république avec ceux de
+l'armée et des habitans. Je n'aurai plus rien à désirer si je puis
+réussir.</p>
+
+<p>L'administration des finances est dans le meilleur ordre. Je ne puis
+trop me louer du citoyen Estève, pour lequel je vous demande
+instamment la confirmation de la place de directeur-général et
+comptable des revenus publics de l'Égypte. J'ai aussi beaucoup de bien
+à dire de ses préposés. Un mot de votre part les encouragerait
+infiniment; une seule marque d'intérêt de Bonaparte électrise les
+hommes et décuple leurs facultés.</p>
+
+<p>Salut et respect.</p>
+
+<p class="signatsc">Abdallah Menou.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> (N<sup>o</sup> 6.)</p>
+<p class="date">Alexandrie, le 7 prairial an <span class="smcap">IX</span> (27 mai 1800).</p>
+
+<p class="to">Le général en chef de l'armée d'Orient au général en chef Bonaparte.</p>
+
+<p class="smcap">Citoyen premier Consul,</p>
+
+<p>Depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire par la voliche
+l'<i>Écrevisse</i>, par le chebeck le <i>Good-Union</i>, et par le brick le
+<i>Lodi</i>, les ennemis n'ont rien tenté contre Alexandrie; mais le 29 du
+mois dernier, ils vinrent attaquer nos troupes à Rahmaniëh, où, après
+différentes entreprises dans lesquelles ils échouèrent, ils vinrent
+sérieusement, après le soleil couché, tenter d'emporter un
+retranchement par notre droite. Les Osmanlis et plusieurs Anglais se
+jetèrent avec audace dans ce retranchement, en faisant des cris et des
+hurlemens épouvantables. Les 2<sup>e</sup>, 13<sup>e</sup> et 83<sup>e</sup> demi-brigades les
+laissèrent approcher; puis se jetant sur cette colonne sans tirer un
+coup de fusil, elles l'ont détruite entièrement et en ont fait un
+carnage horrible. Les ennemis ont perdu quinze cents hommes; nous
+n'avons eu que dix hommes tués et trente blessés; mais la flottille
+ennemie, supérieure en nombre à la nôtre, avait déjà débordé
+Rahmaniëh; de sorte que le général Lagrange, qui commandait cette
+portion de l'armée, a cru prudent d'abandonner Rahmaniëh, dont deux
+jours auparavant il avait fait évacuer tous les magasins, qui avaient
+remonté le Nil. De Rahmaniëh, il s'est porté rapidement au Caire, où
+il s'est joint aux troupes qui y étaient stationnées; il a été
+attaquer l'armée turque près de Belbéis et l'a battue à plate-couture;
+actuellement il redescend sur les Anglais. Nous nous combinerons; nous
+les attaquerons, et j'espère que nous vous en rendrons <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> bon
+compte. Si la fortune ne nous seconde pas, nous avons fait tout ce qui
+était en notre pouvoir.</p>
+
+<p>J'ai actuellement sur le lac Maréotis seize chaloupes ou djermes; six
+portant des pièces de deux. Tout cela a été transporté à force de
+bras. Les retranchemens les plus formidables couvrent Alexandrie. Je
+viens en dernier lieu de les réunir au canal, par un fossé de dix-huit
+pieds de largeur et dix de profondeur, sur un développement de cent
+cinquante toises; cinquante pièces de canon défendent ce
+retranchement. La nouvelle enceinte de la ville est achevée. La
+hauteur de Cléopâtre est fortifiée. Une autre éminence en avant de la
+porte de Rosette, est occupée par une forte redoute. Les hauteurs de
+Pompée sont couvertes de retranchemens. On travaille à force au
+Marabou. Je vous répète, citoyen Consul, que nous périrons s'il le
+faut pour sauver la colonie; mais les secours conduits par Gantheaume
+ou par d'autres, que sont-ils devenus? Il est vrai que deux petits
+bâtimens que nous avons pris, l'un anglais, l'autre turc, ont déposé
+qu'une armée navale française et espagnole est dans la Méditerranée.
+Quand arrivera-t-elle?</p>
+
+<p>J'ai envoyé en Europe, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le mander,
+citoyen Consul, les généraux Reynier, Damas, l'inspecteur aux revues
+Daure, l'adjudant commandant Boyer et quelques autres. Ils n'étaient
+amis ni de la république, ni de son gouvernement, ni de la colonie.
+Peut-être aurais-je mieux fait de prendre cette mesure il y a
+plusieurs mois; mais j'ai cru que la modération ramènerait ces hommes
+aux principes de l'honneur et de la raison: je m'étais trompé.</p>
+
+<p>La majeure partie des membres de l'Institut et de la Commission des
+Arts m'ont aussi demandé à partir. J'ai cru <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> devoir céder à
+leurs instances réitérées. Ils auraient mieux fait d'attendre d'autres
+circonstances. J'ai retenu ici tous les monumens des arts, parce que,
+dans la persuasion que vous sauverez la colonie, je les ai crus plus
+en sûreté, et que ces objets sont un dépôt sacré.</p>
+
+<p>Du secours, du secours, mon général; mais la république et les consuls
+peuvent compter sur le dévoûment sans bornes de l'armée d'Orient.</p>
+
+<p>Salut et respect.</p>
+
+<p class="signatsc">Abdallah Menou.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 7.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 7 frimaire an <span class="smcap">IX</span><br>
+ (28 novembre 1800).</p>
+
+<p class="to">Menou, général en chef, au citoyen Thibaudeau, conseiller d'état.</p>
+
+<p>Je ne veux perdre aucune occasion de vous donner de mes nouvelles et
+de vous demander des vôtres, mon cher Thibaudeau. J'ai vu dans les
+journaux que vous aviez été nommé conseiller d'état. Je félicite la
+chose publique et le premier consul de cette nomination. Tant qu'on ne
+fera que des choix de cette espèce, on peut compter que le
+gouvernement prospérera. Les dernières nouvelles de la signature des
+préliminaires de la paix avec l'Empereur ont comblé de joie l'armée
+d'Orient. Elle attend avec empressement la réponse des Anglais à la
+réponse du premier consul. Quant à notre position elle est toujours la
+même. Le grand-visir avec ses hordes asiatiques est à Jaffa. Il nous
+menace de nous attaquer. À chaque menace je fais marcher des troupes,
+et alors la moitié de son armée déserte. Je m'occupe jour et nuit
+d'organiser ici une sorte de gouvernement. Que je serais <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span>
+heureux, si j'avais avec moi un second Thibaudeau qui serait le
+législateur de l'Orient! J'ai à lutter ici contre toutes sortes
+d'obstacles; mais j'ai appris à me roidir contre les difficultés et à
+devenir <i>barre de fer</i><a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>. À propos de barre de fer, je viens de
+revomir à l'Europe le fameux Tallien, qui avait été vomi à l'Afrique.
+Il s'était occupé ici en s'amusant à vouloir insurger l'armée.
+Quelques individus qui, par leur grade et leur place, devaient donner
+l'exemple, avaient écouté et goûté sa théorie d'insurrection; mais les
+troupes, excellentes, braves et pleines d'honneur, ont été
+inébranlables. Bien payées, bien nourries, bien habillées, elles
+iraient au bout du monde pour servir la chose publique.</p>
+
+<p>Les méchans ont été obligés à rentrer dans le devoir, et votre ami
+Tallien s'est embarqué pour aller porter ailleurs son souffle
+pestilentiel.</p>
+
+<p>Si j'osais, je vous enverrais du vin de Chypre et le meilleur café du
+monde, mais les mers sont infestées d'Anglais et de Barbaresques; au
+reste, partie différée n'est pas perdue.</p>
+
+<p>Faites mention de moi, mon ami, mon cher Thibaudeau.</p>
+
+<p>Mes hommages à madame Thibaudeau.</p>
+
+<p class="signatsc">Abdallah Menou.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> (N<sup>o</sup> 8.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 7 février 1801.</p>
+
+<p class="to">Menou, général en chef, au général Berthier, ministre de la guerre.</p>
+
+<p>Je suis on ne peut plus sensible, mon cher Berthier, aux témoignages
+de bonté et d'intérêt que m'a fait donner le premier consul. Dites-lui
+bien, et je m'en rapporte totalement à votre amitié à cet égard, qu'il
+peut compter sur mon dévoûment absolu et sur celui de la grandissime
+majorité de l'armée, pour seconder ses vues sur la conservation de
+l'Égypte. Quelques individus qui auraient dû donner l'exemple de ce
+dévoûment et d'attachement à la chose publique, ont voulu exciter des
+mouvemens; mais nos braves vétérans, qui ne connaissent que la voix de
+l'honneur et de la patrie, ont été sourds à toutes leurs insinuations.
+Au reste, si vous voulez bien connaître, mon cher Berthier, tous les
+projets qu'avaient ces ennemis de la chose publique, faites-vous
+représenter le n<sup>o</sup>. 1017 de la gazette de France, en date du
+quintidi, 5 vendémiaire an 9, article <i>Allemagne</i>; vous y trouverez le
+plan de tout ce qu'ils voulaient faire. Cette gazette m'a été adressée
+de France je ne sais par qui. Il paraît que ceux qui veulent remuer en
+Égypte, avaient trouvé le moyen de faire passer en Europe leurs
+projets, afin de savoir s'ils y trouveraient des partisans. Au total,
+soyez bien assuré que rien ne me dérangera de ma ligne; je ferai tête
+à tous les orages, et saurai les conjurer. D'ailleurs, ainsi que je
+vous l'ai dit, l'armée se conduit à merveille; vous pourrez entrer
+dans tous les détails à cet égard avec celui qui vous remettra cette
+lettre. (C'est le citoyen Costas.)</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> Vous avez donc repris les rênes du ministère, mon cher
+Berthier; vous êtes prompt et actif comme la foudre. On vous voit
+tantôt à Marengo, tantôt en Espagne, un instant après dirigeant les
+opérations militaires dans les bureaux de la guerre; toutes ces
+différentes missions sont confiées à d'excellentes mains.</p>
+
+<p>Adieu! Rappelez-vous quelquefois du vieux soldat qui commande l'armée
+d'Orient; il vous a voué amitié franche et attachement inviolable.</p>
+
+<p class="signatsc">Abdallah Menou.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 9.)</p>
+<p class="date">Au quartier-général du Caire, le 8 ventôse an <span class="smcap">IX</span><br>
+ (27 février 1801).</p>
+
+<p class="to">Menou, général en chef, au général, Bonaparte, premier consul de la
+République.</p>
+
+<p>Citoyen Premier Consul, j'ai l'honneur de vous offrir, au nom de
+l'armée d'Orient, des administrateurs, des savans et des artistes,
+l'hommage de leur respectueuse reconnaissance pour l'intérêt que vous
+voulez bien leur témoigner. Si quelque motif pouvait augmenter leur
+dévoûment pour la république, leur attachement pour le premier consul,
+et leur résolution de faire tous les sacrifices pour l'intérêt de la
+patrie, ce serait sans doute les éloges que vous avez bien voulu
+donner à leur conduite, dans le projet de décret envoyé le 19 nivôse
+au Corps Législatif.</p>
+
+<p>Quant à moi personnellement, citoyen Premier Consul, je n'ai d'autre
+mérite que de marcher sur vos traces. Vous avez conquis l'Égypte, vous
+y avez ensuite tout organisé. Ce qui ne l'était pas définitivement,
+vous l'avez indiqué. Quant à la conservation du pays contre tout
+<span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> ennemi venu ou à venir, elle n'a été et ne sera due qu'à la
+valeur indomptable des troupes. Marchent-elles à l'ennemi, le général
+qui a l'honneur de les commander, n'a presque autre chose à faire que
+de les suivre. Vous leur avez appris à vaincre; mais, citoyen Premier
+Consul, ce qui rendra cette expédition à jamais mémorable, c'est le
+cortége de sciences qui environne l'armée; vous avez voulu que la
+civilisation et les arts fussent portés dans l'Orient, en même temps
+que la France y fondait une colonie. Tout aura son exécution.
+Alexandre aussi conduisit de savantes masses, lorsqu'il en fit la
+conquête avec sa fameuse phalange. Callisthènes trouva des monumens
+astronomiques dans le temple de Bélus à Babylone. Nos savans en ont
+trouvé à Denderah et Esnëh; ceux d'Esnëh et de Denderah passeront à la
+postérité, après avoir opéré une célèbre révolution dans le monde
+savant; ils vieillissent l'univers de plusieurs milliers de siècles.
+Salut et respect.</p>
+
+<p class="signatsc">Abdallah Menou.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 10.)</p>
+<p class="date">Alexandrie, le 17 juin 1801.</p>
+
+<p class="to">Au citoyen Chaptal, ministre de l'intérieur.</p>
+
+<p class="smcap">Citoyen Ministre,</p>
+
+<p>J'ai l'honneur de vous prévenir que le bâtiment qui portait la troupe
+de comédiens destinés pour l'Égypte a été pris par les Anglais, à peu
+de distance d'Alexandrie. Je dois vous remercier du soin que vous
+aviez bien voulu prendre de faire former cette troupe, qui devait
+contribuer à policer les habitans du pays, et à leur faire naître du
+goût pour les arts.</p>
+
+<p>La corvette <i>l'Héliopolis</i> est entrée le 20 de ce mois dans <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span>
+le port vieux d'Alexandrie. Elle a été vivement poursuivie par les
+vaisseaux de l'armée ennemie, qu'elle a traversée. Elle a apporté
+plusieurs objets d'utilité majeure pour la colonie, et dont le
+rassemblement est dû à vos soins. Je vous offre, citoyen Ministre,
+l'hommage de la reconnaissance de l'armée d'Orient.</p>
+
+<p>Il y a aujourd'hui trois mois et onze jours que les Anglais sont
+débarqués en Égypte. Ils n'ont encore rien osé entreprendre
+d'important contre la ville d'Alexandrie, qui est entourée de
+retranchemens formidables.</p>
+
+<p>Les Turcs, qui nous ont attaqués du côté de la frontière de Syrie,
+viennent d'être battus deux fois de suite. Le grand-visir commandait
+en personne à la seconde bataille. Les Anglais viennent aussi d'être
+battus à Embabëh, à peu de distance du Caire; je n'ai pas encore de
+détails; mais les Anglais qui sont sous Alexandrie conviennent
+eux-mêmes que la perte a été très considérable. Il paraît que leur
+nouveau général en chef y a été tué.</p>
+
+<p>Citoyen Ministre, l'armée d'Orient se battra jusqu'à la mort pour
+sauver une colonie qui, sous tous les rapports, serait une des plus
+belles propriétés de la France. Le commerce deviendrait un des plus
+florissans qui aient jamais existé, et Alexandrie serait encore une
+fois une des premières villes du monde. Quant aux sciences, je n'ai
+pas besoin de vous en parler, c'est votre domaine, et vous savez mieux
+que moi, citoyen Ministre, combien l'Égypte peut contribuer à leurs
+progrès.</p>
+
+<p>Salut et respect.</p>
+
+<p class="signatsc">Abdallah Menou.</p>
+
+<p class="smaller"><span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> (N<sup>o</sup> 11.)</p>
+<p class="date">Alexandrie, 19 juillet 1801.</p>
+
+<p class="to">Le général en chef de l'armée française d'Orient, à sir Sidney Smith,
+commandant une division de l'armée navale anglaise.</p>
+
+<p>Je vais, monsieur, répondre franchement et loyalement à la note que
+vous m'avez fait l'honneur de m'adresser en date du 16 juillet 1801.</p>
+
+<p>Vous dites, monsieur, que vous avez vu l'ordre du jour du 24 messidor;
+je dois commencer par vous féliciter d'avoir une correspondance sûre à
+Alexandrie, ce qui vous met à même de savoir ce qui s'y passe. Quant à
+moi, je n'ai pas le même bonheur; je n'ai jamais lu ni vu un seul
+ordre du jour de l'armée anglaise, et je vous déclare même que je n'ai
+pris aucun moyen de me le procurer, soit directement, soit
+indirectement.</p>
+
+<p>Vous vous plaignez d'avoir trouvé dans cet ordre votre nom placé mal à
+propos, et d'une manière injurieuse. Je n'ai jamais eu, monsieur, de
+motif pour vous injurier. Ce mot même ne convient ni à vous ni à moi;
+mais j'ai dû être infiniment étonné d'apprendre que sir Sidney Smith,
+officier très distingué dans l'armée anglaise, se permît de venir
+causer avec les avant-postes de l'armée française, ou même avec les
+vedettes et officiers de ronde; car franchement, monsieur, que doit-on
+conclure de semblables conversations? Ou elles ont un but, ou elles
+n'en ont point. Si elles ont un but, elles sont dangereuses pour me
+servir du mot le plus honnête. Si elles n'en ont point, elles sont
+inutiles. Vous avez trop d'esprit pour ne pas tirer toutes les
+conséquences possibles <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> de ce que je viens d'avoir l'honneur
+de vous dire. D'ailleurs, permettez-moi de vous rappeler certain
+envoyé qui vint de votre part, il y a à peu près un an de Syrie au
+Caire. Je crois qu'il se nommait <i>Wright</i>. Avec beaucoup de politesses
+il offrit de l'argent à plusieurs soldats qui le refusèrent avec
+peut-être un peu de rudesse. Il s'apitoyait très honnêtement sur leur
+sort, et leur disait qu'il ne tenait qu'à eux de retourner en France.
+C'était le synonyme de les engager à se déshonorer.</p>
+
+<p>Votre conversation portait, dites-vous, monsieur, lorsque vous vîntes
+au camp, sur les derniers événemens. Desquels voulez-vous parler?
+Est-ce de la honteuse capitulation qu'a signée au Caire une partie de
+l'armée d'Orient? Elle est heureuse pour les Anglais; elle est
+infâmante pour les Français. Vous-même, sir Sidney Smith, je vous fais
+juge de la question, et je vous somme, au nom de l'honneur, de me
+répondre catégoriquement. Que penseriez-vous, que penserait votre
+général en chef, que penserait votre roi, que penserait votre
+parlement, que penserait la nation anglaise, si une portion d'une de
+vos armées avait fait ce que vient de faire au Caire une portion de
+l'armée française d'Orient? Je ne vous ferai pas le tort de douter un
+seul instant de votre réponse.</p>
+
+<p>La conversation se portait encore, dites-vous, sur le désir qu'a
+chacun de voir terminer une lutte pénible pour tous, et trop
+long-temps prolongée. J'aurai encore l'honneur de vous demander,
+monsieur, si par là vous entendez parler de la lutte générale entre la
+France et l'Angleterre, ou seulement de la lutte particulière en
+Égypte. Si c'est de la première, cette question n'est pas de ma
+compétence; elle appartient tout entière à nos <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> gouvernemens
+respectifs. Je me permettrai seulement de dire à cet égard que je
+donnerais la moitié de mon existence pour la voir terminée, et je suis
+certain, en vous parlant ainsi, de penser comme le premier consul,
+toujours grand et infiniment au-dessus de la politique vulgaire. Je
+sais même que la paix ne dépend que de l'Angleterre, et que le premier
+consul n'a voulu faire que des propositions également honorables pour
+les deux nations.</p>
+
+<p>Si c'est de la lutte particulière en Égypte que vous avez voulu
+parler, oserais-je vous demander pourquoi vous êtes venus la
+commencer? Mais si vous avez cru de votre intérêt de venir nous
+attaquer, et de terminer promptement, pourquoi ne voulez-vous pas
+croire que ceux des Français qui ne sont pas mus par des passions
+déshonorantes, aient pensé, par la même raison que vous, qu'il était
+de l'intérêt de la république de se défendre avec opiniâtreté, et de
+prolonger la lutte?</p>
+
+<p>Soyez donc juste, monsieur; c'est là tout ce que vous demande celui
+qui a l'honneur de commander l'armée française.</p>
+
+<p>Au reste, monsieur, vous devez savoir par vous-même, puisque vous y
+étiez présent, et les rapports de vos généraux en font foi, que si, à
+l'affaire du 30 ventôse, tous les Français eussent été dirigés par
+l'honneur, les Anglais ne seraient plus aujourd'hui en Égypte, et la
+lutte aurait été promptement terminée, ainsi que vous paraissez le
+désirer. Ce n'est pas, monsieur, je le proteste hautement, que je
+veuille jeter quelques nuages sur la valeur de l'armée anglaise. Le 30
+ventôse, deux nations belliqueuses combattaient l'une contre l'autre:
+il fallait bien que la fortune se décidât en faveur de l'une des deux;
+<span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> et de fait, ainsi que le disent vos généraux, elle se serait
+décidée pour les Français, si tous avaient fait leur devoir.</p>
+
+<p>Je dois encore vous ajouter, monsieur, que si un événement tellement
+extraordinaire, tel que la postérité ne voudra pas y croire, ne fût
+pas arrivé au Caire, vos troupes, et celles des deux officiers de la
+Porte ottomane, se seraient morfondues et détruites devant cette
+place, sans pouvoir l'entamer. D'après tout ce que je viens d'avoir
+l'honneur de vous dire, convenez donc qu'il était extrêmement naturel
+que j'eusse quelque défiance de votre promenade devant le camp
+français, et que je cherchasse à prévenir les troupes que je commande
+contre des insinuations qui pouvaient avoir lieu, surtout après
+l'événement du Caire. Je ne crois pas, monsieur, qu'il soit arrivé à
+aucun général français d'aller faire de semblables conversations avec
+les avant-postes anglais. Je vous déclare que je ne l'eusse pas
+permis.</p>
+
+<p>Vous vous plaignez, monsieur, que je vous ai attaqué en votre absence
+et avec la plume, quand j'ai dit qu'on ne devait s'attaquer que le
+sabre à la main; quant à votre absence, monsieur, je ne la connaissais
+pas, puisque vous étiez au camp, et que vous le déclarez vous-même;
+quant à la plume, il m'était difficile de me servir d'une autre arme.
+Au reste, monsieur, à moins que le sort de la guerre n'en décide
+autrement, nous ne serons pas toujours en Égypte, vous et moi, et
+alors je chercherai à mériter votre estime de près comme de loin.</p>
+
+<p>Je ne connais point, monsieur, les petites passions, ou les fausses
+impressions, qui, m'assurez-vous, dictèrent le fameux ordre du jour du
+30 germinal devant Acre, ainsi que les notes qui furent ajoutées à la
+narration du <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> général Berthier. Je n'ai jamais lu cet ordre
+du jour; je n'en ai entendu parler que très vaguement, et je ne me
+mêle jamais de ce qui ne me regarde pas. Quant à moi, je déclare que
+je n'ai d'autre passion qu'un attachement inaltérable pour ma patrie
+et pour l'honneur, ainsi qu'un désir bien vif de mériter l'estime même
+des ennemis que les circonstances de la guerre me forcent à combattre.</p>
+
+<p>Je ne sais, monsieur, si on ne se battra plus qu'une bonne fois pour
+toutes, ainsi que vous le dites, après quoi, ajoutez-vous, on finira
+par ne plus s'attaquer en aucune manière, et l'on vivra en paix et en
+bonne intelligence.</p>
+
+<p>Si c'est encore, je le répète, de la guerre générale que vous me
+parlez, je le désire de toute mon âme. C'est le v&oelig;u de tout homme
+qui pense, et qui chérit l'humanité. Je me permettrai encore de vous
+dire que cela, suivant moi, ne dépend que de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Si c'est de l'Égypte que vous voulez parler, je dois vous assurer,
+monsieur, que les troupes françaises qui sont à Alexandrie, ne se
+conduiront pas comme celles du Caire: elles soutiendront leur
+réputation avec d'autant plus d'énergie qu'elles auront à lutter
+contre des généraux et des troupes faites pour être estimées sous tous
+les rapports.</p>
+
+<p>Dans toute autre circonstance, monsieur, je n'aurais peut-être pas
+répondu à une lettre qui n'est que sous la forme d'une note; mais ici
+les circonstances sont telles que tout devient extrêmement
+intéressant, et qu'un jour tout ce qui s'est passé en Égypte devra
+être rendu public, parce que, sous tous les rapports, il faut que la
+vérité soit connue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> J'ai d'ailleurs saisi avec d'autant plus d'empressement,
+monsieur, l'occasion de vous témoigner mon estime, que j'ai su
+parfaitement, dans le temps, que c'était vous qui aviez averti avec
+beaucoup de loyauté le général en chef mon prédécesseur, que la
+capitulation d'El-A'rych allait être rompue, et qu'il devait prendre
+ses précautions.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur.</p>
+
+<p class="signatsc">Abdallah Menou.</p>
+
+<p class="smaller">(N<sup>o</sup> 12.)</p>
+<p class="date">Caire, le 25 thermidor an <span class="smcap">VIII</span> (13 juillet 1800).</p>
+
+<p class="to">Au général en chef Menou.</p>
+
+<p>Chacun, dans ce bas monde, suit, sans s'en douter, le chemin bon ou
+mauvais que le destin lui prescrit. Les uns font des conquêtes, les
+autres font des souliers; les uns font des constitutions, les autres
+font des enfans, des arrêtés, des processions, des tableaux, etc.;
+moi, citoyen Général, je fais des projets; c'est ma partie: de même
+que l'immortel Raphaël a placé le Père éternel, coiffé de son triangle
+équilatéral, au haut du firmament, pour juger les mortels; moi, je me
+place souvent de moi-même au-dessus du monde physique et moral. Là, du
+néant où le hasard m'a plongé depuis quelques années, je travaille
+tout à mon aise; et, si quelque obstacle ose s'opposer à mon pouvoir
+suprême, mon imagination le surmonte bientôt. Quelle belle chose que
+l'imagination! combien elle fait d'heureux! autrefois je l'étais; par
+elle je me figure l'être encore. Cette jouissance vaut bien la
+première, pour un philosophe qui n'a point su définir le bonheur.</p>
+
+<p>Je pris la liberté de vous proposer dans le temps, citoyen Général, de
+contenir pour toujours l'Égypte par <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> les effets contraires du
+fanatisme de ses habitans: vous n'avez cessé de rire de cette idée,
+qui aurait, dites-vous, fait crucifier Crébillon; mais vous rirez
+peut-être bien davantage, lorsque, dans un mémoire raisonné d'après
+toutes les règles de la logique et de l'hydraulique, sans autre
+dépense pour le gouvernement que cinq cent mille livres une fois
+payées, dix hommes par village, à mes frais pendant dix ans, cent
+quintaux de poudre par trimestre, et un brevet de folie, que déjà tout
+le monde m'accorde gratuitement, je rendrai le Nil si docile à vos
+ordres, que vous pourrez alors lui faire arroser, à votre bon plaisir
+et dans les divers temps de l'année, tous les terrains, même les plus
+élevés de l'Égypte. Cet ouvrage, digne des temps les plus reculés de
+ces contrées fameuses, procurera annuellement une inondation également
+bonne, en centuplant au moins la surface cultivable de l'Égypte. Je
+vous demande dès à présent, citoyen Général, la propriété des déserts
+que je rendrai cultivables. Cette marque de bonté de votre part me
+servira de stimulant nécessaire au travail qu'il me reste à faire
+encore, pour porter cette idée sublime à la perfection que je voudrais
+lui donner avant de la soumettre à votre approbation. Mais, comme je
+ne désire être riche que pour embellir l'Égypte, les revenus des
+déserts rendus comme ci-dessus à l'agriculture, seront par moi
+employés à l'édification de la nouvelle ville française.</p>
+
+<p>À Batn-el-Bahra, deux mille toises environ au nord de l'angle sud du
+Delta, s'élèveront les murs de cette ville; sa droite défendue par la
+branche orientale, sa gauche par la branche occidentale du Nil. Un
+canal de soixante pieds de largeur sur trente de profondeur, apportera
+dans le centre de cette ville magnifique les productions <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> du
+milieu de l'Afrique, que l'entière liberté de plus de mille lieues de
+navigation de ses fleuves y amènera sans cesse. Cette ville recevra
+dans son sein les marchandises de l'Europe et de l'Asie par deux
+autres canaux, qui, dérivés du premier ci-dessus au centre de la
+ville, aboutiront à la branche de Rosette et de Damiette. Les
+richesses de tout l'univers seront ainsi conduites par eau jusque dans
+les divers quartiers de cette ville unique: elles y seront vendues et
+expédiées par toute la terre. Deux superbes ponts, aboutissant chacun
+à un faubourg au-delà des deux branches du Nil, seront défendus par de
+bons ouvrages. Ils éloigneront ainsi toute hostilité de la ville
+centrale, qui, de trois côtés, sera ainsi rendue imprenable. Quant à
+son front vers le Delta, il offrira une longue ligne droite flanquée
+de bastions et autres ouvrages, dont les feux seront tellement croisés
+sur les approches, qu'il sera impossible à des assiégeans de la
+pénétrer.</p>
+
+<p>Cette ville opulente couvrira bientôt les campagnes voisines de toutes
+les beautés que l'art et la nature s'efforceront à l'envi de produire.
+On y verra s'élever, comme par enchantement, des palais magnifiques,
+dont le Bédouin hideux ne pourra que convoiter les richesses; des
+jardins vastes et délicieux, des routes, des canaux plantés d'arbres
+de toute espèce. Là, sous un ciel toujours pur, et à l'ombre de
+bosquets verts et impénétrables aux ardeurs du soleil, les petites
+maîtresses de Paris que les affaires de commerce de leur maison, ou
+mille autres motifs, amèneront en Égypte, oubliant les plaisirs
+bruyans et passagers de la France, s'abandonneront aux charmes réels
+et constans de la douce volupté orientale, que l'influence des
+m&oelig;urs et du climat leur fera bientôt <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> préférer: et si
+elles deviennent par la suite des épouses fidèles et laborieuses; si,
+entièrement occupées de l'intérieur de leur harem, elles écartent
+d'elles-mêmes tous les vices séducteurs, qui font en Europe la peste
+des familles, cette heureuse régénération du sexe français sera due au
+séjour charmant de Ménopolis.</p>
+
+<p>Mais, citoyen Général, c'est, comme on le dit quelquefois fort
+élégamment, attacher la charrette avant les b&oelig;ufs. Avant que vous
+soyez maître d'ordonner l'inondation du Nil, avant que moi-même
+j'élève les murs de la superbe Ménopolis, nous devons chercher à
+rendre la conquête de l'Égypte profitable à la patrie, soit que la
+paix générale nous assure ou nous prive de cette belle colonie.</p>
+
+<p>Si elle nous l'assure, vous aurez vous-même, je l'espère, citoyen
+Général, le bonheur de la conduire à cet état de splendeur que votre
+patriotisme, vos lumières, et même un sentiment de commisération pour
+ces pauvres Égyptiens, promettent déjà à leur pays, digne d'un
+meilleur sort. Comme les ressources naîtront alors sous vos pas, et
+que tout nous prouve à présent que vous saurez bien en profiter à
+cette heureuse époque, je crois superflu de hasarder ici mes opinions
+particulières sur les moyens de porter cette colonie au plus haut
+point d'utilité pour la métropole.</p>
+
+<p>Mais si la malheureuse Égypte, ou plus encore, si ses malheureux
+habitans ne doivent être considérés à la paix générale que comme un
+pur objet d'échange, et que nous soyons obligés de sortir d'ici; comme
+nous connaissons actuellement trop bien ce pays pour ne pas chercher à
+le revoir en son temps, je suis persuadé que la France l'aura alors ou
+de gré ou de force. Dans cette hypothèse, <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> il serait très
+important d'y laisser un parti puissant, qui pût s'y maintenir armé
+pour y entretenir notre influence politique et commerciale, et
+seconder enfin les Français d'un côté, tandis qu'ils l'attaqueraient
+de l'autre.</p>
+
+<p>Mais comment trouver ce parti? En quels lieux et comment pourrait-il
+se maintenir en force?</p>
+
+<p>Ce parti est tout trouvé; il n'y a plus qu'à presser son organisation.
+L'Égypte, si on doit l'abandonner à la paix, ne pouvant retourner qu'à
+ses anciens maîtres, ils y extermineraient par vengeance ou par
+fanatisme toutes nos créatures. La sédition du Caire n'a que trop bien
+prouvé leurs sentimens sanguinaires; tous ceux qui ont à craindre leur
+retour en sont si persuadés, qu'ils deviendraient plutôt soldats
+contre eux que de s'exposer à leur ressentiment barbare. Il ne faut
+donc plus que seconder loyalement leurs généreux efforts, pour en
+recueillir nous-mêmes tous les avantages et les préserver ainsi de
+l'horrible boucherie dont toute la honte rejaillirait sur la France,
+si, comme on allait le faire, ces malheureuses victimes de leur
+dévoûment aux Français, pour prix des services qu'ils leur ont rendus,
+allaient par nous être livrées aux vengeances, aux haines
+particulières que nous avons suscitées, en un mot, au fanatisme
+général qui animera pour toujours les Osmanlis gouvernans, contre nos
+amis malheureux et abandonnés. Le voilà donc ce parti.</p>
+
+<p>En quels lieux et comment pourrait-il se maintenir en force? Ceci est
+très simple: il n'a qu'à abandonner le midi de l'Égypte, et aller
+ainsi renforcer Mourâd-Bey, qu'un traité d'alliance nous oblige de
+soutenir en cas d'évacuation. Fort de ses mameloucks et de nos
+auxiliaires, que le séjour des Français en Égypte aguerrira toujours
+plus, il <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> ne tardera pas d'en chasser les Osmanlis et de s'en
+rendre totalement maître. Dès-lors nos auxiliaires, par un traité
+secret conclu avec lui, seront considérés par Mourâd-Bey dans le Saïd,
+comme nous-mêmes nous l'y considérons aujourd'hui. Ils le tiendront,
+en quelque manière, dépendant de la France par le besoin qu'il aura
+d'en être étayé; ils maintiendront ainsi notre influence politique et
+commerciale dans ces contrées que d'autres puissances jalouses nous
+enlèveraient bientôt, si Mourâd gouvernait seul l'Égypte. Il est trop
+fin sans doute en ce moment pour ne pas paraître entièrement dévoué à
+nos intérêts tant qu'il devra nous craindre, ou attendre de nous sa
+réintégration définitive; mais qui peut nous répondre de lui, lorsque
+se voyant étayé par des alliances qu'il trouvera aisément contre nous,
+nous serons loin de lui et hors d'état de lui nuire?</p>
+
+<p>Soutenir comme ci-dessus l'indépendance de nos créatures en Égypte,
+pour y conserver l'influence de la France et nous ménager ainsi des
+moyens faciles d'y rentrer, tels sont, citoyen Général, les avantages
+que vous pouvez aisément procurer de vous-même à la République, si, à
+la paix générale, elle doit renoncer à ce pays. Ceux qu'elle pourra
+obtenir en traitant elle-même son évacuation, et qui doivent être très
+considérables, ne peuvent plus se négocier qu'entre les puissances
+belligérantes, qui seules peuvent et doivent avoir ce droit. C'est une
+vérité hardie, qu'il était réservé à vous seul, citoyen Général, de
+proclamer à l'armée, à une époque difficile et mémorable, où moins de
+sagesse, de caractère et de dévoûment en son chef eût pu la perdre
+sans ressource.</p>
+
+<p>J'ose donc, citoyen Général, appeler toutes vos sollicitudes sur
+l'augmentation, l'instruction militaire et l'armement <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> de nos
+auxiliaires d'Égypte. Déjà par vos ordres, ils se rallient à un chef
+qui, soldat, prodigue, et français plus qu'aucun des scribes ses
+confrères, a manifesté son courage et ses talens en combattant avec
+nous pour la conquête du Saïd. Sans cesse entouré de dangers pour nous
+servir, il brave en ce moment les menaces des habitans du Caire, qu'il
+contraint d'expier leur révolte; il est revêtu de l'entière confiance
+des siens; comme eux il est issu de ces anciens Égyptiens qui étonnent
+encore l'univers par leurs monumens: quels souvenirs ces monumens
+rappellent! Quelles lumières! Quelle politique! En un mot, quelle
+civilisation ces pyramides, ces temples, ces lacs, ces canaux,
+annoncent chez les peuples qui les imaginèrent! Mais, ô vicissitude
+des temps! des hommes, maîtres de toute la terre sous le grand
+Sésostris, sont méconnaissables dans leurs descendans. Le Cophte,
+avili, abruti même par des milliers d'années d'esclavage, n'a su
+jusqu'ici que ramper servilement aux pieds de ses maîtres, sans cesse
+renaissans pour lui; mais si les Perses, les Grecs, les Romains, les
+Turcs, furent des tyrans barbares et fiers, les Français, dont la
+philosophie sait apprécier la dignité de l'homme, seront pour eux des
+vainqueurs généreux; et si des circonstances majeures font qu'on doive
+pour un temps les abandonner, ce ne sera qu'en les mettant à même,
+comme je l'ai dit ci-dessus, de pouvoir se garantir contre de nouveaux
+possesseurs sanguinaires et fanatiques, qui, en exterminant même par
+le conseil de leurs alliés, nos auxiliaires d'Égypte, rassureraient
+leurs craintes, en détruisant nos vues politiques sur ce pays.</p>
+
+<p>J'ai tâché jusqu'ici de démontrer la nécessité des auxiliaires, dans
+le cas où la paix nous enlèverait cette précieuse <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> conquête:
+il me reste à vous prouver son utilité dans le cas où elle nous la
+conserverait.</p>
+
+<p>Par eux toutes les riches productions de l'intérieur de l'Afrique
+s'amoncellent en Égypte; il ne faut pour cela que former deux ou trois
+établissemens de sept à huit mille hommes chacun, sur le Nil, ou le
+fleuve Abiad qui s'y joint; ces établissemens ne sauraient être formés
+que par des hommes déjà accoutumés aux chaleurs de l'intérieur de
+l'Afrique: la latitude des lieux qu'ils occuperaient serait peut-être
+fatale à des Européens. Ces établissemens assureront à la France plus
+de mille lieues de navigation intérieure de cette partie du monde
+encore si peu connue; elle ne le deviendra successivement alors que
+par le commerce exclusif que pourront y faire nos négocians Français
+établis en Égypte.</p>
+
+<p>Le destin, qui me prescrit de faire des projets, vous donne à vous
+seul, citoyen Général, les moyens faciles de les exécuter. Les idées
+ci-dessus, immenses dans leurs résultats, sont simples et faciles dans
+leur exécution; elles se réduisent pour le moment à protéger et
+encourager nos auxiliaires, et accorder de la confiance et des
+honneurs à leur chef.</p>
+
+<p>Excusez, citoyen Général, si j'ai tâché d'être plaisant en commençant
+ce Mémoire; je désirerais être persuasif en le finissant. Si mes idées
+sur les auxiliaires n'excitent que votre rire, le destin me désignera
+alors pour être votre bouffon, et je veux l'être absolument; mais
+j'aurai en moi-même la douce consolation d'avoir plaidé la cause de
+nos créatures en Égypte, qui, abandonnées par nous, sont dévouées à
+une boucherie inévitable. Votre moralité, votre loyauté, leur est un
+gage assuré que vous épouserez leur cause, soit que la paix générale
+nous donne <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> ou nous prive de l'Égypte. Dès qu'elles en seront
+persuadées, vous verrez alors tous leurs moyens se développer en notre
+faveur.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Lascaris</span>.</p>
+
+<p><i>P. S.</i> Si je manque d'éloquence, si je vous semble incorrect, si je
+suis même un peu singulier, vous me passerez tout en faveur des motifs
+qui m'animèrent sans cesse pour mon pays.</p>
+
+<p class="p2 center">FIN DU TOME PREMIER</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> TABLE DES MATIÈRES<br>
+<span class="smaller">CONTENUES<br>
+DANS LE TOME PREMIER.</span></h2>
+
+<div class="toc">
+<ul class="none">
+<li>NOTICE SUR LE GÉNÉRAL REYNIER. <span class="ralign10"><i>Page</i>,
+<a href="#pagev">j</a></span></li>
+
+<li>Considérations générales sur l'organisation physique, militaire,
+ politique et morale de l'Égypte.
+<span class="ralign10"><a href="#page1">1</a></span></li>
+
+<li class="add1em">Organisation physique.
+<span class="ralign10"><a href="#page2">2</a></span></li>
+
+<li>Système de guerre adopté par les Français.
+<span class="ralign10"><a href="#page13">13</a></span></li>
+
+<li>Fortifications construites par les Français.
+<span class="ralign10"><a href="#page16">16</a></span></li>
+
+<li>Des routes et marches d'armée dans l'intérieur de l'Égypte.
+<span class="ralign10"><a href="#page31">31</a></span></li>
+
+<li>Considérations sur la civilisation des différentes classes d'habitans de
+ l'Égypte.
+<span class="ralign10"><a href="#page33">33</a></span></li>
+
+<li class="add1em">Des Arabes.
+<span class="ralign10"><a href="#page33"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li>Des fellâhs ou cultivateurs.
+<span class="ralign10"><a href="#page45">45</a></span></li>
+
+<li>Des habitans des villes, des mameloucks et de leur gouvernement.
+<span class="ralign10"><a href="#page54">54</a></span></li>
+
+<li>Résumé de l'état social des peuples de l'Égypte.
+<span class="ralign10"><a href="#page76">76</a></span></li>
+
+<li>DE L'ÉGYPTE APRÈS LA BATAILLE D'HÉLIOPOLIS.
+<span class="ralign10"><a href="#page83">83</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="p2 center">PREMIÈRE PARTIE.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Depuis le mois de floréal an <span class="smcap">VIII</span>, jusqu'au mois de
+ brumaire an IX.</span>
+<span class="ralign10"><a href="#page83"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chapitre premier.</span>&mdash;Situation de l'armée d'Orient, et
+ projets de Kléber avant sa mort.
+<span class="ralign10"><a href="#page83"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. II.</span>&mdash;Assassinat de Kléber.&mdash;Le général Menou
+ prend le commandement.&mdash;Sa conduite dans les premiers
+ temps, et jusqu'en fructidor.
+<span class="ralign10"><a href="#page89">89</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. III.</span>&mdash;Événemens politiques.
+<span class="ralign10"><a href="#page96">96</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. IV.</span>&mdash;Esprit des habitans de l'Égypte.&mdash;Événemens
+ militaires jusqu'au mois de brumaire.
+<span class="ralign10"><a href="#page99">99</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. V.</span>&mdash;Intrigues.&mdash;Origine des divisions.
+<span class="ralign10"><a href="#page103">103</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. VI.</span>&mdash;Innovations dans l'administration du pays.
+<span class="ralign10"><a href="#page106">106</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. VII.</span>&mdash;Des finances.
+<span class="ralign10"><a href="#page119">119</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. VIII.</span>&mdash;Administration de l'armée; magasins
+ extraordinaires.
+<span class="ralign10"><a href="#page123">123</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. IX.</span>&mdash;Murmures de l'armée contre le général Menou.&mdash;Les
+ généraux de division lui font des représentations.&mdash;Sa
+ confirmation.
+<span class="ralign10"><a href="#page125">125</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="p2 center">SECONDE PARTIE.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Depuis le mois de brumaire jusqu'au mois de ventôse an IX.</span>
+<span class="ralign10"><a href="#page137">137</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chapitre premier.</span>&mdash;De l'esprit de l'armée jusqu'à l'arrivée
+ de la flotte anglaise.
+<span class="ralign10"><a href="#page137"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. II.</span>&mdash;Événemens militaires et politiques jusqu'à
+ l'entrée de la campagne.
+<span class="ralign10"><a href="#page145">145</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. III.</span>&mdash;Finances.&mdash;Produit des nouveaux droits.&mdash;Vices
+ des innovations.&mdash;Augmentation des dépenses
+ de l'armée.&mdash;La perception du miry est retardée.&mdash;Les
+ caisses sont vides au moment d'entrer en campagne.
+<span class="ralign10"><a href="#page158">158</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. IV.</span>&mdash;Des magasins.&mdash;De l'administration des
+ subsistances.&mdash;Des revenus en nature.
+<span class="ralign10"><a href="#page162">162</a></span></li>
+</ul>
+
+
+<p class="center">PIÈCES JUSTIFICATIVES.</p>
+
+<ul class="none">
+<li>Menou, général en chef de l'armée française, aux habitans
+ de l'Égypte.
+<span class="ralign10"><a href="#page166">166</a></span></li>
+
+<li>Lagrange, général de division, chef de l'état-major général
+ de l'armée, au général Bonaparte, premier consul
+ de la République française.
+<span class="ralign10"><a href="#page172">172</a></span></li>
+
+<li>Damas, général de division, au général en chef Menou.
+<span class="ralign10"><a href="#page176">176</a></span></li>
+
+<li>Le général de division Reynier au général en chef
+ Menou.
+<span class="ralign10"><a href="#page178">178</a></span></li>
+
+<li>Lanusse, général de division, au général en chef Menou.
+<span class="ralign10"><a href="#page180">180</a></span></li>
+
+<li>Lanusse, général de division, au général en chef Menou.
+<span class="ralign10"><a href="#page181">181</a></span></li>
+
+<li>Ch., chef de bataillon de la 85<sup>e</sup> demi-brigade, au général
+ en chef Menou.
+<span class="ralign10"><a href="#page183">183</a></span></li>
+
+<li>Ch., chef de bataillon de la 85<sup>e</sup>, au premier consul.
+<span class="ralign10"><a href="#page184">184</a></span></li>
+
+<li>Lanusse, général de division, au général en chef Menou.
+<span class="ralign10"><a href="#page190">190</a></span></li>
+
+<li>Au Ministre des affaires étrangères.
+<span class="ralign10"><a href="#page192">192</a></span></li>
+</ul>
+
+
+<p class="p2 center">TROISIÈME PARTIE.</p>
+
+<ul class="none">
+<li><span class="smcap">Campagne contre les Anglais et les Turcs.</span>
+<span class="ralign10"><a href="#page198">198</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chapitre premier.</span>&mdash;Arrivée de la flotte anglaise.&mdash;Dispositions
+ militaires.
+<span class="ralign10"><a href="#page198"><i>Ibid.</i></a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. II.</span>&mdash;Débarquement des Anglais.&mdash;Combat du 22
+ ventôse.
+<span class="ralign10"><a href="#page205">205</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. III.</span>&mdash;Arrivée de l'armée à Alexandrie.&mdash;Affaire
+ du 30 ventôse.
+<span class="ralign10"><a href="#page219">219</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. IV.</span>&mdash;Dispositions après l'affaire du 30 ventôse.&mdash;Prise
+ de Rosette et de Rahmaniëh.&mdash;Passage du désert
+ par le visir.
+<span class="ralign10"><a href="#page231">231</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. V.</span>&mdash;Marche pour reconnaître l'armée du visir.&mdash;Prise
+ d'un convoi parti d'Alexandrie.&mdash;Évacuation de
+ Lesbëh, Damiette et Bourlos.&mdash;Esprit et conduite des
+ habitans de l'Égypte et des mameloucks.&mdash;Mort de
+ Mourâd-Bey.&mdash;Investissement du Caire et traité pour
+ l'évacuation de cette ville.
+<span class="ralign10"><a href="#page254">254</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Chap. VI.</span>&mdash;Blocus d'Alexandrie jusqu'à l'entière consommation
+ des vivres; son évacuation.
+<span class="ralign10"><a href="#page272">272</a></span></li>
+
+<li><span class="smcap">Extrait du journal du chef de brigade du génie
+ d'Hautpoul.</span>
+<span class="ralign10"><a href="#page289">289</a></span></li>
+
+<li>Prise de Rosette par les Anglais.&mdash;Marche contre le
+ visir.&mdash;Capitulation du Caire.
+<span class="ralign10"><a href="#page289"><i>ibid.</i></a></span></li>
+
+<li><i>15 floréal.</i>&mdash;Évacuation du camp d'El-A'rych.
+<span class="ralign10"><a href="#page291">291</a></span></li>
+
+<li><i>25 floréal.</i>&mdash;Premier conseil de guerre.
+<span class="ralign10"><a href="#page296">296</a></span></li>
+
+<li>Convention pour l'évacuation de l'Égypte par le corps
+ de troupes de l'armée française et auxiliaire aux ordres
+ du général de division Belliard.
+<span class="ralign10"><a href="#page318">318</a></span></li>
+
+<li>Le général de division Belliard au premier consul
+ Bonaparte.
+<span class="ralign10"><a href="#page327">327</a></span></li>
+</ul>
+
+<p class="center">PIÈCES JUSTIFICATIVES.</p>
+
+<ul class="none">
+<li>Le général en chef Menou au général Bonaparte, premier
+ consul.
+<span class="ralign10"><a href="#page338">338</a></span></li>
+
+<li>Résumé.
+<span class="ralign10"><a href="#page344">344</a></span></li>
+
+<li>Notes du général ***, sur la situation de l'armée d'Égypte,
+ depuis la fin de l'an <span class="smcap">VII</span> jusqu'au 12
+floréal an <span class="smcap">IX</span>.
+<span class="ralign10"><a href="#page345">345</a></span></li>
+
+<li>Menou, général en chef, au citoyen Carnot, ministre de
+ la guerre.
+<span class="ralign10"><a href="#page380">380</a></span></li>
+
+<li>Menou, général en chef, au premier consul de la République
+ française, le général Bonaparte.
+<span class="ralign10"><a href="#page383">383</a></span></li>
+
+<li>Le général en chef de l'armée d'Orient au général en chef
+ Bonaparte.
+<span class="ralign10"><a href="#page387">387</a></span></li>
+
+<li>Menou, général en chef, au général Berthier, ministre
+ de la guerre.
+<span class="ralign10"><a href="#page391">391</a></span></li>
+
+<li>Menou, général en chef, au général Bonaparte, premier
+ consul de la République.
+<span class="ralign10"><a href="#page392">392</a></span></li>
+
+<li>Au citoyen Chaptal, ministre de l'intérieur.
+<span class="ralign10"><a href="#page393">393</a></span></li>
+
+<li>Le général en chef de l'armée française d'Orient à sir
+ Sidney Smith, commandant une division de l'armée
+ anglaise.
+<span class="ralign10"><a href="#page395">395</a></span></li>
+
+<li>Au général en chef Menou.
+<span class="ralign10"><a href="#page400">400</a></span></li>
+</ul>
+</div>
+
+<p class="center p2">FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.</p>
+
+<h2>Notes</h2>
+
+<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>:</p>
+
+<p class="date">Paris, le 5 nivôse an <span class="smcap">VI</span>.</p>
+
+<p class="to">Le général Desaix au général de division Reynier.</p>
+
+<p>Vous avez, mon cher général, de cruels ennemis; ils vous poursuivent
+partout, et sont parvenus à vous faire réformer. Vous sentez bien que
+j'ai eu l'attention de m'en faire instruire de bonne heure, et que
+j'ai remué ciel et terre pour empêcher cette injustice. J'ai vu le
+directeur Barras; je lui ai parlé d'une manière très vive et très
+serrée. Cela n'a rien produit; mais le général Bonaparte m'a dit que
+je pouvais être tranquille. Il vous a mis sur la liste des généraux,
+qui doit être présentée demain au Directoire, destinés à l'état-major
+avec moi; et j'espère que cet orage qui gronde sur votre tête se
+dissipera comme tant d'autres. Je suis désolé de ces persécutions que
+vos ennemis vous font éprouver; mais de la patience; ils se
+dissiperont, j'espère, comme les autres. Je vous préviens de tout cela
+parce qu'il est indispensable que vous ne vous éloigniez pas si vous
+recevez vos lettres de réforme. Dans peu de jours nous saurons s'il y
+a du remède ou s'il n'y a plus rien à espérer. Croyez, mon cher
+général, à tout mon zèle à faire tout ce qui pourra vous être utile,
+et à mon envie de servir avec vous; ainsi, attendez un peu. La
+Hollande va être organisée comme vous l'attendiez. Joubert, jeune,
+actif, y va commander comme général en chef; Lacroix y va comme
+ambassadeur. Le gouvernement jette ses regards de ce côté-là, et il
+espère y donner un gouvernement, et cela rapidement. Aussitôt que vous
+serez accepté, vous irez où vous voudrez, et Dunkerque sera de votre
+ressort, comme toutes nos côtes. Ainsi vous pourrez les voir, les
+parcourir, et réunir toutes les connaissances nécessaires.</p>
+
+<p>Salut, mon cher général, bonne et vraie amitié.</p>
+
+<p class="signatsc">Desaix.</p>
+
+<p>Avez-vous eu des nouvelles de Kléber?</p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: La manière dont se terminent les deux chaînes qui bordent
+la mer Rouge, et les terrains bas qui forment une espèce de vallon
+dans l'isthme de Suez, vallon bordé par des dunes jusqu'au pied des
+montagnes, particulièrement du côté de l'Asie, porteraient à penser
+que, dans les temps anciens, le détroit réunissait les deux mers,
+qu'il a comblées par des sables que les courans opposés y devaient
+accumuler, et par les attérissemens formés aux embouchures du Nil. Une
+révolution qui doit avoir changé le niveau de la Méditerranée,
+puisqu'elle est de vingt-cinq pieds plus basse que la mer Rouge, peut
+avoir contribué à la première formation de l'isthme, qui ensuite a été
+beaucoup augmentée par les alluvions du Nil.</p>
+
+<p>Les dunes de sables mouvans s'étendent, comme on le verra sur la
+carte, depuis Abourouk et Bir-Deodar jusqu'au-delà d'El-Arich; elles
+occupent tout l'espace compris entre la Méditerranée et les montagnes
+de l'Arabie Pétrée, dont elles couvrent la base. Les vents, assez
+réguliers dans ce pays, ont fait prendre à toutes les dunes la même
+direction; elles vont généralement du nord-ouest au sud-est, et sont
+séparées par de petits vallons; ce n'est que dans les plus bas, situés
+ordinairement au pied des dunes les plus élevées, qu'on trouve de
+l'eau en creusant le sable à quelques pieds de profondeur; les
+palmiers qui y croissent en sont toujours l'indice. Ces sables mouvans
+et l'inégalité des dunes, rendent les marches très pénibles, et sont
+le plus grand obstacle au passage du désert par une armée.</p>
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Cette opération des Anglais sépare presque entièrement
+Alexandrie du reste de l'Égypte; la coupure du canal la prive d'eau du
+Nil, et causera la ruine de cette ville si on ne le répare
+promptement: mais les Turcs sont-ils en état de faire un travail si
+considérable sans le secours des Européens? leur gouvernement
+destructeur s'en occupera-t-il vivement? et voudra-t-il faire des
+sacrifices pécuniaires suffisans.</p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Les lacs de l'Ouadi-Tomlat, qui ont été remplis pendant
+l'inondation extraordinaire de l'an <span class="smcap">IX</span>, contenaient trop d'eau pour
+que l'évaporation pût les mettre à sec pendant l'été; et si l'armée
+n'avait pas été attirée sur les côtes par le débarquement des Anglais,
+l'existence de l'eau dans ces lacs aurait changé les opérations
+militaires sur la frontière de Syrie.</p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Lorsque ce bey était poursuivi très vivement, il entrait
+dans un de ces vallons, et paraissait s'enfoncer dans le désert; mais
+dès qu'il y avait attiré les Français, il dispersait sa troupe, afin
+qu'on ne pût pas en reconnaître les traces; elle se rendait au travers
+des montagnes dans un autre vallon, où elle se réorganisait pour
+descendre dans la vallée du Nil. Mourâd-Bey reparaissait ainsi dans
+les lieux où les Français ne l'attendaient pas; il prenait des vivres
+dans les villages, et recommençait la même man&oelig;uvre chaque fois que
+les Français, ayant découvert sa retraite, marchaient contre lui:
+quoique attaqué souvent à l'improviste, et même surpris dans ses
+camps, il réussit toujours à les éviter.</p>
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: J'ai souvent été surpris d'entendre des Arabes, élevés
+dans le désert, d'un aspect sauvage et couvert de haillons, sachant à
+peine lire quelques passages du Koran, employer, dans certaines
+discussions, une adresse de raisonnement et des détours dignes des
+négociateurs les plus subtils, des flatteries qu'avouerait le
+courtisan le plus exercé, et parsemer leurs discours de grandes et
+belles images. En général, l'imagination vive et les sentimens élevés
+des Arabes contrastent avec le sol brûlant et stérile qu'ils habitent,
+avec la simplicité et même la misère de leur vie. Dans leurs poésies,
+ils chantent l'amour, tandis que leurs institutions, la polygamie et
+l'état d'abjection où leurs femmes sont réduites, devraient détruire
+presque entièrement cette passion.</p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: La tribu de Békir en Syrie, qui est fort puissante,
+depuis la mort d'Akmet-Békir, cheik très considéré, obéit à sa mère.
+Il en est aussi dans la Haute-Égypte, mais ces exemples sont très
+rares.</p>
+
+<p>Dans une visite à la tribu de Néfahat, j'interrogeais un vieillard
+qu'on me présenta comme l'historien de sa tribu: Il me dit, en parlant
+de leur établissement en Égypte, que la femme de Néfoa, lorsqu'il y
+vint, <i>avait les yeux aussi vifs et aussi perçans que la balle qui
+sort du fusil</i>; elle avait un grand caractère et beaucoup d'esprit;
+aussi ses enfans ont prospéré, et les Néfahat ont actuellement cinq
+cents cavaliers, tandis que les Lomelat n'en ont pas cent; ils
+descendent cependant d'un frère de Néfoa, qui vint en même temps que
+lui; mais dont la femme avait des <i>yeux de gazelle</i>, était douce et
+timide.</p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
+<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Quelques tribus puissantes de la Haute-Égypte paraissent
+devoir faire exception; encore les esclaves faits n'appartiennent-ils
+pas à des Arabes, mais à des Barabas. Pendant notre séjour, le cheik
+de la tribu de Tarfé, Mahmoud-Ebn-Ouafi, envoya un parti de quelques
+cents cavaliers à cent vingt journées dans le désert, contre une tribu
+dont il prétendait avoir à se plaindre. Ces cavaliers ayant eu le
+dessous, passèrent, en revenant, sur les terres de Dongola, où ils
+firent des prisonniers, et notamment prirent la famille du chef.
+L'héritier présomptif vint à Siout porter plainte aux Français, et le
+général Donzelot lui fit rendre ses frères et s&oelig;urs, ainsi que ses
+sujets, qui étaient déjà disséminés dans les divers camps de la
+tribu.</p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
+<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: J'emploie le mot juridiction, parce qu'on trouve encore
+des traces des institutions des Arabes successeurs de Mahomet, qui
+avaient établi des espèces de juges de paix nommés <i>sanager</i>. Ces
+arbitres terminaient les querelles qui avaient lieu dans leur
+juridiction. Ces places étaient héréditaires pour les chefs de
+certaines familles: les Arabes les consultent encore quelquefois; mais
+cette institution a été presque annulée depuis que les mameloucks ont
+envahi tous les pouvoirs.</p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
+<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: On voit encore des tours semblables dans quelques
+parties de l'Europe, où le régime féodal a existé le plus long-temps.</p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
+<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Je recevais fréquemment des plaintes relatives à des
+assassinats: un jour, un fellâh vint chez moi et déroula des plis de
+ses vêtemens la tête de son frère encore toute sanglante. Les parens
+des morts, qui m'apportaient des lambeaux de leurs habits teints de
+sang, demandaient vengeance contre telle famille ou tel village;
+rarement ils désignaient l'individu coupable. Leurs guerres
+recommençaient aussitôt que la force militaire était trop éloignée
+pour leur imposer. Lors de la victoire que Bonaparte remporta sur les
+Turcs, à Aboukir, la province de Charkiëh avait été laissée sans
+troupes; quand j'y retournai, les villages de Ihiëh et de Maadiëh
+avaient renouvelé une ancienne querelle; leurs alliés s'étaient
+rassemblés, tous les Arabes avaient pris parti; cinq ou six mille
+hommes formaient l'armée de chaque village, et depuis huit jours
+qu'elles étaient en présence, sept ou huit hommes de part et d'autre
+avaient été tués: j'arrivai avec un bataillon, aussitôt ces
+attroupemens se dissipèrent. Je fis venir les cheiks de chaque
+village, et je leur prouvai, par le calcul des hommes morts depuis
+plusieurs années, que cette guerre n'avait plus de motifs, puisqu'il y
+avait égalité de nombre. Ils s'embrassèrent devant moi en récitant la
+formule de paix; mais comme, dans leur opinion, elle n'avait pas été
+consolidée par le paiement d'une amende, ils recommencèrent à
+s'égorger pendant l'inondation de l'année suivante.</p>
+
+<p>Les cheiks du village de Beisous, appelés pour une querelle qui
+s'était renouvelée par le non-paiement du rachat du sang, me dirent
+que, peu accoutumés à ce genre d'affaires, ils avaient été consulter
+les cheiks de Sériakous, qui avaient l'habitude de payer 400 pataques
+(environ 1200 livres) pour chaque assassinat.</p>
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
+<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: La population d'Alexandrie diffère de celle des autres
+villes: les habitans, occupés de leur commerce et de quelque métier,
+sont un assemblage d'hommes des différentes parties des côtes de la
+Méditerranée, particulièrement de celles de la Turquie; ayant plus de
+communication par terre avec Constantinople, ils sont plus soumis au
+grand-seigneur que les autres Égyptiens, et bravent souvent l'autorité
+des mameloucks.</p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
+<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Il y a au Caire un cheik des voleurs, qui retrouve
+ordinairement les objets volés lorsque les agas lui ordonnent de les
+faire restituer.</p>
+
+<p>Les Arabes regardent le vol de jour comme noble: il est pour eux une
+image de la guerre; mais ils méprisent le voleur de nuit. Il existe
+cependant quelques familles arabes qui ne partagent pas cette opinion,
+et qui exercent ce métier, depuis plusieurs générations, avec la plus
+grande adresse. Je citerai celle des Ora-Ora, dans la province de
+Charkiëh. La terreur des châtimens et la menace faite à d'autres
+Arabes de les punir, si ces vols ne cessaient pas, les suspendaient
+quelque temps; mais, à la première occasion, ils recommençaient. Un
+cheik arabe dont ils dépendaient, et qui me livrait quelquefois les
+coupables, me disait que les punitions étaient inutiles; qu'habitués
+au vol, par principe et par éducation, on ne pouvait les corriger
+qu'en détruisant toute la famille. Il en existe de semblables dans la
+Haute-Égypte.</p>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
+<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: On voit beaucoup d'hommes des dernières classes parvenus
+aux premiers emplois religieux. À l'arrivée des Français en Égypte, le
+cheik de la principale mosquée du Caire, celle d'El-Azahr, était
+Abdallah-Cherkaoui, fils d'un Arabe, cultivateur dans un petit village
+de la Charkiëh; il a présidé le divan formé par Bonaparte. D'autres
+cheiks sont fils de fellâhs. L'un des plus marquans par son esprit, le
+cheik El-Mohdi, qui fut secrétaire du divan, est fils d'un menuisier,
+cophte, pris dans son enfance par un cheik, qui l'a fait musulman; il
+est parvenu, encore jeune, à être le chef d'une des premières mosquées
+du Caire.</p>
+
+<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
+<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Sous la dénomination de descendans, on doit comprendre
+non seulement la postérité directe, mais aussi les mameloucks esclaves
+qui ont des droits dans la succession.</p>
+
+<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
+<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: J'ai entendu des officiers turcs, ainsi que des
+mameloucks, me dire, en parlant de personnages qui occupaient de
+grands emplois: <i>C'est un homme de bonne race; il a été acheté.</i> Le
+grand-visir actuel et le capitan-pacha ont commencé par être achetés
+esclaves; et ce préjugé est tellement enraciné, que les enfans de ce
+même individu n'ont pas le même degré de noblesse que leurs père et
+mère, qui ont été achetés.</p>
+
+<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
+<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Je ne parle pas de la postérité des mameloucks, et cela
+doit surprendre. On serait porté à penser que les chefs devraient
+naturellement chercher à transmettre l'autorité à leurs enfans; mais
+cela n'est point chez les mameloucks: leurs fils ne remplissent
+presque jamais de rôle important; ceux même que la faveur de leur père
+a fait parvenir ne sont pas estimés. Deux causes morales entraînent
+l'extinction prématurée de leur race: d'abord, l'opinion de la
+préférence à donner aux esclaves sur l'homme de famille; ensuite, le
+mépris qu'inspire en général aux mameloucks l'habitant oisif des
+villes, élevé dans le harem par les femmes. Les mameloucks ne
+regardent pas leur fils comme leur successeur, comme l'appui de leur
+vieillesse; la naissance de celui-ci n'est pas un motif d'attachement
+pour la mère; et les femmes, jalouses de conserver leurs charmes,
+suivent l'usage, très commun en Orient, de se faire avorter. On doit
+peut-être attribuer aussi cette extinction de la postérité des
+mameloucks au climat d'Égypte, qui repousse la reproduction des races
+étrangères. Les observations des médecins, particulièrement celles du
+citoyen Desgenettes, sur la naissance et la mortalité des différens
+âges, peuvent jeter un grand jour sur cette question.</p>
+
+<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
+<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Ces esclaves sont de divers pays; il en est de Russes,
+d'Allemands, pris à la guerre; mais les plus nombreux et les plus
+estimés sont Géorgiens, Circassiens et des autres parties du Caucase:
+ces derniers parviennent plus souvent que les autres aux premiers
+emplois. Cette domination d'hommes originaires du Caucase sur l'Égypte
+est digne de remarque. En remontant aux premiers temps historiques, on
+la voit conquise par Cambyse, et gouvernée par des Persans sortis de
+ces montagnes. Les mameloucks y régnèrent après les califes. Ils
+furent remplacés par des Turcs, également originaires du Caucase:
+aucun monument historique ne prouve que la conquête de Cambyse n'a pas
+été précédée de quelque autre émigration des habitans de ces
+montagnes; des traditions parlent à la vérité des conquêtes faites par
+Sésostris: mais d'après la répugnance que les Égyptiens ont montrée
+constamment à quitter les rives du Nil, peut-on penser que ce fut avec
+des émigrations sorties de l'Égypte que Sésostris fit ces conquêtes,
+tandis que, depuis les temps historiques, on voit au contraire la
+population du Caucase fournir des soldats à l'Égypte? Cette
+observation ne préjuge rien sur une question long-temps discutée,
+celle de l'origine du peuple égyptien et de son antiquité, ainsi que
+de l'influence qu'il eut dès les temps les plus reculés, comme berceau
+des arts et des sciences, sur la civilisation et l'instruction des
+autres peuples. Il peut avoir reçu des soldats du Caucase sans être
+originaire de l'Asie. Une classe supérieure, chargée de
+l'administration, du gouvernement et de la religion du pays, peut
+avoir été instruite dans les sciences (et l'avoir été exclusivement au
+reste du peuple), sans en avoir reçu les principes d'aucune nation
+étrangère. Quelques sages ont pu sortir de l'Égypte, instruire
+d'autres peuples, les civiliser, et, en les gouvernant, diriger leurs
+conquêtes, sans que ces colonies et ces conquêtes aient été faites par
+des émigrations considérables de ce pays.</p>
+
+<p>Si les ruines magnifiques des temples de la Haute-Égypte sont des
+monumens d'habileté dans les arts et d'instruction dans les sciences,
+n'en sont-ils pas aussi de l'esclavage et de la superstition de la
+classe inférieure du peuple? Des zodiaques sculptés sur quelques uns
+de ces temples, et par le moyen desquels on a déterminé le siècle de
+leur construction; l'observation que les plus anciens sont les plus
+rapprochés des cataractes et des sources du Nil, et que les figures
+peintes et sculptées sur ces monumens ont le caractère africain, sont
+des faits dont on pourrait conclure que la population de l'Égypte, ou
+plutôt la classe qui y a porté la civilisation et les arts, est venue
+de l'intérieur de l'Afrique, en descendant le Nil.</p>
+
+<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
+<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Il faut remarquer que, dans toutes ces révolutions, les
+biens et la personne des femmes de mameloucks et de beys proscrits
+étaient toujours respectés: elles continuaient de vivre tranquilles au
+Caire, y touchaient leurs revenus et envoyaient des secours à leurs
+maris. C'est pour cette raison que les beys donnaient ordinairement à
+leurs femmes des villages et des propriétés considérables.</p>
+
+<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
+<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: L'organisation des armées turques, composées de milices
+nombreuses, lorsqu'on les rassemble pour une expédition, mais qui se
+dispersent aussitôt qu'il n'y a plus qu'à conserver, contribue à
+rendre le pouvoir des pachas très faible et surtout passager. La Porte
+se réveille quelquefois et songe à rétablir son autorité; elle envoie
+des armées qui y réussissent; mais aussitôt que le pacha a repris tous
+ses droits, les soldats retournent chez eux. Réduit alors à ceux qu'il
+doit entretenir de ses revenus, et que, par avarice, il borne à un
+très petit nombre, il retombe dans l'avilissement; et les mameloucks,
+qui s'étaient éloignés pendant la présence de l'armée turque,
+reviennent envahir de nouveau toute l'autorité. Il y en a plusieurs
+exemples, notamment après l'expédition que le capitan-pacha fit, en
+1788, contre Ibrahim et Mourâd-Bey, en s'appuyant du crédit et des
+mameloucks d'Ismaïn-Bey.</p>
+
+<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
+<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: La différence entre ces deux époques était bien
+appréciée par tous les individus de l'armée. Lors du traité
+d'El-A'rych, elle ne recevait de la France que des nouvelles
+affligeantes: les armées étaient battues, les frontières entamées. Les
+déclamations que le Directoire autorisait contre l'expédition d'Égypte
+faisaient regarder l'armée comme en exil. Ignorant encore le sort de
+Bonaparte et l'heureuse révolution qui rendit à la France son énergie
+et sa gloire, elle brûlait de porter ses armes victorieuses dans sa
+patrie. Kléber avait continué des négociations, afin d'éclairer les
+Turcs sur leurs véritables intérêts, de retarder leurs opérations et
+de gagner du temps, en attendant les ordres du gouvernement et des
+secours: n'ayant plus d'autre moyen de les prolonger, il avait proposé
+des conférences et une suspension d'armes. Les Anglais, qui avaient dû
+intervenir, surent retarder l'annonce de la suspension d'armes et le
+transport des plénipotentiaires envoyés à la conférence, de manière
+qu'El-A'rych fut attaqué et livré par surprise, tandis que les
+Français se reposaient sur la foi de l'armistice.</p>
+
+<p>El-A'rych pris, le général Desaix au pouvoir de l'armée turque, une
+partie de l'Égypte insurgée, on ne pouvait plus avoir que
+difficilement l'argent et les vivres nécessaires à l'armée; les villes
+des côtes étaient dans une situation à faire craindre des événemens
+semblables à celui d'El-A'rych. L'armée turque allait se répandre en
+Égypte; des corps de Russes et d'Anglais devaient se joindre à elle:
+l'armée d'Orient pouvait ne pas être victorieuse, ses victoires même
+devaient l'épuiser; ne recevant pas de secours, elle pouvait prévoir
+qu'elle succomberait après quelques attaques successives, et des
+auxiliaires européens, en aidant les Turcs, auraient acquis chez eux
+me influence politique dangereuse pour la France. Kléber, persuadé que
+le Directoire abandonnait tout projet sur l'Égypte, et que les
+vieilles bandes de l'armée d'Orient, arrivant en Europe au
+commencement de la campagne, pouvaient sauver leur pays, fit le
+sacrifice de la gloire qu'il pouvait acquérir contre les Turcs dans
+l'espoir d'être plus utile. Il voulait, par ce traité, séparer les
+Turcs des Russes et des Anglais, les déterminer à faire la paix avec
+la France, et à lui assurer dans le commerce des avantages équivalens
+à la restitution de l'Égypte. Mais le visir dépendait trop des Anglais
+pour y consentir ostensiblement; il ne donna que des assurances
+verbales que cela s'arrangerait après l'évacuation. Les négociations
+étaient trop avancées pour reculer, et le traité fut conclu: son
+exécution était commencée lorsqu'on apprit la révolution du 18
+brumaire. L'armée pouvait alors espérer que le gouvernement
+s'occuperait d'elle, si elle restait en Égypte; mais Kléber était trop
+loyal et trop esclave de sa parole pour rompre un traité qu'il avait
+signé. Les faux calculs du gouvernement anglais, la mauvaise foi
+jointe à l'insulte, tournèrent contre lui; ils rendirent à l'armée
+d'Orient ses armes, et lui valurent une nouvelle conquête de l'Égypte.</p>
+
+<p>Lorsqu'on aurait cherché les circonstances les plus favorables pour
+procurer à cette armée une victoire complète, on n'aurait pu les mieux
+préparer qu'elles ne le furent par l'évacuation de la partie orientale
+de l'Égypte, la marche des Turcs et la réunion de l'armée française.
+Si, au lieu de signer la convention, on avait ouvert la campagne, il y
+aurait eu beaucoup d'affaires partielles, de privations, de marches
+pénibles, et on aurait peut-être fini par succomber. À Héliopolis les
+deux armées étaient réunies; aussi la victoire fut-elle brillante et
+décisive.</p>
+
+<p>Après cette bataille et la nouvelle de la révolution de 18 brumaire,
+la situation de l'armée était bien changée. Assurée au moins pour un
+an de la possession paisible de l'Égypte, elle pouvait espérer que le
+gouvernement, qui alors méritait toute sa confiance, veillerait sur
+elle. Les derniers dangers avaient attaché tous les individus de
+l'armée à la conservation de l'Égypte; et si on avait voulu y chercher
+des anti-colonistes, l'armée entière aurait désigné l'homme seul qui
+passait à Rosette, à déclamer contre les opérations de son chef, les
+époques où elle scellait de son sang cette nouvelle conquête.</p>
+
+<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
+<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Le général Menou reçut alors des lettres adressées à
+Kléber par le gouvernement; elles annonçaient que les Turcs n'étaient
+pas éloignés de consentir à cette neutralité.</p>
+
+<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
+<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Ces plaintes ont été faites dans ces termes par des
+principaux habitans du pays, et notamment par El-Mohdi, l'un des
+premiers cheiks du Caire.</p>
+
+<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
+<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Les officiers qui arrivèrent de France furent très
+surpris de ne pas trouver les canaux navigables toute l'année, ainsi
+que les routes et les forts dont ils avaient vu l'énumération dans sa
+correspondance imprimée; ils s'informèrent du succès des voyages qu'il
+avait également annoncés. Loin d'encourager les sciences, le général
+Menou a contrarié les recherches des membres de l'Institut et de la
+Commission des Arts; il affectait toujours d'en parler avec intérêt,
+mais il ne se déterminait à rien. Plusieurs savans et artistes l'ont
+persécuté pour obtenir l'agrément de parcourir la Haute-Égypte. Ils se
+désolaient de perdre leur temps au Caire, tandis que la tranquillité
+dont on était assuré, au moins pendant l'inondation, donnait les
+moyens de disposer des escortes nécessaires pour beaucoup de
+reconnaissances intéressantes. Il n'y eut que deux voyages qu'on
+parvint à lui faire approuver lorsqu'ils furent déterminés; celui des
+citoyens Coutelle et Rosière au mont Sinaï, et celui du chef de
+bataillon Berthe au <i>Gebel-Doukhan</i>. On s'occupait de projets de
+voyage aux oasis lorsque la campagne commença.</p>
+
+<p>Les fouilles aux Pyramides ne furent ordonnées par le général Menou
+que d'après les recherches que le général Reynier y avait faites, avec
+quelques membres de l'Institut, et qu'il se proposait de continuer.</p>
+
+<p>Si, pendant ce temps, les recherches générales furent contrariées, les
+membres de l'Institut et de la Commission des Arts ne travaillèrent
+pas avec moins de zèle et de persévérance à acquérir des connaissances
+sur tout ce qui était remarquable; et n'obtenant pas les moyens de
+voyager, ils rédigèrent, dans leur cabinet, les observations qu'ils
+avaient faites sous Bonaparte et Kléber.</p>
+
+<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
+<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Quelques jours après, il prétexta une visite des
+casernes, afin de paraître en public avec les généraux de division; et
+il profita de ce qu'ils le traitaient, devant les troupes, avec le
+respect dû à son grade, pour faire circuler le bruit que ces généraux
+étaient convenus qu'ils avaient eu le dessein de lui ôter le
+commandement de l'armée, et lui en avaient demandé pardon. Il
+transformait ainsi en une bassesse ce qui n'était qu'un effet de la
+discipline... Quel moyen de calmer les divisions, que d'intéresser
+l'amour-propre des généraux à ne pas lui céder, même par des
+témoignages de déférence, lorsqu'ils paraîtraient en public avec lui!</p>
+
+<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
+<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: La lettre ne fut pas brûlée, mais expédiée à son
+adresse; c'est celle qui suit.</p>
+
+<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
+<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Le ministère anglais avait à justifier la rupture du
+traité d'El-A'rych, et à calmer l'indignation des Turcs, irrités
+d'avoir perdu l'Égypte au moment où ils s'y croyaient établis; il
+avait à arracher des mains de l'opposition une arme terrible; et pour
+détourner les regards de cette responsabilité qui pesait sur lui, il
+dirigea contre l'Égypte une armée, errant sur les mers depuis
+plusieurs mois. L'opinion publique, en Angleterre, était contraire à
+cette expédition. Les circonstances et des fautes multipliées l'ont
+fait réussir; mais qu'en est-il résulté pour cette puissance? des
+dépenses excessives et une grande perte d'hommes; l'armée d'Orient a
+évacué l'Égypte avec des conditions semblables à celles du traité
+d'El-A'rych, sans que les troupes anglaises puissent se glorifier de
+succès qui ne sont dus ni à leur bravoure ni aux talens de leurs
+généraux.</p>
+
+<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
+<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Lettre du général Reynier au général Menou:</p>
+
+<p class="date">Au Caire, le 13 ventôse an <span class="smcap">IX</span>.</p>
+
+<p>Vous m'envoyez, citoyen Général, l'ordre de partir pour Belbéis avec
+deux demi-brigades et le général Robin: il va être exécuté, parce
+qu'un militaire doit premièrement obéir; mais l'intérêt de l'armée me
+commande quelques observations que vous écouterez. Je suis chargé de
+défendre la frontière qui peut être attaquée par le visir; mais je
+pense que, dans notre position, elle peut être dégarnie. Le visir est
+arrivé ou va arriver à El-A'rych; mais il n'est pas probable qu'il
+marche avant d'avoir reçu la nouvelle du succès des Anglais. Ses
+préparatifs pour passer le désert ne sont pas complets, et il enverra
+seulement quelques partis à Catiëh et au-delà. S'il marche et attaque
+Salêhiëh, cette place est en état de résister jusqu'à ce que les
+troupes viennent la secourir, après avoir battu le débarquement. Il
+poussera peut-être quelques partis contre Belbéis et le Caire; mais
+cela n'est pas aussi dangereux que de laisser faire des progrès aux
+Anglais.</p>
+
+<p>L'armée qui débarque à Aboukir doit être de dix à douze mille hommes.
+Si le général Friant n'a pas réussi à culbuter leur premier
+débarquement, il doit être actuellement enfermé dans Alexandrie, et
+nous avons besoin, pour combattre les Anglais, de toutes nos forces
+disponibles.</p>
+
+<p>Lors du débarquement des Turcs à Aboukir, Bonaparte ne laissa à
+Belbéis et à Salêhiëh que cent hommes, fort peu de troupes à Damiette,
+et une très faible garnison au Caire: il réunit tout pour marcher à
+Aboukir. La position est semblable, nous devons faire de semblables
+dispositions: c'est particulièrement dans cette armée qu'il faut
+mettre en usage la grande maxime de guerre, de suppléer au nombre par
+la rapidité des marches.</p>
+
+<p>Je pense qu'il convient de faire marcher ma division, avec toutes les
+forces disponibles, vers Alexandrie. La garnison de Salêhiëh est plus
+que suffisante; je renforcerais un peu celle de Belbéis: des
+dromadaires éclaireraient le désert, et je laisserais les instructions
+nécessaires aux commandans de ces places.</p>
+
+<p>J'ai combattu plusieurs fois les Anglais, et je désire, ainsi que les
+troupes que je commande, concourir à les battre encore en Égypte. Dans
+plusieurs de mes lettres précédentes, je vous ai parlé de cette
+expédition: elle est importante, et nous ne devons rien négliger pour
+la faire échouer d'une manière glorieuse pour l'armée d'Orient, et
+digne des exemples que nous ont donnés les autres armées.</p>
+
+<p>Si vous attendez de nouveaux renseignemens sur ce débarquement, avant
+de vous déterminer à faire partir toutes les troupes pour Alexandrie,
+je vous demande de faire rester ma division ici ou à Birket-El-Hadji;
+je trouve cela plus conforme à mon plan de défense de la frontière de
+Syrie, et ces troupes seraient beaucoup plus disponibles pour les
+porter sur Alexandrie aussitôt que vous le jugerez convenable.</p>
+
+<p>Cette lettre et les observations qu'elle contient sont dictées par le
+sentiment profond de l'intérêt de l'armée. Nous devons tous nous
+réunir dans ce moment pour la faire sortir victorieuse de la position
+où elle se trouve, menacée sur deux points opposés par deux armées
+différentes, mais dont l'une est bien plus dangereuse que l'autre.</p>
+
+<p class="p2"><i>Réponse du général</i> <span class="smcap">Menou</span>.</p>
+
+<p>Vous recevrez de mes nouvelles à Belbéis, citoyen Général: je ne vous
+laisserai rien ignorer, et tout sera prévu; vous devrez veiller à la
+frontière de Syrie, partez promptement.</p>
+
+<p>Je vous salue,</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Abd. J. Menou</span>.</p>
+
+<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a>
+<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: Après la bataille d'Aboukir du 7 thermidor an <span class="smcap">VII</span>,
+Bonaparte avait ordonné la construction d'un fort sur cette hauteur;
+mais on négligea de s'en occuper pour des fortifications moins
+importantes, quoique le gouvernement l'eût recommandé au général
+Menou. Ce fort aurait rendu le débarquement très difficile.</p>
+
+<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a>
+<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: On donnait ce nom à un endroit de la baie de Canope, où
+la langue de terre qui sépare la mer du lac Maadiëh est fort étroite
+et n'a pas plus de cent cinquante toises.</p>
+
+<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
+<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: On agit au point du jour, afin que les trouves pussent
+parvenir à l'armée anglaise sans être beaucoup exposées au feu des
+redoutes et des chaloupes canonnières. Peut-être aurait-il été plus
+conforme au génie des troupes françaises de faire attaquer durant le
+jour; mais comme le succès dépendait du premier choc sur l'aile droite
+des Anglais, on espéra que les premiers mouvemens étant couverts par
+l'obscurité de la nuit, on les tromperait mieux sur le véritable point
+d'attaque. Il aurait été plus convenable aussi de confier l'action
+principale à des troupes fraîchement arrivées et qui n'avaient pas
+souffert dans les combats précédens; mais comment vaincre les
+jalousies du général Menou pour faire un changement dans l'ordre de
+bataille?</p>
+
+<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
+<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: Les observations sur de pareils ordres, qui dans les
+armées sont si répréhensibles et font perdre l'instant favorable,
+étaient excusables dans cette circonstance; chacun cherchait à aider
+l'inexpérience du chef et désirait l'empêcher de faire des fautes.</p>
+
+<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a>
+<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Quelques jours après, il écrivit à ce général de n'en
+envoyer que six cents.</p>
+
+<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a>
+<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Lettre du général de division Reynier, au général en
+chef Menou:</p>
+
+<p class="date">Au camp d'Alexandrie, le 23 germinal an <span class="smcap">IX</span>.</p>
+
+<p>Je crois nécessaire, citoyen Général, de vous rappeler la conversation
+que nous avons eue ce matin, afin que vous donniez des instructions
+précises sur les dispositions à faire si l'ennemi nous attaque.</p>
+
+<p>Je vous ai observé que depuis que notre gauche s'est un peu retirée
+pour prendre une position plus resserrée, mieux appuyée et moins
+exposée au feu des chaloupes canonnières, l'effort de l'ennemi aurait
+lieu sur la droite, qui est fort en l'air, et la 13<sup>e</sup> demi-brigade
+serait forcée de se retirer, ainsi que la cavalerie, si l'ennemi
+marchait, comme il le peut, avec des forces supérieures, le long du
+canal et par le lac Maréotis, les prenait de revers et menaçait de
+s'emparer des hauteurs voisines de la colonne de Pompée, qu'il
+faudrait bien aller défendre. Alors le flanc droit de la division
+Friant serait découvert; l'ennemi, avec trois fois plus d'infanterie
+qu'on ne peut lui en opposer, forcerait nos retranchemens; on pourrait
+même craindre que si nos troupes s'opiniâtraient à les défendre pied à
+pied, et si les Anglais étaient audacieux, ils ne prissent de suite
+une partie des ouvrages d'Alexandrie, parce que ceux qui doivent
+recevoir les troupes dans leur retraite ne sont ni achevés ni armés.</p>
+
+<p>Je ne pense pas que les Anglais nous attaquent de quelques jours dans
+cette position, parce que, d'après le plan qu'ils paraissent avoir
+adopté, il leur convient mieux d'attendre qu'ils aient achevé leur
+établissement à Rosette, pris Rahmaniëh, que le visir ait agi en
+Égypte, et que nos communications soient interceptées; mais à la
+guerre on doit tout prévoir.</p>
+
+<p>Pour appuyer l'aile droite, il faudrait pouvoir s'étendre jusqu'à la
+droite du canal, et y faire de bonnes redoutes; mais nous n'avons pas
+assez de troupes pour garnir tout ce terrain et le défendre. La seule
+bonne position qu'il y ait autour d'Alexandrie pour un corps faible,
+est, la droite au canal vers les hauteurs de la colonne de Pompée, le
+centre à l'enceinte des Arabes, et la gauche au Pharillon. Je vous en
+ai déjà parlé depuis l'affaire du 30. Elle est protégée par le fort
+Crétin et d'autres ouvrages de la place. Les travaux des troupes, pour
+la défense de cette place, auraient amélioré la place d'Alexandrie. La
+redoute de Cléopâtre, qui est de la plus grande importance, serait
+actuellement achevée et armée, et on en aurait pu construire une bonne
+près de la colonne de Pompée. Cette position est telle que l'ennemi ne
+pourrait l'attaquer sans faire de grandes pertes et sans être
+probablement repoussé.</p>
+
+<p>Ce qui me détermine à insister pour avoir des instructions, c'est que
+je prévois ce qui arrivera, si on nous attaque. Je serai forcé de
+faire replier la droite; l'armée sera battue, et on cherchera
+peut-être à m'en attribuer calomnieusement la faute; ce qu'aucun
+militaire ne croira.</p>
+
+<p>Dix années d'une guerre très active, où j'ai presque toujours été
+employé à diriger les mouvemens de grandes armées, m'ont donné assez
+l'habitude de juger les positions, les desseins des ennemis et les
+moyens de s'y opposer. Je croirais manquer au grade que j'occupe dans
+cette armée, et à l'intérêt que je prends à sa gloire, ainsi qu'à la
+conservation de l'Égypte, si je ne vous faisais pas part de mes idées.
+Je l'ai déjà fait, à la nouvelle de l'arrivée de la flotte anglaise,
+pour vous engager à marcher promptement à Alexandrie. Après la
+malheureuse affaire du 30, je vous ai proposé de réunir tous les corps
+isolés, de laisser à Alexandrie et à la citadelle du Caire des
+garnisons suffisantes, et de former un corps d'armée pour tenir la
+campagne. L'inaction des Anglais et la lenteur des Turcs auraient bien
+favorisé ce mouvement. Il aurait probablement été possible de battre
+le corps qui a marché sur Rosette; le visir marche, et il est
+peut-être trop tard pour faire ces mouvemens et en espérer des succès.</p>
+
+<p>Les mouvemens, à la guerre, doivent être d'autant plus promptement
+décidés et exécutés, qu'on est plus inférieur à l'ennemi. Lorsqu'on ne
+parvient pas à l'exécution de ses desseins, et qu'on divise ses
+forces, on est toujours battu.</p>
+
+<p>Partout où l'armée sera réunie, elle imposera toujours à l'ennemi; il
+ne nous reste plus que de faibles ressources; mais nous avons affaire
+à un ennemi peu entreprenant, et il est peut-être encore possible de
+gagner assez de temps pour recevoir des secours ou des ordres du
+gouvernement, et attendre l'issue des négociations entamées, s'il est
+vrai que Pitt soit renvoyé.</p>
+
+<p class="signat"><i>Signé</i> <span class="smcap">Reynier</span>.</p>
+
+<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a>
+<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: Dénomination sous laquelle on désignait Thibaudeau.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Compagne d'égypte (Volume 2), by
+Alexandre Berthier and Jean-Louis-Ebenézer Reynier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CAMPAGNE D'ÉGYPTE (VOLUME 2) ***
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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