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diff --git a/39320-8.txt b/39320-8.txt new file mode 100644 index 0000000..9c15f0b --- /dev/null +++ b/39320-8.txt @@ -0,0 +1,5383 @@ +The Project Gutenberg EBook of Traité des eunuques, by Charles Ancillon + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Traité des eunuques + +Author: Charles Ancillon + +Release Date: March 31, 2012 [EBook #39320] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRAITÉ DES EUNUQUES *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (from scanned +pages available at http://gallica.bnf.fr/) + + + + + + + + +TRAITÉ + +DES + +EUNUQUES, + +DANS LEQUEL + +On explique toutes les différentes sortes +d'Eunuques, quel rang ils ont tenu, +& quel cas on en a fait, &c. + +_On éxamine principalement s'ils sont propres +au Mariage, & s'il leur doit être +permis de se marier._ + +Et l'on fait plusieurs Remarques curieuses & +divertissantes à l'occasion des + +EUNUQUES, &c. + +Par M***. D***. + +[Illustration] + +Imprimé l'an M. DCC. VII. + + + + +EPITRE + +DEDICATOIRE + +A + +M^R. BAYLE.[1] + + +MONSIEUR, + +_J'ai à vous rendre compte de deux choses qui me justifieront envers +vous de la liberté que je prends de vous adresser cet Ouvrage, & qui +nous justifieront l'un & l'autre envers le Public, si vous trouviez à +propos de le faire mettre sous la Presse pour lui en faire part._ + +_La prémiére, que je ne me suis point ingéré de mon chef à traiter le +sujet qui fait la matiére de cet Ouvrage; l'occasion qui m'y a engagé +est assez singuliére. Il y avoit autrefois ici plusieurs Eunuques +Italiens, Musiciens, qui y faisoient grosse figure. Ils se flattérent de +faire de grandes & d'illustres Conquêtes, mais ils se trompérent; nos +Dames ne se laissérent point éblouïr, & ne se payérent point de la +bagatelle. [2]Un Gentilhomme François d'un esprit gai & enjoué les en +railla par ces Vers jolis & pleins de sel._ + + Je connois plus d'un Fanfaron + A crête & mine fiére, + Bien dignes de porter le Nom + De la Chaponardiére. + Crête aujourd'hui ne suffit pas + Et les plus simples Filles, + De la Crête font peu de cas + Sans autres Béatilles. + +_Cependant il y en a eu une qui s'est laissé charmer, & qui a prêté +l'oreille aux propositions de mariage qui lui ont été faites par un de +ces Eunuques. Une Personne que je considére beaucoup, m'ayant prié de +lui dire mon avis, & de le lui donner raisonné par écrit, en forme de +consultation, pour détourner cette jeune fille sa parente du dessein +qu'elle avoit d'entrer dans un tel engagement, ou en tout cas pour s'en +servir ailleurs en cas de besoin. J'y ai travaillé avec plaisir, & j'ai +trouvé qu'insensiblement j'avois fait un Livre, de sorte qu'au lieu de +laisser mon Ouvrage sous la forme qu'on me l'avoit demandé, je lui ai +donné celle qu'il a présentement. Je vous avouë que l'extrait que +l'illustre Mr. de Beauval a donné[3] du Livre de Mr. Bruknerus +intitulé,_ Décisions du Droit Matrimonial, _n'a pas peu contribué à +m'engager dans un éxamen éxact de cette question. J'aurois extrémement +souhaité qu'il eût bien voulu dire ce qu'il en pense, & peut-être lui en +fournirai-je l'occasion par ce petit Essai lors qu'il en donnera +l'extrait._ + +_Les Personnes scrupuleuses trouveront peut-être que c'est là plûtôt +l'occupation d'un homme oiseux, que d'un curieux qui cherche à +s'instruire._ Hujusmodi hærere quæstionibus non tàm studiosi quàm otiosi +hominis esse videtur, _comme parloit Saint Jérôme consulté par Vitalis +sur la fécondité prématurée d'Achas. Ainsi il est bon de les prévenir, +ou de les détromper, en leur apprenant que la vocation de l'examiner m'a +été légitimement adressée._ + +_Ce n'est pas que je crusse avoir fait un mal, quand je me serois avisé, +pour me divertir, & pour changer mes occupations sérieuses dans une +étude plus divertissante, de traiter cette matiére. Le Docte Mollerus a +fait un Livre qui a pour tître,_ Discursus duo Philologico-Juridici +prior de Cornutis, posterior de Hermaphroditis corumque jure, uterque ex +jure Divino, Canonico, Civili, variisque historiarum monumentis, horis +otiosis congesti. à M. Jacobo Mollero. _Et cet Ouvrage n'a point +deshonoré son Auteur, ni diminué l'estime que le Public avoit pour lui. +Il est difficile, je l'avouë, de parler des Eunuques sans dire certaines +choses capables de choquer un peu la pudeur d'une femme. Mais à l'égard +de l'Auteur cela ne lui fait aucun tort, il s'en faut beaucoup que son +Livre contienne des ordures & des saletez semblables à celles qui sont +dans les_ Priapeia, _sur lesquels Joseph Scaliger, l'un des plus grands +Hommes des Siécles passez, a fait des annotations, sans perdre sa +réputation. Et à l'égard des femmes, ce qu'on dit de libre & de naturel +est exprimé en Latin, qui est une Langue peu entenduë parmi elles. Mais +quand on auroit été obligé de s'exprimer en termes capables de blesser +la pudeur la plus scrupuleuse, s'ensuivroit-il qu'il auroit fallu se +dispenser de discuter un Droit sur lequel on voit assez souvent fonder +des disputes importantes, & laisser les choses, à cet égard, dans le +doute et dans la confusion? Certes je ne crois pas que personne le +prétende ainsi: en tout cas cette prétention seroit aussi ridicule que +celle de certaines gens qui aimeroient mieux qu'on eût laissé périr, ou +souffrir tout le genre humain, que d'avoir fait des Traitez de Médecine, +& de Chirurgie, qui le conserve, qui le préserve, & qui le soulage, +parce qu'on a été obligé de nommer les choses par leur nom & sans +déguisement, & de parler à découvert de toutes les parties les plus +secrettes du corps humain. J'espére que le Public sera équitable sur ce +sujet. J'aurois eu plus à craindre du redoutable Mr. Bernard que d'aucun +autre, parce que je connois sa délicatesse & sa sévérité, qui ne +pardonnent point les moindres fautes, & qui en trouvent même dans des +choses qui ont l'approbation des gens qu'il croit aisément être d'un +goût au dessous du sien. Mais que pourra-t-il me dire, lui qui annonce +avec tant de soin un Livre qui a pour tître_[4], les Cérémonies du +mariage telles qu'on les pratique présentement dans toutes les parties +du Monde, Ouvrage très divertissant, sur tout pour les Dames, écrit en +Italien par le Sr. Gaya, troisiéme Edition, â laquelle on a ajoûté +d'amples Notes & des Remarques sur le Mariage, avec le Miroir des +personnes mariées, ou les Avantures capricieuses du Chevalier H..... +avec ses sept femmes, écrites par lui-même dans le tems de sa prison, & +mises en Anglois moderne par Mr. Thomas Brown, in 8. pag. 161. _& +d'avertir ensuite le Public, que_ les notes qu'on a mises au bas des +pages sont très enjouées, & qu'on n'y épargne pas les Prêtres. _On sçait +combien de contes sales on a accoûtumé de faire sur leur sujet, & +combien de vilenies on met sur leur comte. Je ne sçai point au reste, si +ce Docteur Thomas Brown dont Mr. Bernard fait ici mention, est ce savant +Mr. Brown Chanoine de Windsor, Ami intime de Mr. Isaac Vossius qui lui a +dédié son Traité des Oracles Sibyllins, ou cet Ecossois qui a fait un +Traité des Fiévres continuës imprimé à Edimbourg en 1695., ou si c'est +ce Thomas Brown Docteur Anglois qui a fait la_ Religion du Médecin. _Ce +qui me feroit douter que ce fût le prémier, seroit qu'il ne s'est +appliqué qu'à des Etudes graves & sérieuses, comme on le remarque par ce +que Colomiez dit de lui dans sa Bibliothéque choisie. Ce qui me feroit +douter aussi que ce fût le second, c'est la timidité qu'il fait paroître +dans la Préface de son Livre, en y déclarant qu'il a eu bien de la peine +à se résoudre à produire cet essai touchant les Fiévres continuës; qu'il +redoutoit le génie railleur & Satirique si commun à ceux de sa Nation; +Que la même frayeur étouffe tous les jours des productions très dignes +de voir le jour. Qu'il s'est pourtant déterminé à paroître en public +pour ne pas sortir du monde comme un Citoyen inutile & paresseux. Qu'il +hazarde ce systême nouveau, & qu'il sacrifie ses scrupules à l'utilité +publique. Et si c'est le troisiéme, vous sçavez, Monsieur, ce qu'en a +dit Patin, car vous le rapportez dans vos Nouvelles de la République des +Lettres[5]_, C'est, _dit-il_, un Mélancholique agréable en ses pensées, +mais qui à mon jugement cherche Maître en fait de Religion comme +beaucoup d'autres, & peut-être qu'enfin il n'en trouvera aucune. Il faut +dire de lui ce que Philippe de Comines a dit du Fondateur des Minimes, +l'Hermite de Calabre François de Paule, il est encore en vie, il peut +aussi-bien empirer qu'amender. _On a mis cette pensée de [6]Patin dans +le_ Patiniana _un peu déguisée à l'égard du tour & de l'expression, mais +la même absolument dans le fond. Si, dis-je, c'est ce Thomas Brown +Auteur du Livre intitulé_, Religio Medici, _qu'on pourroit intituler +aussi-bien_, Medicus Religionis, _comme il est dit dans le_ Patiniana, +_qui a traduit en Anglois moderne, ces_ Cérémonies du Mariage _que Mr. +Bernard annonce avec tant de soin, & si obligeamment au Public, c'est +apparemment un Livre dont la matiére n'est pas trop chaste, ni les +expression trop scrupuleuses & trop châtrées. Je n'en parle que par +conjecture, car j'avouë que la recommandation de Mr Bernard ne m'a point +engagé à le chercher, à l'acheter, & à le lire. Je ne connois que ces +Brown. Il y a bien un Docteur en Théologie originaire du Palatinat & +présentement Professeur en Langue Hébraïque dans l'Académie de +Groningue, Auteur de quelques Dissertations très curieuses, qui se nomme +Brawn; mais Mr. Bernard est trop éxact pour avoir confondu Brown avec +Brawn, quelque ressemblance qu'il y ait dans ces noms, & quelque +facilité qu'il y ait à s'y méprendre._ + +_La seconde chose dont j'ai à vous rendre compte, est le motif qui me +porte à vous adresser cet Ouvrage. Je n'en ai point d'autre, Monsieur, +que l'estime toute particuliére que j'ai pour vous, & le cas que je fais +de l'amitié dont vous m'honorez. Je me suis flatté que vous ne voudriez +pas laisser paroître en public un Livre qui pourroit nuire à la +réputation de son Auteur, qui est un de vos anciens Amis, & qui se +repose sur vous du soin de l'éxaminer & de juger s'il mérite d'être mis +sous la Presse: & je me suis persuadé que si vôtre jugement lui étoit +favorable, je n'avois rien à craindre de la part du Public, parce que je +pouvois espérer une approbation générale, ou en tout cas être assuré +d'avoir en vous un puissant appui contre le mauvais goût & contre la +Critique maligne, qui pourroient m'entreprendre. Je n'ai garde de faire +ici vôtre Panégyrique à l'imitation de ceux qui font des Epîtres +Dédicatoires, vos propres Ouvrages font vôtre Eloge, & le jugement +favorable & glorieux que le Public en fait, vous est infiniment plus +honorable que toutes les louanges qu'on pourroit vous donner dans une +Epître. Je finis donc celle-ci en vous assurant que je me sers avec +plaisir de cette occasion que j'ai souvent recherchée de pouvoir vous +donner un témoignage public de la considération toute particuliére avec +laquelle je suis,_ + +MONSIEUR + +Vôtre très humble & +très obéïssant serviteur. + +C. D'OLLINCAN. + + + + +DESSEIN ET DIVISION DE L'OUVRAGE. + + +Le[7] Droit Canon traitant des mariages qui se contractent par +Procureurs, ordonne & prescrit des précautions très grandes qu'il fonde +sur cette raison, _qu'il s'agit d'une affaire grave, difficile & +importante, qui peut avoir des suites très dangereuses_. Propter magnum +quod ex facto tam arduo posset periculum imminere. + +Le Droit Civil ne donne pas une idée moindre du Mariage, il le considére +comme l'action de la vie la plus considérable, & qui demande le plus de +réfléxion; comme un Port favorable, ou comme un naufrage malheureux; +comme une chose bien hazardeuse où toute la prudence humaine se réduit +ordinairement à des voeux & à des souhaits. [8]_Magnum sane excellensque +donum à Deo Creatore ad mortales promanavit Matrimonium._ + +D'un côté le mariage étant l'Ouvrage de Dieu qui a uni les deux séxes, +& qui considérant qu'il n'étoit pas bon que _l'homme fût seul_, lui a +donné un _être semblable_ à lui; leur a ordonné à l'un & à l'autre de +_croître_ & de _multiplier_, & a imprimé en eux un desir violent de +s'unir ensemble pour la propagation de leur espéce. Cette union ne doit +point être fortuite & commune, comme celle des animaux destituez de +raison; elle ne doit point être produite par une affection brutale, par +une volonté déréglée; elle ne doit point avoir pour but de mettre en +sûreté des plaisirs impurs, & de les couvrir d'un nom spécieux & +honorable. Ce doit être une conjonction chaste, religieuse, sainte, +pleine de piété & de bénédictions; n'ayant pour but que d'éxécuter les +ordres de Dieu, qui est son Auteur & son Protecteur. L'Eglise n'approuve +& n'autorise que les Mariages de ce dernier caractére, ils ont pour eux +la faveur publique, au lieu que les autres n'ont pour eux qu'une haine +générale, un mépris très grand, & souvent les malédictions & l'horreur +des gens de bien. + +De l'autre, comme le Mariage est le fondement de l'Eglise, puis qu'il +est appellé par quelques Théologiens _Venter Ecclesiæ_[9] qui lui +engendre des enfans. Et de la Société civile, en ce qu'il est la source +des hommes, qu'il éternise le monde, & qu'il donne des héritiers +légitimes aux Citoyens, il ne faut pas s'étonner si l'Eglise & la +Société Civile s'intéressent dans ce qui le concerne; si elles en +réglent les commencemens, le cours, & les suites, & si elles ont pourvû +sagement aux inconvéniens qui pourroient naître de l'ignorance des +hommes, ou de leur malice. + +L'Eglise & la Société Civile ne laissent pas la liberté à tout le monde +de faire à cet égard tout ce qu'il lui plaît. [10]_Semper in +conjunctionibus non solum quid liceat considerandum est, sed & quid +honnestum sit_. Elles ne permettent point qu'on donne atteinte à la +Justice, à l'ordre, au bien, à l'utilité, & à l'honnêteté publiques. +Elles ont établi des Loix qui les déclarent bons, ou mauvais, justes, ou +injustes, légitimes, ou criminels. Qui les permettent, ou qui les +deffendent, qui les confirment, qui les authorisent, qui les protégent, +ou qui les cassent, qui les annullent, & qui punissent ceux qui les ont +contractez. + +Pour répondre au but que je me propose, il s'agit ici de voir dans quel +de ces rangs on doit mettre le Mariage des Eunuques. Voici donc le plan +général que j'ai dessein de suivre pour éclaircir cette matiére, & pour +la régler par une décision incontestable & certaine. Ce Traité sera +divisé en trois Parties. + +Dans la premiére j'éxaminerai ce que c'est qu'un Eunuque, de combien de +sortes il y en a, quel rang ils ont tenu & tiennent dans la Société +Ecclésiastique & Civile; & quelle considération on y a eu, & on y a +actuellement pour eux. + +Dans la seconde, je discuterai leur droit par rapport au Mariage, & +j'éxaminerai s'il doit leur être permis de se marier. + +Dans la troisiéme enfin, je rapporterai les Objections qui pourroient +être faites contre les maximes que j'aurai avancées, & contre les +décisions que j'aurai établies, & je tâcherai de les résoudre, & de +lever les difficultez qui pourroient y donner atteinte. + + + + +TABLE DES CHAPITRES + +Contenus dans cet Ouvrage. + + +PREMIERE PARTIE. + +CHAPITRE I. _S'il y a des Eunuques, & depuis quel tems +il y en a. Page 1 + +CHAP. II. _Ce que c'est qu'un Eunuque._ 6 + +CHAP. III. _Combien il y a de différentes sortes d'Eunuques._ 10 + +CHAP. IV. _Des Eunuques qui sont nez tels._ 16 + +CHAP. V. _Pourquoi on fait des Eunuques._ 19 + +CHAP. VI. _Pourquoi quelques hommes se sont faits eux-mêmes, ou fait faire +Eunuques par d'autres._ 29 + +CHAP. VII. _Des Eunuques ainsi nommez à cause de leurs Emplois; Et de +ceux qui le sont dans un sens figuré._ 41 + +CHAP. VIII. _Quel rang les véritables +Eunuques ont tenu dans la société civile._ 49 + +CHAP. IX. _Quelle idée les Peuples ont euë des Eunuques, +& quel cas ils en ont fait._ 66 + +CHAP. X. _De quelle maniére les Loix civiles ont considéré +les Eunuques, & quels droits elles leur ont attribué._ 71 + +CHAP. XI. _Quel rang les Eunuques volontaires ont tenu dans +la société civile; de quelle maniére les Loix les +y ont considérez, & quels droits elles leur ont attribué._ 85 + +CHAP. XII. _Quel rang les Eunuques volontaires & forcez, +ont tenu dans la Société Ecclésiastique; de quelle maniére +l'Eglise & ses canons les ont considérez, & quels droits ils leur ont +attribuez._ 91 + + +SECONDE PARTIE. + +CHAP. I. _De la nature & du but du Mariage. Que l'Eunuque +ne peut y répondre._ 102 + +CHAP. II. _Les Eunuques ne pouvant pas satisfaire au but du +mariage, ils ne doivent pas le contracter._ 110 + +CHAP. III. _Le Mariage des Eunuques +est considéré comme nul & comme non avenu._ 115 + +CHAP. IV. _Inconvéniens que le Mariage +des Eunuques produit ordinairement._ 121 + +CHAP. V. _Les Loix civiles deffendent +le mariage des Eunuques._ 138 + +CHAP. VI. _La Religion Catholique Romaine ne +permet pas le mariage des Eunuques._ 141 + +CHAP. VII. _La Religion Luthérienne, ou de la Confession +d'Augsbourg, ne permet pas le mariage des Eunuques._ 145 + +CHAP. VIII. _La Religion Réformée +ne permet pas le mariage des Eunuques._ 153 + + +TROISIEME PARTIE. + +Objections + +CHAP. I. _Que la deffense de se marier ne doit point être +générale & commune à tous les Eunuques, parce qu'il y en a qui sont +capables de satisfaire aux desirs d'une femme._ 158 + +CHAP. II. _Le mariage est un Contract +civil, par lequel il est permis à tout le monde de s'engager._ 165 + +CHAP. III. _Un Eunuque pouvant remplir tous les devoirs du mariage, +excepté ceux qui concernent la génération, il peut le contracter, +parce que_, consensus non concubitus matrimonium facit. 170 + +CHAP. IV. _Quand on ne peut pas être auprès d'une femme comme mari, +on doit y être comme frére, & habiter avec elle comme +avec une soeur._ 175 + +CHAP. V. _Si le mariage devoit être deffendu aux Eunuques parce +qu'ils ne peuvent pas engendrer, il devroit l'être aussi aux personnes âgées +que la vieillesse rend incapables de faire les fonctions du mariage; & ne +leur étant point deffendu, il ne doit point l'être aussi +aux Eunuques._ 178 + +CHAP. VI. _Quand la femme qui épouse un Eunuque sçait qu'il est +Eunuque, & qu'elle n'ignore point les conséquences de son état, il doit lui +être permis de l'epouser si elle le souhaite, parce que_, volenti non fit +injuria. 183 + +Fin de la Table. + + + + +TRAITÉ DES EUNUQUES, + +Dans lequel on éxamine principalement s'il doit leur être permis de se +marier. + + + + +PREMIÉRE PARTIE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +_S'il y a des Eunuques, & depuis quel tems il y en a._ + + +Il est de l'ordre de faire voir qu'il y a des Eunuques avant que +d'entreprendre d'en faire la description, & que de raisonner sur leur +sujet; Puis que selon le sentiment des Philosophes il est ridicule de +raisonner d'une chose avant que de sçavoir si elle éxiste. + +Il y a plus de quatre mille ans qu'on parle d'Eunuques dans le Monde; +l'Histoire Sainte & l'Histoire Prophane font mention d'une infinité de +personnes de cette nature, qu'elles ne mettent ni au rang des hommes, +ni au rang des femmes, & qu'elles appellent _une troisiéme sorte +d'hommes_. On en a vû en si grand nombre dans tous les Siécles & dans +tous les Païs; & on en voit encore tant qu'il n'est pas permis de douter +qu'il n'y en ait eu, & qu'il n'y en ait encore aujourd'hui. + +La plûpart des Sçavans croyent que Semiramis Reine des Assiriens veuve +de Ninus, & mére de Nynias, a été la premiére qui a fait faire des +Eunuques; ils fondent leur opinion sur ces termes d'Ammian +Marcellin,[11] _Postrema multitudo spadonum, a senibus in pueros +desinens, obluridi, distortaque lineamentorum compage deformes, ut +quaquà incesserit quisquam, cernens mutilorum hominum agmina, detestetur +memoriam Semiramidis Reginæ illius veteris, quæ teneros mares castravit +omnium prima_. Claudien a crû la même chose, + + ------ [12]_Seu Prima Semiramis astu Assyriis mentita virum, ne + vocis acutæ Mollities, levesque genæ se prodere possent. Hos sibi + conjunxit similes; seu persica ferro Luxuries Vetuit nasci + lanuginis Umbram._ + +Cependant Diodore de Sicile qui a fait l'Histoire de Semiramis, dans sa +Bibliothéque, d'une maniére beaucoup plus éxacte qu'aucun autre, ne dit +rien de cette particularité qui méritoit pourtant bien d'être remarquée, +si elle eût été certaine & véritable. Il dit seulement que les Bactriens +à qui Ninus, qui depuis fut son Mari, faisoit la Guerre, ayant mis les +Assyriens en fuite & en déroute, elle s'habilla d'une longue robe, comme +un homme, les rallia, se mit à leur tête & triompha des Bactriens. Soit +que cette Robe plût aux femmes Medes & aux Perses, soit qu'elles +voulussent faire leur cour à Semiramis, elles en prirent de pareilles. +Peut-être que cet habillement donna lieu à dire que Semiramis avoit fait +des hommes imparfaits, des demi hommes, & que depuis on a conjecturé +qu'elle avoit fait effectivement mutiler des hommes. [13]D'autres disent +qu'elle s'habilla en homme, & qu'elle fit élever son fils en fille, afin +que les Assiriens ayant honte d'avoir une femme pour leur Chef ne +prissent point le pretexte de vouloir un Roi, pour mettre son fils sur +le Trône à son préjudice; [14]D'autres peu éloignez de cette opinion +disent, que son fils étant de sa taille, & ayant la voix semblable à la +sienne, elle se déguisa en homme, & fit accroire, afin de regner, +qu'elle étoit le fils de Ninus, & non pas sa veuve. Et d'autres +disent[15] qu'ayant eu avis dans le tems qu'elle se coiffoir, que +Babilone s'étoit révoltée, elle courut en diligence, les cheveux à demi +épars, pour la forcer à se rendre à elle, & qu'elle ne remit point sa +tête dans son ordre accoûtumé qu'elle n'eût remis cette puissante Ville +sous son pouvoir; Que pour cela sa statuë fut honorablement élevée à +Babylone au même état qu'elle se trouva quand elle marcha vers ce lieu +d'un pas précipité pour tirer vangeance de ses Sujets rebelles; ces +cheveux épars joints à la robe qu'elle avait prise la travestissoient +d'autant plus en homme. + +Diodore de Sicile rapporte une autre circonstance qui est considérable; +Il dit que cette Reine élevée d'une condition basse au comble de la +grandeur, se plongea dans toute sorte de délices, qu'elle fit choisir +les hommes les mieux faits & les plus beaux de son Armée pour s'en +servir, mais qu'elle fit mourir tous ceux qu'elle avoit reçûs dans son +lit. Il y a plus d'apparence qu'elle les fit Eunuques par un effet d'une +jalousie assez ordinaire, de peur qu'après avoir eu d'elle les plus +grandes faveurs ils n'allassent s'attacher à quelqu'autre femme; Diodore +de Sicile ne le dit point; mais comme il parle après Cresias, ainsi +qu'il l'avouë lui même, & que Cresias est un Historien,[16] qui non +content d'abuser ceux de son siécle, a voulu faire passer ses fables à +la postérité, on ne peut pas ajoûter beaucoup de foi à ce qu'il dit, ni +accuser de fausseté ce qu'il obmet. Semiramis donc peut passer pour la +première qui ait fait faire des Eunuques; Vossius[17] croit que les +Perses sont les Inventeurs de cette méchante & détestable coûtume, & que +le mot Latin, _spado_ qui comprend diverses sortes d'Eunuques, tire son +nom d'un Village de Perse nommé _Spada_, où il prétend que la premiére +éxécution de cette nature a été faite. Il fortifie son sentiment de ceux +de quelques Sçavans du premier ordre qu'il nomme. Je ne veux point me +rendre juge entre des hommes si célébres qui ont les uns & les autres +des opinions si probables, & dont la certitude est si difficile à +trouver. _Non nostrum inter hos tantas componere lites, & vitulo hi +digni & illi._ Je dirai seulement que le premier Eunuque dont l'Ecriture +Sainte fasse mention & dont il ne soit absolument parlé nulle part +ailleurs, [18]est Putiphar qui acheta Joseph des mains des Madianites; +encore verra-t-on dans la suite que ce nom d'Eunuque n'étoit point +nouveau dès lors, puis qu'il étoit devenu un nom de Charge & de Dignité; +Cependant ce Putiphar acheta Joseph l'an du monde deux mille deux cent +septante-six, c'est à dire mille sept cent soixante & dix huit ans avant +l'Incarnation de Jesus Christ; Et Cyrus n'a commencé à régner sur les +Perses que l'an du Monde trois mille quatre cent vingt & un; C'est à +dire qu'on parloit d'Eunuques avant qu'on parlât des Perses, & qu'il +n'est pas possible qu'ils soient les péres de ces sortes de gens, parce +que si cela étoit la proposition _filius ante patrem_, qui passe pour +monstreuese, seroit pourtant véritable; ce qu'on ne peut pas dire à +l'égard de Semiramis qui regnoit sur les Assiriens l'an du monde mille +huit cent vingt-six, long tems avant que Putiphar fût né. Quoi qu'il en +soit les Perses, les Médes, & les Assyriens ont été de tous les Peuples +ceux qui se sont le plus servis d'Eunuques. Et on remarque[19] que +Nabucodonosor faisoit couper tous les Juifs & tous les autres +prisonniers de guerre, afin de n'avoir que des Eunuques à son service +particulier. [20]Et c'est peut-être ce qui a donné lieu à conjecturer que +les Perses étoient les inventeurs de l'_Eunuchisme_. + + + + +CHAPITRE II. + +_Ce que c'est qu'un Eunuque._ + + +Lucien en donne une définition fort courte dans son Dialogue des +Eunuques. Il dit qu'il n'est ni mâle, ni femelle, & qu'il est un prodige +dans la Nature. Mais elle est trop générale, il en faut une plus éxacte +& qui le fasse connoître plus particuliérement & plus sûrement. Un +Eunuque donc, est une personne qui n'a pas la faculté d'engendrer, par +la foiblesse, ou par la froideur de la nature, ou à qui on a retranché +les parties propres à la génération; _Qui generare non possunt_, comme +s'exprime la Loi[21]; Qui ont une voix grêle & languissante, la +complexion d'une femme, qui n'ont que du poil folet à la barbe; En qui +le courage & la hardiesse cedent à la crainte & à la timidité; En un +mot, dont les moeurs & les maniéres sont toutes efféminées. Si l'Eunuque +est un sujet si chétif & si méprisable à l'égard du corps, il vaut +encore moins du côté de l'esprit & du coeur. Voici le portrait que St. +Basile en a fait autrefois[22]. Simplicie femme entêtée de l'Hérésie +Arrienne s'étoit mêlée de faire des remontrances à ce St. Homme sur sa +conduite & sur ses moeurs; Il se justifie & prend à témoin toutes les +personnes qui le connoissent, excepté quelques Eunuques qu'il récuse, & +dont il fait une peinture affreuse; «S'il est besoin de témoins, dit-il, +qu'on ne me produise point d'esclaves ni de misérables Eunuques, gens +abominables & sans honneur, qui ne sont ni hommes ni femmes, que l'amour +du séxe rend comme furieux; Ils sont jaloux, méprisables, féroces, +efféminez, gourmands, avares, cruels, inconstans, soupçonneux, furieux, +insatiables. Ils pleurent quand on les prive d'un repas, & pour tout +dire en un mot ils sont condamnez au fer dès leur naissance, des gens +estropiez de la sorte peuvent-ils avoir l'ame droite? Le fer les rend +chastes, mais cette chasteté ne leur sert de rien, leur turpitude les +rend furieux, & ils n'en remportent aucun fruit. Peut-être que cette +description paroîtra trop satirique & trop outrée, & qu'elle sera +suspecte, parce qu'elle est faite par un homme en colere; Mais voici le +témoignage d'un homme desintéressé, qui non seulement la confirme & +l'autorise, mais même qui y ajoûte de nouveaux traits qui rendent les +Eunuques encore plus hideux; c'est Ammian Marcellin qui parle, qui +dépose contr'eux, & qui dit, [23]«Que quand Numa Pompilius & Socrate +diroient du bien d'un Eunuque, on ne les en croiroit pas, & qu'on les +accuseroit de mensonge. _Ea re quod si Numa Pompilius vel Socrates bona +quædam dicerent de Spadone, dictisque Religionum adderent fidem, à +veritate descivisse arguerentur._ Il est vrai que sur la fin du même +Chapitre il excepte Menophile Eunuque de Mithridate Roi de Pont, dont il +parle avantageusement. Il y en a bien encore quelques autres qui ont été +dignes de louanges, comme un Favorinus Mordonius, un Eutherius Eunuque +de l'Empereur Constans, & depuis de Julien l'Apostat; Un Hermias à qui +Aristote sacrifioit comme à un Dieu; sur tout Daniel & ses Compagnons, +si tant est qu'ils ayent été Eunuques, comme quelques Interprétes de +l'Ecriture Sainte le croyent; Mais le nombre en a été si petit, qu'il +n'est pas capable de donner atteinte à l'opinion générale qu'on en +donne. L'on peut dire qu'il est des Eunuques comme des Bâtards, qu'ils +sont ordinairement mauvais, mais qu'il s'en trouve quelque fois de +bons, & comme dit Ammian Marcellin, [24]_Inter Vepres rosæ nascuntur, & +inter feras nonnullæ mitescunt._ + +Theodore, Précepteur de l'Empereur Constantin _Porphirogenite_, s'est +avisé, par un dessein singulier & bizarre, d'écrire une Apologie, _pro +Eunuchismo & Eunuchis_, mais on regarde cet Ouvrage de la même maniére +qu'on regarde l'Eloge de Busiris par Isocrate, celui de Néron, & celui +de la Goutte par Cardan; Celui de la pauvreté par Synesius; celui de +l'aveuglement par Passerat; Celui de la laideur & de la fiévre quarte, +par Favorin; Celui de la peste par Prævidelli; celui de la guerre par +Balth. Schuppius; Celui de l'injustice par Glaucon; celui de la folie +par Erasme; celui de la Goinfrerie par Lucien; celui de l'Asne & celui +de la Vermine par Heinsius, celui du rien & du néant par Schuppius, par +Passerat, & par Duverdier le jeune; Et la magnifique Doxologie du fêtu +par Sébastien Rouillard. Ces gens là ont entrepris de louer ce que toute +la terre méprise & blâme, s'imaginant que cette singularité exciteroit +la curiosité & l'admiration des lecteurs. Mais tous ces livres n'ont +point rendu les sujets qu'ils ont traitez plus louables, ni plus +légitimes; Et celui qui a pour titre _de Multibibus_ imprimé à +Oenozythople sous les auspices de Dionysius Bacchus, n'a pas authorisé +les beaux droits & les plaisans priviléges des yvrognes qu'il étale avec +beaucoup d'éxactitude & de pompe. On a beau faire des apologies pour +cette ridicule, injuste & barbare coûtume de faire des Eunuques, il n'y +a personne dans le Christianisme qui ne le déteste, & qui dans +l'occasion ne s'écriât à l'encontre comme fit autrefois +Seneque, [25]_Principes viri_, disoit-il, _contra naturam divitias suas +exercent, excisorum greges habent, exoletos suos, ut ad longiorem +patientiam impudicitiæ idonei sint; & quia ipsos pudet viros esse, id +agunt, ut quam pauci viri sint. His nemo succurit delicatis & formosis +debilibus._ + + + + +CHAPITRE III. + +_Combien il y a de différentes sortes d'Eunuques._ + + +Jesus Christ lui-même nous apprend combien il y a des differentes sortes +d'Eunuques; _Il y en a_, dit il[26], _qui sont nez tels dès le ventre de +leur mére; Il y en a qui ont été faits Eunuques par les hommes. Et il y +a encore des Eunuques qui se sont faits Eunuques eux-mêmes pour le +Royaume des Cieux._ Mais la subtilité des hommes, & l'événement, ont +donné lieu à des distinctions moins générales. Les diverses questions +qui concernent le mariage de gens accusez d'être Eunuques, & la +restitution de la dote de la femme, ont obligé à éxaminer les Eunuques +de près; & comme on en a trouvé de diverses espéces, on en a fait des +Classes différentes. Les Jurisconsultes en font quatre. La premiere est +de ceux qui sont nez tels; qui sont Eunuques proprement & absolument +ainsi nommez. La seconde est de ceux auxquels, soit malgré eux, soit de +leur consentement & par leur propre fait, on a retranché tout ce qui +fait l'homme & sa virilité, qui ne peuvent en faire aucun acte, qui sont +obligez, de rendre leur urine par un tuyau de métail qu'on leur attache +à la place de celui que la Nature leur avoit donné & qu'on leur a coupé; +Cela arrive quelquefois à des gens travaillez de quelque maladie qui +oblige le Chirurgien à leur faire cette triste operation; mais cela se +pratique aussi sur des hommes sains comme nous le verrons dans la suite; +C'étoit autrefois une des fonctions de la Médecine comme on le voit au +§. 8. de la loi 7. _ad legem Aquiliam_. Et au commencement de la loi 8. +du même tître & sur tout au §. 2. de la loi. 4. ff. _ad legem Corneliam +de sicariis & veneficiis_, où il est expressément deffendu aux Médecins +de faire de semblables opérations. La troisiéme Classe est de ceux +auxquels on froisse tellement les Cremastéres qu'ils disparoissent, & +qu'il semble qu'ils soient évanouïs; La veine qui leur portoit l'aliment +étant retranchée, ils se flétrissent, ils se séchent & se réduisent à +rien. Cette opération se fait ordinairement en mettant le patient dans +un bain d'eau tiéde afin d'amolir ces parties, & de les rendre plus +maniables & plus propres à se dissoudre; Après qu'il y a été quelque +tems, on lui presse les veines du cou qu'on nomme Jugulaires, & par là +on le rend stupide et aussi insensible que s'il étoit tombé en +apopléxie, alors il est aisé de le mutiler sans qu'il en sente rien: +Cela se fait ordinairement dans la grande jeunesse par la mére ou par la +nourrice. On lui faisoit prendre autrefois une certaine quantité +_d'Opium_, & lors qu'il étoit accablé de sommeil on lui coupoit, ou on +lui tiroit une partie que la nature a pris beaucoup de soin à fabriquer; +mais comme on a remarqué que la plûpart de ceux qu'on _Eunuchisoit_ +ainsi mouroient, par ce Narcotique, on s'est avisé de l'autre moyen dont +je viens de parler. Les Perses & diverses autres Nations, ont des +maniéres de faire, ou de couper les Eunuques, différentes de celles dont +on se sert en Europe. Je dis de faire, car ce n'est pas toujours en +coupant qu'on Eunuchise; La ciguë & diverses autres herbes font le même +office, comme on peut le voir dans l'Ouvrage de Paul Æginette qui traite +éxactement cette matiére, sur tout dans le Livre sixiéme de ce docte & +curieux Traité. Cette troisiéme sorte d'Eunuques sont ceux qu'on appelle +en Droit _Thlibiæ_. Ceux qu'on nomme _Thlasiæ_, sont à peu près de la +même qualité, toute la difference qu'il y a, c'est qu'on se contente de +leur couper les veines qui servent à fortifier les parties viriles, de +sorte qu'elles restent bien à la vérité, mais si flasques & si flêtries +qu'elles ne sont d'aucun usage; La quatriéme Classe, enfin, est de ceux +qu'on appelle _Spadones_, qui sont nez si mal conformez, ou d'un +tempérament si froid, ou qui le sont devenus par quelque incommodité, +qu'ils sont incapables de contribuer à la génération. Quoi que ces +quatre espéces soient fort différentes entr'elles, & que la derniére +soit la plus favorable & la moins malheureuse, cependant les +Jurisconsultes ont trouvé à propos de les comprendre toutes sous le nom +de _spado_, ce qui est assez singulier, comme je viens de le dire, puis +que la maxime triviale de droit porte que _denominatio fit à potiori_. +Et qu'à proprement parler, ceux qu'on appelle _spadones_ ne sont point +Eunuques, puis que par la vertu de la Nature, ou par le secours de +l'Art, ils peuvent être remis dans un état parfait; D'ailleurs, +_specialia generalibus insunt_, [27]& comment sous le nom de _spado_ qui +n'est pas proprement un Eunuque, peut on comprendre ceux qui le sont +réellement & de fait, & sans espérance de retour. Il me semble que +_nomina debent esse convenientia rebus_ comme ils le disent eux-mêmes; & +que celui ci convient peu à toutes les espéces qu'il renferme; Quoi +qu'il en soit, ils l'ont ainsi voulu; [28]_spadonum generalis appellatio +est, quo nomine tam hi qui naturâ Spadones sunt; item Thlibiæ Thlasiæ +sed & si quod aliud genus spadonum est continentur_. + +Il y a diverses autres sortes d'Eunuques; il y en a qui sont appelez de +ce nom, _catachresticé_, parce qu'ils possédent les Charges ou les +Dignitez qui étoient données originairement aux Eunuques; Il y en a +d'autres qui sont appellez de ce nom par figure, parce qu'ils sont +chastes & qu'ils ne se servent pas plus de leurs parties viriles que +s'ils n'en avoient point. + +Toutes ces sortes d'Eunuques ont un nom général par lequel on prétend +qu'ils ont tous été désignez, c'est le nom de _Bagoas_. Ce nom est celui +du personnage qui représente l'Eunuque que Diocles prétend exclurre de +la profession de Philosophe, dans le dialogue de Lucien. Il y a eu un +fameux Eunuque de ce nom qui étoit à Darius & dont après la mort de ce +Prince on fit present à Aléxandre le Grand. Il étoit beau par +excellence, & Alexandre l'aima autant que Darius l'avoit aimé. +Quinte-Curce en fait l'Histoire en différens endroits[29] de la Vie de +son Héros, & j'aurai occasion d'en parler dans la suite de cet Ouvrage. +L'Eunuque d'Olopherne, Général de Nabucodonosor, qui assiégea Bethulie & +à qui Judith coupa la tête; Cet Eunuque, dis je, qu'Olopherne employa +pour disposer Judith à passer la nuit avec lui & qui la conduisit en +effet dans sa tente, s'appelloit Bagoas; quoi que quelques versions, & +entr'autres celle de Mrs. de Port-Royal l'appelle Vagao. Quoi que ce nom +ait été le nom de plusieurs particuliers , cependant Gilbert Cousin, ou +en Latin _Cognatus_, dont l'Illustre M. Baile a fait un article dans le +tome premier pag. 974. de son Dictionaire, dit dans la remarque qu'il a +faite sur ce mot _Bagoas_ qui se trouve dans Lucien, que dans une Langue +barbare il signifie en général un Eunuque; & il insinuë par là que +Lucien ne se sert de ce nom _Bagoas_ que parce que c'est un nom qui +comprend tout le genre Eunuque. [30]Et il confirme son sentiment par ce +Vers d'Ovide, + + _Quem penes est dominam servandi cura Bagoæ._ + +Il est certain que parmi les Babyloniens Bagoas signifie un Eunuque. Il +y en a eu un aussi de ce nom qui a été Eunuque, & dont Plutarque dit +beaucoup de choses plus dignes pourtant du silence que de nôtre +curiosité. Quelques Sçavans croyent que ce Bagoas dont parle Lucien +étoit un homme qui avoit la mine si disgraciée qu'on le prenoit pour +Eunuque. Quintilien parle d'un Bagoas & il y a apparence qu'il se sert +de ce nom comme d'un nom commun à une espèce d'hommes, [31]car il parle +en même tems de Megabyse & de Doriphoron, or il est certain que Megabyse +est un nom commun aux Prêtres de Diane, [32]ils devoient être tous +Eunuques parce qu'ils avoient la garde des filles qui lui étoient +consacrées; Et Doriphoron signifie un homme qui porte une lance; Il est +vrai qu'il désigne aussi cette statuë si admirable d'un jeune homme bien +fait qui étoit armé d'une lance que Policlete avoit fait, dont il étoit +amoureux, & qu'il appelloit sa Maîtresse; mais il suffit qu'il marque +aussi un nom général, sous lequel tout homme portant une lance est +désigné. + + + + +CHAPITRE IV. + +_Des Eunuques qui sont nez tels._ + + +Il semble qu'il ne soit point impossible que certaines créatures +humaines viennent au monde destituées des parties qui servent à la +génération. On voit tous les jours des enfans qui naissent sans yeux, +sans oreilles, sans mains, ou sans quelqu'autre partie du corps, il peut +aussi aisément arriver que quelques-uns naissent dépourvûs de celles +dont il est ici question. La Nature qui produit tous les jours tant de +monstres pourroit bien en former un de cette espéce; cependant les +Naturalistes disent qu'il n'y en a point d'éxemple. Et en effet, Pline +qui rapporte éxactement & amplement[33] les figures humaines +monstrueuses dont le nombre & la diversité sont grands parmi tous les +Peuples, ne parle point de celles dont il s'agit ici; Je puis dire +néanmoins que j'en ai vû une, & peut être a-t-elle été vûë de toute +l'Europe; car ses parens ayant remarqué que le Public avoit de la +curiosité pour un corps humain aussi singulier que l'étoit celui dont je +vai parler, & qu'ils pouvoient amasser beaucoup d'argent en le menant de +lieu en lieu & de Païs en Païs, l'ont sans doute porté par tout. Il +étoit à Berlin en l'année 1704. C'est un cul de jatte qu'un homme +portoit sur le dos dans une boëte; avec cette différence, qu'au lieu que +ceux qu'on nomme ainsi n'ont ni jambes, ni cuisses, dont ils puissent se +servir, & qu'ils marchent sur leur derriére enfermé dans une jarre, +celui-ci n'a pas même un derriére, c'est à dire de fesses; Il a la tête +bien faite, le visage beau & doux, le tein brun & les cheveux chatains; +mais quoi qu'il ait eu alors plus de vingt ans, il n'avoit point de +barbe, ni aucune apparence qu'il en auroit un jour. Il avoit des bras & +des mains fort bien proportionnez, son corps étoit assez bien fait, il +étoit de la hauteur d'environ deux à trois pieds; c'étoit par le bout +d'en bas une espéce de tronc, il marchoit avec ses mains; il avoit deux +conduits comme les autres hommes par lesquels la nature se déchargeoit +de ses excrémens, celui de devant étoit fort court & fort petit, & au +dessous il y avoit un suspensoire flasque & flêtri dans lequel il n'y +avoit aucun Crémastére. Je m'informai fort particuliérement de ses +parens s'il étoit né ainsi, ils m'assurérent qu'il étoit absolument tel +que la nature l'avoit formé. Comme je sçai qu'il ne faut pas toûjours +mal juger de la virilité d'un homme, lors qu'on ne lui trouve point de +Crémastére au dehors, parce qu'il arrive quelque fois que quoi qu'ils +soient demeurez au dedans, & qu'ils ne soient point descendus dans les +suspensoires par des obstacles qui se sont opposez à leur sortie, les +hommes, néanmoins, qui les ont ainsi cachez ne laissent pas d'être aussi +parfaits que ceux qui les ont au dehors: qu'ils sont forts & vigoureux, +& qu'ils ont tous les autres signes nécessaires pour prouver la virilité +de l'homme, j'éxaminai fort éxactement ce cul de jatte, & lui trouvant +d'ailleurs toutes les marques d'un véritable Eunuque, j'en conclûs qu'il +l'étoit en effet & qu'il a été produit tel par la nature dans le sein de +sa mére. Ainsi voila une preuve qu'il y a des Eunuques qui naissent +tels, quoi qu'en disent les Naturalistes, & particuliérement Pline dans +le chapitre second du septiéme livre de son Histoire du Monde. + + + + +CHAPITRE V. + +_Pourquoi on fait des Eunuques._ + + +S'il est vrai que Semiramis ait été la premiére qui se soit avisée de +faire faire des Eunuques, & que la raison qu'on en rapporte soit +certaine, la premiére cause de cette mutilation a été la jalousie de +cette Reine, qui après s'être servie des hommes les mieux faits de son +Armée, les fit châtrer, de peur qu'ils n'allassent encore depuis servir +au divertissement de quelqu'autre femme. Mais sans m'arrêter aux +conjectures, voici d'autres causes plus sûres de cet usage. + +Les Eunuques ont été faits pour être la garde des filles & des femmes, +pour observer leur conduite, & pour empêcher qu'elles ne fissent rien de +contraire à la chasteté ou au devoir conjugal; c'est apparemment à cet +usage que l'Eunuque a proprement été destiné, le mot même le fait +connoître, car il signifie, _garde lit_, ou _garde chambre_. C'est +encore pour cet usage qu'on en fait dans l'Orient. Mais depuis, les +hommes qui n'en avoient que pour en faire un usage légitime, en ont +abusé & en ont fait faire pour servir à des usages sales & criminels. +Ils choisissoient dans cette vûë les plus beaux garçons qu'ils +trouvoient depuis l'âge de quatorze ans, jusqu'à l'âge de dix-sept ans. +Saint Grégoire de Nazianze s'en plaint amérement dans la Vie de Saint +Basile, & dans son Oraison trente & uniéme. Mais il faut que cette +infâme coûtume soit beaucoup plus ancienne, car Juvenal déclame contre +cet abus dans l'une de ces[34] Satyres; disant. + + -------- _Nullus Ephebum + Deformem sæva castravit in arce Tyrannus._ + +Il est vrai qu'ils en ont fait faire pour servir de victimes qu'ils +offroient à des Divinitez; c'est contre cette horrible coûtume que Saint +Augustin, qui reléve, qui condamne & qui réfute les ridiculitez, les +infamies, les cruautez de la Religion des Payens, se déchaîne dans son +excellent Livre[35] de la Cité de Dieu. Il falloit même que les Prêtres +fussent Eunuques, afin, disoit on, de s'employer aux choses Sacrées plus +purement et plus chastement. C'étoit sur tout la pratique des +Athéniens; [36]les Prêtres de la Diane d'Ephese étoient aussi obligez +d'être Eunuques. + +La Religion Chrétienne a eu ses Eunuques malgré elle, & quoi qu'elle les +abhorre, un certain Valesius Arabe de Nation, forma une Secte qui +soûtint que bien loin que la mutilation fût un obstacle au Sacerdoce, +comme le Concile de Nicée l'avoit déclaré, il étoit au contraire +absolument nécessaire d'être Eunuque pour l'éxercer. Non seulement ils +pratiquoient sur eux-mêmes le cruel éxemple d'Origéne, mais même ils +réduisoient dans ce triste état tous ceux qui tomboient entre leurs +mains; cette Hérésie est la cinquante-huitiéme de celles que Saint +Epiphane réfute. + +Depuis on a fait des Eunuques pour avoir des gens qui eussent la voix +belle & qui pussent la conserver long tems. Macrobe rend d'amples & de +bonnes raisons pour lesquelles les Eunuques ont la voix belle, au +chapitre cinquante-deuxiéme de ses Saturnales. C'est principalement le +but que les Italiens se proposent encore aujourd'hui lors qu'ils font +châtrer des jeunes gens. + +L'avarice a poussé des gens à faire des Eunuques pour en trafiquer. +Quelques Rélations de Voyageurs nous apprennent, que dans le Royaume de +Boulan seul, on fait tous les ans vingt mille Eunuques qu'on envoye +vendre en divers autres Etats. L'Histoire de Panione de l'Isle de Chio, +que je rapporterai dans la suite, fera voir que ce commerce n'est pas +nouveau. [37] On fait Eunuques des gens qu'on veut plonger dans la honte +& dans l'ignominie, soit qu'ils ayent été lâches à la Guerre & qu'on +veuille les en punir, soit qu'on veuille les noter d'infamie pour +quelqu'autre cause que ce soit. Mais voici de plaisans motifs de faire +des Eunuques; c'est la raillerie, le ressentiment & l'insulte; On lit +une Histoire assez divertissante rapportée sous le Régne de Henri I. qui +en est une preuve; «Les Grecs faisoient la Guerre au Duc de Benevent & +le traitoient assez mal; Thedbald Marquis de Spolette son Allié étant +venu à son secours & ayant fait quelques prisonniers, ordonna qu'on leur +coupât les parties qui font les hommes & les renvoya en cet état au +Général Grec, avec ordre de lui dire qu'il l'avoit fait pour obliger +l'Empereur, qu'il sçavoit aimer beaucoup les Eunuques, & qu'il tâcheroit +de lui en faire avoir bientôt un plus grand nombre; le Marquis se +préparoit à tenir sa parole, lors qu'un jour une femme, dont ses gens +avoient pris le mari, vint toute éplorée dans le Camp, & demanda à +parler à Thedbald; Le Marquis lui ayant demandé le sujet de sa douleur; +Seigneur, répondit-elle, je m'étonne qu'un Héros comme vous s'amuse à +faire la guerre aux femmes lors que les hommes sont hors d'état de lui +résister; Thedbald ayant repliqué que depuis les Amazones, il n'avoit +pas ouï dire qu'on eût fait la guerre à des femmes; Seigneur repartit la +Grecque, peut-on nous faire une guerre plus cruelle, que de priver nos +maris de ce qui nous donne de la santé, du plaisir, & des enfans; Quand +vous en faites des Eunuques, ce n'est point eux, c'est nous que vous +mutilez; Vous avez enlevé ces jours passez nôtre bétail & nôtre bagage, +sans que je m'en sois plainte; mais la perte du bien que vous avez ôté à +plusieurs de mes compagnes étant irréparable, je n'ai pû m'empêcher de +venir solliciter la compassion du Vainqueur. La naïveté de cette femme +plût si fort à toute l'Armée, qu'on lui rendit son mari, & tout ce qu'on +lui avoit pris. Comme elle s'en retournoit, Thedbald lui fit demander ce +qu'elle vouloit qu'on fît à son mari, au cas qu'on le trouvât encore en +armes. Il a des yeux, dit-elle, un nez, des mains, des pieds, c'est là +son bien, que vous pouvez lui ôter, s'il le mérite; mais laissez lui, +s'il vous plaît, ce qui m'appartient.» Apparemment que la femme dont +Plaute parle dans son Mercator[38], n'étoit pas de cet avis, ou qu'en +tout cas elle regardoit ce bien â elle appartenant, comme un bien de +petit rapport & de peu de valeur, car son mari craignoit qu'elle même ne +s'en privât, + + _Quasi hircum metuo ne uxor me castret mea._ + +Les Adultéres étoient faits Eunuques pour peine de leur crime; je +pourrois le faire voir par plusieurs éxemples, mais j'en rapporterai +trois seulement qui sont précis, l'un sera tiré de Valére Maxime[39], il +y est dit que Vibienus & Publius Cernius ayant surpris l'un Carbo +Accienus, & l'autre Pontius en adultére ils les firent châtrer; L'autre +est contenu dans Martial,[40] + + _Uxorem armati futuis, puer Hyle, Tribuni,_ + _Supplicium tantum dum puerile times._ + _Væ tibi, dum ludis, castrabere. Jam mihi dices,_ + _Non licet hoc. Quid, tu quod facis Hyle licet?_ + +Le troisiéme & le principal est l'éxemple d'Abelard; ce Docteur amoureux +ayant abusé d'Héloïse qu'on lui avoit donnée à instruire, les parens de +cette fille lui firent couper les parties viriles avec lesquelles il +avoit deshonoré leur famille; Ils allérent jusqu'à la racine du mal & +l'arrachérent de telle forte qu'ils ôtérent au coupable le pouvoir de la +rechute.[41] + +Cela étoit passé en loi parmi les Gaulois. _La Loi_ Salique tit. 29. _de +Adult. Ancillor_. porte cette décision _servus qui cum aliena ancilla +moechatus fuerit, ea mortua, castretur_. On peut dire aussi que cela +étoit fondé sur cette loi de l'équité, qui dit que la peine doit être +infligée à celui des membres du corps qui a été l'instrument, ou le +complice du crime. [42]Job raisonnoit sur ce principe lors qu'il disoit, +_si j'ai levé la main sur le Peuple, &c. que mon épaule tombe étant +desunïe de la jointure, & que mon bras se brise avec tous ses os_. + +On faisoit aussi Eunuques les Esclaves qui avoient dérobé; voici les +termes de la même Loi Salique. Tit. 13. de furt. servor _servi qui +quidpiam valens quadraginta denarios furati essent, castrari Jubebantur +in poenam, &c._ + +La nécessité contraint aussi quelquefois de faire des Eunuques; Il se +trouve souvent des hommes attaquez de tels maux que le Médecin est +obligé d'ordonner cette opération, & le Chirurgien de la faire. La +maladie est la cause de ce malheur, & bien loin que ceux qui ont ce +sujet d'affliction doivent être regardez de mauvais oeil, ils doivent +au contraire être plaints & consolez. + +On a fait des Eunuques par représailles & en vertu de la Loi du +Talion. [43]Herodote nous l'apprend d'une maniére fort agréable par un +éxemple curieux; «Hermotime Pedasien qui étoit, dit-il, le plus +considérable des Eunuques de Xerxes, fut de tous les hommes celui qui se +vengea le mieux de l'injure qui lui avoit été faite. Après avoir été +pris il fût vendu à Panione de l'Isle de Chio qui faisoit négoce +d'Eunuques, & qui faisoit châtrer tous les beaux garçons qu'il achetoit +pour les vendre ensuite bien chérement à Sardis & à Ephese; parce que +parmi les Barbares on estimoit plus les Eunuques que les autres, à cause +de leur fidélité & de la confiance qu'on pouvoit prendre en eux pour +toutes choses; Comme, dis-je, ce Panione à qui Hermotime fut vendu, +vivoit de l'infame commerce qu'il faisoit des Eunuques, il fit couper +Hermotime de même que plusieurs autres: Mais Hermotime ne fut pas +malheureux à tous égards, car ayant été mené de Sardis au Roi avec +d'autres présens, il aquit avec le tems plus de faveur & de crédit +auprès du Roi que pas un des autres Eunuques: Lors que le Roi fit partir +ses troupes de Sardis pour aller à Athenes, Hermotime fut envoyé pour +quelque affaire dans un endroit de la Mysie nommé Atarne, où il trouva +Panione, qu'il reconnut, & l'ayant abordé il lui parla avec toute sorte +de douceur, d'honnêteté & de témoignage d'amitié; Il lui dit +premiérement qu'il possédoit par son moyen tous les biens qui lui +étoient arrivez, & ensuite il lui promit de lui donner des marques de +reconnoissance pour ce bienfait, s'il vouloit venir avec les siens, +demeurer dans sa maison; Panione se laissa persuader par ce discours & +amena librement sa femme & ses enfans chez Hermotime; Mais il n'y fut +pas si-tôt arrivé qu'Hermotime lui parla en ces termes, _Oh le plus +méchant de tous les hommes qui as jusqu'à présent gagné ta vie du plus +détestable de tous les commerces. Quelle injure as tu reçûë, toi ou ceux +de ta maison, ou de mes parens, pour m'avoir réduit en ce misérable état +dans lequel, d'homme que j'étois je ne suis maintenant ni homme, ni +femme? Pensois tu que les Dieux ne vissent pas ce que tu faisois alors? +Comme ils sont justes & équitables, infame artisan de malheurs, ils +t'ont mis aujourd'hui en ma puissance pour mesurer ton châtiment par +tes mauvaises actions_. Quand il eut fait ces reproches à ce misérable, +il fit amener devant lui quatre enfans qu'il avoit, & le contraignit de +les châtrer; Et quand il eut obéi il obligea ses enfans de couper +eux-mêmes les parties de leur Pére. Telle fut la vengeance d'Hermotime & +telle fut la punition de Panione.» Quelques-uns ont crû qu'il les avoit +poussez trop loin & qu'il s'étoit fait justice à lui même. La vengeance +de Narses fut bien plus importante présupposé qu'elle soit véritable, +car Baronius & plusieurs Auteurs en doutent. Narses ayant vaincu les +Barbares & les Gots, & s'étant rendu auprès de l'Empereur Justinien, +l'Impératrice Sophie envoya ce Capitaine parmi ses femmes pour filer +avec elles, & pour se railler de lui parce qu'il étoit Eunuque. Ce +mépris ayant excité la colére & l'indignation de Narses l'obligea à dire +ces mots, _Je filerai une trame que ton mari ne saura défaire_. En +effet, dans la suite il mit les Lombards hors de la Jurisdiction de +l'Empire. D'ailleurs, j'avouë que je ne vois rien de plus juste que le +ressentiment d'Hermotime, & que la peine que méritoit Panione, non +seulement pour l'avoir châtré, mais pour en avoir châtré un million +d'autres pour satisfaire à son commerce & à son avarice, ne pouvoit être +trop grande. Hermotime étoit fondé en Loi; la Loi du Talion a toûjours +été établie, on la voit dans la Loi des douze Tables en termes +précis, [44]_poena autem injuriarum ex lege duodecim Tabularum propter +membrum quidem ruptum Talio erat_. L'Empereur Justinien a ordonné depuis +positivement la peine du Talion, ou de la pareille, contre ceux qui +feroient souffrir cette espéce de martire; [45] _Sancimus igitur_, +dit-il, _ut qui in quocunque reipublicæ nostræ loco, quamcumque personam +castrare præsumunt aut etiam præsumpserint, si quidem viri sint qui hoc +facere præsumpserint aut etiam præsumunt, idem hoc quod aliis feceruns & +ipsi patiantur_. Cette Loi est conforme à la droite raison; car comme +dit Ovide,[46] + + _Qui primus pueris genitalia membra recidit,_ + _Vulnera quæ fecit, debuit ipse pati._ + +Cependant, comme le Christianisme n'approuve point l'Eunuchisme, la Loi +du Talion a été abrogée à son égard par l'Empereur Leon, pour les +raisons sages & Chrétiennes qu'il en rend dans sa Constitution[47]; + +Il y a enfin des Eunuques qui se sont faits, ou fait faire Eunuques eux +mêmes par divers motifs que nous allons rapporter dans le chapitre +suivant. + + + + +CHAPITRE VI. + +_Pourquoi quelques hommes se sont faits eux-mêmes, ou fait faire +Eunuques par d'autres._ + + +Il y a eu des hommes qui se sont faits Eunuques par un esprit de +dévotion, dans la pensée de se rendre plus agréables à Dieu, & plus +capables de travailler à leur salut. Comme Origéne a été le premier, le +Pére pour le dire ainsi, & le Patriarche de ces sortes d'Eunuques, il +est bon de faire voir en peu de mots le véritable motif qui l'a fait +penser & agir d'une maniére si singuliére à cet égard. Je sçai bien que +Justin Martyr[48] parle d'un jeune homme d'Aléxandrie antérieur à +Origéne, qui pour faire voir que ceux qui accusoient les Chrêtiens de +commettre dans leurs Assemblées des saletez horribles, n'étoient que des +calomniateurs, présenta requête à Felix, Gouverneur de cette Ville, pour +obtenir de lui un Chirurgien qui le mit hors d'état d'être jamais +soupçonné d'aucune impureté; Mais comme Felix le lui refusa parce que +les lois Romaines le deffendoient, comme les Canons de l'Eglise le +deffendirent depuis, je crois avoir raison de mettre Origéne le premier +en ordre; parce que s'il n'a pas été le premier qui ait eu un semblable +dessein, au moins a-t-il été le premier qui l'ait éxécuté. + +Origéne nâquit à Alexandrie l'an 185. de Jesus Christ. Son Pere nommé +Leonidas le fit étudier en Theologie, dans la connoissance de laquelle +il se rendit très-sçavant. Le témoignage de Saint Jerôme suffit pour le +prouver, car dans le tems même qu'il écrivoit le plus fortement contre +Origene il reconnoissoit qu'il avoit été un grand homme dès sa +naissance, [49]_Magnus vir ab infantia_; Il étoit si ardent à professer +la Religion Chrétienne, que la persécution s'étant élevée dans +Aléxandrie sous l'Empire de Severe l'an 202. de Jesus Christ, il voulut +courir au Martyre quoi qu'il ne fut âgé que de seize à dix sept ans; & +il y seroit allé si sa mére ne l'en eut empêché en le retenant par force +& par adresse. Ne pouvant donc le souffrir lui-même il exhorta son Pere +par lettres à l'endurer courageusement. En effet il eût la tête tranchée +& ses biens furent confisquez, de sorte qu'Origene fut réduit à la +derniere pauvreté. Une Dame riche d'Alexandrie en ayant eu pitié le +retira dans sa maison; Elle y avoit avec elle un fameux Hérétique +d'Antioche qu'elle avoit adopté pour fils, qui faisoit chez elle des +conférences auxquelles les hérétiques & les orthodoxes assistoient +indifféremment. Origene conversa bien avec lui, mais il ne voulut +jamais avoir de communication avec lui dans la priére, observant +religieusement les Réglemens de l'Eglise, & témoignant de l'horreur pour +la doctrine des Hérétiques; + +Il souhaita de vivre indépendamment d'autrui, & en effet il se mit à +enseigner la Grammaire; & depuis, la chaire de l'Ecole d'Alexandrie +étant vacante elle lui fut donnée, & comme elle ne lui produisoit pas +suffisamment de quoi vivre, il vendit tous ses livres qui traitoient des +sciences prophanes, & se contenta de quatre oboles par jour que lui +donnoit celui qui les avoit achetez. Il commença alors à mener une vie +très-laborieuse & très-austere: & comme son emploi l'obligeoit à être +souvent avec des femmes qu'il instruisoit aussi bien que les hommes, +pour ôter aux Payens tout prétexte de soupçon de quelque mauvaise +conduite à cause de sa grande jeunesse; il se résolut d'éxécuter à la +lettre la perfection qu'il se persuadoit que Jesus Christ avoit proposée +dans ces paroles de l'Evangile. _Il y en a qui se sont faits Eunuques +eux mêmes pour le Royaume des Cieux._ Il tâcha de tenir cette action +secrette, il la cacha même à ses amis; mais il ne put empêcher qu'elle +ne fut sçuë. Demetrius Evêque d'Alexandrie en eut connoissance, loua son +zele, & l'ardeur de sa foi, mais il changea de langage bien après; car +la reputation d'Origéne s'étant répanduë en divers lieux où il étoit +allé, Demetrius écrivit contre lui & lui reprocha cette action qu'il +avoit louée. Il poussa sa passion si loin qu'il le fit chasser +d'Aléxandrie, le fit déposer dans un Concile d'Evêques d'Egypte, & même +excommunier, & écrivit par tout contre lui pour le faire rejetter de la +Communion de toutes les Eglises du monde. Ce narré tiré d'un Auteur[50] +authorisé par l'approbation du public & conforme à ce qu'en dit Eusebe, +refute & détruit ce que rapporte Saint Romuald sur ce sujet. Il dit[51] +que l'an 232. il s'éleva une sédition populaire dans Alexandrie contre +Origene qui l'obligea à se retirer ailleurs, laissant son disciple +Heracles en sa place de Recteur des Ecoles de la Ville. On ne sçait pas +bien, dit-il, la cause de cette sédition, les uns l'attribuent à la +publication qu'il avoit faite de son Periarchon, ou des principes, qui +étoit un vrai labyrinthe d'erreurs; & les autres aux efforts qu'il +faisoit pour persuader à ses disciples de l'imiter en se faisant +Eunuques comme lui, soit par le fer ou par la ciguë, afin d'énerver tout +à fait cette partie rebelle du corps, & se priver ainsi de tout +mouvement bestial de la chair. Il se range du second avis, parce, +dit-il, que ce fut à peu près dans ce tems que cette erreur se convertit +en hérésie, par le faux zéle de ce Valesius Arabe dont j'ai déja parlé, +& qui en fut le Propagateur[52]. Mais il est certain 1. qu'Origéne n'a +jamais fait de violence à personne, il a tenu son action secrette, & si +elle s'est divulguée ça été contre son intention; [53]2. Il l'a lui-même +condamnée depuis, c'est un fait que le même Auteur dont j'ai tiré +l'abregé de son Histoire remarque expressément; Eusebe son plus grand +Protecteur en parle d'une maniére qui fait voir qu'il en avoit honte; Il +avoit honte aussi d'avoir employé trop de tems à l'étude des sciences +profanes, & il s'en excuse dans le second livre de son apologie, ou de +sa deffense. [54]Les passages où Origene lui-même a condamné son action +sont dans son sermon 15. sur St. Matthieu, au ch. 19. V. 12. & dans son +ouvrage contre Celse, liv. 7. Il n'y a qu'à lire aussi ce qu'il dit dans +son Traité septiéme sur le Chapitre dix-huitieme de St. Matthieu pour +être convaincu qu'il a bien changé d'avis, voici ses termes; _Nos autem +si spiritales sumus verba spiritus spiritualiter accipiamus & de tribus +istis Eunuchizationibus ædificationem introducentes moralem. Eunuchi +nunc moraliter abstinentes se a veneriis sunt appellandi; Eorum autem +qui se continent differentiæ tres sunt_. Ceux qui sont Eunuques dès le +ventre de leur mére, sont, dit-il, ceux qui le sont par tempéramment, +qui sont nez froids ou impuissans; ceux que les hommes ont fait, sont, +ajoute-t-il, ceux qui le sont par raison, ce sont ces Philosophes qui +faisant profession d'une sagesse mondaine, s'abstiennent du commerce des +femmes par des maximes humaines, ou ceux ausquels une fausse honte, ou +les loix publiques les deffendent: Les Ecclesiastiques de l'Eglise +Romaine sont de ce nombre. Ceux enfin qui se font Eunuques pour le +Royaume des Cieux sont, dit-il, ceux qui sont chastes par vertu & par +pieté, pour être mieux disposez au service de Dieu, & dans l'intention +d'être mieux disposez au service de Dieu, & dans l'intention de lui être +plus agreables. [55]Socrate l'Historien dit qu'Origene, qu'il nomme +_Doctor Valde sapiens_, avoit reconnu que les préceptes de la Loi de +Moïse ne pouvoient pas s'entendre à la lettre & qu'il falloit leur +donner une explication plus sublime, & il ajoute que, _præceptum de +paschate ad altiorem divinioremque sensum traduxit_, ce qui fait voir +d'autant plus qu'Origene étoit revenu de l'ancienne erreur dans laquelle +il avoit été, qu'il falloit entendre à la lettre ce qui est contenu dans +le Vieux & dans le Nouveau Testament; + +Valesius dont j'ai déja parlé vint après lui, & comme les disciples vont +toûjours au delà de leurs Maitres, (si tant est que Valesius qui n'étoit +qu'imitateur d'Origene, puis que cet ancien Docteur ne lui avoit jamais +enseigné ni recommandé cette cruelle doctrine, puisse ou doive passer +pour son disciple) enchérit beaucoup sur la pratique d'Origéne; car au +lieu qu'Origéne n'avoit considéré les paroles de Jesus Christ que comme +un Conseil, qu'il ne l'avoit pratiqué que _ad melius esse_ comme parlent +les Philosophes, par desir de parvenir à la perfection; & pour ôter à +ses ennemis tout prétexte de juger mal de ses conversations avec des +filles qu'il enseignoit, Valesius au contraire changea cette action +volontaire en action nécessaire, & forçoit tous ceux qui tomboient entre +ses mains à se faire Eunuques; car lors qu'ils ne vouloient pas le faire +eux mêmes il les y contraignoit, il les lioit sur un banc & leur coupoit +de ses propres mains leurs parties viriles, en leur disant qu'il falloit +accomplir à la lettre ce qu'avoit dit nôtre Seigneur, _Qu'il y avoit des +Eunuques qui s'étoient faits Eunuques pour le Royaume des Cieux_. + +Cette secte qui fut appellée la secte des Valesiens, ou des Eunuques, ne +dura pas long tems; 1. parce qu'elle fut absolument condamnée par le +premier Concile général de Nicée à l'occasion de Leontius Prêtre qui +s'étoit fait Eunuque; 2. parce que ceux qui avoient subi la peine, +avoient souffert de si horribles douleurs, & avoient été si fort en +danger de mourir, que cela donna de la frayeur aux autres qui +abandonnérent cette secte; 3. & enfin, parce qu'étant deffendu par les +loix Romaines de se faire Eunuque, il falloit en demander la permission +au Magistrat Civil; on se fit une honte de faire cette démarche, +d'autant plus qu'on étoit en quelque sorte assuré d'être presque +toûjours refusé, témoin le refus qui fut fait à ce jeune garçon dont +Justin Martyr fait mention dans sa seconde Apologie à l'Empereur +Antonin, qui alla demander cette permission au Préfect Augustat, parce +que le Médecin ne vouloit pas mettre la main sur lui, _timore +poenæ_. [56] Voila le commencement, le progrès, & la fin de cette +secte. + +D'autres motifs ont succédé à ceux d'Origéne & de Valesius, & il y a eu +des gens qui se sont faits Eunuques eux-mêmes par des raisons +différentes. Tout le monde sçait l'histoire de Combabus, elle est dans +Lucien, mais l'illustre Monsieur Bayle l'a renduë fort publique +accompagnée de toutes ses circonstances dans son Dictionnaire +historique[57]. Combabus étoit un jeune Seigneur sçavant dans +l'Architecture, à la Cour du Roi de Syrie. Il fut choisi par ce Monarque +pour accompagner la Reine Stratonice dans un voyage assez long qu'elle +devoit faire, pour aller bâtir un Temple à Junon suivant les ordres +qu'elle en avoit reçûs en songe. C'étoit un très beau garçon, il crût +que le Roi concevroit infailliblement quelque jalousie contre lui, il le +supplia donc très instamment de ne lui point donner cet Emploi, & +n'ayant pû obtenir cette dispense il se compta pour mort s'il ne +prenoit garde à lui d'une maniére qui ne souffrit point de reproche. Il +obtint seulement sept jours pour se préparer à ce voyage; voici donc +quels furent ses préparatifs. Dès qu'il fut à son logis, il déplora le +malheur de sa condition, qui l'exposoit à la triste alternative de +perdre sa vie ou son séxe, & après avoir bien soûpiré il se coupa les +parties secrettes qu'on ne nomme pas, & les mit bien embaumées dans une +boëte qu'il cacheta; lors qu'il fallut partir il donna la boëte au Roi +en présence d'un grand nombre de personnes, & le pria de la lui garder +jusqu'à son retour. Il lui dit qu'il y avoit mis une chose dont il +faisoit plus de cas que de l'or & de l'argent & qui lui étoit aussi +chére que la vie. Le Roi mit son cachet sur cette boëte & la donna à +garder au Maître de sa garderobe. Le voyage de la Reine dura trois ans, +& ne manqua pas de produire ce que Combabus avoit prévû, de sorte que +l'évenement justifia la précaution qu'il avoit prise. + +Cette action de Combabus produisit un autre motif de se faire Eunuque. +Ses amis intimes voulurent l'être pour le consoler de sa disgrace, +fondez sur cette ancienne maxime, que _c'est une consolation pour les +malheureux que d'avoir des compagnons de leur infortune_. Lucien ajoûte +que cette conduite des amis de Combabus a servi de fondement à une +coûtume qui s'observoit tous les ans, de mutiler plusieurs personnes +dans le Temple que Stratonice & Combabus avoient fait bâtir, & il dit +qu'ils se mutiloient, _sive Combabum consolantes, sive Junoni, &c._ + +Mais voici d'autres motifs bien différens de celui de Combabus & de ses +amis; un jeune Gentilhomme bien fait, ayant vaincu sa Maîtresse par ses +instances & par sa persévérance, ne pouvant par un malheur qui lui +arriva, profiter de sa Conquête, parce qu'il ne fut pas le Maître des +instrumens de sa passion; qui ne voulurent pas lui obeïr, & qui furent +de glace pendant que son coeur étoit embrasé, mortifié de cette triste +avanture, il se les coupa, dès qu'il fut de retour au logis, & les +envoya à sa Maîtresse comme une victime sanglante capable d'expier +l'offense qu'il lui avoit faite. Montagne qui rapporte l'histoire[58] +fait cette exclamation, _si ç'eût été par discours & Religion comme les +Prêtres de Cybele, que ne dirions-nous d'une si hautaine entreprise!_ + +Le même Montagne raconte l'action d'un païsan de son voisinage, qui se +fit Eunuque par une raison bien différente; ce fut par chagrin contre sa +femme, & par emportement. Ce bon homme rentrant dans sa maison, sa femme +qui étoit jalouse de lui à outrance, & qui le tourmentoit sans cesse, +lui ayant fait un mauvais accueil à son ordinaire, fondé sur les +soupçons que sa jalousie lui donnoit, il se coupa, avec la serpe qu'il +tenoit, les parties qui lui donnoient de l'ombrage & les lui jetta au +nez. + +Voici une autre espéce de gens qui se font Eunuques; ce sont des hommes +qui craignent la lépre ou la goutte, & qui pour jouïr de l'avantage +qu'il y a à en être éxempt, aiment mieux perdre ceux qu'ils pourroient +tirer de leurs parties viriles. Il est certain que la lépre n'attaque +point les Eunuques: outre l'expérience voici ce que Mr. le Prêtre +conseiller au Parlement de Paris en rapporte dans les _Questions +Notables de droit_. [59]_Antipathia verò Elephantiasis veneno resistit; +Hinc Eunuchi, & quicumque sunt mollis, frigidæ & effoeminatæ naturæ, +nunquàm aut rarò lepra corripiuntur; & quidem quibus imminet lepræ +periculum de consilio medicorum, sibi virilia amputare permittitur. c. +ex pars._ 11. _ex. de corpor. vitiatis ordinandis, vél non; Quod etiam +aliquando permiserunt nonnulli leprosis ministrantes, manifesto +experimento, magnoque vitæ & sanitatis commodo._ [60]Mézeray dit, dans la +Vie de Philippe Auguste, _qu'il a lu qu'il y avoit des hommes qui +apprehendoient si fort la ladrerie, cette vilaine & honteuse maladie, +qu'ils se châtroient pour s'en préserver_. + +Les Eunuques ne sont jamais chauves, parce qu'ils ont le cerveau plus +entier que les autres hommes à qui Venus en fait perdre une bonne +partie, leur semence tirant de là sa principale origine. Ils sont aussi +éxempts de la goutte, Hyppocratest[61], & [62]Pline en rendent de très +bonnes raisons. Coelius Rhodiginus, le dit aussi au chapitre trentiéme +du livre quinziéme, _lectionum antiquarum_; Et dans quelqu'autre endroit +de ce même Ouvrage il dit, que les Eunuques seuls sont éxempts d'être +offensez de certaine vapeur qui sort de la terre en quelques lieux de +l'Egypte, avec une telle puanteur qu'elle fait mourir toute autre sorte +de personnes. C'est apparemment la même chose que ce qui est rapporté +par Ammian Marcellin[63], & par Dion dans la Vie de Trajan touchant la +grotte de Hierapoli. Il y a, disent-ils, une citerne close de toutes +parts, sur laquelle on a bâti un Theatre, de dessous lequel il sort un +vent si pernicieux à toutes sortes d'animaux qu'ils meurent incontinent, +après en avoir été atteints, excepté les hommes châtrez qui ne se +sentent point du tout de la malignité de ce vent. + +D'autres se sont faits Eunuques par fantaisie & par folie, témoin cet +Athée qui n'en avoit point d'autre raison que son caprice, & qui le fit +par pure extravagance. Témoin encore plusieurs autres dont les noms & +l'histoire sont rapportez dans l'excellent Ouvrage de Theodore Zuinger +intitulé, _Theatrum Vitæ humanæ_.[64] + +Il y a des gens, enfin, qui se font Eunuques, parce qu'étans condamnez à +la mort ils craignent l'infamie ou les douleurs du supplice & veulent +les prévenir par cette opération qui les tuë infailliblement, parce +qu'elle est mal faite & mal dirigée. D'autres étans accusez de crimes +graves & énormes craignent d'être appliquez à la question, & pour éviter +cette terrible épreuve & la confession qu'elle extorqueroit de leur +bouche, ils s'ôtent la vie par cette mutilation. + + + + +CHAPITRE VII. + +_Des Eunuques ainsi nommez à cause de leurs Emplois; Et de ceux qui le +sont dans un sens figuré._ + + +Ceux qui ont rempli des dignitez qui avoient été originairement occupées +par des Eunuques, ont été eux-mêmes appellez Eunuques, de la même +maniére que ceux qui occupent dans les Tribunaux & dans les Conseils, +les places qui n'étoient autrefois données qu'à des vieillards sont +encore appellez aujourd'hui Sénateurs. Les Eunuques avoient divers +Offices & faisoient des fonctions différentes dans les Cours des +Princes. Ceux qui ont succédé à ces Offices ont été appellez Eunuques, & +c'est en ce sens qu'il est parlé dans l'Ecriture Sainte des Eunuques de +Pharao Roi d'Egypte, de David, des Rois d'Israël, des Rois de la Judée, +d'Assuerus Roi de Perse, des Rois de Babilone, de celui de la Reine de +Candace; & du Président, ou de l'Intendant des Eunuques. On peut dire +même que ce mot, _Eunuque_ étoit autrefois un terme général qui +signifioit toutes sortes d'Officiers des Rois ou des Princes de quelque +qualité & de quelqu'ordre que fussent ces Officiers. Ces Eunuques +n'étoient ainsi appelez que parce qu'ils représentoient dans leurs +Emplois les Eunuques proprement ainsi nommez qui y avoient été leurs +predécésseurs. Les premiers étoient Eunuques, _ratione impotentiæ & +ademptæ virilitatis_; les autres ne l'étoient que _ratione officii_. +Putifar, par éxemple, qui étoit l'Eunuque de Pharao, ne l'étoit que +parce qu'il possédoit une Charge qui n'avoit été occupée jusques là que +par des Eunuques. On n'en peut point douter, puis que Putifar avoit une +femme, & une fille nommée Asenech, que l'on a crû avoir été mariée à +Joseph. Nous verrons plus particuliérement dans la suite quels postes ou +plûtôt quels rangs, les Eunuques tenoient dans les Cours de ces Rois & +de ces Princes, & dans d'autres Cours dans lesquelles ils étoient +établis; voyons présentement ce que c'est qu'un Eunuque, ce mot étant +pris dans un sens figuré. + +On appelle Eunuque un homme chaste, qui vit sagement dans le Célibat. +Tels étoient les Juifs Esseniens dont parle Joseph l'Historien[65] & ces +Juifs Pharisiens qui demeuroient dans la continence, & qui se faisoient +pour cela des violences ridicules & superstitieuses, qui gardoient +dis-je la virginité pendant plusieurs années pour le Royaume des Cieux, +dans la pensée qu'ils le méritoient & qu'ils se l'aqueroient par cette +voye. Il y a plusieurs Interprétes très sensez qui croyent que quand +Jesus Christ dit dans Saint Matthieu qu'il y a des Eunuques qui se sont +faits Eunuques eux-mêmes pour le Royaume des Cieux, il fait allusion à +ces deux Sectes de Juifs. Qu'il n'entend point prescrire aux Chrétiens +ce qu'ils doivent faire à cet égard, mais qu'il leur parle de ce qui +s'étoit pratiqué jusqu'alors dans le Judaïsme depuis que la République, +& la Religion corrompuë étoient passées aux Juifs. Il blâme la témérité +de ces gens qui se faisoient Eunuques, pour le dire ainsi, dans la vûë +de gagner le Paradis par-là, soit en demeurant Eunuques pendant un +certain tems, comme si la continence n'étoit pas au dessus des forces +humaines, & comme si ce n'étoit point un don de Dieu qu'il accorde à peu +de gens. En effet il ne dit pas aux Chrétiens qu'il y en aura qui se +feront Eunuques, ou qu'il doit y en avoir qui doivent se faire Eunuques, +mais qu'il y en a qui se sont faits Eunuques par le passé. Le mot[66] +Grec qui est employé dans l'Original est un prétérit, ce qui marque non +ce qui se pratiquoit parmi les Chrétiens, ou ce qui devoit se pratiquer +à la suite parmi eux, mais ce qui s'étoit pratiqué avant eux & qui se +pratiquoit encore alors parmi quelques sectes de Juifs. [67]Saint +Epiphane réfute les Hérésies de ces deux sortes de Sectes, & fait voir +éxactement en quoi elles consistoient alors. [68]Un célébre Docteur +Anglois prétend que ceux dont Jésus Christ parle dans Saint Matthieu, +sont ceux qui vivent chastement, parce que Dieu l'a commandé, soit +qu'ils soient mariez ou non. + +Je n'étendrai pas trop loin la signification figurée du mot, _Eunuque_; +Tout le monde sçait que le mot _châtré_ qui est à peu près le même que +celui d'Eunuque, se dit des choses dont on a retranché quelque partie. +Il y a eu des femmes Eunuques; Andramis premier Roi de Lydie a été le +premier qui en a fait châtrer, il s'en servoit au lieu d'hommes +Eunuques. On dit un livre châtré, lors qu'on en a retranché quelque +chose, par éxemple, la traduction que Mr. d'Ablancourt a faite de +l'Eunuque de Lucien, est châtrée, parce que sous prétexte d'en +retrancher quelques obscenitez, il en a ôté plusieurs périodes. On dit +des Côtrets châtrez, une ruche de Mouches à miel châtrée; des Arbres & +des Ceps de vigne châtrez. On dit même qu'on a châtré un homme quoi +qu'il ait encore ses parties viriles, lors qu'on l'a châtré de la langue +ou de quelqu'autre membre du corps que ce soit; + + [69]_Si Hercle ego te non elinguendam dedero usque ab radicibus,_ + _Impero auctorque sum, ut tu me cuivis castrandum loces._ + +Un Auteur moderne[70] dit qu'on remarque entre les bizarreries étranges +de Domitien qu'il fit arracher les Vignes de plusieurs Provinces +particuliérement des Gaules; & que comme à son avénement à l'Empire, +affectant la réputation de bon Prince, il avoit deffendu de plus couper +les jeunes garçons (car le luxe & l'inhumaine volupté des riches se +donnoit impunément la licence de faire cet outrage à la nature pour +avoir des Eunuques à la mode des Orientaux.) Le Philosophe Appollonius, +grand ennemi de la Tyrannie dit ce bon mot qui a été relevé & conservé, +_que ce Prince véritablement avoit conservé la virilité aux homes_, +_mais qu'il avoit châtré la terre_. Voilà donc la terre Eunuque, mais +c'est une raillerie d'Appollonius, & il ne la rapporte que pour faire +voir en combien de sens & de maniéres, ce mot peut-être pris. + +Il y a eu des Eunuques dans le mariage quoi qu'ils fussent fort en état +d'en remplir les devoirs; Quelques Interprêtes croyent que tels étoient +ces Eunuques dont il est parlé au chapitre cinquante-sixiéme d'Esaïe, +mais il y a peu d'apparence, car il est dit qu'ils ne sont que des +troncs desséchez ce qui ne convient qu'aux véritables Eunuques. Il y en +a une infinité d'autres qui ne souffrent aucune contestation, tel est +celui dont Gregoire de Tours parle dans son Histoire de France. Un +certain Sénateur de Clermont en Auvergne, qu'il dit s'être nommé +Injuriosus, fils unique, fut fiancé à une fille aussi unique & de sa +qualité, mais riche. S'étant Epousez quelques jours après, on les mit au +lit en la maniére accoûtumée. D'abord que l'Epouse y fut, elle se tourna +du côté de la muraille, soupira & pleura amérement. Le jeune Epoux +surpris, lui demanda, la pressa, & la conjura par Jésus Christ Fils de +Dieu, de lui dire ou de lui faire entendre sagement quel étoit le sujet +de sa tristesse, elle lui dit qu'elle avoit fait voeu de demeurer +Vierge toute sa vie, & que se voyant sur le point de violer son voeu, +elle croyoit que Dieu l'avoit abandonnée. Qu'au lieu de Jésus Christ +qu'elle croyoit avoir pour Epoux qui lui avoit promis de lui donner le +Royaume des Cieux pour présent des nôces, elle n'avoit qu'un homme +mortel qui ne pouvoit lui donner que des choses périssables, & fit de +grandes exclamations sur ce sujet. Ce jeune homme qui avoit beaucoup de +piété lui représenta que comme ils étoient l'un & l'autre enfans +uniques, on les avoit mariez ensemble afin d'avoir lignée & de perpétuer +leur famille Noble; & afin sur tout que leurs biens ne tombassent point +dans des mains étrangéres. Elle repliqua que le monde & ses richesses +n'étoient rien; que la pompe de ce siécle n'étoit qu'une fumée; que la +vie n'étoit qu'un vent, & qu'il valoit bien mieux aquerir les biens du +Paradis, & la Vie éternelle. Elle dit tout cela d'une maniére si vive & +si touchante, qu'elle persuada son Epoux, & qu'elle en tira ces paroles +si conformes à ses desirs. Que si c'étoit sa volonté de s'abstenir de +toute convoitise, & de toute oeuvre de la chair, il lui promettoit de +se conformer à son intention. Elle lui dit que c'étoit une chose +difficile à pratiquer, cependant, que s'il tenoit parole & que tous deux +demeurassent Vierges dans ce monde, elle lui feroit part d'une partie du +Douaire qui lui avoit été promis par son Epoux & Seigneur Jésus Christ, +lors qu'elle se donna, & qu'elle se voua à lui comme Epouse & Servante. +Il lui renouvella sa promesse, l'assura qu'il effectuëroit ce à quoi +elle l'exhortoit, & s'étans donnez la main l'un à l'autre ils +s'endormirent; Ils couchérent depuis dans un même lit pendant plusieurs +années sans blesser leur Voeu de chasteté. Tout cela n'a été sçû +qu'après leur mort. L'Epouse étant décédée la premiére, son Epoux fit +ses funérailles, & la mettant dans le sepulchre, il dit ces paroles à +haute voix, _Je te rends graces, Seigneur Dieu Eternel, de ce que je te +restituë ce trésor aussi entier que je l'avois reçû de toi en dépôt_. +L'Histoire dit, que l'Epouse lui répondit comme en soûriant, _Pourquoi +révéles-tu un secret sans en être requis?_ Et elle ajoûte un autre +miracle que je ne rapporte point, parce qu'il ne s'en agit point ici. + +Nicéphore Calliste[71] & l'Histoire tripartite[72] rapportent à peu près +la même chose d'un Ægyptien nommé Amon qui a été depuis Religieux. La +différence qu'il y a eu, c'est que ç'a été le mari qui a sermoné sa +femme, au lieu que dans l'histoire précédente ç'a été la femme qui a +persuadé son mari. Mais la même chose précisément est arrivée à +l'Empereur Henri. Il a vécu avec l'Impératrice Chunegonde sa femme comme +le jeune Gentilhomme Auvergnat dont je viens de parler, vécut avec la +sienne. Chunegonde étoit une Princesse qui joignoit la jeunesse à la +beauté, cependant ayant dit à Henri qu'elle avoit fait voeu de +chasteté, il vécut avec elle comme avec sa soeur. Lors qu'il fut au +lit de la mort, il rendit un témoignage public devant tous les Princes & +les Seigneurs de sa Cour; Vierge, leur dit-il, vous me l'avez donnée, & +Vierge je vous la rends. Ils ont été canonisez l'un & l'autre pour cela +par Eugéne III. comme l'illustre Mr. Godeau nous l'apprend dans ses +Eloges[73]. On peut dire à peu près la même chose de Marcien qui vécut +de même en Eunuque avec Pulcheria sa femme, & de plusieurs autres; Mais +les éxemples que je viens de rapporter suffisent. Si quelqu'un veut en +voir un plus grand nombre, qu'il lise le chapitre septiéme du Livre +quatriéme de Marule; & le Livre neuviéme de l'Histoire de Cromerus, dans +lequel il trouvera l'Histoire de Bolislaus V., & de Cunegonde sa femme, +qui d'un consentement mutuel vécurent ensemble toute leur vie dans une +parfaite continence; ce qui a donné lieu à un Polonois nommé Clément +Latinius de faire ces deux Vers, + + _Conjuge consenuit cum Virgine Virgo maritus_ + _Addictus studiis Casta Diana tuis._ + + + + +CHAPITRE VIII. + +_Quel rang les véritables Eunuques ont tenu dans la société civile._ + + +Comme on a mis de tout tems une grande différence entre les Eunuques qui +étoient nez Eunuques, ou qui avoient été faits tels dès leur naissance, +ou par force dans un âge plus avancé, & entre ceux qui se sont faits +Eunuques eux-mêmes volontairement, il est nécessaire de les distinguer +ici. J'en ferai donc deux classes, & d'abord j'éxaminerai quel rang les +Eunuques forcez que je mets dans la premiére, ont tenu dans la société +civile. + +On ne peut pas faire une histoire éxacte & suivie qui montre le rang que +ces sortes de gens ont tenu dans la société civile, cela méneroit trop +loin & m'écarteroit trop de mon but. Je dirai donc seulement, qu'il +paroît par l'Histoire Sainte, & par l'histoire profane, que les Eunuques +ont possédé les premiéres & les principales Charges dans les Cours, & +qu'ils ont eu la confiance & la faveur de leurs Princes; Et je me +contenterai d'en donner quelques éxemples. + +Je ne parlerai point d'une raison odieuse pour laquelle les Princes les +aimoient autrefois; Tout le monde sçait l'histoire de Sporus[74]; Néron +le fit châtrer, & sa folie fut si grande qu'il tâcha de lui faire +changer de séxe; Il lui fit prendre l'habit de femme, il l'épousa +ensuite avec toutes les formalitez accoûtumées, il lui donna un douaire, +un voile nuptial, & le tint dans sa maison en qualité de femme; à propos +de quoi quelqu'un dit assez plaisamment que le monde eût été bien +heureux si son Pére Domitien eût eu une telle femme; Il fit habiller ce +Sporus à la maniére des Impératrices, & le faisant porter en litiére il +l'accompagna aux Assemblées & aux marchez de la Gréce, & à Rome dans le +quartier des sigillaires, où il le baisoit à chaque moment. Je ne +rapporte que cet éxemple, parce que j'en ai dit assez sur ce sujet dans +le chapitre cinquiéme de cette premiére partie de mon Ouvrage. + +Nous voyons dans le Livre d'Esther[75] que sept Eunuques étoient les +Officiers ordinaires du Roi Assuerus, & qu'en particulier l'Eunuque Egée +avoit le soin de garder les femmes de ce Roi; [76]Il y en avoit deux +autres nommez Bagathan & Tharés qui commandoient à la premiére entrée du +Palais du Roi; [77]l'Histoire de Judith nous apprend, que les Huissiers +de la Chambre d'Olopherne étoient des Eunuques, & que Vagao, ou Bagoas +en étoit le principal; c'étoit lui qui avoit soin de la personne du +Maître & de ce qui concernoit sa garderobe & son lit; [78]l'Eunuque de la +Reine de Candace qui fut batisé par Philippe, étoit un des premiers +Officiers de cette Reine, & Sur-intendant de ses finances, & de tous ses +trésors; [79]c'étoit un Eunuque qui commandoit les troupes de Sedecias +Roi des Juifs. Cyrus victorieux de tous ses ennemis, Croesus & Sardes +étans entre ses mains, ayant pris Babylone, établit sa demeure dans le +Palais Royal de la plus grande Ville de l'Univers; & considérant qu'on +ne l'y voyoit pas de bon oeil, & qu'on ne lui vouloit point de bien, +crût qu'il avoit besoin d'une forte Garde pour la sûreté de sa personne. +Il ne prit cependant que des Eunuques pour ses gardes & pour les +Officiers de sa Maison; & les raisons qui l'y portérent sont amplement & +éxactement déduites sur la fin du chapitre sixiéme du Livre septiéme de +son Histoire ou de la Cyropedie. On donnoit les enfans en garde aux +Eunuques, on leur laissoit le soin de les élever, de leur donner +de [80]l'éducation, de les instruire dans les belles lettres, & de leur +enseigner les sciences & les disciplines; Tous ces différens emplois les +avoient rendus recommandables dans le monde. Les Rois & les Princes, +soit qu'ils eussent été leurs éléves, soit qu'ils ne l'eussent point +été, les estimoient & les honoroient particuliérement; Ils avoient en +eux beaucoup de confiance, & ces Eunuques profitant de ces avantages se +rendoient insensiblement les Maîtres du Gouvernement & de l'Etat, & +abusérent beaucoup de leur crédit; la Religion Chrétienne en a +quelquefois souffert. Les Cours se remplissoient de ces sortes de gens, +ils s'emparoient de tous les principaux emplois. Voici un éxemple bien +précis qui justifie cette vérité; C'est la Cour de l'Empereur Constance, +elle étoit pleine d'Eunuques & ils y étoient les maîtres de toutes les +affaires; Voici de quelle maniére Mr. Herman en parle dans l'excellente +Vie de [81]St. Athanase. «Avant que d'attaquer le Prince même, ce Prêtre +Arrien fut assez adroit pour gagner ceux qui étoient autour de lui, car +la familiarité qu'il avoit avec[82] l'Empereur l'ayant fait connoître de +l'Impératrice il entra aussi dans la familiarité de ses Eunuques, & +particuliérement dans celle d'Eusebe qui étoit le premier de cette +troupe efféminée, & l'un des plus méchans hommes du monde;[83] Ayant +prévenu l'esprit de cet Eunuque il pervertit les autres par son moyen; +ensuite il fit passer ce poison mortel dans l'ame de l'Impératrice, & +dans le Coeur des Dames de la Cour; ce qui a fait dire à St. Athanase +que les Arriens se rendoient terribles à tout le monde, parce qu'ils +étoient appuyez du crédit des femmes. + +«Après cela il ne fut pas difficile à ce Prêtre Arrien de se rendre +Maître de l'esprit de l'Empereur, qui étoit lui-même l'esclave de ses +Eunuques dont il avoit rempli toute sa Cour, & qui ne suivoit en toutes +choses que les conseils & les mouvements de ces hommes lâches. + +«Mais quelque crédit qu'eussent tous les autres, ce n'étoit que comme de +petits serpens qui ne faisoient que ramper, au lieu qu'Eusébe son grand +Chambellan levoit la tête avec orgueil; [84]& en effet il se rendoit si +formidable par sa puissance, que selon les historiens, pour en concevoir +quelqu'idée qui fût conforme à la vérité, il suffisoit de dire que +Constance avoit beaucoup de crédit auprès de lui. Eux de leur côté le +flatoient jusqu'à lui donner le tître de Roi éternel. [85]Ils nous ont +aussi dépeint ses excellentes qualitez par ce bel Eloge, qu'il avoit une +vanité insupportable, qu'il étoit également injuste & cruel, qu'il +punissoit sans éxamen ceux qui n'étoient convaincus d'aucun crime, & +qu'il ne faisoit point de discernement entre les innocens & les +coupables. [86]Les Auteurs prophanes sont remplis de plaintes contre la +malignité & la domination Tyrannique de cet Eusébe & des autres Eunuques +de Constance, mais ils ne considérent que les maux qu'ils firent à +l'Etat, & nous avons sujet de déplorer ceux que l'Eglise ressentit par +leur violence; On vit ces hommes[87] voluptueux & efféminez, à qui les +hommes du monde confient à peine les moindres emplois qui concernent le +service de leurs maisons, & que l'Eglise bannit de ses conseils, selon +ses régles saintes & inviolables, devenir les Maîtres & les Souverains +de toutes les affaires de l'Eglise, & dominer dans ses jugemens, parce +que Constance n'avoit point de volonté que celle qu'ils lui inspiroient, +& que ceux qui portoient le nom d'Evêques, trouvoient de la gloire & du +mérite à être les Ministres & les fidéles éxécuteurs de toutes leurs +passions & à devenir les acteurs des piéces de Théatre, que ces hommes +si méprisables & si corrompus avoient composées.[88] Nous allons donc +voir que ce furent eux qui causérent tous les maux & tous les desordres +que l'Eglise souffrit alors, comme certes ils étoient très-dignes d'être +les Protecteurs de l'hérésie Arrienne, & les ennemis de la divine +fécondité du Pére éternel. Voici ce que St. Athanase ajoûte à cela. +L'Eunuque Eusébe, dit-il, étant arrivé à Rome, sollicita d'abord Libére +de souscrire la condamnation d'Athanase, & d'entrer dans la Communion +des Arriens, disant que c'étoit la volonté de l'Empereur, & l'ordre +exprès qu'il lui portoit de sa part; & ensuite après lui avoir montré +les présens par lesquels il tâchoit de le séduire, il lui prit la main & +lui dit, _laissez-vous persuader par l'Empereur, & recevez ce qu'il vous +donne_. Mais cet Evêque s'en défendit fortement & justifia sa résistance +par ce discours........ Voilà, dit-il, ce que répondit Libére à Eusébe, +mais cet Eunuque étant moins affligé de ce qu'il n'avoit pas souscrit la +condemnation d'Athanase, que de ce qu'il trouvoit en sa personne un +ennemi de leur Hérésie, & ne considérant pas qu'il étoit devant un +Evêque, après lui avoir fait de grandes menaces, il le quitta, sortit +avec les présens qu'il venoit de lui offrir, & fit une chose aussi +contraire à la maniére d'agir des Chrétiens, qu'elle étoit même au +dessus de la témérité des Eunuques........ Une action si généreuse +ayant augmenté la colére & le transport de cet Eunuque, il irita +l'Empereur en lui réprésentant qu'il ne devoit plus se mettre en peine +de ce que Libere ne vouloit pas signer la condamnation d'Athanase, mais +de la disposition d'esprit qu'il faisoit paroître contre leur Hérésie +qui lui étoit si odieuse qu'il prononçoit nommément des Anathêmes contre +les Arriens; Il échauffa aussi par ce discours l'esprit des autres +Eunuques, & il y en avoit un très grand nombre à la Cour de l'Empereur, +qui pouvoient tout auprès de lui, & sans la participation desquels il ne +faisoit rien. Constance écrivit donc à Rome, continuë nôtre Saint, & il +y envoya tout de nouveau des Officiers de son Palais, des Secrétaires, & +des Comtes, avec des lettres qu'il adressoit au Gouverneur de la Ville; +Et il leur avoit donné l'ordre, ou de surprendre Libére par leurs ruses +& par leurs artifices pour le faire sortir de Rome & l'envoyer à la +Cour, ou d'employer ouvertement la violence & l'outrage afin de le +persécuter. Ces écrits remplirent toute la Ville de frayeur & +d'épouvente, & ce n'étoit qu'embuches de toutes parts. Combien y eut-il +de familles à qui on fit des menaces? Combien de personnes reçûrent des +commandemens contre Libére? Combien eut-il d'Evêques qui se cachérent +quand ils virent ces excès? Combien y eut-il de Dames illustres qui se +retirérent à la Campagne à cause des calomnies dont les chargeoient ces +ennemis de Jésus Christ? Combien y eut il de solitaires qui se +trouvérent exposez à leurs embuches? Combien firent-ils persécuter de +personnes qui avoient établi leur demeure dans la solitude pour le reste +de leurs jours? Quels soins ne prirent-ils point par plusieurs fois, de +faire garder les ports, & les portes de la Ville, de peur qu'aucun +Catholique n'y entrât pour voir Libére? Rome connut alors par expérience +quelle étoit la conduite de ces impies qui déclaroient la guerre à Jésus +Christ même, & elle apprit pour l'avenir ce qu'elle n'avoit pas crû +jusqu'à ce tems-là, pour ne l'avoir sçû que par le récit des autres, +sçavoir de quelle maniére ils avoient renversé toutes les autres Eglises +en tant de Villes différentes. + +«C'étoit des Eunuques qui faisoient tous ces desordres, & qui étoient +auteurs de tous les excès que les autres commettoient de toutes parts. +Et il n'est pas en effet étrange, que comme l'Hérésie des Arriens fait +profession de nier le Fils de Dieu, elle s'appuye du crédit des +Eunuques, qui étans naturellement stériles, & ne l'étans pas moins dans +l'ame en ce qui regarde les actions de piété & de vertu que dans le +corps, ne peuvent du tout souffrir que l'on parle du Fils de Dieu. +Cependant, l'Eunuque de la Reine d'Ethiopie ne comprenant pas ce qu'il +lisoit, crût les instructions que lui donna Saint Philippe touchant le +Divin Sauveur. Mais les Eunuques de Constance ne peuvent souffrir que +Saint Pierre ait autrefois confessé sa Divinité; Ils s'élévent même +contre le Pére Eternel quand il déclare que c'est son Fils, & +s'emportent de fureur contre ceux qui disent que c'est le véritable Fils +de Dieu; c'est pour ce sujet que la Loi deffend de les admettre dans les +Jugemens Ecclésiastiques. Mais les Arriens viennent de les en rendre les +maîtres. Constance ne prononce rien que ce qui leur est agréable, & ceux +qui portent le nom & la qualité d'Evêques, n'en disent mot, & regardent +tous ces desordres avec dissimulation. Hélas! Qui sera celui qui écrira +un jour cette Histoire, & qui fera passer jusqu'à une autre génération +la rélation funeste de tant de tristes événemens? Qui poura croire un +jour de si grands excès quand on entendra dire que des Eunuques à qui on +confie à peine le soin des affaires domestiques, & dont le service est +suspect en ces rencontres, parce que c'est un genre de personnes qui +n'aiment que le plaisir & qui n'ont point d'autre but que d'empêcher +dans les autres ce que la nature leur a refusé à eux-mêmes; Que ces +Eunuques, dis-je, gouvernent maintenant les Eglises!» + +Ce Saint fait paroître une juste indignation contre les Eunuques qui +étoient alors absolus à la Cour, & qui se sont rendus éxécrables à leur +siécle & à toute la postérité. L'Arrianisme étoit tellement répandu +parmi eux, qu'en ce tems-là porter le nom d'impie & celui d'Eunuque +étoit la même chose, selon Saint Grégoire de Nazianze[89]. Et leurs +violences ont été si odieuses aux Payens mêmes, qu'Ammian Marcellin a +écrit d'eux, qu'ayant toûjours de la fierté & de l'aigreur, & n'ayant +pas les liaisons domestiques & les engagemens naturels qu'ont les autres +hommes, ils n'embrassent que leurs richesses qu'ils considérent comme +leurs très chéres & très agréables filles. [90] Mr. Herman dit, que +l'Histoire de ce combat est devenuë si célébre dans toute la postérité, +que les Payens mêmes en ont marqué l'événement; mais qu'il aime mieux +puiser dans les sources pures que d'avoir recours à ces ruisseaux si +bourbeux; Et que comme il préfére avec raison le témoignage de Saint +Athanase à celui de tous les Auteurs de ce siécle, c'est par ses propres +paroles qu'il doit commencer l'importante relation de laquelle j'ai tiré +ce que je viens de rapporter sur ce sujet. + +Les Eunuques avoient été tout-puissans du tems du grand Constantin, Pére +de l'Empereur Constance dont je viens de parler. Il les avoit élevez aux +premiéres Dignitez & les appelloit ses Amis; mais ayant appris combien +ils étoient pernicieux à l'Etat, il les en avoit dépouillez, & les avoit +réduits à se borner uniquement aux affaires domestiques. [91]Il y a dans +le Code Théodosien une Loi qui nous apprend que tout l'Empire avoit +gémi sous l'oppression de ces sortes de gens, sans avoir osé se +plaindre; mais que l'Empereur en ayant eu connoissance, avoit publié +cette Loi, par laquelle il invite tout le monde à venir dire ses griefs; +il promet d'écouter lui-même ce qu'on aura à dire contre ces sortes de +gens, & de punir ceux qu'on aura convaincu de quelque crime. Il les fit +exclurre du Sacerdoce dans le fameux Concile de Nicée qu'il assembla. +Cependant, quoi qu'ils fussent, pour le dire ainsi, dégradez & destituez +de tous les Emplois publics, civils & militaires, comme ils approchoient +de l'Empereur & qu'ils en avoient l'oreille, ils étoient encore +formidables, & on les craignit jusques à ce qu'ils fussent entiérement +éloignez. Licinius qui a été son Allié, & pendant quelque tems son +Compagnon à l'Empire, les haïssoit beaucoup; il les appelloit _la tigne +& la vermine de l'Etat_;[92] mais comme Licinius a été un Tyran, & un +Prince qui s'est rendu odieux par plusieurs raisons, ce qu'il a fait +dans des vûës particuliéres, ne peut point être tiré à conséquence.[93] +Aléxandre Sévére ne les avoit point aimez, il les appelloit _tertium +hominum genus_; Et au lieu que Heliogabale qui l'avoit précédé avoit été +leur esclave, & Eunuque lui-même, il les humilia & les abaissa, il les +réduisit à un fort petit nombre. Il en donna plusieurs à ses Amis, & +pour montrer le peu de cas qu'il en faisoit, il leur dit en les leur +donnant que s'ils n'avoient pas de meilleures moeurs que celles qu'ils +avoient euës jusqu'alors, ils pouvoient les tuer sans forme de procès. +Il est extrémement loué dans l'Histoire de n'avoir pas imité les Rois de +Perse qui se laissoient tellement gouverner par les Eunuques, que ces +sortes de gens les cachoient à leurs Sujets, qui ne pouvoient leur rien +dire ni en recevoir aucune réponse que par leur canal; Ils leur +rapportoient les choses comme il leur plaisoit, souvent tout autrement +qu'elles n'étoient, & prenans grand soin que le Roi ne sçût que ce +qu'ils vouloient bien qu'il sçût, il arrivoit souvent de grands +inconvéniens, parce qu'ils donnoient telles impressions qu'il leur +plaisoit, & au Roi, & à ses Sujets; [94]L'Histoire d'Orsines en est une +preuve; Orsines étoit un descendant de Cyrus, le plus grand Seigneur de +la Perse, & le Sang le plus noble de l'Orient; Il fit de grands présens +aux Principaux de la Cour d'Aléxandre, & négligea Bagoas; Quelqu'un lui +ayant dit qu'il avoit mal fait, parce qu'Aléxandre aimoit cet Eunuque; +Il répondit qu'il honoroit les Amis du Roi, mais non pas ses Eunuques; +Et que les Perses se servoient autrement de ces gens-là que les Grecs; +Ce discours ayant été rapporté à Bagoas il jura la ruine d'Orsines, +homme d'une vie sans reproche; En effet, il fit tant de faux & de +secrets rapports contre lui à Aléxandre, qu'il l'aigrit & qu'il l'anima +contre lui, de sorte qu'enfin il le fit mettre dans les fers, & le +condamna à la mort. Bagoas ne fut pas content de faire traîner un +innocent au supplice, il eut bien l'impudence de le frapper dans le tems +qu'il alloit mourir, mais Orsines l'envisageant avec indignation lui +dit, j'avois bien ouï dire que des femmes avoient autrefois régné dans +l'Asie, mais il m'est nouveau d'y voir régner un infame Eunuque. +Aléxandre Sévére instruit de tous les desordes que ces Eunuques avoient +fait, il les dompta tous, & les réduisit presque à rien. Ces Eunuques +étoient des gens qui vouloient sçavoir tout ce qui se faisoit à la Cour, +& qui vouloient qu'on crût qu'il n'y avoit qu'eux qui le sçussent; +c'étoit à eux à qui on s'adressoit pour obtenir des graces du Prince; +les Gouvernemens de Province ne s'obtenoient que par leur moyen, & ils +vendoient à deniers comptans ce que le Prince donnoit desintéressément. +Cet Empereur aimoit assez la solitude, il vouloit être seul +ordinairement après le dîner & à certaines heures du matin, personne +alors ne pouvoit le voir. Un certain Vetronius Turinus profitoit de +cette retraite & faisoit croire aux gens, que dans ce tems là il lui +persuadoit & lui faisoit faire tout ce qu'il vouloit, il le faisoit +passer pour un fat qu'il conduisoit à son gré, & sous ce prétexte il +promettoit à tout le monde ce qu'on lui demandoit, & se faisoit fort de +le faire agréer ou éxécuter par Sévére, moyennant quoi il recevoit & +amassoit des sommes immenses. Comme il n'étoit pas vrai que l'Empereur +fût tel qu'il le disoit, ni qu'il eût le crédit dont il se vantoit, il +ne tenoit parole à personne, ce qui donna lieu à bien des gens de +murmurer. Cette conduite de Turinus étant enfin parvenuë à la +connoissance de l'Empereur, il voulut qu'on se rendit partie contre lui +& qu'on l'accusât, de sorte que ce qu'il avoit promis & qu'il n'avoit +point effectué, & les sommes qu'il avoit touchées pour cela ayant été +découvertes, Sévére le fit attacher à un poteau dans un lieu passant, & +le fit mourir par la fumée qui s'élevoit vers lui d'un bois verd & +humide qu'on avoit allumé; [95]Et pendant qu'il souffroit son supplice il +y avoit un homme qui crioit, _fumo punitur qui vendidit fumum_. + +Les Eunuques furent plus considérez sous Constantin pendant un certain +tems. Ils le furent encore plus sous Constance, comme je l'ai fait voir. +Ce Prince ni ses fréres, ne furent ni aimez de leurs Sujets, ni craints +de leurs ennemis, comme Constantin leur Pére l'avoit été, & ils avoient +peine à soûtenir une partie du fardeau qu'il avoit porté lui seul avec +tant de gloire; les Eunuques furent en crédit sous leur Régne. Il paroit +qu'ils ont encore été en faveur du tems de Theodose le jeune; [96]car on +voit dans le Code qui a été fait par son ordre, qu'au lieu que ceux qui +obtenoient des confiscations étoient obligez d'en donner la moitié au +fisc, il dispensa ses Eunuques de cette obligation & leur laissa le +tout. Et Zozime[97] remarque que cet avantage porta ces Eunuques à +commettre mille faussetez insignes, comme de faire entendre au Prince +que ceux dont ils demandoient que les biens fussent confisquez à leur +profit étoient morts sans laisser de veuves, d'enfans, ni de parens, ce +qui causoit souvent la désolation de plusieurs familles, & des larmes & +des gémissemens aux héritiers légitimes, qui étoient souvent de vieilles +veuves caduques ou infirmes, & des orphelins innocens. Il est certain +pourtant qu'il fit un Edit qui deffendoit qu'aucun Eunuque ne fut du +nombre des Patriciens, mais ce fut par une vûë particuliére, & pour +deshonorer Antiochus qu'il contraignit par là à se renfermer dans un +Cloître. [98] Lucien nous apprend que Philoeterus qui le premier a eu +la Principauté de Pergame étoit Eunuque, & qu'il a vécu quatre vingt +ans. Il y a eu un autre Prince nommé Hermias qui a été Eunuque; Il ne +pouvoit jamais souffrit que personne parlât en sa présence de couteau, +ni de section, parce qu'il s'imaginoit qu'à cause qu'il étoit Eunuque, +ces mots lui étoient adressez. [99] Si l'extrait d'une lettre écrite de +Batavia dans les Indes occidentales le 27, Novembre 1684. contenu dans +une lettre de Mr. de Fontenelles, reçûë à Rotterdam par Monsieur +Bânage, fait le recit d'une avanture véritable, comme on peut le croire, +puisque l'illustre Mr. Bayle qui l'a rapporté ne la donne point pour +fabuleuse, & qu'il la certifie en quelque sorte, bien loin de la rendre +suspecte; Mreò Reine de l'Isle de Borneo, veut que tous ses Ministres +soient Eunuques; Eénegu, Princesse qui lui dispute le Trône, ne veut +point d'Eunuques dans sa Cour. Comme nous ne sçavons pas quel succès, +ont eu les contestations & la guerre que ces deux Princesses ont euës +entr'elles, ni par conséquent laquelle des deux jouït présentement de +l'Empire, on ne sçait pas si les Ministres de la Reine de l'Isle de +Borneo sont Eunuques, ou s'ils ne le sont point. On peut dire seulement +que Mreò agit comme Plautiames qui du tems des Antonins fit châtrer tous +ceux qui devoient servir à Maison de Plautilla sa fille que Caracalla +avoit épousée, sans épargner les hommes non plus que les jeunes garçons, +comme nous le voyons dans les recueils de Constantin Porphyrogenéte sur +Dion. + +Pour peu de connoissance qu'on ait de l'histoire de la Cour Ottomane, on +n'ignore pas que les Eunuques y parviennent aux premiéres dignitez de +l'Etat, & qu'il n'y a qu'eux, à proprement parler, qui les possédent. +Les deux plus illustres Bascha qui ayent eu de la réputation pendant les +guerres si célébres dans l'histoire, étoient Eunuques; [100]l'un a été +Halis, & l'autre Sinar. Mr. de Thou rapporte un bon mot dit par le +premier, il se moqua, dit-il, du Courier qui lui annonçoit comme une +fort mauvaise nouvelle, la prise de la Ville de Strigonie par les +Chrétiens l'an 1556, lui disant qu'il avoit bien fait une autre perte +lors qu'on lui avoit enlevé la plus importante piéce qu'il eut. Et Paul +Jove nous apprend que ce fut une truye qui Châtra Sinar en lui arrachant +& devorant le membre viril, comme il dormoit à l'ombre, dès sa plus +tendre jeunesse. + +Tout ce que je viens de dire ne concerne le rang que les Eunuques ont +tenu dans la société civile que par rapport aux Princes & aux +Souverains; il est bon de voir aussi quelle idée les Peuples en ont euë +& quel cas ils en ont fait. + + + + +CHAPITRE IX. + +_Quelle idée les Peuples ont euë des Eunuques, & quel cas ils en ont +fait._ + + +Les Eunuques ayans abusé de la faveur des Princes, comme on l'a vû dans +le chapitre précédent, & s'étans rendus les Tyrans impitoyables de leurs +sujets, il ne faut pas douter que ces sujets ne les ayent eus en +horreur, & qu'ils ne les ayent craint beaucoup plus qu'ils ne les ont +aimez. + +Mais il ne s'agit point ici de sçavoir ce que les Peuples ont pensé de +leur servitude & de leur oppression, & du crédit de ces Eunuques qui les +tyrannisoient; Il n'est ici question que d'éxaminer quelle opinion les +Peuples avoient d'un Eunuque entant qu'Eunuque, & non point d'un Eunuque +entant que Tyran; & quelle idée ils s'en faisoient. + +L'histoire nous apprend non seulement qu'ils les méprisoient +souverainement, mais même qu'ils avoient de la répugnance à les voir. +[101] Les Eunuques ne sont que des troncs desséchez, selon l'expression +d'Esaïe, de ces arbres secs qui le sont jusqu'à la racine, & qui comme +parle Osée, ne porteront plus de fruits; de ces arbres qu'il faut +couper, c'est à dire détruire, & en abolir la mémoire: car pourquoi +faut-il encore qu'ils occupent la terre? Il n'y a personne qui ne voulût +donner le premier coup pour les renverser ou pour les arracher; ce sont +des Créatures imparfaites, en un mot des monstres auxquels la nature +n'avoit rien épargné, mais que l'avarice, la luxure, le luxe, ou la +malignité des hommes ont défigurées. + +S'ils ont été quelquefois dans la prospérité & dans l'élévation, les +Peuples ont regardé ces avantages comme des productions erronées de +l'esprit gâté & du coeur corrompu des Princes qui les ont élevez & +chéris; Ils s'en sont même moquez entr'eux, & lors qu'ils ont osé le +faire en public, ils ont fait éclater leur haine & leur mépris & pour +les Eunuques & pour le choix qu'on en faisoit. + + _Omnia cesserunt Eunucho Consule monstra_ + _Heu terræ coelique pudor. Trabeata per urbes_ + _Ostentatur anus, titulumque effeminat anni._ + + _---- Quibus unquam sæcula terris_ + _Eunuchi, videre forum._ + + _---- Numquam spado consul in orbe_ + _Nec Judex, Ductorve fuit. Quodcunque virorum_ + _Est decus, Eunuchi scelus est._ + + _---- A fronte recedant_ + _Imperii, tenero tractari pectore nescit_ + _Publica Maiestas, nunquam vel in æquore puppim_ + _Vidimus Eunuchi clavo parere Magistri._ + _Nos adeò sperni faciles? orbisque carina_ + _Vilior?_[102] + +Tout le monde sçait que Caligula fit son Cheval Consul, & qu'il voulut +qu'on lui rendit tous les honneurs qui sont dûs à cette dignité. Il prit +envie de même à Arcadius de faire Flaac Eutrope qui étoit le Maître de +sa garderobe & l'un de ses Eunuques, de le faire, dis-je, Consul, & ç'a +été le premier, ou plûtôt le seul de cette qualité qui ait été pourvû +de cet Emploi; aussi voit-on dans Claudien comment on s'irrita alors de +cette conduite. Ce Poëte fit une Satyre piquante contre cet Eutrope +après qu'il fut désigné Consul de Rome, & il le réprésente comme une +vieille qu'on avoit revêtuë des honneurs du Consulat. [103] Ceux qui ont +quelque teinture de l'Histoire Ecclésiastique sçavent comment Jean +Evêque de Constantinople a déclamé contre cet Eutrope, & combien il a +contribué à sa perte*. Il eut une fin digne de lui & des actions +inhumaines qu'il avoit commises. Cet Eunuque ayant dessein de chatier +quelques personnes qui s'étoient réfugiées dans les Eglises, il fit +ensorte que l'Empereur publia une Loi par laquelle il étoit deffendu de +s'y réfugier, & permis d'en tirer ceux qui s'y réfugieroient. Quelle +injustice de violer ainsi le droit des Aziles! Mais il en fut puni +bien-tôt après; car à peine la Loi fut-elle publiée qu'il encourut les +mauvaises graces de l'Empereur, & qu'il fut obligé de rechercher le même +azile que les autres. Comme il étoit caché sous l'Autel & qu'il y +trembloit de peur, Jean monta au pupitre d'où il avoit accoûtumé de +prêcher pour être plus aisément entendu, & fit une invective contre lui. +L'Histoire ajoûte que l'Empereur lui fit couper la tête, qu'il fit ôter +son nom d'entre les noms des Consuls, & qu'il fit effacer des Registres +la loi qu'il avoit fait publier. Le chagrin qu'eurent les honnêtes gens +de le voir dans ce poste fut cause de sa ruine. En effet, Gainas Goth, +Général de l'Empereur, se révolta de dépit de voir cet Eunuque dans +l'éclat de cette haute dignité, & ne voulut jamais se remettre dans son +devoir qu'on ne lui apportât la tête d'Eutrope. On comparoît Eutrope à +Gorgon, parce qu'il faisoit ses tours si adroitement que peu de gens +s'appercevoient de ses ruses; on le regardoit comme une de ces pestes +qui régnoient alors dans les Cours des Princes. Il vendoit les Charges +de la Magistrature & les Jugemens; Il disposoit du Gouvernement des +Provinces en faveur de qui il vouloit;[104] & non content d'avoir été +fait Consul, il tâchoit de se rendre Maître de l'Empire. Il étoit +insolent même envers son Prince, & il tomba dans sa disgrace pour avoir +manqué de respect envers l'Impératrice. + +Les Peuples n'avoient pas du mépris seulement pour ces sortes de gens, +ils avoient aussi de l'aversion pour eux; & si leur nom a passé pour un +tître de Dignité, il a été aussi une injure, & on ne pouvoit en faire +une plus sensible à un honnête homme que de l'appeller _Eunuque_. +[105]Les Eunuques ont été de si mauvais augure, même parmi les Payens, +que Lucien assure en plus d'un lieu qu'ils faisoient par leur +rencontre, rebrousser chemin à beaucoup de personnes, qui aimoient mieux +rentrer chez elles que de passer outre. [106]Cela se rapporte assez à ce +que dit Pline de l'aversion que les animaux-mêmes ont pour ceux de leur +espéce qu'on a mutilez. Il remarque que si on châtre un rat, il fait +fuir tous les autres qui aiment mieux abandonner leur séjour ordinaire +que de le souffrir parmi eux. Ce n'étoit pas pourtant pour cette raison +que Diocles vouloit exclurre Bagoas de la chaire de Philosophie. Lucien +en allégue d'autres tout à fait différentes, plus graves & plus +vraisemblables. + + + + +CHAPITRE X. + +_De quelle maniére les Loix civiles ont considéré les Eunuques, & quels +droits elles leur ont attribué._ + + +L'Empereur Domitien deffendit au commencement de son Régne à toutes +sortes de personnes, tant dans l'Empire Romain, que dans ses limites, +d'avoir la hardiesse d'entreprendre de châtrer les petits enfans; + + _Lusus erat sacræ connubia fallere tædæ_ + _Lusus & immeritos ex ecuisse mares._ + [107] + _Utraque tu prohibes, Cæsar populisque futuris_ + _Succurris, nasci quos sine fraude jubes._ + _Nec spado jam, nec moechus erit te præside quisquam_ + _At prius ó mores! & spado moechus erat._ + +Cette Ordonnance passa pour un avantage très grand, & pour une action +digne d'un Prince sage & généreux; [108]Martial l'en félicite par cette +belle Epigramme, + + _Tibi summe Rheni Domitor & parens orbis_ + _Pudice Princeps, gratias agunt urbes;_ + _Populos habebunt, parere jam scelus non est._ + _Non puer avari sectus arte Mangonis,_ + _Virilitatis damna moeret ereptæ._ + +Cependant il est certain que son motif ne fut nullement louable, car il +ne fit cette deffense, comme le remarque Xiphilin dans sa Vie, & Dion +Cassius, qu'en haine de Tite son frére qui aimoit les Eunuques.[109] +Suetone ne rapporte pas cette particularité, mais elle n'en est pas +moins certaine. Cette Loi & cette Ordonnance, n'est pas mise dans le +Code au tître des Eunuques, sous le nom de Domitien, ni sous celui de +Nerva, qui fit depuis la même deffense, mais sous les noms de Constantin +& de Leon[110]; cependant, Suetone ne permet pas de douter qu'elle ne +soit de lui. L'illustre & le célébre Monsieur de Leibnitz à qui j'ai +proposé cette difficulté par maniére de conversation, m'a donné cet +éclaircissement, que la Loi dont il s'agit ici étoit mise sous les noms +de ces deux derniers Empereurs, parce qu'ils l'ont renouvellée, & qu'on +ne sçavoit alors que par le moyen de l'Histoire, que Domitien & Nerva en +fussent les premiers Auteurs, à peu près comme il en est de ces Loix +somptuaires, des Ordonnances contre les Duels, & de divers Réglemens de +cette nature qui passent pour être les Ouvrages des Princes modernes qui +les publient, quoi qu'on sçache par le moyen de l'Histoire, que d'autres +Princes les ont donnez à leurs Peuples plusieurs siécles auparavant. + +L'Empereur Adrien enchérit sur cette belle constitution, par un meilleur +motif, & deffendit non seulement qu'on fit Eunuques par force ceux qui +ne le souhaitoient pas, mais il deffendit même de faire Eunuques ceux +qui le souhaitoient. Il y a trois Loix consécutives sur ce sujet dans le +tître, _ad legem corneliam de sicariis & veneficis_.[111] Voici les +termes de la premiére. _Constitutum quidem est ne spadones fierent, eos +autem qui hoc crimine arguerentur corneliæ legis poena teneri, +eorumque bona meritò fisco meo vindicari debere; sed & in servos qui +spadones fecerint ultimo supplicio animadvertendum esse. Et qui hoc +crimine tenentur, si non adjuerint, de absentibus quoque tanquàm lege +Cornelia teneantur, pronuntiandum esse. Planè si ipsi qui hanc injuriam +passi sunt, proclamaverint, audire eos Præses Provinciæ debet, qui +virilitatem amiserunt; Nemo enim liberum servumve invitum, sinentemve +castrare debet; Neque quis se sponte castrandum præbere debet. Ac si +quis adversus Edictum meum fecerit Medico quidem qui exciderit capitale +erit, item ipsi qui se sponte excidendum præbuit._ Voici les termes de +la seconde de ces Loix, _Hi quoque qui Thlibias faciunt, ex +constitutione D. Hadriani ad Ninium hastam, in eadem causa sunt qua hi +qui castrant_. Et voici enfin les termes de la troisiéme, _Is qui servum +castrandum tradiderit pro parte dimidia bonorum mulctatur ex Senatus +consulto quod Neratio Prisco & Annio Vero Consulibus factum est_. Tout +cela montre que l'Eunuchisation étoit regardée comme une chose honteuse, +odieuse, & préjudiciable à la société aussi bien qu'à la personne sur +laquelle elle étoit pratiquée. [112]_Qui hominem, libidinis vel promercii +causa castraverit, Senatus Consulto poena legis Corneliæ punitur.[113] +Et si puerum quis castraverit & pretiosiorem fecerit Vivianus scribit +cessare Aquiliam, sed injuriarum erit agendum, aut ex Edicto Ædilium, +aut in quadruplum._ Ce mot _pretiosior_ est obscur, comment un homme +mutilé, dégradé, pour le dire ainsi, de sa qualité d'homme, pouvait-il +être devenu plus prétieux? Voici le sens de ce mot, c'est que comme les +Eunuques étoient aimez & carressez par les Princes, qu'ils étoient +élevez aux premiéres Dignitez de leur Etat, leur condition en étoit +devenuë par là, au moins à cet égard, beaucoup plus considérable, c'est +ce qui paroît par la Loi 4. au Code _de præpositis sacri cubiculi_. Mais +l'Empereur Justinien qui est venu depuis & qui a bien considéré les maux +qui naissoient de cette coûtume, soit aux particuliers, soit au public, +a réïtéré les mêmes deffenses, dans son Code[114] où il décide que, +_tanquam homicida punitur ille qui castrat aliquem_, & dans deux +chapitres de ses Nouvelles[115], à la tête desquelles il a mis une belle +Préface qui en contient les motifs; Il traite cette action d'impie, de +lâche, de honteuse, de deshonnête, & de criminelle, & il dit qu'on a +commis cette espéce de crime sur une grande multitude de gens, que peu +en ont échappé sains & saufs, qu'à peine en a-t-on pû sauver trois de +quatrevingt & dix qui sont venus à sa connoissance; Il considére ces +Eunuchisations comme des meurtres, comme des actions contraires à +l'intention de Dieu, & de la nature, & à l'intention de ses propres +Loix. Il est deffendu sous de griéves peines dans ce titre du Code dont +je viens de parler, de vendre ou d'acheter les Romains qui ont été faits +Eunuques, soit dans l'Empire Romain, ou dans les Païs étrangers. Il y +est aussi deffendu, sous peine de la vie, de faire des Eunuques dans +l'Empire Romain: celui qui auroit donné son esclave pour en faire un +Eunuque en étoit pour la confiscation de la moitié de ses biens.[116] +L'Empereur Leon s'est encore déclaré depuis en termes bien plus forts. +_Virtutis_, dit-il, _ad procreandum à Deo naturæ inditæ exectio non +minore cum audacia identidem committitur quàm si apud Deum nulli poenæ +obnoxia esset, cùm tamen vel maxime sit; Et quanquam veteribus +Legislatoribus curæ fuerit, ut id malum ultrice lege excideretur, quo +respublica ab istiusmodi invento munda esset; haud scio tamen, cum si +qui alii, huic certe præscripto obtemperari atque à naturæ mutilatione +abstineri æquum sit, quamobrem non ita faciant homines, sed tanquam +utilitatem quamdam istiusmodi adversus Generandi vim, insidias +reputantes, membra quæ homini nascendi causam suppeditant, lancinent, & +creaturam aliam quam qualis, conditoris sapientiæ placuerit in mundum +introducere contendant. Hoc igitur cùm inultum relinquendum non putemus, +lege in id poenam constituentes, quibus adeò divinam creaturam +deformare religio non est, eorum audaciam, auxiliante Deo reprimere +conemur._ Il appelle ceux qui font des Eunuques, _Naturæ insidiatores, +detestandæ hujus artis artifices_; il les condamne & il finit cette +excellente constitution par ces belles paroles, _si in albo Imperatorii +famulatus sit, artifex detestandæ hujus artis primùm albo eximatur_. Un +homme qui faisoit un Eunuque étoit considéré comme un Notaire ou un +Tabellion qui faisoit un acte faux; le lieu où l'action avoit été +commise étoit considéré comme un lieu où on avoit commis un crime de +leze Majesté. Mornac qui a fait un excellent Commentaire sur le tître du +Code qui traite _de Eunuchis_, dit avoir vû dans un Historien de France, +qu'un soldat fut puni pour avoir ôté à un Moine ce qu'il croyoit lui +être inutile, _chose inouïe_, dit cet Historien, _quod inaudita apud nos +fuerat_. Messire Claude de Ferriere qui a fait aussi une espéce de +Commentaire sur le même tître, rapporte la même Histoire; mais il y +ajoûte ses réfléxions, & quoi que bon Catholique il dit, qu'_il y a des +gens qui disent, qu'il seroit à souhaiter que_ solos Eunuchos haberet +Ecclesia Ministros, _pour empêcher les desordres que nous ne voyons qui +trop souvent, sans ceux qui nous sont inconnus_. _Il est vrai_, +ajoûte-il, _qu'il y en a plusieurs qui pourroient y avoir intérêt_; +_cependant, je crois qu'il vaut mieux laisser les choses comme elles +sont, & ne pas faire du mal à ceux qui ne veulent que le bien de leurs +prochains_. Quoi qu'il en soit, il paroît que les Loix ont regardé +l'action de faire des Eunuques comme abominable, & l'Eunuque lui-même +comme un monstre, aussi ne leur ont-elles jamais accordé les droits & +les priviléges qu'elles accordent aux autres hommes.[117] Par éxemple il +ne leur a point été permis de tester. J'avouë que l'Empereur Constance +qui leur en avoit accordé la faculté parce qu'il faisoit tout ce qu'ils +vouloient, a donné une Loi qui porte que, _Eunuchis liceat facere +Testamentum, componere postremas exemplo omnium volontates, conscribere +codicillos, salvâ testamentorum observantiâ_; Mais tous les +Jurisconsultes estiment que cette liberté ne concerne que les Eunuques +qui étoient près de sa Personne, ou près de celle de l'Impératrice. Il +est certain que dans quelque degré de faveur que les Eunuques fussent, +ils n'ont jamais été considérez que comme des Esclaves. Ils ont +toûjours été le jouet des Princes, qui ont même abusé quelquefois de +leur servitude; on peut dire qu'il a été d'eux à cet égard, comme de ces +Genuches qui sont carressées dans les cabinets des Grands & vêtuës de +toile d'or. Or il est certain que ce n'a été qu'à ces Eunuques +privilégiez qu'il a été permis de faire Testament. L'Empereur Leon en +rend la raison dans sa Nouvelle trente-huitiéme, mais bien plus +particuliérement dans la Loi _Jubemus_, qui est la quatriéme au Code _de +præpositis facii Cubiculi, & de omnibus cubiculariis & privilegiis +eorum_. Le tître seul, pour le dire en passant, fait voir qu'il s'y agit +des Eunuques, mais il le dit expressément comme on va le voir; _Nam cùm +hoc privilegium_, dit-il, _videatur principalis esse proprium Majestatis +ut non famulorum sicut privatæ conditionis homines sed liberorum +honestis utatur obsequiis, periniquum est eos duntaxat pati fortunæ +deterioris incommoda_; _sed testamenta quidem ad similitudinem aliorum +qui ingenuitatis insulis decorantur pro suâ liceat eis condere +voluntate_. Il y ajoûte néanmoins une réfléxion qui les distingue des +hommes libres; [118]_Intestatorum verò nemo dubites facultates, ut pote +sine legitimis sucessoribus defunctorum fisci juribus vindicari_; Et ce +qui fait voir clairement qu'il s'agit du droit des Eunuques, c'est qu'il +dit dans cette même Loi que, _hæc omnia tunc diligenti observatione +volumus custodiri cùm sponte suaque voluntate quis dederit Eunuchum +sacri Cubiculi Ministeriis adhæsurum_. Voila donc les Eunuques mis sur +le pied des Esclaves; on en excepte les Gardes du Prince, mais cette +exception ne fait que confirmer la régle, _Exceptio in non exceptis +firmat regulam_. En général donc il est certain qu'ils ne peuvent +instituer des héritiers, ni être eux-mêmes héritiers instituez. Dès +qu'ils sont morts leurs biens sont vacans & dévolus au Fisc. Ils sont +même considérez comme gens infames, indignes des Priviléges accordez par +les Loix, témoin cette belle déclaration du Jurisconsulte +Paulus, [119]_Quamvis nulla persona excipiatur, tamen intelligendum est +de his legem sentire qui liberos tolere possunt_; _Itaque si Castratum +libertum Jurejurando quis adegerit, dicendum est non puniri patronum hâc +lege_. Ils ne peuvent point adopter, la Loi est précise contr'eux sur ce +sujet, [120]_sed & illud utriusque adoptionis commune est, quod & ii, qui +generare non possunt, (quales sunt spadones) adoptare possunt, Castrati +autem non possunt_. J'avouë que l'Empereur Leon les a, pour ainsi dire, +réhabilitez par la Nouvelle vingt-sixiéme, dans laquelle il les autorise +à adopter; la raison qu'il en rend est assez plausible, _quemadmodum_, +dit-il, _cui vocis usus ademptus est, quæ linguæ munia sunt per manum ad +implere, & qui sermonem labiis fondere nequit per scripturam ad +ordinandas res suas procedere, non prohibetur. Ita neque qui quod +genitalibus privati sunt liberos non habent, horum indigentiam alio modo +compensare vetandum est_; cependant on peut dire qu'elle n'est point +juste, car c'est un principe de Droit aussi bien que de Philosophie & de +bon sens, que, _adoptio naturam Imitatur_, de là vient que _pro monstro +est ut major sit filius quàm pater_;[121] Et qu'on prescrit l'âge dans +lequel on peut adopter, toûjours en sorte que les proportions d'âge +soient gardées. Comment donc seroit-ce imiter la nature que de permettre +à un homme, qui non seulement n'a jamais pû en produire d'autres, mais +qui n'a pas eu la capacité & les choses naturelles requises pour en +produire d'autres, d'en adopter quelques-uns? Il faut observer +d'ailleurs que l'adoption n'étoit permise originairement qu'aux +personnes qui avoient eu des enfans, & qui les avoient perdus, pour les +consoler de leur mort. On a étendu depuis cette faculté jusqu'à ceux qui +n'avoient aucun empêchement manifeste d'avoir des enfans, mais qui par +l'événement n'en avoient point eu; les femmes mêmes ne pouvoient point +adopter, parce qu'elles sont incapables de l'effet principal de +l'adoption qui est la puissance paternelle, cependant elles peuvent +adopter[122] _ex Indulgentia principis, ad solatium liberorum +amissorum_. Mais ce seroit abuser de l'adoption que de l'accorder à des +gens qui n'ont point eu, & qui n'ont pû avoir des enfans; ce ne seroit +plus imiter la nature, ce seroit la surpasser, ou plutôt ce seroit lui +insulter, & donner des enfans à des gens auxquels elle a ôté le moyen +d'en produire. [123]Les Jurisconsultes ont eu tant d'égard à ces +considérations qu'ils n'ont pas même voulu permettre qu'un de ces +Eunuques auxquels il étoit permis de tester instituât un posthume pour +son héritier, voici comment en parle Ulpien dans la Loi _sed est +quæsitum_ §. I. _sed si Castratus sit, Julianus Proculi opinionem +secutus non putat posthumum hæreden posse instituere, quo jure utimur_. +J'avouë que je me suis étonné que Schneidevin, si savant & si judicieux +ait soûtenu, qu'un Eunuque pouvoit être tuteur. Il est vrai qu'il semble +qu'il n'entende parler que de ces gens impuissans qui n'ont qu'une +partie de ce que la nature donne aux autres, & sa comparaison donne lieu +de le croire; «Comme on ne peut point, dit-il[124], refuser une Tutelle +sous prétexte qu'on n'a qu'un oeil, ou qu'on est ce que les +Jurisconsultes appellent _Morbosus_, un homme qu'il appelle _spado_ ne +peut pas prétendre non plus d'être éxempt d'une Tutelle dont il doit +être chargé;» Et il confirme son opinion par le §. spadonem 2. de la 6. +ff. _de Ædilitio Edicto & redhibitione, & quanti minoris_, qui contient +ces termes, [125]_spadonem morbosum non esse, neque vitiosum Verius mihi +videtur, sed sanum esse, sicuti illum qui unum testiculum habes, qui +etiam generare potest_. Ce qui me persuade qu'il ne s'agit point là d'un +Eunuque proprement ainsi nommé, c'est que ce même titre distingue entre +ce qu'il appelle [126]_morbosus & vitiatus_, & qu'il distingue ce qu'il +appelle _vitium simplex, de vitio corporis penetrante usque ad +animum_. [127]Il nomme particuliérement ceux _qui præter modum, timidi, +cupidi, avarique sunt aut iracundi_; Comment est-ce qu'un homme lâche & +timide comme l'est un Eunuque, peut servir d'appui & de secours à un +mineur qu'il auroit sous sa Tutelle, peut-être que ce pupile seroit plus +hardi, plus entendu & plus vigoureux que lui. [128]Quoi qu'il en soit +cela me paroît contraire à l'ordre & à l'équité, j'ajoûte même à +l'intention du Droit, car _Tutelam administrare virile munus est_, & +_ultrà sexum foemineæ infirmitatis tale officium est_. J'avouë que je +me suis étonné quelquefois que les Loix les ayent admis à +s'enrôler, [129] _Qui cum uno testiculo natus est, quive amisit, jure +militabit, secundum Divi Trajani rescriptum_; La raison de cette Loi me +la rend d'autant plus surprenante, _Nam & Ducis Sylla_, ajoûte-t-elle, & +_Cotta memorantur eo habitu fuisse naturæ_. Est-ce que parce qu'il y a +eu deux grands hommes parmi les Eunuques, par une exception très +particuliére à la régle, il y a lieu de statuer que tous les autres sont +capables de porter les armes? Comme le combat conjugal est différent de +ceux qui se donnent à la guerre, les armes le sont aussi; Et comme les +Eunuques ne les ont point, ils ne peuvent point entrer aussi dans cette +agréable milice; C'est la décision de Plaute dans cette ingénieuse +allusion, [130] _si amandum est, amare oportet testibus præsentibus_. +Enfin, les Eunuques ne pouvoient paroître de leur chef dans aucun acte +solemnel; [131]_ad solemnia adhiberi non potest, cùm juris Civilis +communionem non habeat in totum, ne Prætoris quidem Edicti_. Il ne faut +avoir qu'une teinture fort legère du Droit pour sçavoir que l'état des +personnes consiste en trois choses, qui sont, _la liberté_, _la +bourgeoisie_, & _la famille_, & que lors que quelqu'un est déchû de +l'une de ces trois choses, il souffre un changement notable dans son +état; suivant cela qu'est-ce qu'un Eunuque? Et quelles faveurs les Lois +ont-elles pû lui faire? Quintilien nous donne une idée fort juste de la +nature d'un Eunuque & du droit qui lui convient[132]. Pour moi, dit-il, +quand je considère la nature, il n'est point d'homme qui ne paroisse +plus beau qu'un Eunuque, & je ne crois point que la Providence puisse se +dégoûter jamais assez de ses ouvrages pour souffrir que la débilité +passe pour une perfection, & que l'infirmité ait un rang parmi les +bonnes choses. Je ne puis m'imaginer que le fer puisse rendre beau ce +qui seroit un monstre s'il naissoit en l'état dans lequel la section l'a +pû réduire. Que l'imposture d'un séxe artificiel donne tant de plaisir +que l'on voudra, les mauvaises moeurs n'auront jamais assez d'Empire +sur la raison, pour faire passer pour bon ce qu'elle a pû faire passer +pour beau & pour précieux..... Qui parmi les célébres Sculpteurs, ou +parmi les grands Peintres, quand il tâche de répresenter les corps les +plus parfaits, voudroit en retrancher de telles choses? Et prendre pour +leurs modelles ou un Bagoas, ou quelque Megabize, plûtôt qu'un +Doriphoron capable de tous les éxercices de la guerre, & de tous les +jeux? Ou que de jeunes gens belliqueux? Ou de ces athlétes dont le corps +a été admiré? + +Je me suis assez étendu sur cette matiére je passe à une autre; J'ajoûte +seulement ici par forme d'éclaircissement, qu'il faut faire toûjours une +grande différence entre les Eunuques volontaires qu'on a fait tels de +leur gré & de leur consentement, & entre ceux qu'on a été contraint de +faire tels pour leur sauver la vie, ou par quelqu'autre nécessité +semblable; les uns ont toûjours été odieux & méprisables, mais les +autres ont été à plaindre, & ont été dignes de support & de secours. + + + + +CHAPITRE XI. + +_Quel rang les Eunuques volontaires ont tenu dans la société civile; de +quelle maniére les Loix les y ont considerez, & quels droits elles leur +ont attribué._ + + +Si les Eunuques forcez, c'est à dire ceux qu'on a fait tels dans leur +jeunesse, dans un tems de persécution, ou par l'ordre d'un Tyran, & ceux +qui le sont devenus par accident, ont toûjours été l'objet du mépris & +de la raillerie des hommes. Quelle indignation n'ont-ils pas dû +concevoir contre ces ames lâches & basses, qui par des vûës d'intérêt & +d'ambition, se sont fait retrancher la partie extérieure de leur corps +la plus noble & la plus utile à la société? la Loi les condamne au +dernier supplice comme des homicides d'eux-mêmes. Et voici comment +l'Empereur Adrien parle contr'eux, [133]_Ac si quis adversus Edictum +meum fecerit, Medico quidem, qui exciderit capitale erit. Item ipsi qui +se sponte excidendum præbuit._ On les regardoit autrefois comme des +infames du premier ordre, on les bannissoit de la compagnie des hommes, +& on ne souffroit pas qu'ils fussent instituez héritiers n'étans en cet +état ni homme, ni femme. Voici un éxemple précis qui donnera une juste +idée du cas qu'on en a fait, & des droits qu'on a voulu leur attribuer; +c'est Valére Maxime qui le fournit[134]; «Que dirai je, s'écrie-t-il, de +l'ordonnance du Consul M. Æmile Lepide? n'est elle pas d'une très grande +conséquence? Genutius Prêtre de Cybelle Mére des Dieux, ayant obtenu du +préteur Cn. Oreste, qu'il seroit remis en la possession des biens que +lui avoit laissez Nevianus, par Testament, Sardinius dont l'affranchi +avoit ainsi favorisé Genutius en appella devant le Consul Mamercus, +soûtenant que Genutius s'étant volontairement privé des parties qui le +faisoient homme, ne devoit point être mis au rang ni des hommes, ni des +femmes, ce qui fut cause que la Sentence du Préteur fut cassée. L'Arrêt +est digne de Mamercus & d'un Prince du Senat, car il empêcha que les +siéges de nos Juges ne fussent souillez de la vûë d'une si indigne +personne que Genutius, & que sous prétexte de demander justice, sa voix +efféminée & lascive n'y fut entenduë.» Ceci suffit sur cet article, +parce qu'au reste on peut leur appliquer ce que j'ai dit dans les +chapitres précédens. Je dirai seulement, qu'il faut encore distinguer +les Eunuques volontaires entr'eux; Qu'un Combabus & d'autres semblables, +sont exceptez de cette haine & de cette condamnation publique si +justement dûës aux autres, ce n'est pas qu'ils soient tout à fait +excusables, mais on peut dire qu'ils le sont en quelque sorte, parce que +de deux maux ils croyent éviter le pire. Ils imitent ce Marchand dont +parle Juvénal, ou plûtôt le Castor, + + -------- Imitatus Castora a qui se[135] + Eunuchum ipse facit, cupiens evadere damno + Testiculorum. + +Ce Poëte étoit apparemment du sentiment des vieux naturalistes qui ont +crû & qui croyent encore que le Castor coupe ses parties viriles afin de +se délivrer des mains des chasseurs, parce qu'il croit qu'on ne le +poursuit que pour les avoir; Mr. le Baron de la Hontan nous a bien +détrompez de cette vieille erreur, voici ce qu'il dit sur ce sujet. + +«[136]Au reste, n'en déplaise aux découvreurs de la nature, aux +chercheurs de merveilles & de secrets sur les terres de cette Divine +ouvriére, il n'est point vrai que les Castors se mutilent & se fassent +Eunuques pour échapper à la trop pressante poursuite des Chasseurs; Non, +ces mâles estiment plus leur séxe, & font plus de cas que cela de la +propagation de leur rare espéce. Je ne puis même concevoir sur quel +fondement on a bâti une si grande chimére. Premièrement, la matiére +qu'il a plû à la secte d'Hypocrate de nommer _Castoreum_ n'est pas +renfermée dans ces précieuses & multipliantes parties; Elle est dans un +réceptacle, un véhicule, ou une maniére de poche qui est singuliére à la +machine organique de ces animaux, & que la nature semble n'avoir formée +que pour eux; l'usage que le Castor fait de cette matiére, c'est de s'en +nettoyer & dégager les dents lors qu'elles sont pleines de la gomme de +quelque arbrisseau dans lequel il aura mordu. Mais quand j'accorderois +que le _Castoreum_ est dans les testicules, comment cet animal +pourroit-il les couper sans se déchirer tous les nerfs des aînes +auxquels ils sont attachez près de _l'os pubis_ (trouvez-moi Officier +_Huron_ qui parle plus pertinemment d'Anatomie,) mais en me mettant sur +mes louanges j'ai perdu la conséquence que je voulois tirer de ce +déchirement de nerfs; N'importe, je ne démorderai pas pour cela de mon +scientifique raisonnement. C'étoit bien à Elian, & à d'autres rêveurs de +Naturalitez comme lui, de nous venir parler de la Chasse des Castors? +Avoient-ils puisé cette connoissance dans les méditations du cabinet? +S'ils avoient eu la gloire de vivre comme moi parmi ces Amphibies, ils +auroient sçû qu'un Castor ne s'embarasse point du tout d'un Chasseur; +vous sçaurez d'abord que cet animal a la précaution de ne point +s'éloigner du bord de l'étang où sa cabane est construite; De plus, il a +toûjours l'oreille au guet, & sitôt que par le moindre bruit, il +soupçonne qu'on lui en veut, il plonge, & nage entre deux eaux jusqu'à +ce que n'y ayant plus de danger, il puisse rentrer sûrement chez soi. Si +cette raison ne vous semble pas de poids pour les Castors terriens, je +vous renvoye à _l'os pubis_. Autre argument péremptoire. Si le Castor, +pour arrêter la poursuite de l'ennemi, faisoit la sanglante opération +qu'on lui attribuë, la nature lui auroit donné en cela un instinct fort +imparfait; car quand cet Animal n'auroit plus son _Castoreum_ on ne lui +feroit pas la chasse avec moins d'ardeur; Le _Castoreum_ est le butin le +moins important, ou plûtôt ce n'est rien en comparaison de la peau; +Celle-ci est la proye dominante & la maîtresse piéce de la bête; Ainsi +ce pauvre Castor, pour se sauver de l'avarice du Chasseur, devroit tout +au moins s'écorcher tout vif, & lui jetter sa peau; encore ne sçai-je +après cela si cette barbare & insatiable figure nommée _homme_ ne +voudroit pas la chair & les os de cet innocent animal..... [137]Sa +fourure est bizare, & bien différente d'elle-même; Elle est formée de +deux sortes de poils opposez. L'un est long, noirâtre, luisant, & gros +comme du crin; l'autre délié, uni, long de quinze lignes pendant +l'hyver, en un mot, le plus fin duvet qui soit au monde; Il n'est pas +nécessaire de vous avertir que c'est cette seconde espéce de poil que +l'on cherche avec tant d'empressement, & que ces animaux méneroient une +vie plus sûre & plus tranquille s'ils n'étoient vétus que de crin.» Il +fait une histoire & une description fort curieuses du Castor; outre que +cet illustre Voyageur est un homme sçavant, de bon sens & de bon goût, +très capable de penser, de raisonner, & de juger juste sur un sujet tel +que celui ci qui ne demande que la vûë & du discernement; J'ai remarqué +en lisant Pline[138], qu'un vieux Médecin de son tems qu'il nomme +Sextius, _diligentissimus Medicinæ veteris autor_, étoit à peu près du +même sentiment que Mr. le Baron de la Hontan; Comme j'ai eu l'honneur de +voir ce Baron curieux, à qui le Public a l'obligation d'avoir aquis +plusieurs connoissances rares, & de l'entretenir, c'est avec +connoissance de cause que je parle de lui avec tant d'éloges; [139]J'ai +beaucoup de respect pour les doctes Auteurs des Journaux de Trevoux, & +beaucoup de reconnoissance du fruit que je tire de leurs veilles & de +leurs travaux, mais ils me pardonneront, s'il leur plaît, si je n'entre +point dans les sentimens qu'ils ont si peu favorables à ce Voyageur +digne, à mon avis, d'une meilleure réputation que celle qu'ils tâchent +de lui établir dans le monde. + + + + +CHAPITRE XII. + +_Quel rang les Eunuques volontaires & forcez, ont tenu dans la Société +Ecclésiastique; de quelle maniére l'Eglise & ses Canons les ont +considérez, & quels droits ils leur ont attribuez._ + + +Dieu a eu de tout tems en abomination toutes fortes d'animaux +mutilez. [140] _Vous n'offrirez point au Seigneur_, dit-il, _tout animal +qui aura ce qui a été destiné à la conservation de son espéce, ou rompu, +ou foulé, ou coupé, ou arraché, & gardez-vous absolument de faire cela +dans vôtre Païs_. Cette deffense est générale, mais il en a fait une qui +concerne l'homme en particulier, [141] _L'Eunuque_, dit-il, _dans lequel +ce que Dieu a destiné à la conservation de l'espéce, aura été ou +retranché, ou blessé d'une blessure incurable, n'entrera point en +l'Eglise du Seigneur_. + +Quelques Interprétes de l'Ecriture Sainte croyent, que par le mot +_Eglise_ qui est employé dans ce dernier passage, il faut entendre +l'Assemblée du Peuple Juif, & que Dieu deffend ici, que ceux +que [142]_les hommes avoient faits Eunuques_, comme parle Jésus Christ, +fussent admis dans les Assemblées & dans les Charges publiques. Je ne +rapporterai point ici les divers sens spirituels que Théodoret, Clément +Aléxandrin, & divers autres Péres de l'Eglise, ont donné à ce passage; +on y verroit pourtant qu'une certaine sorte de stérilité, & +l'impuissance, sont des choses indignes, & qui éloignent de Dieu; mais +ces explications m'éloigneroient trop de mon sujet. Je dirai donc +seulement, que par ce mot _Eglise_, dont les Eunuques sont exclûs, il +faut entendre, non seulement l'Assemblée des Juifs & leur Magistrature, +mais même tous leurs Priviléges; L'Eunuque ne peut jouïr d'aucun de +leurs avantages, il ne peut jamais être censé faire partie du Peuple +Saint, ni être Israëlite, ni fils d'Abraham; ni jouïr des Priviléges de +la Nation Sainte, comme d'espérer qu'on lui prêtera de l'argent à +intérêt, qu'il aura part au bénéfice du Jubilé, c'est à dire qu'il +jouïra des Priviléges de l'année septiéme de rémission; Les Eunuques +sont bannis en un mot de la Société politique des Juifs, _ut non +habeantur Cives, nec habeant jus civicum apud Judæos_. C'est en ce sens +que ce mot Eglise est pris au V. 4. du chapitre 20. des +Nombres; & au V. 2. du chapitre 20. du Livre de Judith. +Voila une terrible malédiction, la Loi de Dieu est bien plus sévére +contre les Eunuques, que les Loix Politiques & Civiles que j'ai +rapportées. Il semble presque que cette Jurisprudence ait changé sous la +Nouvelle Alliance; En effet, bien loin d'éloigner les Eunuques de +l'Eglise, si on en croyoit Origéne, ou les Valésiens, il faudroit être +Eunuque pour aquérir le Ciel; mais j'ai fait voir dans un des chapitres +précédens, que les paroles de Jésus Christ sur lesquelles ils avoient +fondé leur opinion, n'ont rien innové à cet égard, qu'ils l'ont +eux-mêmes reconnu depuis, & je vais faire voir positivement, que la +Jurisprudence de l'Eglise Chrétienne condamne les Eunuques volontaires & +quelques-uns des autres. Cette Jurisprudence est établie par le droit +Canon[143]; _Corpore verò Vitiati, y est-il dit, similiter a sacris +officiis prohibentur_; Cela est un peu général, mais voici quelque chose +plus particulier, [144]_si quis pro ægritudine naturalia a Medicis secta +habuerit_; _similiter & qui a Barbaris aut qui a Dominis suis castrati +fuerint, & moribus digni inveniuntur hos Canon admittit ad Clerum +promoveri_. _Si quis autem sanus non per disciplinam Religionis & +abstinentiæ sed per abscissionem a Deo plasmati corporis existimat posse +à se carnales concupiscentias amputari, & ideò se castraverit, non eum +admitti decernimus ad aliquod clericatus officium. Quod si jam fuerit +ante promotus ad Clerum, prohibitus a suo Ministerio deponatur._ La +raison de cette différence est rapportée dans le Canon 8. après avoir +parlé de ceux qui sont tels lors que, _casu aliquo contigerit dum operi +rustico curam impendunt, aut aliquid facientes seipsos non sponte +percutiunt_, & les avoir opposez aux Eunuques volontaires, _in illis +enim_, dit-il, _voluntas est vindicanda quæ sibi causa fuit ferrum +injicere, in istis autem casus veniam meruit_; Il dit la même chose de +ceux que les Barbares, la Maladie, un Tyran, ou un Ennemi, ont mutilez, +ceux-là sont dignes de compassion & de support. + +Cette Jurisprudence est beaucoup plus ancienne que le decret de Gratien +dont j'ai tiré les décisions que je viens d'alléguer, elle est établie +par le Concile de Nicée qui est le premier oecuménique; voici le +premier de ses Canons; «Si quelqu'un étant malade a été fait Eunuque par +les Médecins, ou s'il a été coupé par les Barbares, qu'il demeure dans +le Clergé & dans l'état Ecclésiastique; Mais si étant sain il s'est +retranché lui-même, il faut que s'il est du Corps du Clergé, il +s'abstienne des fonctions de son Ministére, & qu'à l'avenir on n'admette +plus au rang des Ecclésiastiques aucun de ceux qui en auront usé de la +sorte;» Et comme il est manifeste que cette ordonnance regarde ceux qui +ont agi de cette maniére de propos délibéré, & qui se sont coupez +eux-mêmes, cela ne regarde point ceux qui auront été faits Eunuques par +les Barbares, ou par leurs Maîtres, ils peuvent être reçûs dans le +Clergé selon les régles de l'Eglise, pourvû que d'ailleurs ils en soient +dignes. Ce Canon du Concile de Nicée est rapporté dans la Vie de Saint +Athanase faite par Mr. Herman, & suivi des réfléxions de ce judicieux +Auteur. Il ne sera point inutile de les rapporter ici, ne fut-ce que +pour épargner la peine de les chercher ailleurs; «On ne peut pas dire au +vrai quelle a été l'occasion qui a porté les Péres du Concile de Nicée à +traiter de cette maniére, & à user de cette juste sévérité contre ceux +qui se faisoient Eunuques par leurs propres mains; Il est certain que +cette mutilation volontaire qui étoit deffenduë par les Loix Civiles, & +particuliérement par celles de l'Empereur Adrien, ne pouvoit être +approuvée par l'autorité de l'Eglise; le zele inconsidéré d'Origéne qui +s'étoit coupé lui même, en expliquant d'une maniére trop littérale le +chapitre dixneuviéme de l'Evangile de Saint Matthieu, avoit été condamné +par Demetrius son Evêque, quoi qu'il admirât en même tems cette action +comme un transport extraordinaire de piété. L'abus de quelques +Hérétiques nommez Valesiens qui retranchoient ainsi toutes les personnes +de leur Secte, avoit déja été considéré comme un excès aussi contraire +aux sentimens de la véritable Religion qu'aux régles communes de +l'humanité. Toutes ces considérations font bien voir la justice de ce +premier Canon de Nicée, mais elles ne nous apprennent point quelle en a +été l'occasion. Quelques uns prétendent que ce Canon fut fait à +l'occasion du Prêtre Leonce, depuis élevé par les Arriens à l'Episcopat +d'Antioche, qui perdit son rang pour s'être ainsi mutilé lui-même; mais +en ce que Theodoret ajoûte que son Ordination étoit contre les Loix du +Concile de Nicée, il donne quelque lieu de croire que ce Prêtre n'avoit +pas encore commis un si grand excès, & que ce ne fut que depuis le tems +de cette sainte Assemblée, que le desir de converser plus librement avec +une fille nommée Eustolie, le porta à armer ses propres mains contre +lui-même, en imitant Origéne. Quoi qu'il en soit ceux qui étoient +devenus Eunuques, ou par maladie, ou par une violence étrangére, ne sont +point exclus des Dignitez de l'Eglise; Et c'est ainsi que S. Germain, & +S. Ignace, ont rempli si dignement le Patriarchat de Constantinople. +Mais ceux qu'un faux zele pour la chasteté, ou quelqu'autre +considération, a porté à une action si barbare, sont jugez indignes des +fonctions de leur Ministére, s'ils sont déja du nombre des Clercs, ou +d'être élevez à la Cléricature s'ils sont encore parmi les Laïques;» A +l'égard de ceux qui se sont faits Eunuques par intérêt, par ambition, ou +par quelqu'autre motif, lâche, bas, & odieux, ce n'est pas assez de les +exclure des Charges Ecclesiastiques, il faut les réputer & les tenir +pour si infames, qu'on les bannisse de la compagnie des hommes; c'est +ainsi que l'antiquité en a agi, comme je l'ai fait voir dans l'éxemple +de Genutius. Je passe plus loin encore, car j'estime que non seulement +ils doivent être couverts d'opprobre & de honte, mais même qu'ils +doivent être punis comme d'un crime capital; En effet, le droit les +déclare homicides d'eux-mêmes; [145]_si quis absciderit semet ipsum, id +est si quis computaverit sibi virilia, non fiet Clericus, quia sui est +homicida, & Dei conditioni inimicus_. _Si quis cum Clericus fuerit +absciderit semet ipsum, omninò damnetur, quià sui homicida est._ Il est +bon d'entendre ce mot _homicida_; car il n'est pas vrai, à parler +proprement, que celui qui se fait Eunuque, se fasse mourir; mais c'est +parce qu'il se met en danger de mourir dans l'opération; car comme on +l'a vû dans un des chapitres précédens, l'Empereur dit, que de +quatrevingt-&-dix qu'il a vû couper, à peine en est-il échappé trois; Il +est donc appellé homicide de soi-même, _propter homicidii periculum quod +sequi poterat sectionem_; au même sens qu'il est dit dans le chapitre +dernier de la distinction quatrevingt-&-septiéme, que quiconque expose +un enfant en est homicide; la raison de cela est qu'il ne faut pas +considérer ce qui arrive, mais ce qui pouvoit arriver. _Prætor non ait +cujus casus nocere posset_, dit la Loi, _ex his Verbis_, +ajoûte-t-elle, [146]_manifestatur non omne quidquid positum est, sed +quidquid sic positum est ut nocere possit, hoc solum prospicere Prætorem +ne possit nocere, nec spectamus ut noceat, sed omninò si nocere possit +Edicto locus sit_; _Coërcetur autem qui positum habuit, sive nocuit id +quod positum erat, sive non nocuit._ J'ajoûte à la disposition du Droit, +qu'outre les cas qui y sont exceptez, il y en a un qui mérite d'être +considéré, c'est lors que le salut de tout le corps éxige qu'on en +retranche cette partie, car c'est une maxime du bon sens que _præstat +partis quàm totius facere jacturam_. Mais j'ai fait voir que la piété ni +la Religion ne pouvoient pas servir de prétexte à cette infame +éxécution; _Non est licita ad servandam aliquam virtutem_. _V. G. +Castitatem, quia non desunt alia media quibus cum Dei gratia possit homo +& assequi & tueri hanc virtutem._ Au reste, il y a une remarque à faire +sur ce sujet qui n'a pas été trouvée indigne des plus habiles Critiques, +& des plus célébres Jurisconsultes; Mornac la rapporte dans son +Commentaire sur la Loi, _si quis Cod. de Eunuchis_. Voici en quoi elle +consiste. Le Canon neuviéme de la distinction cinquante-cinquiéme +contient ces mots, _Eunuchus si per insidias hominum factus est, vel si +in persecutione ei sunt amputata virilia, vel si ita natus est dignus, +fiat Episcopus_; ce mot _Episcopus_ a paru là mal placé, on a eu +recours, pour s'éclaircir sur le doute qu'on en a eu au Canon des +Apôtres vingt-&-uniéme, & on y a trouvé dans l'éxemplaire Grec le mot +[Grec: Chleoikos], & non pas celui d'_Episcopus_. Ce qui avoit +donné lieu à ces Savans de douter étoit, dit Mornac, que l'indécence & +la difformité d'un homme sans barbe & efféminé, desagréable & méprisable +dans le Public, ne permettoit pas de croire que l'Eglise l'eût élevé sur +une de ses premiéres chaires pour y enseigner, y présider sur tout le +reste du Clergé, & pour le dire ainsi, pour dominer sur lui: Cette +réfléxion n'est point inutile ici, car il paroît que quelque support que +l'Eglise ait eu pour ces malheureux, l'état de leur personne a toûjours +été si vil & si abject, que quelques dignes qu'elles fussent d'ailleurs, +elle n'a jamais voulu les placer dans les lieux éminens, ni leur +conférer des Dignitez illustres & considérables. + +Je finirai ce chapitre & cette premiére Partie de mon Ouvrage tout +ensemble, par quelques remarques qui ne seront point inutiles à mon +sujet. Je dirai d'abord que je n'ai point prétendu faire une Histoire +naturelle des Eunuques, ni une Histoire éxacte du sort qu'ils ont eu +dans tous les siécles, & dans tous les Païs; les moeurs des Nations & +des tems sont fort différentes, on voit à la honte de la raison humaine, +que ce qui a été du goût du Public dans un siécle, déplaît beaucoup dans +un autre. Cette bizarerie paroît sur tout parmi les différens Peuples +qui ont différens génies. Ce défaut de virilité n'est pas également +honteux par tout, il rend considérables en plus d'un lieu des gens qui +sans cela ne le seroient point: leur nom n'est pas également une injure +dans tous les Païs; Ils ont éxercé les premiers Emplois & reçû des +honneurs qui ne cédoient qu'à ceux qui étoient rendus aux Souverains. On +voit encore presque la même chose dans tous les Païs du Levant, dans la +Perse, dans l'Egypte, dans la Mesopotamie, & il est de notoriété +publique qu'à la Porte du grand Seigneur, & dans la vaste étenduë de son +Empire qui s'étend dans les trois parties de l'ancien Monde, les +Eunuques possédent une autorité presque pareille à la Souveraine; Ils +étoient autrefois les yeux & les oreilles des Rois de Perse, ils le sont +encore de l'Empereur des Turcs. Les Romains au contraire ont toûjours eu +en horreur ces demi-hommes, & abominé la Castration; voici comment César +en parle à l'occasion d'une infinité de personnes auxquelles le Roi +Pharnacés avoit fait perdre la virilité[147], _quod quidem supplicium_, +dit-il, _gravius morte Cives Romani ducunt_; cependant on voit que peu +après du tems des Antonins Plautianus fit faire un grand nombre +d'Eunuques, comme je l'ai dit ailleurs; Et aujourd'hui les Italiens en +ont beaucoup & en font cas. [148]Mr. Chevreau nous apprend qu'ils nomment +vertueux leurs _Castrati_ qui ont la voix belle, & qu'ils honorent du +même tître les Courtisanes, quand elles chantent, qu'elles dessinent, +qu'elles jouent de la Guitare, ou qu'elles font un Madrigal. La Reine +Christine les appelloit, _la Virtuosa Canaglia_. C'est une chose qui est +digne de remarque, qu'il n'y a proprement que l'Italie, qui n'est qu'un +coin de terre en comparaison de tout le reste du monde Chrêtien, qui +produit des Eunuques. Il seroit fort difficile de rapporter exactement +tout ce que le caprice des hommes leur a fait faire à cet égard dans +tant de siécles qui se sont écoulez, & parmi tant de Peuples qui ont +habité toutes les parties du Monde; D'ailleurs, comme ce n'est point le +but de cet Ouvrage, il me suffit de conclure de tout ce que j'ai dit +jusques ici, qu'il ne paroît aucune Ordonnance, aucune Loi, ni aucune +Constitution, qui réglent le mariage des Eunuques, ce que l'on +trouveroit infailliblement dans les Historiens anciens & modernes, ou +dans les compilateurs du Droit, s'il leur avoit été permis d'en +contracter, & s'il s'en étoit effectivement contracté, de même qu'on en +trouve concernant la faculté de se faire Eunuque, de tester, d'adopter, +d'éxercer la Tutelle, & d'être appellé en témoignage; on y trouve au +contraire des Loix qui les deffendent absolument. C'est ce qu'il s'agit +d'éxaminer plus particuliérement dans la seconde Partie de cet Ouvrage. + +_Fin de la premiére Partie_. + + + + +SECONDE PARTIE. + + Dans laquelle on discute le droit des Eunuques par rapport au + mariage; & dans laquelle on éxamine s'il doit leur être permis de + se marier. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +_De la nature & du but du Mariage. Que l'Eunuque ne peut y répondre._ + + +Mon dessein n'est point de faire ici l'éloge du Mariage, & moins encore +d'outrer les choses sur ce sujet, comme a fait un Auteur moderne dont +les éxagérations ont été fort relevées[149]. Je n'ai pas dessein non +plus d'éxaminer à fond la matiére du mariage; Sanchez & Pontius y ont +trouvé de quoi faire chacun un gros volume in folio; & nous avons vû +depuis peu, qu'un Ecclésiastique de Florence nommé Charles Mazzi, a +tâché de traiter succinctement ce sujet & de réduire ce qu'on en a dit +en abregé comme il paroît par le titre de son Ouvrage, qui est, _Mare +Magnum Sacramenti Matrimonii in exiguo_; Cependant, son Livre est un +Volume in folio; Ce qui a donné lieu à un habile homme de dire[150], que +puis que l'Auteur, en nous donnant un in folio, ne nous montre qu'en +petit l'ocean du mariage; combien de volumes faudroit-il pour nous le +montrer en grand? Quoi qu'il en soit, c'est une matiére si vaste, si +agitée, si pleine d'écueils, que les Théologiens Casuistes ne sçavent +comment faire pour l'épuiser, & qu'ils se trouvent souvent incertains de +la route qu'ils doivent tenir; Je me contenterai donc de poser quelques +principes généraux par lesquels je ferai connoître la nature & le but du +mariage, pour en tirer ensuite des conséquences nécessaires au sujet +particulier que je traite. + +Le Mariage est, selon la définition que les Jurisconsultes en donnent, +un consentement de l'homme & de la femme, de passer leur vie ensemble +dans une union perpétuelle, qui ne soit séparable que par la mort de +l'un ou de l'autre; [151]_Viri & mulieris conjunctio individuam vitæ +consuetudinem continens_. Quoi que cette définition soit donnée par des +Jurisconsultes qui ont été les oracles de la Jurisprudence, j'oserai +dire néanmoins qu'elle n'est point juste; car si elle l'étoit, la +Tourterelle qui ne s'accouple qu'avec un mâle, & qui ne se laisse point +approcher par un autre lors que le premier est mort, auroit contracté un +mariage; ce qu'on ne peut pas dire d'une bête destituée de raison & +d'intelligence. D'ailleurs, le concubinage constant avec une seule femme +seroit aussi un véritable mariage, ce qui est contraire à l'institution +de son union. Toutes les unions qui sont indivisibles dans la société ne +sont pas des mariages; cependant, pour ne pas disputer ici contre une +définition reçûë depuis tant de siécles, je dirai seulement qu'elle +contient deux expressions qui demandent quelqu'éclaircissement; l'une +est le mot _conjunctio_, il ne se prend pas simplement pour le +consentement des contractans, il se prend aussi _pro corporum +commixtione_. L'autre est le terme _individuam_, il s'entend de ceux qui +contractant mariage lesquels sont censez avoir dessein de vivre ensemble +dans l'union jusqu'à la mort de l'un ou de l'autre, car le divorce étoit +permis chez les Romains, comme on le voit par le tître entier du Code de +_Repudiis_, & du Digeste _De Divortiis & Repudiis_. Ce que je dirai dans +la suite de ce chapitre pourra satisfaire aux doutes auxquels ces mots +ont donné lieu. + +Le Mariage est la plus excellente de toutes les unions. 1. Parce que +c'est Dieu qui l'a institué dans le Paradis terrestre, durant l'état +d'innocence. 2. Parce qu'il n'y a rien qui convienne mieux à l'homme que +le mariage, ni qui se rapporte plus parfaitement à ses besoins. 3. Parce +que le mariage est très nécessaire au monde pour y conserver les +Sociétez, & pour y entretenir la sagesse & la pudeur. + +La différence des séxes & ces paroles, _croissez & multipliez_, que Dieu +a prononcées lui-même lors qu'il les joignit ensemble, qu'il institua le +mariage & qu'il le benit, font voir manifestement que le but de cette +union n'est autre que la propagation du genre humain. Cette union ne +peut donc point passer pour un simple consentement de demeurer ensemble, +comme quelques-uns l'ont crû, mais _pro corporum commixtione_, ou _pro +copula carnali_. Ces paroles de Dieu, _& ils seront deux dans une même +chair_, ne signifient autre chose. Les Canonistes ne regardent le gendre +& la fille que comme une seule & même personne, comme un seul & même +enfant, _si vir & uxor non jam duo sed una caro sunt, Non aliter est +nurus reputanda quam filia_, or ils ne peuvent être una caro que par la +consommation du mariage, _non aliter vir & uxor mulier non possunt una +caro fieri nisi carnali copulâ sibi cohæreant_; ce sont les termes qui +sont employez dans le droit Canon[152]. En effet, si ces paroles ne +signifioient qu'un simple consentement, quel sens pourroit-on donner à +cette expression de Saint Paul, _Ne sçavez-vous pas que celui qui +s'attache avec une femme débauchée est fait un même corps avec elle, car +les deux_, est-il dit, _deviendront une même chair_. Un homme qui commet +paillardise avec une femme, ne s'engage pas à demeurer toûjours avec +elle, comment donc est-il fait un même corps avec elle? Ce ne peut être +que _per corporum commixtionem_, ou _per copulam carnalem_, comme je +l'ai dit; Or quel but peut avoir cette conjonction, selon l'intention de +Dieu qui en a été l'Instituteur? Ça été de procurer lignée, d'engendrer +des enfans; _Croissez & multipliez_, dit-il, voila pourquoi je vous +joins ensemble; Il ne dit pas, _divertissez-vous, donnez l'essor à vos +passions brutales. Faites tout ce que vos sens & la nature éxigeront de +vous, uniquement dans la vûë de leur plaire & de les satisfaire_. +D'ailleurs, Adam étant dans l'état d'innocence, le dessein de Dieu ne +pouvoit pas être de lui donner cette liberté, il n'avoit point alors de +ces convoitises charnelles qui sont nées avec ses successeurs depuis sa +chute. Il est vrai que quelques Interprétes ont crû que ce mot +_croissez_ ne regardoit que la grandeur du corps; mais outre qu'il est +certain que le mot original signifie, _fructifiez_, & que c'est en ce +sens qu'il est dit au Pseaume 132., _l'Eternel a juré la vérité à David, +il ne s'en détournera point, je mettrai du fruit de ton ventre sur ton +Trône_, c'est à dire, quelqu'un des tiens & de ta postérité; c'est en ce +même sens qu'Elizabeth dit en passant à Marie, _benit est le fruit de +ton ventre_, les Auteurs profanes se servent de la même expression dans +le même sens, témoin celui-ci du Poëte Claudien,[153] + + _Nascitur ad fructum mulier prolemque futuram._ + +Cette expression est aussi connuë dans le droit Canon[154], dans lequel +_Mater in procreatione filiæ dicitur radix, Filius Verò flos & pomum_, +outre tout cela dis-je, il est certain que le mot _multipliez_ qui suit +celui-ci, _fructifiez_, ôte toute l'ambiguité qu'il pouroit y avoir; & +d'ailleurs, le Prophete Malachie explique les paroles de Dieu d'une +maniére claire & qui ne laisse aucun doute dans l'esprit; Il parle à un +mari de sa femme légitime en vertu d'un Contract qu'il a fait avec elle, +& il lui dit, _N'est-elle pas l'ouvrage du même Dieu, & n'est-ce pas son +souffle qui l'a animée comme vous? Et que demande cet Auteur unique de +l'un & de l'autre, sinon qu'il sorte de vous une race d'enfans de Dieu!_ +Saint Paul nous en donne un Commentaire à peu près pareil, lors que +parlant des veuves il dit, [155]qu'_il veut que les jeunes se marient & +qu'elles mettent des enfans au monde_; on prend donc des femmes & on se +marie avec elles pour en avoir des fils & des filles, _afin de +multiplier & de ne point laisser périr nôtre nombre_, comme s'exprime le +Prophete Jerémie[156]. Dieu donc n'a établi le mariage que pour susciter +lignée, & par ce moyen nous rendre en quelque façon vivans après nôtre +mort; [157]_Natura nos docet parentes pios liberorum procreandorum animo +& voto uxores ducere. ...... Et enim id circò Filios filiasve concipimus +atque edimus ut ex prole eorum, earumve, diuturnitatis nobis memoriam in +ævum relinquamus_; De là vient que quelques Interprétes estiment que +Jésus Christ dans Saint Luc[158], dit que ceux qui seront ressuscitez ne +se marieront point; car, dit-il, _ils ne pourront plus mourir_, comme +s'il vouloit dire que le mariage n'étant établi que pour nous substituer +des successeurs après nôtre mort il ne sera plus nécessaire de se marier +après la résurrection, puis qu'alors on ne pourra plus mourir. Le desir +d'avoir lignée est dans l'homme & dans la femme, mais on dit qu'il est +plus grand aux femmes qu'aux hommes, & que de là vient que ce contract a +pris son nom de la femme plûtôt que de l'homme, _Matrimonium_, +dit-on[159], _a matris nomine, non adepto jam, sed cum spe & omine jam +adipiscendi_. Mais j'avouë que je ne suis point du tout de ce sentiment, +car il est certain que l'homme perpétuant son nom & sa réputation par le +moyen de ses enfans, doit souhaiter beaucoup plus d'en avoir, que la +femme dont le nom est éteint lors qu'elle se marie, parce qu'elle prend +celui de son mari, & dont la réputation consiste uniquement à faire son +devoir envers son mari & envers sa famille, _la gloire de la femme_, au +reste, _étant le mari_, comme parle Saint Paul; D'ailleurs, pour me +servir de l'expression des Canonistes[160], _filius matri ante partum +est onerosus, in partu dolorosus, post partum laboriosus_. Je croirois +donc qu'il seroit plus vrai-semblable de dire que le mariage prend son +nom de la femme, parce qu'elle contribuë plus au mariage que l'homme. +Quoi qu'il en soit, il résulte toûjours de tout ceci, que le desir +d'engendrer est le but & la fin du mariage; les Philosophes eux-mêmes en +conviennent, _Quem admodùm_, disent-ils, _homo naturaliter & +substantialiter est Animal, ita est vivens, Naturalissimum autem opus +viventium est generare sibi simile; perfectum est_, disent-ils encore, +_unum quodque, cum simile sibi producere potest_. Suivant ces maximes, +comment le mariage peut-il convenir à un Eunuque? Comment peut-il être +capable de le contracter? Et ne paroît-il pas que l'Eunuchisme & le +mariage sont deux choses incompatibles & essentiellement opposées? Aussi +les Payens, quoi qu'ils ne se conduisissent qu'à la lueur de la raison +humaine obscure & bornée, ne vouloient pas qu'on contractât mariage à +aucun autre but qu'à celui de procréer lignée. Voici un éxemple qui le +fait bien voir; «Septitie mére des Trachales Ariminsens, pour leur faire +dépit, bien qu'elle fût hors d'âge de porter enfans, épousa un Publicius +aussi fort âgé, & par un testament les priva de sa succession; ces deux +fils s'en étans plains au Divin Auguste, il déclara le mariage nul, & +cassa le testament, voulant que ses enfans fussent ses héritiers, & +refusant même au vieillard l'avantage que cette femme lui faisoit à +cause qu'ils avoient contracté leur mariage sans espérance d'avoir +lignée. Si la justice même s'étoit mise dans son Trône, & qu'elle eût +pris connoissance de cette affaire, auroit elle plus équitablement & +plus gravement prononcé?» Parmi les bêtes mêmes qui n'ont point péché & +qui sont toutes demeurées dans les termes de leur nature, qui suivent +toutes leur ordre, les femelles ne souffrent le mâle que pour devenir +méres. + + + + +CHAPITRE II. + +_Les Eunuques ne pouvant pas satisfaire au but du mariage, ils ne +doivent pas le contracter._ + + +Les Eunuques qui contractent mariage sont de mauvaise foi & méritent +d'être punis. Premiérement ils commettent une fausseté insigne. Ils se +donnent pour hommes & ils ne le sont point; la fausseté, selon les +Jurisconsultes[161], _est actus dolosus veritatis mutandæ gratia ad +alterum decipiendum factus, quem lex pro falso habet, & lege Cornelia de +falsis coërcet_. Il n'est pas nécessaire que les Eunuques pour être +coupables de fausseté ayent dit positivement qu'ils étoient capables de +satisfaire aux Loix de mariage, il suffit que sçachant les Loix ils se +soient engagez dans cette union & qu'ils ayent donné lieu par là à +croire qu'ils pouvoient en remplir les devoirs. [162]Car _falsum +committitur non dicto sed facto_, comme on le voit par tous les cas qui +sont rapportez dans la Loi _Quid sit falsum quæritur_, 23. _ff. ad legem +Corneliam de falsis_. + +En second lieu, ils promettent ce qu'ils ne peuvent point tenir. On fait +différence en droit entre _Sponsalia & Matrimonium_; _sponsalia sunt +mentio & repromissio nuptiarum futurarum_; ce sont les termes de la loi +premiére _ff. de sponsalibus_. Ce mot _sponsalia_ vient du mot +_spondere_ qui signifie _promettre_. Le droit Canon est fort différent +du droit Civil en ce qui concerne les fiançailles des Enfans, ou des +Adolécens. Le premier[163] décide nettement que _sponsalia amborum +Infantium, vel alterius tantum per supervenientiam majoris ætatis non +validantur, nec publicam honestatem inducunt_. [164]L'Autre au contraire +dit absolument que _sponsalibus contrahendis ætas contrahentium definita +non est_, mais il ajoûte ces mots, _ut in matrimoniis_. C'est à dire, +_in Matrimonio non consideratur principaliter ætas, sed potentia +generandi_. L'état des contractans doit être certain, parce qu'il faut +qu'ils soient capables de le consommer. S'il arrive que l'un n'en soit +pas capable, il n'y a point de mariage parce que, _ubi datur permixtio +habilis cum inhabili vitiatur actus, quando requiritur concursus +habilitatis in utroque_, c'est une maxime qui est manifestement +démontrée par les Canonistes qui ont commenté la Loi, _utile non debet +per inutile vitiari_. C'est sur cela que le chapitre second _de +Frigidis_ est fondé; Il porte précisément ces mots, _sicut puer qui non +potest reddere debitum, non est aptus conjugio, sic qui impotentes sunt +minime apti ad contrahenda matrimonia reputantur_. Un enfant n'est pas +propre au mariage parce qu'il ne peut point en remplir les devoirs. Il y +a du plaisir à lire la dispense d'âge que l'Archevêque de Tours accorda +dans le Mariage de Louïs, Dauphin, fils du Roi Charles Sept, & de +Marguerite d'Ecosse, parce que l'Epoux n'avoit que quatorze ans, & que +l'Epouse n'en avoit que douze; comme si une dispense de cette nature +étoit une chose qui fût au pouvoir des hommes; il n'y a que la Nature +qui puisse en accorder de telles[165]. Justinien a fixé la puberté à +quatorze ans, & le droit Canon a fixé celle des filles à douze, mais il +excepte de cette Loi générale celles, _in quibus malitia supplet +ætatem_. Mais la nature n'est point assujettie aux Loix Civiles ni aux +Loix Canoniques; Elle sort quelquefois de ses propres régles, elle est +tantôt avare, & tantôt prodigue de ses faveurs. L'Ecriture Sainte parle +de Salomon qui engendra Roboam à l'âge d'onze ans, & d'Achaz qui +engendra Ezechias à l'âge de dix ans. S. Jérôme, le Pape S. Grégoire, +Scaliger, Mr. Bochart, & plusieurs autres, ont rapporté des cas +singuliers. Ils ont vû un garçon de dix ans avoir eu un enfant de sa +nourrice; ils ont vû d'autres éxemples de ces fruits précoces[166], mais +ni l'autorité des hommes, ni leur artifice, n'avoit rien contribué à +leur production. Les Eunuques qui n'ont plus ce que la nature leur avoit +donné pour être capables du mariage, ont beau recourir à la faveur & à +l'autorité des hommes, ils ne les mettront jamais en état de le +consommer, & jamais ils n'obtiendront d'eux le pouvoir d'éxécuter ce +qu'ils auront promis par leur engagement. Ils ont donc tort de promettre +solemnellement ce qu'ils sçavent ne pouvoir absolument tenir par +eux-mêmes quelque secours qu'ils reçoivent d'autrui; _Paria censentur +jurare & Religione data fide promittere_; Et ils ne sont point +excusables par la raison que les Jurisconsultes en rendent; _Permittenti +non subvenitur quando tempore promissionis difficultatem sciebat_. Les +Canonistes parlant du mariage de David avec la Sunamite[167], si tant +est que c'en ait été un véritable, puis que Bethsabée, Abigail, & ses +autres femmes & ses concubines, vivoient encore, mettent en question si +David fit bien de l'épouser, n'étant point en état de consommer le +mariage avec elle; Et ils ne l'excusent que parce qu'il ne la prit point +par un mouvement de convoitise, de son bon gré, mais par l'avis, ou +plutôt l'ordre des Médecins, & pour satisfaire aux Principaux de son +Royaume. Ils disent encore que la vie de David ayant été prolongée par +ce moyen; Adonias ayant été vaincu, & le Régne de Salomon bien établi, +on doit en juger favorablement. + +Enfin, le mariage est une espéce de contract de vente & d'achat, le mari +aquiert la puissance du corps de la femme, & la femme aquiert la +puissance du corps du mari. A Rome autrefois le mariage se faisoit _per +emptionem_; c'est donc un contract de bonne foi dans lequel le +Jurisconsulte dit[168] que le dol doit être présumé lors qu'on tient +malicieusement quelque chose de secret; Comme donc dans un contract de +vente rien ne doit demeurer inconnu ni douteux: que l'acheteur doit +avoir connoissance du vice de la chose qu'on lui vend, ou de la maladie +secrette & cachée dont l'animal vendu pourroit être atteint. De même +aussi dans cette espéce d'achapt toute la fraude doit être imputée à +l'Eunuque qui a caché son impuissance. Fragosus éxamine dans son +excellent Ouvrage qui a pour tître, _Regimen Reipublicæ Christianæ. +Impedimenta matrimonii an sint revelanda quandò sunt omninò secreta_, & +il décide la question[169] en disant, que celui qui ne révéle pas les +empêchemens lors qu'ils sont diriments, péche mortellement; le mariage +de ces sortes de gens est si odieux qu'il est toûjours déclaré nul & +comme non avenu dès que leur état est découvert. + +Les nôces qui se faisoient parmi les Romains, _per coëmptionem_, se +célébroient de cette maniére; Après quelques cérémonies, _se se coëmendo +interrogabant, vir ita, an sibi mulier mater familias esse vellet? illa +respondebat, velle; Interim mulier interrogabat an vir sibi pater +familias esse vellet, ille respondebat velle. Sic mulier in viri +conveniebat manum_; c'est à ce propos que Virgile a dit, + + _Teque sibi generum Thetis emat omnibus undis_. + +Servius observe que ce mot _emat_, se rapporte à l'ancien usage de +contracter. On peut voir toutes les solemnitez de ces sortes de mariages +dans le Livre sixiéme de la Cité de Dieu de Saint Augustin, & dans le +chapitre neuviéme du Livre sixiéme des Antiquitez Romaines de Rosinus. + + + + +CHAPITRE III. + +_Le Mariage des Eunuques est considéré comme nul & comme non avenu._ + + +C'est une maxime en Droit, que _falsum quod est, nihili est_. Les +Eunuques qui s'unissent avec une femme, la trompent; Ils ne contractent +point mariage avec elle puis qu'ils ne sont pas capables de contribuer +de leur part comme ils le devroient à la substance du mariage; Ainsi on +peut dire que ce n'est qu'un vain phantôme, ce n'est qu'un mariage feint +& simulé, & nullement un mariage réel & véritable. De là vient que quand +il s'agit de séparer une femme qui a été surprise par un Eunuque, on ne +dissout point le mariage, mais on déclare qu'il n'y en a point eu. C'est +sur ce principe que toute la Jurisprudence de ces sortes de conjonctions +est fondée[170]. Elle fait voir qu'il n'y a ni mari, ni femme, ni dote, +ni douaire. La loi _in causis_, contient une décision précise sur ce +sujet, _si maritus_, dit-elle, _uxori ab initio matrimonii usque ad duos +annos continuos computandos coire minime propter naturalem +imbecillitatem valeat, potest mulier vel ejus parentes sine periculo +dotis amittendæ repudium marito mittere_. La loi _si serva servo_, +s'explique bien plus clairement[171]; _si spadoni_, dit-elle, _mulier +nupserit, distinguendum arbitror castratus fuerit, nec ne; ut in +castrato dicas dotem non esse, In eo qui castratus non est, quia est +matrimonium, & dos & dotis actio est_. Au second cas le mari a action +pour la dote, & la raison qui en est donnée, c'est qu'il y a mariage, & +par conséquent dans le premier cas il n'y a point de mariage, puis qu'il +n'y a point d'action pour la dote; cette matiére mérite qu'on s'y étende +un peu davantage. + +Il semble ordinairement que dès là qu'une femme est liée par contract +avec un homme, & que les cérémonies de l'Eglise ont rendu ce lien +solemnel, il y a un véritable mariage, mais on se trompe; cette erreur +est fondée sur cette maxime de Droit que j'expliquerai dans la suite. +_Consensus non concubitus matrimonium facit._ Voici un Jurisconsulte qui +nous en détrompe, c'est Ulpien qui prononce formellement sur ce sujet. +_Non omnes conjunctiones implent conditionem cùm nupserit, putà enim +nundum nubilis ætatis in domum mariti deducta, non paruit conditioni si +nupserit vel si ei conjuncta fit, cujus nuptiis erat interdictum._[172] +Ce n'est point assez d'avoir passé contract, d'avoir épousé à la face de +l'Eglise, d'avoir été menée dans la maison de l'Epoux, d'avoir été mise +entre ses bras, toutes ces circonstances ne sont que des apparences du +mariage, mais elles ne font pas le mariage. Il faut que le mari & la +femme ayent été nubiles & capables de le consommer. C'est donc avec +raison que l'Empereur Justinien a décidé dans ses Institutes, que si +cette femme perd son mari avant qu'elle ait été _viri potens_, elle ne +lui a jamais été femme légitime; [173] _Nec vir, nec uxor, nec nuptiæ, +nec matrimonium, nec dos intelligitur_. Le Jurisconsulte Labeo +s'explique encore plus clairement, [174]_quando pupillæ_, dit-il, +_legatum est, quandocumque nupserit, si ea minor quàm viri potens +nupserit, non ante ei, legatum debebitur quàm viri potens esse +coeperit, quia non potest videri nupta que virum pati non potest_; +L'Histoire[175] rapporte un fait qui est digne de remarque; François I. +souhaitant de tirer le Duc de Cléves du parti de l'Empereur +Charles-Quint, & de l'engager dans le sien, pressa & contraignit +Marguerite de France sa Soeur, & Henri d'Albret Roi de Navarre son +beau-frére, de lui donner en mariage Jeanne leur fille qui n'étoit âgée +que de huit à neuf ans; le mariage fut conclû & arrêté, solemnisé dans +la Ville de Châteleraud, l'Epouse conduite au lit nuptial; cependant, +par jugement du Pape, il a été dit depuis, qu'il n'y avoit point eu de +mariage, & cette jeune Princesse a été mariée de nouveau à Antoine de +Bourbon; C'est sur ce principe sans doute que les Tribunaux[176] ont +permis à une fille qui avoit été mariée à l'âge de sept ans avec le +Frére aîné, de se marier ensuite avec le frére Cadet, lorsqu'elle est +parvenuë dans un âge Nubile. Ce seroit autoriser un Inceste si on +considéroit le premier mariage comme un véritable mariage. Et il paroît +bien qu'il n'est point du tout consideré comme tel; [177]Il est même +deffendu aux Prêtres par les Conciles de marier des gens notoirement +incapables d'éxercer les fonctions du mariage. Les Canonistes sont +beaucoup plus décisifs sur cette matiére que les autres Jurisconsultes, +car ils vont jusques là qu'ils disent que _contractus ante pubertatem +etiam cum nisu carnalis copulæ non facit Matrimonium_. On sçait ce que +c'est que _Pubertas_, en tout cas le chapitre troisiéme du même tître +l'enseigne; _Puberes_, dit-il, _a Pube sunt vocati id est a Pudentia +corporis nuncupati, quia hæc loca primo lanuginem ducunt; Quidam tamen +ex annis pubertatem existimant, id est eum esse puberem qui tredecim +annos implèvit, quamvis tardissimè pubescat; Certum est autem eam +puberem esse, quæ ex habitu corporis pubertatem ostendit, & generare +jamjam potest, & puerperæ sunt quæ in annis puerilibus pariunt_; De +sorte que suivant cette définition les Eunuques ne sont jamais +_puberes_, & n'étans d'ailleurs jamais capables du mariage, ceux qu'ils +contractent sont nuls par eux-mêmes. Les Conciles & les Papes deffendent +expressément de faire les cérémonies prescrites par l'Eglise, comme de +donner la bénédiction, &c. pour des mariages nuls, tels que sont ceux +dont je viens de parler, afin qu'elles ne soient pas faites en vain. Je +conclûs donc, _que non est inter eos matrimonium quos non copulat +commissio sexus_, comme il est dit dans le Decret de Gratien[178]; _Non +est dubium_, dit-il, _illam mulierem non partinere ad matrimonium cum +quâ commistio sexus non docetur fuisse_. [179]_Qui matrimonio conjuncti +sunt & nubere non possunt, illi non sunt conjuges_; Voici en un mot ce +que c'est que le mariage au sentiment des Canonistes, _In omni +matrimonio_, disent-ils[180], _conjunctio intelligitur spiritualis quam +confirmat & perficit conjunctorum commistio corporalis_. Dès là donc que +dans le mariage des Eunuques il n'y a jamais eu de véritable mariage, +parce qu'il n'y a jamais eu de véritable conjonction, on ne prononce +point de dissolution, on dit simplement qu'il n'y a point de mariage, & +que la partie plaignante est en liberté d'en contracter un avec qui bon +lui semblera. [181]_Tum propriè non fit divortium, sed fit declariatio, +ut alii sciant illam societatem non esse conjugium, & conceditur personæ +quæ habet naturæ vires integras ut etiam vivente altero impotente possit +contrahere cum alio_. [182]L'Eglise Romaine qui considére le mariage +comme un Sacrement, ne le dissout jamais, [183]_quo ad vinculum_, elle ne +sépare la partie plaignante que, _quo ad thorum_; lors donc qu'elle +permet à la partie plaignante de se remarier, c'est qu'elle estime qu'il +n'y a point eu précédemment de mariage; c'est donc se moquer & abuser +des cérémonies les plus graves de la Religion que de les faire +intervenir dans un acte faux & chimérique pour autoriser une imposture, +qui produit des inconvéniens qu'il seroit très bon de prévenir. On peut +dire même que ces gens-là sont dans le cas de la Novelle que l'Empereur +Justinien a donnée[184], pour punir celui des conjoints qui se trouvera +avoir causé mal à propos la dissolution du mariage. Solon avoit fait +auparavant une Loi contre ceux qui ne pouvoient pas rendre les devoirs +dûs à leur femme; Il donnoit à ces femmes l'action d'injure contre ces +maris impuissans. + + + + +CHAPITRE IV. + +_Inconvéniens que le Mariage des Eunuques produit ordinairement._ + + +Le[185] Poëte Claudien parlant d'un Eunuque, l'appelle une vieille ridée. +Térence lui donne le même nom, _Eunuchum_, dit-il[186], _illumne obsecro +Inhonestum hominem, quem mercatus est here, senem mulierem_; Mais +Martial pousse la Satyre & l'injure plus loin, il ne se contente pas de +dire, en parlant de Numa qui avoit vû un Eunuque effeminé,[187] + + _Thelin viderat in toga spadonem,_ + _Damnatam Numa dixit esse moecham_; + + Il dit encore[188], + + _Dos etiam dicta est. Nondum tibi Roma videtur_ + _Hoc satis? Expectas numquid & ut pariat?_ + +Toute la différence qu'il y a, c'est que Martial parle de deux hommes +qui se faisoient passer pour femmes, & que je parle d'hommes qui sont +véritablement comme des femmes, & auxquels ce qui est dit dans la Loi, +_cùm vir nubit. cod. ad legem Juliam de Adulterio_, convient à peu près. +Ce sont les Empereurs Constantius & Constance qui y parlent, _cùm vir_, +disent-ils, _nubit ut fæminæ viris, paritura quid cupiatur, ubi sexus +perdidit locum, ubi scelus est id, quod non proficit scire, ubi Venus +mutatur in alteram formam, ubi amor quæritur nec videtur_. Cet +assemblage ne produit point l'effet que la femme en avoit espéré; +[189]_sic virgò intacta manet, inculta senescit_; selon l'expression de +Catulle & d'Ovide.[190] Ce n'est point là l'intention de cette femme, ni +le but du mariage, + + _Foemina fortunæ similis formosa videtur,_ + _Non amat ignavos illa nec ista Viros._ + +ou plûtôt comme s'exprime le même Poëte qui dit plusieurs véritez en +raillant d'une maniére très agréable & très enjouée, + + _Sæpè quiescit ager, non semper arandus, at uxor_[191] + _Est ager, assiduo vult tamen illa coli._[192] + +Si cette idée paroît outrée, il y en a une autre qui n'est pas plus +avantageuse aux Eunuques, & dont les conséquences ne sont pas plus +favorables à eux & à leurs femmes. + +Ce ne sont que des demi-hommes;[193] Juvenal appelle un Eunuque +_semivir_. Mais c'est trop dire en leur faveur; ce ne sont que des +arbres stériles, des troncs desséchez, comme s'exprime Esaïe. + + _Truncus iners jacui, species & inutile signum,_[194] + _Nec satis exactum est corpus an umbra forem._ + +Voila la véritable description d'un Eunuque; Et voici deux traits qui en +achévent le portrait; l'un est donné par les Jurisconsultes, & l'autre +par un Ecrivain sacré. + +L'Eunuque est un homme toûjours malade, & toûjours +languissant, [195]_morbosus_; Par conséquent incapable de faire les +fonctions de la vie active; _sin autem ita spado est_, dit le +Jurisconsulte Paulus, _ut tam necessaria pars corporis ei penitus absit, +morbosus est_; c'est un malade impuissant qui voit l'occasion d'agir & +qui ne peut; Qui comme Tantale se voit au milieu des biens & des +plaisirs & qui ne peut point les goûter; on peut dire de lui ce +qu'Horace dit[196] de son avare, «mon ami, lui dit-il, vous avez entendu +parler de Tantale? Il meurt de soif au milieu d'un fleuve dont l'eau +fuit aussi-tôt qu'il veut boire. De qui pensez-vous rire? C'est de vous +que parle la Fable sous un nom emprunté; vous dormez sur des sacs +d'argent entassez autour de vous les uns sur les autres, vous les +dévorez des yeux, cependant vous n'oseriez non plus y toucher qu'à des +choses sacrées; Et ce sont des richesses en peinture à vôtre égard.» La +différence qu'il y a, c'est que l'avare peut & ne veut point se donner +du plaisir de son bien, & que l'Eunuque voudrait bien, mais qu'il ne +peut point, & en cela on peut dire, que la comparaison de lui à Tantale +est plus juste, que celle qu'Horace fait de son avare à Tantale; On peut +dire à l'Eunuque plus à propos qu'à l'avare, + + _Indormis inhians, & tanquam parcere sacris_ + _Cogeris, aut pictis tanquam gaudere tabellis._ + +Tant s'en faut donc qu'une femme à ses côtez soit un bien qui lui donne +de la joye, il l'afflige au contraire beaucoup, parce qu'il ne peut +point en profiter; c'est une vérité que le Sage a reconnu, & c'est le +second trait qui achéve la peinture de l'Eunuque; Il est de la façon de +l'Auteur de l'Ecclésiastique, soit qu'il soit Jésus Sirach, soit que ce +soit Salomon; il parle d'un homme qui porte la peine de son +iniquité[197], & il dit qu'_il voit les viandes de ses yeux & qu'il +gémit comme un Eunuque qui tient une vierge & qui soûpire_; cette +comparaison est très juste, il porte la peine de son iniquité, soit +qu'il n'ait eu autre vûë que de tromper une femme pour profiter de ses +biens, ou de ses avantages; soit que par une brutalité monstrueuse il +s'abandonne à une intempérance qu'il n'est pas dans son pouvoir de +soûtenir; Quoi qu'il en soit une femme est trompée; Et elle peut dire à +juste tître, ce qu'Auguste disoit lors qu'il se trouvoit assis entre +Virgile & un autre Poëte de son tems, _sedeo inter suspiria & lacrimas_. +Et si cette fraude étoit autorisée il en résulteroit plusieurs +inconvéniens qui paroissent naturellement, & qui se font voir +d'eux-mêmes. + +1. Une femme languiroit & sécheroit d'ennui à côté d'un homme de cette +nature, car elle a beau l'exciter, ses efforts sont inutiles, c'est +pourquoi n'ayant ni les douceurs du mariage, ni l'apparence d'en jouïr, +elle s'affligeroit en secret. Cela n'est point sans éxemple. L'Histoire +nous apprend que l'Empereur Constantius eut pour femme Eusebia, +Princesse très belle, & de la beauté de laquelle on parloit par tout +avec admiration. Constantius étoit un homme mol, efféminé & affoibli par +de longues & continuelles maladies; Eusebia qui étoit dans la fleur & +dans la vigueur de son âge, eût de fréquentes maladies de femmes, & +enfin se consuma, & finit ses jours étique, séche, & défigurée du +chagrin secret, de n'avoir jamais eu la douce & aimable compagnie de son +Epoux, sans que l'excellence de sa beauté, la jeunesse de son âge, ni le +souverain honneur d'être Impératrice, ayent pû lui apporter le moindre +plaisir, ni la moindre satisfaction, bien loin d'avoir pû la consoler. +Cela a pû être permis à un Empereur, du moins n'a-t-on pû lui en +demander raison; mais on ne peut point permettre la même chose à un +particulier dont l'intention injuste est de rendre une femme misérable +pour satisfaire à quelqu'une de ses iniques passions; Il n'est pas juste +de le favoriser dans l'entreprise de faire mourir une femme innocente, +vierge & martyre. + +2. Il pourroit arriver qu'une femme n'auroit pas la force de soûtenir +une si terrible épreuve, ni assez de fermeté pour résister aux +tentations auxquelles elle se trouveroit exposée. L'esprit est prompt, +mais la chair est foible, & il ne seroit pas trop surprenant qu'une +femme ne trouvant pas chez elle de quoi satisfaire à une passion +irritée, ne reçoive d'ailleurs des secours nécessaires pour la +calmer. [198]Un de mes Amis m'a dit en conversation, qu'il se rencontra +un jour chez un Baillif du Païs, dans le moment qu'une femme mariée à un +Suisse, vint toute émûë, ayant un petit enfant sur ses bras, se +plaindre à lui que son mari étoit Eunuque. On lui demanda si cet enfant +qu'elle portoit n'étoit point à elle: Elle répondit qu'oui, on lui dit +pourquoi donc elle disoit que son mari étoit Eunuque puis qu'il lui +avoit fait un enfant; elle repliqua que cet Enfant n'étoit point de lui, +qu'elle ayant bien remarqué qu'il ne faisoit rien qui vaille depuis +plusieurs années qu'elle étoit avec lui, elle avoit prié un ouvrier +maçon qui travailloit chez elle de lui faire voir s'il ne feroit pas +mieux: que l'ayant mise sur un coffre qui étoit près de là, il lui avoit +fait cet enfant dans un seul coup; & que son mari n'avoit pû en faire +autant dans plusieurs années avec tous ses efforts. Le mari ayant été +cité à sa requête, & depuis visité, on ne lui trouva point de +chrémastire, il avoua qu'il en avoit perdu un à l'Armée par un coup de +fusil, & qu'il avoit perdu l'autre par une maladie; l'affaire ayant été +envoyée dans l'Université voisine; le mariage fut cassé, & la femme +s'est mariée à son autre homme. Cet Eunuque voyoit bien que sa femme +ayant un enfant, il falloit qu'elle eût eu affaire avec quelqu'autre que +lui, cependant il ne disoit mot; les gens de ce caractére ne sont point +jaloux. Je crois même que si on proposoit aux Eunuques qui se marient +d'accorder cette permission à leur future Epouse, dans leur Contract de +mariage, ils n'en feroient aucune difficulté, cela ne seroit pas sans +exemple. Je n'alléguerai pas le Jugement solemnel rendu contre un Cocu +qui se plaignoit, dans lequel il est condamné à reprendre sa femme & à +faire cesser les bruits qu'il avoit répandus, fondé sur ceci qui est le +motif de l'Arrêt tel qu'il lui a été prononcé,[199] + + _Sois persuadé que Cocuage_ + _Est la Clause de Mariage_ + _Clause observée éxactement,_ + _Et quand une femme y renonce_ + _On l'en reléve en jugement,_ + _C'est en sa faveur qu'on prononce._ + _La Loi pour ce fait seulement_ + _La traite toûjours de mineure,_ + _J'en sçai telle de soixante ans_ + _Qui n'est pas encore majeure._ + _Cette Clause tire son droit_ + _Des principes de la Nature_ + _C'est en vain qu'un mari murmure_ + _S'il prend le Cas pour une injure._ + +Je ne rapporterai pas non plus diverses décisions que l'on trouve dans +le Cocu imaginaire de Moliére parce que tout cela n'est que fiction; +mais je rapporterai un éxemple très véritable dont voici le cas; La feuë +Comtesse de Moret avoit été mariée en troisiéme nôces à Mr. de Vardes +Gouverneur de la Capelle, & en avoit eu ce Mr. de Vardes, Capitaine de +cent Suisses, que le Roi de France envoya en Espagne dès que son mariage +avec l'Infante fut conclû, pour complimenter de sa part la future +Reine; cette Comtesse de Moret fut aussi mére du Comte de Moret bâtard +de Henri IV. qui fut tué proche de Castelnaudary en l'année 1632, lors +que Mr. de Montmorancy fut pris en Languedoc; c'est elle qui est célébre +dans l'Euphormion de Barclay sous le nom de Casina, il y est dit qu'elle +fut aussi mariée au Comte de Cesy Sancy qui depuis fut envoyé +Ambassadeur à Constantinople, & on y voit la description d'un Contract +de mariage d'un homme qui veut bien être Cocu, & qui promet & s'oblige à +le souffrir; clause qui fut éxécutée paisiblement & sans aucun +empêchement: Peut-être cette Dame s'étoit-elle mal trouvée dans ses +mariages précédens de n'avoir pas pris cette précaution dans ses +Contracts. Cette précaution seroit d'autant plus juste & plus +raisonnable aux femmes des Eunuques que ces hommes efféminez ne peuvent +faire eux-mêmes ce qu'ils doivent; Et ils sont d'autant plus traitables +sur cet article, que ne pouvant s'acquitter de leurs devoirs, ils +consentent, pour éviter les plaintes & les reproches, qu'une femme se +satisfasse comme elle peut. Ils les y portent même très souvent, & ils +leur en fournissent eux-mêmes les moyens quand il en est nécessaire. Et +s'il arrive quelquefois que leurs femmes ayent du panchant au +libertinage & à la débauche, ils favorisent leur inclination & profitent +de leur prostitution. Témoin ce Didyme efféminé contré lequel [200]Martial +a fait une Epigramme si satyrique. C'a été le seul Eunuque qui ait eu +une femme, du moins qui soit de ma connoissance. Et ce Didyme confirme +ce que je viens de dire, car il produisoit lui-même sa femme, & en +faisoit un infame commerce dans la vûë de s'enrichir. + +3. Il se rencontreroit beaucoup de femmes qui, de peur de tomber dans +l'un ou dans l'autre de ces deux extrémitez que je viens de remarquer, +ne voudroient jamais s'engager dans le mariage sans avoir mis à +l'épreuve celui qui les rechercheroit, & sans avoir mis en pratique le +conseil qu'Ovide[201] a donné aux Amans de tous les siécles, c'est à +dire, de prendre garde, _unde legat quod amet ubi retia ponat_; car pour +suivre la même idée de ce Poëte, + + _Scit benè Venator, Cervis Ubi retia tendat._[202] + +Mais les femmes n'ont pas un pressentiment secret de la validité, ou de +l'invalidité d'un homme; Ainsi elles voudront s'en assurer en personnes +sages avant que de serrer les noeuds d'un lien indissoluble; ce n'est +plus la coûtume de faire mettre les hommes nuds avant que de solemniser +leurs mariages, Platon le vouloit ainsi[203]. Ceux qui croyoient que +c'étoit afin de voir la beauté & la belle disposition d'un corps, se +trompent; ce n'étoit que pour voir à l'oeil par l'inspection des +parties si l'homme ne vouloit pas tromper une femme; Cela étoit d'autant +plus nécessaire que tout le monde n'étoit pas, & n'est pas encore +d'aussi bonne foi que le Pére de l'Empereur Galba, Suétone dit[204] +qu'il étoit de petite taille, & bossu, que cependant, Livia Ocellina +fille belle & riche en étoit amoureuse à cause de sa Noblesse, mais +qu'il se dévêtit, & lui montra l'imperfection de son corps, de peur +qu'elle l'ignorant ne se trouvât trompée dans la suite. Je ne sçai +d'ailleurs si cette inspection suffiroit, car il y a peu de filles qui +sçachent à quoi il tient qu'un homme soit capable d'être marié; Ce n'est +que par l'usage qu'elles s'en instruisent; [205]Mr. de Thou rapporte que +Charles de Quellenec, Baron de Pont en Bretagne, avoit épousé Catherine +de Parthenas, fille & héritiére de Jean de Soubize, mais qu'il y avoit +déja quelque tems que la mére de sa femme lui avoit fait un procès pour +faire rompre son mariage, sous prétexte qu'elle prétendoit qu'il étoit +impuissant; Que son procès n'étoit point encore terminé lors du Massacre +de la S. Barthélemi, dans lequel il fut tué; Que son corps ayant été +jetté comme les autres, devant le Louvre, & exposé à la vûë du Roi, de +la Reine, & de toute la Cour, un grand nombre de Dames qui n'avoient +point d'horreur d'un spectacle si cruel, & qui regardoient curieusement +et sans honte, ces corps tout nuds, jettérent particuliérement les yeux +sur le Baron de Pont, & l'éxaminérent avec soin pour voir si elles +pourroient découvrir la cause ou les marques de l'impuissance qu'on lui +avoit reprochée. Je doute qu'avec toute leur application à éxaminer ces +objets elles en ayent été plus sçavantes sur ce sujet. Les Dames +Romaines ne se contentoient pas de la vûë, elles jugeoient des hommes +sur un témoignage plus sûr, sur la force & sur l'adresse qu'ils +faisoient paroître dans les jeux publics. Il ne falloit que cela pour +être regardé par une femme Romaine comme un homme accompli. [206]_Sed +gladiatorem fecit hoc illos Hyacinthos_; ces précautions ne sont point +inutiles quand on songe que c'est pour toute sa vie qu'on s'engage, car +nous ne sommes plus au tems qu'on faisoit des Contracts de Mariage _ad +tempus_.[207] Comme celui que Mr. de Varillas [208]dit avoir vû dans la +Bibliothéque du Roi, fait entre deux personnes de qualité du Comté +d'Armagnac, pour sept ans seulement, se réservant néanmoins la liberté +de le prolonger s'il étoit trouvé à propos. + +4. Il arriveroit que des femmes qui auroient eu trop de vertu pour +commencer leur mariage _ab illicitis_, & par un crime, & qui ne +pourroient demeurer toute leur vie dans l'inaction près d'un phantôme de +mari, seroient contraintes de faire du vacarme pour en être séparées. +Une honnête femme ne trouve sa consolation que dans un époux, comme le +disoit Agrippine à Tibére lors qu'elle lui demandoit un mari; En effet, +quand une femme n'est point honnête elle trouve suffisamment hors du +mariage de quoi contenter la nature; on rencontre rarement des femmes de +l'humeur de celles de Domitius Tullus dont Pline fait l'histoire dans +l'une de ses Epîtres, & qui est rapportée avec des Réfléxions +enjouées, [209]par Mr. Bayle dans l'article d'Afer. Ce qui est rapporté +dans le Ménagiana est assez le goût commun des femmes. Il y est dit que +dans une compagnie d'hommes & de femmes, on s'entretenoit de l'air que +devoient avoir un homme & une femme pour être bien faits; Quelqu'un dit +que pour être bien fait un homme devoit tenir de l'homme & sentir son +homme, & que pour les femmes il n'aimoit point celles qui étoient +homasses, & moi, reprit une femme aussi-tôt, je suis de vôtre sentiment, +je n'aime point les hommes efféminez. On peut ajoûter pour Commentaire +de ces paroles qu'elles n'aiment point les maris, tels que celui dont +parle Mr. de la Fontaine. + + _Qui mainte fête à sa femme alléguoit_ + _Mainte vigile, & maint jour fériable:_ + _Les autres jours autrement s'excusoit_ + _Sans oublier l'Avent ni le Carême._ + + _Vierge n'étoit, Martyr, ni Confesseur_ + _Qu'il ne chommât, tous les sçavoit par coeur,_ &c. + +Nous ne sommes plus au tems de Jean V. Duc de Bretagne qui disoit[210] +qu'il tenoit une femme assez sage quand elle sçavoit mettre différence +entre le pourpoint & la chemise de son mari. D'ailleurs, quand il y en +auroit encore de telles, il est certain que plus elles sont grossiéres, +& moins elles entendent raison sur ce chapitre. Lors que la nature parle +& que la raison ne la retient point, elle veut être absolument obéïe. +Mr. de Varillas met en fait que les femmes les plus spirituelles ont +toûjours été les plus faciles. [211]Torquato Tasso a fait un discours +exprès pour le prouver; Et Mr. de Voiture s'est plaint d'avoir souvent +trouvé des Bergéres trop grossiéres pour être trompées par un habile +homme: les plus fines entendent mieux raison. De sorte que les +grossiéres & les fines se laissent aussi difficilement tromper l'une que +l'autre, sur le chapitre dont il s'agit. + +Je me suis étonné en lisant l'extrait que Mr. Bernard a fait du Recueil +des Traitez de Paix, &c. de voir qu'il y traite de malheureuse +Marguerite Duchesse de Carinthie, à laquelle l'Empereur Louïs de Baviére +a accordé des lettres de divorce d'avec Jean fils du Roi de Bohème pour +cause d'impuissance; voici ses termes. «La piéce, dit-il, est +considérable...... par la maniére dont cette malheureuse Princesse +explique qu'elle en a usé, & par les soins qu'elle dit avoir pris pour +faciliter à son mari les moyens de lui rendre les devoirs d'un véritable +Epoux.» Il rapporte les termes dans lesquels la chose est conçûë, mais +il dit qu'il ne les traduit pas. + +Puis que j'ai dit que je me suis étonné; il est bon que je dise aussi la +raison de mon étonnement. D'un côté cette Epithéte de _malheureuse_ ne +peut pas avoir été donnée par Mr. Bernard à cette Duchesse, pour avoir +obtenu des lettres de Divorce, car au contraire elle doit être réputée +avoir été bien heureuse d'avoir été séparée d'un homme impuissant; non +seulement la justice qu'on lui a faite à cet égard, mais encore la +délivrance d'un joug si pesant méritoit qu'on la qualifiât +bien-heureuse, plûtôt que malheureuse. Si Mr. Bernard avoit parlé de +cette Dame par rapport au tems qu'elle étoit sujette à son mari, il +auroit eu raison de la traiter de malheureuse parce qu'elle l'étoit en +effet; mais il en parle par rapport au tems de sa liberté, & en ce cas +elle avoit été malheureuse, mais elle ne l'étoit plus. Mr. Bernard est +un homme trop judicieux pour avoir fait cette méprise; c'est donc parce +qu'elle a osé demander des lettres de divorce, se plaindre de +l'impuissance de son mari, dire les raisons qui la justifioient & les +moyens par lesquels elle s'en étoit convaincuë, & par lesquels elle en +persuadoit ses Juges. Or Mr. Bernard est trop bon Théologien & trop bon +Politique, & il sçait trop bien l'Histoire Ecclésiastique & Prophane +pour ignorer que la Religion, la conscience, l'honneur & la pudeur, +n'obligent point une femme qui n'a pas assez de courage naturellement +pour souffrir le Martyre & pour se laisser mourir à petit feu, qui ne +peut pas y suppléer par des souffrances volontaires & qui n'a pas la +force de se mortifier par une longue & perpétuelle continence, à +demeurer auprès d'un mari impuissant & incapable de lui rendre les +devoirs de mari; s'il croyoit que la conscience & la Religion obligent +une femme qui se trouve dans ce cas à y demeurer & à y garder un profond +silence, il tomberoit dans l'Hérésie de ces Abeliens dont Saint Augustin +réfute l'erreur dans le chapitre 87. de son Livre _des Hérésies_. S'il +croyoit que l'honneur & la pudeur exigent d'elle cette patience outrée, +il donneroit dans la vision de ces fanatiques qui croyent qu'il vaut +mieux souffrir la mort que de découvrir à un Médecin, ou à un +Chirurgien, une partie secrette qui seroit attaquée; & qui ont mis au +nombre de leurs Saintes Marie fille de Charles le Hardy Duc de +Bourgogne, mariée à l'Empereur Maximilien I., fils de Frideric III. Un +cheval fougueux que l'on avoit donné à cette Princesse, la secoua & la +fit tomber si rudement qu'elle en eut la cuisse rompuë; elle en mourut +n'ayant pû gagner sur sa pudeur d'exposer le haut de sa cuisse à la vûë +des Chirurgiens & des Médecins qui apparemment l'auroient pû guérir. Mr. +Bernard feroit donc bien de s'expliquer un peu plus clairement au hazard +de faire ses extraits un peu plus longs; car on peut dire qu'il lui +arrive quelquefois d'être fort obscur, parce qu'il veut affecter d'être +fort court. En attendant qu'il s'explique, je veux lui faire la justice +de croire qu'il n'a pas donné dans les sentimens que je viens de +remarquer, mais qu'il a donné dans cette pensée de Mr. Boileau;[212] + + _Jamais la biche en rut n'a pour fait d'impuissance_ + _Traîné du fond des bois un cerf à l'Audience,_ + _Et jamais Juge entr'eux ordonnant le Congrès_ + _De ce burlesque mot n'a sali ses Arrêts._ + +Si cela est, il n'a pas pris garde qu'on a fait voir aux Moralistes +qu'ils se trompent fort lors que pour donner de la confusion à l'homme +sur ses défauts ils le conduisent à l'école des bêtes; je le prierois +d'en voir les preuves dans le Dictionaire de Mr. Bayle, si je n'étois +averti qu'il ne lit point les Ouvrages de cet illustre Auteur. Mr. de +Beauval[213] pourra donc le détromper sur ce sujet, & lui faire voir en +particulier, que l'éxemple de la biche n'est point juste, s'il veut se +donner la peine de lire l'extrait que cet Ecrivain sçavant & judicieux a +fait de ce Dictionnaire. Je dirai seulement, que si cette Duchesse de +Carinthie, dont Mr. Bernard parle, étoit coupable, le corps de droit +entier, mériteroit d'être condamné; il fournit aux femmes des actions & +des loix contre leurs maris Eunuques, ou impuissans, au lieu que, selon +la Théologie scrupuleuse de Mr. Bernard, il devroit réprimer +l'incontinence de ces femmes, & s'écrier contre celles qui oseroient se +plaindre. + + + + +CHAPITRE V. + +_Les Loix Civiles deffendent le mariage des Eunuques._ + + +Comme le mariage d'un Eunuque ne peut pas subsister, il a été de la +prudence des Législateurs de ne point permettre qu'il fût contracté. +L'honnêteté publique, ni la Justice, ne veulent pas qu'on laisse faire +des choses qu'elles ne peuvent pas laisser subsister; [214]_Dirimunt +matrimonium contractum, impendiunt matrimonium contrahendum_ C'est une +maxime que les Canonistes qui ont écrit sur le chapitre unique _de +Sponsalibus & Matrimoniis_ ont solidement établie. [215]Elle est conforme +à la disposition du Droit Civil, il deffend de faire les fiançailles +avec les personnes entre lesquelles il empêche de contracter mariage. +_Quamvis_, dit-il, _verbis orationis cautum sit, ne uxorem tutor +pupillam suam ducat, tamen intelligendum est ne desponderi quidem posse; +Nam cum quâ nuptiæ contrahi non possunt, hæc plerùmque ne quidem +desponderi potest. Nam quæ duci potest, jure despondetur_; l'argument +est à peu près pareil, _a Nuptiis permissis ad sponsalia permissa; ab +iisdem prohibitis ad eadem sponsalia interdicta; à matrimonio valido ad +matrimonium contrahendum; & ab eodem invalido ad idem interdicendum_. +Puis que le Contract de mariage & les solemnitez qui se font ensuite, ne +sont & ne marquent autre chose qu'une promesse qui est faite entre deux +personnes, de se rendre les devoirs de mari & de femme, il est manifeste +que ceux qui ne peuvent pas se les rendre ne doivent pas se marier, & +que les mêmes raisons qui dissoudroient le mariage s'il étoit contracté, +doivent empêcher qu'on ne le laisse contracter en effet; L'Empereur Leon +qui a décidé nettement le cas[216], est allé bien plus loin; car non +seulement il a deffendu aux Eunuques de se marier, mais même il a +prononcé & donné une peine contre ceux qui se marieroient, & contre +celui qui les épouseroit; c'est dans la Constitution 98. qui a pour +tître, _de poena Eunuchorum si uxores ducant_; Le motif de cette +ordonnance est très beau, c'est, dit-elle, que ce mariage n'étant rien +de réel, on ne peut sérieusement l'accompagner des Cérémonies Sacrées +qui font une partie de l'essence du mariage. Elle mérite d'être lûë +toute entiére, & je la rapporterois sans en rien obmettre, si elle +n'étoit un peu trop longue par rapport à la bréveté de cet Ouvrage; mais +voici à quoi elle aboutit, _propterea sancimus_, dit-elle, _ut si quis +Eunuchorum ad matrimonium procedere comperiatur, & ipse stupri poenæ +obnoxius sit, & qui sacerdos istiusmodi conjonctionem profanato +sacrificio perficere ausus fuerit Sacerdotali dignitate +denudetur_. [217]L'Histoire dit qu'Auguste mit ordre à la confusion avec +laquelle on avoit accoûtumé de voir les Jeux, il assigna à chacun la +place qui lui étoit dûë, les hommes mariez entr'autres, ceux même de +basse condition y avoient la leur. [218]Mais Martial nous apprend que les +Eunuques n'osoient pas s'asseoir sur leurs bancs, ni se mêler parmi eux. +Voici comme il parle à Dydime, qui d'un ton superbe parloit des Edits de +Domitien concernant les Théatres, & de l'espérance qu'il avoit qu'ils +seroient observez. + + _Spadone cùm sis eviratior fluxo_ + _Et concubino mollior Celenæo,_ + _Quem sectus vlulat matris Entheæ Gallus,_ + _Theatra loqueris & gradus & Edicta_ + _Trabeasque & Idus fibulasque censusque,_ + _Et pumicata pauperes manu monstras._ + _Sedere in equitum liceat an tibi scamnis_ + _Videbo, Didyme: non licet maritorum._ + +Ce Didyme avoit une femme, cependant on ne le considéroit pas comme un +homme marié, parce qu'il étoit Eunuque. La Constitution de l'Empereur +Leon n'étoit pas encore donnée, car on peut dire que depuis ce tems il +n'y a point d'éxemple qu'aucun Eunuque ait eu la permission de se +marier, excepté celui de Saxe Gotha dont je parlerai dans la suite. +Toutes les Sociétez Ecclésiastiques ne se sont pas contentées +d'improuver & de blâmer ces sortes de mariages, elles les ont même +expressément deffendus. + + + + +CHAPITRE VI. + +_La Religion Catholique Romaine ne permet pas le mariage des Eunuques._ + + +La Religion Romaine qui considére le mariage comme un Sacrement, n'a +garde de permettre qu'on prophane un de ses Mystéres. Quelques éxemples +authentiques que je rapporterai serviront de preuves à cet égard. + +Bernard Automne, Avocat célébre au Parlement de Bordeaux, rapporte dans +la seconde partie de sa Conférence du Droit François avec le Droit +Romain[219], un cas qui s'est présenté de son tems au Parlement de +Paris sur ce sujet. Il fait d'abord quelques réfléxions sur le +paragraphe _Spadonum_ de la Loi _Pomponius_, qui est la sixiéme ff. _de +Ædilitio Edicto_, & il trouve étrange, avec raison, qu'Ulpien qui est +Auteur de cette Loi, décide qu'un homme auquel on a coupé un doigt de la +main, ou du pied, soit malade, ou comme il s'exprime, _morbosus_, & +qu'un Eunuque auquel la partie du corps la plus nécessaire manque, ne le +soit pas. Il dit que cela le surprend, qu'il n'en voit pas la raison. +Que la cause de la génération qui donne même le nom d'homme à la +personne qui la porte, étant retranchée ce n'est plus un homme; qu'il +lui semble que qui de vingt parties en retranche une fait moins de tort +à la personne, que quand de deux il lui en ôte une. Aussi ajoûte-t-il, +le Parlement de Paris a jugé par Arrêt du 5. Janvier 1607. en faveur de +Claudine Godefroy, qu'il y avoit juste sujet de ne point contracter +mariage, & de ne point passer outre à la célébration avec un homme avec +lequel elle étoit fiancée, parce que les Médecins & les Chirurgiens +assuroient dans leur rapport qu'il n'avoit qu'un testicule, quoi que +même ils ajoûtassent qu'il pouvoit pourtant engendrer. Le célébre +Etienne Pasquier étant autrefois consulté sur un sujet à peu près +pareil, répondit par cette Epigramme. + + _Esse virum tota conjunx te pernegat urbe,_ + _Naturaque alio teste carere dolet._ + _Officiat ne thoro sociali res ea, certè_ + _Nescio, at hoc scio quod te negat esse virum._ + _Contra probaturum jucundo tramite dicis_ + _Gaudia conjugii mille peracta tibi,_ + _Quid garris? Binos cùm saltem jura requirant_ + _Uno te ne virum teste probare potes._ + +Il pouvoit y joindre l'Epigramme 99. du Livre septiéme de Martial, qui +finit par ce Vers si expressif. + + _Vis dicam verum, Pontice, nullus homo es._ + +Les Dictionaires de Furetiére & de Trevoux disent au mot _Eunuque_, +qu'il a été jugé par Arrêt de la Grand-Chambre du 8. Janvier 1665. qu'un +Eunuque ne pouvoit pas se marier, du consentement même des Parties. Les +Auteurs de ces deux excellens Ouvrages ont tiré cet Arrêt du Journal des +Audiences[220] & c'est encore ce même Arrêt qui est rapporté par Mr. +Claude de Ferriére à qui le Public a l'obligation d'avoir mis en +François la Jurisprudence Romaine, & de l'avoir conférée avec les +Ordonnances Royaux, les Coûtumes de France, & les Décisions des Cours +Souveraines. [221]Il dit dans le tome prémier de sa Jurisprudence du +Digeste, qu'un Eunuque reconnu pour tel, ne peut pas contraindre un +Curé à célébrer son mariage avec une fille qui y consent. + +Le chapitre dixiéme du Livre quatriéme des Arrêts d'Anne Robert, qui ne +traite que de la dissolution du mariage pour cause de frigidité & +d'impuissance, montre que c'est une Jurisprudence constante, que les +Eunuques ne peuvent pas se marier. + +Sixte Cinquiéme fit autrefois une Bulle qu'il envoya en Espagne, par +laquelle il déclaroit nuls les mariages des Eunuques. + +Mais voici un fait historique qui est décisif sur ce sujet. Il est +rapporté par le docte Mr. Strik, fils de l'illustre & célébre Mr. Strik, +Professeur en Droit à Halle, le véritable Papinien de nôtre siécle.[222] +Il dit dans sa dispute _inaugurale_ pour le Doctorat, dans laquelle il +traite, _de matrimonii nullitate_, qu'étant en Italie il n'y a pas long +tems, il a vû qu'un des principaux Musiciens du Duc de Mantouë nommé +_Cortona_, ayant voulu épouser une fort jolie Musicienne qui étoit au +service du même Prince nommée Barbaruccia, ils furent obligez d'en +demander la permission au Pape qui la refusa absolument & sans retour. + + + + +CHAPITRE VII. + +_La Religion Luthérienne, ou de la Confession d'Augsbourg, ne permet pas +le mariage des Eunuques._ + + +Les Théologiens & les Jurisconsultes de cette Communion sont fort +scrupuleux sur cette matiére, & leurs motifs sont très judicieux & très +conformes à la raison & à la Religion. + +Gerhard, l'un de leurs plus grands Théologiens & qui a réduit presque +tous les Ouvrages de Luther en lieux communs, dit précisément dans le +lieu _de conjugio_[223], qu'il ne doit pas être permis à une femme +d'épouser un Eunuque. Le motif qui le porte à prononcer cette décision, +est que le mariage ayant pour but principalement d'engendrer lignée & de +se procurer une postérité, il ne faut pas le laisser contracter à des +gens qui ne sont point capables de parvenir à ce but, & tels sont, +dit-il, les Eunuques & les Spadons. Que quoi que quelqu'un d'eux ayant +encore un chrémastere puisse connoître une femme ils ne sont point +propres au mariage; parce que bien loin d'engendrer des enfants, ils ne +sont pas même capables de satisfaire aux desirs d'une femme, ni +d'éteindre l'ardeur que la nature a allumée dans leur tempéramment. Le +second motif de ce grand homme est, qu'une femme ne trouvant pas dans la +personne de son mari la satisfaction qu'elle souhaite, elle tombe +aisément dans le crime. Le troisiéme motif est qu'une femme est trompée +par un phantôme de mariage, comme est celui d'un Eunuque; car soit +qu'elle ait ignoré l'état de cet homme avant que d'entrer dans aucun +engagement avec lui, soit qu'elle en ait eu connoissance, & qu'elle ait +eu pour lors meilleure opinion de ses forces qu'elle ne devoit, il est +certain qu'elle se trouve toûjours trompée. Or les Loix doivent prévenir +ces sortes de cas, & non seulement conseiller des femmes téméraires, +mais même les empêcher de s'exposer à un danger évident. + +La délicatesse de ces Théologiens va si loin qu'ils ne permettent pas à +un Hermaphrodite de se marier, à moins qu'un séxe ne prévale si +visiblement & si considérablement sur l'autre, qu'il n'y ait rien à +craindre pour les suites de son engagement; & si cet Hermaphrodite fait +difficulté de se laisser éxaminer par des Médecins, des Chirurgiens & +des Matrônes, il se rend suspect dés là, & toute permission de se marier +lui est refusée. + +C'est une maxime générale & constante parmi eux, que l'impuissance +quelle qu'elle soit, & de quelque cause qu'elle procéde, rend un +mariage contracté, nul, le résout, & empêche, lors qu'elle est connuë +auparavant, qu'on ne permette de le contracter. Il y a néanmoins une +exception à cette régle générale, c'est que si cette impuissance est +survenuë depuis qu'il est contracté, par quelque accident que ce soit, +elle ne le dissout point. Cela est fondé en Droit Civil, & en droit +Canon. [224]_Nihil enim tàm humanum esse videtur quàm fortuitis casibus +mulieris maritum, & contra uxorem viri, participem esse._ Le Canon _quod +autem 27. quæst. 2._ est positif & précis, _impossibilitas coëundi_, +dit-il, _si post carnalem copulam inventa fuerit in aliquo, non solvit +conjugium; [225]si verò ante carnalem copulam deprehensa fuerit, liberum +facit mulieri alium virum accipere_. C'est aussi le sentiment de Luther +dans son Traité _de vita conjugali_[226]. + +La Jurisprudence Ecclésiastique, ou Consistoriale de cette Communion est +conforme à celle de leurs Théologiens. Carpzovius qui en est l'oracle en +rapporte des décisions dans la Jurisprudence Ecclésiastique, ou +Consistoriale. [227]Le nombre deuxiéme de la définition seiziéme du tître +premier porte précisément ces mots, _non permittendum mulieri ut Eunucho +nubat_. J'avouë que j'ai lû avec quelqu'étonnement dans l'extrait que +le sçavant Mr. de Beauval vient de nous donner d'un Livre de Mr. +Brucknerus qui a pour tître, _Décisions du Droit Matrimonial_, [228]Que +le cas s'étant présenté à la Cour de S. A. E. de Saxe, un Eunuque +Italien son Chambellan ayant épousé une jeune fille qui étoit avertie de +son état, & du consentement de son pére, quelques Théologiens +entreprirent de troubler ce mariage comme nul & invalide, & que d'autres +le prétendirent bon & valable; mais que le Souverain ayant vû les avis +partagez, avoit confirmé le mariage sans tirer à conséquence pour +l'avenir. On peut dire au sujet de cette discorde de sentimens entre les +Théologiens de l'Electorat de Saxe, ce que ce même judicieux Auteur, Mr. +de Beauval, dit ailleurs[229] en parlant des divers Conciles qui +s'assemblérent au sujet de la Secte des Valésiens; _Divers Conciles_, +dit-il, _s'assemblérent là-dessus & augmentérent le desordre par la +contradiction de leurs Decrets. Tant il est vrai_, ajoûte-t-il, _à la +honte de la raison humaine, que la dévotion la plus bizarre & la plus +ridicule, trouve des Deffenseurs_. Il est certain, à la honte de la +raison humaine, que les sentimens les moins raisonnables trouvent des +gens qui les soûtiennent. Mais le cas que je viens de rapporter, est un +cas particulier qui ne l'emporte pas sur toutes les Décisions publiques +& générales, d'autant moins que le Prince même qui l'a autorisé a +déclaré que c'étoit sans tirer à conséquence pour l'avenir. D'ailleurs, +quand il l'auroit autorisé purement & simplement il n'en seroit pas plus +valide, & cette permission ne lui donnerait pas plus de force; car par +la disposition du Droit, les mariages deffendus par les Loix ne sont pas +moins injustes & illicites, quoi que le Prince ait permis par rescript, +de les contracter, parce que ces mariages étans contraires aux Loix, le +rescript qui a été obtenu portant permission de les contracter est censé +être subreptice, & avoir été obtenu du Prince par surprise. [230]Voici +les termes de la Loi. _Precandi quoque imposterùm super tali conjugio +(Imò potius contagio) cunctis licentiam denegamus ut unus quisque +cognoscat impetrationem quoque rei cujus est denegata petitio, [B]nec si +per subreptionem post hanc diem obtinuerit, sibimet profuturam._ + +Au reste, il auroit été fort à souhaiter que Mr. de Beauval, qui nous +rapporte ce cas, & qui raisonne avec tant de solidité & de justesse sur +toutes les matiéres qu'il traite, eut bien voulu nous dire son sentiment +sur cette célébre question du mariage des Eunuques; on a fait grace très +souvent à sa modestie, j'en donnerai quelques preuves afin qu'on ne +croye pas que je le charge mal à propos d'une obligation & d'une +reconnoissance qu'il ne doit point. Après, par éxemple, qu'il a donné +un extrait fort éxact & fort judicieux du Traité de la Nature & de la +Grace, de Mr. Jurieu, il le finit par ces paroles humbles, [231]que, +_comme cet Ouvrage est plein de Réfléxions très métaphisiques, on lui +pardonnera s'il a bronché quelque part_. Parle-t-il de la Réponse d'un +nouveau Converti à la lettre d'un Réfugié pour servir d'adition au Livre +de Dom Denis de Ste. Marthe, intitulé, _Réponse aux plaintes des +Protestants_; après avoir raisonné en habile Politique sur cette +matiére, il finit par ces paroles modestes; _mais rentrons dans les +bornes de nôtre territoire dont nous avons tant résolu de ne point +sortir, & ne faisons point de course dans la Politique sur laquelle +d'autres travaillent avec tant de succès_. Il s'excuse très souvent sous +divers prétextes, comme on pourroit le voir par les renvois que je mets +à la marge, & il s'excuse sous divers prétextes, & quoi qu'on sçache +qu'il est très capable de manier adroitement les matiéres qu'il rejette +par humilité, on a fait grace, je le répéte, on a fait grace très +souvent à sa modestie. Mais ici il n'a point d'excuse, il s'agit d'une +question qui est entiérement de son ressort, à moins qu'il n'ait crû que +le sujet étant trop riche l'auroit engagé à sortir des bornes d'un +extrait, & à faire un Traité complet. Peut-être qu'il a vû que c'étoit +une matiére si rebattuë, qu'il n'étoit pas nécessaire de la présenter +encore au Public dans cette occasion, dans laquelle il ne se propose que +de faire l'extrait du Livre qui lui tombe entre les mains, & non pas de +traiter à fond les sujets dont il s'y agit. En effet, il dit[232] que, +_la question s'il est permis aux Eunuques de contracter mariage à été +souvent agitée_. Il a raison en cela à certain égard. Il est vrai que +Melchior Inchoffer a fait un Ouvrage _de Eunuchismo_ qui a été imprimé à +Cologne in 8. en l'année 1653. Nous avons la dissertation _de Eunuchis_ +de Gaspar Loischerus imprimé à Leipsik in 4. en l'année 1665. On a vû un +Sermon Anglois de Samuel Smith sur la conversion de l'Eunuque du +chapitre huitiéme des Actes des Apôtres, imprimé à Londres in 8. en +l'année 1632. Il y a un Traité de _Franc. de Amoya, Baëtici_, intitulé, +_Eunuchus_, sur la Loi _Eunuchis. V. c. qui testamenta facere possunt_, +& qui se trouve dans ses observations imprimées à Geneve in folio en +l'année 1656. Il y a un Traité de Marcell. Francolinus _de Matrimonio +spadonis utroque testiculo carentis_, imprimé à Venise in 4. en l'année +1605. Il y a un autre Traité _de Eunuchis_, de Théophile Raynauld, dont +Mr. Bayle se sert souvent très à propos. La Lettre 112. de la Mothe le +Vayer, qui se trouve dans le tome onziéme de ses oeuvres, traite des +Eunuques en général. Nous avons enfin la Dissertation de Saldenus _de +Eunuchis_, qui est la sixiéme du Livre troisiéme de ses _Otia +Theologica_. Et un Recueil de consultations & de décisions sur ce sujet, +dont je parlerai dans la suite de cet Ouvrage. Mais je dirai pour ma +justification, d'avoir entrepris de traiter de cette matiére après tant +de grands hommes, & non pas pour réfuter ce que dit Mr. de Beauval, que +la plûpart de ces Auteurs ne se trouvent plus que dans les Catalogues, +ou dans les Bibliothéques, & que d'ailleurs, ils traitent des Eunuques +en général, & descendent peu dans le détail. La question dont il s'agit +ici y est entr'autres fort rarement & fort briévement traitée. On en +voit quelque chose dans les Ouvrages des Jurisconsultes, des Médecins, & +des Théologiens, on y trouve quelquefois des préjugez qu'ils ont +rapportez; mais outre que tout ce qui y est ainsi répandu est fort +succinct, on ne peut point dire qu'on puisse en induire une +Jurisprudence, ou une Théologie Casuistique certaine & universelle sur +le mariage des Eunuques. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VIII. + +_La Religion Réformée ne permet pas le mariage des Eunuques._ + + +Il n'est pas difficile de faire voir que la Religion Réformée ne permet +pas le mariage des Eunuques. Il n'y a aucune autre Communion Chrétienne +qui se soit déclarée aussi formellement qu'elle sur ce sujet, outre +qu'il est tout à fait opposé à l'Esprit dont elle est animée, & à la +Doctrine qu'elle professe, elle en a fait un Canon exprès de sa +Discipline: Discipline que l'on sçait être le résultat, ou plûtôt la +Quintessence de ses Synodes Nationaux. Cet article est le quatorziéme du +chapitre treiziéme qui traite des mariages; voici quels en sont les +termes. + +_Comme ainsi soit que la principale occasion du mariage soit d'avoir +lignée & de fuir paillardise, le mariage d'un homme notoirement Eunuque, +ne pourra être reçû ni solemnisé en l'Eglise Réformée._ + +Le célébre Mr. de Larroque qui a fait voir la conformité de cette +Discipline avec celle des anciens Chrétiens, montre que telle étoit la +Jurisprudence de l'Eglise primitive. J'avouë que cette Discipline ne +faisoit loi qu'en France, mais depuis que l'Edit de Nantes y a été +révoqué, que les Réformez ont été contraints d'en sortir, & que la +plûpart d'eux se sont réfugiez dans le Brandebourg, Sa Majesté le Roi de +Prusse l'a autorisée dans ses Etats pour ce qui concerne les François +qui y sont établis[233], & en a ordonné l'éxécution lors qu'on pourroit +s'y conformer sans donner atteinte à ses Droits Episcopaux; de sorte que +c'est une Loi en Brandebourg parmi ces nouveaux Sujets, aussi sacrée +qu'elle l'étoit en France. C'en est une aussi parmi ses anciens Sujets, +& parmi tous les Protestans d'Allemagne. C'est ce qu'on peut voir par un +Livre imprimé à Halle en l'année 1685. & recueilli par Jérôme Delphinus, +qui a pour tître, _Eunuchi conjugium, Die Kapaunen heyrath. Hoc est +scripta & judicia varia de conjugio inter Eunuchum & virginum Juvencelam +anno 1666. contracto, à quibusdam supremis Theologorum Collegiis petita, +posteà hinc inde collecta, ab Hieronimo Delphino C. P. Halæ apud +Melchiorem Delschlagen 1685._ Et par la Décision donnée sur le cas que +j'ai rapporté dans le chapitre quatriéme de la seconde Partie. + +La République de Geneve a reçû la même Jurisprudence, & divers cas qui +s'y sont présentez font voir qu'elle y est observée. Paul Cypræus dit +dans son excellent Traité _de Connubiorum_ jure, «que cette sage +République a une Loi qui deffend aux hommes de se marier avant l'âge de +dix-huit ans, & aux filles avant quatorze, & qu'il ne suffit pas de +compter les années, mais qu'il faut avoir égard principalement à la +vigueur du corps & du tempéramment, en ces termes,[234] _Qu'avec l'âge +on ait égard à ce que la corporence portera_. Il est vrai que les +Rélations du Levant nous apprennent, que les Banians Gentils de ce Païs, +estiment tellement la conjonction matrimoniale, qu'ils se marient +presque tous dès l'âge de sept ans; & elles ajoûtent, que s'ils meurent, +comme il arrive quelquefois, avant que d'être mariez, la coûtume est de +louer & de gager une fille qu'ils font coucher avec le mort pour lui +donner cet avantage d'avoir été marié avant que son corps fut brûlé +selon la coûtume du Païs. [235]Mais Mr. le Vayer fait diverses +réfléxions qui font voir que cette coûtume n'est pas tout à fait vaine, +& que s'ils se marient à sept ans, ils sont capables du mariage autant +que d'autres Peuples le sont dans un âge plus avancé. La diverse +position des lieux, dit-il, rend nos tempérammens si différens en toutes +choses, que Solin nous fera considérer des femmes qui deviennent grosses +d'enfan à cinq ans. Beato Odorico le confirme dans son Itineraire; & +l'on a vû depuis peu de tems dans le Royaume du Mogol une fille âgée de +deux ans seulement qui avoit le sein gros comme une nourrice, & qui +ayant eu ses purgations un an après, accoucha d'un garçon. + +La même Jurisprudence Ecclésiastique est établie en Angleterre comme il +paroît par le chapitre septiéme du titre _de matrimonio_[236] dans la +Réformation des Loix Ecclésiastiques, faite prémiérement de l'autorité +de Henri VIII. & achevée & publiée ensuite par Edouard VI., ce chapitre +traite, _de his quæ matrimonium impediunt_; & voici ses termes, _Quorum +natura perenni aliqua Clade sic extenuata est, ut prorsus veneris +participes esse non possint, & conjugem lateat quamquam consensus mutuus +extiterit & omni reliqua ceremonia matrimonium fuerit progressum, tamen +verum in hujusmodi conjunctione matrimonium subesse non potest, +destituitur enim altera persona beneficio suscipiendæ prolis & etiam usu +conjugii caret_. + +Les Théologiens de Hollande & leurs Jurisconsultes distinguent, de même +que tous les autres, les causes qui empêchent le mariage, en deux +classes, _alia_, disent-ils, [237] _(impedimenta) à lege; Illa sunt ætas +immatura, mentis impotentia, corporis ad cohabitationem incapacitas; +Ista sunt a morbo incurabili, ut ex. gr. lepra; à Culpa, à diversitate +Religionis, a propinquitate sanguinis_. J'avouë pourtant que Voëtius qui +est un des plus grands hommes qui ait été dans les Provinces Unies +depuis plusieurs siécles, me paroît hésiter sur le parti qu'il doit +prendre au sujet du mariage des Eunuques. Il ne se détermine point à la +vérité, & renvoye l'éxamen de ces sortes de questions aux Jurisconsultes +& aux Juges auxquels il dit que la connoissance en appartient plus +légitimement qu'aux Théologiens.[238] Ce sont donc eux qu'il faut +consulter, & comme le Droit Civil & le Droit Canon sont observez dans +ces Provinces, au moins dans les cas qui ne sont pas déterminez par +leurs Loix & par leurs Coûtumes, il est aisé de conclurre que le mariage +des Eunuques n'y est point permis. Voici en un mot les cas, qui selon +les Jurisconsultes, empêchent de contracter mariage. + + _Lepra superveniens, furor, ordo, sanguis & absens,_ + _Læsaque Virginitas, membri damnum, minor ætas,_ + _Ac hæresis lapsus, fideique remissio, prorsus_ + _Sponsos dissociant & vota futura retractans._ + +_Fin de la seconde Partie._ + + + + + +TROISIÉME PARTIE. + + Dans laquelle on répond aux objections qui peuvent être faites + contre ce qui est contenu dans la seconde Partie de cet Ouvrage; & + dans laquelle on les réfute. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +Premiére Objection. + +_Que la deffense de se marier ne doit point être générale & commune à +tous les Eunuques, parce qu'il y en a qui sont capables de satisfaire +aux desirs d'une femme._ + + +Réponse à cette Objection. + +Pour éxaminer cette Objection & pour y répondre avec ordre, il faut voir +premiérement, de quelle nature sont ces desirs auxquels un Eunuque est +capable de satisfaire, s'ils sont légitimes & permis; & en second lieu, +quels Eunuques sont capables de satisfaire à ces desirs. + +Arnobe[239] dit que les Eunuques sont fort amoureux, _& majoris +petulantiæ fieri atque omnibus postpositis pudoris & verecundiæ frænis +in obscoenam prorumpere vilitatem_; Térence le dit en d'autres termes, +_Ph. infanis_, dit-il, [240]_Qui ist huc facere Eunuchus potuit. P. Ego +illum nescio qui fuerit, hoc quod fecis, res ipsa indicat.... P. At pol +ego amatores mulierum esse audieram eos maximos, sed nihil potesse_. +Mais pour ne point alléguer des témoignages si anciens, le P. Théophile +Raynauld dit dans son Livre _de Eunuchis_, qu'il a lû quantité +d'exemples de commerce impur entre des femmes & des hommes mutilez, & il +se moque de la confiance qu'on a en eux. André du Verdier dit la même +chose dans ses diverses leçons, à propos de quoi il rapporte la Sentence +d'Apollonius de Tyanée contre un Eunuque du Roi de Babylone qui fut +trouvé couché avec une des favorites de ce Roi. Cependant, il est +certain qu'un Eunuque ne peut satisfaire qu'aux désirs de la chair, à la +sensualité, à la passion, à la débauche, à l'impureté, à la volupté, à +la lubricité. Comme ils ne sont pas capables d'engendrer ils sont plus +propres au crime que les hommes parfaits, & ils sont plus recherchez par +les femmes débauchées, parce qu'ils leur donnent le plaisir du mariage +sans qu'elles en courent les risques. + + [241]_Sunt quas Eunuchi imbelles ac mollia semper_ + _Oscula delectent & desperatio barbæ_ + _Et quod abortivo non est opus._ + +[242]Témoin cette femme de Petrone qui parlant à un homme qui fait cet +aveu, _non intelligo me virum esse, non sentio, funerata est pars illa +corporis quâ quondam Achilles eram_, s'exprime en ces termes, _Nunc +etiam languori tuo gratias ago, in umbra voluptatis diutiùs lusi_. Cette +femme étoit du caractére de cette Gellia contre laquelle Martial a fait +cette sanglante Epigramme adressée à Pannicus,[243] + + _Cur tantum Eunuchos habeat tua Gellia, quæris?_ + _Pannice, vult fu..... Gellia, non parere._ + +C'est cette Gellia dont Martial fait ailleurs un si vilain portrait; & +des larmes de laquelle il parle de cette maniére,[244] + + _Amissum non flet, cùm sola est Gellia, patrem._ + _Si quis adest, jussæ prosiliunt lacrymæ._ + +[245]L'Ecclésiastique dit, que celui qui viole la Justice par un +jugement injuste, est comme l'Eunuque qui veut faire violence à une +jeune vierge. On sçait qu'il y a eu autrefois des Païs où les Princesses +vierges étoient confiées à la garde des Eunuques. Le Sage compare la +Justice à une de ces vierges, & les Juges à ceux qui auroient dû la +garder avec une fidélité pleine d'un profond respect. Quelques Eunuques +sont donc capables de satisfaire à quelques desirs d'une femme, mais +tous ces desirs sont illégitimes & ne peuvent point être permis dans le +mariage, _obscænæ procul hinc discedite flammæ_! [246]Une femme qui a ces +desirs est une paillarde, & un Eunuque qu'elle souffre dans son lit est +l'instrument de son crime. Voici la Sentence qui les déclare coupables +l'un & l'autre; [247]_origo quidem amoris honesta erat, sed magnitudo +deformis; nihil autem interest ex qua honesta causa quis insaniat; unde +& Xistus Pithagoricus in sententiis; Adulter est, inquit, in suam uxorem +amator ardentior; In aliena quippe uxore omnis amor turpis est, in sua +nimius. Sapiens judicio debet amare conjugem, non affectu; non regnet in +eo voluptatis impetus, nec præceps feratur ad coitum; nihil est +foedius quàm uxorem amare quasi adulteram._ Saint Jérôme prononce leur +condamnation plus clairement & plus expressément; _Liberorum ergò_, +dit-il, _in matrimonio concessa sunt opera, voluptates autem quæ de +meretricum amplexibus capiuntur in uxore sunt damnatæ_. Les Casuistes +décident même fort précisément, que les mariages qui se font par +amourette, comme on parle, sont très blâmables. Les mariages déréglez, +disent-ils, ont été la cause du déluge; [248]les fils de Dieu voyans que +les filles des hommes étoient belles, prirent celles d'entr'elles qui +leur avoient plû; ces mariages furent cause de la ruine de toute la +terre. + +Le desir légitime & permis d'une femme est d'avoir des +enfans. [249]Donnez moi des enfans, disoit la chaste Rachel à Jacob son +mari. Didon se voyant sur le point d'être abandonnée de son Ænée, lui +parle en ces termes,[250] + + _Saltem si qua mihi de te suscepta fuisset_ + _Ante fugam soboles, si quis mihi parvulus aulâ_ + _Luderet Æneas, qui te tantum ore referret_ + _Non equidem omninò capta aut deserta videret._ + +Je veux être mère, je veux engendrer des enfans, & c'est pour cela que +j'ai pris un mari, c'est là le langage d'une femme honnête & sage: & +bien loin que, selon les régles de la fausse pudeur de certaines gens, +elle soit blamable, lors qu'elle se plaint de ce que son mari n'est pas +capable de satisfaire à ses justes desirs, & qu'elle demande d'en être +séparée, elle est au contraire très digne de louanges de ne pouvoir se +résoudre à faire toute sa vie les actions d'une impudique; [251]_volo +esse mater, volo filios procreare & ideò maritum accepi, sed vir quem +accepi frigidæ naturæ est, & non potest illa facere propter quæ illum +accepi_. C'est là le but légitime du mariage. Il est vrai qu'on n'y +parvient pas toûjours; il y a des femmes stériles, mais on n'en sçait +pas la cause; il ne manque rien à elles, ni à leurs maris, de ce qu'il +faut pour engendrer, l'un n'a rien à reprocher à l'autre, c'est à Dieu +qu'ils doivent demander des enfans: ils sont dans le cas de [252]Jacob, +qui disoit à sa femme lors qu'elle lui demandoit des enfans, _suis je +Dieu?_ Quoi qu'il en soit, lors qu'on se marie, il faut suivre le +conseil que l'Ange Raphael donnoit à [B]Tobie, «Ecoutez-moi, lui dit-il, +& je vous apprendrai qui sont ceux sur qui le Démon a du pouvoir; lors +que des personnes s'engagent tellement dans le mariage qu'ils bannissent +Dieu de leur coeur, & de leur esprit, & qu'ils ne pensent qu'à +satisfaire leur brutalité comme les chevaux & les mulets, qui sont sans +raison, le Démon a pouvoir sur eux. Mais pour vous la troisiéme nuit +vous recevrez la bénédiction de Dieu, afin qu'il naisse de vous deux des +enfans dans une parfaite santé. La troisiéme nuit étant passée vous +prendrez cette fille dans la crainte du Seigneur, & dans le desir +d'avoir des enfans, plûtôt que par un mouvement de passion, afin que +vous ayez part à la bénédiction de Dieu.» + +Tous les Eunuques ne sont pas capables de satisfaire même à ces desirs +impurs dont je viens de parler; les Jurisconsultes distinguent les +Eunuques. [253]_Quantùm inter est_, disent-ils, _inter hæc vitia quæ +Græci, [Grec: kakontheian] vitiositatem dicunt, interque [Grec: pathôs] +id est perturbationem, aut [Grec: noson], id est morbum, aut [Grec: +arrôsian], id est ægrotationem, tantum inter talia vitia & cum morbum ex +quo quis minus aptus usui sit, differt_; les uns péchent en quantité +d'humeur radicale, d'autres en qualité, d'autres en quantité & en +qualité tout ensemble; & enfin, _sin autem quis ita spado est ut tàm +necessaria pars corporis ei penitùs absit, morbosus est_, dit la Loi 7. +ff. _de Ædilitio Edicto & Redhibitione, & quanti minoris_. Mais de +quelque nature qu'ils soient, il ne leur doit point être permis de se +marier, parce qu'ils ne peuvent satisfaire qu'à des desirs impurs, +illégitimes, illicites, & qui bien loin d'être approuvez, ne doivent pas +même être tolérez. + +[Illustration] + + + + + +CHAPITRE II. + + +Seconde Objection. + +_Le mariage est un Contract civil, par lequel il est permis à tout le +monde de s'engager._ + + +Réponse à cette Objection. + +Il y a plusieurs causes pour lesquelles le mariage ne peut être +contraint; les Jurisconsultes en ont renfermé les principales dans ces +trois Vers; + + _Votum, vis, error, cognatio, crimen, honestas,_ + _Relligio, raptus, ordo, ligamen & ætas,_ + _Amens, affinis, si Clandestinus & impos._ + +Mais il faut entrer dans un éxamen plus particulier de cette matiére qui +est digne d'attention; + +C'est un principe en droit, que _Edictum Matrimonii est prohibitorium_, +c'est à dire, que _Matrimonium cuilibet contrahere licet, cui non +prohibetur_. Il n'est donc pas si généralement permis qu'il n'y ait des +cas & des personnes auxquelles il soit deffendu. + +Les causes qui empêchent le mariage sont en assez grand nombre & de +diverse nature. Les unes sont tirées également du Droit Civil, & du +Droit Canon; les autres émanent uniquement du Droit Civil, & les autres +sont établies particuliérement par le Droit Canon. + +Celles qui sont communes à l'un & à l'autre droit, sont l'âge de puberté +qu'on n'a point atteint; la parenté, l'alliance, la différence de +Religion, l'impuissance du mari, ou de la femme, & l'honnêteté publique; + +Celles qui sont particuliéres au Droit Civil, sont l'état de la +personne, si elle est esclave & qu'on ait crû qu'elle étoit libre; le +rapt, la puissance qu'on a sur la fille, _propter periculum impressionis +sive coactionis_; l'inégalité du rang étoit aussi autrefois une cause +qui empêchoit le mariage, mais elle a été retranchée dans le Droit Civil +nouveau, c'est à dire, par les Constitutions des derniers Empereurs. +_Jure novissimo inter eas personas nuptiæ non prohibentur._[254] + +Celles enfin qui sont particuliéres au Droit Canon, sont de deux sortes, +les unes déclarent le mariage illégitime & inutile tout ensemble, tels +sont les ordres sacrez qu'on a pris, le voeu solemnel qu'on a fait, ou +la profession d'une vie réguliére, le rapt, & le crime; les autres +rendent illégitime seulement, telles sont les fiançailles contractées +avec une autre femme; le simple voeu, la deffense du Supérieur; le +tems deffendu par l'Eglise; la parenté spirituelle qu'un maître +contracte en enseignant à une jeune fille les principes de la Religion; +l'hérésie, la pénitence publique, & le crime: ce crime dont le Droit +Canon parle ici a diverses espéces. 1. L'inceste. 2. La mort qu'un mari +a donné à sa femme pour en épouser une autre. 3. La mort donnée à un +Prêtre; le rapt fait de la promise d'un autre. 4. Un mariage contracté +auparavant avec une Moinesse, ou une Religieuse. + +Voila donc beaucoup de causes qui empêchent de contracter mariage, de +sorte qu'on ne peut pas dire qu'il soit permis à tout le monde, & +toûjours, de le Contracter. L'impuissance du mari est une des +principales, aussi est-elle également établie par le Droit Canon, comme +je l'ai fait voir amplement dans la seconde partie de cet Ouvrage. + +Cette Jurisprudence n'est pas particuliére aux Contracts de mariage, +elle s'étend aux accords, aux Pactes, & à toute sorte de Contracts; +_Edictum Contractuum est prohibitorium_, c'est à dire, _omnibus +contrahere licet quibus non prohibetur_; mais il est défendu à certaines +gens de contracter. 1. Par la nature, lors qu'ils ne sont point capables +de donner leur consentement, tels sont les fous, les innocens, les +furieux, les prodigues, qui sont mis au même rang que les furieux; les +yvrognes pendant qu'ils sont yvres; les enfans en bas âge, les sourds & +les muets. 2. Par la Loi, tels sont les fils de famille; le pére même +auquel il n'est point permis de contracter avec son fils qui est sous +son pouvoir; une femme, un esclave, un Gouverneur de Province, _propter +periculum metus & impressionis_.[255] 3. Par les hommes, ab homine, par +convention faite entr'eux, par éxemple, Mævius a vendu son cheval à +Titius à condition qu'il ne le revendroit point ou que s'il le revendoit +ce ne pourroit être qu'à certaines personnes, il n'est pas permis à +Titius de le vendre à une autre. Mævius, en le lui vendant lui a imposé +la loi, _Rei enim suæ quisque moderator est, & arbiter; Rei suæ legem +quisque dicere potest_. 4. Enfin, par les Coûtumes des lieux où l'on se +trouve, par éxemple, _Donationem contrahere conjuges prohibentur ne +promercalis inter eos amor fiat_, &c. + +Il est des choses comme des personnes, il n'est pas permis de contracter +de toute sorte de choses; il y en a dont la nature défend de contracter, +d'autres, la Loi, & d'autres les accords faits entre les hommes; les +choses Sacrées, Religieuses & Saintes, sont d'une nature à n'entrer +jamais dans le commerce des hommes; un homme libre, _liberi hominis +contractus non est_. Les choses impossibles. Certaines choses sont +deffendues par la Loi, telles sont celles par lesquelles le Public +recevroit du préjudice, _ex quibus utilitas publica læderetur_. Les +choses infames & mal-honnêtes qui sont contre les bonnes moeurs. La +succession d'un homme vivant, _contractus de futura successione +viventis_. _Ab homine._ Par accord fait entre les hommes, par éxemple, +_si quis caveat ne vicinus quærat aquam in suo solo_. C'est donc une +erreur de croire qu'il soit permis à tout le monde de contracter; il est +encore moins permis à tout le monde de contracter mariage. On dit +communément que le Contract est le pére de l'obligation, _vulgò dicitur +contractus pater obligationis, mater verò actionis, obligatio_. Tous +ceux qui contractent sont tenus de donner ou de faire ce qu'ils ont +promis, _omnis obligatio vel in dando vel in faciendo consistit, ac +demùm_, disent les Jurisconsultes, _nisi quis id, aut det, aut faciat +quod daturum se facturumve promisit, actione coram Magistratu proposita, +ad id cogi potest_; sans cela ce seroit un Contract frustratoire & +ridicule. Comment un Eunuque peut-il s'obliger à procréer lignée? Et +quand il s'y seroit obligé, comment pourroit-on le contraindre à +éxécuter sa promesse? Tout cela est impossible; or _ex sui natura res +quæ nec dari nec fieri ullo modo potest, in contractum deduci non debet; +impossibilium enim nulla est obligatio_; voila la régle de +Droit; [256]_sub conditione data, non data censentur, cessante +conditione; itaque deficiente conditione contractus celebratus censetur +resolutus ab ipso initio_. [257] On se marie sous la condition que le +mari engendrera lignée, s'il ne peut l'engendrer le mariage est nul & +résolu. L'honnêteté publique veut donc qu'on l'empêche, & il vaut mieux +le deffendre, que d'être obligez ensuite à le casser, comme je l'ai fait +voir ailleurs. + + + + +CHAPITRE III. + + +Troisiéme Objection. + +_Un Eunuque pouvant remplir tous les devoirs du mariage, excepté ceux +qui concernent la génération, peut le contracter parce que_, consensus +non concubitus matrimonium facit. + +Un [258]sçavant homme & bel esprit tout ensemble dit, qu'il faut sur tout +qu'un homme sçache son métier; car, ajoûte-t-il, il est honteux qu'on +dise de nous, que nous sçavons excepté ce que nous devons sçavoir. On +peut dire qu'il est ridicule de prétendre qu'un mari soit un bon mari, +remplissant bien les devoirs du mariage, lors qu'il n'est pas capable +d'en faire les principales fonctions. Il n'est pas d'un mari comme de ce +bouffon dont le Cardinal du Perron a parlé. [259]Etant à Mantouë le Duc +lui fit voir un bouffon qu'il disoit être _Magro Buffone, & non Haver +Spirito_. Le Cardinal répondit que ce bouffon avoit pourtant de +l'esprit, & le Duc lui ayant demandé pourquoi? Parce, lui dit-il, qu'il +vit d'un métier qu'il ne sçait pas faire; le métier de mari n'est pas la +même chose, on n'en vit point, lors qu'on ne le sçait pas faire; + + [260]_Nihil ibi per ludum simulabitur, omnia fient_ + _Ad Verum._ + +Quand cela n'est point une femme souffre beaucoup, une nuit lui paroît +bien longue, + + [261]_O nox quàm longa es quæ facis una senem!_ + +Témoin les angoisses & les sueurs froides de cette femme dont parle +Martial[262], + + _Cum sene communem vexat spado Dyndimus Eglen_ + _Et Jacet in medio ficca puella toro,_ + _Viribus hic operi non est, hic utilis annis._ + _Ergo sine effectu prurit uterque prior._ + _Supplex illa rogat pro se miserisque duobus,_ + _Hunc Juvenem facias, hunc Cytherea virum!_ + +Ce n'est donc pas dans la pratique qu'on trouve la vérité de cette +maxime, [263]_Consensus non Concubitus matrimonium facit_. Voyons en quel +sens, & de quelle maniére on la trouve dans la Théorie. + +Les Jurisconsultes mettent une grande différence entre le consentement +qui se donne aux fiançailles, & celui qui se donne aux nôces; l'un ne +consiste qu'à promettre de célébrer les nôces, & l'autre consiste à +promettre qu'on consommera le mariage. [264]_Aliud est_, disent-ils, +_Nuptias contrahere, aliud ad Nuptias contrahendas se se obligare_. L'un +de ces consentemens fait une paction, _de futuro conjugio_. L'autre au +contraire en fait une _de præsenti_. Dans l'un ce n'est qu'une promesse +_de accipienda uxore_; Dans l'autre c'est l'exécution de cette promesse, +_uxor accipitur. Promssio prius facta verbis, rebus ipsis, & factis +ratificatur._ Il y a autant de différence entre ces deux consentemens, +qu'il y en a entre la promesse & l'exécution. Dans l'un l'homme ne +consent pas d'être aussi-tôt mari & de consommer le mariage, il promet +seulement de le devenir. Mais dans l'autre, l'homme _eo ipso momento +maritus fieri vult, & eo animo & destinatione consentit ut sit +matrimonium_. Il promet de le consommer; c'est au premier de ces deux +cas qu'il faut appliquer la maxime dont il s'agit ici. + +Mais voici le sens véritable de cette maxime, & l'application qu'il en +faut faire. Elle signifie que la simple cohabitation ne fait point +l'essence du mariage; il ne suffit pas d'avoir connu charnellement une +femme pour en conclure qu'on est marié avec elle, le consentement de +l'un & de l'autre d'être marié ensemble, est absolument nécessaire. Ce +consentement n'est point celui que ces deux personnes se donnent +mutuellement de se connoître l'une l'autre, _consensus cohabitandi & +individuam vitæ consuetudinem retinendi facit conjugium_, selon le +sentiment des Jurisconsultes; ce n'est donc ni le consentement seul, ni +la cohabitation seule, qui font séparément le mariage, c'est +l'assemblage de tous les deux. D'ailleurs, le consentement dont il est +ici question, _ad Nuptiarum probationem, sed non ad Nuptiarum +substantiam, pertinet_. Le but de cette maxime n'est pas de déclarer en +quoi consiste l'essence du mariage, mais à quel tems il faut le fixer, & +de quel moment il faut compter qu'il est contracté. _Non ex concubitu +nuptiæ fatis probantur, sicuti & retrò secubitu matrimonium non +dissociatur, seu separatione Thori aut habitationis._ Ces unions & ces +séparations ne concluent rien; il y a des conjectures plus certaines +établies par les Jurisconsultes pour juger de la consommation du +mariage; ils les tirent _ex comparatione personarum, ex vitæ +conjunctione, ex vicinorum opinione, ex deductione in domum mariti; ex +aquæ & ignis acceptione, ex dotalibus instrumentis, seu tabulis +nuptialibus, seu testatione_, ce qui, au rapport de Busbeque, fait parmi +les Turcs, la différence de la femme & de la concubine. Mais tout cela +n'est point l'essence du mariage, ce sont des conjectures, ou des +preuves, par lesquelles on peut juger qu'il y a un mariage contracté +entre certaines personnes. Si le mariage ne consistoit que dans le +consentement on pourroit bien dire comme cette femme qu'Ovide fait +parler, + + _Si mos antiquis placuisset matribus idem,_ + _Gens hominum vitio deperitura fuit._ + _Qui que iterùm Jaceret generis primordia nostri_ + _In vacuo lapides orbe parandus erat._ + +[Illustration] + + + + + +CHAPITRE IV. + + +Objection quatriéme. + +_Quand on ne peut pas être auprès d'une femme comme mari, on doit y être +comme frére, & habiter avec elle comme avec une soeur._ + + +Réponse à cette Objection. + +Cette objection est fondée sur le chapitre _Laudabilem est infrà_[265], +qui contient ces mots, _quod si ambo consentiant simul esse, vir etiam & +si non ut uxorem, saltem habeat ut sororem_, la glose sur ces mots +_ambo_, dit précisément qu'il faut que l'un & l'autre consentent, _quia +cum nullum sit matrimonium non tenetur alter alteri_. + +Deux réflexions détruiront l'objection fondée sur ces paroles. La +prémiére, qu'elles sont rélatives à la faculté qui est donnée à la femme +de faire résoudre son mariage, après que pendant un certain tems elle +s'est assurée de l'impuissance de son mari; elle peut faire casser son +mariage, à moins que l'un & l'autre ne veuillent bien habiter ensemble +comme frére & soeur. Il paroît donc par là qu'il s'agit d'un mariage +contracté, & non pas d'un mariage à contracter. Qu'il s'agit d'un homme +reconnu impuissant après une longue expérience, & non point d'un Eunuque +qui est notoirement impuissant, & qui ne peut par aucun ressort de la +nature, ni par aucun artifice de l'art devenir jamais capable +d'engendrer. + +La seconde réfléxion consiste en ce qu'il faut que l'une & l'autre des +parties consente de rester ensemble sur ce pied de frére & de soeur: +ce qui montre qu'il n'y a plus de lien entr'eux; que le premier +consentement qu'ils ont donné à leur union n'ayant pas produit l'effet +pour lequel il avoit été donné, il est naturellement & _ipso facto_ +révoqué. Qu'il en faut un nouveau donné sur connoissance certaine de la +personne; qu'alors ce n'est plus un mariage, mais une union de support +qui ne peut être qu'onéreuse à la femme; car enfin, le doux nom de +soeur n'est pas capable de consoler de la perte des avantages de la +qualité de femme. Quand on est une fois marié on ne s'aime plus +qu'entant qu'on est mari & femme. Comme cette Biblis dont Ovide nous +fait l'histoire, une femme n'aime point d'être appellée soeur par un +homme qui tient lieu de mari. + + [266]_Jam Dominum appellat, jam nomina sanguinis odit,_ + _Biblida, jam mavult, quàm se vocet ille sororem._ + +En un mot, cette objection tombe d'elle-même, puis qu'elle ne concerne +que des mariages contractez avec des hommes reconnus impuissans par +l'usage; & qu'il s'agit ici de sçavoir s'il doit être permis à des +Eunuques connus pour tels, de contracter mariage. + +[Illustration] + + + + + +CHAPITRE V. + + +Cinquiéme Objection. + +_Si le Mariage devoit être deffendu aux Eunuques parce qu'ils ne peuvent +pas engendrer, il devroit l'être aussi aux personnes âgées que la +vieillesse rend incapables de faire les fonctions du mariage; & ne leur +étant point deffendu, il ne doit point l'être aussi aux Eunuques._ + + +Réponse à cette Objection. + +Cette objection est fondée sur un faux principe, sçavoir qu'on n'a droit +d'être marié qu'entant qu'on est capable d'engendrer; si cela étoit, dès +qu'un mari & une femme n'engendrent plus, ou lors que la femme est +stérile il faudroit les démarier. Ce principe & la conséquence qui s'en +tire naturellement sont si absurdes, qu'il suffit de les proposer pour +les faire rejetter. + +Si cette Objection n'est point fondée sur ce principe elle est encore +moins soûtenable; car un homme, à moins que d'être retourné en enfance, +ou que d'être attaqué de quelqu'infirmité capitale, est capable +d'engendrer dans quelqu'âge qu'il se trouve. On voit mille éxemples dans +le monde de vieillards qui ont eu des enfans à l'âge de quatrevingt & +dix ans, qui est l'âge le plus avancé de l'homme; de sorte qu'on peut +dire qu'un homme bien constitué peut engendrer toute sa vie; cependant, +s'il étoit tellement décrépit qu'il ne pût faire aucune fonction du +mariage, qu'il fût comme un Eunuque, j'avouë qu'il agiroit contre +l'institution du mariage, & que le Magistrat, ou ses Supérieurs +Ecclésiastiques feroient très bien de l'en empêcher en lui représentant +ce qu'Ajax dit à Ulysse dans les Métamorphoses d'Ovide, + + _Debilitaturum quid te petis Improbe munus?_ + +Qu'il va faire comme le mâle des Alcyons qui étant si vieux qu'il ne +peut se remuer, s'apparie avec sa femelle & meurt en cet état. A moins +que cet homme n'eût eu plusieurs enfans dans sa jeunesse, ou qu'il eût +eu une femme stérile, en ce cas il peut très légitimement, à mon avis, +épouser une femme d'un âge proportionné au sien, [267]parce que le feu de +la jeunesse étant passé dans l'un & dans l'autre, & les inconvéniens que +je remarquerai dans le chapitre suivant n'étant point à craindre, c'est +proprement dans ce cas qu'un mari recevant beaucoup d'aide & de secours +de sa femme il peut la regarder comme soeur, s'il ne peut la regarder +comme femme, puis que lui ni elle ne peuvent point procréer lignée. + +Mais la principale raison est, que les gens auxquels on n'a que la +vieillesse à reprocher, auroient pû, peut-être, engendrer, & ont, +peut-être, effectivement engendré dans leur jeunesse; ils ont donc la +faculté d'engendrer, mais ils n'engendrent point en effet; l'âge est en +eux un obstacle plus puissant que la nature qui les avoit rendus +capables d'engendrer. Or ne voit-on pas que la nature fait souvent des +efforts, ou que la Providence lui donne des forces par le moyen +desquelles elle surmonte les obstacles de l'âge. [268]Je ne rapporterai +point la Fable du bon Vieillard Hircus qui pria trois Dieux qui vinrent +chez lui, de lui donner un fils, quoi que sa femme fût déjà fort avancée +en âge, ce qu'ils lui accordérent; les Sçavans croyent que c'est +l'histoire d'Abraham & de Sara, déguisée: mais j'alléguerai le +témoignage de Valesque de Tarente qui dit, comme une chose fort +merveilleuse, dans son _Philonium_[269], qu'il a vû une femme qui avoit +ses mois à l'âge de soixante ans, & qui eut un fils à l'âge de +soixante-sept ans. Et le témoignage de Mauricius Codeus, qui dit dans +son Commentaire sur le premier Livre d'Hypocrate touchant les maladies +des femmes, qu'il a appris qu'une Demoiselle a eu ses mois étant âgée de +soixante & dix ans, & qu'elle avoit conçû un enfant bien formé, dont +elle avoit avorté pour avoir été trop agitée du mouvement d'un Coche +dans lequel elle avoit été. La Loi _si major_ au Code _de legitim. +Hæred._ parle d'un enfant mis au monde par une femme qui avoit passé +cinquante ans. Cornelia dont Pline parle, eut après soixante-deux ans +Volusius Saturninus qui fut Consul. Et le Docte Joubert dit +positivement, qu'une femme mariée à un Coûturier dans la Ville +d'Avignon, nommé _André_, domestique du Cardinal de Joyeuse, continua +d'enfanter jusqu'à l'âge de septante ans. Mais si la nature ne peut pas +surmonter ces obstacles, Dieu qui est le Maître de la nature, ne les +surmonte-t-il pas souvent, en donnant des enfans à des femmes qui ont +perdu l'espérance d'en avoir, [270]Sara, & Anne, qui depuis[271] fut mère +de Samuel, en sont des exemples. Il donne, dit le Psalmiste, à celle qui +étoit stérile la joye de se voir dans sa maison la mére de plusieurs +enfans. [272]Le Prophete Esaïe dit la même chose, & l'expérience l'a +justifié si souvent qu'il n'y a point lieu d'en douter. + +Il y a donc bien de la différence entre le mariage des Vieillards & +celui des Eunuques. Dieu se sert souvent de moyens humains pour faire +des Miracles. Les personnes fort âgées peuvent servir de moyens, mais +les Eunuques n'ayans point ces moyens, ils ne peuvent point être des +instrumens dans la main de Dieu pour faire ces miracles. Ainsi on peut +dire que, ni naturellement, ni surnaturellement, ils ne peuvent point +engendrer, & que par conséquent ils ne sont en nulle maniére, ni +capables, ni dignes du mariage. + +[Illustration] + + + + + +CHAPITRE VI. + + +Sixiéme Objection. + +_Quand la femme qui épouse un Eunuque sçait qu'il est Eunuque, & qu'elle +n'ignore point les conséquences de son état, il doit lui être permis de +l'épouser si elle le souhaite, parce que_ volenti non fit injuria. + + +Réponse à cette Objection. + +Cette maxime _Volenti non fit injuria_, est établie par le Droit Civil, +& par le Droit Canon; l'un dit, [273]_que usque adeò autem injuria quæ +fit liberis nostris, nostrum pudorem pertingit, ut etiam si volentem +filium quis vendiderit patri, suo quidem nomine competit injuriarum +actio, filii verò nomine non competit, quia nulla injuria est quæ in +volentem fiat_; l'autre Droit dit que, [274]_scienti & consentienti non +fit injuria_; Elle est tirée de la Loi 145. _ff de diversis regulis +juris_, qui porte, que _nemo videtur fraudare eos qui sciunt & +consentiunt_, & elle est en quelque sorte expliquée par le §. _si +intelligatur_. 6. de la Loi prémiére, _Dig. de Ædilitio Edicto. Si +intelligatur vitium, morbus que mancipii ut plerùmque signis quibusdam +solent demonstrare vitia, potest dici edictum cessare; hoc enim tantùm +intuendum est ne emptor decipiatur._ Pour pouvoir conclure qu'une femme +est trompée volontairement & de son consentement, il faut qu'il conste & +qu'il apparoisse clairement & manifestement qu'elle n'a été ni induite, +ni séduite; qu'elle a sçû les defauts de l'Eunuque, & les incommoditez +qu'elle en souffriroit, sans cela elle est trompée, & elle est trompée +par surprise & non pas volontairement. J'ajoûte qu'il faut qu'une femme +soit assurée de sa continence & de sa chasteté, qu'elle sçache que les +defauts de l'Eunuque, & les incommoditez qu'elle en souffrira, mettront +l'une & l'autre de ces deux vertus très souvent à l'épreuve, & qu'elle +pourra sûrement soûtenir toutes ces épreuves, sans cela, présupposé que +_volenti non fiat injuria_ le Magistrat ni ses Supérieurs +Ecclésiastiques ne doivent point lui permettre de s'exposer à la +tentation, & de se mettre dans un danger évident de tomber dans le crime +comme je le ferai voir dans la suite de ce chapitre; il ne doit point +lui permettre par conséquent de se marier; l'Objection tombe dans ce +cas. Il y a d'autres exceptions à cette régle générale, que les +Jurisconsultes rapportent; par éxemple, [275]_si quis puellam volentem +rapuerit; si quis filium volentem intervertat. Si quis servum volentem +corrumpat_; & plusieurs autres semblables. Le sens véritable de cette +maxime est, qu'une personne qui a consenti à l'injure qui lui a été +faite, ne peut point agir par action d'injure contre l'injuriant. Voici +donc l'application qu'il faut faire de cette maxime au cas du mariage +d'un Eunuque. Lors qu'un mariage est déclaré nul par, ou à cause de +l'impuissance du mari, il n'est pas seulement condamné à rendre la dote +qu'il a reçûë de sa femme, pour laquelle il n'est point admis ni reçû à +faire cession de biens, mais aussi aux dommages & intérêts envers elle, +& elle n'est point tenuë à la restitution des bagues qui lui avoient été +données. Mais lors qu'elle a sçû, avant que de l'épouser, qu'il étoit +impuissant, elle peut bien faire casser son mariage, ou plûtôt faire +dire qu'il n'y en a point, mais elle ne peut pas intenter l'action +d'injure ou de dommages & intérêts, parce que _volenti non facta fuit +injuria_. Elle mérite qu'on lui fasse ce reproche d'Horace[276] _Prudens +emisti vitiosum, dicta tibi est lex, insequeris tamen hunc & lite +moraris iniqua_. C'est là la Jurisprudence universelle de tous les Païs. +Mais pour répondre solidement & d'une maniére qui soit sans replique à +cette Objection, je ne puis faire rien de mieux que de me servir des +termes du Docte Cypræus, tels qu'ils sont contenus dans les Articles 41. +& 42. du Paragraphe treiziéme du chapitre neuviéme de son excellent +Ouvrage, _de Jure connubiorum_: en détruisant l'Objection ils finiront +aussi très dignement ce chapitre & cet Ouvrage. [277]«_Quæritur si mulier +spadoni vel Eunucho fidem dederit, non ignara eum hoc vitio affectum, +vel post sponsalia resciverit, eum virum non esse, & nihilominus nuptias +consummare cupiat, id ei concedendum fit? Et si quidem constiterit eum +ad commixtionem conjugalem inhabilem esse, nuptiis illi inter dicendum & +sponsalia dissolvenda existimaverim. 1. Quod lege Divina spadones +prohibeantur mariti fieri. Deuteronom. 13. Itaque nec illis mulieres +nubere possunt. 2. Quod & Imperatorum constitutionibus id vetitum est. +3. Quod ejusmodi conjugium Benedictionis non sit capax. 4. Quod nulla +istarum causarum propter quas conjugium à Deo institutum est, hic locum +habeat. 5. Propter periculum, ne mulier alibi amori operam dare +incipiat, (ut est natura hominum proclivis ad libidinem) & conjugio, +cujus usum nullum habere potest, pro velamento turpitudinis utatur. Nec +ad rem facit quod mulier sciens volens nuptias illas cupiat; Nam in re +tanti momenti Magistratus est partibus consulere qui suis commodis +consulere non possunt, cùm perire volens audiendus non sit. Nam verendum +est, ut dixi, ne mulier ejus pertæsa conjunctionis alium portum quærat +quo se se recipiat, ut Theognidis verbis utar. Quibus incommodis +Magisstratum mederi oportet, usque adeò ut etsi de viri vitio aut morbo +non quæratur uxor, nihilominus hisce nuptiis intercedere debeat._» + +_Sed quid si mulier sciens volens spadoni nupserit, & matrimonium +consommatum sit? Resp. sibi Imputare debet quæ ei quem scit virum non +esse, nupserit. Interim tamen matrimonium [Grec: agamos gamos], id est +pro nullo habendum est, ut quod contra leges inter eas personas coiërit, +quæ matrimonio jungi non possunt. Quâ de Causâ etiamsi cum facti non +poeniteat, nihilominus à Viro discedere debere, & si nolit, segregandam +esse existimaverim. Neque enim mulier prava & legibus prohibita suâ +conniventia recta efficere potest. Et Conjugium confirmatur officio +carnali, Verum antequàm confirmetur, impossibilitas officii solvis +vinculum conjugii. 33. Quæst. 1. cap. 1. Verba Augustini. Quamvis contra +sentiat Papa Alexander, vel ut alii volunt, Lucius, cap. requisivisti, +33. Quæstione prima, qui vult eas quæ pro uxore haberi non possunt, pro +sororibus habendas; quod vix est ut defendi possit, idque propter illas, +quas commemoravimus causas._ + +FIN. + + * * * * * + + +NOTES: + +[1] Comme l'illustre Mr. Bayle étoit encore en vie quand cette Dédicace +a été faite, on n'a pas trouvé qu'il fut nécessaire d'y rien changer, +quoi qu'il soit mort depuis. + +[2] Mr. de Montpinslon. + +[3] Histoire des Ouvrages des Savans. Mois de Janvier, Février & Mars +1706. pag. 84. & suiv. + +[4] Nouv. de la Répub. des Lett. Janv. 1704 p. 117. + +[5] Nouvelles de la République des Lettres tom. 1. Mois d'Avril 1684. +pag. 117. + +[6] Patiniana pag. 25. + +[7] Capitul. 9. tit. 19 de procuratoribus lib. 1. sexti Decretal. + +[8] Imperat. Leonis constitut. 26. in princip. + +[9] Novel. 21. tit. 1. de Nuptiis. In præfat. + +[10] L. 197. de divers. regul. Jur. + +[11] Liv. 14. ch. 6. + +[12] In Eutrop. lib. 1. V. 339. + +[13] Christophori Helvici Theatrum Historicum pag. 5. + +[14] St. Remuald. Thresor Chronol. & Histor. fol. tom. 1. pag. 79. + +[15] Valere Maxime liv. 9, ch. 3. art. 13. + +[16] Lucien dans son dialogue Intitulé le menteur ou l'Incredule. + +[17] Etymologicon Linguæ Latinæ. + +[18] Genese Ch. 37. V. 36. + +[19] Joseph. Antiq. Judaic. liv. X. ch. 16. + +[20] St. August de civit. Dei. tom. 1. pag. 603. + +[21] L. 2. §. 1. ff. de Adoptionibus. + +[22] Lettre 117. dans la traduction que Mr. l'Abbé de Bellegarde a faite +des Epitres de S. Basile. + +[23] Lib. 16. cap. 7. + +[24] Lib. 16. cap. 7. + +[25] Controvers. 33. lib. 5. + +[26] St. Matth. ch. 19. V. 12. + +[27] L. 147. de div. reg. Jur. + +[28] L. 121. ff. de verbor. significat. + +[29] Liv. 6. ch. 5. & sur tout. liv. 10. ch. 1. + +[30] Liv. 2. Eleg. 2. + +[31] Voy. Plin. liv. 13. ch. 4. + +[32] Plutarq. In Alexandr. + +[33] Liv. 7. ch. 2. + +[34] Satyr. 10. V. 306. 307. + +[35] Liv. 6. ch. 10. + +[36] Voy. Crinitus de honnesta disciplina liv. 9. S. Romuald fol. tom. +2. pag. 185. + +[37] Luithprand. Ticinensis. liv. 4. de rebus per Europam gestis. cap. +4. Meibomius. Rerum Germanicar. tom. 1. c. 47. pag. 247. Camerar. +Meditat. Historic. tom. 1. lib. 5. cap. 19. + +[38] Act. 1. Scen. 2. + +[39] Liv. 6. ch. 1. art. 13. + +[40] Liv. 2. Epigr. 60. + +[41] Voyez cette Histoire dans le Diction. Histor. & Crit. de Mr. Bayle. +Les Articles _Abelard, Heloïse, Foulques & Paraclet_. + +[42] Ch. 31. V. 21, 22. + +[43] Herodote liv. 8. + +[44] Instit. lib. 4. tit. 4. de Injuriis. § 7. + +[45] Novell. 42. ch. 1. + +[46] Amor. lib. 2. Eleg. 3. V. 3. & 4. + +[47] Novell. 60. + +[48] Apol. 2. pag. 71. adressée à l'Empereur Antonin. + +[49] Epistol. 5. 6. ad Pammachium de Erroribus Origini. + +[50] Dupin nouvelle Bibliothéque des Auteurs Ecclésiastiques tom 1. pag. +121. &c. tiré d'Eusebe liv. 6. ch. 2. §. 19. traduction Françoise, les +chapitres de laquelle ne se rapportent point à l'Edition Gréque ni +Latine. + +[51] S. Romuald. tom. 2. pag. 185. du tresor Hist. & Chronol. in fol. + +[52] Eusebe parle de cette sédition, mais il n'en dit pas la cause, liv. +6. ch. 41. &c. + +[53] Voyez la Vie de Tertullien & d'Origéne, par Mr. de la Motte ch. 5. +sur la fin. + +[54] Dupin ibid. ubi supra. Et Eusebe ibid. ch. 19. + +[55] Liv. 5. ch. 21. + +[56] l. 4. §. 2. ff. ad legem Corneliam de sicariis et Veneficiis. + +[57] Voyez Diction. Hist. & Crit. de Mr. Bayle tom. 1. pag. 955. & suiv. + +[58] Essais liv. 2. ch. 29. + +[59] Centuries 1. ch. C. de separatione ex causa luis Veneraæ. + +[60] Abreg. Chronol. tom. 2. pag. 639. + +[61] Voyez Hippocrat. lib. Aphorism. 28. & 29. + +[62] Plin. lib. II. cap. 37. + +[63] lib. 23. + +[64] Tom. 17. lib. 3. tit. defectus testium vel naturâ, vel casu +Eunuchi, spadones, castrati. Et tit. Hermaphroditorum & sacrorum +ridiculorum. + +[65] Joseph. Antiquit. Judaïq. liv. 18. ch. 2. idem de la guerre des +Juifs liv. 2. ch. 7. + +[66] [Grec: Eunechisan.] + +[67] Liv. 1. tom. 1. Heres. 15. 16. + +[68] Mr. Dodwel, dans les additions aux Oeuvres Posthumes & +Chronologiques de Pearson; dans sa digression sur le ch. 6. à l'occasion +de le prétenduë Domitille, Vierge & Martyre. + +[69] Plaut. in Aulular. Act. 2. Scen. 2. V. 72. 73. + +[70] Mezerai Histoire de France avant Clovis in 12 pag. 160. + +[71] Liv. 8. chap. 41. + +[72] Liv. 1. ch. 12. + +[73] Elog. 5. des Empereurs. Elog. 9. des Impératrices. + +[74] Dior. Cassius, in Neron. Art. 28. + +[75] Ch. 1. V. 10. + +[76] Ibid. ch. 2. + +[77] Judith ch. 12. + +[78] Act. ch. 8. V. 26. + +[79] Jérémie ch. 52. V. 25. + +[80] Plat. de leg. lib. 3. + +[81] Grégoire de Nazianze Oraison 23. + +[82] Athanas. ad solitar. pag. 384. + +[83] Amm. Marcell. liv. 18. + +[84] Ibid. liv. 15. + +[85] Ibid. l. 8. ch. 15. + +[86] Julian. Imperat. ad Atheniens. pag. 501. + +[87] Athan. ad solitar. pag. 834. 835. + +[88] S. Athanas ad solitar. pag. 852 & Herman Vie de S. Athanase liv. 7. +ch. 10. + +[89] Gregor. Nazianz. orat. 31. + +[90] Liv. 7. ch. 10. + +[91] Liv. 9. tit. 1. l. 4. + +[92] Eusebe Hist. Eccles. liv. 10 ch. 8. + +[93] Ælius Lampridius. + +[94] Quint. Curt. lib. 10. cap. 1. + +[95] Ælius Lampridius in sever. + +[96] Cod. Theod. liv. 10, tit. 10, liv. 34. + +[97] Liv. 5. pag. 800. + +[98] Lucian. Macrob. + +[99] Voyez Nouvelles de la République des Lettres Janvier 1686, art. 10. +tom. 5. pag. 87. + +[100] Liv. 17. + +[101] Esaïe ch. 56. V. 3. Osée ch. 9. V. 16. Luc ch. 13. V. 7. + +[102] Claud. in Eutrop. lib. 1. + +[103] Socrate Hist. Eccles. liv. 6. ch. 5. + +[104] Sozomene liv. 8. ch. 7. + +[105] In pseud. & in Eunuch. + +[106] Liv. 3. ch. dernier. + +[107] Martial. liv. 6. Epigram. 2. + +[108] Liv. 9. Epigram. 7. + +[109] Sueton. invit. Domitian ch. 7. art. 4. + +[110] Tit. 8. liv. 48. ff. + +[111] tit. 8. liv. 48. ff. + +[112] l. 3. §. 4. tit. Eod. + +[113] liv. 26. §. 28. tit. 2. l. 9. ad legem Aquiliam. + +[114] liv. 4. tit. 42. l. 1. + +[115] Authent. coll. 9. tit. 24. Nouv. 142. + +[116] Leo. Constitut. 60. + +[117] Vid. qui testament. facere poss. l. 5. + +[118] l. 6 ff. de liberis & posthum. hæred. instituendis vel +exhæredandis. + +[119] l. 6. ff. de Jure patronatus. + +[120] §. sed & illud. In insitut. lib. 1. tit. II. de Adoph. + +[121] Ibid. ff. 4. + +[122] d. ff. foeminæ Institut de adopt. + +[123] L. 6 ff. de liber. & posth. hæred. Instituendis vel exhæredandis +L. 29. §. penult. de in officios. Testam. + +[124] Schneidevin. sur les Instituts. liv. 1. tit. 25. §. 7. + +[125] Institut. de hæred. qualit. & differ. l. 4. + +[126] L. I. §. 11. + +[127] L. 20. §. 7. ff. qui Testamenta facere possunt. + +[128] L. I. cod. quand Mulier. Tutor. off. lung. pot. + +[129] L. 4. liv. 49. tit. 16. de Re militati. + +[130] Plaut. in Curcull. + +[131] L. 20, §. 7. ff. qui testam. facer. poss. + +[132] Institut. orator. lib. 5, cap. 12. + +[133] L. 4. ff. ad leg. Cornel. de siccar. + +[134] Liv. 7. ch. 7. exempl. 6. + +[135] Juven. Satyr. 11. Aristote lib. 7. cap. 5. Histor. Animal. Æsop. +in Apol. Ælian. lib. 6. cap. 33. Plin. lib. 37. cap. 6. + +[136] Voyages de la Hontan dans l'Amérique Septentrionale tom. 1. lett. +16. pag. 181. &c. + +[137] Ibid. 185. 186. + +[138] Lib. 32. cap. 3. + +[139] Voyez Mémoires pour l'histoire des Sciences & des beaux Arts, mois +de Mai 1704. article 10. page 301. &c. tom. 7. + +[140] Levitiq. ch. 22, V. 24. + +[141] Deuteron. ch. V. 1. + +[142] Matth. ch. 19 V. 12. + +[143] Distinct. 55. c. 1. + +[144] Ibid. c. 10. + +[145] Ibid. c. 5. + +[146] L. si verò 5. §. II. lib. 9. ff. tit. 3. de his qui effuderint, +vel dejecerint. + +[147] De Bell. Alexand. + +[148] Cheviæana tom. I. pag. 200. + +[149] Voyez les Nouvelles de la République des Lettres par Mr. Bayle +tom. 4. pag. 948. + +[150] Ibid. tom. 7. pag. 1466. + +[151] Institut. lib. 1. tit. 9. §. 1. + +[152] Decret. 2. pars. causa 35. quæst. 1. & 2. + +[153] In Eutrop. lib. 1. + +[154] Cap. tunc salvabitur 33. Quæst. 5. & ibid. Gloss. fin. + +[155] 1. Timoth. ch. 5. V. 14. + +[156] Jérém. ch. 29. V. 6. + +[157] L. 220. ff. deverbor. signif. §. 3. in fin. + +[158] Chap. 20. V. 35. & 36. + +[159] Aul. Gel. lib. 18. cap. 6. + +[160] Cap. extr. de convers. infidel. + +[161] Nouvel. 73. in princip. + +[162] L. Eleganter 24. §. qui reprobos. ff. de pignor. act. + +[163] Sext. decretal. lib. 4. tit. 2. capitul. unic. + +[164] L. 14. ff. de sponsal. + +[165] L. vehenda 10. §. 1. ff. ad leg. Rhod. de Jactu. + +[166] Voyez S. Jerôme Epitr. 2. tom. 1. p. 11. + +[167] 1. Liv. des Rois ch. 1. + +[168] L. ea quæ commendandi causa ff. §. ult. de contrala. empt. + +[169] Part. 1. lib. 5. disput. 12. §. 10. num. 351. + +[170] Lib. 5. tit. 17. l. 50. + +[171] Lib. 23. tit. 3 de Juro dotium l. 39. §. 1. + +[172] Voyez le Tresor ou la Biblioth. du Droit Franç. par Mre. Laurent +Bouchet tom. 2. pag. 691. + +[173] Tit. de Nuptiis §. 12. + +[174] L. 30. ff. quando dies leg. vel fideic. cedat. + +[175] Vid. Pruckneri manuale mille quæstionum illustrium Theolog. +Centur. 8. Quæst. 43. + +[176] Voyez le Tresor, ou la Biblioth. du Droit François par Mre Laurent +Bouchel tom. 2. pag. 689. + +[177] Capitul. 10. Decretal. Gregor. lib. 4. tit. 2. + +[178] Decret. 2. pars caus. 37. quæst. 2. c. 17. + +[179] Ibid. c. 30. + +[180] Ibid. c. 37., &c. + +[181] Voy. Schneidewin. in institut. lib. 1. Tit. 10. pars 4. + +[182] De divortio. num. 22. + +[183] On peut voir sur ce sujet les ch. 62. & 64. de la 2. Centurie des +Arrêts de Mr. le Prêtre. + +[184] Collat. 4. Novell. 22. tit. de causis solutionis cum poena. + +[185] In Eutrop. lib. 1. + +[186] Terence Eunuch. Act. 2. Scen. 3. + +[187] Epigr. 52. lib. 10. + +[188] Epigram. 42. lib 12. + +[189] Carmen Nuptiale lib. 1. m. 63. + +[190] Ovid. Amor. lib. 3. Eleg. 7. + +[191] Audoënus Epigramm. 55. + +[192] Ibid. Epigram. 275. + +[193] Juven. Satyr. 6. V. 513. + +[194] Ovid. ubi suprà. + +[195] Liv. 21. tit. 1. de æditit. Ædicto. l. 7. + +[196] Horat. Sermon. lib. I. Satyr. I. + +[197] Ch. 30. V. 21. + +[198] Mr. Ocluen Capitaine de Cavalerie, & l'un des Membres de la +Société Royale de Berlin. + +[199] Voyez Livre sans nom pag. 33. + +[200] Lib. 5. Epigr. 42. + +[201] Ovid. de arte Amandi. lib. 1. + +[202] Ibid. + +[203] Plat. lib. 10. de legib. + +[204] In Galb. cap. 3. + +[205] Thuan. Histor. lib. 52. + +[206] Tacit. Annal. lib. 4 cap. 53. + +[207] Plin. Epist. 18. lib. 8. + +[208] Voyez Valesiana pag. 57. + +[209] Diction. Histor. & Crit. 2. Edit. tom. 1. pag. 355. + +[210] Bouchet Annales d'Aquitaine fol. 143. versò. Dans Bayle Réponse +aux questions d'un Prov. tom. 1. pag. 423. + +[211] Voyez l'Histoire des Ouvrages des Sçavans, mois de Septembre 1687. +pag. 109. & 110. + +[212] Saty. 2. + +[213] Hist. des Ouvr. des Sçav. mois de Juillet 1696. pag. 506. + +[214] Sext. Decretal. lib. 4. tit. 1. + +[215] L. 60. ff.; P2: ff lib. 23. tit. 2. de ritu nupt. §. 5. + +[216] §. si advertus Institut. de Nuptiis. + +[217] Sueton. in August. cap. 44. + +[218] Liv. 5. Epigram. 42. + +[219] Pag. 513. + +[220] Liv. 6. ch. 2. + +[221] Voyez aussi l'Histoire des Ouvrages des Sçavans mois de Septembre +1690. art. 1. tom. 7. pag. 10. & suiv. + +[222] §. 28. pag. 20. + +[223] §. 235. pag. 358. + +[224] L. si dotem. 22. §. si maritus. 7. ff. solut. Matrimon. + +[225] Can. quod autem. + +[226] Tom. 2. Jenens. German. fol. 156. 6. + +[227] Lib. 2. tit. 1. de Matrimon. & Nupt. definit. 16. & Tit. 11. +definit. 200. + +[228] Hist. des Ouvrages des Sçavans, mois de Février 1706. art. 7. pag. +89. & suiv. + +[229] Ibid. mois de Décembre 1691. art. 3. pag. 175. + +[230] Lib. 5. Tit. 8. Cod. si nuptiæ ex rescripto petantur l. 2. + +[231] Hist. des Ouv. des Sçav. mois de Novembr. 1687. pag. 321. Ibid +mois de Mai 1688. art. 4. pag. 35. Ibid. mois de Juillet 1688. art. 10. +Ibid mois de Septembre 1688. pag. 38. Ibid. Octobre 1688. art. 13. Ibid. +Janvier 1689. pag. 473. Ibid. Février 1689. art. 4. Ibid. Mars 1689. +art. 1. pag. 13. 16. Ibid. Février 1692. pag. 280. Ibid. Août 1692. pag. +540. Ibid. Avril 1695. art. 5. + +[232] Mois de Février 1706. art. 7. pag. 89. + +[233] Voyez la Déclaration du Roi de Prusse sur ce sujet du 7. Decembre +1689. + +[234] Chap. 9. §. 2. num. 13. + +[235] B: Voyez les Oeuvres de Mr. le Vayer Homelie Académique, Homel. 2. + +[236] Impress. Londini in 4. ann. 1640. pag. 40. 41. + +[237] Voëtii Polit. Ecclesies pars prima lib. 3. Tractat. 1. de +matrimonio lectio 2. cap. 1. quæst. 3. + +[238] Voyez de l'usage & de l'autorité du Droit Civil dans les Etats des +Princes Chrétiens traduit du Latin d'Arthurus Duck Iuriscons. Angl. liv. +2. pag. 234. + +[239] Lib. 5. + +[240] Terent. Eunuch. Act. 4. scen. 3. + +[241] Iuvenal. Satyr. 6. V. 366. + +[242] Cap. 89. + +[243] Liv. 6. Epigr. 67. + +[244] Lib. I. Epigr. 34. + +[245] Ch. 20. V. 2. 3. + +[246] Ovid. Metamorph. lib. 9. + +[247] Caus. 32. quæst. 4. c. origo. &c. liberorum ergò. + +[248] Genes. chap. 6. V. 2. + +[249] Genes. ch. 30. V. 1. + +[250] Æneid. lib. 4. + +[251] Vid. c. penult. & fin. 32. quæst. 7. a. solet quæri. 32. q. 2. c. +non enim 32. q. 1. c. tantum. 32. q. 4. + +[252] Genes. ch. 30. V. 1. + +[253] Tobie ch. 6. V. 16. & suiv. + +[254] Novell. 78. cap. 3. Novell. 117. cap. 6. + +[255] L. in re mandata cod. mandati. + +[256] L. 10. l. 14. de adim. legat. + +[257] L. 8. in princip. ff. de pericul. & commot. rei vendit. + +[258] Vigneuil Marville tom. 1. pag. 376. + +[259] Perroniana pag. 44. + +[260] Juven. Satyr. 6. V. 324. 325. + +[261] Martial. Epigr. 7. lib. 4. + +[262] Lib. 11. Epigr. 82. + +[263] L. 30. ff. de divers. Regul. jur. + +[264] L. Si poenam ff. de verbor. obligationib. + +[265] Capitul. 5. Decretal. lib. 4. tit. 15. de Frigidis & Maleficiatis. + +[266] Metamorphos. lib. 9. V. 465. + +[267] Ovid. fast. lib. 5. + +[268] St. Romuald. Tresor Hist. & Chronol. in fol. tom. 1. pag. 93. + +[269] Ibid. pag. 231. + +[270] Genes. ch. 21. + +[271] 1. Samuel. ch. 1. + +[272] Esaïe. ch. 54. V. 1. + +[273] L. 1. §. usque adeò 5. ff. de injuriis & famosis libellis lib. 47. +tit. 10. + +[274] Sext. decretal. lib. 5. tit. de regul. jur. Regula 25. + +[275] Novell. 22. cap. per occasionem. 6. + +[276] Lib. 2. Epist. 2. V. 18. + +[277] L. 6. de Appellat. + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Traité des eunuques, by Charles Ancillon + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRAITÉ DES EUNUQUES *** + +***** This file should be named 39320-8.txt or 39320-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/2/39320/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (from scanned +pages available at http://gallica.bnf.fr/) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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