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+The Project Gutenberg EBook of Traité des eunuques, by Charles Ancillon
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+
+Title: Traité des eunuques
+
+Author: Charles Ancillon
+
+Release Date: March 31, 2012 [EBook #39320]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRAITÉ DES EUNUQUES ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (from scanned
+pages available at http://gallica.bnf.fr/)
+
+
+
+
+
+
+
+
+TRAITÉ
+
+DES
+
+EUNUQUES,
+
+DANS LEQUEL
+
+On explique toutes les différentes sortes
+d'Eunuques, quel rang ils ont tenu,
+& quel cas on en a fait, &c.
+
+_On éxamine principalement s'ils sont propres
+au Mariage, & s'il leur doit être
+permis de se marier._
+
+Et l'on fait plusieurs Remarques curieuses &
+divertissantes à l'occasion des
+
+EUNUQUES, &c.
+
+Par M***. D***.
+
+[Illustration]
+
+Imprimé l'an M. DCC. VII.
+
+
+
+
+EPITRE
+
+DEDICATOIRE
+
+A
+
+M^R. BAYLE.[1]
+
+
+MONSIEUR,
+
+_J'ai à vous rendre compte de deux choses qui me justifieront envers
+vous de la liberté que je prends de vous adresser cet Ouvrage, & qui
+nous justifieront l'un & l'autre envers le Public, si vous trouviez à
+propos de le faire mettre sous la Presse pour lui en faire part._
+
+_La prémiére, que je ne me suis point ingéré de mon chef à traiter le
+sujet qui fait la matiére de cet Ouvrage; l'occasion qui m'y a engagé
+est assez singuliére. Il y avoit autrefois ici plusieurs Eunuques
+Italiens, Musiciens, qui y faisoient grosse figure. Ils se flattérent de
+faire de grandes & d'illustres Conquêtes, mais ils se trompérent; nos
+Dames ne se laissérent point éblouïr, & ne se payérent point de la
+bagatelle. [2]Un Gentilhomme François d'un esprit gai & enjoué les en
+railla par ces Vers jolis & pleins de sel._
+
+ Je connois plus d'un Fanfaron
+ A crête & mine fiére,
+ Bien dignes de porter le Nom
+ De la Chaponardiére.
+ Crête aujourd'hui ne suffit pas
+ Et les plus simples Filles,
+ De la Crête font peu de cas
+ Sans autres Béatilles.
+
+_Cependant il y en a eu une qui s'est laissé charmer, & qui a prêté
+l'oreille aux propositions de mariage qui lui ont été faites par un de
+ces Eunuques. Une Personne que je considére beaucoup, m'ayant prié de
+lui dire mon avis, & de le lui donner raisonné par écrit, en forme de
+consultation, pour détourner cette jeune fille sa parente du dessein
+qu'elle avoit d'entrer dans un tel engagement, ou en tout cas pour s'en
+servir ailleurs en cas de besoin. J'y ai travaillé avec plaisir, & j'ai
+trouvé qu'insensiblement j'avois fait un Livre, de sorte qu'au lieu de
+laisser mon Ouvrage sous la forme qu'on me l'avoit demandé, je lui ai
+donné celle qu'il a présentement. Je vous avouë que l'extrait que
+l'illustre Mr. de Beauval a donné[3] du Livre de Mr. Bruknerus
+intitulé,_ Décisions du Droit Matrimonial, _n'a pas peu contribué à
+m'engager dans un éxamen éxact de cette question. J'aurois extrémement
+souhaité qu'il eût bien voulu dire ce qu'il en pense, & peut-être lui en
+fournirai-je l'occasion par ce petit Essai lors qu'il en donnera
+l'extrait._
+
+_Les Personnes scrupuleuses trouveront peut-être que c'est là plûtôt
+l'occupation d'un homme oiseux, que d'un curieux qui cherche à
+s'instruire._ Hujusmodi hærere quæstionibus non tàm studiosi quàm otiosi
+hominis esse videtur, _comme parloit Saint Jérôme consulté par Vitalis
+sur la fécondité prématurée d'Achas. Ainsi il est bon de les prévenir,
+ou de les détromper, en leur apprenant que la vocation de l'examiner m'a
+été légitimement adressée._
+
+_Ce n'est pas que je crusse avoir fait un mal, quand je me serois avisé,
+pour me divertir, & pour changer mes occupations sérieuses dans une
+étude plus divertissante, de traiter cette matiére. Le Docte Mollerus a
+fait un Livre qui a pour tître,_ Discursus duo Philologico-Juridici
+prior de Cornutis, posterior de Hermaphroditis corumque jure, uterque ex
+jure Divino, Canonico, Civili, variisque historiarum monumentis, horis
+otiosis congesti. à M. Jacobo Mollero. _Et cet Ouvrage n'a point
+deshonoré son Auteur, ni diminué l'estime que le Public avoit pour lui.
+Il est difficile, je l'avouë, de parler des Eunuques sans dire certaines
+choses capables de choquer un peu la pudeur d'une femme. Mais à l'égard
+de l'Auteur cela ne lui fait aucun tort, il s'en faut beaucoup que son
+Livre contienne des ordures & des saletez semblables à celles qui sont
+dans les_ Priapeia, _sur lesquels Joseph Scaliger, l'un des plus grands
+Hommes des Siécles passez, a fait des annotations, sans perdre sa
+réputation. Et à l'égard des femmes, ce qu'on dit de libre & de naturel
+est exprimé en Latin, qui est une Langue peu entenduë parmi elles. Mais
+quand on auroit été obligé de s'exprimer en termes capables de blesser
+la pudeur la plus scrupuleuse, s'ensuivroit-il qu'il auroit fallu se
+dispenser de discuter un Droit sur lequel on voit assez souvent fonder
+des disputes importantes, & laisser les choses, à cet égard, dans le
+doute et dans la confusion? Certes je ne crois pas que personne le
+prétende ainsi: en tout cas cette prétention seroit aussi ridicule que
+celle de certaines gens qui aimeroient mieux qu'on eût laissé périr, ou
+souffrir tout le genre humain, que d'avoir fait des Traitez de Médecine,
+& de Chirurgie, qui le conserve, qui le préserve, & qui le soulage,
+parce qu'on a été obligé de nommer les choses par leur nom & sans
+déguisement, & de parler à découvert de toutes les parties les plus
+secrettes du corps humain. J'espére que le Public sera équitable sur ce
+sujet. J'aurois eu plus à craindre du redoutable Mr. Bernard que d'aucun
+autre, parce que je connois sa délicatesse & sa sévérité, qui ne
+pardonnent point les moindres fautes, & qui en trouvent même dans des
+choses qui ont l'approbation des gens qu'il croit aisément être d'un
+goût au dessous du sien. Mais que pourra-t-il me dire, lui qui annonce
+avec tant de soin un Livre qui a pour tître_[4], les Cérémonies du
+mariage telles qu'on les pratique présentement dans toutes les parties
+du Monde, Ouvrage très divertissant, sur tout pour les Dames, écrit en
+Italien par le Sr. Gaya, troisiéme Edition, â laquelle on a ajoûté
+d'amples Notes & des Remarques sur le Mariage, avec le Miroir des
+personnes mariées, ou les Avantures capricieuses du Chevalier H.....
+avec ses sept femmes, écrites par lui-même dans le tems de sa prison, &
+mises en Anglois moderne par Mr. Thomas Brown, in 8. pag. 161. _&
+d'avertir ensuite le Public, que_ les notes qu'on a mises au bas des
+pages sont très enjouées, & qu'on n'y épargne pas les Prêtres. _On sçait
+combien de contes sales on a accoûtumé de faire sur leur sujet, &
+combien de vilenies on met sur leur comte. Je ne sçai point au reste, si
+ce Docteur Thomas Brown dont Mr. Bernard fait ici mention, est ce savant
+Mr. Brown Chanoine de Windsor, Ami intime de Mr. Isaac Vossius qui lui a
+dédié son Traité des Oracles Sibyllins, ou cet Ecossois qui a fait un
+Traité des Fiévres continuës imprimé à Edimbourg en 1695., ou si c'est
+ce Thomas Brown Docteur Anglois qui a fait la_ Religion du Médecin. _Ce
+qui me feroit douter que ce fût le prémier, seroit qu'il ne s'est
+appliqué qu'à des Etudes graves & sérieuses, comme on le remarque par ce
+que Colomiez dit de lui dans sa Bibliothéque choisie. Ce qui me feroit
+douter aussi que ce fût le second, c'est la timidité qu'il fait paroître
+dans la Préface de son Livre, en y déclarant qu'il a eu bien de la peine
+à se résoudre à produire cet essai touchant les Fiévres continuës; qu'il
+redoutoit le génie railleur & Satirique si commun à ceux de sa Nation;
+Que la même frayeur étouffe tous les jours des productions très dignes
+de voir le jour. Qu'il s'est pourtant déterminé à paroître en public
+pour ne pas sortir du monde comme un Citoyen inutile & paresseux. Qu'il
+hazarde ce systême nouveau, & qu'il sacrifie ses scrupules à l'utilité
+publique. Et si c'est le troisiéme, vous sçavez, Monsieur, ce qu'en a
+dit Patin, car vous le rapportez dans vos Nouvelles de la République des
+Lettres[5]_, C'est, _dit-il_, un Mélancholique agréable en ses pensées,
+mais qui à mon jugement cherche Maître en fait de Religion comme
+beaucoup d'autres, & peut-être qu'enfin il n'en trouvera aucune. Il faut
+dire de lui ce que Philippe de Comines a dit du Fondateur des Minimes,
+l'Hermite de Calabre François de Paule, il est encore en vie, il peut
+aussi-bien empirer qu'amender. _On a mis cette pensée de [6]Patin dans
+le_ Patiniana _un peu déguisée à l'égard du tour & de l'expression, mais
+la même absolument dans le fond. Si, dis-je, c'est ce Thomas Brown
+Auteur du Livre intitulé_, Religio Medici, _qu'on pourroit intituler
+aussi-bien_, Medicus Religionis, _comme il est dit dans le_ Patiniana,
+_qui a traduit en Anglois moderne, ces_ Cérémonies du Mariage _que Mr.
+Bernard annonce avec tant de soin, & si obligeamment au Public, c'est
+apparemment un Livre dont la matiére n'est pas trop chaste, ni les
+expression trop scrupuleuses & trop châtrées. Je n'en parle que par
+conjecture, car j'avouë que la recommandation de Mr Bernard ne m'a point
+engagé à le chercher, à l'acheter, & à le lire. Je ne connois que ces
+Brown. Il y a bien un Docteur en Théologie originaire du Palatinat &
+présentement Professeur en Langue Hébraïque dans l'Académie de
+Groningue, Auteur de quelques Dissertations très curieuses, qui se nomme
+Brawn; mais Mr. Bernard est trop éxact pour avoir confondu Brown avec
+Brawn, quelque ressemblance qu'il y ait dans ces noms, & quelque
+facilité qu'il y ait à s'y méprendre._
+
+_La seconde chose dont j'ai à vous rendre compte, est le motif qui me
+porte à vous adresser cet Ouvrage. Je n'en ai point d'autre, Monsieur,
+que l'estime toute particuliére que j'ai pour vous, & le cas que je fais
+de l'amitié dont vous m'honorez. Je me suis flatté que vous ne voudriez
+pas laisser paroître en public un Livre qui pourroit nuire à la
+réputation de son Auteur, qui est un de vos anciens Amis, & qui se
+repose sur vous du soin de l'éxaminer & de juger s'il mérite d'être mis
+sous la Presse: & je me suis persuadé que si vôtre jugement lui étoit
+favorable, je n'avois rien à craindre de la part du Public, parce que je
+pouvois espérer une approbation générale, ou en tout cas être assuré
+d'avoir en vous un puissant appui contre le mauvais goût & contre la
+Critique maligne, qui pourroient m'entreprendre. Je n'ai garde de faire
+ici vôtre Panégyrique à l'imitation de ceux qui font des Epîtres
+Dédicatoires, vos propres Ouvrages font vôtre Eloge, & le jugement
+favorable & glorieux que le Public en fait, vous est infiniment plus
+honorable que toutes les louanges qu'on pourroit vous donner dans une
+Epître. Je finis donc celle-ci en vous assurant que je me sers avec
+plaisir de cette occasion que j'ai souvent recherchée de pouvoir vous
+donner un témoignage public de la considération toute particuliére avec
+laquelle je suis,_
+
+MONSIEUR
+
+Vôtre très humble &
+très obéïssant serviteur.
+
+C. D'OLLINCAN.
+
+
+
+
+DESSEIN ET DIVISION DE L'OUVRAGE.
+
+
+Le[7] Droit Canon traitant des mariages qui se contractent par
+Procureurs, ordonne & prescrit des précautions très grandes qu'il fonde
+sur cette raison, _qu'il s'agit d'une affaire grave, difficile &
+importante, qui peut avoir des suites très dangereuses_. Propter magnum
+quod ex facto tam arduo posset periculum imminere.
+
+Le Droit Civil ne donne pas une idée moindre du Mariage, il le considére
+comme l'action de la vie la plus considérable, & qui demande le plus de
+réfléxion; comme un Port favorable, ou comme un naufrage malheureux;
+comme une chose bien hazardeuse où toute la prudence humaine se réduit
+ordinairement à des voeux & à des souhaits. [8]_Magnum sane excellensque
+donum à Deo Creatore ad mortales promanavit Matrimonium._
+
+D'un côté le mariage étant l'Ouvrage de Dieu qui a uni les deux séxes,
+& qui considérant qu'il n'étoit pas bon que _l'homme fût seul_, lui a
+donné un _être semblable_ à lui; leur a ordonné à l'un & à l'autre de
+_croître_ & de _multiplier_, & a imprimé en eux un desir violent de
+s'unir ensemble pour la propagation de leur espéce. Cette union ne doit
+point être fortuite & commune, comme celle des animaux destituez de
+raison; elle ne doit point être produite par une affection brutale, par
+une volonté déréglée; elle ne doit point avoir pour but de mettre en
+sûreté des plaisirs impurs, & de les couvrir d'un nom spécieux &
+honorable. Ce doit être une conjonction chaste, religieuse, sainte,
+pleine de piété & de bénédictions; n'ayant pour but que d'éxécuter les
+ordres de Dieu, qui est son Auteur & son Protecteur. L'Eglise n'approuve
+& n'autorise que les Mariages de ce dernier caractére, ils ont pour eux
+la faveur publique, au lieu que les autres n'ont pour eux qu'une haine
+générale, un mépris très grand, & souvent les malédictions & l'horreur
+des gens de bien.
+
+De l'autre, comme le Mariage est le fondement de l'Eglise, puis qu'il
+est appellé par quelques Théologiens _Venter Ecclesiæ_[9] qui lui
+engendre des enfans. Et de la Société civile, en ce qu'il est la source
+des hommes, qu'il éternise le monde, & qu'il donne des héritiers
+légitimes aux Citoyens, il ne faut pas s'étonner si l'Eglise & la
+Société Civile s'intéressent dans ce qui le concerne; si elles en
+réglent les commencemens, le cours, & les suites, & si elles ont pourvû
+sagement aux inconvéniens qui pourroient naître de l'ignorance des
+hommes, ou de leur malice.
+
+L'Eglise & la Société Civile ne laissent pas la liberté à tout le monde
+de faire à cet égard tout ce qu'il lui plaît. [10]_Semper in
+conjunctionibus non solum quid liceat considerandum est, sed & quid
+honnestum sit_. Elles ne permettent point qu'on donne atteinte à la
+Justice, à l'ordre, au bien, à l'utilité, & à l'honnêteté publiques.
+Elles ont établi des Loix qui les déclarent bons, ou mauvais, justes, ou
+injustes, légitimes, ou criminels. Qui les permettent, ou qui les
+deffendent, qui les confirment, qui les authorisent, qui les protégent,
+ou qui les cassent, qui les annullent, & qui punissent ceux qui les ont
+contractez.
+
+Pour répondre au but que je me propose, il s'agit ici de voir dans quel
+de ces rangs on doit mettre le Mariage des Eunuques. Voici donc le plan
+général que j'ai dessein de suivre pour éclaircir cette matiére, & pour
+la régler par une décision incontestable & certaine. Ce Traité sera
+divisé en trois Parties.
+
+Dans la premiére j'éxaminerai ce que c'est qu'un Eunuque, de combien de
+sortes il y en a, quel rang ils ont tenu & tiennent dans la Société
+Ecclésiastique & Civile; & quelle considération on y a eu, & on y a
+actuellement pour eux.
+
+Dans la seconde, je discuterai leur droit par rapport au Mariage, &
+j'éxaminerai s'il doit leur être permis de se marier.
+
+Dans la troisiéme enfin, je rapporterai les Objections qui pourroient
+être faites contre les maximes que j'aurai avancées, & contre les
+décisions que j'aurai établies, & je tâcherai de les résoudre, & de
+lever les difficultez qui pourroient y donner atteinte.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+Contenus dans cet Ouvrage.
+
+
+PREMIERE PARTIE.
+
+CHAPITRE I. _S'il y a des Eunuques, & depuis quel tems
+il y en a. Page 1
+
+CHAP. II. _Ce que c'est qu'un Eunuque._ 6
+
+CHAP. III. _Combien il y a de différentes sortes d'Eunuques._ 10
+
+CHAP. IV. _Des Eunuques qui sont nez tels._ 16
+
+CHAP. V. _Pourquoi on fait des Eunuques._ 19
+
+CHAP. VI. _Pourquoi quelques hommes se sont faits eux-mêmes, ou fait faire
+Eunuques par d'autres._ 29
+
+CHAP. VII. _Des Eunuques ainsi nommez à cause de leurs Emplois; Et de
+ceux qui le sont dans un sens figuré._ 41
+
+CHAP. VIII. _Quel rang les véritables
+Eunuques ont tenu dans la société civile._ 49
+
+CHAP. IX. _Quelle idée les Peuples ont euë des Eunuques,
+& quel cas ils en ont fait._ 66
+
+CHAP. X. _De quelle maniére les Loix civiles ont considéré
+les Eunuques, & quels droits elles leur ont attribué._ 71
+
+CHAP. XI. _Quel rang les Eunuques volontaires ont tenu dans
+la société civile; de quelle maniére les Loix les
+y ont considérez, & quels droits elles leur ont attribué._ 85
+
+CHAP. XII. _Quel rang les Eunuques volontaires & forcez,
+ont tenu dans la Société Ecclésiastique; de quelle maniére
+l'Eglise & ses canons les ont considérez, & quels droits ils leur ont
+attribuez._ 91
+
+
+SECONDE PARTIE.
+
+CHAP. I. _De la nature & du but du Mariage. Que l'Eunuque
+ne peut y répondre._ 102
+
+CHAP. II. _Les Eunuques ne pouvant pas satisfaire au but du
+mariage, ils ne doivent pas le contracter._ 110
+
+CHAP. III. _Le Mariage des Eunuques
+est considéré comme nul & comme non avenu._ 115
+
+CHAP. IV. _Inconvéniens que le Mariage
+des Eunuques produit ordinairement._ 121
+
+CHAP. V. _Les Loix civiles deffendent
+le mariage des Eunuques._ 138
+
+CHAP. VI. _La Religion Catholique Romaine ne
+permet pas le mariage des Eunuques._ 141
+
+CHAP. VII. _La Religion Luthérienne, ou de la Confession
+d'Augsbourg, ne permet pas le mariage des Eunuques._ 145
+
+CHAP. VIII. _La Religion Réformée
+ne permet pas le mariage des Eunuques._ 153
+
+
+TROISIEME PARTIE.
+
+Objections
+
+CHAP. I. _Que la deffense de se marier ne doit point être
+générale & commune à tous les Eunuques, parce qu'il y en a qui sont
+capables de satisfaire aux desirs d'une femme._ 158
+
+CHAP. II. _Le mariage est un Contract
+civil, par lequel il est permis à tout le monde de s'engager._ 165
+
+CHAP. III. _Un Eunuque pouvant remplir tous les devoirs du mariage,
+excepté ceux qui concernent la génération, il peut le contracter,
+parce que_, consensus non concubitus matrimonium facit. 170
+
+CHAP. IV. _Quand on ne peut pas être auprès d'une femme comme mari,
+on doit y être comme frére, & habiter avec elle comme
+avec une soeur._ 175
+
+CHAP. V. _Si le mariage devoit être deffendu aux Eunuques parce
+qu'ils ne peuvent pas engendrer, il devroit l'être aussi aux personnes âgées
+que la vieillesse rend incapables de faire les fonctions du mariage; & ne
+leur étant point deffendu, il ne doit point l'être aussi
+aux Eunuques._ 178
+
+CHAP. VI. _Quand la femme qui épouse un Eunuque sçait qu'il est
+Eunuque, & qu'elle n'ignore point les conséquences de son état, il doit lui
+être permis de l'epouser si elle le souhaite, parce que_, volenti non fit
+injuria. 183
+
+Fin de la Table.
+
+
+
+
+TRAITÉ DES EUNUQUES,
+
+Dans lequel on éxamine principalement s'il doit leur être permis de se
+marier.
+
+
+
+
+PREMIÉRE PARTIE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+_S'il y a des Eunuques, & depuis quel tems il y en a._
+
+
+Il est de l'ordre de faire voir qu'il y a des Eunuques avant que
+d'entreprendre d'en faire la description, & que de raisonner sur leur
+sujet; Puis que selon le sentiment des Philosophes il est ridicule de
+raisonner d'une chose avant que de sçavoir si elle éxiste.
+
+Il y a plus de quatre mille ans qu'on parle d'Eunuques dans le Monde;
+l'Histoire Sainte & l'Histoire Prophane font mention d'une infinité de
+personnes de cette nature, qu'elles ne mettent ni au rang des hommes,
+ni au rang des femmes, & qu'elles appellent _une troisiéme sorte
+d'hommes_. On en a vû en si grand nombre dans tous les Siécles & dans
+tous les Païs; & on en voit encore tant qu'il n'est pas permis de douter
+qu'il n'y en ait eu, & qu'il n'y en ait encore aujourd'hui.
+
+La plûpart des Sçavans croyent que Semiramis Reine des Assiriens veuve
+de Ninus, & mére de Nynias, a été la premiére qui a fait faire des
+Eunuques; ils fondent leur opinion sur ces termes d'Ammian
+Marcellin,[11] _Postrema multitudo spadonum, a senibus in pueros
+desinens, obluridi, distortaque lineamentorum compage deformes, ut
+quaquà incesserit quisquam, cernens mutilorum hominum agmina, detestetur
+memoriam Semiramidis Reginæ illius veteris, quæ teneros mares castravit
+omnium prima_. Claudien a crû la même chose,
+
+ ------ [12]_Seu Prima Semiramis astu Assyriis mentita virum, ne
+ vocis acutæ Mollities, levesque genæ se prodere possent. Hos sibi
+ conjunxit similes; seu persica ferro Luxuries Vetuit nasci
+ lanuginis Umbram._
+
+Cependant Diodore de Sicile qui a fait l'Histoire de Semiramis, dans sa
+Bibliothéque, d'une maniére beaucoup plus éxacte qu'aucun autre, ne dit
+rien de cette particularité qui méritoit pourtant bien d'être remarquée,
+si elle eût été certaine & véritable. Il dit seulement que les Bactriens
+à qui Ninus, qui depuis fut son Mari, faisoit la Guerre, ayant mis les
+Assyriens en fuite & en déroute, elle s'habilla d'une longue robe, comme
+un homme, les rallia, se mit à leur tête & triompha des Bactriens. Soit
+que cette Robe plût aux femmes Medes & aux Perses, soit qu'elles
+voulussent faire leur cour à Semiramis, elles en prirent de pareilles.
+Peut-être que cet habillement donna lieu à dire que Semiramis avoit fait
+des hommes imparfaits, des demi hommes, & que depuis on a conjecturé
+qu'elle avoit fait effectivement mutiler des hommes. [13]D'autres disent
+qu'elle s'habilla en homme, & qu'elle fit élever son fils en fille, afin
+que les Assiriens ayant honte d'avoir une femme pour leur Chef ne
+prissent point le pretexte de vouloir un Roi, pour mettre son fils sur
+le Trône à son préjudice; [14]D'autres peu éloignez de cette opinion
+disent, que son fils étant de sa taille, & ayant la voix semblable à la
+sienne, elle se déguisa en homme, & fit accroire, afin de regner,
+qu'elle étoit le fils de Ninus, & non pas sa veuve. Et d'autres
+disent[15] qu'ayant eu avis dans le tems qu'elle se coiffoir, que
+Babilone s'étoit révoltée, elle courut en diligence, les cheveux à demi
+épars, pour la forcer à se rendre à elle, & qu'elle ne remit point sa
+tête dans son ordre accoûtumé qu'elle n'eût remis cette puissante Ville
+sous son pouvoir; Que pour cela sa statuë fut honorablement élevée à
+Babylone au même état qu'elle se trouva quand elle marcha vers ce lieu
+d'un pas précipité pour tirer vangeance de ses Sujets rebelles; ces
+cheveux épars joints à la robe qu'elle avait prise la travestissoient
+d'autant plus en homme.
+
+Diodore de Sicile rapporte une autre circonstance qui est considérable;
+Il dit que cette Reine élevée d'une condition basse au comble de la
+grandeur, se plongea dans toute sorte de délices, qu'elle fit choisir
+les hommes les mieux faits & les plus beaux de son Armée pour s'en
+servir, mais qu'elle fit mourir tous ceux qu'elle avoit reçûs dans son
+lit. Il y a plus d'apparence qu'elle les fit Eunuques par un effet d'une
+jalousie assez ordinaire, de peur qu'après avoir eu d'elle les plus
+grandes faveurs ils n'allassent s'attacher à quelqu'autre femme; Diodore
+de Sicile ne le dit point; mais comme il parle après Cresias, ainsi
+qu'il l'avouë lui même, & que Cresias est un Historien,[16] qui non
+content d'abuser ceux de son siécle, a voulu faire passer ses fables à
+la postérité, on ne peut pas ajoûter beaucoup de foi à ce qu'il dit, ni
+accuser de fausseté ce qu'il obmet. Semiramis donc peut passer pour la
+première qui ait fait faire des Eunuques; Vossius[17] croit que les
+Perses sont les Inventeurs de cette méchante & détestable coûtume, & que
+le mot Latin, _spado_ qui comprend diverses sortes d'Eunuques, tire son
+nom d'un Village de Perse nommé _Spada_, où il prétend que la premiére
+éxécution de cette nature a été faite. Il fortifie son sentiment de ceux
+de quelques Sçavans du premier ordre qu'il nomme. Je ne veux point me
+rendre juge entre des hommes si célébres qui ont les uns & les autres
+des opinions si probables, & dont la certitude est si difficile à
+trouver. _Non nostrum inter hos tantas componere lites, & vitulo hi
+digni & illi._ Je dirai seulement que le premier Eunuque dont l'Ecriture
+Sainte fasse mention & dont il ne soit absolument parlé nulle part
+ailleurs, [18]est Putiphar qui acheta Joseph des mains des Madianites;
+encore verra-t-on dans la suite que ce nom d'Eunuque n'étoit point
+nouveau dès lors, puis qu'il étoit devenu un nom de Charge & de Dignité;
+Cependant ce Putiphar acheta Joseph l'an du monde deux mille deux cent
+septante-six, c'est à dire mille sept cent soixante & dix huit ans avant
+l'Incarnation de Jesus Christ; Et Cyrus n'a commencé à régner sur les
+Perses que l'an du Monde trois mille quatre cent vingt & un; C'est à
+dire qu'on parloit d'Eunuques avant qu'on parlât des Perses, & qu'il
+n'est pas possible qu'ils soient les péres de ces sortes de gens, parce
+que si cela étoit la proposition _filius ante patrem_, qui passe pour
+monstreuese, seroit pourtant véritable; ce qu'on ne peut pas dire à
+l'égard de Semiramis qui regnoit sur les Assiriens l'an du monde mille
+huit cent vingt-six, long tems avant que Putiphar fût né. Quoi qu'il en
+soit les Perses, les Médes, & les Assyriens ont été de tous les Peuples
+ceux qui se sont le plus servis d'Eunuques. Et on remarque[19] que
+Nabucodonosor faisoit couper tous les Juifs & tous les autres
+prisonniers de guerre, afin de n'avoir que des Eunuques à son service
+particulier. [20]Et c'est peut-être ce qui a donné lieu à conjecturer que
+les Perses étoient les inventeurs de l'_Eunuchisme_.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+_Ce que c'est qu'un Eunuque._
+
+
+Lucien en donne une définition fort courte dans son Dialogue des
+Eunuques. Il dit qu'il n'est ni mâle, ni femelle, & qu'il est un prodige
+dans la Nature. Mais elle est trop générale, il en faut une plus éxacte
+& qui le fasse connoître plus particuliérement & plus sûrement. Un
+Eunuque donc, est une personne qui n'a pas la faculté d'engendrer, par
+la foiblesse, ou par la froideur de la nature, ou à qui on a retranché
+les parties propres à la génération; _Qui generare non possunt_, comme
+s'exprime la Loi[21]; Qui ont une voix grêle & languissante, la
+complexion d'une femme, qui n'ont que du poil folet à la barbe; En qui
+le courage & la hardiesse cedent à la crainte & à la timidité; En un
+mot, dont les moeurs & les maniéres sont toutes efféminées. Si l'Eunuque
+est un sujet si chétif & si méprisable à l'égard du corps, il vaut
+encore moins du côté de l'esprit & du coeur. Voici le portrait que St.
+Basile en a fait autrefois[22]. Simplicie femme entêtée de l'Hérésie
+Arrienne s'étoit mêlée de faire des remontrances à ce St. Homme sur sa
+conduite & sur ses moeurs; Il se justifie & prend à témoin toutes les
+personnes qui le connoissent, excepté quelques Eunuques qu'il récuse, &
+dont il fait une peinture affreuse; «S'il est besoin de témoins, dit-il,
+qu'on ne me produise point d'esclaves ni de misérables Eunuques, gens
+abominables & sans honneur, qui ne sont ni hommes ni femmes, que l'amour
+du séxe rend comme furieux; Ils sont jaloux, méprisables, féroces,
+efféminez, gourmands, avares, cruels, inconstans, soupçonneux, furieux,
+insatiables. Ils pleurent quand on les prive d'un repas, & pour tout
+dire en un mot ils sont condamnez au fer dès leur naissance, des gens
+estropiez de la sorte peuvent-ils avoir l'ame droite? Le fer les rend
+chastes, mais cette chasteté ne leur sert de rien, leur turpitude les
+rend furieux, & ils n'en remportent aucun fruit. Peut-être que cette
+description paroîtra trop satirique & trop outrée, & qu'elle sera
+suspecte, parce qu'elle est faite par un homme en colere; Mais voici le
+témoignage d'un homme desintéressé, qui non seulement la confirme &
+l'autorise, mais même qui y ajoûte de nouveaux traits qui rendent les
+Eunuques encore plus hideux; c'est Ammian Marcellin qui parle, qui
+dépose contr'eux, & qui dit, [23]«Que quand Numa Pompilius & Socrate
+diroient du bien d'un Eunuque, on ne les en croiroit pas, & qu'on les
+accuseroit de mensonge. _Ea re quod si Numa Pompilius vel Socrates bona
+quædam dicerent de Spadone, dictisque Religionum adderent fidem, à
+veritate descivisse arguerentur._ Il est vrai que sur la fin du même
+Chapitre il excepte Menophile Eunuque de Mithridate Roi de Pont, dont il
+parle avantageusement. Il y en a bien encore quelques autres qui ont été
+dignes de louanges, comme un Favorinus Mordonius, un Eutherius Eunuque
+de l'Empereur Constans, & depuis de Julien l'Apostat; Un Hermias à qui
+Aristote sacrifioit comme à un Dieu; sur tout Daniel & ses Compagnons,
+si tant est qu'ils ayent été Eunuques, comme quelques Interprétes de
+l'Ecriture Sainte le croyent; Mais le nombre en a été si petit, qu'il
+n'est pas capable de donner atteinte à l'opinion générale qu'on en
+donne. L'on peut dire qu'il est des Eunuques comme des Bâtards, qu'ils
+sont ordinairement mauvais, mais qu'il s'en trouve quelque fois de
+bons, & comme dit Ammian Marcellin, [24]_Inter Vepres rosæ nascuntur, &
+inter feras nonnullæ mitescunt._
+
+Theodore, Précepteur de l'Empereur Constantin _Porphirogenite_, s'est
+avisé, par un dessein singulier & bizarre, d'écrire une Apologie, _pro
+Eunuchismo & Eunuchis_, mais on regarde cet Ouvrage de la même maniére
+qu'on regarde l'Eloge de Busiris par Isocrate, celui de Néron, & celui
+de la Goutte par Cardan; Celui de la pauvreté par Synesius; celui de
+l'aveuglement par Passerat; Celui de la laideur & de la fiévre quarte,
+par Favorin; Celui de la peste par Prævidelli; celui de la guerre par
+Balth. Schuppius; Celui de l'injustice par Glaucon; celui de la folie
+par Erasme; celui de la Goinfrerie par Lucien; celui de l'Asne & celui
+de la Vermine par Heinsius, celui du rien & du néant par Schuppius, par
+Passerat, & par Duverdier le jeune; Et la magnifique Doxologie du fêtu
+par Sébastien Rouillard. Ces gens là ont entrepris de louer ce que toute
+la terre méprise & blâme, s'imaginant que cette singularité exciteroit
+la curiosité & l'admiration des lecteurs. Mais tous ces livres n'ont
+point rendu les sujets qu'ils ont traitez plus louables, ni plus
+légitimes; Et celui qui a pour titre _de Multibibus_ imprimé à
+Oenozythople sous les auspices de Dionysius Bacchus, n'a pas authorisé
+les beaux droits & les plaisans priviléges des yvrognes qu'il étale avec
+beaucoup d'éxactitude & de pompe. On a beau faire des apologies pour
+cette ridicule, injuste & barbare coûtume de faire des Eunuques, il n'y
+a personne dans le Christianisme qui ne le déteste, & qui dans
+l'occasion ne s'écriât à l'encontre comme fit autrefois
+Seneque, [25]_Principes viri_, disoit-il, _contra naturam divitias suas
+exercent, excisorum greges habent, exoletos suos, ut ad longiorem
+patientiam impudicitiæ idonei sint; & quia ipsos pudet viros esse, id
+agunt, ut quam pauci viri sint. His nemo succurit delicatis & formosis
+debilibus._
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+_Combien il y a de différentes sortes d'Eunuques._
+
+
+Jesus Christ lui-même nous apprend combien il y a des differentes sortes
+d'Eunuques; _Il y en a_, dit il[26], _qui sont nez tels dès le ventre de
+leur mére; Il y en a qui ont été faits Eunuques par les hommes. Et il y
+a encore des Eunuques qui se sont faits Eunuques eux-mêmes pour le
+Royaume des Cieux._ Mais la subtilité des hommes, & l'événement, ont
+donné lieu à des distinctions moins générales. Les diverses questions
+qui concernent le mariage de gens accusez d'être Eunuques, & la
+restitution de la dote de la femme, ont obligé à éxaminer les Eunuques
+de près; & comme on en a trouvé de diverses espéces, on en a fait des
+Classes différentes. Les Jurisconsultes en font quatre. La premiere est
+de ceux qui sont nez tels; qui sont Eunuques proprement & absolument
+ainsi nommez. La seconde est de ceux auxquels, soit malgré eux, soit de
+leur consentement & par leur propre fait, on a retranché tout ce qui
+fait l'homme & sa virilité, qui ne peuvent en faire aucun acte, qui sont
+obligez, de rendre leur urine par un tuyau de métail qu'on leur attache
+à la place de celui que la Nature leur avoit donné & qu'on leur a coupé;
+Cela arrive quelquefois à des gens travaillez de quelque maladie qui
+oblige le Chirurgien à leur faire cette triste operation; mais cela se
+pratique aussi sur des hommes sains comme nous le verrons dans la suite;
+C'étoit autrefois une des fonctions de la Médecine comme on le voit au
+§. 8. de la loi 7. _ad legem Aquiliam_. Et au commencement de la loi 8.
+du même tître & sur tout au §. 2. de la loi. 4. ff. _ad legem Corneliam
+de sicariis & veneficiis_, où il est expressément deffendu aux Médecins
+de faire de semblables opérations. La troisiéme Classe est de ceux
+auxquels on froisse tellement les Cremastéres qu'ils disparoissent, &
+qu'il semble qu'ils soient évanouïs; La veine qui leur portoit l'aliment
+étant retranchée, ils se flétrissent, ils se séchent & se réduisent à
+rien. Cette opération se fait ordinairement en mettant le patient dans
+un bain d'eau tiéde afin d'amolir ces parties, & de les rendre plus
+maniables & plus propres à se dissoudre; Après qu'il y a été quelque
+tems, on lui presse les veines du cou qu'on nomme Jugulaires, & par là
+on le rend stupide et aussi insensible que s'il étoit tombé en
+apopléxie, alors il est aisé de le mutiler sans qu'il en sente rien:
+Cela se fait ordinairement dans la grande jeunesse par la mére ou par la
+nourrice. On lui faisoit prendre autrefois une certaine quantité
+_d'Opium_, & lors qu'il étoit accablé de sommeil on lui coupoit, ou on
+lui tiroit une partie que la nature a pris beaucoup de soin à fabriquer;
+mais comme on a remarqué que la plûpart de ceux qu'on _Eunuchisoit_
+ainsi mouroient, par ce Narcotique, on s'est avisé de l'autre moyen dont
+je viens de parler. Les Perses & diverses autres Nations, ont des
+maniéres de faire, ou de couper les Eunuques, différentes de celles dont
+on se sert en Europe. Je dis de faire, car ce n'est pas toujours en
+coupant qu'on Eunuchise; La ciguë & diverses autres herbes font le même
+office, comme on peut le voir dans l'Ouvrage de Paul Æginette qui traite
+éxactement cette matiére, sur tout dans le Livre sixiéme de ce docte &
+curieux Traité. Cette troisiéme sorte d'Eunuques sont ceux qu'on appelle
+en Droit _Thlibiæ_. Ceux qu'on nomme _Thlasiæ_, sont à peu près de la
+même qualité, toute la difference qu'il y a, c'est qu'on se contente de
+leur couper les veines qui servent à fortifier les parties viriles, de
+sorte qu'elles restent bien à la vérité, mais si flasques & si flêtries
+qu'elles ne sont d'aucun usage; La quatriéme Classe, enfin, est de ceux
+qu'on appelle _Spadones_, qui sont nez si mal conformez, ou d'un
+tempérament si froid, ou qui le sont devenus par quelque incommodité,
+qu'ils sont incapables de contribuer à la génération. Quoi que ces
+quatre espéces soient fort différentes entr'elles, & que la derniére
+soit la plus favorable & la moins malheureuse, cependant les
+Jurisconsultes ont trouvé à propos de les comprendre toutes sous le nom
+de _spado_, ce qui est assez singulier, comme je viens de le dire, puis
+que la maxime triviale de droit porte que _denominatio fit à potiori_.
+Et qu'à proprement parler, ceux qu'on appelle _spadones_ ne sont point
+Eunuques, puis que par la vertu de la Nature, ou par le secours de
+l'Art, ils peuvent être remis dans un état parfait; D'ailleurs,
+_specialia generalibus insunt_, [27]& comment sous le nom de _spado_ qui
+n'est pas proprement un Eunuque, peut on comprendre ceux qui le sont
+réellement & de fait, & sans espérance de retour. Il me semble que
+_nomina debent esse convenientia rebus_ comme ils le disent eux-mêmes; &
+que celui ci convient peu à toutes les espéces qu'il renferme; Quoi
+qu'il en soit, ils l'ont ainsi voulu; [28]_spadonum generalis appellatio
+est, quo nomine tam hi qui naturâ Spadones sunt; item Thlibiæ Thlasiæ
+sed & si quod aliud genus spadonum est continentur_.
+
+Il y a diverses autres sortes d'Eunuques; il y en a qui sont appelez de
+ce nom, _catachresticé_, parce qu'ils possédent les Charges ou les
+Dignitez qui étoient données originairement aux Eunuques; Il y en a
+d'autres qui sont appellez de ce nom par figure, parce qu'ils sont
+chastes & qu'ils ne se servent pas plus de leurs parties viriles que
+s'ils n'en avoient point.
+
+Toutes ces sortes d'Eunuques ont un nom général par lequel on prétend
+qu'ils ont tous été désignez, c'est le nom de _Bagoas_. Ce nom est celui
+du personnage qui représente l'Eunuque que Diocles prétend exclurre de
+la profession de Philosophe, dans le dialogue de Lucien. Il y a eu un
+fameux Eunuque de ce nom qui étoit à Darius & dont après la mort de ce
+Prince on fit present à Aléxandre le Grand. Il étoit beau par
+excellence, & Alexandre l'aima autant que Darius l'avoit aimé.
+Quinte-Curce en fait l'Histoire en différens endroits[29] de la Vie de
+son Héros, & j'aurai occasion d'en parler dans la suite de cet Ouvrage.
+L'Eunuque d'Olopherne, Général de Nabucodonosor, qui assiégea Bethulie &
+à qui Judith coupa la tête; Cet Eunuque, dis je, qu'Olopherne employa
+pour disposer Judith à passer la nuit avec lui & qui la conduisit en
+effet dans sa tente, s'appelloit Bagoas; quoi que quelques versions, &
+entr'autres celle de Mrs. de Port-Royal l'appelle Vagao. Quoi que ce nom
+ait été le nom de plusieurs particuliers , cependant Gilbert Cousin, ou
+en Latin _Cognatus_, dont l'Illustre M. Baile a fait un article dans le
+tome premier pag. 974. de son Dictionaire, dit dans la remarque qu'il a
+faite sur ce mot _Bagoas_ qui se trouve dans Lucien, que dans une Langue
+barbare il signifie en général un Eunuque; & il insinuë par là que
+Lucien ne se sert de ce nom _Bagoas_ que parce que c'est un nom qui
+comprend tout le genre Eunuque. [30]Et il confirme son sentiment par ce
+Vers d'Ovide,
+
+ _Quem penes est dominam servandi cura Bagoæ._
+
+Il est certain que parmi les Babyloniens Bagoas signifie un Eunuque. Il
+y en a eu un aussi de ce nom qui a été Eunuque, & dont Plutarque dit
+beaucoup de choses plus dignes pourtant du silence que de nôtre
+curiosité. Quelques Sçavans croyent que ce Bagoas dont parle Lucien
+étoit un homme qui avoit la mine si disgraciée qu'on le prenoit pour
+Eunuque. Quintilien parle d'un Bagoas & il y a apparence qu'il se sert
+de ce nom comme d'un nom commun à une espèce d'hommes, [31]car il parle
+en même tems de Megabyse & de Doriphoron, or il est certain que Megabyse
+est un nom commun aux Prêtres de Diane, [32]ils devoient être tous
+Eunuques parce qu'ils avoient la garde des filles qui lui étoient
+consacrées; Et Doriphoron signifie un homme qui porte une lance; Il est
+vrai qu'il désigne aussi cette statuë si admirable d'un jeune homme bien
+fait qui étoit armé d'une lance que Policlete avoit fait, dont il étoit
+amoureux, & qu'il appelloit sa Maîtresse; mais il suffit qu'il marque
+aussi un nom général, sous lequel tout homme portant une lance est
+désigné.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+_Des Eunuques qui sont nez tels._
+
+
+Il semble qu'il ne soit point impossible que certaines créatures
+humaines viennent au monde destituées des parties qui servent à la
+génération. On voit tous les jours des enfans qui naissent sans yeux,
+sans oreilles, sans mains, ou sans quelqu'autre partie du corps, il peut
+aussi aisément arriver que quelques-uns naissent dépourvûs de celles
+dont il est ici question. La Nature qui produit tous les jours tant de
+monstres pourroit bien en former un de cette espéce; cependant les
+Naturalistes disent qu'il n'y en a point d'éxemple. Et en effet, Pline
+qui rapporte éxactement & amplement[33] les figures humaines
+monstrueuses dont le nombre & la diversité sont grands parmi tous les
+Peuples, ne parle point de celles dont il s'agit ici; Je puis dire
+néanmoins que j'en ai vû une, & peut être a-t-elle été vûë de toute
+l'Europe; car ses parens ayant remarqué que le Public avoit de la
+curiosité pour un corps humain aussi singulier que l'étoit celui dont je
+vai parler, & qu'ils pouvoient amasser beaucoup d'argent en le menant de
+lieu en lieu & de Païs en Païs, l'ont sans doute porté par tout. Il
+étoit à Berlin en l'année 1704. C'est un cul de jatte qu'un homme
+portoit sur le dos dans une boëte; avec cette différence, qu'au lieu que
+ceux qu'on nomme ainsi n'ont ni jambes, ni cuisses, dont ils puissent se
+servir, & qu'ils marchent sur leur derriére enfermé dans une jarre,
+celui-ci n'a pas même un derriére, c'est à dire de fesses; Il a la tête
+bien faite, le visage beau & doux, le tein brun & les cheveux chatains;
+mais quoi qu'il ait eu alors plus de vingt ans, il n'avoit point de
+barbe, ni aucune apparence qu'il en auroit un jour. Il avoit des bras &
+des mains fort bien proportionnez, son corps étoit assez bien fait, il
+étoit de la hauteur d'environ deux à trois pieds; c'étoit par le bout
+d'en bas une espéce de tronc, il marchoit avec ses mains; il avoit deux
+conduits comme les autres hommes par lesquels la nature se déchargeoit
+de ses excrémens, celui de devant étoit fort court & fort petit, & au
+dessous il y avoit un suspensoire flasque & flêtri dans lequel il n'y
+avoit aucun Crémastére. Je m'informai fort particuliérement de ses
+parens s'il étoit né ainsi, ils m'assurérent qu'il étoit absolument tel
+que la nature l'avoit formé. Comme je sçai qu'il ne faut pas toûjours
+mal juger de la virilité d'un homme, lors qu'on ne lui trouve point de
+Crémastére au dehors, parce qu'il arrive quelque fois que quoi qu'ils
+soient demeurez au dedans, & qu'ils ne soient point descendus dans les
+suspensoires par des obstacles qui se sont opposez à leur sortie, les
+hommes, néanmoins, qui les ont ainsi cachez ne laissent pas d'être aussi
+parfaits que ceux qui les ont au dehors: qu'ils sont forts & vigoureux,
+& qu'ils ont tous les autres signes nécessaires pour prouver la virilité
+de l'homme, j'éxaminai fort éxactement ce cul de jatte, & lui trouvant
+d'ailleurs toutes les marques d'un véritable Eunuque, j'en conclûs qu'il
+l'étoit en effet & qu'il a été produit tel par la nature dans le sein de
+sa mére. Ainsi voila une preuve qu'il y a des Eunuques qui naissent
+tels, quoi qu'en disent les Naturalistes, & particuliérement Pline dans
+le chapitre second du septiéme livre de son Histoire du Monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+_Pourquoi on fait des Eunuques._
+
+
+S'il est vrai que Semiramis ait été la premiére qui se soit avisée de
+faire faire des Eunuques, & que la raison qu'on en rapporte soit
+certaine, la premiére cause de cette mutilation a été la jalousie de
+cette Reine, qui après s'être servie des hommes les mieux faits de son
+Armée, les fit châtrer, de peur qu'ils n'allassent encore depuis servir
+au divertissement de quelqu'autre femme. Mais sans m'arrêter aux
+conjectures, voici d'autres causes plus sûres de cet usage.
+
+Les Eunuques ont été faits pour être la garde des filles & des femmes,
+pour observer leur conduite, & pour empêcher qu'elles ne fissent rien de
+contraire à la chasteté ou au devoir conjugal; c'est apparemment à cet
+usage que l'Eunuque a proprement été destiné, le mot même le fait
+connoître, car il signifie, _garde lit_, ou _garde chambre_. C'est
+encore pour cet usage qu'on en fait dans l'Orient. Mais depuis, les
+hommes qui n'en avoient que pour en faire un usage légitime, en ont
+abusé & en ont fait faire pour servir à des usages sales & criminels.
+Ils choisissoient dans cette vûë les plus beaux garçons qu'ils
+trouvoient depuis l'âge de quatorze ans, jusqu'à l'âge de dix-sept ans.
+Saint Grégoire de Nazianze s'en plaint amérement dans la Vie de Saint
+Basile, & dans son Oraison trente & uniéme. Mais il faut que cette
+infâme coûtume soit beaucoup plus ancienne, car Juvenal déclame contre
+cet abus dans l'une de ces[34] Satyres; disant.
+
+ -------- _Nullus Ephebum
+ Deformem sæva castravit in arce Tyrannus._
+
+Il est vrai qu'ils en ont fait faire pour servir de victimes qu'ils
+offroient à des Divinitez; c'est contre cette horrible coûtume que Saint
+Augustin, qui reléve, qui condamne & qui réfute les ridiculitez, les
+infamies, les cruautez de la Religion des Payens, se déchaîne dans son
+excellent Livre[35] de la Cité de Dieu. Il falloit même que les Prêtres
+fussent Eunuques, afin, disoit on, de s'employer aux choses Sacrées plus
+purement et plus chastement. C'étoit sur tout la pratique des
+Athéniens; [36]les Prêtres de la Diane d'Ephese étoient aussi obligez
+d'être Eunuques.
+
+La Religion Chrétienne a eu ses Eunuques malgré elle, & quoi qu'elle les
+abhorre, un certain Valesius Arabe de Nation, forma une Secte qui
+soûtint que bien loin que la mutilation fût un obstacle au Sacerdoce,
+comme le Concile de Nicée l'avoit déclaré, il étoit au contraire
+absolument nécessaire d'être Eunuque pour l'éxercer. Non seulement ils
+pratiquoient sur eux-mêmes le cruel éxemple d'Origéne, mais même ils
+réduisoient dans ce triste état tous ceux qui tomboient entre leurs
+mains; cette Hérésie est la cinquante-huitiéme de celles que Saint
+Epiphane réfute.
+
+Depuis on a fait des Eunuques pour avoir des gens qui eussent la voix
+belle & qui pussent la conserver long tems. Macrobe rend d'amples & de
+bonnes raisons pour lesquelles les Eunuques ont la voix belle, au
+chapitre cinquante-deuxiéme de ses Saturnales. C'est principalement le
+but que les Italiens se proposent encore aujourd'hui lors qu'ils font
+châtrer des jeunes gens.
+
+L'avarice a poussé des gens à faire des Eunuques pour en trafiquer.
+Quelques Rélations de Voyageurs nous apprennent, que dans le Royaume de
+Boulan seul, on fait tous les ans vingt mille Eunuques qu'on envoye
+vendre en divers autres Etats. L'Histoire de Panione de l'Isle de Chio,
+que je rapporterai dans la suite, fera voir que ce commerce n'est pas
+nouveau. [37] On fait Eunuques des gens qu'on veut plonger dans la honte
+& dans l'ignominie, soit qu'ils ayent été lâches à la Guerre & qu'on
+veuille les en punir, soit qu'on veuille les noter d'infamie pour
+quelqu'autre cause que ce soit. Mais voici de plaisans motifs de faire
+des Eunuques; c'est la raillerie, le ressentiment & l'insulte; On lit
+une Histoire assez divertissante rapportée sous le Régne de Henri I. qui
+en est une preuve; «Les Grecs faisoient la Guerre au Duc de Benevent &
+le traitoient assez mal; Thedbald Marquis de Spolette son Allié étant
+venu à son secours & ayant fait quelques prisonniers, ordonna qu'on leur
+coupât les parties qui font les hommes & les renvoya en cet état au
+Général Grec, avec ordre de lui dire qu'il l'avoit fait pour obliger
+l'Empereur, qu'il sçavoit aimer beaucoup les Eunuques, & qu'il tâcheroit
+de lui en faire avoir bientôt un plus grand nombre; le Marquis se
+préparoit à tenir sa parole, lors qu'un jour une femme, dont ses gens
+avoient pris le mari, vint toute éplorée dans le Camp, & demanda à
+parler à Thedbald; Le Marquis lui ayant demandé le sujet de sa douleur;
+Seigneur, répondit-elle, je m'étonne qu'un Héros comme vous s'amuse à
+faire la guerre aux femmes lors que les hommes sont hors d'état de lui
+résister; Thedbald ayant repliqué que depuis les Amazones, il n'avoit
+pas ouï dire qu'on eût fait la guerre à des femmes; Seigneur repartit la
+Grecque, peut-on nous faire une guerre plus cruelle, que de priver nos
+maris de ce qui nous donne de la santé, du plaisir, & des enfans; Quand
+vous en faites des Eunuques, ce n'est point eux, c'est nous que vous
+mutilez; Vous avez enlevé ces jours passez nôtre bétail & nôtre bagage,
+sans que je m'en sois plainte; mais la perte du bien que vous avez ôté à
+plusieurs de mes compagnes étant irréparable, je n'ai pû m'empêcher de
+venir solliciter la compassion du Vainqueur. La naïveté de cette femme
+plût si fort à toute l'Armée, qu'on lui rendit son mari, & tout ce qu'on
+lui avoit pris. Comme elle s'en retournoit, Thedbald lui fit demander ce
+qu'elle vouloit qu'on fît à son mari, au cas qu'on le trouvât encore en
+armes. Il a des yeux, dit-elle, un nez, des mains, des pieds, c'est là
+son bien, que vous pouvez lui ôter, s'il le mérite; mais laissez lui,
+s'il vous plaît, ce qui m'appartient.» Apparemment que la femme dont
+Plaute parle dans son Mercator[38], n'étoit pas de cet avis, ou qu'en
+tout cas elle regardoit ce bien â elle appartenant, comme un bien de
+petit rapport & de peu de valeur, car son mari craignoit qu'elle même ne
+s'en privât,
+
+ _Quasi hircum metuo ne uxor me castret mea._
+
+Les Adultéres étoient faits Eunuques pour peine de leur crime; je
+pourrois le faire voir par plusieurs éxemples, mais j'en rapporterai
+trois seulement qui sont précis, l'un sera tiré de Valére Maxime[39], il
+y est dit que Vibienus & Publius Cernius ayant surpris l'un Carbo
+Accienus, & l'autre Pontius en adultére ils les firent châtrer; L'autre
+est contenu dans Martial,[40]
+
+ _Uxorem armati futuis, puer Hyle, Tribuni,_
+ _Supplicium tantum dum puerile times._
+ _Væ tibi, dum ludis, castrabere. Jam mihi dices,_
+ _Non licet hoc. Quid, tu quod facis Hyle licet?_
+
+Le troisiéme & le principal est l'éxemple d'Abelard; ce Docteur amoureux
+ayant abusé d'Héloïse qu'on lui avoit donnée à instruire, les parens de
+cette fille lui firent couper les parties viriles avec lesquelles il
+avoit deshonoré leur famille; Ils allérent jusqu'à la racine du mal &
+l'arrachérent de telle forte qu'ils ôtérent au coupable le pouvoir de la
+rechute.[41]
+
+Cela étoit passé en loi parmi les Gaulois. _La Loi_ Salique tit. 29. _de
+Adult. Ancillor_. porte cette décision _servus qui cum aliena ancilla
+moechatus fuerit, ea mortua, castretur_. On peut dire aussi que cela
+étoit fondé sur cette loi de l'équité, qui dit que la peine doit être
+infligée à celui des membres du corps qui a été l'instrument, ou le
+complice du crime. [42]Job raisonnoit sur ce principe lors qu'il disoit,
+_si j'ai levé la main sur le Peuple, &c. que mon épaule tombe étant
+desunïe de la jointure, & que mon bras se brise avec tous ses os_.
+
+On faisoit aussi Eunuques les Esclaves qui avoient dérobé; voici les
+termes de la même Loi Salique. Tit. 13. de furt. servor _servi qui
+quidpiam valens quadraginta denarios furati essent, castrari Jubebantur
+in poenam, &c._
+
+La nécessité contraint aussi quelquefois de faire des Eunuques; Il se
+trouve souvent des hommes attaquez de tels maux que le Médecin est
+obligé d'ordonner cette opération, & le Chirurgien de la faire. La
+maladie est la cause de ce malheur, & bien loin que ceux qui ont ce
+sujet d'affliction doivent être regardez de mauvais oeil, ils doivent
+au contraire être plaints & consolez.
+
+On a fait des Eunuques par représailles & en vertu de la Loi du
+Talion. [43]Herodote nous l'apprend d'une maniére fort agréable par un
+éxemple curieux; «Hermotime Pedasien qui étoit, dit-il, le plus
+considérable des Eunuques de Xerxes, fut de tous les hommes celui qui se
+vengea le mieux de l'injure qui lui avoit été faite. Après avoir été
+pris il fût vendu à Panione de l'Isle de Chio qui faisoit négoce
+d'Eunuques, & qui faisoit châtrer tous les beaux garçons qu'il achetoit
+pour les vendre ensuite bien chérement à Sardis & à Ephese; parce que
+parmi les Barbares on estimoit plus les Eunuques que les autres, à cause
+de leur fidélité & de la confiance qu'on pouvoit prendre en eux pour
+toutes choses; Comme, dis-je, ce Panione à qui Hermotime fut vendu,
+vivoit de l'infame commerce qu'il faisoit des Eunuques, il fit couper
+Hermotime de même que plusieurs autres: Mais Hermotime ne fut pas
+malheureux à tous égards, car ayant été mené de Sardis au Roi avec
+d'autres présens, il aquit avec le tems plus de faveur & de crédit
+auprès du Roi que pas un des autres Eunuques: Lors que le Roi fit partir
+ses troupes de Sardis pour aller à Athenes, Hermotime fut envoyé pour
+quelque affaire dans un endroit de la Mysie nommé Atarne, où il trouva
+Panione, qu'il reconnut, & l'ayant abordé il lui parla avec toute sorte
+de douceur, d'honnêteté & de témoignage d'amitié; Il lui dit
+premiérement qu'il possédoit par son moyen tous les biens qui lui
+étoient arrivez, & ensuite il lui promit de lui donner des marques de
+reconnoissance pour ce bienfait, s'il vouloit venir avec les siens,
+demeurer dans sa maison; Panione se laissa persuader par ce discours &
+amena librement sa femme & ses enfans chez Hermotime; Mais il n'y fut
+pas si-tôt arrivé qu'Hermotime lui parla en ces termes, _Oh le plus
+méchant de tous les hommes qui as jusqu'à présent gagné ta vie du plus
+détestable de tous les commerces. Quelle injure as tu reçûë, toi ou ceux
+de ta maison, ou de mes parens, pour m'avoir réduit en ce misérable état
+dans lequel, d'homme que j'étois je ne suis maintenant ni homme, ni
+femme? Pensois tu que les Dieux ne vissent pas ce que tu faisois alors?
+Comme ils sont justes & équitables, infame artisan de malheurs, ils
+t'ont mis aujourd'hui en ma puissance pour mesurer ton châtiment par
+tes mauvaises actions_. Quand il eut fait ces reproches à ce misérable,
+il fit amener devant lui quatre enfans qu'il avoit, & le contraignit de
+les châtrer; Et quand il eut obéi il obligea ses enfans de couper
+eux-mêmes les parties de leur Pére. Telle fut la vengeance d'Hermotime &
+telle fut la punition de Panione.» Quelques-uns ont crû qu'il les avoit
+poussez trop loin & qu'il s'étoit fait justice à lui même. La vengeance
+de Narses fut bien plus importante présupposé qu'elle soit véritable,
+car Baronius & plusieurs Auteurs en doutent. Narses ayant vaincu les
+Barbares & les Gots, & s'étant rendu auprès de l'Empereur Justinien,
+l'Impératrice Sophie envoya ce Capitaine parmi ses femmes pour filer
+avec elles, & pour se railler de lui parce qu'il étoit Eunuque. Ce
+mépris ayant excité la colére & l'indignation de Narses l'obligea à dire
+ces mots, _Je filerai une trame que ton mari ne saura défaire_. En
+effet, dans la suite il mit les Lombards hors de la Jurisdiction de
+l'Empire. D'ailleurs, j'avouë que je ne vois rien de plus juste que le
+ressentiment d'Hermotime, & que la peine que méritoit Panione, non
+seulement pour l'avoir châtré, mais pour en avoir châtré un million
+d'autres pour satisfaire à son commerce & à son avarice, ne pouvoit être
+trop grande. Hermotime étoit fondé en Loi; la Loi du Talion a toûjours
+été établie, on la voit dans la Loi des douze Tables en termes
+précis, [44]_poena autem injuriarum ex lege duodecim Tabularum propter
+membrum quidem ruptum Talio erat_. L'Empereur Justinien a ordonné depuis
+positivement la peine du Talion, ou de la pareille, contre ceux qui
+feroient souffrir cette espéce de martire; [45] _Sancimus igitur_,
+dit-il, _ut qui in quocunque reipublicæ nostræ loco, quamcumque personam
+castrare præsumunt aut etiam præsumpserint, si quidem viri sint qui hoc
+facere præsumpserint aut etiam præsumunt, idem hoc quod aliis feceruns &
+ipsi patiantur_. Cette Loi est conforme à la droite raison; car comme
+dit Ovide,[46]
+
+ _Qui primus pueris genitalia membra recidit,_
+ _Vulnera quæ fecit, debuit ipse pati._
+
+Cependant, comme le Christianisme n'approuve point l'Eunuchisme, la Loi
+du Talion a été abrogée à son égard par l'Empereur Leon, pour les
+raisons sages & Chrétiennes qu'il en rend dans sa Constitution[47];
+
+Il y a enfin des Eunuques qui se sont faits, ou fait faire Eunuques eux
+mêmes par divers motifs que nous allons rapporter dans le chapitre
+suivant.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+_Pourquoi quelques hommes se sont faits eux-mêmes, ou fait faire
+Eunuques par d'autres._
+
+
+Il y a eu des hommes qui se sont faits Eunuques par un esprit de
+dévotion, dans la pensée de se rendre plus agréables à Dieu, & plus
+capables de travailler à leur salut. Comme Origéne a été le premier, le
+Pére pour le dire ainsi, & le Patriarche de ces sortes d'Eunuques, il
+est bon de faire voir en peu de mots le véritable motif qui l'a fait
+penser & agir d'une maniére si singuliére à cet égard. Je sçai bien que
+Justin Martyr[48] parle d'un jeune homme d'Aléxandrie antérieur à
+Origéne, qui pour faire voir que ceux qui accusoient les Chrêtiens de
+commettre dans leurs Assemblées des saletez horribles, n'étoient que des
+calomniateurs, présenta requête à Felix, Gouverneur de cette Ville, pour
+obtenir de lui un Chirurgien qui le mit hors d'état d'être jamais
+soupçonné d'aucune impureté; Mais comme Felix le lui refusa parce que
+les lois Romaines le deffendoient, comme les Canons de l'Eglise le
+deffendirent depuis, je crois avoir raison de mettre Origéne le premier
+en ordre; parce que s'il n'a pas été le premier qui ait eu un semblable
+dessein, au moins a-t-il été le premier qui l'ait éxécuté.
+
+Origéne nâquit à Alexandrie l'an 185. de Jesus Christ. Son Pere nommé
+Leonidas le fit étudier en Theologie, dans la connoissance de laquelle
+il se rendit très-sçavant. Le témoignage de Saint Jerôme suffit pour le
+prouver, car dans le tems même qu'il écrivoit le plus fortement contre
+Origene il reconnoissoit qu'il avoit été un grand homme dès sa
+naissance, [49]_Magnus vir ab infantia_; Il étoit si ardent à professer
+la Religion Chrétienne, que la persécution s'étant élevée dans
+Aléxandrie sous l'Empire de Severe l'an 202. de Jesus Christ, il voulut
+courir au Martyre quoi qu'il ne fut âgé que de seize à dix sept ans; &
+il y seroit allé si sa mére ne l'en eut empêché en le retenant par force
+& par adresse. Ne pouvant donc le souffrir lui-même il exhorta son Pere
+par lettres à l'endurer courageusement. En effet il eût la tête tranchée
+& ses biens furent confisquez, de sorte qu'Origene fut réduit à la
+derniere pauvreté. Une Dame riche d'Alexandrie en ayant eu pitié le
+retira dans sa maison; Elle y avoit avec elle un fameux Hérétique
+d'Antioche qu'elle avoit adopté pour fils, qui faisoit chez elle des
+conférences auxquelles les hérétiques & les orthodoxes assistoient
+indifféremment. Origene conversa bien avec lui, mais il ne voulut
+jamais avoir de communication avec lui dans la priére, observant
+religieusement les Réglemens de l'Eglise, & témoignant de l'horreur pour
+la doctrine des Hérétiques;
+
+Il souhaita de vivre indépendamment d'autrui, & en effet il se mit à
+enseigner la Grammaire; & depuis, la chaire de l'Ecole d'Alexandrie
+étant vacante elle lui fut donnée, & comme elle ne lui produisoit pas
+suffisamment de quoi vivre, il vendit tous ses livres qui traitoient des
+sciences prophanes, & se contenta de quatre oboles par jour que lui
+donnoit celui qui les avoit achetez. Il commença alors à mener une vie
+très-laborieuse & très-austere: & comme son emploi l'obligeoit à être
+souvent avec des femmes qu'il instruisoit aussi bien que les hommes,
+pour ôter aux Payens tout prétexte de soupçon de quelque mauvaise
+conduite à cause de sa grande jeunesse; il se résolut d'éxécuter à la
+lettre la perfection qu'il se persuadoit que Jesus Christ avoit proposée
+dans ces paroles de l'Evangile. _Il y en a qui se sont faits Eunuques
+eux mêmes pour le Royaume des Cieux._ Il tâcha de tenir cette action
+secrette, il la cacha même à ses amis; mais il ne put empêcher qu'elle
+ne fut sçuë. Demetrius Evêque d'Alexandrie en eut connoissance, loua son
+zele, & l'ardeur de sa foi, mais il changea de langage bien après; car
+la reputation d'Origéne s'étant répanduë en divers lieux où il étoit
+allé, Demetrius écrivit contre lui & lui reprocha cette action qu'il
+avoit louée. Il poussa sa passion si loin qu'il le fit chasser
+d'Aléxandrie, le fit déposer dans un Concile d'Evêques d'Egypte, & même
+excommunier, & écrivit par tout contre lui pour le faire rejetter de la
+Communion de toutes les Eglises du monde. Ce narré tiré d'un Auteur[50]
+authorisé par l'approbation du public & conforme à ce qu'en dit Eusebe,
+refute & détruit ce que rapporte Saint Romuald sur ce sujet. Il dit[51]
+que l'an 232. il s'éleva une sédition populaire dans Alexandrie contre
+Origene qui l'obligea à se retirer ailleurs, laissant son disciple
+Heracles en sa place de Recteur des Ecoles de la Ville. On ne sçait pas
+bien, dit-il, la cause de cette sédition, les uns l'attribuent à la
+publication qu'il avoit faite de son Periarchon, ou des principes, qui
+étoit un vrai labyrinthe d'erreurs; & les autres aux efforts qu'il
+faisoit pour persuader à ses disciples de l'imiter en se faisant
+Eunuques comme lui, soit par le fer ou par la ciguë, afin d'énerver tout
+à fait cette partie rebelle du corps, & se priver ainsi de tout
+mouvement bestial de la chair. Il se range du second avis, parce,
+dit-il, que ce fut à peu près dans ce tems que cette erreur se convertit
+en hérésie, par le faux zéle de ce Valesius Arabe dont j'ai déja parlé,
+& qui en fut le Propagateur[52]. Mais il est certain 1. qu'Origéne n'a
+jamais fait de violence à personne, il a tenu son action secrette, & si
+elle s'est divulguée ça été contre son intention; [53]2. Il l'a lui-même
+condamnée depuis, c'est un fait que le même Auteur dont j'ai tiré
+l'abregé de son Histoire remarque expressément; Eusebe son plus grand
+Protecteur en parle d'une maniére qui fait voir qu'il en avoit honte; Il
+avoit honte aussi d'avoir employé trop de tems à l'étude des sciences
+profanes, & il s'en excuse dans le second livre de son apologie, ou de
+sa deffense. [54]Les passages où Origene lui-même a condamné son action
+sont dans son sermon 15. sur St. Matthieu, au ch. 19. V. 12. & dans son
+ouvrage contre Celse, liv. 7. Il n'y a qu'à lire aussi ce qu'il dit dans
+son Traité septiéme sur le Chapitre dix-huitieme de St. Matthieu pour
+être convaincu qu'il a bien changé d'avis, voici ses termes; _Nos autem
+si spiritales sumus verba spiritus spiritualiter accipiamus & de tribus
+istis Eunuchizationibus ædificationem introducentes moralem. Eunuchi
+nunc moraliter abstinentes se a veneriis sunt appellandi; Eorum autem
+qui se continent differentiæ tres sunt_. Ceux qui sont Eunuques dès le
+ventre de leur mére, sont, dit-il, ceux qui le sont par tempéramment,
+qui sont nez froids ou impuissans; ceux que les hommes ont fait, sont,
+ajoute-t-il, ceux qui le sont par raison, ce sont ces Philosophes qui
+faisant profession d'une sagesse mondaine, s'abstiennent du commerce des
+femmes par des maximes humaines, ou ceux ausquels une fausse honte, ou
+les loix publiques les deffendent: Les Ecclesiastiques de l'Eglise
+Romaine sont de ce nombre. Ceux enfin qui se font Eunuques pour le
+Royaume des Cieux sont, dit-il, ceux qui sont chastes par vertu & par
+pieté, pour être mieux disposez au service de Dieu, & dans l'intention
+d'être mieux disposez au service de Dieu, & dans l'intention de lui être
+plus agreables. [55]Socrate l'Historien dit qu'Origene, qu'il nomme
+_Doctor Valde sapiens_, avoit reconnu que les préceptes de la Loi de
+Moïse ne pouvoient pas s'entendre à la lettre & qu'il falloit leur
+donner une explication plus sublime, & il ajoute que, _præceptum de
+paschate ad altiorem divinioremque sensum traduxit_, ce qui fait voir
+d'autant plus qu'Origene étoit revenu de l'ancienne erreur dans laquelle
+il avoit été, qu'il falloit entendre à la lettre ce qui est contenu dans
+le Vieux & dans le Nouveau Testament;
+
+Valesius dont j'ai déja parlé vint après lui, & comme les disciples vont
+toûjours au delà de leurs Maitres, (si tant est que Valesius qui n'étoit
+qu'imitateur d'Origene, puis que cet ancien Docteur ne lui avoit jamais
+enseigné ni recommandé cette cruelle doctrine, puisse ou doive passer
+pour son disciple) enchérit beaucoup sur la pratique d'Origéne; car au
+lieu qu'Origéne n'avoit considéré les paroles de Jesus Christ que comme
+un Conseil, qu'il ne l'avoit pratiqué que _ad melius esse_ comme parlent
+les Philosophes, par desir de parvenir à la perfection; & pour ôter à
+ses ennemis tout prétexte de juger mal de ses conversations avec des
+filles qu'il enseignoit, Valesius au contraire changea cette action
+volontaire en action nécessaire, & forçoit tous ceux qui tomboient entre
+ses mains à se faire Eunuques; car lors qu'ils ne vouloient pas le faire
+eux mêmes il les y contraignoit, il les lioit sur un banc & leur coupoit
+de ses propres mains leurs parties viriles, en leur disant qu'il falloit
+accomplir à la lettre ce qu'avoit dit nôtre Seigneur, _Qu'il y avoit des
+Eunuques qui s'étoient faits Eunuques pour le Royaume des Cieux_.
+
+Cette secte qui fut appellée la secte des Valesiens, ou des Eunuques, ne
+dura pas long tems; 1. parce qu'elle fut absolument condamnée par le
+premier Concile général de Nicée à l'occasion de Leontius Prêtre qui
+s'étoit fait Eunuque; 2. parce que ceux qui avoient subi la peine,
+avoient souffert de si horribles douleurs, & avoient été si fort en
+danger de mourir, que cela donna de la frayeur aux autres qui
+abandonnérent cette secte; 3. & enfin, parce qu'étant deffendu par les
+loix Romaines de se faire Eunuque, il falloit en demander la permission
+au Magistrat Civil; on se fit une honte de faire cette démarche,
+d'autant plus qu'on étoit en quelque sorte assuré d'être presque
+toûjours refusé, témoin le refus qui fut fait à ce jeune garçon dont
+Justin Martyr fait mention dans sa seconde Apologie à l'Empereur
+Antonin, qui alla demander cette permission au Préfect Augustat, parce
+que le Médecin ne vouloit pas mettre la main sur lui, _timore
+poenæ_. [56] Voila le commencement, le progrès, & la fin de cette
+secte.
+
+D'autres motifs ont succédé à ceux d'Origéne & de Valesius, & il y a eu
+des gens qui se sont faits Eunuques eux-mêmes par des raisons
+différentes. Tout le monde sçait l'histoire de Combabus, elle est dans
+Lucien, mais l'illustre Monsieur Bayle l'a renduë fort publique
+accompagnée de toutes ses circonstances dans son Dictionnaire
+historique[57]. Combabus étoit un jeune Seigneur sçavant dans
+l'Architecture, à la Cour du Roi de Syrie. Il fut choisi par ce Monarque
+pour accompagner la Reine Stratonice dans un voyage assez long qu'elle
+devoit faire, pour aller bâtir un Temple à Junon suivant les ordres
+qu'elle en avoit reçûs en songe. C'étoit un très beau garçon, il crût
+que le Roi concevroit infailliblement quelque jalousie contre lui, il le
+supplia donc très instamment de ne lui point donner cet Emploi, &
+n'ayant pû obtenir cette dispense il se compta pour mort s'il ne
+prenoit garde à lui d'une maniére qui ne souffrit point de reproche. Il
+obtint seulement sept jours pour se préparer à ce voyage; voici donc
+quels furent ses préparatifs. Dès qu'il fut à son logis, il déplora le
+malheur de sa condition, qui l'exposoit à la triste alternative de
+perdre sa vie ou son séxe, & après avoir bien soûpiré il se coupa les
+parties secrettes qu'on ne nomme pas, & les mit bien embaumées dans une
+boëte qu'il cacheta; lors qu'il fallut partir il donna la boëte au Roi
+en présence d'un grand nombre de personnes, & le pria de la lui garder
+jusqu'à son retour. Il lui dit qu'il y avoit mis une chose dont il
+faisoit plus de cas que de l'or & de l'argent & qui lui étoit aussi
+chére que la vie. Le Roi mit son cachet sur cette boëte & la donna à
+garder au Maître de sa garderobe. Le voyage de la Reine dura trois ans,
+& ne manqua pas de produire ce que Combabus avoit prévû, de sorte que
+l'évenement justifia la précaution qu'il avoit prise.
+
+Cette action de Combabus produisit un autre motif de se faire Eunuque.
+Ses amis intimes voulurent l'être pour le consoler de sa disgrace,
+fondez sur cette ancienne maxime, que _c'est une consolation pour les
+malheureux que d'avoir des compagnons de leur infortune_. Lucien ajoûte
+que cette conduite des amis de Combabus a servi de fondement à une
+coûtume qui s'observoit tous les ans, de mutiler plusieurs personnes
+dans le Temple que Stratonice & Combabus avoient fait bâtir, & il dit
+qu'ils se mutiloient, _sive Combabum consolantes, sive Junoni, &c._
+
+Mais voici d'autres motifs bien différens de celui de Combabus & de ses
+amis; un jeune Gentilhomme bien fait, ayant vaincu sa Maîtresse par ses
+instances & par sa persévérance, ne pouvant par un malheur qui lui
+arriva, profiter de sa Conquête, parce qu'il ne fut pas le Maître des
+instrumens de sa passion; qui ne voulurent pas lui obeïr, & qui furent
+de glace pendant que son coeur étoit embrasé, mortifié de cette triste
+avanture, il se les coupa, dès qu'il fut de retour au logis, & les
+envoya à sa Maîtresse comme une victime sanglante capable d'expier
+l'offense qu'il lui avoit faite. Montagne qui rapporte l'histoire[58]
+fait cette exclamation, _si ç'eût été par discours & Religion comme les
+Prêtres de Cybele, que ne dirions-nous d'une si hautaine entreprise!_
+
+Le même Montagne raconte l'action d'un païsan de son voisinage, qui se
+fit Eunuque par une raison bien différente; ce fut par chagrin contre sa
+femme, & par emportement. Ce bon homme rentrant dans sa maison, sa femme
+qui étoit jalouse de lui à outrance, & qui le tourmentoit sans cesse,
+lui ayant fait un mauvais accueil à son ordinaire, fondé sur les
+soupçons que sa jalousie lui donnoit, il se coupa, avec la serpe qu'il
+tenoit, les parties qui lui donnoient de l'ombrage & les lui jetta au
+nez.
+
+Voici une autre espéce de gens qui se font Eunuques; ce sont des hommes
+qui craignent la lépre ou la goutte, & qui pour jouïr de l'avantage
+qu'il y a à en être éxempt, aiment mieux perdre ceux qu'ils pourroient
+tirer de leurs parties viriles. Il est certain que la lépre n'attaque
+point les Eunuques: outre l'expérience voici ce que Mr. le Prêtre
+conseiller au Parlement de Paris en rapporte dans les _Questions
+Notables de droit_. [59]_Antipathia verò Elephantiasis veneno resistit;
+Hinc Eunuchi, & quicumque sunt mollis, frigidæ & effoeminatæ naturæ,
+nunquàm aut rarò lepra corripiuntur; & quidem quibus imminet lepræ
+periculum de consilio medicorum, sibi virilia amputare permittitur. c.
+ex pars._ 11. _ex. de corpor. vitiatis ordinandis, vél non; Quod etiam
+aliquando permiserunt nonnulli leprosis ministrantes, manifesto
+experimento, magnoque vitæ & sanitatis commodo._ [60]Mézeray dit, dans la
+Vie de Philippe Auguste, _qu'il a lu qu'il y avoit des hommes qui
+apprehendoient si fort la ladrerie, cette vilaine & honteuse maladie,
+qu'ils se châtroient pour s'en préserver_.
+
+Les Eunuques ne sont jamais chauves, parce qu'ils ont le cerveau plus
+entier que les autres hommes à qui Venus en fait perdre une bonne
+partie, leur semence tirant de là sa principale origine. Ils sont aussi
+éxempts de la goutte, Hyppocratest[61], & [62]Pline en rendent de très
+bonnes raisons. Coelius Rhodiginus, le dit aussi au chapitre trentiéme
+du livre quinziéme, _lectionum antiquarum_; Et dans quelqu'autre endroit
+de ce même Ouvrage il dit, que les Eunuques seuls sont éxempts d'être
+offensez de certaine vapeur qui sort de la terre en quelques lieux de
+l'Egypte, avec une telle puanteur qu'elle fait mourir toute autre sorte
+de personnes. C'est apparemment la même chose que ce qui est rapporté
+par Ammian Marcellin[63], & par Dion dans la Vie de Trajan touchant la
+grotte de Hierapoli. Il y a, disent-ils, une citerne close de toutes
+parts, sur laquelle on a bâti un Theatre, de dessous lequel il sort un
+vent si pernicieux à toutes sortes d'animaux qu'ils meurent incontinent,
+après en avoir été atteints, excepté les hommes châtrez qui ne se
+sentent point du tout de la malignité de ce vent.
+
+D'autres se sont faits Eunuques par fantaisie & par folie, témoin cet
+Athée qui n'en avoit point d'autre raison que son caprice, & qui le fit
+par pure extravagance. Témoin encore plusieurs autres dont les noms &
+l'histoire sont rapportez dans l'excellent Ouvrage de Theodore Zuinger
+intitulé, _Theatrum Vitæ humanæ_.[64]
+
+Il y a des gens, enfin, qui se font Eunuques, parce qu'étans condamnez à
+la mort ils craignent l'infamie ou les douleurs du supplice & veulent
+les prévenir par cette opération qui les tuë infailliblement, parce
+qu'elle est mal faite & mal dirigée. D'autres étans accusez de crimes
+graves & énormes craignent d'être appliquez à la question, & pour éviter
+cette terrible épreuve & la confession qu'elle extorqueroit de leur
+bouche, ils s'ôtent la vie par cette mutilation.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+_Des Eunuques ainsi nommez à cause de leurs Emplois; Et de ceux qui le
+sont dans un sens figuré._
+
+
+Ceux qui ont rempli des dignitez qui avoient été originairement occupées
+par des Eunuques, ont été eux-mêmes appellez Eunuques, de la même
+maniére que ceux qui occupent dans les Tribunaux & dans les Conseils,
+les places qui n'étoient autrefois données qu'à des vieillards sont
+encore appellez aujourd'hui Sénateurs. Les Eunuques avoient divers
+Offices & faisoient des fonctions différentes dans les Cours des
+Princes. Ceux qui ont succédé à ces Offices ont été appellez Eunuques, &
+c'est en ce sens qu'il est parlé dans l'Ecriture Sainte des Eunuques de
+Pharao Roi d'Egypte, de David, des Rois d'Israël, des Rois de la Judée,
+d'Assuerus Roi de Perse, des Rois de Babilone, de celui de la Reine de
+Candace; & du Président, ou de l'Intendant des Eunuques. On peut dire
+même que ce mot, _Eunuque_ étoit autrefois un terme général qui
+signifioit toutes sortes d'Officiers des Rois ou des Princes de quelque
+qualité & de quelqu'ordre que fussent ces Officiers. Ces Eunuques
+n'étoient ainsi appelez que parce qu'ils représentoient dans leurs
+Emplois les Eunuques proprement ainsi nommez qui y avoient été leurs
+predécésseurs. Les premiers étoient Eunuques, _ratione impotentiæ &
+ademptæ virilitatis_; les autres ne l'étoient que _ratione officii_.
+Putifar, par éxemple, qui étoit l'Eunuque de Pharao, ne l'étoit que
+parce qu'il possédoit une Charge qui n'avoit été occupée jusques là que
+par des Eunuques. On n'en peut point douter, puis que Putifar avoit une
+femme, & une fille nommée Asenech, que l'on a crû avoir été mariée à
+Joseph. Nous verrons plus particuliérement dans la suite quels postes ou
+plûtôt quels rangs, les Eunuques tenoient dans les Cours de ces Rois &
+de ces Princes, & dans d'autres Cours dans lesquelles ils étoient
+établis; voyons présentement ce que c'est qu'un Eunuque, ce mot étant
+pris dans un sens figuré.
+
+On appelle Eunuque un homme chaste, qui vit sagement dans le Célibat.
+Tels étoient les Juifs Esseniens dont parle Joseph l'Historien[65] & ces
+Juifs Pharisiens qui demeuroient dans la continence, & qui se faisoient
+pour cela des violences ridicules & superstitieuses, qui gardoient
+dis-je la virginité pendant plusieurs années pour le Royaume des Cieux,
+dans la pensée qu'ils le méritoient & qu'ils se l'aqueroient par cette
+voye. Il y a plusieurs Interprétes très sensez qui croyent que quand
+Jesus Christ dit dans Saint Matthieu qu'il y a des Eunuques qui se sont
+faits Eunuques eux-mêmes pour le Royaume des Cieux, il fait allusion à
+ces deux Sectes de Juifs. Qu'il n'entend point prescrire aux Chrétiens
+ce qu'ils doivent faire à cet égard, mais qu'il leur parle de ce qui
+s'étoit pratiqué jusqu'alors dans le Judaïsme depuis que la République,
+& la Religion corrompuë étoient passées aux Juifs. Il blâme la témérité
+de ces gens qui se faisoient Eunuques, pour le dire ainsi, dans la vûë
+de gagner le Paradis par-là, soit en demeurant Eunuques pendant un
+certain tems, comme si la continence n'étoit pas au dessus des forces
+humaines, & comme si ce n'étoit point un don de Dieu qu'il accorde à peu
+de gens. En effet il ne dit pas aux Chrétiens qu'il y en aura qui se
+feront Eunuques, ou qu'il doit y en avoir qui doivent se faire Eunuques,
+mais qu'il y en a qui se sont faits Eunuques par le passé. Le mot[66]
+Grec qui est employé dans l'Original est un prétérit, ce qui marque non
+ce qui se pratiquoit parmi les Chrétiens, ou ce qui devoit se pratiquer
+à la suite parmi eux, mais ce qui s'étoit pratiqué avant eux & qui se
+pratiquoit encore alors parmi quelques sectes de Juifs. [67]Saint
+Epiphane réfute les Hérésies de ces deux sortes de Sectes, & fait voir
+éxactement en quoi elles consistoient alors. [68]Un célébre Docteur
+Anglois prétend que ceux dont Jésus Christ parle dans Saint Matthieu,
+sont ceux qui vivent chastement, parce que Dieu l'a commandé, soit
+qu'ils soient mariez ou non.
+
+Je n'étendrai pas trop loin la signification figurée du mot, _Eunuque_;
+Tout le monde sçait que le mot _châtré_ qui est à peu près le même que
+celui d'Eunuque, se dit des choses dont on a retranché quelque partie.
+Il y a eu des femmes Eunuques; Andramis premier Roi de Lydie a été le
+premier qui en a fait châtrer, il s'en servoit au lieu d'hommes
+Eunuques. On dit un livre châtré, lors qu'on en a retranché quelque
+chose, par éxemple, la traduction que Mr. d'Ablancourt a faite de
+l'Eunuque de Lucien, est châtrée, parce que sous prétexte d'en
+retrancher quelques obscenitez, il en a ôté plusieurs périodes. On dit
+des Côtrets châtrez, une ruche de Mouches à miel châtrée; des Arbres &
+des Ceps de vigne châtrez. On dit même qu'on a châtré un homme quoi
+qu'il ait encore ses parties viriles, lors qu'on l'a châtré de la langue
+ou de quelqu'autre membre du corps que ce soit;
+
+ [69]_Si Hercle ego te non elinguendam dedero usque ab radicibus,_
+ _Impero auctorque sum, ut tu me cuivis castrandum loces._
+
+Un Auteur moderne[70] dit qu'on remarque entre les bizarreries étranges
+de Domitien qu'il fit arracher les Vignes de plusieurs Provinces
+particuliérement des Gaules; & que comme à son avénement à l'Empire,
+affectant la réputation de bon Prince, il avoit deffendu de plus couper
+les jeunes garçons (car le luxe & l'inhumaine volupté des riches se
+donnoit impunément la licence de faire cet outrage à la nature pour
+avoir des Eunuques à la mode des Orientaux.) Le Philosophe Appollonius,
+grand ennemi de la Tyrannie dit ce bon mot qui a été relevé & conservé,
+_que ce Prince véritablement avoit conservé la virilité aux homes_,
+_mais qu'il avoit châtré la terre_. Voilà donc la terre Eunuque, mais
+c'est une raillerie d'Appollonius, & il ne la rapporte que pour faire
+voir en combien de sens & de maniéres, ce mot peut-être pris.
+
+Il y a eu des Eunuques dans le mariage quoi qu'ils fussent fort en état
+d'en remplir les devoirs; Quelques Interprêtes croyent que tels étoient
+ces Eunuques dont il est parlé au chapitre cinquante-sixiéme d'Esaïe,
+mais il y a peu d'apparence, car il est dit qu'ils ne sont que des
+troncs desséchez ce qui ne convient qu'aux véritables Eunuques. Il y en
+a une infinité d'autres qui ne souffrent aucune contestation, tel est
+celui dont Gregoire de Tours parle dans son Histoire de France. Un
+certain Sénateur de Clermont en Auvergne, qu'il dit s'être nommé
+Injuriosus, fils unique, fut fiancé à une fille aussi unique & de sa
+qualité, mais riche. S'étant Epousez quelques jours après, on les mit au
+lit en la maniére accoûtumée. D'abord que l'Epouse y fut, elle se tourna
+du côté de la muraille, soupira & pleura amérement. Le jeune Epoux
+surpris, lui demanda, la pressa, & la conjura par Jésus Christ Fils de
+Dieu, de lui dire ou de lui faire entendre sagement quel étoit le sujet
+de sa tristesse, elle lui dit qu'elle avoit fait voeu de demeurer
+Vierge toute sa vie, & que se voyant sur le point de violer son voeu,
+elle croyoit que Dieu l'avoit abandonnée. Qu'au lieu de Jésus Christ
+qu'elle croyoit avoir pour Epoux qui lui avoit promis de lui donner le
+Royaume des Cieux pour présent des nôces, elle n'avoit qu'un homme
+mortel qui ne pouvoit lui donner que des choses périssables, & fit de
+grandes exclamations sur ce sujet. Ce jeune homme qui avoit beaucoup de
+piété lui représenta que comme ils étoient l'un & l'autre enfans
+uniques, on les avoit mariez ensemble afin d'avoir lignée & de perpétuer
+leur famille Noble; & afin sur tout que leurs biens ne tombassent point
+dans des mains étrangéres. Elle repliqua que le monde & ses richesses
+n'étoient rien; que la pompe de ce siécle n'étoit qu'une fumée; que la
+vie n'étoit qu'un vent, & qu'il valoit bien mieux aquerir les biens du
+Paradis, & la Vie éternelle. Elle dit tout cela d'une maniére si vive &
+si touchante, qu'elle persuada son Epoux, & qu'elle en tira ces paroles
+si conformes à ses desirs. Que si c'étoit sa volonté de s'abstenir de
+toute convoitise, & de toute oeuvre de la chair, il lui promettoit de
+se conformer à son intention. Elle lui dit que c'étoit une chose
+difficile à pratiquer, cependant, que s'il tenoit parole & que tous deux
+demeurassent Vierges dans ce monde, elle lui feroit part d'une partie du
+Douaire qui lui avoit été promis par son Epoux & Seigneur Jésus Christ,
+lors qu'elle se donna, & qu'elle se voua à lui comme Epouse & Servante.
+Il lui renouvella sa promesse, l'assura qu'il effectuëroit ce à quoi
+elle l'exhortoit, & s'étans donnez la main l'un à l'autre ils
+s'endormirent; Ils couchérent depuis dans un même lit pendant plusieurs
+années sans blesser leur Voeu de chasteté. Tout cela n'a été sçû
+qu'après leur mort. L'Epouse étant décédée la premiére, son Epoux fit
+ses funérailles, & la mettant dans le sepulchre, il dit ces paroles à
+haute voix, _Je te rends graces, Seigneur Dieu Eternel, de ce que je te
+restituë ce trésor aussi entier que je l'avois reçû de toi en dépôt_.
+L'Histoire dit, que l'Epouse lui répondit comme en soûriant, _Pourquoi
+révéles-tu un secret sans en être requis?_ Et elle ajoûte un autre
+miracle que je ne rapporte point, parce qu'il ne s'en agit point ici.
+
+Nicéphore Calliste[71] & l'Histoire tripartite[72] rapportent à peu près
+la même chose d'un Ægyptien nommé Amon qui a été depuis Religieux. La
+différence qu'il y a eu, c'est que ç'a été le mari qui a sermoné sa
+femme, au lieu que dans l'histoire précédente ç'a été la femme qui a
+persuadé son mari. Mais la même chose précisément est arrivée à
+l'Empereur Henri. Il a vécu avec l'Impératrice Chunegonde sa femme comme
+le jeune Gentilhomme Auvergnat dont je viens de parler, vécut avec la
+sienne. Chunegonde étoit une Princesse qui joignoit la jeunesse à la
+beauté, cependant ayant dit à Henri qu'elle avoit fait voeu de
+chasteté, il vécut avec elle comme avec sa soeur. Lors qu'il fut au
+lit de la mort, il rendit un témoignage public devant tous les Princes &
+les Seigneurs de sa Cour; Vierge, leur dit-il, vous me l'avez donnée, &
+Vierge je vous la rends. Ils ont été canonisez l'un & l'autre pour cela
+par Eugéne III. comme l'illustre Mr. Godeau nous l'apprend dans ses
+Eloges[73]. On peut dire à peu près la même chose de Marcien qui vécut
+de même en Eunuque avec Pulcheria sa femme, & de plusieurs autres; Mais
+les éxemples que je viens de rapporter suffisent. Si quelqu'un veut en
+voir un plus grand nombre, qu'il lise le chapitre septiéme du Livre
+quatriéme de Marule; & le Livre neuviéme de l'Histoire de Cromerus, dans
+lequel il trouvera l'Histoire de Bolislaus V., & de Cunegonde sa femme,
+qui d'un consentement mutuel vécurent ensemble toute leur vie dans une
+parfaite continence; ce qui a donné lieu à un Polonois nommé Clément
+Latinius de faire ces deux Vers,
+
+ _Conjuge consenuit cum Virgine Virgo maritus_
+ _Addictus studiis Casta Diana tuis._
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+_Quel rang les véritables Eunuques ont tenu dans la société civile._
+
+
+Comme on a mis de tout tems une grande différence entre les Eunuques qui
+étoient nez Eunuques, ou qui avoient été faits tels dès leur naissance,
+ou par force dans un âge plus avancé, & entre ceux qui se sont faits
+Eunuques eux-mêmes volontairement, il est nécessaire de les distinguer
+ici. J'en ferai donc deux classes, & d'abord j'éxaminerai quel rang les
+Eunuques forcez que je mets dans la premiére, ont tenu dans la société
+civile.
+
+On ne peut pas faire une histoire éxacte & suivie qui montre le rang que
+ces sortes de gens ont tenu dans la société civile, cela méneroit trop
+loin & m'écarteroit trop de mon but. Je dirai donc seulement, qu'il
+paroît par l'Histoire Sainte, & par l'histoire profane, que les Eunuques
+ont possédé les premiéres & les principales Charges dans les Cours, &
+qu'ils ont eu la confiance & la faveur de leurs Princes; Et je me
+contenterai d'en donner quelques éxemples.
+
+Je ne parlerai point d'une raison odieuse pour laquelle les Princes les
+aimoient autrefois; Tout le monde sçait l'histoire de Sporus[74]; Néron
+le fit châtrer, & sa folie fut si grande qu'il tâcha de lui faire
+changer de séxe; Il lui fit prendre l'habit de femme, il l'épousa
+ensuite avec toutes les formalitez accoûtumées, il lui donna un douaire,
+un voile nuptial, & le tint dans sa maison en qualité de femme; à propos
+de quoi quelqu'un dit assez plaisamment que le monde eût été bien
+heureux si son Pére Domitien eût eu une telle femme; Il fit habiller ce
+Sporus à la maniére des Impératrices, & le faisant porter en litiére il
+l'accompagna aux Assemblées & aux marchez de la Gréce, & à Rome dans le
+quartier des sigillaires, où il le baisoit à chaque moment. Je ne
+rapporte que cet éxemple, parce que j'en ai dit assez sur ce sujet dans
+le chapitre cinquiéme de cette premiére partie de mon Ouvrage.
+
+Nous voyons dans le Livre d'Esther[75] que sept Eunuques étoient les
+Officiers ordinaires du Roi Assuerus, & qu'en particulier l'Eunuque Egée
+avoit le soin de garder les femmes de ce Roi; [76]Il y en avoit deux
+autres nommez Bagathan & Tharés qui commandoient à la premiére entrée du
+Palais du Roi; [77]l'Histoire de Judith nous apprend, que les Huissiers
+de la Chambre d'Olopherne étoient des Eunuques, & que Vagao, ou Bagoas
+en étoit le principal; c'étoit lui qui avoit soin de la personne du
+Maître & de ce qui concernoit sa garderobe & son lit; [78]l'Eunuque de la
+Reine de Candace qui fut batisé par Philippe, étoit un des premiers
+Officiers de cette Reine, & Sur-intendant de ses finances, & de tous ses
+trésors; [79]c'étoit un Eunuque qui commandoit les troupes de Sedecias
+Roi des Juifs. Cyrus victorieux de tous ses ennemis, Croesus & Sardes
+étans entre ses mains, ayant pris Babylone, établit sa demeure dans le
+Palais Royal de la plus grande Ville de l'Univers; & considérant qu'on
+ne l'y voyoit pas de bon oeil, & qu'on ne lui vouloit point de bien,
+crût qu'il avoit besoin d'une forte Garde pour la sûreté de sa personne.
+Il ne prit cependant que des Eunuques pour ses gardes & pour les
+Officiers de sa Maison; & les raisons qui l'y portérent sont amplement &
+éxactement déduites sur la fin du chapitre sixiéme du Livre septiéme de
+son Histoire ou de la Cyropedie. On donnoit les enfans en garde aux
+Eunuques, on leur laissoit le soin de les élever, de leur donner
+de [80]l'éducation, de les instruire dans les belles lettres, & de leur
+enseigner les sciences & les disciplines; Tous ces différens emplois les
+avoient rendus recommandables dans le monde. Les Rois & les Princes,
+soit qu'ils eussent été leurs éléves, soit qu'ils ne l'eussent point
+été, les estimoient & les honoroient particuliérement; Ils avoient en
+eux beaucoup de confiance, & ces Eunuques profitant de ces avantages se
+rendoient insensiblement les Maîtres du Gouvernement & de l'Etat, &
+abusérent beaucoup de leur crédit; la Religion Chrétienne en a
+quelquefois souffert. Les Cours se remplissoient de ces sortes de gens,
+ils s'emparoient de tous les principaux emplois. Voici un éxemple bien
+précis qui justifie cette vérité; C'est la Cour de l'Empereur Constance,
+elle étoit pleine d'Eunuques & ils y étoient les maîtres de toutes les
+affaires; Voici de quelle maniére Mr. Herman en parle dans l'excellente
+Vie de [81]St. Athanase. «Avant que d'attaquer le Prince même, ce Prêtre
+Arrien fut assez adroit pour gagner ceux qui étoient autour de lui, car
+la familiarité qu'il avoit avec[82] l'Empereur l'ayant fait connoître de
+l'Impératrice il entra aussi dans la familiarité de ses Eunuques, &
+particuliérement dans celle d'Eusebe qui étoit le premier de cette
+troupe efféminée, & l'un des plus méchans hommes du monde;[83] Ayant
+prévenu l'esprit de cet Eunuque il pervertit les autres par son moyen;
+ensuite il fit passer ce poison mortel dans l'ame de l'Impératrice, &
+dans le Coeur des Dames de la Cour; ce qui a fait dire à St. Athanase
+que les Arriens se rendoient terribles à tout le monde, parce qu'ils
+étoient appuyez du crédit des femmes.
+
+«Après cela il ne fut pas difficile à ce Prêtre Arrien de se rendre
+Maître de l'esprit de l'Empereur, qui étoit lui-même l'esclave de ses
+Eunuques dont il avoit rempli toute sa Cour, & qui ne suivoit en toutes
+choses que les conseils & les mouvements de ces hommes lâches.
+
+«Mais quelque crédit qu'eussent tous les autres, ce n'étoit que comme de
+petits serpens qui ne faisoient que ramper, au lieu qu'Eusébe son grand
+Chambellan levoit la tête avec orgueil; [84]& en effet il se rendoit si
+formidable par sa puissance, que selon les historiens, pour en concevoir
+quelqu'idée qui fût conforme à la vérité, il suffisoit de dire que
+Constance avoit beaucoup de crédit auprès de lui. Eux de leur côté le
+flatoient jusqu'à lui donner le tître de Roi éternel. [85]Ils nous ont
+aussi dépeint ses excellentes qualitez par ce bel Eloge, qu'il avoit une
+vanité insupportable, qu'il étoit également injuste & cruel, qu'il
+punissoit sans éxamen ceux qui n'étoient convaincus d'aucun crime, &
+qu'il ne faisoit point de discernement entre les innocens & les
+coupables. [86]Les Auteurs prophanes sont remplis de plaintes contre la
+malignité & la domination Tyrannique de cet Eusébe & des autres Eunuques
+de Constance, mais ils ne considérent que les maux qu'ils firent à
+l'Etat, & nous avons sujet de déplorer ceux que l'Eglise ressentit par
+leur violence; On vit ces hommes[87] voluptueux & efféminez, à qui les
+hommes du monde confient à peine les moindres emplois qui concernent le
+service de leurs maisons, & que l'Eglise bannit de ses conseils, selon
+ses régles saintes & inviolables, devenir les Maîtres & les Souverains
+de toutes les affaires de l'Eglise, & dominer dans ses jugemens, parce
+que Constance n'avoit point de volonté que celle qu'ils lui inspiroient,
+& que ceux qui portoient le nom d'Evêques, trouvoient de la gloire & du
+mérite à être les Ministres & les fidéles éxécuteurs de toutes leurs
+passions & à devenir les acteurs des piéces de Théatre, que ces hommes
+si méprisables & si corrompus avoient composées.[88] Nous allons donc
+voir que ce furent eux qui causérent tous les maux & tous les desordres
+que l'Eglise souffrit alors, comme certes ils étoient très-dignes d'être
+les Protecteurs de l'hérésie Arrienne, & les ennemis de la divine
+fécondité du Pére éternel. Voici ce que St. Athanase ajoûte à cela.
+L'Eunuque Eusébe, dit-il, étant arrivé à Rome, sollicita d'abord Libére
+de souscrire la condamnation d'Athanase, & d'entrer dans la Communion
+des Arriens, disant que c'étoit la volonté de l'Empereur, & l'ordre
+exprès qu'il lui portoit de sa part; & ensuite après lui avoir montré
+les présens par lesquels il tâchoit de le séduire, il lui prit la main &
+lui dit, _laissez-vous persuader par l'Empereur, & recevez ce qu'il vous
+donne_. Mais cet Evêque s'en défendit fortement & justifia sa résistance
+par ce discours........ Voilà, dit-il, ce que répondit Libére à Eusébe,
+mais cet Eunuque étant moins affligé de ce qu'il n'avoit pas souscrit la
+condemnation d'Athanase, que de ce qu'il trouvoit en sa personne un
+ennemi de leur Hérésie, & ne considérant pas qu'il étoit devant un
+Evêque, après lui avoir fait de grandes menaces, il le quitta, sortit
+avec les présens qu'il venoit de lui offrir, & fit une chose aussi
+contraire à la maniére d'agir des Chrétiens, qu'elle étoit même au
+dessus de la témérité des Eunuques........ Une action si généreuse
+ayant augmenté la colére & le transport de cet Eunuque, il irita
+l'Empereur en lui réprésentant qu'il ne devoit plus se mettre en peine
+de ce que Libere ne vouloit pas signer la condamnation d'Athanase, mais
+de la disposition d'esprit qu'il faisoit paroître contre leur Hérésie
+qui lui étoit si odieuse qu'il prononçoit nommément des Anathêmes contre
+les Arriens; Il échauffa aussi par ce discours l'esprit des autres
+Eunuques, & il y en avoit un très grand nombre à la Cour de l'Empereur,
+qui pouvoient tout auprès de lui, & sans la participation desquels il ne
+faisoit rien. Constance écrivit donc à Rome, continuë nôtre Saint, & il
+y envoya tout de nouveau des Officiers de son Palais, des Secrétaires, &
+des Comtes, avec des lettres qu'il adressoit au Gouverneur de la Ville;
+Et il leur avoit donné l'ordre, ou de surprendre Libére par leurs ruses
+& par leurs artifices pour le faire sortir de Rome & l'envoyer à la
+Cour, ou d'employer ouvertement la violence & l'outrage afin de le
+persécuter. Ces écrits remplirent toute la Ville de frayeur &
+d'épouvente, & ce n'étoit qu'embuches de toutes parts. Combien y eut-il
+de familles à qui on fit des menaces? Combien de personnes reçûrent des
+commandemens contre Libére? Combien eut-il d'Evêques qui se cachérent
+quand ils virent ces excès? Combien y eut-il de Dames illustres qui se
+retirérent à la Campagne à cause des calomnies dont les chargeoient ces
+ennemis de Jésus Christ? Combien y eut il de solitaires qui se
+trouvérent exposez à leurs embuches? Combien firent-ils persécuter de
+personnes qui avoient établi leur demeure dans la solitude pour le reste
+de leurs jours? Quels soins ne prirent-ils point par plusieurs fois, de
+faire garder les ports, & les portes de la Ville, de peur qu'aucun
+Catholique n'y entrât pour voir Libére? Rome connut alors par expérience
+quelle étoit la conduite de ces impies qui déclaroient la guerre à Jésus
+Christ même, & elle apprit pour l'avenir ce qu'elle n'avoit pas crû
+jusqu'à ce tems-là, pour ne l'avoir sçû que par le récit des autres,
+sçavoir de quelle maniére ils avoient renversé toutes les autres Eglises
+en tant de Villes différentes.
+
+«C'étoit des Eunuques qui faisoient tous ces desordres, & qui étoient
+auteurs de tous les excès que les autres commettoient de toutes parts.
+Et il n'est pas en effet étrange, que comme l'Hérésie des Arriens fait
+profession de nier le Fils de Dieu, elle s'appuye du crédit des
+Eunuques, qui étans naturellement stériles, & ne l'étans pas moins dans
+l'ame en ce qui regarde les actions de piété & de vertu que dans le
+corps, ne peuvent du tout souffrir que l'on parle du Fils de Dieu.
+Cependant, l'Eunuque de la Reine d'Ethiopie ne comprenant pas ce qu'il
+lisoit, crût les instructions que lui donna Saint Philippe touchant le
+Divin Sauveur. Mais les Eunuques de Constance ne peuvent souffrir que
+Saint Pierre ait autrefois confessé sa Divinité; Ils s'élévent même
+contre le Pére Eternel quand il déclare que c'est son Fils, &
+s'emportent de fureur contre ceux qui disent que c'est le véritable Fils
+de Dieu; c'est pour ce sujet que la Loi deffend de les admettre dans les
+Jugemens Ecclésiastiques. Mais les Arriens viennent de les en rendre les
+maîtres. Constance ne prononce rien que ce qui leur est agréable, & ceux
+qui portent le nom & la qualité d'Evêques, n'en disent mot, & regardent
+tous ces desordres avec dissimulation. Hélas! Qui sera celui qui écrira
+un jour cette Histoire, & qui fera passer jusqu'à une autre génération
+la rélation funeste de tant de tristes événemens? Qui poura croire un
+jour de si grands excès quand on entendra dire que des Eunuques à qui on
+confie à peine le soin des affaires domestiques, & dont le service est
+suspect en ces rencontres, parce que c'est un genre de personnes qui
+n'aiment que le plaisir & qui n'ont point d'autre but que d'empêcher
+dans les autres ce que la nature leur a refusé à eux-mêmes; Que ces
+Eunuques, dis-je, gouvernent maintenant les Eglises!»
+
+Ce Saint fait paroître une juste indignation contre les Eunuques qui
+étoient alors absolus à la Cour, & qui se sont rendus éxécrables à leur
+siécle & à toute la postérité. L'Arrianisme étoit tellement répandu
+parmi eux, qu'en ce tems-là porter le nom d'impie & celui d'Eunuque
+étoit la même chose, selon Saint Grégoire de Nazianze[89]. Et leurs
+violences ont été si odieuses aux Payens mêmes, qu'Ammian Marcellin a
+écrit d'eux, qu'ayant toûjours de la fierté & de l'aigreur, & n'ayant
+pas les liaisons domestiques & les engagemens naturels qu'ont les autres
+hommes, ils n'embrassent que leurs richesses qu'ils considérent comme
+leurs très chéres & très agréables filles. [90] Mr. Herman dit, que
+l'Histoire de ce combat est devenuë si célébre dans toute la postérité,
+que les Payens mêmes en ont marqué l'événement; mais qu'il aime mieux
+puiser dans les sources pures que d'avoir recours à ces ruisseaux si
+bourbeux; Et que comme il préfére avec raison le témoignage de Saint
+Athanase à celui de tous les Auteurs de ce siécle, c'est par ses propres
+paroles qu'il doit commencer l'importante relation de laquelle j'ai tiré
+ce que je viens de rapporter sur ce sujet.
+
+Les Eunuques avoient été tout-puissans du tems du grand Constantin, Pére
+de l'Empereur Constance dont je viens de parler. Il les avoit élevez aux
+premiéres Dignitez & les appelloit ses Amis; mais ayant appris combien
+ils étoient pernicieux à l'Etat, il les en avoit dépouillez, & les avoit
+réduits à se borner uniquement aux affaires domestiques. [91]Il y a dans
+le Code Théodosien une Loi qui nous apprend que tout l'Empire avoit
+gémi sous l'oppression de ces sortes de gens, sans avoir osé se
+plaindre; mais que l'Empereur en ayant eu connoissance, avoit publié
+cette Loi, par laquelle il invite tout le monde à venir dire ses griefs;
+il promet d'écouter lui-même ce qu'on aura à dire contre ces sortes de
+gens, & de punir ceux qu'on aura convaincu de quelque crime. Il les fit
+exclurre du Sacerdoce dans le fameux Concile de Nicée qu'il assembla.
+Cependant, quoi qu'ils fussent, pour le dire ainsi, dégradez & destituez
+de tous les Emplois publics, civils & militaires, comme ils approchoient
+de l'Empereur & qu'ils en avoient l'oreille, ils étoient encore
+formidables, & on les craignit jusques à ce qu'ils fussent entiérement
+éloignez. Licinius qui a été son Allié, & pendant quelque tems son
+Compagnon à l'Empire, les haïssoit beaucoup; il les appelloit _la tigne
+& la vermine de l'Etat_;[92] mais comme Licinius a été un Tyran, & un
+Prince qui s'est rendu odieux par plusieurs raisons, ce qu'il a fait
+dans des vûës particuliéres, ne peut point être tiré à conséquence.[93]
+Aléxandre Sévére ne les avoit point aimez, il les appelloit _tertium
+hominum genus_; Et au lieu que Heliogabale qui l'avoit précédé avoit été
+leur esclave, & Eunuque lui-même, il les humilia & les abaissa, il les
+réduisit à un fort petit nombre. Il en donna plusieurs à ses Amis, &
+pour montrer le peu de cas qu'il en faisoit, il leur dit en les leur
+donnant que s'ils n'avoient pas de meilleures moeurs que celles qu'ils
+avoient euës jusqu'alors, ils pouvoient les tuer sans forme de procès.
+Il est extrémement loué dans l'Histoire de n'avoir pas imité les Rois de
+Perse qui se laissoient tellement gouverner par les Eunuques, que ces
+sortes de gens les cachoient à leurs Sujets, qui ne pouvoient leur rien
+dire ni en recevoir aucune réponse que par leur canal; Ils leur
+rapportoient les choses comme il leur plaisoit, souvent tout autrement
+qu'elles n'étoient, & prenans grand soin que le Roi ne sçût que ce
+qu'ils vouloient bien qu'il sçût, il arrivoit souvent de grands
+inconvéniens, parce qu'ils donnoient telles impressions qu'il leur
+plaisoit, & au Roi, & à ses Sujets; [94]L'Histoire d'Orsines en est une
+preuve; Orsines étoit un descendant de Cyrus, le plus grand Seigneur de
+la Perse, & le Sang le plus noble de l'Orient; Il fit de grands présens
+aux Principaux de la Cour d'Aléxandre, & négligea Bagoas; Quelqu'un lui
+ayant dit qu'il avoit mal fait, parce qu'Aléxandre aimoit cet Eunuque;
+Il répondit qu'il honoroit les Amis du Roi, mais non pas ses Eunuques;
+Et que les Perses se servoient autrement de ces gens-là que les Grecs;
+Ce discours ayant été rapporté à Bagoas il jura la ruine d'Orsines,
+homme d'une vie sans reproche; En effet, il fit tant de faux & de
+secrets rapports contre lui à Aléxandre, qu'il l'aigrit & qu'il l'anima
+contre lui, de sorte qu'enfin il le fit mettre dans les fers, & le
+condamna à la mort. Bagoas ne fut pas content de faire traîner un
+innocent au supplice, il eut bien l'impudence de le frapper dans le tems
+qu'il alloit mourir, mais Orsines l'envisageant avec indignation lui
+dit, j'avois bien ouï dire que des femmes avoient autrefois régné dans
+l'Asie, mais il m'est nouveau d'y voir régner un infame Eunuque.
+Aléxandre Sévére instruit de tous les desordes que ces Eunuques avoient
+fait, il les dompta tous, & les réduisit presque à rien. Ces Eunuques
+étoient des gens qui vouloient sçavoir tout ce qui se faisoit à la Cour,
+& qui vouloient qu'on crût qu'il n'y avoit qu'eux qui le sçussent;
+c'étoit à eux à qui on s'adressoit pour obtenir des graces du Prince;
+les Gouvernemens de Province ne s'obtenoient que par leur moyen, & ils
+vendoient à deniers comptans ce que le Prince donnoit desintéressément.
+Cet Empereur aimoit assez la solitude, il vouloit être seul
+ordinairement après le dîner & à certaines heures du matin, personne
+alors ne pouvoit le voir. Un certain Vetronius Turinus profitoit de
+cette retraite & faisoit croire aux gens, que dans ce tems là il lui
+persuadoit & lui faisoit faire tout ce qu'il vouloit, il le faisoit
+passer pour un fat qu'il conduisoit à son gré, & sous ce prétexte il
+promettoit à tout le monde ce qu'on lui demandoit, & se faisoit fort de
+le faire agréer ou éxécuter par Sévére, moyennant quoi il recevoit &
+amassoit des sommes immenses. Comme il n'étoit pas vrai que l'Empereur
+fût tel qu'il le disoit, ni qu'il eût le crédit dont il se vantoit, il
+ne tenoit parole à personne, ce qui donna lieu à bien des gens de
+murmurer. Cette conduite de Turinus étant enfin parvenuë à la
+connoissance de l'Empereur, il voulut qu'on se rendit partie contre lui
+& qu'on l'accusât, de sorte que ce qu'il avoit promis & qu'il n'avoit
+point effectué, & les sommes qu'il avoit touchées pour cela ayant été
+découvertes, Sévére le fit attacher à un poteau dans un lieu passant, &
+le fit mourir par la fumée qui s'élevoit vers lui d'un bois verd &
+humide qu'on avoit allumé; [95]Et pendant qu'il souffroit son supplice il
+y avoit un homme qui crioit, _fumo punitur qui vendidit fumum_.
+
+Les Eunuques furent plus considérez sous Constantin pendant un certain
+tems. Ils le furent encore plus sous Constance, comme je l'ai fait voir.
+Ce Prince ni ses fréres, ne furent ni aimez de leurs Sujets, ni craints
+de leurs ennemis, comme Constantin leur Pére l'avoit été, & ils avoient
+peine à soûtenir une partie du fardeau qu'il avoit porté lui seul avec
+tant de gloire; les Eunuques furent en crédit sous leur Régne. Il paroit
+qu'ils ont encore été en faveur du tems de Theodose le jeune; [96]car on
+voit dans le Code qui a été fait par son ordre, qu'au lieu que ceux qui
+obtenoient des confiscations étoient obligez d'en donner la moitié au
+fisc, il dispensa ses Eunuques de cette obligation & leur laissa le
+tout. Et Zozime[97] remarque que cet avantage porta ces Eunuques à
+commettre mille faussetez insignes, comme de faire entendre au Prince
+que ceux dont ils demandoient que les biens fussent confisquez à leur
+profit étoient morts sans laisser de veuves, d'enfans, ni de parens, ce
+qui causoit souvent la désolation de plusieurs familles, & des larmes &
+des gémissemens aux héritiers légitimes, qui étoient souvent de vieilles
+veuves caduques ou infirmes, & des orphelins innocens. Il est certain
+pourtant qu'il fit un Edit qui deffendoit qu'aucun Eunuque ne fut du
+nombre des Patriciens, mais ce fut par une vûë particuliére, & pour
+deshonorer Antiochus qu'il contraignit par là à se renfermer dans un
+Cloître. [98] Lucien nous apprend que Philoeterus qui le premier a eu
+la Principauté de Pergame étoit Eunuque, & qu'il a vécu quatre vingt
+ans. Il y a eu un autre Prince nommé Hermias qui a été Eunuque; Il ne
+pouvoit jamais souffrit que personne parlât en sa présence de couteau,
+ni de section, parce qu'il s'imaginoit qu'à cause qu'il étoit Eunuque,
+ces mots lui étoient adressez. [99] Si l'extrait d'une lettre écrite de
+Batavia dans les Indes occidentales le 27, Novembre 1684. contenu dans
+une lettre de Mr. de Fontenelles, reçûë à Rotterdam par Monsieur
+Bânage, fait le recit d'une avanture véritable, comme on peut le croire,
+puisque l'illustre Mr. Bayle qui l'a rapporté ne la donne point pour
+fabuleuse, & qu'il la certifie en quelque sorte, bien loin de la rendre
+suspecte; Mreò Reine de l'Isle de Borneo, veut que tous ses Ministres
+soient Eunuques; Eénegu, Princesse qui lui dispute le Trône, ne veut
+point d'Eunuques dans sa Cour. Comme nous ne sçavons pas quel succès,
+ont eu les contestations & la guerre que ces deux Princesses ont euës
+entr'elles, ni par conséquent laquelle des deux jouït présentement de
+l'Empire, on ne sçait pas si les Ministres de la Reine de l'Isle de
+Borneo sont Eunuques, ou s'ils ne le sont point. On peut dire seulement
+que Mreò agit comme Plautiames qui du tems des Antonins fit châtrer tous
+ceux qui devoient servir à Maison de Plautilla sa fille que Caracalla
+avoit épousée, sans épargner les hommes non plus que les jeunes garçons,
+comme nous le voyons dans les recueils de Constantin Porphyrogenéte sur
+Dion.
+
+Pour peu de connoissance qu'on ait de l'histoire de la Cour Ottomane, on
+n'ignore pas que les Eunuques y parviennent aux premiéres dignitez de
+l'Etat, & qu'il n'y a qu'eux, à proprement parler, qui les possédent.
+Les deux plus illustres Bascha qui ayent eu de la réputation pendant les
+guerres si célébres dans l'histoire, étoient Eunuques; [100]l'un a été
+Halis, & l'autre Sinar. Mr. de Thou rapporte un bon mot dit par le
+premier, il se moqua, dit-il, du Courier qui lui annonçoit comme une
+fort mauvaise nouvelle, la prise de la Ville de Strigonie par les
+Chrétiens l'an 1556, lui disant qu'il avoit bien fait une autre perte
+lors qu'on lui avoit enlevé la plus importante piéce qu'il eut. Et Paul
+Jove nous apprend que ce fut une truye qui Châtra Sinar en lui arrachant
+& devorant le membre viril, comme il dormoit à l'ombre, dès sa plus
+tendre jeunesse.
+
+Tout ce que je viens de dire ne concerne le rang que les Eunuques ont
+tenu dans la société civile que par rapport aux Princes & aux
+Souverains; il est bon de voir aussi quelle idée les Peuples en ont euë
+& quel cas ils en ont fait.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+_Quelle idée les Peuples ont euë des Eunuques, & quel cas ils en ont
+fait._
+
+
+Les Eunuques ayans abusé de la faveur des Princes, comme on l'a vû dans
+le chapitre précédent, & s'étans rendus les Tyrans impitoyables de leurs
+sujets, il ne faut pas douter que ces sujets ne les ayent eus en
+horreur, & qu'ils ne les ayent craint beaucoup plus qu'ils ne les ont
+aimez.
+
+Mais il ne s'agit point ici de sçavoir ce que les Peuples ont pensé de
+leur servitude & de leur oppression, & du crédit de ces Eunuques qui les
+tyrannisoient; Il n'est ici question que d'éxaminer quelle opinion les
+Peuples avoient d'un Eunuque entant qu'Eunuque, & non point d'un Eunuque
+entant que Tyran; & quelle idée ils s'en faisoient.
+
+L'histoire nous apprend non seulement qu'ils les méprisoient
+souverainement, mais même qu'ils avoient de la répugnance à les voir.
+[101] Les Eunuques ne sont que des troncs desséchez, selon l'expression
+d'Esaïe, de ces arbres secs qui le sont jusqu'à la racine, & qui comme
+parle Osée, ne porteront plus de fruits; de ces arbres qu'il faut
+couper, c'est à dire détruire, & en abolir la mémoire: car pourquoi
+faut-il encore qu'ils occupent la terre? Il n'y a personne qui ne voulût
+donner le premier coup pour les renverser ou pour les arracher; ce sont
+des Créatures imparfaites, en un mot des monstres auxquels la nature
+n'avoit rien épargné, mais que l'avarice, la luxure, le luxe, ou la
+malignité des hommes ont défigurées.
+
+S'ils ont été quelquefois dans la prospérité & dans l'élévation, les
+Peuples ont regardé ces avantages comme des productions erronées de
+l'esprit gâté & du coeur corrompu des Princes qui les ont élevez &
+chéris; Ils s'en sont même moquez entr'eux, & lors qu'ils ont osé le
+faire en public, ils ont fait éclater leur haine & leur mépris & pour
+les Eunuques & pour le choix qu'on en faisoit.
+
+ _Omnia cesserunt Eunucho Consule monstra_
+ _Heu terræ coelique pudor. Trabeata per urbes_
+ _Ostentatur anus, titulumque effeminat anni._
+
+ _---- Quibus unquam sæcula terris_
+ _Eunuchi, videre forum._
+
+ _---- Numquam spado consul in orbe_
+ _Nec Judex, Ductorve fuit. Quodcunque virorum_
+ _Est decus, Eunuchi scelus est._
+
+ _---- A fronte recedant_
+ _Imperii, tenero tractari pectore nescit_
+ _Publica Maiestas, nunquam vel in æquore puppim_
+ _Vidimus Eunuchi clavo parere Magistri._
+ _Nos adeò sperni faciles? orbisque carina_
+ _Vilior?_[102]
+
+Tout le monde sçait que Caligula fit son Cheval Consul, & qu'il voulut
+qu'on lui rendit tous les honneurs qui sont dûs à cette dignité. Il prit
+envie de même à Arcadius de faire Flaac Eutrope qui étoit le Maître de
+sa garderobe & l'un de ses Eunuques, de le faire, dis-je, Consul, & ç'a
+été le premier, ou plûtôt le seul de cette qualité qui ait été pourvû
+de cet Emploi; aussi voit-on dans Claudien comment on s'irrita alors de
+cette conduite. Ce Poëte fit une Satyre piquante contre cet Eutrope
+après qu'il fut désigné Consul de Rome, & il le réprésente comme une
+vieille qu'on avoit revêtuë des honneurs du Consulat. [103] Ceux qui ont
+quelque teinture de l'Histoire Ecclésiastique sçavent comment Jean
+Evêque de Constantinople a déclamé contre cet Eutrope, & combien il a
+contribué à sa perte*. Il eut une fin digne de lui & des actions
+inhumaines qu'il avoit commises. Cet Eunuque ayant dessein de chatier
+quelques personnes qui s'étoient réfugiées dans les Eglises, il fit
+ensorte que l'Empereur publia une Loi par laquelle il étoit deffendu de
+s'y réfugier, & permis d'en tirer ceux qui s'y réfugieroient. Quelle
+injustice de violer ainsi le droit des Aziles! Mais il en fut puni
+bien-tôt après; car à peine la Loi fut-elle publiée qu'il encourut les
+mauvaises graces de l'Empereur, & qu'il fut obligé de rechercher le même
+azile que les autres. Comme il étoit caché sous l'Autel & qu'il y
+trembloit de peur, Jean monta au pupitre d'où il avoit accoûtumé de
+prêcher pour être plus aisément entendu, & fit une invective contre lui.
+L'Histoire ajoûte que l'Empereur lui fit couper la tête, qu'il fit ôter
+son nom d'entre les noms des Consuls, & qu'il fit effacer des Registres
+la loi qu'il avoit fait publier. Le chagrin qu'eurent les honnêtes gens
+de le voir dans ce poste fut cause de sa ruine. En effet, Gainas Goth,
+Général de l'Empereur, se révolta de dépit de voir cet Eunuque dans
+l'éclat de cette haute dignité, & ne voulut jamais se remettre dans son
+devoir qu'on ne lui apportât la tête d'Eutrope. On comparoît Eutrope à
+Gorgon, parce qu'il faisoit ses tours si adroitement que peu de gens
+s'appercevoient de ses ruses; on le regardoit comme une de ces pestes
+qui régnoient alors dans les Cours des Princes. Il vendoit les Charges
+de la Magistrature & les Jugemens; Il disposoit du Gouvernement des
+Provinces en faveur de qui il vouloit;[104] & non content d'avoir été
+fait Consul, il tâchoit de se rendre Maître de l'Empire. Il étoit
+insolent même envers son Prince, & il tomba dans sa disgrace pour avoir
+manqué de respect envers l'Impératrice.
+
+Les Peuples n'avoient pas du mépris seulement pour ces sortes de gens,
+ils avoient aussi de l'aversion pour eux; & si leur nom a passé pour un
+tître de Dignité, il a été aussi une injure, & on ne pouvoit en faire
+une plus sensible à un honnête homme que de l'appeller _Eunuque_.
+[105]Les Eunuques ont été de si mauvais augure, même parmi les Payens,
+que Lucien assure en plus d'un lieu qu'ils faisoient par leur
+rencontre, rebrousser chemin à beaucoup de personnes, qui aimoient mieux
+rentrer chez elles que de passer outre. [106]Cela se rapporte assez à ce
+que dit Pline de l'aversion que les animaux-mêmes ont pour ceux de leur
+espéce qu'on a mutilez. Il remarque que si on châtre un rat, il fait
+fuir tous les autres qui aiment mieux abandonner leur séjour ordinaire
+que de le souffrir parmi eux. Ce n'étoit pas pourtant pour cette raison
+que Diocles vouloit exclurre Bagoas de la chaire de Philosophie. Lucien
+en allégue d'autres tout à fait différentes, plus graves & plus
+vraisemblables.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+_De quelle maniére les Loix civiles ont considéré les Eunuques, & quels
+droits elles leur ont attribué._
+
+
+L'Empereur Domitien deffendit au commencement de son Régne à toutes
+sortes de personnes, tant dans l'Empire Romain, que dans ses limites,
+d'avoir la hardiesse d'entreprendre de châtrer les petits enfans;
+
+ _Lusus erat sacræ connubia fallere tædæ_
+ _Lusus & immeritos ex ecuisse mares._
+ [107]
+ _Utraque tu prohibes, Cæsar populisque futuris_
+ _Succurris, nasci quos sine fraude jubes._
+ _Nec spado jam, nec moechus erit te præside quisquam_
+ _At prius ó mores! & spado moechus erat._
+
+Cette Ordonnance passa pour un avantage très grand, & pour une action
+digne d'un Prince sage & généreux; [108]Martial l'en félicite par cette
+belle Epigramme,
+
+ _Tibi summe Rheni Domitor & parens orbis_
+ _Pudice Princeps, gratias agunt urbes;_
+ _Populos habebunt, parere jam scelus non est._
+ _Non puer avari sectus arte Mangonis,_
+ _Virilitatis damna moeret ereptæ._
+
+Cependant il est certain que son motif ne fut nullement louable, car il
+ne fit cette deffense, comme le remarque Xiphilin dans sa Vie, & Dion
+Cassius, qu'en haine de Tite son frére qui aimoit les Eunuques.[109]
+Suetone ne rapporte pas cette particularité, mais elle n'en est pas
+moins certaine. Cette Loi & cette Ordonnance, n'est pas mise dans le
+Code au tître des Eunuques, sous le nom de Domitien, ni sous celui de
+Nerva, qui fit depuis la même deffense, mais sous les noms de Constantin
+& de Leon[110]; cependant, Suetone ne permet pas de douter qu'elle ne
+soit de lui. L'illustre & le célébre Monsieur de Leibnitz à qui j'ai
+proposé cette difficulté par maniére de conversation, m'a donné cet
+éclaircissement, que la Loi dont il s'agit ici étoit mise sous les noms
+de ces deux derniers Empereurs, parce qu'ils l'ont renouvellée, & qu'on
+ne sçavoit alors que par le moyen de l'Histoire, que Domitien & Nerva en
+fussent les premiers Auteurs, à peu près comme il en est de ces Loix
+somptuaires, des Ordonnances contre les Duels, & de divers Réglemens de
+cette nature qui passent pour être les Ouvrages des Princes modernes qui
+les publient, quoi qu'on sçache par le moyen de l'Histoire, que d'autres
+Princes les ont donnez à leurs Peuples plusieurs siécles auparavant.
+
+L'Empereur Adrien enchérit sur cette belle constitution, par un meilleur
+motif, & deffendit non seulement qu'on fit Eunuques par force ceux qui
+ne le souhaitoient pas, mais il deffendit même de faire Eunuques ceux
+qui le souhaitoient. Il y a trois Loix consécutives sur ce sujet dans le
+tître, _ad legem corneliam de sicariis & veneficis_.[111] Voici les
+termes de la premiére. _Constitutum quidem est ne spadones fierent, eos
+autem qui hoc crimine arguerentur corneliæ legis poena teneri,
+eorumque bona meritò fisco meo vindicari debere; sed & in servos qui
+spadones fecerint ultimo supplicio animadvertendum esse. Et qui hoc
+crimine tenentur, si non adjuerint, de absentibus quoque tanquàm lege
+Cornelia teneantur, pronuntiandum esse. Planè si ipsi qui hanc injuriam
+passi sunt, proclamaverint, audire eos Præses Provinciæ debet, qui
+virilitatem amiserunt; Nemo enim liberum servumve invitum, sinentemve
+castrare debet; Neque quis se sponte castrandum præbere debet. Ac si
+quis adversus Edictum meum fecerit Medico quidem qui exciderit capitale
+erit, item ipsi qui se sponte excidendum præbuit._ Voici les termes de
+la seconde de ces Loix, _Hi quoque qui Thlibias faciunt, ex
+constitutione D. Hadriani ad Ninium hastam, in eadem causa sunt qua hi
+qui castrant_. Et voici enfin les termes de la troisiéme, _Is qui servum
+castrandum tradiderit pro parte dimidia bonorum mulctatur ex Senatus
+consulto quod Neratio Prisco & Annio Vero Consulibus factum est_. Tout
+cela montre que l'Eunuchisation étoit regardée comme une chose honteuse,
+odieuse, & préjudiciable à la société aussi bien qu'à la personne sur
+laquelle elle étoit pratiquée. [112]_Qui hominem, libidinis vel promercii
+causa castraverit, Senatus Consulto poena legis Corneliæ punitur.[113]
+Et si puerum quis castraverit & pretiosiorem fecerit Vivianus scribit
+cessare Aquiliam, sed injuriarum erit agendum, aut ex Edicto Ædilium,
+aut in quadruplum._ Ce mot _pretiosior_ est obscur, comment un homme
+mutilé, dégradé, pour le dire ainsi, de sa qualité d'homme, pouvait-il
+être devenu plus prétieux? Voici le sens de ce mot, c'est que comme les
+Eunuques étoient aimez & carressez par les Princes, qu'ils étoient
+élevez aux premiéres Dignitez de leur Etat, leur condition en étoit
+devenuë par là, au moins à cet égard, beaucoup plus considérable, c'est
+ce qui paroît par la Loi 4. au Code _de præpositis sacri cubiculi_. Mais
+l'Empereur Justinien qui est venu depuis & qui a bien considéré les maux
+qui naissoient de cette coûtume, soit aux particuliers, soit au public,
+a réïtéré les mêmes deffenses, dans son Code[114] où il décide que,
+_tanquam homicida punitur ille qui castrat aliquem_, & dans deux
+chapitres de ses Nouvelles[115], à la tête desquelles il a mis une belle
+Préface qui en contient les motifs; Il traite cette action d'impie, de
+lâche, de honteuse, de deshonnête, & de criminelle, & il dit qu'on a
+commis cette espéce de crime sur une grande multitude de gens, que peu
+en ont échappé sains & saufs, qu'à peine en a-t-on pû sauver trois de
+quatrevingt & dix qui sont venus à sa connoissance; Il considére ces
+Eunuchisations comme des meurtres, comme des actions contraires à
+l'intention de Dieu, & de la nature, & à l'intention de ses propres
+Loix. Il est deffendu sous de griéves peines dans ce titre du Code dont
+je viens de parler, de vendre ou d'acheter les Romains qui ont été faits
+Eunuques, soit dans l'Empire Romain, ou dans les Païs étrangers. Il y
+est aussi deffendu, sous peine de la vie, de faire des Eunuques dans
+l'Empire Romain: celui qui auroit donné son esclave pour en faire un
+Eunuque en étoit pour la confiscation de la moitié de ses biens.[116]
+L'Empereur Leon s'est encore déclaré depuis en termes bien plus forts.
+_Virtutis_, dit-il, _ad procreandum à Deo naturæ inditæ exectio non
+minore cum audacia identidem committitur quàm si apud Deum nulli poenæ
+obnoxia esset, cùm tamen vel maxime sit; Et quanquam veteribus
+Legislatoribus curæ fuerit, ut id malum ultrice lege excideretur, quo
+respublica ab istiusmodi invento munda esset; haud scio tamen, cum si
+qui alii, huic certe præscripto obtemperari atque à naturæ mutilatione
+abstineri æquum sit, quamobrem non ita faciant homines, sed tanquam
+utilitatem quamdam istiusmodi adversus Generandi vim, insidias
+reputantes, membra quæ homini nascendi causam suppeditant, lancinent, &
+creaturam aliam quam qualis, conditoris sapientiæ placuerit in mundum
+introducere contendant. Hoc igitur cùm inultum relinquendum non putemus,
+lege in id poenam constituentes, quibus adeò divinam creaturam
+deformare religio non est, eorum audaciam, auxiliante Deo reprimere
+conemur._ Il appelle ceux qui font des Eunuques, _Naturæ insidiatores,
+detestandæ hujus artis artifices_; il les condamne & il finit cette
+excellente constitution par ces belles paroles, _si in albo Imperatorii
+famulatus sit, artifex detestandæ hujus artis primùm albo eximatur_. Un
+homme qui faisoit un Eunuque étoit considéré comme un Notaire ou un
+Tabellion qui faisoit un acte faux; le lieu où l'action avoit été
+commise étoit considéré comme un lieu où on avoit commis un crime de
+leze Majesté. Mornac qui a fait un excellent Commentaire sur le tître du
+Code qui traite _de Eunuchis_, dit avoir vû dans un Historien de France,
+qu'un soldat fut puni pour avoir ôté à un Moine ce qu'il croyoit lui
+être inutile, _chose inouïe_, dit cet Historien, _quod inaudita apud nos
+fuerat_. Messire Claude de Ferriere qui a fait aussi une espéce de
+Commentaire sur le même tître, rapporte la même Histoire; mais il y
+ajoûte ses réfléxions, & quoi que bon Catholique il dit, qu'_il y a des
+gens qui disent, qu'il seroit à souhaiter que_ solos Eunuchos haberet
+Ecclesia Ministros, _pour empêcher les desordres que nous ne voyons qui
+trop souvent, sans ceux qui nous sont inconnus_. _Il est vrai_,
+ajoûte-il, _qu'il y en a plusieurs qui pourroient y avoir intérêt_;
+_cependant, je crois qu'il vaut mieux laisser les choses comme elles
+sont, & ne pas faire du mal à ceux qui ne veulent que le bien de leurs
+prochains_. Quoi qu'il en soit, il paroît que les Loix ont regardé
+l'action de faire des Eunuques comme abominable, & l'Eunuque lui-même
+comme un monstre, aussi ne leur ont-elles jamais accordé les droits &
+les priviléges qu'elles accordent aux autres hommes.[117] Par éxemple il
+ne leur a point été permis de tester. J'avouë que l'Empereur Constance
+qui leur en avoit accordé la faculté parce qu'il faisoit tout ce qu'ils
+vouloient, a donné une Loi qui porte que, _Eunuchis liceat facere
+Testamentum, componere postremas exemplo omnium volontates, conscribere
+codicillos, salvâ testamentorum observantiâ_; Mais tous les
+Jurisconsultes estiment que cette liberté ne concerne que les Eunuques
+qui étoient près de sa Personne, ou près de celle de l'Impératrice. Il
+est certain que dans quelque degré de faveur que les Eunuques fussent,
+ils n'ont jamais été considérez que comme des Esclaves. Ils ont
+toûjours été le jouet des Princes, qui ont même abusé quelquefois de
+leur servitude; on peut dire qu'il a été d'eux à cet égard, comme de ces
+Genuches qui sont carressées dans les cabinets des Grands & vêtuës de
+toile d'or. Or il est certain que ce n'a été qu'à ces Eunuques
+privilégiez qu'il a été permis de faire Testament. L'Empereur Leon en
+rend la raison dans sa Nouvelle trente-huitiéme, mais bien plus
+particuliérement dans la Loi _Jubemus_, qui est la quatriéme au Code _de
+præpositis facii Cubiculi, & de omnibus cubiculariis & privilegiis
+eorum_. Le tître seul, pour le dire en passant, fait voir qu'il s'y agit
+des Eunuques, mais il le dit expressément comme on va le voir; _Nam cùm
+hoc privilegium_, dit-il, _videatur principalis esse proprium Majestatis
+ut non famulorum sicut privatæ conditionis homines sed liberorum
+honestis utatur obsequiis, periniquum est eos duntaxat pati fortunæ
+deterioris incommoda_; _sed testamenta quidem ad similitudinem aliorum
+qui ingenuitatis insulis decorantur pro suâ liceat eis condere
+voluntate_. Il y ajoûte néanmoins une réfléxion qui les distingue des
+hommes libres; [118]_Intestatorum verò nemo dubites facultates, ut pote
+sine legitimis sucessoribus defunctorum fisci juribus vindicari_; Et ce
+qui fait voir clairement qu'il s'agit du droit des Eunuques, c'est qu'il
+dit dans cette même Loi que, _hæc omnia tunc diligenti observatione
+volumus custodiri cùm sponte suaque voluntate quis dederit Eunuchum
+sacri Cubiculi Ministeriis adhæsurum_. Voila donc les Eunuques mis sur
+le pied des Esclaves; on en excepte les Gardes du Prince, mais cette
+exception ne fait que confirmer la régle, _Exceptio in non exceptis
+firmat regulam_. En général donc il est certain qu'ils ne peuvent
+instituer des héritiers, ni être eux-mêmes héritiers instituez. Dès
+qu'ils sont morts leurs biens sont vacans & dévolus au Fisc. Ils sont
+même considérez comme gens infames, indignes des Priviléges accordez par
+les Loix, témoin cette belle déclaration du Jurisconsulte
+Paulus, [119]_Quamvis nulla persona excipiatur, tamen intelligendum est
+de his legem sentire qui liberos tolere possunt_; _Itaque si Castratum
+libertum Jurejurando quis adegerit, dicendum est non puniri patronum hâc
+lege_. Ils ne peuvent point adopter, la Loi est précise contr'eux sur ce
+sujet, [120]_sed & illud utriusque adoptionis commune est, quod & ii, qui
+generare non possunt, (quales sunt spadones) adoptare possunt, Castrati
+autem non possunt_. J'avouë que l'Empereur Leon les a, pour ainsi dire,
+réhabilitez par la Nouvelle vingt-sixiéme, dans laquelle il les autorise
+à adopter; la raison qu'il en rend est assez plausible, _quemadmodum_,
+dit-il, _cui vocis usus ademptus est, quæ linguæ munia sunt per manum ad
+implere, & qui sermonem labiis fondere nequit per scripturam ad
+ordinandas res suas procedere, non prohibetur. Ita neque qui quod
+genitalibus privati sunt liberos non habent, horum indigentiam alio modo
+compensare vetandum est_; cependant on peut dire qu'elle n'est point
+juste, car c'est un principe de Droit aussi bien que de Philosophie & de
+bon sens, que, _adoptio naturam Imitatur_, de là vient que _pro monstro
+est ut major sit filius quàm pater_;[121] Et qu'on prescrit l'âge dans
+lequel on peut adopter, toûjours en sorte que les proportions d'âge
+soient gardées. Comment donc seroit-ce imiter la nature que de permettre
+à un homme, qui non seulement n'a jamais pû en produire d'autres, mais
+qui n'a pas eu la capacité & les choses naturelles requises pour en
+produire d'autres, d'en adopter quelques-uns? Il faut observer
+d'ailleurs que l'adoption n'étoit permise originairement qu'aux
+personnes qui avoient eu des enfans, & qui les avoient perdus, pour les
+consoler de leur mort. On a étendu depuis cette faculté jusqu'à ceux qui
+n'avoient aucun empêchement manifeste d'avoir des enfans, mais qui par
+l'événement n'en avoient point eu; les femmes mêmes ne pouvoient point
+adopter, parce qu'elles sont incapables de l'effet principal de
+l'adoption qui est la puissance paternelle, cependant elles peuvent
+adopter[122] _ex Indulgentia principis, ad solatium liberorum
+amissorum_. Mais ce seroit abuser de l'adoption que de l'accorder à des
+gens qui n'ont point eu, & qui n'ont pû avoir des enfans; ce ne seroit
+plus imiter la nature, ce seroit la surpasser, ou plutôt ce seroit lui
+insulter, & donner des enfans à des gens auxquels elle a ôté le moyen
+d'en produire. [123]Les Jurisconsultes ont eu tant d'égard à ces
+considérations qu'ils n'ont pas même voulu permettre qu'un de ces
+Eunuques auxquels il étoit permis de tester instituât un posthume pour
+son héritier, voici comment en parle Ulpien dans la Loi _sed est
+quæsitum_ §. I. _sed si Castratus sit, Julianus Proculi opinionem
+secutus non putat posthumum hæreden posse instituere, quo jure utimur_.
+J'avouë que je me suis étonné que Schneidevin, si savant & si judicieux
+ait soûtenu, qu'un Eunuque pouvoit être tuteur. Il est vrai qu'il semble
+qu'il n'entende parler que de ces gens impuissans qui n'ont qu'une
+partie de ce que la nature donne aux autres, & sa comparaison donne lieu
+de le croire; «Comme on ne peut point, dit-il[124], refuser une Tutelle
+sous prétexte qu'on n'a qu'un oeil, ou qu'on est ce que les
+Jurisconsultes appellent _Morbosus_, un homme qu'il appelle _spado_ ne
+peut pas prétendre non plus d'être éxempt d'une Tutelle dont il doit
+être chargé;» Et il confirme son opinion par le §. spadonem 2. de la 6.
+ff. _de Ædilitio Edicto & redhibitione, & quanti minoris_, qui contient
+ces termes, [125]_spadonem morbosum non esse, neque vitiosum Verius mihi
+videtur, sed sanum esse, sicuti illum qui unum testiculum habes, qui
+etiam generare potest_. Ce qui me persuade qu'il ne s'agit point là d'un
+Eunuque proprement ainsi nommé, c'est que ce même titre distingue entre
+ce qu'il appelle [126]_morbosus & vitiatus_, & qu'il distingue ce qu'il
+appelle _vitium simplex, de vitio corporis penetrante usque ad
+animum_. [127]Il nomme particuliérement ceux _qui præter modum, timidi,
+cupidi, avarique sunt aut iracundi_; Comment est-ce qu'un homme lâche &
+timide comme l'est un Eunuque, peut servir d'appui & de secours à un
+mineur qu'il auroit sous sa Tutelle, peut-être que ce pupile seroit plus
+hardi, plus entendu & plus vigoureux que lui. [128]Quoi qu'il en soit
+cela me paroît contraire à l'ordre & à l'équité, j'ajoûte même à
+l'intention du Droit, car _Tutelam administrare virile munus est_, &
+_ultrà sexum foemineæ infirmitatis tale officium est_. J'avouë que je
+me suis étonné quelquefois que les Loix les ayent admis à
+s'enrôler, [129] _Qui cum uno testiculo natus est, quive amisit, jure
+militabit, secundum Divi Trajani rescriptum_; La raison de cette Loi me
+la rend d'autant plus surprenante, _Nam & Ducis Sylla_, ajoûte-t-elle, &
+_Cotta memorantur eo habitu fuisse naturæ_. Est-ce que parce qu'il y a
+eu deux grands hommes parmi les Eunuques, par une exception très
+particuliére à la régle, il y a lieu de statuer que tous les autres sont
+capables de porter les armes? Comme le combat conjugal est différent de
+ceux qui se donnent à la guerre, les armes le sont aussi; Et comme les
+Eunuques ne les ont point, ils ne peuvent point entrer aussi dans cette
+agréable milice; C'est la décision de Plaute dans cette ingénieuse
+allusion, [130] _si amandum est, amare oportet testibus præsentibus_.
+Enfin, les Eunuques ne pouvoient paroître de leur chef dans aucun acte
+solemnel; [131]_ad solemnia adhiberi non potest, cùm juris Civilis
+communionem non habeat in totum, ne Prætoris quidem Edicti_. Il ne faut
+avoir qu'une teinture fort legère du Droit pour sçavoir que l'état des
+personnes consiste en trois choses, qui sont, _la liberté_, _la
+bourgeoisie_, & _la famille_, & que lors que quelqu'un est déchû de
+l'une de ces trois choses, il souffre un changement notable dans son
+état; suivant cela qu'est-ce qu'un Eunuque? Et quelles faveurs les Lois
+ont-elles pû lui faire? Quintilien nous donne une idée fort juste de la
+nature d'un Eunuque & du droit qui lui convient[132]. Pour moi, dit-il,
+quand je considère la nature, il n'est point d'homme qui ne paroisse
+plus beau qu'un Eunuque, & je ne crois point que la Providence puisse se
+dégoûter jamais assez de ses ouvrages pour souffrir que la débilité
+passe pour une perfection, & que l'infirmité ait un rang parmi les
+bonnes choses. Je ne puis m'imaginer que le fer puisse rendre beau ce
+qui seroit un monstre s'il naissoit en l'état dans lequel la section l'a
+pû réduire. Que l'imposture d'un séxe artificiel donne tant de plaisir
+que l'on voudra, les mauvaises moeurs n'auront jamais assez d'Empire
+sur la raison, pour faire passer pour bon ce qu'elle a pû faire passer
+pour beau & pour précieux..... Qui parmi les célébres Sculpteurs, ou
+parmi les grands Peintres, quand il tâche de répresenter les corps les
+plus parfaits, voudroit en retrancher de telles choses? Et prendre pour
+leurs modelles ou un Bagoas, ou quelque Megabize, plûtôt qu'un
+Doriphoron capable de tous les éxercices de la guerre, & de tous les
+jeux? Ou que de jeunes gens belliqueux? Ou de ces athlétes dont le corps
+a été admiré?
+
+Je me suis assez étendu sur cette matiére je passe à une autre; J'ajoûte
+seulement ici par forme d'éclaircissement, qu'il faut faire toûjours une
+grande différence entre les Eunuques volontaires qu'on a fait tels de
+leur gré & de leur consentement, & entre ceux qu'on a été contraint de
+faire tels pour leur sauver la vie, ou par quelqu'autre nécessité
+semblable; les uns ont toûjours été odieux & méprisables, mais les
+autres ont été à plaindre, & ont été dignes de support & de secours.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+_Quel rang les Eunuques volontaires ont tenu dans la société civile; de
+quelle maniére les Loix les y ont considerez, & quels droits elles leur
+ont attribué._
+
+
+Si les Eunuques forcez, c'est à dire ceux qu'on a fait tels dans leur
+jeunesse, dans un tems de persécution, ou par l'ordre d'un Tyran, & ceux
+qui le sont devenus par accident, ont toûjours été l'objet du mépris &
+de la raillerie des hommes. Quelle indignation n'ont-ils pas dû
+concevoir contre ces ames lâches & basses, qui par des vûës d'intérêt &
+d'ambition, se sont fait retrancher la partie extérieure de leur corps
+la plus noble & la plus utile à la société? la Loi les condamne au
+dernier supplice comme des homicides d'eux-mêmes. Et voici comment
+l'Empereur Adrien parle contr'eux, [133]_Ac si quis adversus Edictum
+meum fecerit, Medico quidem, qui exciderit capitale erit. Item ipsi qui
+se sponte excidendum præbuit._ On les regardoit autrefois comme des
+infames du premier ordre, on les bannissoit de la compagnie des hommes,
+& on ne souffroit pas qu'ils fussent instituez héritiers n'étans en cet
+état ni homme, ni femme. Voici un éxemple précis qui donnera une juste
+idée du cas qu'on en a fait, & des droits qu'on a voulu leur attribuer;
+c'est Valére Maxime qui le fournit[134]; «Que dirai je, s'écrie-t-il, de
+l'ordonnance du Consul M. Æmile Lepide? n'est elle pas d'une très grande
+conséquence? Genutius Prêtre de Cybelle Mére des Dieux, ayant obtenu du
+préteur Cn. Oreste, qu'il seroit remis en la possession des biens que
+lui avoit laissez Nevianus, par Testament, Sardinius dont l'affranchi
+avoit ainsi favorisé Genutius en appella devant le Consul Mamercus,
+soûtenant que Genutius s'étant volontairement privé des parties qui le
+faisoient homme, ne devoit point être mis au rang ni des hommes, ni des
+femmes, ce qui fut cause que la Sentence du Préteur fut cassée. L'Arrêt
+est digne de Mamercus & d'un Prince du Senat, car il empêcha que les
+siéges de nos Juges ne fussent souillez de la vûë d'une si indigne
+personne que Genutius, & que sous prétexte de demander justice, sa voix
+efféminée & lascive n'y fut entenduë.» Ceci suffit sur cet article,
+parce qu'au reste on peut leur appliquer ce que j'ai dit dans les
+chapitres précédens. Je dirai seulement, qu'il faut encore distinguer
+les Eunuques volontaires entr'eux; Qu'un Combabus & d'autres semblables,
+sont exceptez de cette haine & de cette condamnation publique si
+justement dûës aux autres, ce n'est pas qu'ils soient tout à fait
+excusables, mais on peut dire qu'ils le sont en quelque sorte, parce que
+de deux maux ils croyent éviter le pire. Ils imitent ce Marchand dont
+parle Juvénal, ou plûtôt le Castor,
+
+ -------- Imitatus Castora a qui se[135]
+ Eunuchum ipse facit, cupiens evadere damno
+ Testiculorum.
+
+Ce Poëte étoit apparemment du sentiment des vieux naturalistes qui ont
+crû & qui croyent encore que le Castor coupe ses parties viriles afin de
+se délivrer des mains des chasseurs, parce qu'il croit qu'on ne le
+poursuit que pour les avoir; Mr. le Baron de la Hontan nous a bien
+détrompez de cette vieille erreur, voici ce qu'il dit sur ce sujet.
+
+«[136]Au reste, n'en déplaise aux découvreurs de la nature, aux
+chercheurs de merveilles & de secrets sur les terres de cette Divine
+ouvriére, il n'est point vrai que les Castors se mutilent & se fassent
+Eunuques pour échapper à la trop pressante poursuite des Chasseurs; Non,
+ces mâles estiment plus leur séxe, & font plus de cas que cela de la
+propagation de leur rare espéce. Je ne puis même concevoir sur quel
+fondement on a bâti une si grande chimére. Premièrement, la matiére
+qu'il a plû à la secte d'Hypocrate de nommer _Castoreum_ n'est pas
+renfermée dans ces précieuses & multipliantes parties; Elle est dans un
+réceptacle, un véhicule, ou une maniére de poche qui est singuliére à la
+machine organique de ces animaux, & que la nature semble n'avoir formée
+que pour eux; l'usage que le Castor fait de cette matiére, c'est de s'en
+nettoyer & dégager les dents lors qu'elles sont pleines de la gomme de
+quelque arbrisseau dans lequel il aura mordu. Mais quand j'accorderois
+que le _Castoreum_ est dans les testicules, comment cet animal
+pourroit-il les couper sans se déchirer tous les nerfs des aînes
+auxquels ils sont attachez près de _l'os pubis_ (trouvez-moi Officier
+_Huron_ qui parle plus pertinemment d'Anatomie,) mais en me mettant sur
+mes louanges j'ai perdu la conséquence que je voulois tirer de ce
+déchirement de nerfs; N'importe, je ne démorderai pas pour cela de mon
+scientifique raisonnement. C'étoit bien à Elian, & à d'autres rêveurs de
+Naturalitez comme lui, de nous venir parler de la Chasse des Castors?
+Avoient-ils puisé cette connoissance dans les méditations du cabinet?
+S'ils avoient eu la gloire de vivre comme moi parmi ces Amphibies, ils
+auroient sçû qu'un Castor ne s'embarasse point du tout d'un Chasseur;
+vous sçaurez d'abord que cet animal a la précaution de ne point
+s'éloigner du bord de l'étang où sa cabane est construite; De plus, il a
+toûjours l'oreille au guet, & sitôt que par le moindre bruit, il
+soupçonne qu'on lui en veut, il plonge, & nage entre deux eaux jusqu'à
+ce que n'y ayant plus de danger, il puisse rentrer sûrement chez soi. Si
+cette raison ne vous semble pas de poids pour les Castors terriens, je
+vous renvoye à _l'os pubis_. Autre argument péremptoire. Si le Castor,
+pour arrêter la poursuite de l'ennemi, faisoit la sanglante opération
+qu'on lui attribuë, la nature lui auroit donné en cela un instinct fort
+imparfait; car quand cet Animal n'auroit plus son _Castoreum_ on ne lui
+feroit pas la chasse avec moins d'ardeur; Le _Castoreum_ est le butin le
+moins important, ou plûtôt ce n'est rien en comparaison de la peau;
+Celle-ci est la proye dominante & la maîtresse piéce de la bête; Ainsi
+ce pauvre Castor, pour se sauver de l'avarice du Chasseur, devroit tout
+au moins s'écorcher tout vif, & lui jetter sa peau; encore ne sçai-je
+après cela si cette barbare & insatiable figure nommée _homme_ ne
+voudroit pas la chair & les os de cet innocent animal..... [137]Sa
+fourure est bizare, & bien différente d'elle-même; Elle est formée de
+deux sortes de poils opposez. L'un est long, noirâtre, luisant, & gros
+comme du crin; l'autre délié, uni, long de quinze lignes pendant
+l'hyver, en un mot, le plus fin duvet qui soit au monde; Il n'est pas
+nécessaire de vous avertir que c'est cette seconde espéce de poil que
+l'on cherche avec tant d'empressement, & que ces animaux méneroient une
+vie plus sûre & plus tranquille s'ils n'étoient vétus que de crin.» Il
+fait une histoire & une description fort curieuses du Castor; outre que
+cet illustre Voyageur est un homme sçavant, de bon sens & de bon goût,
+très capable de penser, de raisonner, & de juger juste sur un sujet tel
+que celui ci qui ne demande que la vûë & du discernement; J'ai remarqué
+en lisant Pline[138], qu'un vieux Médecin de son tems qu'il nomme
+Sextius, _diligentissimus Medicinæ veteris autor_, étoit à peu près du
+même sentiment que Mr. le Baron de la Hontan; Comme j'ai eu l'honneur de
+voir ce Baron curieux, à qui le Public a l'obligation d'avoir aquis
+plusieurs connoissances rares, & de l'entretenir, c'est avec
+connoissance de cause que je parle de lui avec tant d'éloges; [139]J'ai
+beaucoup de respect pour les doctes Auteurs des Journaux de Trevoux, &
+beaucoup de reconnoissance du fruit que je tire de leurs veilles & de
+leurs travaux, mais ils me pardonneront, s'il leur plaît, si je n'entre
+point dans les sentimens qu'ils ont si peu favorables à ce Voyageur
+digne, à mon avis, d'une meilleure réputation que celle qu'ils tâchent
+de lui établir dans le monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+_Quel rang les Eunuques volontaires & forcez, ont tenu dans la Société
+Ecclésiastique; de quelle maniére l'Eglise & ses Canons les ont
+considérez, & quels droits ils leur ont attribuez._
+
+
+Dieu a eu de tout tems en abomination toutes fortes d'animaux
+mutilez. [140] _Vous n'offrirez point au Seigneur_, dit-il, _tout animal
+qui aura ce qui a été destiné à la conservation de son espéce, ou rompu,
+ou foulé, ou coupé, ou arraché, & gardez-vous absolument de faire cela
+dans vôtre Païs_. Cette deffense est générale, mais il en a fait une qui
+concerne l'homme en particulier, [141] _L'Eunuque_, dit-il, _dans lequel
+ce que Dieu a destiné à la conservation de l'espéce, aura été ou
+retranché, ou blessé d'une blessure incurable, n'entrera point en
+l'Eglise du Seigneur_.
+
+Quelques Interprétes de l'Ecriture Sainte croyent, que par le mot
+_Eglise_ qui est employé dans ce dernier passage, il faut entendre
+l'Assemblée du Peuple Juif, & que Dieu deffend ici, que ceux
+que [142]_les hommes avoient faits Eunuques_, comme parle Jésus Christ,
+fussent admis dans les Assemblées & dans les Charges publiques. Je ne
+rapporterai point ici les divers sens spirituels que Théodoret, Clément
+Aléxandrin, & divers autres Péres de l'Eglise, ont donné à ce passage;
+on y verroit pourtant qu'une certaine sorte de stérilité, &
+l'impuissance, sont des choses indignes, & qui éloignent de Dieu; mais
+ces explications m'éloigneroient trop de mon sujet. Je dirai donc
+seulement, que par ce mot _Eglise_, dont les Eunuques sont exclûs, il
+faut entendre, non seulement l'Assemblée des Juifs & leur Magistrature,
+mais même tous leurs Priviléges; L'Eunuque ne peut jouïr d'aucun de
+leurs avantages, il ne peut jamais être censé faire partie du Peuple
+Saint, ni être Israëlite, ni fils d'Abraham; ni jouïr des Priviléges de
+la Nation Sainte, comme d'espérer qu'on lui prêtera de l'argent à
+intérêt, qu'il aura part au bénéfice du Jubilé, c'est à dire qu'il
+jouïra des Priviléges de l'année septiéme de rémission; Les Eunuques
+sont bannis en un mot de la Société politique des Juifs, _ut non
+habeantur Cives, nec habeant jus civicum apud Judæos_. C'est en ce sens
+que ce mot Eglise est pris au V. 4. du chapitre 20. des
+Nombres; & au V. 2. du chapitre 20. du Livre de Judith.
+Voila une terrible malédiction, la Loi de Dieu est bien plus sévére
+contre les Eunuques, que les Loix Politiques & Civiles que j'ai
+rapportées. Il semble presque que cette Jurisprudence ait changé sous la
+Nouvelle Alliance; En effet, bien loin d'éloigner les Eunuques de
+l'Eglise, si on en croyoit Origéne, ou les Valésiens, il faudroit être
+Eunuque pour aquérir le Ciel; mais j'ai fait voir dans un des chapitres
+précédens, que les paroles de Jésus Christ sur lesquelles ils avoient
+fondé leur opinion, n'ont rien innové à cet égard, qu'ils l'ont
+eux-mêmes reconnu depuis, & je vais faire voir positivement, que la
+Jurisprudence de l'Eglise Chrétienne condamne les Eunuques volontaires &
+quelques-uns des autres. Cette Jurisprudence est établie par le droit
+Canon[143]; _Corpore verò Vitiati, y est-il dit, similiter a sacris
+officiis prohibentur_; Cela est un peu général, mais voici quelque chose
+plus particulier, [144]_si quis pro ægritudine naturalia a Medicis secta
+habuerit_; _similiter & qui a Barbaris aut qui a Dominis suis castrati
+fuerint, & moribus digni inveniuntur hos Canon admittit ad Clerum
+promoveri_. _Si quis autem sanus non per disciplinam Religionis &
+abstinentiæ sed per abscissionem a Deo plasmati corporis existimat posse
+à se carnales concupiscentias amputari, & ideò se castraverit, non eum
+admitti decernimus ad aliquod clericatus officium. Quod si jam fuerit
+ante promotus ad Clerum, prohibitus a suo Ministerio deponatur._ La
+raison de cette différence est rapportée dans le Canon 8. après avoir
+parlé de ceux qui sont tels lors que, _casu aliquo contigerit dum operi
+rustico curam impendunt, aut aliquid facientes seipsos non sponte
+percutiunt_, & les avoir opposez aux Eunuques volontaires, _in illis
+enim_, dit-il, _voluntas est vindicanda quæ sibi causa fuit ferrum
+injicere, in istis autem casus veniam meruit_; Il dit la même chose de
+ceux que les Barbares, la Maladie, un Tyran, ou un Ennemi, ont mutilez,
+ceux-là sont dignes de compassion & de support.
+
+Cette Jurisprudence est beaucoup plus ancienne que le decret de Gratien
+dont j'ai tiré les décisions que je viens d'alléguer, elle est établie
+par le Concile de Nicée qui est le premier oecuménique; voici le
+premier de ses Canons; «Si quelqu'un étant malade a été fait Eunuque par
+les Médecins, ou s'il a été coupé par les Barbares, qu'il demeure dans
+le Clergé & dans l'état Ecclésiastique; Mais si étant sain il s'est
+retranché lui-même, il faut que s'il est du Corps du Clergé, il
+s'abstienne des fonctions de son Ministére, & qu'à l'avenir on n'admette
+plus au rang des Ecclésiastiques aucun de ceux qui en auront usé de la
+sorte;» Et comme il est manifeste que cette ordonnance regarde ceux qui
+ont agi de cette maniére de propos délibéré, & qui se sont coupez
+eux-mêmes, cela ne regarde point ceux qui auront été faits Eunuques par
+les Barbares, ou par leurs Maîtres, ils peuvent être reçûs dans le
+Clergé selon les régles de l'Eglise, pourvû que d'ailleurs ils en soient
+dignes. Ce Canon du Concile de Nicée est rapporté dans la Vie de Saint
+Athanase faite par Mr. Herman, & suivi des réfléxions de ce judicieux
+Auteur. Il ne sera point inutile de les rapporter ici, ne fut-ce que
+pour épargner la peine de les chercher ailleurs; «On ne peut pas dire au
+vrai quelle a été l'occasion qui a porté les Péres du Concile de Nicée à
+traiter de cette maniére, & à user de cette juste sévérité contre ceux
+qui se faisoient Eunuques par leurs propres mains; Il est certain que
+cette mutilation volontaire qui étoit deffenduë par les Loix Civiles, &
+particuliérement par celles de l'Empereur Adrien, ne pouvoit être
+approuvée par l'autorité de l'Eglise; le zele inconsidéré d'Origéne qui
+s'étoit coupé lui même, en expliquant d'une maniére trop littérale le
+chapitre dixneuviéme de l'Evangile de Saint Matthieu, avoit été condamné
+par Demetrius son Evêque, quoi qu'il admirât en même tems cette action
+comme un transport extraordinaire de piété. L'abus de quelques
+Hérétiques nommez Valesiens qui retranchoient ainsi toutes les personnes
+de leur Secte, avoit déja été considéré comme un excès aussi contraire
+aux sentimens de la véritable Religion qu'aux régles communes de
+l'humanité. Toutes ces considérations font bien voir la justice de ce
+premier Canon de Nicée, mais elles ne nous apprennent point quelle en a
+été l'occasion. Quelques uns prétendent que ce Canon fut fait à
+l'occasion du Prêtre Leonce, depuis élevé par les Arriens à l'Episcopat
+d'Antioche, qui perdit son rang pour s'être ainsi mutilé lui-même; mais
+en ce que Theodoret ajoûte que son Ordination étoit contre les Loix du
+Concile de Nicée, il donne quelque lieu de croire que ce Prêtre n'avoit
+pas encore commis un si grand excès, & que ce ne fut que depuis le tems
+de cette sainte Assemblée, que le desir de converser plus librement avec
+une fille nommée Eustolie, le porta à armer ses propres mains contre
+lui-même, en imitant Origéne. Quoi qu'il en soit ceux qui étoient
+devenus Eunuques, ou par maladie, ou par une violence étrangére, ne sont
+point exclus des Dignitez de l'Eglise; Et c'est ainsi que S. Germain, &
+S. Ignace, ont rempli si dignement le Patriarchat de Constantinople.
+Mais ceux qu'un faux zele pour la chasteté, ou quelqu'autre
+considération, a porté à une action si barbare, sont jugez indignes des
+fonctions de leur Ministére, s'ils sont déja du nombre des Clercs, ou
+d'être élevez à la Cléricature s'ils sont encore parmi les Laïques;» A
+l'égard de ceux qui se sont faits Eunuques par intérêt, par ambition, ou
+par quelqu'autre motif, lâche, bas, & odieux, ce n'est pas assez de les
+exclure des Charges Ecclesiastiques, il faut les réputer & les tenir
+pour si infames, qu'on les bannisse de la compagnie des hommes; c'est
+ainsi que l'antiquité en a agi, comme je l'ai fait voir dans l'éxemple
+de Genutius. Je passe plus loin encore, car j'estime que non seulement
+ils doivent être couverts d'opprobre & de honte, mais même qu'ils
+doivent être punis comme d'un crime capital; En effet, le droit les
+déclare homicides d'eux-mêmes; [145]_si quis absciderit semet ipsum, id
+est si quis computaverit sibi virilia, non fiet Clericus, quia sui est
+homicida, & Dei conditioni inimicus_. _Si quis cum Clericus fuerit
+absciderit semet ipsum, omninò damnetur, quià sui homicida est._ Il est
+bon d'entendre ce mot _homicida_; car il n'est pas vrai, à parler
+proprement, que celui qui se fait Eunuque, se fasse mourir; mais c'est
+parce qu'il se met en danger de mourir dans l'opération; car comme on
+l'a vû dans un des chapitres précédens, l'Empereur dit, que de
+quatrevingt-&-dix qu'il a vû couper, à peine en est-il échappé trois; Il
+est donc appellé homicide de soi-même, _propter homicidii periculum quod
+sequi poterat sectionem_; au même sens qu'il est dit dans le chapitre
+dernier de la distinction quatrevingt-&-septiéme, que quiconque expose
+un enfant en est homicide; la raison de cela est qu'il ne faut pas
+considérer ce qui arrive, mais ce qui pouvoit arriver. _Prætor non ait
+cujus casus nocere posset_, dit la Loi, _ex his Verbis_,
+ajoûte-t-elle, [146]_manifestatur non omne quidquid positum est, sed
+quidquid sic positum est ut nocere possit, hoc solum prospicere Prætorem
+ne possit nocere, nec spectamus ut noceat, sed omninò si nocere possit
+Edicto locus sit_; _Coërcetur autem qui positum habuit, sive nocuit id
+quod positum erat, sive non nocuit._ J'ajoûte à la disposition du Droit,
+qu'outre les cas qui y sont exceptez, il y en a un qui mérite d'être
+considéré, c'est lors que le salut de tout le corps éxige qu'on en
+retranche cette partie, car c'est une maxime du bon sens que _præstat
+partis quàm totius facere jacturam_. Mais j'ai fait voir que la piété ni
+la Religion ne pouvoient pas servir de prétexte à cette infame
+éxécution; _Non est licita ad servandam aliquam virtutem_. _V. G.
+Castitatem, quia non desunt alia media quibus cum Dei gratia possit homo
+& assequi & tueri hanc virtutem._ Au reste, il y a une remarque à faire
+sur ce sujet qui n'a pas été trouvée indigne des plus habiles Critiques,
+& des plus célébres Jurisconsultes; Mornac la rapporte dans son
+Commentaire sur la Loi, _si quis Cod. de Eunuchis_. Voici en quoi elle
+consiste. Le Canon neuviéme de la distinction cinquante-cinquiéme
+contient ces mots, _Eunuchus si per insidias hominum factus est, vel si
+in persecutione ei sunt amputata virilia, vel si ita natus est dignus,
+fiat Episcopus_; ce mot _Episcopus_ a paru là mal placé, on a eu
+recours, pour s'éclaircir sur le doute qu'on en a eu au Canon des
+Apôtres vingt-&-uniéme, & on y a trouvé dans l'éxemplaire Grec le mot
+[Grec: Chleoikos], & non pas celui d'_Episcopus_. Ce qui avoit
+donné lieu à ces Savans de douter étoit, dit Mornac, que l'indécence &
+la difformité d'un homme sans barbe & efféminé, desagréable & méprisable
+dans le Public, ne permettoit pas de croire que l'Eglise l'eût élevé sur
+une de ses premiéres chaires pour y enseigner, y présider sur tout le
+reste du Clergé, & pour le dire ainsi, pour dominer sur lui: Cette
+réfléxion n'est point inutile ici, car il paroît que quelque support que
+l'Eglise ait eu pour ces malheureux, l'état de leur personne a toûjours
+été si vil & si abject, que quelques dignes qu'elles fussent d'ailleurs,
+elle n'a jamais voulu les placer dans les lieux éminens, ni leur
+conférer des Dignitez illustres & considérables.
+
+Je finirai ce chapitre & cette premiére Partie de mon Ouvrage tout
+ensemble, par quelques remarques qui ne seront point inutiles à mon
+sujet. Je dirai d'abord que je n'ai point prétendu faire une Histoire
+naturelle des Eunuques, ni une Histoire éxacte du sort qu'ils ont eu
+dans tous les siécles, & dans tous les Païs; les moeurs des Nations &
+des tems sont fort différentes, on voit à la honte de la raison humaine,
+que ce qui a été du goût du Public dans un siécle, déplaît beaucoup dans
+un autre. Cette bizarerie paroît sur tout parmi les différens Peuples
+qui ont différens génies. Ce défaut de virilité n'est pas également
+honteux par tout, il rend considérables en plus d'un lieu des gens qui
+sans cela ne le seroient point: leur nom n'est pas également une injure
+dans tous les Païs; Ils ont éxercé les premiers Emplois & reçû des
+honneurs qui ne cédoient qu'à ceux qui étoient rendus aux Souverains. On
+voit encore presque la même chose dans tous les Païs du Levant, dans la
+Perse, dans l'Egypte, dans la Mesopotamie, & il est de notoriété
+publique qu'à la Porte du grand Seigneur, & dans la vaste étenduë de son
+Empire qui s'étend dans les trois parties de l'ancien Monde, les
+Eunuques possédent une autorité presque pareille à la Souveraine; Ils
+étoient autrefois les yeux & les oreilles des Rois de Perse, ils le sont
+encore de l'Empereur des Turcs. Les Romains au contraire ont toûjours eu
+en horreur ces demi-hommes, & abominé la Castration; voici comment César
+en parle à l'occasion d'une infinité de personnes auxquelles le Roi
+Pharnacés avoit fait perdre la virilité[147], _quod quidem supplicium_,
+dit-il, _gravius morte Cives Romani ducunt_; cependant on voit que peu
+après du tems des Antonins Plautianus fit faire un grand nombre
+d'Eunuques, comme je l'ai dit ailleurs; Et aujourd'hui les Italiens en
+ont beaucoup & en font cas. [148]Mr. Chevreau nous apprend qu'ils nomment
+vertueux leurs _Castrati_ qui ont la voix belle, & qu'ils honorent du
+même tître les Courtisanes, quand elles chantent, qu'elles dessinent,
+qu'elles jouent de la Guitare, ou qu'elles font un Madrigal. La Reine
+Christine les appelloit, _la Virtuosa Canaglia_. C'est une chose qui est
+digne de remarque, qu'il n'y a proprement que l'Italie, qui n'est qu'un
+coin de terre en comparaison de tout le reste du monde Chrêtien, qui
+produit des Eunuques. Il seroit fort difficile de rapporter exactement
+tout ce que le caprice des hommes leur a fait faire à cet égard dans
+tant de siécles qui se sont écoulez, & parmi tant de Peuples qui ont
+habité toutes les parties du Monde; D'ailleurs, comme ce n'est point le
+but de cet Ouvrage, il me suffit de conclure de tout ce que j'ai dit
+jusques ici, qu'il ne paroît aucune Ordonnance, aucune Loi, ni aucune
+Constitution, qui réglent le mariage des Eunuques, ce que l'on
+trouveroit infailliblement dans les Historiens anciens & modernes, ou
+dans les compilateurs du Droit, s'il leur avoit été permis d'en
+contracter, & s'il s'en étoit effectivement contracté, de même qu'on en
+trouve concernant la faculté de se faire Eunuque, de tester, d'adopter,
+d'éxercer la Tutelle, & d'être appellé en témoignage; on y trouve au
+contraire des Loix qui les deffendent absolument. C'est ce qu'il s'agit
+d'éxaminer plus particuliérement dans la seconde Partie de cet Ouvrage.
+
+_Fin de la premiére Partie_.
+
+
+
+
+SECONDE PARTIE.
+
+ Dans laquelle on discute le droit des Eunuques par rapport au
+ mariage; & dans laquelle on éxamine s'il doit leur être permis de
+ se marier.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+_De la nature & du but du Mariage. Que l'Eunuque ne peut y répondre._
+
+
+Mon dessein n'est point de faire ici l'éloge du Mariage, & moins encore
+d'outrer les choses sur ce sujet, comme a fait un Auteur moderne dont
+les éxagérations ont été fort relevées[149]. Je n'ai pas dessein non
+plus d'éxaminer à fond la matiére du mariage; Sanchez & Pontius y ont
+trouvé de quoi faire chacun un gros volume in folio; & nous avons vû
+depuis peu, qu'un Ecclésiastique de Florence nommé Charles Mazzi, a
+tâché de traiter succinctement ce sujet & de réduire ce qu'on en a dit
+en abregé comme il paroît par le titre de son Ouvrage, qui est, _Mare
+Magnum Sacramenti Matrimonii in exiguo_; Cependant, son Livre est un
+Volume in folio; Ce qui a donné lieu à un habile homme de dire[150], que
+puis que l'Auteur, en nous donnant un in folio, ne nous montre qu'en
+petit l'ocean du mariage; combien de volumes faudroit-il pour nous le
+montrer en grand? Quoi qu'il en soit, c'est une matiére si vaste, si
+agitée, si pleine d'écueils, que les Théologiens Casuistes ne sçavent
+comment faire pour l'épuiser, & qu'ils se trouvent souvent incertains de
+la route qu'ils doivent tenir; Je me contenterai donc de poser quelques
+principes généraux par lesquels je ferai connoître la nature & le but du
+mariage, pour en tirer ensuite des conséquences nécessaires au sujet
+particulier que je traite.
+
+Le Mariage est, selon la définition que les Jurisconsultes en donnent,
+un consentement de l'homme & de la femme, de passer leur vie ensemble
+dans une union perpétuelle, qui ne soit séparable que par la mort de
+l'un ou de l'autre; [151]_Viri & mulieris conjunctio individuam vitæ
+consuetudinem continens_. Quoi que cette définition soit donnée par des
+Jurisconsultes qui ont été les oracles de la Jurisprudence, j'oserai
+dire néanmoins qu'elle n'est point juste; car si elle l'étoit, la
+Tourterelle qui ne s'accouple qu'avec un mâle, & qui ne se laisse point
+approcher par un autre lors que le premier est mort, auroit contracté un
+mariage; ce qu'on ne peut pas dire d'une bête destituée de raison &
+d'intelligence. D'ailleurs, le concubinage constant avec une seule femme
+seroit aussi un véritable mariage, ce qui est contraire à l'institution
+de son union. Toutes les unions qui sont indivisibles dans la société ne
+sont pas des mariages; cependant, pour ne pas disputer ici contre une
+définition reçûë depuis tant de siécles, je dirai seulement qu'elle
+contient deux expressions qui demandent quelqu'éclaircissement; l'une
+est le mot _conjunctio_, il ne se prend pas simplement pour le
+consentement des contractans, il se prend aussi _pro corporum
+commixtione_. L'autre est le terme _individuam_, il s'entend de ceux qui
+contractant mariage lesquels sont censez avoir dessein de vivre ensemble
+dans l'union jusqu'à la mort de l'un ou de l'autre, car le divorce étoit
+permis chez les Romains, comme on le voit par le tître entier du Code de
+_Repudiis_, & du Digeste _De Divortiis & Repudiis_. Ce que je dirai dans
+la suite de ce chapitre pourra satisfaire aux doutes auxquels ces mots
+ont donné lieu.
+
+Le Mariage est la plus excellente de toutes les unions. 1. Parce que
+c'est Dieu qui l'a institué dans le Paradis terrestre, durant l'état
+d'innocence. 2. Parce qu'il n'y a rien qui convienne mieux à l'homme que
+le mariage, ni qui se rapporte plus parfaitement à ses besoins. 3. Parce
+que le mariage est très nécessaire au monde pour y conserver les
+Sociétez, & pour y entretenir la sagesse & la pudeur.
+
+La différence des séxes & ces paroles, _croissez & multipliez_, que Dieu
+a prononcées lui-même lors qu'il les joignit ensemble, qu'il institua le
+mariage & qu'il le benit, font voir manifestement que le but de cette
+union n'est autre que la propagation du genre humain. Cette union ne
+peut donc point passer pour un simple consentement de demeurer ensemble,
+comme quelques-uns l'ont crû, mais _pro corporum commixtione_, ou _pro
+copula carnali_. Ces paroles de Dieu, _& ils seront deux dans une même
+chair_, ne signifient autre chose. Les Canonistes ne regardent le gendre
+& la fille que comme une seule & même personne, comme un seul & même
+enfant, _si vir & uxor non jam duo sed una caro sunt, Non aliter est
+nurus reputanda quam filia_, or ils ne peuvent être una caro que par la
+consommation du mariage, _non aliter vir & uxor mulier non possunt una
+caro fieri nisi carnali copulâ sibi cohæreant_; ce sont les termes qui
+sont employez dans le droit Canon[152]. En effet, si ces paroles ne
+signifioient qu'un simple consentement, quel sens pourroit-on donner à
+cette expression de Saint Paul, _Ne sçavez-vous pas que celui qui
+s'attache avec une femme débauchée est fait un même corps avec elle, car
+les deux_, est-il dit, _deviendront une même chair_. Un homme qui commet
+paillardise avec une femme, ne s'engage pas à demeurer toûjours avec
+elle, comment donc est-il fait un même corps avec elle? Ce ne peut être
+que _per corporum commixtionem_, ou _per copulam carnalem_, comme je
+l'ai dit; Or quel but peut avoir cette conjonction, selon l'intention de
+Dieu qui en a été l'Instituteur? Ça été de procurer lignée, d'engendrer
+des enfans; _Croissez & multipliez_, dit-il, voila pourquoi je vous
+joins ensemble; Il ne dit pas, _divertissez-vous, donnez l'essor à vos
+passions brutales. Faites tout ce que vos sens & la nature éxigeront de
+vous, uniquement dans la vûë de leur plaire & de les satisfaire_.
+D'ailleurs, Adam étant dans l'état d'innocence, le dessein de Dieu ne
+pouvoit pas être de lui donner cette liberté, il n'avoit point alors de
+ces convoitises charnelles qui sont nées avec ses successeurs depuis sa
+chute. Il est vrai que quelques Interprétes ont crû que ce mot
+_croissez_ ne regardoit que la grandeur du corps; mais outre qu'il est
+certain que le mot original signifie, _fructifiez_, & que c'est en ce
+sens qu'il est dit au Pseaume 132., _l'Eternel a juré la vérité à David,
+il ne s'en détournera point, je mettrai du fruit de ton ventre sur ton
+Trône_, c'est à dire, quelqu'un des tiens & de ta postérité; c'est en ce
+même sens qu'Elizabeth dit en passant à Marie, _benit est le fruit de
+ton ventre_, les Auteurs profanes se servent de la même expression dans
+le même sens, témoin celui-ci du Poëte Claudien,[153]
+
+ _Nascitur ad fructum mulier prolemque futuram._
+
+Cette expression est aussi connuë dans le droit Canon[154], dans lequel
+_Mater in procreatione filiæ dicitur radix, Filius Verò flos & pomum_,
+outre tout cela dis-je, il est certain que le mot _multipliez_ qui suit
+celui-ci, _fructifiez_, ôte toute l'ambiguité qu'il pouroit y avoir; &
+d'ailleurs, le Prophete Malachie explique les paroles de Dieu d'une
+maniére claire & qui ne laisse aucun doute dans l'esprit; Il parle à un
+mari de sa femme légitime en vertu d'un Contract qu'il a fait avec elle,
+& il lui dit, _N'est-elle pas l'ouvrage du même Dieu, & n'est-ce pas son
+souffle qui l'a animée comme vous? Et que demande cet Auteur unique de
+l'un & de l'autre, sinon qu'il sorte de vous une race d'enfans de Dieu!_
+Saint Paul nous en donne un Commentaire à peu près pareil, lors que
+parlant des veuves il dit, [155]qu'_il veut que les jeunes se marient &
+qu'elles mettent des enfans au monde_; on prend donc des femmes & on se
+marie avec elles pour en avoir des fils & des filles, _afin de
+multiplier & de ne point laisser périr nôtre nombre_, comme s'exprime le
+Prophete Jerémie[156]. Dieu donc n'a établi le mariage que pour susciter
+lignée, & par ce moyen nous rendre en quelque façon vivans après nôtre
+mort; [157]_Natura nos docet parentes pios liberorum procreandorum animo
+& voto uxores ducere. ...... Et enim id circò Filios filiasve concipimus
+atque edimus ut ex prole eorum, earumve, diuturnitatis nobis memoriam in
+ævum relinquamus_; De là vient que quelques Interprétes estiment que
+Jésus Christ dans Saint Luc[158], dit que ceux qui seront ressuscitez ne
+se marieront point; car, dit-il, _ils ne pourront plus mourir_, comme
+s'il vouloit dire que le mariage n'étant établi que pour nous substituer
+des successeurs après nôtre mort il ne sera plus nécessaire de se marier
+après la résurrection, puis qu'alors on ne pourra plus mourir. Le desir
+d'avoir lignée est dans l'homme & dans la femme, mais on dit qu'il est
+plus grand aux femmes qu'aux hommes, & que de là vient que ce contract a
+pris son nom de la femme plûtôt que de l'homme, _Matrimonium_,
+dit-on[159], _a matris nomine, non adepto jam, sed cum spe & omine jam
+adipiscendi_. Mais j'avouë que je ne suis point du tout de ce sentiment,
+car il est certain que l'homme perpétuant son nom & sa réputation par le
+moyen de ses enfans, doit souhaiter beaucoup plus d'en avoir, que la
+femme dont le nom est éteint lors qu'elle se marie, parce qu'elle prend
+celui de son mari, & dont la réputation consiste uniquement à faire son
+devoir envers son mari & envers sa famille, _la gloire de la femme_, au
+reste, _étant le mari_, comme parle Saint Paul; D'ailleurs, pour me
+servir de l'expression des Canonistes[160], _filius matri ante partum
+est onerosus, in partu dolorosus, post partum laboriosus_. Je croirois
+donc qu'il seroit plus vrai-semblable de dire que le mariage prend son
+nom de la femme, parce qu'elle contribuë plus au mariage que l'homme.
+Quoi qu'il en soit, il résulte toûjours de tout ceci, que le desir
+d'engendrer est le but & la fin du mariage; les Philosophes eux-mêmes en
+conviennent, _Quem admodùm_, disent-ils, _homo naturaliter &
+substantialiter est Animal, ita est vivens, Naturalissimum autem opus
+viventium est generare sibi simile; perfectum est_, disent-ils encore,
+_unum quodque, cum simile sibi producere potest_. Suivant ces maximes,
+comment le mariage peut-il convenir à un Eunuque? Comment peut-il être
+capable de le contracter? Et ne paroît-il pas que l'Eunuchisme & le
+mariage sont deux choses incompatibles & essentiellement opposées? Aussi
+les Payens, quoi qu'ils ne se conduisissent qu'à la lueur de la raison
+humaine obscure & bornée, ne vouloient pas qu'on contractât mariage à
+aucun autre but qu'à celui de procréer lignée. Voici un éxemple qui le
+fait bien voir; «Septitie mére des Trachales Ariminsens, pour leur faire
+dépit, bien qu'elle fût hors d'âge de porter enfans, épousa un Publicius
+aussi fort âgé, & par un testament les priva de sa succession; ces deux
+fils s'en étans plains au Divin Auguste, il déclara le mariage nul, &
+cassa le testament, voulant que ses enfans fussent ses héritiers, &
+refusant même au vieillard l'avantage que cette femme lui faisoit à
+cause qu'ils avoient contracté leur mariage sans espérance d'avoir
+lignée. Si la justice même s'étoit mise dans son Trône, & qu'elle eût
+pris connoissance de cette affaire, auroit elle plus équitablement &
+plus gravement prononcé?» Parmi les bêtes mêmes qui n'ont point péché &
+qui sont toutes demeurées dans les termes de leur nature, qui suivent
+toutes leur ordre, les femelles ne souffrent le mâle que pour devenir
+méres.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+_Les Eunuques ne pouvant pas satisfaire au but du mariage, ils ne
+doivent pas le contracter._
+
+
+Les Eunuques qui contractent mariage sont de mauvaise foi & méritent
+d'être punis. Premiérement ils commettent une fausseté insigne. Ils se
+donnent pour hommes & ils ne le sont point; la fausseté, selon les
+Jurisconsultes[161], _est actus dolosus veritatis mutandæ gratia ad
+alterum decipiendum factus, quem lex pro falso habet, & lege Cornelia de
+falsis coërcet_. Il n'est pas nécessaire que les Eunuques pour être
+coupables de fausseté ayent dit positivement qu'ils étoient capables de
+satisfaire aux Loix de mariage, il suffit que sçachant les Loix ils se
+soient engagez dans cette union & qu'ils ayent donné lieu par là à
+croire qu'ils pouvoient en remplir les devoirs. [162]Car _falsum
+committitur non dicto sed facto_, comme on le voit par tous les cas qui
+sont rapportez dans la Loi _Quid sit falsum quæritur_, 23. _ff. ad legem
+Corneliam de falsis_.
+
+En second lieu, ils promettent ce qu'ils ne peuvent point tenir. On fait
+différence en droit entre _Sponsalia & Matrimonium_; _sponsalia sunt
+mentio & repromissio nuptiarum futurarum_; ce sont les termes de la loi
+premiére _ff. de sponsalibus_. Ce mot _sponsalia_ vient du mot
+_spondere_ qui signifie _promettre_. Le droit Canon est fort différent
+du droit Civil en ce qui concerne les fiançailles des Enfans, ou des
+Adolécens. Le premier[163] décide nettement que _sponsalia amborum
+Infantium, vel alterius tantum per supervenientiam majoris ætatis non
+validantur, nec publicam honestatem inducunt_. [164]L'Autre au contraire
+dit absolument que _sponsalibus contrahendis ætas contrahentium definita
+non est_, mais il ajoûte ces mots, _ut in matrimoniis_. C'est à dire,
+_in Matrimonio non consideratur principaliter ætas, sed potentia
+generandi_. L'état des contractans doit être certain, parce qu'il faut
+qu'ils soient capables de le consommer. S'il arrive que l'un n'en soit
+pas capable, il n'y a point de mariage parce que, _ubi datur permixtio
+habilis cum inhabili vitiatur actus, quando requiritur concursus
+habilitatis in utroque_, c'est une maxime qui est manifestement
+démontrée par les Canonistes qui ont commenté la Loi, _utile non debet
+per inutile vitiari_. C'est sur cela que le chapitre second _de
+Frigidis_ est fondé; Il porte précisément ces mots, _sicut puer qui non
+potest reddere debitum, non est aptus conjugio, sic qui impotentes sunt
+minime apti ad contrahenda matrimonia reputantur_. Un enfant n'est pas
+propre au mariage parce qu'il ne peut point en remplir les devoirs. Il y
+a du plaisir à lire la dispense d'âge que l'Archevêque de Tours accorda
+dans le Mariage de Louïs, Dauphin, fils du Roi Charles Sept, & de
+Marguerite d'Ecosse, parce que l'Epoux n'avoit que quatorze ans, & que
+l'Epouse n'en avoit que douze; comme si une dispense de cette nature
+étoit une chose qui fût au pouvoir des hommes; il n'y a que la Nature
+qui puisse en accorder de telles[165]. Justinien a fixé la puberté à
+quatorze ans, & le droit Canon a fixé celle des filles à douze, mais il
+excepte de cette Loi générale celles, _in quibus malitia supplet
+ætatem_. Mais la nature n'est point assujettie aux Loix Civiles ni aux
+Loix Canoniques; Elle sort quelquefois de ses propres régles, elle est
+tantôt avare, & tantôt prodigue de ses faveurs. L'Ecriture Sainte parle
+de Salomon qui engendra Roboam à l'âge d'onze ans, & d'Achaz qui
+engendra Ezechias à l'âge de dix ans. S. Jérôme, le Pape S. Grégoire,
+Scaliger, Mr. Bochart, & plusieurs autres, ont rapporté des cas
+singuliers. Ils ont vû un garçon de dix ans avoir eu un enfant de sa
+nourrice; ils ont vû d'autres éxemples de ces fruits précoces[166], mais
+ni l'autorité des hommes, ni leur artifice, n'avoit rien contribué à
+leur production. Les Eunuques qui n'ont plus ce que la nature leur avoit
+donné pour être capables du mariage, ont beau recourir à la faveur & à
+l'autorité des hommes, ils ne les mettront jamais en état de le
+consommer, & jamais ils n'obtiendront d'eux le pouvoir d'éxécuter ce
+qu'ils auront promis par leur engagement. Ils ont donc tort de promettre
+solemnellement ce qu'ils sçavent ne pouvoir absolument tenir par
+eux-mêmes quelque secours qu'ils reçoivent d'autrui; _Paria censentur
+jurare & Religione data fide promittere_; Et ils ne sont point
+excusables par la raison que les Jurisconsultes en rendent; _Permittenti
+non subvenitur quando tempore promissionis difficultatem sciebat_. Les
+Canonistes parlant du mariage de David avec la Sunamite[167], si tant
+est que c'en ait été un véritable, puis que Bethsabée, Abigail, & ses
+autres femmes & ses concubines, vivoient encore, mettent en question si
+David fit bien de l'épouser, n'étant point en état de consommer le
+mariage avec elle; Et ils ne l'excusent que parce qu'il ne la prit point
+par un mouvement de convoitise, de son bon gré, mais par l'avis, ou
+plutôt l'ordre des Médecins, & pour satisfaire aux Principaux de son
+Royaume. Ils disent encore que la vie de David ayant été prolongée par
+ce moyen; Adonias ayant été vaincu, & le Régne de Salomon bien établi,
+on doit en juger favorablement.
+
+Enfin, le mariage est une espéce de contract de vente & d'achat, le mari
+aquiert la puissance du corps de la femme, & la femme aquiert la
+puissance du corps du mari. A Rome autrefois le mariage se faisoit _per
+emptionem_; c'est donc un contract de bonne foi dans lequel le
+Jurisconsulte dit[168] que le dol doit être présumé lors qu'on tient
+malicieusement quelque chose de secret; Comme donc dans un contract de
+vente rien ne doit demeurer inconnu ni douteux: que l'acheteur doit
+avoir connoissance du vice de la chose qu'on lui vend, ou de la maladie
+secrette & cachée dont l'animal vendu pourroit être atteint. De même
+aussi dans cette espéce d'achapt toute la fraude doit être imputée à
+l'Eunuque qui a caché son impuissance. Fragosus éxamine dans son
+excellent Ouvrage qui a pour tître, _Regimen Reipublicæ Christianæ.
+Impedimenta matrimonii an sint revelanda quandò sunt omninò secreta_, &
+il décide la question[169] en disant, que celui qui ne révéle pas les
+empêchemens lors qu'ils sont diriments, péche mortellement; le mariage
+de ces sortes de gens est si odieux qu'il est toûjours déclaré nul &
+comme non avenu dès que leur état est découvert.
+
+Les nôces qui se faisoient parmi les Romains, _per coëmptionem_, se
+célébroient de cette maniére; Après quelques cérémonies, _se se coëmendo
+interrogabant, vir ita, an sibi mulier mater familias esse vellet? illa
+respondebat, velle; Interim mulier interrogabat an vir sibi pater
+familias esse vellet, ille respondebat velle. Sic mulier in viri
+conveniebat manum_; c'est à ce propos que Virgile a dit,
+
+ _Teque sibi generum Thetis emat omnibus undis_.
+
+Servius observe que ce mot _emat_, se rapporte à l'ancien usage de
+contracter. On peut voir toutes les solemnitez de ces sortes de mariages
+dans le Livre sixiéme de la Cité de Dieu de Saint Augustin, & dans le
+chapitre neuviéme du Livre sixiéme des Antiquitez Romaines de Rosinus.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+_Le Mariage des Eunuques est considéré comme nul & comme non avenu._
+
+
+C'est une maxime en Droit, que _falsum quod est, nihili est_. Les
+Eunuques qui s'unissent avec une femme, la trompent; Ils ne contractent
+point mariage avec elle puis qu'ils ne sont pas capables de contribuer
+de leur part comme ils le devroient à la substance du mariage; Ainsi on
+peut dire que ce n'est qu'un vain phantôme, ce n'est qu'un mariage feint
+& simulé, & nullement un mariage réel & véritable. De là vient que quand
+il s'agit de séparer une femme qui a été surprise par un Eunuque, on ne
+dissout point le mariage, mais on déclare qu'il n'y en a point eu. C'est
+sur ce principe que toute la Jurisprudence de ces sortes de conjonctions
+est fondée[170]. Elle fait voir qu'il n'y a ni mari, ni femme, ni dote,
+ni douaire. La loi _in causis_, contient une décision précise sur ce
+sujet, _si maritus_, dit-elle, _uxori ab initio matrimonii usque ad duos
+annos continuos computandos coire minime propter naturalem
+imbecillitatem valeat, potest mulier vel ejus parentes sine periculo
+dotis amittendæ repudium marito mittere_. La loi _si serva servo_,
+s'explique bien plus clairement[171]; _si spadoni_, dit-elle, _mulier
+nupserit, distinguendum arbitror castratus fuerit, nec ne; ut in
+castrato dicas dotem non esse, In eo qui castratus non est, quia est
+matrimonium, & dos & dotis actio est_. Au second cas le mari a action
+pour la dote, & la raison qui en est donnée, c'est qu'il y a mariage, &
+par conséquent dans le premier cas il n'y a point de mariage, puis qu'il
+n'y a point d'action pour la dote; cette matiére mérite qu'on s'y étende
+un peu davantage.
+
+Il semble ordinairement que dès là qu'une femme est liée par contract
+avec un homme, & que les cérémonies de l'Eglise ont rendu ce lien
+solemnel, il y a un véritable mariage, mais on se trompe; cette erreur
+est fondée sur cette maxime de Droit que j'expliquerai dans la suite.
+_Consensus non concubitus matrimonium facit._ Voici un Jurisconsulte qui
+nous en détrompe, c'est Ulpien qui prononce formellement sur ce sujet.
+_Non omnes conjunctiones implent conditionem cùm nupserit, putà enim
+nundum nubilis ætatis in domum mariti deducta, non paruit conditioni si
+nupserit vel si ei conjuncta fit, cujus nuptiis erat interdictum._[172]
+Ce n'est point assez d'avoir passé contract, d'avoir épousé à la face de
+l'Eglise, d'avoir été menée dans la maison de l'Epoux, d'avoir été mise
+entre ses bras, toutes ces circonstances ne sont que des apparences du
+mariage, mais elles ne font pas le mariage. Il faut que le mari & la
+femme ayent été nubiles & capables de le consommer. C'est donc avec
+raison que l'Empereur Justinien a décidé dans ses Institutes, que si
+cette femme perd son mari avant qu'elle ait été _viri potens_, elle ne
+lui a jamais été femme légitime; [173] _Nec vir, nec uxor, nec nuptiæ,
+nec matrimonium, nec dos intelligitur_. Le Jurisconsulte Labeo
+s'explique encore plus clairement, [174]_quando pupillæ_, dit-il,
+_legatum est, quandocumque nupserit, si ea minor quàm viri potens
+nupserit, non ante ei, legatum debebitur quàm viri potens esse
+coeperit, quia non potest videri nupta que virum pati non potest_;
+L'Histoire[175] rapporte un fait qui est digne de remarque; François I.
+souhaitant de tirer le Duc de Cléves du parti de l'Empereur
+Charles-Quint, & de l'engager dans le sien, pressa & contraignit
+Marguerite de France sa Soeur, & Henri d'Albret Roi de Navarre son
+beau-frére, de lui donner en mariage Jeanne leur fille qui n'étoit âgée
+que de huit à neuf ans; le mariage fut conclû & arrêté, solemnisé dans
+la Ville de Châteleraud, l'Epouse conduite au lit nuptial; cependant,
+par jugement du Pape, il a été dit depuis, qu'il n'y avoit point eu de
+mariage, & cette jeune Princesse a été mariée de nouveau à Antoine de
+Bourbon; C'est sur ce principe sans doute que les Tribunaux[176] ont
+permis à une fille qui avoit été mariée à l'âge de sept ans avec le
+Frére aîné, de se marier ensuite avec le frére Cadet, lorsqu'elle est
+parvenuë dans un âge Nubile. Ce seroit autoriser un Inceste si on
+considéroit le premier mariage comme un véritable mariage. Et il paroît
+bien qu'il n'est point du tout consideré comme tel; [177]Il est même
+deffendu aux Prêtres par les Conciles de marier des gens notoirement
+incapables d'éxercer les fonctions du mariage. Les Canonistes sont
+beaucoup plus décisifs sur cette matiére que les autres Jurisconsultes,
+car ils vont jusques là qu'ils disent que _contractus ante pubertatem
+etiam cum nisu carnalis copulæ non facit Matrimonium_. On sçait ce que
+c'est que _Pubertas_, en tout cas le chapitre troisiéme du même tître
+l'enseigne; _Puberes_, dit-il, _a Pube sunt vocati id est a Pudentia
+corporis nuncupati, quia hæc loca primo lanuginem ducunt; Quidam tamen
+ex annis pubertatem existimant, id est eum esse puberem qui tredecim
+annos implèvit, quamvis tardissimè pubescat; Certum est autem eam
+puberem esse, quæ ex habitu corporis pubertatem ostendit, & generare
+jamjam potest, & puerperæ sunt quæ in annis puerilibus pariunt_; De
+sorte que suivant cette définition les Eunuques ne sont jamais
+_puberes_, & n'étans d'ailleurs jamais capables du mariage, ceux qu'ils
+contractent sont nuls par eux-mêmes. Les Conciles & les Papes deffendent
+expressément de faire les cérémonies prescrites par l'Eglise, comme de
+donner la bénédiction, &c. pour des mariages nuls, tels que sont ceux
+dont je viens de parler, afin qu'elles ne soient pas faites en vain. Je
+conclûs donc, _que non est inter eos matrimonium quos non copulat
+commissio sexus_, comme il est dit dans le Decret de Gratien[178]; _Non
+est dubium_, dit-il, _illam mulierem non partinere ad matrimonium cum
+quâ commistio sexus non docetur fuisse_. [179]_Qui matrimonio conjuncti
+sunt & nubere non possunt, illi non sunt conjuges_; Voici en un mot ce
+que c'est que le mariage au sentiment des Canonistes, _In omni
+matrimonio_, disent-ils[180], _conjunctio intelligitur spiritualis quam
+confirmat & perficit conjunctorum commistio corporalis_. Dès là donc que
+dans le mariage des Eunuques il n'y a jamais eu de véritable mariage,
+parce qu'il n'y a jamais eu de véritable conjonction, on ne prononce
+point de dissolution, on dit simplement qu'il n'y a point de mariage, &
+que la partie plaignante est en liberté d'en contracter un avec qui bon
+lui semblera. [181]_Tum propriè non fit divortium, sed fit declariatio,
+ut alii sciant illam societatem non esse conjugium, & conceditur personæ
+quæ habet naturæ vires integras ut etiam vivente altero impotente possit
+contrahere cum alio_. [182]L'Eglise Romaine qui considére le mariage
+comme un Sacrement, ne le dissout jamais, [183]_quo ad vinculum_, elle ne
+sépare la partie plaignante que, _quo ad thorum_; lors donc qu'elle
+permet à la partie plaignante de se remarier, c'est qu'elle estime qu'il
+n'y a point eu précédemment de mariage; c'est donc se moquer & abuser
+des cérémonies les plus graves de la Religion que de les faire
+intervenir dans un acte faux & chimérique pour autoriser une imposture,
+qui produit des inconvéniens qu'il seroit très bon de prévenir. On peut
+dire même que ces gens-là sont dans le cas de la Novelle que l'Empereur
+Justinien a donnée[184], pour punir celui des conjoints qui se trouvera
+avoir causé mal à propos la dissolution du mariage. Solon avoit fait
+auparavant une Loi contre ceux qui ne pouvoient pas rendre les devoirs
+dûs à leur femme; Il donnoit à ces femmes l'action d'injure contre ces
+maris impuissans.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+_Inconvéniens que le Mariage des Eunuques produit ordinairement._
+
+
+Le[185] Poëte Claudien parlant d'un Eunuque, l'appelle une vieille ridée.
+Térence lui donne le même nom, _Eunuchum_, dit-il[186], _illumne obsecro
+Inhonestum hominem, quem mercatus est here, senem mulierem_; Mais
+Martial pousse la Satyre & l'injure plus loin, il ne se contente pas de
+dire, en parlant de Numa qui avoit vû un Eunuque effeminé,[187]
+
+ _Thelin viderat in toga spadonem,_
+ _Damnatam Numa dixit esse moecham_;
+
+ Il dit encore[188],
+
+ _Dos etiam dicta est. Nondum tibi Roma videtur_
+ _Hoc satis? Expectas numquid & ut pariat?_
+
+Toute la différence qu'il y a, c'est que Martial parle de deux hommes
+qui se faisoient passer pour femmes, & que je parle d'hommes qui sont
+véritablement comme des femmes, & auxquels ce qui est dit dans la Loi,
+_cùm vir nubit. cod. ad legem Juliam de Adulterio_, convient à peu près.
+Ce sont les Empereurs Constantius & Constance qui y parlent, _cùm vir_,
+disent-ils, _nubit ut fæminæ viris, paritura quid cupiatur, ubi sexus
+perdidit locum, ubi scelus est id, quod non proficit scire, ubi Venus
+mutatur in alteram formam, ubi amor quæritur nec videtur_. Cet
+assemblage ne produit point l'effet que la femme en avoit espéré;
+[189]_sic virgò intacta manet, inculta senescit_; selon l'expression de
+Catulle & d'Ovide.[190] Ce n'est point là l'intention de cette femme, ni
+le but du mariage,
+
+ _Foemina fortunæ similis formosa videtur,_
+ _Non amat ignavos illa nec ista Viros._
+
+ou plûtôt comme s'exprime le même Poëte qui dit plusieurs véritez en
+raillant d'une maniére très agréable & très enjouée,
+
+ _Sæpè quiescit ager, non semper arandus, at uxor_[191]
+ _Est ager, assiduo vult tamen illa coli._[192]
+
+Si cette idée paroît outrée, il y en a une autre qui n'est pas plus
+avantageuse aux Eunuques, & dont les conséquences ne sont pas plus
+favorables à eux & à leurs femmes.
+
+Ce ne sont que des demi-hommes;[193] Juvenal appelle un Eunuque
+_semivir_. Mais c'est trop dire en leur faveur; ce ne sont que des
+arbres stériles, des troncs desséchez, comme s'exprime Esaïe.
+
+ _Truncus iners jacui, species & inutile signum,_[194]
+ _Nec satis exactum est corpus an umbra forem._
+
+Voila la véritable description d'un Eunuque; Et voici deux traits qui en
+achévent le portrait; l'un est donné par les Jurisconsultes, & l'autre
+par un Ecrivain sacré.
+
+L'Eunuque est un homme toûjours malade, & toûjours
+languissant, [195]_morbosus_; Par conséquent incapable de faire les
+fonctions de la vie active; _sin autem ita spado est_, dit le
+Jurisconsulte Paulus, _ut tam necessaria pars corporis ei penitus absit,
+morbosus est_; c'est un malade impuissant qui voit l'occasion d'agir &
+qui ne peut; Qui comme Tantale se voit au milieu des biens & des
+plaisirs & qui ne peut point les goûter; on peut dire de lui ce
+qu'Horace dit[196] de son avare, «mon ami, lui dit-il, vous avez entendu
+parler de Tantale? Il meurt de soif au milieu d'un fleuve dont l'eau
+fuit aussi-tôt qu'il veut boire. De qui pensez-vous rire? C'est de vous
+que parle la Fable sous un nom emprunté; vous dormez sur des sacs
+d'argent entassez autour de vous les uns sur les autres, vous les
+dévorez des yeux, cependant vous n'oseriez non plus y toucher qu'à des
+choses sacrées; Et ce sont des richesses en peinture à vôtre égard.» La
+différence qu'il y a, c'est que l'avare peut & ne veut point se donner
+du plaisir de son bien, & que l'Eunuque voudrait bien, mais qu'il ne
+peut point, & en cela on peut dire, que la comparaison de lui à Tantale
+est plus juste, que celle qu'Horace fait de son avare à Tantale; On peut
+dire à l'Eunuque plus à propos qu'à l'avare,
+
+ _Indormis inhians, & tanquam parcere sacris_
+ _Cogeris, aut pictis tanquam gaudere tabellis._
+
+Tant s'en faut donc qu'une femme à ses côtez soit un bien qui lui donne
+de la joye, il l'afflige au contraire beaucoup, parce qu'il ne peut
+point en profiter; c'est une vérité que le Sage a reconnu, & c'est le
+second trait qui achéve la peinture de l'Eunuque; Il est de la façon de
+l'Auteur de l'Ecclésiastique, soit qu'il soit Jésus Sirach, soit que ce
+soit Salomon; il parle d'un homme qui porte la peine de son
+iniquité[197], & il dit qu'_il voit les viandes de ses yeux & qu'il
+gémit comme un Eunuque qui tient une vierge & qui soûpire_; cette
+comparaison est très juste, il porte la peine de son iniquité, soit
+qu'il n'ait eu autre vûë que de tromper une femme pour profiter de ses
+biens, ou de ses avantages; soit que par une brutalité monstrueuse il
+s'abandonne à une intempérance qu'il n'est pas dans son pouvoir de
+soûtenir; Quoi qu'il en soit une femme est trompée; Et elle peut dire à
+juste tître, ce qu'Auguste disoit lors qu'il se trouvoit assis entre
+Virgile & un autre Poëte de son tems, _sedeo inter suspiria & lacrimas_.
+Et si cette fraude étoit autorisée il en résulteroit plusieurs
+inconvéniens qui paroissent naturellement, & qui se font voir
+d'eux-mêmes.
+
+1. Une femme languiroit & sécheroit d'ennui à côté d'un homme de cette
+nature, car elle a beau l'exciter, ses efforts sont inutiles, c'est
+pourquoi n'ayant ni les douceurs du mariage, ni l'apparence d'en jouïr,
+elle s'affligeroit en secret. Cela n'est point sans éxemple. L'Histoire
+nous apprend que l'Empereur Constantius eut pour femme Eusebia,
+Princesse très belle, & de la beauté de laquelle on parloit par tout
+avec admiration. Constantius étoit un homme mol, efféminé & affoibli par
+de longues & continuelles maladies; Eusebia qui étoit dans la fleur &
+dans la vigueur de son âge, eût de fréquentes maladies de femmes, &
+enfin se consuma, & finit ses jours étique, séche, & défigurée du
+chagrin secret, de n'avoir jamais eu la douce & aimable compagnie de son
+Epoux, sans que l'excellence de sa beauté, la jeunesse de son âge, ni le
+souverain honneur d'être Impératrice, ayent pû lui apporter le moindre
+plaisir, ni la moindre satisfaction, bien loin d'avoir pû la consoler.
+Cela a pû être permis à un Empereur, du moins n'a-t-on pû lui en
+demander raison; mais on ne peut point permettre la même chose à un
+particulier dont l'intention injuste est de rendre une femme misérable
+pour satisfaire à quelqu'une de ses iniques passions; Il n'est pas juste
+de le favoriser dans l'entreprise de faire mourir une femme innocente,
+vierge & martyre.
+
+2. Il pourroit arriver qu'une femme n'auroit pas la force de soûtenir
+une si terrible épreuve, ni assez de fermeté pour résister aux
+tentations auxquelles elle se trouveroit exposée. L'esprit est prompt,
+mais la chair est foible, & il ne seroit pas trop surprenant qu'une
+femme ne trouvant pas chez elle de quoi satisfaire à une passion
+irritée, ne reçoive d'ailleurs des secours nécessaires pour la
+calmer. [198]Un de mes Amis m'a dit en conversation, qu'il se rencontra
+un jour chez un Baillif du Païs, dans le moment qu'une femme mariée à un
+Suisse, vint toute émûë, ayant un petit enfant sur ses bras, se
+plaindre à lui que son mari étoit Eunuque. On lui demanda si cet enfant
+qu'elle portoit n'étoit point à elle: Elle répondit qu'oui, on lui dit
+pourquoi donc elle disoit que son mari étoit Eunuque puis qu'il lui
+avoit fait un enfant; elle repliqua que cet Enfant n'étoit point de lui,
+qu'elle ayant bien remarqué qu'il ne faisoit rien qui vaille depuis
+plusieurs années qu'elle étoit avec lui, elle avoit prié un ouvrier
+maçon qui travailloit chez elle de lui faire voir s'il ne feroit pas
+mieux: que l'ayant mise sur un coffre qui étoit près de là, il lui avoit
+fait cet enfant dans un seul coup; & que son mari n'avoit pû en faire
+autant dans plusieurs années avec tous ses efforts. Le mari ayant été
+cité à sa requête, & depuis visité, on ne lui trouva point de
+chrémastire, il avoua qu'il en avoit perdu un à l'Armée par un coup de
+fusil, & qu'il avoit perdu l'autre par une maladie; l'affaire ayant été
+envoyée dans l'Université voisine; le mariage fut cassé, & la femme
+s'est mariée à son autre homme. Cet Eunuque voyoit bien que sa femme
+ayant un enfant, il falloit qu'elle eût eu affaire avec quelqu'autre que
+lui, cependant il ne disoit mot; les gens de ce caractére ne sont point
+jaloux. Je crois même que si on proposoit aux Eunuques qui se marient
+d'accorder cette permission à leur future Epouse, dans leur Contract de
+mariage, ils n'en feroient aucune difficulté, cela ne seroit pas sans
+exemple. Je n'alléguerai pas le Jugement solemnel rendu contre un Cocu
+qui se plaignoit, dans lequel il est condamné à reprendre sa femme & à
+faire cesser les bruits qu'il avoit répandus, fondé sur ceci qui est le
+motif de l'Arrêt tel qu'il lui a été prononcé,[199]
+
+ _Sois persuadé que Cocuage_
+ _Est la Clause de Mariage_
+ _Clause observée éxactement,_
+ _Et quand une femme y renonce_
+ _On l'en reléve en jugement,_
+ _C'est en sa faveur qu'on prononce._
+ _La Loi pour ce fait seulement_
+ _La traite toûjours de mineure,_
+ _J'en sçai telle de soixante ans_
+ _Qui n'est pas encore majeure._
+ _Cette Clause tire son droit_
+ _Des principes de la Nature_
+ _C'est en vain qu'un mari murmure_
+ _S'il prend le Cas pour une injure._
+
+Je ne rapporterai pas non plus diverses décisions que l'on trouve dans
+le Cocu imaginaire de Moliére parce que tout cela n'est que fiction;
+mais je rapporterai un éxemple très véritable dont voici le cas; La feuë
+Comtesse de Moret avoit été mariée en troisiéme nôces à Mr. de Vardes
+Gouverneur de la Capelle, & en avoit eu ce Mr. de Vardes, Capitaine de
+cent Suisses, que le Roi de France envoya en Espagne dès que son mariage
+avec l'Infante fut conclû, pour complimenter de sa part la future
+Reine; cette Comtesse de Moret fut aussi mére du Comte de Moret bâtard
+de Henri IV. qui fut tué proche de Castelnaudary en l'année 1632, lors
+que Mr. de Montmorancy fut pris en Languedoc; c'est elle qui est célébre
+dans l'Euphormion de Barclay sous le nom de Casina, il y est dit qu'elle
+fut aussi mariée au Comte de Cesy Sancy qui depuis fut envoyé
+Ambassadeur à Constantinople, & on y voit la description d'un Contract
+de mariage d'un homme qui veut bien être Cocu, & qui promet & s'oblige à
+le souffrir; clause qui fut éxécutée paisiblement & sans aucun
+empêchement: Peut-être cette Dame s'étoit-elle mal trouvée dans ses
+mariages précédens de n'avoir pas pris cette précaution dans ses
+Contracts. Cette précaution seroit d'autant plus juste & plus
+raisonnable aux femmes des Eunuques que ces hommes efféminez ne peuvent
+faire eux-mêmes ce qu'ils doivent; Et ils sont d'autant plus traitables
+sur cet article, que ne pouvant s'acquitter de leurs devoirs, ils
+consentent, pour éviter les plaintes & les reproches, qu'une femme se
+satisfasse comme elle peut. Ils les y portent même très souvent, & ils
+leur en fournissent eux-mêmes les moyens quand il en est nécessaire. Et
+s'il arrive quelquefois que leurs femmes ayent du panchant au
+libertinage & à la débauche, ils favorisent leur inclination & profitent
+de leur prostitution. Témoin ce Didyme efféminé contré lequel [200]Martial
+a fait une Epigramme si satyrique. C'a été le seul Eunuque qui ait eu
+une femme, du moins qui soit de ma connoissance. Et ce Didyme confirme
+ce que je viens de dire, car il produisoit lui-même sa femme, & en
+faisoit un infame commerce dans la vûë de s'enrichir.
+
+3. Il se rencontreroit beaucoup de femmes qui, de peur de tomber dans
+l'un ou dans l'autre de ces deux extrémitez que je viens de remarquer,
+ne voudroient jamais s'engager dans le mariage sans avoir mis à
+l'épreuve celui qui les rechercheroit, & sans avoir mis en pratique le
+conseil qu'Ovide[201] a donné aux Amans de tous les siécles, c'est à
+dire, de prendre garde, _unde legat quod amet ubi retia ponat_; car pour
+suivre la même idée de ce Poëte,
+
+ _Scit benè Venator, Cervis Ubi retia tendat._[202]
+
+Mais les femmes n'ont pas un pressentiment secret de la validité, ou de
+l'invalidité d'un homme; Ainsi elles voudront s'en assurer en personnes
+sages avant que de serrer les noeuds d'un lien indissoluble; ce n'est
+plus la coûtume de faire mettre les hommes nuds avant que de solemniser
+leurs mariages, Platon le vouloit ainsi[203]. Ceux qui croyoient que
+c'étoit afin de voir la beauté & la belle disposition d'un corps, se
+trompent; ce n'étoit que pour voir à l'oeil par l'inspection des
+parties si l'homme ne vouloit pas tromper une femme; Cela étoit d'autant
+plus nécessaire que tout le monde n'étoit pas, & n'est pas encore
+d'aussi bonne foi que le Pére de l'Empereur Galba, Suétone dit[204]
+qu'il étoit de petite taille, & bossu, que cependant, Livia Ocellina
+fille belle & riche en étoit amoureuse à cause de sa Noblesse, mais
+qu'il se dévêtit, & lui montra l'imperfection de son corps, de peur
+qu'elle l'ignorant ne se trouvât trompée dans la suite. Je ne sçai
+d'ailleurs si cette inspection suffiroit, car il y a peu de filles qui
+sçachent à quoi il tient qu'un homme soit capable d'être marié; Ce n'est
+que par l'usage qu'elles s'en instruisent; [205]Mr. de Thou rapporte que
+Charles de Quellenec, Baron de Pont en Bretagne, avoit épousé Catherine
+de Parthenas, fille & héritiére de Jean de Soubize, mais qu'il y avoit
+déja quelque tems que la mére de sa femme lui avoit fait un procès pour
+faire rompre son mariage, sous prétexte qu'elle prétendoit qu'il étoit
+impuissant; Que son procès n'étoit point encore terminé lors du Massacre
+de la S. Barthélemi, dans lequel il fut tué; Que son corps ayant été
+jetté comme les autres, devant le Louvre, & exposé à la vûë du Roi, de
+la Reine, & de toute la Cour, un grand nombre de Dames qui n'avoient
+point d'horreur d'un spectacle si cruel, & qui regardoient curieusement
+et sans honte, ces corps tout nuds, jettérent particuliérement les yeux
+sur le Baron de Pont, & l'éxaminérent avec soin pour voir si elles
+pourroient découvrir la cause ou les marques de l'impuissance qu'on lui
+avoit reprochée. Je doute qu'avec toute leur application à éxaminer ces
+objets elles en ayent été plus sçavantes sur ce sujet. Les Dames
+Romaines ne se contentoient pas de la vûë, elles jugeoient des hommes
+sur un témoignage plus sûr, sur la force & sur l'adresse qu'ils
+faisoient paroître dans les jeux publics. Il ne falloit que cela pour
+être regardé par une femme Romaine comme un homme accompli. [206]_Sed
+gladiatorem fecit hoc illos Hyacinthos_; ces précautions ne sont point
+inutiles quand on songe que c'est pour toute sa vie qu'on s'engage, car
+nous ne sommes plus au tems qu'on faisoit des Contracts de Mariage _ad
+tempus_.[207] Comme celui que Mr. de Varillas [208]dit avoir vû dans la
+Bibliothéque du Roi, fait entre deux personnes de qualité du Comté
+d'Armagnac, pour sept ans seulement, se réservant néanmoins la liberté
+de le prolonger s'il étoit trouvé à propos.
+
+4. Il arriveroit que des femmes qui auroient eu trop de vertu pour
+commencer leur mariage _ab illicitis_, & par un crime, & qui ne
+pourroient demeurer toute leur vie dans l'inaction près d'un phantôme de
+mari, seroient contraintes de faire du vacarme pour en être séparées.
+Une honnête femme ne trouve sa consolation que dans un époux, comme le
+disoit Agrippine à Tibére lors qu'elle lui demandoit un mari; En effet,
+quand une femme n'est point honnête elle trouve suffisamment hors du
+mariage de quoi contenter la nature; on rencontre rarement des femmes de
+l'humeur de celles de Domitius Tullus dont Pline fait l'histoire dans
+l'une de ses Epîtres, & qui est rapportée avec des Réfléxions
+enjouées, [209]par Mr. Bayle dans l'article d'Afer. Ce qui est rapporté
+dans le Ménagiana est assez le goût commun des femmes. Il y est dit que
+dans une compagnie d'hommes & de femmes, on s'entretenoit de l'air que
+devoient avoir un homme & une femme pour être bien faits; Quelqu'un dit
+que pour être bien fait un homme devoit tenir de l'homme & sentir son
+homme, & que pour les femmes il n'aimoit point celles qui étoient
+homasses, & moi, reprit une femme aussi-tôt, je suis de vôtre sentiment,
+je n'aime point les hommes efféminez. On peut ajoûter pour Commentaire
+de ces paroles qu'elles n'aiment point les maris, tels que celui dont
+parle Mr. de la Fontaine.
+
+ _Qui mainte fête à sa femme alléguoit_
+ _Mainte vigile, & maint jour fériable:_
+ _Les autres jours autrement s'excusoit_
+ _Sans oublier l'Avent ni le Carême._
+
+ _Vierge n'étoit, Martyr, ni Confesseur_
+ _Qu'il ne chommât, tous les sçavoit par coeur,_ &c.
+
+Nous ne sommes plus au tems de Jean V. Duc de Bretagne qui disoit[210]
+qu'il tenoit une femme assez sage quand elle sçavoit mettre différence
+entre le pourpoint & la chemise de son mari. D'ailleurs, quand il y en
+auroit encore de telles, il est certain que plus elles sont grossiéres,
+& moins elles entendent raison sur ce chapitre. Lors que la nature parle
+& que la raison ne la retient point, elle veut être absolument obéïe.
+Mr. de Varillas met en fait que les femmes les plus spirituelles ont
+toûjours été les plus faciles. [211]Torquato Tasso a fait un discours
+exprès pour le prouver; Et Mr. de Voiture s'est plaint d'avoir souvent
+trouvé des Bergéres trop grossiéres pour être trompées par un habile
+homme: les plus fines entendent mieux raison. De sorte que les
+grossiéres & les fines se laissent aussi difficilement tromper l'une que
+l'autre, sur le chapitre dont il s'agit.
+
+Je me suis étonné en lisant l'extrait que Mr. Bernard a fait du Recueil
+des Traitez de Paix, &c. de voir qu'il y traite de malheureuse
+Marguerite Duchesse de Carinthie, à laquelle l'Empereur Louïs de Baviére
+a accordé des lettres de divorce d'avec Jean fils du Roi de Bohème pour
+cause d'impuissance; voici ses termes. «La piéce, dit-il, est
+considérable...... par la maniére dont cette malheureuse Princesse
+explique qu'elle en a usé, & par les soins qu'elle dit avoir pris pour
+faciliter à son mari les moyens de lui rendre les devoirs d'un véritable
+Epoux.» Il rapporte les termes dans lesquels la chose est conçûë, mais
+il dit qu'il ne les traduit pas.
+
+Puis que j'ai dit que je me suis étonné; il est bon que je dise aussi la
+raison de mon étonnement. D'un côté cette Epithéte de _malheureuse_ ne
+peut pas avoir été donnée par Mr. Bernard à cette Duchesse, pour avoir
+obtenu des lettres de Divorce, car au contraire elle doit être réputée
+avoir été bien heureuse d'avoir été séparée d'un homme impuissant; non
+seulement la justice qu'on lui a faite à cet égard, mais encore la
+délivrance d'un joug si pesant méritoit qu'on la qualifiât
+bien-heureuse, plûtôt que malheureuse. Si Mr. Bernard avoit parlé de
+cette Dame par rapport au tems qu'elle étoit sujette à son mari, il
+auroit eu raison de la traiter de malheureuse parce qu'elle l'étoit en
+effet; mais il en parle par rapport au tems de sa liberté, & en ce cas
+elle avoit été malheureuse, mais elle ne l'étoit plus. Mr. Bernard est
+un homme trop judicieux pour avoir fait cette méprise; c'est donc parce
+qu'elle a osé demander des lettres de divorce, se plaindre de
+l'impuissance de son mari, dire les raisons qui la justifioient & les
+moyens par lesquels elle s'en étoit convaincuë, & par lesquels elle en
+persuadoit ses Juges. Or Mr. Bernard est trop bon Théologien & trop bon
+Politique, & il sçait trop bien l'Histoire Ecclésiastique & Prophane
+pour ignorer que la Religion, la conscience, l'honneur & la pudeur,
+n'obligent point une femme qui n'a pas assez de courage naturellement
+pour souffrir le Martyre & pour se laisser mourir à petit feu, qui ne
+peut pas y suppléer par des souffrances volontaires & qui n'a pas la
+force de se mortifier par une longue & perpétuelle continence, à
+demeurer auprès d'un mari impuissant & incapable de lui rendre les
+devoirs de mari; s'il croyoit que la conscience & la Religion obligent
+une femme qui se trouve dans ce cas à y demeurer & à y garder un profond
+silence, il tomberoit dans l'Hérésie de ces Abeliens dont Saint Augustin
+réfute l'erreur dans le chapitre 87. de son Livre _des Hérésies_. S'il
+croyoit que l'honneur & la pudeur exigent d'elle cette patience outrée,
+il donneroit dans la vision de ces fanatiques qui croyent qu'il vaut
+mieux souffrir la mort que de découvrir à un Médecin, ou à un
+Chirurgien, une partie secrette qui seroit attaquée; & qui ont mis au
+nombre de leurs Saintes Marie fille de Charles le Hardy Duc de
+Bourgogne, mariée à l'Empereur Maximilien I., fils de Frideric III. Un
+cheval fougueux que l'on avoit donné à cette Princesse, la secoua & la
+fit tomber si rudement qu'elle en eut la cuisse rompuë; elle en mourut
+n'ayant pû gagner sur sa pudeur d'exposer le haut de sa cuisse à la vûë
+des Chirurgiens & des Médecins qui apparemment l'auroient pû guérir. Mr.
+Bernard feroit donc bien de s'expliquer un peu plus clairement au hazard
+de faire ses extraits un peu plus longs; car on peut dire qu'il lui
+arrive quelquefois d'être fort obscur, parce qu'il veut affecter d'être
+fort court. En attendant qu'il s'explique, je veux lui faire la justice
+de croire qu'il n'a pas donné dans les sentimens que je viens de
+remarquer, mais qu'il a donné dans cette pensée de Mr. Boileau;[212]
+
+ _Jamais la biche en rut n'a pour fait d'impuissance_
+ _Traîné du fond des bois un cerf à l'Audience,_
+ _Et jamais Juge entr'eux ordonnant le Congrès_
+ _De ce burlesque mot n'a sali ses Arrêts._
+
+Si cela est, il n'a pas pris garde qu'on a fait voir aux Moralistes
+qu'ils se trompent fort lors que pour donner de la confusion à l'homme
+sur ses défauts ils le conduisent à l'école des bêtes; je le prierois
+d'en voir les preuves dans le Dictionaire de Mr. Bayle, si je n'étois
+averti qu'il ne lit point les Ouvrages de cet illustre Auteur. Mr. de
+Beauval[213] pourra donc le détromper sur ce sujet, & lui faire voir en
+particulier, que l'éxemple de la biche n'est point juste, s'il veut se
+donner la peine de lire l'extrait que cet Ecrivain sçavant & judicieux a
+fait de ce Dictionnaire. Je dirai seulement, que si cette Duchesse de
+Carinthie, dont Mr. Bernard parle, étoit coupable, le corps de droit
+entier, mériteroit d'être condamné; il fournit aux femmes des actions &
+des loix contre leurs maris Eunuques, ou impuissans, au lieu que, selon
+la Théologie scrupuleuse de Mr. Bernard, il devroit réprimer
+l'incontinence de ces femmes, & s'écrier contre celles qui oseroient se
+plaindre.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+_Les Loix Civiles deffendent le mariage des Eunuques._
+
+
+Comme le mariage d'un Eunuque ne peut pas subsister, il a été de la
+prudence des Législateurs de ne point permettre qu'il fût contracté.
+L'honnêteté publique, ni la Justice, ne veulent pas qu'on laisse faire
+des choses qu'elles ne peuvent pas laisser subsister; [214]_Dirimunt
+matrimonium contractum, impendiunt matrimonium contrahendum_ C'est une
+maxime que les Canonistes qui ont écrit sur le chapitre unique _de
+Sponsalibus & Matrimoniis_ ont solidement établie. [215]Elle est conforme
+à la disposition du Droit Civil, il deffend de faire les fiançailles
+avec les personnes entre lesquelles il empêche de contracter mariage.
+_Quamvis_, dit-il, _verbis orationis cautum sit, ne uxorem tutor
+pupillam suam ducat, tamen intelligendum est ne desponderi quidem posse;
+Nam cum quâ nuptiæ contrahi non possunt, hæc plerùmque ne quidem
+desponderi potest. Nam quæ duci potest, jure despondetur_; l'argument
+est à peu près pareil, _a Nuptiis permissis ad sponsalia permissa; ab
+iisdem prohibitis ad eadem sponsalia interdicta; à matrimonio valido ad
+matrimonium contrahendum; & ab eodem invalido ad idem interdicendum_.
+Puis que le Contract de mariage & les solemnitez qui se font ensuite, ne
+sont & ne marquent autre chose qu'une promesse qui est faite entre deux
+personnes, de se rendre les devoirs de mari & de femme, il est manifeste
+que ceux qui ne peuvent pas se les rendre ne doivent pas se marier, &
+que les mêmes raisons qui dissoudroient le mariage s'il étoit contracté,
+doivent empêcher qu'on ne le laisse contracter en effet; L'Empereur Leon
+qui a décidé nettement le cas[216], est allé bien plus loin; car non
+seulement il a deffendu aux Eunuques de se marier, mais même il a
+prononcé & donné une peine contre ceux qui se marieroient, & contre
+celui qui les épouseroit; c'est dans la Constitution 98. qui a pour
+tître, _de poena Eunuchorum si uxores ducant_; Le motif de cette
+ordonnance est très beau, c'est, dit-elle, que ce mariage n'étant rien
+de réel, on ne peut sérieusement l'accompagner des Cérémonies Sacrées
+qui font une partie de l'essence du mariage. Elle mérite d'être lûë
+toute entiére, & je la rapporterois sans en rien obmettre, si elle
+n'étoit un peu trop longue par rapport à la bréveté de cet Ouvrage; mais
+voici à quoi elle aboutit, _propterea sancimus_, dit-elle, _ut si quis
+Eunuchorum ad matrimonium procedere comperiatur, & ipse stupri poenæ
+obnoxius sit, & qui sacerdos istiusmodi conjonctionem profanato
+sacrificio perficere ausus fuerit Sacerdotali dignitate
+denudetur_. [217]L'Histoire dit qu'Auguste mit ordre à la confusion avec
+laquelle on avoit accoûtumé de voir les Jeux, il assigna à chacun la
+place qui lui étoit dûë, les hommes mariez entr'autres, ceux même de
+basse condition y avoient la leur. [218]Mais Martial nous apprend que les
+Eunuques n'osoient pas s'asseoir sur leurs bancs, ni se mêler parmi eux.
+Voici comme il parle à Dydime, qui d'un ton superbe parloit des Edits de
+Domitien concernant les Théatres, & de l'espérance qu'il avoit qu'ils
+seroient observez.
+
+ _Spadone cùm sis eviratior fluxo_
+ _Et concubino mollior Celenæo,_
+ _Quem sectus vlulat matris Entheæ Gallus,_
+ _Theatra loqueris & gradus & Edicta_
+ _Trabeasque & Idus fibulasque censusque,_
+ _Et pumicata pauperes manu monstras._
+ _Sedere in equitum liceat an tibi scamnis_
+ _Videbo, Didyme: non licet maritorum._
+
+Ce Didyme avoit une femme, cependant on ne le considéroit pas comme un
+homme marié, parce qu'il étoit Eunuque. La Constitution de l'Empereur
+Leon n'étoit pas encore donnée, car on peut dire que depuis ce tems il
+n'y a point d'éxemple qu'aucun Eunuque ait eu la permission de se
+marier, excepté celui de Saxe Gotha dont je parlerai dans la suite.
+Toutes les Sociétez Ecclésiastiques ne se sont pas contentées
+d'improuver & de blâmer ces sortes de mariages, elles les ont même
+expressément deffendus.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+_La Religion Catholique Romaine ne permet pas le mariage des Eunuques._
+
+
+La Religion Romaine qui considére le mariage comme un Sacrement, n'a
+garde de permettre qu'on prophane un de ses Mystéres. Quelques éxemples
+authentiques que je rapporterai serviront de preuves à cet égard.
+
+Bernard Automne, Avocat célébre au Parlement de Bordeaux, rapporte dans
+la seconde partie de sa Conférence du Droit François avec le Droit
+Romain[219], un cas qui s'est présenté de son tems au Parlement de
+Paris sur ce sujet. Il fait d'abord quelques réfléxions sur le
+paragraphe _Spadonum_ de la Loi _Pomponius_, qui est la sixiéme ff. _de
+Ædilitio Edicto_, & il trouve étrange, avec raison, qu'Ulpien qui est
+Auteur de cette Loi, décide qu'un homme auquel on a coupé un doigt de la
+main, ou du pied, soit malade, ou comme il s'exprime, _morbosus_, &
+qu'un Eunuque auquel la partie du corps la plus nécessaire manque, ne le
+soit pas. Il dit que cela le surprend, qu'il n'en voit pas la raison.
+Que la cause de la génération qui donne même le nom d'homme à la
+personne qui la porte, étant retranchée ce n'est plus un homme; qu'il
+lui semble que qui de vingt parties en retranche une fait moins de tort
+à la personne, que quand de deux il lui en ôte une. Aussi ajoûte-t-il,
+le Parlement de Paris a jugé par Arrêt du 5. Janvier 1607. en faveur de
+Claudine Godefroy, qu'il y avoit juste sujet de ne point contracter
+mariage, & de ne point passer outre à la célébration avec un homme avec
+lequel elle étoit fiancée, parce que les Médecins & les Chirurgiens
+assuroient dans leur rapport qu'il n'avoit qu'un testicule, quoi que
+même ils ajoûtassent qu'il pouvoit pourtant engendrer. Le célébre
+Etienne Pasquier étant autrefois consulté sur un sujet à peu près
+pareil, répondit par cette Epigramme.
+
+ _Esse virum tota conjunx te pernegat urbe,_
+ _Naturaque alio teste carere dolet._
+ _Officiat ne thoro sociali res ea, certè_
+ _Nescio, at hoc scio quod te negat esse virum._
+ _Contra probaturum jucundo tramite dicis_
+ _Gaudia conjugii mille peracta tibi,_
+ _Quid garris? Binos cùm saltem jura requirant_
+ _Uno te ne virum teste probare potes._
+
+Il pouvoit y joindre l'Epigramme 99. du Livre septiéme de Martial, qui
+finit par ce Vers si expressif.
+
+ _Vis dicam verum, Pontice, nullus homo es._
+
+Les Dictionaires de Furetiére & de Trevoux disent au mot _Eunuque_,
+qu'il a été jugé par Arrêt de la Grand-Chambre du 8. Janvier 1665. qu'un
+Eunuque ne pouvoit pas se marier, du consentement même des Parties. Les
+Auteurs de ces deux excellens Ouvrages ont tiré cet Arrêt du Journal des
+Audiences[220] & c'est encore ce même Arrêt qui est rapporté par Mr.
+Claude de Ferriére à qui le Public a l'obligation d'avoir mis en
+François la Jurisprudence Romaine, & de l'avoir conférée avec les
+Ordonnances Royaux, les Coûtumes de France, & les Décisions des Cours
+Souveraines. [221]Il dit dans le tome prémier de sa Jurisprudence du
+Digeste, qu'un Eunuque reconnu pour tel, ne peut pas contraindre un
+Curé à célébrer son mariage avec une fille qui y consent.
+
+Le chapitre dixiéme du Livre quatriéme des Arrêts d'Anne Robert, qui ne
+traite que de la dissolution du mariage pour cause de frigidité &
+d'impuissance, montre que c'est une Jurisprudence constante, que les
+Eunuques ne peuvent pas se marier.
+
+Sixte Cinquiéme fit autrefois une Bulle qu'il envoya en Espagne, par
+laquelle il déclaroit nuls les mariages des Eunuques.
+
+Mais voici un fait historique qui est décisif sur ce sujet. Il est
+rapporté par le docte Mr. Strik, fils de l'illustre & célébre Mr. Strik,
+Professeur en Droit à Halle, le véritable Papinien de nôtre siécle.[222]
+Il dit dans sa dispute _inaugurale_ pour le Doctorat, dans laquelle il
+traite, _de matrimonii nullitate_, qu'étant en Italie il n'y a pas long
+tems, il a vû qu'un des principaux Musiciens du Duc de Mantouë nommé
+_Cortona_, ayant voulu épouser une fort jolie Musicienne qui étoit au
+service du même Prince nommée Barbaruccia, ils furent obligez d'en
+demander la permission au Pape qui la refusa absolument & sans retour.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+_La Religion Luthérienne, ou de la Confession d'Augsbourg, ne permet pas
+le mariage des Eunuques._
+
+
+Les Théologiens & les Jurisconsultes de cette Communion sont fort
+scrupuleux sur cette matiére, & leurs motifs sont très judicieux & très
+conformes à la raison & à la Religion.
+
+Gerhard, l'un de leurs plus grands Théologiens & qui a réduit presque
+tous les Ouvrages de Luther en lieux communs, dit précisément dans le
+lieu _de conjugio_[223], qu'il ne doit pas être permis à une femme
+d'épouser un Eunuque. Le motif qui le porte à prononcer cette décision,
+est que le mariage ayant pour but principalement d'engendrer lignée & de
+se procurer une postérité, il ne faut pas le laisser contracter à des
+gens qui ne sont point capables de parvenir à ce but, & tels sont,
+dit-il, les Eunuques & les Spadons. Que quoi que quelqu'un d'eux ayant
+encore un chrémastere puisse connoître une femme ils ne sont point
+propres au mariage; parce que bien loin d'engendrer des enfants, ils ne
+sont pas même capables de satisfaire aux desirs d'une femme, ni
+d'éteindre l'ardeur que la nature a allumée dans leur tempéramment. Le
+second motif de ce grand homme est, qu'une femme ne trouvant pas dans la
+personne de son mari la satisfaction qu'elle souhaite, elle tombe
+aisément dans le crime. Le troisiéme motif est qu'une femme est trompée
+par un phantôme de mariage, comme est celui d'un Eunuque; car soit
+qu'elle ait ignoré l'état de cet homme avant que d'entrer dans aucun
+engagement avec lui, soit qu'elle en ait eu connoissance, & qu'elle ait
+eu pour lors meilleure opinion de ses forces qu'elle ne devoit, il est
+certain qu'elle se trouve toûjours trompée. Or les Loix doivent prévenir
+ces sortes de cas, & non seulement conseiller des femmes téméraires,
+mais même les empêcher de s'exposer à un danger évident.
+
+La délicatesse de ces Théologiens va si loin qu'ils ne permettent pas à
+un Hermaphrodite de se marier, à moins qu'un séxe ne prévale si
+visiblement & si considérablement sur l'autre, qu'il n'y ait rien à
+craindre pour les suites de son engagement; & si cet Hermaphrodite fait
+difficulté de se laisser éxaminer par des Médecins, des Chirurgiens &
+des Matrônes, il se rend suspect dés là, & toute permission de se marier
+lui est refusée.
+
+C'est une maxime générale & constante parmi eux, que l'impuissance
+quelle qu'elle soit, & de quelque cause qu'elle procéde, rend un
+mariage contracté, nul, le résout, & empêche, lors qu'elle est connuë
+auparavant, qu'on ne permette de le contracter. Il y a néanmoins une
+exception à cette régle générale, c'est que si cette impuissance est
+survenuë depuis qu'il est contracté, par quelque accident que ce soit,
+elle ne le dissout point. Cela est fondé en Droit Civil, & en droit
+Canon. [224]_Nihil enim tàm humanum esse videtur quàm fortuitis casibus
+mulieris maritum, & contra uxorem viri, participem esse._ Le Canon _quod
+autem 27. quæst. 2._ est positif & précis, _impossibilitas coëundi_,
+dit-il, _si post carnalem copulam inventa fuerit in aliquo, non solvit
+conjugium; [225]si verò ante carnalem copulam deprehensa fuerit, liberum
+facit mulieri alium virum accipere_. C'est aussi le sentiment de Luther
+dans son Traité _de vita conjugali_[226].
+
+La Jurisprudence Ecclésiastique, ou Consistoriale de cette Communion est
+conforme à celle de leurs Théologiens. Carpzovius qui en est l'oracle en
+rapporte des décisions dans la Jurisprudence Ecclésiastique, ou
+Consistoriale. [227]Le nombre deuxiéme de la définition seiziéme du tître
+premier porte précisément ces mots, _non permittendum mulieri ut Eunucho
+nubat_. J'avouë que j'ai lû avec quelqu'étonnement dans l'extrait que
+le sçavant Mr. de Beauval vient de nous donner d'un Livre de Mr.
+Brucknerus qui a pour tître, _Décisions du Droit Matrimonial_, [228]Que
+le cas s'étant présenté à la Cour de S. A. E. de Saxe, un Eunuque
+Italien son Chambellan ayant épousé une jeune fille qui étoit avertie de
+son état, & du consentement de son pére, quelques Théologiens
+entreprirent de troubler ce mariage comme nul & invalide, & que d'autres
+le prétendirent bon & valable; mais que le Souverain ayant vû les avis
+partagez, avoit confirmé le mariage sans tirer à conséquence pour
+l'avenir. On peut dire au sujet de cette discorde de sentimens entre les
+Théologiens de l'Electorat de Saxe, ce que ce même judicieux Auteur, Mr.
+de Beauval, dit ailleurs[229] en parlant des divers Conciles qui
+s'assemblérent au sujet de la Secte des Valésiens; _Divers Conciles_,
+dit-il, _s'assemblérent là-dessus & augmentérent le desordre par la
+contradiction de leurs Decrets. Tant il est vrai_, ajoûte-t-il, _à la
+honte de la raison humaine, que la dévotion la plus bizarre & la plus
+ridicule, trouve des Deffenseurs_. Il est certain, à la honte de la
+raison humaine, que les sentimens les moins raisonnables trouvent des
+gens qui les soûtiennent. Mais le cas que je viens de rapporter, est un
+cas particulier qui ne l'emporte pas sur toutes les Décisions publiques
+& générales, d'autant moins que le Prince même qui l'a autorisé a
+déclaré que c'étoit sans tirer à conséquence pour l'avenir. D'ailleurs,
+quand il l'auroit autorisé purement & simplement il n'en seroit pas plus
+valide, & cette permission ne lui donnerait pas plus de force; car par
+la disposition du Droit, les mariages deffendus par les Loix ne sont pas
+moins injustes & illicites, quoi que le Prince ait permis par rescript,
+de les contracter, parce que ces mariages étans contraires aux Loix, le
+rescript qui a été obtenu portant permission de les contracter est censé
+être subreptice, & avoir été obtenu du Prince par surprise. [230]Voici
+les termes de la Loi. _Precandi quoque imposterùm super tali conjugio
+(Imò potius contagio) cunctis licentiam denegamus ut unus quisque
+cognoscat impetrationem quoque rei cujus est denegata petitio, [B]nec si
+per subreptionem post hanc diem obtinuerit, sibimet profuturam._
+
+Au reste, il auroit été fort à souhaiter que Mr. de Beauval, qui nous
+rapporte ce cas, & qui raisonne avec tant de solidité & de justesse sur
+toutes les matiéres qu'il traite, eut bien voulu nous dire son sentiment
+sur cette célébre question du mariage des Eunuques; on a fait grace très
+souvent à sa modestie, j'en donnerai quelques preuves afin qu'on ne
+croye pas que je le charge mal à propos d'une obligation & d'une
+reconnoissance qu'il ne doit point. Après, par éxemple, qu'il a donné
+un extrait fort éxact & fort judicieux du Traité de la Nature & de la
+Grace, de Mr. Jurieu, il le finit par ces paroles humbles, [231]que,
+_comme cet Ouvrage est plein de Réfléxions très métaphisiques, on lui
+pardonnera s'il a bronché quelque part_. Parle-t-il de la Réponse d'un
+nouveau Converti à la lettre d'un Réfugié pour servir d'adition au Livre
+de Dom Denis de Ste. Marthe, intitulé, _Réponse aux plaintes des
+Protestants_; après avoir raisonné en habile Politique sur cette
+matiére, il finit par ces paroles modestes; _mais rentrons dans les
+bornes de nôtre territoire dont nous avons tant résolu de ne point
+sortir, & ne faisons point de course dans la Politique sur laquelle
+d'autres travaillent avec tant de succès_. Il s'excuse très souvent sous
+divers prétextes, comme on pourroit le voir par les renvois que je mets
+à la marge, & il s'excuse sous divers prétextes, & quoi qu'on sçache
+qu'il est très capable de manier adroitement les matiéres qu'il rejette
+par humilité, on a fait grace, je le répéte, on a fait grace très
+souvent à sa modestie. Mais ici il n'a point d'excuse, il s'agit d'une
+question qui est entiérement de son ressort, à moins qu'il n'ait crû que
+le sujet étant trop riche l'auroit engagé à sortir des bornes d'un
+extrait, & à faire un Traité complet. Peut-être qu'il a vû que c'étoit
+une matiére si rebattuë, qu'il n'étoit pas nécessaire de la présenter
+encore au Public dans cette occasion, dans laquelle il ne se propose que
+de faire l'extrait du Livre qui lui tombe entre les mains, & non pas de
+traiter à fond les sujets dont il s'y agit. En effet, il dit[232] que,
+_la question s'il est permis aux Eunuques de contracter mariage à été
+souvent agitée_. Il a raison en cela à certain égard. Il est vrai que
+Melchior Inchoffer a fait un Ouvrage _de Eunuchismo_ qui a été imprimé à
+Cologne in 8. en l'année 1653. Nous avons la dissertation _de Eunuchis_
+de Gaspar Loischerus imprimé à Leipsik in 4. en l'année 1665. On a vû un
+Sermon Anglois de Samuel Smith sur la conversion de l'Eunuque du
+chapitre huitiéme des Actes des Apôtres, imprimé à Londres in 8. en
+l'année 1632. Il y a un Traité de _Franc. de Amoya, Baëtici_, intitulé,
+_Eunuchus_, sur la Loi _Eunuchis. V. c. qui testamenta facere possunt_,
+& qui se trouve dans ses observations imprimées à Geneve in folio en
+l'année 1656. Il y a un Traité de Marcell. Francolinus _de Matrimonio
+spadonis utroque testiculo carentis_, imprimé à Venise in 4. en l'année
+1605. Il y a un autre Traité _de Eunuchis_, de Théophile Raynauld, dont
+Mr. Bayle se sert souvent très à propos. La Lettre 112. de la Mothe le
+Vayer, qui se trouve dans le tome onziéme de ses oeuvres, traite des
+Eunuques en général. Nous avons enfin la Dissertation de Saldenus _de
+Eunuchis_, qui est la sixiéme du Livre troisiéme de ses _Otia
+Theologica_. Et un Recueil de consultations & de décisions sur ce sujet,
+dont je parlerai dans la suite de cet Ouvrage. Mais je dirai pour ma
+justification, d'avoir entrepris de traiter de cette matiére après tant
+de grands hommes, & non pas pour réfuter ce que dit Mr. de Beauval, que
+la plûpart de ces Auteurs ne se trouvent plus que dans les Catalogues,
+ou dans les Bibliothéques, & que d'ailleurs, ils traitent des Eunuques
+en général, & descendent peu dans le détail. La question dont il s'agit
+ici y est entr'autres fort rarement & fort briévement traitée. On en
+voit quelque chose dans les Ouvrages des Jurisconsultes, des Médecins, &
+des Théologiens, on y trouve quelquefois des préjugez qu'ils ont
+rapportez; mais outre que tout ce qui y est ainsi répandu est fort
+succinct, on ne peut point dire qu'on puisse en induire une
+Jurisprudence, ou une Théologie Casuistique certaine & universelle sur
+le mariage des Eunuques.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+_La Religion Réformée ne permet pas le mariage des Eunuques._
+
+
+Il n'est pas difficile de faire voir que la Religion Réformée ne permet
+pas le mariage des Eunuques. Il n'y a aucune autre Communion Chrétienne
+qui se soit déclarée aussi formellement qu'elle sur ce sujet, outre
+qu'il est tout à fait opposé à l'Esprit dont elle est animée, & à la
+Doctrine qu'elle professe, elle en a fait un Canon exprès de sa
+Discipline: Discipline que l'on sçait être le résultat, ou plûtôt la
+Quintessence de ses Synodes Nationaux. Cet article est le quatorziéme du
+chapitre treiziéme qui traite des mariages; voici quels en sont les
+termes.
+
+_Comme ainsi soit que la principale occasion du mariage soit d'avoir
+lignée & de fuir paillardise, le mariage d'un homme notoirement Eunuque,
+ne pourra être reçû ni solemnisé en l'Eglise Réformée._
+
+Le célébre Mr. de Larroque qui a fait voir la conformité de cette
+Discipline avec celle des anciens Chrétiens, montre que telle étoit la
+Jurisprudence de l'Eglise primitive. J'avouë que cette Discipline ne
+faisoit loi qu'en France, mais depuis que l'Edit de Nantes y a été
+révoqué, que les Réformez ont été contraints d'en sortir, & que la
+plûpart d'eux se sont réfugiez dans le Brandebourg, Sa Majesté le Roi de
+Prusse l'a autorisée dans ses Etats pour ce qui concerne les François
+qui y sont établis[233], & en a ordonné l'éxécution lors qu'on pourroit
+s'y conformer sans donner atteinte à ses Droits Episcopaux; de sorte que
+c'est une Loi en Brandebourg parmi ces nouveaux Sujets, aussi sacrée
+qu'elle l'étoit en France. C'en est une aussi parmi ses anciens Sujets,
+& parmi tous les Protestans d'Allemagne. C'est ce qu'on peut voir par un
+Livre imprimé à Halle en l'année 1685. & recueilli par Jérôme Delphinus,
+qui a pour tître, _Eunuchi conjugium, Die Kapaunen heyrath. Hoc est
+scripta & judicia varia de conjugio inter Eunuchum & virginum Juvencelam
+anno 1666. contracto, à quibusdam supremis Theologorum Collegiis petita,
+posteà hinc inde collecta, ab Hieronimo Delphino C. P. Halæ apud
+Melchiorem Delschlagen 1685._ Et par la Décision donnée sur le cas que
+j'ai rapporté dans le chapitre quatriéme de la seconde Partie.
+
+La République de Geneve a reçû la même Jurisprudence, & divers cas qui
+s'y sont présentez font voir qu'elle y est observée. Paul Cypræus dit
+dans son excellent Traité _de Connubiorum_ jure, «que cette sage
+République a une Loi qui deffend aux hommes de se marier avant l'âge de
+dix-huit ans, & aux filles avant quatorze, & qu'il ne suffit pas de
+compter les années, mais qu'il faut avoir égard principalement à la
+vigueur du corps & du tempéramment, en ces termes,[234] _Qu'avec l'âge
+on ait égard à ce que la corporence portera_. Il est vrai que les
+Rélations du Levant nous apprennent, que les Banians Gentils de ce Païs,
+estiment tellement la conjonction matrimoniale, qu'ils se marient
+presque tous dès l'âge de sept ans; & elles ajoûtent, que s'ils meurent,
+comme il arrive quelquefois, avant que d'être mariez, la coûtume est de
+louer & de gager une fille qu'ils font coucher avec le mort pour lui
+donner cet avantage d'avoir été marié avant que son corps fut brûlé
+selon la coûtume du Païs. [235]Mais Mr. le Vayer fait diverses
+réfléxions qui font voir que cette coûtume n'est pas tout à fait vaine,
+& que s'ils se marient à sept ans, ils sont capables du mariage autant
+que d'autres Peuples le sont dans un âge plus avancé. La diverse
+position des lieux, dit-il, rend nos tempérammens si différens en toutes
+choses, que Solin nous fera considérer des femmes qui deviennent grosses
+d'enfan à cinq ans. Beato Odorico le confirme dans son Itineraire; &
+l'on a vû depuis peu de tems dans le Royaume du Mogol une fille âgée de
+deux ans seulement qui avoit le sein gros comme une nourrice, & qui
+ayant eu ses purgations un an après, accoucha d'un garçon.
+
+La même Jurisprudence Ecclésiastique est établie en Angleterre comme il
+paroît par le chapitre septiéme du titre _de matrimonio_[236] dans la
+Réformation des Loix Ecclésiastiques, faite prémiérement de l'autorité
+de Henri VIII. & achevée & publiée ensuite par Edouard VI., ce chapitre
+traite, _de his quæ matrimonium impediunt_; & voici ses termes, _Quorum
+natura perenni aliqua Clade sic extenuata est, ut prorsus veneris
+participes esse non possint, & conjugem lateat quamquam consensus mutuus
+extiterit & omni reliqua ceremonia matrimonium fuerit progressum, tamen
+verum in hujusmodi conjunctione matrimonium subesse non potest,
+destituitur enim altera persona beneficio suscipiendæ prolis & etiam usu
+conjugii caret_.
+
+Les Théologiens de Hollande & leurs Jurisconsultes distinguent, de même
+que tous les autres, les causes qui empêchent le mariage, en deux
+classes, _alia_, disent-ils, [237] _(impedimenta) à lege; Illa sunt ætas
+immatura, mentis impotentia, corporis ad cohabitationem incapacitas;
+Ista sunt a morbo incurabili, ut ex. gr. lepra; à Culpa, à diversitate
+Religionis, a propinquitate sanguinis_. J'avouë pourtant que Voëtius qui
+est un des plus grands hommes qui ait été dans les Provinces Unies
+depuis plusieurs siécles, me paroît hésiter sur le parti qu'il doit
+prendre au sujet du mariage des Eunuques. Il ne se détermine point à la
+vérité, & renvoye l'éxamen de ces sortes de questions aux Jurisconsultes
+& aux Juges auxquels il dit que la connoissance en appartient plus
+légitimement qu'aux Théologiens.[238] Ce sont donc eux qu'il faut
+consulter, & comme le Droit Civil & le Droit Canon sont observez dans
+ces Provinces, au moins dans les cas qui ne sont pas déterminez par
+leurs Loix & par leurs Coûtumes, il est aisé de conclurre que le mariage
+des Eunuques n'y est point permis. Voici en un mot les cas, qui selon
+les Jurisconsultes, empêchent de contracter mariage.
+
+ _Lepra superveniens, furor, ordo, sanguis & absens,_
+ _Læsaque Virginitas, membri damnum, minor ætas,_
+ _Ac hæresis lapsus, fideique remissio, prorsus_
+ _Sponsos dissociant & vota futura retractans._
+
+_Fin de la seconde Partie._
+
+
+
+
+
+TROISIÉME PARTIE.
+
+ Dans laquelle on répond aux objections qui peuvent être faites
+ contre ce qui est contenu dans la seconde Partie de cet Ouvrage; &
+ dans laquelle on les réfute.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+Premiére Objection.
+
+_Que la deffense de se marier ne doit point être générale & commune à
+tous les Eunuques, parce qu'il y en a qui sont capables de satisfaire
+aux desirs d'une femme._
+
+
+Réponse à cette Objection.
+
+Pour éxaminer cette Objection & pour y répondre avec ordre, il faut voir
+premiérement, de quelle nature sont ces desirs auxquels un Eunuque est
+capable de satisfaire, s'ils sont légitimes & permis; & en second lieu,
+quels Eunuques sont capables de satisfaire à ces desirs.
+
+Arnobe[239] dit que les Eunuques sont fort amoureux, _& majoris
+petulantiæ fieri atque omnibus postpositis pudoris & verecundiæ frænis
+in obscoenam prorumpere vilitatem_; Térence le dit en d'autres termes,
+_Ph. infanis_, dit-il, [240]_Qui ist huc facere Eunuchus potuit. P. Ego
+illum nescio qui fuerit, hoc quod fecis, res ipsa indicat.... P. At pol
+ego amatores mulierum esse audieram eos maximos, sed nihil potesse_.
+Mais pour ne point alléguer des témoignages si anciens, le P. Théophile
+Raynauld dit dans son Livre _de Eunuchis_, qu'il a lû quantité
+d'exemples de commerce impur entre des femmes & des hommes mutilez, & il
+se moque de la confiance qu'on a en eux. André du Verdier dit la même
+chose dans ses diverses leçons, à propos de quoi il rapporte la Sentence
+d'Apollonius de Tyanée contre un Eunuque du Roi de Babylone qui fut
+trouvé couché avec une des favorites de ce Roi. Cependant, il est
+certain qu'un Eunuque ne peut satisfaire qu'aux désirs de la chair, à la
+sensualité, à la passion, à la débauche, à l'impureté, à la volupté, à
+la lubricité. Comme ils ne sont pas capables d'engendrer ils sont plus
+propres au crime que les hommes parfaits, & ils sont plus recherchez par
+les femmes débauchées, parce qu'ils leur donnent le plaisir du mariage
+sans qu'elles en courent les risques.
+
+ [241]_Sunt quas Eunuchi imbelles ac mollia semper_
+ _Oscula delectent & desperatio barbæ_
+ _Et quod abortivo non est opus._
+
+[242]Témoin cette femme de Petrone qui parlant à un homme qui fait cet
+aveu, _non intelligo me virum esse, non sentio, funerata est pars illa
+corporis quâ quondam Achilles eram_, s'exprime en ces termes, _Nunc
+etiam languori tuo gratias ago, in umbra voluptatis diutiùs lusi_. Cette
+femme étoit du caractére de cette Gellia contre laquelle Martial a fait
+cette sanglante Epigramme adressée à Pannicus,[243]
+
+ _Cur tantum Eunuchos habeat tua Gellia, quæris?_
+ _Pannice, vult fu..... Gellia, non parere._
+
+C'est cette Gellia dont Martial fait ailleurs un si vilain portrait; &
+des larmes de laquelle il parle de cette maniére,[244]
+
+ _Amissum non flet, cùm sola est Gellia, patrem._
+ _Si quis adest, jussæ prosiliunt lacrymæ._
+
+[245]L'Ecclésiastique dit, que celui qui viole la Justice par un
+jugement injuste, est comme l'Eunuque qui veut faire violence à une
+jeune vierge. On sçait qu'il y a eu autrefois des Païs où les Princesses
+vierges étoient confiées à la garde des Eunuques. Le Sage compare la
+Justice à une de ces vierges, & les Juges à ceux qui auroient dû la
+garder avec une fidélité pleine d'un profond respect. Quelques Eunuques
+sont donc capables de satisfaire à quelques desirs d'une femme, mais
+tous ces desirs sont illégitimes & ne peuvent point être permis dans le
+mariage, _obscænæ procul hinc discedite flammæ_! [246]Une femme qui a ces
+desirs est une paillarde, & un Eunuque qu'elle souffre dans son lit est
+l'instrument de son crime. Voici la Sentence qui les déclare coupables
+l'un & l'autre; [247]_origo quidem amoris honesta erat, sed magnitudo
+deformis; nihil autem interest ex qua honesta causa quis insaniat; unde
+& Xistus Pithagoricus in sententiis; Adulter est, inquit, in suam uxorem
+amator ardentior; In aliena quippe uxore omnis amor turpis est, in sua
+nimius. Sapiens judicio debet amare conjugem, non affectu; non regnet in
+eo voluptatis impetus, nec præceps feratur ad coitum; nihil est
+foedius quàm uxorem amare quasi adulteram._ Saint Jérôme prononce leur
+condamnation plus clairement & plus expressément; _Liberorum ergò_,
+dit-il, _in matrimonio concessa sunt opera, voluptates autem quæ de
+meretricum amplexibus capiuntur in uxore sunt damnatæ_. Les Casuistes
+décident même fort précisément, que les mariages qui se font par
+amourette, comme on parle, sont très blâmables. Les mariages déréglez,
+disent-ils, ont été la cause du déluge; [248]les fils de Dieu voyans que
+les filles des hommes étoient belles, prirent celles d'entr'elles qui
+leur avoient plû; ces mariages furent cause de la ruine de toute la
+terre.
+
+Le desir légitime & permis d'une femme est d'avoir des
+enfans. [249]Donnez moi des enfans, disoit la chaste Rachel à Jacob son
+mari. Didon se voyant sur le point d'être abandonnée de son Ænée, lui
+parle en ces termes,[250]
+
+ _Saltem si qua mihi de te suscepta fuisset_
+ _Ante fugam soboles, si quis mihi parvulus aulâ_
+ _Luderet Æneas, qui te tantum ore referret_
+ _Non equidem omninò capta aut deserta videret._
+
+Je veux être mère, je veux engendrer des enfans, & c'est pour cela que
+j'ai pris un mari, c'est là le langage d'une femme honnête & sage: &
+bien loin que, selon les régles de la fausse pudeur de certaines gens,
+elle soit blamable, lors qu'elle se plaint de ce que son mari n'est pas
+capable de satisfaire à ses justes desirs, & qu'elle demande d'en être
+séparée, elle est au contraire très digne de louanges de ne pouvoir se
+résoudre à faire toute sa vie les actions d'une impudique; [251]_volo
+esse mater, volo filios procreare & ideò maritum accepi, sed vir quem
+accepi frigidæ naturæ est, & non potest illa facere propter quæ illum
+accepi_. C'est là le but légitime du mariage. Il est vrai qu'on n'y
+parvient pas toûjours; il y a des femmes stériles, mais on n'en sçait
+pas la cause; il ne manque rien à elles, ni à leurs maris, de ce qu'il
+faut pour engendrer, l'un n'a rien à reprocher à l'autre, c'est à Dieu
+qu'ils doivent demander des enfans: ils sont dans le cas de [252]Jacob,
+qui disoit à sa femme lors qu'elle lui demandoit des enfans, _suis je
+Dieu?_ Quoi qu'il en soit, lors qu'on se marie, il faut suivre le
+conseil que l'Ange Raphael donnoit à [B]Tobie, «Ecoutez-moi, lui dit-il,
+& je vous apprendrai qui sont ceux sur qui le Démon a du pouvoir; lors
+que des personnes s'engagent tellement dans le mariage qu'ils bannissent
+Dieu de leur coeur, & de leur esprit, & qu'ils ne pensent qu'à
+satisfaire leur brutalité comme les chevaux & les mulets, qui sont sans
+raison, le Démon a pouvoir sur eux. Mais pour vous la troisiéme nuit
+vous recevrez la bénédiction de Dieu, afin qu'il naisse de vous deux des
+enfans dans une parfaite santé. La troisiéme nuit étant passée vous
+prendrez cette fille dans la crainte du Seigneur, & dans le desir
+d'avoir des enfans, plûtôt que par un mouvement de passion, afin que
+vous ayez part à la bénédiction de Dieu.»
+
+Tous les Eunuques ne sont pas capables de satisfaire même à ces desirs
+impurs dont je viens de parler; les Jurisconsultes distinguent les
+Eunuques. [253]_Quantùm inter est_, disent-ils, _inter hæc vitia quæ
+Græci, [Grec: kakontheian] vitiositatem dicunt, interque [Grec: pathôs]
+id est perturbationem, aut [Grec: noson], id est morbum, aut [Grec:
+arrôsian], id est ægrotationem, tantum inter talia vitia & cum morbum ex
+quo quis minus aptus usui sit, differt_; les uns péchent en quantité
+d'humeur radicale, d'autres en qualité, d'autres en quantité & en
+qualité tout ensemble; & enfin, _sin autem quis ita spado est ut tàm
+necessaria pars corporis ei penitùs absit, morbosus est_, dit la Loi 7.
+ff. _de Ædilitio Edicto & Redhibitione, & quanti minoris_. Mais de
+quelque nature qu'ils soient, il ne leur doit point être permis de se
+marier, parce qu'ils ne peuvent satisfaire qu'à des desirs impurs,
+illégitimes, illicites, & qui bien loin d'être approuvez, ne doivent pas
+même être tolérez.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+Seconde Objection.
+
+_Le mariage est un Contract civil, par lequel il est permis à tout le
+monde de s'engager._
+
+
+Réponse à cette Objection.
+
+Il y a plusieurs causes pour lesquelles le mariage ne peut être
+contraint; les Jurisconsultes en ont renfermé les principales dans ces
+trois Vers;
+
+ _Votum, vis, error, cognatio, crimen, honestas,_
+ _Relligio, raptus, ordo, ligamen & ætas,_
+ _Amens, affinis, si Clandestinus & impos._
+
+Mais il faut entrer dans un éxamen plus particulier de cette matiére qui
+est digne d'attention;
+
+C'est un principe en droit, que _Edictum Matrimonii est prohibitorium_,
+c'est à dire, que _Matrimonium cuilibet contrahere licet, cui non
+prohibetur_. Il n'est donc pas si généralement permis qu'il n'y ait des
+cas & des personnes auxquelles il soit deffendu.
+
+Les causes qui empêchent le mariage sont en assez grand nombre & de
+diverse nature. Les unes sont tirées également du Droit Civil, & du
+Droit Canon; les autres émanent uniquement du Droit Civil, & les autres
+sont établies particuliérement par le Droit Canon.
+
+Celles qui sont communes à l'un & à l'autre droit, sont l'âge de puberté
+qu'on n'a point atteint; la parenté, l'alliance, la différence de
+Religion, l'impuissance du mari, ou de la femme, & l'honnêteté publique;
+
+Celles qui sont particuliéres au Droit Civil, sont l'état de la
+personne, si elle est esclave & qu'on ait crû qu'elle étoit libre; le
+rapt, la puissance qu'on a sur la fille, _propter periculum impressionis
+sive coactionis_; l'inégalité du rang étoit aussi autrefois une cause
+qui empêchoit le mariage, mais elle a été retranchée dans le Droit Civil
+nouveau, c'est à dire, par les Constitutions des derniers Empereurs.
+_Jure novissimo inter eas personas nuptiæ non prohibentur._[254]
+
+Celles enfin qui sont particuliéres au Droit Canon, sont de deux sortes,
+les unes déclarent le mariage illégitime & inutile tout ensemble, tels
+sont les ordres sacrez qu'on a pris, le voeu solemnel qu'on a fait, ou
+la profession d'une vie réguliére, le rapt, & le crime; les autres
+rendent illégitime seulement, telles sont les fiançailles contractées
+avec une autre femme; le simple voeu, la deffense du Supérieur; le
+tems deffendu par l'Eglise; la parenté spirituelle qu'un maître
+contracte en enseignant à une jeune fille les principes de la Religion;
+l'hérésie, la pénitence publique, & le crime: ce crime dont le Droit
+Canon parle ici a diverses espéces. 1. L'inceste. 2. La mort qu'un mari
+a donné à sa femme pour en épouser une autre. 3. La mort donnée à un
+Prêtre; le rapt fait de la promise d'un autre. 4. Un mariage contracté
+auparavant avec une Moinesse, ou une Religieuse.
+
+Voila donc beaucoup de causes qui empêchent de contracter mariage, de
+sorte qu'on ne peut pas dire qu'il soit permis à tout le monde, &
+toûjours, de le Contracter. L'impuissance du mari est une des
+principales, aussi est-elle également établie par le Droit Canon, comme
+je l'ai fait voir amplement dans la seconde partie de cet Ouvrage.
+
+Cette Jurisprudence n'est pas particuliére aux Contracts de mariage,
+elle s'étend aux accords, aux Pactes, & à toute sorte de Contracts;
+_Edictum Contractuum est prohibitorium_, c'est à dire, _omnibus
+contrahere licet quibus non prohibetur_; mais il est défendu à certaines
+gens de contracter. 1. Par la nature, lors qu'ils ne sont point capables
+de donner leur consentement, tels sont les fous, les innocens, les
+furieux, les prodigues, qui sont mis au même rang que les furieux; les
+yvrognes pendant qu'ils sont yvres; les enfans en bas âge, les sourds &
+les muets. 2. Par la Loi, tels sont les fils de famille; le pére même
+auquel il n'est point permis de contracter avec son fils qui est sous
+son pouvoir; une femme, un esclave, un Gouverneur de Province, _propter
+periculum metus & impressionis_.[255] 3. Par les hommes, ab homine, par
+convention faite entr'eux, par éxemple, Mævius a vendu son cheval à
+Titius à condition qu'il ne le revendroit point ou que s'il le revendoit
+ce ne pourroit être qu'à certaines personnes, il n'est pas permis à
+Titius de le vendre à une autre. Mævius, en le lui vendant lui a imposé
+la loi, _Rei enim suæ quisque moderator est, & arbiter; Rei suæ legem
+quisque dicere potest_. 4. Enfin, par les Coûtumes des lieux où l'on se
+trouve, par éxemple, _Donationem contrahere conjuges prohibentur ne
+promercalis inter eos amor fiat_, &c.
+
+Il est des choses comme des personnes, il n'est pas permis de contracter
+de toute sorte de choses; il y en a dont la nature défend de contracter,
+d'autres, la Loi, & d'autres les accords faits entre les hommes; les
+choses Sacrées, Religieuses & Saintes, sont d'une nature à n'entrer
+jamais dans le commerce des hommes; un homme libre, _liberi hominis
+contractus non est_. Les choses impossibles. Certaines choses sont
+deffendues par la Loi, telles sont celles par lesquelles le Public
+recevroit du préjudice, _ex quibus utilitas publica læderetur_. Les
+choses infames & mal-honnêtes qui sont contre les bonnes moeurs. La
+succession d'un homme vivant, _contractus de futura successione
+viventis_. _Ab homine._ Par accord fait entre les hommes, par éxemple,
+_si quis caveat ne vicinus quærat aquam in suo solo_. C'est donc une
+erreur de croire qu'il soit permis à tout le monde de contracter; il est
+encore moins permis à tout le monde de contracter mariage. On dit
+communément que le Contract est le pére de l'obligation, _vulgò dicitur
+contractus pater obligationis, mater verò actionis, obligatio_. Tous
+ceux qui contractent sont tenus de donner ou de faire ce qu'ils ont
+promis, _omnis obligatio vel in dando vel in faciendo consistit, ac
+demùm_, disent les Jurisconsultes, _nisi quis id, aut det, aut faciat
+quod daturum se facturumve promisit, actione coram Magistratu proposita,
+ad id cogi potest_; sans cela ce seroit un Contract frustratoire &
+ridicule. Comment un Eunuque peut-il s'obliger à procréer lignée? Et
+quand il s'y seroit obligé, comment pourroit-on le contraindre à
+éxécuter sa promesse? Tout cela est impossible; or _ex sui natura res
+quæ nec dari nec fieri ullo modo potest, in contractum deduci non debet;
+impossibilium enim nulla est obligatio_; voila la régle de
+Droit; [256]_sub conditione data, non data censentur, cessante
+conditione; itaque deficiente conditione contractus celebratus censetur
+resolutus ab ipso initio_. [257] On se marie sous la condition que le
+mari engendrera lignée, s'il ne peut l'engendrer le mariage est nul &
+résolu. L'honnêteté publique veut donc qu'on l'empêche, & il vaut mieux
+le deffendre, que d'être obligez ensuite à le casser, comme je l'ai fait
+voir ailleurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+Troisiéme Objection.
+
+_Un Eunuque pouvant remplir tous les devoirs du mariage, excepté ceux
+qui concernent la génération, peut le contracter parce que_, consensus
+non concubitus matrimonium facit.
+
+Un [258]sçavant homme & bel esprit tout ensemble dit, qu'il faut sur tout
+qu'un homme sçache son métier; car, ajoûte-t-il, il est honteux qu'on
+dise de nous, que nous sçavons excepté ce que nous devons sçavoir. On
+peut dire qu'il est ridicule de prétendre qu'un mari soit un bon mari,
+remplissant bien les devoirs du mariage, lors qu'il n'est pas capable
+d'en faire les principales fonctions. Il n'est pas d'un mari comme de ce
+bouffon dont le Cardinal du Perron a parlé. [259]Etant à Mantouë le Duc
+lui fit voir un bouffon qu'il disoit être _Magro Buffone, & non Haver
+Spirito_. Le Cardinal répondit que ce bouffon avoit pourtant de
+l'esprit, & le Duc lui ayant demandé pourquoi? Parce, lui dit-il, qu'il
+vit d'un métier qu'il ne sçait pas faire; le métier de mari n'est pas la
+même chose, on n'en vit point, lors qu'on ne le sçait pas faire;
+
+ [260]_Nihil ibi per ludum simulabitur, omnia fient_
+ _Ad Verum._
+
+Quand cela n'est point une femme souffre beaucoup, une nuit lui paroît
+bien longue,
+
+ [261]_O nox quàm longa es quæ facis una senem!_
+
+Témoin les angoisses & les sueurs froides de cette femme dont parle
+Martial[262],
+
+ _Cum sene communem vexat spado Dyndimus Eglen_
+ _Et Jacet in medio ficca puella toro,_
+ _Viribus hic operi non est, hic utilis annis._
+ _Ergo sine effectu prurit uterque prior._
+ _Supplex illa rogat pro se miserisque duobus,_
+ _Hunc Juvenem facias, hunc Cytherea virum!_
+
+Ce n'est donc pas dans la pratique qu'on trouve la vérité de cette
+maxime, [263]_Consensus non Concubitus matrimonium facit_. Voyons en quel
+sens, & de quelle maniére on la trouve dans la Théorie.
+
+Les Jurisconsultes mettent une grande différence entre le consentement
+qui se donne aux fiançailles, & celui qui se donne aux nôces; l'un ne
+consiste qu'à promettre de célébrer les nôces, & l'autre consiste à
+promettre qu'on consommera le mariage. [264]_Aliud est_, disent-ils,
+_Nuptias contrahere, aliud ad Nuptias contrahendas se se obligare_. L'un
+de ces consentemens fait une paction, _de futuro conjugio_. L'autre au
+contraire en fait une _de præsenti_. Dans l'un ce n'est qu'une promesse
+_de accipienda uxore_; Dans l'autre c'est l'exécution de cette promesse,
+_uxor accipitur. Promssio prius facta verbis, rebus ipsis, & factis
+ratificatur._ Il y a autant de différence entre ces deux consentemens,
+qu'il y en a entre la promesse & l'exécution. Dans l'un l'homme ne
+consent pas d'être aussi-tôt mari & de consommer le mariage, il promet
+seulement de le devenir. Mais dans l'autre, l'homme _eo ipso momento
+maritus fieri vult, & eo animo & destinatione consentit ut sit
+matrimonium_. Il promet de le consommer; c'est au premier de ces deux
+cas qu'il faut appliquer la maxime dont il s'agit ici.
+
+Mais voici le sens véritable de cette maxime, & l'application qu'il en
+faut faire. Elle signifie que la simple cohabitation ne fait point
+l'essence du mariage; il ne suffit pas d'avoir connu charnellement une
+femme pour en conclure qu'on est marié avec elle, le consentement de
+l'un & de l'autre d'être marié ensemble, est absolument nécessaire. Ce
+consentement n'est point celui que ces deux personnes se donnent
+mutuellement de se connoître l'une l'autre, _consensus cohabitandi &
+individuam vitæ consuetudinem retinendi facit conjugium_, selon le
+sentiment des Jurisconsultes; ce n'est donc ni le consentement seul, ni
+la cohabitation seule, qui font séparément le mariage, c'est
+l'assemblage de tous les deux. D'ailleurs, le consentement dont il est
+ici question, _ad Nuptiarum probationem, sed non ad Nuptiarum
+substantiam, pertinet_. Le but de cette maxime n'est pas de déclarer en
+quoi consiste l'essence du mariage, mais à quel tems il faut le fixer, &
+de quel moment il faut compter qu'il est contracté. _Non ex concubitu
+nuptiæ fatis probantur, sicuti & retrò secubitu matrimonium non
+dissociatur, seu separatione Thori aut habitationis._ Ces unions & ces
+séparations ne concluent rien; il y a des conjectures plus certaines
+établies par les Jurisconsultes pour juger de la consommation du
+mariage; ils les tirent _ex comparatione personarum, ex vitæ
+conjunctione, ex vicinorum opinione, ex deductione in domum mariti; ex
+aquæ & ignis acceptione, ex dotalibus instrumentis, seu tabulis
+nuptialibus, seu testatione_, ce qui, au rapport de Busbeque, fait parmi
+les Turcs, la différence de la femme & de la concubine. Mais tout cela
+n'est point l'essence du mariage, ce sont des conjectures, ou des
+preuves, par lesquelles on peut juger qu'il y a un mariage contracté
+entre certaines personnes. Si le mariage ne consistoit que dans le
+consentement on pourroit bien dire comme cette femme qu'Ovide fait
+parler,
+
+ _Si mos antiquis placuisset matribus idem,_
+ _Gens hominum vitio deperitura fuit._
+ _Qui que iterùm Jaceret generis primordia nostri_
+ _In vacuo lapides orbe parandus erat._
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+Objection quatriéme.
+
+_Quand on ne peut pas être auprès d'une femme comme mari, on doit y être
+comme frére, & habiter avec elle comme avec une soeur._
+
+
+Réponse à cette Objection.
+
+Cette objection est fondée sur le chapitre _Laudabilem est infrà_[265],
+qui contient ces mots, _quod si ambo consentiant simul esse, vir etiam &
+si non ut uxorem, saltem habeat ut sororem_, la glose sur ces mots
+_ambo_, dit précisément qu'il faut que l'un & l'autre consentent, _quia
+cum nullum sit matrimonium non tenetur alter alteri_.
+
+Deux réflexions détruiront l'objection fondée sur ces paroles. La
+prémiére, qu'elles sont rélatives à la faculté qui est donnée à la femme
+de faire résoudre son mariage, après que pendant un certain tems elle
+s'est assurée de l'impuissance de son mari; elle peut faire casser son
+mariage, à moins que l'un & l'autre ne veuillent bien habiter ensemble
+comme frére & soeur. Il paroît donc par là qu'il s'agit d'un mariage
+contracté, & non pas d'un mariage à contracter. Qu'il s'agit d'un homme
+reconnu impuissant après une longue expérience, & non point d'un Eunuque
+qui est notoirement impuissant, & qui ne peut par aucun ressort de la
+nature, ni par aucun artifice de l'art devenir jamais capable
+d'engendrer.
+
+La seconde réfléxion consiste en ce qu'il faut que l'une & l'autre des
+parties consente de rester ensemble sur ce pied de frére & de soeur:
+ce qui montre qu'il n'y a plus de lien entr'eux; que le premier
+consentement qu'ils ont donné à leur union n'ayant pas produit l'effet
+pour lequel il avoit été donné, il est naturellement & _ipso facto_
+révoqué. Qu'il en faut un nouveau donné sur connoissance certaine de la
+personne; qu'alors ce n'est plus un mariage, mais une union de support
+qui ne peut être qu'onéreuse à la femme; car enfin, le doux nom de
+soeur n'est pas capable de consoler de la perte des avantages de la
+qualité de femme. Quand on est une fois marié on ne s'aime plus
+qu'entant qu'on est mari & femme. Comme cette Biblis dont Ovide nous
+fait l'histoire, une femme n'aime point d'être appellée soeur par un
+homme qui tient lieu de mari.
+
+ [266]_Jam Dominum appellat, jam nomina sanguinis odit,_
+ _Biblida, jam mavult, quàm se vocet ille sororem._
+
+En un mot, cette objection tombe d'elle-même, puis qu'elle ne concerne
+que des mariages contractez avec des hommes reconnus impuissans par
+l'usage; & qu'il s'agit ici de sçavoir s'il doit être permis à des
+Eunuques connus pour tels, de contracter mariage.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+Cinquiéme Objection.
+
+_Si le Mariage devoit être deffendu aux Eunuques parce qu'ils ne peuvent
+pas engendrer, il devroit l'être aussi aux personnes âgées que la
+vieillesse rend incapables de faire les fonctions du mariage; & ne leur
+étant point deffendu, il ne doit point l'être aussi aux Eunuques._
+
+
+Réponse à cette Objection.
+
+Cette objection est fondée sur un faux principe, sçavoir qu'on n'a droit
+d'être marié qu'entant qu'on est capable d'engendrer; si cela étoit, dès
+qu'un mari & une femme n'engendrent plus, ou lors que la femme est
+stérile il faudroit les démarier. Ce principe & la conséquence qui s'en
+tire naturellement sont si absurdes, qu'il suffit de les proposer pour
+les faire rejetter.
+
+Si cette Objection n'est point fondée sur ce principe elle est encore
+moins soûtenable; car un homme, à moins que d'être retourné en enfance,
+ou que d'être attaqué de quelqu'infirmité capitale, est capable
+d'engendrer dans quelqu'âge qu'il se trouve. On voit mille éxemples dans
+le monde de vieillards qui ont eu des enfans à l'âge de quatrevingt &
+dix ans, qui est l'âge le plus avancé de l'homme; de sorte qu'on peut
+dire qu'un homme bien constitué peut engendrer toute sa vie; cependant,
+s'il étoit tellement décrépit qu'il ne pût faire aucune fonction du
+mariage, qu'il fût comme un Eunuque, j'avouë qu'il agiroit contre
+l'institution du mariage, & que le Magistrat, ou ses Supérieurs
+Ecclésiastiques feroient très bien de l'en empêcher en lui représentant
+ce qu'Ajax dit à Ulysse dans les Métamorphoses d'Ovide,
+
+ _Debilitaturum quid te petis Improbe munus?_
+
+Qu'il va faire comme le mâle des Alcyons qui étant si vieux qu'il ne
+peut se remuer, s'apparie avec sa femelle & meurt en cet état. A moins
+que cet homme n'eût eu plusieurs enfans dans sa jeunesse, ou qu'il eût
+eu une femme stérile, en ce cas il peut très légitimement, à mon avis,
+épouser une femme d'un âge proportionné au sien, [267]parce que le feu de
+la jeunesse étant passé dans l'un & dans l'autre, & les inconvéniens que
+je remarquerai dans le chapitre suivant n'étant point à craindre, c'est
+proprement dans ce cas qu'un mari recevant beaucoup d'aide & de secours
+de sa femme il peut la regarder comme soeur, s'il ne peut la regarder
+comme femme, puis que lui ni elle ne peuvent point procréer lignée.
+
+Mais la principale raison est, que les gens auxquels on n'a que la
+vieillesse à reprocher, auroient pû, peut-être, engendrer, & ont,
+peut-être, effectivement engendré dans leur jeunesse; ils ont donc la
+faculté d'engendrer, mais ils n'engendrent point en effet; l'âge est en
+eux un obstacle plus puissant que la nature qui les avoit rendus
+capables d'engendrer. Or ne voit-on pas que la nature fait souvent des
+efforts, ou que la Providence lui donne des forces par le moyen
+desquelles elle surmonte les obstacles de l'âge. [268]Je ne rapporterai
+point la Fable du bon Vieillard Hircus qui pria trois Dieux qui vinrent
+chez lui, de lui donner un fils, quoi que sa femme fût déjà fort avancée
+en âge, ce qu'ils lui accordérent; les Sçavans croyent que c'est
+l'histoire d'Abraham & de Sara, déguisée: mais j'alléguerai le
+témoignage de Valesque de Tarente qui dit, comme une chose fort
+merveilleuse, dans son _Philonium_[269], qu'il a vû une femme qui avoit
+ses mois à l'âge de soixante ans, & qui eut un fils à l'âge de
+soixante-sept ans. Et le témoignage de Mauricius Codeus, qui dit dans
+son Commentaire sur le premier Livre d'Hypocrate touchant les maladies
+des femmes, qu'il a appris qu'une Demoiselle a eu ses mois étant âgée de
+soixante & dix ans, & qu'elle avoit conçû un enfant bien formé, dont
+elle avoit avorté pour avoir été trop agitée du mouvement d'un Coche
+dans lequel elle avoit été. La Loi _si major_ au Code _de legitim.
+Hæred._ parle d'un enfant mis au monde par une femme qui avoit passé
+cinquante ans. Cornelia dont Pline parle, eut après soixante-deux ans
+Volusius Saturninus qui fut Consul. Et le Docte Joubert dit
+positivement, qu'une femme mariée à un Coûturier dans la Ville
+d'Avignon, nommé _André_, domestique du Cardinal de Joyeuse, continua
+d'enfanter jusqu'à l'âge de septante ans. Mais si la nature ne peut pas
+surmonter ces obstacles, Dieu qui est le Maître de la nature, ne les
+surmonte-t-il pas souvent, en donnant des enfans à des femmes qui ont
+perdu l'espérance d'en avoir, [270]Sara, & Anne, qui depuis[271] fut mère
+de Samuel, en sont des exemples. Il donne, dit le Psalmiste, à celle qui
+étoit stérile la joye de se voir dans sa maison la mére de plusieurs
+enfans. [272]Le Prophete Esaïe dit la même chose, & l'expérience l'a
+justifié si souvent qu'il n'y a point lieu d'en douter.
+
+Il y a donc bien de la différence entre le mariage des Vieillards &
+celui des Eunuques. Dieu se sert souvent de moyens humains pour faire
+des Miracles. Les personnes fort âgées peuvent servir de moyens, mais
+les Eunuques n'ayans point ces moyens, ils ne peuvent point être des
+instrumens dans la main de Dieu pour faire ces miracles. Ainsi on peut
+dire que, ni naturellement, ni surnaturellement, ils ne peuvent point
+engendrer, & que par conséquent ils ne sont en nulle maniére, ni
+capables, ni dignes du mariage.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+Sixiéme Objection.
+
+_Quand la femme qui épouse un Eunuque sçait qu'il est Eunuque, & qu'elle
+n'ignore point les conséquences de son état, il doit lui être permis de
+l'épouser si elle le souhaite, parce que_ volenti non fit injuria.
+
+
+Réponse à cette Objection.
+
+Cette maxime _Volenti non fit injuria_, est établie par le Droit Civil,
+& par le Droit Canon; l'un dit, [273]_que usque adeò autem injuria quæ
+fit liberis nostris, nostrum pudorem pertingit, ut etiam si volentem
+filium quis vendiderit patri, suo quidem nomine competit injuriarum
+actio, filii verò nomine non competit, quia nulla injuria est quæ in
+volentem fiat_; l'autre Droit dit que, [274]_scienti & consentienti non
+fit injuria_; Elle est tirée de la Loi 145. _ff de diversis regulis
+juris_, qui porte, que _nemo videtur fraudare eos qui sciunt &
+consentiunt_, & elle est en quelque sorte expliquée par le §. _si
+intelligatur_. 6. de la Loi prémiére, _Dig. de Ædilitio Edicto. Si
+intelligatur vitium, morbus que mancipii ut plerùmque signis quibusdam
+solent demonstrare vitia, potest dici edictum cessare; hoc enim tantùm
+intuendum est ne emptor decipiatur._ Pour pouvoir conclure qu'une femme
+est trompée volontairement & de son consentement, il faut qu'il conste &
+qu'il apparoisse clairement & manifestement qu'elle n'a été ni induite,
+ni séduite; qu'elle a sçû les defauts de l'Eunuque, & les incommoditez
+qu'elle en souffriroit, sans cela elle est trompée, & elle est trompée
+par surprise & non pas volontairement. J'ajoûte qu'il faut qu'une femme
+soit assurée de sa continence & de sa chasteté, qu'elle sçache que les
+defauts de l'Eunuque, & les incommoditez qu'elle en souffrira, mettront
+l'une & l'autre de ces deux vertus très souvent à l'épreuve, & qu'elle
+pourra sûrement soûtenir toutes ces épreuves, sans cela, présupposé que
+_volenti non fiat injuria_ le Magistrat ni ses Supérieurs
+Ecclésiastiques ne doivent point lui permettre de s'exposer à la
+tentation, & de se mettre dans un danger évident de tomber dans le crime
+comme je le ferai voir dans la suite de ce chapitre; il ne doit point
+lui permettre par conséquent de se marier; l'Objection tombe dans ce
+cas. Il y a d'autres exceptions à cette régle générale, que les
+Jurisconsultes rapportent; par éxemple, [275]_si quis puellam volentem
+rapuerit; si quis filium volentem intervertat. Si quis servum volentem
+corrumpat_; & plusieurs autres semblables. Le sens véritable de cette
+maxime est, qu'une personne qui a consenti à l'injure qui lui a été
+faite, ne peut point agir par action d'injure contre l'injuriant. Voici
+donc l'application qu'il faut faire de cette maxime au cas du mariage
+d'un Eunuque. Lors qu'un mariage est déclaré nul par, ou à cause de
+l'impuissance du mari, il n'est pas seulement condamné à rendre la dote
+qu'il a reçûë de sa femme, pour laquelle il n'est point admis ni reçû à
+faire cession de biens, mais aussi aux dommages & intérêts envers elle,
+& elle n'est point tenuë à la restitution des bagues qui lui avoient été
+données. Mais lors qu'elle a sçû, avant que de l'épouser, qu'il étoit
+impuissant, elle peut bien faire casser son mariage, ou plûtôt faire
+dire qu'il n'y en a point, mais elle ne peut pas intenter l'action
+d'injure ou de dommages & intérêts, parce que _volenti non facta fuit
+injuria_. Elle mérite qu'on lui fasse ce reproche d'Horace[276] _Prudens
+emisti vitiosum, dicta tibi est lex, insequeris tamen hunc & lite
+moraris iniqua_. C'est là la Jurisprudence universelle de tous les Païs.
+Mais pour répondre solidement & d'une maniére qui soit sans replique à
+cette Objection, je ne puis faire rien de mieux que de me servir des
+termes du Docte Cypræus, tels qu'ils sont contenus dans les Articles 41.
+& 42. du Paragraphe treiziéme du chapitre neuviéme de son excellent
+Ouvrage, _de Jure connubiorum_: en détruisant l'Objection ils finiront
+aussi très dignement ce chapitre & cet Ouvrage. [277]«_Quæritur si mulier
+spadoni vel Eunucho fidem dederit, non ignara eum hoc vitio affectum,
+vel post sponsalia resciverit, eum virum non esse, & nihilominus nuptias
+consummare cupiat, id ei concedendum fit? Et si quidem constiterit eum
+ad commixtionem conjugalem inhabilem esse, nuptiis illi inter dicendum &
+sponsalia dissolvenda existimaverim. 1. Quod lege Divina spadones
+prohibeantur mariti fieri. Deuteronom. 13. Itaque nec illis mulieres
+nubere possunt. 2. Quod & Imperatorum constitutionibus id vetitum est.
+3. Quod ejusmodi conjugium Benedictionis non sit capax. 4. Quod nulla
+istarum causarum propter quas conjugium à Deo institutum est, hic locum
+habeat. 5. Propter periculum, ne mulier alibi amori operam dare
+incipiat, (ut est natura hominum proclivis ad libidinem) & conjugio,
+cujus usum nullum habere potest, pro velamento turpitudinis utatur. Nec
+ad rem facit quod mulier sciens volens nuptias illas cupiat; Nam in re
+tanti momenti Magistratus est partibus consulere qui suis commodis
+consulere non possunt, cùm perire volens audiendus non sit. Nam verendum
+est, ut dixi, ne mulier ejus pertæsa conjunctionis alium portum quærat
+quo se se recipiat, ut Theognidis verbis utar. Quibus incommodis
+Magisstratum mederi oportet, usque adeò ut etsi de viri vitio aut morbo
+non quæratur uxor, nihilominus hisce nuptiis intercedere debeat._»
+
+_Sed quid si mulier sciens volens spadoni nupserit, & matrimonium
+consommatum sit? Resp. sibi Imputare debet quæ ei quem scit virum non
+esse, nupserit. Interim tamen matrimonium [Grec: agamos gamos], id est
+pro nullo habendum est, ut quod contra leges inter eas personas coiërit,
+quæ matrimonio jungi non possunt. Quâ de Causâ etiamsi cum facti non
+poeniteat, nihilominus à Viro discedere debere, & si nolit, segregandam
+esse existimaverim. Neque enim mulier prava & legibus prohibita suâ
+conniventia recta efficere potest. Et Conjugium confirmatur officio
+carnali, Verum antequàm confirmetur, impossibilitas officii solvis
+vinculum conjugii. 33. Quæst. 1. cap. 1. Verba Augustini. Quamvis contra
+sentiat Papa Alexander, vel ut alii volunt, Lucius, cap. requisivisti,
+33. Quæstione prima, qui vult eas quæ pro uxore haberi non possunt, pro
+sororibus habendas; quod vix est ut defendi possit, idque propter illas,
+quas commemoravimus causas._
+
+FIN.
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[1] Comme l'illustre Mr. Bayle étoit encore en vie quand cette Dédicace
+a été faite, on n'a pas trouvé qu'il fut nécessaire d'y rien changer,
+quoi qu'il soit mort depuis.
+
+[2] Mr. de Montpinslon.
+
+[3] Histoire des Ouvrages des Savans. Mois de Janvier, Février & Mars
+1706. pag. 84. & suiv.
+
+[4] Nouv. de la Répub. des Lett. Janv. 1704 p. 117.
+
+[5] Nouvelles de la République des Lettres tom. 1. Mois d'Avril 1684.
+pag. 117.
+
+[6] Patiniana pag. 25.
+
+[7] Capitul. 9. tit. 19 de procuratoribus lib. 1. sexti Decretal.
+
+[8] Imperat. Leonis constitut. 26. in princip.
+
+[9] Novel. 21. tit. 1. de Nuptiis. In præfat.
+
+[10] L. 197. de divers. regul. Jur.
+
+[11] Liv. 14. ch. 6.
+
+[12] In Eutrop. lib. 1. V. 339.
+
+[13] Christophori Helvici Theatrum Historicum pag. 5.
+
+[14] St. Remuald. Thresor Chronol. & Histor. fol. tom. 1. pag. 79.
+
+[15] Valere Maxime liv. 9, ch. 3. art. 13.
+
+[16] Lucien dans son dialogue Intitulé le menteur ou l'Incredule.
+
+[17] Etymologicon Linguæ Latinæ.
+
+[18] Genese Ch. 37. V. 36.
+
+[19] Joseph. Antiq. Judaic. liv. X. ch. 16.
+
+[20] St. August de civit. Dei. tom. 1. pag. 603.
+
+[21] L. 2. §. 1. ff. de Adoptionibus.
+
+[22] Lettre 117. dans la traduction que Mr. l'Abbé de Bellegarde a faite
+des Epitres de S. Basile.
+
+[23] Lib. 16. cap. 7.
+
+[24] Lib. 16. cap. 7.
+
+[25] Controvers. 33. lib. 5.
+
+[26] St. Matth. ch. 19. V. 12.
+
+[27] L. 147. de div. reg. Jur.
+
+[28] L. 121. ff. de verbor. significat.
+
+[29] Liv. 6. ch. 5. & sur tout. liv. 10. ch. 1.
+
+[30] Liv. 2. Eleg. 2.
+
+[31] Voy. Plin. liv. 13. ch. 4.
+
+[32] Plutarq. In Alexandr.
+
+[33] Liv. 7. ch. 2.
+
+[34] Satyr. 10. V. 306. 307.
+
+[35] Liv. 6. ch. 10.
+
+[36] Voy. Crinitus de honnesta disciplina liv. 9. S. Romuald fol. tom.
+2. pag. 185.
+
+[37] Luithprand. Ticinensis. liv. 4. de rebus per Europam gestis. cap.
+4. Meibomius. Rerum Germanicar. tom. 1. c. 47. pag. 247. Camerar.
+Meditat. Historic. tom. 1. lib. 5. cap. 19.
+
+[38] Act. 1. Scen. 2.
+
+[39] Liv. 6. ch. 1. art. 13.
+
+[40] Liv. 2. Epigr. 60.
+
+[41] Voyez cette Histoire dans le Diction. Histor. & Crit. de Mr. Bayle.
+Les Articles _Abelard, Heloïse, Foulques & Paraclet_.
+
+[42] Ch. 31. V. 21, 22.
+
+[43] Herodote liv. 8.
+
+[44] Instit. lib. 4. tit. 4. de Injuriis. § 7.
+
+[45] Novell. 42. ch. 1.
+
+[46] Amor. lib. 2. Eleg. 3. V. 3. & 4.
+
+[47] Novell. 60.
+
+[48] Apol. 2. pag. 71. adressée à l'Empereur Antonin.
+
+[49] Epistol. 5. 6. ad Pammachium de Erroribus Origini.
+
+[50] Dupin nouvelle Bibliothéque des Auteurs Ecclésiastiques tom 1. pag.
+121. &c. tiré d'Eusebe liv. 6. ch. 2. §. 19. traduction Françoise, les
+chapitres de laquelle ne se rapportent point à l'Edition Gréque ni
+Latine.
+
+[51] S. Romuald. tom. 2. pag. 185. du tresor Hist. & Chronol. in fol.
+
+[52] Eusebe parle de cette sédition, mais il n'en dit pas la cause, liv.
+6. ch. 41. &c.
+
+[53] Voyez la Vie de Tertullien & d'Origéne, par Mr. de la Motte ch. 5.
+sur la fin.
+
+[54] Dupin ibid. ubi supra. Et Eusebe ibid. ch. 19.
+
+[55] Liv. 5. ch. 21.
+
+[56] l. 4. §. 2. ff. ad legem Corneliam de sicariis et Veneficiis.
+
+[57] Voyez Diction. Hist. & Crit. de Mr. Bayle tom. 1. pag. 955. & suiv.
+
+[58] Essais liv. 2. ch. 29.
+
+[59] Centuries 1. ch. C. de separatione ex causa luis Veneraæ.
+
+[60] Abreg. Chronol. tom. 2. pag. 639.
+
+[61] Voyez Hippocrat. lib. Aphorism. 28. & 29.
+
+[62] Plin. lib. II. cap. 37.
+
+[63] lib. 23.
+
+[64] Tom. 17. lib. 3. tit. defectus testium vel naturâ, vel casu
+Eunuchi, spadones, castrati. Et tit. Hermaphroditorum & sacrorum
+ridiculorum.
+
+[65] Joseph. Antiquit. Judaïq. liv. 18. ch. 2. idem de la guerre des
+Juifs liv. 2. ch. 7.
+
+[66] [Grec: Eunechisan.]
+
+[67] Liv. 1. tom. 1. Heres. 15. 16.
+
+[68] Mr. Dodwel, dans les additions aux Oeuvres Posthumes &
+Chronologiques de Pearson; dans sa digression sur le ch. 6. à l'occasion
+de le prétenduë Domitille, Vierge & Martyre.
+
+[69] Plaut. in Aulular. Act. 2. Scen. 2. V. 72. 73.
+
+[70] Mezerai Histoire de France avant Clovis in 12 pag. 160.
+
+[71] Liv. 8. chap. 41.
+
+[72] Liv. 1. ch. 12.
+
+[73] Elog. 5. des Empereurs. Elog. 9. des Impératrices.
+
+[74] Dior. Cassius, in Neron. Art. 28.
+
+[75] Ch. 1. V. 10.
+
+[76] Ibid. ch. 2.
+
+[77] Judith ch. 12.
+
+[78] Act. ch. 8. V. 26.
+
+[79] Jérémie ch. 52. V. 25.
+
+[80] Plat. de leg. lib. 3.
+
+[81] Grégoire de Nazianze Oraison 23.
+
+[82] Athanas. ad solitar. pag. 384.
+
+[83] Amm. Marcell. liv. 18.
+
+[84] Ibid. liv. 15.
+
+[85] Ibid. l. 8. ch. 15.
+
+[86] Julian. Imperat. ad Atheniens. pag. 501.
+
+[87] Athan. ad solitar. pag. 834. 835.
+
+[88] S. Athanas ad solitar. pag. 852 & Herman Vie de S. Athanase liv. 7.
+ch. 10.
+
+[89] Gregor. Nazianz. orat. 31.
+
+[90] Liv. 7. ch. 10.
+
+[91] Liv. 9. tit. 1. l. 4.
+
+[92] Eusebe Hist. Eccles. liv. 10 ch. 8.
+
+[93] Ælius Lampridius.
+
+[94] Quint. Curt. lib. 10. cap. 1.
+
+[95] Ælius Lampridius in sever.
+
+[96] Cod. Theod. liv. 10, tit. 10, liv. 34.
+
+[97] Liv. 5. pag. 800.
+
+[98] Lucian. Macrob.
+
+[99] Voyez Nouvelles de la République des Lettres Janvier 1686, art. 10.
+tom. 5. pag. 87.
+
+[100] Liv. 17.
+
+[101] Esaïe ch. 56. V. 3. Osée ch. 9. V. 16. Luc ch. 13. V. 7.
+
+[102] Claud. in Eutrop. lib. 1.
+
+[103] Socrate Hist. Eccles. liv. 6. ch. 5.
+
+[104] Sozomene liv. 8. ch. 7.
+
+[105] In pseud. & in Eunuch.
+
+[106] Liv. 3. ch. dernier.
+
+[107] Martial. liv. 6. Epigram. 2.
+
+[108] Liv. 9. Epigram. 7.
+
+[109] Sueton. invit. Domitian ch. 7. art. 4.
+
+[110] Tit. 8. liv. 48. ff.
+
+[111] tit. 8. liv. 48. ff.
+
+[112] l. 3. §. 4. tit. Eod.
+
+[113] liv. 26. §. 28. tit. 2. l. 9. ad legem Aquiliam.
+
+[114] liv. 4. tit. 42. l. 1.
+
+[115] Authent. coll. 9. tit. 24. Nouv. 142.
+
+[116] Leo. Constitut. 60.
+
+[117] Vid. qui testament. facere poss. l. 5.
+
+[118] l. 6 ff. de liberis & posthum. hæred. instituendis vel
+exhæredandis.
+
+[119] l. 6. ff. de Jure patronatus.
+
+[120] §. sed & illud. In insitut. lib. 1. tit. II. de Adoph.
+
+[121] Ibid. ff. 4.
+
+[122] d. ff. foeminæ Institut de adopt.
+
+[123] L. 6 ff. de liber. & posth. hæred. Instituendis vel exhæredandis
+L. 29. §. penult. de in officios. Testam.
+
+[124] Schneidevin. sur les Instituts. liv. 1. tit. 25. §. 7.
+
+[125] Institut. de hæred. qualit. & differ. l. 4.
+
+[126] L. I. §. 11.
+
+[127] L. 20. §. 7. ff. qui Testamenta facere possunt.
+
+[128] L. I. cod. quand Mulier. Tutor. off. lung. pot.
+
+[129] L. 4. liv. 49. tit. 16. de Re militati.
+
+[130] Plaut. in Curcull.
+
+[131] L. 20, §. 7. ff. qui testam. facer. poss.
+
+[132] Institut. orator. lib. 5, cap. 12.
+
+[133] L. 4. ff. ad leg. Cornel. de siccar.
+
+[134] Liv. 7. ch. 7. exempl. 6.
+
+[135] Juven. Satyr. 11. Aristote lib. 7. cap. 5. Histor. Animal. Æsop.
+in Apol. Ælian. lib. 6. cap. 33. Plin. lib. 37. cap. 6.
+
+[136] Voyages de la Hontan dans l'Amérique Septentrionale tom. 1. lett.
+16. pag. 181. &c.
+
+[137] Ibid. 185. 186.
+
+[138] Lib. 32. cap. 3.
+
+[139] Voyez Mémoires pour l'histoire des Sciences & des beaux Arts, mois
+de Mai 1704. article 10. page 301. &c. tom. 7.
+
+[140] Levitiq. ch. 22, V. 24.
+
+[141] Deuteron. ch. V. 1.
+
+[142] Matth. ch. 19 V. 12.
+
+[143] Distinct. 55. c. 1.
+
+[144] Ibid. c. 10.
+
+[145] Ibid. c. 5.
+
+[146] L. si verò 5. §. II. lib. 9. ff. tit. 3. de his qui effuderint,
+vel dejecerint.
+
+[147] De Bell. Alexand.
+
+[148] Cheviæana tom. I. pag. 200.
+
+[149] Voyez les Nouvelles de la République des Lettres par Mr. Bayle
+tom. 4. pag. 948.
+
+[150] Ibid. tom. 7. pag. 1466.
+
+[151] Institut. lib. 1. tit. 9. §. 1.
+
+[152] Decret. 2. pars. causa 35. quæst. 1. & 2.
+
+[153] In Eutrop. lib. 1.
+
+[154] Cap. tunc salvabitur 33. Quæst. 5. & ibid. Gloss. fin.
+
+[155] 1. Timoth. ch. 5. V. 14.
+
+[156] Jérém. ch. 29. V. 6.
+
+[157] L. 220. ff. deverbor. signif. §. 3. in fin.
+
+[158] Chap. 20. V. 35. & 36.
+
+[159] Aul. Gel. lib. 18. cap. 6.
+
+[160] Cap. extr. de convers. infidel.
+
+[161] Nouvel. 73. in princip.
+
+[162] L. Eleganter 24. §. qui reprobos. ff. de pignor. act.
+
+[163] Sext. decretal. lib. 4. tit. 2. capitul. unic.
+
+[164] L. 14. ff. de sponsal.
+
+[165] L. vehenda 10. §. 1. ff. ad leg. Rhod. de Jactu.
+
+[166] Voyez S. Jerôme Epitr. 2. tom. 1. p. 11.
+
+[167] 1. Liv. des Rois ch. 1.
+
+[168] L. ea quæ commendandi causa ff. §. ult. de contrala. empt.
+
+[169] Part. 1. lib. 5. disput. 12. §. 10. num. 351.
+
+[170] Lib. 5. tit. 17. l. 50.
+
+[171] Lib. 23. tit. 3 de Juro dotium l. 39. §. 1.
+
+[172] Voyez le Tresor ou la Biblioth. du Droit Franç. par Mre. Laurent
+Bouchet tom. 2. pag. 691.
+
+[173] Tit. de Nuptiis §. 12.
+
+[174] L. 30. ff. quando dies leg. vel fideic. cedat.
+
+[175] Vid. Pruckneri manuale mille quæstionum illustrium Theolog.
+Centur. 8. Quæst. 43.
+
+[176] Voyez le Tresor, ou la Biblioth. du Droit François par Mre Laurent
+Bouchel tom. 2. pag. 689.
+
+[177] Capitul. 10. Decretal. Gregor. lib. 4. tit. 2.
+
+[178] Decret. 2. pars caus. 37. quæst. 2. c. 17.
+
+[179] Ibid. c. 30.
+
+[180] Ibid. c. 37., &c.
+
+[181] Voy. Schneidewin. in institut. lib. 1. Tit. 10. pars 4.
+
+[182] De divortio. num. 22.
+
+[183] On peut voir sur ce sujet les ch. 62. & 64. de la 2. Centurie des
+Arrêts de Mr. le Prêtre.
+
+[184] Collat. 4. Novell. 22. tit. de causis solutionis cum poena.
+
+[185] In Eutrop. lib. 1.
+
+[186] Terence Eunuch. Act. 2. Scen. 3.
+
+[187] Epigr. 52. lib. 10.
+
+[188] Epigram. 42. lib 12.
+
+[189] Carmen Nuptiale lib. 1. m. 63.
+
+[190] Ovid. Amor. lib. 3. Eleg. 7.
+
+[191] Audoënus Epigramm. 55.
+
+[192] Ibid. Epigram. 275.
+
+[193] Juven. Satyr. 6. V. 513.
+
+[194] Ovid. ubi suprà.
+
+[195] Liv. 21. tit. 1. de æditit. Ædicto. l. 7.
+
+[196] Horat. Sermon. lib. I. Satyr. I.
+
+[197] Ch. 30. V. 21.
+
+[198] Mr. Ocluen Capitaine de Cavalerie, & l'un des Membres de la
+Société Royale de Berlin.
+
+[199] Voyez Livre sans nom pag. 33.
+
+[200] Lib. 5. Epigr. 42.
+
+[201] Ovid. de arte Amandi. lib. 1.
+
+[202] Ibid.
+
+[203] Plat. lib. 10. de legib.
+
+[204] In Galb. cap. 3.
+
+[205] Thuan. Histor. lib. 52.
+
+[206] Tacit. Annal. lib. 4 cap. 53.
+
+[207] Plin. Epist. 18. lib. 8.
+
+[208] Voyez Valesiana pag. 57.
+
+[209] Diction. Histor. & Crit. 2. Edit. tom. 1. pag. 355.
+
+[210] Bouchet Annales d'Aquitaine fol. 143. versò. Dans Bayle Réponse
+aux questions d'un Prov. tom. 1. pag. 423.
+
+[211] Voyez l'Histoire des Ouvrages des Sçavans, mois de Septembre 1687.
+pag. 109. & 110.
+
+[212] Saty. 2.
+
+[213] Hist. des Ouvr. des Sçav. mois de Juillet 1696. pag. 506.
+
+[214] Sext. Decretal. lib. 4. tit. 1.
+
+[215] L. 60. ff.; P2: ff lib. 23. tit. 2. de ritu nupt. §. 5.
+
+[216] §. si advertus Institut. de Nuptiis.
+
+[217] Sueton. in August. cap. 44.
+
+[218] Liv. 5. Epigram. 42.
+
+[219] Pag. 513.
+
+[220] Liv. 6. ch. 2.
+
+[221] Voyez aussi l'Histoire des Ouvrages des Sçavans mois de Septembre
+1690. art. 1. tom. 7. pag. 10. & suiv.
+
+[222] §. 28. pag. 20.
+
+[223] §. 235. pag. 358.
+
+[224] L. si dotem. 22. §. si maritus. 7. ff. solut. Matrimon.
+
+[225] Can. quod autem.
+
+[226] Tom. 2. Jenens. German. fol. 156. 6.
+
+[227] Lib. 2. tit. 1. de Matrimon. & Nupt. definit. 16. & Tit. 11.
+definit. 200.
+
+[228] Hist. des Ouvrages des Sçavans, mois de Février 1706. art. 7. pag.
+89. & suiv.
+
+[229] Ibid. mois de Décembre 1691. art. 3. pag. 175.
+
+[230] Lib. 5. Tit. 8. Cod. si nuptiæ ex rescripto petantur l. 2.
+
+[231] Hist. des Ouv. des Sçav. mois de Novembr. 1687. pag. 321. Ibid
+mois de Mai 1688. art. 4. pag. 35. Ibid. mois de Juillet 1688. art. 10.
+Ibid mois de Septembre 1688. pag. 38. Ibid. Octobre 1688. art. 13. Ibid.
+Janvier 1689. pag. 473. Ibid. Février 1689. art. 4. Ibid. Mars 1689.
+art. 1. pag. 13. 16. Ibid. Février 1692. pag. 280. Ibid. Août 1692. pag.
+540. Ibid. Avril 1695. art. 5.
+
+[232] Mois de Février 1706. art. 7. pag. 89.
+
+[233] Voyez la Déclaration du Roi de Prusse sur ce sujet du 7. Decembre
+1689.
+
+[234] Chap. 9. §. 2. num. 13.
+
+[235] B: Voyez les Oeuvres de Mr. le Vayer Homelie Académique, Homel. 2.
+
+[236] Impress. Londini in 4. ann. 1640. pag. 40. 41.
+
+[237] Voëtii Polit. Ecclesies pars prima lib. 3. Tractat. 1. de
+matrimonio lectio 2. cap. 1. quæst. 3.
+
+[238] Voyez de l'usage & de l'autorité du Droit Civil dans les Etats des
+Princes Chrétiens traduit du Latin d'Arthurus Duck Iuriscons. Angl. liv.
+2. pag. 234.
+
+[239] Lib. 5.
+
+[240] Terent. Eunuch. Act. 4. scen. 3.
+
+[241] Iuvenal. Satyr. 6. V. 366.
+
+[242] Cap. 89.
+
+[243] Liv. 6. Epigr. 67.
+
+[244] Lib. I. Epigr. 34.
+
+[245] Ch. 20. V. 2. 3.
+
+[246] Ovid. Metamorph. lib. 9.
+
+[247] Caus. 32. quæst. 4. c. origo. &c. liberorum ergò.
+
+[248] Genes. chap. 6. V. 2.
+
+[249] Genes. ch. 30. V. 1.
+
+[250] Æneid. lib. 4.
+
+[251] Vid. c. penult. & fin. 32. quæst. 7. a. solet quæri. 32. q. 2. c.
+non enim 32. q. 1. c. tantum. 32. q. 4.
+
+[252] Genes. ch. 30. V. 1.
+
+[253] Tobie ch. 6. V. 16. & suiv.
+
+[254] Novell. 78. cap. 3. Novell. 117. cap. 6.
+
+[255] L. in re mandata cod. mandati.
+
+[256] L. 10. l. 14. de adim. legat.
+
+[257] L. 8. in princip. ff. de pericul. & commot. rei vendit.
+
+[258] Vigneuil Marville tom. 1. pag. 376.
+
+[259] Perroniana pag. 44.
+
+[260] Juven. Satyr. 6. V. 324. 325.
+
+[261] Martial. Epigr. 7. lib. 4.
+
+[262] Lib. 11. Epigr. 82.
+
+[263] L. 30. ff. de divers. Regul. jur.
+
+[264] L. Si poenam ff. de verbor. obligationib.
+
+[265] Capitul. 5. Decretal. lib. 4. tit. 15. de Frigidis & Maleficiatis.
+
+[266] Metamorphos. lib. 9. V. 465.
+
+[267] Ovid. fast. lib. 5.
+
+[268] St. Romuald. Tresor Hist. & Chronol. in fol. tom. 1. pag. 93.
+
+[269] Ibid. pag. 231.
+
+[270] Genes. ch. 21.
+
+[271] 1. Samuel. ch. 1.
+
+[272] Esaïe. ch. 54. V. 1.
+
+[273] L. 1. §. usque adeò 5. ff. de injuriis & famosis libellis lib. 47.
+tit. 10.
+
+[274] Sext. decretal. lib. 5. tit. de regul. jur. Regula 25.
+
+[275] Novell. 22. cap. per occasionem. 6.
+
+[276] Lib. 2. Epist. 2. V. 18.
+
+[277] L. 6. de Appellat.
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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