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diff --git a/39220-h/39220-h.htm b/39220-h/39220-h.htm new file mode 100644 index 0000000..3b4c699 --- /dev/null +++ b/39220-h/39220-h.htm @@ -0,0 +1,15746 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of Vies des dames galantes, par Brantome. +</title> +<style type="text/css"> + p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} + +.c {text-align:center;text-indent:0%;margin-top:2%;margin-bottom:2%;} + +.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} + +.nind {text-indent:0%;} + +.innd {text-indent:6%;} + +.r {text-align:right;margin-right: 5%;} + +small {font-size: 70%;} + + h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both;} + + h2 {margin-top:5%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both; + font-size:120%;} + + h3 {margin:5%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both; + font-size:100%;} + + hr.full {width: 50%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;} + + table {margin-top:2%;margin-bottom:2%;margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;text-align:left;} + + body{margin-left:2%;margin-right:2%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + +.smcap {font-variant:small-caps;font-size:95%;} + + img {border:none;} + +.blockquott {margin-top:2%;margin-bottom:2%;font-size: 90%;} + +.boxx {border:solid 1px black;padding: 1%; +margin-left:auto;margin-right:auto;} + + sup {font-size:75%;} + +.footnotes {border:dotted 3px gray;margin-top:15%;clear:both;} + +.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} + +.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} + +.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} +</style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Vies des dames galantes, by Pierre de Bourdeille Brantôme + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Vies des dames galantes + +Author: Pierre de Bourdeille Brantôme + +Release Date: March 21, 2012 [EBook #39220] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIES DES DAMES GALANTES *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at The Internet Archive) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<p class="cb">VIES<br /> +<br /> +<small>DES</small><br /> +<br /> +<big>DAMES GALANTES</big></p> + +<p> </p> +<p> </p> + +<div class="boxx"> +<p class="nind">Au lecteur</p> + +<p class="nind">Cette version électronique reproduit dans son intégralité +la version originale.</p> + +<p class="nind">La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections +mineures.</p> + +<p class="nind">L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. +La liste des modifications se trouve à la fin du texte. +</p> +</div> + +<p> </p> +<p> </p> + +<p class="c">PARIS. CHARLES BLOT, IMPRIMEUR, RUE BLEUE, 7.</p> + +<p> </p> +<p> </p> + +<h1> +VIES<br /> +<br /> +<small>DES</small><br /> +<br /> +<big>DAMES GALANTES</big></h1> + +<p class="c"><small>P A R</small><br /><br /> +LE SEIGNEUR DE BRANTOME<br /> +<br /><br /><br /> +——— +<br /><br /><br /> +<b>NOUVELLE ÉDITION</b><br /> +<br /> +<small>REVUE ET CORRIGÉE SUR L'ÉDITION DE 1740<br /> +<br /> +AVEC DES REMARQUES HISTORIQUES ET CRITIQUES</small><br /> +<br /><a href="images/colophon_lg.png"> +<img src="images/colophon.png" +alt="colophon" +title="colophon" +width="120" +height="95" +/></a> +<br /><br /> +PARIS<br /> +<br /> +GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br /> +<br /> +<small>6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6</small></p> + +<p> </p> + +<table border="3" cellpadding="3" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="center"><a href="#TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIERES</a></td></tr> +</table> + +<p> </p> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h2><a name="A_MONSEIGNEUR" id="A_MONSEIGNEUR"></a>A MONSEIGNEUR<br /><br /> +<small>LE DUC</small><br /><br /> +<big>D'ALENÇON, DE BRABANT</big><br /><br /> +ET COMTE DE FLANDRES,<br /><br /> +<small>FILS ET FRÈRE DE NOS ROYS.</small></h2> + +<p class="innd">M<small>ONSEIGNEUR</small></p> + +<p>D'autant que vous m'avez fait cet honneur souvent à la Cour de causer +avec moy fort privement de plusieurs bons mots et contes, qui vous sont +si familiers et assidus qu'on diroit qu'ils vous naissent à veüe +d'œil dans la bouche, tant vous avez l'esprit grand, prompt et +subtil, et le dire de mesme et très-beau, je me suis mis à composer ces +Discours tels quels, et au mieux que j'ay pu, afin que si aucuns y en a +qui vous plaisent, vous fassent autant passer le temps et vous +ressouvenir de moy parmy vos causeries, desquelles m'avez honoré autant +que gentilhomme de la Cour.</p> + +<p>Je vous en dédie donc, Monseigneur, ce livre, et vous supplie le +fortifier de vostre nom et autorité, en attendant<a name="page_002" id="page_002"></a> que je me mette sur +les discours sérieux, et en voyez un à part que j'ai quasi achevé, où je +deduis la comparaison de six grands princes et capitaines qui voguent +aujourd'huy en ceste chrestienté, qui sont le roy Henri III vostre +frère, Vostre Altesse, le roy de Navarre vostre beau-frère, M. de Guise, +M. du Maine et M. le prince de Parme<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, alléguant de tous vous autres +vos plus belles valeurs, suffisances, mérites et beaux faits, sur +lesquels j'en remets la conclusion à ceux qui la sçauront mieux faire +que moy.</p> + +<p>Cependant, Monseigneur, je supplie Dieu vous augmenter tousjours en +vostre grandeur, prospérité et altesse, de laquelle je suis pour jamais,</p> + +<p class="r"><span style="margin-right: 30%;">M<small>ONSEIGNEUR</small>,</span><br /> +<br /> +Votre très-humble et très-obéissant sujet<br /> +et très-affectionné serviteur,<br /> +<br /> +<small>DE</small> BOURDEILLE.</p> + +<p><a name="page_003" id="page_003"></a></p> + +<h2><a name="AU_LECTEUR" id="AU_LECTEUR"></a>AU LECTEUR.</h2> + +<p>J'avois voüé ce deuxiesme livre des Femmes à mondit seigneur d'Alençon +durant qu'il vivoit, d'autant qu'il me faisoit cet honneur de m'aimer et +causer fort privement avec moy, et estoit curieux de savoir de bons +contes. Ores, bien que son genereux et valheureux et noble corps gise +sous sa lame honorable, je n'en ay voulu pourtant revoquer le vœu; +ainsi je le redonne à ses illustres cendres et divin esprit, de la +valeur duquel, et de ses hauts faits et mérites je parle à son tour, +comme des autres grands princes et grands capitaines; car certes il l'a +esté s'il en fut onc, encor qu'il soit mort fort jeune.<a +name="page_004" id="page_004"></a></p> + +<h2><a name="AVIS_DE_LAUTEUR" id="AVIS_DE_LAUTEUR"></a>AVIS DE L'AUTEUR.</h2> + +<p>Ce volume des Dames Galantes est dédié à M. le duc d'Alençon, de +Brabant, et comte de Flandres, qui contient plusieurs beaux discours.</p> + +<p>Le premier traite de l'amour de plusieurs femmes mariées, et qu'elles +n'en sont si blasmables comme l'on diroit pour le faire; le tout sans +rien nommer, et à mots couverts.</p> + +<p>Le deuxiesme, sçavoir qui est la plus belle chose en amour, la plus +plaisante, et qui contente le plus, ou la veüe, ou la parole, ou +l'attouchement.</p> + +<p>Le troisiesme traite de la beauté d'une belle jambe, et comment elle est +fort propre et a grand vertu pour attirer à l'amour.</p> + +<p>Le quatriesme, quel amour est plus grand, plus ardent et plus aisé, ou +celuy de la fille, ou de la femme mariée, ou de la veufve, et quelle des +trois se laisse plus aisément vaincre et abattre.</p> + +<p>Le cinquiesme parle de l'amour d'aucunes femmes vieilles et comment +aucunes y sont autant ou plus sujettes et chaudes que les jeunes, comme +se peut parestre par plusieurs exemples, sans rien nommer ny +escandalyser.</p> + +<p>Le sixiesme traite qu'il n'est bien seant de parler mal des honnestes +dames, bien qu'elles fassent l'amour, et qu'il en est arrivé, de grands +inconvénients pour en médire.</p> + +<p>Le septiesme est un recueil d'aucunes ruses et astuces d'amour, qu'ont +inventé et osé aucunes femmes mariées, veufves et filles à l'endroit de +leurs maris, amants et autres, ensemble d'aucunes de guerre de plusieurs +capitaines à l'endroit de leurs ennemis; le tout en comparaison: à +sçavoir lesquelles ont esté les plus rusées, cautes, artificielles, +sublimes et mieux inventées et pratiquées, tant des uns que des autres +Aussi Mars et l'Amour font leur guerre presque de mesme sorte, et l'un a +son camp et ses armes comme l'autre.</p> + +<p>Discours sur ce que les belles et honnestes dames ayment les vaillants +hommes, et les braves hommes ayment les dames courageuses.<a +name="page_005" id="page_005"></a></p> + +<h1>VIES<br /><br /> +<small>DES</small><br /><br /> +<big>DAMES GALANTES.</big></h1> + +<h2><a name="DISCOURS_PREMIER" id="DISCOURS_PREMIER"></a>DISCOURS PREMIER.</h2> + +<p class="c">Sur les dames qui font l'amour et leurs maris cocus<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. </p> + +<p>D'autant que ce sont les dames qui ont fait la fondation du cocuage, et +que ce sont elles qui font les hommes cocus, j'ay voulu mettre ce +discours parmi ce livre des Dames, encore que je parleray autant des +hommes que des femmes. Je sçay bien que j'entreprends une grande +œuvre, et que je n'aurois jamais fait si j'en voulois monstrer la +fin, car tout le papier de la chambre des comptes de Paris n'en sçauroit +comprendre par escrit la moitié de leurs histoires, tant des femmes que +des hommes; mais pourtant j'en escriray ce que je pourray, et quand je +n'en pourray plus, je quitteray ma plume au diable, ou à quelque bon +compagnon qui la reprendra; m'excusant si je n'observe en ce discours +ordre ny demy, car de telles gens et de telles femmes le nombre en est +si grand, si confus et si divers, que je ne sçache si bon sergent de +bataille qui le puisse bien mettre en rang et ordonnance.</p> + +<p>Suivant donc ma fantaisie, j'en diray comme il me plaira, en ce mois +d'avril qui en rameine la saison et venaison des cocus: je dis des +branchiers, car d'autres il s'en fait et s'en voit assez tous les mois +et saisons de l'an. Or de ce genre de cocus, il y en a force de<a +name="page_006" id="page_006"></a> diverses espèces; mais de toutes la pire +est, et que les dames craignent et doivent craindre autant, ce sont ces +fols, dangereux, bizarres, mauvais, malicieux, cruels, sanglants et +ombrageux, qui frappent, tourmentent, tuent, les uns pour le vray, les +autres pour le faux, tant le moindre soupçon du monde les rend enragés; +et de tels la conversation est fort à fuir, et pour leurs femmes et pour +leurs serviteurs. Toutefois j'ay cogneu des dames et de leurs serviteurs +qui ne s'en sont point soucié; car ils estoient aussi mauvais que les +autres, et les dames estoient courageuses, tellement que si le courage +venoit à manquer à leurs serviteurs, le leur remettoient; d'autant que +tant plus toute entreprise est périlleuse et scabreuse, d'autant plus se +doit-elle faire et exécuter de grande générosité. D'autres telles dames +ay-je cogneu qui n'avoient nul cœur ny ambition pour attenter choses +hautes, et ne s'amusoient du tout qu'à leurs choses basses: aussi dit-on +<i>lasche de cœur comme une putain</i>.</p> + +<p>—J'ay cogneu une honneste dame, et non des moindres, laquelle, en une +bonne occasion qui s'offrit pour recueillir la joüissance de son amy, et +luy remonstrant à elle l'inconvénient qui en adviendroit si le mary qui +n'estoit pas loin les surprenoit, n'en fit plus de cas, et le quitta là, +ne l'estimant hardy amant, ou bien pour ce qu'il la dédit au besoin: +d'autant qu'il n'y a rien que la dame amoureuse, lors que l'ardeur et la +fantaisie de venir-là luy prend, et que son amy ne la peut ou veut +contenter tout à coup pour quelques divers empeschements, haïsse plus et +s'en dépite. Il faut bien loüer cette dame de sa hardiesse, et d'autres +aussi ses pareilles, qui ne craignent rien pour contenter leurs amours, +bien qu'elles y courent plus de fortune et dangers que ne fait un soldat +ou un marinier aux plus hasardeux périls de la guerre ou de la mer.</p> + +<p>—Une dame espagnole, conduite une fois par un gallant cavallier dans le +logis du Roy, venant à passer par un certain recoing caché et sombre, le +cavallier, se mettant sur son respect et discrétion espagnole, luy dit: +<i>Senora, buen lugar, si no fuera vuessa merced</i>. La dame luy respondit +seulement: <i>Si buen lugar, si no fuera vuessa merced</i>; c'est-à-dire: +«Voici un beau lieu, si c'estoit une autre que vous.—Oüy vraiment, si +c'estoit aussi un autre que vous.» Par-là l'argüant et incolpant de +coüardise, pour n'avoir pas pris d'elle en si bon lieu ce qu'il vouloit +et elle désiroit; ce qu'eust fait un autre plus hardy; et, pour ce, +oncques plus ne l'ayma et le quitta.<a name="page_007" id="page_007"></a></p> + +<p>—J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame, qui donna +assignation à son amy de coucher avec elle, par tel si qu'il ne la +toucheroit nullement et ne viendroit aux prises; ce que l'autre +accomplit, demeurant toute la nuict en grand'stase, tentation et +continence, dont elle lui en sceut si bon gré, que quelque temps après +luy en donna joüissance, disant pour ses raisons qu'elle avoit voulu +esprouver son amour en accomplissant ce qu'elle luy avoit commandé: et, +pour ce, l'en ayma puis après davantage, et qu'il pourroit faire toute +autre chose une autre fois d'aussi grande adventure que celle-là, qui +est des plus grandes. Aucuns pourront loüer cette discretion ou +lascheté, autres non: je m'en rapporte aux humeurs et discours que +peuvent tenir ceux de l'un et de l'autre party en cecy.</p> + +<p>—J'ay cogneu une dame assez grande qui, ayant donné une assignation à +son amy de venir coucher avec elle une nuict, il y vint tout appresté, +en chemise, pour faire son devoir; mais, d'autant que c'estoit en hyver, +il eut si grand froid en allant, qu'estant couché il ne put rien faire, +et ne songea qu'à se réchauffer: dont la dame l'en haït et n'en fit plus +de cas.</p> + +<p>—Une autre dame devisant d'amour avec un gentilhomme, il luy dit, entre +autres propos, que s'il estoit couché avec elle, qu'il entreprendroit +faire six postes la nuict, tant sa beauté le feroit bien piquer. «Vous +vous vantez de beaucoup, dit-elle. Je vous assigne donc à une telle +nuict.» A quoy il ne faillit de comparoistre; mais le malheur fut pour +luy qu'il fut surpris, estant dans le lict, d'une telle convulsion, +refroidissement et retirement de nerf, qu'il ne put pas faire une seule +poste; si bien que la dame luy dit: «Ne voulez-vous faire autre chose? +or vuidez de mon lict, je ne le vous ay pas presté, comme un lict +d'hostellerie, pour vous y mettre à vostre aise et reposer. Parquoy +vuidez.» Et ainsi le renvoya, et se moqua bien après de luy, l'haïssant +plus que peste. Ce gentilhomme fust esté fort heureux s'il fust esté de +la complexion du grand protenotaire Baraud, et aumosnier du roy +François, que, quand il couchoit avec les dames de la Cour, du moins il +alloit à la douzaine, et au matin il disoit encore: «Excusez-moi, +madame, si je n'ay mieux fait, car je pris hier médecine.» Je l'ay veu +depuis, et l'appeloit-on le capitaine Baraud, gascon, et avoit laissé la +robbe, et m'en a bien conté, à mon advis, nom par nom. Sur ses vieux +ans, cette virile et vénéreique vigueur luy défaillit, et estoit pauvre, +encore qu'il eust tiré de bons brins que sa pièce luy avoit<a +name="page_008" id="page_008"></a> valu; mais il avoit tout brouillé, et se +mit à escouler et distiller des essences: «Mais, disoit-il, si je +pouvois, aussi bien que de mon jeune aage, distiller de l'essence +spermatique, je ferois bien mieux mes affaires et m'y gouvernerois +mieux.»</p> + +<p>—Durant cette guerre de la ligue, un honneste gentilhomme, brave certes +et vaillant, estant sorty de sa place dont il estoit gouverneur pour +aller à la guerre, au retour, ne pouvant arriver d'heur en sa garnison, +il passa chez une belle et fort honneste et grande dame veufve, qui le +convie de demeurer à coucher céans; ce qu'il ne refusa, car il estoit +las. Après l'avoir bien fait souper, elle lui donne sa chambre et son +lict, d'autant que toutes ses autres chambres estoient dégarnies pour +l'amour de la guerre, et ses meubles serrez, car elle en avoit de beaux. +Elle se retire en son cabinet, où elle y avoit un lict d'ordinaire pour +le jour. Le gentilhomme, après plusieurs refus de cette chambre et ce +lict, fut contraint par la prière de la dame de le prendre: et, s'y +estant couché et bien endormy d'un très-profond sommeil, voicy la dame +qui vient tout bellement se coucher auprès de luy sans qu'il en sentist +rien ny de toute la nuict, tant il estoit las et assoupy de sommeil; et +reposa jusques au lendemain matin grand jour, que la dame s'ostant près +de luy qui s'accommençoit à esveiller, luy dit: «Vous n'avez pas dormy +sans compagnie, comme vous voyez, car je n'ay pas voulu vous quitter +toute la part de mon lict, et par ce j'en ay joüi de la moitié aussi +bien que vous. Adieu: vous avez perdu une occasion que vous ne +recouvrerez jamais.» Le gentilhomme, maugréant et détestant sa bonne +fortune faillie (c'estoit bien pour se pendre), la voulut arrester et +prier; mais rien de tout cela, et fort dépitée contre luy pour ne +l'avoir contentée comme elle vouloit, car elle n'estoit là venuë pour un +coup, aussi qu'on dit: «Un seul coup n'est que la salade du lict, et +mesmes la nuict,» et qu'elle n'estoit là venuë pour le nombre singulier, +mais pour le plurier, que plusieurs dames en cela ayment plus que +l'autre. Bien contraires à une très-belle et honneste dame que j'ay +cogneu, laquelle ayant donné assignation à son amy de venir coucher avec +elle, en un rien il fit trois bons assauts avec elle; et puis, voulant +quarter et parachever et multiplier ses coups, elle luy dit, pria et +commanda de se découcher et retirer. Luy, aussi frais que devant, luy +représente le combat, et promet qu'il feroit rage toute cette nuict là +avant le jour venu, et que pour si peu sa force n'estoit en rien +diminuée. Elle luy dit: «Contentez-vous que j'ay recogneu vos forces, +qui<a name="page_009" id="page_009"></a> sont bonnes et belles, et qu'en temps et lieu je les sçauray mieux +employer qu'à st'heure; car il ne faut qu'un malheur que vous et moy +soyons descouverts; que mon mary le sçache, me voilà perduë. Adieu donc +jusques à une plus seure et meilleure commodité, et alors librement je +vous employeray pour la grande bataille, et non pour si petite +rencontre.» Il y a force dames qui n'eussent eu cette considération, +mais ennivrées du plaisir, puisque tenoient déjà dans le camp leur +ennemy, l'eussent fait combattre jusques au clair jour.</p> + +<p>—Cette honneste dame que je dis de paravant celles cy, estoit de telle +humeur, que quand le caprice lui prenoit, jamais elle n'avoit peur ny +apprehension de son mary, encore qu'il eust bonne espée et fust +ombrageux; et nonobstant elle y a esté si heureuse, que ny elle ny ses +amants n'ont pu guières courir fortune de vie, pour n'avoir jamais esté +surpris, pour avoir bien posé ses gardes et bonnes sentinelles et +vigilantes: en quoy pourtant ne se doivent pas fier les dames, car il +n'y faut qu'une heure malheureuse, ainsi qu'il arriva il y a quelque +temps à un gentilhomme brave et vaillant, qui fut massacré, allant voir +sa maîtresse, par la trahison et menée d'elle mesme que le mary lui +avoit fait faire<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>: que s'il n'eust eu si bonne présomption de sa +valeur comme il avoit, certes il eust bien pris garde à soy et ne fust +pas mort, dont ce fut grand dommage. Grand exemple, certes, pour ne se +fier pas tant aux femmes amoureuses, lesquelles, pour s'eschapper de la +cruelle main de leurs marys, joüent tel jeu qu'ils veulent, comme fit +cette-cy qui eut la vie sauve, et l'amy mourut.</p> + +<p>—Il y a d'autres marys qui tuent la dame et le serviteur tout ensemble, +ainsi que j'ay oüy dire d'une très-grande dame de laquelle son mary +estant jaloux, non pour aucun effet qu'il y eust certes, mais par +jalousie et vaine apparence d'amour, il fit mourir sa femme de poison et +langueur, dont fut un très-grand dommage, ayant paravant fait mourir le +serviteur, qui estoit un honneste homme, disant que le sacrifice estoit +plus beau et plus plaisant de tuer le taureau devant et la vache après. +Ce prince fut plus cruel à l'endroit de sa femme qu'il ne fut après à +l'endroit d'une de ses filles qu'il avoit mariée avec un grand prince, +mais non si grand<a name="page_010" id="page_010"></a> que luy qui estoit quasi un monarque. Il eschappa à +cette folle femme de se faire engrosser à un autre qu'à son mary, qui +estoit empesché à quelque guerre; et puis, ayant enfanté d'un bel +enfant, ne sceut à quel sainct se voüer, sinon à son père, à qui elle +décela le tout par un gentilhomme en qui elle se fioit, qu'elle luy +envoya. Duquel aussi-tost la creance ouye, il manda à son mary que sur +sa vie il se donnast bien garde de n'attenter sur celle de sa fille, +autrement il attenteroit sur la sienne, et le rendroit le plus pauvre +prince de la chrestienté, comme estoit en son pouvoir; et envoya à sa +fille une galere avec une escorte querir l'enfant et la nourrice; et +l'ayant fourny d'une bonne maison et entretien, il le fit très-bien +nourrir et élever. Mais au bout de quelque temps que le père vint à +mourir, par conséquent le mary la fit mourir.</p> + +<p>—J'ay ouy dire d'un autre qui fit mourir le serviteur de sa femme +devant elle, et le fit fort languir, afin qu'elle mourust martyre de +voir mourir en langueur celui qu'elle avoit tant aymé et tenu entre ses +bras.</p> + +<p>—Un autre de par le monde tua sa femme en pleine Cour<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, luy ayant +donné l'espace de quinze ans toutes les libertés du monde, et qu'il +estoit assez informé de sa vie, jusques à luy remonstrer et +l'admonester. Toutefois une verve luy prit (on dit que ce fut par la +persuasion d'un grand son maistre), et par un matin la vint trouver dans +son lict ainsi qu'elle vouloit se lever, et ayant couché avec elle, +gaussé et ryt bien ensemble, luy donna quatre ou cinq coups de dague, +puis la fit achever à un sien serviteur, et après la fit mettre en +litière, et devant tout le monde fut emportée en sa maison pour la faire +enterrer. Après s'en retourna, et se présenta à la Cour, comme s'il eust +fait la plus belle chose du monde, et en triompha. Il eust bien fait de +mesme à ses amoureux; mais il eust eu trop d'affaires, car elle en avoit +tant eu et fait, qu'elle en eust fait une petite armée.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'un brave et vaillant capitaine pourtant, qui, ayant +eu quelque soupçon de sa femme, qu'il avoit prise en très-bon lieu, la +vint trouver sans autre suite, et l'estrangla lui-même de sa main de son +escharpe blanche, puis la fit enterrer le plus honorablement qu'il peut, +et assista aux obseques habillé en deuil, fort triste, et le porta fort +longtemps ainsi habillé: et voilà<a name="page_011" id="page_011"></a> la pauvre femme bien satisfaite, et +pour la bien resusciter par cette belle cérémonie: il en fit de mesme à +une damoiselle de sa dite femme qui luy tenoit la main à ses amours. Il +ne mourut sans lignée de cette femme, car il en eut un brave fils, des +vaillants et des premiers de sa patrie, et qui, par ses valeurs et +mérites, vint à de grands grades, pour avoir bien servy ses roys et +maistres.</p> + +<p>—J'ay ouy parler aussi d'un grand en Italie qui tua aussi sa femme, +n'ayant pu atrapper son galant pour s'estre sauvé en France: mais on +disoit qu'il ne la tua point tant pour le péché (car il y avoit assez de +temps qu'il sçavoit qu'elle faisoit l'amour, et n'en faisoit point autre +mine) que pour espouser une autre dame dont il estoit amoureux.</p> + +<p>—Voyla pourquoy il fait fort dangereux d'assaillir et attaquer un c.. +armé, encore qu'il y en ait d'assaillis aussi bien et autant que des +désarmez, voire vaincus, comme j'en sçay un qui estoit aussi bien armé +qu'en tout le monde. Il y eut un gentilhomme, brave et vaillant certes, +qui le voulut muguetter; encore ne s'en contentoit-il pas, il s'en +voulut prévaloir et publier: il ne dura guières qu'il ne fust aussi-tost +tué par gens appostez, sans autrement faire scandale, ny sans que la +dame eu patist, qui demeura longuement pourtant en tremble et aux +alertes, d'autant qu'estant grosse, et se fiant qu'après ses couches, +qu'elle eust voulu estre allongées d'un siècle, elle auroit autant; mais +le mary, bon et miséricordieux, encore qu'il fust des meilleures espées +du monde, luy pardonna, et n'en fut jamais autre chose, et non sans +grande allarme de plusieurs autres des serviteurs qu'elle avoit eus; car +l'autre paya pour tous. Aussi la dame, recognoissant le bienfait et la +grace d'un tel mary, ne luy donna jamais que peu de soupçon depuis, car +elle fut des assez sages et vertueuses d'alors.</p> + +<p>—Il arriva tout autrement un de ces ans au royaume de Naples, à donne +Marie d'Avalos, l'une des belles princesses du pays, mariée avec le +prince de Venouse, laquelle s'estant enamourachée du comte d'Andriane, +l'un des beaux princes du pays aussi, et s'estans tous deux concertez à +la joüissance (et le mary l'ayant descouverte par le moyen que je +dirois, mais le conte en seroit trop long), voire couchez ensemble dans +le lict, les fit tous deux massacrer par gens appostez; si que le +lendemain on trouva ces deux belles créatures et moitiés exposées +étenduës sur le pavé devant la porte de la maison, toutes mortes et +froides, à la veue de tous les passants, qui les larmoyoient<a +name="page_012" id="page_012"></a> et plaignoient de leur misérable estat. +Il y eut des parents de ladite dame morte qui en furent très-dolents et +très-estomacqués, jusques à s'en vouloir ressentir par la mort et le +meurtre, ainsi que la loy du pays le porte, mais d'autant qu'elle avoit +esté tuée par des marauts de valets et esclaves qui ne méritoient +d'avoir leurs mains teintes d'un si beau et si noble sang, et sur ce +seul sujet s'en vouloient ressentir et rechercher le mary, fust par +justice ou autrement, et non s'il eust fait le coup luy-mesme de sa +propre main; car n'en fust esté autre chose, ny recherché.</p> + +<p>Voyla une sotte et bizarre opinion et formalisation, dont je m'en +rapporte à nos grands discoureurs et bons jurisconsultes, pour sçavoir +quel acte est plus énorme, de tuer sa femme de sa propre main qui l'a +tant aimé, ou de celle d'un maraut esclave. Il y a force raisons à +déduire là-dessus, dont je me passeray de les alleguer, craignant +qu'elles soyent trop foibles au prix de celles de ces grands.</p> + +<p>J'ay ouy conter que le viceroy, en sçachant la conjuration, en advertit +l'amant, voire l'amante; mais telle estoit leur destinée, qui se devoit +ainsi finer par si belles amours.</p> + +<p>Cette dame estoit fille de dom Carlo d'Avalos, second frère du marquis +de Pescayre, auquel, si on eust fait un pareil tour en aucunes de ses +amours que je sçay, il y a long-temps qu'il fust esté mort.</p> + +<p>—J'ay cogneu un mary, lequel, venant de dehors, et ayant esté +long-temps qu'il n'avoit couché avec sa femme, vint résolu et bien +joyeux pour le faire avec elle et s'en donner bon plaisir; mais arrivant +de nuict, il entendit par le petit espion qu'elle estoit accompagnée de +son amy dans le lict: luy aussi-tost mit la main à l'espée, et frappant +à la porte, et estant ouverte, vint résolu pour la tuer; mais +premièrement cherchant le gallant qui avoit sauté par la fenestre, vint +à elle pour la tuer; mais, par cas, elle s'estoit cette fois si bien +atifée, si bien parée pour sa coiffure de nuict, et de sa belle chemise +blanche, et si bien ornée (pensez qu'elle s'estoit ainsi dorlotée pour +mieux plaire à son amy), qu'il ne l'avoit jamais trouvée ainsi bien +accommodée pour luy ny à son gré, qu'elle se jettant en chemise à terre +et à ses genoux, luy demandant pardon par si belles et douces paroles +qu'elle dit, comme de vray elle sçavoit très-bien dire, que, la faisant +relever, et la trouvant si belle et de bonne grâce, le cœur lui +fléchit, et laissant tomber son espée, luy, qui n'avoit fait rien il y +avoit si long-temps, et qui en estoit affamé (dont possible bien en prit +à la dame, et que la nature l'émouvoit),<a name="page_013" id="page_013"></a> il luy pardonna et la prit et +l'embrassa, et la remit au lict, et se deshabillant soudain, se coucha +avec elle, referma la porte; et la femme le contenta si bien par ses +doux attraits et mignardises (pensez qu'elle n'y oublia rien), qu'enfin +le lendemain on les trouva meilleurs amis qu'auparavant, et jamais ne se +firent tant de caresses: comme fit Ménélaüs, le pauvre cocu, lequel +l'espace de dix ou douze ans menassant sa femme Heleine qu'il la tueroit +s'il la tenoit jamais, et mesme luy disoit du bas de la muraille en +haut; mais, Troyë prise, et elle tombée entre ses mains, il fut si ravy +de sa beauté qu'il luy pardonna tout, et l'ayma et caressa mieux que +jamais. Tels marys furieux encor sont bons, qui de lions tournent ainsi +en papillons; mais il est mal aisé à faire une telle rencontre que +celle-cy.</p> + +<p>—Une grande, belle et jeune dame du regne du roy François I, mariée +avec un grand seigneur de France, et d'aussi grande maison qui y soit +point, se sauva bien autrement, et mieux que la precedente; car, fust ou +qu'elle eust donné quelque sujet d'amour à son mary, ou qu'il fust +surpris d'un ombrage ou d'une rage soudaine, et fust venu à elle l'espée +nuë à la main pour la tuer, desesperant de tout secours humain pour s'en +sauver, s'advisa soudain de se voüer à la glorieuse Vierge Marie, et en +aller accomplir son vœu à sa chapelle de Lorette, si elle la sauvoit, +à Sainct Jean de Mauverets, au païs d'Anjou. Et sitost qu'elle eut fait +ce vœu mentalement, ledit seigneur tumba par terre, et luy faillit +son espée du poing; puis tantost se releva, et, comme venant d'un songe, +demanda à sa femme à quel sainct elle s'estoit recommandée pour éviter +ce péril. Elle luy dit que c'estoit à la Vierge Marie, en sa chapelle +susdite, et avoit promis d'en visiter le saint lieu. Lors il luy dit: +«Allez y donc, et accomplissez votre vœu;» ce qu'elle fit, et y +appendit un tableau contenant l'histoire, ensemble plusieurs beaux et +grands vœux de cire, à ce jadis accoustumez, qui s'y sont veus +long-temps après. Voyla un bon vœu, et belle escapade inopinée. Voyez +la cronique d'Anjou.</p> + +<p>—J'ay ouy parler que le roy François une fois voulut aller coucher avec +une dame de sa Cour qu'il aymoit. Il trouva son mary l'espée au poing +pour l'aller tuer; mais le Roy lui porta la sien ne à la gorge, et luy +commanda, sur sa vie, de ne luy faire aucun mal, et que s'il luy faisoit +la moindre chose du monde, qu'il le tueroit, ou qu'il luy feroit +trancher la teste; et pour ceste nuict l'envoya dehors, et prit sa +place. Cette dame estoit bien heureuse d'avoir<a name="page_014" id="page_014"></a> trouvé un si bon +champion et protecteur de son c..; car oncques depuis le mary ne luy osa +sonner mot, ains luy laissa du tout faire à sa guise. J'ai ouy dire que +non seulement cette dame, mais plusieurs autres, obtindrent pareille +sauve garde du Roy. Comme plusieurs font en guerre pour sauver leurs +terres et y mettent les armoiries du Roy sur leurs portes, comme font +ces femmes, celles de ces grands roys, au bord et au dedans de leur c.., +si bien que leurs marys ne leur osoient dire mot, qui, sans cela, les +eussent passez au fil de l'espée.</p> + +<p>—J'en ay cogneu d'autres dames, favorisées ainsi des roys et des +grands, qui portoyent ainsi leurs passeports partout: toutefois, si en +avoit-il aucunes qui passoyent le pas, auxquelles leurs marys, n'osant y +apporter le couteau, s'aydoient des poisons et morts cachées et +secrettes, faisant accroire que c'estoyent catherres, apoplexie et mort +subite: et tels marys sont détestables, de voir à leurs costez coucher +leurs belles femmes, languir et tirer à la mort de jour en jour et +méritent mieux la mort que leurs femmes; ou bien les font mourir entre +deux murailles, en chartre perpétuelle, comme nous en avons aucunes +croniques anciennes de France et j'en ai oceu un grand de France, qui +fit ainsi mourir sa femme, qui estoit une fort belle et honneste dame, +et ce par arrest de la cour, prenant son petit plaisir par cette voye à +se faire déclarer cocu. De ces forcenez et furieux maris de cocus sont +volontiers les vieillards, lesquels se deffiant de leurs forces et +chaleurs, et s'asseurant de celles de leurs femmes, mesme quand ils ont +esté si sots de les espouser jeunes et belles, ils en sont si jaloux et +si ombrageux, tant par leur naturel que leurs vieilles pratiques, qu'ils +ont traittées eux-mêmes autrefois ou veu traicter à d'autres, qu'ils +meinent si misérablement ces pauvres créatures, que leur purgatoire leur +seroit plus doux que non pas leur autorité. L'Espagnol dit: <i>El diabolo +sabe mucho, porque es viejo</i>, c'est-à-dire que «le diable sçait beaucoup +parce qu'il est vieux:» de mesmes ces vieillards, par leur aage et +anciennes routines, sçavent force choses. Si sont ils grandement à +blasmer de ce poinct, que, puisqu'ils ne peuvent contenter les femmes, +pourquoi les vont-ils épouser? et les femmes aussi belles et jeunes ont +grand tort de les aller espouser, sous l'ombre des biens, en pensant +joüir après leur mort, qu'elles attendent d'heure à autre; et cependant +se donnent du bon temps avec des amis jeunes qu'elles font, dont aucunes +d'elles en patissent griefvement.<a name="page_015" id="page_015"></a></p> + +<p>—J'ai ouy parler d'une, laquelle estant surprise sur le fait, son mari, +vieillard, luy donna une poison de laquelle elle languit plus d'un an et +vint seiche comme bois; et le mary l'alloit voir souvent, et se plaisoit +en cette langueur, et en rioit, et disoit qu'elle n'avoit que ce qu'il +luy falloit.</p> + +<p>—Une autre, son mary l'enferma dans une chambre et la mit au pain et à +l'eau, et bien souvent la faisoit despouiller toute nue et la fouettoit +son saoul, n'ayant compassion de cette belle charnure nue, ni non plus +d'émotion. Voyla le pis d'eux, car, estant dégarnis de chaleur et +dépourveus de tentation comme une statue de marbre, n'ont pitié de nulle +beauté, et passent leurs rages par de cruels martyres, au lieu qu'estans +jeunes la passeroyent possible sur leur beau corps nud, comme j'ay dit +cy devant. Voyla pourquoi il ne fait pas bon d'espouser de tels +vieillards bizarres, car, encor que la veue leur baisse et vienne à +manquer par l'aage, si en ont ils toujours prou pour espier et voir les +frasques que leurs jeunes femmes leur peuvent faire.</p> + +<p>—Aussy j'ay ouy parler d'une grande dame qui disoit que nul samedy fut +sans soleil, nulle belle femme sans amours, et nul vieillard sans être +jaloux; et tout procede pour la débolezze de ses forces. C'est pourquoy +un grand prince que je sçay disoit qu'il voudroit ressembler le lion, +qui, pour vieillir, ne blanchit jamais; le singe, qui tant plus il le +fait tant plus il le veut faire; le chien tant plus il vieillit son cas +se grossit; et le cerf, que tant plus il est vieux tant mieux il le +fait, et les biches vont plustôt à luy qu'aux jeunes. Or, pour en parler +franchement, ainsi que j'ay ouy dire à un grand personnage, quelle +raison y a-t-il, ni quelle puissance a-t-il le mary si grande, qu'il +doive et puisse tuer sa femme, veu qu'il ne l'a point de Dieu, ny de sa +loy, ny de son saint Evangile, sinon de la répudier seulement? Il ne s'y +parle point de meurtre, de sang, de mort, de tourments, de poison, de +prisons ni de cruautez. Ah! que nostre Seigneur Jésus-Christ nous a bien +remonstré qu'il y avoit de grands abus en ces façons de faire et en ces +meurtres, et qu'il ne les approuvoit guières, lorsqu'on luy amena cette +pauvre femme accusée d'adultere pour jeter sa sentence de punition; il +leur dit en escrivant en terre de son doigt: «Celui de vous autres qui +sera le plus net et le plus simple, qu'il prenne la premiere pierre et +commence à la lapider;» ce que nul n'osa faire, se sentans atteints par +telle sage et douce repréhension. Nostre Créateur nous apprenoit à tous +de n'estre si<a name="page_016" id="page_016"></a> légers à condamner et faire mourir les personnes, mesmes +sur ce sujet, cognoissant les fragilitez de nostre nature et l'abus que +plusieurs y commettent; car tel fait mourir sa femme qui est plus +adultere qu'elle, et tels les font mourir bien souvent innocentes, se +faschans d'elles pour en prendre d'autres nouvelles, et combien y en +a-t-il! Sainct Augustin dit que l'homme adultere est aussi punissable +que la femme.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'un très-grand prince de par le monde, qui, +soubçonnant sa femme faire l'amour avec un galant cavallier, il le fit +assassiner sortant un soir de son palais, et puis la dame, laquelle, un +peu auparavant à un tournoy qui se fit à la Cour, et elle fixement +arregardant son serviteur qui manioit bien son cheval, se mit à dire: +«Mon Dieu! qu'un tel pique bien!—Oüy, mais il pique trop haut;» ce qui +l'estonna, et après fut empoisonnée par quelques parfums ou autrement +par la bouche.</p> + +<p>—J'ay cogneu un seigneur de bonne maison qui fit mourir sa femme, qui +estoit très-belle et de bonne part et de bon lieu, en l'empoisonnant par +sa nature, sans s'en ressentir, tant subtile et bien faite avoit esté +icelle poison, pour espouser une grande dame qui avoit espousé un +prince, dont en fut en peine, en prison et en danger sans ses amis: et +le malheur voulut qu'il ne l'espousa pas, et en fut trompé et fort +scandalisé, et mal veu des hommes et des dames. J'ai veu de grands +personnages blasmer grandement nos roys anciens, comme Louis Hutin et +Charles le Bel, pour avoir fait mourir leurs femmes: l'une, Marguerite, +fille de Robert, duc de Bourgogne; et l'autre, Blanche, fille d'Othelin, +comte de Bourgogne: leur mettant à sus leurs adulteres; et les firent +mourir cruellement entre quatre murailles, au Chasteau Gaillard: et le +comte de Foix en fit de mesme à Jeanne d'Artoys. Surquoy il n'y avoit +point tant de forfaits et de crimes comme ils le faisoient à croire; +mais messieurs se faschoient de leurs femmes, et leur mettoient à sus +ces belles besognes, et en espousèrent d'autres.</p> + +<p>—Comme de frais, le roy Henry d'Angleterre fit mourir sa femme Anne de +Boulan, et la décapiter, pour en espouser une autre, ainsi qu'il estoit +fort sujet au sang et au change de nouvelles femmes. Ne vaudroit-il pas +mieux qu'ils les répudiassent selon la parole de Dieu, que les faire +ainsi cruellement mourir? Mais il leur en faut de la viande fraîche à +ces messieurs, qui veulent tenir table à part, sans y convier personne, +ou avoir nouvelles et secondes femmes qui leur apportent des biens après +qu'ils ont mangé ceux de<a name="page_017" id="page_017"></a> leurs premières, ou n'en ont eu assez pour les +rassasier, ainsi que fit Baudoüin, second roi de Jerusalem, qui, faisant +croire à sa première femme qu'elle avoit paillardé, la répudia pour +prendre une fille du duc de Maliterne<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, parce qu'elle avoit une dot +d'une grande somme d'argent, dont il estoit fort nécessiteux. Cela se +trouve en l'histoire de la Terre Sainte. Il leur sied bien de corriger +la loy de Dieu, et en faire une nouvelle, pour faire mourir ces pauvres +femmes!</p> + +<p>—Le roy Loüis le Jeune n'en fit pas de mesme à l'endroit de Léonor, +duchesse d'Aquitaine, qui, soupçonnée d'adultere, possible à faux, en +son voyage de Syrie, fut répudiée de luy seulement, sans vouloir user de +la loy des autres, inventée et pratiquée plus par autorité que de droit +et raison: dont sur ce il en acquist plus grande réputation que les +autres roys, et titre de bon, et les autres de mauvais, cruels et +tyrans; aussi que dans son ame il avoit quelques remords de conscience +d'ailleurs: et c'est vivre en chrestien cela, voire que les payens +romains la pluspart s'en sont acquittés de mesme plus chrestiennement +que payennement, et principalement aucuns empereurs, desquels la plus +grande part ont esté sujets à estre cocus, et leurs femmes +très-lubriques et fort putains: et, tels cruels qu'ils ont esté, vous en +lirez force qui se sont défaits de leurs femmes, plus par répudiations +que par tueries de nous autres Chrestiens.</p> + +<p>—Jules César ne fit autre mal a sa femme Pompeïa, sinon la répudier, +laquelle avoit esté adultere de Publius Claudius, beau gentilhomme +romain, de laquelle estant éperdument amoureux, et elle de luy, espia +l'occasion qu'un jour elle faisoit un sacrifice en sa maison où il n'y +entroit que des dames; il s'habilla en garce, luy qui n'avoit encore +point de barbe au menton, qui se meslant de chanter et de joüer des +instruments, et par ainsi passant par cette monstre, eut loisir de faire +avec sa maistresse ce qu'il voulut; mais estant recogneu, il fut chassé +et accusé; et par moyen d'argent et de faveur il fut absous, et n'en fut +autre chose. Cicéron y perdit son latin par une belle oraison qu'il fit +contre lui. Il est vrai que César, voulant faire à croire au monde qui +luy persuadoit sa femme innocente, il respondit qu'il ne vouloit pas que +seulement son lict fust taché de ce crime, mais exempt de toute +suspition. Cela estoit bon<a name="page_018" id="page_018"></a> pour en abbreuver ainsi le monde; mais, dans +son ame, il sçavoit bien que vouloit dire cela, sa femme avoit esté +ainsi trouvée avec son amant; si que possible luy avoit-elle donné cette +assignation et cette commodité; car, en cela, quand la femme veut et +désire, il ne faut point que l'amant se soucie d'excogiter des +commoditez, car elle en trouvera plus en une heure que tous nous autres +sçaurions faire en cent ans, ainsi que dit une dame de par le monde, que +je sçay, qui dit à son amant: «Trouvez moyen seulement de m'en faire +venir l'envie, car d'ailleurs, j'en trouveray prou pour en venir là.» +César aussi sçavoit bien combien vaut l'aune de ces choses-là, car il +estoit un fort grand ruffian, et l'appeloit-on le coq à toutes poules, +et en fit force cocus en sa ville, tesmoing le sobriquet que luy +donnoient ses soldats à son triomphe: <i>Romani, servate uxores, mœchum +adducimus calvum</i>, c'est-à-dire, «Romains, serrez bien vos femmes, car +nous vous amenons ce grand paillard et adultere de César le chauve, qui +vous les repassera toutes.» Voilà donc comme César, par cette sage +response qu'il fit ainsi de sa femme, il s'exempta de porter le nom de +cocu qu'il faisoit porter aux autres; mais, dans son ame, il se sentoit +bien touché.</p> + +<p>—Octavie César répudia aussi Scribonia pour l'amour de sa paillardise +sans autre chose, et ne luy fit autre mal, bien qu'elle eust raison de +le faire cocu, à cause d'une infinité de dames qu'il entretenoit; et +devant leurs marys publiquement les prenoit à table aux festins qu'il +leur faisoit, et les emmenoit en sa chambre, et, après en avoir fait, +les renvoyoit, les cheveux défaits un peu et destortillez, avec les +oreilles rouges: grand signe qu'elles en venoient, lequel je n'avois ouy +dire propre pour descouvrir que l'on en vient; ouy bien le visage, mais +non l'oreille. Aussi luy donna-t-on la réputation d'estre fort paillard; +mesmes Marc-Antoine le luy reprocha: mais il s'excusoit qu'il +n'entretenoit point tant les dames pour la paillardise, que pour +descouvrir plus facilement les secrets de leurs marys, desquels il se +mesfioit. J'ai cogneu plusieurs grands et autres, qui en ont fait de +mesme et ont recherché les dames pour ce mesme sujet, dont s'en sont +bien trouvez; j'en nommerois bien aucuns: ce qui est une bonne finesse, +car il en sort double plaisir. La conjuration de Catilina fut ainsi +descouverte par une dame de joye.</p> + +<p>—Ce mesme Octavie, à sa fille Julia, femme d'Agrippa, pour avoir esté +une très-grande putain, et qui luy faisoit grande honte<a +name="page_019" id="page_019"></a> (car quelques-fois les filles font à +leurs peres plus de deshonneur que les femmes ne font à leurs marys), +fut une fois en délibération de la faire mourir; mais il ne la fit que +bannir, luy oster le vin et l'usage des beaux habillements, et d'user +des parures, pour très-grande punition, et la fréquentation des hommes: +grande punition pourtant pour les femmes de cette condition, de les +priver de ces deux derniers points!</p> + +<p>—César Caligula, qui estoit un fort cruel tyran, ayant eu opinion que +sa femme Livia Hostilia lui avoit dérobé quelques coups en robe, et +donné à son premier mary C. Piso, duquel il l'avoit ostée par force, et +à luy encore vivant, luy faisoit quelque plaisir et gracieuseté de son +gentil corps cependant qu'il estoit absent en quelque voyage, n'usa +point en son endroit de sa cruauté accoustumée, ains la bannit de soy +seulement, au bout de deux ans qu'il l'eust ostée à son mary Piso et +espousée. Il en fit de mesme à Tullia Paulina, qu'il avoit ostée à son +mary C. Memmius: il ne la fit que chasser, mais avec défense expresse de +n'user nullement de ce mestier doux, non pas seulement à son mary: +rigueur cruelle pourtant de n'en donner à son mary! J'ay ouy parler d'un +grand prince chrestien qui fit cette défense à une dame qu'il +entretenoit, et à son mary de n'y toucher, tant il estoit jaloux.</p> + +<p>Claudius, fils de Drusus Germanicus, répudia tant seulement sa femme +Plantia Herculalina, pour avoir esté une signalée putain, et, qui pis +est, pour avoir entendu qu'elle avoit attenté sur sa vie; et, tout cruel +qu'il estoit, encor que ces deux raisons fussent assez bastantes pour la +faire mourir, il se contenta du divorce. Davantage, combien de temps +porta-t-il les fredaines et sales bourdelleries de Valeria Messalina, +son autre femme, laquelle ne se contentoit pas de le faire avec l'un et +l'autre, dissolument et indiscrètement, mais faisoit profession d'aller +aux bourdeaux s'en faire donner, comme la plus grande bagasse de la +ville, jusques-là, comme dit Juvenal, qu'ainsi que son mary estoit +couché avec elle, se déroboit tout bellement d'auprès de luy le voyant +bien endormy et se déguisoit le mieux qu'elle pouvoit, et s'en alloit en +plein bourdeau, et là s'en faisoit donner si très-tant, et jusques +qu'elle en partoit plustost lasse que saoule et rassasiée, et faisoit +encore pis: pour mieux se satisfaire et avoir cette réputation et +contentement en soy d'estre une grande putain et bagasse, se faisoit +payer, et taxoit ses coups et ses chevauchées, comme un commissaire qui +va par pays jusqu'à la dernière maille.<a name="page_020" id="page_020"></a></p> + +<p>—J'ay ouy parler d'une dame de par le monde, d'assez chère étoffe, qui +quelque temps fit cette vie, et alla ainsi aux bourdeaux déguisée, pour +en essayer la vie et s'en faire donner; si que le guet de la ville, en +faisant la ronde, l'y surprit une nuict. Il y en a d'autres qui font ces +coups, que l'on sçait bien.</p> + +<p>Bocace, en son livre des <i>Illustres Malheureux</i>, parle de cette +Messaline gentiment, et la fait alléguant ses excuses en cela, d'autant +qu'elle estoit du tout née à cela, si que le jour qu'elle naquist ce fut +en certains signes du ciel qui l'embraserent et elle et autres. Son mary +le sçavoit, et l'endura long-temps, jusques à ce qu'il sceut qu'elle +s'estoit mariée sous bourre avec un Caïus Silius, l'un des beaux +gentilshommes de Rome. Voyant que c'estoit une assignation sur sa vie, +la fit mourir sur ce sujet, mais nullement pour sa paillardise, car il y +estoit tout accoustumé à la voir, la sçavoir et l'endurer. Qui a veu la +statue de ladite Messaline trouvée ces jours passez en la ville de +Bourdeaux, advouera qu'elle avoit bien la vraye mine de faire une telle +vie. C'est une médaille antique, trouvée parmy aucunes ruines, qui est +très-belle, et digne de la garder pour la voir et bien contempler. +C'estoit une fort grande femme, de très-belle haute taille, les beaux +traits de son visage, et sa coeffure tant gentille à l'antique romaine, +et sa taille très-haute, démonstrant bien qu'elle estoit ce qu'on a dit: +car, à ce que je tiens de plusieurs philosophes, médecins et +physionomistes, les grandes femmes sont à cela volontiers inclinées, +d'autant qu'elles sont hommasses; et, estant ainsi, participent des +chaleurs de l'homme et de la femme; et, jointes ensemble en un seul +corps et sujet, sont plus violentes et ont plus de force qu'une seule; +aussi qu'à un grand navire, dit-on, il faut une grande eau pour le +soutenir. Davantage, à ce que disent les grands docteurs en l'art de +Vénus, une grande femme y est plus propre et plus gente qu'une petite. +Sur quoi il me souvient d'un très-grand prince que j'ai cogneu: voulant +loüer une femme de laquelle il avoit eu joüissance, il dit ces mots: +«C'est une très-belle putain, grande comme madame ma mere.» Dont ayant +esté surpris sur la promptitude de sa parole, il dit qu'il ne vouloit +pas dire qu'elle fust une grande putain comme madame sa mere, mais +qu'elle fust de la taille et grande comme madame sa mere.</p> + +<p>—Quelquesfois on dit des choses qu'on ne pense pas dire, quelquesfois +aussi sans y penser l'on dit bien la vérité. Voilà donc comme il fait +meilleur avec les grandes et hautes femmes, quand ce<a name="page_021" id="page_021"></a> ne seroit que pour +la belle grace, la majesté qui est en elles; car, en ces choses, elle y +est aussi requise et autant aimable qu'en d'autres actions et exercices, +ny plus ny moins que le manège d'un beau et grand coursier du règne est +bien cent fois plus agréable et plaisant que d'un petit bidet, et donne +bien plus de plaisir à son escuyer; mais aussi il faut bien que cet +escuyer soit bon et se tienne bien, et monstre bien plus de force et +d'adresse: de mesme se faut-il porter à l'endroit des grandes et hautes +femmes; car, de cette taille, elles sont sujettes d'aller d'un air plus +haut que les autres, et bien souvent font perdre l'estrier, voire +l'arçon, si l'on n'a bonne tenuë, comme j'ay ouy conter à aucuns +cavalcadours qui les ont montées; et lesquelles font gloire et grand +mocquerie quand elles les font sauter et tomber tout à plat: ainsi que +j'en ay ouy parler d'une de cette ville, laquelle, la première fois que +son serviteur coucha avec elle, luy dit franchement: «Embrassez-moy +bien, et me liez à vous de bras et de jambes le mieux que vous pourrez, +et tenez-vous bien hardiment, car je vays haut, et gardez bien de +tomber. Aussi, d'un costé, ne m'espargnez pas; je suis assez forte et +habile pour soutenir vos coups, tant rudes soient ils; et si vous +m'espargnez je ne vous espargneray point. C'est pourquoy à beau jeu beau +retour.» Mais la femme le gaigna. Voilà donc comme il faut bien adviser +à se gouverner avec telles femmes hardies, joyeuses, renforcées, +charnuës et proportionnées; et, bien que la chaleur surabondante en +elles donne beaucoup de contentement, quelquesfois aussi sont-elles trop +pressantes pour estre si chaleureuses. Toutesfois, comme l'on dit, de +toutes tailles bons levriers: aussi y a-t-il de petites femmes nabottes +qui ont le geste, la grace, la façon en ces choses un peu approchante +des autres, ou les veulent imiter, et si sont aussi chaudes et aspres à +la curée, voire plus: je m'en rapporte aux maistres en ces arts. Ainsi +qu'un petit cheval se remue aussi prestement qu'un grand, et, comme +disoit un honneste homme, que la femme ressembloit à plusieurs animaux, +et principalement à un singe, quand dans le lict elle ne fait que se +mouvoir et remuer. J'ay fait cette digression; en me souvenant il faut +retourner à nostre premier texte.</p> + +<p>—Et ce cruel Néron ne fit aussi que répudier sa femme Octavia, fille de +Claudius et Messalina, pour adultère, et sa cruauté s'abstint +jusques-là.</p> + +<p>—Domitian fit encore mieux, lequel répudia sa femme Domitia Longina +parce qu'elle estoit si amoureuse d'un certain comédien et<a +name="page_022" id="page_022"></a> basteleur nommé Pâris, et ne faisoit tout +le jour que paillarder avec luy, sans tenir compagnie à son mary; mais, +au bout de peu de temps, il la reprit encore et se repentit de sa +séparation; pensez que ce basteleur luy avoit appris des tours de +souplesse et de maniement dont il croyoit qu'il se trouveroit bien.</p> + +<p>—Pertinax en fit de mesme à sa femme Flavia Sulpitiana, non qu'il la +répudiast ni qu'il la reprist, mais la sachant faire l'amour à un +chantre et joueur d'instruments, et s'adonner du tout à luy, n'en fit +autre compte sinon la laisser faire, et luy faire l'amour de son costé à +une Cornificia estant sa cousine germaine; suivant en cel a l'opinion +d'Eliogabale, qui disoit qu'il n'y avoit rien au monde plus beau que la +conversation de ses parents et parentes. Il y en a force qui ont fait +tels eschanges que je sçay, se fondans sur ces opinions.</p> + +<p>—Aussi l'empereur Severus non plus se soucia de l'honneur de sa femme, +laquelle estoit putain publique, sans qu'il se souciast jamais de l'en +corriger, disant qu'elle se nommoit Jullia, et, pour ce, qu'il la +falloit excuser, d'autant que toutes celles qui portoient ce nom de +toute ancienneté estoient sujettes d'estre très-grandes putains et faire +leurs marys cocus: ainsi que je connois beaucoup de dames portans +certains noms de notre christianisme, que je ne veux dire pour la +révérence que je dois à nostre saincte religion, qui sont +coustumièrement sujettes à estre puttes et à hausser le devant plus que +d'autres portans autres noms, et n'en a-t-on veu guères qui s'en soient +eschappées.</p> + +<p>Or je n'aurois jamais fait si je voulois alléguer une infinité d'autres +grandes dames et emperieres romaines de jadis, à l'endroict desquelles +leurs marys cocus, et très-cruels, n'ont usé de leurs cruautez, +autoritez et privileges, encore qu'elles fussent très-débordées; et croy +qu'il y en a peu de prudes de ce vieux temps, comme la description de +leur vie le manifeste: mesmes, que l'on regarde bien leurs effigies et +médailles antiques, on y verra tout à plain, dans leur beau visage, la +mesme lubricité toute gravée et peinte; et pourtant leurs marys cruels +la leur pardonnoient, et ne les faisoient mourir, au moins aucuns: et +qu'il faille qu'eux payens, ne connaissans Dieu, ayent esté si doux et +benings à l'endroit de leurs femmes et du genre humain, et la pluspart +de nos roys, princes, seigneurs et autres chrestiens, soyent si cruels +envers elles par un tel forfait!</p> + +<p>—Encore faut-il loüer ce brave Philippe Auguste, nostre roy<a +name="page_023" id="page_023"></a> de France, lequel, ayant répudié sa femme +Angerberge, sœur de Canut, roy de Danemarck, qui estoit sa seconde +femme, sous prétexte qu'elle estoit sa cousine en troisiesme degré du +costé de sa premiere femme Isabel (autres disent qu'il la soubçonnoit de +faire l'amour), néantmoins ce roy, forcé par censures ecclésiastiques, +quoy qu'il fust remarié d'ailleurs, la reprit, et l'emmena derrière luy +tout à cheval, sans le sceu de l'assemblée de Soissons faite pour cet +effet, et trop séjournant pour en décider. Aujourd'huy aucun de nos +grands n'en font de mesmes; mais la moindre punition qu'ils font à leurs +femmes, c'est les mettre en chartre perpétuelle, au pain et à l'eau, et +là les faire mourir, les empoisonnent, les tuent, soit de leur main ou +de la justice. Et s'ils ont tant d'envie de s'en défaire et espouser +d'autres, comme cela advient souvent, que ne les répudient-ils, et s'en +separent honnestement, sans autre mal, et demandent puissance au pape +d'en espouser une autre, encor que ce qui est conjoint l'homme ne le +doit séparer? Toutesfois, nous en avons eu des exemples de frais, et du +roy Charles huit et de Loüis douze, nos roys; sur quoy j'ay ouy +discourir un grand théologien, et c'estoit sur le feu roy d'Espagne +Philippe, qui avoit espousé sa niepce, mère du roy d'aujourd'huy, et ce +par dispense, qui disoit: «Ou du tout il faut advoüer le Pape pour +lieutenant général de Dieu en terre, et absolu, ou non: s'il l'est, +comme nous autres catholiques le devons croire, il faut du tout +confesser sa puissance bien absolue et infinie en terre, et sans bornes, +et qu'il peut noüer et desnoüer comme il luy plaist; mais, si nous ne le +tenons tel, je le quitte pour ceux qui sont en telle erreur, non pour +les bons catholiques, et par ainsi nostre Pere sainct peut remédier à +ces dissolutions de mariages, et à de grands inconvénients qui arrivent +pour cela entre le mary et la femme, quand ils font tels mauvais +ménages.» Certainement les femmes sont fort blasmables de traitter ainsi +leurs marys par leur foy violée, que Dieu leur a tant recommandée mais +pourtant de l'autre costé, il a bien défendu le meurtre, et lui est +grandement odieux de quelque costé que ce soit: et jamais guieres +n'ay-je veu gens sanguinaires et meurtriers, mesmes de leurs femmes, qui +n'en ayent payé le debte, et peu de gens aimant le sang ont bien finy; +car plusieurs femmes pécheresses ont obtenu et gaigné miséricorde de +Dieu, comme la Madelaine. Enfin, ces pauvres femmes sont créatures plus +ressemblantes à la Divinité que nous autres à cause de leur beauté; car +ce qui est beau est plus<a name="page_024" id="page_024"></a> approchant de Dieu qui est tout beau, que le +laid qui appartient au diable.</p> + +<p>—Ce grand Alphonse, roy de Naples, disoit que la beauté estoit une +vraye signifiance de bonnes et douces mœurs, ainsi comme est la belle +fleur d'un bon et beau fruit: comme de vray, en ma vie j'ay veu force +belles femmes toutes bonnes; et, bien qu'elles fissent l'amour, ne +faisoyent point de mal, ny autre qu'à songer à ce plaisir, et y +mettoyent tout leur soucy sans l'applicquer ailleurs. D'autres aussi en +ay-je veu très-mauvaises, pernicieuses, dangereuses, crueles et fort +malicieuses, nonobstant songer à l'amour et au mal tout ensemble. Sera +t-il doncques dit qu'estant ainsi sujettes à l'humeur vollage et +ombrageuse de leurs marys, qui méritent plus de punition cent fois +envers Dieu, qu'elles soient ainsi punies? Or de telles gens la +complexion est autant fascheuse comme est la peine d'en escrire.</p> + +<p>—J'en parle maintenant encore d'un autre, qui estoit un seigneur de +Dalmatie, lequel ayant tué le paillard de sa femme, la contraignit de +coucher ordinairement avec son tronc mort, charogneux et puant; de telle +sorte que la pauvre femme fut suffoquée de la mauvaise senteur qu'elle +endura par plusieurs jours.</p> + +<p>—Vous avez, dans les <i>Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre</i>, la plus +belle et triste histoire que l'on sçauroit voir pour ce sujet, de cette +belle dame d'Allemagne que son mary contraignoit à boire ordinairement +dans le test de la teste de son amy qu'il y avoit tué; dont le seigneur +Bernage, lors ambassadeur en ce pays pour le roy Charles huictiesme, en +vit le pitoyable spectacle, et en fit l'accord.</p> + +<p>—La première fois que je fus jamais en Italie, passant par Venise, il +me fut fait un compte pour vray d'un certain chevalier albanais, lequel, +ayant surpris sa femme en adultère, tua l'amoureux, et de despit qu'il +eut que sa femme ne s'estoit contentée de luy; car il estoit un gallant +cavallier, et des propres pour Vénus, jusques à entrer en jouxte dix ou +douze fois pour une nuict: pour punition il fut curieux de rechercher +par-tout une douzaine de bons compagnons, et fort ribauts, qui avoient +la réputation d'estre bien et grandement proportionnez de leurs membres, +et fort adroits et chauds à l'exécution; et les prit, les gagea, et loua +pour argent, et les serra dans la chambre de sa femme, qui estoit +très-belle, et la leur abandonna, les priant tous d'y faire bien leur +devoir, avec double paye s'ils s'en acquittoient bien: et se mirent tous +après elle, les<a name="page_025" id="page_025"></a> uns après les autres, et la menèrent de telle façon +qu'ils la rendirent morte, avec un très-grand contentement du mary; à +laquelle il luy reprocha, tendante à la mort, que, puis qu'elle avoit +tant aymé cette douce liqueur, qu'elle s'en saoulast, à mode que dit +Sémiramis<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> à Cyrus, luy mettant sa teste dans un vase plein de sang. +Voila un terrible genre de mort! Cette pauvre dame ne fust ainsi morte, +si elle eust esté de la robuste complexion d'une garce qui fut au camp +de César en la Gaule, sur laquelle on dit que deux légions passèrent par +dessus en peu de temps, et au partir de là fit la gambade, ne s'en +trouvant point mal.</p> + +<p>—J'ai ouy parler d'une dame françoise de ville, et damoiselle, et +belle: en nos guerres civiles ayant esté forcée, dans une ville prise +d'assaut, par une infinité de soldats, et, en estant échappée, elle +demanda à un beau père si elle avoit péché grandement: après luy avoir +conté son histoire, il lui dit que non, puisqu'elle avoit ainsi été +prise par force, et violée sans sa volonté, mais y répugnant du tout. +Elle répondit: «Dieu donc soit loüé, que je m'en suis une fois en ma vie +saoulée sans pécher ni offenser Dieu!»</p> + +<p>—Une dame de bonne part, au massacre de la Sainct-Barthélemy, ayant été +ainsi forcée, et son mary mort, elle demanda à un homme de sçavoir et de +conscience si elle avoit offensé Dieu, et si elle n'en seroit point +punie de sa rigueur, et si elle n'avoit point fait tort aux manes de son +mary qui ne venoit que d'estre frais tué. Il lui respondit que, quand +elle estoit en cette besogne, si elle y avoit pris plaisir, certainement +elle avoit péché; mais si elle y avoit eu du dégoust, c'étoit tout un. +Voila une bonne sentence!</p> + +<p>—J'ay bien cogneu une dame qui estoit différente de cette opinion, qui +disoit qu'il n'y avoit si grand plaisir en cette affaire que quand elle +estoit à demy forcée et abattue, et mesme d'un grand, d'autant que, tant +plus on fait de la rebelle et de la refusante, d'autant plus on y prend +d'ardeur et s'efforce-t-on: car, ayant une fois faussé sa breche, il +jouit de sa victoire plus furieusement et rudement, et d'autant plus on +donne d'appetit à sa dame, qui contrefait pour tel plaisir la demi-morte +et pasmée, comme il semble, mais c'est de l'extrême plaisir qu'elle y +prend: mesme ce disoit cette dame, que bien souvent elle donnoit de ces +venues et alteres<a name="page_026" id="page_026"></a> à son mary, et faisoit de la farouche, de la bizarre +et desdaigneuse, le mettant plus en rut; et, quand il venoit là, luy et +elle s'en trouvoient cent fois mieux: car, comme plusieurs ont escrit, +une dame plaist plus qui fait un peu de la difficile et resiste, que +quand elle se laisse sitost porter par terre. Aussi en guerre, une +victoire obtenue de force est plus signalée, plus ardente et plaisante, +que par la gratuité, et en triomphe-t-il mieux. Mais aussi ne faut que +la dame fasse tant en cela la revesche ny terrible, car on la tiendroit +plustost pour une putain rusée qui voudroit faire de la prude, dont bien +souvent elle seroit escandalisée; ainsi que j'ay ouy dire à des plus +savantes et habiles en ce fait, auxquelles je m'en rapporte, ne voulant +estre si présomptueux de leur en donner des préceptes qu'elles sçavent +mieux que moy. Or j'ay veu plusieurs blasmer grandement aucun de ces +marys jaloux et meurtriers, d'une chose, que, si leurs femmes sont +putains, eux-mêmes en sont cause. Car, comme dit saint Augustin, c'est +une grande folie à un mary de requérir chasteté à sa femme, luy estant +plongé au bourbier de paillardise; et en tel estat doit estre le mary +qu'il veut trouver sa femme. Mesmes nous trouvons en nostre Sainte +Escriture qu'il n'est pas besoin que le mary et la femme s'entr'ayment +si fort; cela se veut entendre par des amours lascifs et paillards: +d'autant que, mettant et occupant de tout leur cœur en ces plaisirs +lubriques, y songent si fort et s'y adonnent si très-tant, qu'ils en +laissent l'amour qu'ils doivent à Dieu; ainsi que moy-mesme j'ay veu +beaucoup de femmes qui aymoient si très-tant leurs marys, et eux elles, +et en brusloient de telle ardeur, qu'elles et eux en oublioient du tout +le service de Dieu, si que, le temps qu'il y falloit mettre, le +mettoient et consommoient après leurs paillardises. De plus, ces marys, +qui pis est, apprennent à leurs femmes, dans leur lict propre, mille +lubricitez, mille paillardises, mille tours contours, façons nouvelles, +et leur pratiquent ces figures enormes de l'Aretin: de telle sorte que, +pour un tison de feu qu'elles ont dans le corps, elles y en engendrent +cent, et les rendent ainsi paillardes; si bien qu'estant de telle façon +dressées, elles ne se peuvent engarder qu'elles ne quittent leurs marys, +et aillent trouver autres chevaliers; et, sur ce, leurs marys en +desesperent, et punissent leurs pauvres femmes, en quoy ils ont grand +tort: car puis qu'elles sentent leur cœur pour estre si bien +dressées, elles veulent monstrer à d'autres ce qu'elles sçavent faire; +et leurs marys voudroient qu'elles cachassent leur sçavoir, en quoy il +n'y a apparence<a name="page_027" id="page_027"></a> ny raison, non plus que si un bon escuyer avoit un +cheval bien dressé, allant de tous ayrs, et qu'il ne voulust permettre +qu'on le vist aller, ny qu'on montast dessus, mais qu'on le creust à sa +simple parole, et qu'on l'acheptast ainsi.</p> + +<p>—J'ay ouy conter à un honneste gentilhomme de par le monde, lequel +estant devenu fort amoureux d'une belle dame, il luy fut dit par un sien +amy qu'il y perdroit son temps, car elle aimoit trop son mary. Il se va +adviser une fois de faire un trou qui arregardoit droit dans leur lict, +si bien qu'estant couchés ensemble il ne faillit de les espier par ce +trou, d'où il vit les plus grandes lubricitez, paillardises, postures +sales, monstrueuses et énormes, autant de la femme, voire plus que du +mary, et avec des ardeurs très-extrêmes; si bien que le lendemain il +vint à trouver son compagnon et luy raconter la belle vision qu'il avoit +eue, et luy dit: «Cette femme est à moy aussitost que son mary sera +party pour tel voyage; car elle ne se pourra tenir longuement en sa +chaleur que la nature et l'art luy ont donné, et faut qu'elle la passe, +et par ainsi, par ma persévérance je l'auray.»</p> + +<p>—Je cognois un autre honneste gentilhomme qui, estant bien amoureux +d'une belle et honneste dame, sçachant qu'elle avoit un Aretin en figure +dans son cabinet, que son mary sçavoit et l'avoit veu et permis, augura +aussi-tost par là qu'il l'attraperoit; et, sans perdre espérance, il la +servit si bien et continua, qu'enfin il l'emporta; et cogneut en elle +qu'elle y avoit appris de bonnes leçons et pratiques, ou fust de son +mary ou d'autres, niant pourtant que ny les uns ny les autres n'en +avoient point esté les premiers maistres, mais la dame nature, qui en +estoit meilleure maistresse que tous les arts. Si est-ce que le livre et +la pratique luy avoient beaucoup servy en cela, comme elle luy confessa +puis après.</p> + +<p>—Il se lit d'une grande courtisane et maquerelle insigne du temps de +l'ancienne Rome, qui s'appeloit Elefantina, qui fit et composa de telles +figures de l'Aretin, encore pires, auxquelles les dames grandes et +princesses faisant estat de putanisme estudioient comme un très-beau +livre; et cette bonne dame putain cyréniene, laquelle estoit surnommée +aux douze Inventions, parce qu'elle avoit trouvé douze manières pour +rendre le plaisir plus voluptueux et lubrique.</p> + +<p>—Héliogabale gaigeoit et entretenoit, par grand argent et dons, ceux et +celles qui luy inventoient et produisoient nouvelles et<a +name="page_028" id="page_028"></a> telles inventions pour mieux esveiller sa +paillardise. J'en ay ouy parler d'autres pareils de par le monde.</p> + +<p>—Un de ces ans le pape Sixte<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> fit pendre à Rome un secrétaire qui +avoit esté au cardinal d'Est, et s'appeloit Capella, pour beaucoup de +forfaits, mais entre autres qu'il avoit composé un livre de ces belles +figures, lesquelles estoient représentées par un grand que je ne +nommeray point pour l'amour de sa robe, et par une grande, l'une des +belles dames de Rome, et tous représentés au vif, et peints au +naturel<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</p> + +<p>—J'ay cogneu un prince de par le monde qui fit bien mieux, car il +achepta d'un orfevre une très-belle coupe d'argent doré, comme pour un +chef-d'œuvre et grand spéciauté, la mieux élabourée, gravée et +sigillée qu'il estoit possible de voir, où estoient taillées bien +gentiment et subtillement au burin plusieurs figures de l'Aretin, de +l'homme et de la femme; et ce au bas estage de la coupe, et au dessus et +au haut plusieurs aussi de diverses manières de cohabitations de bestes, +là où j'appris la première fois (car j'ay veu souvent ladicte coupe et +beu dedans, non sans rire) celle du lion et de la lionne, qui est toute +contraire à celle des autres animaux, que je n'avois jamais sceu, dont +je m'en rapporte à ceux qui le sçavent sans que je le die. Cette coupe +estoit l'honneur du buffet de ce prince; car, comme j'ay dit, elle +estoit très-belle et riche d'art, et agréable à voir au dedans et au +dehors. Quand ce prince festinoit les dames et filles de la Cour, comme +souvent il les convioit, ses sommeilliers ne failloient jamais, par son +commandement, de leur bailler à boire dedans; et celles qui ne l'avoient +jamais veue, ou en beuvant ou après, les unes demeuroient estonnées et +ne sçavoient que dire là-dessus: aucunes demeuroient honteuses, et la +couleur leur sautoit au visage; aucunes s'entredisoient entr'elles: +«Qu'est-ce que cela qui est gravé là-dedans? Je crois que ce sont des +salauderies. Je n'y bois plus. J'aurois bien grand soif avant que j'y +retournasse boire.» Mais il falloit qu'elles beussent là, ou bien +qu'elles esclatassent de soif; et, pour<a name="page_029" id="page_029"></a> ce, aucunes fermoient les yeux +en beuvant; les autres moins vergogneuses point; qui en avoient ouy +parler du mestier, tant dames que filles, se mettoyent à rire sous +bourre; les autres en crevoient tout à trac. Les unes disoient, quand on +leur demandoit qu'elles avoient à rire et ce qu'elles avoient veu, +disoient qu'elles n'avoient rien veu que des peintures, et que pour cela +elles n'y lairroient à boire une autre fois. Les autres disoient: «Quant +à moy, je n'y songe point à mal; la veue et la peinture ne souillent +point l'ame.» Les unes disoient: «Le bon vin est aussi bon leans +qu'ailleurs.» Les autres affermoient qu'il y faisoit aussi bon boire +qu'en une autre coupe, et que la soif s'y passoit aussi bien. Aux unes +on faisoit la guerre pourquoy elles ne fermoient les yeux en beuvant; +elles respondoient qu'elles vouloient voir ce qu'elles beuvoient, +craignant que ce ne fust du vin, mais quelque médecine ou poison. Aux +autres on demandoit à quoy elles prenoient plus de plaisir, ou à voir ou +à boire; elles respondoient: «A tout.» Les unes disoient: «Voilà de +belles grotesques;» les autres: «Voilà de plaisantes nommeries;» les +unes disoient: «Voilà de beaux images;» les autres: «Voilà de beaux +miroirs;» les unes disoient: «L'orfevre estoit bien à loisir de s'amuser +à faire ces fadezes;» les autres disoient: «Et vous, monsieur, encore +plus d'avoir achepté ce beau hanap.» Aux unes on demandoit si elles +sentoient rien qui les picquast au mitan du corps pour cela: elles +respondoient que nulle de ces drolleries y avoit eu pouvoir pour les +picquer: aux autres on demandoit si elles n'avoient point senty le vin +chaut et qu'il les eust eschauffées, encore que ce fust en hyver; elles +respondoient qu'elles n'avoient garde, car elles avoient beu bien froid, +qui les avoit bien rafraischies: aux unes on demandoit quelles images de +toutes celles elles voudroient tenir en leur lict; elles respondoient +qu'elles ne se pouvoient oster de là pour les y transporter. Bref, cent +mille brocards et sornettes sur ce sujet s'entre-donnoient les +gentilshommes et dames ainsi à table, comme j'ay veu que c'estoit une +très-plaisante gausserie, et chose à voir et ouyr; mais surtout à mon +gré, le plus et le meilleur estoit à contempler ces filles innocentes, +ou qui feignoient l'estre, et autres dames nouvellement venues, à tenir +leur mine froide riante du bout du nez et des lèvres, ou à se +contraindre et faire des hypocrites, comme plusieurs dames en faisoient +de mesme. Et notez que, quand elles eussent deu mourir de soif, les +sommelliers n'eussent osé leur donner à boire en une autre<a +name="page_030" id="page_030"></a> coupe ny verre. Et, qui plus est, aucunes +juroient, pour faire bon minois, qu'elles ne tourneroient jamais à ces +festins; mais elles ne laissoient pour cela à y tourner souvent, car ce +prince estoit très-splendide et friand. D'autres disoient, quand on les +convioit: «J'iray, mais en protestation qu'on ne nous baillera point à +boire dans la coupe;» et quand elles y estoient, elles y beuvoient plus +que jamais. Enfin elles s'y anezèrent si bien, qu'elles ne firent plus +de scrupule d'y boire; et si firent bien mieux aucunes, qu'elles se +servirent de telles visions en temps et lieu, et, qui, plus est, aucunes +s'en débauscherent pour en faire l'essay; car toute personne d'esprit +veut essayer tout. Voilà les effets de cette belle coupe si bien +historiée. A quoy se faut imaginer les autres discours, les songes, les +mines et les paroles que telles dames disoient et faisoient entr'elles, +à part ou en compagnie. Je pense que telle coupe estoit bien différente +à celle dont parle M. de Ronsard en l'une de ses premières odes, dédiée +au feu Roy Henry, qui se commence ainsi:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Comme un qui prend une couppe,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Seul honneur de son trésor,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et de son rang verse à la trouppe</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Du vin qui rit dedans l'or.</span></td></tr> +</table> + +<p>Mais en cette coupe le vin ne rioit pas aux personnes, mais les +personnes au vin: car les unes beuvoient en riant, et les autres +beuvoient en se ravissant; les unes se compissoient en beuvant, et les +autres beuvoient en se compissant; je dis d'autre chose que du pissat. +Bref, cette coupe faisoit de terribles effets, tant y estoient +pénétrantes ces visions, images et perspectives: dont je me souviens +qu'une fois, en une gallerie du comte de Chasteauvilain, dit le seigneur +Adjacet, une troupe de dames avec leurs serviteurs estant allés voir +cette belle maison, leur veue s'addressa sur de beaux et rares tableaux +qui estoient en ladite gallerie. A elles se présenta un tableau beau, où +estoient représentées force belles dames nues qui estoient aux bains, +qui s'entre touchoient, se palpoient, se manioient et frottoient, +s'entre-mesloient, se tastonnoient, et, qui plus est, se faisoient le +poil tant gentiment et si proprement en monstrant tout, qu'une froide +recluse ou hermite s'en fust eschauffée et esmeue; et c'est pourquoy une +grande dame, dont j'ay ouy parler et cogneue, se perdant en ce tableau, +dit à son serviteur en se<a name="page_031" id="page_031"></a> tournant vers luy, comme enragée de cette +rage d'amour: «C'est trop demeuré icy: montons en carrosse promptement, +et allons en mon logis, car je ne puis plus contenir cette ardeur; il la +faut aller esteindre: c'est trop bruslé.» Et ainsi partit, et alla avec +son serviteur prendre de cette bonne eau qui est si douce sans sucre, +que son serviteur lui donna de sa petite burette.</p> + +<p>Telles peintures et tableaux portent plus de nuisance à une ame fragile +qu'on ne pense; comme en estoit un là mesme d'une Vénus toute nue, +couchée et regardée de son fils Cupidon; l'autre d'un Mars couché avec +sa Vénus, l'autre d'une Léda couchée avec son cygne. Tant d'autres y +a-t-il, et là et ailleurs, qui sont un peu plus modestement peints et +voilez mieux que les figures de l'Aretin; mais quasi tout vient à un, et +en approchant de nostre coupe dont je viens de parler, laquelle avoit +quasi quelque sympathie, par antinomie, de la coupe que trouva Renault +de Montauban en ce chasteau dont parle l'Arioste, laquelle à plein +descouvroit les pauvres cocus, et cette-cy les faisoit; mais l'une +portoit un peu trop de scandale aux cocus et leurs femmes infidèles, et +cette-cy point. Aujourd'huy n'en est besoin de ces livres ni de ces +peintures, car les marys leur en apprennent prou: et voilà que servent +telles escholes de marys.</p> + +<p>—J'ai cogneu un bon imprimeur vénitien à Paris, qui s'appelloit messer +Bernardo, parent de ce grand Aldus Manutius de Venise<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, qui tenoit sa +boutique en la rue de Sainct-Jacques, qui me dit et jura une fois qu'en +moins d'un an il avoit vendu plus de cinquante paires de livres de +l'Aretin à force gens mariés et non mariés, et à des femmes, dont il me +nomma trois de par le monde, grandes, que je ne nommeray point, et les +leur bailla à elles-mesmes, et très-bien reliés, sous serment presté +qu'il n'en sonneroit pas mot, mais pourtant il me le dist, et me dist +davantage qu'une autre dame lui en ayant demandé au bout de quelque +temps s'il en avoit point un pareil comme un qu'elle avoit veu entre les +mains d'une de ces trois, il luy respondit: <i>Signora, si, et peggio</i>, et +soudain argent en campagne, les acheptant tous au poids de l'or. Voilà +une folle curiosité pour envoyer son mari faire un voyage à Cornette +près de Civita-Vecchia.</p> + +<p>Toutes ces formes et postures sont odieuses à Dieu, si bien que sainct +Hierosme dit: «Qui se monstre plustost débordé amoureux<a +name="page_032" id="page_032"></a> de sa femme que mary, est adultère et +pèche.» Et parce qu'aucuns docteurs ecclésiastiques en ont parlé, je +diray ce mot briefvement en mots latins, d'autant qu'eux-mesmes ne l'ont +voulu dire en françois. <i>Excessus</i>, disent-ils, <i>conjugum fit, quando +uxor cognoscitur ante retro stando, sedendo in latere, et mulier super +virum</i>; comme un petit quolibet que j'ay leu d'autrefois, qui dit:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>In prato viridi monialem ludere vidi</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;"><i>Cum monacho leviter, ille sub, illa super.</i></span></td></tr> +</table> + +<p>D'autres disent quand ils s'accommodent autrement que la femme ne puisse +concevoir. Toutesfois il y a aucunes femmes qui disent qu'elles +conçoivent mieux par les postures monstrueuses et surnaturelles et +estranges, que naturelles et communes, d'autant qu'elles y prennent +plaisir davantage, et comme dit le poëte, quand elles s'accommodent +<i>more canino</i>, ce qui est odieux: toutes-fois les femmes grosses, au +moins aucunes, en usent ainsi de peur de se gaster par le devant. +D'autres docteurs disent que quelque forme que ce soit est bonne, mais +que <i>semen ejaculetur in matricen mulieris, et quomodocunque uxor +cognoscatur, si vir ejaculetur semen in matricem, non est peccatum +mortale</i>. Vous trouverez ces disputes dans <i>Summa Benedicti</i>, qui est un +cordelier docteur qui a très-bien escrit de tous les péchés, et monstre +qu'il a beaucoup leu et veu<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>. Qui voudra lire ce passage y verra +beaucoup d'abus que commettent les marys à l'endroit de leurs femmes. +Aussi dit-il que, <i>quando mulier est ita pinguis ut non possit aliter +coïre</i>, que par telles postures, <i>non est peccatum mortale, modò vir +ejaculetur semen in vas naturale</i>. Dont disent aucuns qu'il vaudroit +mieux que les marys s'abstinssent de leurs femmes quand elles sont +pleines, comme font les animaux, que de souiller le mariage par telles +vilainies.</p> + +<p>—J'ai cogneu une fameuse courtisane à Rome, dite la Grecque,<a +name="page_033" id="page_033"></a> qu'un grand seigneur de France avoit là +entretenue. Au bout de quelque temps, il luy prit envie de venir voir la +France, par le moyen du seigneur Bonusi<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, banquier de Lyon, Lucquois +très-riche, de laquelle il estoit amoureux; où estant elle s'enquit fort +de ce seigneur et de sa femme, et, entr'autres choses, si elle ne le +faisoit point cocu, «d'autant, disoit-elle, que j'ay dressé son mary de +si bel air, et luy ay appris de si bonnes leçons, que les luy ayant +monstrées et pratiquées avec sa femme, il n'est possible qu'elle ne les +ait voulu monstrer à d'autres; car nostre mestier est si chaud quand il +est bien appris, qu'on prend cent fois plus de plaisir de le monstrer et +pratiquer avec plusieurs qu'avec un.» Et disoit bien plus, que cette +dame luy devoit faire un beau présent et condigne de sa peine et de son +sallaire, parce que, quand son mary vint à son eschole premièrement, il +n'y sçavoit rien, et estoit en cela le plus sot, neuf et apprentif +qu'elle vist jamais; mais elle l'avoit si bien dressé et façonné, que sa +femme devoit s'en trouver cent fois mieux. Et de fait cette dame, la +voulant voir, alla chez elle en habit dissimulé, dont la courtisane s'en +douta et luy tint tous les propos que je viens de dire, et pires encore +et plus débordés, car elle estoit courtisane fort débordée. Et voilà +comment les marys se forgent les couteaux pour se couper la gorge; cela +s'entend des cornes; par ainsi, abusant du saint mariage, Dieu les +punit; et puis veulent avoir leurs revanches sur leurs femmes, en quoy +ils sont cent fois plus punissables. Aussi ne m'estonne-je pas si ce +sainct docteur disoit que le mariage estoit quasi une vraye espèce +d'adultère: cela vouloit-il entendre quand on en abusoit de cette sorte +que je viens de dire. Aussi a-t-on deffendu le mariage à nos prestres; +car, venant de coucher avec leurs femmes, et s'estre bien souillés avec +elles, il n'y a point de propos de venir à un sacré autel. Car, ma foy, +ainsi que j'ay ouy dire, aucuns bourdellent plus avec leurs femmes que +non pas les ruffiens avec les putains des bourdeaux, qui, craignant +prendre mal, ne s'acharnent et ne s'eschauffent avec elles comme les +marys avec leurs femmes, qui sont nettes et ne peuvent donner mal, au +moins aucunes et non pas toutes; car j'en ai bien cogneu qui leur en +donnent aussi bien que leurs marys à elles. Les marys, abusans de leurs +femmes, sont fort punissables, comme j'ay ouy dire à de grands docteurs, +que les marys, ne se gouvernans avec leurs femmes<a name="page_034" id="page_034"></a> modestement dans leur +lict comme ils doivent, paillardent avec elles comme avec concubines; +n'estant le mariage introduit que pour la nécessité et procréation, et +non pour le plaisir désordonné et paillardise. Ce que nous sceut +très-bien représenter l'empereur Cejonius Commodus, dit autrement Anchus +Verus<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>, lorsqu'il dit à sa femme Domitia Calvilla, qui se plaignoit à +luy de quoy il portoit à des putains et courtisanes et autres ce qu'à +elle appartenoit en son lict, et luy ostoit ses menues et petites +pratiques: «Supportez, ma femme, luy dit-il, qu'avec les autres je +saoulle mes désirs, d'autant que le nom de femme et de consorte est un +nom de dignité et d'honneur, et non de plaisir et de paillardise.» Je +n'ay point encore leu ny trouvé la response que luy fit là dessus madame +sa femme l'impératrice; mais il ne faut douter que, ne se contentant de +cette sentence dorée, elle ne luy respondit de bon cœur, et par la +voix de la plus part, voire de toutes les femmes mariées: «Fy de cet +honneur, et vive le plaisir! Nous vivons mieux de l'un que de l'autre.» +Il ne faut non plus douter aussi que la plus part de nos mariés +aujourd'hui, et de tout temps, qui ont de belles femmes, ne disent pas +ainsi; car ils ne se marient et lient, ny ne prennent leurs femmes, +sinon pour bien passer leur temps et bien paillarder en toutes façons, +et leur enseigner des préceptes, et pour le mouvement de leur corps, et +pour les débordées et lascives paroles de leurs bouches, afin que leur +dormante Vénus en soit mieux esveillée et excitée; et, après les avoir +bien ainsi instruites et débauschées, si elles vont ailleurs, ils les +punissent, les battent, les assomment, et les font mourir. Il y a aussi +un peu de raison en cela, comme si quelqu'un avoit débausché une pauvre +fille d'entre les bras de sa mère, et lui eust fait perdre l'honneur de +sa virginité, et puis, après en avoir fait sa volonté, la battre et la +contraindre à vivre autrement, en toute chasteté: vrayment! car il en +est bien temps, et bien à propos, qui est celuy qui ne le condamne pour +homme sans raison et digne d'estre chastié? L'on en deust dire de mesme +de plusieurs marys, lesquels, quand tout est dit, débauschent plus leurs +femmes, et leur apprennent plus de préceptes pour tomber en paillardise, +que ne font leur propres amoureux: car ils en ont plus de temps et +loisir que es amans; et venans à discontinuer leurs exercices, elles +changent de main et de maistre, à mode d'un bon cavalcadour, qui prend +plus de<a name="page_035" id="page_035"></a> plaisir cent fois de monter à cheval, qu'un qui n'y entend +rien. »Et de malheur, ce disoit cette courtisane, il n'y a nul mestier +au monde qui ne soit plus coquin, ny qui désire tant de continue, que +celuy de Vénus.» En quoy ces marys doivent estre avertis de ne faire +tels enseignements à leurs femmes, car ils leur sont par trop +préjudiciables; ou bien, s'ils voyent leurs femmes leur jouer un +faux-bon, qu'ils ne les punissent point, puisque ç'ont esté eux qui leur +en ont ouvert le chemin.</p> + +<p>—Si faut-il que je fasse cette digression d'une femme mariée, belle et +honneste et d'estoffe, que je sçay, qui s'abandonna à un honneste +gentilhomme, aussi plus par jalousie qu'elle portoit à une honneste dame +que ce gentilhomme aymoit et entretenoit, que par amour. Pourquoy, ainsi +qu'il en jouissoit, la dame luy dit: «A cette heure, à mon grand +contentement, triomphe-je de vous et de l'amour que portez à une telle.» +Le gentilhomme lui respondit: «Une personne abattue, subjuguée et +foulée, ne sçauroit bien triompher.» Elle prend pied à cette réponse, +comme touchant à son honneur, et luy replique aussitôt: «Vous avez +raison.» Et tout-à-coup s'advise de désarçonner subitement son homme, et +se dérober de dessous luy; et changeant de forme, prestement et +agilement monte sur luy et le met sous soy. Jamais jadis chevalier ou +gendarme romain ne fut si prompt et adextre de monter et remonter sur +ces chevaux désultoires, comme fut ce coup cette dame avec son homme; et +le manie de mesme en luy disant: «A st'heure donc puis-je bien dire qu'à +bon escient je triomphe de vous, puisque je vous tiens abattu sous moy.» +Voilà une dame d'une plaisante et paillarde ambition et d'une façon +estrange, comment elle la traitta.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame de par le monde, +sujette fort à l'amour et à la lubricité, qui pourtant fut si arrogante +et si fière, et si brave de cœur, que, quand ce venoit-là, ne vouloit +jamais souffrir que son homme la montast et la mist sous soy et +l'abattist, pensant faire un grand tort à la générosité de son cœur, +et attribuant à une grande lascheté d'estre ainsi subjuguée et soumise, +en mode d'une triomphante conqueste ou esclavitude, mais vouloit +toujours garder le dessus et la prééminence. Et ce qui faisoit bon pour +elle en cela, c'est que jamais ne voulut s'adonner à un plus grand que +soy, de peur qu'usant de son autorité et puissance, luy pust<a +name="page_036" id="page_036"></a> donner la loy et la pust tourner, virer +et föuller, ainsi qu'il luy eust pleu; mais en cela, choisissoit ses +égaux et inférieurs, auxquels elle ordonnoit leur rang, leur assiette, +leur ordre, et forme de combat amoureux, ne plus ne moins qu'un sergent +major à ses gens le jour d'une bataille; et leur commandoit de ne +l'outrepasser, sur peine de perdre leurs pratiques, aux uns son amour, +et aux autres la vie, si que debout, ou assis au conchés, jamais ne se +purent prévaloir sur elle de la moindre humiliation, ni submission, ni +inclination, qu'elle leur eust rendu et presté. Je m'en rapporte au dire +et au songer de ceux et celles qui ont traité telles amours, telles +postures, assiettes et formes. Cette dame pouvoit ordonner ainsi, sans +qu'il y allast rien de son honneur prétendu, ni de son cœur généreux +offensé: car à ce que j'ay ouy dire à aucuns praticqs, il y avoit assez +de moyens pour faire telles ordonnances et pratiques. Voylà une terrible +et plaisante humeur de femme, et bizarre scrupule de conscience +généreuse. Si avoit-elle raison pourtant; car c'est une fascheuse +souffrance que d'estre subjuguée, ployée, foullée, et mesme quand l'on +pense quelquefois à part soy, et qu'on dit: «Un tel m'a mis sous luy et +foullée, par maniere de dire, si-non aux pieds, mais autrement:» cela +vaut autant à dire.</p> + +<p>Cette dame aussi ne voulut jamais permettre que ses inférieurs la +baisassent jamais à la bouche, «d'autant, disoit elle, que le toucher et +le tact de bouche à bouche est le plus sensible et précieux de tous les +autres touchers, fust de la main et autres membres;» et pour ce ne +vouloit estre alleinée ny sentir à la sienne une bouche salle, orde et +non pareille à la sienne. Or, sur cecy, c'est une autre question que +j'ay veu traitter à aucuns: quel advantage de gloire a plus grand sur +son compagnon, ou l'homme ou la femme, quand ils sont en ces +escarmouches ou victoires vénériennes. L'homme allegue pour soy la +raison préédente, que la victoire est bien plus grande que l'on tient sa +douce ennemie abattue sous soy, et qu'il la subjugue, la suppédite et la +dompte à son aise et comme il luy plaist; car il n'y a si grande +princesse ou dame, que, quand elle est là, fust-ce avec son inférieur ou +inégal, qu'elle n'en souffre la loy et la domination qu'en a ordonné +Vénus parmy ses statuts; et pour ce, la gloire et l'honneur en demeure +très-grande à l'homme. La femme dit: «Ouy, je le confesse, que vous vous +devez sentir glorieux<a name="page_037" id="page_037"></a> quand vous me tenez sous vous et me suppeditez; +mais aussi, quand il me plaist, s'il ne tient qu'à tenir le dessus, je +le tiens par gayeté et une gentille volonté qui m'en prend, et non pour +une contrainte. Davantage, quand ce dessus me déplaist, je me fais +servir à vous comme d'un esclave ou forçat de gallere, ou, pour mieux +dire, vous fais tirer au collier comme un vray cheval de charrette, en +vous travaillant, peinant, suant, haletant, efforçant à faire les +corvées et efforts que je veux tirer de vous. Cependant, moy, je suis +couchée à mon aise, je vois venir vos coups, quelquefois j'en ris et en +tire mon plaisir à vous voir en telles alteres; quelquefois aussi je +vous plains selon ce qui me plaist ou que j'en ay de volonté ou de +pitié; et après en avoir en cela très-bien passé ma fantaisie, je laisse +là mon galant, las, recreu, débilité, énervé, qu'il n'en peut plus, et +n'a besoin que d'un bon repos et de quelque bon repas, d'un coulis, d'un +restaurant ou de quelque bon bouillon confortatif. Moy, pour telles +courvées et tels efforts, je ne m'en sens nullement, si-non que +très-bien servie à vos despens, monsieur le gallant, et n'ay autre mal +si-non de souhaiter quelque autre qui m'en donnast autant, à peine le +faire rendre comme vous: et, par ainsi, ne me rendant jamais, mais +faisant rendre mon doux ennemy, je rapporte la vraye victoire et la +vraye gloire, d'autant qu'en un duel celuy qui se rend est déshonoré, et +non pas celuy qui combat jusques au dernier poinct de la mort.»</p> + +<p>—Ainsi que j'ay ouy compter d'une belle et honneste femme, qui une +fois, son mary l'ayant esveillée d'un profond sommeil et repos qu'elle +prenoit, pour faire cela, après qu'il eut fait elle luy dit: «Vous avez +fait et moy non;» et, parce qu'elle estoit dessus luy, elle le lia si +bien de bras, de mains, de pieds et de ses jambes entrelacées: «Je vous +apprendray à ne m'esveiler une autre fois;» et, le demenant, secoüant et +remuant à toute outrance son mary qui estoit dessous, qui ne s'en +pouvoit defaire, et qui suoit, ahannoit et se lassoit, et crioit mercy, +elle le luy fi faire une autre fois en dépit de luy, et le rendit si +las, si atenu et flac, qu'il en devint hors d'aleine et luy jura un bon +coup qu'une autre fois il la prendroit à son heur, humeur et appetit. Ce +conte est meilleur à se l'imaginer et représenter qu'à l'escrire. Voilà +donc les raisons de la dame avec plusieurs autres qu'elles ont alléguer. +Encore l'homme réplique là-dessus: «Je n'ay point<a name="page_038" id="page_038"></a> aucun vaisseau ny +baschot comme vous avez le vostre, dans lequel je jette un gassouil de +pollution et d'ordure (si ordure se doit appeler la semence humaine +jettée par mariage et paillardise), qui vous salit et vous y pisse comme +dans un pot.—Ouy, dit la dame, mais aussitost ce beau sperme, que vous +autres dites estre le sang le plus pur et net que vous avez, je le vous +vais pisser incontinent et jetter dans un pot ou bassin, ou en un +retrait, et le mêler avec une autre ordure très-puante et sale et +vilaine; car de cinq cents coups que l'on nous touchera, de mille, deux +mille, trois mille, voire d'une infinité, voire de nul, nous +n'engroissons que d'un coup, et la matrice ne retient qu'une fois; car +si le sperme y entre bien et y est bien retenu, celuy-là est bien logé, +mais les autres fort salaudement nous les logeons comme je viens de +dire. Voilà pourquoy il ne faut se vanter de gasouiller de vos ordures +de sperme, car, outre celuy-là, que nous concevons, nous le jettons et +rendons pour n'en faire plus de cas aussitôt que l'avons receu et qu'il +ne nous donne plus de plaisir, et en sommes quittes en disant: Monsieur +le potagier, voilà vostre broüet que je vous rends, et le vous claque +là; il a perdu le bon goust que vous m'en avez donné premierement. Et +notez que la moindre bagasse en peut dire autant à un grand roy ou +prince, s'il l'a repassée; qui est un grand mespris d'autant que l'on +tient le sang royal pour le plus précieux qui soit point. Vrayment il +est bien gardé et logé bien précieusement plus que d'un autre!» Voilà le +dire des femmes, qui est un grand cas pourtant qu'un sang si précieux se +pollue et se contamine ainsi salaudement et vilainement; ce qui estoit +deffendu en la loy de Moyse, de ne le nullement prostituer en terre; +mais on fait bien pis quand on le mesle avec de l'ordure très-orde et +salle. Encore, si elles faisoyent comme un grand seigneur dont j'ay ouy +parler, qui, en songeant la nuict, s'estant corrompu parmy ses linceuls, +les fit enterrer, tant il estoit scrupuleux, disant que c'estoit un +petit enfant provenu de là qui estoit mort, et que c'estoit dommage et +une très-grande perte que ce sang n'eust esté mis dans la matrice de sa +femme, dont possible l'enfant fust esté en vie. Il se pouvoit bien +tromper par là, d'autant que de mille habitations que le mary fait avec +la femme l'année, possible, comme j'ay dit, n'en devient-elle grosse, +non pas une fois en la vie, voire jamais, pour aucunes femmes qui +sont<a name="page_039" id="page_039"></a> bréhaignes et stériles, et ne conçoivent jamais; d'où est venu +l'erreur d'aucuns mescréants, que le mariage n'avoit esté institué tant +pour la procréation que pour le plaisir; ce qui est mal creu et mal +parlé, car encore qu'une femme n'engroisse toutes les fois qu'on +l'entreprend, c'est pour quelque volonté de Dieu à nous occulte, et +qu'il en veut punir et mary et femme, et d'autant que la plus grande +bénédiction que Dieu nous puisse envoyer en mariage, c'est une bonne +lignée, et non par concubinage; dont il y a plusieurs femmes qui +prennent un grand plaisir d'en avoir de leurs amants, et d'autres non, +lesquelles ne veulent permettre qu'on leur lasche rien dedans, tant pour +ne supposer des enfants à leurs marys qui ne sont à eux, que pour leur +sembler ne leur faire tort et ne les faire cocus si la rosée ne leur est +entrée dedans, ny plus ny moins, qu'un estomach débile et mauvais ne +peut estre offensé de sa personne pour prendre de mauvais et indigestifs +morceaux, pour les mettre dans la bouche, les mascher et puis les +crascher à terre. Aussi par le mot de cocu, porté par les oiseaux +d'avril, qui sont ainsi appelez pour aller pondre au nid des autres, les +hommes s'appellent cocus par antinomie<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>, quand les autres viennent +pondre dans leur nid, qui est dans le c.. de leurs femmes, qui est +autant à dire leur jetter leur semence et leur faire des enfants. Voilà +comme plusieurs femmes ne pensent faute à leurs marys pour mettre dedans +et s'esbaudir leur saoul, mais qu'elles ne reçoivent point de leur +semence; ainsi sont-elles conscientieuses de bonne façon: comme d'une +grande dont j'ay ouy parler, qui disoit à son serviteur: «Esbattez-vous +tant que vous voudrez, et donnez-moi du plaisir; mais sur vostre vie, +donnez-vous garde de ne rien m'arrouser là dedans, non d'une seule +goutte, autrement il vous y va de la vie.» Si bien qu'il falloit bien +que l'austre fust sage, et qu'il espiast le temps du mascaret<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a> quand +il devoit venir.</p> + +<p>—J'ay ouy faire un pareil compte au chevalier de Sanzay, de Bretagne, +un très-honneste et brave gentilhomme, lequel, si la mort n'eust +entrepris sur son jeune age, fust esté un grand homme de mer, comme il +avoit un très-bon commencement: aussi en portoit-il les marques et +enseignes, car il avoit eu un<a name="page_040" id="page_040"></a> bras emporté d'un coup de canon en un +combat qu'il fit sur mer. Le malheur pour luy fut qu'il fut pris des +corsaires, et mené en Alger. Son maistre, qui le tenoit esclave, estoit +le grand-prestre de la mosquée de là, qui avoit une très-belle femme qui +vint à s'amouracher si fort dudit Sanzay, qu'elle luy commanda de venir +en amoureux plaisir avec elle, et qu'elle luy feroit très-bon +traittement, meilleur qu'à aucun de ses autres esclaves, mais surtout +elle lui commanda très-expressement, et sur la vie, ou une prison +très-rigoureuse, de ne lancer en son corps une seule goutte de sa +semence, d'autant, disoit-elle, qu'elle ne vouloit nullement estre +polluée ny contaminée du sang chrestien, dont elle penseroit offenser +grandement et sa loy et son grand prophète Mahomet; et de plus luy +commanda qu'encore qu'elle fust en ses chauds plaisirs, quand bien elle +luy commanderoit cent fois d'hasarder le pacquet tout à trac, qu'il n'en +fist rien, d'autant que ce seroit le grand plaisir duquel elle estoit +ravie qui luy feroit dire, et non pas la volonté de l'ame. Ledict +Sanzay, pour avoir bon traittement et plus grande liberté, encor qu'il +fust chrestien, ferma les yeux pour ce coup à sa loy; car un pauvre +esclave rudement traitté et misérablement enchaisné peut s'oublier bien +quelquefois. Il obéit à la dame, et fut si sage et si abstraint à son +commandement, qu'il commanda fort bien à son plaisir, et moulloit au +moulin de sa dame tousjours très-bien, sans y faire couller d'eau; car, +quand l'escluse de l'eau vouloit se rompre et se déborder, aussitost il +la retiroit, la resserroit et la faisoit escouler où il pouvoit; dont +cette femme l'en ayma davantage, pour estre si abstraint à son estroit +commandement, encor qu'elle luy criast: «Laschez, je vous en donne toute +permission.» Mais il ne voulut onc, car il craignoit d'estre battu à la +turque, comme il voyoit ses autres compagnons devant soy. Voilà une +terrible humeur de femme; et pour ce il semble qu'elle faisoit beaucoup, +et pour son ame qui estoit turque, et pour l'autre qui estoit chrestien, +puisqu'il ne se deschargeoit nullement avec elle: si me jura-t-il qu'en +sa vie il ne fut en telle peine. Il me fit un autre compte, le plus +plaisant qui est possible, d'un trait qu'elle luy fit; mais d'autant +qu'il est trop sallaud, je m'en tairay, de peur d'offenser les oreilles +chastes. Du depuis ledict Sanzay fut achepté par les siens, qui sont +gens d'honneur et de bonne maison en Bretagne, et qui appartiennent à +beaucoup de grands, comme à monsieur le connestable, qui<a +name="page_041" id="page_041"></a> aymoit fort son frère aisné, et qui luy +ayda beaucoup en cette délivrance, laquelle ayant eue, il vint à la +cour, et nous en compta fort à monsieur d'Estrozze et à moy de plusieurs +choses, et entr'autres il nous fit ces comptes.</p> + +<p>Que dirons-nous maintenant d'aucuns marys qui ne se contentent de se +donner du contentement et du plaisir paillard de leurs femmes, mais en +donnent de l'appetit, soit à leurs compagnons et amis, soit à d'autres, +ainsi j'en ai cogneu plusieurs qui leur louent leurs femmes, leur disent +leurs beautez, leur figurent leurs membres et parties du corps, leur +représentent leurs plaisirs qu'ils ont avec elles, et leurs follatreries +dont elles usent envers eux, les leur font baiser, toucher, taster, +voire voir nues? Que méritent-ils ceux-là, sinon qu'on les face cocus +bien à point, ainsi que fit Gygès, par le moyen de sa bague, au roy +Candaule, roy des Lydiens, lequel, sot qu'il estoit, lui ayant loüé la +rare beauté de sa femme, comme si le silence luy faisoit tort et +dommage, et puis la luy ayant monstrée toute nue, en devint si amoureux +qu'il en joüit tout à son gré et le fit mourir, et s'impatronisa de son +royaume. On dit que la femme en fut si désespérée pour avoir esté +représentée ainsi, qu'elle força Gygès à ce mauvais tour, en lui disant: +«Ou celuy qui t'a pressé et conseillé de telle chose, faut qu'il meure +de ta main, ou toy, qui m'as regardée toute nue, que tu meures de la +main d'un autre.» Certes, ce roy estoit bien de loisir de donner ainsi +appetit d'une viande nouvelle, si belle et bonne, qu'il devoit tenir si +chere.</p> + +<p>—Louis, duc d'Orléans, tué à la porte Barbette<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a> à Paris, fit bien au +contraire, grand desbaucheur des dames de la Cour, et tousjours des plus +grandes, car, ayant avec luy couché une fort belle et grande dame, ainsi +que son mary vint en sa chambre pour luy donner le bon-jour, il alla +couvrir la teste de sa dame, femme de l'autre, du linceul, et luy +descouvrit tout le corps, luy faisant voir tout nud et toucher à son bel +aise, avec desfense expresse sur la vie de n'oster le linge du visage ny +la descouvrir aucunement, à quoy il n'osa contrevenir; luy demandant par +plusieurs fois ce qui luy sembloit de ce beau corps tout nud: l'autre en +demeura tout esperdu et grandement satisfait.</p> + +<p>Le duc luy bailla congé de sortir de la chambre, ce qu'il fit sans avoir +jamais pu cognoistre que ce fust sa femme. S'il l'eust bien<a +name="page_042" id="page_042"></a> vue et recognue toute nue, comme +plusieurs que j'ai veu, il l'eust cogneu à plusieurs signes possible, +dont il fait bon le visiter quelquefois par le corps. Elle, après son +mary party, fut interrogée de M. d'Orléans si elle avoit eu l'alarme et +peur. Je vous laisse à penser ce qu'elle en dist, et la peine et +l'altere en laquelle elle fut l'espace d'un quart-d'heure; car il ne +falloit qu'une petite indiscrétion, ou la moindre désobéissance que son +mary eust commis pour lever le linceul: il est vray, ce dist monsieur +d'Orléans, mais qu'il l'eust tué aussi-tost pour l'empescher du mal +qu'il eust fait à sa femme. Et le bon fut de ce mary, qu'estant la nuict +d'amprès couché avec sa femme, il luy dit que M. d'Orléans lui avoit +fait voir la plus belle femme nue qu'il vit jamais, mais, quant au +visage, qu'il n'en sçavoit que rapporter, d'autant qu'il lui avait +interdit. Je vous laisse à penser ce qu'en pouvoit dire sa femme dans sa +pensée. Et de cette dame tant grande, et de M. d'Orléans, on dit que +sortit ce brave et vaillant bastard d'Orléans, le soustien de la France +et le fléau de l'Angleterre, et duquel est venue cette noble et +généreuse race des comtes de Dunois.</p> + +<p>—Or, pour retourner encor à nos marys prodigues de la vue de leurs +femmes nues, j'en sçay un qui, pour un matin un sien compagnon l'estant +allé voir dans sa chambre ainsi qu'il s'habilloit, luy monstra sa femme +toute nue, étendue tout de son long toute endormie; et s'estant +elle-mesme osté ses linceuls de dessus elle, d'autant qu'il faisoit +grand chaud, luy tira le rideau à demy, sy bien que le soleil levant +donnant dessus elle, il eut loisir de la bien contempler à son aise, où +il ne vid rien que tout beau en perfection, et y put paistre ses yeux, +non tant qu'il eust voulu, mais tant qu'il put; et puis le mary et luy +s'en allèrent chez le Roy. Le lendemain, le gentilhomme, qui estoit fort +serviteur de cette dame honneste, luy raconta cette vision et mesmes lui +figura beaucoup de choses qu'il avoit remarquées en ses beaux membres, +jusques aux plus cachées; et si le mary le luy confirma, et que c'estoit +luy-mesme qui en avoit tiré le rideau. La dame, de dépit qu'elle conceut +contre son mary, se laissa aller et s'octroya à son amy par ce seul +sujet; ce que tout son service n'avoit sceu gaigner.</p> + +<p>—J'ay cogneu un très-grand seigneur, qui, un matin, voulant aller à la +chasse, et ses gentilshommes l'estant venu trouver à son lever, ainsi +qu'on le chaussoit, et avoit sa femme couchée près de luy et qui luy +tenoit son cas en pleine main, il leva si promptement la couverture +qu'elle n'eut le loisir de lever la<a name="page_043" id="page_043"></a> main où elle estoit posée, que l'on +l'y vit à l'aise et la moitié de son corps; et en se riant, il dit à ces +messieurs qui estoient présents: «Hé bien, messieurs, ne vous ay-je pas +fait voir choses et autres de ma femme?» Laquelle fut si dépitée de ce +trait, qu'elle lui en voulut un mal extrême, et mesme pour la surprise +de cette main; et possible depuis elle le luy rendit bien.</p> + +<p>—J'en sçay un autre d'un grand seigneur, lequel, cognoissant qu'un sien +amy et parent estoit amoureux de sa femme, fust ou pour luy en faire +venir l'envie davantage, ou du dépit et désespoir qu'il pouvoit +concevoir de quoy il avoit une si belle femme et luy n'en tastoit point, +la lui monstra un matin, l'estant allé voir dans le lict tous deux +couchez ensemble à demye nue: et si fit bien pis, car il luy fit cela +devant luy-mesme, et la mit en besogne comme si elle eust été à part; +encore prioit-il l'amy de bien voir le tout, et qu'il faisoit tout cela +à sa bonne grace. Je vous laisse à penser si la dame, par une telle +privauté de son mary, n'avoit pas occasion de faire à son amy l'autre +toute entière, et à bon escient, et s'il n'est pas bien employé qu'il en +portast les cornes.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'un autre et grand seigneur, qui le faisoit ainsi à +sa femme devant un grand prince, son maistre, mais c'estoit par sa +prière et commandement, qui se délectoit à tel plaisir. Ne sont-ils pas +donc ceux-là coulpables, puis qu'ayant esté leurs propres maquereaux, en +veulent estre les bourreaux? Il ne faut jamais monstrer sa femme nue, ny +ses terres, pays et places, comme je tiens d'un grand capitaine, à +propos de feu M. de Savoye, qui desconseilla et dissuada nostre roy +Henry dernier, quand, à son retour de Pologne, il passa par la +Lombardie, de n'aller ny entrer dans la ville de Milan, lui alléguant +que le roy d'Espagne en pourroit prendre quelque ombre: mais ce ne fut +pas cela; il craignoit que le roy y estant, et la visitant bien à point, +et contemplant sa beauté, richesse et grandeur, qu'il ne fust tenté +d'une extrême envie de la ravoir et reconquérir par bon et juste droit +comme avoient fait ses prédécesseurs. Et voilà la vraye cause comme dit +un grand prince, qui le tenoit du feu roy, qui cognoissoit cette +encloëure: mais pour complaire à M. de Savoye, et ne rien altérer du +costé du roy d'Espagne, il prit son chemin à costé, bien qu'il eust +toutes les envies du monde d'y aller, à ce qu'il me fist cet honneur, +quand il fut de retour à Lyon, de me le dire: en quoi ne faut douter que +M. de Savoye ne fust plus Espagnol<a name="page_044" id="page_044"></a> que François. J'estime les marys +aussi condamnables, lesquels, après avoir receu la vie par la faveur de +leurs femmes, en demeurent tellement ingrats, que, pour le soupçon +qu'ils ont de leurs amours avec d'autres, les traittent très-rudement, +jusques à attenter sur leurs vies.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'un seigneur sur la vie duquel aucuns conjurateurs +ayant conjuré et conspiré, sa femme, par supplication, les en destourna, +et le garantit d'estre massacré, dont depuis elle en a esté très-mal +recogneue, et traittée très-rigoureusement.</p> + +<p>—J'ay veu aussi un gentilhomme, lequel ayant esté accusé et mis en +justice pour avoir fait très-mal son devoir à secourir son général en +une bataille, si bien qu'il le laissa tuer sans aucune assistance ni +secours; estant près d'estre sentencié et condamné d'avoir la teste +tranchée, nonobstant vingt mille escus qu'il présenta pour avoir la vie +sauve; sa femme, ayant parlé à un grand seigneur de par le monde, et +couché avec lui par la permission et supplication dudit mary, ce que +l'argent n'avoit pu faire, sa beauté et son corps l'exécuta, et luy +sauva la vie et la liberté. Du depuis il la traitta si mal que rien +plus. Certes, tels marys, cruels et enragés, sont très-misérables. +D'autres en ay-je cogneu qui n'ont pas fait de mesme, car ils ont bien +sceu recognoistre le bien d'où il venoit, et honoroient ce bon trou +toute leur vie, qui les avoit sauvez de mort.</p> + +<p>—Il y a encore une autre sorte de cocus, qui ne se sont contentés +d'avoir esté ombrageux en leur vie, mais allans mourir et sur le poinct +du trépas le sont encores: comme j'en ay cogneu un qui avoit une fort +belle et honneste femme, mais pourtant qui ne s'estoit point toujours +estudiée à luy seul. Ainsi qu'il vouloit mourir, il luy disoit: «Ah! ma +mye, je m'en vais mourir, et plust à Dieu que vous me tinssiez +compagnie, et que vous et moy allassions ensemble en l'autre monde! ma +mort ne m'en seroit si odieuse, et la prendrois plus en gré.» Mais la +femme qui estoit encore très-belle, et jeune de trente-sept ans, ne le +voulut point suivre ny croire pour ce coup-là, et ne voulut faire la +sotte, comme nous lisons de Evadné, fille de Mars et de Thébé, femme de +Capanée, laquelle l'ayma si ardemment, que, lui estant mort, aussi-tost +que son corps fut jetté dans le feu, elle s'y jetta après toute vive, et +se brusla et se consuma avec luy, par une grande constance et force, et +ainsi l'accompagna à sa mort.</p> + +<p>—Alceste fit bien mieux, car ayant sceu par l'oracle que son<a +name="page_045" id="page_045"></a> mary Admète, roy de Thessalie, devoit +mourir bien-tost si sa vie n'estoit racheptée par la mort de quelque +autre de ses amys, elle soudain se précipita à la mort, et ainsi sauva +son mary. Il n'y a plus meshuy de ces femmes si charitables, qui veulent +aller de leur gré dans la fosse avant leurs marys, ni les suivre. Non, +il ne s'en trouve plus: les mères en sont mortes, comme disent les +maquignons de paris des chevaux, quand on n'en trouve plus de bons. Et +voilà pourquoi j'estimois ce mary, que je viens d'alléguer, mal-habile +de tenir ces propos à sa femme, si fascheux pour la convier à la mort, +comme si c'eust été quelque beau festin pour l'y convier. C'estoit une +belle jalousie qui lui faisoit parler ainsi, qu'il concevoit en soy du +déplaisir qu'il pouvoit avoir aux enfers là-bas, quand il verroit sa +femme, qu'il avoit si bien dressée, entre les bras d'un sien amoureux, +ou de quelque autre mary nouveau. Quelle forme de jalousie voilà, qu'il +fallut que son mary en fust saisi alors, et qu'à tous les coups il luy +disoit, que s'il en reschappoit, il n'endureroit plus d'elle ce qu'il +avoit enduré: et, tant qu'il a vescu, il n'en avoit point esté atteint, +et luy laissoit faire à son bon plaisir.</p> + +<p>—Ce brave Tancrede n'en fit pas de mesme, luy qui d'autres-fois se fit +jadis tant signaler en la guerre sainte: estant sur le point de la mort, +et sa femme près de luy dolente, avec le comte de Trypoly, il les pria +tous deux après sa mort de s'espouser l'un l'autre, et le commanda à sa +femme; ce qu'ils firent. Pensez qu'il en avoit vu quelques approches +d'amour en son vivant; car elle pouvoit être aussi bonne vesse que sa +mère, la comtesse d'Anjou, laquelle, après que le comte de Bretagne +l'eut entretenuë longuement, elle vint trouver le roy de France +Philippes, qui la mena de mesme, et luy fit cette fille bastarde qui +s'appela Cicile, et puis la donna en mariage à ce valeureux Tancrede, +qui certes, par ses beaux exploits, ne méritoit d'être cocu.</p> + +<p>—Un Albanois, ayant esté condamné de-là les Monts d'estre pendu pour +quelque forfait, estant au service du roy de France, ainsi qu'on le +vouloit mener au supplice, il demanda à voir sa femme et luy dire adieu, +qui estoit une très-belle femme et très-agréable. Ainsi donc qu'il lui +disoit adieu, en la baisant il luy tronçonna tout le nez avec belles +dents, et le luy arracha de son beau visage. En quoy la justice l'ayant +interrogé pourquoi il avoit fait cette vilainie à sa femme, il respondit +qu'il l'avoit fait de belle jalousie, «d'autant, ce disoit-il, qu'elle +est très-belle, et pour ce après ma mort je sais qu'elle sera aussi-tost +recherchée et aussi-tost abandonnée<a name="page_046" id="page_046"></a> à un autre de mes compagnons, car +je la cognois fort paillarde, et qu'elle m'oublieroit incontinent. <i>Je +veux donc qu'après ma mort elle ait de moy souvenance, qu'elle pleure et +qu'elle soit affligée, si elle ne l'est par ma mort, au moins qu'elle le +soit pour estre défigurée, et qu'aucun de mes compagnons n'en aye le +plaisir que j'ay eu avec elle.</i>» Voilà un terrible jaloux.</p> + +<p>—J'en ay ouy parler d'autres qui, se sentant vieux, caducs, blessés, +attenuez et proches de la mort, de beau dépit et de jalousie secretement +ont advancé les jours à leurs moitiés, mesmes quand elles ont esté +belles.</p> + +<p>—Or, sur ces bizarres humeurs de ces marys tyrans et cruels, qui font +mourir ainsi leurs femmes, j'ay ouy faire une dispute, sçavoir, s'il est +permis aux femmes, quand elles s'apperçoivent ou se doutent de la +cruauté et massacre que leurs marys veulent exercer envers elles, de +gaigner le devant et de joüer à la prime, et, pour se sauver, les faire +joüer les premiers, et les envoyer devant faire les logis en l'autre +monde.</p> + +<p>J'ay ouy maintenir que ouy, et qu'elles le peuvent faire, non selon +Dieu, car tout meurtre est défendu, ainsi que j'ay dit, mais selon le +monde, prou: et ce fondent sur ce mot, qu'il vaut mieux prévenir que +d'estre prévenu: car enfin chacun doit estre curieux de sa vie; et, +puisque Dieu nous l'a donnée, la faut garder jusqu'à ce qu'il nous +appelle par nostre mort. Autrement, sçachant bien leur mort, et s'y +aller précipiter, et ne la fuir quand elles peuvent, c'est se tuer +soy-même, chose que Dieu abhorre fort; parquoy c'est le meilleur de les +envoyer en ambassade devant, et en parer le coup, ainsi que fit Blanche +d'Anurbruckt à son mary le sieur de Flavy, capitaine de Compiegne et +gouverneur, qui trahit et fut cause de la perte et de la mort de la +Pucelle d'Orléans. Et cette dame Blanche, ayant sceu que son mary la +vouloit faire noyer, le prévint, et, avec l'aide de son barbier, +l'estouffa et l'estrangla, dont le roy Charles septième luy en donna +aussi-tost sa grace, à quoy aussi ayda bien la trahison du mary pour +l'obtenir, possible plus que toute autre chose. Cela se trouve aux +annales de France, et principalement celles de Guyenne.</p> + +<p>De mesmes en fit une madame de la Borne, du regne du roy François +premier, qui accusa et deffera son mary à la justice de quelques folies +faites et crimes possible énormes qu'il avoit fait avec elle et autres, +le fit constituer prisonnier, sollicita contre luy, et luy fit trancher +la teste. J'ay ouy faire ce compte à ma grand-mère,<a name="page_047" id="page_047"></a> qui a disoit de +bonne maison et belle femme. Celle-là gaigna bien le devant.</p> + +<p>—La reyne Jeanne de Naples première en fit de mesmes à l'endroit de +l'infant de Majorque, son tiers mary, à qui elle fit trancher la teste +pour la raison que j'ay dit en son Discours; mais il pouvoit bien estre +qu'elle se craignoit de luy, et le vouloit despescher le premier: à quoy +elle avoit raison, et toutes ses semblables, de faire de mesme quand +elles se doutent de leurs galants.</p> + +<p>J'ay ouy parler de beaucoup de dames qui bravement se sont acquittées de +ce bon office, et sont eschappées par cette façon; et mesmes j'en ay +cogneu une, laquelle, ayant esté trouvée avec son amy par son mary, il +n'en dit rien ny à l'un ny à l'autre, mais s'en alla courroucé, et la +laissa là-dedans avec son amy, fort panthoise et désolée et en grand +alteration. Mais la dame fut résolüe jusques là de dire: «Il ne m'a rien +dit ni fait pour ce coup, je crains qu'il me la garde bonne et sous +mine; mais, si j'estois asseurée qu'il me deust faire mourir, +j'adviserois à lui faire sentir la mort le premier.» La fortune fut si +bonne pour elle au bout de quelque temps, qu'il mourut de soy-mesme; +dont bien luy en prit, car oncques puis il ne luy avoit fait bonne +chere, quelque recherche qu'elle luy fist.</p> + +<p>—Il y a encore une autre dispute et question sur ces fous et enragés +marys, dangereux cocus, à sçavoir sur lesquels des deux ils se doivent +prendre et venger, ou sur leurs femmes, ou sur leurs amants.</p> + +<p>Il y en a qui ont dit seulement sur la femme, se fondant sur ce proverbe +italien qui dit que <i>morta la bestia, morta la rabbia ò veneno</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>: +pensans, ce leur semble, estre bien allégés de leur mal quand ils ont +tué celle qui fait la douleur, ny plus ny moins que font ceux qui sont +mordus et picqués de l'escorpion: le plus souverain remede qu'ils ont, +c'est de le prendre, tuer ou l'escarbouiller, et l'appliquer sur la +morsure ou playe qu'il a faite; et disent volontiers et coustumièrement +que ce sont les femmes qui sont plus punissables. J'entends des grandes +dames et de haute guise, et non des petites, communes et de basse +marche; car ce sont elles, par leurs beaux attraits, privautez, +commandements et paroles, qui attacquent les escarmouches, et que les +hommes ne les font que soustenir; et que plus sont punissables ceux qui +demandent et lèvent<a name="page_048" id="page_048"></a> guerre, que ceux qui la deffendent; et que bien +souvent les hommes ne se jettent en tels lieux périlleux et hauts, sans +l'appel des dames, qui leur signifient en plusieurs façons leurs amours, +ainsi qu'on voit qu'en une grande, bonne et forte ville de frontière il +est fort mal-aisé d'y faire entreprise ni surprise, s'il n'y a quelque +intelligence sourde parmy aucuns de ceux du dedans, ou qui ne vous y +poussent, attirent, ou leur tiennent la main.</p> + +<p>Or, puisque les femmes sont un peu plus fragiles que les hommes, il leur +faut pardonner, et croire que, quand elles se sont mises une fois à +aymer et mettre l'amour dans l'ame, qu'elles l'exécutent à quelque prix +que ce soit, ne se contentans, non pas toutes, de le couver là-dedans, +et se consumer peu à peu, et en devenir seiches et allanguies, et pour +ce en effacer leur beauté, qui est cause qu'elles désirent en guérir et +en tirer du plaisir, et ne mourir du mal de la furette<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, comme on +dit.</p> + +<p>Certes j'ai cogneu plusieurs belles dames de ce naturel, lesquelles les +premières ont plustost recherché leur androgine que les hommes, et sur +divers sujets; les unes pour les voir beaux, braves, vaillants et +agréables; les autres pour en escroquer quelque somme de dinari; +d'autres pour en tirer des perles, des pierreries, des robes de toille +d'or et d'argent, ainsi que j'en ay veu qu'elles en faisoient autant de +difficulté d'en tirer comme un marchand de sa denrée (aussi dit-on que +femme qui prend se vend); d'autres pour avoir de la faveur en Cour; +autres des gens de justice, comme plusieurs belles que j'ay cogneues +qui, n'ayant pas bon droit, le faisoient bien venir par leur cas et par +leurs beautez; et d'autres pour en tirer la suave substance de leur +corps.</p> + +<p>—J'ay veu plusieurs femmes si amoureuses de leurs amants, que quasi +elles les suivoient ou couroient à force, et dont le monde en portoit la +honte pour elles.</p> + +<p>J'ay cogneu une fort belle dame si amoureuse d'un seigneur de par le +monde, qu'au lieu que les serviteurs ordinairement portent les couleurs +de leurs dames, cette-cy au contraire les portoit de son serviteur. J'en +nommerois bien les couleurs, mais elles feroient une trop grande +descouverte.</p> + +<p>J'en ay cogneu une autre de laquelle le mary ayant fait un affront à son +serviteur en un tournoy qui fut fait à la Cour, cependant<a +name="page_049" id="page_049"></a> qu'il estoit en la salle du bal et en +faisoit son triomphe, elle s'habilla de dépit, en homme, et alla trouver +son amant et lui porter pour un moment son cas, tant elle en estoit si +amoureuse qu'elle en mouroit.</p> + +<p>—J'ai cogneu un honneste gentilhomme, et des moins deschirez de la +Cour, lequel ayant envie un jour de servir une fort belle et honneste +dame s'il en fut oncques, parce qu'elle luy en donnoit beaucoup de +sujets de son costé, et de l'autre il faisoit du retenu pour beaucoup de +raisons et respects; cette dame pourtant y ayant mis son amour, et à +quelque hasard que ce fust elle en avoit jetté le dé, ce disoit-elle; +elle ne cessa jamais de l'attirer tout à soy par les plus belles paroles +de l'amour qu'elle peut dire, dont entr'autres estoit celle-cy: +«Permettez au moins que je vous ayme si vous ne me voulez aymer, et ne +arregardez à mes mérites, mais a mes affections et passions,» encore +certes qu'elle emportast le gentilhomme au poids en perfections. +Là-dessus qu'eust pu faire le gentilhomme, sinon l'aymer puis qu'elle +l'aymoit, et la servir, puis demander le salaire et récompense de son +service, qu'il eut, comme la raison veut que quiconque sert faut qu'on +le paye?</p> + +<p>J'alleguerois une infinité de telles dames plustost recherchantes que +recherchées. Voilà donc pourquoy elles ont eu plus de coulpe que leurs +amants; car si elles ont une fois entrepris leur homme, elles ne cessent +jamais qu'elles n'en viennent au bout et ne l'attirent par leurs regards +attirans, par leur beautez, par leurs gentilles graces qu'elle +s'estudient à façonner en cent mille façons, par leurs fards +subtillement appliqués sur leur visage si elles ne l'ont beau, par leurs +beaux artiffets, leurs riches et gentilles coiffures et tant bien +accommodées, et leurs pompeuses et superbes robes, et surtout par leurs +paroles friandes et à demy lascives, et puis par leurs gentils et +follastres gestes et privautez, et par présents et dons; et voilà +comment ils sont pris, et estant ainsi pris, il faut qu'ils les +prennent; et par ainsi dit-on que leurs marys doivent se venger sur +elles.</p> + +<p>D'autres disent qu'il se faut prendre qui peut sur les hommes, ny plus +ny moins que sur ceux qui assiégent une ville; car ce sont eux qui +premiers font faire les chamades, les somment, qui premiers +recognoissent, premiers font les approches, premiers dressent +gabionnades et cavalliers et font les tranchées, premiers font les +batteries ou premiers vont à l'assaut, premiers parlementent: ainsi +dit-on des amants.<a name="page_050" id="page_050"></a></p> + +<p>Car comme les plus hardis, vaillants et résolus assaillent le fort de +pudicité des dames, lesquelles, après toutes les formes d'assaillement +observées par grandes importunités, sont contraintes de faire le signal +et recevoir leurs doux ennemys dans leurs forteresses: en quoy me semble +qu'elles ne sont si coulpables qu'on diroit bien; car se défaire d'un +importun est bien mal aisé sans y laisser du sien; aussi que j'en ay veu +plusieurs qui, par longs services et persévérances, ont jouy de leurs +maistresses, qui dès le commencement ne leur eussent donné, pour manière +de dire, leur cul à baiser; les contraignant jusques-là, au moins +aucunes, que, la larme à l'œil, leur donnoient de cela ny plus ny +moins comme l'on donne à Paris bien souvent l'aumosne aux gueux de +l'hostière, plus par leur importunité que de dévotion ny pour l'amour de +Dieu: ainsi font plusieurs femmes, plustost pour estre trop importunées +que pour estre amoureuses, et mesmes à l'endroit d'aucuns grands, +lesquels elles craignent et n'osent leur refuser à cause de leur +autorité, de peur de leur desplaire et en recevoir puis après de +l'escandale, ou un affront signalé, ou plus grand descriement de leur +honneur, comme j'en ay veu arriver de grands inconvénients sur ces +sujets.</p> + +<p>Voylà pourquoy les mauvais marys, qui se plaisent tant au sang et au +meurtre et mauvais traitements de leurs femmes, n'y doivent estre si +prompts, mais premièrement faire une enqueste sourde de toutes choses, +encore que telle cognoissance leur soit fort fascheuse et fort sujette à +s'en gratter la teste qui leur en demange, et mesmes qu'aucuns, +misérables qu'ils sont, leur en donnent toutes les occasions du monde.</p> + +<p>—Ainsi que j'ai cogneu un grand prince estranger qui avoit espousé une +fort belle et honneste dame; il en quitta l'entretien pour le mettre à +une autre femme qu'on tenoit pour courtisane de réputation, d'autres que +c'estoit une dame d'honneur qu'il avoit débauschée; et ne se contentant +de cela, quand il la faisoit coucher avec luy, c'estoit en une chambre +basse par dessous celle de sa femme et dessous son lict; et lorsqu'il +vouloit monter sur sa maistresse, ne se contentant du tort qu'il luy +faisoit, mais, par une risée et moquerie, avec une demye pique il +frappoit deux ou trois coups sur le plancher, et s'escrioit à sa femme: +«Brindes, ma femme.» Ce desdain et mespris dura quelques jours, et +fascha fort à sa femme, qui, de desespoir et vengeance, s'accosta d'un +fort honnête gentilhomme à qui elle dit un jour privement:<a +name="page_051" id="page_051"></a> «Un tel, je veux que vous joüissiez de +moi, autrement, je scay un moyen pour vous ruiner.» L'autre, bien +content d'une si belle adventure, ne la refusa pas. Parquoy, ainsi que +son mary avoit sa mie entre les bras, et elle aussi son amy, ainsi qu'il +lui crioit <i>brindes</i>, elle luy respondoit de mesmes, <i>et may à vous</i>, ou +bien, <i>je m'en vais nous pleiger</i>. Ces <i>brindes</i> et ces paroles et +responses, de telle façon et mode qu'ils s'accommodoient en leurs +montures, durèrent assez longtemps, jusques à ce que ce prince, fin et +douteux, se douta de quelque chose; et y faisant faire le guet, trouva +que sa femme le faisoit gentiment cocu, et faisoit <i>brindes</i> aussi bien +que luy par revange et vengeance. Ce qu'ayant bien au vray cogneu, +tourna et changea sa comédie en tragédie; et l'ayant pour la dernière +fois confiée à son <i>brindes</i>, et elle luy ayant rendu sa response et son +change, monta soudain en haut, et ouvrant et faussant la porte, entre +dedans et luy remonstre son tort; et elle de son costé luy dit: «Je sçay +bien que je suis morte: tüe-moi hardiment; je ne crains point la mort, +et la prens en gré puisque je me suis vengée de toy, et que je t'ay fait +cocu et bec cornu, toy m'en ayant donné occasion, sans laquelle je ne me +fusse jamais forfaitte, car je t'avois voüé toute fidélité, et je ne +l'eusse jamais violée pour tous les beaux sujets du monde: tu n'estois +pas digne d'une si honneste femme que moy. Or tüe-moi donc à st'heure; +et, si tu as quelque pitié en ta main, pardonne, je te prie, à ce pauvre +gentilhomme, qui de soy n'en peut mais, car je l'ay appelé à mon ayde +pour ma vengeance.» Le prince par trop cruel, sans aucun respect les tue +tous deux. Qu'eust fait là dessus cette pauvre princesse sur ces +indignitez et mespriz de mary, si-non, à la desesperade pour le monde, +faire ce qu'elle fit? D'aucuns l'excuseront, d'autres l'accuseront, et +il y a beaucoup de pièces et raisons à rapporter là-dessus.</p> + +<p>—Dans les <i>Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre</i>, y a celle et +très-belle de la reyne de Naples, quasi pareille à celle-cy, qui de +mesme se vengea du Roy son mary; mais la fin n'en fut si tragique.</p> + +<p>—Or laissons là ces diables et fols enragés cocus, et n'en parlons +plus, car ils sont odieux et mal plaisants, d'autant que je n'aurois +jamais fait si je voulois tous descrire, aussi que subject n'en est beau +ny plaisant.</p> + +<p>Parlons un peu des gentils cocus, et qui sont bons compagnons<a +name="page_052" id="page_052"></a> de douce humeur, d'agréable fréquentation +et de sainte patience, débonnaires, traittables, fermant les yeux, et +bons hommenas.</p> + +<p>Or de ces cocus il y en a qui le sont en herbe, il y en a qui le sçavent +avant se marier, c'est-à-dire que leurs dames, veufves et demoiselles, +ont fait le sault; et d'autres n'en sçavent rien, mais les espousent sur +leur foy, et de leurs pères et mères, et de leurs parents et amys.</p> + +<p>—J'en ay cogneu plusieurs qui ont espousé beaucoup de femmes et de +filles qu'ils sçavoient bien avoir été repassées en la monstre d'aucuns +rois, princes, seigneurs, gentilshommes et plusieurs autres; et +pourtant, ravys de leurs amours, de leurs biens, de leurs joyaux, de +leur argent, qu'elles avoient gaigné au mestier amoureux, n'ont aucun +scrupule de les espouser. Je ne parleray point à st'heure que des +filles.</p> + +<p>—J'ai ouy parler d'une fille d'un très-grand et souverain, laquelle +estant amoureuse d'un gentilhomme, se laissant aller à luy de telle +façon qu'ayant recueilli les premiers fruits de son amour, en fut si +friande qu'elle le tint un mois entier dans son cabinet, le nourrissant +de restaurents, de bouillons friands, de viandes délicates et +rescaldatives, pour l'allambiquer mieux et en tirer sa substance; et +ayant fait sous luy son premier apprentissage, continua ses leçons sous +luy tant qu'il vesquit, et sous d'autres: et puis elle se maria en l'age +de quarante-cinq ans à un seigneur<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> qui n'y trouva rien à dire, encor +bien-aise pour le beau mariage qu'elle luy porta.</p> + +<p>—Bocace dit un proverbe qui couroit de son temps, que <i>bouche baisée</i>, +d'autres disent <i>fille f...., ne perd jamais sa fortune, mais bien la +renouvelle, ainsi que fait la lune</i>; et ce proverbe allegue-t-il sur un +conte qu'il fait de cette fille si belle du sultan d'Égypte, laquelle +passa et repassa par les piques de neuf divers amoureux, les uns après +les autres, pour le moins plus de trois mille fois. Enfin elle fut +rendue au roy Garbe toute vierge, cela s'entend prétendue, aussi bien +que quand elle lui fut du commencement compromise, et n'y trouva rien à +dire, encor bien aise: le conte en est très-beau.</p> + +<p>—J'ay ouy dire à un grand qu'entre aucuns grands, non pas tous +volontiers, on n'arregarde à ces filles-là, bien que trois ou quatre<a +name="page_053" id="page_053"></a> les ayent passé par les mains et par les +piques avant leur estre marys: et disoit cela sur un propos d'un +seigneur qui estoit grandement amoureux d'une grande dame, et un peu +plus qualifiée que lui, et elle l'aimoit aussi; mais il survint +empeschement qu'ils ne s'espousèrent comme ils pensoient et l'un et +l'autre, surquoy ce gentilhomme grand, que je viens de dire, demanda +aussi-tost: «A-t-il monté au moins sur la petite bête?» Et ainsi qu'il +lui fust respondu que non à son advis, encor qu'on le tinst: «Tant pis, +répliqua-t-il, car au moins et l'un et l'autre eussent eu ce +contentement, et n'en fust esté autre chose.» Car parmy les grands, on +n'arregarde à ces reigles et scrupules de pucelage, d'autant que pour +ces grandes alliances il faut que tout passe; encores trop heureux +sont-ils les bons marys et gentils cocus en herbe.</p> + +<p>—Lorsque le roy Charles fit le tour de son royaume, il fut laissé en +une bonne ville que je nommerois bien une fille dont venoit d'accoucher +une fille de très-bonne maison; si fut donnée en garde à une pauvre +femme de ville pour la nourrir et avoir soin d'elle, et luy fut avancé +deux cents écus pour la nourriture. La pauvre femme la nourrit et la +gouverna si bien, que dans quinze ans elle devint très-belle et +s'abandonna; car sa mère oncques puis n'en fit cas, qui dans quatre mois +se maria avec un très-grand. Ah! que j'en ai cogneu de tels et telles où +l'on n'y a advisé en rien!</p> + +<p>—J'ouys une fois, estant en Espagne, conter qu'un grand seigneur +d'Andalousie ayant marié une sienne sœur avec un autre fort grand +seigneur aussi, au bout de trois jours que le mariage fut consomné il +luy dit: «<i>Senor hermano, agora que soys cazado con my hermana, y +l'haveys bien godida solo, jo le hago saber que siendo hija, tal y tal +gozaron d'ella. De lo passado no tenga cuydado, que poca cosa es. Del +futuro guardate, que mas y mucho a vos tota</i><a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.» Comme voulant dire +que ce qui est fait est fait, il n'en faut plus parler, mais qu'il faut +se garder de l'advenir, car il touche plus à l'honneur que le passé.</p> + +<p>Il y en a qui sont de cet humeur, ne pensans estre si bien<a +name="page_054" id="page_054"></a> cocus par herbe comme par la gerbe, en +quoy il y a de l'apparence.</p> + +<p>—J'ay ouy aussi parler d'un grand seigneur estranger, lequel ayant une +fille des plus belles du monde, et estant recherchée en mariage d'un +autre grand seigneur qui la méritoit bien, luy fut accordée par le père; +mais avant qu'il la laissast jamais sortir de la maison, il en voulut +taster, disant qu'il ne vouloit laisser si aisément une si belle monture +qu'il avoit si curieusement élevée, que premièrement il n'eust monté +dessus et sceu ce qu'elle sçauroit faire à l'avenir. Je ne sçay s'il est +vray, mais je l'ay ouy dire, et que non seulement luy en fit la preuve, +mais bien un autre beau et brave gentilhomme; et pourtant le mary par +après n'y trouva rien amer, sinon que tout sucre.</p> + +<p>—J'ay ouy parler de mesme de force autres pères, et sur-tout d'un +très-grand, à l'endroit de leurs filles, n'en faisant non plus de +conscience que le cocq de la fable d'Esope, qui ayant esté rencontré par +le renard et menacé qu'il le vouloit faire mourir, donc sur ce le cocq, +rapportant tous les biens qu'il faisoit au monde, et surtout de la belle +et bonne poulaille qui sortoit de luy: «Ha! dit le renard, c'est-là où +je vous veux, monsieur le gallant, car vous estes si paillard que vous +ne faites difficulté de monter sur vos filles comme sur d'autres +poules;» et pour ce le fit mourir. Voilà un grand justicier et plitiq.</p> + +<p>Je vous laisse donc à penser que peuveut faire aucunes filles avec leurs +amants; car il n'y eut jamais fille sans avoir ou désirer un amy, et +qu'il y en a que les pères, frères, cousins et parents ont fait de +mesme.</p> + +<p>—De nos temps, Ferdinant, roy de Naples, cogneut ainsi par mariage sa +tante, fille du roy de Castille, à l'age de treize à quatorze ans, mais +ce fut par dispence du pape. On faisoit lors difficulté si elle se +devoit ou pouvoit donner. Cela ressent pourtant son empereur Caligula, +qui débauscha et repassa toutes ses sœurs les unes après les autres, +par-dessus lesquelles et sur toutes il ayma extresmement la plus jeune, +nommée Drusille, qu'estant petit garçon il avoit dépucellée; et puis +estant mariée avec un Lucius Cassius Longinus, homme consulaire, il la +luy enleva et l'entretint publiquement, comme si ce fust esté sa femme +légitime; tellement qu'estant une fois tombé malade, il la fit héritière +de tous ses biens, voire de l'empire. Mais elle vint à mourir, qu'il +regretta si très-tant, qu'il en fit crier les vacations de<a +name="page_055" id="page_055"></a> la justice et cessation de tous autres +œuvres, pour induire le peuple d'en faire avec luy un deuil public, +et en porta long-temps longs cheveux et longue barbe; et quand il +haranguoit le sénat, le peuple et ses genres de guerre, ne juroit jamais +que par le nom de Drusille.</p> + +<p>Pour quant à ses autres sœurs, après qu'il en fut saoul, il les +prostitua et abandonna à de grands pages qu'il avoit nourrys et cogneus +fort vilainement: encor, s'il ne ne leur eust fait aucun mal, passe, +puisqu'elles l'avoient accoustumé et que c'estoit un mal plaisant, ainsi +que je l'ay veu appeler tel à aucunes filles estant dévirginées et à +aucunes femmes prises à force; mais il leur fit mille indignités: il les +envoya en exil, il leur osta toutes leurs bagues et joyaux pour en faire +de l'argent, ayant brouillé et dépendu fort mal-à-propos tout le grand +que Tibère lui avoit laissé; encor les pauvrettes, estants après sa mort +retournées d'exil, voyant le corps de leur frère mal et fort pauvrement +enterré sous quelques mottes, elles le firent désenterrer, le brusler et +enterrer le plus honnestement qu'elles purent: bonté certes grande de +sœurs à un frère si ingrat et dénaturé.</p> + +<p>L'Italien, pour excuser l'amour illicite de ses proches, dit que <i>quando +messer Bernado el bacieco stà in colera, el in sua rabia non riceve +lege, et non perdona a nissuna dama</i>.</p> + +<p>—Nous avons force exemples des anciens qui en ont fait de mesme. Mais +pour revenir à nostre discours, j'ay ouy conter d'un qui ayant marié une +belle et honneste demoselle à un sien amy, et se vantant qu'il lui avoit +donné une belle et honneste monture, saine, nette, sans sur-ost et sans +malandre, comme il dist, et d'autant plus luy estoit obligé, il luy fut +respondu par un de la compagnie, qui dit à part à un de ses compagnons: +«Tout cela est bon et vray si elle ne fust esté montée et chevauchée +trop tost, dont pour cela elle est un peu foulée sur le devant.»</p> + +<p>Mais aussi je voudrois bien sçavoir à ces messieurs de marys, que si +telles montures bien souvent, n'avoient un si, ou à dire quelque chose +en elles, ou quelque deffectuosité ou deffaut ou tare, s'ils en auroient +si bon marché, et si elles ne leur cousteroient davantage? Ou bien, si +ce n'estoit pour eux, ou en accommoderoit bien d'autres qui le méritent +mieux qu'eux, comme ces maquignons qui se défont de leurs chevaux tarez +ainsi qu'ils peuvent; mais ceux qui en sçavent les sys, ne s'en pouvant +deffaire autrement, les donnent à ces messieurs qui n'en sçavent<a +name="page_056" id="page_056"></a> rien, d'autant (ainsi que j'ay ouy dire à +plusieurs pères) que c'est une fort belle défaite que d'une fille tarée, +ou qui commence à l'estre, ou a envie et apparence de l'estre.</p> + +<p>Que je connois de filles de par le monde qui n'ont pas porté leur +pucelage au lict hymenean, mais pourtant qui sont bien instruites de +leurs mères, ou autres de leurs parentes et amies, très-sçavantes +maquerelles de faire bonne mine à ce premier assaut, et s'aident de +divers moyens et inventions avec des subtilitez, pour le faire trouver +bon à leurs marys et leur monstrer que jamais il n'y avoit esté fait +breche.</p> + +<p>La plus grande part s'aident à faire une grande résistance et défence à +cette pointe d'assaut, et à faire des opiniastres jusques à l'extrémité, +dont il y a aucuns marys qui en sont très-contents, et croyent fermement +qu'ils en ont eu tout l'honneur et fait la première pointe, comme braves +et déterminez soldats; et en font leurs contes lendemain matin, qu'ils +sont crestez comme petits cocqs ou jolets qui ont mangé force millet le +soir, à leurs compagnons et amys, et mesme possible à ceux qui ont les +premiers entré en la forteresse sans leur sceu, qui en rient à part eux +leur saoul, et avec les femmes leurs maistresses, qui se vantent d'avoir +bien joué leur jeu et leur avoir donné belle.</p> + +<p>Il y a pourtant aucuns marys ombrageux qui prennent mauvais augures de +ces résistances, et ne se contentent point de les voir si rebelles; +comme un que je sçay, qui, demandant à sa femme pourquoy elle faisoit +ainsy de la farouche et de la difficultueuse, et si elle le desdaignoit +jusque-là, elle, luy pensant faire son excuse et ne donner la faute à +aucun desdain, luy dit qu'elle avoit peur qu'il luy fist mal. Il lui +respondit: «Vous l'avez donc esprouvé, car nul mal ne se peut connoistre +sans l'avoir enduré?» Mais elle, subtile, le niant, répliqua qu'elle +l'avoit ainsi ouy dire à aucunes de ses compagnes qui avoient esté +mariées, et l'en avoient ainsi advisée: «Voilà de beaux advis et +entretiens,» dit-il.</p> + +<p>—Il y a un autre remède que ces femmes s'advisent, qui est de monstrer +le lendemain de leurs nopces leur linge teint de gouttes de sang +qu'espandent ces pauvres filles à la charge dure de leur despucellement, +ainsi que l'on fait en Espagne, qui en monstrent publiquement par la +fenestre ledit linge, en criant tout haut: <i>Virgen la tenemos</i>. Nous la +tenons pour vierge.<a name="page_057" id="page_057"></a></p> + +<p>Certes, encore ay-je ouy dire dans Viterbe cette coustume s'y observe +tout de mesme: et d'autant que celles qui ont passé premièrement par les +picques ne peuvent faire cette monstre par leur propre sang, elles se +sont advisées, ainsi que j'ay ouy dire, et que plusieurs courtisanes +jeunes à Rome me l'ont assuré elles-mesmes, pour mieux vendre leur +virginité, de teindre ledit linge de gouttes de sang de pigeon, qui est +le plus propre de tous: et le lendemain le mary le voit, qui en reçoit +un extrême contentement, et croit fermement que ce soit du sang virginal +de sa femme, et lui semble bien que c'est un gallant, mais il est bien +trompé.</p> + +<p>Sur quoy je feray ce plaisant conte d'un gentilhomme, lequel ayant eu +l'esguillette nouée la première nuict de ses nopces, et la mariée, qui +n'estoit pas de ces pucelles très-belles et de bonne part, se doutant +bien qu'il dust faire rage, ne faillit, par l'advis de ses bonnes +compagnes, matrosnes, parentes et bonnes amies, d'avoir le petit linge +teint: mais le malheur fut tel pour elle, que le mary fut tellement noué +qu'il ne put rien faire, encore qu'il ne tinst pas à elle à luy en faire +la monstre la plus belle et se parer au montoir le mieux qu'elle +pouvoit, et au coucher beau jeu, sans faire de la farouche ny nullement +de la diablesse, ainsi que les spectateurs, cachés à la mode +accoustumée, rapportoient, afin de cacher mieux son pucellage dérobé +d'ailleurs; mais il n'y eut rien d'exécuté.</p> + +<p>Le soir, à la mode accoustumée, le réveillon ayant esté porté, il y eut +un quidam qui s'advisa, en faisant la guerre aux nopces, comme on fait +communément, de dérober le linge qu'on trouva joliment teint de sang, +lequel fust monstré soudain et crié haut en l'assistance qu'elle +n'estoit plus vierge, et que c'estoit ce coup que sa membrane virginale +avoit esté forcée et rompue: le mary, qui estoit assuré qu'il n'avoit +rien fait, mais pourtant qui faisoit du gallant et vaillant champion, +demeura fort estonné et ne sceut ce que vouloit dire ce linge teint, +si-non qu'après avoir songé assez, se douta de quelque fourbe et astuce +putanesques, mais pourtant n'en sonna jamais mot.</p> + +<p>La mariée et ses confidentes furent aussi-bien faschées et estournées de +quoy le mary avoit fait faux-feu, et que leur affaire ne s'en portoit +pas mieux. De rien pourtant n'en fut fait aucun semblant jusques au bout +de huict jours, que le mary vint à avoir l'esguillette desnoüée, et fit +rage et feu, dont d'aise ne se souvenant de rien, alla publier à toute +la compagnie que c'estoit à<a name="page_058" id="page_058"></a> bon escient qu'il avoit fait preuve de sa +vaillance et fait sa femme vraye femme et bien damée; et confessa que +jusques alors il avoit esté saisi de toute impuissance: de quoy +l'assistance sur ce subject en fit divers discours, et jetta diverses +sentences sur la mariée qu'on pensoit estre femme par son linge +teinturé; et s'escandalisa ainsi d'elle-mesme, non qu'elle en fust bien +cause proprement, mais son mary, qui par sa débolesse, flaquesse et +mollitude, se gasta luy-mesme.</p> + +<p>—Il y a aucuns marys qui cognoissent aussi à leur première nuict le +pucelage de leurs femmes s'ils l'ont conquis oui ou non par la trace +qu'ils y trouvent; comme un que je cognois, lequel, ayant espousé une +femme en secondes nopces, et luy ayant fait accroire que son premier +mary n'y avoit jamais touché par son impuissance, et qu'elle estoit +vierge et pucelle aussi bien qu'auparavant estre mariée, néanmoins il la +trouva si vaste et si copieuse en amplitude, qu'il se mit à dire: «Hé +comment! estes-vous cette pucelle de Marolle, si serrée et si estroite +qu'on me disoit! Hé! vous avez un grand empand, et le chemin y est +tellement grand et battu que je n'ay garde de m'esgarer.» Si fallut-il +qu'il passât par-là et le beust doux comme laict; car si son premier +mary n'y avoit point touché comme il estoit vray, il y en avoit bien eu +d'autres.</p> + +<p>Que dirons-nous d'aucunes mères, qui, voyant l'impuissance de leurs +gendres, ou qui ont l'esguillette noüée ou autre défectuosité, sont les +maquerelles de leurs filles, et que, pour gaigner leur douaire, s'en +font donner à d'autres, et bien souvent engroisser, afin d'avoir les +enfants héritiers après la mort du père?</p> + +<p>J'en cognois une qui conseilla bien cela à sa fille, et de fait n'y +espargna rien; mais le malheur pour elle fut que jamais n'en put avoir. +Aussi je cognois un qui, ne pouvant rien faire à sa femme, attira un +grand laquais qu'il avoit, beau fils, pour coucher et dépuceler sa femme +en dormant, et sauver son honneur par-là; mais elle s'en aperçeut et le +laquais n'y fit rien, qui fut cause qu'ils plaidèrent long-temps: +finalement ils se démarièrent.</p> + +<p>—Le roy Henry de Castille en fit de mesme, lequel, ainsi que raconte +Baptista Fulquosius<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, voyant qu'il ne pouvoit<a name="page_059" id="page_059"></a> faire d'enfant à sa +femme, il s'aida d'un beau et jeune gentilhomme de sa Cour pour lui en +faire, ce qu'il fit; dont pour sa peine il lui fit de grands biens et +l'advança en des honneurs, grandeurs et dignitez: ne faut douter si la +femme ne l'en ayma et s'en trouva bien. Voilà un bon cocu.</p> + +<p>—Pour ces esguilletes noüées, en fut dernièrement un procès en la cour +du parlement de Paris, entre le sieur de Bray, trésorier, et sa femme, à +qui il ne pouvoit rien faire ayant eu l'esguillette noüée, ou autre +défaut, dont la femme, bien marrie, l'en appela en jugement. Il fut +ordonné par la Cour qu'ils seroient visitez eux deux par grands médecins +experts. Le mary choisit les siens et la femme les siens, dont en fut +fait un fort plaisant sonnet à la Cour, qu'une grande dame me list +elle-mesme, et me donna ainsi que je disnois avec elle. On disoit qu'une +dame l'avoit fait, d'autres un homme. Le sonnet est tel:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> + +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">SONNET.</span></td></tr> + +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Entre les médecins renommés à Paris</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">En sçavoir, en espreuve, en science, en doctrine,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Pour juger l'Imparfait de la coulpe androgyne,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Par de Bray et sa femme ont esté sept choisis.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">De Bray a eu pour luy les trois de moindre prix,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le Court, l'Endormy, Pietre; et sa femme, plus fine,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Les quatre plus experts en l'art de médecine,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le Grand, le Gros, Duret et Vigoureux a pris.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">On peut par-là juger qui des deux gaignera,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et si le Grand du Court victorieux sera,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Vigoureux d'Endormy, le Gros, Duret de Pietre.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et de Bray n'ayant point ces deux de son costé,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Estant tant imparfait que mary le peut estre,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">A faute de bon droit en sera débouté.</span></td></tr> +</table> + +<p>—J'ay ouy parler d'un autre mary, lequel la première nuict tenant +embrassée sa nouvelle espouse, elle se ravit en telle joye et plaisir, +que, s'oubliant en elle-mesme, ne se put engarder de faire un petit +mobile tordion de remuement non accoustumé de faire aux nouvelles +mariées; il ne dit autre chose sinon: «Ah! j'en ay!» et continua sa +route. Et voilà nos cocus en herbe, dont j'en sçai une milliasse de +contes; mais je n'aurois jamais fait; et le pis que je vois en eux, +c'est quand ils espousent la vache et le veau, comme on dit, et qu'ils +les prennent toutes grosses.<a name="page_060" id="page_060"></a></p> + +<p>Comme un que je sçay, qui, s'estant marié avec une fort belle et +honneste demoiselle, par la faveur et volonté de leur prince et +seigneur, qui aymoit fort ce gentilhomme et la luy avoit fait espouser, +au bout de huit jours elle vint à estre cogneuë grosse, aussi elle le +publia pour mieux couvrir son jeu. Le prince, qui s'estoit tousjours +bien douté de quelques amours entre elle et un autre, lui dit: «Une +telle, j'ay bien mis dans mes tablettes le jour et l'heure de vos +nopces; quand on les affrontera à celuy et celle de vostre accouchement, +vous aurez de la honte.» Mais elle, pour ce dire, n'en fit que rougir un +peu, et n'en fut autre chose, si-non qu'elle tenoit toujours mine de +<i>dona da ben</i>.</p> + +<p>Or il y a d'aucunes filles qui craignent si fort leur père et mère, +qu'on leur arracheroit plustot la vie du corps que le boucon puceau, les +craignant cent fois plus que leurs marys.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste demoiselle, laquelle, +estant fort pourchassée du plaisir d'amour de son serviteur, elle lui +respondit: «Attendez un peu que je sois mariée, et vous verrez comme, +sous cette courtine de mariage qui cache tout, et ventre enflé et +descouvert, nous y ferons à bon escient.»</p> + +<p>—Un autre, estant fort recherchée d'un grand, elle luy dit: «Sollicitez +un peu nostre prince qu'il me marie bien-tost avec celui qui me +pourchasse, et me face vistement payer mon mariage qu'il m'a promis; le +lendemain de mes nopces, si nous ne nous rencontrons, marché nul.»</p> + +<p>—Je sçai une dame qui, n'ayant esté recherchée d'amours que quatre +jours avant ses nopces, par un gentilhomme parent de son mary, dans six +après il en jouyt; pour le moins il s'en vanta, et estoit aisé de le +croire; car, ils se monstroient telle privauté qu'on eust dit que toute +leur vie ils avoient estés nourris ensemble; mesme il en dist des signes +et marques qu'elle portoit sur son corps, et aussi qu'ils continuèrent +leur jeu long-temps après. Le gentilhomme disoit que la privauté qui +leur donna occasion de venir là, ce fut que, pour porter une mascarade, +s'entrechangèrent leurs habillements; car il prit celui de sa +maistresse, et elle celuy de son amy, dont le mary n'en fit que rire, et +aucuns prindrent subject d'y redire et penser mal.</p> + +<p>Il fut fait une chanson à la Cour d'un mary qui fut marié le mardy et +fut cocu le jeudy: c'est bien avancer le temps.</p> + +<p>—Que dirons-nous d'une fille ayant esté sollicitée longuement d'un +gentilhomme de bonne maison et riche, mais pourtant<a name="page_061" id="page_061"></a> nigaud et non digne +d'elle, et par l'advis de ses parents, pressée de l'espouser, elle fit +response qu'elle aymoit mieux mourir que de l'espouser, et qu'il se +déportast de son amour, qu'on ne luy en parlast plus ny à ses parents; +car, s'ils la forçoient de l'espouser, elle le feroit plustost cocu. +Mais pourtant fallut qu'elle passast par-là, car la sentence luy fut +donnée ainsi par ceux et celles des plus grands qui avoient sur elle +puissance, et mesme de ses parents.</p> + +<p>La vigille des nopces, ainsi que son mary la voyoit triste et pensive, +luy demanda ce qu'elle avoit, elle luy respondit toute en colère: «Vous +ne m'avez voulu jamais croire à vous oster de me poursuivre; vous sçavez +ce que je vous ay tousjours dit, que, si je venois par malheur à estre +vostre femme, que je vous ferois cocu, et je vous jure que je le feray +et vous tiendray parole.»</p> + +<p>Elle n'en faisoit point la petite bouche devant aucunes de ses compagnes +et aucuns de ses serviteurs. Asseurez-vous que depuis elle n'y a pas +failli; et luy monstra qu'elle estoit bien gentille femme, car elle tint +bien sa parole.</p> + +<p>Je vous laisse à penser si elle en devoit avoir blasme, puis qu'un +averty en vaut deux, et qu'elle l'advisoit de l'inconvénient où il +tomberoit. Et pourquoi ne s'en donnoit-il garde? Mais pour cela, il ne +s'en soucia pas beaucoup.</p> + +<p>—Ces filles qui s'abandonnent ainsi sitost après estre mariées font +comme dit l'Italien: <i>Che la vacca, che e stata molto tempo ligata, +corre più che quella che hà havuto sempre piena libertà</i><a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> + +<p>Ainsi que fit la première femme de Baudoüin, roy de Jérusalem, que j'ay +dit ci-devant, laquelle, ayant esté mise en religion de force par son +mary, après avoir rompu le cloistre et en estre sortie, et tirant vers +Constantinople, mena telle paillardise qu'elle en donnoit à tous +passants, allants et venants, tant gens-d'armes que pellerins vers +Jérusalem, sans esgard de sa royale condition; mais le grand jeûne +qu'elle en avoit fait durant sa prison en estoit cause.</p> + +<p>J'en nommerois bien d'autres. Or, voilà donc de bonnes gens de cocus +ceux-là, comme sont aussi ceux-là qui permettent à leurs femmes, quand +elles sont belles et recherchées de leur<a name="page_062" id="page_062"></a> beauté, et les abandonnent +pour s'en ressentir et tirer de la faveur, du bien et des moyens.</p> + +<p>Il s'en voit fort de ceux-là aux cours des grands roys et princes, +lesquels s'en trouvent très-bien, car, de pauvres qu'ils auront esté, ou +pour engagement de leurs biens, ou pour procès, ou bien pour voyages de +guerres sont au tapis, les voilà remontez et aggrandis en grandes +charges par le trou de leurs femmes, où ils n'y trouvent nulle +diminution, mais plustost augmentation; for en une belle dame que j'ay +ouy dire, dont elle en avoit perdu la moitié par accident, qu'on disoit +que son mary luy avoit donné la vérole ou quelques chancres qui la luy +avoient mangée.</p> + +<p>Certes les faveurs et bienfaits des grands esbranlent fort un cœur +chaste, et engendrent bien des cocus.</p> + +<p>—J'ay ouy dire et raconter d'un prince estranger<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, lequel, ayant +esté fait général de son prince souverain et maistre en une grande +expédition d'un voyage de guerre qu'il luy avoit commandé, et ayant +laissé en la Cour de son maistre sa femme, l'une des belles de la +chrestienté, se mit à luy faire si bien l'amour, qu'il l'esbranla, la +terrassa et l'abbattit, si beau qu'il l'engrossa.</p> + +<p>Le mary, tournant au bout de treize ou quatorze mois, la trouva en tel +estat, bien marry et fasché contr'elle. Ne faut point demander comment +ce fut à elle, qui estoit fort habile, à faire ses excuses, et à un sien +beau-frère.</p> + +<p>Enfin elles furent telles qu'elle luy dit: «Monsieur, l'événement de +vostre voyage en est cause, qui a esté si mal receu de vostre maistre +(car il n'y fit pas bien certes ses affaires), et en vostre absence l'on +vous a tant prestez de charitez pour n'y avoir point fait ses besognes, +que, sans que vostre seigneur se mist à m'aymer, vous estiez perdu; et, +pour ne vous laisser perdre, je me suis perdüe: il y va autant et plus +de mon honneur que du vostre; pour votre avancement, je ne me suis +espargnée la plus précieuse chose de moy: jugez donc si j'ay tant failly +comme vous diriez bien; car, autrement, vostre vie, vostre honneur et +faveur y fust esté en bransle. Vous estes mieux que jamais; la chose +n'est si divulguée que la tache vous en demeure trop apparente. Sur +cela, excusez-moi et me pardonnez.»<a name="page_063" id="page_063"></a></p> + +<p>Le beau-frère, qui sçavoit dire des mieux, et qui possible avoit part à +la groisse, y en adjousta autres belles paroles et prégnantes, si bien +que tout servit, et par ainsi l'accord fut fait, et furent ensemble +mieux que devant, vivants en toute franchise et bonne amitié; dont +pourtant le prince leur maistre, qui avoit fait la débausche et le +débat, ne l'estima jamais plus (ainsi que j'ay ouy dire) comme il en +avoit fait, pour en avoir tenu si peu de compte à l'endroit de sa femme +et pour l'avoir beu si doux, tellement qu'il ne l'estima depuis de si +grand cœur comme il l'avoit tenu auparavant, encore que, dans son +ame, il estoit bien aise que la pauvre dame ne patist point pour luy +avoir fait plaisir. J'ay veu aucuns et aucunes excuser cette dame, et +trouver qu'elle avoit bien fait de se perdre pour sauver son mary et le +remettre en faveur.</p> + +<p>Oh! qu'il y a de pareils exemples à celuy-cy, et encore à un d'une +grande dame qui sauva la vie à son mary, qui avoit esté jugé à mort en +pleine cour, ayant esté convaincu de grandes concussions et malles +versations en son gouvernement et en sa charge, dont le mary l'en ayma +après toute sa vie.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'un grand seigneur aussi, qui, ayant esté jugé +d'avoir la teste tranchée, si qu'estant déjà sur l'eschaffault sa grace +survint, que sa fille, qui estoit des plus belles, avoit obtenue, et, +descendant de l'eschaffault, il ne dit autre chose sinon: «Dieu sauve le +bon c.. de ma fille, qui m'a si bien sauvé!»</p> + +<p>—Saint Augustin est en doute si un citoyen chrestien d'Antioche pécha +quand, pour se délivrer d'une grosse somme d'argent pour laquelle il +estoit estroitement prisonnier, permit à sa femme de coucher avec un +gentilhomme fort riche qui lui promit de l'acquitter de son debte.</p> + +<p>Si saint Augustin est de cette opinion, que peut-il donc permettre à +plusieurs femmes, veufves et filles, qui pour rachepter leurs pères, +parents et marys voire mesmes, abandonnent leur gentil corps sur force +inconvénients qui leur surviennent, comme de prison, d'esclavitude, de +la vie, des assauts et prise de ville, bref une infinité d'autres, +jusques à gaigner quelquesfois des capitaines et des soldats, pour les +bien faire combattre et tenir leurs partis, ou pour soutenir un long +siége et reprendre une place. J'en conterois cent sujets, pour ne +craindre pour eux à prostituer leur chasteté; et quel mal en peut-il +arriver ny escandale pour cela? mais un grand bien.<a name="page_064" id="page_064"></a></p> + +<p>Qui dira donc le contraire, qu'il ne face bon estre quelques fois cocu, +puisque l'on en tire telles commoditez du salut de vies et de +rembarquement de faveurs, grandeurs et dignitez et biens, que j'en +cognois beaucoup, et en ay ouy parler de plusieurs, qui se sont bien +avancés par la beauté et par le devant de leurs femmes?</p> + +<p>Je ne veux offenser personne; mais j'oserois bien dire que je tiens +d'aucuns et d'aucunes que les dames leur ont bien servy, et que certes +les valeurs d'aucuns ne les ont tant fait valoir qu'elles.</p> + +<p>—Je cognois une grande et habile dame, qui fit bailler l'ordre à son +mary, et l'eut luy seul avec les deux plus grands princes de la +chrestienté. Elle luy disoit souvent, et devant tout le monde (car elle +estoit de plaisante compagnie, et rencontroit très-bien). «Ha! mon amy, +que tu eusses couru long-temps fauvettes avant que tu eusses eu ce +diable que tu portes au col.»</p> + +<p>—J'en ay ouy parler d'un grand du temps du roy François, lequel ayant +receu l'ordre, et s'en voulant prévaloir un jour devant feu M. de la +Chastaigneraye mon oncle, et luy dit: «Ha! que vous voudriez avoir cet +ordre pendu au col aussi bien comme moy!» Mon oncle, qui estoit prompt, +haut à la main, et scalabreux s'il en fut onc, lui respondit: +«J'aymerois mieux estre mort que de l'avoir par le moyen du trou que +vous l'avez eu.» L'autre ne luy dit rien, car il savoit bien à qui il +avoit à faire.</p> + +<p>—J'ay ouy conter d'un grand seigneur, à qui sa femme ayant sollicité et +porté en sa maison la patente d'une des grandes charges du pays où il +estoit, que son prince lui avoit octroyée par la faveur de sa femme, il +ne la voulut accepter nullement, d'autant qu'il avoit sceu que sa femme +avoit demeuré trois mois avec le prince fort favorisée, et non sans +soupçons. Il monstra bien par-là sa générosité, qu'il avoit toute sa vie +manifestée: toutes fois il l'accepta, après avoir fait chose que je ne +veux dire.</p> + +<p>Et voilà comme les dames ont bien fait autant ou plus de chevaliers que +les batailles, que je nommerois, les cognoissant aussi bien qu'un autre; +n'estoit que je ne veux mesdire, ny faire escandale. Et si elles leur +ont donné des honneurs, elles leur donnent bien des richesses.</p> + +<p>J'en cognois un qui estoit pauvre haire lorsqu'il amena sa femme à la +Cour, qui estoit très-belle; et, en moins de deux ans, ils se remirent +et devinrent fort riches.<a name="page_065" id="page_065"></a></p> + +<p>—Encore faut-il estimer ces dames qui eslèvent ainsi leurs marys en +biens, et ne les rendent coquins et cocus tout ensemble: ainsi que l'on +dit de Marguerite de Namur, laquelle fut si sotte de s'engager et de +donner tout ce qu'elle pouvoit à Loüis duc d'Orléans, luy qui estoit si +grand et si puissant seigneur, et frère du Roy, et tirer de son mary +tout ce qu'elle pouvoit, si bien qu'il en devint pauvre, et fut +contraint de vendre sa comté de Bloys audit M. d'Orléans, lequel, pensez +qu'il la luy paya de l'argent et de la substance mesmes que sa sotte +femme luy avoit donnée. Sotte bien estoit-elle, puisqu'elle donnoit à +plus grand que soy; et pensez qu'après il se moqua et de l'une et de +l'autre; car il estoit bien homme pour le faire, tant il estoit volage +et peu constant en amours.</p> + +<p>—Je cognois une grande dame, laquelle estant venuë fort amoureuse d'un +gentilhomme de la Cour, et luy par conséquent joüissant d'elle, ne luy +pouvant donner d'argent, d'autant que son mari luy tenoit son trésor +caché comme un prestre, lui donna la plus grande partie de ses +pierreries, qui montoient à plus de trente mille escus; si bien qu'à la +Cour on disoit qu'il pouvoit bien bastir, puisqu'il avoit force pierres +amassées et accumulées; et puis après, estant venue et escheue à elle +une grande succession, et ayant mis la main sur quelques vingt mille +escus, elle ne les garda guères que son gallant n'en eust sa bonne part. +Et disoit-on que si cette succession ne luy fust eschuë, ne sçachant que +luy pouvoir plus donner, luy eust donné jusques à sa robe et chemise; en +quoy tels escroqueurs et escornifleurs sont grandement à blasmer, +d'aller ainsi allambiquer et tirer toute la substance de ces pauvres +diablesses martelées et encapriciées; car la bourse estant si souvent +revisitée, ne peut demeurer toujours en son enfleure, ni en son estre, +comme la bourse de devant, qui est toujours en son mesme estat, et +preste à y pescher qui veut, sans y trouver à dire les prisonniers qui y +sont entrés et sortis. Ce bon gentilhomme, que je dis si bien empierré, +vint quelque temps après à mourir; et toutes ses hardes, à la mode de +Paris, vindrent à estre criées et vendues à l'encan, qui furent +appréciées à cela, et recognuës pour les avoir veuës à la dame par +plusieurs personnes, non sans grande honte de la dame.</p> + +<p>—Il y eut un grand prince, qui aymant une fort honneste dame, fit +achepter une douzaine de boutons de diamants très-brillants, et +proprement mis en œuvre avec leurs lettres égyptiennes<a +name="page_066" id="page_066"></a> et hiéroglyfiques, qui contenoient leur +sens caché, dont il en fit un présent à sadite maistresse, qui, après +les avoir regardées fixement, lui dit qu'il n'en estoit meshuy plus +besoin à elle de lettres hiéroglyfiques, puisque les escritures estoient +des-jà accomplies entre eux deux, ainsi qu'elles avoient esté entre +cette dame et le gentil homme de cy-dessus.</p> + +<p>J'ai cogneu une dame qui disoit souvent à son mary qu'elle l rendroit +plustost coquin que cocu; mais ces deux mots tenant de l'équivoque, un +peu de l'un de l'autre assemblèrent en elle et en son mary ces deux +belles qualitez.</p> + +<p>—J'ai bien cogneu pourtant beaucoup et une infinité de dames qui n'ont +pas ainsi fait: car elles ont plus tenu serré la bourse de leurs escus +que de leur gentil corps: car, encor qu'elles fussent très-grandes +dames, elles ne vouloient donner que quelques bagues, quelques faveurs, +et quelques autres petites gentillesses, manchons ou escharpes, pour +porter pour l'amour d'elles et les faire valoir.</p> + +<p>—J'en ay cogneu une grande qui a esté fort copieuse et liberale en +cela; car la moindre de ses escharpes et faveurs qu'elle donnoit à ses +serviteurs estoit de cinq cents escus, de mille et de trois mille, où il +y avoit plus de broderies, plus de perles, plus d'enrichissements, de +chiffres, de lettres hiérogiyfiques et belles inventions, que rien au +monde n'estoit plus beau. Elle avoit raison, afin que ces présents, +après les avoir faits, ne fussent cachés dans des coffres ni dans des +bourses, comme ceux de plusieurs autres dames, mais qu'ils parussent +devant tout le monde, et que son amy les fist valoir en les contemplant +sur sa belle commémoration, et que tels présents en argent sentoient +plustost leurs femmes communes qui donnent à leurs ruffians, que non pas +leurs grandes et honnestes dames. Quelquefois aussi elle donnoit bien +quelques belles bagues de riches pierreries; car ces faveurs et +escharpes ne se portent pas communément, si-non en un beau et bon +affaire; au lieu que la bague au doigt tient bien mieux et plus +ordinairement compagnie à celuy qui la porte.</p> + +<p>—Certes un gentil cavalier et de noble cœur doit estre de cette +généreuse complexion, de plustost bien servir sa dame pour les beautez +qui la font reluire, que pour tout l'or et l'argent qui reluisent en +elle.</p> + +<p>Quant à moy, je me puis vanter d'avoir servy en ma vie d'honnestes +dames, et non des moindres; mais si j'eusse voulu prendre<a +name="page_067" id="page_067"></a> d'elles ce qu'elles m'ont présenté, et en +arracher ce que j'eusse pu, je serois riche aujourd'huy, ou en bien, ou +en argent, ou en meubles, de plus de trente mille escus que je ne suis; +mais je me suis toujours contenté de faire paroistre mes affections, +plus par ma générosité que par mon avarice.</p> + +<p>Certainement il est bien raison que, puisque l'homme donne du sien dans +la bourse du devant de la femme, que la femme de mesme donne du sien +aussi dans celle de l'homme, mais il faut en cela peser tout; car, tout +ainsi que l'homme ne peut tant jetter et donner du sien dans la bourse +de la femme comme elle voudroit, il faut aussi que l'homme soit si +discret de ne tirer de la bourse de la femme tant comme il voudroit, et +faut que la loy en soit égale et mesurée en cela.</p> + +<p>—J'ay bien veu aussi beaucoup de gentilshommes perdre l'amour de leurs +maistresses par l'importunité de leurs demandes et avarices, et que les +voyaus si grands demandeurs et si importuns d'en vouloir avoir, s'en +défaisoient gentiment et les plantoient là, ainsi qu'il estoit très-bien +employé.</p> + +<p>Voilà pourquoy tout noble amoureux doit plustost estre tenté de +convoitise charnelle que pécuniaire; car quand la dame seroit par trop +libérale de son bien, le mary, le trouvant se diminuer, en est plus +marry cent fois que de dix mille libéralitez qu'elle feroit de son +corps.</p> + +<p>Or, il y a des cocus qui se font par vengeance: cela s'entend que +plusieurs qui haïssent quelques seigneurs, gentilshommes ou autres, +desquels en ont receu quelques desplaisirs et affronts, se vangent d'eux +en faisant l'amour à leurs femmes, et les corrompent en les rendant +gallants cocus.</p> + +<p>—J'ai cogneu un grand prince, lequel ayant receu quelques traits de +rébellion par un sien sujet grand seigneur, et ne se pouvant vanger de +luy, d'autant qu'il le fuyoit tant qu'il pouvoit, de sorte qu'il ne le +pouvoit aucunement attraper; sa femme estant un jour venue à sa Cour +solliciter l'accord et les affaires de son mary, le prince luy donna une +assignation pour en conférer un jour dans un jardin et une chambre là +auprès; mais ce fut pour lui parler d'amours, desquels il jouit fort +facilement sur l'heure sans grande résistance, car elle estoit de fort +bonne composition: et ne se contenta de la repasser, mais à d'autres la +prostitua, jusques aux valets-de-chambre; et par ainsi disoit le prince +qu'il se sentoit bien vangé de son sujet, pour luy avoir ainsi +repassé<a name="page_068" id="page_068"></a> sa femme et couronné sa teste d'une belle couronne de cornes, +puisqu'il vouloit faire du petit roy et du souverain; au lieu qu'il +vouloit porter couronne de fleurs de lys<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, il lui en falloit bailler +une belle de cornes.</p> + +<p>Ce mesme prince en fit de mesmes par la suasion de sa mère, qu'il joüist +d'une fille et princesse; sçachant qu'elle devoit espouser un prince qui +lui avoit fait desplaisir et troublé l'Estat de son frère bien fort, la +dépucella et en joüit bravement, et puis dans deux mois fut livrée audit +prince pour pucelle prétendue et pour femme, dont la vengeance en fit +fort douce en attendant une autre plus rude, qui vint puis après<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>.</p> + +<p>—J'ay cogneu un fort honneste gentilhomme qui, servant une belle dame +et de bon lieu, lui demandant la récompense de ses services et amours, +elle luy respondit franchement qu'elle ne luy en donneroit pas pour un +double, d'autant qu'elle estoit très-asseurée qu'il ne l'aymoit tant +pour cela, et ne luy portoit point tant d'affection pour sa beauté, +comme il disoit, sinon qu'en joüissant d'elle il se vouloit vanger de +son mary qui luy avoit fait quelque desplaisir, et pour ce il en vouloit +avoir ce contentement dans son ame, et s'en prévaloir puis après; mais +le gentilhomme, luy asseurant du contraire, continua à la servir plus de +deux ans si fidèlement et de si ardent amour, qu'elle en prit +cognoissance ample et si certaine, qu'elle luy octroya ce qu'elle lui +avoit tousjours refusé, l'asseurant que si du commencement de leurs +amours elle n'eust eu opinion de quelque vengeance projettée en luy par +ce moyen, elle l'eust rendu aussi bien content comme elle fit à la fin; +car son naturel estoit de l'aymer et favoriser. Voyez comme cette dame +se sceut sagement commander, que l'amour ne la transporta point à faire +ce qu'elle desiroit le plus, sans qu'elle vouloit qu'on l'aymast pour +ses mérites et non pour le seul sujet de vindicte.</p> + +<p>—Feu M. de Gua, un des parfaits et gallants gentilshommes du monde en +tout, me convia à la Cour un jour d'aller disner avec luy; il avoit +assemblé une douzaine des plus sçavants de la Cour, entre autres M. +l'esvesque de Dole, de la maison d'Espinay en Bretagne, MM. de Ronsard, +de Baïf, Desportes, d'Aubigny (ces deux sont encore en vie, qui m'en +pourroient démentir), et d'autres<a name="page_069" id="page_069"></a> desquels ne me souviens, et n'y avoit +homme d'espée que M. de Gua et moy. En devisant durant le disner de +l'amour et des commoditez et incommoditez, plaisirs et desplaisirs, du +bien et du mal qu'il apportoit en sa joüissance, après que chacun eut +dit son opinion et de l'un et de l'autre, il conclud que le souverain +bien de cette joüissance gisoit en cette vengeance, et pria un chacun de +tous ces grands personnages d'en faire un quatrain <i>impromptu</i>; ce +qu'ils firent. Je les voudrois avoir pour les insérer icy, sur lesquels +M. de Dol, qui disoit et escrivoit d'or, emporta le prix.</p> + +<p>Et certes, M. de Gua avoit occasion de tenir cette proposition contre +deux grands seigneurs que je sçay, leur faisant porter les cornes pour +la haine qu'ils luy portoient; car leurs femmes estoient très-belles: +mais en cela il en tiroit double plaisir, la vengeance et le +contentement. J'ay cogneu force gens qui se sont revangez et délectez en +cela, et si ont eu cette opinion.</p> + +<p>—J'ay cogneu aussi de belles et honnestes dames, disant et affirmant +que quand leurs marys les avoient maltraitées et rudoyées et tansées ou +censurées, ou battues ou fait autres mauvais tours et outrages, leur +plus grande délectation estoit de les faire cornards, et en les faisant +songer à eux, les brocarder, se moquer et rire d'eux avec leurs amis, +jusques-là de dire qu'elles en entroient davantage en appétit et certain +ravissement de plaisir qui ne se pouvoit dire.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'une belle et honneste femme, à laquelle estant +demandé une fois si elle avoit jamais fait son mary cocu, elle +respondit: «Et pourquoy l'aurois-je fait, puisqu'il ne m'a jamais battuë +ny menacée?» Comme voulant dire que, s'il eust fait l'un des deux, son +champion de devant en eust tost fait la vengeance.</p> + +<p>—Et quant à la mocquerie, j'ay cogneu une fort belle et honneste dame, +laquelle estant en ces doux altères de plaisirs, e en ces doux bains de +délices et d'aise avec son amy, il lui advint qu'ayant un pendant +d'oreille d'une corne d'abondance qui n'estoit que de verre noir, comme +on les portoit alors, il vint, par force de se remuer et entrelasser et +follastrer, à se rompre. Elle dit à son amy soudain: «Voyez comme nature +est très-bien prévoyante; car pour une corne que j'ai rompue, j'en fais +icy une douzaine d'autres à mon pauvre cornard de mary, pour s'en parer +un jour d'une bonne feste, s'il veut.»</p> + +<p>Une autre ayant laissé son mary couché et endormy dans le lict,<a +name="page_070" id="page_070"></a> vint voir son amy avant se coucher; et +ainsi qu'il luy eut demandè où estoit son mary, elle luy respondit: «Il +garde le lict et le nid du cocu, de peur qu'un autre n'y vienne pondre; +mais ce n'est pas à son lict, ny à ses linceuls, ny à son nid que vous +en voulez, c'est à moy qui vous suis venue voir, et l'ay laissé là en +sentinelle, encore qu'il soit bien endormy.»</p> + +<p>—A propos de sentinelle, j'ay ouy faire un conte d'un gentilhomme de +valeur, que j'ai cogneu, lequel un jour venant en question avec une fort +honneste dame que j'ay aussi cogneue, il luy demanda, par manière +d'injure, si elle avoit jamais fait de voyage à Saint-Mathurin<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. +«Ouy, dit-elle; mais je ne pus jamais entrer dans l'église, car elle +estoit si pleine et si bien gardée de cocus, qu'ils ne m'y laissèrent +jamais entrer: et vous qui estiés des principaux, vous estiez au clocher +pour faire la sentinelle et advertir les autres.»</p> + +<p>J'en conterois mille autres risées, mais je n'aurois jamais fait: si +espère-je d'en dire pourtant en quelque coin de ce livre.</p> + +<p>—Il y a des cocus qui sont debonnaires, qui d'eux-mesmes se convient à +cette feste de cocuage; comme j'en ai cogneu aucuns qui disoient à leurs +femmes: «Un tel est amoureux de vous, je le cognois bien, il nous vient +souvent visiter, mais c'est pour l'amour de vous, mamie. Faites-luy +bonne chere; il nous peut faire beaucoup de plaisir; son accointance +nous peut beaucoup servir.»</p> + +<p>D'autres disent à aucuns: «Ma femme est amoureuse de vous, elle vous +ayme; venez la voir, vous lui ferez plaisir; vous causerez et deviserez +ensemble, et passerez le temps.» Ainsi convient-ils les gens à leurs +despens.</p> + +<p>Comme fit l'empereur Adrian, lequel estant un jour en Angleterre (ce dit +sa vie) menant la guerre, eut plusieurs advis comme sa femme, +l'imperatrice Sabine, faisoit l'amour, à toutes restes à Rome, avec +force gallants gentilshommes romains. De cas de fortune, elle ayant +escrit une lettre de Rome en hors à un gentilhomme romain qui estoit +avec l'empereur en Angleterre, se complaignant qu'il l'avoit oubliée et +qu'il ne faisoit plus compte d'elle, et qu'il n'estoit pas possible +qu'il n'eust quelques amourettes par de-là, et que quelque mignone +affettée ne l'eust espris dans les lacs de sa beauté; celle lettre +d'avanture tomba entre les mains<a name="page_071" id="page_071"></a> d'Adrian, et comme ce gentilhomme, +quelques jours après, demanda congé à l'Empereur sous couleur de vouloir +aller jusques à Rome promptement pour les affaires de sa maison, Adrian +luy dit en se jouant: «Eh bien, jeune homme, allez-y hardiment, car +l'impératrice ma femme vous y attend en bonne dévotion.» Quoy voyant le +Romain, et que l'Empereur avoit descouvert le secret et luy en pourroit +fort mauvais tour, sans dire adieu ny gare, partit la nuit après et +s'enfuit en Irlande.</p> + +<p>Il ne devoit pas avoir grand peur pour cela, comme l'Empereur luy-mesme +disoit souvent, estant abreuvé à toute heure des amours desbordés de sa +femme: «Certainement si je n'estois empereur, je me serois bientost +défait de ma femme, mais je ne veux monstrer mauvais exemple.» Comme +voulant dire que n'importe aux grands qu'ils soient-là logés, aussi +qu'ils ne se divulguent. Quelle sentence pourtant pour les grands! +laquelle aucuns d'eux ont pratiquée, mais non pour ces raisons. Voilà +comme ce bon empereur assistoit joliment à se faire cocu.</p> + +<p>—Le bon Marc Aurele, ayant sa femme Faustine une bonne vesse, et luy +estant conseillé de la chasser, il respondit: «Si nous la quittons, il +faut aussi quitter son douaire, qui est l'empire; et qui ne voudroit +estre cocu de mesme pour un tel morceau, voire moindre?»</p> + +<p>Son fils Antoninus Verus, dit Commodus, encore qu'il devint fort cruel, +en dit de mesme à ceux qui luy conseilloient de faire mourir ladite +Faustine sa mère, qui fut tant amoureuse et chaude après un gladiateur, +qu'on ne la put jamais guérir de ce chaud mal, jusques à ce qu'on +s'advisast de faire mourir ce maraut gladiateur et luy faire boire son +sang.</p> + +<p>—Force marys ont fait et font de mesme que ce bon Marc Aurele, qui +craignent de faire mourir leurs femmes putains, de peur d en perdre les +grands biens qui en procedent, et ayment mieux estre riches cocus à si +bon marché qu'estre coquins.</p> + +<p>—Mon Dieu! que j'ay cogneu plusieurs cocus qui ne cessoient jamais de +convier leurs parents, leurs amys, leurs compagnons, de venir voir leurs +femmes, jusques à leur faire festins pour mieux les y attirer; et y +estant, les laisser seuls avec elles dans leurs chambres, leurs +cabinets, et puis s'en aller et leur dire: «Je vous laisse ma femme en +garde.»</p> + +<p>—J'en ay cogneu un de par le monde, que vous eussiés dit que toute sa +félicité et contentement gisoit à estre cocu, et s'estudioit<a +name="page_072" id="page_072"></a> d'en trouver les occasions, et surtout +n'oublioit ce premier mot: «Ma femme est amoureuse de vous; l'aymez-vous +autant qu'elle vous aime?» Et quand il voyoit sa femme avec son +serviteur, bien souvent il emmenoit la compagnie hors de la chambre pour +s'aller pourmener, les laissant tous deux ensemble, leur donnant beau +loisir de traitter leurs amours; et si par cas il avoit à faire à +tourner prestement en la chambre, dès le bas du degré il crioit haut, il +demandoit quelqu'un, il crachoit ou il toussoit, afin qu'il ne trouvast +les amants sur le fait; car volontiers, encore qu'on le sçache et qu'on +s'en doute, ces vues et surprises ne sont guières agréables ny aux uns +ny aux autres.</p> + +<p>Aussi ce seigneur faisant un jour bastir un beau logis, et le maistre +masson luy ayant demandé s'il ne le vouloit pas illustrer de corniches, +il respondit: «Je ne sçay que c'est que corniches; demandez-le à ma +femme, qui le sçait et qui sçait l'art de géométrie; et ce qu'elle dira +faites-le.»</p> + +<p>—Bien fit pis un que je sçay, qui, vendant un jour une de ses terres à +un autre pour cinquante mille escus, il en prit quarante-cinq mille en +or et argent, et pour les cinq restants il prit une corne de licorne; +grande risée pour ceux qui le sceurent. «Comme, disoient-ils, s'il +n'avoit assez de cornes chez soy sans y adjouster celle-là.»</p> + +<p>—J'ay cogneu un très-grand seigneur, brave et vaillant, lequel vint à +dire à un honneste gentilhomme qui estoit fort son serviteur, en riant +pourtant: «Monsieur un tel, je ne sçay ce que vous avez fait à ma femme, +mais elle est si amoureuse de vous que jour et nuict elle ne me fait que +parler de vous, et sans cesse me dit vos louanges. Pour toute response +je luy dis que je vous connois plustost qu'elle, et sçay vos valeurs et +vos mérites, qui sont grands.» Qui fut estonné, ce fut ce gentilhomme, +car il ne venoit que de mener cette dame sous le bras à vespres, où la +Reyne alloit. Toutes-fois le gentilhomme s'asseura tout d'un coup et luy +dit: «Monsieur, je suis très-humble serviteur de madame vostre femme, et +fort redevable de la bonne opinion qu'elle a de moi, et l'honore +beaucoup; mais je ne luy fais pas l'amour (disoit-il en bouffonnant), +mais je luy fais bien la cour par vostre bon advis que vous me donnastes +dernierement; d'autant qu'elle peut beaucoup à l'endroit de ma +maistresse, que je puis espouser par son moyen, et par ainsi j'espère +qu'elle m'y sera aidante.»</p> + +<p>Ce prince n'en fit plus autre semblant, si-non que de rire et<a +name="page_073" id="page_073"></a> admonester le gentilhomme de courtiser sa +femme plus que jamais, ce qu'il fit, estant bien-aise sous ce prétexte +de servir une si belle dame de prince, laquelle luy faisoit bien oublier +son autre maistresse qu'il vouloit espouser, et ne s'en soucier guières, +si-non que ce masque bouchoit et déguisoit tout.</p> + +<p>Si ne put-il faire tant qu'il n'entrast un jour en jalousie, que voyant +ce gentilhomme dans la chambre de la Reyne porter au bras un ruban +incarnadin d'Espagne, qu'on avoit apporté par belle nouveauté à la Cour, +et l'ayant tasté et manié en causant avec luy, alla trouver sa femme, +qui estoit près du lict de la Reyne, qui en avoit un tout pareil, lequel +il mania et toucha tout de mesme, et trouva qu'il estoit tout semblable +et de la mesme pièce que l'autre: si n'en sonna-il pourtant jamais mot, +et n'en fut autre chose. Et de telles amours il en faut couvrir si bien +les feux par telles cendres de discrétion et de bons advis, qu'elles ne +se puissent descouvrir; car bien souvent l'escandale ainsi descouvert +dépite plus les marys contre leurs femmes, que quand le tout se fait à +cachettes, pratiquant en cela le proverbe: <i>Si non caste, tamen +caute</i><a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p> + +<p>—Que j'ay veu en mon temps de grands escandales et de grands +inconvénients pour les indiscrétions et des dames et de leurs +serviteurs! Que leurs marys s'en soucioient aussi peu que rien, mais +qu'ils fissent bien leurs faits, <i>sotto coperte</i><a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, comme on dist, et +ne fust point divulgué.</p> + +<p>—J'en ay cogneu une qui tout à trac faisoit paroistre ses amours et ses +faveurs, qu'elle départoit comme si elle n'eust eu de mary et ne fust +esté sous aucune puissance, n'en voulant rien croire l'advis de ses +serviteurs et amys, qui lui en remonstroient les inconvénients: aussi +bien mal luy en a-t-il pris.</p> + +<p>Cette dame n'a jamais fait ce que plusieurs autres dames ont fait: car +elles ont gentiment traitté l'amour, et se sont données du bon temps +sans en avoir donné grand connoissance au monde, sinon par quelques +soupçons légers, qui n'eussent jamais pu monstrer la vérité aux plus +clairvoyants; car elles accostoient leurs serviteurs devant le monde si +dextrement, et les entretenoient si escortement<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> que ny leurs marys +ny les espions de leur vie n'y<a name="page_074" id="page_074"></a> eussent sceu que mordre; et quand ils +alloient en quelque voyage, ou qu'ils vinssent à mourir, elles +couvroient et cachoient leurs couleurs si sagement qu'on n'y connoissoit +rien.</p> + +<p>—J'ay cogneu une dame belle et honneste, laquelle, le jour qu'un grand +seigneur son serviteur mourut, elle parut en la chambre de la Reyne avec +un visage aussi guay et riant que le jour paravant. D'aucuns l'en +estimoient de cette discrétion, et qu'elle le faisoit de peur de +desplaire et irriter le Roy, qui n'aymoit pas le trespassé. D'aucuns la +blasmoient, attribuant ce geste plustost à manquement d'amour, comme +l'on disoit qu'elle n'en estoit guières bien garnie, ainsi que sont +toutes celles qui se meslent de cette vie.</p> + +<p>—J'ay cogneu deux belles et honnestes dames, lesquelles, ayant perdu +leurs serviteurs en une fortune de guerre, firent de tels regrets et +lamentations, et monstrèrent leur dueil par leurs habits bruns, plus +d'eau-benistiers, d'aspergez d'or engravez, plus de testes de morts, et +de toutes sortes de trophées de la mort en leurs affiquets, joyaux et +bracelets qu'elles portoient, qui les escandalisèrent fort, et cela leur +nuict grandement; mais leurs marys ne s'en soucioient autrement.</p> + +<p>Voilà en quoy ces dames se transportent en la publication de leurs +amours, lesquelles pourtant on doit louer et priser en leurs constances, +mais non en leur discrétion; car pour cela il leur en fait très-mal. Et +si telles dames sont blasmables en cela, il y a beaucoup de leurs +serviteurs qui en méritent bien la réprimande aussi bien qu'elles; car +ils contrefont des transis comme une chevre qui est en gesine, et des +langoureux; ils jettent leurs yeux sur elles et les envoyent en +ambassade; ils font des gestes passionnés, des souspirs devant le monde; +ils se parent des couleurs de leurs dames si apparemment; bref, ils se +laissent aller à tant de sottes indiscrétions, que les aveugles s'en +appercevroient: les uns aussi bien pour le faux que pour le vray, afin +de donner à entendre à toute une Cour qu'ils sont amoureux en bon lieu, +et qu'ils ont bonne fortune; et Dieu sçait, possible, on ne leur en +donneroit pas l'aumosne pour un liard, quand bien on en devroit perdre +les œuvres de charité.</p> + +<p>—Je cognois un gentilhomme et seigneur, lequel, voulant abrever le +monde qu'il estoit venu amoureux d'une belle et honneste dame que je +sçay, fit un jour tenir son petit mulet avec deux de ses pages et +laquais au devant sa porte. Par cas, M. de<a name="page_075" id="page_075"></a> Strozze et moy passasmes +par-là et vismes ce mystere de ce mulet, ces pages et laquais. Il leur +demanda soudain où estoit leur maistre; ils firent response qu'il estoit +dans le logis de cette dame, à quoy M. de Strozze se mit à rire et me +dire que sur sa vie il gaigeroit qu'il n'y estoit point, et soudain posa +son page en sentinelle pour voir si ce faux amant sortiroit; et de-là +nous en allasmes soudain en la chambre de la Reyne, où nous le +trouvasmes, et non sans rire luy et moy: et sur le soir nous le vinsmes +accoster, et en feignant de luy faire la guerre, nous luy demandasmes où +il estoit à telle heure après-midy, et qu'il ne s'en sçauroit laver, car +nous y avions veu le mulet et ses pages devant la porte de cette dame. +Luy, faisant la mine d'estre fasché que nous avions veu cela, et de quoy +nous luy en faisions la guerre de faire l'amour en ce bon lieu, il nous +confessa vrayment qu'il y estoit; mais il nous pria de n'en sonner mot, +autrement que nous le mettrions en peine, et cette pauvre dame qui en +seroit escandalisée et mal venue de son mary, ce que nous luy promismes +riants tousjours à pleine gorge et nous mocquant de luy, encor qu'il +fust assez grand seigneur et qualifié, de n'en parler jamais et que cela +ne sortiroit de nostre bouche. Si est-ce qu'au bout de quelques jours +qu'il continuoit ses coups faux avec son mulet trop souvent, nous luy +descouvrismes la fourbe et luy en fismes la guerre à bon escient et en +bonne compagnie, dont de honte s'en desista; car la dame le sceut par +nostre moyen, qui fit guetter un jour le mulet et les pages, les faisant +chasser de devant sa porte comme gueux de l'hostiere: et si fismes bien +mieux, car nous le dismes à son mary, et luy en fismes le conte si +plaisamment, qu'il le trouva si bon qu'il en rit luy-mesmes à son aise, +et dist qu'il n'avoit pas peur que cet homme le fist jamais cocu; et que +s'il ne trouvoit ledit mulet et ses pages bien logés à la porte, qu'il +la leur feroit ouvrir et entrer dedans, pour les mettre mieux à couvert +et à leur aise, et se garder du chaud ou du froid, ou de la pluye. +D'autres pourtant le faisoient bien cocu. Et voilà comme ce bon +seigneur, aux despens de cette honneste dame, de laquelle en estant +devenu amoureux, se vouloit prévaloir sans avoir respect d'aucun +escandale.</p> + +<p>—J'ay cogneu un gentilhomme qui escandalisa par ses façons de faire une +fort belle et honneste dame, de laquelle en estant devenu amoureux +quelque temps, et la pressant d'en obtenir ce bon petit morceau gardé +pour la bouche du mary, elle luy refusa tout à plat, et après plusieurs +refus, il luy dit comme desespéré:<a name="page_076" id="page_076"></a> «Hé bien! vous ne le voulez pas, et +je vous jure que je vous ruinerai d'honneur.» Et pour ce faire s'advisa +de faire tant d'allées et venues à cachettes, mais pourtant non si +secrettes qu'il ne se montrast à plusieurs yeux exprès, et donnast moyen +de s'en appercevoir de nuict et de jour, à la maison où elle se tenoit; +braver et se vanter sous main de ses bonnes fausses fortunes, et devant +le monde rechercher la dame avec plus de privautez qu'il n'avoit +occasion de le faire, et parmy ses compagnons faire du gallant plus pour +le faux que pour le vray; si bien qu'estant venu un soir fort tard en la +chambre de cette dame tout bousché de son manteau, et se cachant de ceux +de la maison, après avoir joué plusieurs de ces tours, fut soubçonné par +le maistre d'hostel de la maison, qui fit faire le guet: et, ne l'ayant +pu trouver, le mary pourtant battit sa femme et luy donna quelques +soufflets, mais poussé après du maistre d'hostel, qui luy dit que ce +n'estoit assez, la tua et la dagua, et en eut du Roy fort aisément sa +grace. Ce fut grand dommage de cette dame, car elle estoit très-belle. +Depuis, ce gentilhomme qui en avoit esté cause ne le porta guières loin, +et fut tué en une rencontre de guerre par permission de Dieu, pour avoir +si injustement osté l'honneur et la vie à cette honneste dame.</p> + +<p>Pour dire la vérité sur cet exemple et sur une infinité d'autres que +j'ay veus, il y a aucunes dames qui ont grand tort d'elles-mesmes, et +qui sont les vrayes causes de leurs escandales et deshonneur; car +elles-mesmes vont attaquer les escarmouches, et attirent les gallants à +elles, et du commencement leur font les plus belles caresses du monde, +des privautez, des familiaritez, leur donnent par leurs doux attraits et +belles paroles des espérances; mais quand il faut venir à ce point, +elles le desnient tout à plat. De sorte que les honnestes hommes qui +s'estoient proposez force choses plaisantes de leur corps, se +desesperent et se despitent en prenant un congé rude d'elles, les vont +deshonorant et les publient pour les plus grandes vesses du monde, et en +content cent fois plus qu'il n'y en a.</p> + +<p>Donc voilà pourquoy il ne faut jamais qu'une honneste dame se mesle +d'attirer à soy un gallant gentilhomme, et se laisse servir à luy, si +elle ne le contenté[contente?] à la fin selon ses mérites et ses +services.</p> + +<p>Il faut qu'elle se propose cela si elle ne veut estre perdue, mesme si +elle a affaire à un honneste et gallant homme; autrement,<a +name="page_077" id="page_077"></a> dès le commencement, s'il la vient +accoster, et qu'elle voye que ce soit pour ce point tant desiré à qui il +adresse ses vœux, et qu'elle n'aye point envie de luy en donner, il +faut qu'elle luy donne son congé dès l'entrée du logis; car, pour en +parler franchement, toutes dames qui se laissent aymer et servir +s'obligent tellement, qu'elles ne se peuvent dédire du combat; il faut +qu'elles y viennent tost ou tard, quoy qu'il tarde.</p> + +<p>Mais il y a des dames qui se plaisent à se faire servir pour rien, sinon +pour leurs beaux yeux, et disent qu'elles desirent estre servies, que +c'est leur félicité, mais non de venir là, et disent qu'elles prennent +plaisir à desirer, et non à exécuter. J'en ay veu aucunes qui me l'ont +dit: toutesfois il ne faut pourtant qu'elles le prennent là, car si une +fois elles se mettent à desirer, sans point de doute il faut qu'elles +viennent à l'exécution; car ainsi la loy d'amour le veut, et que toute +dame qui desire, ou souhaite, ou songe de vouloir desirer à soy un +homme, cela est fait: si l'homme le connoist et qu'il poursuive +fermement celle qu'il attaque, il en aura ou pied ou aile, ou plume ou +poil, comme on dit.</p> + +<p>—Voilà donc comme les pauvres marys se font cocus par telles opinions +de dames qui veulent desirer et non pas exécuter, mais, sans y penser, +elles se vont brusler à la chandelle, ou bien au feu qu'elles ont basty +d'elles-mesmes, ainsi que font ces pauvres simplettes bergères, +lesquelles, pour se chauffer parmy les champs en gardant leurs moutons +et brebis, allument un petit feu, sans songer à aucun mal ou +inconvénient; mais elles ne se donnent de garde que ce petit feu s'en +vient quelquesfois à allumer un si grand, qu'il brusle tout un pays de +landes et de taillis.</p> + +<p>Il faudroit que telles dames prissent l'exemple, pour les faire sages, +de la comtesse d'Escaldasor, demeurant à Pavie, à laquelle M. de Lescu, +qui depuis fut appelé le mareschal de Foix, estudiant à Pavie (et pour +lors le nommoit-on le protenotaire de Foix, d'autant qu'il estoit dédié +à l'Église; mais depuis il quitta la robbe longue pour prendre les +armes), faisant l'amour à cette belle dame, d'autant que pour lors elle +emportoit le prix de la beauté sur les belles de Lombardie, et s'en +voyant pressée, et ne le voulant rudement mecontenter, ny donner son +congé, car il estoit proche parent de ce grand Gaston de Foix, M. de +Nemours, sous le grand renom duquel alors toute l'Italie trembloit; et +un jour d'une grande magnificence et de feste, qui se faisoit à Pavie, +où toutes les grandes dames, et mesmes les plus belles de la ville et +d'alentour, se trouvèrent<a name="page_078" id="page_078"></a> ensemble, les honnestes gentilshommes ne +manquèrent pas aussi de s'y trouver.</p> + +<p>Cette comtesse parut belle entre toutes les autres, pompeusement +habillée d'une robbe de satin bleu céleste, toute couverte et semée, +autant pleine que vuide, de flambeaux et papillons volletans à l'entour +et s'y bruslans, le tout en broderie d'or et d'argent, ainsi que de tout +temps les bons brodeurs de Milan ont sceu bien faire par-dessus les +autres; si bien qu'elle emporta l'estime d'estre le mieux en point de +toute la troupe et compagnie.</p> + +<p>M. le protenotaire de Foix, la menant danser, fut curieux de luy +demander la signification des devises de sa robbe, se doutant bien qu'il +y avoit là-dessous quelque sens caché qui ne luy plaisoit pas. Elle luy +respondit: «Monsieur, j'ay fait faire ma robbe de la façon que les gens +d'armes et cavaliers font à leurs chevaux rioteux et vitieux, qui ruent +et qui tirent du pied; ils leur mettent sur leur crouppe une grosse +sonnette d'argent, afin que, par ce signal, leurs compagnons, quand ils +sont en compagnie et en foule, soient advertis de se donner garde de ce +meschant cheval qui ruë, de peur qu'il ne les frappe. Pareillement, par +les papillons volletans et se bruslans dans ces flambeaux, j'advertis +les honnestes hommes qui me font ce bien de m'aymer et admirer ma +beauté, de n'en approcher trop près, ny en desirer davantage autre chose +que la veuë; car ils n'y gagneront rien, non plus que les papillons, +sinon desirer et brusler, et n'en avoir rien plus.» Cette histoire est +escritte dans les <i>Devises de Paolo Jovio</i>. Par ainsi, cette dame +advertissoit son serviteur de prendre garde à soy de bonne heure. Je ne +sçay s'il en approcha de plus près, ou comme il en fit; mais pourtant, +luy, ayant été blessé à mort à la bataille de Pavie, et pris prisonnier, +il pria d'estre porté chez cette comtesse, à son logis dans Pavie, où il +fut très-bien receu et traitté d'elle. Au bout de trois jours, il y +mourut, avec le grand regret de la dame, ainsi que j'ay ouy conter à M. +de Monluc, une fois que nous estions dans la tranchée à La Rochelle, de +nuict, qu'il estoit en ses causeries, et que je luy fis le conte de +cette devise, qui m'asseura avoir veu cette comtesse très-belle, et qui +aymoit fort ledit mareschal, et fut bien honnorablement traitté d'elle: +du reste, il n'en sçavoit rien si d'autrefois ils avoient passé plus +outre. Cet exemple devroit suffire pour plusieurs et aucunes dames que +j'ay allegué.<a name="page_079" id="page_079"></a></p> + +<p>—Or, y a des cocus qui sont si bons, qu'ils font prescher et admonester +leurs femmes, par gens de bien et religieux, sur leur conversion et +corrections; lesquelles, par larmes feintes et paroles dissimulées, font +de grands vœux, promettants monts et merveilles de repentance, et de +n'y retourner jamais plus; mais leur serment ne dure guieres, car les +vœux et les larmes de telles dames valent autant que jurements et +reniements d'amoureux. Comme j'en ay veu et cogneu une dame à laquelle +un grand prince, son souverain, fit cette escorne d'introduire et +apposter un cordelier d'aller trouver son mary qui estoit en une +province pour son service, comme de soy-mesme et venant de la Cour, +l'advertir des amours folles de sa femme et du mauvais bruit qui couroit +du tort qu'elle luy faisoit; et que, pour son devoir de son estat et +vacation, il l'en advertissoit de bonne heure, afin qu'il mist ordre à +cette ame pécheresse. Le mary fut bien esbahy d'une telle ambassade et +doux office de charité: il n'en fit autre semblant pourtant, si-non de +l'en remercier et luy donner espérance d'y pourvoir; mais il n'en +traitta point sa femme plus mal à son retour: car qu'y eust-il gaigné? +Quand une femme une fois s'est mise à ce train, elle ne s'en détraque +non plus qu'un cheval de poste qui a accoustumé si fort le gallop, qu'il +ne le sçauroit changer en un autre train d'aller.</p> + +<p>Hé! combien s'est-il veu d'honnestes dames qui, ayant été surprises sur +ce fait, tancées, battues, persuadées et remonstrées, tant par force que +par douceur, de n'y tourner jamais plus, elles promettent, jurent et +protestent de se faire chastes, que puis après pratiquent ce proverbe, +<i>Passato il pericolo, gabatto il santo</i><a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>, et retournent plus que +jamais en l'amoureuse guerre. Voire qu'il s'en est veu plusieurs +d'elles, se sentant dans l'ame quelque ver rongeant, qui d'elles-mesmes +faisoient des vœux bien saints et fort solennels, mais ne les +gardoient guières, et se repentoient d'estre repenties, ainsi que dit M. +du Bellay des courtisannes repenties<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>; et telles femmes affirment +qu'il est bien mal-aisé de se défaire<a name="page_080" id="page_080"></a> pour tout jamais d'une si douce +habitude et coustume, puisqu'elles sont si peu en leur courte demeure +qu'elles font en ce monde.</p> + +<p>Je m'en rapporterois volontiers à aucunes belles filles, jeunes, +repenties, qui se sont voilées et recluses, si on leur demandoit et en +foy et en conscience ce qu'elles en respondroient, et comme elles +desireroient bien souvent leurs hautes murailles abbattues pour s'en +sortir aussi-tost.</p> + +<p>Voilà pourquoy ne faut point que les marys pensent autrement réduire +leurs femmes après qu'elles ont fait la première fausse pointe de leur +honneur, si-non de leur lascher la bride, et leur recommander seulement +la discrétion et tout guariment d'escandale; car on a beau porter tous +les remèdes d'amour qu'Ovide a jamais appris, et une infinité qui se +sont encore inventez sublins, ny mesmes les authentiques de maistre +François Rabelais, qu'il apprit au vénérable Panurge, n'y serviront +jamais rien; ou bien, pour le meilleur, pratiquer un refrain d'une +vieille chanson qui fut faite du temps de François I, qui dit: «Qui +voudroit garder qu'une femme n'aille du tout à l'abandon, il la faudrait +fermer dans une pippe, et en joüir par le bondon.»</p> + +<p>—Du temps du roy Henry, il y eut un certain quincailleur qui apporta +une douzaine de certains engins à la foire de Sainct Germain pour brider +le cas des femmes<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>, qui estoient faits de fer et ceinturoient comme +une ceinture, et venoient à prendre par le bas et se fermer à clef; si +subtilement faits, qu'il n'estoit pas possible que la femme, en estant +bridée une fois, s'en peust jamais prévaloir pour ce doux plaisir, +n'ayant que quelques petits trous menus pour servir à pisser.</p> + +<p>On dit qu'il y eut quelque cinq ou six marys jaloux fascheux qui en +acheptèrent et en bridèrent leurs femmes de telle façon qu'elles purent +bien dire: «Adieu bon temps.» Si y en eut-il une qui s'advisa de +s'accoster d'un serrurier fort subtil en son art, à qui ayant monstré +ledit engin, et le sien et tout, son mary estant allé dehors aux champs, +il y appliqua si bien son esprit qu'il luy forgea une fausse clef, que +la dame le fermoit et ouvroit à toute heure et quand elle vouloit. Le +mary n'y trouva jamais rien à dire: et se donna son saoul de ce bon +plaisir, en dépit du fat jaloux, cocu de mary, pensant vivre toujours en +franchise de cocuage. Mais ce meschant serrurier, qui fit la fausse +clef, gasta tout; et si<a name="page_081" id="page_081"></a> fit mieux, à ce qu'on dit, car ce fut le +premier qui en tasta et le fit cornard: aussi n'y avoit-il danger, car +Vénus, qui fut la plus belle femme et putain du monde, avoit Vulcain, +serrurier et forgeron, pour mary, lequel estoit un fort vilain, salle, +boiteux et très-laid.</p> + +<p>On dit bien plus, qu'il y eut beaucoup de gallants honnestes gentihommes +de la Cour qui menacèrent de telle façon le quinquaillier, que, s'il se +mesloit jamais de porter telles ravauderies, qu'on le tueroit, et qu'il +n'y retournast plus et jettast tous les autres qui estoient restez dans +le retrait, ce qu'il fit; et depuis onc n'en fut parlé, dont il fut bien +sage, car c'estoit assez pour faire perdre la moitié du monde, à faute +de ne le peupler, par tels bridements, serrures et fermoirs de nature, +abominables et détestables ennemis de la multiplication humaine.</p> + +<p>—Il y en a qui baillent leurs femmes à garder à des eunuques, que +l'empereur Alexandre Severus rejetta fort, avec rude commandement de ne +pratiquer jamais les dames romaines; mais ils y ont esté attrapés, non +qu'ils engendrassent et les femmes conceussent d'eux, mais en recevoient +quelques sentiments et superficies de plaisirs légers, quasi approchants +du grand parfait: dont aucuns ne s'en soucient point, disants que leur +principal marisson de l'adultere de leurs femmes ne procédoit pas de ce +qu'elles s'en faisoient donner, mais qu'il leur faschoit grandement de +nourrir et élever et tenir pour enfants ceux qu'ils n'avoient pas faits. +Car sans cela ce fust esté le moindre de leurs soucis, ainsi que j'en ay +cogneu aucuns et plusieurs, lesquels, quand ils trouvoient bons et +faciles ceux qui les avoient faits à leurs femmes, à donner un bon +revenu, à les entretenir, ne s'en donnoient aucunement soucy, ainsi +qu'ils conseillent à leurs femmes de leur demander, et les prier de +donner quelque pension pour nourrir et entretenir le petit qu'elles ont +eu d'eux. Comme j'ay ouy conter d'une grande dame, laquelle eut +Villecouvin, enfant du roi François I: elle le pria de lui donner ou +assigner quelque peu de bien, avant qu'il mourust, pour l'enfant qu'il +luy avoit fait; ce qu'il fit, et luy assigna deux cents mille escus en +banque, qui luy profitèrent et coururent toujours d'intérêts et de +change en change: en sorte qu'estant venu grand, il despensoit si +magnifiquement et paroissoit en si belle despense et en jeux à la Cour, +qu'un chacun s'en estonnoit, et présumoit-on qu'il joüissoit de quelque +dame qu'on n'eusse point pensé, et ne croyoit-on sa mere<a +name="page_082" id="page_082"></a> nullement; mais d'autant qu'il ne +bougeoit d'avec elle, un chacun jugeoit que la grande despense qu'il +faisoit procédoit de la joüissance d'elle, et pourtant c'estoit le +contraire, car elle estoit sa mere, et peu de gens le sçavoient, encore +qu'on ne sceut bien sa lignée ni procréation, si ce n'est qu'il vint à +mourir à Constantinople, et son aubene, comme bastard, fut donnée au +mareschal de Retz, qui estoit fin et sublin à descouvrir tel pot aux +roses, mesmes pour son profit, qu'il eust pris sur la glace, et vérifia +la bastardise qui avoit esté si long-temps cachée, et emporta le don +d'aubene pardessus M. de Teligny, qui avoit esté constitué héritier +dudit Villecouvin.</p> + +<p>D'autres disoient pourtant que cette dame avoit eu cet enfant d'autres +que du Roy, et qu'elle l'avoit ainsi enrichy du sien propre; mais M. de +Retz esplucha et chercha tant parmy les banques, qu'il y trouva l'argent +et les obligations du roy François. Les uns disoient pourtant d'un autre +prince non si grand que le Roy, ou d'un autre moindre; mais, pour +couvrir et cacher tout, et nourrir l'enfant, il n'estoit pas mauvais de +supposer tout à la Majesté, comme cela se voit en d'autres.</p> + +<p>Je croy qu'il y a plusieurs femmes parmy le monde, et mesmes en France, +que si elles pensoient produire des enfants à tel prix, que les roys et +les grands monteroient aisément sur leurs ventres. Mais bien souvent ils +y montent et n'en ont de grandes lippées; dont en ce elles sont bien +trompées, car à tels grands volontiers ne s'adonnent-elles, sinon pour +avoir le galardon<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>, comme dit l'Espagnol.</p> + +<p>Il y a une fort belle question sur ces enfants putatifs et incertains, à +sçavoir s'ils doivent succéder aux biens paternels et maternels, et que +c'est un grand péché aux femmes de les y faire succéder; dont aucuns +docteurs ont dit que la femme le doit révéler au mary, et en dire la +vérité. Ainsi le refere le docteur subtil. Mais cette opinion n'est pas +bonne, disent autres, parce que la femme se diffameroit soy-mesme en le +révélant, et pour autant elle n'y est tenuë; car la bonne renommée est +un plus grand bien que les biens temporels, dit Salomon.</p> + +<p>Il vaut donc mieux que les biens soient occupez par l'enfant, que la +bonne renommée se perde; car, comme dit un ancien proverbe, <i>mieux vaut +bonne renommée que ceinture dorée</i>.<a name="page_083" id="page_083"></a></p> + +<p>De là les théologiens tirent une maxime qui dit que quand deux préceptes +et commandements nous obligent, le moindre doit céder au plus grand; or +est-il que le commandement de garder sa bonne renommée est plus grand +que celui qui concede de rendre le bien d'autruy; il faut donc qu'il +soit préféré à celuy-là.</p> + +<p>De plus, si la femme révele cela à son mary, elle se met en danger +d'estre tuée du mary mesme, ce qui est fort deffendu de se pourchasser +la mort, non pas mesmes est permis à une femme de se tuer de peur +d'estre violée ou après l'avoir esté; autrement elle pécheroit +mortellement: si-bien qu'il vaut mieux permettre d'estre violée, si on +n'y peut, en criant ou fuyant, remédier, que de se tuer soy-mesme; car +le violement du corps n'est point péché, si-non du consentement de +l'esprit. C'est la réponse que fit sainte Luce au tyran qui la menaçoit +de la faire mener au bourdeau. »Si vous me faites, dit-elle, forcer, ma +chasteté recevra double couronne.»</p> + +<p>Pour cette raison, Lucrece est taxée d'aucuns. Il est vray que sainte +Sabine et sainte Sophonienne, avec d'autres pucelles chrestiennes, +lesquelles se sont privées de vie afin de ne tomber entre les mains des +barbares, sont excusées de nos pères et docteurs, disant qu'elles ont +fait cela pour certain mouvement du Saint-Esprit.</p> + +<p>Par lequel Saint-Esprit, après la prise de Cypre, une damoiselle +cypriotte nouvellement chrestienne, se voyant emmener esclave avec +plusieurs autres pareilles dames, pour estre la proye des Turcs, mit le +feu secretement dans les poudres de la gallere, si-bien qu'en un moment +tout fut embrazé et consumé avec elle, disant: «A Dieu ne plaise que nos +corps soient pollus et cogneus par ces vilains Turcs et Sarrasins!» Et +Dieu sçait, possible, qu'il avoit esté desja pollu, et en voulut ainsi +faire la pénitence; si ce n'est que son maistre ne l'avoit voulu +toucher, afin d'en tirer plus d'argent la vendant vierge, comme l'on est +friand de taster en ces pays, voire en tous autres, un morceau intact.</p> + +<p>Or, pour retourner encor à la garde noble de ces pauvres femmes, comme +j'ay dit, les ennuques ne laissent à commettre adultere avec elles, et +faire leurs marys cocus, réservé la procréation à part.</p> + +<p>—J'ay cogneu deux femmes en France qui se mirent à aymer deux chastrez +gentilhommes, afin de n'engroisser point; et pourtant en avoient +plaisir, et si ne se scandalisoient. Mais il y a eu des marys<a +name="page_084" id="page_084"></a> si jaloux en Turquie et en Barbarie, +lesquels s'estants apperceus de cette fraude, ils se sont advisez de +faire chastrer tout à trac leurs pauvres esclaves, et leur couper tout +net, dont, à ce que disent et escrivent ceux qui ont pratiqué la +Turquie, il n'en reschappe deux de douze ausquels ils exercent cette +cruauté, qu'ils ne meurent; et ceux qui en eschappent, ils les ayment et +adorent comme vrays, seurs et chastes gardiens de la chasteté de leurs +femmes et garantisseurs de leur honneur.</p> + +<p>Nous autres Chrestiens n'usons point de ces vilaines rigueurs et par +trop horribles; mais au lieu de ces chastrez, nous leur donnons des +vieillards sexagénaires, comme l'on fait en Espagne et mesmes à la Cour +des Reynes de-là, lesquels j'ay veu gardiens des filles de leur cour et +de leur suite: et Dieu sçait, il y a des vieillards cent fois plus +dangereux à perdre filles et femmes que les jeunes, et cent fois plus +inventifs, plus chaleureux et industrieux à les gaigner et corrompre.</p> + +<p>Je croy que telles gardes, pour estre chenues et à la teste et au +menton, ne sont pas plus seures que les jeunes, et les vieilles femmes +non plus; ainsi comme une vieille gouvernante espagnole conduisant ses +filles et passant par une grande salle et voyant des membres naturels +peints à l'advantage, et fort gros et desmesurez, contre la muraille, se +prit à dire: <i>Mira que tan bravos no los pintan estos hombres, como +quien no los cognosciesse</i>. Et ses filles se tournèrent vers elles, et y +prindrent avis, fors une que j'ay cogneu, qui, contrefaisant de la +simple, demanda à une de ses compagnes quels oiseaux estoient ceux-là: +car il y en avoit aucuns peints avec des ailes. Elle luy respondit que +c'estoient oiseaux de Barbarie, plus beaux en leur naturel qu'en +peinture; et Dieu sçait si elle n'en avoit point veu jamais; mais il +falloit qu'elle en fist la mine.</p> + +<p>Beaucoup de marys se trompent bien souvent en ces gardes; car il leur +semble que, pourveu que leurs femmes soient entre les mains des +vieilles, que les unes et les autres appellent leurs meres pour titre +d'honneur, qu'elles sont très-bien gardées sur le devant, et de belles +il n'y en a point de plus aisées à suborner et gaigner qu'elles; car de +leur nature, estant avaricieuses comme elles sont, en prennent de toutes +mains pour vendre leurs prisonnieres.</p> + +<p>D'autres ne peuvent veiller tousjours ces jeunes femmes, qui sont +tousjours en bonne cervelle, et mesmes quand elles sont en amours, que +la pluspart du temps elles dorment en un coin de cheminée,<a +name="page_085" id="page_085"></a> qu'en leur présence les cocus se forgent +sans qu'elles y prennent garde ny n'en sçachent rien.</p> + +<p>—J'ai cogneu une dame qui le fit une fois devant sa gouvernante si +subtilement, qu'elle ne s'en apperçeut jamais.</p> + +<p>Une autre en fit de mesme devant son mary quasy visiblement, ainsi qu'il +jouoit à la prime.</p> + +<p>D'autres vieilles ont mauvaises jambes, qui ne peuvent pas suivre au +grand trot leurs dames, qu'avant qu'elles arrivent au bout d'une allée, +ou d'un bois, ou d'un cabinet, leurs dames ont dérobé leur coup en +robbe, sans qu'elles s'en soient apperceues, n'ayant rien veu, débiles +de jambes et basses de la veuë.</p> + +<p>D'autres vieilles et gouvernantes y a-t-il qui, ayant pratiqué le +mestier, ont pitié de voir jeusner les jeunes, et leur sont si +débonnaires, que d'elles-mesmes elles leur en ouvrent le chemin, et les +en persuadent de l'en suivre, et leur assistent de leur pouvoir.</p> + +<p>Aussi l'Aretin disoit que le plus grand plaisir d'une dame qui a passé +par-là, et tout son plus grand contentement, est d'y faire passer une +autre de mesme.</p> + +<p>Voilà pourquoy quand on se veut bien aider d'un bon ministre pour +l'amour, on prend et s'adresse-t-on plustost à une vieille maquerelle +qu'à une jeune femme. Aussi tiens-je d'un fort gallant homme qu'il ne +prenoit nul plaisir, et le défendoit à sa femme expressément, de ne +hanter jamais compagnies de vieilles, pour estre trop dangereuses, mais +avec de jeunes tant qu'elle voudroit; et en alléguoit beaucoup de bonnes +raisons que je laisse aux mieux discourans discourir.</p> + +<p>Et c'est pourquoy un seigneur de par le monde, que je sçay, confia sa +femme, de laquelle il estoit jaloux, à une sienne cousine, fille +pourtant, pour lui servir de surveillante; ce qu'elle fit très-bien, +encor que de son costé elle retinst moitié du naturel du chien de +l'ortollan, d'autant qu'il ne mange jamais des choux du jardin de son +maistre, et si n'en veut laisser manger aux autres; mais celle-cy en +mangeoit, et n'en vouloit point faire manger à sa cousine: si est-ce que +l'autre pourtant lui desroboit tousjours quelque coup en cotte, dont +elle ne s'en appercevoit, quelque fine qu'elle fust, ou feignoit de s'en +appercevoir.</p> + +<p>—J'alléguerois une infinité de remedes dont usent les pauvres jaloux +cocus, pour brider, serrer, gesner, et tenir de court leurs femmes +qu'elles ne fassent le saut; mais ils ont beau pratiquer tous ces vieux +moyens qu'ils ont ouy dire, et d'en excogiter<a name="page_086" id="page_086"></a> de nouveaux, car ils y +perdent leur escrime: car quand une fois les femmes ont mis ce +ver-coquin amoureux dans leurs testes, les envoyent à toute heure chez +Guillot le Songeur<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>, ainsi que j'espere d'en discourir en un +chapitre, que j'ay à demi fait, des ruses et astuces des femmes sur ce +point, que je confere avec les stratagesmes et astuces militaires des +hommes de guerre<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>. Et le plus beau remede, seure et douce garde, que +le mary jaloux peut donner à sa femme, c'est de la laisser aller en son +plein pouvoir, ainsi que j'ay ouy dire à un gallant homme marié, estant +le naturel de la femme que, tant plus on luy défend une chose, tant plus +elle desire le faire, et surtout en amours, où l'appetit s'eschauffe +plus en le deffendant qu'au laisser courre.</p> + +<p>—Voicy une autre sorte de cocus, dont pourtant il y a question, à +sçavoir mon, si l'on à joüi d'une femme à plein plaisir durant la vie de +son mary cocu, et que le mary vienne à décéder, et que ce serviteur +vienne après à espouser cette femme veufve, si, l'ayant espousée en +secondes nopces, il doit porter le nom et titre de cocu, ainsi que j'ay +cogneu et ouy parler de plusieurs, et de grands.</p> + +<p>Il y en a qui disent qu'il ne peut estre cocu, puisque c'est luy-mesme +qui en a fait la faction, et qu'il n'y aye aucun qui l'aye fait cocu que +lui-mesme, et que ses cornes sont faites de soy-mesme. Toutes fois, il y +a bien des armuriers qui font des espées desquelles ils sont tuez où +s'entretuent eux-mesmes.</p> + +<p>Il y en a d'autres qui disent l'estre réellement cocu, et de fait, en +herbe pourtant, ils en alleguent force raisons; mais, d'autant que le +procès en est indécis, je le laisse à vuider à la première audience +qu'on voudra donner pour cette cause.</p> + +<p>Si diray-je encore cettuy-cy d'une bien grande, mariée encore, laquelle +s'est compromise encore en mariage à celuy qui l'entretient encore, il y +a quatorze ans, et depuis ce temps a toujours attendu et souhaitté que +son mary mourust. Au diable s'il a jamais pu mourir encore à son +souhait; si bien qu'elle pouvoit bien dire: «Maudit soit le mary et le +compagnon, qui a plus vescu que je ne voulois!» De maladies et +indispositions de son corps il en a eu prou, mais de mort point.<a +name="page_087" id="page_087"></a></p> + +<p>Si bien que le roy Henry troisième, ayant donné la survivance de l'estat +beau et grand qu'avoit ledict mary cocu, à un fort honneste et brave +gentilhomme, disoit souvent: «Il y a deux personnes en ma Cour +auxquelles moult tarde qu'un tel ne meure bientost: à l'une pour avoir +son estat, et à l'autre pour espouser son amoureux: mais l'un et l'autre +ont esté trompez jusques icy.»</p> + +<p>Voilà comme Dieu est sage et provident de n'envoyer point ce que l'on +souhaitte de mauvais: toutesfois l'on m'a dit que depuis peu sont en +mauvais ménage, et ont bruslé leur promesse de mariage de futur, et +rompu le contrat, par grand dépit de la femme et joye du marié prétendu, +d'autant qu'il se vouloit pourvoir ailleurs et ne vouloit plus tant +attendre la mort de l'autre mary, qui, se mocquant des gens, donnoit +assez souvent des allarmes qu'il s'en alloit mourir; mais enfin il a +survescu le mary prétendu.</p> + +<p>Punition de Dieu, certes; car il ne s'ouyt jamais guères parler d'un +mariage ainsi fait; qui est un grand cas, et énorme, de faire et +accorder un second mariage, estant le premier encor en son entier.</p> + +<p>J'aymerois autant d'une, qui est grande, mais non tant que l'autre que +je viens de dire, laquelle, estant pourchassée d'un gentilhomme par +mariage, elle l'espousa, non pour l'amour qu'elle luy portoit, mais +parce qu'elle le voyoit maladif, atténué et allanguy, et mal disposé +ordinairement, et que les médecins lui disoient qu'il ne vivroit pas un +an, et mesme après avoir cogneu cette belle femme par plusieurs fois +dans son lict: et, pour ce, elle en esperoit bientost la mort, et +s'accommoderoit tost après sa mort de ses biens et moyens, beaux meubles +et grands advantages qu'il luy donnoit par mariage: car il estoit +très-riche et bien-aisé gentilhomme. Elle fut bien trompée; car il vit +encore, gaillard, et mieux disposé cent fois qu'avant qu'il l'espousast; +depuis elle est morte. On dict que ledict gentilhomme contrefaisoit +ainsi du maladif et marmiteux, afin que connoissant cette femme +très-avare, elle fust émue à l'espouser sous esperance d'avoir tels +grands biens: mais Dieu là-dessus disposa tout au contraire, et fit +brouster la chevre là où elle estoit attachée en despit d'elle.</p> + +<p>Que dirons-nous d'aucuns qui espousent des putains et courtisannes qui +ont esté très-fameuses, comme l'on fait assez coustumièrement en France +mais, surtout en Espagne et en Italie, lesquels<a name="page_088" id="page_088"></a> se persuadent de +gaigner les œuvres de miséricorde, <i>por librar una anima christiana +del infierno</i><a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>, comme ils disent, en la sainte voye.</p> + +<p>Certainement, j'ai veu aucuns tenir cette opinion et maxime, que s'ils +les espousoient pour ce saint et bon sujet, ils ne doivent tenir rang de +cocus; car ce qui se fait pour l'honneur de Dieu ne doit pas estre +converty en opprobre: moyennant aussi que leurs femmes, estant remises +en la bonne voye, ne s'en ostent et retournent à l'autre; comme j'en ay +veu aucunes en ces deux pays, qui ne se rendoient plus pécheresses après +estre mariées, d'autres qui s'en pouvoient corriger, mais retournoient +broncher dans la première fosse.</p> + +<p>—La première fois que je fus en Italie, je devins amoureux d'une fort +belle courtisanne à Rome, qui s'appeloit Faustine; et d'autant que je +n'avois pas grand argent, et qu'elle estoit en trop haut prix de dix ou +douze escus pour nuict, fallut que je me contentasse de la parole et du +regard. Au bout de quelque temps, j'y retourne pour la seconde fois, et +mieux garny d'argent: je l'alloy voir en son logis par le moyen d'une +seconde, et la trouvoy mariée avec un homme de justice, en son mesme +logis, qui me recueillit de bon amour, et me contant la bonne fortune de +son mariage, et me rejetant bien loin ses folies du temps passé, +auxquelles elle avoit dit adieu pour jamais. Je luy monstroy de beaux +escus françois, mourant pour l'amour d'elle plus que jamais. Elle en fut +tentée et m'accorda ce que voulus, me disant qu'en mariage faisant elle +avoit arresté et concerté avec son mary sa liberté entière, mais sans +escandale pourtant ny déguisement, moyennant une grande somme, afin que +tous deux se pussent entretenir en grandeur, et qu'elle estoit pour les +grandes sommes, et s'y laissoit aller volontiers, mais non point pour +les petites. Celuy-là estoit bien cocu en herbe et gerbe.</p> + +<p>—J'ai ouy parler d'une dame de parmy le monde qui, en mariage faisant, +voulut et arresta que son mary la laissast à la Cour pour faire l'amour, +se reservant l'usage de sa forest de Mort-Bois ou Bois-Mort, comme luy +plairoit; aussi, en récompense, elle lui donnoit tous les mois mille +francs pour ses menus plaisirs, et ne se soucioit d'autre chose qu'à se +donner du bon temps.</p> + +<p>Par ainsi, telles femmes qui ont esté libres, volontiers ne se +peuvent<a name="page_089" id="page_089"></a> garder qu'elles ne rompent les serrures estroites de leurs +portes, quelque contrainte qu'il y ait, mesme où l'or sonne et reluit: +tesmoin cette belle fille du roy Acrise, qui, toute reserrée et +renfermée dans sa grosse tour, se laissa à un doux aller à ces belles +gouttes d'or de Jupiter.</p> + +<p>Ha! que mal-aisément se peut garder, disoit un gallant homme, une femme +qui est belle, ambitieuse, avare, convoiteuse d'estre brave, bien +habillée, bien diaprée, et bien en point, qu'elle ne donne non du nez, +mais du cul en terre, quoy qu'elle porte son cas armé, comme l'on dit, +et que son mary soit brave, vaillant, et qui porte bonne espée pour le +défendre.</p> + +<p>J'en ay tant cogneu de ces braves et vaillants, qui ont passé par-là; +dont certes estoit grand dommage de voir ces honnestes et vaillants +hommes en venir-là, et qu'après tant de belles victoires gagnées par +eux, tant de remarquables conquestes sur leurs ennemis, et beaux combats +demeslez par leur valeur, qu'il faille que, parmy les belles feuilles et +fleurs de leurs chapeaux triomphants qu'ils portent sur la teste, l'on y +trouve des cornes entremeslées, qui les deshonorent du tout: lesquels +néantmoins s'amusent plus à leurs belles ambitions par leurs beaux +combats, honorables charges, vaillances et exploicts, qu'à surveiller +leurs femmes et esclairer leur antre obscur; et, par ainsi, arrivent, +sans y penser, à la cité et conqueste de Cornuaille, dont c'est grand +dommage pourtant; comme j'en ay bien cogneu un brave et vaillant qui +portoit le titre d'un fort grand, lequel un jour se plaisant à raconter +ses vaillances et conquestes, il y eut un fort honneste gentilhomme et +grand, son allié et famillier, qui dit à un autre: «Il nous raconte ici +ses conquestes, dont je m'en estonne; car le cas de sa femme est plus +grand que toutes celles qu'il a jamais fait, ny ne fera oncques.»</p> + +<p>—J'en ay bien cogneu plusieurs autres, lesquels, quelque belle grace, +majesté et apparence qu'ils pussent monstrer, si avoient-ils pourtant +cette encolure de cocu qui les effaçoit du tout; car, telle encolure et +encloueure ne se peut cacher et feindre; quelque bonne mine et bon geste +qu'on veuille faire, elle se connoist et s'aperçoit à clair; et, quant à +moy, je n'en ay jamais veu en ma vie aucun de ceux-là qui n'en eust ses +marques, gestes, postures, et encolures, et encloueures, fors seulement +un que j'ay cogneu, que le plus clair-voyant n'y eust sceu rien voir ny +mordre, sans connoistre sa femme, tant il avoit bonne grace, belle façon +et apparence honnorable et grave.<a name="page_090" id="page_090"></a></p> + +<p>Je prierois volontiers les dames qui ont de ces marys si parfaits, +qu'elles ne leur fissent de tels tours et affronts: mais elles me +pourront dire aussi: «Et où sont-ils ces parfait, comme vous dites +qu'estoit celuy-là que vous venez d'alléguer?»</p> + +<p>Certes, Mesdames, vous avez raison, car tous ne peuvent estre des +Scipions et des Césars, et ne s'en trouve plus. Je suis d'advis doncques +que vous ensuiviez en cela vos fantaisies; car, puisque nous parlons des +Césars, les plus gallants y ont bien passé, et les plus vertueux et +parfaits, comme j'ay dit, et comme nous lisons de cet accomply empereur +Trajan, les perfections duquel ne purent engarder sa femme Plotine +qu'elle s'abandonnast du tout au bon plaisir d'Adrian, qui fut empereur +après, de laquelle il tira de grandes commoditez, profits et grandeurs, +tellement qu'elle fut cause de son advancement; aussi n'en fut-il ingrat +estant parvenu à sa grandeur, car il l'ayma et honnora toujours si bien, +qu'elle estant morte, il en demena si grand deuil et en conceut une +telle tristesse, qu'enfin il en perdit pour un temps le boire et le +manger, et fut contraint de séjourner en la Gaule Narbonnoise, où il +sceut ces tristes nouvelles trois ou quatre mois après, pendant lesquels +il escrivit au sénat de colloquer Plotine au nombre des déesses, et +commanda qu'en ses obseques on lui offrist des sacrifices très-riches et +très-somptüeux; et cependant il employa le temps à faire bastir et +édifier, à son honneur et mémoire, un très-beau temple près Nemause, +ditte maintenant Nismes, orné de très-beaux et riches marbres et +porfires, avec autres joyaux.</p> + +<p>—Voilà donc comment, en matière d'amours et de ses contentements, il ne +faut aviser à rien: aussi Cupidon leur dieu est aveugle; comme il +paroist en aucunes, lesquelles ont des marys des plus beaux, des plus +honnestes et des plus accomplis qu'on sçauroit voir, et néantmoins se +mettent à en aymer n'autres si laids et si salles, qu'il n'est possible +de plus.</p> + +<p>J'en ay veu force desquelles on faisoit une question: Qui est la dame la +plus putain, ou celle qui a un fort beau et honneste mary, et fait un +amy laid, maussade et fort dissemblable à son mary; ou celle qui a un +laid et fascheux mary, et fait un bel amy bien avenant, et ne laisse +pourtant à bien aymer et caresser son mary, comme si c'estoit la beauté +des hommes, ainsi que j'ay veu faire à beaucoup de femmes?</p> + +<p>Certainement la commune voix veut que celle qui a un beau mary et le +laisse pour aymer un amy laid, est bien une grande<a name="page_091" id="page_091"></a> putain, ny plus ny +moins qu'une personne est bien gourmande qui laisse une bonne viande +pour en manger une meschante; aussi cette femme quittant une beauté pour +aymer une laideur, il y a bien de l'apparence qu'elle le fait pour la +seule paillardise, d'autant qu'il n'y a rien plus paillard ni plus +propre pour satisfaire à la paillardise, qu'un homme laid, sentant mieux +son bouc puant, ord et lascif que son homme; et volontiers, les beaux et +honnestes hommes sont un peu plus délicats et moins habiles à rassasier +une luxure excessive et effrénée, qu'un grand et gros ribaut barbu, +ruraud et satyre.</p> + +<p>D'autres disent que la femme qui ayme un bel amy et un laid mary, et les +caresse tous les deux, est bien autant putain, pour ce qu'elle ne veut +rien perdre de son ordinaire et pension.</p> + +<p>Telles femmes ressemblent à ceux qui vont par pays, et mesmes en France, +qui, estant arrivés le soir à la souppée du logis, n'oublient jamais de +demander à l'hoste la mesure du mallier, et faut qu'il l'aye, quand il +seroit saoul à plein jusqu'à la gorge.</p> + +<p>Ces femmes de mesmes veulent toujours avoir à leur coucher, quoy qu'il +soit, la mesure de leur mallier, comme j'en ay cogneu une qui avoit un +mary très-bon embourreur de bas; encores la veulent-elles croistre et +redoubler en quelque façon que ce soit, voulant que l'amy soit pour le +jour qui esclaire sa beauté, et d'autant plus en fait venir l'envie à la +dame, et s'en donne plus de plaisir et contentement par l'ayde de la +belle lueur du jour; et monsieur laid pour la nuict, car, comme on dit +que tous chats sont gris de nuict, et pourveu que cette dame rassasie +ses appetits, elle ne songe point si son homme de mary est laid ou beau.</p> + +<p>Car, comme je tiens de plusieurs, quand on est en ces extases de +plaisir, l'homme ny la femme ne songent point à autre sujet ny +imagination, si-non à celuy qu'ils traittent pour l'heure présente: +encore que je tienne de bon lieu que plusieurs dames ont fait accroire à +leurs amys que quand elles estoient-là avec leurs marys, elles +addonnoient leurs pensées à leurs amys, et ne songeoient à leurs marys, +afin d'y prendre plus de plaisir; et à des marys, ay-je ouy dire ainsi +qu'estant avec leurs femmes songeoient à leurs maistresses, pour cette +mesme occasion: mais ce sont abus.</p> + +<p>Les philosophes naturels m'ont dit qu'il n'y a que le seul objet présent +qui les domine alors, et nullement l'absent, et en alléguoient force +raisons; mais je ne suis assez bon philosophe ny sçavant pour les +déduire, et aussi qu'il y en a d'aucunes salles. Je<a name="page_092" id="page_092"></a> veux observer la +vérécondie, comme on dit. Mais pour parler de ces elections d'amours +laides, j'en ay veu force en ma vie, dont je m'en suis estonné cent +fois.</p> + +<p>—Retournant une fois d'un voyage de quelque province estrangere, que ne +nommeray point de peur qu'on connoisse le sujet duquel je veux parler, +et discourant avec une grande dame de par le monde, parlant d'une autre +grande dame et princesse que j'avois veue-là, elle me demanda comment +elle faisoit l'amour. Je lui nommoy le personnage lequel elle tenoit +pour son favory, qui n'estoit ny beau ni de bonne grace, et de fort +basse qualité. Elle me fit response: «Vrayment elle se fait fort grand +tort, et à l'amour un très-mauvais tour, puis qu'elle est si belle et si +honneste comme on la tient.»</p> + +<p>Cette dame avoit raison de me tenir ces propos, puis qu'elle n'y +contrarioit point, et ne les dissimuloit par effet; car elle avoit un +honneste amy et bien favory d'elle. Et quand tout est bien dit, une dame +ne se fera jamais de reproche quand elle voudra aymer et faire election +d'un bel object, ny de tort au mary non plus, quand ce ne seroit autre +raison que pour l'amour de leur lignée; d'autant qu'il y a des marys qui +sont si laids, si fats, si sots, si badauts, de si mauvaise grace, si +poltrons, si coyons et de si peu de valeur, que leurs femmes venans à +avoir des enfants d'eux, et les ressemblans, autant vaudroit n'en avoir +point du tout, ainsy que j'ay cogneu plusieurs dames, lesquelles ayant +eu des enfants de tels marys, ils ont esté tous tels que leurs peres; +mais en ayant emprunté aucuns de leurs amys, ont surpassé leurs peres, +freres et sœurs en toutes choses.</p> + +<p>—Aucuns aussi des philosophes qui ont traitté de ce sujet ont tenu +toujours que les enfants ainsi empruntez ou derobbez, ou faits à +cachettes et à l'improviste, sont bien plus gallants et tiennent bien +plus de la façon gentille dont on use à les faire prestement et +habillement, que non pas ceux qui se font dans un lict lourdement, +fadement, pesamment, à loisir, et quasi à demy endormis, ne songeans +qu'à ce plaisir en forme brutalle.</p> + +<p>Aussi ay-je ouy dire à ceux qui ont charge des harras des roys et grands +seigneurs, qu'ils ont veu souvent sortir de meilleurs chevaux derobbez +par leurs meres, que d'autres faits par la curiosité des maistres du +haras et estallons donnez et appostez: ainsi est-il des personnes.</p> + +<p>Combien en ay-je veu de dames avoir produit des plus beaux et<a +name="page_093" id="page_093"></a> honnestes et braves enfants! Que si leurs +pères putatifs les eussent faits, ils fussent esté vrays veaux et vrayes +bestes.</p> + +<p>Voilà pourquoy les femmes sont bien advisées de s'ayder et accommoder de +beaux et bons estallons, pour faire de bonnes races. Mais aussi en ay-je +bien veu qui avoient de beaux marys, qui s'aidoient de quelques amys +laids et vilains estallons, qui procréoyent de hideuses et mauvaises +lignées.</p> + +<p>Voilà une des signalées commoditez et incommoditez de cocuage.</p> + +<p>—J'ay cogneu une dame de par le monde, qui avoit un mary fort laid et +fort impertinent; mais, de quatre filles et deux garçons qu'elle eut, il +n'y eut que deux qui valussent, estants venus et faits de son amy; et +les autres venus de son chalant de mary (je dirois volontiers +chat-huant, car il en avoit la mine), furent fort maussades.</p> + +<p>Les dames en cela y doivent estre bien advisées et habiles, car +coustumièrement les enfants ressemblent à leurs pères, et touchent fort +à leur honneur quand ils ne leur ressemblent. Ainsi que j'ay veu par +expérience beaucoup de dames avoir cette curiosité de faire dire et +accroire à tout le monde que leurs enfants ressemblent du tout à leur +père et non à elles, encor qu'ils n'en tiennent rien; car c'est le plus +grand plaisir qu'on leur sçauroit faire, d'autant qu'il y a apparence +qu'elles ne l'ont emprunté d'autruy, encore qu'il soit le contraire.</p> + +<p>—Je me suis trouvé une fois en une grande compagnie de Cour où l'on +advisoit le pourtrait de deux filles d'une très-grande reyne. Chacun se +mit à dire son advis à qui elles ressembloient, de sorte que tous et +toutes dirent qu'elles tenoient du tout de la mère; mais moy, qui estois +très-humble serviteur de la mère, je pris l'affirmative, et dis qu'elles +tenoient du tout du père, et que si l'on eust cogneu et veu le père +comme moy, l'on me condescendroit. Sur quoy la sœur de cette mère +m'en remercia et m'en sçeut très-bon gré, et bien fort, d'autant qu'il y +avoit aucunes personnes qui le disoient à dessein, pour ce qu'on la +soupçonnoit de faire l'amour, et qu'il y avoit quelque poussière dans sa +fleute, comme l'on dit; et par ainsi mon opinion sur cette ressemblance +du père rabilla tout. Donc sur ce point, qui aymera quelque dame et +qu'on verra enfants de son sang et de ses os, qu'il dit tousjours qu'ils +tiennent du père du tout, bien que non.</p> + +<p>Il est vray qu'en disant qu'ils ont de la mère un peu il n'y aura<a +name="page_094" id="page_094"></a> pas de mal, ainsi que dit un gentilhomme +de la Cour, mon grand amy, parlant en compagnie de deux gentilshommes +frères assez favoris du roy<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, à qui ils ressembloient, au père ou à +la mère; il respondit que celui qui estoit froid ressembloit au père, et +l'autre qui estoit chaud ressembloit à la mere; par ce brocard le +donnant bon à la mère, qui estoit chaudasse; et de fait ces deux enfants +participoient de ces deux humeurs froide et chaude.</p> + +<p>—Il y a une autre sorte de cocus qui se forme par le desdain qu'ils +portent à leurs femmes, ainsi que j'en ay cogneu plusieurs qui, ayant de +très-belles et honnestes femmes, n'en faisoient cas, les mesprisoient et +desdaignoient, celles qui estoient habilles et pleines de courage, et de +bonne maison, se sentants ainsi desdaignées, se revangeoient à leur en +faire de mesme: et soudain après bel amour, et de là à l'effet; car, +comme dit le refrain italien et napolitain, <i>amor non si vince con altro +che con sdegno</i><a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p> + +<p>Car ainsi une femme belle, honneste, et qui se sent telle et se plaise, +voyant que son mary la desdaigne, quand elle luy porteroit le plus grand +amour marital du monde, mesme quand on la prescheroit et proposeroit les +commandements de la loy pour l'aymer, si elle a le moindre cœur du +monde, elle le plante là tout à plat et fait un amy ailleurs pour la +secourir en ses petites nécessitez, et élit son contentement.</p> + +<p>—J'ay cogneu deux dames de la Cour, toutes deux belles-sœurs; l'une +avoit espousé un mary favory, courtisan et fort habille, et qui pourtant +ne faisoit cas de sa femme comme il devoit, veu le lieu d'où elle +estoit, et parloit à elle devant le monde comme à une sauvage, et la +rudoyoit fort. Elle, patiente, l'endura pour quelque temps, jusques à ce +que son mary vint un peu défavorisé; elle, espiant et prenant l'occasion +au poil et à propos, la luy ayant gardée bonne, luy rendit aussitost le +desdain passé qu'il luy avoit donné, en le faisant gentil cocu: comme +fit aussi sa belle-sœur, prenant exemple à elle, qui ayant esté +mariée fort jeune et en tendre age, son mary n'en faisant cas comme +d'une petite fillaude, ne l'aymoit comme il devoit; mais elle, se venant +advancer sur l'age, et à sentir son cœur en reconnoissant sa beauté, +le paya de mesme monnoye, et luy fit un présent de belles cornes pour +l'intérest du passé.</p> + +<p>—D'autres-fois ay-je cogneu un grand seigneur, qui, ayant pris<a +name="page_095" id="page_095"></a> deux courtisannes, dont il y en avoit une +more, pour ses plus grandes délices et amyes, ne faisant cas de sa +femme, encore qu'elle le recherchast avec tous les honneurs, amitiez et +révérances conjugales qu'elle pouvoit; mais il ne la pouvoit jamais voir +de bon œil ny embrasser de bon cœur, et de cent nuicts il ne luy +en départoit pas deux. Qu'eust-elle fait la pauvrette là-dessus, après +tant d'indignitez, si-non de faire ce qu'elle fit, de choisir un autre +lict vaccant, et s'accoupler avec une autre moitié, et prendre ce +qu'elle en vouloit?</p> + +<p>Au moins si ce mary eust fait comme un autre que je sçay, qui estoit de +telle humeur, qui, pressé de sa femme, qui estoit très-belle, et prenant +plaisir ailleurs, lui dit franchement: «Prenez vos contentements +ailleurs, je vous en donne congé. Faites de vostre costé ce que vous +voudrez faire avec un autre: je vous laisse en vostre liberté; et ne +vous donnez peine de mes amours, et laissez-moy faire ce qu'il me +plaira. Je n'empescheray point vos aises et plaisirs: aussi ne +m'empeschez les miens.» Ainsi, chacun quitte de-là, tous deux mirent la +plume au vent; l'un alla à dextre et l'autre à senestre, sans se soucier +l'un de l'autre; et voilà bonne vie.</p> + +<p>J'aymerois autant quelque vieillard impotent, maladif, gouteux, que j'ay +cogneu, qui dist à sa femme, qui estoit très-belle, et ne la pouvant +contenter comme elle le desiroit, un jour: «Je sçay bien, m'amie, que +mon impuissance n'est bastante pour vostre gaillard age. Pour ce, je +vous puis être beaucoup odieux, et qu'il n'est possible que vous me +puissiez être affectionnée femme, comme si je vous faisois les offices +ordinaires d'un mary fort et robuste. Mais j'ai advisé de vous permettre +et de vous donner totale liberté de faire l'amour, et d'emprunter +quelque autre qui vous puisse mieux contenter que moy. Mais, surtout, +que vous en élisiés un qui soit discret, modeste, et qui ne vous +escandalise point, et moy et tout, et qu'il vous puisse faire une couple +de beaux enfants, lesquels j'aymeray et tiendray comme les miens +propres; tellement que tout le monde pourra croire qu'ils sont vrays et +légitimes enfants, veu que encore j'ay en moy quelques forces assez +vigoureuses, et les apparences de mon corps suffisantes pour faire +paroir qu'il sont miens.»</p> + +<p>Je vous laisse à penser si cette belle jeune femme fut aise d'avoir +cette agréable, jolie petite remontrance, et licence de jouir de cette +plaisante liberté, qu'elle pratiqua si bien, qu'en<a name="page_096" id="page_096"></a> un rien elle peupla +la maison de deux ou trois beaux petits enfants, où le mary, parce qu'il +la touchoit quelquefois et couchoit avec elle, y pensoit avoir part, et +le croyoit, et le monde et tout; et, par ainsi, le mary et la femme +furent très-contents, et eurent belle famille.</p> + +<p>—Voici une autre sorte de cocus qui se fait par une plaisante opinion +qu'ont aucunes femmes, c'est à sçavoir qu'il n'y a rien plus beau ny +plus licite, ny plus recommandable que la charité, disant qu'elle ne +s'estend pas seulement à donner aux pauvres qui ont besoin d'estre +secourus et assistez des biens et moyens des riches, mais aussi d'ayder +à esteindre le feu aux pauvres amants langoureux que l'on voit brusler +d'un feu d'amour ardent: «Car, disent-elles, quelle chose peut-il estre +plus charitable, que de rendre la vie à un que l'on voit se mourir, et +raffraîchir du tout celui que l'on voit se brusler?» Ainsi, comme dit ce +brave palladin, le seigneur de Montauban, soustenant la belle Geneviève +dans l'Arioste, que celle justement doit mourir qui oste la vie à son +serviteur, et non celle qui la luy donne. S'il disoit cela d'une fille, +à plus forte raison telles charitez sont plus recommandées à l'endroit +des femmes que des filles, d'autant qu'elles n'ont point leurs bourses +déliées ny ouvertes encor comme les femmes, qui les ont, au moins +aucunes, très-amples et propres pour en eslargir leurs charitez.</p> + +<p>Sur-quoy je me souviens d'un conte d'une fort belle dame de la Cour, +laquelle pour un jour de Chandelleur s'estant habillée d'une robe de +damas blanc, et avec toute la suitte de blanc, si bien que ce jour rien +ne parut de plus beau et de plus blanc, son serviteur ayant gaigné une +sienne compagne qui estoit belle dame aussi, mais un peu plus aagée et +mieux parlante, et propre à intercéder pour luy; ainsi que tous trois +regardoient un fort beau tableau où estoit peinte une Charité toute en +candeur et voile blanc, icelle dit à sa compagne: «Vous portez +aujourd'huy le mesme habit de cette Charité; mais, puisque la +représentez en cela, il faut aussi la représenter en effet à l'endroit +de vostre serviteur, n'estant rien si recommandable qu'une miséricorde +et une charité, en quelque façon qu'elle se face, pourveu que ce soit en +bonne intention, pour secourir son prochain. Usez-en donc: et si vous +avez la crainte de vostre mary et du mariage devant les yeux, c'est une +vaine superstition que nous autres ne devons avoir, puisque nature +nous<a name="page_097" id="page_097"></a> a donné des biens en plusieurs sortes, non pour s'en servir en +espargne, comme une salle avare de son tresor, mais pour les distribuer +honnorablement aux pauvres souffreteux et nécessiteux. Bien est-il vray +que nostre chasteté est semblable à un tresor, lequel on doit espargner +en choses basses: mais, pour choses hautes et grandes, il le faut +despenser en largesse, et sans espargne. Tout de mesmes faut-il faire +part de nostre chasteté, laquelle on doit eslargir aux personnes de +mérite et vertu, et de souffrance, et la dénier à ceux qui sont viles, +de nulle valeur, et de peu de besoin. Quant à nos marys, ce sont +vrayement de belles idoles, pour ne donner qu'à eux seuls nos vœux et +nos chandelles, et n'en départir point aux autres belles images! car +c'est à Dieu seul à qui on doit un vœu unique, et non à d'autres.» Ce +discours ne deplut point à la dame, et ne nuisit non plus nullement au +serviteur, qui, par un peu de persévérance, s'en ressentit. Tels +presches de charité pourtant sont dangereux pour les pauvres marys.</p> + +<p>—J'ay ouy conter (je ne sçay s'il est vray, aussi ne veux-je affirmer) +qu'au commencement que les Huguenots plantèrent leur religion, faisoient +leurs presches la nuict et en cachettes, de peur d'estre surpris, +recherchés et mis en peine, ainsi qu'ils furent un jour en la rue +Saint-Jacques à Paris, du temps du roy Henri second, où des grandes +dames que je sçay, y allans pour recevoir cette charité, y cuidèrent +estre surprises. Après que le ministre avoit fait son presche, sur la +fin leur recommandoit la charité, et incontinent après on tuoit leurs +chandelles, et là un chacun et chacune l'exerçoit envers son frère et sa +sœur chrestienne, se la départans l'un à l'autre selon leur volonté +et pouvoir; ce que je n'oserois bonnement asseurer, encore qu'on +m'asseurast qu'il estoit vray; mais possible que cela est pur mensonge +et imposture. Toutefois je sçay bien qu'à Poitiers pour lors il y avoit +une femme d'un advocat, qu'on nommoit la belle Gotterelle<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>, que j'ay +veue, qui estoit des plus belles femmes, ayant la plus belle grace et +façon, et des plus désirables qui fussent en la ville pour lors; et pour +ce chacun lui jettoit les yeux et le cœur. Elle fut repassée au +sortir du presche, par les mains de douze escoliers, l'un après l'autre, +tant au lieu du consistoire que sous un auvent, encore ay-je ouy<a +name="page_098" id="page_098"></a> dire sous une potence du Marche Vieux, +sans qu'elle en fist un seul bruit ny autre refus; mais, demandant +seulement le mot du presche, les recevoit les uns après les autres +courtoisement, comme ses vrays freres en Christ. Elle continua envers +eux cette aumosne long temps, et jamais elle n'en voulut prester pour un +double à un papiste: si en eut-ils néantmoins plusieurs papistes qui, +empruntans de leurs compagnons huguenots le mot et le jargon de leur +assemblée, en jouirent. D'autres alloient au presche exprès, et +contrefaisoient les Réformez, pour l'apprendre, afin de joüir de cette +belle femme. J'étois lors à Poitiers jeune garçon estudiant, que +plusieurs bons compagnons, qui en avoient leur part, me le dirent et me +le jurèrent: mesme le bruit estoit tel en la ville. Voilà une plaisante +charité, et conscientieuse femme, faire ainsi choix de son semblable en +la religion!</p> + +<p>Il y a une autre forme de charité qui se pratique, et s'est pratiquée +souvent, à l'endroit des pauvres prisonniers qui sont ès prisons, et +privez des plaisirs des dames, desquels les geollieres et les femmes qui +en ont la garde, ou, les castellanes qui ont dans les chasteaux des +prisonniers de guerre, en ayant pitié, leur font part de leur amour, et +leur donnent de cela par charité et miséricorde; ainsi que dit une fois +une courtisanne romaine à sa fille de laquelle un gallant estoit +extresmement amoureux, et ne luy en vouloit pas donner pour un double. +Elle luy dit: <i>E da gli al manco per misericordia</i><a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.</p> + +<p>Ainsi ces geollieres, castellanes et autres, traittent leurs +prisonniers, lesquels, bien qu'ils soient captifs et misérables, ne +laissent à sentir les picqueures de la chair, comme au meilleur temps +qu'ils pourroient avoir. Aussi dit-on en vieil proverbe: «L'envie en +vient de pauvreté;» et aussi bien sur la paille et sur la dure messer +Priape hausse la teste, comme dans le lict du monde le meilleur et le +plus doux. Voilà pourquoy les gueux et les prisonniers, parmi leurs +hospitaux et prisons, sont aussi paillards que les roys, les princes et +les grands, dans leurs beaux pallais et licts royaux et délicats.</p> + +<p>Pour en confirmer mon dire, j'allégueray un conte que me fit un jour le +capitaine Beaulieu, capitaine de galleres, duquel j'ay parlé +quelquefois. Il estoit à feu M. le grand-prieur de France, de la maison +de Lorraine, et estoit fort aymé de luy: l'allant un<a name="page_099" id="page_099"></a> jour trouver à +Malthe dans une frégatte, il fut pris des galleres de Sicile, et mené +prisonnier au Castel à Mare de Palerme, où il fut resserré en une prison +fort estroite, obscure et misérable, et très-mal traité, l'espace de +trois mois. Par cas, le castellan, qui estoit Espagnol, avoit deux fort +belles filles, qui, l'oyant plaindre et attrister, demandèrent un jour +congé au pere pour le visiter pour l'honneur de Dieu, qui leur permit +librement. Et d'autant que le capitaine Beaulieu estoit fort gallant +homme certes, et disoit des mieux, il les sceut si bien gagner dès +l'abord de cette première visite, qu'elles obtinrent du pere qu'il +sortist de cette meschante prison, et fust mis en une chambre assez +honneste, et receust meilleur traitement. Ce ne fut pas tout, car elles +obtindrent congé de l'aller voir librement tous les jours une fois et +causer avec luy. Tout cela se demena si bien que toutes deux en furent +amoureuses, bien qu'il ne fust pas beau et elles très-belles, que, sans +respect aucun, ny de prison plus rigoureuse, ny d'hazard de mort, mais +tenté de privautez, il se mit à joüir de toutes deux bien et beau tout à +son aise; et dura ce plaisir sans escandale, et fut si heureux en cette +conqueste l'espace de huict mois, qu'il n'en arriva nul escandale, mal, +inconvénient, ni de ventre enflé, ny d'aucune surprise ny découverte: +car ces deux sœurs s'entendoient et s'entredonnoient si bien la main, +et se relevoient si gentiment de sentinelle, qu'il n'en fut jamais autre +chose; et me jura, car il estoit fort mon amy, qu'en sa plus grande +liberté il n'eut jamais si bon temps, ny plus grande ardeur, ny appetit +à cela, qu'en cette prison, qui luy estoit très-belle, bien qu'on die +n'y en avoir jamais aucunes belles. Et luy dura tout ce bon temps +l'espace de huict mois, que la trève fut faite entre l'Empereur et le +roi Henri second, que tous les prisonniers sortirent et furent +relaschés: et me jura que jamais il ne se fascha tant que de sortir de +cette si bonne prison; mais bien gasté laisser ces belles filles, tant +favorisé d'elles, qui au départir en firent tous les regrets du monde.</p> + +<p>Je luy demanday si jamais il appréhenda inconvenient s'il fust esté +découvert. Il me dit bien qu'ouy, mais non qu'il le craignist: car, au +pis aller, on l'eust fait mourir; et il eust autant aymé mourir que +rentrer en sa première prison. De plus, il craignoit que s'il n'eust +contenté ces honnestes filles, puisqu'elles le recherchoient tant, +qu'elles en eussent conceu un tel desdaing et dépit, qu'il en eust eu +quelque pire traitement encore; et pour ce, bandant les yeux à tout, il +se hasarda à cette<a name="page_100" id="page_100"></a> belle fortune. Certes on ne sçauroit assez louer ces +bonnes filles espagnoles si charitables: ce ne sont pas les premieres ny +les dernieres.</p> + +<p>—On a dit d'autres fois en nostre France, que le duc d'Ascot, +prisonnier au bois de Vincennes, se sauva de prison par le moyen d'une +honneste dame, qui toutesfois s'en cuida trouver mal, car il y alloit du +service du Roy<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>: et telles charitez sont réprouvables, qui touchent +le party du général, mais fort bonnes et louables, quand il n'y va que +du particulier, et que le seul joly corps s'y expose; peu de mal pour +cela. J'alléguerois force braves exemples faisant à ce sujet, si j'en +voulois faire un discours à part, qui n'en seroit pas trop mal plaisant. +Je ne diray que cettuy-ci, et puis nul autre, pour estre plaisant et +antique.</p> + +<p>Nous trouvons dans Tite-Live que les Romains, après qu'ils eurent mis la +ville de Capoue à totale destruction, aucuns des habitants vindrent à +Rome pour représenter au sénat leur misere, le prierent d'avoir pitié +d'eux. La chose fut mise au conseil: entr'autres qui opinèrent fut M. +Atilius Regulus, qui tint qu'il ne leur falloit faire aucune grace, «car +il ne sauroit trouver en tout, disoit-il, aucun Capoüan, depuis la +révolte de leur ville, qu'on pust dire avoir porté le moindre brin +d'amitié et d'affection à la république romaine, que deux honnestes +femmes: l'une, Vesta Opia, atellane, de la ville d'Atelle, demeurant à +Capoüe pour lors; et l'autre, Francula Cluvia;» qui toutes deux avoient +esté autresfois filles de joye et courtisannes, en faisant le mestier +publiquement. L'une n'avoit laissé passer un seul jour sans faire +prieres et sacrifices pour le salut et victoire du peuple romain; et +l'autre, pour avoir secouru à cachettes de vivres les pauvres +prisonniers de guerre mourants de faim et pauvreté.</p> + +<p>Certes voilà des charitez et piétez très-belles; dont sur ce un gentil +cavalier, une honneste dame et moy, lisants un jour ce passage, nous +nous entredismes soudain que, puisque ces deux honnestes dames +s'estoient desjà avancées et estudiées à de si bons et pies offices, +qu'elles avoient bien passé à d'autres, et à leur départir les charitez +de leurs corps; car elles en avoient distribué d'autres fois à d'autres +estans courtisannes, ou possible qu'elles l'estoyent encore; mais le +livre ne le dit pas, et a laissé le<a name="page_101" id="page_101"></a> doute-là; car il se peut présumer. +Mais quand bien elles eussent continué le mestier et quitté pour quelque +temps, elles le purent reprendre ce coup-là, n'estant rien si aisé et si +facile à faire; et peut-estre aussi qu'elles y cogneurent et receurent +encore quelques uns de leurs bons amoureux, de leurs vieilles +connoissances, qui leur avoient autresfois sauté sur le corps, et leur +en voulurent encor donner sur quelques vieilles erres, ou du tout: aussi +que, parmi les prisonniers, elles y en purent voir aucuns incogneus +qu'elles n'avoient jamais veu que cette fois, et les trouvoient beaux, +braves et vaillants, de belles façons, qui méritoient bien la charité +tout entière, et pour ce ne leur espargnant la belle joüissance de leur +corps, il ne se peut faire autrement. Ainsi, en quelque façon que ce +fust, ces honnestes dames méritoient bien la courtoisie que la +république romaine leur fit et recogneut, car elle leur fit rentrer en +tous leurs biens, et en joüirent aussi paisiblement que jamais; encor +plus, leur firent à sçavoir qu'elles demandassent ce qu'elles +voudroient, elles l'auroient; et pour en parler au vray, si Tite-Live ne +fust esté si abstraint, comme il ne devoit, à la vérécondie et modestie, +il devoit franchir le mot tout à trac d'elles, et dire qu'elles ne leur +avoient espargné leur gent corps; et ainsi ce passage d'histoire fust +esté plus beau et plaisant à lire, sans aller l'abbréger, et laisser au +bout de la plume le plus beau de l'histoire. Voilà ce que nous en +discourusmes pour lors.</p> + +<p>—Le roy Jean, prisonnier en Angleterre, receut de mesme plusieurs +faveurs de la comtesse de Salsberiq, et si bonnes, que, ne la pouvant +oublier, et les bons morceaux qu'elle luy avoit donnés, qu'il s'en +retourna la revoir, ainsi qu'elle luy fit jurer et promettre.</p> + +<p>—D'autres dames y a-t-il qui sont plaisantes en cela pour certain +poinct de conscientieuse charité; comme une qui ne vouloit permettre à +son amant, tant qu'il couchoit avec elle, qu'il la baisast le moins du +monde à la bouche, alléguant par ses raisons que sa bouche avoit fait le +serment de foy et de fidélité à son mary, et ne la vouloit point +souiller par la bouche qui l'avoit fait et presté; mais quant à celle du +ventre, qui n'en avoit point parlé ni rien promis, lui laissoit faire à +son bon plaisir, et ne faisoit point de scrupule de la prester, n'estant +en puissance de la bouche du haut de s'obliger pour celle du bas, ny +celle du bas pour celle du haut non plus; puisque la coustume du droit +ordonnoit de ne s'obliger pour autruy sans consentement et parole de +l'une et de l'autre, ny un seul pour le tout en cela.<a name="page_102" id="page_102"></a></p> + +<p>—Une autre conscentieuse et scrupuleuse, donnant à son amy joüissance +de son corps, elle vouloit toujours faire le dessus, et sous-mettre à +soy son homme, sans passer d'un seul iota cette regle; et, l'observant +estroitement et ordinairement, disoit-elle que si son mary ou autre lui +demandoit si un tel luy avoit fait cela, qu'elle pust jurer et renier, +et seurement protester, sans offenser Dieu, que jamais il ne luy avoit +fait ny monté sur elle. Ce serment sceut-elle si bien pratiquer, qu'elle +contenta son mary et autres par ses jurements serrez en leurs demandes, +et la creurent, veu ce qu'elle disoit, «mais n'eurent jamais l'advis de +demander, ce disoit-elle, si jamais elle avoit fait le dessus, surquoy +m'eussent bien mespris et donner à songer.» Je pense en avoir encor +parlé cy-dessus; mais on ne se peut pas toujours souvenir de tout; et +aussi il y en a cettuy-cy plus qu'en l'autre, s'il me semble.</p> + +<p>—Coustumièrement, les dames de ce mestier sont grandes menteuses, et ne +disent mot de vérité; car elles ont tant appris et accoustumé à mentir +(ou si elles font autrement sont des sottes, et mal leur en prend) à +leurs marys et amants sur ces sujets et changements d'amour, et à jurer +qu'elles ne s'adonnent à autres qu'à eux, que, quand elles viennent à +tomber sur autres sujets de conséquence, ou d'affaires, ou discours, +jamais ne font que mentir, et ne leur peut-on croire.</p> + +<p>D'autres femmes ay-je cogneu et ouy parler, qui ne donnoyent à leur +amant leur joüissance, si-non quand elles estoient grosses, afin de +n'engroisser de leur semence; en quoy elles faisoient grande conscience +de supposer aux marys un fruit qui n'estoit pas à eux, et le nourrir, +alimenter et élever comme le leur propre. J'en ay encore parlé +cy-dessus. Mais, estant grosses une fois, elles ne pensoient point +offenser le mary, ny le faire cocu, en se prostituant. Possible aucunes +le faisoient pour les mesmes raisons que faisoit Julia, fille d'Auguste, +et femme d'Agrippa, qui fut en son temps une insigne putain, dont son +pere en enrageoit plus que le mary. Luy estant demandé une fois si elle +n'avoit point de crainte d'engroisser de ses amys, et que son mary s'en +aperceust et ne l'affolast, elle respondit: «J'y mets ordre, car je ne +reçois jamais personne ny passager dans mon navire, si-non quand il est +chargé et plein.»</p> + +<p>Voicy encore une autre sorte de cocus; mais ceux-là sont vrays martyrs, +qui ont des femmes laides comme diables d'enfer, qui se veulent mesler +de taster de ce doux plaisir aussi bien que<a name="page_103" id="page_103"></a> les belles, ausquelles le +seul privilége est deu, comme dit le proverbe: <i>Les beaux hommes au +gibet, et les belles femmes au bourdeau</i><a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>: et, toutesfois, ces laides +charbonnières font la folie comme les autres, lesquelles il faut +excuser, car elles sont femmes comme les autres, et ont pareille nature, +mais non si belle. Toutesfois, j'ai veu des laides, au moins en leur +jeunesse, qui s'apprécient tant pourtant comme les belles, ayant opinion +que femme ne vaut autant, si-non ce qu'elle se veut faire valloir et se +vendre; aussi qu'en un bon marché toutes denrées se vendent et se +dépositent<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, les unes plus, les autres moins, selon qu'on en a à +faire, et selon l'heure tardive que l'on vient au marché après les +autres, et selon le bon prix que l'on y trouve; car, comme l'on dit, +l'on court toujours au meilleur marché, encore que l'estoffe ne soit la +meilleure, mais selon la faculté du marchand et de la marchande. Ainsi +est-il des femmes laides, dont j'en ay veu aucunes, qui, ma foy, +estoient si chaudes et lubriques, et duites à l'amour aussi bien que les +plus belles, et se mettoyent en place marchande, et vouloient s'avancer +et se faire valloir tout de mesmes. Mais le pis que je vois en elles, +c'est qu'au lieu que les marchands prient les plus belles, celles-cy +laides prient les marchands de prendre et d'achepter de leurs denrées, +qu'elles leur laissent pour rien et à vil prix: mesmes font-elles mieux; +car le plus souvent leur donnent de l'argent pour s'accoster de leurs +chalanderies et se faire fourbir à eux; dont voilà la pitié: car pour +telle fourbissure, il n'y faut petite somme d'argent; si bien que la +fourbissure couste plus que ne vaut la personne, et la lexive que l'on y +met pour bien la fourbir, et cependant monsieur le mary demeure cocu et +coquin tout ensemble d'une laide, dont le morceau est bien plus +difficile à digérer que d'une belle; outre que c'est une misere extresme +d'avoir à ses costez un diable d'enfer couché, au lieu d'un ange. Sur +quoy j'ay ouy souhaitter à plusieurs galants hommes une femme belle et +un peu putain, plustost qu'une femme laide et la plus chaste du monde; +car en une laideur n'y loge que toute misere et desplaisir, et nul brin +de félicité. En une belle, tout plaisir et félicité y abonde, et bien +peu de misere, selon aucuns. Je m'en rapporte à ceux qui ont battu cette +sente et chemin. A aucuns j'ay ouy dire que, quelques<a name="page_104" id="page_104"></a> fois, pour les +marys, il n'est si besoin aussi qu'ils ayent leurs femmes si chastes; +car elles en sont si glorieuses, je dis celles qui ont ce don très-rare, +que quasi vous diriez qu'elles veulent dominer, non leurs marys +seulement, mais le ciel et les astres: voire qu'il leur semble, par +telle orgueilleuse chasteté, que Dieu leur doive du retour. Mais elles +sont bien trompées; car j'ay ouy dire à de grands docteurs que Dieu ayme +plus une pauvre pécheresse, humiliante et contrite (comme il fit la +Magdelaine), que non pas une orgueilleuse et superbe qui pense avoir +gagné le paradis, sans autrement vous loir miséricorde ny sentence de +Dieu.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'une dame si glorieuse pour sa chasteté qu'elle vint +tellement à mépriser son mary, que, quand on lui demandoit si elle avoit +couché avec son mary: «Non, disoit-elle, mais il a bien couché avec +moy.» Quelle gloire! Je vous laisse donc à penser comme ces glorieuses +sottes femmes chastes gourmandent leurs pauvres marys, d'ailleurs qui ne +leur sçauroient rien reprocher, et comme font aussi celles qui sont +chastes et riches, d'autant que cette-cy, chaste et riche du sien, fait +de l'olimbrieuse, de l'altière, de la superbe et de l'audacieuse, à +l'endroit de son mary: tellement que, pour la trop grande présomption +qu'elle a de sa chasteté et de son devant tant bien gardé, ne la peut +retenir qu'elle ne fasse de la femme emperiere, qu'elle ne gourmande son +mary sur la moindre faute qu'il fera, comme j'en ay veu aucunes, et sur +tout sur son mauvais menage. S'il joüe, s'il dépend, ou s'il dissipe, +elle crie plus, elle tempeste, fait que sa maison paroist plus un enfer +qu'une noble famille: et s'il faut vendre de son bien pour subvenir à un +voyage de cour ou de guerre, ou à ses procès, nécessitez, ou à ses +petites folies et despenses frivolles, il n'en faut pas parler; car la +femme a pris telle impériosité sur lui, s'appuyant et se fortifiant sur +sa pudicilé, qu'il faut que le mary passe par sa sentence, ainsi que dit +fort bien Juvenal en ses satyres.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Animus uxoris si deditus uni,</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Nil unquam invitâ donabis conjuge vendes.</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Hac obstante nihil hæc si nolit emetur</i><a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>.</span></td></tr> +</table> + +<p><a name="page_105" id="page_105"></a></p> + +<p>Il note bien par ces vers que telles humeurs des anciennes Romaines +correspondoient à aucunes de nostre temps quant à ce poinct; mais, quand +une femme est un peu putain, elle se rend bien plus aisée, plus sujette, +plus docile, craintive, de plus douce et agréable humeur, plus humble et +plus prompte à faire tout ce que le mary veut, et lui condescend en +tout; comme j'en ay veu plusieurs telles, qui n'osent gronder, ny crier, +ny faire des acariastres, de peur que le mary ne les menace de leur +faute, et ne leur mette au devant leur adultere, et leur fasse sentir +aux despens de leur vie; et si le galant veut vendre quelque bien du +leur, les voilà plustost signées au contract que le mary ne l'a dit. +J'en ay veu de celles-là force: bref, elles font ce que leurs marys +veulent.</p> + +<p>Sont-ils bien gastez ceux-là donc d'estre cocus de si belles femmes, et +d'en tirer de si belles denrées et commoditez que celles-là, outre le +beau et délicieux plaisir qu'ils ont de paillarder avec de si belles +femmes, et nager avec elles comme dans un beau et clair courant d'eau, +et non dans un salle et laid bourbier? Et puisqu'il faut mourir, comme +disoit un grand capitaine que je sçay, ne vaut-il pas mieux que ce soit +par une belle jeune espée, claire, nette, luisante et bien tranchante, +que par une lame vieille, rouillée et mal fourbie, là où il y faut plus +d'émeric que tous les fourbisseurs de la ville de Paris ne sçauroient +fournir?</p> + +<p>Et ce que je dis des jeunes laides, j'en dis autant d'aucunes vieilles +femmes qui veulent estre fourbies et se faire tenir et nettes et claires +comme les plus belles du monde (j'en fais ailleurs un discours à +part<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a> de cela): et voilà le mal; car, quand leurs marys n'y peuvent +vacquer, les maraudes appellent des suppléments, et comme estants si +chaudes, ou plus, que les jeunes: comme j'en ay veu qui ne sont pas sur +le commencement et mitan prestes d'enrager, mais sur la fin. Et +volontiers l'on dit que la fin en ces mestiers est plus enragée que les +deux autres, le commencement et le<a name="page_106" id="page_106"></a> mitan, pour le vouloir; car, la +force et la disposition leur manquent, dont la douleur leur est +très-griefve, d'autant que le vieil proverbe dit que c'est une grande +douleur et dommage, quand un c... a très-bonne volonté, et que la force +lui défaut. Si y en a-t-il toujours quelques-unes de ces pauvres +vieilles haires qui passent par bardot<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, et departent leurs largesses +aux despens de leurs deux bourses; mais celle de l'argent fait trouver +bonne et estroite l'autre de leurs corps. Aussi dit-on que la libéralité +en toutes chose est plus à estimer que l'avarice et la chicheté, fors +aux femmes, lesquelles, tant plus sont libérales de leurs cas, tant +moins sont estimées, et les avares et chiches tant plus. Cela disoit une +fois un grand seigneur de deux grandes dames sœurs que je sçay, dont +l'une estoit chiche de son honneur, et libérale de la bourse et +despense, et l'autre fort escarce<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a> de sa bourse et despense, et +très-libérale de son devant.</p> + +<p>—Or, voici encore une autre race de cocus qui est certes par trop +abominable et exécrable devant Dieu et les hommes, qui, amouraschés de +quelque bel Adonis, leur abandonnent leurs femmes pour jouir d'eux. La +première fois que je fus jamais en Italie, j'en ouys un exemple à +Ferrare, par un conte qui m'y fut fait d'un qui, espris d'un jeune homme +beau, persuada à sa femme d'octroyer sa joüissance audit jeune homme qui +estoit amoureux d'elle, et qu'elle luy assignast jour, et qu'elle fist +ce qu'il luy commanderoit. La dame le voulut très-bien, car elle ne +desiroit manger autre venaison que de celle-là. Enfin le jour fut +assigné, et l'heure estant venue que le jeune homme et la femme estoient +en ces douces affaires et alteres, le mary, qui s'estoient caché, selon +le concert d'entre luy et sa femme, voici qu'il entra; et les prenant +sur le fait, approcha la dague à la gorge du jeune homme, le jugeant +digne de mort sur tel forfait, selon les loix d'Italie, qui sont un peu +plus rigoureuses qu'en France. Il fut contraint d'accorder au mary ce +qu'il voulut, et firent eschange l'un de l'autre: le jeune homme se +prostitua au mary, et le mary abandonna sa femme au jeune homme; et par +ainsi, voilà un mary cocu d'une vilaine façon.</p> + +<p>—J'ai ouy conter qu'en quelque endroit du monde (je ne le veux<a +name="page_107" id="page_107"></a> pas nommer) il y eut un mary, et de +qualité grande, qui estoit vilainement espris d'un jeune homme qui +aimoit fort sa femme, et elle aussi luy: soit ou que le mary eust gaigné +sa femme, ou que ce fust une surprise à l'improviste, les prenant tous +deux couchés et accouplés ensemble, menaçant le jeune homme s'il ne luy +complaisoit, l'investit tout couché, et joint et collé sur sa femme, et +en joüit; dont sortit le problème, comme trois amants furent joüissants +et contents tout à un mesme coup ensemble.</p> + +<p>—J'ay ouy conter d'une dame, laquelle esperdument amoureuse d'un +honneste gentilhomme qu'elle avoit pris pour amy et favory, luy se +craignant que le mary luy feroit et à elle quelque mauvais tour, elle le +consola, lui disant: «N'ayez pas peur; car il n'oseroit rien faire, +craignant que je l'accuse de m'avoir voulu user de l'arrière-Vénus, dont +il en pourroit mourir si j'en disois le moindre mot et le déclarois à la +justice. Mais je le tiens ainsi en eschec et en allarme; si bien que, +craignant mon accusation, il ne m'ose pas rien dire.» Certes telle +accusation n'eust pas porté moins de préjudice à ce pauvre mary que de +la vie: car les légistes disent que la sodomie se punit pour la volonté; +mais possible que la dame ne voulut pas franchir le mot tout à trac, et +qu'il n'eust passé plus avant sans s'arrêter à la volonté.</p> + +<p>—Je me suis laissé conter qu'un de ces ans un jeune gentilhomme +françois, l'un des beaux qui fust esté veu à la cour longtemps, estant +allé à Rome pour y apprendre les exercices, comme autres ses pareils, +fut arregardé de si bon œil, et par si grande admiration de sa +beauté, tant des hommes que des femmes, que quasi on l'eust couru à +force: et là où ils le sçavoient aller à la messe, ou autre lieu public +et de congrégation, ne failloient, ny les uns, ny les autres, de s'y +trouver pour le voir; si bien que plusieurs marys permirent à leurs +femmes de lui donner assignation d'amours en leurs maisons, afin qu'y +estant venu et surpris, fissent eschange, l'un de sa femme, et l'autre +de luy: dont luy en fut donné advis de ne se laisser aller aux amours et +volontez de ces dames, d'autant que le tout avoit esté fait et apposté +pour l'attrapper; en quoy il se fit sage, et préféra son honneur et sa +conscience à tous les plaisirs détestables, dont il en acquist une +louange très-digne. Enfin, pourtant, son escuyer le tua. On en parle +diversement pourquoy: dont ce fut très-grand dommage, car c'estoit un +fort honneste jeune homme, de bon lieu, et qui promettoit beaucoup de +luy, autant de sa<a name="page_108" id="page_108"></a> physionomie, pour ses actions nobles, que pour ce +beau et noble trait: car, ainsi que j'ay ouy dire à un fort gallant +homme de mon temps, et qu'il est aussi vray, nul jamais b....., n'y +bardasch, ne fut brave, vaillant et généreux, que le grand Jules César; +aussi que par la grande permission divine telles gens abominables sont +rédigés et mis à sens reprouvez: en quoy je m'estonne que plusieurs, que +l'on a veu tachés de ce méchant vice, sont esté continuez du ciel en +grands prospéritez; mais Dieu les attend, et à la fin on en voit ce que +doit estre d'eux.</p> + +<p>Certes, de telle abomination, j'en ay ouy parler que plusieurs marys en +sont esté atteints bien au vif; car, malheureux qu'ils sont et +abominables, ils se sont accommodez de leurs femmes plus par le derriere +que par le devant, et ne se sont servis du devant que pour avoir des +enfants; et traittent ainsi leurs pauvres femmes, qui ont toute leur +chaleur en leurs belles parties de la devantière. Sont-elles pas +excusables si elles font leurs marys cocus, qui ayment leurs ordes et +salles parties de derriere?</p> + +<p>Combien y a-t-il de femmes au monde, que si elles estoient visitées par +des sages femmes, médecins et chirurgiens experts, ne se trouveroient +non plus pucelles par le derrière que par le devant, et qui feroient le +procès à leurs marys à l'instant; lesquelles le dissimulent, et ne +l'osent découvrir, de peur d'escandaliser, et elles et leurs marys ou +possible qu'elles y prennent quelque plaisir plus grand que nous ne +pouvons penser; ou bien, pour le dessein que je viens de dire, pour +tenir leurs maris en telle sujection, si elles font l'amour d'ailleurs, +mesmes qu'aucuns marys leur permettent; mais pourtant tout cela ne vaut +rien.</p> + +<p>—Summa Benedicti dit que si le mary veut recognoistre sa partie ainsi +contre l'ordre de nature, qu'il offense mortellement; et s'il veut +maintenir qu'il peut disposer de sa femme comme il luy plaist, il tombe +en détestable et vilaine hérésie d'aucuns Juifs et mauvais rabins, dont +on dit que <i>duabus mulieribus apud synagogam conquestis se fuisse à +viris suis cognitu sodomiquo cognitis, responsum est ab illis rabinis, +virum esse uxoris dominum, proinde posse uti ejus utcunque libuerit, non +aliter quàm is qui piscem emit: ille enim, tam anterioribus quàm +posterioribus partibus, ad arbitrium vesci potest</i>. J'ay mis cela en +latin sans le traduire en françois, car il sonne très-mal à des oreilles +bien honnestes et chastes. Abominables qu'ils sont! laisser<a +name="page_109" id="page_109"></a> une belle, pure et concédée partie, pour +en prendre une villaine, salle, orde et défendue, et mise en sens +réprouvé!</p> + +<p>Et si l'homme veut ainsi prendre la femme, il est permis à elle se +séparer de luy, s'il n'y a autre moyen de le corriger: et pourtant, +dit-il encore, celles qui craignent Dieu n'y doivent jamais consentir, +ains plustost doivent crier à la force, nonobstant l'escandale qui +pourroit arriver en cela, et le deshonneur ny la crainte de mort; car il +vaut mieux mourir, dit la loy, que de consentir au mal. Et dit encor +ledit livre une chose que je trouve fort estrange: qu'en quelque mode +que le mary connoisse sa femme, mais qu'elle en puisse concevoir, ce +n'est point péché mortel, combien qu'il puisse estre véniel: si y a-t-il +pourtant des méthodes pour cela fort salles et villaines, selon que +l'Arétin les représente en ses figures, et ne ressentent rien la +chasteté maritale; bien que, comme j'ay dit, il soit permis à l'endroit +des femmes grosses, et aussi de celles qui ont l'haleine forte et +puante, tant de la bouche que du nez: comme j'en ay cogneu et ouy parler +de plusieurs femmes, lesquelles baiser et alleiner autant vaudroit qu'un +anneau de retrait; ou bien comme j'ai ouy parler d'une très-grande dame, +mais je dis très-grande, qu'une de ses dames dit un jour que son +halleine sentoit plus qu'un pot-à-pisser d'airain; ainsi m'usa-t-elle de +ces mots: un de ses amis fort privé, et qui s'approchoit près d'elle, me +le confirma aussi: si est-il vray qu'elle estoit un peu sur l'âge.</p> + +<p>Là-dessus que peut faire un mary ou un amant, s'il n'a recours à quelque +forme extravagante, mais surtout qu'elle n'aille point à +l'arrière-Vénus? J'en dirois davantage, mais j'ai horreur d'en parler: +encore m'a-t-il fasché d'en avoir tant dit; mais si faut-il quelquefois +descouvrir les vices du monde pour s'en corriger.</p> + +<p>—Or il faut que je die une mauvaise opinion que plusieurs ont eue et +ont encores de la cour de nos roys, que les filles et femmes y bronchent +fort, voire coustmièrement: en quoy bien souvent sont-il trompez, car il +y en a de très-chastes, honnestes et vertueuses, voire plus qu'ailleurs, +et la vertu y habite aussi-bien, voire mieux qu'en tous autres lieux, +que l'on doit fort priser pour estre bien à preuve. Je n'allégueray que +ce seul exemple de madame la grande duchesse de Florence d'aujourd'huy, +de la maison de Lorraine, laquelle estant arrivé à Florence le soir que +le grand-duc l'épousa, et qu'il voulut aller coucher avec elle pour la +dépuceler, il la fit avant pisser dans<a name="page_110" id="page_110"></a> un beau urinal de cristal, le +plus beau et le plus clair qu'il put, et en ayant vue l'urine, il la +consulta avec son médecin, qui estoit un très-grand et très-savant et +expert personnage, pour savoir de luy par cette inspection si elle +estoit pucelle, ouy ou non. Le médecin l'ayant bien fixement et +doctement inspicée, il trouva qu'elle estoit telle comme quand sortit du +ventre de sa mère, et qu'il y allast hardiement, et qu'il n'y trouveroit +point le chemin nullement ouvert, frayé ni battu; ce qu'il fit, et en +trouva la vérité telle; et puis, le lendemain en admiration, dit: «Voilà +un grand miracle, que cette fille soit ainsi sortie pucelle de cette +cour de France!» Quelle curiosité et quelle opinion! Je ne sçai s'il est +vrai, mais il me l'a ainsi esté asseuré pour véritable. Voilà une belle +opinion de nos cours; mais ce n'est d'aujourd'huy, ains de long-temps, +qu'on tenoit que toutes les dames de Paris et de la cour n'estoient si +sages de leur corps comme celles du plat pays, et qui ne bougeoient de +leurs maisons, il y a eu des hommes qui estoient si consciencieux de +n'espouser que des filles et femmes qui eussent fort paysé, et veu le +monde tant soit peu. Si bien qu'en notre Guyenne, du temps de mon jeune +aage, j'ay ouy dire à plusieurs gallants hommes et veu jurer qu'ils +n'espouseroient jamais fille ou femme qui auroit passé le port de Pille, +pour tirer de longue vers la France. Pauvres fats qu'ils estoient en +cela, encor qu'ils fussent fort habiles et gallants en autres choses, de +croire que le cocuage ne se logeast dans leurs maisons, dans leurs +foyers, dans leurs chambres, dans leurs cabinets, aussi bien, ou +possible mieux, selon la commodité, qu'aux palais royaux et grandes +villes royales! car on leur alloit suborner, gagner, abattre et +rechercher leurs femmes, ou quand ils alloient eux-mesmes à la Cour, à +la guerre, à la chasse, à leurs procez ou à leurs promenoirs, si bien +qu'ils ne s'en appercevoyent; et estoient si simples de penser qu'on ne +leur osoit entamer aucun propos d'amour, si-non que de mesnageries, de +leurs jardinages, de leurs chasses et oiseaux; et, sous cette opinion et +legere creance, se faisoient mieux cocus qu'ailleurs; car, partout, +toute femme belle et habile, et aussi tout homme honneste et gallant, +sçait faire l'amour, et se sçait accommoder. Pauvres fats et idiots +qu'ils estoient! Et ne pouvoient-ils pas penser que Vénus n'a nulle +demeure prefisse, comme jadis en Cypre, en Paros et Amatonte, et qu'elle +habite par-tout jusques dans les cabanes des pastres et girons des +bergères, voire des plus simplettes?<a name="page_111" id="page_111"></a></p> + +<p>Depuis quelque temps en çà, ils ont commencé à perdre ces sottes +opinions; car, s'estant apperceu que par-tout y avoit du danger pour ce +triste cocuage, ils ont pris femmes partout où il leur a plu et ont pu; +et si ont mieux fait: ils les ont envoyées ou menées à la Cour, pour les +faire valoir ou parestre en leurs beautez, pour en faire venir l'envie +aux uns ou aux autres, afin de s'engendrer des cornes. D'autres les ont +envoyées, et menées playder et solliciter leurs procez, dont aucuns n'en +avoient nullement, mais faisoient à croire qu'ils en avoient; ou bien +s'ils en avoient, les allongeoient le plus qu'ils pouvoient, pour +allonger mieux leurs amours. Voire quelquefois les marys laissoient +leurs femmes à la garde du palais, et à la galerie et salle, puis s'en +alloient en leurs maisons, ayant opinion qu'elles feroient mieux leurs +besognes, et en gaigneroient mieux leurs causes: comme de vray, j'en +sçay plusieurs qui les ont gaignées mieux par la dextérité et beauté de +leur devant, que par leur bon droit, dont bien souvent en devenoient +enceintes; et, pour n'estre escandalisées (si les drogues avoient failly +de leur vertu pour les en garder), s'encouroient vistement en leurs +maisons à leurs marys, feignant qu'elles alloient quérir des tiltres et +piéces qui leur faisoient besoin, ou alloient faire quelque enqueste, ou +que c'estoit pour attendre la Sainct Martin, et que, durant les +vacations, n'y pouvant rien servir, alloient au bouc, et voir leurs +mesnages et leurs marys. Elles y alloient de vray, mais bien enceintes. +Je m'en rapporte à plusieurs conseillers, rapporteurs et présidents, +pour les bons morceaux qu'ils en ont tastez des femmes des +gentilshommes.</p> + +<p>—Il n'y a pas long-temps qu'une très-belle, honneste et grande dame que +j'ay cogneue, allant ainsi solliciter son procez à Paris, il y eut +quelqu'un qui dit: «Qu'y va-t-elle faire? Elle le perdra; elle n'a pas +grand droit.—Et ne porte-t-elle pas son droit sur la beauté de son +devant, comme César portoit le sien sur le pommeau et sur la pointe de +son espée?» Ainsi se font les gentilshommes cocus au palais, en +récompense de ceux que messieurs les gentilshommes font sur mesdames les +présidentes et conseilleres: dont aussi aucunes de celles-là ay-je veu, +qui ont bien vallu sur la monstre autant que plusieurs dames, +damoiselles et femmes de seigneurs, chevaliers et grands gentilshommes +de la Cour, et autres.</p> + +<p>—J'ay cogneu une dame grande, qui avoit esté très-belle,<a +name="page_112" id="page_112"></a> mais la vieillesse l'avoit effacée. Ayant +un procez à Paris, et voyant que sa beauté n'estoit plus pour ayder à +solliciter et gaigner sa cause, elle mena avec elle une sienne voisine, +jeune et belle dame; et pour ce l'appointa d'une bonne somme d'argent, +jusques à dix mille escus; et, ce qu'elle ne put ou eust bien voulu +faire elle-mesme, elle se servit de cette dame, dont elle s'en trouva +fort bien, et la jeune aussi; et tout en deux bonnes façons. N'y a pas +long-temps que j'ay veu une dame mere y mener une de ses filles, bien +qu'elle fust mariée, pour luy ayder à solliciter son procez, n'y ayant +autre affaire; et de fait elle est très-belle, et vaut bien la +sollicitation.</p> + +<p>Il est temps que je m'arreste dans ce grand discours de cocuage; car +enfin mes longues paroles, tournoyées dans ces profondes eaux et ces +grands torrents, seroient noyées, et n'aurois jamais fait, ny n'en +sçaurois jamais sortir, non plus que d'un grand labyrinthe qui fust +autresfois, encore que j'eusse le plus long et le plus fort fillet du +monde pour guide et sage conduite. Pour fin je concluray que si nous +faisons des maux, donnons des tourments, des martyres et des mauvais +tours à ces pauvres cocus, nous en portons bien la folle enchere, comme +l'on dit, et en payons les triples intérests; car la plupart de leurs +persécuteurs et faiseurs d'amour, et de ces dameretz, en endurent bien +autant de maux; car ils sont plus subjects à jalousies, mesmes qu'ils en +ont des marys aussi bien que de leurs corrivals: ils portent des +martels, des capriches, se mettent aux hazards en danger de mort, +d'estropiements, de playes, d'affronts, d'offenses, de querelles, de +craintes, peines et mort; endurent froidures, pluyes, vents et chaleurs. +Je ne conte pas la vérole, les chancres, les maux et maladies qu'ils y +gaignent, aussi bien avec les grandes que les petites; de sorte que bien +souvent ils acheptent bien cher ce qu'on leur donne, et la chandelle +n'en vaut pas le jeu. Tels y en avons-nous veu misérablement mourir, +qu'ils estoient battants pour conquérir tout un royaume, tesmoin M. de +Bussi, le nompair de son temps, et force autres. J'en alléguerois une +infinité d'autres que je laisse en arrière, pour finir et dire, et +admonester ces amoureux qu'ils pratiquent le proverbe de l'Italien qui +dit: <i>Che molto guadagna chi putana perde</i><a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>.</p> + +<p>—Le comte Amé second disoit souvent: «En jeu d'armes et d'amours, pour +une joie cent doulours;» usant ainsi de ce<a name="page_113" id="page_113"></a> mot anticq pour mieux faire +sa rime. Disoit-il encore que la colere et l'amour avoient cela en soy +fort dissemblable, que la colere passe tost, et se deffait fort aisément +de sa personne quand elle y est entrée, mais mal-aisément l'amour. Voilà +comment il se faut garder de cette amour, car elle nous couste bien +autant qu'elle nous vaut, et bien souvent en arrive beaucoup de +malheurs. Et pour parler au vray, la pluspart des cocus patients ont +cent fois meilleur temps, s'ils se sçavoient connoistre et bien +s'entendre avec leurs femmes, que les agents; et plusieurs en ay-je veu, +qu'encor qu'il y allast de leurs cornes, se mocquoient de nous et se +rioient de toutes les humeurs et façons de faire de nous autres qui +traittons l'amour avec leurs femmes, et mesmes quand nous avions à faire +à des femmes rusées, qui s'entendent avec leurs marys et nous vendent: +comme j'ay cogneu un fort brave et honneste gentilhomme qui, ayant +longuement aymé une belle et honneste dame, et eu d'elle la joüissance, +ce qu'il en desiroit long-temps, s'estant un jour apperceu que le mary +et elle se mocquoient de luy sur quelque trait, il en prit un si grand +depit qu'il la quitta et fit bien; et, faisant un voyage lointain pour +en divertir sa fantaisie, ne l'accosta jamais plus, ainsi qu'il me dit. +Et de telles femmes rusées, fines et changeantes, il s'en faut donner +garde comme d'une beste sauvage; car, pour contenter et appaiser leurs +marys, quittent leurs anciens serviteurs, et en prennent puis après +d'autres, car elles ne s'en peuvent passer.</p> + +<p>Si ay-je cogneu une fort honneste et grande dame, qui a eu cela en elle +de malheur, que, de cinq ou six serviteurs que je luy ay veu de mon +temps avoir, se sont morts tous les uns après les autres, non sans un +grand regret qu'elle en portoit; de sorte qu'on eust dit d'elle que +c'estoit le cheval de Séjan, d'autant que tous ceux qui montoient sur +elle mouroient et ne vivoient guieres; mais elle avoit cela de bon en +soy et cette vertu, que, quoy qui ait esté, n'a jamais changé ny +abandonné aucun de ses amis vivants pour en prendre d'autres; mais, eux +venans à mourir, elle s'est voulu tousjours remonter de nouveau pour +n'aller à pied; et aussi, comme disent les légistes, qu'il est permis de +faire valoir ses lieux et sa terre par quiconque soit, quand elle est +déguerpie de son premier maistre. Telle constance a esté fort en cette +dame recommandable; mais si celle-là a esté jusques-là ferme, il y en a +eu une infinité qui ont<a name="page_114" id="page_114"></a> bien branslé. Aussi, pour en parler +franchement, il ne se faut jamais envieillir dans un seul trou, et +jamais homme de cœur ne le fit: il faut estre aussi bien aventurier +deçà et delà, en amour comme en guerre, et en autres choses; car si l'on +ne s'asseure que d'une seule ancre en son navire, venant à se décrocher, +aisément on le perd, et mesme quand l'on est en pleine mer et en une +tempeste, qui est plus subjecte aux orages et vagues tempestueuses que +non en une calme ou en un port. Et dans quelle plus grande et haute mer +ne sçauroit-on mieux mettre et naviguer que de faire l'amour à une seule +dame? Que si de soy elle n'a esté rusée du commencement, nous autres la +dressons et l'affinons par tant de pratiques, que nous menons avec elle, +dont bien souvent il nous en prend mal, en la rendant telle pour nous +faire la guerre, l'ayant façonnée et aguerrie. Tant y a, comme disoit +quelque galant homme, qu'il vaut mieux se marier avec quelque belle +femme et honneste, encore qu'on soit en danger d'estre un peu touché de +la corne et de ce mal de cocuage commun à plusieurs, que d'endurer tant +de traverses à faire les autres cocus, contre l'opinion de M. du Gua +pourtant, auquel moy ayant tenu propos un jour de la part d'une grande +dame qui m'en avoit prié, pour le marier, me fit cette response +seulement: qu'il me pensoit de ses plus grands amis, et que je luy en +faisois perdre la créance par tel propos pour luy pourchasser la chose +qu'il haïssoit plus, que le marier et faire cocu, au lieu qu'il faisoit +les autres; et qu'il espousoit assez de femmes l'année, appelant le +mariage un putanisme secret de réputation et de liberté, ordonné par une +belle loy, et que le pis en cela, ainsi que je voy et ay noté, c'est que +la pluspart, voire toute, de ceux qui se sont ainsi delectez à faire les +autres cocus, quand ils viennent à se marier, infailliblement ils +tombent en mariage, je dis en cocuage; et n'en ay jamais veu arriver +autrement, selon le proverbe: <i>Ce que tu feras à autruy, il te sera +fait</i>.</p> + +<p>—Avant que finir je diray encore ce mot: que j'ay veu faire une dispute +qui n'est encore indécise, en quelles provinces et régions de nostre +chrestienté et de nostre Europe il y a plus de cocus et de putains. L'on +dit qu'en Italie les dames sont fort chaudes, et par ce, fort putains, +ainsi que dit M. de Beze en une épigramme, d'autant qu'où le soleil, qui +est chaud et donne le plus, y eschauffe davantage les femmes, en usant +de ce vers:<a name="page_115" id="page_115"></a></p> + +<p class="c"><i>Credibile est ignes multiplicare suos</i><a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p> + +<p>L'Espagne est de mesme, encore qu'elle soit sur l'occident; mais le +soleil y eschauffe bien les dames autant qu'en orient. Les Flamandes, +les Suisses, les Allemandes, Anglaises et Escossaises, encore qu'elles +tirent sur le midy, et septentrion, et soient régions froides, n'en +participent pas moins de cette chaleur natule, comme je les ai cogneues +aussi chaudes que toutes les autres nations. Les Grecques ont raison de +l'estre, car elles sont fort sur le levant. Ainsi souhaitte-t-on en +Italie <i>Greca in letto</i>: comme de vray elles ont beaucoup de choses et +vertus attrayantes en elles, que, non sans cause, le temps passé elles +ont esté les délices du monde, et en ont beaucoup appris aux dames +italiennes et espagnolles, depuis le vieux temps jusques à ce nouveau; +si bien qu'elles en surpassent quasi leurs anciennes et modernes +maistresses aussi la reyne et impériere des putains, qui estoit Vénus, +estoit Grecque.</p> + +<p>Quant à nos belles Françoises, on les a veues le temps passé fort +grossieres, et qui se contentoient de le faire à la grosse mode; mais, +depuis cinquante ans en ça, elles ont emprunté et appris des autres +nations tant de gentillesses, de mignardises, d'attraits et de vertus, +d'habits, de belles graces, lascivetez, ou d'elles-mesmes se sont si +bien estudiées à se façonner, que maintenant il faut dire qu'elles +surpassent toutes les autres en toutes façons; et, ainsi que j'ay ouy +dire, mesme aux estrangers, elles valent beaucoup plus que les autres, +outre que les mots de paillardise françoise en la bouche sont plus +paillards, mieux sonnants et esmouvants que les autres. De plus, cette +belle liberté françoise, qui est plus à estimer que tout, rend bien nos +dames plus desirables, accostables, aimables et plus passables que +toutes les autres: et aussi que tous les adulteres n'y sont si +communément punis comme aux autres provinces, par la providence de nos +grands sénats et législateurs françois, qui, voyant les abus en provenir +par telles punitions, les ont un peu bridés, et un peu corrigé les loix +rigoureuses du temps passé des hommes, qui s'estoient donnez en cela +toute liberté de s'esbattre et l'ont ostée aux femmes; si bien qu'il +n'estoit permis à la femme innocente<a name="page_116" id="page_116"></a> d'accuser son mary d'adultere, par +aucunes lois impériales et canon (ce dit Cajetan). Mais les hommes fins +firent cette loy pour les raisons que dit cette stance italienne, qui +est telle:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Perche di quel che natura concede</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Nel vieti tutan dura legge d'honore.</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Ella a noi liberal largo ne diede</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Com' agli altri animai legge d'amore.</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Ma l'huomo fraudulento, e senza fede,</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Che fu legislator di quest' errore,</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Vedendo nostre forze e buona schiena ,</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Copri la sua debolezza con la pena</i><a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</span></td></tr> +</table> + +<p>Pour fin, en France il fait bon faire l'amour. Je m'en rapporte à nos +authentiques docteurs d'amour, et mesme à nos courtisans, qui sçauront +mieux sophistiquer là-dessus que moi: et, pour en parler bien au vray, +putains par-tout, et cocus par-tout, ainsi que je le puis bien tester, +pour avoir veu toutes ces régions que j'ay nommées, et autres; et la +chasteté n'habite pas en une région plus qu'en l'autre.</p> + +<p>Si feray-je encore cette question, et puis plus, qui possible n'a point +esté recherchée de tout le monde, ny possible songée: à sçavoir mon, si +deux dames amoureuses l'une de l'autre, comme il s'est veu et se voit +souvent aujourd'huy, couchées ensemble, et faisant ce qu'on dit, <i>donna +con donna</i>, en imitant la docte Sapho lesbienne, peuvent commettre +adultere, et entre elles faire leurs maris cocus. Certainement, si l'on +veut croire Martial en son I<sup>er</sup> livre, épigram. C<small>XIX</small>, elles commettent +adultere; où il introduit et parle à une femme nommée Bassa, tribade, +luy faisant fort la guerre de ce qu'on ne voyoit jamais entrer d'hommes +chez elle, de sorte qu'on la tenoit pour une seconde Lucrèce: mais elle +vint à estre descouverte, en ce que l'on y voyoit aborder ordinairement +force belles femmes et filles; et fut trouvé qu'elle-mesme leur servoit +et contrefaisoit d'homme et d'adultere, et se conjoignoit avec elles, et +use de<a name="page_117" id="page_117"></a> ces mots: <i>geminos committere cunnos</i>. Et puis s'escriant, il +dit et donne à songer et deviner cette énigme par ce vers latin:</p> + +<p class="c"><i>Hic ubi vir non est, ut sit adulterium</i><a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>.</p> + +<p>Voilà un grand cas, dit-il, que, là où il n'y a point d'homme, il y ait +de l'adultere.</p> + +<p>J'ai cogneu une courtisanne à Rome, vieille et rusée s'il en fust +oncques, qui s'appeloit Isabelle de Lune, Espagnolle, laquelle prit en +telle amitié une courtisanne qui s'appeloit la Pandore, l'une des belles +pour lors de tout Rome, laquelle vint à estre mariée avec un sommeiller +de M. le cardinal d'Armaignac, sans pourtant se distraire de son premier +mestier: mais cette Isabelle l'entretenoit, et couchoit ordinairement +avec elle; et, comme desbordée et désordonnée en paroles qu'elle estoit, +je luy ay souvent ouy dire qu'elle la rendoit plus putain, et lui +faisoit faire des cornes à son mary plus que tous les ruffiants que +jamais elle avoit eus. Je ne sçay comment elle entendoit cela, si ce +n'est qu'elle se fondast sur cette épigramme de Martial.</p> + +<p>On dit que Sapho de Lesbos a esté une fort bonne maistresse en ce +mestier, voire, dit-on, qu'elle l'a inventé, et que depuis les dames +lesbiennes l'ont imitée en cela et continué jusques aujourd'huy, ainsi +que dit Lucian, que telles femmes sont les femmes de Lesbos, qui ne +veulent pas souffrir les hommes, mais s'approchent des autres femmes, +ainsi que les hommes mesmes; et telles femmes qui aiment cet exercice ne +veulent souffrir les hommes, mais s'adonnent à d'autres femmes, ainsi +que les hommes mesmes, s'appellent <i>tribades</i>, mot grec dérivé, ainsi +que j'ai appris des Grecs, de <span title="Grec tribô, tribein"> τρἱβω, τρἱβειν</span>, +qui est autant à dire que <i>fricare</i>, frayer, ou friquer, ou +s'entrefrotter; et tribades se disent <i>fricatrices</i>, en françois +fricatrices, ou qui font la friquarelle en mestier de <i>donne con donne</i>, +comme l'on l'a trouvé ainsi aujourd'huy.</p> + +<p>Juvenal parle aussi de ces femmes quand il dit: <i>frictum Grissantis +adorat</i>, parlant d'une pareille tribade qui adoroit et aimoit la +fricarelle d'une Grissante.</p> + +<p>Le bon compagnon Lucian en fait un chapitre, et dit ainsi que les femmes +viennent mutuellement à conjoindre comme les<a name="page_118" id="page_118"></a> hommes, conjoignants des +instruments lascifs, obscurs et monstrueux, faits d'une forme stérile, +et ce nom, qui rarement s'entend dire de ces fricarelles, vacque +librement partout, et qu'il faille que le sexe féminin soit Filenes, qui +faisoit l'action de certaines amours hommasses. Toutesfois il adjouste +qu'il est bien meilleur qu'une femme soit adonnée à une libidineuse +affection de faire le masle, que n'est à l'homme de s'efféminer; tant il +se monstre peu courageux et noble. La femme donc, selon cela, qui +contrefait ainsi l'homme, peut avoir réputation d'estre plus valeureuse +et courageuse qu'une autre, ainsi que j'en ay cogneu aucunes, tant pour +leurs corps que pour l'ame.</p> + +<p>En un autre endroit, Lucian introduit deux dames devisantes de cet +amour; et une demande à l'autre si une telle avoit esté amoureuse +d'elle, et si elle avoit couché avec elle, et ce qu'elle luy avoit fait. +L'autre luy respondit librement. «Premièrement, elle me baisa ainsi que +font les hommes, non pas seulement en joignant les levres, mais en +ouvrant aussi la bouche, cela s'entend en pigeonne, la langue en bouche; +et encore qu'elle n'eust point le membre viril, et qu'elle fust +semblable à nous autres, si est-ce qu'elle disoit avoir le cœur, +l'affection et tout le reste viril; et puis je l'embrassay comme un +homme, et elle me le faisoit, me baisoit et allentoit<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a> (je n'entends +point bien ce mot), et me sembloit qu'elle y prit plaisir outre mesure, +et cohabita d'une certaine façon beaucoup plus agréable que d'un homme.» +Voilà ce qu'en dit Lucian.</p> + +<p>Or, à ce que j'ay ouy dire, il y a en plusieurs endroits et régions +force telles dames lesbiennes, en France, en Italie et en Espagne, +Turquie, Grèce et autres lieux; et où les femmes sont recluses et n'ont +leur entière liberté, cet exercice s'y continue fort; car telles femmes +bruslantes dans le corps, il faut bien, disent-elles, qu'elles s'aydent +de ce remède, pour se rafraischir un peu ou du tout qu'elles bruslent. +Les Turques vont aux bains plus pour cette paillardise que pour autre +chose, et s'y adonnent fort: mesme les courtisannes qui ont les hommes à +commandement et à toute heure, encore usent-elles de ces friquarelles, +s'entre-cherchent et s'entr'aiment les unes les autres, comme je l'ay +ouy dire à aucunes en Italie et en Espagne. En nostre France, telles +femmes sont assez<a name="page_119" id="page_119"></a> communes; et si dit-on pourtant qu'il n'y a pas +long-temps qu'elles s'en sont meslées, mesme que la façon en a esté +portée d'Italie par une dame de qualité que je ne nommeray point.</p> + +<p>—J'ay ouy conter à feu M. de Clermont-Tallard le jeune, qui mourut à La +Rochelle, qu'estant petit garçon, et ayant l'honneur d'accompagner M. +d'Anjou, depuis nostre roy Henry troisiesme, en son estude, et estudier +avec lui ordinairement, duquel M. de Gournay estoit précepteur, un jour, +estant à Thoulouse, estudiant avec son dit maistre dans son cabinet, et +estant assis dans un coin à part, il vid, par une petite fente (d'autant +que les cabinets et chambres estoient de bois, et avoient esté faits à +l'improviste et à la haste, par la curiosité de M. le cardinal +d'Armaignac, archevesque de là, pour mieux recevoir et accommoder le Roy +et toute sa cour), dans un autre cabinet, deux fort grandes dames, +toutes retroussées et leurs caleçons bas, se coucher l'une sur l'autre, +s'entrebaiser en forme de colombe, se frotter, s'entrefriquer, bref, se +remuer fort, paillarder, et imiter les hommes; et dura leur esbattement +près d'une bonne heure, s'estant si très-fort eschauffées et lassées, +qu'elles en demeurèrent si rouges et si en eau, bien qu'il fist grand +froid, qu'elles n'en peurent plus et furent contraintes de se reposer +autant; et disoit qu'il veid joüer ce jeu quelques autres jours, tant +que la Cour fut là, de mesme façon; et oncques plus n'eut-il la +commodité de voir cet esbattement, d'autant que ce lieu le favorisoit en +cela, et aux autres il ne put. Il m'en contoit encore plus que je n'en +ose escrire, et me nommoit les dames. Je ne sçay s'il est vray; mais il +me l'a juré et affirmé cent fois par bons serments; et, de fait, cela +est bien vray-semblable; car telles deux dames ont bien eu tousjours +cette réputation de faire et continuer l'amour de cette façon et de +passer ainsi leur temps.</p> + +<p>J'en ay cogneu plusieurs autres qui ont traité de mesmes amours, entre +lesquelles j'en ay ouy conter d'une de par le monde, qui a esté fort +superlative en cela, et qui aimoit aucunes dames, les honoroit et les +servoit plus que les hommes, et leur faisoit l'amour comme un homme à sa +maistresse; et si les prenoit avec elle, les entretenoit à pot et à feu, +et leur donnoit ce qu'elles vouloient. Son mary en estoit très-aise et +fort content; ainsi que beaucoup d'autres martyrs que j'ay eus, qui +estoient fort aises que leurs femmes menassent ces amours plutost que +celles des hommes (n'en pensant leurs femmes si folles ny putains<a +name="page_120" id="page_120"></a>). Mais je croy qu'ils sont bien trompez, +car ce petit exercice, à ce que j'ay ouy dire, n'est qu'un apprentissage +pour venir à celuy grand des hommes; car après qu'elles se son +eschauffées et mises bien en rut les unes les autres, leur chaleur ne se +diminuant pour cela, faut qu'elles se baignent par une eau vive et +courante, qui raffraischist bien mieux qu'une eau dormante, ainsi que je +tiens de bons chirurgiens, et veu que, qui veut bien panser et guérir +une playe, il ne faut qu'il s'amuse à la médicamenter et nettoyer +alentour ou sur le bord, mais il la faut sonder jusques au fond, et y +mettre une sonde et une tente bien avant.</p> + +<p>Que j'en ay veu de ces Lesbiennes, qui, pour toutes leurs fricarelles et +entre-frottements, n'en laissent d'aller aux hommes! mesme Sapho, qui en +a esté la maistresse, ne se mit-elle pas à aymer son grand amy Phaon, +après lequel elle mouroit? Car, enfin, comme j'ay ouy raconter à +plusieurs dames, il n'y a que les hommes; et que de tout ce qu'elles +prennent avec les autres femmes, ce ne sont que des tiroüers pour +s'aller paistre de gorges-chaudes avec les hommes: et ces fricarelles ne +leur servent qu'à faute des hommes; que si elles les trouvent à propos +et sans escandale, elles lairroient bien leurs compagnes pour aller à +eux et leur sauter au collet.</p> + +<p>J'ay cogneu de mon temps deux belles et honnestes damoiselles de bonnes +maisons, toutes deux cousines, lesquelles ayant couché ensemble dans un +mesme lit l'espace de trois ans, s'accoustumèrent si fort à cette +fricarelle, qu'après s'estre imaginées que le plaisir estoit assez +maigre et imparfait au prix de celuy des hommes, se mirent à le taster +avec eux, et en devinrent très bonnes putains, et confessèrent après à +leurs amoureux que rien ne les avoit tant desbauchées et esbranlées à +cela que cette fricarelle, la détestant pour en avoir esté la seule +cause de leur desbauche: et, nonobstant, quand elles se rencontroyent, +ou avec d'autres, elles prenoient tousjours quelque repas de cette +fricarelle, pour y prendre tousjours plus grand appetit de l'autre avec +les hommes. Et c'est ce que dit une fois une honneste damoiselle que +j'ay cogneue, à laquelle son serviteur demandoit un jour si elle ne +faisoit point cette fricarelle avec sa compagne, avec qui elle couchoit +ordinairement. «Ah! non, dit-elle en riant, j'ayme trop les hommes;» +mais pourtant elle faisoit l'un et l'autre.</p> + +<p>Je sçay un honneste gentilhomme, lequel, désirant un jour à la Cour +pourchasser en mariage une fort honneste damoiselle, en demanda<a +name="page_121" id="page_121"></a> l'advis à une sienne parente. Elle luy +dit franchement qu'il y perdroit son temps; «d'autant, me dit-elle, +qu'une telle dame, qu'elle me nomma, et de qui j'en savois des +nouvelles, ne permettra jamais qu'elle se marie.» J'en cogneus soudain +l'encloüeure, parce que je sçavois bien qu'elle tenoit cette damoiselle +en ses délices à pot et à feu, et la gardoit précieusement pour sa +bouche. Le gentilhomme en remercia sa dite cousine de ce bon advis, non +sans lui faire la guerre en riant, qu'elle parloit ainsi en cela pour +elle comme pour l'autre; car elle en tiroit quelques petits coups en +robbe quelquesfois: ce qu'elle me nia pourtant. Ce trait me fait +ressouvenir d'aucuns qui ont ainsi des putains à eux qu'ils ayment tant, +qu'ils n'en feroient part pour tous les biens du monde, fust à un +prince, à un grand, fust à leur compagnon, ni à leur amy, tant ils en +sont jaloux, comme un ladre de son barillet; encore le présente-t-il à +boire à qui en veut. Mais cette dame vouloit garder cette damoiselle +toute pour soy, sans en départir à d'autres: pourtant si la faisoit-elle +cocue à la dérobade avec aucunes de ses compagnes.</p> + +<p>On dit que les belettes sont touchées de cet amour, et se plaisent de +femelle à femelle à s'entreconjoindre et habiter ensemble; si que par +lettres hiéroglyfiques les femmes s'entr'aimantes de cet amour estoient +jadis représentées par des belettes. J'ay ouy parler d'une dame qui en +nourrissoit tousjours, et qui se mesloit de cet amour, et prenoit +plaisir de voir ainsi ses petites bestioles s'entre-habiter.</p> + +<p>Voici un autre poinct, c'est que ces amours féminines se traittent en +deux façons, les unes par friquarelle, et par, comme dit ce poëte, +<i>geminos committere connos</i>.</p> + +<p>Cette façon n'apporte point de dommages, ce disent aucuns, comme quand +on s'aide d'instruments façonnés de....., mais qu'on a voulu appeler des +g........<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>.</p> + +<p>J'ay ouy conter qu'un grand prince, se doutant de deux dames de sa cour +qui s'en aydoient, leur fit faire le guet si bien qu'il les surprit, +tellement que l'une se trouva saisie et accommodée d'un gros entre les +jambes, gentiment attaché avec de petites bandelettes à l'entour du +corps, qu'il sembloit un membre naturel. Elle en fut si surprise qu'elle +n'eut loisir de l'oster; tellement que ce prince la contraignit de luy +monstrer comment elles deux se le<a name="page_122" id="page_122"></a> faisoient. On dit que plusieurs +femmes en sont mortes, pour engendrer en leurs matrices des apostumes +faites par mouvements et frottements point naturels. J'en sçay bien +quelques-unes de ce nombre, dont ç'a esté grand dommage, car c'estoient +de très-belles et honnestes dames et damoiselles, qu'il eust bien mieux +vallu qu'elles eussent eu compagnie de quelques honnestes gentilshommes, +qui pour cela ne les font mourir, mais vivre et ressusciter ainsi que +j'espere le dire ailleurs; et mesmes, que, pour la guérison de tel mal, +comme j'ay ouy conter à aucuns chirurgiens, qu'il n'y a rien plus propre +que de les faire bien nettoyer là-dedans par ces membres naturels des +hommes, qui sont meilleurs que des pesseres qu'usent les médecins et +chirurgiens avec des eaux à ce composées; et toutesfois il y a plusieurs +femmes, nonobstant les inconvénients qu'elles en voyent arriver souvent, +si faut-il qu'elles en ayent de ces engins contrefaits.</p> + +<p>—J'ay ouy faire un conte, moy estant lors à la cour, que la Reyne-mere +ayant fait commandement de visiter un jour les chambres et coffres de +tous ceux qui estoient logés dans le Louvre, sans épargner dames et +filles, pour voir s'il n'y avoit point d'armes cachées et mesmes des +pistolets, durant nos troubles, il y en eut une qui fut trouvée saisie +dans son coffre par le capitaine des gardes, non point de pistolets, +mais de quatre gros g........ gentiment façonnez, qui donnèrent bien de +la risée au monde, et à elle bien de l'estonnement. Je cognois la +damoiselle: je croy qu'elle vit encores: mais elle n'eut jamais bon +visage. Tels instruments enfin sont très dangereux. Je feray encore ce +conte de deux dames de la cour qui s'entr'aimoient si fort, et estoient +si chaudes à leur mestier, qu'en quelque endroit qu'elles fussent ne +s'en pouvoient garder ny abstenir que pour le moins ne fissent quelques +signes d'amourettes ou de baiser, qui les escandalisoient si fort, et +donnoient à penser beaucoup aux hommes. Il y en avoit une veufve, et +l'autre mariée; et comme la mariée, un jour d'une grand magnificence, se +fust fort bien parée et habillée d'une robe de toile d'argent, ainsi que +leur maistresse estoit allée à vespres, elles entrèrent dans son +cabinet, et sur sa chaise percée se mirent à faire leur fricarelle si +rudement et si impétueusement, qu'elle en rompit sous elles, et la dame +mariée qui faisoit le dessous tomba avec sa belle robe de toille +d'argent à la renverse tout à plat sur l'ordure du bassin, si bien +qu'elle se gasta et souilla si fort, qu'elle ne sçeut que faire que<a +name="page_123" id="page_123"></a> s'essuyer le mieux qu'elle peut, se +trousser, et s'en aller à grande haste changer de robbe dans sa chambre, +non sans pourtant avoir esté apperceue et bien sentie à la trace, tant +elle puoit: dont il en fut ryt assez par aucuns qui en sceurent le +conte; mesme leur maistresse le sceut, qui s'en aidoit comme elles, et +en rist son saoul. Aussi il falloit bien que cette ardeur les +maistrisast fort, que de n'attendre un lieu et un temps à propos, sans +s'escandaliser. Encore excuse-t-on les filles et femmes veufves pour +aimer ces plaisirs frivoles et vains, aimans bien mieux s'y adonner et +en passer leurs chaleurs, que d'aller aux hommes et de se faire +engroisser et se deshonorer, ou de faire perdre leur fruict, comme +plusieurs ont fait et font; et ont opinion qu'elles n'en offensent pas +tant Dieu, et n'en sont pas tant putains comme avec les hommes: aussi y +a-t-il bien de la différence de jeter de l'eau dans un vase, ou de +l'arrouser seulement alentour et au bord. Je m'en rapporte à elles. Je +ne suis pas leur censeur ny leur mary, s'ils le trouvent mauvais, encore +que je n'en ay point veu qui ne fussent très-aises que leurs femmes +s'amourachassent de leurs compagnes, et qu'ils voudroient qu'elles ne +fussent jamais plus adultères qu'en cette façon; comme de vray telle +cohabitation est bien différente de celle d'avec les hommes, et, quoy +que die Martial, ils n'on sont pas cocus pour cela. Ce n'est pas texte +d'Évangile, que celuy d'un poëte fol. Donc, comme dit Lucian, il est +bien plus beau qu'une femme soit virile ou vraye amazone, ou soit ainsi +lubrique, que non pas un homme soit féminin, comme un Sardanapale et +Héliogabale, ou autres force leurs pareils; car d'autant plus qu'elle +tient de l'homme, d'autant plus elle est courageuse: et de tout cecy je +m'en rapporte à la décision du procès.</p> + +<p>M. du Gua et moy lisions une foi un petit livre italien, qui s'intitule +<i>de la Beauté</i>, fait en dialogue par le seigneur Angello Fiorenzolle, +Florentin, et tombasmes sur un passage où il dit qu'aucunes femelles qui +furent faites par Jupiter au commencement, furent créées de cette +nature, qu'aucunes se mirent à aymer les hommes, et les autres la beauté +de l'une et de l'autre; mais aucunes purement et saintement, comme de ce +genre s'est trouvée de notre temps, comme dit l'auteur, la très-illustre +Marguerite d'Austriche, qui ayma la belle Laodamie, forte en guerre; les +autres lascivement et paillardement, comme Sapho Lesbienne, et de nostre +temps à Rome la grande courtisanne Cécile vénétienne;<a name="page_124" id="page_124"></a> et icelles de +nature haissent à se marier, et fuyent la conversation des hommes tant +qu'elles peuvent. Là-dessus M. du Gua, reprit l'auteur, disant que cela +estoit faux que cette belle Marguerite aimast cette belle dame de pur et +saint amour; car puis qu'elle l'avoit mise plustost sur elle que sur +d'autres qui pouvoient estre aussi belles et vertueuses qu'elle, il +estoit à présumer que c'estoit pour s'en servir en délices, ne plus ne +moins comme d'autres; et pour en couvrir sa lasciveté, elle disoit et +publioit qu'elle l'aimoit saintement, ainsi que nous en voyons plusieurs +ses semblables, qui ombragent leurs amours par pareils mots. Voilà ce +qu'en disoit M. du Gua; et qui en voudra outre plus en discourir +là-dessus, faire se peut. Cette belle Marguerite fust la plus belle +princesse qui fust de son temps en la chrestienté. Ainsi, beautez et +beautez s'entr-aiment de quelque amour que ce soit, mais du lascif plus +que de l'autre. Elle fut remariée en tierces nopces, ayant en premieres +espousé le roi Charles huitiesme, en secondes Jean, fils du roi +d'Arragon, et le troisiesme avec le duc de Savoye qu'on appeloit le +Beau; si que, de son temps, on les disoit le plus beau pair et le plus +beau couple du monde; mais la princesse n'en joüit guierre de cette +copulation, car il mourut fort jeune, et en sa plus grande beauté, dont +elle en porta les regrets très-extrêmes, et pour ce ne se remaria +jamais. Elle fit faire bastir cette belle église qui est vers Bourg en +Bresse, l'un des plus beaux et plus susperbes bastiments de la +chrestienté. Elle estoit tante de l'empereur Charles-Quint, et assista +bien à son nepveu; car elle vouloit tout appaiser, ainsi qu'elle et +madame la régente au traité de Cambray firent, où toutes à deux se +virent et s'assemblèrent là, où j'ay ouy dire aux anciens et anciennes +qu'il faisoit beau voir ces deux grandes princesses.</p> + +<p>—Corneille Agrippa a fait un petit traité <i>de la vertu des femmes</i>, et +tout en la loüange de cette Marguerite. Le livre en est très-beau, qui +ne peut estre autre pour le beau sujet, et pour l'auteur, qui a esté un +très-grand personnage.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'une grande dame princesse, laquelle, parmi les +filles de sa suite, elle en aimoit une par-dessus toutes et plus que les +autres: en quoy on s'estonnoit, car il y en avoit d'autres qui la +surpassoient en tout; mais enfin il fut trouvé et descouvert qu'elle +estoit hermaphrodite, qui lui donnoit du passe-temps sans aucun +inconvénient ni escandale. C'estoit bien autre chose qu'à ses tribades: +le plaisir pénétroit un peu mieux. J'ay<a name="page_125" id="page_125"></a> ouy nommer une grande qui est +aussi hermaphrodite, et qui a ainsi un membre viril, mais fort petit, +tenant pourtant plus de la femme, car je l'ay veu très-belle. J'ay +entendu d'aucuns grands medecins qui en ont veu assez de telles, et +surtout très-lascives. Voilà enfin ce que je diray du sujet de ce +chapitre, lequel j'eusse pu allonger mille fois plus que je n'ay fait, +ayant eu matière si ample et si longue, que si tous les cocus et leurs +femmes qui les font se tenoient tous par la main, et qu'il s'en peust +faire un cercle, je crois qu'il seroit assez bastant pour entourer et +circuir la moitié de la terre.</p> + +<p>—Du temps du roy François fut une vieille chanson, que j'ay ouy conter +à une fort honneste et ancienne dame, qui disoit:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">Mais quand viendra la saison</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">Que les cocus s'assembleront,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le mien ira devant, qui portera la bannière;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Les autres suivront après, le vostre sera au darrière,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">La procession en sera grande,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">L'on y verra une très-longue bande.</span></td></tr> +</table> + +<p>Je ne veux pourtant taxer beaucoup d'honnestes et sages femmes mariées, +qui se sont comportées vertueusement et constamment en la foy saintement +promise à leurs marys; et en espere faire un chapitre à part à leur +louange, et faire mentir maistre Jean de Mun<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>, qui, en son <i>Roman de +la Rose</i>, dit ces mots: «Toutes vous autres femmes estes ou fustes, de +fait ou de volonté, putes;» dont il encourut une telle inimitié des +dames de la cour pour lors, qu'elles par une arrestée conjuration et +avis de la Reyne, entreprirent un jour de le foüetter, et le +dépouillèrent tout nud; et estant prestes à donner le coup, il les pria +qu'au moins celle qui estoit la plus grande putain de toutes commençast +la première: chacune, de honte, n'osa commencer; et par ainsi il évita +le fouet. J'en ay veu l'histoire représentée dans une vieille tapisserie +des vieux meubles du Louvre. J'aimerois autant un prescheur qui, +preschant un jour en bonne compagnie, ainsi qu'il reprenoit les mœurs +d'aucunes femmes, et leurs marys qui enduroient estre cocus d'elles, il +se mit à crier: «Oui, je les connois, je les vois, et m'en vais jetter +ces deux pierres à la teste des deux plus grands cocus de la compagnie;» +et, faisant semblant<a name="page_126" id="page_126"></a> de les jetter, il n'y eut homme du sermon qui ne +baissast la teste, ou mist son manteau, ou sa cape, ou son bras +au-devant, pour se garder du coup. Mais luy, les retenant, leur dit: «Ne +vous dis-je pas? je pensois qu'il n'y eust que deux ou trois cocus en +mon sermon; mais, à ce que je voy, il n'y en a pas un qui ne le soit.» +Or, quoy que disent ces fols, il y a de fort sages et honnestes femmes, +ausquelles s'il falloit livrer bataille à leurs dissemblables, elles +l'emporteroient, non pour le nombre, mais par la vertu, qui combat et +abat son contraire aisément. Et si ledit maistre Jean de Mun blasme +celles qui sont de volonté putes, je trouve qu'il les faut plustost +loüer et exalter jusqu'au ciel, d'autant que si elles bruslent si +ardemment dans le corps et dans l'ame, et, ne venant point aux effets, +font parestre leur vertu, leur constance et la générosité de leur +cœur, aymant plustost brusler et se consumer dans leurs propres feux +et flammes, comme un phénix rare, que de forfaire ni souiller leur +honneur, et comme la blanche hermine, qui aime mieux mourir que de se +souiller (devise d'une très-grande dame que j'ay cogneue, mais mal +d'elle pratiquée pourtant), puisqu'estant en leur puissance d'y pouvoir +remédier, se commandent si généreusement, et puisqu'il n'y a plus belle +vertu ny victoire que de se commander et vaincre soy-mesme. Nous en +avons une histoire très-belle dans les <i>Cent Nouvelles de la Reyne de +Navarre</i>, de cette honneste dame de Pampelune, qui, estant dans son ame +et de volonté pute, et bruslant de l'amour de M. d'Avanes, si beau +prince, elle ayma mieux mourir dans son feu que de chercher son remede, +ainsi qu'elle luy sceut bien dire en ses derniers propos de sa mort. +Cette honneste et belle dame se donnoit bien la mort très-iniquement et +injustement; et, comme j'ouys dire sur ce passage à un honneste homme et +honneste dame, cela ne fut point sans offenser Dieu, puisqu'elle se +pouvoit délivrer de la mort; et se la pourchasser et avancer ainsi, cela +s'appelle proprement se tuer soy-mesme; ainsi plusieurs de ses pareilles +qui, par ces grandes continences et abstinences de ce plaisir, se +procurent la mort, et pour l'ame et pour le corps.</p> + +<p>—Je tiens d'un très-grand médecin (et pense qu'il en a donné telle +leçon et instruction à plusieurs honnestes dames) que les corps humains +ne se peuvent jamais guieres bien porter, si tous leurs membres et +parties, depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, ne font +ensemblement leurs exercices et fonctions, que<a name="page_127" id="page_127"></a> la sage nature leur a +ordonné pour leur santé, et n'en fassent une commune accordance, comme +d'un concert de musique, n'estant raison qu'aucunes desdites parties et +membres travaillent, et les autres chaument. Ainsi qu'en une république +il faut que tous officiers, artisans, manouvriers et autres, fassent +leur besogne unanimement, sans se reposer ny se remettre les uns sur les +autres, si l'on veut qu'elle aille bien, et que son corps demeure soin +et entier: de mesme est le corps humain. Telles belles dames, putes dans +l'ame et chastes du corps, méritent d'éternelles loüanges; mais non pas +celles qui sont froides comme marbre, lasches et immobiles plus qu'un +rocher, et ne tiennent de la chair, n'ayant aucuns sentiments (il n'y en +a guieres pourtant), qui ne sont point ny belles ny recherchées, et, +comme dit le poëte,</p> + +<p class="c">. . . . <i>casta quam nemo rogavit</i>,</p> + +<p class="nind">chaste qui n'a jamais été priée. Sur quoy je cognois une grande dame qui +disoit à aucunes de ses compagnes qui estoient belles: «Dieu m'a fait +une grande grace de quoy il ne m'a fait belle comme vous autres, +mesdames; car aussi bien que vous j'eusse fait l'amour, et fusse esté +pute comme vous.» A cause de quoy peut-on loüer ces belles ainsi +chastes, puisqu'elles sont de telle nature. Bien souvent aussi +sommes-nous trompez en telles dames; car aucunes y en a qu'à les voir +mesme mineuses, piteuses, marmiteuses, froides, discrètes, serrées, et +modestes en leurs paroles, et en leurs habits réformez, qu'on les +prendroit pour des saintes et très-prudes femmes, qui sont au dedans et +par volonté, et au dehors par bons effets, bonnes putains. D'autres en +voyons-nous qui, par leur gentillesse et leurs paroles follastres, leurs +gestes gays et leurs habits mondains et affectés, on les prendroit pour +fort débauchées, et prestes pour s'adonner aussi-tost: mais pourtant de +leurs corps sont fort femmes de bien devant le monde: en cachette, il +s'en faut rapporter à la vérité aussi cachée. J'en alléguerois force +exemples que j'ai veus et sceus; mais je me contenteray d'alleguer +cettuy-ci, que Tite-Live allégue et Bocace encore mieux, d'une gentille +dame romaine nommée Claudie Quintiene, laquelle, paroissant dans Rome +par-dessus toutes les autres en ses habits pompeux et peu modestes, et +en ses façons gayes et libres,<a name="page_128" id="page_128"></a> mondaine plus qu'il ne le falloit, +acquit très-mauvais bruit touchant son honneur; mais, le jour venu de la +réception de la déesse Cybelle, elle l'esteignit du tout; car elle eut +l'honneur et la gloire, pardessus toutes les autres, de la recevoir hors +du bateau, la toucher et la transporter à la ville; dont tout le monde +en demeura estonné; car il avoit esté dit que le plus homme de bien et +la plus femme de bien estoient dignes de cette charge. Voilà comme le +monde est fort trompé en plusieurs de nos dames. L'on doit premierement +fort les cognoistre et examiner avant que de les juger, tant d'une que +de l'autre sorte.</p> + +<p>Si faut-il, avant que fermer ce pas, que je die une autre belle vertu et +propriété que porte le cocuage, que je tiens d'une fort honneste et +belle dame de bonne part, au cabinet de laquelle estant un jour entré, +je la trouvay sur le point qu'elle venoit d'achever d'escrire un conte +de sa propre main, qu'elle me monstra fort librement, car j'estois de +ses bons amis, et ne se cachoit point de moy: elle estoit fort +spirituelle et bien disante, et fort bien duite à l'amour; et le +commencement du conte estoit tel: »Il semble, dit-elle, qu'entr'autres +belles propriétez que le cocuage peut apporter, c'est ce beau et bon +sujet par lequel on peut bien connoistre combien gentiment l'esprit +s'exerce pour le plaisir et contentement de la nature humaine, d'autant +que c'est luy qui veille, et qui invente et façonne l'artifice +nécessaire à y pourvoir sans que la nature y fournisse que le désir et +l'appetit sensuel, comme l'on peut cacher par tant de ruses et astuces +qui se pratiquent au mestier de l'amour, qui est celuy qui imprime les +cornes; car il faut tromper un mary jaloux, soupçonneux et colere; il +faut tromper et voiler les yeux des plus prompts à recevoir du mal, et +pervertir les plus curieux de la connoissance de la vérité, faire croire +de la fidélité là où il n'y a que toute déception; plus de franchise là +où il n'y a que dissimulation et crainte, et plus de crainte là où il +n'y a plus de licence: bref, par toutes ces difficultez, et pour venir +dessus ces discours, ce ne sont pas actes à quoy la vertu naturelle +puisse parvenir; il en faut donner l'advantage à l'esprit, lequel +fournit le plaisir et bastit plus de cornes que le corps qui les plante +et cheville.» Voilà les propres mots du discours de cette dame, sans les +changer aucunement, qu'elle fait au commencement de son conte, qui se +faisoit d'elle-mesme; mais elle l'adombroit par d'autres noms et puis, +poursuivant<a name="page_129" id="page_129"></a> les amours de la dame et du seigneur avec qui elle avoit à +faire, et pour venir là et à la perfection, elle allégue que l'apparence +de l'amour n'est qu'une apparence de consentement. Il est du tout sans +forme jusqu'à son entière joüissance et possession, et bien souvent l'on +croit qu'elle soit venue à cette extrémité, que l'on est bien loin de +son compte, et, pour récompense, il ne reste rien que le temps perdu, +duquel l'on porte un extrême regret (il faut bien peser et noter ces +dernières paroles, car elles portent coup, et de quoy à blasonner). +Pourtant il n'y a que la joüissance en amour et pour l'homme et pour la +femme, pour ne regretter rien du temps passé. Et pour cette honneste +dame, qui escrivoit ce conte, donna un rendez-vous à son serviteur dans +un bois, où souvent s'alloit pourmener en une fort belle allée, à +l'entrée de laquelle elle laissa ses femmes, et le va trouver sous un +beau et large chesne ombrageux; car c'estoit en esté! «Là où, dit la +dame en son conte par ces propres mots, il ne faut point douter la vie +qu'ils demenèrent pour un peu, et le bel autel qu'ils dressèrent au +pauvre mary au temple de Cératon, bien qu'ils ne fussent en Delos, qui +estoit fait tout de cornes: pensez que quelque bon compagnon l'avoit +fondé.» Voilà comment cette dame se moquoit de son mary, aussi bien en +ses escrits comme en ses délices et effects: et qu'on note tous ses +mots, ils portent de l'efficace, estans prononcés mesmes et escrits +d'une si habile et honneste femme.</p> + +<p>Le conte en est très-beau, que j'eusse volontiers ici mis et inséré; +mais il est trop long, car les pourparlers, avant que de venir là, sont +fort beaux et longs aussi, reprochant à son serviteur, qui la loüoit +extremement, qu'il y avoit en luy plus d'œuvre de naturelle et +nouvelle passion qu'aucun bien qui fust en elle, bien qu'elle fust des +belles et honnestes; et, pour vaincre cette opinion, il fallut au +serviteur faire de grandes preuves de son amour, qui sont fort bien +spécifiées en ce conte: et puis estant d'accord, l'on y voit des ruses, +des finesses et tromperies d'amour en toutes sortes, et contre le mary +et contre le monde, qui sont certes fort belles et très-fines. Je priay +cette honneste dame de me donner le double de ce conte; ce qu'elle fist +très-volontiers, et ne voulust qu'autre le doublast qu'elle, de peur de +surprise. Cette dame avoit raison de donner cette vertu et propriété au +cocuage; car avant que se mettre à l'amour, elle estoit fort peu habile; +mais l'ayant traité, elle devint l'une des spirituelles et habiles +femmes de<a name="page_130" id="page_130"></a> France, tant pour ce sujet que pour d'autres. Et de fait, ce +n'est pas la seule que j'ay veue qui s'est habilitée, pour avoir traité +l'amour, car j'en ay veu une infinité très-sottes et mal-habiles à leur +commencement; mais elles n'avoient demeuré un an à l'académie de Cupidon +et Vénus madame sa mère, qu'elles en sortoient très-habiles et +très-honnestes femmes en tout; et quant à moy je n'ay veu jamais putain +qui ne fust très-habile et qui ne levast la paille.</p> + +<p>—Si feray-je encor cette question; en quelle saison de l'année se fait +plus de cocus, et laquelle est plus propre à l'amour, et à esbranler une +fille, une femme ou une veuve? Certainement la plus commune voix est +qu'il n'y a pour cela que le printemps, qui esveille les corps et les +esprits endormis de l'hyver fascheux et mélancolique; et puisque tous +les oiseaux et animaux s'en réjoüissent et entrent tous en amours, les +personnes qui ont autres sens et sentiment s'en ressentent bien +davantage, et surtout les femmes (selon l'opinion de plusieurs +philosophes et médecins), qui entrent lors en plus grande ardeur et +amour qu'en tout autre temps, ainsi que je l'ay ouy dire à aucunes +honnestes et belles dames, et mesmes à une grande qui ne failloit +jamais, le printemps venu, en estre plus touchée et picquée qu'en autre +saison; et disoit qu'elle sentoit la pointe de l'herbe et hannissoit +après comme les juments et chevaux, et qu'il falloit qu'elle en tastast, +autrement elle s'amaigriroit; ce qu'elle faisoit, je vous en asseure, et +devenoit lors plus lubrique. Aussi, trois ou quatre amours nouvelles que +je luy ay veu faire en sa vie, elle les a faites au printemps, et non +sans cause; car de tous les mois de l'an, avril et may sont les plus +consacrez, et dédiés à Vénus, où lors les belles dames s'accommencent, +plus que devant, à s'accommoder, dorloter, et se parer gentiment, se +coiffer follastrement, se vestir légèrement; qu'on dirait que tous ces +nouveaux changements, et d'habits et de façons, tendent tous à la +lubricité, et à peupler la terre de cocus, marchant dessus, aussi bien +que le ciel et l'air en produisent de volants en avril et en may. De +plus, ne pensez pas que les belles femmes, filles ou veuves, quand elles +voient de toutes parts en leurs pourmenades de leurs bois, de leurs +forests, garennes, parcs, prairies, jardins, bocages et autres lieux +récréatifs, les animaux et les oiseaux s'entrefaire l'amour et +lascivement paillarder, n'en ressentent d'estranges piqueures en leur +chair, et n'y veulent soudain rapporter leurs remèdes; et c'est l'une +des persuasives remonstrances<a name="page_131" id="page_131"></a> qu'aucuns amants et aucunes amantes +s'entrefont, s'entrevoyants sans chaleurs, ny flamme, ny amour, en leur +remonstrant les animaux et oyseaux, tant des champs que des maisons, +comme les passereaux et pigeons domestiques et lascifs, et ne faire que +paillarder, germer, engendrer, et foissonner jusqu'aux arbres et +plantes; et c'est ce que sceut dire un jour une gente dame espagnole à +un cavalier froid ou trop respectueux: <i>Sa, gentil cavallero, mira como +los amores de todas suertes se tratan y trionfan en este verano, y V.S. +queda flaco y abatrido!</i> C'est-à-dire: «Voici<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>, gentil cavalier, +comme sortes d'amours se mennent et triomphent en cette prime; et vous +demeurez flac et abattu.» Le printemps passé fait place à l'esté, qui +vient après et porte avec soy ses chaleurs: et ainsi qu'une chaleur +amène l'autre, la dame par conséquent double la sienne; et nul +rafraischissement ne la luy peut oster si bien qu'un bain chaud et +trouble de sperme vénériq: ce n'est pas contraire par son contraire et +guérir, ains semblable par son semblable; car, bien que tous les jours +elle se baignast, se plongeast dans la plus claire et fraische fontaine +de tout un pays, cela n'y sert, ny quelques légers habillements qu'elle +puisse porter pour s'en donner fraischeur, et qu'elle les retrousse tant +qu'elle voudra, jusques à laisser les calessons, ou mettre le vertugadin +dessus eux, sans les mettre sur le cotillon, comme plusieurs le font; et +là c'est le pis, car, en tel estat, elles s'arregardent, se ravissent, +se contemplent à la belle clarté du soleil, que, se voyant ainsi belles, +blanches, caillées, poupines et en bon point, entrent soudain en rut et +tentation; et, sur ce, faut aller au masle ou de tout brusler toutes +vives, dont on en a veu fort peu; aussi seroient-elles bien sottes: et +si elles sont couchées dans leurs beaux lits ne pouvants endurer ny +couvertes, ny linceux, se mettent en leurs chemises retroussées à demy +nues, et le matin, le soleil levant donnant sur elles, et venants à se +regarder encore mieux à leur aise de tous costez et toutes parts, +souhaitent leurs amys, et les attendent: que si par cas ils arrivent sur +ce point, sont aussitost les bien venus, pris et embrassés; «car lors, +disent-elles, c'est la meilleure embrassade et joüissance d'aucune heure +du jour; d'autant, disoit un jour une grande, que le c.. est bien +confit, à cause du doux chaud et feu de la nuict, qui l'a ainsi cuit et +confit, et qu'il en est beaucoup<a name="page_132" id="page_132"></a> meilleur et savoureux.» L'on dit +pourtant par un proverbe ancien: <i>Juin et juillet, la bouche mouillée et +le v.. sec</i>; encor met-on le mois d'aoust: cela s'entend pour les +hommes, qui sont en danger quand ils s'échauffent par trop en ces temps; +et mesme quand la chaude canicule domine, à quoy ils y doivent adviser; +mais s'ils se veulent brusler à leur chandelle, à leur dam. Les femmes +ne courent jamais ceste fortune, car tous mois, toutes saisons, tous +temps, tous signes leur sont bons. Or les bons fruits de l'esté +surviennent, qui semblent devoir rafraischir ces honnestes et +chaleureuses dames. A aucunes j'en ay veu manger peu, et à d'autres +prou. Mais pourtant on ny a guieres veu de changement de leur chaleur ny +aux unes ny aux autres, pour s'en abstenir ny pour en manger; car le pis +est que, s'il y a aucuns fruits qui puissent rafraischir, il y a bien +force autres qui reschauffent bien autant, auxquels les dames courent le +plus souvent, comme à plusieurs simples qui sont en leur vertu et bons +et plaisants à manger en leurs potages et salades, et comme aux +asperges, aux artichaux, aux truffles, aux morilles, aux mousserons et +potirons, et aux viandes nouvelles, que leurs cuisiniers, par leurs +ordonnances, sçavent très-bien accoustrer et accoustumer à la friandise +et lubricité, et que les médecins aussi leur sçavent bien ordonner. Que +si quelqu'un bien expert et gallant entreprenoit à desduire ce passage, +il s'en acquitteroit bien mieux que moy. Au partir de ces bons mangers, +donnez-vous garde, pauvres amants et marys. Que si vous n'estes bien +préparez, vous voilà déshonorez, et bien souvent on vous quitte pour +aller au change. Ce n'est pas tout; car il faut avec ces fruits +nouveaux, et fruits des jardins et des champs, y adjouter de bons grands +pastez que l'on a inventez depuis quelques temps, avec force pistaches, +pignons, et autres drogues d'apoticaires scaldives, mais sur-tout des +crestes et c........ de cocq, que l'esté produit et donne plus en +abondance que l'hyver et autres saisons; et se fait aussi plus grand +massacre en général de ces jolets et petits cocqs qu'en hyver des grands +cocqs, n'estant si bons et si propres que les petits, qui sont chauds +ardents et plus gaillards que les autres. Voila un entr-autres, des bons +plaisirs et commoditez que l'esté rapporte pour l'amour. Et de ces +pastez ainsi composez de menusailles de ces petits cocqs et culs +d'artichaux et truffles, ou autres friandises chaudes en usent souvent +quelques dames que j'ai ouy dire; lesquelles, quand elles en mangent et +y peschent, mettant la main dedans ou avec<a name="page_133" id="page_133"></a> les fourchettes, et en +rapportant et en remettant en la bouche ou l'artichault, ou la truffle, +ou la pistache, ou la creste de cocq, ou autre morceau, elles disent +avec une tristesse morne: <i>Blanque</i>; et quand elles rencontrent les +gentils c........ de cocq, et les mettent sous la dent, elles disent +d'une allégresse: <i>Bénéfice</i>; ainsi qu'on fait à la blanque en Italie, +et comme si elles avaient rencontré et gagné quelque joyau très-précieux +et riche. Elles en ont cette obligation à messieurs les petits cocqs et +jolets, que l'esté produit avec la moitié de l'automne pourtant, que +j'entremesle avec l'esté, qui nous donne force autres fruits et petits +volatiles qui sont cent fois plus chaudes que celles de l'hyver et de +l'autre moitié de l'automne prochaine et voisine de l'hyver, qui, bien +qu'on les puisse et doive joindre ensemble, si n'y peut-on si bien +recueillir tous ces bons simples en leur vigueur, ny autre chose comme +en la saison chaude, encore l'hyver s'efforce de produire ce qu'il peut, +comme les bonnes cardes qui engendrent bien de la bonne chaleur et de la +concupiscence, soit qu'elles soient cuittes ou crues, jusques aux petits +chardons chauds, dont les asnes vivent et en baudoüinent mieux, que +l'esté rend durs, et l'hyver les rend tendres et délicats, dont l'on en +fait de fort bonnes salades nouvellement inventées. Et outre tout cela, +on fait tant d'autres recherches de bonnes drogues chez les apoticaires, +drogueurs et parfumeurs, que rien n'y est oublié, soit pour ces pastez, +soit pour les bouillons: et ne trouve-t-on à dire guieres de la chaleur +en l'hyver par ce moyen et entretenement tant qu'elles peuvent; «car, +disent-elles, puisque nous sommes curieuses de tenir chaud l'extérieur +de nostre corps par des habits pesants et bonnes fourrures, pourquoy +n'en ferons-nous de mesme à l'intérieur?» Les hommes disent aussi: «Et +de quoy leur sert-il d'adjouster chaleur sur chaleur, comme soye sur +soye, contre la Pragmatique, et que d'elles-mesmes elles sont assez +chaleureuses, et qu'à toute heure qu'on les veut assaillir elles sont +tousjours prestes de leur naturel, sans y apporter aucun artifice? Qu'y +feriez-vous? Possible qu'elles craignent que leur sang chaud et +bouillant se perde et se resserre dans les veines et devienne froid et +glacé si on ne l'entretient, ny plus ny moins que celuy d'un hermite qui +ne vit que de racines.»</p> + +<p>Or laissons-les faire: cela est bon pour les bons compagnons; car, elles +estant en si fréquente ardeur, le moindre assaut d'amour qu'on leur +donne, les voilà prises, et messieurs les pauvres<a name="page_134" id="page_134"></a> marys cocus et cornus +comme satyres. Encor font-elles mieux, les honnestes dames: elles font +quelquesfois part de leurs bons pastez, bouillons et potages à leurs +amants par miséricorde, afin d'estre plus braves et n'estre atténuez par +trop quand ce vient à la besogne, et pour s'en ressentir mieux et +prévaloir plus abondamment et leur en donnent aussi des receptes pour en +faire faire en leur cuisine à part: dont aucuns y sont bien trompez, +ainsi que j'ay ouy parler d'un galant gentilhomme, qui, ayant ainsi pris +son bouillon, et venant tout gaillard aborder sa maîtresse, la menaça +qu'il la meneroit beau et qu'il avoit pris son bouillon, et mangé son +pasté. Elle lui respondit: «Vous ne me ferez que la raison; encore ne +sçay-je:» et s'estant embrassez et investis, ces friandises ne luy +servirent que pour deux opérations de deux coups seulement. Sur quoy +elle luy dit ou que son cuisinier l'avoit mal servy ou y avoit espargné +des drogues et compositions qu'il y falloit, ou qu'il n'avoit pas pris +tous ses préparatifs pour la grande médecine, ou que son corps pour lors +estoit mal disposé pour la prendre et la rendre: et ainsy elle se moqua +de luy. Tous simples pourtant, toutes drogues, toutes viandes et +médecines, ne sont propres à tous; aux uns elles opèrent, aux autres +blanque, encore ay-je veu des femmes qui, mangeant ces viandes chaudes +et qu'on leur en faisoit la guerre que par ce moyen il pourroit avoir du +débordement ou de l'extraordinaire ou avec le mary ou l'amant, ou avec +quelque pollution nocturne, elles disoient, juroient et affirmoient que, +pour tel manger, la tentation ne leur en survenoit en aucune manière; et +Dieu sait il falloit qu'elles fissent ainsi des rusées. Or les dames qui +tiennent le party de l'hiver disent que, pour les bouillons et mangers +chauds, elles en sçavent assez de receptes d'en faire d'aussi bons +l'hyver qu'aux autres saisons: elles en font assez d'expérience, et pour +faire l'amour le disent aussi très-propre; car, tout ainsi que l'hyver +est sombre, ténébreux, quiete, coy, retiré de compagnies et caché, ainsi +faut que soit l'amour et qu'il soit fait en cachette, en lieu retiré et +obscur, soit en un cabinet à part, ou en un coin de cheminée près d'un +bon feu qui engendre bien, s'y tenant de près et long-temps autant de +chaleur vénéricque que le soleil d'esté. Comme aussi fait-il bon en la +ruelle d'un lit sombre, que les yeux des autres personnes, cependant +qu'elles sont près du feu à se chauffer, pénétrent fort mal-aisément, ou +assises sur des coffres et lits à<a name="page_135" id="page_135"></a> l'escart faisant aussi l'amour, ou +les voyant se tenir près les unes des autres, et pensant que ce soit à +cause du froid, et se tenir plus chaudement; cependant font de bonnes +choses, les flambeaux à part bien loin reculez, ou sur la table, ou sur +le buffet. De plus, qui est meilleur quand l'on est dans le lit? c'est +tous les plaisirs du monde aux amants et amantes de s'entr'embrasser, de +s'entreserrer et se baiser, s'entre-trousser l'un sur l'autre de peur de +froid, non pour un peu, mais pour un long temps, et s'entre-eschauffer +doucement, sans se sentir nullement du chaud démesuré que produit +l'esté, et d'une sueur extrême, qui incommode grandement le déduit de +l'amour; car, au lieu de s'entretenir au large et fort à l'escart: et +qui est le meilleur, disent les dames, par l'advis des médecins, les +hommes sont plus propres, ardants et déduits à cela l'hyver qu'en +l'esté.</p> + +<p>—J'ay cogneu d'autres fois une très-grande princesse, qui avoit un +très-grand esprit et parloit et escrivoit des mieux. Elle se mit un jour +à faire des stances à la louange et faveur de l'hyver, et sa propriété +pour l'amour. Pensez qu'elle l'avoit trouvé pour elle très-favorable et +traitable en cela. Elles estoient très-bien faites, et les ay tenues +long-temps en mon cabinet, et voudrois avoir donné beaucoup et les tenir +pour les insérer ici; l'on y verroit et remarqueroit-on les grandes +vertus de l'hyver, propriétés et singularitez pour l'amour.</p> + +<p>—J'ay cogueu une très-grande dame et des belles du monde, laquelle, +veufve de frais, faisant semblant ne vouloir, pour son nouvel habit et +estat, aller les après-soupers voir la Cour, ni le bal, ni le coucher de +la Reine, et n'estre estimée trop mondaine, ne bougeoit de la chambre, +laissoit aller ou renvoyoit un chacun ou une chacune à la danse, et son +fils et tout, se retiroit en une ruelle; et là son amant, d'autres fois +bien traité, aymé et favorisé d'elle estant en mariage, arrivoit, ou +bien, ayant soupé avec elle, ne bougeoit, donnant le bonsoir à un sien +beau-frère, qui estoit de grand garde, et là traitoit et renouvelloit +ses amours anciennnes, et en pratiquoit de nouvelles pour secondes +noces, qui furent accomplies en l'esté après. Ainsi que j'ay considéré +depuis toutes ces circonstances, je croy que les autres saisons ne +fussent esté si propres pour cet hyver, et comme je l'ay ouy dire à une +de ses dariolettes. Or, pour faire fin, je dis et affirme que toutes +saisons sont propres pour l'amour, quand elles sont prises à propos, et +selon les caprices des hommes et des femmes<a name="page_136" id="page_136"></a> qui les surprennent: car, +tout ainsi que la guerre de Mars se fait en toutes saisons et tout +temps, et qu'il donne ses victoires comme il luy plaît et comme aussi il +trouve ses gens d'armes bien appareillés et encouragés de donner leur +bataille, Vénus en fait de mesmes, selon qu'elle trouve ses troupes +d'amants et d'amantes bien disposées au combat: et les saisons n'y font +guères rien, ny leur acception ny élection n'y a pas grand lieu; non +plus ne servent guères leurs simples, ny leur fruits, ny leurs drogues, +ny drogueurs, ny quelque artifice que fassent ny les unes ny les autres, +soit pour augmenter leur chaleur, soit pour la rafraischir. Car, pour le +dernier exemple, je connois une grande dame à qui sa mère, dez son petit +age, la voyant d'un sang chaud et bouillant qui la menoit un jour tout +droit au chemin du bourdeau, luy fit user par l'espace de trente ans, +ordinairement en tous ses repas, du jus de vinette, qu'on appelle en +France ozeille, fust en ses viandes, fust en ses potages et avec +bouillons, fust pour en boire de grandes escüelles à oreilles, sans +autres choses entremeslées; bref, toutes ses sausses estoient jus de +vinette. Elle eut beau faire tous ces mystères réfrigératifs, qu'enfin +ç'a esté une très-grandissime et illustrissime putain, et qui n'avoit +point besoin de ces pastés que j'ay dit pour luy donner de la chaleur, +car elle en a assez; et si pourtant elle est aussi goulue à les manger +que toute autre. Or je fais fin, bien que j'en eusse dit davantage et +eusse rapporté davantage de raisons et exemples; mais il ne faut pas +tant s'amuser à ronger un mesme os; et aussi que je donne la plume à un +autre meilleur discoureur que moi, qui sçaura soustenir le party des +unes et des autres raisons: me rapportant à un souhait et désir que +fairoit une fois une honneste dame espagnole, qui souhaitoit et désiroit +de devenir hyver, quand sa saison seroit, et son ami un feu, afin, quand +elle viendroit s'eschauffer à luy par le grand froid qu'elle auroit, +qu'il eust ce plaisir de la chauffer, et elle de prendre sa chaleur +quand elle s'y chaufferoit, et de plus se présenter et se faire voir à +luy souvent et à son aise, et se chauffant retroussée, escarquillée, et +eslargie de cuisses et de jambes, pour participer à la vüe de ses beaux +membres cachés sous son linge et habillements d'auparavant; aussi pour +la reschauffer encore mieux et luy entretenir son autre feu du dedans et +sa chaleur paillarde. Puis desiroit venir printemps, et son amy un +jardin tout en fleurs, desquelles elle s'en ornast sa teste, sa belle<a +name="page_137" id="page_137"></a> gorge, son beau sein, voire s'y veautrant +parmy elles son beau corps tout nud entre les draps. De mesmes après +desiroit devenir esté, et par conséquent son amy une claire fontaine ou +reluisant ruisseau, pour la recevoir en ses belles et fraisches eaux +quand elle iroit s'y baigner et esgayer, et bien à plein se faire voir à +luy, toucher, retoucher et manier tous ses membres beaux et lascifs. Et +puis, pour la fin, desiroit pour son automne retourner en sa première +forme et devenir femme et son mary homme, pour puis après tous deux +avoir l'esprit le sens et la raison à contempler et rememorer tout le +contentement passé, et vivre en ces belles imaginations et +contemplations passées, et pour sçavoir et discourir entr'eux quelle +saison leur avoit esté plus propre et delicieuse. Voilà comment ceste +honneste dame départoit et compassoit les saisons; en quoy je me remets +au jugement des mieux discourants, quelle des quatre en ces formes +pouvoit estre à l'un et à l'autre plus douce et plus agréable.</p> + +<p>—Maintenant à bon escient je me départs de ce discours. Qui en voudra +sçavoir davantage et des diverses humeurs des cocus, qu'il fasse une +recherche d'une vieille chanson qui fut faite à la Cour, il y a quinze +ou seize ans, des cocus, dont le refrain est</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Un cocu meine l'autre, et toujours sont en peine,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">Un cocu l'autre meine.</span></td></tr> +</table> + +<p>Je prie toutes les honnestes dames qui liront dans ce chapitre aucuns +contes, si par cas elles y passent dessus, me pardonner s'ils sont un +peu gras en saupiquets, d'autant que je ne les eusse sceu plus +modestement déguiser, veu la sauce qu'il leur faut; et diray bien plus, +que j'en eusse allégué d'autres encore bien plus saugreneux et +meilleurs, n'estoit que, ne les pouvant ombrager bien d'une belle +modestie, j'eusse eu crainte d'offenser les honnestes dames qui +prendront cette peine et me feront cet honneur de lire mes livres; et si +vous diray de plus, que ces contes que j'ay faits icy ne sont point +contes menus de villes ny villages, mais viennent de bons et hauts +lieux; et si ce sont de viles et basses personnes, ne m'estant voulu +mesler que de coucher les grands et hauts subjets, encore que j'aye le +dire bas; et, en ne nommant rien, je ne pense pas scandaliser rien +aussi.<a name="page_138" id="page_138"></a></p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Femmes, qui transformez vos marys en oiseaux,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ne vous en lassez point, la forme en est très-belle;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Car si vous les laissez en leurs premières peaux,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ils voudront vous tenir toujours en curatelle,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et comme homme voudront user de leur puissance;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Au lieu qu'estants oiseaux ne vous feront d'offense.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 5em;">AUTRE.</span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ceux qui voudront blasmer les femmes amiables</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qui font secrètement leurs bons marys cornards,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Les blasment à grand tort et ne sont que bavards;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Car elles font l'aumosne et sont fort charitables</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">En gardant bien la loy à l'aumosne donner,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ne faut en hypocrit la trompette sonner.</span></td></tr> +</table> +<p><i>Vieille rime du jeu d'amours, que j'ay trouvée dans des vieux papiers.</i></p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le jeu d'amours, ou jeunesse s'esbat,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">A un tablier se peut comparer.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sur un tablier les dames on abat,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Puis il convient le trictrac préparer.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et en celui ne faut que se parer.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Plusieurs font Jean: n'est-ce pas jeu honneste,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qui par nature un joüeur admoneste</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Passer le temps de cœur joyeusement?</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Mais en défaut de trouver la raye nette</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il s'en ensuit un grand jeu de torment.</span></td></tr> +</table> + +<p>Ce mot <i>raye nette</i> s'entend en deux façons: l'une, pour le jeu de la +<i>raye nette</i> du trictrac; et l'autre, que, pour ne trouver la <i>raye +nette</i> de la dame avec qui l'on s'esbat, on y gagne bonne vérole, de bon +mal et du torment.<a name="page_139" id="page_139"></a></p> + +<h2><a name="DISCOURS_SECOND" id="DISCOURS_SECOND"></a>DISCOURS SECOND</h2> + +<p class="c">Sur le sujet qui contente le plus en amour, ou le toucher, ou la +veuë, ou la parole. </p> + +<p class="c">INTRODUCTION.</p> + +<p>Voici une question en matière d'amours qui mériteroit un plus profond et +meilleur discoureur que moy, sçavoir qui contente plus en la joüissance +d'amour, ou le tact qui est l'attouchement, ou la parole, ou la veuë? M. +Pasquier, très-grand personnage certes, en sa jurisprudence, qui est sa +profession, comme en autres belles et humaines sciences, en fait un +discours dans ses lettres qu'il nous a laissées par escrit; mais il a +esté trop bref, et, pour estre si grand homme, il ne devoit tant +là-dessus espargner sa belle parole comme il a fait; car, s'il l'eust +voulue un peu eslargir et en dire bien au vray et au naturel ce qu'il en +eust sceu dire, sa lettre qu'il en fait là-dessus en eust esté cent fois +bien plus plaisante et agréable.</p> + +<p>Il en fonde son discours principal sur quelques rimes anciennes du comte +Thibault de Champagne, lesquelles je n'avois jamais vues, sinon ce petit +fragment que ce M. Pasquier produit là; et trouve que ce bon et brave et +ancien chevalier dit très-bien, non en si bons termes que nos gallants +poëtes d'aujourd'hui, mais pourtant en très-bon sens et bonnes raisons; +aussi avoit-il un très-beau et digne sujet pourquoy il disoit si bien, +qui estoit la reyne Blanche de Castille, mère de saint Louis, de +laquelle il fut aucunement espris, voire beaucoup, et l'avoit prise pour +maistresse. Mais, pour cela, quel mal? et quel reproche pour cette +reyne? encore qu'elle fust esté très-sage et vertueuse, pouvoit-elle +engarder le monde de l'aymer et brusler au feu de sa beauté et de ses +vertus, puisque c'est le propre de la vertu et d'une perfection que +de<a name="page_140" id="page_140"></a> se faire aymer? Le tout est de ne se laisser aller à la volonté de +celuy qui ayme.</p> + +<p>Voylà pourquoy il ne faut trouver estrange ny blasmer cette reyne si +elle fut tant aimée, et que, durant son regne et son autorité, il y ait +eu en France des divisions, séditions et querelles: car, comme j'ay ouy +dire à un très-grand personnage, les divisions s'esmeuvent autant pour +l'amour que pour les brigues de l'Estat; et, du temps de nos pères, il +se disoit un proverbe ancien que tout le monde voloit du c.. de la reine +folle.</p> + +<p>Je ne sçay pour quelle reyne ce proverbe se fit, comme possible, fit ce +comte Thibault, qui, possible, ou pour n'estre bien traité d'elle comme +il vouloit, ou qu'il en fust desdaigné, ou un autre mieux aimé que luy, +conceut en soy ces dépits qui le précipitèrent et firent perdre en ces +guerres et tumultes, ainsi qu'il arrive souvent quand une belle ou +grande reyne ou dame, ou princesse, se met à régir un Estat: un chacun +désire la servir, honorer et respecter, autant pour avoir l'heur d'estre +bien venu d'elle et estre en ses bonnes graces, comme de se vanter de +régir et gouverner l'Estat avec elle et en tirer du profit. J'en +alléguerois quelques exemples, mais je m'en passeray bien.</p> + +<p>Tant y a, que ce comte Thibault prit sur ce beau sujet, que je viens de +dire, à bien escrire, et possible à faire cette demande que nous +représente M. Pasquier, auquel je renvoye le lecteur curieux, sans en +toucher icy aucunes rimes; car ce ne seroit qu'une superflüité. +Maintenant, il me suffira d'en dire ce qu'il m'en semble tant de moy que +de l'avis des plus gallants que moy.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<h3>ARTICLE PREMIER.</h3> + +<p class="c">De l'attouchement en amour </p> + +<p>Or, quant à l'attouchement, certainement il faut avouer qu'il est très +délectable, d'autant que la perfection de l'amour c'est de joüir, et ce +joüir ne se peut faire sans l'attouchement; car, tout ainsi que la faim +et la soif ne se peut soulager et appaiser, sinon par le manger et le +boire, aussi l'amour ne se passe ny par l'ouye ny par la veuë, mais par +le toucher, l'embrasser et par l'usage de Vénus: à quoi le badin fat +Diogène cynique rencontra badinement, mais<a name="page_141" id="page_141"></a> salaudement pourtant, quand +il souhaitoit qu'il peust abattre sa faim en se frottant le ventre, tout +ainsi qu'en se frottant la verge il passoit sa rage d'amour. J'eusse +voulu mettre cecy en paroles plus nettes, il le faut passer fort +légèrement; ou bien comme fit cet amoureux de Lamia, qui, ayant esté par +trop excessivement rançonné d'elle pour joüir de son amour, n'y put ou +n'y voulut entendre; et, pour ce, s'advisa, songeant en elle, se +corrompre, se polluer, et passer son envie en son imagination: ce +qu'elle ayant sceu, le fit convenir devant le juge qu'il eust à l'en +satisfaire et la payer, lequel ordonna qu'au son et tintement de +l'argent qu'il lui monstreroit, elle seroit payée, et en passeroit ainsi +son envie, de mesme que l'autre par songe et imagination, avoit passé la +sienne.</p> + +<p>Il est bien vray que l'on m'alléguera force especes de Vénus que les +anciens philosophes deguisent; mais de ce, je m'en rapporte à eux et aux +plus subtils qui en voudront discourir. Tant y a, puisque le fruit de +l'amour mondain n'est autre chose que la joüissance, il ne faut point la +penser bien avoir, qu'en touchant et embrassant. Si est-ce que plusieurs +ont bien eu opinion que ce plaisir estoit fort maigre sans la veuë et la +parole; et de ce nous en avons un bel exemple dans les <i>Cent Nouvelles +de la Reyne de Navarre</i>, de cet honneste gentilhomme, lequel, ayant joüy +plusieurs fois de cette honneste dame de nuict, bouchée avec son touret +de nez (car les masques n'estoient encore en usage), en une galerie +sombre et obscure, encore qu'il cogneust bien au toucher qu'il n'y avoit +rien que de bon, friant et exquis, ne se contenta point de telle faveur, +mais voulut savoir à qui il avoit à faire: par quoy, en l'embrassant et +la tenant un jour, il la marqua d'une craye au derrière de sa robe, qui +estoit de velours noir; et puis le soir après souper (car leurs +assignations estoient à certaine heure assignée), ainsi que les dames +entroient dans la salle du bal, il se mit derrière la porte; et, les +espiant attentivement passer, il vient à voir entrer la sienne marquée +sur l'espaule, qu'il n'eust jamais pensé, car, en ses façons, +contenances et paroles, on l'eust prise pour la Sapience de Salomon, et +telle que la Reyne la descrit. Qui fust esbahy, ce fut ce gentilhomme, +pour sa fortune assise sur une femme qui n'eust jamais creu moins d'elle +que de toutes les dames de la Cour; vray est qu'il voulut passer plus +outre, et ne s'arrester là, car il luy voulut le tout descouvrir, et +sçavoir d'elle pourquoy elle se cachoit ainsi de luy, et se faisoit +ainsi servir à couvert et cachettes;<a name="page_142" id="page_142"></a> mais elle, très-bien rusée, nia et +renia tout, jusques à sa part de paradis et la damnation de son ame, +comme est la coustume des dames, quand on leur va objecter des choses de +leur cas qu'elles ne veulent qu'on les sache, encore qu'on en soit bien +certain et qu'elles soient très-vrayes. Elle s'en dépita; et par ainsi +ce gentilhomme perdit sa bonne fortune. Bonne, certes, elle estoit; car +la dame estoit grande et valoit le faire, et, qui plus est, parce +qu'elle faisoit de la sucrée, de la chaste, de la prude, de la feinte; +en cela il pouvoit avoir double plaisir: l'un pour cette joüissance si +douce, si bonne, si délicate; et le second, à la contempler souvent +devant le monde en sa mixte cointe mine, froide et modeste, et sa parole +toute chaste, rigoureuse et rechignarde, songeant en soy son geste +lascif, folastre maniement et paillardise, quand ils estoient ensemble. +Voilà pourquoy ce gentilhomme eut grand tort de luy en avoir parlé, mais +devoit tousjours continuer ses coups et manger sa viande, aussi bien +sans chandelle qu'avec tous les flambeaux de sa chambre. Bien devoit-il +sçavoir qui elle estoit, et en faut loüer sa curiosité, d'autant que, +comme dit le conte, il avoit peur avoir à faire avec quelque espèce de +diable; car volontiers ces diables se transforment et prennent la forme +des femmes pour habiter avec les hommes, et les trompent ainsi; auxquels +pourtant, à ce que j'ay ouy dire à aucuns magiciens subtils, est plus +aisé de s'accommoder de la forme et visage de femme, que non pas de la +parole. Voilà pourquoy ce gentilhomme avoit raison de la vouloir voir et +cognoistre; et, à ce qu'il disoit luy-même, l'abstinence de la parole +lui faisoit plus d'appréhension que la veuë, et le mettoit en resverie +de monsieur le diable; dont en cela il monstra qu'il craignoit Dieu. +Mais, après avoir le tout descouvert, il ne devoit rien dire. Mais quoy! +ce dira quelqu'un, l'amitié et l'amour n'est point bien parfaite, si on +ne la déclare et du cœur et de la bouche; et pour ce, ce gentilhomme +la luy vouloit faire bien entendre; mais il n'y gagna rien, car il y +perdit tout. Aussi, qui eust cogneu l'humeur de ce gentilhomme, il sera +pour excusé, car il n'estoit si froid ny discret pour joüer ce jeu, et +se masquer d'une telle discrétion; et, à ce que j'ay ouy dire à ma mère, +qui estoit à la Reyne de Navarre, et qui en sçavoit quelques secrets de +ses Nouvelles, et qu'elle en estoit l'une des devisantes, c'estoit feu +mon oncle de La Chastaigneraye, qui estoit brusq, prompt et un peu +volage. Le conte est déguisé pourtant pour le cacher mieux, car mon dict +oncle ne fut jamais au service de la grand princesse,<a name="page_143" id="page_143"></a> maistresse de +cette dame, ouy bien du roy son frère: et si n'en fut autre chose, car +il estoit fort aymé et du Roy et de la princesse. La dame, je ne la +nommeray point, mais elle estoit veufve et dame d'honneur d'une +très-grande princesse, et qui sçavoit faire la mine de prude plus que +dame de la Cour.</p> + +<p>—J'ay ouy conter d'une dame de la cour de nos derniers roys, que je +cognois, laquelle, estant amoureuse d'un fort honneste gentilhomme de la +Cour, vouloit imiter la façon d'amour de cette dame précédente: mais +autant de fois qu'elle venoit de son assignation et de son rendez-vous, +elle s'en alloit à sa chambre, et se faisoit regarder de tous costez à +une de ses filles ou femmes de chambre si elle n'estoit point marquée; +et, par ce moyen, se garda d'estre méprise et reconnue. Aussi ne +fut-elle jamais marquée qu'à la neufiesme assignation, que la marque fut +aussitost descouverte et recogneue de ses femmes; et pour ce, de peur +d'estre scandalisée, et tomber en opprobre, elle brisa là, et oncques +puis ne retourna à l'assignation. Il eust mieux valu, ce dit quelqu'un, +qu'elle luy eust laissé faire ses marques tant qu'il eust voulu, et +autant de faites les deffaire et effacer; et pour ce eust eu double +plaisir, l'un de ce contentement amoureux, et l'autre de se mocquer de +son homme, qui travailloit tant à cette pierre philosophale pour la +descouvrir et cognoistre, et n'y pouvoit jamais parvenir.</p> + +<p>—J'en ay ouy conter d'un autre du temps du roy François, de ce beau +escuyer Gruffy, qui estoit un escuyer de l'escurie du dit roy, et mourut +à Naples au voyage de M. de Lautrec, et d'une très-grande dame de la +Cour, dont en devint très-amoureuse: aussi estoit-il très-beau et ne +l'appeloit-on ordinairement que le beau Gruffy, dont j'en ay veu le +pourtrait qui le monstre tel. Elle attira un jour un sien +vallet-de-chambre en qui elle se fioit, pourtant incogneu et non veu, en +sa chambre, qui luy vint dire un jour, luy bien habillé, qu'il sentoit +son gentilhomme, qu'une très-honneste et belle dame se recommandoit à +luy, et qu'elle en estoit si amoureuse qu'elle en désiroit fort +l'accointance plus que d'homme de la Cour, mais par tel si, qu'elle ne +vouloit, pour tout le bien du monde, qu'il la vist ni la connust; mais +qu'à l'heure du coucher, et qu'un chacun de la Cour seroit retiré, il le +viendroit quérir et prendre en un certain lieu qu'il lui diroit, et de +là il le meneroit coucher avec cette dame; mais par telle pache aussi, +qu'il luy vouloit bouscher les yeux avec un beau mouchoir blanc, comme +un trompette qu'on meine en ville ennemie, afin qu'il ne peust voir ny +recognoistre le<a name="page_144" id="page_144"></a> lieu ny la chambre là où il le meneroit, et le +tiendroit tousjours par les mains afin de ne deffaire ledit mouchoir; +car ainsi luy avoit commandé sa maistresse luy proposer ces conditions, +pour ne vouloir estre connue de luy jusques à quelque temps certain et +préfix qu'il luy dit, et lui promit; et pour ce qu'il y pensast et +advisast bien s'il y vouloit venir à cette condition, afin qu'il luy +sceut dire lendemain sa response; car il le viendroit quérir et prendre +en un lieu qu'il luy dit, et surtout qu'il fust seul, et il le meneroit +en une part si bonne, qu'il ne s'en repentiroit point d'y estre allé. +Voilà une plaisante assignation et composée d'une estrange condition. +J'aimerois autant celle-là d'une dame espagnole, qui manda à un une +assignation, mais qu'il portast avec lui trois S. S. S., qui estoient à +dire: <i>sabio</i>, <i>solo</i>, <i>segreto</i>; <i>sage</i>, <i>seul</i>, <i>secret</i>: l'autre luy +manda qu'il iroit, mais qu'elle se garnist et fournist de trois F. F. +F., qui sont qu'elle ne fust <i>fea</i>, <i>flaca</i> n'y <i>fria</i>; qui ne fust n'y +<i>laide</i>, <i>flaque</i> n'y <i>froide</i>. Attant, le messager se départit d'avec +Gruffy. Qui fut en peine et en songe, ce fut luy, ayant grand sujet de +penser que ce fust quelque partie jouée de quelque ennemy de Cour, pour +luy donner quelque venue, ou de mort ou de charité envers le Roy. +Songeoit aussi quelle dame pouvoit-elle estre, ou grande, ou moyenne, ou +petite, ou belle, ou laide, qui plus luy faschoit (encore que tous chats +sont gris la nuict, ce dit-on, et tous c... sont c... sans clarté). +Par-quoy, après en avoir conféré à un de ses compagnons les plus privez, +il se résolut de tenter la risque, et que pour l'amour d'une grande, +qu'il présumoit bien estre, il ne falloit rien craindre et appréhender. +Par-quoy, le lendemain que le Roy, les Reynes, les dames et tous et +toutes de la Cour se furent retirez pour se coucher, ne faillit de se +trouver au lieu que le messager lui avoit assigné, qui ne faillit +aussi-tost l'y venir trouver avec un second, pour luy aider à faire le +guet si l'autre n'estoit point suivy de page ni de laquais, ny vallet, +ny gentilhomme. Aussi-tost qu'il le vit, luy dit seulement: «Allons, +monsieur, madame vous attend.» Soudain il le banda, et le mena par lieux +obscurs, estroits, et traverses incogneues, de telle façon que l'autre +luy dit franchement qu'il ne sçavoit là où il le menoit; puis il entra +dans la chambre de la dame, qui estoit si sombre et si obscure qu'il ne +pouvoit rien voir ni cognoistre, non plus que dans un four. Bien la +trouva-t-il sentant à bon, et très-bien parfumée, qui luy fit esperer +quelque chose de bon; parquoy le fit deshabiller aussi-tost, et luy-même +le deshabilla, et après le mena par la main, luy ayant osté le +mouchoir,<a name="page_145" id="page_145"></a> au lict de la dame qui l'attendoit en bonne dévotion, et se +mit auprès d'elle à la taster, l'embrasser, la carresser, où il n'y +trouva rien que très-bon et exquis, tant à sa peau qu'à son linge et +lict très-superbe, qu'il tastonnoit avec les mains; et ainsi passa +joyeusement la nuict avec cette belle dame, que j'ay bien ouy nommer. +Pour fin, tout lui contenta en toutes façons, et cogneut bien qu'il +estoit très-bien hébergé pour cette nuict; mais rien ne lui faschoit, +disoit-il, si-non que jamais il n'en sceut tirer aucune parole. Elle +n'avoit garde, car il parloit assez souvent à elle le jour comme aux +autres dames, et, pour ce, l'eust cogneue aussitost. De folatries, de +mignardises, de carresses, d'attouchements et de toute autre sorte de +démonstrations d'amour et paillardises, elle n'y espargnoit aucune: tant +y a qu'il se trouva bien. Le lendemain, à la pointe du jour, le messager +ne faillit de venir esveiller, et le lever et habiller, le bander et le +retourner au lieu où il l'avoit pris, et recommander à Dieu jusques au +retour, qui seroit bien-tost; et ne fut sans lui demander s'il luy avoit +menty, et s'il se trouvoit bien de l'avoir creu, et ce qu'il luy en +sembloit de luy avoir servi de fourrier, et s'il luy avoit donné bon +logement. Le beau Gruffy, après l'avoir remercié cent fois, luy dit +adieu, et qu'il seroit tousjours prest de retourner pour si bon marché, +et revoler quand il voudroit; ce qu'il fit, et la feste en dura un bon +mois, au bout duquel fallut à Gruffy partir pour son voyage de Naples, +qui prit congé de sa dame et luy dit adieu à grand regret, sans en tirer +d'elle un seul parler aucunement de sa bouche, sinon soupirs et larmes +qu'il lui sentoit couler des yeux. Tant y a qu'il partit d'avec elle +sans la cognoistre nullement ny s'en appercevoir. Depuis on dit que +cette dame pratiqua cette vie avec deux ou trois autres de cette façon, +se donnant ainsi du bon temps: et disoit-on qu'elle s'accommodoit de +cette astuce, d'autant qu'elle estoit fort avare, et par ainsi elle +espargnoit le sien et n'estoit sujette à faire présents à ses +serviteurs; car enfin, toute grande dame pour son honneur doit donner, +soit peu ou prou, soit argent, soit bagues ou joyaux, ou soyent riches +faveurs: par ainsi la gallante se donnoit joye à son c.., et espargnoit +sa bourse, en ne se manifestant seulement quelle estoit; et pour ce, ne +se pouvoit estre reprise de ses deux bourses, ne se faisant jamais +cognoistre. Voilà une terrible humeur de grand dame. Aucuns ne +trouveront la façon bonne, autres la blasmeront, autres la tiendront +pour très-excorte, aucuns l'estimeront bonne mesnagere; mais je m'en +rapporte à ceux qui en discourront mieux que moy: si est-ce que cette<a +name="page_146" id="page_146"></a> dame ne peut encourir tel blasme que +cette reyne qui se tenoit à l'hostel de Nesle à Paris, laquelle, faisant +le guet aux passants, et ceux qui lui revenoyent et agréoient le plus, +de quelques sortes de gens que ce fussent, les faisoit appeler et venir +à soy; et, après en avoir tiré ce qu'elle en vouloit, les faisoit +précipiter du haut de la tour, qui paroist encores, en bas en l'eau, et +les faisoit noyer<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>. Je ne puis dire que cela soit vray; mais le +vulgaire, au moins la pluspart de Paris, l'affirme; et n'y a si commun, +qu'en luy monstrant la tour seulement, et en l'interrogeant, que de +luy-mesme ne le die.</p> + +<p>Laissons ces amours, qui sont plustost des avortons que des amours, +lesquelles plusieurs de nos dames d'aujourd'hui abhorrent, comme elles +en ont raison, voulant communiquer avec leurs serviteurs, et non comme +avec rochers ou marbres: mais après les avoir bien choisis, se sçavent +bravement et gentiment faire servir et aimer d'eux. Et puis, en ayant +cogneu leurs fidélitez et loyale persévérance, se prostituent avec eux +par une fervente amour, et se donnent du plaisir avec eux, non en +masques, ny en silence, ny muettes, ny parmi les nuicts et ténèbres, +mais en beau plein jour se font voir, taster, toucher, embrasser, les +entretiennent de beaux et lascifs discours, de mots folastres et paroles +lubriques: quelques fois pourtant s'aident de masques, car il y a +plusieurs dames qui quelques fois sont contraintes d'en prendre en le +faisant, si c'est au hasle qu'elles le facent, de peur de se gaster le +teint ou ailleurs, afin que, si elles s'échauffent par trop, et si sont +surprises, qu'on ne cognoisse leur rougeur ny leur contenance estonnée, +comme j'en ay veu: et le masque cache tout, et ainsi trompent le +monde.<a name="page_147" id="page_147"></a></p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<h3>ARTICLE II.</h3> + +<p class="c">De la parole en amour. </p> + +<p>J'ay ouy dire à plusieurs dames et cavalliers qui ont mené l'amour, que, +sans la veüe et la parole, elles aymeroient autant ressembler les bestes +brutes, lesquelles, par un appétit naturel et sensuel, n'ont autres +soucy ne amitié que de passer leur rage et chaleur. Aussi ay-je ouy dire +à plusieurs seigneurs et gallants gentilshommes qui ont couché avec de +grandes dames, ils les ont trouvées cent fois plus lascives et débordées +en paroles, que les femmes communes et autres. Elles le peuvent faire à +finesse, d'autant qu'il est impossible à l'homme, tant vigoureux +soit-il, de tirer au collier et labourer tousjours; mais, quand il vient +à la pose et au relasche, il trouve si bon et si appétissant quand sa +dame l'entretient de propos lascifs et mots folastrement prononcés, que, +quand Vénus seroit la plus endormie du monde, soudain elle est +esveillée; mesmes que plusieurs dames, entretenant leurs amants devant +le monde, fust aux chambres des reynes et princesses et ailleurs, les +pipoient, car elles leur disoient des paroles si lascives et si friandes +qu'elles et eux se corrompoient comme dedans un lict: nous, les +arregardans, pensions qu'elles tinssent autres propos. C'est pourquoy +Marc Antoine aima tant Cléopatre et la préféra à sa femme Octavia, qui +estoit cent fois plus aimable et belle que la Cléopatre; mais cette +Cléopatre avoit la parole si affettée, et le mot si à propos, avec ses +façons et graces lascives, qu'Antoine oublia tout pour son amour. +Plutarque nous en fait foy sur aucuns brocards ou sobriquets qu'elle +disoit si gentiment, que Marc Antoine, la voulant imiter, ne ressembloit +à ses devis (encore qu'il voulust faire du gallant) qu'un soldat et gros +gendarme, au prix d'elle et de sa belle frase de parler. Pline fait un +conte d'elle que je trouve fort beau, et, par ce, je le répéteray ici un +peu. C'est qu'un jour, ainsi qu'elle estoit en ses plus gaillardes +humeurs, et qu'elle s'estoit habillée à l'advenant et à l'advantage, et +surtout de la teste d'une guirlande de diverses fleurs convenante à +toute paillardise, ainsi qu'ils estoient à table, et que Marc Antoine +voulut boire, elle l'amusa de quelque gentil discours, et cependant +qu'elle parloit, à mesure elle arrachoit de<a name="page_148" id="page_148"></a> ses belles fleurs de sa +guirlande, qui néantmoins estoient toutes semées de poudre empoisonnée, +et les jettoit peu à peu dans la coupe que tenoit Marc Antoine pour +boire; et ayant achevé son discours, ainsi que Marc Antoine voulut +porter la coupe au bec pour boire, Cléopatre luy arreste tout court la +main, et ayant aposté un esclave ou criminel qui estoit là près, le fit +venir à luy, et lui fit donner à boire ce que Marc Antoine alloit +avaler, dont soudain il en mourut; et puis, se tournant vers Marc +Antoine, lui dit: «Si je ne vous aimois comme je fais, je me fusse +maintenant défaite de vous, et eusse fait le coup volontiers, sans que +je vois bien que ma vie ne peut estre sans la vostre.» Cette invention +et cette parole pouvoient bien confirmer Marc Antoine en son amitié, +voire le faire croupir davantage aux costez de sa charnure. Voilà +comment servit l'éloquence à Cléopatre, que les histoires nous ont +escrite très-bien disante: aussi ne l'appeloit-il que simplement la +Reyne, pour plus grand honneur, ainsi qu'il escrit à Octave César, avant +qu'ils fussent déclarés ennemys. «Qui t'a changé, dit-il, pour ce que +j'embrasse la Reyne? elle est ma femme. Ay-je commencé dès ast heure? Tu +embrasses Drusille, Tortale, Leontile, ou Rufile, ou Salure Litiseme, ou +toutes: que t'en chaut-il sur quelle tu donnes, quand l'envie t'en +prend?» Par là Marc Antoine louoit sa constance et blasmoit la variété +de l'autre d'en aimer tant au coup, et luy n'aimoit que sa Reyne, dont +je m'estonne qu'Octave ne l'aima après la mort de Marc Antoine. Il se +peut faire qu'il la vit quand il la vit et la fit venir seule en sa +chambre, et qu'elle l'harangua: possible qu'il n'y trouva pas ce qu'il +pensoit, ou la meprisa pour quelque autre raison, et en voulut faire son +triomphe à Rome et la monstrer en parade; à quoi elle remédia par sa +mort advancée.</p> + +<p>Certes, pour retourner à notre dire premier, quand une dame se veut +mettre sur l'amour, ou qu'elle y est une fois bien engagée, il n'y a +orateur au monde qui die mieux qu'elle. Voyez comme Sophonisba nous a +esté descrite de Tite Live, d'Appian et d'autres, si bien disante à +l'endroit de Massinissa, lorsqu'elle vint à luy pour l'aimer, gaigner et +réclamer, et après quand il lui fallut avaller le poison. Bref, toute +dame, pour estre bien aimée, doit bien parler, et volontiers on en voit +peu qui ne parlent bien et n'ayent des mots pour esmouvoir le ciel et la +terre, et fust-elle glacée en plein hyver. Celles surtout qui se mettent +à l'amour, et si elles ne savent rien dire, elles sont si +dessavourées,<a name="page_149" id="page_149"></a> que le morceau qu'elles vous donnent n'a ny goust ny +saveur: et quand M. du Bellay, parlant de sa courtisanne et déclarant +ses mœurs, dit qu'elle estoit sage au parler et folastre à la +couche<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, cela s'entend en parlant devant le monde et entretenant l'un +et l'autre; mais lorsque l'on est à part avec son amy, toute gallante +dame veut estre libre en sa parole et dire ce qu'il luy plaist, afin de +tant plus esmouvoir Vénus.</p> + +<p>J'ay ouy faire des contes à plusieurs qui ont joüi de belles et grandes +dames, ou qui ont esté curieux de les escouter parlant avec d'autres +dedans le lict, qu'elles estoient aussi libres et folles en leur parler +que courtisannes qu'on eust sceu connoistre: et qui est un cas +admirable, est que, pour estre ainsi accoustumées à entretenir leurs +marys, ou leurs amys, de mots, propos et discours sallaux et lascifs, +mesmes nommer tout librement ce qu'elles portent au fond du sac sans +farder, et pourtant, quand elles sont en leurs discours, jamais ne +s'extravaguent, ni aucun de ces mots sallaux leur vient à la bouche: il +faut bien dire qu'elles se savent bien commander et dissimuler; car il +n'y a rien qui frétille tant que la langue d'une dame ou fille de joie. +Sy ay-je cogneu une très-belle et honneste dame de par le monde, qui, +devisant avec un honneste gentilhomme de la Cour des affaires de la +guerre durant ces civiles, elle lui dit: «J'ay ouy dire que le Roy à +fait rompre tous les c... de ce pays-là.» Elle vouloit dire <i>les ponts</i>. +Pensez que, venant de coucher d'avec son mary, ou songeant à son amant, +elle avoit encore ce nom frais en la bouche: et le gentilhomme s'en +eschauffa en amours d'elle pour ce mot.</p> + +<p>—Une autre dame que j'ai cogneue, entretenant une autre grand dame plus +qu'elle, et luy louant et exaltant ses beautez, elle lui dit après: +«Non, madame, ce que je vous en dis, ce n'est point pour vous +adultérer;» voulant dire <i>adulater</i>, comme elle le rhabilla ainsi: +pensez qu'elle songeoit à l'adultère et à adultérer. Bref, la parole en +jeu d'amours a une très-grande efficace; et où elle manque le plaisir en +est imparfait: aussi, à la<a name="page_150" id="page_150"></a> vérité, si un beau corps n'a une belle ame, +il ressemble mieux son idole qu'un corps humain; et s'il se veut faire +bien aimer, tant beau soit-il, il faut qu'il se fasse seconder d'une +belle ame: que s'il ne l'a de nature, il la faut façonner par art.</p> + +<p>—Les courtisannes de Rome se moquent fort des gentilles dames de Rome, +lesquelles ne sont apprises à la parole comme elles; et disent que +<i>chiavano come cani, ma che sono quiete della bocca como sassi</i><a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>.</p> + +<p>Et voilà pourquoy j'ai cogneu beaucoup d'honnestes gentilshommes qui ont +refusé l'accointance de plusieurs dames, je vous dis très-belles, parce +qu'elles estoient idiotes, sans ame, sans esprit et sans parole, et les +ont quittées tout à plat: et disoient qu'ils aimoient autant avoir à +faire avec une belle statue de quelque beau marbre blanc, comme celuy +qui en aima une à Athenes jusques à en joüir.</p> + +<p>Et pour ce, les estrangers qui vont par pays ne se mettent à guières +aymer les femmes estrangères, ny volontiers s'en caprichent pour elles, +d'autant qu'ils ne s'entendent point, ny leur parole ne leur touche +aucunement au cœur; j'entends ceux qui n'entendent leur langage: et +s'ils s'accostent d'elles, ce n'est que pour contenter autant nature, et +esteindre le feu naturel bestialement, et puis <i>andar in barca</i><a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>; +comme dist un Italien un jour desembarqué à Marseille, allant en +Espagne, et demandant où il y avoit des femmes. On luy monstre un lieu +où se faisoit le bal de quelques nopces. Ainsi qu'une dame le vint +accoster et arraisonner, il lui dit: <i>V. S. mi perdonna, non voglio +parlare, voglio solamente chiavare, e poi me n'andar in barca</i><a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>.</p> + +<p>Le François ne prend grand plaisir avec une Allemande, une Suisse, une +Flamande, une Angloise, Écossoise, une Esclavonne ou autre estrangère, +encore qu'elle babillast le mieux du monde, s'il ne l'entend; mais il se +plaist grandement avec sa dame françoise ou avec l'Italienne ou +l'Espagnolle, car coustumièrement, la plus part des François +aujourd'hui, au moins ceux qui ont veu un peu, sçavent parler ou +entendent ce langage; et Dieu sait s'il est affetté et propre pour +l'amour? Car quiconque aura à faire avec<a name="page_151" id="page_151"></a> une dame françoise, italienne, +espagnolle ou grecque, et qu'elle soit diserte, qu'il die hardiment +qu'il est pris et vaincu.</p> + +<p>D'autres fois nostre langue françoise n'a esté si belle ny si enrichie +comme elle l'est aujourd'hui; mais il y a long-temps que l'italienne, +l'espagnolle et la grecque le sont: et volontiers n'ay-je guieres veu +dame de cette langue, si elle a pratiqué tant soit peu le mestier de +l'amour, qui ne sache très-bien dire. Je m'en rapporte à ceux qui ont +traitté celles-là.</p> + +<p>Tant y a qu'une belle dame et remplie de belle parole contente +doublement.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<h3>ARTICLE III.</h3> + +<p class="c">De la veuë en amour. </p> + +<p>Parlons maintenant de la veuë. Certainement, puisque les yeux sont les +premiers qui attaquent le combat de l'amour, il faut advouer qu'ils +donnent un très-grand contentement quand ils nous font voir quelque +chose de rare en beauté.</p> + +<p>Hé, quelle est la chose au monde que l'on puisse voir plus belle qu'une +belle femme, soit habillée ou bien parée, ou nue entre deux draps? Pour +l'habillée, vous n'en voyez que le visage à nud; mais aussi, quand un +beau corps, orné d'une riche et belle taille, d'un port et d'une grace, +d'une apparence et superbe majesté, à nous se présente à plein, quelle +plus belle monstre et agréable veuë peut-il estre au monde? Et puis, +quand vous en venez à joüir tout ainsi couverte et superbement habillée, +la convoitise et joüissance en redoublent, encore que l'on ne voye que +le seul visage de tout le reste des autres parties du corps: car +malaisément peut-on joüir d'une grande dame selon toutes les commoditez +que l'on désireroit bien, si ce n'estoit dans une chambre bien à loisir +et lieu secret, ou dans un lict bien à plaisir; car elle est tant +éclairée.</p> + +<p>Et c'est pourquoy une grande dame, dont j'ay ouy parler, quand elle +rencontroit son serviteur à propos, et hors de veuë et descouverte, elle +prenoit l'occasion tout aussi-tost, pour s'en contenter le<a +name="page_152" id="page_152"></a> plus promptement et briefvement qu'elle +pouvoit, en lui disant un jour: «C'estoient les sottes, le temps passé, +qui, par trop se voulant délicater en leurs amours et plaisirs, se +renfermoient, ou en leurs cabinets, ou autres lieux couverts, et là +faisoient tant durer leurs jeux et esbats, qu'aussi-tost elles estoient +descouvertes et divulguées. Aujourd'huy, il faut prendre le temps, et le +plus bref que l'on pourra, et, aussi-tost assailly, aussi-tost investy +et achevé; et par ainsi nous ne pouvons estre scandalisées.» Je trouve +que cette dame avoit raison; car ceux qui se sont meslez de cet estat +d'amour, ils ont toujours tenu cette maxime, qu'il n'y a que le coup en +robbe.</p> + +<p>Aussi, quand l'on songe que l'on brave, l'on foule, presse et gourmande, +abat et porte par terre les draps d'or, les toiles d'argent, les +clinquants, les estoffes de soye, avec des perles et pierreries, +l'ardeur, le contentement, s'en augmentent bien davantage, et certes, +plus qu'en une bergere ou autre femme de pareille qualité, quelque belle +qu'elle soit.</p> + +<p>Et pourquoy jadis Vénus fut trouvée si belle et tant désirée, sinon +qu'avec sa beauté elle estoit toujours gentiment habillée, et +ordinairement parfumée, qu'elle sentoit toujours bon de cent pas loin? +Aussi tenoit-on que les parfums animent fort à l'amour.</p> + +<p>Voilà pourquoy les empérieres et grandes dames de Rome s'en +accommodoient bien fort, comme font aussi nos grandes dames de France, +et sur-tout aussi celles d'Espagne et d'Italie, qui, de tout temps, en +sont esté plus curieuses et exquises que les nostres, tant en parfums +qu'en parures de superbes habits, desquelles nos dames en ont pris +depuis les patrons et belles inventions; aussi les autres les avoient +apprises des médailles et statues antiques de ces dames romaines, que +l'on voit encor parmy plusieurs antiquitez qui sont encore en Espagne et +en Italie; lesquelles, qui les contemplera bien, trouvera leurs +coiffures et leurs habits en perfection, et très-propres à se faire +aimer. Mais aujourd'huy, nos dames françoises surpassent tout: à la +reyne de Navarre elles en doivent ce grand-mercy.</p> + +<p>Voilà pourquoy il fait bon et beau d'avoir à faire à ces belles dames si +bien en poinct, si richement et pompeusement parées.</p> + +<p>De sorte que j'ay ouy dire à aucuns courtisans, mes compagnons, ainsi +que nous devisions ensemble, qu'ils les aimoient mieux ainsi que +desacoustrées et couchées nues entre deux linceux, et dans un lict le +plus enrichy de broderies que l'on sceut faire.<a name="page_153" id="page_153"></a></p> + +<p>D'autres disoient, qu'il n'y avoit que le naturel, sans aucun fard ny +artifice, comme un grand prince que je sçay, lequel pourtant faisoit +coucher ses courtisannes ou dames dans des draps de taffetas noir<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a> +bien tendus, toutes nues, afin que leur blancheur et délicatesse de +chair parust bien mieux parmy ce noir, et donnast plus d'esbat.</p> + +<p>Il ne faut douter vrayment que la veuë ne soit plus agréable que toutes +celles du monde d'une belle femme toute parfaite en beauté; mais +mal-aisément se trouve-t-elle.</p> + +<p>Aussi on trouve par escrit que Zeuxis, cet excellent peintre, ayant este +prié, par quelques honnestes dames et filles de sa connoissance, de leur +donner le pourtrait de la belle Helaine et la leur représenter si belle +comme l'on disoit qu'elle avoit esté, il ne leur en voulut point +refuser; mais, avant qu'en faire le pourtrait, il les contempla toutes +fixement, et en prenant de l'une et de l'autre ce qu'il y put trouver de +plus beau, il en fit le tableau comme de belles pièces rapportées, et en +représenta par icelles Helaine si belle, qu'il n'y avoit rien à dire, et +qui fut tant admirable à toutes, mais, Dieu mercy, à elles, qui y +avoient bien tant aidé par leurs beautez et parcelles, comme Zeuxis +avoit fait par son pinceau. Cela vouloit dire, que de trouver sur +Helaine toutes les perfections de beauté il n'estoit pas possible, +encore qu'elle ait esté en extrémité très-belle.</p> + +<p>En cas qu'il ne soit vrai, l'Espagnol dit que pour rendre une femme +toute parfaite et absolue en beauté, il lui faut trente beaux sis<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>, +qu'une dame espagnolle me dit une fois dans Tolede, là où il y en a de +très-belles, bien gentilles et bien apprises. Les trente donc sont +telles:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Tres cosas blancas: el cuero, los dientes, y las manos.</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Tres negras: los ojos, las cejas, y las pestannas.</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Tres coloradas: los labios, las mexillas, y las unnas.</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Tres longas: el cuerpo, los cabellos, y las manos.</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Tres cortas: los dientes, las orejas, y los pies.</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Tres anchas: los pechos, la frente, y el entrejeco.</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Tres estrechas: la boca, l'una y otra, la cinta, y l'entrada del pie.</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Tres gruessas: el braço, el muslo, y la paniorilla.</i><a name="page_154" id="page_154"></a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Tres delgaldas: los dedos, los cabellos, y los labios.</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Tres pequennas: las tetas, la naris, y la cabeça.</i></span></td></tr> +</table> + +<p>Qui sont en françois, afin qu on l'entende:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Trois choses blanches: la peau, les dents et les mains.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Trois noires: les yeux, les sourcils et les paupières.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Trois rouges: les lèvres, les joues et les ongles.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Trois longues: le corps, les cheveux et les mains.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Trois courtes: les dents, les oreilles et les pieds.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Trois larges: la poitrine ou le sein, le front et l'entre-sourcil.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Trois estroites: la bouche, l'une et l'autre, la ceinture ou la taille, et l'entrée du pied.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Trois grosses: le bras, la cuisse et le gros de la jambe.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Trois déliées: les doigts, les cheveux et les lèvres.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Trois petites: les tetins, le nez et la teste.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 1em;">Sont trente en tout.</span></td></tr> +</table> + +<p>Il n'est pas inconvénient, et se peut que tous ces sis en une dame +peuvent estre tous ensemble; mais il faut qu'elle soit faite au moule de +la perfection; car de les voir tous assemblez sans qu'il y en ait +quelqu'un à redire et qu'il ne soit en défaut, il n'est possible.</p> + +<p>Je m'en rapporte à ceux qui ont veu de belles femmes, ou en verront, et +qui voudront estre soigneux de les contempler et essayer ce qu'ils en +sauront dire. Mais pourtant, encore qu'elles ne soient accomplies ny +embellies de tous ces poincts, une belle femme sera tousjours belle, +mais qu'elle en aye la moitié et en aye les points principaux que je +viens de dire: car j'en ay veu force qui en avoient à dire plus de la +moitié, qui estoient très-belles et fort aimables; ny plus ny moins +qu'un bocage est trouvé tousjours beau en printemps, encore qu'il ne +soit remply de tant de petits arbrisseaux qu'on voudroit bien; mais que +les beaux et grands arbres touffus paroissent, c'est assez de ces grands +qui peuvent estouffer la deffectuosité des autres petits.</p> + +<p>M. de Ronsard me pardonne, s'il lui plaist; jamais sa maistresse, qu'il +a faite si belle, ne parvint à cette beauté, ny quelqu'autre dame qu'il +ait veue de son temps ou en ait escrit: et fust sa belle Cassandre qui +je sçay bien qu'elle a esté belle, mais il l'a déguisée d'un faux nom: +ou bien sa Marie, qui n'a jamais autre nom porté que celuy-là, quant à +celle-là; mais il est permis aux poëtes et peintres dire et faire ce +qu'il leur plaist, ainsi que vous avez dans Roland le furieux de +très-belles beautez, descrites par l'Arioste, d'Alcine et autres.<a +name="page_155" id="page_155"></a></p> + +<p>Tout cela est bon; mais, comme je tiens d'un très-grand personnage, +jamais nature ne sçauroit faire une femme si parfaite comme une ame vive +et subtile de quelque bien-disant, ou le crayon et pinceau de quelque +divin peintre la nous pourroient représenter. Baste, les yeux humains se +contentent toujours de voir une belle femme de visage beau, blanc, bien +fait: et encore qu'il soit brunet, c'est tout un; il vaut bien +quelquefois le blanc, comme dit l'Espagnole: <i>Aunque io sia mormica, no +soy da menos preciar</i>; «encor que je sois brunette, je ne suis à +mépriser.» Aussi la belle Marfise <i>era brunetta alquanto</i><a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. Mais que +le brun n'efface le blanc par trop: un visage aussi beau, faut qu'il +soit porté par un corps façonné et fait de mesme: je dis autant des +grands que des petits; mais les grandes tailles passent tout.</p> + +<p>Or, d'aller chercher des points si exquis de beauté, comme je viens de +dire ou qu'on nous les dépeint, nous nous en passerons bien, et nous +resjoüirons à voir nos beautez communes: non que je les veuille dire +communes autrement, car nous en avons de si rares, que, ma foy, elles +valent bien plus que toutes celles que nos poëtes fantasques, nos +quinteux peintres et nos pindariseurs de beautez, sçauroient +représenter.</p> + +<p>Hélas! voicy le pis; telles beautez belles, tels beaux visages, en +voyons-nous aucuns, admirons, desirons leur beau corps, pour l'amour de +leurs belles faces, que néantmoins, quand elles viennent à estre +descouvertes et mises à blanc, nous en font perdre le goust; car ils +sont si laids, tarez, tachez, marquez et si hideux, qu'ils en démentent +bien le visage; et voilà comme souvent nous y sommes trompez.</p> + +<p>Nous en avons un bel exemple d'un gentilhomme de l'isle de Mojorque, qui +s'appelloit Raymond Lulle, de fort bonne, riche et ancienne maison, qui, +pour sa noblesse, valeur et vertu, fut appelé en ses plus belles années +au gouvernement de cette isle. Estant en cette charge, comment souvent +arrive aux gouverneurs des provinces et places, il devint amoureux d'une +belle dame de l'isle des plus habilles, belles et mieux disantes de-là. +Il la servit longuement et fort bien; et luy demandant toujours ce bon +point de joüissance, elle, après l'en avoir refusé tant qu'elle put, luy +donna un jour assignation, où il ne manqua ny elle aussi, et comparut +plus belle que jamais et mieux en point. Ainsi qu'il pensoit entrer<a +name="page_156" id="page_156"></a> en paradis, elle luy vint à descouvrir +son sein et sa poitrine toute couverte d'une douzaine d'emplastres, et, +les arrachant l'un après l'autre, et de dépit les jetant par terre, luy +monstra un effroyable cancer, et, les larmes aux yeux, luy remonstra ses +misères et son mal, luy disant et demandant s'il y avoit tant de quoy en +elle qu'il en dust estre tant espris; et sur ce, lui en fit un si +pitoyable discours, que luy, tout vaincu de pitié du mal de cette belle +dame, la laissa; et l'ayant recommandée à Dieu pour sa santé, se défit +de sa charge et se rendit hermite. Et estant de retour de la guerre +sainte, où il avoit fait vœux, s'en alla estudier à Paris sous +Arnaldus de Villanova, sçavant philosophe, et ayant fait son cours, se +retira en Angleterre, où le Roy pour lors le receut avec tous les bons +recueils du monde pour son grand sçavoir, et qu'il transmua plusieurs +lingots et barres de fer, de cuivre et d'estain, mesprisant cette +commune et triviale façon de transmuer le plomb et le fer en or, parce +qu'il sçavoit que plusieurs de son temps sçavoient faire cette besogne +aussi bien que luy, qui sçavoit faire l'un et l'autre: mais il vouloit +faire un pardessus les autres.</p> + +<p>Je tiens ce conte d'un gallant homme qui m'a dit le tenir du +jurisconsulte Oldrade, qui parle de Raymond Lulle au commentaire qu'il a +fait sur le code <i>de falsa Moneta</i>. Aussi le tenoit-il, ce disoit-il, de +Carolus Bovillus<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>, Picard de nation, qui a composé un livre en latin +de la <i>vie de Raymond de Lulle</i><a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>.</p> + +<p>Voilà comment il passa sa fantaisie de l'amour de cette belle dame; si +que possible d'autres n'eussent pas fait, et n'eussent laissé à l'aimer +et fermer les yeux, mesme en tirer ce qu'il vouloit, puisqu'il estoit à +mesme; car la partie où il tendoit n'estoit touchée d'un tel mal.</p> + +<p>J'ay cogneu un gentilhomme et une dame veufve de par le monde, qui ne +firent pas ses scrupules; car la dame estant touchée d'un gros vilain +cancer au tetin, il ne laissa de l'espouser, et elle aussi le prendre, +contre l'advis de sa mère, et toute malade et maléficiée qu'elle estoit, +et elle et luy s'esmeurent et se remuèrent tellement toute la nuict, +qu'ils en rompirent et enfoncèrent le fond du chalit.</p> + +<p>J'ai cogneu aussi un fort honneste gentilhomme, mon grand<a +name="page_157" id="page_157"></a> amy, qui me dit qu'un jour estant à Rome, +il luy advint d'aimer une dame espagnolle, et des belles qui fust en la +ville jamais. Quand il l'accostoit, elle ne vouloit permettre qu'il la +vist, ny qu'il la touchast par ses cuisses nues, si-non avec ses +callesons; si bien que quand il la vouloit toucher, elle lui disoit en +espagnol: <i>Ah! no me tocays, hareis me cosquillas</i><a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>, qui est à dire: +«Vous me chatouillez.» Un matin, passant devant sa maison, trouvant sa +porte ouverte, il monte tout bellement, où estant entré sans rencontrer +ny fantesque ny page, ny personne, et entrant dans sa chambre, la trouva +qui dormoit si profondément, qu'il eut loisir de la voir toute nue sur +le lict, et la contempler à son aise, car il faisoit très-grand chaud; +et il dit qu'il ne vid jamais rien de si beau que ce corps, fors qu'il +vit une cuisse belle, blanche, pollie et refaite, mais l'autre elle +l'avoit toute seiche, atténuée et estiomenée, qui ne paroissoit pas plus +grosse que le bras d'un petit enfant. Qui fust estonné? ce fut le +gentilhomme, qui la plaignit fort, et oncques plus ne la tourna visiter +ny avoir à faire avec elle.</p> + +<p>Il se voit force dames qui ne sont pas ainsi estiomenées de catherres; +mais elles sont si maigres, dénuées, asséchées et descharnées, qu'elles +n'en peuvent rien monstrer que le bastiment: comme j'ay cogneu une +très-grande que M. l'evesque de Cisteron, qui disoit le mot mieux +qu'homme de la Conr, en brocardant affermoit qu'il valoit mieux de +coucher avec une ratoire de fil d'archal qu'avec elle; et, comme dit +aussi un honneste gentilhomme de la Cour, auquel nous faisions la guerre +qu'il avoit à faire avec une dame assez grande: «Vous vous trompez, +dit-il, car j'aime trop la chair, et elle n'a que les os;» et pourtant, +à voir ces deux dames, si belles par leurs beaux visages, on les eust +jugées pour des morceaux très-charnus et bien friands.</p> + +<p>Un très-grand prince de par le monde vint une fois à estre amoureux de +deux belles dames tout à coup, ainsi que cela arrive souvent aux grands, +qui ayment les variétez. L'une estoit fort blanche, et l'autre brunette, +mais toutes deux très-belles et fort aimables. Ainsi qu'il venoit un +jour de voir la brunette, la blanche jalouse luy dit: «Vous venez de +voller pour corneille.» A quoy lui respondit le prince un peu irrité, et +fasché de ce mot: «Et quand je suis avec vous, pour qui volle-je?» La +dame respondit: «Pour un phénix.» Le prince, qui disoit des<a +name="page_158" id="page_158"></a> mieux, répliqua: «Mais dites plustost +pour l'oiseau de paradis, là où il y a plus de plume que de chair;» la +taxant par là qu'elle estoit maigre aucunement: aussi estoit-elle fort +jovanote pour estre grasse, ne se logeant coustumièrement que sur celles +qui entrent dans l'aage, qu'elles commencent à se fortifier et renforcer +de membres et autres choses.</p> + +<p>—Un gentilhomme la donna bonne à un grand seigneur que je sçay. Tous +deux avoient belles femmes. Ce grand seigneur trouva celle du +gentilhomme fort belle et bien advenante. Il luy dit un jour: «Un tel, +il faut que je couche avec vostre femme.» Le gentilhomme, sans songer, +car il disoit très-bien le mot, luy respondit: «Je le veux, mais je +couche avec la vostre.» Le seigneur lui répliqua: «Qu'en ferois-tu? car +la mienne est si maigre, que tu n'y prendrois nul goust.» Le gentilhomme +respondit: «Je la larderay si menu, que je la rendray de bon goust.»</p> + +<p>—Il s'en voit tant d'autres que leurs visages poupins et gentils font +desirer leurs corps; mais quand on y vient, on les trouve si décharnées, +que le plaisir et la tentation en sont bien-tost passez. Entr'autres, +l'on y trouve l'os <i>barré</i> qu'on appelle, si sec et si décharné, qu'il +foule et masche plus tout nud que le bast d'un mulet qu'il auroit sur +luy. A quoy pour suppléer, telles dames sont coustumières de s'aider de +petits coussins bien mollets et délicats à soutenir le coup et engarder +de la mascheure; ainsi que j'ay ouy parler d'aucunes, qui s'en sont +aidées souvent, voire de callesons gentiment rembourez et faits de +satin, de sorte que les ignorants, les venants à toucher, n'y trouvent +rien que tout bon, et croyent fermement que c'est leur embonpoint +naturel; car par-dessus ce satin il y avoit des petits callesons de +toile volante et blanche; si bien que l'amant, donnant le coup en robbe, +s'en alloit de sa dame si content et satisfait, qu'il l'a tenoit pour +très-bonne robbe.</p> + +<p>D'autres y a-t-il encore qui sont de la peau fort maléficiées et +marquetées comme marbre, ou en œuvre à la mosaïque, tavellées comme +faons de bische, gratteleuses, et subjectes à dartes farineuses et +fascineuses; bref, gastées tellement, que la veuë n'en est pas guieres +plaisante.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'une dame grande, et l'ay cogneue et cognois encore, +qui est pelue, velue sur la poitrine, sur l'estomac, sur les espaules et +le long de l'eschine, et à son bas, comme un sauvage.</p> + +<p>Je vous laisse à penser ce que veut dire cela: si le proverbe est<a +name="page_159" id="page_159"></a> vray, <i>que personne ainsi velue est ou +riche, ou lubrique</i>, celle-là a l'un et l'autre, je vous en asseure, et +s'en fait fort bien donner, se voir et desirer.</p> + +<p>D'autres ont la chair d'oison ou d'estourneau plumé, harée, brodequinée, +et plus noire qu'un beau diable.</p> + +<p>D'autres sont opulentes en tetasses avalées, pendantes plus que d'une +vache allaitant son veau.</p> + +<p>Je m'asseure que ce ne sont pas les beaux tetins d'Hélaine, laquelle, +voulant un jour présenter au temple de Diane une coupe gentille par +certain vœu, employant l'orfevre pour la luy faire, luy en fit +prendre le modelle sur un de ses beaux tetins, et en fit la coupe d'or +blanc, qu'on ne sçauroit qu'admirer de plus, ou la coupe ou la +ressemblance du tetin sur quoy il avoit pris le patron, qui se monstroit +si gentil et si poupin, que l'art en pouvoit faire desirer le naturel. +Pline dit cecy par grande spéciauté, où il traite qu'il y a de l'or +blanc. Ce qui est fort estrange est que cette coupe fut faite d'or +blanc.</p> + +<p>Qui voudroit faire des coupes d'or sur ces grandes tetasses que je dis +et que je cognois, il faudroit bien fournir de l'or à monsieur +l'orfevre, et ne seroit après sans coust et grand risée, quand on +diroit: «Voilà des coupes faites sur le modelle des testins de telles et +telles dames.»</p> + +<p>Ces coupes ressembleroient, non pas coupes, mais de vrayes auges, qu'on +voit de bois toutes rondes, dont on donne à manger aux pourceaux; et +d'autres y a-t-il, que le bout de leur tetin ressemble à une vraye guine +pourrie.</p> + +<p>D'autres y a-t-il, pour descendre plus bas, qui ont le ventre si mal +poly et ridé, qu'on les prendroit pour de vieilles gibessières ridées de +sergents ou d'hosteliers; ce qui advient aux femmes qui on eu des +enfants, et qui ne sont esté bien secourues et graissées de graisse de +baleine de leurs sages-femmes. Mais d'autres y a-t-il, qui les ont aussi +beaux et polis, et le sein aussi follet, comme si elles estoient encore +filles.</p> + +<p>D'autres il y en a, pour venir encore plus bas, qui ont leurs natures +hideuses et peu agréables. Les unes y ont le poil nullement frisé, mais +si long et pendant, que vous diriez que ce sont les moustaches d'un +Sarrasin; et pourtant n'en ostent jamais la toison, et se plaisent à la +porter telle, d'autant qu'on dit: <i>Chemin jonchu et c.. velu sont fort +propres pour chevaucher</i>. J'ay ouy parler de quelqu'une très-grande qui +les porte ainsi.<a name="page_160" id="page_160"></a></p> + +<p>J'ay ouy parler d'une autre belle et honneste dame qui les avoit ainsi +longues, qu'elle les entortilloit avec des cordons ou rubans de soye +cramoisie ou autre couleur, et se les frisonnoit ainsi comme des frisons +de perruques, et puis se les attachoit à ses cuisses, et en tel estat +quelquefois se les présentoit à son mary et à son amant, ou bien se les +destortoit de son ruban et cordon, si qu'elles paroissoient frisonnées +par après, et plus gentilles qu'elles n'eussent fait autrement.</p> + +<p>Il y avoit bien là de la curiosité, et de la paillardise et tout; car, +ne pouvant d'elle-mesme faire et suivre ses frisons, il falloit qu'une +de ses femmes, de ses plus favorites, la servît en cela; en quoy ne peut +estre autrement qu'il n'y ayt de la lubricité en toutes façons qu'on la +pourra imaginer.</p> + +<p>Aucunes, au contraire, se plaisent le tenir et porter raz, comme la +barbe d'un prestre.</p> + +<p>D'autres femmes y a-t-il, qui n'ont de poil point du tout, ou peu, comme +j'ay ouy parler d'une fort grande et belle dame que j'aye cogneue; ce +qui n'est guières beau, et donne un mauvais soupçon: ainsi qu'il y a des +hommes qui n'ont que de petits boucquets de barbe au menton, et n'en +sont pas plus estimez de bon sang, ainsi que sont les blanquets et +blanquettes<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>.</p> + +<p>D'autres en ont l'entrée si grande, vague et large, qu'on la prendroit +pour l'antre de la Sibylle.</p> + +<p>J'en ay ouy parler d'aucunes, et bien grandes, qui les ont telles qu'une +jument ne les a si amples, encore qu'elles s'aident d'artifice le plus +qu'elles peuvent pour estrecir la porte; mais, dans deux ou trois +fréquentations, la mesme ouverture tourne: et, qui plus est, j'ay ouy +dire que, quand bien on les arregarde le cas d'aucunes, il leur cloise +comme celuy d'une jument quand elle est en chaleur. L'on m'en a conté +trois qui monstrent telles cloyses quand on y prend garde de les voir.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'une dame grande, belle et de qualité, à qui un de +nos roys avoit imposé le nom de <i>Pan de c..</i>, tant il estoit large et +grand; et non sans raison, car elle se l'est fait en son vivant souvent +mesurer à plusieurs merciers et arpenteurs, et que tant plus elle +s'estudioit le jour de l'estrecir, la nuict en deux heures on le lui +eslargissoit si bien, que ce qu'elle faisoit en une heure, on le +défaisoit en l'autre, comme la toille de Penelope. Enfin,<a +name="page_161" id="page_161"></a> elle en quitta tous artifices, et en fut +quitte pour faire élection des plus gros moules qu'elle pouvoit trouver.</p> + +<p>Tel remède fut très bon, ainsi que j'ay ouy dire d'une fort belle et +honneste fille de la Cour, laquelle l'eut au contraire si petit et si +estroit, qu'on en désespéroit à jamais le forcement du pucelage; mais +par advis de quelques médecins ou de sages-femmes, ou de ses amys ou +amyes, elle en fit tenter le gué ou le forcement par des plus menus et +petits moules, puis vint aux moyens, puis aux grands, à mode des talus +que l'on fait, ainsi que Rabelais ordonna les murailles de Paris +imprenables; et puis, par tels essays les uns après les autres, +s'accoustuma si bien à tous, que les plus grands ne luy faisoient la +peur que les petits paravant faisoient si grande.</p> + +<p>Une grande princesse estrangere que j'ay cogneue, laquelle l'avoit si +petit et estroit, qu'elle aima mieux de n'en taster jamais que de se +faire inciser, comme les médecins le conseilloient. Grande vertu certes +de continence, et rare!...</p> + +<p>D'autres en ont les labies longues et pendantes plus qu'une creste de +coq d'Inde quand il est en colere; comme j'ay ouy dire que plusieurs +dames ont, non-seulement elles, mais aussi des filles.</p> + +<p>—J'ay ouy faire ce conte à feu M. de Randan, qu'une fois estants de +bons compagnons à la Cour ensemble, comme M. de Nemours, M. le vidame de +Chartres, M. le comte de la Rochefoucault, MM. de Montpezaz, Givry, +Genlis et autres, ne sachants que faire, allèrent voir pisser les filles +un jour, cela s'entend cachés en bas et elles en haut. Il y en eut une +qui pissa contre terre: je ne la nomme point; et d'autant que le +plancher estoit de tables, elle avoit ses lendilles si grandes, qu'elles +passèrent par la fente des tables si avant, qu'elle en monstra la +longueur d'un doigt, si que M. de Randan, par cas fortuit, ayant un +baston qu'il avoit pris à un laquais, où il y avoit un fiçon, en perça +si dextrement ses lendilles, et les cousit si bien contre la table, que +la fille, sentant la piqûre, tout à coup s'esleva si fort, qu'elle les +escarta toutes, et de deux parts qu'il en avoit en fit quatre, et les +dites lendilles en demeurerent decoupées en forme de barbe +d'escrevisses, dont pourtant la fille s'en trouva très-mal, et la +maistresse en fut fort en colere.</p> + +<p>M. de Randan et la compagnie en firent conte au roy Henry, qui estoit +bon compagnon, qui en rit pour sa part son saoul, et en apaisa le tout +envers la Reyne sans rien en déguiser.<a name="page_162" id="page_162"></a></p> + +<p>Ces grandes lendilles sont cause qu'une fois j'en demanday la raison à +un médecin excellent, qui me dit que, quand les filles et femmes +estoient en ruth, elles les touchoient, manioient, viroyent, +contournoient, allongeoient et tiroient si souvent, qu'estants ensemble +s'entredonnoient mieux du plaisir.</p> + +<p>Telles filles et femmes seroient bonnes en Perse, non en Turquie, +d'autant qu'en Perse les femmes sont circoncises, parce que leur nature +ressemble de je ne sçay quoy le membre viril (disent-ils): au contraire, +en Turquie, les femmes ne le sont jamais, et pour ce les Perses les +appellent hérétiques, pour n'estre circoncises, d'autant que leur cas, +disent-ils, n'a nulle forme, et ne prennent plaisir de les regarder +comme les Chrestiens. Voilà ce qu'en disent ceux qui ont voyagé en +Levant.</p> + +<p>Telles femmes et filles, disoit ce médecin, sont fort sujettes à faire +la fricarelle, <i>donna con donna</i>.</p> + +<p>J'ay ouy parler d'une très-belle dame, et des plus qui ait esté en la +Cour, qui ne les a si longues; car elles luy sont accourcies pour un mal +que son mary luy donna, voire qu'elle n'a de levre d'un costé pour avoir +esté tout mangé de chancres; si bien qu'elle peut dire son cas estropié +et à demy demembré; et néanmoins cette dame a esté fort recherchée de +plusieurs, mesme elle a esté la moitié d'un grand quelques fois dans son +lict.</p> + +<p>Un grand disoit à la Cour un jour qu'il voudroit que sa femme +ressemblast à celle-là, et qu'elle n'en eust qu'à demy, tant elle en +avoit trop.</p> + +<p>J'ay aussi ouy parler d'une autre bien plus grande qu'elle cent fois, +qui avoit un boyau qui luy pendilloit long d'un grand doigt au dehors de +sa nature, et, disoit-on, pour n'avoir pas esté bien servie en l'une de +ses couches par sa sage-femme; ce qui arrive souvent aux filles et +femmes qui ont fait des couches à la dérobade, ou qui par accident se +sont gastées et grevées; comme une des belles femmes de par le monde que +j'ay cogneue, qui, estant veufve, ne voulut jamais se remarier, pour +estre descouverte d'un second mary de cecy, qui l'en eust peu prisée, et +possible mal-traitée.</p> + +<p>Cette grande que je viens de dire, nonobstant son accident, enfantoit +aussi aisément comme si elle eust pissé; car on disoit sa nature +très-ample; et si pourtant elle a esté bien aimée et bien servie à +couvert; mais mal-aisément se laissoit-elle voir là.</p> + +<p>Aussi volontiers, quand une belle et honneste femme se met à<a +name="page_163" id="page_163"></a> l'amour et à la privauté, si elle ne vous +permet de voir ou taster cela, dites hardiment qu'elle y a quelque tare, +ou si que la veue ni le toucher n'approuvera guières, ainsi que je tiens +d'une honneste femme; car s'il n'y en a point, et qu'il soit beau (comme +certes il y en a et de plaisants à voir et manier), elle est aussi +curieuse et contente d'en faire la monstre et en prester l'attouchement, +que de quelqu'autre de ses beautez qu'elle ait, autant pour son honneur +à n'estre soupçonnée de quelque défaut ou laideur en cet endroit, que +pour le plaisir qu'elle y prend elle-mesme à le contempler et mirer, et +surtout aussi pour accroistre la passion et tentation davantage à son +amant.</p> + +<p>De plus, les mains et les yeux ne sont pas membres virils pour rendre +les femmes putains et leurs marys cocus, encore qu'après la bouche +aident à faire de grands approches pour gaigner la place.</p> + +<p>D'autres femmes y a-t-il qui ont la bouche de là si pasle, qu'on diroit +qu'elles y ont la fievre: et telles ressemblent aucuns yvrognes, +lesquels, encor qu'ils boivent plus de vin qu'une truie de laict, ils +sont pasles comme trespassez: aussi les appelle-t-on traistres au vin, +non pas ceux qui sont rubiconds: aussi telles par ce costé-là on les +peut dire traistraisses à Vénus, si ce n'est que l'on dit <i>pasle putain +et rouge paillard</i>. Tant y a que cette partie ainsi pasle et transie +n'est point plaisante à voir, et n'a garde de ressembler à celle d'une +des plus belles dames que l'on voye, et qui tient grand rang, laquelle +j'ay veu qu'on disoit qu'elle portoit là trois belles couleurs +ordinairement ensemble, qui estoient incarnat, blanc et noir: car cette +bouche de là estoit colorée et vermeille comme corail, le poil +d'alentour gentiment frisonné et noir comme ébene; ainsi le faut-il, et +c'est l'une des beautez: la peau estoit blanche comme albastre, qui +estoit ombragée de ce poil noir. Cette veuë est belle de celle-là, et +non des autres que je viens de dire.</p> + +<p>D'autres il y en a aussi qui sont si bas ennaturées et fendues jusques +au cul, mesme les petites femmes, que l'on devroit faire scrupule de les +toucher pour beaucoup d'ordes et salles raisons que je n'oserois dire; +car on diroit que, les deux rivières s'assemblant et se touchant quasi +ensemble, il est en danger de laisser l'une et naviguer à l'autre: ce +qui est par trop vilain.</p> + +<p>J'ay ouy conter à madame de Fontaine-Chalandray, dite la belle Torcy, +que la reyne Eléonor sa maistresse, estant habillée et vestue, +paroissoit une très-belle princesse, comme il y en a encor<a +name="page_164" id="page_164"></a> plusieurs qui l'ont veue telle en nostre +Cour, et de belle et riche taille; mais, estant déshabillée, elle +paroissoit du corps une géante, tant elle l'avoit long et grand: mais +tirant en bas, elle paroissoit une naine, tant elle avoit les cuisses et +les jambes courtes avec le reste.</p> + +<p>D'une autre grande dame ay-je ouy parler qui estoit bien au contraire; +car par le corps elle se monstroit une naine, tant elle l'avoit court et +petit, et du reste en bas une géante ou colosse, tant elle avoit ses +cuisses et jambes grandes, hautes et fendues et pourtant bien +proportionnées et charnues, si qu'elle en couvroit son homme sous elle, +mais qu'il fust petit, fort aisément, comme d'une tirasse de chien +couchant.</p> + +<p>—Il y a force marys et amys parmi nos Chrestiens, qui voulans en tout +differer des Turcs, ne prennent plaiser d'arregarder le cas des dames, +d'autant, disent-ils, comme je viens de dire, qu'ils n'ont nulle forme: +nos Chrestiens au contraire qui en ont, disent-ils, de grands +contentements à les contempler fort et se délecter en telles visions, et +non-seulement se plaisent à les voir, mais à les baiser, comme beaucoup +de dames l'ont dit et descouvert à leurs amants, ainsi que dit une dame +espagnole à son serviteur, qui, la saluant un jour, luy dit: <i>Bezo las +manos y los pies, senora</i><a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>; elle luy dit: <i>Senor, en el medio esta la +mejor station</i><a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>. Comme voulant dire qu'il pouvoit baiser le mitant +aussi-bien que les pieds et mains. Et, pour ce, disent aucunes dames que +leurs marys et serviteurs y prennent quelque délicatesse et plaisir, et +en ardent davantage: ainsi que j'ay ouy dire d'un très-grand prince, +fils d'un grand roy de par le monde, qui avoit pour maistresse une +très-grande princesse. Jamais il ne la touchoit qu'il ne luy vist cela +et ne le baisast plusieurs fois. Et la première fois qu'il le fit, ce +fut par la persuasion d'une très-grande dame, favorite du roy; laquelle, +tous trois un jour estants ensemble, ainsi que ce prince muguettoit sa +dame, luy demanda s'il n'avoit jamais veu cette belle partie dont il +jouissoit. Il respondit que non: «Vous n'avez donc rien fait, dit-elle, +et ne sçavez ce que vous aimez; vostre plaisir est imparfait, il faut +que vous le voyiés.» Par-quoy, ainsi qu'il s'en vouloit essayer et +qu'elle en faisoit de la revesche, l'autre vint par derrière, et la prit +et renversa sur un lict, et la tint tousjours jusques à ce que le +prince<a name="page_165" id="page_165"></a> l'eust contemplée à son aise et baisée son saoul, tant qu'il le +trouvoit beau et gentil; et pour ce, continua tousjours.</p> + +<p>D'autres y a-t-il qui ont leurs cuisses si mal proportionnées, mal +advenantes et si mal faites en olive, qu'elles ne méritent d'estre +regardées et désirées, comme de leurs jambes, qui en sont de même, dont +aucunes sont si grosses qu'on en diroit le gras estre le ventre d'une +conille qui est pleine.</p> + +<p>D'autres les ont si gresles et menues, et si heronnières, qu'on les +prendroit plustost pour des fleutes que pour cuisses et jambes; je vous +laisse à penser que peut estre le reste.</p> + +<p>Elles ne ressemblent pas une belle et honneste dame dont j'ay ouy +parler, laquelle estant en bon point; et non trop en extrémité (car en +toutes choses il faut un <i>medium</i>), après avoir donné à coucher à son +amy, elle lui demanda le lendemain au matin comment il s'en trouvoit. Il +luy respondit que très-bien, et que sa bonne et grasse chair luy avoit +fait grand bien. «Pour le moins, dit-elle, avez-vous couru la poste sans +emprunter de coissinet.»</p> + +<p>D'autres dames y a-t-il qui ont tant d'autres vices cachés, ainsi que +j'en ay ouy parler d'une qui estoit dame de réputation, qui faisoit ses +affaires fécales par le devant; et de ce j'en demanday la raison à un +médecin suffisant, qui me dit parce qu'elle avoit esté percée trop jeune +et d'un homme trop fourny et robuste; dont ce fut grand dommage, car +c'estoit une très-belle femme et veufve, qu'un honneste gentilhomme que +je sçay la vouloit espouser; mais, en sachant tel vice, la quita +soudain, et un autre après la prit aussi-tost.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'un gallant gentilhomme qui avoit une des belles +femmes de la Cour et n'en faisoit cas. Un autre, n'estant si scrupuleux +que luy, habitant avec elle, trouva que son cas puoit si fort qu'on ne +pouvoit endurer cette senteur, et, par ainsi, cogneut l'encloüeure du +mary.</p> + +<p>J'ay ouy parler d'une autre, laquelle estant l'une des filles d'une +grande princesse, qui petoit de son devant: des médecins m'ont dit que +cela se pouvoit faire à cause des vents et ventositez qui peuvent sortir +par-là, et mesmes quand elles font la fricarelle.</p> + +<p>Cette fille estoit avec cette princesse lorsqu'elle vint à Moulins, la +Cour y estant, du temps du roy Charles neuviesme, qui en fut abreuvé, +dont on en rioit bien.</p> + +<p>D'autres y en a-t-il qui ne peuvent tenir leur urine, qu'il faut<a +name="page_166" id="page_166"></a> qu'elles ayent toujours la petite esponge +entre les jambes, comme j'en ay cogneu deux grandes, et plus que dames, +dont l'une estant fille, fit l'évasion tout à trac dans la salle du bal, +du temps du roy Charles neuviesme, dont fut fort scandalisée.</p> + +<p>D'une autre grande dame ay-je ouy parler, que quand on lui faisoit cela, +elle se compissoit à bon escient, ou sur le fait, ou après, comme une +jument quand elle a esté saillie: à elle falloit-il jetter le seillaud +d'eau comme à la jument, pour la faire retenir.</p> + +<p>Tant d'autres y a-t-il qui sont ordinairement en sang et leurs mois, et +autres qui sont viciées, tarottées, marquetées et marquées, tant par +accident de vérolle de leurs marys ou de leurs amys, que par leurs +mauvaises habitudes et humeurs; comme celles qui ont les jambes +louventines et autres fluxions et marques, que par les envies de leurs +mères estant enceintes d'elles, portent sur elles, comme j'en ay ouy +parler d'une qui est toute rouge par une moitié du corps, et l'autre +non, comme un eschevin de ville.</p> + +<p>D'autres sont si sujettes à leurs flux menstruaux, que quasi +ordinairement leur nature flue comme un mouton à qui on a coupé la gorge +de frais; dont leurs marys ou amants ne s'en contentent guieres, pour +l'assiduë fréquentation que Vénus ordonne et desire en ces jeux: car, si +elles sont saines et nettes une semaine du mois, c'est tout, et leur +font perdre le reste de l'année: si que des douze mois ils n'en ont cinq +ou six francs, voire moins; c'est beaucoup, à la mode de nos soldats +desbandez, auxquels à la monstre les commissaires et trésoriers font +perdre, de douze mois de l'an, plus de quatre, en leur faisant monter +les mois jusques à quarante et cinquante jours, si que les douze mois de +l'an ne leur reviennent pas à huit. Ainsi s'en trouvent les marys et +amants qui telles femmes ont et se servent, si ce n'est que, du tout, +pour assoupir leur paillardise, se veulent souiller vilainement sans +aucun respect d'impudicité; et leurs enfants qui en sortent s'en +trouvent mal et s'en ressentent.</p> + +<p>Si j'en voulois raconter d'autres, je n'aurois jamais fait, et aussi que +les discours en seroient trop sallauds et déplaisants: et ce que j'en +dis et dirois ce ne seroit des femmes petites et communes, mais des +grandes et moyennes dames qui de leurs visages beaux font mourir le +monde, et point le couvert.</p> + +<p>Si feray-je encore ce petit conte, qui est plaisant, d'un gentilhomme +qu'il me fit, qui est qu'en couchant avec une fort belle dame, et +d'estoffe, en faisant sa besogne il luy trouva en cette partie<a +name="page_167" id="page_167"></a> quelques poils si piquants et si aigus, +qu'avec toutes les incommodités il la put achever, tant cela le piquoit +et le fiçonnoit. Enfin, ayant fait, il voulut taster avec la main: il +trouva qu'alentour de sa motte il y avoit une demi-douzaine de certains +fils garnis de ces poils si aigus, longs, roides et piquants, qu'ils en +eussent servy aux cordonniers à faire des rivets comme de ceux de +pourceaux, et les voulut voir; ce que la dame luy permit avec grande +difficulté; et trouva que tels fils entournoient la pièce ny plus ny +moins que vous voyez une médaille entournée de quelques diamants et +rubis, pour servir et mettre en enseigne en un chapeau ou au bonnet.</p> + +<p>—Il n'y a pas long-temps qu'en une certaine contrée de Guyenne, une +damoiselle mariée, de fort bon lieu et bonne part, ainsi qu'elle +advisoit estudier ses enfants, leur précepteur, par une certaine manie +et frénésie, ou possible pour rage d'amour qui luy vint soudain, il prit +une espée qui estoit de son mary sur le lict, et luy en donna si bien, +qu'il luy perça les deux cuisses et les deux labies de sa nature de part +en part, dont depuis elle en cuida mourir, sans le secours d'un bon +chirurgien. Son cas pouvoit bien dire qu'il avoit esté en deux diverses +guerres et attaqué fort diversement. Je crois que la veuë après n'en +estoit guères plaisante, pour estre ainsi balafré et ses aisles ainsi +brisées: je les dis aisles, par ce que les Grecs appellent ces labies +<i>hymenœa</i>; les Latins les nomment <i>alœ</i>, et les François, labies, +lèvres, landrons, landilles et autres mots: mais je trouve qu'à bon +droit les Latins les appellent aisles; car il n'y a ny animal ny oiseau, +soit-il faucon, niais ou sor, comme celuy de nos fillaudes, soit-il de +passage, ou hagard ou bien dressé, de nos femmes mariées ou veufves, qui +aille mieux ny ait l'aisle si viste.</p> + +<p>Je le puis appeler aussi animal avec Rabelais, d'autant qu'il s'esmeut +de soy-mesme; et, soit à le toucher ou à le voir, on le sent et le void +s'esmouvoir et remuer de luy-mesme, quand il est en appetit.</p> + +<p>D'autres, de peur de rhumes et catheres, se couvrent dans le lict de +couvre-chefs alentour de la teste, par Dieu, plus que sorcières: au +partir de-là, bien habillées, elles sont saffrettes comme poupines, et +d'autres fardées et peintrées comme images, belles au jour, et la nuict +dépeintes et très-laides.</p> + +<p>Il faudroit visiter telles dames avant les aimer, espouser et en jouir, +ainsi que faisoit Octave César avec ses amis, qui faisoit despouiller +aucunes grandes dames et matrosnes romaines, voire<a name="page_168" id="page_168"></a> des vierges mûres +d'aage, et les visitoit d'un bout à l'autre, comme si ce fussent +esclaves et serves vendues par un certain maquignon nommé Torane; et +selon qu'il les trouvoit à son gré et son point, ny tarées, il en +joüissoit.</p> + +<p>De mesme en font les Turcs en leur bazestan de Constantinople et autres +grandes villes, quand ils achettent des esclaves de l'un et de l'autre +sexe.</p> + +<p>Or je n'en parleray plus, encore pensé-je en avoir trop dit; et voilà +comment nous sommes bien trompez en beaucoup de veuës que nous pensons +et croyons très-belles. Mais, si nous y sommes bien autant édifiés et +satisfaits en d'aucunes autres, lesquelles sont si belles, si nettes, +propres, fraisches, caillées, si aimables et si en bon point, bref, si +accomplies en toutes parties du corps, qu'après elles toutes veuës +mondaines sont chétives et vaines; dont il y a des hommes qui, en telles +contemplations, s'y perdent tellement, qu'ils ne songent qu'aux actions: +aussi, bien souvent telles dames se plaisent à se monstrer sans nulle +difficulté, pour ne se sentir taschées d'aucunes macules, pour nous +faire plus entrer en tentation et concupiscence.</p> + +<p>Nous estans un jour au siége de La Rochelle, le pauvre feu M. de Guise, +qui me faisoit l'honneur de m'aimer, s'en vint me monstrer des tablettes +qu'il venoit de prendre à Monsieur, frère du Roy, nostre général, dans +la poche de ses chausses, et me dit: «Monsieur me vient de faire un +desplaisir et la guerre pour l'amour d'une dame; mais je veux avoir ma +revanche; voyez ce que j'y ai mis dedans et lisez.» Me donnant les +tablettes, je vis escrits de sa main ces quatre vers qu'il venoit de +faire, mais le mot de f...... y estoit tout à trac.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Si vous ne m'avez coguue</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Il n'a pas tenu à moy;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Car vous m'avez bien veu nue,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et vous ay monstré de quoy.</span></td></tr> +</table> + +<p>Puis, me nommant la dame, ou pour mieux dire fille, de laquelle je me +doutois pourtant, je lui dis que je m'estonnois fort qu'il ne l'eust +touchée et cogneue, d'autant que les approches en avoient esté grandes, +et que le bruit en estoit par trop commun; mais il m'asseura que non, et +que ce n'avoit esté que sa faute. Je luy replicquay: «Il falloit donc, +Monsieur, ou qu'alors<a name="page_169" id="page_169"></a> il fust si las et recreu d'ailleurs, qu'il n'y +pust fournir, ou qu'il fust si ravi en la contemplation de cette beauté +nue, qu'il ne se souciast de l'action!—Possible, me respondit ce +prince, qu'il se pourroit faire; mais tant y a que ce coup il y faillit, +et je luy en fais la guerre, et je luy vais remettre ces tablettes dans +sa poche, qu'il visitera selon sa coustume, et y lira ce qu'il y faut; +et, amprès, me voilà vengé.» Ce qu'il fit, et ne fut amprès sans en rire +tous deux à bon escient, et s'en faire la guerre plaisamment; car, pour +lors, c'estoit une très-grande amitié et privauté entr'eux deux, bien +depuis estrangement changée.</p> + +<p>—Une dame de par le monde, ou plustost fille, estant fort aimée et +privée d'une très-grande princesse, estoit dans le lict se +rafraischissant, comme estoit la coutume: vint un gentilhomme la voir, +qui pour elle brusloit d'amour; mais il n'en avoit autre chose. Cette +dame fille estant ainsi aimée et privée de sa maistresse, s'approchant +d'elle tout bellement, sans faire semblant de rien, tout-à-coup vint à +tirer toute la couverture de dessus elle, si bien que le gentilhomme, +point paresseux de ses yeux aucunement, les jetta aussi-tost, dessus qui +vid, à ce que depuis il m'a fait le conte, la plus belle chose qu'il vid +ny qu'il verra jamais, qui estoit ce beau corps nud, et ses belles +parties, et cette blanche, jolie et belle charnure, qu'il pensa voir les +beautez du paradis. Mais cela ne dura guieres; car, tout aussi-tost la +couverture fut tournée prendre par la dame, la fille en estant partie de +là, et de bonheur. Cette belle dame, tant plus elle se remuoit à +reprendre la couverture, tant plus elle se faisoit paroistre; ce qui +n'endommageoit nullement la veuë et le plaisir du gentilhomme, qui +autrement ne s'empeschoit à la recouvrir, bien sot fust esté: pourtant, +tellement quellement, elle recouvra sa couverture, se remit, en se +courouçant assez doucement contre la fille, et luy disant qu'elle le +payeroit. La demoiselle luy dit, qui estoit un petit à l'escart: +«Madame, vous m'en aviez fait une; pardonnez-moy si je vous l'ay +rendue;» et, passant la porte, s'en alla. Mais l'accord fut fait +aussi-tost.</p> + +<p>Cependant le gentilhomme se trouva si bien de telle veuë, et en telle +extase de plaisir et contentement, que je luy ay ouy dire cent fois +qu'il n'en vouloit d'autre en sa vie, que de vivre au songer de cette +ordinaire contemplation; et certes il avoit raison: car, selon la +monstre de son beau visage, le non-pareil, et sa belle gorge, dont elle +a tant repeu le monde, pouvoit assez monstrer<a name="page_170" id="page_170"></a> que dessous il y avoit de +caché de plus exquis; et me disoit qu'entre telles beautez, c'estoit la +dame la mieux flanquée et le plus haut qu'il eust jamais veue: ainsi le +pouvoit-elle estre, car elle estoit de très-riche taille; mesme entre +les beautez il faut qu'elle le soit, ny plus ny moins qu'une forteresse +de frontière.</p> + +<p>Amprès que ce gentilhomme m'eut tout conté, je ne lui peus que dire: +«Vivez donc, vivez, mon grand amy, avec cette contemplation divine et +cette beatitude que jamais ne puissiez-vous mourir; et moy au moins, +avant mourir, puisse-je avoir une telle veuë!»</p> + +<p>Ledit gentilhomme en eut pour jamais cette obligation à la demoiselle, +et tousjours depuis l'honora et l'aima de tout son cœur. Aussy luy +estoit-il serviteur fort; mais il ne l'espousa, car un autre plus riche +que luy la luy embla, ainsi qu'est la coustume à toutes de courir aux +biens.</p> + +<p>Telles veuës sont belles et agréables; mais il se faut donner garde +qu'elles ne nuisent, comme celle de la belle Diane nuë au pauvre Actéon, +ou bien une que je vais dire.</p> + +<p>—Un Roy de par le monde aima fort en son temps une bien belle, honneste +et grand dame veufve, si bien qu'on l'en tenoit charmé; car peu il se +soucioit des autres, voire de sa femme, si non que par intervalles, car +cette dame emportoit tousjours les plus belles fleurs de son jardin; ce +qui faschoit fort à la Reyne, car elle se sentoit aussi belle et +agréable que serviable, et digne d'avoir d'aussi friands morceaux, dont +elle s'en esbahissoit fort; de quoy en ayant fait sa complainte à une +sienne grand'dame favorite, elle complotta avec elle d'aviser s'il y +avoit tant de quoy, mesmes espier par un trou le jeu que joüeroient son +mary et la dame. Par quoy elle advisa de faire plusieurs trous au-dessus +de la chambre de ladite dame, pour voir le tout et la vie qu'ils +demeneroient tous deux ensemble: dont se mirent à tel spectacle; mais +ils n'y virent rien que très-beau, car elles y apperceurent une femme +très-belle, blanche, délicate et très-fraische, moitié en chemise et +moitié nue, faire des caresses à son amant, des mignardises, des +folastreries bien grandes, et son amant lui rendre la pareille, de sorte +qu'ils sortoient du lict, et tout en chemise se couchoient et +s'esbattoient sur le tapis velu qui estoit auprès du lict, affin +d'éviter la chaleur du lict, et pour mieux en prendre le frais; car +c'estoit aux plus grandes chaleurs.</p> + +<p>Ainsi que j'ay cogneu aussi un très-grand prince, qui prenoit de<a +name="page_171" id="page_171"></a> mesme son déduit avec sa femme, qui +estoit la plus belle femme du monde, affin d'éviter le chaud que +produisoient les grandes chaleurs de l'esté, ainsi que luy-mesme disoit.</p> + +<p>Cette princesse donc, ayant veu et apperceu le tout, de dépit s'en mit à +plorer, gémir, souspirer et attrister, luy semblant, et aussi le disant, +que son mary ne luy rendoit le semblable, et ne faisoit les folies +qu'elle luy avoit veu faire avec l'autre.</p> + +<p>L'autre dame qui l'accompagnoit se mit à la consoler et luy remonstrer +pourquoy elle s'attristoit ainsi, ou bien, puisqu'elle avoit esté si +curieuse de voir telles choses, quil n'en falloit pas espérer de moins.</p> + +<p>La princesse ne respondit autre chose, si non: «Hélas, ouy! j'ay voulu +voir chose que je ne devois avoir voulu voir, puisque la veuë m'en fait +mal.»</p> + +<p>Toutesfois, après s'estre consolée et résolue, elle ne s'en soucia plus, +et le plus qu'elle put, continua ce passe-temps de veuë, et le convertit +en risée, et possible en autre chose.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'une grande dame de par le monde, mais grandissime, +qui, ne se contentant de la lascivité naturelle, car elle estoit grand +putain, et mariée et veufve, aussi estoit-elle fort belle: pour se +provoquer et exciter davantage, elle faisoit despouiller ses dames et +filles, je dis les plus belles, et se délicatoit fort à les voir; et +puis elle les battoit du plat de la main sur les fesses avec de grandes +claquades et plamussades assez rudes, et les filles qui avoient délinqué +quelque chose, avec de bonnes verges; et alors son contentement estoit +de les voir remüer et faire les mouvements et tordions de leur corps et +fesses, lesquelles, selon les coups qu'elles recevoient, en monstroient +de bien estranges et plaisantes.</p> + +<p>Aucunes fois, sans les despouiller, les faisoit trousser en robbe (car +pour lors elles ne portoient pas de calsons), et les claquetoit et +foüettoit sur les fesses, selon le sujet qu'elles luy donnoient, ou pour +les faire rire, ou pour plorer: et, sur ces visions et contemplations, y +aiguisoit si bien ses appetis, qu'après elle les alloit passer bien +souvent à bon escient avec quelque gallant homme bien fort et robuste.</p> + +<p>Quelle humeur de femme! Si bien qu'on dit qu'ayant une fois veu par la +fenestre de sont chasteau, qui visoit sur la rue, un grand cordonnier, +estrangement proportionné, pisser contre la muraille dudit chasteau, +elle eut envie d'une si belle et grande proportion;<a name="page_172" id="page_172"></a> et de peur de +gaster son fruit pour son envie, elle luy manda par un page de la venir +trouver en une allée secrète de son parc, où elle s'estoit retirée, et +là elle se prostitua à luy en telle façon qu'elle en engrossa. Voilà ce +que servit la veuë à cette dame.</p> + +<p>Et de plus, j'ay ouy dire qu'outre ses femmes et filles ordinaires qui +estoient à sa suite, les estrangeres qui la venoient voir, dans les deux +ou trois jours, ou toutes les fois qu'elles y venoient, elle les +apprivoisoit aussi-tost à ce jeu, faisant monstrer aux siennes +premierement le chemin, et aller devant elles, et les autres après; si +bien qu'elles estoient estonnées de ce jeu les unes, et les autres non. +Vrayment, voilà un plaisant exercice!</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'un grand aussi qui prenoit plaisir de voir ainsi sa +femme nue ou habillée, et la fouetter de claquades, et la voir manier de +son corps.</p> + +<p>—J'ay ouy dire à une honneste dame qu'estant fille sa mère la fouettoit +tous les jours deux fois, non pour avoir forfait, mais parce qu'elle +pensoit qu'elle prenoit plaisir à la voir ainsi remuer les fesses et le +corps, pour autant d'en prendre d'appetit ailleurs: et tant plus elle +alla sur l'age de quatorze ans, elle persista et s'y acharna de telle +façon, qu'à mode qu'elle l'accostoit elle la contemploit encore plus.</p> + +<p>—J'ay bien ouy dire pis d'un grand seigneur et prince, il y a plus de +quatre-vingts ans, qu'avant qu'aller habiter avec sa femme se faisoit +fouetter, ne pouvant s'esmouvoir ny relever sa nature baissante sans ce +sot remede. Je desirerois volontiers qu'un médecin excellent m'en dist +la raison.</p> + +<p>Ce grand personnage, Picus Mirandula, raconte avoir veu un certain +gallant en son temps, qui, d'autant plus qu'on l'estrilloit à grandes +sanglades d'estrivieres, c'estoit lors qu'il estoit le plus enragé après +les femmes; et n'estoit jamais si vaillant après elles s'il n'estoit +ainsi estrillé: après il faisoit rage. Voilà de terribles humeurs de +personnes!</p> + +<p>Encore celle de la veuë des autres est plus agréable que la derniere.</p> + +<p>—Moy estant à Milan, un jour on me fit un conte de bonne part, que feu +M. le marquis de Pescaire, dernier mort, vice-roy en Sicile, vint +grandement amoureux d'une fort belle dame; si-bien qu'un matin, pensant +que son mary fust allé dehors, l'alla visiter qu'il la trouva encores au +lict; et, en devisant avec elle, n'en obtint rien que la voir et la +contempler à son aise sous le linge, et la toucher de la main.<a +name="page_173" id="page_173"></a></p> + +<p>Sur ces entrefaites survint le mary, qui n'estoit du calibre du marquis +en rien, et les surprit de telle sorte, que le marquis n'eut loisir de +retirer son gand, qui s'estoit perdu, je ne sçai comment, parmy les +draps, comme il arrive souvent. Puis, luy ayant dit quelques mots, il +sortit de la chambre, conduit pourtant du gentilhomme, qui amprès estre +retourné, par cas fortuit trouva le gand du marquis perdu dans les +draps, dont la dame ne s'en estoit pas apperceue. Il le prit et le +serra, et puis faisant la mine froide à sa femme, demeura long-temps +sans coucher avec elle, ny la toucher: parquoy un jour elle seule dans +sa chambre, mettant la main à la plume, se mit à faire ce quatrain:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Vigna era, vigna son.</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Era podata, or più non son;</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>E son sò per qual cagion</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Non mi poda il mio patron.</i></span></td></tr> +</table> +<p>Et puis laissant ce quatrain escrit sur la table, le mary vint, qui vid +ces vers sur la table, prend la plume et fait response:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Vigna eri, vigna sei,</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Eri podata, e più non sei,</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Per la granfa del leon,</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Non ti poda il tuo patron.</i></span></td></tr> +</table> + +<p>Et puis les laissa aussi sur la table. Le tout fut appporté au marquis, +qui fit response:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>A la vigna che voi dicete</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Io fui, e qui restete;</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Alzai il pamparo, guardas la vite;</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Mà non toccai, si Dio m' ajute.</i></span></td></tr> +</table> + +<p>Cela fut rapporté au mary, qui, se contentant d'une si honorable réponse +et juste satisfaction, reprit sa vigne et la cultiva aussi-bien que +devant; et jamais mary et femme ne furent mieux.</p> + +<p>Je m'en vais les traduire en françois, afin que chacun l'entende.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je suis esté une belle vigne et le suis encore,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je suis esté d'autrefois très-bien cultivée;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ast heure je ne le suis point; et si ne sçay</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Pourquoi mon patron ne me cultive plus.</span></td></tr> +</table> + +<p><a name="page_174" id="page_174"></a></p> + +<p class="c"><i>Response.</i></p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ouy, vous avez esté vigne telle, et l'estes encore</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et d'autrefois bien cultivée, ast heure plus;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Pour l'amour de la griffe du lyon,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Vostre mary ne vous cultive plus.</span></td></tr> +</table> + +<p class="c"><i>Response du marquis.</i></p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">A la vigne que vous autres dites</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Je suis esté certes, et y restay un peu;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">J'en haussay le pampre et en regardai la vis et le reasin.</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Mais Dieu ne me puisse aider si jamais j'y ay touché!</span></td></tr> +</table> + +<p>Par cette griffe de lion il veut dire le gand qu'il avoit trouvé esgare +entre les linceuls. Voylà encor un bon mary qui ne sombragea pas trop, +et se despouillant de soubçon, pardonna ainsi à sa femme: et certes il y +a des dames, lesquelles se plaisent tant en elles-mesmes, qu'elles se +contemplent et se regardent nues, de sorte qu'elles se ravissent se +voyans si belles, comme Narcissus. Que pouvons-nous donc faire les +voyant et arregardant?</p> + +<p>—Marianne, femme d'Hérode, belle et honneste femme, son mary voulant un +jour coucher avec elle en plein midy et voir à plein ce qu'elle portoit, +lui refusa à plat, ce dit Josephe. Il n'usa pas de puissance de mary, +comme un grand seigneur que j'ay cogneu, à l'endroit de sa femme, qui +estoit des belles, qu'il assaillit ainsi en plein jour, et la mit toute +nue, elle le déniant fort. Après il luy renvoya ses femmes pour +l'habiller, qui la trouverent toute honteuse et esplorée.</p> + +<p>—D'autres dames y a-t-il lesquelles à dessein ne font pas grand +scrupule de faire à pleine veuë la monstre de leur beauté, et se +descouvrir nues, afin de mieux encapricier et marteller leurs +serviteurs, et les mieux attirer à elles; mais ne veulent permettre +nullement la touche précieuse, au moins aucunes, pour quelque temps; +car, ne se voulans arrester en si beau chemin, passent plus outre, comme +j'en ay ouy parler de plusieurs, qui ont ainsi long-temps entretenu +leurs serviteurs de si beaux aspects. Bien-heureux sont-ils ceux qui s'y +arrestent aux patiences, sans se perdre par trop en tentation: et faut +que celuy soit bien enchanté de vertu, qui, en voyant une belle femme, +ne se gaste point les yeux; ainsi que disoit Alexandre quelquesfois à +ses amis, que les filles des Perses faisoient grand mal<a +name="page_175" id="page_175"></a> aux yeux à ceux qui les regardoient; et, +pour ce, tenant les filles du roy Darius ses prisonnieres, jamais ne les +saluoit qu'avec les yeux baissez, et encor le moins qu'il pouvoit, de +peur qu'il avoit d'estre surpris de leur excellente beauté. Ce n'est +dès-lors seulement, mais d'aujourd'hui, qu'entre toutes les femmes +d'Orient les Persiennes ont le los et le prix d'estre les plus belles et +accomplies en proportions de leur corps et beauté naturelle, gentilles, +propres en leurs habits et chaussures, mesmement, et sur toutes, celles +de l'ancienne et royale ville de Seiras, lesquelles sont tellement +loüées en leurs beautez, blancheurs et plaisantes civilitez et bonne +grace, que les Mores, par un antique et commun proverbe, disent que leur +prophete Mahomet ne voulut jamais aller à Seiras, de crainte que s'il y +eust veu une fois ces belles femmes, jamais amprès sa mort son ame ne +fust entrée en paradis. Ceux qui y ont esté et en ont escrit le disent +ainsi; en quoy on notera l'hypocrite contenance de ce bon marault et +rompu prophete, comme s'il ne se trouvoit pas escrit, ce dit Belon, en +un livre arabe, intitulé <i>Des bonnes coustumes de Mahomet</i>, le loüant de +ses forces corporelles, qui se vantoit de pratiquer et repasser ces unze +femmes qu'il avoit en une mesme heure l'une après l'autre. Au diable +soit le marault! n'en parlons plus: quand tout est dit, je suis bien à +loisir d'en parler. J'ay veu faire cette question, sur ce trait +d'Alexandre que je viens de dire, et de Scipion l'Afriquain, lequel des +deux acquist plus grand louange de continence. Alexandre, se défiant des +forces de sa chasteté, ne voulut point voir ces belles dames persiennes: +Scipion, après la prise de Carthage la neufve, vid cette belle fille +espagnole que ses soldats luy amenerent, et luy offrirent pour la part +de son butin, laquelle estoit si excellente en beauté et en si bel aage +de prise, que par-tout où elle passoit elle animoit et admiroit les yeux +de tous à la regarder, et Scipion mesme; lequel, l'ayant saluée fort +courtoisement, s'enquist de quelle ville d'Espagne elle estoit, et de +ses parents. Il luy fut dit, entr'autres choses, qu'elle estoit accordée +à un jeune homme nommé Alucius, prince des Celtibériens, à qui il la +rendit, et à ses pere et mere, sans la toucher; dont il obligea la dame, +les parents et le fiancé, si bien qu'ils se rendirent depuis +très-affectionnez à la ville de Rome et à la République. Mais que +sçait-on si dans son ame cette belle dame n'eust point desiré avoir esté +un peu percée et entamée premièrement de Scipion,<a name="page_176" id="page_176"></a> de luy, dis-je, qui +estoit beau, jeune, brave, vaillant et victorieux? Possible que si +quelque privé ou privée des siennes et des siens luy eust demandé en foy +et conscience si elle ne l'eust pas voulu, je laisse à penser ce qu'elle +eust respondu, ou fait quelque petite mine approchant de l'avoir desiré, +et, s'il vous plaist, si son climat d'Espagne et son soleil couchant ne +la sçavoit pas rendre, et plusieurs autres dames d'aujourd'huy et de +cette contrée, belles et pareilles à elle, chaudes et aspres à cela, +comme j'en ay veu quantité. Il ne faut donc point douter si cette belle +et honneste fille fut esté requise et sollicitée de ce beau jeune homme +Scipion, qu'elle ne l'eust pris au mot, voire sur l'autel de ses dieux +prophanes. En cela ce Scipion a esté certes loüé d'aucuns de ce grand +don de continence; d'autres il en a esté blasmé: car en quoy peut +monstrer un brave et valleureux cavallier la générosité de son cœur, +qu'envers une belle et honneste dame, si-non luy faire parestre par +effet qu'il prise sa beauté et l'ayme beaucoup, sans luy user de ces +respects, froideurs, modesties et discrétions, que j'ay veu souvent +appeller, à plusieurs cavalliers et dames, plustost sottises et +faillement de cœur que vertus. Non, ce n'est pas qu'une belle et +honneste dame aime dans son cœur, mais une bonne joüissance, sage, +discrete et secrete. Enfin, comme dist un jour une honneste dame lisant +cette histoire, c'estoit un sot que Scipion, tout brave et généreux +capitaine qu'il fust, d'aller obliger des personnes à soy et au party +romain par un si sot moyen, qu'il eust pu faire par un autre plus +convenable, et mesmes puis que c'estoit un butin de guerre, duquel en +cela on doit triompher autant ou plus que de toute autre chose. Le grand +fondateur de sa ville ne fit pas ainsi, quand les belles dames sabines +furent ravies, à l'endroit de celle qu'il eust pour sa part, et en fit à +son bon plaisir, sans aucun respect; dont elle s'en trouva bien, et ne +s'en soucia guières, ny elle ny ses compagnes, qui firent leur accord +aussi-tost avec leurs marys et ravisseurs, et ne s'en formalisèrent +comme leurs peres et meres, qui en firent esmouvoir grosse guerre. Il +est vray qu'il y a gens et gens, femmes et femmes, qui ne veulent +accointance de tout le monde en cette façon: et toutes ne sont pareilles +à la femme du roy Ortragon, l'un des roys gaulois d'Asie, qui fut belle +en perfection; et, ayant esté prise en sa deffaite par un centenier +romain, et sollicitée de son honneur, la trouvant ferme, elle qui eut +horreur<a name="page_177" id="page_177"></a> de se prostituer à luy, et à une personne si vile et basse, il +la prit par force et violence, que la fortune et advanture de guerre lui +avoit donné par droit d'esclavitude; dont bien-tost il s'en repentit et +en eut la vengeance; car elle luy ayant promis une grande rançon pour sa +liberté, et tous deux estants allez au lieu assigné pour en toucher +l'argent, le fit tuer ainsi qu'il le contoit, et puis l'emporta et la +teste à son mary, auquel confessa librement que celuy-là lui avoit violé +véritablement sa chasteté, mais qu'elle en avoit eu la vengeance en +cette façon: ce que son mary l'approuva et l'honora grandement. Et +depuis ce temps-là, dit l'histoire, conserva son honneur jusques au +dernier de sa vie avec toute sainteté et gravité: enfin elle en eut ce +bon morceau, fust qu'il vint d'un homme de peu. Lucrèce n'en fit pas de +mesme, car elle n'en tasta point, bien qu'elle fust sollicitée d'un +brave roy: en quoy elle fit doublement de la sotte, de ne luy complaire +sur-le-champ et pour un peu, et de se tuer.</p> + +<p>Pour tourner encore à Scipion, il ne sçavoit point encore bien le train +de la guerre pour le butin et pour le pillage: car, à ce que je tiens +d'un grand capitaine des nostres, il n'est telle viande au monde pour +cela qu'une femme prise de guerre, et se mocquoit de plusieurs autres de +ses compagnons, qui recommandoient sur toutes choses, aux assauts et +surprises des villes, l'honneur des dames, mesmes aux autres lieux et +rencontres: car elles aiment les hommes de guerre toujours plus que les +autres, et leur violence leur en fait venir plus d'appetit et puis on +n'y trouve rien à redire, le plaisir leur en demeure, l'honneur des +marys et d'elles n'en est nullement honny; et puis les voilà bien +gastées! et qui plus est, sauvent les biens et les vies de leurs marys, +ainsi que la belle Eunoe, femme de Bogud ou Bocchus, roy de Mauritanie, +à laquelle César fit de grands biens et à son mary, non tant, faut-il +croire, pour avoir suivy son party, comme Juba, roy de Bithynie, celuy +de Pompée, mais parce que c'estoit une belle femme, et que César en eut +l'accointance et douce joüissance. Tant d'autres commoditez de ces +amours y a-t-il que je passe: et toutesfois, ce disoit ce grand +capitaine, ses autres grands compagnons pareils à luy, s'amusants à de +vieilles routines et ordonnances de guerre, veulent qu'on garde +l'honneur des femmes, desquelles il faudroit auparavant sçavoir en +secret et en conscience l'advis, et puis en décider: ou possible +sont-ils du naturel de notre Scipion, lequel, ne se contentant tenir de +celuy du chien de l'ortolan, lequel, comme<a name="page_178" id="page_178"></a> j'ay dit cy-devant, ne +voulant manger des choux du jardin, empesche que les autres n'en +mangent. Ainsi qu'il fit à l'endroit du pauvre Massinissa, lequel ayant +tant de fois hazardé sa vie pour luy et pour le peuple romain, tant +peiné, sué et travaillé pour lui acquérir gloire et victoire, il luy +refusa et osta la belle reyne Sophonisba, qu'il avoit prise et choisie +pour son principal et précieux butin: il la luy enleva pour l'envoyer à +Rome à vivre le reste de ses jours en misérable esclave, si Massinissa +n'y eust remedié. Sa gloire en fust esté plus belle et plus ample si +elle eust comparu en glorieuse et superbe reyne, femme de Massinissa, et +que l'on eust dit, la voyant passer: «Voilà l'une des belles vestiges +des conquestes de Scipion;» car la gloire certes gist bien plus en +l'apparence des choses grandes et hautes, que des basses. Pour fin, +Scipion en tout ce discours fit de grandes fautes, ou bien il estoit +ennemy du tout du sexe féminin, ou du tout impuissant de le contenter, +bien qu'on die que sur ses vieux jours il se mit à faire l'amour à une +des servantes de sa femme: ce qu'elle comporta fort patiemment pour des +raisons qui se pourroient là-dessus alléguer. Or, pour sortir de la +digression que je viens d'en faire, et pour rentrer au plain chemin que +j'avois laissé, je dis, pour faire fin à ce discours, que rien au monde +n'est si beau à voir et regarder qu'une belle femme pompeusement +habillée, ou délicatement deshabillée et couchée, mais qu'elle soit +saine, nette, sans tare, suros ny mallandre, comme j'ay dit. Le roy +François disoit qu'un gentilhomme, tant superbe soit-il, ne sçauroit +mieux recevoir un seigneur, tant grand soit-il, en sa maison ou +chasteau, mais qu'il y opposast à sa vue et première rencontre une belle +femme sienne, un beau cheval et un beau levrier: car, en jettant son +œil tantost sur l'un, tantost sur l'autre, et tantost sur le tiers, +il ne se sçauroit jamais fascher en cette maison; mettant ces trois +choses belles pour très-plaisantes à voir et admirer, et en faisant cet +exercice très-agréable. La reyne de Castille disoit qu'elle prenoit un +très-grand plaisir de voir quatre choses: <i>Hombre d'armas en campo, +obisbo puesto en pontifical linda dama en la cama, y ladron en la +horca</i>. C'est-à-dire: «Un homme d'armes sur les champs, un évesque en +son pontifical, une belle dame dans un lict, et un larron au gibet.»</p> + +<p>J'ay ouy raconter à feu M. le cardinal de Lorraine le Grand, dernier +décédé, que, lorsqu'il alla à Rome vers le pape Paul IV, pour rompre la +treve faite avec l'Empereur, il passa à Venise, où il fut +très-honorablement receu. Il n'en faut point douter,<a name="page_179" id="page_179"></a> puis qu'il estoit +un si grand favory d'un si grand roy. Tout ce grand et magnifique sénat +alla au-devant de luy; et, passant par le grand canal, où toutes les +fenestres des maisons estoient bordées de toutes les femmes de la ville, +et des plus belles, qui estoient là accourues pour voir cette entrée, il +y en eut un des plus grands qui l'entretenoit sur les affaires de +l'Estat, et luy en parloit fort: mais, ainsi qu'il jettoit fort les yeux +fixement sur ces belles dames, il luy dit en son patois langage: +«Monseigneur, je crois que vous ne m'entendez, et avez raison, car il y +a bien plus de plaisir et difference de voir ces belles dames à ces +fenestres, et se ravir en elles, que d'ouyr parler un fascheux vieillard +comme moy, et parlast-il de quelque grande conqueste à vostre +advantage.» M. le cardinal, qui n'avoit faute d'esprit et de mémoire, +luy respondit de mot à mot à tout ce qu'il avoit dit; laissant ce bon +vieillard fort satisfait de luy, et en admirable estime qu'il eut de luy +qui, pour s'amuser à la veuë de ces belles dames, il n'avoit rien oublié +ny obmis de ce qu'il luy avoit dit. Qui aura veu la Cour de nos roys +François premier et Henry deuxiesme et autres roys ses enfants, advouera +bien, quel qu'il soit, et eust-il veu tout le monde, n'avoir rien veu +jamais de si beau que nos dames qui sont estées en leur Cour, et de nos +reynes, leurs femmes, meres et sœurs; mais plus belle chose encore +eust-il veu, ce dit quelqu'un, si le grand-pere de maistre Gonnin eust +vescu, qui, par ses inventions, illusions et sorcelleries et +enchantements, les eust peu représenter devestues et nues, comme l'on +dit qu'il le fit une fois en quelque compagnie privée, que le roy +François luy commanda; car il estoit un homme fort expert et subtil en +son art; et son petit-fils, que nous avons veu, n'y entendoit rien au +prix de luy. Je pense que cette veuë seroit aussi plaisante comme fut +jadis celle des dames égyptiennes en Alexandrie à l'accueil et réception +de leur grand dieu Apis, au devant duquel elles alloient en très-grande +cérémonie, et levant leurs robbes, cottes et chemises, et les +retroussant le plus haut qu'elles pouvoient, les jambes fort eslargies +et escarquillées, leur montroient leur cas tout-à-fait; et puis, ne le +revoyant plus, pensez qu'elles cuidoient l'avoir bien payé de cela. Qui +en voudra voir le conte, pu'il lise <i>Alexand. ab Alexandra</i>, au sixiesme +livre des <i>Jours jovials</i>. Je pense que telle veuë en estoit bien +plaisante, car pour lors les dames d'Alexandrie estoient belles, comme +encor sont aujourd'huy. Si les vieilles et laides faisoient de mesme<a +name="page_180" id="page_180"></a> passe, car la veuë ne se doit jamais +estendre que sur le beau, et fuir le laid tant que l'on peut.</p> + +<p>En Suisse, les hommes et les femmes sont pesle mesle aux bains et +estuves sans faire aucun acte deshonneste, et en sont quittes en mettant +un linge devant: s'il est bien délié, encor peut-on voir chose qui +plaist ou desplait, selon le beau ou le laid.</p> + +<p>Avant que finir ce discours, si diray-je encor ce mot. En quelles +tentations et récréations de veuë pouvoient entrer aussi les jeunes +seigneurs, chevaliers, gentilshommes, plébéans et autres Romains, le +temps passé, le jour que se célébroit la feste de Flora à Rome, laquelle +on dit avoir esté la plus gentille et la plus triomphante courtisanne +qu'oncques exerça le putanisme dans Rome, voire ailleurs! et qui plus la +recommandoit en cela, c'est qu'elle estoit de bonne maison et de grande +lignée; et, pour ce, telles dames de si grande estoffe volontiers +plaisent plus, et la rencontre en est plus excellente que des autres. +Aussi cette dame Flora eut cela de bon et de meilleur que Lays, qui +s'abandonnoit à tout le monde comme une bagasse, et Flora aux grands; si +bien que sur le seuil de sa porte elle avoit mis cet escriteau: «Roys, +princes, dictateurs, consuls, censeurs, pontifes, questeurs, +ambassadeurs, et autres grands seigneurs, entrez, et non d'autres.» Lays +se faisoit tousjours payer avant la main, et Flora point, disant qu'elle +faisoit ainsi avec les grands, afin qu'ils fissent de mesme avec elle +comme grands et illustres, et aussi qu'une femme d'une grande beauté et +haut lignage sera tousjours autant estimee qu'elle se prise: et si ne +prenoit si non ce qu'on luy donnoit, disant que toute dame gentille +devoit faire plaisir à son amoureux pour amour, et non pour avarice, +d'autant que toutes choses ont certain prix, fors l'amour. Pour fin, en +son temps elle fit si gentiment l'amour, et se fit si bravement servir, +que quand elle sortoit du logis quelquesfois pour se promener en ville, +il y avoit assez à parler d'elle pour un mois, tant pour sa beauté, ses +belles et riches parures, ses superbes façons, sa bonne grace, que pour +la grande suite des courtisans et serviteurs, et grands seigneurs qui +estoient avec elle, et qui la suivoient et accompagnoient comme vrays +esclaves, ce qu'elle enduroit fort patiemment: et les ambassadeurs +estrangers, quand ils s'en retournoient en leurs provinces, se +plaisoient plus à faire des contes de la beauté et singularité de la +belle Flora que de la grandeur de la république de Rome, et sur-tout de +sa grande libéralité, contre le naturel pourtant<a name="page_181" id="page_181"></a> de telles dames; mais +aussi estoit-elle outre le commun, puisqu'elle estoit noble. Enfin elle +mourut si riche et si opulente, que la valeur de son argent, meubles et +joyaux, estoit suffisante pour refaire les murs de Rome, et encor pour +desengager la République. Elle fit le peuple romain son héritier +principal, et pour ce luy fut édifié dans Rome un temple très-somptueux, +qui de Flora fut appelé Florian.</p> + +<p>La première feste que l'empereur Galba célébra jamais fut celle de +l'amoureuse Flora, en laquelle estoit permis aux Romains et Romaines de +faire toutes les desbauches, deshonnestetez, sallauderies et +débordements à l'envy dont se pourroient adviser; en sorte que l'on +estimoit la plus sainte et la plus gallante celle qui, ce jour-là, +faisoit plus de la dissolue et de la deshonnestetez débordée. Pensez +qu'il n'y avoit ny fiscaigne (que les chambrieres et esclaves mores +dansent les dimanches à Malthe en pleine place devant le monde), ny +sarabande qui en approchast, et qu'elles n'y oublioient ny mouvement ny +remuements lascifs, ny gestes paillards, ny tordions bizarres; et qui en +pouvoit escogiter de plus dissolus et débordez, tant plus gallante +estoit la dame; d'autant que telle opinion estoit parmi les Romains, +que, qui alloit au temple de cette déesse en habit et geste et façon +plus lascive et paillarde, auroit mesme grace et opulents biens que +Flora avoit eu. Vrayment voilà de belles opinions et belle solemnisation +de festes; aussi estoient-ils payens: là-dessus ne faut douter si elles +y oublioient nul genre de lasciveté, et si longtemps avant ces bonnes +dames estudioient leurs leçons, ny plus ny moins que les nostres à +apprendre un ballet, et si elles estoient affectionnées en cela. Les +jeunes hommes, voire les vieux, y estoient bien autant empressez à voir +et contempler telles lascives simagrées. Si telles se pouvoient +représenter parmy nous, le monde en feroit bien son proffit en toutes +sortes; et pour estre à telles veuës le monde se tueroit de la presse. +Il y a assez-là à gloser qui voudra; je le laisse aux bons galands: +qu'on lise Suetone, Pausanias grec et Manilius latin, aux livres qu'ils +ont fait des dames illustres, fameuses et amoureuses, on verra tout. Ce +conte encor, et puis plus.</p> + +<p>Il se lit que les Lacédémoniens allèrent une fois pour mettre le siége +devant Messene, à quoy les Mecéniens les prévindrent, car ils sortirent +d'abord sur eux les uns et les autres, tirerent et coururent à +Lacédémone, pensant la surprendre et la piller cependant<a +name="page_182" id="page_182"></a> qu'ils s'amusoient devant leur ville; +mais ils furent valeureusement repoussés et chassés par les femmes qui +estoient demeurées: ce que sçachants, les Lacédémoniens rebroussèrent +chemin et tournerent vers leur ville: mais de loin ils decouvrent leurs +femmes toutes en armes, qui avoient donné la chasse, dont ils furent en +alarme; mais elles se firent aussi-tost à eux recognoistre et leur +racontèrent leur fortune, dont ils se mirent de joie à les baiser, +embrasser et caresser, de telle sorte que, perdants toute honte, et sans +avoir la patience d'oster leurs armes, ny eux ni elles, leur firent cela +bravement en mesme place qu'ils les rencontrèrent, où l'on put voir +choses et autres, et ouyr un plaisent son et cliquetis d'armes et +d'autre chose; en mémoire de quoy ils firent bastir un temple et +simulacre à la déesse Vénus, qu'ils appelèrent <i>Vénus l'armée</i>, au +contraire de tous les autres, qui la peignent toute nue. Voilà une +plaisante cohabitation, et un beau sujet de peindre Vénus armée, et +l'appeler ainsi! Il se voit souvent parmi les gens de guerres, mesmes +aux prises de villes par assauts, force soldats tous armés joüir des +femmes, n'ayant le loisir et la patience de se désarmer pour passer leur +rage et appetit, tant ils sont tentez; mais de voir le soldat armé +habiter avec la femme armée, il s'en void peu. Il faut là-dessus songer +le plaisir qui s'en peut ensuivre, et quel plus grand pouvoir estre en +ce beau mystère, ou pour l'action ou pour la veuë, ou pour la sonnerie +des armes. Cela gist en l'imagination qu'on en pourroit faire, tant pour +les agents que pour les arregardants qui estoient là pour lors. Or c'est +assez, faisons fin: j'eusse fait ce discours plus ample de plusieurs +exemples, mais je craignois que, pour estre trop lascif, j'en eusse +encouru mauvaise reputation.</p> + +<p>Si faut-il qu'après avoir tant loüé les belles femmes, que je fasse le +conte d'un Espagnol qui, voulant mal à une femme, me le dépeignit un +jour comme il falloit, et me dit: <i>Senor, vieja; es como la lampada +azeintunada d'iglesia, y de hechura del armario larga y desvayada, el +color y gesto como mascara mal pintada, et talle como una campana ò mola +de molino, la vista como idolo del tiempo antiquo, el andar y vision +d'una antigua fantasma de la noche, que tanto tuviesse encontrar la de +noche, come ver una mandagora. Iesus, Iesus, Dios me libre de su +malencuentro, no se contenta de tener en su casa por huesped al provisor +de obisbo, ny se contenta con la demasia da conversacion del vicario, ny +del guardian, ny de la<a name="page_183" id="page_183"></a> amistad antigua del deen, sino que agora de +nuevo atomado al que pide para las animas de purgatorio, paracabar su +negra vida</i>. C'est-à-dire: «Voyez-la; elle est comme une lampe vieille +et toute graisseuse d'huile d'église; de forme et façon, elle ressemble +un armoire grand et vague et mal basti; la couleur et la grace comme +d'un masque mal peint; la taille comme une cloche de monastère ou meule +de moulin; le visage comme d'un idole du temps passé; le regard et +l'aller comme un fantosme antique qui va de nuict: de sorte que je +craindrois autant de la rencontrer de nuict comme de voir une +mandragore. Jesus! Jesus! Dieu m'en garde de telle rencontre! Elle ne se +contente pas d'avoir pour hoste ordinaire chez soy le proviseur de +l'evesque, ny se contente de la demesurée conversation du vicaire, ny de +la continuë visite du gardien, ny de l'ancienne amitié du doyen, sinon +qu'à cette heure de nouveau elle a pris en main celui qui demande pour +les ames du Purgatoire, et ce pour achever sa noire vie.» Voilà comment +l'Espagnol, qui a si bien dépeint les trente beautez d'une dame, comme +j'ay dit cy-dessus en ce discours, quand il veut, la sçait bien +déprimer.<a name="page_184" id="page_184"></a></p> + +<h2><a name="DISCOURS_TROISIEME" id="DISCOURS_TROISIEME"></a>DISCOURS TROISIEME.</h2> + +<p class="c">Sur la beaute de la belle jambe et de la vertu qu'elle a. </p> + +<p>Entre plusieurs belles beautez que j'ay veu loüer quelques fois parmi +nous autres courtisans, et autant propres à attirer à l'amour, c'est +qu'on estime fort une belle jambe à une belle dame, dont j'ay veu +plusieurs dames en avoir gloire, et soin de les avoir et entretenir +belles. Entre autres, j'ay ouy raconter d'une très-grande princesse de +par le monde, que j'ay cogneu, laquelle aimoit une de ses dames +par-dessus toutes les siennes, et la favorisoit par-dessus les autres, +seulement parce qu'elle luy tiroit ses chausses si bien tenduës, et en +accommodoit la greve, et mettoit si proprement la jarretiere, et mieux +que toute autre, de sorte qu'elle estoit fort avancée auprès d'elle, +mesme luy fit de grands biens: et par ainsi, sur cette curiosité qu'elle +avoit d'entretenir ainsi sa jambe belle, faut penser que ce n'estoit +pour la cacher sous sa juppe, ny son cotillon ou sa robbe, mais pour en +faire parade quelques fois avec de beaux calleçons de toille d'or et +d'argent, ou d'autre estoffe, très-proprement et mignonnement faits, +qu'elle portoit d'ordinaire: car l'on ne se plaist point tant en soy, +que l'on n'en veuille faire part à d'autres de la veuë et du reste. +Cette dame aussi ne se pouvoit pas excuser en disant que c'estoit pour +plaire à son mary, comme la pluspart d'elles le disent, et mesmes les +vieilles, quand elles se font si pimpantes et gorgiases, encores +qu'elles soient vieilles; mais cette-cy estoit veufve: il est vray que +du temps de son mary elle faisoit de mesme, et pour ce ne voulut +discontinuer par amprès, l'ayant perdu. J'ay cogneu force belles, +honnestes dames et filles, qui sont autant curieuses de tenir ainsi +précieuses et propres et gentilles leurs belles jambes: aussi elles en +ont raison, car il y gist plus de lasciveté qu'on ne pense. J'ay ouy +parler d'une très-grande dame, du temps du roy François, et très-belle, +laquelle, s'estant rompu une jambe, et se l'estant faitte rabiller, elle +trouva qu'elle n'estoit pas bien, et estoit demeurée toute torte: +elle<a name="page_185" id="page_185"></a> fut si resolue, qu'elle se la fit rompre une autre fois au +rabilleur, pour la remettre en son point, comme auparavant, et la rendre +aussi belle et aussi droite. Il y en eut quelqu'une qui s'en esbahit +fort; mais à celle une autre belle dame fort entendue fit response et +lui dit: «A ce que je vois, vous ne savez pas quelle vertu amoureuse +porte en soy une belle jambe.»</p> + +<p>—J'ay cogneu autresfois une fort belle et honneste fille de par le +monde, laquelle estant fort amoureuse d'un grand seigneur, pour +l'attirer à soy, et en escroquer quelque bonne pratique, et n'y pouvant +parvenir, un jour, estant en une allée de parc, et le voyant venir, elle +fit semblant que sa jarretiere lui tomboit; et, se mettant un peu à +l'escart, haussa sa jambe, et se mit à tirer sa chausse et rabiller sa +jarretiere. Ce grand seigneur l'advisa fort, et en trouva la jambe +très-belle, et s'y perdit si bien, que cette jambe opéra en luy plus que +n'avoit fait son beau visage; jugeant bien en soy que ces deux belles +colonnes soustenoient un beau bastiment; et depuis l'advoua-t-il à sa +maistresse, qui en disposa après comme elle voulut. Notez cette +invention et gentille façon d'amour.</p> + +<p>—J'ay ouy parler aussi d'une belle et honneste dame, surtout fort +spirituelle, de plaisante et bonne humeur, laquelle, se faisant un jour +tirer sa chausse à son vallet-de-chambre, elle luy demanda s'il +n'entroit point pour cela en ruth, tentation et concupiscence<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>: +encore dit-elle et franchit le mot tout outre. Le vallet, pensant bien, +pour le respect qu'il luy portoit, respondit que non. Elle soudain, +haussant la main, luy donna un grand soufflet. «Allez, dit-elle, vous ne +me servirez jamais plus; vous estes un sot, je vous donne vostre congé.» +Il y a force vallets de filles aujourd'huy qui ne sont si continents, en +levant, habillant et chaussant leurs maistresses: il y a aussi des +gentilshommes qui n'eussent fait ce trait, voyant un si bel appas.</p> + +<p>Ce n'est d'aujourd'huy seulement que l'on a estimé la beauté des belles +jambes et beaux pieds, car c'est une mesme chose; mais, du temps des +Romains, nous lisons que Lucius Vitellius, pere de l'empereur Vitellius, +estant fort amoureux de Messaline, et desirant estre en grace avec son +mary par son moyen, la pria<a name="page_186" id="page_186"></a> un jour de luy faire cet honneur de luy +accorder un don. L'Emperiere luy demanda: «Et quoy?—C'est, madame, +dit-il, qu'il vous plaise qu'un jour je vous deschausse vos escarpins.» +Messaline, qui estoit toute courtoise pour ses sujets, ne luy voulut +refuser cette grace; et l'ayant deschaussée, en garda un escarpin et le +porta tousjours sur soy entre la chemise et la peau, le baisant le plus +souvent qu'il pouvoit, adorant ainsi le beau pied de sa dame par +l'escarpin, puisqu'il ne pouvoit avoir à sa disposition le pied naturel +ny la belle jambe. Vous avez le Milord d'Angleterre des <i>Cent Nouvelles +de la Reyne de Navarre</i>, qui porta de mesme le gand de sa maistresse à +son costé, et si bien enrichy. J'ay cogneu force gentilshommes qui, +premier que porter leurs bas de soye, prioient les dames et maistresses +de les essayer et les porter devant eux quelques huict ou dix jours, du +plus que du moins, et puis les portoient en très-grand vénération et +contentement d'esprit et de corps.</p> + +<p>—J'ai cogneu un seigneur de par le monde, qui, estant sur la mer avec +une grande dame des plus belles du monde, qui, voyageant par son pays, +et d'autant que ses femmes estoient malades de la marette, et par ce +très-mal disposées pour la servir, le bonheur fut pour luy qu'il fallut +qu'il la couchast et levast; mais en la couchant et levant, la chaussant +et deschaussant, il en devint si amoureux qu'il s'en cuida desespérer, +encor qu'il luy fust proche: comme certes la tentation en est par trop +extresme, et il n'y a nul si mortifié qui ne s'en esmeust. Nous lisons +de Poppea Sabina, femme de Néron, qui estoit la plus favorite des +siennes, laquelle, outre qu'elle fut la plus profuse en toutes sortes de +superfluïtez, d'ornements, de parures, de pompes et de ses coustrements +d'habits, elle portoit des escarpins et pianelles toutes d'or. Cette +curiosité ne tendoit pas pour cacher sa jambe ny son pied à Néron, son +cocu de mary: luy seul n'en avoit pas tout le plaisir ny la veuë, il y +en avoit bien d'autres. Elle pouvoit bien avoir cette curiosité pour +elle, puisqu'elle faisoit ferrer les pieds de ses juments qui +traisnoient son coche de fers d'argent. M. Saint Jerosme reprend bien +fort une dame de son temps qui estoit trop curieuse de la beauté de sa +jambe, par ces propres mots: «Par la petite botine brunette, et bien +tirée et luisante, elle sert d'appeau aux jeunes gens, et d'amorces par +le son des bouclettes.» Pensez que c'estoit quelque façon de chaussure +qui couroit de ce temps-là, qui estoit par trop affetée,<a +name="page_187" id="page_187"></a> et peu séante aux prudes femmes. La +chaussure de ces botines est encore aujourd'huy en usage parmy les dames +de Turquie, et des plus grandes et plus chastes. J'ay veu discourir et +faire question quelle jambe estoit plus tentative et attrayante, ou la +nue ou la couverte et chaussée. Plusieurs croyent qu'il n'y a que le +naturel, mesme quand elle est bien faite au tour de la perfection et +selon la beauté que dit l'Espagnol que j'ay dit cy-devant, et qu'elle +est bien blanche, belle et bien polie, et monstrée à propos dans un beau +lict; car autrement, si une dame la vouloit monstrer toute nue en +marchant ou autrement, et des souliers aux pieds, quand bien elle seroit +la plus pompeusement habillée du monde, elle ne seroit jamais trouvée +bien décente ny belle; comme une qui seroit bien chaussée d'une belle +chaussure de soye de couleur ou de fillet blanc, comme on fait à +Fleurence pour porter l'esté, dont j'ay veu d'autresfois nos dames en +porter avant le grand usage que nous avons eu depuis des chausses de +soye; et après faudroit qu'elle fust tirée et tendue comme la peau d'un +tabourin, et puis attachée ou avec esguillettes ou autrement, selon la +volonté et l'humeur des dames: puis faut accompagner le pied d'un bel +escarpin blanc, et d'une mule de velours noir ou d'autre couleur, ou +bien d'un beau petit patin, tant bien fait que rien plus, comme j'en ay +veu porter à une très-grande dame de par le monde, des mieux faits et +plus mignonnement. En quoy faut adviser aussi la beauté du pied; car +s'il est par trop grand il n'est plus beau; s'il est par trop petit, il +donne mauvaise opinion et signifiance de sa dame, d'autant qu'on dit +<i>petit pied grand c..</i>, ce qui est un peu odieux: mais il faut qu'il +soit un peu mediocre, comme j'en ay veu plusieurs qui en ont porté +grandes tentations, et mesmes quand leurs dames le faisoient sortir et +paroistre à demy hors du cotillon, et le faisoient remüer et fretiller +par certains petits tours et remuements lascifs, estant couverts d'un +beau petit patin peu liégé, et d'un escarpin blanc, pointu et point +quarré par le devant, et le blanc est le plus beau. Mais ces petits +patins et escarpins sont pour les grandes et hautes femmes, non pour les +courtaudes et nabottes, qui ont leurs grands chevaux de patins liégés de +deux pieds: autant vaudroit voir remüer cela comme la massue d'un géant +ou la marotte d'un fou. D'une autre chose aussi se doit bien garder la +dame, de ne déguiser son sexe, et ne s'habiller en garçon, soit pour une +mascarade ou autre chose: car encor qu'elle eust la plus belle jambe<a +name="page_188" id="page_188"></a> du monde, elle s'en monstre difforme, +d'autant qu'il faut que toutes choses ayent leur propriété et leur +séance; tellement qu'en dementant leur sexe, defigurent du tout leur +beauté et gentillesse naturelle. Voylà pourquoy il n'est bien-séant +qu'une femme se garçonne pour se faire monstrer plus belle, si ce n'est +pour se gentiment adoniser d'un beau bonnet avec la plume à la Guelfe ou +Gibeline attachée, ou bien au-devant du front, pour ne trancher ny de +l'un ny de l'autre, comme depuis peu de temps nos dames d'aujourd'huy +l'ont mis en vogue: mais pourtant à toutes il ne sied pas bien; il faut +en avoir le visage poupin et fait exprès, ainsi que l'on a vu à nostre +reyne de Navarre, qui s'en accommodoit si bien, qu'à voir le visage +seulement adonisé, on n'eust sceu juger de quel sexe elle tranchoit, ou +d'un beau jeune enfant, ou d'une très-belle dame qu'elle estoit.</p> + +<p>Dont il me souvient qu'une de par le monde que j'ay cogneue qui, la +voulant imiter sur l'age de vingt-cinq ans, et de par trop haute et +grande taille, hommasse et nouvellement venuë à la Cour, pensant faire +de la galante, comparut un jour en la salle du bal, et ne fut sans estre +fort regardée et assez brocardée, jusques au Roy qui en donna aussi-tost +sa sentence, car il disoit des mieux de son royaume, et dit qu'elle +ressembloit fort bien une batteleuse, ou, pour dire plus proprement, de +ces femmes en peinture que l'on porte de Flandres, et que l'on met +au-devant des cheminées d'hostellerie et cabarets avec des fleustes +d'Allemant au bec; si bien qu'il luy fit dire, si elle comparessoit plus +en cet habit et contenance, qu'il luy feroit signifier de porter sa +fleuste pour donner l'aubade et récréation à la noble compagnie. Telle +guerre lui fit-il, autant pour ce que cette coiffure lui séoit mal, que +pour haine qu'il portoit à son mary. Voilà pourquoy tels déguisements ne +siezent bien à toutes dames; car quand bien cette reyne de Navarre, qui +est la plus belle du monde, se fust voulu autrement déguiser de son +bonnet, elle n'eust jamais comparu si belle comme elle est, et n'eust +peu: aussi, qu'auroit-elle sceu prendre forme plus belle que la sienne, +car de plus belle n'en pouvoit-elle prendre n'y emprunter de tout le +monde? Et si elle eust voulu monstrer sa jambe, que j'ay ouy dire à +aucunes de ses femmes, et la peindre pour la plus belle et mieux faite +du monde, autrement qu'en son naturel, ou bien estant chaussée +proprement sous ses beaux habits, on ne l'eust jamais trouvée si belle. +Ainsi faut-il que les belles dames comparoissent et fassent monstre de +leurs beautez.<a name="page_189" id="page_189"></a></p> + +<p>—J'ay lu dans un livre espagnol, intitulé <i>el Viage del Principe</i><a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>, +qui fut celui que le roy d'Espagne fit en ses Pays-Bas du temps de +l'empereur Charles son père, entr'autres beaux recueils qu'il receut +parmi ses riches et opulentes villes, ce fut de la reyne d'Hongrie en sa +belle ville de Bains, dont le proverbe dit: <i>Mas brava que las fiestas +de Bains</i><a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>. Entre autres magnificences fut que, durant le siége d'un +chasteau qui fut battu en feinte, et assiégé en forme de place de guerre +(je le descris ailleurs), elle fit un jour un festin, sur tous autres, à +l'Empereur son bon frère, à la reyne Eleonor sa sœur, au Roy son +nepveu, et à tous les seigneurs, chevaliers et dames de la Cour. Sur la +fin du festin comparut une dame, accompagnée de six nymphes Oréades, +vestues à l'antique, à la nymphale et mode de la vierge chasseresse, +toutes vestues d'une toille d'argent et vert, et un croissant au front, +tout couvert de diamants, qu'ils sembloient imiter la lueur de la lune, +portant chacune son arc et ses flèches en la main, et leurs carquois +fort riches au costé, leurs botines de mesme toille d'argent, tant bien +tirées que rien plus. Et ainsi entrèrent en la salle, menans leurs +chiens après elles, et présentèrent à l'Empereur, et luy mirent sur sa +table toute sorte de venaison en paste, qu'elles avoient prise en leur +chasse. Et, après, vint Palès, la déesse des pasteurs, avec six nymphes +Napées, vestues toutes de blanc de toille d'argent, avec les garnitures +de mesme en la teste, toutes couvertes de perles; et avoient aussi des +chausses de pareille toille avec l'escarpin blanc, qui portèrent de +toute sorte de laitage, et le posèrent devant l'Empereur. Puis, pour la +troisième bande, vint la déesse Pomona, avec ses nymphes Nayades, qui +portèrent le dernier service du fruict. Cette déesse estoit la fille de +donna Béatrix Pacheco, comtesse d'Autremont, dame d'honneur de la reyne +Eleonor, laquelle pouvoit avoir alors que neuf ans. C'est celle qui est +aujourd'huy madame l'admirale de Chastillon, que M. l'admiral espousa en +secondes nopces; laquelle fille et déesse apporta, avec ses compagnes, +toutes sortes de fruicts qui se pouvoient alors trouver, car c'estoit en +esté, des plus beaux et plus exquis, et les présenta à l'Empereur avec +une harangue si éloquente, si belle, et prononcée de si bonne grace, +qu'elle s'en fit fort aimer et admirer<a name="page_190" id="page_190"></a> de l'Empereur et de toute +l'assemblée, veu son jeune age, que dès lors on présagea qu'elle seroit +ce qu'elle est aujourd'huy, une belle, sage, honneste, vertueuse, habile +et spirituelle dame. Elle estoit pareillement habillée à la nymphale +comme les autres, vestue de toilles d'argent et blanc, chaussée de +mesme, et garnie à la teste de force pierreries; mais c'estoient toutes +esmeraudes, pour représenter en partie la couleur du fruict qu'elles +apportoient; et outre le présent du fruict, elle en fit un à l'Empereur +et au roy d'Espagne d'un rameau de victoire tout esmaillé de verd, les +branches toutes chargées de grosses perles et pierreries, ce qui estoit +fort riche à voir et inestimable; à la reyne Eleonor un esvantail, avec +un mirouer dedans, tout garni de pierreries de grande valeur. Certes +cette princesse et reyne d'Hongrie monstroit bien qu'elle estoit une +honneste dame en tout, et qu'elle savoit son entregent aussi bien que le +mestier de la guerre; et à ce que j'ay ouy dire, l'Empereur son frère +avoit un grand contentement et soulagement d'avoir une si honneste +sœur et digne de luy. Or, l'on me pourroit objecter pourquoy j'ay +fait cette disgression en forme de discours. C'est pour dire que toutes +ces filles, qui avoient joué ces personnages avoient esté choisies et +prises pour les plus belles d'entre toutes celles des reynes de France +et de Hongrie et madame de Lorraine, qui estoient françoises, +italiennes, flamandes, allemandes et lorraines; parmy lesquelles n'y +avoit faute de beauté; et Dieu sait si la reyne d'Hongrie avoit esté +curieuse d'en choisir de plus belles et de meilleure grace. Madame de +Fontaine-Chalandry, qui est encore en vie, en sauroit bien que dire, qui +estoit lors fille de la reyne Eleonor, et des plus belles: on l'appeloit +aussi la belle Torcy, qui m'en a bien conté. Tant il y a que je tiens +d'elle et d'ailleurs, que les seigneurs, gentilshommes et cavaliers de +cette cour, s'amusèrent à regarder et contempler les belles jambes, +greves et beaux petits pieds de ces dames; car, vestues ainsi à la +nymphale, elles estoient courtement habillées et en pouvoient faire une +très belle monstre, plus que de leurs beaux visages qu'ils pouvoient +voir tous les jours, mais non leurs belles jambes; dont aucuns en +vindrent plus amoureux par la veuë et monstre d'icelles belles jambes, +que non pas de leurs belles faces; d'autant qu'au dessus des belles +colonnes, coustumièrement il y a de belles corniches de frize, de beaux +architraves, riches chapiteaux, bien polis et entaillés. Si faut-il que +je fasse<a name="page_191" id="page_191"></a> encor cette digression et que j'en fasse ma fantaisie, puisque +nous sommes sur les feintes et représentations. Quasi en mesme temps que +ces belles festes se faisoient es Pays-Bas, et surtout à Bains, sur la +réception du roy d'Espagne, se fit l'entrée du roy Henry, tournant de +visiter son pays de Piedmond et ses garnisons à Lyon, qui certes fut des +belles et plus triomphantes, ainsi que j'ay ouy dire à d'honnestes dames +et gentilshommes de la Cour qui y estoient. Or, si cette feinte et +représentation de Diane et de sa chasse fut trouvée belle en ce royal +festin de la reyne d'Hongrie, il s'en fit une à Lyon, qui fut bien autre +et mieux imitée; car, ainsi que le Roy marchoit, venant à rencontrer un +grand obélisque à l'antique, à costé de la main droite, il rencontra de +mesme un préau ceint, sur le grand chemin, d'une muraille de quelque peu +plus de six pieds de hauteur, et ledit préau aussi haut de terre, lequel +avoit esté distinctement remply d'arbres de moyenne fustaye, +entreplantez de taillis espais et à force de touffes d'autres petits +arbrisseaux, avec aussi force arbres fruitiers. Et en cette petite +forest s'esbattoient force petits cerfs tous en vie, biches, chevreuils, +toutefois privez. Et lors Sa Majesté entrouyt aucuns cornets et trompes +sonner, et tout aussitost apperceut venir, au travers ladite forest, +Diane chassant avec ses compagnes et vierges forestières, elle tenant à +la main un riche arc turquois, avec sa trousse pendant au costé, +accoutrée en atours de nymphe, à la mode que l'antiquité nous la +représente encore; son corps estoit vestu avec un demy bas à six grands +lambeaux ronds de toile d'or noire, semée d'estoiles d'argent, les +manches et le demeurant de satin cramoisy, avec profilure d'or, troussée +jusques à demy jambe, decouvrant sa belle jambe et greve, et ses botines +à l'antique de satin cramoisy, couvertes de perles en broderie: ses +cheveux estoient entrelacés de gros cordons de riches perles, avec +quantité de pierreries et joyaux de grand valeur; et au dessus du front +un petit croissant d'argent, brillant de menus petits diamants; car d'or +ne fust esté si beau ny si bien représentant le croissant naturel, qui +est clair et argentin.</p> + +<p>Ses compagnes estoient accoutrées de diverses façons d'habits et de +taffetas rayez d'or, tant plein que vuide, le tout à l'antique, et de +plusieurs autres couleurs à l'antique, entremeslées tant pour la +bizarreté que pour la gayté; les chausses et botines de satin; leurs +testes adornées de mesme à la nymphale, avec force perles<a +name="page_192" id="page_192"></a> et pierreries. Aucunes conduisoient des +limiers et petits levriers, espaigneuls et autres chiens, en laisse avec +des cordons de soye blanche et noire, couleurs du Roy pour l'amour d'une +dame du nom de Diane qu'il aimoit: les autres accompagnoient et +faisoient courre les chiens courants qui faisoient grand bruit. Les +autres portoient de petits dards de bresil, le fer doré avec de petites +et gentilles houppes pendantes, de soye blanche et noire, les cornets et +trompes mornées d'or et d'argent pendantes en escharpes à cordons de fil +d'argent et soye noire. Et ainsi qu'elles apperceurent le Roy, un lion +sortit du bois, qui estoit privé et fait de longue main à cela, qui se +vint jetter aux pieds de la dite déesse, lui faisant feste; laquelle, le +voyant ainsi doux et privé, le prit avec un gros cordon d'argent et de +soye noire, et sur l'heure le présenta au Roy; et s'approchant avec le +lion jusque sur le bord du mur du préau joignant le chemin, et à un pas +près de Sa Majesté, lui offrit ce lion par un dixain en rime, tel qu'il +se faisoit de ce temps, mais non pourtant trop mal limée et sonnante; et +par icelle rime, qu'elle prononça de fort bonne grace, sous ce lion doux +et gracieux luy offroit sa ville de Lyon, toute douce, gracieuse, et +humiliée à ses loix et commandements. Cela dit et fait de fort bonne +grace, Diane et toutes ses compagnes lui firent une humble révérence, +qui, les ayant toutes regardées et saluées de bon œil, monstrant +qu'il avoit très-agréable leur chasse, et les en remerciant de bon +cœur, se partit d'elles et suivit son chemin de son entrée. Or notez +que cette Diane et toutes ses belles compagnes estoient les plus +apparentes et belles femmes mariées, veufves et filles de Lyon, où il +n'y en a point de faute, qui joüerent leurs mystères si bien et de si +bonne sorte, que la pluspart des princes, seigneurs, gentilhommes et +courtisans, en demeurèrent fort ravis. Je vous laisse à penser s'ils en +avoient raison. Madame de Valentinois, dite Diane de Poictiers, que le +Roy servoit, au nom de laquelle cette chasse se faisoit, n'en fut pas +moins contente, et en aima toute sa vie fort la ville de Lyon; aussi +estoit-elle leur voisine, à cause de la duché de Valentinois qui en est +fort proche. Or, puis que nous sommes sur le plaisir qu'il y a de voir +une belle jambe, il faut croire, comme j'ay ouy dire, que non le Roy +seulement, mais tous ces gallants de la Cour, prirent un beau et +merveilleux plaisir à contempler et mirer celles de ces belles nymphes +si folastrement accoutrées et retroussées, qu'elles en donnoient autant +ou plus de tentation pour monter<a name="page_193" id="page_193"></a> au second estage, que d'admiration et +de sujet à loüer une si gentille invention.</p> + +<p>Pour laisser donc notre digression et retourner où je l'avois prise, je +dis que nous avons veu faire en nos Cours et représenter par nos Reynes, +et principalement par la Reyne-mere, de fort gentils ballets; mais +d'ordinaire, entre nous autres courtisans, nous jettions nos yeux sur +les pieds et jambes des dames qui les représentoient, et prenions par +dessus très-grand plaisir leur voir porter leurs jambes si gentiment, et +demener et fretiller leurs pieds si affettement que rien plus; car leurs +robbes et cottes estoient bien plus courtes que de l'ordinaire, mais non +pourtant si bien à la nymphale que de l'ordinaire, ny si hautes comme il +le falloit et qu'on eust desiré; néantmoins nos yeux s'y baissoient un +peu, et mesme lorsqu'on dansoit la volte, qui, en faisant voleter la +robbe, monstroit toujours quelque chose agréable à la veuë, dont j'en ay +veu plusieurs s'y perdre et s'en ravir entr'eux-mesmes. Ces belles dames +de Sienne, au commencement de la révolte de leur ville et république, +firent trois bandes des plus belles et des plus grandes dames qui +fussent; chacune bande montoit à mille, qui estoit en tout trois mille, +l'une vestue de taffetas violet, l'autre de blanc, et l'autre incarnat; +toutes habillées à la nymphale d'un fort court accoustrement, si-bien +qu'à plein elles monstroient la belle jambe et belle greve; et firent +ainsi leur monstre par la ville devant tout le monde, et mesme devant M. +le cardinal de Ferrare et M. de Thermes, lieutenants-généraux de nostre +roy Henry; toutes resolues, et promettant de mourir pour la république +et pour la France, et toutes prestes de mettre la main à l'œuvre pour +la fortification de la ville, comme desjà elles avoient la fascine sur +l'espaule; ce qui rendit en admiration tout le monde. Je mets ce conte +ailleurs, où je parle des femmes généreuses; car il touche l'un des plus +beaux traits qui fut jamais fait parmy galantes dames. Pour ce coup je +me contenteray de dire que j'ay ouy raconter à plusieurs gentilshommes +et soldats, tant François qu'estrangers, mesmes à aucuns de la ville, +que jamais chose du monde plus belle ne fut veuë, à cause qu'elles +estoient toutes grandes dames, et principales citadines de ladite ville, +les unes plus belles que les autres, comme l'on sçait qu'en cette ville +la beauté n'y manque point parmy les dames, car elle y est très-commune; +mais s'il faisoit beau voir leur beau visage, il faisoit bien autant +beau voir et contempler<a name="page_194" id="page_194"></a> leurs belles jambes et greves, par leurs +gentilles chaussures tant bien tirées et accommodées, comme elles +sçavent très-bien faire, et aussi qu'elles s'estoient fait faire leurs +robbes fort courtes à la nymphale, afin de plus légèrement marcher, ce +qui tentoit et eschauffoit les plus refroidis et mortifiés; et ce qui +faisoit bien autant de plaisir aux regardants, estoit que les visages +estoient bien veus toujours et se pouvoient voir, mais non pas ces +belles jambes et greves. Et ne fut sans raison qui inventa cette forme +d'habiller à la nymphale; car elle produisit beaucoup de bons aspects et +belles œillades; car si l'accoustrement en est court, il est fendu +par les costez, ainsi que nous voyons encor par ces belles antiquitez de +Rome, qui en augmente davantage la veuë lascive. Mais aujourd'huy les +belles dames et filles de l'isle de Sio, quoi et qui les rend aimables? +Certes ce sont bien leurs beautez et leurs gentillesses, mais aussi +leurs gorgiases façons de s'habiller, et surtout leurs robbes fort +courtes, qui monstrent à plein leurs belles jambes et belles greves et +leurs pieds affetiez et bien chaussés. Surquoy il me souvient qu'une +fois à la Cour, une dame de fort belle et riche taille, contemplant une +belle et magnifique tapisserie de chasse où Diane et toute sa bande de +vierges chasseresses y estoient fort naifvement représentées, et toutes +vestues montroient leurs beaux pieds et belles jambes, elle avoit une de +ses compagnes auprès d'elle, qui estoit de fort basse et petite taille, +qui s'amusoit aussi à regarder avec elle icelle tapisserie; elle luy +dit: «Ha! petite, si nous nous habillions toutes de cette façon, vous le +perdriez comptant, et n'auriez grand avantage, car vos gros patins vous +decouvriroient, et n'auriez jamais telle grace en vostre marcher, ny à +monstrer vostre jambe, comme nous autres qui avons la taille grande et +haute: par quoy il vous faudroit cacher et ne paroistre guières. +Remerciez donc la saison et les robbes longues que nous portons, qui +vous favorisent beaucoup et qui vous couvrent vos jambes si dextrement, +qu'elles ressemblent, avec vos grands et hauts patins d'un pied de +hauteur, plustost une massuë qu'une jambe, car qui n'auroit de quoy se +battre il ne faudroit que vous couper une jambe et la prendre par le +bout, et du costé de vostre pied chaussé et enté dans vos patins, et on +feroit rage de bien battre.» Cette dame avoit beaucoup de sujet de dire +de telles paroles, car la plus belle jambe du monde, si elle est ainsi +enchassée dans ces gros patins, elle perd du tout sa beauté, d'autant<a +name="page_195" id="page_195"></a> que ce gros pied bot luy rend une +difformité par trop grande, car si le pied n'accompagne la jambe en +belle chaussure et gentille forme, tout n'en vaut rien. Pourquoy les +dames qui prennent ces gros et grands lourdauts de patins pensent +embellir et enrichir leurs tailles et par elles s'en faire mieux aimer +et paroistre; mais de leur costé elles appauvrissent leur belle jambe et +belle greve, qui vaut bien autant en son naturel qu'une grande taille +contrefaite. Aussi, le temps passé, le beau pied portoit une telle +lasciveté en soy, que plusieurs dames romaines prudes et chastes, au +moins qui le vouloient contrefaire, et encore aujourd'huy plusieurs +autres en Italie, à l'imitation du vieux temps, font autant de scrupule +de le monstrer au monde comme leur visage, et le cachent sous leurs +grandes robbes le plus qu'elles peuvent afin qu'on ne le voye pas, et +conduisent en leur marcher si sagement, discretement et compassément, +qu'il ne passe jamais devant la robbe. Cela est bon pour celles qui sont +confites en preud'hommie ou semblance, et qui ne veulent point donner de +tentation; nous leur devons cette obligation, mais je croy que, si elles +avoient la liberté, elles feroient monstre et du pied et de la jambe et +d'autres choses. Aussi qu'elles veulent monstrer à leurs marys, par +certaine hypocrisie et ce petit scrupule, qu'elles sont dames de bien: +d'ailteurs je m'en rapporte à ce qui en est.</p> + +<p>Je sçay un gentilhomme fort galent et honneste, qui, pour avoir veu à +Rheims, au sacre du roy dernier, la belle jambe, chaussée d'un bas de +soie blanc, d'une belle et grande dame veufve et de haute taille, par +dessous les eschaffaux que l'on fait pour les dames à voir le sacre, en +devint si épris, que depuis il se cuida désespérer d'amour; et ce que +n'avoit peu faire le beau visage, la belle jambe et la belle greve le +firent: aussi cette dame méritoit bien en toutes ses belles parties de +faire mourir un honneste gentilhomme. J'en ay tant cogneu d'autres +pareils en ceste humeur. Tant y a, pour fin, ainsi que j'ay veu tenir +par maxime à plusieurs gallants courtisans mes compagnons, la monstre +d'une belle jambe et d'un beau pied estre fort dangereuse et ensorceler +les yeux lascifs à l'amour; et je m'estonne que plusieurs bons +escrivains, tant de nos poëtes qu'autres, n'en ont escrit des loüanges +comme ils ont fait d'autres parties de leur corps. De moy, j'en eusse +écrit davantage; mais j'aurois peur que, pour trop loüer ces parties du +corps, l'on m'objectast que je ne me souciasse gueres des autres, et +aussi qu'il me faut escrire d'autres<a name="page_196" id="page_196"></a> sujets, et ne m'est permis de +m'arrester tant sur un. Parquoy je fais fin en disant ce petit mot: +«Pour Dieu, Mesdames ne soyez si curieuses à vous faire paroistre +grandes de taille et vous monstrer autres, que vous n'advisiés à la +beauté de vos jambes, lesquelles vous avez belles, au moins aucunes; +mais vous en gastez le lustre par ces hauts patins et grands chevaux. +Certes il vous en faut bien; mais si demesurément, vous en dégoustez le +monde plus que vous ne pensez.»</p> + +<p>Sur ce discours loüera qui voudra les autres beautez de la dame, comme +ont fait plusieurs poëtes; mais une belle jambe, une greve bien façonnée +et un beau pied, ont une grande faveur et pouvoir à l'empire d'amour.<a +name="page_197" id="page_197"></a></p> + +<h2><a name="DISCOURS_QUATRIEME" id="DISCOURS_QUATRIEME"></a>DISCOURS QUATRIÈME.</h2> + +<p class="c">Sur les femmes mariées, les veufves et les filles; sçavoir +desquelles les unes sont plus portées à l'amour que les autres. </p> + +<p class="c">INTRODUCTION.</p> + +<p>Moy estant un jour à Madrid à la cour d'Espagne, et discourant avec une +fort honneste dame, comme il arrive d'ordinaire, selon la coutume du +pays, elle me vint faire cette demande: <i>Qual era mayor fuego d'amor, et +de la biuda, et du la casada, o de la hija moça?</i> c'est-à-dire, quel +estoit le plus grand feu, ou celuy de la veufve, ou de la mariée, ou de +la fille jeune. Après luy avoir dit mon advis, elle me dit le sien en +telles paroles: <i>Lo que me parece desta cosa es, que aunque las moças +con el hevor de la sangre se disponen a querer mucho, no deve ser tanto +come lo que quieren las casadas y biudas, con la grand experiencia del +negocio. Esta rason deve ser natural, como lo seria del que por haver +nacido ciego, de la perfection de la luz, no puede judiciar de ella con +tanto desseo come el que vido, y fue privado de la vista</i>; ce qui sonne +en françois: «Ce qui me semble de cette chose est qu'encore que les +filles, avec cette grande ferveur de sang, soient disposées d'aimer +fort, toutefois elles n'aiment point tant comme les femmes mariées et +les veufves, par une grande expérience de l'affaire; et la raison +naturelle y est en cela, d'autant qu'un aveugle né, et qui dès sa +naissance est privé de la veuë, il ne la peut tant desirer comme celuy +qui en a jouï si doucement, et après l'a perdue.» Puis adjousta: <i>Que +con menos pena se abstienne d'una cosa la persona que nunca supo, que +aquella que vive enamorada degusto passado</i>; ce qui signifie: «D'autant +qu'avec moins de peine on s'abstient d'une chose que l'on n'a jamais +tasté, que<a name="page_198" id="page_198"></a> de celle que l'on a aimé et esprouvé.» Voilà les raisons +qu'en alléguoit cette dame sur ce sujet.</p> + +<p>Or le vénérable et docte Bocace, parmy ses questions de son +<i>Philocoppe</i><a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>, en la neufiesme, fait celle-là mesme: De laquelle de +ces trois, de la mariée, de la veufve et de la fille, l'on se doit +plutost rendre amoureux pour plus heureusement conduire son desir à +effect. Bocace respond, par la bouche de la Reyne qu'il introduit +parlante, que, combien que ce soit très-mal fait, et contre Dieu et sa +conscience, de desirer la femme mariée, qui n'est nullement à soy, mais +subjecte à son mary, il est fort aisé d'en venir à bout, et non pas de +la fille et veufve, quoy que telle amour soit périlleuse, d'autant que +plus on souffle le feu il s'allume davantage, autrement il s'esteint. +Aussi toutes les choses faillent en les usant, fors la luxure, qui en +augmente. Mais la veufve, qui a esté long-temps sans tel effect, ne le +sent quasi point, et ne s'en soucie non plus que si jamais elle n'eust +esté mariée, et est plus-tost reschauffée de la mémoire que de la +concupiscence. Et la pucelle, qui ne sçait et ne connoist encore ce que +c'est, si-non par imagination, le souhaite tièdement. Mais la mariée, +eschauffée plus que les autres, desire souvent venir en ce point, dont +quelquesfois elle en est outragée de paroles par son mary et bien +battue; mais, desirant s'en venger (car il n'y a rien de si vindicatif +que la femme, et mesme par cette chose), le fait cocu à bon escient, et +en contente son esprit: et aussi que l'on s'ennuye à manger tousjours +d'une mesme viande, mesme les grands seigneurs et dames bien souvent +délaissent les bonnes et délicates viandes pour en prendre d'autres. +Davantage, quant aux filles, il y a trop de peine et consommation de +temps, pour les réduire et convertir à la volonté des hommes: et si +elles aiment, elles ne sçavent qu'elles aiment. Mais, aux veufves, +l'ancien feu aisément reprend sa force, leur faisant desirer aussi-tost +ce que par longue discontinuation de temps elles avoient oublié, et leur +tarde de retourner et parvenir à tel effect, regrettant le temps perdu +et les longues nuicts passées froidement dans leurs licts de viduïté peu +eschauffées.</p> + +<p>Sur ces raisons de cette reyne parlante, un certain gentilhomme, nommé +Farrament, respondit à la Reyne, et laissant les femmes mariées à part, +comme estant aisées a esbranler sans<a name="page_199" id="page_199"></a> user de grands discours, pour dire +le contraire, reprend celuy des filles et des veufves, et maintient la +fille estre plus ferme en amour que non pas la veufve; car la veufve, +qui a ressenty par le passé les secrets d'amour, n'aime jamais +fermement, ains en doute et lentement, desirant promptement l'un, puis +l'autre, ne sachant auquel elle se doive conjoindre pour son plus grand +profit et honneur: et quelquesfois ne veut aucun des deux, ainsi vacille +en sa délibération, et la passion amoureuse n'y peut prendre pied ny +fermeté. Mais tout le contraire se rencontre en la pucelle, et toutes +telles choses lui sont inconnues: laquelle ne tend seulement qu'à faire +un amy et y mettre toute sa pensée, après l'avoir bien choisi, et luy +complaire en tout, croyant que ce luy est un très-grand honneur d'estre +ferme en son amour; et attend avec une ardeur plus grande les choses qui +n'ont jamais esté ny veuës d'elle, ny ouyes, ny esprouvées, et souhaite +beaucoup plus que les autres femmes expérimentées de voir, ouyr et +esprouver toutes choses. Aussi le desir qu'elle a de voir choses +nouvelles la maistrise fort: elle s'enquiert à celles qui sont +expérimentées, lesquelles luy augmentent le feu davantage; et par ainsi +elle desire la conjonction de celuy qu'elle a fait seigneur de sa +pensée. Cette ardeur ne se rencontre pas en la veufve, d'autant qu'elle +y a desjà passé.</p> + +<p>Or la reyne de Bocace, reprenant la parole, et voulant mettre fin à +cette question, conclud que la veufve est plus soigneuse du plaisir +d'amour cent fois que la pucelle, d'autant que la pucelle veut garder +chèrement sa virginité et son pucelage, veu que tout son honneur y +consiste: joint que les pucelles sont naturellement craintives, et +mesmes en ce fait mal-habiles, et ne sont pas propres à trouver les +inventions et commoditez aux occasions qu'il faut pour tels effects. Ce +qui n'est pas ainsi en la veufve, qui est desjà fort exercée, hardie et +rusée en cet art, ayant desjà donné et aliéné ce que la pucelle attend +de donner: ce qui est occasion qu'elle ne craint d'estre visitée ou +accusée par quelque signal de bresche: elle connoist mieux les secretes +voyes pour parvenir à son attente. Au reste, la pucelle craint ce +premier assaut de virginité, car il est à d'aucunes quelquesfois plus +ennuyeux et cuisant que doux et plaisant; ce que les veufves ne +craignent point, mais s'y laissent aller et couler très-doucement, quand +bien l'assaillant seroit des plus rudes: et ce plaisir est contraire à +plusieurs autres, duquel dès le premier<a name="page_200" id="page_200"></a> coup on s'en rassasie le plus +souvent, et se passe légèrement; mais en cettuy-cy l'affection du retour +en croist tousjours. Parquoy la veufve, donnant le moins, et qui la +donne souvent, est cent fois plus libérale que la pucelle, à qui il +convient abandonner sa très-chère chose, à quoy elle songe mille fois. +C'est pourquoy, conclud la Reyne, il vaut mieux s'adresser à la veufve +qu'à la fille, estant plus aisée à gagner et corrompre.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<h3>ARTICLE PREMIER.</h3> + +<p class="c">De l'amour des femmes mariées. </p> + +<p>Or maintenant, pour prendre et déduire les raisons de Bocace, et les +esplucher un peu, et discourir sur icelles, selon les discours que j'en +ay veu faire aux honnestes gentilshommes et dames sur ce sujet, comme +l'ayant bien expérimenté, je dis qu'il ne faut douter nullement que, qui +veut tost avoir joüissance d'un amour, il se faut adresser aux dames +mariées, sans que l'on s'en donne grande peine et que l'on consomme +beaucoup de temps; d'autant que, comme dit Bocace, tant plus on attise +un feu et plus il se fait ardent. Ainsi est-il de la femme mariée, +laquelle s'eschauffe si fort avec son mary, que, luy manquant de quoy +esteindre le feu qu'il donne à sa femme, il faut bien qu'elle emprunte +d'ailleurs, ou qu'elle brusle toute vive. J'ay connu une dame assez +grande, et de bonne sorte, qui disoit une fois à son amy, qui me l'a +conté, que de son naturel elle n'estoit aspre à cette besogne tant que +l'on diroit bien (mais qui sait?), et que volontiers aisément bien +souvent elle s'en passeroit, n'estoit que son mary, la venant attiser, +et n'estant assez suffisant et capable pour luy amortir sa chaleur, +qu'il luy rendoit si grande et si chaude qu'il falloit qu'elle courust +au secours à son amy: encore, ne se contentant de luy bien souvent, se +retiroit seule, ou en son cabinet, ou en son lict, et là toute seule +passoit sa rage tellement quellement, ou à la mode lesbienne, ou +autrement par quelque autre artifice; voire jusques-là, disoit-elle,<a +name="page_201" id="page_201"></a> que, n'eust esté la honte, elle s'en fust +fait donner par les premiers qu'elle eust trouvés dans une salle du bal, +à l'escart ou sur des degrez, tant elle estoit toumentée de cette +mauvaise ardeur. Semblable en cela aux juments qui sont sur les confins +de l'Andalousie, lesquelles devenant si chaudes, et ne trouvant leurs +estalons pour se faire saillir, se mettent leur nature contre le vent +qui regne en ce temps-là, qui leur donne dedans, et par ce moyen passent +leurs ardeurs et s'emplissent de la sorte: d'où viennent ces chevaux si +vistes que nous voyons venir deçà, comme retenans la vitesse naturelle +du vent leur pere. Je croy qu'il y a plusieurs marys qui desireroient +fort que leurs femmes trouvassent un tel vent qui les rafraischist et +leur fist passer leur chaleur, sans qu'elles allassent rechercher leurs +amoureux et leur faire des cornes fort vilaines.</p> + +<p>Voilà un naturel de femme que je viens d'alléguer, qui est bien +estrange, d'autant qu'il ne brusle si-non lorsqu'on l'attise. Il ne s'en +faut pas estonner, car, comme disoit une dame espagnole: <i>Que quanto mas +me quiero socao de la braza, tanto mas mi marido me abraza in et +brazero</i>; c'est-à-dire: «Que tant plus je me veux oster des braises, +tant plus mon mary me brusle en mon brasier.» Et certes elles y peuvent +brusler, et de cette façon, veu que par les paroles, par les seuls +attouchements et embrassements, voire par attraits, elles se laissent +aller fort aisément, quand elles trouvent les occasions, sans aucun +respect du mary.</p> + +<p>Car, pour dire le vray, ce qui empesche plus toute fille ou femme d'en +venir là bien souvent, c'est la crainte qu'elles ont d'enfler par le +ventre: ce que les mariées ne craignent nullement; car, si elles +enflent, c'est le pauvre mary qui a tout fait, et porte toute la +couverture. Et quant aux loix d'honneur qui leur défendent cela, +qu'allègue Bocace, la pluspart des femmes s'en mocquent, disant pour +leurs raisons valables que les loix de la nature vont devant, et que +jamais elle ne fit rien en vain, et qu'elle leur a donné des membres et +des parties tant nobles, pour en user et mettre en besogne, et non pour +les laisser chomer oisivement, ne leur défendant ny imposant plus qu'aux +autres aucune vacation. Disent plus (au moins aucunes de nos dames), que +cette loy d'honneur n'est que pour celles qui n'aiment point et qui +n'ont fait d'amys honnestes, ausquelles est très-mal-séant et blasmable, +de s'aller abandonner et prostituer<a name="page_202" id="page_202"></a> leur chasteté et leur corps, comme +si elles estoient quelques courtisannes: mais celles qui aiment, et qui +ont fait des amys, cette loy ne leur défend nullement qu'elles ne les +assistent en leurs feux qui les bruslent, et ne leur donnent de quoy +pour les esteindre; et que c'est proprement donner la vie à un qui la +demande, se monstrant en cela benignes, et nullement barbares ny +cruelles, comme disoit Regnaud sur le discours de la pauvre Geneviefve +affligée. Sur quoy j'ai cogneu une fort honneste dame et grande, +laquelle, un jour son amy l'ayant trouvée en son cabinet, qui traduisoit +cette stance dudit Regnaud, <i>una dona deve donque morire</i>, en vers +françois aussi beaux et bien faits que j'en vis jamais (car je les vis +depuis), et ainsi qu'il luy demanda ce qu'elle avoit escrit: «Tenez, +voilà une traduction que je viens de faire, qui sert d'autant de +sentence par moy donnée, et arrest formé pour vous contenter en ce que +vous desirez, dont il n'en reste que l'exécution;» laquelle, après la +lecture, se fit aussitost. Lequel arrest fut bien meilleur que s'il eust +esté rendu à la Tournelle; car, encore que l'Arioste ornast les paroles +de Regnaud de très-belles raisons, je vous asseure qu'elle n'en oublia +aucune à les très-bien traduire et représenter, bien que la traduction +valoit bien autant pour esmouvoir que l'original; et donna bien à +entendre à tel amy qu'elle lui vouloit donner la vie, et ne luy estre +nullement inexorable, ainsi que l'autre en sceut bien prendre le temps.</p> + +<p>Pourquoy donc une dame, quand la nature la fait bonne et +miséricordieuse, n'usera-t-elle librement des dons qu'elle lui a donnés, +sans en estre ingrate, ou sans répugner et contredire du tout contre +elle? Comme ne fit pas une dame dont j'ay ouy parler, laquelle, voyant +un jour dans une salle son mary marcher et se pourmener, elle se peut +empescher de dire à son amant: «Voyez, dit-elle, notre homme marcher; +n'a-t-il pas la vraye encloüeure d'un cocu? N'eusse-je pas donc offensé +grandement la nature, puis qu'elle l'avoit fait et destiné tel, si je +l'eusse démentie et contrefaite?» J'ay ouy parler d'une autre dame, +laquelle, se plaignant de son mary, qui ne la traitoit pas bien, +l'espioit avec jalousie, et se doutoit qu'elle lui faisoit des cornes. +«Mais il est bon! disoit-elle à son amy; il luy semble que son feu est +pareil au mien: car je luy esteins le sien en un tournemain, et en +quatre ou cinq gouttes d'eau; mais, au mien, qui a un braisier bien plus +grand et une fournaise plus ardente,<a name="page_203" id="page_203"></a> il y en faut davantage: car nous +sommes du naturel des hydropiques ou d'une fosse de sable, qui d'autant +plus qu'elle avale d'eau, et plus elle en veut avaler.»</p> + +<p>Une autre disoit bien mieux, qu'elles estoient semblables aux poules qui +ont la pépie faute d'eau, et qui en peuvent mourir si elles ne boivent. +L'on peut dire le mesme de ces femmes, que la soif engendre la pépie, et +qu'elles en meurent bien souvent si on ne leur donne à boire souvent; +mais il faut que ce soit d'autre eau que de fontaine. Une autre dame +disoit qu'elle estoit du naturel du bon jardin, qui ne se contente pas +de l'eau du ciel, mais en demande à son jardinier, pour en estre plus +fructueux. Une dame disoit qu'elle vouloit ressembler aux bons +œconomes et mesnagers, lesquels ne donnent tout leur bien à mesnager +et faire valoir à un seul, mais le départent à plusieurs mains; car une +seule n'y pourroit fournir pour le bien esvaluer. Semblablement +vouloit-elle ainsi mesnager son cas, pour le méliorer, et elle s'en +trouvoit mieux. J'ay ouy parler d'une honneste dame qui avoit un amy +fort laid et un beau mary, et de bonne grace, aussi la dame estoit +très-belle. Une sienne familière luy remonstrant pourquoy elle n'en +choisissoit un plus beau: «Ne savons-nous pas, dit-elle, que pour bien +cultiver une terre, il y faut plus d'un laboureur, et volontiers les +plus beaux et les plus délicats n'y sont pas les plus propres, mais les +plus ruraux et les plus robustes?» Une autre dame que j'ay cogneue, qui +avoit un mary fort laid et de fort mauvaise grace, choisit un amy aussi +laid que luy; et comme une sienne compagne luy demanda pourquoy: «C'est, +dit-elle, pour mieux m'accoustumer à la laideur de mon mary.»</p> + +<p>Une autre dame discourant un jour de l'amour, tant à son esgard que des +autres de ses compagnes, dit ces paroles: «Si les femmes estoient +tousjours chastes, elles ne sçauroient ce que c'est de leur contraire,» +se fondant en cela sur l'opinion d'Héliogabale, qui disoit que la moitié +de la vie devoit estre employée à cultiver les vertus, et l'autre moitié +dans les vices; autrement si l'on estoit toujours d'une mesme façon, +tout bon ou tout mauvais, il seroit impossible de juger de son +contraire, qui sert souvent de tempérament. J'ay veu de grands +personnages appprouver cette maxime, et mesme pour les femmes. Aussi la +femme de l'empereur Sigismond, qui s'appeloit Barbe, disoit qu'estre +tousjours en un mesme estat de chasteté appartenoit aux<a +name="page_204" id="page_204"></a> sottes, et en reprenoit fort ses dames et +damoiselles qui persistoient en cette sotte opinion; ainsi que de son +costé elle la renvoya bien loin, car tout son plaisir fut en festes, +danses, bals et amour, en se mocquant de celles qui ne faisoient pas de +mesmes, ou qui jeusnoient pour macérer leur chair, et qui faisoient des +retraites. Je vous laisse à penser s'il faisoit bon à la cour de cet +empereur et impératrice, je dis pour ceux et celles qui se plaisoient à +l'amour.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'une fort honneste dame et de réputation, laquelle +venant à estre malade du mal d'amour qu'elle portoit à son serviteur, +sans vouloir hazarder ce petit honneur qu'elle portoit entre ses jambes, +à cause de cette rigoureuse loy d'honneur tant recommandée et preschées +des marys; et d'autant que de jour en jour elle alloit bruslant et +seichant, de sorte qu'en un instant elle se vid devenir seiche, maigre, +allanguie, tellement que, comme auparavant, elle s'estoit veue fraische, +grasse et en bon point, et puis toute changée par la connoissance +qu'elle en eust dans son miroir: «Comment, dit-elle alors, seroit-il +donc dit qu'à la fleur de mon aage, et qu'à l'appétit d'un léger point +d'honneur et volage scrupule pour retenir par trop mon feu, je vinse +ainsi peu à peu à me seicher, me consommer et devenir vieille et laide +avant le temps, ou que j'en perdisse le lustre de ma beauté qui me +faisoit estimer, priser et aimer, et qu'au lieu d'une dame de belle +chair je devinsse une carcasse, ou plustost une anatomie, pour me faire +chasser et bannir de toute bonne compagnie, et estre la risée d'un +chacun? Non, je m'en garderay bien, mais je m'aidray des remedes que +j'ay en ma puissance.» Et, par ainsi, elle exécuta tout ce qu'elle avoit +dit, et, se donnant de la satisfaction et à son amy, reprit son +embonpoint, et devint belle comme devant, sans que son mary sceust le +remede dont elle avoit usé, mais l'attribuant aux médecins, qu'il +remercioit et honoroit fort, pour l'avoir ainsi remise à son gré pour en +faire mieux son profit.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'une autre bien grande, de fort bonne humeur, et qui +disoit bien le mot, laquelle estant maladive, son médecin luy dit un +jour qu'elle ne se trouveroit jamais bien si elle ne le faisoit; elle +soudain respondit: «Eh bien! faisons-le donc.» Le médecin et elle s'en +donnèrent au cœur joye, et se contentèrent admirablement bien. Un +jour, entre autres, elle luy dit: «On dit partout que vous me le faites; +mais c'est tout un, puisque je me porte bien;» et franchissoit tousjours +le mot<a name="page_205" id="page_205"></a> galant qui commence par f. «Et tant que je pourray je le feray, +puis que ma santé en dépend.» Ces deux dames ne ressembloient pas à +cette honneste dame de Pampelone que j'ay dit encore ci-devant, dans les +<i>Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre</i>, laquelle, estant devenue +esperduement amoureuse de M. d'Avannes, aima mieux cacher son feu et le +couver dans sa poictrine qui en brusloit, et mourir, que de faillir son +honneur. C'est de quoy j'ay ouy discourir cy-dessus à quelques honnestes +dames et seigneurs. C'estoit une sotte, et peu soigneuse du salut de son +ame, d'autant qu'elle-mesme se donnoit la mort, estant en sa puissance +de l'en chasser, et pour peu de chose. Car enfin, comme disoit un ancien +proverbe françois, <i>d'une herbe de pré tondue, et d'un c.. f....., le +dommage est bien-tost rendu</i>. Et qu'est-ce après que tout cela est fait? +La besogne, comme d'autres, après qu'elle est faite, paroist-elle devant +le monde? La dame en va-t-elle plus mal droit? y connoist-on rien? Cela +s'entend quand on besogne à couvert, à huis clos, et que l'on n'en voit +rien. Je voudrois bien sçavoir si beaucoup de grandes dames que je +connois (car c'est en elles que l'amour va plustost loger, comme dit +cette dame de Pampelone, c'est aux grands portaux que battent de grands +vents) delaissent de marcher la teste haut eslevée, ou en cette Cour ou +ailleurs, et de paroistre braves comme une Bradamante ou une Marfise. Et +qui seroit celuy tant présompteux qui osast leur demander si elles en +viennent? Leurs marys mesmes (vous dis-je) ne leur oseroient dire quoy +que ce soit, tant elles savent si bien contrefaire les prudes et se +tenir en leur marche altiere; et si quelqu'un de leurs marys pense leur +en parler ou les menacer, ou outrager de paroles ou d'effet, les voilà +perdus; car, encore qu'elles n'eussent songé aucun mal contre eux, elles +se jettent aussi-tost à la vengeance, et la leur rendent bien; car il y +a un proverbe ancien qui dit que, quand et aussi-tost que le mary bat sa +femme, son cas en rit: cela s'appelle qu'il espere faire bonne chere, +connoissant le naturel de sa maistresse qui le porte, et qui, ne pouvant +se vanger d'autres armes, s'aide de luy pour son second et grand amy, +pour donner la venuë au galant de son mary, quelque bonne garde et +veille qu'il fasse auprès d'elle. Car, pour parvenir à leur but, le plus +souverain remede qu'elles ont, c'est d'en faire leurs plaintes entre +elles-mesmes, ou à leurs femmes et filles-de-chambre, et puis les +gagner, ou à faire des amys nouveaux,<a name="page_206" id="page_206"></a> si elles n'en ont point; ou, si +elles en ont, pour les faire venir aux lieux assignez: elles font la +garde que leurs marys n'entrent et ne les surprennent. Or ces dames +gagent leurs filles et femmes, et les corrompent par argent, par +présents, par promesses, et bien souvent aucunes composent et +contractent avec elles, à sçavoir que leur dame et maistresse de trois +venuës que l'amy leur donnera, la servante en aura la moitié ou au moins +le tiers. Mais le pis est que bien souvent les maistresses trompent +leurs servantes en prenant tout pour elles, s'excusant que l'amy ne leur +en a pas plus donné, ains si petite portion, qu'elles-mesmes n'en ont +pas eu assez pour elles; et paissent ainsi de bayes ces pauvres filles, +femmes et servantes, pendant qu'elles sont en sentinelle et font bonne +garde: en quoy il y a de l'injustice; et je croy que si cette cause +estoit plaidée par des raisons alléguées d'un costé et d'autre, il y +auroit bien à débattre et à rire; car enfin c'est un vray larcin de leur +dérosber ainsi leur salaire et pension convenue. Il y a d'autres dames +qui tiennent fort bien leur pact et promesse, et ne leur en desrobent +rien, et sont comme les bons facteurs de boutique, qui font juste part +de leur gain et profit du talent à leur maistre ou compagnon; et, par +ainsi, telles dames méritent d'estre bien servies pour estre si bien +reconnoissantes des peines qu'on a pris à les si bien veiller et garder. +Car enfin, elles se mettent en danger et hazard. Ce qui est arrivé à une +que je sçay, qui faisant un jour le guet pendant que sa maistresse +estoit en sa chambre avec son amy et faisoit grande chere, et ne +chaumoit point, le maistre d'hostel du mary la reprit et la tança +aigrement de ce qu'elle faisoit, et qu'il valoit mieux qu'elle fust avec +sa maistresse que d'estre ainsi maquerelle et faire la garde au dehors +de sa chambre, et un si mauvais tour au mary de sa maistresse; et +adjouta qu'il l'en advertiroit. Mais la dame le gagna par le moyen d'une +autre de ses filles-de-chambre de laquelle il estoit amoureux, luy +promettant quelque chose par les prières de la maistresse; et aussi +qu'elle luy fit quelque présent, dont il fut appaisé. Toutefois, depuis +elle ne l'ayma plus et luy garda bonne; car, espiant une occasion prise +à la volée, le fit chasser par son mary.</p> + +<p>—Je sçay une belle et honneste dame, laquelle ayant une servante en qui +elle avoit mis son amitié, luy faisoit beaucoup de bien, mesme usoit +envers elle de grandes privautez et l'avoit très-bien dressée à telles +menées; si bien que quelquefois,<a name="page_207" id="page_207"></a> quand elle voyoit le mary de cette +dame longuement absent de sa maison, empesché à la Cour et en autre +voyage, bien souvent elle regardoit sa maistresse en l'habillant, qui +estoit des plus belles et des plus aimables, et puis disoit: «Hé! +n'est-il pas bien malheureux, ce mary, d'avoir une si belle femme et la +laisser ainsi seule si long-temps sans la venir voir? ne mérite-t-il pas +que vous le fassiez cocu tout à plat? Vous le devez; car si j'estois +aussi belle que vous, j'en ferois autant à mon mary s'il demeuroit +autant absent.» Je vous laisse à penser si la dame et maistresse de +cette servante trouvoit goust à cette noix, mesme si elle n'avoit pas +trouvé chaussure à son pied, et ce qu'elle pouvoit faire par après par +le moyen d'un si bon instrument. Or, il y a des dames qui s'aydent de +leurs servantes pour couvrir leurs amours, sans que leurs maris s'en +apperçoivent, et leur mettent en main leurs amants, pour les entretenir +et les tenir pour serviteurs, afin que, sous cette couverture, les +marys, entrant dans la chambre de leurs femmes, croyent que ce sont les +serviteurs de telles ou de telles damoiselles: et, sous ce prétexte, la +dame a un beau moyen de jouer son jeu, et le mary n'en connoist rien.</p> + +<p>—J'ay connu un fort grand prince qui se mit à faire l'amour à une dame +d'autour d'une grande princesse, seulement pour savoir les secrets des +amours de sa maistresse, pour y mieux parvenir en après. J'ay veu joüer +en ma vie quantité de ces traits, mais non pas de la façon que faisoit +une honneste dame de par le monde, que j'ay connue, laquelle fut si +heureuse d'estre servie de trois braves et galants gentilshommes, l'un +après l'autre, lesquels, la laissant venoient à aimer et servir une +très-grande princesse qui estoit sa dame, si bien qu'elle rencontra +là-dessus gentiment qu'elle estoit reyne des Romains<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>. Ce qui lui +estoit un honneur bien plus grand qu'à une que je sçay, laquelle, estant +à la suite d'une grande dame mariée, ainsi que cette grande dame fut +surprise dans sa chambre par son mary, lors qu'elle ne venoit que de +recevoir un petit poulet de papier de son amy, vint à estre si bien +secondée par cette dame qui estoit avec elle, qu'aussi-tost elle prit +finement le poulet, et l'avala tout entier, sans en faire à deux fois ny +que le mary s'en apperceust, qui l'en<a name="page_208" id="page_208"></a> eust sans doute très-mal traitée +s'il eust veu le dedans: ce qui fut une très-grande obligation de +service, que la grande dame a tousjours reconnu. Je sçay bien bien des +dames pourtant qui se sont trouvées mal pour s'estre trop fiées à leurs +servantes, et d'autres aussi qui ont couru le mesme hazard pour ne s'y +estre pas fiées. J'ay ouy parler d'une dame belle et honneste, qui avoit +pris et choisi un gentilhomme des braves, vaillants et accomplis de la +France, pour lui donner joüissance et plaisir de son gentil corps. Elle +ne se voulut jamais fier à pas une de ses femmes, et le rendez-vous +ayant esté donné en un logis autre que le sien, il fut dit et concerté +qu'il n'y auroit qu'un lict en la chambre, et que ses femmes +coucheroient à l'antichambre. Comme il fust arresté ainsi fut-il joüé; +et d'autant qu'il se trouva une chatonnière à la porte, sans y penser et +sans y avoir préveu que sur le coup, ils s'advisèrent de la boucher avec +un ais, afin que, si l'on la venoit à pousser, qu'elle fist bruit, qu'on +l'entendist, et qu'ils fissent silence et y pourveussent. Or, d'autant +qu'il y avoit anguille sous roche, une de ses femmes, faschée et +despitée de ce que sa maistresse se deffioit d'elle, qu'elle tenoit pour +la plus confidente des siennes, ainsi qu'elle luy avoit souventes-fois +monstré, elle s'advisa, quand sa maistresse fut couchée, de faire le +guet et estre aux escoutes à la porte. Elle l'entendoit bien gazouiller +tout bas; mais elle connut que ce n'estoit point la lecture qu'elle +avoit accoustumé de faire en son lict, quelques jours auparavant, avec +sa bougie, pour mieux colorer son fait. Sur cette curiosité qu'elle +avoit de sçavoir mieux le tout, se présenta une occasion fort bonne et +fort à propos: car, estant entré d'avanture un jeune chat dans la +chambre, elle le prit avec ses compagnes, le fourra et le poussa par la +chatonnière en la chambre de sa maistresse, non sans abattre l'ais qui +l'avoit fermée, ny sans faire bruit. Si bien que l'amant et l'amante, en +estant en cervelle, se mirent en sursaut sur le lict, et advisèrent, à +la lueur de leur flambeau et bougie, que c'estoit un chat qui estoit +entré et avoit fait tomber la trappe. Parquoy, sans autrement se donner +de la peine, se recouchèrent, voyant qu'il estoit tard et qu'un chacun +pouvoit dormir, et ne refermèrent pourtant la dite chatonnière, la +laissant ouverte pour donner passage au retour du chat, qu'ils ne +vouloient laisser là-dedans renfermé tout la nuict. Sur cette belle +occasion, la dite dame suivante, avec ses compagnes, eut moyen de voir +choses et autres de sa<a name="page_209" id="page_209"></a> maistresse, lesquelles, depuis, déclarèrent le +tout au mary, d'où s'ensuivit la mort de l'amant et le scandale de la +dame. Voilà à quoy sert un despit et une mesfiance que l'on prend +quelquefois des personnes, qui nuit aussi souvent que la trop grand +confiance. Ainsi que je sçay d'un très-grand personnage, qui eut une +fois dessein de prendre toutes les filles-de-chambre de sa femme, qui +estoit une très-grande et belle dame, et les faire gesner, peur leur +faire confesser tous les desportements de sa femme et les services +qu'elles lui faisoient en ses amours. Mais cette partie pour ce coup fut +rompue, pour éviter plus grand scandale. Le premier conseil vint d'une +dame que je ne nommeray pas, qui vouloit mal à cette grande dame: Dieu +l'en punit après.</p> + +<p>Pour venir à la fin de nos femmes, je conclus qu'il n'y a que les femmes +mariées dont on puisse tirer de bonnes denrées, et prestement; car elles +sçavent si bien leur mestier, que les plus fins et les plus haut hupez +de marys y sont trompez. J'en ay dit assez au chapitre des cocus<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a> +sans en parler davantage.</p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<h3>ARTICLE II.</h3> + +<p class="c">De l'amour des filles. </p> + +<p>Partant, suivant l'ordre de Bocace, notre guide en ce discours, je viens +aux filles, lesquelles, certes, il faut advoüer que de leur nature, pour +le commencement, elles sont très-craintives et n'osent abandonner ce +qu'elles tiennent si cher, à raison des continuelles persuasions et +recommandations que leur font leurs pères et mères et maistresses, avec +les menaces rigoureuses; si-bien que, quand elles en auraient toutes les +envies du monde, elles s'en abstiennent le plus qu'elles peuvent: et +aussi elles ont peur que ce meschant ventre les accuse aussi-tost, sans +lequel elles mangeroient de bons morceaux. Mais toutes n'ont pas ce +respect, car, fermant les yeux à toutes considérations, elles y vont +hardiment non la teste baissée, mais très-bien renversée: en quoy elles +errent grandement, d'autant que le scandale d'une fille desbauchée est +très-grand, et d'importance mille fois plus que<a name="page_210" id="page_210"></a> d'une femme mariée ny +d'une veufve; car elle, ayant perdu ce beau trésor, en est scandalisée, +vilipendée, monstrée au doigt de tout le monde, et perd de très-bons +partis de mariage, quoy que j'en aye bien cogneu plusieurs qui ont eu +tousjours quelque malotru, qui, ou volontairement, ou à l'improviste, ou +sciemment, ou dans l'ignorance, ou bien par contrainte, s'est allé +jetter entre leurs bras, et les espouser telles qu'elles estoient, +encore bien-aises.</p> + +<p>J'en ay cogneu quantité des deux espèces qui ont passé par-là, +entr'autres une servante qui se laissa fort scandaleusement engrosser et +aller à un prince de par le monde, et sans cacher ny mettre ordre à ses +couches; et estant descouverte, elle ne respondoit autre chose sinon: +«Qu'y saurois-je faire? il ne m'en faut pas blasmer, ny ma faute, ny la +pointe de ma chair, mais mon peu de prévoyance: car, si j'eusse esté +bien fine et bien avisée, comme la plupart de mes compagnes, qui ont +fait autant que moy, voire pis, mais qui ont très-bien sceu remédier à +leurs grossesses et à leurs couches, je ne fusse pas maintenant mise en +cette peine, et on n'y eust rien connu.» Ses compagnes, pour ce mot, luy +en voulurent très-grand mal, et elle fut renvoyée hors de la troupe par +sa maistresse, qu'on disoit pourtant luy avoir commandé d'obéir aux +volontez du prince; car elle avoit affaire de luy et desiroit le gagner. +Au bout de quelque temps, elle ne laissa pour cela de trouver un bon +party et se marier richement; duquel mariage en estoit sorty une +très-belle lignée. Voilà pourquoy, si cette pauvre fille eust été rusée +comme ses compagnes et autres, cela ne luy fust arrivé; car, certes, +j'ay veu en ma vie des filles aussi rusées et fines que les plus +anciennes femmes mariées, voire jusqu'à estre très-bonnes et rusées +maquerelles, ne se contentant de leur bien, mais en pourchassoient à +autruy.</p> + +<p>—Ce fut une fille en nostre Cour qui inventa et fit joüer cette belle +comédie intitulée <i>le Paradis d'Amour</i>, dans la salle de Bourbon, à huis +clos, où il n'y avoit que les comédiens, qui servoient de joüeurs et de +spectateurs tout ensemble. Ceux qui en sçavent l'histoire m'entendent +bien. Elle fut joüée par six personnages de trois hommes et trois +femmes; l'un estoit prince, qui avoit sa dame qui estoit grande, mais +non pas trop aussi; toute-fois il l'aimoit fort: l'autre estoit un +seigneur, et celui-là joüoit avec la grande dame, qui estoit de riche +matière: le troisiesme estoit gentilhomme, qui s'apparioit avec la +fille: car, la galante qu'elle estoit, elle vouloit joüer son personnage +aussi bien que les<a name="page_211" id="page_211"></a> autres. Aussi costumierement l'auteur d'une comédie +joüe son personnage ou le prologue, comme fit celle-là, qui certes, +toute fille qu'elle estoit, le joüa aussi bien, ou possible, mieux que +les mariées. Aussi avoit-elle vu son monde ailleurs qu'en son pays, et, +comme dit l'Espagnol, <i>raffinada en Secobia</i>, «raffiné en Ségovie,» qui +est un proverbe en Espagne, d'autant que les bons draps se raffinent en +Ségovie.</p> + +<p>—J'ay ouy parler et raconter de beaucoup de filles, qui, en servant +leurs dames et maistresses de dariolettes<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>, vouloient aussi taster de +leurs morceaux. Telles dames aussi souvent sont esclaves de leurs +damoiselles, craignants qu'elles ne les descouvrent et publient leurs +amours. Ce fut une fille à qui j'ouys dire un jour que c'estoit une +grande sottise aux filles de mettre leur honneur à leur devant, et que, +si les unes, sottes, en faisoient scrupule, qu'elle n'en daignoit faire: +et qu'à tout cela il n'y a que le scandale: mais la mode de tenir son +cas secret et caché rabille tout; et ce sont des sottes et indignes de +vivre au monde, qui ne s'en sçavent aider et la pratiquer. Une dame +espagnole, pensant que sa fille appréhendast le forcement du premier +lict nuptial, et y allant, se mit à l'exhorter et persuader que ce +n'estoit rien, et qu'elle n'y auroit point de douleur, et que de bon +cœur elle voudroit estre en sa place pour luy faire mieux à +connoistre; la fille respondit: <i>Bezo las manos, senora madre, de tal +merced, que bien la tomare yo por my</i>; c'est à dire: «Grand mercy, ma +mère, d'un si bon office, que moy-mesme je me le feray bien.»</p> + +<p>—J'ay ouy raconter d'une fille de très-haut lignage, laquelle s'en +estant aidée à se donner du plaisir, on parla de la marier vers +l'Espagne. Il y eut quelqu'un de ses plus secrets amys qui luy dit un +jour en joüant qu'ils s'estonnoit fort d'elle, qui avoit tant aimé le +levant, de ce qu'elle alloit naviguer vers le couchant et occident, +parce que l'Espagne est vers l'occident. La dame luy respondit: «Ouy, +j'ay ouy dire aux mariniers qui ont beaucoup voyagé, que la navigation +du levant est très-plaisante et agréable; ce que j'ay souvent pratiqué +par la boussole que je porte ordinairement sur moy; mais je m'en +aideray, quand je seray en l'occident, pour aller droit au levant.» Les +bons interprétes sçauront bien interpréter cette allégorie et la deviner +sans que je<a name="page_212" id="page_212"></a> la glose. Je vous laisse à penser par ces mots si cette +fille avoit tousjours dit ses heures de Nostre-Dame.</p> + +<p>—Une autre que j'ay ouy nommer, laquelle ayant ouy raconter des +merveilles de la ville de Venise, de ses singularitez, et de la liberté +qui regnoit pour toutes personnes, et mesme pour les putains et +courtisannes: «Hélas! dit-elle à une de ses compagnes, si nous eussions +fait porter tout nostre vaillant en ce lieu-là par lettre de banque, et +que nous y fussions pour faire cette vie courtisanesque, plaisante et +heureuse, à laquelle toute autre ne sçauroit approcher, quand bien nous +serions emperieres de tout le monde!» Voilà un plaisant souhait, et bon; +et de fait, je croy que celles qui veulent faire cette vie ne peuvent +estre mieux que là.</p> + +<p>—J'aymerois autant un souhait que fit une dame du temps passé, laquelle +se faisant raconter à un pauvre esclave eschapé de la main des Turcs des +tourments et maux qu'ils luy faisoient et à tous les autres pauvres +chrestiens, quand ils les tenoient, celuy qui avoit esté esclave luy en +raconta assez, et de toutes sortes de cruautez. Elle s'advisa de lui +demander ce qu'ils faisoient aux femmes. «Hélas! madame, dit-il, ils +leur font tant cela qu'ils les en font »mourir.—Pleust-il doncques au +ciel, respondit-elle, que je »mourusse pour la foy ainsi martyre!»</p> + +<p>—Trois grandes dames estoient ensemble un jour, que je sçay, qui se +mirent sur des souhaits. L'une dit: «Je voudrois avoir un tel pommier +qui produisist tous les ans autant de pommes d'or comme il produit de +fruit naturel.» L'autre disoit: «Je voudrois qu'un tel pré me produisist +autant de perles et pierreries comme il fait de fleurs.» La troisième, +qui estoit fille, dit: «Je voudrois avoir une suye dont les trous me +valussent autant que celuy d'une telle dame favorisée d'un tel roy que +je ne nommeray point; mais je voudrois que mon trou fust visité de plus +de pigeons que n'est le sien.» Ces dames ne ressembloient pas à une dame +espagnolle dont la vie est escrite dans l'<i>Histoire d'Espagne</i>, +laquelle, un jour que le grand Alphonse, roy d'Arragon, faisoit son +entrée dans Sarragosse, se vint jetter à genoux devant luy et luy +demander justice. Le Roy ainsi qu'il la vouloit ouyr, elle demanda de +luy parler à part, ce qu'il luy octroya: et, s'estant plainte de son +mary, qui couchoit avec elle trente-deux fois tant de jour que de nuict, +qu'il ne luy donnoit patience, ny cesse, ny repos; le Roy, ayant envoyé +querir le mary et sceu qu'il estoit vray, ne pensant point faillir<a +name="page_213" id="page_213"></a> puis qu'elle estoit sa femme; le conseil +de Sa Majesté arresté sur ce fait, le Roy ordonna qu'il ne la toucheroit +que six fois; non sans s'esmerveiller grandement (dit-il) de la grande +chaleur et puissance de cet homme, et de la grande froideur et +continence de cette femme, contre tout le naturel des autres (dit +l'Histoire), qui vont à jointes mains requerir leurs marys et autres +hommes pour en avoir, et se douloir quand ils donnent à d'autres ce qui +leur appartient. Cette dame ne ressembloit pas à une fille, damoiselle +de maison, laquelle, le lendemain de ses nopces, racontant à aucunes de +ses compagnes ses adventures de la nuict passée: «Comment! dit-elle, et +n'est-ce que cela? Comme j'avois entendu dire à aucunes de vous autres, +et à d'autres femmes, et à d'autres hommes, qui font tant des braves et +galants, et qui promettent monts et merveilles, ma foy, mes compagnes et +amyes, cet homme (parlant de son mary), qui faisoit tant de l'eschauffé +amoureux, et du vaillant, et d'un si bon coureur de bague, pour toute +course n'en a fait que quatre, ainsi que l'on court ordinairement trois +pour la bague, et l'autre pour les dames: encore entre les quatre y +a-t-il fait plus de poses qu'il n'en fut fait hier au soir au grand +bal.» Pensez que puis qu'elle se plaignoit de si peu, elle en vouloit +avoir la douzaine: mais tout le monde ne ressemble pas au gentilhomme +espagnol. Et voilà comme elles se moquent de leurs marys. Ainsi que fit +une, laquelle, au commencement et premier soir de ses nopces, ainsi que +son mary la vouloit charger, elle fit de la revesche et de l'opiniastre +fort à la charge. Mais il s'advisa de luy dire que, s'il prenoit son +grand poignard, il y auroit bien un autre jeu, et qu'il y auroit bien à +crier; de quoy elle, craignant ce grand dont il la menaçoit, se laissa +aller aussitost: mais ce fut elle qui le lendemain n'en eut plus peur, +et, ne s'estant contentée du petit, luy demanda du premier abord où +estoit ce grand dont il l'avoit menacée le soir avant. A quoy le mary +respondit qu'il n'en avoit point, qu'il se moquoit; mais qu'il faloit +qu'elle se contentast de si peu de provision qu'il avoit sur luy. Alors +elle dit: «Est-ce bien fait cela, de se moquer ainsi des pauvres et +simples filles?» Je ne sais si l'on doit appeler cette fille simple et +niaise, ou bien fine et rusée, qui en avoit tasté auparavant. Je m'en +rapporte aux diffiniteurs. Bien plus estoit simple une autre fille, +laquelle s'estant plainte à la justice qu'un galant l'avoit prise par +force, et luy enquis sur ce <a name="page_214" id="page_214"></a>fait, il respondit: «Messieurs, je m'en +rapporte à elle s'il est vray, et si elle-mesme n'a pris mon cas et l'a +mis de la main propre dans le sien.—Hà! Messieurs, dit la fille, il est +bien vray cela; mais qui ne l'eust fait? car, après qu'il m'eust couchée +et troussée, il me mit son cas roide et pointu comme un baston contre le +ventre, et m'en donnoit de si grands coups que j'eus peur qu'il ne me le +perçast et n'y fist un trou. Dame, je le pris alors et le mis dans le +trou qui estoit tout fait.» Si cette fille estoit simplette, ou le +contrefaisoit, je m'en rapporte.</p> + +<p>—Je vous feray deux comptes de deux femmes mariées, simples comme +celle-là, ou bien rusées, ainsi qu'on voudra. Ce fut d'une très-grande +dame que j'ay connue, laquelle estoit très-belle, et pour cela fort +désirée. Ainsi qu'un jour un très-grand prince a requit d'amour, voire +l'en sollicitoit fort en luy promettant de très-belles et grandes +conditions, tant de grandeurs que de richesses pour elle et pour son +mary, tellement qu'elle, ayant de telles douces tentations, y presta +assez doucement l'oreille; toute-fois du premier coup ne s'y voulut +laisser aller, mais, comme simplette, nouvelle et jeune mariée, n'ayant +encore veu son monde, vint descouvrir le tout à son mary et luy demander +avis si elle le feroit. Le mary luy respondit soudain: «Nenny, m'amie. +Hélas! que penseriez-vous faire, et de quoy parlez-vous? d'un infame +trait à jamais irréparable pour vous et pour moy.—Hà! mais, Monsieur, +répliqua la dame, vous serez aussi grand, et moi si grande qu'il n'y +aura rien à redire.» Pour fin le mary ne voulut dire ouy; mais la dame, +qui commença à prendre cœur par après et se faire habile, ne voulut +perdre ce party, et le prit avec ce prince et avec d'autres encore, en +renonçant à sa sotte simplicité. J'ay ouy faire ce conte à un qui le +tenoit de ce grand prince et l'avoit ouy de la dame, à laquelle il en +fit la réprimande, et qu'en telles choses il ne faloit jamais s'en +conseiller au mary, et qu'il y avoit autre conseil en sa Cour. Cette +dame estoit aussi simple, ou plus, qu'une autre que j'ay ouy dire, à +laquelle un jour un honneste gentilhomme présentant son service amoureux +assez près de son mary, qui entretenoit pour lors de devis une autre +dame, il luy vint mettre son eprevier, ou, pour plus clairement parler, +son instrument entre les mains. Elle le prit, et, le serrant fort +estroitement et se tournant vers son mary, luy dit: «Mon mary, voyez le +beau présent que me fait ce gentilhomme; le recevray-je? dites-le-moy.» +Le pauvre gentilhomme, estonné, retire à soy son eprevier de si +grande<a name="page_215" id="page_215"></a> rudesse, que, rencontrant une pointe de diamant qu'elle avoit au +doigt, le luy esserta de telle façon d'un bout à l'autre, qu'elle le +cuida perdre du tout, et non sans grande douleur, voire en danger de la +vie, ayant sorti de la porte assez hastivement, et arrousant la chambre +du sang qui desgoutoit par-tout. Mais le mary ne courut après luy pour +luy faire aucun outrage pour ce sujet; il s'en mit seulement fort à +rire, tant pour la simplicité de sa pauvre femmelette, que pour le beau +présent produit, joint qu'il en estoit assez puny. Voilà deux femmes +fort simples, lesquelles, et quelques-unes de leurs semblables (car il y +en a assez), ne ressemblent pas à plusieurs et à une infinité qui se +rencontrent dans le monde, qui sont plus doubles et fines que celles-là, +qui ne demandent conseil à leurs marys, ny qui leur montrent tels +présents qu'on leur fait.</p> + +<p>J'ay ouy raconter en Espagne d'une fille, laquelle la premiere nuict de +ses nopces, ainsi que son mary s'efforçoit et s'ahanoit<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a> de forcer sa +forteresse, non sans se faire mal, elle se mit à rire et lui dire: +<i>Senor, bien es razon que seays martyr, pues que io soy virgen; mas, +pues que io tomo la patientia, bien la podeys tomar</i>; c'est-à-dire: +«Seigneur, c'est bien raison que vous soyez martyr, puis que je suis +vierge; mais d'autant que je prends patience, vous la pouvez bien +prendre.» Celle-là, en revanche de l'autre qui s'estoit moqué de sa +femme, se moquoit bien de son mary. Comme certes plusieurs filles ont +bien raison de se moquer à telle nuict, mesme quand elles ont sceu +auparavant ce que c'est, ou l'ont appris d'autres, ou d'elles-mesmes +s'en sont doutées et imaginées ce grand point de plaisir qu'elles +estiment très-grand et perdurable. Une autre dame espagnole, qui, le +lendemain de ses nopces, racontant les vertus de son mary, en dit +plusieurs, <i>fors</i>, dit-elle, <i>que no era buen contador y arithmetico, +porque no sapra multiplicar</i>; en françois, «qu'il n'estoit point bon +compteur et arithméticien, parce qu'il ne sçavoit pas multiplier.»</p> + +<p>Une dame de bon lieu et de bonne maison, que j'ay connue et ouy parler, +le soir de ses nopces, que chacun estoit aux escoutes à l'accoustumée, +comme son mary luy eust livré le premier assaut, estant un peu sur son +repos, non pas du dormir, luy demanda si elle en voudrait encore; +gentiment elle luy respondit: «Ce qu'il vous plaira, monsieur.» Pensez +qu'à telle response le galant mary<a name="page_216" id="page_216"></a> devoit estre bien estonné. Telles +filles qui disent de telles sornettes si promptement après les nopces, +pourroient bien donner de bons martels à leurs pauvres marys et leur +faire à croire qu'ils ne sont les premiers qui ont mouillé l'ancre dans +leur fonds, ny les derniers qui le mouilleront; car il ne faut point +douter que qui ne s'efforce et ne se tue à saper sa femme, qu'elle ne +s'advise à luy faire porter les cornes, ce disoit un ancien proverbe +françois: <i>Et qui ne la contente pas, va ailleurs chercher son repas</i>. +Toutefois, quand une femme tire ce qu'elle peut de l'homme, elle +l'assomme, c'est-à-dire qu'il en meurt; et c'est un dire ancien qu'il ne +faut tirer de son amy ce qu'on voudrait bien, et qu'il le faut espargner +tant que l'on peut; mais non pas le mary, duquel il en faut tirer ce +qu'on peut. Voilà pourquoy, dit le refrain espagnol, <i>que el primero +pensamiento de la muger, luego que es casada, es de embiudarse</i>; +c'est-à-dire: «Le premier pensement de la femme mariée est de songer à +se faire veufve.» Ce refrain n'est pas général, comme j'espere le dire +ailleurs, mais il n'est que pour aucunes.</p> + +<p>—Il y a de certaines filles qui, ne pouvant tenir longuement leurs +chaleurs, ne s'addonnent aisément qu'aux princes et aux seigneurs, qui +sont gens fort propres pour les esbranler, tant pour leurs faveurs que +pour leurs présents, et aussi pour l'amour de leurs gentillesses, car +enfin tout est beau et parfait en eux, encore qu'ils fussent des fats. +Au contraire, j'en ay veu d'autres qui ne les recherchent pas, mais les +fuyent grandement, à cause qu'ils ont un peu la réputation d'estre +scandaleux, grands vanteurs, causeurs et peu secrets; aimans mieux des +gentilshommes sages et discrets, desquels pourtant le nombre est rare; +et bien heureuse pourtant est celle-là qui en trouve. Mais, pour obvier +à tout cela, elles choisissent (au moins aucunes) leurs valets, desquels +aucuns sont beaux, d'autres non, comme j'en ay connu qui l'ont fait, et +si n'en faut prier longuement leurs dits valets: car, les levant, +couchant, deshabillant, chaussant, deschaussant et leur baillant leurs +chemises, comme j'ay veu beaucoup de filles à la Cour et ailleurs qui +n'en faisoient aucune difficulté ni scrupule, il n'est pas possible +qu'eux, voyans beaucoup de belles choses en elles, n'en eussent des +tentations, et plusieurs d'elles qu'elles ne le fissent exprès; si bien +qu'après que les yeux avoient bien fait leur office, il falloit bien que +d'autres membres du corps vinssent à faire le leur.<a name="page_217" id="page_217"></a></p> + +<p>—J'ay connu une fille de par le monde, belle s'il en fust jamais, qui +rendit son valet compagnon d'un grand prince qui l'entretenoit, et qui +pensoit estre le seul heureux jouissant; mais le valet en cela alloit du +pair avec luy; aussi l'avoit-elle bien sceu choisir, car il estoit +très-beau et de très-belle taille; si bien que, dans le lict ou bien à +la besogne, on n'y eust connu aucune différence. Encor le valet en +beaucoup de beautez emportoit le prince, auquel telles amours et telles +privautez furent inconnues jusqu'à ce qu'il la quitta pour se marier; et +pour cela il n'en traita plus mal le valet, mais se plaisoit fort de le +voir; et quand il le voyoit en passant, il disoit seulement: «Est-il +possible que cet homme ait esté mon corrival? ouy, je le voy, car, ostée +ma grandeur, il m'enporte d'ailleurs.» Il avoit aussi mesme nom que le +prince, et fut un très bon tailleur, et des renommez de la Cour; si bien +qu'il n'y avoit guères de filles ou femmes qu'il n'habillast quand elles +vouloient estre bien habillées. Je ne sçay s'il les habilloit de la +mesme façon qu'il habilloit sa maistresse, mais elles n'estoient point +mal.</p> + +<p>—J'ay cogneu une fille de bonne maison, qui, ayant un laquais de l'aage +de quatorze ans, et en ayant fait son bouffon et plaisant, parmy ses +bouffonneries et plaisanteries, elle faisoit autant de difficultés que +rien à se laisser baiser, toucher et taster à luy, aussy privement que +si c'eust esté une femme, et bien souvent devant le monde, excusant le +tout, en disant qu'il estoit fol et plaisant bouffon. Je ne sçay s'il +passoit outre, mais je sçay bien que depuis, estant mariée et veufve, et +remariée, elle a este une très-insigne putain. Pensez qu'elle alluma sa +mesche en ce premier tison; si bien qu'elle ne luy faillit jamais après +entre ses autres plus grandes fougues et plus hauts feux. J'avois bien +demeuré un an à voir cette fille; mais quand je les vis en ces privautez +devant sa mere, qui avoit la réputation d'estre l'une des plus prudes +femmes de son temps, qui en rioit et en estoit bien-aise, je présageay +aussitost que de ce petit jeu l'on viendroit au grand, et à bon escient, +et que la damoiselle seroit un jour quelque bonne fripesaulce, comme +elle le fut.</p> + +<p>—J'ay cogneu deux sœurs d'une fort bonne maison de Poictou, filles +desquelles on parloit estrangement, et d'un grand laquais basque qui +estoit à leur pere, lequel, sous ombre qu'il dansoit très-bien, non +seulement le bransle de son pays, mais tous autres, les menoit danser +ordinairement, mesme les y apprenoit.<a name="page_218" id="page_218"></a> Il les fit danser, et leur apprit +la danse des putains à la fin, et en furent assez gentiment +scandalisées: toutefois elles ne laissèrent à estre bien mariées, car +elles estoient riches, et sur ce nom de richesses on n'y advise rien, on +prend tout, et fust-il encore plus chaud et plus ardent. J'ay connu ce +Basque depuis, gentil soldat et de brave façon, et qui monstroit bien +avoir fait le coup. Il fut soldat des gardes de la coronelle de M. de +Strozze.</p> + +<p>—J'ai cogneu aussi une maison de par le monde, et grande, d'où la dame +faisoit profession de nourrir en sa compagnie des honnestes filles, +entr'autres des parentes de son mary; et d'autant que la dame estoit +fort maladive et sujette aux médecins et apothicaires, il y en abordoit +ordinairement là-dedans, et par ce aussi que les filles sont sujettes à +maladies comme à pasles couleurs, mal de la furette, fievres et autres. +Il advint que deux entr'autres tombèrent en fievre-quarte: un +apothicaire les eut en charge pour les penser. Certes il les pensoit de +ses drogues, de la main et de médecines; mais la plus propre fut qu'il +coucha avec une (maraud qu'il fut), car il eut affaire avec une fort +belle et honneste fille de la France, de laquelle un très-grand roy s'en +fust dignement contenté; et il fallut que ce M. l'apoticaire luy passast +cette paille sur le ventre. J'ay cogneu la fille, qui certes méritoit +d'autres assaillants, et après bien mariée, et telle qu'on la donna +pucelle, telle la trouva-on. En quoy pourtant je trouve qu'elle fut bien +fine; car, puisqu'elle ne pouvoit tenir son eau, elle s'adressa à celui +qui donnoit des antidotes pour engarder d'engrosser, car c'est ce que +les filles craignent le plus: dont en cela il y en a de si experts qui +leur donnent des drogues qui les engardent très-bien d'engrosser; ou +bien, si elles engrossent, leur font escouler leur grossesse si +subtilement et si sagement, que jamais on ne s'en apperçoit, et n'en +sent-on rien que le vent. Ainsi que j'en ay ouy parler d'une fille, +laquelle avoit esté autrefois nourrie fille de la feue reyne de Navarre +Marguerite. Elle vint par cas fortuit, ou à son escient, à engrosser +sans qu'elle y pensast pourtant. Elle rencontra un sublin<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a> +apothicaire, qui, luy ayant donné un breuvage, luy fit évader son fruit, +qui avoit déjà six mois, pièce par pièce, morceau par morceau, si +aisément, qu'estant en ses affaires jamais elle n'en sentit ny mal ny +douleur; et puis après se maria galamment, sans que le mary y connust +aucune trace; car on leur donne des remedes<a name="page_219" id="page_219"></a> pour se faire paroistre +vierges et pucelles comme auparavant, ainsi que j'en ay allégué un au +<i>Discours des Cocus</i><a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>. Et un que j'ay ouy dire à un empirique ces +jours passez, qu'il faut avoir des sangsuës et les mettre à la nature, +et faire par-là tirer et succer le sang: lesquelles sangsuës, en +sucçant, laissent et engendrent de petites ampoules et fistules pleines +de sang, si bien que le galant mary, qui vient le soir des nopces les +assaillir, leur creve ces ampoulles d'où le sang en sort, et luy et elle +s'ensanglantent, qui est une grande joie à l'un et à l'autre; et par +ainsi, <i>l'honor della citella è salva</i><a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>. Je trouve ce remede plus +souverain que l'autre, s'il est vray; et s'ils ne sont bons tous deux, +il y en a cent autres qui sont meilleurs, ainsi que le savent très-bien +ordonner, inventer et appliquer ces messieurs les médecins sçavants et +experts apoticaires. Voilà pourquoy ces messieurs ont ordinairement de +très-belles et bonnes fortunes, car ils sçavent blesser et remédier, +ainsi que fit la lance de Pélias. J'ai cogneu cet apoticaire dont je +viens de parler à cette heure, duquel faut que je die ce petit mot en +passant, que je le vis à Geneve la première fois que je fus en Italie, +par ce que pour lors ce chemin par-là estoit commun pour les François, +et par les Suisses et Grisons, à cause des guerres. Il me vint voir à +mon logis. Soudain je luy demanday ce qu'il faisoit en cette ville, et +s'il estoit-là pour médeciner les filles, comme il avoit fait en France. +Il me respondit qu'il estoit-là pour en faire pénitence. «Comment! ce +dis-je, est-ce que vous n'y mangez de si bons morceaux comme là?—Hà! +monsieur, me répliqua-il, c'est parce que Dieu m'a appellé, et que je +suis illuminé de son Saint-Esprit, et que j'ay maintenant la +connoissance de sa sainte parole.—Ouy, luy dis-je; et dès ce temps-là +si estiés-vous de la religion, et si vous vous mesliez de médeciner les +corps et les ames, et preschiés et instruisiés les filles.—Mais, +monsieur, je reconnois à cette heure mieux mon Dieu, répliqua-il encore, +qu'alors, et ne veux plus pécher.» Je tais plusieurs autres propos que +nous eusmes sur ce sujet, tant serieusement qu'en riant. Mais ce maraud +joüit de ce boucon, qui estoit bien plus digne d'un galant homme que de +luy. Si est-ce que bien luy servit de vuider de cette maison de bonne +heure, car mal luy en eust pris. Or laissons cela. Que maudit soit-il<a +name="page_220" id="page_220"></a> pour la haine et l'envie que je luy +porte, ainsi que M. de Ronsard parloit à un médecin qui venoit voir sa +maistresse soir et matin, plus pour luy taster son teton, son sein, son +ventre, son flanc et son beau bras, que pour la médeciner de la fievre +qu'elle avoit; dont il en fit un très-gentil sonnet, qui est dans son +second livre des Amours, qui se commence:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Ha! que je porte et de haine et d'envie</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Au médecin qui vient soir et matin,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sans nul propos, tastonner le testin,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Le sein, le ventre et les flancs de m'amie!</span></td></tr> +</table> + +<p>—Je porte de mesme une grande jalousie à un médecin qui faisoit traits +pareils à une belle grande dame, que j'aymois, et de qui je n'avois +telle et pareille privauté, et je l'eusse desirée plus qu'un petit +royaume. Telles gens certes sont extrémement bienvenus des dames, et y +acquièrent de belles adventures, quand ils les veulent rechercher. J'ay +cogneu deux médecins à la Cour, qui s'appeloient, l'un M. Castelan, +médecin de la Reyne-mère, et l'autre le seigneur Cabrion, médecin de M. +de Nevers, et qui avoit esté à feu Ferdinand de Gonzague. Ils ont eu +tous deux des rencontres d'amour, à ce qu'on disoit, que les plus grands +de la Cour se fussent donnez au diable, par manière de parler, pour +estre leurs corrivaux. Je devisois un jour, le feu baron de Vitaux et +moy, avec M. Le Grand, un grand médecin de Paris, de bonne compagnie et +de bon devis, luy estant venu voir le dit baron, qui estoit malade des +affaires d'amour; et tous deux l'interrogeant sur plusieurs propos et +négociations des dames, ma foy, il nous en conta bien, et nous en fit +une douzaine de contes qui levoient la paille; et s'y enfonça si avant, +que, l'heure de neuf venant à sonner, il nous dit, en se levant de la +chaire où il estoit assis: «Vrayment, je suis plus grand fol que vous +autres, qui m'avez retenu icy deux bonnes heures à baguenauder avec vous +autres, et cependant j'ay oublié six ou sept malades qu'il faut que +j'aille voir.» Et, nous disant adieu, part et s'en va, non sans nous +dire, après que nous luy eusmes dit: «Vous avez, messieurs les médecins, +vous en sçavez et en faites de bonnes, et mesmes vous, monsieur, qui en +venez parler comme maistre.» Il respondit (en baissant la teste): +«Semon, semon, ouy, ouy, nous en sçavons et faisons de bonnes, car nous +sçavons des secrets que tout le monde ne sçait pas: mais à cette heure +que je suis vieux, j'ay<a name="page_221" id="page_221"></a> dit adieu à Vénus et à son enfant; je laisse +cela à vous autres qui estes jeunes.» Une autre espèce de gens y a-t-il +qui a bien gasté des filles quand on les met à apprendre les lettres, +qui sont leurs précepteurs, et le font quand ils veulent estre +meschants; car, leur faisants leçons, et estants seuls dans une chambre +ou dans une estude, je vous laisse à penser quelles commoditez ils y +ont, et quelles histoires, contes et fables ils leur peuvent alléguer à +propos pour les mettre en chaleur; et, lorsqu'ils les voyent en telles +altères et appetits, comme ils vous sçavent prendre l'occasion au poil.</p> + +<p>—J'ay cogneu une fille de fort bonne maison, et grande, vous dis-je, +qui se perdit et se rendit putain pour avoir ouy raconter à son maistre +d'escole l'histoire, ou plutost la fable de Tirésias; lequel, pour avoir +essayé l'un et l'autre sexe, fut éleu juge par Jupiter et Junon, sur une +question meue entr'eux deux, à sçavoir qui avoit et sentoit plus de +plaisir au coït et acte vénérien, ou l'homme ou la femme. Le juge député +jugea contre Junon que c'estoit la femme; dont elle, de dépit d'avoir +esté jugée, rendit le pauvre juge aveugle et luy osta la veuë. Il ne se +faut esbahyr si cette fille fut tentée par un tel conte; car, puis +qu'elle oyoit souvent dire, ou à ses compagnes, ou à d'autres femmes, +que les hommes estoient si ardents après cela, et y prenoient si grand +plaisir, que les femmes, veue la sentence de Tirésias, en devoient bien +prendre davantage; et, par conséquent, il le faut esprouver. Vrayment, +telles leçons se devoient bien faire à ces filles; n'y en a-t-il pas +d'autres? Mais leurs maistres diront qu'elles veulent tout sçavoir, et +que, puis qu'elles sont à l'estude, si les passages et histoires se +rencontrent qui ont besoin d'estre expliquées (ou que d'elles-mesmes +s'expliquent), il faut bien leur expliquer et leur dire sans sauter ou +tourner le feuillet. Combien de filles estudiantes se sont perdues +lisant cette histoire que je viens de dire, et celle de Biblis, de +Camus<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>, et force autres pareilles, escrites dans la <i>Métamorphose</i> +d'Ovide, jusques au livre de l'<i>Art d'aimer</i> qu'il a fait; ensemble une +infinité d'autres fables lascives, et propos lubrics d'autres poëtes, +que nous avons en lumière, tant françois, latins, que grecs, italiens, +espagnols! Aussi dit le refrain espagnol: <i>de una mula que haze hin, y +de una hija que habla latin, libera nos, Domine</i><a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>. Et on sçait, quand +leurs<a name="page_222" id="page_222"></a> maistres veulent estre meschants, et qu'ils font de telles leçons +à leurs disciples, comment ils les sçavent engraver et donner la saulce, +que le plus pudique du monde s'y laisseroit aller. Saint Augustin +mesmes, en lisant le quatrième livre de l'<i>Eneïde</i>, où sont contenus les +amours et la mort de Didon, ne s'en esmeut-il pas de compassion, et ne +s'en adolora? Je voudrois avoir autant de centaines d'escus comme il y a +eu de filles, tant du monde que de religieuses, qui se sont emeues, +pollues et despucelées, par la lecture d'<i>Amadis de Gaules</i>. Je vous +laisse à penser que pouvoient faire des livres grecs, latins et autres, +glosez, commentez et interprétez par leurs maistres, fins renards et +corrompus, meschants garnements, dans leurs chambres secretes et parmy +leurs oisivetez.</p> + +<p>—Nous lisons en la vie de saint Louis, dans l'<i>Histoire de Paul Emile</i>, +d'une Marguerite, comtesse de Flandres, sœur de Jeanne, fille du +premier Baudoüin, empereur de Grèce et qui luy succéda, d'autant qu'elle +n'eut point d'enfants, dit l'histoire: on luy bailla en sa première +jeunesse un précepteur appelé Guillaume, homme de sainte vie, estimé, et +qui avoit déjà pris quelques ordres de prestrise, qui néanmoins ne +l'empescha pas de faire deux enfants à sa disciple, qui furent appelés +Jean et Beaudoüin, et si secretement que peu de gens s'en apperceurent, +lesquels furent après pourtant approuvez légitimes du pape. Quelle +sentence et quel pédagogue! Voyez l'histoire.</p> + +<p>—J'ay cogneu une grande dame à la Cour, qui avoit la réputation de se +faire entretenir à son liseur et faiseur de leçons; si bien que Chicot, +bouffon du Roy, luy en fit le reproche publiquement devant Sa Majesté et +force autres personnes de sa Cour, luy disant si elle n'avoit pas de +honte de se faire entretenir (disant le mot) à un si laid et si vilain +masle que celuy-là, et si elle n'avoit pas l'esprit d'en choisir un plus +beau. La compagnie s'en mit fort à rire et la dame à pleurer, ayant +opinion que le Roy avoit fait joüer ce jeu; car il estoit coustumier de +faire joüer ces esteufs. Cette dame, et les autres qui font telles +élections de telles manieres de gens, ne sont nullement excusables, mais +bien fort blasmables d'autant qu'elles ont leur libéral arbitre, et +toutes franches sont pleines de leurs libertez et commoditez pour faire +tel choix qu'il leur plaist. Mais les pauvres filles qui sont sujettes +esclaves de leurs pères et mères, parents, tuteurs, maistresses, et +craintives, sont contraintes de prendre<a name="page_223" id="page_223"></a> toutes pierres quand elles les +trouvent, pour mettre en œuvre, et n'aviser s'il est froid ou chaud, +ou rosty ou bouilly: et par ce, selon que l'occasion se rencontre, tant +qu'elles se servent le plus souvent de leurs valets, de leurs maistres +d'escole et d'estude, des joueurs de luth, des violons, des appreneurs +de danses, des peintres, bref, de ceux qui leur apprennent des exercices +et sciences, voire d'aucuns prescheurs, comme en parle Bocace, et la +Reyne de Navarre en ses <i>Nouvelles</i>; comme font aussi des pages comme +j'en ay connus, et des laquais, enfin de ceux qu'elles trouvent à +propos. Et voilà pourquoy le mesme Bocace, et autres avec luy, trouvent +que les filles simples sont plus constantes en amours et plus fermes que +les femmes et veufves; d'autant qu'elles ressemblent les personnes qui +sont sur l'eau dans un bateau qui vient à s'enfoncer: ceux qui ne savent +nager nullement se viennent à prendre aux premières branches qu'ils +peuvent attraper, et les tiennent fermement et opiniastrement jusque ce +que l'on les soit venu secourir; les autres, qui sçavent bien nager, se +jettent dans l'eau, et bravement nagent jusques à ce qu'elles en ayent +atteint la rive: tout de mesmes les filles, aussi-tost qu'elles ont +attrapé un serviteur, lequel elles ont premier choisi, le tiennent et le +gardent fermement, tellement qu'elles ne veulent désamparer et l'aiment +constamment, de peur qu'elles ont de n'avoir la liberté et la commodité +d'en pouvoir recouvrer un autre comme elles voudroient; au lieu que les +femmes mariées ou veufves, qui sçavent les ruses d'amour et qui sont +expertes, et en ont les libertez et commoditez de nager dans des eaux +sans danger, prennent tel party qu'il leur plaist; et si elles se +faschent d'un serviteur ou le perdent, en savent aussi-tost prendre un +nouveau ou en recouvrent deux; car à elles, pour un perdu deux +recouverts. Davantage, les pauvres filles n'ont pas les moyens, ny les +biens, ny les escus, pour faire les acquiets tous les jours de nouveaux +serviteurs; car, c'est tout ce qu'elles peuvent donner à leurs amoureux, +que quelques petites faveurs de leurs cheveux, ou petites perles, ou +grains, ou bracelets, quelques petites bagues ou escharpes et autres +petits menus présents qui ne coustent guères; car, quelque fille, comme +j'en ay veu, grande, de bonne maison et riche héritière qu'elle soit, +elle est tenue si courte en ses moyens, ou de ses pere et mere, freres, +parents et tuteurs; qu'elle n'a pas les moyens de les despartir à son +serviteur ny<a name="page_224" id="page_224"></a> deslier guère largement sa bourse, si ce n'est celle du +devant: et aussi que d'elles-mesmes elles sont avares, quand ce ne +seroit que cette seule raison qu'elles n'ont guères de quoy pour +eslargir, car la libéralité consiste et dépend du tout des moyens. Au +lieu que les femmes et veufves peuvent disposer de leurs moyens fort +librement, quand elles en ont: et mesme quand elles ont envie d'un +homme, et qu'elles s'en viennent enamouracher et encapricher, elles +vendroient et donneroient jusqu'à leur chemise plustost qu'elles n'en +tastassent; à la mode des friants et de ceux qui sont sujets à leur +bouche, quand ils ont envie d'un bon morceau, il faut qu'ils en tastent, +quoy qu'il leur couste au marché: Ces pauvres filles ne sont de mesme, +lesquelles, selon qu'elles le rencontrent, ou bons ou mauvais, il faut +qu'elles s'y arrestent. J'en alléguerois une infinité d'exemples de +leurs amours et de leurs divers appetits et bizarres joüissances; mais +je n'aurois jamais finy, et aussi que les contes n'en vaudraient rien si +on ne les nommoit et par nom et par surnom, ce que je ne veux faire pour +tout le bien du monde, car je ne les veux scandaliser, et j'ay protesté +de fuyr en ce livre tout scandale, car on ne me sçauroit reprocher +d'aucune médisance. Et pour alléguer des contes et oster les noms, il +n'y a nul mal, et j'en laisse à deviner au monde les personnes dont il +est question; et bien souvent en penseront une qui en sera l'autre.</p> + +<p>—Or, tout ainsi que l'on voit des bois de telles et diverses natures, +que les uns bruslent tous verts, comme est le fresne, le fayan; et +aussi-tost d'austres, qui auroient beau estre secs, vieux et taillez de +long-temps, comme est l'hommeau, le vergne, et d'autres, ne bruslent +qu'à toutes les longueurs du monde: force autres, comme est le général +naturel de tous bois secs et vieux, bruslent en leurs seicheresses et +vieillesse si soudainement, qu'il semble qu'il soit plustost consommé et +mis en cendres que bruslé. De mesmes sont les filles, les femmes et les +veufves: les unes, dès lors qu'elles sont en la verdeur de leur age, +bruslent aisément et si bien, qu'on diroit que dès le ventre de leur +mère elles en rapportent la chaleur amoureuse et le putanisme; et ainsi +que fit la belle Laïs de la belle Timandre, sa putain de mère +très-insigne, jusques là qu'elle n'attend pas seulement le temps de +maturité, qui peut estre à douze ou treize ans, qu'elle monte en amour, +mesme plustost, ainsi qu'il advint il n'y a pas douze ans à Paris, d'une +fille d'un patissier, laquelle se trouva grosse en l'age de neuf<a +name="page_225" id="page_225"></a> ans<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>; si bien qu'estant fort malade de +sa grossesse, son père en ayant porté de l'urine au médecin, ledit +médecin dit aussi-tost qu'elle n'avoit autre maladie, sinon qu'elle +estoit grosse. «Comment! respondit le père, monsieur, ma fille n'a que +neuf ans.» Qui fut esbahy? ce fut le médecin. «C'est tout un, dit-il; +pour le seur elle est grosse.» Et, l'ayant visitée de plus près, il la +trouva ainsi; et ayant confessé avec qui elle avoit eu à faire, son +galand fut puny de mort par la justice, pour avoir eu à faire à elle à +un age si tendre, et l'avoir fait porter si jeunement. Je suis bien mary +qu'il m'ait fallu apporter cet exemple et le mettre icy, d'autant qu'il +est d'une personne privée et de basse condition, pour ce que j'ay +délibéré de n'eschafourer mon papier de si petites personnes, mais de +grandes et hautes. Je me suis un peu extravagué de mon dessein; mais, +par ce que ce conte est rare et inusité, je seray excusé; et aussi que +je ne sçache point tel miracle advenu à nos grandes dames d'estat, que +j'aye bien sceu, ouy bien qu'en tel age de neuf, de dix, de douze et de +treize ans, elles ayent porté et enduré fort aisément le masle, soit en +fornication, soit en mariage, comme j'en alléguerois plusieurs exemples +de plusieurs desvirginées en telles enfances, sans qu'elles en soient +mortes, non pas seulement pasmées du mal, si-non du plaisir.</p> + +<p>Surquoy il me souvient d'un conte d'un galant et beau seigneur s'il en +fut oncques, lequel est mort, et, se plaignant un jour de la capacité de +la nature des filles et femmes avec lesquelles il avoit négocié, il +disoit qu'à la fin il seroit contraint de rechercher les filles +enfantines, et quasi sortantes hors du berceau, pour ny sentir tant de +vagues en si pleine mer, comme il avoit fait avec les autres, et pour +plus à plaisir nager à un destroit. S'il eust adressé ces paroles à une +grande et honneste dame que je connois, elle lui eust fait la mesme +response qu'elle fit à un gentilhomme de par le monde, qui, lui faisant +une mesme complainte, elle luy respondit: «Je ne sçay qui se doit +plustost plaindre, ou vous autres hommes de nos capacitez et amplitudes, +ou nous autres femmes de vos petitesses ou menuises, ou plustost petites +menuseries; car il y a autant à se plaindre en vous autres que vous en +nous, que si vous portiez vos mesures pareilles à nos calibres,<a +name="page_226" id="page_226"></a> nous n'aurions rien à nous reprocher les +uns aux autres.» Celle-là parloit par vraye raison; et c'est pourquoy +une grande dame, un jour à la Cour regardant et contemplant ce grand +Hercule de bronze qui est en la fontaine de Fontainebleau, elle estant +tenue sous les bras par un gentilhomme qui la couduisoit, elle lui dit +que cet Hercule, encore qu'il fust très-bien fait et représenté, +n'estoit pas si bien proportionné de tous ses membres comme il falloit, +d'autant que celuy du mitan estoit par trop petit et par trop inesgal, +et peu correspondant à son grand colosse de corps. Le gentilhomme luy +respondit qu'il n'y trouvoit rien à redire de ce qu'elle luy disoit, +si-non qu'il falloit croire que de ce temps les dames ne l'avoient si +grand comme du temps d'aujourd'huy.</p> + +<p>—Une très-grande dame et princesse<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>, ayant sçeu que quelques-uns +avoient imposé son nom à une grosse et grande colouvrine, elle demanda +pourquoy. Il y eu eut un qui respondit: «C'est par ce, madame, qu'elle a +le calibre plus grand et plus gros que les autres.» Si est-ce pourtant +qu'elles y ont trouvé assez de remede, et en trouvent tous les jours +assez pour rendre leurs portes plus estroites, quarrées et plus +malaisées d'entrée; dont aucunes en usent, et d'autres non; mais +nonobstant, quand le chemin y est bien battu et frayé souvent par +continuelle habitation et fréquentation, ou passages d'enfants, les +ouvertures de plusieurs en sont toujours plus grandes et plus larges. Je +me suis là un peu perdu et desvoyé; mais puis que ça esté à propos il +n'y a point de mal, et je retourne à mon chemin.</p> + +<p>—Plusieurs autres filles y a-t-il lesquelles laissent passer cette +grande tendreur et verdeur de leurs ans, et en attendent les plus +grandes maturitez et seicheresses, soit ou qu'elles sont de leur nature +très-froides à leur commencement et à leur avenement, car il y en a et +s'en trouve, soit ou qu'elles soient tenues de court, comme il est bien +nécessaire à aucunes, comme dit le refrain esgnol, <i>vignas e hinas son +muy malas à guardar</i>; c'est-à-dire: «Les vignes et les jeunes filles +sont fort difficiles à garder,» que pour le moins quelque passant, +paysant ou séjournant n'en taste aucunes. Il y en a aussi qui sont +immobiles, que tous les aquilons et vents d'un hyver ne sçauraient +esmouvoir ny esbranler. Il y a d'autres si sottes, si simples, si +grossieres et si ignares, qu'elles<a name="page_227" id="page_227"></a> ne voudroient pas ouyr nommer +seulement ce nom d'amour. Comme j'ay ouy parler d'une femme qui faisoit +de l'austère et réformée, que quand elle entendoit parler d'une putain +elle en evanouissoit soudain; et ainsi qu'on faisoit ce conte à un grand +seigneur devant sa femme, il disoit: «Que cette femme ne vienne donc pas +céans; car si elle evanoüit pour ouyr parler des putains, elle mourra +tout à trac céans pour en voir.» Il y a pourtant des filles que, +lorsqu'elles commencent un peu à sentir leur cœur, elles s'y +apprivoisent si bien, qu'elles viennent manger aussitost dans la main. +D'autres sont si dévotes et consciencieuses, craignant tant les +commandements de Dieu nostre souverain, qu'elles renvoyent bien loin +celuy d'amour. Mais pourtant en ay-je veu force de ces dévotes +patenostrieres, mangeuses d'images, et citadines ordinaires d'églises, +qui, sous cette hypocrisie, couvoient et cachoient leurs feux, afin que +par telles feintes et faux semblants, le monde ne s'en apperceust, et +les estimast très-prudes, voire à demi saintes. Mais bien souvent elles +ont trompé le monde et les hommes. Ainsy que j'ay ouy raconter d'une +grande princesse, voire reyne, qui est morte, laquelle, quand elle +vouloit attaquer quelqu'un d'amour (car elle y estoit fort sujette), +commençoit tousjours ses propos par l'amour de Dieu que nous lui devons, +et soudain les faisoit tomber sur l'amour mondain, et sur son intention +qu'elle en vouloit à celuy auquel elle parloit, dont par après elle en +venoit au grand œuvre, ou, pour le moins, à la quittessence. Et voilà +comme nos dévotes, ou plustost bigotes, nous trompent; je dis ceux-là +qui, peu rusez, ne connoissent leur vie.</p> + +<p>—J'ay ouy faire un conte, je ne sçay s'il est vray; mais un de ces ans, +se faisant une procession générale à une ville de par le monde, se +trouva une femme, soit grande ou petite, en pieds nuds et grande +condition<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>, faisant de la marmiteuse plus que dix, et c'estoit en +caresme: au partir de là elle s'en alla disner avec son amant d'un +quartier de chevreau et d'un jambon: la senteur en vint jusqu'à la ruë; +on monta en haut, et on la trouva en telle magnificence, qu'elle fut +prise et condamnée de la promener par la ville avec son quartier +d'agneau à la broche sur l'espaule et le jambon pendu au col. +N'estoit-ce pas bien employé de la punir de cette façon?</p> + +<p>—D'autres dames y en a qui sont superbes, orgueilleuses, qui<a +name="page_228" id="page_228"></a> dédaignent et le ciel et la terre par +manière de dire, qui rabroüent les hommes et leurs propres amoureux, et +les rechassent loin; mais à telles il faut user de temporisement +seulement et de patience et de continuation, car avec tout cela et le +temps vous les mettez et avez sous vous à l'humilité, estant le propre +et superbe de la gloire, après avoir fait assez des siennes et monté +bien haut, de descendre et venir au rabais: et mesmes de ces glorieuses +en ay-je veu aucunes lesquelles bien souvent, après avoir bien desdaigné +l'amour et ceux qui leur en parloient, s'y rangeoient, les aimoient, +jusqu'à espouser aucuns qui estoient de basse condition et nullement à +elles en rien pareils. Et ainsi se joue amour d'elles et les punit de +leur outrecuidance, et se plaist de s'attaquer à elles plustost qu'à +d'autres, car la victoire en est plus glorieuse, puis qu'elles +surmontent la gloire. J'ay cogneu d'autrefois une fille à la Cour, si +entiere et si desdaigneuse, que quand quelque habile et galant homme la +venoit accoster et la taster d'amour, elle luy respondoit si +orgueilleusement, en si grand mespris de l'amour, par paroles si +rebelles et arrogantes (car elle disoit des mieux), que plus il n'y +retournoit: et si, par cas fortuit, quelquefois on la vouloit accoster +et s'y prendre, comment elle les renvoyoit et rabroüoit, et de paroles, +et de gestes, avec mines desdaigneuses; car elle estoit très-habile. +Enfin l'amour la punit, et se laissa si bien aller à un qu'il l'engrossa +quelque vingt jours avant qu'elle se mariast; et si pourtant c'est un +qui n'estoit nullement comparable à force autres honnestes gentilhommes +qui l'avoient voulu servir. En cela il faut dire avec Horace, <i>sic +placet Veneri</i>; c'est-à-dire, «c'est ainsi qu'il plaist à Vénus;» et ce +sont de ses miracles.</p> + +<p>—Il me vint en fantaisie une fois à la comédie d'y servir une belle et +honneste fille, habile s'il en fut oncques, de fort bonne maison, mais +glorieuse et fort haute à la main, dont j'estois amoureux extrémement. +Je m'advisois de la servir et arraisonner aussi arrogamment comme elle +me pouvoit parler et respondre; car à brave brave et demy. Elle ne s'en +sentit pour cela nullement intéressée, car, en la menant de telle façon, +je la loüois extrémement, d'autant qu il n'y a rien qui amollisse plus +un cœur dur d'une dame que la loüange, autant de ses beautez et +perfections, que de sa superbité; voire luy disant qu'elle luy séoit +très-bien, veu qu'elle ne tenoit rien du commun, et qu'une fille ou +dame, se rendant par trop privée et commune, ne se tenant sur un port +altier et sur<a name="page_229" id="page_229"></a> une réputation hautaine, n'estoit bien digne d'estre +ferme<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>; et pour ce, que je l'en honorois davantage, et que je ne la +voulois jamais appeler autrement que ma <i>Gloire</i>. En quoy elle se pleut +tant, qu'elle voulut aussi m'appeler son <i>Arrogant</i>. Continuant ainsi +tousjours, je la servis longuement; et si me peux vanter que j'eus part +en ses bonnes graces autant ou plus que grand seigneur de la Cour qui la +voulut servir; mais un très-grand favory du Roy, brave certes et +vaillant gentilhomme, me la ravit, et par la faveur de son Roy +l'espousa. Et pourtant, tant qu'elle a vescu, telles alliances ont +tousjours duré entre nous deux, et l'ay tousjours très-honorée. Je ne +sçay si je seray repris d'avoir fait ce conte, car on dit volontiers que +tout conte fait de soy n'est pas bon; mais je me suis esgaré à ce coup, +encore que dans ce livre j'en aye fait plusieurs de moy-mesme en toutes +façons, mais je tais le nom.</p> + +<p>—Il y a encore d'autres filles qui sont de si joyeuse complexion, et +qui sont si folastres, si endemenées et si enjoüées, qui ne se mettent +autres sujets en leurs pensées qu'à songer à rire, à passer leur temps +et à folastrer, qu'elles n'ont pas l'arrest d'ouyr ny songer à autre +chose, sinon à leurs petits esbattements. J'en ay connues plusieurs qui +eussent mieux aimé ouyr un violon, ou danser, ou sauter, ou courir, que +tous les propos d'amour: aucunes la chasse, si bien qu'elles se +pouvoient plustost nommer sœurs de Diane que de Vénus. J'ay cogneu un +brave et galant seigneur, mais il est mort, qui devint si fort perdu de +l'amour d'une fille, et puis dame, qu'il en mouroit; «car, disoit-il, +lorsque je luy veux remonstrer mes passions, elle ne me parle que de ses +chiens et de sa chasse, si bien que je voudrois de bon cœur estre +métamorphosé en quelque beau chien ou levrier, ou que mon ame fust +entrée dans leur corps, selon l'opinion de Pythagore, afin qu'elle se +pust arrester à mon amour, et mon ame guérir de ma play.» Mais après il +la laissa, car il n'estoit pas bon laquais, et ne la pouvoit suivre ny +accompagner partout où ses humeurs gaillardes, ses plaisirs et ses +esbattements la conduisoient. Si faut-il noter une chose, que telles +filles, après avoir laissé leur poulinage et jetté leur gourme (comme +l'on dit des poulains), et après s'estre ainsi esbattues au petit jeu, +veulent essayer le grand, quoy qu'il tarde; et telle jeunesse ressemble +à celle de petits jeunes loups, lesquels sont tous<a name="page_230" id="page_230"></a> jolis, gentils et +enjoüez en leur poil follet; mais, venant sur l'aage, ils se +convertissent en malice et à mal faire. Telles filles que je viens de +dire font de mesme, lesquelles, après s'estre bien joüées et passé leurs +fantaisies en leurs plaisirs, et jeunesses en chasses, en bals, en +voltes, en courantes et en danses, ma foy, après elles se veulent mettre +à la grande danse et à la douce carolle de la déesse d'amour. Bref, pour +faire fin finale, il ne se voit guères de filles, femmes ou veufves qui +tost ou tard ne bruslent, ou en leurs saisons ou hors de leurs saisons, +comme tous bois, fors un qu'on nomme <i>larix</i>, duquel elles ne tiennent +nullement. Ce larix donc est un bois qui ne brusle jamais, et ne fait +feu, ny flamme, ny charbon, ainsi que Jules César en fit l'expérience +retournant de la Gaule. Il avoit mandé à ceux du Piedmont de luy fournir +vivres et dresser estappes sur son grand chemin du camp. Ils luy +obéyrent, fors ceux d'un chasteau appelé Larignum, où s'estoient retirés +quelques meschants garnements, qui firent des refusants et rebelles, si +bien qu'il fallut à César rebrousser et les aller assiéger. Approchant +de la forteresse, il vit qu'elle n'estoit fortifiée que de bois, dont il +s'en moqua, disant que soudain il l'auroit. Parquoy commanda aussi-tost +d'apporter force fagots et paille pour y mettre le feu, qui fut si grand +et fit si grande flamme, que bien-tost on en espéroit voir la ruine et +destruction; mais, après que le feu fut consommé et la flamme disparue, +tous furent bien estonnez, car ils virent la forteresse en mesme estat +qu'auparavant et en son entier, et point bruslée ny ruynée: dont il +fallut à César qu'il s'aidast d'autre remede, qui fut par sappe, ce qui +fut cause que ceux de dedans parlementerent et se rendirent; et d'eux +apprit César la vertu de ce bois larix, duquel portoit nom ce chasteau +Larignum, parce qu'il en estoit basti et fortifié. Il y a plusieurs +peres, meres, parents et marys, qui voudroient que leurs filles et +femmes participassent du naturel de ce bois, ils en auroient leur esprit +plus content, et n'auroient si souvent la puce en l'oreille, et n'y +auroit tant de putains ny de cocus. Mais il n'en est pas de besoin, car +le monde en demeureroit plus despeuplé, et y vivroit-on comme marbres, +sans aucuns plaisirs ny sentiments, ce disoit quelqu'un et quelqu'une +que je sçay, et nature demeureroit imparfaite; au lieu qu'elle est +très-parfaite, laquelle si nous suivons comme un bon capitaine, nous ne +sortirons jamais du bon chemin.<a name="page_231" id="page_231"></a></p> + +<hr style="width: 15%;" /> + +<h3>ARTICLE III.</h3> + +<p class="c">De l'amour des veufves. </p> + +<p>Or, c'est assez parlé des filles, il est raison maintenant que nous +parlions de mesdames les veufves à leur tour. L'amour des veufves est +bon, aisé et profitable, d'autant qu'elles sont en leur pleine liberté, +et nullement esclaves des peres, meres, freres, parents et marys, ny +d'aucune justice, qui plus est. On a beau faire l'amour à une veufve et +coucher avec, on n'en est point puny, comme l'on est des filles et des +femmes. Mesmes les Romains, qui nous ont donné la pluspart des loix que +nous avons, ne les ont jamais fait punir pour ce fait, ny en leur corps +ny en leurs biens: ainsi que je tiens d'un grand jurisconsulte, qui +m'alléguoit là-dessus Papinian, ce grand jurisconsulte aussi, lequel, +traitant de la matiere des adulteres, dit que, si quelquefois par +mesgarde on avoit compris sous ce nom d'adultere la honte de la fille ou +de la veufve, c'estoit abusivement parler; et en autre passage il dit +que l'héritier n'a nulle réprimende ou esgard sur les mœurs de la +veufve du deffunt, n'estoit que le mary en son vivant eust fait appeler +sa femme en justice pour cela, car lors ledit héritier en pouvoit +prendre arrements de la poursuite, et non autrement. Et, de fait, on ne +trouve point en tout le droit des Romains aucune peine ordonnée à la +veufve, si-non à celle qui se remarieroit dans l'an de son deuil, ou +qui, ne se remariant, avoit fait enfant après l'onsiesme mois d'un mesme +an, estimant le premier an de son veufvage estre affecté à l'honneur de +son premier lict. Et, quant à son douaire, l'héritier ne luy eust sceu +faire perdre, quand bien elle eust fait toutes les folies du monde de +son corps; et en alleguoit une belle raison (celuy de qui je tiens +cecy); car si l'héritier qui n'a aucun pensement que le bien, en luy +ouvrant la porte pour accuser la veufve de ce forfait et la priver de +son dot, on l'ouvriroit tout d'une main à la calomnie; et n'y auroit +veufve, si femme de bien fust-elle, qui pust se sauver des calomnieuses +poursuites de ces galants héritiers, selon ces dires. Comme je voy, les +veufves romaines avoient bon temps et bon sujet de s'esbattre: et ne se +faut estonner si une, du temps de Marc Aurele, ainsi qu'il se trouve en +sa vie, comme elle alloit au convoy des funérailles de son mary, parmy +ses plus grands cris, sanglots,<a name="page_232" id="page_232"></a> soupirs, pleurs et lamentations, +serroit la main si estroitement à celuy qui la tenoit et conduisoit, +faisant signal par-là que c'estoit en nom d'amour et de mariage, qu'au +bout de l'an, ne le pouvoit espouser que par dispense (ainsi que fut +dispensé Pompée quand il espousa la fille de César; mais elle ne se +donnoit guéres qu'aux plus grands et grandes, comme j'ay ouy dire à un +grand personnage), il l'espousa, et cependant en tiroit tousjours de +bons brins, et empruntoit force pains sur la fournée, comme l'on dit. +Cette dame ne vouloit rien perdre, mais se pourvoyoit de bonne heure; +et, pour cela, ne perdoit rien de son bien ny de son douaire.</p> + +<p>Voilà comme les veufves romaines estoient heureuses, comme sont bien +encore nos veufves françoises, lesquelles, pour se donner à leur cœur +et gentil corps joye, ne perdent rien de leurs droits, bien que par les +parlements il y en ait eu plusieurs causes débattues. Ainsi que je sçay +un grand et riche seigneur de France, qui fit long-temps plaider sa +belle-sœur sur son dot, luy imposant sa vie estre un peu lubrique, et +quelque autre crime plus grief que celuy meslé parmy; mais, nonobstant, +elle gagna son procès, et fallut que le beau-frere la dotast très-bien, +et luy donnast ce qui luy appartenoit: mais pourtant l'administration de +son fils et fille luy fut ostée, d'autant qu'elle se remaria; à quoy les +juges et grands sénateurs des parlements ont esgard, ne permettant aux +veufves qui convolent au second mariage, la tutelle de leurs enfants. Et +encore il n'y a pas long-temps que je sçay deux veufves d'assez bonne +qualité, qui ont emporté leurs filles mineures, s'estant remariées, par +dessus leurs beaux-freres et autres de leurs parents; mais aussi elles +furent grandement secourues des faveurs du prince qui les entretenoit. +Mais de ces sujets, meshuy je m'en desparts d'en parler, d'autant que ce +n'est pas ma profession, et que, pensant dire quelque chose de bon, +possible ne dirois-je rien qui vaille: je m'en remets à nos grands +législateurs.</p> + +<p>Or, de nos veufves, les unes se plaisent à tourner encore en mariage, et +en resonder encore le guay, comme les mariniers qui, sauvez de deux, +trois ou quatre naufrages, retournent encore à la mer, et comme font +encore les femmes mariées, qui, en leur mal d'enfant, jurent, protestent +de n'y retourner jamais, et que jamais homme ne leur fera rien; mais +elles ne sont pas plustost purifiées, les voilà encore au premier +branle. Ainsi qu'une dame espagnolle, laquelle, estant en mal d'enfant, +se fit allumer une chandelle de Nostre-Dame de Montferrat qui aide fort +à enfanter,<a name="page_233" id="page_233"></a> pour la vertu de ladite Nostre-Dame. Toutefois, ne laissa +d'avoir de grandes douleurs, et à jurer que plus jamais elle n'y +retourneroit. Elle ne fut pas plustost accouchée, qu'elle dit à la femme +qui la luy donnoit allumée: <i>Serra esto cabillo de candela para otra +vez</i>; c'est-à-dire: «Serrez ce bout de chandelle pour une autre fois.»</p> + +<p>D'autres dames ne se veulent marier; et de celles qui n'en veulent +point, plusieurs y en a, et y en a eu, lesquelles, venues en viduité sur +le plus beau de leur age, s'y sont contenues. Nous avons veu la +Reine-Mere, en l'age de trente-sept à trente-huit ans, estant tombée +veufve, qui s'est tousjours contenue veufve; et, bien qu'elle fust +belle, bien agréable et très-aimable, ne songea pas tant seulement à un +seul pour l'espouser. Mais l'on me dira aussi, qui eust-elle sceu +espouser qui eust esté sortable à sa grandeur, et pareil à ce grand roy +Henry, son feu seigneur et mary, et qu'elle eust perdu le gouvernement +du royaume, qui valoit mieux que cent marys, et dont l'entretien en +estoit bien meilleur et plus plaisant. Toutefois, il n'y a rien que +l'amour ne fasse oublier; et d'autant est-elle à loüer, et à estre +recoudée au temple de la gloire et immortalité, de s'estre vaincue et +commandée, et n'avoir fait comme une Reyne Blanche, laquelle, ne se +pouvant contenir, vint à espouser son maistre d'hostel, qui s'appelloit +le sieur de Rabaudange; ce que le roy son fils, pour le commencement, +trouva fort estrange et amer; mais pourtant, parce qu'elle estoit sa +mère, il excusa et pardonna audit Rabaudange, pour l'avoir espousée, en +ce que, le jour, devant le monde, il la servoit tousjours de +maistre-d'hostel, pour ne priver sa mere de sa grandeur et majesté; et +la nuict elle en feroit ce qu'elle voudroit, s'en serviroit, ou de valet +ou de maistre, remettant cela à leurs discrétions et volontez, et de +l'un et de l'autre; mais pensez qu'il commandoit: car, quelque grande +qu'elle soit, venant-là, elle est tousjours subjugué par le supérieur, +selon le droit de la nature et de l'agent en cela. Je tiens ce conte du +feu grand cardinal de Lorraine dernier, lequel le faisoit à Poissy au +roy François second, lorsqu'il fit les dix-huit chevaliers de l'ordre de +Saint-Michel, nombre très-grand, non encore veu, ny jamais ouy +jusqu'alors; et, entre autres, il y eut le seigneur de Rabaudange, fort +vieux, lequel on n'avoit veu de long-temps à la Cour, si-non à aucuns +voyages de nos autres guerres, s'estant retiré dès la mort de M. de +Lautrec, de tristesse et de despit, comme l'on voit souvent, pour avoir +perdu son bon maistre,<a name="page_234" id="page_234"></a> duquel il estoit capitaine de sa garde au voyage +du royaume de Naples, où il mourut; et disoit encore monsieur le +cardinal, qu'il pensoit que ce monsieur de Rabaudange estoit venu et +descendu de ce mariage. Il y a quelque temps qu'une dame de France +espousa son page aussi-tost qu'elle l'eust jeté hors de page, et qui +s'estoit assez tenue en viduité.</p> + +<p>Or c'est assez parlé de ces veufves. Parlons maintenant d'autres, qui +sont celles qui, abhorrans les vœux et réformations des secondes +nopces, s'en accommodent, et réclament encore le doux et plaisant dieu +Hymenée. Il y en a les unes qui, par trop amoureuses de leurs serviteurs +durant la vie de leurs marys, y songent desjà avant qu'ils soient morts, +et projettent entre elles et leurs serviteurs comment ils s'y +comporteroient. «Ah! disent-elles, si mon mary estoit mort, nous ferions +cecy, nous ferions cela; nous vivrions de cette façon, nous nous +accommoderions de cette autre, et ainsi si accortement, que l'on ne se +douteroit jamais de nos amours passez; nous ferions une vie si +plaisante! après nous irions à Paris, à la Cour; nous nous +entretiendrions si bien que rien ne nous sçauroit nuire: vous feriés la +cour à une telle, et moy à un tel; nous aurions cecy du Roy, nous +aurions cela. Nous ferions pourvoir nos enfants de tuteurs et curateurs: +nous n'aurions à faire de leurs biens ny affaires, et ferions les +nostres, ou bien nous joüirions de leurs biens en attendant leur +majorité. Nous aurions les meubles et ceux de mon mary. Pour le moins, +cela ne me sçauroit manquer, car je sçay où sont les titres et escrits +(et force autres paroles). Bref, qui seroit plus heureux que nous?»</p> + +<p>Voilà les beaux desseins que font ces femmes mariées à leurs serviteurs +avant le temps; dont aucunes y en a qui ne les font mourir que par +souhaits, par paroles, que par espérance et attentes; et autres y en a +qui les advancent de gagner le logis mortuaire s'ils tardent trop; de +quoy nos cours de parlement en ont eu et en ont tous les jours tant de +causes par-devant elles qu'on ne sçauroit dire. Mais le meilleur, et le +plus, est qu'elles ne font pas comme une dame d'Espagne, laquelle, +estant très-mal traitée de son mary, elle le tua, et puis après elle se +tua, ayant fait avant cette épitaphe qu'elle laissa sur la table de son +cabinet, escrite de sa main:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Aqui jaze qui ha buscado una muger,</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Y con ella casado, no l'a podidr hazer muger,</i><a name="page_235" id="page_235"></a></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>A las otras, no a my, cerca my, dona contentamiento.</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Y por este, y su flaquezza y atrevimiento,</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;"><i>Yo lo he matado,</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Por le dar pena de su pecado.</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Y a my tan bien, por falta de my juyzio,</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Y por da fin a la mal-adventura qu'io avio.</i></span></td></tr> +</table> + +<p>C'est-à-dire.</p> + +<div class="blockquott"><p>«Icy gist qui a cherché une femme et ne l'a pu faire femme: aux +autres, et non à moy, près de moy, donnoit contentement, et, pour +cela et pour sa lascheté et outre-cuidance, je l'ay tué, pour lui +donner la peine de son péché; et à moi aussi je me suis donné la +mort, par faute d'entendement, et pour donner fin à la maladventure +que j'avais.» </p></div> + +<p>Cette dame se nommoit dona Magdalana de Soria, laquelle, selon aucuns, +fit un beau coup de tuer son mary pour le sujet qu'il luy avoit donné; +mais elle fit aussi bien de la sotte de se faire mourir: aussi +l'advoue-elle bien, que pour faute de jugement elle se tua. Elle eust +mieux fait de se donner du bon temps par après, si ce n'estoit qu'elle +eust possible craint la justice, et avoit-elle peur d'en estre reprise, +et pour ce ayma mieux triompher de soy-mesme que d'en bailler la gloire +à l'authorité des juges. Je vous asseure qu'il y en a eu, et y en a, qui +sont plus accortes que cela; car elles joüent leur jeu si finement, que +voilà les marys trespassez et elles très-bien vivantes et fort +accordantes à leurs galants serviteurs, pour faire avec eux non pas +<i>gode mihi</i>, mais <i>gode chere</i>.</p> + +<p>Il y a d'autres veufves qui sont plus sages, vertueuses et plus aimantes +leurs marys, et point envers eux cruelles; car elles les regrettent, les +pleurent, les plaignent à telle extrémité, qu'à les voir on ne les +jugeroit pas vives une heure après. «Hà! ne suis-je pas, disent-elles, +la plus malheureuse du monde, la plus infortunée d'avoir perdu chose si +prétieuse? Dieu! pourquoy ne m'envoyes-tu la mort à cette heure, pour le +suivre de près! Non, je ne veux plus vivre après luy; car et que me +peut-il jamais rester et advenir au monde qui me puisse donner +allégement? Si ce n'estoient ses petits enfants qu'il m'a laissés pour +gages, et qui ont besoin encore de quelque soustien, non, je me tueray +toute à cette heure. Que maudite soit l'heure que je fus jamais née! Au +moins si je le pouvois voir en phanstome, ou par vision, ou par songes, +encore aurois-je trop d'heur. Ah! mon cœur, ah! mon ame, n'est-il pas +possible que je te suive? Ouy, je te suivray<a name="page_236" id="page_236"></a> quand, à part de tout le +monde, je me defferois toute seule. Hé, qui seroit la chose qui me +pourroit soutenir la vie, ayant fait la perte inestimable de toy, que, +toy vivant, je n'aurois d'autre sujet que de vivre, et, toy mourant, que +de mourir? Et quoy! ne vaut-il pas mieux que je meure maintenant en ton +amour, en ta grace, et en ma gloire, et en mon contentement, que de +traisner une vie si fascheuse et malheureuse, et nullement loüable? Hà! +Dieu! que j'endure de maux et tourments pour une absence! et que j'en +seray délivrée, si je te vais voir bien-tost, et comblée de grands +plaisirs! Hélas! il estoit si beau, il estoit si aimable, il estoit si +parfait en tout, il estoit si brave, si vaillant! C'estoit un second +Mars, un second Adonis: qui plus est, il m'estoit si bon, il m'aimoit +tant, il me traitoit si bien! Bref, le perdant, j'ay perdu tout mon +heur.» Ainsi vont disant nos veufves desplorées telles et une infinité +d'autres paroles après la mort de leurs marys, les unes d'une façon, les +autres de l'autre; les unes déguisées d'une sorte, les autres d'une +autre; mais pourtant tousjours approchantes de celles que je viens de +produire; les unes despitent le ciel, les autres maugréent la terre; les +unes blasphement contre Dieu, les autres maudissent le monde; les unes +font des évanoüissements, les autres contrefont les mortes; les unes +font des transies, les autres les folles, les forcenées et hors de leurs +sens, qui ne connoissent personne, qui ne veulent manger, qui ne veulent +parler. Bref, je n'aurois jamais fait, si je voulois spécifier toutes +leurs méthodes hypocrites et dissimulées dont elles usent pour monstrer +leur deuil et ennuy au monde. Je ne parle pas de toutes, mais d'aucunes, +voire de plusieurs en pluriel et en nombre. Leurs consolants et +consolantes, qui n'y pensent point en mal et y vont à la bonne routine, +y perdent leur escrime et ne gagnent rien d'aucuns; et d'aucuns de +ceux-là quand ils y voyent que leur patiente et leur dolente ne fait pas +bien son jeu ni la grimacée, les instruisent. Comme une dame de par le +monde que je sçay, qui disoit à une autre qui estoit sa fille: «Faites +l'esvanouye, mamie; vous ne vous contraignez pas assez.» Or, après tous +ces grands mystères joüez, et ainsi qu'un grand torrent, après avoir +fait son cours et violent effort, se vient à remettre et retourner à son +berceau, comme une rivière qui a aussi esté desbordée, ainsi aussi +voyez-vous ces veufves se remettre et retourner à leur première nature, +reprendre leurs esprits, peu à peu se hausser en joie, songer au monde. +Au lieu de testes de mort qu'elles portoient, ou peintes, ou gravées<a +name="page_237" id="page_237"></a> et eslevées; au lieu d'os de trespassez +mis en croix ou en lacs mortuaires, au lieu de larmes, ou de jayet ou +d'or maillé, ou en peinture; vous les voyez convertir en peintures de +leurs marys portées au col, accommodées pourtant de testes de mort et +larmes peintes en chiffres, en petits lacs; bref, en petites +gentillesses, desguisées pourtant si gentiment, que les contemplants +pensent qu'elle les portent et prennent plus pour le deuil des marys que +pour la mondanité. Puis, après tout, ainsi qu'on voit les petits +oiseaux, quand ils sortent du nid, ne se mettre du premier coup à la +grande volée, mais, volletant de branche en branche, apprennent peu à +peu l'usage de bien voler; ainsi les veufves, sortant de leur grand +deuil désespéré, ne le monstrent au monde si-tost qu'elles l'ont laissé, +mais peu à peu s'esmancipent, et puis tout à coup jettent et le deuil et +le froc de leur grand voile sur les orties, comme on dit, et mieux que +devant reprennent l'amour en leur teste, et ne songent à rien tant qu'à +un second mariage ou autre lasciveté: et voilà comment leurs grandes +violences n'ont point de durée. Il vaudroit mieux qu'elles fussent plus +posées en leurs tristesses.</p> + +<p>—J'ay cogneu une très-belle dame, laquelle, après la mort de son mary, +vint à estre si esplorée et désespérée, qu'elle s'arrachoit les cheveux, +se tiroit la peau du visage et de la gorge, l'allongeant tant qu'elle +pouvoit; et, quand on lui remonstroit le tort qu'elle faisoit à son beau +visage: «Hà Dieu! que me dites-vous? disoit-elle; que voulez-vous que je +fasse de ce visage?» Au bout de huit mois après, ce fut elle qui +s'accommoda de blanc et de rouge d'Espagne, les cheveux bien poudrez; +qui fut un grand changement.</p> + +<p>—J'allégueray là-dessus un bel exemple, qui pourra servir à semblable, +d'une belle et honneste dame d'Ephese, laquelle ayant perdu son mary, il +fut impossible à ses parents et amys de luy trouver aucune consolation; +si bien que, accompagnant son mary à ses funérailles, avec une infinité +de regrets, de sanglots, de cris, de plaintes et de larmes, après qu'il +fut mis et colloqué dans le charnier où il devoit reposer, elle, en +despit de tout le monde, s'y jetta, jurant et protestant de n'en partir +jamais, et que là elle se vouloit laisser aller à la faim, et là finir +ses jours auprès du corps de son mary; et de fait fit cette vie l'espace +de deux ou trois jours. La fortune sur ce voulut qu'il fust exécuté un +homme de-là, et pendu, pour quelque forfait, dans la ville et après fut +porté hors de la ville au gibet accoustumé, où faloit que tels corps +pendus et exécutez<a name="page_238" id="page_238"></a> fussent gardez quelques jours soigneusement par +quelques soldats ou sergents, pour servir d'exemple, afin qu'ils ne +fussent de enlevez. Ainsi donc qu'un soldat estoit à la garde de ce +corps, et estoit en sentinelle et escoute, il ouyt-là-près une voix +desplorante, et s'en approchant vid que c'estoit dans le charnier, où, +estant descendu, il y apperceut cette dame belle comme le jour, toute +esplorée et lamentante; et, s'advançant à elle, se mit à l'interroger de +la cause de sa désolation, qu'elle luy déclara benignement; et se +mettant à la consoler là-dessus, n'y pouvant rien gagner pour la +première fois, y retourna pour la deuxiesme et troisiesme, et fit si +bien qu'il la gagna, la remit peu à peu, luy fit essuyer ses larmes, et, +entendant la raison, se laissa si bien aller qu'il en joüyt par deux +fois, la tenant couchée sur le cercueil mesme du mary; puis après se +jurèrent mariage: ce qu'ayant accomply très-heureusement, le soldat s'en +retourna, par son congé, à la garde de son pendu; car il y alloit de la +vie. Mais, tout ainsi qu'il avoit esté bienheureux en cette belle +entreprise et exécution, le malheur fut tel pour luy, que, cependant +qu'il s'y amusoit par trop, voicy venir les parents de ce pauvre corps +au hazard, pour le despendre s'ils n'y eussent trouvé des gardes; et, +n'y en ayant point trouvé, le despendirent aussi-tost et emportèrent de +vitesse pour l'enterrer où ils pourroient, afin d'estre privez d'un tel +deshonneur et spectacle ord et sale à leur parenté. Le soldat, ne voyant +ny ne trouvant plus le corps, s'en vint courant desespéré à sa dame, luy +annoncer son infortune, et comment il estoit perdu, d'autant que la loy +de-là portoit que quiconque soldat s'endormoit en garde, et qui laissoit +emporter le corps, devoit estre mis en sa place et estre pendu, et que +pour ce il couroit cette fortune. La dame qui, auparavant avoit esté +consolée de luy, et avoit besoin de consolation pour elle, s'en trouva +garnie à propos pour luy et pour ce luy dit: «Ostez-vous de peine, et +venez-moy seulement aider pour oster mon mary de son tombeau, et nous le +mettrons et pendrons au lieu de l'autre, et par ainsi le prendra-on pour +l'autre.» Tout ainsi qu'il fut dit, tout ainsi fut-il fait: encore +dit-on que le pendu de devans avoit eu une oreille coupée, elle en fit +de mesme pour représenter mieux l'autre. La justice vint le lendemain, +qui n'y trouva rien à dire. Et par ainsi sauva son galand par un acte et +opprobre fort vilain à son mary, elle, dis-je, qui l'avoit tant pleuré +et regretté, qu'on n'eust jamais espéré si ignominieuse issue.<a +name="page_239" id="page_239"></a></p> + +<p>La première fois que j'ouys cette histoire, ce fut M. d'Aurat qui la +conta au brave M. du Gua et à quelques-uns qui disnoient avec luy; +laquelle M. du Gua sceut très-bien relever et remarquer, car c'estoit +l'homme du monde qui aimoit mieux un bon conte et le sçavoit mieux faire +valoir. Et, sur ce point, estant allé à la chambre de la Reyne-mere, il +vid une belle jeune veufve qui ne venoit que d'estre faite, et de frais +esmoulue, et fort esplorée, son voile bas jusqu'au bout du nez, piteuse, +marmiteuse, avare de paroles à un chacun. Soudain monsieur me dit: «Voy +celle-là; avant qu'il soit un an, elle fera un jour de la dame +d'Ephese.» Ce qu'elle fit, non pas si ignominieusement du tout, mais +elle espousa un homme de peu, et comme M. du Gua le prophétisa. Et me +dit de mesme M. de Beaujeux, valet-de-chambre de la Reyne-mere, et le +meilleur violon de la chrétienté. Il n'estoit pas parfait seulement en +son art et en la musique, mais il estoit de fort gentil esprit, et +sçavoit beaucoup de fort belles histoires et beaux contes, et point +communs, mais très-rares; et n'en estoit point chiche à ses plus privez +amis; et en contoit quelques-uns des siens, car en son temps il avoit eu +et veu de bonnes adventures d'amour; car avec son art excellent et son +esprit bon et audacieux, deux instruments bons pour l'amour, il pouvoit +faire beaucoup. M. le maréchal de Brissac l'avoit donné à la Reine-mere, +estant reyne régente, et lui avoit envoyé de Piedmont avec sa bande de +violons très-exquise, toute complette: et luy s'appeloit Baltazarin; +depuis il changea de nom. C'est luy qui composoit ces beaux balets qui +ont esté tousjours dansez à la Cour. Il estoit fort amy de M. du Gua et +de moy, et souvent causions ensemble, et tousjours nous faisoit quelque +beau conte, mesme de l'amour et des ruses des dames, dont il nous fit +celuy-là de cette dame ephesienne que nous avions desjà sceu par M. +d'Aurat, comme j'ay dit, qui disoit le tenir de Lempridius, et depuis je +l'ay leu dans le livre des Funérailles, très-beau certes, dédié à feu M. +de Savoye. Je me fusse passé, ce dira quelqu'un, d'avoir fait cette +digression: ouy, mais je voulois parler de mon amy en cela, lequel +souvent me faisoit souvenir, quand il voyoit quelques-unes de nos +veufves esplorées: «Voilà, disoit-il, qui joüera un jour le rolle de +«nostre dame d'Ephese, ou bien elle l'a desjà joüé.» Et certes ce fut +une estrange tragi-comédie, pleine de grande inhumanité, d'offenser si +cruellement son mary. Elle ne fit pas comme une dame de nostre temps, +que j'ay ouy dire, laquelle, son mary mort, elle lui coupa ses parties +du devant ou du<a name="page_240" id="page_240"></a> mitan, jadis d'elle tant aimées, et les embauma, +aromatisa et odorifera de parfums et poudres musquées et +très-odoriférantes, et puis les enchassa dans une boëte d'argent doré, +qu'elle garda et conserva comme une chose très-précieuse. Pensez qu'elle +les visitoit quelquefois en commémoration éternelle. Je ne sçay s'il est +vray, mais le conte en fut fait au Roy, qui le refit à plusieurs autres +de ses plus privez; et j'ay ouy dire à luy qu'au massacre de la +Saint-Barthelemy fut tué le seigneur de Pleuvian, qui en son temps avoit +esté brave soldat, et en la guerre de Toscane sous M. de Soubise, et en +la guerre civile comme il le fit bien paroître en la bataille de Jarnac, +commandant à un régiment, et dans le siége de Niort. Quelque temps +après, le soldat qui le tua dit et remonstra à sa femme, toute esperdue +de pleurs et d'ennuys, qui estoit riche et belle, que, s'il ne +l'espousoit, qu'il la tueroit, et luy feroit passer le pas de son mary; +car, en cette feste, tout estoit de guerre et de couteau. La pauvre +femme, qui estoit encore belle et jeune, pour se sauver la vie, fut +contrainte faire et nopces et funérailles tout ensemble. Encore +estoit-elle excusable; car qu'eust pu faire moins une pauvre femme, +fragile et foible, si ce n'eust esté de se tuer elle-mesme, ou tendre sa +belle poictrine à l'espée du meurtrier? Mais le temps n'est plus, belle +bergeronnette; il ne se trouve plus de ces folles et sottes de jadis; +aussi que nostre saint christianisme nous le deffend; ce qui sert +beaucoup aujourd'huy à nos veufves d'excuse, qui disent, s'il n'estoit +deffendu de Dieu, elles se tueroient, et par ainsi couvrent leur mommon.</p> + +<p>—Audit massacre de la Saint-Barthelemy fut faite une veufve par la mort +de son mary, tué comme les autres. Elle en eut un tel extrême regret, +que, quand elle voyoit un pauvre catholique, encore qu'il n'eust esté de +la feste, elle se pasmoit quelquefois, ou le regardoit en horreur et +haine comme la peste. D'entrer dans Paris, voire de deux lieues à la +ronde, il n'en falloit point parler, car ses yeux ny son cœur ne le +pouvoient souffrir; que dis-je de la voir? non pas d'en ouyr parler. Au +bout de deux ans elle s'y résoud, vient saluer la bonne ville, et s'y +pourmener et visiter le palais dans son coche; mais de passer par la ruë +de la Huchette où son mary avoit esté tué, plustost la mort ou le feu, +dans lequel elle se fust plustost jettée et précipitée que dans cette +ruë: comme fait le serpent, qui abhorre si fort l'ombre d'un fresne, +qu'il aime mieux se hazarder dans un feu bien ardent, comme dit Pline, +que dans cette ombre tant odieuse à luy. Si bien que le feu Roy y +estant,<a name="page_241" id="page_241"></a> disoit à Monsieur qu'il n'avoit veu femme si hagarde en sa +perte et en sa douleur que celle-là; et enfin il la faudroit abattre +pour la chapperonner, comme les oiseaux hagards. Mais au bout de quelque +temps, il dit que d'elle-mesme elle s'estoit assez gentiment +apprivoisée, de sorte que d'elle-mesme elle se laissa fort bien et +privément chapperonner, sans l'abattre que de soy-mesme. Que fit-elle +dans peu de temps après? ce fut-elle qui voit Paris de très-bon œil, +qui l'embrasse, qui s'y pourmene, qui l'arpente et deça et delà, et de +longueur et de largeur, et de droit et de travers, sans respect d'aucun +serment: et puis fiés-vous en elle! Un jour, moi, tournant d'un voyage, +absent de la Cour huit mois, ayant fait la révérence au roy, je vis +entrer dans la salle du Louvre cette veufve tant parée, tant attifée, +accompagnée de ses parentes et amyes, comparoistre devant le Roy, les +Reynes et toute la Cour, et là recevoir les premiers ordres de mariage, +qui sont les fiançailles, des mains d'un évesque de Digne, grand +aumosnier de la reyne de Navarre. Qui fust esbahi? ce fut moi; mais, à +ce qu'elle me dit après, elle fut esbahye davantage quand, sans y +penser, elle me vid en cette noble assistance des fiançailles, la +regardant et roulant de mes yeux finement, me souvenant de ses serments +et mines que je luy avois veu faire. Et elle de mesme regarda fort, car +je luy avois esté serviteur, et pour mariage, pensant, ce luy sembloit, +que j'estois là arrivé à propos, et avois pris la poste exprès pour me +produire à jour nommé là, pour luy servir de tesmoin et juge, et la +condamner en cette cause. Et me dit et jura qu'elle eust voulu avoir +baillé dix mille escus de son bien, et que je ne fusse comparu là, qui +luy aidois à juger sa conscience.</p> + +<p>—J'ay cogneu une grande dame, comtesse et veufve, de très-haut lieu, +laquelle en fit de mesme: car, estant huguenotte fort et ferme, accorda +mariage avec un fort honneste gentilhomme catholique; mais le malheur +fut qu'avant l'accomplissement une fievre pestilente la saisit a Paris +si contagieusement, qu'elle luy causa la mort. Et, estant sur ses +arteres<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>, se perdit fort en grands regrets, jusqu'à dire: «Hélas! +faut-il qu'en une si grande ville, où toute science abonde, ne se puisse +trouver un médecin qui me guérisse! Hé! qu'il ne tienne point à argent, +car je luy en donneray prou. Au moins si ma mort se fust ensuivie après +mon mariage accomply, et que mon mary m'eust connue avant combien<a +name="page_242" id="page_242"></a> je l'aimois et honorois!» Sofonisbe dit +autrement, car elle se repentit d'avoir fiancé avant boire le poison. Et +ainsi disant (cette comtesse) et plusieurs autres semblables paroles, se +tourna de l'autre costé du lit et mourut. Que c'est de la ferveur +d'amour, d'aller se ressouvenir, en un passage stygien et oublieux, des +plaisirs et fruits amoureux dont elle en eust bien voulu taster encore +avant que de sortir du jardin! Or si ces dames huguenotes ont fait tels +traits, j'ay bien cogneu des dames catholiques qui en ont fait de +pareils, et ont espousé des huguenots, après en avoir dit pis que +pendre, et d'eux et de leur religion. Si je les voulois mettre en place +je n'aurois jamais fait. Voilà pourquoy les veufves doivent estre sages, +et ne braire tant au commencement de leur veufvage, de crier, de +tourmenter, de faire tant d'éclairs, de tonnerres, pluyes de leurs +larmes, pour après faire ces belles levées de boucliers, et s'en faire +moquer: il vaut mieux en dire moins et en faire plus. Mais elles disent +là-dessus: «Et bien, pour le commencement il faut faire de la résoluë +comme un meurtrier, de l'effrontée, de l'asseurée à boire toute honte. +Cela dure quelque peu, mais cela passe; après qu'on m'a mis sur le +bureau, on me laisse et en prend-on une autre.»</p> + +<p>—J'ay leu dans un petit livre espagnol, de Victoria Colonne, fille de +ce grand Fabrice Colonne, et femme de ce grand marquis de Pescaire, le +non-pair de son temps. Après qu'elle eut perdu son mary, Dieu sçait +qu'elle entra en tel désespoir de douleur, qu'il fut impossible de lui +donner ni innover aucune consolation; et quand on luy en vouloit à sa +douleur appliquer quelqu'une ou vieille ou nouvelle, elle leur disoit: +«Et sur quoy me voulez-vous consoler? sur mon mary mort? vous vous +trompez: il n'est pas mort, car il est encore tout vivant et tout +grouillant dans mon ame. Je l'y sens tous les jours et toutes les nuicts +revivre, remuer et renaistre.» Ces paroles certes eussent esté belles, +si au bout de quelque temps, ayant pris congé de luy, et l'ayant envoyé +pourmener par de-là l'Achéron, elle ne fust remariée avec l'abbé de +Farfe, certes fort dissemblable à son grand Pescaire. Je ne veux point +dire en race, car il estoit de la noble maison des Ursins, laquelle vaut +bien autant, et est autant ancienne ou plu que celle d'Avalos. Mais les +effets de l'un à l'autre n'alloient à la balance, car ceux de Pescaire +estoient incomparables, et sa valeur inestimable: encore que le dit abbé +fist de grandes preuves de sa personne en s'employant fort fidelement et +vaillamment pour le<a name="page_243" id="page_243"></a> service du roy François; mais c'estoit en forme de +petites, couvertes et légères deffaites, et contraires à celles de +l'autre, puisqu'il les avoit faites grandes, descouvertes, avec des +victoires très-signalées: aussi la profession des armes de l'autre, +accommencée et accoustumée dès le jeune aage et continuée ordinairement, +devoit bien surpasser de bien loin celle d'un homme d'église, qui tard +s'estoit mis au mestier: non que je veuille pour cela mal-dire d'aucuns +voüez à Dieu et à son église, qu'ils ont rompu le vœu et quitté la +profession pour empoigner les armes, car je ferois tort à tant de braves +capitaines qui l'ont esté et ont passé par-là.</p> + +<p>César Borgia, duc de Valentinois, n'a-t-il pas esté auparavant cardinal, +qui a esté un si grand capitaine, que Machiavel, le vénérable précepteur +des princes et des grands, le met pour exemple et pour rare miroir à +tous les autres pareils, de l'ensuivre et s'y mirer? Nous avons eu M. le +mareschal de Foix, qui a esté d'église, et se nommoit avant le +proto-notaire de Foix, qui a este un très-grand capitaine. M. le +mareschal Strozzy estoit voüé à l'église; et pour un chapeau rouge qui +luy fut desnié, quitta la robbe, et se mit aux armes. M. de Salvoison, +dont j'ay parlé (qui l'a suivy de près, voire en titre de grand +capitaine eust marché avec luy s'il eust esté d'aussi grande maison, et +parent de la Reyne), fust, en sa première profession, traisnant la robbe +longue; et pourtant quel capitaine a-t-il esté? Ce fust esté +l'incomparable s'il eust plus vescu. Le mareschal de Bellegarde n'a-t-il +pas porté le bonnet quarré, qu'un long temps on appelloit le Prevost +d'Ours? Feu M. Danguien<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>, qui mourut en la bataille de +Sainct-Quentin, avoit esté évesque; M. le chevalier de Bonnivet de +mesme. Et ce galant homme, M. de Martigues, avoit esté aussi d'église; +bref, infinité d'autres, desquels je ne pourrois emplir ce papier. Si +faut-il que je loue les miens, et non sans un très-grand sujet. Le +capitaine Bourdeille, mon frere, le Rodomont jadis du Piedmont, en tout +fut dédié à l'église aussi; mais n'y connoissant son naturel propre, +changea sa grande robbe à une courte, et en un tournemain se rendit un +des bons capitaines et vaillants du Piedmont, et s'en alloit très-grand +et une très-belle vogue, sans qu'il mourut, hélas! en l'âge de +vingt-cinq ans. De nostre temps, en nostre Cour, nous en avons tant +veus, et mesme le petit monsieur de Clermont-Tallard, lequel j'ay veu +abbé de Bon-Port, et depuis, ayant quitté<a name="page_244" id="page_244"></a> l'abbaye, a esté veu parmy +nos armées et en nostre Cour, un des braves, vaillants et honnestes +hommes que nous eussions; ainsi qu'il le monstra très-bien à sa mort, +qu'il acquit si glorieusement à la Rochelle, la première fois que nous +entrasmes dans le fossé. J'en nommerois une milliasse; mais je n'aurois +jamais fait. M. de Souillelas<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>, dit le jeune Oraison, avoit esté +évesque de Rieux, et depuis eust un régiment, servant le Roy fort +fidèlement et vaillamment en Guyenne, sous le mareschal de Matignon. +Bref, je n'aurois jamais fait si je voulois nombrer tous ces gens: +parquoy je me tais pour la briefveté, et de peur aussi qu'on ne m'impute +que je suis trop grand faiseur de digressions. Pourtant j'ay fait +celle-cy à propos, en parlant de cette Victoria Colonna, qui espousa cet +abbé. Si elle ne se fust remariée avec luy, elle eust mieux porté titre +et nom de Victoria, pour avoir esté victorieuse sur soy-mesme; et que +puis qu'elle ne pouvoit rencontrer un second pareil au premier, se +devoit contenir.</p> + +<p>J'ay cogneu force dames qui ont imité cette précédente. J'en ay veu une +qui avoit espousé un de mes oncles, le plus brave, le plus vaillant, le +plus parfait qui fust de son temps. Après qu'il fust mort, elle en +espousa un autre qui le ressembloit autant qu'un asne à un cheval +d'Espagne; mais mon oncle estoit le cheval d'Espagne. Une autre dame +ay-je cogneu, qui avoit espousé un mareschal de France, beau, honneste +gentilhomme et vaillant: en secondes nopces, elle en alla prendre un +tout contraire à celuy-là, et avoit esté aussi d'église. Une veufve +ay-je cogneue, venant à mourir son mary, elle fit l'espace d'un an des +lamentations si desespérées, qu'on la pensoit voir morte à toute heure +de champ. Au bout de l'an qu'il faloit laisser son grand deuil, et +prendre le petit, elle dit à une de ses femmes: «Serrez-moi bien ce +crespe, car possible en auray-je affaire un autre coup;» et puis +tout-à-coup se reprit: «Mais qu'ay-je? dit-elle. Je resve, plustost +mourir que d'en avoir jamais affaire.» Au bout de son deuil, elle se +remaria à un second, fort inesgal au premier. «Mais disent-elles, ces +femmes, il estoit d'aussi bonne maison que le premier.» Ouy, je le +confesse; mais aussi, où est la vertu et la valeur? ne sont-elles pas +plus à priser que tout? Et le meilleur que je trouve<a name="page_245" id="page_245"></a> eu cela, c'est que +le coup fait, elles ne l'emportent guères loin; car Dieu permet qu'elles +sont maltraitées et rossées comme il faut: après, les voilà aux +repentailles; mais il n'est plus temps. Ces dames ainsi convolantes ont +quelque opinion et humeur en leur teste, que nous ne savons pas bien: +comme j'ai ouy parler d'une dame espagnole, qui se voulant remarier, et +qu'on lui remonstroit que deviendroit l'amitié grande que son mary lui +avoit porté, elle respondit: <i>La muerte del marido, y nuevo casamiento +no han de romper el amor d'una casta muger</i>; c'est-à-dire: «La mort du +mary et un nouveau mariage ne doivent point rompre l'amour d'une femme +chaste.» Or accordez-moy ces deux contraires, s'il vous plaist. Une +autre dame espagnole dit bien mieux, qu'on vouloit remarier: <i>Si hallo +un marido bueno, no quiero tener el temor de perder lo; y si malo, que +necessidad ay del</i>; c'est-à-dire: «Si je trouve un bon mary, je ne veux +point estre en la crainte de le perdre; si un mauvais, quelle nécessité +ai-je de l'avoir?</p> + +<p>—Valeria, dame romaine, ayant perdu son mary, et ainsi que la +reconfortoient aucunes de ses compagnes sur sa perte et sa mort, elle +leur dit: «Il est mort certes pour vous autres, mais il vit en moy +éternellement.» Cette marquise, que je viens de dire, avoit emprunté +d'elle pareil mot. Ces dires de ces honnestes dames sont bien contraires +à un qui me dit, en parlant espagnol, <i>que la jornada de la biudez d'una +muger es d'una dia</i>; c'est-à-dire: que la journée du veufvage d'une +femme se fait tout en un jour.» Aucunes sont-là logées, d'autres non. +Mais que dirons-nous des femmes veufves qui cachent leur mariage, et ne +veulent qu'il soit publié? J'en ai cogneu une qui tint le sien sous la +presse plus de sept ou huit ans, sans le vouloir jamais faire imprimer, +ny le publier: et disoit-on qu'elle le faisoit de crainte qu'elle avoit +de son jeune fils, qui estoit un de ses vaillants et honnestes hommes du +monde, et qu'il ne fist du diable, et sur elle et sur l'homme, encore +qu'il fust bien grand. Mais, aussi-tost qu'il vint à mourir à une +rencontre de guerre qui le couronna de beaucoup de gloire, aussi-tost +elle le fit imprimer et mettre en lumière. J'ay ouy parler d'une grande +dame veufve, qui est mariée à un très-grand prince et seigneur, veuf il +y a plus de quinze ans; mais le monde n'en sçait ny n'en connoist rien, +tant cela est secret et discret: et disoit-on que le seigneur craignoit +sa belle-mère, qui luy estoit fort impérieuse, et ne vouloit qu'il se +remariast à cause de ses petits enfants.<a name="page_246" id="page_246"></a></p> + +<p>—J'ay ouy raconter à une dame de grande qualité et ancienne, que feu M. +le cardinal du Bellay avoit espousé, estant évesque et cardinal, madame +de Chastillon, et est mort marié: et le disoit sur un propos qu'elle +tenoit à M. de Manne, Provençal, de la maison de Seulal et évesque de +Frejus, lequel avoit suivy l'espace de quinze ans en la Cour de Rome +ledit cardinal, et avoit esté de ses privez protonotaires: et, venant à +parler dudit cardinal, elle lui demanda s'il ne luy avoit jamais dit et +confessé qu'il eust esté marié. Qui fut estonné? ce fut M. de Manne de +telle demande. Il est encore vivant, qui pourra dire si je mens; car j'y +estois. Il respondit que jamais il n'en avoit ouy parler, ny à lui ny à +d'autres. «Or, je vous l'apprens donc, dit-elle; car, il n'y a rien de +si vray qu'il a esté marié:» et est mort marié réellement avec ladite +dame de Chastillon. Je vous asseure que j'en ris bien, contemplant la +contenance estonnée dudit M. de Manne, qui estoit fort conscientieux et +religieux, qui pensoit savoir tous les secrets de son feu maistre; mais +il estoit de Gallice pour celuy-là: aussi estoit-il scandaleux, pour le +rang saint qu'il tenoit. Cette madame de Chastillon estoit la veufve de +feu M. Chastillon, qu'on disoit qui gouvernoit le petit roy Charles +huitiesme avec Bourdillon et Bonneval, qui gouvernoient le sang royal. +Il mourut à Ferrare, ayant esté blessé au siége de Ravenne, et là fut +porté pour se faire penser. Cette dame demeura veufve fort jeune et +belle, sage et vertueuse, et pour cela fut eslue pour dame d'honneur de +la feue reyne de Navarre. Ce fut celle-là qui bailla ce beau conseil à +cette dame et grande princesse, qui est escrit dans les <i>Cent Nouvelles</i> +de ladite Reyne, d'elle et d'un gentilhomme qui avoit coulé la nuict +dans son lit par une trapelle dans la ruelle, et en vouloit joüir; mais +il n'y gagna que de belles esgratigneures dans son beau visage; elle +s'en voulant plaindre à son frère, elle luy fit cette belle remonstrance +qu'on verra dans cette Nouvelle, et lui donna ce beau conseil, qui est +un des beaux et des plus sages, et des plus propres pour fuyr scandale, +qu'on eust sceu donner, et fust-ce esté un premier président de Paris, +et qui monstroit bien pourtant que la dame estoit bien autant rusée et +fine en tels mystères, que sage et advisée: et pour ce, ne faut douter +si elle tint son cas secret avec son cardinal. Ma grande-mère, madame la +séneschalle de Poitou, eut sa place après sa mort, par l'élection du roy +François, qui la nomma et l'esleut, et l'envoya quérir jusques en sa +maison, et la donna de sa main à la Reyne sa sœur, pour la +connoistre<a name="page_247" id="page_247"></a> très-sage et très-vertueuse dame, mais non si fine, ny +rusée, ny accorte en telle chose que sa précédente, ny convolée en +secondes nopces. Et si voulez sçavoir de qui la nouvelle s'entend, +c'estoit de la reyne mesmes de Navarre, et de l'amiral de Bonnivet, +ainsi que je tiens de ma feue grande-mère: dont pourtant me semble que +ladite reyne n'en devoit céder son nom, puis que l'autre ne peut rien +gagner sur sa chasteté, et s'en alla en confusion, et qui vouloit +divulguer le fait, sans la belle et sage remonstrance que lui fit cette +dite dame d'honneur madame de Chastillon; et quiconque l'a leue la +trouvera telle; et je crois que M. le cardinal, son dit mary, qui estoit +l'un des mieux disants, sçavants, éloquents, sages et advisez de son +temps, luy avoit mis cette science dans le corps, pour dire et +remonstrer si bien. Ce conte pourroit être un peu scandaleux, à cause de +la sainte et religieuse profession de l'autre; mais, qui le voudra +faire, il faut qu'il desguise le nom. Et si ce trait a esté tenu secret +touchant ce mariage, celuy de M. le cardinal de Chastillon dernier n'a +pas esté de même; car il le divulgua et publia luy-mesme assez, sans +emprunter de trompette, et est mort marié sans laisser sa grande robbe +et bonnet rouge. D'un costé, il s'excusoit sur la religion réformée, +qu'il tenoit fermement; et de l'autre, sur ce qu'il vouloit tenir son +rang tousjours et ne le quitter (ce qu'il n'eust fait autrement), et +entrer en conseil, là où entrant il pouvoit beaucoup servir à sa +religion et à son party, ainsi que certes il estoit très-capable, +très-suffisant et très-grand personnage. Je pense que mondit sieur +cardinal du Bellay en a peu faire de mesme; car, de ce temps-là, il +penchoit fort à la religion et doctrine de Luther, ainsi que la cour de +France en estoit un peu abreuvée: car toutes choses nouvelles plaisent, +et aussi que ladite dame doctrine licentioit assez gentiment les +personnes, et mesme les ecclésiastiques, au mariage. Or, ne parlons plus +de ces gens d'honneur, pour la révérence grande que nous devons à leur +ordre et à leurs saints grades.</p> + +<p>—Il faut un peu mettre sur les rangs nos vieilles veufves qui n'ont pas +six dents en gueule, et qui se remarient. Il n'y a pas longtemps qu'une +dame, veufve de trois marys, espousa en Guyenne pour le quatriesme un +gentilhomme qui tient assez quelque grade, elle estant de l'age de +quatre-vingts ans. Je ne sçay pas pourquoy elle le faisoit (car elle +estoit très-riche et avoit force escus), dont pour ce le gentilhomme la +pourchassa, si ce n'estoit qu'elle ne se<a name="page_248" id="page_248"></a> vouloit encore rendre, et +vouloit encore fringuer sur les lauriers<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>, comme disoit mademoiselle +Sevin, la folle de la reyne de Navarre.</p> + +<p>J'ay cogneu aussi une grande dame qui, en l'âge de soixante-seize ans, +se remaria et espousa un gentilhomme qui n'estoit pas de la qualité de +son premier, et vesquit cent ans, et pourtant s'y entretint belle; car +elle avoit esté des belles femmes en son temps, et avoit bien fait +valoir son jeune et gentil corps en toutes façons, et à marier, et +mariée, et veufve, ce disoit-on. Voilà deux terribles humeurs de femmes! +il falloit bien qu'elles eussent de la chaleur; aussi ay-je ouy dire aux +bons et experts fourniers qu'un vieux four est plus aisé à s'eschauffer +beaucoup qu'un neuf, et quand il est une fois eschauffé, il garde mieux +sa chaleur et fait meilleur pain. Je ne sçay quels appétits savoureux y +peuvent prendre leurs chalants et amoureux; mais j'ay veu beaucoup de +galants et braves gentilshommes aussi affectionnez à l'amour des +vieilles, voire plus que des jeunes, et si me disoit-on que c'estoit +pour en tirer des commoditez. Aucuns en ay-je veu aussi qui les aimoient +d'une très-ardente amour, sans en tirer rien de leur bourse, sinon de +leur corps; ainsi que nous avons veu autrefois un très-grand prince +souverain<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a> qui aimoit si ardemment une grande dame veufve agée, qu'il +quittoit sa femme et toutes autres, tant belles fussent-elles et jeunes, +pour coucher avec elle. Mais en cela il avoit raison car c'estoit une +des belles et aimables dames que l'on eust sceu voir; et son hyver +valoit plus certes que les printemps, estez et automnes des autres. Ceux +qui ont pratiqué les courtisannes d'Italie, aucuns a-t-on veu et voit-on +choisir tousjours les plus fameuses et antiques et qui ont plus traisné +le balet, pour y trouver quelque chose de plus gentil, tant au corps +qu'en l'esprit. Voilà pourquoy cette gentille Cléopâtre, ayant esté +mandée par Marc Antoine de le venir trouver, ne s'en esmeut autrement, +s'asseurant bien que, puisqu'elle avoit sceu attraper Jules Cesar et +Cnejus Pompejus, fils du grand Pompée, lorsqu'elle estoit encore +jeunette fillette, et ne sçavoit encore bien que c'estoit de son monde +ny de son mestier, qu'elle meneroit bien autrement son homme, qui estoit +fort grossier, et sentant son gros gendarme, elle estant en la<a +name="page_249" id="page_249"></a> vigueur de son entendement et de son age, +comme elle fit. Aussi, pour en parler au vray, si la jeunesse est propre +pour l'amour à aucuns, à d'autres la maturité d'un age, d'un bon esprit +et longue expérience, et d'un beau parler, de longue main pratiqués, +servent beaucoup pour les suborner.</p> + +<p>Un doute y a-t-il que j'ay demandé autrefois à des médecins, d'un qui +disoit pourquoy il ne vivoit plus longuement, puis qu'en sa vie il +n'avoit tenu ny touché vieille, sur cet aphorisme des médecins qui +disent: <i>vetulam non cognovi</i><a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>, avec d'autres quolibets. Certes, ces +médecins m'ont dit un proverbe ancien qui disoit: «qu'en vieille grange +l'on bat bien; mais de vieux fleaux, on n'en fait rien de bon.» Aussi un +autre: «Il n'en chaut quel age la beste ait, mais qu'elle porte.» Et +aussi que par expérience ils ont connu des vieilles si ardentes et +chaudasses, que, venant à habiter avec un jeune homme, elles en tirent +ce qu'elles en peuvent, et l'alambiquent tant qu'il a de substance ou de +suc dans le corps, afin de se humecter mieux: je dis celles qui, pour +l'amour de l'age, sont asseichées et ont faute d'humeurs. Lesdits +médecins me disoient autres raisons; mais aux plus curieux je les laisse +à leur demander.</p> + +<p>—J'ay veu une vieille veufve, dame grande, qui mit sur les dents, en +moins de quatre ans, et son troisiesme mary et un jeune gentilhomme +qu'elle avoit pris pour son amy; et les renvoya dans la terre, non par +assassinat ny poison, mais par attenuation et alambiquement de leur +substance. Et, à voir celle dame, on n'eust jamais pensé qu'elle eust +fait le coup; car elle faisoit devant les gens plus de la dévote, de la +marmiteuse et de l'hypocrite, jusques-là qu'elle ne vouloit pas prendre +sa chemise devant ses femmes, de peur de la voir nue; ny pisser devant +elles: mais, comme disoit quelque dame de ses parentes, qu'elle faisoit +ces difficultez à ces femmes et point à ses galands. Mais quoy, est-il +plus deffensible et plus loisible à une femme d'avoir eu plusieurs marys +en sa vie, comme il y en eu prou qui en ont eu trois, quatre et cinq, ou +bien à une autre qui en sa vie n'aura eu que son mary et un amy, ou +deux, ou trois? comme certes j'en ay cogneu aucunes continentes et +loyales jusques-là? Et en cela j'ay ouy dire à une grande dame de par le +monde, qu'elle ne mettoit aucune différence entre une dame qui avoit eu +plusieurs marys et une qui n'avoit eu<a name="page_250" id="page_250"></a> qu'un amy ou deux, avec son mary, +si ce n'est que ce voile marital cache tout; mais, quant à la sensualité +et lasciveté, il n'y a pas différence d'un double; et en cela pratiquent +le refrain espagnol, qui dit que <i>algunas mugeres son de natura de +anguillas en retener y de lobas en excoger</i>; c'est-à-dire: «de nature +des anguilles à retenir, et des louves à choisir;» car l'anguille est +fort glissante et mal tenable, et la louve choisit tousjours le loup le +plus laid.</p> + +<p>—Il m'advint une fois à la Cour, qu'une dame assez grande, qui avoit +esté mariée quatre fois, me vint dire qu'elle venoit de disner avec son +beau-frère, et que je devinasse avec qui, et me le disoit naïvement sans +y songer malice; et moy, un peu malicieusement, et riant pourtant, je +luy respondis: «Et qui diable seroit le devin qui le pourroit deviner? +Vous avez esté mariée quatre fois: je laisse à penser au monde la +qualité des beaux-freres que vous pouvez avoir.» Alors elle me +respondit, et répliqua: «Vous y songez en mal,» et me nomma le +beau-frère. «C'est bien parlé, lui répliquay-je, cela; mais non comme +vous parliez.»</p> + +<p>—Il y eut jadis à Rome<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a> une dame qui avoit eu vingt-deux marys l'un +après l'autre, et pareillement un homme qui avoit eu vingt-une femmes, +dont ils s'advisèrent tous deux, pour faire un bon concert, de se +remarier ensemble. Le mary à la fin survesquit sa femme: en quoy le mary +fut tellement estimé et honoré dans Rome de tout le peuple, d'une si +belle victoire, que comme victorieux, il fut mené et pourmené en un char +triomphant, couronné de lauriers et la palme en main. Quelle victoire, +et quel triomphe!</p> + +<p>—Du temps du roi Henry, en sa Cour fut le seigneur de Barbazan, dit +Saint-Anian, qui se maria par trois fois l'une après l'autre. Sa +troisiesme femme estoit fille de madame de Mouchy, gouvernante de madame +de Lorraine, qui, plus brave que les deux premieres, eut raison de luy, +car il mourut sous elle; et, ainsi qu'on le plaignoit à la Cour, et +qu'elle de mesme se desconfortoit outrageusement de sa perte. M. de +Montpesat, qui disoit très-bien le mot, alla rencontrer qu'au lieu de la +plaindre on la devoit exalter et loüer beaucoup de sa victoire qu'elle +avoit eu sur son homme, qu'on disoit qu'il estoit si vigoureux et si +fort et envitaillé, qu'il avoit fait mourir ses deux premières femmes +de<a name="page_251" id="page_251"></a> force de leur faire; et cette-cy, ne s'estre rendue au combat, mais +demeurée victorieuse, devoit estre loüée et admirée par la Cour, pour si +belle victoire d'un si vaillant et robuste champion, et pour ce +elle-mesme devoit s'en tenir très-glorieuse. Quelle gloire!</p> + +<p>—J'ay ony tenir cette mesme maxime de cy-devant d'un seigneur de +France, qu'il ne mettoit pas plus de différence entre une femme qui +avoit eu quatre ou cinq marys, et une putain qui a eu quatre serviteurs +l'un après l'autre; si-non que l'une se colore par le mariage, et +l'autre point. Aussi un galant homme que je sçay, ayant espousé une +femme qui avoit été mariée trois fois, il y eut quelqu'un que je sçay, +qui disoit bien: «Il a espousé, dit-il, enfin une putain sortant du +bordel de réputation.» Ma foy, telles femmes qui se remarient +ressemblent les chirurgiens avares, lesquels veulent tout à coup +resserrer les plaies d'un pauvre blessé, afin d'allonger la guérison et +en gagner tousjours mieux la petite pièce d'argent. Aussi, se disoit +une: «Il n'est beau de s'arrêter au beau mitan de la carrière; mais il +la faut achever, et aller jusques au bout.» Je m'estonne que ces femmes, +qui sont si chaudes et promptes à se remarier, et mesme si surannées, +n'usent pour leur honneur de quelques remèdes réfrigératifs et potions +tempérées, pour expeller toutes ces chaleurs; mais tant s'en faut +qu'elles en veulent user, qu'elles s'en aident du tout de leur +contraire. J'ai veu et leu un petit livret d'autrefois, en italien, sot +pourtant, qui s'est voulu mesler de donner des receptes contre la +luxure, et en met trente-deux; mais elles sont si sottes que je ne +conseille point aux femmes d'en user, pour ne mettre leur corps à trop +fascheuse subjection. Voilà pourquoy je ne les ay mises icy par escrit. +Pline en allègue une, de laquelle usoient le temps passé les vestales; +et les dames d'Athènes s'en servoient aussi durant les fêtes de la +déesse Cérès, dites <i>Themophoria</i><a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>, pour se refroidir et oster tout +appetit chaud de l'amour, et par ce vouloient celebrer cette feste en +plus grande chasteté, qu'estoient des paillasses de feuilles d'arbre dit +<i>agnus castus</i>. Mais pensez que durant la feste elles se chastroient de +cette façon, et puis après elles jettoient bien la paillasse au vent. +J'ay veu un pareil arbre en une maison en Guyenne, d'une grande, +honneste et très-belle dame, et qui le monstroit souvent aux estrangers +qui la venoient voir, par grande spéciauté, et leur en disoit la +propriété: mais au diable<a name="page_252" id="page_252"></a> si j'ay jamais veu ny ouy dire que femme ou +dame en ait encore osé cueillir une seule branche, ny fait pas seulement +un petit recoin de paillasse, non pas même la dame propriétaire de +l'arbre et du lieu, qui n'en eust peu disposer comme il luy eust pleu. +Ce fust esté aussi dommage, car son mary ne s'en fust pas mieux trouvé: +aussi qu'elle valoit bien que l'on laissast se régler au cours de la +nature, tant elle estoit belle et agréable, et aussi qu'elle a fait une +très-belle lignée. Et pour dire vray, il faut laisser et ordonner telles +receptes austéres et froides aux pauvres religieuses, lesquelles, encore +qu'elles jeusnent et macérent leurs corps, si sont-elles souvent +assaillies, les pauvrettes des tentations de la chair; et si elles +avoient liberté au moins aucunes, elles se voudroient rafraischir comme +les mondaines; et bien souvent pour s'estre repenties se repentent, +ainsi qu'on voit les courtisannes de Rome, dont j'en allégueray un +plaisant conte d'une, laquelle s'estant vouée au voile, avant qu'aller +au monastère, un sieur ami, gentilhomme français, la vint voir pour luy +dire adieu puisqu'elle s'en alloit estre recluse; et avant que s'en +aller, la pria d'amour; et la prenant, elle luy dit: <i>Fate dunque +presto; ch'adesso mi verrano cercar per far mi monaca, e menare al +monasterio</i><a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>. Pensez qu'elle voulut faire ce coup pour prendre sa +dernière main, et dire: <i>Tandem hæc olim meminisse juvabit</i>; +c'est-à-dire: «Encore me fait-il grand bien de m'en ressouvenir pour la +dernière fois.» Quelle repentance et quelle intrade de religion! Et +quand une fois elles y ont esté professes, au moins les belles, je dis +aucunes, je croy qu'elles vivent plus de repentance que de viandes +corporelles ny spirituelles. Dont aucunes y a qui sçavent y remédier, ou +par dispenses et par pleines libertez qu'elles prennent d'elles-mesmes; +car on ne les traite icy comme les Romains le temps passé traitoient +cruellement leurs vestales quand elles avoient forfait; ce qui estoit +une chose horrible et abominable: aussi estoient-ils payens, et pleins +d'horreurs et de cruautez; nous autres chrestiens, qui en suivons la +douceur de nostre Christ, devons estre benins comme luy; et comme il +nous pardonne, il faut que nous pardonnions. Je mettrois icy par escrit +la façon de laquelle ils les traitoient; mais je la laisse au bout de la +plume. Or laissons ces pauvres ames, que, ma foy, quand elles sont-là +une fois renfermées,<a name="page_253" id="page_253"></a> elles endurent assez de mal; ainsi que dit une +fois une dame d'Espagne, voyant mettre en religion une fort belle et +honneste damoiselle: <i>O tristezilla, y en que pecaste, que tum presto +vienes à penitentia, y seys metida en sepultura viva!</i> c'est-à-dire: «O +pauvre misérable, en quoi avez-vous tant péché, que si prestement vous +venez à pénitence, et estes mise toute vive en sépulture!» Et voyant que +les religieuses luy faisoient toutes les bonnes cheres, recueils et +honneurs du monde, elle dit <i>que todo le hedia, hasla el encensio de la +yglesia</i>; c'est-à-dire: «que tout luy puoit, jusques à l'encens de +l'église.»</p> + +<p>—Une question y a-t-il que je voudrois qui me fust dissolue, en toute +vérité et sans dissimulation, par aucunes dames qui ont fait le voyage; +à sçavoir, quand elles sont remariées, comment elles se comportent à +l'endroit de la mémoire des premiers marys. En cela il y a une maxime: +que les dernieres amitiez et inimitiez font oublier les premieres; aussi +les secondes nopces ensevelissent les premieres. Sur quoy j'allégueray +un exemple plaisant, non pour tant qu'il doive estre fort authorisable; +si est-ce qu'on dit que sous un lieu obscur et vil encore la sapience et +science s'y cache. Une grande dame de Poictou demandant une fois à une +paysanne, sienne tenancière, combien de marys elle avoit eus, et comment +elle s'en estoit trouvée, elle, faisant sa petite révérence à la +pitaude, luy respondit de sang froid: «Je vous dirai, madame, j'ay eu +deux marys, grâce à Dieu. L'un s'appeloit Guillaume, qui estoit le +premier; et le second s'appeloit Colas. Guillaume estoit bon homme, aisé +de moyens, et me traitoit fort bien; mais Dieu pardonne à Colas, car +Colas me le faisoit bien.» Mais elle disoit tout à trac ce qui se +commence par f., sans le déguiser ou farder comme je le déguise. Voyez, +s'il vous plaist, comme cette maraude prioit Dieu pour l'ame du trépassé +bon compagnon, et, s'il vous plaist, sur quel sujet, et du premier +mérite. Je penserois que de mesmes en font plusieurs dames convolantes +et revolantes; car, puisqu'elles en viennent là, c'est pour ce grand +point; et, pour ce, qui le joüe le mieux est le plus aimé. Et volontiers +croyent que le second doit faire rage; mais bien souvent aucunes sont +trompées, car elles ne trouvent en leurs boutiques l'assortiment +qu'elles y pensoient trouver, ou bien à d'aucunes, s'il y en a, il est +si chetif et usé et gasté, flasque et foulé et lasche, qu'on se repend +d'y avoir mis son denier; comme j'en ay veu force exemples que je ne +veux alléguer, car il est temps, ce me semble, de faire fin ou jamais +non.<a name="page_254" id="page_254"></a></p> + +<p>—D'autres dames y a-t-il qui disent qu'elles aiment mieux leurs +derniers marys de beaucoup que les premiers: «D'autant, m'ont dit +aucunes, que les premiers que nous espousons, le plus souvent nous les +prenons par le commandement de nos roys et reynes maistresses, par la +contrainte de nos peres et meres, parents, tuteurs, non par la volonté +pure de nous autres: au lieu qu'en nos viduitez, comme très-bien +émancipées, nous en faisons telle élection qui nous plaist, et ne les +prenons que pour nos beaux et bons plaisirs, et par amourettes, et à +nostre gentil contentement.» Certainement il peut y avoir de la raison, +si ce n'estoit que bien souvent <i>les amours qui s'accommencent par +anneaux se finissent par couteaux</i>, ce dit un vieux proverbe, ainsi que +tous les jours nous en voyons les expériences et exemples d'aucunes, qui +pensants estre bien traitées de leurs hommes, qu'elles avoient tirez de +la justice et du gibet, de la pauvreté, de la chetiverie du bordel, et +eslevez, les battoient, rossoient, les traitoient fort mal, et bien +souvent leur ostoient la vie, dont en cela c'estoit juste punition +divine, pour avoir esté par trop ingrates à leurs premiers marys, qui +leur estoient par trop bons et en disoient pis que pendre. Et ne +ressembloient pas à une que j'ay ouy raconter, laquelle la première +nuict de ses nopces, ainsi que son mary la commençoit à assaillir, elle +se mit à pleurer et souspirer bien fort, si bien que tout à un coup elle +faisoit deux choses fort contraires. Son mary luy demandoit ce qu'elle +avoit à s'attrister, et s'il ne s'acquittoit pas bien de son devoir. +Elle luy respondit: «Hélas prou: mais je me ressouviens de mon mary, qui +m'avoit tant priée et repriée de ne me remarier jamais après sa mort, et +que j'eusse souvenance et pitié de ses petits enfants. Hélas! je voy +bien que j'en auray encor tant de vous. Hé, que feray-je! Je croy que +s'il me peut voir du lieu où il est maintenant, il me maudit bien.» +Quelle humeur de n'avoir point songé à telles considérations, ny avoir +esté sage, si-non après le coup! Mais le mary, l'ayant appaisée et fait +souvent passer cette fantaisie par le trou lu milieu, le lendemain +matin, ouvrant la fenestre de la chambre, envoya dehors toute la mémoire +du mary premier; car se disoit un grand proverbe ancien, que <i>femme qui +enterre un mary ne se soucie plus d'en enterrer un autre</i>: et aussi un +autre qui dit: <i>Plus de mine en une femme perdant son mary, que de +mélancolie</i>.</p> + +<p>—J'ay cogneu une autre veufve, grande dame, bien contraire<a +name="page_255" id="page_255"></a> à cette-cy, qui ne pleura ainsi; car, la +première nuict et seconde de ses nopces, elle se conjoignit tellement +avec son mary second, qu'ils enfoncèrent et rompirent le chaslis, encore +qu'elle eust une espèce de cancre à un tétin; et nonobstant son mal, ne +laissa d'un seul point son amoureux plaisir, l'entretenant par après +souvent de la sottise et inhabilité de son premier mary. Aussi, à ce que +j'ay ouy dire à aucuns et aucunes, c'est la chose que les seconds marys +veulent le moins de leurs femmes, qu'elles les entretiennent de la vertu +et valeurs de leurs premiers marys, comme estants jaloux des pauvres +trépassez, qui y songent autant comme de revenir en ce monde: d'en dire +mal tant que l'on voudra. Si en a-t-il force pourtant qui leur en +demandent des nouvelles; mais, comme se sentant fort vigoureux et forts, +et faisans comparaisons, les interrogent de leurs forces et vigueurs en +ces douces charges, comme j'ay ouy dire à aucuns et aucunes, lesquelles, +pour leur faire trouver meilleur, leur font accroire que les autres +n'estoient qu'apprentifs, dont bien souvent elles s'en trouvent mieux. +Autres disoient le contraire, et que les premiers faisoient rage, afin +de faire efforcer les derniers à faire les asnes desbatez. Telles femmes +veufves seroient bonnes à l'isle de Chio, la plus belle isle et gentille +et plaisante du Levant, jadis possédée des Gennois, et depuis +trente-cinq ans usurpée par les Turcs, dont c'est un grand dommage et +perte pour la chrestienté. En ceste isle donc, comme je tiens d'aucuns +marchands gennois, le coustume est que si une femme veut demeurer en +viduïté, sans aucuns propos de se remarier, le seigneur la contraint de +payer un certain prix d'argent, qu'ils appellent <i>argomoniatique</i>, qui +vaut autant dire (sauf l'honneur des dames) <i>c.. reposé et inutile</i>. Je +leur ay demandé sur quoy cette coutume pouvoit estre fondée: ils me +respondirent que pour tousjours mieux repeupler l'isle. Je vous assure +que nostre France ne demeurera donc indeserte ny infertile par faute de +nos veufves qui ne se remarient point; car je pense qu'il y en a plus +qui se remarient que d'autres, et par ce ne payeront de tribut du c.. +inutile et reposé; que si ce n'est par le mariage, pour le moins +autrement qu'ils le font travailler et fructifier, comme j'espère de +dire. Non plus ne payeront aussi aucunes de nos filles de France que +celles de Chio, lesquelles, soit des champs ou de ville, si elles +laissent perdre leur pucelage avant que d'estre mariées, et qu'elles +veulent continuer le mestier sont tenues de bailler pour une fois un +ducat (dont c'est un très-bon marché pour faire cela toute leur vie)<a +name="page_256" id="page_256"></a> au capitaine de la nuict, afin de le +pouvoir faire à leur plaisir, sans aucune crainte et danger; et en cela +gist le plus grand et asseuré gain qu'ait le gentil capitaine en son +Estat.</p> + +<p>—Il ne fut jamais que les Grecs n'eussent tousjours quelques inventions +tendantes à la paillardise; comme le temps passé nous lisons de la +coustume de l'isle de Cypre, qu'on dit que la bonne dame Vénus, patronne +de-là, introduisit une loy que les filles de-là falloit qu'elles +allassent se pourmenants le long des rivages, costes et orées de la mer, +pour gagner leur mariage par la libéralité de leurs corps aux mariniers, +passants et navigeants, qui descendoient exprès, voire bien souvent se +destournoient de leur chemin droit de la boussole pour prendre la terre, +et là, prenants leurs petits rafraischissements avec elles, les payoient +très-bien, et puis s'en alloient les uns à regret pour laisser telles +beautez; et par ainsi ces belles filles gagnoient leurs mariages, qui +plus qui moins, qui bas qui haut, qui grand qui petit, selon les +beautez, qualitez et tentations des filaudes.</p> + +<p>—Aujourd'huy aucunes de nos filles de nos nations chrestiennes ne vont +point se pourmener, s'exposer ainsi aux vents, aux pluyes, aux froids, +au soleil, aux chaleurs, car la peine est trop laborieuse et trop dure +pour leurs tendres et délicates peaux et blanches charnures; mais elles +se font venir trouver sous de riches pavillons et dans de pompeuses +courtines, et là tirent leur solde amoureuse et maritale de leurs +amoureux, sans payer aucun tribut. Je ne parle pas des courtisannes de +Rome qui en payent, mais de plus grandes qu'elles: si bien qu'à aucunes, +la plus part du temps, leurs peres, meres et freres n'ont pas grande +peine de chercher argent ny leur en donner pour les marier; ains, au +contraire, bien souvent aucunes y a-t-il qui en baillent aux leurs, et +les advancent en biens et charges, en grades et dignitez, ainsi que j'en +ay veu plusieurs. Aussi Lycurgus ordonna que les filles vierges fussent +mariées sans doüaire d'argent, à ce que les hommes les espousassent pour +leurs vertus, non pour l'avarice. Mais quelles vertus estoit-ce, qu'aux +bonnes festes solemnelles elles chantoient, dansoient publiquement +toutes nuës avec les garçons, voire luitoient en belle place marchande; +ce qui se faisoit pourtant avec toute honnesteté, dit l'histoire: c'est +à sçavoir, et quelle honnesteté en tel estat estoit-ce, les belles +filles voir publiquement? D'honnesteté n'y en avoit-il point,<a +name="page_257" id="page_257"></a> mais ouy bien un plaisir pour la veuë, et +mesme en leur mouvement de corps à danser, et encore plus à luiter: et +puis quand ils venoient à tomber l'un sur l'autre, et, comme dit le +latin, <i>Illa sub, ille super</i>, et <i>ille sub, illa super</i>, c'est-à-dire, +«elle dessous, luy dessus, et elle dessus, luy dessous.» Et comment me +pourroit-on desguiser cela, qu'il y eust là toute honnesteté? Je croy +qu'il n'y a chasteté qui ne s'en esbranlast, et, que, se faisant là en +public et de jour les petites attaques, qu'à couvert et de nuict et du +rendez-vous les grands combats et camisades s'en ensuivissent. Tout cela +se pouvoit faire sans aucun doute, veu que ledit Lycurgus permit à ceux +qui estoient beaux et dispos d'emprunter les femmes des autres pour y +labourer comme en terre grasse: et si n'estoit chose reprochable à un +vieil et lassé de prester sa femme belle et jeune à un galant jeune +homme qu'il choisissoit; mais il vouloit qu'il fust permis à la femme de +choisir pour secours le plus proche parent de son mary, tel qu'il luy +plairoit, pour se coupler avec luy, à ce que les enfants qu'ils +pourroient engendrer fussent au moins du sang et de la race mesme du +mary. Les Juifs avoient cette loy de la belle-sœur au beau-frère; +mais nostre loy chrestienne a tout rabillé cela, encore que nostre Saint +Pere en aye baillé plusieurs dispenses fondées sur plusieurs raisons.</p> + +<p>—Or, parlons un peu, et le plus sobrement que nous pourrons, d'aucunes +autres veufves, et puis nous fairons la fin. Il y a une autre espèce de +veufves dont il y en a qui ne se remarient point, mais fuyent le mariage +comme peste: ainsi que me dit une, et de grande maison, et bien +spirituelle, à laquelle ayant demandé si elle offriroit encore son +vœu au dieu Hymenée, elle me respondit: «Par vostre foy, seroit-il +pas fat et malhabile le forçat ou l'esclave, après avoir longuement tiré +à la rame, attaché à la cadene, s'il venoit à recouvrer sa liberté, s'il +s'en alloit de son bon gré encore s'assujettir sous les loix d'un +orageux corsaire? Pareillement moy, après avoir assez esté sous +l'esclavage d'un mary, et en reprendre un autre, que meriterois-je, puis +que d'ailleurs, sans aucun hazard, je me puis donner du bon temps?» Et +une autre dame grande, et ma parente (car je ne veux pas prendre le +Turc), luy ayant demandé si elle n'avoit point envie de convoler, +«nenny, me respondit-elle, mon cousin, mais bien de conjoüir:» faisant +une allusion sur ce mot de <i>conjoüir</i>, comme voulant dire qu'elle +vouloit<a name="page_258" id="page_258"></a> bien faire à son c.. joüir d'autre chose qu'à un second mary, +suivant le proverbe ancien qui dit qu'<i>il vaut mieux voler en amour +qu'en mariage</i>: aussi que les femmes sont sottes par-tout.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'une autre à qui il fut demandé par un gentilhomme +qui vouloit tenter le guay pour la pourchasser, et luy demandant si elle +ne vouloit point un mary: «Hà! dit-elle, ne me parlez point de mary, je +n'en auray jamais plus: mais avoir un amy, c'est une autre +affaire.—Permettez donc, madame, que je sois cet amy, puisque mary je +ne puis estre.» Elle luy repliqua: «Servez bien et perseverez; possible +le serez-vous.»</p> + +<p>—J'ay cogneu une grande dame qui, durant qu'elle estoit fille et +mariée, on ne parloit que de son embonpoint: elle vint à perdre son +mary, et en faire un regret si extrême qu'elle en devint seiche comme +bois<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>; pourtant ne delaissa de se donner au cœur joye d'ailleurs, +jusqu'à emprunter l'aide d'un sien secretaire, voire de son cuisinier ce +disoit-on; mais pour cela ne recouvroit son embonpoint, encore que le +dit cuisinier, qui estoit tout gresseux et gras, ce me semble, la devoit +rendre grasse. Et ainsi en prenoient et de l'un et de l'autre de ses +valets, faisant, avec cela, la plus prude et chaste femme de la Cour, +n'ayant que la vertu en la bouche, et mal-disante de toutes les autres +femmes, et y trouvant à toutes à redire. Telle estoit cette grande dame +de Dauphiné, dans les <i>Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre</i>, qui fut +trouvée couchée sur belle herbe avec son palefrenier ou muletier dessus +elle, par un gentilhomme qui en estoit amoureux à se perdre; mais par +ainsi guérit aisément son mal d'amour.</p> + +<p>—J'ay leu dans un vieux roman de Jean de Saintré, qui est imprimé en +lettres gothiques, que le feu roy Jean le nourrit page. Par l'usance du +temps passé les grands envoyoient leurs pages en message, comme on fait +bien aujourd'huy; mais alors alloient partout et par pays à cheval; +mesme que j'ay ouy dire à nos peres qu'on les envoyoit bien souvent en +petites ambassades; car, en depeschant un page avec un cheval et une +piece d'argent, on en estoit quitte, et autant espargné. Ce petit Jean +de<a name="page_259" id="page_259"></a> Saintré (car ainsi l'appeloit-on long-temps) estoit fort aimé de son +maistre le roy Jean, car il estoit tout plein d'esprit, fut envoyé +souvent porter de petits messages à sa sœur, qui estoit pour lors +veufve (le livre ne dit pas de qui). Cette dame en devint amoureuse +après plusieurs messages par luy faits; et un jour, le trouvant à propos +et hors de compagnie, elle l'arraisonna, et se mit à demander s'il +aimoit point aucune dame de la Cour, et laquelle luy revenoit le mieux; +ainsi qu'est la coustume de plusieurs dames d'user de ces propos quand +elles veulent donner à aucuns la première pointe ou attaque d'amour, +comme j'ay veu pratiquer. Ce petit Jean de Saintré, qui n'avoit jamais +songé rien moins qu'à l'amour, luy dit que non encore. Elle luy en alla +descouvrir plusieurs, et ce qui luy en sembloit. «Encore moins,» +respondit-il, après luy avoir presché des vertus et loüanges de l'amour. +Car, aussi bien de ce temps vieux comme aujourd'huy, aucunes grandes +dames y estoient sujettes; car le monde n'estoit pas fin comme il est: +et les plus fines tant mieux pour elles, qui en faisoient passer de +belles aux marys, mais avec leurs hypocrisies et naïvetez. Cette dame +donc, voyant ce jeune garçon qui estoit de bonne prise, luy va dire +qu'elle luy vouloit donner une maistresse qui l'aymeroit bien, mais +qu'il la servist bien, et luy fit promettre, avec toutes les hontes du +monde qu'il eust sur ce coup, et surtout qu'il fust secret: enfin elle +se déclara à luy qu'elle vouloit estre sa dame et amoureuse; car de ce +temps ce mot de <i>maistresse</i> ne s'usoit. Ce jeune page fut fort estonné, +pensant qu'elle se moquast ou le voulust faire atrapper ou le faire +foüetter. Toutefois elle luy monstra aussitost tant de signes de feu et +d'embrasement d'amour, qu'il connut que ce n'estoit pas moquerie; luy +disant toujours qu'elle le vouloit dresser de sa main et le faire grand. +Tant y a que leurs amours et jouissances durèrent longuement, et estant +page et hors de page, jusques à ce qu'il luy fallut aller à un lointain +voyage, qu'elle le changea en un gros, gras abbé; et c'est le conte que +vous voyez en les <i>Nouvelles du monde advantureux</i>, d'un valet de +chambre de la reyne de Navarre; là où vous voyez l'abbé faire un affront +au dit Jean de Saintré, qui estoit si brave et si vaillant; aussi +bien-tost après le rendit-il à M. l'abbé par bon eschange, et au triple. +Ce conte est très-beau, et est pris de là où je vous dis. Voilà comme ce +n'est d'aujourd'huy que les dames aiment les pages, et mesmes quand ils +sont maillés<a name="page_260" id="page_260"></a> comme perdreaux. Quelles humeurs de femmes, qui veulent +avoir des amys prou, mais des marys point! Elles font cela pour l'amour +de la liberté, qui est une si douce chose; et leur semble que quand +elles sont hors de la domination de leurs marys, qu'elles sont en +paradis; car elles ont leur doüaire très-beau, et le mesnagent; ont les +affaires de la maison en maniement; elles touchent les deniers; tout +passe par leurs mains: au lieu qu'elles estoient servantes, elles sont +maistresses, font eslection de leurs plaisirs et de ceux qui leur en +donnent à leur souhait. Aucunes il y a qui se faschent certes de ne +rentrer en second mariage, soit pour les grandeurs, dignitez, biens et +richesses, grades, bons et doux traitements, comme elles faisoient aux +autres; ou pensant y trouver du pire, et par ce se contiennent: ainsi +que j'ay cogneu et ouy parler de plusieurs grandes dames et princesses, +lesquelles, de peur de ne rencontrer à leur souhait de la grandeur, et +de perdre leurs rangs, n'ont jamais voulu se marier; mais ne laissent +pour cela à faire bien l'amour, et le mettre et convertir en joüissance; +et n'en perdoient pour cela ny leurs rangs, ny leurs tabourets, ny leurs +siéges et séances. N'estoient-elles pas bienheureuses celles-là, jouyr +de la grandeur, et de monter haut et s'abaisser bas tout ensemble? De +leur en dire mot, ou leur en faire la remonstrance, n'en faloit point +parler; autrement il y avoit plus de despits, plus de desmentis, de +négatives, de contradictions et de vengeances.</p> + +<p>—J'ay ouy raconter d'une dame veufve et l'ay cogneue, qui s'estoit fait +longuement servir à un honneste gentilhomme, sous prétexte de mariage; +mais il ne se mettoit nullement en évidence. Une grande princesse, sa +maistresse, luy en voulut faire la reprimande. Elle, rusée et corrompue, +luy respondit: «Et quoy, madame, seroit deffendu de n'aimer d'amour +honneste? ce seroit par trop grande cruauté.» Et on sçait que cet amour +honneste s'appeloit un amour bien lascif, et composé de confitures +spermatiques: comme certes sont toutes amours, qui naissent toutes +pures, chastes et honnestes; mais après se dépucellent, et, par quelque +certain attouchement d'une pierre philosophale, se convertissent et se +rendent deshonnestes et lubriques.</p> + +<p>—Feu M. de Bussy, qui estoit l'homme de son temps qui disoit des mieux, +et racontoit aussi plaisamment, un jour à la Cour, voyant une dame +veufve, grande, qui continuoit toujours<a name="page_261" id="page_261"></a> le mestier d'amour, «Et quoy, +dit-il, cette jument va-elle encore à l'estallon?» Cela fut rapporté à +la dame, qui luy en voulut mal mortel; ce que M. de Bussy sceut: «Et +bien, dit-il, je sçay comme je feray mon accord et rabilleray cela. +Dites-luy, je vous prie, que je n'ay pas parlé ainsi; mais bien j'ay +dit: Cette poultre<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a> va-elle encore au cheval? Car je sçay bien +qu'elle n'est pas marrye de quoy je la tiens pour dame de joye, mais +pour vieille; et lorsqu'elle sçaura que je l'ay nommée <i>poultre</i>, qui +est une jeune cavalle, elle pensera que je l'ay encore en estime d'une +jeune dame.» Par ainsi, la dame, ayant sceu cette satisfaction et +rabillement de paroles, s'appaisa, et se remit en amitié avec M. de +Bussy; dont nous en rismes bien. Toutefois elle avoit beau faire, car on +la tenoit tousjours pour une jument vieille et réparée, qui, toute +suragée qu'elle estoit, hannissoit encore aux chevaux. Cette dame ne +ressembloit pas à une autre dont j'ay ouy parler, laquelle, ayant esté +bonne compagne en son premier temps, et se jettant fort sur l'age, se +mit à servir Dieu en jeusnes et oraisons. Un gentilhomme honneste luy +remonstrant pourquoy elle faisoit tant de veilles à l'église, et tant de +jeusnes à la table, et si c'estoit pour vaincre et matter les aiguillons +de la chair, «Hélas! dit-elle, ils me sont tous passez;» proférant ces +mots aussi piteusement que jamais fit Milo Crotoniates, ce fort et +puissant luiteur; lequel un jour estant descendu dans l'arene, ou le +champ des luiteurs, pour y voir l'esbat seulement, car il estoit devenu +fort vieux, il y en eut un de la troupe qui luy vient dire s'il ne +vouloit point faire encore un coup du vieux temps. Luy, se rebrassant et +retroussant ses bras fort piteusement, regardant ses nerfs et muscles, +il dit seulement: «Hélas! ils sont morts.» Si cette femme en eust fait +de mesme et se fust retroussée, le trait estoit pareil à celuy de Milo; +mais on n'y eust veu grand cas qui valust ny qui tentast. Un autre +pareil trait et mot au précédent M. de Bussy fit un gentilhomme que je +sçay. Venant à la Cour, d'où il avoit esté absent six mois, il vid une +dame qui alloit à l'Académie, qui estoit alors introduite à la Cour par +le feu Roy: «Comment, dit-il, l'Académie dure encore? on m'avoit dit +qu'elle estoit abolie.—En doutez-vous, luy respondit un, si elle y va? +son magister<a name="page_262" id="page_262"></a> luy apprend la philosophie, qui parle et traite du +mouvement perpétuel.»</p> + +<p>—Une dame de par le monde rencontra bien mieux d'une autre à laquelle +on loüoit fort ses beautez, fors qu'elle avoit ses yeux immobiles, +qu'elle ne remuoit nullement. «Pensez, dit-elle, que toute sa curiosité +est à mettre son mouvement au reste de son corps, et mesme à celuy du +mitan, sans le renvoyer à ses yeux.» Or, si je voulois mettre par escrit +et tous les bons mots et bons contes que je sçay pour bien amplifier ce +sujet, je n'aurois jamais fait, et d'autant que j'ay d'autres pas à +faire je m'en désiste, et concluray avec Bocace, cy-dessus allégué, que, +et filles, et mariées, et veufves, au moins la plus grande part, tendent +toutes à l'amour.</p> + +<p>Je ne veux point parler des personnes viles, ny des champs, ny de ville, +car telle n'a point esté mon intention d'en escrire, mais des grandes, +pour lesquelles ma plume vole. Toutefois, si au vray on me demandoit mon +opinion, je dirois volontiers qu'il n'y a que les mariées, tout hazard +et danger des marys à part, pour estre propres à l'amour et en tirer +prestement l'essence; car les marys les eschauffent tant, que, comme une +fournaise qui est souvent bien embrasée, elles ne demandent que de la +matiere et du bois pour entretenir tousjours leur chaleur; et aussi qui +se veut bien servir de la lampe, il y faut mettre souvent de l'huile; +mais aussi garde le jarret, et les embusches de ces marys jaloux, où les +plus habiles bien souvent y sont attrapez! Toutefois il y faut aller le +plus sagement que l'on peut et le plus hardiment, et faire comme un Roy, +lequel, comme il estoit fort sujet à l'amour, et fort aussi respectueux +aux dames, et discret, et par conséquent bien-aimé et receu d'elles, +quand quelquefois il changeoit de lict et s'alloit coucher en celuy +d'une autre dame qui l'attendoit, ainsi que je tiens de bon lieu, jamais +il n'y alloit, et fust-ce en ses galeries cachées de Saint Germain, +Bloys et Fontainebleau, et petits degrés eschapatoires, et recoins, et +galletas de ses chasteaux, qu'il n'eust son valet-de-chambre favory, dit +Griffon, qui portoit son espieu devant luy avec le flambeau, et luy +après, son grand manteau devant les yeux ou sa robe de nuict, et son +espée sous le bras; et estant couché avec la dame, se faisoit mettre son +espieu et son espée auprès de son chevet, et Griffon à la porte bien +fermée, qui quelquefois faisoit le guet et quelquefois dormoit. Je vous +laisse à penser, si un grand<a name="page_263" id="page_263"></a> roy prenoit si bien garde à soy (car il y +en a eu d'atrapez, et des roys et de grands princes); ce que les petits +compagnons auprès de ce grand doivent faire. Mais il y a de certains +presomptueux qui desdaignent tout; aussi sont-ils bien atrappez souvent.</p> + +<p>—J'ay ouy conter que le roy François, ayant en main une fort belle dame +qui luy a longtemps duré, allant un jour inopiné à ladite dame et en +heure inopinée coucher avec elle, vint à frapper à la porte rudement, +ainsi qu'il devoit et avoit pouvoir, car il estoit maistre. Elle qui +estoit pour lors accompagnée du sieur de Bonnivet, n'osa pas dire le mot +des courtisannes de Rome: <i>Non si parla, la signora è accompagnata</i><a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>. +Ce fut à s'adviser là où son galand se cacheroit pour plus grande +seureté. Par cas c'estoit en esté, où l'on avoit mis des branches et +feuilles dans la cheminée, ainsi qu'est la coustume de France. Parquoy +elle luy conseille et l'advisa aussitost de se jeter dans la cheminée, +et se cacher dans ces feuillages tout en chemise, que bien luy servit de +quoy ce n'estoit en hyver. Après que le Roy eut fait sa besogne avec la +dame, il voulut faire de l'eau; et se levant, la vint faire dans la +cheminée, par faute d'autre commodité; dont il en eust si grande envie, +qu'il en arrosa le pauvre amoureux plus que si l'on luy eust jetté un +sceau d'eau, car il l'en arrousa, en forme de chantepleure de jardin, de +tous costez, voire et sur le visage, par les yeux, par le nez, la +bouche, et par tout; possible en eschappa-t-il quelque goutte dans la +bouche. Je vous laisse à penser en quelle peine estoit ce gentilhomme, +car il n'osoit se remuer, et quelle patience et constance tout ensemble! +Le Roy, ayant fait, s'en alla, prit congé de la dame et sortit de la +chambre. La dame fit fermer par derrière, et appella son serviteur dans +son lict, l'eschauffa de son feu, et lui fit prendre chemise blanche: ce +ne fust pas sans rire après la grande appréhension; car s'il eust esté +descouvert, et luy et elle estoient en très-grand danger. Cette dame est +celle-là mesme laquelle estant fort amoureuse de M. de Bonnivet, en +voulant monstrer au Roy le contraire, qui en concevoit quelque petite +jalousie, elle luy disoit: «Mais il est bon, Sire, de Bonnivet, qui +pense estre beau; et tant plus je luy dis qu'il l'est, tant plus il se +voit; et je me moque de luy, et par ainsi j'en<a name="page_264" id="page_264"></a> passe mon temps, car il +est fort plaisant et dit de très-bons mots, si bien qu'on ne sçauroit +s'en garder de rire quand on est près de luy, tant il raconte bien.» +Elle vouloit par là monstrer au Roy que sa conversation ordinaire +qu'elle avoit avec luy n'estoit point l'aimer et en joüir, ny pour +fausser compagnie au Roy. Ha! qu'il y a plusieurs dames qui usent de ces +ruses pour couvrir leurs amours qu'elles ont avec quelques-uns; elles en +disent du mal, s'en moquent devant le monde, et derrière n'en font pas +ce beau semblant, et cela s'appellent ruses et astuces d'amour.</p> + +<p>—J'ay cogneu une très-grande dame, laquelle, ayant veu un jour sa +fille, qui estoit l'une des belles du monde, estre en peine à cause de +l'amour d'un gentilhomme dont son frere estoit estomaqué, entr'autres +discours que la mère luy dit: «Hé! ma fille, n'aimez plus cet homme-là; +il a si mauvaise grâce et façon! il est si laid! il ressemble à un vray +pastissier de village.» La fille s'en mit à rire et moquer, et applaudir +au dire de sa mère, et l'advoüer pour semblance de pastissier de +village; mais qu'il eust un bonnet rouge, toutefois elle l'aimoit. Mais, +quelque temps après, qui fut environ six mois, elle le quitta pour en +avoir un autre. J'ay connu plusieurs dames qui ont dit pis que pendre +des femmes qui aimoient en lieux bas, comme leurs secrétaires, valets de +chambre et autres personnes basses, et détestoient devant le monde cet +amour plus que poison; et toutefois elles s'y abandonnoient autant, ou +plus qu'à d'autres. Et ce sont les finesses des dames, jusque là que, +devant le monde, elles se courroucent contre eux, les menacent, les +injurient; mais derrière elles s'en accommodent galamment. Ces femmes +ont tant de ruses! car, comme dit l'Espagnol, <i>mucho sabe la sorra; pero +sab mas la dama enamorada</i>; c'est à dire: «Le renard sait beaucoup, mais +une dame amoureuse sait bien davantage.» Quoy que fist cette dame +précédente pour oster martel au roy François, si ne peut-elle tant faire +qu'il ne lui en restast quelques grains en teste: car, comme j'ay sceu, +et surquoy il me souvient, qu'une fois m'estant allé pourmener à +Chambord, un vieux concierge qui estoit céans, et avoit esté valet de +chambre du Roy François m'y reçut fort honnestement; car il avoit dès ce +temps-là connu les miens à la Cour et aux guerres, et luy-mesme me +voulut monstrer tout; et m'ayant mené à la chambre du Roy, il me monstra +un escrit au costé de la fenestre:<a name="page_265" id="page_265"></a> «Tenez, dit-il, lisez cela, +monsieur; si vous n'avez veu de l'escriture du Roy mon maistre, en +voilà.» Et l'ayant leu en grandes lettres, il y avoit ce mot: «Toute +femme varie.» J'avois avec moy un fort honneste gentilhomme de Périgord, +mon amy, qui s'appeloit M. de Roche, qui me dit soudain: «Pensez que +quelques-unes de ces dames qu'il aimoit le plus, et de la fidelité +desquelles il s'assuroit le plus, il les avoit trouvées varier et luy +faire faux-bons, et en elles avoit découvert quelque changement dont il +n'estoit guères content, et, de despit, en avoit escrit ce mot.» Le +concierge, qui nous ouyt, dit: «C'est mon, vrayment, ne vous en pensez +pas moquer: car, de toutes celles que je luy ay jamais veues et +cogneues, je n'en ay veu aucune qui n'allast au change plus que ses +chiens de la meute à la chasse du cerf; mais c'estoit avec une voix fort +basse, car s'il s'en fust apperçu, il les eust bien relevées.» Voyez, +s'il vous plaist, de ces femmes qui ne se contentent ny de leurs marys, +ny de leurs serviteurs, grands roys et princes et grands seigneurs; mais +il faut qu'elles aillent au change et que ce grand roy les avoit bien +connues et expérimentées pour telles, et pour les avoir desbauchées et +tirées des mains de leurs marys, de leurs mères et de leurs libertez et +viduitez.</p> + +<p>—J'ay cogneu une bien grande dame, veufve, qui en a fait de mesme: car, +encore qu'elle fust quasi adorée d'un très-grand, si falloit-il avoir +quelques menus autres serviteurs, afin de ne pas perdre toutes les +heures du temps et demeurer en oisiveté; car un seul ne peut pas en ces +choses y vaquer ny fournir toujours: aussi que telle est la règle de +l'amour, que la dame d'amour n'est pas pour un temps préfix, n'y aussi +pour une personne préfixe, ny seule arrestée. Je m'en rapporte à cette +dame des <i>Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre</i>, qui avoit trois +serviteurs au coup, et estoit si habile qu'elle les sçavoit tous trois +fort accortement entretenir.</p> + +<p>—J'ay cogneu une dame, laquelle ayant esté servie d'un fort honneste +gentilhomme, et puis en ayant esté quittée au bout de quelque temps, se +vinrent à raconter de leurs amours passez. Le gentilhomme, qui voulut +faire du galant, lui dit: «Et quoy! penseriez vous que vous seule +fussiez de ce temps ma maistresse? vous seriez bien estonnée si, avec +vous, j'en avois eu deux autres?» Elle luy respondit aussi-tost: «Vous +seriez bien plus estonné si vous eussiez pensé estre le seul mon +serviteur,<a name="page_266" id="page_266"></a> car j'en avois bien trois autres pour réserve.» Voilà +comment un bon navire veut avoir tousjours deux ou trois ancres pour +bien s'affermir. Pour faire fin, vive l'amour pour les femmes! et, comme +j'ay trouvé une fois dans les tablettes d'une très-belle et honneste +dame qui habloit un peu l'espagnol et l'entendoit très-bien, ce petit +refrain escrit de sa propre main, car je la connois très-bien: <i>Hembra o +dama sin campagnero, esperança sin trabajo, y navio sine timon, nunca +pueden haser cosa que sea buena</i>; c'est-à-dire: «Jamais femme ou dame +sans compagnon, ny espérance sans travail; ny navire sans gouvernail, ne +pourroient faire chose qui vaille.» Ce refrain peut estre bon et pour la +femme et pour la veufve, et pour la fille; car et l'une et l'autre ne +peuvent rien faire de bon sans la compagnie de l'homme, ny l'espérance +que l'on a de les avoir n'est point tant agréable à les attrapper +aisément, comme avec un peu de peine et travail, rudesse et rigueur. +Toutefois la femme et la veufve n'en donnent pas tant que la fille, +d'autant que l'on dit qu'il est plus aisé et facile de vaincre et +abattre une personne qui a esté vaincue, abattue et renversée, que celle +qui ne le fust jamais; et qu'on ne prend point tant de travail et peine +à marcher par un chemin desjà bien frayé et battu, que par celuy qui n'a +jamais esté fait ny tracé: et de ces deux comparaisons je m'en rapporte +aux voyageurs et guerriers. Ainsi est-il des filles; car mesme il y en a +aucunes si capricieuses, qui jamais n'ont voulu se marier, ains vivre +toujours en condition filiale; et si on leur demandoit pourquoy, «C'est +ainsi, et telle est mon humeur,» disent-elles. Aussi que Cybele, Junon, +Vénus, Thétis, Cérès et autres déesses du ciel, ont toutes méprisé ce +nom de vierge, fors Pallas, qui prit du cerveau de Jupiter sa naissance, +faisant voir par-là que la virginité n'est qu'une opinion conçue en la +cervelle. Aussi demandez à nos filles qui ne se marient jamais, ou, si +elles se marient, c'est le plus tard qu'elles peuvent, et fort +surannées, pourquoy elles ne se marient. «Parce, disent-elles, que je ne +le veux, et telle est mon humeur et mon opinion.» Nous en avons veu aux +Cours de nos roys aucunes du temps du roy François. Madame la régente +avoit une fille belle et honneste, qui s'appeloit Poupincourt, qui ne se +maria jamais, et mourut vierge de l'âge de soixante ans, comme elle +nasquit, car elle fut très-sage. La Brelaudière est morte fille et +pucelle en l'âge de quatre-vingts ans, laquelle on a veu gouvernante de +madame<a name="page_267" id="page_267"></a> d'Angoulesme estant fille. Mademoiselle de Charansonne de Savoye +mourut à Tours dernièrement fille, et fut enterrée avec son chapeau et +son habit blanc virginal, très-solemnellement, en grande pompe, +solemnité et compagnie, en l'âge de quarante-cinq ans ou plus: et ne +faut point mettre en doute si c'estoit à faute de party, car, estant +l'une des belles et honnestes filles et sages de la Cour, je luy en ay +veu refuser de très-bons et très-grands. Ma sœur de Bourdeille, qui +est à la Cour fille de la Reyne, a refusé de mesme de fort bons partis, +et jamais n'a voulu se marier ny ne le fera, tant elle est résolue et +opiniastre de vivre et mourir fille et bien agée; et s'est jusques ici +laissée vaincre à cette opinion, et a un bon age. J'ai veu l'infante de +Portugal, fille de la feue reyne Eleonor, en mesme résolution, et est +morte fille et vierge en l'age de soixante ans ou plus. Ce n'est pas +faute de grandeur, car elle estoit grande en tout, ny par faute de +biens, car elle en avoit force, et mesme en France, où M. le général +Gourgues a bien fait ses affaires; ny pour faute de dons de nature, car +je l'ay veüe à Lisbonne, en l'age de quarante-cinq ans, une très-belle +et agréable fille, de bonne grace, de belle apparence, douce, agréable, +et qui méritoit bien un mary pareil à elle en tout, courtoise, et mesme +à nous autres Français. Je le peux dire, pour avoir eu cet honneur +d'avoir parlé à elle souvent et privement. Feu M. le grand prieur de +Lorraine, lorsqu'il mena ses galères du levant en ponant pour aller en +Écosse, du temps du petit roy François, passant et séjournant à Lisbonne +quelques jours, la visita et vid tous les jours: elle le receut fort +courtoisement et se pleust fort en sa compagnie, et luy fit tout plein +de beaux présents. Entre autres, elle luy bailla une chaisne pour pendre +sa croix, toute de diamants et rubis, et perles grosses proprement et +richement élabourées; et pouvoit valoir de quatre à cinq mille escus, et +luy faisoit trois tours; car je croy qu'elle pouvoit bien valoir cela: +aussi l'engageoit-il toujours pour trois mille escus, ainsi qu'il fit +une fois à Londres, lorsque nous tournions d'Écosse; mais aussitost en +France il l'envoya desengager, car il l'aimoit pour l'amour de la dame +de laquelle il estoit encapricié et fort pris: et croy qu'elle ne +l'aimoit pas moins, et que volontiers elle eust rompu son nœud +virginal pour luy; cela s'appelle par mariage, car c'estoit une +très-sage et vertueuse princesse: et si diray-je bien plus, que, sans +les troubles qui commencèrent en France, messieurs ses frères +l'attiroient et l'y tenoient. Il vouloit luy-mesme retourner avec ses<a +name="page_268" id="page_268"></a> galères et reprendre mesme route, et +revoir cette princesse, et luy parler de nopces: et croy qu'il n'en fust +point esté esconduit, car il estoit d'aussi bonne maison qu'elle, et +extrait de grands roys comme elle, et surtout l'un des beaux, des +agréables, des honnestes et des meilleurs de la chrestienté; messieurs +ses frères, principalement les deux aisnez, car ils estoient les oracles +de tous et conduisoient la barque: je vis un jour qu'il leur en parloit, +leur racontant son voyage et les plaisirs qu'il avoit receus là, et les +faveurs: ils vouloient fort qu'il refist le voyage et y retournast +encore, et luy conseilloient de donner là, car le Pape en eust aussitost +donné la dispense de la croix: et, sans ces maudits troubles, il y +alloit et en fust sorty, à mon advis, à son honneur et contentement. La +dite princesse l'aimoit fort, et m'en parla en très-bonne part, et le +regretta beaucoup, m'interrogeant de sa mort, et comme esprise, ainsi +qu'il est aisé, en telle chose, à un homme un peu clairvoyant le +connoistre.</p> + +<p>—J'ay ouy dire une autre raison encore à une personne fort habile, je +ne dis fille ou femme, et possible avoit-elle expérimenté, pourquoy +aucunes filles sont si tardives de se marier. Elles disent que c'est +<i>propter mollitiem</i>; et ce mot <i>mollities</i> s'interprète qu'elles sont si +molles, c'est-à-dire tant amatrices d'elles-mesmes et tant soucieuses de +se délicater et se plaire seules en elles-mesmes, ou bien avec d'aucunes +de leur compagnie, à la mode lesbienne, et y prennent tel plaisir à part +elles, qu'elles pensent et croyent fermement qu'avec les hommes elles +n'en sçauroient jamais tant tirer de plaisir; et, pour ce, se +contentent-elles en leur joye et savoureux plaisirs, sans se soucier des +hommes, ny de leurs accointances, ny du mariage. Ces filles ainsi +vierges et pucelles eussent esté à Rome fort honorées et fort +privilégiées, jusques-là que la justice n'avoit pouvoir sur elles à les +sentencier à la mort: si bien que nous lisons que, du temps du +triumvirat, il y eut un sénateur romain parmy les proscrits, qui fut +condamné à mourir, non luy seulement, mais toute sa lignée de luy +procréée; et estant sur l'eschaffaut représentée une sienne fille fort +belle et gentille, d'age pourtant non meure et encore trouvée pucelle, +il fallut que le bourreau la dépucelast et la dévirginisast luy-mesme +sur l'eschaffaut; et puis ainsi pollue la repassa par le cousteau: +cruauté certes fort vilaine. Les vestales de mesme estoient +très-honorées et respectées, autant pour leur virginité que pour leur +religion: car si elles venoient le moins du monde à faillir de leurs +corps,<a name="page_269" id="page_269"></a> elles estoient cent fois plus punies rigoureusement que quand +elles n'avoient pas bien gardé le feu sacré car on les enterroit toutes +vives avec des pitiés effroyables. Il se lit d'un Albinus, Romain, qui, +ayant rencontré hors de Rome quelques vestales qui s'en alloient à pied +en quelque part, il commanda à sa femme de descendre avec ses enfants de +son chariot, pour les y monter à parfaire leur chemin. Elles avoient +aussi telle authorité, que bien souvent ont elles esté crues et +moyenneresses à faire l'accord entre le peuple de Rome et les +chevaliers, quand quelquefois ils avoient rumeur ensemble. L'empereur +Théodose les chassa de Rome par le conseil des chrestiens, envers lequel +empereur les Romains députèrent un Symmachus, pour le prier de les +remettre avec leurs biens, rentes et facultez qu'elles avoient grandes, +et telles, que tous les jours elles donnoient si grande quantité +d'aumosnes, qu'elles n'ont jamais permis à nul Romain ny estranger, +passant ou venant, de demander l'aumosne, tant leur pie charité +s'estendoit sur les pauvres: et toutefois Théodose ne les y voulut +jamais remettre. Elles s'appeloient vestales, de ce mot de <i>Vesta</i>, qui +signifie feu, lequel a beau tourner, virer, mouvoir, flamber, jamais ne +jette semence ny n'en reçoit: de mesme la vierge. Elles duroient trente +ans ainsi vierges, au bout desquels se pouvoient marier; desquelles peu +sortant de là se trouvoient plus heureuses, ny plus ny moins que nos +religieuses qui se sont dévoilées et ont quitté leurs habits. Elles +estoient fort pompeuses et superbement habillées, lesquelles le poëte +Prudence descrit gentiment, telles comme peuvent estre les chanoinesses +d'aujourd'huy de Mons en Hainault, et de Remiremont en Lorraine, qui se +marient. Aussi ce poëte Prudence les blasme fort qu'elles alloient parmy +la ville dans des coches fort superbes, et ainsi si bien vestues aux +amphithéâtres, voir les jeux des gladiateurs et combattants à outrance +entre eux et des bestes sauvages, comme prenant grand plaisir à voir +ainsi les hommes s'entre tuer et répandre le sang; et pour ce il supplie +l'Empereur d'abolir ces sanguinaires combats et si pitoyables +spectacles. Ces vestales, certes, ne devoient voir tels jeux; mais +pouvoient-elles dire aussi: «Par faute d'autres jeux plus plaisants, que +les autres dames voyent et pratiquent, nous pouvons nous contenter en +ceux-cy.»</p> + +<p>—Quant à la condition de plusieurs veufves, il y en a aussi plusieurs +qui font l'amour de mesme que ces filles, ainsi que<a name="page_270" id="page_270"></a> j'en ay cogneu +aucunes, et autres qui aiment mieux s'esbattre avec les hommes en +cachette, et en toute leur pleiniere volonté, que leur estant sujettes +par mariage: pour ce, quand on en voit aucunes garder longement leurs +viduïtez, il ne les en faut pas tant loüer, comme l'on diroit, jusqu'à +ce que l'on sçache leur vie. C'est après, selon que l'on descouvre, +qu'il les en faut louer ou mespriser; car une femme, quand elle veut +desplier ses esprits, comme on dit, est terriblement fine, et mene +l'homme vendre au marché sans qu'il s'en prenne garde; et, estant ainsi +fine, elle sçait si bien ensorceller et esbloüer les yeux et les pensées +des hommes, qu'ils ne peuvent jamais guères bien connoistre leur bien; +car telle prendra-t-on pour une prude femme et confite en sapience, qui +sera une bonne putain, et joüera son jeu si bien à point, et si à +couvert, qu'on n'y connoistra rien. Je sçay bien que plusieurs me +pourroient dire que j'ay obmis plusieurs bons mots et contes qui eussent +mieux encore embelly et annobly ce sujet. Je le vois; mais, d'ici au +bout du monde, je n'en eusse veu la fin; et, qui en voudra prendre la +peine de faire mieux, l'on luy aura grande obligation.</p> + +<p>Or, mes dames, je fais fin, et m'excusez si j'ay dit quelque chose qui +vous offense. Je ne fus jamais né ny dressé pour vous offenser ni +desplaire. Si je parle d'aucunes, je ne parle pas de toutes; et de ces +aucunes, je n'en parle que par noms couverts et point divulgués. Je les +cache si bien, qu'on ne s'en peut apercevoir, et le scandale n'en peut +tomber sur elles que par doutes et soupçons, et non par vraye +apparence.<a name="page_271" id="page_271"></a></p> + +<h2><a name="DISCOURS_CINQUIEME" id="DISCOURS_CINQUIEME"></a>DISCOURS CINQUIÈME.</h2> + +<p class="c">Sur aucunes dames vieilles qui aiment autant à faire l'amour comme +les jeunes. </p> + +<p>Puisque j'ay parlé cy-devant des vieilles dames qui aiment à roussiner, +je me suis mis à faire ce discours. Par quoy j'accommence, et dit qu'un +jour moy, estant à la Cour d'Espagne, devisant avec une fort honneste et +belle dame, mais pourtant un peu aagée, me dit ces mots: <i>Que ningunas +damas lindas, o allo menos pocas, se hazen viejas de la cinta hasta a +baxo</i>; «que nulles dames belles, ou au moins peu, se font vieilles de la +ceinture jusques en bas.» Sur quoy je luy demanday comment elle +l'entendoit, si c'estoit ou pour la beauté du corps de cette ceinture en +bas, qu'elle n'en diminuast aucunement par la vieillesse, ou pour +l'envie et l'appetit de la concupiscence qui vinssent à ne s'en +estreindre ny s'en refroidir par le bas aucunement. Elle respondit +qu'elle l'entendoit et pour l'un et pour l'autre; «car, quant à la +picqueure de la chair, disoit-elle, ne faut pas penser que l'on s'en +guérisse que par la mort, quoiqu'il semble que l'aage y vueille +répugner; d'autant que toute femme belle s'aime extresmement, et en +s'aimant ce n'est point pour elle, mais pour autruy; et nullement +ressemble à Narcisus, qui, fat qu'il estoit, aimé de soy et de soy-mesme +amoureux, abhorroit toutes autres amours.» La belle femme ne tient rien +de cette humeur; ainsi que j'ay ouy raconter d'une très-belle dame, +laquelle, s'aimant et se plaisant fort bien souvent seule et à part soy, +dans son lit se mettoit toute nuë, et en toutes postures se contemploit, +s'admiroit et s'arregardoit lascivement, en se maudissant d'estre voüée +à un seul qui n'estoit digne d'un si beau corps, entendant son mary +nullement égal à elle. Enfin elle s'enflamma tellement par telles +contemplations et visions qu'elle dit adieu à sa chasteté et à son sot +vœu marital, et fit amour et serviteur nouveau. Voilà donc comme la +beauté allume le feu et la flamme d'une dame, qui la transporte à ceux +qu'elle veut puis après, soit aux<a name="page_272" id="page_272"></a> marys ou aux serviteurs, pour les +mettre en usage; aussi qu'un amour en amene un autre. De plus, estant +ainsi belle et recherchée de quelqu'un, et qu'elle ne dédaigne de +respondre, la voilà troussée: ainsi que Lays disoit que toute femme qui +ouvre la bouche pour dire quelque response douce à son amy, le cœur +s'y en va et s'ouvre de mesme. Davantage, toute belle et honneste femme +ne refuse jamais loüange qu'on lui donne; et si une fois elle se plaist +ou permette d'estre loüée en sa beauté, bonnes graces et gentilles +façons, ainsi que nous autres courtisans avons accoustumé de faire pour +le premier assaut de l'amour, quoyqu'il tarde, avec la continuë nous +l'emportons. Or est-il que toute belle femme s'estant une fois essayée +au jeu d'amour ne le desapprend jamais, et la continuë luy est toujours +très-douce et agréable; ny plus ny moins que, quand l'on a acoustumé une +bonne viande, on se fasche fort de la laisser; et tant plus on va sur +l'aage, tant meilleure est-elle pour la personne, ce disent les +médecins: aussi, tant plus la femme va sur l'aage, tant plus est friande +d'une bonne chair qu'elle a accoustumé; et si sa bouche d'en haut y +prend de la saveur, sa bouche d'en bas aussi en prend bien autant; et la +friandise ne s'en oublie jamais ny ne s'en lasse par la charge des ans, +oui plustost bien par une longue maladie, ce disent les médecins, ou +autres accidents: que si l'on s'en fasche pour quelque temps, pourtant +on la reprend bien.</p> + +<p>L'on dit aussi que tous exercices décroissent et diminuent par l'aage, +qui oste la force aux personnes pour les faire valoir, fors celui de +Vénus, qui se pratique très-doucement, sans peine et sans travail dans +un mol et beau lit, et très-bien à l'aise. Je parle pour la femme et non +pour l'homme, à qui pour cela tout le travail et corvée eschoit en +partage. Luy donc, privé de ce plaisir, s'en abstient de bonne heure, +encor que ce soit en dépit de luy; mais la femme, en quelque aage +qu'elle soit, reçoit en soy, comme une fournaise, tout feu et toute +matière; j'entends si on lui en veut donner: mais il n'y a si vieille +monture, si elle a désir d'aller et veuille estre picquée, qui ne trouve +quelque chevaucheur malautru; et quand bien une femme aagée n'en +sçauroit chevir bonnement, et n'en trouveroit à point comme en ses +jeunes ans, elle a de l'argent et des moyens pour en avoir au prix du +marché, en de bons, comme j'ai ouy dire. Toutes marchandises qui +coustent faschent fort à la bourse, contre l'opinion d'Héliogabale, qui, +tant plus il acheptoit les viandes cheres, tant<a name="page_273" id="page_273"></a> meilleures les +trouvoit-il; fors la marchandise de Vénus, laquelle tant plus couste, +tant plus plaist, pour le grand désir que l'on a de bien faire valloir +la besogne et denrée que l'on aura bien acheptée; et le tallent que l'on +a en main, on le fait valloir au triple, voir au centuple, si l'on peut. +Ce fust ce que dist une courtisanne espagnole à deux braves cavaliers +espagnols qui prindrent querelle pour elle, et sortants de son logis +mirent les espées aux mains et se commencèrent à battre: elle mit la +tête à la fenestre, et s'escria à eux: <i>Senores, mis amores se gagnan +con oro y plata, non con hierro</i>; c'est-à-dire: «Messieurs, mes amours +se gagnent avec l'or et l'argent, et non avec le fer.» Voilà comme tout +amour bien achepté est bon. Force dames et cavaliers qui ont trafiqué +tels marché en sçavent bien que dire: d'alléguer des exemples de +plusieurs dames qui ont bruslé en leur vieillesse aussi bien qu'en +jeunesse, ou qui ont passé, ou, pour mieux dire, entretenu leurs feux +par seconds et nouveaux marys et serviteurs, ce seroit à moi maintenant +chose superfluë, puis qu'ailleurs j'en ay allégué plusieurs; ci en +rapporteray-je icy aucuns, car la chose la requiert et sert à cette +cause.</p> + +<p>—J'ai ouy parler d'une grande dame, qui rencontroit le mot aussi bien +que dame de son temps, laquelle, voyant un jour un jeune gentilhomme qui +avoit les mains très-blanches, elle luy demanda ce qu'il faisoit pour +les avoir telles: il respondit en riant et gaussant, que le plus souvent +qu'il pouvoit il les frottoit de sperme. «Voilà, dit-elle donc, un +malheur pour moy, car il y a plus de soixante ans que j'en lave mon cas +(le nommant tout à trac), il est aussi noir que le premier jour; et si +je l'en lave encore tous les jours.»</p> + +<p>—J'ai ouy parler d'une dame d'assez bonnes années, laquelle se voulant +remarier, en demanda un jour l'advis à un médecin, fondant ses raisons +sur ce qu'elle estoit très-humide et remplie de toutes mauvaises +humeurs, qui luy estoient venues et l'avoient entrenue depuis qu'elle +estoient veufve, ce qui ne luy estoit arrivé du temps de son mary, +d'autant que, par les assidus exercices qu'ils faisoient ensemble, ces +humeurs s'asséchoient et consommoient. Le médecin, qui estoit bon +compagnon, et qui luy voulut en cela complaire, luy conseilla de se +remarier et de chasser les humeurs de son corps de cette façon, et qu'il +valloit mieux estre séche qu'humide. La dame pratiqua ce conseil, et +l'approuva très-bien, toute surannée qu'elle estoit; mais je dis avec un +mary<a name="page_274" id="page_274"></a> et un amoureux nouveau, qui l'aimoit bien autant pour l'amour du +bon argent que du plaisir qu'il tiroit d'elle: encore qu'il y ait +plusieurs dames aagées avec lesquelles on prend bien autant de plaisir, +et y fait aussi bon et meilleur qu'avec les plus jeunes, pour en sçavoir +mieux l'art et la façon, et en donner le goust aux amants. Les +courtisannes de Rome et d'Italie, quand elles sont sur l'aage, tiennent +cette maxime, que <i>una galina vecchia fà miglior brodo che +un'altra</i><a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>. Horace fait mention d'une vieille, laquelle s'agitoit et +se mouvoit, quand elle venoit là, de telle façon et si rudement et +inquiétement, qu'elle faisoit trembler non-seulement le lit, mais toute +la maison. Voilà une gente vieille! Les Latins appellent s'agiter ainsi +et s'esmouvoir, <i>subare à sue</i>, qu'est à dire une porque, ou truye. Nous +lisons de l'empereur Calicula, de toutes ses femmes qu'il eut il aima +Cezonnia, non tant par sa beauté qu'elle eut, ni d'aage florissant, car +elle estoit desja fort avancée, mais à cause de sa grande lascivité et +palliardise qui estoit en elle, et la grande iudustrie qu'elle avoit +pour l'exercer, que la vieille saison et pratique luy avoit apportée, +laissant toutes les autres femmes, encor qu'elles fussent plus belles et +jeunes que celle-là; et la menoit ordinairement aux armées avec luy, +habillée et armée en garçon, et chevauchant de mesme costé à costé de +luy, jusques à la montrer souventes fois à ses amys toute nuë, et leur +faire voir ses tours de souplesse et de paillardise. Il falloit bien +dire que l'aage n'eust rien diminué en cette femme de beau et de lascif, +puis qu'il l'aimoit tant. Neantmoins, avec tout ce grand amour qu'il lui +portoit, bien souvent, quand il l'embrassoit et touschoit à sa belle +gorge, il ne se pouvoit empescher de luy dire, tant il estoit sanglant: +«Voilà une belle gorge, mais aussi il est en mon pouvoir de la faire +couper.» Hélas! la pauvre femme fut de mesme avec lui occise d'un coup +d'espée à travers le corps par un centenier, et sa fille brisée et +accravantée contre une muraille, qui ne pouvoit mais de la méchanceté de +son père.</p> + +<p>—Il se lit encore de Julia, marastre de Caracalla, empereur, estant un +jour quasi par négligence nue de la moitié du corps, et Caracalla la +voyant, il ne dit que ces mots: «Ha! que j'en voudrois bien, s'il +m'estoit permis!» Elle soudain respondit: «S'il vous plaist, ne +savez-vous pas que vous estes empereur, et que vous donnez des loix et +non pas les recevez?» Sur ce<a name="page_275" id="page_275"></a> bon mot et bonne volonté, il l'espousa et +se coupla avec elle. Pareilles quasi paroles furent données à l'un de +nos trois roys derniers, que je ne nommeray point. Estant espris et +devenu amoureux d'une fort belle et honneste dame, après lui avoir jetté +des premières pointes et paroles d'amour, luy en fit un jour entendre sa +volonté plus au long, par un honneste et très-habile gentilhomme que je +sçay, qui, luy portant le petit poulet, se mit en son mieux dire pour la +persuader de venir là. Elle, qui n'estoit point sotte, se défendit le +mieux qu'elle put, par force belles raisons qu'elle sceut bien alléguer, +sans oublier sur-tout le grand, ou, pour mieux dire, le petit point +d'honneur. Somme, le gentilhomme, après force contestations, luy +demanda, pour fin, ce qu'elle vouloit qu'il dist au Roy? Elle, ayant un +peu songé, tout à coup, comme d'une désespérade, proféra ces mots: «Que +vous luy direz? dit-elle; autre chose, si-non que je sçay bien qu'un +refus ne fut jamais profitable à celuy ou à celle qui le fait à son Roy +ou à son souverain, et que bien souvent, usant de sa puissance, il sçait +plustost prendre et commander que requérir et prier.» Le gentilhomme, se +contentant de cette response, la porte aussitost au Roy, qui prit +l'occasion par le poil et va trouver la dame en sa chambre, laquelle, +sans trop grand effort de lutte, fut abattue. Cette response fut +d'esprit et d'envie d'avoir affaire à son Roy, encore qu'on die qu'il ne +fait pas bon se joüer ni avoir affaire avec son Roy: il s'en faut ce +point, dont on ne s'en trouve jamais mal si la femme s'y conduit +sagement et constamment. Pour reprendre cette Julia, marastre de cet +empereur, il falloit bien qu'elle fust putain, d'aimer et prendre à mary +celui sur le sein de laquelle; quelque temps avant, il luy avoit tué son +propre fils; elle estoit bien putain celle-là et de bas cœur. +Toutesfois c'estoit grande chose que d'estre impératrice, et pour tel +honneur tout s'oublie. Cette Julia fut fort aimée de son mary, encore +qu'elle fust bien fort en l'aage, n'ayant pourtant rien abattu de sa +beauté; car elle estoit très-belle et très-accorte, témoins ses paroles, +qui lui haussèrent bien le chevet de sa grandeur.</p> + +<p>—Philippes-Maria, duc troisiesme de Milan, espousa en secondes nopces +Beatricine, veuve de feu Facin Cane, estant fort vieille; mais elle luy +porta en mariage quatre cents mille escus, sans les autres meubles, +bagues et joyaux, qui montoient à un haut prix, et qui effaçoient sa +vieillesse; nonobstant laquelle fut soupçonnée de son mary d'aller +ribauder ailleurs, et pour tel<a name="page_276" id="page_276"></a> soupçon la fit mourir. Vous voyez si la +vieillesse luy fit perdre le goust du jeu d'amour; pensez que le grand +usage qu'elle en avoit luy en donnoit encore l'envie.</p> + +<p>—Constance, reyne de Sicile, qui, dès sa jeunesse, et toute sa vie, +n'avoit bougé vestale du cul d'un cloistre en chasteté, venant à +s'emanciper au monde en l'aage de cinquante ans, qui n'estoit pas belle +pourtant et toute décrépite, voulut taster de la douceur de la chair et +se marier, et engrossa d'un enfant en l'aage de cinquante deux ans, +duquel elle voulut enfanter publiquement dans les prairies de Palerme, y +ayant fait dresser une tente et un pavillon exprès, afin que le monde +n'entrast en doute que son fruit fut apposté: qui fust un des grands +miracles que jamais on ait veu depuis sainte Elisabeth. L'histoire de +Naples pourtant dit qu'on le reputa supposé. Si fut-il pourtant un grand +personnage; mais ce sont-ils ceux-là, la pluspart, des braves, que les +bastards, ainsi que me dit un jour un grand.</p> + +<p>—J'ay cogneu une abbesse de Tarascon, sœur de madame d'Usez, de la +maison de Tallard, qui se deffroqua et sortit de religion en l'aage de +plus de cinquante ans, et se maria avec le grand Chanay, qu'on a veu +grand joüeur à la Cour. Force autres religieuses ont fait de tels tours, +soit en mariage ou autrement, pour taster de la chair en leur aage +très-meur. Si telles font cela, que doivent donc faire nos dames, qui y +sont accoutumées dès leurs tendres ans? la vieillesse les doit-elle +empescher qu'elles ne tastent ou mangent quelquefois de bons morceaux +dont elles en ont pratiqué l'usance si longtemps? Et que deviendroient +tant de bons potages restaurants, bouillons composez, tant d'ambresgris, +et autres drogues escaldatives et confortatives pour eschauffer et +conforter leur estomach, vieil et froid? Dont ne faut douter que telles +compositions, en remettant et entrenant leur débile estomach, ne fassent +encore autre seconde opération sous bourre, qui les eschauffent dans le +corps et leur causent quelques chaleurs vénériennes; qu'il faut par +après expulser par la cohabitation et copulation, qui est le plus +souverain remède qui soit, et le plus ordinaire, sans y appeler +autrement l'advis des médecins, dont je m'en rapporte à eux. Et qui +meilleur est pour elles, est, qu'estant aagées et venues sur les +cinquante ans, n'ont plus de crainte d'engrosser, et lors ont pleiniere +et toute ample liberté de se joüer et recueillir les arrerages des +plaisirs, que possible aucunes n'ont osé prendre de peur de l'enflure<a +name="page_277" id="page_277"></a> de leur traistre ventre: de sorte que +plusieurs y en a-t-il qui se donnent plus de bon temps en leurs amours +depuis cinquante ans en bas, que de cinquante ans en avant. De plusieurs +grandes et moyennes dames en ay-je oy parler en telles complexions, +jusques-là que plusieurs en ay-je cogneu et ouy parler qui ont souhaité +plusieurs fois les cinquante ans chargés sur elles pour les empescher de +la groisse, et pour le faire mieux sans aucune crainte ni escandale. +Mais pouquoy s'en en garderoient-elles sur l'aage? vous diriez qu'après +la mort aucunes ont quelque mouvement et sentiment de chair. Si faut-il +que je fasse un conte que je vais faire.</p> + +<p>—J'ay eu d'autres fois un frere puisné qu'on appeloit le capitaine +Bourdeille, l'un des braves et vaillants capitaines de son temps. Il +faut que je die cela de luy, encore qu'il fust mon frère, sans offenser +la loüange que je luy donne: les combats qu'il a faits aux guerres et +aux estaquades en font foy; car c'estoit le gentilhomme de France qui +avoit les armes mieux en la main: aussi l'appeloit-on en Piedmont l'un +des Rodomonts de-là. Il fut tué à l'assaut de Hesdin, à la derniere +reprise. Il fut dédié par ses pere et mere aux lettres, et pour ce il +fut envoyé à l'aage de dix-huit ans en Italie pour estudier, et +s'arresta à Ferrare, pour ce que madame Renée de France, duchesse de +Ferrare, aimoit fort ma mere, et pour ce le retint là pour vaquer à ses +études, car il y avoit université. Or, d'autant qu'il n'y estoit nay ny +propre, il n'y vaquoit gueres, ains plutost s'amusa à faire la cour et +l'amour: si bien qu'il s'amouracha fort d'une damoiselle française +veufve, qui estoit à madame de Ferrare, qu'on appeloit mademoiselle de +La Roche<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>, et en tira de la joüissance, s'entr'aimant si fort l'un et +l'autre, que mon frere, ayant esté rappelé de son pere, le voyant mal +propre pour les lettres, fallust qu'il s'en retournast. Elle qui +l'aimoit, et qui craignoit qu'il ne luy mesadvint, parce qu'elle sentoit +fort de Luther, qui voguoit pour lors, pria mon frere de l'emmener avec +luy en France, et en la cour de la reyne de Navarre, Marguerite, à qui +elle avoit esté, et l'avoit donnée à madame Renée lorsqu'elle fut +mariée, et s'en alla en Italie. Mon frère, qui estoit jeune et sans +aucune considération, estant bien aise de cette bonne compagnie, la +conduisit jusques à Paris, où estoit pour lors la Reyne, qui fut fort +aise de la voir, car c'estoit la femme qui avoit le plus<a +name="page_278" id="page_278"></a> d'esprit et disoit des mieux, et estoit +une veufve belle et accomplie en tout. Mon frère, après avoir demeuré +quelques jours avec ma grand-mere et ma mere, qui estoient lors en sa +Cour, s'en retourna voir son pere. Au bout de quelque temps, se +dégoustant fort des lettres, et ne s'y voyant propre, les quitte tout à +plat, et s'en va aux guerres de Piedmont et de Parme, où il acquit +beaucoup d'honneur, et les pratiqua l'espace de cinq à six mois sans +venir à sa maison; au bout desquels il vint voir sa mère, qui estoit +lors à la Cour avec la reyne de Navarre, qui se tenoit lors à Pau, à +laquelle il fit révérence ainsi qu'elle tournoit de vespres. Elle, qui +estoit la meilleure princesse du monde, luy fit une fort bonne chere, +et, le prenant par la main, le pourmena par l'église environ une heure +ou deux, luy demandant force nouvelles des guerres de Piedmont et +d'Italie, et plusieurs autres particularitez auxquelles mon frere +respondit si bien, qu'elle en fut satisfaite (car il disoit des mieux), +tant de son esprit que de son corps, car il estoit très-beau +gentilhomme, et de l'aage de vingt-quatre ans. Enfin, après l'avoir +entretenu assez de temps, et ainsi que la nature et la complexion de +cette honorable princesse estoit de ne dédaigner les belles +conversations et entretiens des honnestes gens, de propos en propos, +tousjours en se pourmenant, vint précisément arrester coy mon frere sur +la tombe de mademoiselle de La Roche, qui estoit morte il y avoit trois +mois; puis le prit par la main et luy dit: «Mon cousin (car ainsi +l'appeloit-elle, d'autant qu'une fille d'Albret avoit esté mariée en +notre maison de Bourdeille; mais pour cela je n'en mets pas plus grand +pot au feu, n'y n'en augmente davantage mon ambition), ne sentez-vous +point rien mouvoir sous vous et sous vos pieds?—Non, madame, +respondit-il.—Mais songez-y bien, mon cousin, lui répliqua-elle.» Mon +frère lui respondit: «Madame, j'y ay bien songé, mais je ne sens rien +mouvoir; car je marche sur une pierre bien ferme.—Or, je vous advise, +dit lors la Reyne, sans le tenir plus en suspens, que vous estes sur la +tombe et le corps de la pauvre mademoiselle de La Roche, qui est ici +dessous vous enterrée, que vous avez tant aimée; et puis que les ames +ont du sentiment après nostre mort, il ne faut pas douter que cette +honneste créature, morte de frais, ne se soit esmue aussi-tost que vous +avez esté sur elle; et si vous ne l'avez senty à cause de l'espaisseur +de la tombe, ne faut douter qu'en soy ne se soit esmue et ressentie; et +d'autant que c'est un pieux office d'avoir souvenance des trespassés,<a +name="page_279" id="page_279"></a> et mesme de ceux que l'on a aimez, je +vous prie luy donner un <i>Pater noster</i> et un <i>Ave Maria</i>, et un <i>De +profundis</i>, et l'arrousez d'eau bénite; et vous acquerrez le nom de +très-fidèle amant et d'un bon chrestien. Je vous lairray donc pour cela, +et pars.» Et s'en va. Feu mon frere ne faillit à ce qu'elle avoit dit, +et puis l'alla trouver, qui luy en fit un peu la guerre, car elle en +estoit commune en tout bon propos et y avoit bonne grace. Voilà +l'opinion de cette bonne princesse laquelle la tenoit plus par +gentillesse et par forme de devis que par créance, à mon advis. Ces +propos gentils me font souvenir d'une épitaphe d'une courtisanne qui est +enterrée à Rome à Nostre-Dame <i>del Populo</i>, où il y a ces mots: <i>Quæso, +viator, ne me diutius calcatam, amplius calces</i>: «Passant, m'ayant tant +de fois foulée et trépée, je te prie ne me tréper ny ne me fouler plus.» +Le mot latin a plus de grace. Je mets tout cecy plus pour risée que pour +autre chose. Or, pour faire fin, ne se faut esbahir si cette dame +espagnole tenoit cette maxime des belles dames qui se sont fort aimées, +et ont aimé et aiment, et se plaisent à estre louées, bien qu'elles ne +tiennent guieres du passé; mais pourtant c'est le plus grand plaisir que +vous leur pouvez donner, et qu'elles aiment plus, quand vous leur dites +que ce sont tousjours elles, et qu'elles ne sont nullement changées ny +envieillies, et sur-tout qui ne deviennent point vieilles de la ceinture +jusqu'au bas.</p> + +<p>J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame qui disoit un jour à +son serviteur: «Je ne sais que désormais la vieillesse m'apportera plus +grande incommodité (car elle avoit cinquante-cinq ans); mais Dieu merci, +je ne le fis jamais si bien comme je le fais, et n'y pris jamais tant de +plaisir; que si cecy dure et continuë jusqu'à mon extreme vieillesse, je +ne m'en soucie d'elle autrement, ny ne plains point le passé.» Or, +touchant l'amour et la concupiscence, j'ay allégué ici et ailleurs assez +d'exemples, sans en tirer davantage sur ce sujet. Venons maintenant à +l'autre maxime, touchant cette beauté des belles femmes qui ne se +diminue par vieillesse de la ceinture jusques en bas. Certes, sur cela, +cette dame espagnole allégua plusieurs belles raisons et gentilles +comparaisons, accomparant ces belles dames à ces beaux, vieux et +superbes édifices qui ont esté, desquels la ruine en demeure encor +belle; ainsi que l'on voit à Rome, en ces orgueilleuses antiquitez, les +ruines de ces beaux palais, ces superbes<a name="page_280" id="page_280"></a> colissées et grands termes, +qui monstrent bien encore quels ont esté, donnent encore admiration et +terreur à tout le monde, et la ruine en demeure admirable et +espouvantable; si-bien que sur ces ruines ont y bastit encore de +très-beaux édifices, monstrant que les fondements en sont meilleurs et +plus beaux que sur d'autres nouveaux: ainsi que l'on voit souvent aux +massonneries que nos bons architectes et massons entreprennent; et s'ils +trouvent quelques vieilles ruines et fondements, ils bastissent +aussi-tost dessus, et plus-tost que sur de nouveaux. J'ay bien veu aussi +souvent de belles galleres et navires se bastir et se refaire sur de +vieux corps et de vieilles carennes, lesquelles avoient demeuré +long-temps dans un port sans rien faire, qui valloient bien autant que +celles que l'on bastissoit et charpentoit tout à neuf, et de bois neuf +venant de la forest. Davantage, disoit cette dame espagnole, ne void-on +pas souvent les sommets des hautes tours par les vents, les orages, les +tonnerres estre emportez, défraudez et gastez, et le bas demeurer sain +et entier? car tousjours à telles hauteurs telles tempestes s'adressent; +mesmes les vents marins minent et mangent les pierres d'enhaut, et les +concavent plustost que celles du bas, pour n'y estre si exposées que +celles d'enhaut. De mesme, plusieurs belles dames perdent le lustre et +la beauté de leurs beaux visages par plusieurs accidents, ou de froid ou +de chaud, ou de soleil et de lune, et autres, et, qui pis est, de +plusieurs fards qu'elle y applicquent, pensans se rendre plus belles, et +gastent tout; au lieu qu'aux partis d'enbas n'y applicquent autre fard +que le naturel spermatic, n'y sentant ni froid, ny pluye, ny vent, ny +soleil, ny lune, qui n'y touchent point. Si la chaleur les importune, +elles s'en sçavent bien garantir et se raffraischir; de mesmes remédient +au froid en plusieurs façons: tant d'incommoditez et peines y a-t-il à +garder la beauté d'enhaut, et peu à garder celle d'enbas: si-bien +qu'encore qu'on ayt veu une belle femme se perdre par le visage, ne faut +présumer qu'elle soit perduë par le bas, et qu'il n'y reste encor +quelque chose de beau et de bon, et qu'il n'y fait point mauvais bastir.</p> + +<p>—J'ay ouy conter d'une grande dame qui avoit esté très-belle et bien +adonnée à l'amour: un de ses serviteurs anciens l'ayant perduë de veuë +l'espace de quatre ans, pour quelque voyage qu'il entreprit, duquel +retournant, et la trouvant fort changée de ce beau visage qu'il luy +avoit veu autres fois, et par ce en devint fort dégousté et reffroidy, +qu'il ne la voulut plus attaquer, ny<a name="page_281" id="page_281"></a> renouveller avec elle le plaisir +passé. Elle le recogneut bien, et fit tant qu'elle trouva moyen qu'il la +vint voir dans son lict; et, pour ce, un jour elle contrefit de la +malade, et lui l'estant venuë voir sur jour, elle luy dit: «Je sçay +bien, monsieur, que vous me desdaignez à cause de mon visage changé par +mon aage; mais tenez, voyez (et sur ce elle luy descouvrit toute la +moitié du corps nud en bas) s'il y a rien de changé là; si mon visage +vous a trompé, cela ne vous trompe pas.» Le gentilhomme la contemplant, +et la trouvant par-là aussi belle et nette que jamais, entra aussitost +en appétit, et mangea de la chair qu'il pensoit estre pourrie et gastée. +«Et voilà, dit la dame, monsieur, voilà comme vous autres estes trompez. +Une autre fois, n'adjoustez plus de foy aux menteries de nos faux +visages; car le reste de nos corps ne les ressemble pas toujours. Je +vous apprens cela.» Une dame comme celle-là, estant ainsi devenus +changée de beau visage, fut en si grand colère et despit contre luy, +qu'elle ne le voulut oncques plus jamais mirer dans son miroir, disant +qu'il en estoit indigne; et se faisoit coiffer à ses femmes, et, pour +récompense, se miroit et s'arregardoit par les parties d'en-bas, y +prenant autant de délectation comme elle avoit fait par le visage +autresfois.</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'une autre dame, qui, tant qu'elle couchoit sur jour +avec son amy, elle couvroit son visage d'un beau mouchoir blanc d'une +fine toile d'Hollande, de peur que, la voyant au visage, le haut ne +refroidist et empeschast la batterie du bas, et ne s'en degoustast; car +il n'y avoit rien à dire au bas du beau passé. Sur quoy il y eut une +fort honneste dame, dont j'ay ouy parler, qui rencontra plaisamment, à +laquelle un jour son mary luy demandant «pourquoy son poil d'en-bas +n'estoit pas devenu blanc et chenu comme celuy de la teste: Hà, +dit-elle, le meschant traistre qu'il est, qui a fait la folie, ne s'en +ressent point, ny ne la boit point. Il la fait sentir et boire à +d'autres de mes membres et à ma teste; d'autant qu'il demeure toujours, +sans changer, et en mesme estat et vigueur, en mesme disposition, et +sur-tout en mesme chaud naturel, et a mesme appetit et santé, et non des +autres membres, qui en ont pour luy des maux et des douleurs, et mes +cheveux qui en sont devenus blancs et chenus.» Elle avoit raison de +parler ainsi; car cette partie leur engendre bien des douleurs, des +gouttes et des maux, sans que leur gallant du mitan s'en sente; et, pour +trop estre chaudes<a name="page_282" id="page_282"></a> à cela, ce disent les médecins, deviennent ainsi +chenuës. Voilà pourquoy les belles dames ne vieillissent jamais par-là +en toutes les deux façons.</p> + +<p>—J'ay ouy raconter à aucuns qui les ont pratiquées, jusques aux +courtisannes, qui m'ont asseuré n'en avoir veu guères de belles estres +venues vieilles par-là: car tout le bas et mitan, et cuisses et jambes, +avoient le tout beau, et la volonté et la disposition pareille au passé. +Mesmes j'en ay ouy parler à plusieurs marys qui trouvoient leurs +vieilles (ainsi les appeloient-ils) aussi belles par le bas comme +jamais, en vouloir, en gaillardise, en beauté, et aussi volontaires, et +n'y trouvoient rien de changé que le visage; et aimoient autant coucher +avec elles qu'en leurs jeunes ans. Au reste, combien y a-t-il d'hommes +qui aiment autant de vieilles dames pour monter dessus plustost que sur +des jeunes; tout ainsi comme plusieurs qui aiment mieux des vieux +chevaux, soit pour le jour d'un bon affaire, soit pour le manége et pour +le plaisir, qui ont esté si bien appris en leur jeunesse, qu'en leur +vieillesse vous n'y trouverez rien à dire, tant ils ont esté bien +dressés, et ont continué leur gentille addresse.</p> + +<p>—J'ay veu à l'escurie de nos roys le cheval qu'on appelloit <i>le +Quadragant</i>, dressé du temps du roy Henry. Il avoit plus de vingt-deux +ans; mais encore, tout vieux qu'il estoit, il faisoit très-bien et +n'avoit rien oublié; si bien qu'il donnoit encore à son roy, et à tous +ceux qui le voyoient manier, du plaisir bien grand. J'en ay veu faire de +mesmes à un grand coursier qu'on appeloit <i>le Gonzague</i>, du haras de +Mantouë, et estoit contemporain du Quadragant. J'ay veu <i>le Moreau +superbe</i>, qui avoit esté mis pour estalon. Le seigneur M. Antonio, qui +avoit la charge du haras du Roy, me le monstra à Mun, un jour que je +passay par-là, aller à deux pas et un sault, et à voltes, aussi bien que +lorsque M. de Carnavallet l'eut dressé, car il estoit à luy; et feu M. +de Longueville luy en voulut donner trois mille livres de rente; mais le +roy Charles ne le voulut pas, qui le prit pour luy, et le récompensa +d'ailleurs. Une infinité d'autres en nommerois-je, mais je n'aurois +jamais fait, m'en remettant aux braves escuyers, qui en ont prou veu. Le +feu roy Henry, au camp d'Amiens, avoit choisi pour son jour de bataille +<i>le Bay de la Pay</i>, un très-beau et fort courcier et vieux; et mourut de +la fièvre, par le dire des plus experts mareschaux, au camp d'Amiens; ce +qu'on trouva estrange. Feu M. de Guise envoya querir<a name="page_283" id="page_283"></a> en son haras +d'Esclairon <i>le Bay Samson</i>, qui servoit là d'estalon, pour le servir en +la bataille de Dreux, où il le servit très-bien. Aux premieres guerres, +feu M. le prince prit dans Mun vingt-deux chevaux qui servoient-là +d'estalons, pour s'en servir en ses guerres, et les départit aux uns et +aux autres des seigneurs qui estoient avec luy, s'en estant réservé sa +part; dont le brave Avaret eut un courcier que M. le connestable avoit +donné au roy Henry, et l'appeloit-on <i>le Compere</i>: tout vieux qu'il +estoit, jamais n'en fut veu un meilleur, et son maistre le fit trouver +en de bons combats, qui luy servit très-bien. Le capitaine Bourdet eut +le Turc, sur lequel le feu roy Henry fut blessé et tué, que feu M. de +Savoye luy avoit donné, et l'appelloit-on <i>le Malheureux</i>: et +s'appelloit ainsi quand il fut donné au Roy, ce qui fut un très-mauvais +présage pour le Roy. Jamais il ne fut si bon en sa jeunesse comme il fut +en sa vieillesse: aussi son maistre, qui estoit un des vaillants +gentilshommes de France, le faisoit bien valloir. Bref, tout tant qu'il +en eust de ces estalons, jamais l'aage m'empescha qu'ils ne servissent +bien à leurs maistres, à leur prince et à leur cause. Ainsi sont +plusieurs chevaux vieux qui ne se rendent jamais: aussi dit-on que +jamais bon cheval ne devint rosse. De mesme sont plusieurs dames, qui en +leur vieillesse valent bien autant que d'autres en leur jeunesse, et +donnent bien autant de plaisir, pour avoir esté en leur temps très-bien +apprises et dressées; et volontiers telles leçons mal-aisément +s'oublient: et ce qui est le meilleur, c'est qu'elles sont fort +libérales et larges à donner pour entretenir leurs chevaliers et +cavalcadours, qui prennent plus d'argent et veulent plus grand entretien +pour monter sur une vieille monture que sur une jeune; qui est au +contraire des escuyers, qui n'en prennent tant des chevaux dressés que +des jeunes et à dresser: ainsi la raison en cela le veut.</p> + +<p>Une question sur le sujet des dames aagées ay-je veu faire, à savoir +quelle gloire plus grande y a-t-il à desbaucher une dame aagée et en +joüir, ou une jeune. A aucuns ay-je ouy dire que c'est pour la vieille, +et disoient que la folie et la chaleur qui est en la jeunesse, sont de +soy assez toutes desbauchées et aisées à perdre; mais la sagesse et la +froideur qui semblent estre en la vieillesse, malaisément se +peuvent-elles corrompre; et qui les corrompt en est en plus belle +réputation. Aussi cette fameuse courtisanne Lays se vantoit et se +glorifioit fort de quoy les philosophes alloient si souvent la voir et +apprendre à son eschole, plus que de tous autres jeunes gens et fols qui +allassent. De mesme Flora se<a name="page_284" id="page_284"></a> glorifioit de voir venir à sa porte de +grands sénateurs romains, plustost que de jeunes fols chevaliers. Ainsi +me semble-t-il que c'est grand gloire de vaincre la sagesse qui pourroit +estre aux vieilles personnes, pour le plaisir et contentement. Je m'en +rapporte à ceux qui l'ont expérimenté, dont aucuns ont dit qu'une +monture dressée est plus plaisante qu'une farouche et qui ne sçait pas +seulement trotter. Davantage, quel plaisir et quel plus grand aise +peut-on avoir en l'ame quand on voit entrer dans une salle du bal, dans +des chambres de la Reyne, ou dans une église, ou une autre grande +assemblée, une dame aagée de grande qualité et d'<i>alta guisa</i><a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>, +comme dit l'Italien, et mesmes une dame d'honneur de la Reyne ou d'une +princesse, ou une gouvernante des damoiselles ou filles de la Cour, que +l'on prend, et l'on met en cette digne charge pour la tenir sage? On la +verra qui fait la mine de la prude, de la chaste, de la vertueuse, et +que tout le monde la tient ainsi pour telle, à cause de son aage, et, +quand on songe en soy, et qu'on le dit à quelque sien fidèle compagnon +et confident: «La voyez-vous-là en sa façon grave, sa mine sage et +dédaigneuse et froide, qu'on diroit qu'elle ne feroit pas mouvoir une +seule goutte d'eau? Hélas! quand je la tiens couchée en son lict, il n'y +a giroüette au monde qui se remüe et se revire si souvent et si +agilement que font ses reins et ses fesses.» Quant à moi, je croy que +celuy qui a passé par-là et le peut dire, qu'il est très-content en soy. +Ha! que j'en ay cogneu plusieurs de ces dames en ce monde, qui +contrefaisoient leurs dames sages, prudes et censoriennes, qui estoient +très-débordées et vénériennes quand venoient-là, et que bien souvent on +abattoit plustost qu'aucunes jeunes, qui par trop peu rusées, craignent +la lutte! Aussi dit-on, qu'il n'y a chasse que de vieilles renardes pour +chasser et porter à manger à leurs petits.</p> + +<p>Nous lisons que jadis plusieurs empereurs romains se sont fort délectez +à débauscher et repasser ainsi ces grandes dames d'honneur et de +réputation, autant pour le plaisir et contentement, comme certes il y en +a plus qu'en des inférieures, que pour la gloire et honneur qu'il +s'attribuoient de les avoir desbauchées et suppéditées: ainsi que j'en +ay cogneu de mon temps plusieurs seigneurs, princes et gentilshommes, +qui s'en sont sentis très-glorieux et très-contents dans leur ame, pour +avoir fait de<a name="page_285" id="page_285"></a> mesme. Jules César et Octave son successeur sont esté +fort ardents à telles conquestes, ainsi que j'ay dit cy-devant; et après +eux Calligula, lequel, conviant à ses festins les plus illutres dames +romaines avec leurs marys, les contemplant et considérant fort fixement; +mesmes avec la main leur levoit la face, si aucunes de honte la +baissoient pour se sentir dames d'honneur et de réputation, ou bien +d'autres qui voulussent les contrefaire, et des fort prudes et chastes, +comme certainement y en pouvoit avoir peu ès temps de ces empereurs +dissolus; mais il falloit faire la mine et en estre quitte pour cela, +autrement le jeu ne fust esté bon, comme j'en ay veu faire de mesmes à +plusieurs dames. Celles après qui plaisoient à ce monsieur l'Empereur, +les prenoit privément et publiquement près de leurs marys, et, les +sortant de la salle, les menoit en une chambre, où il en tiroit d'elles +son plaisir ainsi qu'il luy plaisoit: et puis les retournoit en leur +place se rasseoir, et devant toute l'assemblée loüoit leurs beautez et +singularitez qui estoient en elles cachées, les spécifiant de part en +part; et celles qui avoient quelques tares, laideurs et deffectuositez, +ne les celoit nullement, ains les descrioit et les déclaroit, sans rien +déguiser ni cacher. Néron fut aussi curieux, qui pis est encore, de voir +sa mère morte, la contempler fixement, et manier tous ses membres, +loüant les uns et vitupérant les autres. J'en ay ouy compter de mesme +d'aucuns grands seigneurs chrétiens, qui ont bien cette mesme curiosité +envers leurs meres mortes. Ce n'estoit pas tout de ce Calligula; car il +racontoit leurs mouvements, leurs façons lubriques, leur maniements et +leurs airs qu'elles observoient en leur manége, et surtout de celles qui +avoient esté sages et modestes, ou qui les contrefaisoient ainsi à +table: car, si à la couche elles en vouloient faire de mesme, il ne faut +point douter si le cruel ne les menassoit de mort si elles ne faisoient +tout ce qu'il vouloit pour le contenter, et crainte de mourir; et puis +après les scandalisoit ainsi qu'il luy plaisoit, aux dépens et risée +commune de ces pauvres dames, qui, pensans estre tenues fort chastes et +sages, comme il y en pouvoit avoir, ou faire des hypocrites, et +contrefaire les <i>donne da ben</i>, estoient tout à trac divulguées réputées +bonnes vesses et ribaudes; ce qui n'estoit pas mal employé, de les +découvrir pour telles qu'elles ne vouloient qu'on les cogneust. Et qui +estoit le meilleur, c'estoient, comme j'ay dit, toutes grandes dames, +comme femmes de consuls, dictateurs, préteurs,<a name="page_286" id="page_286"></a> questeurs, sénateurs, +censeurs, chevaliers, et d'autres de très-grands estats et dignitez; +ainsi que nous pouvons dire aujourd'huy en notre chrestienté les reynes, +qui se peuvent comparer aux femmes des consuls, puis qu'ils commandoient +à tout le monde; les princesses grandes et moyennes, les duchesses +grandes et petites, les marquises et marquisottes, les comtesses et +contines, les baronnesses et chevaleresses, et autres dames de grand +rang et riche étoffe: sur quoy il ne faut douter que, si plusieurs +empereurs et roys en pouvoient faire de mesme envers telles grandes +dames, comme cet empereur Calligula, ne le fissent; mais ils sont +chrestiens, qui ont la crainte de Dieu devant les yeux, ses saints +commandements, leur conscience, leur honneur, le diffame des hommes, et +leurs marys; car la tyrannie seroit insupportable à des cœurs +généreux. En quoy certes les roys chrestiens sont fort à estimer et +loüer, de gaigner l'amour des belles dames plus par douceur et amitié +que par force et rigueur; et la conqueste en est beaucoup plus belle.</p> + +<p>J'ai ouy parler de deux grands princes qui se sont fort pleus à +descouvrir ainsi les beautez, gentillesses et singularitez de leurs +dames, aussi leurs difformitez, tares et deffauts, ensemble leurs +manéges, mouvements et lascivetez, non en public pourtant, comme +Galligula, mais en privé avec leurs grands amys particuliers. Et voilà +le gentil corps de ces pauvres dames bien employé; pensant bien faire et +joüer pour complaire à leurs amants, sont décriées et brocardées.</p> + +<p>Or, afin de reprendre encore nostre comparaison, tout ainsi que l'on +voit de beaux édifices bastis sur meilleurs fondements et de meilleures +pierres et matière les uns plus que les autres, et pour ce durer plus +longuement en leur beauté et gloire; aussi y a-t-il des corps de dames +si bien complexionnez et composez, et empraints en beautez, qu'on void +volontiers le temps n'y gagner tant comme sur d'autres, ny les miner +aucunement.</p> + +<p>—Il se fit qu'Artaxerces, entre toutes ses femmes qu'il eut, celle +qu'il aima le plus fut Astasia, qui estoit fort aagée, et toutesfois +très-belle, qui avoit été putain de son feu frère Daire. Son fils en +devint si fort amoureux, tant elle estoit belle nonobstant l'aage, qu'il +la demanda à son père en partage, aussi-bien que la part du royaume. Le +père, par jalousie qu'il en eut, et qu'il participast avec luy ce bon +boucon, la fit prestresse du Soleil, d'autant qu'en Perse celles qui ont +tel estat se voüent du tout à la chasteté.</p> + +<p>—Nous lisons dans l'histoire de Naples, que Ladislaüs Hongre<a +name="page_287" id="page_287"></a> et roy de Naples, assiégea dans Tarente +la duchesse Marie, femme de feu Rammondelo de Balzo, et, après plusieurs +assauts et faits d'armes, la prit par composition avec ses enfants, et +l'espousa, bien qu'elle fust aagée, mais très-belle, et l'emmena avec +soy à Naples; et fut appelée la reyne Marie, fort aimée de luy et +chérie.</p> + +<p>—J'ay veu madame la duchesse de Valentinois, en l'aage de soixante-dix +ans, aussi belle de face, aussi fraische et aussi aimable comme en +l'aage de trente ans: aussi fut-elle fort aimée et servie d'un des +grands roys et valeureux du monde. Je le peux dire franchement, sans +faire tort à la beauté de cette dame, car toute dame aimée d'un grand +roy, c'est signe que perfection habite et abonde en elle, qui la fait +aimer: aussi la beauté donnée des cieux ne doit estre espargnée aux +demy-dieux. Je vis cette dame, six mois avant qu'elle mourust, si belle +encor, que je ne sçache cœur de rocher qui ne s'en fust émeu, encore +qu'auparavant elle s'estoit rompue une jambe sur le pavé d'Orléans, +allant et se tenant à cheval aussi dextrement et dispostement comme elle +avoit fait jamais; mais le cheval tomba et glissa sous elle. Et, pour +telle rupture et maux et douleurs qu'elle endura, il eust semblé que sa +belle face s'en fust changée; mais rien moins que cela, car sa beauté, +sa grâce, sa majesté, sa belle apparence, estoient toutes pareilles +qu'elle avoit toujours eu: et surtout elle avoit une très-grande +blancheur, et sans se farder aucunement: mais on dit bien que tous les +matins elle usoit de quelques bouillons composez d'or potable et autres +drogues que je ne sçay pas comme les bons médecins et subtils +apoticaires. Je crois que si cette dame eust encor vescu cent ans, +qu'elle n'eust jamais vieilly, fust du visage, tant il estoit bien +composé, fust du corps, caché et couvert, tant il estoit de bonne trempe +et belle habitude. C'est dommage que la terre couvre ces beaux corps! +J'ai veu madame la marquise de Rothelin, mere à madame la douairiere, +princesse de Condé et de feu M. de Longueville, nullement offensée en sa +beauté ny du temps, ny de l'aage, et s'y entretenir en aussi belle fleur +qu'en la première, fors que le visage luy rougissoit un peu sur la fin; +mais pourtant ses beaux yeux, qui estoient des nompareils du monde, dont +madame sa fille en a hérité, ne changèrent oncques, et aussi prests à +blesser que jamais. J'ai veu madame de La Bourdesiere, depuis en +secondes nopces mareschale d'Aumont, aussi belle sur ses vieux jours que +l'on eust dit qu'elle estoit en ses<a name="page_288" id="page_288"></a> plus jeunes ans; si-bien que ses +cinq filles, qui ont esté des belles, ne l'effaçoient en rien: et +volontiers, si le choix fust été à faire, eust-on laissé les filles pour +prendre la mère; et si avoit eu plusieurs enfants: aussi estoit-ce la +dame qui se contregardoit le mieux, car elle estoit ennemie mortelle du +serain et de la lune, et les fuyoit le plus qu'elle pouvoit; le fard +commun, pratiqué de plusieurs dames, luy estoit incogneu. J'ay veu, qui +est bien plus, madame de Mareuil, mère de madame la marquise de +Mezieres, et grand-mère de la princesse Dauphin, en l'aage de cent ans, +auquel mourut, aussi dispote, fraische et belle et saine qu'en l'aage de +cinquante ans: ç'avoit esté une très-belle femme en sa jeune saison. Sa +fille, madame la dite marquise, avoit esté telle, et mourut ainsi, mais +non si aagée de vingt ans, et la taille lui appetissa un peu. Elle +estoit tante de madame de Bourdeille, femme à mon frère aisné, qui lui +portoit pareille vertu; car, encore qu'elle eust passé cinquante-trois +ans et ait eu quatorze enfants, on diroit, comme ceux qui la voyent sont +de meilleur jugement que moy et l'asseurent, que ces quatre filles +qu'elle a auprès d'elle se monstrent ses sœurs: aussi void-on souvent +plusieurs fruits d'hyver et de la dernière saison, se parangonner à ceux +d'esté et se garder, et estre aussi beaux et savoureux, voire plus. +Madame l'admiralle de Brion, et sa fille, madame de Barbezieux, ont esté +aussi très-belles en vieillesse. L'on me dit dernierement que la belle +Paule de Toulouse, tant renommée de jadis, est aussi belle que jamais, +bien qu'elle ait quatre-vingts ans, et n'y trouve-t-on rien changé, ny +en sa haute taille ny en son beau visage. J'ai veu madame la présidente +Comte de Bordeaux, tout de mesme et en pareil aage, et très-aimable et +désirable: aussi avoit-elle beaucoup de perfections. J'en nommerois tant +d'autres, mais je n'en pourrois faire la fin.</p> + +<p>—Un jeune cavalier espagnol parlant d'amour à une dame aagée, mais +pourtant encore belle, elle luy respondit: <i>A mis completas pesta manera +me habla V. M.?</i> «Comment à mes complies me parlez vous ainsi?» Voulant +signifier par les complies son aage et déclin de son beau jour, et +l'approche de sa nuict. Le cavalier luy respondit: <i>Sus completas valen +mas, y son mas graciosas, que las horas de prima de qualquier otra +dama</i>. «Vos complies vallent plus, et sont plus belles et gracieuses que +les heures de prime de quelque autre dame qu soit.» Cette allusion est +gentille. Un autre parlant de mesme d'amour à une dame aagée, et l'autre +luy remonstrant sa beauté<a name="page_289" id="page_289"></a> flestrie, qui pourtant ne l'estoit trop, il +luy respondit: <i>Alas visperas se cognosce la fiesta</i>: «A vespres la +feste se connoist.» On voit encore aujourd'huy madame de Nemours, jadis +en son avril la beauté du monde, faire affront au temps, encore qu'il +efface tout. Je la puis dire telle, et ceux qui l'ont veuë avec moy, que +ç'a esté la plus belle femme, en ses jours verdoyants, de la +chrestienté. Je la vis un jour danser comme j'ay dit ailleurs, avec la +reyne d'Escosse, elles deux toutes seules ensemble et sans autres dames +de compagnie, et par ce caprice, que tous ceux et celles qui les +advisoient danser ne sceurent juger qui l'emportoit en beauté, et +eust-on dit, ce dit quelqu'un, que c'estoient les deux soleils assemblez +qu'on lit dans Pline avoir apparu autrefois pour faire esbahir le monde. +Madame de Nemours, pour lors madame de Guise, monstroit la taille la +plus riche; et, s'il m'est loisible ainsi de dire, sans offenser la +reyne d'Escosse, elle avoit la majesté plus grave et apparente, encor +qu'elle ne fust reyne comme l'autre; mais elle estoit petite-fille de ce +grand roy Pere du peuple, auquel elle ressembloit en beaucoup de traits +du visage, comme je l'ay veu pourtrait dans le cabinet de la reyne de +Navarre, qui monstroit bien en tout quel roy il estoit. Je pense avoir +esté le premier qui l'ay appelée du nom de petite-fille du roy Pere du +peuple, et ce fut à Lyon quand le Roy tourna de Pologne, et bien souvent +l'y appelois-je: aussi me faisoit-elle cet honneur de le trouver bon, et +l'aimer de moy. Elle estoit certes vraye petite-fille de ce grand roy, +et sur-tout en bonté et beauté; car elle a esté très-bonne, et peu ou +nul se trouve à qui elle ayt fait mal ny desplaisir, et si en a eu de +grands moyens du temps de sa faveur, c'est-à-dire que celle de feu M. de +Guise son mary, qui a eu grand crédit en France. Ce sont donc deux +très-grandes perfections qui ont esté en cette dame, que bonté et +beauté, et que toutes deux elle a très-bien entretenu jusques icy, et +pour lesquelles elle a espousé deux honnestes marys, et deux que peu ou +point en eust-on trouvé de pareils; et s'il s'en trouvoit encore un +pareil et digne d'elle, et qu'elle le voulust pour le tiers, elle le +pourroit encor user, tant elle est encor belle. Aussi qu'en Italie l'on +tient les dames ferraroises pour de bons et friands morceaux, dont est +venu le proverbe, <i>pota ferraresa</i>, comme l'on dit <i>cazzo mantouan</i>. +Sur-quoy, un grand seigneur de ce pays-là pourchassant une fois une +belle et grande princesse de nostre France, ainsi qu'on le loüoit à la +cour de ses<a name="page_290" id="page_290"></a> belles vertus, valeurs et perfection pour la mériter, il y +eut feu M. Dau, capitaine des gardes escossaises, qui rentra mieux que +tous, en disant. «Vous oubliez le meilleur, <i>cazzo mantuan</i>.» J'ay ouy +dire un pareil mot une fois, c'est que le duc de Mantouë qu'on appeloit +le Gobin<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>, parce qu'il estoit fort bossu, vouloit espouser la +sœur de l'empereur Maximilian, il fut dit à elle qu'il estoit ainsi +fort bossu. Elle respondit, dit-on: <i>Non importa purche la campana +habbia qualche diffetto, ma ch' el sonaglio sia buono</i><a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>; voulant +entendre le <i>cazzo mantuan</i>. D'autres disent qu'elle ne profera le mot, +car elle estoit trop sage et bien apprise; mais d'autres le dirent pour +elle. Pour tourner encore à cette princesse ferraroise, je la vis, aux +nopces de feu M. de Joyeuse, parestre vestue d'une mante à la mode +d'Italie, et retroussée à demy sur le bras à la mode sienoise; mais il +n'y eut point encore de dame qui l'effaçast, et n'y eut aucun qui ne +dist: «Cette belle princesse ne se peut rendre encor, tant elle est +belle; et est bien aisé à juger que ce beau visage couvre et cache +d'autres grandes beautez et parties en elle que nous ne voyons point; +tout ainsi qu'à voir le beau et superbe front d'un beau bastiment, il +est à juger qu'au dedans il y a de belles chambres, anti-chambres, +garde-robbes, beaux recoins et cabinets.» En tant de lieux encor +a-t-elle fait paroistre sa beauté depuis peu, et en son arrière-saison, +et mesme en Espagne aux nopces de M. et madame de Savoye, que +l'admiration d'elle et de sa beauté, et de ses vertus, y en demeurera +gravée pour tout jamais. Si les aisles de ma plume estoient assez fortes +et simples pour la porter dans le ciel, je le ferois; mais elles sont +trop foibles, si en parleray-je encore ailleurs; tant il y a que ce ç'a +esté une très-belle femme en son printemps, son esté et son automne, et +son hyver encor, quoy qu'elle ait eu grande quantité d'ennuys et +d'enfants. Qui pis est, les Italiens, méprisants une femme qui a eu +plusieurs enfants, l'appellent <i>scrofa</i>, qui est à dire <i>une truye</i>; +mais celles qui en produisent de beaux, braves et généreux, comme cette +princesse a fait, sont à loüer, et sont indignes de ce nom, mais de +celuy des benistes de Dieu. Je puis faire cette exclamation: Quelle +mondaine et merveilleuse<a name="page_291" id="page_291"></a> inconstance, que la chose qui est la plus +legere et inconstante fait la résistance au temps, qu'est la belle +femme! Ce n'est pas moy qui le dit; j'en serois bien marry, car j'estime +fort la constance d'aucunes femmes, et toutes ne sont inconstantes: +c'est d'un autre de qui je tiens cette exclamation. J'alléguerois encore +volontiers des dames estrangeres, aussi bien que de nos Françoises, +belles en leur autonne et hyver, mais pour ce coup je ne mettray en ce +rang que deux. L'une, la reyne Elisabeth d'Angleterre qui regne +aujourd'huy, qu'on m'a dit estre encor aussi belle que jamais. Que si +elle est telle, je la tiens pour une belle princesse; car je l'ay veuë +en son esté et en son automne: quant à son hyver, elle y approche fort: +si elle n'y est; car il y a long-temps que je ne l'ay veuë. La première +fois que je la vis, je sçay l'aage qu'on luy donnoit alors. Je crois que +ce qui l'a maintenue si long-temps en sa beauté, c'est qu'elle n'a +jamais esté mariée, ny a supporté le faix du mariage, qui est fort +onéreux, et mesmes quand l'on porte plusieurs enfants. Cette reyne est à +loüer en toutes sortes de louanges, n'estoit la mort de cette brave, +belle et rare reyne d'Escosse, qui a fort souillé ses vertus. L'autre +princesse et dame estrangere est madame la marquise de Gouast, donne +Marie d'Arragon, laquelle j'ay veue une très-belle dame sur sa derniere +saison; et je vous le vais dire par un discours que j'abregeray le plus +que je pourray. Lors que le roy Henry mourut, le pape Paul quatriesme, +Caraffe, et pour l'élection d'un nouveau fallut que tous les cardinaux +s'assemblassent. Entr'autres partit de France le cardinal de Guise, et +alla à Rome par mer avec les galleres du Roy, desquelles estoit général +M. le grand-prieur de France, frère dudit cardinal, lequel, comme bon +frère, le conduisit avec seize galleres; et firent si bonne dilligence +et avec si bon vent en poupe, qu'ils arrivèrent en deux jours et deux +nuicts à Civita-Vecchia, et de-là à Rome; où estant, M. le grand-prieur +voyant qu'on n'estoit pas encor prest de faire nouvelle élection (comme +de vray elle demeura trois mois à faire), et par conséquent son frère ne +pouvoit retourner, et que ses galleres ne faisoient rien au port, il +s'advisa d'aller jusques à Naples voir la ville et y passer son temps. A +son arrivée donc, le vice-roy, qui estoit lors le duc d'Alcala, le +receut comme si ce fust esté un roy; mais avant que d'y arriver salua la +ville d'une fort belle salüe qui dura long-temps, et la mesme luy fut +rendue de la ville et des chasteaux, qu'on eust dit que le ciel tonnoit +estrangement<a name="page_292" id="page_292"></a> durant cette salüe; et tenant ses galleres en batailles et +en loly, et assez loin, il envoya dans un esquif M. de l'Estrange, de +Languedoc, fort habile et honneste gentilhomme, qui parloit fort bien, +vers le vice-roy, pour ne luy donner l'allarme, et lui demander +permission (encore que nous fussions en bonne paix, mais pourtant nous +ne venions que de frais de la guerre) d'entrer dans le port pour voir la +ville et visiter les sépulchres de ses prédécesseurs qui estoient là +enterrez, et leur jetter de l'eau beniste et prier Dieu sur eux. Le +vice-roy l'accorda très-librement. M. le grand-prieur donc s'advança et +recommença la salüe aussi belle et aussi furieuse que devant, tant des +canons de courcie des seize galleres, que des autres pièces et +d'harquebusades, tellement que tout estoit en feu; et puis entra dans le +mole fort superbement, avec plus d'estendarts, de banderolles, de +flambants de taffetas cramoisi, et la sienne de damas, et tous les +forçats vestus de velours cramoisi, et les soldats de sa garde de mesme, +avec mandilles couvertes de passement d'argent, desquels estoit +capitaine le capitaine Geoffroy, Provençal, brave et vaillant capitaine; +et bien que l'on trouvast nos galleres françaises très-belles, lestes et +bien espaverades, et sur-tout la Réalle, à laquelle n'y avoit rien à +redire; car ce prince estoit en tout très-magnifique et libéral. Estant +donc entré dans le monde en un si bel arroy, il prit terre, et tous nous +autres avec luy, où le vice-roy avoit commandé de tenir prests des +chevaux et des coches pour nous recueillir et nous conduire en la ville, +comme de vray nous y trouvasmes cent chevaux, coursiers, genets, chevaux +d'Espagne, barbes et autres, les uns plus beaux que les autres, avec des +housses de velours toutes en broderies, les unes d'or, les autres +d'argent. Qui vouloit montoit à cheval, montoit qui en coche vouloit, +car il y en avoit une vingtaine des plus belles et riches et des mieux +attelées, et traisnées par des coursiers des plus beaux qu'on eust sceu +voir. Là se trouvèrent aussi force grands princes et seigneurs, tant du +regne qu'espagnols, qui receurent M. le grand-prieur, de la part du +vice-roy, très-honnorablement. Il monta sur un cheval d'Espagne, le plus +beau que j'aye veu il a long-temps, que depuis le vice-roy luy donna, et +se manioit très-bien, et faisoit de très-belles courbettes, ainsi qu'on +parloit de ce temps. Luy, qui estoit un très-bon homme de cheval, et +aussi bon que de mer, il le fit très-beau voir là-dessus: et il le +faisoit très-bien valloir et<a name="page_293" id="page_293"></a> aller, et de fort bonne grace, car il +estoit l'un des plus beaux princes qui fust de ce temps-là et des plus +agréables, des plus accomplis, et de fort haute et belle taille et bien +dénoüée; ce qui n'advient guieres à ces grands hommes. Ainsi il fut +conduit par tous ces seigneurs et tant d'autres gentilshommes chez le +vice-roy, lequel l'attendoit, et luy fit tous les honneurs du monde, et +logea en son palais, et le festoya fort sumptueusement, et luy et sa +troupe: il le pouvoit bien faire, car il luy gaigna vingt mille escus à +ce voyage.</p> + +<p>Nous pouvions bien estre avec lui deux cents gentilshommes, que +capitaines des galleres et autres; nous fusmes logés chez la pluspart +des grands seigneurs de la ville, et très-magnifiquement. Dès le matin, +sortant de nos chambres, nous rencontrions des estaffiers si bien créez +qui se venoient présenter aussi-tost et demander ce que nous voulions +faire et où nous voulions aller et pourmener, et si nous voulions +chevaux ou coches. Soudain, aussi-tost nostre volonté dite aussi-tost +accomplie, et alloient quérir les montures que voulions, si belles, si +riches et si superbes, qu'un roy s'en fust contenté; et puis +accommencions et accomplissions nostre journée ainsi qu'il plaisoit à +chacun. Enfin nous n'estions guieres gastez d'avoir faute de plaisirs et +délices en cette ville: ne faut dire qu'il n'y en eust, car je n'ai +jamais veu ville qui en fust plus remplie en toute sorte. Il n'y manque +que la familiere, libre et franche conversation d'avec les dames +d'honneur et réputation, car d'autres il y en a assez: à quoi pour ce +coup sceut très-bien remédier madame la marquise de Gouast, pour l'amour +de laquelle ce discours se fait; car, toute courtoise et pleine de toute +honnesteté, et pour la grandeur de sa maison, ayant ouy renommer M. le +grand-prieur des perfections qui estoient en luy, et l'ayant veu passer +par la ville à cheval et recogneu, comme de grand à grand, cela est deu +communément, elle qui estoit toute grande en tout, l'envoya visiter un +jour par un gentilhomme fort honneste et bien créé, et lui manda que, si +son sexe et la coustume du pays lui eussent permis de le visiter, +volontiers elle y fust venue fort librement pour luy offrir sa +puissance, comme avoient fait tous les grands seigneurs du royaume, mais +le pria de prendre ses excuses en gré, en luy offrant et ses maisons, et +ses chasteaux, et sa puissance. M. le grand-prieur, qui estoit la mesme +courtoisie, la remercia fort comme il devoit, et luy manda qu'il luy +iroit baiser les mains incontinent après disner;<a name="page_294" id="page_294"></a> à quoi il ne faillit +avec sa suite de tous nous autres qui estions avec luy. Nous trouvasmes +la marquise dans sa salle avec ses deux filles, donne Antonine, et +l'autre donne Hieronyme ou donne Joanne (je ne sçaurois bien le dire, +car il ne m'en souvient plus), avec force belles dames et damoiselles, +tant bien en point et de si belle et bonne grace, que, horsmis nos cours +de France et d'Espagne, volontiers ailleurs n'ay-je point veu plus belle +troupe de ames. Madame la marquise salua à la française et receut M. le +grand-prieur avec un très-grand honneur; et luy en fit de mesmes, encore +plus humble, <i>con mas gran sossiego</i>, comme dit l'Espagnol. Leurs devis +furent pour ce coup de propos communs. Aucuns de nous autres, qui +sçavions parler italien et espagnol, accostasmes les autres dames, que +nous trouvasmes fort honnestes et gallantes, et de fort bon entretien. +Au départir, madame la marquise, ayant sceu de M. le grand-prieur le +séjour de quinze jours qu'il vouloit faire-là, lui dit: «Monsieur, quand +vous ne saurez que faire et qu'aurez faute de passetemps, lorsqu'il vous +plaira venir céans vous me ferez beaucoup d'honneur, et y serez le +très-bien venu comme en la maison de madame vostre mére; vous priant de +disposer cette-cy de mesme et ainsi que de la sienne, et y faire ny plus +ny moins. J'ay ce bonheur d'estre aimée et visitée d'honnestes et belles +dames de ce royaume et de cette ville, autant que dame qui soit; et +d'autant que vostre jeunesse et vertu porte que vous aimez la +conversation des honnestes dames, je les prieray de se rendre icy plus +souvent que de coustume, pour vous tenir compagnie et à toute cette +belle noblesse qui est avec vous. Voilà mes deux filles, auxquelles je +commanderay, encores qu'elles ne soient si accomplies qu'on diroit bien, +de vous tenir compagnie à la française, comme de rire, danser, joüer, +causer librement, et modestement, honnestement, comme vous faites à la +Cour de France, à quoy je m'offrirois volontiers; mais il fascheroit +fort à un prince jeune, beau et honneste comme vous estes, d'entretenir +une vieille surannée, fascheuse et peu aimable comme moy; car volontiers +vieillesse et jeunesse ne s'accordent guieres bien ensemble.»</p> + +<p>M. le grand-prieur luy releva aussi-tost ces mots, en luy faisant +entendre que la vieillesse n'avoit rien gaigné sur elle, et que +mal-aisément il ne passeroit pas celuy-là, et que son automne surpassoit +tous les printemps et estez qui estoient en cette salle. Comme de vray, +elle se monstroit encor une très-belle<a name="page_295" id="page_295"></a> dame et fort aimable, voire plus +que ses deux filles, toutes belles et jeunes qu'elles estoient; si +avoit-elle bien alors près de soixante bonnes années. Ces deux petits +mots que M. le grand-prieur donna à madame la marquise luy plurent fort, +selon que nous pusmes cognoistre à son visage riant, à sa parole et à sa +façon. Nous partismes de-là extresmement bien édifiés de cette belle +dame et surtout M. le grand-prieur, qui en fust aussi-tost espris, ainsi +qu'il nous le dit. Il ne faut donc douter si cette belle dame et +honneste, et sa belle troupe de dames, convia M. le grand-prieur tous +les jours d'aller à son logis; car si on n'y alloit l'après-dinée on y +alloit le soir. M. le grand-prieur prit pour sa maistresse sa fille +aisnée, encore qu'il aimast mieux la mère; mais ce fut <i>per adumbrar la +cosa</i><a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>.</p> + +<p>Il se fit force courements de bague, où M. le grand-prieur emporta le +prix, force ballets et danses. Bref, cette belle compagnie fut cause +que, luy ne pensant séjourner que quinze jours, nous y fusmes pour nos +six sepmaines, sans nous y fascher nullement, car nous y avions nous +autres aussi bien fait des maistresses comme nostre général. Encore y +eussions demeuré davantage, sans qu'un courrier vint du Roy son maistre, +qui lui porta nouvelles de la guerre eslevée en Escosse; et pour ce +falloit mener et faire passer ses galleres de levant en ponant, qui +pourtant ne passèrent de huict mois après. Ce fut à ce départir de ces +plaisirs délicieux, et de laisser la bonne et gentille ville de Naples: +et ne fut à M. nostre général et à tous nous autres sans grandes +tristesses et regrets, mais nous faschant fort de quitter un lieu où +nous nous trouvions si bien.</p> + +<p>Au bout de six ans, ou plus, nous allasmes au secours de Malte. Moy +estant à Naples, je m'enquis si madite dame la marquise estoit encor +vivante; on me dit qu'ouy, et qu'elle estoit en la ville. Soudain je ne +faillis de l'aller voir, et fus aussi-tost recogneu par un vieux maistre +d'hostel de céans, qui l'alla dire à madite dame que je luy voulois +baiser les mains. Elle, qui se ressouvint de mon nom de Bourdeille, me +fit monter en sa chambre et la voir. Je la trouvay qui gardoit le lict, +à cause d'un petit feu vollage qu'elle avoit d'un costé de jouë. Elle me +fit, je vous jure, une très-bonne chere: je ne la trouvay que fort peu +changée, et encore si belle, qu'elle eust bien fait commettre un péché +mortel, fust de fait ou de<a name="page_296" id="page_296"></a> volonté. Elle s'enquit fort à moy des +nouvelles de M. le grand-prieur, et d'affection, et comme il estoit +mort, et qu'on lui avoit dit qu'il avoit esté empoisonné, maudissant +cent fois le malheureux qui avoit fait le coup. Je luy dis que non, et +qu'elle otast cela de sa fantaisie, et qu'il estoit mort d'un purisy +faux et sourd qu'il avoit gaigné à la bataille de Dreux, où il avoit +combattu comme un César tout le jour; et le soir à la dernière charge, +s'estant fort échauffé au combat, et suant, se retirant le soir qu'il +geloit à pierre fendre, se morfondit, et se couva sa maladie, dont il +mourut un mois ou six semaines après. Elle monstroit, par sa parole et +sa façon, de le regretter fort: et notez que, deux ou trois ans +auparavant, il avoit envoyé deux galleres en cours sous la charge du +capitaine Beaulieu, l'un de ses lieutenants de galleres. Il avoit pris +la bandiere de la reyne d'Escosse, qu'on n'avoit jamais veue vers les +mers de levant, ny cogneuë, dont on estoit fort esbahy; car, de prendre +celle de France, n'en falloit point parler, pour l'alliance entre le +Turc.</p> + +<p>M. le grand-prieur avoit donné charge au dit capitaine Beaulieu de +prendre terre à Naples, et de visiter de sa part madame la marquise et +ses filles, auxquelles trois il envoyoit force présents de toutes les +petites singularitez qui estoient lors à la Cour et au palais, à Paris +et en France; car ledit sieur grand-prieur estoit la libéralité et +magnificence mesme: à quoy ne faillit le capitaine Beaulieu, et de +présenter le tout, qui fut très-bien receu, et pour ce fut récompensé +d'un beau présent. Madame la marquise se ressentoit si fort obligée de +ce présent, et de la souvenance qu'il avoit encor d'elle, qu'elle me le +réïtera plusieurs fois, dont elle l'en aima encore plus. Pour l'amour de +luy elle fit encore une courtoisie à un gentilhomme gascon, qui estoit +lors aux galleres de M. le grand-prieur, lequel, quand nous partismes, +demeura dans la ville, malade jusqu'à la mort. La fortune fut si bonne +pour luy, que, s'addressant à la dite dame en son adversité, elle le fit +si bien secourir qu'il eschappa, et le prit en sa maison, et s'en +servit, que, venant à vacquer une capitainerie en un de ses chasteaux, +elle la luy donna, et luy fit espouser une femme riche. Aucuns de nous +autres ne sceusmes qu'estoit devenu le gentilhomme, et le pensions mort, +si non lors que nous fismes ce voyage de Malte il se trouva un +gentilhomme qui estoit cadet de celuy dont j'ay parlé, qui un jour, sans +y penser, parlant à moy de la principale occasion de son voyage qui +estoit pour chercher nouvelles d'un sien frère qui avoit<a +name="page_297" id="page_297"></a> esté à M. le grand-prieur, et estoit +resté malade à Naples il y avoit plus de six ans, et que depuis il n'en +avoit jamais sceu nouvelles, il m'en alla souvenir, et depuis m'enquis +de ses nouvelles aux gens de madame la marquise, qui m'en contèrent, et +de sa bonne fortune: soudain je le rapportay à son cadet, qui m'en +remercia fort, et vint avec moi chez ma dite dame qui en prit encor plus +de langue, et l'alla voir où il estoit.</p> + +<p>Voilà une belle obligation pour une souvenance d'amitié qu'elle avoit +encore, comme j'ay dit; car elle m'en fit encore meilleure chere, et +m'entretint fort du bon temps passé, et de force autres choses qui +faisoient trouver sa compagnie très-belle et très-aimable; car elle +estoit de très-beau et bon devis, et très-bien parlante. Elle me pria +cent fois ne prendre autre logis ny repas que le sien, mais je ne le +voulus jamais, n'ayant esté mon naturel d'estre importun ny coquin. Je +l'allois voir tous les jours, pour sept ou huict jours que nous +demeurasmes, et y estois très-bien venu, et sa chambre m'estoit toujours +ouverte sans difficulté. Quand je luy dis adieu, elle me donna des +lettres de faveur à son fils M. le marquis de Pescaire, général pour +lors en l'armée espagnole: outre ce, elle me fit promettre qu'au retour +je passerois pour la revoir, et de ne prendre autre logis que le sien. +Le malheur fut tant pour moy, que les galleres qui nous tournèrent ne +nous mirent à terre qu'à Terracine, d'où nous allasmes à Rome, et ne pus +tourner en arrière; et aussi que je m'en voulois aller à la guerre +d'Hongrie; mais, estans à Venise, nous sceusmes la mort du grand +Soliman. Ce fut-là où je maudis cent fois mon malheur que je ne fusse +retourné aussi bien à Naples, où j'eusse bien passé mon temps, et +possible, par le moyen de ma dite dame la marquise, j'y eusse rencontré +une bonne fortune, fust par mariage ou autrement; car elle me faisoit ce +bien de m'aimer. Je croy que ma malheureuse destinée ne le voulut, et me +voulut encore ramener en France pour y estre à jamais malheureux, et où +jamais la bonne fortune ne m'a monstré bon visage, si-non par apparence +et beau semblant; d'estre estimé gallant homme de bien et d'honneur +prou, mais des moyens et des grades point, comme aucuns de mes +compagnons, voire d'autres plus bas, lesquels j'ay veu qu'ils se fussent +estimez heureux que j'eusse parlé à eux dans une Cour, dans une chambre +de roy ou de reyne, ou une salle, encore à costé ou sur l'espaule, +qu'aujourd'huy je les vois advancés comme potirons, et fort aggrandis, +bien que je n'aye affaire d'eux et ne les tienne plus grands que moy, +ny<a name="page_298" id="page_298"></a> que je leur voulusse déférer en rien de la longueur d'un ongle. Or +bien pour moy je peux en cela pratiquer le proverbe que nostre +rédempteur Jésus-Christ a profféré de sa propre bouche, que <i>nul ne peut +estre prophete en son pays</i>. Possible, si j'eusse servi des princes +estrangers, aussi bien que les miens, et cherché l'adventure parmy eux +comme j'ay fait parmy les nostres, je serois maintenant plus chargé de +biens et dignitez que ne suis de douleurs et d'années. Patience: si ma +parque m'a ainsi filé, je la maudis; s'il tient à mes princes, je les +donne à tous les diables, s'ils n'y sont.</p> + +<p>Voilà mon conte achevé de cette honnorable dame. Elle est morte en une +très-grande réputation d'avoir esté une très-belle et honneste dame, et +d'avoir laissé après elle une belle et généreuse lignée, comme M. le +marquis son aisné, don Juan, don Carlos, don Césare d'Avalos; que j'ay +tous veus et desquels j'en ay parlé ailleurs: les filles de mesme ont +ensuivy les frères.</p> + +<p>Or, je fais fin à mon principal discours.<a name="page_299" id="page_299"></a></p> + +<h2><a name="DISCOURS_SIXIEME" id="DISCOURS_SIXIEME"></a>DISCOURS SIXIÈME</h2> + +<p class="c">Sur ce que les belles et honnestes femmes aiment les vaillants +hommes, et les braves hommes aiment les dames courageuses. </p> + +<p>Il ne fut jamais que les belles et honnestes dames n'aimassent les gens +braves et vaillants, encore que de ieur nature elles soyent poltronnes +et timides; mais la vaillance a telle vertu à l'endroit d'elles, +qu'elles l'aiment. Que c'est que de se faire aimer à son contraire, +malgré son naturel! Et, qu'il ne soit vray, Vénus, qui fut jadis la +déesse de beauté, de toute gentillesse et honnesteté, estant à mesme, +dans les cieux et en la cour de Jupiter, pour choisir quelque amoureux +gentil et beau, et pour faire cocu son bonhomme de mary Vulcain, n'en +alla aucun choisir des plus mignons, des plus fringants ny des plus +frisés, de tant qu'il y en avoit, mais choisit et s'amouracha du dieu +Mars, dieu des armées et des vaillances, encore qu'il fust tout sallaud, +tout suant de la guerre d'où il venoit, et tout noirci de poussière et +malpropre ce qu'il se peut, centant mieux son soldat de guerre que son +mignon de cour; et, qui pis est encore, bien souvent, possible, tout +sanglant, revenant des batailles, couchoit-il avec elle sans autrement +se nettoyer et parfumer.</p> + +<p>—La généreuse belle reyne Pantasilée, la renommée luy ayant fait à +sçavoir les valeurs et vaillances du preux Hector, et ses merveilleux +faits d'armes qu'il faisoit devant Troye sur les Grecs, au seul bruit +s'amouracha de luy tant, que, par un désir d'avoir d'un si vaillant +chevalier des enfants, c'est-à-dire filles qui succédassent a son +royaume, s'en alla le trouver à Troye, et, le voyant, le contemplant et +l'admirant, fit tout ce qu'elle peut pour se mettre en grâce avec luy, +non moins par les armes qu'elle faisoit, que par sa beauté, qui estoit +très-rare; et jamais Hector ne faisoit saillie sur ses ennemis qu'elle +ne l'y accompagnast, et ne se meslast aussi avant que Hector là où il +faisoit le plus chaud; si que l'on dit que plusieurs fois, faisant de si +grandes proüesses, elle en faisoit esmerveiller Hector, tellement qu'il +s'arrestoit tout court comme<a name="page_300" id="page_300"></a> ravy souvent au milieu des combats les +plus forts, et se mettoit un peu à l'escart pour voir et contempler +mieux à son aise cette brave reyne à faire de si beaux coups. De-là en +avant il est à penser au monde ce qu'ils firent de leurs amours, et +s'ils les mirent à exécution: le jugement en peut estre bientost donné; +mais tant y a que leur plaisir ne peut pas durer longuement; car elle, +pour mieux complaire à son amoureux, se précipitoit ordinairement aux +hasards, qu'elle fut tuée à la fin parmi la plus forte et plus cruelle +meslée. Aucuns disent pourtant qu'elle ne vid pas Hector, et qu'il +estoit mort devant qu'elle arrivast, dont arrivant et sçachant la mort, +entra en un si grand dépit et tristesse, pour avoir perdu le bien de sa +veuë qu'elle avoit tant desiré et pourchassé de si loingtain pays, +qu'elle s'alla perdre volontairement dans les plus sanglantes batailles, +et mourut, ne voulant plus vivre puisqu'elle n'avoit peu voir l'objet +valeureux qu'elle avoit le mieux choisi et plus aimé. De mesmes en fit +Tallestride, autre reyne des Amazones, laquelle traversa un grand pays, +et fit je ne sçay combien de lieuës pour aller trouver Alexandre le +Grand, luy demandant par mercy, ou à la pareille, de ce bon temps que +l'on faisoit, et le donnoit-on pour la pareille; coucha avec luy pour +avoir de la ligéne d'un si grand et généreux sang, l'ayant ouy tant +estimer; ce que volontiers Alexandre luy accorda; mais bien gasté et +dégousté s'il eust fait autrement, car la digne reyne estoit bien aussi +belle que vaillante. Quinte Curce, Oroze et Justin l'asseurent, et +qu'elle vint trouver Alexandre avec trois cents dames à sa suite, tant +bien en point et de si bonne grace, portans leurs armes, que rien plus; +et fit ainsi la révérence à Alexandre, qui la recueillit avec un +très-grand honneur, et demeura l'espace de treize jours et treize nuicts +avec luy, s'accommoda du tout à ses volontez et plaisirs, luy disant +pourtant tousjours que si elle en avoit une fille, qu'elle la garderoit +comme un très-précieux trésor: si elle en avoit un fils, qu'elle luy +envoyeroit, pour la haine extreme qu'elle portoit au sexe masculin, en +matiere de regner, et avoir aucun commandement parmy elles, selon les +loix introduites en leurs compagnies depuis qu'elles tuèrent leurs +marys. Ne faut douter là-dessus que les autres dames et sous-dames n'en +firent de mesme et ne se firent couvrir aux autres capitaines et +gendarmes du dit Alexandre; car, en cela, il falloit faire comme la +dame.</p> + +<p>La belle vierge Camille, belle et généreuse, et qui servoit si +fidellement Diane, sa maistresse, parmy les forests et les bois, en<a +name="page_301" id="page_301"></a> ses chasses, ayant senty le vent et la +vaillance de Turnus, et qu'il avoit à faire avec un vaillant homme +aussi, qui estoit Enée, et qui luy donnoit de la peine, choisit son +parti et le vint trouver seulement avec trois fort honnestes et belles +dames de ses compagnes, qu'elle avoit esleu pour ses grandes amies et +fideles confidentes, et tribades pensez, et pour friquarelle; et pour +l'honneur en tous lieux s'en servoit, comme dit Virgile en ses +<i>Æneïdes</i>, et s'appeloit l'une Armie la vierge et la vaillante, et +l'autre Iulle, et la troisiesme Tarpée, qui sçavoit bien bransler la +pique et le dard, en deux façons diverses pensez, et toutes trois filles +d'Italie. Camille donc vint ainsi avec sa belle petite bande (aussi +dit-on petit et beau et bon) trouver Turnus, avec lequel elle fit de +très-belles armes, et s'advança si souvent et se mesla parmy les +vaillants Troyens, qu'elle fut tuée, avec très-grand regret de Turnus, +qui l'honnoroit beaucoup, tant pour sa beauté que pour son bon secours. +Ainsi ces dames belles et courageuses alloient rechercher les braves et +vaillants, les secourans en leurs guerres et combats. Qui mit le feu +d'amour si ardent dans la poitrine de la pauvre Didon, si-non la +vaillance qu'elle sentit en son Enéas, si nous voulons croire Virgile? +Car, après qu'elle l'eut prié de luy raconter les guerres, désolations +et destruction de Troye, et qu'il l'en eut contenté, à son grand regret +pourtant pour renouveller telles douleurs, et qu'en son discours il +n'oublioit pas ses vaillantises, et les ayant Didon très-bien remarquées +et considérées en soy, lorsqu'elle commença à déclarer à sa sœur Anne +son amour, les plus prégnantes et principales paroles qu'elle luy dit, +furent: «Hà! ma sœur, quel hoste est cettuy-cy qui est venu chez moy! +la belle façon qu'il a, et combien se monstre-t-il en grace d'estre +brave et vaillant, soit en armes et en courage! et croy fermement qu'il +est extraict de quelque race des dieux; car les cœurs villains sont +coüards de nature.» Telles furent ses paroles. Et croy qu'elle se mit à +l'aimer, tant aussi parce qu'elle estoit brave et généreuse, et que son +instinct a poussoit d'aimer son semblable, aussi pour s'en aider et +servir en cas de nécessité. Mais le malheureux la trompa et l'abandonna +misérablement; ce qu'il ne devoit faire à cette honneste dame qui luy +avoit donné son cœur et son amour; à luy, dis-je, qui estoit un +estranger et un forbanny<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p> + +<p>—Bocace, en son livre des <i>Illustres malheureux</i>, fait un conte<a +name="page_302" id="page_302"></a> d'une duchesse de Furly, nommée Romilde, +laquelle, ayant perdu son mary, ses terres et son bien, que Caucan, roy +des Avarois, luy avoit tout prit, et réduite à se retirer avec ses +enfants dans son chasteau de Furly, là où il l'assiégea. Mais un jour +qu'il s'en approchoit pour le recognoistre, Romilde, qui estoit sur le +haut d'une tour, le vid, et se mit fort à le contempler et longuement; +et le voyant si beau, estant à la fleur de son aage, monté sur un beau +cheval, et armé d'un harnois très-superbe, et qu'il faisoit tant de +beaux exploict d'armes, et ne s'espargnoit non plus que le moindre +soldat des siens, en devint incontinent passionnément amoureuse; et, +laissant arrière le deuil de son mary et les affaires de son chasteau et +de son siége, luy manda par un messager que, s'il la vouloit prendre en +mariage, qu'elle luy rendroit la place dès le jour que les nopces +seroient célébrées. Le roy Cauean la prit au mot. Le jour donc compromis +venu, elle s'habille pompeusement de ses plus beaux et superbes habits +de duchesse, qui la rendirent d'autant plus belle, car elle l'estoit +très-fort; et estant venue au camp du Roy pour consommer le mariage, +afin qu'on ne le pust blasmer qu'il n'eust tenu sa foy, se mit toute la +nuict à contenter la duchesse eschauffée. Puis lendemain au matin, +estant levé, fit appeler douze soldats avarois des siens, qu'il estimoit +les plus forts et roides compagnons, et mit Romilde entre leurs mains +pour en faire leur plaisir l'un après l'autre; laquelle repassèrent tout +une nuict tant qu'ils purent: et le jour venu, Caucan, l'ayant fait +appeller, luy ayant fait forces reproches de sa lubricité et dit force +injures, la fit empaler par sa nature, dont elle en mourut. Acte cruel +et barbare certes, de traitter ainsi une si belle et honneste dame, au +lieu de la reconnoistre, la récompenser et traitter en toute sorte de +courtoisie, pour la bonne opinion qu'elle avoit eue de sa générosité, de +sa valeur et de son noble courage, et l'avoir pour cela aimé! A quoy +quelquefois les dames doivent bien regarder, car il y a de ces vaillants +qui ont tant accoustumé à tuer, à manier et à battre le fer si rudement, +que quelquefois il leur prend des humeurs d'en faire de mesme sur les +dames. Mais tous ne sont pas de ces complexions; car, quand quelques +honnestes dames leur font cet honneur de les aimer et avoir bonne +opinion de leur valeur, laissent dans le camp leurs furies et leurs +rages, et dans des cours et dans des chambres s'accommodent aux douceurs +et à toutes les bonnestetez et courtoisies. Bandel, dans ses <i>Histoires +tragiques</i>, en raconte une, qui est la plus belle que j'aye jamais +leu,<a name="page_303" id="page_303"></a> d'une duchesse de Savoye, laquelle un jour en sortant de sa ville +de Thurin, et ayant ouy une pellerine espagnole, qui alloit à Lorette +pour certain veu, s'escrier et admirer sa beauté, et dire tout haut que +si une belle et parfaite dame estoit mariée avec son frere le seigneur +de Mendozze, qui estoit si beau, si brave et si vaillant, qu'il se +pourroit bien dire partout que les deux plus beaux pairs du monde +estoient couplez ensemble. La duchesse, qui entendoit très-bien la +langue espagnole, ayant en soy très-bien engravés et remarqués ces mots, +et dans son ame s'y mit aussi à en graver l'amour, si bien que par un +tel bruit elle devint tant passionnée du seigneur de Mendozze, qu'elle +ne cessa jamais jusques à ce qu'elle eust projeté un feint pellerinage à +Saint Jacques, pour voir son amoureux si-tost conceu; et, s'estant +acheminée en Espagne, et pris le chemin par la maison du seigneur de +Mendozze, eut temps et loisir de contenter et rassasier sa veuë de +l'objet beau qu'elle avoit esleu; car la sœur du seigneur de +Mendozze, qui accompagnoit la duchesse, avoit adverty son frère d'une +telle et si noble et belle venue: à quoy il ne faillit d'aller au devant +d'elle bien en point, monté sur un beau cheval d'Espagne, avec une si +belle grace que la duchesse eut occasion de se contenter de la renommée +qui luy avoit esté rapportée, et l'admira fort, tant pour sa beauté que +pour sa belle façon, qui monstroit à plein la vaillance qui estoit en +luy, qu'elle estimoit bien autant que les autres vertus et +accomplissements et perfections; présageant dès lors qu'un jour elle en +auroit bien affaire, ainsi que par après il luy servit grandement en +l'accusation fausse que le comte Pancalier fit contre sa chasteté. +Toutes fois, encore qu'elle le tint brave et courageux pour les armes, +si fut-il pour ce coup coüard en amours; car il se monstra si froid et +respectueux envers elle, qu'il ne luy fit nul assaut de paroles +amoureuses; ce qu'elle aimoit le plus, et pourquoy elle avoit entrepris +son voyage; et, pour ce, dépitée d'un tel froid respect ou plustost de +telles coüardises d'amours, s'en partit le lendemain d'avec luy, non si +contente qu'elle eust voulu. Voilà comment les dames quelquefois aiment +bien autant les hommes hardis pour l'amour comme pour les armes, non +qu'elles veuillent qu'ils soient effrontez et hardis, impudents et sots, +comme j'en ay cogneu; mais il faut en cela qu'ils tiennent le <i>medium</i>. +J'ay cogneu plusieurs qui ont perdu beaucoup de bonnes fortunes pour +tels respects, dont j'en ferois de bons contes si je ne craignois +m'esgarer trop de mon discours; mais j'espère les faire à part: si<a +name="page_304" id="page_304"></a> diray-je cettuy-cy. J'ay ouy conter +d'autres fois d'une dame, et des très-belles du monde, laquelle, ayant +de mesme ouy renommer un pour brave et vaillant, et qu'il avoit desjà en +son aage fait et parfait de grands exploicts d'armes, et surtout +gaignées deux grandes et signalées batailles contre ses ennemis<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>, +eut grand désir de le voir, et pour ce fit un voyage dans la province où +pour lors il y faisoit séjour, sous quelque autre prétexte que je ne +diray point. Enfin elle s'achemina; mais et qu'est-il impossible à un +brave cœur amoureux? Elle le void et contemple à son aise, car il +vint fort loing au-devant d'elle, et la reçoit avec tous les honneurs et +respects du monde, ainsi qu'il devoit à une si grande, belle et +magnanime princesse, et trop, comme dit l'autre, car il luy arriva de +mesme comme au seigneur de Mendozze et à la duchesse de Savoye; et tels +respects engendrerent pareils mescontentements et dépits, si bien +qu'elle partit d'avec luy non si bien satisfaite comme elle y estoit +venuë. Possible qu'il y eust perdu son temps et qu'elle n'eust obéy à +ses volontez; mais pourtant l'essay n'en fust esté mauvais, ains fort +honorable, et l'en eust-on estimé davantage. De quoy sert donc un +courage hardy et généreux, s'il ne se monstre en toutes choses, et +mesmes en amours comme aux armes, puisque armes et amours sont +compagnes, marchent ensemble et ont une mesme sympathie: ainsi que dit +le poëte, tout amant est gendarme, et Cupidon a son camp et ses armes +aussi-bien que Mars. M. de Ronsard en a fait un beau sonnet dans ses +premieres amours.</p> + +<p>Or, pour tourner encore aux curiositez qu'ont les dames de voir et aimer +les gens généreux et vaillants, j'ay ouy raconter à la Reyne +d'Angleterre Élisabeth, qui regne aujourd'huy, un jour, elle estant à +table, faisant souper avec elle M. le grand-prieur de France, de la +maison de Lorraine, et M. d'Anville, aujourd'huy M. de Montmorency et +connestable, parmy ce devis de table et s'estant mis sur les loüanges du +feu roy Henry deuxiesme le loua fort de ce qu'il estoit brave, vaillant +et généreux, et, en usant de ce mot, fort martial, et qu'il l'avoit bien +monstré en toutes ses actions; et que pour ce, s'il ne fust mort si +tost, elle avoit résolu de l'aller voir en son royaume, et avoit fait +accommoder et apprester ses galeres pour passer en France et toucher +entre leurs deux mains la foi et leur paix. «Enfin c'estoit une de<a +name="page_305" id="page_305"></a> mes envies de le voir; je crois qu'il ne +m'en eust refusée, car, disoit-elle, mon humeur est d'aymer les gens +vaillants, et veux mal à la mort d'avoir ravy un si brave roy, au moins +avant que je ne l'aye veu.» Cette mesme reyne, quelque temps après, +ayant ouy tant renommer M. de Nemours des perfections et valleurs qui +estoient en luy, fut curieuse d'en demander des nouvelles à feu M. de +Rendan, lorsque le roy François second l'envoya en Escosse faire la paix +devant le petit lict qui estoit assiégé; et ainsi qu'il luy en eust +conté bien au long, et toutes les especes de ses grandes et belles +vertus et vaillances, M. de Rendan, qui s'entendoit en amours aussi bien +qu'en armes, cogneut en elle et son visage quelque estincelle d'amour ou +d'affection, et puis en ses paroles une grande envie de le voir. Par +quoy ne se voulant arrester en si beau chemin, fit tant envers elle de +sçavoir, s'il la venoit voir, s'il seroit le bien venu et receu; ce +qu'elle l'en asseura, et par là présuma qu'ils pourroient venir en +mariage. Estant donc de retour de son ambassade à la Cour, en fit au Roy +et à M. de Nemours tout le discours; à quoy le roy recommanda et +persuada à M. de Nemours d'y entendre: ce qu'il fit avec une très-grande +joye, s'il pouvoit parvenir à un si beau royaume par le moyen d'une si +belle, si vertueuse et honneste Reyne. Pour fin, les fers se mirent au +feu; par les beaux moyens que le roy lui donna, il fit de fort grands +préparatifs, et très-superbes et beaux appareils, tant d'habillement, +chevaux, armes, bref, de toutes choses exquises, sans y rien obmettre +(car je vis tout cela), pour aller parestre devant cette belle +princesse; n'oubliant surtout d'y mener toute la fleur de la jeunesse de +la Cour; si bien que le fol Greffier, rencontrant là-dessus, disoit que +c'estoit la fleur des febves, par-là brocardant la follastre jeunesse de +la Cour. Cependant M. de Lignerolles, très-habile et accort gentilhomme, +et lors fort favory de M. de Nemours son maistre, fut depesché vers la +dite Reyne, qui s'en retourna avec une response belle et très-digne de +s'en contenter et de presser et avancer son voyage; et me souvient que +la Cour en tenoit le mariage pour quasi fait: mais nous nous donnasmes +la garde que, tout à coup, ledit voyage se rompit et demeura court, et +avec une très-grande despense, très-vaine et inutile pourtant. Je +dirois, aussi bien qu'homme de France, à quoy il tint que cette rupture +se fit si-non qu'en passant ce seul mot, que d'autres amours, possible, +luy serroyent plus le cœur et le tenoient plus captif et arresté; car +il estoit si accomply en toutes choses et si adroit aux armes et +autres<a name="page_306" id="page_306"></a> vertus, que les dames à l'envy volontiers l'eussent couru à +force, ainsi que j'en ai vu de plus fringantes et plus chastes, qui +rompoient bien leur jeusne de chasteté pour luy.</p> + +<p>—Nous avons, dans les <i>Cents Nouvelles de la reyne de Navarre +Marguerite</i>, une très-belle histoire de cette dame de Milan, qui, ayant +donné assignation à feu M. de Bonnivet, depuis amiral de France, une +nuict attira ses femmes de chambre avec des espées nues pour faire bruit +sur le degré ainsi qu'il seroit prest à se coucher: ce qu'elles firent +très-bien, suivant en cela le commandement de leur maistresse, qui de +son côté, fit de l'effrayée et craintive, disant que c'estoient ses +beaux-frères qui s'estoient aperceus de quelque chose, et qu'elle estoit +perdue, et qu'il se cachast sous le lict ou derrière la tapisserie. Mais +M. de Bonnivet, sans s'effrayer, prenant sa cape à l'entour du bras et +son espée de l'autre, il dit: «Et où sont-ils ces braves frères qui me +voudroient faire peur ou mal? Quand ils me verront, ils n'oseront +regarder seulement la pointe de mon espée.» Et, ouvrant la porte et +sortant, ainsi qu'il vouloit commencer à charger sur ce degré, il trouva +ces femmes avec leur tintamarre, qui eurent peur et se mirent à crier et +confesser le tout. M. de Bonnivet, voyant que ce n'estoit que cela, les +laissa et les recommanda au diable; et se rentra en la chambre, et ferma +la porte sur lui, et vint trouver sa dame, qui se mit à rire et +l'embrasser, et luy confesser que c'estoit un jeu aposté par elle, et +l'asseurer que, s'il eust fait du poltron et n'eust monstré en cela sa +vaillance, de laquelle il avoit le bruit, que jamais il n'eust couché +avec elle; et pour s'estre monstré ainsi généreux et asseuré, elle +l'embrassa et le coucha auprès d'elle; et toute la nuict ne faut point +demander ce qu'ils firent; car c'estoit l'une des belles femmes de +Milan, et après laquelle il avoit eu beaucoup de peine à la gaigner.</p> + +<p>—J'ay cogneu un brave gentilhomme, qui un jour estant à Rome couché +avec une gentille dame romaine, son mary absent, luy donna une pareille +allarme, et fit venir une de ses femmes en sursaut l'advertir que le +mary tournoit des champs. La femme, faisant de l'estonnée, pria le +gentilhomme de se cacher dans un cabinet, autrement elle estoit perdue. +«Non, non, dit le gentilhomme, pour tout le bien du monde je ne ferois +pas cela; mais s'il vient, je le tueray.» Ainsi qu'il avoit sauté à son +espée, la dame se mit à rire et confesser avoir fait cela à poste<a +name="page_307" id="page_307"></a> pour l'esprouver, si son mary luy vouloit +faire mal, ce qu'il feroit et la défendroit bien.</p> + +<p>—J'ay cogneu une très-belle dame qui quitta tout à trac un serviteur +qu'elle avoit, pour ne le tenir vaillant, et le changea en un autre qui +ne le ressembloit, mais estoit craint et redouté extresmement de son +espée, qui estoit des meilleures qui se trouvassent pour lors.</p> + +<p>—J'ay ouy faire un conte à la Cour aux anciens, d'une dame qui estoit à +la Cour, maistresse de feu M. de Lorge, le bonhomme, en ses jeunes ans +l'un des vaillants et renommez capitaines des gens de pied de son temps. +Elle, en ayant ouy dire tant de bien de sa vaillance, un jour que le roy +François premier faisoit combattre des lions en sa Cour, voulut faire +preuve s'il estoit tel qu'on luy avoit fait entendre, et pour ce laissa +tomber un de ses gands dans le parc des lyons, estants en leur plus +grande furie, et là-dessus pria M. de Lorge de l'aller quérir s'il +l'aimoit tant comme il le disoit. Luy, sans s'estonner, met sa cape au +poing et l'espée à l'autre main, et s'en va asseurément parmy ces lyons +recouvrer le gand. En quoy la fortune luy fut si favorable, que, faisant +toujours bonne mine, et monstrant d'une belle asseurance la pointe de +son espée aux lyons, ils ne l'osèrent attaquer; et ayant recouru le +gand, il s'en retourna devers sa maistresse et luy rendit; en quoy elle +et tous les assistants l'en estimèrent bien fort. Mais on dit que, de +beau dépit, M. de Lorge la quitta pour avoir voulu tirer son passe-temps +de luy et de sa valeur de cette façon. Encores dit-on qu'il luy jeta par +beau dépit le gand au nez; car il eust mieux voulu qu'elle luy eust +commandé cent fois d'aller enfoncer un bataillon de gens de pied, où il +s'estoit bien appris d'y aller, que non de combattre des bestes, dont le +combat n'en est guères glorieux. Certes tels essais ne sont ny beaux, ny +honnestes, et les personnes qui s'en aident sont fort à reprouver. +J'aimerois autant un tour que fit une dame à son serviteur, lequel, +ainsi qu'il luy présentoit son service, et l'asseuroit qu'il n'y auroit +chose, tant hazardeuse fust-elle, qu'il ne la fist, elle, le voulant +prendre au mot, luy dit: «Si vous m'aimez tant, et que vous soyez si +courageux que vous le dites, donnez-vous de vostre dague dans le bras +pour l'amour de moy.» L'autre, qui mouroit pour l'amour d'elle, la tira +soudain, s'en voulant donner: je luy tins le bras et luy ostay la dague, +luy remonstrant que ce seroit un grand fol d'aller faire ainsi et de +telle façon preuve de son amour et de sa<a name="page_308" id="page_308"></a> valeur. Je ne nommeray point +la dame, mais le gentilhomme estoit feu M. de Clermont-Tallard l'aisné, +qui mourut à la bataille de Moncontour, un des braves et vaillants +gentilshommes de France, ainsi qu'il le monstra à sa mort, commandant à +une compagnie de gens-d'armes, que j'aimois et honorois fort. J'ay ouy +dire qu'il en arriva tout de mesme à feu de Genlis, qui mourut en +Allemagne, menant les troupes huguenottes aux troisiesmes troubles: car, +passant un jour la rivière devant le Louvre avec sa maistresse, elle +laissa tomber son mouchoir dans l'eau, qui estoit beau et riche, exprès, +et luy dit qu'il se jetast dedans pour luy recourre. Luy, qui ne sçavoit +nager que comme une pierre, se voulut excuser; mais elle, luy reprochant +que c'estoit un coüard amy, et nullement hardy, sans dire gare se jeta à +corps perdu dedans, et, pensant avoir le mouchoir, se fust noyé s'il +n'eust esté aussitost secouru d'un autre batteau. Je crois que telles +femmes se veulent défaire par tels essays ainsi gentiment de leurs +serviteurs, qui possible les ennuyent. Il vaudroit mieux qu'elles leur +donnassent de belles faveurs, et les prier, pour l'amour d'elles, les +porter aux lieux honorables de la guerre, et faire preuve de leur +valeur, ou les y pousser davantage, que non pas faire de ces sottises +que je viens de dire, et que j'en dirois une infinité.</p> + +<p>—Il me souvient que, lors que nous allasmes assiéger Roüen aux premiers +troubles, mademoiselle de Piennes, l'une des honnestes filles de la +Cour, estant en doute que feu M. de Gergeay ne fust esté assez vaillant +pour avoir tué lui seul, et d'homme à homme, le feu baron d'Ingrande, +qui estoit un des vaillants gentilshommes de la Cour, pour esprouver sa +valeur, luy donna une faveur d'une escharpe qu'il mit à son habillement +de teste: et, ainsi qu'on vint pour reconnoistre le fort de +Sainte-Catherine, il donna si courageusement et vaillamment dans une +troupe de chevaux qui estoient sortis hors de la ville, qu'en bien +combattant il eut un coup de pistollet dans la teste, dont il mourut +roide mort sur la place: en quoy ladite demoiselle fut satisfaite de sa +valeur; et s'il ne fust mort ce coup, ayant si bien fait, elle l'eust +espousé; mais, doutant un peu de son courage, et qu'il avoit mal tué +ledit baron, ce luy sembloit, elle voulut voir cette expérience, ce +disoit-elle. Et certes, encor qu'il y ait beaucoup d'hommes vaillants de +leur nature, les dames les y poussent encore davantage; et, s'ils sont +las et froids, elles les esmeuvent et eschauffent. Nous en avons un +très-bel exemple de la belle Agnès, laquelle, voyant le roy Charles +VII<a name="page_309" id="page_309"></a> enamouraché d'elle et ne se soucier que de luy faire l'amour, et, +mol et lasche, ne tenir compte de son royaume, luy dit un jour que, +lorsqu'elle estoit encores jeune fille, un astrologue lui avoit prédit +qu'elle seroit aimée et servie de l'un des plus vaillants et courageux +roys de la chrestienté; que, quand le Roy lui fit cet honneur de +l'aimer, elle pensoit que ce fust ce roy valleureux qui luy avoit esté +prédit; mais le voyant si mol, avec si peu de soin de ses affaires, elle +voyoit bien qu'elle estoit trompée, et que ce roy si courageux n'estoit +pas luy, mais le roy d'Angleterre, qui faisoit de si belles armes, et +luy prenoit tant de belles villes à sa barbe; «dont, dit-elle au Roy, je +m'en vais le trouver, car c'est celuy duquel entendoit l'astrologue.» +Ces paroles piquèrent si fort le cœur du Roy, qu'il se mit à plorer; +et de-là en avant, prenant courage, et quittant sa chasse et ses +jardins, prit le frein aux dents; si bien que par son bonheur et +vaillance, chassa les Anglois de son royaume.</p> + +<p>—Bertrand du Guesclin, ayant espousé sa femme, madame Thiphanie, se mit +du tout à la contenter et laisser le train de la guerre, luy qui l'avoit +tant pratiquée auparavant, et qui avoit acquis tant de gloire et de +loüange, mais elle luy en fit une réprimende et remonstrance, qu'avant +leur mariage on ne parloit que de luy et de ses beaux faits, et que +désormais on luy pourroit reprocher à elle-mesme une telle +discontinuation de son mary; qui portoit un très-grand préjudice à elle +et à son mary, d'estre devenu un si grand casannier, dont elle ne cessa +jamais jusques à ce qu'elle lui eust remis son premier courage, et +renvoyé à la guerre, où il fit encore mieux que devant. Voilà comment +cette honneste dame n'aima point tant son plaisir de nuict comme elle +faisoit l'honneur de son mary: et certes, nos femmes mesmes, encor +qu'elles nous trouvent près de leurs costez, si nous ne sommes braves et +vaillants, ne nous sçauroient aymer ny nous tenir auprès d'elles de bon +cœur; mais, quand nous retournons des armées, et que nous avons fait +quelque chose de bien et de beau, c'est alors qu'elles nous ayment et +nous embrassent de bon cœur, et qu'elles le trouvent meilleur.</p> + +<p>—La quatriesme fille du comte de Provence, beau-pere de saint Louis, et +femme à Charles, comte d'Anjou, frère dudit roy, magnanime et ambitieuse +qu'elle estoit, se faschant de n'estre que simple comtesse de Provence +et d'Anjou, et qu'elle seule de ses trois sœurs, dont les deux +estoient reyne et l'autre impératrice,<a name="page_310" id="page_310"></a> ne portoit autre titre que de +dame et comtesse, ne cessa jamais, jusques à ce qu'elle eust prié, +pressé et importuné son mary d'avoir et de conquester quelque royaume; +et firent si bien qu'ils furent eslus par le pape Urbain roy et reyne +des Deux-Siciles; et allèrent tous deux à Rome avec trente galleres se +faire couronner par sa Sainteté, en grande magnificence, roy et reyne de +Jérusalem et de Naples, qu'il conquesta après tant par ses armes +valeureuses que par les moyens que sa femme luy donna, vendant toutes +ses bagues et joyaux pour fournir aux frais de la guerre: et puis après +régnèrent assez paisiblement et longuement en leurs beaux royaumes +conquis. Longtemps après, une de leurs petites-filles, descendues d'eux +et des leurs, Isabeau de Lorraine, fit, sans son mary René, semblable +trait; car luy estant prisonnier entre les mains de Charles, duc de +Bourgogne, elle estant princesse, sage et de grand magnanimité et +courage, de Sicile et de Naples le royaume leur estant escheu par +succession, assembla une armée de trente mille hommes, et elle-mesme la +mena et conquesta le royaume, et se saisit de Naples. Je nommerois une +infinité de dames qui ont servi de telles façons beaucoup à leurs marys, +et qu'elles, estant hautes de cœur et d'ambition, ont poussé et +encouragé leurs marys à se faire grands, acquerir des biens et des +grandeurs et richesses: aussi est-ce le plus beau et le plus honorable +que d'en avoir par la pointe de l'espée. J'en ay cogneu beaucoup en +nostre France et en nos Cours, qui, plus poussez de leurs femmes, quasi +que de leurs volontés, ont entrepris et parfait de belles choses. Force +femme ay-je cogneu aussi, qui ne songeans qu'à leurs bons plaisirs, les +ont empeschez et tenus tousjours auprès d'elles; les empeschant de faire +de beaux faits, ne voulant qu'ils s'amusassent si-non à les contenter du +jeu de Vénus, tant elles y estoient aspres. J'en ferois force contes, +mais je m'extravaguerois trop de mon sujet, qui est plus beau certes, +car il touche la vertu, que l'autre qui touche le vice, et contente plus +d'ouyr parler de ces dames qui ont poussé les hommes à de beaux actes. +Je ne parle pas seulement des femmes mariées, mais de plusieurs autres, +qui, pour une seule petite faveur, ont fait faire à leurs serviteurs +beaucoup de choses qu'ils n'eussent pas fait; car quel contentement leur +est-ce, quelle ambition et eschauffement de cœur? Est-il plus grande +que, quand on est en guerre, que l'on songe que l'on est bien aymé de sa +maistresse, et que si l'on fait quelque belle chose pour l'amour<a +name="page_311" id="page_311"></a> d'elle, combien de bons visages, de beaux +attrait, de belles œillades, d'embrassades, de plaisirs, de faveurs, +qu'on espère après de recevoir d'elles.</p> + +<p>—Scipion, entre autres reprimendes qu'il fit à Massinissa lorsque, +quasi tout sanglant, il espousa Sophonisba, luy dit qu'il n'estoit bien +séant de songer aux dames et à l'amour lorsqu'on est à la guerre. Il me +pardonnera s'il lui plaist; mais, quant à moy, je pense qu'il n'y a +point si grand contentement, ny qui donne plus de courage ny d'ambition +pour bien faire, qu'elles. J'en ay esté logé-là d'autresfois. Quant à +pour moy, je croy que tous ceux qui se trouvent aux combats en sont de +mesmes: je m'en rapporte à eux. Je crois qu'ils sont de mon opinion, +tant qu'ils sont, et que, lorsqu'ils sont en quelque beau voyage de +guerre et qu'ils sont parmy les plus chaudes presses de l'ennemy, le +cœur leur double et accroist quand ils songent à leurs dames, à leurs +faveurs qu'ils portent sur eux, et aux caresses et beaux recueils qu'ils +recevront d'elles au partir de-là s'ils en eschapent, et, s'ils viennent +à mourir, quels regrets elles feront pour l'amour de leurs trespas. +Enfin, pour l'amour de leurs dames et pour songer en elles, toutes +entreprises sont faciles et aisées, tous combats leur sont des tournois, +et toute mort leur est un triomphe.</p> + +<p>—Je me souviens qu'à la bataille de Dreux feu M. des Bordes, brave et +gentil cavalier s'il en fut de son temps, estant lieutenant de M. de +Nevers, dit avant comte d'Eu, prince aussi très-accomply, ainsi qu'il +fallut aller à la charge pour enfoncer un bataillon de gens de pied qui +marchoit droit à l'avant-garde, où commandoit feu M. de Guise le Grand, +et que le signal de la charge fut donné, ledict des Bordes, monté sur un +turc gris, part tout aussi-tost, enrichy et garny d'une fort belle +faveur que sa maistresse luy avoit donnée (je ne la nommeray point, mais +c'estoit l'une des belles et honnestes filles, et des grandes de la +Cour); et en partant, il dit: «Hà! je m'en vais combattre vaillamment +pour l'amour de ma maistresse, ou mourir glorieusement.» A ce il ne +faillit, car, ayant percé les six premiers rangs, mourut au septiesme, +porté par terre. A vostre advis, si cette dame n'avoit pas bien employé +sa belle faveur, et si elle s'en devoit desdire pour luy avoir donnée?</p> + +<p>—M. de Bussy a esté le jeune homme qui a aussi bien fait valoir les +faveurs de ses maistresses que jeune homme de son temps, et mesmes de +quelques-unes que je sçay, qui méritoient plus de<a name="page_312" id="page_312"></a> combats, d'exploits +de guerre, de coups d'espée, que ne fit jamais la belle Angélique des +paladins et chevalliers de jadis, tant chrestiens que sarrazins; mais je +luy ouy dire souvent qu'en tant de combats singuliers et guerres et +rencontres générales (car il en a fait prou) où il s'est jamais trouvé, +et qu'il a jamais entrepris, ce n'estoit point tant pour le service de +son prince ny pour ambition, que pour la seule gloire de complaire à sa +dame. Il avoit certes raison, car toutes les ambitions du monde ne +vallent pas tant que l'amour et la bienveillance d'une belle et honneste +dame et maistresse. Et pourquoy tant de braves chevalliers errants de la +Table-Ronde, et de tant de valleureux paladins de France du temps passé, +ont entrepris tant de guerres, tant de voyages lointains, tant fait de +belles expéditions, si-non pour l'amour des belles dames qu'ils +servoient ou vouloient servir? Je m'en rapporte à nos palladins de +France, nos Rollands, nos Renauds, nos Ogiers, nos Olliviers, nos Yvons, +nos Richards, et une infinité d'autres. Aussi c'estoit un bon temps et +bien fortuné; car, s'ils faisoient quelque chose de beau pour l'amour de +leurs dames, leurs dames, nullement ingrattes, les en sçavoient bien +récompenser quand ils se venoient rencontrer, ou donner des rendez-vous +dans des forests, dans les bois, auprès des fontaines ou en quelques +belles prairies. Et voilà le guerdon des vaillantises que l'on desire +des dames. Or il y a une demande: pour-quoi les femmes aiment tant ces +vaillants hommes, et, comme j'ay dit au commencement, la vaillance a +cette vertu et force de se faire aimer à son contraire? Davantage, c'est +une certaine inclination naturelle qui pousse les dames pour aimer la +générosité, qui est certainement cent fois plus aimable que la +coüardise: aussi toute vertu se fait plus aimer que le vice. Il y a +aucunes dames qui aiment ces gens ainsi pourvus de valeur, d'autant +qu'il leur semble que, tout ainsi qu'ils sont braves et adroits aux +armes et au mestier de Mars, qu'ils le sont de mesmes à celuy de Vénus. +Cette regle ne faut en aucuns, et de fait ils le sont, comme fut jadis +César, le vaillant du monde, et force autres braves que j'ay cogneus que +je tais, et tels y ont bien toute autre force et grace que des ruraux et +autres gens d'autre profession; si-bien qu'un coup de ces gens-là en +vaut quatre des autres, je dis envers les dames qui sont modestement +lubriques, mais non pas envers celles qui le sont sans mesure, car le +nombre leur plaist. Et si cette regle est bonne quelques fois en aucuns +de ses gens, et selon l'humeur d'aucunes femmes, elle faut en d'autres; +car il se trouve de ces vaillants<a name="page_313" id="page_313"></a> qui sont tant rompus de l'harnois et +des grandes corvees de guerre, qu'ils n'en peuvent plus quand il faut +venir à ce doux jeu, de sorte qu'ils ne peuvent contenter leurs dames; +dont aucunes, et plusieurs y en a, qui aimeroient mieux un bon artisan +de Vénus, frais et bien émoulu, que quatre de ceux de Mars, ainsi +allebrenez. J'en ay cogneu force de ce sexe féminin et de cette humeur; +car enfin, disent-elles, il n'y a que de bien passer son temps et en +tirer la quintessence, sans avoir acception de personnes. Un bon homme +de guerre est bon, et le fait beau voir à la guerre; mais s'il ne sçait +rien faire au lict (disent-elles), un bon gros vallet bien à séjour vaut +bien autant qu'un beau et vaillant gentilhomme lassé. Je m'en rapporte à +celles qui en ont fait l'essay et le font tous les jours; car les reins +du gentilhomme, tout gallant et brave soit-il, estans rompus et froissés +de l'harnois qu'ils ont tant porté sur eux, ne peuvent fournir à +l'appointement comme les autres qui n'ont jamais porté peine ni fatigue. +D'autres dames y en a-t-il qui aiment les vaillants, soient pour marys, +soient pour serviteurs, afin qu'il débattent et soustiennent mieux leurs +honneurs et leurs chastetez, si aucuns médisants il y en a qui les +veulent souiller de paroles; ainsi que j'en ay veu plusieurs à la Cour, +où j'y ay cogneu d'autresfois une fort belle et grande dame, que je ne +nommeray point, estant fort sujette aux médisances, quitta un serviteur +fort favory qu'elle avoit, le voyant mol à départir de la main et ne +braver et ne quereller, pour en prendre un autre qui estoit un +escalabreux, brave et vaillant, qui portoit sur la pointe de son espée +l'honneur de sa dame, sans qu'on y osast aucunement toucher. Force dames +ay-je cogneu de cette humeur, qui ont voulu tousjours avoir un vaillant +pour leur escorte et deffense; ce qui leur est très-bon et très-utile +bien souvent: mais il faut bien qu'elles se donnent garde de broncher et +varier devant eux si elles se sont une fois soumises sous leur +domination; car, s'ils s'apperçoivent le moins du monde de leurs +fredaines et mutations, il les mainent beau et les gourmandent +terriblement, et elles et leurs gallants, si elles changent; ainsi que +j'en ay veu plusieurs exemples en ma vie. Voilà donc, telles femmes qui +se voudront mettre en possession de tels braves et scalabreux, faut +qu'elles soient braves et très-constantes envers eux, ou bien qu'elles +soient si fort secretes en leurs affaires, qu'elles ne se puissent +évanter: si ce n'est qu'elles voulussent faire en composant, comme les +courtisannes d'Italie et de Rome, qui veulent avoir un brave (ainsi le +nomment-elles)<a name="page_314" id="page_314"></a> pour les défendre et maintenir; mais elles mettent +tousjours par le marché qu'elles auront d'autres concurrences, et que le +brave n'en sonnera mot. Cela est fort bon pour les courtisannes de Rome +et pour leurs braves, non pour les gallants gentilshommes de nostre +France ou d'ailleurs. Biais si une honneste dame se veut maintenir en sa +fermeté et constance, il faut que son serviteur n'espargne nullement sa +vie pour la maintenir et défendre si elle court la moindre fortune du +monde, soit, ou de sa vie, ou de son honneur, ou de quelque meschante +parole; ainsi que j'en ay veu en nostre Cour plusieurs qui ont fait +taire les médisants tout court, quand ils sont venus à détracter de +leurs maistresses et dames; auxquelles, par devoir de chevallerie et par +les lois, nous sommes tenus de servir de champions en leurs afflictions; +ainsi que fit ce brave Renaud de la belle Genevre en Escosse, le +seigneur de Mendozze à cette belle duchesse que j'ay dit, et le seigneur +de Carouge à sa propre femme du temps du roy Charles sixiesme, comme +nous lisons dans nos Croniques. J'en alléguerois une infinités d'autres, +et du vieux et du nouveau temps, ainsi que j'ay veu en nostre Cour; mais +je n'aurois jamais fait. D'autres dames ay-je cogneues qui ont quitté +des hommes pusilanimes, encores qu'ils fussent bien riches, pour aimer +et espouser des gentilshommes qui n'avoient que l'espée et la cappe, +pour manière de dire; mais ils estoient valeureux et généreux, et +avoient espérance, par leurs valeurs et générositez, de parvenir aux +grandeurs et aux estats, encore certes que ne ne soient pas les plus +vaillants qui le plus souvent y parviennent, en quoy on leur fait tort +pourtant; et bien souvent voit-on les coüards et pusilanismes y +parvenir; mais, quoy qu'il soit, telle marchandise ne paroist point sur +eux comme quand elle est sur les vaillants. Or je n'aurois jamais fait +si je voulois raconter les diverses causes et raisons pourquoy les dames +aiment ainsi les hommes remplis de générosité. Je sçay bien que si je +voulois amplifier ce discours d'une infinité de raisons et d'exemples, +j'en pourrois faire un livre entier; mais ne me voulant amuser sur un +seul sujet, ains en varier de plusieurs et divers, je me contenteray +d'en avoir dit ce que j'ay dit, encore que plusieurs me pourront +reprendre que cettuy-cy estoit bien assez digne pour estre enrichy de +plusieurs exemples et prolixes raisons, qu'eux-mesmes pourront bien: «Il +a oublié cettuy-cy, il a oublié cettuy-là.» Je le sçay bien, et en sçay +possible plus qu'ils ne pourront alléguer, et des<a name="page_315" id="page_315"></a> plus sublins et +secrets; mais je veux les tous publier et nommer. Voilà pourquoy je me +tais. Toutefois, avant que faire pose, je dirai ce mot en passant, que, +tout ainsi que les dames aiment les hommes vaillants et hardis aux +armes, elles aiment aussi ceux qui le sont en amours; et jamais homme +coüard et par trop respectueux en icelles n'aura bonne fortune; non +qu'elles les veuillent si outrecuidez, hardis et présomptueux, que de +haute lutte les vinssent porter par terre; mais elles desirent en eux +une certaine modestie hardie, ou hardiesse modeste; car d'elles-mesmes, +si ce ne sont des louves, ne vont pas requerir ni se laisser aller, mais +elles en sçavent si bien donner les appetits, les envies, et attirent si +gentiment à l'escarmouche, que qui ne prend le temps à point et ne vient +aux prises, sans aucun respect de majesté et de grandeur, ou de +scrupule, ou de conscience, ou de crainte, ou de quelque autre sujet, +celuy vrayement est un sot et sans cœur, et qui mérite à jamais estre +abandonné de la bonne fortune.</p> + +<p>—Je sçay deux honnestes gentilshommes compagnons, pour lesquels deux +fort honnestes dames, et non certes de petite qualité, ayant fait pour +eux une partie un jour à Paris, et s'aller pourmener en un jardin, +chacune, y estant, se separa à l'escart l'une de l'autre, avec un chacun +son serviteur, en chacune son allée, qui estoit si couverte de belles +treilles que le jour quasi ne s'y pouvoit voir, et la fraischeur y +estoit gracieuse. Il y eut un des deux hardy, qui, cognoissant cette +partie n'avoir esté faitte pour se pourmener et prendre le frais, et +selon la contenance de sa dame qu'il voyoit brusler en feu, et d'autre +envie que de manger des muscats qui estoient en la treille, et selon +aussi les paroles eschauffées, affettées et folastres, ne perdit si +belle occasion; mais, la prenant sans aucun respect, la mit sur un petit +lict qui estoit fait de gazons et de mottes de terre; il en joüit fort +doucement, sans qu'elle dist autre chose, si-non: «Mon Dieu! que +voulez-vous faire? N'êtes-vous pas le plus grand fol et estrange du +monde? et si quelqu'un vient, que dira-t-on? Mon Dieu, ostez-vous.» Mais +le gentilhomme, sans s'estonner, continua si bien, qu'il en partit si +content, et elle et tout, qu'ayant fait encor trois ou quatre tours +d'allée, ils recommencèrent encore une seconde charge. Puis, sortant de +là en autre allée couverte, ils virent d'autre costé l'autre gentilhomme +et l'autre dame, qui se pourmenoient ainsi qu'ils les y avoient laissez +auparavant. A quoy la dame contente dit au gentilhomme<a +name="page_316" id="page_316"></a> content: «Je croy qu'un tel aura fait du +sot, et qu'il n'aura fait à sa dame autre entretien que de paroles, de +discours et de pourmenades.» Donc, tous quatre s'assemblans, les deux +dames se vindrent à demander de leurs fortunes. La contente respondit +qu'elle se portoit fort bien elle, et que pour le coup elle ne se +sauroit pas mieux porter. La mecontente de son costé dit qu'elle avoit +eu affaire avec le plus grand sot et le plus coüard amant qui s'estoit +jamais veu. Et surtout les deux gentilshommes les virent rire et crier +entre elles deux en se pourmenant. «O le sot! ô le coüard! ô monsieur le +respectueux!» Sur quoy le gentilhomme content dit à son compagnon: +«Voilà nos dames qui parlent bien à vous, elles vous foüettent: vous +trouverez que vous avez fait trop du respectueux et du badin.» Ce qu'il +advoua: mais il n'estoit plus temps, car l'occasion n'avoit plus de poil +pour la prendre. Toutesfois, ayant cogneu sa faute, au bout de quelque +temps il la repara par quelque certain autre moyen que je dirois bien.</p> + +<p>—J'ay cogneu deux grands seigneurs et frères, et tous deux bien +parfaits et bien accomplis, qui, aymans deux dames, mais il y en avoit +une plus grande que l'autre en tout, et estant entrez en la chambre de +cette grande qui gardoit pour lors le lict, chacun se mit à part pour +entretenir sa dame. L'un entretient la grande avec tous les respects et +tous les baisements humbles qu'il put, et paroles d'honneur et +respectueuses, sans faire jamais aucun semblant de s'approcher de près +ny vouloir forcer la roque. L'autre frère, sans cérémonie d'honneur ny +de paroles, prit la dame à un coing de fenestre, et lui ayant tout d'un +coup essarté ses caleçons qui estoient bridez (car il estoit bien fort), +luy fit sentir qu'il n'aimoit point à l'espagnole, par les yeux, ny par +les gestes de visage, ny par paroles, mais par le vray et propre point +et effet qu'un vray amant doit souhaiter: et ayant achevé son prix-fait, +s'en part de la chambre, et en partant dit à son frere, assez haut que +sa dame l'ouyt: «Mon frere, si vous ne faites comme moy vous ne faites +rien, et vous dis que vous pouvez estre tant brave et hardy ailleurs que +vous voudrez; mais si en ce lieu vous ne monstrez votre hardiesse, vous +estes deshonoré; car vous n'estes ici en lieu de respect, mais en lieu +où vous voyez votre dame qui vous attend.» Et par ainsi laissa son +frere, qui pourtant pour l'heure retint son coup et le remit à une autre +fois: ce ne fut pourtant que la dame ne l'en estimast<a name="page_317" id="page_317"></a> davantage, ou +qu'elle luy attribuast une trop grande froideur d'amour, ou faute de +courage, ou inhabileté de corps; si l'avoit monstré assez ailleurs, soit +en guerre, soit en amours.</p> + +<p>—La feu reyne-mère fit une fois joüer une fort belle comédie en +italien, pour un mardy gras, à l'hostel de Reims, que Cornelie Fiasco, +capitaine des galleres, avoit inventée. Toute la Cour s'y trouva, tant +hommes que dames, et force autres de la ville. Entre autres choses, il +fut représenté un jeune homme qui avoit demeuré caché tout une nuict +dans la chambre d'une très-belle dame et ne l'avoit nullement touchée; +et ayant raconté cette fortune à son compagnon, il luy demanda: +<i>Ch'avete fatto</i><a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>? L'autre respondit: <i>Niente</i><a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>. Sur cela son +compagnon lui dit: <i>Ah! poltronazzo, senza cuore! non havete fatto +niente! Che maldita sia la tua poltronneria<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>!</i> Après que la dite +comédie fut joüée, le soir, ainsi que nous estions en la chambre de la +Reyne, et que nous discourions de cette comédie, je demanday à une fort +belle et honneste dame, que je ne nommeray point, quels plus beaux +traits elle avoit observés et remarqués en la comédie, qui luy eussent +pleu le plus. Elle me dit tout naïvement: «Le plus beau trait que j'ay +trouvé, c'est que l'autre a respondu au jeune homme qui s'appeloit +Lucio, qui luy avoit dit <i>che non haveva fatto niente: Ah poltronazzo! +non havete fatto niente! Che maldita sia la tua poltronneria!</i>» Voilà +comme cette dame qui me parloit estoit de consente avec l'autre qui luy +reprochoit sa poltronnerie, et qu'elle ne l'estimoit nullement d'avoir +esté si mol et lasche; ainsi comme plus à plain elle et moy nous +discourusmes des fautes que l'on fait sur le sujet de ne prendre le +temps et le vent quand il vient à point, comme fait le bon marinier. Si +faut-il que je fasse encore ce conte, et le mesle, tout plaisant et +bouffon qu'il est, parmy les autres sérieux.</p> + +<p>—J'ay donc ouy conter à un honneste gentilhomme mien amy, qu'une dame +de son pays, ayant plusieurs fois monstré de grandes familiaritez et +privautez à un sien vallet-de-chambre, qui ne tendoient toutes qu'à +venir à ce point, ledit vallet, point fat et sot, un jour d'esté +trouvant sa maistresse par un matin à demi endormye dans son lict toute +nue, tournée de l'autre costé de la ruelle,<a name="page_318" id="page_318"></a> tenté d'un si grande +beauté, et d'une fort propre posture, et aisée pour l'investir et s'en +accommoder, estant elle sur le bord du lict, vint doucement et investit +la dame, qui, se tournant, vid que c'estoit son vallet qu'elle desiroit; +et, toute investie qu'elle estoit, sans autrement se desinvestir ny +remüer, ny se defaire, ny depestrer de sa prise tant soit peu, ne fit +que dire, tournant la teste, et se tenant ferme de peur de ne rien +perdre: «Monsieur le sot, qui est-ce qui vous a fait si hardy de le +mettre-là?» Le vallet luy respondit en toute révérence: «Madame, +l'osteray-je?—Ce n'est pas ce que je vous dis, monsieur le sot, luy +respondit la dame. Je vous dis: Qui vous a fait si hardy de le +mettre-là»? L'autre retournoit toujours à dire: «Madame, l'osteray-je? +et si vous voulez, je l'osteray:» et elle à redire: «Ce n'est pas ce que +je vous dis encore, monsieur le sot.» Enfin, et l'un et l'autre firent +ces mesmes repliques et dupliques par trois ou quatre fois, sans se +desbauscher autrement de leur besogne, jusques à ce qu'elle fut achevée; +dont la dame s'en trouva mieux que si elle eust commandé à son galland +de l'oster, ainsi qu'il luy demandoit. Et bien servit à elle de +persister en sa première demande sans varier, et au gallant en sa +replique et duplique: et par ainsi continuèrent leurs coups et cette +rubrique long-temps après ensemble; car il n'y a que la premiere fournée +ou la premiere pinte chere, ce dit-on. Voilà un beau vallet et hardy! et +à tels hardis, comme dit l'italien, il faut dire: <i>A bravo cazzo mai non +manca favor</i>. Or, par ainsi vous voyez qu'il y en a plusieurs qui sont +braves, hardis et vaillants, aussi bien pour les armes que pour les +amours; d'autres qui le sont en armes et non en amours; d'autres qui le +sont en amours et non aux armes, comme estoit ce marault de Paris, qui +eut bien la hardiesse et vaillance de ravir Heleine à son pauvre cocu de +mary Menelaüs, et coucher avec elle, et non de se battre avec luy devant +Troyes. Voilà aussi pourquoy les dames n'aiment les vieillards ny ceux +qui sont trop avancés sur l'aage, d'autant qu'ils sont forts timides en +amours et vergogneux à demander; non qu'ils n'ayent des concupiscences +aussi grandes que les jeunes, voire plus, mais non pas les puissances: +et c'est ce que dit une fois une dame espagnole, que les vieillards +ressembloient beaucoup de personnes que, quand elles voient les roys en +leurs grandeurs, dominations et autoritez, ils souhaiteroient fort +d'estre comme eux, non pas qu'ils osassent rien attenter contre eux pour +les déposséder de leurs royaumes et prendre<a name="page_319" id="page_319"></a> leurs places; et +disoit-elle: <i>Y a pends es nascido et desseo, quando se muere luego</i>; +c'est-à-dire «qu'à peine le desir est né qu'il meurt aussi-tost:» aussi +les vieillards, quand ils voyent de beaux objets, ils les desirent fort, +mais ils ne les osent attaquer, <i>por que los viejos naturalmente son +temerosos; y amor y temor no se caben en un saco</i>; «car les vieillards +sont craintifs fort naturellement; et l'amour et la crainte ne se +trouvent jamais bien dans un sac.» Aussi ont-ils raison; car ils n'ont +armes ny pour offencer ny pour défendre, comme des jeunes gens, qui ont +la jeunesse et beauté: et aussi, comme dit le poëte, rien n'est mal +séant à la jeunesse, quelque chose qu'elle fasse; aussi, dit un autre, +il n'est point beau de voir un vieil gendarme ny un vieil amoureux. Or +c'est assez parlé sur ce sujet; parquoy je fais fin et n'en dis plus, +si-non que j'adjousteray un autre nouveau sujet faisant et approchant +quasi à ce sujet, qui est que, tout ainsi que les dames aiment les +hommes braves, vaillants et généreux, les hommes aiment pareillement les +dames braves, de cœur et généreuses. Et comme tout homme généreux et +courageux est plus aimable et admirable qu'un autre, aussi de mesme en +est toute dame illustre, généreuse et courageuse; non que je veuille que +cette dame fasse les actes d'un homme, ny qu'elle s'agendarme comme un +homme, ainsi que j'en ay veu, cogneu et ouy parler d'aucunes qui +montoient à cheval comme un homme, portoient le pistolet à l'arçon de la +selle, et le tiroient, et faisoient la guerre comme un homme. J'en +nommerais bien une qui durant ces guerres de la Ligue en a fait de +mesme. Ce desguisement est dementir le sexe; outre qu'il n'est beau et +bien séant, il n'est permis, et porte plus grand préjudice qu'on ne +pense: ainsi que mal en prit à cette gente pucelle d'Orléans, laquelle +en son procès fut calomniée de cela, et en partie cause de son sort et +sa mort. Voilà pourquoi je ne veux ny estime trop tel garçonnement; mais +je veux et aime une dame qui monstre son brave et valleureux courage, +estant en adversité et en bon besoin, par de beaux actes feminins, qui +approschent fort d'un cœur masle. Sans emprunter les exemples des +généreuses dames de Rome et de Sparte de jadis, qui ont en cela excedé +toutes autres, ils sont assez manifestes et exposez à nos yeux, j'en +veux escrire de nouveaux et de nos temps. Pour le premier, et à mon gré +le plus beau que je sçache, ce fut celuy de ces belles, honnestes et +courageuses dames de Sienne, alors de la révolte de leur ville contre le +joug insuportable des Impériaux;<a name="page_320" id="page_320"></a> car, après que l'ordre y fut estably +pour la garde, les dames, en estant mises à part pour n'estre propres à +la guerre comme les hommes, voulurent monstrer un par-dessus, et +qu'elles sçavoient faire autre chose que besogner à leurs ouvrages du +jour et de la nuict; et, pour porter leur part du travail, se +departirent d'elles-mesmes en trois bandes: et, un jour de Saint +Anthoine, au mois de janvier, comparurent en public trois des plus +belles, grandes et principales de la ville, en la grande place (qui est +certes très-belle), avec leurs tambours et enseignes. La premiere estoit +la signora Forteguerra, vestuë de violet, son enseigne et sa bande de +mesme parure avec une devise de ces mots: <i>Purche sia il vero</i>. Et +estoient toutes ces dames vestues à la nymphale, d'un court +accoustrement qui en descouvroit et monstroit mieux la belle greve. La +seconde estoit la signora Piccolomini, vestue d'incarnat, avec sa bande +et enseigne de mesme, avec la croix blanche, et la devise en ces mots: +<i>Purche no l'habbia tutto</i>. La troisiesme estoit la signora Livia +Fausta, vestue toute à blanc, avec sa bande et enseigne blanche, en +laquelle estoit une palme, et la devise en ces mots: <i>Purche l'habbia</i>. +A l'entour et à la suite de ces trois dames, qui sembloient trois +déesses, il y avoit bien trois mille dames, que gentilles-femmes, +bourgeoises qu'autres, d'apparence toutes belles, ainsi bien parées de +leurs robbes et livrées, toutes ou de satin ou de taffetas, de damas ou +autres draps de soye, et toutes résoluës de vivre ou mourir pour la +liberté; et chacune portoit une fascine sur l'espaule à un fort que l'on +faisoit, criants: <i>France! France!</i> Dont M. le cardinal de Ferrare et M. +de Termes, lieutenants du Roy, en furent si ravis d'une chose si rare et +belle, qu'ils ne s'amusèrent à autre chose qu'à voir, admirer, +contempler et loüer ces belles et honnestes dames: comme de vray j'ay +ouy dire à aucunes et aucuns qui y estoient, que jamais rien ne fut si +beau; et Dieu sçait si les belles dames manquent en cette ville, et en +abondance, sans spéciauté.</p> + +<p>Les hommes, qui, de leur bonne volonté, estoient fort enclins à leur +liberté, en furent davantage poussez par ce beau trait, ne voulans en +rien céder à leurs dames pour cela: tellement que tous à l'envy, +gentilshommes, seigneurs, bourgeois, marchands, artisans, riches et +pauvres, tous accoururent au fort à en faire de mesme que ces belles, +vertueuses et honnestes dames; et en grande émulation, non-seulement les +séculiers, mais les gens d'église poussèrent tous à cet œuvre, et au +retour du fort, les<a name="page_321" id="page_321"></a> hommes à part, et les femmes aussi rangées en +bataille en la place auprès du palais de la Seigneurie, allèrent l'un +après l'autre, de main en main, saluer l'image de la Vierge Marie, +patronne de la ville, en chantant quelques hymnes et cantiques à son +honneur par un si doux air et agréable armonie, que, partie d'aise, +partie de pitié, les larmes tombaient des yeux à tout le peuple; lequel, +après avoir receu la bénédiction de M. le révérendissime cardinal de +Ferrare, chacun se retira en son logis, tous et toutes en résolution de +faire mieux à l'advenir. Cette cérémonie sainte de dames me fait +ressouvenir (sans comparaison) d'une profane, mais belle pourtant, qui +fut faite à Rome du temps de la guerre punique, qu'on trouve dans +Tite-Live. Ce fut une pompe et une procession qui s'y fit de trois fois +neuf, qui sont vingt-sept jeunes belles filles romaines, et toutes +pucelles, vestues de robettes assez longuettes (l'histoire n'en dit +point les couleurs); lesquelles, après leur pompe et procession achevée, +s'arrestèrent en une place, où elles dansèrent devant le peuple une +danse en s'entredonnans une cordelette, rangée l'une après l'autre, +faisant un tour de danse, et accommodant le mouvement et fretillement de +leurs pieds en cadence de l'air et de la chanson qu'elles disoient: ce +qui fut une chose très-belle à voir autant pour la beauté de ces belles +filles que pour leur bonne grace, leur belle façon à la danse, et pour +leur affetté mouvement de pieds, qui certes l'est d'une belle pucelle, +quand elle les sçait gentiment et mignardement conduire et mener. Je me +suis imaginé en moy cette forme de danse, et m'a fait souvenir d'une que +j'ay veu de mon jeune temps danser les filles de mon pays, qu'on +appeloit la <i>jarretierre</i>; lesquelles, prenans et s'entredonnans la +jarretierre par la main, les passoient et repassoient par-dessus leur +teste, puis les mesloient et entrelassoient entre leurs jambes en +sautant dispostement par-dessus, et puis s'en desveloppoient et +desengageoient si gentiment par de petits sauts, tousjours +s'entresuivans les uns après les autres, sans jamais perdre la cadence +de la chanson ou de l'instrument qui les guidoit; si que la chose estoit +très-plaisante à voir, car les sauts, les entrelassements, les +desgagements, le port de la jarretierre et la grace des filles, +portoient je ne sçay quelque lasciveté mignarde, que je m'estonne que +cette danse n'a esté pratiquée en nos cours de nostre temps, puis que +les calleçons y sont fort propres, et qu'on y peut voir aisément la +belle jambe, et qui a la chausse la mieux tirée, et qui a la plus<a +name="page_322" id="page_322"></a> belle disposition. Cette danse se peut +mieux représenter par la veuë que par l'escriture.</p> + +<p>Pour retourner à nos dames siennoises: «Hà! belles et braves dames, vous +ne deviez jamais mourir, non plus que vostre los, qui a jamais ira de +conserve avec l'immortalité, non plus aussi que cette belle et gentille +fille de vostre ville, laquelle, en vostre siége, voyant son frere un +soir detenu malade en son lict, et fort mal disposé pour aller en garde, +le laissant dans le lict, tout coyment se desrobe de luy, prend ses +armes et ses habillements, et, comme la vraye effigie de son frère, +paroist en garde; et fut prise pour son frere, ainsi incogneue par la +faveur de la nuict.» Gentil trait, certes; car, bien qu'elle se fust +garçonnée et gendarmée, ce n'estoit pourtant pour en faire une +continuelle habitude, que pour cette fois faire un bon office à son +frere. Aussi dit-on que nul amour est égal à la fraternelle, et +qu'aussi, pour un bon besoin, il ne faut rien espargner pour monstrer +une gente générosité du cœur, en quelque endroit que ce soit. Je croy +que le corporal qui lors commandoit à l'esquade où estoit cette belle +fille, quand il sceut ce trait, fut bien marry qu'il ne l'eust mieux +recogneue, pour mieux publier sa loüange sur le coup, ou bien pour +l'exempter de la sentinelle, ou du tout pour s'amuser d'en contempler la +beauté, sa grace et sa façon militaire; car ne faut point douter qu'elle +ne s'estudiast en tout à la contrefaire. Certes on ne sçauroit trop +loüer ce beau trait, et mesme sur un si juste sujet pour le frere. Tel +en fit ce gentil Richardet, mais pour divers sujets, quand, après avoir +ouy le soir sa sœur Bradamente discourir des beautés de cette belle +princesse d'Espagne, et de ses amours et desirs vains, après qu'elle fut +couchée il prit ses armes et sa belle cotte, et s'en déguise pour +paroistre sa sœur, tant ils estoient de semblance de visage et +beauté; et après, sous telle forme, tira de cette belle princesse ce +qu'à sa sœur son sexe luy avoit desnié; dont mal pourtant très-grand +luy en fust arrivé sans la faveur de Roger, qui, le prenant pour sa +maistresse Bradamente, le garantit de mort. Or j'ay ouy dire à M. de La +Chapelle des Ursins, qui lors estoit en Italie, et qui fit le rapport de +si beau trait de ces dames siennoises au feu roy Henry, il le trouva si +beau, que la larme à l'œil il jura que, si Dieu luy donnoyt un jour +la paix ou la trefve avec l'Empereur, qu'il iroit par ses galleres en la +mer de Toscane, et de là à Sienne, pour voir cette ville si affectée à +soy<a name="page_323" id="page_323"></a> et à son party, et la remercier de cette brave et bonne volonté, et +sur-tout pour voir ces belles et honnestes dames, et leur en rendre +graces particulières. Je croy qu'il n'y eust pas failly, car il honoroit +fort les belles et honnestes dames; et si leur escrivit, principalement +aux trois principales, des lettres les plus honnestes du monde de +remerciements et d'offres, qui les contentèrent et animèrent davantage. +Hélas! il eut bien quelque temps après la trefve; mais, l'attendant à +venir, la ville fut prise, comme j'ay dit ailleurs; qui fut une perte +inestimable pour la France, d'avoir perdu une si noble et si chere +alliance, laquelle, se ressouvenant et se ressentant de son ancienne +origine, se voulut rejoindre et remettre parmy nous; car on dit que ces +braves Siennois sont venus des peuples de France qu'en la Gaule on +appeloit jadis Senonnes, que nous tenons aujourd'hui ceux de Sens; aussi +en tiennent-ils encore de l'humeur de nous autres François, car ils ont +la teste près du bonnet, et sont vifs, soudains et prompts comme nous. +Les dames, pareillement aussi, se ressentent de ces gentilles, +gracieuses façons, et familiaritez françaises.</p> + +<p>—J'ay leu dans une vieille chronique que j'ay allégué ailleurs, que le +roy Charles huictiesme, en son voyage de Naples, lorsqu'il passa à +Sienne, il y fut receu par une entrée si triomphante et si superbe, +qu'elle passa toutes les autres qu'il fit en toute l'Italie; jusques à +là que, pour plus grand respect et signe d'humilité, toutes les portes +de la ville furent ostées de leurs gonds et portées par terre; et tant +qu'il y demeura furent ainsi ouvertes et abandonnées à tous allants et +venants, et puis après, venant son départ, remises. Je vous laisse à +penser si le Roy, toute sa Cour et son armée, n'eurent pas grand sujet +d'aymer et honorer cette ville (comme de vray il fit toujours), et en +dire tous les biens du monde: aussi la demeure à luy et à tous en fut +très-agréable, et sur la vie fut défendu de n'y faire aucune insolence, +comme certes la moindre du monde ne s'ensuivit. Ha! braves Siennois, +vivez pour jamais! Que pleust à Dieu fussiés-vous encore nostres en +tout, comme possible vous l'estes en cœur et en ame! car la +domination d'un roy de France est bien plus douce que celle d'un duc de +Florence; et puis le sang ne peut mentir. Que si nous estions aussi +voisins comme nous sommes reculez, possible, tous ensemble conformes de +volontez, en ferions-nous-dire.<a name="page_324" id="page_324"></a></p> + +<p>—Les principaies dames de Pavie, en leur siége du roy François sous la +conduite et exemple de la signora contessa Hippofita de Malespina, leur +générale, se mirent de mesme à porter la hotte, remuer terre et remparer +leurs bresches, faisant à l'envy des soldats. Un pareil trait de ces +dames siennoises que je viens de raconter je vis faire à aucunes dames +rocheloises au siége de leur ville dont il me souvient: que le premier +dimanche de caresme que le siége y estoit, Monsieur, nostre général, +manda sommer M. de La Nouë de sa parole, et venir parler à luy et luy +rendre compte de sa négociation que luy avoit chargé pour cette ville; +dont le discours en est long et fort bizarre, que j'espère ailleurs +descrire. M. de La Nouë n'y faillit pas, et pour ce M. de Strozze fut +donné en ostage dans la ville, et trefves furent faites pour ce jour et +pour le lendemain. Ces trefves ainsi faittes, parurent aussi-tost comme +nous hors des tranchées force gens de la ville sur les remparts et sur +les murailles; et sur-tout parurent une centaine de dames et bourgeoises +des plus grandes, plus riches et des plus belles, toutes vestues de +blanc, tant de la teste que du corps, toutes de toile de Hollande fine, +qu'il fit très-beau voir: et ainsi s'estoient-elles vestues à cause des +fortifications des rempars où elles travailloient, fut ou à porter la +hotte ou à remuer la terre; et d'autres habillements se fussent +ensaloudis, et ces blancs en estoient quittes pour les mettre à la +lessive; et aussi qu'avec cet habit blanc se fissent mieux remarquer +parmy les autres. Nous autres fusmes fort ravis à voir ces belles dames, +et vous asseure que plusieurs s'y amusèrent plus qu'à autre chose: aussi +voulurent-elles bien se monstrer à nous, et ne furent à nous guières +chiches de leur veuë, car elles se plantoient sur le bord du rampart +d'une fort belle grace et démarche, qu'elles valoient bien le regarder +et desirer. Nous fusmes curieux de demander quelles dames c'estoient. +Ils nous respondirent que c'estoit une bande de dames ainsi jurée, +associée et ainsi parée pour le travail des fortifications, et pour +faire de tels services à leur ville; comme certes de vray elles en +firent de bons, jusques-là que les plus viriles et robustes menoient les +armes: si que j'ay ouy conter d'une, pour avoir souvent répoussé ses +ennemis d'une pique, elle la garde encor si soigneusement comme sacrée +relique, qu'elle ne la donneroit, ny ne voudroit pour beaucoup d'argent +la bailler, tant elle la tient chere chez soy.<a name="page_325" id="page_325"></a></p> + +<p>—J'ay ouy raconter à aucuns vieux commandeurs de Rhodes, et mesmes je +l'ay leu en un vieux livre, que lors que Rhodes fut assiégé par le +sultan Soliman, les belles filles et dames de la ville ne pardonnèrent à +leurs beaux visages et tendres et délicats corps, pour porter leur bonne +part des peines et fatigues du siége, jusqu'à-là que bien souvent se +présentoient aux plus pressés et dangereux assauts, et courageusement +secondoient les chevaliers et soldats à les soutenir. Ah! belles +Rhodiennes! vostre nom, vostre los a valu de tout temps et ne mériteriez +d'estre sous la domination des barbares!</p> + +<p>—Du temps du roy François I, la ville de Saint-Riquier, en Picardie, +fut entreprise et assaillie par un gentilhomme flamand, nommé Domrin, +enseigne de M. du Ru, accompagné de cent hommes d'armes et de deux mille +hommes de pied, et quelque artillerie. Dedans il n'y avoit seulement que +cent hommes de pied, qui estoient fort peu, et estoit prise, ne fut que +les dames de la ville se présentèrent à la muraille avec armes, eau et +huile bouillante et pierres, et repoussérent bravement les ennemis, bien +qu'ils fissent tous les efforts pour entrer. Encore deux desdites dames +levèrent deux enseignes des mains des ennemis, et les tirérent de la +muraille dans la ville; si bien que les assiégeants furent contraints +d'abandonner la bresche qu'ils avoient faite et les murailles, et se +retirer et s'en aller: dont la renommée fut par toute la France, la +Flandre et la Bourgogne. Au bout de quelque temps le roy François +passant par-là, en voulut voir les femmes, les loüa et les remercia. Les +dames de Péronne en firent de mesme quand la ville fut assiégée du comte +de Nassau, et assistèrent aux braves gens de guerre qui estoient dedans +tout de mesme façon; qui en furent estimées, loüées et remerciées de +leur roy. Les femmes de Sancerre, en ces guerres civiles et leur siége, +furent recommandées et loüées des beaux effets qu'elles y firent en +toutes sortes. Durant cette guerre de la Ligue, les dames de Vitré +s'acquittérent de mesme en leur ville assiégée par M. de Mercœur. +Elles y sont très-belles et tousjours fort proprement habillées de tout +temps; et pour ce n'espargnoient leurs beautez à se monstrer viriles et +courageuses: comme certes tous actes virils et généreux, à un tel +besoin, sont autant à estimer en les femmes qu'en les hommes. Ainsi que +de mesme furent jadis les gentiles femmes de Carthage, lesquelles, quand +elles virent leurs marys, leurs freres, leurs peres, leurs<a +name="page_326" id="page_326"></a> parents et leurs soldats cesser de tirer +à leurs ennemis, par faute de cordes en leurs arcs, qui estoient toutes +usées de force de tirer par une si grande longueur de siége: et par ce, +ne pouvans plus chevir de chanvre, de lin, ny de soie, ny d'autres +choses pour faires cordes, s'advisérent de couper leurs belles tresses +et blonds cheveux, et ne pardonner à ce bel honneur de leurs testes et +parement de leurs beautez; si bien qu'elles-mêmes, de leurs belles, +blanches et délicates mains, en retorsérent et en firent des cordes, et +en fournirent à leurs gens de guerre: dont je vous laisse à penser de +quels courages et de quels nerfs ils pouvoient tendre et bander leurs +arcs, en tirer et en combattre, portans si belles faveurs des dames.</p> + +<p>—Nous lisons dans l'histoire de Naples que ce grand capitaine Sforce, +sous la charge de la reyne Jeanne seconde, ayant esté pris par le mary +de la reyne, Jacques, mis en estroite prison et en quelques traits de +corde, sans doute il avoit la teste tranchée, sans que sa sœur +Marguerite se mit en armes et aux champs, et fit si bien, elle en +personne, qu'elle prit quatre gentilshommes napolitains principaux, et +manda au roy que tel traittement il feroit à son frere, tel le +feroit-elle à ses gens; si bien qu'il fut contraint de faire accord et +le lascher sain et sauve. Ah! brave et généreuse sœur! ne tenant +guiere en cela de son sexe. Je sçay aucunes sœurs et parentes que, si +elles eussent fait traits pareil il y a quelque temps, possible +eussent-elles sauvé un brave frere qu'elles avoient, qui fut perdu pour +faute de secours et d'assistance pareille. Maintenant je veux laisser +ces dames en général guerrieres et généreuses: parlons d'aucunes +particulieres. Et pour la plus belle monstre de l'antiquitté, je +n'allégueray que cette senle Zénobie pour toutes, laquelle, après la +mort de mary, ne s'amusa, comme plusieurs, à perdre le temps à le plorer +et regretter, mais à s'emparer de l'empire au nom de ses enfants, et +faire la guerre aux Romains et à l'empereur Aurelian, qui en estoit lors +empereur, en leur donnant de la peine beaucoup l'espace de huit ans, +jusques à ce qu'estant descendüe en champ de bataille contre luy, fut +vaincue et prise prisonniere, et menée devant l'Empereur; lequel, après +lui avoir demandé comment elle avoit eu la hardiesse de faire la guerre +aux Empereurs, elle luy respondit seulement: «Vrayment, je cognois bien +que vous estes empereur, puisque vous m'avez vaincuë.» Il eut si grand +aise de l'avoir vaincuë,<a name="page_327" id="page_327"></a> et en tira une si grande ambition, qu'il en +voulut triompher; et avec une très-grande pompe et magnificence elle +marchoit devant son char triomphant, fort superbement habillée et +accommodée d'une grande richesse de perles et pierreries, de grands +joyaux et de chaisnes d'or, dont elle estoit enchaisnée au corps, aux +pieds et aux mains, en signe de captive et d'esclave; si que, par la +grande pesanteur de ses joyaux et chaisnes qu'elle portoit sur elle, fut +contrainte de faire plusieurs pauses et se reposer souvent en ce +triomphe. Grand cas, certes, et admirable, que, toute vaincue et +prisonniere qu'elle estoit, encore donnoit-elle loy au vainqueur +triompheur, et le faisoit arrester et attendre jusques à ce qu'elle eust +repris son halleine! Grande aussi et honneste courtoisie estoit-ce à +l'Empereur de luy permettre son aise et repos et endurer sa débilité, et +ne la contraindre ny presser de se haster plus qu'elle ne pouvoit: de +sorte que l'on ne sçait que plus loüer, ou l'honnesteté de l'Empereur, +ou la façon de faire de la Reyne, qui possible pouvoit-elle joüer ce jeu +exprès, non tant pour son imbécilité ou lassitude, que pour quelque +ostentation de gloire, et monstrer au monde qu'elle en vouloit +recueillir ce petit brin sur le soir de sa belle fortune, comme elle +avoit fait sur le matin, et que monsieur l'Empereur luy cedoit ce +coup-là pour l'attandre en ses pas lents et graves marchers. Elle se +faisoit fort regarder et admirer autant des hommes que des dames, +desquelles aucunes eussent fort voulu ressembler cette belle image; car +elle estoit des plus belles, selon que disent ceux qui en ont escrit. +Elle estoit d'une fort belle, haute et riche taille, son port très-beau, +sa grace et sa majesté de mesmes, par conséquent son visage très-beau et +fort agréable, les yeux noirs et fort brillants. Entre autres beautez, +il luy donnoit les dents très-belles et fort blanches, l'esprit vif, +fort modeste, sincere et clemente au besoin; la parole fort belle et +prononcée d'une voix claire: aussi elle-mesme faisoit entendre toutes +ses conceptions et volontez à ses gens de guerre, et les haranguoit +souvent. Je pense certes qu'il la faisoit bien aussi beau voir ainsi +vestue si superbement et gentiment en habit de femme, que quand elle +estoit armée tout à blanc; car tousjours le sexe l'emporte: aussi est-il +à présumer que l'Empereur ne la voulut exhiber en son triomphe qu'en son +beau sexe féminin, qui la représenteroit mieux et la rendroit au peuple +plus agréable en ses perfections de beauté. De plus, il est à présumer +aussi qu'estant si belle, l'Empereur en avoit tasté, joüi et en +jouissoit<a name="page_328" id="page_328"></a> encore; et que s'il l'avoit vaincue d'une façon, il ou elle +(les deux se peuvent entendre) l'avoit vaincu aussi de l'autre. Je +m'estonne que, puisque cette Zénobie estoit si belle, l'Empereur ne la +prist et entretinst pour l'une de ses garces, ou bien qu'elle n'ouvrist +et dressast par sa permission, ou du sénat, boutique d'amour et de +putanisme, comme fit Flora, afin de s'enrichir et accumuler force biens +et bons moyens au travail de son corps et branslement de son lict; à +laquelle boutique eussent pu venir les plus grands de Rome à l'envy tous +les uns des autres; car enfin il n'y a tel contentement et félicité au +monde, s'il semble, que se rüer sur la royauté et principauté, et de +joüir d'une belle reyne, d'une princesse et grande dame. Je m'en +rapporte à ceux qui ont esté en ces voyages, et y fait si belles +factions. Et par ainsi cette reyne Zénobie se fust faite tost riche par +la bourse de ces grands, ainsi que fit Flora, qui n'en recevoit point +d'autres en sa boutique. N'eust-il pas mieux vallu pour elle de traitter +cette vie en bombances, magnificences, chevances et honneurs, que de +tomber en la nécessité et extrémité quelle tomba, à gaigner sa vie à +filer parmy des femmes communes et mourir de faim, sans que le sénat, +ayant pitié d'elle, veu sa grandeur passée, luy ordonna pour son vivre +quelque pension, et quelques petites terres et possessions, que l'on +appela long-temps les possessions zénobiennes; car enfin c'est un grand +mal que la pauvreté, et qui la peut éviter, en quelque forme qu'on se +puisse transmuer, fait bien, ce disoit quelqu'un que je sçai. Voilà +pourquoi Zénobie ne mena son grand courage au bout de la carrière, comme +elle devoit, et qu'il faut qu'on la persiste tousjours en toutes +actions. On dit qu'elle avoit fait faire un charriot triomphant, le plus +superbe qui fust jamais veu dans Rome, et ce, disoit-elle souvent durant +ses grandes prosperitez et vanteries, pour triompher dans Rome, tant +elle estoit présumptueuse de conquérir l'empire romain: mais tout cela +au rebours, car l'Empereur l'ayant vaincuë le prit pour luy, et en +triompha, et elle alla à pied, en faisant d'elle plus grand triomphe et +pompe que s'il eust vaincu un puissant roy. Et dittes que la victoire +qu'on emporte sur une dame, en quelque façon que ce soit, n'est pas +grande et très-illustre! Ainsi désira Auguste de triompher de Cléopatre; +mais il n'y procéda pas bien. Elle y pourveut de bonne heure, et de la +façon que Paulus-Æmilius le dit à Perséus, qui, le priant en sa +captivité d'avoir pitié de luy, il luy respondit que c'avoit esté à +luy<a name="page_329" id="page_329"></a> à y mettre ordre auparavant, voulant entendre qu'il se devoit estre +tué.</p> + +<p>J'ay ouy dire que le feu roy Henry second ne désiroit rien tant que de +faire prisonnière la reyne de Hongrie, non pour la traitter mal, encore +qu'elle luy eust donné plusieurs sujets par ses bruslements, mais pour +avoir cette gloire de tenir cette grande reyne prisonniere, et voir +quelle mine et contenance elle tiendroit en sa prison, et si elle y +seroit si brave et orgueilleuse qu'en ses armées: car enfin il n'y a +rien si superbe et brave qu'une belle, brave et grande dame, quand elle +veut et qu'elle a du courage, comme estoit celle-là, et qui se plaisoit +fort au nom que luy avoient donné les soldats espagnols, qui, comme ils +appeloient l'Empereur son frère <i>el Padre de los soldatos</i><a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>, eux +l'appeloient <i>la Madre</i><a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>: ainsi que Vittoria, ou Vittorina, jadis du +temps des Romains, fut appelée en ses armées la mère du camp. Certes, si +une dame grande et belle entreprend une charge de guerre, elle y sert de +beaucoup, et anime fort ses gens: comme j'ay veu en nos guerres civiles +la Reyne-Mère, qui bien souvent venoit en nos armées et les asseuroit +tout plein et encourageoit fort; et comme fait aujourd'huy l'infante +Isabelle, sa petite-fille, en Flandres, qui préside en son armée, et se +fait paroistre à ses gens de guerre toute valeureuse, si que sans elle +et sa belle et agréable présence, la Flandre n'auroit moyen de tenir, ce +disent tous: et jamais la reyne de Hongrie, sa grande tante, ne parut +telle en beauté, valeur et générosité et belle grace. Dans nos histoires +de France, nous lisons combien servit la présence de cette généreuse +comtesse de Montfort, estant assiégée dans Annebon; car, encore que ses +gens de guerre fussent braves et vaillants, et qu'ils eussent combattu +et soustenu des assauts et faits aussi bien que gens de monde, ils +commencèrent à perdre cœur et vouloir se rendre; mais elle les +harangua si bien, et anima de si belles et courageuses paroles, et les +anima si beau et si bien, qu'ils attendirent le secours, qui leur vint à +propos, tant désiré, et le siége fut levé; et fit bien mieux, car, ainsi +que ses ennemis estoient amusez à l'assaut, et que tous y estoient, et +vid les tentes qui en estoient toutes vides, elle, montée sur un bon +cheval, et avec cinquante bons chevaux, fit une saillie, donne l'alarme, +met le feu dans le camp,<a name="page_330" id="page_330"></a> si-bien que Charles de Blois; cuidant estre +trahy, fit aussi-tost cesser l'assaut. Sur ce sujet je feray ce petit +conte. Durant ces dernières guerres de la Ligue, feu M. le prince de +Condé, dernier mort, estant à Saint-Jean, envoya demander à madame de +Bourdeille, veufve de l'aage de quarante ans, et très-belle, six ou sept +des gens de sa terre, des plus riches, et qui s'estoient retirez en son +chasteau de Mathas près elle. Elle les luy refusa tout à trac, et que +jamais elle ne trahiroit ny ne livreroit ces pauvres gens, qui +s'estoient allez couvrir et sauver sous sa foy. Il luy manda pour la +derniere fois que, si elle ne les luy envoyoit, qu'il luy apprendroit de +luy obéyr. Elle luy fit response (car j'estois avec elle pour +l'assister) que, puisqu'il ne savoit obéyr, qu'elle trouvoit fort +estrange de vouloir faire obéir les autres, et lorsqu'il auroit obéy à +son Roy elle luy chéyroit; au reste que, pour toutes ses menaces, elle +ne craignoit ny son canon, ny son siége, et qu'elle estoit descendue de +la comtesse de Montfort, de laquelle les siens avoient hérité de cette +place, et elle et tout de son courage; et qu'elle estoit résolue de la +garder si-bien qu'il ne la prendroit point; et qu'elle feroit autant +parler là d'elle léans que son ayeule, ladite comtesse, avoit fait dans +Annebon. M. le prince songea long-temps sur cette response, et temporisa +quelques jours sans la plus menacer. Pourtant s'il ne fust mort il +l'eust assiégée; mais elle s'estoit bien préparée de cœur, de +résolution, d'hommes et de tout, pour le bien recevoir; et croy qu'il y +eust receu de la honte. Machiavel, en son livre <i>de la Guerre</i>, raconte +que Catherine, comtesse de Furly, fut assiégée dans sa dite place par +César Borgia, assisté de l'armée de France, qui luy résista fort +valleurusement, mais enfin fut prise. La cause de sa perte fut que cette +place estoit trop pleine de forteresses et lieux forts, pour retirer +d'un lieu à l'autre; si-bien que, César ayant fait ses approches, le +seigneur Jean de Casale (que ladite comtesse avoit pris pour sa garde et +assistance) abandonna la brèche pour se retirer en ses forts; et par +cette faute, Borgia faussa et prit la place: si-bien, dit l'auteur, que +ces fautes firent tort au courage généreux et à la réputation de cette +brave comtesse, laquelle avoit attendu une armée que le roy de Naples et +le duc de Milan n'avoient osé attendre. Et bien que son issuë en fust +malheureuse, elle emporta l'honneur que sa vertu méritoit; et pour ce en +Italie se firent force vers et rimes en sa loüange. Ce passage est digne +de lire pour ceux qui se meslent de fortifier des<a name="page_331" id="page_331"></a> places et y bastir +grande quantité de forts, chasteaux, roques et cittadelles. Pour +retourner à nostre propos, nous avons eu le temps passé force princesses +et grandes dames en nostre France, qui ont fait de belles marques de +leurs proüesses: comme fit Paule, fille du comte de Penthièvre, laquelle +fut assiégée dans Roy par le comte de Charoullois, et s'y monstra si +brave et si généreuse, que la ville estant prise, le comte luy fit +très-bonne guerre, et la fit conduire à Compiegne, seurement, ne +permettant qu'il luy fust fait aucun tort; et l'honora fort pour sa +vertu, encor qu'il voulust grand mal à son mary, qu'il chargeroit de +l'avoir voulu faire mourir par sortilleges et charmes d'aucunes images +et chandelles.</p> + +<p>—Richilde, fille unique et héritière de Monts, en Hainault, femme de +Beaudoüin sixiesme, comte de Flandres, fit tous efforts contre Robert le +Frizon son beau frere, institué tuteur des enfants de Flandres, pour luy +en oster la connoissance et administration et se l'attribuer: quoy +poursuivant à l'aide de Philippes roy de France, luy hazarda deux +batailles; en la première elle fut prise, ce que fut aussi Robert son +ennemy, et amprès furent rendus par eschange: luy en livra la seconde, +laquelle elle perdit, et y perdit son fils Arnuphe, et chassée jusques à +Monts.</p> + +<p>—Isabelle de France, fille du roy Philippes le Bel, et femme du roy +Edouard II, duc de Guyenne, fut en mal-grace du Roy son mary, par de +meschants rapports de Hue le despensier, dont fut contrainte de se +retirer en France avec son fils Édouard; puis s'en retourna en +Angleterre avec le chevalier de Hainaut son parent, et une armée qu'elle +y mena, au moyen de laquelle elle prit son mary prisonnier, lequel elle +délivra entre les mains de ceux avec lesquels il lui convint finir ses +jours; ainsi qu'à elle-mesme il luy en prit, qui, pour traiter l'amour +avec un seigneur de Mortemer, fut par son fils confinée en un chasteau à +finir ses jours. C'est elle qui a baillé sujet aux Anglais de quereller +à tort la France. Mais voilà une mauvaise reconnoissance pourtant, et +grande ingratitude de fils, qui, oubliant un grand bienfait, traita +ainsi sa mère pour un si petit forfait; petit l'appelle-je, puisqu'il +est naturel et que mal-aisément ayant pratiqué les gens de guerre, et +qu'elle s'estoit tant accoustumée à garçonner avec eux parmi les armées +et tentes et pavillons, falloit bien qu'elle garçonnast aussi entre les +courtines, comme<a name="page_332" id="page_332"></a> cela se voit souvent. Je m'en rapporte à nostre reyne +Léonor, duchesse de Guyenne, qui accompagna le Roy son mary outre mer et +en la guerre sainte. Pour pratiquer si souvent la gendarmerie et la +soudardaille, elle se laissa fort aller à son honneur, jusqu'à-là +qu'elle eut affaire avec les Sarrazins, dont pour ce le Roy la répudia; +ce qui nous cousta bon. Pensez qu'elle voulut esprouver si ces bons +compagnons estoient aussi braves champions à couvert comme en pleine +campagne, et que possible son honneur estoit d'aimer les gens vaillants, +et qu'une vaillance attire l'autre, ainsi que la vertu; car jamais celuy +ne dit mal qui dit que la vertu ressembloit la foudre qui perce tout. +Cette reyne Léonor ne fut pas la seule qui accompagna en cette guerre +sainte le roy son mary; mais avant elle, et avec elle, et après, +plusieurs autres princesses et grandes dames avec leurs marys se +croisèrent, mais non leurs jambes, qu'elles ouvrirent et eslargirent à +bon escient, si qu'aucunes y demeurèrent, et les autres en retournèrent +de très-bonnes vesses; et sous la couverture de visiter le saint +supulcre, parmi tant d'armes, faisoient à bon escient l'amour: aussi, +comme j'ay dit, les armes et l'amour conviennent bien ensemble, tant la +sympathie en est bonne et bien conjointe. Encore telles dames sont-elles +à estimer, d'aimer et traitter ainsi les hommes, non comme firent jadis +les amazones, lesquelles, encore qu'elles se disent filles de Mars, se +desfirent de leurs marys, disans que ce mariage estoit une vraye +servitude: mais prou d'ambition avoient-elles avec d'autres hommes pour +en avoir des filles, et faire mourir les enfants.</p> + +<p>Joanuclerus, en sa Cosmographie, récite que, l'an de Christ 1123, après +la mort de Tibussa, reyne des Bohemes, et qui fit renfermer la ville de +Prague de murailles, et qui abhorroit fort la domination des hommes, il +y eut une de ses damoiselles de grand courage, nommée Valasca, qui +gaigna si bien et filles et dames du pays, et leur proposa si bien et +beau la liberté, et les dégousta si fort de la servitude des hommes, +qu'elles tuerent chacune, qui son mary, qui son frere, qui son parent, +qui son voisin, qu'en moins d'un rien elles furent maistresses; et ayant +pris les armes de leurs hommes, s'en aidèrent si bien et se rendirent si +braves et si adextres, à mode d'amazones, qu'elles eurent plusieurs +victoires. Mais après, par les menées et finesses d'un Primislaüs, mary +de Tibussa, homme qu'elle avoit pris de<a name="page_333" id="page_333"></a> ville et basse condition, +furent défaites et mises à mort. Ce fut par permission divine de l'acte +énorme perpétré pour faire ainsi perdre le genre humain. Ces dames +pouvoient bien montrer leurs beaux courages par d'autres actions +courageuses et viriles, que par telles cruautez, ainsi que nous avons +veu tant d'impérieres, de reynes, de princesses et grandes dames, par +actes nobles, et aux gouvernements et maniements de leurs Estats, et +autres sujets dont les histoires en sont assez pleines sans que je les +raconte; car l'ambition de dominer, régner et impérier loge dans leurs +ames aussi bien que des hommes, et en sont aussi friandes. Si en vays-je +nommer une qui n'en fut tant atteinte, qui est Victoria Colonna, femme +du marquis de Pescayre, de laquelle j'ay leu dans un livre espagnol que, +lorsque ledit marquis entendit aux belles offres que luy fit Hieronimo +Mouron de la part du pape (comme j'ay dit cy-devant) du royaume de +Naples, s'il vouloit entrer en ligne avec luy, elle, en estant advertie +par son mary mesme, qui ne luy céloit rien de ses plus privées affaires, +ny grands ny petits, lui escrivit (car elle disoit des mieux), et luy +demanda qu'il se souvinst de son ancienne valeur et vertu, qui luy avoit +donné telle louange et réputation qu'elle excédoit la gloire et la +fortune des plus grands roys de la terre, disant <i>que no con grandezza +de los reynos, de Estados ny de hormosos titulos si no con fé illustre y +clara virtud, se alcançava la honra, la qual con loor siempre vivo, +llegava à los descendientes; y que no havia nigun grado tan alto que no +fuesse vencido de una trahicion y mala fé, que por esto nigun desseo +tenia de ser muguer de rey, queriendo antes ser muguer de tal capitan, +que no solamente en guerra con valorosa mano, mas en pas con gran honra +de animo no vencido avia sabido vencer reys, y grandissimos principes, y +capitanes, y darlos triumphos, y imperiarlos</i>; disant «que non avec la +grandeur des royaumes, des grands Estats ni hauts et beaux titres, sinon +avec une foy illustre et claire vertu, l'honneur s'acqueroit, laquelle +avec une louange tousjours vive alloit à nos descendants; et qu'il n'y +avoit nul grade si haut qui ne fust vaincu ni gasté par une trahison +commise et foy rompue; et que pour l'amour de cela elle n'avoit nul +désir d'estre femme de roy, mais d'un tel capitaine, lequel nonseulement +en guerre avec sa main valeureuse, mais en paix avec grand honneur d'un +esprit non vaincu, avoit sceu vaincre les roys, les grands princes et +capitaines, et les donner aux<a name="page_334" id="page_334"></a> triomphes et les imperier.» Cette femme +parloit d'un grand courage, d'une grande vertu, et de vérité et tout: +car de regner par un vice est fort vilain, et de commander aux royaumes +et aux roys par la vertu est très-beau. Fulvia, femme de P. Claudius, et +en secondes nopces de Marc Antoine, ne s'amusant guières à faire les +affaires de sa maison, se mit aux choses grandes, à traitter les +affaires d'Estat jusque-là qu'on lui donnast la réputation de commander +aux empereurs. Aussi Cleopatre l'en sçeut très-bien remercier, et luy +avoir cette obligation, que d'avoir si bien instruit et discipliné Marc +Antoine à obéyr et ployer sous les lois de submission. Nous lisons de ce +grand prince françois Charles Martel qui onc ne voulut prendre et porter +le titre de roy, qui estoit en sa puissance, mais ayma mieux régenter +les roys et leur commander.</p> + +<p>—Parlons d'aucunes de nos dames. Nous avons eu en nostre guerre de la +Ligue madame de Montpensier, sœur de feu M. de Guise, qui a esté une +grande femme d'Estat, et qui a porté sa bonne part de matiere, +d'inventions de son gentil esprit, et du travail de son corps, à bastir +ladite Ligue; si qu'après avoir esté bien bastie, joüant aux cartes un +jour et à la prime (car elle aime fort ce jeu), ainsi qu'on lui disoit +qu'elle meslast bien les cartes, elle repondit devant beaucoup de gens: +«Je les ay si bien meslées qu'elles ne se sçauroint mieux mesler ni +demesler.» Cela fust esté bon si les siens ne fussent esté morts: +desquels, sans perdre cœur d'une telle perte, en entreprit la +vengeance; et en ayant sceu les nouvelles dans Paris, sans se tenir +recluse en sa chambre à en faire les regrets à mode d'autres femmes, +sort de son hostel avec les enfants de M. son frere, les tenant par les +mains, les pourmeine par la ville, fait sa déploration devant le peuple, +l'animant de pleurs, de cris, de pitié et de paroles qu'elle fit à tous, +de prendre les armes et s'élever en furie, et faire les insolences sur +la maison et le tableau du Roy, comme l'on a veu, et que j'espère de +dire en sa vie; et à luy denier toute fidelité, ains au contraire toute +rebellion: dont puis après son meurtre s'en ensuivit; duquel et à +sçavoir qui sont ceux et celles qui en ont donné les conseils et en sont +coupables. Certainement le cœur d'une sœur perdant tels freres ne +pouvoit pas digérer tel venin sans venger ce meurtre. J'ay ouy conter +qu'après qu'elle eut ainsi bien mis le peuple de Paris en besogne de +telles animositez et insolences, elle partit vers le prince de Parme à +luy demander secours et vengeance; et y va à si<a name="page_335" id="page_335"></a> grandes et longues +traittes, qu'il fallut un jour à ses chevaux de coche demeurer si las et +recreus au beau mitan de la Picardie dans les fanges, qu'ils ne +pouvoient aller ny en avant, ny en arrière, ny mettre un pied l'un +devant l'autre. Par cas passa un fort honneste gentilhomme de ce pays, +qui estoit de la religion, qui, encore qu'elle fust déguisée et de nom +et d'habit, il la cogneut; et, ostant de devant les yeux les menées +qu'elle avoit fait contre ceux de la religion, et l'animosité qu'elle +leur portoit, luy, tout plein de courtoisie, il luy dit: «Madame, je +vous connois bien; je vous suis serviteur: je vous vois en mauvais +estat; vous viendrez, s'il vous plaist, en ma maison que voilà près, +pour vous seicher et vous reposer. Je vous accommoderay de tout ce que +je pourray au mieux qu'il me sera possible. Ne craignez point; car +encore que je sois de la religion, que vous nous haïssiez fort, je ne +voudrois me départir d'avec vous sans vous offrir une courtoisie qui +vous est très-nécessaire.» A telle offre elle se laissa aller, et +l'accepta fort librement: et, après l'avoir accommodée de ce qui lui +estoit nécessaire, reprend son chemin et la conduit deux lieües, elle +pourtant luy celant son voyage; dont depuis cette courtoisie, à ce que +j'ay ouy dire, en cette guerre, elle s'en acquitta à l'endroit du +gentilhomme par force autres courtoisies. Plusieurs se sont estonnez +comment elle se fia à luy, estant huguenot. Mais quoy! la nécessité fait +faire beaucoup de choses; et aussi qu'elle le vid si honneste, et parler +si honnestement et franchement, qu'elle jugea qu'il estoit enclin à +faire un trait honneste. Madame de Nemours, sa mère, ayant esté +prisonnière après la mort de messieurs ses enfants, ne faut point douter +si elle demeura désolée par une telle perte insupportable, jusques à là +que de son naturel elle est dame de fort douce humeur et froide, et qui +ne s'esmeut que bien à propos, elle vint à débagouller mille injures +contre le Roy, et lui jeter autant de malédictions et d'exécrations +(car, et qui n'est la chose, la parole qu'on ne fit et ne dit pour une +relle véhémence de perte et de douleur?), jusques à ne nommer le Roy +autrement et tousjours que <i>ce tyran</i>. «Non! je ne le veux plus appeler +tel, mais roy très-bon et clément, s'il me donne la mort comme à mes +enfants, pour m'oster de la misère où je suis, et me colloque en la +béatitude de Dieu.» Puis après, appaisant ses paroles et cris, et y +faisant quelque surcéance, elle ne disoit, si-non: «Ah! mes enfants! ah! +mes enfants!» réitérant ordinairement ces<a name="page_336" id="page_336"></a> paroles avec ses belles +larmes, qui eussent amoly un cœur de rocher. Hélas! elle les pouvoit +ainsi plorer et regretter, estant si bons, si généreux, si vertueux et +valleureux, mais surtout ce grand duc de Guise, vray aisné et vray +parangon de toute valeur et générosité. Aussi qu'elle aimoit si +naturellement ses enfants, qu'un jour, moy discourant avec une grande +dame de la Cour de maditte dame de Nemours, elle me dit que c'estoit la +plus heureuse princesse du monde, pour plusieurs raisons qu'elle +m'alléguoit, fors en une chose, qui estoit qu'elle aimoit messieurs ses +enfants par trop; car elle les aimoit si très-tant, que l'appréhension +ordinaire qu'elle avoit d'eux troubloit toute sa félicité, vivant +ordinairement pour eux en inquiétude et alarme. Je vous laisse donc à +penser combien elle sentit de maux, d'amertumes et de picqueures par la +mort de ces deux, et par l'appréhension de l'autre, qui estoit vers +Lyon, et M. de Nemours prisonnier: car de sa prison, disoit-elle, ne +s'en soucioit point, ny de sa mort non plus, ainsi que je viens de dire. +Lorsqu'on la sortit du chasteau de Blois pour la mener en celuy +d'Amboise en plus estroite prison, ainsi qu'elle eut passé la porte elle +haussa et tourna la teste en haut vers le portrait du roy Louis XII, son +grand-pere, qui est là engravé en pierre au-dessus sur un cheval avec +une fort belle grace et guerriere façon. Elle, s'arrestant là un peu et +le contemplant, dit tout haut devant force monde là accouru, d'une belle +et asseurée contenance, dont jamais n'en fut espourveue: «Si celuy qui +est là représenté estoit en vie, il ne permettroit pas qu'on emmenast sa +petite-fille ainsi prisonniere, et qu'on la traittast de cette sorte;» +et puis suivit son chemin sans plus rien dire. Pensez que dans son ame +elle imploroit et invoquoit les manes de ce généreux ayeul, pour estre +justes vengeurs de sa prison: ny plus ny moins que firent jadis aucuns +des conjurateurs de la mort de César, lesquels, ainsi qu'ils alloient +faire leurs coups, se tournèrent vers l'estatuë de Pompée, et sourdement +implorèrent et invoquèrent l'ombre de sa main, jadis si valleureuse, +pour conduire leur entreprise à faire le coup qu'ils firent. Possible +que l'invocation de cette princesse peut servir et avancer la mort du +Roy, qui l'avoit ainsi oustragée. Une dame de grand cœur qui couve +une vindicte est fort à craindre. Je me souviens que, quand feu monsieur +son mary, M. de Guise, eut son coup dont il mourut, elle estoit pour +alors au camp, qui estoit venue là pour le voir quelques jours avant. +Ainsi qu'il entra en son logis blessé, elle vint à l'endevant de<a +name="page_337" id="page_337"></a> luy jusqu'à la porte de son logis toute +esperdue et esplorée, et l'ayant salué s'escria soudain: «Est-il +possible que le malheureux qui a fait le coup et celuy qui l'a fait +faire (se doutant de M. l'admiral) en demeurent impunis? Dieu! si tu es +juste, comme tu le dois estre, vange cecy; autrement......» et +n'achevant le mot, M. son mary la reprit, et luy dit: «Mamie, n'offensez +point Dieu en vos paroles. Si c'est luy qui m'a envoyé cecy pour mes +fautes, sa volonté soit faite, et loüange luy en soit donnée. S'il vient +d'ailleurs, puisque les vengeances luy sont réservées, il fera bien +cette-cy sans vous.» Mais, luy mort, elle la poursuivit si bien, que le +meurtrier fut tiré à quatre chevaux, et l'auteur prétendu d'elle fut +massacré au bout de quelques années, comme j'espere dire en son lieu, +par les instructions qu'elle donna à M. son fils, comme je l'ay veu, et +les conseils et persuasions dont elle le nourrit dès sa tendre jeunesse +jusques après que la vengeance en fut faite totale. Les advis et +exhortations des femmes et meres généreuses peuvent beaucoup en cela: +dont je me souviens que le roy Charles IX, faisant le tour de son +royaume, estant à Bourdeaux, fut mis en prison le baron de Bournazel, un +fort brave et honneste gentilhomme de Gascogne, pour avoir tué un autre +gentilhomme de son pays mesme, qui s'appelloit La Tour: on disoit que +c'estoit par grande supercherie. La veufve en poursuivit si vivement la +punition, qu'on se donna la garde que les nouvelles vindrent en la +chambre du Roy et de la Reyne, qu'on alloit trancher la teste au dit +baron. Les gentilshommes et dames s'esmeurent soudain, et travailla-t-on +fort pour luy sauver la vie. On en pria par deux fois le Roy et la Reyne +de lui donner grace. M. le chancelier s'y porta fort, disant qu'il +falloit que justice s'en fist. Le Roy le vouloit fort, qui estoit jeune +et ne demandoit pas mieux que le sauver; car il estoit des gallants de +la Cour; et M. de Cypierre l'y poussoit aussi fort. Cependant l'heure de +l'exécution approchoit, ce qui estonnoit tout le monde. Sur quoy +survient M. de Nemours (qui aimoit ce pauvre baron, lequel l'a voit +suivy en de bons lieux aux guerres), qui s'alla jeter de genoux aux +pieds de la Reyne, et la supplia de donner la vie à ce pauvre +gentilhomme, et la pria et pressa tant de paroles qu'elle luy fut +octroyée; dont sur le champ fut envoyé un capitaine des gardes, qui +l'alla quérir et prendre en la prison, ainsi qu'il sortoit pour le mener +au supplice. Par ainsi fut-il sauvé, mais avec une telle peur, qu'à +jamais elle demeura empreinte sur son visage, et oncques puis ne peut +recouvrer<a name="page_338" id="page_338"></a> couleur, comme j'ay veu et comme j'ay ouy dire de M. de +Saint-Vallier, qui l'eschappa belle à cause de M. de Bourbon. Cependant +la veufve ne chauma pas, et vint trouver le Roy le lendemain, ainsi +qu'il alloit à la messe, et se jetta à ses pieds. Elle luy présenta son +fils, qui pouvoit avoir trois ou quatre ans, et luy dit: «Sire, au moins +puis que vous avez donné la grace au meurtrier du père de cet enfant, je +vous supplie de la luy donner aussi dès cette heure, pour quand il sera +grand, il aura eu sa revenche et tué ce malheureux.» Du depuis, à ce que +j'ay ouy dire, la mere tous les matins venoit esveiller son enfant; et, +en luy monstrant la chemise sanglante qu'avoit son pere lorsqu'il fut +tué, et luy disoit par trois fois: «Advise-la bien: et souviens-toi +bien, quand tu seras grand, de venger cecy: autrement je te deshérite.» +Quelle animosité!</p> + +<p>—Moy estant en Espagne, j'ouys conter qu'Antonio Roque, l'un des plus +braves, vaillants, fins, cauts, habiles, fameux, et des plus courtois +bandoulliers avec cela qui fut jamais en Espagne (ce tient-on), ayant eu +envie de se faire prestre dès sa première profession, le jour venu qu'il +lui falloit chanter sa premiere messe, ainsi qu'il sortoit du +revestiaire et qu'il s'en alloit avec grande cérémonie au grand autel de +sa paroisse, bien revestu et accommodé à faire son office, le calice à +la main, il ouyt sa mere qui lui dit ainsi qu'il passoit: <i>Ah! vellaco, +vellaco, mejor seria de vengar la muerte de tu padre, que de cantar +missa</i>: «Ah! malheureux et meschant que tu es! il vaudroit mieux de +venger la mort de ton pere que de chanter messe.» Cette voix lui toucha +si bien au cœur, qu'il retourne froidement du my-chemin, et s'en va +au revestitoire: là se dévestit, faisant acroire que le cœur lui +avoit fait mal et que ce seroit pour une autre fois: et s'en va aux +montagnes parmy les bandoulliers, s'y fist si fort estimer et renommer, +qu'il en fut esleu chef, fait force maux et voleries, venge la mort de +son pere, qu'on disoit avoir esté tué d'un autre; d'autres qu'il avoit +esté exécuté par justice. Ce conte me fit un bandoullier mesme, qui +avoit esté sous sa charge autrefois, et me le loüa jusques au tiers +ciel, si que l'empereur Charles ne lui put jamais faire mal. Pour +retourner encore à madame de Nemours, le roy ne la retint guieres en +prison, et M. Descars en fut cause en partie; car il la fit sortir pour +l'envoyer à Paris vers MM. du Mayne et de Nemours, et autres princes +ligués, et leur porter à tous paroles<a name="page_339" id="page_339"></a> de paix et oubliance de tout le +passé; et qui estoit mort, et amys comme devant. De fait le Roy tira +serment d'elle qu'elle feroit cette ambassade. Estant donc arrivée, au +premier abord ce ne furent que pleurs, lamentations et regrets de leur +perte; et puis fit le rapport de sa charge. M. du Maine lui fit la +responce en luy demandant si elle luy conseilloit cela. Elle luy +respondit seulement: «Mon fils, je ne suis pas venuë ici pour vous +conseiller, si-non pour vous dire ce qu'on m'a dit et chargé. C'est à +vous à songer si vous avez sujet et si le devez faire ce que je vous +dis. Vostre cœur et vostre conscience vous en doivent donner bon +conseil. Quant à moy, je me descharge de ce que j'ay promis.» Mais, sous +main, elle en sceut très-bien attiser le feu, qui a duré longtemps. Il y +a eu plusieurs personnes qui se sont fort estonnez comment le Roy, qui +estoit si sage et des habiles de son royaume, s'aidoit de cette dame +pour un tel ministere, l'ayant offensée, qu'elle n'eust eu cœur ny +sentiment, si elle s'y fust employée le moins du monde: aussi se +mocqua-t-elle bien de luy. On disoit que c'étoit le beau conseil du +maréchal de Rhetz, qui en donna un pareil au roy Charles, pour envoyer +M. de La Nouë dans La Rochelle à persuader les habitants à la paix et à +leur obéyssance et devoir; jusque-là que, pour entrer en créance avec +eux, il luy permit de faire de l'eschauffé et de l'animé pour eux et +pour son party, à faire la guerre à outrance, et leur bailler advis et +conseil contre le Roy; mais pourtant sous condition que, quand il seroit +commandé et sommé par le Roy ou Monsieur, son lieutenant-général, de +sortir, qu'il le feroit. Il fit et l'un et l'autre, et la guerre, et +sortit; mais cependant il asseura si bien ses gens et les aguerrit, et +leur fit de si bonnes leçons et les anima tellement, qu'ils nous firent +ce coup la barbe. Force gens trouvoient qu'il n'y avoit là nulle +finesse: j'ay veu tout cela, j'espère en faire tout le discours +ailleurs. Mais ce mareschal valut cela à son roy et à la France: lequel +mareschal tenoit-on mieux pour charlatan et cajoleur, que pour un bon +conseiller et mareschal de France. Je diray encor ce petit mot de ma +susdite dame de Nemours. J'ay ouy dire qu'ainsi qu'on bastissoit la +Ligue, et qu'elle voyoit les cahiers et les listes des villes qui +adhéroient, et n'y voyant point encore Paris, elle disoit toujours à M. +son fils: «Mon fils, cela n'est rien, il faut encore Paris, et si vous +ne l'avez, vous n'avez rien fait; pourquoy ayez Paris.» Et rien que +Paris ne luy sonnoit à la bouche, si bien que les Barricades par +après<a name="page_340" id="page_340"></a> s'en ensuivirent. Voilà comme un cœur généreux tend toujours +au plus haut: ce qui me fait souvenir d'un petit conte que j'ay lu dans +un roman espagnol, qui s'intitule <i>La conquista di Navarra</i>. Ce royaume +ayant esté pris et usurpé sur le roy Jean par le roy d'Aragon, le roy +Loüis douziesme y envoya une armée, sous M. de La Palice, pour le +reconquérir. Le Roy manda à la reyne donne Catherine, de par M. de La +Palice, qui lui en porta la nouvelle, qu'elle s'en vinst à la Cour de +France et y demeurer avec la reyne Anne sa femme, cependant que le roy +son mary avec M. de La Palice attenteroient de recouvrer le royaume. La +Reyne lui respondit généreusement: «Et comment, monsieur! je pensois que +le roy vostre maistre vous eust ici envoyé pour m'amener avec vous en +mon royaume et me remettre dans Pampelonne, et moy vous y accompagner, +ainsi que je m'y estois résolue et préparée; et à cette heure vous me +conviez de m'aller tenir à la Cour de France? Voilà un mauvais espoir et +sinistre augure pour moi! je vois bien que je n'y entreray jamais plus.» +Et ainsi qu'elle le présagea, ainsi il arriva.</p> + +<p>Il fut dit et commandé à madame la duchesse de Valentinois, sur +l'approchement de la mort du roy Henry et le peu d'espoir de sa santé, +de se retirer en son hostel de Paris et n'entrer plus en sa chambre, +autant pour ne le perturber en ses cogitations à Dieu, que pour inimitié +qu'aucuns lui portoient. Estant doncques retirée on luy envoya demander +quelques bagues et joyaux qui appartenoient à la couronne, et les eust à +rendre. Elle demanda soudain à M. l'harangueur: «Comment! le Roy est-il +mort?—Non, madame, respondit l'autre, mais il ne peut guieres +tarder.—Tant qu'il luy restera un doigt de vie donc, dit-elle, je veux +que mes ennemys sachent que je ne les crains point, et que je ne leur +obéyrai tant qu'il sera vivant. Je suis encore invincible de courage, +mais lorsqu'il sera mort je ne veux plus vivre après luy; et toutes les +amertumes qu'on me sauroit donner ne me seront que douceurs au prix de +ma perte: et par ainsi, mon roy vif ou mort, je ne crains pas mes +ennemis.» Cette dame monstra-là une grande générosité de cœur. Mais +elle ne mourut pas, ce dira quelqu'un, comme elle avoit dit. Elle ne +laissa pourtant à sentir plusieurs approches de la mort; et aussi que +plustost que mourir, elle fit mieux de vouloir vivre, pour monstrer à +ses ennemys qu'elle ne les craignoit point, et que, les ayant veus +d'autresfois bransler et s'humilier<a name="page_341" id="page_341"></a> sous elle, m en vouloit faire de +mesme en leur endroit, et leur monstrer si bien teste et visage qu'ils +n'osèrent jamais luy faire desplaisir, mais bien mieux, dans deux ans +ils la recherchèrent plus que jamais et rentrèrent en amitié, comme je +vis: ainsi qu'est la coutume des grands et grandes, qui ont peu de tenue +en leurs amitiés, et s'accordent aisément en leurs différends comme +larrons en foire, et s'aiment et se hayssent de mesme: ce que nous +autres petits ne faisons; car, ou il se faut battre, venger et mourir, +ou en sortir par des accords bien pointillez, bien tamisez et bien +solemnisez; et si nous en trouvons mieux. Il faut certes admirer cette +dame de ce trait, comme coustumièrement ces grandes qui traitent les +affaires d'Estat, font tousjours quelque chose de plus que l'ordinaire +des autres. Voilà pourquoy le feu roy Henry troisiesme dernier et la +reyne sa mère n'aimoient nullement les dames de leur Cour qui missent +tant leur esprit et leur nez sur les affaires d'Estat, ny s'en +meslassent tant d'en parler, ny de ce qui touchoit de près en fait du +royaume; comme (disoient Leurs Majestez) si elles y avoient grande part +et qu'elles en dusset être héritières, ou du tout pour mieux qu'elles y +rapportassent la sueur de leur corps ou y menassent les mains, comme les +hommes, à le maintenir: mais elles, se donnans du bon temps, causans +sous la cheminée, bien aises en leurs chaises, ou sur leurs oreillers ou +sur leurs couchettes, devisoient bien à leur aise du monde et de l'Estat +de la France, comme si elles faisoient tout. Sur quoy repartit une fois +une dame de par le monde, que je ne nommeray point, qui, se meslant d'en +dire sa ratelée aux premiers estats à Blois, Leurs Majestez luy en +firent faire la petite réprimande, et qu'elle se meslast des affaires de +sa maison et à prier Dieu. Elle, qui estoit un peu trop libre en +paroles, respondit: «Du temps que les roys, princes et grands seigneurs +se croisoient pour aller outre mer et faire de si beaux exploits en la +Terre Sainte, certainement il n'estoit permis à nous autres femmes que +de prier, orer, faire vœux et jeusnes, afin que Dieu leur donnast bon +voyage et bon retour; mais depuis que nous les voyons aujourd'huy ne +faire pas plus que nous, il nous est permis de parler de tout: car, +prier Dieu pour eux, à cause de quoy, puisqu'ils ne font pas mieux que +nous?» Cette parole, certes, fut par trop audacieuse, aussi luy +cuida-t-elle couster bon, et eust une grande peine d'obtenir +réconciliation et pardon, qu'il fallut qu'elle demandast; et, sans un +sujet que je dirois bien, elle<a name="page_342" id="page_342"></a> recevoit l'affletion et punition toute +entière, et bien outrageuse. Il ne fait pas bon quelquefois dire un bon +mot comme celuy, quand il vient à la bouche; ainsi que j'ay veu +plusieurs personnes qui ne s'y sçauroient commander; car elles sont plus +débordées qu'un cheval de Barbarie; et, trouvant un bon brocard dans +leur bouche, il faut qu'ils les crachent, sans espargner ny parents, ny +amis, ni grands. J'en ay cogneu force à nostre Cour de telle humeur, et +les appeloit-on marquis ou marquises de Belle-Bouche: mais aussi bien +souvent s'en trouvoient du guet.</p> + +<p>—Or, comme j'ai deduit la générosité d'aucunes dames en aucuns beaux +faits de leurs vies, j'en veux descrire aucunes qu'elles ont montré en +leur mort. Et, sans emprunter aucun exemple de l'antiquité, je ne veux +alléguer que cettuy-cy de feue madama la Régente, mère du grand roy +François. Ce fut en son temps, ainsi que j'ay ouy dire à aucuns et +aucunes qui l'ont veue et cogneue, une très-belle dame, et fort mondaine +aussi; et fut cela mesme en son aage décroissant, et, pour ce, quand on +luy parloit de la mort, en haissoit fort le discours, jusqu'aux +prescheurs qui en parloient en leurs sermons: «comme, ce disoit-elle, +qu'on ne sceust pas assez qu'on devoit tous mourir un jour; et que tels +prescheurs, quand ils ne sçauroient dire autre chose en leurs sermons, +et qu'ils estoient au bout de leurs leçons, comme gens ignares, se +mesloient sur cette mort.» La feuë reyne de Navarre, sa fille, n'aimoit +non plus ces chansons et prédications mortuaires que sa mere. Estant +donc venue la fin destinée, et gisant dans son lict, trois jours avant +que mourir, elle vid la nuict sa chambre toute en clarté, qui estoit +transpercée par la vitre: elle se courrouça à ses femmes-de-chambre qui +la veilloient pourquoy elles faisoient un feu si ardent et esclairant. +Elles luy respondirent qu'il n'y avoit qu'un peu de feu, et que c'estoit +la lune qui ainsi esclairoit et donnoit telle lueur. «Comment, dit-elle, +nous en sommes au bas; elle n'a garde d'esclairer à cette heure.» Et +soudain, faisant ouvrir son rideau, elle vit une comette qui esclairoit +ainsi droit sur son lict. «Hà! dit-elle, voilà un signe qui ne paroist +pas pour personne de basse qualité. Dieu le fait paroistre pour nous +autres grands et grandes. Refermez la fenestre; c'est une comette qui +m'annonce la mort; il se faut donc préparer.» Et le lendemain au matin, +ayant envoyé quérir son confesseur, fit tout le devoir de bonne +chrestienne, encore que les médecins l'asseurassent qu'elle n'estoit +pas-là. «Si je n'avois<a name="page_343" id="page_343"></a> veu, dit-elle, le signe de ma mort, je le +croirois, car je ne me sens point si bas;» et leur conta à tous +l'apparition de sa comette. Et puis, au bout de trois jours, quittant +les songes du monde, trépassa. Je ne sçaurois croire autrement que les +grandes dames, et celles qui sont belles, jeunes et honnestes, n'ayent +plus de grands regrets de laisser le monde que les autres: et +toutesfois, j'en vois nommer aucunes qui ne s'en sont point souciées, et +volontairement ont receu la mort, bien que sur le coup l'annonciation +leur soit fort amere et odieuse.</p> + +<p>—La feuë comtesse de La Rochefoucault, de la maison de Roye à mon gré +et à d'autres une des belles et agréables femmes de France, ainsi que +son ministre (car elle estoit de la religion comme chacun sçait) lui +annoncea qu'il ne falloit plus songer au monde, et que son heure estoit +venue, et qu'il s'en falloit aller à Dieu qui l'appeloit, et qu'il +falloit quitter les mondanitez, qui n'estoient rien aux prix de la +béatitude du ciel, elle luy dit: «Cela est bon, monsieur le ministre, à +dire à celles qui n'ont pas grand contentement et plaisir en cettuy-cy, +et qui sont sur le bord de leur fosse; mais à moy, qui ne suis que sur +la verdure de mon aage et de mon plaisir en cette-cy et de ma beauté, +vostre sentence m'est fort amere; d'autant que j'ay plus de sujet de +m'aimer en ce monde qu'en tout autre, et regretter à mourir, je vous +veux monstrer en cela ma générosité, et vous asseurer que je prends la +mort à gré, comme la plus vile, abjette, basse, laide et vieille qui +fust au monde.» Et puis s'estant mis à chanter des pseaumes de grand +dévotion, elle mourut.</p> + +<p>—Madame d'Espernon, de la maison de Candale, fut assaillie d'une +maladie si soudaine qu'en moins de six ou sept jours elle fut emportée. +Avant que mourir elle tenta tous les moyens qu'elle put pour se guérir, +implorant le secours de Dieu et des hommes par ses prières très-dévotes, +et de tous ses amis, serviteurs et servantes, luy faschant fort qu'elle +vinst mourir en si jeune aage; mais, après qu'on luy eust remonstré +qu'il falloit à bon escient s'en aller à Dieu, et qu'il n'y avoit plus +aucun remede: «Est-il vray? dit-elle, laissez-moy faire; je vais donc +bravement me résoudre.» Et usa de ces mesmes et propres mots; et, +haussant ses beaux bras blancs, et en touchant ses deux mains l'une +contre l'autre, et puis, d'un visage franc et d'un cœur asseuré se +présenta à prendre la mort en patience, et de quitter le monde, qu'elle +commença fort à abhorrer pas<a name="page_344" id="page_344"></a> des paroles très-chrestiennes; et puis +mourut en très-dévote et bonne chrestienne, en l'aage de vingt-six ans, +et l'une des belles agréables dames de son temps.</p> + +<p>—On dit qu'il n'est pas beau de louer les siens, mais aussi une belle +vérité ne se doit pas céler; et c'est pourquoy je veux ici loüer madame +d'Aubeterre, ma niepce, fille de mon frere aisné, laquelle ceux qui +l'ont veuë à la Cour ou ailleurs, diront bien avec moy avoir esté l'une +des belles et accomplies dames qu'on eust sceu voir, autant pour le +corps que pour l'ame. Le corps se monstroit fort à plain et +extérieurement ce qu'il estoit, par son beau et agréable visage, sa +taille, sa façon et sa grâce; pour l'esprit, il estoit fort divin et +n'ignoroit rien; sa parole fort propre, naïve, sans fard, et qui couloit +de sa bouche fort agréablement, fut pour la chose sérieuse, fut pour la +rencontre joyeuse. Je n'ay jamais veu femme, selon mon opinion, plus +ressemblante nostre reyne de France Marguerite, et d'air et de ses +perfections, qu'elle; aussi l'ouis-je dire une fois à la Reyne-mere. +C'est un mot assez suffisant pour ne la loüer davantage; aussi je n'en +diray pas plus; ceux qui l'ont veuë ne me donneront, je m'asseure, nul +démenty sur cette loüange. Elle vint à estre tout à coup assaillie d'une +maladie qui ne se put point bien congnoistre des médecins, qui y +perdirent leur latin; mais pourtant elle avoit opinion d'estre +empoisonnée, je ne diray point de quel endroit; mais Dieu vengera tout, +et possible les hommes. Elle fit tout ce qu'elle put pour se faire +secourir, non qu'elle se souciast, disoit-elle, de mourir; car, dès la +perte de son mary en avoit perdu toute crainte, encore qu'il ne fust +certes nullement égal à elle, ny ne la méritast, ny les belles larmes +non plus qu'elle jettoit de ses beaux yeux après sa mort; mais eust-elle +fort désiré de vivre encore un peu pour l'amour de sa fille, qu'elle +laissoit tendrette, tant cette occasion estoit belle et bonne: et les +regrets d'un mary sot, fascheux, sont fort vains et légers. Elle, voyant +donc qu'il n'y avoit plus de remede, et sentant son poulx, qu'elle mesme +tastoit et connoissoit frigant (car elle s'entendoit à tout), deux jours +avant qu'elle mourust envoya quérir sa fille, et luy fit une exhortation +très-belle et sainte, et telle que possible ne sçay-je mère qui la pust +faire plus belle ny mieux représentée, autant pour l'instruire à bien +vivre au monde, que pour acquérir la grace de Dieu; et puis luy donna sa +bénédiction, luy commandant de ne troubler plus par ses larmes son aise +et repos qu'elle alloit prendre avec Dieu.<a name="page_345" id="page_345"></a> Puis elle demanda son +miroir, et s'y arregardant très-fixement: «Ah! dit-elle, traistre visage +à ma maladie, pour laquelle tu n'as changé! (car elle le monstroit aussi +beau que jamais) mais bientost la mort qui s'approche en aura raison, +qui te rendra pourry et mangé des vers.» Elle avoit aussi mis la +pluspart de ses bagues en ses doigts, et les regardant, et sa main et +tout qui estoit très-belle: «Voilà, dit-elle, une mondanité que j'ay +bien aimée d'autresfois; mais à cette heure de bon cœur je la laisse, +pour me parer en l'autre monde d'une autre plus belle parure.» Et voyant +ses sœurs qui pleuroient à toute outrance auprès d'elle, elle les +consola et pria de vouloir prendre en gré avec elle ce qu'il plaisoit à +Dieu de luy envoyer; et que, s'estants tousjours si fort aimées, elles +n'eussent regret à ce qui luy apportoit de la joie et contentement; et +que l'amitié qu'elle leur avoit tousjours portée dureroit éternellement +avec elles; les priant d'en faire le semblable, et mesme à l'endroit de +sa fille: et les voyant renforcer leurs pleurs, elle leur dit encore: +«Mes sœurs si vous m'aimez, pourquoy ne vous réjouissez-vous avec moy +de l'eschange que je fais d'une vie misérable avec un très-heureuse? Mon +ame, lassée de tant de travaux, desire en estre deliée, et estre en lieu +de repos avec Jésus-Christ mon sauveur; et vous la souhaitez encor +attachée à ce chetif corps, qui n'est que sa prison et non son domicile. +Je vous supplie donc, mes sœurs, ne vous affliger davantage.» Tant +d'autres pareils propos beaux et chrestiens dit-elle, qu'il n'y a si +grand docteur qui en eust pu proférer de plus beaux, lesquels je coule. +Sur-tout elle demandoit à voir madame de Bourdeille sa mère, qu'elle +avoit prié ses sœurs d'envoyer quérir, et souvent leur disoit: «Mon +Dieu! mes sœurs, madame de Bourdeille ne vient-elle point? Ah! que +vos courriers sont longs! ils ne sont pas guieres bons pour faire +diligences grandes et postes.» Elle y alla, mais ne la put voir en vie, +car elle estoit morte une heure devant. Elle me demanda fort aussi, +qu'elle appeloit tousjours son cher oncle, et nous envoya le dernier +adieu. Elle pria de faire ouvrir son corps après sa mort, ce qu'elle +avoit tousjours fort détesté, afin, dit-elle à ses sœurs, que la +cause de sa mort leur estant plus à plain découverte, cela leur fust une +occasion, et à sa fille, de conserver et prendre garde à leurs vie; +«car, dit-elle, il faut que j'advoue que je soupçonne d'avoir esté +empoisonnée depuis cinq ans avec mon oncle de Branthome et ma sœur la +comtesse de Durtal: mais je pris le plus gros morceau:<a +name="page_346" id="page_346"></a> non toutesfois que je veuille charger +personne, craignant que ce soit à faux, et que mon ame en demeure +chargée, laquelle je desire estre vuide de tout blasme, rancune, +inimitié et péché, pour voler droit à Dieu son créateur.»</p> + +<p>Je n'aurois jamais fait si je disois tout; car ses devis furent grands +et longs, et point se ressentant d'un corps fany, esprit foible et +décadant. Sur ce, il y eut un gentilhomme son voisin qui disoit bien le +mot, et avoit aimé à causer et bouffonner avec luy, qui se présenta. +Elle luy dit: «Ah! mon amy! il se faut rendre à ce coup, et langue et +dague, et tout à Dieu!» Son médecin et ses sœurs luy vouloient faire +prendre quelque remede cordial: elle les pria de ne luy en donner point: +«car ils ne serviroient rien plus, dit-elle, qu'à prolonger ma vie et +retarder mon repos.» Et pria qu'on la laissast: et souvent l'oyoit-on +dire: «Mon Dieu, que la mort est douce! et qui l'eust jamais pensé?» Et +puis, peu à peu, rendant ses esprit fort doucement, ferma les yeux, sans +faire aucuns signes hideux et affreux que la mort produit sur ce poinct +à plusieurs. Madame de Bourdeille, sa mere, ne tarda guieres à la +suivre; car la mélancolie qu'elle conceut de cette honneste fille +l'emporta dans dix-huict mois, ayant esté malade sept mois, ores bien en +espoir de guérir et ores en désespoir; et dez le commencement elle dit +qu'elle n'en reschapperoit jamais, n'appréhendant nullement la mort, ne +priant jamais Dieu de luy donner vie ne santé, mais patience en son mal, +et sur-tout qu'il luy envoyast une mort douce et point aspre et +langoureuse; ce qui fut, car, ainsi que nous ne la pensions +qu'esvanoüie, elle rendit l'ame si doucement qu'on ne luy vit jamais +remüer ny pieds, ny bras, ny jambes, ny faire aucun regard affreux ny +hideux; mais, contournant ses yeux aussi beaux que jamais, trespassa, et +resta morte aussi belle qu'elle avoit esté vivante en sa perfection. +Grand dommage certes, d'elle et de ses belles dames qui meurent ainsi en +leurs beaux ans! si ce n'est que je croy que le ciel, ne se contentant +de ses beaux flambeaux qui dès la création du monde ornent sa voute, +veut par elles avoir outre plus des astres nouveaux pour nous illuminer, +comme elles ont fait estant vives, de leu beaux yeux. Cette-cy et non +plus.</p> + +<p>—Vous avez eu ces jours passez madame de Balagny, vray sœur en tout +de ce brave Bussy. Quand Cambray fut assiégé elle y fit tout ce qu'elle +put, d'un cœur brave et généreux, pou en défendre la prise: mais +après s'estre en vain évertuée pa<a name="page_347" id="page_347"></a> toutes sortes de défenses qu'elle y +put apporter, voyant que c'estoit fait, et que la ville estoit en la +puissance de l'ennemy, et la citadelle s'en alloit de mesme; ne pouvant +supporter ce grand creve-cœur de desloger de sa principauté (car son +mary et elle se faisoient appeler prince et princesse de Cambray et +Cambresis; titre qu'on trouvoit parmy plusieurs nations odieux et trop +audacieux, veu leurs qualitez de simples gentilshommes), mourut et créva +de tristesse dans la place d'honneur. Aucuns disent qu'elle mesme se +donna la mort, qu'on trouvoit pourtant estre acte plustot payen que +chrestien. Tant y a qu'il la faut loüer de la grande générosité en cela +et de la remonstrance qu'elle fit à son mary à l'heure de sa mort, quand +elle luy dit: «Que te reste-t-il, Balagny, de plus vivre après ta +désolée infortune, pour servir de risée et de spectacle au monde, qui te +monstrera au doigt, sortant d'une si grande gloire où tu t'es veu haut +eslevé, en une basse fortune que je te voy préparée si tu ne fais comme +moy? Apprens donc de moy à bien mourir et ne survivre ton malheur et ta +dérision.» C'est un grand cas quand une femme nous apprend à vivre et +mourir! A quoy il ne voulut obtempérer ny croire! car, au bout de sept +ou huict mois, oubliant la mémoire prestement de cette brave femme, il +se remaria avec la sœur de madame de Monceaux, belle certes et +honneste demoiselle; monstrant à plusieurs qu'enfin il n'y a que vivre, +en quelque façon que ce soit.</p> + +<p>—Certes la vie est bonne et douce; mais aussi une mort généreuse est +fort à loüer, comme cette-cy de cette dame, laquelle, si elle est morte +de tristesse, et bien contre le naturel d'aucunes dames, qu'on dit estre +contraire au naturel des hommes; car elles meurent de joye et en joye. +Je n'en alléguerai que ce seul conte de mademoiselle de Limeuil +l'aisnée, qui mourut à la Cour estant l'une des filles de la Reyne. +Durant sa maladie dont elle trespassa jamais le bec ne luy cessa, ains +causa toujours; car elle estoit fort grand parleuse, brocardeuse et +très-bien et fort à propos, et très-belle avec cela. Quand l'heure de sa +mort fut venue, elle fit venir à soy son vallet (ainsi que les filles de +la Cour en ont chacune le leur), et s'appeloit Julien, qui jouoit +très-bien du violon: «Julien, luy dit-elle, prenez vostre violon et +sonnez-moy tousjours, jusques à ce que me voyez morte (car je m'y en +vois), la defaitte des Suisses, et le mieux que vous pourrez: et quand +vous serez sur le mot, <i>tout est perdu</i>, sonnez-le par quatre ou cinq<a +name="page_348" id="page_348"></a> fois, le plus piteusement que vous +pourrez;» ce que fit l'autre, et elle-mesme lui aidoit de la voix: et +quand ce vint à <i>tout est perdu</i>, elle le récita par deux fois; et se +tournant de l'autre costé du chevet, elle dit à ses compagnes: «Tout est +perdu à ce coup, et à bon escient;» et ainsi décéda. Voilà une mort +joyeuse et plaisante. Je tiens ce conte de deux de ses compagnes dignes +de foy, qui virent joüer le mystere. S'il y a ainsi aucunes femmes qui +meurent de joye ou joyeusement, il se trouve bien des hommes qui ont +fait de mesme; comme nous lisons de ce grand pape Léon, qui mourut de +joye et liesse, quand il vit nous autres François chassé du tout hors de +l'Estat de Milan, tant il nous portoit de haine.</p> + +<p>—Feu M. le grand-prieur de Lorraine prit une fois envie d'envoyer en +course vers le Levant, deux de ses galleres sous la charge du capitaine +Beaulieu, l'un de ses lieutenants, dont je parle ailleurs, Ce Beaulieu y +alla fort bien, car il estoit brave et vaillant: quand il fut vers +l'Archipelage, il rencontra une grande nau vénitienne bien armée et bien +riche: il la commença à la canonner; mais la nau luy rendit bien sa +salue; car de la première volée elle luy emporta deux de ses bancs avec +leurs forçats tout net, et son lieutenant qui s'appelloit le capitaine +Panier, bon compagnon, qui pourtant eut le loisir de dire: «Adieu +paniers, vendanges sont faites.» Sa mort fut plaisante par ce bon mot. +Ce fut à M. de Beaulieu à se retirer, car cette nau estoit pour luy +invincible.</p> + +<p>—La première année que le roy Charles neufiesme fut roy, lors de l'édit +de juillet, qui se tenoit aux faux de Saint Germain, nous vismes pendre +un enfant de la matte la mesme, qui avait dérobé six vaisselles d'argent +de la cuisine de M. le prince de La Roche-sur-Yon. Quand il fut sur +l'eschelle, il pria le bourreau de luy donner un peu de temps de parler, +et se mit sur le devis en remonstrant au peuple qu'on le faisoit mourir +à tort: «car, disoit-il, je n'ay point jamais exercé mes larcins sur des +pauvres gens, gueux et malotrus, mais sur les princes et les grands, qui +sont plus grands larrons que nous et qui nous pillent tous les jours; et +n'est que bien fait de repeter d'eux ce qu'ils nous derrobent et nous +prennent.» Tant d'autres sornettes plaisantes, dit-il, qui seroient +superflues de raconter, si-non que le prestre qui estoit monté sur le +haut de l'eschelle avec luy, et s'estoit tourné vers le peuple, comme +on<a name="page_349" id="page_349"></a> void, il luy escria: «Messieurs, ce pauvre patient se recommande à +vos bonnes prières: nous dirons tous pour luy et son ame, un <i>Pater +noster</i> et un <i>Ave Maria</i>, et chanterons <i>Salve</i>,» et que le peuple luy +respondoit, ledit patient baissa la teste, et regardant ledit prestre, +commença à brailler comme un veau et se moqua du prestre fort +plaisamment, puis luy donna du pied et l'envoya du haut de l'eschelle en +bas, si grand sault qu'il s'en rompit une jambe. «Ah! monsieur le +prestre, par Dieu, dit-il, je sçavois bien que je vous deslogerais de +là. Il en a, le gallant,» l'oyant plaindre, et se mit à rire à belle +gorge déployée, et puis luy-mesme se jetta au vent. Je vous jure qu'à la +Cour on rit bien de ce trait, bien que le pauvre prestre se fust fait +grand mal. Voilà une mort certes non guieres triste. Feu M. d'Etampes +avoit un fou qui s'appeloit Colin, fort plaisant. Quant sa mort +s'approcha, M. d'Estampes demanda comment se portoit Colin. On luy dit: +«Pauvrement, monsieur, il s'en va mourir, car il ne veut rien +prendre.—Tenez, dit M. d'Estampes, qui lors estoit à table, portez-lui +ce potage, et dites-luy que, s'il ne prend quelque chose pour l'amour de +moy, que je ne l'ameray jamais, car on m'a dit qu'il ne veut rien +prendre.» L'on fit l'ambassade à Colin, qui, ayant la mort entre les +dents, fit response: «Et qui sont-ils ceux-là qui ont dit à Monsieur que +je ne voulois rien prendre?» Et estant entourné d'un million de mouches +(car c'estoit en esté), il se mit à joüer de la main à l'entour d'elles, +comme l'on voit les pages et laquais et autres jeunes enfants après +elles; et en ayant pris deux au coup, et en faisant le petit tour de la +main qu'on se peut mieux représenter que l'escrire, «Dittes à Monsieur, +dit-il, voilà que j'ay pris pour l'amour de luy, et que je m'en vais au +royaume des mouches.» Et se tournant de l'austre costé, le gallant +trespassa. Sur ce j'ay ouy dire à aucuns philosophes, que volontiers +aucunes personnes se souviennent à leur trespas des choses qu'ils ont +plus aimées, et les recordent, comme les gentilshommes, les gens de +guerre, les chasseurs et les artisans, bref de tous quasi en leur +profession mourants ils en causent quelque mot: cela s'est veu et se +voit souvent. Les femmes de mesmes en disent aussi quelque rattellée, +jusques aux putains; ainsi que j'ay ouy parler d'une dame d'assez bonne +qualité, qui à sa mort triompha de débagouler de ses amours, +paillardises et gentillesses passées: si-bien qu'elle en dit plus que le +monde n'en sçavoit, bien qu'on la soupconnast fort putain. Possible +pouvoit-elle<a name="page_350" id="page_350"></a> aire cette découverte, ou en resvant, ou que la vérité, +qui ne se peut céler, l'y contraignist, ou qu'elle voulust en descharger +sa conscience, comme de vray en saine conscience et repentance. Elle en +confessa aucuns en demandant pardon, et les espécitioit et cottoit en +marge que l'on y voyoit tout à clair. «Vrayment, ce dit quelqu'un, elle +estoit bien à loisir d'aller sur cette heure nettoyer sa conscience d'un +tel ballay d'escandale, par une si grande spéciauté!»</p> + +<p>—J'ay ouy parler d'une dame qui, fort sujette à songer et resver toutes +les nuicts, qu'elle disoit la nuict tout ce qu'elle faisoit le jour; si +bien qu'elle-mesme s'escandalisa à l'endroit de son mary, qui se mit à +l'ouyr parler, gazouiller et prendre pied à ses songes et resveries, +dont après mal en prit à elle. Il n'y a pas long-temps qu'un gentilhomme +de par le monde, en une province que je ne nommeray point, en mourant en +fist de mesme, et publia ses amours et paillardises, et spécifia les +dames et damoiselles avec lesquelles il avoit eu à faire, et en quels +lieux et rendez-vous, et de quelles façons, dont il s'en confessoit tout +haut, et en demandoit pardon à Dieu devant tout le monde. Cettuy-là +faisoit pis que la femme, car elle ne faisoit que s'escandaliser, et +ledit gentilhomme escandalisoit plusieurs femmes. Voilà de bons gallants +et gallantes!</p> + +<p>—On dit que les avaritieux et avaritieuses ont aussi cette humeur de +songer fort à leur mort en leurs trésors d'escus, les ayant tousjours en +la bouche. Il y a environ quarante ans qu'une dame de Mortemar, l'une +des plus riches dames du Poictou, et des plus pécunieuses, et après +venant à mourir, ne songeant qu'à ses escus qui estoient en son cabinet, +et tant qu'elle fut malade se levoit vingt fois le jour à aller voir son +trésor. Enfin, s'approchant fort de la mort, et que le prestre +l'exhortoit fort à la vie éternelle, elle ne disoit autre chose et ne +respondoit que: «Donnez-moi ma cotte, donnez-moi ma cotte; les méchants +me des-robbent;» ne songeant qu'à se lever pour aller voir son cabinet, +comme elle faisoit les efforts, si elle eust pu la bonne dame; et ainsi +elle mourut.</p> + +<p>Je me suis sur la fin un peu entrelassé de mon premier discours; mais +prenez le cas qu'après la moralité et la tragédie vient la farce. Sur ce +je fais fin.<a name="page_351" id="page_351"></a></p> + +<h2><a name="DISCOURS_SEPTIEME" id="DISCOURS_SEPTIEME"></a>DISCOURS SEPTIEME.</h2> + +<p class="c">Sur ce qu'il ne faut jamais parler mal des dames, et de la +conséquence qui en vient. </p> + +<p>Un point y a-t-il à noter en ces belles et honnestes dames qui font +l'amour, et qui, quelques esbats qu'elles se donnent, ne veulent estre +offensées ny scandalisées des paroles de personne; et qui les offensent, +s'en sçavent bien revancher, ou tost ou tard: bref, elles le veulent +bien faire, mais non pas qu'on en parle. Aussi certes n'est-il pas beau +d'escandaliser une honneste dame ny la divulguer; car qu'ont à faire +plusieurs personnes, si elles se contentent et leurs amoureux aussi? Nos +cours de France, aucunes, et mesme les dernieres, qui ont esté fort +sujettes à blasonner de ces honnestes dames; et ay veu le temps qu'il +n'estoit pas gallant homme qui ne controuvast quelque faux dire contre +ces dames, ou bien qui n'en rapportast quelque vray: à quoy il y a un +très-grand blasme; car on ne doit jamais offenser l'honneur des dames, +et surtout les grandes. Je parle autant de ceux qui en reçoivent des +joüissances comme de ceux qui ne peuvent taster de la venaison et la +descrient.</p> + +<p>Nos cours dernieres de nos roys, comme j'ay dit, ont esté fort sujettes +à ces médisances et pasquins, bien différentes à celles de nos autres +roys leurs prédécesseurs, fors celle du roy Louis XI, ce bon rompu, +duquel on dit que la pluspart du temps il mangeoit en commun, à pleine +sale, avec force gentilshommes de ses plus privez, et autres et tout; et +celuy qui luy faisoit le meilleur et plus lascif conte des dames de +joye, il estoit le mieux venu et festoyé: et luy-mesme ne s'espargnoit à +en faire, car il s'en enqueroit fort, et en vouloit souvent sçavoir, et +puis en faisoit part aux autres, et publiquement<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>. C'estoit bien un +scandale grand que celuy-là.<a name="page_352" id="page_352"></a> Il avoit très-mauvaise opinion des femmes, +et ne les croyoit toutes chastes. Quand il convia le roy d'Angleterre de +venir à Paris faire bonne chère, et qu'il fut pris au mot, il s'en +repentit aussitost e trouva un <i>alibi</i> pour rompre le coup. «Ah! pasque +Dieu! ce dit-il, je ne veux pas qu'il y vienne; il y trouveroit quelque +petite affetee et saffrette de laquelle il s'amouracheroit, et elle luy +feroit venir le goust d'y demeurer plus long-temps et d'y venir plus +souvent que je ne voudrois.» Il eut pourtant très-bonne opinion de sa +femme, qui estoit sage et vertueuse: aussi la luy falloit-il telle, car, +estant ombrageux et soubçonneux prince s'il en fut onc, il luy eust +bientost fait passer le pas des autres: et quand il mourut, il commanda +à son fils d'aimer et honorer fort sa mère, mais non de se gouverner par +elle; «non qu'elle ne fust fort sage et chaste, dit-il, mais qu'elle +estoit plus bourguignone que françoise.» Aussi ne l'aima-t-il jamais que +pour en avoir lignée, et, quand il en eust, il n'en faisoit guieres de +cas: il la tenoit au chasteau d'Amboise comme une simple dame, portant +fort petit estat et aussi mal habillée que simple damoiselle; et la +laissoit là avec petite cour à faire ses prieres, et luy s'alloit +pourmener et donner du bon temps. D'ailleurs je vous laisse à penser, +puisque le Roy avoit opinion telle des dames et s'en plaisoit à mal +dire, comment elles estoient repassées parmy toutes les bouches de la +Cour; non qu'il leur voulust mal autrement pour ainsy s'esbattre, ny +qu'il les voulust reprimer rien de leurs jeux, comme j'ay veu aucuns; +mais son plus grand plaisir estoit de les gaudir; si bien que ces +pauvres femmes, pressées de tel bast de médisances, ne pouvoient bien si +souvent hausser la croupière si librement comme elles eussent voulu. Et +toutesfois le putanisme regna fort de son<a name="page_353" id="page_353"></a> temps, car le Roy luy-mesme +aidoit fort a le faire et le maintenir avec les gentilshommes de sa +Cour, et puis c'estoit à qui mieux en riroit, soit en public ou en +cachette, et qui en feroit de meilleurs contes de leurs lascivitez et de +leurs tordions (ainsi parloit-il) et de leur gaillardise. Il est vray +que l'on couvroit le nom des grandes, que l'on ne jugeoit que par +apparences et conjectures; je croy qu'elles avoient meilleur temps que +plusieurs que j'ay veu du regne du feu roy, qui les tançoit et +censuroit, et reprimoit estrangement. Voilà ce que j'ay ouy dire de ce +bon roy à d'aucuns anciens. Or le roy Charles huictiesme son fils, qui +luy succéda, ne fut de cette complexion; car on dit de luy que ç'a esté +le plus sobre et honneste roy en paroles que l'on vid jamais, et n'a +jamais offensé ny homme ny femme de la moindre parole du monde. Je vous +laisse donc à penser si les belles dames de son regne, et qui se +resjouissoient, n'avoient pas bon temps. Aussi les aima-t-il fort et les +servit bien, voire trop; car, tournant de son voyage de Naples +très-victorieux et glorieux, il s'amusa si fort à les servir, caresser, +et leur donner tant de plaisirs à Lyon par les beaux combats et tournois +qu'il fit pour l'amour d'elles, que, ne se souvenant point des siens +qu'il avoit laissés en ce royaume, les laissa perdre, et villes et +royaume et chasteaux qui tenoient encore et luy tendoient les bras pour +avoir secours. On dit aussi que les dames furent cause de sa mort, +auxquelles, pour s'estre trop abandonné, luy qui estoit de fort debile +complexion, s'y énerva et débilita tant que cela luy aida à mourir.</p> + +<p>—Le roy Loüis douziesme fut fort respectueux aux dames; car, comme j'ay +dit ailleurs, il pardonnoit à tous les comédians de son royaume, comme +escoliers et clercs de palais en leurs basoches, de quiconque ils +parleroient, fors de la reyne sa femme et de ses dames et damoiselles, +encor qu'il fust bon compagnon en son temps et qu'il aimast bien les +dames autant que les autres, tenant en cela, mais non de la mauvaise +langue, ny de la grande présomption, ny vanterie du duc Loüis d'Orléans, +son ayeul: aussi cela lui cousta-t-il la vie, car s'estant une fois +vanté tout haut, en un banquet où estoit le duc Jean de Bourgogne son +cousin, qu'il avoit en son cabinet le pourtrait des plus belles dames +dont il avoit joüy, par cas fortuït, un jour le duc Jean entra dans ce +cabinet; la première dame qu'il voit pourtraitte et se présente du +premier aspect à ses yeux, ce fut sa noble dame espouse, qu'on tenoit de +ce temps-là très-belle: elle s'appeloit Margueritte, fille d'Albert<a +name="page_354" id="page_354"></a> de Bavière, comte de Haynault et de +Zelande. Qui fut esbahy? ce fut le bon espoux: pensez que tout bas il +dit ce mot: «Ah! j'en ay.» Et ne faisant cas de la puce qui le piquoit +autrement, dissimula tout, et, en couvant vengeance, le querella pour la +régence et administration du royaume; et colorant son mal sur ce sujet +et non sur sa femme, le fit assassiner à la porte Barbette à Paris, et +sa femme première morte, pensez de poison: et après la vache morte, +espousa en secondes noces la fille de Loüis troisiesme, duc de Bourbon. +Possible qu'il n'empira le marché; car à tels gens sujets aux cornes ils +ont beau changer de chambres et de repaires, ils y en trouvent toujours. +Ce duc en cela fit très-sagement de se vanger de son adultère sans +s'escandaliser ny lui ny sa femme; qui fut à luy une très-sage +dissimulation. Aussi ay-je ouy dire à un très-grand capitaine qu'il y a +trois choses lesquelles l'homme sage ne doit jamais publier s'il en est +offensé, et en doit taire le sujet, et plustost en inventer un autre +nouveau pour en avoir le combat et la veangeance, si ce n'est que la +chose fust si évidente et claire devant plusieurs, qu'autrement il ne se +pust desdire. L'une est quand on reproche à un autre qu'il est cocu et +sa femme publique; l'autre, quand on le taxe de b........ et sodomie; la +troisiesme, quand ou luy met à sus qu'il est un poltron, et qu'il a fuy +vilainement d'un combat ou d'une bataille. Ces trois choses, disoit ce +grand capitaine, sont fort escandaleuses quand on en publie le sujet de +laquelle on combat, et pense-t-on quelquefois s'en bien nettoyer que +l'on s'en sallist villainement; et le sujet en estant publié scandalise +fort, et tant plus il est remué, tant plus mal il sent, ny plus ny moins +qu'une grande puanteur quand plus on la remuë. Voilà pourquoy qui peut +avoir son honneur caler c'est le meilleur, et excogiter et tenter un +nouveau sujet pour avoir raison du vieux; et telles offenses, le plus +tard que l'on peut, ne se doivent jamais mettre en cause, contestation +ny combat. Force exemples alléguerois-je pour ce fait; mais il +m'incommoderoit et allongeroit par trop mon discours. Voilà pourquoy ce +duc Jean fut très-sage de dissimuler et cacher ses cornes, et se +revanger d'ailleurs sur son cousin qui l'avoit hony; encor s'en +mocquoit-il et le faisoit entendre: dont il ne faut point douter que +telle dérision et escandale ne luy touchast autant au cœur que son +ambition, et luy fit faire ce coup en fort habile et sage mondain.</p> + +<p>—Or, pour retourner de-là où j'estois demeuré, le roy François,<a +name="page_355" id="page_355"></a> qui a bien aimé les dames, et encore +qu'il eust opinion qu'elles fussent fort inconstantes et variables, +comme j'ay dit ailleurs, ne voulut point qu'on en médist en sa cour, et +voulut qu'on leur portast un grand honneur et respect. J'ay ouy raconter +qu'une fois, luy passant son caresme à Meudon près Paris, il y eut un +sien gentilhomme servant, qui s'appelloit Busembourg de Xaintonge, +lequel servant le Roy de la viande, dont il avoit dispense, le Roy lui +commanda de porter le reste, comme l'on void quelquefois à la Cour, aux +dames de la petite bande, que je ne veux nommer, de peur d'escandale. Ce +gentilhomme se mit à dire, parmy ses compagnons et autres de la Cour, +que ces dames ne se contentoient pas de manger de la chair cruë en +caresme, mais en mangeoient de la cuitte, et leur benoist saoul. Les +dames le sceurent, qui s'en plaignirent aussitost au Roy, qui entra en +si grande collere, qu'à l'instant il commanda aux archers de la garde de +son hostel de l'aller prendre et pendre sans autre delay. Par cas ce +pauvre gentilhomme en sceut le vent par quelqu'un de ses amis, qui évada +et se sauva bravement: que s'il eust été pris, pour le seur il estoit +pendu, encor qu'il fust gentilhomme de bonne part, tant on vid le Roy +cette fois en collere, ny faire plus de jurement. Je tiens ce conte +d'une personne d'honneur qui y estoit, et lors le Roy dit tout haut que +quiconque toucheroit à l'honneur des dames, sans remission il seroit +pendu.</p> + +<p>—Un peu auparavant, le pape Paul Farnèse estant venu à Nice, le Roy le +visitant en toute sa Cour, et de seigneurs et dames, il y en eut +quelques-unes, qui n'étoient pas des plus laides, qui lui allèrent +baiser la pantoufle; sur quoy un gentilhomme se mit à dire qu'elles +estoient allées demander à Sa Sainteté dispense de taster de la chair +cruë sans escandale toutesfois et quantes qu'elles voudroient. Le Roy le +sceut; et bien servit au gentilhomme de se sauver, car il fut esté +pendu, tant pour la révérence du Pape que du respect des dames. Ces +gentilshommes ne furent si heureux en leurs rencontres et causeries +comme feu M. d'Albanie. Lors que le pape Clément vint à Marseille faire +les nopces de sa niepce avec M. d'Orléans, il y eut trois dames, belles +et honnestes veufves, lesquelles, pour les douleurs, ennuys et +tristesses qu'elles avoient de l'absence et des plaisirs passez de leurs +marys, vindrent si bas et si fort atténuées, débiles et maladives, +qu'elles priérent M. d'Albanie, son parent, qui avoit bonne part aux +graces du Pape, de lui demander dispense pour elles trois de manger de +la chair<a name="page_356" id="page_356"></a> les jours deffendus. Le duc d'Albanie leur accorda, et les fit +venir un jour fort familiérement au logis du Pape; et pour ce en +advertit le Roy, et qu'il lui en donneroit du passe-temps, et luy ayant +découvert la baye. Estant toutes trois à genoux devant Sa Sainteté, M. +d'Albanie commença le premier, et dit assez bas en italien, que les +dames ne l'entendoient point: «Père saint, voilà trois dames veufves, +belles et bien honnestes, comme vous voyez, les-quelles pour la +révérence qu'elles portent à leurs marys trespassez, et à l'amitié des +enfants qu'elles ont eu d'eux, ne veulent pour rien du monde aller aux +secondes nopces, pour faire tort à leurs marys et enfants; et, parce que +quelquesfois elles sont tentées des aiguillons de la chair, elles +supplient très-humblement Vostre Sainteté de pouvoir avoir approche des +hommes hors mariage, si et quantes fois qu'elles seroient en cette +tentation.—Comment, dit le Pape, mon cousin! ce seroit contre les +commandements de Dieu, dont je ne puis dispenser. Les voilà, père saint, +disoit le duc, s'il voust plaist les ouyr parler.» Alors l'une des +trois, prenant la parole, dit: «Père saint, nous avons prié M. d'Albanie +de vous faire une requeste très-humble pour nous autres trois, et vous +remonstrer nos fragilitez et débiles complexions.—Mes filles, dit le +Pape, la requeste n'est nullement raisonnable, car ce seroit contre les +commandements de Dieu.» Les dites veufves, ignorantes de ce que luy +avoit dit M. d'Albanie, luy répliquérent: «Père saint, au moins plaise +nous en donner congé trois fois de la sepmaine, et sans +escandale.—Comment! dit le Pape, de vous permettre <i>il peccato di +lussaria</i><a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>? je me damnerois; aussi que je ne le puis faire.» Les +dites dames, connoissant alors qu'il y avoit de la fourbe et raillerie, +et que M. d'Albanie leur en avoit donné d'une, dirent: «Nous ne parlons +pas de cela, père saint, mais nous demandons permission de manger de la +chair les jours prohibés.» Là-dessus le duc d'Albanie leur dit: «Je +pensois, mes dames, que ce fust de la chair vive.» Le Pape aussi-tost +entendit la raillerie, et se prit à sourire, disant: «Mon cousin, vous +avez fait rougir ces honnestes dames; la reyne s'en faschera quand elle +le sçaura»: la-quelle le sceut et n'en fit autre semblant, mais trouva +le conte bon; et le Roy puis après en rit bien fort avec le Pape, +lequel, après leur avoir donné sa bénédiction, leur octroya le congé +qu'elles<a name="page_357" id="page_357"></a> demandoient, et s'en allèrent très-contentes. L'on m'a nommé +les trois dames: madame de Chasteau-Briant ou madame de Canaples, madame +de Chastillon, et madame la baillive de Caen, très-honnestes dames. Je +tiens ce conte des anciens de la Cour<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>.</p> + +<p>—Madame d'Uzez fit bien mieux du temps que le pape Paul troisiesme vint +à Nice voir le roy François. Elle estant madame du Bellay, et qui dès sa +jeunesse a tousjours eu de plaisants traits et dit de fort bons mots, un +jour, se prosternant devant Sa Sainteté, le supplia de trois choses: +l'une, qu'il luy donnast l'absolution, d'autant que, petite garce, fille +à madame la régente, et qu'on la nommoit Tallard, elle perdit ses +ciseaux en faisant son ouvrage; elle fit vœu à saint Alivergot de le +luy accomplir si elle les trouvoit, ce qu'elle fit; mais elle ne +l'accomplit ne sçachant où gisoit son corps saint. L'autre requeste fut +qu'il lui donnast pardon de quoy, quand le pape Clément vint à +Marseille, elle estant fille Tallard encore, elle prit un de ses +oreillers en sa ruëlle de lict, et s'en torcha le devant et le derrière, +dont après Sa Sainteté reposa dessus son digne chef et visage et bouche, +qui le baisa. La troisiesme, qu'il excommuniast le sieur de Tays, par ce +qu'elle l'aimoit et luy ne l'aimoit point, et qu'il est maudit et est +celuy excommunié qui n'aime point s'il est aimé. Le Pape, estonné de ses +demandes, et s'estant enquis au Roy qui elle estoit, sceut ses causeries +et en rit son saoul avec le Roy. Je ne m'estonne pas si depuis elle a +esté huguenotte et s'est bien mocquée des papes, puis que de si bonne +heure elle commença: et de ce temps, toutes fois, tout a esté trouvé bon +d'elle, tant elle avoit bonne grace en ses traits et bons mots. Or ne +pensez pas que ce grand roy fust si abstraint et si réformé au respect +des dames, qu'il n'en aimast de bons contes qu'on luy en faisoit, sans +aucun escandale pourtant ny descriement, et qu'il n'en fist aussi; mais, +comme grand roy qu'il estoit et bien privilégié, il ne vouloit pas qu'un +chacun, ny le commun, usast de pareil privilege que luy.</p> + +<p>J'ay ouy conter à aucuns qu'il vouloit fort que les honnestes +gentilshommes de sa cour ne fussent jamais des sans maistresses; et +s'ils n'en faisoient il les estimoit des fats et des sots: et bien +souvent aux uns et aux autres leur en demandoit les noms, et<a +name="page_358" id="page_358"></a> promettoit les y servir et leur en dire +du bien, tant il estoit bon et familier: et souvent aussi quand il les +voyoit en grand arraisonnement avec leurs maistresses, il les venoit +accoster et leur demander quels bons propos ils avoient avec elles; et +s'il ne les trouvoit bons, il les corrigeoit et leur en apprenoit +d'autres. A ses plus familiers il n'estoit point avare ny chiche de leur +en dire ny départir de ses contes, dont j'en ay ouy faire un plaisant +qui luy advint, puis après le récita, d'une belle jeune dame venue à la +Cour, laquelle, pour n'y estre bien rusée, se laissa aller fort +doucement aux persuasions des grands, et sur-tout de ce grand roy; +lequel un jour, ainsi qu'il voulut planter son estandart bien arboré +dans son fort, elle qui avoit ouy dire, et qui commença desjà à le voir, +que quand on donnoit quelque chose au Roy, ou que quand on le prenoit de +luy et qu'on le touchoit, le faloit premièrement baiser, ou bien la +main, pour le prendre et toucher; elle mesme, sans autre cérémonie, n'y +faillit pas, et baisant très-humblement la main, prit l'estandart du Roy +et le planta dans le fort avec une très-grande humilité; puis luy +demanda de sang froid comment il vouloit qu'elle le servist ou en femme +de bien et chaste, ou en desbauchée. Il ne faut point douter qu'il luy +en demandast la desbauchée, puisqu'en cela elle y estoit plus agréable +que la modeste; en quoy il trouva qu'elle n'y avoit perdu son temps, et +après le coup et avant, et tout; puis luy faisoit une grande révérence +en le remerciant humblement de l'honneur qu'il luy avoit fait, dont elle +n'estoit pas digne, en luy recommandant souvent quelque avancement pour +son mary. J'ay ouy nommer la dame, laquelle depuis n'a esté si sotte +comme alors, mais bien habile et bien rusée.</p> + +<p>Ce roy n'en espargna pas le conte, qui courut à plusieurs oreilles. Il +estoit fort curieux de sçavoir l'amour et des uns et des autres, et +surtout des combats amoureux, et mesme de quels beaux airs se manioient +les dames quand elles estoient en leur manége, et quelle contenance et +posture elles y tenoient, et de quelles paroles elles usoient: et puis +en rioit à pleine gorge, et après en défendoit la publication et +l'escandale, et recommandoit le secret et l'honneur. Il avoit pour son +bon second ce très-grand, très-magnifique et très-libéral cardinal de +Lorraine: très-libéral le puis-je appeler, puis qu'il n'eut son pareil +de son temps: ses despenses, ses dons, gracieusetez, en ont fait foy, et +surtout la charité envers les pauvres. Il portoit ordinairement une<a +name="page_359" id="page_359"></a> grande gibecière, que son +valet-de-chambre qui luy manioit son argent des menus plaisirs ne +failoit d'emplir tous les matins, de trois ou quatre cents escus; et +tant de pauvres qu'il trouvoit il mettoit la main à la gibeciere, et ce +qu'il en tiroit sans considération il le donnoit, et sans rien trier. Ce +fut de lui que dit un pauvre aveugle, ainsi qu'il passoit dans Rome et +que l'aumosne lui fut demandée de luy, il luy jetta à son accoustumée +une grande poignée d'or, et en s'escriant tout haut en italien: <i>O tu +sei Christo, ò veramente el cardinal di Lorrena</i>; c'est-à-dire: «Ou tu +es Christ, ou le cardinal de Lorraine.» S'il estoit aumosnier et +charitable en cela, il estoit bien autant libéral és autres personnes, +et principalement à l'endroit des dames, lesquelles il attrapoit +aisément par cet appât; car l'argent n'estoit en si grande abondance de +ce temps comme il est aujourd'huy; et pour ce en estoient-elles plus +friandes, et des bombances et des parures. J'ay ouy conter que quand il +arrivoit à la Cour quelque belle fille ou dame nouvelle qui fust belle, +il la venoit aussitost accoster, et l'arraisonnant, il disoit qu'il la +vouloit dresser de sa main. Quel dresseur! Je croy que la peine n'estoit +pas si grande comme à dresser quelque poulain sauvage. Aussi pour lors +disoit-on qu'il n'y avoit guère de dames ou filles résidentes à la Cour +ou fraischement venues, qui ne fussent desbauchées ou attrappées par son +avarice et par la largesse dudit M. le cardinal; et peu ou nulles +sont-elles sorties de cette cour femmes et filles de bien. Aussi +voyoit-on pour lors leurs coffres et grandes garde-robbes plus pleines +de robbes, de cottes, et d'or et d'argent et de soye, que ne sont +aujourd'huy celles de nos reynes et grandes princesses d'aujourd'huy. +J'en ay fait l'expérience pour l'avoir veu en deux ou trois qui avoient +gagné tout cela par leur devant; car leurs peres, meres et marys ne leur +eussent peu donner en si grande quantité. Je me fusse bien passé, ce +dira quelqu'un, de dire cecy de ce grand cardinal, veu son honorable +habit et révérendissime estat; mais son roy le vouloit ainsi et y +prenoit plaisir; et pour complaire à son roy l'on est dispensé de tout, +et pour faire l'amour et d'autres choses, mais qu'elles ne soient point +meschantes, comme alors d'aller à la guerre, à la chasse, aux danses, +aux mascarades et autres exercices; aussi qu'il estoit un homme de chair +comme un autre, et qu'il avoit plusieurs grandes vertus et perfections +qui offusquoient cette petite imperfection, si imperfection se doit +appeler faire l'amour.<a name="page_360" id="page_360"></a></p> + +<p>J'ay ouy faire un conte de luy à propos du respect deu aux dames: il +leur en portoit de son naturel beaucoup: mais il l'oublia, et non sans +sujet, à l'endroit de madame la duchesse de Savoye, donne Béatrix de +Portugal. Luy, passant une fois par le Piedmond, allant à Rome pour le +service du Roy son maistre, visita le duc et la duchesse. Après avoir +assez entretenu M. le duc, il s'en alla trouver madame la duchesse en sa +chambre pour la saluer, et s'approchant d'elle, elle, qui estoit la +mesme arrogance du monde, luy présenta la main pour la baiser. M. le +cardinal, impatient de cet affront, s'approcha pour la baiser à la +bouche, et elle de se reculer. Luy, perdant patience et s'approchant de +plus près encore d'elle, la prend par la teste, et en dépit d'elle la +baisa deux ou trois fois. Et quoy qu'elle en fist ses cris et +exclamations à la portugaise et espagnole, si fallut-il qu'elle passast +par-là. «Comment, dit-il, est-ce à moi à qui il faut user de cette mine +et façon? je baise bien la Reyne ma maistresse, qui est la plus grande +reyne du monde, et vous je ne vous baiserois pas, qui n'estes qu'une +petite duchesse crottée! Et si veux que vous sçachiés que j'ay couché +avec des dames aussi belles et d'aussi bonne ou plus grande maison que +vous.» Possible pouvoit-il dire vrai. Cette princesse eut tort de tenir +cette grandeur à l'endroit d'un tel prince de si grande maison, et mesme +cardinal, car il n'y a cardinal, veu ce grand rang d'Église qu'ils +tiennent, qui ne s'accompare aux plus grands princes de la chrestienté. +M. le cardinal aussi eut tort d'user de revanche si dure; mais il est +bien fascheux à un noble et généreux cœur, de quelque profession +qu'il soit, d'endurer un affront.</p> + +<p>Le cardinal de Grandvelle le sceut bien faire sentir au comte d'Egmont, +et d'autres que je laisse au bout de ma plume, car je broüillerois par +trop mes discours, auxquels je retourne; et le reprens au feu roy Henry +II, qui a esté fort respectueux aux dames, et qu'il servoit avec de +grands respects, qui detestoit fort les calomniateurs de l'honneur des +dames: et lorsqu'un roy sert telles dames, de tel poids, et de telle +complexion, mal-aisément la suite de la Cour ose ouvrir la bouche pour +en parler mal. De plus la Reyne-mere y tenoit fort la main pour +soustenir ses dames et filles, et le bien faire sentir à ces détracteurs +et pasquineurs, quand ils estoient une fois descouverts, encore +qu'elle-mesme n'y ait esté espargnée non plus que ses dames; mais ne +s'en soucioit pas tant<a name="page_361" id="page_361"></a> d'elle comme des autres, d'autant, disoit-elle, +qu'elle sentoit son ame et sa conscience pure et nette, qui parloit +assez pour soy; et la pluspart du temps se rioit et se mocquoit de ces +mesdisants escrivains et pasquineurs. «Laissez-les tourmenter, +disoit-elle, et se prendre de la peine pour rien;» mais quand elle les +descouvroit elle leur faisoit bien sentir. Il escheut à l'aisnée +Limeuil, à son commencement qu'elle vint à la Cour, de faire un pasquin +(car elle disoit et escrivoit bien) de toute la Cour, mais non point +scandaleux pourtant, sinon plaisant; mais asseurez-vous qu'elle la +repassa par le foüet à bon escient, avec deux de ses compagnes qui en +estoient de consente; et sans qu'elle avoit cet honneur de luy +appartenir, à cause de la maison de Thurenne, alliée à celle de +Boulogne, elle l'eust chastiée ignominieusement par le commandement +exprès du Roy, qui détestoit estrangement tels escrits.</p> + +<p>—Je me souviens qu'une fois le sieur de Matha, qui estoit un brave et +vaillant gentilhomme que le Roy aimoit, et estoit parent de madame de +Valentinois; il avoit ordinairement quelque plaisante querelle contre +les dames et les filles, tant il estoit fol. Un jour, s'estant attaqué à +une de la Reyne, il y en avoit une qu'on nommoit la grande Meray, qui +s'en voulut prendre pour sa compagne; luy ne fit que simplement +respondre: «Hà! je ne m'attaque pas à vous, Meray, car vous estes une +grande coursiere bardable.» Comme de vray c'estoit la plus grande fille +et femme que je vis jamais. Elle s'en plaignit à la Reyne que l'autre +l'avoit appelée jument et coursiere bardable. La Reyne fut en telle +colere qu'il fallust que Matha vuidast de la Cour pour aucuns jours, +quelque faveur qu'il eust de madame de Valentinois sa parente; et d'un +mois après son retour n'entra en la chambre de la Reyne et des filles.</p> + +<p>Le sieur de Gersay fit bien pis à l'endroit d'une des filles de la Reyne +à qui il vouloit mal pour s'en venger, encore que la parole ne luy +manquast nullement; car il disoit et rencontroit des mieux, mais +sur-tout quand il mesdisoit, dont il en estoit le maistre; mais la +mesdisance estoit lors fort défendue. Un jour qu'elle estoit à +l'après-dinée en la chambre de la Reyne avec ses compagnes et +gentilshommes, comme alors la coustume estoit qu'on ne s'assioit +autrement qu'en terre quand la Reyne y estoit, le dit sieur, ayant pris +entre les mains des pages et laquais une c..... de bélier dont ils s'en +joüoient à la basse-court (elle estoit fort grosse<a name="page_362" id="page_362"></a> et enflée tout +bellement), estant couché près d'elle, la coula entre la robbe et la +juppe de cette fille, et si doucement qu'elle ne s'en advisa jamais, +si-non que, lors que la Reyne se vint à se lever de sa chaise pour aller +en son cabinet, cette fille, que je ne nommeray, se vint lever +aussi-tost, et en se levant tout devant la Reyne, pousse si fort cette +balle bellinière, pelue, velue, qu'elle fit six ou sept bonds joyeux, +que vous eussiez dit qu'elle vouloit donner de soy-mesme du passe-temps +à la compagnie sans qui'il luy coustast rien. Qui fut estonnée? ce fut +la fille et la Reyne aussi, car c'étoit en belle place visible sans +aucun obstacle. «Nostre-Dame! s'écria la Reyne, et qu'est cela, m'amie, +et que voulez-vous faire de cela?» La pauvre fille, rougissant, à demy +esplorée, se mit à dire qu'elle ne sçavoit que c'estoit, et que +c'estoit, quelqu'un qui luy vouloit mal qui luy avoit fait ce meschant +trait, et qu'elle pensoit que ce ne fust autre que Gersay. Luy, qui en +avoit veu le commencement du jeu et des bonds, avoit passé la porte. On +l'envoya quérir; mais il ne voulut jamais venir, voyant la Reyne si +colère, et niant pourtant le tout fort ferme. Si fallut-il que pour +quelques jours il fuyt sa colère et du Roy aussi: et sans qu'il estoit +un des grands favoris du Roy-Dauphin avec Fontaine-Guerrin, il eust esté +en peine, encore que rien ne se prouvast contre luy que par conjecture, +nonobstant que le Roy fit ses courtisans et plusieurs dames ne s'en +peussent engarder d'en rire, ne l'osant pourtant manifester, voyant la +colère de la Reyne: car c'estoit la dame du monde qui sçavoit le mieux +rabroüer et estonner les personnes.</p> + +<p>—Un honneste gentilhomme et une damoiselle de la Cour vindrent une +fois, de bonne amitié qu'ils avoient ensemble, à tomber en haine et +querelle, si-bien que la damoiselle luy dit tout haut dans la chambre de +la Reyne, estant sur ce différent: «Laissez-moi, autrement je diray ce +que vous m'avez dit:» Le gentilhomme, qui luy avoit rapporté quelque +chose en fidélité d'une très-grande dame, et craignant que mal ne luy +advinst, que pour le moins il ne fust banny de la Cour, sans s'estonner +il respondit (car il disoit très-bien le mot): «Si vous dites ce que je +vous ay dit, je diray ce que je vous ay fait.» Qui fust estonnée? ce +fust la fille: toutesfois elle respondit: «Que m'avez-vous fait?» +L'autre respondit; «Que vous ay-je dit?» La fille par après replique: +«Je sçay bien ce que vous m'avez dit;» l'autre: «Je sais bien ce que je +vous ay fait.» La fille duplique<a name="page_363" id="page_363"></a> «Je prouveray fort bien ce que vous +m'avez dit;» l'autre respondit: «Je prouveray encore mieux ce que je +vous ay fait.» Enfin, après avoir demeuré assez de temps en telles +contestations par dialogues et repliques et dupliques, et pareils et +semblables mots, s'en séparèrent par ceux et celles qui se trouvèrent +là, encore qu'ils en tirassent du plaisir.</p> + +<p>Tel débat parvint aux oreilles de la Reyne, qui en fut fort en colère, +et en voulust aussitost sçavoir les paroles de l'un et les faits de +l'autre, et les envoya quérir. Mais l'un et l'autre, voyant que cela +tireroit à conséquence, advisèrent à s'accorder aussi-tost ensemble, et +comparoissant devant la Reyne, de dire que ce n'estoit qu'un jeu qu'ils +se contestoient ainsi, et que le gentilhomme ne luy avoit rien dit, ny +luy rien fait à elle. Ainsi ils payèrent la Reyne, laquelle pourtant +tança et blasma fort le gentilhomme, d'autant que ses paroles estoient +trop scandaleuses. Le gentilhomme me jura vingt fois que, s'ils ne se +fussent rapatriés et concertés ensemble, et que la damoiselle eust +descouvert les paroles qu'il luy avoit dites, qui luy tournoient à +grande conséquence, que résolument il eust maintenu son dire qu'il luy +avoit fait, à peine qu'on la visitast, et qu'on ne la trouveroit point +pucelle, et que c'estoit luy qui l'avoit dépucellée. «Oui, lui +respondis-je: mais si l'on l'eust visitée et qu'on l'eust trouvée +pucelle, car elle estoit fille, vous fussiez esté perdu, et vous y fust +allé de la vie.—Hà! mort Dieu! me respondit-il, c'est ce que j'eus +voulu le plus qu'on l'eust visitée: je n'avois point peur que la vie y +eust couru; j'estois bien asseuré de mon baston; car je sçavois bien qui +l'avoit dépucellée, et qu'un autre y avoit bien passé, mais non pas moy, +dont j'en suis très-bien marry: et la trouvant entamée et tracée, elle +estoit perdue et moy vengé, et elle scandalisée. Je fusse esté quitte +pour l'espouser, et puis m'en défaire comme j'eusse peu.» Voilà comme +les pauvres filles et femmes courent fortune, aussi bien à droit comme à +tort.</p> + +<p>—J'en ay cogneu une de très-grande part, laquelle vint à estre grosse +d'un très-brave et galland prince<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>: on disoit pourtant<a +name="page_364" id="page_364"></a> que c'estoit en nom de mariage, mais par +après on sceut le contraire. Le roy Henry le sceut le premier qui en +feust extresmement fasché, car elle luy en appartenoit un peu: +toutesfois, sans faire plus grand bruit ny scandale, le soir au bal la +voulut mener danser le bransle de la Torche<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a> et puis la fit mener +danser à un autre la gaillarde et les autres bransles, là où elle +monstra sa disposition et sa dextérité mieux que jamais, avec sa taille +qui estoit très-belle et qu'elle accommodoit si bien ce jour-là, qu'il +ny avoit aucune apparence de grossesse: de sorte que le Roy, qui avoit +ses yeux toujours fort fixement sur elle, ne s'en apperceust non plus +que si elle ne fust esté grosse, et vint à dire à un très grand de ses +plus familiers: «Ceux-là sont bien meschants et malheureux d'estre allés +inventer que cette pauvre fille estoit grosse; jamais je ne luy ay veu +meilleure grace. Ces meschants détracteurs qui en ont parlé ont menty et +ont très-grand tort.» Et ainsi ce bon prince excusa cette fille et +honneste damoiselle, et en dit de mesme à la Reyne estant couché le soir +avec elle. Mais la Reyne, ne se fiant à cela, la fit visiter le +lendemain au matin, elle estant présente, et se trouva grosse de six +mois; laquelle luy advoüa et confessa le tout sous la courtine de +mariage. Pourtant le Roy, qui estoit tout bon, fit tenir le mystère le +plus secret qu'il put sans escandaliser la fille, encore que la Reine en +fust fort en colere. Toutesfois ils l'envoyèrent tout coy chez ses plus +proches parents, où elle accoucha d'un beau fils, qui pourtant fut si +malheureux qu'il ne put jamais estre advoüé du pere putatif; et la cause +en traîna longuement, mais la mere n'y put jamais rien gagner.</p> + +<p>—Or le roy Henry aimoit aussi-bien les bons contes que ses +prédécesseurs; mais il ne vouloit point que les dames en fussent +escandalisées ny divulguées: si bien que luy, qui estoit d'assez +amoureuse complexion, quand il alloit voir les dames, y alloit le plus +caché et le plus couvert qu'il pouvoit, afin qu'elles fussent hors de +soupçon et diffame; et s'il en avoit aucunes qui fussent descouvertes, +ce n'estoit pas sa faute ny de son consentement, mais plustost de la +dame: comme une que j'ay ouy dire, de bonne maison, nommée madame +Flamin, d'Escosse, laquelle, ayant été enceinte du fait du Roy, elle +n'en faisoit point la petite bouche, mais très-hardiment disoit en son +escossiment francisés «J'ay fait tant j'ay pu, que, Dieu merci, je suis +enceinte du Roy,<a name="page_365" id="page_365"></a> dont je m'en sens très-honorée et très-heureuse; et si +je veux dire que le sang royal a je ne sais quoy de plus suave et +friande liqueur que l'autre, tant que je m'en trouve bien, sans conter +les bons brins de présents que l'on en tire.» Son fils, qu'elle en eust +alors, fut le feu grand prieur de France, qui fut tué dernièrement à +Marseille, qui fut un très-grand dommage, car c'estoit un très-honneste, +brave et vaillant seigneur: il le monstra bien à sa mort. Et si estoit +homme de bien et le moins tyran gouverneur de son temps ny depuis, et la +Provence en sauroit bien que dire, et encore que ce fust un seigneur +fort splendide et de grande despense; mais il estoit homme de bien et se +contentoit de raison. Cette dame, avec d'autres que j'ay ouy dire, +estoit en cette opinion, que, pour coucher avec son roy, ce n'estoit +point diffame, et que putains sont celles qui s'adonnent aux petits, +mais non pas aux grands roys et galants gentilshommes; comme cette reyne +amazone que j'ai dit, qui vint de trois cent lieuës pour se faire +engrosser à Alexandre, pour en avoir de la race: toutesfois l'on dit +qu'autant vaut l'un que de l'autre.</p> + +<p>—Après le roy Henry vint le roy François second, duquel le règne fust +si court que les mesdisants n'eurent loisir de se mettre en place pour +mesdire des dames: encore que s'il eust régné longtemps, ne faut point +croire qu'il les eust permis en sa Cour; car c'estoit un roy de très-bon +et très-franc naturel, et qui ne se plaisoit point en medisances; outre +qu'il estoit fort respectueux à l'endroit des dames et les honoroit +fort: aussi avoit-il la reyne sa femme et la reyne sa mère, et messieurs +ses oncles, qui rabroüoient fort ces causeurs et picqueurs de la langue. +Il me souvient qu'une fois, luy estant à Saint Germain en Laye, sur le +mois d'aoust et de septembre, il lui prit envie d'aller le soir voir les +cerfs en leurs ruths, en cette belle forest de Saint Germain, et menoit +des princes ses plus grands familiers et aucunes grandes dames et filles +que je dirois bien. Il y en eut quelqu'un qui en voulut causer et dire +que cela ne sentoit point sa femme-de-bien, ny chaste, d'aller voir de +tels amours et tels ruths de bestes, d'autant que l'appétit de Vénus les +en eschauffoit davantage à telle imitation et telle vueue, si bien que, +quand elles s'en voudroient degouster, l'eau ou la salive leur en +viendroit à la bouche du mitan, que par après il n'y auroit aucun remede +de l'en oster, si-non par autre cause ou salive de sperme. Le Roy le +sceut, et les princes et dames qui l'y avoient accompagné. Asseurez-vous +que si le gentilhomme n'eust si-tost<a name="page_366" id="page_366"></a> escampé, il estoit très-mal; et ne +parut à la Cour qu'après sa mort et son regne. Il y eut force libelles +diffamatoires contre ceux qui gouvernoient alors le royaume; mais il n'y +eut aucun qui piquast et offensast plus qu'une invective intitulée <i>le +Tigre</i> (sur l'imitation de la première invective de Cicéron contre +Catilina), d'autant qu'elle parloit des amours d'une très-grande et +belle dame, et d'un grand son proche. Si le galant auteur fust esté +apprehendé, quand il eust eu cent mille vies il les eust toutes perdues; +car et le grand et la grande en furent si estommaqués qu'ils en +cuidèrent desespérer. Ce roy François ne fut point sujet à l'amour comme +ses prédécesseurs; aussi eust-il eu grand tort, car il avoit pour +espouse la plus belle femme du monde et la plus aimable; et qui l'a +telle ne va point au pourchas comme d'autres, autrement il est bien +misérable; et qui n'y va peu se soucie-t-il de dire mal des dames, ny +bien et tout, si-non que de la sienne. C'est une maxime que j'ay ouy +tenir à une honneste personne; toutesfois je l'ay vue faillir plusieurs +fois.</p> + +<p>Le roy Charles IX vint après, lequel, pour sa tendresse d'aage, ne se +soucioit du commencement des dames, ains se soucioit plus-tost à passer +son temps en exercice de jeunesse. Toutefois feu M. de Sipierre, son +gouverneur, et qui estoit, à mon gré et de chacun aussi, le plus +honneste et le plus gentil cavalier de son temps et le plus courtois et +révérentieux aux dames, en apprit si bien la leçon au Roy son maistre et +disciple, qu'il a esté autant à l'endroit des dames qu'aucuns roys ses +prédécesseurs; car jamais et petit et grand, il n'a veu dames, fust-il +le plus empesché du monde ailleurs, ou qu'il courust ou qu'il +s'arrestast, ou à pied ou à cheval, qu'aussitost il ne la saluast et luy +otast son bonnet fort reverentieusement. Quand il vint sur l'aage +d'amour, il servit quelques honnestes dames et filles que je sçay, mais +avec si grand honneur et respect que le moindre gentilhomme de sa Cour +eust sceu faire. De son regne les grands pasquineurs commencèrent +pourtant avoir vogue, et mesme aucuns gentilshommes bien gallants de la +Cour, lesquels je ne nommeray point, qui détractoient estrangement des +dames, et en général et en particulier, voire des plus grandes; dont +aucuns en ont eu des querelles à bon escient, et s'en sont très-mal +trouvez: non pourtant qu'ils advoüassent le fait, car ils nioient tout; +aussi s'en fussent-ils trouvez de l'escot s'ils l'eussent advoüé, et le +Roy leur eust bien fait sentir, car ils s'attaquoient a de trop grandes. +D'autres faisoient bonne mine, et enduroient a<a name="page_367" id="page_367"></a> leur barbe mille +démentis qu'on disoit conditionels et en l'air, et mille injures qu'ils +buvoient doux comme laict, et n'osoient nullement repartir; autrement il +leur alloit de la vie: en quoy bien souvent me suis-je estonné de telles +gens qui se mettoient ainsi à mesdire d'autruy, et permettre qu'on +mesdist à leur nez tant et tant d'eux. Si avoient-ils pourtant la +réputation d'estre vaillants; mais en cela ils enduroient le petit +affront gallantement sans sonner mot.</p> + +<p>—Je me souviens d'un pasquin qui fust fait contre une très-grande dame +veufve, belle et bien honneste, qui vouloit convoler avec un très-grand +prince jeune et beau. Il y eut quelques-uns que je sçay bien, qui, ne +voulants ce mariage, pour en destourner le prince, firent un pasquin +d'elle, le plus scandaleux que j'aye point veu, là où ils +l'accomparoient à cinq ou six grandes putains anciennes, fameuses, fort +lubriques, et qu'elle les surpassoit toutes. Ceux-mesmes qui avoient +fait le pasquin le luy présentèrent, disants pourtant qu'il venoit +d'autres, et qu'on leur avoit baillé. Ce prince, l'ayant veu, donna des +démentis et dit mille injures en l'air à ceux qui l'avoient fait; eux +passèrent tout sous silence, encor qu'ils fussent des braves et +vaillants. Cela donna pourtant pour le coup à songer au prince, car le +pasquin portoit et monstroit au doigt plusieurs particularitez, mais au +bout de deux ans le mariage s'accomplit.</p> + +<p>Le Roy estoit si généreux et bon, que nullement il favorisoit tels gens +d'avoir de petits mots joyeux avec eux à part. Bien les aimoit-il, mais +ne vouloit que le vulgaire en fust abreuvé, disant que sa Cour, qui +estoit la plus noble et la plus illustre de grandes et belles dames de +tout le monde, et pour telle réputée, ne vouloit qu'elle fust +villipendée et mesestimée par la bouche de tels causeurs et galants: et +c'estoit à parler ainsi des courtisannes de Rome, de Venise et d'autres +lieux, et non de la Cour de France; et que, s'il estoit permis de le +faire, il n'estoit permis de le dire. Voilà comment ce roy estoit +respectueux aux dames, voire tellement qu'en ses derniers jours je sçay +qu'on luy voulut donner quelque mauvaise impression de quelques +très-grandes et très-belles et honnestes dames, pour estre broüillées en +quelques très-grandes affaires qui luy touchoient; mais il n'en voulut +jamais rien croire, ains leur fit aussi bonne chere que jamais et mourut +avec leurs bonnes graces et grande quantité, de leurs larmes qu'elles +espandirent sur son corps. Et le trouvèrent à dire puis après bien<a +name="page_368" id="page_368"></a> quand le roy Henry troisiesme vint à luy +succéder, lequel, pour aucuns mauvais rapports qu'un luy avoit fait +d'elles en Pologne, n'en fit à son retour si grand conte comme il avoit +fait auparavant, et d'icelle et d'autres que je sçay s'en fit un +très-rigoureux censeur, dont pour cela il n'en fut pas plus aimé; si que +je croy qu'en partie elles ne luy ont point peu nuy, ny à sa malle +fortune ny à sa ruyne. J'en diray bien quelques particularitez, mais je +m'en passeray bien: si-non qu'il faut considérer que la femme est fort +encline à la vengeance; car, quoy qu'il tarde, elle l'exécute: au +contraire du naturel de la vengeance d'aucuns, laquelle du commencement +est fort ardente et chaude à s'en faire accroire, mais par le +temporisement et longueur elle s'attiédist et vient à néant. Voilà +pourquoy il s'en faut garder du premier abord, et par le temps parer aux +coups; mais la furie, l'abord et le temporisement durent toujours en la +femme jüsqu'à la fin; je dis d'aucunes, mais peu. Aucuns ont voulu +excuser le Roy de la guerre qu'il faisoit aux dames par descriements, +que c'estoit pour refréner et corriger le vice, comme si la correction +en cela luy servoit; veu que la femme est de tel naturel, que tant plus +on luy défend cela, tant plus y est-elle ardente, et a-t-on beau luy +faire le guet. Aussi, par expérience, ay-je veu que pour luy on ne se +détournoit de son grand chemin. Aucunes dames a-t-il aimé, que je sçay +bien, avec de très-grands respects, et servy avec très-grand honneur, et +mesme une très-grande et belle princesse, dont il devint tant amoureux +avant qu'aller en Poulogne, qu'après estre roy il se résolut de +l'espouser, encor qu'elle fust mariée à un grand et brave prince, mais +il estoit à luy rebelle et réfugié en pays estrange pour amasser gens et +luy faire la guerre; mais à son retour en France la dame mourut en ses +couches. La mort seule empescha ce mariage, car il y estoit résolu: par +la faveur et dispense du Pape il l'espousoit; qui ne luy eust refusée, +estant un si grand roy, et pour plusieurs autres raisons que l'on peut +penser. A d'autres aussi a-t-il fait l'amour pour les descrier.</p> + +<p>J'en sçay une grande que, pour des desplaisirs que son mary luy avoit +faits, et ne le pouvant atrapper, s'en vengea sur sa femme, qu'il +divulgua en la présence de plusieurs: encore cette vengeance estoit-elle +douce, car, au lieu de la faire mourir, il la faisoit vivre. J'en sçay +une qui, faisant trop de la galante, et pour un desplaisir qu'elle luy +fit, exprès luy fit l'amour, et sans grand peine de persuasion luy donna +un rendez-vous en un jardin<a name="page_369" id="page_369"></a> où ne faillit de se trouver; mais il ne la +voulut toucher autrement (ce disent aucuns, mais il la toucha fort +bien), ains la faire voir en place de marché, et puis la bannit de la +Cour avec opprobre. Il désiroit et estoit fort curieux de sçavoir la vie +des unes et des autres et en sonder leur vouloir. On dit qu'il faisoit +quelquefois part de ses bonnes-fortunes à aucuns de ses plus privez. +Bienheureux estoient-ils ceux-là; car les restes de ces grands roys ne +sçauroient estre que très-bons. Les dames le craignoient fort, comme +j'ay veu, et leur faisoit luy-mesme des reprimandes, ou en prioit la +Reyne sa mere, qui de soy en estoit assez prompte, mais non pour aimer +les mesdisans, ainsi que je l'ay monstré cy-devant par ces petits +exemples que j'ay allégués, auxquels y prenant pied et altération, que +pouvoit-elle faire aux autres quand ils touchoient au vif et à l'honneur +des dames?</p> + +<p>Ce roy avoit tant accoustumé dès son jeune aage, comme j'ay veu, de +sçavoir des contes de dames, voire moy-même luy en ay-je fait aussi +quelqu'un: et en disoit aussi, mais fort secrètement, de peur que la +Reyne sa mere le sceust, car elle ne vouloit qu'il le dist à d'autres +qu'à elle, pour en faire la correction: tellement que, venant en aage et +en liberté, n'en perdit la possession; et pour ce, sçavoit aussi-bien +comme elles vivoient en sa cour et en son royaume, au moins aucunes, et +mesmes les grandes, que s'il les eust toutes pratiquées; et si aucunes y +en avoit qui vinssent à la Cour nouvellement, en les accostant fort +courtoisement et honnestement pourtant, leur en contoit de telle façon +qu'elles en demeuroient estonnées en leurs âmes d'où il avoit appris +toutes ces nouvelles, luy niant et désadvoüant pourtant le tout. Et s'il +s'amusoit en cela, il ne laissoit d'appliquer son esprit en autres et +plus grandes choses, si hautement, qu'on l'a tenu pour le plus grand roy +que de cent ans il y a eu en France, ainsi que j'en ay escrit ailleurs +en un chapitre de luy fait à part<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>. Je n'en parle donc plus, encor +qu'on me pust dire que je ne suis esté assez copieux d'exemples de luy +pour ce sujet, et que j'en devois dire davantage si j'en sçavois. Ouy, +j'en sçai prou, et des plus sublins; mais je ne veux pas tout à coup +dire les nouvelles de la Cour ny du reste du monde; et aussi que je +pourrois si bien pailler et couvrir mes contes, que l'on ne s'en +apperceust sans escandale.<a name="page_370" id="page_370"></a></p> + +<p>Or il y a de ces détracteurs des dames de diverses sortes. Les uns en +medisent d'aucunes pour quelque desplaisir qu'elles leur auront fait, +encor qu'elles soient des plus chastes du monde, et les font, d'un ange +beau et pur qu'elles sont, un diable tout infect de meschanceté: comme +un honneste gentilhomme que j'ay veu et cogneu, lequel pour un léger +desplaisir qu'une très-honneste et sage dame luy avoit fait, la descria +fort vilainement; dont il en eut bonne querelle. Et disoit: «Je sçay +bien que j'ay tort, et ne nie point que cette dame ne soit très-chaste +et tres-vertueuse: mais quiconque sera telle, celle-là qui m'aura le +moins du monde offensé, quand elle seroit aussi chaste et pudique que la +vierge Marie, puis qu'autrement il ne m'est permis d'en avoir raison +comme d'un homme, j'en dirai pis que pendre.» Mais Dieu pourtant s'en +peut irriter. D'autres détracteurs y a-t-il qui, aimant des dames et ne +pouvant rien tirer de leur chasteté, de dépit en causent comme de +publiques; et si font pis: ils publient et disent qu'ils en ont tiré ce +qu'ils vouloient, mais, les ayant connues et apperceues par trop +lubriques, les ont quittées. J'en ay cogneu force en nos cours de ces +humeurs. D'autres, qui à bon escient quittent leurs mignons et favoris +de couchettes, et puis, suivant leurs légéretés et inconstances, s'en +sont desgoustées et repris d'autres en leur place: sur ce, ces mignons, +despitez et desespérez, vous peignent et descrient ces pauvres femmes, +ne faut pas dire comment, jusques à raconter particulièrement leurs +lascivetez et paillardises qu'ils ont ensemble exercées, et à descouvrir +leurs sis qu'elles portent sur leur corps nud, afin que mieux ou les +croye. D'autres y a-t-il qui, despitez qu'elles en donnent aux autres et +non à eux, en mesdisent à toute oustrance, et les font guetter, espier +et veiller, enfin qu'au monde ils donnent plus grande conjecture de +leurs véritez. D'autres qui, espris de belle jalousie, sans aucun sujet +que celuy-là, maldisent de ceux qu'elles aiment le plus, et +qu'eux-mesmes aiment tant qu'ils ne les voyent pas à demy. Voilà l'un +des plus grands effets de la jalousie: et tels détracteurs ne sont tant +à blasmer qu'on le diroit bien; car il faut imputer cela à l'amour et à +la jalousie, deux frère et sœur d'une mesme naissance. D'autres +détracteurs y a-t-il qui sont si fort nez et accoutumez à la mesdisance, +que plustost qu'ils ne mesdisent de quelque personne ils mesdiroient +d'eux-mesmes. A votre advis, si l'honneur des dames est espargné en la +bouche de tels<a name="page_371" id="page_371"></a> gens? Plusieurs en nos cours en ay-je veu tels qui, +craignant de parler des hommes de peur de la touche, se mettoient sur la +draperie des pauvres dames, qui n'ont autre revanche que les larmes, +regrets et paroles. Toutes-fois en ay-je cogneu plusieurs qui s'en sont +très-mal trouvez: car il y a eu des parents, des freres, des amis de +leurs serviteurs, voire des maris, qui en ont fait repentir plusieurs, +et remascher et avaller leurs paroles. Enfin, si je voulois raconter +toutes les diversitez des destracteurs des dames qu'il y en a, je +n'aurois jamais fait. Une opinion en amour ay-je veu tenir à plusieurs, +qu'un amour secret ne vaut rien s'il n'est pas un peu manifeste, si-non +à tous, pour le moins à ses plus privez amis: et si à tous il ne se peut +dire pour le moins que le manifeste s'en fasse, ou par monstre ou par +faveurs, ou de livrées et couleurs, ou actes chevaleresques, comme +courrements de bague, tournois, masquarades, combats à la barriere, +voire à ceux de bon escient quant on est à la guerre; certes le +contentement en est très-grand en soy. Comme de vray, de quoy serviroit +à un grand capitaine d'avoir fait un beau et signalé exploit de guerre, +et qu'il fust teu et nullement sceu? je croy que ce luy seroit un despit +mortel. De mesme en doivent estre les amoureux qui aiment en bon lieu, +ce disent aucuns: et de cette opinion en a esté le principal chef M. de +Nemours, le parangon de toute chevalerie; car, si jamais prince, +seigneur ou gentilhomme a esté heureux en amours, ç'a esté celuy-là. Il +ne prenoit pas plaisirs à les cacher à ses plus privez amis; si est-ce +qu'à plusieurs il les a tenues si secrettes qu'on ne les jugeoit que mal +aisément. Certes pour les dames mariées la descouverte en est fort +dangereuse: mais pour les filles et veufves qui sont à marier, +n'importe; car la couleur et prétexte d'un mariage futur couvre tout.</p> + +<p>—J'ay cogneu un gentilhomme très-honneste à la Cour, qui, servant une +très-grande dame, estant parmy ses compagnons un jour en devis de leurs +maistresses, et se conjurans tous de les descouvrir entr'eux de leur +faveur, ce gentilhomme ne voulut jamais décéler la sienne, ains en alla +controuver une autre d'autre part, et leur donna ainsi le bigu, encore +qu'il y eust un grand prince en la troupe qui l'en conjurast et se +doutast pourtant de cet amour secret: mais luy et ses compagnons n'en +tirèrent que cela de luy; et pourtant à part soy maudit cent fois sa +destinée qui l'avoit là contraint de ne raconter, comme les autres, sa +bonne fortune, qui est plus gracieuse à dire que sa male.<a +name="page_372" id="page_372"></a></p> + +<p>—Un autre ay-je cogneu, bien galant cavalier, lequel, par sa +présomption trop libre qu'il prit de descouvrir sa maistresse qu'il +devoit taire, tant par signes que paroles et effets, en cuida estre tué +par un assassinat qu'il faillit: mais pour un autre sujet il n'en +faillit un autre, dont la mort s'ensuivit.</p> + +<p>—J'estois à la Cour du temps du roy François II, que le comte de +Saint-Agnan espousa à Fontainebleau la jeune Bourdeziere. Le lendemain, +le nouveau marié estant venu en la chambre du Roy, un chacun luy +commença à faire la guerre, selon la coustume; dont il y eut un grand +seigneur très-brave qui luy demanda combien de postes il avoit couru. Le +marié respondit cinq. Par cas il y eut présent un honneste gentilhomme, +secrétaire, qui estoit-là fort favory d'une très-grande princesse que je +ne nommeray point, qui dit que ce n'estoit guères pour le beau chemin +qu'il avoit battu et pour le beau temps qu'il faisoit, car c'estoit en +esté. Ce grand seigneur lui dit: «Hà! mordieu! il vous faudroit des +perdriaux à vous!» Le secrétaire répliqua: «Pourquoy non? Par Dieu! j'en +ay pris une douzaine en vingt-quatre heures sur la plus belle motte qui +soit ici à l'entour, ny qui soit possible en France.» Qui fust esbahy? +ce fut ce seigneur; car par-là il apprit ce dont il se doutoit il y +avoit long-temps: et d'autant qu'il estoit fort amoureux de cette +princesse, fut fort marry de ce qu'il avoit longuement chassé en cet +endroit et n'avoit jamais rien pris, et l'autre avoit esté si heureux en +rencontre et en sa prise. Ce que le seigneur dissimula pour ce coup; +mais depuis, en temporisant son martel, la luy cuida rendre chaud et +couvert, sans une considération que je ne diray point: mais pourtant il +luy porta tousjours quelque haine sourde; et si le secrétaire fust esté +bien advisé, il n'eust vanté ainsi sa chasse, mais l'eust tenue +très-secrète, et mesme en une si heureuse adventure, dont il en cuida +arriver de la broüillerie et de l'escandale. Que diroit-on d'un +gentilhomme de par le monde, que, pour quelque déplaisir que luy avoit +fait sa maistresse, alla jouer et perdre son portrait qu'elle luy avoit +donné, qu'il portoit au col, dont le mary fut fort estonné et moins +aimant sa femme, qui en sceut colorer le fait ainsi qu'elle put? Que +diroit-on d'un gentilhomme de par le monde, que, pour quelque desplaisir +que luy avoit fait sa maistresse, alla joüer et perdre son portrait aux +dez contre un de ses soldats, car il avoit grande charge en +l'infanterie; ce qu'elle sceut, et en cuida crever de despit, et qui +s'en fascha fort. La<a name="page_373" id="page_373"></a> Reyne-mère sceut, qui luy en fit la réprimende, +sur ce que le desdain en estoit par trop grand, que d'aller ainsi +abandonner au sort de dez le portrait d'une belle et honneste dame. Mais +ce seigneur en rabilla le fait, disant que de sa couche il avoit réservé +le parchemin du dedans, et n'avoit que couché la boëte qui l'enserroit, +qui estoit d'or et enrichie de pierreries. J'en ay veu souvent demener +le conte entre la dame et le seigneur bien plaisamment, et en ay ry +d'autrefois mon saoul. Si diray-je une chose, qu'il y a des dames, dont +j'en ay veu aucunes, qui veulent estre en leurs amours bravées, +menacées, voire gourmandées, et les a-t-on plustost de telle sorte que +par douces compositions; ny plus ny moins qu'aucunes forteresses qu'on a +par force, et d'autres par douceur; mais pourtant elles ne veulent estre +injuriées ny descriées pour putains; car bien souvent les paroles +offensent plus que les effects.</p> + +<p>—Sylla ne voulut jamais pardonner à la ville d'Athenes qu'il ne la +ruinast de fond en comble, non pour opiniastreté d'avoir tenu contre +luy, mais seulement par ce que dessus les murailles ceux de dedans en +parlérent mal, et touchèrent l'honneur bien au vif de Metella, sa femme.</p> + +<p>—En quelques lieux de par le monde, que je ne nommeray point, les +soldats aux escarmouches et aux siéges de places se reprochoient les uns +aux autres l'honneur de deux de leurs princesses souveraines, jusques-là +à s'entredire: «La tienne joue bien aux quilles;—la tienne rempelle +aussi.» Par ces brocards et sobriquets, les princesses animoient bien +autant les leurs à faire du mal et des cruautez, que d'autres sujets, +ainsi que je l'ay veu.</p> + +<p>—J'ay ouy raconter que la principale occasion qui anima plus la reyne +d'Hongrie à allumer ses beaux feux vers la Picardie et autres parts de +France, ce fut à l'appétit de quelques insolents bavards et causeurs, +qui parloient ordinairement de ses amours, et chantoient tout haut et +par-tout an: <i>Au Barbanson et la reyne d'Hongrie</i>, chanson grossiere +pourtant, et sentant à pleine gorge son avanturier ou villageois.</p> + +<p>—Caton ne peut jamais aimer César, depuis qu'estant au sénat qu'on +délibéroit contre Catilina et sa conjuration, et qu'on en soupçonnoit +César estant au conseil, fut apporté audit César, en cachette, un petit +billet, ou, pour mieux dire, un poulet, que Servilia, sœur de Caton, +lui envoyoit, qui portoit assignation ou rendez-vous pour coucher +ensemble. Caton, ne s'en doutant point,<a name="page_374" id="page_374"></a> ainsi de la consente dudit +César avec Catilina, cria tout haut que le sénat luy fist commandement +d'exhiber ce dont estoit question. César, à ce contraint, le monstra, où +l'honneur de sa sœur se trouva fort escandalisé et divulgué. Je vous +laisse à penser donc si Caton, quelque bonne mine qu'il fist d'haïr +César à cause de la république, s'il le put jamais aimer, veu ce trait +scandaleux. Ce n'estoit pas pourtant la faute de César, car il falloit +nécessairement qu'il manifestast ce brevet; autrement il lui alloit de +la vie. Et croy que Servilia ne luy en voulut point de mal autrement +pour cela: comme de fait ne laissèrent à continuer leurs amours, +desquelles vint Brutus, qu'on disoit César en estre pere; mais il luy +rendit mal pour l'avoir mis au monde. Or les dames, pour s'abandonner +aux grands, courent beaucoup de fortune; et si elles en en tirent des +faveurs, des grandeurs et des moyens, elles les acheptent bien. J'ay ouy +conter d'une dame belle, honneste et de bonne maison, mais non de si +grande comme d'un grand seigneur qui en estoit très-fort amoureux; et +l'ayant trouvée un jour en sa chambre, seule avec ses femmes, assise sur +son lit, après quelques propos et devis tenus d'amour, ce seigneur vint +à l'embrasser, et par douce force la coucha sur son lict; puis, venant +au grand assaut, et elle l'endurant avec une petite et civile +opiniastreté, elle luy dit: «C'est un grand cas que vous autres grands +seigneurs ne vous pouvez engarder d'user de vos autoritez et libertez à +l'endroit de nous autres inférieures. Au moins, si le silence vous +estoit commun comme la liberté de parler, vous seriés par trop +désirables et pardonnables. Je vous prie donc, monsieur, tenir secret +cecy que vous faites, et garder mon honneur.» Ce sont les propos +coustumiers dont usent les dames inférieures à leurs supérieurs: «Hà! +monsieur, disent-elles, advisez au moins à mon honneur!» D'autres +disent: «Ah! monsieur, si vous dites cecy, je suis perdue; gardez, pour +Dieu, mon honneur.» D'autres disent: «Monsieur, mais que vous n'en +sonniez mot, et mon honneur soit sauvé, je ne m'en soucie point.» Comme +voulant arguer par-là qu'on en peut faire tant qu'on voudra en cachette, +et mais que le monde n'en sçache rien, elles ne pensent point estre +deshonorées. Les plus grandes et superbes dames disent à leurs galands +inférieurs: «Donnez-vous bien de garde d'en dire un mot, tant seul +soit-il; autrement il vous va de la vie; je vous feray jetter en sac +dans l'eau, ou je vous feray couper les jarretz;» et autres tels et +semblables<a name="page_375" id="page_375"></a> propos prononcent-elles: si bien qu'il n'y a dame, de +quelque qualité qui soit, qui veuille estre scandalisée ny pourmenée +tant soit peu par le palais de la bouche des hommes. Si en a-t-il +aucunes qui sont si mal-advisées, ou forcenées, ou transportées d'amour, +que, sans que les hommes les accusent, d'elles-mesmes se descrient, +comme fut, il n'y a pas long-temps, une très-belle et honneste dame, de +bonne part, de laquelle un grand seigneur en estant devenu fort +amoureux, et puis après en joüissant, et luy ayant donné un très-beau et +riche bracelet, où luy et elle estoient très-bien pourtraits, elle fut +si maladvisée de le porter ordinairement sur son bras tout nud +par-dessus le coude; mais un jour son mary, estant couché avec elle, par +cas il le trouva et le visita, et là-dessus trouva sujet de s'en défaire +par la violence de la mort. Quelle maladvisée femme!</p> + +<p>—J'ay congneu d'autres fois un très-grand prince souverain, lequel, +ayant gardé une maistresse des plus belles de la Cour l'espace de trois +ans, au bout desquels il luy fallut faire un voyage pour quelque +conqueste, avant qu'y aller vint tout à coup très-amoureux d'une +très-belle et honneste princesse s'il en fut oncques: et pour luy +monstrer qu'il avait quitté son ancienne maistresse pour elle, et la +vouloit du tout honorer et servir sans plus se soucier de la mémoire de +l'autre, il luy donna avant partir toutes les faveurs, joyaux, bagues, +portraits, bracelets et toutes gentillesses que l'ancienne lui avait +données, dont aucunes estant veues et apperceues d'elle, elle en cuida +crever de despit, non pourtant sans le taire; mais en se scandalisant +fut contente de scandaliser l'autre. Je croy que, si cette princesse ne +fust morte par après, le prince, au retour de son voyage, l'eust +espousée.</p> + +<p>—J'ay connu un autre prince, mais non si grand, lequel durant ses +premières nopces et sa viduïté vint à aimer une fort belle et honneste +damoiselle de par le monde, à qui il fit, durant leurs amours et soulas, +de fort beaux présents de carcans, de bagues, de pierreries et force +autres belles hardes, dont entr'autres il y avoit un fort beau et riche +miroir où estait sa peinture. Or le prince vint à espouser une fort +belle et très-honneste princesse de par le monde, qui lui fit perdre le +goust de sa première maistresse, encore qu'elles ne se deussent rien +l'une à l'autre de la beauté. Cette princesse sollicita et persuada tant +M. son mary, qu'il envoya demander à sa première maistresse tout ce +qu'il luy avoit jamais donné de plus exquis et de plus beau. Cette dame +en eut un grand<a name="page_376" id="page_376"></a> crévecœur, mais pourtant elle avoit le cœur si +grand et si haut, encore qu'elle ne fust point princesse, mais pourtant +d'une des meilleures maisons de France, qu'elle lui renvoya le tout du +plus beau et du plus exquis, où estoit un beau miroir avec la peinture +dudit prince; mais avant, pour le mieux décorer, elle prit une plume et +de l'encre, et luy ficha dedans de grandes cornes au beau mitan du +front; et délivrant le tout au gentilhomme, luy dit: «Tenez, mon amy, +portez cela à vostre maistre, et que je luy envoye tout ainsi qu'il me +le donna, et que je ne luy en ay rien osté ni adjouté, si ce n'est que +de luy-mesme il y ait adjousté quelque chose du depuis; et dites à cette +belle princesse sa femme qui l'a tant sollicité à me demander ce qu'il +m'a donné, que si un seigneur de par le monde (le nommant par son nom +comme je sçay) en eust fait de mesme à sa mère, et lui eust répété et +osté ce qu'il luy avoit donné pour coucher souvent avec elle, par don +d'amourette et joüissance, qu'elle seroit aussi pauvre d'affiquets et +pierreries que damoiselle de la Cour; et que sa teste, qui en est si +fort chargée aux dépens d'un tel seigneur et du devant de sa mère, que +maintenant elle seroit tous les matins par les jardins à cueillir des +fleurs pour s'en accommoder, au lieu de ces pierreries: or, qu'elle en +fasse des pastez et des chevilles, je les luy quitte.» Qui a connu cette +damoiselle la jugerait telle pour avoir fait ce coup, et ainsi +elle-mesme me l'a-t-elle dit, et qui estoit très-libre en paroles: mais +pourtant elle s'en cuida trouver mal, tant du mary que de la femme, pour +se sentir ainsi descriée; à quoy on lui donna blasme, disant que +c'estoit sa faute, pour avoir ainsi dépité et désespéré cette pauvre +dame, qui avoit très-bien gagné tels présents par la sueur de son corps. +Cette damoiselle, pour être l'une des belles et agréables de son temps, +nonobstant l'abandon qu'elle avoit fait de son corps à ce prince, ne +laissa à trouver party d'un très-riche homme, mais non semblable de +maison, si bien que, venant un jour à se reprocher l'un à l'autre les +honneurs qu'ils s'estoient fait de s'estre entre-mariez, elle qui estoit +d'un si grand lieu, de l'avoir espousé, il luy fit response: «Et moi, +j'ay fait plus pour vous que vous n'avez fait pour moy; car je me suis +deshonnoré pour vous remettre vostre honneur.» Voulant inférer par-là +que, puis qu'elle l'avoit perdu estant fille, le luy avoit remis l'ayant +prise pour femme.</p> + +<p>—J'ay ouy conter, et le tiens de bon lieu, que, lorsque le roy François +premier eut laissé madame de Chasteau-Briand, sa maistresse<a +name="page_377" id="page_377"></a> fort favorite, pour prendre madame +d'Estampes, estant fille appellée Helly, que madame la Régente avoit +prise avec elle pour l'une de ses filles, et la produisit au roy +François à son retour d'Espagne à Bordeaux, laquelle il prit pour sa +maistresse, et laissa ladite mademoiselle de Chasteau-Briand, ainsi +qu'un cloud chasse l'autre; madame d'Estampes pria le Roy de retirer de +ladite madame de Chasteau-Briand tous les plus beaux joyaux qu'il luy +avoit donnez, non pour le prix et la valeur, car pour lors les perles et +pierreries n'avoient la vogue qu'elles ont eu depuis, mais pour l'amour +des belles devises qui estoient mises, engravées et empreintes, +lesquelles la Reyne de Navarre, sa sœur, avoit faites et composées; +car elle en estoit très-bonne maistresse. Le roy François lui accorda sa +priere, et lui promit qu'il le feroit; ce qu'il fit: et, pour ce, ayant +envoyé un gentilhomme vers elle pour les luy demander, elle fit de la +malade sur le coup, et remit le gentilhomme dans trois jours à venir, et +qu'il auroit ce qu'il demandoit. Cependant, de despit, elle envoya +quérir un orfèvre, et luy fit fondre tous ses joyaux, sans avoir respect +ni acception des belles devises qui y estoient engravées: et après, le +gentilhomme tourné, elle luy donna tous les joyaux convertis et +contournez en lingots d'or. «Allez, dit-elle, portez cela au Roy, et +dites luy que, puis qu'il luy a pleu me révoquer ce qu'il m'avoit donné +si libéralement, que je luy rends et renvoye en lingots d'or. Pour quant +aux devises, je les ay si bien empreintes et colloquées en ma pensée, et +les y tiens si cheres, que je n'ay peu permettre que personne en +disposast, en joüist et en eust de plaisir, que moy-mesme.» Quand le Roy +eut receu le tout, et lingots et propos de cette dame, il ne dit autre +chose, si-non: «Retournez-luy le tout; ce que j'en faisois, ce n'estoit +pour la valeur (car je luy eusse rendu deux fois plus), mais pour +l'amour des devises; et puis qu'elle les a fait ainsi perdre, je ne veux +point de l'or, et le luy renvoye: elle a monstré en cela plus de courage +et générosité que n'eusse pensé pouvoir provenir d'une femme.» Un +cœur de femme généreuse dépité, et ainsi desdaigné, fait de grandes +choses.</p> + +<p>—Ces princes qui font ces révocations de présents, ne font pas comme +fit une fois madame de Nevers, de la maison de Bourbon, fille de M. de +Montpensier, qui a esté en son temps une très-sage, très-vertueuse et +belle princesse, et pour telle tenue en France et en Espagne, où elle +avoit esté nourrie quelque temps avec la reyne<a name="page_378" id="page_378"></a> Elisabeth de France, +estant sa coupiere, luy donnant à boire, d'autant que la reyne estoit +servie de ses dames et filles, et chacunes avoit son estat, comme nous +autres gentilshommes à l'entour de nos roys. Cette princesse fut mariée +avec le comte d'Eu, fils aisné de M. de Nevers, elle digne de luy, et +luy très-digne d'elle, car c'estoit un des beaux et agréables princes de +son temps, et pour ce il fut aimé et recherché des belles et honnestes +de la Cour, et entr'autres d'une qui estoit telle, et avec ce +très-excorte et habile. Advint qu'il prit un jour à sa femme une bague +dans son doigt fort belle, d'un diamant de quinze cents à deux mille +escus, que la reyne d'Espagne luy avoit donnée à son départ. Ce prince, +voyant que sa maistresse la luy loüoit fort et monstroit envie de la +vouloir, luy, qui estoit très-magnanime et libéral, la luy donna +librement, luy faisant accroire qu'il l'avoit gagnée à la paulme: elle +ne la refusa point, et la prit fort privément, et, pour l'amour de luy, +la portoit toujours au doigt; si bien que madame de Nevers (à qui +monsieur son mary avoit fait accroire qu'il l'avoit perdue à la paulme, +ou bien qu'elle demeuroit en gage) vint à voir la bague entre les mains +de cette damoiselle, qu'elle sçavoit bien estre la maistresse de son +mary. Elle fut si sage et si fort commandante à soy, que changeant +seulement de couleur, et rongeant tout doucement son despit, sans faire +autre semblant, tourna la teste de l'austre côté, et jamais n'en sonna +mot à son mary ni à sa maistresse. En quoy elle fut fort à louer, pour +ne contrefaire de l'accariastre, et se courroucer, et escandaliser la +damoiselle, comme plusieurs autres que je sçay qui en eussent donné +plaisir à la compagnie, et occasion d'en causer et en mesdire. Voilà +comment la modestie en telles choses y est fort nécessaire et +très-bonne, et aussi qu'il y a là de l'heur et du malheur aussi-bien +qu'ailleurs; car telles dames y a-t-il qui ne sçauroient marcher ni +broncher le moins du monde sur leur honneur, et en taster seulement du +petit bout du doigt, que les voilà aussitost descriées, divulguées et +pasquinées par-tout. D'autres y a-t-il, qui à pleines voiles voguent +dans la mer et douces eaux de Vénus, et à corps nuds et estendus y +nagent à nages estendues, et y folastrent leurs corps, et voyagent vers +Cypre au temple de Vénus et ses jardins, et si délectent comme il leur +plaist: au diable si l'on parle d'elles, ny plus ny moins que si jamais +ne fussent esté nées. Ainsi la fortune favorise les unes et défavorise +les autres en mesdisance; comme j'en ay veu plusieurs en mon temps, et y +en a encore.<a name="page_379" id="page_379"></a></p> + +<p>—Du temps du roy Charles IX fut fait un pasquin à Fontainebleau, fort +vilain et escandaleux, où il n'espargnoit les princesses et les plus +grandes dames, ny autres. Que si l'on en eust sceu au vray l'auteur, il +s'en fust trouvé très-mal. A Blois aussi, lorsque le mariage de la reyne +de Navarre fut accordé avec le roy son mary, il s'en fit un autre, aussi +fort escandaleux, contre une très-grande dame, dont on n'en peut sçavoir +l'auteur; mais bien y eut-il de braves et vaillants gentilshommes qui y +estoient compris, qui bravèrent fort et donnèrent force démentis en +l'air. Tant d'autres se sont faits qu'on ne voyoit autre chose, ni de ce +regne, ni de celuy du roy Henry troisiesme; dont entr'autres en fut fait +un fort escandaleux en forme d'une chanson, et sur le chant d'une +courante qui se dansoit pour lors à la Cour, et pour ce se chanta entre +les pages et laquais en basse et haute note. Du temps du roy Henry III +fut bien pis fait; car un gentilhomme, que j'ay ouy nommer et connu, fit +un jour présent à sa maistresse d'un livre de peintures où il y avoit +trente-deux dames grandes et moyennes de la Cour, peintes au naturel, +couchées et se joüans avec leurs serviteurs peints de mesme et au naïf. +Telles y avoit-il qui avoient deux ou trois serviteurs, telle plus, +telle moins: et ces trente-deux dames représentoient plus de sept-vingts +figures de celles de l'Aretin, toutes diverses. Les personnages estoient +si bien représentez et au naturel, qu'il semblent qu'ils parlassent et +le fissent; les unes déshabillées et nues, les autres vestues avec +mesmes robes, coëffures, parements et habillements qu'elles portoient et +qu'on les voyoit quelquefois. Les hommes tout de mesme. Bref, ce livre +fut si curieusement peint et fait, qu'il n'y avoit rien que dire: aussi +avoit-il cousté huit à neuf cents escus, et estoit tout enluminé. Cette +dame le presta et monstra un jour à une autre sienne compagne et grande +amie, laquelle estoit fort aimée et fort familière d'une grande dame qui +estoit dans le livre, et des plus avant et au plus haut degré; ainsi que +bien luy appartenoit, luy en fit cas. Elle, qui estoit curieuse du tout, +voulut voir avec une grande dame sa cousine, qu'elle aymoit fort, +laquelle l'avoit conviée au festin de cette veuë, et qui estoit aussi de +la peinture comme d'autres. La visite en fut faite curieusement et avec +grande peine, de feuillet à feuillet, sans en passer un à la légère: +si-bien qu'elles y consumèrent deux bonnes heures de l'après disnée. +Elles, au lieu de s'en estomaquer et de s'en fascher, ce fut à elles à +en rire, et de les admirer et de les fixement considérer, et se ravir +tellement<a name="page_380" id="page_380"></a> en leurs sens sensuels et lubriques, qu'elles s'entremirent à +s'entre-baiser à la colombine, et à s'entre-embrasser et passer plus +outre, car elles avoient entre elles deux accoutumé ce jeu très-bien. +Ces deux dames furent plus hardies et vaillantes et constantes qu'une +qu'on m'a dit, qui, voyant un jour ce mesme livre avec deux autres de +ses amyes, elle fut si ravie et entra en telle extase d'amour et +d'ardent désir à l'imitation de ces lascives peintures, qu'elle ne peut +voir qu'au quatriesme feuillet, et au cinquiesme elle tomba esvanouüie. +Voilà un terrible évanoüissement! bien contraire à celuy d'Octavia, +sœur de César Auguste, laquelle, oyant un jour réciter à Virgile les +trois vers qu'il avoit faits de son fils Marcellus mort dont elle luy en +donna trois mille escus pour les trois seulement, s'esvanoüit +incontinent. Que c'est que d'amour, et d'une autre sorte!</p> + +<p>—J'ay ouy conter, et lors j'estois à la Cour, qu'un grand prince de par +le monde, vieux et fort âgé, et qui, depuis sa femme perdue, s'estoit +fort continemment porté en veufvage, comme sa grande profession de +sainteté le portoit, il voulut revoler en secondes nopces avec une +très-belle, vertueuse et jeune princesse. Et, d'autant que depuis dix +ans qu'il avoit esté veuf n'avoit touché à femme, et craignant d'en +avoir oublié l'usage (comme si c'estoit un art qui s'oublie) et de +recevoir un affront la première nuict de ses nopces, et ne faire rien +qui vallust, pour ce il se voulut essayer, et par argent fit gagner une +belle jeune fille, pucelle comme la femme qu'il devoit espouser: encore +dit-on qu'il la fit choisir qu'elle ressemblast un peu des traicts du +visage de sa femme future. La fortune fut si bonne pour luy, qu'il +monstra n'avoir point oublié encore ses vieilles leçons, et son essay +luy fut si heureux que, hardi et joyeux, il alla à l'assault du fort de +sa femme, dont il en rapporta bonne victoire et réputation. Cet essay +fut plus heureux que celuy d'un gentilhomme que j'ay ouy nommer, lequel +estant fort jeune et nigault, pourtant son père le voulut marier. Il +voulut premierement faire l'essay, pour sçavoir s'il seroit gentil +compagnon avec sa femme; et pour ce, quelques mois avant, il recouvra +quelque fille de joye belle, qu'il faisoit venir toutes les après-dinées +dans la garesne de son père, car c'estoit en esté, et là il +s'esbaudissoit et se rigoloit, sous la fraischeur des arbres verds et +d'une fontaine, avec sa damoiselle qu'il faisoit rage: de façon qu'il ne +craignoit nul homme pour faire cette diantrerie à sa femme. Mais le pis +fut que, la soir des nopces, venant à joindre<a name="page_381" id="page_381"></a> sa femme, il ne peut rien +faire. Qui fut esbahy; ce fut luy, et maugréer sa maudite pièce +traistresse, qui luy avoit failly feu, ensemble le lieu où il estoit; +puis, prenant courage, il dit à sa femme: «Mamye, je ne sçay que veut +dire cecy, car tous les jours j'ay fait rage à la garesne de mon père;» +et luy compta ses vaillances. «Dormons, et j'en suis d'avis, demain +après disner je vous y meneray, et vous verrez autre jeu.» Ce qu'il fit, +et sa femme s'en trouva bien; dont depuis à la Cour courut le proverbe: +«Si je vous tenois à la garesne à mon pere, vous verriez ce que je +sçaurois faire.» Pensez que le dieu des jardins, messer Priapus, les +faunes et les satyres paillards, qui président aux bois, assistent-là +aux bons compagnons, et leur favorisent leurs faits et exécutions. Tous +essais pourtant ne sont pas pareils, ny ne portent pas coup tousjours, +car, pour l'amour, j'y en ay veu et ouy dire plusieurs bons champions +s'estre faillis à recorder leurs leçons et recoller leurs tesmoins quand +ils venoient à la grande escole. Car les uns ou sont trop ardents et +froids, ainsi que telles humeurs de glace et de chaud les y surprennent +tout à coup; les autres ou sont perdus en extases d'un si souverain bien +entre leurs bras; autres viennent appréhensifs; les autres tout à trac +viennent flacqs, qu'ils ne sçauroient qu'en dire la cause; autres tout +de vray ont l'esguillette noüée. Bref, il y a tant d'inconvénients +inopinés qui là-dessus arrivent à l'improviste, que, si je les voulois +raconter, je n'aurois fait de longtemps. Je m'en rapporte à plusieurs +gens mariés et autres adventuriers d'amour, qui en sçauroient plus dire +cent fois que moy. Tels essais sont bons pour les hommes, mais non pour +les femmes; ainsi que j'ay ouy conter d'une mère et dame de qualite, +laquelle, tenant une fille très-chère qu'elle avoit, et unique, l'ayant +compromise à un honneste gentilhomme en mariage, avant que de l'y faire +entrer, et craignant qu'elle ne peust souffrir ce premier et dur effort, +à quoy on disoit le gentilhomme estre très-rude et fort proportionné, +elle la fit essayer premièrement par un jeune page qu'elle avoit, assez +grandet, une douzaine de fois, disant qu'il n'y avoit que la première +ouverture fascheuse à faire, et que, se faisant un peu douce et petite +au commencement, qu'elle endureroit la grande plus aisément; comme il +advint, et qu'il y peut avoir de l'apparence. Cet essay est encore bien +plus honneste et moins scandaleux qu'un qui me fut dit une fois en +Italie, d'un pere qui avoit marié<a name="page_382" id="page_382"></a> son fils, qui estoit encore un jeune +sot, avec une fort belle fille, à laquelle, tant fat qu'il estoit, il +n'avoit rien peu faire ny la premiere ny la seconde nuit de ses nopces; +et, comme il eut demandé et au fils et à la nore comme ils se trouvoient +en mariage, et s'ils avoient triomphé, ils respondirent l'un et l'autre +«<i>Niente</i>.—A quoi a-t-il tenu?» demanda à son fils. Il respondit tout +follement qu'il ne sçavoit comment il falloit faire. Sur quoi il prit +son fils par une main et la nore par une autre, et les mena tous deux en +une chambre, et leur dit: «Or je vous veux donc monstrer comme il faut +faire.» Et fit coucher sa nore sur un bout du lit, et lui fit bien +eslargir les jambes; et puis dit à son fils: «Or voy comment je fais;» +et dit à sa nore: «Ne bougez; non importe, il n'y a point de mal.» Et en +mettant son membre bien arboré dedans, dit: «Advise bien comme je fais, +et comme je dis: <i>Dentro fuero, dentro fuero</i>;» et répliqua souvent ces +deux mots en s'advançant dedans et reculant, non pourtant tout dehors. +Et ainsi, après ces fréquentes agitations et paroles, <i>dentro</i> et +<i>fuero</i>, quand ce vint à la consommation, il se mit à dire brusquement +et viste: <i>Dentro, dentro, dentro, dentro</i>, jusqu'à ce qu'il eust fait. +Au diable le mot de <i>fuero</i>. Et par ainsi, pensant faire du magister, il +fut tout à plat adultère de sa nore, laquelle, ou qu'elle fist de la +niaise, ou, pour mieux dire, de la fine, s'en trouva très-bien pour ce +coup, voire pour d'autres que luy donna le fils et le pere et tout, +possible pour luy mieux apprendre sa leçon, laquelle il ne luy voulut +pas apprendre à demy ni à moitié, mais à perfection. Aussi toute leçon +ne vaut rien autrement. J'ay ouy dire et conter à plusieurs amants +adventuriers et bien fortunez, qu'ils ont veu plusieurs dames demeurées +ainsi esvanouyes et pasmées estans dans ces doux alteres de plaisir; +mais assez aisément pourtant retournoient à soy-mesmes: que plusieurs, +quand elles sont là, elles s'escrient: «Hélas! je me meurs!» Je croy que +cette mort leur est très-douce. Il y en a d'autres qui contournent les +yeux en la teste pour telle délectation, comme si elles devoient mourir +de la grande mort, et se laissant aller comme du tout immobiles et +insensibles. D'autres ay-je ouy dire qui roidissent et tendent si +violemment leurs nerfs, arteres et membres, qu'ils engendrent la +goutecrampe; comme d'une autre que j'ay ouy dire, qui estoit si sujette +qu'elle n'y pouvoit remédier.<a name="page_383" id="page_383"></a></p> + +<p>D'autres font peter leurs os, comme si on leur rehabilloit de quelque +rompure. J'ay ouy parler d'une, à propos de ses evanoüissements, +qu'ainsi que son amoureux la manioit dessus un coffre, que, quand ce fut +à la douce fin, elle se pasma de telle façon qu'elle se laissa tomber +derrière le coffre à jambes ribaudaines, et s'engagea tellement entre le +coffre et la tapisserie de la muraille, qu'ainsi qu'elle s'efforçoit à +s'en dégager et que son amy lui aidoit, entra quelque compagnie qui la +surprit faisant ainsi l'arbre fourchu, qui eut le loisir de voir un peu +de ce qu'elle portoit, qui estoit tout très-beau pourtant; et fut à elle +à couvrir le fait, en disant qu'un tel l'avoit poussée en se jouant +ainsi derrière le coffre, et dire par beau semblant que jamais ne +l'aymeroit. Cette dame courut bien plus grande fortune qu'une que j'ay +ouy dire, laquelle, ainsi que son amy la tenoit embrassée et investie +sur le bord de son lit, quand ce vint sur la douce fin qu'il eut achevé, +et que par trop il s'estendoit, il avoit par cas des escarpins neufs qui +avoient la semelle glissante, et s'appuyant sur des quarreaux plombez +dont la chambre estoit pavée, qui sont fort sujets à faire glisser, il +vint à se couler et glisser si bien sans se pouvoir arrester, que du +pourpoint qu'il avoit, tout recouvert de clinquant, il en escorcha de +telle façon le ventre, la motte, le cas et les cuisses de sa maistresse, +que vous eussiez dit que les griffes d'un chat y avoient passé; ce qui +cuisait si fort la dame qu'elle en fit un grand cri et ne s'en put +engarder; mais le meilleur fut que la dame, parce que c'estoit en esté +et faisoit grand chaud, s'estoit mise en appareil un peu plus lubrique +que les autres fois, car elle n'avoit que sa chemise bien blanche et un +manteau de satin blanc dessus, et les calleçons à part; si bien que le +gentilhomme, après avoir fait sa glissade, fit précisément l'arrest du +nez, de la bouche et du menton, sur le cas de sa maistresse, qui venoit +fraischement d'estre barbouillé de son bouillon, que par deux fois desja +il luy avoit versé dedans, et emply si fort qu'il en estoit sorty et +regorgé la moitié sur les bords, dont par ainsi se barbouilla et nez, et +bouche, et moustache, que vous eussiez dit qu'il venoit de frais de +savoner sa barbe; dont la dame, oubliant son mal et son esgratigneure, +s'en mit si fort à rire qu'elle luy dit: «Vous estes un beau fils, car +vous avez bien lavé et nestoyé vostre barbe, d'autre chose pourtant que +de savon de Naples.» La dame en fit le conte à une sienne compagne, et +le gentilhomme à un sien compagnon. Voilà comment on l'a sçeu, pour +avoir esté redit à d'autres; car le conte estoit bon et propre à faire +rire. Et<a name="page_384" id="page_384"></a> ne faut point douter que ces dames, quand elles sont à part, +parmy leurs amies plus privées, qu'elles ne s'en fassent des contes +aussi bons que nous autres et ne s'entredisent leurs amours et leurs +tours les plus secrets, et puis en rient à pleine bouche, et se mocquent +de leurs galands, quand ils font quelque faute ou quelque action de +risée et mocquerie. Et si font bien mieux; car elles se dérobent les +unes les autres leurs serviteurs, non tant quelquefois pour l'amour, +mais pour en tirer d'eux tous les secrets, menées et folies qu'ils ont +faites avec elles; et en font leur profit, soit pour en attiser +davantage leurs feux, soit pour vengeance, soit pour s'entre-faire la +guerre les unes aux autres en leurs privez devis, quand elles sont +ensemble. Un pareil livre de figures à ce précédent que je viens de +dire, fut fait à Rome du temps du pape Sixte dernier mort, ainsi que +j'ai dit ailleurs. Or c'est assez sur ce sujet parlé. Je voudrois +volontiers de bon cœur que plusieurs langues de notre France se +fussent corrigées de ces mal-dires, et se comportassent comme celles +d'Espagne; lesquelles, sur la vie, n'oseroient toucher tant soit peu +l'honneur des dames de grandeur et réputation; voire les honorent-ils de +telle façon, que, si on les rencontre en quelque lieu que ce soit, et +que l'on crie tant soit peu <i>lugar a las damas</i><a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a> tout le monde +s'incline et leur porte-t-on tout honneur et révérence; et devant elles +toutes insolences sont défendues sur la vie.</p> + +<p>—Quand l'Impératrice, femme de l'empereur Charles, fit son entrée à +Tolède, j'ay ouy dire que le marquis de Villane, l'un des grands +seigneurs d'Espagne, pour avoir menacé un argusil qui l'avoit pressé de +marcher et de s'advancer, il cuida estre en grande peine, parce que +cette menace se fit en la présence de la dite Impératrice; et si ce fust +esté en celle de l'Empereur n'en fust esté si grand bruit.</p> + +<p>—Le duc de Féria estant en Flandre, et les reynes Eléonor et Marie +marchans par pays, et leurs dames et filles après, et luy estant près de +sa maistresse, et venant à prendre question contre un autre cavalier +espagnol, tous deux cuidèrent perdre leurs vies, plus pour avoir fait +tel scandale devant les Reynes et impératrices, que pour tout autre +sujet. De mesmes don Carlos d'Avalos à Madrid, ainsi que la reyne +Isabelle de France marchoit par la ville, s'il ne se fust soudain jetté +dans une église qui sert là de refuge aux pauvres malheureux, il fust +aussi-tost<a name="page_385" id="page_385"></a> este exécuté à la mort; et luy fallut eschapper desguisé et +s'enfuyr d'Espagne, dont il en a esté toute sa vie banny et confiné en +la plus misérable isle de toute l'Italie, qui est Lipary.</p> + +<p>—Les boufons mesmes, qui ont tout privilege de parler, s'ils touchent +les dames, en patissent; ainsi qu'il en arriva une fois à un qui +s'appeloit Legat, que j'ai congneu. Un jour nostre reyne Elisabeth de +France, en devisant et parlant des demeures de Madrid et Valladolid, +combien elles étoient plaisantes et delectables, elle dit que de bon +cœur elle voudroit que ces deux places fussent si proches qu'elle en +pust toucher l'une d'un pied, et l'autre de l'autre; et ce disoit en +eslargissant fort les jambes. Le dit boufon, qui ouyt cela, dit: «Et moy +je voudrois être au beau mitan, <i>con un carrajo de bourrico, para +encargar y plantar la raya</i>.» Il en fut bien foüetté à la cuisine; dont +pourtant il n'avoit tort de faire ce souhait, car cette Reyne estoit +l'une des belles, agréables et honnestes qui fust jamais en Espagne, et +valoit bien estre désirée de cette façon, non pas de luy, mais de plus +honnestes gens que luy cent mille fois. Je pense que ces messieurs les +mesdisants et causeurs des dames voudroient bien avoir et joüir du +privilege de liberté qu'ont les vendangeurs de la campagne de Naples au +temps des vendanges, auxquels il est permis, tant qu'ils vendangent, de +dire tous les mots, pouilles et injures à tous les passants qui vont et +viennent sur les chemins; si-bien que vous les verriez crier, hurler +après eux, et les arauder sans en espargner aucuns, et grands et moyens, +et petits, de quelque estat qu'ils soyent; et, qui est le plaisir, n'en +espargnent aussy les dames, princesses et grandes qu'elles soyent; +si-bien que de mon temps j'ay ouy dire et vu que plusieurs d'entre +elles, pour en avoir le plaisir, se donnoient des affaires et alloient +exprès aux champs, et passoient par les chemins pour les ouyr gazouiller +et entendre d'eux mille sallauderies et paroles lubriques qu'ils leur +disoient et débagouloient, leur faisant la guerre de leurs paillardises +et lubricitez, qu'elles exerçoient envers leurs maris et serviteurs, +jusques à leur reprocher leurs amours et habitations avec leurs cochers, +pages, laquais et estafiers qui les conduisoient; et, qui plus est, leur +demandoient librement la courtoisie de leur compagnie, et qu'ils les +assailleroient et traiteroient bien mieux que tous les autres; et ce +disoient en franchissant naïvement et naturellement les mots sans +autrement les déguiser. Elles en estoient quittes pour en rire leur +saoul et en<a name="page_386" id="page_386"></a> passer leur temps, et leur en faire rendre response à leurs +gens qui les accompagnoient, ainsi qu'il est permis d'en rendre le +change. Les vendanges faites, ils se font treves de tels mots jusques à +l'autre année, autrement en seroient recherchés et bien punis. On m'a +dit que cette coustume dure encore, que beaucoup de gens en France +voudroient bien qu'elle fust observée en quelque saison de l'année, pour +avoir le plaisir de leurs mesdisances en toute seureté, qu'ils aiment +tant. Or, pour faire fin, les dames doivent estre respectées par tout le +monde, leurs amours et leurs faveurs tenues secrettes. C'est pourquoy +l'Aretin disoit que, quand on estoit à ce point, les langues, que les +amants et amantes s'entredonnent les uns aux autres, n'estoient desdiées +tant pour se délecter, ny pour le plaisir qu'on y prenoit, que pour +s'entrelier de langues ensemble et s'entrefaire le signal que l'on +tienne caché le secret de leurs escoles, mesmes qu'aucuns lubriques et +paillards maris imprudents se trouvent si libres et desbordez en +paroles, que, ne se contentant des paillardises et lascivetez qu'ils +commettent avec leurs femmes, les déclarent et publient à leurs +compagnons et en font leurs contes; si bien que j'ay cogneu aucunes +femmes en hayr leurs maris de mal mortel, et se retirer bien souvent des +plaisirs qu'elles leur donnoient, pour ce sujet, ne voulant estre +scandalisées, encore que ce fust un fait de femme à mary. M. du Bellay, +le poëte, en ses tombeaux latins qu'il a composez, qui sont très-beaux, +en a fait un d'un chien, qui me semble qu'il est digne estre mis ici, +car il est fait à notre matiere, qui dit ainsi.</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie"> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Latratu fures exceps, mutus amantes,</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;"><i>Sic placui domino, sic placui domina</i></span></td></tr> +</table> + +<p>C'est-à-dire:</p> + +<div class="blockquott"><p>Par mon japper, j'ay chassé les larrons, et, pour me tenir muet, +j'ay accule les amants: ainsi j'ay pleu à mon maistre, ainsi j'ai +pleu à ma maistresse. </p></div> + +<p>Si donc on doit aimer les animaux pour estre secrets, que doit-on faire +des hommes pour se taire? Et s'il faut prendre advis pour ce sujet d'une +courtisanne qui a esté des plus fameuses du temps passé, et de grande +clergesse en son mestier qui estoit Lamïa, faire le peut-on; qui disoit +de quoy une femme se contentoit le<a name="page_387" id="page_387"></a> plus de son amant, c'estoit quand il +estoit discret en propos et secret en ce qu'il faisoit; et surtout +qu'elle hayssoit un vanteur qui se vantoit de ce qu'il ne faisoit pas et +n'accomplissoit ce qu'il promettoit. Ce dernier s'entend en deux choses. +De plus, disoit que la femme, bien qu'elle fist, ne vouloit jamais estre +appelée putain n'y pour telle divulguée. Aussi dit-on d'elle que jamais +elle ne se mocqua d'homme, ny homme oncques se mocqua d'elle ny mesdit. +Telle dame savante en amour en peut bien donner leçon aux autres.</p> + +<p>Or, c'est assez parlé de ce sujet; un autre mieux disant que moy l'eust +pu mieux agrandir et embellir, c'est pourquoy je luy en quitte les armes +et la plume.</p> + +<p><a name="page_388" id="page_388"></a></p> + +<p><a name="page_389" id="page_389"></a></p> + +<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIERES</h2> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> + +<tr><td><span class="smcap">Epitre dedicatoire</span></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_001">1</a></td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Au Lecteur</span></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_003">3</a></td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Avis de l'Auteur</span></td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_004">4</a></td></tr> + +<tr><td> </td></tr> +<tr><th colspan="2" align="center"><a href="#DISCOURS_PREMIER">DISCOURS PREMIER.</a></th></tr> + +<tr><td>Sur les dames qui font l'amour et leurs maris cocus</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_005">5</a></td></tr> +<tr><td> </td></tr> + +<tr><th colspan="2" align="center"><a href="#DISCOURS_SECOND">DISCOURS DEUXIÈME.</a></th></tr> + +<tr><td>Sur le sujet qui contente plus en amour, ou le toucher, ou la vue, ou la +parole</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_139">139</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Introduction </span></td><td align="center" valign="bottom"><a href="#page_139"><i>ib.</i></a></td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Article I.</span>—De l'attouchement en amour</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_140">140</a></td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Article II.</span>—De la parole en amour</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_147">147</a></td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Article III.</span>—De la vue en amour</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_151">151</a></td></tr> + +<tr><td> </td></tr> +<tr><th colspan="2" align="center"><a href="#DISCOURS_TROISIEME">DISCOURS TROISIÈME.</a></th></tr> + +<tr><td>Sur la beauté de la belle jambe, et de la vertu qu'elle a</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_184">184</a></td></tr> +<tr><td> </td></tr> + +<tr><th colspan="2" align="center"><a href="#DISCOURS_QUATRIEME">DISCOURS QUATRIÈME.</a></th></tr> + +<tr><td>Sur les femmes mariées, les veufves et les filles; sçavoir desquelles les +unes sont plus portées à l'amour que les autres</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_197">197</a></td></tr> + +<tr><td><span class="smcap">Introduction </span></td><td align="center" valign="bottom"><a href="#page_197"><i>ib.</i></a></td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Article I.</span>—De l'amour des femmes mariées</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_200">200</a></td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Article II.</span>—De l'amour des filles</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_209">209</a></td></tr> +<tr><td><span class="smcap">Article III.</span>—De l'amour des veufves</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_231">231</a><a name="page_390" id="page_390"></a></td></tr> +<tr><td> </td></tr> + +<tr><th colspan="2" align="center"><a href="#DISCOURS_CINQUIEME">DISCOURS CINQUIÈME.</a></th></tr> + +<tr><td>Sur aucunes dames vieilles qui aiment autant à faire l'amour comme les +jeunes</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_271">271</a></td></tr> + +<tr><td> </td></tr> +<tr><th colspan="2" align="center"><a href="#DISCOURS_SIXIEME">DISCOURS SIXIÈME.</a></th></tr> + +<tr><td>Sur ce que les belles et honnêtes dames aiment les vaillants hommes, et +les braves hommes aiment les dames courageuses </td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_299">299</a></td></tr> + +<tr><td> </td></tr> + +<tr><th colspan="2" align="center"><a href="#DISCOURS_SEPTIEME">DISCOURS SEPTIÈME.</a></th></tr> + +<tr><td>Sur ce qu'il ne faut jamais parler mal des dames, et de la conséquence +qui en vient</td><td align="right" valign="bottom"><a href="#page_351">351</a></td></tr> +</table> + +<p><a name="page_391" id="page_391"></a></p> + +<div class="footnotes"><p class="cb">NOTES:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> A la fin de son Discours XLI, <i>Des Capitaines étrangers</i>, +il promet de même cette <i>comparaison</i>, augmentée du vieux Biron et du +comte Maurice; mais elle manque.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Dans cet ouvrage, l'auteur qualifie telle dame de <i>belle et +honneste</i>, dont pourtant il parle comme d'une fieffée p.....; mais +lorsqu'il ajoute, comme il fait quelquefois <i>vertueuse</i> à <i>belle et +honneste</i>, il insinue par là que la dame étoit sage et ne faisoi point +parler d'elle.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Le fameux Bussi d'Amboise, Louis de Clermont, massacré le +19 août 1579, à un rendez-vous que lui avoit donné la comtesse de +Monsoreau par le commandement de son mari. (De Thou. liv. L<small>XVIII</small>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> René de Villequier, qui tua Françoise de La Marck, sa +première femme.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Lisez <i>Melitene</i>; c'est comme les anciens appeloient cette +ville, dont le nom moderne dans <i>Moreri</i>est <i>Meletin</i>, en latin +<i>Malatia</i>, dans l'Arménie, sur l'Euphrate.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Ou plutôt <i>Thomyris</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Sixte V</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Le cardinal de Lorraine, du Perron et autres, avoient été +représentés de même avec Catherine de Médicis, Marie Stuart et la +duchesse de Guise, dans deux tableaux dont il est parlé dans la <i>Légende +du cardinal de Lorraine</i>, folio 24, et dans le <i>Réveille-matin des +Français</i>, pages 11 et 123. Voyez ci-dessous, à la fin du VII<sup>e</sup> livre, +la description d'un pareil livre de figures, et les mauvais effets qu'il +produisit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Bernardin Turisan, qui avoit pour enseigne la devise des +Manuces, ses parents.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Ce livre, intitulé <i>la Somme des péchés et le remède +d'iceux</i>, imprimé à Lyon, chez Charles Pesnot, dès 1584, in-4^o, et +diverses autres fois depuis, est de la composition de Jean Benedicti, +cordelier de Bretagne, qui ne l'a pas moins rempli d'ordures et de +saletés, que le jésuite Sanchez en a rempli son traité <i>de Matrimonio</i>; +et ce qu'il y a de fort singulier, c'est qu'un ouvrage si impur n'en est +pas moins dédié à la sainte Vierge. Comme on voit, Brantôme et ses +semblables savoient très-bien en faire leur profit, et y découvrir de +nouveaux ragoûts de lubricité.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Ou Bonvisi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Annius Verus: c'étoit le grand-père de cet empereur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Antonomasie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Voyez Ménage, <i>Dict. étym.</i>, au mot <span class="smcap">Mascaret</span></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Baudet ou Barbette, comme dit Mézeray.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> C'est-à-dire, <i>morte la bête, morte la rage ou le venin</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Dans ce proverbe, la furette est prise pour l'hermine, +qui, dit-on, aime mieux se laisser prendre que de se salir.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Brantôme veut peut-être parler ici de Marguerite de +France, sœur de Henri II, qui avait cet âge-là lorsqu'elle épousa le +duc de Savoie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> C'est-à-dire: «Monsieur mon frère, présentement que vous +êtes marié avec ma sœur et que vous en jouissez seul, il faut que +vous sachiez qu'étant fille, tel et tel en ont joui. Ne vous inquiétez +point du passé, parce que c'est peu de chose; mais gardez-vous de +l'avenir, parce qu'il vous touche de bien plus près.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Baptista Fulgosius, dont les <i>Factorum et Dictorum +memorabilium libri IX</i> ont été imprimés diverses fois. Ce fait +particulier se trouve dans le chapitre 3 du IX<sup>e</sup> livre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> C'est-à-dire: «Que la vache, qui a longtemps été attachée, +court plus que celle qui a toujours en pleine liberté.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> François de Lorraine, duc de Guise, tué par Poltrot. Voy. +Rem. sur le mot <span class="smcap">Adultérin</span>, page 547 du <i>Cath. d'Esp.</i>, édit. de 1699.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Cela pourroit bien regarder Henri de Lorraine, duc de +Guise, tué à Blois.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Ceci pourroit encore mieux regarder Marguerite de Valois, +le roi de Navarre, le duc d'Anjou et la Saint-Barthélemy.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> C'est-à-dire, fait folie de son corps, comme on parle, +parce qu'on va en pèlerinage à l'église de ce saint pour être guéri de +la folie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> C'est-à-dire, sinon chastement, du moins finement.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> C'est-a-dire, sous les couvertes, ou en cachette.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Accortement.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> C'est-à-dire: Le peril passé, l'on se moque du saint.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Joachim du Bellay, dans sa <i>Contre-Repentie</i>, f. 444, A. +de ses Œuvres, 1576. +</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Mere d'amour, suivant mes premiers vœux,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dessous tes loix remettre je me veux,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Dont je voudrois n'estre jamais sortie;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et me repens de m'estre repentie.</span></td></tr> +</table> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Ces sortes de cadenas étoient déjà en usage à Venise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Guerdon, galardon, qui dardonne, premio, ricompensa</i>, dit +le <i>Franciosini</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> On a appelé Guillot le Songeur tout homme songeard, du +chevalier Juillan le Pensif, l'un des personnages de l'<i>Amadis</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Ou n'a point ce discours ou chapitre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> C'est-à-dire: pour délivrer une âme chrétienne de +l'enfer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> A qui on demandoit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> C'est-à-dire: l'amour ne se surmonte que par le dédain.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Cette femme ressemble assez à cette Godarde de Blois, +huguenote, pendu pour adultère en 1563.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> C'est-à-dire: Eh! fais-lui charité par pitié.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> On accusa la comtesse de Senizon de l'avoir fait évader, +et on lui en fit une affaire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Proverbe qui marque le peu de liaison qu'il y a entre les +dons de la nature et les qualités de l'âme.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> De l'italien <i>dispositare</i>; c'est-à-dire qu'on dispose et +trouve à se défaire des pierreries comme des meilleures denrées.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Tout cela est renversé et estropié. Il faut: +</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Si tibi simplicitas uxoria deditus uni:</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Est animus</i>. . . . . . . .</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 4em;">. . . . . . . . . . . .</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Nil unquam invitâ donabis conjuge: vendes</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;"><i>Hac obstante nihil; nihil, hæc si nolet, emetur.</i></span></td></tr> +<tr><td align="left"> </td></tr> +<tr><td align="right"><span style="margin-left: 0em;">J<small>UVENAL</small>. Sat. VI, 205 et 6, 211 et 12.</span></td></tr> +</table> +<p> +C'est-à-dire: «Si vous vous attachez uniquement à votre femme....., vous +ne pourrez rien donner, ni vendre, ni acheter, à moins qu'elle n'y +consente.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Le V<sup>e</sup> discours suivant.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> <i>Bardot</i>, synonyme d'<i>âne</i>. Ici, <i>passer par bardot</i>, se +dit des vieilles qui son réduites à laisser passer pour <i>bardot</i> l'amant +qui les caresse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Escharse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Qui perd une putain gagne beaucoup.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Il est à croire qu'il multiplie leurs feux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> O trop dure loi de l'honneur, pourquoi nous interdis-tu ce +à quoi nous excite la nature? Elle nous accorde aussi abondamment que +libéralement, ainsi qu'a tous les animaux, l'usage de l'amour. Mais +l'homme, trompeur et perfide, ne connaissant que trop bien la vigueur de +nos reins, a établi cette loi pleine d'erreur pour cacher ainsi la +faiblesse des siens.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Là où il n'y a point d'homme, on commet pourtant +l'adultère.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> C'est-à-dire: me baisait et me faisait pâmer de plaisir. +<i>Alentir</i>, dans Nicot, se dit de la douleur, ou des forces qui diminuent +ou se ralentissent.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Par corruption pour <i>gaude mihi</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Mehun on Meun.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Voyez.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Voyez Bayle, <i>Dict. crit.</i>, au mot <span class="smcap">Buridan</span>. Villon, dans +sa ballade des <i>Dames des temps jadis</i>: +</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Semblablement où est la reine,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Qui commanda que Buridan</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Fust jeté en un sac en Seine?</span></td></tr> +</table> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> La Vieille Courtisanne, fol. 449. B. des <i>OEuvres poét. de +Joach. du Bellay</i>, édit. de 1597: +</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">De la vertu je sçavois deviser,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Et je sçavois tellement eguiser,</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Que rien qu'honneur ne sortoit de ma bouche;</span></td></tr> +<tr><td align="left"><span style="margin-left: 0em;">Sage au parler et folastre à la couche.</span></td></tr> +</table> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Elles s'abandonnent comme chiennes, et sont muettes de la +bouche comme pierres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Se retirer à la barque.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Pardonnez-moi, madame; je ne veux point jaser, mais +seulement agir et puis me retirer à la barque.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Le <i>Divorce satyrique</i> attribue cette invention à la reine +Marguerite, pour rendre le roi de Navarre, son mari, plus amoureux +d'elle et plus lascif.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Ils sont pris d'un vieux livre français intitulé: <i>De la +louange et beauté des Dames</i>. François Corniger les a mis en dix-huit +vers latins. Vincentio Calmeta les a aussi mis en vers italiens, qui +commencent par <i>Dolce Flaminia</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> C'est-à-dire, était un peu brunette.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> En françois, Charles de Bouvelles. On a de lui plusieurs +ouvrages.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> C'est un in-4^o imprimé à Paris, chez Ascensius, le 3 des +nones de décembre 1511.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Ah! ne me touchez pas.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Les ladres, les ladresses.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> C'est-à-dire: Madame, je vous baise les pieds et les +mains.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> C'est-à-dire: Monsieur, la station du milieu est bien +meilleure.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> On en a dit autant de Mademoiselle, cousine germaine de +Louis XIV, à cela pres qu'à ceux de ses pages à qui ses charmes +donnaient de la tentation elle donnait quelques louis pour pouvoir se +satisfaire ailleurs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Le Voyage du Prince.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Plus magnifique que les fêtes de Bains.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Roman de Boccace traduit par Adrien Sevin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Le titre de <i>Roi des Romains</i> n'est proprement qu'une +station pour parvenir à la dignité d'<i>Empereur</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Discours I.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Confidentes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> <i>Ahanoit</i>: se fatiguait. De l'espagnol <i>afanar</i>, qui +répond à notre <i>ahaner</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> <i>Sublin</i>: fin, rusé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Discours I.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> L'honneur de la citadelle est sauvé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Caunus.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> C'est-à-dire: D'une mule qui fait hin, et d'une fille qui +parle latin, délivre nous, Seigneur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Alberic de Rosate</i>, au mot <span class="smcap">Matrimonium</span> de son +<i>Dictionnaire</i>, rapporte un exemple tout pareil. <i>Barbatias</i> dit même +quelque chose de plus, qu'un garçon de sept ans engrossa sa nourrice.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> La reine-mère <i>Catherine de Médicis</i>. L'auteur la nomme +dans son discours des <i>Dames illustres</i>, où il fait le même conte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Apparemment</i> contrition.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Servie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Alteres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> D'Enghien.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> <i>André de Soleillas</i>, évêque de <i>Riez</i> en Provence, en +1576. Il avait une maitresse qui contrefaisoit la bigote, mais dont +l'hypocrisie ne trompa pas le roi Henri IV. Ce prince reprochoit +plaisamment à cette dame ses amours, en lui disant qu'elle ne se +plaisait qu'au <i>jeûne et à l'oraison</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> <i>Fringuer</i>, dans Oudin, c'est ici <i>far l'atto venero</i>. +Cette veufve, non contente d'avoir triomphé de trois maris, vouloit +encore combattre sur cette même couche, déjà jonchée des lauriers +qu'elle avoit remportés de ses victoires passées.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Henri II</i>, qui préféroit à la reine sa femme, qui étoit +jeune, la duchesse de Valentinois déjà vieille, et qui avait été la +maîtresse du roi son père.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Je n'ai point connu la vieille.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Environ l'an 400 de l'ère chrétienne, saint Jérôme vit les +funérailles de la femme, et c'est lui qui rapporte le fait en question. +<i>Epist. XCI ad Ageruchiam, de Monogamid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> <i>Thesmophoria.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Dépêchez-vous donc, car ils vont me venir chercher pour me +faire religieuse, et m'emmener au couvent.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Ce fut à elle que Henri IV dit au bal, qu'elle avoit +employé le verd et le sec pour divertir la compagnie. Il lui fit cette +raillerie, dit Le Laboureur, parce que cette femme n'épargnoit la +réputation d'aucune dame.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> Suivant Rabelais, on appelle <i>poultre</i> une jument non +encore saillie. Ainsi Bussy parloit incongrument.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> On ne parle point, madame est en compagnie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Que d'une vieille poule on fait un meilleur bouillon que +d'une autre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> La Mothe.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> De haute apparence.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> De <i>cubinus</i>, diminutif de <i>cubus</i>, comme qui diroit <i>à +quatre pointes</i> ou bosses.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Il n'importe pas que la cloche ait quelque défaut, pourvu +que son battant soit bon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Pour voiler la chose.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Forbany.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> Le duc d'Anjou, depuis Henri III.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Qu'avez-vous fait?</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Rien.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Ah! poltron, sans cœur! vous n'avez rien fait! Que +maudite soit votre poltronnerie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Le père des soldats.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> La mère.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Louis XI passe généralement, non-seulement pour avoir +raconté beaucoup de contes, avec tout ce qu'il y avoit de jeunes +seigneurs à la Cour de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, où il s'étoit +réfugié étant Dauphin, mais même pour avoir pris soin de faire +recueillir et de publier ensuite, dans le même ordre où nous l'avons, le +recueil intitulé: <i>Cent Nouvelles nouvelles, lequel en soy contient cent +chapitres ou histoires, composées ou récitées par nouvelles gens depuis +naguères</i>; et cela se trouve confirmé par ces mots de l'ancienne préface +ou avertissement, qui paroît avoir été fait de son temps: «Et notez que +par toutes les <i>Nouvelles</i> où il est dit <i>par monseigneur</i>, il est +entendu monseigneur le Dauphin, lequel depuis a succédé à la couronne et +est le roy Loüis XI; car il estoit lors ès pays du duc de Bourgogne.» +Mais comme il est bien certain que ce prince ne se retira en Brabant +qu'à la fin de l'année 1456, et ne rentra en France qu'en août 1461, il +est absolument impossible que ce recueil ait paru en France vers 1455, +comme on le débite inconsidérément dans la préface de ses nouvelles +éditions. On en a deux anciennes: l'une de Paris, en 1486, in-folio; +l'autre encore de Paris, chez la veuve de Johan Trepere, sans date, +aussi in-folio; et deux nouvelles, accompagnées de mauvaises figures, et +imprimées à Cologne, chez Pierre Gaillard, en 1701 et 1736, en deux +volumes in-8.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Le péché de luxure.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Ce conte, que Brantôme dit tenir des anciens de la Cour, +est pris presque mot pour mot de J. Bouchet, dans ses <i>Annales +d'Aquitaine</i>, édit. de 1644, pag. 473, au nom des trois dames près, qui +est apparemment ce qu'il veut dire qu'il tenoit de bon lieu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> Françoise de Rohan, dame de La Garnache, si nous en +croyons Bayle, <i>Dict. crit.</i>, pag. 1317 de la deuxième édition. Mais je +doute que lui-même en fût bien persuadé, puisque, dans la citation de ce +passage de Brantôme, il n'a jugé à propos de marquer que par des points +certaines paroles qui ne conviennent nullement à la dame de La Garnache; +savoir, que d'abord on disoit que cette dame ne s'étoit laissé engrosse +qu'en nom de mariage, et qu'après on sut le contraire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Danse d'Allemagne; les Allemands appellent ce branle +<i>Fackeldantz</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> On n'a point ce chapitre ou discours.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Honneur aux dames.</p></div> + +</div> +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Vies des dames galantes, by +Pierre de Bourdeille Brantôme + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIES DES DAMES GALANTES *** + +***** This file should be named 39220-h.htm or 39220-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/2/2/39220/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at The Internet Archive) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/39220-h/images/colophon.png b/39220-h/images/colophon.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0906e59 --- /dev/null +++ b/39220-h/images/colophon.png diff --git a/39220-h/images/colophon_lg.png b/39220-h/images/colophon_lg.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..dcbafc2 --- /dev/null +++ b/39220-h/images/colophon_lg.png |
