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diff --git a/39031-0.txt b/39031-0.txt new file mode 100644 index 0000000..02221c5 --- /dev/null +++ b/39031-0.txt @@ -0,0 +1,42534 @@ +The Project Gutenberg EBook of La dégringolade, by Émile Gaboriau + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La dégringolade + +Author: Émile Gaboriau + +Release Date: March 2, 2012 [EBook #39031] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DÉGRINGOLADE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + + + + +LA DÉGRINGOLADE + +SCEAUX.--IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS + + + + +LA DÉGRINGOLADE + +PAR + +ÉMILE GABORIAU + + + + +LA DÉGRINGOLADE + + + + +I.--UN MYSTÈRE D'INIQUITÉ + + +[Illustration: Et se laissant glisser aux genoux de Simone de Maillfert, +il lui prit les mains, ivre d'espoir et éperdu d'amour.] + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +UN MYSTÈRE D'INIQUITÉ + + + + +I + + +C'est en vain que des Ternes à Belleville, tout le long des boulevards +extérieurs, on eût cherché un café mieux achalandé et d'un meilleur +renom que le café de _Périclès_. + +Les plus fameux estaminets de ces parages, l'_Épinette_, la +_Nouvelle-Athènes_ et même le _Rat-Mort_ ne venaient que bien après. + +D'un quart de lieue, le soir, on voyait resplendir ses becs de gaz au +plus bel endroit du boulevard Clichy, presqu'en face de la place +Pigalle. C'est vers 1865 qu'il fut fondé, au rez-de-chaussée d'une +maison neuve, par un certain Justus Putzenhofer, Prussien de naissance, +qu'attiraient à Paris, prétendait-il, l'espérance de faire fortune et sa +grande amitié pour les Français. + +Sa femme, toute jeune encore, et un cousin, l'aidaient à qui mieux mieux +dans son œuvre délicate d'achalandage. + +Ce cousin, robuste Saxon d'une vingtaine d'années, laid à faire plaisir, +mais d'une complaisance inaltérable, répondait au surnom d'Adonis. + +Quant à Mme Justus, courte, rouge et dodue, elle pouvait passer pour +appétissante, à la façon des sandwichs qu'elle étalait sur le comptoir +et qu'elle servait avec la bière de Bavière. + +Jamais gens ne se virent aussi prévenants que ces gens placides pour les +habitués de leur établissement. Contenter le public était leur devise. + +Élevait-on la voix? On voyait aussitôt Justus abandonner sa grosse pipe +de porcelaine, et accourir d'un air inquiet, en demandant d'un accent +impossible: + +--Qu'est-ce? Qu'y a-t-il qui ne va pas? + +Ce n'est pas lui qui jamais eût eu l'affreux courage de congédier un +consommateur, quand sonnait l'heure de la fermeture des cafés. + +Pour peu qu'il y eût une partie engagée ou quelques moos encore à vider, +sournoisement il fermait sa devanture et gardait ses clients tant qu'il +leur plaisait de rester, au mépris de toutes les ordonnances de police. + +En ces occasions, qui étaient fréquentes, le Prussien envoyait Adonis se +coucher et veillait seul. + +Il suffisait à tout, et il fallait le voir, partagé entre la jubilation +d'un bénéfice assuré et les transes d'un procès-verbal possible. + +Car enfin, il risquait d'être pris en flagrant délit de contravention, +il l'avait été déjà et condamné à une amende. Aussi se tenait-il +continuellement debout contre ses volets clos, l'œil et l'oreille +alternativement collés à une fente. + +Et lorsqu'il croyait distinguer sur le trottoir le pas cadencé des +sergents de ville de faction: + +--Silence! disait-il à ses clients de contrebande, silence! Voilà la +police; nous sommes pincés... + +C'est ainsi que, certaine nuit de février 1870, Justus Putzenhofer +faisait le guet, pendant que trois de ses clients continuaient +paisiblement une partie de whist engagée depuis le dîner. + +L'un était un paisible rentier de la rue de la Tour-d'Auvergne; l'autre, +un jeune journaliste nommé Aristide Peyrolas; et le troisième un médecin +d'une trentaine d'années, établi depuis peu à Montmartre, le docteur +Valentin Legris. + +La demie de une heure sonnait, et Justus venait de bourrer son éternelle +pipe et de remplir les bocks, quand tout à coup un cri terrible retentit +en dehors. + +D'un commun mouvement les joueurs jetèrent les cartes, et se dressant: + +--Entendez-vous? dirent-ils à Justus. + +L'Allemand n'était pas homme à s'émouvoir de si peu. + +--J'entends, répondit-il, quelqu'un de ces mauvais gars comme il en rôde +toutes les nuits sur les boulevards extérieurs, et qui se battent entre +eux comme des loups enragés... Ah! la police devrait bien leur donner la +chasse, au lieu d'être toujours sur le dos des pauvres limonadiers. + +Peyrolas haussa les épaules. + +--La police! interrompit-il d'un ton d'amer sarcasme, est-ce que ces +bagatelles la regardent!... + +Cependant, l'explication de Justus était si plausible, que déjà les +trois joueurs reprenaient leur partie, quand un nouvel appel se fit +entendre, plus déchirant, plus effrayant encore que le premier: + +--Au secours!... A moi! + +Cette fois, il n'y avait pas à douter. + +--On assassine quelqu'un, évidemment, cria le docteur Legris. Sortons, +messieurs!... Justus, la porte, ouvrez vite la porte!... + +Mais, bien loin d'obéirm le prudent limonadier s'était jeté devant ses +volets clos et il étendait les bras comme pour en défendre l'accès. + +--Devenez-vous fous, chers messieurs? gémissait-il... Oubliez-vous que +nous sommes en contravention?... Non, je ne souffrirai pas que vous vous +exposiez à recevoir quelque mauvais coup... + +Sans plus l'écouter, ses clients l'écartèrent violemment. Vivement ils +retirèrent les barres de la devanture et s'élancèrent dehors. + +Rien!... Personne!... Le boulevard était silencieux et désert. + +A grand'peine, en prêtant bien l'oreille, entendait-on dans la direction +de Belleville le bruit lointain de la course précipitée de plusieurs +personnes... + +--Je vous disais bien que vous en seriez pour vos peines, chers +messieurs, geignait Justus. + +Tel n'était pas l'avis du docteur. + +--Des gens fuient, déclara-t-il, donc il y a eu quelque mauvais coup de +fait... Explorons les environs. + +C'était plus aisé à décider qu'à exécuter. La nuit était noire à ce +point que, le bras étendu, on ne voyait pas sa main... Du sol, détrempé +par les pluies des jours précédents, un brouillard épais et nauséabond +montait, où se noyaient les lueurs du gaz. + +N'importe: les trois habitués du café de _Périclès_ traversèrent la +chaussée et s'avancèrent sur le terre-plein planté d'arbres du +boulevard. + +Ils n'y avaient pas fait dix pas, chacun de son côté, quand le père +Rivet laissa échapper une exclamation étouffée. + +--Ah! mon Dieu!... + +Ses deux compagnons coururent à lui, et le trouvèrent affaissé sur un +banc. + +--Qu'avez-vous... qu'arrive-t-il?... + +Le bonhomme étendit le bras et d'une voix étranglée: + +--Là, fit-il, là!... En m'avançant à tâtons, j'ai butté contre... + +Le docteur et Peyrolas se penchèrent. + +A l'endroit indiqué par le digne rentier, à terre, la face dans la boue, +un homme gisait inanimé... + +--Et voilà, ricana Peyrolas, voilà Paris en 1870! On y assassine aussi +impunément qu'autrefois en pleine forêt de Bondy. Où sont les sergents +de ville pendant ce temps? Je demande à voir un sergent de ville... + +Le docteur n'avait pas les emportements du journaliste. S'étant +agenouillé près de l'homme, il le retourna avec précaution, et lorsqu'il +lui eut palpé la poitrine: + +--Il n'est pas mort, prononça-t-il, peut-être peut-on encore le +sauver... + +Et, sans se soucier des transes du patron de l'estaminet de _Périclès_: + +--Holà, Justus! cria-t-il à pleine voix, venez nous aider à transporter +ce pauvre diable chez vous!... + +L'Allemand était de ceux qui savent faire contre fortune bon cœur, et +qui se bâtissent des maisons avec les tuiles qui leur tombent sur la +tête. + +Il accourut. Il souleva le blessé entre ses bras robustes, et à lui seul +le porta dans le café, et il l'étendit sur un billard. + +Alors, les joueurs de whist purent examiner celui qu'ils venaient de +sauver. + +C'était un beau garçon de vingt-cinq à trente ans. Il portait toute sa +barbe, longue et d'un noir de jais. La lumière crue des lampes du +billard tombant d'aplomb sur son visage, en faisait ressortir la pâleur +mortelle, mais en accentuait aussi la mâle énergie. + +Ses habits, bien que souillés de boue et de sang, trahissaient des +habitudes d'irréprochable élégance, et son linge était d'une finesse et +d'une blancheur remarquables. + +Détail singulier: sous ses lèvres entr'ouvertes, on discernait de légers +fragments de papier, comme si, au moment de perdre connaissance, il eût +eu le temps et le sang-froid de détruire, en l'avalant, quelque lettre +dangereuse. + +Mais le docteur fut le seul à remarquer cette circonstance, dont il se +garda bien de souffler mot. + +Il avait retroussé ses manches, et tout en dépouillant le blessé de ses +vêtements avec une dextérité toute chirurgicale: + +--De l'eau, disait-il au maître du café de _Périclès_, vite de l'eau, +une éponge, du linge... Eh! sacrebleu! réveillez votre femme, pour +qu'elle me fasse un peu de charpie... + +Inutile!... Le bruit avait troublé le sommeil de Mme Justu, et au +moment où on prononçait son nom, elle apparaissait, grelottant sous un +peignoir à grands ramages. + +Et quand elle aperçut, sur le billard, cet homme à demi nu, raide comme +un cadavre et couvert de sang, elle se mit à pousser des cris +lamentables... + +--C'est un gaillard que j'ai tiré des mains des assassins, lui dit son +mari, qui déjà entrevoyait le parti qu'il pourrait tirer de +l'aventure... Et il en réchappera, n'est-ce pas, monsieur Legris? + +Ayant achevé son examen, le docteur procédait au pansement du blessé. + +--Oui, il en reviendra, répondit-il; et même, à vrai dire, il n'a pas +grand'chose. Ah! il doit une fière chandelle à son patron. Si aussi bien +il eût reçu sur la nuque le coup d'assommoir dont vous voyez la trace, +là sur le col, c'était fini. De plus, on lui a allongé entre les deux +épaules un coup de couteau à tuer un bœuf, et, par une sorte de +miracle, la lame a dévié et glissé le long d'un os. Avant quinze jours, +il sera sur pieds. + +Cependant, Justus et sa femme étaient seuls à écouter le médecin. + +Le journaliste Peyrolas s'était emparé du père Rivet, encore mal remis +de son effroi, il le tenait au collet, et d'un air inspiré: + +--Voilà, lui disait-il, le sujet d'un article que je vais écrire en +rentrant, d'un de ces articles qui remuent les masses... Ah! votre +gouvernement emploie la police à organiser des émeutes pendant qu'on +nous assassine!... Un instant! Je lui dirai son fait, moi, à votre +gouvernement, monsieur Rivet... + +--Ah çà! vous tairez-vous! interrompit le docteur impatienté. + +C'est que le blessé revenait à lui. + +Grâce à un violent effort et en s'appuyant sur l'épaule du cabaretier, +il s'était dressé sur son séant, et il promenait autour de lui un regard +surpris et anxieux, interrogeant tour à tour l'endroit où il se trouvait +et la physionomie des inconnus qui l'entouraient. + +La conscience de soi lui revenait, et bientôt il fut évident qu'il +pensait s'être rendu compte de ce qui s'était passé. + +--Comment vous remercier jamais, messieurs, commença-t-il d'une voix +faible, d'avoir exposé votre vie pour sauver la mienne... + +D'un geste, le docteur l'arrêta: + +--Oh! permettez, monsieur, notre mérite n'est pas si grand que vous +dites. Quand nous sommes arrivés près de vous, vos assassins avaient +fui. + +Un immense étonnement se peignit sur les traits du blessé. + +--Ils avaient fui! murmura-t-il, sans m'achever!... + +Et une soudaine réflexion l'éclairant: + +--Aurais-je donc été volé? demanda-t-il. + +On lui présenta ses vêtements: sa montre et son porte-monnaie avaient +disparu. + +--C'étaient donc des voleurs! fit-il, comme si cette certitude eût +complètement dérouté toutes ses prévisions. + +Ni le digne père Rivet, ni le fougueux Peyrolas ne remarquaient +l'étrange préoccupation du blessé. + +Mais il n'en était pas de même du docteur Legris. + +--Parbleu! pensa-t-il, voici un singulier sire, qui s'étonne qu'on ne +l'ait pas achevé et qui s'émerveille d'avoir été volé. Pourquoi donc +l'eût-on assailli sur les boulevards extérieurs, à une heure du matin, +sinon pour le dépouiller?... + +Et flairant quelque mystère: + +--Savez-vous, du moins, monsieur, interrogea-t-il, à quelle espèce de +gens vous avez eu affaire? + +--Aucunement. + +--Les reconnaîtriez-vous si on vous les présentait? + +--Je ne les ai même pas vus. + +--La nuit est fort obscure, en effet; cependant... + +--Eh! monsieur, j'étais à terre avant de soupçonner seulement que +j'étais entouré d'assassins!... s'écria le blessé. Est-ce que sans cela +je ne me serais pas défendu... et bien défendu, vous pouvez me croire? + +Et, en effet, tout en lui trahissait une rare énergie servie par une +force peu commune. + +--C'est que le guet-apens était habilement tendu, continua-t-il. Je +rentrais chez moi, lorsque passant ici devant, tout à coup, il me semble +entendre des gémissements. Surpris, je m'arrête, prêtant l'oreille. Les +plaintes redoublent... Je cherche des yeux d'où elles partent, et à +terre, devant un des bancs du terre-plein je distingue comme une forme +humaine qui s'agite... Ému, je me penche, mais je m'étais à peine +incliné qu'un coup terrible sur la tête, un coup de bâton, à ce que je +suppose, m'envoyait rouler à dix pas dans la boue... + +--Évidemment, objecta le père Rivet, les assassins étaient cachés +derrière le banc... + +--Je n'étais cependant qu'étourdi, continua le blessé, et la preuve, +c'est que pendant trois secondes au moins j'ai eu la perception très +nette de ma situation... Mais, au moment où je me relevais, j'ai +ressenti une douleur épouvantable entre les deux épaules, j'ai dû +pousser un cri terrible... et de ce moment je ne me rappelle plus +rien... + +Indifférent en apparence, le docteur guettait son blessé du coin de +l'œil. + +--Eh bien! lui dit-il, voilà ce qu'il faudra, demain, répéter au +commissaire de police... + +Mais l'autre, à ces mots, tressaillit: + +--Pour cela, non! s'écria-t-il, non, à aucun prix! + +C'était plus que de la répugnance, c'était de l'effroi que manifestait +le blessé. + +A ce point que tous, le docteur excepté, en demeurèrent stupéfaits, et +que même le père Rivet s'oublia jusqu'à murmurer à l'oreille de +Peyrolas: + +--Par ma foi! le nom seul du commissaire lui fait un drôle d'effet. + +Lui vit bien l'impression produite: + +--Je ne puis porter plainte, déclara-t-il. Et tenez, messieurs, si après +le grand service que vous m'avez rendu, vous vouliez m'en rendre un plus +grand encore, vous n'ébruiteriez pas l'accident dont je viens d'être +victime. + +Il attendait une réponse avec une si évidente anxiété, que M. Legris en +eut pitié. + +--Nous vous garderons le secret, monsieur, dit-il, vous avez notre +parole. + +--Soit! soupira Peyrolas. Et pourtant, quel article!... + +Dès lors, le blessé parut recouvrer toute sa liberté d'esprit. Mme +Justus lui avait préparé une tasse de feuilles d'oranger, il la but et +annonça que, se sentant mieux, il allait regagner son logis. + +Puis, tandis qu'on l'aidait à revêtir ses habits: + +--Je me nomme Raymond Delorge, messieurs, dit-il, et je demeure rue +Blanche... J'espère, une fois rétabli, vous témoigner toute ma +gratitude... + +Cependant il avait trop présumé de ses forces; lorsqu'il essaya de faire +un pas, il chancela. + +--Diable! fit-il avec un sourire inquiet, la tête me tourne et j'ai les +jambes comme du coton... + +--Mais moi, j'avais prévu ce qui arrive, monsieur, interrompit le +docteur. Adonis vient de sortir pour tâcher de nous trouver une voiture, +et pour plus de sûreté je vous accompagnerai. + +Toute la nuit, il passe sur le boulevard Clichy des voitures attardées +qui regagnent le dépôt, le garçon du café de _Périclès_ ne tarda pas à +reparaître, annonçant qu'il ramenait un fiacre. + +On aida le blessé à y monter, le docteur s'y installa près de lui, et le +cocher fouetta son cheval. + +Rarement M. Legris avait été aussi intrigué, et il cherchait dans sa +tête quelqu'une de ces questions insidieuses qui forcent la réponse. + +Raymond Delorge ne lui laissa pas le temps de la trouver. + +--Ainsi, docteur, commença-t-il, je vais être obligé de garder le lit? + +--Pendant quelques jours, oui. + +--En ce moment, ce peut être pour moi un irréparable malheur... + +--Oh!... + +--Et ce n'est pas tout. Je ne sais ce que je donnerais pour qu'on ne +s'aperçût pas chez moi de mon accident. J'ai perdu mon père, docteur, je +vis avec ma mère et ma sœur, dont la tendresse n'est déjà que trop +facile à s'alarmer. + +--Ne dites rien alors. Cachez vos vêtements qui vous trahiraient et +restez couché sous prétexte d'une indisposition... + +--C'est bien à quoi je pense; seulement il faudrait un médecin... + +--Qui fût votre complice, n'est-ce pas? Eh bien! j'irai vous voir, fit +le docteur avec une précipitation qu'il regretta. + +Mais il était trop tard pour rien ajouter; la voiture s'arrêtait rue +Blanche. Le blessé en descendit seul et quand il fut sur le trottoir: + +--Allons, dit-il, l'air m'a fait du bien, et je me sens de force à +gravir l'escalier en me tenant à la rampe... Vous m'excuserez, docteur, +de ne pas vous prier de monter, mais je suis certain que moi n'étant pas +rentré, ma pauvre mère n'est pas encore endormie, et un autre pas que le +mien l'inquiéterait... Et enfin, pour abuser de vous jusqu'au bout, je +vais vous demander de payer le cocher, car on m'a pris jusqu'à mon +dernier sou... + +--Bien! bien! ne vous tourmentez pas... Allons, rentrez, voici votre +porte ouverte. Et pas d'imprudence!... Je serai chez vous à midi. + +Resté seul, le docteur renvoya le fiacre, préférant rentrer à pied. + +--Drôle d'histoire! grommelait-il, singulier garçon!... Qu'est-ce que +cette lettre qu'il a avalée? Pourquoi ne veut-il pas porter plainte? +Mais bast! j'aurai sans doute le mot de l'énigme demain. + +Il disait cela, seulement il ne pouvait empêcher sa cervelle de trotter. + +Et le lendemain, il dut presque se faire violence pour attendre onze +heures avant de se présenter rue Blanche. + +Un vieux serviteur en qui tout trahissait l'ancien soldat vint ouvrir, +et il avait été prévenu, car dès qu'il aperçut le docteur: + +--M. Raymond attend monsieur, déclara-t-il, et si monsieur veut me +suivre... + +Le docteur trouva son malade beaucoup mieux qu'il ne l'espérait. + +Et quand il eut examiné la blessure et indiqué le régime à garder, il +s'assit, espérant vaguement quelques éclaircissements en échange de ses +soins. + +Il n'en recueillit aucun. Le blessé semblait avoir oublié son aventure. +Il dit simplement que sa mère n'avait aucun soupçon, et se mit à causer +de tout autre chose. Et il en fut de même pendant une semaine, où M. +Legris vint tous les jours. + +Raymond le recevait affectueusement et comme s'il eût eu la volonté de +conserver ces relations que le hasard avait nouées, mais il évitait avec +une sorte d'affectation de parler de soi, de ses affaires, de sa +famille. + +Après dix visites, le docteur n'avait entrevu ni madame ni mademoiselle +Delorge. + +Aussi, quand, au café de _Périclès_, Peyrolas ou le père Rivet lui +demandaient des nouvelles de son malade, et aussi quelques +renseignements: + +[Illustration:--Là! fit-il, là!... en avançant à tâtons, j'ai butté +contre.] + +--Il est autant dire guéri, répondait-il, et vous le verrez un de ces +soirs... C'est un brave et loyal garçon, bien qu'un peu froid et d'une +réserve excessive... Ancien élève de l'École polytechnique, il était +ingénieur des ponts et chaussées quand il a donné sa démission pour +s'occuper de chimie industrielle... + +C'était tout ce qu'il savait, et c'était, pensait-il, tout ce qu'il +saurait jamais; quand un dimanche--c'était le 27 février 1870, le +dimanche gras,--sur les cinq heures du soir, il se présenta rue +Blanche. + +A sa vue, Raymond bondit sur son fauteuil, et d'une voix émue: + +--Ah! docteur, s'écria-t-il, je tremblais que vous ne vinssiez pas! + +Son impassibilité habituelle se démentait; l'éclat de ses yeux et un +tremblement fébrile trahissaient ses angoisses. + +--Il vous arrive quelque chose? demanda M. Legris. + +Pour toute réponse, Raymond prit une lettre sur son bureau, et la +tendant au docteur: + +--Voici ce que je reçois, dit-il; lisez. + +Cette lettre, non signée, était écrite à l'encre bleue sur d'horrible +papier. + +Elle disait: + +«Cette nuit, une scène aura lieu, dont IL FAUT que M. Delorge soit +témoin. + +«Qu'il se trouve à minuit au bal de la _Reine-Blanche_. Un homme +s'approchera de lui et lui dira: «Je viens du jardin de l'Élysée.» Qu'il +suive hardiment cet homme partout, je dis bien _partout_, où il le +conduira. + +«Qu'il vienne, pour elle, sinon pour lui. Et qu'il ne craigne rien, +celui qui lui écrit est son ami.» + +Ayant lu, le docteur n'eut pas l'ombre d'une hésitation. + +--Je pense, mon cher monsieur Delorge, prononça-t-il, que ceux qui vous +ont manqué une première fois veulent prendre leur revanche. + +Raymond hochait la tête. + +--Peut-être avez-vous raison, fit-il, et cependant il est de mon devoir +de me rendre à ce rendez-vous. + +Sa détermination était si évidente, que le docteur n'eut même pas l'idée +de la combattre. + +--Au moins, conseilla-t-il, faites-vous accompagner... + +On eût dit que Raymond attendait cet avis. Fixant M. Legris: + +--Par qui? demanda-t-il. Je suis malheureux, je vis seul. J'ai deux +amis, deux frères, mais ils sont loin de Paris. Où trouver un homme qui +consente à braver pour moi un péril inconnu, et qui me jure, quoi qu'il +arrive, un inviolable silence? + +Le docteur n'hésita pas. + +--Je serai cet homme, monsieur Delorge, dit-il d'une voix ferme. + +Et quelques heures plus tard, en effet, le docteur Legris et Raymond +Delorge remontaient la rue Fontaine, se rendant au rendez-vous de la +lettre anonyme. + + + + +II + + +Le soir, lorsqu'on arrive au haut de la rue Fontaine-Saint-Georges, on +voit briller en face de soi, de l'autre côté du boulevard extérieur, +au-dessus d'une porte immense, une guirlande de becs de gaz. + +C'est l'illumination du bal de la _Reine-Blanche_. + +A droite, se trouve un café-débit de vins divisé en quantité de salons +de société par des cloisons de planches légères, découpées à la +mécanique. + +A gauche, en contre-bas, est une échoppe de pâtissier, où les ouvrières +des environs viennent acheter des friandises qui font frémir, des tartes +aux fruits et des choux à la crème. + +Ce n'est pas l'élite des salons de Paris qui danse à la _Reine-Blanche_, +bien qu'une «mise décente» y soit de rigueur. + +Les soirs de bal, c'est-à-dire le dimanche, le lundi et le jeudi, on +rencontre aux environs nombre de messieurs à casquette de toile cirée et +à cheveux collés aux tempes qui n'ont rien de rassurant. + +Or, il y avait «fête à _la Reine_», comme disent les habitués, le soir +où Raymond Delorge et le docteur Legris s'y présentèrent. + +Deux immenses pancartes collées le long des montants de la porte +annonçaient, en l'honneur du dimanche gras, un grand bal paré et masqué +avec surprises et divertissements variés, tels que quadrille infernal, +tombola et galop final éclairé aux flammes de Bengale. + +--Allons, il faut entrer, dit le docteur à Raymond. + +Ils entrèrent. Ils suivirent une assez longue avenue boueuse, plantée de +chaque côté d'arbustes rabougris. Ils traversèrent un vestibule, où sont +établis le contrôle et le vestiaire. Et enfin, poussés par la foule, ils +arrivèrent à la salle de bal. + +C'est quelque chose comme une vaste grange, fort étroite, très longue, +avec un plafond excessivement bas, décoré de barbouillages surprenants. +Au fond, se trouve une sorte d'estrade, élevée de trois marches, où +boivent les gens sérieux. + +Le parquet, c'est-à-dire l'espace réservé aux danseurs, est protégé par +une balustrade, et tout autour, des tables sont rangées, à travers +lesquelles circulent péniblement les simples curieux. + +La fête atteignait son apogée, quand entrèrent les deux jeunes gens. + +Aux sons enragés des pistons et des trombones, deux cents danseurs, +hommes et femmes, rouges, haletants, échevelés, se mêlaient, se +démenaient et se disloquaient, en proie à une sorte d'épilepsie +furieuse. + +Et assis à toutes les tables, pressés, entassés, trois cents +consommateurs des deux sexes buvaient de la bière à pleines chopes, et +tarissaient, d'une soif inextinguible, d'immenses saladiers de vin. + +La chaleur était intolérable, le gaz brûlait les yeux, mille senteurs +âcres et nauséabondes saisissaient à la gorge. Et du parquet, +incessamment battu en mesure, montaient des flots de poussière qui se +résolvaient en pluie, après avoir plané comme un nuage au-dessus de la +cohue. + +En dépit de l'affiche qui promettait un bal paré et masqué, on +n'apercevait que de rares costumes, dans la mêlée des paletots douteux. +Et quels costumes! Des oripeaux sans nom, des haillons immondes, passés, +tachés, souillés, qui, depuis des années, de carnaval en carnaval, +traînaient sur l'échine des ivrognes, et s'éraillaient aux tables +boiteuses des cabarets de barrière... + +Non sans peine, le docteur et Raymond trouvèrent, sur l'estrade, à un +endroit d'où ils dominaient tout le bal, une table libre et bien en vue. + +Et ils étaient à peine assis qu'un garçon s'approcha, demandant ce qu'il +fallait servir à ces messieurs. + +--Donnez-nous de la bière, commanda le docteur. + +Grâce à sa robuste carrure, au ton surtout dont il criait: «Gare aux +taches!» ce garçon glissait comme une anguille à travers cette cohue. + +Il ne tarda pas à reparaître, portant une bouteille et deux verres; mais +avant de verser: + +--C'est vingt sous, dit-il, et d'avance. + +Le docteur Legris paya sans sourciller. + +C'est sans arrière-pensée qu'il s'était mis à la disposition de Raymond. + +Son concours accepté, il s'était promis de brider sa curiosité, si +ardente qu'elle pût être, se jurant bien de ne rien tenter, de ne pas +adresser une question pour forcer ou surprendre les confidences de celui +qui s'en remettait à sa bonne foi. + +Raymond Delorge, lui, devait être à mille lieues de la situation +présente. Accoudé sur la table vineuse, le front dans la main, l'œil +fixe, le visage contracté, il demeurait abîmé dans les plus noires +pensées. Avait-il conscience de l'endroit où il se trouvait? Assurément +non. Il ne s'apercevait pas que les polkas succédaient aux quadrilles, +les valses aux mazurkas; et que le temps passait. + +Le docteur s'en apercevait, lui: à tout instant il tirait sa montre, +jusqu'à ce qu'enfin, impatienté, il secoua son compagnon en lui disant: + +--Savez-vous que la nuit avance et que notre homme ne paraît guère?... +Si votre lettre allait n'être qu'une stupide mystification!... + +Raymond tressaillit, comme le rêveur qu'on arrache à ses rêves: + +--Impossible! répondit-il. + +--Pourquoi? Serait-ce parce que cette lettre vous parle d'elle, +c'est-à-dire d'une femme que vous aimez?... + +Une larme brilla dans les yeux de ce singulier garçon, larme de douleur +ou de colère: + +--Non, prononça-t-il, ma certitude a une autre cause. Vous vous +rappelez, n'est-ce pas, la phrase de reconnaissance que doit prononcer +celui qui viendra nous chercher ici? Eh bien! c'est dans le jardin de +l'Élysée que mon père, le général Delorge, a été tué, dans la nuit du 30 +novembre au 1er décembre 1851... + +L'accent de Raymond, le feu sombre de son regard, éveillaient dans +l'esprit du docteur un monde de conjectures. Mais il les écarta. + +Il venait de remarquer un des rares «déguisés» du bal qui, depuis un +moment, les épiait. + +C'était un petit homme taillé en force, d'une physionomie plutôt +vulgaire que méchante. Il portait un costume d'ordre composite: un large +pantalon de velours éraillé, à bandes de satin jadis blanc, et une veste +espagnole dont la moitié des boutons manquait. Sur la tête il avait une +toque rouge, ornée d'un grand plumet. + +--Serait-ce donc celui que nous attendons? pensait M. Legris. + +C'était lui. + +Il s'approcha de Raymond, lui frappa familièrement sur l'épaule, et +d'une voix dont l'alcool avait depuis longtemps détrempé les cordes: + +--Je viens du jardin de l'Élysée, prononça-t-il. + +Comme s'il eût été mû par un ressort, Raymond se dressa tout d'une pièce +et dit: + +--Je suis prêt à vous suivre. + +--En ce cas, arrivez vite, car nous sommes en retard. + +Ce n'était pas sans une intime et bien naturelle satisfaction que le +docteur Legris avait pris la mesure de cet inconnu, à qui Raymond et lui +allaient s'abandonner. + +--Ou je n'ai jamais su ce qu'est une physionomie, pensait-il, ou ce gros +gaillard est absolument incapable d'un crime. + +Cependant le docteur songeait aussi: + +--Ah çà! est-ce dans ce costume qu'il va nous conduire Dieu sait où?... + +Pas tout à fait. + +Arrivé au vestiaire, l'inconnu y prit un large mac-farlane qu'il jeta +sur ses épaules et échangea contre un chapeau de feutre mou sa toque à +plumet. Puis, d'un air content de soi: + +--Hein! fit-il, je ne suis pas long à changer de pelure, moi, et si vous +avez de bonnes jambes... + +Mais il s'interrompit, tout interloqué, en reconnaissant que Raymond +n'était pas seul. + +--Oh! oh! oh! gronda-t-il sur trois tons différents, et d'une voix +toujours plus éraillée que le velours de son pantalon... On ne m'avait +annoncé qu'une pratique. + +Le docteur s'avançait pour intervenir; Raymond le prévint. + +--C'est possible, répondit-il, mais si monsieur ne peut m'accompagner, +je renonce à vous suivre. + +L'homme, évidemment perplexe, se grattait le nez avec une sorte de rage. +Ce devait être un moyen à lui de provoquer l'éclosion des idées. Et il +lui réussit, car soudain: + +--Bête que je suis! s'écria-t-il, je vais régler cela en un tour de +main. Ne bougez pas, je reviens. + +Et il se rejeta dans la mêlée du bal. + +--Ah! c'est nous qui sommes des niais! fit presque aussitôt M. Legris. +Cet homme rentre chercher des instructions; donc celui qui l'emploie et +le paye, l'auteur de la lettre anonyme, est dans la salle. J'aurais dû +me lancer sur ses talons, et si je savais qu'il fût encore temps... + +Non... l'homme reparaissait. + +--Tout est arrangé, dit-il gaîment, arrivez tous deux; ce sera le même +prix... + +L'instant d'après ils étaient dehors. + +Il était bien près d'une heure, à ce moment. L'économe administration de +la _Reine-Blanche_ avait éteint son illumination extérieure. Le +pâtissier avait mis les volets de son échoppe. Tout était fermé aux +environs. Il ne passait plus un chat sur le boulevard Clichy, et c'est à +peine si de loin en loin on apercevait un sergent de ville s'abritant +sous quelque porte cochère. + +Le temps, après avoir menacé toute la journée, était devenu affreux. +C'était une véritable tempête qui s'abattait sur Paris, pliant comme des +roseaux les jeunes arbres du boulevard, tordant les tuyaux de cheminées, +faisant voler au loin les ardoises des toits. + +Cependant la nuit n'était pas sombre, et par moments, à travers les +déchirures des nuages noirs chassés par un vent furieux, la lune +apparaissait, accentuant la silhouette des maisons et faisant resplendir +comme des miroirs d'argent les flaques d'eau des avenues. + +Mais qu'importait le temps, au docteur et à Raymond? Ayant relevé le +collet de leur paletot, ils s'étaient pris par le bras, et, silencieux, +ils marchaient derrière leur guide. + +Lui allait, d'une allure insoucieuse, les mains dans les poches, +sifflotant un air de valse. + +En sortant de l'allée boueuse de la _Reine-Blanche_, il avait pris du +côté de la cité Véron, la cité par excellence des «jolis cabinets à +louer». + +Il fit ainsi cent cinquante pas, dans la direction des Batignolles, puis +tournant court, il s'engagea dans l'avenue du cimetière du Nord. + +C'est une large avenue plantée d'arbres où se fait dans le jour un grand +commerce de vins et d'emblèmes funéraires, mais qui n'a d'autre issue +que le cimetière dont on aperçoit, à l'extrémité, le large portail. + +Aussi, le docteur s'arrêta-t-il net, et lâchant le bras de Raymond: + +--Ah çà! l'ami, demanda-t-il à leur guide, où nous menez-vous par là? + +--Où l'on m'a dit. + +--Soit! Mais la nuit, quand le cimetière est fermé, cette avenue est une +impasse... + +--Possible!... Allons, avançons-nous?... + +--Vous nous accorderez bien dix secondes, interrompit M. Legris. + +Et attirant Raymond à l'écart: + +--Si vous me connaissiez mieux, lui dit-il très vite, je n'aurais pas +besoin de vous affirmer que je ne suis pas homme à reculer jamais. +Seulement j'aime à me renseigner. Notre expédition me paraît prendre une +tournure singulière. Donc, excusez mes questions: neuf fois sur dix, +quand on reçoit une lettre anonyme, on sait quel nom mettre au bas... + +Raymond l'arrêta d'un geste: + +--La lettre peut aussi bien venir d'un ami dévoué que d'un ennemi +mortel, répondit-il, voilà tout ce que je puis dire... + +M. Legris ne broncha pas. + +--Parfait! dit-il, comme s'il eût été satisfait de cette réponse +évasive. + +Et de ce ton goguenard dont les hommes forts voilent leurs impressions: + +--Nous sommes à vous, l'ami, cria-t-il à leur guide: allez... + +Il alla droit à la porte du cimetière, et il s'apprêtait à tirer la +corde de la cloche, quand Raymond, d'un geste rapide, lui arrêta le +bras. + +--Prenez garde, lui dit-il, ni mon ami ni moi ne sommes de ceux qu'on +mystifie impunément. + +Dédaigneusement l'homme haussa les épaules. + +--J'ai l'ordre, répondit-il, de ne vous donner aucune explication. J'ai +reçu une commission, je la remplis. Voulez-vous pousser la chose +jusqu'au bout? Laissez-moi faire. Avez-vous peur et désirez-vous en +rester là? Retournons d'où nous venons. Moi, je m'en bats l'œil; +arrive qui plante, je suis payé d'avance! + +Et ce disant, il frappa sur la poche de son pantalon de velours, qui +rendit un son métallique. + +--Cependant... + +--Il n'y a pas de cependant, c'est oui ou non, et tout de suite, car je +n'ai pas envie de moisir ici... Et, par-dessus le marché, je dois vous +engager à brider votre langue, quoi qu'il arrive. Un mot ou seulement +une exclamation pourraient nous coûter cher... Nous jouons plus gros jeu +que vous ne pensez... + +Le docteur Legris se pencha vers son compagnon. + +--Laissons-le faire, lui souffla-t-il dans l'oreille. + +--Faites donc, dit Raymond, nous nous tairons. + +L'homme sonna et attendit. + +Deux minutes s'écoulèrent, on entendit un pas trainant et quelques +jurons étouffés, et enfin la porte du cimetière s'entre-bâilla. + +Un homme, un gardien, parut, portant une lanterne. Tiré de son lit par +le son de la cloche, il était à demi-vêtu et coiffé d'un bonnet de +coton. + +--Qu'est-ce que vous voulez ici? demanda-t-il brutalement. + +Pour toute réponse, le guide des deux jeunes gens tira de sa poche un +papier et le lui tendit en disant: + +--Savez-vous lire? Lisez, et vous le saurez, mon brave. + +Méthodiquement, le gardien accrocha sa lanterne à une des ferrures de la +porte, et se mit à parcourir ce papier, examinant avec soin les timbres +dont il était revêtu. Et quand il eut achevé: + +--Que ne parliez-vous tout de suite! fit-il. Combien êtes-vous? + +--Trois. + +--Entrez. + +Ils entrèrent, et quand le gardien eut soigneusement refermé la porte: + +--Puisque vous êtes là, dit-il, les rondes seraient inutiles, n'est-ce +pas? + +--Évidemment! répondit du ton le plus tranquille l'homme au mac-farlane. + +--En ce cas, je vais me payer un fameux somme; et vous autres, bien du +plaisir, et bonne chance! + +C'est dans l'attitude d'un flegme imperturbable, que l'étrange danseur +de la _Reine-Blanche_ suivit de l'œil le gardien qui, sans défiance, +regagnait sa maisonnette. + +Mais quand il l'eut vu rentrer et tirer la porte sur lui, ah! alors il +respira à pleins poumons, comme après un péril heureusement conjuré. Et +dessinant du bras un geste moqueur: + +--Ni vu ni connu! fit-il de sa voix la plus enrouée. Enfoncé le +gêneur!... + +Ses compagnons, Raymond et le docteur Legris, l'examinaient d'un air de +stupeur immense; mais il s'en souciait bien, vraiment! + +--Nous y sommes! répétait-il gaiement, nous y sommes!... + +Ils étaient alors debout au milieu du rond-point qui ouvre le cimetière +Montmartre, à quelques pas du socle de marbre où semble dormir de +l'éternel sommeil le bronze de Godefroy Cavaignac. + +Devant eux, jusqu'au fond de l'horizon, se déroulait l'immense champ du +repos, devenu trop étroit. + +Certes, ni le docteur ni Raymond n'étaient accessibles aux terreurs +superstitieuses qui hantent les cerveaux faibles, et cependant, peu à +peu, ils se sentaient envahis par cette vague et mystérieuse angoisse +qui se dégage de la mort. + +Seul, le guide gardait son insouciance. + +--Le plus fort est fait, reprit-il, mais si nous restons ici à reverdir, +nous arriverons trop tard. Allons, en avant trois!... + +Et sans hésiter, en homme qui connaît sa route, il s'engagea dans une +des allées de droite, une longue allée bordée d'une triple rangée de +monuments funèbres. + +Sans une objection, sans un mot, les jeunes gens le suivirent encore. +Où? Dans quel but? Ils ne se le demandaient même plus à eux-mêmes, tant +ils étaient bouleversés par l'étrangeté de la situation et saisis du +spectacle qui s'offrait à eux. + +La pluie avait cessé, mais le vent redoublait de furie et se déchaînait +dans les arbres, emplissant l'air de sifflements lugubres, qui +semblaient, dans la nuit, des gémissements et des sanglots. Toujours +plus pressés et plus rapides, les nuages volaient emportés par la +tourmente. Les ténèbres, à tout instant, succédaient aux clartés +indécises de la lune. L'ombre se peuplait. Tout revêtait des formes +fantastiques. Les grands cyprès se dressaient, menaçants comme des +spectres, et, pareilles à de blancs fantômes, apparaissaient les statues +éplorées debout sur les tombeaux... + +Cependant, l'homme au mac-farlane allait toujours à travers le dédale du +cimetière. + +Du même pas égal et sûr il traversa successivement plusieurs avenues, +descendit un escalier, remonta une pente roide, et finalement s'arrêta +devant une sorte de clairière, non loin de la chapelle bâtie récemment +par la famille de Champdoce. + +--Halte! prononça-t-il, nous sommes arrivés. + +Très évidemment, toutes ses mesures étaient d'avance prises, et bien +prises pour atteindre le but qu'il se proposait. Il avait dû venir dans +la journée reconnaître le terrain. + +[Illustration: Ils étaient assis à une table bien en vue, au milieu du +bal.] + +Il attira les jeunes gens derrière un épais rideau d'arbres verts, et +leur montrant un banc vermoulu au milieu des broussailles: + +--Asseyez-vous là, leur dit-il. + +--Soit! et ensuite? + +--Ensuite? Il ne s'agit plus que d'ouvrir les yeux et les oreilles. +Regardez... + +De l'endroit où ils étaient postés, les jeunes gens apercevaient, à une +vingtaine de mètres, la portion du mur de clôture qui longe la rue de +Maistre. + +Entre eux et le mur, le terrain était plat et nu, et ils n'y voyaient +rien qu'une tombe. Cette tombe était en réparation. La pierre tumulaire +avait été déplacée, et on discernait l'ouverture d'un étroit caveau. + +Les ouvriers avaient dû y travailler dans la journée, et même, +circonstance singulière, ils y avaient laissé leurs outils. + +--Et maintenant... commença le docteur. + +--Maintenant... dit rudement l'homme, vous allez me faire l'amitié de +vous taire et de ne plus bouger... + +Après avoir tant accepté, ce n'était plus le lieu ni l'instant de +discuter. Les deux jeunes gens se turent et attendirent, troublés, +anxieux, se demandant s'ils veillaient ou s'ils étaient le jouet d'un +cauchemar; si c'était bien vrai qu'ils étaient là, en pleine nuit, dans +ce cimetière, où ils avaient été introduits ils ne savaient comment, par +cet inconnu, rencontré dans un bal public, et encore vêtu de sa livrée +de carnaval... + +Mais cet inconnu, tout à coup, eut un tressaillement et une exclamation +sourde: + +--Silence! fit-il d'une voix qui, pour la première fois, trahit une +émotion; le mur, regardez le mur... + +Au-dessus de ce mur, lentement, méthodiquement, une forme humaine +s'élevait... C'était bien un homme, et il faisait assez clair pour +reconnaître qu'il était coiffé d'une casquette et vêtu d'une longue +blouse de couleur sombre. + +Ayant atteint le chaperon du mur, il s'y mit à cheval, et se penchant du +côté de la rue, il attira à lui une échelle qu'il fit basculer avec +précaution et glisser ensuite du côté du cimetière. + +Épouvantés cette fois, Raymond et le docteur se rapprochèrent de leur +guide pour l'interroger. Mais lui, leur prenant les poignets et les +étreignant: + +--Chut! donc, tonnerre de ciel! fit-il. Ceci n'est encore rien. + +En effet, sur le chaperon du mur, un second personnage se glissait, vêtu +comme le premier. Ils semblèrent tenir conseil, puis descendant dans le +cimetière, ils se mirent rôder de ci de là, prêtant l'oreille. + +Rassurés par leur inspection, ils revinrent à l'échelle et firent +probablement un signal convenu, car presque aussitôt un troisième +individu apparut. + +Ce dernier, autant qu'on en pouvait juger d'après ses vêtements et ses +façons, devait appartenir aux plus hautes sphères sociales. + +Il était, en tout cas, le maître des deux autres, on en était certain +rien qu'à son attitude et à la leur. Il les interrogeait, c'était +visible, et satisfait sans doute de leur réponse, il fit un signe du +côté de la rue. + +Trois secondes après, la silhouette d'une femme se dressait au-dessus du +mur. + +--Ah! tonnerre! gronda l'homme de la _Reine-Blanche_, elle a de +l'aplomb, celle-là!... + +Elle était vêtue de noir et portait un voile si épais que, même en plein +jour, on n'eût pas distingué ses traits. + +L'homme au vêtement élégant lui ayant tendu la main pour l'aider à +passer le mur, elle l'écarta, traversa seule et se laissa légèrement +glisser dans le cimetière... + +Aussitôt ces quatre complices s'approchèrent jusqu'à la tombe en +réparation, si près de la cachette du docteur et de Raymond, qu'on y +entendait distinctement leurs moindres paroles. + +--C'est ici! fit l'homme qui semblait diriger cette expédition. + +--Eh bien! dit la femme d'un ton impérieux, faisons vite... + +Comme s'ils n'eussent attendu que cet ordre, les deux hommes en blouse +ramassèrent à terre un levier oublié, et en un instant, sans bruit, +achevèrent de desceller les pierres du caveau... + +Cela fait, ils se baissèrent ensemble vers le trou béant, et réunissant +leurs forces, ils remontèrent à fleur du sol un cercueil... + +Debout, près de la femme voilée, l'homme qui les commandait avait suivi +leur travail: + +--Maintenant, madame la duchesse, prononça-t-il, vous allez voir si je +vous ai trompée. Allez, vous autres... + +Avec une rare dextérité, les deux hommes introduisirent entre les +planches le bout de leur levier, et, pesant ensemble, ils firent sauter +le couvercle, qui éclata avec un bruit sinistre... + +Aussitôt, cette femme que les autres appelaient Mme la duchesse, +bondit jusqu'au cercueil, se pencha au-dessus, y plongea le bras avec +une précipitation folle; puis d'un accent de joie délirante: + +--Vide!... s'écria-t-elle, son cercueil est bien vide!... + +Immobiles derrière le rideau de cyprès qui les cachait, le docteur et +Raymond Delorge attendaient un mot qui leur révélât le sens de cette +scène inouïe, un mot qui leur apprît à quelles sources d'intérêt et de +passion puisaient leur audace ces gens qui osaient ainsi en plein Paris +escalader les clôtures sacrées d'un cimetière et violer le secret d'un +tombeau. + +Ce mot ne fut pas prononcé... + +C'est sans échanger une parole que l'homme aux vêtements élégants et la +femme en noir, la duchesse, regagnèrent l'échelle et disparurent de +l'autre côté du mur. + +Les complices subalternes, les deux hommes en blouse, restaient seuls +dans le cimetière. + +Rapidement ils rajustèrent les planches du cercueil et le redescendirent +dans le caveau, après quoi, tant bien que mal, ils remirent en place les +pierres qu'ils avaient descellées, effaçant vaille que vaille toute +trace d'effraction... + +Cette besogne terminée, le plus tranquillement du monde, ils regagnèrent +le mur, retirèrent leur échelle et disparurent... + +De la scène dont le docteur et Raymond venaient d'être témoins, nul +vestige ne restait plus qui leur en attestât la réalité... Tout s'était +évanoui comme une de ces visions qu'enfantent les ténèbres et que +dissipe le jour... + +Il était d'ailleurs temps que tout finît. Raymond n'en eût pu supporter +davantage, tant depuis un moment toutes ses facultés s'exaltaient +jusqu'à un degré presque insoutenable. + +Saisissant par le bras, rudement, l'homme de la _Reine-Blanche_: + +--Maintenant, lui dit-il, tu vas nous expliquer pourquoi tu nous as fait +assister à cet abominable sacrilège. Qui sont ces gens qui violent les +tombeaux? Qu'est-ce que ce cercueil qui est vide? Que veut-on de moi? +Parle! Des faits, des noms, et vite... + +Tranquillement, l'homme s'était dégagé. + +--Vous vous trompez d'adresse, bourgeois, répondit-il de son accent +d'insouciance narquoise. Les gens qui m'ont payé pour vous amener ici ne +m'ont pas dit leurs secrets. Je ne sais rien... Mais j'ai idée que tout +ce que vous demandez doit être écrit sur la pierre tombale... + +Le docteur et Raymond eurent le même mouvement: + +--C'est pourtant vrai!... + +Et abandonnant l'homme, ils bondirent jusqu'à la pierre. + +Elle était petite et humble, comme si elle eût été marchandée sou à sou +au marbrier funèbre. Au milieu, on lisait: + + MARIE SIDONIE + + MORTE A VINGT-SEPT ANS + + _Priez pour elle!_ + +--Eh bien? demanda le docteur. + +Raymond semblait abasourdi. + +--Pas de nom de famille! murmurait-il, et ce nom de Sidonie n'éveille en +moi aucun souvenir... J'ai beau chercher, rien!... + +Le docteur, par bonheur, gardait presque son sang-froid accoutumé. + +--Ce n'est pas la peine, mon cher, prononça-t-il, de vous creuser la +cervelle. Retournons rejoindre notre guide. + +Mais quand ils revinrent au banc vermoulu, derrière les cyprès, l'homme +au mac-farlane n'y était plus. + +Ils appelèrent... pas de réponse. Ils écoutèrent... nul bruit. Ils +cherchèrent aux alentours... rien. + +--Nous sommes joués! fit le docteur, d'un ton qui annonçait plus de +colère que de surprise, joués comme des enfants! + +--Mais cet homme... + +--Il doit être dehors à cette heure... Mais soyez tranquille, nous le +retrouverons, je le veux... Seulement il faudrait pouvoir sortir d'ici à +l'instant. + +Oui, mais comment? En escaladant le mur? C'était à peine praticable, et +en tout cas, bien imprudent. + +Si encore ils avaient eu idée du moyen employé par leur guide pour les +introduire dans le cimetière! + +--N'importe! s'écria le docteur, j'ai un plan, et précisément parce +qu'il est hardi, il doit réussir. Regagnons la porte. + +Le malheur est qu'ils ne connaissaient pas le cimetière, qu'ils ne +savaient même pas dans quelle partie ils se trouvaient. Longtemps ils +errèrent à travers le dédale des tombes. La peur, par moments, les +prenait presque... + +--Si on nous trouvait ici, disait Raymond, comment expliquer notre +présence! + +Enfin le docteur crut reconnaître l'allée prise la première par leur +guide. Il ne se trompait pas. Bientôt ils aperçurent le rond-point et la +maisonnette du gardien. + +--Maintenant, dit le docteur, à la grâce de Dieu! + +Et il alla frapper au carreau de la maisonnette. + +--Qui va là? dit une voix de l'intérieur. + +--Nous, parbleu! répondit le docteur, nous voudrions sortir. + +--Déjà! votre camarade qui vient de partir m'avait dit que vous +resteriez jusqu'à l'ouverture... + +--Nous avons réfléchi. + +--Alors, attendez une minute, et je suis à vous, dit le gardien. + +Il ne fut pas long à paraître, en effet, et ayant ouvert la porte, il +mit les deux jeunes gens dehors, en leur disant: + +--A une autre fois!... + +Le docteur se frotta les mains. + +--Eh! eh! fit-il, quand la porte fut fermée, peut-être tenons-nous notre +homme! + + + + +III + + +C'est sur une circonstance bien futile en apparence, et qui avait +totalement échappé à Raymond, que reposaient toutes les espérances du +docteur Legris. + +Pressé de questions, leur guide leur avait répondu avec un accent de +regret dont il n'y avait pas à suspecter la sincérité: + +«Ah çà! croyez-vous donc que c'est pour mon plaisir que j'ai quitté le +bal au plus beau moment, et juste comme je venais de faire une +connaissance charmante?...» + +--Donc, concluait le docteur, il y a dix à parier contre un que cet ami +de la gaîté est allé reprendre son quadrille interrompu. + +--A moins qu'il ne se défie, objecta Raymond. + +--Et de qui, s'il vous plaît? De nous? Impossible! Ne nous croit-il pas +pris dans le cimetière comme dans un piège pour le reste de la nuit? +Moi, je ne crains qu'une chose: c'est que le bal ne soit fini. + +Il ne l'était pas. En arrivant à l'allée boueuse de la _Reine-Blanche_, +les jeunes gens aperçurent au fond les reflets de l'illumination de la +salle. + +--Entrons! fit Raymond. + +Mais le docteur l'arrêtant: + +--Plaisantez-vous? dit-il. Oubliez-vous que si nous avons intérêt à +rejoindre cet homme, il a un intérêt non moindre à nous éviter? + +--Ah! si je le tenais, docteur!... + +--Vous l'avez tenu, mon cher ami, et il n'a pas parlé. Croyez-moi, pas +de violence. Laissez-moi agir, moi qui suis de sang-froid. Attendez ici, +pendant que j'entrerai seul en prenant mes précautions pour n'être pas +reconnu. + +Ces précautions étaient indiquées par les circonstances mêmes. + +A la _Reine-Blanche_, comme à tous les bals publics, est établi pendant +le carnaval un magasin où on loue des costumes. + +C'est là que se rendit tout droit le docteur. Et moyennant trois francs +dix sous, une vieille femme, qui avait un faux air de sorcière, mit à sa +disposition une longue souquenille de lustrine noire, qu'elle décorait +du nom de domino. + +C'était puant, malpropre, répugnant, et à tout autre moment le docteur +eût reculé devant cette loque. Mais le temps pressait. Il l'endossa, +rabattit, non sans dégoût, le capuchon sur son visage, et se glissa dans +la salle de bal. + +Elle était vide, ou autant dire. De la cohue de la soirée, c'est à peine +si soixante ou quatre-vingts enragés restaient, les uns achevant de se +griser autour des tables poisseuses, les autres se ruant avec des gestes +épileptiques en une sorte de galop échevelé. + +Mais qu'importait au docteur Legris! + +Il venait de reconnaître, assis à une des tables de l'estrade, devant un +bol immense de vin à la française, l'homme au mac-farlane. Près de lui, +vêtue d'un costume de bayadère, bien trop large et beaucoup trop court, +buvait une surprenante créature, d'une laideur et d'une maigreur +invraisemblables. + +--Allons, la chance est pour nous! pensa le docteur. + +Et jugeant inutile un plus long séjour dans ce bal, il courut se +débarrasser de son domino, et rejoignant Raymond: + +--Il ne s'agit plus, lui dit-il, que de savoir où demeure ce gaillard, +ce qu'il fait et comment il s'appelle. Et pour y arriver, voici le +programme: nous allons monter dans une voiture, d'où nous guetterons la +sortie de notre inconnu. Dès qu'il paraîtra, nous commanderons à notre +cocher de le suivre, où qu'il aille, à pied ou en fiacre. Dame! c'est un +singulier métier que nous ferons là, mais nous n'avons pas le choix des +moyens... + +La décision prise, ils se hâtèrent de l'exécuter, et bien ils firent, +car ils étaient à peine blottis dans un fiacre, que l'homme sortit de la +_Reine-Blanche_, traînant à son bras la bayadère maigre. + +Il avait repris son mac-farlane, et sa compagne avait jeté sur ses +épaules osseuses un flamboyant châle à carreaux rouges et noirs. + +Aussitôt le docteur baissa la glace de devant de sa voiture, et les +montrant au cocher: + +--Voilà, lui dit-il, les gens qu'il s'agit de suivre sans qu'ils s'en +doutent. Si vous réussissez, il y aura vingt francs de pourboire. + +--Connu! répondit le cocher en clignant de l'œil. + +Et d'un vigoureux coup de fouet, il réveilla son pauvre cheval, qui +partit en traînant la jambe... + +Le jour se levait... Comme toujours au matin, après une tempête, le ciel +était clair. Le vent avait déjà séché le bitume des trottoirs. + +Les boulevards extérieurs s'éveillaient. Les balayeurs s'emparaient de +la chaussée, les lourdes charrettes chargées de pierres commençaient à +circuler. Et par toutes les rues descendaient, des hauteurs de +Montmartre, des groupes d'ouvriers... + +Mais ni l'homme au mac-farlane, ni la bayadère ne craignaient les +regards, et c'est le plus fièrement du monde qu'ils longeaient le +boulevard Rochechouart. + +Parfois, des ouvriers les interpellaient de loin, et les poursuivaient +de quolibets assez peu flatteurs. Ils y répondaient de la belle façon. +D'autres fois, c'était eux qui commençaient à apostropher les balayeurs. + +C'est ainsi qu'ils arrivèrent chaussée Clignancourt. Ils la remontèrent +un moment, tournèrent à gauche, rue Saint-André, puis à droite, rue +Feutrier... + +Puis le fiacre où se cachaient le docteur et Raymond s'arrêta, et le +cocher se penchant vers eux, leur dit: + +--Le pourboire est gagné! Vos masques viennent de rentrer dans une +maison à vingt pas d'ici. + +C'était une maison garnie, de misérable apparence, et qui semblait +presque inhabitée malgré ses nombreux écriteaux annonçant des chambres +et des cabinets _meublés bourgeoisement_. + +Sur la porte, un gros homme, le ventre ceint d'un tablier bleu, à pièce, +fumait sa pipe. + +--Vous êtes le maître de la maison, monsieur? lui demanda le docteur. + +--Bien à votre service, répondit-il en retirant sa casquette de l'air le +plus gracieux. + +--Nous aurions besoin d'un renseignement... Il vient d'entrer chez vous +un homme vêtu d'un mac-farlane... + +--Et donnant le bras à une dame, n'est-ce pas? + +--Précisément... Nous aurions, mon ami et moi, à les entretenir d'une +affaire excessivement importante, d'une affaire où il y aurait beaucoup +d'argent à gagner... + +Le maître du garni avait levé les bras au ciel. + +--Pas de chance!... s'écria-t-il. + +--Pourquoi? + +--M. Potencier--c'est le nom de ce monsieur--n'est plus mon locataire +depuis le quinze du mois dernier... + +--Qu'importe, puisqu'il vient d'entrer chez vous... + +L'hôtelier souriait. + +--Il n'y est déjà plus, répondit-il... M. Potencier et sa dame n'ont +fait que traverser la maison, qui a deux issues, comme vous pouvez le +voir... + +Et se dérangeant un peu, il montrait un couloir interminable, au fond +duquel on apercevait une autre rue. + +Ce fut comme un seau d'eau froide tombant de haut sur la tête de Raymond +et du docteur Legris. Avoir pris tant de peine pour aboutir à un tel +échec, c'était humiliant et irritant. Mais le docteur savait se +contraindre: + +--Si M. Potencier n'est plus votre locataire, dit-il au maître du garni, +il a dû vous laisser sa nouvelle adresse... + +--Lui!... jamais de la vie. C'est un homme très caché, voyez-vous, qui +n'aime pas qu'on se mêle de ses affaires... + +--De sorte qu'il vous est impossible de nous dire où le trouver... + +--Oh! tout à fait impossible. + +Le docteur avait tiré son portefeuille, et tout en semblant y chercher +quelque chose, il remuait trois ou quatre billets de banque de cent +francs qui s'y trouvaient, et il les maniait si habilement qu'ils +paraissaient se multiplier et foisonner sous ses doigts. + +--C'est une belle occasion, fit-il, que M. Potencier perd de gagner une +grosse somme... Mais tenez, voici enfin ce que je cherchais... faites-le +tenir, s'il se peut, à votre ex-locataire, en le prévenant que je désire +lui parler... + +Et ce disant, il tendait à l'hôtelier une de ses cartes de visite: + + LE DOCTEUR VALENTIN LEGRIS + + _place du Théâtre, à Montmartre_ + + CONSULTATIONS TOUS LES JOURS, DE UNE HEURE A TROIS + + (_gratuites le lundi et le jeudi_) + +La vue de la quantité de billets de banque que lui avait paru remuer le +docteur avait rendu fort sérieux le patron du garni. + +--Je ne pense pas, dit-il, que je puisse jamais faire cette commission. +Je garde pourtant cette carte, et si je venais à savoir où demeure M. +Potencier... + +--Vous la lui remettriez, c'est entendu. Et sur ce, au plaisir! cher +monsieur... + +Assurément, le docteur n'espérait pas que sa carte lui attirât jamais la +visite de M. Potencier. Mais il était de ceux dont l'avis est qu'il faut +toujours aider le hasard et lui laisser ouvertes le plus de portes +possible. + +[Illustration:--Regardez le haut du mur.] + +--Cet homme nous échappe, dit-il à Raymond, tandis qu'ils regagnaient +leur voiture; nous ne le reverrons plus désormais, que s'il le veut +bien. + +--Qui sait? prononça Raymond. + +Et s'arrêtant court au milieu de la rue: + +--Il m'est venu une idée, docteur. Pendant que vous parliez à cet +hôtelier moi je songeais. Comment, me disais-je, cet homme s'y est-il +pris pour nous introduire dans le cimetière? Il a présenté un papier que +le gardien a lu et serré ensuite dans sa poche. Donc, ce papier devait +être un permis donné par l'administration, supérieure, sous un prétexte +que j'ignore, mais qu'il m'est aisé d'imaginer... + +--Jusqu'ici très bien, approuva le docteur. Cette opinion est si bien la +mienne que j'en ai déduit l'expédient qui nous a rendu la liberté... + +--Eh bien! ce permis porte nécessairement le nom de la personne à qui il +a été délivré, de sorte que si le gardien l'avait encore en sa +possession, et qu'il consentît à nous en laisser prendre connaissance... + +Le docteur se frappa le front. + +--Comment, diable! n'avais-je pas songé à cela! interrompit-il. Venez +vite! + +Mais le cocher qui les avait amenés n'était guère disposé à les +reconduire. + +Sa remise était à deux pas, disait-il, et son pauvre cheval, qui avait +passé la nuit, ne tenait plus debout. + +Ils perdirent donc une heure à chercher un autre fiacre qu'ils ne +trouvèrent pas. Ils mirent un bon quart d'heure à découvrir un +commissionnaire qu'ils envoyèrent, rue Blanche, porter à Mme Delorge +une lettre qui lui expliquait l'absence de son fils. + +Enfin, comme ils étaient exténués de fatigue et de besoin, ils +rentrèrent au _café Périclès_, où Justus leur servit une tasse de +chocolat. Et ils y furent retenus un bon moment par le journaliste +Peyrolas, lequel était aux anges, ayant, l'avant-veille, publié un +article qui allait, espérait-il, lui valoir un mois de prison, +c'est-à-dire le poser dans le monde et le classer parmi les hommes +d'État de l'avenir. + +Si bien qu'il était plus de dix heures quand Raymond et le docteur +tournèrent le coin de l'avenue du cimetière du Nord. + +--Avançons avec précaution, avait dit le docteur, et avant de nous +adresser au gardien, sondons un peu le terrain aux environs. + +Jamais circonspection ne reçut plus vite sa récompense. + +Ils avaient à peine dépassé la grande porte, qu'ils aperçurent, au +milieu du rond-point, un groupe de gardiens et de sergents de ville +causant et gesticulant avec une animation extraordinaire. + +--Oh! fit M. Legris en serrant le bras de Raymond, il y a quelque +chose... Tâchons de savoir ce dont se préoccupent tous ces gens. Mais +prenons garde... + +C'est avec la plus sage lenteur, en effet, et par une manœuvre +tournante des plus habiles, qu'ils s'approchèrent du groupe. + +Un vieux gardien à barbe blanche avait la parole. + +--Ma foi! disait-il, j'y aurais été pris tout comme mon camarade. +Comment soupçonner une scélératesse pareille? Trois hommes se présentent +en pleine nuit à la porte du cimetière, ils montrent un papier de la +Préfecture, où il est expliqué qu'ils sont inspecteurs de la police de +sûreté, et où il est dit qu'il faut les laisser entrer, leur prêter +main-forte au besoin, et même leur obéir... Dame! on leur dit: +Donnez-vous donc la peine de passer!... + +--Pas quand le permis est faux! objecta un brigadier. + +--Comment le deviner? Il y avait un en-tête de la Préfecture de police. + +--C'est vrai, cet imprimé a dû être volé dans les bureaux. Mais les +signatures, les cachets, tout est contrefait, et si grossièrement que la +contrefaçon saute aux yeux... + +--Aux vôtres, peut-être, qui êtes de la partie... Mais non pas à ceux +d'un pauvre diable qu'on éveille en sursaut... + +Pour justifier leur présence et leur immobilité près du groupe, au cas +où on viendrait à les remarquer, Raymond et le docteur avaient pris +chacun un cigare, qu'ils feignaient de ne pouvoir allumer, tout en +brûlant force allumettes. + +Cependant, un sergent de ville poursuivait: + +--Sait-on du moins ce qu'ils voulaient, ces brigands-là? + +--Voler, parbleu! interrompit un autre. + +--Qui sait! fit un vieux gardien. Il y a des fous qui ont des folies si +bizarres... Enfin, n'importe, nous allons passer une inspection soignée, +pour voir si tout est bien en ordre et à sa place... + +--Et que les gredins aient volé ou non, déclara le brigadier, ils +peuvent être sûrs de leur affaire. La police leur aura bientôt mis le +grappin dessus... + +--Oh! quant à ça... + +--C'est sûr et certain, je vous le garantis. Le gardien qu'ils ont +trompé se souvient de leur signalement. Il y en a un surtout qu'il +reconnaîtrait, m'a-t-il dit, s'il le rencontrait dans la rue. C'est un +homme jeune, très comme il faut, de taille moyenne, portant toute sa +barbe, légère et molle, séparée en éventail au menton. Il était vêtu +d'un grand pardessus à longs poils, et portait un chapeau large et une +cravate blanche. + +D'un brusque mouvement, le docteur entraînait Raymond vers l'intérieur +du cimetière... + +Le signalement donné, c'était le sien propre, trait pour trait. Rien n'y +manquait. Que le brigadier se retournât, ou un de ses auditeurs, et le +docteur Legris se trouvait dans une situation difficile. + +--Me voici dans de beaux draps! fit-il, quand il se crut à l'abri. + +Raymond était désespéré. Il avait pris la main du docteur et la serrant: + +--Comment reconnaître jamais, lui disait-il, tout ce que vous avez fait +pour moi, qui vous suis presque inconnu?... Jamais je ne me pardonnerai +l'embarras où je vous jette. Eh! je devais bien savoir qu'il y a sur moi +comme une fatalité, et que je porte malheur! Quand on se sait ainsi, on +vit seul... + +Mais déjà le sourire était revenu sur les lèvres du docteur. + +--Quand on est ainsi, dit-il de sa bonne voix sympathique, on accepte le +dévouement d'un ami, et on est deux à lutter contre la mauvaise fortune! + +Dans la bouche du docteur Legris, ces grands mots: amitié et dévouement, +gardaient entière et intacte leur admirable signification. + +Il suffisait qu'il les eût prononcés pour qu'il s'estimât engagé +d'honneur. + +Mais, pour cela même, il détestait les phrases et l'emphase, fuyait les +explications et les effusions. + +Voyant donc Raymond sincèrement ému: + +--Nous recauserons de tout cela plus tard, reprit-il vivement. +L'important, pour l'heure, est de nous remettre à notre besogne, +laquelle, il faut bien l'avouer, se complique terriblement. Encore un +moyen d'arriver à la vérité qui nous échappe, car il serait insensé +d'aller demander communication du permis... + +Puis, après quelques minutes de réflexion. + +--N'importe, reprit-il, tout espoir n'est pas encore perdu d'avoir le +mot de l'énigme. Ah! je ne jette pas ainsi ma langue aux chiens, moi! +Marchons, tâchons de retrouver l'endroit où notre guide nous avait +conduits. + +Le cimetière, à cette heure, n'avait plus rien des mystérieuses terreurs +de la nuit. Le mouvement et la vie l'emplissaient. A tout instant des +groupes passaient, les bras chargés de fleurs ou de couronnes +d'immortelles. Çà et là, dans des massifs, on entendait le chant +monotone d'un jardinier ou le grincement de la scie d'un tailleur de +pierre. + +A la tempête de la nuit, une journée printanière succédait. Une brise +molle berçait les arbres gonflés de sève. Et tout le long des allées, +aux tièdes rayons du soleil, les premières primevères ouvraient leurs +feuilles d'un vert tendre. + +Et tandis que les jeunes gens erraient à l'aventure, à travers le +labyrinthe des tombes, cherchant leur chemin qu'ils ne reconnaissaient +pas: + +--Voici, disait le docteur à Raymond, voici l'idée bien simple qui m'est +venue. Les deux prénoms gravés sur la pierre: Marie-Sidonie, ne vous +rappellent, m'avez-vous dit, personne que vous ayez connu? + +--Personne, docteur. + +--Bien. Mais rien ne nous dit que le nom de famille, omis peut-être à +dessein, ne réveillerait pas vos souvenirs!... + +--Il faudrait le savoir... + +--Sachons-le. Il est inscrit au greffe du cimetière, évidemment. + +Raymond tressaillit. + +--Oubliez-vous donc, docteur, s'écria-t-il, la situation que nous fait +ce faux permis? Pouvons-nous raisonnablement nous présenter au greffe? + +--Non. Mais nous pouvons y envoyer quelqu'un, le premier venu, le +commissionnaire du coin, si vous voulez... + +Mais il s'interrompit, et d'un tout autre ton: + +--Ah! nous y voici! dit-il. Cette fois, je ne me trompe pas. + +Ils arrivaient, en effet, à l'endroit où les avait postés l'homme de la +_Reine-Blanche_. Ils reconnaissaient le banc vermoulu où ils s'étaient +assis, et le rideau de cyprès qui les avait cachés. + +Devant eux, jusqu'au mur de clôture, s'étendait la clairière inculte et +nue. + +Ils revoyaient la tombe, si audacieusement profanée, telle qu'elle leur +était apparue à la pâle clarté de la lune. + +Elle était toujours dans le même état, c'est-à-dire en pleine +réparation, tout entourée de plâtras et d'éclats de moellons. La pierre +tombale était toujours retirée, les outils des ouvriers étaient encore à +terre. + +A ce spectacle, le front du docteur se plissa. + +--Oh! murmura-t-il, qu'est-ce que cela signifie? + +C'est qu'il s'était attendu à trouver la tombe entièrement réparée. + +C'était l'unique moyen de faire disparaître toute trace de l'odieuse +profanation, et il pensait que ceux qui avaient tant osé ne l'auraient +pas négligé, et que dès le matin ils auraient envoyé des ouvriers, leurs +complices de la nuit... + +Mais non, rien. + +Et les pierres du caveau, descellées violemment et replacées à la hâte, +trahissaient le sacrilège. + +Voilà ce que le docteur avait vu d'un coup d'œil. + +Voilà ce que Raymond vit aussi, car répondant à l'exclamation de son +compagnon: + +--Et vous avez entendu les gardiens, docteur, dit-il d'une voix altérée: +ils ont annoncé qu'ils allaient visiter attentivement le cimetière. + +--Oui, j'ai entendu. S'ils viennent ici, et ils y viendront, ces +pierres, jetées là pêle-mêle attireront leur attention... Ils les +dérangeront et verront que la bière a été forcée... Ils soulèveront les +planches mal reclouées, et reconnaîtront que cette bière est vide... + +Positivement, Raymond sentait sa raison se troubler. + +--De sorte que... balbutia-t-il. + +--De sorte que, si nous venions à être reconnus, nous serions arrêtés, +emprisonnés, accusés d'un crime incompréhensible, tant il est odieux, et +en danger, qui sait! d'être condamnés... + +--Ah! vous m'épouvantez, docteur... + +--Dame! prouvez donc votre innocence, s'il vous plaît! Allez donc +raconter la vérité à un juge d'instruction! Allez donc lui dire que sur +la foi d'une lettre anonyme, nous sommes allés au bal de la +_Reine-Blanche_, attendre, sans savoir dans quel but, un homme +inconnu... que cet homme s'est présenté à nous vêtu d'un costume de +carnaval, et que nous avons consenti à le suivre ici, sans explications; +qu'il nous a fait cacher, et que nous avons vu quatre personnes dont une +femme, que les autres appelaient «madame la duchesse», franchir le mur +du cimetière et violer cette tombe... Oui! allez un peu raconter cela à +votre juge!... «A d'autres! vous répondra-t-il, à d'autres! Est-ce que +de telles choses sont admissibles, en pleine civilisation, en plein +Paris, une nuit de carnaval!...» + +Et sans laisser le temps à Raymond de placer une syllabe: + +--C'est que ce n'est pas tout, reprit-il. On nous demandera pourquoi +cette bière est vide. On n'élève pas, que diable! des tombeaux sur une +bière vide. Nous redirons ce que nous avons vu, on haussera les épaules. +On nous montrera sur la pierre tombale ce nom gravé: Marie-Sidonie; on +nous demandera compte du cadavre... + +Il se sentait pâlir en parlant ainsi, il regardait de tous côtés s'il +n'apercevait pas quelque gardien. La peur, cette peur qui ne discute ni +ne raisonne, troublait son jugement si net d'ordinaire, et il +entrevoyait de si terribles complications, que saisissant le bras de +Raymond: + +--Partons, dit-il avec une violence extraordinaire, sortons d'ici, +fuyons!... + +Par bonheur, ainsi qu'il arrive toujours, à mesure que se troublait le +docteur, Raymond redevenait plus maître de soi. + +--Fuir ainsi, répondit-il, y songez-vous!... Oubliez-vous que le +cimetière est surveillé, que notre signalement est donné?... Courir, +marcher d'un pas rapide seulement, ne serait-ce pas nous dénoncer?... + +Il est sûr que, tout signalement à part, leur seul aspect devait +éveiller des soupçons, et c'était miracle qu'on ne les eût pas remarqués +à l'entrée. + +Leurs aventures de la nuit étaient tracées en quelque sorte sur leurs +vêtements souillés et salis, sur leurs bottes boueuses, sur leurs +pantalons crottés jusqu'au jarret et maculés de terre aux genoux, sur +leurs paletots mouillés et éraillés par les broussailles où ils +s'étaient blottis, sur leurs chapeaux même, poudrés par la poussière du +bal et hérissés ensuite par la pluie. Rappelé au sentiment exact de la +situation par la voix de son compagnon, le docteur s'était arrêté +court... + +--Décidément, je perds la tête, fit-il avec un sourire un peu contraint. +Et cependant, la plus vulgaire prudence nous commande de quitter au plus +tôt le cimetière... Plus nous attendrons, moins il y aura de monde aux +portes et plus nous aurons de chances contre nous. C'est en ce moment +qu'il y a foule, qu'il faut tenter l'aventure... Donc, réparons de notre +mieux le désordre de notre toilette, rapprochons-nous de l'entrée, +mêlons-nous au cortège de quelque enterrement, et sortons la tête +baissée, comme des parents désolés... + + + + +IV + + +Sans encombre, sinon sans battements de cœur, Raymond et le docteur +Legris franchissaient quelques instants plus tard la porte redoutée du +cimetière Montmartre. + +Une fois dans l'avenue ils étaient sauvés. + +Et cependant ils ne respirèrent librement que plus tard, lorsqu'ils +eurent dépassé la place Pigalle, et qu'ils arrivèrent au _café de +Périclès_. + +Ils s'y firent servir à déjeuner, dans un petit salon au premier étage, +que Justus réservait à ses clients de prédilection, autant pour causer +librement que pour échapper au terrible journaliste Peyrolas, lequel, +embusqué près de la porte d'entrée, guettait les arrivants et leur +lisait impitoyablement son fameux article. + +Une côtelette et un verre de vin de Bordeaux ne devaient pas tarder à +rendre au docteur Legris l'élasticité de son esprit, et tout en versant +à boire à Raymond: + +--C'est égal, disait-il, d'ici à quelque temps, je m'abstiendrai d'aller +rôder aux environs du cimetière Montmartre. Je viens de recevoir une +leçon dont je profiterai. Je sais, à présent, ce qu'il en peut coûter de +ne se point vêtir comme tout le monde, d'arborer des chapeaux d'une +forme à soi et de porter des cravates blanches. + +Mais il perdait son temps à essayer de dérider son convive. + +Tant qu'il avait conservé l'espoir d'arriver à la vérité, tant qu'il +avait entrevu un effort à faire ou un expédient à risquer, tant qu'il y +avait eu lutte, en un mot, et incertitude du résultat, Raymond avait su +maintenir son énergie à la hauteur des circonstances. + +Battu, il s'abandonnait sans vergogne à la plus incroyable prostration. + +Aussi, répondant à ses intimes réflexions, bien plus qu'il ne +s'adressait à son compagnon: + +--Nous ne saurons rien, murmura-t-il, rien!... + +Le docteur Legris achevait alors de déjeuner. Adonis avait versé son +café et il venait d'allumer un cigare. + +--Vous vous trompez, Raymond, prononça-t-il d'une voix ferme. Peut-être +n'apprendrez-vous que trop tôt le mot de cette lugubre énigme. + +--Hélas!... + +Sachant par expérience que Justus Pufzenhofer en bon Allemand qu'il +était, avait la fâcheuse habitude de rôder autour des portes, et d'y +coller selon l'occasion l'œil ou l'oreille, M. Legris s'était levé et +s'assurait que personne n'écoutait du dehors. + +Revenant ensuite s'asseoir en face de son nouvel ami: + +--Maintenant, commença-t-il, raisonnons froidement, s'il se peut, et +tâchons de mettre de l'ordre dans nos idées, car en vérité depuis hier +au soir nous pensons et nous agissons comme des enfants. Vous, cher ami, +vous aviez sans doute des raisons que j'ignore d'être profondément ému. +Quant à moi, en me voyant brusquement jeté dans cette ténébreuse +aventure, j'ai été impressionné d'une façon ridicule pour un homme de ma +trempe, médecin, et qui se pique de scepticisme. + +Raymond essaya de l'interrompre pour protester; il n'en continua que +plus vite: + +--De votre trouble et du mien, il est résulté que nous avons abandonné +la proie pour l'ombre, et que nous avons été joués. Le mal est fait, +n'en parlons plus. Mais en faut-il conclure que nous sommes incapables +de soulever le voile qui recouvre ce mystère? Non, certes, et je vais +essayer de vous le prouver... + +Un geste sans signification précise fut la seule réponse de Raymond. + +--Procédons donc méthodiquement, reprit le docteur, et du connu tâchons +de dégager l'inconnu. Tout d'abord, le mobile de cette intrigue est-il +considérable? Évidemment, oui. Ce n'est pas sans un intérêt immense que +des gens tentent une aventure aussi scabreuse que celle de cette nuit. +Mais quel est cet intérêt? Pour nous, voilà l'_x_, voilà la solution à +trouver. Ce que nous savons, par exemple, c'est que l'intérêt des +principaux complices est identique. Si l'homme triomphait, la femme +était folle de joie, comme lorsqu'on voit dépassées ses plus magnifiques +espérances. Quant au but qu'ils se proposaient, il nous est révélé par +les faits mêmes. Ils voulaient savoir positivement si oui ou non la +tombe de Marie-Sidonie était vide... + +Comme s'il eût attendu une objection, il s'arrêta. + +Et cette objection ne venant pas: + +--L'organisateur de cette audacieuse expédition, poursuivit-il, l'homme +aux vêtements élégants, savait à n'en pas douter que le cercueil était +vide. Il l'avait affirmé à la femme aux vêtements noirs, et la preuve, +c'est qu'au moment de forcer la tombe, il lui a dit: «Vous allez voir, +madame la duchesse, que je ne vous ai pas trompée.» Mais elle doutait, +et je n'en veux pour preuve que sa joie en constatant la vérité. + +Tout cela était si clair et si précis, et si bien exposé comme les +termes d'un problème ordinaire, que Raymond commençait à s'en étonner. + +M. Legris, plus lentement, continuait: + +--Pour nous, simples spectateurs, quelle est la conclusion à tirer? +C'est qu'il y a de par le monde, vivante et bien vivante, une femme que +l'on croit morte et enterrée: Marie-Sidonie... + +Il disait cela d'un si singulier accent de certitude, que Raymond en +tressaillit. + +--Il faut donc croire, murmura-t-il, à quelque supercherie odieuse, +abominable, à un simulacre d'inhumation... + +--Oui. + +--Dans quel but? Pourquoi?... + +--Eh! si je le soupçonnais seulement, s'écria le docteur, le problème +serait bien près d'être résolu... Mais ici, nul indice!... Une seule +chose m'est démontrée, c'est que la duchesse a tout à espérer, tout à +attendre de l'existence de cette Marie-Sidonie... + +Pendant plus d'une minute, Raymond garda le silence. + +--Mais moi, fit-il enfin, moi, où est mon intérêt dans cette intrigue +compliquée, et comment y suis-je mêlé?... + +Eh! c'était là précisément la question qui obsédait la pensée du docteur +Legris, la question à laquelle il cherchait en vain une réponse +plausible. + +--Comment le saurais-je, fit-il, lorsque vous-même l'ignorez!... + +Et Raymond se taisant: + +--Pourtant, ajouta-t-il, si vous ne deviez pas être un des acteurs +indispensables de cette incompréhensible scène, on ne serait pas allé +vous chercher... + +--On!... qui, on? + +--Quelqu'un qui vous connaît bien, puisque la lettre anonyme que vous +m'avez montrée faisait allusion à la mort du général Delorge votre père, +et aussi à une femme que vous aimez... + +[Illustration:--Vous voyez, madame la duchesse, que le cercueil est +vide.] + +--Je pouvais jeter cette lettre au feu. + +--Mais vous ne l'y avez pas jetée, et son auteur était certain que vous +ne l'y jetteriez pas. Il comptait si bien sur vous, que toutes ses +précautions étaient prises. Le faux était prêt qui devait vous ouvrir la +porte du cimetière, et Potencier, ce complice subalterne qui nous a si +subtilement glissé entre les mains, vous attendait. Et on jugeait votre +présence tellement urgente, que pour vous décider à venir, on m'a admis +en tiers, moi inconnu, qui pouvais être dangereux, et qui n'ai pas les +raisons... que vous devez avoir... qu'on sait que vous avez... de garder +le secret et de ne pas invoquer l'assistance de la police... + +M. Legris jeta son cigare, que dans sa préoccupation il avait laissé +éteindre, et poursuivant l'analyse de la situation: + +--Maintenant, reprit-il, quelles conclusions tirer de tout ceci?... +C'est que l'auteur de la lettre anonyme ne peut être que l'homme qui +dirigeait l'audacieuse expédition de cette nuit... + +--Je le crois, murmura Raymond, oui, je le crois... + +--Et moi, j'en suis sûr, parce qu'il m'est démontré que cet homme savait +notre présence à deux pas, derrière les cyprès... + +--Oh!... + +--Il la savait, vous dis-je, et j'en ai une preuve qu'admettrait le jury +le plus timoré. Rappelez vos souvenirs. Lorsque les agents subalternes +de cet homme, les deux complices en blouse, sont descendus dans le +cimetière, qu'ont-ils fait?... + +Lentement, et avec une certaine hésitation: + +--Autant qu'il m'en souvient, répondit Raymond, ils ont erré de ci et de +là autour de la clairière, regardant, prêtant l'oreille... + +--S'assurant, en un mot, qu'ils n'étaient pas épiés?... + +--Évidemment... + +--Donc, j'ai raison. Comment admettre, en effet, que des coquins +exercés, et ceux-là le sont, qui risquent d'être surpris au moment de +commettre un crime, et ils le risquaient, n'aient pas mieux pris leurs +précautions? Représentez-vous le terrain. S'y trouvait-il un endroit +plus favorable à une embuscade que celui où nous étions blottis? Non. +Comment donc ces deux hommes ne l'ont-ils pas visité? Comment! C'est que +leur chef, celui qui les payait, les avait avertis. C'est qu'il leur +avait dit: «Surtout, n'approchez pas du massif de cyprès, vous y +trouveriez cachés des gens à moi qu'il ne faut pas déranger...» + +A demi-voix et comme s'il eût répondu à ses pensées, et non à M. Legris: + +--C'est bien cela, murmura Raymond, c'est bien cela... Ce ne peut être +que lui qui m'a écrit!... + +Le docteur jubilait. + +Faire étalage de ses facultés maîtresses est une disposition commune à +tous les hommes, depuis le plus vulgaire jusqu'au plus supérieur. + +Et il éprouvait à montrer sa pénétration le même plaisir naïf que +ressent le robuste manœuvre qui lève à bras tendu l'énorme poids que +ses compagnons peuvent à peine soulever. + +--Lui! s'écria-t-il, oubliant son serment de ne pas questionner. Qui, +lui? Vous voyez bien que vous soupçonnez quelqu'un!... + +Le front de Raymond s'assombrit. + +--Docteur!... fit-il. + +Mais l'autre: + +--Et cette duchesse si audacieuse, est-ce que vraiment en cherchant bien +vous ne trouveriez pas son nom?... + +--Je connais plusieurs femmes qui portent ce titre de duchesse... + +--Ah!... + +--La duchesse de Maumussy, la duchesse de Maillefert... + +--Vous voyez donc bien... + +Raymond eut un mouvement d'impatience. + +--Mais qu'est-ce que cela prouve! fit-il brusquement. En sais-je mieux +comment je puis me trouver mêlé aux événements de cette nuit? +Doutez-vous de ma parole? Faut-il que de nouveau je vous jure, sur tout +ce qu'il y a de sacré, que je ne comprends rien à tout ce qui arrive +depuis vingt-quatre heures, que jamais je n'ai connu personne du nom de +Marie-Sidonie?... + +Une fugitive rougeur montait aux joues du jeune médecin. + +--Ai-je donc été indiscret? fit-il. Dites-le-moi franchement. Dois-je +oublier tout ce dont j'ai été témoin? Parlez, et c'est fini, jamais plus +il n'en sera question entre nous!... + +Déjà Raymond se sentait tout honteux de son irritation. + +Saisissant la main du docteur: + +--Assez, prononça-t-il d'une voix émue. A un ami tel que vous, on ne +marchande pas les confidences. Faites-moi l'amitié de venir partager ce +soir notre modeste repas de famille. Et nous chercherons ensemble s'il +est dans mon passé quelque événement qui explique le sombre mystère de +cette nuit... + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +LE GÉNÉRAL DELORGE + + + + +I + + +Un soir, en un de ces rares moments où il se départait de sa réserve et +de sa froideur accoutumées, Raymond Delorge avait dit au docteur Legris: + +--Celui-là est véritablement malheureux qui n'espère plus rien. Voilà où +j'en suis, moi qui n'ai pas trente ans. Et si je n'étais pas certain que +la balle qui me tuerait frapperait ma pauvre mère du même coup, il y a +longtemps que je me serais fait sauter la cervelle... + +Le passé de cet infortuné expliquait ce morne désespoir et ce dégoût +profond de la vie. + +Son père, le général Pierre Delorge, avait été ce qu'on est convenu +d'appeler un officier de fortune, c'est-à-dire un de ces soldats qui +n'ont d'autre recommandation que leur mérite et leur bravoure, d'autre +richesse que leur épée, et dont chaque grade est forcément le prix d'un +service rendu ou d'une action d'éclat. + +Fils d'un menuisier de Poitiers, ancien volontaire de 1792, bercé de la +légende glorieuse des armées de la République, Pierre Delorge, le jour +même de ses dix-huit ans, s'était engagé dans un régiment de dragons. + +Son éducation était des plus bornées, mais il avait l'imagination pleine +de récits de batailles, et il se sentait de la trempe de ces soldats +héroïques dont lui parlait son père, et qui, à trente ans, étaient morts +ou généraux de division. + +Malheureusement, on était alors en 1820. + +C'était le beau temps de la Restauration, et les fils d'artisans +révolutionnaires n'étaient pas précisément en odeur de sainteté. + +En fait de guerre, Pierre Delorge ne vit que la guerre d'Espagne, où il +n'eut même pas l'occasion de dégainer. + +En revanche, il avait failli se trouver compromis dans la première +conjuration de Saumur, à la suite d'une dénonciation anonyme, qui +l'accusait faussement d'avoir entretenu des relations suivies avec le +brave et faible général Berton. + +Du moins sut-il mettre à profit ces longues années de paix et les +loisirs forcés de la vie de garnison. + +Ayant reconnu l'insuffisance de son éducation, il entreprit bravement de +la refaire, et obstinément il la refit. + +Les longues heures que ses camarades passaient au café militaire, entre +un jeu de cartes et un bol de punch, il les employait à travailler, +réalisant sur ses maigres appointements assez d'économies pour payer un +professeur ou acheter des livres. + +D'aucuns essayèrent bien de railler ses études obstinées, son existence +austère, sa rigide exactitude à remplir les devoirs de son état; ils en +furent pour leurs taquineries. + +Et encore ne les poussèrent-ils jamais plus loin, Pierre Delorge n'ayant +pas la prétention d'être ce qui s'appelle endurant. + +Puis, comme il était malgré tout le meilleur et le plus sûr des +camarades, modeste et toujours prêt à rendre service, comme d'un autre +côté on le savait doué de la plus rare énergie, on s'accoutuma à +reconnaître sa supériorité, à la célébrer et à le désigner hautement +comme un des officiers d'avenir de l'armée. + +La révolution de 1830 le trouva en Algérie, lieutenant de chasseurs. + +Il avait été décoré lors de la prise d'Alger, à la tête de son escadron, +qui faisait partie de la division Loverdo. + +Les années qui suivirent, il les passa en Afrique, où l'œuvre de +notre domination se poursuivait avec un perpétuel mélange de bien et de +mal, de succès et de revers. + +On peut dire que, pendant huit ans, il ne se tira pas dans notre colonie +un seul coup de fusil sans qu'il fût présent. + +Il était à Constantine, où il fut blessé, à Mostaganem, au col de +Mouzaïa, où il fut laissé pour mort, et à Médéah et à Milianah... + +Cité plusieurs fois à l'ordre de l'armée, fait officier de la Légion +d'honneur sur le champ de bataille, il était chef d'escadron, lorsqu'en +1839 il rentra en France avec son régiment. + +Il avait alors trente-sept ans. + +Envoyé en garnison à Vendôme, il dut à la grande réputation qui l'avait +précédé, et à la curiosité qu'il inspirait, d'être présenté à une +personne qui tenait en ville le haut du pavé, et qui passait pour y +faire la pluie et le beau temps, Mlle de la Rochecordeau. + +C'était une vieille fille d'une cinquantaine d'années, sèche et jaune, +avec un grand nez d'oiseau de proie, très noble, encore plus dévote, +joueuse comme la dame de pique en personne et médisante à faire battre +des montagnes. + +Ce qui n'empêche qu'à tous ceux qui énuméraient la longue kyrielle de +ses imperfections, il était, à Vendôme, de mode de répondre: + +--C'est possible!... Mais elle est si bonne et si généreuse!... + +Or, cette grande réputation de générosité et de bonté était venue à +Mlle de la Rochecordeau de ce qu'elle avait recueilli et gardait près +d'elle, depuis dix ans, la fille de sa sœur défunte, Mlle +Élisabeth de Lespéran. + +Et encore, cette belle action de la vieille fille n'avait-elle été ni +spontanée, ni même absolument volontaire. + +A la mort du marquis de Lespéran, mort un an après sa femme, et sans un +sou vaillant, Mlle de la Rochecordeau avait fait des pieds et des +mains pour colloquer la petite--c'était son expression--aux Lespéran de +Montoire, riches, dit-on dans le pays, à plus de cent mille livres de +rentes. + +Mais ces bons et généreux parents n'étaient rien moins que disposés à +s'embarrasser de la fille de leur frère. + +Il y eut des propos colportés. + +Une des dames de Lespéran de Montoire passa pour avoir dit: + +--Cette vieille fée peut bien garder le cadeau pour elle. + +A quoi Mlle de la Rochecordeau répondit: + +--Eh bien! soit, je le garderai, moi qui suis pauvre, quand ce ne serait +que pour faire rougir ces vilains de leur crasse. + +Elle garda Élisabeth, en effet. Mais à quel prix! + +Haineuse, acariâtre, n'ayant pas encore pris parti de son célibat, +rongée de regrets et de jalousie, la vieille fille fit de l'enfant son +souffre-douleur. + +Jamais un repas ne s'écoula sans que l'orpheline ne s'entendît reprocher +le pain qu'elle mangeait. Jamais elle n'essaya une robe sans avoir à +subir les plus humiliantes réprimandes, et toutes sortes de jérémiades +sur la coquetterie des sottes qui se croient jolies et à propos de la +cherté excessive des étoffes. Jamais elle ne chaussa une paire de +bottines neuves sans entendre le soir sa terrible parente dire aux +dévotes ses intimes: + +--Cette petite userait du fer; Roulleau, le cordonnier de la Grande-Rue, +n'a pas une pratique pareille. Et, cependant, elle devrait savoir qu'à +mon âge je m'impose des privations pour elle! + +Et c'eût été pis, sans doute, si Mlle de la Rochecordeau n'eût été +contenue par un parent qui la venait visiter quelquefois, et qu'elle +craignait plus encore que son confesseur: le baron de Glorière. + +Ce vieux et digne gentilhomme, célibataire et enragé collectionneur, +avait pris Élisabeth en affection. + +Elle lui dut l'unique poupée qu'elle eût jamais, poupée adorée à qui +elle confiait ses chagrins. Elle lui dut plus tard deux ou trois jolies +robes et quelques modestes bijoux. + +Malheureusement il n'était pas riche, ne possédant que trois mille +livres de rentes et son château de Glorière, où il vivait. + +Le château renfermait bien, disait-on, des objets de la plus haute +valeur, des meubles surtout et des tableaux, mais le vieux +collectionneur fût mort de faim avant de se défaire du plus humble +d'entre eux. + +--Soyez donc moins rude! disait-il toujours à Mlle de la +Rochecordeau. + +Elle l'eût été, si sa nièce eût été moins jolie. + +Mais l'éclatante, elle disait la révoltante beauté d'Élisabeth la +transportait de rage, et rien de ce qu'elle essayait pour en atténuer +l'éclat ne lui réussissait. + +La taille pleine et ronde de la jeune fille eût donné de la grâce à un +sac. Ses cheveux, pour être privés de pommade, n'en étaient ni moins +abondants, ni moins fins, ni moins brillants. Ses mains contraintes aux +plus rudes besognes et lavées au plus grossier savon de Marseille, +restaient blanches et délicates. La forme exquise de son pied se +trahissait sous des chaussures informes. + +--C'est comme un sort! se disait Mlle de la Rochecordeau, vous verrez +qu'elle n'aura seulement pas la petite vérole!... + +C'est cependant à une des soirées à gâteaux et à sirop de groseille de +cette charitable vieille que, pour la première fois, Élisabeth de +Lespéran apparut à Pierre Delorge. + +Et c'est bien «apparut» qu'il faut dire, car il fut tout d'abord ébloui +comme d'une vision céleste, fasciné, ravi. + +Ce n'est qu'après s'être remis un peu qu'il fut frappé des grâces +modestes de la pauvre orpheline, de son inaltérable douceur et de la +noble simplicité dont elle rehaussait les attributions serviles que lui +imposait sa tante. Il souffrit de la voir traitée en subalterne par des +invités sans délicatesse. Il s'attendrit, lui dont la sensibilité +n'avait rien d'exagéré, à observer en elle la réserve un peu hautaine de +ceux à qui la vie a été rude. + +Si bien qu'en sortant de chez Mlle de la Rochecordeau, au lieu de +regagner son logis, il s'en alla tout seul se promener le long du Loir, +quoiqu'il fût près de minuit et qu'il dût être à cheval à cinq heures du +matin, pour la manœuvre. + +Il sentait le besoin de réfléchir à une idée qui venait d'éclore dans +son esprit, et qui l'eût bien fait rire la veille: + +L'idée de mariage. + +--Eh! pourquoi, pensait-il, ne me marierais-je pas?... + +N'était-il pas sorti de l'ornière, à cette heure, officier supérieur et +certain d'être général avant dix ans! + +Ses appointements, qui iraient en augmentant, pouvaient déjà suffire à +un ménage modeste et bien administré, et il possédait pour les frais de +premier établissement six beaux mille francs économisés en Afrique. + +Aussi, lorsqu'il rentra chez lui, alla-t-il pour la première et sans +doute pour l'unique fois de sa vie se planter devant une glace, essayant +de se rendre compte de l'effet que pouvait produire sa personne. + +Grand, bien découplé, il atteignait ce degré précis d'embonpoint qui +accuse, sans l'alourdir, la perfection des formes. Des cheveux d'un noir +de jais, fièrement plantés et taillés en brosse, faisaient ressortir la +pâleur bronzée de son énergique visage. La loyauté de son âme étincelait +dans ses yeux. Sa moustache encore soyeuse ombrageait, sans les voiler, +des lèvres spirituelles, aussi rouges que le sang qu'il versait si +libéralement les jours de bataille. + +Toute modestie à part, il lui sembla qu'il réunissait toutes les +conditions qui font le mari aimé et le bon mari. + +Seulement, il se sentait le cœur déjà trop pris pour courir +l'aventure de quelque cruelle déception. Et dès le lendemain, il se mit +en quête de renseignements. + +D'un mot, un vieux bourgeois de Vendôme lui définit la situation de +Mlle Élisabeth de Lespéran. + +--N'ayant pas le sou, elle mourra vieille fille comme sa tante! + +Intérieurement ravi: + +--Voilà, se dit le brave chef d'escadron, la femme qu'il me faut... + +Et de ce jour il devint un des hôtes assidus des réunions hebdomadaires +de Mlle de la Rochecordeau. + +Dame! elles n'étaient pas d'une gaieté folle, ces réunions, presque +exclusivement composées de vieilles demoiselles aussi nobles que +dévotes, de hobereaux invalides des environs et d'ecclésiastiques de la +paroisse. + +Mais le commandant Delorge ne croyait point acheter trop cher par +d'interminables parties de boston, le droit de contempler à son aise +Mlle de Lespéran... + +Deux ou trois fois il avait trouvé l'occasion de s'entretenir avec elle, +mais il n'avait pas osé aborder la grande question qui était devenue sa +plus chère, sinon son unique préoccupation. + +Seulement, comme il voyait la jeune fille rougir dès qu'il paraissait, +et se troubler dès qu'il lui adressait la parole; comme chaque fois +qu'il passait à cheval dans la rue, certaine persienne s'écartait +imperceptiblement, il se supposait deviné, et espérait n'être pas +accueilli trop défavorablement. + +Il ne cherchait donc plus qu'une occasion de se déclarer, quand, vers la +fin de février, il crut remarquer que le teint si beau de Mlle de +Lespéran se fanait, que ses joues se creusaient, et qu'un cercle de +bistre, chaque jour plus accusé, cernait ses grands yeux bleus. + +Inquiet, il s'informa, et apprit les raisons de ce changement. + +Une nouvelle fantaisie était venue à Mlle de la Rochecordeau. + +Sous prétexte d'insomnies pénibles, elle employait sa nièce à lui faire +la lecture une bonne partie de la nuit. + +Le matin venu, la vieille égoïste se renfonçait bien douillettement sous +son édredon et dormait jusqu'à midi. + +Tandis que la pauvre Élisabeth, obligée de se lever en même temps que la +servante, dont elle partageait la besogne, n'avait plus ainsi que trois +ou quatre heures au plus d'un mauvais sommeil. + +A cette certitude, le commandant Delorge entra dans une si effroyable +colère, que son ordonnance en prit la fuite blême de peur. + +--Halte-là! s'écria-t-il, cette vieille coquine finirait par me la tuer! + +C'est pourquoi, dès le lendemain, par une belle après-midi, ayant revêtu +son plus brillant uniforme, il se rendit chez Mlle de la +Rochecordeau, et sans plus de phrases: + +--Mademoiselle, lui dit-il, j'ai l'honneur de vous demander la main de +Mlle de Lespéran, votre nièce... + +Et, sans lui laisser le temps de placer une syllabe, il lui exposa tout +d'une haleine son origine, sa situation présente et ses espérances pour +un avenir prochain. + +[Illustration: Le fiacre les suivait à trente pas] + +Surprise au delà de toute expression, la vieille fille regardait cet +épouseur de l'air dont on examine un phénomène. + +--Hélas! cher monsieur, dit-elle, cette pauvre enfant n'a pas un sou de +dot! + +Mais le commandant s'étant écrié: + +--Eh! mademoiselle, je le savais fort bien! + +Elle fut tout à fait décontenancée, balbutia, et finit par déclarer +qu'elle ne pouvait se décider ainsi, qu'elle consulterait, qu'elle +répondrait plus tard... + +La vérité est que la bonne demoiselle se sentait devenir folle à la +seule pensée de perdre Élisabeth. + +Que deviendrait-elle, grand Dieu! si on lui enlevait cette esclave +soumise, cette victime résignée de ses colères et de ses caprices? Qui +donc la soignerait, la dorloterait, la veillerait au moindre rhume? Qui +lui ferait de ces lingeries admirables dont elle se parait et qui +semblaient sortir de la main des fées? Trois servantes ne remplaceraient +pas cette nièce incomparable, qui servait, elle, sans gages. + +--Jamais ce mariage ne se fera! s'écria la vieille fille, dès que le +commandant Delorge eut tourné les talons. + +Et aussitôt, de toute l'activité de son esprit, elle se mit à chercher +pourquoi il ne se ferait pas... + +Elle eut vite trouvé. + +Quoi! le fils d'un ouvrier de Poitiers, un officier de fortune, +épouserait la fille du noble marquis de Lespéran!... + +--Jamais, s'écria-t-elle encore, ce serait monstrueux, la cendre de ma +sœur en frémirait dans son tombeau! + +Malheureusement pour les charitables projets de Mlle de la +Rochecordeau, son avis n'était pas du tout celui de sa nièce. + +En voyant arriver Pierre Delorge chez sa tante à une heure inaccoutumée +et en grand uniforme, Mlle de Lespéran avait été prévenue par un de +ces pressentiments qui sont comme les anges gardiens de la femme qui +aime, et ne la trahissent jamais. + +--Il vient me demander en mariage! s'était-elle dit avec un effroyable +battement de cœur. + +Et dominée par un irrésistible besoin de savoir, elle était allée, elle, +la fierté même, et que la pensée d'une telle action eût révoltée +l'instant d'avant, elle était allée se mettre aux écoutes à la porte du +salon, et elle avait tout entendu. + +Si grand était son trouble, qu'elle faillit se laisser surprendre par le +chef d'escadron. Moins ému lui-même, il l'eût peut-être vue s'enfuir +éperdue et regagner sa chambre, où elle se barricada. + +Elle se demandait: + +--Que va décider ma tante?... Quelle sera cette réponse qu'elle promet +pour plus tard?... + +Cette réponse, Élisabeth connaissait trop Mlle de la Rochecordeau +pour ne la point prévoir. + +--Ma tante va le repousser, pensait-elle en proie au plus violent +désespoir; il se croira dédaigné, je ne le reverrai plus... Que faire? +Mon Dieu, inspirez-moi! + +Elle réfléchit un moment, et le résultat de ses réflexion fut ce +laconique billet à M. de Glorière: + + + «Mon bon ami, + + «Vous rendrez un immense service à votre petite amie, si + aujourd'hui même, et le plus tôt possible, vous veniez, _par + hasard_, rendre visite à mademoiselle de la Rochecordeau. Je m'en + remets à votre prudence et à votre discrétion. + + É«LISABETH». + + + +Mais écrire ce billet n'était rien. Le difficile était de le faire +porter à l'instant au château de Glorière, situé, comme chacun sait, à +une lieue de Vendôme, dans un des plus jolis paysages du Loir, sur la +route de Montoire. + +Devenue tout à coup audacieuse, Mlle de Lespéran envoya chercher par +sa servante le petit garçon d'une voisine, qui faisait à l'occasion des +courses pour la maison. + +Bientôt il parut. + +--Tu connais, lui dit-elle vivement, le baron de Glorière? Tu sais où il +demeure? + +--Oh! oui, mademoiselle, répondit l'enfant. + +--Eh bien! il faut qu'il ait cette lettre avant une heure... Tu ne la +remettras qu'à lui... Allons, pars, dépêche-toi, cours... + +Et, pour lui donner des jambes, elle lui mit dans la main une pièce de +quarante sous, plus de la moitié de sa fortune! + +--Pourvu, pensait-elle, quand le petit garçon fut parti tout courant, +pourvu que M. de Glorière soit chez lui!... + +Il y était. + +Drapé dans une robe de chambre à grands ramages, le vieux collectionneur +était en train d'épousseter ses meubles rares et ses tableaux chéris, +quand la lettre de sa protégée lui fut remise. + +L'ayant parcourue d'un coup d'œil: + +--Oh! oh! murmura-t-il, prudence, discrétion! qu'est-ce que cela +signifie? + +Et le petit commissionnaire étant sorti, il se hâta de s'habiller pour +se rendre à Vendôme. + +--Car il est évident, pensait-il, qu'il arrive quelque chose +d'extraordinaire. Qu'est-ce que cette satanée vieille fille aura fait +encore à ma pauvre Élisabeth?... + +Cette satanée vieille ne fut pas ravie quand, moins de quatre heures +après la démarche de Pierre Delorge, on lui annonça le baron de +Glorière, qui arrivait tout cuirassé de diplomatie et voilant son +inquiétude sous le sourire le plus amical. + +Un instant, elle eut la pensée de lui dissimuler la demande en mariage. +Mais était-ce possible? N'était-il pas parent de l'orpheline, son +subrogé-tuteur et très influent dans le conseil de famille? + +Elle s'exécuta donc de très bonne grâce en apparence, bien à +contre-cœur en réalité, n'épargnant aucune précaution oratoire pour +rallier le baron à son opinion. + +Il ne la laissa pas longtemps poursuivre, et dès qu'il eut bien compris: + +--Sarpejeu! interrompit-il, Dieu est enfin juste... Voilà un parti comme +je n'osais pas en espérer un pour ma petite amie... + +--Un parti!... Un homme de rien, le fils d'un ouvrier!... + +--Eh! que monsieur son père soit tout ce que vous voudrez, il n'en a pas +moins un fils qui est un galant homme et un homme de cœur... + +Arborant son grand air de dignité première, Mlle de la Rochecordeau +entreprit de chapitrer M. de Glorière... C'était perdre son temps. + +--Parbleu! vous me la baillez belle! interrompit-il. Si vous aviez +seulement une vingtaine d'années de moins, et que ce beau chef +d'escadron fût venu pour vous et non pour Élisabeth, vous ne trouveriez +pas son audace si coupable. + +Le mot «impertinent» monta aux lèvres de la vieille fille. Elle ne le +prononça pourtant pas. + +--Du reste, continuait le baron, je vais lui dire deux mots, moi, à ce +militaire... car, décidément, je passe de son bord. + +Par le plus grand des hasards, juste au moment où M. de Glorière +quittait le salon, Mlle de Lespéran traversait le vestibule. + +Il lui prit la main, et d'un ton d'indulgente raillerie: + +--Ah! mademoiselle la rusée, fit-il, nous l'aimons donc bien notre +commandant?... Allons, allons, il ne faut pas rougir ainsi, vous avez +bien fait de compter sur moi. + +Sur quoi il sortit, et tout en cheminant le long de la Grande-Rue de +Vendôme: + +--Parbleu! grommelait-il, cette bonne demoiselle de la Rochecordeau est +tout bonnement prodigieuse. Elle n'avait rien vu, rien deviné!... +Supposait-elle donc que le seul agrément de ses soirées attirait ce +digne chef d'escadron!... Mais me voici chez lui. + +Pierre Delorge, en ce moment même, n'était pas sur un lit de roses. + +Tout se sait, et se sait vite, dans une petite ville comme Vendôme. Déjà +il avait recueilli quelque chose des propos tenus par la tante de +Mlle de Lespéran. Il entrevoyait des difficultés de toutes sortes, +peut-être un échec définitif. + +Il pâlit, tant était vive son anxiété, lorsqu'il vit entrer dans son +modeste logis de soldat le baron de Glorière. + +Et, sans le saluer, vivement et d'une voix altérée: + +--Eh bien? interrogea-t-il. + +--Eh bien! répondit le baron, je viens, mon officier, vous dire que +Mlle de la Rochecordeau ne me paraît rien moins que disposée à vous +accorder la main de sa nièce. + +Le pauvre commandant chancela: + +--Ah! mon Dieu!... balbutia-t-il. + +--Mais en même temps, poursuivit M. de Glorière, je viens vous dire: «Ne +désespérez pas.» Notre vieille demoiselle n'est pas maîtresse absolue de +la situation. Au-dessus d'elle, il y a le conseil de famille. J'ai voix +au chapitre, et ma voix vous est acquise. A nous deux, sarpejeu! nous la +ferons capituler. + +Et comme Pierre Delorge se confondait en actions de grâces: + +--Vous me remercierez en sortant de l'église, lui dit-il. Pour +l'instant, agissons et jouons serré, car la vieille est fine, et tout +d'abord, il ne faut pas laisser s'accréditer l'opinion d'un refus. C'est +pourquoi nous allons, pendant qu'il fait encore jour, sortir ensemble et +nous montrer bras dessus bras dessous dans toutes les rues de la ville. +Ensuite vous viendrez dîner avec moi à l'_Hôtel de la Poste_. Après le +dîner, vous me conduirez au cercle des officiers, et je ferai une partie +d'échecs avec votre lieutenant-colonel, que l'on dit de première +force... Or, comme je suis le subrogé-tuteur de Mlle de Lespéran, et +que tout le monde le sait, dès demain il sera avéré que vous l'épousez. +Nous aurons l'opinion pour nous, et l'opinion est la grande marieuse des +petites villes; on ne défait pas les mariages qu'elle a faits... + +Exécuté de point en point, le programme du vieux diplomate de petite +ville amena vite les résultats qu'il prévoyait. + +Mlle de la Rochecordeau était encore au lit, le lendemain, que déjà +une de ses confidentes accourait lui apprendre ce qu'elle appelait les +frasques de M. de Glorière. + +Ç'avait été l'événement de la messe de six heures, d'où elle sortait. +Tout le monde parlait du mariage de Mlle de Lespéran et du commandant +Delorge, le croyait décidé et l'approuvait. + +La vieille fille en pensa étouffer de colère. + +--C'est la plus noire des trahisons, s'écria-t-elle d'une voix +étranglée, un acte de félonie indigne d'un gentilhomme. Je veux m'en +expliquer avec lui, et certes je ne lui mâcherai pas ma façon de penser. + +C'est qu'elle ne s'abusait pas; c'est qu'elle comprenait bien que le +chef d'escadron, soutenu par toute la famille, aurait promptement raison +de ses résistances. + +N'importe! elle n'était pas d'un caractère à se rendre sans combat, en +cette occasion surtout, où se trouvaient engagés les intérêts sacrés de +son égoïsme. + +Dissimulant donc, ou plutôt croyant dissimuler très habilement à sa +nièce les affreuses perplexités qui la déchiraient, elle se retira de +meilleure heure que de coutume. Elle sentait le besoin d'être seule, +pour réfléchir, pour chercher une issue à son intolérable situation. + +Certes, les avantages de ses adversaires étaient considérables, mais les +siens n'étaient pas à dédaigner. Elle se voyait quelques jours encore de +répit, et Mlle de Lespéran était toujours en son pouvoir. + +Bientôt elle s'imagina avoir trouvé une solution. + +Qui l'empêchait de quitter Vendôme avec Élisabeth? Pourquoi +n'iraient-elles pas s'établir dans quelque ville d'eaux jusqu'au +changement de garnison du régiment de Pierre Delorge?... + +Il en coûterait évidemment une grosse somme d'argent, car la vie est +hors de prix dans les stations thermales, mais ce sacrifice lui semblait +léger, comparé à un isolement dont la seule perspective la glaçait +d'effroi. + +Elle ne pouvait d'ailleurs s'empêcher de rire à l'idée de la singulière +figure que ferait le baron de Glorière lorsqu'il se présenterait chez +elle et qu'on lui répondrait: + +--Mademoiselle et sa nièce sont en voyage pour plusieurs mois. + +Beau rêve!... rêve trop beau pour qu'il se réalisât. La vieille fille ne +s'en aperçut que trop le lendemain. + +Debout avant le jour, son premier mouvement fut de sonner sa nièce--car +elle la sonnait--et de lui annoncer leur départ pour le jour même, lui +ordonnant de tout préparer pour un long voyage et de se hâter de faire +ses malles... + +Mais, chose étrange et véritablement inouïe, au lieu de se précipiter +dehors pour obéir: + +--Excusez-moi, ma tante, répondit la jeune fille, mais en ce moment, je +ne saurais, je ne puis quitter Vendôme... + +Positivement, la vieille demoiselle faillit tomber à la renverse. + +--Tu ne saurais quitter Vendôme! balbutia-t-elle; et pourquoi, s'il te +plaît?... + +--Vous le savez aussi bien que moi, ma tante. + +--Non, explique-toi. + +--Eh bien! c'est que je dois attendre le résultat d'une... demande qui +vous a été faite hier, et à laquelle vous avez promis une réponse +prochaine... + +Mlle de la Rochecordeau eût vu s'animer et descendre de leurs socles +les statues de saintes qui ornaient sa chambre, que sa stupeur n'eût pas +été plus grande. Quoi! sa nièce connaissait la démarche du chef +d'escadron! Et elle avait l'audace de l'avouer!... + +--C'est une indignité! s'écria-t-elle, une impudence sans nom!... Ah! +mademoiselle, vous tenez à rester pour connaître ma réponse! Eh bien! la +voici: «Jamais, moi vivante, vous n'épouserez ce grossier soudard!» +Est-ce assez catégorique, êtes-vous satisfaite, et irez-vous maintenant +préparer nos malles?... + +Mais c'est bien inutilement que la vieille fille essayait de ressaisir +l'empire qu'elle s'imaginait avoir sur Élisabeth. + +Cette volonté, qu'elle pliait comme l'osier, au vent de ses moindres +caprices, se redressait tout à coup, inflexible comme l'acier. Pâle, +mais l'œil étincelant d'une inébranlable énergie: + +--Pardonnez-moi, ma tante, commença la jeune fille... + +--Quoi! encore? + +--Votre décision ne saurait être définitive... Vous ne m'avez pas +consultée... Je suis orpheline, j'ai un conseil de famille... + +La colère, à la fin, une de ces terribles colères blanches de dévote, +chassait des flots de bile au cerveau de Mlle de la Rochecordeau et +blêmissait ses lèvres. + +--Ah! taisez-vous, malheureuse! interrompit-elle. Votre conseil de +famille! Est-ce lui qui vous recevrait, si je vous prenais par le bras +et si je vous mettais dehors, si je vous chassais de cette maison que +vous déshonorez?... + +Éperdue de fureur, on ne sait à quelles extrémités elle se serait +portée, si le baron de Glorière ne fût arrivé, dont la présence soudaine +lui produisit l'effet d'une douche glacée. + +--Ah!... vous venez sans doute jouir de votre ouvrage? lui dit-elle. + +Il arrivait de Montoire. Il avait visité, l'un après l'autre, tous les +parents qui composaient le conseil de famille, et il apportait de chacun +d'eux une adhésion formelle au mariage de Mlle de Lespéran. + +--Je sais que ce n'est pas absolument régulier, dit-il à la vieille +fille; mais, si vous l'exigez, je vais aller trouver le juge de paix et +provoquer, comme c'est mon droit, une réunion dans les formes. + +--C'est inutile! gémit Mlle de la Rochecordeau. + +Écrasée sous les ruines de toutes ses espérances, elle s'était affaissée +sur un fauteuil, et de grosses larmes, larmes de rage, roulaient le long +de ses joues livides. + +Si grande semblait sa douleur, que Mlle de Lespéran, profondément +troublée, regretta sa fermeté... Toutes les humiliations dont on lui +avait fait payer une hospitalité de douze ans s'effaçaient... Elle ne +voyait plus que l'hospitalité elle-même. + +Ah! Mlle de la Rochecordeau eut beau jeu un moment... D'un mot, d'une +caresse hypocrite, elle enchaînait de nouveau sa nièce et retardait +définitivement le mariage. Mais au lieu de cela, voyant Élisabeth +s'avancer: + +--Retire-toi! lui dit-elle, de l'accent de la haine la plus violente, +retire-toi! Ah! tu triomphes, aujourd'hui!... Ce n'est pas pour +longtemps. Dieu punit les ingrats, et ton mari me vengera. Va! tu ne +seras jamais aussi malheureuse que je le souhaite. Pour ce qui est de ma +fortune, tu peux en faire ton deuil... jamais tu n'en auras un centime. + +Puis, se retournant vers le baron: + +--Assurément, poursuivit-elle, les dignes parents d'Élisabeth ont le +droit de consentir à son mariage... Mais je ne leur crois pas le pouvoir +de m'imposer chez moi, dans ma maison, la présence du sieur Delorge... +Je vous serai donc obligée d'aviser au moyen de me débarrasser le plus +tôt possible de ma nièce. + +Le baron s'inclina, et du ton le plus froid: + +--Je prévoyais ce dénouement, prononça-t-il, et j'ai donné des ordres en +conséquence. + +C'est donc à Glorière que Pierre Delorge et Mlle de Lespéran +passèrent toutes leurs après-midi, pendant les quelques semaines qui +les séparaient de leur mariage. + +Semaines divines, dont le radieux souvenir devait illuminer leur vie +entière. + +Chaque matin, après la manœuvre,--car c'était pour son régiment le +temps des grandes manœuvres,--le chef d'escadron quittait Vendôme. + +Jusqu'au pont, il maintenait son cheval au pas. Mais, dès qu'il l'avait +dépassé et qu'il atteignait la grande route, il se lançait à toute +vitesse, et en moins de dix minutes il arrivait en vue du château. + +Au loin, sous les grands arbres, dont les cimes verdoyaient, il +apercevait, comme une ombre blanche, Mlle de Lespéran. + +Il sautait à terre, il lui offrait le bras, et, serrés l'un contre +l'autre, palpitants, émus, recueillis en leur bonheur, ils gagnaient la +maison. + +Bientôt, une voix joyeuse les saluait: + +--Arrivez donc, lambins! Voici trois fois que mon pauvre François sonne +le déjeuner. + +C'était la voix amie du baron accourant à leur rencontre. + +Il échangeait une large poignée de main avec le commandant, et ils +allaient se mettre à table dans la belle salle à manger de Glorière, une +salle immense, tout entourée de dressoirs et de buffets, où s'étalaient +toutes sortes de faïences et de porcelaines de tous les pays et de +toutes les époques, acquises pièce à pièce par le digne collectionneur. + +Le café pris, ils se hâtaient de sortir et ils erraient au hasard à +travers le domaine de Glorière. Humble domaine et d'un revenu presque +nul, mais ombragé d'arbres admirables, les plus vieux du pays, +entrecoupé de vertes pelouses et de grandes roches moussues, et baigné +par les eaux limpides du Loir. + +Cependant M. de Glorière ne tardait pas à rentrer, sous prétexte d'un +ordre oublié, de fatigue ou de soins urgents à donner à ses collections. + +Restés seuls, les jeunes gens s'asseyaient sur quelque quartier de +roche, et leurs heures s'écoulaient en douces rêveries et en projets +d'avenir. + +Qu'avaient-ils à redouter désormais? Rien. Tout souriait à leurs +modestes ambitions. L'éclat, le bruit, les fièvres de l'orgueil, les +vanités de la fortune, les heurts de la passion... que leur importait! + +Parfois, pourtant, le commandant voyait comme un nuage passer sur le +front si pur de sa fiancée. + +--Qu'avez-vous?... lui disait-il. Avouez que vous pensez à Mlle de la +Rochecordeau? + +Il ne se trompait pas. + +Ce n'est pas sans des larmes amères, sans de cruels déchirements que +Mlle de Lespéran était sortie de cette triste maison de Vendôme, où +elle avait été si malheureuse, mais où elle avait connu Pierre Delorge, +et il lui restait au fond du cœur comme un vague remords d'en être +sortie. + +[Illustration: Élisabeth ne put s'empêcher d'écouter.] + +Les derniers adieux de Mlle de la Rochecordeau: «Vous ne serez +jamais aussi malheureuse que je le souhaite!» lui revenaient à l'esprit +et l'agitaient de vagues appréhensions. C'était une tache à son soleil, +une ombre à son bonheur. + +--Que ne donnerais-je pas, disait-elle à Pierre Delorge, pour me +réconcilier avec elle et obtenir qu'elle assiste à notre messe de +mariage! + +Ah! s'il n'eût dépendu que du commandant que ces vœux fussent +exaucés! + +--Malheureusement, objectait-il fort justement à sa fiancée, votre tante +a rendu toute démarche de notre part impossible, en nous accusant de +convoiter sa fortune. Croyez-moi, oublions-la, comme sans doute elle +nous oublie... + +En cela, il s'abusait. + +Ils étaient l'unique et constante préoccupation de la vieille +demoiselle, et si elle ne donnait pas signe de vie, c'est qu'elle +n'avait pas encore perdu tout espoir d'une revanche. + +Elle savait que, d'après les lois qui régissent l'armée, un officier +n'est autorisé à se marier qu'à cette condition expresse que sa future +justifie d'un apport de vingt mille francs au moins... + +--Or, se disait Mlle de la Rochecordeau, où mes amoureux +prendront-ils cette somme? Élisabeth n'a pas le sou, et tout l'avoir de +son soudard se borne, il me l'a dit, à six mille francs, qui suffiront à +peine aux dépenses de la corbeille, du trousseau et de la noce. + +Illusion vaine! Le commandant n'était pas homme à se lancer dans une +expédition sans s'être efforcé d'en prévoir toutes les conséquences. + +Sachant Élisabeth plus pauvre encore que lui, il avait, fort longtemps +avant de se déclarer, pris toutes ses précautions. + +Son père, après cinquante ans de travail et de privations, possédait +près de Poitiers un petit domaine, les Moulineaux, loué quatre cents +écus par an et estimé une soixantaine de mille francs. + +Il avait donc écrit simplement à son père: + +«J'aime une jeune fille, orpheline et pauvre, et je serais heureux de +l'épouser. Le grand obstacle est qu'elle n'a pas la dot qu'exigent les +règlements militaires: 20.000 francs. Consentirais-tu à les lui +reconnaître, et à laisser, pour cela, prendre hypothèque sur les +Moulineaux? Ce ne serait, tu m'entends bien, qu'une formalité qui ne +diminuerait pas d'un centime ton petit revenu.» + +A quoi, non moins simplement, le vieux menuisier avait répondu: + +«Qu'est-ce que tu me chantes avec ta formalité? Les Moulineaux sont, +fichtre! bien à toi, puisqu'ils sont à moi, et tu es libre d'en disposer +à ta guise. Ensuite, tu sauras que mon revenu n'est pas petit, puisque +j'en économise tous les ans le tiers, que je place à ton intention. +Embrasse ta future pour moi, et annonce-lui de ma part une paire de +boucles d'oreilles en diamant, dignes de la femme d'un chef d'escadron.» + +Voilà comment, le 23 mai 1840, par la plus belle journée du monde, fut +célébré le mariage de Pierre Delorge et de Mlle Élisabeth de +Lespéran... + +La veille, Mlle de la Rochecordeau avait pris le lit. + +--Plus d'espoir, disait-elle à une de ses amies; je connais Élisabeth... +Son mari la battrait, qu'elle ne ferait pas encore mauvais ménage. + + + + +II + + +Mais le commandant Delorge ne battit pas sa femme... + +Du jour de leur mariage, ils goûtèrent, dans sa plénitude, ce bonheur +qu'ils rêvaient sous les ombrages de Glorière. + +Par exemple, le commandant, qui s'attendait d'un jour à l'autre à être +nommé lieutenant-colonel, vit lui passer sur le corps, selon +l'expression consacrée, deux ou trois chefs d'escadron qui n'avaient +d'autre mérite que leur parenté, d'autres droits que la protection. + +Puis, en moins d'un an, contrairement à toutes les habitudes et sans +qu'on sût pourquoi, son régiment fut changé deux fois de garnison, +envoyé de Vendôme à Tarbes au mois de septembre, et de Tarbes à Pontivy, +au mois de mars suivant. + +--Bast! qu'importe? disait, gaiement Mme Delorge, quand elle voyait +son mari tout près de se mettre en colère, qu'importe! puisque nous nous +aimons? + +Et d'autres fois: + +--Eh bien! je les bénis, moi, ces contrariétés, et j'en souhaiterais +presque de plus sérieuses... Nous sommes trop heureux, ce n'est pas +naturel... cela me fait peur! + +C'est surtout pendant les premiers mois de son mariage que Mme +Delorge trahissait ainsi le secret des vagues appréhensions qui +tressaillaient en elle. + +--Tu as la joie inquiète! lui disait en plaisantant son mari. + +Rien de si exact. + +Il faut en quelque sorte un apprentissage à des félicités inespérées. +Les malheureux deviennent sceptiques, à la longue. Accoutumés aux +rigueurs de la destinée, ils s'étonnent et se défient de la moindre de +ses faveurs. La vie leur a ménagé tant et de si cruelles déceptions, +qu'ils n'osent plus s'endormir en pleine sécurité, de crainte de quelque +terrible réveil. + +La pauvre Élisabeth de Lespéran avait trop souffert pour que la fortunée +Mme Delorge se sentît si vite rassurée. + +Souvent, lorsqu'elle était seule, elle comparait sa situation passée à +sa position actuelle, et, au souvenir de certaines privations qu'elle +avait endurées et de toutes les humiliations qu'elle avait subies, elle +sentait sa poitrine se gonfler de sanglots et elle fondait en larmes. + +Plusieurs fois son mari la surprit ainsi, et, ému, effrayé: + +--Qu'as-tu? mon Dieu! lui demandait-il. + +Mais elle se levait déjà souriante, et se jetant à son cou: + +--Rien, répondit-elle, je n'ai rien, je t'aime. + +Peu-à peu, cependant, cette sensibilité exagérée s'émoussa, ses nerfs se +détendirent, l'odieux passé se voila de brumes, et elle s'affermit dans +son bonheur. + +Femme, elle tenait toutes les promesses de la jeune fille, réalisant +avec une touchante simplicité le type achevé de la compagne d'un homme +d'action. + +Aussi, n'eut-elle qu'à paraître au régiment pour que sa supériorité fût +admise même par la femme du colonel, qui ne péchait pas cependant par +excès de modestie. + +Pas une voix ne s'éleva, non pour la critiquer, mais seulement pour la +discuter. + +Véritable miracle! car un régiment n'est en somme qu'un village qui se +déplace avec son clocher: le drapeau. + +Village médisant et cancanier par excellence, qui traîne avec ses +bagages, d'un bout de la France à l'autre, ses passions et ses intérêts, +ses rancunes, ses convoitises et ses rivalités de femmes qui, chaudement +épousées, deviennent de belles et bonnes haines d'hommes. + +Il y avait quatre mois que le régiment tenait garnison à Pontivy, quand, +pour la plus grande joie de son mari, Mme Delorge accoucha d'un gros +garçon. + +Depuis longtemps le nom de ce premier-né était irrévocablement choisi. + +Ni le chef d'escadron ni sa femme n'avaient oublié tout ce qu'ils +devaient de reconnaissance au baron de Glorière, et ils avaient décidé +que leur fils, quand il leur en naîtrait un, s'appellerait comme lui: +Raymond. + +Même en cette occasion, le vieux collectionneur fit le voyage de +Bretagne, et il resta près d'un mois à Pontivy, ayant découvert aux +environs une véritable mine de curiosités. + +Il apportait des nouvelles de Mlle de la Rochecordeau. + +La rancunière vieille fille n'avait jamais consenti à le revoir, ne lui +pardonnant pas, disait-elle, d'avoir bassement suborné sa nièce et prêté +les mains à une mésalliance abominable. + +Elle devenait plus dévote de jour en jour, changeait de servante deux +fois par semaine, et se portait comme un charme. + +--Vous verrez, assurait le baron, qu'elle nous enterrera tous! + +Il était singulièrement ému le jour de son départ, qu'il avait sous +divers prétextes retardé plusieurs fois, et au moment de monter en +voiture, il fit jurer au commandant et à sa femme de venir chaque année +passer quinze jours à Glorière. + +--Si ce n'est pas pour vous ou pour moi, disait-il, que ce soit pour mon +filleul Raymond, qui prendra des forces à jouer au grand air, à se +rouler dans les foins et à se tremper dans les eaux fraîches du Loir. + +Élisabeth et son mari trouvèrent leur maison bien vide, le soir de cette +séparation. Qu'eût-ce donc été, si on leur eût appris que c'était la +dernière fois qu'ils voyaient cet homme excellent. + +C'était ainsi, pourtant. + +A deux mois de là, un matin qu'il était monté sur une haute échelle pour +épousseter un tableau, il tomba. + +Il avait cessé de vivre quand François, son vieux domestique, accouru au +bruit de la chute, le releva. + +--C'est le ciel qui se venge! soupira pieusement Mlle de la +Rochecordeau, en apprenant la mort de M. de Glorière. Dieu ait son âme! +C'est un grand coquin de moins. + +Ce coquin, par un testament déposé chez un notaire de Vendôme, +instituait sa légataire universelle Mme Pierre Delorge, née Élisabeth +de Lespéran, sa petite-nièce. + +A son testament était jointe, à l'adresse du commandant et de sa femme, +une lettre où il se révélait tout entier. + + «Je dormirai plus tranquille, mes chers enfants, écrivait-il, quand + j'aurai pris mes dernières dispositions. On ne sait ce qui peut + arriver. Je me fais vieux. Ma vue et mon jugement baissent, si bien + que l'autre jour, j'ai acheté une croûte ridicule pour un Breughel + de Velours. + + «Donc, comme vous êtes ce que j'aime le mieux au monde, je vous + lègue, en toute propriété, meubles et immeubles, tout ce que je + possède: + + «1º Trois mille deux cents francs de rentes, en un titre trois pour + cent. + + «2º Mon château de Glorière, tel qu'il se poursuit et comporte, + avec les quelques arpents qui l'entourent et les collections qu'il + renferme. + + «Ne me remerciez pas, c'est de ma part un trait de savant égoïsme + d'outre-tombe. Je sais que vous ne vous déferez jamais de Glorière. + Vous ne sauriez oublier que ses vieux ormes ont ombragé vos + premières amours. Ce vous serait un deuil de savoir foulés par des + indifférents ces sentiers aimés où vous vous êtes promenés appuyés + l'un sur l'autre pour la première fois. + + «J'escompte votre sensibilité. Moi aussi je souffrirais de cette + idée que Glorière appartiendrait à des étrangers. Si on le mettait + en vente, je suis sûr que Pigorin, l'ancien mercier de la rue de + l'Hôpital, l'achèterait et s'y installerait. Et les ricanements + stupides de ses quatre filles en chasseraient mon ombre. + + «Mes collections aussi me sont chères. Elles ont été l'occupation + et le charme de ma vie. Cependant je vous ordonne de les vendre. + + «Votre existence vagabonde vous interdit de les garder près de + vous, et, laissées au château, sous la seule garde de François, + elle se détérioreraient. + + «Attendez, pourtant! + + «J'ai choisi et je désigne par leurs numéros, dans mon testament, + une soixantaine de pièces, les plus remarquables parmi mes tableaux + et mes bronzes, dont je vous prie de vous charger en souvenir de + notre amitié. + + «J'ai calculé que le tout tiendra aisément dans une douzaine de + grandes caisses que vous mettrez au roulage, quand vous changerez + de garnison. + + «Ce sera un souci, mais de cette façon vous aurez, en quelque + sorte, un intérieur à vous au milieu des meubles banals des + appartements que vous êtes forcés d'habiter. + + «Quant à ce qui est du reste, vendez-le dans le plus bref délai. + + «Et si vous tenez à honorer ma mémoire, vendez-le au plus haut prix + possible. Il ne faut pas qu'on puisse dire que ma collection + n'était qu'une boutique à vingt-neuf sous. + + «Si vous m'en croyez, vous ferez la vente à Tours, où mes + collections étaient bien connues, et où habitent une vingtaine + d'amateurs, tant du pays que d'Angleterre. + + «Ayez soin de faire poser des affiches à Blois, à Orléans et au + Mans, et n'épargnez pas les annonces dans les journaux... + + «Est-ce bien tout? Oui. Alors, chers enfants, adieu... Parlez + quelquefois à votre petit Raymond de votre vieux et bien + affectionné ami + + «RAYMOND D'ARCES, BARON DE GLORIÈRE. + + «_P. S._--Je souhaite que, jusqu'à sa mort, mon vieux et fidèle + serviteur François reste à Glorière. Une rente viagère de quatre + cents francs lui suffira.» + +Le commandant Delorge avait les yeux pleins de larmes lorsqu'il acheva +cette lettre où éclataient tant d'exquise sensibilité et la plus +ingénieuse des délicatesses. + +--Voilà, dit-il à sa femme, qui sanglotait près de lui, depuis notre +mariage le premier malheur: un tel ami ne se remplace pas... + +Pour cela même, il devait leur répugner étrangement de se conformer à +ses instructions. + +Pourtant, ils ne pouvaient faire autrement, il leur fallut bien le +reconnaître. + +Et après bien des perplexités et de longues délibérations, le commandant +Delorge prit un congé de quinze jours et partit pour Vendôme. + +Déjà, le baron y était presque oublié. Il s'y trouvait des gens qui +étaient bien aises de n'avoir plus à éviter son petit œil perspicace +ou à subir son persiflage familier. + +Mais son souvenir se réveilla avec une vivacité singulière, le matin où +les désœuvrés aperçurent, s'étalant sur les murs, d'immenses affiches +jaunes où on lisait en gros caractères: + + VENTE + + AUX ENCHÈRES PUBLIQUES + + =des Meubles anciens, Tableaux, Statues, Gravures, Bronzes, Faïences, + Tapisseries, Armes, Livres, etc.,= + + AYANT COMPOSÉ LES COLLECTIONS DE + + M. LE BARON DE GLORIÈRE + +L'idée de cette vente, annoncée comme devant avoir lieu à Tours, à la +fin du mois, faisait sourire les bourgeois positifs. + +--Ah ça! disaient-ils, les héritiers de ce vieil original s'imaginent +donc sérieusement qu'il a entassé des trésors dans sa masure de +Glorière! + +A quoi d'autres, hochant la tête, répondaient: + +--Bast! on tirera toujours un millier d'écus de ces antiquailles... +Seulement, il fallait les vendre ici. Les frais d'affiches et de +transport absorberont le produit... + +Ce n'était pas l'avis du commandant Delorge. + +Sans être ce qu'on appelle un connaisseur, il avait été souvent frappé +de la beauté de certains objets. Il avait de plus trop confiance en +l'intelligence de M. de Glorière pour admettre qu'il se fût si longtemps +et si étrangement abusé sur la valeur de ce qu'il possédait. + +Du reste, s'il se préoccupait du résultat probable de la vente, c'était +beaucoup moins pour lui que pour la mémoire de son vieil ami. + +--Plus le chiffre en sera élevé, pensait-il, plus seront confondus les +imbéciles qui ne voulaient voir en M. de Glorière qu'un maniaque +ridicule. + +Son seul tort fut d'exprimer ces sentiments devant des gens incapables +de le comprendre, et qui se disaient, dès qu'il avait tourné les talons: + +--En vérité, ce brave commandant devrait bien se dispenser de cet +étalage de désintéressement! Il nous croit par trop simples!... + +Lui, cependant, et avant toutes choses, avait mis de côté les numéros +désignés par le testament du baron. A ceux-là, il en joignit une +centaine encore, choisis surtout parmi les tableaux, les tapisseries et +les armes. + +Le reste, tous frais payés, produisit cent vingt-trois mille cinq cents +francs. + +--Et notez, mon commandant, disait à Pierre Delorge l'expert qu'il avait +fait venir de Paris, notez que vous vous êtes réservé la crème, si j'ose +m'exprimer ainsi, la fleur des collections. Ce que vous gardez vaut +mieux et plus que tout ce que nous avons vendu. Rien que de quatre de +vos tableaux, à mon choix, je suis prêt à vous compter, _hic et nunc_, +trente mille francs. + +Ce résultat fabuleux et les propos plus fabuleux de l'expert devaient +produire à Vendôme une profonde impression. + +On vit les gens qui avaient le plus raillé M. de Glorière se gratter +l'oreille d'un air penaud: + +--Diable! disaient-ils, ce n'est décidément pas une si mauvaise +spéculation que de ramasser des vieilleries! + +Et c'est de ce jour que M. Pigorin, de la rue de l'Hôpital, prit +l'habitude de faire chaque matin sa tournée chez tous les revendeurs de +la ville, espérant y rencontrer de ces merveilles méconnues qu'on achète +cent sous et qu'on revend dix ou quinze mille francs. + +Mlle de la Rochecordeau, elle, s'était mise au lit, ainsi qu'il +arrivait à chacune de ses grandes contrariétés. + +--Qui jamais, gémissait-elle, se fût douté que ce vieil original de +Glorière possédait une fortune!... Il n'y avait à le savoir que ma nièce +et son soudard. Aussi, voyez comme ils ont chambré le bonhomme!... Ah! +ils doivent bien rire, maintenant... + +Le commandant ne riait pas, mais son cœur bondissait de +reconnaissance, au souvenir de l'homme excellent, de l'ami incomparable +qu'il avait perdu. + +Après lui avoir dû le bonheur de sa vie présente, voici qu'il allait +encore lui devoir la sécurité de l'avenir. + +--Vienne la guerre, se disait-il, une maladie, un accident, la mort... +mon agonie ne sera pas torturée par cette idée désolante que je laisse +sans pain ma femme et mon enfant! + +Aussi est-ce avec une sorte d'attendrissement pieux que Mme Delorge +et son mari suspendirent aux murs et dressèrent sur les cheminées et sur +les consoles les tableaux et les bronzes de leur vieil ami. + +Leur banal appartement meublé de Pontivy en recevait un lustre +singulier, et prenait désormais, selon l'expression d'un capitaine +connaisseur, un faux air de résidence royale. + +Mais en dépit du bruit qui se répandit que M. et Mme Delorge venaient +d'hériter d'un oncle millionnaire, le train de leur maison resta le +même. + +Train bien modeste, assurément, car deux petites servantes suffisaient à +tout, aidées seulement pour les gros ouvrages par l'ordonnance du +commandant. + +C'était un vieil Alsacien, nommé Krauss, qui avait été le camarade de +lit de son officier, quand celui-ci était entré au service, ce dont il +n'était pas médiocrement fier, qui ne l'avait pas quitté vingt-quatre +heures depuis vingt-quatre ans, et qui lui avait voué un de ces +attachements aveugles qui font pâlir le fanatisme. + +Et encore, depuis la naissance de Raymond, Krauss ne se rendait-il plus +guère utile dans la maison. Les servantes, Mme Delorge, le commandant +lui-même ne pouvaient plus rien obtenir de lui. + +Le digne troupier s'était, de son autorité privée, constitué la bonne du +petit garçon, et il le gardait avec des attentions maternelles, une +jalousie d'amant et la soumission d'un caniche, lui inspirant des +fantaisies et des caprices pour avoir le plaisir de s'y soumettre. + +--Et même, il faut mettre ordre à cela, disait le commandant; cet animal +de Krauss finirait par faire de notre fils un être insupportable. + +Ce fils avait un peu plus d'un an, lorsque son père fut nommé +lieutenant-colonel. + +En ce temps-là, toutes les administrations, même, ou plutôt surtout +celle de la guerre, considéraient la fortune comme un titre à +l'avancement. + +Elles se tenaient ce raisonnement qui ne manquait pas de justesse: + +--Si nous mécontentons par trop un homme qui a de quoi vivre +indépendant, il nous plantera là, et nous discréditera par ses +clabauderies... + +C'est pourquoi le lieutenant-colonel Delorge, qui passait pour avoir +vingt mille livres de rentes, ne tarda pas à être fait colonel. + +C'est en Afrique, à Oran, que tenait garnison le régiment dont Pierre +Delorge était appelé à prendre le commandement, et sa lettre de service +lui notifiait de le rejoindre dans le plus bref délai. + +Cette circonstance troublait quelque peu sa joie au milieu des +félicitations qu'il recevait de toutes parts, et l'agitait de graves +perplexités. + +[Illustration:--J'attends votre réponse à la demande qui vous a été +faite aujourd'hui par le commandant Delorge.] + +Devait-il emmener sa femme et son enfant et les exposer aux fatigues +d'un long voyage et à tous les périls d'un climat brûlant, au plus fort +de l'été? + +Mais au premier mot qu'il dit de ses incertitudes à Mme Delorge: + +--Je savais ce que je faisais en t'épousant, interrompit-elle, de ce ton +qui annonce une inébranlable résolution. Je suis la femme d'un soldat. +Partout où on enverra mon mari, j'irai. + +Ils partirent donc ensemble, et quinze jours plus tard, tant ils avaient +précipité leur voyage, ils arrivaient à Oran, et ils s'installaient +dans une des maisons charmantes dont les jardins ombreux s'étagent en +terrasses le long des pentes du ravin de Santa-Cruz. + +Déjà le nouveau colonel connaissait les raisons qui avaient fait hâter +son départ. Il les avait apprises en mettant le pied sur les quais +d'Alger. + +Notre colonie était en feu. + +Partout, en Algérie et dans le Maroc, on prêchait la guerre sainte et on +soulevait les populations. Une formidable expédition s'organisait dans +le but de rejeter les Français à la mer et de rétablir les gloires et la +puissance de l'islamisme. + +Le fils de l'empereur du Maroc était le chef de cette croisade. + +Il campait sur les bords de l'Isly, occupant avec ses troupes un espace +de plus de deux lieues. Chaque jour des contingents nouveaux ajoutaient +à ses forces et à son orgueil. + +Et il se croyait si sûr de la victoire, que déjà il avait choisi parmi +ses chefs ceux qui commanderaient en son nom à Tlemcen, à Oran et à +Mascara. + +Seulement il comptait sans le héros «à la casquette», le maréchal, ou +plutôt, comme on disait alors, «le père Bugeaud». + +Reconnaissant le danger de rester plus longtemps sur la défensive, +sentant bien que notre inaction exaltait les espérances et le fanatisme +des tribus, le maréchal venait de se décider à attaquer. + +Ayant rallié la division Bedeau, il se hâtait de réunir tout ce qu'il +avait de troupes à sa portée. + +Si bien que le colonel Delorge n'était pas à Oran depuis tout à fait +quarante-huit heures, lorsqu'il reçut du «père Bugeaud» l'ordre de lui +amener sur-le-champ son régiment. + +C'est à quatre heures du soir que cet ordre lui arriva, et il dut se +hâter de rentrer chez lui pour prendre ses dernières dispositions. + +Intérieurement, il se félicitait d'être arrivé à temps pour marcher à +l'ennemi, ce qui n'empêche que le cœur lui battait un peu, au moment +d'annoncer à sa jeune femme cette grave nouvelle. + +--Le régiment part à minuit! lui dit-il de l'air le plus gai qu'il put +prendre. + +Il s'attendait à une émotion terrible, à des larmes, à une scène +déchirante, peut-être... Point. + +Elle pâlit, ses beaux yeux se voilèrent, mais c'est d'un ton ferme +qu'elle répondit simplement: + +--C'est bien. + +Et tout aussitôt, sans réflexions vaines, sans inutiles questions, elle +se mit à s'occuper de ce que son mari emporterait, veillant autant qu'il +était en elle à ce qu'il ne manquât de rien, quoi qu'il pût arriver, lui +préparant de la charpie et des bandes, et tout ce qu'il faut pour un +pansement provisoire sur le champ de bataille. + +Plus ému de ce sang-froid qu'il ne l'eût été par des larmes, il +s'efforçait de la rassurer. + +--Bast! lui disait-il, est-ce que j'aurai besoin de tout cela! Laisse +donc faire Krauss, c'est un vieil Africain, qui connaît son affaire... + +Les vingt mille habitants d'Oran étaient sur pied cette nuit-là, et une +immense acclamation salua le régiment lorsqu'il sortit de la ville, +étendard déployé et trompettes sonnant. + +Mme Delorge avait été stoïque... + +Dominant l'émotion terrible qui l'écrasait, c'est avec un bon sourire +aux lèvres qu'elle embrassa son mari, qui avait déjà le pied à l'étrier. + +Sa voix d'un timbre si pur ne trembla pas, lorsqu'elle dit à son fils: + +--Embrasse ton père et dis-lui: Au revoir! + +--Au revoir, papa! bégaya l'enfant... + +Il est vrai que, rentrée chez elle, elle s'évanouit... + +--Sois sans crainte, lui avait dit Pierre Delorge, avant la fin du mois +nous serons de retour, ayant ôté pour longtemps aux Arabes l'envie de +recommencer. + +Pour cette fois, il devait avoir raison, car, à huit jours de là, le +«père Bugeaud» gagnait, avec dix mille hommes contre trente mille, la +bataille d'Isly. + +Lancé avec ses quatre escadrons de guerre contre une masse de dix ou +douze mille cavaliers marocains, le colonel Delorge n'avait pas peu +contribué au succès de la journée. + +Un instant, son régiment avait disparu, comme englouti au milieu du plus +effroyable tourbillon. + +Mais commandés par un tel chef, les soldats français sont tous des +héros. Les siens se battirent en désespérés, laissant le temps aux +spahis de Jussuf et aux fantassins de Bedeau de se reformer et de venir +les dégager. + +Lui-même devait en être quitte à assez bon marché. + +--A très bon marché même, affirmait Krauss, pour un homme qui étrenne +ses épaulettes d'une pareille façon! + +Lancé au plus épais de la mêlée, le colonel Delorge avait eu deux +chevaux tués sous lui. Ses habits n'étaient plus qu'une loque, tant ils +avaient été hachés littéralement de coups de yatagan. Mais il n'avait +reçu qu'une blessure au bras droit. + +--Va! j'étais bien sûre que tu me reviendrais, lui dit sa femme, lorsque +le régiment rentra à Oran... Est-ce que si tu avais été tué là-bas, je +ne l'aurais pas senti, moi, ici!... + +Cependant sa blessure, que plusieurs jours de fatigue et de chaleurs +excessives avaient envenimée, fut longue à guérir... + +Et encore lui laissa-t-elle pour toujours une roideur gênante dans le +bras, lui rendant difficiles certains mouvements, comme celui de mettre +le sabre en main, qui exige un renversement du coude et une torsion du +poignet. + +En revanche, il fut une fois de plus porté à l'ordre du jour de l'armée, +et investi d'un grand commandement, où éclatèrent ses rares aptitudes +et ses qualités d'organisateur. + +C'est en parlant de lui que le ministre de la guerre disait, en 1847, à +la Chambre des députés: «Avec des officiers de cette trempe, je +répondrais de la colonisation parfaite de l'Algérie en dix ans!» + +Sa réputation de soldat et d'administrateur n'avait donc plus rien à +gagner, lorsque arriva la révolution de 1848... S'il s'en préoccupa, ce +fut pour bénir la destinée, qui l'éloignait de Paris en une année où la +guerre civile y fit couler des flots de sang. + +Mais il ne s'en préoccupa guère, distrait par un souci meilleur. + +Sa femme venait de lui donner une fille qui reçut le nom de Pauline. + +Alors Mme Delorge n'avait plus aucune de ces vagues appréhensions des +premiers mois de son mariage... Accoutumée à son bonheur, elle s'y +endormait en sécurité profonde, entre son mari et ses enfants. + +Pauvre femme!... Le malheur est un créancier impitoyable qui vient +toujours... Il venait. + + + + +III + + +On arrivait à la fin de mars 1849, le prince Louis-Napoléon Bonaparte +était président de la République française, lorsque les cercles +militaires d'Oran commencèrent à se préoccuper de trois «pékins» arrivés +depuis peu de France, et descendus à l'_Hôtel de la Paix_. + +L'un était un homme jeune encore, et d'un extérieur «avantageux», +portant toute sa barbe, et qui se faisait appeler M. le vicomte de +Maumussy. + +L'autre était plus âgé. Déjà ses moustaches, fort longues et +outrageusement cirées, grisonnaient. Attitude, démarche, coupe de +vêtements, tout en lui trahissait, ou plutôt affectait cet on ne sait +quoi qui distingue les officiers en bourgeois. Il était inscrit à +l'hôtel sous le nom de Victor de Combelaine. + +Ces deux messieurs étaient décorés. + +Le troisième, plus humble, était aussi plus indéchiffrable. + +Il était gros et court, fort rouge, très chauve, et d'une vulgarité que +rehaussaient encore les énormes chaînes de montre qui battaient sa +bedaine et les bagues qui cerclaient ses doigts noueux. + +Les autres l'appelaient, encore qu'il ne parût pas très âgé, le père +Coutanceau. + +Tous trois venaient en Afrique, disaient-ils partout, à tout propos et +très haut, pour obtenir des concessions et faire de l'agriculture en +grand. + +C'était fort possible, après tout. + +Seulement, leurs agissements démentaient leurs assertions. + +Ce n'était pas des colons qu'ils recherchaient, ni des fermiers, mais +presque exclusivement des militaires. + +Souvent, à la nuit tombante, on voyait se glisser chez eux, et non sans +précautions pour n'être point vus, des officiers des districts cantonnés +au loin, à Mers-el-Kébir, à Arzew, à Sidi-bel-Abbès. + +De leur côté, ils étaient toujours par voies et par chemins, tantôt à +pied et tantôt en voiture, visitant les postes militaires, et parfois +demeurant des deux et trois jours à Mostaganem ou à Mascara. + +L'argent ne paraissait pas leur manquer. + +Les poches de M. Coutanceau, des poches immenses, où il avait toujours +les mains plongées jusqu'au coude, sonnaient comme un clocher de +village. + +Et ils faisaient grande chère, prenant leurs repas à part et ne +ménageant ni le vin de Bordeaux des grands crus, ni le vin de Champagne. + +--Positivement, ces gaillards-là nous inquiètent, disait un soir à sa +femme le colonel Delorge. On dirait des agents de recrutement. Mais qui +viendraient-ils recruter dans la colonie? Pour qui? pour quoi? + +--Que ne vous mettez-vous en quête de renseignements! répondait +simplement Mme Delorge. + +On s'enquit, et on en obtint d'un sous-intendant, qui avait été +longtemps employé au ministère des finances, et qui savait son Paris sur +le bout du doigt. + +M. le vicomte de Maumussy s'appelait de son vrai nom Chingrot, et il eût +été bien habile celui qui eût su dire où se trouvait sa vicomté. + +C'était un de ces viveurs de troisième ordre qui font cortège aux fils +de famille en train de dévorer leur légitime, et qui sans un sou +vaillant affichent tous les dehors du luxe, jouent gros jeu et roulent +voiture. + +L'enlèvement d'une pauvre jeune femme qu'il avait ensuite ruinée, un +duel heureux et une nuit de veine au baccarat avaient marqué l'apogée de +l'honorable carrière de M. Chingrot de Maumussy. + +Depuis, il n'avait fait que déchoir. Il se noyait, selon l'expression +consacrée, buvant une gorgée plus amère et coulant plus profondément à +chacune de ses tentatives pour remonter à la surface. + +Et Dieu sait s'il en avait risqué de ces tentatives, en finances, en +industrie, en journalisme et en politique!... + +Car il était dévoré d'ambitions, de convoitises et de rancunes, et se +croyait apte à tout. + +Et, de fait, il ne manquait ni d'intelligence, ni d'esprit, ni de +savoir-faire. Causeur facile et agréable, il était rompu à toutes les +intrigues et avait cette imperturbable audace de l'homme qui n'a plus +rien à perdre. + +Accusé d'un bonheur trop constant au jeu, perdu de dettes, traqué par +des créanciers qui le menaçaient non plus de Clichy mais de la police +correctionnelle, exclu de tous les cercles, exécuté en dernier lieu à la +Bourse, où il carottait des différences, M. Chingrot de Maumussy avait +fait un plongeon définitif et disparu du boulevard lors des journées de +février 1848. + +Non moins mouvementée devait avoir été l'existence de son compagnon, M. +Victor de Combelaine, dans une sphère inférieure, toutefois. + +Et il faut dire: devait, au conditionnel, parce que nul ne savait rien +au juste des parents, ni même du pays de cet honorable... gentilhomme. + +D'aucuns soutenaient que nulle part jamais n'exista un M. de Combelaine +père. Sa mère était, assurait-on, une noble demoiselle hongroise, que la +sensibilité de son cœur avait perdue. + +Le positif, c'est que le Combelaine avait été militaire. + +Des gens l'avaient connu lorsqu'il venait de s'engager dans un régiment +de hussards, et les fournisseurs de toutes les villes où il avait tenu +garnison gardaient de lui de cuisants souvenirs et des liasses de +billets protestés. + +En dépit de tout, et si piètre serviteur qu'il pût être, il avait dû à +de mystérieuses influences un avancement scandaleusement rapide. + +Il était capitaine, et se plaignait de moisir en ce grade, quand, à la +suite d'une aventure dont le secret fut bien gardé, il essaya de se +suicider. + +S'étant manqué, il reprit goût à la vie, mais il donna sa démission, +volontairement, prétendaient les uns; parce qu'il ne pouvait faire +autrement, assuraient les autres. + +Comment vivre, cependant? Il s'improvisa voyageur en parfumerie. Une +querelle avec son patron l'ayant rejeté sur le pavé, il entreprit de +fonder une salle d'armes. Tireur de premier ordre, il réussissait, il +gagnait de l'argent... Une _légèreté_ le contraignit à fermer boutique. +Un de ses élèves étant menacé d'un duel sérieux, il avait, moyennant +finance, pris le duel à son compte et tué l'adversaire. + +Obligé de fuir, il s'était réfugié en Belgique, s'était fait comédien, +et avait, pendant dix mois, essuyé les sifflets de Bruxelles. + +Remercié par son directeur, il s'était lancé dans la politique, avait +conspiré, en avait vécu, et finalement s'était trouvé englobé dans un +procès où son attitude lui avait attiré de la part de ses coaccusés +l'épithète de mouchard... + +C'était d'ailleurs, selon son expression, un «noceur» féroce, dévoré de +convoitises malsaines et d'appétits honteux, sans foi, sans loi, sans +mœurs, brave peut-être, mais ayant, à coup sûr, moins de bravoure que +de confiance en son adresse de spadassin, prêt à tout pour de l'argent, +capable, selon son intérêt, de tuer un homme pour une vétille ou de +digérer un soufflet sans sourciller. + +Comparé à ces deux honorables personnages, leur compagnon, M. +Coutanceau, pouvait passer pour un petit saint. + +Ce dernier n'était, à vrai dire, qu'un vulgaire faiseur, qui depuis +quinze ans naviguait sur les récifs du Code, toujours entre le bagne et +la maison centrale. + +Pris la main dans le sac, il en avait été quitte pour treize mois de +prison, mais il s'était vu du même coup contraint de prendre sa +retraite. + +Il ne s'en consolait pas, encore bien qu'il eût la prudence de se garder +pour la soif une poire de quatre-vingt mille livres de rentes. Avec ses +apparences de bonhomie et de rondeur, il était vaniteux follement et +ambitieux plus encore. Parce qu'il s'était adroitement tiré de quelques +tripotages, il se croyait l'étoffe d'un financier de génie, et était, ma +foi! prêt à risquer tout ce qu'il possédait pour le prouver. + +Enfin, il était avéré que ces trois associés s'étaient trouvés mêlés à +toutes les agitations inspirées par une société bonapartiste qui est +restée célèbre sous le nom de _Club des culottes de peau_. + +C'est dire la surprise de Mme Delorge quand, un matin, elle aperçut +dans la cour M. le vicomte de Maumussy et M. de Combelaine. Ils +demandaient à parler au colonel Delorge quand on les conduisit près de +lui... + +Que voulaient-ils? Mme Delorge ne se le demanda même pas. Elle +s'occupait de tout autre chose, quand son attention fut attiré par de +grands éclats de voix. + +Elle prêta l'oreille: c'était son mari qui jurait, en proie, à ce qu'il +lui parut, à une terrible colère... + +Presque aussitôt, des pas rapides retentirent dans l'escalier... +Évidemment, les deux visiteurs se retiraient beaucoup plus vite qu'ils +n'étaient venus. + +Mais le colonel descendait sur leurs talons, et quand il arriva dans la +cour: + +--Krauss, cria-t-il à son ordonnance, regarde bien ces deux individus, +et souviens-toi que si jamais ils viennent me demander, je n'y suis +pas... + +La colère du colonel Delorge avait dû être des plus violentes, car son +visage en gardait encore les traces, une heure après, lorsqu'il se mit à +table pour déjeuner. + +Et cependant, il était visible qu'il faisait les plus grands efforts +pour reprendre son sang-froid et écarter de son esprit quelque pensée +importune. + +Il parlait plus que de coutume, et avec une certaine véhémence, encore +qu'il ne parlât que de choses indifférentes. Il s'emporta contre son +fils à propos d'une niaiserie, et sa fille, la petite Pauline, étant +venue à pleurer, il s'écria en jurant qu'il était insupportable +d'entendre continuellement crier des enfants. + +C'est avec un étonnement profond que sa femme le considérait. Jamais +elle ne l'avait vu ainsi. Et, cependant, elle n'osait l'interroger en +présence des domestiques, qui allaient et venaient pour le service. + +Mais lui, dès qu'on eut servi le café: + +--Te serait-il bien agréable, demanda-t-il à sa femme, d'être madame la +générale?... + +Ainsi que toutes les femmes qui aiment, Mme Delorge était très +ambitieuse pour son mari, n'apercevant personne qui pût lui être +comparé. + +Croyant à quelque bonne nouvelle, elle eut un mouvement de joie, et très +vivement: + +--Oui, certes! répondit-elle. Mais pourquoi cette question? + +--C'est qu'on cherche des généraux. + +--Qui? + +--Les deux estimables personnages que j'ai vus ce matin, parbleu! + +Et sans laisser à sa femme le temps de revenir de sa surprise: + +--C'est comme cela, poursuivit-il. Les officiers généraux actuels ne +suffisent plus. Bedeau, Bugeaud, Lamoricière, Changarnier et les autres, +deviennent gênants. Il en faut de nouveaux, très vite, parmi lesquels +probablement on choisira le ministre de la guerre. Et comme on les +voudrait glorieux et populaires, nous allons, à leur intention, +entreprendre une grande expédition en Kabylie, contre les Beni-Sliman et +les Oustani... + +Mme Delorge pâlit au souvenir de ses transes nouvelles lors de la +bataille d'Isly, et d'une voix un peu tremblante: + +--Ainsi, tu vas partir, Pierre?... commença-t-elle. + +--Si j'en reçois l'ordre... évidemment. Mais rassure-toi, l'ordre ne +viendra pas. Je n'ai aucune des qualités requises. Ainsi, je ne crois +pas que, d'ici longtemps, tu sois madame la générale Delorge... si tu +l'es jamais, toutefois,--ce qui, depuis ce matin, est devenu diablement +problématique. + +Sur quoi, roulant sa serviette, il la jeta violemment sur une chaise et +sortit en sifflant. + +--Signe d'orage! grommela Krauss. + +Ce n'était absolument rien que cette scène, et dans quatre-vingt-quinze +ménages sur cent, elle eût passé inaperçue. Mais de même qu'il suffit +d'un grain de sable qui tombe pour ternir le pur cristal d'une source, +une seule parole violente devait troubler étrangement la paisible +harmonie de cet heureux intérieur. + +--Il n'y a pas à en douter, pensait Mme Delorge, il est arrivé +quelque chose à Pierre, quelque chose de très grave... et cela, du fait +de ces deux chevaliers d'industrie... + +Mais c'est en vain qu'elle s'épuisait à imaginer une relation admissible +entre le vicomte de Maumussy ou M. de Combelaine et le loyal colonel +Delorge... + +Cependant, ces honorables associés n'en étaient plus à leur isolement +des premiers jours. Ils avaient réussi à se constituer une société. Le +vicomte de Maumussy se faisait une réputation d'homme politique. M. de +Combelaine, invité à un assaut d'armes, y avait fait merveille. M. +Coutanceau jouait et perdait le plus galamment du monde. Deux ou trois +officiers supérieurs des environs ne les quittaient pour ainsi dire +plus. Ils donnaient des dîners où on buvait sec, en choquant les verres, +et qui étaient suivis de soirées où l'on absorbait d'immenses quantités +de punch. + +Jusqu'à ce qu'enfin, un beau matin, ils partirent tout à coup, comme ils +étaient arrivés. + +Mme Delorge respira. Elle avait compris que ces trois hommes ne +pouvaient être que des émissaires politiques. + +--Maintenant, pensa-t-elle, Pierre va redevenir lui-même... + +Point. Le colonel, au contraire, devenait plus soucieux de jour en jour. +Cette expédition de Kabylie dont il avait parlé se préparait, et il +semblait se préoccuper prodigieusement de savoir si son régiment en +ferait ou non partie. + +[Illustration: Ils échangeaient des serments d'amour en se promenant +dans le parc de Glorière.] + +C'était, du reste, la grande et unique affaire de tous ses officiers, et +il ne se passait pas de jour sans qu'on lui demandât vingt fois: + +--Eh bien! mon colonel, en sommes-nous? + +Ils n'en furent pas, et ce leur fut une grande mortification. Jamais, en +aucune occasion, on n'avait fait autant mousser une expédition. Jamais +campagne heureuse ne donna lieu à de plus nombreuses promotions. + +--Ah çà! pensèrent-ils, est-ce que notre colonel serait en disgrâce?... + +Ils n'en doutèrent plus lorsqu'ils virent lui «passer sur le corps» +plusieurs colonels qui n'avaient ni ses services, ni ses blessures, ni +surtout sa haute valeur. + +Cependant, on comprit sans doute qu'il serait impolitique de sacrifier +ouvertement un homme de cette valeur, aimé et estimé dans l'armée comme +pas un. + +Et, dans les premiers jours de 1851, et au moment où, certes, il ne s'y +attendait aucunement, le colonel Delorge reçut sa nomination au grade de +général, et l'ordre de venir à Paris se mettre à la disposition du +ministre de la guerre... + +Mais cet avancement, qui eût dû combler ses vœux, l'irrita. Tout le +monde remarqua de quel sourire contraint il accueillait les +félicitations qui lui arrivaient de toutes parts. + +Et le soir, lorsqu'il fut seul avec sa femme: + +--Sais-tu, lui dit-il, ce que je ferais, si j'étais sage? Je donnerais +ma démission et nous irions vivre à Glorière... Nous avons huit mille +livres de rentes... + +Elle ne le laissa pas poursuivre: + +--Ah! ce serait un acte de folie, s'écria-t-elle, et que tu ne feras +pas, si j'ai quelque influence sur toi!... + +Toute puissante était l'influence de Mme Delorge sur son mari. + +Et la preuve, c'est qu'elle obtint de lui qu'il renonçât, au moins pour +le moment, à sa détermination, déjà presque arrêtée, de quitter le +service. + +C'était grave, ce qu'elle faisait là, c'était assumer pour l'avenir une +terrible responsabilité, elle ne se le dissimulait pas. + +Mais forte de sa conscience de mère et d'épouse, croyant avoir un devoir +à remplir, elle le remplissait. + +Nulle ambition, aucune considération personnelle ne la guidaient. Loin +de là. Cette retraite à Glorière, cette perspective de la plus paisible +des existences la séduisaient, et c'est de ses séductions mêmes qu'elle +se défiait. + +Ne semblait-elle pas d'ailleurs obéir à toutes les règles de la prudence +humaine, ne paraissait-elle pas avoir raison mille fois quand elle +disait: + +--Patiente, Pierre, réfléchis! Ne cède pas à un mouvement d'humeur ou de +découragement dont tu aurais regret. Ne sera-t-il pas toujours temps de +donner ta démission!... + +Ah! s'il lui eût dit la vérité!... Mais non, il se tut. Et ils +quittèrent Oran, suivis du dévoué Krauss. + +C'était à Paris même qu'on réservait un emploi au général Delorge. Il +l'apprit lorsqu'il se présenta au ministère de la guerre. + +Dès lors, ils n'avaient plus, sa femme et lui, qu'à prendre toutes leurs +dispositions pour un assez long séjour. + +Après bien des recherches et des courses, ils s'installèrent à Passy, +rue Sainte-Claire, dans une jolie villa entourée d'un grand jardin. Le +prix en était peut-être excessif, eu égard à leur peu de fortune, mais +ils avaient été décidés par les avantages que le jardin offrait à leurs +enfants, à Raymond, qui allait avoir dix ans, et à la petite Pauline. + +Hélas! ils n'y étaient pas depuis un mois encore, que déjà Mme +Delorge se repentait amèrement d'avoir combattu les résolutions de son +mari. + +Certes, il restait toujours le même pour elle, affectueux et tendre, +mais elle sentait qu'il lui échappait en quelque sorte. + +Le général ne s'était jamais occupé de politique, et même il professait +cette opinion qu'un pays est bien malade quand ses généraux se mêlent +aux luttes des partis, quittent l'épée pour la plume, descendent de +cheval pour monter à la tribune, et livrent au public le secret de leurs +rivalités et de leurs rancunes. + +Cependant il lui était bien difficile, avec sa situation, de se +désintéresser des affaires publiques, en cette fatale année de 1851, et +à un moment où tant d'ambitions insoucieuses de la France se disputaient +le pouvoir. + +Les incertitudes et les menaces de l'avenir troublaient alors +profondément Paris. Chaque jour, quelque bruit étrange circulait, +justifié par l'arrivée aux affaires des personnages les plus +inquiétants. De tous côtés surgissaient, comme pour une curée, tous les +faillis de la vie, les fruits secs de toutes les carrières, les +ambitieux, les incapables, les coquins... + +M. le vicomte de Maumussy, au retour d'une mission diplomatique en +Allemagne, avait été nommé à un poste important. + +Un journal avait mis en avant, pour une préfecture, M. Coutanceau. + +M. le comte de Combelaine--car il était comte désormais--occupait une +situation toute de confiance près du prince Louis-Napoléon Bonaparte, +président de la République française. + +Quel parti prit le général Delorge dans cette mêlée d'égoïstes intérêts; +en prit-il même un? + +C'est ce que Mme Delorge ne sut jamais. + +Le temps n'était plus où elle était la confidente des plus secrètes +pensées de son mari. Il ne lui disait rien de ses occupations ni de ses +projets. Et si elle l'interrogeait, il n'avait que des réponses vagues, +lorsqu'il ne détournait pas la conversation. + +Le connaissant comme elle le connaissait, elle observait en lui comme +une constante préoccupation de ne la pas inquiéter qui redoublait ses +angoisses. + +Le positif, c'est qu'il sortait beaucoup, et qu'il recevait un assez +grand nombre de visiteurs, parmi lesquels quatre ou cinq députés... + +Enfin, dans le courant d'octobre, il consentit, à deux reprises, à +recevoir un des hommes qu'il avait autrefois honteusement chassés... M. +de Combelaine... + +Enfin, on peut dire que Mme Delorge s'attendait vaguement à quelque +catastrophe, lorsque arriva le 30 novembre... + +Journée fatale, dont les moindres circonstances devaient rester +ineffaçablement gravées dans la mémoire de la malheureuse femme... + +C'était un dimanche. + +Le général s'était levé beaucoup plus gai que d'ordinaire, et, après le +déjeuner, malgré le froid et la brume, il était descendu avec son fils, +pour tirer quelques balles à un tir qu'il avait fait établir au bout du +jardin. + +En remontant, Raymond avait dit à sa mère: + +--Je n'ai manqué le carton que six fois, mais papa ne l'a pas manqué, +lui, quoiqu'il ait été obligé de tirer de la main gauche. + +--Il est de fait, avait ajouté le général, que mon maudit bras droit me +fait terriblement souffrir aujourd'hui... c'est à peine si je peux le +remuer. + +Sur quoi, s'étant assis près du feu, il avait proposé à sa femme de la +conduire au spectacle le soir, et ils en étaient à choisir un théâtre, +lorsque Krauss était entré tenant une lettre qu'on venait d'apporter. + +A la seule vue de l'adresse, le général avait froncé les sourcils. Il +l'avait lue d'un coup d'œil, puis la froissant violemment, il l'avait +jetée dans la cheminée en s'écriant: + +--Non! mille fois non!... + +Cependant, il avait paru réfléchir. Puis au bout d'un moment: + +--Tu n'auras pas, ma pauvre Élisabeth, avait-il dit à Mme Delorge, le +plaisir que je te promettais... Me voici forcé de me rendre à un +rendez-vous que me demande, ou plutôt que m'impose cette lettre... + +Puis, sonnant Krauss, il lui avait dit: + +--Prépare pour ce soir ma grande tenue... Je m'habillerai à huit heures +et demie... + +Mais c'en était fait de la gaieté du général. + +Il n'avait pas tardé à regagner son cabinet, et il y était resté enfermé +jusqu'au dîner... + +A neuf heures, cependant, il était prêt, et il avait envoyé Krauss lui +chercher une voiture... Embrassant alors sa femme: + +--Je rentrerai de bonne heure, lui avait-il dit; sois sans inquiétude... + +Et il était parti... + + + + +IV + + +C'était encore une soirée que Mme Delorge allait passer, comme tant +d'autres, hélas! depuis quelques mois, seule entre ses deux enfants, +entre sa fille, la petite Pauline, qui ne tardait pas à s'endormir, et +Raymond, qui achevait ses devoirs pour la classe du lendemain. + +Deux circonstances pourtant la rassuraient. + +Au lieu de sortir en bourgeois, comme d'ordinaire, le général s'était +mis en tenue, ce qui semblait annoncer qu'il se rendait à quelque +réunion officielle. + +Et il lui avait promis de rentrer de bonne heure. + +N'importe! Ainsi qu'il arrive toujours lorsqu'on sent devant soi de +longues heures d'attente, elle cherchait à s'occuper, s'efforçant de +tromper son impatience et de perdre la notion du temps. + +Raymond ayant achevé sa tâche, elle fit avec lui cinq ou six parties de +dames, avant de l'envoyer coucher... + +Jusqu'à ce qu'enfin, onze heures sonnant, elle demeura seule dans le +salon. + +--Onze heures! se dit-elle. Il ne peut pas rentrer encore... + +Elle avait pris un livre, mais c'est vainement qu'elle essayait de s'y +intéresser ou seulement d'y appliquer son attention. Sa pensée lui +échappait. Elle se reportait, et avec quels regrets! à ces temps heureux +où son mari, sans autres soucis que ceux de sa profession, lui +appartenait si entièrement. Alors il fallait un événement pour +l'arracher, après le dîner, aux douceurs de son foyer. Et, s'il se +trouvait contraint de sortir, elle savait où il allait et pour quelle +cause. Alors il n'avait pas de secrets pour elle, alors elle ne se +sentait pas enlacée dans les fils de quelque mystérieuse intrigue... + +Minuit sonna... + +--Maintenant, murmura-t-elle, je ne dois plus avoir longtemps à +attendre... C'est avec une étrange netteté que se représentaient à son +esprit tous les événements qui se succédaient depuis cette visite de M. +de Maumussy et de M. de Combelaine, et en tout elle croyait reconnaître, +leur influence mystérieuse et fatale. + +Ces passe-droits dont le général avait été victime ne provenaient-ils +pas d'eux? N'était-ce pas à cause d'eux qu'il avait eu l'idée de donner +sa démission?... Ah! folle! Ah! imprudente!... pourquoi l'en avait-elle +détourné!... + +Mais il était une heure; et le général ne paraissait toujours pas. + +Mme Delorge se leva, et après quelques tours dans le salon, alla +s'accouder à la fenêtre, prêtant l'oreille... + +Nul bruit ne troublait le morne silence de ce paisible quartier de +Passy. Rien, on n'entendait rien, ni roulement de voiture, ni voix, ni +pas... La nuit était sombre et froide; un brouillard dense, qui par +moments se résolvait en pluie, enveloppait tout comme d'un linceul. + +Bientôt elle se sentit prise de frissons. Elle referma la fenêtre et +vint se rasseoir près de la cheminée, dont elle raviva le feu. + +Elle songeait que c'était une grande fauté qu'ils avaient commise, son +mari et elle, que de prendre une habitation si éloignée du centre de +Paris... Passy, l'hiver, passé dix heures du soir, c'est le bout du +monde, on ne trouve plus de cochers qui consentent à y aller... +Peut-être, en ce moment même, le général cherchait-il un fiacre... +Peut-être avait-il été forcé de se mettre en route à pied. + +--Donc, pensait-elle, il n'y a pas encore trop de temps de perdu... +Pauvre Pierre! ne devrais-je pas savoir qu'il souffre autant que moi!... + +Elle disait cela, mais de moins en moins elle réussissait à se défendre +de l'indéfinissable tristesse qui l'envahissait. + +Quelle vie!... Est-ce que cela durerait encore longtemps!... En était-ce +donc fait à tout jamais de son repos et de son bonheur!... Ah! pourquoi +aussi avait-elle été si faible et si réservée! Pourquoi n'avait-elle pas +arraché à son mari le secret des soucis poignants qu'elle avait lus sur +son front!... + +Deux heures!... + +L'inquiétude la gagnait. Elle ne pouvait détacher les yeux de la +pendule. Elle comptait les minutes. Elle se disait: + +--Avant que la grande aiguille soit là, il sera près de moi. + +Lentement, de son mouvement égal et imperceptible, la grande aiguille +avançait, et dépassait le point fixé... Personne! + +La malheureuse femme pensait maintenant à cette lettre, qui était venue +lui enlever la bonne soirée qu'elle se promettait. D'où venait-elle, +cette lettre maudite? En la recevant, le général s'était troublé. Que +lui demandait-on donc, qu'il s'était écrié: «Non, mille fois non, +jamais!...» Qui donc l'avait écrite?... + +La sonnerie de quatre heures lui sembla, dans le silence, comme un glas +funèbre. + +--Mon Dieu! murmura-t-elle, que lui est-il arrivé? + +Pour la première fois, l'idée d'un accident se présentait à son esprit. +Quel? elle ne savait, mais terrible, à coup sûr!... + +Incapable de demeurer en place, elle quitta le salon et gagna le +vestibule, faiblement éclairé par une petite lampe qui agonisait dans +son globe de verre dépoli. + +Sur une des banquettes, Krauss était étendu. Mais il ne dormait pas. Au +froissement léger du peignoir de Mme Delorge le long de la rampe de +l'escalier, il se dressa d'un bond, et du ton dont il eût répondu +présent: + +--Madame!... fit-il. + +Pourquoi ne dormait-il pas, lui qui d'ordinaire tombait de sommeil sitôt +la nuit venue? Était-il donc inquiet, lui aussi? Avait-il des raisons +d'être inquiet? + +Voilà ce que se dit la pauvre femme. Et tout aussitôt: + +--Krauss, demanda-t-elle, savez-vous où est allé le général? + +--Non, madame. + +--Vous ne l'avez donc pas accompagné jusqu'au fiacre? + +--Si, madame, je portais son manteau. + +--Et vous n'avez pas entendu l'adresse qu'il donnait au cocher? + +--Non, madame. + +Et vivement: + +--Mais il ne peut rien être arrivé au général, madame... Il a son épée, +et quand il a son épée... + +--Merci, Krauss, interrompit Mme Delorge. + +Elle remonta. Maintenant, elle ne doutait plus. Maintenant, elle était +sûre d'un grand malheur... Elle passa par la chambre de son fils, qui +dormait de ce bon sommeil de l'enfance, et le baisant au front: + +--Pauvre Raymond! murmura-t-elle, Dieu te garde à ton réveil!... + +Le jour venait, cependant, blafard et livide, lorsqu'un coup de cloche +retentit à la porte de la villa. + +--Lui! s'écria la malheureuse femme, c'est lui!... + +Elle croyait reconnaître sa manière de sonner, elle voulait s'élancer à +sa rencontre... Mais cette immense joie après de si cruelles souffrances +achevant de la briser, ses forces trahirent sa volonté et elle retomba +sur son fauteuil... + +Cependant elle percevait nettement tous les bruits de la maison. + +Elle entendit Krauss ouvrir la porte du vestibule, elle entendit grincer +sur ses gonds rouillés la grille de la villa... Elle distingua le +murmure de plusieurs voix, puis des pas sous lesquels criait le sable du +jardin... + +--C'est singulier, pensa-t-elle, Pierre ne rentre-t-il donc pas seul?... + +Déjà, ces mêmes pas retentissaient dans le vestibule, et bientôt elle +les entendit dans les escaliers et sur le palier même, pesants, +embarrassés comme les pas de gens qui portent un fardeau et mêlés à des +chuchotements étouffés... + +Folle de terreur, cette fois, elle réussit à se lever... Mais au même +instant, la porte du salon s'ouvrit, et deux hommes entrèrent qu'elle ne +connaissait pas, suivis de Krauss plus blanc que le plâtre du mur contre +lequel il s'appuyait... + +--Mon mari!... s'écria-t-elle, mon mari!... + +Un des deux hommes, pâle et tremblant d'émotion, s'avança: + +--Du courage, madame, commença-t-il, du courage!... + +Elle comprit, la malheureuse, et d'une voix à peine distincte: + +--Mort! balbutia-t-elle; il est mort!... + +Elle chancelait sous ce coup horrible, ses yeux se fermaient, et Krauss +étendait les bras pour la soutenir... + +Mais elle le repoussa, et se redressant, par un prodige d'énergie: + +--Conduisez-moi près de lui, s'écria-t-elle, je veux le voir; où est-il? + +L'homme qui avait parlé désigna du doigt une porte et répondit: + +--Là!... + +D'un élan éperdu, Mme Delorge se précipita contre cette porte, et si +rude fut le choc que les battants cédèrent... + +Alors apparut la chambre à coucher, à peine éclairée par les lueurs +tremblantes d'une seule bougie. + +Sur le lit, dont l'édredon avait été retiré et jeté dans un coin, gisait +le corps déjà roide et glacé du général Delorge. + +Ses yeux grands ouverts et sa face convulsée gardaient encore une +terrible expression de haine et de mépris... + +Une écume sanglante frangeait ses lèvres violacées... + +Son habit, souillé de terre, était déboutonné, et une de ses épaulettes +manquait. + +Sur une chaise, près du lit, étaient déposés le grand manteau du +général, son chapeau, dont la pluie avait fripé les plumes, et son épée +nue... + +A ce spectacle affreux, la malheureuse femme demeura comme clouée sur +le seuil, la pupille dilatée, les bras tendus en avant comme pour +repousser quelque terrifiante vision. Elle ne pouvait croire, elle ne +pouvait se résigner à cette soudaine survenue du néant... + +Ce ne fut qu'une seconde... + +Elle s'avança en trébuchant et s'abattit sur le lit, serrant entre ses +bras d'une étreinte convulsive ce corps inanimé, collant ses lèvres +contre ces lèvres glacées et muettes pour toujours... Comme si, dans la +démence de sa douleur, elle eût espéré qu'à la chaleur de ses +embrassements allait se réchauffer et battre de nouveau ce cœur qui, +pendant tant d'années, n'avait battu que pour elle... + +--Pauvre femme!... murmura un des inconnus, assez haut pour être entendu +de Krauss, pauvre femme!... + +Déjà elle s'était redressée, et d'un air égaré, d'un accent indicible +d'épouvante et d'horreur: + +--Du sang! s'écria-t-elle, du sang! voyez!... + +Elle étendait le bras en disant cela, et sa main en effet était rouge de +sang, et même quelques caillots avaient éclaboussé la dentelle de ses +manches. + +--Ah! mon mari a été lâchement assassiné! cria-t-elle encore. + +Celui des deux étrangers qui avait déjà parlé, le plus jeune, hochait la +tête: + +--Non, madame, prononça-t-il, non! ce surcroit de douleur, du moins, +vous est épargné. Le général Delorge a succombé en duel... + +--Et après un combat loyal, ajouta l'autre. + +Elle les regardait sans paraître comprendre, et c'est comme des mots +vides de sens qu'elle répétait: + +--Un duel!... un combat loyal!... + +Mais depuis un moment déjà les deux inconnus se consultaient et se +concertaient du coin de l'œil... Le plus jeune s'avança, et +s'inclinant profondément: + +--Nous étions chargés, madame, dit-il, d'une douloureuse et pénible +mission... Nous l'avons remplie... Et, à moins que vous n'ayez des +ordres à nous donner, à moins que nous ne puissions vous être utiles en +quelque chose, nous vous demandons la permission de nous retirer... + +Il attendit respectueusement une réponse... Cette réponse ne venant pas: + +--Pour mon compte, madame, ajouta-t-il, je serai toujours à votre +disposition; voici ma carte... + +Il déposa, en effet, une carte de visite sur la cheminée, fit un signe à +son compagnon, et tous deux se retirèrent sur la pointe du pied, sans +que personne songeât à les retenir... + +Mme Delorge s'était agenouillée près du lit, le front appuyé sur une +des mains glacées du mort, et d'une voix haletante: + +--Pierre, disait-elle, Pierre, pardonne-moi!... C'est par moi, qui +t'aimais tant, que tu meurs... Oui, c'est moi qui te tue, ô mon unique +ami!... Cette mort horrible, tu la prévoyais peut-être, le jour où tu +voulais te retirer à Glorière... Et c'est moi, insensée, qui n'ai pas +voulu, c'est moi, misérable, qui ai abusé de l'indulgence de ton amour, +pour t'amener ici, contre ton gré, contre toute raison, au milieu de tes +ennemis!... + +[Illustration: Elle lui tendit son fils.] + +Si déchirante était l'expression de son désespoir, que Krauss, demeuré +jusque-là hébété de douleur près de la porte, eut peur et s'approcha... + +--Madame, fit-il en lui touchant l'épaule, madame!... + +Elle ne tourna seulement pas la tête. Suffoquant sous l'abondance de ses +souvenirs, elle continuait: + +--A Glorière, c'était le bonheur qui nous attendait... Ici c'était la +mort terrible, soudaine... Mais je sais mon devoir, ô mon bien-aimé!... +Dans la mort comme dans la vie, je t'appartiens uniquement, je suis à +toi!... Est-ce que je pourrais te survivre, alors même que je le +voudrais!... + +Le bon, l'honnête Krauss sanglotait... + +--Mon Dieu! se disait-il, elle devient folle, elle veut se tuer. +Qu'allons-nous devenir, les enfants et moi?... + +Et il demandait au ciel une inspiration, quand un cri, lamentable, +désespéré, retentit... + +Frémissant, il se retourna... + +Raymond, enfin réveillé par les allées et les venues, accourait à peine +vêtu... + +Il avait tout compris, le malheureux enfant, et il se jeta au cou de sa +mère en s'écriant: + +--Mort!... mon pauvre père est mort!... + +Peut-être fut-ce le salut de cette femme si cruellement éprouvée! +L'étreinte de son fils, les larmes chaudes dont il inondait son visage, +la rappelèrent à elle-même, à la raison, à la vie... + +Elle songea que si elle était épouse, elle était mère aussi, qu'elle ne +s'appartenait pas, qu'elle n'avait pas le droit de mourir, qu'elle se +devait à ses enfants... + +Elle se releva donc, s'affaissa sur un fauteuil, et attira Raymond +contre sa poitrine, en murmurant: + +--Oh! mon enfant, nous sommes bien malheureux!... Oh! oui, bien +malheureux!... + +Ainsi, ils restèrent longtemps serrés l'un contre l'autre, mêlant leurs +larmes, jusqu'à ce qu'enfin Mme Delorge se redressa, puisant dans le +sentiment de ses devoirs une sombre énergie. + +--Maintenant, Krauss, commença-t-elle, je veux tout savoir... Je suis +forte. Je puis tout entendre... parlez. + +Une immense stupeur se peignit sur le visage du vieux et dévoué soldat. + +--Qu'est-ce que madame veut que je lui dise? balbutia-t-il. + +--Comment le général est mort, Krauss. Où a eu lieu ce duel, à quel +sujet, avec qui? + +--Hélas! madame, je ne le sais pas... + +--Quoi! ces hommes, qui étaient sans doute les témoins du général, ne +vous ont rien appris? + +--Rien... + +Elle crut qu'il la trompait, qu'il pensait en se taisant ménager sa +sensibilité, et d'un ton sec: + +--Je vous ordonne de parler, Krauss! commanda-t-elle. + +Le pauvre soldat semblait désespéré. + +--Sur mon honneur, madame, répondit-il, je ne sais rien... J'étais si +troublé, que je n'ai pas adressé une seule question... Au surplus, +madame va comprendre. Quand on a sonné, je me suis hâté d'aller ouvrir, +car sans savoir pourquoi, j'étais dans une inquiétude mortelle. Devant +la grille était une voiture. Deux hommes en sont descendus, qui m'ont +demandé s'ils étaient bien à la maison du général Delorge. +Naturellement, j'ai répondu: «Oui.» Alors, ils ont voulu savoir à qui +ils parlaient. Et quand je leur ai appris que je suis au service du +général et son ordonnance: «Alors, se sont-ils écriés, on peut tout vous +dire... Un grand malheur est arrivé... le général vient d'être tué en +duel!...» Moi, naturellement, ça m'a fait l'effet d'un coup de crosse +sur la tête, et j'ai répondu: «Ce n'est pas possible!» Ils ont haussé +les épaules et ont repris: «C'est tellement possible que son corps est +là dans la voiture, et que vous allez nous aider à le porter sur son +lit.» Ensuite, ils m'ont demandé si le général était marié. J'ai répondu +que oui. Ils m'ont demandé si madame était couchée. J'ai répondu que +madame attendait le général et qu'elle était debout. Alors, ils ont dit +que cela peut-être valait mieux ainsi, que nous monterions le corps le +plus doucement possible, et qu'après je les conduirais auprès de +madame... C'est ce qui a été fait, et madame sait le reste. + +Pendant que parlait Krauss, l'indignation empourprait la joue pâle de +Mme Delorge... + +--C'est bien tout? interrogea-t-elle. + +--Absolument tout, madame! + +L'infortunée eut un geste d'amère ironie, et d'une voix vibrante: + +--Voilà donc le monde! s'écria-t-elle. Un homme se bat, il succombe, et +ses amis, ses témoins, ceux peut-être qui l'ont poussé sur le terrain, +croient avoir tout fait lorsqu'ils ont reporté le corps du malheureux à +sa maison... Ils arrivent au petit jour, ils tirent le cadavre du fiacre +et ils le jettent à la veuve, en lui disant: «Voici votre mari... Notre +mission est remplie..., le reste ne nous regarde plus!...» + +Si l'honnête Krauss était digne de comprendre l'immense douleur de +Mme Delorge, il était incapable de s'expliquer son indignation. + +Selon son jugement de vieux soldat, un duel malheureux rentrait dans la +catégorie des accidents familiers et prévus, tels qu'une chute de cheval +ou un boulet de canon. Et qu'on mourût sur le terrain, sur le champ de +bataille ou dans son lit, au milieu des siens, il n'y voyait pas de +différence appréciable, ni de raison de se plus ou moins désoler. + +Quant à la conduite des deux inconnus qui avaient rapporté le corps du +général, et qu'il supposait avoir été ses témoins, il l'estimait si +naturelle qu'il prit leur défense. + +--Excusez-moi, madame, fit-il, ces deux messieurs, avant de se retirer, +vous ont demandé s'ils pouvaient vous être utiles. + +Elle ne discuta pas. Elle se souvenait de rien. + +--C'est possible, fit-elle. + +--Même, continua le digne troupier, l'un d'eux a laissé sa carte, et si +madame veut le voir... + +--Oui, donnez-la-moi... + +Il la lui remit, et elle lut à haute voix: _Le docteur J. Buiron, rue +des Saussayes_. + +Ainsi, un médecin avait assisté au combat, ou tout au moins avait été +mandé immédiatement après. Cette pensée, pour la malheureuse femme, +était un soulagement. Elle songeait que s'il y eût eu quelque chose à +faire pour sauver son mari, ce quelque chose eût été fait. + +--Eh bien! reprit-elle après un moment de réflexion, il faudrait voir le +docteur Buiron, et lui demander des détails... + +--Je pars, dit simplement Krauss. + +--Attendez, ce n'est pas à vous de faire cette démarche, et j'ai besoin +de vous ici... Qui envoyer, cependant, qui? + +De tout temps, M. et Mme Delorge avaient eu une existence fort +retirée,--l'existence des gens heureux et qui ont la sagesse de cacher +leur bonheur. Mais depuis leur arrivée à Paris, leur isolement était +complet. Tout entière à l'éducation de ses enfants, Mme Delorge +n'avait point cherché de relations et ne voyait absolument personne. A +peine connaissait-elle les gens que recevait son mari. + +--A qui m'adresser? répétait-elle... + +Mais, de son côté, Krauss réfléchissait. + +--Si j'allais chercher, proposa-t-il, notre voisin, M. Ducoudray? Madame +sait combien il aimait mon général... + +--Oui, vous avez raison, courez le prier... + +Elle n'acheva pas, déjà Krauss était en route. + +Ce M. Ducoudray, qu'il allait prévenir, était le plus proche voisin de +Mme Delorge. Une haie vive séparait seule son jardin du jardin de la +villa. C'était un bonhomme qui avait été dans le commerce, et qui +s'était retiré le jour où il s'était vu à la tête d'une douzaine de +mille livres de rentes. + +En lui se résumaient assez exactement les qualités et les défauts de +l'ancien bourgeois de Paris, naïf et roué tout ensemble, sceptique et +superstitieux, le plus obligeant du monde et d'un égoïsme féroce. +Ignorant superlativement, il avait une opinion sur tout, ne manquait pas +d'esprit, ne doutait de rien, s'occupait de politique, frondait le +gouvernement et poussait à la révolution, quitte à se réfugier au fond +de sa cave le jour où elle éclaterait. + +Veuf, n'ayant qu'une fille mariée en province, fort soigneux de sa +personne et très passablement conservé, M. Ducoudray n'avait pas renoncé +à plaire, et parlait quelquefois de se remarier. + +Il était entré en relations avec le général à propos de fleurs et +d'arbustes qu'il lui avait donnés et dont il avait tenu à surveiller la +transportation,--car il se prétendait jardinier.--Il était venu ensuite +s'enquérir de ses sujets. Et depuis, il était revenu presque tous les +jours, à l'issue du déjeuner, ou le soir, pour chercher ou apporter des +nouvelles ou pour échanger des journaux. + +Sa connaissance parfaite de la vie de Paris l'avait mis à même de rendre +quelques petits services. Il aimait à se charger des commissions, cela +l'occupait. Il était ravi quand son ami le général lui disait, par +exemple: «Vous qui savez où on vend du bon bois, pas trop cher, papa +Ducoudray, vous devriez bien m'en acheter quelques stères...» + +Tel était le bonhomme qui, moins de cinq minutes après la sortie de +Krauss, apparut dans le salon, où Mme Delorge était allée l'attendre. + +Il était pâle et tout tremblant d'émotion, et s'était tant hâté +d'accourir, qu'il avait oublié de mettre une cravate. + +--Quelle catastrophe! s'écria-t-il dès le seuil, quel épouvantable +malheur!... + +Et la malheureuse veuve en eut pour cinq minutes à subir ces doléances, +qui tombent sur une grande douleur comme de l'huile bouillante sur une +plaie vive. + +--Bien évidemment, disait M. Ducoudray, il a fallu à ce duel fatal des +causes terriblement graves et tout à fait exceptionnelles... Quoi que +prétende Krauss, à qui tout d'abord j'ai fait cette observation, il +n'est pas naturel qu'on aille sur le pré au milieu de la nuit... + +Mme Delorge tressaillit... Étourdie par le coup terrible qui la +frappait, elle n'avait pas fait cette réflexion, si simple et si juste +pourtant. + +--Que diable! continuait le bonhomme, les affaires d'honneur ne se +règlent pas ainsi, entre gens du monde. On choisit des témoins qui se +réunissent, qui négocient, qui débattent les conditions de la +rencontre... C'est ainsi que les choses se passèrent lors de mon duel, +en 1836, et même mes témoins arrangèrent l'affaire... + +Cependant le flux de ses paroles tarit, et Mme Delorge put lui +expliquer ce qu'elle attendait de lui. + +Dès qu'il fut au courant: + +--Voilà qui est convenu! s'écria-t-il. Je prends une voiture, +j'interroge ce médecin, et je reviens vous rendre compte... + +Il se précipita dehors, sur ces mots, et il sortait à peine par une +porte du salon, que Krauss apparaissait à l'autre, celle de la chambre à +coucher. + +Le fidèle serviteur avait profité de l'instant où il voyait sa maîtresse +occupée, pour donner à son général ces soins suprêmes que l'on doit aux +morts... + +--Madame!... s'écria-t-il d'une voix rauque, madame... + +Lui, si blême l'instant d'avant, il était plus rouge que le feu, ses +yeux flamboyaient, un tremblement convulsif le secouait. + +--Mon Dieu! murmura Mme Delorge épouvantée, qu'y a-t-il?... + +--Il y a, répondit le vieux soldat, avec un geste terrible de menace, il +y a que mon général n'a pas été tué en duel, madame!... + +Elle crut positivement qu'il perdait l'esprit et doucement: + +--Krauss, fit-elle, songez-vous à ce que vous dites!... + +--Si j'y songe! répondit-il... Oui, madame, oui, et trop pour notre +malheur... Un duel, c'est un combat, et mon général ne s'est pas +battu!... + +Cette fois, l'infortunée comprit. Elle se dressa d'une pièce, et toute +frémissante: + +--Expliquez-vous, Krauss, dit-elle. Je suis la femme, je suis... la +veuve d'un soldat, je suis brave. Qui avez-vous vu? Qui vous a parlé?... + +--Personne... C'est la blessure de mon général qui m'a tout dit... Ah! +tenez, madame, écoutez-moi, et vous serez sûre comme je le suis +moi-même. Vous nous avez vus faire des armes, n'est-ce pas, quand mon +général ou moi nous donnions des leçons à M. Raymond? Vous avez vu que +nous nous placions de côté, et effacés le plus possible, pour présenter +moins de surface au fleuret? Eh bien! en duel, sur le terrain, on se +place de même. Par conséquent, si on reçoit une blessure, ça ne peut +être que du côté qu'on présente à l'adversaire, c'est-à-dire du côté du +bras dont on tient son épée... + +Mme Delorge haletait. + +--Or, reprit Krauss plus lentement, si mon général s'était battu, quel +côté eût-il présenté à son adversaire? Le côté droit? Non, évidemment, +puisque depuis Isly, il ne pouvait plus se servir du bras droit... + +--Mon Dieu!... hier encore, il n'a pu tenir un pistolet que de la main +gauche... + +--Juste! et quand il faisait des armes, c'était toujours de la main +gauche. Eh bien! c'est au-dessous du sein droit, et un peu en arrière, +que mon général a reçu le terrible coup d'épée qui l'a traversé de part +en part et tué roide... + +C'était clair cela, et bien admissible, sinon indiscutable. + +--Cependant, reprit le vieux soldat, je n'ai pas que cette preuve de ce +que je dis. Hier, j'avais donné à mon général une épée neuve, une épée +qu'il portait pour la première fois... j'en ai manié la lame, et je +jure, sur l'honneur et sur ma vie, que cette épée n'a même pas été +croisée avec une autre... + +Foudroyée, Mme Delorge s'affaissa sur son fauteuil, en murmurant: + +--Plus de doute... mon mari a été lâchement assassiné!... + + + + +V + + +C'était la seconde fois que cette formidable accusation d'assassinat +montait aux lèvres de Mme Delorge. + +Mais sur le premier moment, ç'avait été un cri désespéré, dont elle +n'avait pas conscience, dont la portée lui échappait, et arraché par +l'horreur du sang qui rougissait ses mains... + +Tandis que cette fois... + +--Krauss, commanda-t-elle, faites prévenir le commissaire de police de +ce qui arrive, et qu'il vienne... qu'il vienne vite. + +Une de ses servantes, à ce moment, lui apportait sa fille, qui pleurait +et qu'on ne pouvait consoler. + +Elle la prit entre ses bras, et, la couvrant de baisers convulsifs: + +--Va, pauvre enfant, lui dit-elle, comme si elle eût pu la comprendre, +ton père sera vengé! Tout ce que j'ai d'intelligence et de forces... + +Elle n'acheva pas. Elle remit l'enfant à sa bonne, en disant: +«Emportez-la.» + +Le commissaire de police entrait. + +C'était un homme long et maigre, avec un grand nez mélancolique, de +petits yeux mobiles et des lèvres pincées. Démarche, port de tête, +geste, voix, tout en lui trahissait l'opinion démesurée qu'il avait de +lui-même et de sa mission ici-bas. + +Un vieux monsieur, tout ratatiné dans un paletot de fourrures, venait +derrière lui d'un air profondément ennuyé. C'était le médecin qu'il +avait requis. + +Gravement, ce commissaire tira d'un étui et étala sur la table des +papiers, une plume et un encrier. Puis s'étant assis: + +--Je vous écoute, madame, dit-il à Mme Delorge. + +Rapidement et le plus clairement qu'elle put, l'infortunée lui dit les +angoisses des vingt-quatre mortelles heures qui s'étaient écoulées +depuis que le général avait reçu la lettre fatale; comment son mari lui +avait été rapporté mort; l'étonnement de son voisin, M. Ducoudray, qui +refusait d'admettre un combat de nuit; enfin, les soupçons de Krauss et +les siens, basés, non plus sur des probabilités, mais sur des faits +positifs... + +--C'est tout? demanda l'impassible commissaire. + +Alors il prit la parole, et d'un ton de réquisitoire se mit à lui +démontrer l'injustice fréquente des soupçons précipités. Pour sa part, +il était loin de partager la crédulité du sieur Ducoudray, homme +d'ailleurs peu compétent. Il avait eu en sa carrière connaissance de +plus de dix duels de nuit. Si de tels combats sont rares entre +bourgeois, ils ne le sont pas entre militaires, gens qui ont la tête +près du bonnet, et qui, portant une épée au côté, ont vite fait de la +tirer sans se soucier du lieu ni du moment... + +Et il n'en finissait, car il soignait ses périodes, prenait du temps et +scandait ses mots, quêtant de l'œil l'approbation du docteur. + +Mme Delorge sentait son sang bouillir dans ses veines. + +--Bref, monsieur, interrompit-elle... + +Il lui imposa silence du geste, et sans changer de ton: + +--Ce que j'en dis, du reste, poursuivit-il, n'est que pour mémoire... +Maintenant, je vais, comme c'est mon devoir, procéder avec M. le +docteur, ici présent, aux constatations... et si madame veut bien nous +faire conduire à l'endroit où se trouve le défunt... + +La courageuse femme déclara qu'elle les y conduirait elle-même. Et sans +s'arrêter aux avis du commissaire, qui l'exhortait à ménager sa +sensibilité, elle ouvrit la porte de la chambre à coucher. + +Tout y était changé, grâce à Krauss. + +Sur le lit, retiré de l'alcôve, gisait toujours le corps du général, +mais dépouillé de ses habits, souillés de boue et de sang. + +Un drap le couvrait, qui dessinait la forme de la tête, qui se creusait +à partir des épaules et qui, se relevant aux orteils, retombait en plis +roides autour des matelas. + +A la tête du lit, sur une table recouverte d'une nappe blanche, était un +crucifix entre deux flambeaux allumés, et une coupe remplie d'eau bénite +où trempait une branche de buis... + +Deux prêtres de la paroisse, qu'on était allé chercher, étaient +agenouillés et récitaient les prières des morts... + +--Eh bien! procédons, dit le commissaire au médecin... + +Déjà le docteur avait rabattu le drap et mis à nu le torse du général, +et tout en procédant, selon l'expression du commissaire, il dictait... + +«....Sur le côté droit de la poitrine, au-dessous de l'aisselle et même +un peu en arrière, à douze centimètres du mamelon, se trouve une +blessure semilunaire, longue de quatre centimètres et large de trois, +avec des bords très nets, secs et non ecchymosés, ayant pénétré très +profondément, et allant de haut en bas.....» + +Il constatait ensuite que le corps du défunt ne présentait aucune trace +de violence... puis il décrivait diverses cicatrices déjà anciennes, +dont une très considérable au bras droit. + +Sa conclusion était qu'il ne découvrait rien qui empêchât d'admettre un +duel loyal... Que si pourtant la mort était le résultat d'un crime, ce +crime avait été commis sans lutte préalable, par une personne placée +près du général et dont il ne se défiait pas. C'est tout ce que put +supporter l'honnête Krauss. + +--Eh! monsieur, s'écria-t-il, la preuve du crime est toute dans cette +circonstance que mon général a reçu sa blessure du côté droit... Vous +devez bien voir qu'il ne pouvait pas tenir une épée au bras droit... + +Le docteur hocha la tête. + +--Cette question n'est pas de mon ressort, répondit-il... Je ne puis, +moi, constater que ce que je vois... Le défunt a une large cicatrice au +bras droit, je la signale... Maintenant, se servait-il difficilement de +ce bras, était-il même incapable de s'en servir, c'est ce que je ne puis +déterminer d'une façon absolue... + +Plus décisif, jusqu'à un certain point, fut l'examen de l'épée du +général... + +Elle était neuve, ainsi que l'avait dit Krauss, et les arêtes en étaient +si vives, que le moindre choc les eût ébréchées. Or, il ne s'y voyait +aucune brèche. Donc elle n'avait reçu aucun de ces chocs qui résultent +d'un engagement. + +--Il est clair, prononça le commissaire, que cette épée n'a pas servi à +un combat... Mais je dois ajouter qu'on ne se bat pas toujours avec ses +armes... je sais plusieurs exemples... + +D'un brusque mouvement, Mme Delorge arrêta court ses citations. + +--Soit, fit-elle, j'admets pour un moment que mon mari s'est battu et +s'est battu avec l'arme d'un autre; mais alors pourquoi son épée +était-elle hors du fourreau?... + +Mais le commissaire de police n'était pas d'un naturel à souffrir qu'on +discutât ses appréciations. + +[Illustration:--Madame, le général a été assassiné!] + +--En voici assez, prononça-t-il d'un ton rogue. Je ne pense pas que +personne ici ait la prétention de régler ma conduite. Ce qui doit être +fait sera fait; la justice ne s'endort jamais, et si un crime a été +commis il sera certainement puni... + +Tout en parlant, il avait remis au fourreau l'épée du général, et il l'y +scellait, faisant fondre sa cire aux cierges qui brûlaient au chevet du +mort, à cette fin, déclara-t-il, qu'elle pût au besoin servir de pièce +de conviction. + +Le docteur, de son côté, avait achevé sa lugubre tâche, et rabattu le +drap sur le corps du général. + +Ils expédièrent alors rapidement les formules obligées de leur +procès-verbal, et, saluant, ils se retirèrent du même pas solennel dont +ils étaient venus... + +Mille détails lamentables réclamaient alors Mme Delorge: il n'y a que +dans les romans que les grandes douleurs ne sont jamais troublées par +les soucis vulgaires et les exigences odieuses de la civilisation. La +vie réelle présente mille déboires. + +Seule, sans parents, sans amis pour lui épargner ce surcroît de douleur, +la malheureuse veuve avait à se préoccuper des déclarations à la mairie, +des dispositions pour l'enterrement, des lettres de faire-part... + +Et pour comble, l'impression que Raymond avait ressentie de la mort de +son père avait été si violente, qu'il avait fallu le coucher, en proie à +une horrible crise nerveuse. + +Du moins, tous ces tracas eurent-ils cet avantage que Mme Delorge +n'eut pas le loisir de s'inquiéter de l'inconcevable retard de M. +Ducoudray, lequel, parti à dix heures du matin, n'était pas encore de +retour à quatre heures du soir. + +Il faisait nuit depuis longtemps lorsqu'il arriva enfin. + +Et en quel état!... Blême, défait, tout en sueur, mouillé et crotté +jusqu'à l'échine. + +--Mon Dieu! murmura Mme Delorge, qu'est-il arrivé?... + +Bonnement le digne rentier crut que c'était de lui qu'elle s'inquiétait, +et s'inclinant avec un sourire pâle: + +--Il est arrivé, fit-il, que je n'ai pas trouvé de voiture, que j'ai +attendu inutilement une douzaine d'omnibus, et que j'ai été forcé de +revenir à pied, avec une boue, oh! mais une boue!... Mais ce n'est rien, +madame, ma mission est remplie, et je vais, si vous le voulez bien, +commencer par le commencement... + +Il s'était posé sur son fauteuil, en narrateur qui en a pour longtemps. +Il s'essuya le front, et après avoir repris haleine: + +--Donc, commença-t-il, c'est chez le docteur Buiron que j'ai couru en +sortant d'ici. Il était absent, et son domestique m'a dit qu'il ne +rentrerait que vers une heure pour sa consultation. Ayant deux heures +devant moi, j'en profitai pour déjeuner. Revenu chez le docteur à +l'heure indiquée, je le trouvai, cette fois... + +«Ce docteur Buiron m'a paru un honnête homme. Dès qu'il a su que j'étais +envoyé par la famille Delorge: «Monsieur, m'a-t-il dit, je pressentais +qu'on me demanderait compte des événements de cette nuit, et comme je me +défie de ma mémoire, je les ai couchés par écrit pendant que je les +avais encore très présents...» + +«C'était vrai, et il a eu l'obligeance de me communiquer sa relation. Il +a fait plus; il me l'a confiée, et je vais, madame, vous la lire. + +Ce disant, M. Ducoudray chaussa ses lunettes, tira un papier de sa poche +et lut: + + «RELATION DE CE QUI M'EST ARRIVÉ DANS LA NUIT DU 30 NOVEMBRE + AU 1er DÉCEMBRE 1851: + +«Il pouvait être deux heures du matin, et je dormais, lorsqu'on sonna +violemment à ma porte. L'instant d'après, mon domestique introduisit +dans ma chambre à coucher un jeune officier de cavalerie qui me parut +fort troublé, et qui me dit: «Docteur, un grand malheur vient +d'arriver... un de nos généraux vient d'être blessé mortellement... Au +nom du ciel, venez vite!...» M'étant habillé en toute hâte, je suivis +cet officier. + +«C'est à l'Élysée, au palais du prince président, qu'il me conduisit. +Mais nous n'entrâmes pas par la grande porte. Il me fit passer par une +espèce de poterne, traverser une cour, et enfin il m'introduisit, au +rez-de-chaussée, dans une vaste pièce qui me parut un ancien corps de +garde. Un quinquet, emprunté à l'écurie voisine, l'éclairait... + +«Trois hommes y étaient debout, causant avec une certaine animation, et +qui me parurent appartenir aux classes élevées de la société. Ils +étaient en habit noir. + +«Ils eurent à mon arrivée une exclamation de satisfaction, et me +montrèrent, dans un des angles de la pièce, étendu sur un grand manteau, +un homme revêtu de l'uniforme de général, et qu'ils me dirent être le +général Delorge. + +«Du premier coup d'œil, je vis qu'il était mort depuis une couple +d'heures. Cependant je défis son habit, et je constatai qu'il avait reçu +un coup d'épée au côté droit, lequel avait dû déterminer une mort +immédiate. + +«Aussitôt, je demandai ce qui était arrivé. + +«On me répondit que le général Delorge et un de ses collègues, à la +suite d'une violente altercation, étaient descendus dans le jardin et +s'y étaient battus à la lueur d'un quinquet que leur tenait un garçon +d'écurie. + +«Aucune réponse ne fut faite à diverses questions que je posai, mais on +me pria d'accompagner celui de ces messieurs qui allait reporter le +corps du général à son domicile, et je ne crus pas pouvoir refuser. + +«On envoya donc chercher un fiacre où le corps fut porté et où je pris +place avec un de mes inconnus... + +«Durant le trajet, qui fut long, c'est en vain que j'essayai d'arracher +un renseignement à mon compagnon. Et lorsque nous sortîmes de la maison +après avoir rempli notre mission: «Prenez le fiacre pour rentrer, me +dit-il, moi je reste par ici, où j'ai affaire.» Et il me remit deux +billets de cent francs... + +«Et moi, aussitôt rentré, j'ai écrit cette relation, que je jure sur +l'honneur absolument exacte.» + +Plus blanche qu'un linge, et les yeux pleins d'éclairs, Mme Delorge +se soulevait des deux mains sur les bras de son fauteuil, et le buste +tendu en avant, en proie à d'indicibles angoisses, elle écoutait... + +Il n'était pas un mot de cette relation, saisissante en son incorrecte +brièveté, qui ne lui parût la confirmation de ses soupçons. + +Pourquoi ce mystère, s'il n'y avait pas eu de crime? Pourquoi ce corps +caché dans une salle basse, la conférence de ces hommes en habit noir, +cette recherche tardive d'un médecin, ces allées et ces venues, par des +portes dérobées, ce refus obstiné de répondre à toutes les questions?... + +Ainsi pensait la pauvre femme, lorsque M. Ducoudray cessa de lire. + +--Malheureusement, murmura-t-elle, il faudrait plus que des présomptions +si concluantes qu'elles puissent être, il faudrait de ces preuves +décisives qui démontrent le crime et écrasent le coupable... Pourquoi ne +se pas enquérir d'un autre côté?... + +C'était pour le digne rentier l'instant de triompher. + +--Je me suis enquis, dit-il, et pour votre service, madame, et en +mémoire de mon ami le général, je suis capable de bien autre chose. + +Il huma une large prise de tabac,--car il prisait dans les grandes +occasions,--et d'un ton important: + +--En deux mots, voici les faits: Certain d'avoir tiré du docteur tout ce +qu'il savait, je sortis de chez lui. J'étais satisfait... sans l'être, +sentant l'insuffisance de mes renseignements. Alors, réfléchissant: +«Pourquoi, me dis-je, ne remonterais-je pas à la source des +informations? Pourquoi n'irais-je pas à l'Élysée?...» + +Mme Delorge tressaillit. + +--Ah! monsieur, commença-t-elle, comment reconnaître jamais... + +Il l'interrompit d'un geste bienveillant, et plus vite: + +--Quand une idée me vient, continua-t-il, et que je la juge bonne, je +n'hésite pas. Je me trouvais rue des Saussayes: en trois minutes +j'arrivais au palais de la présidence. J'avais décidé que je +m'adresserais à l'officier commandant le poste. C'était un grand bel +homme à moustaches noires, qui tout d'abord me toisa d'un air peu +amical, et qui me parut ne rien comprendre à mes questions. Il n'y +comprenait rien, en effet, n'ayant point passé la nuit à l'Élysée. Il +avait pris la garde à midi, et l'officier qu'il relevait ne lui avait +parlé de rien. Et comme néanmoins j'insistais, courtoisement, mais +péremptoirement, il me pria de lui laisser la paix et de sortir du +poste... + +«Ce début n'était pas encourageant. Mais je suis têtu. + +«M'était-il possible d'entrer dans le palais? J'en voulus faire +l'épreuve, et bravement je franchis la grande porte, en criant: +«Fournisseur!» Les factionnaires ne dirent mot. Malheureusement le +suisse veillait. Il courut après moi, et m'empoignant par le bras, il me +mit dehors en me disant que les fournisseurs ne traversent pas la cour +d'honneur, et que j'eusse à m'adresser à l'hôtel voisin... + +M. Ducoudray eût pu être plus bref, peut-être. Mais il disait ses +efforts; l'interrompre eût été de l'ingratitude. + +--Battu encore de ce côté, poursuivit-il, je pris un grand parti. Je me +plantai sur le trottoir, résolu à accoster tous les officiers qui +sortiraient. Ah! madame, les militaires de ma jeunesse étaient plus +polis que ceux d'aujourd'hui. Tous ceux à qui je m'adressais me +toisaient du haut de leurs épaulettes, et me répondaient brutalement: +«Qu'est-ce que vous me chantez là!... Que me parlez-vous de duel!... +Est-ce que je sais, moi!...» + +Ceci, pour Mme Delorge, était une preuve que le fatal événement +n'avait pas été ébruité. + +Elle savait son mari trop aimé dans l'armée pour que la nouvelle de sa +mort, et dans des circonstances si terribles, n'y produisît pas une +grande émotion. + +--Toujours éconduit, disait M. Ducoudray, je commençais à me décourager, +quand enfin je vis venir un homme d'une quarantaine d'années, en +bourgeois, mais qu'à ses grandes moustaches, sa tournure et ses +décorations, je jugeai être un militaire. J'allai droit à lui, et +brutalement, sans le saluer, ni rien: «Monsieur, lui dis-je, je suis le +plus proche parent du général Delorge!...» Au saut qu'il fit en arrière, +je vis qu'il n'était pas si mal informé que les autres, celui-là, et du +même ton brusque: + +«--Monsieur, continuai-je, on nous l'a rapporté mort ce matin au petit +jour, tué en duel, soi-disant... Mais on ne nous a dit ni le nom de son +adversaire ni les noms de ses témoins... et nous voulons les savoir! + +Je parlais très haut, je gesticulais, les passants s'arrêtaient, mon +homme se troubla. + +«--Plus bas, donc! me dit-il en regardant de tous côtés d'un air +d'inquiétude, plus bas! Je suis un peu au courant de cette affaire: mais +je ne vois nul inconvénient à vous dire ce que j'en sais... Hier soir, +Mme Salvage, l'ancienne amie de la reine Hortense, et qui fait, vous +ne l'ignorez pas, les honneurs de la résidence présidentielle, recevait +quelques personnes... J'étais au nombre des invités. Vers minuit, je +causais avec un ami dans le vestibule, quand j'entendis les éclats de +voix d'une altercation violente, dans l'escalier... Deux hommes que je +ne reconnus pas, et qui me parurent fous de colère, descendirent, et +l'un d'eux disait: «Sortons, monsieur, sortons, le jardin est là, nous +avons nos épées, un des hommes de l'écurie nous éclairera...» Ils +sortirent, en effet, et ce matin, j'ai appris que ce pauvre Delorge +avait été tué... + +Roide, et tout d'une pièce, Mme Delorge se dressa. + +--Mais l'autre, s'écria-t-elle, l'assassin... quel est son nom?... + +--Hélas! répondit M. Ducoudray, c'est ce que n'a pas voulu ou pu me dire +cet homme que j'interrogeais... Et cependant je menaçais, et cependant +je disais que ce vainqueur d'un duel sans témoins est un assassin... A +cela, il a répondu que le duel avait eu un témoin. + +--Lequel? + +--L'homme des écuries qui a tenu la lanterne... C'est cet homme qu'il +faut retrouver... Il sait la vérité, lui... + +Écrasée sous le sentiment de son impuissance, Mme Delorge se taisait. +Veuve, sans amis, sans appui, abandonnée par le commissaire de police +qui traitait ses soupçons de chimères, que pouvait-elle? + +--A votre place, madame, reprit M. Ducoudray, je m'adresserais à +quelqu'un des amis du général... Il devait en avoir dans de hautes +situations... et si je les connaissais... + +--Attendez!... fit Mme Delorge. + +Et s'étant élancée dehors, elle ne tarda pas à reparaître avec le petit +agenda où le général inscrivait l'adresse des personnes de ses +relations... + +--Écoutez, dit-elle... + +Et elle lut: le comte de Commarin, rue de l'Université; le duc de +Champdoce, rue de Varennes; le général Changarnier, rue du +Faubourg-Saint-Honoré; le général Lamoricière, rue Las-Cases; le général +Bedeau, rue de l'Université... + +--C'est assez, dit M. Ducoudray. Qu'un seul des généraux que vous venez +de nommer consente à prendre en main votre cause, et si un crime a été +commis, comme je le crois, le général Delorge sera vengé!... + +Elle réfléchit, puis d'une voix ferme: + +--Le devoir parle, dit-elle. J'agirai dès demain... + + + + +VI + + +C'était le deux décembre 1851, un mardi. + +Après une nuit d'agonie, passée à prier près du cadavre de l'homme +qu'elle avait tant et uniquement aimé, Mme Delorge, sur les huit +heures du matin, envoya Krauss lui chercher un fiacre et partit... + +Souvent son mari lui avait parlé du général Bedeau, comme du plus brave +et du plus loyal soldat de l'armée; elle avait eu occasion de le voir, +et même de le recevoir à sa table en Afrique... + +C'est donc chez le général Bedeau, rue de l'Université, qu'elle se fit +conduire tout d'abord... + +Et pendant que sa voiture roulait lentement le long de la route de +Versailles et du quai de Passy, elle s'inquiétait de la façon dont elle +se présenterait au général et de ce qu'elle lui dirait pour l'intéresser +plus vivement à sa cause... + +Un choc assez violent interrompit ses réflexions... Le fiacre venait de +s'arrêter court, à la hauteur du pont d'Iéna. + +Surprise de ce brusque arrêt, et aussi d'un grand bruit qu'elle +entendait, elle se pencha à la portière, pour en reconnaître la cause... + +C'était de l'artillerie qui défilait au grand trot. + +Il y avait bien trois ou quatre batteries, qui venaient de l'École +militaire, qui traversaient le pont et qui, tournant à droite, +remontaient le quai de Billy. + +De sa place, Mme Delorge distinguait très bien les canons et les +lourds caissons, et les soldats drapés dans leurs longs manteaux bleus. +Des officiers, le sabre à la hanche, galopaient tout le long de la +colonne, criant leurs commandements d'une voix qui dominait le fracas +des roues... + +Cependant le torrent s'étant écoulé, le fiacre se remit en route, mais +non pour longtemps; car, vers le milieu du quai de la Conférence, il +s'arrêta de nouveau, et Mme Delorge entendit son cocher échanger des +injures avec quelqu'un qu'elle ne pouvait voir. + +Abaissant donc la glace de devant: + +--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle au cocher. + +--Il y a, répondit cet homme, que les voitures ne passent pas. Regardez +plutôt à votre gauche. + +Elle regarda, et tout le long du Cours-la-Reine jusqu'à la place de la +Concorde, et de tous les côtés dans les Champs-Elysées, elle vit, rangés +en ligne, des régiments de grosse cavalerie, carabiniers, cuirassiers et +dragons. + +--Tant et si bien, gronda le cocher, qu'il nous faut retourner sur nos +pas pour aller passer la Seine au pont d'Iéna. Comme c'est régalant!... + +Et faisant volter son cheval à grands coups de fouet, il le lança au +galop en jurant: + +--Que le diable emporte les revues!... + +Mme Delorge, elle aussi, croyait à une revue, et si elle s'en +inquiétait, c'est qu'elle y découvrait une raison de ne pas trouver le +général Bedeau chez lui. + +Et, en effet, toute la garnison de Paris était en mouvement. + +Tout le long des quais de la rive gauche, des troupes étaient +échelonnées, et trois régiments de ligne au moins étaient massés sur +l'esplanade des Invalides et autour du palais du Corps législatif. + +De là pour la voiture de telles difficultés d'avancer, que Mme +Delorge la fit arrêter, et descendit, résolue à gagner à pied la rue de +l'Université... + +Mais à mesure qu'elle avançait, elle s'étonnait de ce grand déploiement +de forces. Le quartier ne lui paraissait pas avoir sa physionomie +accoutumée. Elle trouvait aux passants une figure et des allures +étranges. De distance en distance, des pelotons de sergents de ville +veillaient. Enfin, au coin de toutes les rues, des groupes se formaient +devant des affiches imprimées sur papier blanc... + +Si étrangère quelle fût toujours restée aux intérêts et aux passions +politiques de cette époque troublée, Mme Delorge ne pouvait plus ne +pas comprendre qu'il se passait ou qu'il allait se passer quelque chose +d'extraordinaire. + +Mais que lui importait! La douleur vraie est égoïste. Et il était +impossible qu'elle discernât une relation quelconque entre cette +agitation qu'elle remarquait et la mort de son mari. + +Tout entière à la préoccupation de la démarche qu'elle tentait, elle +avançait sans détourner la tête, de ce pas roide et hâtif qui décèle un +intérêt de vie ou de mort. + +--Que vais-je dire? pensait-elle. Par où commencerai-je?... + +Cependant, au coin de la rue de Bellechasse et de la rue de +l'Université, force lui fut de s'arrêter. + +Le carrefour était absolument obstrué par une foule compacte, au milieu +de laquelle un homme d'un certain âge parlait avec la plus extrême +véhémence. + +Instinctivement elle approcha, écoutant. Des gens, la face empourprée de +fureur, s'exclamaient: + +--C'est un crime inouï! + +--C'est monstrueux! + +--Arrêter un tel citoyen!... + +Ces derniers mots frappèrent la malheureuse femme, et se penchant vers +un vieillard debout près d'elle, qui ne semblait pas le moins irrité: + +--Qui donc a-t-on arrêté? interrogea-t-elle. + +--Bedeau, madame, le général Bedeau! répondit le bonhomme d'un accent +terrible. + +Elle faillit tomber à la renverse. Puis l'idée absurde lui venant que +peut-être ce vieux se moquait: + +--Ce n'est pas possible! fit-elle. + +--Et cependant, répliqua-t-il, c'est vrai. Bedeau a été saisi ce matin +comme un vil malfaiteur, dans son lit, par six agents de police sous les +ordres d'un commissaire, et traîné de force, ou plutôt porté jusqu'à un +fiacre qui stationnait devant la porte. Il se débattait furieusement, et +criait à pleine voix: «A la trahison! Je suis le général Bedeau!... A +l'aide, citoyens! On arrête le vice-président de l'Assemblée +nationale!...» + +--Oui, c'est exact, approuva un voisin, j'y étais... Et j'ai entendu le +commissaire de police crier au cocher: «A Mazas!...» + +Il n'eut pas le temps d'en dire davantage. + +Un peloton de sergents de ville venait de déboucher de la rue du Bac, et +arrivait au pas de course, l'épée à la main. + +En un clin d'œil, l'attroupement s'éparpilla dans toutes les +directions, et c'est à grand'peine que Mme Delorge réussit à se +réfugier sous une porte cochère. + +Mais la malheureuse femme s'était armée de trop d'énergie pour qu'une +première déception, si terrible qu'elle fût, la décourageât. + +Le général Bedeau lui manquait, soit! Le général Lamoricière lui +restait, et demeurait à deux pas. + +Elle se remit donc en route, remonta la rue de Bellechasse jusqu'à la +rue Saint-Dominique, et bientôt arriva rue de Las-Cases. + +Là tout était calme, silencieux, désert... Personne, sinon un +factionnaire, l'arme au bras, à chaque extrémité. + +La porte du numéro 11 était entre-bâillée; Mme Delorge la poussa et +entra... + +Sous la voûte, au pied de l'escalier, une vieille femme, la portière +évidemment, causait avec deux locataires de la maison, deux hommes +jeunes encore. + +Mme Delorge s'avança, et d'une voix troublée: + +--Le général Lamoricière? demanda-t-elle. + +Les autres, à ce nom, reculèrent, l'examinant d'un air de défiance, et +enfin la portière répondit: + +--Arrêté!... + +[Illustration:--Je pense que nul ici n'a la prétention de me dire ce que +j'ai à faire.] + +Cette fois, Mme Delorge dut s'appuyer au mur, pour ne pas tomber... + +--Quoi! lui aussi? balbutia-t-elle... + +--Oui, lui... ce matin, au petit jour. Ils étaient toute une bande pour +le prendre, et, comme il appelait à l'aide, ils l'ont menacé de lui +mettre un bâillon... + +Les yeux de la portière flamboyaient, et s'exaltant au son de ses +paroles: + +--Quand ils se sont présentés, continua-t-elle, ils ont commandé à mon +mari de les conduire à l'appartement du général... Plus souvent!... Il a +vu le coup tout de suite, et de toutes ses forces il s'est mis à crier: +«Au voleur!» Et savez-vous ce qui est arrivé?... + +Elle ouvrit brusquement la porte de sa loge, et montrant dans le lit un +pauvre diable qui geignait à fendre l'âme: + +--Voilà, poursuivit-elle, l'état où les brigands l'ont mis. Ils étaient +plus de dix après lui, qui voulaient le tuer, et ils lui ont traversé la +cuisse d'un coup d'épée. Mais, minute! Cela ne se passera pas ainsi, et +nous verrons s'il n'y a plus de justice en France... + +Voyant l'affreuse émotion de Mme Delorge, les deux locataires +pensèrent qu'elle devait être parente de l'illustre homme de guerre, et +s'approchant d'elle: + +--Mais rassurez-vous, madame, lui dirent-ils, le général ne court aucun +danger; personne n'oserait toucher un cheveu de sa tête. Il n'est +d'ailleurs pas le seul arrêté: Cavaignac, Changarnier, Charras, M. +Thiers doivent être à Mazas, à cette heure... + +Sans plus les écouter, Mme Delorge s'élança dehors. + +Ce qui arrivait, c'était l'écrasement de toutes ses espérances. A qui +s'adresserait-elle, qui l'aiderait à se faire rendre justice, si les +meilleurs et les plus dignes étaient ainsi jetés en prison!... + +Cependant elle atteignait le palais du Corps législatif. Tout autour de +la place, des troupes étaient rangées, l'arme au pied. Sous le portique, +elle apercevait comme une mêlée confuse de soldats et de bourgeois. + +Près d'elle, une voix dit: + +--Quoi! les représentants aussi!... + +--Les représentants surtout! répondit une autre voix. + +Ainsi, c'étaient les représentants du peuple que les soldats chassaient +du palais! Quelques-uns se débattaient, refusaient d'avancer, et on les +poussait, la crosse dans les reins. + +Deux ou trois essayèrent de haranguer les troupes. Ils furent aussitôt +enveloppés et entraînés par la rue de Bourgogne. + +Perdue dans cette mêlée, Mme Delorge cherchait à se dégager et à +gagner les quais, lorsqu'un homme vint à elle, qu'elle reconnut pour un +représentant du peuple qu'elle avait vu plusieurs fois avec son mari. + +Il était fort rouge, agité d'un tremblement nerveux, et c'est d'un +accent rauque qu'il lui demanda, sans même la saluer: + +--C'est bien à madame la générale Delorge que j'ai l'honneur de parler? + +--Oui, monsieur... + +--Eh bien! madame, vous voyez ce qui se passe... Le président de la +République égorge cette République qu'il avait juré de protéger et de +défendre... Il dissout l'Assemblée à coups de baïonnettes... Et penser +qu'il a trouvé des généraux pour être complices d'un tel forfait... Mais +le général Delorge, l'honneur et la loyauté mêmes, n'en est pas, lui, +n'est-ce pas, madame? Sait-il ce qui arrive?... De grâce, courez le +prévenir, qu'il vienne, qu'il vienne bien vite... + +--Le général Delorge est mort, monsieur!... + +--Mort! balbutia comme un écho le représentant atterré... + +Et transporté de rage: + +--Mais nous le vengerons! madame, continua-t-il. Pauvre Delorge!... +C'est qu'il n'était pas de ceux qu'on achète, lui!... Mais justice sera +faite... Ce coup d'État n'est qu'une tentative insensée qui ne doit pas, +qui ne peut pas réussir!... + +Mme Delorge rencontrait-elle donc un de ces hommes courageux et +inflexibles que le crime révolte et qui se dévouent jusqu'à l'oubli +d'eux-mêmes à la juste cause du faible et de l'opprimé?... + +Elle l'espéra... Mais lui, sans attendre seulement sa réponse, la +quitta, et bientôt elle l'aperçut au milieu d'un groupe d'habits noirs, +gesticulant avec une véhémence croissante... + +Pourtant elle essaya de le rejoindre. Un remous de la foule la repoussa +bien loin. A ses côtés, des jeunes gens criaient: + +--La Constitution est violée!... Louis Bonaparte s'est mis hors la +loi!... + +Et encore: + +--Courons, c'est à la mairie du dixième que les représentants vont se +réunir... + +Éclairée par les événements et aussi par les paroles du représentant, +Mme Delorge commençait à entrevoir, croyait-elle, les raisons qui +avaient armé les meurtriers de son mari. + +A ce complot, préparé de longue main et dans l'ombre, et qui éclatait en +ce moment au grand jour, il avait fallu bien des complices. Un mot +prononcé la veille eût tout fait échouer. Ce mot, le général avait dû le +savoir, soit qu'il l'eût deviné ou surpris, soit qu'un complice le lui +eût étourdiment confié. + +Donc, Mme Delorge voyait sa destinée liée à celle du coup d'État. + +Qu'il échouât!... Ah! les vengeurs lui arriveraient en foule. + +Qu'il réussît, au contraire! Jamais sans doute justice ne serait +faite... + +Mais un soudain souvenir l'arracha brusquement à ses sombres +méditations. + +L'enterrement du général devait avoir lieu à trois heures, il était près +de midi... et elle se trouvait à une lieue de sa maison. + +A cette pensée, la fatigue qui l'accablait disparut, et c'est avec une +hâte convulsive qu'elle regagna l'endroit où elle avait laissé son +fiacre. Mais il n'y était plus. Les troupes qui s'étaient massées sur +l'esplanade des Invalides avaient forcé le cocher de s'éloigner, et ce +n'est qu'après de longues recherches qu'elle le retrouva sur le quai +d'Orsay. + +--Rue Sainte-Claire, à Passy, commanda-t-elle en s'élançant dans la +voiture, et vite, surtout, bien vite... + +C'était facile à commander, impossible à exécuter au milieu de +l'incessant mouvement des troupes de toutes armes qui s'alignaient le +long des quais, qui gardaient les ponts ou se formaient en carré sur la +place de la Concorde. + +Le cocher lança bien son cheval, mais à peine engagé dans la grande +allée des Champs-Élysées, il fut contraint de l'arrêter. + +Le président de la République, le prince Louis-Napoléon Bonaparte, +s'avançait à cheval, entouré d'un nombreux état-major doré sur toutes +les coutures. + +Instinctivement, Mme Delorge avança la tête à la portière, et au +premier rang, à cheval, plus hautain que jamais, elle reconnut le comte +de Combelaine... + +Alors, une soudaine et foudroyante inspiration l'éclaira... Une colère +terrible charria tout son sang à son cerveau... Et roidissant le bras +dans la direction de cet homme: + +--C'est lui!... s'écria-t-elle, c'est lui!... + +Mais ce cri désespéré devait se perdre comme en un désert dans l'émotion +d'un tel moment. Personne ne se trouva pour le relever. + +Personne... hormis l'homme qu'il accusait. + +M. de Combelaine se pencha sur son cheval, ses yeux rencontrèrent ceux +de Mme Delorge, et elle crut surprendre sur ses lèvres le sourire +ironique et triomphant du coupable sûr de l'impunité. + +Et pourquoi non! + +Si là-bas, sur la place du palais Bourbon, l'issue du coup d'État +semblait encore douteuse, ici, près de l'Élysée, tout présageait une +victoire. + +Le prince, entouré de son escorte piaffante et dorée, souriait, et bien +au-dessus du roulement des tambours et des fanfares des clairons, +s'élevaient les acclamations des soldats. Déjà, aux cris de: «Vive le +président!» se mêlaient des cris bien autrement significatifs de: «Vive +l'empereur!...» + +Autour d'elle, dans la foule qui se pressait sur le trottoir, Mme +Delorge ne découvrait que des visages consternés ou stupéfaits. Les +imprécations étaient rares. A peine quelques sceptiques osaient-ils +rappeler à demi-voix les entreprises avortées de Boulogne et de +Strasbourg. + +--C'est fini! murmura la malheureuse femme, c'est fini!... + +Déjà le triomphant cortège était passé. Le cocher reprit sa course, et +vingt minutes plus tard il s'arrêtait devant la villa de la rue +Sainte-Claire. + +Debout près de la grille, Krauss attendait. + +Apercevant sa maîtresse: + +--Ah! madame, s'écria le digne serviteur, que vous est-il arrivé!... +Nous étions tous, ici, dans une inquiétude mortelle. M. Ducoudray +voulait partir à votre recherche; nous ne savions que faire... + +C'est qu'il était deux heures. C'est que les employés des pompes +funèbres étaient arrivés. Déjà la porte était tendue de draperies +noires... + +--Où est... mon mari? demanda la pauvre femme... + +Krauss suffoquait... Pour la dixième fois depuis la veille, il frémit de +cette crainte que la raison de sa maîtresse ne résistât pas à tant +d'effroyables assauts. + +--Hélas! balbutia-t-il, on a apporté la bière, et... moi-même, j'ai +enseveli mon général. Si madame voulait me croire... + +--C'est bien!... interrompit-elle. + +Et toujours de ce même pas d'automate qui épouvantait tant l'honnête +Krauss, l'œil fixe et sec, elle gravit l'escalier... + +Le cercueil du général était au milieu de la chambre, posé sur deux +tréteaux et recouvert d'une draperie noire avec une grande croix +blanche. Auprès, étaient les deux prêtres qui avaient veillé le corps, +et M. Ducoudray. + +--Que tout le monde se retire, commanda Mme Delorge d'un accent qui +ne souffrait pas de réplique, et qu'on m'amène mon fils... + +On obéit, et elle demeura seule, debout, devant ce cercueil où en même +temps que la dépouille mortelle de son mari on avait scellé sa vie à +elle, son bonheur et toutes ses espérances... + +Elle se maudissait de ne s'être pas trouvée là pour ensevelir de ses +mains l'homme qu'elle avait tant aimé, et elle frissonnait d'un désir +immense, impérieux, irrésistible, de le voir une fois encore, la +dernière. + +Certainement elle allait donner l'ordre de déclouer la bière, quand elle +se sentit tirer par sa robe. + +C'était son fils, c'était Raymond, qui venait d'entrer, et qui blême, le +visage décomposé, la poitrine gonflée de sanglots, lui disait: + +--Mère, c'est moi. Tu m'as appelé, que me veux-tu? Je t'en prie, +parle-moi!... + +Elle lui prit la main, et l'attirant près du cercueil: + +--Si je t'ai fait venir, ô mon fils, prononça-t-elle, c'est qu'il ne +faut pas que jamais le souvenir de ce moment affreux s'efface de ta +mémoire... Tu n'étais qu'un enfant hier, le coup terrible qui nous +frappe doit faire de toi un homme... Tu as désormais à remplir un devoir +sacré... + +Le malheureux la regardait d'un air de stupeur profonde. + +--On t'a dit, poursuivit-elle, je t'ai dit moi-même que ton père a été +tué en duel... C'est faux, tout me le prouve. Ton père, le vaillant et +loyal soldat, a été assassiné! et je connais le meurtrier... Oui, je +suis prête à jurer, sur mon salut éternel, que je le connais... + +Elle respira avec effort, et reprit, en laissant tomber lourdement +chacune de ses paroles: + +--Les circonstances sont telles, mon fils, que tout sera mis en +œuvre, sans doute, pour étouffer la vérité. Il se peut que la justice +humaine nous trahisse. Il se peut que le coupable paraisse tout à coup +hors de notre portée. N'importe! ton père, Raymond, doit être vengé. +C'est à cette œuvre que je vais consacrer ma vie. Peut-être y +succomberai-je. Alors tu seras là... Jure-moi, mon fils, que ton père +sera vengé, que tu consacreras à cette cause sainte tout ce que tu auras +de force, d'intelligence et d'énergie... Jure que tu renonces à +t'appartenir tant que le lâche assassin n'aura pas été puni!... + +D'un geste solennel, Raymond étendit la main au-dessus du cercueil, et +dit: + +--Je le jure!... + +Mme Delorge n'eut pas le temps d'ajouter une syllabe. + +Des pas lourds ébranlaient l'escalier, des hommes vêtus de la sinistre +livrée des pompes funèbres parurent à la porte de la chambre, disant +entre eux: + +--Voilà le cercueil à descendre... Mâtin! il n'a pas l'air léger! + +Ils s'approchaient, insoucieux de leur besogne lugubre, tout en +échangeant ces réflexions, et déjà ils enlevaient la draperie noire... + +Oh! alors, véritablement, Mme Delorge sentit son cœur se briser et +sa raison vaciller... Folle de douleur, elle se jeta contre le cercueil, +en s'écriant: + +--Non! vous ne l'emporterez pas, je vous le défends... + +Mais c'était la convulsion suprême de sa douleur, ses bras presque +aussitôt se détendirent, ses yeux se fermèrent, sa tête se renversa en +arrière et elle roula inanimée sur le tapis... + + + + +VII + + +Il faisait nuit depuis longtemps, lorsqu'avec le libre exercice de sa +raison, Mme Delorge recouvra la faculté de souffrir. + +Elle était couchée dans la chambre, dans le lit de son fils. + +Une veilleuse brûlait sur la cheminée. Près du feu, dans un fauteuil, +une femme de chambre sommeillait à demi... + +Ce qui s'était passé depuis le moment où elle avait perdu connaissance, +la pauvre femme le comprenait. + +On l'avait fait revenir à elle, on l'avait couchée et elle s'était +endormie de ce sommeil de plomb qui suit les grandes crises, faveur +suprême de la nature. + +Mais un grand apaisement s'était fait en son âme, si grand qu'elle s'en +étonnait presque. Sans cesser d'être aussi profonde et aussi intense, sa +douleur était devenue calme. Elle pouvait réfléchir, envisager +froidement sa situation présente, et mesurer la grandeur des devoirs que +lui réservait l'avenir. + +Ainsi elle s'efforçait de voir clair en elle-même, quand, à un mouvement +qu'elle fit, la femme de chambre se leva et s'approcha. + +--Madame est éveillée?... demandait cette fille; madame se sent-elle +mieux?... + +--Oui, bien mieux... Quelle heure est-il? + +--Dix heures bientôt. + +--Où sont mes enfants? + +--Mlle Pauline est couchée. M. Raymond est avec M. Ducoudray dans le +bureau de... + +Elle hésita, et c'est en balbutiant qu'elle acheva: + +--...Dans le bureau de défunt monsieur. + +Elle avait tort d'hésiter. La douleur de Mme Delorge n'était pas de +celles qui, mesquines et idiotes, dépendent d'un mot, que telle +expression calme et que telle autre avive. + +--Puisqu'il en est ainsi, dit-elle, donnez-moi ce qu'il me faut pour +m'habiller. + +--Quoi! madame veut se lever, malade comme elle l'est?... + +--Je ne suis pas malade... Faites ce que je vous dis. Il faut que je +remercie M. Ducoudray, et lui-même doit souhaiter me parler. + +Elle ne se trompait pas, et c'était avec la plus vive impatience qu'en +ce moment même le digne bourgeois attendait son réveil. + +Il avait appris enfin les événements de la matinée, les mesures du coup +d'État, et se demandait, non sans anxiété, quel avait pu être le +résultat des recherches de Mme Delorge. + +Cela le préoccupait si fort, qu'au lieu de courir à Paris, pour +s'informer, pour voir, comme ç'avait été sa première inspiration, il +était revenu, aussitôt l'enterrement, à la villa de la rue +Sainte-Claire. + +Cependant, la soirée s'avançait et il songeait à se retirer, lorsque +Mme Delorge parut... + +Il se dressa, mais les paroles expirèrent sur ses lèvres à la vue de la +malheureuse femme. + +Ses cheveux n'avaient pas blanchi en une nuit, comme il arrive +fréquemment dans les romans, mais en vingt heures, elle avait vieilli de +vingt années. + +Élisabeth Delorge, la belle, l'adorée, l'heureuse épouse, n'était plus. + +Celle qu'il voyait, pâle et glacée sous ses vêtements de deuil, le +regard éteint et le visage immobile, c'était Mme veuve Delorge. + +Cependant il ne tarda pas à se remettre de son étonnement, et clairement +et brièvement, elle lui dit les événements de la matinée. + +Il en était indigné, exaspéré, furieux... + +Car il était libéral, ainsi qu'il s'en faisait gloire, passionnément +libéral. Il avait toujours fait une opposition farouche au tyran +Louis-Philippe, et avait même contribué, sans s'en douter, à le +renverser, ce dont, matin et soir, dans le silence de son logis, il +demandait pardon au bon Dieu. + +Quant au reste, sans être aussi affirmatif que Mme Delorge, il +partageait ses soupçons. + +Que le général eût eu connaissance du complot, cela ne lui semblait pas +douteux. On avait dû lui faire des ouvertures à brûle-pourpoint; sa +loyauté s'en était indignée, il avait peut-être menacé de parler, et le +négociateur n'avait pas hésité à le tuer, pour assurer le secret de la +conspiration. + +Mais ce meurtrier était-il vraiment M. de Combelaine?... C'est ce dont +M. Ducoudray n'était pas absolument persuadé, disant qu'un sourire sur +les lèvres d'un homme ne prouve pas qu'il a commis un crime... + +--Il l'a commis, j'en suis sûre! interrompit violemment Mme Delorge. +Cet homme a été notre mauvais génie. Tous nos malheurs datent du jour où +il est arrivé à Oran avec M. de Maumussy et M. Coutanceau. Déjà ils +préparaient le coup d'État qui éclate aujourd'hui. Maintenant, je sais +ce qu'ils avaient pu dire à mon mari, le jour où il les chassa de chez +lui... Depuis, je n'ai pas revu M. de Maumussy, mais M. de Combelaine +est venu ici deux fois... Allez, il est de ces pressentiments qui ne +trompent pas: l'assassin, c'est lui!... + +Malheureusement, les circonstances étaient étrangement contraires. + +--Car, bien évidemment, disait M. Ducoudray, la mort de mon pauvre ami +va passer inaperçue... Et quand le calme sera rétabli, quelle que soit +d'ailleurs l'issue de la lutte, on l'aura oublié. C'est triste à dire, +mais c'est ainsi. Obtiendrons-nous seulement une enquête? Et si nous +l'obtenons, comment faire éclater la vérité? Où trouver des preuves, des +témoins?... + +Il fut interrompu par l'entrée brusque de Krauss, lequel arrivait, un +papier à la main, criant: + +--Ah! monsieur, si vous saviez!... + +Mais il demeura béant en apercevant Mme Delorge, qu'il croyait encore +couchée, et durant dix secondes il parut se demander s'il devait se +taire ou parler. + +Enfin, s'arrêtant à ce dernier parti: + +--Je crains bien, reprit-il, que Marie, la cuisinière, n'ait fait une +grosse sottise. Ce tantôt, pendant... l'enterrement, un homme s'est +présenté, un homme qui voulait absolument parler à madame, pour une +affaire très importante, à ce qu'il assurait, et qui concernait mon +pauvre défunt maître... Madame dormait à ce moment, la cuisinière était +seule à la maison, elle répondit qu'il n'y avait personne... L'homme +parut désolé, et dit qu'il repasserait... Puis, se ravisant, il demanda +du papier et un crayon et écrivit ceci... + +Le papier que lui présentait Krauss, Mme Delorge le prit, le lut d'un +coup d'œil, et le passa à M. Ducoudray, en disant: + +--Vous demandiez des témoins, monsieur, que pensez-vous de celui-ci?... + +Sur ce papier il y avait écrit, d'une mauvaise écriture: + +«_Laurent Cornevin, employé aux écuries de l'Élysée, à son domicile à +Montmartre, rue Mercadet._» + +Le digne M. Ducoudray avait bondi sur son fauteuil. + +--C'est lui, s'écria-t-il, c'est certainement ce garçon d'écurie qui +éclairait, m'a-t-on dit, le général et son adversaire. Cet homme sait la +vérité, lui!... Quel malheur que je n'aie pas été là quand il est +venu!... Pourquoi ne m'a-t-on pas remis cette adresse aussitôt mon +retour?... + +Le brave Krauss était désolé. + +--Hélas! fit-il, elle n'y attachait aucune importance, la pauvre fille, +et c'est bien par hasard qu'elle m'en a parlé. Elle comptait le remettre +demain à madame. + +Déjà le bonhomme Ducoudray avait pris une grande résolution. + +--C'est un malheur aisément réparable, s'écria-t-il. Demain, avant huit +heures, je serai rue Mercadet, et je verrai ce Cornevin. Il y aura +peut-être quelque chose demain, mais je suis bourgeois de Paris, et une +révolution ne me fait pas peur!... + +A ce grand empressement du digne M. Ducoudray, il était certains mobiles +dont il se gardait de souffler mot, mais qui diminuaient quelque peu son +mérite. + +Il avait fort réfléchi, depuis la veille. + +Considérant la situation de Mme Delorge et la sienne, il s'était +demandé pourquoi un bel et bon mariage ne réunirait pas, dans un avenir +plus ou moins rapproché, selon les circonstances, leur double veuvage? + +[Illustration: Sur le côté une blessure qui avait amené la mort.] + +Pour sa part, il ne discernait aucun obstacle sérieux à ce projet +flatteur. + +Elle n'avait pas quarante ans, il est vrai, et il atteignait, lui, la +soixantaine; mais si elle était belle encore, il était, lui, toujours +vert, et une différence de vingt années entre la femme et le mari n'est +pas rare dans les meilleurs ménages. + +Le désespoir où il voyait Mme Delorge ne le décourageait aucunement. + +Est-ce qu'il n'avait pas été désespéré, lui aussi, lors de la mort de sa +pauvre défunte! Il s'était consolé. Elle se consolerait de même. + +Est-il une douleur ici-bas qui résiste au lent travail du temps, à +l'action dissolvante des semaines succédant aux jours, des années +succédant aux mois?... Non. + +Donc, se voyant beaucoup de chances, il s'était tracé un plan de +conduite. + +Se découvrir en ce moment, laisser seulement entrevoir ses desseins et +ses aspirations, eût été, il le comprenait, une insigne maladresse. + +Risquer un mot, hasarder une allusion, c'eût été à tout jamais se fermer +les portes de la villa. + +S'imposer, au contraire, par les services rendus, s'insinuer, +s'implanter petit à petit lui semblait un chef-d'œuvre de +machiavélisme. + +Et il avait résolu de jouer le rôle d'un vieil ami sans conséquence, +jusqu'au jour où, sûr d'être indispensable, il démasquerait brusquement +ses batteries. + +Or, pouvait-il souhaiter une occasion plus admirable que celle qui +s'offrait à lui pour ses débuts? + +Qu'aurait à refuser Mme Delorge à l'homme qui l'aiderait à se faire +rendre justice? Rien. + +D'un autre côté, et toute question de sentiment à part, M. Ducoudray +n'était pas sans une certaine satisfaction de se trouver mêlé à cette +affaire. Le mystère l'attirait. + +Qu'il courût, à s'occuper de cette affaire, un danger quelconque, il +était à cent lieues de le soupçonner. + +Pour lui, comme pour cent mille autres, le soir du 2 décembre 1851, la +tentative du prince Louis-Napoléon ne pouvait aboutir qu'à un échec +honteux... + +N'importe! toutes ces idées qui grouillaient dans sa cervelle +l'agitaient si fort, qu'il lui fut impossible de fermer l'œil de la +nuit. + +Dès sept heures, le matin du 3 décembre, le mercredi, il était debout, +rasé. Et, à sept heures et demie, il franchissait le seuil de sa maison, +lesté d'une tasse de café à la crème. + +La matinée était sombre et pluvieuse. + +Les boutiques, le long des rues de Passy, s'ouvraient lentement. La +circulation était rare. Les ouvriers qui passaient par groupes, se +rendant à leur chantier, avaient des physionomies singulières et +parlaient bas. + +Pourtant, ce n'est qu'en arrivant à la place de la Concorde que M. +Ducoudray reconnut clairement la gravité des événements. + +La première division de l'armée de Paris, sous les ordres du général +Carrelet, reprenait ses positions de la veille dans les Champs-Élysées, +sur la place et aux abords de l'Élysée et des Tuileries. + +--Diable! grommela M. Ducoudray, voilà beaucoup de soldats!... + +L'impression désagréable qu'il en ressentit devint décidément fâcheuse +lorsqu'il se fut approché d'un groupe qui s'était formé au coin de la +rue Castiglione, devant une affiche qu'on venait de placarder. + +Un jeune homme, l'œil enflammé et la parole vibrante d'indignation, +racontait ce qui était advenu la veille de la tentative de résistance +des représentants réunis à la mairie du Xe arrondissement. + +--Ils étaient au moins trois cents, disait-il... S'étant constitués, ils +venaient de décréter la déchéance du président et de nommer le général +Oudinot commandant en chef des troupes, quand un officier, un +sous-lieutenant de chasseurs à pied, se présente et les somme de se +disperser... Ils refusent, ils déclarent qu'ils ne céderont qu'à la +force... Aussitôt la salle des délibérations est envahie par des agents +et des soldats, qui empoignent les représentants du peuple et les +traînent à la caserne du quai d'Orsay, où ils sont prisonniers... + +Il fut interrompu par un sergent de ville, qui, d'une voix rude, cria: + +--Dispersez-vous!... Les rassemblements sont défendus!... + +Cela indigna M. Ducoudray. + +--Pourquoi donc colle-t-on des affiches, objecta-t-il, s'il est interdit +de s'arrêter pour les lire... + +--Vous, le vieux, prononça l'agent, je vous engage à filer, sinon!... + +Sinon quoi? Il accompagnait sa menace d'un si terrible coup d'œil, +que M. Ducoudray crut voir s'entr'ouvrir la porte des cachots... + +Il fila... + +Et, tout en hâtant le pas, il réfléchissait qu'il serait peut-être +prudent de remettre à un autre jour sa visite à Montmartre... + +Oui, mais que penserait Mme Delorge en le voyant revenir si vite, et +que lui dirait-il?... Ce n'est pas qu'un mensonge fût bien difficile à +inventer; mais cette veuve d'un soldat renommé pour son courage devait +priser la bravoure et être sensible à des dangers courus à son service. + +Il continua donc sa route, et ne tarda pas à arriver au boulevard. + +L'agitation y était sensible, bien que sourde encore et contenue. +Beaucoup de boutiques n'étaient qu'entr'ouvertes, comme il arrive à +Paris quand on s'attend à quelque chose. + +De petites affiches manuscrites, appelant aux armes, étaient collées +contre les arbres avec des pains à cacheter, et les passants +s'arrêtaient pour les lire. Mais un sergent de ville passait, qui +arrachait brutalement l'affiche, et tout était dit... + +--C'est égal, pensait M. Ducoudray, ça chauffe... Ça sent la poudre! + +Il ne se trompait pas. + +Au moment où il arrivait à la hauteur de la rue Drouot, il fut croisé +par plusieurs jeunes gens qui couraient en criant: + +--Aux armes! On se bat au faubourg Saint-Antoine! Un représentant vient +d'être tué!... Aux armes!... + +--Certainement ils ont raison! dit M. Ducoudray à un homme arrêté comme +lui sur le boulevard... + +L'autre ne répondit pas... + +Un escadron de lanciers arrivait au grand trot du côté de la +Madeleine... Bravement, M. Ducoudray se jeta rue Drouot. + +Cette idée qu'on n'était peut-être pas en sûreté sur le boulevard lui +rendait ses jambes de vingt ans, et c'est avec la rapidité d'une flèche +qu'il franchit la rue Drouot, traversa le faubourg Montmartre et se mit +à remonter les pentes roides de la rue des Martyrs et de la chaussée +Clignancourt... + +A mesure qu'il s'éloignait du centre, de ce forum sceptique et léger +qu'on appelle le boulevard, l'émotion diminuait... + +Les boutiquiers causaient sur le pas de leur porte, mais ils +plaisantaient, riant d'un rire ironique. Les passants lisaient les +affiches, mais ils haussaient les épaules... + +Du moins, M. Ducoudray s'attendait à trouver Montmartre fort agité. +Erreur. Jamais ce quartier, si impressionnable et si remuant, n'avait +été plus calme. Et cependant, depuis le matin, Jules Bastide et le +représentant Madier de Montjau couraient les ateliers et appelaient aux +armes. + +Cependant, M. Ducoudray arrivait rue Mercadet, à l'adresse indiquée par +l'employé des écuries de l'Élysée... + +C'était une vaste maison à cinq étages, qui, à en juger par le nombre +des fenêtres, excessivement rapprochées les unes des autres, devait être +divisée en une infinité de petits logements. + +Un long couloir obscur et étroit, fort malpropre et très boueux, +conduisait à la loge du portier, une véritable niche ménagée sous +l'escalier. + +Dans cette loge, une vieille femme était assise, surveillant +l'ébullition d'un poêlon d'où s'échappaient des odeurs suspectes. + +--Monsieur Laurent Cornevin, s'il vous plaît? demanda M. Ducoudray. + +--Il ne doit pas être chez lui, répondit la portière, mais sa femme y +est. + +--Il est donc marié? + +--Tiens! pourquoi donc pas? Oui, il est marié, et il a même cinq +enfants, trois filles et deux garçons... + +L'espoir que la femme saurait lui dire où trouver son mari décida le +bonhomme. + +--Indiquez-moi, s'il vous plaît, demanda-t-il, le logement de M. +Cornevin. + +--C'est au premier, répondit la portière... au premier, en descendant du +ciel, bien entendu. + +Et se penchant à la fenêtre de sa loge, qui ouvrait sur la cour: + +--Ohé! m'ame Cornevin! cria-t-elle, d'une voix à érailler le crépi des +murs, v'là un monsieur pour vous! + +La précaution n'était pas inutile. + +M. Ducoudray allait se perdre dans le dédale des corridors, lorsque +Mme Cornevin arriva à son secours. + +C'était une femme encore jeune, grande, bien faite, point jolie, mais en +qui tout respirait la douceur et l'honnêteté. + +Elle était pauvrement vêtue, mais très proprement, et tenait sur les +bras un enfant de huit ou dix mois, joufflu et bien portant. + +--Veuillez prendre la peine d'entrer, monsieur, dit-elle au digne +bourgeois. + +Il entra dans une petite pièce resplendissante de propreté, et alors +seulement il s'aperçut que Mme Cornevin avait les yeux rouges de +pleurs mal essuyés. + +--Madame, commença-t-il, j'aurais à parler à votre mari pour une affaire +de la plus haute importance et qui ne souffre aucun retard... +Pouvez-vous me dire où je le rencontrerais?... + +--Hélas! monsieur, je n'en sais rien moi-même. + +M. Ducoudray tressaillit. + +--Vous dites?... fit-il. + +--Je dis, monsieur, que je ne sais ce qu'il est devenu, répéta la pauvre +femme. + +Et incapable de maîtriser son chagrin: + +--Il n'est pas rentré cette nuit, poursuivit-elle en fondant en larmes, +et quoiqu'il ne fût pas de service, je n'étais pas très inquiète, +pensant qu'il avait sans doute pris le tour d'un camarade. Cependant, +dès qu'il a fait jour, j'ai couru à l'Élysée pour avoir de ses +nouvelles. Ah! monsieur, ses camarades m'ont répondu qu'ils ne l'ont pas +vu depuis trois jours!... Un homme qui aime tant sa maison et ses +enfants, si économe, si honnête, si bon!... C'est la première fois qu'il +se dérange depuis notre mariage!... Mais non! ce n'est pas possible, il +faut qu'il lui soit arrivé quelque malheur... + +Le digne rentier était devenu plus blanc que sa chemise. + +Entre la mort du général Delorge et la singulière disparition de +Cornevin, seul témoin de cette mort mystérieuse, il découvrait un +rapport frappant et peu fait pour rassurer. + +Cependant, il s'efforça de dissimuler sa terrible émotion, et d'une voix +qui n'était pas trop altérée: + +--Voyons, voyons, ma chère dame, dit-il, ne vous désolez pas ainsi, que +diable! Vous allez voir reparaître votre mari. Il se sera attardé avec +quelque camarade. + +--Impossible! monsieur. Tous ses camarades sont consignés depuis +quarante-huit heures à l'Élysée... + +--Alors, comment se fait-il qu'il se soit absenté? + +--C'est justement ce que les autres se demandent... + +M. Ducoudray se le demandait aussi, et il sentait en même temps un +frisson courir le long de son échine. Un crime avait été commis... n'en +avait-on pas commis un second pour cacher le premier? + +--Quand avez-vous vu votre mari pour la dernière fois, madame? +interrogea-t-il. + +--Hier matin. Nous avons déjeuné ensemble, et après, il s'est habillé en +me disant qu'il avait une commission à faire du côté de Passy. + +--Et il ne vous a pas dit quelle sorte de commission? + +--Non. Je sais seulement qu'il voulait voir la femme d'un général, et +que c'était pour quelque chose de très grave. + +Elle fut interrompue par l'entrée de deux petits garçons, l'un de huit +ans, l'autre de dix, qui arrivaient en chantant et en se bousculant, +mais qui se découvrirent poliment dès qu'ils aperçurent un étranger. + +C'étaient les deux aînés de Mme Cornevin. Elle parut fort surprise de +les voir, et d'un air sévère: + +--Que venez-vous faire ici à cette heure? demanda-t-elle. Comment +êtes-vous sortis de l'école?... + +--Le maître nous a renvoyés. + +--Renvoyés! pourquoi? + +--Ah! voilà! Il nous a dit comme cela: Allez-vous-en tous, et rentrez +bien vite chez vous, parce qu'il va y avoir une révolution. + +Mme Cornevin pâlit. Bien qu'elle fût allée à l'Élysée le matin, elle +ne savait rien, on ne lui avait rien dit. + +--Une révolution!... murmura-t-elle. On va se battre et je ne sais pas +où est Laurent!... + +--S'occupait-il donc de politique? interrogea M. Ducoudray. + +--Lui? monsieur! Ah! jamais de la vie! Il ne songeait, le cher homme, +qu'à travailler pour les enfants et pour moi!... + +De sa vie, le digne bourgeois ne s'était senti plus mal à l'aise. Mille +appréhensions vagues et sinistres l'assaillaient. Ce logis lui semblait +affreusement dangereux, le plancher lui brûlait les pieds. + +--Je ne veux pas vous importuner davantage, dit-il à la pauvre femme, je +repasserai demain, et croyez-moi, M. Cornevin sera rentré... + +Mais comme de raison, elle lui demanda son nom, pour le répéter à son +mari. + +Il frémit à cette demande. Donner son nom!... Ne serait-ce pas une +imprudence énorme? + +Il rentra donc son portefeuille d'où il s'apprêtait à tirer sa carte, et +saisissant le premier nom qui se présenta à sa mémoire: + +--Dites à votre mari, madame, répondit-il, que c'est M. Krauss qui est +venu le visiter. + +Ce n'était pas précisément héroïque, ce que faisait là le digne +bourgeois, mais la tête n'y était plus. + +Cette idée que peut-être Cornevin avait été supprimé parce qu'il +possédait un secret dont lui, Ducoudray, se trouvait dépositaire, cette +idée lui donnait la chair de poule. + +Et tout en descendant l'escalier, il récapitulait tous les moyens connus +de se débarrasser d'un homme, depuis le coup d'épée d'un spadassin bien +payé jusqu'au poison subtilement glissé dans le potage par une +cuisinière séduite à prix d'or. + +--Brrr!... faisait-il, brrr!... + +Songeant qu'à la suite des grands meneurs du coup d'État, Morny, Maupas, +Saint-Arnaud, Magnan, il avait entendu nommer le vicomte de Maumussy, le +comte de Combelaine, et M. Coutanceau même, qui passait pour avoir mis +sa fortune au service du prince-président. + +Cependant, une fois hors de la maison, il respira plus librement, et le +grand air, la marche et le mouvement de la rue produisant leur effet, il +ne tarda pas à se reprocher d'avoir peut-être cédé à des craintes +exagérées. + +D'un autre côté, le succès du coup d'État ne lui semblait rien moins +qu'assuré. + +Plus il se rapprochait du centre de Paris, plus la fermentation +s'accentuait. Les quartiers de la rue des Martyrs et du faubourg +Montmartre, si calmes lorsqu'il les avait traversés, commençaient à +s'agiter. + +L'indignation succédait à la dédaigneuse indifférence du premier moment, +et tout semblait annoncer une lutte prochaine. + +On s'assemblait et on battait des mains devant les affiches des divers +comités de résistance, affiches ardemment pourchassées par la police +cependant, et qui toutes résumaient la même idée en des termes presque +identiques: + +«La constitution est violée... Louis-Napoléon s'est mis lui-même hors la +loi... Aux armes!...» + +Parfois, un homme passait, un fusil sur l'épaule, qui criait: + +--Venez, citoyens, venez!... On se bat rue de Rambuteau. + +Au bruit de ces paroles, M. Ducoudray s'animait peu à peu, comme un +vieux cheval au son de ses grelots. + +--Décidément, ça marche, pensait-il, ça marche!... + +Mais c'était bien autre chose vraiment sur le boulevard. + +La foule, de moment en moment, y devenait plus compacte et plus animée. +A tous les coins de rue, et jusque sur le milieu de la chaussée, des +groupes se formaient. Sur les chaises des cafés, des orateurs improvisés +montaient, qui lisaient le décret de déchéance prononcé par l'assemblée +du Xe arrondissement, ou l'arrêt de mise en accusation de +Louis-Napoléon Bonaparte par la haute cour de justice... + +Des escouades de sergents de ville, l'épée à la main, circulaient à +travers cette cohue, appuyés par des hommes de mauvaise mine, en +bourgeois et armés de casse-tête et de bâtons... + +Les mêmes cris les accueillaient partout: + +--Vive la Constitution! A bas Soulouque!... + +Sur la chaussée, les pelotons de cavalerie se succédaient. + +La foule s'ouvrait pour laisser passer les chevaux, et se reformait +derrière eux aux cris de: + +--Vive la République! Vive l'armée!... + +La fièvre commençait à gagner M. Ducoudray... Il n'avait plus peur; le +bourgeois des glorieuses journées de Juillet se réveillait en lui. Il +oubliait Passy, Mme Delorge, son ami le général et M. de Combelaine. + +--Il faut que je voie la fin de tout ceci! se dit-il. + +Et il entra pour déjeuner dans un café du boulevard des Italiens. + +Là, les nouvelles affluaient; vraies ou fausses, absurdes parfois, mais +toutes et toujours favorables à la résistance. + +On affirmait que les meneurs du coup d'État commençaient à perdre la +tête... que M. de Maupas tremblait de peur à la préfecture de police... +que le général Magnan hésitait... que Lamoricière venait de s'évader et +de se mettre à la tête de quatre régiments... + +On assurait que dans les cours de l'Élysée, quatre voitures de poste +venaient d'être attelées pour emporter bien vite et bien loin le +président et ses complices... et quelques millions, ajoutaient les bien +informés... + +En vrai Parisien qu'il se vantait d'être, l'excellent M. Ducoudray +buvait comme du lait toutes ces nouvelles, les tenant pour assurées, +puisqu'elles flattaient ses espérances et ses instincts. + +Et il n'était pas éloigné de croire le coup d'État décidément tombé dans +l'eau, quand il sortit du restaurant, tout disposé à l'optimisme, tel +qu'un homme qui, ayant bien déjeuné, vit en paix avec son estomac. + +Il ne tarda pas à reconnaître son erreur. + +Pendant le temps qu'il avait mis à prendre son repas, la mobile +physionomie du boulevard avait changé. + +La foule y était plus compacte, s'il est possible, mais grave, +désormais, et presque silencieuse. Plus de rires, plus de quolibets. +Plus de ces cris de: «A bas Soulouque!» qui avaient fait ouvrir de si +grands yeux aux soldats de la ligne. + +Évidemment, la situation s'était tendue. + +On eût dit que chacun comprenait que l'instant décisif arrivait où les +plus grands événements ne tiennent qu'à un fil, qu'on en était à cette +minute suprême d'où dépendent les opérations les mieux combinées. + +Les hommes à bâton, les décembrailliards, comme on les appelait alors, +avaient disparu du trottoir. Mais les escadrons de lanciers étaient plus +nombreux sur la chaussée. Ils ne cessaient d'aller et de venir de la +Madeleine à la Bastille, maintenant en communication les troupes des +Champs-Élysées et celles qui occupaient les quartiers du Temple et de +l'Hôtel-de-Ville... + +--Se bat-on quelque part? interrogeait de ci et de là M. Ducoudray. + +--Oui. Il y a des barricades rue Transnonain, rue Beaubourg et rue +Grenetat. + +--Et c'est la police qui les fait faire, ajoutait un voisin. + +Positivement l'estimable bourgeois commençait à ressentir quelque chose +de son malaise du matin, lorsque tout à coup, vers quatre heures, +circula à travers cette foule immense une rumeur profonde, rapide comme +le frisson d'une décharge électrique. + +[Illustration: Je vis le général étendu mort, dans un coin.] + +--Qu'est-ce encore? demanda M. Ducoudray à deux jeunes gens qu'il +coidoyait. + +--La proclamation de Saint-Arnaud. L'avez-vous lue? + +--Non. Où la lit-on? + +--Au coin de toutes les rues, parbleu! + +Le digne rentier se trouvait à la hauteur du faubourg Poissonnière. Il +tourna la première rue qu'il rencontra, et, au milieu des clameurs +indignées de deux cents personnes rassemblées devant une affiche, il +lut: + + + «Habitants de Paris, + + Le ministre de la guerre, + + Vu la loi sur l'état de siège, + + Décrète: + + Tout individu pris construisant ou défendant une barricade, ou les + armes à la main, sera fusillé. + + _Le général de division, ministre de la guerre_, + + LE ROY DE SAINT-ARNAUD.» + + + +C'était bref, précis et significatif. + +C'était en six lignes toute la politique du coup d'État du 2 décembre +1851. + +--Oh! faisait M. Ducoudray consterné et révolté: oh!... + +Et cependant, bien loin d'éteindre la résistance, cette menaçante +proclamation semblait l'attiser. + +--C'est ce qu'on veut, ricanait un homme à barbe blanche; il faut bien +un prétexte pour engager les troupes!... + +Presque au même moment, et comme pour lui donner raison, une violente +fusillade pétilla dans la direction du quartier des Gravilliers. + +Et peu après, un jeune homme passa haletant, qui criait: + +--C'est rue Aumaire, et on se cogne dur, allez; je vais chercher un +fusil. + +Plus d'un devait avoir eu la même idée, car deux pas plus loin, M. +Ducoudray vit un boutiquier fermer ses volets, et écrire dessus à la +craie: «Armes données.» + +Pourtant la nuit était venue, la fusillade s'éteignait peu à peu, on +n'entendait plus que des coups de feu isolés... + +A force de jouer des coudes dans la cohue qui roulait à plein trottoir, +le digne rentier était arrivé au Château-d'Eau, lorsque soudain un cri +terrible sortit de mille poitrines à la fois, immédiatement suivi d'un +sourd roulement... et il se trouva entraîné par un irrésistible remous +de la foule... + +Une femme dont le chapeau avait été arraché, et qui traînait une petite +fille, s'accrochait à lui désespérément en criant: + +--Au nom du ciel! sauvez mon enfant! + +Il essaya de lui porter secours, mais un choc violent le jeta contre un +arbre, un tourbillon passa devant lui, et il vit luire au-dessus de sa +tête l'éclair d'un sabre... Il ferma les yeux. + +Quand il les rouvrit, plus rien. + +Le terrain était vide autour de lui, la foule fuyait éperdue dans toutes +les directions, et quelques hommes ramassaient les blessés restés sur le +carreau. + +Les lanciers avaient chargé. + +--Ah! cela ne se passera pas ainsi, grondait le digne bourgeois en +crispant les poings, et demain... demain!... + +Tout, en effet, pour lui qui connaissait si bien son Paris, présageait +pour le lendemain une journée de revanche. + +Jamais mouvement révolutionnaire ne lui avait paru si accentué ni si +puissant que celui qui se prononçait en cette soirée du 2 décembre 1851. + +A tous les coins de toutes les rues qu'il traversait, des groupes se +formaient, sombres, menaçants, d'où s'élevaient tantôt la voix d'un +orateur, tantôt de véhémentes protestations. Et ce n'était plus +seulement la bourgeoisie qui se révoltait, les blouses se mêlaient aux +paletots, et les mains calleuses serraient les mains gantées. Puis, de +distance en distance des ébauches de barricades s'élevaient... + +Mais sa hâte était grande de retrouver Mme Delorge, et un fiacre +étant venu à passer, vide, il le prit... + + + + +VIII + + +La nuit était depuis longtemps venue, lorsque M. Ducoudray arriva à la +villa de la rue Sainte-Claire, et pour la première fois, en tirant la +chaîne de la cloche, il songea à la façon dont il rendrait compte de sa +mission à la veuve de son ami le général. + +--Je n'ai rien à lui cacher, pensait-il, non, rien... sauf toutefois le +sentiment de prudence qui m'a fait dissimuler mon nom, et qu'elle ne +comprendrait peut-être pas, si naturel qu'il soit. + +Il s'attendait d'ailleurs à la trouver anéantie de désespoir, dévorée +d'inquiétude à son sujet, et à peine en état de l'entendre. + +Il la trouva dans le salon, comme autrefois, du vivant du général, +berçant sa fille sur ses genoux, pendant que Raymond achevait ses +devoirs pour la classe du lendemain. + +Elle était bien pâle encore, la malheureuse femme, et les marbrures de +ses joues trahissaient des larmes bien récentes; mais la fermeté de son +regard et le pli de ses lèvres disaient son inébranlable résolution de +demeurer stoïque, quoi qu'il pût arriver désormais. + +Lorsque M. Ducoudray entra, elle se souleva légèrement pour le saluer, +et c'est du ton le plus calme qu'elle dit: + +--Eh bien! monsieur?... + +Lui restait interdit et quelque peu troublé, à trois pas de la porte. + +Jamais femme ne lui était apparue aussi imposante que cette veuve, en +qui l'excès de la douleur semblait avoir anéanti toute sensibilité, et +qui vivante avait le froid du marbre des statues. + +Comme elle répétait sa question, cependant, il s'avança en regardant +Raymond, avec un clignement de paupières qui signifiait clairement: + +--Puis-je parler devant cet enfant? + +--Mon fils ne doit ignorer aucune des circonstances de la mort de son +père, monsieur Ducoudray, dit Mme Delorge... Peut-être un jour +sera-t-il appelé à le venger. Parlez donc sans crainte... + +Le digne rentier s'assit, et avec une volubilité extraordinaire, masque +de son embarras, il se mit à narrer par le menu les événements de la +journée, disant la physionomie de Paris, l'attitude de la foule, les +dangers qu'il avait courus. + +--Mais Cornevin? interrompit Mme Delorge, ce garçon d'écurie de +l'Élysée, l'avez-vous vu!... + +--Je n'ai rencontré que sa femme, répondit le bonhomme. Et tout de suite +il exposa ce qu'il appelait l'affreuse vérité, hésitant, craignant +d'effrayer Mme Delorge. + +Elle ne sourcilla même pas, et toujours de son accent glacé: + +--C'est un grand malheur! prononça-t-elle, mais je m'attendais à quelque +chose de ce genre... + +Et comme le digne rentier s'empressait d'ajouter que certainement +Cornevin ne tarderait pas à reparaître, qu'on ne supprime pas un +citoyen... + +--Pourquoi, interrompit-elle, essayer de me donner un espoir que vous +n'avez pas? Ce pauvre garçon était un témoin trop redoutable pour qu'on +ne l'éloignât pas de façon ou d'autre... Plus il était honnête, plus il +a dû paraître dangereux... On l'épiait sans doute, et en venant ici il +s'est condamné... Les circonstances étaient trop propices pour qu'on +n'en profitât pas. Qu'est un homme, je vous le demande, en ces jours de +tourmentes politiques? Moins qu'un fétu que le vent balaie... + +M. Ducoudray se sentait blêmir... + +--...Moins qu'un fétu! pensait-il. Comme elle dit cela! brrr!... + +--Ce qui doit nous donner espoir et courage, madame, hasarda-t-il, c'est +que ce coup d'État ne réussira pas... + +--Il réussira, monsieur... + +--Oh! permettez-moi, je viens de traverser Paris, et je me connais assez +en révolutions pour être sûr... + +--Le coup d'État réussira, vous dis-je. J'ai appris bien des choses +depuis que je ne vous ai vu... J'ai parcouru les papiers de mon mari. Ce +qui arrive, il le prévoyait depuis longtemps, et c'est pour cela qu'il +voulait donner sa démission plutôt que de venir à Paris. Une lettre +inachevée que j'ai retrouvée dans son sous-main ne me laisse aucun +doute. Malheureusement, j'ignore à qui cette lettre était destinée. «Mon +ami, écrivait-il, tenez-vous sur vos gardes; tout est prêt pour le grand +coup... Il peut éclater ce soir ou demain; peut-être éclate-t-il pendant +que je vous écris. Ne perdez plus une minute. Les stupides divisions des +honnêtes gens assurent le succès au premier homme à poigne qui osera +s'emparer du pouvoir.» + +Immense était la stupeur de M. Ducoudray. + +--Et vous croyez à cela, madame? interrogea-t-il. + +--Comme à Dieu même! + +--Vous croyez que les ennemis du général, ses meurtriers peut-être, sont +à la veille d'escalader les plus hautes situations?... + +--Je le crois. + +--Et vous ne renoncez pas à vos projets de... vengeance? + +Pour la première fois, la pauvre femme eut un tressaillement aussitôt +réprimé. + +--Appelez-vous donc se venger demander justice, monsieur? +prononça-t-elle. Un meurtre a été commis, je demande que le meurtrier +soit poursuivi et puni. Est-ce trop exiger? Si on me repousse, +cependant!... Sera-ce me venger que d'essayer de me faire justice +moi-même? + +Le digne rentier était abasourdi de l'entendre s'exprimer ainsi, et +froidement, sans apparence de colère, elle que toujours il avait vue la +douceur et la timidité mêmes. + +--Hélas! madame, fit-il, si le coup d'État triomphe, M. de Combelaine se +trouvera bien au-dessus de votre portée... + +Mme Delorge hocha la tête et froidement: + +--Soit, dit-elle, je ne serai rien et il sera tout... Mais j'aurai pour +moi Dieu, mon droit et l'avenir. C'est l'humble, c'est le chétif que le +puissant dédaigne, qui bien souvent est cause de sa perte. Il suffit du +déplacement d'un grain de sable pour que l'édifice le plus solide en +apparence s'écroule. Le train express lancé à toute vapeur ne s'inquiète +guère des paysans qui le menacent de leurs bâtons; qu'ils essayent donc +de l'arrêter!... Oui; mais à l'endroit le plus dangereux de la route, un +enfant a placé un caillou sur le rail... et la puissante locomotive +déraille et roule au fond de l'abîme, entraînant tous ceux qu'elle +emportait... Je puis être ce caillou, monsieur Ducoudray, je puis être +ce grain de sable... + +Cette phrase devait hâter la retraite de M. Ducoudray. + +Et, après quelques mots insignifiants, prétextant sa fatigue et le +besoin qu'il avait de prendre quelque nourriture, il se retira. + +En réalité, le bonhomme était loin d'être à l'aise, ayant senti +chanceler en lui la résolution de se dévouer corps et âme aux intérêts +de la veuve de son ami le général. + +--C'est qu'elle parlait comme d'une chose toute simple de se faire +justice elle-même! pensait-il en regagnant son logis. Dieu sait à quels +actes de démence sa haine peut la conduire... et mener ceux qui lui +obéiraient aveuglément. + +Il songeait à Cornevin, et l'exemple de cet infortuné lui paraissait +éclairer les dangers de l'avenir comme un de ces phares qu'on allume sur +les écueils. + +Il se disait: + +--Si le coup d'État fait _fiasco_, comme c'est probable, certes, je suis +avec Mme Delorge contre le Combelaine... S'il réussit, au +contraire... Hum! je suis bien vieux pour sacrifier mon repos à deux +beaux yeux en larmes... + +Ce n'était pas d'ailleurs sans une certaine satisfaction de vanité qu'il +voyait ses destinées dépendre de la révolution qui se préparait, et il +n'était que plus impatient d'en connaître le résultat. + +Aussi, le lendemain, jeudi, 4 décembre, n'attendit-il pas le jour pour +se lever et s'habiller. + +Il est vrai qu'il ne se mit pas tout de suite en campagne, ainsi qu'il +avait annoncé à sa gouvernante qu'il le ferait. Le souvenir de la charge +des lanciers de la veille refroidissait singulièrement les ardeurs de sa +curiosité. + +Avant de s'aventurer, il eût voulu savoir ce qui se passait, et toute la +matinée, on le vit errer dans le quartier, quêtant des nouvelles chez +ses fournisseurs. + +Si loin que Passy soit du boulevard, l'émotion y était extrême. +L'anxiété était dans tous les yeux, et sur toutes les lèvres cette +phrase: + +--Comment cela va-t-il finir? + +Dans les groupes, fort nombreux déjà, on retrouvait un écho de toutes +les rumeurs qui, le même jour et à la même heure, circulaient de la +Madeleine à la Bastille. + +On parlait, tantôt de l'évasion des généraux arrêtés, qui auraient +réussi à rallier quelques régiments dans un département voisin, et +marcheraient sur Paris; tantôt de la résistance de plusieurs +départements, triomphante, disait-on, à Reims et Orléans. + +Plus loin, c'était la nouvelle contradictoire, mais non moins avidement +reçue, de l'exécution sommaire du général Bedeau et du colonel Charras. + +Vers dix heures, cependant, M. Ducoudray n'y tint plus. + +Il se rappela qu'un de ses amis demeurait boulevard Montmartre, à côté +du passage, et, décidé à lui demander une petite place à une fenêtre, il +partit... + +La foule était immense sur tous les points ordinaires des +rassemblements, et visiblement irritée de plus en plus. + +Des hommes armés circulaient dans les groupes. + +Des orateurs, hissés sur les épaules du premier venu, lisaient d'une +voix véhémente les appels aux armes imprimés dans la nuit, et la foule +applaudissait. + +Ailleurs, des groupes compacts se formaient devant des affiches qu'on +venait d'apposer. M. Ducoudray s'approcha: + +C'était une proclamation du préfet de police, plus significative encore +que celle du ministre de la guerre, placardée la veille. + +Il y était dit: + + «Les stationnements des piétons sur la voie publique et la + formation des groupes, seront, _sans sommations_, dispersés par la + force. + + «Que les citoyens paisibles restent à leur logis. + + «Il y aurait _péril sérieux_ à contrevenir aux dispositions + arrêtées. + + «Paris, 4 décembre 1851. + + «_Le préfet de police_, + + «DE MAUPAS.» + + + +--Diable!... murmura M. Ducoudray sinistrement impressionné, diable!... + +Positivement, l'idée lui venait de suivre les conseils de cet excellent +préfet, et de regagner son logis, en citoyen paisible qu'il était. Les +ricanements qu'il entendait autour de lui le firent changer d'avis. + +--Évidemment, disait un jeune homme, c'est un expédient de conspirateurs +aux abois. On dit ces choses-là, mais on ne les fait pas... + +«Il a raison,» pensa M. Ducoudray. + +Et il se remit en route, hâtant le pas, cependant, autant que le lui +permettait la cohue, lorsque sur le boulevard, au coin de la rue des +Capucines, il fut arrêté net par un rassemblement. + +Un grand vieillard, qu'on disait être un des représentants du peuple +restés libres, expliquait, avec la dernière précision, la situation de +la résistance. + +Celui-là devait être bien informé. M. Ducoudray se hissa sur la pointe +des pieds, allongeant le cou et tendant les oreilles. + +--Toutes les troupes ayant été retirées, disait le vieillard, rien ne +s'est opposé à la construction des barricades, et nous en avons +maintenant un grand nombre. La rue du Petit-Carreau en est toute coupée. +Il y en a rue des Jeûneurs et rue Tiquetonne, et dans presque toutes les +petites rues qui débouchent de ce côté sur la rue Montmartre. Partout, +rue du Temple, rue Saint-Merry, rue Saint-Denis, à la pointe +Saint-Eustache et autour de l'Hôtel de Ville, des retranchements ont été +improvisés... + +Mais il s'arrêta court, et soudainement il disparut dans un remous de la +foule, et de grandes huées s'élevèrent. + +--Ah çà! qu'arrive-t-il?... interrogea M. Ducoudray. + +Un grand garçon, dont les yeux étincelaient, se chargea de l'édifier. + +--Vous êtes encore naïf, vous, le vieux, lui-dit-il. Ne comprenez-vous +donc pas que si l'attitude de Paris se prolonge quarante-huit heures +encore, le coup d'État avorte piteusement au milieu des huées? Le bruit +des sifflets lui est plus malsain que celui des coups de fusil. +Seulement, comme pour combattre il faut des adversaires, il en cherche, +il en réclame à tous les faubourgs... On me dirait qu'il en paye que je +n'en serais pas surpris... J'étais aux barricades, ce matin, et j'ai vu +remuer les pavés par des particuliers qui avaient de drôles de +figures... + +--Parbleu! dit un autre, derrière toutes ces barricades élevées comme +par enchantement, il n'y a pas mille combattants sérieux. + +--Et il y a plus de soixante mille soldats sur pied. + +--Et bien disposés, car leur ordinaire a été soigné, je vous le +garantis, et le vin ne leur a pas été épargné. + +--Donc, pas d'imprudence!... Ne donner aucun prétexte à un coup de +force, voilà le mot d'ordre... + +Ce semblait être celui des innombrables curieux qui encombraient le +boulevard et qui, de la Madeleine à la Bastille, se pressaient sur les +trottoirs comme un jour de mardi gras, lorsqu'on attend le passage de +cette fantastique voiture de masques qui ne passe jamais. + +Si la colère faisait place au mépris, c'était lorsqu'on voyait approcher +quelque peloton de fantassins ou passer un officier d'ordonnance. + +Alors on criait: + +--A bas les traîtres!... A bas les prétoriens!... Pas de dictateur!... + +L'excellent M. Ducoudray jubilait. + +--Eh! eh!... disait-il à ses voisins, ces messieurs du coup d'État +doivent être dans leurs petits souliers. + +Tout à fait rassuré désormais, le digne rentier arrivait à la rue de +Richelieu, quand soudainement il vit se former un gros rassemblement +d'où s'élevaient des clameurs menaçantes. + +Il approcha. + +Un officier d'ordonnance de la garde nationale, qui arrivait au galop du +bas de la rue de Richelieu, avait voulu tourner bride en face du café +Cardinal, et s'y était si mal pris qu'il était tombé avec son cheval. + +La foule l'avait entouré, et menaçait presque de lui faire un mauvais +parti, lorsque plusieurs jeunes gens accoururent, qui le dégagèrent et +le firent entrer dans la cour de la maison Frascati. + +--Cela se gâterait-il donc? pensa M. Ducoudray. Ce serait vraiment +dommage. + +Heureusement il n'était plus qu'à deux pas de la maison où il comptait +trouver une fenêtre. + +Il traversa lestement la chaussée, et l'instant d'après il sonnait à la +porte de son ami. + +C'était un ancien marchand de draps, rentier comme lui, et qui +l'accueillit d'autant mieux qu'il était fort inquiet de la tournure des +événements. + +L'optimisme de M. Ducoudray lui parut on ne peut plus déplacé. + +--Je crois, comme vous, lui disait-il, que les gens du coup d'État +reculeraient s'ils le pouvaient... Mais ils ne le peuvent pas. Leurs +vaisseaux sont brûlés. C'est un coup de Bourse encore plus qu'un coup +d'État qu'ils tentent. Depuis le président jusqu'à M. de Combelaine et +au vicomte de Maumussy, tous sont plus ou moins ruinés et endettés... +Que voulez-vous qu'ils deviennent s'ils reculent?... + +Une détonation, si violente que les vitres en vibrèrent, l'interrompit. + +M. Ducoudray devint tout pâle. + +--Mon Dieu! balbutia-t-il, on dirait presque un coup de canon... + +--C'est bien un coup de canon, déclara l'ancien marchand de draps, et je +l'attendais, par la raison que tout près d'ici, sur le boulevard, +presque en face du Gymnase, on a construit une barricade très forte. + +Mais une seconde détonation retentissait. Ils se précipitèrent à la +fenêtre... + +Chose étrange!... la foule ne semblait pas plus émue de ces coups de +canon qu'elle ne l'eût été de l'artillerie des petites guerres du cirque +Franconi. Pas un curieux ne paraissait songer à quitter la place... Les +femmes et les enfants circulaient comme en un jour de grande revue. + +[Illustration: Un peloton de sergents de ville arrivait l'épée nue et le +casse-tête à la main.] + +Et cependant, sur la chaussée, commençaient à passer des civières +portées par des infirmiers, précédées de soldats tenant à la main un +bâton surmonté de cet écriteau: _Service des hôpitaux militaires_. + +Il était alors deux heures, et on entendait, dans la direction de la +Madeleine, des roulements de tambour. + +--La troupe! voilà la troupe! annonçaient des gens sur le boulevard. + +Personne ne s'en alarmait. Loin de se disperser, les promeneurs se +tassaient sur le bord du trottoir, faisant la haie, comme d'habitude sur +le passage des promenades militaires... + +Cette sécurité dura peu. + +Une grande rumeur monta de la foule, et les deux amis distinguèrent une +sorte de mêlée à la hauteur de la rue Drouot. + +C'est que la troupe balayait la chaussée, et les curieux qu'elle +refoulait se jetaient dans les rues transversales ou se précipitaient +dans les rares cafés qui n'avaient pas encore fermé leur devanture. + +Puis l'émotion se calma, et les troupes continuèrent à défiler, +dépassant le faubourg Montmartre et remontant le boulevard Poissonnière. + +Il y en avait des masses, de toutes armes, en tenue de campagne, +infanterie et cavalerie, et entre chaque régiment roulait, avec un bruit +sinistre, une batterie d'artillerie. + +M. Ducoudray crut remarquer que les soldats paraissaient fort animés. +Beaucoup d'officiers fumaient leur cigare. + +Pendant ce temps, les détonations continuaient dans la direction du +Gymnase, et le digne bourgeois et son ami distinguaient la fumée de la +batterie d'artillerie établie sur la hauteur du boulevard Poissonnière. + +Ils se penchaient pour mieux voir, lorsque soudain, de ce même côté et +vers la tête de la colonne, une vive fusillade éclata. + +Des milliers de cris y répondirent... Les curieux, éperdus, levaient les +bras au ciel, se jetaient à plat ventre et fuyaient affolés dans toutes +les directions... + +Ce ne fut qu'un éclair... + +Rapide et terrible comme une trombe, la fusillade courait tout le long +du boulevard dans la direction de la Chaussée-d'Antin, furieuse, +enragée, brisant tout, renversant tout... + +--C'est à poudre que l'on tire! bégayait M. Ducoudray terrifié... Ce ne +peut être qu'à poudre. On ne tirerait pas à balle, à bout portant, sur +une foule désarmée, sur des femmes, sur des enfants... + +Le bruit strident d'une balle s'aplatissant contre le mur, à deux pouces +de sa tête, lui coupa la parole... + +Plus morts que vifs, son ami et lui se jetèrent à plat ventre sur le +parquet. + +Il était temps... Une grêle de balles s'abattait contre la fenêtre, +défonçant les jalousies, faisant voler les vitres en éclats, et brisant +dans l'appartement une glace et une pendule... + +Et au-dessus des détonations de l'artillerie et du crépitement de la +fusillade, les voix furieuses des soldats s'élevaient, criant: + +--Fermez les fenêtres!... fermez partout!... + +Ainsi, durant dix minutes, se déchaîna un effroyable ouragan de fer, et +de feu... + +Puis le silence suivit, profond, solennel, sinistre, coupé de moments en +moments par un feu de peloton ou par des hurlements terribles. + +Puis plus rien. + +Glacés d'une indicible horreur, M. Ducoudray et son ami se hasardèrent à +ramper jusqu'à la fenêtre et à regarder. + +Il n'y avait plus sur le boulevard que des soldats, appuyés sur leurs +fusils fumants, quelques-uns hébétés de stupeur, d'autres interrogeant +toutes les fenêtres d'un regard inquiet et furieux. + +Beaucoup d'officiers paraissaient désespérés. + +Sur la chaussée, une cinquantaine de cadavres gisaient... plusieurs +femmes, deux ou trois enfants. + +Vers l'angle de la rue Montmartre, on distinguait quelque chose de +blanchâtre... C'était le corps d'un pauvre marchand de coco qui avait eu +l'idée bizarre de venir offrir sa marchandise aux troupes du coup +d'État. Il avait encore au dos sa fontaine percée de plus de vingt +balles. + +Çà et là, de larges plaques de sang se voyaient... + +Timidement, et avec bien des précautions, quelques boutiques +s'entre-bâillaient. Des gens en sortaient, pâles, effarés, qui +bondissaient jusqu'à un blessé, le prenaient entre leurs bras, et bien +vite rentraient. + +Des soldats, par petits groupes de huit ou de douze, allaient de maison +en maison... Ils disparaissaient, et on ne tardait pas à les voir +reparaître successivement aux croisées de tous les étages. + +--Ils font des visites domiciliaires, murmura M. Ducoudray à l'oreille +de son ami, ils vont venir ici... + +L'instant d'après, en effet, ils entendirent battre de coups de crosse +la porte d'entrée, puis des cris impérieux: + +--Ouvrez, ou nous enfonçons!... + +Ils coururent ouvrir, et des soldats se ruèrent dans l'appartement, +furetant partout, ouvrant les portes des cabinets et des armoires, +lançant des coups de baïonnette sous les lits. + +Il y en eut un qui prit les mains de M. Ducoudray, qui les examina et +même les flaira, pour s'assurer qu'elles ne sentaient pas la poudre. + +--Oh! monsieur le militaire, balbutiait le digne bourgeois, pouvez-vous +supposer... + +Mais le soldat semblait exaspéré. + +--On a tiré sur nous des fenêtres, interrompit-il brutalement, et il +faut que ceux qui ont tiré se retrouvent... + +M. Ducoudray ouvrait la bouche pour répliquer, un signe du +sous-lieutenant qui présidait à ces perquisitions lui imposa silence. + +Cet officier, tout jeune encore, paraissait accablé de douleur. + +--C'est une fatalité! dit-il aux deux bourgeois, pendant que les soldats +se répandaient dans la maison, c'est une catastrophe inconcevable!... +Tout ce qu'il était humainement possible de faire pour arrêter le feu, +nous l'avons fait... En vain, hélas!... Nos hommes étaient comme fous, +ils ne voulaient rien entendre, ils nous menaçaient nous-mêmes... +Obsédés par le souvenir de la guerre des fenêtres des journées de Juin, +ils se croyaient environnés d'ennemis invisibles... Toutes les maisons +leur semblaient pleines d'ennemis prêts à les fusiller... Quelques-uns +avaient bu... Dès le premier coup de feu, ils ont été saisis d'une +terreur panique... + +Il n'acheva pas. + +Des cris et des vociférations retentissant à l'étage supérieur, il +s'élança dehors... + +M. Ducoudray et son ami se retrouvaient seuls, mais chacun hésitait à +communiquer à l'autre ses réflexions, et ils restaient face à face, +consternés, silencieux... + +Ce fut un locataire de la maison qui, entrant brusquement, les tira de +cette morne stupeur. + +Il était fort pâle et avait un bras en écharpe. + +Se trouvant dehors pour ses affaires, au moment de la mitraillade, il +avait été blessé légèrement. + +--Et c'est une fière chance que j'ai, disait-il, d'en être quitte à si +bon marché. Près de moi sont tombés deux pauvres diables qui ne se +relèveront pas. + +Et sur ce, il se mit à raconter ce qu'il savait des événements: + +Comment, au boulevard Poissonnière, la maison Sallandrouze avait été +littéralement bombardée presque à bout portant, comment les soldats s'y +étaient élancés ensuite et avaient passé par les armes cinq ou six +malheureux qu'ils y avaient trouvés se cachant derrière des amas de +tapis. + +Comment, à l'angle du boulevard et de la rue Montmartre, un pauvre +libraire qui essayait de défendre des curieux réfugiés chez lui, avait +été fusillé sur le seuil même de sa maison, sous les yeux de sa femme et +de sa fille. + +Il disait encore toutes les scènes analogues dont la ligne des +boulevards jusqu'à la rue de la Paix avait été le théâtre. + +Au boulevard des Italiens, les lanciers avaient fait feu... Puis les +soldats avaient pour ainsi dire pris les maisons d'assaut, et fouillé de +vive force le café de Paris, la Maison d'Or, le café Tortoni et l'hôtel +de Castille. + +L'établissement de la Petite-Jeannette avait été pareillement fouillé +des caves aux combles, et aussi le café du Grand-Balcon, et de même le +cercle du Commerce et la maison du tailleur Dussautoy. + +Et partout il y avait eu des victimes plus ou moins gravement atteintes. + +Chez Dussautoy, l'intervention seule du général Lafontaine avait sauvé +du peloton d'exécution plusieurs ouvriers. + +Deux membres distingués du cercle du Commerce, le général Billiard et M. +Duvergier, avaient été blessés, le premier légèrement à l'œil droit, +le second plus grièvement à la cuisse. + +Il ajoutait certains détails caractéristiques. + +En face de l'hôtel Sallandrouze, il avait vu un officier d'artillerie se +jeter à la bouche d'un obusier que ses soldats venaient de mettre en +batterie en leur criant: + +--Maintenant, tirez!... Le premier coup du moins me tuera!... + +Ce nouveau venu rapportait, enfin, tout ce qu'il avait recueilli de +nouvelles des autres quartiers de Paris. + +Partout la résistance était brisée, écrasée, anéantie... Peu de +barricades avaient tenu. Le moment de les défendre venu, ceux qui les +avaient élevées avaient disparu comme par enchantement. La troupe +n'avait eu qu'à paraître pour vaincre. + +Et que pouvaient mille ou douze cents combattants sérieux contre toute +une armée!... + +Blême et les mains agitées d'un frisson nerveux, M. Ducoudray tamponnait +de son mouchoir son front moîte d'une sueur froide. + +--Je veux rentrer, il faut que je rentre! répétait-il avec une +persistance idiote. + +Et en effet, sur les six heures, il se mit en route. + +--J'étais tellement bouleversé, disait-il plus tard, lorsqu'il racontait +ses émotions en cette journée néfaste, j'avais tellement peur, que je ne +craignais plus rien! + +Tout le long des boulevards, les troupes bivaquaient. + +Des feux avaient été allumés, dont les flammes mobiles projetaient sur +la façade des maisons des ombres fantastiques. + +Les soldats mangeaient et buvaient gaiement, comme un soir de victoire. + +Le vin coulait. De ci et de là, on apercevait les flammes bleues du +punch. + +Partout ailleurs, la vie était morne et lugubre. + +Et tout en marchant de toute la vitesse de ses jambes, le long des rues +désertes: + +--Maintenant, pensait M. Ducoudray, qui donc oserait demander compte de +la mort du général Delorge et de la disparition de ce pauvre +Cornevin?... Qu'est-ce d'ailleurs que deux victimes de plus ou moins +lorsqu'il y en a tant?... + +Et cependant, il jugea qu'il était de son devoir, avant de rentrer chez +lui, de passer chez Mme Delorge. + +Il la trouva, comme la veille, dans son salon, entre ses enfants, si +calme qu'il pensa qu'elle ne savait rien. + +--Pauvre madame, lui dit-il, tout est fini pour vous. Le coup d'État est +fait. M. de Combelaine, à cette heure, est tout-puissant. + + + + +IX + + +L'excellent M. Ducoudray devait être bon prophète, cette fois... + +Jamais, de mémoire d'homme, Paris n'avait été si triste ni si morne que +le vendredi 5 décembre, le lendemain de la sanglante catastrophe. + +Les boulevards continuaient à être occupés militairement. La circulation +des voitures y était interdite. Des factionnaires, le fusil chargé, +veillaient aux angles de toutes les rues. De la Bastille à la Madeleine, +maisons et magasins demeuraient fermés. + +Et cependant, tel est le tempérament de Paris, que vers midi, la foule +afflua de nouveau... + +De distance en distance des groupes se formaient devant de larges +couches de sable jaune répandues sur la chaussée... Là, il y avait eu la +veille des mares de sang. + +On s'arrêtait aussi en face de l'hôtel Sallandrouze, tout mutilé par les +boulets, et qu'il avait fallu étayer, tant il menaçait ruine. + +Mais c'est devant la cité Bergère, rue du Faubourg-Montmartre, que les +rassemblements étaient le plus compacts. + +La grille de fer de la cité était fermée, mais à travers les barreaux on +apercevait, rangés côte à côte sur le trottoir, la tête contre le mur, +trente-cinq ou quarante cadavres. + +C'étaient des malheureux qui, tombés la veille sur le boulevard, +n'avaient été ni réclamés, ni reconnus encore. La plupart portaient le +costume de la bourgeoisie. Trois femmes étaient parmi eux. + +--Spectacle salutaire!... murmuraient quelques apologistes du coup +d'État, qui commençaient à se montrer depuis que le succès n'était plus +douteux. + +Et, en effet, le peuple français eût été vraiment incorrigible, si après +un tel spectacle il eût hésité à se déclarer suffisamment sauvé. + +Il n'hésita pas... + +Et le plébiscite, auquel le sauveur Louis-Napoléon demanda s'il méritait +une récompense, lui répondit par plus de sept millions de _oui_ contre +moins de sept cent mille _non_. + +Désormais, la curée pouvait commencer. On parlait de M. de Maumussy pour +un portefeuille. M. de Combelaine, plus comte que jamais, était désigné +pour un poste éminent. M. Coutanceau annonçait la mise en actions d'un +grand établissement de crédit, favorisé d'immenses privilèges... + +Cependant, nul ne suivait le cours naturel de tous ces événements d'un +œil plus inquiet que M. Ducoudray... + +C'en était fait, depuis le 2 décembre, du repos du bonhomme. + +Lui qui portait la tête si haute avant, qui possédait au superlatif +cette belle assurance que donnent dix ou quinze mille livres de rentes +légitimement gagnées, il allait le nez baissé depuis, arrondissant le +dos, timide et l'œil toujours aux aguets. + +Ce secret qu'il possédait de la mort du général Delorge, pesait sur son +existence d'un poids intolérable. + +Et lorsqu'il voyait se succéder les mesures arbitraires ou violentes des +vainqueurs, lorsqu'il voyait à l'œuvre les commissions mixtes, +ingénieux et expéditif perfectionnement des cours prévôtales, il se +sentait glacé jusqu'à la moelle des os. + +--Mon Dieu! suppliait-il, faites qu'on m'oublie!... + +Certes, il eût été bien moins inquiet s'il eut pu amener Mme Delorge +à s'incliner sous l'immense malheur qui l'avait frappée. + +Mais c'est en vain qu'il épuisait son éloquence à lui prêcher la +résignation. + +--Le triomphe des méchants ne saurait être de longue durée, +répondait-elle invariablement. Un édifice dont la première pierre a été +scellée avec du sang s'écroulera tôt ou tard misérablement... + +Alors le bonhomme lui conseillait d'attendre, de patienter, de remettre +sa vengeance à des jours plus prospères. + +Que gagnerait-elle à élever la voix en ce moment? Rien. Sa voix ne +serait entendue que de ses ennemis, c'est-à-dire de gens intéressés à +lui imposer silence. + +A ces perpétuelles remontrances, Mme Delorge ne répondait rien. + +Seulement, à tous les repas, le couvert du général était mis comme s'il +eût été encore vivant et elle avait déclaré qu'il en serait ainsi +jusqu'au jour où elle aurait obtenu justice. + +--Cette place vide, disait-elle, nous rappellerait notre devoir, à mes +enfants et à moi, si nous étions assez faibles et assez lâches pour +l'oublier. + +Positivement, M. Ducoudray finissait par prendre la pauvre femme en +grippe. + +Ah! ils étaient loin, ces projets d'union qui lui avaient tant tenu au +cœur! + +--Elle est folle à lier! se disait-il quelquefois. Jamais on n'a vu un +entêtement aussi ridicule!... + +Il eût fallu à Mme Delorge bien peu de pénétration pour ne pas +discerner ce qui se passait dans l'esprit de son vieux voisin. + +Cependant, elle ne lui en voulait pas... + +Et si elle ne lui disait rien de ses desseins, c'est qu'elle n'en avait +pas d'arrêtés. + +Pour le moment, il ne lui paraissait pas possible d'obtenir justice par +les voies ordinaires, et elle attendait que le calme fût rétabli pour +déposer une plainte en règle au parquet. + +Qu'en résulterait-il? Une enquête, vraisemblablement. + +Eh bien! une enquête, dût-elle aboutir à une ordonnance de non-lieu, +aurait toujours cet avantage de lui apprendre, d'une façon positive et +certaine, le nom de l'adversaire, c'est-à-dire, selon elle, de +l'assassin de son mari... Jusqu'ici, sa conviction de la culpabilité du +comte de Combelaine n'était appuyée d'aucune preuve matérielle. + +Mais avant de la déposer, cette plainte, il importait de savoir s'il +fallait renoncer définitivement à la déposition de l'unique témoin de la +mort du général... + +Cornevin n'avait-il pas reparu depuis quinze jours que M. Ducoudray +était allé chez lui?... + +Toutes réflexions faites, Mme Delorge écrivit à Mme Cornevin, pour +la prier de venir lui parler... + +C'était un samedi soir que Mme Delorge avait envoyé le fidèle Krauss +porter sa lettre à Montmartre. + +Et dès le lendemain, sur les trois heures de l'après-midi, la femme du +pauvre employé des écuries de l'Élysée se présentait rue Sainte-Claire. + +M. Ducoudray s'y trouvait, comme tous les jours à pareille heure. + +N'ayant pas été prévenu, il bondit sur son fauteuil et devint plus rouge +qu'une pivoine, lorsque Krauss, ouvrant la porte du salon, dit: + +--Mme Cornevin est là, qui demande à voir madame. + +Ah! si le digne bourgeois eût su comment fuir, comment s'esquiver!... + +--Qu'elle vienne, fit vivement Mme Delorge, qu'elle vienne... + +Elle entra, l'infortunée, tenant dans ses bras son dernier enfant, et il +n'y avait qu'à la voir pour être sûr que Laurent Cornevin n'avait pas +reparu. + +Peut-être. M. Ducoudray ne l'eût-il pas reconnue, si on ne l'eût pas +nommée, tant elle avait été écrasée par trois semaines de douleur et +d'angoisses mortelles. + +Celle qu'il revoyait n'était plus que le spectre de cette jeune et +robuste mère de famille qu'il avait vue rue Mercadet, ménagère vaillante +de cette humble intérieur si brillant de propreté. + +Sa maigreur était effrayante, énergiquement accusée par les plis +flasques de sa vieille robe d'indienne noire. Tout le sang paraissait +s'être retiré de son visage. + +Elle avait tant pleuré que ses paupières étaient à vif, et que les +larmes avaient tracé comme un sillon livide le long de ses joues... + +Quant à l'enfant si rose et si joufflu jadis, le sein maternel s'était +tari, il n'avait plus que le souffle... + +Cependant, la pauvre femme eut comme un mouvement de joie et +d'espérance, lorsqu'en entrant dans ce beau salon elle reconnut son +visiteur. + +--Ah! M. Krauss!... s'écria-t-elle. + +Positivement, l'excellent M. Ducoudray eût voulu être à cent pieds sous +terre. + +--Vous faites erreur, chère madame, balbutia-t-il; vous vous trompez... + +La plus extrême surprise se peignit sur les traits de Mme Cornevin, +et timidement, comme si elle eût craint de commettre une maladresse: + +[Illustration: Les représentants du peuple étaient chassés du palais par +les soldats.] + +--Pourtant, monsieur, objecta-t-elle, c'est bien ce nom de Krauss que +vous m'avez dit, et même, lorsque vous avez été parti, comme j'avais +peur de l'oublier, je l'ai écrit sur un bout de papier... + +--Il suffit, interrompit M. Ducoudray, il suffit. + +Et, avec la stérile volubilité des gens qui prétendent expliquer une +chose inexplicable, il entreprit de justifier ce qu'il appelait un petit +malentendu, entassant dans son trouble les raisons et les arguments les +plus contradictoires. + +Mais qu'importait à Mme Delorge!... + +Elle se hâta de l'interrompre d'un geste bienveillant, et, ayant fait +asseoir près d'elle Mme Cornevin: + +--Ainsi, ma pauvre femme, commença-t-elle, vous êtes toujours sans +nouvelles de votre mari?... + +--Toujours, madame... + +--Avez-vous du moins essayé de vous en procurer? + +--Hélas! j'ai fait tout au monde, tout ce que je pouvais... + +--Quoi?... + +--Eh bien! sachant qu'on s'était battu et qu'il y avait eu bien du monde +de tué, j'ai été voir parmi les morts... Je suis allée partout où on +avait déposé des cadavres, rue Montorgueil, cité Bergère, à la Morgue... +rien. Et ce n'est pas tout, le samedi, qui était donc le 6 décembre, une +voisine me dit qu'on avait exposé beaucoup de corps au cimetière +Montmartre. J'y ai couru. C'était vrai. Il y en avait bien une centaine, +côte à côte, en ligne, enterrés jusqu'aux épaules, de sorte qu'il n'y +avait que la tête qui sortait au ras de terre... Même, c'était terrible +de voir tous ces visages, tellement bleuis et gonflés, qu'il y en avait +de presque méconnaissables... Et cependant, il y avait autour bien des +malheureux en peine comme moi, qui allaient de l'un à l'autre... J'ai vu +une pauvre dame qui est tombée raide évanouie en retrouvant là son +mari... Le mien n'y était pas... + +Mme Delorge frissonnait. + +--Vous êtes donc bien convaincue, ma pauvre femme, que votre mari est +mort? + +--On me l'a dit. + +--Qui? + +--Un monsieur de la police. C'est que, voyez-vous, madame, quand j'ai +appris qu'il y avait beaucoup d'hommes arrêtés, plus de vingt mille, à +ce qu'on assure, j'ai eu un moment d'espoir. «Si Laurent en était!...» +me suis-je dit. Et je pensais que, si on le déportait aux colonies, +j'irais avec lui, et que tous deux ensemble nous ne serions pas trop +malheureux... Je n'ai donc fait qu'un saut à la préfecture de police, et +on m'a adressée à un bureau qui est exprès pour les renseignements... Ce +jour-là on a enregistré ma réclamation, et on m'a dit de revenir dans +huit jours, qu'on ferait des recherches... Quand je me suis représentée, +on n'avait rien trouvé encore... Enfin la troisième fois on m'a répondu +que parmi les individus arrêtés, mis en prison ou déportés, il n'y en +avait aucun du nom de Cornevin... + +Mme Delorge se taisait, réfléchissant. + +Ce qui la frappait, c'était la persistance de Mme Cornevin à croire +que son mari avait succombé dans la lutte. + +Aussi, après un moment: + +--Vous pensez donc, lui demanda-t-elle, que votre mari s'est battu? + +--J'en suis presque sûre... + +--Cependant, lorsque monsieur est allé vous voir, vous lui avez affirmé +que jamais Cornevin ne s'était occupé de politique? + +--C'est que je ne savais pas tout... Il paraît que, dans ces derniers +temps, mon pauvre homme avait fait la connaissance d'une bande de +mauvais sujets qui l'ont perdu. Il était toujours exact pour son +service, il restait le même avec moi, mais en dessous il complotait avec +les autres dans des sociétés secrètes... + +--Qui vous a dit cela? + +--Un de ses chefs... + +--Vous êtes donc allée à l'Élysée? + +--Oui, madame, plusieurs fois. + +A la physionomie de M. Ducoudray et à la façon dont il avançait la lèvre +inférieure, il était aisé de reconnaître combien il tenait pour suspecte +l'affirmation de ce chef. + +Et encore qu'il se fût bien juré de ne plus se mêler à aucun prix d'une +affaire qui avait empoisonné sa vie, emporté par l'habitude: + +--Voilà qui ne me semble guère clair, murmura-t-il en se penchant vers +Mme Delorge. + +Elle ne lui répondit pas. + +Pour elle, le moment décisif de cette entrevue était arrivé. C'est donc +avec une visible émotion qu'elle poursuivit: + +--A votre place, je me serais adressée à un camarade de mon mari, plutôt +qu'à un de ses chefs. + +--Oh! c'est ce que j'ai fait ensuite, madame. J'ai envoyé demander celui +qui était son plus grand ami. + +--Eh bien?... + +--C'est un brave homme tout à fait, dans le genre du mien, un nommé +Grollet. Il était aussi désolé que moi, et quand il m'a vue, il lui est +venu des larmes plein les yeux... même il a voulu à toute force que je +déjeune avec lui... + +--Et quelle est son opinion?... + +--Que le chef ne se trompe pas... La veille du 2 décembre, il a entendu +mon mari tenir des propos... oh! mais des propos à se faire chasser +immédiatement si un supérieur s'était trouvé là... + +M. Ducoudray et Mme Delorge échangèrent un coup d'œil, et en même +temps: + +--Quels étaient ces propos?... interrogèrent-ils. + +--Grollet ne me les a pas répétés... + +--Il ne vous a pas parlé d'un... duel? demanda Mme Delorge. + +--D'un duel?... + +--Oui... qui aurait eu lieu dans le jardin de l'Élysée et où un homme +aurait été tué?... + +--Non... + +Suspecter la sincérité parfaite de Mme Cornevin n'était pas +possible. + +Elle ne savait rien... + +Et cependant, Mme Delorge ne pouvait se résigner à renoncer à cet +unique et suprême espoir de connaître la vérité. + +--Voyons, ma pauvre femme, reprit-elle doucement, rassemblez bien vos +souvenirs... La dernière fois que vous avez vu votre mari, il se +disposait à venir à Passy pour une commission importante dont on l'avait +chargé? + +--Oui, madame, et je l'ai déjà dit à monsieur qui est là... + +--Il avait à parler à la femme d'un général... Cette femme, c'est moi. + +--Oh! je l'avais compris... + +--Eh bien! il est impossible qu'il ne vous ait pas dit un mot de cette +commission si urgente!... + +--Pas un seul, madame, je vous le jure sur la tête de ma petite fille +que voici. + +--Il ne vous a pas parlé d'un malheureux homme tué dans le jardin de +l'Élysée pendant la nuit du 30 novembre au 1er décembre? + +Mme Cornevin se souleva sur son fauteuil. + +--Qui donc a été tué? interrogea-t-elle. + +--Mon mari... le général Delorge. + +--Ah! mon Dieu!... + +Un profond silence suivit. + +Le visage de la femme du pauvre garçon d'écurie trahissait l'effort +énorme de sa réflexion... Évidemment elle cherchait à saisir une +relation entre la mort du général et la disparition de Cornevin. + +--Alors, fit-elle lentement, mon mari aurait assisté à ce duel?... + +--Si toutefois il y a eu duel, ce dont nous doutons fort, reprit M. +Ducoudray, oubliant ses prudentes résolutions. + +Et appuyant sur chaque mot pour lui bien donner toute sa valeur: + +--La scène, poursuivit-il, s'est passée aux lueurs d'une lanterne +d'écurie, et c'est Cornevin qui tenait la lanterne... Seul, il sait donc +la vérité, et si à ses derniers moments le général a prononcé quelques +paroles, c'est lui qui les a recueillies... + +Mme Cornevin s'était dressée... ses yeux noirs, si mornes l'instant +d'avant, étincelaient. + +--Ah! je comprends tout! s'écria-t-elle. Oui, je m'explique maintenant +la tristesse de Laurent, ses propos dont s'effrayait Grollet, ses +répugnances à continuer son service. Il savait tout, et on a eu peur de +son témoignage... + +Et d'un ton de menace véritablement effrayant: + +--Mais qu'il prenne garde, poursuivit-elle, le brigand qui a commis le +crime, qu'il veille bien sur lui! Je ne tiens pas à la vie, moi!... + +Son exaltation était si grande que Mme Delorge s'en épouvanta. + +--Hélas! ma pauvre femme, prononça-t-elle, je suis aussi à plaindre que +vous... Notre malheur est semblable... + +--Oh! vous... interrompit violemment la femme du pauvre garçon d'écurie, +vous... + +Mais elle eut honte de son emportement, et se reprenant: + +--Si j'étais seule au monde, dit-elle d'un accent plus doux, oui, notre +malheur serait le même... Le chagrin aurait bientôt fait fin de moi. +Mais j'ai des enfants... + +--J'ai des enfants aussi... + +--Oui, mais ils sont votre consolation... et les miens sont mon +désespoir. Les vôtres auront toujours le nécessaire... tandis que les +miens!... C'était le travail de Laurent qui nous faisait vivre, les +petits et moi, pauvrement, mais honnêtement... Lui manquant, tout nous +manque. Il faut du pain pour vivre. Où en prendre? Est-ce moi qui +gagnerai du pain, fût-ce du pain noir, pour six que nous sommes à la +maison? En travaillant nuit et jour, sans arrêter, je n'y arriverais +pas. Comment donc faire? Irai-je me faire inscrire au bureau de +bienfaisance? Oui, et je crois que je serai admise. Mais il faudra des +démarches, des allées, des venues, du temps enfin. Et jusque-là? Si le +boulanger cesse de me faire crédit, que répondrai-je aux enfants quand +ils me diront: «Maman, à manger, j'ai faim?...» Irai-je donc mendier de +porte en porte avec les petits pendus à mes jupes, comme j'en vois? Je +ne saurais pas. Faudrait-il voler? Je ne pourrais pas. Je sais bien +qu'il y en a qui se vendent... mais c'est plus fort que moi, je n'en +aurais pas le courage!... + +De grosses larmes roulaient, silencieuses, le long des joues de Mme +Delorge. + +Elle qui, le matin encore, s'estimait la plus misérable des créatures +humaines!... qu'étaient ses souffrances, comparées aux tortures +indicibles de cette infortunée?... + +Elle se leva donc brusquement, et lui prenant les mains: + +--Rassurez-vous, lui dit-elle. Moi vivante, vous ne manquerez de rien. +Tant que mes enfants auront un morceau de pain, il y en aura la moitié +pour les vôtres. + +Mais Mme Cornevin se dégagea doucement, et avec un sourire d'une +tristesse navrante: + +--Oh! vous êtes bien bonne, madame, balbutia-t-elle, vous êtes trop +bonne... + +Il était clair qu'elle ne croyait pas. + +Il était évident que ces promesses lui paraissaient de celles qu'on fait +tous les jours, que la compassion arrache et qu'on oublie le lendemain. + +Mme Delorge comprit cela, et, d'un accent solennel: + +--Je vous jure, insista-t-elle, et par la mémoire de mon mari, que mon +aide jamais ne vous fera défaut, tant que vous en aurez besoin... Jamais +je n'oublierai que, si votre mari a disparu, c'est peut-être parce qu'il +avait à me rapporter l'adieu suprême du mien. Je ferai plus: si vous +voulez me confier l'aîné de vos fils, il sera élevé avec le mien et +comme le mien... + +Une fois de plus, l'excellent M. Ducoudray devait être emporté par la +situation. + +--Comptez sur moi aussi, ma pauvre femme, s'écria-t-il, la larme à +l'œil... Comptez sur moi... + +La malheureuse ne doutait plus. + +Elle se laissa glisser aux genoux de Mme Delorge, et lui embrassant +les mains: + +--Merci! balbutia-t-elle, merci pour les enfants... C'est la vie que +vous nous sauvez... Hélas! nous ne pourrons jamais reconnaître tant de +bontés. + +--Qui sait? fit Mme Delorge. + +Et d'un ton pensif: + +--Un jour peut venir où l'occasion se présenterait de venger mon mari et +le vôtre!... + +D'un bond, Mme Cornevin fut debout, l'œil enflammé de haine et +toute vibrante d'énergie. + +--Ce jour-là, madame, s'écria-t-elle, appelez-moi. Et quoi qu'il faille +faire, entendez-moi bien, je le ferai. Et les enfants aussi seront prêts +à donner leur vie. Ils sauront comment ils ont perdu leur père, et pas +un jour ne se passera sans que je leur rappelle qu'il faut que justice +soit faite... + +Elles étaient debout, l'une devant l'autre, la main dans la main, et +entre ces deux femmes si malheureuses, entre la veuve du pauvre garçon +d'écurie et la veuve du général, c'était un pacte de haine qui se +jurait. + +M. Ducoudray en frémit, regrettant ses bons mouvements de tout à +l'heure. + +--Car elles sont aussi folles l'une que l'autre, pensait-il, et moi je +suis vraiment bien malheureux d'être si impressionnable et si peu maître +de moi!... + +C'est pourquoi, dès que Mme Cornevin se fut retirée, emportant le +premier trimestre d'une rente de douze cents francs, le digne bourgeois +prit texte de l'ignorance de cette infortunée pour conjurer une fois +encore Mme Delorge de ne rien tenter. + +Elle ne discutait plus avec lui, elle parut presque l'approuver, mais +dès le lendemain, de bon matin, elle se faisait conduire rue des +Saussayes, chez le docteur Buiron. + +Il n'était pas sorti, et dès qu'elle entra, il la reconnut. + +--Madame Delorge!... s'écria-t-il. + +Et tout aussitôt, il se mit à l'accabler de prévenances, dissimulant +ainsi son embarras, et préparant peut-être ses réponses, car il était +trop fin pour ne pas soupçonner le but de cette visite matinale. + +Mais elle coupa court à ces politesses affectées, et posément: + +--J'ai l'intention, monsieur, lui dit-elle, de déposer une plainte au +parquet, et de provoquer une enquête... Mon mari, vous le savez, a été +assassiné. + +Il fit un saut en arrière, à ce mot, et vivement: + +--Pardon! pardon! bredouilla-t-il, je ne sais rien, moi... + +Eh bien! Mme Delorge ne fut pas surprise. + +Les aménités outrées de l'accueil du docteur Buiron lui avaient fait +pressentir quelque chose de semblable. + +--Cependant, monsieur, la relation que vous avez écrite des événements +prouverait, au besoin, qu'ils vous ont paru fort étranges... + +Autant Mme Delorge était pâle et froide, autant le médecin était +rouge et animé. + +--Je ne sais trop, madame, interrompit-il, jusqu'à quel point vous avez +le droit d'invoquer cette relation que j'avais confiée à la discrétion +de M. Ducoudray!... Mais n'importe! Que prouve-t-elle? Que j'ai été très +impressionné des incidents de cette nuit si douloureuse pour vous. +Depuis, j'ai réfléchi, et j'ai reconnu l'inanité de mes conjectures. +Rien de plus naturel, de plus simple, de plus... + +Il balbutiait, il se tut, écrasé positivement sous le regard terrible +d'ironie et de mépris de Mme Delorge. + +--Parleriez-vous ainsi, monsieur, prononça-t-elle, si le coup d'État du +2 décembre n'eût pas réussi?... + +--Madame! fit-il, comme s'il eût été révolté de l'accusation, madame!... + +Puis, brusquement, prenant son parti, et sautant, comme on dit, à pieds +joints dans la boue: + +--Eh bien! oui, s'écria-t-il, les événements ont changé mon point de +vue. Cette affaire est toute politique. Suis-je un homme politique, pour +m'en mêler? Je suis jeune, je débute dans la vie, je ne possède aucun +patrimoine et j'ai une mère à soutenir. Pourquoi me créer des ennemis? +Arriver est assez difficile sans se créer des difficultés... + +Mme Delorge s'était levée. + +--C'est votre dernier mot, monsieur? demanda-t-elle d'un ton glacial. + +--Oui, madame. + +--Adieu alors... Je ne vous adresserai pas de reproches; c'est un soin +que je laisse à votre conscience. + +Et elle sortit... Son cœur se soulevait de dégoût. + +--Quel misérable!... pensait-elle. A-t-il peur? A-t-il été acheté par le +meurtrier de mon mari?... Qui saurait le dire!... + +Cependant elle ne se décourageait pas, et plus résolue que jamais à +provoquer une enquête, elle remonta dans la voiture qui l'avait amenée, +et se fit conduire rue Jacob, chez un avocat, Me Roberjot, qui avait +autrefois plaidé une affaire pour le général. + +Jeune,--il venait d'avoir trente ans,--bien posé dans le monde, assez +riche pour pouvoir trier ses causes, M. Sosthènes Roberjot était de ces +avocats dont la place est d'avance marquée à la Chambre, et qui en +attendant font du dos de leurs clients le tambour de leur renommée +naissante. + +Fort bien de sa personne, il ne manquait pas de talent, lançait +heureusement le mot et n'arrondissait pas plus mal qu'un autre une +période à effet. Il brillait surtout par un flair de premier ordre qui +jusqu'alors l'avait bien servi. + +Il s'était retiré sous sa tente, depuis le 2 décembre, attendant les +événements, cherchant ce qui lui serait le plus avantageux: d'attacher +son canot au vaisseau tout neuf du gouvernement, ou d'arborer l'étendard +de l'opposition. + +Me Roberjot ne fut pas maître de l'étonnement que lui causa la visite +de Mme Delorge et, tout en lui avançant un fauteuil de chêne sculpté, +il ne cessait d'attacher sur elle des regards gros de questions. + +C'est donc avec la plus extrême attention qu'il l'écouta, et lorsqu'elle +lui eut exposé la situation: + +--Je dois vous déclarer, madame, commença-t-il, que vos conjectures +doivent être exactes. Vos explications éclairent d'un jour tout nouveau +cette obscure et mystérieuse affaire du général Delorge... + +Elle le regardait d'un air de stupeur. + +--Comment! d'un jour tout nouveau?... interrogea-t-elle. Vous en aviez +donc déjà entendu parler, monsieur? + +A plusieurs reprises il baissa la tête: + +--Oui. + +Cette circonstance devait paraître à la pauvre femme une raison +d'espérer. + +--On s'en préoccupe donc? demanda-t-elle encore. + +--On s'en est occupé, du moins. Non pas dans le gros public, tout ahuri +par les derniers événements, mais dans le monde où je vis, et où +toujours quelque chose transpire de tout ce qui arrive à Paris... Mais +je ne sais trop si je dois vous répéter ce que j'ai entendu dire... + +--Vous le devez, monsieur. + +Il parut se recueillir, et lentement: + +--Tout d'abord, madame, reprit-il, je vous déclare que je reconnais +maintenant absolument fausses les diverses versions qui ont couru de la +mort de votre mari. On a commencé par dire qu'il s'était suicidé... + +--Lui!... Et pourquoi? grand Dieu! + +--Ah! voilà! On prétendait qu'il avait pris des engagements très +compromettants de divers côtés, qu'il avait écrit certaines lettres... +très imprudentes; qu'il jouait un jeu double en un mot, et que, menacé +d'être démasqué publiquement, il avait perdu la tête et s'était passé +son épée au travers du corps... + +Mme Delorge s'était levée. + +--Mais c'est une infâme calomnie! s'écria-t-elle. Quel misérable a pu +inventer et répandre une telle infamie? + +--Eh! madame, sait-on jamais l'auteur des mille calomnies qui chaque +jour circulent dans Paris! + +--Quelles sont les autres versions, monsieur?... + +--D'après une autre, le général Delorge aurait succombé dans un duel, +dont le motif était... une question d'argent. Une forte somme avait, +disait-on, disparu du cabinet du président de la République. + +Deux larmes de douleur et de colère jaillirent des yeux de Mme +Delorge. + +--Assez! monsieur, interrompit-elle, assez!... je ne saurais en +entendre davantage. D'où partent ces bruits? je le devine maintenant. +Assassiner mon mari ne suffit pas, on veut déshonorer sa mémoire. Mais +elle ne le sera pas, j'écrirai aux journaux... + +[Illustration:--C'est lui! s'écria-t-elle... C'est lui!] + +Me Sosthènes Roberjot hochait la tête. + +--Hélas! madame, fit-il, je doute que vous trouviez un journal qui +consente à insérer votre lettre. + +Cependant, sur les instances de la pauvre femme, il consentit à la +conduire près d'un journaliste qui faisait profession de haïr d'une +haine implacable tous les nouveaux gouvernements. + +C'est avec des imprécations terribles qu'il écouta le récit de Mme +Delorge; mais quand elle eut fini, il lui avoua que les journaux +étaient, sous peine de mort, condamnés au silence, qu'une allusion à +cette affaire compromettrait l'existence de son journal... Or il était +propriétaire, s'il était homme d'opposition; il avait des opinions, mais +il avait aussi des actionnaires. + +Bref, il ne pouvait rien. + +--Voilà donc les hommes! se disait Mme Delorge en regagnant Passy... + +Et cependant, le lendemain, sa plainte fut déposée au parquet. + + + + +X + + +Lorsqu'une plainte a été déposée au parquet en bonne et due forme, par +une personne ayant, selon l'expression de la loi, _capacité_; + +Quand cette plainte a été remise toute rédigée, signée et paraphée à +chaque feuillet par le plaignant et par le magistrat qui l'a reçue; + +Après qu'un acte de réception en a été délivré, rappelant la date du +jour et l'heure du dépôt; + +Il est moralement et matériellement impossible qu'il n'y soit pas donné +suite, et qu'elle ne provoque pas une enquête. + +Or, la plainte de Mme Delorge était bien en règle, et même, sur le +conseil de Me Roberjot, elle s'était portée partie civile. + +Car décidément le jeune avocat avait épousé la cause de la veuve du +général Delorge. + +Cette ténébreuse affaire avait mis fin à ses perplexités, et avait été +comme le grain de plomb qui fait pencher le plateau d'une balance. + +Me Sosthènes Roberjot appartenait désormais à l'opposition. + +Aussi est-ce avec le soin le plus extrême, et non sans une habile +perfidie, qu'il avait rédigé cette plainte contre cet inconnu que la loi +appelle «un quidam», et dont la recherche, précisément, est demandée à +la justice. + +Toutes les circonstances propres à démontrer qu'un crime avait été +commis, il les avait groupées en un réquisitoire, insistant sur ce fait +que l'épée du général n'avait pas servi à un duel, produisant comme une +preuve accablante la disparition du malheureux Cornevin. + +Et à la fin seulement, pour que la justice ne s'égarât pas, il nommait +M. le comte de Combelaine, en une petite phrase bien innocente en +apparence, plus terrible, en réalité, qu'une accusation formelle. + +--Et maintenant, avait-il dit à Mme Delorge, toutes les herbes de la +Saint-Jean y sont... nous n'avons plus qu'à attendre. + +Elle n'attendit pas longtemps. + +Sa plainte avait été déposée un mardi: dès le mercredi elle en eut des +nouvelles par l'excellent M. Ducoudray, qui lui arriva sur les cinq +heures du soir, tout de noir habillé, comme pour un enterrement, et la +figure bouleversée. + +--Voilà les persécutions qui commencent, lui cria-t-il dès le seuil, et +avant même de la saluer; je sors du Palais de Justice... + +Mme Delorge rougit légèrement. + +Redoutant les éternelles remontrances de son vieux voisin, et peut-être +quelque discussion pénible, elle ne l'avait pas averti de sa démarche. + +--C'est hier, poursuivait-il, pendant mon dîner, que j'ai reçu une +assignation à comparaître par devant M. le juge d'instruction. Dois-je +l'avouer? J'ai été fort troublé pour le moment. La justice m'a toujours +fait peur. Cependant, comme il n'y avait pas à hésiter ni à faire +défaut, j'en ai pris mon parti. J'étais convoqué pour ce matin, onze +heures... A dix heures précises, je sortais de chez moi... A onze heures +moins trois minutes, j'arrivais à la galerie des juges d'instruction, et +je priais un huissier de m'annoncer... + +Selon son habitude, le digne bourgeois rapportait tout à lui, et faisait +de sa personne le pivot de tous les événements... + +Mais Mme Delorge y était trop habituée pour essayer même de +l'interrompre. + +--On m'annonça, poursuivit-il, et je me trouvai en présence du juge +d'instruction. C'est un homme de ma taille, rouge de poil, avec une raie +bien tirée au milieu de la tête et de grands favoris lui descendant sur +la poitrine; la figure très longue, pâle, avec un gros nez, des lèvres +minces comme une feuille de papier et des yeux d'un bleu terne. Je ne +sais pas s'il répondit à mon salut. Le sûr, c'est qu'il me toisa pendant +une bonne minute, jusqu'à me faire monter le rouge aux joues. Après +quoi, il me demanda mon nom, mon âge, ma profession, puis tout à coup: +«Que savez-vous, me dit-il, de la mort du général Delorge?...» C'était +donc mon tour. Je le toisai, moi aussi, et croisant les bras: «Je sais, +répondis-je, qu'il a été lâchement assassiné!...» + +Mme Delorge tressauta sur son fauteuil, et c'est d'un air +d'ébahissement immense qu'elle considéra son vieux voisin. + +Elle doutait presque du témoignage de ses sens. + +--Vous avez répondu cela!... fit-elle. + +--Mon Dieu! oui, tout net... Ah! je sais bien ce que vous pensez, chère +madame: Vous vous dites: «Ce n'est pas possible, on m'a changé mon père +Ducoudray!» Non! c'est toujours le même. Je ne suis pas un héros, moi, +je tiens à mon repos, et même je suis un peu poltron... mais j'ai le +sang vif, je me monte, je me monte... et quand je suis parti, rien ne +m'arrête plus... Après, dame! c'est une autre histoire; j'ai des +regrets. Mais on ne se refait pas. J'ai passé la moitié de ma vie à me +fourrer bravement dans de mauvaises affaires, et l'autre à trembler de +peur de m'y être fourré... + +M. Ducoudray avait du moins ce rare avantage de ne se point abuser sur +son compte. + +Satisfait de l'explication qu'il venait de donner à Mme Delorge: + +--Positivement, reprit-il, ma réponse ne parut pas enchanter le juge +d'instruction. Il me lança un mauvais regard, et d'un ton à donner la +chair de poule: «Vous vous avancez beaucoup, monsieur!» me dit-il. Moi, +pour un boulet de canon, je n'aurais pas reculé: «Si je m'avance, +répliquai-je sèchement, c'est que j'ai des preuves.» Il fit seulement: +«Ah!...» Puis, ayant consulté quelques paperasses: «Voyons ces preuves,» +ajouta-t-il. Ah! il n'eut pas besoin de le répéter deux fois, et tout ce +que je sais, et tout ce que je ne sais pas, je me mis à le lui débiter +carrément. J'allais si vite qu'à tout moment il était obligé de +m'arrêter, pour laisser à son greffier le temps d'écrire... car tout ce +que je disais était aussitôt couché sur le papier. + +Il semblait au digne bourgeois qu'il était encore dans le cabinet du +juge... + +Il s'animait, il gesticulait, et son chapeau le gênant, il campa son +chapeau sur sa tête, de côté, en mauvais garçon. + +--Quand j'eus achevé, continua-t-il, le juge parut réfléchir, puis +froidement: «--Dans tout ceci, monsieur, prononça-t-il, je vois très +clairement votre opinion personnelle, mais je n'aperçois aucune preuve +de nature à guider l'action de la justice!...» Je bondis à ces mots: +«--Comment, vous ne distinguez pas de preuves?» m'écriai-je. Et je +recommençais mon énumération, quand il m'arrêta. «--Il suffit, +déclara-t-il, je suis éclairé.» C'était trop fort! Son affectation de +sang-froid m'exaspérait. C'est pourquoi, perdant la tête: «--Ce qui +m'étonne, m'écriai-je, c'est que la veuve du général Delorge ait été +obligée de déposer une plainte!... Ce qui me dépasse, c'est que la +justice n'ait pas ordonné une information, quand elle a reçu le +procès-verbal du commissaire de police de Passy... car, enfin, il a dû +faire un rapport, ce commissaire de police!...» Dame! mon homme fronçait +le sourcil. «--Qui vous dit, interrompit-il, qu'une enquête n'a pas été +commencée?...» Mais ce n'est pas moi qu'on endort avec des sornettes +pareilles. Prenant donc mon air le plus ironique: «--Commencée, +répliquai-je, c'est possible... Il est fâcheux que les événements +politiques l'aient arrêtée court.» Cristi! le juge se dressa en pied: +«--Que voulez-vous dire? s'écria-t-il.--Rien, répondis-je, toujours +goguenardant, rien... sinon que, sans le succès du coup d'État, le +meurtrier de mon ami le général serait sans doute à l'ombre à l'heure +qu'il est...» + +Le digne bourgeois, sur ces mots, poussa un soupir énorme... + +Il hocha sinistrement la tête, et laissant tomber ses bras le long de +son corps d'un air désolé: + +--Car j'ai dit cela, poursuivit-il, je l'ai dit textuellement, et même +j'ai eu comme un frisson en m'entendant parler ainsi. Par exemple, le +coup avait porté. Le masque de glace de mon homme tomba, et d'un ton +menaçant: «--Prenez garde! monsieur Ducoudray, prononça-t-il, en +scandant toutes ses syllabes, prenez garde!... il est des peines pour +les imprudents qui manquent au respect dû à la justice...» Hum! j'aurais +bien eu quelques petites choses à répondre... mais ce juge vous avait +des yeux... brrr!... Puis j'entendais dans le corridor sonner les bottes +lourdes des gendarmes. Je me tus donc, baissant la tête, car je +craignais l'éloquence de mes regards, et après un moment: «--Monsieur +Ducoudray, reprit le juge, sachez qu'il n'est pas de puissance humaine +capable d'entraver l'action de la justice... Je décernerais à l'instant +un mandat d'amener contre le chef de l'État lui-même, si je le savais +coupable!...» En moi-même, je pensais: «--Farceur!... ça se dit, ces +choses-là, mais ça ne se fait pas!...» Seulement, je jugeai prudent de +garder ma réflexion pour moi. On me relut ma déposition, dont l'audace +me fit frémir, et quand je l'eus signée: «--Vous pouvez vous retirer, me +dit le magistrat, et tâchez de mesurer vos paroles... Rappelez-vous que +nous avons l'œil sur vous...» Je saluai... et me voilà. + +Mme Delorge s'était levée. + +Elle tendit la main à son vieux voisin, et d'une voix émue: + +--Vous êtes un honnête homme, monsieur Ducoudray, prononça-t-elle, et un +bon ami... Pardonnez-moi d'avoir douté de vous, de vous avoir mal +jugé... + +Mais c'est à peine s'il effleura du bout des doigts cette main qui lui +était tendue, et secouant mélancoliquement la tête: + +--Vous me jugiez bien, murmura-t-il... Vous ne me devez, pour ce que +j'ai fait, aucune reconnaissance. C'est le sang qui m'a monté au +cerveau... Si j'avais eu mon calme, comme en ce moment... Enfin, ce qui +est dit est bien dit, et il n'y a pas à le nier, puisque c'est écrit et +signé. Me voilà ennemi déclaré du gouvernement, on a l'œil sur moi... +Faire de l'opposition, c'était charmant, du temps de Louis-Philippe, on +n'en était que mieux vu... Tandis que maintenant... + +Il demeura pensif un moment et agité d'une sorte de tremblement nerveux, +jusqu'à ce que tout à coup: + +--Eh bien! soit... On veut me pousser à bout... je ne reculerai pas +d'une semelle. Et la preuve, c'est que j'irai ce soir même chez Mme +Cornevin. Ce sera un sujet de rapport pour les espions dont je vais être +entouré. Oui, j'irai, mille diables! Et je lui porterai des secours. Et +puisque vous, madame Delorge, vous vous chargez de l'aîné des fils de +cette pauvre femme, moi, Ducoudray, je prends à mon compte l'éducation +du cadet... C'est dit, c'est conclu, ce sera. Et vous pouvez m'en +croire, je ne ferai pas de ce garçon un admirateur du coup d'État du 2 +décembre... + +Il se faisait tard, cependant... + +Mme Delorge voulait retenir l'honnête bourgeois, mais il refusa +obstinément. + +--On m'attend chez moi, objecta-t-il, puis il faut que j'aille à +Montmartre. + +S'il fût resté seulement dix minutes de plus, il eût vu arriver à +l'adresse de Krauss une citation pour le lendemain... + +Une citation!... Ce chiffon timbré devait effrayer le digne serviteur +plus qu'une douzaine de fusils braqués contre sa poitrine. + +Vite il courut la porter à Mme Delorge. + +--Que dois-je faire? demandait-il. Que faudra-t-il répondre? + +Mme Delorge lui eût dit de déclarer qu'il avait vu de ses yeux M. de +Combelaine assassiner le général, qu'il l'eût fait sans hésitation ni +remords... + +--Vous répondrez la vérité, Krauss, ordonna-t-elle, et rien que la +vérité, selon que vous inspirera votre conscience... + +--Madame peut être tranquille. + +--Surtout, ne vous laissez pas intimider. + +--Je n'aurai pas peur... Je songerai qu'il faut que l'assassin de mon +général soit puni. + +Cependant il n'était rien moins que rassuré, le lendemain, lorsqu'il +partit pour le Palais de Justice. + +Et lorsqu'il reparut le soir, il semblait on ne peut plus triste et +abattu. + +--Que vous a-t-on dit, Krauss?... lui demanda Mme Delorge, qui +attendait son retour avec une anxiété fébrile. + +--Presque rien... + +--Avez-vous parlé de l'épée? + +--Le juge ne m'a parlé que de cela tout le temps... Il avait fait venir +des fleurets, et, pour bien se rendre compte, il a voulu se mettre en +garde en face de moi. Il prétendait qu'un combat peut avoir lieu sans +que les épées se touchent, et il essayait de me le prouver... Moi, +naturellement, je lui ai prouvé le contraire... + +Mme Delorge eut un tressaillement. + +--Et alors, qu'a-t-il dit? + +--Alors, il a sonné, et deux messieurs sont entrés, que j'ai reconnus +pour deux maîtres d'armes... Il leur a remis à chacun un fleuret et leur +a posé les mêmes questions qu'à moi... Après bien des discussions, ils +ont déclaré que, dans un duel régulier, il est impossible que les fers +ne se touchent pas, mais que cela peut arriver dans un combat imprévu où +deux adversaires furieux mettent en même temps l'épée à la main... + +--Soit... Mais que pense le juge de l'impossibilité où était mon mari de +se servir du bras droit? + +--Il m'a dit que c'était une question réservée... + +Mme Delorge ne savait plus que penser... Ces investigations +éloignaient toute idée d'un parti pris, et cependant, d'après ce que M. +Ducoudray lui avait dit de ce juge: + +--Mon Dieu! se disait-elle, ne m'interrogera-t-il donc pas, moi?... + +C'est que sa conviction était absolue, inébranlable. + +--Que ce juge d'instruction m'entende seulement dix minutes, +répétait-elle, et il ne restera pas dans son esprit l'ombre d'un doute. + +--Mais il ne vous entendra pas, soutenait M. Ducoudray. A quoi bon! +C'est une affaire toute politique. Nous sommes parmi les vaincus, tant +pis pour nous... + +En quoi il s'abusait. + +Le vendredi suivant, Mme Delorge à son tour recevait une assignation +qui la citait à comparaître le lendemain à une heure très précise... +Même un paragraphe spécial lui recommandait d'amener son fils. + +Pourquoi?... Quel renseignement espérait-on obtenir d'un enfant de onze +ans? Se flattait-on d'arracher à sa simplicité quelque déposition contre +son père? + +Cette préoccupation empêcha la malheureuse veuve de s'endormir, et sa +nuit se passa à récapituler toutes les circonstances de la mort de son +mari, à les coordonner et à en former comme un faisceau de preuves, +démontrant jusqu'à l'évidence, estimait-elle, qu'un crime avait été +commis. + +Mais les circonstances étaient trop graves pour qu'elle ne souhaitât pas +un conseil. + +Le samedi matin donc, elle se mit en route bien avant l'heure, avec son +fils, et avant de se rendre au palais de justice, elle fit arrêter sa +voiture rue Jacob, à la porte de Me Sosthènes Roberjot. + +Le valet de chambre qui vint lui ouvrir lui répondit que Me Roberjot +était bien chez lui, mais qu'il était en grande conférence avec des +messieurs, des journalistes et d'anciens représentants. + +--N'importe! dit-elle, prévenez-le... j'attendrai. + +Le domestique, n'y voyant pas d'inconvénient, la fit entrer et la laissa +seule avec Raymond, dans une petite pièce qui servait de salle +d'attente. + +Une mince cloison séparait cette pièce du cabinet de l'avocat, et la +porte étant entre-bâillée, Mme Delorge ne pouvait pas ne pas entendre +ce qui se passait de l'autre côté. + +On y discutait fort chaudement. + +Et à tout moment revenaient, dans la discussion, ces grands mots de +«résistance, d'opposition constitutionnelle, de revendications de la +liberté, des droits imprescriptibles du peuple...» + +Il était évident que Me Roberjot s'occupait des élections prochaines +et posait les bases de sa candidature... + +Au milieu de tels soucis, daignerait-il se souvenir d'un client? C'était +douteux. Non, pourtant. Il ne tarda pas à congédier ses amis politiques, +et l'instant d'après il parut, s'excusant près de Mme Delorge de +l'avoir fait attendre... + +A peine sut-elle lui répondre, tant sautait aux yeux la métamorphose qui +en huit jours s'était opérée en lui. + +A l'avocat qu'elle avait vu la première fois, heureux de la vie, +satisfait du présent et sans souci d'avenir, l'homme politique +succédait. + +Il avait dû s'exercer à prendre la physionomie de son rôle, et il +n'avait pas trop mal réussi. + +Il semblait vieilli de dix ans. Son front s'était plissé, le sourire +s'était envolé de sa lèvre charnue. Quelques coups de ciseaux donnés à +sa barbe et à ses cheveux par un perruquier habile avaient mis son +visage d'accord avec ses opinions. + +Lui, si soigné jadis, il avait dû rechercher dans sa garde-robe des +vêtements usés et hors de mode, des vêtements de déshérité... + +De toute sa personne se dégageait ce mot: ambition! + +Il n'y avait que son œil dont il n'avait pu corriger l'expression, +qui riait toujours et qui semblait se moquer des longues et creuses +phrases qui sortaient de la bouche... + +Cependant, il se hâta de faire passer Mme Delorge dans son cabinet, +et ayant pris la citation qu'elle lui présentait, il se mit à la +parcourir... + +Presque aussitôt ses sourcils se froncèrent. + +--Hum! grommelait-il, comme s'il eût répondu à certaines objections de +son esprit, c'est à Barban d'Avranchel que nous avons affaire... + +Ce nom, que Mme Delorge avait lu au bas de la citation, était celui +du juge d'instruction devant qui elle allait comparaître. + +--Est-ce donc une chance malheureuse pour moi, monsieur? demanda-t-elle +avec inquiétude. + +--Je ne sais, répondit Me Roberjot... + +Et après un moment de réflexion: + +--M. Barban d'Avranchel, continua-t-il, est certainement un orléaniste. +Il doit être furieux du coup d'État. + +--En ce cas, monsieur, il me semble... + +--Oh! attendez, madame, avant de vous réjouir... L'ambition peut amener +une conscience à d'étranges compromis... Cependant M. d'Avranchel passe +pour un homme d'une probité antique... + +--Que puis-je souhaiter de mieux?... + +L'avocat branlait la tête. + +--Le danger est ailleurs, prononça-t-il. Comme magistrat, M. Barban +d'Avranchel est peu et mal connu. Étant froid et raide comme un verrou +de prison, il a joui jusqu'ici de la respectueuse estime que nous +autres, Français, nous accordons sans examen à tous les hommes graves et +taciturnes. Mais est-ce un juge d'instruction habile?... D'aucuns le +prétendent. Moi je jurerais que ce n'est qu'un solennel imbécile à qui +on ferait voir des étoiles en plein midi... Nous en avons quelques-uns +comme cela dans la magistrature... + +Mme Delorge sentait son cœur se serrer. + +De tous les malheurs, il n'en est pas de pire que de dépendre d'un homme +inintelligent, entêté d'opinions préconçues... + +--Une autre chose encore me tourmente, monsieur, reprit-elle; cet ordre +d'amener mon fils. Il est si aisé de tirer parti du propos inconsidéré +d'un enfant... + +--Oh! ceci n'est rien, fit l'avocat. + +Et examinant le jeune garçon, dont l'œil brillait d'intelligence: + +--Monsieur Raymond, ajouta-t-il, est déjà trop fin pour M. +d'Avranchel... Je vais d'ailleurs lui faire la leçon... + +Il lui prit les mains en lui disant cela, et l'attirant près de son +fauteuil: + +[Illustration:--Je le jure!...] + +--Êtes-vous brave, mon petit ami? demanda-t-il. + +--Je ne suis pas peureux, monsieur. + +--Alors, tout ira bien. Un interrogatoire, voyez-vous, ne doit effrayer +que les gens qui ont quelque chose à cacher. + +Me Roberjot était redevenu lui-même et, son regard allant de Mme +Delorge à Raymond, il était aisé de comprendre que c'était pour la mère, +encore plus que pour le fils, qu'il parlait. + +--Donc, poursuivit-il, ne vous troublez pas quand vous serez en présence +du juge, et, au lieu de baisser les yeux, regardez-le bien en face. +Écoutez attentivement ses questions et, avant d'y répondre, prenez le +temps de réfléchir... Si vous ne les comprenez pas parfaitement, +faites-les répéter... N'allez jamais au devant, attendez... Et que vos +réponses soient aussi concises que possible. Quand on vous demandera une +chose dont vous êtes sûr, dites oui ou non, sans phrases, sans détails +oiseux. Si vous doutez, dites simplement: «Je ne sais pas.» Point de si, +ni de mais, ni de suppositions. Des affirmations, toujours. Et surtout, +évitez les controverses et les discussions... + +C'est munis de ces enseignements d'un maître que Mme Delorge et son +fils arrivèrent au Palais de Justice. + +Dès qu'elle eut montré sa citation à l'huissier de service à l'entrée: + +--Veuillez me suivre, madame, lui dit poliment cet homme, M. Barban +d'Avranchel vous attend. + +Ainsi elle était l'objet d'attentions spéciales, d'une faveur... +Était-ce d'un heureux ou d'un sinistre augure?... Pour les condamnés +aussi, on a des ménagements particuliers... + +Telles étaient ses pensées, lorsqu'elle entra dans le cabinet du juge +d'instruction. + +La pièce était petite et triste. Un méchant tapis recouvrait le carreau. +En face de la porte était un bureau d'acajou, et à droite une étroite +table où écrivait le greffier. + +Près de la cheminée, un homme se tenait debout, le juge, M. Barban +d'Avranchel... + +Comment M{me} Delorge ne l'eût-elle pas reconnu, après le portrait qui +lui en avait été tracé par M. Ducoudray et par Me Roberjot? + +Il s'inclina tout d'une pièce, et montrant un fauteuil à Mme Delorge +et une chaise à Raymond, il tint rivés sur eux, pendant plus d'une +minute, ses yeux mornes et sans expression. + +Enfin: + +--Vous êtes Mme veuve Delorge, née de Lespéran? demanda-t-il à la +pauvre femme. + +--Oui, monsieur. + +--Veuillez me dire vos noms de fille et de femme, vos prénoms, votre +âge, la date et le lieu de votre mariage, combien vous avez d'enfants, +et la date de leur naissance. + +Puis se retournant vers son greffier: + +--Écrivez, Urbain, lui dit-il. + +M. d'Avranchel avait regagné son fauteuil; tant que durèrent ces +préliminaires obligés de tout interrogatoire, il ne prononça pas une +syllabe. + +Mais dès que Mme Delorge eut donné les dernières indications: + +--Approchez-vous, mon petit ami, dit-il à Raymond... là, devant moi. + +Et le jeune garçon ayant obéi: + +--Votre papa, commença-t-il, souffrait donc beaucoup d'un bras? + +Placé de façon à ne pas voir sa mère, Raymond, instinctivement, se +retourna vers elle... mais le juge le rappela: + +--Ce n'est pas dans les yeux de votre maman, prononça-t-il, que vous +devez chercher vos réponses, mais bien dans votre mémoire... Vous m'avez +entendu: parlez. + +--Eh bien! monsieur, papa souffrait beaucoup du bras droit. + +--Comment le savez-vous? + +--Il lui était impossible de s'en servir... Quand il me donnait des +leçons d'armes, c'était toujours du bras gauche. + +--N'était-ce pas pour vous apprendre à vous défendre, au besoin, contre +un gaucher?... C'est difficile, dit-on. Peut-être était-il gaucher +lui-même?... + +--Non, monsieur, j'en suis sûr. + +--Et pourquoi?... + +Le jeune garçon réfléchit un moment. Il n'oubliait pas les conseils de +Me Roberjot. + +--J'en suis sûr, répondit-il lentement, parce que cinq ou six fois papa +a voulu se forcer et tenir le fleuret de la main droite, mais toujours +il a été forcé de le reprendre de l'autre, en disant: «Je ne peux pas, +ça me fait trop de mal!» + +--Très bien!... Se mettre en garde et manœuvrer le fleuret du bras +droit lui était une cruelle souffrance. + +--C'est cela. + +Où tendait le juge, Mme Delorge ne le comprit que trop, et vivement: + +--Permettez-moi, monsieur, commença-t-elle, de vous expliquer... + +Mais, non moins vivement, le juge l'interrompit. + +--Je vous prie, madame, de garder le silence, c'est votre fils que +j'interroge et non vous. + +Et revenant à Raymond: + +--Donc, reprit-il, voici le fait: votre papa ne se servait pas +habituellement du bras droit, parce qu'il en souffrait. Mais +rigoureusement et en surmontant une certaine douleur, il eût pu s'en +servir... + +La conclusion, le jeune garçon la devinait... Il lui parut que le juge +tirait de ses réponses un sens qui ne s'y trouvait pas. Aussi, se +révoltant: + +--Je n'ai pas dit cela, monsieur, fit-il. + +--Ah!... + +--Je n'ai pas dit que papa s'était servi de son bras devant moi, j'ai +dit qu'il avait essayé de s'en servir et qu'il ne l'avait pas pu, ce qui +n'est pas la même chose. + +M. Barban d'Avranchel gardait le silence. Il feuilletait des papiers +placés sur son bureau. + +Quand il eut trouvé ce qu'il cherchait, il fit signe à Raymond de +regagner sa place, et s'adressant à Mme Delorge: + +--Votre domestique, madame, reprit-il, le sieur Krauss, m'a dit que les +douleurs que ressentait au bras le général étaient plus ou moins vives, +selon les saisons. + +--Cela est vrai, monsieur, et aussi selon la température. Ainsi, le jour +où mon mari a été... tué, il souffrait plus que d'ordinaire. + +--Et la preuve, ajouta Raymond, c'est que le matin même nous avons tiré +le pistolet, et qu'il ne pouvait même pas soulever son arme de la main +droite. + +Si peu expérimentée que fût Mme Delorge, elle voyait bien que cette +question était, comme on dit au palais, le nœud de l'affaire, et que +de sa solution, en un sens ou en l'autre, dépendait la décision du +magistrat. + +Se hâtant donc d'intervenir: + +--Lorsque sur ma demande, dit-elle, le commissaire de police est venu +chez moi, il était accompagné d'un médecin qui a examiné le corps de mon +mari... Ce médecin a dû voir les blessures que le général Delorge avait +reçues au bras, à cette bataille d'Isly, où il fut, pour son courage, +porté à l'ordre du jour de l'armée. + +--Il les a vues, madame, répondit le juge, il les a même décrites, et je +vais vous donner lecture de ce passage de son rapport... Il tira, en +effet, un papier d'un dossier volumineux et lut: + +«...Au bras droit, trois cicatrices déjà anciennes, provenant de +blessures d'armes blanches, et qui doivent gêner les mouvements, sans +qu'il soit possible de déterminer jusqu'à quel point.» + +Mme Delorge eut un geste indigné. + +--Et c'est là tout!... s'écria-t-elle. Mais, monsieur, ces cicatrices +étaient effroyables... Il y en avait une qui, partant de l'épaule, +descendait jusqu'à la saignée... Ah! que ne les avez-vous vues!... Je +demanderai, s'il le faut, l'exhumation du corps de mon mari... + +Mais le juge lui imposa silence. + +--Il suffit! prononça-t-il, la question est maintenant élucidée... Le +général, comme tous les soldats, portait son épée au côté gauche... De +quelle main dégainait-il?... De la droite. Donc il pouvait se servir du +bras droit. J'ai là les dépositions de trois officiers de son ancien +régiment qui l'ont vu maintes fois, depuis sa blessure, accomplir ce +mouvement, et l'accomplir à cheval, ce qui en doublait la difficulté... +Son bras droit était raide, c'est évident, et dans un duel ordinaire, il +se fût servi du gauche... Mais dans un moment où la colère l'avait jeté +hors de lui, ayant tiré son épée de la main droite, c'est de cette main +qu'il a dû tomber en garde et attaquer son adversaire. Et si je dis +attaquer, c'est qu'il m'est démontré qu'il a été l'agresseur. + +A cette accusation inouïe, un flot de pourpre inonda le visage de Mme +Delorge. + +--Mon mari a été assassiné, monsieur, s'écria-t-elle, assassiné, +entendez-vous, et je connais l'assassin... + +M. Barban d'Avranchel avait froncé les sourcils: + +--Plus un mot, madame, interrompit-il, plus un mot... Vous oubliez qu'il +est un malheur plus grand que de laisser un crime impuni... c'est +d'accuser un innocent. La justice n'a rien négligé pour arriver à la +vérité, elle la sait, et je puis vous la dire... + +S'étant levé sur ces mots, il alla s'adosser à la cheminée, et de sa +voix monotone: + +--Votre plainte, madame, poursuivit-il, était superflue, il est bon que +vous le sachiez. C'est le 1er décembre que le commissaire de police +de Passy s'est présenté chez vous... + +--Mandé par moi, monsieur... + +--Ceci importe peu... Ce commissaire et le médecin qui l'accompagnait +ont dressé un procès-verbal, et, dès le 3, la justice était saisie et +ordonnait une enquête. Cela paraît vous surprendre. C'est que la justice +ne s'endort jamais. C'est qu'aux jours les plus troublés, et tandis que +les passions humaines se déchaînent autour d'elle, la justice veille, la +main sur son glaive, impassible autant que le rocher battu par la +tempête... + +M. Barban d'Avranchel était tout entier dans cette période prétentieuse. + +--En conséquence, madame, dès le 5 je commençais l'instruction de cette +mystérieuse affaire, et aujourd'hui, après six semaines d'investigations +laborieuses, j'ai soulevé le voile qui la recouvrait. + +Il dit, et se retournant vers son greffier: + +--Urbain, commanda-t-il, passez-moi mon rapport, celui que j'ai rédigé +pour moi, et que je vous ai donné à recopier avant-hier. + +Le greffier lui remit un cahier assez volumineux. Il l'ouvrit, et après +avoir recommandé sévèrement à Mme Delorge de ne le point interrompre, +il lut: + + + + +XI + +AFFAIRE PIERRE DELORGE + + +«Le 30 novembre 1851, à neuf heures vingt minutes du soir, le général +Delorge sortait de son domicile, rue Sainte-Claire, à Passy. Il était en +grand uniforme, armé, et portait toutes ses décorations. + +«Étant monté dans un fiacre que son domestique, le sieur Krauss, était +allé lui chercher, et qui portait le numéro 739, il se fit conduire rue +de l'Université, chez le colonel retraité César Lefert, ancien +représentant. + +«Ce qui se passa dans cette entrevue, l'instruction n'a pu le découvrir, +le colonel Lefert ayant quitté la France à la suite des événements du 2 +décembre. + +«Ce qui est acquis, c'est que le général Delorge, entré chez le colonel +à dix heures moins un quart, en sortit à dix heures dix minutes, et +remonta en voiture en disant au cocher de le conduire grand train au +palais de l'Élysée. + +«Ce cocher, interrogé, a déclaré que le général Delorge, après cette +visite, lui avait paru extrêmement agité. + +«Et l'instruction, sans attacher une grande importance à cette +déposition, la relève toutefois, à titre de renseignement. + +«Quoi qu'il en soit, le général se présenta à l'Élysée vers dix heures +et demie. + +«Il s'y trouvait peu de monde: des militaires, des représentants du +peuple, quelques hauts fonctionnaires et plusieurs membres du corps +diplomatique, dont l'un, M. Fabio Farussi, particulièrement connu du +général, a été entendu au cours de l'instruction. + +«Huit ou dix dames au plus assistaient à cette réunion. + +«Le prince-président ne s'y trouvait pas. + +«Après avoir présenté ses respects à Mme Salvage, qui faisait les +honneurs de la résidence présidentielle, le général Delorge, qui avait +aperçu dans les salons plusieurs personnes de sa connaissance, s'en +approcha pour les saluer. + +«Il était si pâle que tout le monde en fit la remarque, et que même on +lui demanda s'il n'était pas indisposé. + +«Ses lèvres tremblaient, dit dans sa déposition M. Fabio Farussi, et ses +yeux avaient une expression étrange. + +«A toutes les personnes à qui il donnait la main il demandait:--Est-ce +que M. de Maumussy n'est pas venu ce soir? Est-ce que M. de Combelaine +n'est pas encore arrivé?... + +«Il avait en prononçant ces deux noms un accent très saisissable de +haine et de menace, et il était clair qu'il faisait, pour paraître +calme, les plus violents efforts. + +«En de telles dispositions, une conversation suivie devait lui être +insupportable. C'est pourquoi, il s'approcha d'une table d'écarté et se +mit à parier. + +«Là encore, les joueurs furent frappés de sa contenance singulière. Il +était si peu au jeu, qu'à tout moment il fallait l'y rappeler. Ses yeux +ne quittaient pas la porte du salon. + +«Cela durait depuis une heure, lorsque tout à coup on le vit s'éloigner +de la table de jeu. + +«On venait d'annoncer le comte de Combelaine. + +«Vivement, le général s'avança vers ce nouvel arrivant, et ils se mirent +à causer avec une véhémence assez inconvenante pour que tout le monde en +fût surpris. + +«Cependant, ils parlaient assez bas, pour que de tout ce qu'ils disaient +on ne pût saisir que des lambeaux de phrases. + +«--Retirons-nous, disait le général... ici on nous remarque... il faut +que nous soyons seuls, face à face. + +«A quoi M. de Combelaine répondait: + +«--Attendons au moins l'arrivée de Maumussy; je vous affirme qu'il va +venir. + +«Mais le général Delorge semblait ne vouloir rien entendre. + +«--Il vous plaît de nous expliquer ici, insistait-il, soit. Ce n'est pas +à moi que l'esclandre fait peur, n'est-ce pas?... + +«Cette insistance décida M. de Combelaine, et le général et lui +passèrent dans un des petits salons où il ne se trouvait personne. + +«Ils n'y étaient pas depuis plus de trois minutes, lorsque M. de +Maumussy les y rejoignit... + +«Nul n'eût osé les y suivre, mais quelques invités s'approchèrent un peu +de la porte qui était restée ouverte, et ils entendirent quelque chose +de la scène. + +«Ils reconnurent très bien la voix du général Delorge qui disait: + +«--Vous êtes un drôle, monsieur de Combelaine, un misérable que je vais +tuer!... Vous avez une épée au côté, sortons! + +«M. de Combelaine répondait: + +«--Vous savez bien qu'un duel ne me fait pas peur... mais je ne veux pas +de scandale. Attendons... nous nous battrons demain. + +«M. de Maumussy faisait tout ce qu'il pouvait pour les calmer, +s'adressant tantôt à l'un, tantôt à l'autre... + +«Le général avait comme perdu la tête. + +«--Vous viendrez à l'instant, répétait-il à M. de Combelaine, vous +viendrez, ou, sur mon honneur, je vais vous souffleter en plein salon... + +«--Ah! c'en est trop, à la fin, s'écria M. de Combelaine. Venez donc, +puisque vous le voulez absolument!... descendons au jardin, venez!... + +«Et traversant rapidement le salon, ils gagnèrent l'escalier...» + +--Ah! mes pressentiments ne me trompaient donc pas! s'écria Mme +Delorge... C'est donc bien lui, c'est donc bien M. de Combelaine qui est +l'assassin!... + +Surpris qu'on osât l'interrompre, M. Barban d'Avranchel laissa tomber +sur Mme Delorge un regard irrité. Mais il ne daigna pas relever +l'interruption. + +Et toujours impassible et froid autant que le marbre de la cheminée +contre laquelle il s'adossait, il poursuivit: + +«La demie de onze heures sonnait, lorsque le général Delorge et le comte +de Combelaine quittèrent précipitamment le salon. + +«Si leur sortie ne fit pas scandale, si même elle ne fut remarquée que +de quelques rares invités, c'est que depuis un instant une jeune fille +anglaise, d'une rare beauté et d'un talent plus rare encore, venait de +céder aux instances de ses admirateurs et de se mettre au piano. + +«Cependant, plusieurs officiers s'élançaient sur les traces des deux +adversaires, quand ils furent arrêtés par le vicomte de Maumussy. + +«Trois de ces officiers ont été entendus au début de l'enquête, et la +précision et l'accord de leurs dépositions fixent absolument les faits. + +«M. de Maumussy était parfaitement calme et maître de soi. + +«--Ne vous dérangez pas, messieurs, dit-il, ce n'est qu'une misère... Ce +diable de Delorge s'emporte pour un rien comme une soupe au lait... Je +vais arranger cela. + +«Nonobstant, un ami du général, M. Fabio Farussi, dont le témoignage est +décisif, insista pour descendre. + +«--Prenez garde, lui dit M. de Maumussy, vous savez qu'une querelle est +d'autant plus difficile à arranger qu'elle a plus de témoins... + +«Mais M. Fabio Farussi s'entêta si fort, que M. de Maumussy céda, et ils +descendirent ensemble... + +«Cependant, cette discussion courtoise avait pris un peu de temps, et M. +de Combelaine et le général Delorge étaient sortis depuis près d'un +quart d'heure, lorsqu'ils s'élancèrent à leur poursuite. + +«--Où sont-ils? demandèrent-ils à un des huissiers de service dans le +grand vestibule. + +«--Là, leur répondit cet homme, en leur montrant le jardin. + +«Ils se hâtèrent de sortir, mais ils n'avaient pas descendu les marches +du perron qu'ils virent accourir M. de Combelaine, pâle, défait, tenant +à la main son épée nue. + +«--C'est horrible! leur dit-il, horrible! et pour une misère!... + +«--Quoi?... + +«--Delorge!... je crois que je l'ai tué. Il s'est jeté sur mon épée, et +il est tombé sans pousser un cri... + +«--Où?... + +«--Derrière la charmille... là, tenez, où vous voyez de la lumière. + +«Et, jetant son épée, M. de Combelaine s'enfuit comme un fou. + +«--Jamais, dit M. Fabio Farussi dans sa déposition, jamais je n'ai vu un +homme plus désespéré. + +«Malheureusement, ce désespoir n'avait que trop de raison d'être. + +«Lorsque MM. de Maumussy et Fabio Farussi arrivèrent près du général, il +venait de rendre le derni er soupir...» + + * * * * * + +Stoïque autant que le misérable à qui la plus effroyable torture +n'arrache pas un cri, Mme Delorge écoutait. + +--Je ne récuse aucun de ces détails, monsieur, prononça-t-elle d'une +voix étranglée, mais en est-il un seul, je vous le demande, qui prouve +que mon mari n'a pas été traîtreusement assassiné?... + +Mais c'était tout ce que M. d'Avranchel pouvait supporter de +contradiction. + +--Assez, madame, interrompit-il, écoutez la suite du rapport, et vous +verrez que la justice a devancé et mis à néant toutes les objections. + +Et reprenant son cahier: + + «Que s'était-il passé, continua-t-il, entre le moment où les deux + adversaires avaient quitté le salon ensemble, et celui où l'on + retrouvait l'un d'eux étendu mort sur le sable du jardin? + +[Illustration:--Vous, le vieux, dit l'agent, je vous engage à filer!... +Sinon... + + «Voilà ce que le magistrat instructeur avait mission de rechercher. + + «C'est pourquoi, avant d'interroger M. de Combelaine, il importait + de rechercher des témoins. + + «Le premier est un sieur Buc, un des huissiers du palais de + l'Élysée, qui était de service sur le palier de l'escalier lorsque + les deux adversaires descendirent. + + «Ce qui se passait l'étonna trop pour qu'il l'oubliât. + + «Le général descendait le premier, et presque à chaque marche, il + se retournait pour provoquer M. de Combelaine par les injures les + plus violentes. + + «--Injures si grossières, dit le sieur Buc dans sa déposition, que + moi, je sauterais à la gorge de quiconque me les adresserait. + + «Deux autres serviteurs du palais les ont vus passer, et, sans + entendre ce qu'ils disaient, ont remarqué leur agitation. Le + général allait toujours le premier. + + «Dans le grand vestibule, enfin, tout près de la porte du jardin, + ils croisèrent un employé supérieur du ministère de l'intérieur, M. + de Coutras. + + «Frappé de l'étrangeté de leurs allures, il leur adressa la parole, + mais ils ne purent l'entendre. + + «M. de Combelaine répétait ce qu'il avait déjà dit dans le salon: + + «--C'est insensé!... Attendons demain... + + «Sur ces mots, ils sortirent, laissant entr'ouverte la porte du + jardin. + + «Fort ému de ce qui arrivait, M. de Coutras s'avança sur le perron, + et il entendit la voix de M. de Combelaine qui appelait un + palefrenier et qui lui commandait de décrocher une lanterne + d'écurie et de la lui apporter. + + «Quelqu'un savait donc là vérité!... Ce palefrenier signalé par la + déposition de M. de Coutras avait assisté à la mort du général + Delorge... + + «La justice le fit rechercher et ne tarda pas à le découvrir...» + +D'un bond, Mme Delorge s'était dressée. + +--Quoi! s'écria-t-elle, vous l'avez retrouvé... vous l'avez interrogé, +l'homme qui tenait la lanterne? + +Le juge s'inclina. + +--Je l'ai interrogé, dit-il... et pensant que ce serait un adoucissement +à votre douleur de l'entendre, je l'ai mandé; il est là... + +Et s'adressant à son greffier: + +--Urbain, commanda-t-il, allez chercher le témoin. + +Mme Delorge eût vu un fantôme surgir à la voix de M. Barban +d'Avranchel, qu'elle n'eût pas été frappée d'une stupeur plus grande. + +--Ainsi, monsieur, commença-t-elle d'une voix troublée, la justice a +retrouvé ce malheureux homme que sa femme croit mort, et dont elle porte +le deuil, ce pauvre Laurent Cornevin... + +--Il ne s'agit pas ici de Cornevin, madame. + +--Grand Dieu!... monsieur, mais c'est lui... + +--C'est lui que vous désignez dans votre plainte, comme ayant assisté +aux derniers moments du général; c'est vrai. Seulement vous vous être +trompée. Ce n'est pas lui qui s'empressa d'accourir à l'appel de M. de +Combelaine, avec une lanterne. Et cela par une raison bien simple: +Cornevin n'était pas de service ce soir-là... + +--Monsieur, je suis sûre de ce que j'avance. + +--Soit, madame. En ce cas, dites-moi sur quelles preuves votre certitude +s'appuie. + +Aussitôt, et avec une véhémence extraordinaire, Mme Delorge entreprit +d'exposer ses raisons... + +Mais, hélas! à mesure qu'elle parlait, les circonstances qui lui avaient +paru le plus décisives se dérobaient pour ainsi dire. + +Pourquoi s'était-elle attachée à cette idée, que ce palefrenier ne +pouvait être que Cornevin?... Uniquement parce que ce malheureux s'était +présenté à Passy le lendemain de la catastrophe et qu'il y avait laissé +son adresse. + +Et surtout et avant tout, parce que Cornevin avait disparu... + +Toujours impassible, M. Barban d'Avranchel laissa la pauvre femme se +débattre et se perdre au milieu de ses explications. + +Et seulement, lorsqu'elle eut fini: + +--Convenez, madame, prononça-t-il, qu'il n'y a rien dans tout ceci qui +justifie votre assurance... Exaltée par votre douleur, vous avez pris +pour la réalité les rêveries d'un homme que son âge eût dû rendre plus +circonspect, d'un voisin à vous, bourgeois ignorant et frondeur, le +sieur Ducoudray. + +A la façon dédaigneuse dont il laissait tomber ce nom, il n'y avait pas +à s'y méprendre: le digne bourgeois lui avait souverainement déplu. + +--Ainsi, monsieur, reprit Mme Delorge s'irritant, à la fin, de son +impuissance, ainsi nous avons rêvé que Cornevin a disparu!... + +--Madame! + +--Et l'infaillible justice ne voit aucune raison de s'émouvoir de cette +mystérieuse disparition, non plus que de la misère de cette famille... + +Pour la première fois, l'immobile figure du juge trahit un sentiment +humain: la colère. + +--Sachez, madame, interrompit-il, que la justice s'est inquiétée de +Laurent Cornevin; des recherches ont été ordonnées. + +--Et elles ont abouti? + +--A démontrer que cet individu n'est point parmi les morts de... +l'émeute du 2 décembre... + +--S'il est vivant, qu'est-il devenu? + +--Tout porte à croire qu'il est du nombre des perturbateurs qui ont été +arrêtés à la suite... des troubles, et que pour dérouter la police, il +aura donné un faux nom... + +--Dans quel but? + +--Peut-être a-t-il intérêt à dissimuler son passé?... Mais qu'importe +cet homme! + +--Comment! qu'importe!... s'écria Mme Delorge. + +Et se soulevant sur son fauteuil: + +--Et si je vous disais, moi! poursuivit-elle, qu'il faut absolument que +cet homme soit retrouvé pour que justice soit faite!... Si je vous +disais que seul il connaît la vérité que vous croyez savoir... Si, en +mon nom et au nom de mes enfants, et au nom de la famille de Cornevin, +je vous sommais de suspendre toute décision avant d'avoir retrouvé cet +infortuné ou d'être fixé sur son sort!... + +C'en était trop pour la patience de M. Barban d'Avranchel. + +D'un geste impérieux, il imposa silence à Mme Delorge, la menaçant +d'en rester là de ses communications. + +Puis d'un accent irrité: + +--Assez d'illusions comme cela, madame, prononça-t-il. Savez-vous ce que +sont ces Cornevin, à qui vous vous intéressez si fort?... La justice +peut vous l'apprendre, si vous l'ignorez. + +Sur ces mots, il sortit d'un dossier deux feuilles de papier portant le +timbre de la préfecture de police, et en présenta une à Mme Delorge: + +--Veuillez lire, lui dit-il, les notes qu'on me transmet sur vos +obligés. + +Elle lut à demi-voix: + + «CORNEVIN (LAURENT), trente-deux ans, né à Fécamp. Domicilié, en + dernier lieu, rue Marcadet, à Montmartre. + + «Époux de Julie Cochard. Cinq enfants. + + «Sans antécédents judiciaires. + + «Successivement valet d'écurie et cocher, Cornevin n'a pas laissé + de bons souvenirs dans les diverses maisons où il a été employé. Il + savait son métier et le remplissait exactement, mais il était + emporté, insolent et brutal. + + «Poursuivi en 1846 pour coups et blessures, il n'obtint une + ordonnance de non lieu qu'aux démarches réitérées du maître qu'il + servait alors. + + «Lorsqu'il entra, en 1850, à l'Élysée, il quittait la maison du + marquis d'Arlange, qui lui avait donné un bon certificat--mais on + sait ce que valent ces sortes de pièces. + + «A l'Élysée, on n'eut qu'à se louer de lui dans les commencements. + + «Mais bientôt son déplorable caractère reparut, et si on le garda, + ce fut uniquement à cause de son expérience et de son exactitude. + + «Vers le milieu de 1851, il changea tout à coup. Il s'était affilié + à une bande de mauvais sujets et était devenu l'ami d'un orateur de + cabarets, grâcié en juin et dernièrement condamné pour vol. + + «On était résolu à le renvoyer, lorsqu'il prit les devants et cessa + son service tout à coup, sans prévenir. + + «Son mois lui est encore dû.» + +Mme Delorge ayant achevé, le juge lui tendit la seconde feuille de +papier, et elle poursuivit sa lecture. + + «JULIE COCHARD, FEMME CORNEVIN, vingt-huit ans, née à Paris. + + «N'a pas subi de condamnations. + + «Passe dans le quartier pour une assez bonne ménagère; ses + mœurs, dit-on, ne laissent rien à désirer, au moins depuis son + mariage. + + «Il serait difficile de dire ce qu'était sa conduite avant, les + mauvais exemples ne lui ayant pas manqué chez ses parents. + + «Son père a été condamné plusieurs fois pour vols, et sa mère a été + poursuivie pour excitation à la débauche. + + «Sa sœur cadette, Adèle Cochard, ancienne figurante d'un petit + théâtre, est célèbre dans le monde de la galanterie sous le nom de + Flora Misri.» + +Si, en produisant ces notes de police, M. d'Avranchel avait compté +détacher Mme Delorge de la famille Cornevin, sa déception dut être +grande. + +Elle garda un silence glacial... et pour beaucoup de raisons: + +En premier lieu, l'intérêt qu'elle portait aux Cornevin était +indépendant de toute espèce de circonstance. + +Laurent savait la vérité, il était victime de son empressement à venir +la lui révéler: cela primait tout. + +Puis, malgré le parti pris que trahissaient les notes, que +reprochaient-elles en somme à ces pauvres gens? + +On accusait le mari d'être brutal et grossier. Eh! s'il eût eu +l'éducation et les façons d'un gentilhomme, il n'eût pas été +palefrenier. + +On reprochait à la femme l'inconduite de son père, de sa mère et de sa +sœur... Eh bien! ayant eu de tels exemples sous les yeux, elle +n'avait que plus de mérite à se bien conduire. + +Ces réflexions traversèrent en une seconde l'esprit de Mme Delorge, +mais elle n'en souffla mot, et rendant les notes au juge: + +--Puisqu'il en est ainsi, reprit-elle, quel est donc l'homme qui a tenu +la lanterne? + +--Un camarade de Cornevin, répondit M. d'Avranchel, un nommé Grollet... + +Mme Delorge tressaillit. + +Ce nom, elle l'avait déjà entendu prononcer. Grollet, c'était cet ami de +Laurent, à qui Mme Cornevin s'était adressée, qui lui avait témoigné +tant d'intérêt, qui l'avait retenue à déjeuner, et qui avait dû tirer +d'elle tous les renseignements dont il avait besoin pour son rôle!... + +--Ah! c'est Grollet! fit-elle, répondant aux objections de son esprit +bien plus qu'elle ne s'adressait au juge... + +--Oui... un très honnête homme, aimé et estimé de tous ceux qui le +connaissent, dont on n'a jamais eu qu'à se louer... Oh! j'ai fait +prendre des renseignements. Mais le voici, vous allez l'entendre... + +La porte s'ouvrait, en effet, et, derrière Urbain, le greffier, apparut +un gros homme qui s'avança d'un air étrangement intimidé. + +--Approchez, mon ami, lui dit le juge, approchez encore un peu. + +C'est de toute la force de sa pénétration que Mme Delorge le +considérait. + +Il avait ce qu'on est convenu d'appeler une bonne figure: des joues +bouffies, un nez aplati, et une large bouche qui allait d'une oreille à +l'autre, avec de grosses lèvres sensuelles. + +Ses yeux seuls, gris et forts brillants, pouvaient inquiéter par leur +mobilité. + +--Grollet, commença le juge, vous allez me redire la scène dont vous +avez été témoin dans le jardin de l'Élysée... + +--Ah! monsieur, quel malheur!... Tenez, quand j'y pense... + +--C'est bien, c'est bien!... Reprenez à l'instant où on vous a appelé. + +Grollet tordit désespérément la toque écossaise qui lui servait de +coiffure, se gratta le front, et d'une voix qui pouvait paraître émue: + + * * * * * + +«--Pour lors, donc, dit-il, c'était le dimanche soir, vers les onze +heures et demie, j'étais en train de bouchonner le cheval d'un aide de +camp qui venait d'arriver, quand j'entends une voix qui crie: + +«--Holà! un garde d'écurie avec une lanterne! + +«En moi-même je me dis:--Bon! c'est un pourboire qui vient!... + +«Et décrochant une lanterne, je cours au jardin. + +«Là, qu'est-ce que je vois?... Deux hommes, M. de Combelaine, que je +connaissais de vue, et un général, que je sus depuis être le général +Delorge... + +«Ils étaient debout, si près l'un de l'autre que leurs visages se +touchaient presque, comme deux dogues qui vont s'empoigner, et ils +vomissaient, chacun de son côté, les cent mille horreurs: Traître! +misérable! scélérat! brigand! + +«Sitôt que je parus: + +«--Ah! voilà de la lumière! s'écria le général en faisant des appels du +pied, comme pour exciter l'autre, en garde! en garde!! + +«Et tirant son épée en même temps que M. de Combelaine tirait la sienne, +v'lan! il se fend à fond. + +«Du coup, je crus M. de Combelaine mort. Mais non! il avait fait un saut +de côté en tendant le bras de toute sa longueur, de sorte que le +général, dont l'élan était pris, s'est jeté sur l'épée de son adversaire +qui lui est entrée dans la poitrine jusqu'à la garde. + +«Ah! il n'a pas seulement fait: Ouf! + +«Il a étendu les bras en croix, il a fait un tour sur lui-même et il est +tombé...» + +Raymond, le malheureux enfant, sanglotait... + +Mais Mme Delorge ne pleurait pas, elle. + +C'est intérieurement que s'épanchaient ses larmes, comme le sang des +blessures mortelles. + +--Ainsi, mon mari n'a pas prononcé une parole? interrogea-t-elle. + +--Pas une, reprit Grollet. C'est-à-dire, si, excusez... quand je songe à +ça, je suis encore tout saisi... + +«Comme de juste, je m'agenouillai près du général, prêt à le secourir, +mais il râlait déjà... J'ai entendu seulement qu'il balbutiait quelque +chose comme un nom, Élise... Élisa... je ne sais pas bien!... + +Cela parut le comble à Mme Delorge. + +Les meurtriers de son mari s'étaient informés de son nom, à elle, +Élisabeth, et ils l'avaient appris à cet homme pour ajouter à la +vraisemblance du récit... + +--Ah! c'est une abominable ironie!... s'écria-t-elle; c'est une +indignité... + +--Madame!... fit le juge. + +--Eh! ne voyez-vous donc pas, monsieur, que cet homme débite une leçon +apprise par cœur!... Ne voyez-vous pas que cet homme est un faux +témoin?... + +--Vous insultez un témoin, madame, et la justice... + +Mais elle ne l'écoutait pas. + +Elle s'était levée, et marchant sur Grollet: + +--Osez donc me soutenir, à moi, que vous n'êtes pas un faux témoin, +disait-elle. Allons, relevez la tête, et regardez-moi en face, si vous +en avez l'audace... + +Blême, et la tête baissée, Grollet avait reculé jusqu'au mur... + +--J'ai dit la vérité, balbutia-t-il... + +--Vous mentez!... L'homme qui tenait la lanterne, c'était Cornevin... +C'était le malheureux dont vous vous prétendiez l'ami, dont vous avez +accueilli la femme avec des larmes hypocrites, qu'on a assassiné +peut-être, parce qu'il avait vu le crime, lui, et que vous trahissez +lâchement, vous... + +Plus tremblant que la feuille, Grollet essaya de lever le bras. + +--Je jure, balbutia-t-il, devant Dieu... + +--Ne jurez pas! interrompit Mme Delorge, à quoi bon!... dites, +dites-nous plutôt quelle somme vous ont donnée les assassins pour +acheter votre complicité... Si énorme qu'elle puisse être, vous avez +fait un marché de dupe... Demain vous reconnaîtrez que chacune de vos +pièces d'or est tachée d'une goutte de sang... On trompe la justice des +hommes... Mais écoutez la voix de votre conscience, elle vous dira qu'on +ne trompe pas la justice de Dieu... L'heure de la vérité vient +toujours... + +Un effort encore, et cette heure de la vérité qu'implorait Mme +Delorge allait sonner peut-être... + +Écrasé sous cette explosion de douleur et de colère, étourdi, éperdu, +Grollet s'affaissait sur lui-même, n'articulant plus que des syllabes +incohérentes. + +Ah! si le juge d'instruction eût été un de ces hommes qui savent +voir!... + +Mais non. L'infatuation de son infaillibilité appliquait sur ses yeux un +bandeau que n'eût point percé la lumière du soleil. + +Interdit d'abord de l'irrésistible accent d'autorité de Mme Delorge, +il n'avait pas tardé à se remettre, et irrité de ce qu'il considérait +comme une faiblesse indigne de la majesté de la justice: + +--Vous passez toutes les bornes, madame! s'écria-t-il. + +--Ah! monsieur, répondit la pauvre femme, monsieur, si vous vouliez!... + +Il n'était plus temps. + +L'ancien ami de Cornevin venait de mesurer l'immensité du péril où le +précipiterait la moindre hésitation. + +Et se redressant, enflammé de cette énergie qui permet à l'homme qui se +noie un suprême effort: + +--Quand on me brûlerait à petit feu, prononça-t-il, on ne tirerait rien +de moi autre que ce que j'ai dit. + +L'irréparable seconde qui décide des destinées humaines était passée. + +Mme Delorge le comprit. + +Et, anéantie de la perte de cette dernière espérance, elle regagna le +fauteuil qu'elle occupait près de son fils et s'y affaissa... + +M. Barban d'Avranchel était redevenu lui-même. + +Après une phrase sévère sur l'inconvenance et le danger des +emportements, après avoir déclaré qu'il saurait défendre le témoin +contre de nouvelles violences: + +--Rassurez-vous, mon ami, dit-il à Grollet, et continuez votre +déposition. + +Un éclair de haine, aussitôt éteint, brilla dans l'œil de cet homme, +et, reprenant sa posture embarrassée: + +--Donc, fit-il, j'étais à genoux près du général, quand deux hommes +arrivèrent en courant et tout effarés... + +«C'étaient M. de Maumussy, que je connais, et un autre, qui a un nom en +_i_, lui aussi, un nom italien... + +--Farussi... souffla le juge. + +--Oui, c'est cela même, continua Grollet, Fabio Farussi, je me le +rappelle maintenant... + +«Pour lors, dès que je leur eus appris que le général était mort, ils +parurent désespérés. L'Italien, surtout, était comme fou. + +«--Quelle catastrophe! disait-il. Quel épouvantable malheur! + +«Puis ils se mirent à causer entre eux, disant: + +«--Et cependant, c'est sa faute... C'est lui qui l'a voulu! + +«Et, en effet, je me disais à part: + +«--Il faut qu'un homme soit enragé, pour en forcer un autre à tirer +l'épée en pleine nuit, comme si les jours n'étaient pas assez longs... + +Il fut interrompu par Raymond, qui, se dressant pâle d'indignation, dit +à M. d'Avranchel: + +--Monsieur... vous avez promis à ce témoin de le défendre... ne +sauriez-vous nous protéger, ma mère et moi?... + +A cette leçon donnée par un enfant, une fugitive rougeur glissa sur les +pommettes du juge d'instruction. + +--Dispensez-nous de vos appréciations, dit-il durement à Grollet. + +Le témoin s'inclina en souriant niaisement. + +--Je croyais qu'il fallait tout dire, objecta-t-il. + +Et il reprit: + +--Pour lors, ces deux messieurs voulurent s'assurer que je ne m'étais +pas trompé, et quand ils eurent bien reconnu que le général avait cessé +de vivre: + +[Illustration: Il vit luire au-dessus de sa tête l'éclair d'un sabre.] + +«--Il faut absolument, disaient-ils, cacher ce malheureux événement à +tout le monde, au prince-président surtout. Comment faire? + +«Alors, moi, je me hasardai à parler à ces messieurs d'une sellerie +abandonnée, dont j'avais la clef. + +«--On pourrait toujours y déposer le général, dis-je à M. de Maumussy. + +«--Oui, vous avez raison, Grollet, me répondit-il... faisons vite. + +«Et là-dessus, à nous trois, nous portâmes le corps, sans être vus de +personne, car, pour plus de sûreté, j'avais éteint la lanterne... + +«Pendant une heure environ--peut-être moins, car le temps me durait +terriblement--je restai seul près du général, M. de Maumussy et M. Fabio +Farussi étant rentrés dans le palais pour envoyer à la recherche d'un +médecin. Ils voulaient aussi se procurer la clef d'une des portes +dérobées de l'Élysée. Ce qui les tourmentait surtout, c'était l'idée du +prince-président. + +«--Jamais il ne pardonnerait cela, répétaient-ils, s'il venait à le +savoir... + +«Enfin, sur les trois heures, le médecin parut. Dès qu'il eut soulevé le +manteau qu'on avait jeté sur le corps du général: + +«--Ma présence est inutile! dit-il. La mort a dû être instantanée... + +«Alors, tous ces messieurs tinrent encore conseil, et il fut décidé +qu'il fallait absolument reporter le général chez lui avant le jour. + +«Seulement, c'était à qui n'irait pas, et ce n'est qu'après bien des si +et des mais, qu'un de ces messieurs, qui était en bourgeois, et le +médecin, acceptèrent cette mission. + +«Aussitôt, je partis à la recherche, d'un fiacre. Lorsque j'en eus +trouvé un, je le fis arrêter devant la porte dérobée et le corps y fut +porté. + +«Alors, M. de Maumussy me prenant à part: + +«--Grollet, me dit-il, si jamais il sort de votre bouche un mot de ce +qui vient de se passer, rappelez-vous que votre place, qui est bonne, +est perdue. + +«Naturellement, je jurai de me taire.... sauf devant la justice. + +«Et voilà, vrai comme le jour qui nous éclaire, tout ce que je sais... + +--C'est bien! prononça le juge, vous pouvez maintenant vous retirer. + +Et dès que Grollet fut sorti: + +--Eh bien! madame, dit-il à Mme Delorge, reconnaissez-vous enfin +l'injustice de vos préventions!... + +La malheureuse femme se leva: + +--Vous avez suivi les inspirations de votre conscience, monsieur, +prononça-t-elle, je n'ai pas de reproches à vous adresser... L'avenir +dira lequel de nous deux se trompe... Adieu!... + +Et prenant la main de son fils: + +--Viens, mon pauvre Raymond, dit-elle, nous n'avons plus rien à faire au +Palais de Justice. + +Et elle sortit, laissant M. Barban d'Avranchel singulièrement choqué, +et, pour la première fois, troublé en son inaltérable certitude. Oui, un +doute lui vint. + +--Cette femme aurait-elle raison, pensa-t-il, et la justice aurait-elle +tort?... En ce cas, je serais le jouet d'habiles gredins et dupe d'une +comédie savamment combinée... En ce cas... mais non, ce n'est pas +possible. Cette femme est folle, et M. de Combelaine est innocent!... + + + + +XII + + +--Voilà ce que j'avais prévu, ce que je redoutais... Oui, je reconnais +bien là mon Barban d'Avranchel. + +Ainsi s'exprima Me Sosthènes Roberjot, lorsque Mme Delorge lui eut +rapidement raconté les incidents de la longue séance dans le cabinet du +juge d'instruction. + +Car c'est chez Me Roberjot que la pauvre femme s'était hâtée de +courir en sortant du Palais de Justice, toute vibrante encore de douleur +et d'indignation. + +Elle ne voyait que lui au monde capable de la conseiller. + +--Et cependant, ajouta-t-il après un moment d'hésitation, on ne saurait +soupçonner d'Avranchel de connivence... + +--Ah! vous ne diriez pas cela, monsieur, si vous aviez vu comme moi +Grollet prêt à tomber à genoux, prêt à demander grâce et à tout +avouer... + +Mais l'avocat hocha la tête. + +--Ni vous ni moi ne sommes bons juges, madame, prononça-t-il, car nous +sommes partie intéressée, et notre opinion est d'avance arrêtée et +inébranlable. Mais prenez un arbitre impartial, exposez-lui les +circonstances de la mort du général Delorge telles qu'elles ont été +exposées à M. Barban d'Avranchel, produisez-lui tous ces témoins qui ont +été entendus et dont les dépositions concordent si merveilleusement, et +de même que M. d'Avranchel, cet arbitre vous dira: «Madame, toutes les +probabilités sont en faveur de M. de Combelaine.» + +Il s'accouda sur son bureau, et tout un monde de réflexions passa dans +ses yeux, pendant qu'il murmurait: + +--Ah! il n'y a pas à le nier, l'évidence est là, ces gens-là sont +forts... très forts, et ils peuvent nous mener loin!... + +Rien ne pouvait déplaire à Mme Delorge autant que cet hommage rendu à +l'habileté de ses ennemis. + +--De telle sorte, monsieur, fit-elle, d'un ton d'amère ironie, qu'il n'y +a plus qu'à s'incliner devant ces gens si forts?... + +Une surprise profonde se peignit sur la figure du jeune avocat. + +--Est-ce pour moi que vous parlez, madame? interrogea-t-il. + +Elle ne répondit pas, et son silence était trop significatif pour +laisser l'ombre d'un doute à Me Roberjot. + +--Ainsi, prononça-t-il d'un ton de reproche, vous m'estimez tout juste à +la valeur du docteur Buiron. Pourquoi? Je suis de ceux qui subissent un +fait accompli, il le faut bien, mais qui ne l'acceptent jamais. Et la +preuve, c'est que le régime nouveau, ce régime fondé sur l'attentat du 2 +décembre, ne trouvera pas d'adversaire plus obstiné que moi. + +Il regardait Mme Delorge d'un air singulier, en disant cela. + +Il y avait un léger tremblement dans sa voix quand, après une pause, il +ajouta: + +--Je ne me serais pas exprimé avec cette résolution il y a huit jours... +J'hésitais... vous êtes venue, et, sans le savoir, vous avez décidé de +mon avenir... + +Il se leva, visiblement ému, et, après deux ou trois tours dans son +cabinet: + +--Et cependant, reprit-il, nul n'avait autant de raisons que moi de se +ranger dans l'armée, toujours docile, des satisfaits. Qu'ai-je à +demander à la vie qu'elle ne m'ait généreusement donné!... Je suis jeune +encore, j'ai presque de la fortune, j'ai réussi au barreau bien au delà +de mes espérances... + +Mais Mme Delorge était hors d'état de remarquer l'étrange agitation +de l'avocat. + +Et toute entière à l'idée fixe qui devait obséder sa vie: + +--Enfin, que faire pour le moment? interrogea-t-elle. + +Si Me Roberjot fut un peu choqué d'être si brusquement interrompu, il +eut le bon goût de le dissimuler. + +--En ce moment, rien! répondit-il... Il faut attendre. + +--Quoi?... + +--Cette occasion qui jamais ne fait défaut à ceux qui savent la guetter +patiemment. + +Mme Delorge eut un geste désolé. + +--Hélas! dit-elle, chaque jour qui s'écoule emporte une de mes +espérances... Hier, j'ai rencontré un ancien ami de mon mari, c'est à +peine s'il m'a saluée. Dans six mois il ne me reconnaîtra plus. Dans un +an, il dira: «Delorge!... qui ça, Delorge?...» Mon mari fut un noble et +vaillant soldat: est-ce cette renommée qui lui survivra?... Non. Seules, +les calomnies qui se sont débitées et que vous m'avez répétées, +resteront comme autant de taches à sa mémoire. Dans dix ans d'ici, +lorsque mon fils, que voici, devenu un homme, paraîtra dans le monde, si +parfois on demande: «Qui donc est ce jeune Delorge?...» Il se trouvera +toujours quelqu'un de ces gens qui prétendent tout savoir, pour +répondre: «Eh bien! c'est le fils de ce général, vous savez bien, qui +fut tué en duel, à propos d'une vilaine affaire d'argent...» + +Mais Raymond bondit à ces mots. + +--Non, mère, s'écria-t-il, je te le jure, personne jamais ne dira cela, +lorsque je serai un homme!... + +L'avocat prit les mains de l'enfant, et les serrant dans les siennes: + +--Bien! mon ami; lui dit-il, c'est très bien, cela!... + +Puis revenant à Mme Delorge: + +--Vous vous trompez, madame, prononça-t-il gravement, c'est du temps que +vous devez tout espérer... Mort, le général est plus redoutable que +jamais... + +--Hélas! monsieur, je voudrais pouvoir vous croire... + +--Il faut me croire, madame, et, à l'appui de ce que je vous dis, il me +serait aisé de vous citer des exemples... Le proverbe qui dit: «Il n'y a +que les morts qui ne reviennent pas,» est un proverbe absurde. En +politique, il n'y a que les morts, au contraire, qui reviennent. +Parbleu! il serait trop aisé de gouverner, si, pour se débarrasser des +gens gênants, il n'y avait qu'à les porter en terre. Triomphant, +redouté, reconnu depuis des années, un gouvernement brave toutes les +oppositions et se rit de toutes les attaques: il a ses créatures, ses +juges, ses gendarmes, son armée, il se croit et il trouve des gens pour +le croire éternel... Mais voici qu'un beau matin un inconnu se rend au +cimetière, épelle sur une tombe un nom oublié et le crie à pleine +voix... Et il suffit de ce nom pour que ce gouvernement si fort +s'écroule en quelques jours... + +Mme Delorge soupira. + +--Je ne verrai jamais ce que vous dites, fit-elle. + +--Qui sait? En vous disant qu'il n'y a rien à faire, je n'ai pas entendu +vous conseiller une lâche résignation... Non. Il nous reste Cornevin... + +Ah! cette fois l'avocat n'était que l'écho des pensées de la malheureuse +femme. + +--C'est vers cet homme, poursuivit Me Roberjot, que doivent tendre +toute notre attention et tous nos efforts. A-t-il été assassiné? Je ne +le crois pas. M. de Combelaine est trop habile pour risquer un crime qui +n'est pas indispensable. Or, dans le tourbillon des événements, il lui +était aisé de faire disparaître Cornevin. Donc, c'est ce moyen qu'il a +dû prendre. Cornevin, arrêté, a dû être déporté quelque part... Où? +c'est à nous de le découvrir. + +Le visage de Mme Delorge, illuminé un moment par l'espérance, s'était +assombri de nouveau. + +--Moi aussi, monsieur, reprit-elle, j'ai songé à Cornevin... Moi aussi, +je crois qu'il est vivant encore et qu'il peut me fournir les armes +d'une revanche terrible. + +--Et alors?... + +--Alors, j'ai tout fait au monde pour m'attacher sa femme, pour +l'intéresser à mes espérances. + +--Vous avez fait cela!... + +--Oui. Je me suis engagée à servir une rente à cette malheureuse, et +l'ainé de ses fils sera élevé avec mon fils, et exactement comme lui... + +Me Roberjot paraissait si consterné qu'elle ajouta: + +--N'était-ce donc pas un devoir sacré? + +--Oui, répondit l'avocat, oui. Seulement il est des occasions, et +celle-ci en est une, où le devoir devient une imprudence insigne... + +--Oh! monsieur, de telles paroles dans votre bouche! Et moi qui +supposais... + +Mais il ne la laissa pas poursuivre, et vivement: + +--Croyez-vous donc que je blâme votre bonne action, madame! +s'écria-t-il. Non certes! Mais il fallait vous en cacher comme d'une +faute. Secourir la femme de Cornevin était votre devoir et votre +intérêt, mais vous deviez la tenir à l'écart, ne la voir qu'en secret et +employer, pour lui venir en aide, une main étrangère. + +--Et pourquoi cela, monsieur? + +--Pourquoi? répéta-t-il; pourquoi?... + +Et plus lentement: + +--Parce que Laurent Cornevin, abandonné de tout le monde, eût été vite +oublié. Lui donner ouvertement votre appui, c'est rappeler l'attention +sur lui. Pauvre, seul, sans amis, chargé de famille, il ne devait guère +inquiéter des ennemis tout-puissants. Devenu l'allié de la veuve du +général Delorge, il constitue un danger permanent. L'oubli était sa +meilleure chance de salut et de liberté. On ne l'oubliera plus. Trois +mots sur son dossier vont le condamner à une active et incessante +surveillance. Le jour où vous avez admis sa femme chez vous, madame, +vous avez donné un tour de clef de plus à la porte de sa prison... + +Mme Delorge baissait la tête, accablée d'un immense découragement. + +Qu'objecter à de telles raisons?... + +L'expérience de Me Roberjot en arrivait à la même conclusion que +jadis les terreurs égoïstes du digne M. Ducoudray. + +Veiller toujours, mais dans l'ombre, s'effacer, s'appliquer à se faire +oublier, patienter, attendre... + +Attendre!... quand son sang bouillait dans ses veines, quand il y avait +des instants où l'idée lui venait de s'armer d'un poignard et d'en +frapper cet homme qui, avec la vie de son mari, lui avait pris sa vie, à +elle, tout son bonheur, toutes ses espérances!... + +--Malheureusement, dit-elle, ma faute est irréparable. Changer quoi que +ce soit à ce que j'ai décidé serait une faute de plus. Mais après... + +--Après?... Nous chercherons autre chose. Un homme qui traîne un passé +comme celui de M. de Combelaine, ne saurait être invulnérable... On peut +le connaître, ce passé, si mystérieux qu'il soit... Ma position va me +donner de grandes facilités... Avec un peu d'adresse... en risquant +certaines démarches... Mais il me faudrait votre autorisation, madame, +et je ne sais si je dois... si je puis... + +Tout avocat qu'il était, accoutumé à tout dire, il s'embarrassait dans +ses phrases, il hésitait, il balbutiait. + +Mais Mme Delorge ne voyait rien de ce manège, pas plus qu'elle +n'avait remarqué certaines phrases, cependant bien significatives. + +La femme était morte en elle, cette nuit fatale où on lui avait rapporté +le cadavre de son mari... + +L'idée qu'on pouvait l'aimer encore, avec l'espoir d'être un jour aimé +d'elle, l'eût révoltée comme la pensée d'un sacrilège... + +Me Roberjot dut comprendre qu'il ne serait pas compris, car tout à +coup, prenant, comme on dit, son cœur à deux mains: + +--Mon petit ami, dit-il à Raymond, sur la table de mon salon se trouvent +des albums superbes... Voulez-vous aller regarder les gravures, pendant +que je parlerai à votre maman?... + +L'enfant se leva, cherchant dans les yeux de sa mère quelle conduite +tenir. + +--Va, mon enfant, lui dit-elle, non sans une visible surprise, fais ce +que monsieur te demande... + +Qui eût vu Me Sosthènes Roberjot en ce moment, l'eût pris, +positivement, pour le plus timide des hommes... + +Il s'agitait sur son fauteuil, son regard vacillait, il toussait, il +tracassait son couteau à papier pour se donner une contenance... + +Enfin, dès que Raymond fut sorti: + +--Je vous l'ai dit, madame, commença-t-il, la première fois que j'ai eu +l'honneur de vous voir, votre cause devint la mienne. Ne m'en veuillez +pas de ce qui serait, sans cela, une indiscrétion... Vous ne m'avez pas +parlé de la déposition de M. de Combelaine, que cependant le juge +d'instruction a dû vous lire. + +--Il ne me l'a pas lue, monsieur. + +--Est-ce possible?... + +--Je ne lui en ai pas laissé le temps... + +L'avocat ne fut point maître d'un mouvement de contrariété: + +--Eh! madame, s'écria-t-il, cette déposition était pour vous la plus +importante... Elle vous eût appris à quels motifs il plaît à M. de +Combelaine d'attribuer son duel avec le général Delorge. + +Cette idée si simple ne s'était pas présentée à l'esprit de Mme +Delorge. + +--C'est pourtant vrai, fit-elle, c'est une faute encore que j'ai +commise. Mais celle-là, du moins, je puis la réparer, je puis demander à +M. d'Avranchel communication du dossier... + +Me Roberjot hocha la tête: + +--C'est inutile, prononça-t-il. + +--Cependant... + +--Loin de faire mystère de sa déposition, M. de Combelaine use de tous +les moyens dont il dispose pour l'ébruiter, pour la répandre. + +--Quelle nouvelle infamie a-t-il imaginée?... + +--Il attribue son altercation avec le général Delorge à une question +toute personnelle, toute privée... + +--Quelle? + +Positivement le futur tribun rougissait presque. + +--C'est que, balbutia-t-il, je ne sais trop si je dois... + +--Eh! monsieur, je puis tout entendre! + +--Eh bien! madame, M. de Combelaine affirme que le général Delorge ne +lui pardonnait pas ses assiduités près d'une certaine dame... + +Il s'arrêta. Il s'était préparé à une explosion d'indignation, de +jalousie rétrospective, peut-être. + +Quelle erreur! Mme Delorge ne sourcilla pas. + +--C'est absurde! prononça-t-elle tranquillement. + +--Voilà ce que j'ai répondu, se hâta de dire Me Roberjot. +Cependant... + +--C'est ridicule encore plus qu'odieux, insista Mme Delorge, avec +cette confiance superbe de la femme qui sait bien de quel amour profond +et exclusif elle a été aimée. Et véritablement, M. de Combelaine est +bien bon de prendre la peine d'inventer de pareilles histoires. + +Elle sourit tristement, puis d'un tout autre ton,--d'un ton d'indicible +mépris: + +--Et sait-on, demanda-t-elle, quelle est cette dame?... + +--Oui. Ce serait une femme très connue, fort jolie, qui mène grand train +et qui a, prétend-on, coûté des sommes énormes à M. de Combelaine... + +--Je le croyais presque dans le besoin. + +--En effet. Aussi, les gens mieux informés assurent-ils que bien loin +d'avoir été ruiné, M. de Combelaine a été secouru par Flora Misri. + +Mme Delorge bondit sur son fauteuil. + +--Flora Misri! s'écria-t-elle. + +--Oui. + +--Et cette femme est la maîtresse de M. de Combelaine? + +--Depuis bien des années, à ce que l'on dit, répondit l'avocat. + +Et stupéfait de l'émotion de Mme Delorge, ne sachant plus que croire, +ne sachant plus ce qu'il disait surtout: + +--Vous connaissez cette femme, madame? interrogea-t-il. + +Mais elle était bien trop troublée, pour remarquer l'étrangeté de la +question. + +--Je la connais, oui, monsieur, répondit-elle. + +Et appuyant sur chaque mot, comme pour lui bien donner toute sa valeur: + +--Le vrai nom de cette femme, continua-t-elle, est Adèle Cochard. Elle +est la sœur de la femme de Laurent Cornevin. + +Me Roberjot n'en pouvait croire ses oreilles. + +--Êtes-vous bien sûre de ce que vous dites, madame? demanda-t-il. + +--Aussi sûre qu'on peut l'être d'un renseignement fourni à la justice +par la préfecture de police. C'est dans le cabinet du juge d'instruction +que, pour la première fois, j'ai entendu prononcer ce nom de Flora +Misri. M. Barban d'Avranchel faisait presque un crime à Mme Cornevin +d'être la sœur d'une telle femme. + +L'avocat ne répondit pas. Il venait de s'accouder à son bureau, le front +entre les mains, et tout ce qu'il avait d'intelligence et de +pénétration, il l'employait à chercher quel parti tirer de cette +découverte. + +--Évidemment, murmurait-il, cette femme doit savoir bien des choses sur +le sire de Combelaine... Autant que la baronne d'Eljonsen, sinon plus... +Mais comment la décider à parler?... Quel charbon passer sur ses lèvres +pour les desserrer?... + +Il parlait à demi-voix et en phrases hachées, et cependant Mme +Delorge ne perdait pas un mot de son monologue. + +--Ne pourrait-on pas, hasarda-t-elle, employer près de cette femme sa +sœur, Mme Cornevin?... + +--Se voient-elles encore? + +--Je ne le crois pas... + +--Diable!... une visite, en ce cas, donnerait peut-être l'éveil... Il +faudrait tant de précautions, tant d'adresse... + +--Oh! la femme de Cornevin est très intelligente... + +--Et la disparition du mari serait un prétexte tout trouvé de +rapprochement. Mais M. de Combelaine sait que la femme Cornevin, c'est +vous... Il ne doit pas ignorer que la femme Cornevin et Flora sont +sœurs, et je serais bien surpris s'il ne s'était pas mis en garde de +ce côté... + +[Illustration: La foule aussitôt l'avait entouré.] + +Il demeura quelques moments absorbé par l'effort de ses réflexions, puis +soudainement: + +--Mais je ne saurais prendre un parti ainsi, sur-le-champ. J'ai besoin +de me consulter, de dresser un plan d'attaque. Une démarche imprudente +ne se rachète pas. Rien ne presse. Avant de m'avancer, je veux sonder +le terrain, je veux être édifié sur le compte de M. de Combelaine. Un de +mes amis est fort lié avec un intime de la baronne d'Eljonsen, il me +renseignera... + +--La baronne d'Eljonsen? répéta Mme Delorge, à qui ce nom n'apprenait +rien. + +--Oui... C'est la femme qui a élevé M. de Combelaine... Elle a été, +dit-on, une des plus fidèles amies du prince-président lorsqu'il était +en exil... Voici dix-huit mois qu'elle est fixée à Paris... + +Puis, d'un accent résolu, et qui était bien, il n'y avait pas à s'y +méprendre, l'expression sincère de sa pensée: + +--Quoi qu'il advienne, madame, ajouta-t-il, comptez sur moi et +remettez-vous à mon dévouement. Tout ce que j'ai d'intelligence et +d'énergie, je l'appliquerai à une cause que je considère comme mienne. +Tout ce qu'il est humainement possible de faire, je le ferai. +Seulement... + +Il hésita, et non sans embarras: + +--Seulement, dit-il encore, je dois vous demander la permission de me +présenter chez vous. On peut prévoir telle circonstance urgente... + +Mais Mme Delorge ne le laissa pas achever. + +--Est-il donc besoin de vous dire, monsieur, interrompit-elle, que vous +serez toujours le bienvenu? J'ai la mémoire des services rendus, +monsieur... + +Elle se leva sur ces mots. + +Déjà, depuis un moment, elle entendait marcher et tousser dans la salle +d'attente qui précédait le cabinet de l'avocat... + +--Excusez-moi de vous avoir importuné si longtemps, monsieur, dit-elle. + +Et ayant appelé Raymond, à qui Me Roberjot donna une large poignée de +main, elle rabattit sur son visage son voile de veuve et sortit... + +--Ah! celle-là savait aimer! murmura l'avocat en étouffant un soupir. + +Et comme s'il eût eu besoin d'air, il courut ouvrir la fenêtre et +explora la rue d'un rapide regard. + +C'était Mme Delorge qu'il cherchait, qu'il voulait revoir encore. + +Elle ne tarda pas à paraître. Elle traversa rapidement la chaussée et +remonta dans le fiacre qui l'avait amenée et qui s'éloigna au grand +trot. + +Des clients l'attendaient dans la pièce voisine, il le savait, il les +avait entendus, mais il s'en souciait bien, vraiment! + +Appuyé au balcon de sa fenêtre, insensible au froid qui devenait plus +âpre avec la nuit, il s'oubliait en une de ces rêveries qui absorbent +toutes les facultés et suppriment en quelque sorte les circonstances +extérieures. + +Ce n'était pas un naïf que Me Sosthènes Roberjot. + +De même qu'à tous les avocats, il lui était arrivé de s'éprendre d'une +cliente venue pour le consulter. + +Une femme jeune et jolie est si séduisante, lorsque, les yeux noyés de +pleurs et le sein haletant, elle vous dit d'une voix émue: + +--Vous êtes mon seul appui et ma suprême espérance... Mon honneur, mon +bonheur et ma vie sont entre vos mains... Je m'abandonne à vous, +sauvez-moi... + +Me Roberjot avait sauvé plus d'une cliente éplorée. + +Mais jamais encore il n'avait ressenti ces sensations profondes qui le +remuaient en présence de Mme Delorge. Sa vie était bouleversée depuis +qu'il la connaissait. Il découvrait à l'existence des horizons nouveaux +qu'il ne soupçonnait pas. Toutes ses idées se modifiaient. S'il eût +traduit ce qu'il ressentait, on ne l'eût pas reconnu... Il ne se +reconnaissait plus lui-même. + +--Serais-je donc amoureux? se demandait-il. + +Sans songer que toujours cette question est résolue lorsqu'on se la +pose. + +Amoureux, lui! un vieux sceptique, un ancien maître clerc d'avoué!... +Cette idée, qui l'eût fait pouffer de rire quinze jours plus tôt, ne lui +semblait alors nullement ridicule. + +Et pourquoi pas?... + +Mme Delorge n'avait-elle pas encore la fraîcheur et toutes les grâces +pudiques d'une jeune fille! Où trouver une âme plus tendre et plus +énergique à la fois, un esprit plus ferme, une intelligence plus +élevée?... + +Mais tout à coup, il tressaillit. + +--M'aimera-t-elle jamais! pensait-il. + +Et avec un inexprimable serrement de cœur, il se mit à examiner ses +chances... Hélas! elles étaient bien chétives, si même il en avait. + +On triomphe d'un vivant, on le supplante, on l'efface, mais un mort!... +Comment atteindre, aux plus secrets replis de l'âme d'une femme, le +souvenir brûlant d'un être immatériel, paré de qualités surhumaines, +divinisé par les regrets? + +--Et cependant, songeait l'avocat, il est un moyen peut-être d'arriver +au cœur de cette femme si malheureuse: la reconnaissance. Rien ne la +peut plus émouvoir que l'espérance de venger son mari. Que +n'accordera-t-elle pas à l'homme qui l'aidera dans cette tâche, et qui +lui livrera ses ennemis!... + +Il s'exaltait à cette idée, et en ce moment, lui qui jamais ne s'était +exercé qu'aux luttes oratoires, il eût voulu tenir à longueur d'épée le +comte de Combelaine... + +Mais un léger bruit dans son cabinet fit évanouir toutes les visions. + +Il se retourna vivement, et se trouva en présence de son domestique. + +--Qu'est-ce que vous voulez? lui dit-il d'une voix irritée, et qui vous +a permis?... + +--Monsieur, il y a là des clients... + +--Ils reviendront demain. + +--Il y a là aussi ce gros entrepreneur, monsieur sait bien qui je veux +dire, qui a tant d'ouvriers, et qui chauffe la candidature de +monsieur... + +--Qu'il aille au diable!... + +Le domestique demeura béant de surprise. + +Ce mot: candidature produisait d'ordinaire un tout autre effet. + +--J'ai besoin d'être seul, reprit l'avocat, dites que je suis en +affaires et pris pour toute la soirée... + +--Alors je vais congédier tout le monde, fit le domestique; seulement, +j'aurai du mal à renvoyer un ami de monsieur, qui veut absolument lui +parler, M. Verdale... + +--Oh! à celui-là vous n'avez qu'à répondre... + +Mais il s'arrêta court, en se frappant le front. + +Cet ami était précisément celui dont il avait parlé à Mme Delorge, et +qui connaissait la baronne d'Eljonsen. + +--Faites-le entrer, dit-il. + + + + +XIII + + +M. Verdale était un gros, grand et large homme, avec d'énormes mains +velues, affreusement commun, mais ne manquant, on le voyait à ses yeux, +ni d'esprit ni de finesse. + +Architecte de son état, il avait obtenu au concours un grand prix qui +lui avait valu un séjour de trois ans à Rome, aux frais de l'État. + +Il en était revenu avec un portefeuille tout gonflé de plans et de +devis, et la résolution bien arrêtée de faire fortune très vite et par +n'importe quels moyens... + +Mais c'est en vain que depuis dix ans il avait usé ses bottes à courir +après l'occasion. Elle l'avait fui. Ses plans n'étaient pas sortis de +leur carton. + +Et il était resté pauvre, et plus que jamais enragé de convoitises... + +C'est au collège, à Saint-Louis, où ils étaient dans la même classe, que +s'étaient connus M. Verdale et Me Roberjot. Et depuis, bien que +cheminant dans la vie par des routes fort différentes, ils avaient +toujours conservé des relations. + +Cela tenait, il est vrai, à ce que plus d'une fois M. Verdale, +l'architecte incompris, comme il se nommait lui-même, avait eu besoin de +son ancien copain, tantôt pour un prêt d'une couple de cent francs, +lorsque la gêne était pressante, tantôt pour une consultation, lorsqu'il +avait des difficultés avec les rares imprudents qui s'étaient adressés à +lui. + +Mais ni la misère, ni les procès, ni les déceptions n'avaient altéré sa +bonne humeur. Car il était gai, d'une grosse gaîté impudente et +vulgaire, et il s'était créé une sorte de langage à part, emprunté à ses +souvenirs classiques, au vocabulaire de sa profession et au répertoire +des théâtres à la mode. + +Il entra chez son ami le chapeau sur la tête, en brandissant un rouleau +de papier, et dès le seuil: + +--Qu'est-ce? s'écria-t-il. Tu te fais céler, comme nous disons à la +Comédie-Française!... Es-tu déjà ministre? + +--Pas encore. + +--Mais tu vas être représentant du peuple... si j'en crois la rumeur. + +--Mes amis me pressent de poser ma candidature, c'est vrai, mais je ne +suis pas encore décidé... + +L'architecte éclata de rire, puis d'un air de gravité: + +--Pauvre cher ami, fit-il, combien tu dois souffrir de la violence qu'on +fait à ta modestie de violette!... Cruels amis! Douloureuses +obligations!... Mais l'hésitation serait un crime: il est grand, il est +beau de se sacrifier au salut de la patrie!... + +Accoutumé aux façons de son ami, Me Roberjot souriait, encore qu'il +n'en eût peut-être pas bien envie. + +--Bref, reprit M. Verdale, tu te sens assez d'estomac pour avaler tous +les crapauds et toutes les vipères d'une candidature!... Tu vas essayer +d'être nommé représentant. + +--Oui. + +--De l'opposition, naturellement? + +--Tu l'as dit. + +--Eh bien! c'est une faute. + +--Et pourquoi, s'il te plaît! + +--Parce que... tu sais le mot de Thiers? L'Empire est fait. + +L'avocat haussa les épaules. + +--Eh bien! nous le déferons, dit-il. + +M. Verdale ôta son chapeau. + +--Tous mes compliments! dit-il. Cette confiance me charme. + +Puis d'un ton de feinte humilité: + +--Cependant, reprit-il, tu le laisseras bien durer assez pour que j'aie +le temps de faire fortune! Voyons, mon vieux Roberjot, fais cela pour un +camarade, quand ce ne serait que pour me fournir le moyen de te rendre +ce que je te dois... + +--Tu penses donc que l'Empire t'enrichira? + +--J'ai cette candeur! dirait Arnal. Or, comme nous sommes à Paris +cinquante mille gaillards qui nous berçons de cet espoir, l'Empire +du-re-ra. + +--Diable! + +--Tous ne réussiront pas, c'est évident, mais moi, je réussirai. +L'empereur... je veux dire le prince-président, a des projets +grandioses, moi j'ai des montagnes de plans et devis, nous nous +entendrons. Qu'il dise un mot et mes cartons s'ouvrent. Il veut un Paris +de marbre... je lui bâtirai une ville de palais. Il faudra des millions +pour cela. Tant mieux. Il en tombera bien un dans ma poche... + +Il ne manquait pas d'un certain flair, M. Verdale. Me Roberjot le +savait bien. + +--Ainsi, lui dit-il, tu es allé faire ta cour au président... + +--Oh! pas encore; je n'en suis qu'à ses amis. Mais j'avance, j'avance, +j'ai des protecteurs à qui rien ne sera refusé. Le président peut avoir +tous les vices que tu voudras; il a, en plus, de la mémoire. Il suffit +qu'on lui ait dit: «Dieu vous bénisse!» quand il éternuait en exil, pour +qu'il vous juge des droits à sa reconnaissance... + +--Mais ses amis auront-ils aussi bonne mémoire que lui, et ne te +renieront-ils pas?... + +--Jamais! Je sais où est le cadavre, s'écria vivement l'architecte. + +Et tout aussitôt, visiblement embarrassé et contrarié de s'être laissé +emporter: + +--Quand je dis que je sais où est le cadavre, je veux dire que j'ai reçu +assez de petites confidences pour qu'on ne m'oublie pas. T'en faut-il +une preuve? C'est à moi que la baronne d'Eljonsen confie la construction +de l'hôtel qu'elle veut avoir aux Champs-Élysées, et dont j'ai là le +plan... + +--Comment! la baronne d'Eljonsen fait bâtir!... Il me semblait t'avoir +entendu dire qu'elle en était aux expédients... + +--Oui, quand elle habitait Rome. Mais les temps sont changés. Si bien +changés, que M. de Maumussy vient de me charger de lui acheter tous les +terrains que je trouverai entre la Seine et les Champs-Élysées... Si +bien changés, que M. de Combelaine m'a demandé le plan d'une maison de +campagne... Si terriblement changés, que M. Coutanceau m'a donné sa +parole de me nommer l'architecte en chef d'une société qu'il fonde, au +capital de je ne sais combien de millions. Non seulement ces gens-là +savent vaincre, mais ils savent profiter de la victoire!... + +L'avocat branla la tête, et non sans une nuance d'impertinente ironie: + +--Et tu en profiteras, toi, en devenant millionnaire. + +--Positivement, répondit l'architecte, et sans remords; seulement... + +Son front se plissa, et gravement, cette fois: + +--Seulement, poursuivit-il, si l'avenir est à moi, le présent est à mes +créanciers. Je suis dans la situation d'un homme qui aurait à toucher à +Marseille un héritage immense, et qui crèverait de faim à Paris, faute +de pouvoir se procurer le prix du chemin de fer de Paris à Marseille. + +La visite de M. Verdale s'expliquait. + +--Et alors? interrogea l'avocat, comme s'il n'eût point compris ce +préambule si clair. + +--Alors, mon vieux copain, il n'y a que toi qui puisses me donner de +quoi payer ma place dans le train express qui conduit de zéro à +million... Je viens frapper à ta caisse. Toc, toc, j'ai besoin de huit +mille francs. + +Me Roberjot tressauta sur son fauteuil. + +--Huit mille francs! s'écria-t-il, peste! comme tu y vas! Me crois-tu +donc un banquier pour me supposer une pareille somme dans mon tiroir? +Huit mille francs!... mais c'est la moitié de mon revenu, mon pauvre +camarade, et non seulement je n'ai pas cette somme, mais je ne saurais +où la prendre. + +L'architecte rougit imperceptiblement. + +--Et cependant il me les faut, insista-t-il, absolument et sous +quarante-huit heures... + +--Ah ça! que veux-tu faire de tant d'argent? + +--L'employer à faire figure... à paroistre, comme dit Montaigne. + +--Je te croyais au-dessus d'une pareille faiblesse. + +--Je l'étais, et c'est ce qui m'a perdu. + +--Oh!... + +--C'est ainsi. Fils d'une famille riche, tu n'as pas eu à apprendre, +toi, que les imbéciles refusent de reconnaître le talent qui n'a pas un +certain cadre. Tu as du talent et tu as réussi; mais sache que ton bel +appartement, que tes meubles, tes tapis, tes tableaux et tes livres sont +pour quelque chose dans ton succès. Quand on sonne chez toi, c'est un +domestique qui vous ouvre, et le client qui venait te demander une +consultation avec l'idée de te la payer vingt-cinq francs se dit en +lui-même: «Ce sera cinquante francs puisqu'il a un valet de chambre.» +Introduit dans ta salle d'attente meublée de vieux chêne, ce même client +se dit encore: «Diable!... c'est cossu, ici, et je vois bien qu'il va +falloir dégainer mes trois louis.» Entrant dans ton cabinet de travail, +il est ébloui... et en sortant il te laisse le billet de cent francs... + +L'avocat riait. + +--Eh bien! moi aussi, continua l'architecte, je veux paraître... Il le +faut. Je loge en garni, au quatrième étage d'un méchant hôtel... Qui +viendra m'y chercher? Personne. Il faut paraître, mon vieil ami. Le +règne qui commence s'appellera le règne de la poudre aux yeux... Jetons +de la poudre!... + +Discuter, c'est avouer implicitement qu'on ne s'est pas arrêté à un +parti définitif, et qu'on peut encore changer d'avis. + +Me Roberjot, qui était avocat, ne l'ignorait pas. + +Si donc il laissait discourir son ami Verdale, c'est que, véritablement, +il hésitait. + +Sortir de sa caisse huit mille francs pour les risquer sur les +espérances de l'architecte incompris, c'était raide. + +Oui, mais les lui refuser, c'était se l'aliéner et renoncer à +l'assistance qu'on en pouvait attendre à un moment donné. + +Or Me Roberjot eût sacrifié sans sourciller la moitié de sa fortune +pour démasquer M. de Combelaine et le jeter, pantelant et vaincu, aux +pieds de Mme Delorge. + +Comme tous les gens perplexes, il prit un terme moyen. + +--Je ne prétends pas que tu aies tort, dit-il à son ami, mais as-tu +réellement besoin de toute la somme que tu me demandes? Est-ce que la +moitié ne te suffirait pas, au moins pour le moment? Plus tard on +aviserait... + +Un éclair d'espoir brilla dans l'œil de M. Verdale. + +--Mon devis est fait, répondit-il, et il m'est impossible d'en rabattre +un centime. Je ne veux pas faire long feu, je veux tirer un coup de +canon... + +--Cependant... + +--Ah! c'est comme ça. Je n'ai plus le temps de m'élever petit à petit, +moi, il faut que je surgisse du jour au lendemain, comme un +champignon... Tais-toi, je vois que tu vas me proposer ton exemple. +Absurde! Toi, tu as commencé jeune, et tu étais poussé par ta famille. +Moi, je suis vieux déjà, comme les rues que je voudrais démolir, et ce +n'est pas ma brave femme de mère, qui était marchande de poisson aux +Halles, qui m'aidera. J'en suis à ce moment où il faut tout risquer sur +un seul coup. Tu dois bien le comprendre, toi qui sais ma situation, toi +qui sais que je suis marié et que j'ai un garçon de onze ans, et que, +faute de pouvoir nourrir ma femme et mon fils, mon petit Lucien, je suis +réduit à les laisser en province, chez mon beau-père, un vieux ladre, +qui leur reproche à chaque repas ce qu'ils mangent, et qui tous les mois +m'écrit que je ne suis qu'un propre à rien et que, lorsqu'on ne trouve +pas «de la bonne ouvrage» comme architecte, on s'emploie comme +manœuvre à porter l'oiseau. + +Il s'exaltait, la bile lui montait au cerveau, il parlait si vite que +Me Roberjot ne trouvait pas un joint où placer un mot. + +--Longtemps, poursuivit-il, j'ai ri de cette situation. Maintenant j'en +pleurerais. L'estomac se délabre, la façade se lézarde, et le soir, +quand je regagne mon taudis, je me sens des courants d'air dans le +cœur. C'est bête et laid de rester seul devant un foyer sans feu, +quand on a une femme à soi, et une bonne petite femme, va, je le +reconnais depuis que les coquines rient à ma barbe, qui blanchit. Assez +de bohème! Je suis las de piétiner dans les ornières, pendant que vous +autres, tous, les copains de Saint-Louis, vous faites bravement votre +chemin. Je vous rattraperai d'un bond, je le veux. Je ne suis pas plus +sot que vous, n'est-ce pas! J'ai eu le grand prix au concours, et j'ai +plus d'un chef-d'œuvre dans mes cartons... + +--C'est que, mon cher, je ne vois pas... + +--Je vois, moi, et cela suffit. Prête-moi ce que je te demande, et +demain j'ai un appartement dont les clients apprendront vite le chemin, +quand il leur aura été montré par Coutanceau, par la baronne d'Eljonsen, +par M. de Combelaine et par le vicomte de Maumussy. + +L'avocat réfléchissait. + +--Que ne t'adresses-tu, fit-il, aux gens que tu me nommes? + +M. Verdale haussa les épaules--des épaules taillées pour porter des sacs +de farine. + +--Pas si bête! répondit-il. Va donc, toi, proposer à un chien affamé de +te céder une portion de son os! Non seulement ils m'enverraient +promener, mais ils me retireraient leur influence, dont je dispose +absolument. + +--C'est que je t'ai dit la vérité, mon camarade; c'est que positivement +je n'ai pas d'argent. + +--Monsieur a du crédit... disait Bouffé dans l'_Homme à la mode_. + +--J'ai bien un titre de rente... + +L'architecte leva les bras au ciel. + +--Et il dit qu'il n'a pas d'argent!... s'écria-t-il. Un titre de +rente!... Il faut se hâter de le vendre, malheureux, car jamais tu ne +rencontreras une plus belle occasion. Vends! et il se trouvera qu'en fin +de compte, tu te seras rendu service en m'obligeant. Faire en même +temps une bonne action et une bonne affaire!... Ces choses-là n'arrivent +qu'à toi. Sais-tu où en est le cinq pour cent, ô Roberjot?... Il fait 99 +90 au parquet et 100 dans la coulisse. Or, comme c'est place de la +Bourse que bat maintenant le cœur de la France, cela prouve que la +France est contente, et que je serai millionnaire... + +[Illustration: Il était temps une grêle de balles s'abattait.] + +Si l'avocat se défendait encore, ce n'était plus que mollement, et en +homme prêt à céder. + +Et M. Verdale le voyait bien, lui, dont la finesse naturelle s'affûtait +depuis tant d'années aux meules de la nécessité. + +Rassemblant donc, par un suprême effort, tout ce qu'il avait de +puissance d'émotion: + +--Allons, mon vieux copain, insista-t-il, un bon mouvement, tends-moi la +perche et je suis sauvé... Confiance! confiance! + + Le ciel toujours seconde un projet téméraire! + +La nuit était venue, et, depuis un bon moment déjà, le domestique avait +apporté une lampe. L'avocat en releva l'abat-jour, et arrêtant sur M. +Verdale un regard froid et perspicace: + +--C'est un gros service, mon camarade, que tu me demandes, +prononça-t-il. + +--Je le sais, pardieu, bien! + +--Tu as des chances de succès, je le reconnais, mais enfin tes calculs +peuvent être déjoués... + +--Je l'avoue. + +--Et alors ces huit mille francs iraient rejoindre, dans l'abîme de +l'oubli, comme tu dirais, les trois ou quatre mille que tu me dois +déjà... + +L'architecte tressaillit et rougit. + +Il trembla d'avoir cru trop tôt la victoire gagnée. + +--Tu es dur, Roberjot, balbutia-t-il. + +--Pas du tout. Je tiens seulement à établir nos situations respectives, +et qu'en t'obligeant, j'agis en véritable ami... + +--Et je t'en aurai une reconnaissance éternelle! s'écria M. Verdale en +se jetant sur les mains de l'avocat, qu'il serra à les briser. + +Mais cet enthousiasme de gratitude ne parut toucher que faiblement Me +Roberjot. + +--Ainsi, mon cher camarade, reprit-il, si, à mon tour, j'avais besoin +d'un service. + +--Ah!... c'est avec transport que je te le rendrais, à toi, mon seul +ami, à toi que j'ai toujours trouvé aux heures difficiles... + +--Prends garde... Peut-être faudra-t-il, pour m'obliger, desservir +secrètement quelqu'un des gens dont tu me parlais, M. Coutanceau ou M. +de Combelaine, Mme d'Eljonsen ou M. de Maumussy. + +Il n'y avait pas à se méprendre à l'accent de l'avocat. Il parlait on ne +peut plus sérieusement. + +M. Verdale ne s'y méprit pas. + +--Je n'hésiterais pas une minute, Roberjot, répondit-il, je suis avec +toi. + +--Tu aimes ces gens-là, pourtant. + +--Mais oui... On aime toujours l'escalier qui conduit à l'appartement de +la femme qu'on courtise... Ces gens-là me mèneront à la fortune. + +Il était clair que l'architecte incompris était de son siècle et que ses +convictions ne le gênaient pas. + +Et cependant l'avocat hésitait si visiblement à parler, que ce fut +l'autre qui vint à son secours. + +--Voyons, mon vieux Roberjot, dit-il, tu as quelque chose sur +l'estomac?... + +--Je l'avoue. + +--Et tu te défies de moi? + +--Non, certes... + +--Alors, déboutonne-toi, que diable! Voyons, faut-il que je t'aide? Tu +as une dent contre ces gens que tu appelles mes amis? + +--Juste! + +Le front de M. Verdale s'assombrit. + +--C'est contrariant, fit-il, mais j'étais ton ami avant d'être le +leur... Voyons donc cette dent!... + +Véritablement, Me Roberjot n'avait voulu que tâter son ancien copain, +et il lui paraissait que l'épreuve réussissait assez mal. Si déjà, avant +d'avoir l'argent, M. Verdale montrait cette mauvaise grâce, que +serait-ce plus tard?... + +En cette extrémité, un généreux abandon devait être un habile calcul. + +Me Roberjot le crut, et étouffant un soupir: + +--Mon vieux camarade, prononça-t-il, avec toutes les apparences d'une +émotion sincère, je n'ai pas l'habitude de faire payer les services que +je rends... + +--De donner un œuf pour avoir un bœuf?... + +--Précisément. Et la preuve, c'est que c'est sans conditions que je te +remettrai, avant quarante-huit heures, la somme dont tu as besoin... Et +sur ce, ne parlons plus des intentions que je pouvais avoir. Causons +d'autre chose. + +L'avocat avait visé juste... L'architecte fut touché. + +--Est-ce que tu te moques de moi? s'écria-t-il. Est-ce que tu veux +m'insulter?... + +--Quelle idée!... + +--Alors parlons de tes intentions, morbleu! et ne parlons que de +cela!... Quoi! pour une fois que l'occasion se présente de t'être utile +en quelque chose, je la laisserais échapper!... Jamais!... Que faut-il +faire? Veux-tu que j'aille provoquer Maumussy, Coutanceau et les +autres?... Je pars. C'est que je me moque d'eux, à cette heure. Avec +huit mille francs, l'avenir est à moi quand même. Au lieu d'être +l'architecte du pouvoir, je serai l'architecte de l'opposition... Tiens, +c'est une idée, cela... + +Me Roberjot souriait... en dedans. + +--Allons, bon! fit-il, voilà que tu t'emportes, selon ton habitude. +Sais-tu ce que je voulais te demander?... Quelques renseignements précis +sur M. de Combelaine. + +L'architecte fut-il dupe?... Peut-être. + +--Je suis ton homme, déclara-t-il. Ah! tu veux des renseignements! Eh +bien! tu en auras, et de si complets que personne à Paris ne saurait +t'en donner de pareils... + +Il fut interrompu par l'entrée du domestique, lequel venait rappeler à +son maître que le dîner était servi depuis un bon moment, et que tout +allait être froid. + +Saisissant aussitôt la balle au bond: + +--Voilà qui décide tout, ami Roberjot, s'écria l'architecte. Je dîne +avec toi, et... je parle. Allons, à table, et fais-nous monter une +bouteille de ce bourgogne que je connais et qui délie si +merveilleusement les langues!... + +--Eh bien! soit! répondit l'avocat. + +Et, l'instant d'après, il s'attablait en face de son ancien copain. + +Il y avait des années que M. Verdale n'avait été si joyeux. Il lui +semblait sentir ses huit mille francs dans sa poche, et l'ambition, +l'espoir du succès et le corton velouté lui montaient à la tête en +chaudes bouffées. + +--Donc, mon vieux copain, disait-il, car il avait l'art de discourir la +bouche pleine, donc parlons de M. de Combelaine... Mais parler de lui +sans parler de Mme la baronne d'Eljonsen est impossible, et c'est par +elle que je commencerai... + +«C'est que je la connais bien, moi, cette respectable baronne, ayant eu +l'honneur insigne de lui être présenté lorsque j'étais à Rome aux frais +de l'État. Je lui plaisais. Si j'avais eu de l'argent, elle m'en eût +emprunté. Je n'en avais pas, malheureusement. Mais un jour, après +m'avoir fait jurer un secret éternel--un secret que je viole pour toi, ô +Roberjot--elle daigna me charger de porter pour elle et en son nom, au +Mont-de-Piété de la Ville éternelle, quelques-uns de ses joyaux. + +«Quel âge a-t-elle? vas-tu me demander. + +«Eh bien! mon bon, je n'en sais rien, parole d'honneur, à vingt ans +près. Elle n'a peut-être que cinquante ans, elle en a peut-être plus de +soixante-dix. Sa pareille n'existe pas au monde pour réparer des ans +l'irréparable outrage. C'est un secret qu'elle a acheté à Londres à une +émailleuse célèbre. Et personne n'est plus avancé que moi. Personne, +depuis un demi-siècle, n'a eu l'heur de la voir telle que le bon Dieu +l'a faite. Cette femme-là doit dormir toute maquillée, comme les grands +généraux dorment tout bottés. + +«Donc, on ignore son âge, et ce n'est que bien vaguement qu'on connaît +sa situation dans le monde. + +«Moi, je sais qu'elle travaille dans la politique. + +«Cette femme-là, vois-tu, est une de ces intrigantes cosmopolites, comme +il y en a dans les bas-fonds de toutes les diplomaties, bonnes à toutes +besognes, prêtes à toutes les trahisons, et qu'on charge des commissions +qui feraient reculer les mouchards ordinaires. A combien de polices +celle-ci s'est-elle vendue? A toutes, j'imagine, toutes celles qui +avaient de l'argent à lui donner. Ce qui est sûr, c'est qu'elle doit +avoir acheté et vendu de drôles de choses en sa vie!... + +--Par ma foi!... fit Me Roberjot, voici un joli portrait. + +L'exclamation parut flatter l'architecte. + +--Eh! eh! dans le fait, je ne peins pas mal! fit-il en riant de son gros +rire qui lui secouait les épaules. + +Et, vidant lestement son verre, il continua: + +--Tout le monde, ami Roberjot, ne parlerait pas si librement que moi. +Mme d'Eljonsen a de la mémoire, et il n'est pas sain de l'avoir pour +ennemie. Ceux qui la connaissent le mieux en ont peur... + +--Oh!... + +--C'est absurde, évidemment; c'est lâche, c'est petit... mais c'est +ainsi. Songe donc depuis une quarantaine d'années il ne s'est pas remué +en Europe une pelletée de boue sans que cette femme en ait eu son +éclaboussure. Dame! on tremble toujours qu'elle ne se secoue sur ses +voisins. On est sûr de soi--quelquefois,--mais on n'est jamais sûr des +siens, de ses parents, de ses amis. Elle sait tant de choses. Pour deux +ou trois fois qu'elle s'est oubliée à penser tout haut devant moi, j'ai +eu des coliques, parole d'honneur! Elle a le mot d'un tas d'énigmes que +l'histoire, avec ses lunettes, ne déchiffrera jamais. Et voilà pourquoi +elle ne dégringolera jamais tout à fait. Quand elle enfonce, quand elle +se sent à sa dernière gorgée de bourbe, elle tire de son sac quelque +gros scandale ignoré, et elle l'adresse aux intéressés avec ces seuls +mots: «Achetez ou je publie.» Et on achète. C'est la muse du chantage +que cette chère baronne. + +«Elle vend un secret, quand elle est gênée, comme une autre porte ses +bijoux au Mont-de-Piété. Et elle prétend que son fonds est inépuisable. +Et je le croirais volontiers, moi qui sais qu'elle a servi la police +russe et la police autrichienne, moi qui sais qu'il n'y a pas en Europe +un homme de quelque renom qui n'ait passé par son boudoir ou son +salon... + +L'avocat ne laissait pas d'être étourdi par la surprenante volubilité de +l'architecte incompris. + +--Oh! par son salon!... fit-il d'un air de doute, par son salon... + +--Mais... «z'oui», cher maître, par son salon. Ah çà! prendrais-tu par +hasard Mme d'Eljonsen pour une intrigante vulgaire?... Erreur! Je te +montrerai son portrait à l'âge de vingt-deux ans, un chef-d'œuvre! et +quand tu l'auras admiré, tu comprendras tout ce qu'a pu négocier une +gaillarde qui a eu des yeux pareils. C'est que, si elle a été aussi bas +que possible, elle a été très haut aussi. En 1845, elle tenait à Londres +une sorte de pension bourgeoise qui était un tripot, et +vraisemblablement quelque chose de pis, c'est positif. Mais il est non +moins certain qu'en 1822 il ne s'en est fallu de rien qu'elle épousât un +principicule allemand, qui lui eût bel et bien mis sur la tête une +couronne fermée. + +--Roman!... + +M. Verdale s'arrêta court, considérant son ami d'un air surpris et +mécontent. + +--Positivement, mon cher camarade, prononça-t-il, tu me fais de la +peine. Comment! toi, un avocat, un homme intelligent, tu en es encore +là!... Quoi! tu es de ces gens qui, dès que vous leur contez une +histoire, vous interrompent en disant: «Ça... c'est impossible. Jamais +rien de pareil n'est arrivé à ma portière!...» + +--Soit... des faits, des faits!... + +L'architecte fronça le sourcil. + +--En d'autres termes, je t'ennuie, dit-il à son ami. C'est bien, je +m'arrête. Interroge, je répondrai... + +Mais ce petit accès de mauvaise humeur n'inquiéta guère l'avocat. + +--Qui est, au juste, Mme d'Eljonsen? interrogea-t-il. + +C'est du ton nasillard d'un écolier qui ânonne une leçon que M. Verdale +répondit: + +--Française de naissance, Mme d'Eljonsen est issue d'une assez +vieille famille de Bretagne--noble, mais pauvre. Son père, le seigneur +de la Roche-du-Hou, habitait à trois lieues de Morlaix, sur la route de +Saint-Paul-de-Léon, un manoir si délabré que les rats ne s'y +aventuraient plus... Mlle de la Roche-du-Hou devait avoir vingt ans, +lorsqu'elle fit connaissance d'un négociant suédois, colossalement +riche, M. Eljonsen, que ses affaires, et plus encore sa mauvaise étoile, +avaient amené à Morlaix. En trois œillades, elle le rendit fou à lier +d'amour, le malheureux. Il la demanda en mariage et l'épousa,--à une +date que ne sauraient préciser les biographes les mieux informés. +Mariée, elle suivit son mari, puisqu'il est dit que la femme doit suivre +son mari, et ils allèrent s'établir à Riga, centre des opérations +commerciales de M. Eljonsen. + +Leur union ne fut pas heureuse. Bientôt on vit M. Eljonsen dépérir de +chagrin d'avoir épousé la belle Mlle de la Roche-du-Hou. En moins +d'un an, il en mourut, laissant à sa veuve quelque chose comme +quatre-vingts ou cent mille francs de rentes. On ne dit pas qu'elle ait +pleuré, mais son premier mouvement fut de quitter Riga, où elle +s'ennuyait. Ayant posté devant le nom de son mari un _d_ et une +apostrophe, elle le fit précéder du titre de baronne et alla s'établir à +Vienne. Elle y mena si grand train qu'à la fin de la troisième année +elle était non seulement ruinée, mais poursuivie par ses créanciers et +menacée d'un procès en escroquerie. Forcée de fuir, elle passa en +Suisse, y séjourna quelques mois, et ensuite planta sa tente à Londres, +puis à Munich, puis à Naples. + +--Et M. de Combelaine? interrogea Me Roberjot. Je ne le vois toujours +pas paraître... + +--J'y arrive, répondit M. Verdale. + +Et ayant repris haleine et rempli son verre: + +--Maintenant que tu connais Mme d'Eljonsen, poursuivit-il, je dois te +dire que pendant des années elle a traîné, dans toutes ses +pérégrinations à travers l'Europe, un jeune garçon qu'elle appelait +Victor et qu'elle semblait adorer... + +--Son fils, parbleu!... + +--On l'a cru comme tu le crois, mais on se trompait, on n'a pas tardé à +le reconnaître. Mme d'Eljonsen n'était pas d'un caractère à essayer +de dissimuler, comme on dit, une faute, elle n'en était pas à cela près. +Victor, ce jeune garçon, lui avait été confié. Par qui? Ah! là est le +mystère. Les uns assurent que la mère est une grande dame, comme il est +dit dans la _Tour de Nesle_, les autres que c'est tout simplement une +petite bourgeoise de Londres... + +--Mais toi, que crois-tu? + +--Moi?... Rien. + +--Cependant, informé comme tu l'es... + +L'architecte incompris souriait. + +--C'est vrai, fit-il, que je sais bien des choses, mais je ne sais pas +tout... Ce que je puis te dire, c'est que cet enfant est devenu le +Combelaine à qui tu parais en vouloir si fort... + +Me Roberjot ne s'impatientait plus, maintenant. + +--Mais ce nom de Combelaine, interrogea-t-il, d'où lui vient-il?... + +--Ah! ceci est une autre histoire. Mme d'Eljonsen, je te l'ai dit, +est une femme très forte, mais elle n'est pas complète, personne n'est +complet ici-bas. Elle a eu toute sa vie un faible, et ce faible +s'appelait le comte de Combelaine. C'était, en vérité, un excellent +gentilhomme, mais qui avait donné dans les travers de Casanova, et qui, +n'ayant plus le sou, corrigeait la fortune. C'est à Vienne que Mme +d'Eljonsen et lui se connurent, et, depuis, ils ne se sont jamais +quittés. C'est lui qui, le jour où le jeune Victor dut se lancer dans le +monde, lui dit: «Tu n'as pas de nom, et il t'en faut un; prends le mien, +je te le donne. Il a été jadis porté par de vaillants et honnêtes +gentilshommes. Va, et puisse-t-il te porter bonheur!...» + +D'un geste rapide, Me Roberjot commanda le silence à son ancien +copain. + +Le domestique entrait, apportant le café et les liqueurs. + +Mais dès qu'il se fut retiré: + +--Et maintenant, ami Verdale, dit l'avocat, passons à l'histoire du fils +adoptif de Mme d'Eljonsen... + +Mais on eût dit que pendant cette courte interruption une révolution +s'était faite dans l'esprit de l'architecte incompris. + +Sa verve, si brillante, tant qu'il ne s'était agi que de la baronne, +s'éteignait maintenant qu'il était question de M. de Combelaine. + +--Décidément, mon cher, fit-il, tu m'interroges comme si j'avais à ma +disposition le casier judiciaire de la préfecture de police. + +L'avocat dissimula mal un geste de dépit. + +--En d'autres termes, prononça-t-il, tu estimes prudent de n'en pas dire +davantage... + +--Mon cher, ce Victor de Combelaine est un gaillard horriblement +dangereux... + +--Et tu en as peur? + +M. Verdale haussa les épaules. + +--Oui, répondit-il, pour toi qui certainement médites quelque sottise. +Que veux-tu faire?... Prends bien garde! Combelaine, si tu le manques, +ne te manquera pas... + +--Chansons!... + +--C'est juste ce que disaient les cinq ou six pauvres diables que +Combelaine a expédiés en duel... + +--On ne se bat pas avec un pareil homme... + +--Pardon!... On se bat avec M. de Combelaine, parce que, s'il court sur +son compte une foule d'histoires fâcheuses, on ne peut rien lui +reprocher de positif. Il n'a jamais été condamné... + +L'impatience de Me Roberjot était visible. + +--Tu m'avais promis ton concours, mon camarade, dit-il, tu me le +retires... Libre à toi... + +--Eh non, entêté, je ne te le retire pas, non, mille fois non!... Si +j'ai l'air de tergiverser ainsi, c'est que précisément je cherche le +moyen de t'être utile. Mais comment le puis-je, lorsque tu ne me dis +rien de tes intentions ni du but où tu tends? + +L'avocat ne put s'empêcher de rougir au souvenir de Mme Delorge qui +traversa son esprit: + +--Ce n'est pas mon secret, déclara-t-il. + +L'autre parut stupéfait: + +--Ah! il y a un secret! répéta-t-il. Alors, mystère et discrétion! Et je +reprends: Ce nom de Combelaine, qui ne lui appartient pas, paraît être +le seul patrimoine qu'ait jamais recueilli le fils adoptif de Mme +d'Eljonsen. Je dis: paraît, parce qu'en réalité il en recueillit un +autre, qui justifie toutes les légendes dont sa naissance a été le +sujet. Je veux parler de la protection mystérieuse, bien que très +apparente, qui s'étendit sur lui, dès son entrée dans le monde, et qui +ne lui a jamais fait défaut. Et ce devait être une protection puissante, +car elle l'a poussé jusqu'au grade de capitaine, dans l'espace de temps +strictement exigé par les règlements. Or, ni son instruction, ni son +mérite, ni sa conduite n'expliquaient cet avancement scandaleux. Criblé +de dettes, il avait à tout moment recours à des expédients qui frisaient +l'escroquerie, et qui eussent fait chasser du régiment tout autre que +lui... Cependant il abusa si bien, qu'il fut un jour forcé de donner sa +démission, après avoir fait semblant de se brûler la cervelle... + +--En quelle année cela? + +--Ah! par ma foi, tu m'en demandes trop, mais on pourrait le savoir en +cherchant dans la collection de l'_Annuaire militaire_. + +--C'est vrai... Continue. + +L'architecte riait, mais franchement cette fois, et il était de fait que +l'insistance de l'avocat ne manquait pas d'une certaine naïveté. + +--C'est que me voici au bout de mon rouleau, dit-il. Suivre Combelaine +après sa sortie de l'armée est aussi impossible que de relever la piste +d'un feu follet... + +--Comment a-t-il vécu?... + +--D'industrie, donc! Tous les métiers avouables et inavouables, il les a +faits. Puis Mme d'Eljonsen est venue à son secours deux ou trois +fois, puis il a été aidé pendant ces dernières années par une femme dont +il a été l'amant... + +[Illustration: Il y en eut un qui prit les mains de M. Ducoudray.] + +--Flora Misri? + +--Précisément... Je vous demande un peu où le dévouement va se +nicher!... Toujours est-il qu'elle lui a prêté d'assez grosses sommes, +avec première hypothèque sur sa bonne étoile... + +L'avocat réfléchissait. + +--Et aujourd'hui, voilà cet homme aux affaires!... murmurait-il, c'est +inimaginable!... + +M. Verdale hochait la tête. + +--Il est de fait que c'est cocasse, reprit-il, et cependant il ne +faudrait pas trop s'en étonner. As-tu jamais conspiré, Roberjot? Non. Eh +bien! si tu conspires jamais, tu feras de drôles de connaissances, et +dont tu ne te dépêtreras pas le jour du succès. + +--Qu'est-ce que cela prouve? + +--Rien!... sinon que le prince Louis, notre président aujourd'hui, +empereur demain, a beaucoup de connaissances. + +Il n'y avait pas à en douter, l'architecte incompris connaissait à fond +le sujet qu'il traitait. + +--Maintenant, poursuivit-il, le président voudrait peut-être bien +n'avoir pas tant eu de «bons cousins». Mais on ne peut pas conspirer +tout seul. Et, s'il perdait la mémoire, les petits camarades d'autrefois +sauraient bien venir lui dire: «Pardon, j'en étais.» Or Maumussy en +était, et aussi Combelaine, et de même Coutanceau, et pareillement cette +chère baronne d'Eljonsen, qui n'a jamais su passer près d'une intrigue +sans s'en mêler. + +Me Roberjot avait espéré mieux. + +Il avait eu l'espérance insensée que là, tout à coup, son ami Verdale +lui fournirait quelqu'une de ces armes qu'on peut utiliser +immédiatement... + +N'importe, il n'était pas homme à revenir sur une parole donnée. + +--Passons dans mon cabinet, dit-il à l'architecte incompris, et je te +remettrai ce que je t'ai promis. + +M. Verdale était devenu tout pâle de joie. + +--Ah! tu es un ami incomparable!... s'écria-t-il. + +Me Roberjot était du mois un ami comme on en trouve peu, car c'était +bien la vérité pure qu'il avait dite. + +N'ayant pas de fonds disponibles, il lui fallait, pour obliger son +ancien copain, vendre pour huit mille francs d'un titre de six mille +livres de rentes en cinq pour cent, qui constituait plus du tiers de sa +fortune. + +Il est vrai de dire, et cela diminuait un peu le mérite de sa belle +action, qu'il était depuis plusieurs jours décidé à vendre une portion +de cette rente pour faire face aux dépenses indispensables de sa +campagne électorale. + +Cependant c'est de la meilleure grâce du monde qu'il tira de sa caisse +et confia à son ami le précieux titre, en ayant soin d'y joindre une +lettre où il donnait les ordres à son agent de change. + +Me Roberjot étant fort occupé, c'était bien le moins que M. Verdale +se chargeât des quelques courses que nécessitait l'opération. + +Et certes, il ne songeait pas à s'en plaindre. + +C'est avec une sorte de respectueuse stupeur qu'il regardait ce papier +qui représentait une fortune. + +Jusque-là, il avait été tourmenté de doutes, n'osant croire à son +bonheur, ne pouvant se persuader que véritablement on allait lui prêter +sans garanties ces huit mille francs dont il se promettait de tirer des +millions. + +Tandis que maintenant... + +Il se jeta au cou de son ami, et le serrant à l'étouffer: + +--Va, s'écria-t-il, je serai millionnaire, et toi tu seras député... _Tu +Marcellus erîs._ + + + + +XIV + + +--Oui, je serai député, se disait Me Roberjot, il le faut, je le +veux, car c'est le seul moyen qui s'offre à moi d'atteindre peut-être +Combelaine... + +Et en effet, durant les jours qui suivirent, c'est avec une fiévreuse +activité qu'il s'occupa de sa candidature. + +Plus d'une fois, cependant, la prédiction de M. Verdale se réalisait, et +il se présentait des couleuvres... Il les avalait bravement en songeant +à Mme Delorge. + +--Car, pensait-il, plus ma victoire aura été pénible, plus elle m'aura +de reconnaissance si je réussis à lui faire rendre justice et à venger +son mari... + +Et cependant, ce n'est qu'à la fin de la semaine, et lorsque le succès +de son élection pouvait être considéré comme certain, qu'il osa profiter +de la permission qui lui avait été donnée de se présenter à Passy. + +Lorsqu'il arriva rue Sainte-Claire, la grille de la villa était ouverte, +et sur la vaste pelouse, devant la maison, deux jeunes garçons d'une +douzaine d'années prenaient une leçon d'équitation sous la direction +d'un vieil homme à longue moustache grise. + +Depuis un moment déjà, l'avocat regardait, et il se disposait à sonner, +lorsqu'un des jeunes écuyers l'apercevant sauta à bas de son cheval et +accourut vers lui en s'écriant: + +--Ah! monsieur Roberjot. + +C'était Raymond. + +--Vous ne m'avez donc pas oublié, mon petit ami? dit l'avocat en lui +serrant la main. + +L'enfant secoua la tête. + +--Je n'oublierai jamais les amis de mon père, monsieur, prononça-t-il. + +Puis, faisant signe à son jeune camarade: + +--Léon, cria-t-il, Léon, viens donc saluer monsieur. + +Léon mit lestement pied à terre et approcha. + +Il était un peu moins grand que le jeune Delorge, mais plus large +d'épaules et beaucoup plus robuste. Il semblait un peu gêné dans ses +habits neufs, mais son embarras n'avait rien de disgracieux ni de +gauche. + +--C'est Léon Cornevin, monsieur Roberjot, dit Raymond, le fils aîné de +Laurent Cornevin, dont maman vous a parlé. + +L'enfant s'inclina. + +--Voilà huit jours qu'il est de la maison et que nous travaillons +ensemble, continua le jeune Delorge. Dame, il n'est pas aussi fort que +moi sur certaines choses, on ne lui enseignait pas le latin, chez les +frères... Mais maman lui a donné un répétiteur, et il travaille si fort +et il comprend si bien, qu'il m'aura vite rattrapé. + +--Je l'ai promis à ma mère, répondit le jeune garçon, et c'est bien le +moins que je doive à Mme Delorge pour toutes ses bontés. + +--Et comme cela nous ne nous quitterons jamais, déclara Raymond, nous +serons comme deux frères, et nous entrerons à l'École polytechnique +ensemble. + +--Et quand nous serons hommes, ajouta Léon Cornevin, avec un accent de +haine véritablement incroyable chez un enfant si jeune, quand nous +serons hommes, nous saurons punir les lâches qui ont assassiné le +général Delorge et mon père... + +Véritablement l'avocat ne savait trop que répondre, lorsqu'il fut tiré +d'embarras par un vieux monsieur, d'une mise fort soignée, qui venait +d'entrer, qui s'avançait vers lui le chapeau à la main avec force +salutations, et lui dit de l'air le plus gracieux: + +--Monsieur Roberjot, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur. + +--Je l'aurais parié, reprit gaiement le bonhomme. Oui, je vous avais +reconnu sur le portrait qu'on m'a fait de vous. Moi, je suis un vieil et +bien dévoué ami de ce pauvre général, M. Ducoudray. + +--Je vous connais de nom, monsieur... + +--Ah! Mme Delorge vous a parlé de moi... elle sait mon affection. +Mais vous, monsieur, vous avez bien tardé à nous rendre visite... Nous +étions presque inquiets... Mais veuillez donc me suivre, Mme Delorge +va être ravie de vous voir. Justement elle est en grande conférence avec +Mme Cornevin. Elles viennent de m'envoyer chercher, c'est qu'il doit +y avoir du nouveau... + +Et, faisant signe aux deux jeunes garçons de reprendre leur leçon, il +entraîna l'avocat, tout étourdi de cet accueil et de ce flux de paroles. + +Mais, sur le perron, il s'arrêta tout à coup, et montrant à Me +Roberjot le fils de Cornevin: + +--Que pensez-vous, lui demanda-t-il, de ce gaillard-là? + +--Je pense, répondit l'avocat, que cet enfant sera un homme. + +M. Ducoudray frappa gaiement dans ses mains. + +--Juste! s'écria-t-il, voilà l'expression juste que je n'avais pas +trouvée. Oui, cet enfant sera un homme d'une trempe supérieure. Avec une +intelligence bien au-dessus de son âge, il a compris l'immensité du +malheur qui l'a frappé et la grandeur du bienfait de Mme Delorge. +Déjà le but de sa vie est fixé, et rien ne l'en fera dévier, car il a +une volonté de fer. + +Le digne bourgeois soupira. + +--Hélas, ajouta-t-il, pourquoi son frère ne lui ressemble-t-il pas? + +--Quel frère?... + +--Le second fils de ce malheureux Cornevin, Jean, celui que j'ai en +quelque sorte adopté... + +Me Roberjot s'inclina, félicitant le bonhomme de sa généreuse +conduite, mais contre son ordinaire il n'accepta pas les compliments. + +--C'est à Mme Delorge, dit-il, que revient tout l'honneur de la +chose. Quand elle vous regarde d'une certaine façon, elle vous inspire +des idées que certainement on n'aurait jamais eues... C'est elle qui m'a +prouvé que la veuve Cornevin aurait bien assez à suffire aux trois +filles qui lui restent, car elle avait cinq enfants, la malheureuse! +Donc, je me suis chargé de l'autre garçon, Jean: seulement, comme je +suis célibataire, je ne pouvais le garder près de moi. Je l'ai donc mis +au collège. Eh bien! monsieur, depuis une semaine qu'il y est, j'ai déjà +reçu deux fois des plaintes de ses professeurs. Impossible d'en jouir. +Ce n'est pas qu'il manque d'intelligence; bien au contraire, il est +pétri d'esprit et de malice, mais il est paresseux comme une couleuvre +et turbulent comme un démon. Non seulement il ne fait rien, mais il +empêche les autres élèves de travailler. Les frères lui ayant donné +quelques leçons de dessin, il en a si bien profité, qu'il passe tout son +temps à dessiner la caricature de ses professeurs. Dimanche, ici, en +quatre coups de crayon, il a fait la charge de tous les gens du 2 +Décembre: c'était frappant. Il soutient que bien avant que son frère tue +Combelaine, il l'aura, lui, fait mourir à coups d'épingles. Ah! ce +gamin-là me donnera, je le crains, bien du désagrément!... + +Mais les doléances du bonhomme ne touchaient guère Me Roberjot. + +Ce qui le frappait, et bien vivement, c'était l'association étrange de +ces trois enfants, d'aptitudes et de tempéraments si divers, réunis en +une commune pensée. + +Une femme seule était capable de préparer ainsi une génération à une +revanche et il reconnaissait bien, à ce trait, le génie de Mme +Delorge. + +Mais déjà l'excellent M. Ducoudray avait repris le bras de l'avocat, et +tout en le guidant à travers la villa: + +--Du reste, poursuivait-il, quoi que puisse me faire Jean Cornevin, le +mauvais garnement, jamais je ne me séparerai de lui. C'est une gageure. +Le gouvernement, sachez-le, ne m'a pas vu sans dépit recueillir ce +pauvre orphelin, et il n'est sorte de choses qu'il ne soit prêt à faire +pour me contraindre à l'abandonner. Mais je ne céderai pas. Les abus de +pouvoir me révoltent. + +--Peut-être, hasarda Me Roberjot légèrement surpris, peut-être, cher +monsieur, poussez-vous un peu les choses au noir... + +Il hocha la tête, et d'une voix sourde: + +--Je sais ce que je dis, répondit-il, et j'ai des preuves. On m'a fait +passer secrètement des lettres qui ne laissent pas l'ombre d'un doute. +Je suis noté comme un homme dangereux, et dont on doit chercher +l'occasion de se débarrasser. On me surveille, je vis entouré de +mouchards. + +--Oh!... + +--Oui, monsieur, insista le digne bourgeois, oui, c'est comme j'ai +l'honneur de vous le dire. Est-il donc si difficile d'impliquer un homme +dans un complot de police? Aussi me tiens-je sur mes gardes. Toutes mes +dispositions sont prises pour passer à l'étranger au premier signal. Mes +paquets sont prêts, j'ai fait disposer à ma maison une issue dérobée et, +nuit et jour, j'ai toujours autour des reins une ceinture pleine d'or... + +Me Roberjot ne riait pas. + +Certainement, les terreurs de M. Ducoudray étaient bien ridicules. +Assurément, cette prétention qu'il avait d'empêcher le gouvernement de +dormir, était grotesque... + +Sa conduite n'en était que plus digne d'éloges. Ce n'est pas au péril +qu'on brave qu'on mesure le courage, mais au péril qu'on croit braver. +Étant données ses idées et ses craintes, M. Ducoudray se conduisait en +héros. + +--Du reste, continuait-il, non sans une nuance de fatuité, je suis +récompensé bien par delà mes mérites, par la confiance et l'amitié que +veut bien me témoigner la veuve de mon cher et vaillant ami, le général +Delorge. + +Ils arrivaient au premier étage de la villa. + +--Plus un mot de tout ceci, dit très vite et très bas M. Ducoudray, +ménageons la sensibilité de Mme Delorge qui n'a déjà que trop de +tourments... Nous allons la trouver dans l'ancien cabinet de son mari +avec Mme Cornevin; voici la porte, et si vous voulez prendre la peine +de passer... + +Ils entrèrent, et, en effet, trouvèrent ensemble ces deux infortunées +que rapprochait un malheur commun, la veuve de l'officier général et la +femme du pauvre palefrenier. Elles étaient assises l'une près de +l'autre, comme deux amies, pareillement vêtues de noir, et s'occupaient +à trier et à classer des lettres et des papiers. + +A la vue de Me Roberjot, Mme Delorge se leva vivement, et lui +tendant la main: + +--Enfin, monsieur, dit-elle, je puis donc vous remercier de vos bontés +pour une pauvre femme veuve, sans autres titres à votre sympathie que +son malheur... + +S'il est pour un homme de cœur et d'esprit un supplice, c'est de +s'entendre décerner des éloges qui ne lui sont pas dus. + +--Hélas! madame, balbutia l'avocat, subissant plus que jamais le charme +des beaux yeux de Mme Delorge, hélas! je n'ai rien fait encore pour +mériter votre reconnaissance... + +Et il s'empressa de détourner la conversation, servi en cela par M. +Ducoudray qui n'entendait pas sans une secrète jalousie les +remerciements adressés à un autre qu'à lui. + +--Revenons donc à nos espérances, reprit Mme Delorge, et à +l'événement qui m'avait fait envoyer chercher M. Ducoudray. Il nous +arrive du nouveau... + +--Ah! + +--Nous avons, nous pensons avoir des nouvelles de Laurent Cornevin. Nous +avons la presque certitude que sa vie a été respectée. + +C'était du nouveau, en effet, et le renseignement le plus précieux +qu'eût recueilli Mme Delorge depuis la mort de son mari. Cependant +Me Roberjot ne s'en étonnait pas. + +--Et comment avez-vous eu ces renseignements, madame? interrogea-t-il. + +--Par Mme Cornevin, répondit Mme Delorge. + +Et se retournant vers la pauvre femme: + +--Julie, ajouta-t-elle, dites à ces messieurs comment les choses se sont +passées; il est indispensable qu'ils le sachent pour nous donner un +conseil. + +Pour la première fois, Me Roberjot examina la femme du pauvre +palefrenier, et il demeura stupéfait de l'expression dont la douleur +avait rehaussé sa physionomie. Son esprit, au contact quotidien de +Mme Delorge, s'était épuré et élevé, et jamais on n'eût deviné une +femme de sa condition, à la voir calme et digne, avec ses grand yeux +noirs et ses épais cheveux relevés en masses brunes très haut sur la +nuque. + +Une rougeur épaisse couvrit ses joues, sa confusion fut visible; +pourtant Mme Delorge ayant parlé, elle n'hésita pas, et d'une voix +émue: + +--Mes parents, commença-t-elle, étaient très pauvres, et ils avaient eu +jeunes une grosse famille. Le chagrin et le découragement s'en mêlant, +ils ne se conduisirent pas toujours comme ils auraient dû le faire. Mon +père s'était mis à boire, et ma mère... que le bon Dieu lui pardonne! +C'est une terrible épreuve pour une femme que de n'avoir pas de pain à +donner aux siens. Ce que j'en dis, ce n'est pas pour accuser mes +parents... c'est pour excuser un peu les enfants. De quatre filles que +nous étions, je suis la seule à avoir eu la chance de trouver un bon +mari. Les autres, voyant qu'il y avait plus de coups que de miches à la +maison, s'en étaient allées, l'une après l'autre, à la grâce de Dieu... +Pauvres sœurs! Elles ne firent que changer un sort bien misérable +contre un sort pire. Elles restèrent dans la misère, avec la honte de +plus. Sauf une, cependant, qui s'appelait Adèle. + +«C'était la plus jeune de nous quatre, et aussi de beaucoup la plus +jolie... Je peux même dire que c'était la plus jolie fille que j'aie vue +de ma vie, avec ses grands yeux d'un bleu clair, sa petite bouche toute +rose et toute mignonne, et ses cheveux blonds si longs et si épais, que +les voisines les lui faisaient dénouer par curiosité. + +«Celle-là était partie un soir avec le fils d'un locataire de la maison, +un mauvais sujet fini, ivrogne et batailleur, et qui avait fait un an de +prison pour vol. + +«Je croyais bien que je ne la reverrais jamais, et il y avait quatre ans +que je n'avais plus entendu parler d'elle, quand un soir que Laurent +m'avait menée au théâtre pour voir une féerie, voilà que tout à coup il +me pousse le coude. + +«--Regarde donc, me dit-il, cette danseuse qui est dans le coin de la +scène... + +«Je regarde et je jette un cri. + +«--C'est Adèle, lui dis-je. + +«Justement cette danseuse jouait un rôle. Laurent achète un programme, +et nous lisons: + +«_La Fée des Eaux_,--Flora Misri.» + +Un peu surpris d'abord du récit de Mme Cornevin, M. Ducoudray et +Me Roberjot se l'expliquaient désormais. + +Elle, cependant, les yeux baissés et se faisant violence évidemment, +poursuivait: + +--Ce nom de Flora Misri, sur le premier moment nous dérouta. + +«--Nous nous sommes trompés, me dit mon mari, ce n'est pas ta sœur... + +«Je n'osai pas le contredire, parce que le changement m'étonnait. + +«Adèle, la dernière fois que je l'avais vue, avait sur le dos une +méchante robe d'indienne à neuf sous le mètre et au pied des savates, +tandis que cette Fée des Eaux portait un costume éblouissant, tout de +satin, de gaze et d'or, avec un maillot de soie, des bottines dorées qui +lui montaient au-dessus de la cheville et des pierreries plein les +cheveux. + +«Et cependant, plus je la regardais, pendant qu'elle dansait et qu'elle +faisait son personnage, plus il me semblait reconnaître ses yeux, un +certain mouvement d'épaules pour lequel ma mère la grondait toujours, et +jusqu'à un signe qu'elle a au bas de la joue droite. + +«De telle sorte qu'à la fin Laurent s'impatienta. + +«--Que ferais-tu donc si c'était Adèle? me demanda-t-il. + +«--Je tâcherais de lui parler. + +«Il ne me répondit pas, mais un petit moment après: + +«--Eh bien! me dit-il, puisque c'est ainsi, nous sortirons au prochain +entr'acte, et nous irons demander des renseignements au concierge du +théâtre. + +«Ce qui fut dit fut fait. + +«La toile n'était pas baissée que déjà nous étions dehors, courant à +toutes jambes vers la porte des artistes qu'un contrôleur nous avait +indiquée. + +«Là, dans une soupente affreusement malpropre, à l'entrée d'un corridor +plus malpropre et plus puant encore, nous trouvâmes une grosse vieille +femme qui buvait de l'eau-de-vie brûlée en compagnie de cinq ou six +figurantes en costume. Nous aurions été les derniers des derniers, que +cette portière ne nous eût pas toisés d'un air plus méprisant, en nous +disant: + +«--Qu'est-ce que vous venez chercher par ici?... + +«Mon mari lui expliqua poliment qu'il désirait savoir si Mlle Flora +Misri ne s'appelait pas de son vrai nom Adèle Cochard, mais elle ne le +laissa seulement pas achever. + +«--Est-ce que je sais! interrompit-elle. Eh bien! j'aurais de l'ouvrage, +s'il me fallait m'informer du vrai nom de toutes ces dames! + +«Et là-dessus elle se mit à rire aux éclats, et toutes les autres aussi, +comme si elle eût dit la chose la plus comique du monde. + +[Illustration:--Maintenant tirez! Le premier coup du moins me tuera!] + +«--Puisque c'est ainsi, repris-je, indiquez-nous par où l'on passe pour +arriver jusqu'à Mlle Misri. + +«Mais elle se mit à rire plus fort encore, nous demandant d'où nous +venions pour nous imaginer qu'on entrait ainsi dans un théâtre comme +dans un moulin, ajoutant que, si nous avions quelque chose à faire +savoir à Mlle Flora, nous n'avions qu'à guetter sa sortie ou à lui +écrire un mot qui lui serait remis à l'instant. + +«Mon mari ayant adopté ce dernier parti, la concierge lui prêta un +crayon, et il écrivit à la Fée des Eaux un billet, où il lui disait +que, si elle était Adèle Cochard, elle eût la bonté de regarder tout en +haut, à l'amphithéâtre des troisièmes, qu'elle y verrait sa sœur +Julie. + +«Et là-dessus, nous regagnâmes nos places, Laurent très en colère de +l'insolence de la portière, moi bien peinée. + +«Bientôt la Fée des Eaux parut, et il me sembla que son premier regard +avait été jeté de notre côté... Je ne m'étais pas trompée: nos yeux se +rencontrèrent, et, à travers toute cette salle, s'envoyèrent un baiser. + +«--C'est, ma foi, elle! me dit Laurent. Tiens, voici qu'elle nous fait +un signe. + +«Effectivement, tout en dansant elle nous adressait des saluts de la +main. + +«J'étais toute bouleversée. Après quatre ans, deux sœurs se retrouver +ainsi, tout à coup, au théâtre, l'une dans la salle, l'autre, brillante, +parée, applaudie, se donnant en spectacle! + +«Ce qui n'empêche que je ne cessais de me demander comment nous nous +verrions, lorsqu'à un nouvel entr'acte une ouvreuse se glissa jusqu'à +nous et demanda à mon mari s'il était bien M. Laurent Cornevin. + +«Mon mari ayant répondu:--Oui. + +«--Alors, dit l'ouvreuse, c'est bien pour vous cette lettre dont je suis +chargée par une de nos dames artistes. + +«Laurent voulait lui donner une pièce de dix sous, mais elle la refusa +disant: + +«--Excusez, je vous remercie, je suis payée. + +«Et moi, quoique ce ne fût pas grand'chose, je fus touchée de cette +attention de ma sœur. + +«Mais déjà Laurent avait ouvert la lettre. + +«Adèle nous y disait qu'elle voulait absolument nous voir et nous +embrasser. Elle ne le pouvait pas ce soir même, parce qu'elle avait une +répétition après la représentation, mais elle nous attendait avec nos +enfants, le lendemain, qui était un dimanche, chez elle, rue de Douai, à +onze heures, pour déjeuner. + +«Laurent semblait avoir pris son parti de la rencontre. Il ne m'en +souffla pas mot de la soirée. Il se leva gai comme pinson le lendemain, +et c'est en riant qu'il me dit qu'il allait se mettre sur son trente et +un et soigner sa barbe pour faire honneur à la Fée des Eaux... + +Déjà, depuis un moment, Me Roberjot ne cessait de jeter à Mme +Delorge des regards étonnés. + +Quelle différence entre le récit lumineux et vivant de cette pauvre +femme et les extraits du sommier judiciaire qu'avait eus entre les mains +M. Barban d'Avranchel! Elle cependant poursuivait: + +--Onze heures sonnaient, lorsque nous arrivâmes rue de Douai avec nos +trois enfants,--nous n'en avions que trois encore à cette époque. + +«Ma sœur demeurait au second étage d'une belle maison neuve. + +«Une bonne, au sourire à la fois insolent et doucereux, nous ouvrit, +nous reçut familièrement, comme des hôtes attendus, et nous fit entrer +dans un appartement qui me parut tout ce qu'on peut imaginer de plus +riche et de plus magnifique. + +«Ce n'était pas l'avis de Laurent. + +«Lui qui a servi dans de très grandes maisons, chez le comte de Commarin +et chez le marquis d'Arlange, il me disait à l'oreille que tout ce qui +reluit n'est pas d'or et que tout ce que je voyais n'était que du +clinquant. + +«Au bout de cinq minutes à peu près, ma sœur parut, vêtue d'un +superbe peignoir de dentelles... + +«Mais elle était ravie de nous voir, c'est de tout cœur qu'elle se +jeta dans mes bras et qu'elle embrassa ensuite mon mari et mes enfants. + +«Mes enfants surtout l'étonnaient. + +«--Comment! vous en avez trois, répétait-elle, et moi qui n'en savais +rien!... + +«Nous n'étions pas chez ma sœur depuis cinq minutes, que déjà je +regrettais notre rencontre. N'ayant conservé de notre jeunesse que +d'amers ou d'odieux souvenirs, elle s'était mise à se plaindre avec une +violence extraordinaire de toute notre famille, de nos frères, de nos +sœurs, de notre père, qu'elle n'appelait jamais que le vieil ivrogne, +de notre mère surtout, qu'elle haïssait terriblement. + +«Toutes ces récriminations arrivaient bien mal, mon mari n'aimant guère +les miens. + +«Je commençais donc à être bien embarrassée, lorsqu'une bonne vint +annoncer que le déjeuner était servi. + +«--Ma foi! tant mieux! dit ma sœur. Comme cela nous ne parlerons plus +de toutes ces vilaines gens... + +«La salle à manger me parut encore plus riche que le salon. + +«Tous les meubles étaient en chêne sculpté et, derrière les vitres de +deux immenses buffets, on voyait reluire toutes sortes de verreries et +de porcelaines. + +«Adèle, c'est-à-dire Flora, s'était mise en frais, et soit par bon +cœur pour nous faire honneur et plaisir, soit par vanité, pour nous +éblouir, elle nous avait fait servir un repas de prince. + +«La table ployait sous le poids des mets et des bouteilles, et pour +manger et boire toutes ces bonnes choses, nous avions chacun, à notre +couvert, quatre ou cinq verres et quantité d'ustensiles qui m'étaient +inconnus. + +«Bien loin d'être contente de ces cérémonies, j'en étais désolée. + +«Je voyais le front de mon mari se rembrunir et se plisser comme il lui +arrivait toutes les fois qu'il était irrité, et que cependant il se +forçait à rester calme. + +«Et, pour comble, ma sœur ne cessait de remplir ses verres de vins de +toutes les couleurs, tout en répétant: + +«--Buvez donc, beau-frère. Est-ce que vous ne trouvez pas mon vin bon? +Vous ne buvez pas... + +«Malheureusement, il ne buvait que trop, et, quoique sachant qu'il +portait très bien la boisson et qu'il n'avait pas le vin mauvais, je +m'inquiétais de voir ses yeux devenir plus brillants et ses joues plus +pâles. + +«--Prends garde, lui disais-je, tu vas te faire mal. + +«Je perdais mes peines. + +«Nous étions à table depuis plus de deux heures, et mon plus jeune +enfant avait fini par s'endormir, lorsqu'on apporta je ne sais plus quel +mets sous une grosse cloche d'argent. + +«--Comment! encore! s'écria mon mari. + +«Puis examinant ma sœur: + +«--Savez-vous, lui dit-il, qu'il faut que vous ayez une fameuse fortune, +pour pouvoir vous permettre tant de dépense. + +«--J'ai de l'argent, en effet, répondit-elle négligemment. + +«--On vous paye donc bien cher à votre théâtre? + +«Elle partit d'un éclat de rire, et dit: + +«--Très cher!... On me donne trente-cinq francs par mois. Il est vrai +que je fournis mes costumes. Vous voyez d'ici le bénéfice?... + +«Au geste terrible de mon mari, je crus qu'il allait se dresser +brusquement en jetant bas la table. + +«Il n'en fut rien, cependant; il se contenta de m'écraser d'un regard +furieux, tandis qu'il disait à ma sœur: + +«--Décidément, mademoiselle Flora, je crois que vous êtes une fille +adroite. + +«J'aurais battu ma sœur. + +«Je ne me contentais plus de lui adresser des signes, je la poussais du +coude, je lui marchais sur les pieds avec une sorte de rage. Rien n'y +faisait. + +«--J'ai eu de la chance, reprit-elle, je l'avoue, mais non pas du +premier jour... En me sauvant de chez ma mère, je croyais que les +alouettes allaient me tomber toutes rôties... Belles alouettes, ma foi! +L'homme que j'avais suivi était le dernier des bandits, et nous n'étions +pas ensemble depuis quinze jours qu'il me rouait de coups. Ah! si les +filles savaient! Mais j'étais bête, et d'ailleurs ce triste gars me +faisait une peur affreuse. + +«Quand il avait dépensé tout son argent dans les cafés, c'était à moi de +lui en procurer. Comment? Ce n'était pas son affaire; il lui en fallait, +voilà tout. Sinon... des coups! Dieu! m'a-t-il battue, cet être-là! Vous +me direz que je pouvais le planter là... Bon! mais pour où aller? Je +serais encore entre ses griffes, s'il ne lui était arrivé une affaire de +coups de couteau qui le fit mettre en prison. Ce fut ma délivrance. +Justement, à ce moment, un théâtre demandait de jolies filles pour +figurer, je me présentai, je fus reçue, et depuis je n'ai pas à me +plaindre... + +«Je me sentais blêmir, en sentant peser sur moi les regards de mon mari. + +«C'eût été ma vie, à moi, sa femme, qu'on lui eût contée ainsi, qu'il +n'eut pas paru plus exaspéré. + +«--Quant à être adroite, continuait Flora, qui ne s'apercevait de rien, +je ne le suis pas... Je sais amener l'argent, mais je ne sais pas le +garder. Avec un peu de fermeté, j'aurais des rentes, mais je suis trop +bonne, on me dépouille, on me gruge, on m'exploite... + +«Elle se plaignait ainsi, avec une amertume croissante, quand la porte +de la salle à manger s'ouvrit brusquement, et un homme entra, très +grand, maigre, avec des moustaches cirées, l'air casseur, le chapeau sur +l'oreille et le cigare dans le coin de la bouche. + +«Il ne dit quoi que ce soit à personne, ni salut, ni bonjour, ni rien, +mais regardant ma sœur d'un air mécontent: + +«--Comment! pas encore habillée! fit-il. + +«--Non. + +«--Qu'avez-vous donc fait depuis ce matin? + +«--Vous le voyez bien, Victor, j'ai déjeuné avec mes parents. + +«Non, jamais je n'oublierai le regard dont cet individu nous toisa. + +«--Très joli, dit-il, mais il faut s'habiller. + +«--Plus tard. + +«--Tout de suite. La voiture est en bas. + +«--Eh bien! renvoyez-la... Vous m'ennuyez, à la fin, Victor, avec votre +tyrannie... + +«Mais il ne la laissa pas finir. + +«--Qu'est-ce que c'est que ça! s'écria-t-il. Qu'est-ce que cette +fantaisie!... + +«Et saisissant brutalement ma sœur par le haut de sa robe, il la +souleva de sa chaise, et malgré sa résistance et ses cris la poussa dans +la pièce voisine. + +«--Ah! c'en est trop! s'écria mon mari. Attends, brigand, je suis à toi! + +«Et il allait s'élancer dehors, lorsque moi, fort heureusement, j'eus le +temps de me précipiter à genoux, les bras étendus devant la porte... + +«Ce mouvement nous sauva tous d'un grand malheur, car il arrêta Laurent. + +«--Tu as raison, me dit-il, ce serait me salir. + +«Je voulais parler, il m'interrompit: + +«--Mais viens vite, ajouta-t-il violemment, relève-toi, partons, amène +les enfants!... + +«Certainement, ma conscience ne me reprochait rien, et on ne saurait +être responsable des fautes des autres, mais du caractère dont je +connaissais Laurent, je me demandais s'il n'allait pas me tourner le dos +et s'éloigner de moi pour toujours. + +«Cependant, lorsque nous fûmes dans la rue, rien ne vint justifier mes +craintes. + +«Mon mari, sans mot dire, passa mon bras sous le sien, et marchant à +grands pas, m'entraîna. + +«Au boulevard extérieur, seulement, de l'autre côté de la barrière +Clichy, dans un endroit où il n'y avait personne, il s'arrêta. + +«Il se recula de moi, se croisa les bras, et, me regardant bien en face, +il me dit ces seuls mots: + +«--Eh bien!... + +«Pour toute réponse, je fondis en larmes. + +«Il secoua tristement la tête, et d'un ton si doux qu'il eût tiré des +larmes d'une pierre: + +«--Va, pauvre Julie, me dit-il, je ne t'en veux pas et, si parfois je +t'ai fait souffrir à cause des tiens, j'ai eu tort. Je n'ai jamais eu +qu'à bénir Dieu de t'avoir prise pour femme. + +«Je me jetai à son cou en sanglotant; il m'embrassa. Puis, posément: + +«--Seulement, me dit-il, jure-moi de ne jamais remettre les pieds chez +ta sœur, de ne jamais chercher à la revoir. + +«Je le lui jurai, et comme il était bon comme le bon pain, avec ses +manières brusques, voyant que j'avais beaucoup de chagrin: + +«--Et puis, qu'il ne soit plus question de rien, ajouta-t-il gaiement, +et puisque nous voilà dehors, allons finir la journée à la campagne... + +La voix de Mme Cornevin expirait à ces derniers mots; il était clair +qu'elle était presque à bout de forces. + +Et cependant elle refusa de se reposer un moment, comme l'en priait +Mme Delorge. + +La partie la plus douloureuse de son récit étant passée, elle reprit +d'un accent plus calme: + +--Certes, j'étais bien résolue à tenir la promesse que j'avais faite à +Laurent. Je ne pouvais pas prévoir que ma sœur viendrait me visiter. + +«Elle m'arriva le lendemain, en grande toilette, les poches pleines de +bonbons pour les enfants, toute gaie et toute souriante. + +«A peine assise, elle entreprit de m'expliquer la scène de la veille, +essayant de la tourner en plaisanterie, disant que tous les amoureux ont +des piques pareilles, que la colère fait dire des tas de choses qu'on ne +pense pas, et qui d'ailleurs ne sont pas vraies... + +«Mais elle vit bien à mon air que je ne prenais pas le change, et alors, +renonçant à me cacher la vérité, elle se mit à pleurer, disant que +j'avais bien raison, qu'elle était la plus misérable des créatures. + +«--Eh bien! il faut rompre, lui dis-je. + +«Mais, à ma profonde stupeur, elle m'avoua qu'elle ne s'en sentait pas +le courage. + +«Elle haïssait cet homme, elle le méprisait, et cependant il lui était +nécessaire. Il l'avait ensorcelée. + +«Ainsi, pendant de longues heures, elle m'exposa toutes les plaies de sa +vie si brillante en apparence, répétant toujours: + +«--Avec tes enfants, ton labeur obstiné, la gêne toujours menaçante, +c'est encore toi, de nous deux, qui as le bon lot. + +«Cependant, il me fallait lui dire que mon mari exigeait que nous ne +nous revissions pas, et je pensais qu'elle allait s'indigner, se +révolter. + +«Non... Elle baissa tristement la tête, à ces cruelles paroles, et d'un +accent douloureux: + +«--Je ne puis pas dire qu'il ait tort, murmura-t-elle... Je sens qu'à sa +place j'agirais comme lui... + +«Néanmoins elle revint. Je l'avouai à Laurent qui se contenta de me +dire: + +«--Je ne puis pas exiger que tu mettes ta sœur à la porte de chez +toi... Mais prie-la de venir avec des toilettes moins éclatantes... + +«C'est ce qu'elle fit d'elle-même par la suite, car nous gardâmes des +relations. Quand elle avait eu quelque crise, je la voyais arriver, et +elle passait l'après-midi avec moi, m'aidant à mon ouvrage... + +«Elle me disait que notre honnêteté était la sienne, et de ce que mon +mari refusait de la voir, elle ne l'en estimait et même ne l'en aimait +que davantage. + +«Assurément, Adèle,--je veux dire: Flora,--n'était pas, n'est pas une +méchante fille. Elle a bon cœur, s'attendrit aisément, et son premier +mouvement est toujours bon. + +«Mais jamais on n'a vu d'esprit si faible ni si mobile que le sien. D'un +instant à l'autre, pour tout ou pour rien, changent ses idées, ses +projets et ses désirs. Le dernier qui lui parle a toujours raison. + +«Je ne m'étonnai donc pas trop, il y a un an environ, de la voir changer +tout à coup. + +«Elle se donnait des airs d'importance et de mystère, parlant à mots +couverts d'événements graves qu'elle attendait. + +«--Je deviens une personne sérieuse, disait-elle, je m'occupe de +politique. + +«Au lieu de se répandre comme autrefois en récriminations contre cet +homme odieux que nous avions vu chez elle, contre ce Victor, elle ne +trouvait plus de termes assez forts pour se féliciter de le connaître. + +«C'était aussi, ajoutait-elle, un grand bonheur pour moi qu'elle le +connût, car elle lui parlerait de moi, et il ne manquerait pas de +procurer à Laurent quelque place brillante et lucrative. + +«Déjà, sur sa recommandation, une ancienne ouvreuse de son théâtre avait +obtenu un bureau de tabac. + +«--Juge, concluait-elle, juge de ce que je ferai pour ma sœur, quand +le moment sera venu. + +«Flora s'exprimait en personne si sûre de son fait, que je fus ébranlée +et que je finis par parler à mon mari de nos conversations. + +«Mais il s'emporta dès les premiers mots, jurant que j'étais aussi bête +que ma sœur de croire à toutes ces sornettes et que, si par +impossible toutes ces vanteries étaient vraies, il avait le cœur trop +haut pour accepter une telle protection. + +«Flora, à qui j'eus l'imprudence de laisser deviner ce propos, en fut +exaspérée. + +«--Tout le monde n'est pas si fier que vous, me dit-elle, et j'en sais +des plus riches et des plus huppés qui mendient la protection de Victor +et qui cireraient ses bottes au besoin. + +«Comme de raison, cette querelle jeta du froid entre ma sœur et moi. + +«Peu à peu ses visites se firent rares. + +«Et il y avait plus de trois mois que je ne l'avais vue, +lorsqu'arrivèrent nos malheurs, que le général Delorge fut tué et que +mon mari disparut. + +«Certes, jamais la pensée ne me fût venue d'avoir recours à ma sœur +sans Mme Delorge. + +«Comment imaginer que Victor et M. de Combelaine pouvaient n'être qu'un +seul et même personnage!... + +«Cela est, cependant; je suis allée me poster à la porte de M. de +Combelaine, je l'ai guetté, je l'ai vu, et j'ai reconnu Victor... + +«Y avait-il pour nous un parti à tirer de cette circonstance? + +«Mme Delorge le crut, et, m'étant bien pénétrée des conseils qu'elle +me donna, je me présentai chez ma sœur. + +«C'était samedi, sur les huit heures du soir... Mais ce n'est plus rue +de Douai qu'elle demeure. + +«Cet appartement, qui m'avait semblé si magnifique, lui ayant paru +mesquin, et au-dessous de sa position, elle en a pris un autre beaucoup +plus vaste, au boulevard des Capucines. + +«On me fit monter par l'escalier de service, et ce fut un domestique en +grande livrée qui vint m'ouvrir. + +«Dès que je lui eus dit que je désirais parler à Mme Flora Misri: + +«--C'est impossible, me répondit-il, nous avons dix personnes à dîner... + +«J'insistai, cependant, et le domestique que j'impatientais allait sans +doute me pousser dehors, lorsque ma sœur traversa le corridor. + +«M'apercevant, elle jeta un petit cri de surprise, et, sans se soucier +de ses domestiques: + +«--Comment! c'est toi!... me dit-elle. Qu'est-ce qui t'arrive?... + +«Vivement je lui exposai le malheur qui me frappait, me gardant bien, +comme de juste, de souffler mot du général Delorge. + +«Elle parut consternée. + +«--C'est épouvantable, murmurait-elle. Laurent disparu!... Que vas-tu +devenir, seule, avec tes cinq enfants?... + +«Puis, tout à coup: + +«--Non, cela ne sera pas, je ne le souffrirai pas, je ne veux pas qu'on +touche aux miens... Attends une minute ici... + +«Elle disparut à ces mots, j'entendis des portes s'ouvrir et se fermer, +puis dans une pièce voisine le chuchotement étouffé d'une discussion +rapide. + +«L'instant d'après, Flora reparaissait toute souriante: + +«--C'est arrangé, me dit-elle, Victor va s'occuper de ton affaire... Une +autre fois, empêche Laurent de se mêler de ce qui ne le regarde pas... + +«J'avais le paradis dans le cœur en me retirant, et c'est avec une +impatience extraordinaire que j'attendis le lendemain pour avoir des +explications... + +«Hélas! ce lendemain me réservait une douleur pire que toutes les +autres. + +[Illustration:...Et saisissant brutalement ma sœur.] + +«Lorsque je fus admise près de ma sœur, elle n'était plus la même. +Elle me parut irritée, embarrassée. + +«--Ma pauvre Julie, me dit-elle brusquement, je t'ai trompée, hier soir, +sans le vouloir, et parce qu'on m'avait trompée moi-même, pour ne pas te +chagriner. On ne sait ce qu'est devenu ton mari. C'est en vain que la +police a fait tout au monde pour le retrouver. + +«Elle me tendait de l'argent en disant cela. Mais je le repoussai avec +horreur... Il m'eût semblé recevoir le prix du sang ou de la liberté de +mon mari... + +«Et, ne pouvant plus rien obtenir de ma sœur, je sortis, sentant bien +que toute espérance de ce côté était perdue, mais rassurée par une voix +qui me disait au-dedans de moi-même que Cornevin n'est pas mort et que +je le reverrai. + + + + +XV + + +Mme Cornevin avait à peine achevé son récit que Mme Delorge se +leva. + +Regardant alternativement Me Roberjot et M. Ducoudray: + +--Eh bien?... interrogea-t-elle. + +L'avocat hocha la tête: + +--Lors de la première visite de Mme Cornevin au boulevard des +Capucines, répondit-il, M. de Combelaine et Flora n'étaient convenus de +rien: de là leur surprise et leur réponse... Le lendemain ils s'étaient +entendus. Et du résultat si différent des deux démarches résulte pour +moi la presque certitude de l'existence de Laurent Cornevin... + +--Telle a été mon opinion première, approuva Mme Delorge. + +--S'il existe, son témoignage subsiste toujours. S'il est emprisonné +quelque part, on peut le retrouver. + +--Assurément. + +M. Ducoudray se dressa. + +--Eh bien! je le retrouverai, déclara-t-il, et c'est à cette tâche que +désormais je voue ma vie. C'est un drôle de métier que je vais faire, +m'allez-vous dire, un métier de policier. Soit! Je m'en ferai gloire si +je réussis, je n'en rougirai pas si j'échoue. Servir une juste cause, +sous quelque forme que ce soit, est toujours honorable, quoi que +prétendent les gredins. Mais je réussirai. Pourquoi donc un honnête +bourgeois de Paris, qui a eu l'adresse de faire fortune, ce qui n'est +déjà pas si facile, ne serait-il pas aussi adroit que n'importe quel +agent de la préfecture? + +Mme Delorge ne pouvait être que bien reconnaissante à M. Ducoudray de +ses généreuses intentions; mais ses regards ne cessaient d'interroger +Me Roberjot. + +--Mais nous, en attendant, lui demanda-t-elle, que faire?... + +L'avocat eut un geste de découragement. + +--Attendre, murmura-t-il; attendre, et espérer... + +Cette réponse, Mme Delorge l'avait prévue. + +--J'attendrai, dit-elle d'une voix ferme. Mon fils et son ami vous ont +parlé, n'est-ce pas?... Vous avez pu juger, d'après leurs projets, si je +sais m'armer de patience... + +L'avocat se retira fort troublé... + +Jamais son imagination ne lui avait peint sous des couleurs si +décevantes un mariage avec Mme Delorge. + +--Mais comment se faire aimer d'elle? répétait-il, véritablement +désespéré. + +Comment?... En vengeant son mari d'abord. + +Cette idée, qui le ramenait à sa candidature, devait fatalement lui +rappeler son ami Verdale. Il ne l'avait pas revu depuis qu'il lui avait +confié son titre de rente, mais il ne s'étonnait pas trop de ce retard, +pensant que son agent de change aurait attendu, pour vendre, un moment +favorable. + +Ce qui n'empêche qu'il fut assez satisfait, lorsqu'en rentrant chez lui, +son domestique lui remit une lettre dont l'adresse était de l'écriture +de l'architecte incompris. Ayant brisé le cachet, il lut: + + + «Ami Roberjot, + + «Si, au reçu de cette lettre, tu la portes chez le procureur de la + République, il s'empressera de décerner contre moi un mandat + d'amener. + + «Et je serai arrêté, jugé et condamné à cinq ans de réclusion, si + je ne réussis pas à passer à l'étranger. + + «Grâce à un faux, j'ai décidé ton agent de change à vendre le titre + entier que tu m'avais confié, et je m'en suis approprié le montant, + soit _cent dix-huit mille neuf cent trente et un francs_. + + «C'est un indigne abus de confiance, je le sais, mais une occasion + se présentait, si belle, si sûre, si facile de gagner en quinze + jours de trois à cinq cent mille francs, que je n'ai pas su + résister à la tentation... Je te le dis, en vérité, l'occasion est + sûre, il faudrait l'impossible pour que je perde ton argent. + + «Et si tu es assez généreux et assez sage pour ne rien dire, + d'aujourd'hui en quinze, je te porterai la moitié de mon gain, + c'est-à-dire une fortune... + + VERDALE...» + + + +Me Roberjot se laissa tomber sur une chaise. + +--Ah! le misérable! murmurait-il, je suis ruiné!... + +Si philosophe que l'on soit et détaché des biens de ce monde, ce n'est +jamais volontiers qu'on se résigne à perdre cent vingt mille francs, le +tiers de ce que l'on possède. + +Et, en ce cas, les circonstances redoublaient, pour Me Roberjot, les +amertumes de la perte. + +--Canaille!... grondait-il en grinçant des dents, cela ne se passera pas +ainsi, et avant un mois je me serai donné la satisfaction de t'envoyer +au bagne!... + +Il se dressa sur ces mots, et reprenant son chapeau, il s'élança de +nouveau dehors, sans écouter son domestique stupéfait, qui lui +demandait: + +--Monsieur rentrera-t-il dîner? + +Comme si on avait faim, quand on perd cent mille francs! + +Non. Il s'en allait de ce pas, d'un bon pas, tout droit au Palais de +Justice, déposer au parquet la lettre de l'architecte incompris, cette +lettre dont le cynisme goguenard le transportait de rage. + +--Car on ne se moque pas du monde avec cette impudence! marmottait-il, +tout en descendant la rue Jacob. Oser m'écrire que ce vol ignoble n'est +qu'un emprunt, que la tentation a été trop forte, qu'il ne perdra très +probablement pas mon argent, et qu'il fera ma fortune en même temps que +la sienne! + +Heureusement ou malheureusement il se faisait tard, la nuit venait, et +Me Roberjot ne tarda pas à recouvrer assez de sang-froid pour +réfléchir qu'il ne trouverait plus personne au Palais. + +Dès lors, pourquoi ne pas remettre au lendemain cette course inutile, et +commencer soi-même une sorte d'enquête? + +Pourquoi ne pas rechercher les procédés employés par M. Verdale pour +consommer si lestement cet indigne abus de confiance, et ce que ce +pouvait être que ce faux dont il s'accusait? + +Tout enflammé de cette idée, l'avocat sauta dans une voiture qui +passait, et commanda au cocher de le conduire rue Richelieu, où +demeurait son ami l'agent de change, qui avait vendu le titre. + +Cette voiture était attelée d'une misérable rosse qui trottait sur +place, de sorte que Me Roberjot, après s'être d'abord prodigieusement +impatienté, eut le temps de réfléchir. + +La lettre de l'architecte était bonne à méditer, avant de prendre un +parti. + +Évidemment on y pouvait lire entre les lignes cette menace: + +«Si tu te tais et que mon opération réussisse, je te rendrai ce que je +t'ai volé et je partagerai avec toi mon bénéfice. Si tu te plains, au +contraire, tu peux dire adieu à tes cent vingt mille francs.» + +Me Roberjot était donc perplexe, tout en étant très disposé à la +prudence, lorsqu'il arriva chez son ami. + +L'agent de change était dans son cabinet, achevant le dépouillement de +son carnet, lorsqu'on lui annonça l'avocat. + +--Te voilà donc, dilapidateur, lui cria-t-il, te voilà donc, ambitieux, +qui échanges tes rentes contre des actions dans l'opposition. + +Me Roberjot sourit, ce qui n'était pas répondre, et dit: + +--Comme cela, ma détermination t'a surpris? + +--Ma foi, oui! Le moment était on ne peut plus mal choisi pour vendre. +Ta précipitation te coûte au moins vingt-cinq louis. Je t'aurais bien +écrit d'attendre, mais tu me donnais dans ta lettre de si bonnes +raisons... + +L'avocat tressaillit. + +--Ah! je te donnais de bonnes raisons, fit-il. + +--Assurément, sans compter que les explications de l'ami que tu avais +chargé de l'affaire, de ton ami Verdale, auraient levé toutes mes +hésitations. Mais quel air singulier tu as!... En serais-tu aux regrets? + +--Non, certes. Seulement, dis-moi, as-tu conservé ma lettre?... + +--Parbleu! c'est une pièce de comptabilité. + +--Voudrais-tu me la montrer? + +Ce fut au tour de l'agent de change de tressaillir. + +Il considéra un moment son ami, puis d'un ton inquiet: + +--Pourquoi? demanda-t-il. + +C'est ce que se serait bien gardé de dire, au moins en ce moment, Me +Roberjot. + +Sa détermination n'était pas arrêtée, et il savait que conter ses +affaires, c'est toujours s'enlever le libre arbitre, et le plus souvent +se mettre dans le cas de faire précisément le contraire de ce qu'on eût +souhaité. + +Il répondit donc du ton le plus indifférent: + +--Pour rien. + +C'est ce dont ne sembla nullement convaincu l'agent de change. + +Cependant il ne se permit pas une objection. + +Il se leva, marcha droit à un carton, et en tira une lettre qu'il tendit +à l'avocat en lui disant simplement: + +--Voilà!... + +L'architecte n'y était pas allé, comme on dit, par quatre chemins. + +Supprimant bravement la lettre véritable, il en avait fabriqué une +fausse où Me Roberjot donnait ordre à son agent de change de vendre +immédiatement et à n'importe quel prix le titre de rente qu'il lui +adressait et d'en remettre le montant à M. Verdale. + +Quant aux raisons imaginées par l'architecte pour justifier cette +précipitation, elles étaient en effet plausibles, et tirées de la +situation particulière de l'ami dont il trahissait si abominablement la +confiance. + +--Il t'arrive quelque chose, Roberjot? insista l'agent de change, que la +peur finissait par prendre; tu es plus blanc que ta chemise. + +L'avocat fit un effort. + +--Non, je n'ai rien, répondit-il... Seulement, il faut que tu me rendes +un service... + +--Parle... + +--Il faut que tu me gardes cette lettre plus précieusement qu'un titre +de rente... Elle est sans prix, pour moi... + +--Si ce n'est que cela, dors tranquille, répondit l'agent de change. Au +lieu de la remettre dans ton dossier, je vais la serrer dans ma caisse +particulière avec mes valeurs... + +Fixé désormais sur la façon d'opérer de son excellent ami Verdale, et +certain de retrouver, lorsqu'il le jugerait utile, le corps du délit, +Me Roberjot n'avait plus rien à faire rue Richelieu. + +Se mettre en quête du coupable lui semblait et en effet pouvait être +important. + +Il serra donc la main de son ami, et vingt minutes plus tard il arrivait +rue Mazarine, à l'hôtel borgne où l'architecte incompris avait élu +domicile depuis plusieurs années. + +Ce fut l'hôtelier en personne, gros homme rouge et chauve, à mine à la +fois naïve et futée, qui vint lui ouvrir, et qui à ses questions +répondit: + +--M. Verdale est en voyage. + +L'avocat ne sourcilla pas. + +Il s'était préparé à quelque réponse de ce genre. + +--Depuis quand? demanda-t-il. + +--Il est parti ce tantôt vers deux heures. + +--Pour longtemps? + +C'est avec l'attention la plus extrême que le gros hôtelier dévisageait +Me Roberjot. + +--Monsieur serait-il l'ami de M. Verdale? interrogea-t-il tout à coup. + +--Certes, répondit l'avocat d'un ton d'amère ironie, et un ami bien +cher. + +L'hôtelier branlait son chef chauve: + +--C'est que, reprit-il, lorsque M. Verdale est monté en voiture, ce +tantôt, pour se rendre au chemin de fer, il m'a dit que la soirée ne +s'écoulerait pas sans qu'un de ses anciens camarades vînt le demander +d'un air furieux... + +Si peu disposé qu'il fût à la gaieté, Me Roberjot ne put s'empêcher +de sourire de cette étrange prévoyance. + +--Je suis cet ami, mon cher monsieur, dit-il, et je puis vous donner ma +parole que je ne suis pas content du tout. + +Le gros homme s'inclina. + +--Cela étant, poursuivit-il, les recommandations de mon locataire +doivent être pour vous. Au moment de partir: Père Bonnet, me +commanda-t-il, tu diras à cet ami de ne point se hâter de me juger, +d'attendre et de ne pas s'inquiéter. Quoi qu'il advienne, d'aujourd'hui +en quinze je serai de retour... + +Mais il s'arrêta tout balbutiant, décontenancé par les yeux de l'avocat, +obstinément rivés sur les siens. + +Et voilant son embarras sous un sourire niais: + +--Monsieur m'examine d'un drôle d'air, fit-il. + +C'est qu'un soupçon singulier venait de traverser l'esprit de Me +Roberjot. + +Et sans quitter de l'œil l'hôtelier: + +--Je vous observe ainsi, prononça-t-il, parce que je suis persuadé que +vous me trompez... + +--Oh! + +--Et tenez, maintenant mes soupçons se changent en certitude. M. Verdale +n'est pas en voyage, M. Verdale est chez vous. + +Le gros homme leva le bras comme pour prendre le ciel à témoin de son +serment, et d'un accent solennel: + +--M. Verdale est parti ce tantôt, jura-t-il. Que tous mes locataires +déménagent à la cloche de bois si je mens... + +--Oh! ne jurez pas... + +--Et si monsieur ne veut pas me croire, il n'a qu'à me suivre, je le +conduirai à la chambre de son ami, il verra qu'elle est vide, et que ma +femme a fait enlever les draps du lit. + +Ce dernier détail était maladroit. Qui veut trop prouver ne prouve rien. + +Ce fut l'opinion de Me Roberjot, car, tirant son portefeuille: + +--Faites-moi l'honneur, cher monsieur, reprit-il, de ne pas me croire +beaucoup plus naïf que vous. Si M. Verdale est dans votre hôtel, il est +clair qu'il a changé de chambre. Mais tenez, conduisez-moi à lui, et le +billet de mille francs que voici est à vous... + +Un éclair de convoitise brilla dans l'œil de l'hôtelier. + +Sa main, par un mouvement instinctif, s'avança vers le billet de banque. + +Mais il demeura inébranlable. + +--J'ai dit la vérité, fit-il tristement. M. Verdale est absent, et ne +sera ici que d'aujourd'hui en quinze... Mais il y sera pour sûr. + +Insister eût été inutile. + +Me Roberjot se retira, bien convaincu que l'architecte incompris se +cachait dans cet hôtel borgne. + +Un moyen infaillible de s'en assurer était à sa disposition. Il n'avait +qu'à prévenir le commissaire de police, et une perquisition serait +immédiatement ordonnée. + +Seulement, serait-ce bien prudent? + +--Il ne faut pas agir à la légère, pensait-il, avec un gredin de cette +trempe qui me fait l'effet d'avoir tout perdu. La moindre fausse +manœuvre peut m'enlever les faibles chances qui me restent de +recouvrer mes cent vingt mille francs. + +Et comme neuf heures sonnaient, qu'il avait faim, qu'il pensait bien que +son domestique ne l'attendait plus, il gagna le restaurant Magny... + +Il n'était plus si accablé. + +La certitude qu'il croyait avoir de la présence à Paris de M. Verdale +lui donnait quelque espoir. + +--S'il est resté, pensait-il, c'est qu'il m'a dit vrai, c'est qu'il m'a +volé pour tenter quelque grosse spéculation dont il attend le résultat. +Pourvu qu'il gagne, mon Dieu! Et pourvu, s'il gagne, qu'il me rende mon +argent!... + +Tout bien considéré, il ne voyait qu'avantages à se taire jusqu'à +l'expiration du délai fixé par l'architecte. Pour être portée quinze +jours après le vol, sa plainte n'en serait pas moins valable, et il se +réservait la seule et unique chance qui lui restât. + +--Mais, par exemple, se disait-il, si d'aujourd'hui en quinze, à midi, +je n'ai pas de nouvelles de mon ami Verdale, à une heure la police sera +à ses trousses... + + + + +XVI + + +A l'heure même où M[Mc??]e Roberjot courait après sa fortune en +péril, Mme Delorge, aidée de l'expérience de M. Ducoudray, s'occupait +à voir clair dans la sienne. + +C'était une femme de cœur, mais c'était aussi une femme de tête. + +Ce qu'elle avait dit à l'avocat était exact. + +Si dans le premier égarement de sa douleur, elle s'était bercée de +l'espoir d'une vengeance immédiate, elle n'avait pas tardé à reconnaître +combien elle s'abusait. + +Ce n'était pas d'un homme qu'elle avait à obtenir justice, mais bien +d'un système de gouvernement dont cet homme se trouvait être solidaire. + +Elle n'avait pas désespéré pour cela. + +Non qu'elle crût tous les gens qui l'approchaient et qui ne cessaient de +lui répéter, comme c'était la mode à cette époque, que l'année ne se +passerait pas sans emporter dans le tourbillon d'une révolution nouvelle +le président et son entourage. + +Mais elle était fermement persuadée qu'un gouvernement établi sur un +attentat tel que celui du 2 Décembre doit mal finir, et qu'un jour +viendrait fatalement où il glisserait dans le sang innocent du boulevard +Montmartre. + +Or, précisément parce qu'elle était pénétrée de cette foi en l'avenir, +Mme Delorge n'en sentait que plus vivement la nécessité de +l'atteindre. + +Et, pour cela, force lui était de descendre des sommets glacés de sa +douleur jusqu'à des détails matériels, dont la négligence ou l'oubli +renversent les plus beaux projets. + +Le général Delorge mort, sa veuve devait retrancher de son budget les +dix mille francs qu'il touchait chaque année. + +Et depuis, ses charges s'étaient accrues dans des proportions +considérables. + +Elle s'était engagée à servir à Mme Cornevin une pension de douze +cents francs. + +Elle avait à pourvoir à l'éducation de son fils et de Léon Cornevin, +éducation qu'elle voulait aussi complète que possible, et dont les +frais, déjà importants, devaient aller en augmentant chaque année. + +Sa fille Pauline ne lui coûtait rien encore, mais trois ans ne +s'écouleraient pas sans qu'il devînt indispensable de lui donner des +maîtres. + +Krauss encore était à sa charge. Parler de séparation à ce serviteur si +fidèle et si absolument dévoué, c'eût été le frapper au cœur. Déjà il +avait donné à entendre qu'il n'accepterait plus de gages, et qu'au +besoin il irait travailler dehors, pour augmenter, du prix, de son +travail, les revenus de la maison. + +Enfin, Mme Delorge avait à faire entrer en ligne de compte son +entretien à elle, qui, si modeste qu'elle le supposât, coûterait +toujours quelque chose. + +Et qu'avait-elle, pour faire face à tant d'obligations? + +Onze mille livres de rentes, pensait-elle. + +Mais elle s'abusait. + +M. Ducoudray, avec sa vieille habitude des affaires et des chiffres, ne +tarda pas à reconnaître et à lui démontrer qu'elle s'exposerait à de +cruels mécomptes, si elle basait sa dépense sur un revenu moyen de plus +de neuf mille francs. + +Il se pouvait qu'elle eût des années meilleures, mais le mieux était de +n'y pas songer. + +[Illustration:--Ah! le misérable! murmurait-il, je suis ruiné.] + +C'est dans l'ancien cabinet du général que sa veuve et M. Ducoudray +agitaient ces graves questions. + +Et il parut au digne rentier que jamais occasion plus propice ne se +présenterait de planter le premier jalon des espérances matrimoniales +qui ne l'avaient en aucun temps abandonné, et qui l'agitaient plus que +jamais, depuis qu'il avait embrassé résolument la cause de Mme +Delorge. + +D'une voix très émue donc, car, en vérité, le cœur lui battait plus +qu'à vingt ans, lorsqu'il faisait sa déclaration à la première Mme +Ducoudray, il entreprit une longue et fort entortillée homélie, +destinée, déclarait-il, à éclairer la veuve de son excellent et cher +ami. + +Si elle avait raison, ainsi qu'il le reconnaissait, disait-il, de +prendre toutes ses mesures pour l'avenir, elle avait tort de les prendre +définitives et comme si elles eussent dû être irrévocables. Les +déterminations humaines sont sujettes à tant et de si impérieuses +variations! Était-elle bien sûre qu'avant dix-huit mois ou deux ans, tel +événement ne surgirait pas qui dérangerait et rendrait vains tous ses +calculs!... + +N'était-elle pas très jeune encore? La solitude lui paraîtrait pénible à +la longue. Puis ses enfants grandiraient, ses trois enfants, puisque +Léon Cornevin allait être pour elle un second fils, et elle sentirait +combien la main d'un homme est nécessaire à la bonne administration +d'une famille. + +Mais la voix du bonhomme, à peine intelligible depuis un moment, +expirait sur ses lèvres. Mme Delorge le regardait d'un air de stupeur +si profonde, qu'il en était épouvanté. + +--Est-ce bien de la possibilité d'un second mariage que vous me parlez? +fit-elle. + +Il se contenta d'incliner la tête, n'osant répondre. + +--Si une semblable pensée pouvait me venir, reprit Mme Delorge, je la +repousserais comme l'idée du crime le plus dégoûtant... + +L'excellent M. Ducoudray était cramoisi. + +--Pourvu, mon Dieu! pensait-il, qu'elle n'ait pas compris que je voulais +parler de moi!... + +Car il était fait, depuis trois mois, une douce habitude de l'intimité +de cette femme si véritablement supérieure. Il s'était accoutumé à ne +penser que par elle, pour ainsi dire, à obéir à ses inspirations, à +mettre tout ce qu'il avait d'intelligence et d'activité au service des +desseins qu'elle poursuivait. + +Et il frissonnait à la seule perspective de retomber dans son isolement +d'autrefois, lorsqu'il vivait recroquevillé dans son égoïsme de veuf +consolé, sans autre distraction que le caquet de sa gouvernante... + +Mais Mme Delorge était à mille lieues de soupçonner les châteaux en +Espagne que s'était bâtis son vieux voisin. + +Loin donc d'attacher la moindre importance à ses savants préliminaires, +elle le ramena brusquement, et à sa grande joie, à la discussion du plan +de conduite qu'elle devait adopter. + +Et d'abord, pouvait-elle continuer à habiter la villa de la rue +Sainte-Claire? + +Non, malheureusement. + +Cette habitation lui tenait au cœur, toute palpitante qu'elle était +encore des souvenirs du général; mais le loyer dépassait deux mille +francs, et le service y exigeait en outre un assez nombreux domestique. + +--Je savais si bien qu'il me faudrait la quitter, disait Mme Delorge, +que j'ai déjà donné congé. Mais où aller?... + +Le château de Glorières lui eût présenté de précieux avantages. + +Là, elle eût pu conserver un train convenable, les dehors et aussi les +réalités de l'aisance, tout en réalisant les immenses économies du +propriétaire campagnard qui vit sur sa terre. Elle eût pu mettre Raymond +et Léon Cornevin au collège de Vendôme, dont les études ont une certaine +réputation, et dont le prix est relativement peu élevé. + +Mais ce n'était là qu'une des faces de la question. + +Se réfugier en province, n'était-ce pas pour Mme Delorge déserter le +terrain de la lutte, se désintéresser des événements ou, en tout cas, +s'enlever les facilités d'en profiter? N'était-ce pas renoncer à +surveiller M. de Combelaine? + +--Je resterai donc à Paris, coûte que coûte, prononça Mme Delorge +d'un ton qui annonçait une résolution irrévocable; il le faut, c'est mon +devoir. + +Dès lors, il fut convenu que le digne bourgeois lui chercherait, dans le +centre de Paris, un logement en rapport avec ses ressources. + +Une petite servante d'une quinzaine d'années lui suffirait, +calculait-elle, puisqu'elle gardait Krauss et qu'elle connaissait assez +le vieux et fidèle troupier pour savoir qu'elle en eût fait, à son +choix, une incomparable bonne d'enfants ou une cuisinière modèle. + +Le digne M. Ducoudray avait toutes les peines du monde à dissimuler une +larme. + +Son cœur, qui pourtant n'était pas des plus tendres, se brisait de +voir aux prises avec les tristes soucis de la gêne cette femme qui était +devenue son culte. + +Ah! s'il l'eût osé, l'excellent rentier, de quel cœur et avec quelle +joie il eût mis au service de Mme Delorge tout ce qu'il possédait. +Hélas! ce n'était pas possible. + +De désespoir, il se mit, dès le lendemain, en quête d'un appartement, +et, après avoir gravi des milliers d'étages et essuyé les rebuffades +d'une centaine de portiers, il finit par en découvrir un, rue Blanche, +qui lui parut réunir toutes les conditions qu'on pouvait raisonnablement +espérer pour neuf cents francs par an. + +Il se composait de cinq pièces assez grandes, d'une cuisine, d'une cave +et d'une chambre de domestique au sixième. + +Mme Delorge, l'ayant visité, déclara qu'il lui convenait, et comme il +était libre, elle l'arrêta immédiatement. + +Dès lors, elle ne s'occupa plus que de son déménagement, et par une +belle après-midi, elle était occupée dans son salon, à emballer quelques +menus objets, lorsque tout à coup Krauss entra, si pâle et si effaré, +qu'elle crut à quelque grand malheur... + +--Qu'arrive-t-il, mon Dieu! s'écria-t-elle. + +C'est à peine si le fidèle serviteur pouvait parler. + +--Il arrive, répondit-il, qu'un des assassins de mon général est en bas, +dans le vestibule... Il voudrait parler à madame, et il m'a remis sa +carte... + +Cette carte que lui tendait Krauss, Mme Delorge la prit et lut: + + VICOMTE DE MAUMUSSY + +Elle aussi elle pâlit, comme si elle allait s'évanouir. Que pouvait lui +vouloir cet homme?... + +Cependant elle rassembla tout son courage, et d'une voix étouffée: + +--Qu'il monte, dit-elle à Krauss; qu'il monte: je l'attends... + +Le vieux soldat était à peine sorti pour exécuter ses ordres, que Mme +Delorge ouvrit une porte et appela Raymond et Léon Cornevin, qui +travaillaient dans la pièce voisine. + +Ils accoururent, et rapidement: + +--Restez là, près de moi, leur dit-elle, et écoutez. + +Ils n'eurent pas le temps de l'interroger. + +M. de Maumussy entrait, annoncé par Krauss. + +C'était bien lui, correctement vêtu, comme toujours, à la dernière mode, +ganté très juste de gris clair, le lorgnon battant la poitrine, badinant +de la main droite avec une canne légère, et affectant un aristocratique +milieu entre la raideur britannique et la légèreté française. + +Tel il se montrait qu'on devait le voir pendant des années, la barbe +soignée, ses cheveux rares savamment éparpillés sur son large front, la +physionomie insolemment bienveillante, l'œil spirituel et la lèvre +moqueuse. + +L'attitude spectrale de Mme Delorge, pâle et glacée sous ses voiles +de veuve, debout contre la cheminée entre ses deux enfants, eût +peut-être déconcerté un autre homme que M. de Maumussy. + +Mais ce n'était pas pour rien que M. Coutanceau, le comte de Combelaine +et une autre personne encore l'avaient surnommé «l'imperturbable». + +Il s'inclina dès le seuil, avec cette affectation de courtoisie qui +était, disaient ses admiratrices, une de ses grâces: + +--Ma visite vous étonne, madame, commença-t-il... + +--Beaucoup, interrompit durement Mme Delorge. + +Il salua plus profondément que la première fois; mais, continuant +d'avancer jusqu'au milieu du salon: + +--Vous l'excuserez du moins, je l'espère, poursuivit-il, lorsque j'aurai +eu l'honneur de vous en exposer les motifs. + +--Parlez, monsieur. + +L'œil expressif du vicomte ne cessait d'errer de fauteuil en +fauteuil, disant clairement: Ne m'inviterez-vous donc pas à m'asseoir? + +Et comme Mme Delorge semblait ne pas comprendre: + +--C'est que ce sera un peu long, madame, ajouta-t-il. + +--Oh! vous saurez abréger, monsieur. + +Son premier mouvement, à cette réponse, fut de prendre bravement le +siège qu'on ne lui offrait pas, cela fut manifeste. + +Pourtant, il n'osa pas, soit respect, soit plutôt qu'il craignit quelque +mot terrible qui le forcerait de se retirer. + +Il resta donc debout et toujours impassible. + +--Vous me traitez en ennemi, madame, poursuivit-il, et si je m'en +afflige, je n'en suis pas surpris. Je sais la profondeur du coup qui +vous a frappée, moi qui savais toute la valeur de Delorge, sa haute +intelligence et la noblesse de son cœur... + +--Et c'est pour cela que vous l'avez fait assassiner?... + +Le vicomte ne sourcilla pas. + +--Vous vous trompez, madame, prononça-t-il, le général a succombé en +duel après un combat loyal... + +--Personne plus que vous, monsieur, n'a intérêt à le soutenir. + +M. de Maumussy hocha la tête. + +--A vous, madame, dit-il, j'avouerai, quitte à le nier ensuite, que les +explications qui ont été données étaient fausses... mais nécessaires. La +raison d'État prime tout. Delorge a été victime d'un malentendu. Si +j'eusse été le maître des événements, pas un cheveu ne serait tombé de +sa tête. Mais la fatalité était sur lui. Tout ce qu'il m'était permis de +faire, je l'avais fait. Il était prévenu. Il savait qu'un coup de balai +allait être donné, il ne tenait qu'à lui de se mettre du côté du +manche... + +--Mon mari était un honnête homme, monsieur... + +--Je le sais, madame, et c'est pour cela que je serais si heureux, +aujourd'hui, de le voir à nos côtés. Car il y serait, n'en doutez pas, +comme tant d'autres qui, le lendemain du 2 Décembre, nous chargeaient de +malédictions. Il y serait, parce qu'il était trop intelligent pour ne +pas reconnaître que le gouvernement qui réunira le plus d'intérêts sera +désormais le seul légitime... Enfin!... le malheur est venu d'une +indiscrétion de M. de Combelaine... + +Après cela, M. de Maumussy espérait si bien un mot d'encouragement, +qu'il s'arrêta. + +Mais Mme Delorge et les deux jeunes garçons gardant un silence et une +immobilité de glace, il se décida à poursuivre: + +--M. de Combelaine, quoi que je lui eusse dit à ce sujet, s'imaginait +que le général Delorge serait pour le coup d'État. C'est pourquoi, +l'avant-veille, il lui écrivit, lui donnant rendez-vous à l'Élysée. + +«Il arriva à l'heure dite, et tout aussitôt Combelaine l'entraîna dans +un petit salon, et là, sans préambule, niaisement, sottement, il se mit +à lui expliquer tout le plan du mouvement qui se préparait et qui devait +sauver le pays. + +«Delorge écouta ces révélations sans mot dire, mais lorsque Combelaine +eut achevé: + +«--Vous êtes un misérable, lui dit-il, et je vais de ce pas vous +dénoncer!... + +«Quel coup terrible ce fut pour le comte de Combelaine, vous devez le +comprendre, madame... Il se vit déshonoré, perdu! Il vit compromis +irréparablement par sa faute le succès d'une partie sûre, ses amis +arrêtés, le prince-président livré au bourreau. + +«Assurément, on eût perdu la tête à moins. + +«Se précipitant donc sur le général: + +«--Non, tu ne me dénonceras pas, s'écria-t-il, car tu ne sortiras pas +vivant d'ici! + +Un sanglot, aussitôt comprimé, gonfla la poitrine de Mme Delorge. + +--Et, en effet, il n'en est pas sorti vivant! prononça-t-elle d'une voix +sourde... + +--Oh! mais non par suite d'un crime! reprit vivement M. de Maumussy. +Écoutez-moi. C'est à ce moment qu'à mon tour j'entrai dans le petit +salon. D'un coup d'œil je compris la situation, et je fus épouvanté, +moi qui ne m'épouvante guère, de sa gravité. Vivement je me précipitai +entre les deux adversaires, et je m'efforçai de faire entendre raison à +Delorge, le conjurant de ne pas abuser des confidences d'un imprudent, +lui offrant de le laisser se retirer s'il voulait nous donner sa parole +d'honneur de se taire quarante-huit heures... C'est à quoi il ne voulait +pas consentir. + +«Il avait saisi Combelaine par le bras et, le secouant avec une violence +extrême, il lui déclarait que, s'il ne consentait pas à descendre au +jardin se battre à l'instant même, il allait l'y porter ou, en tout cas, +ouvrir la porte et le frapper au visage, et le rouer de coups de +fourreau d'épée devant les cinquante personnes réunies dans le petit +salon... Ce que Combelaine fit alors, tout le monde l'eût fait à sa +place. Il suivit le général au jardin. Et si le hasard des armes l'a +favorisé, on peut le plaindre ou le maudire, mais non pas l'accuser d'un +lâche assassinat... + +--Vous avez achevé, monsieur? demanda froidement Mme Delorge, dès que +M. de Maumussy s'arrêta pour reprendre haleine. + +--Je vous ai dit l'exacte vérité, madame... + +--Alors, monsieur, permettez-moi de vous céder la place... Venez, mes +enfants. + +Elle ne sonnait pas pour le faire reconduire dehors par un domestique, +elle se retirait pour l'obliger à sortir... C'était pis. + +Déjà elle gagnait la porte, suivie de Raymond et de Léon Cornevin, M. de +Maumussy l'arrêta. + +--Un mot encore, madame. + +Elle demeura en place, indiquant bien qu'elle n'accepterait ni +explications ni discussion, et dit seulement: + +--Faites vite, monsieur. + +Tant de mépris devait finir par blesser au vif M. de Maumussy. + +Mais il était de ceux qui savent tout sacrifier au succès de ce qu'ils +entreprennent, professant cette maxime qu'on est vengé lorsqu'on a +réussi. + +Il sut donc se contenir, et de l'accent le plus calme et le plus +bienveillant: + +--Madame, commença-t-il, le général Delorge était un trop vaillant +soldat pour que les amitiés qu'il avait inspirées ne lui aient pas +survécu... + +--Ah! + +--Ses amis se sont souvenus de lui, c'est-à-dire de ce qu'il avait de +plus cher au monde, de sa famille. Le général était le fils de pauvres +artisans; son désintéressement est proverbial dans l'armée, il ne vous +laisse donc aucune fortune. + +--Il nous laisse un nom honoré, monsieur, et une épée sans tache... + +Une faible rougeur colora les joues de M. de Maumussy. + +L'impatience le gagnait. + +--Cette femme est stupide, avec ses airs de Romaine, pensait-il. + +Puis tout haut: + +--Vous avez raison, madame, approuva-t-il. Malheureusement, en notre +siècle positif et corrompu, un tel héritage, si glorieux et si enviable +qu'il soit, ne suffit pas. Vous allez vous trouver aux prises avec les +pénibles nécessités de l'existence... + +--Que vous importe, monsieur!... + +--Ah! pardonnez-moi, il m'importe, je ne dirai pas de réparer, mais +d'adoucir, autant qu'il est en mon pouvoir, l'immense malheur que je +n'ai pas su empêcher. Et si j'ai osé me présenter chez vous, c'est que +je me faisais une joie de vous apprendre que vous êtes inscrite pour une +pension de six mille francs... + +Mme Delorge tressaillit. + +--Mais je la refuse, interrompit-elle... + +--Permettez... + +--Je la refuse absolument. + +Tout autre que M. de Maumussy se fût tenu pour battu, l'accent de la +malheureuse femme ne semblant pas admettre de réplique. + +Lui, non. + +--Avez-vous bien ce droit, madame? insista-t-il. Vous n'êtes pas seule +ici-bas. Vous avez des enfants, ces jeunes garçons que je vois à vos +côtés... Pour eux, sinon pour vous, ne vous hâtez pas de prendre une +détermination dont vous vous repentiriez peut-être plus tard... trop +tard. + +C'en était trop pour que Mme Delorge pût garder encore son +impassibilité: + +--Assez, monsieur, s'écria-t-elle d'une voix frémissante, assez!... +Pensez-vous donc que je ne pénètre pas les honteuses raisons du dernier +outrage que m'inflige votre présence!... Si faible que je sois, si +désarmée que je paraisse, je vous inquiète encore... Il ne faut qu'un +fantôme pour épouvanter un assassin!... Pour vous, je suis plus qu'un +remords, je suis une menace. Alors, vous vous êtes dit: «Offrons-lui de +l'argent, elle l'acceptera et nous serons tranquilles... Elle +l'acceptera, et si jamais elle élevait la voix, nous pourrions lui +répondre: Eh! que venez-vous nous parler de votre mari! Nous vous +l'avons payé!...» + +Positivement, il y avait bien plus d'admiration que de colère dans le +regard dont M. de Maumussy enveloppait Mme Delorge. + +Il se flattait d'être artiste et sensible à tout ce qui est beau, et +jamais il n'avait vu le mépris et la colère atteindre cette +magnificence, cette intensité d'expression. + +--Elle est admirable!... pensait-il. + +Et cependant elle poursuivait: + +--Mais nous ne voulons pas être payés, monsieur de Maumussy; nous ne +voulons pas vendre les chances que peut nous réserver l'avenir. Nous +prétendons, mes enfants et moi, garder notre haine et le droit de nous +venger... + +Un indéfinissable sourire glissait sur les lèvres fines de M. de +Maumussy. + +Ne devait-il pas, en effet, juger profondément comiques les menaces de +cette pauvre veuve? + +--Et nous nous vengerons, insista cependant Léon Cornevin, rappelez-vous +ce que je vous dis là, pour le jour où, moi étant homme, nous nous +trouverons en face... + +--J'espère, monsieur Delorge, commença le vicomte... + +Mais l'enfant, d'un geste de colère, l'interrompit: + +--Je ne suis pas le fils du général Delorge, prononça-t-il, je suis le +fils du palefrenier Cornevin... + +--C'est moi qui suis Raymond Delorge, monsieur, dit l'autre jeune +garçon, et je vous jure que, pour vous retrouver plus tôt, je saurai +être homme avant l'âge. + +M. de Maumussy fut-il ému de cette haine étrange, et eut-il comme un +pressentiment de l'avenir? S'indigna-t-il, au contraire, parce qu'il se +jugeait ridicule de prêter attention aux menaces d'enfants de onze ans? +Toujours est-il que son imperturbable froideur se démentit. + +--Merci de la leçon, madame, dit-il d'un ton railleur à Mme Delorge, +elle m'apprendra à vouloir jouer les rôles de la Providence... Il est +heureux pour moi qu'il n'y ait pas près de vous un homme qui partage vos +sentiments... + +--C'est ce qui te trompe, misérable. Il y en a un!... cria une voix +terrible. + +Vivement le vicomte se retourna. + +Sur le seuil de la porte, Krauss était debout, le visage livide, +l'œil injecté de sang, un pistolet dans chaque main... + +D'un bond, M. de Maumussy se jeta de côté. + +--Oh!... fit-il seulement, oh!... + +Mais déjà Mme Delorge s'était précipitée sur Krauss et lui avait +saisi les bras. + +--Malheureux, que veux-tu faire? + +Lui, se débattait. + +--Laissez donc, madame, disait-il avec un ricanement sinistre, ce sera +vite fait... Ah! brigand! après avoir assassiné mon général, tu viens +insulter sa femme... + +C'est à peine si Mme Delorge réussissait à le contenir. + +--Partez donc, monsieur, criait-elle au vicomte, sortez... + +Lui, hésitait... Peut-être craignait-il qu'on ne crût qu'il avait eu +peur... et il était brave--il faut lui rendre cette justice--si brave +qu'il n'avait point pâli, alors que sa vie dépendait d'un imperceptible +mouvement du doigt de Krauss... + +Cependant, il réfléchit, et gagnant une porte: + +--Adieu, madame dit-il, avant de sortir. Maintenant, que vous le +veuillez ou non, la pension vous sera servie... + +[Illustration:--Le billet de mille francs que voici est à vous!] + + + + +XVII + + +Mme Delorge était hors d'état de relever cette dernière ironie, où se +trahissait tout entier le caractère de M. de Maumussy. + +Elle n'avait pas trop de toute sa présence d'esprit, à défaut de force, +pour empêcher Krauss de s'élancer sur les traces du vicomte, pour +l'apaiser et le désarmer, pour le rappeler à la raison, qu'il semblait +avoir totalement perdue. + +Et il fallut de prodigieux efforts, toute l'éloquence de M. Ducoudray, +qu'on était allé quérir, toute l'influence de Mme Delorge, et même +les supplications de Raymond, pour arracher à l'entêté Alsacien le +serment solennel de renoncer à ses projets de justice trop sommaire. + +--Voilà une épouvantable scène, disait l'excellent M. Ducoudray, en +retirant les capsules des pistolets de Krauss, et dont les suites +peuvent nous être bien funestes!... + +Cependant Mme Delorge ne s'en affligeait pas. + +Ce qui l'inquiétait, à cette heure qu'elle avait le loisir d'y réfléchir +et d'en mesurer la portée, c'était la menace d'une pension, qui avait +été l'adieu de M. de Maumussy. + +Était-elle exposée à cette humiliation affreuse de lire quelque matin, +dans le _Moniteur officiel_: + +«Le prince-président, dont on sait la sollicitude pour l'armée, a décidé +qu'une pension viagère de six mille francs serait servie sur sa cassette +à la veuve du général Pierre Delorge?...» + +Que faire, si un tel coup venait à la frapper? + +Cette épouvantable perspective la tourmentait à ce point qu'elle ne put +clore l'œil de la nuit, et que le lendemain, dès neuf heures, elle se +faisait conduire chez Me Roberjot, le seul, estimait-elle, qui pût +lui donner un conseil. + +C'était un jeudi--le jour, précisément, où expirait le délai fixé par M. +Verdale à son «vieux camarade». + +Lorsque la malheureuse femme se présenta chez l'avocat: + +--Que madame prenne la peine d'entrer, lui dit le domestique; monsieur +vient de sortir, mais pour quelques minutes seulement; il va revenir... + +Connaissant la disposition de l'appartement, Mme Delorge allait +ouvrir la porte du cabinet de travail de Me Roberjot, lorsque le +domestique l'arrêta, disant: + +--Pas là, madame, pas là... Il s'y trouve déjà quelqu'un qui vient +d'arriver et qui attend monsieur... + +Et il la fit passer dans la petite salle où déjà elle avait attendu, +lors de sa première visite, et d'où même elle avait entendu l'avocat +exposer ses projets politiques. + +Mais c'était bien autre chose, cette fois. + +La porte de communication était ouverte et, de la place où elle était +allée s'asseoir, sans intention, assurément, elle découvrait la moitié +du cabinet. + +L'homme qui s'y trouvait ne parut pas remarquer la survenue d'un client +dans la pièce voisine. + +Il se promenait de long en large, avec une agitation manifeste, et même, +par moments, laissait échapper de sourdes exclamations. + +--C'est inimaginable... Où diable peut-il être allé?... Ne m'aurait-il +pas attendu?... + +Cependant tout à coup il s'interrompit, écoutant... + +La porte intérieure de l'appartement s'ouvrait. + +L'instant d'après, Mme Delorge entendit s'ouvrir la porte du cabinet +qui donnait sur l'antichambre, et elle vit l'homme s'élancer vers la +partie de la pièce qu'elle n'apercevait pas en s'écriant: + +--Eh bien!... Que t'avais-je promis?... Suis-je exact?... + +Mme Delorge comprit que c'était l'avocat qui rentrait, et, en effet, +elle reconnut sa voix. + +--C'est fort heureux pour vous, disait-il; à midi sonnant je déposais ma +plainte.... + +Et en même temps, il entrait dans le cercle qu'embrassait le regard de +Mme Delorge, suivi de l'homme, dont l'attitude paraissait pleine +d'humilité. + +Pressentant vaguement quelque grave explication, Mme Delorge essaya +de dénoncer sa présence, elle toussa très fort, elle renversa une +chaise... + +Ils n'entendaient rien. + +L'avocat s'était assis près de son bureau. L'autre demeurant debout +disait: + +--Sais-tu que tu me reçois comme un chien dans un jeu de quilles! Ce +n'est pas gentil. Car enfin, si je n'étais pas revenu... + +--Vous n'en seriez ni plus ni moins un malhonnête homme, monsieur +Verdale!... + +L'architecte incompris, car c'était lui, haussa légèrement les épaules. + +--Allons, allons, fit-il, je vois que tu ne me pardonnes pas la peur que +tu as eue... + +D'un coup de poing furibond appliqué sur la tablette de son bureau, +Me Roberjot l'interrompit. + +--Trêve de plaisanteries impudentes, s'écria-t-il. Au fait... sans +phrases. + +L'embarras de l'architecte devait être feint, car il contrastait trop +violemment avec la liberté de sa parole et la gaieté de son accent. + +--Écoute au moins ma confession, fit-il avec une surprenante volubilité. +Mon procédé était... vif, j'en conviens. Mais je n'avais pas le choix. +Tout autre eût agi comme moi. Sois juge. Juste le lendemain du jour où +tu m'avais confié ton titre, comme je traversais la place de la Bourse +pour aller chez ton agent de change, j'aperçois le gros Coutanceau. + +«Je vais à lui, et je le salue de cette aimable plaisanterie que je ne +manquais jamais quand je le rencontrais: «Ah ça! illustre coffre-fort, +quand faites-vous ma fortune?» Je pensais qu'il allait me répondre comme +d'ordinaire: «Demain, entre sept et neuf.» Mais pas du tout, il me +regarde fixement, puis d'un ton rude: «Êtes-vous capable, me +demande-t-il, de garder un secret?...» Un peu surpris, je dis: +«Assurément, surtout si ma fortune en dépend.» Aussitôt, il m'empoigne +par le bouton de ma redingote, et très vivement: + +«--Alors, reprend-il, tâchez, d'ici quatre jours, de vous procurer cent +mille francs, apportez-les moi, et il y a cent à parier contre un que, +fin courant, je vous rends un demi-million. J'ai de l'estomac, Roberjot, +eh bien! ma parole d'honneur, en entendant cela, j'ai dû devenir plus +blanc que ta cravate. + +«--Est-ce sérieux, cela, monsieur Coutanceau? demandai-je. + +«--Parbleu! fit-il. + +«--Et l'affaire est sûre?...» Il haussa les épaules et d'un air +ironique: + +«--Est-ce que je la ferais, dit-il, si elle n'était pas archi-sûre? J'y +mets toute ma fortune. Concluez. Tous calculs faits, nous avons cent +chances pour nous et une seule contre... ainsi, avisez. Et il me campa +là. J'avais des éblouissements, la tête me tournait.... Cinq cent mille +francs!... Que faire? + +De sa place, dans le salon d'attente, Mme Delorge ne perdait pas une +syllabe de cette étrange confession. + +Et, effrayée de s'en trouver la confidente involontaire, elle se +demandait quel parti prendre, si elle devait brusquement se montrer, ou +gagner doucement la porte et sortir en disant au domestique qu'elle +reviendrait plus tard... + +Mais M. Verdale poursuivait: + +--C'est alors, ami Roberjot, que la pensée me vint de t'emprunter, sans +te prévenir, ce titre que tu m'avais confié... et cette pensée seule me +fit d'abord frémir. Ce que je risquais, je le discernai d'un coup +d'œil. Ce pouvait être le bagne. Oui, mais ce pouvait être aussi la +fortune du jour au lendemain. Se dire qu'on a un moyen de se coucher +pauvre et de s'éveiller riche, quelle tentation!... Je ne suis pas un +ange, je ne résistai pas. Une voix qui me criait que je réussirais +m'emplissait d'une audace extraordinaire. Je rentrai donc chez moi, je +cherchai dans mes papiers quelques-unes de tes lettres, et je me mis à +m'exercer à contrefaire ton écriture. Je ne trouvai pas à cette besogne +toutes les difficultés que j'attendais. + +«Après vingt-quatre heures de tentatives enragées, je vins à bout de +fabriquer une lettre par laquelle tu ordonnais à ton agent de change de +vendre le titre entier et d'en remettre le montant à ton bon ami +Verdale. L'imitation me semblait parfaite. Paraîtrait-elle telle à +l'agent de change? Ah! ce fut un rude moment que celui où je la lui +remis. Je n'avais pas un fil de sec sur moi pendant qu'il la lisait... +Il n'y vit que du feu, heureusement, et le surlendemain, il me remettait +cent dix-huit beaux mille francs, que je portai tout courant chez ce +cher Coutanceau... + +Mme Delorge, qui s'était levée doucement pour fuir retomba, glacée de +stupeur, sur son fauteuil. + +--Désormais, continuait l'architecte, le vin était tiré et il n'y avait +plus qu'à le boire, doux ou amer. Le plus pressé était de te prévenir, +car une démarche de toi perdait tout, mais c'était le plus dur aussi. +Comment m'y prendre? Devais-je venir me jeter à tes pieds et te tout +avouer? J'en ai eu l'idée. C'eût été stupide, parce que nécessairement +tu aurais exigé des explications que je ne pouvais pas donner. +Longtemps j'examinai la situation sous toutes ses faces, et le résultat +de mes méditations fut la lettre que je t'ai écrite, et qui était un pur +chef-d'œuvre, car elle t'imposait le silence si tu voulais garder une +chance de rentrer dans ta monnaie... J'avais eu soin de te la faire +tenir après l'heure du parquet, persuadé que, si je te ménageais une +nuit de réflexions, tu ne porterais pas plainte. + +«Mais j'étais sûr aussi que tu te mettrais à ma poursuite, et j'avais +pris mes précautions et fait la langue à Bonnet, mon hôtelier, à qui je +dois trop d'argent pour n'être pas sûr de lui... + +«Toi qui es fin, tu as, comme dirait Arnal, «débiné le truc» et compris +que j'étais chez moi, et tu as même essayé de séduire, à prix d'or, mon +hôtelier... + +«C'est vrai, j'étais chez moi, j'y suis resté calfeutré pendant ces +quinze jours qui viennent de s'écouler, et j'y ai souffert toutes les +tortures du condamné à mort qui attend l'issue de son recours en grâce. +Regarde-moi, et vois si je n'ai pas vieilli... C'est que si toi, sans le +vouloir, tu risquais ton argent, moi, mon bonhomme, je jouais ma peau. +C'était dit, arrêté, conclu. Si l'affaire Coutanceau manquait, je +t'écrivais un suprême adieu, et je me faisais sauter la cervelle... + +Il avait pris un air et une pose tragiques en prononçant ces dernières +paroles, espérant sans doute émouvoir son ancien copain. + +Erreur. Car, dès qu'il s'arrêta: + +--Toutes ces explications étaient fort inutiles, prononça froidement +Me Roberjot. + +L'architecte recula et se croisant les bras: + +--Tu n'as donc pas compris? insista-t-il. + +--Quoi? + +--Que ma présence ici annonce le succès. + +Et d'un accent de triomphe: + +--Car j'ai réussi, continua-t-il, pleinement, entièrement, au delà de +mes plus folles espérances. Du même coup hardi, j'ai fait ma fortune et +la tienne... Ce matin, il n'y a pas deux heures, le caissier de +Coutanceau a versé entre mes mains frémissantes d'émotion quatre cent +quatre-vingt mille francs. J'ai bien dit, tu as bien entendu, je répète: +quatre cent quatre-vingt mille francs. De cette somme, il faut déduire +ta mise de fonds involontaire, soit cent dix-huit mille francs. Reste +trois cent soixante-deux mille francs, ô Roberjot, que nous allons, _hic +et nunc_, partager comme des frères... Nous sommes riches... _Fortuna me +juvat!..._ Me pardonnes-tu, maintenant. Avoues-tu que je suis un grand +homme?... Quitte ton air sévère, alors, et debout, vieux camarade, +debout et dans mes bras!... + +C'est à quoi l'avocat ne paraissait rien moins que disposé. + +--Vous vous méprenez, monsieur Verdale, dit-il. + +L'architecte pensa que Me Roberjot doutait de ses affirmations. + +--Il ne me croit pas, l'incrédule! s'écria-t-il. Mais attends, ô saint +Thomas, attends. + +Et, sautant sur son inévitable portefeuille qu'il avait déposé sur une +chaise, il en retira pêle-mêle des bons sur la Banque et des liasses +énormes de billets de banque qu'il étala sur le bureau... + +--Vois, criait-il, flaire, palpe, examine... Plonges-y les bras jusqu'au +coude. Assure-toi bien qu'ils ne sont pas faux... A nous! tout cela est +à nous!... Victoire! Vive Coutanceau!... + +Mais l'ivresse du succès se glaça sur ses lèvres, lorsqu'il vit de quel +geste de dégoût l'avocat repoussait ces valeurs. + +Et il faillit perdre contenance en l'entendant lui dire: + +--Veuillez me compter les cent dix-huit mille francs que vous m'avez +soustraits, et vous retirer avec le reste. + +--Tu plaisantes, Roberjot, fit-il, tu railles, certainement... + +--Soyez sûr que je n'ai jamais parlé plus sérieusement. + +L'architecte tombait de son haut. + +--Tu ne m'as donc pas entendu, mon bon vieux? insista-t-il doucement. Tu +n'as donc pas compris que je veux, que je prétends partager le bénéfice +avec toi, et qu'il te revient pour ta part cent quatre-vingt-un mille +francs... + +La colère, peu à peu, montait à la tête de l'avocat. + +--Monsieur!... interrompit-il, votre insistance devient injurieuse, à la +fin... + +--Injurieuse!... Ah ça! Pourquoi?... + +--Parce que je suis un honnête homme, moi, et que partager le produit +d'un vol et d'un faux, ce serait m'en faire le complice... + +Un flot de sang empourpra la face de l'architecte. + +--Tu es dur, Roberjot, fit-il, trop dur... Je me suis laissé entraîner à +une... imprudence, c'est vrai; mais il me semble que du moment où je la +répare... + +D'un éclat de rire nerveux, l'avocat lui coupa la parole. + +--Réparer est joli! fit-il. Mais brisons là. Rendez-moi ce que vous +m'avez pris et séparons-nous... Ne discutons pas, nous ne pouvons pas +nous comprendre... + +C'était vrai. L'architecte ne comprenait pas... + +C'est pourquoi, sans répliquer, il compta cent dix-huit billets de mille +francs qu'il déposa devant Me Roberjot, en disant: + +--Voilà. + +--C'est bien! fit l'avocat. + +M. Verdale haussait les épaules. + +--Puisque vous le prenez sur ce ton, poursuivit-il, je n'ai plus qu'à +vous prier de me rendre la lettre que je vous ai écrite... + +Mais Me Roberjot s'était levé. + +--N'y comptez pas, répondit-il d'un ton résolu; cette lettre est à moi, +et... je la garde!... + +Plus tremblante que la feuille, Mme Delorge regardait et écoutait, +oubliant presque l'étrangeté de sa situation... + +Frappé de ce refus comme d'un coup de massue, l'architecte chancelait, +regardant son ancien ami avec des yeux hagards. + +Il lui fallut bien dix secondes pour se remettre un peu. + +Et alors, d'une voix étranglée: + +--Vous voulez me faire peur, n'est-ce pas? Roberjot, commença-t-il... +Vous vous vengez des transes que je vous ai causées. Avouez-le. Il est +impossible que vous ayez vraiment l'intention de conserver cette +lettre... + +--Je vous demande pardon. + +--Pourquoi la garderiez-vous? Dans quel but? + +--Parce que... + +--Voudriez-vous, maintenant que je vous ai restitué le prix de votre +titre, déposer une plainte? + +--Vous me connaissez assez pour être sûr que non. + +--Alors, quoi? + +--Je n'ai pas de comptes à vous rendre... + +--Roberjot!... + +Ils étaient debout en face l'un de l'autre, et si près que leurs +haleines pouvaient se confondre, l'avocat plus froid que marbre, l'autre +agité d'un tremblement convulsif. + +--Vous devez bien sentir, reprit M. Verdale, qu'il m'est impossible de +vous laisser ma lettre, elle est trop accablante pour moi. + +--Il ne fallait pas l'écrire. + +Un silence suivit, si profond que du petit salon Mme Delorge +entendait la respiration rauque de l'architecte. + +--Laisser entre vos mains cette lettre maudite, reprit-il, c'est vous +donner sur moi le pouvoir que Dieu seul a sur les autres hommes. C'est +vous abandonner mon honneur, mon avenir, ma vie, la vie, l'avenir et +l'honneur de mon fils. C'est me livrer à vous pieds et poings liés, me +déclarer votre esclave, votre chien, votre chose... + +L'avocat ne répondit pas. + +--Vous laisser cette lettre, continua M. Verdale, c'est renoncer à tout +jamais à l'espérance, au bonheur, au repos. Je suis riche, aujourd'hui; +je serai millionnaire demain; avant un an, j'aurai su me créer une +grande situation... Folie! Sans trêve, sans relâche, une voix obsédante +me répétera: «Tout cela, tout ce que tu as conquis, fortune, honneur, +considération, tout est à la merci de cet homme. Qu'il le veuille, et +l'édifice que tu as eu tant de peine à élever s'écroule... + +«Demain, reprit-il, nous allons combattre dans deux camps ennemis. +Demain l'empire sera fait; vous en serez l'adversaire acharné et moi le +défenseur obstiné. Qu'arrivera-t-il? Viendrez-vous, cette lettre à la +main, me dire: «Je te défends d'avoir cette opinion?» Ou encore: «Ceux +que tu sers et qui croient à ta fidélité, je te commande de les +trahir?...» + +D'un geste, Me Roberjot l'interrompit. + +--Je vous ferai remarquer que vous m'insultez! fit-il. + +L'architecte eut un rugissement sourd. + +--Mais alors, encore une fois, s'écria-t-il, que prétendez-vous faire de +cette lettre? + +--Si je la garde, c'est que je sais ce dont vous êtes capable. Ambitieux +comme vous l'êtes, rien ne vous arrêterait. Eh bien! le souvenir de +cette lettre vous tiendra lieu de conscience et sera votre frein. Vous y +songerez au moment de jouer encore quelque partie comme celle que vous +venez de gagner, et vous vous arrêterez... + +--Eh!... Quelle partie voulez-vous que je joue, désormais! Hier, à la +bonne heure, je n'avais pas un sou vaillant... + +--Alors rassurez-vous, votre lettre ne sortira pas de mon tiroir. + +L'architecte eut un mouvement si terrible que Mme Delorge crut qu'il +allait se précipiter sur l'avocat. + +Non, cependant. Sa tête retomba sur sa poitrine, et après un moment de +méditation: + +--C'est votre dernier mot, Roberjot? insista-t-il. + +--Oui. + +--Vous me laisserez me retirer ainsi? + +Me Roberjot garda le silence. + +--Adieu donc! dit M. Verdale. + +Il avait repris son chapeau et son portefeuille, et il dut faire +quelques pas vers la porte, car il sortit du cercle qu'embrassaient les +regards de Mme Delorge. Mais il reparut presque aussitôt, comme s'il +se fût raccroché à un nouvel et dernier espoir, et d'une voix +suppliante: + +--Voyons, Sosthène, reprit-il, tutoyant de nouveau son ancien camarade, +et lui rendant le nom qu'il lui donnait au collège, que dois-je faire +pour mériter cette lettre, pour la gagner? Veux-tu que je donne vingt +mille francs aux pauvres, le double, le triple, ta part tout entière?... +Veux-tu que je fonde une école, un hôpital?... Parle... + +--Je ne veux rien. + +L'architecte s'arrachait les cheveux. + +--Implacable! s'écriait-il. Mon Dieu! que faire? Sosthène, mon vieil +ami, faut-il que je m'humilie devant toi? Ah!... il m'en coûte +d'implorer ainsi. + +Et en effet, de grosses larmes roulaient dans ses yeux, pendant qu'il +disait: + +--N'auras-tu donc pas pitié de ma misérable situation?... Eh bien! oui, +j'ai failli, mais je suis prêt à tout pour racheter ma faute. + +Et se laissant tomber à genoux: + +--Tiens, me voici à tes pieds, fit-il. Ta fierté est-elle satisfaite? Au +nom de ta mère, Sosthène, cette lettre! cette lettre!... + +L'avocat était ému, et Mme Delorge voyait bien qu'il allait céder, +quoiqu'il balbutiât encore: + +--Je ne puis, non, je ne puis... + +Mais déjà l'autre était debout. + +[Illustration: Il le secouait avec une violence extrême.] + +L'épouvantable colère qu'il maîtrisait depuis le commencement de cette +lutte affreuse éclatait à la fin, centuplée par l'horreur d'inutiles +humiliations. + +--Eh bien! moi, hurla-t-il, je te dis que tu vas me la rendre!... + +Et, bondissant sur l'avocat, il le saisit à la gorge de sa main +puissante, et il le renversa en arrière sur le bureau, en criant: + +--Cette lettre... où est-elle?... Allons, réponds. Pas de simagrées, ou, +par le saint nom de Dieu, tu es mort!... + +Bien heureusement, Me Roberjot n'avait pas perdu son sang-froid. + +Au lieu d'essayer de se débattre, il s'affaissa sur lui-même, glissa +entre les mains de M. Verdale et se redressant tout à coup lui échappa +et bondit jusqu'au salon d'attente... + +--Ah!... misérable! hurla l'architecte, fou de rage, mais tu ne +m'échapperas pas... + +Et, saisissant sur le bureau un poignard qui servait de couteau à +papier, il se précipita dans la petite salle... + +Mais c'est en face de Mme Delorge qu'il se trouva... + +Et sa terreur fut si grande, qu'il s'arrêta, tremblant sur ses jarrets. + +--Quelqu'un!... balbutiait-il. + +Oui, et au même moment, le domestique, qui avait entendu des cris, +accourut. + +Frappé d'une sorte d'idiotisme, l'architecte promena autour de lui un +regard égaré, puis tout à coup lâchant son poignard: + +--Je suis perdu! s'écria-t-il. + +Et il s'enfuit comme un fou. + +Déjà le valet de chambre de Me Roberjot s'empressait autour de son +maître, qui venait de s'affaisser sur un fauteuil. + +Si furieuse avait été l'étreinte de M. Verdale, que l'avocat en avait +perdu la respiration, et que pendant longtemps il devait en porter les +marques. + +Cependant il ne tarda pas à revenir à lui complètement, et sa première +pensée et son premier regard furent pour Mme Delorge, qui, pâle +encore d'émotion, se tenait debout près de lui. + +--Votre courage m'a sauvé la vie, madame, dit-il d'une voix toute +changée... + +Et, en disant cela, il poussait du pied l'arme vraiment redoutable +échappée aux mains de l'architecte. + +--Aussi, s'écria le domestique rouge de colère, j'espère bien que cela +ne se passera pas ainsi. Je cours chercher le commissaire. + +Il prenait son élan; Me Roberjot l'arrêta. + +--Je vous le défends! prononça-t-il. Et même, si vous tenez à m'être +agréable, vous ne soufflerez mot à âme qui vive de cette scène. + +--C'est cela, pour que le brigand revienne, recommence et réussisse, +cette fois... + +--Soyez tranquille, il ne reviendra pas, dit l'avocat. + +Et souriant: + +--Il se contentera d'envoyer, car, dans son trouble, il a laissé ici ce +qu'il a de plus cher au monde, son âme même, sa fortune... + +Et il montrait du doigt à Mme Delorge le portefeuille de l'architecte +incompris, que gonflaient des paquets de billets de banque. + +--Pauvre Verdale, dit-il encore. S'il a repris son sang-froid, il doit +être à cette heure dans une terrible inquiétude. + +Mais Mme Delorge ne souriait pas, elle. + +--N'avez-vous pas été bien dur, monsieur, dit-elle, bien impitoyable?... + +--Moi!... + +--Par suite d'une indiscrétion involontaire, j'ai tout entendu et +j'avais pitié de ce malheureux... Sans doute, il a été bien coupable, +mais il se repentait... + +--Lui!... Ah! vous ne le connaissez pas, s'écria l'avocat. Tel que vous +l'avez vu, il recommencerait demain aux mêmes conditions. Vous l'avez +cru désespéré? Il n'était que furieux de se sentir bridé. Car je le +tiens, ce cher ami qui voulait si bien m'étrangler. Ce sont les gredins, +d'ordinaire, qui font chanter les honnêtes gens. Pour cette fois, ce +sera le contraire, et ce sera un honnête homme qui fera chanter un +coquin au profit de la justice... + +Mme Delorge hochait la tête. + +--N'importe! fit-elle, le plus sage eût été peut-être de rendre à cet +homme sa lettre... + +--Et de l'envoyer se faire prendre ailleurs, n'est-ce pas, madame?... +acheva l'avocat. + +Et plus vivement: + +--C'est avec ce joli système que les honnêtes gens sont éternellement +dupes... Et ils le seront jusqu'au jour où ils se décideront à pendre +eux-mêmes les brigands qu'ils prennent en flagrant délit... Tenez, j'en +suis presque à me repentir de n'avoir pas déféré Verdale au parquet. +C'est un sentiment misérable qui m'a retenu: j'ai eu peur pour mon +argent, j'espérais vaguement qu'il me le rendrait. Vous ne connaissez +pas ce gaillard-là. Maintenant qu'il a trouvé sa voie, il ira loin. +Avant dix ans, je veux le voir tout en haut de l'échelle sociale, +ministre des travaux publics peut-être, et remuant les millions à la +pelle. Il va me haïr terriblement, et quand ce ne serait que par +prudence, je dois garder cette arme, et pouvoir le menacer de dire de +quel bourbier sort son immense fortune... + +C'était juste, et cependant Mme Delorge ne semblait pas convaincue. + +--Enfin, madame, ajouta Me Roberjot, avec une émotion manifeste, si +j'ai su résister aux supplications de ce misérable, c'est que je pensais +à vous... Verdale est l'ami de vos ennemis. Verdale a été, je le +parierais, l'amant de la baronne d'Eljonsen, et il est encore le +confident de M. Coutanceau et du comte de Combelaine... + +Mme Delorge était devenue fort rouge, et elle cherchait en vain une +réponse, lorsqu'un coup de sonnette retentit à la porte d'entrée, +interrompant l'avocat. + +--Serait-ce Verdale qui revient?... murmura-t-il. + +Presque aussitôt son domestique reparut, qui lui remit une carte en +disant: + +--C'est un monsieur qui désire parler à monsieur pour une affaire +urgente. + +Ayant pris la carte, Me Roberjot lut: + +«Le docteur J. BUIRON, président de la commission d'hygiène de la ville +de Paris.» + +--Le médecin! exclama Mme Delorge, l'homme qui le premier m'a donné à +entendre que mon mari avait été assassiné, et qui ensuite l'a nié!... + +--Et vous voyez, madame, ajouta l'avocat, que la négation lui a profité: +le voilà déjà président d'une commission... + +Puis s'adressant à son domestique: + +--Faites entrer ce monsieur dans mon cabinet, dit-il. + +Et il y passa lui-même, laissant grande ouverte la porte de +communication... + +De cette façon Mme Delorge put voir et reconnaitre le docteur. Il +n'avait pas changé, il avait seulement jugé convenable d'exagérer sa +raideur et son importance. + +Il salua gravement et d'un ton froid: + +--Monsieur, commença-t-il, je suis l'ami de M. Verdale. + +Me Roberjot ouvrait la bouche pour répondre: «Je ne vous en fais pas +mon compliment», mais il se contint et fit seulement:--Ah! + +--C'est à ce titre, poursuivit le médecin, que je suis envoyé par lui +pour vous redemander un portefeuille qu'il a oublié chez vous... + +--Et qui contient une assez forte somme. + +--Précisément... trois cent soixante-deux mille francs en valeurs au +porteur et en billets de banque. + +Il fallait au docteur un bon caractère pour ne pas broncher--et il ne +sourcilla pas--sous le regard dont l'avocat l'enveloppa en lui disant: + +--Je suis prêt à vous remettre cette somme; seulement, je ne puis m'en +dessaisir sans un titre qui m'en décharge. + +--Aussi suis-je autorisé à vous en donner un reçu. + +Et, en effet, le portefeuille lui ayant été remis, il en vérifia le +contenu et eu libella une quittance fort en règle... + +--Encore un qui ira loin! fit Me Roberjot en revenant près de Mme +Delorge, après le départ du docteur. + +Mais ce n'est plus qu'avec une extrême réserve et un visible embarras +qu'elle lui répondit. Éclairée par la tentative de M. Ducoudray, elle ne +pouvait plus se méprendre à l'intérêt de Me Roberjot, à ses regards +et au tremblement de sa voix... + +C'est donc avec une sorte de précipitation qu'elle revint à l'objet de +sa visite, à cette pension que prétendait lui imposer M. de Maumussy. + +Hélas! pas plus qu'elle, l'avocat ne voyait de moyen d'éviter cet +outrage. + +--Il n'en est qu'un, dit-il enfin, mais bien chanceux... Mon élection +étant presque sûre, je vais faire savoir à M. de Maumussy que, s'il +s'obstine, je saisirai la Chambre de cette affaire. + +Mme Delorge était affreusement découragée lorsqu'elle quitta Me +Roberjot. + +--Voilà, pensait-elle, le seul homme qui puisse m'aider... Celui-là est +un homme de cœur et d'esprit, un honnête homme dans la plus haute +acception du mot... Et cependant je ne puis plus recourir à lui, car ce +n'est que trop certain... Il m'aime!... + + + + +XVIII + + +Mais l'énergie de Mme Delorge n'était pas de celles que détrempe une +déception ou que déconcerte un obstacle inattendu. + +L'honneur lui défendant, pensait-elle, de recourir désormais au +dévouement du Me Roberjot, elle se disait: + +--Je saurai me passer de son assistance, et le meurtre de mon mari n'en +sera pas moins vengé. + +C'était là l'unique pensée qui la soutenait. + +Elle savait que toujours en éveil, puissamment et incessamment tendue +vers un même but, la volonté centuple les forces humaines et donne à +l'être le plus faible le ressort d'un géant. + +--Il nous faudra peut-être attendre des années, soupirait M. Ducoudray. + +--Je saurais attendre des siècles, répondait Mme Delorge. + +Son premier soin, avant de s'installer rue Blanche, avait été d'y +transporter le cabinet de travail du général Delorge, tel qu'il était à +la villa de la rue Sainte-Claire. + +C'est dans la pièce qui, d'après la distribution du logis, devait servir +de salon, qu'elle l'avait reconstitué. + +Meubles, tentures, rideaux, tout y était pareil, tout y était disposé +semblablement avec les plus ingénieuses précautions. A voir sur le +bureau les papiers et les cartes, le livre ouvert, la lettre commencée, +on eût cru que le général venait de sortir. + +Une seule chose s'y voyait, qui ne se trouvait pas à Passy, et qui +étonnait les rares visiteurs de la pauvre femme. + +En travers d'un beau portrait du général, était suspendue une épée, +celle qu'il portait la nuit de sa mort... Telle elle était qu'on l'avait +rapportée, toujours scellée, dans son fourreau taché de boue, par le +commissaire de police de Passy. + +Et il ne s'écoulait guère de jour sans que Mme Delorge la montrât à +son fils, cette épée, lui disant que ce serait lui, Raymond, qui en +briserait le scel et la tirerait du fourreau, si jamais, lorsqu'il +serait un homme, il lui fallait une arme pour venger le meurtre de son +père... + +Elle n'avait rien changé aux ordres donnés au lendemain de la mort de +son mari. + +A chaque repas, qu'il y eût ou non des invités, le couvert du général +était mis. + +Si bien que M. Ducoudray avait fini par s'accoutumer à ce cérémonial +qu'il jugeait funèbre, et qui dans les commencements lui coupait +l'appétit. + +--Car, disait-il, cette place vide entre Mme Delorge et moi me fait +l'effet d'une fosse ouverte... + +A part ces détails, tout intimes, jamais douleur ne fut, autant que +celle de la malheureuse veuve, sobre de démonstrations et de +confidences. + +A la voir passer pâle et froide, sous ses habits de deuil, donnant la +main à sa fille, la petite Pauline, suivie de Raymond et de Léon +Cornevin, les locataires de la maison comprenaient bien que quelque +grand malheur avait dû frapper cette famille, mais nul ne savait son +histoire. + +Et ce n'était pas Krauss, le fidèle serviteur, qui eût été raconter les +secrets de ses maîtres; ce ne pouvait pas être la petite domestique, qui +ne savait rien du passé. + +Mme Delorge, d'ailleurs, avait adopté un genre de vie dont la +simplicité et l'économie eussent vite lassé l'indiscrétion des voisins. + +Levée de très bonne heure, elle initiait sa petite servante aux détails +du service et l'aidait à tout mettre en ordre et à préparer les repas. + +Dans l'après-midi, elle venait s'asseoir dans le cabinet du général et +donnait une leçon de lecture à sa fille, ou reprisait le linge de la +maison et les vêtements des enfants. + +Deux fois par jour, Krauss conduisait et allait chercher au collège +Raymond et Léon Cornevin. Mais on ne les entendait guère. Ils +travaillaient l'un et l'autre avec tant d'acharnement, que souvent +Mme Delorge était obligée d'y mettre ordre et de les arracher à leurs +livres. + +Le dimanche seul rompait la paisible régularité de cette existence. + +Ce jour-là, si le fils d'adoption de M. Ducoudray, Jean Cornevin, +n'était pas privé de sortie, ce qui lui arrivait de temps à autre, le +bonhomme l'amenait passer la journée avec son frère et Raymond et, s'il +faisait beau, il les conduisait à la campagne. + +Il avait fini par s'accoutumer à la turbulence de Jean, et autant il +s'en était plaint jadis à Me Roberjot, autant il célébrait maintenant +sa vivacité, sa hardiesse et son esprit moqueur, l'encourageant à +s'appliquer à l'étude du dessin, puisqu'il y réussissait si bien, et +disant que ce garçon ferait certainement un artiste remarquable. + +Parfois M. Ducoudray décidait Mme Delorge à les accompagner, et +alors, comme il fallait faire des économies et que les restaurants des +environs de Paris sont hors de prix, Krauss suivait, portant dans un +grand panier des provisions qu'on mangeait sur l'herbe... + +Digne M. Ducoudray!... Il avait donné à la veuve de son ami le général +une de ces preuves d'affection qui valent des volumes de protestations. + +Pour elle, il avait déménagé. Pour elle, il avait abandonné Passy. + +Lui, le vieillard égoïste, il avait renoncé à sa jolie villa, à cette +habitation qu'il avait fait bâtir pour lui, sur un plan choisi par lui, +où il s'était ingénié à réunir tout ce qui peut faire la vie plus douce +et plus facile. + +Et un beau matin, sans avoir rien dit de son projet, il était venu +s'établir rue Chaptal, au troisième étage, dans un appartement de mille +francs. + +Dame!... il n'y avait pas toutes ses aises, comme à Passy. Mais il +demeurait à deux pas de Mme Delorge et pouvait continuer à lui rendre +deux visites par jour. + +Et, comme il avait eu le bon esprit de redescendre au plus profond de +son cœur ses espérances matrimoniales, il jouissait, sans +arrière-pensée, de la plus confiante des intimités. + +Sans ce voisinage, l'isolement de Mme Delorge eût été peut-être +pénible. + +Tous les amis de son mari avaient été dispersés par le coup d'État, +exilés, réduits à fuir ou contraints d'habiter la province. A peine en +était-il resté à Paris deux ou trois qu'elle voyait de loin en loin. + +Me Roberjot était bien venu la visiter; mais, sans cesser de lui +témoigner la reconnaissance qu'elle lui devait, elle l'avait reçu de +façon à lui faire comprendre que l'espoir qu'il avait caressé ne se +réaliserait jamais, et peu à peu ses apparitions rue Blanche étaient +devenues plus rares. + +Après M. Ducoudray, la plus habituelle société de Mme Delorge était +donc Mme Cornevin. + +Sur les conseils de sa bienfaitrice, la femme du pauvre palefrenier +était descendue des hauteurs de Montmartre et était venue s'établir rue +Pigalle avec ses trois filles: Clarisse, Eulalie et Louise. + +Son loyer y était beaucoup plus considérable que rue Marcadet. Elle +payait quatre cents francs par an deux pièces et une cuisine. + +C'était énorme pour elle, mais Mme Delorge lui avait tracé un plan +d'avenir qui rendait cette dépense indispensable. + +Très habile ouvrière confectionneuse avant son mariage, la femme de +Laurent Cornevin, depuis la disparition de son mari, s'était placée chez +une couturière en renom. + +Elle s'y refaisait la main, se mettait au courant des modes et apprenait +certains détails du métier qu'elle ignorait. + +--Et quand vous serez sûre de votre habileté, lui disait Mme Delorge, +vous travaillerez chez vous, et vos trois filles seront vos ouvrières. +Soyez tranquille, M. Ducoudray et moi nous vous trouverons des +pratiques. Si vous réussissez complètement, ce sera presque la fortune. + +M. Ducoudray approuvait. + +--Et elle réussira, disait-il, et quand j'aurai découvert Laurent +Cornevin, il sera tout surpris de retrouver sa femme à la tête d'un +riche établissement. + +C'est que, fidèle à sa parole, le digne rentier consacrait tout ce qu'il +avait d'intelligence et aussi beaucoup d'argent à la recherche de cet +unique témoin de la mort du général Delorge. + +Tâche ingrate, et bien autrement délicate et épineuse qu'il ne +l'imaginait lorsqu'il s'y était si bravement engagé. + +Retrouver de par le monde un individu dont la trace est totalement +perdue est déjà difficile lorsqu'on peut agir ouvertement, qu'on dispose +de la publicité des journaux et qu'on a pour soi la subtile armée des +polices européennes. + +Qu'est-ce donc lorsqu'on est réduit à agir seul, obligé de dissimuler +ses investigations et qu'on a tout à craindre de la rue de +Jérusalem?... + +C'était là précisément le cas de M. Ducoudray. + +Et cependant il avait, dans l'espèce, une chance assez rare: + +Cornevin, en admettant qu'il vécût,--et rien, en somme, ne le prouvait +que l'attitude de la maîtresse de M. de Combelaine, Flora +Misri,--Cornevin vivant devait être détenu quelque part et gardé à vue. + +Libre, il se fût évidemment empressé d'accourir près de sa femme et de +ses enfants, qu'il adorait et qu'il devait croire réduits à la plus +affreuse misère. + +Il était clair aussi qu'il devait être surveillé de très près, car il +eût, sans cela, donné signe de vie et fait parvenir aux siens une +lettre, un billet, un mot... + +Donc, si on faisait tout au monde pour avoir des nouvelles de cet +infortuné, il y avait mille à parier contre un que, de son côté, il +devait s'ingénier à trouver le moyen d'en faire parvenir à sa famille. + +--C'est même là le plus bel atout de notre jeu, disait à M. Ducoudray +son agent principal. + +Car le digne rentier avait des agents: une demi-douzaine de ces mauvais +drôles que la police est forcée de congédier de temps à autre et qui +«mouchardent» pour le compte des particuliers. + +Et chaque semaine il sortait de son portefeuille quelques billets de +cent francs uniquement pour s'entendre dire: + +--Nous sommes sur la trace!... + +Alors, il se frottait les mains, sans songer que mille fois il avait ri +de cette vieille formule policière, et les démarches de ses agents +étaient le plus habituel sujet de ses conversations avec Mme Delorge. + +En présence de Mme Cornevin, seulement, ils parlaient d'autre chose. + +Mme Delorge n'avait pas voulu que la pauvre femme fût initiée aux +démarches qu'on faisait pour retrouver son mari. N'eût-ce pas été aviver +sa douleur, l'agiter de transes perpétuelles et l'exposer aux plus +pénibles déceptions!... + +Et cependant, Mme Cornevin, de son côté, autant qu'il était en son +pouvoir, avait agi. + +Si cruellement qu'il lui en coûtât, elle avait pris sur elle de revoir +sa sœur et avait tout mis en œuvre pour l'intéresser à son malheur +et obtenir qu'elle usât de son influence sur M. de Combelaine. + +Mais, dès les premiers mots, Mme Flora Misri était entrée dans une +grande colère. + +--C'est positif, s'était-elle écriée: Victor est très puissant, et la +preuve, c'est qu'il a obtenu un bureau de tabac pour ma mère, et pour +mon père une place où il n'y a rien à faire. Seulement Victor serait par +trop bête de servir des gens qui ne cherchent qu'à lui nuire. Or que +fais-tu, toi, s'il te plaît?... Tu passes ta vie chez la femme de ce +général que Victor a tué en duel, une folle qui mettrait le feu à la +terre et au ciel pour nous faire arriver malheur. Que complotez-vous, +toutes deux, avec l'aide de ce vieux rentier qui ne vous quitte pas?... +Crois-tu que nous ne sachions pas toutes vos manigances!... + +[Illustration: Krauss un pistolet dans chaque main.] + +Ces propos rapportés à Mme Delorge lui donnèrent singulièrement à +réfléchir. + +--M. de Combelaine et Mme Misri ont le secret de vos investigations, +dit-elle à M. Ducoudray. + +--C'est impossible, répondit-il, puisque je n'en ai ouvert la bouche à +âme qui vive. + +Pour plus de sûreté, cependant, il se résolut à consulter Me +Roberjot. + +--Vous êtes joué, soyez-en sûr, lui déclara l'avocat sans hésiter. Ces +drôles que vous appelez vos hommes sont tout bonnement les hommes de M. +de Combelaine. Qu'y gagnent-ils? me demanderez-vous. Ceci: de se +réconcilier avec la préfecture, si jamais ils ont été brouillés avec +elle, et de continuer à empocher votre argent. Des mouchards qui ne +recevraient pas des deux mains ne seraient pas des mouchards. Méditez +cette vérité... + +L'excellent bourgeois était atterré... mais convaincu. + +--Dès ce soir, mes gaillards auront leur congé! s'écria-t-il. + +Dans le fait, rien ne pouvait contrarier Me Roberjot autant que ces +maladroites tentatives de M. Ducoudray. + +Il s'occupait, lui aussi, de retrouver Laurent Cornevin, et avec de bien +autres chances de succès. + +Sa situation dans l'opposition l'avait mis en relations avec un grand +nombre d'exilés volontaires, de proscrits et de déportés de Décembre: il +les avait intéressés au sort du pauvre palefrenier en leur expliquant +l'importance de son témoignage, et par eux il ne désespérait pas +d'apprendre un jour ou l'autre ce qu'il était devenu. + +En attendant, ce gouvernement de Décembre, dont tant de prophètes +annonçaient toujours la débâcle pour la fin du mois, semblait s'affermir +de plus en plus. + +Les journaux se taisant sous peine de mort, les députés étant condamnés +au silence, nulle voix discordante n'avait troublé le concert de +bénédictions payées comptant et de flatteries intéressées qui montait +jusqu'au prince-président. + +Son voyage dans les départements, réglé par un habile metteur en scène, +avait été une longue ovation. + +Et en revenant à Paris, il avait, tout le long des boulevards, marché +sous une voûte d'arcs de triomphe et, au-dessus de la boutique d'un +perruquier, il avait pu lire en grosses lettres sur un transparent: +_Ave, Cæsar_. + +Bientôt, c'était le Sénat qui était allé le saluer empereur, et un +plébiscite avait consacré l'empire. + +Le règne de Napoléon III venait de commencer. Il se formait une cour sur +le modèle de la cour de son oncle. Les courtisans se ruaient à la curée +d'une formidable liste-civile. On s'arrachait la clé de chambellan, la +cravache d'écuyer, l'épieu de grand veneur... + +M. de Combelaine avait une grande charge, les traitements réunis de M. +de Maumussy dépassaient cent cinquante mille francs, Mme d'Eljonsen +avait loué un palais en attendant celui qu'elle se faisait bâtir, M. +Verdale était un des architectes officiels, le docteur Buiron était un +des médecins de la cour... + +--Jusqu'où monteront-ils, mon Dieu! disait M. Ducoudray un peu effrayé. + +Mais Mme Delorge restait calme et confiante. + +--Plus haut ils monteront, disait-elle, plus la dégringolade sera +terrible... Dieu est juste... Patience! + +Reconnu par toutes les puissances de l'Europe, appelé «cousin et frère» +par le roi de Prusse, et «bon ami» par l'empereur de Russie, +Louis-Napoléon devait croire inébranlable le trône de Décembre et songer +à fonder une dynastie. + +Un matin du mois de janvier 1853, M. Ducoudray arriva de meilleure heure +que de coutume chez Mme Delorge, son journal déplié à la main. + +--Eh bien! c'est décidé, lui dit-il, nous allons avoir des noces +superbes, l'empereur se marie. + +C'était vrai. + +A cette heure-là même, tout Paris commentait le manifeste que +Louis-Napoléon venait de faire afficher, et qui commençait ainsi: + +«Je me rends au vœu si souvent manifesté par le pays en venant vous +annoncer mon mariage...» + +--Et qui épouse-t-il? demanda Mme Delorge. + +--Une jeune Espagnole, répondit le bonhomme. Mlle Eugénie de Montijo, +comtesse de Téba. + +Mlle de Montijo n'était pas une inconnue pour les Parisiens. + +Déjà, au temps de la présidence, l'attention des habitués de l'Opéra +s'était souvent concentrée sur une loge d'avant-scène où entraient, +presque toujours après le lever du rideau, une femme d'un certain âge et +d'une physionomie peu sympathique et une jeune fille d'une rare beauté +malgré la petitesse de ses yeux. + +Ces deux dames étaient Mme la comtesse de Montijo et sa fille. + +Bientôt, on avait remarqué que leur nom se trouvait toujours des +premiers sur la liste des invités des fêtes présidentielles, puis des +fêtes impériales, soit à Compiègne, soit à Fontainebleau. + +Les chroniqueurs de la cour ne cessaient de chanter les mérites et les +grâces de la jeune Espagnole, célébrant l'admirable abondance de ses +cheveux blonds et la blancheur dorée de son teint. + +L'opinion n'avait pas tardé à s'inquiéter de cette reine des fêtes +impériales, et telle était la curiosité qu'elle excitait, que des +groupes considérables se formaient en un moment devant les magasins où +sa présence était signalée, et qu'elle avait été obligée de renoncer aux +représentations de l'Opéra. + +Et cependant sa situation à la cour était si peu fixée que beaucoup de +courtisans, bien intéressés pourtant à pénétrer les secrets du maître, +croyaient à la probabilité d'une union morganatique entre elle et +l'empereur. + +L'annonce officielle du mariage étonna donc, et, malgré toutes les +raisons excellentes alléguées dans le manifeste, jeta un froid. + +Bien des gens le jugeaient si extraordinaire, qu'on ne pouvait +l'expliquer, disaient-ils, que par un mouvement de dépit de l'empereur. + +Ils racontaient, ceux-là, que Louis-Napoléon, en quête d'une épouse, +avait expédié des ambassadeurs en Allemagne, l'inépuisable pépinière des +princesses nubiles, qu'il avait fait pressentir différentes puissances, +mais que nulle part on n'avait paru comprendre ses ouvertures. + +Ils assuraient qu'il avait en vain sollicité la main de la fille du +prince Wasa, fils de Charles XIII, de Suède, et qu'on lui avait refusé +une princesse de Hohenzollern. + +--Tout cela peut être vrai, disait M. Ducoudray, mais moi je ne vois pas +pourquoi un empereur n'aurait pas, tout comme un simple citoyen, le +droit d'épouser la femme qui lui plaît. + +Cet avis, très raisonnable, n'était pas, à en croire les cancans, celui +des parents de l'empereur. + +On affirmait qu'ils s'étaient opposés de tout leur pouvoir à son mariage +avec Mlle de Montijo. + +On parlait de scènes violentes, à la suite desquelles la princesse +Mathilde se serait jetée aux pieds de son cousin, pour le supplier, au +nom des intérêts les plus sacrés de la famille, de ne pas contracter une +telle alliance. + +Les répugnances, si elles existèrent jamais, surent en tout cas se faire +violence, car on ne tarda pas à annoncer que ce serait la princesse +Mathilde qui, pendant les fêtes nuptiales, soutiendrait le manteau de la +nouvelle impératrice. + +Mais, bien plus que de ces détails, Paris s'inquiétait du trousseau de +la mariée. + +Une certaine robe de dentelle était surtout l'objet des admirations +ébahies des chroniqueurs de la cour, et les Dangeau du nouveau régime +gémissaient de ce qu'on n'eût pas eu le temps de modifier la forme un +peu surannée des diamants de la Couronne... + +La ville de Paris avait bien voté une somme de six cent mille francs +pour offrir un collier à l'impératrice, mais Mlle de Montijo avait +écrit au préfet pour le prier de consacrer cette somme à de bonnes +œuvres. Enfin, le 29 janvier 1853, le mariage civil de l'empereur eut +lieu aux Tuileries. + +Le grand-maître des cérémonies était allé, avec deux voitures de la +cour, chercher la fiancée impériale. + +Le grand chambellan, le grand écuyer, le premier écuyer, deux +chambellans de service et les officiers d'ordonnance de service, +l'attendaient au bas de l'escalier du pavillon de Flore, pour la +conduire au salon de famille où se trouvait l'empereur, entouré du +prince Jérôme, des princes de sa famille désignés pour assister à la +cérémonie, des cardinaux, des grands officiers de la maison civile et +militaire, et enfin de tous les ambassadeurs et ministres +plénipotentiaires présents à Paris. + +Napoléon III, en uniforme de général, portait la Toison d'or. + +La future impératrice portait, sur une jupe et un corsage de satin +blanc, la fameuse robe de point d'alençon, et avait autour du cou le +collier commandé par la ville de Paris, que l'empereur avait acheté et +lui avait offert. + +A neuf heures, le grand maître des cérémonies ayant pris les ordres de +l'empereur, le cortège se dirigea vers la salle des Maréchaux, où +devaient s'accomplir les formalités du mariage civil. + +Elles furent longues... Tant de gens devaient signer au contrat!... + +Mais, enfin, il n'y eut plus personne à qui passer la plume, et le +cortège, reprenant sa marche, put gagner la salle de spectacle, où les +artistes de l'Opéra attendaient, pour exécuter une cantate dont Méry +avait écrit les paroles et Auber composé la musique: + + A notre impératrice aux doux climats choisie, + Chantez avec des voix qui sachent nous ravir, + Les airs que redira l'écho d'Andalousie + Aux collines du Tage et du Guadalquivir. + + Espagne bien-aimée, + Où le ciel est vermeil, + C'est toi qui l'a formée + D'un rayon de soleil... + +Le lendemain, 30 janvier, des milliers de curieux se pressaient le long +des quais et s'étouffaient aux alentours du parvis Notre-Dame. + +Le mariage religieux de l'empereur allait avoir lieu. + +Un peu avant midi, les grilles des Tuileries tournèrent sur leurs gonds, +et des carrosses dorés sortirent, que les vieux Parisiens reconnurent +pour les avoir vus lors du sacre de Napoléon Ier et lors du baptême +du roi de Rome... + +L'empereur et l'impératrice occupaient le premier. Dans le second +étaient le prince Jérôme et le prince Napoléon. + +Quelques vivats se firent entendre, lorsque les deux époux, au retour de +la cérémonie, se montrèrent au grand balcon des Tuileries. + +Le soir, le repas de famille terminé, une cantate de Mme Mélanie +Waldor fut chantée par des artistes en costume espagnol: + + Célestes concerts, + Douce harmonie, + Glissez dans les airs. + Chantez la grâce unie + Au génie. + Chantez Eugénie + Et les amours + Durant toujours. + +C'est par M. Ducoudray que Mme Delorge, au fond de sa retraite, était +informée de tous ces détails. + +Parisien jusqu'aux moelles, le digne bourgeois mettait son amour-propre +à ne rien ignorer de ce qui se passait dans la ville. + +Partout où cinq cents badauds s'assemblaient pour un spectacle +quelconque, on était sûr de le voir au premier rang. + +C'est ainsi que, depuis tantôt cinquante ans, il avait fait la haie sur +le passage de tous les pouvoirs qui se sont succédé en France. + +Il avait vu l'entrée des alliés et le retour de l'île d'Elbe. Il avait +vu passer successivement Louis XVIII et Charles X, Louis-Philippe et la +République de 1848. + +Et pour cela, précisément, il se disait, en regardant défiler le cortège +de Napoléon III et de la nouvelle impératrice: + +--Baste! ceux-là passeront comme les autres... + +Ce qui l'avait frappé, à cette solennité, ce n'était pas la vue de M. de +Combelaine et du vicomte de Maumussy, graves et solennels dans leur +carrosse, c'était l'attitude singulièrement réservée de la population. + +Pour cette fois, les metteurs en scène des ovations départementales et +des enthousiasmes officiels étaient restés au-dessous de leur tâche ou +avaient été mal servis par leurs comparses. + +La foule était immense; les chemins de fer, depuis la veille, avaient +amené deux cent mille curieux; Paris et sa banlieue s'étouffaient dans +les rues, sur les boulevards et sur les quais. Mais cette foule restait +de glace, étonnée en quelque sorte et défiante. + +De ci et de là, des groupes habilement disséminés sur le passage du +cortège, des acclamations s'élevaient bien... Elles ne trouvaient pas +d'écho. La claque officielle ne réchauffait pas la multitude. + +C'est que, en dehors des poésies de commande, il en avait circulé +d'autres, d'une saveur terriblement relevée. + +C'est à l'heure où la presse est bâillonnée que les récits anonymes, que +les pamphlets honteux et les calomnies indignes ont beau jeu. Ce qui eût +fait le sujet d'un article dont l'auteur eût gardé nécessairement une +certaine mesure devient le thème d'une chanson qui ne respecte rien. +L'article eût été oublié le lendemain de son apparition, la chanson +reste dans la mémoire, et sur l'aîle d'un air populaire vole jusqu'aux +extrémités de la France et pénètre dans les moindres villages. + +C'est qu'aussi le passé de Mlle de Montijo, par ses côtés romanesques +et un peu aventureux, offrait beaucoup de prise à la calomnie et à la +médisance. + +Sa mère, aimant le mouvement, le changement, le voyage, la vie des eaux +et des bains de mer, les fêtes, les spectacles, l'avait, pendant des +années, traînée à sa suite, à Londres, à Paris, à Pau, en Allemagne... + +Or on est bourgeois en diable, en France, et infecté de préjugés; on n'y +admet que très difficilement les libres allures des jeunes filles +étrangères. + +Il n'y avait guère que sa beauté qu'on ne contestât pas à la femme de +l'empereur, et encore y trouvait-on des taches. + +Ceux qui se proclamaient ses tenants la disaient d'une inépuisable +bonté, mais peu intelligente; ferme, mais entêtée; très simple, mais non +moins coquette enfin, dévote bien plus que religieuse, dévote à la façon +des femmes du peuple espagnoles, sans discernement. + +--Elle rappellera Marie-Antoinette, pour qui elle professe un véritable +culte, disaient d'elle quelques-uns de ces amis dangereux dont tous les +éloges cachent une perfidie, voulue ou non. + +Les gens sensés attendaient avant de formuler un jugement de l'avoir vue +à l'œuvre, et ils n'attendaient pas sans inquiétudes, sachant quelle +influence doit fatalement exercer sur les mœurs l'exemple d'une +souveraine jeune et belle. + +Assurément le rôle de la nouvelle impératrice était bien difficile au +milieu d'une cour datant d'hier, peuplée d'ennemis, semée d'embûches, et +composée en tout cas de gens bien étonnés de s'y voir, et qui devaient +avoir de la peine à se regarder sans rire. + +Passer de la liberté de la vie de voyage aux inexorables obligations +d'un trône, et cela du jour au lendemain, quelle épreuve pour une jeune +femme! + +Se trouver tout à coup le point de mire de tous les regards, être +toujours en scène, parler à tous et de tout, s'occuper de modes et de +politique, se montrer sérieuse ou frivole, être femme du monde et femme +d'intérieur, garder le secret de ses impressions, dissimuler ses +sympathies, surmonter ses aversions, quelle tâche!... + +L'impératrice Eugénie n'y réussit pas. + +Si ses courtisans lui racontaient qu'elle était populaire, ils la +trompaient. Elle ne le fut jamais. + +En vain elle multiplia les œuvres de bienfaisance, les institutions +charitables, les fondations pieuses. Elle n'alla jamais au cœur de la +foule. + +Sceptique et moqueuse, la France ne respecte que ce qui est solennel. + +On n'y comprend une reine qu'en robe de brocard à traîne, marchant d'un +pas majestueux, la couronne au front. + +On s'étonnait de rencontrer l'impératrice en robe à volants écourtés, +chaussée de bottines à hauts talons, et coiffée d'un élégant et frais +chapeau tel qu'on en voyait sur la tête de toutes les autres femmes. + +--C'est d'une admirable simplicité! s'écriaient ses partisans. + +--Hum! grommelaient les autres. + +Il est vrai de dire que les maris dont les femmes adoptaient cette +simplicité admirable la trouvaient coûteuse. + +Ils voyaient bien que toutes ces jolies petites robes de quatre sous +tailladées, découpées, échancrées, écourtées, véritables déjeuners de +soleil, finissaient par revenir, vu leur nombre, dix fois plus cher que +les robes de prix d'autrefois. + +On objectait à ces maris que c'était la mode. Que répondre à cela? + +Ils grognèrent dans les commencements, puis ils s'habituèrent. Il faut +bien faire comme les autres... + +Le temps devint bon pour les modistes et les couturières. On put voir un +tailleur pour dames se donner les mêmes airs d'importance que jadis la +couturière de Marie-Antoinette, qui disait si fièrement: «J'ai travaillé +ce matin avec Sa Majesté...» + +Jamais pareille émulation de dépense ne se vit, ruinant les familles +d'abord, les corrompant ensuite. Personne ne voulait rester en arrière. +Toutes les grenouilles se mirent à s'enfler pour égaler le bœuf... +Beaucoup en crevaient. + +Ce qui n'empêchait pas de se ruer à la conquête du million. Des +fortunes énormes surgirent tout à coup. D'où? On ne savait. Ce luxe +subit donnait d'étranges soupçons. + +A voir passer dans son coupé, attelé de deux magnifiques chevaux, +Combelaine, qu'on avait connu sans souliers aux pieds; à voir faire +courir Maumussy, que ses créanciers avaient chassé du boulevard; à voir +Mme d'Eljonsen, devenue la princesse d'Eljonsen, donner des fêtes où +se précipitait tout le Paris officiel, involontairement on portait les +mains à ses poches et, inquiet, on se disait: + +--Où diable ces gens-là prennent-ils tout cet argent!... + +Si bien que le _Moniteur officiel_ en arrivait à être forcé de démentir, +comme «autant d'infâmes calomnies, les bruits répandus à la Bourse sur +les opérations financières qu'on accusait d'avoir faites des +fonctionnaires d'un ordre élevé». + +Si bien que le prix de tout croissait avec les goûts et les habitudes de +dépense, et que l'argent semblait diminuer de valeur. + +Et le digne M. Ducoudray, qui jadis s'estimait très riche avec ses douze +mille livres de rentes et sa villa de Passy, commençait à trouver qu'il +avait été bien imprudent de se retirer avec si peu de chose. + +--Si cela dure, disait-il parfois, je finirai par n'avoir plus de quoi +manger. + + + + +XIX + + +--Cela ne durera pas, soyez tranquilles! déclaraient toujours d'un ton +d'admirable assurance certains prophètes politiques. + +Il est vrai qu'il leur eût été difficile, sinon impossible, de dire sur +quoi, en ce moment, se basait leur certitude. + +Ces premières années de l'empire furent celles où il se débita le plus +de choses ridicules, où les contes les plus absurdes et les moins +admissibles trouvaient de tous côtés de bénévoles propagateurs. + +A chaque moment, vous rencontriez des gens qui, vous tirant à part, vous +disaient mystérieusement: + +--Eh bien!... vous savez la nouvelle? L'empire n'en a pas pour un mois. +L'argent manque... Le prochain coupon de la rente ne sera pas payé. + +Mais Mme Delorge n'était pas d'un caractère à s'abandonner à des +illusions puériles et, si M. Ducoudray eût réussi à l'entraîner sur +cette pente, elle avait pour la retenir Me Sosthènes Roberjot. + +Or Me Roberjot était mieux que personne en situation de voir et de +juger les événements. + +Sa candidature avait réussi; il venait d'être nommé député. + +Et, si ardent adversaire qu'il fût de l'empire, ses rancunes n'allaient +pas jusqu'à lui mettre sur les yeux de ces lunettes qui empêchent de +voir. + +Aussi, disait-il en hochant tristement la tête: + +[Illustration:--Tout cela est à nous! Victoire! Vive Coutanceau!] + +--Nous en avons pour des années, et, s'il survient une guerre heureuse, +l'opposition ne sera plus qu'un mot. + +Car Me Roberjot, de même que tous les gens de quelque bon sens, +comprenait bien que la guerre, essence même de l'empire, lui était +nécessaire. + +Napoléon III, à Bordeaux, avait dit: + +«L'empire, c'est la paix!...» + +Mais il était clair que ce n'était là qu'un mot officiel, véritable +promesse de boniment qu'on ne risque rien à faire d'abord, et qu'on +tient après si on peut. + +C'est dans le passé qu'il fallait aller chercher la pensée de +l'empereur, dans ses proclamations de Boulogne et de Strasbourg ou +encore dans ses réponses devant la Chambre des pairs lors de son procès. + +Là, parlant à ses juges, mais s'adressant à la France, il avait dit: + +«Je représente devant vous un principe, une cause, une défaite. + +«Le principe, c'est la souveraineté du peuple. + +«La cause, c'est celle de l'empire. + +«La défaite, Waterloo. + +«Le principe, vous l'avez admis;--la cause, vous l'avez servie;--la +défaite, vous brûlez de la venger...» + +--Et Napoléon III la vengera, disaient fièrement ses partisans et, en +échange des stériles libertés qu'il prend à la France, il saura lui +rendre le prestige de la gloire militaire. + +L'opinion était donc préparée à tout, lorsqu'on apprit que la France +allait avoir la guerre avec la Russie. + +L'Angleterre, cette fois, était notre alliée; ses soldats allaient se +battre à côté des nôtres. + +S'il y eut quelque émotion à Paris, il n'y eut pas un moment de doute ni +d'inquiétude. Nous ne pouvions être que vainqueurs. + +Et, en effet, le second empire ne tarda pas à avoir une nouvelle +victoire à enregistrer, et gagnée par un des hommes du coup d'État, par +le maréchal de Saint-Arnaud. + +Celui-là fut heureux. Il mourut peu après, et son linceul fut un +drapeau. + +Mais c'était peu pour l'impatience française que cette victoire de +l'Alma; aussi tout Paris accueillit-il comme certaine, comme +incontestable, une dépêche apportée, disait-on, par un Cosaque, et qui +annonçait la prise de Sébastopol. + +Cette nouvelle, il faut le dire, avait été enregistrée par le +_Moniteur_. + +La Bourse monta. Paris, le soir, fut illuminé... + +Et, le lendemain, on apprit que le Cosaque n'était qu'un canard +financier et que Sébastopol tenait plus que jamais. + +Cependant, cette fausse joie, qui eût dû servir à Paris de leçon pour +l'avenir, n'eut pas d'inconvénients... L'impatience française n'avait +fait que devancer les événements. Après une héroïque résistance, +Sébastopol tomba en notre pouvoir... + +Et, presque aussitôt que cette glorieuse nouvelle, on apprit que +l'empereur de Russie venait de mourir; qu'un congrès allait se réunir à +Paris, et que la paix serait sans doute signée contre le gré de +l'Angleterre... + +Mais pendant que les négociations se poursuivaient, un événement avait +lieu d'une bien autre importance pour la famille impériale, et qui +devait emplir de confiance et de joie tous les hommes qui devaient à +l'empire ou qui attendaient de lui leur fortune et leur situation. + +Depuis longtemps la grossesse de l'impératrice avait été annoncée +officiellement... + +Le 15 mars 1856, le président du Corps législatif apprit à ses collègues +que Sa Majesté entrait dans les douleurs de l'enfantement... + +L'Assemblée, aussitôt, se déclara en permanence. + +Aussi bien, à cette heure-là même, les bruits les plus contradictoires +se répandaient-ils dans Paris. + +On disait l'impératrice au plus mal, et que l'accoucheur de la reine +d'Angleterre, arrivé dans la nuit, désespérait d'elle. D'autres +assuraient que l'enfant, qui était une fille, venait de mourir. + +La vérité, c'est que l'accouchement fut laborieux. Mais dans la nuit, +sur les trois heures, l'impératrice accoucha d'un garçon. + +--Voilà la dynastie fondée à perpétuité! s'écrièrent les journaux +dévoués. + +Tout, en effet, souriait à l'empereur, et l'empire arrivait à l'apogée +de sa puissance. + +Et, le jour où les plénipotentiaires du congrès vinrent en grand +uniforme présenter aux Tuileries le traité signé par eux, Napoléon III +parut l'arbitre de l'Europe... + +--Que me parlez-vous de Providence et de justice divine! disait ce +soir-là M. Ducoudray à Mme Delorge. + +Il est certain que, pour ne pas désespérer, il fallait de plus en plus à +la veuve du général Delorge cette foi robuste et inaltérable qu'on puise +dans la conscience de son bon droit. + +Si elle avait jugé ses ennemis hors de sa portée au lendemain du coup +d'État, que devait-ce donc être à cette heure que leur fortune, liée à +celle de l'empire, semblait inébranlable comme lui!... + +Après des années d'investigations incessantes, le sort de Laurent +Cornevin demeurait un mystère, à ce point que Me Roberjot lui-même, +découragé, disait: + +--Nous nous sommes mépris à la portée des paroles de Mme Flora Misri. +Le pauvre Laurent a été bel et bien assassiné. + +C'était devenu la conviction de sa femme. + +Après avoir espéré longtemps, et bien après tous les autres, elle ne +doutait plus de son malheur et, en tête de ses factures, elle avait fait +imprimer: _madame veuve Cornevin_. + +Car elle avait des factures, à cette heure. Suivre les conseils de +Mme Delorge lui avait porté bonheur. Son petit établissement de +couture et confection avait réussi de façon à dépasser les prévisions +les plus optimistes. + +A peine installée chez elle, après quelques mois d'un nouvel +apprentissage, elle avait vu ses clientes affluer de telle sorte que, +l'aide de ses filles ne lui suffisant plus, elle avait dû s'adjoindre +des ouvrières, deux d'abord, puis quatre. Puis il lui avait fallu +prendre une première demoiselle pour surveiller le travail, car elle +avait assez à faire à recevoir les pratiques, à prendre mesure et à +essayer les robes. + +Bientôt l'appartement de la rue Pigalle s'était trouvé trop petit, et, +après bien des hésitations et sur les instances de M. Ducoudray et de +Mme Delorge, elle était allée en louer un, à un second étage de la +rue de la Chaussée-d'Antin, dont le prix était de trois mille quatre +cents francs. + +C'est l'énormité de ce loyer qui avait causé toutes ses perplexités. + +A l'exemple des gens qui ont été longtemps malheureux, elle se défiait +de la prospérité, prenant pour autant de pièges toutes les faveurs de la +fortune. + +--Et si j'allais ne pouvoir pas payer! objectait-elle à ses amis. +Pourquoi chercher le mieux lorsqu'on a un bien inespéré?... + +M. Ducoudray n'entendait pas de cette oreille. + +Fût-il jamais parvenu à mettre cent mille écus et même plus de côté, +s'il s'était confiné dans l'étroite boutique où, pendant cinquante ans, +ses parents avaient végété, joignant à grand'peine les deux bouts?... + +--Ainsi, allez de l'avant, disait-il à Mme Cornevin. Que +risquez-vous? Je réponds de tout. + +Et il l'avait en quelque sorte contrainte d'accepter un prêt de mille +écus pour ses premiers frais d'installation. + +Car il voulait que tout fût très beau dans le nouvel établissement +qu'elle fondait, bien disposé et en harmonie avec le quartier; qu'elle +eût un vrai salon, avec un tapis à terre, un lustre au plafond et des +glaces tout autour. + +Et le public avait fait honneur à la lettre de change que tirait sur sa +vanité l'expérience de l'ancien négociant. + +Mme Cornevin avait eu beau augmenter le prix de ses façons, ses +anciennes clientes la suivirent, beaucoup de nouvelles lui vinrent, et +il n'eût tenu qu'à elle de prendre rang parmi les couturières à la mode +que les chroniques, moyennant finance, appellent toutes «la bonne +faiseuse». + +Si bien que, la troisième année de son installation, lorsqu'elle fit son +inventaire au 31 décembre, elle constata qu'elle avait gagné dans ses +douze mois plus de vingt mille francs et que, tous frais payés, il lui +en restait huit mille à placer ou à mettre dans son commerce. + +C'est que ses frais avaient bien augmenté. + +Non seulement elle n'acceptait plus la rente de douze cents francs que +lui avait servie Mme Delorge, mais elle s'arrangeait de façon à ce +que Léon, son fils aîné, celui qui était élevé avec Raymond, n'imposât +pas une trop lourde charge à sa bienfaitrice. + +Quoi que pût dire M. Ducoudray pour s'en défendre, elle supportait de +moitié avec lui les frais de l'éducation de son fils Jean. + +Enfin, tout en faisant travailler ses filles à l'atelier, elle les +envoyait tous les jours chez une institutrice du voisinage, où elles +recevaient cette instruction élémentaire qui est indispensable à la +femme d'un négociant. + +Pour elle-même, la courageuse femme ne dépensait rien. + +Elle en était presque à se reprocher les quelques francs qu'elle +remettait tous les mois à un vieux professeur qui, chaque soir, après le +départ des ouvrières, venait lui donner une leçon. + +Car elle avait senti la nécessité de se hausser au niveau de sa nouvelle +situation. Elle ne voulait pas que ses enfants, plus tard, fussent +exposés à rougir d'elle et à n'oser pas montrer ses lettres. + +Et elle était un exemple de ce que peut une intelligence ordinaire, +servie par une forte volonté. + +Qui l'eût vue, dans son beau salon, recevoir ses nobles et élégantes +clientes, n'eût certes pas reconnu la brave et honnête mais un peu +grossière ménagère de Montmartre, qu'on voyait deux fois par semaine +remonter la rue Marcadet, portant tout mouillé sur son épaule le linge +du ménage, qu'elle venait de laver au lavoir et qu'elle faisait sécher à +sa fenêtre. + +A ses relations constantes avec Mme Delorge, elle avait gagné un ton, +des manières, des façons de s'exprimer, dont jamais on ne l'eût +soupçonnée capable. + +Elle n'était pas déplacée dans le salon de sa protectrice. Tout au plus, +par suite du silence qu'elle avait le bon sens de s'imposer lorsqu'il y +avait du monde, pouvait-on la prendre pour une femme d'une extrême +timidité. + +Mais il n'était pas de prospérités capables d'effacer de la mémoire de +Mme Cornevin ce qu'elle avait souffert ni la perte immense qu'elle +avait faite. + +Six ans après la disparition de son mari, elle pâlissait encore et ses +grands yeux noirs s'emplissaient de flammes au seul nom du comte de +Combelaine. + +--Ceux qui prétendent que le temps efface tout, disait-elle, n'ont +jamais su ce que c'est qu'aimer ou haïr. + +Pour elle, en effet, il semblait que le temps n'existât pas. + +Un dimanche,--et c'était en 1837,--qu'elle devait dîner chez Mme +Delorge avec M. Ducoudray et les enfants, elle arriva si bouleversée +que, dès en entrant, elle se laissa tomber sur un fauteuil. + +Elle venait de rencontrer Grollet, cet employé des écuries de l'Élysée, +que M. de Maumussy et M. de Combelaine avaient si habilement substitué, +lors de l'enquête, à Laurent Cornevin. + +--C'est dans le bas de la rue Blanche que je l'ai rencontré, +répondit-elle aux questions de ses amis. A vingt pas, je l'ai reconnu, +quoique ne l'ayant pas vu depuis ce jour maudit où, méditant déjà son +infâme trahison, il voulut absolument m'offrir à déjeuner. Et cependant +il a bien changé. Il a l'air d'un gros bourgeois à cette heure, d'un +richard. Il porte des chaînes de montre grosses comme le doigt, des +bagues, une chemise à jabot avec des boutons en brillants et une +canne... Il m'a reconnue, lui aussi, car il est venu droit à moi et, +après m'avoir toisée d'un regard impudent: + +«--Peste! ma chère, m'a-t-il dit, nous voilà mise comme une duchesse... +Nous faisons robe de soie, maintenant!... Je vois avec plaisir que nous +avons trouvé des successeurs cossus à ce pauvre Cornevin.» Son accent +et son regard étaient si insultants que des larmes de colère m'en +vinrent aux yeux. Mais je me contins. Je voulais savoir ce qu'il était +devenu, et je l'interrogeai. Le crime lui a porté bonheur. Le prix du +sang de Laurent s'est multiplié entre ses mains. + +Ayant quitté l'Élysée peu après le coup d'État, il s'est établi loueur +de voitures et, comme il est connaisseur, comme il est habile, comme il +avait des protecteurs très puissants, son commerce a prospéré, et il est +maintenant à la tête d'un des plus importants établissements de Paris. +Et ce n'est pas tout, il s'est associé avec un architecte colossalement +riche, nommé Verdale, pour acheter des terrains et des maisons sur le +parcours des rues qu'on doit percer et, comme cet architecte est très +renseigné, ils gagnent, paraît-il, tout ce qu'ils veulent. + +Trop prudente pour confier à qui que ce fût le secret qu'elle avait +surpris, Mme Delorge était seule à connaître l'origine de cette +grande fortune que Grollet attribuait à M. Verdale. + +Seule aussi, à admirer cette loi mystérieuse des attractions qui +fatalement rapproche et associe les scélérats. + +Mais l'architecte jadis incompris était-il vraiment si riche que cela? + +Me Roberjot, qu'elle questionna à sa première visite, ne lui laissa +aucun doute à cet égard. + +--Mon ami Verdale, lui répondit-il, de ce ton de mordante ironie qui +devait lui faire tant d'ennemis, mon cher et excellent camarade doit +être déjà plusieurs fois millionnaire. Grollet, sans doute, est son +prête-nom. Depuis un an, il risque timidement une particule devant son +nom. Un de ces matins il s'éveillera baron et décoré. On m'a remis sa +carte, dernièrement, et j'y ai lu: A. de Verdale... + +La plus vive surprise se peignit sur les traits de Mme Delorge. + +--Vous voyez donc encore cet homme? demanda-t-elle. + +--C'est-à-dire qu'il vient me voir, répondit l'avocat. + +--Quoi!... malgré cette lettre terrible. + +--A cause de cette lettre terrible, précisément. Tous les six mois à peu +près, il vient me conjurer de la lui vendre, et à chaque visite il m'en +offre un prix plus élevé. Nous en sommes restés, la dernière fois, à +500,000 francs. + +L'énormité de la somme stupéfia Mme Delorge. + +--Cinq cent mille francs! répéta-t-elle comme un écho. + +--Mon Dieu, oui! Qu'est-ce que cela pour ce cher ami? Ne spécule-t-il +pas à coup sûr? N'a-t-il pas pour le conseiller, pour l'inspirer, Sa +Grâce Mme la princesse d'Eljonsen? C'est du reste bien connu. La +princesse est fort sujette aux rêves. Dès qu'il lui en est venu un, vite +elle mande son architecte ordinaire qui accourt. + +«--Verdale, lui dit-elle, j'ai rêvé cette nuit que je voyais une rue +nouvelle, allant de tel point à tel autre, et passant par tels et tels +endroits... + +«--Très bien! princesse! répond mon ancien copain. Et tout de suite, +sans hésiter, il se met à acheter tout ce qu'on veut lui vendre de +maisons sur le parcours indiqué. Et bien il fait, car jamais la rue +rêvée par la princesse ne manque d'être décrétée peu après. Mon Verdale +est exproprié, il touche des indemnités superbes dont il remet une +partie à Mme d'Eljonsen, et le tour est fait. Il irait jusqu'au +million pour avoir son autographe. + +Ce n'est pas sans une sincère admiration que Mme Delorge écoutait et +regardait Me Roberjot. Certes, considérée au point de vue de la +morale pure, sa conduite n'avait rien de particulièrement héroïque. + +Mais elle avait trop vécu pour ne savoir pas qu'à notre époque de tels +désintéressements sont rares, pour ne savoir pas que ce n'est point le +premier venu qui refuse un million, cinquante mille livres de rentes +qu'on lui offre et qu'il peut accepter sans risques, sans périls, sans +nuire à qui que ce soit, sans même commettre une mauvaise action. + +Elle lui tendit donc la main, et d'une voix émue: + +--C'est beau, ce que vous faites là, monsieur, dit-elle. Merci!... + +Mais c'est à peine si l'avocat osa effleurer du bout des doigts cette +main que lui tendait la noble femme. + +Lui aussi, il avait résisté à l'action dissolvante du temps. Il avait pu +renoncer à l'espoir d'être jamais aimé de Mme Delorge; cesser de +l'aimer, non. + +Il lui avait fallu des mois, des années, pour s'accoutumer à la visiter, +à causer, à ne pas rester court, lorsqu'elle le regardait d'une certaine +façon. + +Au moins avait-il cette satisfaction de voir que les événements +l'avaient servie mieux qu'il n'eût osé le souhaiter. + +Les cruels soucis d'argent et d'avenir qui troublaient le sommeil de +Mme Delorge aux premiers temps de son veuvage avaient disparu. +L'aisance et la sécurité étaient revenues s'asseoir à son foyer. + +Tout d'abord elle s'était trouvée allégée de la rente de douze cents +francs de Mme Cornevin. Léon ne lui coûtait presque plus rien. Enfin, +deux héritages successifs avaient plus que doublé son capital. + +Le premier de ces héritages avait été celui du père de son mari. + +Le pauvre bonhomme n'avait pu survivre à la mort de son fils, sa joie et +son orgueil. Il avait bien parlé de venir demeurer avec sa bru, mais au +moment de quitter la petite ferme où il vivait depuis tant d'années le +courage lui avait manqué. Il avait traîné sept ou huit mois encore, et +enfin il s'était éteint, laissant une soixantaine de mille francs. + +Le second héritage fut celui de Mlle de la Rochecordeau. + +Bien inattendu, certes, celui-là; car, deux fois par jour au moins +depuis quinze ans la rancunière vieille fille jurait qu'elle jetterait +toute sa fortune dans le Loir plutôt que d'en laisser un centime à sa +nièce. + +Malheureusement pour ses charitables intentions, elle avait, quoique +dévote, une si effroyable peur de la mort, que jamais elle ne put +prendre sur elle de faire un testament. + +--Il sera toujours temps, disait-elle, d'appeler un notaire quand je +sentirai ma fin s'approcher. + +Elle ne la sentit pas. + +Un soir qu'elle avait diné plus de coutume, s'étant mise dans une de ces +colères blanches qui lui étaient habituelles, elle fut foudroyée par une +attaque d'apoplexie. + +Elle n'eut que le temps de s'écrier, et Dieu sait avec quelle rage: + +--Je suis morte! Élisabeth aura tout. + +Presque tout, en effet. + +Mme Delorge, née Élisabeth de Lespéran, se trouvant être la plus +proche parente de Mlle de la Rochecordeau, eut pour sa part les sept +dixièmes de la succession: un peu plus de cent cinquante mille francs. + +Elle les accepta, mais non sans bien expliquer à son fils quelles +raisons la déterminaient. + +--J'ose croire, Raymond, lui avait-elle dit, que cette fortune qui nous +échoit ne te fera jamais imiter ces jeunes gens dont le plaisir est le +seul mobile, ni oublier les devoirs sacrés que tu as à remplir. + +C'était presque mot pour mot ce que Mme Cornevin répétait à ses fils +chaque fois qu'elle se trouvait avec eux. + +--Souvenez-vous que votre père a été lâchement assassiné par des +misérables dont il avait surpris le crime, et que nous ne savons même +pas ce qu'est devenu son corps. + +Peut-être eût-on beaucoup surpris M. de Combelaine et M. de Maumussy, si +on leur eût dit ce qu'était devenue en huit ans la situation de Mme +Delorge et de Mme Cornevin. + +Pour eux, ce devaient toujours être deux pauvres femmes veuves, bien +impuissantes, bien délaissées, pauvres et chargées d'enfants. + +Non; il n'en était plus ainsi. + +Maintenant, elles étaient presque riches l'une et l'autre, assez riches +en tout cas pour payer des défenseurs. + +Leurs enfants, qui autrefois étaient peut-être une charge, allaient être +désormais un soutien. + +Raymond Delorge, Léon et Jean Cornevin allaient être des hommes, de ces +adversaires avec qui on compte... + +L'heure était proche où les espérances jadis chimériques de Mme +Delorge pouvaient devenir des réalités... + +[Illustration: De sa main puissante il le renversa en arrière.] + + + + +TROISIÈME PARTIE + +RAYMOND + + + + +I + + +...Ce fut, pour Mme Delorge et pour Mme Cornevin, un beau jour et +un jour glorieux, que celui où, appuyées l'une sur l'autre, et +contemplant leurs fils, elles purent se dire: + +--Notre tâche est remplie et nous pouvons attendre en paix l'heure de la +justice. A nos fils désormais la lutte et la peine. Nous pouvons mourir, +l'œuvre sacrée que nous avions entreprise sera poursuivie sans +relâche par des bras plus robustes que les nôtres... + +Et certes, leur orgueil et leur confiance étaient légitimes: elles +avaient fait des hommes... + +Onze années s'étaient écoulées depuis la sanglante catastrophe de +l'Élysée. On était à la fin de 1863. + +Raymond Delorge et Léon Cornevin, admis à l'École polytechnique +ensemble, venaient d'en sortir. + +Et leur situation, ils ne la devaient bien qu'à eux-mêmes. Jamais les +démarches d'un protecteur ne leur avaient aplani un obstacle. + +Il y a plus: à deux ou trois reprises ils avaient trouvé des difficultés +là où leurs camarades n'en trouvaient pas. + +Mais aussi, ils s'étaient tenu parole; ils avaient travaillé avec cette +persévérance obstinée qu'on ne connaît guère à seize ans, et leurs +études n'avaient été qu'une longue suite de succès. + +C'est qu'aussi ces deux noms de Delorge et de Cornevin, qu'on retrouvait +chaque année associés aux triomphes du grand concours, avaient fini par +frapper les rares Parisiens qui connaissent leur histoire contemporaine +et qui ont de la mémoire. + +Si le nom de Cornevin leur était inconnu, celui de Delorge faisait +tressaillir en eux de sinistres souvenirs. + +--Delorge!... disaient-ils, nous avons certainement entendu prononcer ce +nom... Attendez donc... N'est-ce pas ainsi que s'appelait le général +dont la mort mystérieuse passa inaperçue au milieu des terribles +émotions du coup d'État, et qui avait été tué en duel, à ce qu'on +prétendit, par M. de Combelaine?... + +Ni Léon, ni Raymond d'ailleurs, en dépit des prudentes recommandations +de Mme Delorge, n'avaient été parfaitement discrets. + +Ils avaient eu de ces amitiés comme on n'en a qu'au collège, amitiés +sincères et confiantes, qu'on croirait trahir si on gardait un secret. + +Ils n'avaient pu s'empêcher de dire leur passé, d'affirmer leur haine +présente, de parler de leur soif de vengeance, de laisser entrevoir +leurs espérances pour l'avenir. + +Et les amis à qui ils s'étaient confiés avaient rapporté à leurs parents +la dramatique histoire de leurs camarades... + +Si bien qu'en 1859, à la distribution des prix du grand concours, le +prix d'honneur, remporté par Raymond, avait été le prétexte d'une +manifestation bruyante qui avait failli tourner à l'émeute. + +Les élèves s'étaient levés en tumulte, battant des mains, agitant leurs +képis et criant à pleine gorge: + +--Vive Delorge!... Vive le fils du général Delorge!... + +Et cela avec une telle insistance, que S. E. M. le ministre de +l'instruction publique qui présidait la solennité, était devenu aussi +blanc que sa cravate. + +«Cette manifestation est à la fois affligeante et grotesque, écrivait le +lendemain un des augures officieux du _Constitutionnel_, et si nous +avions l'honneur de gouverner le lycée auquel appartient le jeune +Delorge, nous prierions ce précoce perturbateur et ses amis d'aller +continuer leurs études ailleurs.» + +Mais le lendemain aussi, le rédacteur en chef d'un journal de +l'opposition se présenta chez Mme Delorge, la priant de vouloir bien +lui dire tout ce qu'elle savait des circonstances de la mort de son +mari. + +Il se proposait de faire de la mort du général le prétexte d'une +agitation qui serait, disait-il, très utile à la cause de la liberté, et +dont le résultat serait, en tout cas, de provoquer une enquête... + +M. Ducoudray, qui assistait à cette entrevue, avait toutes les peines du +monde à dissimuler sa satisfaction. + +--Fameuse affaire!... souffla-t-il à l'oreille de Mme Delorge. + +Tel ne fut pas l'avis de la noble et courageuse femme. + +Il lui parut que ce serait une profanation que de livrer la pure mémoire +de son mari à des discussions enragées et à des polémiques sans fin. +Elle frémit à cette idée de voir la tombe de l'homme qu'elle avait tant +aimé devenir la tribune de toutes les ambitions, le théâtre de scènes +scandaleuses, le champ de bataille des partis. + +Elle conjura donc le journaliste de renoncer à son idée. + +--Laissons, monsieur, lui dit-elle, laissons les morts dormir en paix +leur éternel sommeil. + +Raymond n'avait point goûté cette façon de voir. A un âge où on est si +facile aux illusions, exalté par l'éducation qu'il avait reçue, +peut-être n'était-il pas loin de se croire un personnage... + +Ce fut Léon, son ami, le confident de ses plus secrètes pensées, qui le +ramena à la raison, qui lui fit comprendre qu'ils n'étaient que deux +enfants encore. + +Ils reprirent donc leurs études, et avec tant d'assiduité et de bonheur, +qu'ils sortirent de l'École polytechnique, Léon avec le numéro 3, +Raymond avec le numéro 9. + +Ils avaient alors vingt ans, mais le malheur les avait vieillis avant +l'âge, et ils avaient déjà le caractère qu'ils devaient garder. + +Grand, large d'épaules, d'une force herculéenne comme son père, très +blond avec des yeux d'un bleu pâle, Léon Cornevin avait la raideur et le +flegme d'un Anglais. + +Très capable d'une folie, il était de ceux qui règlent jusqu'à leurs +actes de démence et qui les accomplissent jusqu'au bout avec un calme +imperturbable, froidement et méthodiquement. + +Tout autre était Raymond. + +Remarquablement bien de sa personne, grand, élancé, très brun avec un +teint d'une pâleur mate, il avait toutes les séductions de l'homme du +Midi, des flammes plein ses grands yeux noirs, et cette parole vibrante +qui remue les foules. + +Il était l'enthousiasme même, capable de prodigieux élans, mais prompt à +se décourager. Son intelligence vive et nette concevait les plus +audacieux projets, les réglait sagement, les lançait bien... Seulement, +au premier échec, il perdait la tête. Devant un obstacle que l'obstiné +Léon eût usé avec ses ongles, il s'asseyait désespéré. + +Jean Cornevin l'avait bien défini. + +--Raymond, disait-il, a le courage d'un héros, les nerfs d'une femme, et +la sensibilité d'un enfant. + +Il avait autre chose encore, une timidité incroyable, ridicule, absurde, +qui souvent, lorsqu'il prenait sur lui de la surmonter, le poussait aux +actes les plus contraires à son caractère et à sa volonté. + +Près de ces deux jeunes hommes, remarquables à des titres divers, Jean, +le second fils de Mme Cornevin, faisait contraste. + +Il n'avait pas fait de brillantes études, lui... A dix-sept ans, fatigué +du joug du lycée, il avait déclaré qu'il en avait assez, et depuis, en +effet, il peignait et il dessinait... + +Petit, fluet, très brun, assez laid, mais l'œil pétillant d'esprit, +Jean Cornevin dissimulait sous une insouciance affectée et sous le +débraillé de ses façons une intelligence très vive, des aptitudes +remarquables, une finesse extrême et une grande ambition. + +Prompt à saisir les ridicules, et ayant le mot impitoyable, il avait +coutume de dire qu'il arriverait par ses ennemis... + +Mais cette diversité si grande d'humeur, de tempérament et d'idées +n'empêchait pas ces jeunes hommes de s'aimer comme rarement s'aiment des +frères. + +Un lien les unissait, plus puissant et plus indissoluble que ceux de la +famille et du sang: la communauté du malheur et de la haine. + +Ils pouvaient se trouver en désaccord, quand ils discutaient les moyens +d'atteindre leur but, mais leur but était le même, et immuable: obtenir +justice des misérables qui avaient frappé leurs pères, le général +Delorge et le pauvre palefrenier Cornevin. + +Seulement, que tenter? + +Tandis que le chevaleresque Raymond Delorge s'écriait:--C'est au grand +jour, et en plein soleil que je combats mes ennemis!... + +Pendant que le froid et méthodique Léon répétait:--Sachons attendre, +sachons guetter cette occasion propice qui ne fait jamais défaut aux +hommes patients!... + +Jean, incapable de modération et tout brûlant de colère, disait: + +--Que me parles-tu de lutter au grand soleil, Raymond! N'est-ce pas dans +l'ombre, lâchement, que nos pères ont été frappés?... Avec de tels +ennemis, il n'est pas de nuit trop obscure ni d'armes déloyales. Je +m'associerais à des forçats, s'il le fallait, pour les atteindre +sûrement. Et toi, Léon, que me parles-tu de patienter? Attendre, c'est +laisser ces misérables jouir en paix de leur crime!... + +C'était si bien son opinion que dès l'âge de dix-huit ans il s'était +trouvé compromis dans ce fameux complot du bois de Boulogne, dont la +découverte envoya trente-sept accusés sur les bancs de la Cour d'assises +et une douzaine de condamnés à Lambessa. + +Ce qui rendait la situation de Jean Cornevin très mauvaise, c'est qu'une +perquisition, opérée à son domicile, avait livré à la police toute une +série de charges intitulées: le _Panthéon du second Empire_, «dont la +méchanceté, disait le commissaire de police dans son rapport, m'a fait +frémir d'indignation». + +Cependant, d'actives démarches de Me Roberjot tirèrent de ce guêpier +le précoce conspirateur. + +--Vois-tu où mène la précipitation? lui disait son frère, lorsqu'il +sortit un peu penaud de la Conciergerie, où il avait été détenu trois +semaines; te voilà signalé et nous aussi, par la même occasion, au zèle +investigateur de la police; toutes nos démarches vont être épiées... + +--Puis avec quels gens conspirais-tu! insistait Raymond. Avec des +mouchards et avec des drôles ou des imbéciles, dont la politique est à +coup sûr la moindre préoccupation. + +--Ce qui est d'autant plus niais, continuait Léon, que l'Empire, ayant +atteint son apogée, ne peut plus que descendre. + +Dire cela était hardi, sinon prématuré à cette époque. + +Ils étaient encore bien rares, les esprits perspicaces qui, sous +l'apparence des prospérités inouïes du règne de Napoléon III, +discernaient des symptômes de dissolution. + +L'excès même de la prospérité matérielle devait être une cause de ruine. + +Car ce n'est pas en vain qu'on surexcite toutes les passions grossières, +les convoitises brutales, les appétits sensuels et la soif de l'or. + +Léon, observateur attentif, avait pu voir le gouvernement trahir +l'embarras que lui causait la cupidité de certains zélés de Décembre, +dont il ne savait comment se débarrasser. + +Il avait vu le ministre de l'intérieur, M. Billaud, écrire au préfet de +police cette lettre fameuse où il lui signalait «certains individus qui, +en se vantant d'une influence qu'ils n'ont pas, ont réussi à en faire un +véritable commerce et prélèvent une dîme sur tous les soumissionnaires +des grandes entreprises». + +Dame! elle avait fait causer, cette lettre. + +--Connaissez-vous ces «certains individus»? se demandait-on en ricanant. + +N'avait-on pas vu aussi le ministre de la guerre lancer une circulaire +«à la seule fin d'empêcher les officiers de l'armée de s'adresser trop +souvent à l'empereur pour lui demander de l'argent?...» + +--Est-ce possible!... s'était-on dit dans le public. Où trouver le +désintéressement, s'il déserte l'armée!... + +L'empereur n'était pas sans apercevoir le danger. + +Ponsard ayant fait représenter sa comédie: la _Bourse_, au +Théâtre-Français, l'empereur lui écrivit pour le féliciter de réagir de +toute la force de son talent contre la funeste passion du jeu. + +M. Oscar de Vallée, au lendemain de la publication de son livre: les +_Manieurs d'argent_, reçut les mêmes félicitations. + +Mais que pouvaient une comédie, un livre et deux lettres impériales, +contre la fureur, contre le besoin presque de spéculation? + +Beaucoup spéculaient, qui n'avaient que ce moyen de soutenir leur train +de maison. + +Le prix de tout allait croissant. + +Les immenses abatis de maisons, où M. Verdale et ses amis gagnaient des +sommes énormes, occasionnaient sur les loyers une hausse prodigieuse. + +Le _Moniteur_ ne cessait de répéter que le nombre des maisons +construites dépassait de beaucoup le nombre des maisons démolies... + +Et c'était fort possible. + +Seulement, comme les propriétaires ne bâtissaient plus que des palais, +divisés en appartements immenses, les gens à petite fortune ne savaient +plus où se caser, et se voyaient réduits à dépenser à leur loyer non +plus le dixième, mais le sixième et même le quart de leur revenu. + +Il est vrai que Paris devenait une sorte de caravansérail où accouraient +de tous les points du globe les altérés de jouissances grossières, ceux +qui avaient beaucoup d'argent à dépenser, ceux qui voulaient en gagner +par n'importe quels moyens. + +Il est positif que les théâtres, les bals, les restaurants où l'on soupe +la nuit et les cafés ne désemplissaient pas. + +Il est sûr que des légions de demoiselles à chignons jaunes et à +toilettes impudentes envahissaient les boulevards et les rendaient +impraticables aux honnêtes femmes. + +Il est certain que le retour de certaines courses, de celles de +Vincennes, par exemple, où se suivaient au triple galop des voitures +pleines de jeunes gens et de femmes exaltés par le champagne, était un +superbe défi à la population des faubourgs. + +Tout le monde sait que lord Holland écrivait dans le _Times_: + +--Paris est la ville de l'univers où on s'amuse le mieux. + +Les clairvoyants disaient: + +--C'est très beau, c'est assurément très honorable pour nous, mais c'est +par là que nous périrons. + +D'un autre côté, par Me Roberjot qui s'exprimait librement devant +eux, Raymond Delorge et Léon Cornevin savaient bien que les vaincus du +coup d'État s'étaient remis depuis longtemps de leur première stupeur et +guettaient avidement l'occasion d'une revanche. + +Et cette revanche eût été proche, peut-être, sans les instincts pervers, +les malsaines ambitions et les théories absurdes que révélaient +certains procès, celui de la Marianne, par exemple, ou celui de la +_Commune révolutionnaire_. + +Par la peur, l'Empire tenait encore quantité de gens, qui tout en +l'exécrant ne pouvaient s'empêcher de dire: + +--Mieux vaut encore le grand sabre de Napoléon III que le poignard de +ces ennemis de la propriété et de la famille. + +Il est vrai que la jeune génération, celle de Raymond et des fils +Cornevin, s'irritait de cette prudence. + +La jeunesse sifflait les cours de Sainte-Beuve au retour de +l'enterrement de Lamennais. + +Cent mille personnes suivaient le convoi de Béranger, tout en sachant +bien qu'il avait été le barde du premier Empire au temps où libéralisme +et bonapartisme rimaient, tout en sachant bien qu'il avait plus fait +pour la popularité de Napoléon Ier que tous les panégyristes +ensemble, avec un seul refrain: «Parlez-nous de lui, grand'mère... +Grand'mère, parlez-nous de lui!...» + +Pas un cri, cependant, ne troubla la funèbre cérémonie... + +Dix ou douze écervelés essayèrent bien de forcer les portes du cimetière +que la police avait cru devoir tenir fermées, ils furent aussitôt +arrêtés... + +Jean Cornevin, que le tumulte attirait comme la lumière les papillons, +en était, et son frère et Raymond durent aller, le soir, le réclamer au +poste, où il avait été consigné. + +Mais on ne leur rendit pas le prisonnier. Et cette fois toutes les +démarches de Me Roberjot ne l'empêchèrent pas de passer en police +correctionnelle, et d'y attraper un mois de prison... + +La mort de Cavaignac, arrivée peu de temps après, passa presque +inaperçue. + +C'est dans sa propriété d'Ourne, au fond de la Sarthe, que s'éteignit ce +grand citoyen qui avait poussé aussi loin que pas un la fierté et le +désintéressement... + +Il fut enterré au cimetière Montmartre, dans le même caveau que son +frère Godefroid. Il n'y eut pas de discours prononcé. Le gouvernement +confisqua son oraison funèbre, comme il avait confisqué celles de +Lamennais, de Marrast et de Béranger. + +Bien avant cette époque, cependant, Raymond Delorge avait mis à +exécution un projet longtemps caressé dans le secret de ses pensées. + +Le lendemain du jour où il avait eu vingt et un ans, il était allé +trouver ses amis, Léon et Jean Cornevin, et, d'un ton solennel qui ne +lui était pas habituel: + +--Je viens, leur avait-il dit, réclamer de votre amitié un grand +service, et, quoi qu'il advienne, je vous demande le secret. J'ai résolu +de me battre en duel avec M. de Combelaine, et je vous prie d'être mes +témoins... + +Léon Cornevin avait bondi à cette déclaration. + +--Tu es fou, Raymond! s'était-il écrié. + +Raymond s'attendait à quelque réponse de ce genre. + +--Raisonnable ou insensé, mon parti est pris. + +--Et si nous refusions?... + +Tristement, Raymond hocha la tête, et d'un accent d'inébranlable +détermination: + +--Je le regretterais, mais je chercherais et je trouverais des amis +moins dévoués, mais aussi moins... raisonnables que vous. + +Étant donné le caractère de Raymond Delorge, il était manifeste que rien +ne le ferait renoncer à son dessein. + +Si quelque chose eût pu l'ébranler, c'eût été, bien plus que les +objections du froid et méthodique Léon, le silence significatif de Jean, +l'esprit aventureux par excellence, et l'homme des résolutions extrêmes. + +Tout en comprenant fort bien cela, Léon ne se tenait pas pour battu. + +--Admettons, reprit-il, que nous nous chargions de la mission que tu +veux nous confier, mon cher Raymond, que dirons-nous à M. de Combelaine? + +--Qu'il faut que nous nous battions... + +Jean lui-même haussa les épaules. + +--A quel propos? demanda-t-il. Pourquoi? Sous quel prétexte?... + +Un flot de sang monta aux joues de Raymond, et les poings crispés par la +colère: + +--Quoi!... s'écria-t-il, ce misérable n'a-t-il plus assassiné mon +père?... + +Léon l'interrompit. + +--C'est très vrai, prononça-t-il froidement. Seulement ce misérable nie. +N'existe-t-il pas une ordonnance de non-lieu, qui déclare que M. de +Combelaine est innocent et que le général Delorge a succombé dans un +combat loyal?... + +--Qu'est-ce que cela prouve? + +--Que M. de Combelaine refusera ton cartel. + +--Non, parce qu'il est brave ou plutôt parce qu'il se fie à son adresse +et à son sang-froid de spadassin... Non, parce que, si je le hais, il +doit être las de me craindre, et qu'il ne sera pas fâché, ayant tué le +père, de trouver une occasion de se débarrasser honnêtement du fils... + +--Et s'il refuse, cependant? + +--Vous lui direz qu'il est des moyens d'obliger les lâches à se +battre... + +--Et s'il s'obstine à refuser? + +--Alors, soyez tranquilles, j'aurai recours à ces moyens. + +Léon Cornevin allait sans doute répliquer. Jean lui coupa la parole. + +L'entêtement de Raymond l'impatientait. + +--Et tu prétends que je suis un écervelé compromettant, s'écria-t-il; +qu'es-tu donc, toi?... Pour t'imaginer que M. de Combelaine te suivra +sur le terrain, il faut que tu aies perdu la tête. Autrefois, c'est +vrai, quand il n'avait ni sou ni maille, pour un oui et pour un non, il +vous mettait l'épée à la main. Maintenant qu'il a de l'argent, beaucoup, +tant qu'il en veut, ce doit être une autre paire de manches. Comment! +voilà un gredin qui mène la plus heureuse existence du monde, et tu te +figures qu'il va risquer, comme cela, de faire trouer sa précieuse peau +par le premier venu?... Pas si bête!... + +[Illustration: Ils travaillaient l'un et l'autre avec acharnement.] + +C'est de l'air résigné d'un homme qui subit une averse que Raymond +écoutait les remontrances de Jean. + +Et lorsqu'il eut achevé: + +--Je suis venu, prononça-t-il, vous demander un service et non des +conseils... Voulez-vous être mes témoins? Si oui, convenons de nos +faits. Si non, adieu. Dans une heure, j'en aurai trouvé d'autres... + +A la dérobée, les deux frères se consultaient du regard. + +Eux refusant, Raymond, ainsi qu'il les en menaçait, ne s'adresserait-il +pas à des étrangers, et ne valait-il pas mieux qu'il les eût pour +seconds que des inconnus, qui par indifférence, par sottise ou par +méchanceté se prêteraient aux pires extravagances!... + +--C'est convenu, dit Jean Cornevin, nous serons tes témoins. + +Les traits contractés de Raymond se détendirent. + +--Ah! merci!... s'écria-t-il, merci! Je savais bien que je pouvais +compter sur vous. + +Mais la chaleur de ses protestations ne fondit pas la réserve glacée de +ses amis. + +--Oh! ne nous remercie pas, interrompit brusquement Léon, car c'est bien +à contre-cœur que nous nous embarquons dans cette affaire. Donne-nous +tes instructions, nous nous y conformerons. + +Raymond en était arrivé à ses fins, il souriait. + +--Mes instructions sont bien simples, dit-il. Je veux me battre avec M. +de Combelaine. Qu'il choisisse les armes, le mode de combat, le lieu et +l'heure, peu m'importe. Que je l'aie en face de moi, voilà tout ce que +je demande. Du reste, rassurez-vous. S'il est de première force à toutes +les armes, je ne suis pas manchot, vous le savez, et je lui réserve une +désagréable surprise... + +Les deux frères ne firent aucune objection. N'ayant pu éviter l'affaire, +les détails leur importaient peu. + +--C'est bien, répondirent-ils, demain matin nous irons chez ton homme. +Viens nous attendre ici... + +Et le lendemain, en effet, sur les neuf heures, ils se mettaient en +route. + + + + +II + + +C'est rue du Cirque que demeurait M. de Combelaine, dans un petit hôtel +tout neuf, qu'il devait à la munificence impériale, en échange, disait +la chronique scandaleuse, de quelques-uns de ces services dont on ne se +vante pas. + +Rien de vulgaire dans cette habitation, chef-d'œuvre de M. Verdale. + +L'hôtel s'élevait au milieu d'une cour sablée, et on y arrivait par un +large perron protégé par une marquise et orné de chaque côté de grands +vases de faïence remplis de plantes exotiques. + +A droite et à gauche étaient les communs; les écuries, où huit chevaux +de prix mangeaient leur avoine dans des mangeoires de marbre, et les +remises, où on apercevait par la porte entr'ouverte plusieurs voitures +de formes différentes, sous leurs housses de toile verte. + +--Peste!... grommela Jean Cornevin, l'empereur loge bien ses amis! + +Devant la grille, un gros homme à figure joviale, le concierge, fumait +son cigare... un pur londrès. + +--M. le comte reçoit, dit-il aux deux jeunes gens, vous pouvez entrer... + +Dans le vestibule, pavé de marbre et tout doré, un valet de pied en +livrée éclatante reçut Jean et Léon, prit leur carte en disant qu'il +allait la remettre à M. le comte, et les fit entrer dans une antichambre +en les priant d'attendre. + +Trois messieurs s'y trouvaient déjà lorsque Jean et Léon entrèrent. + +Debout dans l'embrasure de la fenêtre, ils causaient, et leur +conversation les absorbait si fort qu'ils ne parurent pas remarquer +qu'ils n'étaient plus seuls. + +--Ainsi, continuait l'un, vous lui livrez encore cette voiture... + +--Puis-je faire autrement? soupirait l'autre. Ne suis-je pas trop engagé +pour reculer? Savez-vous qu'il me doit plus de cinquante mille +francs?... + +--Comment, diable! aussi, interrompit le troisième, êtes-vous assez fou +pour faire un pareil crédit!... + +--Pardon!... il vous doit bien vingt mille francs, à vous. + +--C'est vrai, mais je viens lui signifier qu'il me faut un fort +acompte... + +--Et s'il ne vous le donne pas?... + +--Je suspends les fournitures, et... en avant le papier timbré!... + +--Et après?... + +--Après!... j'obtiens un jugement, et je fais saisir. + +--Quoi? + +--Tout, parbleu!... l'hôtel, le mobilier, les chevaux, vos voitures, mon +cher, et tous les traitements... + +Les deux autres éclatèrent de rire, mais d'un rire si franc que l'homme +au papier timbré en demeura tout déconfit. + +--C'est donc bien drôle, ce que je dis! fit-il d'un ton vexé. + +--Ma foi, oui, répondit le carrossier. + +--Et pourquoi, s'il vous plaît? + +--Parce que, mon cher, vous ne vous êtes pas levé assez matin pour M. de +Combelaine et que, si vous lui envoyez du papier timbré, vous en serez +pour vos frais. Ne vous dérangez pas. Ses traitements sont à l'abri de +vos huissiers, son mobilier est au tapissier, et ses chevaux sont au nom +de son valet de chambre... + +--Reste l'hôtel... + +--Oui, mais vermoulu d'hypothèques... L'empereur ne le lui avait pas +encore donné que M. de Combelaine avait déjà emprunté dessus... + +Immobiles sur leurs banquettes, Jean et Léon retenaient leur souffle, +tant ils craignaient de trahir leur présence et d'interrompre cette +instructive conversation. + +L'homme au papier timbré semblait consterné. + +--Ah çà, fit-il, M. de Combelaine est donc très gêné? + +--Ruiné! mon bon, à plat, comme toujours. + +--Cependant il se fait une centaine de mille francs par an, avec ses +traitements. + +--Dites cent cinquante mille. + +--Il est de deux ou trois entreprises... + +--Pardon, de sept ou huit. + +--Qui lui rapportent au moins autant. + +--Mettons le double, et n'en parlons plus... + +--Et il est ruiné!... + +--A ce point que ses domestiques n'ont pas d'autres gages que l'argent +qu'ils lui volent. Il est vrai qu'ils n'y vont pas de main morte. Vous, +qui êtes bijoutier, faites cadeau d'une bague à M. Léonard, son valet de +chambre, et il vous en apprendra de belles!... + +A tout autre moment, Jean et Léon n'eussent pu s'empêcher de rire de +l'ahurissement du bijoutier. + +--Cet homme-là est donc un gouffre!... s'écria-t-il. + +--Vous avez dit le mot. + +--Que fait-il de son argent? + +--Il le dépense, parbleu!... + +--A quoi!... puisqu'il ne paye rien?... + +--Et le jeu, mon cher, et les femmes, et les soupers, et les paris aux +courses, et les fêtes, et les chasses, et les voyages, croyez-vous que +tout cela ne coûte rien? + +Mais ils s'interrompirent brusquement. Un valet de chambre, M. Léonard +lui-même, venait d'apparaître à la porte qui conduisait à l'intérieur +des appartements. Il s'avança jusqu'aux témoins de Raymond, et, +s'inclinant: + +--M. le comte de Combelaine, dit-il, attend ces messieurs dans son +cabinet... + +M. de Combelaine était peut-être aussi bas percé que le disaient ses +fournisseurs; en tous cas il n'y paraissait guère à ses appartements, où +éclatait le luxe brutal du second Empire, luxe de parvenu pressé de +jouir et préoccupé d'éblouir. + +Voilà ce qu'auraient pu remarquer Jean et Léon Cornevin en traversant, à +la suite du valet de chambre, une salle à manger ridiculement décorée et +un vaste salon doré sur toutes les moulures. + +Mais, pour rien voir, ils étaient trop émus de cette idée qu'ils +allaient se trouver en face du meurtrier de leur père. + +Et le cœur leur battit lorsque le domestique, ouvrant une porte, +annonça: + +--Messieurs Cornevin. + +Ils étaient dans le cabinet de travail, c'est-à-dire dans le fumoir du +comte, dans cette pièce intime de chaque maison où se trahissent les +goûts et les habitudes du maître. + +On n'y voyait guère de livres ni de papiers, mais quantité d'armes de +tous les temps et de tous les pays, des fusils et des sabres, des +armures, des épées de combat et des fleurets mouchetés. + +Sur la table qui servait de bureau se voyaient cinq ou six revolvers de +différents systèmes, attendant que le maître eût le temps de les essayer +et se prononçât sur leur valeur respective. + +Près de cette table, M. de Combelaine, vêtu d'un élégant costume du +matin, était assis ou plutôt couché dans un immense fauteuil. + +Il s'était appliqué et avait réussi à se faire un masque nouveau, +approprié aux circonstances et à sa nouvelle situation. + +Et les spectateurs qui le sifflaient à Bruxelles, lorsqu'il y jouait la +comédie, ne l'eussent pas reconnu, avec ses cheveux ramenés aux tempes, +ses moustaches outrageusement cirées, son œil morne et sa physionomie +impassible. + +C'était une fureur, alors. C'était à qui copierait le maître. C'était à +qui éteindrait son regard, empèserait sa barbe, pétrifierait son visage +et laisserait tomber de ses lèvres des paroles rares et sans expression. + +Si bien que, dans les ministères et dans les salons officiels, on ne +rencontrait plus que des décalques plus ou moins réussis de celui que le +plus rusé des Italiens avait surnommé Taciturne III... + +A la vue des deux jeunes gens, cependant, M. de Combelaine s'était levé, +et, leur montrant des sièges: + +--Veuillez-vous asseoir, messieurs, dit-il. + +Mais ils ne bougèrent pas, et, presque en même temps: + +--Nous resterons debout, s'il vous plaît, monsieur, prononcèrent-ils... + +Leur conviction était que le comte allait feindre de ne pas connaître +leur nom, et que cela éviterait une explication difficile. Erreur!... + +--Messieurs, reprit-il, lors des événements de Décembre, un homme a +disparu qui s'appelait Laurent Cornevin; seriez-vous ses parents?... + +--Nous sommes ses fils, répondit Léon. + +--Excusez ma question, messieurs. Laurent Cornevin remplissait à +l'Élysée un emploi assez humble. + +--Il était palefrenier... + +--Tandis que vous, messieurs... + +--Nous, interrompit Jean d'une voix rauque, nous devions crever de +misère, et ceux qui avaient... supprimé le père devaient croire que la +faim les débarrasserait des fils. Dieu en a décidé autrement. Nous avons +trouvé des amis qui nous ont faits ce que nous sommes... + +C'est sans la plus légère apparence d'émotion que M. de Combelaine +s'inclina. + +--Je conçois votre irritation, monsieur, dit-il, lorsque vous parlez de +votre père. Sa disparition a été un de ces accidents affreux comme il ne +s'en voit que trop dans les temps de discordes civiles... + +--Oh! un accident!... fit Jean. + +Le comte ne sembla pas l'entendre. + +--Certes, poursuivit-il, la famille de cet infortuné a été cruellement +frappée... Mais moi, j'ai été atteint du même coup. Cette mystérieuse +disparition a permis de faire planer sur moi des soupçons odieux que +n'a pas dissipés complètement un arrêt solennel de la justice... Mes +ennemis ont osé insinuer que Laurent Cornevin avait été témoin d'un +crime... + +Le sang commençait à affluer au cerveau de Jean. + +--Nous ne venons pas vous demander compte de la mort de notre père! +interrompit-il brutalement. + +M. de Combelaine ne sourcilla pas. + +--C'est que ce serait fort naturel, prononça-t-il, après les propos +détestables qui ont circulé. Mais alors je vous répondrais que tout ce +que j'ai d'influence et de crédit, je l'ai mis en branle pour retrouver +votre père. Oui, tout ce qu'il est humainement possible de faire, je +l'ai fait... inutilement, hélas! et il me serait aisé d'en administrer +la preuve... + +Léon essayait de répliquer; il l'arrêta d'un geste, et, plus vivement: + +--Permettez: on m'attaque, je me défends... Combien était désastreuse la +situation de la femme Cornevin, je le savais. J'étais exactement +renseigné par une personne qui est la sœur de votre mère, votre +tante, par conséquent, et à qui j'ai voué une amitié toute particulière, +Mme Flora Misri. Mais pouvais-je venir en aide ouvertement à une +infortune si digne d'intérêt? Non. C'eût été faire la part trop belle à +mes ennemis. Je chargeai donc Flora de secourir sa sœur. Mme +Cornevin repoussa fièrement toutes les avances. Est-ce ma faute? Et si +vous doutiez de mon bon vouloir à l'égard de votre famille, je vous +rappellerais que c'est grâce à mon influence que M. et Mme Cochard, +votre grand-père et votre grand'mère, ont obtenu l'un une place, l'autre +un bureau de tabac, qui les met à l'abri du besoin... Je vous +rappellerais que j'ai fait obtenir à un des frères de votre mère une +sinécure fort lucrative... + +Mais Jean Cornevin n'en put supporter davantage. + +Des soufflets l'eussent moins transporté de fureur que cette énumération +d'une parenté dont il avait horreur. + +--Oh! assez, interrompit-il d'un ton menaçant. Je vous l'ai dit, ce +n'est pas pour nous que nous sommes ici... Nous vous sommes envoyés par +notre meilleur ami, par notre frère, Raymond, le fils du général +Delorge. + +Si cuirassé d'impudence que fût M. de Combelaine, il tressaillit +visiblement. + +--Et... que veut-il de moi? interrogea-t-il. + +--Raymond Delorge veut venger son père, monsieur, s'écria Jean. Il veut +se battre avec vous!... + +M. de Combelaine était beaucoup trop intelligent pour ne pas s'être +attendu et préparé à quelque chose de pareil. + +Cependant, si son visage demeurait impénétrable, il était fort pâle et +ses lèvres tremblaient. Il s'était imposé un rôle, et, comme tous les +hommes très violents, il se défiait de lui. + +Après un moment de silence: + +--Je ne saurais, dit-il, blâmer la démarche de M. Raymond Delorge; à sa +place j'agirais comme lui. Mais moi, je ne puis accepter la rencontre +qu'il me propose... + +--Cependant, monsieur... + +--Je déclare qu'un duel entre nous est impossible, interrompit +impérieusement le comte. Oui, c'est vrai, j'ai tué le général Delorge, +mais à mon corps défendant, car je l'aimais, et seulement après avoir +été, à plusieurs reprises, provoqué, menacé, outragé par lui... Et vous +voudriez qu'après avoir eu cet immense malheur de tuer le père, je +m'expose à tuer le fils!... Non! à aucun prix. Au lendemain du duel +déplorable du jardin de l'Élysée, j'ai fait le serment de ne plus me +battre jamais... Je le tiendrai, quoi qu'il arrive. + +--C'est prudent, quand on a beaucoup à perdre, gronda Jean Cornevin. + +Ah! il fallait que M. de Combelaine se fût fait aussi le serment de +rester calme, car il ne broncha pas. + +--Je vous ai dit mon dernier mot, messieurs, fit-il. + +Mais Léon n'était pas intervenu encore: + +--Je n'insisterai pas davantage, monsieur, prononça-t-il d'un ton glacé; +seulement, il est de mon devoir de vous avertir des suites de votre +refus... + +--Ah!... + +--Raymond est décidé à tout pour obtenir une satisfaction à laquelle il +croit avoir droit... + +--Monsieur... + +--Il ne reculera devant aucune extrémité pour vous contraindre à la lui +accorder, et, s'il faut recourir à la violence... + +--Ah!... pas un mot de plus, monsieur, s'écria M. de Combelaine d'une +voix étranglée, pas un mot de plus!... + +Il s'était dressé d'un bond, frémissant de colère, la face empourprée, +l'œil flamboyant, et sa main serrait d'une étreinte convulsive un des +revolvers placés sur la table... + +L'ancien Combelaine, celui des tripots de Londres, celui qui, jadis, +moyennant finance, prenait les duels à son compte, reparaissait. + +--Vous ne savez donc pas quel homme je suis? continua-t-il. Vous ne +savez donc pas qu'un homme qui, jadis, m'eût parlé comme vous venez de +le faire, ne serait pas sorti vivant de chez moi!... + +--Devions-nous donc vous laisser ignorer les intentions de notre client? +demanda tranquillement Léon Cornevin. + +M. de Combelaine eut un geste terrible. + +--Eh bien! moi, s'écria-t-il, au premier soupçon de violence de M. +Raymond Delorge, je vous déclare... + +Il s'arrêta court. + +--Quoi?... insista Léon. + +Mais une réflexion, plus rapide que l'éclair, venait de traverser +l'esprit du comte. + +--Rien! répondit-il, rien! + +Grâce à un effort véritablement surhumain, il parvenait à se maîtriser. + +Il lâcha le revolver qu'il tenait, il se rassit, et, d'un ton presque +calme, bien que sa voix tremblât encore: + +--Cette affaire est trop grave, prononça-t-il, pour que je prenne une +résolution définitive sans consulter... M. Delorge m'accordera bien +vingt-quatre heures. + +--Assurément. + +--Alors, messieurs, veuillez me laisser votre adresse... Après-demain, +avant midi, un de mes amis se présentera chez vous pour vous apprendre +ce que nous aurons décidé... + +C'est mécontents d'eux-mêmes, le cœur serré et l'esprit tourmenté de +vagues appréhensions, que les deux frères quittèrent cet hôtel de la rue +du Cirque, dont les splendeurs cachaient tant de misères honteuses. + +Combien ils avaient eu tort d'accepter la mission dont les chargeait +Raymond, ils ne l'avaient que trop compris aux premiers mots prononcés +par M. de Combelaine. Cet homme, qui avait assassiné le père de leur +ami, n'avait-il pas assassiné également leur père à eux? + +Aussi qu'était-il arrivé? + +Que M. de Combelaine, prompt à reconnaître la fausseté de leur +situation, en avait usé avec la plus habile perfidie. + +N'avait-il pas affecté de les confondre avec la famille de leur mère, +avec cette famille si odieuse, hélas! dont les fils grandissaient pour +Mazas et les filles pour Saint-Lazare!... + +Ne leur avait-il pas reproché ce qu'il avait fait pour les vieux +Cochard?... + +Ne s'était-il pas en quelque sorte vanté d'avoir pour maîtresse la +sœur de leur mère, leur tante, Flora Misri! Quelle honte! + +Et cependant, ils avaient été forcés d'endurer toutes ces révoltantes +ironies, débitées d'un ton de tranquille impudence. + +--Ah! le misérable!... s'écria Jean, lorsqu'ils eurent dépassé la +grille, je lui en voudrais moins s'il eût fait feu sur nous tandis qu'il +tenait son revolver!... + +Léon Cornevin hochait tristement la tête. + +--Nous sommes des enfants, dit-il, et nous venons de faire une folie +insigne. Quand on attaque une bête fauve, on doit être assez bien armé +pour la tuer. Nous avons attaqué Combelaine et nous sommes sans armes. +Cet homme nous avait oubliés, peut-être, nous venons de lui rappeler que +nous existons et que nous pouvons devenir redoutables. Il ne se battra +pas... mais notre imprudence nous coûtera plus cher qu'un coup d'épée. + +Les deux jeunes gens savaient bien que Raymond devait être chez eux à +cette heure, et que sans nul doute il attendait avec une anxiété +poignante le résultat de leur démarche. + +Mais les circonstances devenaient trop critiques, et ils se voyaient +chargés d'une responsabilité trop lourde pour s'en remettre à leurs +seules lumières. + +[Illustration: Ces deux dames étaient la comtesse de Montijo et sa +fille.] + +Et après une courte délibération, et malgré le secret promis à Raymond, +ils résolurent de prendre conseil de Me Roberjot. + +L'avocat venait de se mettre à table quand on lui annonça les deux +frères. + +--Venez-vous me demander à déjeuner, leur cria-t-il gaiement, ou maître +Jean s'est-il encore fourré dans quelque guêpier?... + +Léon était trop embarrassé pour ne pas raconter fort exactement toute +l'affaire, les instances de Raymond, sa station avec Jean dans le salon +d'attente, la conversation des fournisseurs, la réception de M. de +Combelaine, son refus, sa colère et enfin sa demande d'un délai de +quarante-huit heures. + +Et lorsqu'il eut terminé: + +--Que le diable vous emporte! s'écria Me Roberjot, si violemment que +Léon Cornevin en demeura tout interloqué. + +--Cependant, commença-t-il... + +Mais l'avocat ne voulut pas l'écouter, et très vivement: + +--Que votre frère, poursuivit-il, que Jean, qui est un écervelé, c'est +convenu, se fût laissé pousser à cette escapade, je le comprendrais; +mais vous, Léon, un garçon sensé, un méthodiste, un philosophe, un +sage... + +--Eh! monsieur, interrompit Jean, Raymond, à notre défaut, se serait +adressé au premier venu... + +--Il fallait me faire prévenir, messieurs, je serais accouru... Et moi +qui comprends l'amitié autrement que vous, j'aurais essayé de raisonner +Raymond, et s'il n'avait pas voulu m'écouter, je l'aurais empoigné au +collet, et je lui aurais dit: «Avant de te battre avec cet autre, il +faudra d'abord te battre avec moi!...» + +Il se montait tellement qu'il en oubliait de manger, et que, sa +fourchette d'une main et son couteau de l'autre, il gesticulait comme +s'il eût été à la tribune... + +--Quoi! poursuivait-il, vous avez un ennemi mortel, vous le voyez au +bord d'un abîme qui l'attire, où il va rouler fatalement, et vous lui +criez: Casse-cou!... + +Lorsque Jean Cornevin, qui était un étourdi, avait fait quelque sottise, +il le reconnaissait volontiers, et de la meilleure grâce du monde se +laissait laver la tête. + +Léon, qui était un homme froid et grave, n'avait pas cette bonhomie. + +Il n'aimait pas à avoir tort. Il suffisait presque qu'on lui démontrât +qu'il faisait une folie pour qu'il s'y obstinât. + +--Je ne vois pas, dit-il d'un ton un peu piqué, en quoi notre démarche a +pu modifier la situation de M. de Combelaine. + +Me Roberjot haussa les épaules. + +--Puisque vous ne savez pas voir, dit-il, écoutez. Voici dix ans, +n'est-ce pas? que M. de Combelaine exploite la situation inespéré que +lui a faite le coup d'État. Voici dix ans qu'il cumule des traitements +énormes, qu'il met à l'encan son influence et celle de ses amis, qu'il +bat monnaie à la Bourse des secrets qu'on lui confie ou qu'il surprend, +qu'il ne cesse de tirer à vue sur la cassette impériale... En est-il +plus avancé? Non. De tous les millions qui ont glissé entre ses mains, +rien ne lui reste que le regret de ne les avoir plus, le désir enragé +d'en avoir d'autres. Sa situation est ce qu'elle était la veille du 2 +Décembre. Je me trompe: elle est plus mauvaise, car il a dix années de +plus, moins d'audace et des habitudes de dépense et de bien-être qu'il +n'avait pas. Ses créanciers le tracassaient jadis pour quelques +centaines de francs, ils le harcèlent aujourd'hui pour un +demi-million... + +--Oh! quand on a ses ressources! murmura Léon Cornevin... + +--Mais il n'en a plus, répondit l'avocat, non, plus aucune. Tout +s'épuise. Il ne trouverait plus aujourd'hui mille écus de son influence +qui jadis lui valait des pots-de-vin de cent et de deux cent mille +francs, tant il en a usé et abusé de toutes les façons, pour lui, pour +ses maîtresses, pour le premier escroc venu qui avait la poche bien +garnie. Pas un de ses amis ne lui prêterait cent louis, et il ne +trouverait pas cent sous sur sa signature. Vous savez comment l'empereur +répond à ses cris de détresse? Par une aumône de dix mille francs tous +les trois mois. Comment vivra-t-il, avec ses seuls traitements, lui qui +ne pouvait pas joindre les deux bouts quand il avait le quintuple! Il ne +vivra pas, et il le sent si bien, qu'il parle de se marier... + +--Lui?... + +--Pourquoi non?... Vous ne lui donneriez pas votre fille si vous en +aviez une, ni moi non plus, mais tout le monde n'est pas si dégoûté que +nous... + +--Un tel homme!... + +--Ce tel homme, mon cher, donnera à sa femme le titre de comtesse, plus +que contestable, c'est certain, mais pour le moment incontesté, et lui +ouvrira les portes des Tuileries. Ce tel homme, si son beau-père n'est +pas absolument taré, le fera décorer; le fera nommer député ou peut-être +sénateur, s'il n'est pas trop notoirement idiot. + +Jean Cornevin ne pouvait s'empêcher de sourire. + +--Ce diable d'avocat se croit à la tribune, pensait-il. + +Mais Léon ne riait pas, lui. + +--Cela étant, fit-il, comment M. de Combelaine, qu'une grosse dot +remettrait à flot, ne se marie-t-il pas? + +--Ah!... c'est ce que je me suis demandé longtemps, répondit Me +Roberjot, avant de trouver une réponse satisfaisante. Mais je l'ai +trouvée: il n'ose pas... + +--Oh!... + +--Il n'ose pas parce qu'il est une personne qui a des vues sur lui, qui +se le réserve... Or, cette personne a pénétré si avant dans son +existence et connaît tant et tant de ses secrets, qu'il ne peut pas s'en +faire une ennemie sans risquer de se perdre... Il ne peut pas l'épouser, +elle; en épouser une autre, non... + +--Et cette personne... + +--Oh!... vous la connaissez, répondit l'avocat. + +Et après une légère hésitation: + +--C'est Mme Flora Misri, répondit-il, Mme Flora qui, pendant que +M. de Combelaine jetait l'argent par les fenêtres, le ramassait et +thésaurisait. C'est une personne très prévoyante, malgré ses airs +évaporés, et qui sait compter. De telle sorte que, si le comte est ruiné +au point de ne savoir plus dans quelles eaux troubles pêcher vingt-cinq +louis, Mme Flora est riche et trouverait un million et demi chez son +notaire. + +C'est avec une impatience manifeste, l'impatience de l'homme qui ne veut +pas reconnaître ses torts, que Léon écoutait. + +--En tout ceci, fit-il, je ne vois pas quelle influence peut avoir notre +démarche sur les déterminations de M. de Combelaine. + +L'avocat sourit. + +--Oh! l'entêté!... s'écria-t-il. + +Puis très vite: + +--Résumons-nous, poursuivit-il. M. de Combelaine est au bout de son +rouleau; une dot le sauverait, mais il ne faut pas se marier à son gré +et il ne veut pas épouser Mme Flora Misri. Que va-t-il faire? A quel +expédient va-t-il recourir? Le temps presse, il ne peut plus attendre, +il va peut-être se lancer dans quelque aventure périlleuse... Et c'est +alors que vous vous chargez de lui rappeler le danger. C'est alors que +vous lui criez en quelque sorte: «Prends garde, tes ennemis veillent... +Que la main qui t'a protégé contre leur juste colère se retire, et tu es +perdu!» + +Léon était obstiné, mais non cependant au point de nier l'évidence. + +--Excusez-moi, monsieur, dit-il à Me Roberjot, je n'avais pas vu si +loin... Nous avons été plus fous encore que je ne le supposais... Mais +maintenant, que faire? Car c'est là ce que nous venions vous demander... + +Ayant fini de déjeuner, Me Roberjot se leva. + +--Si j'étais libre, dit-il, je vous accompagnerais, mais je suis +attendu, je dois prendre la parole aujourd'hui... Seulement, +après-demain, j'irai chez vous pour recevoir l'envoyé de M. de +Combelaine. Tâchez, d'ici-là, de faire entendre raison à Raymond... + +C'était plus aisé à conseiller qu'à exécuter. En apprenant les réponses +de M. de Combelaine, en apprenant surtout que ses amis étaient allés +consulter Me Roberjot, Raymond Delorge entra dans une colère +furieuse, disant que c'était épouvantable, que c'était à n'oser plus se +confier à personne, puisqu'on était trahi par ses meilleurs amis. + +Le surlendemain, cependant, lorsque l'avocat arriva, Raymond paraissait +fort calme, soit qu'il eût réfléchi, pendant les quarante-huit heures +qui venaient de s'écouler, soit que l'avocat lui imposât beaucoup plus +qu'il ne voulait l'avouer. + +--Eh bien! je suis exact, j'espère! dit gaiement Me Roberjot. Est-on +venu?... + +--Pas encore, répondit Léon. + +Et sans laisser à l'avocat le temps de répliquer, il l'entraîna jusqu'à +une fenêtre ouverte, et bas et vivement: + +--Raymond m'inquiète, lui dit-il. Je le connais, s'il est si tranquille, +c'est qu'il médite quelque folie, pour le cas où M. de Combelaine +persisterait dans son refus... + +--Il y persistera, répondit Me Roberjot, ce n'est pas douteux. +Néanmoins, rassurez-vous, mes mesures sont prises... Mais voici, je +crois, notre ambassadeur. + +Devant la maison, en effet, un coupé attelé de deux magnifiques chevaux +venait de s'arrêter. Un gros homme en descendit, qui traversa le +trottoir et disparut sous la porte cochère... + +L'instant d'après, il entrait chez MM. Cornevin. C'était un homme +d'environ quarante-cinq ans, portant de gros favoris noirs, trop bien +mis et dont les mains épaisses faisaient craquer les gants gris perle. + +--Je suis l'ami de M. le comte de Combelaine, messieurs, dit-il dès le +seuil, et je viens, je viens... + +Le reste de sa phrase expira dans son gosier, et une pâleur soudaine +envahit son visage prospère... + +Il venait d'apercevoir Me Roberjot debout, dans l'embrasure de la +fenêtre. + +--Toi ici, balbutia-t-il, toi!... + +--Moi-même, cher monsieur Verdale, répondit l'avocat avec une ironique +courtoisie... Je suis l'ami,--l'ami intime, vous m'entendez,--de M. +Raymond Delorge, et je suis venu savoir ce qu'ont décidé les conseillers +de M. de Combelaine. + +Raymond, Jean et Léon étaient confondus. + +Quelles étaient les relations de ces deux hommes? Ils l'ignoraient. Mais +ils ne pouvaient pas ne pas voir qu'il y avait entre eux un secret, qui +faisait de l'un l'esclave soumis et tremblant de l'autre... + +A l'air suffisant de M. Verdale, succédait la plus humble attitude. + +--Nous avons décidé, répondit-il, non sans hésitation, que M. de +Combelaine ne doit pas accepter la rencontre qui lui a été proposée... +Nous espérons que M. Raymond Delorge reconnaîtra, comme nous, que ce +duel est impossible. Si cependant il mettait à exécution certaines +menaces, notre client, sur notre conseil, déposerait une plainte... + +--C'est bien! fit sèchement Me Roberjot... Nous aviserons... + +Mais M. Verdale s'était à peine retiré, ou plutôt enfui, que la colère +de Raymond éclata. + +--Ah! M. de Combelaine veut déposer une plainte! s'écria-t-il. Eh bien! +ce soir même, à l'Opéra, je lui en fournirai l'occasion... + +Jean et Léon croyaient que Me Roberjot allait répondre et vertement. +Point. + +Il alla tranquillement ouvrir une porte et Mme Delorge parut. + +--Ma mère!... balbutia Raymond décontenancé. + +Mme Delorge s'avança. + +--Oui, votre mère, dit-elle, à qui un ami est venu apprendre votre +folie. Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas que vous battre avec M. +de Combelaine ce serait proclamer son innocence!... Se bat-on avec un +lâche assassin?... Croiser le fer avec lui, c'eût été renoncer au droit +d'en obtenir justice... Et il faut pourtant que justice nous soit +rendue, Raymond, il faut que votre père soit vengé. + + + + +III + + +En se ménageant d'avance, et sans prévenir personne, l'intervention de +Mme Delorge, Me Roberjot venait de prouver qu'il connaissait bien +le caractère de Raymond. + +Seul, il n'en eût rien obtenu. La passion est aveugle et sourde. + +Il eût perdu son temps, son éloquence et ses peines à essayer de +détourner Raymond d'un dessein longuement médité, qu'il ne jugeait +peut-être pas excellent, mais qu'il estimait le seul praticable. + +Les prières de Mme Delorge lui arrachèrent le serment d'y renoncer. + +--Seulement, vous m'avez rendu un triste service, disait-il quelques +jours après à Me Roberjot. Avant d'intervenir, il fallait vous +informer de ce qu'est mon existence. Savez-vous que depuis la mort de +mon père, jamais un jour ne s'est écoulé sans que ma mère ne m'ait dit +en me montrant son épée scellée au-dessus de son portrait: +«Souvenez-vous, mon fils, que vous avez votre père à venger!» Savez-vous +que maintenant encore, après dix ans passés, le couvert de mon père est +toujours mis à notre table de famille, et que jamais une fois je ne me +suis assis pour prendre mon repas, sans que l'œil de ma mère ne se +soit arrêté sur cette place vide, sans qu'elle m'ait répété de sa voix +glacée: «Ce couvert restera mis tant que justice ne nous aura pas été +rendue!...» Savez-vous qu'il n'est pas jusqu'à ma sœur, Pauline, +jusqu'à notre domestique, le vieux Krauss, qui ne cessent de me dire que +c'est à moi de punir l'assassin, et qu'il devrait déjà être puni. + +Des larmes de colère brillaient dans les yeux du malheureux jeune homme, +et c'est d'une voix étouffée qu'il poursuivait: + +--Comment, avec de pareilles excitations, incessantes, obstinées, mon +imagination ne s'exalterait-elle pas!... Est-ce vivre que d'être hanté +sans relâche par le spectre de mon père assassiné!... J'avais trouvé ce +moyen, un duel; vous me l'enlevez, ma mère me l'enlève. Mais alors, au +nom du ciel! dites-moi ce qu'il faut que je fasse, car je dois faire +quelque chose, je veux me venger, et il faut en finir... Voyons, parlez, +donnez-moi un conseil... Ah! je ne le vois que trop, vous allez me dire +comme ma mère: «Attendons!» Quoi?... Un miracle? Eh! je n'ai pas la foi, +il ne se fait plus de miracles, et nous attendrons tant que M. de +Combelaine mourra dans son lit, de sa belle mort... + +Ce qui ajoutait encore au désespoir de Raymond, c'était la pensée que M. +de Combelaine et ses amis le tenaient peut-être pour un de ces fanfarons +terribles en paroles, plus que modérés en actions. + +--Comme ces gens-là doivent rire de nous!... disait-il à Léon Cornevin. + +M. de Combelaine n'en riait pas tant que cela, ainsi que ne tardèrent +pas à le prouver les événements. + +En sortant de l'École polytechnique, Raymond Delorge était entré à +l'École des ponts et chaussées, et il venait d'être nommé ingénieur. + +Quant à Léon, les emplois du gouvernement lui répugnant, il s'était fait +attacher à une compagnie de chemins de fer; et, comme son intelligence +était supérieure et son savoir très grand, comme il était en outre un +travailleur infatigable, on lui avait fait espérer d'abord, puis plus +tard formellement promis une situation en rapport avec son mérite et les +services qu'il avait déjà rendus à la compagnie. + +Cette situation, il se croyait à la veille de l'obtenir, lorsqu'un matin +le directeur le fit appeler, et de l'air le plus embarrassé lui annonça +que le conseil, malgré son avis et ses observations, avait disposé de +cette place en faveur d'un autre candidat. + +Le directeur ajoutait qu'il en était d'autant plus désolé que l'élu, un +homme peu capable, n'avait pas ses sympathies... + +--C'est un malheur, répondit froidement Léon Cornevin, mais croyez bien, +monsieur, que je ne vous en veux aucunement... + +En réalité, et malgré toute sa philosophie, Léon était atterré. + +La décision du conseil était d'autant plus extraordinaire que son +heureux concurrent ne sortait pas, comme lui, de l'École polytechnique, +et que les compagnies ont un faible bien connu pour les anciens élèves +de l'école. + +De plus, tous les «chers camarades» formant une sorte de +franc-maçonnerie, on avait dû le défendre chaudement. + +Il s'étonnait aussi qu'on ne lui eût pas, à tout le moins, prodigué +cette eau bénite de cour dont on bassine d'ordinaire les plaies +d'amour-propre des gens désappointés... + +Son directeur ne lui avait laissé entrevoir aucune compensation dans +l'avenir. + +--C'est tout à fait incompréhensible, disait-il à sa mère, encore plus +affligée que lui de cette cruelle déception. + +Il ne tarda pas à avoir le mot de l'énigme. + +De telles difficultés lui furent suscitées dans le service dont il était +chargé, qu'après avoir essayé d'en douter, il dut, à la fin, reconnaître +qu'on brûlait de se débarrasser de lui. + +On ne voulait pas, on n'osait peut-être pas le congédier, mais il était +clair qu'on espérait, à force de tracasseries, l'exaspérer et l'amener à +donner sa démission. + +Mais pourquoi? pourquoi?... + +--Mon cher Cornevin, lui dit l'ingénieur en chef, qui était comme de +raison un «cher camarade», vous avez dans le conseil des ennemis +acharnés... + +--Moi!... fit Léon abasourdi. + +--Positivement. Et sans notre directeur, qui est un brave homme et qui +vous soutient envers et contre tous, sans moi, qui vous défends +_unguibus et rostro_, il y a longtemps qu'on vous eût fait une avanie... + +Le sens de cette dernière phrase était trop clair pour que Léon Cornevin +s'y méprît. Et cependant il voulut avoir l'avis de Me Roberjot. + +--Croyez-moi, lui répondit l'avocat, ne luttez pas, vous seriez brisé... +Votre ennemi est M. de Maumussy... + +--Je le croyais, vous me l'aviez dit, à couteau tiré avec M. de +Combelaine... + +--Oui, mais la démarche de Raymond les a réunis contre l'ennemi +commun... Or, comme votre compagnie sollicite une concession et a besoin +de M. de Maumussy, n'hésitez pas, donnez votre démission... + +Raymond pleura des larmes de rage, en apprenant cette indignité. + +--Ah! que ne m'avez-vous laissé tuer cette bête venimeuse de Combelaine! +s'écria-t-il. + +Pourtant ce n'était rien encore. + +Trois mois ne s'étaient pas encore écoulés depuis la démission de Léon, +lorsque Paris fut épouvanté par l'attentat de la rue Le Peletier. + +Un Italien, Felice Orsini, suivi de deux complices, était allé se poster +devant l'Opéra, et avait essayé de tuer l'empereur en lançant sous sa +voiture des bombes explosibles. L'empereur avait été préservé, mais +quarante-sept personnes avaient été tuées ou blessées plus ou moins +grièvement. + +Ce qui paraissait étrange, c'est que la police n'eût pas su prévenir cet +attentat du 14 janvier. + +Elle était prévenue, cependant. + +Avis lui avait été donné de la fabrication à Londres d'un certain nombre +de bombes explosibles d'un système nouveau et excessivement meurtrières. + +Avis lui avait été donné du départ pour la France d'Orsini et de Pieri. + +Et pourtant Orsini, Pieri et leurs complices ne furent aucunement +recherchés et séjournèrent à Paris près d'un mois, sans presque prendre +la peine de se cacher. + +Et pourtant, quelques heures seulement avant l'attentat, un des +complices, Pieri, avait été arrêté rue Le Peletier, et trouvé nanti +d'une bombe, d'un poignard et d'un revolver. + +--A quoi donc pensait la police! se disaient les Parisiens. + +Et ils n'avaient pas tort de s'étonner. + +Un ancien chef de la sûreté, Canler, ayant publié ses _Mémoires_, +l'année suivante, y accusait très nettement la police d'incapacité, de +négligence et peut-être de quelque chose de pis. + +C'est donc sans la moindre surprise qu'on apprit que le préfet de police +donnait sa démission. + +--C'est bien le moins qu'il puisse faire, pensait-on. + +Mais on commença à s'inquiéter sérieusement, lorsqu'on vit arriver au +ministère de l'intérieur, en remplacement de M. Billault, un militaire +dont la réputation de dureté et de brutalité était proverbiale, le +général Espinasse, l'homme qui, au 2 Décembre, avait occupé le palais de +l'Assemblée nationale. + +«Ce ministre de l'intérieur avec un sabre au côté ne me dit rien qui +vaille», écrivit un journal qui pour cette simple appréciation fut +supprimé net. + +[Illustration:--Monsieur le comte attend ces messieurs.] + +Et cependant il avait raison, ce journal, car à peu de jours de là était +votée la loi de sûreté générale, qui armait le gouvernement de pouvoirs +discrétionnaires. + +Certaines gens, plus impérialistes que l'empereur, ne se gênaient pas +pour afficher leur satisfaction de voir «se resserrer la courroie qui, +prétendaient-ils, commençait à se relâcher». + +L'un d'eux prononça ce mot cynique: + +--Décidément l'attentat d'Orsini a du bon, il va nous permettre de nous +débarrasser des gens gênants. + +On s'en débarrassait, en effet. + +Sur le premier moment, la police, qui avait une revanche à prendre de +son ineptie, s'était mise à arrêter à tort et à travers, sans +discernement ni mesure, une foule de pauvres diables qui n'en pouvaient +mais. + +On supposa que son zèle allait se refroidir, lorsqu'il fut clairement +établi que l'attentat d'Orsini ne se rattachait à aucune conspiration, +qu'il était une œuvre individuelle préparée hors de France et +exécutée exclusivement par des étrangers. + +Mais on se trompait. + +Loin de diminuer, après le procès et l'exécution d'Orsini, le nombre des +arrestations augmenta, non plus à Paris seulement, mais par toute la +France. + +On y mit plus de méthode, on tria plus habilement, et voilà tout. + +Et de nouveau, comme aux beaux jours de 1852, des vaisseaux firent voile +vers Cayenne et vers Lambessa, dont l'entrepont était encombré de +suspects. + +De même que tout le monde, Raymond Delorge et Léon Cornevin étaient sous +l'impression pénible de tant de violences inutiles, quand un matin, +comme ils venaient de se lever, ils virent arriver chez eux le valet de +chambre de Me Roberjot. + +Il apportait un billet très pressé de son maître, et n'ayant pu trouver +de voiture, il avait couru, disait-il, tout le long du chemin. + +Me Roberjot écrivait à Léon: + +«Envoyez votre frère Jean faire un tour en Belgique ou en Angleterre. +Qu'il parte aujourd'hui plutôt que demain, ce matin plutôt que ce soir.» + +--Jean serait-il donc menacé?... s'écria Raymond effrayé. Il m'a +cependant juré qu'il ne s'occupe plus de politique. + +Mais Léon hocha la tête. + +--Mon frère, dit-il, par suite de sa condamnation à un mois de prison +pour société secrète, se trouve sous le coup de la loi de sûreté +générale, et de plus... + +Il s'arrêta. + +Il avait pour Raymond une trop sincère affection pour oser lui dire:--Et +de plus M. de Combelaine doit avoir songé à ce moyen de se débarrasser +de l'un de nous...» + +--Hâtons-nous de prévenir ce pauvre Jean, reprit Raymond. Partons... + +Depuis trois ans environ, Jean Cornevin ne demeurait plus avec sa mère +rue de la Chaussée-d'Antin. + +Peintre, travaillant beaucoup, chargé déjà de travaux importants, il lui +avait fallu un atelier, et M. Ducoudray lui en avait déniché un, au +boulevard Clichy, dans une maison neuve. + +La concierge de cette maison, qui était en même temps la femme de ménage +de Jean, était debout sur sa porte quand arrivèrent, hâtant le pas, Léon +et Raymond. + +Dès qu'elle les aperçut: + +--Ah! messieurs, s'écria-t-elle, messieurs, quelle affaire!... + +Un même pressentiment serra le cœur des deux jeunes gens. +Arriveraient-ils donc trop tard, hélas! + +--Ce pauvre M. Jean vient d'être arrêté, poursuivit la portière, en +s'essuyant les yeux du coin de son tablier. On vient de l'emmener dans +un fiacre... + +Raymond était devenu plus blanc que sa chemise et, se sentant chanceler +sous ce coup, il s'appuyait au mur. + +Plus fort, Léon se raidit contre sa douleur, écartant les appréhensions +sinistres dont son esprit était assailli. + +--Comment cela s'est-il passé? demanda-t-il. + +Mais déjà plusieurs boutiquiers du voisinage, qui avaient été témoins de +l'arrestation, s'avançaient, la mine curieuse, prêtant l'oreille. + +--Entrons dans ma loge, dit la portière, ici on nous entendrait. + +Et les jeunes gens l'ayant suivie: + +--Voilà donc la chose, commença-t-elle. Ce matin, dès qu'il a fait jour, +cinq individus se sont présentés, demandant M. Jean Cornevin, artiste +peintre. Justement j'allais lui monter son café au lait. Cependant, ces +particuliers avaient une si drôle de mine que, foi d'honnête femme, +j'allais leur répondre que M. Jean Cornevin était à la campagne, quand +l'un d'eux, ouvrant son paletot, me montra son écharpe en me +disant:--Vous voyez, je suis commissaire de police, ainsi, pas de +farces. A quel étage demeure M. Cornevin? + +«Ah! messieurs, tout mon sang ne fit qu'un tour, et de saisissement je +faillis renverser mon café au lait.--Il demeure au cinquième, la porte à +droite, répondis-je.--Bon!... fit le commissaire. Et le voilà dans +l'escalier avec ses hommes. + +«Mais il ne m'avait pas défendu de le suivre. + +«Vite, je mets la tasse et la cafetière sur un plateau, et dare dare je +grimpe après lui, pour voir... + +«Ah! si j'avais pu prévenir M. Jean!... Il ne se doutait de rien. Il +était déjà dans son atelier, en train de peindre, le dos tourné à la +porte, qu'il avait laissée ouverte à cause du poêle qui fume quand on +l'allume. Et il était tellement à la besogne, qu'en entendant marcher +dans l'atelier, sans se retourner, il dit:--Qui va là?... + +«--Au nom de la loi, je vous arrête! répondit le commissaire. + +«Messieurs je n'ai jamais vu un étonnement comme celui de ce pauvre M. +Jean. + +«--Vous m'arrêtez, moi, fit-il, et pourquoi? Le commissaire haussa les +épaules:--On vous le dira, répondit-il. Habillez-vous et suivez-nous... + +«Vous devez savoir, messieurs, que M. Jean a la tête près du bonnet. En +s'entendant parler si brutalement, il devint plus rouge que braise, et +je crus qu'il allait jeter sa palette à la tête du commissaire... Mais +il réfléchit heureusement, et c'est le plus tranquillement du monde +qu'il se mit à s'habiller pendant que le commissaire et ses hommes +furetaient dans tous les coins et fouillaient tous les tiroirs... Il +disait seulement en riant:--Si vous trouvez quelque chose, vous me le +ferez voir, n'est-ce pas?... + +«Étant prêt, il demanda la permission d'écrire à sa mère, mais on lui +dit que cela ne se pouvait pas... et on l'emmena. + +«Devant la porte était une voiture. On l'y fit monter, deux agents +montèrent après lui, et le commissaire ayant crié:--En route! le cocher +fouetta ses chevaux. + +Aux derniers mots de la digne portière, les deux jeunes gens respirèrent +plus librement. + +Ils se rappelaient que Jean Cornevin, lors de sa première arrestation +avait été surtout compromis par les papiers et les dessins découverts +chez lui. + +Cette fois, du moins, on n'avait rien trouvé. + +--L'important, à cette heure, reprit Léon, serait de savoir où mon +pauvre frère a été conduit... + +La concierge s'était remise à pleurer. + +--Hélas! mes bons messieurs, répondit-elle, c'est ce que je ne puis vous +apprendre... Et cependant, Dieu sait que j'étais tout oreilles. Mais le +cocher devait avoir reçu ses ordres d'avance, car le commissaire ne lui +a rien crié que ce que je vous ai rapporté:--En route!... + +--Et à vous, ma bonne dame, il n'a rien dit, ce commissaire? + +--Rien. + +--Il ne vous a fait aucune recommandation?... + +--Aucune... C'est-à-dire, excusez: avant de se retirer, il m'a remis la +clef de M. Jean, en me disant de la faire parvenir à ses parents, et en +ajoutant qu'il me rendait responsable de tout ce qui se trouve dans +l'appartement... + +Léon frissonna. + +Cette précaution du commissaire de police n'annonçait-elle pas une +détermination arrêtée et la conviction que Jean ne rentrerait pas chez +lui de si tôt!... + +--Oh! Jean! murmurait Raymond, en proie à une de ces rages froides qui +poussent un homme de cœur aux plus fatales extrémités, cher et +malheureux ami!... + +Mais Léon, lui, gardait tout son sang-froid. + +--Donnez-moi donc cette clef, dit-il à la concierge, nous allons monter +jusque chez mon frère... + +A la seule vue de cet humble logis d'artiste, un observateur devait +reconnaître la parfaite exactitude du récit de la portière. + +Que Jean travaillât, quand la police avait fait irruption chez lui, +c'est ce dont on ne pouvait douter: les dernières touches n'étaient pas +sèches encore du tableau qu'il avait en train, et qui représentait une +_Halte de bohémiens dans les ruines du cirque de Fréjus_. + +Sa stupeur avait été grande, car son tabouret était renversé, et on +voyait épars à terre ses pinceaux, sa palette faite du matin et +quantité de tubes de couleur. + +Même, les agents insoucieux du logis où ils pénétraient avaient écrasé +sous leurs lourdes bottes plusieurs de ces tubes... + +A la façon dont les vêtements de travail du pauvre artiste étaient jetés +çà et là, on devinait son empressement à se vêtir. + +Enfin, tout portait l'empreinte de la main brutale de la police, en +quête de pièces de conviction et de papiers compromettants. + +--Nous n'avons pas une minute à perdre, déclara Léon; si nous ne +parvenons pas à savoir aujourd'hui même ce qu'on a fait de mon frère, +nous ne pourrons plus rien pour lui. + +C'est rue Blanche, chez Mme Delorge, qu'ils se rendirent tout +d'abord. + +Et en apprenant ce nouveau malheur: + +--Ne vous y trompez pas, s'écria la noble femme, je reconnais l'œuvre +de M. de Combelaine. Et, moins généreuse que ne l'avait été Léon: + +--Voilà, dit-elle à son fils, voilà le résultat de votre provocation +insensée!... + +Plus exaspéré que tous, l'excellent M. Ducoudray donnait presque raison +à Raymond. + +--Car enfin, disait-il, je ne vois pas pourquoi M. de Combelaine ne nous +ferait pas tous arrêter et déporter!... + +Cependant, avant de discuter les démarches à tenter, il fut convenu que, +jusqu'à nouvel ordre, on laisserait ignorer à Mme Cornevin +l'arrestation de son fils. + +Si on parvenait à obtenir la mise en liberté de Jean, ce serait une +immense douleur et de nouvelles inquiétudes qu'on aurait épargnées à la +pauvre femme. + +Dans le cas contraire, il serait toujours temps de la préparer à cette +cruelle épreuve. Précaution inutile, hélas! + +Le mari de la concierge de Jean, étant accouru prévenir Léon et ne +l'ayant pas rencontré, avait demandé à parler à sa mère, et lui avait +tout dit. + +Et Mme Delorge et M. Ducoudray, Léon et Raymond en étaient encore à +délibérer sur ce qu'ils avaient à faire, lorsque Mme Cornevin entra +brusquement, plus pâle qu'une morte, les yeux brillants de l'éclat du +délire. + +Quoi que lui eût dit le portier, elle doutait, elle s'obstinait à douter +encore. + +--Est-ce vrai?... demanda-t-elle, dès le seuil. Et personne ne lui +répondant: + +--Ainsi, c'est bien la vérité! prononça-t-elle, les misérables ne se +lassent pas... Après mon mari, mon fils... Et moi, en venant ici, j'ai +failli être écrasée par une voiture où j'ai reconnus, souriants et +heureux, M. de Combelaine et Flora Misri... O Dieu puissant! comment ne +douterait-on pas de ta justice!... + +Et, écrasée de douleur, elle s'affaissa sur un fauteuil en éclatant en +sanglots... + +Pourtant Jean Cornevin n'était pas abandonné. + +Tandis que ses amis s'épuisaient à chercher un moyen d'arriver jusqu'à +lui, le valet de chambre de Me Roberjot se présenta avec une nouvelle +lettre de son maître. + +«En même temps qu'à vous, ce matin, écrivait-il à Léon, j'envoyais un +mot à ce pauvre Jean... Hélas! j'ai été prévenu trop tard. Lorsque mon +commissionnaire s'est présenté chez lui, il venait d'être arrêté. Faites +tout au monde pour savoir où on l'a conduit; de mon côté, je me mets en +campagne...» + +Mais c'est en vain que, durant quatre jours, les amis du pauvre Jean le +demandèrent à toutes les geôles de Paris. + +Les seules nouvelles qu'ils en obtinrent furent données à Léon par un +chef de bureau de la préfecture de police, plus froid qu'une corde à +puits, et plus discret qu'une porte de prison. + +--Monsieur, lui répondit-il, votre frère est en bonne santé, voilà tout +ce que je puis vous dire aujourd'hui... Repassez dans une quinzaine... + +--C'est ce qu'on me répondait quand j'allais m'informer de mon mari, +gémissait Mme Cornevin. Je ne reverrai plus mon fils. + +Son désespoir l'abusait. + +Un matin, le cinquième depuis l'enlèvement de Jean, un de ses camarades +d'atelier apporta une lettre qu'il venait de recevoir, et que Jean lui +adressait, à lui, dans la crainte que le nom de Cornevin ne fût signalé +au cabinet noir... + +Jean écrivait à sa mère: + +«Je ne cesse de demander la permission de t'écrire, on ne se lasse pas +de me la refuser. Un forçat avec qui je viens de causer me jure qu'il me +fera jeter une lettre à la poste si je lui donne dix francs; je lui en +donnerais mille, si j'étais sûr que ce mot vous parvînt. + +«Je suis à Marseille depuis hier, et jamais je ne me suis si bien porté. +Ayant flairé, quand on est venu me prendre, le voyage d'agrément qu'on +me réserve, je me suis muni de linge, d'effets et d'argent--car, vois +mon bonheur, j'avais de l'argent chez moi ce jour-là. + +«Tout me porte à croire que, ce soir ou demain, je serai embarqué pour +la Guyane. O mère adorée, si je n'étais sûr que tu pleures en ce moment, +je me sentirais tout heureux du beau voyage que je vais faire. Songe +donc aux magnifiques sujets d'études que je vais trouver... Je te +reviendrai ayant du talent... Ne pleure pas, mère chérie. Léon +t'embrassera pour deux pendant mon absence... Moi, je vous embrasse de +toute mon âme...» + +Cette lettre attendrie, où éclatait en dépit de tout l'insouciance +railleuse de Jean, calma pour un moment la douleur de Mme Cornevin, +mais ne dissipa point ses mortelles angoisses. + +Elle se représentait son fils bien-aimé, confondu parmi les plus vils +criminels sur le préau d'une prison, et réduit pour lui faire parvenir +quelques lignes à payer l'assistance et l'astuce d'un forçat. + +Elle se le représentait traîné de nuit au port, entre une double haie de +soldats, et embarqué furtivement. + +Elle le suivait, par la pensée, tout le long de cette douloureuse et +interminable traversée où l'avaient précédé, à cinquante ans de +distance, Barbé-Marbois, le général Ramel et Pichegru. + +--Je ne reverrai plus mon fils! répétait-elle. + +Cependant, au reçu de la lettre de Jean, Raymond et Léon étaient partis +pour Marseille, espérant parvenir jusqu'au malheureux et lui serrer la +main, espérant à tout le moins le voir, en être vus, et lui prouver par +leur présence qu'il n'était pas oublié... + +Ils arrivèrent trop tard. + +Le vaisseau où avait été embarqué Jean était parti depuis deux heures... + +Cela leur fut dit par une pauvre jeune femme qu'ils rencontrèrent sur la +jetée. + +Elle tenait un enfant entre ses bras et, appuyée contre le parapet, elle +regardait obstinément l'horizon. + +Loin, bien loin, un léger nuage flottait dans l'azur du ciel. Elle le +montra aux deux jeunes gens, et d'une voix expirante: + +--C'est de la fumée, leur dit-elle, de la fumée du navire... + +Hélas! il emportait son mari, le père de son enfant. + +Par cette pauvre femme, Raymond et Léon surent que ce vaisseau +n'emportait pas de forçats et qu'il était commandé par un homme de +cœur incapable d'aggraver le sort déjà si triste des transportés +politiques. + +--Mais moi, gémissait l'infortunée, que vais-je devenir? que va devenir +mon enfant?... + +Combien de plaintes pareilles montaient alors vers le Dieu de justice, +de tous les points de la France! + +On l'ignorait. Personne n'osait élever la voix. Les journaux, dont +l'existence était fort compromise, se taisaient. + +Ce qu'on savait, par exemple, c'est que le général Espinasse, le nouveau +ministre de la guerre, n'y allait pas de main morte, et que ses préfets +procédaient militairement... + +Et cependant, l'empire, si fort en apparence, si bien armé contre ses +ennemis, ne se sentait ni plus tranquille, ni plus assuré du lendemain. + +Il se voyait, en quelque sorte, acculé à la nécessité de faire quelque +chose pour sortir la France de ce calme mystérieux, pour secouer ce +silence effrayant à force d'être profond. + +Ce quelque chose, ce ne pouvait être que la guerre. + +Un instant, le gouvernement impérial hésita entre deux terrains qui lui +paraissaient également favorables: l'Italie et la Pologne. + +Ce fut l'Italie, servie par le génie de Cavour, qui l'emporta. + +Et le 3 mai 1859, l'empereur annonça à la France qu'il tirait l'épée +pour l'indépendance du peuple italien, et qu'il ne la remettrait au +fourreau qu'après avoir fait l'Italie libre jusqu'à l'Adriatique. + +On s'attendait, depuis le 1er janvier, à une guerre avec l'Autriche, +et cependant l'émotion fut grande. + +Émotion joyeuse, toutefois, car cette guerre si impolitique provoquait +dans toutes les classes le plus vif enthousiasme. + +On applaudissait les régiments qui, tambours battants et enseignes +déployées, traversaient Paris. + +Et quand, le 10 du mois de mai, l'empereur sortit des Tuileries pour se +rendre à la gare de Lyon, il fut accueilli par des acclamations telles +que jamais il ne devait plus en entendre. + +Ce jour fut le jour de popularité de son règne... + +--Vois plutôt, disait Raymond Delorge à Léon Cornevin, vois... + +Mais ce n'était pas de ce coup que l'Italie devait être libre jusqu'à +l'Adriatique. + +Après la victoire de Magenta un moment indécise, qui valut au général +Mac-Mahon le bâton de maréchal et le titre de duc, et où le général +Espinasse fut tué: + +Après la glorieuse et sanglante victoire de Solferino: + +Voici que tout à coup on apprit que l'empereur des Français et +l'empereur d'Autriche, Napoléon III et François-Joseph, avaient eu une +entrevue à Villafranca et s'y étaient mis d'accord et que la paix allait +être signée. + +Les promesses de la proclamation impériale étaient-elles donc remplies? +Non. Alors pourquoi cette paix qui irritait les Italiens? Pourquoi +s'arrêter en si beau chemin? + +Les uns disaient que l'empereur avait eu peur de la révolution, dont il +voyait se ranimer toutes les espérances. + +Les autres, qu'il avait cédé aux représentations de toutes les +puissances de l'Europe, pour ne pas allumer une guerre générale. + +Quoi qu'il en soit, la déception fut cruelle, et grande l'irritation. + +Le retour ne ressemblait guère au départ. + +--A quoi nous a servi cette guerre? se demandait-on. + +Aussi est-ce avec une certaine aigreur qu'on commençait à discuter cette +campagne si heureuse au début et si brusquement interrompue. + +Si courte qu'elle eût été, elle avait fait ressortir tous les côtés +faibles de notre organisation militaire. + +La concentration des troupes ne s'était pas faite, il s'en faut, avec la +rapidité qu'on s'était promise. + +Nombre de services avaient été reconnus notoirement insuffisants. Il +était arrivé souvent que nos soldats avaient manqué de vivres. Ils +avaient une ou deux fois manqué de munitions. + +On avait vu aussi que l'accord n'était pas précisément parfait entre les +chefs de l'armée, et que le patriotisme n'éteignait pas dans leur +cœur le souci des rivalités d'ambition. + +La paix était à peine signée qu'une polémique s'engageait entre le +maréchal Niel et le maréchal Canrobert, si acerbe et si violente que, +sans l'intervention personnelle de l'empereur, elle se fût certainement +terminée sur le terrain... + +Décidément, au lieu des immenses avantages qu'il s'en était promis, le +gouvernement impérial ne retirait que déboires de cette guerre +d'Italie. + +[Illustration: Il s'était dressé frémissant de colère.] + +Il avait conquis le droit, c'est vrai, d'ajouter à la liste héroïque des +victoires françaises deux noms glorieux, Solferino et Magenta. + +Mais il venait de se faire un implacable ennemi de ce peuple qu'il était +allé secourir, dont il avait exalté outre mesure, puis tout à coup +trompé les espérances. + +Mais il venait de compliquer ses embarras de la question romaine qui +allait être son incurable plaie. + +Et cependant, tout en accusant les Italiens d'ingratitude, il ne pouvait +pas avouer sa déconvenue. + +Avec ses extraordinaires prétentions d'arbitre de l'Europe, de +restaurateur de la liberté des peuples et de soldat de l'Idée et du +Droit, l'empereur Napoléon III ne pouvait pas perpétuer le système de +répression à outrance qui avait suivi l'attentat d'Orsini. + +La loi de sûreté générale ne fut point abrogée--c'était une trop bonne +arme pour qu'on y renonçât. + +Mais, le 15 août 1859, un décret parut au _Moniteur_, où il était dit: + +«Amnistie pleine et entière est accordée à tous les individus qui ont +été l'objet de mesures de sûreté générale.» + +--Grand Dieu!... s'écria Mme Cornevin, lorsque Raymond Delorge lui +apporta le journal, je vais donc revoir mon fils!... + +C'est que les sinistres appréhensions de la pauvre mère ne s'étaient pas +réalisées. + +Jean vivait. Sa santé ne s'était pas ressentie du climat de la Guyane. +Il avait, depuis un an, donné fréquemment de ses nouvelles. + +Après une interminable traversée, pénible malgré les efforts du +commandant pour lui épargner les plus rudes souffrances, Jean avait été +interné à l'île du Diable. + +C'est la plus petite des îles du Salut;--elle n'a pas trois kilomètres +de tour, et sa plus grande largeur n'excède pas quatre cents mètres. + +C'est aussi la plus triste, tous les grands arbres en ayant été abattus +après qu'on eut reconnu qu'ils fournissaient aux transportés des +matériaux pour se construire des canots et tenter des évasions +impossibles. + +«Pour la première fois, écrivait Jean à son frère, je me sentis pris +d'un affreux découragement lorsque j'aperçus presque au ras de l'eau ce +triste banc de sable, incessamment battu par tous les vents de la mer, +sans autre végétation que des arbustes rabougris, où la civilisation ne +se révèle que par les établissements pénitenciers, moitié casernes et +moitié prisons.» + +Mais Jean, par bonheur, n'était pas d'un caractère à se laisser si +aisément abattre. + +«Ce serait faire trop beau jeu à ceux qui m'ont envoyé ici, disait-il +dans une de ses lettres; et puisque c'est le seul moyen qui soit en mon +pouvoir de leur être désagréable, je vais leur jouer le mauvais tour de +me porter comme un charme et de rester gai comme un pinson.» + +Il réussit à se tenir parole, surmontant sans sourciller tous les +dégoûts de la vie commune avec des êtres grossiers et dégradés, se +soumettant sans un murmure à toutes les exigences de la plus rude des +disciplines. + +Il lui parut d'ailleurs, et il ne cessait de le répéter sous toutes les +formes, qu'on avait exagéré l'insalubrité du climat. + +«J'ai beau me tâter le pouls soir et matin, écrivait-il encore, me tirer +la langue dans mon miroir à barbe, interroger anxieusement les moindres +tressaillements de mon estomac, je ne me découvre aucun symptôme du plus +léger mal. Il m'a fallu un peu de temps pour me faire au régime +alimentaire, mais j'y suis fait maintenant. Le gouverneur de l'île, qui +est un sous-lieutenant d'infanterie de marine, me rencontrant hier, m'a +dit d'un ton de stupeur profonde:--Dieu me pardonne, je crois que vous +engraissez!...--Est-ce détendu? lui ai-je demandé. Ce n'est pas défendu, +de sorte que--c'est entendu,--je vous reviendrai plus gras que je ne +suis parti.» + +--Quel homme que ce Jean?... disait M. Ducoudray, émerveillé de cette +intarissable bonne humeur; sur l'échafaud il plaisanterait encore... + +Ce qu'il faut dire, c'est que la situation de Jean à l'île du Diable +n'avait pas tardé à s'améliorer sensiblement. + +Sur des ordres venus de Cayenne, il avait été exempté de toute corvée, +dispensé des appels et autorisé à habiter une case. + +Ainsi, il était prisonnier, mais l'île entière était sa prison. Il +s'appartenait. Il échappait aux odieuses et désolantes exigences du +dortoir commun, à cette promiscuité de toutes les heures. Il avait une +retraite à lui, où il pouvait, sans être importuné, évoquer ses +souvenirs et exhaler ses espérances. + +Il lui était enfin permis de satisfaire les aspirations de travail qui +le tourmentaient depuis plusieurs mois. + +Comme preuve de cet heureux changement, il adressait à sa mère une «vue +exacte» de son habitation. + +«Comme vous voyez, disait-il, ce n'est pas un palais. J'ai pour parquet +la terre battue, et pour contrevent un vieux couvercle de caisse. Mais +je possède un lit de fer, une chaise, luxe inouï! et un moustiquaire qui +fait l'admiration et l'envie du gouverneur de l'île du Diable.» + +Et cependant, à la longue, il sentait mollir l'énergie qui l'avait +soutenu. Les ressorts de son âme se détrempaient... + +L'isolement l'écrasait, la fièvre de la nostalgie minait lentement son +organisation lorsqu'un bonheur inespéré le sauva. + +Il venait de se lever, plus accablé que de coutume, lorsque le +gouverneur de l'île entra dans sa case, et d'un air joyeux lui annonça +qu'il venait de recevoir l'ordre de le diriger sur Cayenne. + +Jean savait que bon nombre de détenus avaient obtenu cette faveur +d'habiter la capitale de la Guyane française. Mais ceux-là avaient +trouvé moyen de se faire réclamer ou cautionner, ceux-là avaient eu +l'art de se faire recommander, tandis que lui ne connaissait personne et +n'était pas d'un caractère à solliciter une protection. + +C'est donc avec une sorte de défiance qu'il accueillit cette grave +nouvelle. + +--Mon sort va-t-il vraiment être amélioré? demanda-t-il. + +--Quoi!... lui répondit le gouverneur, vous quittez ce milieu de +prisonniers et de forçats où vous vivez depuis deux mois, vous allez +jouir d'une demi-liberté au milieu de la demi-civilisation d'une +colonie française et vous m'adressez une telle question! + +--C'est que les changements ne me portent pas bonheur, murmura Jean... + +Mais il ne devait pas tarder à bénir celui-ci... + +A plusieurs reprises, le cantinier de l'île du Diable avait vendu ou +fait vendre à Cayenne des dessins de Jean. Un de ces dessins était tombé +sous les yeux d'un des principaux négociants de la ville, lequel, frappé +à ce qu'il déclara du talent qu'il révélait, s'était constitué l'avocat +et le répondant du jeune peintre. Ce digne homme attendait Jean sur le +port. + +--Ma maison sera la vôtre, lui dit-il. + +C'était plus que jamais n'eût osé rêver Jean, et dans cette maison +hospitalière, entouré d'amis, il eut bientôt recouvré sa bonne humeur et +sa confiance en l'avenir. + +Déjà il faisait des projets pour les années suivantes lorsque le 28 +septembre 1859, parvint à Cayenne le décret d'amnistie qui avait failli +faire évanouir Mme Cornevin... + +--La France!... Je vais donc revoir la France, s'écriait Jean à demi fou +de joie... + +Deux mois plus tard, en effet, presque jour pour jour, il arrivait à la +Chaussée-d'Antin, et sautait au cou de sa mère... + +--Je te revois, tous nos malheurs sont oubliés, murmurait la pauvre +femme. + +Ce n'est pas, il s'en faut de beaucoup, ce que pensait Jean Cornevin. + +Le soir même de son arrivée, ayant pris à part son frère et Raymond... + +--O mes amis! leur dit-il, c'est peut-être un grand bonheur que j'aie +été envoyé à Cayenne... J'en rapporte la presque certitude que notre +père, Laurent Cornevin, n'est pas mort... + + + + +IV + + +Évidemment Jean s'attendait à un cri d'espérance et de joie. Il +s'abusait. + +C'est d'un air de stupeur profonde que Léon et Raymond Delorge +accueillaient son étrange affirmation. + +Ils doutaient. + +--Comprends-tu bien, cher frère, fit doucement Léon, la portée de ce que +tu nous dis là?... + +De la tête, Jean répondit: + +--Oui. + +--Alors, continua Léon, comment as-tu attendu jusqu'à ce jour pour nous +le dire? Comment ne nous as-tu pas écrit?... + +--Parce qu'il est de ces secrets qu'on ne confie pas à une lettre, quand +on est prisonnier et que toutes les lettres qu'on écrit doivent être +remises ouvertes à un geôlier. + +Et sans attendre les questions qu'il lisait dans les yeux de son frère +et de Raymond: + +--Mais ayant tout, reprit-il, je veux vous dire comment j'ai appris ce +que je sais. Aussitôt installé chez le digne négociant qui m'avait +arraché aux misères de l'île du Diable, voulant me remettre à peindre, +je cherchai un chevalet. Il ne s'en trouvait pas dans l'île de Cayenne +et je dus m'informer d'un menuisier capable de m'en fabriquer un. + +«On m'adressa à un nommé Nantel, dont la boutique fait le coin d'une des +petites rues qui aboutissent à la place des Palmistes. + +«Cet homme, déporté depuis 1851, avait été gracié depuis, mais au lieu +de retourner en France, il avait épousé une jeune fille du pays, s'y +était fixé, et était en train d'amasser une petite fortune, grâce à une +fabrique de bardeaux, sorte de planchettes en bois très dur, qui, à la +Guyane, remplacent les ardoises et les tuiles. + +«Je trouvai un homme d'une quarantaine d'années, à physionomie ouverte +et intelligente, qui comprit tout d'abord ce que je désirais. + +«Lui ayant fait promettre de se mettre immédiatement à la besogne, je +lui donnai mon adresse et mon nom pour qu'il m'apportât mon chevalet +aussitôt qu'il l'aurait terminé. + +«Mais au lieu d'inscrire ces renseignements sur le petit cahier qu'il +avait sorti tout exprès d'un tiroir, ce brave monsieur restait planté +devant moi, me considérant d'un air d'ébahissement extraordinaire. + +«--Ah çà! qu'est-ce qui vous prend? lui demandai-je. + +«--Oh! rien, me répondit-il, c'est ce nom de Cornevin qui me rappelle +toutes sortes de souvenirs... + +«--Avez-vous donc connu quelqu'un s'appelant comme moi? + +«--Oui, un pauvre diable, enlevé comme moi en 1851. + +«O mes amis, à cette réponse, je sentis tressaillir en moi les plus +folles espérances, et d'une voix altérée par l'angoisse: + +«--Savez-vous le prénom de cet infortuné? m'écriai-je. + +«--Certainement, me répondit Nantel, il s'appelait Laurent. + +«Ainsi plus de doute!... Le hasard, non, la Providence venait de me +rapprocher d'un homme qui avait connu mon père, qui l'avait vu depuis le +jour fatal où il nous avait été arraché, qui allait peut-être enfin +m'apprendre quelque chose de sa destinée et me mettre sur ses traces. + +«--Monsieur Nantel, lui dis-je, je suis le fils de Laurent Cornevin. +Depuis dix ans qu'il a disparu, c'est en vain que nous avons fait tout +au monde pour obtenir de ses nouvelles... Nous avions fini par croire +qu'il avait été tué lors des affaires de Décembre. + +«--Pour cela je vous affirme que non, me répondit le brave menuisier, et +la preuve, c'est que je me suis trouvé avec lui à Brest, que nous avons +fait côte à côte la traversée de Brest à Cayenne et que nous avons été +détenus ensemble à l'île du Diable. + +«Je me sentais devenir fou à cette pensée que mon père avait été détenu +dans cette île où je venais de tant souffrir, à cette idée qu'il avait +foulé ces sentiers que je parcourais, qu'il s'était assis peut-être sur +ces rochers où tant de fois j'étais allé m'asseoir et rêver à la +France... Mais qu'était-il devenu? + +«--Sans doute il est mort? demandai-je avec une affreuse anxiété. Sans +doute, comme tant de malheureux, il a succombé aux atteintes du climat. + +«--Non, me répondit Nantel, il a tenté une évasion, et j'ai lieu de +supposer qu'il a réussi. J'ai vu depuis un déporté qui m'a dit lui avoir +parlé. + +L'émotion de Jean gagnait ses auditeurs. + +Pour la première fois, depuis dix ans, une lueur, bien faible et bien +chétive, assurément, mais une lueur filtrait dans les ténèbres de leur +passé et semblait devoir éclairer le mystère d'iniquité dont ils avaient +été victimes. + +Mais déjà Jean continuait: + +--Ainsi que vous le pensez, j'accablai maître Nantel de tant de +questions incohérentes qu'il en fut tout étourdi, et qu'il me pria de le +suivre dans son arrière-magasin, me disant que c'était tout une histoire +qu'il avait à me conter, qu'il lui faudrait un peu de temps et qu'il +avait besoin de mettre de l'ordre dans ses souvenirs... + +«Le récit qu'il me fit ce jour-là, je le lui ai fait recommencer vingt +fois pendant mon séjour à Cayenne. + +«J'ai fait plus. Songeant de quelle importance pouvait être, à un moment +donné, le témoignage de ce brave homme, je l'ai prié d'écrire ce qu'il +me disait et de le signer. + +«Il a consenti et, avant mon départ de la Guyane, j'ai eu le soin de +faire légaliser sa signature... + +«Cette relation de Nantel, je la garde précieusement et je vais vous la +lire... + +Ayant dit, Jean tira de son portefeuille un cahier de papier grossier, +couvert d'une grande écriture inexpérimentée, et il lut: + +«_Sur la prière de_ M. Jean Cornevin, _artiste peintre, détenu politique +à la Guyane, moi_, Antoine Nantel, _menuisier, demeurant à Cayenne, +j'écris ce qui est venu à ma connaissance de l'histoire de_ Laurent +Cornevin, _faisant le serment sur mon âme et conscience de dire la +vérité et rien que la vérité_. + +«Le 3 décembre 1851, passant rue du Petit-Carreau, où il y avait une +barricade et où on venait de se battre, je fus arrêté par la troupe et +conduit à la caserne la plus voisine. + +«Le lendemain, on me fit monter dans une voiture cellulaire, qui devait +me conduire à Brest. + +«Le voyage fut si long et si pénible que, la fatigue se joignant au +chagrin et aux inquiétudes que j'éprouvais, je tombai malade, en +arrivant à Brest, assez gravement pour qu'on fût obligé de me porter à +l'hôpital. + +«Comme de raison, c'était à l'hôpital du bagne. + +«J'y étais depuis une semaine, lorsqu'une nuit, sur les deux heures, je +fus réveillé par un grand bruit. + +«On apportait dans le lit le plus rapproché du mien un homme inanimé et +tout couvert de sang. + +«Les infirmiers s'empressaient autour de lui, et j'en entendis un qui +disait: + +«--S'il en revient, celui-là, j'irai le dire au pape. + +«Toute la nuit, en effet, il resta sans connaissance, râlant de plus en +plus faiblement, et je le croyais trépassé quand arriva l'heure de la +visite. + +«Il vivait encore cependant, et le chirurgien-major, après l'avoir +examiné et pansé, déclara qu'il le sauverait. + +«J'appris alors qui était ce malheureux, qui avait le numéro 23 tandis +que moi j'avais le numéro 22. + +«C'était comme moi un détenu destiné à Cayenne. Arrivé la veille à +Brest, il avait réussi à tromper la surveillance des gardiens et à +gagner le toit de la prison. Il lui avait fallu pour y parvenir, +disait-on, des prodiges de force et d'agilité. Malheureusement, une fois +là, le pied lui avait glissé, et il avait été précipité d'une hauteur de +plus de vingt-cinq mètres sur le pavé du chemin de ronde. Il avait une +jambe cassée, plusieurs côtes enfoncées, et d'effroyables blessures à la +tête. + +«En dépit de tout, les prévisions du docteur se réalisant, il ne tarda +pas à aller mieux et à entrer en convalescence. + +«Mais c'est en vain que j'essayais de lier conversation avec lui. Il ne +me répondait que par oui ou par non... quand il daignait me répondre. + +«Tant que durait le jour, il restait accroupi sur son lit, immobile, le +front entre ses mains, les yeux fixes comme ceux d'un fou. + +«La nuit, c'était bien autre chose: il pleurait, et à travers ses +sanglots étouffés, je l'entendais répéter:--Ma pauvre femme!... mes +pauvres enfants!... + +«C'était à fendre l'âme, tellement que moi, qui n'avais déjà pas trop de +gaieté pour moi, je demandai au surveillant de me changer de lit. + +«Le surveillant, naturellement, m'envoya promener, mais en même temps il +dit au 23 que ce n'était pas une vie que de geindre comme cela, qu'il +gênait ses voisins, et que s'il continuait il le punirait. + +«Ce malheureux ne répondit rien, mais son regard m'entra comme une lame +de couteau dans le cœur, quand me fixant il me dit:--Je tâcherai de +ne plus pleurer puisque cela vous gêne... + +«Je possédais à ce moment trois louis qui étaient toute ma fortune au +monde et que je conservais précieusement. Eh bien! je les aurais donnés +de grand cœur pour n'avoir pas fait cette bête de demande de +changement. J'avais comme des remords. Je me disais: + +«--Cela t'est bien facile, triste gars que tu es, de te moquer du tiers +comme du quart. Tu es tout seul sur la terre, personne ne te regrette, +tu n'as personne à regretter, c'est pour toi seul que tu travaillais... +Tandis que ce pauvre homme! Qui sait ce qu'il laisse derrière lui! Les +bêtes gémissent bien quand on leur prend leurs petits... + +«Naturellement, je demandai pardon au 23 de ce que j'avais fait, lui +disant que c'était sans mauvaise intention, et qu'il pouvait pleurer +tout son content... + +«Mais il ne me répondit que par un hochement de tête, et depuis, je ne +l'entendis plus jamais. + +«La nuit, de même que dans la journée, il restait glacé dans sa douleur, +sans plus bouger qu'une pierre, froid et immobile comme elle. + +«Il me désolait, véritablement, quand une après-midi un des inspecteurs +de police qui accompagnait les convois de transportés vint à traverser +notre salle. + +«Apercevant le 23 qui se chauffait contre le poêle, il s'approcha, et +lui frappant sur l'épaule: + +«--Eh bien! mon pauvre Boutin, lui dit-il gaiement, car ce n'était pas +un méchant homme, eh bien! nous avons voulu faire de la gymnastique de +chat! + +«Le 23 ne répondit pas. + +«--Êtes-vous sourd? insista l'inspecteur. + +«De même que la première fois, le 23 garda le silence. + +«Et alors l'inspecteur s'impatientant: + +«--Sacrebleu! s'écria-t-il, allez-vous me répondre, à la fin des +fins!... + +«--Je répondrai quand vous m'appellerez par mon nom, déclara le 23. + +«L'inspecteur haussa les épaules. + +«--Encore cette mauvaise scie! fit-il. + +«--Mon nom n'est pas Boutin. + +«--Connu! vous m'avez chanté cette même chanson tout le long du voyage. +Tenez, une fois pour toutes, croyez-moi, renoncez à nier votre identité. +A quoi sert de vous obstiner? Quatre agents vous ont parfaitement +reconnu, vous êtes démasqué, votre dossier en fait foi. C'est sous votre +nom de Boutin que vous m'avez été remis, que je vous ai amené à Brest et +que je vous ai fait inscrire à l'arrivée. C'est sous le nom de Boutin +que vous êtes enregistré ici et que vous en sortirez, et que vous +partirez pour la Guyane. Boutin vous êtes, Boutin vous resterez tant que +vous vivrez... + +«--Comme vous voudrez, fit le 23. + +«Seulement, dès que l'inspecteur se fut éloigné: + +«--Ah ça! comment donc vous appelez-vous? demandai-je à mon voisin. + +«C'est à peine s'il daigna se tourner de mon côté, et du bout des +lèvres: + +«--Dame!... Boutin, à ce qu'il paraît, me répondit-il. N'avez-vous pas +entendu? + +«Cette fois je fus vexé, et il y avait de quoi. Il était clair qu'il se +défiait de moi. + +[Illustration:--Au nom de la loi je vous arrête!] + +«Je renonçai donc à lui adresser la parole, et vrai, c'était pour moi +une rude privation. Dans cette grande salle de l'hôpital du bagne, il +n'y avait que nous deux de Parisiens, il n'y avait que nous d'honnêtes +gens, surtout. Les autres malades étaient tous des forçats, et j'aurais +laissé ma langue sécher dans ma bouche, avant de me décider à tailler +une bavette avec eux. + +«Cependant les jours ont beau paraître longs, comme ils n'ont jamais que +vingt-quatre heures ils passent tout de même. + +«Ils passaient si bien, à l'hôpital, que déjà le 23 et moi, lui par +suite de sa chute, moi à cause de ma maladie, nous avions manqué trois +vaisseaux qui étaient partis pour la Guyane en décembre et en janvier. + +«Nous allions, du reste, bien mieux l'un et l'autre. Moi, je ne sentais +plus qu'un peu de faiblesse. Lui n'avait plus que des cicatrices. + +«Un beau matin de février, le chirurgien-major, sans nous consulter, +nous signa notre billet de sortie. + +«Et, après la visite, le gardien-chef nous cria: + +«--Allons, le 22 et le 23, embarque! embarque!... Faites vos paquets, +mes enfants, vous coucherez ce soir à bord du transport le _Rhône_... + +«Nos paquets...! Quelle plaisanterie!... + +«J'avais été arrêté en bras de chemise, et la vareuse que j'avais sur le +dos, et le bonnet de laine que j'avais sur la tête me venaient de +l'administration. + +«Mais si l'annonce de notre brusque départ me fit un certain effet, elle +impressionna terriblement le 23. + +«En un moment, il changea du tout au tout, et lui si impassible +d'ordinaire, je le vis tout à coup affreusement troublé, pâle, agité, +inquiet. + +«Il hésitait à me parler, je le voyais; mais bientôt, se décidant: + +«--Voulez-vous me rendre un grand service? me demanda-t-il. + +«Je lui répondis que oui, naturellement. + +«--Avant de nous laisser sortir d'ici, reprit-il, on va probablement +nous fouiller et nous donner nos effets de route. + +«--C'est même certain, dis-je. + +«--Eh bien! continua-t-il, nous ne serons pas traités de même. Vous +serez fouillé, vous, sans la moindre attention, uniquement pour la +forme... Moi, au contraire, je serai l'objet des plus minutieuses +investigations... + +«--Pourquoi cette différence? + +«--Parce que, me répondit-il, on me soupçonne d'avoir en ma possession +une chose que je possède en effet, et que jusqu'ici j'ai eu le bonheur +de soustraire à toutes les recherches. Voulez-vous charger de cette +chose? Oui. Eh bien! jurez-moi que vous emploierez à la cacher tout ce +que vous avez d'adresse et de ruse, et que vous me la rendrez lorsque +nous serons sur le vaisseau... + +«Je fis le serment qu'il me demandait. + +«Aussitôt il décousit la ceinture de son pantalon et en tira une lettre +réduite à un très mince volume, qu'il me remit. + +«Après avoir pris son avis, je la cachai dans mon bonnet de laine, qui, +appartenant à l'administration, ne devait pas m'être retiré. + +«La précaution était sage; les prévisions du 23 se réalisèrent de point +en point. + +«C'est à peine si on me visita. + +«Pour lui, voici quelles mesures on prit: + +«On le fit déshabiller dans une chambre, et lorsqu'il fut nu comme la +main, on lui dit de passer dans la pièce voisine, qu'il y trouverait +pour s'habiller les effets neufs que lui donnait l'administration en +échange des siens. + +«Seulement le 23 n'était plus cet homme que j'avais eu pendant deux mois +à mes côtés, insensible en apparence à tout ce qui n'était pas son +chagrin. + +«La nécessité de tromper les espérances de ses persécuteurs avait +réveillé toutes ses facultés. + +«Au lieu d'obéir, il se mit à se défendre, criant que ses hardes étaient +à lui, qu'on n'avait pas le droit de les lui prendre, qu'il se ferait +hacher en morceaux plutôt que de les abandonner, jouant en un mot le +désespoir de l'homme à qui on arrache ce qu'il a de plus précieux, et le +jouant si bien, que je m'y sentais presque pris, moi qui pourtant avais +sa lettre dans la doublure de mon bonnet. + +«Cependant, comme bien vous pensez, il fut contraint de céder. On le +porta dans la pièce où étaient les vêtements neufs et on l'habilla de +force, tandis qu'il poussait des hurlements de rage. + +«Ce que je remarquai, car les portes étaient restées ouvertes, c'est +qu'un monsieur, qui m'avait tout l'air d'arriver de la rue de Jérusalem, +surveillait l'opération et s'emparait des effets que venait de quitter +mon camarade... + +«Le soir même, nous étions installés dans l'entrepont du transport le +_Rhône_, et je remettais au 23 sa précieuse lettre. + +«C'est d'une main frémissante de joie qu'il la prit, et, la serrant +contre sa poitrine: + +«--Maintenant, prononça-t-il, nous serons en pleine mer avant que les +brigands n'aient examiné fil à fil les loques qu'ils m'ont prises, et +reconnu qu'ils sont volés... + +«Puis, me serrant les mains à les briser: + +«--Et à vous, mon camarade, ajouta-t-il, merci!... C'est plus que ma +vie, c'est plus que la vie des miens que vous sauvez... Pour moi, ce +pauvre chiffon où un mourant a tracé au crayon sa dernière pensée, c'est +l'honneur!... + +Brusquement, comme s'il eût été mû par un ressort, Raymond Delorge +s'était dressé. + +--Dieu puissant! s'écria-t-il, les pressentiments de ma mère ne se +trompaient donc pas! Il est donc vrai que mon père, avant d'expirer, a +eu le temps d'écrire le nom de son assassin! + +Et prenant les mains de Léon et de Jean, non moins émus que lui: + +--O mes amis, continua-t-il, d'une voix où vibrait tout son cœur, ô +mes frères aimés, que ne vous dois-je pas!... C'est pour ma mère, c'est +pour moi que votre père s'est généreusement sacrifié! C'est pour sauver +le dépôt sacré d'un mourant qu'il vous faisait orphelins! C'est pour +garder la parole jurée qu'il se laissait traîner de prison en prison +jusqu'aux déserts de la Guyane! O mes amis, par quel dévouement +reconnaître ce dévouement sublime? Comment jamais m'acquitter envers +vous? + +Ce fut Jean qui l'interrompit. + +--Tu ne nous dois rien, Raymond, prononça-t-il, que ton amitié... Avant +de connaître la dette, ta mère l'avait payée au centuple... N'est-ce pas +à elle seule que nous devons, Léon et moi, ce que nous sommes? N'est-ce +pas à elle que ma mère et mes sœurs doivent leur modeste aisance et +leur paisible vie?... + +--Non, tu ne nous dois rien, insista Léon, notre père a fait son +devoir... O mon père, tu n'étais qu'un pauvre homme et de la plus humble +condition, mais je suis fier d'être ton fils... + +Mais déjà Jean avait repris la lecture de la relation. + +«.....Il n'en fallait pas tant que m'en disait le 23, continuait Nantel, +pour enflammer ma curiosité. + +«Pourtant, je n'osai pas l'interroger. + +«Il me semblait que c'eût été, en quelque façon, lui réclamer le prix du +très léger service que je venais de lui rendre. + +«J'affectai même de détourner la tête pour ne rien voir, pendant qu'il +cherchait une cachette sûre pour sa précieuse lettre. + +«Et quand je dis: lettre, c'est faute de savoir comment m'exprimer +autrement. + +«Ce que j'ai eu entre les mains, moi, était une enveloppe carrée, de +papier très mince, cachetée à la gomme et sans adresse. Le 23 devait y +avoir mis le papier auquel il tenait tant, afin de pouvoir plus aisément +le cacher et le préserver des taches et des souillures. + +«Mais, si je ne questionnais pas mon camarade, je ne pouvais pas +empêcher ma cervelle de trotter. + +«Un prisonnier se préoccupe d'une mouche qui vole, et ici ce n'est pas +d'une mouche qu'il s'agissait, mais de quelque secret d'une grande +importance--à ce que je me figurais, du moins. + +«Songeant aux mesures exceptionnelles dont mon camarade était l'objet, à +cette insistance qu'on mettait à lui donner un nom qu'il prétendait +n'être pas le sien, aux propos des gardiens à qui j'avais entendu dire +que le 23 était signalé comme un homme dangereux, j'en vins à m'imaginer +qu'il était un des chefs du mouvement de 1851. + +«Non pas un des farceurs qui mettent les pauvres diables en avant et +qui, au premier danger, filent plus rapides que des lièvres, mais un de +ces solides qui payent de leur personne tant qu'il y a à payer et qui +boivent sans faire la grimace le vin qu'ils ont tiré. + +«Plus je réfléchissais, plus il me semblait que devais avoir raison. + +«Si bien que j'en vins à le traiter non plus comme un égal, mais comme +un homme important, m'efforçant par mes soins et par mes services de lui +témoigner le respect que m'inspirait son dévouement à notre cause. + +«Il mit du temps à s'en apercevoir, mais pourtant il s'en aperçut. + +«Il m'interrogea. + +«Et comme je lui disais franchement mes idées: + +«--Hélas! mon pauvre camarade, me dit-il, vous vous trompez grandement. +De ma vie je ne me suis occupé de politique, et il n'y a rien de +politique dans mon malheur. + +«Ce n'était pas assez pour me convaincre. + +«--Et cependant, repris-je, vous voici transporté politique ni plus ni +moins que moi. + +«--C'est vrai, me répondit-il, on a trouvé ce moyen de se débarrasser de +moi. + +«Et comme je le regardais d'un air de doute: + +«--On a essayé, poursuivit-il, de me faire tout doucement passer le goût +du pain. C'eût été plus sûr. Le malheur, c'est que le coup a manqué +lorsqu'il était facile. Plus tard, il eût fallu mettre quelqu'un dans la +confidence, c'est-à-dire remplacer un danger qui est moi, par un autre +danger, qui eût été mon assassin. Tout bien considéré, on a songé à +Cayenne, qui est loin... + +«--Et c'est pour cela qu'on prétend vous donner un autre nom que le +vôtre? + +«--Précisément. Ne pouvant m'ôter la vie, on m'ôte mon état civil... Je +ne m'appelle pas Boutin plus que vous. Mon nom est Laurent Cornevin, et, +bien loin d'être un personnage, je ne suis qu'un pauvre garçon d'écurie. +Mais c'est ainsi: les plus grands, quelquefois, tremblent devant les +plus petits... + +«--Il passa la main sur son front, comme pour en chasser des souvenirs +pénibles, puis lentement: + +«--Je vous ai confié cela à vous, mon bon Nantel, me dit-il, parce que +vous êtes un brave homme que j'estime, et que, grâce à ce papier que +vous avez sauvé, le crime sera peut-être puni... Mais, je vous prie, +qu'il ne soit jamais question de cela entre nous; ne parlons plus de ces +choses, ne parlons même plus. + +«Il est de fait qu'il ne s'usait pas la langue à babiller, le +malheureux. + +«La fièvre qui l'avait saisi lorsqu'il avait vu son trésor menacé +n'avait pas duré plus que le danger. + +«Une fois en sûreté dans le vaisseau, il était tombé dans un tel +anéantissement qu'il ne s'aperçut même pas qu'on levait l'ancre et qu'on +mettait à la voile. Dieu sait si on s'en apercevait, cependant!... + +«Le temps était affreux, le _Rhône_ roulait et tanguait sur les lames +comme une barrique vide, et je croyais que j'allais rendre l'âme, tant +je souffrais du mal de mer. Ce n'est qu'au bout de huit jours que je +revins tout à fait à moi. + +«Nous n'étions pas à la noce sur ce bateau, et cependant nous n'y étions +pas si mal qu'on me l'avait annoncé. + +«Notre nourriture était exactement celle des matelots, moins +l'eau-de-vie. Nous mangions assez souvent de la viande fraîche et on +nous distribuait tous les jours un boujarron de vin. La nuit nous avions +un hamac. + +«Ce qui faisait notre bonheur, c'était que nous étions très peu de +transportés à bord, et que le commandant était un bon homme. Le jour du +départ, il nous avait dit: Tant que vous serez sages et soumis, je vous +accorderai tout ce que permet le règlement. Mais au premier signe +d'insubordination, plus rien. Je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit. +Si vous ne voulez pas que les bons pâtissent pour les mauvais, faites la +police entre vous. + +«C'était parler comme il faut, car il n'y eut pas une punition parmi les +transportés pendant toute la traversée... + +«Et pourtant nous avions à souffrir de bien des choses. Du manque d'air +et d'exercice, principalement. + +«Comme on nous faisait monter sur le pont par divisions, chacun de nous +n'y restait guère que deux heures par jour. + +«C'étaient mes meilleurs moments. + +«Le 23, lui, Boutin, ou plutôt Laurent Cornevin, puisque tel était son +vrai nom, était peut-être le seul à ne pas s'en soucier plus que d'autre +chose. + +«Son tour de monter venu, il allait s'asseoir sur quelque paquet de +cordages, les coudes sur les genoux, le menton dans la paume de ses +mains, et par n'importe quel temps, sous le vent ou sous la pluie, sous +un soleil dont l'ardeur faisait fondre les coutures du pont, il restait +immobile, les yeux fixés vers le point de l'horizon où il supposait que +devait se trouver la France. + +«Une fois je le voyais plus triste que de coutume: + +«--Voyons, mon camarade, lui dis-je, du courage, morbleu! Il ne faut pas +comme cela rester seul à se forger des idées noires!... + +«Il branla la tête, et d'une voix à faire mollir le cœur d'un +bourreau: + +«--Est-ce donc me forger des idées noires, me dit-il, que de pleurer sur +ma pauvre jeune femme, et sur mes cinq petits enfants!... Que sont-ils +devenus? Ils n'avaient que mon travail pour vivre! Quand j'ai été +enlevé, il y avait soixante-cinq francs à la maison... + +«Une autre fois, comme il regardait la mer avec une fixité effrayante, +j'eus peur. + +«--A quoi songez-vous? lui demandai-je brusquement, voulant lui donner à +entendre que je craignais qu'il ne songeât à en finir avec la vie. Il me +comprit: + +«--Rassurez-vous, Nantel, me dit-il; je sais que ma vie ne m'appartient +pas... Dieu m'a rendu témoin de certaines choses, c'est afin que je +devienne l'instrument de sa justice... J'ai une tâche à remplir, je la +remplirai... + +«Voilà les seules confidences que me fit mon pauvre camarade Laurent +Cornevin, pendant toute cette longue traversée--les seules que je me +rappelle, du moins. + +«Et cependant il avait confiance en moi, et je suis sûr qu'il m'aimait. + +«Souvent il m'offrait sa ration de vin, en me disant: + +«--Prenez, j'en ai moins besoin que vous. J'éprouve à vous voir boire +plus de plaisir que je n'en ressentirais en buvant moi-même. + +«Du reste, Laurent disait vrai, il en avait moins besoin que moi. + +«Chagrins, regrets, privations, douleurs du corps et douleurs de l'âme, +rien n'avait de prise sur son organisation de fer. + +«Tous plus ou moins, nous étions endoloris et indisposés, lui jamais. + +«Les ardeurs dévorantes du soleil sur le pont ne l'incommodaient pas +plus que l'air empesté de notre batterie. + +«Et un jour que je lui marquais mon étonnement de cette santé +miraculeuse: + +«--Une pensée fixe comme celle que j'ai en moi, me dit-il, est un +talisman qui préserve de tout. Il ne faut pas que je sois malade, je ne +le serai pas... + +«Moi qui n'avais pas de pensée fixe, et qui me sentais de moins en moins +bien, je ressentis une grande joie le jour où un matelot me dit en me +montrant la mer: + +«--Voyez-vous comme l'eau change de couleur, comme la vague devient +bourbeuse, c'est signe que nous approchons... Demain, la terre sera en +vue. + +«Il ne se trompait pas. + +«Le lendemain, lorsque mon tour vint de monter respirer sur le pont, je +pus distinguer tout au fond de l'horizon, pareilles à une brume légère, +les terres de la Guyane. + +«Bientôt, au-dessus des vagues jaunâtres, deux rochers se dressèrent, +arides et nus, qu'on appelle les Connétables. Puis apparurent les îles +Remire, les îles du Père, de la Mère et des Deux-Filles. + +«Tant loin que pouvait s'étendre la vue, on apercevait la côte, pareille +à un banc de vase, bordée de palétuviers. + +«Enfin, nous arrivions aux îles du Salut. + +«Il n'était pas un transporté qui ne fût joyeux, pas un qui n'eût hâte +de fouler cette terre d'exil. + +«Il n'y avait que Laurent qui restait accroupi sur les cordages, morne +comme d'ordinaire, et comme étrangers â tout ce qui se passait autour de +lui. + +«Je lui secouai le bras. + +«--Vous n'entendez donc pas? lui dis-je. Vous ne voyez donc pas?... La +terre! voilà la terre, nous sommes arrivés... + +«Il haussa les épaules, et d'un accent ironique: + +«--Alors, fit-il, vous trouvez que c'est un motif de se réjouir!... + +«Hélas! il avait raison, il me fallut bien le reconnaître, lorsqu'on +nous eut débarqués à l'île du Diable, au nombre de cent cinquante ou +deux cents. + +«Rien n'y était préparé pour nous recevoir. + +«Il ne s'y trouvait, en fait de construction, qu'un blockhaus où logeait +la compagnie d'infanterie de marine chargée de nous garder et un magasin +pour les ustensiles et les provisions. + +«Nous autres nous dûmes coucher dans des cases de fer couvertes en zing +ou dans des cabanes de branchages tout aussi grossières que celles des +sauvages. + +«Dans les cases de fer, qui avaient été tout d'abord surnommées les +marmites, on étouffait. Dans les cabanes, on grelottait, dès que +s'élevait le brouillard blanc de la Guyane, si malsain qu'on l'appelle +le linceul des Européens. + +«Pour la nourriture, à peine étions-nous aussi bien qu'à bord du +_Rhône_. + +«Deux fois par semaine, un petit bateau à vapeur, l'_Oyapock_, nous +apportait de Cayenne nos provisions, consistant surtout en viandes +salées. + +«Du reste, rien à faire en ces premiers temps, sinon quelques corvées à +tour de rôle. + +«Quand on avait répondu aux deux appels du matin et aux deux appels du +soir, on pouvait à son gré errer dans l'île, qui était tout ombragée +d'arbres magnifiques, tendre des pièges aux oiseaux, pêcher ou chercher +sur la côte des coquillages ou des tortues. + +«Moi, qui suis menuisier de mon état, je m'étais construit une baraque +plus confortable que les autres, et comme de juste, je la partageais +avec mon camarade Laurent. + +«Depuis notre débarquement, je remarquais en lui un certain changement. +Il était toujours aussi taciturne que par le passé, mais à son air de +douleur résignée avait succédé une expression de résolution étrange. + +«Quand il me parlait de sa famille, de ses enfants, ses yeux ne +s'emplissaient plus de larmes. + +«--Maintenant, me disait-il, leur sort est décidé. Ou Dieu a eu pitié +d'eux et ils sont sauvés, ou il les a oubliés et alors ils sont depuis +longtemps morts de misère. + +«Ce changement de Laurent m'étonnait d'autant plus, qu'il avait dû être +l'objet de recommandations particulières, et qu'on le tracassait et +qu'on le surveillait plus qu'aucun de nous. + +«D'abord on s'obstinait à lui contester son état civil. + +«C'est au nom de Boutin qu'il devait répondre et qu'il répondait en +effet aux quatre appels de chaque jour. + +«Puis, jamais on ne l'employait aux corvées qui eussent pu le mettre en +contact avec les étrangers qui venaient quelquefois à l'île du Diable. + +«Une fois cependant, il avait réussi à parler à un matelot de +l'_Oyapock_, et à décider cet homme à lui jeter une lettre à la poste de +Cayenne. + +«Cette lettre fut interceptée. + +«D'après ce que m'a dit Laurent, elle était adressée à une dame veuve +habitant Paris et ne contenait que ces seuls mots: «Je vis!» et sa +signature. + +«C'était peu, et cependant cela lui coûta cher. + +«Conduit devant le gouverneur de l'île, il fut condamné à quinze jours +de cachot, à la demi-ration, pour tentatives de correspondances avec +l'extérieur... + +«Il les fit, ces quinze jours... + +«Et lorsqu'il me revint, pâli et exténué: + +«--Crois-tu, me dit-il, me tutoyant pour la première fois, crois-tu que +je lui en veux à ce commandant. Non. Il ne me connaît que par ce qu'on +lui a dit de moi, et me croit un homme très dangereux... Il est soldat, +il exécute sa consigne... Mais les autres, les autres!... + +[Illustration:--C'est la fumée du navire, dit-elle.] + +«Que voulait-il dire et quels étaient ces autres, je l'ignore... + +«L'ayant questionné à ce sujet, il me répondit qu'il lui était interdit +de me répondre... + +«Seulement, depuis cette affaire, toutes ses habitudes changèrent. + +«Au lieu de rester dans notre case à fabriquer avec moi divers menus +ouvrages que nous faisions vendre à Cayenne et dont le produit +améliorait notre ordinaire, Laurent se mit à passer ses journées dehors. + +«Il décampait sitôt l'appel du matin, avec un morceau de biscuit dans sa +poche, et ne reparaissait plus qu'à l'appel de six heures. + +«Jusqu'à ce qu'enfin, un soir: + +«--Ma résolution est prise, Nantel, me dit-il, et tout est prêt... +Demain, j'essaie de m'évader. + +«Je frémis. + +«Tenter de s'évader de l'île du Diable, c'était, nous le savions tous, +courir à une mort certaine et affreuse. + +«Il n'était pas impossible de construire une embarcation capable de +tenir la mer par un temps calme, pas impossible de la lancer et de +s'éloigner de l'île. Mais après?... Où aller avec cette embarcation, +sans voile, sans boussole, sans armes, sans provisions... + +«Quelques-uns avaient tenté cet acte de désespoir... Les uns avaient +péri misérablement, perdus dans les forêts du continent... On avait +trouvé les autres morts de faim dans leur canot ballotté par les +vagues... Pas un n'avait réussi. + +«--Tu ne feras pas cela, Cornevin, m'écriai-je. + +«Mais lui, froidement: + +«--Je le ferai, prononça-t-il, et je réussirai... Dieu, dont je sers la +justice, me protégera... + +«Ce n'était pas la première fois que Laurent Cornevin m'exprimait cette +conviction, que la Providence l'avait choisi pour une mission spéciale. + +«Seulement, j'avais toujours évité ou détourné ce sujet de causerie, +parce que, dès qu'il l'abordait, je voyais ses yeux briller d'un éclat +plus sombre et sa physionomie prendre une expression inspirée qui +m'inquiétait. + +«Je craignais que sa raison ne résistât pas aux souffrances qu'il avait +endurées. + +«Mais ce soir-là, le voyant résolu à ce qui me paraissait un suicide, je +n'hésitai pas à lui découvrir toute ma pensée. + +«Je lui dis que très certainement il prenait pour des réalités les +chimères de son imagination, que la Providence n'a pas d'élus, et que si +véritablement il se croyait une tâche à remplir, ce devait lui être une +raison de ne pas se précipiter dans un péril certain. + +«Et je lui rappelais en même temps la légende sinistre des évasions de +l'île du Diable. + +«Il m'écouta sans m'interrompre, sans que son visage trahît rien de ce +qui se passait en lui. Et quand il vit que je m'arrêtais faute +d'objections: + +«--Camarade, me dit-il, je te remercie de tes efforts pour me retenir. +Tu dis vrai: ce que je tente serait insensé et je périrais si j'étais +abandonné à mes seules forces. Mais ce n'est pas sur moi, chétif, que je +compte. S'il faut un miracle pour me tirer d'ici sain et sauf, sois +tranquille, ce miracle se fera. Je lis le doute dans tes yeux. Tu ne +douterais pas s'il m'était permis de te dire mon secret. Cesse donc de +t'opposer à mon projet. Une voix au dedans de moi me parle, à laquelle +je dois obéir. + +«J'éprouvai en ce moment une des plus grandes douleurs que j'eusse +ressenties depuis mon arrestation. + +«Je ne doutai pas que mon pauvre camarade n'eût perdu l'esprit. + +«Hélas! ce n'était pas le premier dont je voyais la raison s'égarer... +Il y en avait parmi nous dont les questions politiques et sociales +avaient fini par exalter les facultés jusqu'au délire... Ceux-là aussi +parlaient de leurs voix!... + +«C'est à ce point que la tentation me vint de prévenir le commandant des +intentions de Laurent Cornevin. + +«Non, cependant. + +«La trahison, de quelque prétexte qu'on la colore, est toujours la +trahison, c'est-à-dire le plus lâche, le plus vil et le plus exécrable +des crimes. + +«Je décidai que si, comme il n'était que trop probable, je ne parvenais +pas à retenir Laurent, eh bien! sa destinée s'accomplirait. + +«Mais je le priai de me confier son plan et de me dire ses moyens +d'exécution. + +«Il ne fit pas de difficultés. + +«Pendant toutes ces longues journées passées hors de notre case, il +s'était construit, me dit-il, un canot. Il comptait s'y embarquer et +ramer vers la pleine mer jusqu'à ce qu'il rencontrât un navire qui +consentît à le recueillir. + +«C'était insensé, je le lui dis. Il me répondit avec un calme +désespérant qu'il le savait aussi bien que moi, mais que sa +détermination était irrévocable. + +«Tout ce que je pus obtenir de lui fut qu'il remettrait son départ d'une +semaine, et que, pendant ces huit jours, nous économiserions sur nos +rations quelques livres de biscuit qu'il emporterait. + +«Il fut convenu aussi qu'il me montrerait son embarcation, et que je +l'aiderais à la perfectionner s'il y avait lieu. + +«Il y avait lieu, en effet. + +«Je demeurai stupide d'étonnement, le lendemain, lorsque Laurent, +m'ayant conduit à un des points les plus sauvages de la côte, me montra +derrière un groupe de rochers ce qu'il appelait son canot... + +«Cela, un canot!... Ce n'en était même pas l'apparence. + +«Ignorant l'art de débiter et de travailler le bois, privé d'outils, +Laurent n'était arrivé à produire qu'une machine informe et sans nom. + +«C'était une sorte de radeau, composé de troncs d'arbres grossièrement +équarris et si imparfaitement assemblés que la première lame devait les +disjoindre et les disperser au hasard. Au milieu, un mât était planté, +destiné à porter en guise de voile une de nos couvertures. + +«Deux fortes branches, taillées à plat à l'extrémité, formaient les +avirons. + +«--Et c'est avec cela, m'écriai-je, que tu comptes affronter la haute +mer!... + +«Mais je l'avais tant tourmenté depuis la veille que l'impatience le +gagnait. + +«--Oh! assez, me dit-il. J'accepte ton assistance, mais je ne veux plus +de conseils ni de remontrances. + +«Il était clair que rien ne changerait plus cette volonté tenace et +aveugle. + +«Je me tus et je me mis à l'œuvre. + +«En huit jours, si je ne construisis pas un canot, je fabriquai du moins +une sorte de boîte assez solide pour tenir la mer par un beau temps. + +«Laurent, de son côté, se procura quelques vivres. + +«Le dimanche suivant, tout était prêt, et nous décidâmes, mon pauvre +camarade et moi, qu'il s'évaderait dans la nuit du lundi au mardi. + +«Quelle journée, que cette journée du lundi!... + +«J'étais comme une âme en peine, ne sachant que faire pour cacher les +pressentiments funèbres qui m'obsédaient. Chaque fois que je regardais +Laurent, mes yeux se remplissaient de larmes. Il était pour moi comme un +condamné à mort. + +«Lui, était plus que calme, il était gai. + +«Il ne s'était vraiment préoccupé que d'une chose, de cette lettre dont +j'avais été un moment le dépositaire, à Brest. Il l'avait glissée dans +une de ces petites fioles où on nous distribuait des médicaments et +l'avait suspendue à son cou. + +«Comme cela, m'avait-il dit, si je venais à tomber dans l'eau, la lettre +ne serait pas mouillée... + +«Enfin, le soir arriva. + +«La retraite sonna, nous allâmes répondre à l'appel et, comme à +l'ordinaire, nous regagnâmes notre case. + +«Entre Laurent et moi, pas un mot ne fut échangé, jusqu'à ce qu'enfin, +entendant relever les factionnaires: + +«--Il est temps de partir, me dit-il; en route!... + +«Je me chargeai d'un sac qui contenait les provisions, et nous +sortîmes... + +«Quelques précautions étaient indispensables. + +«Le jour, nous étions libres dans l'île; mais la nuit, il nous était +défendu de sortir d'un enclos où étaient construites nos cabanes, et des +factionnaires gardaient cet enclos depuis la retraite jusqu'à la diane. + +«Nous passâmes néanmoins, et bientôt nous fûmes au radeau. + +«Il pouvait être onze heures. + +«La nuit était sombre, mais la lune ne devait pas tarder à se lever. + +«Le temps était lourd. Pas un souffle de vent n'agitait les feuilles des +arbres... + +«La mer baissait... Près des rochers, comme toujours, elle paraissait +agitée, ses lourdes lames jaunes se brisaient à grand bruit sur les +cailloux, mais, au loin, elle était comme le tapis d'un billard. + +«--Laurent, lui dis-je, il est encore temps de réfléchir... + +«--Non, il n'est plus temps, s'écria-t-il. Aide-moi à mettre le canot à +l'eau... + +«C'était une opération assez difficile. Nous la réussîmes pourtant, et +bientôt ma fragile machine flotta le long d'un rocher. + +«L'heure suprême sonnait. Laurent me serra entre ses bras, et d'une voix +forte: + +«--Adieu, mon bon Nantel, me dit-il, ou plutôt, au revoir. Tant que je +vivrai, je me rappellerai que c'est à toi que je dois d'avoir sauvé le +dépôt qui m'était confié. + +«L'émotion m'étouffait. + +«--Pauvre malheureux, pensai-je, combien d'heures encore as-tu à te le +rappeler!... + +«Lui, s'était laissé tomber à genoux. + +«--Mon Dieu, prononça-t-il, si, comme je le crois, je suis l'homme de +votre justice, vous me sauverez! + +«Puis, il se releva et, sautant sur le radeau, il le poussa loin du +bord, et se mit à ramer vers la pleine mer, favorisé par la marée et le +courant. + +«Moi, pendant plus d'une heure, je restai planté sur mes pieds à la même +place, hébété de douleur. Laurent était mon camarade, depuis plus d'un +an nous ne nous étions pas quittés un jour; c'était plus qu'un frère que +je perdais... + +«Pour l'apercevoir encore, je gravis un rocher... + +«La lune s'était levée, la mer resplendissait comme un miroir d'argent, +et sur cette surface blanche, à une demi-lieue au large, je distinguais, +comme une tache noire, le radeau de Laurent Cornevin... + +«Ainsi, me disais-je, s'il ne survient pas quelque vague qui le +submerge, ainsi il ramera toute la nuit, jusqu'à ce qu'il soit à bout de +forces, et qu'il ait dévoré sa dernière miette de biscuit... Et après! +quelle mort!... + +«Oui, je me disais cela, quand tout à coup, au fond de l'horizon, +j'aperçus comme un nuage, qui semblait s'avancer vers l'île, et qui de +minute en minute devenait plus distinct... + +«Une espérance insensée tressaillit en moi. Si c'était un navire!... + +«Le temps que dura mon incertitude me parut extraordinairement long. + +«Tout ce que j'avais d'intelligence et d'attention se concentrait sur ce +point unique de l'espace où grossissait insensiblement mais incessamment +le nuage que j'avais aperçu. + +«Enfin, le doute ne fut pas possible. C'était bien un navire que je +voyais et qui s'avançait toutes voiles dehors. + +«Cette assurance me donna comme un éblouissement. + +«Moi qui m'étais si fièrement moqué de Laurent, moi qui traitais de +folie sa foi profonde dans la protection de la Providence, j'étais forcé +de croire. + +«Il me semblait que j'assistais à un de ces miracles qui confondent la +raison et écrasent l'orgueil de l'homme. + +«N'était-ce pas un miracle, en effet, que la présence à point nommé de +ce bâtiment dans les eaux funestes de la Guyane? + +«Depuis plus d'un an que j'étais à l'île du Diable, jamais on n'en avait +signalé un seul, à l'exception de ceux que le gouvernement français +employait au service de la colonie pénitentiaire... + +«Je frissonnai à cette réflexion. + +«Si ce vaisseau, pensais-je, allait être un vaisseau de l'État!... + +«Laurent y serait recueilli, c'est vrai, mais on l'y mettrait aux fers, +pour commencer, et on le ramènerait ensuite à Cayenne, où il serait +condamné, pour tentative d'évasion, à plusieurs mois de cachot. + +«Et ce n'était pas ma seule angoisse. + +«Ce bâtiment, que du haut du rocher que j'avais gravi je distinguais si +nettement, mon pauvre camarade l'avait-il aperçu? Ramait-il vers lui? En +était-il bien loin encore? Parviendrait-il à le rejoindre? + +«Je cherchai de l'œil le radeau. + +«Il était alors, autant que j'en pouvais juger, à un peu moins de la +moitié de la distance qui séparait l'île du navire. Mais quelle pouvait +bien être cette distance? Il eût fallu l'expérience d'un marin pour +l'apprécier avec quelque certitude. + +«Ce qui était positif, c'est que Laurent avait hissé sa voile--notre +couverture. De l'endroit où j'étais, elle me faisait l'effet de l'aile +d'un oiseau de mer. + +«Je ne sais ce que j'aurais donné pour pouvoir attendre l'issue de cette +scène poignante. Mais le jour allait venir et j'étais à plus d'une +demi-lieue du camp. Je m'éloignai à regret... + +«Avec le même bonheur que la première fois, je franchis la ligne des +sentinelles et je gagnai ma case. + +«L'instant d'après, l'appel du matin battit et j'allai me mettre à mon +rang. + +«--Boutin! appela par trois fois le gardien de service. Boutin! +Boutin!... + +«Il n'avait garde de répondre, comme de juste; il fut porté manquant. + +«Comme de raison aussi, l'appel terminé, on m'interrogea. + +«--Où est votre camarade? + +«Je répondis que je n'en savais rien, qu'il m'avait quitté la veille en +me disant qu'il allait à la pêche, et que je ne l'avais pas revu depuis. + +«Comme on ne m'en demanda pas davantage pour le moment, je me trouvai +libre et, de toute la vitesse de mes jambes, je courus au rocher d'où +j'avais suivi le départ de Laurent. + +«Mais mon absence avait duré près de trois heures. + +«J'eus beau me crever les yeux à interroger l'immensité de la mer, je +n'aperçus plus rien. L'horizon était vide. Le vaisseau et le radeau +avaient disparu. + +«C'est le cœur bien gros et à pas lents que je regagnai le camp. + +«Et, certes, il m'eût bien surpris celui qui m'eût dit que j'allais y +trouver un indice du sort de mon pauvre camarade. + +«C'est ce qui arriva, cependant. + +«Le petit bateau à vapeur qui faisait le service entre Cayenne et l'île +du Diable venait d'arriver, et on m'appelait pour la corvée du +déchargement... + +«Je me rendis au débarcadère, et j'aidais à hisser des sacs de biscuits, +lorsque j'entendis un matelot dire à un de nos gardiens que le matin, au +lever du jour, on avait signalé le passage d'un navire au vent des îles +du Salut. + +«C'était, ajouta-t-il, un baleinier américain qui, le mois précédent, +avait essuyé une tempête épouvantable, qui avait failli périr, et qui +était allé réparer ses avaries à Démérara, le port le plus important de +la Guyane anglaise. + +«Si je ne m'étais pas retenu, j'aurais sauté au cou de ce matelot. + +«--Ainsi, me disais-je, si Laurent a réussi à atteindre ce navire, il +est libre à cette heure et maître d'utiliser cette lettre qu'il a sauvée +au prix de sa liberté et peut-être de l'existence de sa femme et de ses +enfants... + +«La joie que je ressentais était si grande, que c'est à peine si je pris +garde aux menaces que me fit à l'appel du soir le gardien de service. + +«Naturellement, pas plus le soir que le matin, personne n'avait répondu +au nom de Boutin; on s'en prenait à moi de son absence, et on voulait +absolument me faire dire où il se cachait. + +«Car nul encore ne soupçonnait une évasion. + +«Ce n'est que dans l'après-midi du lendemain que la vérité éclata. + +«J'étais en train d'apprêter mon dîner, quand un gardien entra dans ma +case comme une bombe, et d'un ton furieux: + +«Suivez-moi, me dit-il, le commandant vous demande. + +«Je le suivis, et comme le long de la route je le questionnais, feignant +l'étonnement: + +«--C'est bon, c'est bon, me dit-il, on va vous régler votre compte. + +«Il est de fait que le visage du commandant n'avait rien de rassurant, +et je m'expliquais sa colère, sachant de quelles instructions +particulières Laurent avait toujours été l'objet. + +«--Où est Boutin? me cria-t-il, dès qu'il me vit à portée de l'entendre. + +«Et, comme je protestais que je l'ignorais. + +«--Vous ne voulez pas parler, insista-t-il. + +«--Je ne sais rien, mon commandant. + +«--C'est ce que nous allons voir, dit-il, suivez-moi... + +«Et faisant signe à deux soldats de se placer à mes côtés, il se mit à +marcher devant nous... + +«C'est à plus d'un quart de lieue, sur le bord de la mer, qu'il me +conduisit. + +«Là sur la grève était échoué le radeau de Laurent, qui avait été ramené +par la marée montante et que deux soldats en train de pêcher avaient +découvert. + +«A cette vue, je crus que le cœur allait me manquer... Mon pauvre +camarade avait-il donc péri!... + +«La réflexion m'eut bientôt rassuré. + +«Le radeau était en aussi bon état qu'au départ, la voile seule et le +sac de provisions manquaient, bien que ce sac eût été très solidement +attaché à une traverse... N'était-ce pas une preuve que, si le radeau se +trouvait là, c'est que Laurent avait été recueilli par le baleinier +américain?... + +«--Eh bien! me demanda le commandant en me montrant le radeau, +nierez-vous encore l'évasion de Boutin et la part que vous y avez +prise? + +«Certainement, je niai. Malheureusement j'étais le seul menuisier de +l'île, mon travail me trahissait. Je fus mis au cachot. + +«Je n'y restai pas longtemps... Mon bonheur voulut qu'on eût besoin à +Cayenne d'ouvriers de mon état. J'y fus envoyé et employé. L'année +suivante j'eus ma grâce et je me mariai... + +«J'étais sans nouvelles de Laurent Cornevin et je m'en étonnais, mais je +ne doutais pas qu'il fût sauvé et libre. Je me disais: + +«--Celui qui lui a envoyé un vaisseau l'aura protégé... + +«Oui, je me disais cela, et je le pensais, quand un soir que me je +trouvais dans un café de Cayenne, j'entendis un matelot américain +raconter qu'autrefois son navire, passant le long des îles du Salut, +avait recueilli un transporté français... + +«Je pris ce matelot à part et, l'ayant questionné, j'acquis la certitude +du succès de l'évasion de Laurent Cornevin. + +«C'était bien de lui qu'avait voulu parler le matelot... + +«Il était resté six mois à bord du baleinier, payant de son travail son +passage et sa nourriture, et s'était fait débarquer au Chili, à +Talcahuana, le port de relâche des baleiniers...» + + + + +V + + +La voix de Jean Cornevin expirait sur ces derniers mots. + +Il déposa sur la table le manuscrit de Nantel, et regardant +alternativement son frère et Raymond Delorge, il dit seulement: + +--Eh bien?... + +Ils ne répondirent pas tout d'abord. + +Un immense désappointement se peignit sur leur physionomie. + +Il était clair que cette fin si brusque, que ce dénoûment qui n'en était +pas un, après des détails si précis, trompait toutes leurs prévisions. +Ils avaient espéré mieux ou du moins autre chose. + +--Enfin, c'est tout? interrogea Raymond. + +--Tout. + +--Nantel n'a ajouté de vive voix aucun détail? + +--Quel? + +--Je ne sais. Il se pourrait que ton père eût prononcé le nom du mien, +le nom du général Delorge... + +--Il ne l'a jamais prononcé devant Nantel... + +--Il aurait pu dire de quel crime il a été témoin... + +--Il ne l'a pas dit... + +--Le nom des misérables qui le persécutaient si odieusement aurait pu +lui échapper... + +--Jamais... + +--Il se pourrait qu'il eût laissé entrevoir ses projets d'avenir... + +[Illustration:--Dieu me pardonne! Je crois que vous engraissez!] + +Toutes ces questions, qui se succédaient sans seulement lui laisser le +temps de reprendre haleine, devaient irriter et irritèrent, en effet, +Jean Cornevin. + +--Notre père, prononça-t-il, n'a rien dit jamais qui ne soit consigné +dans la relation de Nantel... + +Et, haussant les épaules, et non sans une certaine amertume: + +--Croyez-vous donc, reprit-il, toi, Raymond, qui m'interroges, et toi, +Léon, qui te tais, croyez-vous donc que cette relation si complète que +je viens de vous lire, a été écrite au courant de la plume et comme au +hasard! Naïfs vous êtes, si vous n'y avez pas reconnu le fruit lentement +mûri de patientes réflexions et de prodigieux efforts de mémoire. Me +prenez-vous donc pour bien plus enfant que vous ou pour bien moins +ambitieux d'arriver à la vérité?... Allez, tout ce que vous pouvez vous +dire je me le suis dit. Deux mois durant, plus tenace qu'un juge +d'instruction, j'ai obsédé Nantel de questions, tremblant toujours qu'il +n'oubliât une circonstance, un détail, un mot, d'où eût jailli une +lumière plus vive. Pendant deux mois, ce brave et excellent homme s'est +mis l'esprit à la torture pour se bien tout rappeler. Il ne sait rien de +plus que ce qu'il a écrit et signé... + +Jean s'était levé, et froissant le manuscrit de Nantel: + +--Je ne vous en veux certes pas, dit-il, mais vous êtes des ingrats!... + +--Oh! + +--Oui, des ingrats, car au lieu de vous réjouir de ces révélations +inespérées, vous voilà déplorant l'absence des informations qui vous +manquent encore. Oui, des ingrats, car vous ne daignez pas voir quel +coin du voile se trouve soulevé par la déposition de Nantel. + +Et sans attendre les objections qu'il lisait dans les yeux de Raymond et +de son frère: + +--Tenez, poursuivit-il vivement, résumons-nous et voyons où nous en +sommes. + +«Nos soupçons d'hier sont aujourd'hui des certitudes. + +«Nous étions convaincus que le général Delorge a été assassiné et que le +crime a eu un témoin, Laurent Cornevin, mais ce n'était qu'une +conviction... Maintenant c'est un fait certain, nous en avons la preuve. + +«Hier, Léon, tu pensais que notre père avait été assassiné. + +«Tu sais que non aujourd'hui, et que si toutes nos recherches ont +échoué, c'est qu'on lui a imposé un état civil qui n'était pas le sien; +c'est que, sur tous les registres de la police, il est inscrit sous le +nom de Boutin. + +«Nous sommes sûrs que notre père n'est pas mort à Cayenne. + +«Il nous est prouvé que, vers la fin de 1853, il a été débarqué sain et +sauf au Chili, à Talcahuana, plein d'ardeur et d'espoir et certainement +en possession de la lettre du général Delorge... + +Pourtant le front de Léon restait sombre. + +--Il m'en coûte, frère, prononça-t-il, de t'arracher une illusion, mais +je le dois. Ce qui te semble prouver l'existence de notre père est pour +moi la preuve de sa mort... + +--Oh!... + +--Permets que je m'explique, et tu seras forcé de reconnaître que j'ai +raison. C'est à la fin de 1853, n'est-ce pas, que notre père s'est +trouvé libre à Talcahuana?... Combien y a-t-il de cela? Dix ans bientôt. +Dix ans, Jean, entends-tu, et il ne nous a pas donné signe de vie... + +--C'est vrai, mais... + +--Quoi! si tu veux admettre que notre père nous a oubliés, notre mère et +nous, qu'il a oublié sa haine et ses projets de vengeance, qu'il a +oublié la France et qu'il s'est installé au Chili, je te dirai: Oui, il +est possible qu'il vive... + +Mais Jean n'était pas convaincu. + +--Soit, s'écria-t-il; selon les règles de la sagesse humaine, tu as +raison, peut-être! Mais je crois, moi, et de toute mon âme, que votre +sagesse est folie et votre clairvoyance aveuglement. La foi de notre +père qui avait converti Nantel, le sceptique ouvrier parisien, cette +ardente foi à la justice de Dieu, je l'ai!... Je crois comme a cru +Nantel, quand tout à coup, des profondeurs de l'horizon, il a vu surgir +le vaisseau baleinier qui devait recueillir le radeau de Laurent +Cornevin... Et je vous le dis, Celui qui a épargné la vie de notre père +menacé par M. de Combelaine, Celui qui a permis qu'il dérobât la lettre +accusatrice aux plus ardentes recherches, Celui qui l'a tiré de cette +île du Diable dont jamais un prisonnier ne s'est évadé, Celui-là ne +l'aura pas abandonné et saura le faire apparaître à l'heure de sa +justice!... + +Qui avait raison, du confiant enthousiasme de Jean Cornevin ou du +scepticisme désolé de Léon? + +C'est ce que Raymond Delorge, pris pour arbitre par les deux frères, +n'osait décider, encore que, par la pente naturellement romanesque de +son esprit, il inclinât vers les espérances de Jean. + +Le positif, c'est que ces renseignements nouveaux ne modifiaient en +rien, pour le moment, les conditions de la lutte. + +Aussi, les trois jeunes gens convinrent-ils d'attendre de plus amples +informations avant de faire part du manuscrit de Nantel à Mme Delorge +et à Mme Cornevin. + +--Et bien vous avez fait, leur dit Me Roberjot, lorsqu'ils le mirent +dans le secret. A quoi bon ouvrir le cœur de ces malheureuses femmes +à des espérances qui sans doute ne se réaliseront jamais?... + +Car l'avocat, sans cependant se prononcer, partageait la façon de voir +de Léon. + +Mais s'ensuivait-il qu'on ne dût pas chercher à tirer un parti +quelconque de ce supplément d'informations véritablement providentiel? + +Non certes! Et ce fut Me Roberjot qui voulut se charger des premières +démarches. + +Son influence, comme député de l'opposition, avait trop grandi, pour que +l'administration osât lui opposer les mêmes fins de non-recevoir +qu'autrefois. Et d'ailleurs il avait désormais un point de départ +certain. + +Ce n'est plus de Laurent Cornevin qu'il demandait des nouvelles, mais +bien de Louis Boutin. + +Et comme il était aisé de le prévoir, sous ce nom de Boutin qui, malgré +ses réclamations, lui avait été imposé pour dépister les recherches, +Cornevin avait un dossier. + +Moins de huit jours après une demande adressée à la préfecture de +police, Me Roberjot recevait la note suivante: + +«BOUTIN (LOUIS), _trente-quatre ans, homme de peine, né à Paris_. + +«Pris les armes à la main derrière une barricade, rue du Petit-Carreau, +le 4 décembre 1851, et écroué à la Conciergerie. + +«Dirigé sur Brest le 21 décembre suivant, avec un convoi de condamnés, +sous la conduite de l'inspecteur de police Brichart. + +«Arrivé à Brest le 22. + +«Admis d'urgence le même jour à l'hôpital du bagne (lit nº 22), blessé +grièvement à la suite d'une tentative d'évasion. + +«Sorti guéri de l'hôpital le 18 février 1852. + +«Embarqué ledit jour à bord du transport le _Rhône_, à destination de la +Guyane. + +«Interné à l'île du Diable. + +«Mort le 29 janvier 1853. A péri en essayant de s'évader sur un radeau +qu'il avait construit. Son corps n'a pas été retrouvé.» + +Cette note, c'était la preuve éclatante de l'exactitude de la relation +de Nantel. + +Et si on eût pu acquérir pareillement la preuve que Boutin et Cornevin +n'étaient qu'un seul et même individu, on eût eu les éléments d'une +demande d'enquête qui eût pu conduire très loin M. le comte de +Combelaine. + +C'est à quoi, malheureusement, il ne fallait pas penser. + +Il était clair que cette audacieuse substitution d'état civil avait été +opérée fort secrètement par quelque créature de M. de Combelaine, et il +n'était pas moins clair que les employés de la préfecture, à qui on eût +pu demander des renseignements, ignoraient que cette substitution avait +eu lieu... + +Deux autres particularités ressortaient encore de cette note: + +L'administration ne soupçonnait même pas le succès de l'évasion de +Laurent Cornevin. + +M. de Combelaine devait se croire débarrassé du seul témoin de son +crime, c'est-à-dire assuré d'une éternelle impunité. + +Mais ces démarches sans issue, ces conjectures sans résultat immédiat ne +pouvaient contenter l'impatiente ardeur de Jean. + +Léon et Raymond lui proposaient d'écrire à Talcahuana, au consul de +France: + +--Ah! gardez-vous en bien! répondait-il. Songez qu'une seule démarche +inconsidérée peut donner l'éveil à nos ennemis et les mettre sur la voie +de la vérité, que nous savons, nous, et qu'ils ignorent. Songez que si +notre père est vivant, comme je le crois, ce serait s'exposer à le +perdre et à ruiner ses projets. + +Une autre fois, après de longues méditations: + +--J'admets pour un moment, reprenait-il, oui, je consens à admettre la +mort de notre père. En ce cas, qu'est devenue la lettre du général +Delorge? Croyez-vous donc qu'avant de mourir il n'ait pas songé à la +confier à quelqu'un pour nous la faire parvenir!... + +Quels projets il mûrissait dans le secret de ses pensées, Jean Cornevin +le laissait deviner par ces seules paroles. + +--Je parierais, disait Léon à Raymond Delorge, que mon frère est en +train de combiner quelque prodigieuse extravagance. + +Ses opinions admises, il ne se trompait pas. + +A moins de huit jours de là, un beau soir, Jean leur annonçait que sa +résolution était prise, qu'il allait partir pour le Chili. + +--Tu es fou!... fut le premier mot de Léon. + +--Oh! pas encore, répondit le jeune peintre, seulement je le deviendrais +certainement si je restais ici, dans cette horrible incertitude, +m'épuisant en conjectures et en projets impossibles... + +Avec Jean, discuter c'était perdre son temps et son éloquence. Léon le +savait, mais il croyait avoir à lui opposer une objection irréfutable. + +--Et de l'argent? lui dit-il. + +--J'ai bien un millier d'écus... + +--Ce n'est pas avec cela qu'on va au Chili et qu'on en revient. + +--Je le sais. Aussi, ai-je l'intention de vous demander, à Raymond et à +toi, qui êtes plus riches que moi, tout ce dont vous pouvez disposer... + +--Et si nous te refusons.... + +Jean haussa les épaules. + +--Alors, répondit-il, j'irai tout simplement lire la relation de Nantel +à Mme Delorge et à notre mère... Et soyez tranquilles, quand elles +sauront pourquoi je veux partir, je ne manquerai pas d'argent. + +C'était si parfaitement exact, et il était si bien d'un caractère à +faire ce qu'il disait, que Léon et Raymond se tinrent pour battus. + +--C'est bien, dirent-ils à l'obstiné, tu auras ce qu'il faudra. + +Et, comme leurs caisses réunies ne faisaient pas la somme nécessaire, +ils eurent recours au digne M. Ducoudray, lequel mis dans la confidence +s'était écrié: + +--Jean a raison et, si je n'étais pas si vieux, je l'accompagnerais! + +Restait à obtenir de Mme Cornevin son consentement à un long voyage, +sans toutefois lui en révéler le but. + +--Je m'en charge, promit Me Roberjot, laissez-moi faire. + +Et, en effet, ayant trouvé une occasion de rencontrer Mme Cornevin: + +--Ce serait un grand bonheur, lui dit-il négligemment, que Jean fût pris +de la fantaisie de voyager. Les partis se remuent beaucoup en ce moment: +s'il reste à Paris, imprudent et hardi comme il est, je le vois arrêté +avant un mois!... + +Le lendemain, c'était la pauvre mère qui conjurait son fils, ce fils +dont cependant elle venait d'être si longtemps séparée, de s'éloigner. + +Et avant la fin de la semaine, tous ses préparatifs étaient terminés, et +Léon et Raymond Delorge le conduisaient à Bordeaux, où il s'embarquait +pour Valparaiso. + +En serrant une dernière fois la main du voyageur: + +--Revenez-nous avec des preuves, ami Jean, lui avait dit Me Roberjot, +et surtout revenez-nous vite. Il me semble sentir déjà les premières +bouffées de la tempête qui emportera l'empire, et avec l'empire les +Maumussy et les Combelaine, les princesse d'Eljonsen, les Verdale, les +docteur Buiron et les autres. + +Beaucoup, s'ils eussent entendu l'honorable député s'exprimer ainsi, se +seraient écriés: + +--Folie!... + +Et non sans quelque semblant de raison. + +L'empire, en apparence, n'était-il pas toujours aussi fort? La machine +politique montée au 2 Décembre ne continuait-elle pas à fonctionner sans +heurts trop visibles? + +Paris, plus que jamais, était la capitale du plaisir, la ville de la +joie et des fêtes. L'or affluait. C'était à qui, du haut en bas de +l'échelle sociale, ferait les plus folles dépenses. Le luxe était +prodigieux. + +L'étranger qui, par une belle après-midi du printemps, se faisait +conduire au bois de Boulogne, revenait ébloui, et à l'exemple de ce +Suédois naïf écrivait sur ses tablettes de voyage: + +--Paris, ville de millionnaires. Tous les habitants ont chevaux et +voitures. + +Pourtant, la guerre du Mexique venait d'être déclarée, et les moins +clairvoyants s'étaient dit: + +--Ce sera la guerre d'Espagne du second empire. + +C'est que personne, à moins d'y être intéressé, ne s'était pris à la glu +des phrases pompeuses par lesquelles le gouvernement avait essayé de +justifier, d'exalter même cette étrange expédition. + +C'est que les débats de la Chambre, quelque sourdine qu'on eût essayé +d'y mettre, s'étaient entendus de loin. + +C'est que les journaux avaient beaucoup parlé. + +Le public savait ou croyait savoir les motifs réels et véritablement +incroyables de cette campagne aventureuse. + +On parlait de spéculations impudentes et de tripotages honteux. + +On ne se gênait pas pour dire que le but réel de la guerre du Mexique +était d'assurer le payement de créances usuraires, achetées à vil prix +par des personnages influents du gouvernement. + +De la sorte, l'armée française allait faire les fonctions d'huissier. + +Et au profit de qui? + +Dame! on citait le nom des acheteurs des créances et on disait le +chiffre probable de leurs honorables bénéfices. + +On affirmait que M. de Maumussy avait eu une part du gâteau, et aussi M. +de Combelaine, et aussi Mme la princesse d'Eljonsen. + +Si, du moins, elle eût brillamment réussi, cette expédition du +Mexique!... + +La France ne pardonne-t-elle pas tout au succès?... + +Mais, follement entreprise par des gens qui ne connaissaient ni le pays +qu'ils prétendaient soumettre ni les hommes qu'ils allaient combattre, +cette guerre fatale ne pouvait amener que des désastres. + +Son début fut un échec. + +Il fut aussitôt réparé, c'est vrai, et glorieusement vengé... Mais +ensuite? + +Un archiduc d'Autriche, Maximilien, fut conduit par nous à Mexico et +proclamé empereur du Mexique malgré les Mexicains... Mais après? + +Notre petite armée était comme perdue dans ces immenses provinces. + +Et successivement la France apprit avec stupeur: + +La résolution du gouvernement impérial d'évacuer le Mexique; + +L'arrivée à Paris de l'impératrice Charlotte, qui venait solliciter des +secours d'hommes et d'argent, qui ne fut pas reçue aux Tuileries et qui +devint folle peu de temps après... + +Et enfin, la retraite et le rembarquement de l'armée française, alors +commandée par le maréchal Bazaine. + +Le dénoûment du drame ne devait pas se faire attendre. + +Un matin, arriva à Paris la nouvelle, à laquelle personne ne voulait +croire, de l'exécution de Maximilien. + +La honte de n'avoir pas pu empêcher l'exécution de Maximilien, voilà ce +que gagna l'empire à la guerre du Mexique. + +Quant à ce qu'elle coûtait à la France d'hommes et de millions, on ne le +sut que plus tard. + +--Il y avait pourtant là une grande idée, et la plus belle du règne, +s'obstinaient à répéter les officieux. + +Soit... Seulement, pendant qu'on la mettait à l'exécution, cette belle +idée, la Prusse gagnait la bataille de Sadowa et écrasait l'Autriche. + +L'empire avait, dit-on, promesse de M. de Bismarck d'une compensation. + +«--Cette puissance n'a rien qui doive nous inquiéter, au contraire, +s'écriait à la tribune un des orateurs du gouvernement. + +«Au contraire... me semble bien trouvé, écrivait Me Roberjot à +Raymond Delorge. Mais moi qui ne suis pas si optimiste, je crois pouvoir +prédire que voici le commencement de la fin...» + + + + +VI + + +C'est que, peu après le départ de Jean pour Valparaiso, Raymond Delorge +et Léon Cornevin avaient été obligés de quitter Paris. + +Et Me Roberjot leur avait dit: + +--Partez sans inquiétude, je me constitue votre correspondant bénévole +et bien informé, et s'il survenait quelque chose qui rendît votre +présence nécessaire, je ne ferais qu'un saut jusqu'au télégraphe. + +Et il tenait parole, ce qui n'était pas un mince mérite, trouvant +toujours, malgré les travaux dont il était accablé, un moment pour +griffonner quelques lignes et tenir ses exilés, comme il les appelait, +au courant des événements. + +Exilés était bien le mot. Ce n'était pas volontiers que les deux jeunes +gens s'étaient éloignés de Paris, de ce théâtre où ils pressentaient que +se dénouerait fatalement le drame dont la mort du général avait +ensanglanté le premier acte. + +Mais la vie a d'inexorables nécessités. + +Et, quand on n'a pas dix mille livres de rentes, il faut bon gré mal gré +se soumettre aux exigences de la profession qui fait vivre. + +C'est pourquoi, dès le lendemain du jour où il avait été contraint de +donner sa démission, Léon Cornevin s'était mis en quête d'une autre +position. + +Il n'était pas exigeant, le brave garçon; ses aptitudes étaient +remarquables, les meilleures recommandations appuyaient ses démarches, +et cependant, tel était l'encombrement de toutes les carrières, qu'il +n'avait rien trouvé d'acceptable à Paris ni même aux environs. + +De guerre lasse, il s'était résigné à accepter une situation d'ingénieur +près d'un chemin de fer espagnol, et il était parti pour Madrid. + +Quant à Raymond, il avait été détaché à Tours près de la commission +chargée, par le ministère des travaux publics, d'étudier les moyens de +prévenir les inondations périodiques de la Loire. + +Parti bien à contrecœur, Raymond n'avait pas tardé à se féliciter +intérieurement de ce changement d'existence. + +Arraché pour la première fois à l'idée fixe qui depuis l'âge de raison +emplissait sa vie, il lui semblait voir s'ouvrir devant lui des horizons +inconnus. Il découvrait, pour ainsi dire, qu'il était jeune, qu'il +n'avait que vingt-sept ans et qu'il n'avait pas eu de jeunesse. + +Par une rare faveur de la destinée, il se trouvait que l'inspecteur des +ponts et chaussées, avec lequel il allait poursuivre les études +commencées, était le meilleur des hommes. + +C'était le baron de Boursonne, le dernier survivant d'une des plus +vieilles et des plus nombreuses familles du Poitou. + +Il est vrai que rien ne lui était si désagréable que de s'entendre +donner son titre. Le seul énoncé de sa particule lui faisait faire la +grimace. + +--Je suis le père Boursonne, tout bêtement, disait-il d'un ton qui +n'avait rien de paternel. + +Ancien élève de l'École polytechnique, M. de Boursonne avait donné jadis +à plein collier dans les théories saint-simoniennes et avait même +dépensé à les expérimenter une fortune assez ronde. + +Mais, tandis que ses anciens frères de Ménilmontant avaient eu l'art, +l'un poussant l'autre, d'accaparer les meilleures, les plus honorées et +les plus lucratives situations, M. de Boursonne était resté longtemps en +arrière, embourbé dans des emplois subalternes fort au-dessous de sa +remarquable intelligence. + +[Illustration: Il avait été précipité sur le pavé.] + +Les qualités de son cœur n'en avaient pas été altérées, il était +resté bon jusqu'à la faiblesse. + +Seulement, son caractère s'était aigri et était devenu irritable à +l'excès. + +On disait de lui dans sa circonscription: + +--L'inspecteur... Ah! quel brave homme!... Mais quel original! + +La vérité est qu'il se donnait une peine infinie pour paraître +précisément le contraire de ce qu'il était réellement. + +Aristocrate dans le bon sens du mot, lettré, d'un goût sûr et d'une +exquise sensibilité, il posait pour le démocrate farouche, affectait le +langage d'un paysan et des façons de routier et affichait le plus cruel +cynisme. + +Un de ses grands plaisirs était de porter des vêtements affreusement +délabrés, qu'on s'étonnait fort de voir sur le dos de ce grand vieillard +à physionomie si noble, quoi qu'il pût faire, si fine et si +intelligente. + +Le matin où Raymond, arrivé à Tours de la veille, se présenta dans son +cabinet, vêtu comme on l'est quand on rend une visite, après qu'il l'eut +toisé un bon moment: + +--Mâtin! lui dit-il, vous avez un fameux tailleur, monsieur Delorge, et +cela doit vous gêner considérablement d'être si bien mis!... + +Et comme Raymond, interdit de cette surprenante réception, balbutiait +néanmoins qu'il ne se sentait aucunement gêné: + +--En ce cas, reprit M. de Boursonne, venez, nous allons visiter nos +chantiers. + +Et sans laisser à Raymond un quart d'heure pour aller changer de +costume, il le traîna jusqu'au bord de la Loire et ne parut satisfait +qu'après l'avoir fait bien piétiner dans la boue et crotter jusqu'aux +genoux. + +Mais, en dépit de cette plaisanterie de mauvais goût et de quelques +autres du même style, il ne fallut pas une semaine à Raymond pour +découvrir l'homme réel sous ses dehors affectés, et pour reconnaître +combien cet homme était digne d'estime et d'affection. + +De son côté, M. de Boursonne s'était pris pour le jeune ingénieur d'une +si belle amitié que ce fut lui qu'il choisit pour l'aider dans les +études qu'il y avait à terminer entre Tours et les Ponts-de-Cé. + +Ces études, qui se rattachaient à un plan général, devaient prendre +beaucoup de temps, plus d'un an peut-être. + +Aussi, M. de Boursonne avait-il résolu d'abandonner Tours et de porter +son quartier général au centre des opérations. + +Le centre indiqué semblait être Saumur. + +Et Saumur, avec ses coteaux boisés, son vieux château, ses îles, ses +maisons blanches et ses vertes prairies, Saumur le tentait. + +Malheureusement, le jour où il se mit en quête d'un logement, tandis +qu'il s'en allait le long du quai, le nez en l'air, il faillit être +écrasé par un escadron d'élèves de l'école de cavalerie qui rentrait au +grand trot de la promenade. + +--Il y a trop de soldats pour moi ici, dit-il à Raymond. Cherchons +ailleurs... + +Après quelques hésitations, c'est aux Rosiers qu'ils s'arrêtèrent. + +Non parce que ce village est le plus coquet de tous ceux qui se mirent +aux flots bleus de la Loire, non parce que les coteaux de Saint-Mathurin +ont des attraits irrésistibles. + +Mais parce que l'auberge du _Soleil levant_ est d'une irréprochable +propreté, et que maître Béru, l'aubergiste, mettait à la disposition de +M. de Boursonne une jolie chambre pour lui, une bonne chambre pour +Raymond et une ancienne salle de billard qui semblait faite pour +recevoir les bureaux d'un ingénieur... + +Mais aussi parce que maître Béru était, sans qu'il y parût, un cuisinier +distingué, sans rival pour les matelottes, qu'il arrosait d'un certain +vin de Bourgueil capable de faire oublier le bourgogne. + +Et enfin, parce qu'on était à la fin de septembre, et qu'un piqueur, qui +était du pays, affirmait que la commune des Rosiers est peuplée de +perdrix, et que M. de Boursonne, malgré son âge et son incurable myopie, +était un chasseur enragé. + +C'est un samedi que le digne ingénieur arriva aux Rosiers et s'installa +au _Soleil levant_ avec tout son personnel de conducteurs, de piqueurs, +dessinateurs. + +Et le samedi suivant, Raymond et lui pouvaient se flatter de connaître +les environs comme pas un homme du pays. + +Tout ce qui était à visiter, ils l'avaient vu, depuis le camp romain de +Chenehutte, le donjon de Trêves et l'église de Cunault, jusqu'aux +monuments celtiques de Gennes et à la fontaine d'Avort; depuis le +château de Maillefert, dont les jardins en terrasse descendent jusqu'à +la Loire, jusqu'au manoir de la Ville-Haudry, si magnifique jadis, si +abandonné depuis le mariage du comte et de Mlle de Rupair. + +Après quoi M. de Boursonne et Raymond s'étaient mis à la besogne. + +Rude besogne, car il s'agissait de tracer le plan de tout ce vaste +système de digues, de réservoirs et de canaux de dérivation qui doit +faire, des inondations actuellement si désastreuses de la Loire, un +véritable bienfait pour les riverains. + +D'ordinaire, ils déjeunaient de bon matin et ils partaient suivis d'un +piqueur portant dans un panier une collation préparée la veille par +maître Béru, l'hôtelier du _Soleil levant_. + +A la nuit tombante, ils étaient de retour. + +Ils dînaient dans la petite salle dont les fenêtres donnent sur la +grande route. + +Puis, M. de Boursonne allumait sa pipe, Raymond fumait un cigare, et ils +restaient jusqu'à dix heures à causer ou à jouer au jaquet. + +Parfois, un vieux commandant d'artillerie, qui mangeait sa retraite aux +Rosiers, venait leur tenir compagnie. C'était aussi un ancien élève de +l'École polytechnique, et sa qualité de «cher camarade» et ses opinions +avancées l'avaient fait admettre par M. de Boursonne. + +Ainsi, leurs journées s'écoulaient paisibles et monotones, lorsqu'un +matin, pendant qu'ils attendaient que maître Béru leur servît leur +déjeuner, un piétinement inaccoutumé de chevaux retentit sur la grande +route. + +M. de Boursonne, qui était la curiosité même, s'approcha de la fenêtre, +et presque aussitôt: + +--Mâtin!... s'écria-t-il, venez donc voir, Delorge!... + +Raymond s'avança. + +Sur la route, une douzaine de chevaux passaient, habillés de superbes +caparaçons de couleurs éclatantes et conduits par des domestiques en +longs gilets à l'anglaise et en bottes à revers. + +--Qu'est-ce que cette cavalerie? demanda M. de Boursonne à maître Béru, +qui entrait, un plat de chaque main. Allons-nous donc avoir un cirque +aux Rosiers? + +Mais cette supposition parut choquer l'aubergiste. + +--Monsieur l'ingénieur veut plaisanter, dit-il. Monsieur l'ingénieur +doit cependant bien voir... + +--Quoi? + +--Cette couronne qui est brodée à l'angle de la couverture des chevaux. + +--Comment! il y a une couronne... Mâtin! c'est une autre affaire. Est-ce +que vous la voyez, vous, Delorge, qui avez de bons yeux?... + +Et plantant son binocle sur son long nez: + +--Elle y est, parbleu! continua-t-il, maître Béru a raison. Mais +qu'est-ce que cela prouve? + +L'aubergiste s'inclina, et d'un ton grave: + +--Cela prouve, répondit-il, que ces chevaux sont ceux de Mme la +duchesse... + +Le vieil original tressaillit comme si une guêpe l'eût piqué, et d'un +ton d'inquiétude comique: + +--Comment! s'écria-t-il, nous avons une duchesse aux environs et maître +Béru ne nous prévient pas!... A quoi songe donc maître Béru? + +--Monsieur, répondit l'aubergiste, elle n'habite pas le pays, +ordinairement... + +--Ah! je respire. + +--C'est à Paris qu'elle demeure. Elle ne vient ici que dans cette +saison, passer un mois, et encore pas tous les ans... + +--Et comment l'appelez-vous, votre duchesse? + +Maître Béru se redressa. + +--Maillefert: prononça-t-il, d'Aostal de Chalandry, duchesse de +Maillefert... + +Il en avait plein la bouche, comme d'une trop copieuse cuillerée de +bouillie. + +--Alors, interrogea Raymond, c'est elle la propriétaire de ce beau +château que j'ai vu sur la route de Gennes à Trêves? + +--Précisément. + +M. de Boursonne s'était mis à table, et tout en mangeant: + +--Vous nous parlez toujours de la duchesse, maître Béru..., reprit-il, +et le duc?... Parlez-moi donc un peu de ce duc de Mailleterre, +Maillepierre, Maille... + +--Maillefert, s'il vous plaît, monsieur. + +--Soit!... Qu'est-ce que ce duc? + +--Monsieur, il est mort. + +M. de Boursonne venait de se verser un verre de vin de Bourgueil: + +--_De profundis_... prononça-t-il. + +Et quand il eut vidé son verre: + +--Vous entendez, Delorge, continua-t-il, elle est veuve cette +duchesse... Eh!... eh!... c'est un cœur à conquérir. Voyons, maître +Béru, donnez-nous des renseignements. Est-elle jeune?... + +--Jeune!... ça dépend!... + +--Par exemple!... Qu'entendez-vous par là? + +--Dame, monsieur, je veux dire qu'à la voir, quand elle passe, toujours +superbement ajustée, on ne lui donnerait pas vingt ans... Seulement... + +--Quoi? + +--Eh bien! il faut qu'elle ait plus du double, puisqu'elle a des enfants +qui ont plus que cela. + +Qui n'eût pas connu M. de Boursonne l'eût cru intéressé au plus haut +point. + +--Des enfants! s'écria-t-il, et majeurs! Aïe!... Et beaucoup?... + +--Deux. Un fils, d'abord, M. Philippe, qu'on appelle M. le duc depuis la +mort de son père, un beau garçon si on veut, quoique un peu bien pâlot +et chétif, mais montant crânement à cheval tout de même, et buvant sec; +puis une fille, Mlle Simone... + +--Simone!... répéta le vieil ingénieur, joli nom!... + +--Hum!... ça dépend des goûts, et si j'avais une fille... Enfin, c'est +une manie qu'ils ont dans cette famille, de toujours donner ce nom à +leurs demoiselles en mémoire d'un de leurs grands-pères qui était un +fameux, à ce que je me suis laissé dire... Du reste, il paraît le plus +beau du monde, ce nom, quand on connaît celle qui le porte... + +--Diable!... Entendez-vous, Delorge? + +L'interruption contraria visiblement maître Béru. + +--C'est comme cela! déclara-t-il. Elle n'est peut-être pas plus belle +que les autres, mais elle est meilleure que toutes... Et si monsieur +l'ingénieur veut entrer dans une maison de pauvres gens, la première +venue, il verra si je lui en impose... + +--Peste!... Mlle Simone fait donc bien des aumônes pendant le mois +qu'elle passe ici chaque année!... + +--Mlle Simone ne quitte jamais le pays, monsieur... + +--Tiens! tiens?... + +--Oui, c'est singulier, n'est-ce pas? Mais on prétend comme cela que la +mère et la fille ne s'entendent pas. Aussi, tandis que Mme la +duchesse et M. Philippe vivent à Paris, Mlle Simone habite toujours +Maillefert, hiver comme été... Et même, ce ne doit pas être gai, pour +une fille de vingt ans, que de vivre seule dans ce grand château désert, +sans autre société que sa gouvernante, une Anglaise plus sèche, plus +longue et plus raide qu'une perche, jaune comme un coing, avec des yeux +qui pleurent et un nez plus rouge que le mien... + +M. de Boursonne venait d'avaler la dernière bouchée de son déjeuner. + +Il se leva, et, bourrant sa pipe: + +--C'est égal, fit-il, j'aurais préféré un cirque... C'eût été une +distraction. + +Maître Béru sourit finement: + +--Je crois, dit-il, que la venue de Mme la duchesse donnera à ces +messieurs plus de distractions que n'importe quelle troupe de +saltimbanques... + +--Et pourquoi, s'il vous plaît?... + +--Parce que Mme la duchesse est comme qui dirait une vive-la-joie. +Jamais elle ne vient seule. Toujours elle amène une troupe de jeunes +dames, toutes plus jolies et mieux vêtues les unes que les autres, qu'on +rencontre sans cesse à pied, à cheval, en voiture, en bateau, riant, +chantant, badinant, escortées de jeunes messieurs, amis de M. Philippe. +Et tout ce monde chasse, pêche, dîne, soupe, se promène, danse et tire +des feux d'artifice, et enfin, fait de la vie une noce perpétuelle de +nuit et de jour... + +Mais M. de Boursonne venait de voir apparaître à la porte du petit salon +son piqueur chargé du panier de la collation. + +--A ce soir les détails, dit-il brusquement à maître Béru. + +Et s'adressant à Raymond: + +--Et nous qui avons à travailler, en route!... + +Sur quoi il sortit, laissant l'aubergiste du _Soleil levant_ un peu +surpris et fort mécontent d'une interruption qu'il jugeait peu polie. + +Et tout en marchant à grandes enjambées le long de la levée qui côtoie +la Loire: + +--Singuliers citoyens que les Français, grommelait le vieil ingénieur. +En voici un, ce Béru, qui est fou d'égalité, à ce qu'il prétend, et +parce qu'une duchesse arrive dans son pays, aussitôt il se pâme +d'admiration. C'est un démocrate, mais son auberge, ses casseroles, son +enseigne et tous les écus qu'il a de côté, il les donnerait pour +s'appeler M. de Béru!... + +Il parut attendre un mot d'approbation de Raymond qui marchait à ses +côtés; mais Raymond, qui pensait à tout autre chose, garda le silence. + +Alors, les souvenirs de son éducation première lui revenant en foule: + +--Bonne maison, d'ailleurs, reprit-il, que cette maison de Maillefert. +Une des cinq ou six qui nous restent en France pures de toute +substitution. Excellente maison, alliée aux Tréville, aux +Breulli-Faverlay, aux Coucy, aux Sairmeuse, aux Montmorency, aux +Champdoce, aux Commarin, aux Chalusse... + +Il n'en finissait plus. + +On eût dit, à l'entendre égrener ce chapelet de noms, qu'il récitait la +table de récapitulation de d'Hozier... + +--Famille princière, positivement, poursuivait-il, qui porte de gueules +à une croix d'or, avec une devise digne des premiers barons chrétiens: +_Aultre ne sert!_ L'_Armorial général_ fait remonter les Maillefert à +800, mais je ne leur vois de filiation bien prouvée qu'à partir de 1100, +ce qui est déjà joli... Qu'en pensez-vous, Delorge?... + +Ainsi interpellé, d'une voix forte, Raymond tressauta comme un dormeur +qu'on réveille. + +--Monsieur!... + +--Ah ça! vous ne m'écoutez donc pas, dit le vieil ingénieur. Vous avez +l'air d'un homme qui tombe des nues. A quoi songez-vous? + +--Ma foi! monsieur, si niais que cela soit à dire, j'avouerai que je ne +songeais à rien... + +--Hum!... Pas même à Mlle Simone de Maillefert? + +Raymond rougit comme une pensionnaire prise en faute. + +--Eh! monsieur, répondit-il, à quel propos penserais-je à une jeune +fille que je ne connais pas, que je n'ai jamais vue, et que je ne verrai +sans doute jamais?... + +--Qui sait! murmura M. de Boursonne. + +Et après un moment de réflexion: + +--Ce que nous a dit cet imbécile de Béru, au sujet de cette jeune +demoiselle, eût suffi lorsque j'avais votre âge pour me mettre la +cervelle à l'envers. Singulière existence que celle de cette pauvre +enfant abandonnée à elle-même!... + +--Bast!... + +--Comment, bast!... Je voudrais, pardieu! vous y voir, seul dans ce +vieux château, en tête-à-tête avec une gouvernante anglaise. Mais +comment ne se marie-t-elle pas? Elle doit pourtant être un fier parti, +cette petite fille. Ces Maillefert, si je ne m'abuse, sont riches comme +des mines. Je leur connais, dans la Loire-Inférieure, une propriété qui +est bien grande, à elle seule, comme la république de Saint-Marin et la +principauté de Monaco réunies. L'île de Noirmoutiers tout entière leur +appartenait autrefois. Comment cette petite n'est-elle pas encore +mariée!... + +Il fit bien une douzaine de pas sans mot dire, puis tout d'un coup: + +--Peut-être, reprit-il, est-elle affligée de quelque difformité... Il se +peut qu'elle soit laide à faire peur, ou affreusement bossue, ou +boiteuse, ou borgne, ou chauve... Mais non, cet idiot de Béru nous +l'aurait dit. + +--D'ailleurs, objecta Raymond, une jeune fille si riche n'est jamais +laide... + +Le vieil ingénieur éclata de rire. + +--Parfaitement exact, dit-il. Ainsi, mon cher Delorge, voilà une +occasion admirable. La Loire, les coteaux de Gennes, des ombrages +merveilleux, un antique castel... quel cadre pour un roman d'amour!... +M'entendez-vous, rêveur éternel? Je vous dis que je vois une nouvelle +princesse du bois dormant, qui attend le jeune et beau prince qui la +doit réveiller. + +--Le malheur est que je ne suis pas prince, dit Raymond en riant. + +--C'est vrai, mon cher, vous avez cet avantage immense et que je vous +envie, d'être vilain, très vilain... Vous êtes jeune, vous êtes élève de +l'École polytechnique... + +--Et sans le sou... + +--Pour le présent, oui..., mais votre avenir vaut un million. La famille +qui ne vous accueillerait pas à bras ouverts serait diantrement +difficile. Il me paraît, d'ailleurs, que Mme de Maillefert se soucie +assez peu de Mlle Simone. + +Raymond hocha la tête: + +--Il est de fait, dit-il, que pour l'abandonner ainsi... + +--Oui, c'est inimaginable, n'est-ce pas? Ce doit être une singulière +personne que cette duchesse de Maillefert, et je ne serai pas fâché de +faire sa connaissance... Mais vous, Delorge, vous la connaissez +peut-être... + +--Moi, grand Dieu! D'où? Comment? + +--Dame! vous êtes Parisien... + +--Oh! si peu. + +--Assez pour avoir pu la rencontrer dans le monde... + +Mais ils arrivaient à ce moment sur le terrain de leurs opérations. + +Avec sa brusquerie ordinaire, M. de Boursonne campa là Raymond pour +interpeller les conducteurs qui l'attendaient et leur donner des +ordres... + +Véritablement, pour ne pas connaître, au moins de réputation, la +duchesse de Maillefert, il fallait que Raymond Delorge et le vieil +ingénieur fussent terriblement étrangers aux graves préoccupations de la +haute société du second Empire. + +Il fallait qu'ils eussent vécu comme des loups, en dehors du mouvement, +sans jamais ouvrir un journal de la haute vie. + +Intime amie de la vicomtesse de Bois-d'Ardon et de la jeune duchesse de +Maumussy, rivale de la baronne Trigault et de la célèbre Sarah Brandon, +comtesse de la Ville-Haudry, la duchesse de Maillefert était une des +sept ou huit femmes qui avaient l'enviable et précieux privilège de +défrayer la chronique parisienne. + +Il n'était pas de cocodès un peu posé qui ne la connût pour l'avoir +aperçue au Bois, aux courses, dans l'enceinte du pesage, aux premières +représentations, dans une avant-scène, à Bade, aux bains de mer, au club +des patineurs, au tir aux pigeons, partout où il y a des lumières, de +l'éclat, du bruit, où on s'étale, où on est vu, partout où la foule +désœuvrée et riche se porte, partout où il est convenu qu'on s'amuse. + +Elle dépensait, dit-on, un million par an. + +Van Klopen, l'illustre tailleur pour dames, cet impudent et grossier +Prussien qui fut pendant dix ans l'arbitre des élégances féminines, Van +Klopen qui appelait ses clientes: Ma chère, déclarait la duchesse de +Maillefert la meilleure de ses pratiques. + +Les reporters eussent dû se cotiser pour lui constituer une pension, +tant ils avaient gagné d'argent à décrire ses toilettes merveilleuses, +ses équipages et ses livrées, et à citer ses mots. La chronique vivait +de ses excentricités, racontant comme quoi elle soupait au Moulin-Rouge, +comment elle traversait les Champs-Élysées en voiture, conduisant +elle-même et une cigarette à la bouche; ou comment encore, ayant une +discussion avec un cocher de fiacre, elle l'avait étourdi en l'injuriant +dans le plus pur argot qui ait cours à la barrière... + +De toute la journée, cependant, Raymond et M. de Boursonne, tout entiers +à leurs travaux, ne parlèrent pas d'elle. + +Ils l'avaient même oubliée probablement, lorsque le soir, en regagnant +les Rosiers, ils furent dépassés par deux grandes calèches, conduites à +la daumont, qui venaient de la route de Gennes et se dirigeaient vers la +station du chemin de fer... + +[Illustration: Il allait s'asseoir sur un paquet de cordages.] + +--Ah! ah!... fit M. de Boursonne, il paraît que la duchesse arrive ce +soir... Voilà ses voitures qui vont l'attendre à la gare. + +M. de Boursonne devinait juste, ce qui du reste n'était pas difficile. + +Lorsqu'il arriva au _Soleil levant_, appuyé au bras de Raymond, maître +Béru, debout sur le seuil de son auberge, semblait guetter leur retour +pour être le premier à leur dire: + +--Eh bien!... c'est ce soir, par l'express de sept heures, que Mme la +duchesse arrive avec sa société. Ces messieurs ont dû rencontrer les +équipages... + +Il jubilait. + +Son visage rubicond était plus rayonnant que l'astre de son enseigne. + +--Nous avons vu des voitures, en effet, répondit M. de Boursonne, et +nous avons même été fort surpris de n'y pas apercevoir Mlle Simone. + +--C'est vrai, opina l'aubergiste, cela doit sembler assez drôle qu'une +jeune demoiselle n'aille pas au-devant de sa mère, quand il y a des mois +qu'elle ne l'a pas embrassée!... + +Raymond, que M. de Boursonne observait du coin de l'œil, autant que +le lui permettait sa myopie, était devenu attentif. + +--Mais c'est ainsi, poursuivit l'aubergiste. Mlle Simone, à ce que je +me suis laissé dire, aimerait autant que sa mère et son frère ne +vinssent jamais à Maillefert. Dame! cela se comprend. Accoutumée qu'elle +est à vivre seule, aussi tristement qu'une religieuse cloîtrée, de voir +tout à coup tant de monde et d'entendre tant de bruit autour d'elle, +cela l'éblouit et l'effarouche, comme une orfraie qu'on lâcherait +subitement en plein soleil. Si bien qu'elle ne fait pas toujours bon +visage aux invités de Mme la duchesse. A ce point, me disait M. +Casimir, le maître d'hôtel, qu'il y a deux ans elle n'a pas mis les pied +lors de ses appartements tant qu'il y a eu de la société au château. + +--Et la duchesse souffre ces caprices? + +--Eh! eh!... Ce qu'on ne peut pas empêcher... vous savez. Il paraît +qu'elle a une tête, Mlle Simone, bien que ce soit une sainte. Puis, +elle a peut-être raison, au fond. Le mois que Mme le duchesse passe +ici doit lui coûter gros. + +--Bast! fit Raymond, la famille de Maillefert est si riche!... + +--C'est à savoir! grommela maître Béru, c'est à savoir... + +Et se rapprochant de Raymond et M. de Boursonne, baissant la voix et +d'un air de mystère: + +--Avec ces grandes fortunes, reprit-il, on ne sait jamais à quoi s'en +tenir. Ce qui est positif, et on en a jasé, Dieu sait comme, c'est que +Mme la duchesse vend... + +--Diable! + +--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Ainsi, quand vous suivez +la levée, pour aller à Saint-Mathurin, toutes ces belles fermes que vous +voyez, à droite dans la vallée, appartenaient aux Maillefert. Eh bien! +l'hiver dernier, l'intendant est venu, qui les a découpées en petits +lots et vendues... Tel que vous me voyez, j'en ai acheté pour un couple +de milliers d'écus... + +Maître Béru s'arrêta court. + +On entendait dans le lointain le sifflet strident du chemin de fer. + +--Mais voilà le train! s'écria l'hôtelier du _Soleil levant_. Dans cinq +minutes Mme la duchesse sera en gare. + +M. de Boursonne riait, de ce petit rire singulier qui faisait que les +gens ne savaient jamais s'il parlait sérieusement ou s'il se moquait +d'eux. + +--Bien! maître Béru, prononça-t-il, très bien! Je vois avec plaisir que +la famille de Maillefert a en vous un serviteur fidèle et dévoué... + +Serviteur!... Le mot déplut à l'aubergiste. + +Il se redressa dans sa veste blanche, et de son grand air de dignité: + +--Je ne suis, prononça-t-il, le serviteur de personne. + +Raymond aussi riait. + +--Excusez-moi, cher monsieur Béru, fit gravement le vieil ingénieur, +j'avais cru, en voyant votre joie... + +--La duchesse m'importe peu, monsieur, et si je me réjouis, c'est que +son séjour dans le pays fait aller le commerce. Par exemple, c'est dans +mon établissement que se réunissent le maître d'hôtel, le chef et le +sommelier de Mme de Maillefert, et aussi le valet de chambre de M. +Philippe... + +--C'est bien de l'honneur pour nous, interrompit M. de Boursonne. + +Et comme le plaisir qu'il prenait à étudier l'aubergiste du _Soleil +levant_ commençait à s'épuiser: + +--Mais ne dînons-nous pas ce soir, maître Béru? demanda-t-il. Nous +faudra-t-il jeûner pour la plus grande gloire de Mme de Maillefert? + +Rappelé brusquement à ses fonctions, l'hôtelier eut comme un regret +d'avoir tant bavardé. Et il rentra brusquement dans son auberge, criant: + +--Madame Béru!... Le dîner de messieurs les ingénieurs!... + +La nuit était venue, lorsque M. de Boursonne et Raymond se mirent à +table dans la salle à manger, largement éclairée par deux becs de gaz. + +Le vieil ingénieur semblait on ne peut plus satisfait, et tout en +savourant un excellent potage: + +--Cet imbécile de Béru, disait-il, est positivement un homme précieux... +Outre qu'il est un remarquable cuisinier, il me fait l'effet d'être le +premier cancanier du pays, de sorte que... + +Il fut interrompu par un grand fracas de roues, de chevaux et de +claquements de fouet sur la grande route. + +--Décidément la duchesse est arrivée. + +Presque aussitôt, les voitures s'arrêtèrent devant l'auberge. + +Puis une voix retentit dans le vestibule, voix grêle et aiguë, fort +impérieuse pourtant, et affectant le plus désagréable grasseyement. + +--Béru! clamait une voix, holà! où diable êtes-vous? Béru! ah! vous +voilà! Vite, donnez de la lumière à mes domestiques, ces drôles ont +oublié d'allumer les lanternes... Puis, vite aussi un verre et une +carafe d'eau fraîche pour ma mère!... + +Sur quoi, la porte de la salle à manger s'ouvrit violemment et un jeune +homme d'environ vingt-cinq ans entra chapeau sur la tête, cigare aux +dents et lorgnon à l'œil. + +--M. le duc Philippe, sans doute? fit à demi-voix M. de Boursonne à +Raymond. + +Il était de taille moyenne, maigre ou plutôt amaigri, et avait la +poitrine creuse et les épaules bombées. + +De longs favoris blonds encadraient son visage fatigué, ses pommettes +saillantes et colorées et ses lèvres minces et flétries. + +--Ici, sacrebleu! criait-il; ici la carafe de Mme la duchesse... + +Mme Béru accourait, un plateau à la main, et derrière elle entra, +comme un tourbillon de soie et de velours, une femme assez grande, à +l'air à la fois impertinent et familier. + +Ses cheveux, d'un blond fauve, s'échappaient en masses opulentes d'un +petit chapeau de paille orné d'une aigrette blanche. Elle portait un de +ces costumes de voyage à couleurs éclatantes, très court et très +tailladé, qui firent la fortune de Van Klopen. + +Elle se versa un verre d'eau, et après l'avoir bu d'un trait: + +--Ah! je mourais de soif, dit-elle. + +Puis, trempant dans l'eau le coin de son mouchoir armorié, elle en +tamponna ses yeux en disant: + +--Il est inouï qu'on ne trouve pas un verre d'eau à cette gare... + +Au dehors on entendait causer et rire, et la lueur des lanternes qu'on +venait d'allumer éclairait toute la chaussée. + +Curieux sans vergogne, M. de Boursonne se leva et alla soulever le +rideau de la croisée. Il lui semblait distinguer dans les voitures sept +ou huit personnes... + +Mais il n'eut pas le temps de bien voir. + +Mme de Maillefert et le jeune duc rejoignirent leurs invités... Les +fouets des postillons claquèrent, les chevaux partirent au galop et le +roulement des roues ne tarda pas à se perdre dans la nuit... + + + + +VII + + +Le lendemain de l'arrivée aux Rosiers de Mme la duchesse de +Maillefert, le matin, Raymond fumait un cigare sur la porte du _Soleil +levant_, en attendant M. de Boursonne, lorsque le facteur lui remit une +lettre de Paris. + +Reconnaissant sur l'adresse l'écriture de Me Roberjot, il s'empressa +de rompre le cachet et lut: + + + «Mon cher Raymond, + + «Lors du départ de notre ami Jean, il fut convenu, vous devez vous + le rappeler, qu'il m'adresserait toutes celles de ses lettres où il + parlerait du but réel de son voyage. + + «Il n'y avait que ce moyen d'être sûr que le secret de ses + espérances et des nôtres ne serait pas surpris par sa mère ou par + la vôtre. + + «Jean s'est souvenu de nos conventions. + + «Je reçois à l'instant une lettre de lui, et je m'empresse de vous + en adresser une copie...» + + Mais Me Roberjot n'avait pas voulu confier au plus intime de ses + secrétaires la lettre qui lui était adressée, et c'est de sa grosse + écriture qu'était cette copie: + + «Mon cher maître, + + + +«Après la plus détestable traversée, prolongée bien au delà de +l'ordinaire par des coups de vent terribles et des calmes désolants, je +suis enfin arrivé à Valparaiso, bien portant et plein d'espoir. + +«Je me réjouissais et j'avais tort. Le plus aisé seulement était fait. + +«Le diable, c'était d'aller de Valparaiso à Talcahuana. + +«On me disait bien que, si je voulais patienter pendant un mois, je +trouverais quelque navire qui m'y porterait presque pour rien; mais, +outre que j'avais assez pour le moment de la mer, un mois me paraissait +une éternité. + +«Je me mis donc en quête de quelque autre moyen de transport, et grâce +aux indications d'un compatriote, je ne tardai pas à trouver un brave +homme qui, propriétaire de cinq ou six chevaux, s'engageait à me +conduire avec mon bagage rapidement et à peu de frais. + +«C'était une façon de parler. + +«Voyager à cheval est charmant, dans un admirable pays tel que celui-ci, +bien digne de son nom de paradis terrestre, mais c'est un genre de +locomotion que je ne conseillerai pas aux gens pressés. + +«Cependant, les étapes succédaient aux étapes; un jour vint où mon +conducteur, étendant le bras, me dit: + +«--Nous arrivons... C'est là. + +«Il me montrait, au fond de la merveilleuse baie de Concepcion, à +mi-côte d'une colline de terre rougeâtre, une longue rangée de cases à +un seul étage, construites en briques séchées au soleil. + +«C'est la ville de Talcahuana, si souvent détruite par des tremblements +de terre que ses quatre mille habitants, lassés de bâtir sur un sol +mouvant, se contentent maintenant de cabanes. + +«Ah! mon cher maître, c'est le cœur battant que j'y entrai, un samedi +soir, aux dernières lueurs du crépuscule. + +«Tout en chevauchant le long des rues étroites et escarpées, je me +disais que, peut-être, dans quelqu'une de ces cases devant lesquelles je +passais vivait mon père; que, peut-être, avant quarante-huit heures, +j'aurais le bonheur de le serrer entre mes bras, et que je recevrais de +lui la lettre du général Delorge, cette arme qui doit assurer la +vengeance que nous attendons depuis plus de quinze ans... + +«Aussi, bien qu'il me fût donné, la nuit qui suivit mon arrivée, de +coucher dans un véritable lit, mis à ma disposition par un négociant +français, il me fut impossible de fermer l'œil. + +«Il me semblait que le jour ne viendrait jamais me permettre de +commencer mes recherches. + +«Il vint, cependant; mais mes premières investigations ne furent pas +heureuses. + +«Le climat du Chili est admirable, le pays est si beau, la vie y semble +si facile et si douce, les Chiliennes ont tant de séductions, que de +tous les navires--et ils sont nombreux--qui relâchent dans la baie de +Concepcion, toujours quelque matelot déserte, qui s'installe à +Talcahuana, ou qui va s'établir plus avant dans les terres. + +«Cette circonstance hérissait mon enquête de difficultés imprévues. + +«Force me fut donc de me mettre à exécuter ce que vous m'avez dit que je +ferais. + +«Je m'en allais de case en case, interrogeant tous les habitants, +lesquels sont, par bonheur, les meilleurs et les plus obligeants du +monde. + +«Je leur demandais s'ils n'avaient pas ouï parler d'un Français, nommé +Cornevin ou Boutin, qui avait dû arriver à Talcahuana dans les premiers +mois de l'année 1853 à bord d'un baleinier américain. + +«J'ajoutais, pour aider leurs souvenirs, que ce Français était un ancien +prisonnier politique qui avait eu le bonheur incroyable de s'évader de +l'île du Diable. Et enfin, autant qu'il était en moi et d'après les +indications de ce brave Nantel, je traçais un portrait de mon père. + +«Mais, hélas! tant d'années s'étaient écoulées depuis, tant de +baleiniers américains avaient jeté l'ancre devant Talcahuana, que +personne ne pouvait donner la plus vague indication.. + +«Le découragement me gagnait. + +«Je commençais à me dire que Raymond et Léon avaient eu raison d'essayer +de me retenir, lorsqu'enfin une lueur m'arriva. + +«Talcahuana n'est pas une grande ville. Les distractions y sont trop +rares pour que chacun ne s'occupe pas de ce que fait le voisin. + +«On n'avait donc pas tardé à me connaître, à savoir le but de mon voyage +et à s'intéresser au jeune peintre français qui était à la recherche de +son père, ancien déporté politique. + +«Je le savais. Aussi ne fus-je point surpris, lorsqu'une après-midi que +la chaleur m'avait retenu à la maison, on m'annonça un cavalier qui +m'apportait des renseignements. + +«C'était un vieux contrebandier, que les hasards de sa profession +venaient de retenir deux mois de l'autre côté des Cordillères, et qui, +depuis la veille seulement, était de retour à Talcahuana. + +«Cet homme se rappelait parfaitement un déporté français dont l'évasion, +racontée devant lui, l'avait frappé comme un miracle. + +«Il ne se rappelait pas le nom de ce Français, mais il était persuadé +que j'aurais de ses nouvelles par un ancien contrebandier nommé +Pincheira, chez lequel il avait travaillé pendant plusieurs mois. + +«Ce Pincheira habitait le port d'Eichato, à une petite distance de +Talcahuana. + +«A l'instant même je montai à cheval, et moins de trois heures plus tard +j'étais en présence de l'ancien contrebandier. + +«Dès les premiers mots que je prononçai, il m'interrompit pour me dire +qu'il se souvenait et, aux détails qu'il me donna, je reconnus que +j'étais enfin sur la trace... + +«C'est sous le nom de Boutin que mon père s'était présenté à Pincheira. +Il était dénué de tout, affamé et à peine vêtu. + +«Pincheira en eut pitié et n'eut point à s'en repentir, car il n'avait +jamais vu, me dit-il, un travailleur si obstiné. Apre au travail, mon +père n'était pas moins âpre au gain. Il se privait de tout pour mettre +de côté les quelques francs qu'il gagnait, disant qu'il avait besoin de +devenir très riche, et qu'il le deviendrait ou qu'il mourrait à la +peine. + +«Un an plus tard, environ, le fils ainé de Pincheira ayant pris la +détermination d'aller tenter la fortune en Australie, mon père partit +avec lui. + +«Depuis, Pincheira n'en a pas entendu parler, mais il ne doute pas que +son fils, établi en Australie, à Melbourne, ne soit mieux informé que +lui. + +«Les derniers mots de Pincheira, lorsque je le quittai furent ceux-ci: + +«--Votre père doit être plusieurs fois millionnaire ou mort... + +«C'est donc pour Melbourne que je vais partir, muni d'une lettre de +recommandation de Pincheira pour son fils. + +«Dès demain, je regagne Valparaiso où je trouverai plus aisément qu'ici +une occasion pour l'Australie... + +«Maintenant, je tiens le bout du fil, je ne le lâcherai pas... + +«Au revoir donc, mon cher maître,--je n'ose dire à bientôt. J'écris à ma +mère en même temps qu'à vous. Embrassez pour moi Raymond et Léon, et +croyez-moi le plus reconnaissant et le plus dévoué de vos obligés...» + +Me Roberjot poursuivait: + +«Vous le voyez, mon cher Raymond, Jean a bien fait de partir. J'adresse +par ce même courrier une copie de sa lettre à Léon. + +«Votre mère et Mme Cornevin bien que fort tristes d'être séparées de +leurs fils sont en bonne santé. + +«Ici, rien de nouveau. Les embarras du gouvernement impérial deviennent +de plus en plus visibles. Aurons-nous la guerre avec la Prusse? +Aurons-nous un ministère libéral? L'un et l'autre peut-être,--peut-être +ni l'un ni l'autre. + +«Vous avez dû apprendre par les journaux le mariage de M. de Maumussy +avec une jeune princesse italienne très riche. Il a été, à cette +occasion, autorisé à prendre le titre de duc. On dit maintenant M. le +duc de Maumussy gros comme le bras. + +«D'un autre côté, mon très honorable _ami_ Verdale prétend que M. de +Combelaine est décidé à prendre femme avec ou sans l'autorisation de +Mme Flora Misri. Ainsi, si vous connaissez une héritière, voilà un +fameux mari. + +«Moi, je n'ai que dix mots à vous dire: Soyez prêt à tout événement, car +les temps sont proches. + +«Et croyez à ma sincère amitié. + + «ROBERJOT.» + +Appuyé contre la porte du _Soleil levant_, Raymond relut à plusieurs +reprises ces deux lettres palpitantes d'espoir. + +Quel reproche pour lui! + +Jean Cornevin agissait, du moins; tandis que lui, Raymond, qui eût dû +être le plus ardent à poursuivre l'œuvre de réparation, que +faisait-il? Rien. + +Ainsi il s'abîmait dans les plus sombres méditations, lorsqu'il en fut +tiré par la bonne grosse voix de M. de Boursonne, qui, lui frappant +amicalement sur l'épaule, lui disait: + +--Ah çà! qu'avez-vous? devenez-vous aussi sourd que je suis myope? Voilà +trois fois que maître Béru nous appelle pour nous mettre à table. + +Raymond n'avait rien dit jamais de son passé au vieil ingénieur, il ne +pouvait donc se confier à lui. + +--Je n'ai rien, monsieur, lui répondit-il. + +Et il le suivit dans la salle à manger. + +Mais c'est en vain qu'il s'efforçait de secouer ses tristes +préoccupations. Il ne trouvait pas un mot à répondre à M. de Boursonne, +lequel, par bonheur, était plus causeur et plus gai encore que de +coutume. + +La marche, après le repas, le remit un peu. + +Le temps était admirable. C'était une de ces tièdes journées comme +l'automne, tous les ans, en donne à l'Anjou. Jamais cette belle vallée +de la Loire n'avait été plus belle. L'air était plein de parfums et de +bourdonnements d'insectes. Les pluies de septembre avaient rendu aux +prairies leur vert d'émeraude. Le soleil d'août avait nuancé les bois de +tons merveilleux. Les feuilles des peupliers qui tremblaient à la brise +semblaient d'or. Le long de toutes les haies chargées de baies rouges +des fils de la Vierge pendaient... + +--Encore un mois de ce beau temps, mon cher Delorge, disait gaiement M. +de Boursonne, et le gros de notre besogne sera terminé de Tours aux +Rosiers. + +Ils opéraient alors sur la rive gauche de la Loire, entre Gennes et les +Tuffeaux, et ils suivaient pour gagner leur terrain ce chemin charmant +qui côtoie la rivière, et qu'ombragent les grands arbres du coteau. + +Et ils allaient, suivis du conducteur qui portait leur collation +quotidienne, faisant craquer sous leurs pieds les branches sèches et les +feuilles mortes, lorsque, tout à coup, ils distinguèrent dans la +direction de Maillefert des aboiements de chiens, appuyés de +fanfares... + +[Illustration: Je distinguai comme une tache le radeau.] + +--On chasse par ici! s'écria M. de Boursonne. + +Et s'étant arrêté pour mieux écouter: + +--Je ne me trompe pas, ajouta-t-il. Ce doit être la duchesse de +Maillefert qui donne du bon temps à ses hôtes. + +Après quoi, appelant son conducteur, qui précisément se trouvait être du +pays: + +--Est-ce qu'il y a du chevreuil dans ces bois que nous avons vus +là-haut? demanda-t-il. + +Le conducteur s'était rapproché. + +--Je ne le pense pas, monsieur, répondit-il. Je n'ai jamais entendu dire +qu'il y ait des chevreuils ailleurs que dans le parc de la Ville-Haudry, +mais ceux-là sont sacrés. + +--Alors que chasse-t-on? + +--Monsieur, lorsque Mme la duchesse est ici, elle fait venir des +renards dans des tonneaux... Les jours de chasse, on en lâche un, et +c'est après lui que courent les chiens et que galopent les chasseurs. + +M. de Boursonne hocha la tête. + +--Parfait! dit-il. C'est un moyen comme un autre de se rompre le cou, et +c'est très aristocratique, à coup sûr... + +Cependant, ils étaient arrivés sur le terrain de leurs études. + +Ils se mirent au travail sans plus se préoccuper de la chasse, qui, +selon les caprices de la course du renard, s'éloignait ou se +rapprochait. + +Vers trois heures, la pauvre bête dut être forcée, car fanfares et +aboiements cessèrent complètement. + +La journée touchait à sa fin, et déjà de légers brouillards s'élevaient +des bas-fonds de la vallée, lorsque Raymond eut terminé sa besogne. Il +alluma un cigare et, en attendant M. de Boursonne qui achevait des +sondages, il vint s'asseoir sur le talus du chemin. + +Il n'y était pas depuis cinq minutes, quand, au détour de la route, sous +la voûte formée par les grands arbres, parut une femme qui s'avançait +d'un pas rapide. + +Elle était fort simplement vêtue d'un costume de soie brune et coiffée +d'un large chapeau de paille. Son visage était entièrement caché par une +ombrelle qu'elle tenait en avant, pour se garantir du soleil couchant. + +Raymond l'examinait avec une certaine curiosité, admirant la grâce de sa +démarche, lorsque tout à coup, à moins de dix pas de lui, elle s'arrêta +court. + +Elle parut écouter et se consulter... + +Puis, soudain, prenant un parti, elle ferma son ombrelle, franchit +lestement le talus et gagna un petit bouquet d'arbres où elle se tint +immobile. + +D'où elle était, elle ne devait pas apercevoir Raymond, surtout ne +soupçonnant pas sa présence, mais lui la voyait très bien. + +C'était une jeune fille d'une vingtaine d'années, aux traits fins et +doux, blonde avec de grands yeux bleus. + +Ce qui frappait Raymond, c'était l'impression à la fois inquiète et +timide de sa physionomie, et dans toute sa personne quelque chose de +sauvage et d'effarouché... + +--Évidemment elle se cache, pensait-il, mais de qui? mais pourquoi?... + +La réponse ne se fit pas attendre. + +Un bruit de roues lui ayant fait tourner la tête, il aperçut, s'avançant +au grand trot de deux magnifiques chevaux, une calèche découverte menée +à la daumont. + +C'était une des voitures qu'il avait rencontrées la veille se rendant à +la gare, il la reconnut très bien. + +Dedans étaient nonchalamment étendues deux jeunes femmes assez jolies +vêtues de costumes extraordinairement voyants. + +Derrière la voiture, un groupe de cavaliers galopait et, au milieu de ce +groupe, montant un cheval évidemment difficile, se tenait la duchesse de +Maillefert, superbe de hardiesse avec son amazone bleue à boutons +ciselés et son chapeau d'homme. + +--C'est pourtant vrai qu'on ne lui donnerait pas vingt ans, à cette +gaillarde-là, dit une voix railleuse derrière Raymond. + +Il se détourna. + +C'était M. de Boursonne, qui avait fini, lui aussi, et qui, les mains +dans les poches et un sourire goguenard aux lèvres, regardait s'éloigner +et se perdre dans la poussière voitures et cavaliers. + +--Oui!... peut-être!... en effet!... répondit Raymond. + +Il ne savait trop ce qu'il disait. + +Tout en semblant écouter le vieil ingénieur, il ne perdait pas de +l'œil le bouquet d'arbres où la jeune fille s'était réfugiée... Il la +vit avancer la tête avec précaution, écouter, puis jugeant le danger +qu'elle voulait éviter passé, gagner la route... + +Mais alors, elle aperçut Raymond et M. de Boursonne... + +Un léger cri lui échappa... Elle parut prête à fuir... + +Mais, rassemblant son courage, elle passa devant eux en leur rendant +leur salut... + +Jamais surprise ne se vit, plus comique que celle du vieil ingénieur. + +La jeune fille était déjà loin, qu'il restait planté sur ses pieds, sa +casquette d'une main, son binocle de l'autre... + +--Ah ça! d'où sortait cette demoiselle? demanda-t-il enfin. + +Raymond ne répondit pas. + +Encore qu'il eût été bien embarrassé de dire pourquoi, il lui répugnait +de raconter la scène dont le hasard l'avait rendu témoin. + +--C'est que vraiment elle m'a paru surgir de terre ni plus ni moins +qu'une apparition, continua M. de Boursonne, et je ne serais pas fâché +de savoir au moins qui elle est. + +A deux pas en arrière, se tenait le conducteur que M. de Boursonne avait +désigné pour l'accompagner parce qu'il connaissait le pays. + +Il entendit la question et pensant qu'elle s'adressait à lui: + +--Monsieur, répondit-il respectueusement, cette jeune personne est +Mlle Simone de Maillefert... + +--Ah! + +--Elle sortait de ce petit bosquet, là, à droite, où je l'ai vue se +cacher lorsqu'elle a entendu rouler la voiture de Mme la duchesse. +C'est, du reste, un vrai miracle que monsieur l'ingénieur n'ait pas +encore rencontré Mlle Simone, car elle est toujours par voies et par +chemins, tantôt avec sa gouvernante anglaise, à pied le plus souvent, +mais quelquefois aussi à cheval. Et ce n'est pas pour dire, mais je ne +connais pas beaucoup de nos messieurs des environs capables de faire +franchir à leur cheval les fossés qu'elle fait sauter au sien... + +D'un geste, M. de Boursonne remercia son employé des renseignements. + +Mais lorsqu'il fut seul avec Raymond, sur la route des Rosiers: + +--Ma parole d'honneur, reprit-il, cette jeune fille me trotte par la +tête. N'est-il pas étrange qu'elle craigne si fort d'être vue de sa +mère!... + +--Ne vous rappelez-vous donc pas, monsieur, ce que nous a dit maître +Béru? + +--Si, mais Béru n'est qu'un sot. Il faudrait faire jaser quelque +bourgeois du pays. Je donnerais bien quelque chose pour que notre vieux +camarade, l'artilleur en retraite, eût l'idée de venir, ce soir, fumer +une pipe avec nous. + +Quelque bonne fée entendit sans doute le souhait de M. de Boursonne. + +A peine Raymond et lui finissaient-ils de dîner, que le maître du +_Soleil levant_ leur annonça le commandant d'artillerie. + +Et il ne venait pas seul. + +--Il se permettait, dit-il en entrant, d'amener un sien neveu, qui était +venu passer la journée avec lui: M. Savinien Bizet de Chenehutte. + +C'était un fort gaillard d'une trentaine d'années, large d'épaules, haut +en couleur, au verbe tranchant, à l'air content de soi, mis avec une +recherche du plus mauvais goût. + +Propriétaire, il faisait valoir et vivait sur ses terres. Réellement, il +s'appelait Bizet tout court. Ce nom de Chenehutte, qui était celui d'une +de ses propriétés, lui avait été donné pour le distinguer d'un de ses +frères; et comme il l'avait trouvé sonore, il l'avait gardé et le +mettait sur ses cartes de visite. + +N'importe, il était fort heureux qu'il fût venu. + +Aux premières questions de M. de Boursonne relatives à Mlle de +Maillefert: + +--Ma foi! je ne sais rien de cette jeune fille, répondit l'ancien +artilleur, avec l'insouciance d'un homme trop occupé de soi pour +s'inquiéter des autres. + +M. Savinien Bizet de Chenehutte était mieux renseigné. + +--Il est sûr, dit-il, que les goûts et les façons de cette demoiselle +doivent surprendre. Lorsqu'elle est arrivée à Maillefert, il y a cinq +ans, et qu'on a vu que son aimable mère l'abandonnait, on a eu pitié +d'elle. Les dames les plus distinguées lui ont fait quelques avances. +Bast! elle les a reçues du haut de sa grandeur et n'a pas même daigné +rendre les visites qu'on lui faisait... + +--Ce qui est l'indice d'une bien mauvaise éducation, opina gravement M. +de Boursonne... + +--Ils sont tous comme cela dans cette famille, continua M. Bizet. C'est +chez eux un parti pris de mépriser les voisins... Savez-vous où M. +Philippe va chercher des compagnons lorsqu'il est ici? A l'École de +cavalerie de Saumur... + +--Oh!... + +--C'est comme cela. Et la duchesse de Maillefert... Vous croyez, +n'est-ce pas? qu'elle invite à ses chasses les propriétaires du pays et +leurs dames... + +--Certes, je le crois... + +--Eh bien! vous vous trompez. Demandez à mon oncle, plutôt! Nous sommes +de trop petites gens pour elle. C'est de Paris ou d'Angers qu'elle fait +venir ses invités. Et du reste, elle fait aussi bien. S'il n'y avait que +nous pour faire de la poussière à son château, on n'aurait pas besoin de +balayer souvent... + +M. de Boursonne jubilait, il avait trouvé son homme. + +--Écoutez donc ce que dit M. de Chenehutte, mon cher Delorge, dit-il, +c'est on ne peut plus intéressant... Vous dites donc, monsieur, que +personne ne voudrait plus accepter les invitations de Mme de +Maillefert?... + +--Je le dis parce que cela est. + +--Et pourquoi? + +M. Bizet rapprocha sa chaise, et d'un air à la fois pudique et +mystérieux: + +--Parce que, répondit-il, la duchesse est une femme absolument +compromise... + +--Pas possible!... + +--Demandez à mon oncle! Il vous dira qu'elle mène une telle vie, que +toute sa fortune, qui était énorme, y a passé. Il vous dira qu'on n'en +est plus à compter ses aventures et que tous les ans, ici, elle +s'affiche sans pudeur avec quelque nouveau fat... Ah! c'est du propre! +Quant à ses fêtes, on sait ce qu'elles sont; un homme peut y aller, mais +une femme!... + +Si M. de Boursonne jouissait sans vergogne des ridicules de M. Bizet, il +n'en était pas de même de Raymond. + +Singulièrement agacé: + +--Je ne vois pas, dit-il d'un ton rude, en quoi tout cela atteint +M^[lle] Simone. + +M. Savinien Bizet de Chenehutte cligna de l'œil d'un air qui voulait +être excessivement malin. + +--Oh! elle, fit-il, c'est une autre paire de manches. + +--Comment cela? interrogea M. de Boursonne. + +--Elle est aussi dissimulée que sa mère l'est peu. Ainsi, à en croire +les paysans et les malheureux du pays, c'est la plus pure, la plus +chaste, la meilleure, la plus charitable des créatures... + +--Eh mais! c'est une assez bonne réputation, ce me semble. + +--Oui, mais ce n'est qu'une réputation... Tenez, raisonnons. Mlle +Simone est-elle forcée de vivre comme elle le fait? Non. Elle n'est pas +plus laide qu'une autre et elle est immensément riche... + +--Vous disiez la duchesse ruinée... + +M. Bizet hocha la tête. + +--Et c'est vrai, répondit-il. Seulement Mlle Simone a sa fortune à +elle, que je ne saurais évaluer à moins de deux cent mille livres de +rentes... Maillefert, qui vaut au bas mot un million, est à elle. Je lui +connais, le long d'Authion, je ne sais plus combien de centaines +d'hectares de prairies... Les meilleurs crus de Bourgueil lui +appartiennent... + +L'ancien commandant d'artillerie riait à se tordre. + +--Et vous pouvez croire mon neveu, fit-il, car il est bien renseigné... + +M. Bizet rougit. + +--Mais... comme tout le monde, balbutia-t-il. + +--Oh!... cent fois mieux, mon neveu, car enfin, l'an dernier, quand tu +pensais que Mlle Simone serait une charmante dame de Chenehutte, tu +es allé aux informations... + +De rouge qu'il était, M. Bizet devint cramoisi. + +--Soit, dit-il. J'aurais peut-être fait une folie l'an dernier... Mais +j'ai réfléchi. J'ai compris que, si Mlle de Maillefert s'isole ainsi, +c'est qu'elle a une bonne raison. Or, cherchez la raison d'une jeune +fille, et vous trouverez... un amant. + +Depuis un moment, Raymond dissimulait mal son irritation. + +Il bondit à ce dernier mot comme sous un coup de fouet, et se dressant: + +--Vous mentez! dit-il à M. Bizet. + +Du coup, les brillantes couleurs de M. de Chenehutte disparurent. + +--Voilà un mot que vous allez retirer, monsieur, s'écria-t-il. + +Raymond haussa les épaules. + +--Très volontiers, fit-il tranquillement, si vous pouvez nous nommer +l'amant de Mlle de Maillefert... + +Mais, au lieu de répondre: + +--Non, cela ne se passera pas ainsi, clama M. Bizet, il faudra me rendre +raison... + +Et il sortit, tirant sur lui la porte à la briser. + +--Allons, bon! s'écria l'ancien commandant d'artillerie, voilà mon +étourneau parti! Que le diable emporte les jeunes gens, n'est-il pas +vrai, Boursonne! + +Et, s'adressant à Raymond: + +--Je ne prétends pas, continua-t-il, que mon neveu ait raison; mais +convenez, monsieur, que vous n'êtes guère parlementaire. + +--Monsieur... + +--Il est de ces mots qu'on ne dit pas, sacrebleu! surtout à un garçon +qui a bien dîné... car Savinien avait parfaitement dîné, comme toujours, +lorsqu'il vient me rendre visite... + +Tout en parlant, d'un ton de mauvaise humeur, il avait débourré sa pipe, +une superbe pipe d'écume de mer, et il la serrait avec les plus +délicates attentions dans un étui de maroquin doublé de velours. + +--Sotte affaire, grommelait-il, sotte superlativement, sotte en cinq +lettres... Où prendre mon neveu, maintenant! Si seulement il était allé +au _Café du commerce_!... + +Ses préparatifs de départ étaient achevés. + +--Car il faut arranger cela, Boursonne, dit-il encore et, je compte sur +vous pour chapitrer M. Delorge pendant que je vais laver la tête de mon +neveu... Il n'y a pas là de quoi fouetter un chat... + +Il sortit sur ces mots. + +Et dès que M. de Boursonne l'eut entendu refermer la porte qui donnait +sur la grande route, il vint se planter devant Raymond et, croisant les +bras: + +--Je suppose, dit-il, que vous avez trop dîné aussi, vous, ou que votre +cervelle déménage... + +--Pourquoi cela, monsieur?... + +Le vieil ingénieur leva les bras au ciel, et d'un accent de +commisération profonde: + +--Il le demande!... fit-il. Comment, malheureux, sur les propos d'un +sot, d'un idiot, d'un fat, vous entrez en fureur et vous demandez ce que +vous avez fait d'insensé! Je vous déclare, moi, que je le trouvais très +amusant, ce sire de Chenehutte, que j'allais passer une soirée très +agréable, et que vous m'avez gâté mon plaisir. + +Mais Raymond était encore sous l'impression de l'agacement que lui avait +causé M. Savinien Bizet. + +--Et moi, monsieur, prononça-t-il, je vous déclare qu'il est des propos +que je n'entendrai jamais de sang-froid. + +--Quels propos? + +--Quoi! ce drôle se permet de dire que Mlle Simone de Maillefert a un +amant!... + +--Qu'est-ce que cela vous fait? + +L'objection avait assez de valeur pour embarrasser Raymond. Aussi, au +lieu de répondre directement: + +--N'est-il pas manifeste, continua-t-il, que c'est là une calomnie +ignoble inspirée à ce monsieur par le dépit qu'il éprouve d'être +dédaigné par la famille de Maillefert en général et par Mlle Simone +en particulier?... + +M. de Boursonne levait les épaules par-dessus la tête. + +--Et après!... interrompit-il. Est-ce que cela vous regarde? est-ce que +cela vous touche? Êtes-vous le parent de Mlle de Maillefert, son ami, +son allié?... La connaissez-vous? Lui avez-vous seulement parlé?... + +A grand renfort d'allumettes--peut-être aussi pour dissimuler une vive +rougeur, Raymond allumait un cigare: + +--Il se peut que je sois ridicule, commença-t-il... + +--Oh!... prodigieusement ridicule... + +--... Mais jamais, devant moi, un fat n'insultera impunément une femme. +Et si tous les hommes de cœur étaient de mon avis, la réputation +d'une jeune fille ne serait pas à la merci du premier polisson venu. +J'ai une sœur, moi, et si un drôle osait parler d'elle comme ce Bizet +parlait de Mlle Simone, je m'estimerais heureux qu'il se trouvât là +un garçon d'honneur pour prendre sa défense. + +En tout autre moment, M. de Boursonne se serait sans doute amusé de +l'animation de Raymond. + +Mais ce n'était pas l'occasion de jeter de l'huile sur le feu, et d'un +ton conciliant: + +--Soit, dit-il, vous avez raison en principe, mais pour ce soir +n'insistez pas... Notre digne commandant d'artillerie va nous ramener +son neveu, donnez-lui la main, et qu'il ne soit plus question de +rien.... + +La porte de la rue s'ouvrait en ce moment. Seulement ce ne fut pas +l'ancien artilleur qui entra. Ce fut un jeune homme à mine grave, qui +demandait à entretenir M. Raymond Delorge en particulier. + +--Oh! vous pouvez parler devant monsieur, dit Raymond en montrant M. de +Boursonne. + +Le jeune homme alors s'assit, les jambes écartées et les mains sur les +genoux, toussa, et d'un ton solennel expliqua qu'il était envoyé par son +ami, M. Savinien de Chenehutte, lequel, ayant été gravement insulté par +M. Delorge, demandait une réparation par les armes... + +--Permettez, permettez!... commença le vieil ingénieur. + +Raymond l'interrompit: + +--Je suis aux ordres de M. Bizet de Chenehutte, dit-il. + +--Alors, monsieur, reprit le jeune homme, veuillez m'indiquer vos +témoins, pour que nous réglions les conditions... + +Et, ayant remis sa carte à Raymond, il salua gravement et se retira d'un +pas de grand-prêtre. + +M. de Boursonne paraissait exaspéré. + +--Eh bien! vous voilà content, monsieur Delorge, s'écria-t-il... Vous +voilà un duel sur les bras!... Seulement, où allez-vous pêcher des +témoins? + +--Je comptais vous prier de m'en servir, monsieur. + +--Moi!... Allons, décidément, la tête n'y est plus. Moi, votre chef, +j'autoriserais votre folie par ma présence... jamais. Ce serait doubler +le scandale. Car ne vous y trompez pas, vous allez être la fable du +pays... Et Mlle Simone aussi, qui plus est. Joli service que vous lui +rendez, à cette pauvre fille! La peste soit de mon Don Quichotte! sans +compter qu'avant huit jours vous serez dénoncé à qui de droit. Et je +serais votre témoin!... Vous rêvez, mon cher... + +Peut-être Raymond s'attendait-il un peu à cet accueil: + +--Alors, fit-il, je vais prier maître Béru de m'indiquer dans le pays +deux anciens militaires; ils ne me refuseront pas, eux... + +Le vieil ingénieur ne sembla pas l'entendre. + +Il arpentait la salle à manger, gesticulant, tirant de sa pipe des +nuages de fumée, jusqu'à ce que tout à coup: + +--Eh bien!... non! s'écria-t-il, vous êtes un brave garçon, Delorge, et +je serai aussi fort que vous... Il ne sera pas dit, sacré tonnerre! +qu'un ancien de l'école ira risquer sa peau sans un camarade pour +l'assister... Je serai dénoncé aussi, c'est clair, mais ils diront ce +qu'ils voudront à Paris, je m'en bats l'œil... Donc, c'est dit, je +prends un de nos conducteurs et je vais trouver vos gens... + +[Illustration: Il s'embarquait pour Valparaiso.] + +--Ah! monsieur, commença Raymond, ravi... + +--C'est bon, c'est bon, vous me remercierez demain. Pour l'instant, +parlons raison. Quelle arme préférez-vous? + +--Ce n'est pas à moi de choisir... + +--Qui sait!... en s'y prenant bien. Enfin, qu'aimez-vous mieux, le +pistolet ou l'épée?... + +--Oh! peu m'importe! + +--Diable! vous tirez donc aussi mal l'un que l'autre? + +A la profonde surprise de M. de Boursonne, toute l'animation de Raymond +tomba tout à coup. Il pâlit légèrement et d'une voix altérée: + +--Monsieur, répondit-il, au pistolet aussi bien qu'à l'épée, je suis +d'une force tellement supérieure que, si je n'étais résolu à ménager ce +jeune homme, me battre avec lui serait presque déloyal... + +Les yeux du vieil ingénieur s'agrandissaient d'ébahissement derrière ses +lunettes... + +--Plaisantez-vous? fit-il. + +--Jamais, monsieur, je n'ai parlé plus sérieusement. Pendant des années, +j'ai vécu dans l'espoir de me battre en duel avec un homme que je hais +mortellement et qui passe pour le plus habile tireur de Paris... Pendant +des années, j'ai fait chaque jour quatre ou cinq heures de salle d'armes +et de tir. Mon ennemi a refusé le combat, mais ma supériorité m'est +restée. + +M. de Boursonne ne fit pas une question, ce qui était bien beau de sa +part. Il sortit, et quand il reparut, une heure plus tard: + +--Tout est convenu, dit-il à Raymond, c'est à l'épée que vous vous +battez, demain matin, à huit heures... + + + + +VIII + + +C'est à peine si, d'une voix éteinte, Raymond balbutia quelques +remerciements, s'excusant du tracas qu'il causait à M. de Boursonne. + +--Je suis bien aise, ajouta-t-il, que mon adversaire ait choisi l'épée, +parce qu'à cette arme je reste maître de l'issue du combat... + +Et ce fut tout. + +Pendant l'heure qu'il était resté seul, son attitude avait subi un tel +changement, il s'était si visiblement affaissé que le vieil ingénieur +n'en revenait pas. + +Tout en regagnant sa chambre à coucher: + +--Qu'est-ce que cela signifie? pensait-il. Ce que me dit mon gaillard de +sa supériorité ne serait-il que pure forfanterie, ou malgré tout +aurait-il peur!... + +Peur! Raymond Delorge! + +Ah! s'il était une âme au-dessus des terreurs de la souffrance et de la +mort, c'était certes la sienne. Peur, lui!... Son existence était-elle +donc assez heureuse pour qu'il eût la faiblesse d'y tenir!... + +Non. Mais lorsqu'il s'était trouvé seul, l'agacement nerveux, provoqué +par M. Bizet de Chenehutte s'étant apaisé, il avait réfléchi, il s'était +jugé et, du fond de sa conscience, une voix rude comme le remords +s'était élevée pour lui reprocher sa conduite. + +Avait-il le droit, lui, de se battre, de risquer sa vie!... + +Quoi! son père, le général Delorge avait été lâchement assassiné; les +assassins vivaient honorés et riches, et au lieu de songer uniquement à +la vengeance, il s'en allait, don Quichotte ridicule, provoquer le +premier fat venu, pour la plus grande gloire d'une dame inconnue. + +Avec de telles pensées, il lui fut impossible de fermer l'œil de la +nuit; et son visage, au matin, trahissait si bien une pénible insomnie, +que M. de Boursonne ne put s'empêcher de lui dire: + +--Vous avez l'air d'un déterré, mon cher. Qu'avez-vous? Êtes-vous +souffrant? + +Le ton de ces questions révélait de si singuliers soupçons que Raymond +tressaillit. Brusquement rappelé au sentiment de la situation et de ses +exigences: + +--Rassurez-vous, monsieur, fit-il, je ne me suis jamais mieux porté. + +Il fut interrompu par maître Béru. + +L'hôtelier du _Soleil levant_, qui avait flairé la vérité, et qui +s'était assuré de l'excellence de son flair en collant son oreille à la +serrure, ce digne aubergiste venait annoncer à messieurs les ingénieurs +que, sachant qu'ils auraient à sortir de bonne heure, il leur avait +préparé et servi une tranche de pâté et une bouteille de vin des coteaux +de Saumur. + +L'attention charma le vieil ingénieur. + +Il avait beau, hum! se raidir, hum! hum! affecter une superbe +insouciance, sacrebleu! et chercher à plaisanter, mille tonnerres! il se +sentait très ému. Et à l'inquiétude qu'il éprouvait, il reconnaissait +qu'il s'était attaché à Raymond beaucoup plus qu'il ne le supposait. + +Aussi, le voyant se disposer à attaquer le pâté de maître Béru: + +--Gardez-vous de manger, lui dit-il vivement, un homme qui se bat en +duel doit rester l'estomac vide pour qu'on puisse le soigner en cas +d'accident... + +--Je n'aurai pas besoin d'être soigné, croyez-moi... + +--Je l'espère pardieu bien! Seulement, défiez-vous, on a vu des mazettes +embrocher des maîtres... Allons, bon! qu'est-ce que je vous dis là, +moi!... + +--Rien que je ne sache, fit Raymond en riant de bon cœur, cette fois. + +M. de Boursonne ne répliqua pas. + +Plus il observait Raymond, lui qui se piquait d'observation, moins il +s'expliquait son attitude et les brusques variations de son humeur. + +--Il faut, pensait-il, qu'il y ait dans l'existence de ce garçon quelque +mystère que je ne connais pas... + +Il n'en vidait pas moins lestement un verre de vin des coteaux, quand +une voix le fit retourner, qui disait: + +--Il est l'heure, monsieur l'ingénieur, et me voici. + +C'était le conducteur choisi par M. de Boursonne pour être le second +témoin de Raymond qui arrivait, exact comme un chronomètre et tout de +noir habillé. + +--Partons donc, dit le vieil ingénieur. + +Le rendez-vous avait été fixé de l'autre côté de la Loire, au-dessus de +Gennes, à l'entrée d'un petit bois où se trouvait une clairière qu'on +eût juré préparée pour une rencontre. + +Et, tout en cheminant, après avoir passé le pont de fil de fer: + +--Je parierais que nous nous dérangeons inutilement, grommelait M. de +Boursonne, et qu'une fois sur le terrain, le sieur Bizet va nous faire +des excuses. + +C'était la bonne envie qu'il en avait qui le faisait s'exprimer ainsi. +Son erreur était grande. + +Les Angevins, en général, n'ont pas grand' peur d'un bout de fer pointu. +A Saumur particulièrement et aux environs, presque tous les jeunes gens +font des armes et se souviennent assez volontiers des jolis coups d'épée +que fournissaient leurs pères lors de la conspiration Berton. + +M. Bizet de Chenehutte était un sot, mais n'était pas un lâche. + +La veille, d'ailleurs, au _Café du commerce_, il avait tant parlé, si +haut et si terriblement, que reculer lui eût été bien difficile. + +Il était très connu dans le pays, et, à ce qu'il croyait, très posé. Ne +possédait-il pas deux chevaux, dont un certain alezan sur lequel il +avait couru les haies, aux courses de Saumur, vêtu d'une casaque rose? +Ne nourrissait-il pas cinq chiens, dont trois bassets, qu'il appelait sa +meute? N'avait-il pas eu des succès?... + +Bientôt M. de Boursonne et Raymond l'aperçurent, arrivant au rendez-vous +par un autre chemin qu'eux. + +Il avait pour témoins son oncle, qui semblait d'une humeur massacrante, +et le vieux commandant d'artillerie, au mépris des règles consacrées, +s'approcha de M. de Boursonne et lui dit: + +--Voyons, sacrebleu! mon vieux camarade, une dernière fois, allons-nous +laisser ces étourneaux s'embrocher pour une vétille?.... + +--Il est clair que c'est absurde, répondit le vieil ingénieur... Que M. +Bizet de Chenehutte nomme donc l'amant de Mlle de Maillefert, et M. +Delorge retirera le mot que vous savez... + +--Allons-y donc, puisque vous le voulez, grommela le vieil artilleur... + +Et, tirant d'une gaine de serge deux épées qu'il avait apportés, il en +remit une à chacun des adversaires, et, s'étant reculé, prononça le mot +sacramentel: + +--Allez! + +Pendant que les témoins discutaient les conditions dernières, et tandis +qu'il se dépouillait de son paletot et de son gilet, Raymond avait cru +voir dans le taillis qui entourait la clairière des yeux qui brillaient +et des têtes curieuses qui se dressaient au-dessus des buissons. + +--Singulière hallucination! s'était-il dit. + +Ce n'était pas une hallucination. + +La nouvelle du duel s'était répandue dans les Rosiers, où les occasions +d'émotions fortes sont rares; bon nombre de bourgeois s'étaient bien +promis de ne pas manquer un aussi dramatique spectacle. + +Ils avaient su par un des témoins l'endroit choisi pour la rencontre, et +dès l'aube, ils étaient venus sournoisement se poster à l'affût. + +Une dame même était venue, ce qui fut connu et fit une brèche à sa +réputation, car sa démarche fut charitablement attribuée à l'intérêt que +lui inspirait M. Bizet de Chenehutte. + +Mais, si Raymond ignorait ce détail, M. Bizet de Chenehutte le +connaissait, lui, et l'idée de combattre sous les regards de ses +compatriotes ne fut pas pour peu dans l'impétuosité extraordinaire de +son attaque... + +Il ne doutait d'ailleurs pas de la victoire. + +Ayant reçu du maître d'armes de l'École de cavalerie de Saumur un +certain nombre de leçons, il se croyait d'une jolie force... + +Hélas! il ne lui fallut pas vingt secondes pour reconnaître combien +follement il s'était abusé. + +Vainement il multipliait les attaques, tournant, bondissant, se +baissant, se dressant, s'allongeant, il n'arrivait qu'à se mettre hors +d'haleine. + +Froid, impassible, aussi à l'aise que s'il eût été dans une salle +d'armes faisant assaut avec des fleurets mouchetés, Raymond parait comme +en se jouant, jusqu'au moment où, liant l'épée de son adversaire, il la +lui arracha violemment des mains et la fit voler à vingt pas. + +--Assez! s'écria l'ancien commandant d'artillerie en se précipitant +entre les deux adversaires, l'honneur est satisfait; assez... + +C'était, au fond, l'avis de M. Bizet de Chenehutte. + +Mais il sentait dix paires d'yeux braqués sur lui, et, à la fureur de +son impuissance, s'ajoutait la rage de ce qui lui semblait une affreuse +humiliation. + +--Non, ce n'est pas assez! s'écria-t-il en courant ramasser son épée, ce +qui m'arrive n'est qu'un accident. + +Ainsi ne pensait pas le vieil artilleur. + +Aussi, s'étant approché de M. de Boursonne: + +--Il est clair, lui dit-il, que mon nigaud de neveu est aux mains de +votre jeune homme comme une souris aux griffes d'un chat... De grâce, +mon vieux camarade, ne laissons pas recommencer le combat. + +Sans répondre ni oui ni non, M. de Boursonne alla à Raymond, qui +demeurait immobile, et bas et très vite: + +--Pas de générosité déplacée, lui dit-il. Je vois que vous êtes de +première force, mais à force de ménager ce sot, vous finirez peut-être +par vous faire embrocher. Allongez-lui, s'il vous plaît, un coup d'épée +bénin, et terminons... + +Raymond hésita. + +Il en voulait beaucoup à M. Bizet de l'avoir traîné sur le terrain, et +résolu à l'en punir, il avait formé le projet de ne le point blesser, +mais de le désarmer jusqu'à ce qu'il s'avouât vaincu. + +Cependant, comme il sentit qu'il n'avait rien à refuser au vieil +ingénieur après la preuve d'attachement qu'il lui donnait: + +--Vous allez être obéi, monsieur, dit-il enfin. + +M. de Boursonne lui serra la main, puis se retournant: + +--Encore une reprise, dit-il, et quel qu'en soit le résultat nous +arrêterons le combat. + +--Soit! grommela l'ancien commandant d'artillerie, et que le diable +emporte mon neveu! + +Il remit donc les adversaires en face, engagea de nouveau leurs fers, et +comme la première fois recula en disant: + +--Allez!... + +C'est avec la rage aveugle d'une bête fauve que M. Bizet se lança sur +Raymond. Il était devenu plus blanc que sa chemise, ses yeux +s'injectaient de sang, il serrait les dents à les briser. + +C'est que, si niais qu'il fût, il avait deviné les intentions premières +de son adversaire. Et la pensée d'être si ouvertement ménagé devant tant +de témoins l'affolait. + +En ce moment, dans son accès de fièvre vaniteuse, il eût mieux aimé +mourir que de sortir de ce duel sans une égratignure. Il attaquait moins +qu'il ne cherchait à se faire blesser. + +Aussi Raymond, en dépit de sa prodigieuse supériorité, avait-il besoin +de tout son sang-froid et de toute son adresse pour l'empêcher de +s'enferrer lui-même. A deux reprises il fut forcé de rompre, et malgré +tout, ces attaques furibondes l'animaient, quand par bonheur, voyant un +jour, il se fendit et planta dans le gras du bras de M. Bizet de +Chenehutte le plus aimable des coups d'épée. + +--Touché!... s'écria l'intéressant jeune homme en lâchant son arme et en +se laissant tomber à la renverse entre les bras de ses témoins qui, à la +vue du sang, s'étaient précipités vers lui... + +Trois ou quatre exclamations étouffées retentirent dans le taillis... +Cinq ou six têtes effarées apparurent au-dessus des buissons... + +Mais l'anxiété ne dura pas. + +Le vieil officier qui se connaissait en blessures, ayant relevé la +manche de la chemise de son neveu, hocha la tête et dit: + +--Il n'en mourra pas pour cette fois. + +M. Bizet rouvrit les yeux. + +--Non, ce n'est rien, fit-il d'une voix affaiblie, l'impression que m'a +causée le froid du fer est déjà passée. + +Le fait est qu'il était ravi de cette solution, qui le sauvait d'un +ridicule dont la perspective l'avait fait frémir. La supériorité de son +adversaire était si manifeste, que sa blessure devenait un titre de +gloire. + +Aussi, lorsqu'on l'eut remis sur pied, son premier mouvement fut de +saisir la main de Raymond, en s'écriant d'un ton tragique: + +--Maintenant, monsieur Delorge, je confesse mes torts, je vous prie +d'agréer mes excuses, et je voudrais que l'univers entier pût +m'entendre... Désormais c'est entre nous à la vie et à la mort. + +Raymond l'eût battu de bon cœur. Jamais vainqueur ne fut si penaud de +sa victoire. + +--Du coup, murmura à son oreille la voix narquoise de M. de Boursonne, +vous voilà le meilleur ami de ce cher M. Bizet. + +--C'est-à-dire couvert de ridicule, pensa Raymond, qui, depuis que les +curieux cachés dans le taillis s'étaient démasqués, savait, à n'en +pouvoir douter, que le combat avait eu un assez bon nombre de +spectateurs. + +Et M. de Boursonne disait vrai. + +Calmé, M. Bizet avait parfaitement compris la générosité de son +adversaire, et fait extraordinaire et tout à sa louange, malgré la +férocité de son amour-propre, il ne lui en voulait pas. + +Et lorsqu'on eut étanché le sang de sa blessure, qu'on l'eut bandé avec +un mouchoir et qu'il se fut mis le bras en écharpe dans sa cravate, il +déclara qu'il voulait absolument que Raymond et lui et leurs témoins +revinssent ensemble par la même route. + +Pauvre Raymond!... + +Entre M. de Boursonne qui se vengeait de son émotion du matin en +l'accablant de félicitations ironiques, et M. Bizet de Chenehutte qui +l'écrasait de protestations d'amitié, il marchait, baissant la tête, du +pas d'un homme qu'on traîne chez le dentiste. + +Ils arrivaient au pont suspendu, lorsqu'une amazone, montée sur un +cheval noir lancé au grand trot, les croisa. + +--Mlle Simone de Maillefert, fit M. Bizet en dessinant le plus +respectueux des saluts. + +Et prenant encore la main de Raymond: + +--Déjà, mon cher ami, lui dit-il, je me suis excusé de la mauvaise +plaisanterie que le dépit m'avait inspirée... Croyez que Mlle Simone +m'est sacrée, maintenant que je sais vos sentiments pour elle! + +Ainsi se réalisait la prédiction de M. de Boursonne, lequel, bien +autrement expérimenté que Raymond, lui avait dit, la veille: + +--Parbleu! si vous croyez rendre service à Mlle Simone en dégainant +pour elle, vous vous trompez grossièrement. + +C'est que telles sont nos mœurs qu'une femme, fût-ce la plus pure et +la plus chaste, se trouve compromise dès qu'on s'occupe d'elle. + +Sur cet article, les petits pays sont particulièrement impitoyables. + +Tout le monde savait aux Rosiers que Mlle de Maillefert avait été la +cause de cette rencontre où M. Bizet de Chenehutte venait de recevoir +une égratignure. + +Et c'est en vain que Raymond se fût épuisé à répéter: + +--Sur mon honneur, je ne connais, ni d'Ève ni d'Adam, cette jeune fille, +et de ma vie je ne lui ai parlé. Je ne suis ici qu'en passant et je +partirai probablement sans avoir eu l'occasion de lui adresser la +parole. Elle ne sait seulement pas si j'existe. J'ai pris sa défense +comme j'aurais pris celle de n'importe quelle femme grossièrement +attaquée par un malotru. + +--A d'autres! lui eût-on répondu. Ce n'est que dans les romans de +chevalerie que les dames trouvent des défenseurs si désintéressés que +cela. Quand on risque sa vie pour une femme, c'est qu'on a de bonnes +raisons... + +Tout cela était en germe dans la phrase de M. Bizet. + +Et son accent, et le clignement de ses yeux, signifiaient de plus: + +--Si nous rencontrons si à propos, sur notre chemin, Mlle Simone, +c'est qu'elle avait eu connaissance du duel et qu'elle était inquiète... + +Toutes ces considérations, heureusement, se présentèrent à la fois à +l'esprit de Raymond, et il se tut, comprenant que protester ce serait +encore aggraver sa faute. + +Mais c'est inutilement que tout le long du chemin il essaya de se +rapprocher de M. de Boursonne et de l'ancien commandant d'artillerie, ou +de rendre la conversation générale. M. Bizet s'attachait à lui +obstinément comme la glu à l'aile de l'oiseau pris au piège. + +Et pour comble, ambitieux des bonnes grâces de Raymond, et pensant lui +être excessivement agréable, il ne cessait de l'entretenir de Mlle de +Maillefert, déplorant ses propos inconsidérés de la veille, et les +mettant sur le compte du vin blanc de son oncle. + +--A vous, cher monsieur Delorge, disait-il, je puis l'avouer, j'aurais +été au comble de la joie si elle eût consenti à m'accorder sa main. Non +que je la trouve jolie, mais parce qu'elle est bonne personne. Elle n'a +pas d'esprit, c'est vrai, et toutes ces dames des environs s'accordent à +dire que sa conversation est à faire bâiller, mais elle est pleine de +bon sens. Puis, quelle femme d'intérieur! Croiriez-vous que c'est elle, +une fille de vingt ans à peine, qui administre son immense fortune!... + +--Monsieur, gémissait Raymond, monsieur, de grâce!... + +Bast!... l'intéressant jeune homme était lancé. + +--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, poursuivait-il. Sans +vanité, je m'entends à conduire une vaste exploitation, j'ai fait mes +preuves... Eh bien! Mlle Simone s'y entend peut-être mieux que moi. +Elle est en quelque sorte l'intendant de sa mère et de son frère, qui +sont des paniers percés. C'est elle qui divise ses fermes, qui dirige +ses métayers, qui décide de la coupe des bois et des foins, qui +surveille les vendanges, qui perçoit ses revenus et paye ses ouvriers. +De là ses courses perpétuelles tout le jour et parfois très avant dans +la soirée, été comme hiver, par tous les temps... + +--Je vous en conjure, monsieur de Chenehutte, interrompait Raymond, +parlons d'autre chose, parlons de tout ce que vous voudrez, excepté... + +--Excepté de ce qui vous intéresse, n'est-ce pas? continua l'enragé avec +son plus malin sourire. Connu. On souffre un peu, quand on est modeste, +d'entendre énumérer les trésors qu'on possède, ou qu'on possédera. Mais +je tiens à réparer ma sottise d'hier soir. Il n'y a pas en Anjou deux +femmes comme Mlle Simone. Vous me direz qu'elle est haute comme la +nue, et que, si elle affecte d'être familière avec les paysans, elle est +avec nous autres bourgeois d'une insupportable fierté... Mais un mari +adroit l'aurait vite corrigée. Et alors, que de qualités! Quelle +économie, malgré ses deux cent mille livres de rentes! quelle simplicité +de goûts!... Jamais de luxe, jamais de flafla, toujours des toilettes si +modestes que c'est à peine si la femme de notre huissier s'en +contenterait. + +[Illustration: Il avait failli être écrasé par un escadron de l'École.] + +Il soupira... Et la main sur le cœur, et d'un accent pathétique: + +--Ah! quelle maison nous eussions faite, ajouta-t-il, si elle eût été ma +femme! En dix ans, nous eussions triplé nos capitaux. Oui, triplé. Car +vous pensez bien que je me serais arrangé de façon à la brouiller avec +sa mère et avec son frère, et c'est ce que je vous engage à faire. La +duchesse mangerait le diable et ses cornes, et il ne doit plus lui +rester grand'chose à croquer. Quant au jeune duc Philippe, il y a +longtemps qu'il a avalé son dernier arpent de terre, et il doit partout +et à tous; il doit à Paris, à Angers, à Saumur, aux Rosiers; il doit aux +notaires, aux usuriers, à ses fournisseurs... + +Qui eût dit à M. Bizet que Raymond se tenait à quatre pour ne pas lui +sauter à la gorge et l'étrangler l'eût à coup sûr bien surpris. C'était +ainsi pourtant. + +Et même il était grand temps qu'on arrivât aux Rosiers. + +M. Bizet voulait absolument emmener déjeuner avec lui, chez son oncle, +Raymond et ses deux témoins, prétendant qu'il n'est de bonnes et +durables réconciliations que celles que vient sceller une bouteille de +derrière les fagots... + +Mais Raymond était à bout de patience. + +--Au plaisir, monsieur Bizet!... interrompit-il brusquement. + +Et, saluant l'ancien commandant d'artillerie et l'autre témoin de son +adversaire, il s'éloigna à grands pas dans la direction du _Soleil +levant_. + +Le diable, c'est qu'il ne pouvait pas se débarrasser aussi cavalièrement +de M. de Boursonne. + +Tout danger passé, le vieil ingénieur pensait bien avoir gagné le droit +de lâcher la bride à son mauvais caractère et à son humeur goguenarde. +Et, tout en arpentant la route aux côtés de Raymond: + +--Bonne journée, grommelait-il, et bien commencée... Eh! eh! il n'est +pas midi encore, et nous avons déjà fait de fameuse besogne... + +--Pouvais-je reculer, monsieur? Me fallait-il faire des excuses à cet +intolérable personnage!... + +--Non, jamais d'excuses, je suis de votre avis... Mais c'est égal, avoir +été dix ans un pilier de salle d'armes, avoir acquis une adresse hors +ligne, pour venir piquer le bras de M. Savinien Bizet de Chenehutte, +c'est ce qui s'appelle avoir glorieusement employé sa jeunesse! + +Le plus cruel ennemi de Raymond, connaissant son passé, n'eût pas trouvé +à lui jeter à la face une plus sanglante ironie. + +Il pâlit, et, d'une voix rauque: + +--Ah! ne parlez pas ainsi, monsieur, s'écria-t-il, vous me feriez +regretter de n'avoir pas cloué à un arbre, comme un papillon, cet animal +malfaisant.... + +--Ce n'est, fichtre, pas moi qui vous en aurais empêché, grommela le +vieil ingénieur. Et, branlant la tête: + +--Mlle de Maillefert n'en serait ni plus ni moins compromise... On +n'en dirait pas moins, de Saumur à Angers, qu'elle a été, qu'elle est ou +sera votre maîtresse... + +--Eh! que m'importe cette demoiselle! s'écria Raymond exaspéré. + +Il ne disait pas la vérité. + +Quelque chose lui affirmait que cette jeune fille, qu'il ne connaissait +que de nom, allait avoir sur son existence, sur son avenir une influence +décisive. + +Comment, de quelle façon?... c'est ce qu'il ne pouvait prévoir. + +Et cependant, il ne doutait presque pas, tant était impérieuse cette +voix du pressentiment. + +--Singulier original, que ce Delorge! se disait, de son côté, M. de +Boursonne. Ou plutôt non, je ne me suis pas trompé hier soir, il y a +certainement dans le passé de ce brave garçon quelque mystère dont la +connaissance me donnerait la clef de ses étranges contradictions. + +De là à se demander quel pouvait bien être ce mystère et à souhaiter le +pénétrer, il n'y avait qu'un pas qu'eut vite franchi l'esprit curieux du +vieil ingénieur. + +--Parbleu! je le confesserai, pensait-il, en observant Raymond, comme +s'il eût espéré saisir sur son visage le secret de ses pensées... + +Ainsi, ils allaient silencieux, suivant la levée de la Loire, qui est la +grande rue des Rosiers, quand une exclamation joyeuse les arracha à +leurs réflexions. + +Ils arrivaient au _Soleil levant_ et, campé sur le seuil de son auberge, +en veste blanche et le couteau à la ceinture du tablier, maître Béru +saluait le retour de «ses» ingénieurs. + +--Je savais bien, disait-il, qu'il n'arriverait rien de fâcheux à ces +messieurs; je le disais ce matin à ma femme, qui était si inquiète +qu'elle voulait absolument aller faire brûler un cierge... + +Le front de M. Boursonne s'était subitement rembruni. + +--Décidément, fit-il, nous sommes la fable du pays!... + +--Oh! ce n'est pas moi qui ai rien dit, se hâta d'interrompre le digne +aubergiste. Ce qui se passe chez moi ne regarde personne. C'est M. Bizet +qui, en sortant d'ici, est allé crier l'affaire sur les toits. A onze +heures, il était encore au _Café du commerce_, pérorant au milieu d'une +vingtaine de personnes... + +--C'est fort gracieux, en vérité!... grommela le vieil ingénieur. + +Il était entré, ainsi que Raymond, dans la petite salle où les attendait +leur déjeuner. + +Maître Béru les avait suivis et, croyant sans doute leur être agréable, +il habillait de la belle façon ce pauvre M. Savinien Bizet de +Chenehutte. + +Ce n'était, affirmait-il, qu'un vaniteux, avare et cependant dévoré du +désir de briller. Chez lui, au fond de sa campagne, il vivait de pain +frotté d'oignon et de pommes de terre, pour rattraper l'argent qu'il +dépensait lorsqu'il venait aux Rosiers ou qu'il allait à Saumur faire +les beaux bras. + +--Et certes, disait maître Béru, je ne suis pas surpris qu'il garde une +dent contre Mlle de Maillefert. Elle est cause, bien involontairement, +comme de juste, qu'on s'est tant moqué de lui dans le pays qu'il n'osait +plus montrer le bout de son nez. C'est quand il la fit demander en +mariage. Jamais on n'a su quel mauvais plaisant lui avait fourré cette +idée dans la tête. Ces messieurs voient-ils d'ici Mlle Simone de +Maillefert devenant Mme Bizet?... + +Il regardait autour de lui, craignant qu'on ne l'écoutât, car il tenait +à rester bien avec tout le monde. + +Et baissant la voix: + +--Du reste, continuait-il, tout le bourg était pour M. Delorge, et quand +on va savoir que M. Bizet a été blessé, il n'y aura qu'une voix pour +crier que c'est joliment bien fait. Et il n'y a pas que dans le bourg +qu'on sera content. Il y avait, hier, au _Café du commerce_, deux ou +trois domestiques du château qui, certainement, n'auront pas su tenir +leur langue. Je viens de voir tout à l'heure le vieux jardinier qui a la +confiance de Mlle Simone, et il allait de maison en maison de l'air +d'un homme qui cherche des nouvelles. + +Contre son habitude, M. de Boursonne laissa tomber la conversation. Mais +dès que maître Béru fut sorti: + +--Eh bien!... fit-il, voici une aventure qui se présente bien... Raymond +dissimula mal un mouvement d'impatience. + +--En vérité, monsieur, répondit-il, je ne puis concevoir qu'un homme de +votre intelligence et de votre valeur prête la moindre attention aux +insipides et ridicules bavardages de cet aubergiste! + +Loin de se formaliser de ce reproche, le vieil ingénieur souriait. + +--Va, mon garçon, pensait-il, fâche-toi, je te pousserai tant et si bien +que ce sera le diable si ton secret ne t'échappe pas. + +Puis tout haut: + +--Que trouvez-vous de ridicule, mon cher, au récit de ce bon Béru? +Mlle Simone apprend qu'un jeune ingénieur a tiré l'épée pour ses +beaux yeux, elle envoie chercher des nouvelles de son chevalier. +N'est-ce pas tout naturel?... Bon, ce n'est pas la peine de devenir +cramoisi comme cela. + +Raymond rougissait, en effet, mais c'était de colère: + +--En vérité, monsieur, prononça-t-il, c'est me faire payer cher le +service que vous m'avez rendu!... + +M. de Boursonne n'insista pas. Il était allé aussi loin que possible; il +le comprenait, et de toute la journée il ne se permit pas la moindre +allusion à Mlle de Maillefert. + +Mais le soir, quand ils rentrèrent, après leur travail accoutumé, maître +Béru leur remit à chacun une lettre qu'un domestique, en grande livrée, +disait-il, avait apportée dans l'après-midi. + +M. de Boursonne eut promptement ouvert la sienne, et l'ayant parcourue: + +--Cette fois, mon cher Delorge, s'écria-t-il, vous ne direz pas que +l'aventure ne marche pas... Lisez votre lettre, qui doit être, sauf le +nom, en tout semblable à la mienne. Lisez, je vous prie. + +Raymond obéit, et, à demi-voix et d'un air d'ébahissement profond, il +lut: + +«Madame la duchesse de Maillefert prie M. Raymond Delorge de lui faire +l'honneur de passer au château de Maillefert la soirée de samedi +prochain, 24 octobre.» + +Le vieil ingénieur semblait ne pas se tenir de joie. + +--Eh bien! que dites-vous de cela? interrogea-t-il. + +--Je dis que c'est prodigieux. + +--Pourquoi donc!... C'est votre duel, mon cher, qui nous vaut cette +faveur que M. Bizet payerait de son meilleur cheval... Voilà une +invitation conquise à la pointe de l'épée... + +--Oh!... + +--Il n'y a pas de oh! La duchesse avait à sa disposition le moyen de +vous témoigner sa gratitude, elle s'est empressée de le saisir... + +--Cependant... + +--Et vous allez être présenté à Mlle Simone. + +Raymond, les sourcils froncés, réfléchissait. + +--Il n'est pas dit que j'accepte cette invitation, fit-il. + +D'un air de stupeur comique, M. de Boursonne leva les bras au ciel. + +--Vous refuseriez!... s'écria-t-il. + +--J'hésite. + +--Et pourquoi, s'il vous plaît?... + +--Parce que, répondit Raymond, parce que... + +Il s'arrêta. Il cherchait un prétexte plausible, car pour rien au monde +il n'eût dit la vérité à M. de Boursonne. + +--Parce que... répondit-il enfin, j'aurais l'air, ce me semble, d'aller +en quelque sorte quêter des remerciements pour une action toute simple. + +--Allons, allons, ce n'est pas mal trouvé!... dit le bonhomme, qui +n'était point dupe. + +Et agitant triomphalement son invitation: + +--Quant à moi, ajouta-t-il, je déclare que j'accepte. Oui, si sauvage +que je sois, si rustre, si paysan du Danube, je veux voir une de ces +fêtes qui scandalisent ce cher Bizet de Chenehutte... Et la preuve, +c'est que mon habit noir étant resté à Tours avec le gros de mon bagage, +je vais écrire qu'on me l'envoie... + + + + +IX + + +Il y a deux châteaux de Maillefert. + +Le vieux, que l'_Annuaire historique et monumental de l'Anjou_ mentionne +sous le nom de château de Chalendray, se dressait au sommet du coteau et +commandait le cours de la Loire en amont et en aval. + +Démantelé par les ordres de Richelieu, il ne tarda pas à tomber en +ruines. + +Il n'en reste plus aujourd'hui que des vestiges que se disputent les +ronces et le lierre, et deux tours, encore imposantes, qu'on aperçoit de +la station des Rosiers. + +Le château neuf est bâti plus bas, à mi-côte. + +C'est une massive construction à l'italienne, avec deux ailes en retour +et trois perrons, qui n'a rien de remarquable, bien qu'en dise le guide +Joanne, que ses vastes proportions. + +Les grilles de la cour d'honneur, cependant, épargnées par la +Révolution, sont assez curieuses, et les boiseries de la chapelle ont +une haute valeur artistique. + +Par exemple, les jardins de Maillefert n'ont pas de rivaux, malgré +l'état d'abandon où on les laisse depuis quelques années. + +Dessinés dans le goût des jardins de Marly, ils se composent d'une +succession d'immenses terrasses à balustres élégants, reliées entre +elles par de larges escaliers de marbre, dont la dernière marche baigne +dans la Loire. + +Des charmilles admirables, des bosquets d'arbres verts et des talus +gazonnés dissimulent les murs de soutènement, et, tout au fond, se +dressent les hautes futaies du parc. + +Une avenue de près d'un kilomètre de long, ombragée d'un quadruple rang +d'ormes séculaires, conduit de la grande route au château moderne de +Maillefert. + +Et c'est cette avenue que, le samedi, 24 octobre, sur les dix heures du +soir, suivaient Raymond Delorge et M. de Boursonne. + +Car, après bien des perplexités, Raymond s'était décidé à accepter cette +occasion inattendue et unique de se rapprocher de Mlle Simone de +Maillefert. + +Il essayait, il est vrai, de se payer de ces subterfuges dont les +faibles colorent les capitulations de leur conscience ou les +défaillances de leur volonté. + +--C'est curiosité pure, se disait-il. Est-ce que je puis aimer une jeune +fille que je ne connais pas!... Avant trois mois d'ailleurs, j'aurais +quitté les Rosiers pour n'y jamais revenir, et jamais plus je +n'entendrai parler d'elle. + +N'importe! Mécontent de lui-même, il était triste et préoccupé, et ne +répondait que par monosyllabes aux continuelles observations de M. de +Boursonne. + +C'est que, d'un autre côté, jamais le vieil ingénieur n'avait été si +guilleret. + +Il frétillait dans son habit noir, arrivé la veille de Tours et encore +tout froissé du voyage, un de ces bons vieux habits à larges basques et +à manches étroites, où, après un quart de siècle de service, les bonnes +mères de familles taillent l'habillement complet d'un gamin de dix ans. + +--Que nous chantait donc cet imbécile de Béru? grommelait-il, que la +duchesse de Maillefert en était réduite à vendre ses terres! Quand on +est ruiné, on ne donne pas de fêtes comme celles-ci. Avec ce que coûte +seulement l'illumination de cette avenue, du parc et du jardin, nous +vivrions, vous et moi, pendant un bon mois. + +Il calculait juste. + +Des milliers de verres de couleur, habilement disposés dans les arbres, +versaient de tous côtés leurs clartés tremblantes, et, se reflétant dans +la Loire, donnaient au château de Maillefert un aspect féerique. + +--Positivement, continuait le vieil ingénieur, c'est à rougir de venir +sur ses jambes. Comme on voit bien que nous ne sommes, vous et moi, que +de pauvres employés du gouvernement!... Vous qui êtes si lié avec M. +Bizet de Chenehutte, vous auriez dû lui emprunter ce cabriolet dans +lequel je l'ai aperçu l'autre jour. + +Il est certain qu'ils étaient peut-être les seuls invités à venir à +pied. Les gens qu'ils apercevaient se glissant à travers les arbres +étaient de simples curieux, venus de Gennes et des Rosiers, pour voir et +pour se moquer ensuite. + +A chaque moment, ils étaient dépassés par des voitures lancées au grand +trot, où ils apercevaient, à la lueur des lanternes, des femmes en +costume de bal. + +Et, quand ils arrivèrent à la cour d'honneur, ils la trouvèrent, si +vaste qu'elle soit, trop étroite pour tous les équipages. + +De trois côtés et sur trois rangs stationnaient, roue à roue, tous les +véhicules connus, depuis le splendide huit-ressorts qui avait amené de +Saumur ou d'Angers quelque belle millionnaire, jusqu'à l'humble _boc_, +attelé d'un bidet d'allure paisible, du gentilhomme fermier de Trêves ou +de Saint-Mathurin. + +Au milieu de la cour un léger hangar avait été dressé, et on y voyait +une centaine de domestiques en livrées multicolores se chauffant autour +d'un grand feu, et vidant des bouteilles dont on voyait une armée sur +des tables immenses. + +--Heureuse invention! remarqua M. de Boursonne, et qui, au retour, +conduira plus d'une voiture dans le fossé... Voilà qui me console d'être +venu à pied. + +Il se hâtait, tout en disant cela, car il était clair que depuis assez +longtemps déjà la fête avait commencé. + +Toutes les fenêtres de la façade flamboyaient. On entendait le brouhaha +de la foule et, par-dessus, les ritournelles de l'orchestre. + +Dans le vestibule, immense et dallé de marbre, des valets à la livrée de +Maillefert recevaient les invités et les conduisaient au premier étage, +où quantité de pièces avaient été disposées en vestiaire. + +Seulement, M. de Boursonne et Raymond arrivaient si tard, que presque +toutes les chambres étaient encombrés de vêtements, de cache-nez, de +pardessus, de manteaux. + +Si bien que le domestique qui les conduisait, voyant cela, leur ouvrit +une sorte de petit salon éclairé par une seule lampe où il les laissa +seuls. + +En un tour de main Raymond fut prêt. + +Mais le vieil ingénieur n'était pas si leste. + +Il en avait pour un moment avant d'avoir essuyé ses lunettes, dépouillé +son pardessus, cherché son mouchoir de poche et mis ses gants. + +--C'est égal, disait-il, c'est fort bien vu, cela, quand on donne une +fête à la campagne, de mettre à la disposition de ses invités une +manière de cabinet de toilette... + +Tout à coup il s'interrompit... + +Dans la pièce voisine, dont la porte, cachée par une portière, était +ouverte, évidemment une discussion éclatait: + +--Chut! fit M. de Boursonne à Raymond. + +Et, sans vergogne, il se rapprocha de la portière. + +--Il est inouï, disait une voix de femme, très aigre et très impérieuse, +il est incroyable, Simone, que vous n'ayez même pas commencé votre +toilette... Êtes-vous folle!... A quoi donc avez-vous employé votre +soirée? + +--Vous le savez bien, ma mère, répondit doucement une voix admirable de +pureté, je surveillais les derniers apprêts de votre fête... + +--Eh bien! justement, c'est ce dont je me plains... C'est le rôle de mon +maître d'hôtel et non pas le vôtre... + +--C'est vrai, ma mère; seulement ma surveillance vous aura certainement +économisé quinze cents ou deux mille francs. + +--Assez!... je vous ai déjà dit que cette rage d'économie m'est odieuse. + +--Cependant, ma mère, c'est grâce à elle que j'ai pu vous rendre +service, ainsi qu'à mon frère... + +--Jolis services!... Plutôt que de laisser prendre hypothèque sur vos +prés de l'Authion, vous avez laissé vendre les propriétés de Philippe. + +--Je vous ai dit pourquoi, ma mère... Mes revenus vous appartiennent, à +mon frère et à vous, jamais je ne vous les disputerai... Mais ni lui, ni +vous, ne toucherez au capital... + +--Simone! + +--C'est ainsi. N'espérez de moi, sur ce sujet, ni concession ni +faiblesse. Ce que j'ai, je saurai le défendre et, si je mourais, mon +héritage serait à l'abri de vos prodigalités. Vous aurez beau faire, +Philippe et vous, ma mère, vous aurez toujours de quoi vivre. Les +Maillefert ne finiront pas à l'hôpital... + +Seul et libre de suivre ses inspirations, M. de Boursonne se fût glissé +sous le canapé du petit salon, plutôt que de perdre la fin de cette +discussion, qui éclairait d'un jour si extraordinaire les relations de +la duchesse de Maillefert et de sa fille. + +Le fâcheux est qu'il n'était pas seul. + +Cloué sur placé tout d'abord, et pétrifié de surprise, Raymond Delorge +ne fut pas long à se remettre. + +Il eut horreur de la situation où le mettait la maladresse d'un valet. + +Et, se rapprochant de M. de Boursonne: + +--Sortons, monsieur, lui dit-il à l'oreille, sortons vite. + +D'un geste, le vieil ingénieur l'écarta: + +--Chut donc!... fit-il. + +La discussion s'envenimait entre la mère et la fille, et attaques et +répliques se succédaient avec une vivacité extraordinaire. + +--Ah! vous vous oubliez, Simone! s'écriait la duchesse de Maillefert. +Vous osez nous manquer de respect, à moi, qui suis votre mère, et à +votre frère, qui est le chef de la famille!... + +--Madame, de grâce, implorait la voix au timbre de cristal de la jeune +fille, songez que vous avez cinq cents personnes dans vos salons; +songez que très certainement on commente votre absence. + +[Illustration: Raymond fumait un cigare sur la porte du _Soleil levant_ +quand le facteur lui remit une lettre.] + +--On s'étonne bien plus de la vôtre! + +--Oh! moi, il est connu que je n'aime pas le monde. + +--On remarque votre affectation à le fuir, en tout cas, et comme à votre +âge ce n'est pas naturel, on se demande pourquoi... + +--Ne le savez-vous pas, vous, ma mère?... + +--Je sais que vous êtes la fable du pays, voilà tout!... Je sais que ma +fille, une Maillefert, est le sujet de disputes de cabaret, une manière +d'héroïne populaire pour qui les imbéciles s'en vont sur le pré. Et je +suis résolue à ne plus tolérer ces excentricités. Non, je ne vous +laisserai pas davantage jouer les filles persécutées, et par votre +conduite censurer la mienne. Voici assez longtemps que vous vous posez +en chef de famille et me rompez la tête de vos sottes remontrances... + +Raymond n'en voulut pas entendre davantage. + +Saisissant le bras de M. de Boursonne, dont les pieds, positivement, +semblaient rivés au parquet: + +--Venez, monsieur, lui dit-il d'un accent indigné, bien qu'à voix basse, +ce que nous faisons ici est abominable. Venez, ou je me retire et je +vous laisse seul!... + +Le vieil ingénieur n'osa pas résister. Mais une fois dans le corridor: + +--Parbleu! fit-il, je me sens tout fier de l'opinion qu'a de nous cette +excellente duchesse. Vous l'avez entendue? Dispute de cabaret! bataille +d'imbéciles!... Risquez donc votre peau pour les gens!... + +Qu'importait à Raymond l'opinion de la duchesse!... + +--Je plains Mlle Simone, monsieur, prononça-t-il. + +--Oui, le fait est qu'avec une pareille maman, sa vie ne doit pas +toujours être tissée de soie et d'or... + +--Et quelle résignation! Pas une plainte! + +--Hum!... je trouve au contraire qu'elle se plaint haut et ferme... Mais +elle a mille millions de fois raison, la pauvre enfant! + +Sur quoi, s'arrêtant court sur le palier de l'escalier, et d'un ton +sérieux et ému qui ne lui était pas habituel: + +--C'est que c'est une brave et vaillante fille, ajouta-t-il, j'en +mettrais la main au feu, moi qui tiens à ma main et qui crains les +brûlures. Elle est fière de son nom, mais elle a, morbleu! le droit de +l'être, elle qui se sacrifie à l'honneur de cet illustre et vieux nom de +Maillefert, elle qui oublie ses vingt ans, ses beaux yeux, sa grosse +dot, tous ses rêves de jeune fille, pour se faire l'intendant d'une mère +prodigue et d'un frère panier percé!... + +Jamais, au gré de Raymond, M. de Boursonne n'avait si bien parlé. + +--Drôle de boutique! poursuivait-il, où c'est la fille qui tient la clef +de la caisse et qui monte la garde devant la monnaie. Nous vivons, +sacrebleu! dans un joli temps!... J'avais bien vu déjà un père et son +fils se ruiner gaiement de compagnie, mais une maman et son garçon +croquant gaillardement leurs millions ensemble, c'est neuf, c'est +gracieux, c'est coquet. Il n'y a plus après cela qu'à tirer son chapeau. +Et, ma foi, vive le progrès!... + +Il descendit quatre ou cinq marches, puis, s'arrêtant de nouveau en se +frappant le front: + +--C'est égal, dit-il encore, je voudrais bien savoir de qui nous vient +notre invitation, si c'est de la mère, du frère ou de la sœur... + +Raymond aussi se le demandait, et avec une bien autre anxiété que le +vieil ingénieur. + +Pourtant, il ne lui répondit pas. + +Ils arrivaient au grand vestibule, où se pressaient, au milieu des +valets, une douzaine d'invités retardataires. + +Un huissier, grave comme un pair d'Angleterre, les précéda jusqu'à la +porte du grand salon, et après leur avoir demandé leurs noms, annonça: + +--M. Raymond Delorge! M. le baron de Boursonne! + +Le vieil ingénieur tressauta comme si on lui eût coulé dans le dos un +grand verre d'eau glacée. + +--D'où diable cet escogriffe sait-il que je suis baron? grommela-t-il. + +--C'est vous qui venez de le lui dire, monsieur, répondit Raymond, que +le rire gagnait. + +--Êtes-vous sûr? + +--J'ai entendu. + +Le bonhomme hocha la tête. + +--Vanité des vanités! murmura-t-il. Voilà pourtant la contagion de +l'exemple. Mais donnez-moi le bras, mon cher Delorge, que nous ne nous +perdions pas. + +La précaution était bonne, car la foule était grande et d'autant plus +animée qu'un quadrille venait de finir et que tous les danseurs +refluaient dans les couloirs de dégagement. + +En annonçant cinq cents personnes, Mlle Simone était restée bien +au-dessous de la vérité: il y en avait bien le triple, circulant à +travers trois salons et la grande galerie, qui occupaient tout le +rez-de-chaussée d'une des ailes du château. + +Rien de plus magnifique que ces salons, avec leurs plafonds enluminés, +leurs boiseries dorées, leurs larges fenêtres et leurs immenses +cheminées, décorées des armes des Maillefert, salons si vastes que dans +chacun d'eux eût tenu l'appartement entier où un parvenu entasse +glorieusement un millier d'invités. + +Et cependant, cette splendeur même devait attrister un observateur, qui +y retrouvait l'indice d'une opulence évanouie. + +Il n'était que trop aisé de voir que ces appartements de réception ne +servaient que de loin en loin. Plus de meubles, plus de tentures. Les +rideaux aussi bien que les banquettes sortaient évidemment des magasins +d'un tapissier d'Angers, qui les avait loués pour une nuit et qui +attendait peut-être que le bal fût fini pour les décrocher et courir les +tendre ailleurs... + +--Ne jurerait-on pas, disait à Raymond M. de Boursonne, que la bande +noire a passé ici! La bande noire!... Parbleu! c'est cette chère +duchesse. Ne pouvant emporter le château, elle en a, du moins, emporté +les meubles, les antiques bahuts, les vieilles consoles, les tapisseries +curieuses, les horloges précieusement travaillées, tous ces trésors +artistiques dont les grandes familles se font honneur et qui se +transmettent de génération en génération. + +Cependant, le vieil ingénieur et Raymond étaient sans doute les seuls à +faire ces affligeantes observations. + +Le bal arrivait au moment de son plus vif éclat. + +Aux gais refrains de deux orchestres, dansaient, avec l'entrain de +simples paysannes, les plus jolies, les plus riches et les plus nobles +héritières de l'Anjou. + +Le visage, même, se déridait, des douairières qui faisaient tapisserie +en robe de satin ou de velours, audacieusement décolletées et la tête +chargée de plumes ou de diamants. + +A toutes les portes et dans l'embrasure des fenêtres, les hommes graves, +cravatés de blanc, se serraient en groupes compacts. + +Plus loin, dans deux petits salons ouvrant sur la galerie, on entendait +l'or rouler sur les tapis verts et s'échanger les paroles +sacramentelles: «Je passe!...--A vous la main!...--Je marque le +point!...» + +Sans relâche, les valets se succédaient, portant des plateaux chargés de +glaces, de bonbons exquis et de coupes de champagne. + +--Avec tout cela, disait Raymond à M. de Boursonne, nous sommes ici +comme deux intrus. Nous n'avons seulement pas salué la duchesse. Comment +ne redescend-elle pas? où donc est-elle?... + +C'était en ce moment la préoccupation de bon nombre d'invités; il n'y +avait pour s'en assurer qu'à prêter l'oreille. + +--Décidément cette chère duchesse nous abandonne!... + +Ainsi, près de Raymond et de M. de Boursonne, disait un gros monsieur à +une très vieille dame extrêmement parée. + +--C'est assez son habitude, ce me semble, répondit la douairière. + +--Alors pourquoi donner des fêtes?... + +--Eh! cher marquis, lorsqu'on a de l'argent de trop, il faut bien le +dépenser. + +Ils éclatèrent de rire tous deux, de ce bon rire de la médisance, puis +le gros monsieur--le marquis--reprit: + +--En tout cas, elle n'avait jamais donné une fête aussi magnifique. + +--Aussi... nombreuse, du moins. + +--C'est ce que je voulais dire. Aussi doit-elle avoir un but... + +--Elle en a un. + +--Et vous le connaissez? + +--Assurément. + +Le vieil ingénieur et Raymond oubliaient le bal pour écouter. + +--En y réfléchissant, continuait le gros marquis, il me semble que je +devine les projets de Mme de Maillefert. + +--Dites. + +--Elle songe à marier sa fille. + +La vieille dame eut un petit ricanement, qui découvrit les perles de son +râtelier. + +--Pourquoi cela, comtesse? demanda l'autre, piqué. + +--Parce que vous savez bien que le mariage de cette petite Simone +mettrait la duchesse sur la paille. Parce que c'est Cendrillon qui paye +les violons quand la duchesse danse. Parce que le mari garderait pour +lui la fortune de sa femme, comme de juste, au lieu de la donner à +croquer à Mme de Maillefert et à son fils... Allez donc un peu +demander la main de Simone pour votre fils, et vous verrez ce qu'on vous +répondra... A moins que... + +--Eh bien!... + +--A moins que vous ne consentiez à donner reçu de la dot sans la +recevoir... + +Le gros homme se grattait l'oreille, ce qui était sa façon de faire +appel à ses idées. + +--Peut-être avez-vous raison, comtesse, dit-il; mais, alors, que se +propose donc la duchesse? Cherche-t-elle une femme pour Philippe?... + +--Y songez-vous!... Quelle famille voudrait de ce garçon! Peut-être, à +Angers, trouverait-il quelque marchand vaniteux qui donnerait un million +ou deux de son nom et de son titre; mais il ne trouvera jamais une fille +de noblesse... + +--Alors, je donne ma langue aux chiens... Voyons, chère comtesse, +apprenez-moi ce que vous savez. Faut-il vous jurer un secret éternel? + +--Ce n'est pas la peine. + +--Bah!... + +--Ce que je vais vous dire, tout le monde le saura avant huit jours. + +--Comtesse, je suis sur le gril. + +--Eh bien! marquis, Mme la comtesse d'Hostal de Chalandray, duchesse +de Maillefert, est ici en tournée électorale. + +Le gros homme fit un tel saut en arrière, qu'il posa lourdement son +talon sur le pied de M. de Boursonne, lequel avait fini par se +rapprocher de lui un peu plus que ne le permettaient les convenances. + +--Sacrrr!... commença le vieil ingénieur. + +--Oh!... monsieur, mille pardons, agréez toutes mes excuses, fit +gracieusement le marquis. + +Et revenant bien vite à la vieille dame: + +--C'est invraisemblable, ce que vous me dites là, comtesse, fit-il. + +--Oui, mais c'est vrai. Ignorez-vous donc que la duchesse est ralliée, +tout ce qu'il y a de plus ralliée, qu'elle ne sort plus des Tuileries, +qu'elle va à Compiègne, qu'elle se montre partout avec la femme de ce +Maumussy qui s'est affublé du titre de duc, qu'elle sera peut-être, un +de ces jours, dame d'honneur de l'impératrice... + +--Une duchesse de Maillefert!... + +--Voilà! Quand on se noie, on se raccroche à toutes les branches, et la +duchesse et son fils en sont à leur dernier bouillon. Que +deviendront-ils, quand ils auront croqué la légitime de cette petite +Simone? Cela les inquiète et ils se sont adressés à l'empire pour +obtenir, elle des rentes, lui quelque sinécure bien lucrative. +Seulement, comme on ne paye bien que les gens qui rendent des services, +la duchesse a promis de rallier la noblesse de l'Anjou et de nous amener +tous aux pieds de Leurs Majestés... + +--C'est monstrueux!... + +--Attendez!... Pour faciliter à cette chère duchesse sa mission +politique, on a mis à sa disposition un certain nombre de places qu'elle +va proposant à l'un et à l'autre. Déjà elle m'a offert une recette +particulière pour mon gendre, qui n'est pas riche, comme vous savez, et +qui est chargé de famille... + +--Tenez, comtesse, il me semble que je rêve!... + +--C'est-à-dire que vous doutez, et que vous voudriez des preuves? Eh +bien! regardez autour de vous, et vous verrez tous les gros +fonctionnaires du département. Vous verrez notre préfet, le sous-préfet +de Saumur, le général, le commandant de l'école, l'enregistrement, la +douane et les ponts et chaussées. C'est un bal de fusion. + +Singulier fut le regard qu'échangèrent Raymond et M. de Boursonne. + +Mais déjà le gros monsieur continuait: + +--Cela étant, je vais aller saluer la duchesse et lui donner à entendre +que personne de nous ne mettra plus les pieds chez elle... Mais où donc +est-elle? Étrange maison, dont personne ne fait les honneurs!... +Avez-vous aperçu Mlle Simone? + +--Pas encore. + +--Et Philippe?... + +--Oh! lui, vous le trouverez dans le salon de jeu... Je viens de l'y +voir aux prises avec votre fils... + +--Comment! monsieur mon fils se permet... Ah! je vais y mettre bon +ordre!... + +Mais, au moment où il quittait la comtesse, un mouvement se fit dans la +galerie. + +Raymond et M. de Boursonne se haussèrent sur la pointe du pied. + +Et, dans l'encadrement de la porte, ils aperçurent la duchesse et +Mlle Simone de Maillefert. + + + + +X + + +La mère et la fille semblaient les deux sœurs, tant les années +avaient glissé légères sur le front poli de la duchesse, tant les +amertumes de la vie avaient eu peu de prise sur cette nature +essentiellement mobile, insoucieuse et égoïste, tant aussi elle savait +user avec discernement de tous les artifices de la coquetterie. + +Renonçant pour une fois,--peut-être à cause de sa mission,--à ses +excentricités habituelles, Mme de Maillefert portait une de ces +toilettes d'une simplicité savante qui seront éternellement l'admiration +et le désespoir des élégantes de petite ville, toilettes dont chaque +détail est habilement combiné pour arriver à la plus parfaite harmonie. + +Sa robe, vert de mer, dont la tunique était relevée par des branches +d'églantier rose, avait la légèreté d'une nuée, et se décolletait +précisément assez pour bien laisser admirer, sans les étaler, ses +épaules d'une blancheur nacrée, polies et fermes comme le marbre le plus +beau. + +Mlle Simone, au contraire, paraissait plus vieille que son âge. + +L'inquiétude et les soucis avaient, bien avant le temps, jeté leur ombre +sur son beau visage et éteint le sourire de ses vingt ans. + +Elle était vêtue, ce soir-là, d'une simple robe blanche, et dans ses +admirables cheveux blonds relevés à la hâte pendait une grappe de +fuchsia. + +--Voyez-les donc, murmurait M. de Boursonne à l'oreille de Raymond, +voyez-les et dites-moi si, à la première vue, un étranger oserait +décider laquelle est l'aînée!... + +--Ah! Mlle Simone est bien belle, monsieur. + +--Naturellement. Mais c'est égal, les femmes sont plus fortes que nous, +mon cher. Jamais on ne croirait, à voir ces deux-ci, qu'elles viennent +d'avoir une affreuse discussion. + +Sur ce point, le vieil ingénieur se trompait, mais c'était la faute de +la myopie. + +Un observateur de sa force, doué d'une vue passable, eût parfaitement +reconnu que l'éclat du teint de Mme de Maillefert n'était pas +naturel, et qu'un reste de colère contractait ses sourcils. + +Il eût bien vu aussi la pâleur de Mlle Simone, et qu'une larme mal +essuyée tremblait encore dans ses longs cils. + +Raymond le discerna bien, lui, et, troublé profondément: + +--Pauvre jeune fille!... soupira-t-il. + +Elle n'était plus alors qu'à trois pas de lui, appuyée au bras de sa +mère, et toutes deux s'avançaient dans la grande galerie. + +Mais, circonstance étrange, leurs hôtes ne s'empressaient pas autour +d'elles. + +Les figures se faisaient graves sur leur passage, les saluts +paraissaient contraints et les sourires glacés. + +L'histoire racontée par la vieille comtesse à son ami le marquis avait +fait le tour des salons, et beaucoup de nobles invités se juraient, en +ce moment même, de ne jamais plus remettre les pieds à Maillefert. + +Raymond en entendit même un qui disait: + +--C'est un piège abominable, et sans ma fille, qui m'a conjuré de la +laisser danser encore quelques quadrilles, je serais parti... + +La duchesse avait trop de tact pour ne pas deviner ce qui se passait et +se rendre compte du déplorable effet de sa combinaison. + +C'était un échec qui allait rendre impossible dans le pays sa situation +déjà fort difficile. + +Mais elle avait aussi une trop longue habitude du monde pour ne savoir +pas dissimuler ses impressions et commander à son visage. + +Plus elle rencontrait de réserve plus elle se faisait gracieuse et +souriante trouvant un mot aimable pour chacun, sachant forcer les plus +hostiles à murmurer à tout le moins quelques formules de politesse +banale. + +--C'est fort curieux, ce qui se passe, disait à Raymond M. de Boursonne, +c'est on ne peut plus intéressant... Suivons la duchesse, mon cher, +faisons-lui cortège. + +Ayant traversé la galerie, Mme de Maillefert et Mlle Simone +venaient d'entrer dans un des salons de jeu. + +Elles s'arrêtèrent près d'une table où deux jeunes gens jouaient, +entourés chacun d'un groupe de parieurs. + +Il y avait sur le tapis un assez joli monceau d'or. + +--Ne jouez-vous pas bien gros jeu, messieurs? dit gaiement la duchesse. + +Un des jeunes gens redressa vivement la tête. + +Il était blond, avec un lorgnon à l'œil, et portait un immense col +rabattu, un gilet très ouvert à un seul bouton et un habit à manches +ridiculement larges. + +--Ah! certainement non, ma mère, répondit-il avec un petit ricanement +qui devait être un tic. Voyez donc, pour une douzaine que nous sommes, +l'enjeu n'est pas de trois cents louis. Nous jouons, d'ailleurs, un jeu +de famille, un jeu de bons bourgeois, un simple écarté de santé... + +Et, s'adressant à son adversaire: + +--Je prendrai des cartes! dit-il. + +--Combien? demanda l'autre joueur. + +--Oh! le paquet!... Je ne suis décidément pas en veine, ce soir. + +C'est avec un dépit visible qu'il jeta ses cartes, et au même moment +Mlle Simone lui appuya la main sur l'épaule en lui disant de sa douce +voix: + +--Cette mauvaise chance est une juste punition, Philippe. N'as-tu pas +honte de jouer lorsque peut-être une jeune fille n'a pas de danseur!... + +Le ricanement du jeune homme redoubla. + +--Ah! l'excellente plaisanterie! dit-il. Me voyez-vous, messieurs, +dansant un quadrille!... Eh! chère sœur, je serais effroyablement +ridicule!... + +Puis relevant son jeu: + +--Le roi!... fit-il. + +--Philippe!... insista la jeune fille d'un ton suppliant, mon frère!... + +Mais déjà il était replongé dans sa partie. Il ne répondit pas. + +--Cordieu!... grommela M. de Boursonne, que voilà un jeune seigneur qui +me déplaît, avec sa raie au milieu de la tête, son lorgnon, son gilet à +cœur, son rire idiot et son air content de soi! + +C'était l'effet qu'il faisait à Raymond, et cependant Raymond ne souffla +mot, préoccupé qu'il était de suivre de l'œil Mme de Maillefert et +Mlle Simone, qui étaient allées s'asseoir dans la grande galerie. + +--Voilà le moment, reprit le vieil ingénieur, d'aller présenter nos +respects à ces dames... + +--Est-ce bien nécessaire? demanda Raymond. + +[Illustration: Raymond l'examinait avec curiosité.] + +--Dame! la politesse la plus élémentaire l'exige. + +--C'est que... + +--Quoi? Ne craignez-vous pas une allusion à votre duel? Rassurez-vous, +ces dames n'en ont même pas ouï parler. Nos conjectures étaient fausses. +N'avez-vous pas entendu la vieille comtesse? C'est notre qualité +d'ingénieurs qui nous a valu notre invitation. D'ailleurs est-ce qu'on +nous connaît?... + +Mais, à sa grande surprise, au moment où il esquissait son plus beau +salut, un vieux monsieur, placé derrière Mme de Maillefert, se +pencha vers elle en disant: + +--M. le baron de Boursonne, madame, le savant ingénieur chargé des +études de l'endiguement de la Loire... + +La duchesse commençait une phrase flatteuse, mais le bonhomme n'eut pas +la patience d'attendre la fin. + +Prenant la main de Raymond: + +--Permettez-moi, madame, interrompit-il, de vous présenter mon plus +dévoué collaborateur, M. Raymond Delorge. + +Plus rouge qu'une pivoine, Raymond s'inclina, mais non si bas qu'il ne +vît le front de Mlle Simone se couvrir d'une rougeur plus vive que la +sienne, non si vite qu'il ne surprît un éclair dans ses beaux yeux, et +un geste aussitôt réprimé, disant bien que sa première inspiration avait +été de tendre la main... + +Le cœur du jeune homme bondit dans sa poitrine. + +--Elle sait, pensa-t-il, et elle m'est reconnaissante. + +M. de Boursonne n'avait rien vu. + +Déjà, il était en grande conversation avec le personnage qui l'avait +nommé, et qui, bien évidemment, était un mentor qu'on avait donné à +Mme de Maillefert pour faciliter sa mission. + +Même ce personnage ne tarda pas à émettre, au sujet des élections +prochaines, de si singulières théories, que le vieil ingénieur les +interrompit brusquement. + +--Je vous entends, monsieur, dit-il, vous me demandez de faire de la +Loire un agent électoral qui inonderait les propriétés des gens qui +votent mal, et respecterait les terres des paysans qui votent bien... +C'est une idée, cela, mais diablement difficile à réaliser... Demandez +plutôt à M. Delorge. + +Mais Raymond n'était plus près de M. de Boursonne pour lui répondre. + +Il avait vu Mlle Simone abandonner la place qu'elle occupait aux +côtés de sa mère, et, entraîné par une force irrésistible, il l'avait +suivie sournoisement à travers la foule, et il était allé se poster à un +endroit d'où il ne perdait pas de vue un tressaillement de son visage. + +La jeune fille s'était assise près de deux dames excessivement maigres, +et avait entamé avec elles une interminable conversation. + +Ce qui confondait Raymond et renversait toutes ses idées, c'était +l'isolement où restaient Mme de Maillefert et sa fille, dans leur +salon, au milieu de leurs hôtes. + +Pendant que les hommes graves se tenaient à l'écart, ruminant cette +nouvelle de la mission électorale de la duchesse, tandis que les +vieilles femmes pinçaient les lèvres et chuchotaient derrière leur +éventail, les jeunes ne songeaient qu'à employer le plus gaiement +possible cette nuit de fête qui venait rompre la monotonie de leur +existence. + +--C'est inouï, pensa Raymond, on dirait un bal de souscription, où +chacun est libre pour son argent. + +Pourtant il compta jusqu'à cinq jeunes messieurs qui vinrent s'incliner +devant Mlle Simone, lui demandant évidemment «l'honneur d'un +quadrille ou d'une polka». + +Mais Mlle Simone les refusait tous, et à ses gestes Raymond comprit +qu'elle donnait pour prétexte de ses refus une vive douleur au pied. + +Il est vrai que ni ces invitations ni la conversation des deux dames +maigres ne paraissaient occuper beaucoup la jeune fille. + +Son esprit était ailleurs. + +Ses beaux yeux ne se détachaient pas d'une certaine direction, et tour à +tour l'anxiété la plus poignante, la colère ou la douleur se peignaient +sur sa mobile physionomie. + +--Qu'est-ce donc qui l'intéresse ainsi? pensait Raymond. + +Il ne pouvait le voir de l'endroit où il était, encore qu'il se haussât +sur la pointe des pieds et tendît le cou de façon à se le démancher. + +Cela étant, il manœuvra de façon à découvrir un meilleur poste +d'observation, et il ne tarda pas à le trouver. + +C'était le salon de jeu, qui absorbait ainsi toutes les facultés de +Mlle Simone. + +--Ah! je comprends, se dit Raymond. + +Et, sans trop d'affectation, il se glissa dans ce salon. + +Le jeune duc de Maillefert, Philippe, était toujours à la table de jeu, +et aux contractions de sa figure fripée, il était aisé de deviner que la +mauvaise chance continuait à s'acharner après lui. + +C'est avec des mouvements nerveux qu'il maniait les cartes. Il les eût +déchirées certainement s'il ne se fût pas contenu, froissées et foulées +aux pieds. + +A tout instant de sourdes exclamations de rage lui échappaient. + +--C'est dégoûtant, parole d'honneur!... Perdre le point avec un pareil +jeu!... c'est fait pour moi!... Pas un atout en quinze cartes!... En +vérité, mon cher, vous avez trop de chance!... + +Son adversaire, aussi calme et aussi froid qu'il semblait fiévreux et +agité, était un homme dont toute la personne trahissait une intelligence +bornée, beaucoup de confiance en soi et un entêtement féroce. + +Son tour de donner venu, il battit les cartes méthodiquement, fit +couper, et... tourna le roi. + +--Le monarque! dit-il. Cela me fait cinq points; j'ai gagné. + +Et, allongeant tranquillement la main, il attira à lui l'or et les +billets placés devant Philippe. + +--Continuons-nous? demanda-t-il, tout en vérifiant son gain. + +Le jeune duc s'était levé brusquement. + +--En voilà assez! dit-il. Je perdrais ce soir jusqu'à ma dernière +chemise. Savez-vous, messieurs, que voici quinze mille francs que je +perds! C'est un assez joli denier. + +--Bast! qu'est-ce que quinze mille francs pour vous? objecta un +parieur. + +Raillait-il? Parlait-il sérieusement? + +Philippe le regarda fixement pour s'en assurer, et, comme il demeurait +impénétrable: + +--Eh bien! soit! encore un coup! dit-il vivement à son adversaire, sur +parole, en cinq points, quitte ou double. + +L'autre ne broncha pas. + +--Est-ce que vous refusez, insista le jeune duc, qui devint livide? +est-ce que la parole d'un Maillefert ne vous paraît pas valoir de +l'argent comptant?... + +Il parlait si haut qu'il n'était pas possible que Mlle Simone, de sa +place, ne l'entendît pas. + +Raymond la regarda. + +Elle était plus blanche que sa robe, ses mains tremblaient... + +--J'attends votre décision, monsieur, insista Philippe d'un ton presque +menaçant. + +L'autre gardait son flegme imperturbable. + +--La décision ne dépend pas de moi, répondit-il. + +--Que voulez-vous dire, monsieur? + +--Ceci: Je fais partie d'un cercle, c'est bien connu à Angers, dont tous +les membres se sont engagés par serment à ne jamais jouer qu'argent sur +table. L'article VII de nos statuts porte que celui de nous qui manquera +à sa parole sera passible d'une amende s'élevant au double de la somme +jouée... Ce serait donc une trentaine de mille francs qu'il m'en +coûterait pour avoir l'honneur de continuer votre partie... + +Le jeune duc de Maillefert semblait atterré... + +--Mais c'est une offense, cela, monsieur, balbutiait-il, c'est une +injure atroce... + +--Oh! pas le moins du monde... + +Un grand silence s'était fait dans le salon de jeu, silence que +rendaient plus lugubre le bourdonnement de la foule dans la galerie et +les joyeuses fanfares de l'orchestre. A toutes les tables environnantes +on avait cessé de jouer. + +On s'attendait visiblement à quelque violente altercation, lorsque +Mlle Simone parut... + +Pauvre généreuse fille! Dominant sa douleur, elle se contraignait à +sourire. + +Vivement elle prit le bras de Philippe, et, s'adressant aux personnes +qui l'entouraient: + +--Permettez-moi de vous enlever mon frère un instant, messieurs, +dit-elle. + +Et ils sortirent ensemble. + +--Vous avez sagement agi, dit alors un des parieurs à l'adversaire. + +--Oui, très sagement, ajouta un autre. Ce cher duc est charmant, quand +il parle de perdre sa dernière chemise. Il y a longtemps qu'elle est +perdue. C'est celle de sa sœur qu'il joue maintenant. + +Tout en écoutant, Raymond observait le frère et la sœur. + +Ils causèrent un instant à voix basse, puis la jeune fille s'éloigna, +laissant Philippe près des deux dames maigres. + +Lorsqu'elle reparut l'instant d'après, elle tenait un petit paquet +qu'elle lui glissa dans la main. + +Le jeune duc eut un frémissement de joie. + +--Merci!... murmura-t-il sans doute à l'oreille de sa sœur. + +Et, revenant s'asseoir en face de son flegmatique adversaire: + +--Maintenant, dit-il, en posant une liasse de billets de banque sur le +tapis, maintenant, monsieur, vous pouvez jouer sans trahir vos serments. +Faisons-nous, une dernière fois, en cinq points, quitte ou double?... + +L'homme impassible se troubla. + +--Mais... c'est de dix mille francs qu'il s'agit, fit-il. + +--Juste!... répondit Philippe. Total, si vous gagnez, vingt mille +francs. Après cela, je ne voudrais pas vous contraindre. Il vous répugne +peut-être d'exposer votre bénéfice... + +Les rieurs étaient passés du côté de M. de Maillefert. Ce que voyant, +l'autre: + +--A qui fera! dit-il. + +Bien qu'on joue beaucoup en Anjou, la partie était assez intéressée pour +émouvoir la galerie. Un cercle se forma autour de la table, si épais, +que de sa place, qu'elle avait reprise, Mlle Simone ne pouvait plus +rien voir. + +Ce fut à Philippe de donner le premier. + +Il eut le roi et la vole, et marqua trois points. + +--Vous commencez bien! grommela l'adversaire. + +Et, donnant à son tour, il donna à Philippe le roi et le point. + +--Vous avez gagné! prononça-t-il, en retirant de ses poches l'or et les +billets qu'il avait gagnés... + +Le jeune duc triomphait: + +--Voulez-vous continuer? disait-il. Moi, qui n'ai pas fait de serment, +je jouerai avec vous sur parole tant qu'il vous plaira. + +C'est avec la plus poignante anxiété que Raymond avait suivi cette +partie, dont les conséquences, il ne le sentait que trop, pouvaient être +terribles. + +Tout ce qu'il imaginait que pouvait, que devait souffrir Mlle Simone, +il le souffrit lui-même. + +Il se représentait l'atroce douleur de cette jeune fille si fière en +voyant l'outrage fait à ce nom de Maillefert qu'elle défendait, Dieu +sait à quel prix. + +Philippe avait été cruellement insulté. + +Sa parole jetée sur le tapis vert n'y avait pas été acceptée. + +Et tout ce qu'avait pu dire son adversaire des règlements du cercle dont +il faisait partie n'était évidemment qu'une pure fiction inventée pour +se garer de ces joueurs suspects qui empochent bravement quand ils +gagnent et qui, s'ils perdent, ne payent pas.. + +Voilà où en était le dernier duc de Maillefert. + +--Et certainement, pensait Raymond, il n'avait pas fallu moins que cette +abominable offense, pour décider Mlle Simone à donner à son frère de +quoi continuer à jouer. + +Tant que la partie demeura en suspens, tant qu'il vit les deux joueurs +se disputer avec acharnement ces saintes économies de la jeune fille, la +respiration lui manqua. + +Mais lorsqu'il entendit Philippe de Maillefert, qui avait déjà trois +points, annoncer le roi, quand il le vit abattre triomphalement son jeu +et montrer qu'il avait trois atouts majeurs, c'est-à-dire le point +sûr... oh! alors la joie lui monta au cerveau, enivrante autant que le +vin, et, bondissant jusqu'à Mlle Simone: + +--Il a gagné!... dit-il. + +Violemment, comme si elle eût été endormie, et qu'un coup de pistolet +eût été tiré à son oreille, Mlle Simone tressauta. + +--Monsieur! fit-elle. + +Mais quand ayant levé la tête ses yeux rencontrèrent les yeux de +Raymond, un nuage de pourpre s'étendit sur son visage, jusqu'à la racine +des cheveux, et, d'une voix faible, mais où vibrait toute son âme: + +--Merci, monsieur, murmura-t-elle, merci!... + +Les deux dames maigres, assises près de Mlle de Maillefert, ouvraient +des yeux immenses. + +Elles se demandaient quel était ce jeune homme d'un extérieur si +remarquable, qu'elles ne connaissaient cependant pas, elles qui +connaissaient tout le pays, qui parlait à Mlle Simone avec une si +éloquente émotion, et à qui elle répondait d'une voix balbutiante. + +--Et... continue-t-il de jouer? demanda la jeune fille. + +Raymond se pencha vers le salon de jeu. + +--Non, répondit-il. Je le vois, il est debout près de la fenêtre, il +plaisante avec des jeunes gens que je ne connais pas... + +Seulement, c'est d'une voix à peine intelligible qu'il prononça ces +derniers mots. + +Il venait de surprendre, arrêté sur lui, l'œil étincelant de +méchanceté des deux dames maigres, et sous ce regard comme sous une +douche glacée lui tombant sur le front, il recouvra son sang-froid. + +Il vit Mlle de Maillefert compromise, et sérieusement, cette fois, +par lui. + +Et, furieux de sa sottise, tourmenté de regrets, ne sachant comment +s'excuser et se retirer, ne sachant ni que dire ni que faire, il restait +devant la jeune fille, à demi-incliné, rouge, balbutiant... + +Jusqu'à ce qu'enfin une idée lui venant: + +--Daignez-vous, mademoiselle, demanda-t-il, me faire l'honneur de danser +avec moi le prochain quadrille?... + +Elle se leva à demi, et déjà Raymond lui présentait le bras, quand +soudain se rasseyant: + +--Excusez-moi, monsieur, répondit-elle, j'ai déjà refusé plusieurs fois +de danser, je me sens un peu souffrante... + +Raymond pâlit. + +--Je vous en prie!... insista-t-il. + +Si visible fut l'hésitation de la jeune fille, qu'une des dames maigres +crut pouvoir intervenir, en avançant sa tête chargée de plumes: + +--Vous êtes en vérité trop scrupuleuse, mon enfant, dit-elle. Vous +souffriez, tout à l'heure, vous avez refusé ces messieurs... quoi de +plus naturel?... Maintenant, vous vous sentez mieux, monsieur vous +invite et vous acceptez... quoi de plus simple? Eh! dansez donc, +croyez-moi, profitez de votre jeunesse!... + +Ce qu'il y avait de perfide dans cette phrase, Mlle Simone ne le +comprit pas, pas plus qu'elle ne surprit le sourire venimeux qui la +soulignait. + +Elle se leva donc, appuya sa main tremblante sur le bras de Raymond, et, +traversant la galerie, ils gagnèrent un des salons où on dansait... + +Ah! l'impitoyable M. de Boursonne eût bien ri de la contenance de son +«jeune ami». + +Raymond allait d'un pas de somnambule, de l'air d'un homme qui n'est pas +parfaitement sûr d'être bien éveillé. + +Il se demandait s'il n'était pas un fat ridicule, si l'instinctive +sympathie qu'il avait cru lire dans le doux regard de cette jeune fille +si fière existait réellement. + +Comment, ne s'étant jamais parlé, s'étaient-ils parfaitement compris? +Quelles mystérieuses affinités rapprochaient ainsi leurs âmes? +L'avait-elle donc deviné? Avait-elle deviné ce cœur qui ne battait +déjà plus que pour elle? + +Que n'eût-il pas donné pour avoir un instant la puissance de Dieu, pour +anéantir, par le seul acte de sa volonté, tous ces importuns dont il +fendait la foule odieuse, pour se trouver seul près de Mlle Simone, +tomber à ses pieds, lui dire de quelle admiration absolue et +respectueuse il l'admirait! + +Mais il n'avait pas la puissance de Dieu. + +L'orchestre jouait les premières mesures d'un quadrille, et il n'eut que +le temps de chercher une place et de s'inquiéter d'un vis-à-vis. Et ce +n'était pas tout encore. + +Il sentait peser sur lui il ne savait combien de regards enflammés de +curiosité, et il comprenait la nécessité de dominer son trouble, de +maîtriser ses pensées et d'adresser la parole à Mlle Simone. + +Hélas! son esprit ne lui fournissait rien, pas un mot, pas une de ces +phrases banales qui s'échangent entre deux figures, et qui sont comme la +fausse monnaie de l'esprit et de la galanterie, pas un de ces +compliments ineptes qu'il entendait couler comme de source de la bouche +en cœur des danseurs ses voisins... + +Peut-être Mlle de Maillefert souffrait-elle autant que lui, peut-être +se rendait-elle compte de son embarras. Toujours est-il qu'à la fin de +la seconde figure, elle lui demanda quelques renseignements sur les +travaux de M. de Boursonne. + +C'est avec l'empressement d'un homme en train de se noyer que Raymond +saisit cette branche. + +Et, tout en décrivant avec une extrême volubilité leurs plans et leurs +études: + +--Je me perds, pensait-il... Elle doit me juger stupide... Est-ce là ce +que je devrais lui dire!... O sensibilité idiote, maudite timidité!... + +Elle finit, cependant, cette interminable contredanse. + +Elle finit par un galop général, les deux orchestres jouant le même +quadrille, et les danseurs des deux salons se lançant et se mêlant dans +la grande galerie... + +C'est près de sa mère que Mlle Simone voulut être reconduite. + +La duchesse de Maillefert était à la même place, fort entourée pour le +moment et rouge de dépit; car M. de Boursonne, à force de questions +perfides et d'attaques sournoises, l'avait presque amenée à confesser le +but de son voyage. + +Apercevant sa fille au bras de Raymond: + +--Venez-vous donc de danser? lui demanda-t-elle d'un ton aigre. + +--Oui, ma mère. + +--Avec monsieur? + +--Oui. + +--Il me semblait vous avoir entendu dire à M. de Luxé que vous étiez +souffrante et que vous ne danseriez pas de la soirée. + +La jeune fille s'assit sans répondre, et Raymond allait peut-être +commettre la maladresse insigne de s'excuser, quand il sentit qu'on lui +frappait sur l'épaule. + +Il se retourna vivement et se trouva en face de M. de Boursonne. + +--Je suis rompu, lui dit le bonhomme; les bals, décidément, ne sont pas +mon fait. Allons chercher nos pardessus et filons... + +Raymond le suivit et sans trop de peine ils retrouvèrent la porte du +petit salon où ils s'étaient débarrassés de leurs effets. + +Seulement cette porte était fermée et on avait retiré la clef. + +--Eh bien! voilà qui est gracieux! gronda M. de Boursonne. + +Il essayait d'ouvrir, cependant, lorsqu'un vieux domestique sans livrée +accourut: + +--Que désirent ces messieurs? demanda-t-il. + +--Parbleu! nos paletots, qui sont là-dedans. + +Le domestique les examinait avec une attention étrange. + +--C'est par erreur, répondit-il enfin, qu'on a conduit ces messieurs +dans ce salon. Il dépend de l'appartement de miss Lydia Dodge, la +gouvernante anglaise de Mlle Simone, de sorte que... + +En toute autre occasion, M. de Boursonne n'eût point manqué de +s'informer de cette miss Lydia, dont il avait déjà ouï parler par maître +Béru. + +Mais en ce moment, il s'impatientait fort. + +--De sorte que, interrompit-il, nos vêtements sont sous la clef de la +gouvernante... + +--Oh! non certes, on les a retirés, et si ces messieurs veulent prendre +la peine de venir avec moi... + +[Illustration:--Vous mentez, dit-il à M. Bizet.] + +Ils prirent cette peine. + +Leurs vêtements avaient été soigneusement recueillis. Ils les +endossèrent, et l'instant d'après ils descendaient le perron du château +de Maillefert. + +Il était trois heures du matin. + +Les gens graves se retiraient. On voyait les lanternes de leurs voitures +glisser à travers les arbres le long de la route qui conduit à la levée +de la Loire et sur le pont de fil de fer. + +Les fanatiques seuls restaient, ceux qui dansent jusqu'à ce que la +dernière bougie ait fait éclater la dernière bobèche, jusqu'à ce que le +dernier musicien de l'orchestre s'endorme exténué sur son instrument. + +Ceux-là en prenaient à cœur-joie. + +Ils dansaient un cotillon, et on voyait leurs ombres tourbillonnantes +passer et repasser devant les fenêtres. + +Dans la cour, en attendant leurs maîtres, les valets dormaient autour de +leurs feux, à l'exception de trois ou quatre, qui, parfaitement ivres, +échangeaient des injures en attendant d'échanger des coups. + +Les lampions de l'avenue étaient éteints... A peine de-ci et de-là, dans +les branches, en apercevait-on un qui agonisait, jetant bien plus de +fumée que de lumière. + +--Et voilà comment finissent toutes les fêtes! observait +philosophiquement M. de Boursonne. Et on appelle cela s'amuser... + +Mais au moment de franchir la grille de la cour d'honneur, il s'approcha +d'un des réverbères, et, tirant de sa poche un vieux portefeuille, il +l'examina attentivement. + +--Parbleu!... fit-il. + +--Qu'est-ce, monsieur? interrogea Raymond. + +Mais, au lieu de répondre: + +--Aviez-vous laissé quelques paperasses dans la poche de votre +pardessus, mon cher Delorge? demanda le bonhomme. + +Raymond chercha. + +--Oui, répondit-il. + +--Quelles? + +--Deux ou trois vieilles lettres à mon adresse, et quelques cartes de +visite. + +--Alors, plus de doute, fit le vieil ingénieur. + +Et s'arrêtant court: + +--Que me répondriez-vous, reprit-il, si je vous disais que Mlle +Simone sait que sa discussion avec sa mère à été entendue? + +--Oh! monsieur... + +--Et entendue par nous, qui plus est, par vous Raymond Delorge, et par +moi le père Boursonne... + +--Si cela était, monsieur, j'en serais au désespoir... + +--Eh bien! désespérez-vous, mon cher, car rien n'est plus certain, +déclara le vieil ingénieur. + +Et, se remettant en marche, car il avait chaud et la nuit était fraîche: + +--Rien n'est plus certain, poursuivit-il, et je le prouve: 1º nos +pardessus ont été soigneusement retirés du petit salon; 2º mon +portefeuille a été ouvert, je m'en suis assuré; 3º un domestique montait +la garde non loin de la porte fermée, avec ordre de bien prendre notre +signalement... + +Tout cela était tellement probable qu'il n'y avait guère moyen d'en +douter. + +--Soit, interrompit Raymond, mais pourquoi serait-ce Mlle Simone qui +saurait notre indiscrétion, bien involontaire de ma part, et non pas +Mme de Maillefert, ou plutôt, pourquoi ne la connaîtraient-elles pas +toutes deux? + +M. de Boursonne hocha la tête. + +--Ici, répondit-il, je n'ai plus que des présomptions. Seulement, il est +de ces indices moraux qui valent des faits. Si Mme de Maillefert eût +su que nous possédions son secret, elle eût été avec nous plus +gracieuse, car elle eût eu peur de nous. Or, c'est à peine si elle a été +polie, cette chère duchesse... + +--Oui, c'est juste, murmurait Raymond, c'est très juste!... + +--Maintenant, reste à savoir comment a été avec vous Mlle Simone... +Je sais déjà qu'elle a dansé avec vous, après avoir refusé de danser +avec d'autres... + +--Ah! monsieur!... + +--Parfait, je suis fixé, dit en riant le vieil ingénieur. + +Et, redevenu grave tout à coup: + +--Cette noble duchesse, prononça-t-il d'une voix irritée, mériterait +qu'on rasât ses cheveux couleur de soleil, qu'on la vêtît d'un sarrau de +ratine grise et qu'on l'obligeât à soigner des galeux jusqu'à la fin de +ses jours. Son aimable fils mériterait qu'on l'embarquât sur quelque +long-courrier, avec recommandation au capitaine de lui faire connaître +les douceurs du chat à neuf queues... + +Puis plus bas: + +--Et si j'étais à votre place, ami Delorge, poursuivit-il, si j'avais +votre âge, si ma bonne étoile guidait sur mon chemin une jeune fille +telle que Mlle Simone... + +--Eh bien?... + +--Eh bien!... elle serait ma femme, envers et contre tous, quand il me +faudrait soulever des montagnes ou combler des abîmes; elle serait ma +femme ou ma vie serait perdue, brisée, finie... + +Il s'interrompit, honteux peut-être un peu de son enthousiasme, et +brusquement, sans vouloir entendre la réponse qui montait aux lèvres de +Raymond: + +--Mais nous voici arrivés, dit-il, et j'entends cet imbécile de Béru qui +vient nous ouvrir... Bonne nuit, dormez bien... Mais vous savez: Elle +serait ma femme!... + + + + +QUATRIÈME PARTIE + +LES MAILLEFERT + + + + +I + + +Il était tard lorsque Raymond Delorge se réveilla. + +C'était un dimanche, et il avait défendu à maître Béru, le bon hôtelier +du _Soleil levant_, d'entrer dans sa chambre, même pour lui annoncer le +déjeuner. + +Le temps était splendide. Un de ces radieux soleils de la Saint-Martin, +si beaux dans la vallée de la Loire, dissipait les dernières brumes et +dorait à l'horizon lointain la cime jaunie des grands arbres... + +Raymond ouvrit sa fenêtre, et l'air pur, à grands flots, s'engouffra +dans sa chambre... + +La grande rue des Rosiers était bruyante et animée. La grand'messe +venait de finir, et incessamment passaient des groupes de paysannes +coquettes, rouges et joufflues sous leur blanc bonnet de mousseline. + +Cependant, au lieu de se hâter de s'habiller, comme d'ordinaire, Raymond +s'affaissa dans un grand vieux fauteuil que l'aubergiste du _Soleil +levant_ avait fait venir de Saumur à son intention. + +Les dernières paroles de M. de Boursonne: «Elle serait ma femme», +retentissaient encore à son oreille, remplissaient sa pensée et +vibraient dans son âme. + +--Oui, se répétait-il, comme pour s'encourager, oui, il faut qu'elle +soit ma femme. + +C'est qu'il n'en était plus à batailler avec lui-même, à essayer de +s'abuser. Il aimait Mlle Simone de Maillefert. + +Il l'aimait de cet amour unique et absolu qui envahit l'être entier, qui +s'empare despotiquement de toutes les facultés, qui remplit l'existence, +et qui, selon qu'il est heureux ou malheureux, fait de celui qu'il +possède le plus fortuné ou le plus misérable des mortels. + +Mais elle, Mlle Simone, l'aimait-elle? l'aimerait-elle jamais?... + +Se rappelant son attitude lorsqu'il lui avait été présenté, ses rougeurs +soudaines, ses regards surpris, et comment, tout à coup, sans jamais +s'être parlé, ils s'étaient entendus: + +--Non, je ne lui suis pas indifférent, se disait-il, tressaillant +d'espérance. + +Mais presque aussitôt les observations de M. de Boursonne lui revenaient +à la mémoire: il songeait que Mlle de Maillefert avait dû savoir +qu'il avait pris sa défense, qu'il s'était battu pour elle avec M. +Bizet de Chenehutte, et alors: + +--Pauvre fou que je suis, murmurait-il, qui prends pour un intérêt +sérieux ce qui n'est que l'expression banale, à force d'être naturelle, +de la reconnaissance. + +Pourtant, comme il se sentait prêt à tout pour conquérir Mlle de +Maillefert, comme il se sentait de taille, selon l'expression de M. de +Boursonne, à aplanir des montagnes et à combler des abîmes, il +s'efforçait d'évaluer froidement ses chances de succès. + +Hélas!... elles lui paraissaient autant dire nulles. + +Même en admettant, et il n'osait l'admettre, que Mlle Simone l'aimât, +en était-il plus avancé? + +Il en savait précisément assez de l'existence des Maillefert pour être +persuadé que la duchesse et son fils s'opposeraient de tout leur pouvoir +et de toute leur énergie au mariage de Mlle Simone, non précisément +avec lui mais avec n'importe qui. + +Un mariage n'aurait-il pas ce résultat de les priver des revenus de la +malheureuse enfant, qui étaient désormais leur unique ressource? + +D'un autre côté, ignorait-il à quelle tâche écrasante Mlle Simone +avait voué sa vie? Et il l'estimait assez héroïque pour briser son +cœur plutôt que de renoncer à cette œuvre de veiller sur la maison +de Maillefert et de préserver de tout opprobre ce grand nom, sans cesse +compromis par les folles prodigalités de la duchesse et par les +insanités de M. Philippe... + +Et qui était-il, lui, Raymond Delorge, pour oser aspirer à la main de +cette jeune fille si belle, si noble et si riche?... + +Un obscur bourgeois, un pauvre petit ingénieur des ponts et chaussées, +sans autre avoir que les maigres émoluments de sa place. + +Et ce n'était pas tout. + +N'avait-il pas, de même que Mlle Simone, une tâche à remplir, et bien +autrement impérieuse et sacrée? Sa vie n'était-elle pas vouée à une +œuvre de justice et de vengeance, et d'avance sacrifiée?... + +Que dirait sa mère, si elle venait à apprendre son amour, ses +espérances, ses projets? + +Il lui semblait la voir se dresser en pied, austère comme le devoir, +rude comme la vérité, terrible comme le remords. + +--Honte sur vous, lui disait-elle, qui pouvez oublier votre père +assassiné!... Honte sur vous, dont le lâche cœur peut espérer le +bonheur alors que les assassins triomphent, alors que Maumussy et +Combelaine sont encore impunis!... + +Et, comme pour exaspérer la douleur de Raymond, sa conscience ne lui +montrait autour de lui que des exemples d'une indomptable ténacité. + +Sa mère, d'abord, Mme Cornevin, qui, après avoir eu cette énergie +d'élever cinq enfants, avait eu cette constance de se faire une +éducation à la hauteur de ses espérances. Et Léon Cornevin, dont on +avait brisé la carrière, mais non l'indomptable volonté. Et Jean encore, +qui, en ce moment même, ayant tout abandonné, patrie, amis, famille, +s'obstinait à la recherche de son père, à la poursuite de cette lettre +décisive que le général Delorge mourant avait dû confier à l'unique +témoin du crime, au loyal et malheureux Laurent Cornevin. + +Il n'était pas jusqu'à Me Roberjot, jusqu'au timide bonhomme +Ducoudray dont la conduite ne fût pour Raymond un cruel reproche. + +--Eh bien! oui, c'est vrai, se disait-il avec une sorte de rage, oui, ce +que je fais est indigne; mais je l'aime, ma raison se trouble, ma +volonté m'échappe, je ne m'appartiens plus, je ne suis plus moi... je +l'aime!... + +Mais l'excès même de son exaltation devait le ramener vite à une plus +saine appréciation de la réalité. Comprenant que, s'il restait plus +longtemps dans sa chambre, M. de Boursonne l'y viendrait relancer, il se +hâta de s'habiller et de descendre. + +Dans la grande salle du _Soleil levant_, le vieil ingénieur--pour +employer encore une de ses expressions--tenait ses assises +hebdomadaires. + +C'était sa coutume, depuis qu'il avait établi son quartier général aux +Rosiers. + +Tous les dimanches, à l'issue de la grand'messe, il envoyait maître Béru +lui racoler tout ce qu'il rencontrait sur la place de l'Église de +paysans des environs. + +Et il passait son après-midi à les questionner, avec un art et une +patience admirables, essayant de tirer d'eux les indications qu'il +supposait devoir servir l'immense travail dont il avait la direction. + +Il était en train d'écouter un des adjoints de Saint-Mathurin, lequel +avait eu ses meilleures terres ensablées, c'est-à-dire stérilisées pour +des années, à l'inondation de 1866, lorsqu'il aperçut Raymond qui +traversait le vestibule pour se rendre à la salle à manger. + +Aussitôt, il abandonna son adjoint et les sept ou huit paysans qui +l'entouraient, et s'élançant après son jeune ami: + +--Vous voilà donc, maître paresseux! s'écria-t-il... Savez-vous qu'il y +a plus d'une heure que j'ai déjeuné?... + +Mais si mauvaise que fût sa vue, il distingua l'altération des traits de +Raymond, et surpris et changeant de ton: + +--Saperjeu!... reprit-il; que vous arrive-t-il, mon cher?... + +--Rien, monsieur; je suis un peu fatigué. + +--Vous!... pour une pauvre nuit passée au bal, pour un innocent +quadrille et pour quatre ou cinq verres d'un punch inoffensif!... + +Raymond ne répondit pas, mais M. de Boursonne ne pouvait se méprendre à +la façon dont il hocha la tête. Aussi, se frappant le front: + +--J'y suis! s'écria-t-il. Mlle de Maillefert... + +L'entrée de maîtresse Béru, qui apportait à Raymond des œufs à la +coque dénichés de sa main le matin même, coupa la parole au bonhomme; +mais dès qu'elle se fut retirée: + +--Par ma foi, poursuivit-il, je ne comprends pas que le souvenir de la +plus charmante jeune fille que je connaisse puisse donner à un amoureux +cette mine funèbre. + +--Hélas!... soupira Raymond. + +--Vous avez découvert des obstacles?... + +--Insurmontables, oui, monsieur. + +Le vieil ingénieur haussa les épaules. + +--Voilà bien, grommela-t-il, les jeunes gens de notre époque, héros +aimables à qui il faut des sentiers fleuris, sablés de poudre d'or, et +qui s'assoient découragés à la première taupinière qu'ils rencontrent. + +--Monsieur... + +--Taisez-vous! Peut-être m'avoueriez-vous que vous n'aimez que les +entreprises faciles, et je vous prendrais en grippe. On ne gravit avec +honneur et plaisir, mon cher, que les montagnes réputées inaccessibles. +On est fier d'avoir atteint le sommet du mont Blanc, on ne se vante pas +d'avoir escaladé les buttes Montmartre. L'impossible, voilà le but qui +me tenterait, si j'avais votre âge. Tel que vous me voyez, je crois aux +miracles, j'en ai vu... et la sorcière qui les faisait est aux ordres de +tout le monde, elle s'appelle: la Volonté. + +Il s'exprimait en homme fort de ses convictions et qui a expérimenté ses +théories. Pourtant le visage de Raymond restait morne. + +--Que peut la plus indomptable volonté, murmura-t-il, quand on a tout +contre soi! Si vous saviez, monsieur.... + +Il était dans une de ces dispositions d'esprit où les plus chers secrets +montent de l'âme bouleversée jusqu'aux lèvres, et si le vieil ingénieur +l'eût voulu, il ne tenait qu'à lui de surprendre ce mystère qu'il avait +deviné dans le passé de son jeune compagnon. Mais il ne songeait alors +qu'à étudier le côté pratique--il disait le côté politique--des projets +de Raymond... + +--Le diable, mon cher, interrompit-il, c'est que, pendant que vous +dansiez avec la fille, j'ai cédé à la tentation, stupide, je le +reconnais, de tourmenter la mère, et que je l'ai tant agacée et +persiflée qu'elle doit m'en vouloir à la mort. Conclusion: ni vous ni +moi ne serons plus invités au château de Maillefert, et vous voilà +séparé de Mlle Simone. + +Il tira sept ou huit énormes bouffées de sa pipe, et du sein de l'épais +nuage de fumée dont il s'était enveloppé: + +--L'important, continua-t-il, est de faire notre paix. Comment? Voilà le +problème. Pour l'instant, il faut que je rejoigne mes campagnards qui +doivent s'impatienter, mais nous reprendrons cet entretien. De votre +côté, cherchez... + +Point n'était besoin de ce conseil pour que Raymond se mit l'esprit à la +torture. + +Resté seul, il finit de déjeuner en quelques bouchées, alluma un cigare +et sortit. + +C'était, se disait-il, pour profiter du beau soleil, qu'il sortait, pour +être libre, seul et plus maître de ses pensées. + +Seulement, le hasard--il a toujours de ces caprices, le hasard--le +conduisit de l'autre côté de la Loire, et lui fit prendre un petit +sentier qui le mena justement sur une hauteur d'où il dominait les +jardins de Maillefert et une partie du parc. + +De là, il apercevait distinctement, se promenant le long des terrasses +ou s'appuyant aux balustrades de marbre, les hôtes du château, les amis +que la duchesse avait amenés de Paris. + +Ils étaient une douzaine, hommes et femmes, et d'après leurs gestes, on +pouvait aisément imaginer qu'ils n'engendraient pas la mélancolie. + +Pour la première fois, Raymond sentit au cœur l'aiguillon de l'envie. + +Il envia ces jeunes messieurs qu'il apercevait, causant et riant. Mme +de Maillefert ne les haïssait pas, eux. Tandis que, lui, la porte du +château lui était peut-être à tout jamais fermée. Il avait droit à une +visite de politesse, ou, pour mieux dire, il la devait, mais lorsqu'il +se présenterait, quelque laquais insolent lui répondrait que madame la +duchesse n'était pas visible, il remettrait sa carte cornée, et tout +serait dit. + +Ce qui le consolait un peu, c'était l'absence de Mlle Simone. Il ne +la voyait pas dans le jardin. Où pouvait-elle être? + +Il se demandait comment le savoir, songeant vaguement à courir se poster +sur le passage de la jeune fille, lorsque, sans qu'il eût besoin de +questionner, il fut renseigné par deux paysans qui se croisèrent à dix +pas de lui, sur le chemin. + +Ils avaient leurs habits du dimanche, et l'un d'eux, celui qui tournait +le dos au château de Maillefert, semblait un peu gris. + +Apercevant l'autre: + +--Ohé! cria l'homme qui avait bu, te voilà, Bruneau! + +--Oui. + +--Où donc vas-tu, comme ça? + +--Au château. + +--Un dimanche! Tu ne trouveras pas la demoiselle. + +--Au contraire, c'est toujours le dimanche qu'elle donne rendez-vous au +monde, à ses fermiers et à ses métayers afin de ne les point déranger de +leurs travaux. + +--Et qu'y vas-tu faire, au château? + +--Porter de l'argent. + +L'homme gris ouvrit de grands yeux. + +--Je croyais, fit-il, que tu ne payais ton fermage qu'à Noël. + +--C'est vrai aussi. + +--Alors? + +--La demoiselle nous a fait prier, moi et deux ou trois autres, de lui +avancer la moitié du fermage... + +--Tiens! tiens!... Et tu consens à cela, toi? + +--Je fais mieux. Au lieu de la moitié que demandait la demoiselle, je +lui porte le tout. + +[Illustration:--Touché! s'écria l'intéressant jeune homme.] + +--Oh! oh! + +--C'est comme ça. Et si au lieu d'une année d'avance elle avait besoin +de deux, eh bien! on lui trouverait l'argent tout de même. + +--Et que dit de ça maîtresse Bruneau? + +--Maîtresse Bruneau dit que, s'il fallait aller chez le notaire +emprunter pour prêter à la demoiselle, on irait. Maîtresse Bruneau se +souvient qu'une nuit qu'elle était malade à ne pouvoir remuer ni bras ni +jambes, et que notre petite étouffait d'une angine, et que moi je +perdais la tête, la demoiselle est montée à cheval par une pluie +battante et est allée à Saumur chercher de la glace que le médecin avait +ordonnée. + +L'ivrogne, d'un air ironique, tira son chapeau. + +--Tu es une bonne pâte d'homme, toi, dit-il. + +--Je m'en vante. + +Et ils se séparèrent, chacun poursuivant sa route en sens contraire. + +--Qu'arrive-t-il, pensait alors Raymond, pour que Mlle de Maillefert +en soit réduite à demander des avances à ses fermiers? Quelle folie de +la duchesse a-t-elle à réparer? quelle nouvelle frasque de M. +Philippe?... + +Et il se représentait la malheureuse aux prises avec ces incurables +prodigues, harcelée, tiraillée, tour à tour suppliée et menacée, +condamnée à une lutte de tous les instants. + +Certes, il lui avait fallu une énergie de fer pour résister si +longtemps. Mais un jour ne viendrait-il pas où, brisée de cet atroce +combat, excédée, désespérée, vaincue, elle dirait à ce frère insensé et +à cette mère absurde: + +--Vous le voulez, soit! prenez tout, dépensez, dilapidez, jetez au vent, +et périsse après l'honneur de Maillefert... + +C'est avec des tressaillements d'une joie égoïste que Raymond songeait à +cette ruine possible de Mlle Simone. Ruinée, il la voyait plus près +de lui, et il pouvait avouer son amour sans être soupçonné d'une +honteuse spéculation. + +Telles étaient ses réflexions, tout en regagnant les Rosiers, quand, +arrivé au milieu du pont suspendu, il s'entendit appeler. Il se retourna +et se trouva nez à nez avec Savinien Bizet de Chenehutte, lequel +glorieusement portait le bras en écharpe. + +--Vous voici donc, mon cher Delorge, disait l'aimable jeune homme. Eh +bien! vous étiez au bal de Maillefert. Mes compliments sincères! On ne +parle que de vos succès. Vous avez paru et vous avez triomphé. Miracle! +La statue s'est animée, ses beaux yeux se sont abaissés tendrement sur +vous, elle a parlé, elle a dansé, elle a souri... Oh! je suis bien +informé! La duchesse, à ce qu'il paraît, faisait un nez d'une aune. + +--Je ne sais ce que vous voulez dire, dit froidement Raymond. + +Et du coin de l'œil il mesurait la hauteur du pont et la profondeur +de l'eau. Il lui fallait se tenir à quatre, pour ne pas saisir le sieur +Bizet et le lancer par-dessus le parapet. + +--Allons donc, poursuivait l'intéressant jeune homme, est-ce avec un ami +qu'on doit faire le discret? Car nous sommes amis. Deux hommes qui se +sont coupé la gorge sont liés pour la vie. Voyons, à quand le mariage? +Car il y a promesse de mariage. Ce qui de la part de toute autre jeune +fille serait insignifiant, est de la part de Mlle Simone une +déclaration... Elle ne peut plus se dédire... Ah! mon gaillard... + +--Salut!... interrompit brutalement Raymond. + +Et plantant là M. Bizet stupéfait et mécontent, il s'éloigna à grands +pas, comprenant que la colère allait l'emporter. + +Pourtant elles ne manquaient pas de vérité, les observations de M. Bizet +de Chenehutte. + +Dans les petits pays, où tout le monde se connaît, où chacun épie le +voisin avec la subtile et patiente curiosité du désœuvrement, il fait +bon mesurer ses démarches, peser ses paroles et surveiller jusqu'à ses +regards. + +Plus que toute autre, à la fête de Maillefert, Mlle Simone avait été +l'objet de l'attention tracassière des invités. + +On avait remarqué et noté qu'après avoir résisté aux instances de +plusieurs danseurs, elle avait accepté presque sans se faire prier +l'invitation de Raymond. On avait étudié le jeu de sa physionomie, +guetté l'expression de ses yeux. Enfin, le mécontentement de la duchesse +n'avait échappé à personne. Et de tous ces indices, soigneusement +recueillis, les gens tiraient les conclusions les plus diverses selon +qu'ils étaient des amis ou des ennemis des Maillefert. + +Encore bien que Raymond ne reconnût guère l'esprit du pays, il avait +comme une vague intuition de ce qui se passait, et il s'en irritait. Il +se disait que tous ces commérages seraient pour la duchesse une raison +de lui fermer plus sévèrement sa porte. + +C'était aussi l'avis de M. de Boursonne. + +--Très certainement, ajoutait-il, Mme de Maillefert n'ignorera pas +ces cancans, votre ami Bizet est pour cela un trop dur semeur de +nouvelles. + +Les poings de Raymond se crispaient. + +--Ah! ce Bizet, grondait-il, si je le tenais encore au bout de mon +épée... je le clouerais contre un arbre. + +Le vieil ingénieur fronçait ses sourcils. + +--Et vous auriez tort, prononça-t-il. Votre excellent ami Bizet n'est +qu'un sot, et comme en ce bas monde les sots sont en majorité, il ne +faut pas songer à les exterminer. Occupons-nous plutôt de trouver un +expédient pour faire notre paix avec le château. + +Mais ils n'en trouvèrent aucun, de toute la soirée qu'ils passèrent à +fumer, les pieds sur les chenets. Et la nuit, la conseillère divine, ne +leur envoya aucune inspiration. + +Raymond était donc fort triste, le lendemain, quand il se mit en route +avec M. de Boursonne pour gagner le terrain de leurs opérations. + +Ils exécutaient alors des sondages, un peu au-dessous des Tuffeaux, à un +endroit où la Loire se rapproche du coteau jusqu'à ne plus laisser entre +son cours et les carrières qu'une étroite prairie qu'inonde la moindre +crue, et un chemin défoncé par le passage continuel de charrettes +chargées. + +Leur matinée passa vite à commander et à suivre les manœuvres de leur +personnel, assez nombreux, de piqueurs et de bateliers. + +Et, vers les trois heures de l'après-midi, assis sur le revers du +profond fossé qui sépare la prairie du chemin, ils se reposaient un +moment après leur collation quotidienne, quand un de leurs conducteurs +s'écria: + +--Ah!... voilà Mme de Maillefert et sa société! + +Un même mouvement rapide mit sur pied Raymond et M. de Boursonne. + +Ils regardèrent. + +A cent mètres d'eux, à un endroit où le chemin tourne d'énormes blocs de +pierres moussues, sept ou huit personnes à cheval, jeunes femmes et +jeunes hommes, s'avançaient au petit pas. + +En avant, plus hardie que les autres, Raymond reconnut la duchesse de +Maillefert, la taille serrée dans une amazone de drap bleu, ayant sur la +tête un chapeau d'homme d'où s'échappaient, dans un savant désordre, les +flots de ses cheveux roux. + +Arrivée à cinq pas de Raymond et du vieil ingénieur, la duchesse arrêta +son cheval, s'inclina légèrement, et de son air le plus gracieux: + +--Je vous salue, messieurs, dit-elle. + +Puis, s'adressant à M. de Boursonne: + +--Je vous surprends dans l'exercice de vos fonctions, monsieur le baron, +ajouta-t-elle. + +En toute occasion, ce titre de baron faisait cabrer le vieil +ingénieur... mais pour cette fois, s'immolant aux intérêts de son «jeune +ami», il pavoisa son visage de son meilleur sourire, et gaîment: + +--Nous besognons de notre mieux, madame la duchesse, répondit-il. + +--Et notre belle vallée vous devra une éternelle reconnaissance, baron, +si vous parvenez à la mettre à l'abri des ravages de la Loire. + +--Nous faisons tout pour qu'il en soit ainsi, mon jeune et cher camarade +Delorge et moi. + +La réponse était calculée pour fournir à Raymond l'occasion de se mêler +à la conversation. Il ne songea pas à en profiter. Il ne remarquait, il +ne voyait qu'une chose, c'est que Mlle Simone n'était pas parmi les +personnes qui accompagnaient la duchesse, et qui, à son exemple, +s'étaient arrêtées. + +Par exemple, le jeune duc de Maillefert s'y trouvait, lui, vêtu d'une +jaquette gris clair, portant une chemise de couleur à grand col rabattu, +coiffé d'un de ces petits chapeaux de feutre à ruban bleu, que +l'empereur venait de mettre à la mode. Même, autour de son chapeau, +s'enroulait et palpitait à la brise un voile de gaze verte. + +Il s'approcha à son tour, et ricanant, selon sa coutume: + +--Ainsi, demanda-t-il à Raymond, c'est pour empêcher les inondations, ce +que vous faites là? + +--C'est du moins un travail préparatoire... + +--Très curieux! s'écria M. Philippe, excessivement curieux! + +Et enlevant son cheval, il lui fit franchir le fossé et se trouva dans +la prairie aux côtés de Raymond. + +A cheval, le jeune duc était encore plus disgracieux qu'à pied. Sa +poitrine paraissait plus creuse, son dos plus bombé. Mais, ainsi que +l'avait dit maître Béru, c'était un écuyer consommé, bien qu'il dût +surtout à ses chutes sa renommée de sportsman. Il semblait s'être fait +une spécialité de tomber, et se vantait d'avoir mesuré de son échine +toutes les pistes de France et de l'étranger. + +Il manœuvrait donc son cheval dans la prairie, et, le lorgnon à +l'œil, il examinait les instruments qui s'y trouvaient, les niveaux, +les jalons, les chaînes, les piquets, les sondes, demandant des +explications à Raymond, s'étonnant de tout, comme l'eût pu faire un +sauvage, et répétant toujours: + +--Très curieux, parole d'honneur! prodigieusement curieux! + +Pendant ce temps, Mme de Maillefert, entourée de ses hôtes, tenait M. +de Boursonne. + +--Vos travaux coûteront sans doute très cher, baron? disait-elle. + +--Beaucoup de millions, madame. + +Elle se tourna vers une jeune femme, très brune et très belle, qui +l'accompagnait, et d'un accent attendri: + +--Comment, prononça-t-elle, comment un pays ne chérirait-il pas un +gouvernement qui dépense tant d'argent pour assurer sa prospérité!... + +Le retour de M. Philippe, qui franchissait de nouveau le fossé, lui +épargna la fin de la phrase. + +--Parole d'honneur, ma mère, disait le jeune duc, il faudra revenir à +pied voir ces messieurs se servir de leurs instruments. Parole +d'honneur, on n'a pas idée de ça. + +--Nous reviendrons certainement, approuva la duchesse, mais j'espère +bien qu'avant nous aurons le plaisir de voir ces messieurs à +Maillefert... + +C'est à M. de Boursonne qu'elle parlait, mais c'est à Raymond qu'elle +adressait le plus provocant de ses sourires. + +--Tous les soirs, nous faisons un petit _bac_ de famille, ajouta M. +Philippe... + +La duchesse rassemblait son cheval. + +--Ainsi, c'est convenu, messieurs, dit-elle; nous vous attendons ce +soir... + +Et craignant peut-être un refus, elle rendit la main à son cheval qui +partit au galop, entraînant tous les autres. + +--Surtout, vous savez, criait le jeune duc, pas d'habit noir... + +Ils étaient loin déjà, que Raymond et M. de Boursonne restaient encore +en face l'un de l'autre, étourdis de surprise et se demandant la +signification de ce revirement si brusque. + +Était-il possible de l'attribuer au hasard, à un de ces caprices comme +il en passe dix par jour à travers les cerveaux fêlés, tels que celui de +la duchesse de Maillefert? + +Évidemment, non. + +Les moindres détails de cette scène rapide annonçaient la préméditation, +de même que les conduites pareilles de la mère et du fils trahissaient +un plan concerté. + +Il sautait aux yeux que Mme de Maillefert et le jeune duc +souhaitaient vivement un rapprochement, des relations, une certaine +intimité. + +Mais pourquoi? dans quel but? + +--Ils s'ennuient probablement beaucoup... hasarda Raymond. + +Le vieil ingénieur esquissa un geste ironique. + +--C'est-à-dire que, selon vous, reprit-il, ces nobles châtelains +compteraient sur nous pour les distraire, pour charmer par les agréments +de notre conversation leurs interminables soirées?... + +Mais il s'interrompit, et saisissant le bras de Raymond: + +--Regardez-moi dans le blanc des yeux, reprit-il. Comme cela, bien. +Maintenant, savez-vous l'idée qui me vient? C'est que Mme de +Maillefert songe à vous faire épouser sa fille. + +Tout le sang de Raymond afflua à son visage. + +--Votre raillerie est cruelle, monsieur, fit-il. + +--Je ne raille, sacrebleu, pas! + +--Alors, vous oubliez que la duchesse et son fils, vivant des revenus de +Mlle Simone, ne peuvent pas souhaiter qu'elle se marie. + +--Oui, je sais bien, ce serait leur ruine... en apparence, du moins. +Mais les apparences sont trompeuses parfois. C'est à examiner, à +creuser... Il faudra voir, et nous verrons; car nous acceptons +l'invitation, n'est-ce pas? + +Raymond secoua la tête. + +--Je ne sais trop... répondit-il. + +M. de Boursonne éclata de rire, et frappant sur l'épaule de son jeune +camarade: + +--Hypocrite, va! dit-il. + +Eh bien! non, Raymond disait vrai, il hésitait. Pareil à ces chasseurs +impressionnables qui vont se mettre à l'affût, et qui, au moment où le +gibier arrive sur eux, sont pris d'un éblouissement et ne tirent pas, +Raymond était de ces tempéraments nerveux à l'excès qui passent leur vie +à invoquer l'occasion, et qui se troublent et ne savent plus se décider +à la saisir si elle se présente. + +Pourtant, au dernier moment, après le dîner, sur les huit heures, quand +M. de Boursonne lui demanda: + +--Partons-nous? + +--Partons, répondit-il en se levant. + +C'est dans un salon du premier étage que se tenaient Mme de +Maillefert et ses hôtes. C'est là qu'un valet de pied conduisit M. de +Boursonne et Raymond dès qu'ils se présentèrent. + +A leur entrée, la duchesse se souleva à demi avec une exclamation de +plaisir et en battant des mains... + +--Vous voilà donc, déserteurs!... + +M. Philippe, lui, s'était élancé au-devant d'eux et leur serrait les +mains avec effusion, comme à deux amis qu'on revoit après une longue +absence. + +--C'est, sacrebleu, étrange! pensait M. de Boursonne. Qu'est-ce que +cette mauvaise comédie?... + +Raymond, lui, ne pensait à rien. + +Il venait d'apercevoir Mlle Simone, assise près de cette jeune dame, +si brune et si remarquablement belle, qu'il avait déjà vue, le tantôt, à +cheval aux côtés de la duchesse de Maillefert. + +Mais il sentit, en même temps, son cœur se serrer, en voyant de quel +air de stupeur immense le considérait Mlle Simone. + +Ah! certes, elle ne savait pas feindre, la pauvre enfant, et ses yeux si +beaux et son charmant visage étaient comme un livre ouvert où se +lisaient ses impressions et ses pensées. + +--Ainsi, elle ignorait l'invitation de sa mère, se disait tristement +Raymond. Ainsi, elle ne savait pas que je viendrais ce soir... + +Cependant, à l'exemple de M. de Boursonne, après avoir présenté ses +respects à la duchesse, il saluait les femmes qui se trouvaient dans le +salon, et trois jeunes messieurs, des amis de M. Philippe, lesquels +causaient et riaient près de la cheminée, sur laquelle était posée une +cave à liqueurs ouverte. + +Au piano, un jeune homme était assis et jouait,--un de ces pianistes +qu'on prend toujours pour des perruquiers, tant ils sont bien peignés et +fleurent bon la pommade, et qui tout l'été promènent de château en +château leur doigté supérieur et leurs airs inspirés, à la recherche de +la grande dame qui doit s'éprendre de leur génie et les enlever... + +Mais la musique n'était pas le faible du jeune duc de Maillefert. Aussi, +profitant bien vite de l'entrée de Raymond et de M. de Boursonne: + +--Très jolie, cette petite mélodie, dit-il au jeune pianiste; oui, +ravissante, parole d'honneur! Cependant, si vous voulez bien, nous en +resterons là pour ce soir, hein! n'est-ce pas?... + +Sans mot dire, avec la résignation douloureuse et fière du génie +méconnu, l'artiste ferma le piano et s'accouda contre la tablette. + +--Mesdames et messieurs, continuait M. Philippe, puisqu'il nous arrive +des «pontes», nous allons, si le cœur vous en dit, tailler un petit +_bac_, un _bac_ de famille, à la papa, pour n'en pas perdre +l'habitude... + +--Oh! pas de _bac_, interrompit une des amies de la duchesse, c'est un +jeu d'hommes, cela; il faut compter et je m'embrouille toujours... La +roulette, plutôt, comme l'autre soir... + +--Oui, la roulette, approuva une jeune femme. + +--C'est-à-dire que vous espérez encore me dépouiller, ricana M. +Philippe, mais n'importe!... + +Et sonnant: + +--La roulette! demanda-t-il au valet qui parut. + +Jamais idée ne sembla plus lumineuse à Raymond. + +Il lui semblait sentir tous les regards arrêtés sur lui avec une +expression de moquerie. Et il n'osait pas, lui, regarder Mlle +Simone, tremblant que son visage ne trahît ce qui se passait en lui. + +Le jeu allait être une planche de salut. + +Déjà les domestiques avaient apporté la roulette, c'est-à-dire ce +cylindre creux qui ressemble à un cadran, et où on fait mouvoir la bille +qui décide des coups, puis un grand tapis où étaient dessinés des +casiers et des chiffres. + +Les préparatifs terminés: + +--En place, en place! s'écria M. Philippe; nous gaspillons un temps +précieux, comme disait ce pauvre baron Trigault. + +Tout le monde avait pris place autour de la table, à l'exception du seul +M. de Boursonne. + +--Eh bien! baron, lui dit gracieusement la duchesse, est-ce que vous ne +jouez pas? + +--Jamais, madame. + +--Très curieux, parole d'honneur! fit M. Philippe. Et pourquoi cela, +s'il vous plaît?... + +--Parce que j'ai peur de perdre. + +L'aveu parut cynique. + +--Croyez-vous donc que nous jouons pour gagner? demanda la duchesse. + +--Dame!... oui, répondit le bonhomme, avec ce flegme qui faisait la +force de sa plaisanterie. + +M. Philippe, qui avait déclaré qu'il tiendrait la banque jusqu'à son +dernier louis, alignait devant sa place des piles de pièces de vingt et +de dix francs. + +--Ces discours ne sont pas sérieux, dit-il. + +Et imitant avec une perfection qui trahissait une longue étude, la voix +monotone et glapissante des croupiers d'outre-Rhin: + +--Faites vos jeux, mesdames et messieurs, reprit-il; faites vos jeux!... + +Le hasard, aidé, à ce qu'il parut à M. de Boursonne, par Mme de +Maillefert, avait placé Raymond entre Mlle Simone et cette dame brune +qui avait de si beaux yeux. + +Le vieil ingénieur crut aussi remarquer, lorsque la jeune fille prit +place à la roulette, quelques regards surpris et aussi des sourires +significatifs. + +Puis, comme ni Mlle Simone ni Raymond n'avaient la moindre idée du +jeu, la dame brune, obligeamment, se penchait vers eux pour les aider de +ses conseils... + +--Les jeux sont faits? glapit M. Philippe; rien ne va plus?... + +Et il poussa le ressort qui mettait la bille en mouvement. + +--Vous n'avez donc jamais joué à la roulette, monsieur? demanda la dame +brune à Raymond. + +--Jamais, madame. + +La bille s'arrêta. + +--Sept, rouge, impair, manque!... + +[Illustration: Dans la pièce voisine une discussion éclatait.] + +Mlle Simone, la dame brune et Raymond avaient perdu. + +--Vous êtes une détestable conseillère, duchesse, dit M. Philippe à la +dame brune. + +Ainsi, cette dame si jolie, près de qui se trouvait Raymond, était une +duchesse. Mais que lui importait! Toute sa préoccupation était +d'adresser la parole à Mlle Simone. Il le voulait de toute la force +de sa volonté, et pourtant ne le pouvait pas. Que lui dire? Une +banalité? Il se fût coupé la langue plutôt. Mais alors quoi? Son +supplice du bal recommençait. + +Et pour comble, il croyait reconnaître que Mlle Simone souhaitait lui +parler, qu'elle avait quelque chose à lui dire. A plusieurs reprises, se +retournant l'un vers l'autre, leurs yeux se rencontrèrent, et une même +rougeur empourpra leurs joues. + +--Vingt-huit, noire, pair, gagne!... glapissait M. Philippe. + +Raymond perdait toujours. Il s'en souciait bien, vraiment! + +Autour de la table, tout le monde causait et riait. La bouche en +cœur, et d'un air content de soi, les amis du jeune duc disaient des +choses stupides. Raymond les trouvait admirables, il eût donné un an de +sa vie pour en pouvoir dire autant. + +--Mon voisinage ne vous porte décidément pas bonheur, monsieur, murmura +la jolie dame brune. + +Il s'inclina gauchement, ne trouvant rien à répondre, rien de rien... + +--Je suis donc un être absolument stupide, pensait-il avec une rage +concentrée, un idiot, un goîtreux!... + +--Allons, messieurs, allons, mesdames, disait le jeune duc, qui était en +veine, échauffons-nous un peu, s'il vous plaît... + +La rouge sortit, la jolie dame brune perdit quinze louis. + +--Décidément, madame la duchesse, lui dit un jeune homme, vous allez +vous décaver, et il va falloir écrire à M. de Maumussy qu'il vous envoie +de l'argent... + +A ce nom, éclatant là, tout à coup, comme un obus, Raymond eut un +éblouissement... Était-ce possible! + +Cette femme, près de lui, était-elle vraiment la duchesse de +Maumussy!... + +--Oh! fit une jeune dame, le duc de Maumussy n'est pas comme certains +maris de ma connaissance, il n'attend pas que sa femme lui demande de +l'argent, lui!... + +Ainsi, plus de doute. + +--Tous les jeux sont faits! continuait M. Philippe. Rien ne va plus... + +Mais Raymond ne voyait ni n'entendait plus rien, le vertige s'emparait +de son cerveau, et c'est mû par un pur instinct machinal qu'il lançait +ses mises au hasard... + +--La chance vous poursuit, monsieur, lui dit la jolie dame brune, la +duchesse de Maumussy. Voulez-vous nous associer?... + +--Nous associer!... s'écria le malheureux avec un mouvement d'horreur... + +Et se maîtrisant tant bien que mal: + +--Assurément, ajouta-t-il d'une voix défaillante, avec plaisir, avec +bonheur... + +Il n'avait plus qu'une idée, fuir, fuir... Ah! s'il eût su comment se +retirer sans scandale!... + +Heureusement, M. de Boursonne, qui le surveillait, avait, comme tout le +monde, sans doute, aperçu son trouble affreux. + +Et lorsqu'à dix heures on servit du thé et des rafraîchissements: + +--Allons, mon cher Delorge, dit le vieil ingénieur, il faut nous +retirer... + +La duchesse de Maillefert voulut le retenir, mais il prétexta un travail +urgent, promit de revenir et enfin sortit, entraînant Raymond. + +Puis, une fois dehors: + +--Malheureux, que se passe-t-il? demanda l'excellent homme. Votre bras +tremble sur le mien... + +--Ah! monsieur, ne m'interrogez pas, je vous en prie... + +Jusqu'au _Soleil levant_, ils n'échangèrent plus une parole. + +Maître Béru les attendait, et apercevant Raymond: + +--Monsieur, juste comme vous sortiez, le facteur a apporté pour vous +deux lettres de Paris... Les voici. + +C'est à peine si d'une voix défaillante il eut la force de +balbutier:--Merci!... + +Après quoi ayant pris ses lettres des mains de l'aubergiste, sans même +songer à saluer M. de Boursonne, il gagna l'escalier. + +Maître Béru lui-même fut frappé de ces circonstances. + +--Qu'a donc M. Delorge? demanda-t-il au vieil ingénieur, qui allumait sa +pipe au feu mourant de la cuisine. + +--Rien, absolument, répondit le digne homme. + +Mais en lui-même et tout en montant à sa chambre: + +--En voici bien d'une autre! grommelait-il. Que diable s'est-il passé +entre mon étourneau et Mlle de Maillefert?... + +Car il ne voyait que Mlle Simone pour avoir jeté Raymond dans un tel +désordre. + +--Et cependant, songeait-il, son autre voisine, cette duchesse de +Maumussy est bien jolie, et elle le regardait avec des yeux bien doux... +Et lui, à un moment lui a répondu d'une façon étrange!... + +Sa pipe était finie, et il en secouait les cendres en frappant le +fourneau contre son ongle. + +--Peut-être n'y a-t-il rien, ruminait-il encore. Ce sacré Delorge est +nerveux comme une petite maîtresse. Peut-être dort-il déjà... + + + + +II + + +Non, Raymond ne dormait pas... + +A peine arrivé à sa chambre, il s'était affaissé sur un fauteuil, et il +s'efforçait de recueillir ses idées. + +--Que je suis faible, murmurait-il, que je suis lâche!... + +Pauvre garçon!... Il n'était ni faible ni lâche, il était victime d'une +situation qu'il n'avait pas faite, d'un passé qu'il traînait comme un +prisonnier sa chaîne. + +Mme Delorge, cette femme d'une énergie antique, n'avait pas senti +qu'il est impossible d'enfermer un homme dans une idée unique, si vaste +que soit cette idée. + +Elle n'avait pas compris que, si sa vie était finie, la vie de son fils +commençait; que si tout était mort en elle, tout en lui était à naître. + +Elle ne s'était pas dit qu'en lui imposant une tâche surhumaine elle +l'exposait à maudire cette tâche le jour où une grande passion mettrait +aux prises dans son âme bouleversée l'intérêt de son amour et ce qu'il +estimait être un devoir sacré. + +--Oh! non, se disait-il, je n'oublie pas que mon père a été lâchement +assassiné! Non, je ne saurais oublier que les assassins sont restés +impunis!... C'est avec joie que je donnerais ma vie pour que justice fût +rendue!... Mais dépend-il de moi d'aimer ou de n'aimer pas Mlle +Simone, et me faut-il renoncer à la voir parce que Mme de Maumussy +est au château de Maillefert?... En quoi Mme de Maumussy est-elle +coupable, elle que l'on dit mariée contre son gré à ce misérable +aventurier! + +Il tournait, en même temps, et retournait entre ses mains les lettres +qu'il venait de recevoir. + +Il avait reconnu l'écriture des adresses. + +L'une était de sa mère, l'autre de Me Roberjot. + +Et il hésitait à les ouvrir, redoutant d'y trouver la condamnation sans +appel des espérances auxquelles il essayait de se raccrocher. + +--Pourtant, il le faut!... fit-il. + +Et d'un mouvement fiévreux, décachetant la lettre de Mme Delorge, il +lut: + + + «Cher Raymond, + + «L'heure maintenant est proche, de notre revanche, quelque chose me + le dit. Tous nos amis, depuis M. Ducoudray jusqu'à Me Roberjot, + le croient. + + «Ce qui me prouve que l'empire se sent menacé, c'est que d'anciens + amis de ton père, qui l'avaient renié, qui semblaient avoir oublié + notre existence, sont venus me rendre visite. + + «Tout Paris s'entretient d'un procès horriblement scandaleux + qu'intenterait à M. de Maumussy la famille de sa femme. + + «On m'affirme aussi que M. de Combelaine, plus ruiné que jamais, a + été sur le point d'épouser l'indigne sœur de Mme Cornevin, + Mme Flora Misri, et qu'au dernier moment le mariage a manqué + pour des raisons honteuses. + + «Raymond, mon fils bien-aimé, souviens-toi de ton père... Tiens-toi + libre de tout engagement et prêt à agir au premier signal. + + «Ta sœur Pauline et moi, t'embrassons de toute notre âme... + + «ÉLISABETH DELORGE.» + + + +--Prêt!... libre de tout engagement!... murmura Raymond avec un rire +amer. Voilà vingt ans que je vis ainsi!... + +Et il ouvrit la lettre de Me Roberjot. + + «Je n'ai qu'une minute, lui écrivait le député de l'opposition, + juste le temps de copier, pour Léon Cornevin et pour vous, une + lettre que je reçois de notre ami Jean. + + «Lisez, et vous verrez si le brave garçon perd son temps.» + +Jean écrivait: + + + «Mes chers amis, + + «Après la plus pénible des traversées, pendant laquelle nous + périssions sans le secours d'un clipper anglais, me voici enfin en + Australie. + + «C'est avant-hier, dimanche, que j'ai pris pied à Melbourne, la + capitale du pays de l'or. + + «Dès le lendemain, je me mettais en quête de l'homme avec qui mon + père a quitté le Chili, M. Pécheira, le fils du contrebandier de + Talcahuana. + + «Je trouvai sans peine sa demeure, car il est un des négociants + considérables de Melbourne. Malheureusement, il est en tournée aux + mines, et l'employé qui le remplace n'a pu me fixer l'époque de son + retour. + + «Mais cet employé, qui connaît M. Pécheira depuis longtemps, m'a + dit que lors de ses débuts en Australie, il avait un associé, un + Français nommé Boutin. + + «Que ce Boutin soit Laurent Cornevin, mon père, c'est ce qui ne + fait pas pour moi l'ombre d'un doute. Que M. Pécheira puisse + m'apprendre ce qu'il est devenu, c'est ce qui me paraît certain. + + «Donc, malgré les anxiétés de l'attente, je suis heureux, quelque + chose me dit que je touche au but. + + «Nos aïeux, lorsqu'ils se vouaient à une œuvre difficile, + s'imposaient jusqu'à son accomplissement quelque rude pénitence, + qui était un perpétuel stimulant. Moi, j'ai juré de ne pas + reprendre mon pinceau avant d'être arrivé jusqu'à mon père, avant + de l'avoir serré dans mes bras s'il est vivant encore, avant + d'avoir prié sur sa tombe s'il est mort... + + «Bon espoir donc, mes chers amis, et peut-être... à bientôt + + JEAN CORNEVIN.» + + + +C'est avec un douloureux accablement que Raymond laissa échapper cette +lettre. + +--Si je ne suis pas fou, murmurait-il, s'il me reste encore quelque +courage, je ne retournerai plus au château de Maillefert. + +Il était, hélas! de ces infortunés que leur imagination cruelle cloue +sur des calvaires chimériques, dont la pensée devance les événements, et +qui souffrent plus affreusement peut-être des catastrophes qu'ils +prévoient que des malheurs réels. + +Au matin d'une nuit passée tout entière à se débattre dans les angoisses +de la passion, sa résolution était prise. + +--Je ne chercherai pas à revoir Mlle Simone, dussé-je en mourir!... + +Aussi, lorsqu'il descendit pour déjeuner, soutenu par l'exaltation du +sacrifice et par cette amère satisfaction qu'on éprouve à dompter une +souffrance atroce, s'était-il composé une contenance dégagée et un +visage souriant. + +Il s'attendait à mille et mille questions, à de vives attaques, à des +plaisanteries... A sa grande surprise, M. de Boursonne ne l'interrogea +pas. + +Son attitude, qu'il croyait impénétrable, était démentie par l'égarement +de ses yeux, par la violence convulsive de ses gestes. + +Croyant abuser M. de Boursonne, il l'avait éclairé. + +--Il est évident, s'était dit cet observateur si perspicace, qu'il ne +s'agit pas, comme je le supposais, d'une simple amourette. Quelque chose +de grave se passe. + +Mais c'est précisément parce que telle était sa conviction qu'il se +garda bien de revenir sur les événements de la veille. + +D'y revenir directement, du moins. + +Car il sentait bien chez Raymond une ferme résolution de garder ses +secrets. + +Seulement, il n'était pas une de ses phrases qui ne fût combinée de +façon à amener son «jeune ami» à se découvrir. + +Et lorsque, par exemple, il se mit à parler de l'achèvement prochain de +ses études entre Tours et les Ponts-de-Cé, c'était pour arriver à dire +qu'il faudrait bientôt quitter les Rosiers et aller planter plus loin, +dans quelque village de la Loire-Inférieure, le quartier général. + +Mais au lieu de la tristesse qu'il s'attendait à voir assombrir le +visage de Raymond, à cette perspective d'un départ prochain, il n'y lut +que de la joie. + +--Ah! que ne partons-nous demain! s'écria le pauvre garçon, d'un accent +dont il n'y avait pas à suspecter la sincérité. + +Et c'était bien le cri de son âme. Entre Mlle Simone et lui, il eût +voulu des obstacles matériels, l'Océan, de ces distances qu'on ne +saurait franchir et qui annihilent le danger d'un moment de faiblesse. + +--C'est, sacrebleu! à n'y rien comprendre, pensait M. de Boursonne. + +Ce n'était pas, il faut le dire, une curiosité banale qui inspirait au +vieil ingénieur ce grand désir de pénétrer le secret de Raymond. + +Il le connaissait si inexpérimenté de la vie, si loyal et pour cela si +disposé à croire à la loyauté des autres, qu'il voyait en lui une de ces +dupes privilégiées de tous les intrigants, un de ces naïfs qui tombent +dans tous les pièges qu'on tend à leur candide honnêteté. + +--Tandis que s'il se confiait à moi, pensait le bonhomme, s'il se +laissait guider par mon expérience comme un aveugle par son chien, il se +tirerait de toutes les intrigues. Mais va-t'en voir, s'ils viennent!... +Mon orgueilleux se couperait la langue avant de rien dire à son vieux +chef. + +Cette idée l'agaçait si fort qu'il déjeuna en moins de rien, qu'il se +brûla le palais en avalant son café, et qu'il se trouva prêt avant +l'arrivée de ses piqueurs. + +C'est donc avec tous les indices d'une humeur massacrante que, ayant +allumé sa pipe, il alla s'asseoir sur un des bancs de pierre qui +décoraient la façade du _Soleil levant_, à côté de maîtresse Béru, +laquelle, les mains croisées sur son large abdomen, humait la brise +tiède d'un des derniers beaux jours. + +--Positivement, disait-il à Raymond qui l'avait suivi, je suis trop +facile et trop bon, nos hommes en abusent. Voilà que c'est moi, +maintenant, qui suis à leurs ordres... + +--D'ordinaire, monsieur, hasarda Raymond, nous ne sommes pas prêts si +tôt... + +--C'est-à-dire que je radote, n'est-ce pas? C'est possible. Seulement, +comme je suis le maître, il faudra m'obéir tout de même. Et, à partir de +demain, tout le monde devra être ici à m'attendre dès huit heures du +matin!... + +De temps à autre, M. de Boursonne rendait comme cela des décrets +terribles, bientôt abrogés par la très réelle bonté que dissimulait son +caractère bourru. + +Et il ruminait à l'adresse des délinquants une apostrophe comminatoire, +lorsque parut au bout de la grande rue, arrivant au trot allongé d'un +magnifique cheval, un domestique à la livrée de Maillefert. + +Il n'en fallait pas plus pour dissiper les humeurs noires du bonhomme. + +--Gageons, dit-il à Raymond, que c'est à nous qu'en veut ce superbe +gaillard à bottes à revers. + +Il ne se trompait pas. + +Arrivé à la porte du _Soleil levant_, le domestique arrêta court son +cheval, et saluant maîtresse Béru: + +--M. Delorge? demanda-t-il. + +Raymond s'avança. + +--C'est moi, dit-il. + +Lestement, en valet bien appris, le domestique mit pied à terre, et +tirant de sa ceinture un pli assez volumineux: + +--Voilà, dit-il, ce que je suis chargé de remettre à monsieur... + +Comme de raison, M. de Boursonne s'était approché. + +--Y a-t-il une réponse? interrogea-t-il. + +--Non, monsieur, répondit le domestique, déjà remis en selle, et qui +ayant salué repartit au grand trot. + +Raymond, lui, considérait d'un œil hagard ce pli que scellait un +large cachet de cire parfumée constellée de paillettes d'or. On eût dit +qu'il avait peur. + +Enfin, il se décida, il brisa l'enveloppe, et en même temps qu'une +lettre des billets de banque s'en échappèrent. + +--Ah! par exemple!... ne put s'empêcher de s'exclamer le vieil +ingénieur. + +La lettre, écrite d'une écriture menue, sur un épais papier armorié, +Raymond la lut d'un coup d'œil: + + + «Monsieur, + + «Vous êtes parti hier soir si précipitamment, que nous n'avons pas + réglé nos comptes. Nous étions associés, cependant. Après votre + départ, j'ai continué de jouer, pensant que vous ne m'en voudriez + pas trop si je perdais le fonds social. Mais, bien loin de perdre, + selon mon habitude, j'ai été favorisée d'un bonheur insolent. Je + _nous_ ai gagné deux mille huit cents francs et je vous envoie + votre part. + + «Vous voyez que notre association nous a porté bonheur. + + «DUCHESSE DE MAUMUSSY.» + + + +Raymond était devenu livide. + +--Oh!... bégaya-t-il. Oh!... + +Et, dans un transport de rage, froissant entre ses mains crispées +l'enveloppe, la lettre et les billets de banque, il allait les lacérer, +quand une réflexion soudaine traversant son esprit: + +--Maîtresse Béru!... fit-il d'une voix rauque. + +--Monsieur? + +--Votre curé est un brave homme, n'est-ce pas? + +--Oh! le meilleur et le plus excellent qui soit au monde, monsieur, +charitable comme il n'en est pas, n'ayant rien à lui, se dépouillant +pour les pauvres, donnant jusqu'à son linge, jusqu'à ses chemises... + +--Eh bien! maîtresse Béru, portez-lui cela pour ses pauvres... + +Et jetant dans le tablier de la digne femme la lettre et les billets, il +rentra dans l'auberge... + +Jamais ébahissement ne se vit plus immense que celui de la maîtresse du +_Soleil levant_; jamais regards ne se virent plus comiquement anxieux +que ceux qu'elle promenait des billets de banque à M. de Boursonne. + +A la fin: + +--Je suppose, balbutia-t-elle, que M. Delorge a voulu plaisanter. + +Pour être moins évidente, la stupeur du vieil ingénieur n'était pas +moins grande que celle de la brave femme. + +--Je ne pense pas, répondit-il. + +--Une somme si forte!... Jamais je n'oserai la porter à M. le curé. + +--Alors attendez que M. Delorge vous confirme ses intentions. Mais +avant!... vous permettez, n'est-ce pas? + +Et ce disant, M. de Boursonne s'emparait prestement de l'enveloppe et de +la lettre, ne laissant plus que les billets de banque dans le tablier de +maîtresse Béru. + +--Ah! çà, morbleu! grommelait-il, est-ce que je vais être obligé de +retenir une cellule à Charenton pour mon étourneau? Qu'est-ce que cette +histoire d'argent, à présent?... + +La lettre qu'il tenait lui eût, pensait-il, tout expliqué, et +certainement il eût donné bonne chose pour en connaître le contenu. +Mais si ardente, si exaspérée que fût sa curiosité, l'idée ne lui vint +même pas de la lire. + +[Illustration: Il attira à lui l'or et les billets.] + +Courant, au contraire, après Raymond, il le trouva dans la salle à +manger, affaissé sur une chaise, blême, et en train de vider une carafe +d'eau. + +--Mâtin! lui dit-il, vous êtes généreux, vous!... + +--Monsieur, répondit le jeune homme, cet argent me brûlait les mains, je +lui donne la seule destination qu'il puisse avoir. + +Le bonhomme eut un geste équivoque. + +--Soit! dit-il. Seulement, étourdi que vous êtes, en même temps que les +billets de banque, vous aviez jeté la lettre à maîtresse Béru... + +--Eh! qu'importe!... + +--Il importe que c'était la jeter en pâture à l'impitoyable curiosité de +tous les oisifs du bourg. Heureusement que je veillais, je l'ai reprise. + +--Ce n'était en vérité pas la peine, monsieur, tout le monde pouvait, +tout le monde peut la lire... + +M. de Boursonne ne se le fit pas dire deux fois. + +Avec la plus curieuse attention, et comme s'il eût pesé la valeur de +chaque expression, il lut et relut ce billet au moins singulier. + +--Eh! eh! fit-il avec un petit rire moqueur, je connais plus d'un fat à +qui un poulet de ce parfum donnerait de drôles d'idées... + +--Monsieur!... + +--D'autant qu'elle est tout bonnement adorable, cette duchesse de +Maumussy, avec ses grands yeux noirs si doux par moments, et d'autres +fois si pleins de flammes... + +Raymond s'était dressé. + +--Ne me parlez jamais de cette femme, monsieur, s'écria-t-il. + +--Oh!... + +--Elle me fait horreur. + +--Peste!... vous êtes dégoûté, mon cher... + +--Oui, horreur! répéta Raymond avec un accent terrible, elle me fait +horreur!... Déjà c'est pour moi un irréparable malheur de l'avoir +rencontrée, et je sens, et quelque chose me dit qu'elle me sera fatale +un jour!... + +M. de Boursonne se tut, gardant, contre son habitude, le secret de ses +impressions et de ses conjectures. + +Aussi bien, les piqueurs étaient arrivés et, à leur tour, ils +attendaient. + +--Partons, dit-il brusquement, nous n'avons que trop de temps perdu à +rattraper. + +Et il se mit en route, mais non si vite qu'il n'entendît Raymond +recommander à maîtresse Béru de porter l'argent qu'il lui avait donné à +son curé. + +Si important que fût ce jour-là le travail du vieil ingénieur, tous ces +événements lui trottaient obstinément par la cervelle, et s'il n'en +soufflait mot, c'est qu'il avait ses projets pour le soir. + +En conséquence, le dîner achevé: + +--Allons-nous à Maillefert? demanda-t-il. + +--Je me sens un peu souffrant, monsieur, répondit Raymond. + +--C'est que, ma foi! j'irais volontiers, les distractions sont rares +dans ce pays. + +--Il me serait impossible de vous suivre... + +--Remettons donc la partie à demain, mon cher... + +Raymond jugea qu'une explication était inévitable, et que mieux valait +en finir tout de suite. + +--Demain, monsieur, dit-il, pas plus qu'aujourd'hui, je ne serai en état +de vous accompagner. + +--Diable! c'est un parti pris, alors. + +Le jeune homme garda un morne silence. + +--Sacrebleu! insista M. de Boursonne, ce n'est pas après avoir gagné une +assez forte somme, qu'on renonce à aller dans une maison. Que +pensera-t-on de vous!... + +--Tout ce qu'on voudra, répondit l'infortuné, de l'accent de la plus +glaciale indifférence, cela m'est bien égal. + +Mais M. de Boursonne était décidé à le pousser dans ses derniers +retranchements. + +--Et Mlle Simone! insista-t-il. + +Raymond pâlit. + +--En vérité, monsieur, fit-il, d'une voix à peine distincte, je ne sais +quel plaisir vous pouvez prendre à me torturer ainsi... + +--Bonsoir, donc, fit brutalement le vieil ingénieur. + +Et il sortit; le reproche de Raymond lui pesait. + +--La peste étouffe l'animal entêté!... grondait-il. Comme si ce n'était +pas pour son bien, ce que j'en fais. Mais, tête-Dieu! je n'en aurai pas +le démenti, et nous verrons bien si les gens de Maillefert seront aussi +discrets que lui!... + +Cinq minutes après, ayant rajusté sa toilette, il montait à grandes +enjambées l'avenue du château. + +Comme la veille, Mme de Maillefert se tenait dans le salon du premier +étage, mais ses hôtes étaient moins nombreux. Plusieurs étaient partis +le matin pour Paris, et M. Philippe et ses amis étaient allés pour +quarante-huit heures à Angers. + +Mais la duchesse de Maumussy restait. + +De même que la veille, elle était assise près de Mlle Simone, sur la +causeuse qui faisait face à la porte. + +Elle était vêtue d'une robe d'intérieur d'étoffe noire, toute garnie de +ruches ponceau, et dans ses cheveux, qui, aux lumières, se teintaient de +reflets bleuâtres, éclatait une grosse touffe d'œillets rouges, les +derniers de l'année. + +Sa beauté un peu théâtrale resplendissait et éblouissait. Ses yeux noyés +de langueurs avaient, sous la frange de leurs longs cils, des éclairs +phosphorescents. On voyait en quelque sorte son sang frémir sous ses +chairs nacrées. Et de toute sa personne se dégageaient des effluves de +passion. + +Près d'elle, la chaste et discrète beauté de Mlle Simone pâlissait, +comme le chef-d'œuvre délicat d'un maître de génie près de l'œuvre +à effets violents d'un charlatan de talent... + +Lorsque le domestique annonça M. de Boursonne: + +--A la bonne heure! s'écria Mme de Maillefert, voilà un homme de +parole!... + +Puis, tout aussitôt: + +--Mais vous êtes seul, ajouta-t-elle avec une nuance de désappointement; +qu'est devenu M. Delorge? + +--Il est souffrant, madame, répondit le vieil ingénieur d'une voix +plaintive, il est excessivement souffrant. + +Il avait chaussé son binocle avant de répondre, et sournoisement il +observait Mlle Simone et Mme de Maumussy... + +Il les vit tressaillir, et d'un même et involontaire mouvement se +retourner l'une vers l'autre. + +--Attention!... se dit-il, voici peut-être un indice. + +Le malheur est qu'il n'eut pas le temps de profiter de ce qu'il appelait +déjà sa découverte. + +Deux gentilshommes campagnards des environs entraient, accompagnés de +leurs femmes, et tout de suite et sans façon ils s'emparèrent de Mme +de Maillefert. + +Ces fiers hobereaux avaient mordu aux amorces de la duchesse, et après +avoir boudé dix-huit ans le gouvernement impérial, c'est à la fin de +1869 qu'ils songeaient à se rallier. + +Ils y mettaient, il est vrai, des conditions. L'un demandait à être le +candidat ministériel aux prochaines élections, l'autre exigeait une +préfecture de première classe. + +--Parbleu! pensait M. de Boursonne, voilà des gaillards qui peuvent se +flatter d'avoir du nez et de savoir choisir leur moment. + +Ce qui le consolait, c'est que, Mlle Simone étant sortie pour donner +quelques ordres, sa place restait libre, sur la causeuse, près de Mme +de Maumussy. + +Lestement, le bonhomme s'en empara. Il pensait: + +--Voici une belle pénitente qu'un vieux diable comme moi confessera +facilement. + +Et bien vite, en quelques phrases, il planta les jalons d'une sorte +d'interrogatoire. Ah! ce n'était pas la peine de se mettre en frais de +diplomatie. + +Du premier coup, il acquit la certitude que huit jours plus tôt, la +jeune duchesse ne soupçonnait même pas l'existence de Raymond. + +Puis, d'elle-même, et comme si le vieil ingénieur n'eût pas été pour +elle un étranger, elle se mit à lui parler de son pays, l'Italie, de son +passé, de sa famille, exposant avec une surprenante familiarité sa vie +tout entière. + +M. de Boursonne n'en revenait pas, encore bien qu'il eût autrefois +habité Rome et Florence, et qu'il connût la très réelle ingénuité des +femmes italiennes, et leur horreur de toute affectation et d'une vaine +pruderie. + +La jeune duchesse de Maumussy ne savait rien du monde, elle l'avouait en +toute sincérité, étant restée jusqu'à vingt et un ans dans un couvent de +Naples, où elle s'ennuyait fort. + +Puis, un beau matin, son père était venu l'en tirer, en lui annonçant +qu'il lui avait trouvé un parti brillant, un grand seigneur français, +qui en échange d'une grosse dot mettrait au service de la famille de sa +femme ses hautes influences politiques. Quinze jours plus tard, elle +était duchesse de Maumussy. + +Elle n'avait subi aucune contrainte, elle le reconnaissait. La joie +d'être délivrée du couvent l'enivrait. Elle avait été étourdie de son +changement d'état, du tumulte du palais paternel succédant au silence du +cloître, des belles toilettes de sa corbeille, des flatteries murmurées +à son oreille... + +Et, lorsqu'elle était revenue à elle, il était trop tard pour réfléchir. + +Ce n'est pas qu'elle eût à se plaindre de son mari. Le duc de Maumussy +était parfait pour elle; à l'affût de ses moindres désirs, attentif à ne +jamais laisser vide le tiroir de son secrétaire, stipulant des épingles +pour elle sur toutes les affaires qu'il tripotait, veillant à ce qu'elle +eût toujours les plus beaux diamants et les plus fringants attelages de +Paris... Aussi était-elle enviée et haïe des femmes. + +Aussi entendait-elle célébrer à l'envi la galanterie de M. de Maumussy, +le dernier paladin français, disait-on. + +Pourtant, ce n'est pas là le mari qu'elle rêvait quand, par ces soirées +tièdes et embaumées du pays de Naples, elle errait avec ses compagnes +sous les charmilles de son couvent. + +Certes, le duc était d'une élégance suprême, spirituel, ironique ou +tendrement sentimental à son gré, mais il avait trente bonnes années de +plus qu'elle, il eût pu être son père, elle était jeune, et il était +vieux. + +Puis, pouvait-elle vraiment se dire mariée, ayant un mari insaisissable, +qu'elle était souvent trois ou quatre jours sans apercevoir, dont la +politique et les affaires absorbaient les journées, dont le plaisir +dévorait les nuits, et qui, toujours sous l'éperon de l'ambition ou sous +le fouet de la nécessité, menait à fond de train une existence +haletante... + +Elle lui rendait, par exemple, cette justice, que s'il vivait de son +côté, il la laissait vivre du sien, en pleine et entière indépendance, +poussant si loin le soin de ne gêner en rien la liberté de ses actions, +qu'elle s'en sentait humiliée... + +Et c'est du ton le plus simple et le plus naturel qu'elle débitait ces +étranges confidences. M. de Boursonne en tressautait sur sa causeuse: + +--Elle est par trop naïve, à la fin, pensait-il, ou par trop effrontée! +A quel propos me conte-t-elle tout cela? Pour que je le rapporte à +Raymond? Singulière commission. + +Pourtant il n'était pas assez suffoqué pour ne remarquer pas qu'il +n'était point le seul à écouter la duchesse de Maumussy. + +Ses ordres donnés, Mlle Simone était revenue s'asseoir tout près de +la causeuse. + +La femme d'un des deux hobereaux l'avait bien entreprise et lui narrait +tous les cancans de Saumur, mais elle ne répondait que par monosyllabes. + +Elle ne perdait pas une des paroles de Mme de Maumussy; tour à tour +elle rougissait ou devenait toute pâle, ou bien ses yeux lançaient des +éclairs... + +--Et voilà! pensait M. de Boursonne. Ces deux femmes aiment mon jeune +camarade; elles se sont devinées et se haïssent... Mais lui! pourquoi +a-t-il fui? N'aurait-il pas le courage de choisir?... + +En ce moment, le pianiste aux longs cheveux rentrait d'une promenade +inspiratrice au clair de la lune, il s'assit au piano, et M. Philippe +n'étant pas là, bientôt on ne s'entendit plus dans le salon. + +Le vieil ingénieur profita de l'occasion pour s'enfuir. + +En somme, il était assez satisfait de sa soirée, et s'il éprouvait +quelque embarras, c'était de savoir si, oui ou non, il ferait part à +Raymond de ses découvertes et de ses conjectures. + +Toutes réflexions faites, il se décida pour le silence. Il fit aussi +bien. + +Raymond n'avait ni l'esprit ni le cœur aux confidences. Le malheureux +pliait sous l'effort que lui coûtait la résolution de ne plus retourner +à Maillefert. + +Sentir le bonheur, la réalité de ses rêves à portée de la main, et ne +pas étendre la main, c'est du courage, cela!... + +Si encore il eût été loin!... + +Mais il ne pouvait sortir du _Soleil levant_ sans apercevoir de l'autre +côté de la Loire les terrasses de Maillefert, et à travers les arbres, +déjà dépouillés d'une partie de leurs feuilles, la façade blanche du +château. + +Aussi, était-il bien décidé à demander son changement ou un congé, +lorsque, le dimanche suivant, après la grand'messe, tandis que M. de +Boursonne recevait ses paysans, il sortit. + +Il se dirigeait vers cette hauteur d'où on dominait les jardins du +château de Maillefert, lorsqu'au détour du pont il se trouva en face de +Mlle Simone. + +Elle n'était pas seule. Elle était accompagnée de sa gouvernante, miss +Lydia Dodge, longue et maigre personne, à figure blême avec un gros nez +rouge au milieu. + +Mlle Simone devait sortir de la messe, car miss Lydia portait deux +paroissiens. + +Interdit, ému à ce point de sentir ses jambes fléchir, Raymond +s'arrêta... + +Mais la jeune fille, non moins troublée, s'était arrêtée aussi, et ils +restaient en présence, muets, palpitants, les joues empourprées, de +sorte que miss Lydia roulait de l'un à l'autre ses gros yeux surpris... + +Ce fut à Mlle de Maillefert, la première, que la parole revint. + +--Vous avez été souffrant, monsieur Delorge? demanda-t-elle d'une voix +troublée. + +--En effet, mademoiselle, balbutia-t-il. + +--Mais vous allez mieux, n'est-ce pas? + +--Oui... + +--Alors, nous vous reverrons au château? + +Vivement, miss Lydia prononça quelques mots en anglais, mais la jeune +fille ne sembla pas l'entendre, et comme Raymond se taisait: + +--Je vous le demande!... insista-t-elle. + +Cette fois, miss Lydia toussa, et jugeant convenable d'intervenir: + +--C'est bien monsieur, interrogea-t-elle, qui a donné mille quatre cents +francs aux pauvres des Rosiers?... + +Raymond bondit. + +--Vous savez cela!... s'écria-t-il. + +--M. le curé l'a dit au prône... + +--Quoi! il m'a nommé! + +--Non, répondit Mlle Simone, mais il vous a désigné à la +reconnaissance des malheureux, trop clairement pour qu'on ne vous +reconnût pas. + +Et comme miss Lydia la tirait par la manche: + +--Au revoir, donc, monsieur, dit-elle... A bientôt!... + +Plus éperdu que d'une apparition, Raymond demeurait immobile, suivant +d'un œil ébloui Mlle Simone, dont il voyait la robe ondoyer et +glisser à travers les arbres. + +Lorsqu'enfin elle disparut: + +--Elle m'aimerait donc!... murmura-t-il, remué de sensations inconnues. + +Pour persister dans ses résolutions avec un tel espoir au cœur, il +eût fallu au pauvre garçon une énergie plus qu'humaine ou un de ces +esprits glacés que ne bouleversent jamais les vertiges de la passion. + +--On ne lutte pas contre la destinée, pensait-il. + +C'en était fait, il s'avouait sa défaite. + +--Je reste!... se répétait-il avec une sorte de rage, je reste!... + +L'idée de la tâche qu'il avait à remplir, le souvenir de son père +assassiné, la haine des assassins demeurés impunis, l'effroi des +reproches sanglants de sa mère, la pensée du douloureux étonnement de +ses amis, de Me Roberjot, de M. Ducoudray, de Jean et de Léon +Cornevin, tout cela s'effaçait et disparaissait... + +Et tandis qu'il regagnait à pas lents le _Soleil levant_: + +--Eh!... que m'importe!... se disait-il, pourvu que Simone m'aime!... + +Semblable à un malade qui se défend de songer à son mal, il s'était +formellement interdit de penser au passé. + +Aussi, au dîner, au lieu d'un visage morne, montra-t-il une figure +qu'illuminait l'espérance. Au lieu de rester silencieux comme de +coutume, et plongé dans ses lugubres méditations, il parla beaucoup, il +plaisanta, il rit... + +Et lorsque le café fut servi: + +--Est-ce que nous n'irons pas à Maillefert, ce soir? demanda-t-il à M. +de Boursonne. + +Le vieil ingénieur tressaillit, et après avoir curieusement examiné son +jeune camarade, frappé de sa gaieté fiévreuse et de l'égarement de ses +yeux: + +--Allons! prononça-t-il simplement. + +Un brillant accueil attendait Raymond au château, un accueil tel qu'un +vieil ami de Maillefert n'en eût pu souhaiter un meilleur ni plus +affectueux. + +La duchesse, dès que le domestique l'annonça, se leva en battant +joyeusement des mains, et de l'air le plus ravi: + +--Vous voici donc, monsieur le convalescent, dit-elle. Savez-vous que +nous étions ici dans une inquiétude mortelle!... + +M. Philippe, revenu de la veille d'Angers, interrompit une histoire +scandaleuse qu'il contait à un de ses amis, pour venir serrer la main de +son «cher Delorge». + +--Vous nous manquiez, lui dit-il, parole d'honneur! vous nous manquiez +énormément. + +En possession de toute sa raison, Raymond se fût étonné de cet accueil +et de se trouver tout à coup si avant dans l'amitié de la mère et du +fils. Il se fût demandé le but de ces démonstrations trop bruyantes pour +être sincères, et se fût tenu sur ses gardes. Mais il n'avait +d'attention que pour Mlle Simone. + +Elle portait comme toujours une toilette d'une extrême simplicité, et +qui semblait presque pauvre près des parures éclatantes des amies de sa +mère, mais elle était, selon l'expression vulgaire, en beauté ce +soir-là. Ses cheveux blonds paraissaient plus lumineux, ses yeux et son +teint brillaient d'un éclat extraordinaire. + +On eût dit une tête divine du Titien qui, longtemps, est restée perdue +dans l'ombre, et qui, tout à coup, mise dans son jour, resplendit, +étonne, éblouit... + +--Ah çà, je l'avais mal vue, l'autre soir, pensait M. de Boursonne, ou +c'est une transfiguration... + +Par contre, la duchesse de Maumussy lui parut moins belle. + +Assise devant un petit guéridon de laque, elle semblait absorbée par la +lecture d'un numéro de la _Vie Parisienne_, mais ses regards glissaient +au-dessus du journal, et s'arrêtaient sur Raymond avec une expression +dont il eût été peut-être effrayé s'il les eût surpris. + +--Moi, proposa M. Philippe, je serais assez d'avis, puisque nous voici +en nombre, de tailler un petit bac de santé... + +La proposition n'était pas heureuse. + +Mme de Maillefert avait ce soir-là dans son salon cinq ou six dames +très nobles des environs, qu'elle tenait essentiellement à intéresser au +succès de sa mission électorale, et à qui ce seul mot de bac avait fait +pincer les lèvres. + +Adressant donc à son fils un geste rapide d'intelligence: + +--Non, pas de cartes, ce soir, mon cher duc, dit-elle, improvisons +plutôt une petite sauterie... + +Le pianiste bien peigné, qui rêvassait dans un coin, tressaillit à ces +paroles, et ses sourcils se froncèrent. Il ne comprit que trop +l'affreuse corvée qui se préparait pour lui. Il comprit que lui, +l'artiste inspiré et incompris, il allait être condamné à faire +danser--hélas! ce n'était pas la première fois--les hôtes de Mme de +Maillefert. Il se vit, lui, l'auteur de mélodies admirables, réduit à +jouer de l'Offenbach ou du _Compositeur toqué_. + +--Allons, mon cher, lui dit son ennemi, M. Philippe, voilà une occasion +de vous rendre utile... + +[Illustration:--Très curieux! parole d'honneur! excessivement curieux.] + +Il n'osa pas refuser. Il se leva, promenant autour du salon un regard de +douloureuse mélancolie, et du pas d'un homme qui marche au supplice, il +se dirigea vers le piano... + +--Jouez-nous un quadrille d'_Orphée aux Enfers_, lui demanda Mme de +Maillefert... + +Déjà Raymond était allé inviter Mlle Simone... Elle hésita +visiblement avant d'accepter l'invitation, ses lèvres s'entr'ouvrirent +comme si elle eût eu à dire quelque chose de difficile... + +Mais elle se vit observée, elle accepta... + +Cette fois, Raymond s'était bien juré qu'il saurait prendre sur lui de +ne pas garder, comme au bal, un silence qui lui avait paru le comble du +ridicule. Il se tint parole. Seulement, la contrainte qu'il s'imposait +pour maintenir vivante une sorte de conversation entre les figures, +absorbait si bien toute son attention, que c'est à peine s'il savait ce +qu'il disait... + +Peu importait, d'ailleurs; Mlle Simone ne l'écoutait pas. Elle +n'était préoccupée que d'observer Mme de Maumussy, qui dansait avec +le jeune duc de Maillefert. + +Et, quand le quadrille terminé, Raymond la reconduisit à sa place: + +--Il faut, lui dit-elle, très bas et très vite, que vous dansiez avec la +duchesse de Maumussy... + +Stupéfait, il la regarda, se demandant si elle parlait sérieusement. + +--Il le faut! insista-t-elle. + +Et ses yeux ajoutaient:--Défiez-vous! + +Certes, elle ne pouvait rien commander au pauvre garçon qui lui fût plus +atrocement pénible. Lui qui se disait en venant: + +--Je saurai bien éviter cette femme!... + +Pourtant, il obéit. + +Il s'avança vers la jeune duchesse, et comme si elle eût attendu, avant +même que d'une voix altérée il eût formulé son invitation, elle se leva +et prit son bras... + +Après une formidable série d'accords plaqués, le pianiste incompris +venait d'attaquer une valse langoureuse de Métra. + +Il n'y avait plus à reculer. + +Surmontant une indicible répulsion, Raymond enlaça la taille ronde et +souple de la jeune duchesse, elle appuya sur son épaule sa main finement +gantée, et ils s'élancèrent... + +Ils commencèrent lentement. Mais le pianiste, peu à peu, accélérait la +mesure, et ils tournaient de plus en plus vite, et autour d'eux, le +parquet et le plafond, les candélabres chargés de bougies et les +lambris, les tentures, et les vieilles gens immobiles sur leurs +fauteuils, tout tournait autour d'eux comme un disque autour d'un pivot. + +Le vertige de la valse troublait le cerveau de Raymond; la notion lui +échappait de la réalité, il ne pouvait pas croire que ce qui était fût, +il se demandait s'il n'était pas le jouet d'un des cauchemars odieux qui +font du sommeil une torture. + +--Est-ce bien moi, pensait-il, moi qui presse entre mes bras la femme +d'un des assassins de mon père!... + +Bientôt elle lui demanda de s'arrêter. Elle se prétendait fatiguée et un +peu étourdie, et cependant sa respiration était aussi égale et aussi +douce que celle d'un enfant endormi. + +Raymond, lui, haletait. Des gouttes d'une sueur glacée perlaient le long +de ses tempes. + +--Savez-vous, monsieur Delorge, lui dit brusquement la jeune duchesse, +que le bruit de vos magnifiques aumônes est venu jusqu'à Maillefert. + +Elle riait, mais d'un mauvais rire. Et, sans attendre la réponse de +Raymond: + +--Vous êtes donc bien riche? insista-t-elle. + +--Hélas! non, madame. + +--Ah!... votre générosité n'en a que plus de mérite. + +Ce qu'elle ne disait pas se lisait dans ses yeux noirs. + +--Comment se fait-il, demandait son regard hautain, que vous avez donné +précisément la somme que je vous envoyais? Pourquoi? + +Raymond comprit qu'il devait répondre, qu'il lui fallait, sous peine de +se faire une ennemie implacable, trouver une explication plausible. + +Et la nécessité l'inspirant: + +--Madame, répondit-il, je jouais l'autre soir pour la première fois de +ma vie. Lorsque j'ai reçu votre lettre, j'ai été saisi de peur en +songeant que j'aurais pu perdre ce que j'avais gagné. Que serait-il +advenu, en ce cas? Je suis un pauvre diable d'ingénieur des ponts et +chaussées, et quatorze cents francs représentent quatre mois de mes +émoluments. J'ai tremblé que cet argent, si facilement et si rapidement +acquis, ne m'inspirât la fatale passion du jeu. Et si je l'ai donné aux +pauvres, c'est pour avoir le droit de ne plus toucher une carte sans +être accusé d'être retenu par la crainte de perdre mon gain. + +Peu à peu, à mesure que Raymond cherchait les mots de cette explication +un peu diffuse peut-être, mais plausible, les traits de la jeune femme +reprenaient leur expression de placidité habituelle. + +--C'est vrai, cela? demanda-t-elle. + +--Quel intérêt aurais-je à mentir? + +Elle sourit, au lieu de répondre, et comme le pianiste inspiré jouait +les dernières mesures de la valse, elle prit le bras de Raymond pour +regagner la causeuse où elle était assise quand il était venu l'inviter. +Lui se croyait quitte, et déjà songeait à manœuvrer de façon à se +rapprocher de Mlle Simone. + +Mais la duchesse avait entamé une conversation qui ne lui permettait pas +de s'éloigner sans une grossière inconvenance. + +Prenant texte de ce qu'il lui avait dit qu'il n'était qu'un pauvre +diable d'ingénieur, Mme de Maumussy s'informait de ses affaires avec +une sollicitude amicale. + +Depuis combien de temps était-il sorti de l'école? Quels postes avait-il +occupés? Estimait-il que sa situation actuelle fût en rapport avec son +mérite?... + +Tant bien que mal, plutôt mal que bien, Raymond répondait. + +Toutes ses facultés étaient absorbées par la contemplation de Mlle +Simone. Il lui tournait le dos, mais il la voyait fort distinctement +dans une grande glace placée derrière Mme de Maumussy. + +Le visage de la jeune fille exprimait peut-être un peu d'inquiétude, +mais ne trahissait certainement aucun mécontentement. La jeune +duchesse, cependant, poursuivait. + +--Si elle se permettait de questionner ainsi M. Delorge, disait-elle, +c'est qu'elle avait eu l'occasion de s'entretenir de lui avec son chef +immédiat, le baron de Boursonne. + +«Le baron ne lui avait pas dissimulé l'injustice de l'administration +envers son jeune camarade, lequel languissait dans des postes +subalternes, malgré sa réputation très méritée d'être un des hommes les +plus distingués des ponts et chaussées. + +Mais il n'y avait pas que Mlle Simone à épier Raymond et la duchesse +de Maumussy. M. de Boursonne ne les perdait pas de vue, et surpris de +voir son jeune ami s'entretenir si longtemps avec une femme pour +laquelle il avait manifesté une si profonde aversion: + +--Peut-être ferai-je bien, pensa-t-il, d'aller à son secours. + +Et laissant Mme de Maillefert aux prises avec celui de ses hôtes qui +demandait une préfecture de première classe, il se rapprocha de la jeune +duchesse. + +Elle dut en être ravie, car dès qu'il fut à portée de l'entendre: + +--N'est-ce pas vous, monsieur le baron, dit-elle, qui m'avez affirmé que +M. Delorge est trop modeste et ne cherche pas assez à se faire valoir? + +--Et je suis prêt à le répéter devant lui, madame la duchesse, répondit +le vieil ingénieur. + +--Vous entendez, monsieur! dit la jeune femme à Raymond. + +Et, revenant à M. de Boursonne: + +--Eh bien, monsieur le baron, continua-t-elle, c'est à nous de faire +cesser les injustices... + +Le bonhomme hocha la tête, et souriant: + +--Je ne suis pas en odeur de sainteté, fit-il, et ma recommandation n'a +guère de valeur... + +--Mais moi, interrompit la duchesse, moi, je puis beaucoup!... + +Et tout de suite, avec une emphase italienne, elle se mit à vanter +l'influence de son mari. Le duc de Maumussy était tout-puissant, +assurait-elle, et il suffisait d'un acte de sa volonté pour mettre +Raymond à sa place. + +Cent fois, elle l'avait vu mettre son influence au service de gens +incapables; pour cette fois,--une fois n'est pas coutume,--il servirait +un homme de talent. + +Elle garantissait qu'il le ferait très volontiers, et qu'au surplus elle +se chargeait de le faire vouloir. + +Le temps passait, cependant. + +Après deux quadrilles et encore autant de valses, le pianiste incompris +avait fermé le piano, et, d'un air profondément humilié, était allé se +rasseoir dans son coin. + +Un à un, les hobereaux des environs venaient saluer la duchesse de +Maillefert et partaient. + +Mme de Maumussy ne put plus ne pas apercevoir l'impatience polie de +se retirer que manifestait M. de Boursonne. + +Tendant donc la main à Raymond: + +--Nous reparlerons de tout cela, n'est-ce pas, monsieur? lui dit-elle. +Il ne dépendra pas de moi que l'avenir ne vous dédommage du passé. + +Sans trop savoir ce qu'il faisait, le jeune homme pressa légèrement +cette main qui lui était tendue. Il venait de voir dans la glace Mlle +Simone s'approcher de sa mère, lui parler un moment, et sortir, non sans +avoir jeté à Mme de Maumussy un dernier et singulier regard. + +--Ainsi, pensait-il, je ne la reverrai pas ce soir. Pourquoi +quitte-t-elle le salon? Lui suis-je donc indifférent? Me suis-je laissé +sottement abuser par de vaines apparences?... + +IL est vrai que Mme de Maillefert et le jeune duc semblaient prendre +à tâche de le distraire de ce doute affreux. + +Jamais on ne les avait vus si affectueux pour personne. + +La mère si hautaine, le fils si impertinent d'ordinaire, s'empressaient +autour de M. de Boursonne et de son jeune ami, et ne les laissèrent +partir qu'après en avoir obtenu la promesse formelle de venir dîner le +lendemain. + + + + +III + + +--Ah çà! qu'est-ce que cette charade qui se joue en votre honneur? +demanda M. de Boursonne à Raymond, dès qu'ils se trouvèrent seuls. + +--Eh! le sais-je plus que vous, monsieur? répondit le jeune homme. + +--C'est que, voyez-vous, mon cher, poursuivit le vieil ingénieur, vous +auriez peut-être tort de prendre pour argent comptant les démonstrations +de ces Maillefert. D'aussi illustres égoïstes ne se donnent pas tant de +peine pour rien. Il me paraît clair qu'ils ont des vues sur vous. +Lesquelles? En avez-vous idée? + +--Pas la moindre. + +Le vieil ingénieur parut réfléchir. + +Il était piqué de la réserve de Raymond. Et comme en dépit des conseils +de la sagesse, il est rare qu'on se connaisse soi-même: + +--J'ai pour principe absolu, reprit-il, de ne jamais me mêler des +affaires des autres. Je ne prétends donc pas forcer vos confidences. +Mais je croirais manquer à l'amitié que je vous porte, si je ne vous +disais pas: Soyez prudent, prenez garde!... + +Ces exhortations à la défiance étaient inutiles. + +Si étranger que fût Raymond à la diplomatie des salons, si inexpérimenté +qu'il pût être des intrigues misérables que voile parfois la politesse +savante de la bonne compagnie, il comprenait que ce qui se passait +autour de lui n'était pas naturel. + +Un instinct supérieur à toutes les expériences lui disait qu'il était +sérieusement menacé, qu'une partie était engagée dont son bonheur et son +honneur étaient peut-être l'enjeu. + +Il était sûr d'un danger prochain. + +Mais quel était ce danger?... + +A cette question, malheureusement, il ne trouvait pas de réponse, de +réponse qui le satisfît, du moins. + +Était-ce la duchesse de Maumussy qu'il devait surtout redouter?... + +Si cette vanité dont l'homme le plus modeste porte en soi le germe lui +disait que la jeune duchesse lui portait un intérêt plus que fraternel, +la voix de la raison lui disait que cet intérêt n'était peut-être qu'une +comédie. + +Et le but, Raymond pensait l'entrevoir. + +La dernière lettre de Jean Cornevin lui revenait à l'esprit. + +Que disait-elle, cette lettre? Que Laurent Cornevin n'était probablement +pas mort, ainsi qu'on l'avait cru, et que, par conséquent, la preuve du +crime de MM. de Maumussy et de Combelaine n'était pas anéantie. + +Ce que Jean avait découvert, les assassins ne le savaient-ils pas?... + +Ne tremblaient-ils pas de se voir d'un moment à l'autre démasqués? + +Et cela admis, Raymond n'en arrivait-il pas à se demander si la duchesse +de Maumussy, cette jeune femme si belle et si séduisante, ne lui avait +pas été envoyée pour s'emparer de son esprit, pour l'éblouir +d'espérances magnifiques, pour l'amener lui, le fils de la victime, à +contribuer à l'impunité des meurtriers.... + +--En ce cas, pensait-il, Mme de Maillefert et M. Philippe seraient du +complot, et ainsi s'expliqueraient leurs avances. + +Mais Mlle Simone n'en était pas, elle, bien évidemment, puisque, tout +en obligeant Raymond à faire danser Mme de Maumussy, elle l'avait +d'un coup d'œil, averti de se tenir sur ses gardes. + +--Il faut que je lui parle, se disait-il, que j'aie le courage de lui +demander de m'éclairer... + +Malheureusement, le lendemain, lorsqu'il se présenta au château, Mlle +Simone n'était pas dans le petit salon où les hôtes ordinaires venaient +attendre que la cloche sonnât le dîner. + +Mme de Maillefert, du reste, semblait fort mécontente de cette +absence de sa fille. + +--Simone est insupportable, disait-elle, avec cette manie qu'elle a de +courir les champs, ni plus ni moins qu'un pauvre gentilhomme campagnard +réduit à faire valoir lui-même... + +Raymond, à ce moment, se trouvait assis près de la duchesse de Maumussy. + +--Il est de fait, lui dit-elle, que Mlle de Maillefert a des +habitudes étranges pour une fille de son nom, maîtresse d'une si grande +fortune... Car vous devez savoir que c'est huit millions, au bas mot, +que cette blonde charmante apportera à l'homme adroit qui aura su lui +plaire... + +L'allusion était directe, et évidemment préméditée. + +Et cependant, comme si elle eût craint que son intention ne fût pas +comprise: + +--Une jeune fille si riche, ajouta-t-elle, doit renoncer à l'espoir +d'être aimée pour elle-même!... + +Vingt-quatre heures plus tôt, Raymond se fût peut-être révolté, mais il +apprenait à se maîtriser. La cloche du maître d'hôtel sonnait, il en +profita pour ne pas répondre. + +Le dîner fut triste. Des hôtes nombreux de la duchesse de Maillefert, +cinq ou six seulement restaient. Les autres s'étaient envolés vers Paris +aux premières gelées. Et si la duchesse prolongeait son séjour, c'était, +disait-elle, dans l'intérêt de sa mission, et aussi pour terminer +quelques affaires d'intérêt. + +Plus tristement encore la soirée s'écoula sans que Mlle Simone parût, +encore bien que, sur les huit heures, elle eût envoyé miss Lydia Dodge +prévenir sa mère de son retour. + +--Que peut-elle avoir contre moi? se demandait Raymond, en rentrant au +_Soleil levant_, elle me fuit... Ne dois-je plus la revoir?... + +Terreurs vaines! Le lendemain même, lorsque suivi de M. de Boursonne il +se présenta au château, il ne trouva au salon que Mlle Simone. +L'attendait-elle donc? + +Telle dut être l'idée du vieil ingénieur, car après quelques mots de +politesse banale, il alla se planter devant une fenêtre, tout comme s'il +n'eût pas fait nuit. Il est vrai que précisément parce que la nuit était +fort obscure, les carreaux se trouvaient faire l'office d'une glace où +il distinguait fort nettement Raymond et Mlle Simone. + +A grand'peine, et de ses deux mains appuyées sur sa poitrine, Raymond +essayait de comprimer les battements de son cœur. Enfin elle se +présentait, cette occasion de parler qu'il avait appelée de tous ses +vœux. Et il se sentait la force d'en profiter, car l'excès même de la +passion lui rendait quelque sang-froid, de même que l'excessif danger +donne aux plus poltrons une sorte de courage... + +Mais il n'avait pas prononcé dix syllabes, que Mlle Simone +l'interrompit. + +Elle aussi, la pauvre jeune fille, elle était affreusement émue, et à sa +pâleur et à la contraction de ses lèvres, on pouvait voir quelle +violence elle se faisait: + +--Monsieur, commença-t-elle, c'est bien vous, n'est-ce pas, qui, le soir +du bal donné par ma mère, êtes entré dans le salon de miss Lydia?... + +--Un domestique m'en avait ouvert la porte, mademoiselle... + +--Je sais... En ce moment, ma mère et moi nous nous trouvions dans la +pièce voisine, nous avions une discussion... fâcheuse, et nous croyant +seules nous parlions assez haut... + +Raymond était devenu blême. + +Son indiscrétion avait été involontaire. Assurément, sans M. de +Boursonne, il se serait enfui en se bouchant les oreilles aux premiers +mots arrivés jusqu'à lui. + +Seulement, il ne pouvait pas dire cela, et, en cette circonstance, +mentir lui répugnait comme une indignité. + +--Vous parliez haut, c'est vrai, mademoiselle, balbutia-t-il. + +--De sorte que vous avez entendu tout ce que nous disions? + +Il baissa la tête. + +--Vous avez entendu? insista la jeune fille. + +--Oui. + +Jamais rien n'avait coûté à Raymond autant que cet aveu. Qu'allait-il en +advenir? Mlle Simone n'allait-elle pas l'accabler de mépris? + +Non. Elle le regarda sans colère, mais avec une fermeté incroyable chez +une jeune fille si timide: + +--Et qu'avez-vous conclu de ce que vous avez entendu? interrogea-t-elle. + +--Que votre dévouement est sublime, mademoiselle. + +Elle frappa du pied. + +--Ce n'est pas répondre, prononça-t-elle. + +Raymond demeura d'abord interdit, puis, tout à coup, une inspiration +l'éclairant: + +--Ah!... je comprends, fit-il. C'est mon avis sur la situation que vous +avez acceptée, mademoiselle, que vous voulez? + +Elle se penchait vers lui avec une anxiété visible, comme si des paroles +qui allaient tomber de ses lèvres eût dépendu toute sa destinée. + +Lui eut ce pressentiment que sa réponse allait décider de son avenir, et +lentement et mesurant chacune de ses expressions: + +--Non seulement je m'explique votre conduite, mademoiselle, dit-il, non +seulement, je l'admire, mais je l'approuve comme la seule digne d'une +Maillefert... + +--Ah!... + +--Je vous la conseillerais, si j'avais le bonheur de posséder votre +confiance. Vous pensez que vous n'êtes que la dépositaire et en quelque +sortes l'économe de l'immense fortune que vous possédez. Vous avez +raison. Avant tout, cette fortune appartient à la maison de Maillefert, +c'est à soutenir l'éclat et l'honneur de ce grand nom qu'elle doit être +employée tout entière. + +La joie la plus vive se peignait sur les traits si purs de Mlle +Simone, en dépit de ses efforts pour demeurer impénétrable. Il y avait +des remerciements plein ses yeux. + +--Vous dites tout entière? répéta-t-elle. + +--Oui, mademoiselle, jusqu'au dernier louis. + +--C'est bien votre pensée que vous me dites? + +--Ma pensée intime, oui, et la plus chère, sur laquelle reposent toutes +mes espérances... + +Elle l'arrêta d'un geste. + +--Me tromper, dit-elle, serait odieux et lâche!... + +[Illustration:--Monsieur Delorge? demanda-t-il.] + +--Oh!... + +--Indigne de l'homme de cœur qui, entendant outrager une pauvre jeune +fille qu'il ne connaissait pas, a risqué sa vie pour la défendre... + +--Mademoiselle... + +Elle se leva. + +--Je vous crois, fit-elle résolument. + +Et donnant à Raymond sa main, qu'il garda dans les siennes: + +--Croyez-moi de même, ajouta-t-elle; seulement... + +Elle n'acheva pas... Tout le sang généreux de son cœur, comme un +torrent de pourpre, affluait à son visage. + +La duchesse de Maumussy entrait. + +Avait-elle écouté et avait-elle entendu? Choisissait-elle pour paraître +l'instant où son instinct avait dû lui dire qu'il allait être question +d'elle? Le fait est qu'elle était certainement émue: elle était pâle et +ses mains tremblaient. + +--Où donc est votre mère, ma chère Simone? demanda-t-elle. + +La jeune fille hésita. Elle se défiait du tremblement de sa voix, et son +embarras était grand, lorsque M. de Boursonne vint à son secours... + +S'inclinant avec son meilleur sourire devant Mme de Maumussy: + +--Mme de Maillefert, répondit-il, et M. le duc sont, nous a-t-on dit, +en grande conférence avec un sous-préfet des environs. + +C'était vrai, seulement Raymond l'avait oublié. La jeune femme eut un +éclat de rire trop bruyant pour être sincère, et se laissant tomber sur +un fauteuil: + +--Mon Dieu!... s'écria-t-elle, que c'est donc amusant de voir cette +chère duchesse et cet excellent M. Philippe s'occuper de politique!... + +Et tout de suite, avec cette volubilité fiévreuse des gens qui redoutent +les trahisons du silence, elle se mit à parler des événements dont Paris +était le théâtre. + +Elle en pouvait parler pertinemment, disait-elle, ayant reçu le matin +même une lettre de son mari. + +Le duc de Maumussy ne lui dissimulait pas qu'il était mécontent, sinon +inquiet, de la tournure des choses. Selon lui, le gouvernement impérial +s'engageait dans une voie sans issue. L'empereur fermait l'oreille aux +conseils de ses anciens amis, pour écouter des charlatans politiques +sans portée. L'influence de l'impératrice amenait au pouvoir des hommes +d'une maladresse si incroyable qu'elle avait un faux air de trahison. + +--Je m'étais trompé, pensait Raymond, cette femme n'a pas été envoyée +par mes ennemis... Si elle savait qui je suis et quel est mon passé, +elle ne parlerait pas ainsi devant moi... + +Quoi qu'il en fût, ce ne devait pas, ce ne pouvait pas être un intérêt +médiocre, qui arrachait ainsi la duchesse de Maumussy à ses habitudes de +silencieuse torpeur. + +Car c'en était fait de sa nonchalance hautaine. Tout son être vibrait. + +Le buste rejeté en arrière, la joue ardente, les narines gonflées, le +sein haletant, elle parlait, d'une voix brève et saccadée qui ne +souffrait ni réplique ni contradiction. + +Et il fallait entendre les commentaires dont elle accompagnait la lettre +de son mari et de quels sarcasmes elle cinglait ce mari et ses amis, et +les hommes au pouvoir, et les ministres, et la cour, et l'impératrice et +l'empereur! + +--Tudieu! quelle commère! pensait M. de Boursonne. + +Il lui paraissait évident que la jeune femme cherchait surtout à +dissimuler le motif réel de son irritation, et qu'ainsi, comme on dit +vulgairement, elle passait sa colère. + +Et la preuve, c'est que Mme de Maillefert et son fils étant rentrés, +elle se mit tout de suite et sans à-propos à les accabler de railleries +positivement blessantes au sujet de cette longue conférence électorale +qu'ils venaient d'avoir avec un sous-préfet des environs. + +Mais aussi, à l'attitude de la mère et du fils, Raymond et M. de +Boursonne eussent pu mesurer le crédit de la duchesse de Maumussy. + +Mme de Maillefert dit seulement, et Dieu sait de quel accent: + +--Vous avez certainement vos nerfs, ce soir, ma chère Clélie. + +Clélie était le prénom de Mme de Maumussy. + +--Jamais, au contraire, répondit-elle, je ne me suis sentie si bien +portante ni de meilleure humeur. + +En sortant du château, après cette soirée décisive, M. de Boursonne +sifflotait un air fantastique, ce qui était chez lui l'indice des plus +sombres préoccupations. + +C'est qu'après s'être juré de ne plus s'occuper des affaires de Raymond, +voyant la tournure que prenaient ces affaires, il se faisait un cas de +conscience de l'abandonner aux inspirations de son inexpérience. + +--Eh bien!... lui demanda-t-il, où en êtes-vous? + +Raymond planait alors dans le bleu du troisième ciel, et trouver un +confident, c'était un bonheur encore. + +--Cette soirée, répondit-il, sera la plus heureuse de ma vie... + +--Diable!... + +--J'aime éperdument Mlle de Maillefert, et de ce soir je crois, oui, +je crois fermement que je ne lui suis pas indifférent... + +--Peste!... + +--N'avez-vous pas entendu ce qu'elle m'a dit? + +--Si, parfaitement. + +--Eh bien? + +--Eh bien! mon cher camarade, à moins que le français ne soit plus le +français, et que je ne sois plus qu'une vieille bête, elle vous a +clairement demandé si vous consentiriez à l'épouser sans dot. + +Le visage de Raymond rayonna. + +--Oui, c'est bien là ce que j'ai compris, s'écria-t-il. + +Imperceptiblement, le vieil ingénieur haussa les épaules. + +--Et qu'en concluez-vous? interrogea-t-il. + +La question parut stupéfier Raymond. + +--Ce que j'en conclus?... répéta-t-il. Ceci: la dot de Mlle Simone +était le seul obstacle que j'aperçusse entre Mlle Simone et moi... La +dot étant supprimée, l'obstacle n'existe plus... + +--De sorte que vous croyez que maintenant tout va aller de soi... + +De même que toutes les natures nerveuses et enthousiastes, Raymond +pouvait, en un moment, passer de l'exaltation la plus grande au plus +extrême abattement. + +La voix de M. de Boursonne le ramena brusquement du ciel au milieu des +ornières de la réalité. + +--Mlle Simone m'a dit de croire en elle, prononça-t-il d'un air +sombre, et j'y crois aveuglément. + +Mais c'est bien inutilement que Raymond et M. de Boursonne s'épuisaient +à évaluer les probabilités de l'avenir. Les événements devaient, comme à +plaisir, dérouter leurs conjectures. + +Après cette orageuse soirée, troublée par les emportements étranges de +Mme de Maumussy, après les scènes dont il s'était trouvé +l'involontaire et très embarrassé témoin, Raymond n'était pas sans +inquiétudes sur la réception qui l'attendait à Maillefert. + +Inquiétudes inutiles! Jamais encore il n'avait été accueilli comme il le +fut le lendemain. + +Puis, en moins de quatre jours, sa situation s'embellit de telle sorte +qu'on eût pu croire que très assurément la famille de Maillefert allait +devenir la sienne. Un prétendant déclaré et officiellement admis à faire +sa cour n'eût pas osé souhaiter de plus délicats encouragements, de plus +charmantes attentions. + +Devenue soudainement tout miel, Mme de Maillefert ne lui épargnait +aucun de ces patelinages que prodiguent les mères adroites à l'homme +qu'elles convoitent pour leur fille. + +Elle ne l'appelait plus monsieur Delorge, mais bien mon cher monsieur +Raymond, ou bien Raymond tout court. + +--Que ne l'appelle-t-elle: «Mon gendre», pendant qu'elle y est! pensait +M. de Boursonne. + +En ce cas, M. Philippe eût eu aussi tôt fait de dire: «Mon cher +beau-frère.» + +Car ses façons étaient plus familières encore que celles de sa mère, et +avaient ceci de singulièrement significatif, qu'elles se manifestaient +en dehors. + +Ses amis étant retournés à Paris, il se prit pour Raymond d'une si belle +passion qu'il ne le quittait presque plus. + +Tous les jours, après le déjeuner, si détestable que fût le temps, il +allait le rejoindre à l'endroit où il poursuivait ses études, et il +passait des heures à le regarder opérer, avec toutes les apparences de +l'intérêt le plus vif. + +Puis, M. de Boursonne aidant, il le débauchait. Il venait le prendre au +saut du lit, tantôt pour une partie de chasse avec les jeunes gens des +environs, tantôt pour une promenade à Saumur ou à Angers. + +Il se montrait avec lui, bras dessus bras dessous, aux Rosiers. Il +arrivait à l'improviste partager son dîner du _Soleil levant_, +déclarant, parole d'honneur! que maître Béru était un bien autre artiste +que le cuisinier de Maillefert. A plusieurs reprises, il le traîna au +_Café du commerce_ pour faire une partie de billard. + +Le parti pris de la mère et du fils était trop visible pour que M. de +Boursonne ne le constatât pas. + +Et la preuve qu'il existait, c'est que jamais Mme de Maillefert +n'était avec Raymond aussi familière que les soirs où elle avait des +étrangers dans le salon. + +Alors, avec la plus adroite maladresse, elle saisissait les occasions +bonnes ou mauvaises, de laisser éclater la plus excessive intimité. + +Elle disait, par exemple, à Raymond: + +--Vous qui êtes presque de la famille... + +Lui n'avait pas tardé à reconnaître que M. Philippe et sa mère +s'entendaient pour lui ménager des occasions d'entretenir Mlle +Simone. A tout instant, sous un prétexte ou sous un autre, on les +laissait ensemble. + +Le temps était-il assez beau pour permettre une promenade au jardin? + +--Offrez donc votre bras à Simone, mon cher Raymond, disait +invariablement Mme de Maillefert. + +Elle-même prenait le bras de M. de Boursonne, M. Philippe présentait le +sien à la duchesse de Maumussy, on sortait. + +Et régulièrement, par le plus grand des hasards, Raymond finissait par +se trouver seul avec Mlle Simone. + +La peur finissait par prendre le pauvre garçon. Car de se fier à ces +magnifiques apparences, de s'abandonner aux douceurs d'une situation si +étrangement inespérée, il n'avait garde. + +--Grand Dieu! disait-il à M. de Boursonne, qu'est-ce que cela +signifie?!... + +--Hum! rien de bon! répondait le vieil ingénieur. + +--C'est trop beau. + +--Beaucoup trop pour durer. + +--Quel peut être le but de Mme de Maillefert? Qu'espère-t-elle de +cette comédie? + +Le bonhomme branlait la tête d'un air équivoque. + +--Ce qu'ils espèrent, répondait-il, hum!... peut-être bien que moi... +mais non, je ne suis pas assez sûr encore... Ce serait trop odieux. + +Et il refusait obstinément de s'expliquer, disant que, s'il ne se +trompait pas, les faits ne tarderaient guère à faire éclater la vérité. + +Le plus extraordinaire, c'est qu'à mesure que Mme de Maillefert +devenait plus ardente et plus expansive, Mlle Simone montrait plus de +réserve et de froideur. + +Autant sa mère s'ingéniait à lui ménager avec Raymond des heures de +tête-à-tête, autant elle mettait à les éviter une ingénieuse +obstination. + +Nul moyen de lui parler. Toujours maintenant elle traînait après ses +jupes miss Lydia Dodge, sa gouvernante anglaise, laquelle, préalablement +stylée, se jetait à la traverse de tous les entretiens. + +--Elle me hait, pensait Raymond, en proie à un sombre désespoir. Que lui +ai-je fait? En quoi ai-je pu lui déplaire?... + +Et il s'effrayait de la voir de plus en plus pâle et toujours plus +froide et plus triste. + +Elle se donnait pourtant beaucoup de mouvement. Elle passait des +journées entières dehors, à parcourir ses propriétés, suivie d'une +espèce d'homme d'affaires, qui logeait au _Soleil levant_, et qui, de +l'avis de maître Béru, devait être un «marchand de biens». + +--Pauvre fille!... disait M. de Boursonne, ils finiront par la tuer. + +Il est sûr que souvent Raymond voyait à Mlle Simone les yeux rouges +comme si elle eût beaucoup pleuré, et que souvent il fut sur le point +d'enfreindre la défense qu'elle lui avait faite de l'interroger. + +Jusqu'à ce qu'enfin, la surprenant un jour en larmes, n'y tenant plus, +et oubliant la présence de miss Lydia Dodge: + +--Ayez pitié de moi, lui dit-il, bannissez-moi de votre présence ou +daignez me permettre de partager votre chagrin... + +Elle continuait de pleurer doucement, et sa physionomie avait une si +navrante expression de tristesse, que Raymond sentait son cœur se +briser. + +--Qu'avez-vous, au nom du ciel? insista-t-il. + +--Je souffre... murmura la pauvre enfant. + +--On vous tourmente?... + +--Oh!... indignement! + +Raymond frémit de colère. + +--Et vous croyez que je tolérerai cela!... s'écria-t-il, avec une si +terrible expression de menace, que miss Dodge en fit un saut en arrière: +vous croyez que, moi vivant, on osera... + +D'un geste doux et triste, elle l'interrompit. + +--Voulez-vous donc achever de me désespérer? murmura-t-elle. Voulez-vous +donc nous perdre?... + +Nous! elle avait dit nous!... Raymond l'avait bien entendu. + +--Ne puis-je donc rien? demanda-t-il, de l'accent du dévouement prêt à +tout. + +--Rien... + +Le malheureux se tordait les mains. + +--Ah! cette angoisse me tue!... dit-il. C'est trop souffrir. + +Elle le regarda fixement, et d'une voix douce: + +--Pensez-vous donc, fit-elle, que je ne souffre pas, moi? + +Mais les instances passionnées de Raymond n'arrachèrent pas un mot +d'explication à Mlle Simone. A ses ardentes supplications: + +--Je ne puis parler, répondait-elle, je ne le puis, je n'en ai pas le +droit!... + +Entre eux, miss Lydia Dodge, la méthodique gouvernante anglaise, +semblait tomber des nues. Elle ne pouvait revenir de voir entre eux +cette soudaine entente. La veille encore ils en étaient à hésiter, à +rougir et à balbutier avant de s'adresser un mot de politesse banale; et +voici que tout à coup ils s'abandonnaient, tant il en est de la douleur +comme au péril commun dont la brutale étreinte efface les conventions +sociales, supprime les timidités et arrache à la vérité tous ses voiles. + +--Ah! vous êtes impitoyable, mademoiselle, prononça enfin Raymond. Me +bannir de votre présence serait moins cruel... + +D'un geste brusque, Mlle Simone l'arrêta. + +--Voulez-vous donc, fit-elle, m'ôter tout mon courage, au moment même où +j'en ai le plus besoin!... + +Et comme si elle se fût défiée d'elle-même, comme si elle eût craint de +se trahir, ou d'en avoir trop dit déjà, elle prit le bras de miss Lydia +Dodge et s'éloigna, laissant Raymond éperdu d'angoisses et écrasé sous +le sentiment de son impuissance. + +Avec l'intensité de la réalité même, son implacable imagination lui +représentait la situation de Mlle Simone, cette situation dont le +mystère augmentait l'horreur, et il la voyait se débattant sous le filet +de quelque abominable intrigue, sans amis, sans conseils, sans +soutien... + +Il ne fallut rien moins que le bruit d'une chaise bruyamment remuée, +pour le rappeler au souvenir de la réalité. Mme de Maumussy venait +d'entrer... + +Il tressaillit de tout son être, quand il la vit l'observant de son +regard tranquille, où il lui semblait lire les plus insultantes ironies. + +C'était, depuis la soirée où elle s'était abandonnée à de si +inexplicables emportements, la première fois que Raymond se trouvait +seul avec elle. + +--Qu'avez-vous, monsieur Delorge? demanda-t-elle doucement. + +Saisi d'une sorte de vertige qui lui enlevait jusqu'à la faculté de +réfléchir, il marcha sur elle, et d'une voix sourde: + +--J'ai, répondit-il, que j'aime Mlle Simone de Maillefert, madame la +duchesse, plus que la vie, plus que l'honneur, plus que tout le monde, +que la voir malheureuse est au-dessus de mes forces, et que je saurai +bien faire payer ses larmes aux misérables qui les lui font répandre. + +Il la regardait fixement, en parlant ainsi, obstinément, comme s'il eût +espéré plonger jusqu'au fond de sa conscience. + +Elle ne baissait ni ne détournait les yeux. + +--C'est pour moi que vous dites cela? interrogea-t-elle. + +--Oui... + +La jeune duchesse eut une seconde d'hésitation. + +Puis, tout à coup, elle se leva vivement, courut fermer la porte du +salon, et revenant prendre sa place en face de Raymond: + +--Vous reste-t-il, commença-t-elle, assez de raison pour m'entendre, +monsieur Delorge? + +--Oh! je suis parfaitement calme, madame... + +--Eh bien! voici le conseil que vous donnerait une amie: Quittez +Maillefert, non pas dans une heure, mais à l'instant, partez... + +Raymond riait d'un rire nerveux. + +--Je vous gêne donc beaucoup, madame la duchesse? dit-il. + +Elle le toisa d'un coup d'œil superbe, et durement: + +--Moi!... s'écria-t-elle, moi!... + +Puis haussant les épaules: + +--Laissez-moi continuer, reprit-elle plus doucement. Vous vous croyez +aimé de Mlle de Maillefert, et il se peut qu'elle croie vous aimer. +Vous vous abusez l'un et l'autre. L'amour vrai ne réfléchit ni ne +raisonne, et je vois à Simone l'âme calculatrice d'un procureur. Si elle +vous aimait, elle dirait un mot, un seul, et... peut-être serait-elle +votre femme. Elle ne le dira pas... + +Raymond ricanait toujours. + +--Je cherche, madame la duchesse, fit-il, l'intérêt qui vous fait parler +ainsi... + +Elle tressaillit, un éclair de colère traversa ses yeux noirs, mais elle +se contint, et baissant la voix: + +--Si vous vous trouviez, reprit-elle, dans une maison qui s'écroule et +qu'un passant vous criât: «Sauve-toi!» iriez-vous lui demander quel +intérêt il avait à vous empêcher d'être enseveli sous les décombres? Eh +bien! moi, je suis ce passant. Trop haut est votre cœur et trop noble +votre mépris de l'argent, pour certaines intrigues. Vous ne savez pas, +sans doute, jusqu'où peuvent descendre les viles convoitises du luxe, du +bien-être et du plaisir. Ne l'apprenez pas à vos dépens. Votre place +n'est pas ici. Mieux on vous y accueille et plus vous devez craindre. Ce +n'est pas la vie que vous laisseriez... + +Ce qu'il y avait de commisération réelle dans l'accent de Mme de +Maumussy, Raymond ne le sentit pas. + +Il crut à une insulte, et transporté de colère jusqu'à saisir le bras de +la jeune femme: + +--Que voulez-vous dire? s'écria-t-il, parlez... Vous en avez trop dit +maintenant... + +Mais elle se dégagea, et toisant Raymond d'un coup d'œil superbe: + +--Je pense que vous êtes fou, monsieur Delorge, dit-elle... + +Et s'asseyant au piano, elle se mit à jouer avec une sorte de furie le +morceau ouvert sur le pupitre... + +Sous tant de secousses successives, Raymond sentait vaciller son +intelligence. Plus les paroles de la duchesse étaient obscures et +mystérieuses, plus en essayant de les interpréter il se sentait assailli +de sinistres appréhensions. + +Se jouait-elle de lui? Obéissait-elle à cet instinct irraisonné qui fait +prendre en pitié toute créature qui souffre? Remplissait-elle simplement +un rôle?... + +Mais à quoi bon se mettre l'esprit à la torture? Ne valait-il pas mieux +pour Raymond essayer de fléchir cette jeune femme qui était là, qui +savait la vérité, elle, qui d'un mot pouvait l'éclairer, le sauver et +sauver avec lui Mlle de Maillefert!... + +--Madame, commença-t-il, madame la duchesse. + +[Illustration:--Portez-lui cela pour ses pauvres!] + +Elle ne parut pas l'entendre... Ses doigts couraient sur le clavier avec +une merveilleuse agilité... Peut-être, réellement, ne l'entendit-elle +pas. + +Alors il s'approcha doucement, et de la main effleura l'épaule de la +jeune femme. + +Sans cesser de jouer, elle se détourna vivement. + +--Que me voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle. + +--Madame, s'il vous reste une ombre de pitié... + +--Quoi? + +--Daignez-vous expliquer plus clairement... + +Elle le regardait d'un air mécontent. + +--Je vous ai dit tout ce que j'avais à dire, interrompit-elle, insister +est inutile. + +Et comme elle voyait Raymond prêt à tomber à ses genoux: + +--Ah!... Je vous cède la place, monsieur, dit-elle. + +Sur quoi, s'étant levée, elle sortit, en fredonnant l'air d'opéra +qu'elle venait de jouer... + +Déjà Raymond s'était redressé et, d'un œil enflammé, il regardait +autour de lui, comme s'il eût cherché à qui s'en prendre de tant de +misères. + +Heureusement, une lueur suprême de raison l'éclaira: + +--Je ne m'appartiens plus, pensa-t-il, si je reste, si je me trouve en +face de M. Philippe, je me perds, et je perds à tout jamais Simone... + +Et il se précipita dehors... + +Dans le vestibule, Mme de Maillefert, avec toutes sortes de +cérémonies, reconduisait une vieille dame qui était venue lui faire +visite. + +Apercevant Raymond: + +--Comment! vous nous quittez, mon cher Delorge, lui cria-t-elle +gaiement. + +Il ne répondit pas. D'un seul bond il franchit les dix marches du perron +et se lança dans l'avenue. + +Il lui semblait que l'existence, comme une planche pourrie jetée sur un +abîme, craquait et manquait sous lui, et qu'il roulait jusqu'aux plus +sombres profondeurs. + +Et pour comble, une voix obstinée et irritante comme le remords +s'élevait en lui, qui lui répétait que, si terrible que fût le +châtiment, il l'avait mérité, lui le fils du général Delorge, en se +mêlant à ce monde qui était celui des assassins de son père. + +Des heures s'écoulèrent en alternatives de désespoir et de rage, et il +flottait entre mille résolutions contradictoires, quand la porte de sa +chambre s'ouvrant M. de Boursonne parut. + +--J'arrive de Maillefert, lui dit le vieil ingénieur, j'y ai trouvé tout +le monde surpris de votre disparition. Je ne suis pas curieux... + +Raymond s'était levé. + +--Vous allez tout savoir, monsieur, dit-il. + +Et fort exactement quoique d'une voix encore altérée, il raconta son +entretien avec Mlle Simone et avec la duchesse de Maillefert... + +Encore bien que donnant les signes les plus manifestes d'impatience, M. +de Boursonne l'écouta sans mot dire; mais dès qu'il eut achevé: + +--La peste étouffe, s'écria-t-il, les amoureux romanesques et nerveux! +Quand on est bâti comme cela, sacrebleu! on devrait bien rester chez +soi! + +--Vous en parlez à votre aise, monsieur, et si vous aviez été à ma +place... + +--D'abord je ne m'y serais pas mis, à votre place, mon cher. Ensuite, +ayant eu cette chance inespérée de surprendre Mme de Maumussy dans un +de ses bons moments, je me serais bien gardé de la blesser par mes +violences ridicules... + +--Cette femme est mon ennemie, monsieur, vous-même me l'avez dit... + +--Et je le crois... Seulement la duchesse est Italienne, c'est-à-dire la +femme de la sensation présente, qui au lieu d'analyser ses émotions s'y +abandonne tout entière, qui veut une chose avec la tête et fait le +contraire avec le cœur... + +--Enfin que résoudre?... interrompit Raymond. + +Ah! le vieil ingénieur n'hésita pas. + +--Plantez là Mlle Simone, dit-il. + +--Jamais!... + +Le bonhomme haussa les épaules. + +--Alors, sacrebleu! fit-il, que voulez-vous que je vous dise! +Attendez... le succès est aux temporisateurs. Retournez au château comme +si de rien n'était... + +Ainsi fit Raymond, et lorsqu'il arriva à Maillefert le lendemain, rien +ne lui parut changé. Mlle Simone n'était ni plus ni moins triste, M. +Philippe était toujours aussi amusant, Mme de Maumussy avait repris +son attitude de sphinx... + +Il en était à se demander s'il ne s'était pas épouvanté de chimères, +lorsqu'un soir, comme il arrivait au château: + +--Est-ce que vous n'avez pas rencontré Philippe? lui dit Mme de +Maillefert. + +--Non, madame... + +--C'est qu'il est au chemin de fer, au-devant de nos amis, qui arrivent +par l'express de neuf heures... + +--Vous attendez des amis?... + +Mme de Maillefert sourit: + +--Nous attendons, répondit-elle, le mari de ma chère Clélie, le duc de +Maumussy, et avec lui M. Verdale, le fameux architecte, et le comte de +Combelaine... + +En d'autres temps, Raymond eût été écrasé de ce coup si terriblement +inattendu. + +Mais il en est de l'âme humaine comme de l'acier, qui plongé rouge dans +un torrent glacé acquiert des qualités supérieures de résistance et +d'élasticité; l'âme, au contact du malheur, se trempe d'une énergie plus +forte et s'endurcit à la souffrance. + +Raymond pâlit et ses yeux se voilèrent, mais il ne chancela pas, et si +rudement que l'émotion lui serrât la gorge, il eut encore la force de +dire: + +--Ah!... vous attendez M. de Maumussy et M. de Combelaine!... + +Mme de Maillefert se pencha vers la pendule. + +--Quelle heure est-il? fit-elle. Huit heures et demie. Dans trois quarts +d'heure ils peuvent être ici. + +Et immédiatement elle entama le panégyrique du duc de Maumussy, dont +elle ne pouvait assez louer, disait-elle, le caractère chevaleresque, +l'esprit délicat et fin et le merveilleux sens politique. + +Elle n'admirait pas moins M. de Combelaine, ce dévoué serviteur de +l'Empire, cet héroïque soldat toujours prêt à verser son sang, dont la +fidélité désintéressée lui rappelait, assurait-elle, ces loyaux +chevaliers qui, à leur mort, demandaient à être enterrés aux pieds du +suzerain qu'ils avaient servi... + +Assez maître de soi pour éviter le scandale d'une brusque retraite, +Raymond était allé s'asseoir non loin de la causeuse où chaque soir +Mlle Simone venait s'établir devant sa petite table à ouvrage. + +Et la duchesse de Maillefert poursuivait. + +Avec une non moindre chaleur, elle célébrait les mérites de M. Verdale, +cet architecte fameux, ce fils de ses œuvres arrivé à force de talent +et de travail à une grande situation et à une fortune immense. Et elle +se déclarait ravie qu'un homme de ce mérite eût bien voulu accompagner +M. de Combelaine, son ami. Justement elle méditait de grandes +réparations à Maillefert. M. Verdale lui donnerait des idées. + +A ce mot de réparations, Mlle Simone avait redressé la tête si +vivement, que sa mère en parut choquée. + +--Oh! vous avez bien entendu, fit-elle d'un ton sec. Cette vieille +baraque est inhabitable, et j'ai des raisons de croire que l'année 1870 +ne s'écoulera pas sans que Sa Majesté l'Impératrice fasse à notre maison +l'honneur de s'arrêter un jour ou deux à Maillefert. + +Mais Raymond n'écoutait pas. + +Les yeux fixés sur la pendule, il calculait combien de minutes encore il +avait à rester à Maillefert... + +Il avait pu subir la duchesse de Maumussy; mais le duc, mais M. de +Combelaine, l'honneur lui défendait de se trouver sous le même toit +qu'eux. + +--Savez-vous, demandait Mme de Maillefert à Mme de Maumussy, +combien de jours ces messieurs comptent nous donner?... + +--Non... Mon mari ne me l'a pas dit. + +Raymond n'avait plus que dix minutes à rester... + +Et il s'attendrissait en contemplant pour la dernière fois ce petit +salon, où, au milieu d'affreux déchirements, il avait eu des heures +enchantées par l'espérance. + +Il examinait Mlle Simone, qui, inclinée sous une lampe travaillait, +non à un délicat et inutile ouvrage de femme, mais à une layette qu'elle +avait promise à une pauvre fille séduite, que tout le monde dans le pays +repoussait. + +Mais neuf heures sonnaient; Raymond se leva. + +--Quoi! s'écria Mme de Maillefert, vous n'attendez pas nos amis!... + +--Je ne puis... + +--Parce que?... + +--M. de Boursonne m'attend, madame. + +Elle haussa les épaules. + +--Allez donc, fit-elle, mais en tout cas, à demain. + +Il ne répondit pas. Il s'inclina devant la duchesse de Maumussy, il +effleura de ses doigts tremblants la main que lui tendait Mlle +Simone, et lentement il sortit. + +La nuit était sombre et glaciale, de gros nuages couraient au ciel, un +vent furieux secouait les branches dépouillées des arbres... + +Que lui importait! Il n'avait plus besoin de se contraindre, +maintenant... + +Son désespoir et sa fureur s'exhalaient en imprécations et en menaces +qu'emportait la tempête, de même que les événements avaient emporté ses +espérances et ses projets. + +Parvenu au pont suspendu, cependant, il s'arrêta court. Une voiture +venait, au grand trot,--malgré les défenses formelles--et dans cette +voiture, à la lueur des lanternes, on distinguait quatre hommes: M. +Philippe et les amis attendus à Maillefert. + + + + +IV + + +Il était près de minuit lorsque Raymond arriva au _Soleil levant_. +L'auberge était déserte. Seul dans la cuisine, maître Béru mettait au +net les comptes de la journée. + +En apercevant son hôte: + +--Montez vite, monsieur, lui dit-il, chez M. de Boursonne, il vous +attend avec une impatience!... + +C'était vrai; Raymond trouva le vieil ingénieur en proie à la plus +violente agitation, et arpentant à grands pas sa chambre--une chambre +immense, la plus belle de l'auberge, qui avait une pendule sur sa +cheminée de pierre peinte, et de chaque côté des flambeaux argentés, +dont tous les dimanches maîtresse Béru renouvelait les bobèches de +papier déchiqueté. + +Trop bouleversé pour remarquer le désordre de Raymond: + +--Eh bien!... lui cria M. de Boursonne, nous y voici!... Au bord du +fossé la culbute... il n'y a plus à reculer!... + +--Qu'est-ce encore, mon Dieu!... + +--Oh!... c'est grave, cette fois, continua le bonhomme, terriblement +grave! Et votre duchesse de Maillefert mériterait... Mais asseyez-vous, +nous avons à causer... + +Mais c'était un homme prudent. Il commença par s'assurer en ouvrant +successivement toutes les portes que personne n'était aux écoutes; après +quoi, revenant se camper debout et les bras croisés devant son jeune +camarade: + +--Vous savez, commença-t-il, non sans une nuance de solennité, que j'ai +horreur de me mêler des affaires des autres... + +Hélas! bien des fois, jadis, Raymond avait souri de cette étonnante +prétention de son vieux chef; mais en ce moment!... + +--Pour vous, continuait le bonhomme, je vais manquer aux principes de +toute mon existence. C'était écrit. Voici des mois que nous vivons de la +même vie, côte à côte, sans jamais nous quitter, et sarpejeu! on est de +chair et d'os. Vous voyant bon, généreux, loyal, sincère jusqu'à la +naïveté, petit à petit, à mon insu, je me suis... hum... comment +dirai-je? habitué? non, intéressé à vous, comme à... ma foi tant pis, je +le dis puisque c'est vrai quoique absurde... comme à mon propre fils. + +Ces préliminaires dans la bouche de cet homme excellent, mais qui +faisait profession d'égoïsme et de brutalité, devaient faire frémir. Ce +qu'il avait à dire était donc bien rude, qu'il tergiversait ainsi. + +--C'est comme mon père même que je vous écouterai, monsieur, murmura +Raymond. + +Le bonhomme fit deux ou trois tours encore dans la chambre, puis +brusquement: + +--C'est de votre honneur qu'il s'agit! prononça-t-il. + +--De mon honneur!... + +--Oui. Et il n'y a plus à hésiter ni à temporiser, il faut marcher droit +au but. Il faut que demain, vous m'entendez bien, demain, vous vous +rendiez à Maillefert, et que vous demandiez officiellement à Mme la +duchesse de Maillefert la main de Mlle Simone, sa fille... + +Une stupeur immense clouait Raymond sur sa chaise. + +--Moi, répétait-il, comme s'il eût eu besoin de s'affirmer une +proposition inouïe, moi!... + +--Il le faut, insista M. de Boursonne, il le faut absolument. C'est +l'unique moyen que je voie de ne point laisser quelque lambeau de votre +intègre réputation au piège honteux tendu à votre confiante probité. + +D'un geste machinal, comme pour en écarter le vertige, Raymond passait +et repassait sa main sur son front. + +--Je vous entends, monsieur, balbutiait-il, mais... excusez-moi, je ne +vous comprends pas... + +M. de Boursonne, tristement, hochait la tête. + +--Et penser, continuait-il, que c'est moi qui vous ai encouragé à aimer +Mlle Simone!... Ah! vieil enfant en cheveux blancs!... Mais qui +pouvait prévoir!... Savez-vous ce qui se passe? Il est aujourd'hui avéré +dans le pays, aux Rosiers, à Saint-Mathurin, à Saumur, à Angers même, +que Mlle Simone de Maillefert est la maîtresse de M. Raymond +Delorge... + +D'un bond Raymond fut debout: + +--Voilà donc, s'écria-t-il d'un accent terrible, voilà le résultat des +lâches calomnies de ce misérable Bizet de Chenehutte... + +Mais le vieil ingénieur lui coupa la parole. + +--Votre Bizet n'est qu'un sot, déclara-t-il, dont les propos d'estaminet +n'avaient aucune portée. Si Mlle Simone a été perdue de réputation, +c'est par la duchesse de Maillefert elle-même, par sa mère... + +--Oh!... monsieur... + +--Par sa mère, oui, je dis bien, qui a déclaré en propres termes, non +pas à une personne, mais à plusieurs, qu'elle s'estimerait trop heureuse +si elle parvenait à vous déterminer à épouser sa fille, parce que, après +l'avoir séduite, vous vous seriez dégoûté d'elle, et que la pauvre fille +se trouverait dans une situation à ne plus pouvoir dissimuler sa +faute... + +Un cri terrible, un cri de douleur et de rage, jaillit de la poitrine de +Raymond. + +--C'est impossible, s'écria-t-il, impossible!... Une mère n'a pas pu +dire, une mère n'a pas dit cela... + +--Elle l'a dit, j'en suis sûr... + +--Eh bien!... ce n'est pas demain que j'irai à Maillefert, ce sera cette +nuit, à l'instant!... Ah! elle a dit cela? Ah! elle s'est servie de mon +nom pour déshonorer la plus chaste et la plus noble des créatures!... Eh +bien! moi, je lui arracherai la langue, à cette misérable femme, et je +la clouerai à la porte de son château!... + +Cette explosion de désespoir, M. de Boursonne l'avait prévue, il +l'attendait. + +Saisissant donc le bras de son jeune camarade: + +--Avant de rien faire, dit-il, vous m'entendrez. + +Mais déjà un revirement s'était fait dans les idées de Raymond. Le doute +lui venait. + +--Si vous vous trompiez, cependant, monsieur! fit-il. Si on avait +surpris votre bonne foi! + +Autant le vieil ingénieur était brusque d'ordinaire, autant en ces +circonstances si pénibles il faisait preuve d'indulgence et de bonté. + +--Écoutez et soyez juge, dit-il à Raymond. + +Et s'asseyant près de son jeune ami: + +--Voici tantôt un mois, commença-t-il, que surpris des avances si +extraordinaires de Mme de Maillefert, nous avons soupçonné quelque +ténébreuse intrigue... Le but de cette intrigue vous échappait +absolument, à vous qui êtes jeune. Plus clairvoyant, grâce à ma triste +expérience, j'entrevoyais vaguement quelque chose de si odieux que je me +disais, que je vous disais: «Non, ce n'est pas possible...» + +--C'est vrai, c'est vrai!... + +--Eh bien! mon pauvre ami, depuis cet instant, je puis vous l'avouer, il +ne s'est pas écoulé un jour sans que j'aie appliqué tout ce que j'ai de +pénétration à déchiffrer le mot de cette énigme. De là vient que tout à +coup vous m'avez vu papillonner lourdement autour de Mme de Maumussy, +et déployer pour elle mes grâces surannées. Je pensais qu'elle savait la +vérité... + +--Et elle ne la savait pas? + +--Elle l'ignorait, j'en mettrais la main au feu, il y a trois jours. +C'est lorsqu'elle l'a connue, que soudainement elle a été tout autre +avec vous. Peut-être, sans le vouloir, a-t-elle été complice de Mme +de Maillefert. Et c'est alors que révoltée, indignée, elle vous a +conseillé de fuir... + +C'était une explication plausible, cela. + +--Oui, en effet, approuva Raymond. + +--Voyant que je ne tirais rien de la jeune duchesse, poursuivait M. de +Boursonne, je me mis à chercher d'un autre côté... Mon titre de baron, +puisqu'enfin baron il y a, et les vieilles relations de ma famille, +m'ouvraient tous les castels des environs. J'en profitai pour me +faufiler près de toutes les connaissances de Mme de Maillefert, +espérant que de l'ensemble de ces conversations, d'un mot à l'une, d'une +phrase à l'autre, j'arriverais à déduire quelque chose de positif... + +--Ah! monsieur, murmura Raymond, comment jamais m'acquitter envers +vous?... + +--En vous laissant guider par moi, mon cher ami. Mais attendez. Je +perdais mon temps et mes peines, quand ce soir--hier soir, plutôt, +puisqu'il est plus de minuit,--me trouvant chez Mme de Lachère, cette +dame, vous savez, dont le mari veut être préfet:--«Il faut convenir, me +dit-elle, que votre jeune collègue, M. Delorge, se conduit d'une façon +abominable.» Par bonheur, j'eus le pressentiment que j'étais sur la +trace de la vérité, et au lieu de m'ébahir:--«Comment cela?» demandai-je +avec un sourire équivoque.--«Allons, allons, reprit-elle, ne faites pas +le discret avec moi, baron, je sais tout.» Je m'inclinai.--«En ce cas, +madame, vous êtes plus avancée que moi.» Elle se mit à rire.--«Mon cher +baron, me dit-elle, c'est la duchesse de Maillefert elle-même qui, dans +le délire de sa mortelle douleur, m'a confié l'horrible situation de sa +fille, et les efforts qu'elle fait pour ramener l'homme qui l'a séduite +et qui maintenant refuse de l'épouser...» + +--Cette Mme de Larchère a menti! s'écria Raymond. + +Le vieil ingénieur secoua la tête. + +--Ce fut ma première impression, dit-il, et je ne la lui cachai pas. +Alors, elle me déclara qu'elle n'était pas la seule à qui Mme de +Maillefert eût fait cette incroyable confidence, et, pour me le prouver, +elle appela une de ses amies qui, elle aussi, savait tout, à ce qu'elle +me dit, et de la même façon. A votre avis, ces deux affirmations +valent-elles une certitude? + +Raymond ne répondit pas. + +--Moi, je m'obstinais à douter encore, reprit M. de Boursonne; alors +Mme de Lachère invoqua le témoignage de son mari, lequel me jura sur +l'honneur tenir de la propre bouche de M. Philippe ce que sa femme avait +appris de la bouche même de Mme de Maillefert. + +Cela, par exemple, c'était le comble. + +--Quoi!... M. Philippe aussi! bégaya Raymond. Son frère!... + +Puis se dressant, comme s'il eût été mû par un ressort: + +--Mais pourquoi, s'écria-t-il, pourquoi cette infamie, cette abominable +calomnie?... + +--Eh! pardieu! parce que Mme de Maillefert et son noble fils n'ont +pour vivre que les revenus de Mlle Simone. Qu'elle se marie, les +voilà sur la paille. Ils veulent qu'elle ne puisse pas se marier... + +[Illustration:--Il faut que vous dansiez avec Mme de Maumussy.] + +--Oui, peut-être... + +--Et voilà pourquoi, vous, demain, c'est-à-dire aujourd'hui, vous allez +officiellement et ouvertement demander la main de Mlle de +Maillefert... + +Raymond baissait la tête: + +--C'est que dans ce moment, dit-il, déchiré par les plus horribles +perplexités, je ne suis pas absolument... libre... + +Une immense stupeur se peignait sur le visage de M. de Boursonne. + +--Vous hésitez!... fit-il. + +Le pauvre garçon se tordait les mains. + +--Ah! si vous saviez, monsieur, s'écria-t-il, si vous saviez?... + +Et cette fois, emporté par la situation, et se sentant confusément hors +d'état de délibérer et d'arrêter un parti, il confia à son vieil ami le +secret de son passé. + +C'était pour M. de Boursonne comme une révélation. + +--Voilà donc, disait-il, les raisons de vos indécisions étranges! Et moi +qui vous accusais!... + +Puis, après une minute de réflexion: + +--Mais n'importe, dit-il, l'honneur commande, obéissez. Il n'est pas de +considération au monde qui puisse vous obliger à passer pour un infâme +suborneur, qui vous oblige à laisser peser sur la pure et chaste jeune +fille que vous aimez une abominable accusation. + +Raymond était dans une de ces crises où la volonté éperdue appartient au +premier qui s'en empare: + +--Qu'il soit fait selon vos conseils, monsieur, dit-il au vieil +ingénieur; je m'abandonne à vous... + +Le jour commençait à poindre, blafard et morne, lorsque Raymond, qui +s'était jeté tout habillé sur son lit, se réveilla, après quelques +heures de ce sommeil de plomb qui suit les grandes crises, et qui est +comme une dernière faveur de la nature violentée. + +Il se sentait le corps brisé, mais l'esprit net et clair jusqu'à s'en +étonner. + +C'est que les raisons ne lui manquaient pas d'être bouleversé encore, et +agité des plus funèbres pressentiments. + +La journée qui commençait était celle du mercredi 1er décembre 1869. + +C'est-à-dire qu'il y avait dix-sept ans, date pour date, que le général +Delorge était tombé, dans les jardins de l'Élysée, sous les coups de +lâches assassins. + +Et lui, Raymond Delorge, lui qui sur le cercueil de son père avait prêté +un solennel serment de haine et de vengeance, il allait, en ce fatal +anniversaire, se trouver peut-être en présence des meurtriers, et subir +l'ironie de leur insolente impunité. + +Mais l'impérieuse, l'inexorable nécessité parlait. + +Avant tout, il devait tenter l'impossible pour réhabiliter Mlle +Simone. + +Et à midi précis, il avait revêtu le costume traditionnel de la démarche +qu'il allait risquer, endossé l'habit noir et ganté les gants paille. + +--Je vous accompagnerai, lui avait dit M. de Boursonne, mais, +entendons-nous bien: je resterai à vous attendre dans le salon, et vous +vous présenterez seul à la duchesse de Maillefert. Ma présence, très +certainement, l'effaroucherait, et il faut qu'elle s'explique... + +La pluie fine et glaciale qui tombait obstinément depuis le matin, +venait de cesser. + +Le vieil ingénieur et Raymond partirent. + +Et tout en cheminant aussi vite que le leur permettait le mauvais état +de la route: + +--Comment va me recevoir la duchesse de Maillefert? disait Raymond. + +--Qui sait! comme un sauveur peut-être... Peut-être comme un laquais. + +--Et les autres... + +--Quels autres? Maumussy, Combelaine, Verdale? Eh bien! après... Est-ce +à vous de vous inquiéter d'eux? Est-ce à l'homme d'honneur à détourner +les yeux pour ne pas rencontrer le louche regard des gredins? Jamais +leur impudence ne montera jusqu'à votre fierté. Haut le front, +sacredieu, ami Delorge, c'est à ces misérables à trembler devant vous. +Haut la tête et le cœur, car nous voici arrivés... + +Dans l'immense vestibule, les valets de pied étaient à leur poste, +tristes valets dont la tenue trahissait les habitudes des maîtres. + +On devinait les gens dont les gages ne sont pas exactement payés, qui +ont craint plus d'une fois qu'on ne leur fît banqueroute, et qui se +soldent en insolences des intérêts de l'argent qui leur est dû. + +--Ils me font moins l'effet de serviteurs que de créanciers, avait dit +souvent le vieil ingénieur, et j'aimerais mieux faire mon lit moi-même +que d'être servi par ces gaillards-là!... + +Ces gaillards, d'ordinaire, dès que paraissaient Raymond ou son vieux +chef, se levaient précipitamment, un sourire bassement obséquieux aux +lèvres. + +Ce jour-là, un seul daigna se soulever de la banquette où tous se +vautraient. + +--Mme de Maillefert? demanda M. de Boursonne. + +--Sortie, répondit le valet, du ton insolent de l'homme qui a des +ordres. + +--A-t-elle dit à quelle heure elle rentrerait? + +--Madame la duchesse ne rend pas de compte à ses gens. + +Raymond et M. de Boursonne échangèrent un coup d'œil. Ces façons +n'avaient pas besoin de commentaires. + +--Nous l'attendrons, alors, dit le vieil ingénieur. + +Le valet de pied ricanait en se dandinant: + +--J'ai eu l'honneur de dire à ces messieurs, insista-t-il, que madame la +duchesse est sortie, et qu'on ne sait quand elle rentrera... si +toutefois elle rentre. + +M. de Boursonne était devenu fort rouge. + +Ayant demandé à Raymond une de ses cartes de visite: + +--Vous allez, dit-il au domestique, porter à l'instant cette carte à +Mme de Maillefert. Si véritablement elle est sortie, vous la lui +remettrez quand elle rentrera. Il faut que M. Delorge lui parle +aujourd'hui même. Et, en attendant, conduisez-nous immédiatement au +salon... + +Son accent était si impérieux, que le valet, troublé, obéit, tout en +grommelant: + +--Ah! tant pis! Elle dira ce qu'elle voudra. + +Lorsqu'ils furent seuls dans le salon: + +--Voilà qui commence bien! fit Raymond. + +--Oui, approuva le vieil ingénieur, c'est une disgrâce de cour... + +Il se tut, la porte du salon s'ouvrit, et le valet de pied reparut: + +--Madame la duchesse attend ces messieurs, prononça-t-il. + +--Allez, dit à Raymond M. de Boursonne, je reste ici à vous attendre. + +C'est dans une sorte de boudoir, ouvrant à la fois sur son cabinet de +toilette et sur sa chambre à coucher, que la duchesse de Maillefert +avait ordonné qu'on lui amenât Raymond. + +Elle venait précisément de se mettre à sa toilette de l'après-midi, +lorsqu'on lui avait montré la carte de visite remise au valet de pied +par M. de Boursonne. + +Furieuse, elle avait renvoyé sa femme de chambre, ne prenant que le +temps de relever ses cheveux--les siens seulement,--de passer un ample +peignoir de mousseline, garni de dentelles, magnifique jadis, maintenant +fané et fripé. + +Rien de moins séduisant, de moins gracieux et de moins noble que cette +grande dame ainsi arrachée brusquement à l'œuvre capitale de son +existence. + +Dépouillée des artifices savants de la coquetterie la plus raffinée, +elle apparaissait telle qu'elle était réellement, telle que l'avaient +faite les années d'abord, puis l'abus du fard, des cosmétiques et des +eaux de beauté, et plus encore les fêtes continuelles, les nuits +passées, les âcres soucis d'argent, les poignantes émotions du jeu, +enfin toutes les agitations d'une vie à outrance. + +C'est assise dans un vaste fauteuil, près du feu, les jambes allongées +sur un coussin de velours, qu'elle reçut Raymond. + +Dès qu'il entra, après l'avoir toisé de la tête aux pieds: + +--Vous êtes seul, monsieur? fit-elle d'une voix aigre. + +--M. de Boursonne m'attend en bas. + +--C'est dommage! J'aurais eu du plaisir à le complimenter de ses +façons... + +--Madame!... + +--N'est-il pas votre conseiller? + +--M. de Boursonne est un ami dévoué... + +--C'est cela! Et il vous apprend à pénétrer chez les gens malgré eux et +à forcer la consigne des domestiques. + +--J'avais à vous parler, madame. + +--Aujourd'hui même... sur-le-champ? + +--Oui. + +Dédaigneusement, la duchesse de Maillefert haussa les épaules, et +s'enfonçant dans son fauteuil: + +--Eh bien! puisque vous voici, dit-elle, parlez. + +Loin de déconcerter Raymond, cet accueil outrageant redoubla son +sang-froid. + +--Madame, commença-t-il, j'appartiens à une honorable famille. Mon père, +que j'ai eu le malheur de perdre fort jeune, était général de brigade. +Ma mère est une demoiselle de Lespéran. Je n'ai pas trente ans, je suis +ingénieur des ponts et chaussées, mon passé répond de l'avenir... J'ai +l'honneur de vous demander la main de Mlle Simone de Maillefert, +votre fille... + +C'est de l'œil ébahi dont on considère un phénomène, que la duchesse +l'examinait tandis qu'il débitait imperturbablement ces quelques phrases +qu'il avait arrangées dans sa tête en montant l'escalier. + +--Et c'est pour me dire cela, fit-elle, que vous avez forcé ma porte? + +--Uniquement, oui, madame. + +Il était clair que le flegme de Raymond l'agaçait. + +--Savez-vous bien, reprit-elle, ce que c'est qu'une d'Hostal de +Chalandri de Maillefert? + +--C'est, je le sais, madame la duchesse, une fille d'illustre maison, la +descendante d'une longue suite de loyaux et vaillants gentilshommes, +qui, de père en fils, se sont légué, tel qu'un dépôt sacré, un nom sans +tache, une glorieuse devise et les pures traditions de l'honneur et du +devoir. + +Mme de Maillefert rougit imperceptiblement, et pressée de venger ce +qui lui paraissait un amer persiflage: + +--Savez-vous, fit-elle d'un ton ironique, quelle est la fortune de +Mlle Simone de Maillefert? + +--Je ne m'en suis pas informé, madame... + +--Soit, mais vous l'avez bien entendu évaluer, cette fortune! + +--En effet. + +--Ma fille possède de son chef deux cent mille livres de rente, en +propriétés, c'est-à-dire, au bas mot, un capital de sept millions... +C'est une dot cela, et bien faite pour tenter, n'est-ce pas, monsieur? + +Si flagrante que fût l'insulte, Raymond ne sourcilla pas. + +--Et vous, monsieur, reprit la duchesse, qui êtes-vous pour prétendre à +l'honneur d'une alliance si haute?... + +--Oh! je n'ai aucune fortune, madame, et le peu que j'ai... + +--Il ne s'agit pas de cela, c'est de votre famille que je parle. +N'êtes-vous pas fils de ce fameux général Delorge qui a été tué en +duel?... + +Raymond pâlit. Il n'est pas de résolutions d'impassibilité qui tiennent +devant certaines attaques. + +--On vous a trompée, madame la duchesse, prononça-t-il. Mon père n'a pas +été tué en duel, il a été lâchement assassiné... + +--Monsieur!... + +--...Par M. de Combelaine ou par M. de Maumussy, ou par tous les deux, +plutôt... + +La duchesse de Maillefert s'était redressée. + +--Pas un mot de plus, monsieur, interrompit-elle. Je sais votre histoire +depuis hier soir et j'en suis à me demander comment vous avez osé vous +présenter chez moi. + +«On dit qui on est, monsieur, avant de se faufiler dans l'amitié des +gens. Maintenant je vous connais. On m'a dit les détestables accusations +dont vous et les vôtres poursuivez des hommes honorables, que je reçois, +que j'aime et qui sont l'honneur d'un gouvernement auquel moi et les +miens sommes absolument dévoués. + +Déjà, par un puissant effort de volonté, Raymond avait maîtrisé son +émotion. Impassible autant qu'une statue, il laissa la duchesse achever. + +Puis: + +--J'attends votre réponse, madame, dit-il froidement. + +Peu à peu elle en était venue à s'irriter tout à fait. + +--Ma réponse!... répéta-t-elle. Est-ce que véritablement, monsieur, vous +espériez que je prendrais votre démarche au sérieux? + +--Je n'espérais rien, madame. + +Elle tressaillit. + +--J'ai vu un grand devoir à remplir, je le remplis sans souci du +résultat. Je ne vous parlerai pas des sentiments que m'inspire Mlle +de Maillefert... à quoi bon!... J'avais à lui donner un témoignage +public de ma respectueuse admiration: c'est fait. Ma démarche +d'aujourd'hui, je l'ai annoncée publiquement partout. Non moins +hautement je publierai votre réponse. + +Il s'inclinait pour prendre congé, Mme de Maillefert l'arrêta d'un +geste: + +--Que voulez-vous dire? interrogea-t-elle d'une voix altérée. + +--Ce que je dis... pas autre chose. + +--Simone vous a parlé. Simone vous a commandé de me demander sa main... + +--Sur mon honneur, madame, je vous jure que non. + +--Elle vous aime, cependant, vous le savez bien!... + +Ah! pour cette seule parole, Raymond était prêt à tout pardonner à +Mme de Maillefert. + +--Dieu veuille que vous disiez vrai, madame! prononça-t-il d'un accent +ému. + +Pâle, les sourcils froncés, la duchesse de Maillefert semblait agitée +des plus terribles perplexités, quand, une inspiration soudaine +illuminant son visage: + +--Eh bien!... attendez, s'écria-t-elle, c'est Simone elle-même qui va +vous donner la réponse que vous sollicitez... + +Elle sonna, et une femme de chambre accourant: + +--Qu'on prévienne Mlle Simone, ordonna-t-elle, que je désire la voir +à l'instant... + +Qu'allait-il se passer? + +Quel projet bizarre venait de traverser la cervelle détraquée de cette +mère indigne?... + +Troublé au delà de toute expression, Raymond faisait à sa raison et à +son courage un appel désespéré. Jusqu'à ce moment, il était resté maître +de soi. Saurait-il, en présence de Mlle Simone, maîtriser ses +sensations? Jamais, il ne le sentait que trop, le sang-froid n'avait été +plus nécessaire. + + + + +V + + +--Vous aimez Simone, monsieur Delorge? demanda tout à coup Mme de +Maillefert... + +--Madame... + +--Eh bien! cher monsieur, votre sort dépend uniquement de sa volonté. +Qu'elle dise un mot, et je vous l'accorde. A vous d'obtenir qu'elle +prononce ce mot. + +Elle s'interrompit, écoutant... + +Il lui avait semblé entendre, de l'autre côté, dans la pièce voisine, un +pas rapide et léger. + +--La voici! fit-elle du ton dont elle eût dit: Attention! + +Elle ne se trompait pas. + +A l'instant même, dans le cadre de la porte qui donnait de la chambre à +coucher dans le boudoir, Mlle Simone parut. + +--Mon Dieu!... s'écria-t-elle... + +C'est qu'elle venait d'apercevoir Raymond, dont elle ignorait la +présence au château. C'est qu'à la façon dont il s'était retiré la +veille, elle avait cru comprendre qu'elle ne le reverrait plus à +Maillefert. + +--Approchez, Simone, dit Mme de Maillefert. + +Machinalement elle obéit. + +La défiance se lisait dans ses beaux yeux tremblants qu'elle arrêtait +tour à tour sur sa mère et sur Raymond, implorant l'explication d'un +fait qui lui semblait inexplicable... + +--Ma chère Simone, commença la duchesse d'un ton solennel, un événement +grave se produit. M. Raymond Delorge, ici présent, vient de me demander +votre main. + +Un nuage épais de pourpre envahit jusqu'à la racine des cheveux le +visage doux et triste de la pauvre enfant. + +--Ma mère!... interrompit-elle évidemment révoltée, et espérant +peut-être la rappeler à la raison. + +Mais il n'était pas de considération capable d'arrêter la duchesse de +Maillefert, une fois qu'elle poursuivait un but. + +--Je sais par expérience, continua-t-elle, quel enfer est un ménage sans +amour. Je prétends donc, ma fille, vous abandonner absolument le choix +de votre mari. Dictez-moi la réponse que je dois faire à M. Raymond +Delorge. + +Confuse, humiliée, violentée en toutes ses pudeurs, la malheureuse jeune +fille baissait la tête. + +--Par pitié! ma mère, balbutia-t-elle encore, n'insistez pas... plus +tard, lorsque nous serons seules... + +La duchesse haussait les épaules. + +--C'est cela, dit-elle, et ensuite vous prendrez des attitudes de vierge +martyre, et je passerai, moi, pour une marâtre... Nenni! Je désire que +notre explication ait un témoin, et je suis ravie que ce témoin soit +monsieur... + +Des larmes avaient jailli des yeux de Mlle de Maillefert et, comme un +collier de perles qui s'égrène, roulaient silencieusement le long de ses +joues. + +--Est-il vraiment possible, ma mère, murmura-t-elle, que vous veuillez +mettre un étranger dans la confidence des tristes déchirements de notre +famille! + +--Oh! considérez-vous donc M. Delorge comme un étranger!... + +Depuis un moment déjà, Raymond délibérait s'il ne ferait pas bien de +s'enfuir. + +Les paroles de Mlle Simone lui parurent un ordre et fixèrent ses +irrésolutions. + +--A Dieu ne plaise, mademoiselle, prononça-t-il, que je vous sois jamais +la cause d'un déplaisir; je me retire... + +Et il se retirait, en effet, lorsque la duchesse, qui s'était levée, +passa brusquement entre la porte et lui. + +--Restez! commanda-t-elle d'un ton impérieux. Il faut, une fois pour +toutes, que Simone s'explique. Ce qui va être décidé ici le sera +irrévocablement. + +Et s'adressant à sa fille: + +--Parlerez-vous? ajouta-t-elle. + +Un éclair de colère avait séché les larmes de Mlle Simone. + +--Vous le voulez, fit-elle d'une voix étouffée, vous l'exigez... Eh +bien! soit. Mais que la honte retombe sur vous de l'affreuse violence +que je me fais. + +Et détournant la tête pour éviter le regard brûlant de Raymond: + +--Je consens, balbutia-t-elle, à devenir la femme de M. Delorge... mais +aux conditions que je vous ai dites, ma mère... + +Ah! bien peu s'en fallut que Raymond, éperdu, ne tombât aux genoux de +Mlle de Maillefert. Une réflexion soudaine l'arrêta. La question de +son mariage avec Mlle Simone avait déjà été agitée entre la duchesse +et sa fille. + +--C'est-à-dire, insista Mme de Maillefert, à la condition de +consommer la ruine de notre maison au profit de M. Delorge, n'est-ce +pas? + +--Ma mère! est-ce bien vous qui dites une telle chose!... + +--Je dis ce qui est. + +--M'accuser de vouloir la ruine de notre maison, moi qui lui ai tout +sacrifié au monde, et qui suis prête à lui tout sacrifier... + +--Alors, faites ce que je vous demande... non pour moi, grand Dieu! qui +ne suis plus qu'une vieille femme et trouverai toujours le millier de +louis qu'il me faut pour payer ma dot dans un couvent, mais pour votre +frère... + +--Je ne le puis... + +--Votre frère est le chef de notre maison, l'héritier du nom, Philippe +est le duc de Maillefert; vous lui devez respect et soumission. + +--Ma mère, il est inutile d'insister. + +Ainsi, c'était cette éternelle discussion d'argent, dont Raymond avait +surpris quelques lambeaux le soir du bal, qui recommençait... + +[Illustration:--Croyez en moi, ajouta-t-elle.] + +Mais dans quelles conditions, cette fois, et combien plus honteuse et +plus dégradante!... + +--Prenez garde! Simone, reprit Mme de Maillefert, la voix tremblante +d'une colère difficilement contenue, prenez garde! Vous m'obligez à +répondre par un refus à la demande de M. Delorge... + +Et s'adressant à Raymond: + +--Vous l'entendez?... continua-t-elle, vous prétendez l'aimer et vous ne +trouvez pas un mot à dire!... + +Bouleversé des plus étranges émotions, mais toujours maître de soi, +Raymond s'inclina: + +--J'ai foi en Mlle Simone, répondit-il--répétant les paroles qui lui +avaient été dites par la jeune fille--ses décisions me sont sacrées. + +La duchesse éclata de rire--d'un rire faux et menaçant. + +--En d'autres termes, interrompit-elle, vous adorez ma fille, mais vous +aimez encore plus son argent. Voilà votre désintéressement. Je le +prévoyais, je savais que vous vous étiez entendus... + +Peu à peu, et en dépit de ses fermes résolutions de ne s'émouvoir de +rien, il était manifeste que Mlle Simone s'animait: elle relevait la +tête, et de fugitives rougeurs enflammaient ses joues. + +Voyant Raymond blêmir sous l'insulte de Mme de Maillefert, et +cependant prendre sur soi de garder le silence: + +--Que vous m'outragiez, moi, ma mère, dit-elle, peu importe, j'y suis +accoutumée. Que vous accusiez M. Delorge de cupidité, c'est ce que je ne +puis souffrir. La pensée de M. Delorge, je la connais, il me l'a dite. +Il croit, de même que moi, que je dois tout ce que je possède au nom de +Maillefert. + +La duchesse riait toujours de son rire ironique. + +--Et voilà pourquoi, interrompit-elle, voilà comment vous refusez de +donner la moitié de votre fortune à l'aîné de notre maison, à votre +frère... + +--Je fais plus. + +--Bah! + +--Je lui donne, c'est-à-dire, je vous donne la totalité de mes +revenus... + +--Mais vous gardez le capital. Nous sommes à votre merci... Que vos +dispositions changent, et le duc de Maillefert est sans pain. + +--Mes dispositions ne changeront pas. + +--Qui le sait!... Supposez-vous mariée et mère de famille. Fatalement, +vous en arrivez à juger que votre argent appartient bien plus à votre +mari et à vos enfants qu'à votre mère et à votre frère... + +Irritée, Mlle Simone battait le parquet d'un pied nerveux, oubliant +presque la présence de Raymond, qui, les deux mains appuyées au dossier +d'une chaise écoutait... + +--Il est des moyens de vous tranquilliser, ma mère, reprit la jeune +fille, je vous les ai offerts... + +--Lesquels!... + +--On dressera un acte par lequel je reconnaîtrai devoir à mon frère et à +vous le revenu de mes propriétés... + +--Le revenu!... Comment voulez-vous que dans ces conditions votre frère +trouve un établissement sortable! Quelle famille voudrait de lui! + +--Que mon frère se marie, et je m'engage à lui assurer au contrat +l'usufruit de trois millions de terres dont ses enfants auront la +nue-propriété. + +La duchesse avançait dédaigneusement les lèvres. + +--Oh! encore des termes de procureur! fit-elle. + +--Qui donc m'a réduite à les apprendre, sinon vous, ma mère!... + +A chaque parole, grandissait dans le cœur de Raymond son admiration +pour Mlle de Simone, son mépris pour Mme de Maillefert. + +Et ne pouvoir intervenir, cependant!... + +--Quelle tête!... grondait la duchesse, quel caractère de fer!... Il me +semble entendre son père. Rien ne l'émeut, rien ne la touche. Elle se +laisserait briser avant de ployer... + +--C'est vous, ma mère, dont l'opiniâtreté passe toute croyance, dit la +jeune fille... + +Incapable de se contraindre plus longtemps, la duchesse de Maillefert se +dressa en pied, et repoussant son fauteuil qui roula jusqu'à la porte: + +--Assez! fit-elle d'un ton bref et tranchant. Une dernière fois, Simone, +voulez-vous partager avec votre frère... + +--Le capital? Je ne le puis. + +--Prenez garde, réfléchissez... C'est la rupture immédiate, définitive, +irrévocable, d'un mariage qui vous tient au cœur. + +Raymond se sentait chanceler. + +--Ah! vous êtes impitoyable, ma mère, interrompit Mlle Simone. Ce que +vous me demandez, vous savez bien qu'il m'est défendu de vous +l'accorder... + +--Défendu! + +--Vous savez bien que je suis liée par un serment sacré, juré sur le +Christ, entre les mains d'un mourant... + +Mme de Maillefert haussait les épaules. + +--Toujours les mêmes réponses, dit-elle. + +--Oui, toujours! répondit la jeune fille, éternellement... + +Et admirable de douleur et d'indignation, si belle que Raymond en fut +ébloui comme d'une transfiguration: + +--Vous oubliez donc la mort de mon père! reprit-elle. Vous oubliez +donc... C'est vrai, il y a cinq ans de cela, et depuis, tant +d'événements se sont succédé... Mais je me souviens, moi, je me +souviens... + +--Simone, fit durement Mme de Maillefert, Simone!... + +Mais elle ne se laissa pas interrompre. + +--Je n'avais pas seize ans, poursuivit-elle, j'étais encore en +pension... C'était l'hiver, la nuit, je dormais... Tout à coup un grand +bruit autour de mon lit m'éveilla... J'ouvris les yeux. Une de nos +surveillantes se penchait vers moi.--«Vite, me dit-elle, bien vite, +habillez-vous, une voiture vous attend à la porte, un horrible accident +est arrivé à votre père, il vous demande, il se meurt...» + +«Ce n'était que trop vrai. Mon père revenait de Nice à l'improviste, +quand, arrivé en gare à Paris, ayant voulu sauter à terre avant l'arrêt +du train, il avait été renversé et broyé entre les roues du wagon et le +pavé du quai. + +«Lorsque j'arrivai à l'hôtel, les domestiques perdaient la tête. Vous, +ma mère, vous étiez au bal, on ne savait chez qui. Mon frère était +absent depuis vingt-quatre heures. On vous cherchait en vain l'un et +l'autre par tout Paris. + +«Mon père avait été rapporté sur une civière, et pour lui épargner +d'horribles souffrances, au lieu de le monter à sa chambre, on l'avait +déposé dans le salon, sur un lit dressé à la hâte. + +«Pauvre père! Son corps n'était plus qu'une masse informe de chairs +sanglantes. C'était un miracle qu'il vécût encore. Par un prodige +d'énergie, il retenait en quelque sorte son âme près de s'envoler... + +«--Enfin, la voici!... murmura-t-il quand je parus. + +Et tout de suite, d'une voix faible, mais très vite, comme s'il eût +craint de ne pouvoir achever: + +«--Maîtrise ta douleur, me dit-il, et écoute-moi, le temps presse. La +mort me surprend. Je n'ai pris aucune disposition. Ma fortune sera +demain à la discrétion de ta mère et de ton frère. Combien durera-t-elle +entre leurs mains? Bien peu. Et après? Ruinés, perdus de dettes, +compromis, dédaignés, que feront-ils? J'endure les tourments de l'enfer +en songeant à cela. Degré à degré, jusqu'où descendront-ils? Jusqu'où +traîneront-ils notre nom, ce nom glorieux de Maillefert, qui a son +paragraphe à toutes les belles pages de l'histoire de France, et que mes +aïeux m'ont légué pur et sans tache... + +Mme de Maillefert s'agitait désespérément pour arrêter Mlle +Simone. + +--Vous oubliez que nous ne sommes pas seules, lui répétait-elle. + +--C'est vous qui la première l'avez oublié, madame, répondit la jeune +fille... + +Et s'adressant surtout à Raymond, et d'un accent qui s'imposait, elle +poursuivit: + +--Éperdue de douleur, je m'étais agenouillée près du lit de mon père: + +«--Tu n'as que quinze ans, Simone, reprit-il, et cependant c'est à toi +de me remplacer dans cette maison où souffle un vent de vertige. Par +bonheur, tu es immensément riche, c'est le salut. Dès que ta mère et ton +frère auront dévoré ma fortune, ils voudront la tienne. Refuse. +Abandonne-leur ton revenu jusqu'au dernier louis, c'est ton devoir. +Jamais, sous aucun prétexte, ne leur donne le capital. Tu seras obsédée, +harcelée, circonvenue, martyrisée, tiens bon, ou je sortirais de ma +tombe pour te maudire. C'est ton repos que je te demande, ton bonheur, +ta vie... Tu les dois à notre nom. A toi à garder d'eux-mêmes ta mère et +ton frère. Il se peut que tu te maries un jour, mais alors que ton mari +sache bien qu'il épouse une fille dont la fortune n'est qu'un dépôt +sacré... + +«Sa voix faiblissait. + +«--A un signe qu'il fit, je posai sur sa poitrine un crucifix placé près +de lui par le prêtre qu'on était allé chercher. + +«--Jure-moi, dit-il, sur ce Christ, d'obéir à mes dernières volontés, et +ma mort, qui eût été celle d'un damné, sera douce et sereine... + +«Je jurai. + +«Vous entriez en ce moment, ma mère, en toilette de bal, la tête chargée +de fleurs, et vous avez entendu les dernières paroles de mon père: + +«--Tu l'as juré, Simone, tous les revenus, mais rien que les revenus... +Le capital, c'est la rançon de l'honneur des Maillefert... + +Désespérant d'interrompre sa fille et de lui imposer silence, la +duchesse de Maillefert avait pris le parti de se rasseoir. + +Et suffoquant de rage, l'œil enflammé, la face pourpre, les veines du +cou gonflées à rompre, elle égratignait de ses ongles le velours de son +fauteuil. + +Mais dès que Mlle Simone s'arrêta: + +--Voilà donc, dit-elle d'un ton d'outrageante ironie, la règle de votre +conduite. + +--Immuable. + +--Les propos incohérents d'un mourant. + +Si terrible fut le regard de la jeune fille, que la duchesse en +frissonna. + +--Ce mourant était mon père, madame, prononça-t-elle, et les approches +de la mort, loin d'obscurcir sa noble intelligence, ne lui éclaircirent +que trop l'avenir. + +Écrasé sous une de ces situations que l'imagination se refuse à prévoir, +Raymond demandait au ciel une idée, une inspiration. + +--Ainsi, reprit Mme de Maillefert, remontrances, ordres, prières, +tout est inutile. + +--Inutile. + +--Vous espérez que votre opiniâtreté triomphera de ma légitime +obstination. + +--Je n'espère plus rien. + +Ce que ce marchandage, en présence de Raymond, avait de bas, de vil, +d'ignoble, la duchesse était hors d'état de le sentir. Sa raison était +perdue. Sa voix rauque semblait un râle. + +--Alors, c'est bien entendu, insista-t-elle, bien convenu? + +--Oui. + +Mme de Maillefert se retourna vers Raymond: + +--Voilà, dit-elle, la vierge timide et soumise que vous souhaitez pour +épouse, monsieur Delorge! Que vous en semble? Voyons, répondez!... Mais +répondez donc, monsieur! + +Haussant son sang-froid à la hauteur de cette crise inouïe, Raymond +dominait encore son indignation: + +--C'est en vain, prononça-t-il, c'est inutilement que je chercherais des +termes pour rendre la respectueuse admiration que m'inspirent l'héroïque +courage et le dévouement sublime de Mlle de Maillefert. + +C'en était fait. Toutes ses espérances, la duchesse les avait hasardées +sur une chance unique, et elle avait perdu. + +Enragée comme le joueur imbécile qui lacère et foule aux pieds les +cartes qui ont trompé ses convoitises, elle cessa de se contraindre. + +--Ah! c'est comme cela, cria-t-elle. Eh bien! monsieur Delorge, rien ne +vous retient plus ici, et j'espère qu'à l'avenir vous me dispenserez de +vos admirations. + +Mais de même que l'instant d'avant, lorsqu'il allait sortir, il avait +été retenu par Mme de Maillefert, Raymond, cette fois, fut arrêté par +Mlle Simone. + +--Restez! commanda-t-elle d'un accent impérieux. + +Et marchant sur sa mère: + +--Car je n'ai pas fini, madame, poursuivit-elle. Vous avez exigé une +explication, nous l'aurons complète. Je n'ai pas tout dit... + +Pour toute réponse, la duchesse de Maillefert allongea la main vers un +cordon de sonnette. + +--Prenez garde à votre tour, dit Mlle Simone avec un calme effrayant. +Si vous sonnez, on viendra. Et je vous le jure, je parlerai quand même, +haut et ferme, devant tous, devant vos valets, devant mon frère, devant +vos hôtes, ces gens dont, sans me consulter, vous peuplez ma maison. Car +je suis chez moi, ici; seule j'ai le droit d'y donner des ordres, de +recevoir qui bon me semble, de chasser qui me déplaît!... + +Pétrifiée de stupeur, la duchesse avait laissé retomber son bras. + +Était-ce bien sa fille, la victime éternellement résignée de son brutal +despotisme, qui, tout à coup, s'insurgeait, se redressait et lui tenait +tête!... A quelles sources vives puisait-elle son indomptable énergie +que la nature, aux heures décisives, accorde aux êtres les plus faibles? + +Raymond admirait. + +--Je parlerai, continuait Mlle Simone avec une véhémence croissante, +parce qu'on a aussi des devoirs envers soi, et qu'il faut que l'on sache +comment j'ai tenu le serment fait à mon père mourant. + +«Vous n'avez que trop justifié, mon frère et vous, ses sinistres +appréhensions. + +«Trois ans ne s'étaient pas écoulés, que de l'énorme fortune qu'il vous +avait laissée, il ne restait plus que des débris. + +«Qu'en avez-vous fait? A quels gouffres inconnus avez-vous jeté ces +millions? A quels creusets mystérieux les avez-vous fondus? + +«Car vous ne les avez pas employés, si follement que ce soit; vous ne +l'auriez pas pu. + +«Il y a des princes souverains qui ont une cour, des dignitaires, des +soldats, et qui ne dépensent pas annuellement ce que vous auriez +dépensé. + +«Et chez vous, dans votre hôtel, lorsque j'y allais passer vingt-quatre +heures, je ne trouvais pas parmi vos cinquante valets un domestique pour +me porter une lettre. Vos femmes de chambre me faisaient honte ou peur. +Un matin, votre cuisinier est venu me dire qu'il ne pourrait pas +m'apprêter à déjeuner si je ne lui donnais quelque argent. Il vous avait +avancé toutes ses économies, vous lui deviez dix-huit mille francs, on +lui refusait crédit dans le quartier... + +--Ah! c'est trop fort! disait la duchesse, c'est trop fort!... + +La jeune fille poursuivait. + +--Mon père disait bien que Philippe et vous étiez pris de vertige. +Millionnaire, il vous manquait toujours un billet de mille francs. Avec +deux cent mille livres de rente vous faisiez des dettes, et vous +empruntiez à soixante pour cent quand vos créanciers devenaient +pressants... + +«Pour satisfaire une fantaisie, vous greviez une propriété d'hypothèques +usuraires. Pour payer une dette de jeu, vous vendiez le tiers de leur +valeur les meilleures terres de l'Anjou. + +«En une seule nuit, dans un cercle, Philippe perdait, au baccarat, cent +soixante mille francs. Une autre fois, aux courses, le chiffre de ses +pertes dépassait dix mille louis... + +«Et vous, précisément à cette époque, vous en étiez réduite à faire +porter vos diamants au Mont-de-Piété. + +«Si encore, de tant de prodigalités, eût rejailli sur vous l'éclat que +donne un faste noble et intelligent. Mais non. Vous n'en avez jamais +recueilli que du ridicule ou de la honte... + +--Simone!... criait Mme de Maillefert, Simone, vous devenez folle... + +--C'est par les journaux, continuait la jeune fille, qu'on avait ici de +vos nouvelles. Je ne les lisais pas, mais les gens du pays prenaient un +détestable plaisir à me féliciter de ce qu'ils appelaient vos brillants +succès. Par eux, malgré moi, j'étais informée de tout. + +«On parlait de mon frère, du duc de Maillefert, comme d'une sorte de +palefrenier millionnaire, vaniteux et inintelligent, joueur et débauché, +plastron de tous les mauvais plaisants, dupe d'élection de tous les +aventuriers qui le flagornaient et vivaient à ses dépens. + +«Vous, ma mère, on vous citait toujours parmi les reines de la mode, +qui, à ce que prétendent les couturières, donnent le ton, dont on décrit +les toilettes, dont on célèbre la beauté, l'élégance, le goût, le luxe, +dont on raconte les aventures et les bons mots, femmes folles ou +mauvaises femmes, qui payent leur renommée de leur réputation. + +«Si bien que je me demandais quelle mère vous étiez, pour souffrir la +conduite de votre fils, et quel fils était Philippe, pour tolérer la +conduite de sa mère!... + +Épouvanté du choc de ces deux colères, l'une indigne, l'autre, trop +légitime, hélas! Raymond était presque tenté d'essayer d'arrêter Mlle +Simone... + +Ne se perdait-elle pas, par cette violence extraordinaire!... + +--Ah! je me vengerai! râlait la duchesse, vous me payerez cher cette +humiliation!... + +Mais loin de paraître s'effrayer de ces menaces, Mlle de Maillefert +redressait plus haut la tête, toujours plus haut, provoquant sa mère +d'un regard de défi. + +Elle l'avait dit, elle se révoltait, et pareille à l'esclave qui vient +de briser sa chaîne, elle semblait incapable de garder aucune mesure. + +--Enfin, reprit-elle, après avoir respiré fortement, enfin le jour vint, +ma mère, où votre dernier louis glissa entre vos mains. Vous étiez +ruinés, mon frère et vous. Lambeau par lambeau, vos propriétés avaient +été mises à l'encan, ce qui vous restait était écrasé d'hypothèques, les +usuriers vous fermaient leur caisse, les marchands vous refusaient +crédit, les huissiers assiégeaient votre hôtel. + +«Et étourdis de cette ruine, éperdus, en détresse, vous vous débattiez, +Philippe et vous, au milieu d'une meute hurlante de créanciers. + +«C'est alors que mon souvenir vous revint, car en trois ans vous n'aviez +pas répondu à une seule de mes lettres. Et je vous vis arriver ici, un +matin... + +«C'était en hiver, à cette époque, à peu près, et je me rappelle votre +surprise en me revoyant. Vous ne me reconnaissiez pas. Vous me +disiez:--Comme tu es changée, ma pauvre enfant!... + +De sa place, accoudé à la cheminée, Raymond ne perdait pas un +tressaillement de la physionomie bouleversée de Mme de Maillefert, et +il voyait s'allumer et flamber dans ses yeux la haine la plus ardente. + +--J'étais, en effet, bien changée, poursuivait plus doucement Mlle +Simone. Trois mois après la mort de mon père, pénétrée de ses dernières +volontés, j'étais venue m'établir dans ce grand château désert, avec ma +gouvernante, miss Lydia Dodge, et maître Tardif, le vieil homme +d'affaires de notre famille. + +«Je n'étais qu'une enfant, j'ignorais jusqu'à la valeur précise de +l'argent. J'avais à apprendre le maniement d'une grande fortune +territoriale. + +«Vous pensez, peut-être, ma mère, que cet exil ne me coûtait pas. +Détrompez-vous. Mes goûts étaient alors ceux des jeunes filles de mon +âge et de ma condition. J'aimais le monde, les belles choses, les +travaux de l'esprit, les récréations délicates et intelligentes, les +voyages... Mais j'avais un grand devoir à remplir. J'avais à devenir +capable d'être l'intendant des Maillefert. + +«Sans arrière-pensée, sinon sans regrets, je rompis avec le passé, et +sous la direction de maître Tardif, je commençai à m'initier aux détails +sans nombre d'une exploitation agricole. + +«Levée avec le jour, vêtue de vêtements grossiers, de toile l'été, de +laine l'hiver, je parcourais mes propriétés, visitant les fermiers, +comptant avec les métayers, surveillant les ouvriers que j'employais aux +travaux du dehors ou à la réparation des bâtiments. J'apprenais à +estimer la valeur des terres, à juger le bétail d'un coup d'œil, à +évaluer le rendement d'un champ, à distinguer les qualités des grains, +des vins, des foins, à discuter un bail, à débattre un marché... Si bien +que, lorsque maître Tardif mourut, au bout de dix-huit mois, j'étais +presque un fermier passable... + +Arrivée à ce point extrême où la colère ne se peut plus traduire que par +d'amers sarcasmes, la duchesse de Maillefert levait ses mains au ciel. + +--Que je suis donc heureuse! disait-elle. Ma fille, décidément, est un +ange!... + +C'était bien l'avis de Raymond, ému jusqu'aux larmes de ce dévouement +obscur et si grand cependant, et si rare, de Mlle Simone. + +--De ma conscience, reprit plus vite la pauvre jeune fille, de ma +conscience seule j'attendais ma récompense. Bien m'en prit. Je n'eus pas +à me louer des gens de ce pays. Étonnés d'abord de mon genre de vie, et +ne pouvant le comprendre, ils essayèrent de l'expliquer par des motifs +absurdes et injurieux. Je devins le sujet des contes les plus ridicules. +Si les uns voyaient en moi l'héroïne de quelque roman mystérieux, les +autres me déclaraient un phénomène d'avarice. + +[Illustration: Et transporté de colère jusqu'à saisir le bras de la +jeune femme...] + +--Ah! vous aviez fait un heureux choix, monsieur Delorge! ricanait +Mme de Maillefert... + +Mlle Simone haussa le ton: + +--C'est vrai, ma mère, poursuivit-elle, j'étais avare, je me refusais +sévèrement toute dépense inutile, j'économisais, je thésaurisais... Je +vous attendais. + +«Vous vîntes, et il doit vous souvenir de ce jour où nous nous revîmes. + +«Vous étiez humble, ce jour-là, vous veniez en solliciteuse, et, +tremblant d'être refusée, vous m'accabliez de cajoleries. + +«Vous ne me parliez pas de ruine complète, mais seulement de gêne +momentanée que vous expliquiez par des opérations de Bourse de Philippe, +qui avaient tourné mal. Moi, qui savais la vérité, je vous écoutais, +silencieuse et triste. Je vous suppliais de réformer, au moins pour un +temps, votre train. Je vous conseillais une liquidation, vous disant que +des débris de votre opulence on pouvait tirer une fortune encore, comme +on tire une chaloupe des épaves d'un vaisseau. + +«Alors, vous m'approuviez de tout cœur, vous me promettiez une +réforme totale et vous finissiez par me demander quatre cent mille +francs, lesquels, me juriez-vous, suffiraient à tout. C'était une somme +énorme, le montant de mes économies de deux ans, et ma raison me disait +que ce ne serait qu'un grain de sable dans le gouffre de vos +prodigalités. Mais vous étiez ma mère, vous pleuriez en me serrant +contre votre poitrine... Je faiblis. Je vous remis ces quatre cent mille +francs, un soir, en quatre mandats que j'étais allée chercher à +Angers... + +--Et vous me les avez fait payer cher depuis! ricana la duchesse. + +A la grande surprise de Raymond, Mlle Simone semblait s'attendrir. + +Des larmes brillaient dans ses yeux. + +--Le lendemain, continua-t-elle d'une voix altérée, ayant été obligée de +sortir de grand matin, pour une coupe de bois que j'avais à vendre, je +ne voulus pas vous éveiller. Quand je revins, vers midi, me faisant une +fête de vous trouver un visage riant, on me dit que vous étiez partie... +Je ne pouvais le croire. La veille encore, nous faisions des projets +pour votre installation à Maillefert, et vous deviez écrire à Philippe +de venir nous rejoindre. C'était vrai, pourtant, vous étiez partie. + +«A dix heures, vous vous étiez fait conduire au chemin de fer, me +laissant pour tout adieu quatre lignes où vous me disiez qu'une dépêche +vous mandait à Paris pour un grand bal de bienfaisance. + +«A quinze jours de là, mon frère m'écrivait de lui envoyer vingt mille +francs par le retour du courrier, pour acquitter une dette d'honneur... +J'envoyai les vingt mille francs. + +«Le mois suivant, c'était à vous qu'il fallait une bagatelle, cinq cents +louis pour donner un acompte à votre couturière... + +«Puis, de semaine en semaine, les lettres se succédèrent, tantôt de +vous, tantôt de mon frère, dont les prétextes variaient, mais toutes +également pressantes, et répétant invariablement: De l'argent! de +l'argent! de l'argent! + +Obsédée du regard fixe de Raymond, Mme de Maillefert avait fini par +lui tourner le dos, et les jambes croisées, les mains jointes sur le +genou, elle battait du pied la mesure d'un air improvisé qu'elle +chantonnait entre les dents. + +--De ce moment, disait Mlle Simone, c'en fut fait de mon repos. La +correspondance ne suffisant plus, vous cherchâtes autre chose, et les +lettres de change commencèrent à pleuvoir ici. Vous tiriez sur moi pour +deux mille, quatre mille, dix mille francs. Des garçons de recette +venaient de Saumur et d'Angers, qui me présentaient vos traites d'un air +goguenard en me demandant: «Faites-vous honneur?» Je n'osais pas +répondre: Non, dans les commencements. Mais je ne tardai pas à +reconnaître ma duperie, et que ma fortune entière s'en irait ainsi, +petit à petit. Je vous prévins que je ne ferais plus «honneur à votre +signature», comme disaient les garçons. Que vous importait! Vous +persistâtes, je tins parole; je ne payai plus, et je fus assiégée par +les huissiers et accablée de papier timbré... + +«Jusqu'à cette époque, du moins, ma mère, Philippe et vous gardiez +encore quelques ménagements. Les aigres récriminations, les reproches +amers, les dures paroles ne devaient pas se faire attendre. Vous, si +humble, ma mère, et suppliante, la première fois, je vous vis arriver un +matin, la colère dans les yeux, la menace à la bouche. Vous ne disiez +plus: «Je t'en prie,» mais: «Je veux, il faut!...» + +«Je tins ferme en mes refus. En moins de quinze mois, je m'étais laissé +arracher les revenus de trois années, j'avais été forcée d'emprunter, +j'avais mesuré le danger de nouvelles faiblesses. + +«Alors, aux menaces, les ruses succédèrent, plus dangereuses pour moi. +Je me vis tout à coup entourée de pièges, circonvenue, étourdie... + +«Vous avez su gagner à vos vues des gens de ce pays, dont je ne me +défiais pas, et ils ne cessaient de me harceler de leurs conseils. +J'étais une enfant, prétendaient-ils, de conserver tant de propriétés +rapportant si peu, tandis qu'en en vendant seulement le tiers pour +acheter de la rente, je doublais, je triplais même mon revenu. Il me +fallut un coup d'autorité pour me débarrasser d'eux. + +«Et cependant, fidèle à la promesse que je vous avais faite, tous les +mois, régulièrement, je vous faisais remettre dix mille francs... + +Mme de Maillefert, évidemment, eût voulu paraître ne pas écouter sa +fille, mais à tout moment ses exclamations sourdes et ses interjections +furibondes prouvaient qu'elle ne perdait pas un mot. + +--C'est trop d'audace! disait-elle. Jamais on n'a rien ouï de pareil! +Ah! monsieur Delorge, vous êtes resté malgré moi!... Cela pourra vous +coûter cher!... + +Imperturbable, Mlle Simone poursuivait: + +--Mais voici que soudain votre tactique changea encore. La mère tendre +et caressante des premiers jours reparut, déployant pour moi ses plus +irrésistibles séductions. Être séparée de moi vous désolait, me +disiez-vous, et vous devenait insupportable. Lasse de votre existence +décousue, vous soupiriez après la douce et paisible vie de famille, et +vous prétendiez que, si vous m'aviez à Paris, près de vous, tout +changerait. + +«Le piège était trop grossier pour m'échapper. Et cependant, je puis +bien vous l'avouer à cette heure, j'hésitai longtemps à paraître y +donner tête baissée. + +«Je me disais qu'à Paris, en tenant votre maison et en réglant la +dépense, je ferais plus avec deux cent mille francs que vous avec un +million. Deux cent mille francs! c'est une somme, cela. Jamais mon père +n'a dépensé plus, et son train était celui d'un grand seigneur. + +«Quelques mots, échappés à une des amies que vous aviez amenées pour +vous seconder, m'éclairèrent à temps. Je vous déclarai donc que rien au +monde ne me ferait quitter Maillefert. + +«Votre déception dut être terrible, car votre masque tomba, et votre +haine, dissimulée jusqu'alors, se montra ouvertement. Pour Philippe et +pour vous, je devins l'ennemi, la proie. A dix-huit ans que j'avais, +vous me donniez le spectacle odieux des combats qui se livrent autour du +coffre-fort des vieillards. Vous ne songiez qu'à tirer de moi pied ou +aile, peu ou beaucoup, pourvu que ce fût quelque chose, et par tous les +moyens. + +«Vous vous étiez mis à me piller effrontément. Vieux meubles, +tapisseries rares, tout ce qui avait une valeur quelconque, vous +semblait de bonne prise!--«A quoi cela te sert-il?» me disiez-vous; et +vous emportiez. + +«Jusqu'à ce qu'un jour j'eus cette douleur de voir Philippe s'emparer +des portraits de nos ancêtres, sous ce prétexte qu'ils lui revenaient à +lui, l'héritier du nom. Je ne devinais que trop que, beaucoup d'entre +eux étant signés de noms illustres, il les vendrait... + +Mme de Maillefert bondit. + +--Vous en avez menti!... s'écria-t-elle. + +--Pardonnez-moi, ma mère, fit froidement Mlle Simone, il les a mis en +vente, et la preuve, c'est que je les ai fait racheter... et qu'ils sont +là-haut, cachés... + +Et plus vite: + +--Du reste, poursuivit-elle, vous pouviez bien trafiquer des portraits +lorsque déjà vous trafiquiez du nom? Est-ce que Philippe ne le vendait +pas, ce nom, aux industriels qui l'imprimaient en tête de leurs +prospectus? Est-ce que vous ne l'avez pas vendu, le jour où vous avez +accepté la mission que vous remplissez ici? Car votre tournée électorale +est payée... ne dites pas non, je le sais, et si jamais les Tuileries +étaient envahis par la Révolution, on y trouverait votre reçu!... + +Livide, comme si tout son sang eût été changé en fiel, la duchesse de +Maillefert s'était dressée d'un bloc: + +--C'en est trop, interrompit-elle, et ce serait une honte à moi d'en +entendre davantage... + +Pour la clouer sur son fauteuil, il n'avait pas fallu moins que +l'immense intérêt qu'elle pensait avoir à ne pas laisser seuls ensemble +Raymond et Mlle Simone. + +Peut-être aussi avait-elle espéré, en restant, arrêter la vérité sur les +lèvres de sa fille... + +Reconnaissant qu'elle s'était trompée, que c'était inutilement qu'elle +s'était condamnée aux plus cruelles humiliations, elle enveloppa Raymond +du plus haineux regard, et d'une voix sourde: + +--Vous vous obstinez à demeurer ici, monsieur, dit-elle, malgré moi... +soit. Je ne suis qu'une femme, je vous cède la place. C'est un homme qui +vous demandera compte de ce que vous avez entendu... + +Elle se retirait, en effet; elle gagnait la porte de la chambre à +coucher. + +--Je n'ai pourtant parlé que du passé, prononça Mlle Simone. + +Mme de Maillefert s'arrêta court. + +--Que voulez-vous dire? fit-elle. + +--Qu'il me reste à parler du présent, ma mère... + +--Du présent? + +--Oui, de ce dernier voyage, de vos projets en arrivant à Maillefert, de +vos tentatives depuis six semaines... + +--Simone!... s'écria la duchesse, prenez garde, vous ne me connaissez +pas encore!... + +La jeune fille ne sourcilla pas; elle avait atteint son but: sa mère +restait. + +--Cette fois, reprit-elle, vous arriviez avec un plan nouveau: + +«Le soir même de votre arrivée, m'ayant prise à part, vous me disiez en +propres termes, car vous n'en étiez plus à dissimuler l'âpreté de vos +convoitises: «Abandonne-nous la moitié de ce que tu as, et en échange +nous te rendons le repos.» + +«Et vous pensiez que j'aurais hésité, ma mère, sans le serment juré à +mon père mourant!... Le repos!... Ah! je ne croirais pas le payer cher +au prix de toute cette fortune que je possède, pour mon malheur. + +«Mais j'ai juré; je vous refusai. + +«Il est vrai que vous obtîntes de moi la promesse de vous avancer cent +mille francs pour vos débuts à la cour, cet hiver. Il est vrai que je +vous promis, avec plus de regrets encore, d'organiser une grande fête +qui faciliterait votre mission ici. + +C'était monstrueux, déjà, ce que Raymond avait entendu, et cependant un +secret pressentiment lui disait que ce n'était rien encore. + +Il voyait, à la fureur convulsive de Mme de Maillefert, succéder une +inquiétude de plus en plus manifeste. + +--Telle était la situation, ma mère, au lendemain de votre arrivée, +disait la jeune fille, quand un événement survint qui devait décider, et +qui décidera de ma vie... + +Elle s'arrêta... Sa voix s'altérait, ses joues s'empourpraient, et ses +yeux s'emplissaient de larmes... Elle parut sur le point de ne pouvoir +continuer... + +--De grâce, mademoiselle, commença Raymond... + +Mais d'un geste triste et doux, elle lui imposa silence. Et s'armant +d'une énergie nouvelle, et d'une voix plus forte: + +--Un jeune homme des environs, reprit-elle, que ma fortune avait ébloui, +qui longtemps m'avait obsédée, dans ses poursuites, de lettres et de +déclarations ridicules, qui avait même fini par demander ma main, M. +Bizet de Chenehutte m'ayant grossièrement outragée, un inconnu prit ma +défense. Cette scène avait eu lieu aux Rosiers, le soir, et une heure +après, elle était rapportée à votre amie Clélie, ma mère, à Mme de +Maumussy, par sa femme de chambre. C'est par elle que je la connus et +que je sus que M. Bizet et mon défenseur devaient se battre eu duel le +lendemain matin. + +L'imagination vive et romanesque de la duchesse de Maumussy s'exaltait à +cette idée d'un jeune homme risquant généreusement sa vie pour l'honneur +d'une femme qu'il ne connaissait pas. Elle ne cessait de me répéter que +rien n'était plus beau qu'un tel dévouement. Bien plus qu'elle, sans en +rien laisser paraître, j'étais émue, touchée, reconnaissante. Il était +donc un être au monde, une personne qui s'intéressait à la pauvre +abandonnée, à la malheureuse Simone... + +Rien d'étrange comme la physionomie de Mme de Maillefert. + +--Simone!... disait-elle, ma fille!... La malheureuse perd la tête!... + +--Ce soir-là, continuait résolument la jeune fille, ma prière fut plus +longue et plus fervente que de coutume. Je ne pus dormir de la nuit. +Levée avec le jour, j'envoyai Saint-Jean, mon vieux jardinier, aux +renseignements. A neuf heures, il était de retour. Caché derrière des +buissons, il avait assisté au duel. M. Bizet, grâce à l'évidente +générosité de son adversaire, n'avait été blessé que très légèrement. +Quant à mon défenseur, c'était, me dit Saint-Jean, un des ingénieurs que +je savais être depuis quelques semaines aux Rosiers... + +Mme de Maillefert eut un éclat de rire nerveux. + +--Et vous pensez, dit-elle, que votre chevalier ignorait votre +fortune!... Demandez-lui donc s'il se fût battu pour une fille sans dot? + +Mlle Simone ne daigna pas relever l'insulte. + +--Ainsi qu'il n'était que trop naturel, poursuivait-elle, je souhaitais +vivement connaître cet ami inconnu qui avait pris ma défense, et le +remercier. Votre bal allait avoir lieu, je lui fis adresser une +invitation. + +D'un air révolté, Mme de Maillefert levait les bras au ciel. + +--Simone, disait-elle, malheureuse! Pour vous, pour moi, pour le nom que +vous portez... arrêtez-vous!... + +Tristement, la jeune fille hocha la tête: + +--Oui, je le sais, dit-elle, je passe les bornes de toutes les +convenances... Mais qui donc m'y force! Qui donc, sinon vous, ma mère, +me réduit à cette extrémité douloureuse de défendre mon honneur au prix +de toutes les saintes pudeurs d'une jeune fille!... Mais vous l'avez +voulu. Je dirai ce qui est. Je dirai que, la première fois que mon +regard rencontra celui de M. Delorge, une voix intérieure me dit qu'il +comprendrait, celui-là. Et cette voix me trompait si peu, qu'il devina +mes angoisses, pendant que Philippe jouait, qu'il partagea ma douleur +lorsqu'on refusa à mon frère, au duc de Maillefert, l'enjeu de sa +parole... Mais M. Delorge vous avait déplu, et le dernier de vos invités +n'était pas parti que vous me reprochiez amèrement de m'être compromise, +donnée en spectacle, d'avoir accepté un quadrille après avoir d'abord +refusé de danser... Peut-être aviez-vous raison. Je ne sais rien de la +vie, j'ai désappris toutes les conventions du monde, je ne sais pas +feindre... + +La duchesse de Maillefert trépignait d'impatience. + +Il était clair qu'elle n'osait plus se retirer, qu'elle attendait, +qu'elle redoutait quelque chose. + +--Après, disait-elle, après!... on m'attend; cette explication ne peut +durer éternellement... + +--Le lendemain, ma mère, toutes vos idées étaient changées, ou plutôt la +nuit vous avait inspiré une nouvelle combinaison. Autant M. Delorge vous +avait déplu la veille, autant vous le trouviez à votre gré. A vos +premières railleries succédaient des éloges qui ne tarissaient pas. Vous +vouliez qu'il devînt l'hôte assidu de Maillefert. Vous parliez de +l'aller chercher s'il n'acceptait pas vos invitations. Et Philippe +disait comme vous, et aussi tous vos hôtes, à l'exception--c'est une +justice que je lui dois--de Mme de Maumussy. Quand déjà mon cœur +m'entraînait, c'était une conspiration pour me pousser. Jusqu'au jour, +ma mère, où me prenant à part, et m'arrachant mon secret à force de +caresses, vous osâtes me dire: + +--Eh bien! soit! épouse-le. Partage ce que tu as avec ton frère, et je +te donne mon consentement... + +Les situations excessives ont ceci d'étrange que ceux qui s'y débattent +restent naturels dans l'exception, et gardent quand même un sang-froid +relatif, qui est comme la lucidité du délire. + +Jetés violemment hors du cadre des conventions sociales, Raymond, la +duchesse de Maillefert et Mlle Simone finissaient par ne plus +discerner les conditions anormales où ils se trouvaient placés. + +Et la jeune fille poursuivait en phrases haletantes: + +--Ainsi, après avoir trafiqué de tout, vous en arriviez à spéculer sur +mes plus intimes, sur mes plus chères affections... Pauvre folle que +j'étais, je vous avais laissé lire en moi comme en un livre ouvert. Vous +aviez surpris à ma stupide confiance le secret des espérances dont je me +berçais. Je vous avais avoué qu'en Raymond Delorge il me semblait +reconnaître cette âme dévouée dont m'avait parlé mon père mourant. Vous +saviez que, songeant à lui, je me disais: «Celui-là, courageusement, +acceptera la moitié d'un fardeau trop lourd pour mes forces; celui-là, +pour l'amour de moi, aimera les miens; il sera la raison et l'énergie, +tandis que je ne peux être que l'abnégation; celui-là nous sauvera +tous.» + +De grosses larmes roulaient le long des joues de Raymond, et ému d'une +émotion inexprimable: + +--Ah! vous m'avez jugé comme je dois l'être... murmurait-il. + +Mais Mlle Simone ne semblait pas l'entendre. Elle poursuivait, tenant +toujours la duchesse de Maillefert immobile sous son regard: + +--Indignée, humiliée, révoltée, je rejetai bien loin jusqu'à l'idée de +cette transaction honteuse, de cet abominable marché. Je vous jurai +qu'à ce prix, jamais je ne serais la femme de Raymond Delorge. + +«Vous ne vouliez pas me croire. L'énergie de mes protestations vous +faisait sourire. Vous me disiez d'un air ironique:--Ce n'est pas ton +dernier mot. Tu réfléchiras. Tu reconnaîtras que mon consentement t'est +indispensable. Un jour viendra où tu me le demanderas à genoux, et +prends garde que ce jour-là je ne veuille plus te le donner au même +prix!... + +--C'est indigne! pensait Raymond, indigne!... + +--Il est vrai, continuait Mlle Simone, que, pour m'amener à +capituler, vous ne négligiez rien. Dans le temps où vous mettiez à votre +consentement d'inacceptables conditions, vous preniez à tâche d'exalter +les espérances de M. Delorge. Ah! que n'ai-je parlé, alors! Que n'ai-je +su prendre sur moi d'arracher comme aujourd'hui tous les voiles! Mais je +ne pouvais pas, je n'osais pas... Accuser ma mère, la montrer telle +qu'elle est véritablement, me paraissait un crime. Et je ne savais que +fuir M. Raymond Delorge, qui ne comprenait rien à ma soudaine froideur. + +«Et ma raison, pourtant, me disait que tout n'était pas fini. Je sentais +que, si vous ne fermiez pas votre porte à M. de Boursonne et à M. +Delorge, c'est que vous n'aviez pas renoncé à l'espoir de triompher de +mes résistances, c'est que vous méditiez quelque chose. Et si mes +pressentiments ne m'eussent pas prévenue, votre amie, la duchesse de +Maumussy, m'eût avertie... + +Mme de Maillefert, instinctivement, se rejeta en arrière, et troublée +au delà de toute expression: + +--Clélie vous a parlé!... interrompit-elle, Clélie vous a dit... + +Mais elle s'arrêta court, comme effrayée de ce qu'elle allait dire. + +--Quoi?... interrogea la jeune fille. + +Et sa mère gardant le silence: + +--Je ne sais donc pas tout! prononça-t-elle. Il y a donc quelque chose +encore!... + +Puis, plus vite, et d'une voix où vibraient toutes ses colères: + +--Et cependant, reprit-elle, ce que je sais est odieux jusqu'à révolter +l'imagination... Qu'une mère bassement jalouse de sa fille l'abreuve +d'outrages et l'accable de mauvais traitements... cela se voit. Qu'un +frère, follement prodigue, ruine sa sœur et lui arrache jusqu'à son +dernier louis... cela se comprend. Qu'une mère et un frère, dévorés de +convoitises et de besoins, se liguent contre une pauvre fille, et pour +s'emparer de son argent l'assassinent... cela peut encore s'expliquer... + +«Mais qu'un frère et une mère, lâchement, froidement, méthodiquement, +avec une patiente préméditation, s'entendent pour flétrir aux yeux de +tous la malheureuse dont ils convoitent la fortune, pour déshonorer +publiquement leur sœur, leur fille... Non! cela ne s'est jamais vu et +ne peut se concevoir!... + +La duchesse de Maillefert essayait de répondre, de protester sans doute, +mais les paroles expiraient dans sa gorge. + +[Illustration: Seul dans la cuisine maître Béru mettait au net les +comptes de la journée.] + +--Et cependant, continuait Mlle Simone, c'est ce que vous avez fait, +ma mère, Philippe et vous... Sûrs que je me laisserais briser le cœur +plutôt que d'acheter votre consentement au prix que vous y mettiez, vous +n'avez plus songé qu'au moyen de rendre mon mariage avec M. Delorge +nécessaire, urgent, indispensable. Vous pensiez qu'entre ma réputation +et le serment juré à mon père, je n'hésiterais pas, et que, pour +racheter mon honneur perdu par vous, je vous abandonnerais la proie que +vous convoitez. Et vous alliez, disant partout, d'un air d'hypocrite +douleur, que moi, Simone de Maillefert, votre fille, votre sœur, +j'étais la maîtresse de M. Raymond Delorge, et que j'étais enceinte... + +Secouée de la nuque aux talons par de véritables convulsions de rage, +Mme de Maillefert arrachait à pleines mains les dentelles de son +peignoir. + +--C'est faux, s'écria-t-elle d'une voix étranglée, c'est une abominable +calomnie; jamais Philippe ni moi n'avons dit cela!... + +--Vous l'avez dit, interrompit Raymond. + +Et marchant sur la duchesse, l'œil enflammé de colère et les poings +crispés: + +--Vous l'avez dit, insista-t-il, à Mme de Larchère, qui l'a répété... + +--Mme de Larchère en a menti!... + +D'un geste, Mlle Simone leur imposa silence. + +--On ne m'a rien rapporté, à moi, ma mère, prononça-t-elle lentement, je +vous ai entendue. + +--Et vous n'avez pas protesté!... ricana la duchesse. + +La malheureuse jeune fille hocha la tête. + +--A quoi bon!... répondit-elle. Fallait-il, ma mère, parce que je suis +perdue, vous perdre aussi d'honneur!... M'eût-on écoutée, d'ailleurs! +Qui jamais eût voulu croire qu'une mère calomniait ainsi sa fille! Je me +suis tue. Et si j'ai parlé aujourd'hui, c'est que vous m'y avez forcée. +C'est que je voulais que M. Raymond Delorge nous connût, vous et moi, +avant de nous séparer peut-être pour toujours... + +Renonçant à discuter, à se défendre, la duchesse de Maillefert +enveloppait d'un même regard atroce Raymond et Mlle Simone. + +--Ainsi, vous refusez mon consentement, dit-elle, c'est votre dernier +mot?... Soit! Ne vous en prenez qu'à vous de ce qui en adviendra... + +Et elle sortit, fermant si violemment la porte, qu'une glace suspendue à +la boiserie tomba avec fracas, et se brisa en morceaux... + + + + +VI + + +--Ah! c'est maintenant que je suis perdue! balbutia Mlle Simone d'une +voix éteinte, irrévocablement perdue! + +Et, épuisée par les émotions de cette lutte inouïe, brisée par tant de +violences, anéantie, défaillante, elle s'affaissa lourdement sur un +fauteuil, cachant entre ses mains son visage baigné de larmes. + +--Perdue! répétait Raymond, comme s'il eût prononcé un mot vide de sens, +perdue!... + +La réalité l'écrasait, terrible, inexorable, et c'est à peine si le +malheureux y pouvait croire. + +--Quelle femme! murmurait-il, que cette duchesse de Maillefert, quelle +femme!... + +Le souvenir du dernier regard qu'elle lui avait adressé, en le faisant +tressaillir, lui imprima la secousse qui devait lui rendre, avec son +énergie, la faculté de penser et de réfléchir. Il comprit que ces +quelques minutes qui lui étaient laissées de solitude avec Mlle +Simone étaient peut-être le dernier répit de l'implacable destinée, et +qu'il fallait en profiter. + +S'approchant donc de la jeune fille: + +--Mademoiselle! prononça-t-il d'une voix troublée, mademoiselle!... + +Elle ne sembla pas l'entendre. + +A la voir ainsi effondrée, on eût pu la croire évanouie, morte, sans les +sanglots profonds qui, à intervalles inégaux, soulevaient sa poitrine, +sans les frissons convulsifs qui, par instants, la secouaient à la +briser. + +Alors Raymond se penchant vers elle, s'enhardit jusqu'à lui prendre la +main: + +--Mademoiselle Simone!... dit-il doucement. + +Elle le regarda d'un air égaré, comme si elle ne se fût pas expliqué sa +présence. + +--Vous avez entendu votre mère? poursuivit-il. + +L'infortunée tressaillit. Elle revenait au sentiment affreux de la +situation. + +--J'ai entendu, oui, bégaya-t-elle. + +--Mme de Maillefert, reprit Raymond, ne vous pardonnera jamais votre +juste, votre légitime indignation... Elle ne me pardonnera jamais de +vous avoir entendue, de savoir ce que je sais... + +--Jamais! + +--Elle voudra se venger... + +--Elle se vengera certainement. + +--Qui peut savoir à quelles effroyables extrémités la poussera sa +haine!... + +Tristement la jeune fille hocha la tête. + +--Hélas!... murmura-t-elle, qu'ai-je à craindre de pis que ce qui +est?... + +Après un moment de silence: + +--Il n'y a pas à hésiter, reprit Raymond, le temps presse, il faut +prendre un parti... + +--En est-il donc un à prendre?... + +--Peut-être. Si vous aviez confiance en moi... + +Elle le regardait d'un air de douloureuse stupeur, ses joues +s'empourpraient. + +--Mon Dieu! interrompit-elle, après ce qui s'est passé, après ce que +j'ai osé dire, moi, devant vous, se peut-il que vous doutiez!... Suis-je +donc libre maintenant d'avoir ou de n'avoir pas confiance!... + +Raymond croyait entrevoir une lueur d'espérance, et le cœur battant à +rompre: + +--Alors, s'écria-t-il, au lieu de vous défendre par la seule force +d'inertie, attaquez audacieusement. Mme de Maillefert prétend +s'emparer de votre capital, refusez-lui jusqu'au revenu... + +--Oh!... + +--Elle met son consentement à un prix inacceptable, n'est-ce pas? Eh +bien! vous, déclarez-lui fermement qu'elle n'aura pas un louis de vous +tant qu'elle ne vous l'aura pas accordé. + +D'un mouvement brusque, Mlle Simone dégagea sa main de celle de +Raymond. + +--Je ne ferai pas, je ne puis pas faire cela! prononça-t-elle. + +--Ce serait le salut. + +--Je n'en sais rien; mais je sais que ce serait répondre à des +manœuvres infâmes par une combinaison honteuse et indigne de nous. + +--Avons-nous donc le choix?... + +--Non, mais moi, je ne suis pas libre... Mes revenus ne sont qu'un dépôt +sacré; ils appartiennent, en réalité, à mon frère et à ma mère; je n'ai +pas le droit de les en priver... + +Cette lueur que Raymond avait entrevue s'évanouissait. + +--Vous n'auriez pas à les en priver, mademoiselle, insista-t-il. Si +Mme de Maillefert pouvait croire une minute seulement à la réalité de +vos menaces, elle céderait immédiatement... + +--Peut-être... Vous ne connaissez pas ma mère... + +--Je sais qu'il lui faut de l'argent à tout prix... + +--C'est vrai, mais son orgueil et son obstination dominent encore ses +convoitises. + +--Elle céderait!... murmura Raymond. + +Un sourire amer crispa les lèvres de Mlle Simone. + +--Et d'ailleurs, reprit-elle, jamais je ne saurais prendre sur moi de +proposer à ma mère un tel marché... Vous me croyez plus brave que je ne +le suis réellement... Jamais je n'ai opposé à ma mère qu'une résistance +passive... J'en suis à cette heure à me demander comment j'ai eu le +courage de dire tout ce que j'ai dit... + +--Ainsi, reprit Raymond, vous allez rester ici?... + +--Hélas!... + +--Au pouvoir d'une femme qui vous hait, que nulle considération humaine +ne peut arrêter... + +--Où voulez-vous que j'aille?... + +Une inspiration soudaine, et qu'il crut envoyée par le ciel même, +illumina Raymond. + +--Écoutez-moi, s'écria-t-il. Cette fortune maudite, cause de tous nos +malheurs, vous allez l'abandonner à un homme d'affaires, qui +l'administrera et qui en servira les intérêts à Mme de Maillefert... + +--Et moi?... + +--Vous!... répéta Raymond, vous!... + +Et se laissant glisser aux genoux de Mlle Simone, et lui prenant les +mains, ivre d'espoir et éperdu d'amour: + +--Vous, poursuivit-il, vous prendrez mon bras, et sur l'heure, à la face +de tous, nous allons sortir du château... + +--Sortir!... + +--Oui! Et malheur à qui tenterait de s'y opposer! Je vous conduirai à +Paris, près de ma mère, qui est une sainte femme et une femme héroïque, +près de ma sœur qui est la meilleure et la plus chaste des jeunes +filles, et entre ces deux affections tendres et dévouées, vous attendrez +l'heure où vous serez libre de disposer de votre main sans le +consentement de votre mère... + +Il oubliait tout, le malheureux! + +Il oubliait que la veille encore il ne songeait pas sans effroi à ce que +dirait sa mère, quand elle apprendrait son amour et ses projets de +mariage... + +--Cela non plus n'est pas possible! murmura Mlle Simone. + +--Pourquoi, grand Dieu?... + +--Parce que ce serait donner en apparence raison à ma mère... Parce que +les calomnies dont on me déshonore ici me poursuivraient dans votre +maison... Parce que Mme Delorge, qui donnerait peut-être asile à la +fiancée de son fils, refuserait sa porte à une femme qui passe pour être +sa maîtresse... + +Le bruit d'une porte qui s'ouvrait l'interrompit. + +Raymond se dressa d'un bond. + +Sur le seuil, une femme de chambre de Mme de Maillefert se tenait +debout, qui souriant d'un sourire intraduisible, disait: + +--Ah!... pardon! si j'avais su... + +--Que voulez-vous? demanda durement Raymond. + +--C'est M. le baron de Boursonne qui m'envoie demander à monsieur si +monsieur a oublié qu'il l'attend... + +D'un geste impérieux, Raymond cloua cette fille sur le seuil. + +--Répondez à M. de Boursonne, dit-il, que je descends le rejoindre. + +--Cependant, monsieur... + +--Sortez!... + +Elle sortit après forces révérences. Mais son regard impudent et son +sourire équivoque étaient entrés dans l'esprit de Raymond comme des +traits empoisonnés. + +--Dieu sait ce que va dire cette méchante créature! murmura-t-il. + +--C'est ma mère, certainement, qui l'a envoyée, répondit Mlle Simone. + +Et laissant tomber ses bras d'un air d'indifférence désespérée: + +--Mais qu'importe! ajouta-t-elle. + +Ce n'était que trop vrai, hélas! et cette lamentable conviction et le +sentiment de son impuissance gonflaient le cœur de Raymond de haine +et de colère. + +--Et c'est moi, reprit-il d'une voix sourde, qui vous suis le sujet de +tant et de si cruelles souffrances! C'est de moi qui donnerais mille +fois ma vie pour vous qu'on se sert pour vous faire répandre tant de +larmes! Ah! pardonnez-moi!... Je ne suis plus qu'un misérable fou, un +égoïste odieux! Le jour où je vous ai vue pour la première fois, le +jour où j'ai compris que je vous aimais de toutes les forces de mon être +et que je n'aimerais jamais que vous, je devais m'éloigner, fuir. Ne +savais-je pas quelle fatalité pèse sur moi! L'expérience ne m'a-t-elle +pas appris que je porte malheur?... + +Les lèvres pâles et tremblantes, les joues marbrées de taches rouges, +palpitante, oppressée, Mlle Simone écoutait... + +--Oui, je devais fuir, poursuivait Raymond, je le sentais, et même un +soir je me suis dit: «Je partirai demain.» Le lendemain est venu, et je +ne me suis plus senti le courage de partir. Je vous aimais. Moi, dont la +vie n'avait été jusqu'alors qu'un long supplice, je voyais tout à coup, +à l'horizon, se lever l'aube du bonheur. Qu'adviendrait-il? Aurais-je +jamais cette joie ineffable d'être aimé de vous? Je ne me le demandais +pas. Mon amour, tel qu'un trésor merveilleux, me suffisait. Abîmé dans +les extases de l'heure présente, j'oubliais tout, le passé et +l'avenir... Sans doute, en ce temps, j'ai dû vous paraître étrange, +incompréhensible!... J'avais peur de moi. Je frémissais à l'idée de vous +devenir l'occasion d'un propos méchant. Je vous adorais, et il me +semblait que mon secret m'échappait malgré moi, qu'on le devinait à mon +attitude, qu'on le surprenait sur mes lèvres, qu'on le lisait dans mes +yeux!... + +Peut-être pour secouer la torpeur dont elle se sentait envahie, Mlle +de Maillefert s'était levée. Elle se tenait debout, en face de Raymond, +s'appuyant au dossier d'un fauteuil. + +Et lui continuait, en phrases enflammées. + +--Je vous aimais, et votre seule présence paralysait mon cerveau, +brisait ma volonté, anéantissait mon énergie... Sous votre regard, les +paroles expiraient dans ma gorge... Au frôlement seul de votre robe, +tout mon sang affluait à mon visage... Au contact de votre main +s'appuyant sur mon bras, je tressaillais et j'étais secoué de +frissons... Ah! que de violence alors j'ai dû me faire, pour ne pas +tomber éperdu à vos genoux, pour ne pas vous crier, en battant de mon +front la poussière: «Je vous aime, je vous aime!...» Mais vous?... Mon +incertitude était affreuse, et non sans douceur, pourtant. Je me disais: +«Est-il possible qu'elle ne m'ait pas deviné, qu'elle ne me comprenne +pas!...» Parfois, je croyais découvrir dans vos yeux un rayon +d'espérance. Alors, je vous quittais enivré, étouffant de joie, et je +m'en allais comme un fou, répétant mille et mille fois votre nom, dont +les syllabes avaient pour moi des harmonies divines. D'autres fois, au +contraire, votre sourire me paraissait n'exprimer que la plus glaciale +indifférence, sinon le dédain. Alors je me retirais désespéré. + +Toute frissonnante, Mlle Simone essayait doucement de l'interrompre. + +--De grâce, balbutia-t-elle, par pitié!... + +Mais il poursuivait: + +--Un soir, cependant, nous étions allés avec votre mère faire une +promenade en voiture, et vous étiez venue me reconduire jusqu'à l'entrée +du pont des Rosiers... Je mis pied à terre en face de la maisonnette du +gardien... Je m'inclinais, vous saluant une dernière fois, quand tout à +coup, à la lueur de la lanterne du pont, je vous vis vous pencher à la +portière, en me disant: «A demain! à demain...» Vous me tendiez la main, +je la pris, et je crus sentir un de ces tressaillements, une de ces +pressions qui sont, tout à la fois, une promesse et un serment!... Vous +en souvient-il? Je chancelai, je crus que j'allais m'évanouir, et c'est +avec une invincible stupeur, et comme en rêve, que je vis s'éloigner +votre voiture... Et vous étiez déjà bien loin, que je restais, moi, à la +même place, écrasé sous le poids de ce bonheur immense, inattendu sinon +inespéré, et me répétant: «Est-ce bien vrai? n'est-ce pas une illusion +qui s'envolera demain?...» + +Rougissante, confuse, Mlle Simone baissait la tête, et on eût dit +qu'en elle-même se livrait un pénible combat... + +Jusqu'à ce que, se redressant tout à coup: + +--Non, pas de honte! s'écria-t-elle. Où il n'y a pas de mal, il ne +saurait y avoir de honte. Avant de le savoir, je vous aimais, Raymond. +Et maintenant pourquoi ne le dirais-je pas fièrement, puisque j'en suis +fière: Je vous aime! + +Raymond pâlit comme pour mourir. + +--Dieu juste!... prononça-t-il, tu me devais ce bonheur!... Ce moment +seul efface toutes les misères du passé. + +Et délirant de joie, il enlaça de son bras la taille souple de Mlle +de Maillefert, l'attira contre son cœur et couvrit de baisers de +flamme ses beaux cheveux blonds qui se dénouaient et s'éparpillaient... + +--Simone!... balbutia-t-il, ô ma bien-aimée, mon unique amie adorée, +Simone! + +Mais elle, qui se débattait faiblement d'abord, soudain le repoussa et +violemment se rejeta en arrière. + +--Ah! malheureux que nous sommes!... s'écria-t-elle. + +--Quoi!... + +--Nous oublions que nos minutes sont comptées... Nous oublions que, +telle qu'une barrière infranchissable, la haine de ma mère se dresse +entre nous... + +Le visage de Raymond rayonnait d'enthousiasme... + +--Il n'y a pas d'obstacles infranchissables, dit-il, pour un amour tel +que le nôtre... + +Mlle Simone eut un geste douloureux. + +--Et cependant, fit-elle, la porte de Maillefert vous est désormais +fermée, et nous voilà séparés... + +C'était précipiter Raymond des hauteurs de ses espérances. + +--C'est vrai, fit-il d'une voix sombre, me voici réduit à vous +abandonner seule, dans cette maison peuplée de mes ennemis, de +misérables tels que Combelaine, Maumussy et Verdale... + +Puis une soudaine réflexion l'éclairant: + +--Mais que viennent-ils faire ici? ajouta-t-il. + +--Rien. M. de Maumussy vient chercher sa femme, ses deux amis +l'accompagnent... + +Raymond hocha la tête. + +--Votre mère est altérée de vengeance, reprit-il. Quoi qu'elle tente, +Combelaine et Maumussy seraient des complices sans scrupules... + +--Je suis prévenue, interrompit Mlle Simone, je saurai me tenir sur +mes gardes... + +Elle s'arrêta. + +Dans la pièce voisine retentissaient les voix de Mme de Maillefert et +de M. Philippe... + +--Fuyez!... dit-elle à Raymond. + +Il redressa la tête. + +--Moi, dit-il, fuir!... + +--Oui, et à l'instant... Voulez-vous me donner cette horrible douleur, +de vous voir, les armes à la main, mon frère et vous!... Je vous +écrirai, nous nous reverrons... Mais si vous m'aimez, au nom de notre +amour... fuyez!... + +Mlle Simone avait raison mille fois. + +Se trouver en ce moment en face de M. Philippe, stimulé par sa mère, +c'était pour Raymond s'exposer à une de ces altercations qui ne se +terminent que sur le terrain. + +Et cependant il ne bougeait pas. + +C'était ce mot: Fuyez! auquel s'attache une idée de peur et de lâcheté, +qui clouait ses pieds au parquet. + +Le danger pressait, pourtant. De l'autre côté de la cloison, la +discussion s'envenimait entre la mère et le fils, et par-dessus la voix +âpre et sèche de la duchesse de Maillefert, s'entendait le ricanement +aigrelet de M. Philippe. + +Plus tremblante que la feuille, Mlle Simone joignait les mains. + +--Raymond, supplia-t-elle, je vous en conjure, écoutez ma voix plutôt +que celle de votre orgueil... + +Il était vaincu. + +--Vous l'exigez, prononça-t-il, non sans quelque amertume, je fuis... Je +pars déchiré par cette conviction affreuse que votre honneur, que votre +vie sont en péril, et que je ne puis rien pour vous. Comment saurai-je +ce que vous devenez?... + +--Tous les jours vous aurez un mot de moi. + +--Vous me le promettez? + +--Je vous le jure. + +Une larme brilla dans les yeux de Raymond. + +--Que Dieu nous protège, dit-il, car seul, désormais, il peut nous +sauver! + +Et, déposant sur le front de Mlle de Maillefert un dernier baiser, il +sortit. + +Aussi bien, ses forces étaient à bout. Il chancelait, il en était à se +tenir aux murs. + +[Illustration: Assise dans un vaste fauteuil la duchesse de +Maillefert...] + +Là, dans cette chambre étroite, en un instant, il s'était trouvé +transporté des plus sombres abîmes du désespoir jusqu'aux cimes +radieuses de l'espérance. + +Et maintenant, la triste et pénible réalité succédant aux enivrements du +songe, il s'efforçait de se ressaisir. + +Il songeait qu'il allait se retrouver au milieu de ses ennemis les plus +exécrés, que son regard allait peut-être croiser les regards des hommes +qui avaient assassiné son père. + +Enfin, il s'était mis à descendre lentement le grand escalier de marbre, +lorsqu'au tournant, tout à coup, il se trouva en face de Mme de +Maumussy. + +Elle revenait d'une promenade à cheval, son teint avait encore +l'animation d'une course rapide, et ses grands yeux noirs brillaient +d'un éclat extraordinaire sous les bords légèrement inclinés en avant de +son chapeau d'homme. + +D'une main, elle relevait la longue jupe de son amazone toute mouchetée +de boue, de l'autre elle tenait ses gants et sa cravache. + +L'apercevant, Raymond se rangea contre le mur pour la laisser passer. + +Mais elle s'arrêta court devant lui, et l'examinant d'un regard profond, +et d'un air d'intérêt manifeste: + +--Que vous arrive-t-il? lui demanda-t-elle brusquement. Votre figure est +bouleversée... + +Cette femme était-elle ou non la complice de Mme de Maillefert? Quel +avait été, quel était son rôle dans l'intrigue qui se nouait autour de +Mlle Simone?... + +C'est ce que Raymond ne pouvait discerner. + +Ce qu'il savait, par exemple, ce qui lui était prouvé, c'était que +Mme de Maumussy était bien informée, qu'elle avait dû recevoir les +confidences de Mme de Maillefert, et qu'il n'y avait nul intérêt à +lui dissimuler la vérité. + +--Il m'arrive, répondit-il, que j'ai demandé à Mme la duchesse de +Maillefert la main de Mlle Simone... + +Mme de Maumussy tressaillit. + +--Vous avez fait cela! dit-elle. + +--Oui. + +--Et cette chère duchesse vous a refusé? + +--Elle a mis des conditions inacceptables. + +Un dédaigneux sourire plissait les lèvres pourpres de la jeune femme. + +--Mme de Maillefert, reprit-elle, exigeait sans doute la fortune de +sa fille. + +--Le capital de cette fortune, oui. + +--Et vous ne voulez pas le lui abandonner? + +--Moi, grand Dieu! + +--Alors c'est Simone qui ne veut pas? insista la duchesse de Maumussy. + +Et, d'un air de dégoût extraordinaire: + +--Cela ne m'étonne pas, continua-t-elle. Ils n'ont qu'une passion, dans +cette famille: l'argent. La mère, la fille, le fils, tous tant qu'ils +sont, ne pensent qu'à l'argent, ne parlent que d'argent, ne se +querellent et ne se réconcilient qu'à propos d'argent... Pouah!... c'est +ignoble!... + +Raymond ne pouvait supporter cette confusion, sans doute volontaire. + +--Vous savez bien, madame la duchesse, prononça-t-il, que Mlle Simone +est le désintéressement même. + +--Alors que n'abandonne-t-elle sa fortune! + +--Elle donne la totalité des revenus, mais pour ce qui est du capital, +elle ne peut pas en disposer, elle est liée par un serment... + +La jeune duchesse haussa les épaules. + +--Dites, reprit-elle, qu'elle veut absolument administrer, gérer, +surveiller, calculer, tenir des comptes et des écritures, manier de +l'argent, empiler des écus... C'est une passion comme une autre. Un +serment!... Une femme qui aime se soucie bien d'un serment, en +vérité!... Mais Simone a trop de tête pour qu'il lui reste beaucoup de +cœur. C'est une de ces filles qui, selon les hasards de la vie, +deviennent des héroïnes ou des martyres, mais des épouses ou des +maîtresses, jamais!... + +Raymond frémissait, mais il restait en apparence plus froid que glace. + +--Vous haïssez Mlle Simone, madame la duchesse, dit-il. + +--Moi! Et pourquoi? grand Dieu! + +L'idée folle qui lui traversait le cerveau, Raymond ne la pouvait dire. + +--Si vous ne la haïssez pas, reprit-il, pourquoi calomnier son cœur? +Pourquoi l'accabler? Ne la trouvez-vous pas assez malheureuse!... + +--Elle est plus malheureuse que les pierres. + +--Eh bien! ne serait-ce pas de votre part une noble et généreuse action +que de venir au secours d'une infortunée en butte à d'abominables +persécutions! Ah! madame, si vous vouliez!... Vous avez tout pouvoir sur +la duchesse de Maillefert, elle vous craint, elle fonde sur vos +influences politiques ses projets d'avenir... + +Il suppliait... Lui, le fils du général Delorge, il suppliait la femme +du duc de Maumussy. + +--J'ai peur, poursuivait-il, lorsque je songe à la violence des +convoitises de Mme de Maillefert et de son fils. + +Mme de Maumussy détournait la tête. + +--Peut-être, dit-elle, si vous tenez tant au repos de Mlle Simone, +feriez-vous bien de renoncer à elle, franchement, sans arrière-pensée... + +--Pourquoi? Vous savez donc quelque chose?... + +--Je ne sais rien... Et cependant, croyez-moi, mon conseil est bon. + +Raymond attachait sur la jeune duchesse un de ces regards obstinés qui +font tressaillir la vérité au fond des âmes. + +--Puis-je, fit-il, moi, croire à la sincérité d'un conseil venant de +vous?... + +--Pourquoi pas!... Ah! parce que je suis la duchesse de Maumussy, et +que... Je sais votre histoire, monsieur Delorge... + +Et faisant siffler sa cravache d'un air d'impudence superbe: + +--Suis-je donc responsable des actes du duc de Maumussy? C'est mon mari, +c'est vrai, mais est-ce que je l'ai choisi?... Est-ce que ses haines ou +ses affections me touchent?... Je ne suis pas Mlle Simone, moi, je +suis Clélie. Le duc de Maumussy!... Que demain se trouve sur ma route un +homme que j'aime et qui m'aime, et vous verrez si, toute duchesse que je +suis, je ne sais pas prendre son bras, et dire hautement et à la face de +tous: Voilà mon amant!... + +C'était à être confondu de son imperturbable audace. + +Elle parlait très haut, d'une voix claire, insoucieuse d'être ou non +entendue des valets qui peuplaient les vestibules. + +--Croyez-moi donc, monsieur Delorge, ajouta-t-elle, c'est une amie qui +vous parle. Renoncez à Simone. Dans son intérêt, dans le vôtre, +oubliez-la... + +Et sans vouloir entendre les prières de Raymond, ramenant en avant d'un +geste rapide les plis amples de sa jupe, elle franchit en quatre bonds +la dernière volée de l'escalier et disparut. + +--C'est incompréhensible! pensait le malheureux, abasourdi de cette +succession d'événements inattendus, c'est invraisemblable! + +La duchesse de Maumussy se moquait-elle de lui?... Ou plutôt ne +l'aimait-elle pas et n'était-elle pas jalouse de Mlle Simone? + +Mais si plausible que pût paraître cette dernière explication, il ne +voulait absolument pas l'admettre, révolté de la ridicule situation +qu'elle lui créait vis-à-vis de lui-même. + +--Et cependant, se disait-il, je ne le vois que trop, il se trame +quelque chose contre Mlle Simone. Mais quoi! Qui peut imaginer les +détestables pensées qui s'agitent dans l'âme perverse de Mme de +Maillefert... + +Et il demeurait immobile à la même place, épuisant son intelligence à +explorer le champ infini des probabilités. + +Bien des projets lui venaient. + +Il se demandait, par exemple, pourquoi il ne combattrait pas ses ennemis +avec leurs propres armes. + +Qui l'empêchait de promettre et de ne pas tenir? Qui l'empêchait de +paraître renoncer à Mlle Simone, de capter la confiance de Mme de +Maumussy et de lui arracher son secret? + +Oui, mais Mlle Simone, si fière et si digne, consentirait-elle jamais +à se prêter à cette comédie dégradante? Et lui-même, capable de +concevoir un tel plan, serait-il capable de l'exécuter? Le dégoût ne le +prendrait-il pas à la gorge? La honte ne ferait-elle pas tomber son +masque avant le temps? + +--Ah! mille fois plutôt, soyons dupes!... se dit-il. + +Et, pressé désormais de quitter le château, pressé de rejoindre M. de +Boursonne, il descendit rapidement, traversa le vestibule, puis la +galerie, et arriva au salon où il avait laissé M. de Boursonne, et dont +la porte était restée ouverte... + +Mais apercevant deux personnes avec le vieil ingénieur, involontairement +il s'arrêta sur le seuil... + +Dans l'embrasure d'une fenêtre, un homme était assis qui, d'un air +distrait et ennuyé, parcourait un journal levant la tête à chaque moment +pour regarder le temps qu'il faisait dehors et si la pluie reprenait... +C'était le duc de Maumussy. + +Il avait vieilli considérablement. Ses cheveux, plus rares, +blanchissaient au toupet. Ses yeux avaient perdu leur éclat +spirituellement cynique. Les joues flasques pendaient. Les rides +profondes de ses tempes et la contraction de ses lèvres flétries +trahissaient les soucis amers et les dévorantes inquiétudes de son +existence brillante et enviée. + +Un flot de haine et de colère monta au cerveau de Raymond, à la vue de +cet homme. Celui-là était un des meurtriers du général Delorge. + +L'autre, debout au milieu du salon, et causant avec M. de Boursonne, +était l'ancien copain de Me Roberjot, M. Verdale. + +Mais ce n'était plus le maigre et famélique architecte incompris, qui +traînait jadis, dans Paris, ses bottes éculées et son immense +portefeuille tout gonflé de plans dédaignés et d'inutiles devis. + +Le succès se devinait à sa face rougeaude et luisante, au mouvement de +ses larges épaules et à son geste impérieux. + +Il crevait de prospérité, comme un sac d'écus trop plein qui craque aux +coutures. + +M. de Boursonne l'avait entrepris, et de ce ton tranquillement +impertinent dont il écrasait les gens qui lui déplaisaient, il +continuait une conversation commencée depuis un moment déjà. + +--Je vous connaissais beaucoup de réputation, cher monsieur, lui +disait-il, comme tout le monde, d'ailleurs, car votre rôle dans la +transformation de Paris a été trop considérable pour que vous ne soyez +pas très connu. J'ai de plus souvent entendu parler de vous par +d'anciens camarades d'école... + +L'embarras de M. Verdale était manifeste. Mais il était non moins +évident que la qualité de son interlocuteur lui imposait. + +--Vous avez surtout beaucoup démoli, poursuivait le vieil ingénieur... + +--Ne le fallait-il pas? répondait M. Verdale. N'était-il pas urgent +d'ouvrir de larges issues à l'air et au soleil? N'était-ce pas la santé, +la gaîté et la richesse, que nous faisions pénétrer avec des flots de +lumière dans le dédale étroit des ruelles humides, sombres et malsaines +du vieux Paris? + +--Je sais. J'ai lu cela dans des rapports. + +--Ces rapports étaient l'expression affaiblie de l'indiscutable +vérité... + +--Et je n'en doute, pardieu, pas! Seulement, dans mon for intérieur, je +suis là à me dire que décidément la démolition vaut mieux que la +bâtisse. Ainsi, moi, par exemple, qui ai construit je ne sais combien de +ponts, de viaducs et de digues, qui ai creusé je ne sais combien de +lieues de canaux, qui ai bâti des phares, des églises, des lycées, des +casernes... où en suis-je? J'ai gagné bon an mal an de huit à dix mille +francs, et dans trois ans j'aurai mille écus de retraite... + +--Mais vous êtes officier de la Légion d'honneur, monsieur +l'inspecteur... + +--Mais vous le serez, cher monsieur. N'êtes-vous pas déjà chevalier?... + +--C'est vrai, mais... + +--Et de plus, après avoir démoli plus que je n'ai construit, vous avez +ce qui est bien autrement positif: une fortune considérable, des +millions... + +Croyant taquiner simplement M. Verdale, M. de Boursonne le crucifiait. + +--Réussir est-il donc un crime? fit amèrement l'ancien copain de Me +Roberjot. + +Le vieil ingénieur protesta du geste. + +--Pas à mes yeux, prononça-t-il, car je ne sais rien de plus respectable +qu'une fortune loyalement et laborieusement acquise, une de ces fortunes +dont chaque pièce de cent sous représente un travail, un effort ou une +privation... + +Mais près de lui, dans le corridor, Raymond entendait des allées et des +venues, des bruits de pas et de voix... + +Avoir cédé aux instances de Mlle Simone et courir les risques de +rencontrer M. Philippe, eût été une folie insigne, il le comprit. + +Et surmontant l'horreur que lui inspirait M. de Maumussy, il entra dans +le salon. + +Au craquement de ses bottes sur le parquet, M. de Boursonne se retourna +vivement, et abandonnant sans façon M. Verdale: + +--Enfin, vous voici, mon cher Delorge, dit-il, je commençais à croire +que vous m'aviez oublié et que vous étiez parti sans moi. + +--La femme de chambre ne vous a donc pas dit que je vous rejoignais... + +--Quelle femme de chambre? + +--Celle que vous m'avez envoyée. + +Le vieil ingénieur ouvrait de grands yeux. + +--Je ne vous ai sacredieu! envoyé personne, dit-il. + +Ainsi Mlle Simone avait deviné juste: c'était bien Mme de +Maillefert qui avait dépêché cette chambrière impudente. + +Mais Raymond n'eut pas le loisir de s'arrêter à cette circonstance. +Abandonnant son journal, M. de Maumussy venait de se lever. + +Il s'avança, et de ce ton de politesse étudiée qui lui était familier: + +--Monsieur Raymond Delorge, si je ne m'abuse?... fit-il. + +Involontairement, et de ce mouvement instinctif de l'homme qui voit un +serpent se dresser à ses pieds, Raymond recula. + +--Le fils du général Delorge, oui, monsieur, répondit-il. + +Ce que son accent trahissait de colères et de haines, le duc de Maumussy +ne parut pas le remarquer. + +--Peut-être ne me reconnaissez-vous pas? insista-t-il doucement. + +--Vous êtes l'ami de M. de Combelaine, le duc de Maumussy... + +--C'est qu'il y a si longtemps que nous ne nous sommes rencontrés... + +--Il y aura dix-sept ans après-demain que je vous ai vu pour la première +fois, monsieur le duc, et dans de telles circonstances que je ne devais +plus vous oublier. C'était trois jours après l'assassinat de mon père... + +Au lieu de se révolter et de se récrier, le duc remua tristement la +tête. + +--Toujours cette accusation injuste! murmura-t-il. + +Raymond ne l'entendit pas. + +--Vous aviez eu cette audace inouïe, poursuivit-il, de vous présenter +chez ma mère, vous, pour lui offrir une pension. Le prix du sang! + +--J'obéissais à ma conscience, monsieur; un grand, un immense malheur +vous frappait; je m'efforçais, dans la limite de mes moyens, d'en +atténuer les suites. J'aurais été heureux de vous être utile... + +--Oui, c'est ce que vous disiez alors. Il était aisé de railler, vous +homme, une femme et un enfant sans défense... + +Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres de M. de Maumussy. + +--Oh! permettez, fit-il, vous aviez un défenseur, au moins, et terrible, +un vieux serviteur qui tenait ma vie au bout de ses pistolets, et qui +voulait absolument me tuer... + +--Et qui, sans ma mère, vous eût tué. C'est vrai, monsieur, vous ne +verrez plus jamais la mort d'aussi près qu'une fois... + +Ce qui frappait M. de Boursonne, c'est qu'à mesure que montait la colère +de Raymond, l'attitude de M. de Maumussy devenait plus conciliante. + +--Quoi qu'il en soit, reprit-il, mes dispositions d'alors n'ont pas +changé... + +--Ni les miennes! interrompit Raymond. Ce que vous a dit l'enfant, +l'homme le pense toujours. + +M. Verdale se démenait désespérément. + +--Messieurs!... répétait-il, messieurs!... + +Intervention inutile! Raymond poursuivait: + +--Non, je n'ai pas changé et, de même qu'autrefois, je crois en +l'avenir. Déjà, la distance qui nous séparait a diminué, monsieur le +duc. Vous n'êtes plus si haut que jadis, ni moi si bas... + +Du geste, M. de Maumussy protestait. + +--Dieu m'est témoin, prononça-t-il, que je venais à vous avec des +espérances de conciliation... + +Raymond eut un mouvement terrible. + +--Des espérances de conciliation!... s'écria-t-il. Vous avez donc tout +oublié! Vous oubliez donc que c'est aujourd'hui le 1er décembre 1869. +Vous avez donc reposé d'un sommeil paisible, cette nuit, d'un sommeil +que nul songe vengeur n'a troublé. Nulle voix ne s'est donc élevée du +milieu des ténèbres, pour vous rappeler qu'il y a dix-sept ans, par une +nuit pareille, tombait dans le jardin de l'Élysée, sous le fer des +meurtriers, le général Delorge!... + +M. de Boursonne avait pris le bras de Raymond, et le serrant violemment: + +--Venez! lui disait-il, venez, sacrebleu!... + +Après s'être un instant débattu faiblement, Raymond finit par se laisser +entraîner, mais une fois sur la porte: + +--Eh bien! moi, dit-il à M. de Maumussy, je tremblerais toujours de voir +reparaître Laurent Cornevin... + +Les domestiques avaient-ils entendu quelque chose de cette altercation? +Toujours est-il que c'est d'un air singulier qu'ils regardèrent Raymond +et M. de Boursonne traverser le vestibule, sortir et s'éloigner. + +Le vieil ingénieur était furieux, et tout en descendant l'avenue sous +une pluie battante: + +--Je suis, sacrebleu! de l'avis de M. de Maumussy, disait-il à Raymond, +vous êtes devenu fou. A quel propos cette querelle, ces menaces?... + +--Eh! le sais-je!... La vue de cet homme m'a mis hors de moi. Je me suis +dit que, peut-être moins lâche que Combelaine, il consentirait à se +battre... + +M. de Boursonne haussait les épaules. + +--Avant tout, interrompit-il, racontez-moi ce qui s'est passé pendant +que je vous attendais. + +Et lorsque Raymond lui eut exposé les faits: + +--Diable!... fit-il, savez-vous qu'une réconciliation avec le duc de +Maumussy assurait peut-être votre mariage avec Mlle de Maillefert... + +Raymond tressaillit. + +--Cette idée m'est venue, dit-il. Mais à ce prix, jamais!... Plutôt +mille fois renoncer à Mlle Simone. + + + + +VII + + +M. de Boursonne et Raymond étaient trempés jusqu'aux os et crottés +jusqu'à l'échine lorsqu'ils arrivèrent au _Soleil levant_; à ce point +que maître Béru n'en pouvait revenir, ne comprenant pas, jurait-il, que +par un temps pareil on n'eût pas retenu ces messieurs au château, ou +tout au moins fait atteler pour les reconduire. + +--Bien qu'après tout ce soit le temps de la saison, ajoutait-il +philosophiquement; de sorte que, si les nouveaux invités de Mme de +Maillefert comptent se promener ou chasser, ils en seront pour leurs +frais de voyage. + +Le digne aubergiste mettait là le doigt sur le sujet des inquiétudes de +Raymond et de M. de Boursonne. + +Qu'étaient venus faire à Maillefert, en plein mois de décembre, le duc +de Maumussy, le comte de Combelaine et M. Verdale? + +Ce ne pouvait être pour le platonique plaisir de voyager de compagnie +qu'ils avaient abandonné Paris, leurs affaires, leurs intérêts. + +Loin d'être si intimes que cela, M. de Maumussy et le comte de +Combelaine se détestaient cordialement et ne restaient liés que par leur +complicité passée. M. Verdale, de son côté, avait eu trop souvent à leur +refuser de l'argent à l'un et à l'autre, pour rechercher bien avidement +leur société. + +Donc, il fallait de toute nécessité qu'il y eût quelque intrigue sous +roche, et que leur présence se liât à quelque combinaison nouvelle +imaginée par Mme de Maillefert pour s'emparer de la fortune de sa +fille. + +Ce qui préoccupait encore M. de Boursonne, c'était la mollesse de M. de +Maumussy à repousser les terribles accusations que Raymond lui avait +jetées à la face. Et de fait, cette débonnaireté soudaine d'un homme +dont l'audace et la violence étaient proverbiales devait étonner. + +[Illustration:--Vous l'avez dit à Mme de Larchère.] + +--Évidemment, disait le vieil ingénieur, il a eu l'idée, l'espérance +peut-être d'une réconciliation... Donc, il a de vous craindre des +raisons que vous ignorez... + +--N'est-ce pas plutôt, objecta Raymond, qu'il sent l'empire moins solide +qu'autrefois? + +Ils pouvaient avoir raison l'un et l'autre. + +Dès le mois de décembre 1869, la dorure de bien des idoles impériales +était restée aux mains brutalement hardies de Henri Rochefort. Le duc de +Maumussy et le comte de Combelaine avaient eu leur page dans la +_Lanterne_, une page terrible qui ne précisait rien, mais dont chaque +phrase était une accusation et chaque mot une menace. + +M. de Combelaine avait voulu envoyer des témoins à Rochefort, et on +avait eu toutes les peines du monde à l'en empêcher. M. de Maumussy, au +contraire, avait affecté de rire beaucoup du «horion», sentant la +nécessité de se tenir coi, et combien il serait imprudent de faire +parler de soi. + +D'un autre côté, les points noirs signalés à l'horizon par l'empereur, +en un discours célèbre, étaient devenus de terribles nuages où grondait +la foudre. + +Une fois encore, le gouvernement se trouvait acculé à la nécessité +périodique «de faire quelque chose». Mais quoi? + +Les uns auraient voulu un nouveau coup d'État, espérant reprendre en un +seul coup, rrrrrran! toutes les libertés concédées en dix-sept ans de +luttes. + +Les autres, au contraire, voulaient qu'on «couronnât l'édifice», +espérant que cet édifice du Second Empire, fondé sur les pavés sanglants +du 2 Décembre, serait assez solide pour supporter le couronnement: la +liberté. + +Ainsi, après leur repas du soir, réfléchissaient M. de Boursonne et son +jeune camarade, assis devant un feu bien clair, lorsque le facteur parut +dans la salle à manger, apportant une lettre à l'adresse de M. Delorge. + +Elle était de Jean Cornevin, datée d'Australie, de Melbourne, et +transmise comme les précédentes par l'obligeant Me Roberjot. + +--Allons, murmura Raymond, il est dit qu'aujourd'hui aucune émotion ne +me sera épargnée... + +Mais déjà le vieil ingénieur s'était emparé de la lettre. + +--Vous permettez, n'est-ce pas?... dit-il. + +Et sans attendre la réponse de Raymond, d'une main fébrile il déchira +l'enveloppe, et se mit à lire tout haut, non sans ponctuer chaque +paragraphe de mouvements de tête et de grimaces de satisfaction: + + * * * * * + + «Bien chers amis, + +«Enfin, après des milliers de lieues franchies à la poursuite d'un +résultat problématique, après des mois d'anxiétés et d'alternatives +dévorantes, je tiens quelque chose de positif. + +«Lisez et jugez. + +«J'en étais, la dernière fois que je vous ai écrit, à attendre, dans un +hôtel de Melbourne, le retour de M. Pécheira, le banquier, alors en +tournée aux mines, pour ses achats d'or. + +«Deux fois par jour, régulièrement, je me présentais chez lui pour +savoir s'il était enfin arrivé, mais la réponse était toujours la même: + +«--Nous n'avons même pas de ses nouvelles, me disait son employé; il +doit être de l'autre côté de Ballarat ou vers Bendigo, où on vient de +découvrir de nouveaux gisements. + +«Je commençais à songer sérieusement à me mettre en quête de mon homme, +lorsque hier matin, tandis que j'étais encore couché, la porte de ma +chambre s'ouvre brusquement et je vois entrer le commis de M. Pécheira. + +«--Le patron est arrivé cette nuit, me dit ce brave garçon, et +maintenant il vous attend, vite, bien vite!... + +«En un tour de main je fus prêt. + +«Et un quart d'heure après, ayant traversé Melbourne au pas de course, +j'arrivais chez M. Pécheira et je montais quatre à quatre son escalier. + +«Je trouvai un bel homme d'une quarantaine d'années, à l'œil +intelligent, brusque de façons, comme tous les gens de ce pays, mais +visiblement bon. + +«Dès que j'entrai, il me tendit la main comme à une vieille +connaissance. + +«--Je suis très heureux de vous voir, me dit-il, très heureux. + +«Et tout de suite: + +«--Vous êtes un des fils de Cornevin? me demanda-t-il. + +«--Oui, répondis-je. + +«--Lequel? Jean ou Léon? + +«A cette question, je faillis tomber à la renverse. Quoi! cet homme +connaissait mon prénom et celui de mon frère! + +«--Je suis Jean, monsieur, répondis-je. + +«Il souriait, ce diable d'homme. + +«--Alors, reprit-il, c'est vous qui êtes le peintre? + +«--Comment! vous savez cela! monsieur?... + +«--Certainement, me répondit-il, de même que je sais que votre frère +aîné, Léon, ancien élève de l'École polytechnique, est ingénieur, de +même que je sais que votre brave et digne mère a son établissement de +modes et de confections rue de la Chaussée-d'Antin, de même que je sais +que vos trois sœurs, qui sont de charmantes jeunes filles, +s'appellent Clarisse, Eulalie et Louise. + +«Et bien vite, pour me prouver combien exactement il était informé de +tout ce qui nous concernait, il se mit à me parler de la noble et +courageuse veuve du général Delorge, de Raymond, de l'excellent M. +Ducoudray, de Me Roberjot... + +«Moi, mes amis, pendant ce temps, je me tâtais pour m'assurer que +j'étais bien et dûment éveillé. + +«--Vous vous demandez, reprit M. Pécheira, comment je vous connais tous +si bien. Eh! mon Dieu! comment ne connaîtrait-on pas la famille de +l'homme avec lequel on a vécu des années comme un frère, partageant +tout, dangers, privations, espérances, succès, lorsque cet homme, comme +votre père, ne vit que pour sa famille? + +«J'étais confondu. + +«--Monsieur, dis-je, lorsque notre père nous a été enlevé, ma mère était +dans une profonde détresse; nous étions cinq enfants, dont l'aîné +n'avait pas dix ans. + +«M. Pécheira m'interrompit. + +«--Je sais cela, me dit-il, et cette idée a failli rendre votre père fou +pendant les deux années qu'il est resté sans nouvelles de vous, sans un +mot de réponse aux lettres qu'il ne cessait d'adresser à votre mère... + +«--Hélas! jamais nous n'en avons reçu une seule... + +«--C'est bien ce que pensait Laurent; aussi, dès qu'il le put, prit-il +le seul moyen qu'il y eût de savoir ce que vous étiez devenus. Il le +sut. Il sut qu'une main providentielle s'était étendue vers vous, et que +la veuve du général Delorge vous avait tous sauvés... Aussi, fallait-il +l'entendre parler de Mme Delorge: «Tout ce que j'ai de sang dans les +veines, m'a-t-il dit souvent, lui appartient.» Et depuis, jamais il ne +vous a perdus de vue. Jour par jour, pour ainsi dire, il était informé +de ce que vous faisiez. Nous étions séparés, à cette époque, mais il ne +se passait guère de fois sans qu'il vînt me rendre visite. «Ma femme +gagne de l'argent, me disait-il en se frottant les mains, son commerce +prospère, le bon Dieu bénit son travail.» Une autre fois il me disait: +«Je suis très content, mon fils Léon vient d'être reçu à l'École +polytechnique.» Ou encore: «Décidément, mon fils Jean a du talent, il +vient d'exposer un tableau qui obtient un très grand succès.» Vous étiez +son unique préoccupation et, tout à l'heure, je vous montrerai vos +portraits à tous, qu'il m'a donnés, et aussi le portrait de Mme +Delorge et celui de son fils, et celui de M. Ducoudray. Et, enfin, dans +mon salon, je vous ferai voir de votre peinture, monsieur Jean; car ce +paysage qui avait tant de succès à l'exposition, c'est votre père qui +l'a acheté...» + +Si grande qu'eût été la stupeur de Jean Cornevin, elle était de beaucoup +dépassée par celle de Raymond. + +Lui aussi, il se demandait s'il était bien éveillé. Mais c'est en vain +qu'à plusieurs reprises il avait essayé une observation. + +Sérieusement empoigné, M. de Boursonne ne se laissait pas interrompre, +et il lisait, il lisait, avec la hâte d'un homme qui court à un +dénoûment qu'il lui semble avoir entrevu: + +«Ce qui passait mon intelligence, disait la lettre de Jean Cornevin, +c'était surtout ceci: + +«Mon père ayant fini par avoir de nos nouvelles, comment n'avions-nous +pas eu des siennes! Comment, nous aimant de cette grande affection que +dépeignait si bien M. Pécheira, n'avait-il pas cherché à nous revoir?... + +«Toutes ces questions, M. Pécheira dut les lire dans mes yeux. + +«--Nous avons à causer, me dit-il, et longuement... Malheureusement je +suis pris pour plusieurs heures encore. Retournez donc à votre hôtel, et +donnez-y des ordres pour qu'on apporte ici vos bagages. + +«Je voulais m'excuser: + +«--Oh! pas de cérémonies inutiles, me dit-il. A Melbourne, le fils de +Laurent Cornevin ne peut pas demeurer ailleurs que chez moi. Ma maison +est la vôtre, entendez-vous? Donc faites ce que je vous dis, et +hâtez-vous; à onze heures j'aurai expédié toutes mes affaires et nous +nous mettrons à table. + +«Il était neuf heures, à ce moment. + +«A dix heures, j'avais réglé mes comptes à mon hôtel, mon déménagement +était terminé, et j'étais installé chez M. Pécheira, dans la plus +confortable des chambres. + +«A l'heure dite, nous nous mettions à table, et après un déjeuner +lestement expédié, les valets congédiés et les portes closes: + +«--Maintenant, me dit mon hôte, je vais vous raconter ce que je sais: + +«Mon père a dû vous expliquer comment le vôtre, après son étonnante +évasion, nous est arrivé à Talcahuana, sous le nom de Boutin. + +«Son dénûment était extrême; c'est à peine s'il était vêtu, il mourait +de faim, et c'est comme on demande une aumône qu'il demandait du +travail. + +«En ayant trouvé chez nous, il y resta, et je puis vous affirmer que, de +ma vie, je n'ai rencontré un pareil travailleur, si obstiné, si +infatigable. + +«Retourner en France était alors son unique pensée et la préoccupation +de tous ses instants. C'est pour pouvoir retourner en France qu'il +travaillait avec cet acharnement, âpre au gain comme à la besogne, se +privant de tout, même des choses les plus essentielles, plutôt que de +diminuer, ne fût-ce que de quelques centimes, son petit pécule. + +«Mais on gagne peu, à Talcahuana; on y est à bien des milliers de lieues +de la France, et les occasions y sont rares. + +«Jamais, disait ce pauvre Laurent, je n'amasserai assez pour payer mon +passage. + +«Le désespoir le gagnait, et il songeait, il me l'a avoué depuis, à +mettre fin à une existence qui lui devenait insupportable, lorsqu'il +m'entendit parler de partir pour l'Australie, où, disaient les journaux +de Valparaiso, rien qu'en grattant le sol, on trouvait des pépites d'or +plus grosses que le poing. + +«Cette idée de partir pour l'Australie, il y avait longtemps que je la +ruminais, mais le père Pécheira m'avait toujours empêché de la mettre à +exécution. + +«Il se défiait considérablement des récits merveilleux qui circulaient, +disant que la fortune est partout, et que c'est folie que de courir la +chercher si loin. + +«Mais quand une fois je me suis mis quelque chose dans la tête, le +diable ne l'en ferait pas sortir, le père Pécheira le savait bien. + +«Comprenant que, s'il s'obstinait à me refuser son consentement, je +finirais par m'en passer: + +«--Pars donc, me dit-il, puisque tu ne peux plus vivre près de moi. + +«Cinq minutes après, Laurent Cornevin venait me trouver, et me conjurait +de le prendre avec moi, à n'importe quelles conditions, et pour +n'importe quelle besogne. Je ne me fis pas prier longtemps. + +«--Soit! dis-je à Laurent, je vous emmène... + +«C'est comme cela que le lundi suivant, après être allés entendre la +messe à Notre-Dame des Mines, nous quittâmes Talcahuana. Nous partions +dans d'assez tristes conditions. + +«Le père Pécheira, au dernier moment, regrettant l'autorisation qu'il +m'avait accordée, m'avait plus que médiocrement garni le gousset. + +«Il espérait, il me l'a écrit depuis, que je dépenserais tout à +Valparaiso, et que je lui reviendrais avant un mois tout penaud et prêt +à reprendre mon métier de contrebandier. + +«Le fait est qu'à nous deux, Laurent et moi, nous ne possédions pas tout +à fait trois cents piastres. + +«Aussi, une fois à Valparaiso, eûmes-nous un mal de tous les diables à +trouver un navire qui consentît à nous prendre, et plus d'une fois nous +crûmes que nous serions obligés de renoncer à notre expédition. + +«Mais quand on veut fortement une chose, on finit toujours par réussir. + +«Un capitaine anglais, dont la fièvre jaune avait décimé l'équipage, +nous admit à son bord, Laurent comme matelot, moi en qualité de +cuisinier. + +«Il s'en fallait que ce digne marin se rendît directement en Australie, +et loyalement parlant il nous en prévint, mais enfin il s'y rendait. + +«C'était tout ce que nous demandions. + +«Et nous nous estimions ses obligés, malgré les services réels que nous +lui avions rendus, lorsque, après six mois de navigation, il nous +débarqua sur les quais inachevés de Melbourne. + +«Nous foulions donc cette terre d'Australie qui nous paraissait la Terre +promise. + +«Je voulais m'enrichir. Plus fortement encore que moi, votre père le +voulait. + +«--Eh bien! me disait-il, dès le premier soir, est-ce que nous allons +perdre notre temps à Melbourne? Est-ce que nous ne partons pas pour les +mines? + +«Nous partîmes le lendemain avant l'aube. + +«Je vous y conduirai un de ces jours, et d'avance, je me fais une fête +de votre surprise, quand tout à coup, au sortir des forêts, vous +apercevrez Ballarat, une ville née d'hier, comme au coup de sifflet d'un +machiniste, et qui déjà compte trente mille habitants, et qui a, comme +Melbourne, ou bien comme vos vieilles capitales de l'Europe, si mieux +vous l'aimez, ses boulevards éclairés au gaz, ses magasins éblouissants, +ses squares, sa Bourse, ses théâtres et ses gares de chemins de fer. + +«Et tout cela, dans un paysage inouï, bouleversé, torturé, convulsé par +la main de l'homme, dans un paysage où les plaines ont été retournées, +grattées, émiettées, lavées, dont les collines factices ont été tamisées +grain de sable à grain de sable; tout cela au centre d'un mouvement +vertigineux de machines gigantesques de roues, de pompes, de marteaux, +au milieu d'un dédale de travaux fantastiques et de fouilles infernales. + +«Mais, lorsque nous arrivâmes aux mines, Laurent Cornevin et moi, elles +n'avaient pas cet aspect. + +«Ce n'est pas par le chemin de fer qu'on s'y rendait, mais par une +longue route poudreuse de cent cinquante kilomètres, jalonnée +d'horribles auberges, où retentissaient incessamment les chants des +ivrognes et les vociférations des joueurs. + +«Alors, la vallée de Ballarat n'était qu'un camp immense, où se +trouvaient réunis tous les mineurs, qui se sont disséminés vers les +innombrables centres de mines que les années ont fait découvrir. + +«Les pépites d'or se trouvaient à la surface du sol, mêlées à un gravier +compact qu'on lavait dans de grandes écuelles, le long des ruisseaux +tributaires du Loddon. + +«Des groupes d'hommes d'aspect farouche, couverts de boue et ruisselants +de sueur, erraient dans la campagne, une pioche d'une main, un revolver +de l'autre, à la recherche de trésors nouveaux. + +«Ni Laurent Cornevin, ni moi, n'étions certes des délicats. Nous étions +rompus à toutes les fatigues et aux plus dures privations. Nous avions, +l'un et l'autre, été forcés de vivre parmi ce qu'il y a de pis dans +l'espèce humaine. + +«Eh bien! telle était l'existence des mines, que nous en fûmes +épouvantés. + +«Mais la veille même, un pauvre mineur avait trouvé un lingot d'or +pesant deux mille six cents onces et valant deux cent soixante mille +francs. + +«--Il faut rester, nous dîmes-nous, et tâcher d'être aussi heureux que +ce gaillard-là. + +«Il est vrai que, précisément à la même heure, cent mille mineurs au +moins se disaient la même chose, et que cette terrible concurrence +compliquait singulièrement la tâche... + +«Nos débuts ne furent pas heureux. + +«Tout autour de nous, on s'enrichissait, et nous, nous ne découvrions +jamais que du gravier au fond de notre sébile. + +«Ce fut Laurent qui nous désensorcela. + +«Un soir, après la plus pénible et la plus infructueuse des journées, +dans des sables déjà dix fois retournés et lavés, il trouva une pépite +de cinq mille francs. + +«Il était ivre d'espérance. + +«--Seulement quatre trouvailles pareilles, répétait-il, et je pars... + +«C'est que ses idées n'avaient pas changé, et que retourner en France +était toujours son vœu le plus cher. + +«Ce qu'il appelait s'enrichir, c'était amasser de quoi payer son voyage, +et avoir, en arrivant à Paris, une douzaine de milles francs en poche. + +«--Avec cela, me disait-il, j'aurai de quoi faire ce que je veux. + +«Il me parlait, du reste, moins souvent de sa famille qu'autrefois. + +«Désespéré de ne pas recevoir de réponse aux lettres qu'il ne cessait +d'écrire, il pensait que c'en était fait des siens. + +«--Ma pauvre femme, disait-il, si courageuse et si bonne, doit être +morte à la peine, et mes pauvres petits doivent vagabonder dans Paris, +en attendant que la police les mette en prison. + +«Et il ajoutait d'un air terrible: + +«--Mais cela se payera avec le reste... Il ne me faut maintenant que de +l'argent. Travaillons... + +«Et nous nous remettions à l'œuvre. + +«Nos recherches réussissaient désormais, et trois mois plus tard, nous +avions près de vingt mille francs dans la bourse commune, quand un grand +malheur nous arriva. + +«Notre trésor, qu'il fallait toujours garder sur soi, nous embarrassant, +il fut convenu que Laurent irait le mettre en sûreté à Melbourne. + +«Il partit. Mais il fut attaqué en route, blessé, dépouillé et laissé +sur le chemin nu et à demi mort. + +«Nous étions ruinés. Tout était à recommencer. + +«Une autre fois, c'est moi qui, m'étant laissé entraîner à une partie de +cartes, perdis en une soirée le fruit de notre travail de six semaines. + +«Malgré tout, au bout d'un an, nous possédions quarante-trois mille +francs. + +«Nous partageâmes, et, sur-le-champ, Laurent se mit en quête d'un navire +en partance. + +«Il s'en trouvait un dans le port de Melbourne, le _Moravian_. + +«Laurent y prit passage. + +«Et comme j'étais allé le conduire à bord, après m'avoir embrassé une +dernière fois: + +«--Lis les journaux de France, me dit-il; avant longtemps il y sera +question de Laurent Cornevin.» + +Ainsi, peu à peu, grâce à des renseignements recueillis à des milliers +de lieues, à la Guyane, au Chili, en Australie, se trouvait reconstituée +l'existence de Laurent Cornevin pendant les quatre années qui avaient +suivi sa disparition. + +--C'est providentiel! murmurait Raymond. + +M. de Boursonne ne répondit pas. + +Ayant repris haleine, il poursuivait la lecture du récit de M. Pécheira, +si vivement traduit par Jean. + +«Quels étaient les projets de Laurent Cornevin? + +«Il ne me les avait pas confiés, mais il m'en avait assez dit, en +diverses occasions, pour qu'il me fût aisé de les deviner. + +«Je savais qu'il avait été témoin d'un grand crime, et que les auteurs +de ce crime, des gens puissants, redoutant son témoignage, l'avaient +fait enlever et déporter à la Guyane. Vingt fois je lui ai entendu dire +qu'il se vengerait. + +«Et connaissant sa puissante énergie, je me disais qu'il avait dû +méditer froidement quelque châtiment, terrible comme le crime, et qu'il +fallait s'attendre à quelqu'une de ces vengeances éclatantes, qui, de +temps à autre, épouvantent les scélérats, trop souvent impunis. + +[Illustration: Elle revenait d'une promenade à cheval.] + +«C'est donc avec un extrême empressement que je me procurai les journaux +français, qui, selon mes calculs, correspondaient avec l'arrivée de +Laurent Cornevin à Paris. Je n'y trouvai rien. + +«J'en fus surpris d'abord, puis inquiet. + +«Je savais que le _Moravian_ avait fait une traversée des plus rapides +et des plus heureuses, que pas un de ses passagers n'était mort en +route, et que par conséquent Laurent devait être en France. + +«Lui était-il donc arrivé malheur? + +«Sachant que les gens auxquels il allait s'attaquer étaient riches, +puissants, mêlés aux intrigues du gouvernement, je me disais: + +«--Mon Laurent aura commis quelque grosse imprudence, il se sera fait +reprendre, et peut-être à cette heure est-il de nouveau en route pour +l'île du Diable, avec de telles recommandations que certainement il ne +s'en échappera pas. + +«Je ne puis dire que je l'oubliais, on n'oublie jamais les compagnons de +misère, mais, les mois succédant aux mois, je pensais moins souvent à +lui. + +«Et il y avait près d'un an qu'il était parti, quand tout à coup, un +matin, je le vis entrer chez moi. Quel étonnement! + +«--Comment! m'écriai-je, toi, Laurent, ici? + +«--Moi-même! me répondit-il. + +«--Tu n'es donc pas allé en France? + +«--J'y suis resté quatre mois. + +«--Et ta femme et tes enfants?... + +«--Le bon Dieu a eu pitié d'eux. + +«--Ah!... + +«--Ils sont heureux et bien portants, et ils prospèrent... + +«--Tu les ramènes ici avec toi, sans doute... + +«--Moi!... je ne leur ai même pas parlé, je ne les ai même pas +embrassés... + +«Sachant de quel grand amour Laurent Cornevin aimait sa famille, sa +femme, dont le seul souvenir le faisait pâlir, ses enfants, dont il ne +parlait que les larmes aux yeux, je crus qu'il plaisantait. + +«--Ce que tu dis est impossible! m'écriai-je. + +«--C'est cependant ainsi, me répondit-il. Tous les miens me croient +mort. Ma femme porte toujours des vêtements de veuve. + +«Je vis bien qu'il ne plaisantait pas, et alors, je fus saisi de cette +crainte affreuse que la douleur n'eût troublé sa raison. + +«--Si tu as vraiment fait cela, repris-je, tu es certainement fou. + +«--Je ne suis pas fou, répondit Laurent, et cependant j'ai bien fait +cela. Oui, j'ai résisté à la tentation presque irrésistible de me +montrer aux miens, de leur crier: Je vis, me voici!... J'ai eu le +courage de me priver de cette félicité inouïe de presser contre mon +cœur ma femme et mes enfants. + +«J'étais pétrifié de stupeur. + +«--Mais pourquoi? dis-je, pourquoi?... + +«--Il le fallait, ami Pécheira, et quand je t'aurai exposé mes raisons, +tu me comprendras. Car, à toi, je dirai tout, sûr que ton amitié gardera +mon secret. + +«C'était la première fois que Laurent Cornevin s'ouvrait ainsi à moi: +l'événement me semblait le plus extraordinaire dont j'eusse ouï parler: +aussi mon attention était-elle extrême, et puis-je, aujourd'hui, après +des années, répéter textuellement les paroles de Laurent. + +«--Une nuit, me dit-il, j'ai été témoin d'un lâche assassinat, et +l'homme assassiné, avant de rendre le dernier soupir, a eu le temps +d'écrire au crayon et de me confier un billet qui doit être la preuve du +crime. + +«Cette preuve, j'ai essayé de l'utiliser; ma conscience me le +commandait. + +«Et c'est pour cela que les assassins, après avoir essayé de me faire +fusiller, m'ont fait enlever et interner à l'île du Diable, sous un nom +qui n'était pas le mien. + +«Ils étaient puissants, je n'étais qu'un pauvre palefrenier. Nul ne +devait s'inquiéter de ma disparition ou de ma mort. + +«Ce nouveau crime condamnait à la misère, peut-être à l'infamie, +peut-être à la mort, une pauvre femme et cinq enfants. + +«Mais qu'importait aux misérables, pourvu que la preuve du meurtre fût +anéantie! + +«Lorsque je partis d'ici, j'étais persuadé que ma femme et mes enfants +avaient péri. Et je n'avais plus qu'une idée, qu'un désir, qu'un but: me +venger, n'importe comment et n'importe à quel prix. + +«Je possédais toujours le billet du mourant qui dénonce le crime, mais +je suis si bas et les assassins sont si haut, que je ne comptais guère +sur cette preuve. + +«Je me disais que d'essayer d'en faire usage, c'était peut-être risquer +une arrestation nouvelle et une plus dure déportation. + +«Je songeais que j'aurais beau crier que je suis Laurent Cornevin, la +police prouverait que je suis Boutin, évadé de l'île du Diable. + +«Et pour dire la vérité, je comptais bien plus, pour assouvir ma +vengeance, sur mon revolver, que sur le billet du général Delorge. + +«Mais enfin, toutes ces réflexions eurent du moins cet avantage, de me +rendre excessivement défiant et prudent. + +«J'avais des moyens de me dissimuler, je les employai. + +«On n'est pas resté comme moi plus d'un an au milieu de condamnés +politiques, sans avoir reçu beaucoup de leurs confidences, sans être +initié aux ressorts de leurs associations secrètes, sans connaître leurs +points de réunion, les chefs et les signes mystérieux de reconnaissance. + +«Arrivé à Paris à dix heures du soir, j'avais, à onze heures, retrouvé +un ancien compagnon de la Guyane, lequel m'offrait l'hospitalité dans sa +maison, et mettait à mon service ses amis et ses moyens d'action. + +«Dès l'aube du lendemain, le cœur serré d'une inexprimable angoisse, +je me mettais en quête de ma femme et de mes enfants. + +«Tâche douloureuse, ami Pécheira, ingrate et difficile, que de +rechercher de pauvres gens au milieu de ce Paris. + +«Si, du moins, il m'eût été permis d'agir ouvertement! Mais non. J'en +étais réduit à me cacher, à dissimuler mes investigations. + +«Mes ennemis étaient plus puissants que jamais, et je sentais que, si +mon existence venait à être révélée, c'en serait fait de moi. + +«Heureusement, j'étais méconnaissable. + +«Le temps, les privations, la misère et les chagrins avaient fait leur +œuvre. Jeune homme, j'avais quitté Paris, j'y revenais vieillard. Et +n'en eût-il pas été ainsi, qu'il eût suffi pour me déguiser complètement +des vêtements nouveaux que j'avais adoptés, et de ma barbe que j'avais +laissée pousser entière pendant la traversée. + +«C'est à la maison que j'habitais lors de mon arrestation que je me +rendis tout d'abord. + +«Le concierge en avait été changé. + +«Celui que je trouvai, non seulement ne connaissait pas ma femme, mais +n'avait même jamais entendu prononcer le nom de Cornevin. + +«De tous les locataires qui, de mon temps, habitaient la maison, pas un +seul n'était resté. + +«C'était fini. + +«Dès le premier pas, le fil qui eût pu me guider se rompait entre mes +mains. Et je restais au milieu de Paris, sans un indice, sans rien... + +«J'aurais pu certainement m'adresser aux parents de ma femme, mais je ne +les ai jamais aimés; je les croyais capables de trahir un proscrit pour +quelques sous, et je savais qu'une de mes belles-sœurs était la +maîtresse d'un des assassins du général Delorge. + +«Recourir à la police eût été me dénoncer moi-même, me jeter +bénévolement dans la gueule du loup. + +«J'étais donc désespéré. + +«Et pendant une semaine, j'errai à l'aventure à travers les rues, +recherchant de préférence les quartiers pauvres, soutenu par cette +espérance insensée que peut-être, tout à coup, j'allais me trouver en +face de ma femme. + +«Parfois, dans la foule, j'apercevais une femme qui me semblait avoir sa +tournure; je croyais la reconnaître, je me disais: C'est elle!... je +m'élançais comme un fou. Je me trompais toujours. + +«D'autres fois le désespoir me prenait, et je pensais: A quoi bon +chercher sur terre ceux qui dorment dessous. + +«Jamais je n'avais tant souffert! + +«Jamais, avec tant de rage, je n'ai renouvelé le serment de me venger +des misérables qui m'infligeaient de si cruelles tortures. + +«C'est qu'ils étaient heureux, eux; c'est qu'ils étaient riches, +honorés, redoutés, triomphants. Ils habitaient des palais, ils avaient +des laquais, des voitures, des chevaux... + +«Le plus terrible, c'est que je ne voyais pas de vengeance à ma portée. + +«Certes, il m'était facile de guetter un des misérables, de l'approcher, +et de lui loger une balle dans la tête. + +«Mais qu'était ce châtiment comparé au crime! Qu'était-ce que cette mort +soudaine et sans angoisses, comparée à mes années d'agonie!... + +«J'avais bien toujours la lettre du général Delorge, mais au moment d'en +faire usage, je ne savais à qui m'adresser. J'étais plein de défiances. +Je tremblais, si je la confiais à quelqu'un, que ce quelqu'un ne +l'anéantît... Voilà pourtant où j'en étais, lorsque un dimanche, sur les +midi, étant entré dans un café pour déjeuner, je m'assis à une table sur +laquelle on avait laissé un énorme volume. On tardait à me servir, je le +feuilletai. C'était un _Annuaire de Paris_. Machinalement, j'y cherchai +mon nom, et j'eus comme un éblouissement, en lisant: «Mme JULIE +CORNEVIN,--_modes et confections_,--rue de la Chaussée-d'Antin.» +Julie!... C'était le prénom de ma femme!... + +«D'un autre côté, comment admettre que la malheureuse que j'avais +laissée sans ressources eût pu s'établir dans le plus riche quartier de +Paris? + +«N'importe! Je sortis comme un fou et, sautant dans un fiacre, je me fis +conduire à l'adresse indiquée. + +«La course était longue, heureusement; j'eus le temps de me remettre en +route, et c'est fort prudemment que j'interrogeai la concierge. + +«Ses réponses ne me laissèrent aucun doute. + +«C'était bien ma femme, ma chère, ma bien-aimée femme qui était la +propriétaire de ce riche établissement de la rue de la Chaussée-d'Antin. + +«En trois bonds je franchis l'escalier. Je sonnai à la porte. + +«Une petite bonne vint m'ouvrir, qui me dit: + +«--C'est bien ici que demeure Mme Cornevin, mais madame est sortie +avec ses demoiselles. + +«Puis, comme j'insistais pour parler sur-le-champ à Mme Cornevin, +protestant que c'était pour une affaire urgente et de la plus haute +gravité: + +«--Eh bien! me dit la bonne, allez la demander rue Blanche, chez son +amie, Mme Delorge, c'est là qu'elle passe la journée et qu'elle dîne +tous les dimanches. + +«Et, un peu effrayée sans doute de mon air égaré et de la véhémence de +mes questions, elle me ferma la porte au nez. + +«Mais je n'étais plus le même homme. + +«Toutes mes prévisions, tous mes calculs se trouvaient renversés par ces +quelques mots de la bonne qui m'avait ouvert: Mme Cornevin est chez +son amie Mme Delorge. + +«Ma femme, la femme du pauvre palefrenier Cornevin, amie de la veuve du +général Delorge!... Était-ce possible? Était-ce vraisemblable?... + +«Julie, je ne l'ignorais pas, m'était supérieure par l'intelligence, +c'était elle qui était la tête de notre ménage, mais elle était, de même +que moi, sans éducation, sans instruction; comment donc une dame +distinguée pouvait-elle l'admettre dans son intimité à ce point de +passer avec elle des journées entières?... + +«Puis où ma femme avait-elle pris assez d'argent pour s'établir dans un +quartier où les moindres appartements coûtaient trois ou quatre mille +francs par an? + +«Ces réflexions, et bien d'autres encore, me décidèrent à me renseigner +avant de me montrer. + +«Ami Pécheira, j'avais été un ingrat de douter de la justice et de la +bonté de Dieu. Pour sauver ma femme et mes enfants, il fallait un +miracle, n'est-ce pas? Eh bien! le miracle avait eu lieu. + +«Le jour où je manquais à ma famille, elle trouvait pour me remplacer la +plus noble, la meilleure, la plus généreuse des femmes, la veuve du +général Delorge assassiné sous mes yeux. + +«Mme Delorge avait recueilli ma femme, l'avait consolée, encouragée, +lui avait donné de quoi vivre d'abord, et lui avait fourni ensuite les +moyens de s'établir. + +«Elle avait pris à sa charge mon fils aîné Léon, et le faisait élever +avec son fils et exactement comme son fils. + +«Et elle avait découvert pour se charger de l'éducation de mon second +fils, Jean, un brave et digne bourgeois, M. Ducoudray. + +«De telle sorte que, si la destinée avait épuisé sur moi ses rigueurs, +elle avait en quelque sorte comblé les miens, et que de mes misères +résultaient pour ma famille des avantages que jamais je n'aurais pu lui +donner. + +«Ce n'est pas en un jour, ami Pécheira, que je me procurai ces détails. + +«M'étant fait une loi de ne pas donner signe de vie, je ne pouvais +procéder qu'avec la plus extrême circonspection, domptant les ardeurs de +ma curiosité, mettant la plus prudente réserve à interroger les gens, +les domestiques, les portiers, les fournisseurs... + +«Assurément je souffrais de cette situation étrange, et pourtant elle +était parfois la source d'intimes et profondes jouissances. + +«Tout le monde me croyait mort, j'étais comme un homme à qui il eût été +donné de sortir du tombeau pour venir observer les siens et se rendre +compte de leurs sentiments. + +«Je saisissais avidement toutes les occasions de me trouver sur le +passage de ma femme et de mes enfants, et j'éprouvais à les contempler +les plus étonnantes sensations. + +«Ah! elles étaient douces, les larmes que j'ai versées, lorsque je vis +qu'après quatre ans ma femme, ma Julie bien-aimée, portait encore des +vêtements de veuve. Je me disais: + +«--Quelle stupeur immense serait la sienne si quelqu'un lui apprenait +que cet homme qui vient de la coudoyer, c'est moi, son mari, Laurent +Cornevin. + +«Mais qu'ils étaient changés tous! + +«Guidée, conseillée, instruite par Mme Delorge, ma femme avait su se +hausser au niveau de sa position nouvelle et était devenue une vraie +dame. + +«Lorsque je la voyais marcher, calme et digne, si imposante avec ses +toilettes d'une richesse sévère, c'est à peine si je pouvais me +persuader que c'était bien là ma pauvre ménagère, celle que tant de fois +jadis j'avais vue revenir du lavoir, les manches retroussées jusqu'au +coude, portant bravement son linge mouillé sur l'épaule. + +«Mes filles, avec leur petite mine éveillée et modeste tout à la fois, +et leurs robes gentilles et leurs frais chapeaux, avaient l'air de +véritables demoiselles. + +«Cependant, mes deux fils, Léon et Jean, m'étonnaient plus encore. + +«Je ne pouvais me lasser de les suivre de loin, et de les admirer, quand +ils revenaient du collège, leurs livres sous le bras, gais, bien +portants, bien vêtus, conduits par un vieux domestique, ni plus ni moins +que les fils d'un gros bourgeois. + +«J'étais allé aux informations, et j'avais appris que Jean était un +démon, et qu'il faisait endiabler tous ses professeurs. + +«Léon, au contraire, était un travailleur obstiné, toujours le premier +de sa classe, toujours remportant tous les prix dans les concours. + +«Même tout ce changement me bouleversait extraordinairement. + +«J'étais resté le même, moi. + +«J'avais beau avoir une quinzaine de mille francs dans ma ceinture, je +n'en étais pas moins le même palefrenier qu'autrefois, honnête homme, +certes, et fier de son honnêteté, mais sans éducation ni instruction, +brutal en ses façons et grossier en ses propos. + +«Et je me demandais si, la première joie de me revoir passée, ma pauvre +femme ne souffrirait pas de me retrouver tel, si mes enfants ne seraient +pas honteux de l'infériorité de leur père, et si moi-même, enfin, je ne +serais pas humilié et irrité de leur supériorité à tous. + +«Ces réflexions, injustes peut-être, mais humaines, ne contribuèrent pas +peu à modérer l'ardent désir que j'avais de reprendre ma place au milieu +de ma famille. + +«Puis, d'autres considérations encore me retenaient: + +«Grâce à un de ces amis politiques que m'avait donnés mon séjour à l'île +du Diable, et qui servait, pour la trahir, la police impériale, j'avais +été informé des circonstances qui avaient suivi la mort du général +Delorge et ma disparition. + +«Je savais que Mme Delorge, altérée de vengeance ou plutôt de +justice, avait remué ciel et terre pour atteindre les assassins de son +mari. + +«Je savais qu'on avait fait tout au monde pour retrouver mes traces. + +«Et tous ses efforts avaient échoué, encore bien qu'elle eût pour appui +et pour conseil un avocat renommé, un député de l'opposition, Me +Roberjot. + +«Une enquête avait bien été commencée, mais elle avait abouti à une +ordonnance de non-lieu, qui renvoyait les meurtriers, lavés de +l'accusation et blancs comme neige. + +«Mais j'avais appris aussi, et de source certaine, que Mme Delorge ne +renonçait pas à l'espoir de venger son mari. + +«Voyant ses ennemis hors de sa portée, et pour le moment assurés de +l'impunité, elle attendait, toujours sur le qui-vive et armée pour la +lutte, l'occasion ou les événements politiques qui devaient les lui +livrer. + +«Et tout cela était si parfaitement connu de la police impériale que la +maison de Mme Delorge était surveillée, qu'on épiait ses démarches et +sa correspondance et qu'on tenait une liste de toutes les personnes +qu'elle recevait. + +«En de telles circonstances, quelle conduite tenir? + +«Évidemment, ce n'était pas en ce moment, où nos ennemis étaient à +l'apogée de leur puissance, que je devais songer à me servir contre eux +de l'arme que je possédais. + +«Devais-je donc, sans parler de la lettre, me montrer simplement? Et +après? + +«Vivrais-je ouvertement aux crochets de ma femme? Cette idée me faisait +horreur. L'homme doit être le maître dans la maison, et pour qu'il ait +le droit d'y être le maître, il doit gagner la vie de la famille. + +«Me placerais-je donc? Quels ne seraient pas alors le chagrin et +l'humiliation de ma femme!... + +«A la fin, ces sombres réflexions m'inspirèrent une résolution héroïque. + +«Je me dis que puisque Mme Delorge avait su attendre, j'attendrais +aussi l'heure propice. Je devais bien cela à celle qui nous avait tous +sauvés. + +«Je me jurai que j'attendrais, et que j'emploierais les années d'attente +à gagner une grosse fortune, et à me faire une éducation. + +«En effet, je maîtrisai les élans de mon cœur qui me poussaient vers +ma femme et vers mes enfants. Je m'assurai les moyens d'avoir jour par +jour de leurs nouvelles, et je quittai Paris comme j'y étais venu, +furtivement. + +«Et maintenant, ami Pécheira, me voici, te demandant conseil et +assistance. + +«Il faut qu'avant six ans je sois riche et digne de ma femme.» + + + + +VIII + + +M. de Boursonne s'arrêta. + +Un voile se déchirait, en quelque sorte, découvrant le passé de Laurent +Cornevin et laissant entrevoir l'avenir. + +--Maintenant je comprends, murmurait Raymond confondu. + +Et, en effet, ce qu'il y avait d'inexplicable dans la conduite de +Laurent s'expliquait. + +Le parti qu'il avait pris n'était peut-être ni le meilleur ni le plus +sage, ni celui qui devait le conduire plus sûrement à la revanche qu'il +rêvait, mais on concevait qu'il l'eût adopté. + +On s'expliquait ses précautions, ses défiances, ses craintes, la +conscience de son impuissance momentanée, son ardent désir de servir +Mme Delorge, et, par-dessus tout, la fierté de l'époux, du père, qui, +apercevant tout à coup sa famille bien au-dessus de lui, se résignait à +rester caché jusqu'à ce qu'il se fût élevé jusqu'à elle... + +[Illustration: Dans un coin, un homme assis lisait un journal. C'était +le duc de Maumussy.] + +Cependant, après une pause de quelques minutes: + +--Voyons la suite, fit le vieil ingénieur. + +Et il reprit la volumineuse relation de Jean Cornevin. + + * * * * * + +«D'après vos émotions, mes chers amis, continuait le digne garçon, vous +pouvez vous faire une idée des sensations dont j'étais remué en écoutant +le récit de M. Pécheira. + +«Pauvre père!... Déjà, depuis longtemps, je savais son inflexible +honnêteté, et que dans son humble situation il avait un grand cœur et +les plus nobles sentiments. + +«Mais voici que tout à coup il m'apparaissait sous un jour nouveau et +avec des proportions héroïques. + +«Je ne pus m'empêcher de l'exprimer à M. Pécheira. + +«--Oh! attendez, interrompit-il avec un bon et amical sourire, +attendez... + +«Et d'un flegme imperturbable il poursuivit: + +«--Je fus d'abord saisi de la déclaration de votre père. + +«Qu'il comptât s'enricher très vite, cela ne m'étonnait nullement. Jeune +ou vieux, intelligent ou stupide, un homme peut toujours s'enrichir. Il +ne faut pour cela souvent qu'un heureux hasard. + +«Mais qu'il eût la prétention de se faire une éducation, de se +métamorphoser, de devenir, selon son expression, un parfait gentleman, +cela me paraissait fort. + +«Ce n'est pas par un simple effort de volonté qu'on change de peau à +quarante ans. Et, pour dire la vérité, votre père avait fort à faire, +étant, certes, le plus probe des hommes, le meilleur, le plus dévoué, +mais commun en diable, passablement brutal et sans la plus élémentaire +instruction. + +«J'étais assez son ami pour ne lui point cacher mon opinion. + +«--Cela sera, pourtant, me dit-il froidement, il le faut, je le veux. + +«Il n'y avait pas à discuter. Je ne songeai plus qu'à le seconder. + +«Le plus pressé était de lui trouver un instrument de fortune, les +moyens de faire valoir avantageusement les dix mille francs qui lui +restaient encore. + +«Il ne fallait plus songer à reprendre l'existence qui nous avait donné +nos quarante premiers mille francs. + +«Tout va vite, dans les pays nouveaux. + +«Déjà l'Australie entrait dans une nouvelle phase de son histoire. + +«Ce qui était extravagance pure, encore, et fureur, lors du départ de +Laurent, rentrait peu à peu dans l'ordre, et prenait un cours régulier. + +«Le temps était fini de la fièvre chaude de l'or, des émotions +délirantes et des coups de pioche merveilleux. + +«Passés et repassés au tamis, grattés, fouillés, lavés, les sables de la +surface avaient donné toutes leurs richesses. + +«C'était aux entrailles même de la terre, à des centaines de pieds de +profondeur qu'il fallait aller arracher l'or. + +«La civilisation s'était emparée des mines. + +«Des compagnies s'étaient formées, des associations établies, qui, +disposant de capitaux importants, de machines, d'outils, avaient +stérilisé les efforts individuels. + +«Chercher de l'or était devenu un métier comme un autre, plus pénible et +moins lucratif qu'un autre, même; car tandis qu'à Melbourne un +charpentier ou un forgeron gagnait couramment ses vingt ou vingt-cinq +francs par jour, un mineur n'était plus payé que onze francs trente +centimes pour un travail de huit heures. + +«C'était à la Bourse que s'était réfugié le jeu avec ses émotions, ses +fièvres, ses faveurs soudaines et ses retours inattendus. + +«C'est à la Bourse que du jour au lendemain on pouvait s'enrichir ou se +ruiner, à acheter et à vendre des actions des deux cents compagnies qui +exploitaient les mines et qui, selon que la compagnie avait creusé des +puits inutiles ou rencontré un bon filon, haussaient ou baissaient de +mille à deux mille dollars en cinq minutes. + +«C'est même à ces spéculations que j'avais en moins d'un mois quintuplé +le capital qui m'était échu lors de mon partage avec Laurent. + +«Ensuite de quoi, effrayé de ma chance, et craignant de reperdre en un +jour ce que j'avais gagné en trente, je m'étais mis à acheter de l'or +pour l'exportation. + +«Voilà ce que j'expliquai à Laurent, et grande fut sa déception. + +--Serait-ce donc en vain que je suis revenu! me dit-il. + +«Mais à côté de ses mines, l'Australie possède une autre source de +richesses, aussi féconde et intarissable, celle-là: ses prairies +immenses, sans bornes, sans fin... + +«Déjà les plus intelligents parmi les émigrants avaient abandonné la +recherche de l'or pour l'élevage des bestiaux, pressentant peut-être +qu'en moins de dix années l'exportation des laines et des cuirs de +l'Australie dépasserait deux cents millions de francs par an. + +«--Voilà ton lot, dis-je à Laurent Cornevin. Il me crut. + +«Joignant aux dix mille francs qu'il possédait vingt mille francs que je +lui prêtai, il obtint du gouvernement la concession d'un «run», +c'est-à-dire d'une immense étendue de prairies, sur les bords du Murray, +il acheta des moutons et se mit à l'œuvre. + +«Œuvre difficile, assurément, et qui exige de celui qui l'entreprend +une santé de fer, une invincible énergie, une patience sans bornes, et +de rares qualités de prévoyance et d'observation. + +«Laurent avait tout cela, et de plus une solide expérience des animaux, +qu'il devait à son premier métier. + +«Son «run» prospéra. Des spéculations qu'il fit, pour fournir de viande +sur pied les grands centres de mines, réussirent à souhait. + +«Bref, dès la fin de la première année, il m'avait rendu mes vingt mille +francs, et, quatre ans plus tard, il possédait, à ma connaissance, un +demi-million. + +«Il était donc évident qu'il réaliserait la première partie de son +programme, qui était: faire fortune. + +«Pour réaliser la seconde, pour acquérir l'instruction qui lui manquait, +et devenir un gentleman, voilà ce qu'il avait imaginé. + +«Parmi tous les déclassés, attirés en Australie par la découverte de +l'or, il s'était mis à chercher un homme appartenant à une grande +famille, et instruit. + +«Et l'ayant trouvé, il en avait fait son inséparable compagnon. + +«C'était un Français d'une quarantaine d'années, que l'inconduite de sa +femme avait chassé de son pays, et qui mourait littéralement de misère +et de faim quand Laurent le rencontra, et lui offrit, outre la table et +le logement, cinquante dollars par mois. + +«Jamais ils ne se quittaient, et plus d'une fois j'ai ri devoir Laurent +escorté de cet inévitable précepteur, qui toujours et en toute occasion +professait, disant: On ne fait pas ceci, on ne dit pas cela... on fait +ceci, on dit cela... Prenez garde! vous venez encore de jurer. + +«C'était singulier, en effet, presque ridicule. + +«Mais insensiblement Laurent se pénétrait des façons, des habitudes, du +savoir de l'autre. Son ignorance se dissipait, sa cervelle se meublait, +ses mœurs s'adoucissaient. Il apprenait à se tenir, à raisonner, à +s'exprimer. + +«Séparé de Laurent qui vivait sur son «run», à plus de cent lieues dans +l'intérieur, pendant que mes affaires me retenaient à Melbourne, j'étais +bien plus frappé de sa transformation que si nous eussions demeuré porte +à porte. + +«A chacune de ses visites, je constatais un progrès positif. + +«Deux ou trois jours après qu'on avait signalé la malle d'Europe, +régulièrement, je le voyais arriver suivi de Mentor, ainsi que nous +avions surnommé le précepteur. + +«Il courait à la poste et ne tardait pas à me revenir chargé des +journaux de France, et des lettres et des paquets qui lui étaient +adressés. + +«Je ne sais qui il avait chargé, à Paris, d'avoir l'œil et l'oreille +pour lui, mais je dois constater qu'il était admirablement renseigné. + +«Pas une des actions ne lui échappait, de Mme Delorge, de Me +Roberjot, de sa femme ni de ses enfants. + +«Et non seulement il recevait des nouvelles, mais on lui envoyait +jusqu'à des photographies de ceux qu'il aimait. + +«Le temps passait cependant, et à mon estime pour Laurent succédait, à +mon insu, une admiration réelle, encore bien que nous ne soyons guère +disposés à admirer, nous à qui la vieille Europe envoie chaque année ce +qu'elle a de meilleur et ce qu'elle a de pire. + +«Je me demandais jusqu'où il n'arriverait pas, lorsqu'un matin il entra +brusquement chez moi, plus pâle que la mort et la face convulsée. + +«Épouvanté: + +«--Que t'arrive-t-il? m'écriai-je. + +«Un horrible malheur! + +«Je crus à une de ces catastrophes qui frappent parfois les +propriétaires de «run», à une peste, à une inondation, que sais-je!... + +«--Tu es ruiné! dis-je... + +«--Si ce n'était que cela!... fit-il d'une voix rauque. + +«Étalant une lettre sur la table, d'un mouvement si furieux que la table +en craqua. + +«--J'ai des nouvelles de France, me dit-il, mon fils Jean vient d'être +arrêté. + +«--Arrêté, ton fils!... + +«--Oui. Ils l'ont jeté en prison, puis conduit à Brest, puis embarqué +pour la Guyane, pour Cayenne... + +«--Ils?... Qui? + +«--Qui? Les misérables qui, après avoir lâchement assassiné le général +Delorge, pensent s'être débarrassés de moi, le témoin de leur crime!... + +«Si jamais je voyais à un ennemi à moi des regards pareils à ceux de +Laurent, je ne me croirais plus en sûreté de ma vie. + +«--Mais, par le saint nom de Dieu! clama-t-il, me voici debout, et les +misérables vont apprendre ce qu'il en coûte de s'attaquer à mes fils!... + +«J'essayais de le calmer, de le raisonner. + +«--Que vas-tu faire? lui demandai-je. + +«--Partir. + +«--Je ne vois pas de navire en partance. + +«Laurent sourit de pitié. + +«--Il y a dans le port, me dit-il, un grand vapeur anglais, le +_Duncan_... + +«--Oui, mais il ne reprendra pas la mer avant quinze jours. + +--Tu te trompes, ami Pécheira; il achève en ce moment de prendre son +charbon, et à six heures il sera sous pression; à minuit, il sera en +mer... + +«Je le regardais stupéfié. + +«--Tu as affrété ce steamer? dis-je. + +«--Oui, et si le capitaine eût refusé de le louer, je l'achetais. Et si +celui-là n'eût pas été à vendre, je m'en serais procuré un autre; il +n'en manque pas en rade. + +«--Il va t'en coûter une somme énorme. + +«Dédaigneusement, il haussait les épaules. + +«--Qu'importe! répondit-il. Je sais ce qu'on souffre à l'île du Diable, +je ne veux pas que Jean meure... Ne suis-je pas riche? + +«Il était très riche, en effet, trois ou quatre fois plus que moi, je le +savais. + +«Au commencement de cette dernière année, il avait reçu en payement un +tiers au moins des actions du puits de la Misère, qui ne rapportait rien +alors, qu'on avait presque abandonné, et qui tout à coup s'est mis à +donner un produit net de deux cent mille francs par jour. + +«--Et ton «run», lui dis-je, tu l'abandonnes donc! Tu sacrifies donc ton +immense matériel, les troupeaux, plus d'un million... + +«Je l'impatientais. + +«--Eh! qu'est-ce tout cela me fait? s'écria-t-il. + +«Puis, me montrant le précepteur qui l'avait accompagné comme toujours: + +«--Monsieur que voici connaît mon exploitation, il la surveillera, et, +pour l'indemniser, je lui abandonne la moitié du revenu, qui dépassera, +cette année, cinquante mille dollars. Vite du papier, des plumes, nous +allons rédiger un contrat... + +«Sa colère m'épouvantait. + +«--A tout le moins, lui dis-je, confie-moi tes projets. + +«--Je n'en ai pas, me répondit-il. Je réfléchirai en route. Je prendrai +conseil des circonstances. + +«Rien ne put le retenir. + +«Le moment de nous séparer venu, il me remit un pli cacheté. + +«--Il faut tout prévoir, me dit-il. Si tu étais un an sans recevoir de +mes nouvelles, ouvre ce pli, tu y trouveras mon testament et mes +dernières instructions. + +«Un canot l'attendait le long du quai. Il y descendit. Je lui criai: +Bonne chance! et quelques instants plus tard, son steamer se mettait en +mouvement. + +«C'était un samedi soir, neuf heures sonnaient...» + + * * * * * + +Raymond se frappait le front. + +--Voilà donc, disait-il, l'explication de l'intervention mystérieuse qui +a arraché Jean aux souffrances de l'île du Diable!... + +--C'est précisément la réflexion que fait le digne garçon, dit M. de +Boursonne. + +Et mécontent d'être interrompu: + +--Laissez-moi donc continuer, ajouta-t-il. + + * * * * * + +«Et moi, écrivait Jean, moi naïf, qui attribuais à mon seul mérite +l'accueil si bienveillant de ce digne négociant de Cayenne, qui +m'ouvrait sa maison et sa bourse. + +«C'est à mon père que j'avais dû ces protecteurs empressés, ces amateurs +qui achetaient si cher mes moindres croquis. Sous la main de ces braves +gens qui serraient et secouaient si amicalement la mienne, était la main +de mon père. + +«Mais comment ne s'était-il pas révélé à moi? + +«Comment avait-il eu cet étonnant courage, me voyant si malheureux et si +abandonné, désespéré en dépit des vaillantises des lettres que je vous +écrivais, comment avait-il eu cette terrible puissance sur soi de ne me +pas ouvrir les bras, de ne pas me crier: Je suis ton père, je t'aime et +je viens à ton aide! + +«--Expliquez-moi cela, disais-je à M. Pécheira. + +«Baste!... Rien n'était capable d'émouvoir le flegme de ce diable +d'Espagnol cousu dans l'enveloppe glacée d'un Américain. + +«--Vos questions me troublent beaucoup, me dit-il gravement, laissez-moi +suivre l'ordre chronologique des faits... + +«Voilà donc Laurent parti et votre serviteur très inquiet. + +«Je le voyais dans une de ces crises de rage froide, où l'homme, +dépossédé de son libre arbitre, ne raisonne plus. + +«Puis, ce maudit testament qu'il m'avait confié me tourmentait. + +«Je tremblais qu'en dépit de ses dénégations, il ne roulât dans sa tête +quelque projet de vengeance insensée. + +«Il ne fallait rien moins qu'une lettre pour me tranquilliser. + +«Elle m'arriva cinq mois après le départ de Laurent. + +«Il m'écrivait que ses ennemis, bien que déjà déchus, étaient encore +tellement puissants, que les attaquer ouvertement serait, à coup sûr, +renouveler le combat du pot de terre et du pot de fer. Ne voulant pas +être brisé, il se résignait à attendre. Il différait sa vengeance pour +la rendre plus certaine et plus terrible, ne demandant rien à Dieu que +de lui conserver ses ennemis vivants. + +«Il allait donc, pour le moment, se borner à vous secourir, mon cher +monsieur Jean, disait-il, et assez secrètement pour ne vous point +laisser soupçonner, si vaguement que ce pût être, son existence. + +«Il ajoutait que déjà depuis longtemps il aurait quitté la France +lorsque je recevrais ces nouvelles, et que je ne tarderais pas à le +revoir... + +«Quelques semaines plus tard, en effet, dans une seconde lettre, datée +de Cayenne, il me disait seulement: + +«--Fin courant, je serai à Melbourne... + +«Et il arriva, ma foi! exact comme une lettre de change, et j'eus un bon +moment de joyeuse émotion en lui donnant une rude poignée de main. + +«Nous n'étions pas ensemble depuis un quart d'heure que déjà il avait lu +la curiosité qui me tourmentait. Alors il me dit: + +«--Ne m'interroge pas, ami Pécheira, je n'oserais peut-être pas ne point +te répondre et je mentirais, ce qui serait honteux pour toi et pour moi. +Fie-toi à moi pour te dire tout ce que je puis dire. + +«Je dois, en toute humilité, confesser que ce ne fut pas grand'chose. + +«Pourtant, il me donna quelques détails de son voyage. + +«A son arrivée à Paris, il avait été extrêmement frappé et effrayé d'un +fait que lui racontèrent ses amis politiques. + +«Un homme, possesseur comme lui de secrets compromettants, poursuivi +comme lui par une inimitié puissante, avait été, lui assura-t-on, +empoigné un beau soir et séquestré dans une maison de santé. + +«--Et certainement, me disait Laurent, il finira par perdre la raison, +et tant que j'ai été en France, j'ai craint une aventure pareille. Je +suis persuadé que mes ennemis me croient mort, mais je me trompe +peut-être... Peut-être ne m'ont-ils jamais perdu de vue, et +n'attendent-ils qu'une occasion de prendre leur revanche de mon +évasion. + +«Si invraisemblable que cela parût, c'était possible, après tout... + +«Laurent m'apprit encore ce qu'il avait fait pour vous, monsieur Jean, +et comment, après vous avoir tiré de l'île du Diable, il avait pu vous +placer à Cayenne dans une famille qui devait vous traiter comme un fils. + +«C'était tout ce qu'il avait pu faire secrètement. Mais il était +rassuré, ayant constaté que votre santé n'avait pas souffert du climat. + +«--Et maintenant, me déclarait-il, la première partie de ma tâche est +achevée. Je me suis fait une éducation et j'ai conquis une grande +fortune. J'ai mes armes, je puis commencer la lutte. Malheur aux +assassins du général Delorge! Dieu, qui m'a si visiblement protégé, +m'assistera encore. Ce n'est pas une vengeance vulgaire que je veux. Il +faut que justice soit faite. Les misérables verseront des larmes de sang +sur leur crime avant de mourir. Je vais donc réaliser ma fortune et +aller m'établir en France. L'heure est propice. Le gouvernement impérial +n'est plus ce qu'il paraît être. A n'examiner que la surface, rien ne +s'est modifié. Au fond tout est changé. L'édifice est toujours debout, +imposant, superbe, mais il a été sourdement ébranlé, ruiné. Vienne une +secousse, et il s'écroule, et il dégringole, et je veux y aider de mon +coup d'épaule. Non que je haïsse le régime. Celui-là ou un autre, que +m'importe! Mais ce régime protège mes ennemis, et je le jette bas, sûr +qu'ils seront écrasés sous les décombres!... + +«...A dater de ce jour, Laurent Cornevin n'eut plus qu'un souci: + +«Réaliser sa fortune. + +«Toujours délicate partout, cette opération est particulièrement +difficile dans les pays nouveaux, où il n'y a que très peu de capitaux +inactifs. + +«Elle se compliquait encore, pour Laurent, de cette circonstance, qu'il +s'était lancé dans un certain nombre d'entreprises aléatoires, toutes +excellentes en elles-mêmes, toutes prospères, mais dont les résultats +devaient se faire attendre un an ou dix-huit mois. + +«Et lui, ne voulait pas attendre. + +«Et il exigeait des valeurs liquides, presque de l'argent comptant. + +«--Il faut pour mes projets, me disait-il, que tout ce que je possède +puisse tenir dans mon portefeuille et soit toujours et entièrement à ma +disposition. + +«Dans de telles conditions, il devait s'attendre à des sacrifices +importants. Il les fit sans sourciller. + +«Il avait sur son «run» environ huit mille bêtes à cornes, lui revenant +en moyenne à cinquante francs, c'est-à-dire à quatre cent mille francs. + +«Il eût pu, en prenant son temps, s'en défaire aisément à raison de cent +soixante-quinze francs l'une, et en obtenant ainsi un million quatre +cent mille francs. + +«Il les céda en bloc moyennant neuf cent mille francs. + +«Ses moutons, qui valaient quinze francs la pièce comme un sou, ne +furent vendus que huit francs et ne lui rapportèrent que trois cent +cinquante mille francs. + +[Illustration: Des groupes d'hommes d'aspect farouche...] + +«Enfin, pour ses droits à son «run», pour les bâtiments, les barrières, +pour la _monture_, se composant de mille vaches et de cent chevaux, il +ne trouva que cent soixante-quinze mille francs, et encore avec beaucoup +de peine. + +«Total: quatorze cent vingt-cinq mille francs pour ce qui valait au bas +mot deux millions. + +«J'enrageais positivement de voir s'en aller ainsi une fortune si +laborieusement gagnée, et qui, avec le temps, entre les mains d'un homme +de la trempe de Laurent, fût devenue une des plus importantes de +l'Australie. + +«Mais il se moquait de ce qu'il appelait mes jérémiades. + +«--Est-ce que ce n'est pas vingt fois plus encore que je n'avais jamais +rêvé! disait-il. + +«Et là-dessus, il consentait de nouvelles concessions. + +«Il vendait à perte tout ce qu'il possédait d'actions et de valeurs +industrielles. + +«Il donnait pour un morceau de pain, huit cent mille francs, son tiers +dans la propriété du puits de la «Misère», dont le rendement avait +terriblement diminué, c'est vrai, depuis quelques mois, mais où on +pouvait, où on devait même trouver un nouveau filon aussi abondant que +le premier. + +«--Et malgré tout, me répétait Laurent, que de temps perdu!... + +«Il y avait, en effet, près de dix mois qu'il était de retour, quand, un +soir, après la Bourse, venant me demander à dîner: + +«--C'est fini, me dit-il avec un grand soupir de soulagement: tout est +vendu, je ne possède plus rien en Australie. + +«Et brandissant un portefeuille volumineux, mais qu'à la rigueur on +pouvait porter sur soi: + +«--Là, poursuivit-il, est toute ma fortune, en bonnes traites qui valent +de l'or en barres sur les principaux banquiers de Vienne, de Londres et +de Paris. + +«--Et tu pars? + +«--Lundi prochain, dans quatre jours. + +«Cette séparation que je sentais devoir être éternelle, cette fois, +m'attristait étrangement, et sa joie, car il était joyeux, ajoutait à +l'amertume de mon chagrin. + +«Je le voyais courir au-devant de toutes sortes de dangers inconnus, et +je tremblais qu'il n'en sortît pas vainqueur. + +«Il devina ce qui se passait en moi, car il me prit la main, et vibrant +de cette résolution qui inspire le courage aux plus craintifs: + +«--Rassure-toi, mon vieil ami, me dit-il. Voici bientôt un an que tout +ce que j'ai d'intelligence, je l'applique à prévoir, pour les éviter, +les périls que je puis courir. J'ai évalué toutes les probabilités +fâcheuses, et je sais comment parer à toutes... + +«--Tes ennemis sont puissants... + +«--Je le sais, mais qu'ai-je à craindre d'eux? Tu me répéteras ce que je +t'ai dit, que peut-être ils ont pénétré le secret de mon existence, et +me font suivre et surveiller. C'est improbable, car en ce cas leur haine +se fût trahie par quelque attentat, mais enfin c'est possible. Eh bien! +je vais leur faire perdre ma piste. Ce n'est pas avec la malle que je +pars. Je prends passage sur un clipper qui se rend à Liverpool, mais qui +doit relâcher plusieurs fois en route. A la première relâche, je me +déclare mourant et je me fais déposer à terre. Et mon bâtiment parti, +j'en cherche un autre. Après cela, qu'on me retrouve si on peut. J'ai +tout disposé pour me créer une personnalité nouvelle, sûre et +impénétrable. C'est sous le nom de Boutin, que les misérables m'avaient +imposé, que je quitte ostensiblement l'Australie. Jamais ce Boutin-là +n'abordera en France ni en Angleterre... + +«Il frappait gaîment sur son portefeuille. + +«--Là sont mes armes, disait-il. Rien n'est impossible à qui peut jeter +l'or à pleines mains! + +«Et, certes, il le pouvait. + +«Je ne lui ai jamais demandé le chiffre exact de sa fortune, il n'a +jamais eu l'occasion de me le dire, mais je sais pertinemment qu'il +emportait de quatre à cinq millions. + +«Les exemples de fortunes pareilles et si rapidement acquises sont +rares, même sur cette terre de l'or, mais cependant on pourrait en citer +une vingtaine, à Melbourne seulement. + +«Les Barclay, les Tidal, les Colt, les Latour et les Davidren se sont +trouvés six et sept fois millionnaires en bien moins d'années que +Laurent Cornevin. + +«Lui, du moins, ne se laissa pas enivrer par la prospérité. + +«Jamais il n'oublia qu'il me devait d'avoir pu quitter Talcahuana. Il se +souvint toujours que je lui avais prêté les vingt mille francs qui ont +été la source de ses richesses. + +«Brave et excellent Laurent! Combien de fois, voyant mes affaires moins +prospères que les siennes, n'est-il pas venu me dire: + +«--Voyons, sacrebleu! associons-nous! + +«C'est à une petite propriété que j'ai sur les bords du Murray, que nous +passâmes ensemble les quatre dernières journées de son séjour en +Australie. + +«Il nous était doux, au moment de nous séparer, de repasser les +événements de notre vie, et de nous jurer que, de façon ou d'autre, nous +nous reverrions... + +«Puis l'heure du départ arriva. + +«Il me promit que j'aurais de ses nouvelles, il m'indiqua le moyen de +lui donner des miennes... Et une dernière fois, sur le pont du clipper, +le cœur gros, et des larmes plein les yeux, nous nous embrassâmes.. + +«C'était le 10 janvier 1869.» + + * * * * * + +--Et voilà bientôt un an de cela, murmura Raymond, et depuis des mois +déjà, Laurent Cornevin devrait avoir entamé la lutte. + +Mais M. de Boursonne lui coupa la parole. + +--Ah! laissez-moi achever, dit-il. + +Et précipitant son débit, il se remit à lire: + + * * * * * + +«Vous seuls, chers amis, poursuivait Jean, vous seuls pouvez imaginer à +quel point m'avait bouleversé le récit de M. Pécheira. + +«--Ainsi, me disais-je, au moment où je m'embarquais avec l'espoir de +retrouver ses traces à Talcahuana mon père quittait l'Australie... +Peut-être nous sommes-nous croisés en route. Peut-être, sans le +connaître, l'ai-je aperçu sur la dunette d'un des vaisseaux qui +passaient à pleines voiles près du mien!... + +«Et qu'est-il devenu? Où est-il à cette heure?... + +«Interrogé par moi, et Dieu sait avec quelle anxiété: + +«--Tout ce que je puis vous dire, me répondit M. Pécheira, c'est que +Laurent Cornevin est arrivé heureusement en Europe. + +«--Vous avez eu de ses nouvelles? + +«--Oui, une fois. Cinq mois après son départ, c'est-à-dire à la fin de +mai, j'ai reçu de lui une lettre datée de Bruxelles. Son voyage avait +été très rapide, me disait-il, sa santé était excellente, sa piste +devait être perdue, et il avait bon espoir... + +«--Il ne vous disait que cela?... + +«--Cela seulement. Je vous montrerai sa lettre. + +«--Et depuis?... + +«--Depuis, rien, plus un mot... Seulement, à votre place, c'est à Paris +et non loin de la chaussée d'Antin que je chercherais Laurent. + +«Vous l'entendez, mes chers amis. Ici finit ma tâche, et commence la +vôtre. + +«A vous de poursuivre et d'achever mon œuvre. A vous d'imaginer +quelque système d'investigation qui nous conduise jusqu'à mon cher père. + +«Seulement, ô mes amis, soyez circonspects. + +«Si nous connaissons le but de mon père, nous ignorons par quels +cheminements il espère l'atteindre. + +«Efforcez-vous de le rejoindre, mais souvenez-vous que la moindre +démarche inconsidérée peut donner l'éveil à ses ennemis, révéler son +existence, ruiner toutes ses combinaisons, stériliser ses espérances et +peut-être enfin le mettre en péril. Voici qui aidera vos recherches: + +«1º D'après les instructions de mon père, M. Pécheira lui adresse ses +lettres à Londres, bureau restant, à sir F. T. + +«2º M. Pécheira possède une très bonne photographie de notre père; je +vais la confier aujourd'hui même à un photographe, et dès qu'il m'en +aura tiré quelques épreuves, je vous les adresserai par une voie sûre. + +«Maintenant devons-nous communiquer à ma mère et à Mme Delorge le +résultat de mes recherches? + +«Je ne le crois pas. + +«A quoi bon troubler leur vie paisible et leur infliger le supplice de +nos anxiétés? + +«Puis, il faut tout prévoir. Si nous nous abusions? Si nos ennemis, +pendant que nous nous berçons d'illusions décevantes, avaient réussi à +supprimer, et cette fois sans retour, mon malheureux père? + +«Ne serait-ce pas affreux d'avoir ravivé des blessures presque +cicatrisées!... + +«Il ne me reste plus qu'une minute, si je veux que cette lettre profite +de la malle qui part aujourd'hui, et je l'emploie, mes chers amis, à +vous serrer les mains et à vous embrasser de toute la force de ma +fraternelle amitié. + +«Espoir et courage, + + «JEAN CORNEVIN. + +«_P.-S._ Ma prochaine lettre vous fixera sur mes intentions.» + + * * * * * + +--Et c'est tout, fit M. de. Boursonne, comme s'il eût espéré quelque +chose encore, et que son attente eût été trompée. C'est tout!... + +Puis, après un moment de silence, et soudainement éclairé par une +inspiration: + +--Ah!... s'écria-t-il, je m'explique peut-être l'attitude de M. de +Maumussy, son humilité, ses offres de conciliation. + +--Oh!... + +--Et pourquoi non? Qui vous dit que M. de Maumussy et M. de Combelaine +n'avaient pas pénétré le secret de l'existence de Laurent Cornevin? Tant +qu'ils ont pu le faire surveiller, ils ont été tranquilles. Maintenant +qu'il a réussi à leur faire perdre sa piste, qu'ils ne savent plus ce +qu'il est devenu, ils ont peur. L'Empire chancelle, le pouvoir leur +échappe, et c'est à ce moment précisément qu'ils devinent quelque +mystérieux danger.... On aurait peur à moins. + +Mais à la lettre de Jean était joint un billet de Me Roberjot. + +--Voyons ce qu'il pense, dit Raymond. + +Et il lut à son tour: + + «Après avoir pris connaissance de la lettre de Jean, mon cher + Raymond, vous devez être, comme nous, plein d'espoir. + + «Oui, assurément, certainement, Cornevin est à Paris, près de + nous... + + «Mais essayer d'arriver jusqu'à lui serait une insigne folie et une + mauvaise action. + + «Nous n'avons pas le droit de violenter sa volonté. Si cet homme, + qui aime sa famille plus que tout au monde, se prive d'embrasser sa + femme et ses enfants, c'est qu'il a pour cela de puissantes + raisons. + + «Dans mon opinion, qui est celle de tous les gens sensés, la + débâcle n'est pas loin. + + «Sachons attendre...» + + + + +IX + + +Attendre!... + +C'est à cet intolérable supplice que depuis des années Raymond était +condamné. + +Que toutes les passions tour à tour déchirassent son âme, qu'il haït +jusqu'à la fureur ou qu'il aimât jusqu'au délire, qu'il fût écrasé sous +le plus sombre désespoir ou enivré des plus merveilleuses espérances, +toujours la même obligation fatale lui avait lié les mains. + +--Mais cette perpétuelle expectative me tue! s'écriait-il. Heureux ou +malheureux, les autres hommes luttent, combattent, attaquent, se +défendent, triomphent ou sont vaincus, tandis que moi!... Rien! rien! +rien!... + +C'est d'un air de commisération sincère que le vieil ingénieur +considérait son jeune ami. + +--Que voudriez-vous faire? demanda-t-il. + +--Eh!... Le sais-je!... + +--Chercher Laurent Cornevin, n'est-ce pas? + +--Peut-être. + +--C'est-à-dire vous exposer à compromettre cet homme si grand et si bon, +cet héroïque confident des volontés de votre père! C'est-à-dire risquer +de lui faire perdre en une minute le fruit de dix années de travail et +de patience... + +--Pourquoi donc Jean nous adjure-t-il de poursuivre son œuvre? + +--Parce que Jean est absent depuis bien des mois, qu'il est en +Australie, à six mille lieues de Paris, qu'il ne sait pas combien le +dénouement est proche. + +Raymond s'était levé et se promenait par la chambre, en proie à la plus +violente agitation. + +--Le dénouement, disait-il, le dénouement.... Voici des années qu'on me +le promet, qu'on me jure que l'heure va sonner, et que niaisement je +reste à l'affût d'une vengeance qui ne vient jamais. + +Le visage de M. de Boursonne s'assombrissait. + +--Ainsi donc, fit-il, c'est uniquement la soif de vengeance, le désir de +punir les meurtriers de votre père, qui vous presse de retrouver Laurent +Cornevin? + +--Oui. + +--C'est que je m'imaginais, moi, que Mlle de Maillefert était pour +quelque chose dans votre emportement!... C'est que je me figure encore +que votre hâte d'en finir avec le passé n'est que l'espoir de voir +dénouée par Laurent Cornevin une situation qui vous paraît insoluble. + +Raymond était devenu fort rouge. + +--Ah! vous m'accablez, monsieur!... balbutia-t-il. + +Assurément il n'avait pas eu les pensées que semblait soupçonner M. de +Boursonne, mais l'intérêt de son amour l'égarait. + +Ne se voyait-il pas séparé, pour toujours peut-être, de Mlle Simone? +Ne reconnaissait-il pas se dressant entre elle et lui les misérables qui +avaient assassiné le général Delorge!... + +Mais il devait suffire d'un mot pour le rappeler à lui-même. + +--Je vous livre ma volonté, monsieur, dit-il. Que dois-je faire? Parlez; +j'obéirai. + +Le vieil ingénieur souriait à demi. + +--Peut-être allez-vous encore vous fâcher, répondit-il, car je ne puis +que vous répéter ce qui vous a été dit tant de fois: votre devoir est de +prendre patience... + +--Hélas! le péril de Mlle Simone est pressant!... + +--Je le crois, mais vous avez fait tout ce qui était en votre pouvoir. +En demandant, au su et au vu de tout le pays, la main de Mlle Simone, +vous avez fait justice des viles calomnies dont on avait essayé de la +flétrir. + +--Oui, mais Mme de Maillefert va chercher, si elle ne l'a déjà +trouvée, quelque nouvelle combinaison. + +--C'est probable. + +--Eh bien!... + +--Eh bien! raison de plus pour attendre, pour la voir venir. Notre +grande faiblesse, voyez-vous, est de ne rien connaître des cartes de nos +adversaires... Ah! que n'avez-vous su mettre la belle duchesse de +Maumussy dans votre jeu!... + +Cette idée, lorsqu'elle lui était venue, Raymond l'avait repoussée avec +horreur. + +--Était-ce possible?... fit-il. + +--Possible!... Rien n'était plus facile, avec un peu d'adresse et +d'indépendance de cœur. Elle vous a mis le marché à la main, mon +cher. S'il y a un complot, elle en est. Agir comme je dis n'eût +peut-être pas été, hum!... très chevaleresque, ni même absolument loyal, +mais c'eût peut-être été bien habile, et sa conduite, à elle, est plus +qu'équivoque... Enfin, l'occasion est passée, il n'y a plus à y revenir. + +Et se levant brusquement et changeant de ton: + +--Mais en voici assez, continua M. de Boursonne. Ce n'est pas +uniquement, j'imagine, pour faire le siège en règle de Mlle Simone de +Maillefert que le gouvernement nous paye. Il va falloir demain rattraper +la journée que nous venons de perdre... + +Et coupant court aux objections de Raymond: + +--Bonsoir, bonsoir, dit-il brusquement; dormez bien!... + +C'était aisé à conseiller. + +Seulement le vieil ingénieur avait, depuis longtemps, soufflé la bougie, +que Raymond repassait encore dans son esprit les événements de cette +journée, la plus décisive de sa vie. + +De cette journée, anniversaire de la mort de son père, commencée par son +entrevue avec la duchesse de Maillefert, terminée par la lettre de Jean +Cornevin. + +Et ce qui le désolait, c'était de ne pouvoir détacher sa pensée de +Mlle Simone; de ne pouvoir, quelque effort de volonté qu'il fît, la +reporter à Laurent, à cet obscur héros qui venait de lui être révélé. + +Sur ce point, dès qu'il entra, le lendemain, dans la petite salle du +_Soleil levant_, il fut édifié. + +Maître Béru devait tout savoir; il n'y avait pas à se méprendre à son +air finaud, non plus qu'aux attentions exagérées dont il entourait +Raymond, et qui étaient l'expression de ses dolentes sympathies. + +En homme pour qui le pays n'a pas de mystère, il racontait que, depuis +l'arrivée de madame la duchesse et de son fils, Mlle Simone battait +le rappel des écus de tous les côtés, qu'elle demandait des avances à +ses fermiers, qu'elle vendait des coupes avant le temps, qu'elle avait +emprunté de l'argent chez des notaires d'Angers, enfin qu'elle se +dépouillait si bien qu'il finirait par ne plus lui rester que les yeux +pour pleurer. + +Et jetant à Raymond un regard d'intelligence: + +--Maintenant, concluait l'hôtelier du _Soleil levant_, on conçoit que +Mme de Maillefert ne veuille pas que sa fille se marie, et que même, +pour éloigner les prétendants, elle débite des infamies à faire dresser +les cheveux sur la tête. Un mari défendrait la pauvre demoiselle... + +M. de Boursonne se frottait les mains: + +--Que vous avais-je dit? soufflait-il à l'oreille de Raymond. + +Mais voici que maître Béru contait bien autre chose vraiment, et +qu'ignoraient Raymond et le vieil ingénieur. + +Il pensait que les grands sacrifices qu'avait faits Mlle Simone +n'étaient qu'un commencement, et qu'après avoir emprunté, elle allait +sans doute vendre. + +--Diable! interrompit M. de Boursonne, vous croyez cela, vous? + +Le digne hôte regarda autour de lui pour s'assurer que nul n'était aux +écoutes, et d'un air mystérieux: + +--On sait ce qu'on sait! prononça-t-il. + +--Sans doute. Après?... + +--Eh bien, une supposition: quand vous voyez des corbeaux tourner +au-dessus d'une oseraie, qu'est-ce que vous dites?... Vous dites: Il y a +là quelque chose à déchiqueter pour ces bêtes voraces. Pour lors, il +tourne des gens autour des terres de Mlle Simone. + +Au point où en étaient Raymond et M. de Boursonne, la moindre lueur +pouvait leur éclairer la situation. + +--Quelles gens? firent-ils vivement. + +--D'abord, un de ces messieurs qui sont arrivés l'autre soir au château, +un gros, bien nourri, rouge, luisant, avec une chaîne d'or épaisse comme +le pouce lui battant la bedaine, respirant comme s'il soufflait des pois +et regardant les gens du haut en bas, comme s'il était assis sur une +nue... + +--M. Verdale! murmura Raymond. + +--Enfin, interrogea M. de Boursonne, qu'a-t-il fait? + +--Lui personnellement, rien. Mais minute: hier, sur les midi, voilà mon +particulier qui arrive aux Rosiers en voiture. S'il se fût promené seul, +dans le bourg, on n'y eût pas pris garde; on ne le connaît pas. Mais il +avait rendez-vous au _Café du commerce_ avec des gens qu'on connaît, un +gaillard de la bande noire, vous savez, un marchand de biens de Saumur, +une espèce d'homme d'affaires de Saint-Mathurin, et enfin un ancien +garde de Mlle Simone. Pour lors, ils sont allés tous ensemble chez un +notaire, pas celui de Mlle Simone, bien entendu, et de là chez le +percepteur. Un ancien huissier d'ici les a rejoints et ils sont +partis... + +M. de Boursonne souriait d'un sourire passablement faux. + +--Parbleu!... fit-il, si vous ne savez que cela!... + +--Oh! attendez. Quand je dis qu'ils sont partis, je veux dire qu'ils +sont allés là où Mlle Simone a des biens, et là, tant que la journée +a duré, malgré la pluie et le vent, ils ont trépigné dans les terres +labourées, comme des gens en train de conclure un marché, et même on a +entendu le gros rouge qui disait: «Ça vaut de l'argent, mais pas tant +qu'on croit...» + +[Illustration: Il fut attaqué en route.] + +Là se bornaient les renseignements du digne hôtelier du _Soleil levant_, +mais ils avaient bien leur valeur. + +Aussi, dès qu'il se fut retiré: + +--Eh bien! s'écria M. de Boursonne, est-ce assez clair!... Nous voilà +désormais édifiés sur le but véritable du voyage de M. Verdale et de ses +dignes compagnons. Mme de Maillefert a imaginé quelque nouveau moyen +de s'emparer de la fortune de Mlle Simone, et ils viennent lui prêter +main forte. Et ils se croient si sûrs du succès que déjà ils se +partagent les dépouilles de la pauvre fille. + +--Elle a juré que jamais sous aucun prétexte elle ne vendrait ses +terres, objecta Raymond... + +--Sans doute. Aussi est-ce à la réduire à revenir sur son serment que +doivent travailler nos honorables associés?... + +Évidemment, là était le danger, et Raymond et M. de Boursonne oubliaient +leur travail pour chercher comment le conjurer, lorsque sur les trois +heures, tout à coup, ils virent apparaître, juché sur un tilbury à roues +immenses, M. Bizet de Chenehutte en personne. + +Sautant précipitamment à terre il courut à Raymond, dont il se mit à +serrer furieusement les mains, lui jurant que depuis le matin il le +cherchait par mer et par terre, pour lui offrir ses compliments de +condoléance. + +Car il savait tout, déclarait-il, absolument tout, et la démarche de +Raymond et le refus qui l'avait accueillie. Mme de Larchère avait +parlé, et il avait appris, comme tout le pays, la conduite abominable de +la duchesse de Maillefert essayant de déshonorer sa fille. + +--Mais c'est elle qui est déshonorée, ajoutait-il. La contrée tout +entière est soulevée contre elle, on la couvrirait de huées si elle +osait se montrer. A Saumur et à Angers toutes les portes lui seront +fermées, elle n'a plus qu'à faire ses paquets... + +Même le jour mémorable de son duel, Bizet n'était pas plus affairé. + +--Cependant il faut que je vous quitte, messieurs, reprit-il. J'ai vingt +visites encore à faire aujourd'hui. Je sème la nouvelle, je la répands, +je la propage... Si je suis libre assez tôt j'irai vous demander à +dîner... Au revoir. + +Et avant que Raymond eût le temps d'articuler un mot, M. Bizet de +Chenehutte était en voiture et fouettait son cheval. + +--Bon jeune homme! murmurait M. de Boursonne. Dieu est puissant. Les +imbéciles même ont leur utilité ici-bas. En voici un qui nous rend un +service que ne nous rendrait pas un homme d'esprit. Je lui offrirai de +grand cœur un verre de Bourgueil, ce soir... + +Mais il n'eut pas cette dépense à faire. M. Bizet dut être retenu à +Saint-Mathurin. Et ce fut le vieux jardinier de Maillefert qui, sur les +neuf heures, se présenta au _Soleil levant_, demandant M. Delorge. + +Il apportait une lettre de Mlle Simone. + +Tout ce que Raymond avait d'argent sur lui, il le mit dans la main du +bonhomme; puis d'un seul coup d'œil, il lut: + +«Tout, après votre départ, s'est mieux passé que je ne l'espérais. Il +n'a plus été question de rien. Ma mère est avec moi ce qu'elle était +avant l'horrible scène. Quelques ordres que je viens de lui entendre +donner me font presque croire qu'elle quittera Maillefert demain...» + +Mlle Simone ne se trompait pas. + +Le lendemain matin, au moment où M. de Boursonne et Raymond se mettaient +à table, un grand bruit les attira à la fenêtre, juste à temps pour voir +passer comme l'éclair deux voitures et un fourgon... + +Au même instant, maître Béru entrait dans la salle. + +--En voici bien d'une autre, disait-il. Mme de Maillefert et M. +Philippe s'en vont avec toute leur société. Ils partent, ils sont +partis... Ma foi! bon voyage! + +M. de Boursonne triomphait. + +--Eh bien! disait-il, avais-je raison?... + +Et de fait, dans ce départ, si précipité qu'il ressemblait à une +déroute, il était difficile de voir autre chose que le résultat de la +démarche de Raymond, connue, commentée et enfin comprise. + +Pourtant Raymond se défendait de se réjouir. Défiant comme tous les +malheureux qu'a toujours trahis la destinée, il se demandait en quoi cet +événement imprévu allait, soit en bien soit en mal, modifier la +situation. + +Fallait-il tirer de ce départ cette conséquence que les dispositions de +Mme de Maillefert étaient changées, et qu'elle renonçait à la fortune +de sa fille? + +C'eût été folie! + +Il était clair que ses convoitises restaient aussi âpres, ses besoins +aussi pressants, et que, par conséquent, l'intrigue ourdie contre +Mlle Simone demeurait toujours aussi menaçante. + +Si encore la fuite de la duchesse eût rendu à Raymond l'accès du +château!... + +Mais il n'en était pas ainsi. Retourner à Maillefert lui était interdit +sous peine de provoquer un nouveau revirement d'opinion, et de +réhabiliter la mère aux dépens de la fille. Par les convenances +désormais, plus sévèrement que par la volonté de la duchesse, il se +trouvait séparé de Mlle Simone. + +--Non, je ne la reverrai pas, se dit-il. + +C'est une justice à lui rendre: il ne chercha pas positivement à la +revoir. Seulement il est de ces hasards propices qui jamais ne manquent +de servir les amoureux. + +Mlle Simone sortait beaucoup, Raymond était toute la journée dehors: +dès le lendemain ils se trouvaient en présence, au détour de la route de +Gennes, de l'autre côté du pont. + +D'un même mouvement ils s'arrêtèrent, interdits, hésitants... Chacun au +dedans de soi entendait la voix de la raison lui crier de passer outre. + +Mais il est des entraînements trop forts... Ils s'abordèrent en dépit de +miss Lydia Dodge, la respectable gouvernante anglaise, et leurs mains +frémissantes s'effleurèrent. + +Ce jour-là, Raymond sut ce qui, de l'avis de Mlle Simone, avait +déterminé le brusque départ de Mme de Maillefert. + +Comme elle se présentait chez une dame de la haute noblesse et qui +était un peu de ses parentes, cette dame s'était montrée sur le haut de +l'escalier et avait crié à ses gens: + +--Je n'y suis pas pour la mère de ma pauvre petite Simone. + +L'outrage était sanglant, venant d'une femme qui donnait le ton dans le +pays. + +--Et ce qu'il y a de pis, ajoutait tristement la malheureuse jeune +fille, c'est que ma mère s'en prend à vous, monsieur Raymond, à nous, +veux-je dire, de ce cruel affront. Jamais elle ne nous le pardonnera. + +Mlle Simone n'avait, d'ailleurs, rien surpris qui pût lui donner +l'idée même la plus vague de ce qu'allait tenter la duchesse de +Maillefert. + +Et lorsque Raymond lui parla de l'expédition de M. Verdale et de M. de +Combelaine, et des soupçons qu'il en avait conçus: + +--Ce n'est pas, répondit-elle, la première fois que ma mère et mon frère +amènent ici des gens à qui ils proposent d'acheter mes propriétés... +Mais qu'importe! puisque je suis résolue à ne pas vendre... + +Raymond et Mlle Simone ne restèrent pas ensemble dix minutes, et +personne ne passa sur le chemin pendant qu'ils causaient... + +Eh bien! tels sont les petits pays, et la télégraphie labiale y est si +perfectionnée, que deux heures plus tard, lorsque Raymond rentra au +_Soleil levant_: + +--Vous avez vu Mlle Simone? lui dit M. de Boursonne. + +--Oui, répondit-il en rougissant. + +--Eh bien! c'est une folie! déclara le vieil ingénieur. + +Et après un moment de réflexion: + +--Mais baste! ajouta-t-il, je n'y vois pas grand inconvénient, nous ne +sommes plus pour longtemps aux Rosiers. + +C'était vrai. En dépit des événements de chaque jour, le travail de M. +de Boursonne avançait. + +Tous les matins, depuis une quinzaine, il annonçait qu'il allait +transporter plus loin son quartier général. Puis, tous les soirs, retenu +par l'idée du chagrin de Raymond, il remettait le déménagement... + +Seulement il n'y avait plus à le remettre sans de graves inconvénients. +Le terrain des études s'éloignait de plus en plus, et il fallait +maintenant une heure et demie de marche pour s'y rendre. + +--Donc, mon cher Delorge, disait le vieil ingénieur, je ne vous accorde +plus que quatre jours de répit... Profitez de votre reste... + +C'est encouragé par cette certitude d'un éloignement prochain, que +Raymond osa se retrouver sur le passage de Mlle Simone. + +Telle était alors leur situation que cette séparation n'ajoutait guère à +leurs tristesses. Raymond, d'ailleurs, ne devait pas s'éloigner +beaucoup. Il pensait s'établir aux Ponts-de-Cé, et comptait bien chaque +dimanche accourir aux Rosiers... + +Ainsi, il espérait un avenir tolérable, lorsque, la veille du départ des +Rosiers, M. de Boursonne aperçut dans son courrier un large pli au +timbre du ministère... + +--Quoi de nouveau?... fit-il, en rompant l'enveloppe. + +Mais au premier coup d'œil jeté sur la lettre, il pâlit légèrement. + +--Par le saint nom de Dieu... + +Saisi d'une appréhension sinistre, Raymond s'était approché. + +--Qu'est-ce encore? demanda-t-il. + +D'un geste rageur, le vieil ingénieur avait roulé la lettre entre ses +mains. + +--Il y a, répondit-il, que vous ne faites plus partie de mon service. +Vous êtes nommé ingénieur ordinaire dans le département des +Bouches-du-Rhône. On vous donne huit jours pour vous rendre à votre +poste. Vous recevrez votre commission demain!... + +Immobile de stupeur, Raymond semblait pétrifié. Il avait accoutumé son +esprit aux pires éventualités, hormis à celle-là. + +--Ce n'est pas possible! bégayait-il. Jamais semblable mesure n'a été +prise. A-t-on à se plaindre de moi? En quoi ai-je démérité?... + +Imperceptiblement M. de Boursonne haussait les épaules. + +--Je suis votre chef de service, mon cher Delorge, dit-il, et je vous ai +toujours montré les notes que j'adressais à l'administration; par +conséquent... + +Au premier étourdissement de Raymond, la colère succédait. + +--Par conséquent, reprit-il, je suis victime d'une mesure +exceptionnelle... + +--Mme de Maumussy vous avait prévenu. + +--C'est vrai. J'ai des ennemis, ils sont puissants, et à se faire +l'exécuteur de leurs hautes œuvres, on gagne de l'avancement, des +places, de l'argent, des croix... Mais nous ne sommes plus en 1852, nous +sommes en 1869, la presse a reconquis le droit de parler, je puis écrire +aux journaux, dénoncer l'abominable combinaison dont je suis victime... + +D'un geste, M. de Boursonne l'arrêta. + +--J'en suis fâché, dit-il, mais cette satisfaction même vous est +enlevée. On vous déplace brutalement, c'est vrai; contre tous les +usages, c'est indiscutable; seulement... relisez la lettre, voyez le +poste qui vous est assigné, et vous reconnaîtrez qu'on vous donne de +l'avancement... + +C'était parfaitement exact. Les précautions étaient prises. + +--A ce point, continua le vieil ingénieur, que je me demande si +l'administration, que vous accusez, n'est pas parfaitement innocente. +Croyez-vous donc qu'on est allé dire brutalement à notre directeur: +«Voilà un garçon qui nous gêne beaucoup en Maine-et-Loire, rendez-nous +le service de l'envoyer au diable, dans les Bouches-du-Rhône, par +exemple!» Non! Vos adversaires ne sont, parbleu! pas si naïfs. Ils +auront dit, bien plus vraisemblablement: «Voici un charmant jeune homme, +auquel nous nous intéressons vivement, et nous vous serions infiniment +obligés de lui donner un emploi dans le Midi, où il a des intérêts.» De +telle sorte que, si l'administration a fait un passe-droit, c'est, +suppose-t-elle, à votre bénéfice, et non pas à votre détriment. + +D'un formidable coup de poing, Raymond ébranla la table. + +--C'est-à-dire, s'écria-t-il, que moi, le fils du général Delorge, je +semblerais avoir sollicité les faveurs de l'empire!... C'est-à-dire que +je serais à jamais déshonoré!... Mais cela ne sera pas. Les misérables +qui s'acharnent à ma perte n'ont pas tout prévu. Je puis donner ma +démission... Je la donnerai. Oui, c'est résolu, et désormais +irrévocable; je ne fais plus partie de l'administration des ponts et +chaussées. + +Plus attristé certainement que surpris, M. de Boursonne considérait +Raymond qui déjà s'était assis devant le bureau et se préparait à +écrire. + +--Réfléchissez, mon cher Delorge, lui dit-il doucement. + +--A quoi bon!... + +--Votre démission envoyée, que ferez-vous? de quoi vivrez-vous?... + +--Je l'ignore. + +--Prenez garde! Un homme de cœur doit avoir une situation à offrir à +la femme qu'il aime... + +--Oh!... je trouverai toujours à me caser!... + +Déjà il avait commencé à rédiger sa démission, le vieil ingénieur +l'arrêta. + +--Et votre mère!... prononça-t-il. + +Raymond pâlit, mais sans poser la plume: + +--Pauvre femme, murmura-t-il, si elle savait!... Mais je ne m'appartiens +plus, les événements m'emportent, il faut que ma destinée +s'accomplisse!... + +Il fallait être M. de Boursonne pour insister encore. + +--Alors, vous resterez aux Rosiers? ajouta-t-il. + +--Oui. + +--Que pensera-t-on, dans le pays, quand on vous verra abandonner votre +situation pour demeurer près de Mlle de Maillefert? Croyez-vous que +sa réputation n'en souffrira pas? A votre place, avant de rien décider, +je prendrais son avis... + +Mais Raymond en avait assez des angoisses où il se débattait, des +indécisions perpétuelles, des énervantes alternatives de crainte et +d'espoir. + +--A quoi bon consulter Mlle Simone! répondit-il. Peut-elle me +conseiller de briser ma carrière? Peut-elle, en me conseillant de +rester, me sacrifier toutes ses pudeurs de jeune fille?... Elle me +demanderait de céder, cette fois encore, de l'abandonner, de partir... +et je ne le veux pas. + +Et, d'une main ferme, il signa la démission qu'il venait de libeller, +une de ces démissions sur lesquelles il n'y a pas à revenir. + +--Qui eût cru, pourtant, mon cher Delorge, disait le vieil ingénieur, +que j'achèverais sans vous ces études qui seront l'œuvre capitale et +l'honneur de ma vie?... + +La soirée qu'ils passèrent ensemble, et qui devait être la dernière, ne +fut cependant pas trop triste, chacun d'eux mettant son amour-propre à +faire parade d'un stoïcisme bien loin de son cœur. + +Mais le lendemain matin, à la gare, le moment de la séparation venu, il +n'était plus question de stoïcisme. + +C'est les larmes aux yeux, que le vieil ingénieur embrassait son «jeune +ami». + +--Ah çà! lui disait-il, j'espère bien que vous viendrez me rendre +visite. Allons, adieu, et bon courage! Et pas de folies, morbleu! Et si +je puis vous être bon à quelque chose, un mot, et j'accours... + +Le train était déjà hors de vue, que Raymond demeurait encore sur le +quai, immobile, regardant d'un œil morne les derniers tourbillons de +fumée rouler en spirales, s'éparpiller et se dissoudre. + +Mais deux coups légèrement frappés sur son épaule ne tardèrent pas à +l'arracher à ses sombres méditations. + +C'était maître Béru qui se permettait cette familiarité, maître Béru qui +avait tenu à mettre M. de Boursonne en wagon, et qui maintenant disait à +Raymond: + +--Rentrons-nous? + +--Rentrons... + +Ce n'est pas sans intention que l'hôtelier du _Soleil levant_ avait tenu +à escorter Raymond. Aussi, après avoir célébré les mérites de M. de +Boursonne, après avoir prié Dieu de lui conserver au moins un de ses +hôtes: + +--Mais est-il vrai, interrogea-t-il, que monsieur ne soit plus +ingénieur? + +Tressaillant, Raymond s'arrêta. + +--Pourquoi me demandez-vous cela? fit-il. + +--C'est que... répondit maître Béru embarrassé, c'est que, hier, j'ai +entendu les piqueurs dire comme cela que monsieur a donné sa +démission... On en parle dans le bourg... et je me disais, à part moi, +que ce doit être une plaisanterie. + +Fallait-il nier la vérité? nier un fait qui serait reconnu exact +vingt-quatre heures plus tard? A quoi bon?... + +--Ce n'est pas une plaisanterie, répondit Raymond. + +--Ah! fit maître Béru, ah! ah!... + +Puis clignant de l'œil d'un air finaud: + +--Je comprends, dit-il. + +Maître Béru donnait là à Raymond la notion exacte de ce qu'on allait +penser de son séjour dans le pays. De même que l'hôtelier du _Soleil +levant_, un millier de braves gens allaient se dire: «Je comprends.» + +Et c'est un terrible public, que celui d'une petite ville quand il croit +comprendre, quand il croit avoir trouvé pâture pour sa curiosité. + +--C'est maintenant qu'il me faut consulter Mlle Simone, pensa +Raymond... + +C'était sur la route de Trèves qu'il l'avait rencontrée la dernière +fois, tout en haut de la côte, à un endroit où le chemin longe le parc +de Maillefert, non loin des ruines de l'ancien château... + +C'est là qu'il alla se poster... + +Depuis deux jours le temps s'était remis au beau. Le ciel était clair et +il gelait. Le blanc soleil de décembre faisait scintiller la glace dans +les ornières et suspendait comme des girandoles aux branches chargées de +givre. + +Le visage cinglé par la bise âpre et toute chargée de poussière, Raymond +n'avait pas tardé à franchir le fossé de la grande route et s'était +abrité derrière un gros chêne. + +De cette place, son regard embrassait un des plus beaux paysages de la +Loire, un paysage dont une large portion appartenait à Mlle de +Maillefert. + +C'était à elle, ces immenses prairies, tout au fond de l'horizon, à elle +ces plantureuses métairies vers la Ménitrée, à elle encore ces grands +bois et toutes ces vignes suspendues aux coteaux. + +Et il songeait tristement que c'était cette fortune immense et si +ardemment convoitée qui faisait le malheur de Mlle de Maillefert et +élevait entre elle et lui une infranchissable barrière. + +Ah! que n'était-elle pauvre, comme ces paysannes au visage bleui par le +froid, qui passaient, revenant du marché de Trèves, portant leur panier +appuyé à la hanche et faisant claquer leurs galoches sur la terre +durcie! + +--Alors, pensait Raymond, on ne la disputerait pas à mon amour. + +Le temps passait, néanmoins, et il commençait à s'inquiéter, quand, tout +en bas de la côte, il aperçut deux femmes qui s'avançaient rapidement. + +Elles étaient fort loin encore... n'importe! + +Il reconnut, il devina plutôt Mlle Simone, enveloppée d'un manteau de +drap brun à collet, et miss Lydia Dodge, la gouvernante anglaise, toute +empaquetée de châles et de pelisses, les mains plongées jusqu'au coude +dans un manchon. + +--Enfin!... murmura-t-il. + +Mais presque aussitôt une crainte terrible le saisit, qui jusqu'à ce +moment ne s'était pas présentée à son esprit. + +Si Mlle de Maillefert allait s'étonner de son audace, repousser +dédaigneusement cette protection dont il prétendait l'entourer et lui +commander de quitter les Rosiers!... + +--Comment prévenir ce malheur? se disait-il... + +Et cependant Mlle Simone et miss Lydia avançaient, elles +approchaient. Quelques pas encore, et elles allaient dépasser Raymond... + +Il se décida à sauter sur la route. + +--Ah! mon Dieu!... s'écria la gouvernante épouvantée, car elle ne +reconnaissait pas cet homme, qui se dressait ainsi soudainement comme +une apparition. + +Mlle de Maillefert le reconnut bien, elle! + +Vivement elle marcha sur lui, et, sans lui laisser le temps d'articuler +une syllabe, d'une voix altérée: + +--Vous avez laissé le baron de Boursonne partir seul? dit-elle. Vous +avez donné votre démission?... + +--Oui. + +Jamais Mlle Simone et Raymond ne s'étaient rencontrés sans que miss +Lydia Dodge protestât, comme c'était son office de gouvernante, contre +ce qui lui semblait la plus choquante des inconvenances. + +[Illustration: Un canot l'attendait, il y descendit.] + +Cette fois, Mlle de Maillefert l'arrêta au premier mot. + +--Oh!... grâce, Lydia! + +Et s'adressant à Raymond: + +--Je croyais, dit-elle, que votre position était votre seule fortune... + +--Ce n'est que trop vrai. + +Elle rougit extrêmement, et regardant Raymond d'un air singulier, comme +si tout à coup quelque soupçon étrange eût tressailli en elle: + +--Mais alors, fit-elle, qu'allez-vous devenir?... + +A son tour, Raymond était devenu pourpre. + +Il frémissait à cette pensée que Mlle de Maillefert pût le croire +capable lui aussi d'un honteux calcul. + +--Si modestes que soient mes ressources, répondit-il, elles peuvent me +suffire pour le présent, et avant qu'elles ne soient épuisées, la +destinée se lassera peut-être. L'avenir n'a rien qui doive m'inquiéter. +Le jour où il le faudra, je retrouverai sans peine l'équivalent de ce +que je perds. + +Déjà le soupçon de la jeune fille s'était évanoui, cela se voyait à +l'éclat de ses beaux yeux. + +--Mais moi, dit-elle, je ne saurais accepter un tel sacrifice... + +Cette phrase, c'était la récompense de la décision de Raymond. + +--Ah!... que parlez-vous de sacrifice!... s'écria-t-il. Il n'y a +d'ailleurs plus à revenir sur ce qui est fait... + +--Et c'est pour moi!... pour moi!... + +--Il n'y avait pas à hésiter. Nos ennemis voulaient m'éloigner, rester +était donc mon devoir... + +Cependant, miss Lydia Dodge grelottait sous ses fourrures, et son nez se +détachait de plus en plus rouge sur sa large face blême. + +--Au moins, marchons, dit-elle. + +--Soit, fit Mlle Simone. + +Et tout en marchant: + +--Ainsi, dit-elle à Raymond, vous comptez rester aux Rosiers!... + +Il secoua la tête. + +--Je n'ai pas de projet arrêté, répondit-il avec un tremblement dans la +voix. Je suis venu vous consulter. Disposez de moi. Votre volonté sera +la mienne. Si vous l'ordonnez, je m'éloignerai sans murmure. Mon séjour +aux Rosiers peut être mal interprété... + +--Il le sera, n'en doutez pas, soupira miss Lydia. + +Mlle Simone l'arrêta court. + +--Hélas! fit-elle, avec la plus douloureuse expression, n'en est-ce pas +fait déjà de ma réputation de jeune fille!... La fleur de l'honneur +touchée par la calomnie est flétrie à jamais... + +Et brusquement, comme si elle se fût défiée de son émotion: + +--Mais une détermination si grave ne saurait être prise sans réflexion, +dit-elle... Je réfléchirai... A demain, monsieur Raymond, à la même +heure, ici... + +Et prenant le bras de miss Lydia Dodge, elle l'entraîna à travers bois +dans la direction du château. + +--Pourvu, mon Dieu! qu'elle ne me chasse pas! murmurait Raymond. + +La veille encore, avant d'avoir reçu l'avis de son changement, il se +résignait sans trop de peine à suivre M. de Boursonne à son nouveau +quartier général, près des Ponts-de-Cé... + +Aujourd'hui, s'éloigner, ne fût-ce que d'une lieue, perdre de vue les +girouettes du château de Maillefert, révoltait tout son être, comme la +perspective d'un supplice pire que la mort... + +C'est dire que le lendemain, bien avant le moment fixé, il arpentait +d'un pied fiévreux la route de Trèves, inventant mille plans, les +remuant dans sa tête, les adoptant et les rejetant tour à tour... + +Deux heures enfin sonnèrent à l'église de Trèves... + +Mlle Simone parut, accompagnée, comme la veille, de miss Lydia Dodge. + +En trois bonds Raymond fut près d'elle, et haletant d'anxiété, comme +s'il eût attendu un arrêt de vie ou de mort: + +--Eh bien! demanda-t-il. + +Doucement, Mlle de Maillefert remua la tête, et avec un triste +sourire: + +--Je ne suis pas plus avancée qu'hier, répondit-elle. Je ne me reconnais +plus, je ne suis plus moi. Je me trouble, je faiblis, j'hésite, je ne +sais pas prendre une résolution... + +--Ah! c'est que je ne dois pas m'éloigner, s'écria Raymond. + +--Par instants, poursuivait la jeune fille, de sa voix de cristal, j'ai +presque peur... je frissonne sans savoir pourquoi. Et cependant, pour le +moment au moins, je n'ai rien à redouter. Ma mère a emporté une somme +très considérable, et tant qu'elle n'aura besoin de rien, je puis être +tranquille... Elle n'est pas méchante, ma mère, Philippe non plus n'est +pas méchant... Ce n'est pas leur cœur qui est mauvais, c'est leur +pauvre tête qui est folle... + +Raymond s'étonnait de tant d'indulgence, ne comprenant pas que c'était +pour elle-même autant que pour lui que Mlle Simone plaidait ainsi les +circonstances atténuantes. + +--Hélas! dit-il, ce n'est ni Mme de Maillefert ni M. Philippe que je +crains... C'est de M. de Maumussy que je me défie, de M. de Combelaine +et de M. Verdale. Que sont-ils venus faire ici?... + +Il hésita une seconde, rougit légèrement et ajouta: + +--C'est encore Mme de Maumussy qui m'effraie... Plusieurs fois j'ai +lu dans ses yeux et vu monter à ses lèvres comme l'aveu de quelque +abominable trahison... Un complot s'ourdit contre vous, et sûrement elle +en est la complice... + +Le calme de Mlle Simone ne se démentait pas. + +--Que voulez-vous qu'on tente contre moi? fit-elle. + +Et après une minute de réflexion: + +--Cependant, ajouta-t-elle, si réellement vous le croyez utile... +restez. + +Mais miss Lydia Dodge avait réfléchi, elle aussi, et coupant court aux +actions de grâce de Raymond: + +--Peut-être, commença-t-elle, est-il un moyen de tout concilier. Un peu +de prudence ne gâte jamais rien. M. Delorge pourrait s'éloigner en +apparence, et rester en réalité. Il s'établirait dans quelque ferme des +environs, sous un nom supposé, et le soir, couvert de vêtements +d'emprunt... + +Un flot de pourpre inondait le beau visage de Mlle Simone. + +--Nous cacher, interrompit-elle, ruser, mentir... jamais! Ce n'est par +la fourberie qu'on sort d'une situation fausse. De ce qui est un +malheur, ne faisons pas une honte. Si Raymond doit rester, que ce soit +ouvertement et en avouant hautement que c'est pour moi qu'il reste. Ma +réputation en souffrira, mais moins que de cachotteries indignes. Et +c'est à Raymond, seul, que je dois compte de ma réputation, car si je ne +suis pas sa femme, je ne me marierai jamais. + +Personne jamais ne se vit si interdit que le fut miss Lydia Dodge de la +soudaine véhémence de Mlle de Maillefert. + +Cette façon d'envisager la situation déroutait absolument ce qu'elle +appelait fastueusement ses idées. + +C'est qu'avec sa tournure exotique, son grand corps osseux, ses lèvres +pincées sur de longues dents jaunes, son teint blême, son nez rouge et +ses yeux ronds, cette brave et honnête gouvernante anglaise possédait, +pour son malheur, une âme sensible et la plus romanesque des +imaginations. + +Septième fille d'un pauvre ministre protestant des environs de Londres, +aussi disgraciée par la fortune que par la nature, miss Lydia n'en avait +pas moins passé sa jeunesse à attendre,--comme les princesses des contes +de fées--le héros jeune et beau qui devait réaliser ses rêves. + +Il ne s'était pas présenté, ce héros. + +Mais la misère était venue. + +Le ministre étant mort, sa nombreuse famille avait été réduite à se +disperser pour chercher sa vie, et force avait été à miss Lydia +d'accepter une place de gouvernante. + +Ah! le coup lui avait été rude, et ce n'est pas sans d'horribles +déchirements qu'elle avait descendu tout au fond de son âme, comme en un +sépulcre inviolable, ses riantes illusions. + +Depuis, bien des années s'étaient écoulées fécondes en déceptions. Elle +s'était, à la longue, résignée aux tristesses du célibat. Mais en dépit +de tout, sous l'enveloppe glacée et raide de la gouvernante anglaise, +battait toujours le cœur ardent de la fille du ministre. + +Cette vie de poétiques amours qu'elle n'avait pu vivre en réalité, miss +Lydia n'avait jamais cessé de la poursuivre en songe. + +Le soir venu, lorsqu'elle avait regagné sa chambrette et tiré ses +verroux, elle se dédommageait des platitudes et des écœurements de sa +besogne d'institutrice, en se précipitant dans une existence nouvelle, +la sienne, chimérique et splendide. + +Alors, avec une âpre avidité, elle dévorait pêle-mêle tout ce qu'elle +avait pu se procurer de romans, se passionnant pour les héros +respectueux et tendres, pleurant de vraies larmes avec les héroïnes +innocentes et persécutées, s'émouvant d'amours imaginaires et d'émotions +frelatées. + +De ces lectures nocturnes, elle avait retiré, croyait-elle sincèrement, +une connaissance parfaite du monde, la science de la vie, l'expérience +des passions, et surtout cette fécondité d'expédients qui ouvre des +issues aux situations les plus désespérées... + +Dans de telles conditions, et lorsqu'elle se considérait comme une +victime des exigences sociales, comment ne se serait-elle pas intéressée +à l'amour de Raymond et de Mlle Simone? + +Elle leur avait toujours présenté quantité d'observations convenables, +parce que c'était son devoir de gouvernante, mais au fond du cœur +elle était leur complice dévouée, estimant même qu'ils étaient un peu +bien naïfs, et qu'à leur place elle n'eût pas été embarrassée d'imaginer +quelque solution comme en trouvaient toujours ses auteurs favoris pour +arranger toute chose au gré de tout le monde. + +Le pis, c'est que Raymond était absolument de l'avis de Mlle de +Maillefert. + +--On ne doit se cacher que de ce dont on rougit, déclara-t-il. +Dissimuler notre amour serait le déshonorer. + +--Et d'ailleurs, ajouta Mlle Simone, tout ceci ne saurait se +prolonger... Nous réfléchirons, nous verrons... Dieu m'inspirera... Je +trouverai peut-être un moyen de fléchir ma mère, de concilier ses +volontés avec mes devoirs... + +Le jour baissait, cependant... + +Pressés par miss Lydia, Mlle Simone et Raymond se séparèrent, mais +non sans s'être promis de se retrouver à la même heure et au même +endroit. + +Et en effet, les jours suivants, quantité de gens les aperçurent, +marchant à pas lents, le long de la route de Trèves. + +Dame!... cela parut drôle, selon l'expression de M. Bizet de Chenehutte, +et quelques personnes déclarèrent que c'était par trop d'effronterie, +que de s'afficher ainsi. + +--On se cache, que diable! disaient les austères de l'hypocrisie. + +D'autres disaient, et cela surtout dans la société qui avait été celle +de la duchesse de Maillefert: + +--Ce jeune M. Delorge est aussi par trop bon enfant! C'est moi qui, à sa +place, aurais tôt fait d'enlever la jeune personne... + +Tous ces propos, et bien d'autres encore, étaient fidèlement rapportés à +Raymond par M. Bizet de Chenehutte, lequel, bon gré mal gré, s'était +constitué son agent volontaire et son avocat, et courait le pays pour +recueillir les on-dit et former, à ce qu'il prétendait, l'opinion +publique. + +Mlle de Maillefert et Raymond se souciaient bien de cette opinion, +vraiment!... + +Étourdis de ce répit soudain que leur accordait la destinée, ils se +hâtaient d'en profiter, oubliant, pour se concentrer dans le calme de +l'heure présente, les orages du passé et les nuages de l'avenir. + +Insensiblement, ils en étaient déjà, au bout d'une semaine, à enfreindre +les règles qu'ils s'étaient imposées. + +Tout d'abord, ils se lassèrent de se promener sur le grand chemin de +Trèves, en butte à l'indiscrète curiosité des passants. + +Un jour que Mlle Simone avait à faire une course pressée, Raymond lui +avait offert son bras, elle l'avait accepté et ils s'en étaient allés, +suivis de miss Lydia, jusqu'à Saint-Maur, tantôt par la traverse qui +suit les coteaux, tantôt le long du sentier qui côtoie la Loire... + +Mais le lendemain, le temps était devenu si mauvais, que rester dehors +n'était pas possible. + +Et Raymond eut l'idée d'aller demander un abri aux ruines du vieux +manoir de Maillefert. + +--Autant vaudrait recevoir M. Delorge au château neuf, objectait miss +Lydia. + +Mieux eût valu même. Seulement... seulement, ce n'était pas l'avis de +Raymond ni de Mlle Simone. + +Si bien que la pluie persistant, ils s'accoutumèrent à passer leur +après-midi dans les ruines. Il s'y trouvait, au rez-de-chaussée, une +immense salle voûtée, où on avait accumulé toutes sortes de débris, +chapiteaux de colonnes et de pierres sculptées, et c'est là qu'ils se +réfugiaient. + +Une fois, Mlle Simone ayant eu les pieds mouillés, Raymond se mit en +quête et réunit assez de bois sec pour allumer un grand feu clair dans +l'immense cheminée. + +--Ah! que cette bonne flambée me réjouit! s'était écriée la jeune fille. +Que n'en avons-nous toujours une semblable! + +Pour Raymond c'était un ordre. + +Quand Mlle de Maillefert arriva le lendemain, il y avait un grand +brasier dans l'âtre: il en fut de même les jours suivants. + +--Le malheur nous oublierait-il donc? se disaient-ils quelquefois. + +Raymond ne recevait pas de lettres de Paris. Il n'ouvrait plus un +journal. + +Il entendait bien dire que les affaires allaient mal, que l'Empire +hésitait entre un ministère libéral et un nouveau coup d'État... Mais +que lui importait? + +Ce qui l'occupait, c'était le projet qu'il avait formé de décider +Mlle Simone à acheter le consentement de sa mère en lui abandonnant +une portion de sa fortune. + +Elle s'était d'abord révoltée lorsqu'il lui en avait parlé. + +Mais peu à peu il lui avait exposé un plan grâce auquel il se faisait +fort de reconstituer le capital sacrifié en moins de temps que ne +mettraient à le dévorer la duchesse et son fils. + +Et elle se laissait aller à discuter, tant, aux charmes nouveaux de +cette douce existence, se détrempait sa volonté si ferme... + +Ainsi, vers la fin de décembre, par une froide journée, ils étaient +assis près du foyer, causant à voix basse, pendant que miss Lydia +lisait, lorsque tout à coup un grand bruit se fit de pierres qui +s'éboulaient, et des pas précipités retentirent dans les ruines. + +--Qu'est cela? s'écria Raymond en se dressant d'un bond. + +Mais avant qu'il eût le temps de s'élancer dehors, M. Bizet de +Chenehutte, pâle, effaré, sans haleine apparut. + +--Ah!... c'est ce que je ne saurais souffrir! prononça durement Raymond, +pensant que la curiosité amenait M. Bizet. + +Alors lui: + +--M. Philippe!... dit-il. Prenez garde. Il est arrivé il y a une +heure... Je l'ai épié... Il vient, il me suit... + +Mlle Simone s'était levée. + +--Mon frère!... balbutia-t-elle. + +--Moi-même! répondit une voix railleuse. Et M. Philippe se montra, +toujours le même, pâle, exténué, ricanant. + +C'est le lorgnon à l'œil, qu'il toisait tour à tour les acteurs de +cette scène étrange, miss Lydia affaissée sur un fût de colonne, Mlle +Simone appuyée contre l'immense cheminée, M. Bizet qu'agitait un frisson +nerveux, et enfin Raymond, debout, la tête rejetée en arrière, le défi +dans les yeux et la menace aux lèvres. + +--Singulier endroit pour donner des rendez-vous, ricana-t-il, quand on +possède un des plus beaux châteaux de l'Anjou!... + +Puis, s'adressant à Mlle Simone: + +--Car nous donnons des rendez-vous, chère sœur, ajouta-t-il. Nous, +sans pitié pour les fautes des autres, nous avons aussi nos petites +faiblesses. + +--Ah! pas un mot de plus! interrompit Raymond d'un accent terrible. + +Machinalement, le jeune duc recula. + +--Un duel!... fit-il. + +D'un geste rapide, Raymond venait de ramasser une lourde branche de +chêne. + +--Non, pas un duel, dit-il d'une voix sourde. Personne jamais, moi +présent, ne manquera au respect dû à Mlle de Maillefert. + +M. Philippe comprit. Ivre de douleur et de colère, Raymond était homme, +à la moindre offense, à le tuer comme un chien. + +--Vous vous méprenez, mon cher Delorge, dit-il. Ma sœur est en âge de +savoir ce qu'elle fait, et j'ai trop besoin d'indulgence pour avoir le +droit de me montrer sévère... Si je vous ai troublés, c'est que j'arrive +de Paris pour parler à Simone, à l'instant même, d'une affaire qui +intéresse l'honneur de notre maison, et qu'on m'a dit que je la +trouverais ici... + +A coup sûr, quelque chose d'extraordinaire se passait... Son attitude, +son air, ses paroles conciliantes, tout le prouvait. + +--Voulez-vous rentrer au château, Simone, ajouta-t-il, et m'accorder un +moment d'entretien?... + +La jeune fille, sans mot dire, s'avança... + +--Mademoiselle!... supplia Raymond. + +Il la suivait. M. Philippe l'arrêta. + +--Permettez!... dit-il. Vous n'êtes pas encore de la famille, et nous +avons du linge sale à laver... + +Et il entraîna Mlle Simone, suivi de miss Lydia qui trébuchait à +chaque pas. + +--Voilà un événement! répétait M. Bizet, qui avait enfin repris haleine. + +Puis vivement: + +--Il est clair, mon cher Delorge, continua-t-il, que M. Philippe avait +des mouchards à vos trousses. Il est venu ici tout droit, sans parler à +personne. Malheureusement, je n'ai pu le devancer assez... + +Mais Raymond ne l'écoutait pas. + +--Qu'est-il venu faire ici?... Quel dessein sinistre l'amène? Quelle +intrigue abominable? Que veulent-ils encore de cette malheureuse?... + +Il perdait la tête et M. Bizet eut toutes les peines du monde à le +ramener aux Rosiers... + +Ce n'était pas un méchant garçon que M. Bizet. Ayant déclaré qu'il était +incapable d'abandonner un ami malheureux, il s'était installé près de +Raymond, dans sa chambre du _Soleil levant_, lorsque tout à coup il +poussa un cri. + +Il venait de voir passer M. Philippe dans une voiture qui gagnait la +gare au grand trot. + +Arrivé par l'express de midi, il repartait par le train de quatre +heures... + +--Je vais donc savoir ce qui s'est passé! s'écria Raymond. + +Et, sans rien vouloir entendre, il s'élança comme un fou vers +Maillefert... + +Les portes étaient grandes ouvertes; il entra. Mais il eut beau appeler, +personne ne lui répondit. La peur le gagnait: il monta... + +Dans le petit salon bleu, éclairé par une seule bougie, Mlle Simone +gisait sur un fauteuil, si pâle, si effroyablement changée, qu'il la +crut morte. + +Elle vivait, mais toute pensée semblait éteinte en elle, c'est d'un +œil hagard qu'elle le regardait, et, à ses ardentes questions, elle +ne répondait rien, sinon: + +--Par pitié! éloignez-vous, laissez-moi! Demain, à demain!... + +C'est la mort dans l'âme qu'il se retira. Jamais ses angoisses n'avaient +eu cette épouvantable intensité. + +Cependant le lendemain à midi il était encore sans nouvelles, et il +allait remonter à Maillefert, lorsque maître Béru lui apporta une +lettre. + +Le cœur serré d'un horrible pressentiment, il rompit le cachet et +lut: + + «Quand vous parviendront ces lignes, j'aurai pour toujours quitté + Maillefert. L'honneur même est perdu. Si vous m'aimez, au nom de + notre amour, ne cherchez jamais à me revoir. Je suis la plus + malheureuse des créatures. Adieu, ô mon unique ami, adieu!...» + +Raymond chancelait comme sous un coup de massue. + +[Illustration:--Là sont mes armes! disait-il...] + +--Insensés, murmurait-il. Tandis que nous nous endormions, les autres +veillaient, eux!... + +Puis, tout à coup, avec un effrayant éclat de colère: + +--Voilà donc, s'écria-t-il, ce que complotaient Maumussy et +Combelaine... Simone! ils m'ont volé Simone!... Ah! les misérables! +C'est Dieu qui me punit d'avoir oublié que j'avais mon père à venger... + +Le soir même, Raymond Delorge partait pour Paris. + + + + +CINQUIÈME PARTIE + +LA COURSE AUX MILLIONS + + + + +I + + +C'est le 29 décembre 1869, un mercredi, que Raymond Delorge arriva à +Paris... + +Ce qu'il y venait faire, quelles étaient ses espérances positives, il +eût été bien embarrassé de le dire. Mlle Simone de Maillefert y avait +été attirée, Dieu sait par quels moyens, et il accourait, prêt à tout... + +Mais le voyage, un voyage de dix heures, seul, dans un coupé, lui avait +été comme une douche, et s'il n'avait pas recouvré sa liberté d'esprit, +au moins avait-il repris une sorte de sang-froid relatif. + +Neuf heures sonnaient, lorsqu'il frappa à la porte de sa mère, rue +Blanche. + +--Eh! mille tonnerres! c'est M. Raymond! s'écria le vieux Krauss qui +était venu lui ouvrir. + +Car le fidèle troupier était toujours au service de Mme Delorge, et +les années semblaient n'avoir pas eu de prise sur son maigre corps +musclé d'acier. + +--Mon frère!... fit presque aussitôt une voix jeune et fraîche. + +Et Mlle Pauline Delorge vint se jeter au cou de Raymond. + +C'était, à vingt ans qu'elle allait avoir, une grande et belle jeune +fille, aux cheveux châtains, aux yeux spirituels, à la bouche toujours +souriante. + +Après avoir fait sonner une douzaine de bons gros baisers sur les joues +pâlies de son frère: + +--Ah! tu tombes joliment bien, lui disait-elle. M. Ducoudray vient +justement de nous envoyer des huîtres qu'il a reçues de Marennes... + +Elle fut interrompue par Mme Delorge, qui, ayant reconnu la voix de +son fils, se hâtait d'accourir. + +--Que je suis heureuse de te revoir, mon Raymond! répétait-elle toute +émue... + +Et après l'avoir embrassé, elle l'attirait dans le salon, pour mieux le +considérer au grand jour... + +Tel Raymond l'avait quitté, ce petit salon, tel il le revoyait. Le +portrait du général Delorge occupait toujours le grand panneau en face +de la cheminée. Et en travers de la toile, gardant encore la trace des +scellés du commissaire de police de Passy, pendait toujours l'épée que +le général portait le jour de sa mort. + +--Ainsi, reprit Mme Delorge, lorsqu'elle eut fait asseoir son fils +près d'elle, bien près, ainsi tu as eu cette bonne pensée de venir +passer les fêtes du premier de l'an avec ta mère et ta sœur... + +--Ah! quel bonheur! s'écria Mlle Pauline. + +Raymond se leva. Cet accueil, cette joie le gênaient. + +--Je viens pour longtemps sans doute, répondit-il. J'ai donné ma +démission... + +Ce fut au tour de Mme Delorge de se dresser. + +--Ta démission, interrompit-elle; pourquoi? + +Raymond hésita. L'influence de sa réponse sur l'avenir devait être +énorme, il le sentait. Pourquoi ne pas tout dire? Une mère est-elle donc +si terrible! Mais le courage lui manqua. Il recula devant le chagrin +qu'il causerait, il eut peur des larmes encore plus que des reproches. + +--Je n'ai pas cru, répondit-il, devoir me soumettre à une mesure +exceptionnellement injuste de l'administration... + +L'œil de Mme Delorge s'enflamma. + +--Cela devait arriver, prononça-t-elle d'une voix sourde, je +l'attendais. Souvent je m'étais étonnée de voir les assassins de ton +père te laisser suivre paisiblement ta route, tandis qu'ils brisaient la +carrière de Léon et qu'ils faisaient déporter Jean Cornevin... + +Tout bas, Raymond se félicitait de cette facilité de sa mère à admettre, +sans explication, sa parole. Facilité bien explicable d'ailleurs. Il +était clair que sa démission, donnée dans les conditions qu'il disait, +devait flatter cette haine qui était la vie même de Mme Delorge. + +--Mais les misérables se sont lassés de nous laisser en repos, +poursuivit-elle. Ils ne veulent pas que nous les oubliions! + +Et étendant la main vers le portrait de son mari: + +--Comme si nous pouvions oublier!... ajouta-t-elle. + +Certes, Raymond haïssait d'une haine mortelle les lâches meurtriers de +son père, et pour les punir d'un châtiment proportionné au crime, il eût +avec bonheur versé tout son sang. Mais en M. de Maumussy et M. de +Combelaine, il exécrait plus encore peut-être les infâmes qui s'étaient +faits les complices de la duchesse de Maillefert pour lui enlever +Mlle Simone. + +--Oh! non, je n'oublie pas, fit-il avec une indicible expression de +rage, et il faudra bien que les misérables expient tout ce que j'ai +souffert. + +Jamais encore Mme Delorge n'avait entendu à son fils cet accent +terrible. Elle en tressaillit de joie, et lui prenant la main: + +--Bien! mon fils, prononça-t-elle, très bien!... Parfois, te croyant +insoucieux et léger, préoccupé, à ce qu'il me semblait, d'intérêts +étrangers, j'avais, je te l'avoue, douté, non de ton énergie, mais de ta +ténacité, et j'avais tremblé de te voir détourner ta pensée de ce qui +doit être le but unique de ta vie. Je m'étais trompée, et je t'en +demande pardon. + +Raymond baissait la tête. + +La honte le prenait, de voir sa mère si aisément dupe, et de s'entendre +prodiguer des éloges dont jamais, certes, il n'avait été moins digne. + +--Te voilà libre, poursuivait la noble femme, eh bien! tant mieux. C'est +au bon moment qu'on te rend la liberté de tes actes. Tu verras Me +Roberjot aujourd'hui, et par lui mieux que par moi tu apprendras que +l'heure va sonner bientôt de la revanche que nous attendons depuis tant +d'années... + +Elle s'interrompit. + +La porte du salon venait de s'ouvrir, et M. Ducoudray apparaissait sur +le seuil, venant partager avec Mme Delorge les huîtres qu'il lui +avait envoyées la veille. + +Le digne bourgeois n'était pas bien éloigné de ses quatre-vingts ans, +mais à le voir droit comme un I, ingambe, l'œil vif et la bouche bien +meublée encore, jamais on ne lui eût donné son âge. + +Moralement, il restait ce qu'il était en 1852, le bourgeois de Paris par +excellence, goguenard et frondeur, sceptique superlativement et crédule +encore plus, aventureux et poltron, toujours prêt à dégainer pour une +révolution, quitte à se cacher dans sa cave une fois la révolution +venue. + +--Par ma foi!... voici notre ingénieur, s'écria-t-il gaîment en +apercevant Raymond. + +Et après lui avoir serré et secoué la main vigoureusement, de toutes ses +forces, pour montrer qu'il avait encore du nerf, bien vite il se mit à +raconter toutes les courses qu'il avait faites, depuis sept heures qu'il +était levé. + +Krauss vint annoncer que le déjeuner était servi. On se mit à table. +Mais rien n'était capable d'arrêter le bonhomme, lorsqu'il était parti. + +Tel qu'on le voyait, il arrivait des Champs-Élysées, et en passant, il +était entré chez Mme Cornevin, où il avait admiré un trousseau +véritablement royal, qu'elle achevait pour la fille d'un de ces grands +seigneurs russes, dont les fabuleuses richesses font pâlir les trésors +des _Mille et une nuits_. + +Selon le digne bourgeois, Mme Cornevin gagnerait au moins une +douzaine de mille francs sur ce seul trousseau. + +Et il partait de là pour célébrer cette femme si laborieuse et si +méritante, et pour chiffrer sa fortune, qu'il connaissait mieux que +personne, déclarait-il, puisqu'il en était comme l'administrateur +général. + +Ayant prospéré, elle n'en était du reste pas plus fière. Riche, elle +restait toujours l'économe ménagère de la rue Marcadet, ne se permettant +d'autre distraction qu'une promenade le dimanche, avec Mme Delorge, +et le modeste dîner de famille qui suivait cette promenade. + +Dans le fait, Mme Cornevin ne s'était jamais consolée de la perte de +son mari. Elle en parlait sans cesse. + +M. Ducoudray lui avait entendu dire plusieurs fois que, bien que tout +lui prouvât que Laurent était mort depuis des années, elle ne pouvait +cesser d'espérer ni s'ôter de l'idée qu'elle le reverrait un jour. + +Ainsi Raymond reconnaissait que le secret des lettres de Jean avait été +bien gardé par Me Roberjot. + +Ni Mme Cornevin, ni Mme Delorge, ni M. Ducoudray ne soupçonnaient +l'existence de Laurent, ni à plus forte raison sa présence plus que +probable à Paris... + +Mais le digne bourgeois n'était pas d'un caractère à s'appesantir +longtemps sur une idée, et, gazette fidèle comme autrefois, il passait +en revue tout ce qui occupait la badauderie parisienne en ces derniers +jours de 1869. + +C'était d'abord une grande fête que devait donner la duchesse d'Eljonsen +dans son bel hôtel des Champs-Élysées, et dont tous les journaux +disaient merveille. + +On annonçait encore la vente d'une partie des chevaux de courses du duc +de Maumussy, non qu'il fût ruiné, mais parce qu'il finissait par en +avoir une trop grande quantité, et que d'ailleurs, à son goût pour les +chevaux, avait succédé une passion folle pour les tableaux, les bibelots +et les curiosités. + +Le bruit courait aussi du mariage de M. de Combelaine et de Mme Flora +Misri. C'était bien la vingtième fois qu'on le faisait courir, mais +cette fois, d'après M. Ducoudray, la nouvelle était positive. + +Et à la suite de tous ces cancans, venaient des détails sur Tropmann, +l'assassin sinistre, la bête fauve à face humaine, dont le procès avait +commencé la veille... + +Pour Raymond, tombant comme des nues à Paris après une longue absence, +après s'être si complètement désintéressé de tout ce qui n'était pas son +amour que depuis deux mois il n'avait pas ouvert un journal, il n'était +pas une phrase de M. Ducoudray qui ne présentât un intérêt immédiat et +positif. + +Ce n'était, il est vrai, qu'un écho des cancans du boulevard, mais ces +cancans résumaient la situation, devant l'opinion, de la princesse +d'Eljonsen, du duc de Maumussy et du comte de Combelaine, c'est-à-dire +des gens auxquels il brûlait de s'attaquer... + +Mais son désarroi était bien trop grand pour qu'il fût frappé de ces +considérations. + +Non seulement il n'écoutait pas, mais il lui fallait un effort de +volonté pour paraître prêter attention. + +Il était assis entre sa mère et sa sœur, et c'était miracle que +Mme Delorge ne remarquât pas qu'il ne mangeait rien et que ce n'était +que par contenance qu'il remuait sa fourchette et son couteau. + +Tout ce qu'elle observa ce fut que son front était fort pâle. + +--Tu es souffrant, Raymond? demanda-t-elle. + +Il protesta que de sa vie il ne s'était si bien porté, et comme enfin le +déjeuner était achevé, il se leva en disant qu'il allait s'habiller pour +se rendre chez Me Roberjot. + +Mais si Mme Delorge ni M. Ducoudray n'avaient rien vu, Raymond avait +près de lui des yeux auxquels pas un des mouvements de sa physionomie +n'avait échappé. + +Il venait à peine de passer dans sa chambre, son ancienne chambre de +lycéen, lorsque Mlle Pauline y entra. D'un geste amical elle posa la +main sur l'épaule de son frère, et doucement: + +--Qu'as-tu? lui demanda-t-elle. + +Il tressaillit. + +--Que veux-tu que j'aie? répondit-il, en se forçant à sourire, je suis +un peu fatigué, voilà tout. + +Elle hochait la tête. + +--C'est ce que tu as dit à maman, reprit-elle, et maman t'a cru..., mais +moi! Je t'ai bien observé pendant le déjeuner. Ton corps était avec +nous, c'est vrai, mais ta pensée était bien loin. + +Vivement, à deux ou trois reprises, Raymond embrassa sa sœur. + +--Ah! cher petit espion!... disait-il avec une sorte de gaîté +contrainte. + +--Ce n'est pas répondre, fit-elle tristement. + +--Cependant... que veux-tu que je te dise? + +--Je voudrais savoir quel est l'amer chagrin qui t'a vieilli de dix ans. + +--Je n'ai d'autre chagrin que celui d'avoir été forcé de donner ma +démission. + +Elle attachait sur lui un regard si persistant qu'il se sentait rougir. + +--Je voudrais pouvoir te croire, fit-elle... Sans doute, à tes yeux je +ne suis encore qu'une petite fille... Plus tard, quand tu auras vécu +avec nous, tu reconnaîtras que cette petite fille est de celles qui +savent porter un secret. + +Et elle sortit. + +--Pauvre chère Pauline, pensait Raymond, Simone et elle s'aimeraient +comme deux sœurs... + +Mais, de bonne foi, pouvait-il se confier à elle?... Il ne savait même +pas encore s'il se confierait à Me Roberjot chez lequel il se +rendait, et qui demeurait toujours rue Jacob. + +Le petit avocat de 1851 était devenu un personnage, député, orateur +influent; il n'en avait pas moins conservé son modeste logis, gouverné +par le même domestique. + +Ce domestique, dès que Raymond se présenta, le reconnut et lui ouvrit +immédiatement la porte du cabinet de son maître. + +Rien n'y était changé: les mêmes tableaux pendaient aux murs, les mêmes +presse-papiers retenaient sur le même bureau les notes et les dossiers. +Le temps, seulement, avait noirci le bois des meubles et flétri les +tentures. + +Mais plus encore que son logis, l'homme avait vieilli. Des masses de +cheveux blancs argentaient sa chevelure, jadis d'un noir d'ébène. Les +soucis de l'ambition et les agitations de la politique avaient creusé +sur son front des rides profondes. + +Il s'était alourdi surtout. Son embonpoint tournait à l'obésité. La +graisse qui avait triplé son menton avait empâté ses traits si fins et +si spirituels autrefois, et déformé sa bouche sensuelle et narquoise. + +De l'homme de 1851 il ne restait d'intact que l'œil, toujours +pétillant d'esprit, de malice, la voix ironique et mordante, et le +geste provocant et effronté parfois comme la nique du gamin de Paris. + +--Vous voilà donc! s'écria-t-il dès que parut Raymond. Parbleu! je +savais bien que les événements me vaudraient votre visite. + +--Les événements! + +Un ébahissement comique en son intensité se peignit sur les traits de +l'avocat. + +--D'où donc arrivez-vous? s'écria-t-il. + +--Des Rosiers. + +--Eh bien! mais on y reçoit des journaux, ce me semble. + +--J'avoue n'en pas avoir lu un depuis deux mois. + +Me Roberjot levait les bras au ciel comme s'il eût entendu un +blasphème. + +--C'est donc cela! fit-il. Alors, écoutez... + +Et tout de suite il se mit à expliquer lesdits événements. + +Ils étaient de la plus haute gravité. + +La veille même avait paru, au _Journal officiel_, une note ainsi conçue: + +«Les ministres ont remis leurs démissions à l'empereur, qui les a +acceptées. Ils restent chargés de l'expédition des affaires de leurs +départements respectifs jusqu'à la nomination de leurs successeurs.» + +A la suite de cette note, venait une lettre de l'empereur qui, +«s'adressant avec confiance au patriotisme» de M. Émile Ollivier, le +chargeait de former un cabinet. + +Me Roberjot était radieux, riant d'un rire sonore qui soulevait par +saccades sa large bedaine. + +--Et voilà, concluait-il, voilà Émile Ollivier chargé de sauver la +dynastie menacée. Croit-il réussir? n'en doutez pas, il le garantirait +sur sa tête. Seulement il faudrait d'autres épaules que les siennes pour +étayer un édifice qui craque de toutes parts... Il va promettre monts et +merveilles, on lui fera crédit d'un mois, de deux, de six, si vous +voulez, mais après?... Rappelez-vous ce que je vous dis aujourd'hui 29 +décembre 1869: le cabinet Ollivier est le dernier cabinet du second +empire... + +C'est avec une émotion aisée à comprendre, que Raymond écoutait. Sa +destinée n'était-elle pas en quelque sorte liée aux événements +politiques? + +--Et ensuite?... interrogea-t-il. + +Gaîment Me Roberjot fit claquer ses doigts. + +--Ensuite, dit-il, ce sera l'heure de la justice, pour ceux qui comme +vous l'attendent depuis dix-huit ans. Ensuite, ce ne sera plus un niais +solennel, tel que M. Barban-d'Avranchel, qui interrogera le sieur de +Combelaine et le sire de Maumussy, et il faudra bien que le jardin de +l'Élysée livre son secret... + +C'étaient là de trop brillantes perspectives pour que Raymond ne s'en +défiât pas. + +--Seul Laurent Cornevin peut dire la vérité, prononça-t-il. + +--Et il la dira, soyez tranquille. + +--Tranquille!... Alors véritablement vous croyez à sa présence à Paris? + +La plus vive surprise se peignit sur les trait mobiles de l'avocat. + +--Vous n'avez donc pas lu la lettre de Jean!... s'écria-t-il. + +--Pardonnez-moi. + +--Eh bien!... n'est-elle pas formelle! + +Frappé de la certitude de Me Roberjot, l'esprit de Raymond devançait +déjà les probabilités de l'avenir. + +La présence de Laurent admise, il songeait au précieux concours que lui +prêterait cet homme qui avait assez souffert pour tout comprendre, dont +rien n'avait brisé l'indomptable énergie, et qui disposait de ce pouvoir +presque absolu: l'or. + +--Ne serait-il pas possible, hasarda-t-il, de le rechercher? En y +mettant beaucoup de circonspection... + +L'avocat avait bondi. + +--Êtes-vous fou! interrompit-il. Voulez-vous mettre la police sur sa +piste? Voulez-vous le dénoncer et le faire prendre, s'il se trouve mêlé +à quelqu'un des mille mouvements qui s'organisent? Non, non, laissons-le +faire et comptons qu'il apparaîtra au moment opportun. Ce qui jadis +était une question d'années, n'est plus aujourd'hui qu'une question de +mois, de semaines peut-être... + +Eh!... que parlait-on à Raymond de mois, de semaines, de jours même +lorsque chacune des minutes qui s'écoulaient décidait peut-être du sort +de Mlle Simone, c'est-à-dire de son bonheur et de sa vie? + +Il n'insista pas, mais sa physionomie s'assombrit à ce point que Me +Roberjot finit par être frappé, et d'un ton d'amicale inquiétude: + +--Mais vous avez quelque chose, fit-il... Quoi?... Je suis votre ami, +vous le savez. Que vous arrive-t-il?... + +--Je n'appartiens plus aux ponts et chaussées, j'ai donné ma +démission... + +Il était dit que seule Mlle Pauline, servie par son instinct de jeune +fille, pénétrerait quelque chose de la vérité. Ni plus ni moins que +Mme Delorge, Me Roberjot prit le change. + +--On vous taquinait? interrogea-t-il. + +--On prétendait me changer de résidence malgré moi... + +L'avocat éclata de rire. + +--Connu! interrompit-il, le fils de quelque gros personnage avait envie +de votre poste... c'est simple comme bonjour. Mais consolez-vous. C'est +un vrai quine à la loterie, que votre mésaventure. Tombe l'Empire, et +vous avez des droits imprescriptibles au plus magnifique avancement. +C'est d'ailleurs au bon moment qu'on vous fait des loisirs: la partie +est engagée, il nous faut des hommes... + +Il fut interrompu par son domestique qui entrait discrètement. + +--C'est moi, monsieur, dit ce brave garçon, qui crois devoir prévenir +ces messieurs que je viens d'introduire quelqu'un dans la salle +d'attente. + +--Qui? + +[Illustration: D'un geste rapide, Raymond venait de ramasser une lourde +branche de chêne.] + +--M. Verdale... + +Brusquement la physionomie de Me Roberjot changea. + +--Quoi! s'écria-t-il, en haussant la voix, comme s'il eût tenu à être +entendu de la pièce voisine, mon excellent ami, le baron Verdale, est +là! + +--Ce n'est pas l'ami de monsieur. Celui-ci est un jeune homme. + +--Son fils, peut-être? + +--Je ne sais pas. + +Si accoutumé que dût être Me Roberjot à garder le secret de ses +impressions, sa curiosité était manifeste. + +--Eh bien! dit-il à son domestique, et sans paraître se rappeler la +présence de Raymond, priez-le d'entrer. + +Ce fut l'affaire d'un instant. + +La seconde porte du cabinet, celle qui donnait dans la salle d'attente, +s'ouvrit, et un jeune homme de l'âge de Raymond parut sur le seuil. + +--Vous êtes le fils du baron Verdale, monsieur? lui demanda brusquement +Me Roberjot. + +S'il ne l'eût dit, on ne s'en serait pas douté, tant sa personne et ses +façons rappelaient peu l'architecte millionnaire. + +Grand, mince, très blond, il était élégamment, mais fort simplement vêtu +de vêtements de couleur foncée. + +--C'est sans doute de la part du baron que vous venez, monsieur, reprit +Me Roberjot. + +Le jeune homme secoua la tête. + +--Mieux que personne, monsieur, dit-il, vous savez que mon père n'a pas +le moindre droit à ce titre de baron, qu'il imprime sur ses cartes de +visite... C'est une faiblesse... + +Il n'acheva pas, mais son geste signifiait clairement: Donc, +épargnez-moi l'ironie de ce titre. + +--Ensuite, monsieur, reprit-il, ce n'est pas, je vous l'affirme, mon +père qui m'envoie. C'est de mon propre mouvement que je viens... + +Il s'arrêta court. + +Il venait d'apercevoir Raymond qui, par discrétion, se tenait un peu à +l'écart... + +--Mais vous n'êtes pas seul, monsieur, dit-il vivement... Veuillez donc +m'excuser. Ce que j'ai à vous dire est assez long... + +Si préoccupé que fût Raymond, il ne pouvait pas ne pas voir que sa +présence embarrassait singulièrement l'avocat. + +--J'allais me retirer, dit-il à M. Verdale, je me retire... + +Et, s'adressant à Me Roberjot: + +--Maintenant que me voici à Paris, mon cher maître, ajouta-t-il, je +viendrai vous importuner souvent... Permettez-moi donc, pour +aujourd'hui, de vous laisser à vos occupations... + + + + +II + + +Dans ce Paris immense, où tant d'intérêts s'agitent, il n'est pas de +jour qu'on ne rencontre quelque malheureux que sa passion affole, et qui +s'en va le long des trottoirs, d'un pas de somnambule, monologuant à +haute voix, égrenant au vent ses plus chers secrets, comme le vase fêlé +qui laisse échapper l'eau qu'il contient. + +Ainsi, en sortant de chez Me Roberjot, s'en allait Raymond le long de +la rue Jacob et de la rue des Saints-Pères. + +A l'encontre de la raison, l'instinct victorieux le traînait aux +environs de la demeure de la duchesse de Maillefert. + +--Dans quel but? lui criait le bon sens. + +--Qui sait!... répondait la voix des espérances obstinées, cette voix +dont les plus rudes épreuves ne sauraient étouffer le murmure. Peut-être +au moment où tu passeras, verras-tu le coin d'un rideau se soulever et +le visage de Mlle Simone apparaître. + +C'est rue de Grenelle-Saint-Germain, à deux pas de la rue de la Chaise, +qu'est situé l'hôtel de Maillefert. + +Le large perron déroule ses six marches sur une cour pavée, plus froide +que le préau d'une prison cellulaire. + +Autour de la cour sont les communs, les remises et les écuries. + +Le pavillon du concierge est sur le devant, et ses dimensions exagérées +disent qu'il date de ce bon temps où les plus grands seigneurs +autorisaient leur suisse à «vendre vin» et à tenir, à l'enseigne de leur +nom, une sorte de cabaret. + +Ce qui fait la splendeur de l'hôtel de Maillefert, c'est son jardin, qui +joint les admirables jardins de l'hôtel de Sairmeuse, qui se prolonge +jusqu'à la rue de Varennes, et dont les arbres séculaires dominent le +toit des maisons voisines. + +Les deux battants de la grande porte étaient ouverts quand arriva +Raymond, et jamais certes, à voir le mouvement de cette magnifique +demeure, on ne se fût douté que celle qui la possédait, la duchesse de +Maillefert, ruinée, compromise, assiégée par ses créanciers, en était +réduite aux pires expédients pour soutenir son luxe menteur et recourait +aux plus abominables intrigues pour s'emparer de la fortune de sa fille. + +Dans la cour, trois ou quatre voitures attelées de bêtes de prix +attendaient les visiteurs, pendant que les valets, vêtus de longues +pelisses fourrées, se vengeaient de leur longue faction en disant du mal +de leurs maîtres. + +--Voilà, songeait Raymond, le démenti formel des récits de Me +Roberjot. Que me disait-il donc, que tout était fini, que tout ce qui +tient à l'Empire était ahuri, consterné?... + +Un coupé tournant au grand trot de ses deux chevaux le coin de la rue de +la Chaise interrompit brusquement ses réflexions. Il n'eut que le temps +de se jeter de côté. + +Mais si rapide qu'eût été le mouvement, il avait reconnu la duchesse de +Maumussy et, l'instant d'après, il put la revoir, gravissant +paresseusement les marches du perron de l'hôtel de Maillefert. + +--Elle va voir Simone, elle, pensait-il. + +Et ses poings se crispaient à cette idée désolante qu'à lui seul étaient +fermées les portes de cet hôtel où tant de gens entraient le sourire aux +lèvres, de cet hôtel ou derrière cette façade stupide et inexorable +était Mlle Simone. + +Que faisait-elle, à cette heure? A quelles impitoyables obsessions +était-elle en butte? Que voulait-on d'elle, et par quels moyens?... + +--Et ne m'avoir rien dit, murmurait-il, de l'intrigue qui me la +ravit!... M'avoir refusé jusqu'à cette joie suprême de mourir avec elle, +si je ne puis la sauver!... + +Et il se creusait la tête à chercher un moyen d'interroger adroitement +quelqu'un de ces valets, qu'il voyait circuler, quand tout à coup, +derrière lui: + +--Monsieur Raymond Delorge, je crois, dit une voix sardonique. + +Il se retourna, et se trouva en face du jeune duc de Maillefert, de M. +Philippe, qui, le lorgnon à l'œil, le cigare à la bouche, une badine +à la main, d'un air d'impertinence superlative, le toisait... + +Un flot de sang empourpra le visage de Raymond. Personne jamais ne +s'était permis de le regarder ainsi, et il allait... Une lueur de raison +l'arrêta: est-ce que le frère de Mlle Simone ne devait pas lui être +sacré!... Se maîtrisant donc: + +--Vous avez à me parler? demanda-t-il. + +--Ma foi! oui, répondit M. Philippe, et je suis ravi de vous rencontrer, +parole d'honneur. Du reste, ce ne sera pas long. Vous avez autrefois +recherché Mlle de Maillefert... + +--Encouragé par Mme la duchesse, monsieur, et par vous-même... + +--Oh! je ne discute pas, j'ai simplement à vous... signifier d'avoir à +renoncer à toute espérance... + +--Est-ce de la part de Mlle Simone, monsieur? + +--Pas du tout. C'est de ma part et de celle de ma mère. Seulement ce que +je vous dis là, ma sœur doit vous l'avoir écrit. + +Raymond ne répondit pas. + +--Ah! vous le voyez, insista le jeune duc, elle vous l'a écrit. Cela +étant, il serait de bon goût de cesser vos poursuites, hein, n'est-ce +pas?... A Maillefert, c'était sans inconvénient, tandis qu'ici, avec les +projets d'alliance que nous avons... + +--Des projets d'alliance!... + +--Mon Dieu! oui, avec votre permission, fit M. Philippe. + +Et saluant Raymond d'un air ironique: + +--C'est pourquoi, ajouta-t-il, vous m'éviterez, je l'espère, le +déplaisir de vous retrouver encore rôdant autour de mon hôtel. + +Le premier mouvement d'indignation passé, c'est à peine si Raymond se +sentait le courage d'en vouloir à M. Philippe; et tout en le suivant de +l'œil, pendant qu'il s'éloignait: + +--Pauvre cerveau fêlé! pensait-il, pauvre fou! non, ce n'est pas toi que +je dois frapper. + +Il est certain que le dernier des Maillefert était de ceux dont +l'absolue nullité n'offre même pas de prise à la haine. Vaniteux de +cette vanité puérile des imbéciles, affamé de luxe, de plaisir, d'éclat, +dévoré de convoitises malsaines, besoigneux avec les apparences d'une +fortune princière, M. Philippe devait fatalement être le complice et la +dupe de quiconque ferait miroiter les millions à ses yeux éblouis. + +Il y avait mille à parier qu'en agissant comme il venait de le faire, il +n'avait pas obéi à ses propres inspirations. + +Ici, à l'angle de la rue de Grenelle, aussi bien que dans les ruines du +château de Maillefert, il n'était évidemment que l'outil sacrifié d'une +intrigue dont les plus clairs bénéfices, en cas de succès, ne seraient +pas pour lui. + +De ses propos, cependant, de la leçon qu'il venait de débiter, une lueur +se dégageait, indécise et vague assurément, mais enfin une lueur qui +éclairait les ténèbres jusqu'alors si épaisses de l'avenir. + +--Nous avons pour Simone des projets d'alliance, avait dit M. Philippe. + +Était-ce donc le mot de l'énigme, le mot des événements qui se +succédaient si rapides et si imprévus depuis trois jours? Était-ce +l'explication de l'inexplicable conduite de Mlle Simone? + +Mais quoi! il ne pouvait y avoir de projets sérieux sans son +consentement. Elle n'était pas de celles qu'on traîne à l'autel contre +leur volonté, et à qui on arrache à force de caresses ou de menaces +l'irrévocable oui. Ce n'était pas, elle l'avait prouvé, l'énergie qui +lui manquait. + +Elle consentirait donc, elle, après ses promesses, après ses serments... +Était-ce possible? était-ce même probable?... + +D'un autre côté, pourtant, qui disait que la duchesse de Maillefert, +conseillée par Combelaine, aidée par Mme de Maumussy, n'avait pas +enfin trouvé une combinaison diabolique pour décider sa fille au plus +odieux des sacrifices! + +Une phrase de M. Philippe dans les ruines était, en ce sens, une +indication. + +--Nous avons, avait-il dit en entraînant sa sœur, du linge sale à +laver en famille. + +Ne pouvait-on pas en conclure qu'il avait quelque aveu pénible et +honteux à faire, qu'il avait à s'adresser encore au dévoûment de Mlle +Simone? + +Or le passé était là pour révéler de quel excès d'abnégation la +malheureuse jeune fille était capable, dès qu'on s'adressait à la grande +idée qu'elle avait du devoir. + +C'était si plausible, cela, que Raymond, en y réfléchissant, tressaillit +d'espérance. + +Et cependant, à toutes ces conjectures, il y avait une objection +terrible. + +Comment la duchesse de Maillefert et M. Philippe, vivant uniquement de +la fortune personnelle et des revenus de Mlle Simone, pouvaient-ils +songer à la marier? Ils ne le voulaient pas, autrefois, absolument pas, +à aucun prix. Leurs idées avaient donc bien changé, du jour au +lendemain. Pourquoi? Quel calcul abject, quelle infamie nouvelle cachait +ce brusque revirement?... + +--Ah! n'importe! se disait Raymond, je sauverai Simone en dépit +d'elle-même, je la sauverai, je le veux... Mais il me faut arriver +jusqu'à elle, la voir, lui parler... + +Puis après un moment: + +--Peut-être est-il un moyen, ajouta-t-il. + +La nuit venait, les boutiques se fermaient... Il remonta la rue de +Grenelle jusqu'à la hauteur de l'hôtel de Maillefert. + +En face, plusieurs maisons s'élevaient, de celles qu'on appelle des +maisons de produit, et à la porte de l'une d'elles pendait un écriteau +annonçant aux passants de «jolis appartements fraîchement décorés à +louer présentement». + +--Voilà mon affaire, se dit Raymond. + +Et traversant la rue, il entra bravement. + +--Hein! de quoi!... vous voulez visiter des appartements à cette +heure-ci!... lui répondit la concierge, à laquelle il s'était poliment +adressé. Jamais de la vie!... Demain, je ne dis pas, il fera jour... + +Mais Raymond avait en poche de ces arguments qui dissipent la mauvaise +humeur des concierges comme un rayon de soleil le brouillard. + +Celle-ci, à la vue d'une belle pièce de dix francs toute neuve, se leva, +souriante, et, allumant une bougie, elle conduisit l'aspirant locataire +à un petit appartement du troisième étage qu'elle lui déclara valoir +mille francs. + +C'était hors de prix, car l'appartement «fraîchement décoré» était d'une +malpropreté rare. Les plafonds enfumés s'écaillaient de tous côtés. Le +papier graisseux gardait des traces de tous les locataires qui s'y +étaient succédé depuis la première révolution. + +Oui, mais il suffit à Raymond d'ouvrir une des fenêtres pour s'assurer +que de ce troisième étage il planerait en quelque sorte au-dessus de +l'hôtel de Maillefert, et que personne n'y entrerait ni n'en sortirait, +qu'il n'aperçût et ne reconnût. + +--Décidément l'appartement me convient et je l'arrête, déclara-t-il en +tirant de son gousset le denier à Dieu, une belle pièce de vingt +francs... + +Alors, commencèrent les questions de la portière. + +Qui était monsieur? Quel était son nom? Était-il marié? Avait-il des +enfants? Où pouvait-on aller aux renseignements afin de s'assurer qu'il +possédait assez de meubles pour garantir le payement du loyer? + +Toutes ces questions, heureusement, qui se suivaient comme les grains +d'un chapelet, avaient laissé à Raymond le temps de préparer ses +réponses. + +Comprenant bien que le nom de Delorge ne devait pas être prononcé dans +les environs de l'hôtel de Maillefert, il s'empara du nom de jeune fille +de sa mère et déclara qu'il s'appelait Paul de Lespéran. + +Il répondit encore qu'il était employé dans un ministère et garçon; que +jusqu'ici il avait habité chez un de ses parents et que par conséquent +il ne possédait pas de meubles, mais qu'il allait en acheter qu'on +apporterait le lendemain. + +Pour plus de sûreté, d'ailleurs, il offrait de payer et il paya, en +effet, un terme d'avance... + +Restait à se procurer les meubles annoncés. + +Sans perdre une minute, Raymond se fit conduire chez un marchand de la +rue Jacob, lequel, moyennant une gratification de cent francs qu'il +demanda pour ses ouvriers, et qu'il mit généreusement dans sa poche, +jura ses grands dieux que le soir même, avant minuit, il aurait mis en +place un modeste mobilier de salon et de chambre à coucher qu'il ne +s'était fait payer que le double de sa valeur. + +--Mais il ne m'aura pas tenu parole, assurément, se disait Raymond, +lorsqu'il sortit de chez sa mère, le lendemain matin, pour se rendre rue +de Grenelle. + +C'était le 30 décembre, vers les huit heures... + +Encore bien qu'il ne plût pas, le temps était détestable, il faisait +froid, et à chaque pas on glissait sur le pavé boueux. + +Pourtant, devant toutes les boutiques de marchands de journaux, des gens +stationnaient qui discutaient avec une certaine animation. + +Machinalement, Raymond s'arrêta près d'un de ces groupes. + +On s'y entretenait de Tropmann, dont le sinistre procès se déroulait +devant la cour d'assises de la Seine, mais on s'y préoccupait bien plus +de la situation politique. + +Il y avait alors quarante-huit heures que l'empereur avait chargé M. +Émile Ollivier de constituer un ministère «d'ordre et de liberté», et +comme on était sans nouvelles précises de cette mission, dame! on +s'inquiétait. + +Les bruits les plus saugrenus--de ces bruits comme il n'en éclôt qu'à +Paris, aux environs de la Bourse--circulaient. Selon les uns, M. Émile +Ollivier avait échoué, toutes ses avances avaient été repoussées, et il +venait de donner sa démission. Selon les autres, il avait fait accepter +à l'empereur un cabinet composé de ses anciens amis de la gauche. +D'autres encore, qui se prétendaient les mieux informés, affirmaient que +M. Rouher allait revenir aux affaires avec un ministère à poigne. + +Il était manifeste qu'il régnait dans tous les esprits une certaine +inquiétude. + +Depuis les dernières élections, l'incertitude de l'avenir avait paralysé +toutes les grandes affaires, ralenti le mouvement de la haute industrie +et intimidé les capitaux, poltrons de leur nature et toujours prêts à +rentrer sous terre à la moindre alerte. + +Mais cette incertitude n'entravait en rien le petit commerce, le +commerce des étrennes surtout. + +Jamais premier de l'an ne s'était mieux annoncé. + +Si matin qu'il fût encore, Paris était bien éveillé. Les carreaux des +boutiques étincelaient. Tous les étalages étaient terminés, étalages +merveilleux où, parmi les «articles» du plus haut prix, s'accumulaient +les mille produits de l'industrie parisienne, véritables objets d'art +qui tirent toute leur valeur de l'habileté de l'ouvrier. + +Constatant de ses yeux cette prospérité de surface, comment Raymond +eût-il pu ajouter foi aux sombres prophéties de Me Roberjot? + +--Toujours les mêmes illusions, pensait-il, tout en suivant la rue +Richelieu; toujours les gens prendront leurs désirs pour la réalité, et +fou je serais de compter sur la dégringolade de l'Empire pour écraser +mes ennemis... + +Mais il eut un tressaillement de plaisir, quand, en arrivant rue de +Grenelle, il constata que son marchand de meubles lui avait tenu +parole. Son appartement était prêt et c'est avec un soupir de +satisfaction qu'il s'y enferma, sûr d'y être à l'abri des importuns. + +Il savait, pour s'en être assuré la veille, que c'était de la fenêtre de +la chambre à coucher qu'il avait sur l'hôtel de Maillefert la vue la +plus complète. Il y courut, et après avoir fermé les persiennes, il en +arracha bravement une lame, se ménageant ainsi un jour d'où il pouvait +voir à l'aise, sans être aperçu du dehors. + +Attirant alors une vieille chaise dépaillée, abandonnée par le précédent +locataire, il s'assit, et tirant de sa poche une jumelle dont il avait +eu le soin de se munir, il regarda. + +Plus paresseux que Paris, l'hôtel de Maillefert s'éveillait seulement. + +Dans la cour, sous la direction de monsieur le cocher de service, les +gens des écuries et des remises allaient et venaient, étrillant les +chevaux, lavant les voitures et cirant les harnais... + +Au premier étage, toutes les fenêtres étaient ouvertes, et presque à +chacune d'elles des valets apparaissaient en veste rouge du matin, avec +d'immenses tabliers à pièce, qui secouaient des tapis, battaient des +coussins ou époussetaient ces mille bibelots coûteux qui constituaient +le luxe du second Empire et qui, par leur fragilité et leur éclat, en +étaient comme l'emblème. + +--Tout ce luxe est-il payé, seulement! se disait Raymond, songeant au +désordre de la duchesse et de M. Philippe, et à ces dettes dont ils ne +cessaient de tourmenter Mlle Simone... + +Mais les fers d'un cheval sonnant sur le pavé interrompirent brusquement +ses réflexions et ramenèrent ses regards du premier étage à la cour de +l'hôtel de Maillefert. + +Un cavalier y entrait monté sur une bête de prix qu'il maniait avec une +rare aisance. + +Il sauta lestement à terre, jeta la bride aux mains des valets et entra +dans l'hôtel, pendant que le suisse frappait deux coups sur un énorme +timbre. + +Ce cavalier était le comte de Combelaine. + +Que voulait-il si matin, le misérable? quel motif pressant l'attirait? +quelle infamie nouvelle tramait-il? + +Et Raymond regardait avidement les fenêtres du second étage de l'hôtel, +toutes hermétiquement closes, espérant que les persiennes de l'une +d'elles allaient s'ouvrir et lui fournir quelque indication. + +Son attente ne fut pas déçue. + +Moins d'une minute après l'entrée de M. de Combelaine, les deux +dernières croisées à gauche de l'hôtel furent ouvertes par un domestique +que Raymond reconnut pour l'avoir vu maintes fois aux Rosiers, et qui +n'était pas un moindre personnage que le propre valet de chambre du +jeune duc de Maillefert. + +Et dans le court espace de temps où les fenêtres demeurèrent ouvertes, +Raymond distingua nettement, dans la vaste chambre qu'elles éclairaient, +M. Philippe, d'abord, en veste du matin de velours noir, debout devant +une glace; puis M. de Combelaine étendu sur un immense fauteuil. + +[Illustration:--Vous êtes le fils du baron Verdale.] + +Mais Raymond n'eut guère de temps à donner à ses réflexions. + +Un grand bruit de roues attirait son attention. C'était un coupé marron, +attelé d'un cheval de cinq cents louis, qui entrait dans la cour de +l'hôtel de Maillefert, et qui, après le plus savant demi-cercle, venait +s'arrêter devant le perron. + +De même que l'instant d'avant, le suisse avait frappé deux coups. + +Et cette visite devait être attendue, car le timbre vibrait encore, +qu'une des fenêtres de l'appartement de M. Philippe s'ouvrait, et que M. +de Combelaine y apparaissait, se penchant très en avant pour voir qui +arrivait. + +Justement, un des valets de pied venait d'ouvrir respectueusement la +portière du coupé. + +Et un gros homme en descendait, qu'il était impossible de ne pas +reconnaître quand on l'avait vu une fois, M. Verdale, c'est-à-dire M. le +baron de Verdale. + +Il adressa quelques mots à son cocher, et, de même que M. de Combelaine, +entra dans l'hôtel. + +--Eh quoi! pensait Raymond, M. Verdale aussi!... Allons, M. de Maumussy +ne va pas tarder à paraître... + +Il se trompait... + +Celui qu'il aperçut, dix minutes plus tard, ce fut M. Philippe de +Maillefert sortant de l'hôtel. + +Contre son ordinaire, le jeune duc était vêtu de noir, des pieds à la +tête, et autant qu'en pouvait juger Raymond, de son observatoire, +extraordinairement pâle. + +Derrière lui, venaient M. de Combelaine et M. Verdale, graves, mais +d'une gravité que Raymond jugea plus que suspecte, car il lui sembla les +voir échanger un regard d'intelligence, et dissimuler à grand'peine une +grimace d'ironique satisfaction. + +Ils parlaient, du reste, alternativement, et, à les voir ainsi de loin, +debout sur le perron, l'un à droite, l'autre à gauche du jeune duc, on +les eût pris pour deux chirurgiens réconfortant un malade et l'exhortant +à se résigner à quelque terrible, mais indispensable opération. + +--Qu'espèrent-ils de lui? Qu'en veulent-ils obtenir? pensait Raymond, +qui eût donné tout ce qu'il possédait pour entendre aussi bien ce qu'il +voyait. + +Non moins que lui, les vingt domestiques témoins de cette scène +paraissaient intrigués et intéressés. Ils se tenaient respectueusement à +l'écart, et semblaient absorbés par leur besogne; mais les oreilles +étaient tendues et les yeux aux aguets. + +--S'agirait-il d'un duel? se disait Raymond. Non, il n'hésiterait pas, +car ce mérite, du moins, lui reste, de tenir aussi peu à la vie qu'à +l'argent... + +Du reste, M. Philippe n'hésitait plus. + +A une dernière observation de M. de Combelaine, il se redressa, faisant +claquer ses doigts au-dessus de sa tête, geste qui dans tous les pays du +monde signifie: + +--Le sort en est jeté! Advienne que pourra! + +Sur un signe, un valet avait ouvert la portière du coupé. M. Verdale et +le jeune duc de Maillefert y prirent place. M. de Combelaine sauta +lestement en selle. + +Et cheval et voiture sortirent au grand trot de l'hôtel. + +Mais c'est inutilement que Raymond épia leur retour... + +Une à une les fenêtres du second étage s'ouvrirent, l'hôtel reprit sa +physionomie de la veille; de même que la veille les équipages, dans la +cour, se succédèrent sans interruption; M. Philippe ne reparut pas; la +duchesse de Maillefert et Mlle Simone demeurèrent invisibles... + +De guerre lasse, après de longues heures d'observation, et comme déjà la +nuit tombait, Raymond songeait à rentrer chez sa mère, lorsque tout à +coup, dans la cour de l'hôtel, et se disposant à sortir, il aperçut une +femme dont la tournure, plus d'une fois, l'avait fait sourire. Oh! il +n'y avait pas à s'y tromper... + +--Miss Lydia Dodge!... s'écria-t-il. Ah! si je pouvais lui parler!... + +Et il s'élança dehors... + +C'était bien miss Lydia, en effet. Seule d'ailleurs, elle pouvait avoir +cette grande taille, ces vêtements d'une coupe exotique et cette +démarche d'une raideur étrange. + +Elle venait de tourner le coin de la rue de la Chaise, lorsqu'elle +s'entendit appeler doucement par son nom: + +--Miss Lydia! miss Lydia!... + +Elle s'arrêta court, se retourna vivement tout d'une pièce, et +apercevant Raymond: + +--Vous! s'écria-t-elle, d'un air d'immense stupeur. + +--Oui, moi, dit-il. Pensiez-vous donc que j'étais resté aux Rosiers! + +Et comme elle ne répondait pas: + +--Où est Mlle Simone? interrogea-t-il brusquement. + +--Ici, à l'hôtel, fit la gouvernante. Mais permettez-moi de vous +quitter. Il n'est pas convenable... + +Elle saluait, elle allait s'éloigner... Raymond la retint par la manche +de son manteau. + +--Chère miss Dodge, disait-il d'une voix suppliante, je vous en conjure, +ne m'abandonnez pas ainsi... + +Mais il avait expérimenté l'ombrageuse susceptibilité de la gouvernante +anglaise, et c'est presque timidement qu'il ajouta: + +--Ce serait me sauver la vie que de m'apprendre ce qui s'est passé... + +Miss Dodge réfléchissait, et la contraction de sa longue figure, et +l'expression de ses gros yeux trahissaient un rude combat intérieur. + +Parler!... c'était manquer aux principes de toute sa vie. + +D'un autre côté, elle avait pour Raymond une sincère affection. Toujours +il avait eu pour elle des attentions délicates auxquelles on ne l'avait +guère accoutumée. Puis il parlait anglais. C'est en anglais qu'il la +suppliait en ce moment. + +--Hélas! murmura-t-elle, avec un gros soupir, que voulez-vous que je +vous dise? + +--Pourquoi Mlle Simone a-t-elle si brusquement quitté Maillefert? + +--Je ne le sais pas. + +--Elle ne vous l'a pas dit? vous ne l'avez pas deviné? + +--Non. + +--Venir à Paris devait lui coûter. + +--Oh! horriblement. + +C'est debout, devant la grande porte d'un vieil hôtel de la rue de la +Chaise, que causaient miss Dodge et Raymond. L'endroit leur était +propice. Il faisait assez sombre déjà pour qu'on ne les remarquât pas, +et d'ailleurs les passants sont rares dans ces parages, où l'herbe +pousse entre les pavés. + +--Cependant, chère miss, insista doucement Raymond, il a dû y avoir une +explication entre M. Philippe et sa sœur, après qu'ils m'ont eu +laissé seul dans les ruines... + +--Il y en a eu une, en effet, répondit miss Dodge, seulement... + +Mais la digne gouvernante venait de prendre une grande résolution. + +--Je vais vous dire tout ce que je sais, monsieur Delorge, reprit-elle, +et vous allez voir que ce n'est pas grand'chose. En quittant les ruines, +monsieur le duc et sa sœur se donnaient le bras. Moi, je marchais +derrière eux la tête basse, me sentant en faute. Jusqu'au château, ils +n'ont pas échangé une parole. Une fois arrivés, ils sont allés +s'enfermer au premier, dans le petit salon de mademoiselle. Ils y sont +restés près de deux heures. Que se disaient-ils? De la chambre où +j'étais restée, j'entendais les éclats de la voix de M. Philippe, tantôt +suppliante, tantôt ironique et menaçante. Mais pour distinguer les +paroles, il eût fallu coller son oreille à la serrure. Pour la première +fois de ma carrière de gouvernante, la tentation m'en vint. + +--Et vous avez entendu? + +--Rien. Je résistai à la tentation. Bientôt la porte s'ouvrit et M. +Philippe reparut. Il était très pâle. S'arrêtant sur le seuil, il dit à +sa sœur: «Je puis compter sur vous, n'est-ce pas?» Elle répondit: «Il +me faut vingt-quatre heures de réflexion.» Lui alors reprit: «Soit. Vous +nous signifierez votre décision par le télégraphe. Je repars. N'oubliez +pas que l'honneur de notre maison est entre vos mains.» + +Ce récit confirmait tous les soupçons de Raymond, mais il ne lui +apprenait rien de nouveau, rien qui éclairât la situation. + +--Et ensuite? interrogea-t-il. + +--M. Philippe parti, j'entrai dans le petit salon, et je m'agenouillai +devant mademoiselle, lui prenant les mains que j'embrassais, et lui +demandant quel grand malheur la frappait... Mon Dieu! jamais je +n'oublierai son regard en ce moment. Je tremblai qu'elle n'eût perdu la +raison. Alors je lui demandai si elle souhaitait qu'on vous fît +prévenir, monsieur. En entendant votre nom, elle se dressa, et ses +lèvres remuèrent comme pour donner un ordre. Mais, presque aussitôt, se +laissant retomber sur la causeuse: «Non! murmura-t-elle, non! ce n'est +plus possible, il n'y faut plus penser!» Puis elle me dit de la laisser, +qu'elle avait besoin d'être seule... et je sortis. + +A cette obstination à demeurer seule en face de son malheur, comme pour +en épuiser plus complètement toutes les amertumes, Raymond reconnaissait +bien Mlle de Maillefert. + +--C'est donc à ce moment-là que j'arrivai? interrogea-t-il... + +--Oh! non, monsieur, vous ne vîntes que plus tard, et lorsque déjà +mademoiselle avait sonné pour avoir de la lumière. En entendant appeler +dans les escaliers, et reconnaissant votre voix, j'eus un moment +d'espoir et je bénis Dieu de vous envoyer. Mais, hélas! vous ne deviez +pas réussir mieux que moi. Votre présence, loin de calmer mademoiselle, +ne fit que redoubler son agitation, et après votre départ je vis bien +que votre douleur s'était ajoutée à la sienne. Plusieurs fois, elle +répéta: «Oh! le malheureux! le malheureux!...» Pas plus qu'avant +d'ailleurs, elle ne consentit à me garder près d'elle. Je m'installai +dans la pièce voisine, et jusqu'à une heure bien avancée de la nuit, je +l'entendis marcher et gémir doucement. Vous dire quelle impression cela +me faisait est impossible. Il me semblait qu'elle veillait la veillée de +sa propre mort. Vers quatre heures et demie, cependant, elle m'appela: +«Lydia!» Vite j'accourus, et en la voyant je restai interdite et toute +saisie. Elle ne pleurait plus; ses yeux brillaient d'un éclat +extraordinaire; son visage resplendissait de la résignation sublime qui +soutient les martyrs. Je compris que sa résolution était prise. + +«--Lydia, me dit-elle, tu vas tout préparer à l'instant pour notre +départ. + +«--Quoi! m'écriai-je, nous quittons Maillefert, mademoiselle? + +«--Ce matin même par le train de huit heures. Tu vois que tu n'as pas +une minute à perdre. Éveille tout le monde pour qu'on t'aide. + +«A six heures, cependant, les préparatifs étaient terminés. + +«Aussitôt, mademoiselle fit appeler le vieux jardinier, qui était son +homme de confiance, et lui dit d'atteler le char-à-bancs pour nous +conduire à la gare. Le brave homme, alors, demanda à mademoiselle, ses +instructions pour le temps de son absence. Elle lui répondit qu'elle +n'avait rien de particulier à lui demander; qu'elle allait cesser, +probablement, de s'occuper de ses propriétés, et que sans doute elle ne +reviendrait plus à Maillefert. + +«Tous les gens du château étaient dans le corridor qui entendaient cela. +Elle les fit entrer, et à chacun d'eux elle donna quelque chose, de +l'argent d'abord, puis un souvenir. On eût dit une mourante distribuant +à ceux qui l'ont servie tout ce qui lui a appartenu et dont elle n'a +plus que faire. + +«Tout le monde fondait en larmes. Tout le monde perdait la tête... +Mademoiselle seule gardait son sang-froid. + +«Et sept heures sonnant: + +«--Il est temps de partir, dit-elle. + +«Les domestiques aussitôt se mirent à descendre nos malles, mais elle +retint près de nous le vieux jardinier. Et dès que nous ne fûmes plus +que tous les trois, tirant une lettre de sa poche: + +«--Voici, lui dit-elle, une lettre pour M. Raymond Delorge, que vous +connaissez bien. Je vous la confie. Vous la ferez parvenir, mais +seulement après midi, vous m'entendez, pas avant... + +«Le jardinier promit d'obéir. Nous descendîmes prendre place dans le +char-à-bancs, et, une heure après, nous étions en chemin de fer, et +l'express de Paris nous emportait. + +A chaque phrase de ce récit, éclatait l'indomptable énergie de Mlle +Simone. Le devoir lui ordonnait, croyait-elle, de faire une œuvre, +elle la faisait, dût son cœur en être brisé. Seul au monde, +peut-être, Raymond pouvait comprendre tout ce qu'elle avait souffert... + +--Et en arrivant à Paris, demanda-t-il, c'est à l'hôtel de Maillefert +que s'est fait conduire Mlle Simone? + +--Oui, monsieur, tout droit, répondit la digne gouvernante et je puis +dire que son apparition a été saluée par des transports de joie. Une +reine n'eût pas été tant fêtée. + +--Et depuis, quelle est son existence? + +--Depuis son arrivée, mademoiselle a passé toutes ses après-midi avec +des hommes d'affaires, des notaires, des avoués... + +--Et le reste du temps? + +--Mademoiselle le passe avec madame la duchesse ou avec des amies de +madame la duchesse, Mme la baronne Trigault, Mme la duchesse de +Maumussy... + +--Elle ne sort pas? + +--Je l'ai accompagnée hier matin jusqu'à Sainte-Clotilde, entendre la +messe... + +Ce détail, Raymond le nota soigneusement. + +--Sans doute, fit-il, Mlle Simone n'est pas libre. + +Miss Dodge leva les bras au ciel. + +--Pas libre!... s'écria-t-elle. Mademoiselle est maîtresse de ses +actions ici aussi bien qu'à Maillefert. Qui donc se permettrait d'aller +contre ses volontés? + +--Et... elle ne vous a jamais parlé de moi? + +La digne gouvernante tressaillit. + +--Jamais! répondit-elle. Mais moi, une fois, j'ai osé lui en parler... +Ah! monsieur, pour la première fois de sa vie, mademoiselle m'a traitée +durement. «Si tu prononçais encore ce nom, m'a-t-elle dit, je serais +forcée de me séparer de toi!» + +C'est par un geste désespéré que Raymond accueillit cette réponse. + +--Elle vous a dit cela!... balbutia-t-il. Et moi, miss, si vous saviez +ce que je voulais vous demander... Je voulais vous prier à genoux, à +mains jointes, de dire à Mlle Simone que je vous ai rencontrée, que +je suis désespéré, que je donnerais ma vie pour la voir, pour lui +parler, ne fût-ce que cinq minutes... + +Brusquement, miss Dodge l'arrêta. Elle était émue, la digne fille, +sincèrement, et toute bouleversée de cette grande passion, comme elle +n'en avait pas, hélas! inspiré. + +--Ce soir même, dit-elle, à tous risques, je ferai ce que vous me +demandez. Adieu! + + + + +III + + +C'était de la part de miss Dodge une si terrible dérogation à ses +principes sévères et un tel acte de courage que Raymond demeurait +confondu de la promptitude de sa résolution. + +Ce n'était pas précisément le «pain de ses vieux jours» qu'elle allait +risquer, car il était clair que jamais Mlle Simone ne laisserait +manquer de rien sa dévouée gouvernante, mais elle allait s'exposer à une +séparation dont l'idée lui était plus pénible que celle de la mort. + +Et Raymond qui ne l'avait seulement pas remerciée, qui l'avait laissée +s'éloigner sans savoir où et comment elle lui apprendrait le résultat de +sa démarche!... + +Mais il ne s'en tourmentait pas outre mesure. Grâce à ce logement, qu'il +avait loué, il savait qu'il serait toujours à même de rejoindre la digne +institutrice dès qu'elle risquerait un pied dehors. + +La décision de Mlle Simone était un bien autre sujet d'angoisses. + +Consentirait-elle à cette entrevue que lui faisait demander Raymond, et +qu'il eût payée de la moitié de son sang? + +Il était persuadé que c'était comme autrefois, comme toujours, à la +fortune de la pauvre enfant qu'on en voulait, et rien qu'à sa fortune, +et il se disait: + +--Que je lui parle, et je la décide à l'abandonner à qui la convoite si +ardemment, cette fortune maudite. + +C'était l'espérance, la fleur vivace qui résiste à tous les orages, qui +refleurissait dans son âme. + +Et le bien-être qu'il en ressentait se reflétait si visiblement sur son +visage, que lorsqu'il rentra pour dîner: + +--Tu es satisfait de ta journée, mon fils? lui demanda Mme Delorge, +qui était certes à mille lieues de soupçonner la nature de ses soucis. + +--Oui, ma mère, répondit-il. + +--Tu as revu nos amis, sans doute? Tu as pu t'assurer par toi-même de la +réalité de nos espérances. + +--J'ai vu Me Roberjot, dit-il, pour dire quelque chose, car la +confiance candide de sa mère le gênait beaucoup. + +Mais si Mme Delorge se paya de ses vagues réponses, il n'en devait +pas de même être de Mlle Pauline. Se trouvant seule, après le dîner, +avec son frère: + +--Pauvre Raymond, lui dit-elle, en lui prenant la main, tu es donc moins +malheureux!... + +Il ne put retenir un mouvement d'impatience, dépité de l'insistance de +sa sœur à pénétrer son secret. + +--Qu'imagines-tu donc?... + +Il la regardait dans les yeux. Elle devint cramoisie, et, essayant de +dissimuler son embarras sous un éclat de rire: + +--Dame! répondit-elle, je ne sais pas... au juste. Seulement la +politique tracasse Me Roberjot bien autrement que toi, et jamais je +ne lui ai vu des regards comme les tiens... + +Et comme il se taisait: + +--Je n'insisterai pas, ajouta sérieusement la jeune fille. Et cependant, +j'aurais peut-être des confidences à échanger contre les tiennes. + +A tout autre moment, Raymond eût voulu avoir l'explication de cette +phrase au moins singulière. L'égoïsme de la passion retint les questions +sur ses lèvres. + +Il se dit en lui-même: + +--Oh! oh! il paraît que Mlle Pauline Delorge aime quelqu'un, et c'est +là ce qui la rend si clairvoyante. + +Puis il n'y pensa plus du reste de la soirée, qu'il passa entre sa mère +et sa sœur. Et lorsqu'il eut regagné sa chambre, il ne songeait qu'à +une chose, c'est que le lendemain était le premier jour de l'An, et que +très probablement il n'aurait pas deux heures à lui pour courir jusqu'à +la rue de Grenelle-Saint-Germain. + +Il ne se trompait pas. C'était chez Mme Delorge que, depuis des +années, venaient déjeuner, le premier janvier, les rares amis qui lui +étaient restés fidèles. + +Dès neuf heures, arrivaient Mme Cornevin et ses filles, puis +l'excellent M. Ducoudray, l'œil plus brillant que les pierres d'une +paire de boucles d'oreilles qu'il apportait à Mlle Pauline. + +Me Roberjot ne tarda pas à apparaître, les bras chargés de sacs de +bonbons; et dès son entrée: + +--Eh bien! s'écria-t-il, le voici donc venu, le premier jour de cette +fameuse année de 1870 qui doit donner à la France le bonheur et la +liberté!... + +--_Amen!_ fit M. Ducoudray. Et en attendant, nous sommes toujours sans +ministère. + +--Toujours, répondit Me Roberjot, de ce ton de bonne humeur qui avait +résisté à tous les tracas et à toutes les déceptions de sa vie. Ah! +l'enfantement est laborieux. Mais soyez sans inquiétude, demain +l'_Officiel_ parlera, et nous connaîtrons enfin le ministère Ollivier. + +Raymond s'était rapproché. + +--Et pensez-vous toujours, demanda-t-il, qu'il doit être l'avant-dernier +ministère du second Empire! + +--Je le pense plus que jamais... s'écria l'avocat. + +Et sans soupçonner, certes, quels effroyables malheurs allaient fondre +sur la France, en cette sinistre année de 1870: + +--Dans un an, ajouta-t-il, à pareil jour, je vous donne rendez-vous. +Alors, vous me direz ce que sont devenus tous ceux qui jouissent de leur +reste, le comte de Combelaine et le duc de Maumussy, et cette chère +princesse d'Eljonsen, et mon excellent ami Verdale!... + +Le lendemain, ainsi qu'il l'avait annoncé, le _Journal officiel_ +publiait le nom des hommes choisis par Émile Ollivier, et qui allaient +constituer avec lui ce ministère fameux qui portera dans l'histoire le +nom de ministère du 2 janvier. + +[Illustration: Ce cavalier était le comte de Combelaine.] + +Et la vérité vraie, incontestable, sinon incontestée, est que la France +eut, ce jour-là, comme un éblouissement d'espérance et de liberté. + +En lisant le nom des hommes qui allaient prendre la direction des +affaires, on crut que la ruine prochaine, dont les symptômes se +multipliaient de plus en plus alarmants depuis quelques mois, allait +être conjurée. + +On crut qu'une transaction pacifique éviterait les horreurs d'une lutte +sanglante sur des décombres. + +--On va donc respirer! disait-on. La sécurité va donc renaître! Les +affaires vont donc reprendre!... + +Que devenaient dans de telles circonstances les théories de Mme +Delorge, qui avait toujours attendu, qui attendait encore avec une +imperturbable confiance quelque dégringolade effroyable, soudaine, +foudroyante, qui livrerait à sa vengeance les assassins, dix-huit ans +impunis, de son mari!... + +Et Raymond lui-même ne s'était-il pas parfois, dans le secret de son +cœur, bercé de ce décevant espoir, que quelque grande commotion +politique détacherait Mme de Maillefert de ses amitiés nouvelles et +sauverait Mlle Simone? + +--Chimères!... se disait-il maintenant. Illusions vaines!... C'est sur +soi, sur soi seul, qu'un homme doit compter!... + +Ce qui n'était pas une illusion, c'est que, de plus en plus, la +situation de Mlle Simone était menacée. + +La veille même, une lettre qu'il avait reçue de M. de Boursonne était +venue confirmer ses craintes et l'avertir de se hâter. + +«Il court ici de singuliers bruits, écrivait le vieil ingénieur, et avec +une persistance qui me les fait prendre au sérieux, malgré leur +invraisemblance. + +«On assure que Mlle Simone, ne devant plus revenir à Maillefert, se +décide à vendre toutes ses propriétés, et même le château. D'après M. +Bizet de Chenehutte, qui est décidément un brave garçon, la vente aurait +lieu dans les premiers jours du mois prochain. Ce qui désole les gens du +pays, c'est qu'on annonce que tout est d'avance acheté en bloc par un +gros capitaliste de Paris. + +«Comme de raison, je vous fais grâce des commentaires. + +«Vous, là-bas, vous devez savoir la vérité. Mandez-la-moi donc, s'il +vous plaît, pour que je conserve ma réputation d'homme bien informé. Et +par la même occasion, dites-moi un peu ce que vous devenez.» + +Hélas!... Raymond n'en savait pas plus que son vieil ami. + +Aussi, est-ce avec la résolution plus que jamais arrêtée de parvenir, +coûte que coûte, jusqu'à Mlle Simone, qu'il arriva vers deux heures à +son appartement de la rue de Grenelle-Saint-Germain. + +Une surprise immense l'y attendait. + +Lorsqu'il entra dans la loge pour prendre sa clef: + +--On est venu vous demander ce matin, monsieur, lui dit la concierge. + +Sa première idée fut que la vieille femme, dans une intention qui lui +échappait, plaisantait. + +Qui donc savait qu'il avait loué cet appartement? Personne. + +Et l'eût-on su, comment eût-on pu venir l'y demander, puisqu'au lieu de +son nom, il avait donné celui de la famille de sa mère? + +--Quand donc est-on venu? interrogea-t-il. + +--Ce matin. + +--Qui? + +--Un monsieur, vêtu dans le dernier genre, tout ce qu'il y a de plus +comme il faut. J'étais en train de balayer mes escaliers: il appelle, +moi je me penche sur la rampe, et je lui crie: + +--Qu'est-ce que vous voulez? + +Il lève la tête: + +--Je voudrais savoir, répond-il, si mon ami est chez lui. + +--Quel ami? + +--Eh! celui qui a emménagé au troisième avant-hier. + +--M. de Lespéran, alors? + +--Précisément. + +Là-dessus, je lui ai dit que vous étiez absent, et il a paru très +contrarié. Il m'a cependant remerciée très poliment, et il est parti en +disant qu'il repasserait... + +Raymond réfléchissait, et à son premier étonnement l'inquiétude +succédait. + +Ce mystérieux visiteur ne s'était pas présenté en demandant M. de +Lespéran. Il s'était arrangé de telle sorte que c'était la portière qui +lui avait appris sous quel nom s'était établi rue de Grenelle son +nouveau locataire. + +Mais il semblait à Raymond très important que la concierge ne soupçonnât +rien. + +--Ce doit être, dit-il, quelqu'un de mes amis. Vous a-t-il laissé son +nom?... + +--Ma foi, non!... + +--Et vous ne le lui avez pas demandé? Non. C'est vraiment bien fâcheux. +Pourtant, si vous pouviez me donner son signalement exact!... Voyons, +comment était-il, jeune, vieux?... + +--Ni l'un ni l'autre. + +--Grand ou petit? Mince ou gros?... + +--Entre les deux. + +--Brun ou blond? + +--Oh! pour cela, tout ce qu'il y a de plus blond, blond ardent, +s'entend. + +--Avait-il un accent? + +--Je n'ai pas remarqué. + +Tout espoir d'être renseigné s'évanouissait. Raymond comprit qu'insister +serait inutile. + +--Une autre fois, dit-il à la portière, il faudra, je vous prie, +demander le nom des gens qui viendront en mon absence. + +Mais cette insouciance qu'il affectait, elle était bien loin de son âme. + +De ce fait résultait pour lui la certitude qu'il était suivi, épié. Par +qui? dans quel but? + +Une fois, le souvenir de Laurent Cornevin traversa son esprit. Il le +repoussa. + +--Si Laurent, se dit-il, avait à me parler, il viendrait me trouver chez +ma mère ou m'écrirait pour me donner un rendez-vous... + +N'importe, c'était un souci nouveau ajouté à tous ceux de Raymond; souci +cuisant s'il en fut, irritant, et de toutes les minutes. + +Il cessait de s'appartenir, en quelque sorte. Il ne devait plus faire un +pas, désormais, sans être tourmenté de cette idée qu'il traînait à ses +talons quelque mouchard immonde, qu'il était incessamment épié, que +chacune de ses démarches avait un témoin invisible, tapi dans l'ombre et +dressant un rapport... + +Une telle infamie était bien digne de M. Philippe, conseillé par M. de +Combelaine. + +Cette journée, du reste, qui commençait si mal, ne lui devait pas être +favorable. + +C'est en vain que, jusqu'à la nuit, il demeura l'œil cloué à +l'ouverture qu'il avait pratiquée à la persienne, il n'aperçut ni +Mlle Simone, ni miss Lydia Dodge. + +Et il ne fut pas plus heureux les jours suivants, encore que +littéralement il ne bougeât plus de son observatoire; si bien qu'à la +fin de la semaine il ne savait plus que croire ni qu'imaginer. + +Miss Dodge l'avait-elle donc trompé? N'avait-elle paru céder à ses +instances que pour se débarrasser de lui? Avait-elle au contraire tenu +sa promesse et avait-elle été impitoyablement renvoyée? + +Le désespoir s'emparait de Raymond, lorsqu'enfin le dimanche matin, un +peu avant huit heures, juste comme il venait d'arriver, il vit +apparaître sur le perron Mlle Simone. + +Elle était habillée; elle allait sortir; elle sortait. + +Mais ce n'était pas comme d'ordinaire la fidèle Lydia Dodge qui +l'accompagnait. C'était une femme de chambre que Raymond ne connaissait +pas, qui devait être une des femmes de la duchesse, et qui portait un +livre d'heures... + +Il n'en descendit pas moins en toute hâte et assez vite pour que Mlle +Simone n'eût pas disparu quand il arriva dans la rue. + +Mais elle était loin, déjà; elle marchait d'un bon pas... Elle suivait +la rue de Grenelle-Saint-Germain, elle tournait la rue Casimir-Périer... +Il était clair qu'elle se rendait à Sainte-Clotilde. + +Raymond, alors, la devança et se retourna. Leurs yeux se rencontrèrent. +Elle tressaillit et baissa la tête, mais elle ne s'arrêta pas et entra +dans l'église... + +--Et cependant elle m'a vu, pensait-il, elle m'a reconnu!... Tout espoir +est-il donc perdu?... + +Ce qui le préoccupait, c'était de savoir par où Mlle Simone +sortirait, afin de la devancer et de se trouver sur son passage. + +Bientôt il n'eut plus de doute. + +La messe terminée, elle resta agenouillée quelques instants encore, +puis, se levant, elle traversa la nef, se dirigeant vers la grande porte +qui donne sur le square. + +Il sortit alors par une des portes latérales, et tournant l'église au +pas de course, il arriva au bas des marches, juste comme Mlle Simone +les descendait. + +Il hésitait à l'aborder, pourtant, à cause de cette femme de chambre +étrangère... Mais elle n'hésita pas, elle. Venant droit à lui: + +--Ce que vous faites là est mal, monsieur Delorge!... lui dit-elle. + +Lui était saisi de douleur de retrouver Mlle Simone si pâle et si +amaigrie. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même. + +Ce qui n'empêche que c'est d'une voix ferme, et en le regardant +fixement, qu'elle ajouta: + +--N'avez-vous donc pas reçu ma dernière lettre? + +--Pardonnez-moi. + +--Ne vous y disais-je pas de m'oublier? qu'il le fallait?... + +Raymond hochait la tête. + +--Dans cette dernière lettre, répondit-il, vous me disiez: «Je suis la +plus misérable des créatures.» Alors moi je viens vous dire: «Mon âme, +mon intelligence, ma vie, tout vous appartient. Est-ce que tout entre +nous, joie ou malheur, ne doit pas être commun?» Qu'arrive-t-il? J'ai le +droit de vous le demander, j'ai le droit de le savoir. Il faut que je +vous voie, que je vous parle... + +Elle devenait indécise, mais la femme de chambre se rapprochait: + +--Eh bien!... soit, dit-elle vivement; à quatre heures, demain, ici... + +Certes, il n'y avait rien dans l'attitude de Mlle de Maillefert, dans +son accent ni dans ses regards qui pût encourager les espérances de +Raymond... + +Mais le pire malheur n'était-il pas préférable à ses horribles +perplexités?... + +Aussi le lendemain, bien avant l'heure indiquée, il était devant +Sainte-Clotilde et errait lentement autour du square. + +Le ciel était gris, le temps froid, le sol détrempé. Le jardin était +désert. Personne ne passait le long des grilles... + +Mais la nuit venait, avancée par le brouillard. Quatre heures sonnèrent. +L'instant d'après, deux femmes apparurent au coin de la rue +Casimir-Périer: miss Lydia et Mlle Simone... + +La pauvre gouvernante n'avait donc pas été renvoyée! + +Vivement Raymond s'avança... Mais Mlle Simone l'avait aperçu, et +venant à lui: + +--Offrez-moi votre bras, lui dit-elle d'une voix brève, et marchons... + +Il obéit; et tout aussitôt: + +--Car vous en êtes venu à vos fins, poursuivit durement la jeune fille. +Vous l'exigiez, me voici... + +--Je l'exigeais!... + +--Assurément, et à ce point que c'était comme une persécution. Mon frère +ne vous a-t-il pas rencontré déjà, près de notre hôtel, et n'est-ce pas +sa modération seule qui a évité une altercation?... + +Un geste de colère, de regret peut-être, échappa à Raymond. + +--C'est juste, fit-il. M. Philippe ne m'a même pas frappé. + +--Et ce n'est pas tout!... Vous avez circonvenu ma gouvernante et vous +l'avez décidée à enfreindre mes ordres et à violenter ma volonté!... + +Était-ce bien Mlle Simone qui parlait ainsi!... Était-ce possible!... +Était-ce vraisemblable!... + +--Je voulais vous voir, commença Raymond, je voulais... + +--A quoi bon!... interrompit la jeune fille, d'un accent tranchant et +froid comme l'acier. Est-ce pour me contraindre à vous répéter ce que +je vous ai écrit? Soit, je vous le répète: Nous sommes à tout jamais +séparés, nous devons nous oublier, il le faut, je le veux... + +Elle parlait très haut, sans aucune réserve, comme si elle eut été hors +d'elle-même... Si bien qu'il était fort heureux que le square fût +désert, et que d'ailleurs miss Dodge veillât. + +--Eh bien! s'écria Raymond, c'est de cette séparation que j'ai à vous +demander compte... + +--A moi! prononça la jeune fille, d'un ton que n'eût pas désavoué sa +mère. Et de quel droit? Depuis quand ne suis-je plus libre et maîtresse +de mes actions? Ce que je fais, il me plaît de le faire... + +Heureusement, il est de ces exagérations qui, dépassant le but, le +découvrent. + +A mesure que Mlle Simone le traitait plus durement, le jour se +faisait dans l'esprit de Raymond. Il s'arrêta court, et plongeant dans +les yeux de la jeune fille un de ces regards qui remuent la vérité au +plus profond de l'âme: + +--Ah! ce que vous faites est sublime!... s'écria-t-il. + +--Monsieur, balbutia-t-elle, décontenancée. Raymond... + +Mais lui, sans se laisser interrompre: + +--Me jugez-vous donc si au-dessous de vous, continua-t-il, que je ne +puisse vous comprendre?... Détrompez-vous. Croyant que je dois vous +perdre, vous essayez d'atténuer mon désespoir. Quand une abominable +intrigue vous arrache à mon amour, vous voulez paraître me renier +volontairement. Vous élevant pour moi jusqu'à l'héroïsme du sacrifice, +vous tâchez de vous perdre dans mon cœur, avec cette pensée que, si +je pouvais vous mépriser, je vous regretterais moins et me +consolerais... + +Sous la flamme de cette parole, elle se débattait, elle essayait de +protester. + +--Vous oubliez donc, continuait Raymond, le serment que nous avons +juré!... C'est ensemble que nous devons lutter la lutte de la vie, +ensemble que nous devons périr ou être sauvés... + +Visiblement, Mlle de Maillefert avait trop compté sur ses forces: +elle faiblissait. + +--Je vous en conjure, murmura-t-elle, ne me parlez pas ainsi... + +--Il le faut, je le dois, et vous... vous me devez la vérité... + +--Eh bien! donc... commença l'infortunée. + +Mais elle s'arrêta aussitôt, avec un mouvement d'horreur, et violemment: + +--Jamais!... s'écria-t-elle, jamais, c'est impossible... + +Raymond sentait la victoire lui échapper. + +--Faudra-t-il donc, s'écria-t-il, que je vous sauve malgré vous!... + +Elle se redressa sur ce mot, et admirable d'énergie: + +--Qui vous dit que je veux être sauvée? prononça-t-elle. Je ne dois pas +l'être, je ne le serai pas. Il est trop tard, d'ailleurs. Tout ce que +vous tenteriez maintenant ne servirait plus qu'à rendre peut-être +inutile un horrible sacrifice librement consenti. Pour vous, j'aurais +dû ne pas venir. Pour moi, j'emporte l'espérance que le souvenir de la +pauvre Simone ne vous sera pas sans douceur... Car, ne vous abusez pas, +c'est la dernière fois que nous nous revoyons... + +--Non, je ne vous laisserai pas partir ainsi. + +Déjà elle avait repris le bras de miss Lydia. + +--N'insistez pas, dit-elle, laissez-moi tout mon courage, j'en ai +besoin... Adieu! + +Lorsque Raymond revint à lui, après avoir erré toute la soirée par les +rues de Paris, il était sur le boulevard, devant un groupe où un homme +disait: + +--Victor Noir a été tué par le prince Pierre Bonaparte, j'en suis sûr, +j'arrive d'Auteuil... + + + + +IV + + +Il était réel, ce bruit, qui, de même qu'une traînéeb de poudre, courait +le long des boulevards et se répandait par tout Paris. + +Dans l'après-midi de cette journée du lundi, 10 janvier 1870, deux +journalistes, MM. Louis Noir et Ulrich de Fonvielle, s'étaient présentés +chez le prince Pierre Bonaparte, qui habitait alors à Auteuil l'ancienne +maison du philosophe Helvétius. + +Ils venaient, envoyés par un de leurs amis, Paschal Grousset, demander +raison au prince d'un article publié dans un journal de Bastia, +l'_Avenir_. + +Le prince attendant ce jour-là les témoins de Henri Rochefort, ces +messieurs avaient été reçus... + +Moins de dix minutes après, des coups de feu avaient retenti dans la +maison. + +Presque aussitôt, un homme en était sorti, blême, la tête nue, +trébuchant, les deux mains fortement appuyées sur le cœur. + +Arrivé sur le trottoir, il s'était affaissé. Il était mort. + +Celui-là était Victor Noir. + +L'instant d'après, un autre homme sortait, pâle, effaré, un revolver à +la main, qui criait: + +--N'entrez pas! On assassine ici! + +Cet autre était M. Ulrich de Fonvielle. + +Tels étaient les faits qui circulaient de bouche en bouche. + +Que s'était-il passé dans la maison? Personne encore ne le savait +exactement, et personne, il faut le dire, ne semblait tenir à le savoir. +Visiblement les opinions étaient arrêtées. + +A la détonation du revolver d'Auteuil, deux partis immédiatement +s'étaient dressés, qui là, sur-le-champ, sans informations, avant toute +enquête, se disputaient la possession exclusive de la vérité. + +A entendre les uns, le prince Pierre Bonaparte, attaqué et provoqué chez +lui, n'avait fait, en tuant Victor Noir, qu'user du droit sacré qu'a +tout citoyen de se défendre et de faire respecter sa maison. + +Selon les autres, et c'était l'immense majorité, il n'y avait même pas +eu de provocation, et Victor Noir était tombé victime du plus lâche des +attentats. + +Entre ces deux camps, quelques gens de bon sens essayaient d'élever la +voix. + +--Si nous attendions d'être éclairés, proposaient-ils, avant de nous +prononcer?... + +Ils perdaient leur éloquence... Paris était pris de la fièvre. + +Les rues étaient pleines de monde, les cafés regorgeaient. A tous les +coins de rue, des groupes se formaient d'où s'élevait une immense +clameur de malédiction. Une agitation sourde remuait les faubourgs, plus +menaçante à mesure qu'elle se propageait dans les quartiers +excentriques. + +Lorsque Raymond rentra, tout bouleversé, déjà Mme Delorge était +informée de l'événement, et extraordinairement émue. + +--Eh bien!... dit-elle à son fils, le doigt de Dieu n'est-il pas +visible? Au moment où l'Empire s'applique à faire oublier ses origines, +n'y a-t-il pas quelque chose de fatidique dans la mort de ce malheureux +jeune homme, dont le nom, inconnu hier, sera peut-être demain le cri de +ralliement d'une révolution? + +Mais déjà le prince Pierre était arrêté, et l'instruction était +commencée. + +Paris le sut par les journaux du matin, qui tous publiaient une note du +chef du cabinet du ministère de la justice, M. Adelon. + +--A quoi bon?... disait à Raymond Me Roberjot. Où est le juge +d'instruction capable d'éclairer de la lumière de la vérité cette +sinistre affaire? + +Puis hochant la tête d'un air sombre: + +--Et maintenant, ajoutait-il, croyez-vous que ce soit vraiment le +commencement de la fin?... Et cependant, ce n'est rien encore, vous +verrez, vous verrez... + +Ce que Raymond vit, ce fut que la _Marseillaise_ parut encadrée de noir, +ayant à sa première colonne un article de Rochefort, cri de haine et de +colère, qui devait retentir au fond des ateliers les plus reculés. + +Il n'était pourtant pas besoin d'excitations. Les plus optimistes +sentaient souffler au-dessus de Paris le vent brûlant des grands orages +populaires. + +Toute la journée du 11 fut employée aux préparatifs. + +Tout le jour, on vit des groupes se diriger en pèlerinage vers Neuilly, +où on avait transporté le corps de Victor Noir. + +L'enterrement devait avoir lieu le lendemain, 12. + +On avait demandé qu'il se fît au Père-Lachaise. Légalement, il devait +avoir lieu à Neuilly. + +--C'est ce qu'on verra! disait-on dans bien des groupes. + +Le lendemain, il tombait une petite pluie serrée, pénétrante, glaciale. + +«Il pleut, il n'y aura rien!» avait dit autrefois Pétion. + +Cette fois l'opinion était trop montée pour regarder au temps. + +Bien avant le jour, l'armée était sur pied. + +[Illustration:--Voici, dit-elle, une lettre pour M. Raymond Delorge.] + +On avait fait venir la garnison de Versailles. Des troupes étaient +massées au Champ-de-Mars et au palais de l'Industrie. Des sergents de +ville étaient groupés des deux côtés de la porte Maillot. + +Dès sept heures, de son côté, dans tous les quartiers de Paris, la foule +s'était mise en mouvement et roulait vers Neuilly, cohue immense, où +tous les âges et toutes les conditions se confondaient. + +Des marchands de journaux circulaient à travers tout ce monde, ils +vendaient la _Marseillaise_ et l_'Éclipse_, qui représentaient Victor +Noir mort, et ils criaient: + +--A deux sous, le cadavre, à deux sous!... + +Il était une heure alors. L'instant critique approchait. + +Allait-on laisser le corbillard se rendre paisiblement au cimetière de +Neuilly? + +Fallait-il prendre la bière sur les épaules et, le revolver à la main, +marcher sur Paris?... + +Autour de la dépouille mortelle de Victor Noir, ses amis délibéraient. + +Poussé par la foule jusqu'au premier rang, et même, à un moment, jusqu'à +l'intérieur de la maison mortuaire, Raymond se trouvait à même de suivre +toutes les péripéties de ce drame émouvant et terrible. + +Un à un, il avait vu passer près de lui tous les chefs du mouvement, +tous ceux qui avaient ou se croyaient une influence, tous ceux dont on +attendait des ordres ou un signal. + +C'est vers une heure et demie que Rochefort était arrivé. + +Il était plus pâle que de coutume, et, sur son visage bouleversé, chacun +pouvait lire les effroyables émotions qui l'agitaient. + +Sitôt entré dans un petit atelier qui précédait la chambre mortuaire, il +s'était laissé tomber lourdement sur une chaise, en disant: + +--Donnez-moi un verre d'eau, je n'en puis plus. + +Dans la pièce se trouvait un Anglais, froid, raide, impassible. Il tira +de sa poche une sorte de gourde recouverte de paille tressée, et, la +tendant à Rochefort: + +--C'est du rhum, dit-il, buvez. + +--Merci, je n'en prends jamais. + +Froidement, l'Anglais remit sa bouteille dans sa poche, et haussant les +épaules: + +--Vous avez tort, dit-il, un coup de rhum fait grand bien quand on est +le chef d'un mouvement comme celui-ci, et qu'on est ému comme vous +l'êtes. + +Et s'adressant à Raymond: + +--N'est-ce pas votre avis, monsieur? ajouta-t-il... + +Raymond n'eut pas le loisir de répondre à ce singulier personnage; des +gens entraient effarés, qui se pressaient autour de Rochefort, répétant: + +--Que faut-il faire? Qu'avez-vous décidé?... + +Lui, le front moite d'une sueur d'angoisse, hésitait... + +Il se disait que si une collision, par malheur, avait lieu, toute cette +foule en un moment serait repoussée, éparpillée, sabrée, et qu'un mot de +sa bouche pouvait être le signal d'une épouvantable effusion de sang... + +Un homme qui entra, maigre, l'œil ardent, les cheveux hérissés, crut +qu'il allait le décider. + +--Marchons-nous sur Paris, oui ou non? demanda-t-il brusquement. + +--Qui vous donne le droit de m'interroger? dit Rochefort. + +--Le peuple dont vous êtes le représentant. + +--Je n'ai pas d'ordres à recevoir de vous. + +--Tant pis! + +Et enfonçant son chapeau sur sa tête, il sortit, écartant violemment la +foule qui s'était entassée dans l'atelier. + +L'instant d'après, Rochefort sortait aussi. Le frère de Victor Noir, +Louis, l'était venu chercher, et le conjurait de tout tenter pour éviter +à son frère des funérailles sanglantes. + +La discussion fut violente, mais enfin, sur l'avis de Delescluze, il fut +décidé que le corps serait porté au cimetière de Neuilly. + +Placé à une fenêtre, Rochefort annonça à la foule cette résolution, +déclarant qu'il considérait comme sacrée la volonté de la famille. + +Autour de la maison on applaudit. Mais Raymond entendit près de lui un +homme qui disait: + +--De quoi se mêle donc la famille! Le corps est à la démocratie, il faut +le porter à Paris!... + +On descendait la bière, à ce moment, pour la placer sur le char funèbre. +Dès qu'elle parut, il y eut une poussée dans la foule; des hommes se +ruèrent pour s'en emparer, et on put croire un instant qu'une +épouvantable lutte allait s'engager. + +Debout près du corbillard, Raymond, de son mieux, prêtait main-forte aux +gens qui s'efforçaient de retenir le cercueil, lorsqu'un homme en +blouse, d'une carrure herculéenne, le saisit à la gorge et le renversa +en arrière contre la roue. + +Il allait sans doute rouler à terre, ce qui, en ce moment et en cet +endroit pouvait être la mort, lorsqu'à ses côtés surgit cet Anglais +qu'il avait vu, dans l'atelier, offrir du rhum à Rochefort. + +D'un seul coup de poing en pleine poitrine, il rejeta comme une masse +l'homme en blouse dans la mêlée, et tendant la main à Raymond, à demi +étranglé: + +--Dans une foule comme celle-ci, dit-il froidement, il ne faut jamais se +laisser saisir. + +--Monsieur, commença Raymond, vous venez probablement de me sauver la +vie... + +--J'en serais heureux, interrompit l'Anglais; mais il n'en est rien, je +vous assure, et ce léger service ne vaut pas un remercîment... Mais +pardon de vous quitter, voici le char qui s'éloigne, et je ne veux pas +perdre un détail de la cérémonie. + +Le char funèbre, en effet, venait de se mettre en marche, et lentement, +péniblement, ballotté par les incessants remous de la foule, il +cheminait le long de l'avenue, vers le petit cimetière de Neuilly. + +Derrière, immédiatement, marchaient Rochefort et M. Ulrich de Fonvielle +dont le paletot était littéralement en lambeaux. + +Et instinctivement, des milliers et des milliers de gens, poussés, la +tête nue et les pieds dans la boue, suivaient. + +Le mouvement était d'une lenteur extrême, mais à ce point irrésistible, +que Raymond avait été entraîné. + +Faute d'avoir pu se dégager, il suivait, lui aussi. + +Une poussée l'avait séparé de l'Anglais, mais il ne l'avait pas perdu de +l'œil tout de suite, et pendant un bon moment, il l'avait vu circuler +dans la cohue. + +--Singulier personnage! pensait Raymond intrigué. Que fait-il là? + +Un arrêt brusque de ce torrent humain, qui roulait à pleine avenue vers +le cimetière, interrompit les réflexions. + +--Qu'est-ce que c'est? demandait-on autour de lui. Qu'est-il arrivé?... + +Il arrivait que Rochefort, succombant sous tant d'émotions, venait de +chanceler et de tomber inanimé entre les bras des amis qui +l'entouraient, et qu'on le transportait dans une boutique voisine, la +boutique d'un épicier. + +--Il est mort, disaient quelques-uns. + +Il n'était qu'évanoui, et ne tarda pas à reprendre ses sens. + +Mais cet incident enlevait définitivement toute idée de porter le +cercueil au Père-Lachaise en traversant Paris. + +Aussi bien, la lassitude et le découragement commençaient à s'emparer de +toute cette foule, sur pied depuis le matin, dans la boue et sous la +pluie, et où beaucoup de gens se trouvaient, qui n'avaient rien pris de +la journée. + +C'est donc plus vite qu'on se dirigea vers le cimetière de Neuilly, où +quelques orateurs, amis ou se disant amis du pauvre Victor Noir, +prononcèrent quelques paroles d'adieu et des serments de vengeance. + +Le retour commençait. + +Revenu à lui, Rochefort était monté dans un fiacre, et venait de donner +au cocher l'ordre de reprendre le chemin de Paris. + +Alors, ceux qui s'étaient déclarés pour la bataille, ceux qui voulaient +la lutte immédiate, reprirent quelque espoir. + +Et de fait, le spectacle était assez effrayant et assez étrange pour que +l'on pût tout craindre. + +La nuit tombait. Le brouillard léger qui succédait à la pluie donnait +aux objets des formes indécises. Les nuages, au couchant, se coloraient +de rougeurs hivernales, qui semblaient des reflets d'incendie... + +Et cependant deux cent mille hommes, au moins, de tout âge, de toute +condition, en colonne serrée, interminable, remontaient lentement vers +l'arc de l'Étoile, chantant à pleine voix des chants révolutionnaires et +poussant des clameurs formidables comme les rugissements d'une +fournaise. + +Qu'allait-il advenir quand cette masse énorme se heurterait aux sergents +de ville massés autour de l'Arc de Triomphe? + +Rien... Les sergents de ville se retirèrent un peu à l'écart, et, +impassibles, regardèrent s'écouler le noir torrent... + +--Où va-t-on? demandaient des gens aux côtés de Raymond; où +allons-nous?... + +La colonne descendait les Champs-Élysées, et les chants redoublaient... +lorsque tout à coup, au rond-point, la tête s'arrêta. + +Là étaient rangés les escadrons de cavalerie... + +Bientôt, dominant les chants et les chansons, un roulement de tambours +se fit entendre... + +C'était une première sommation. + +Vivement Rochefort se jette à bas de son fiacre, et suivi de deux amis, +s'avance vers un commissaire de police qui, ceint de son écharpe, barre +l'avenue. + +--Je veux passer! lui dit-il. + +--Vous ne passerez pas. On va charger, répond le commissaire. + +--Mais je suis M. Henri Rochefort, député au Corps législatif. + +--C'est vous, alors, qu'on sabrera le premier. + +Et sur cette réponse s'élève le roulement de tambours de la seconde +sommation, et un escadron s'avance, au pas, le sabre nu... + +Mais Rochefort, cette fois, ne devait pas avoir de décision à prendre... + +Le vent des paniques, qui balaie les armées comme la poussière des +chemins, avait soufflé... + +En un clin d'œil, cette foule formidable qui le suivait, et qui +semblait devoir tout submerger sur son passage, cette foule dont les +imprécations montaient jusqu'aux nues, s'était éparpillée, dispersée, +évanouie, fondue... + +Et lorsque Raymond traversa Paris pour rentrer chez sa mère, il n'y +trouva plus trace de cette terrible agitation. + +--Eh bien? lui demanda, dès qu'il parut, le digne M. Ducoudray, qu'un +gros rhume, à son grand désespoir, avait empêché de se rendre à Neuilly. + +--Paris est calme! répondit-il d'une voix sombre, ce n'était qu'une +fausse alerte, tout est fini. + +Telle n'était pas l'opinion de Me Roberjot qui, le soir même, vint +rendre visite à Mme Delorge, et qui racontait cette séance orageuse +de la Chambre, où le nouveau ministère s'était écrié: + +«Nous avons été la justice et la modération; nous serons la force, s'il +le faut!» + +Et là-dessus, il ajoutait qu'une demande en autorisation de poursuites +contre Rochefort venait d'être déposée entre les mains du président du +Corps législatif, et que certainement elle serait accordée. + +--Et nous verrons, disait-il en se frottant les mains, nous verrons +bien!... + +Raymond écoutait, les sourcils froncés. + +Ce n'était pas la seule curiosité qui l'avait conduit aux obsèques de +Victor Noir. Il était de ceux qui avaient une arme dans leur poche, et +qui étaient prêts à engager la lutte, pour peu qu'elle présentât une +chance de succès. + +Une révolution eût encore pu le sauver, pensait-il. + +Que le régime impérial s'effondrât, M. de Combelaine et M. de Maumussy +étaient écrasés du coup, Mme de Maillefert et M. Philippe étaient +atterrés, et Mlle Simone lui était peut-être rendue. + +Il est vrai que son illusion n'avait pas été de longue durée. + +Et loyalement, il s'était rangé du côté de ceux qui voulaient éviter la +lutte et conduire le cercueil au cimetière de Neuilly. + +Certes, il ne s'en repentait pas, mais en ce moment, à la fin de cette +journée d'émotions poignantes, et lorsqu'il voyait évanoui son suprême +espoir, il n'essayait plus de réagir contre l'affreux découragement qui +l'envahissait. + +Mlle de Maillefert n'était-elle pas, à tout jamais, perdue pour +lui?... + +Il la connaissait assez pour être sûr qu'il n'y avait plus à essayer +désormais de la faire revenir sur ses déterminations. Il savait qu'elle +irait jusqu'au bout de son sacrifice, héroïquement, sans daigner même +chercher à s'en épargner une douleur. + +--Je ne veux pas être sauvée, avait-elle dit. Du reste, il est trop +tard. Ce qu'on tenterait à cette heure n'aboutirait qu'à rendre mon +sacrifice inutile... + +Quel sacrifice? + +Sous une catastrophe connue, mesurée par lui, il se fût peut-être +incliné. Mais plier ainsi sous un malheur mystérieux lui semblait le +comble de la misère et de la honte. + +C'en était fait. Il adorait Mlle de Maillefert, elle l'aimait, et ils +étaient pour toujours séparés. La reverrait-il seulement jamais!... + +Il n'avait pas trente ans, et il voyait sa vie finie, le présent sans +espoir, l'avenir sans promesses. + +Assurément, sans le souvenir de sa mère, c'est d'une main ferme qu'il +eût mis fin à une existence devenue intolérable. + +Mais avait-il le droit de disposer ainsi de lui-même?... + +N'eût-ce pas été une lâcheté horrible que d'abandonner cette noble +femme, qui n'avait vécu que pour lui et par lui? + +Une nuit, déjà, on lui avait apporté le corps de son mari assassiné. +Faudrait-il qu'on lui rapportât de même le cadavre de son fils +suicidé!... + +--Je dois vivre, pensait Raymond, je le dois!... + +N'avait-il pas, d'ailleurs, bien des raisons encore de tenir à la +vie?... + +Est-ce que le meurtre du général Delorge avait été vengé? + +Et les meurtriers de son père n'étaient-ils pas les mêmes misérables +qu'il soupçonnait d'avoir ourdi la ténébreuse intrigue où périssait +Mlle de Maillefert? + +L'Empire avait fait et faisait toujours leur audace et leur impunité. Eh +bien! Raymond irait grossir les rangs des ennemis de l'Empire, non plus +des ennemis platoniques et discrets qui le combattaient avec les seules +forces de la justice et de la pensée, mais des ennemis frénétiques, +toujours en guerre ouverte, toujours en armes, toujours prêts à se ruer +par n'importe quelle brèche... + +Le moment était d'ailleurs propice à de telles résolutions. + +Ainsi que l'avait prévu Me Roberjot, l'ébranlement causé par la mort +de Victor Noir et par les scènes de ses funérailles, bien loin de +s'atténuer, s'accentuait... + +C'est que le cabinet du 2 janvier n'avait pas lu cet événement dans +l'avenir, le jour où il acceptait la direction des affaires... + +La force des choses le lançait sur une pente fatale et il la suivait, +sans se rendre compte assurément de ce qu'il y avait au bout. + +Ainsi, la Chambre ayant autorisé des poursuites contre Rochefort, en +raison de son article de la _Marseillaise_, il fut poursuivi et condamné +à six mois de prison et à 3,000 fr. d'amende. C'était le 22 janvier. + +Cependant on ne pensait pas, dans le public, que ce jugement dût être +exécuté, du moins immédiatement. + +Erreur!... + +Le 7 février, Raymond se rendait aux nouvelles, au palais Bourbon, +lorsque sur le quai il rencontra Me Roberjot, lequel, tout chaud +encore de la discussion, vint à lui. + +--C'est voté!... lui dit-il. Une décision de la Chambre autorise +l'arrestation. + +--C'est terriblement grave! murmura Raymond. + +C'était une opération hardie, en effet, que d'arrêter un homme dont la +popularité était alors sans bornes. Bien des révolutions, qui ont +réussi, ont eu pour point de départ de moindres hardiesses. + +Mais le ministère était engagé: l'ordre fut donné. + +Le soir même, vers les neuf heures, au moment où Rochefort se présentait +rue de Flandres, à la salle de la Marseillaise, il fut entouré par des +agents et conduit à une voiture qui partit dès qu'il y eut pris place. + +Il avait montré beaucoup de calme, et même, pendant qu'on l'entraînait, +il avait recommandé à ses amis de ne pas faire d'appel au peuple. + +Recommandation inutile. + +C'était Flourens qui présidait cette réunion de la salle de la +Marseillaise. Apprenant l'enlèvement de Rochefort, il se dressa sur son +banc, adjurant les assistants de prendre les armes. + +Après quoi, menaçant d'un revolver le commissaire de police qui +assistait à la réunion: + +--Vous, lui dit-il, je vous arrête... Pas un ordre à vos agents, pas un +geste, ou vous êtes mort!... + +Pour la seconde fois depuis un mois, Raymond put croire que l'explosion +allait avoir lieu. + +Une clameur formidable avait répondu à l'appel de Flourens et salué +l'acte désespéré par lequel il pensait engager définitivement l'action. + +Dans cette salle de la Marseillaise, sinistre d'aspect, boueuse, +délabrée, deux ou trois cents hommes protestaient, avec d'épouvantables +blasphèmes, que cela ne se passerait pas ainsi, et qu'on allait +apprendre à les connaître. + +Au dehors, la foule s'amassait et s'épaississait. Beaucoup de réverbères +avaient été éteints aux environs. Des groupes, où les femmes étaient +aussi nombreuses que les hommes, se massaient dans les coins sombres. + +Toujours prêt à tenir pour réalités les chimères de son imagination, +Flourens crut voir Paris entier debout et marchant à sa suite. + +Il sortit donc de la salle de la Marseillaise, et, tenant toujours sous +son revolver le commissaire de police, il s'engagea dans le faubourg. + +Une soixantaine de très jeunes gens le suivaient. Ils n'avaient pas +d'armes, mais ils chantaient à pleine gorge pour se donner du cœur. + +Devenu le centre d'un groupe, et dupe, lui aussi, de ses colères, +Raymond avait pris la parole, et carrément et à tous risques il +proposait de marcher sur Sainte-Pélagie et de délivrer Rochefort, +lorsqu'une voix, odieusement enrouée, l'interrompit. + +--Ah çà! qu'est-ce qu'il nous propose, celui-là? + +Vivement Raymond essaya de s'expliquer. + +--Il veut nous entraîner hors du faubourg, reprit la voix, pour nous +livrer à la police. Mais on la connaît... + +Raymond protestait, et certes, bien inutilement. N'avait-il pas contre +lui sa tournure élégante, ses vêtements, ses façons, sa voix? + +--Qui es-tu? lui demanda brutalement un grand drôle d'une vingtaine +d'années, placé près de lui... + +--C'est un mouchard, cria un autre. + +Il faisait si sombre que Raymond cherchait en vain dans le groupe ses +interrupteurs. Tout neuf à ces scènes de tumulte, il prétendait se faire +écouter. + +Tout à coup: + +--Enlevons le mouchard!... hurla la voix. + +Et on le saisissait au collet, en même temps, et il sentait se nouer +autour de ses jambes, cherchant à lui faire perdre plante, des bras +furieux, les bras de quelqu'un de ces odieux gamins au teint verdâtre +qui semblent jaillir des pavés partout où se produit une scène de +désordre. + +--Au canal, le mouchard!... répétait-on. + +Il comprit le danger. D'un brusque mouvement, il fit lâcher prise à +celui qui le tenait au col, d'un coup de pied il envoya le gamin rouler +dans le ruisseau, et s'arc-boutant solidement sur les jarrets, le poing +en avant: + +--Gare à qui me touche!... dit-il. + +Il y eut dans le groupe dix secondes d'hésitation. Mais il est de ces +mots qui sont toute une condamnation sans appel; les esprits étaient +montés, la victoire n'était que trop facile, et on allait sans nul doute +lui faire un mauvais parti, lorsqu'un robuste gaillard en blouse se jeta +devant lui en criant: + +--Bas les mains! Je connais le citoyen. + +--C'est un mouchard! hurla la foule. + +--Hein! de quoi! interrompit l'homme en blasphémant. Où donc est-il, le +malin qui ose dire qu'un ami à moi est de la police?... + +Personne ne répondant, l'homme, brusquement, dégagea Raymond et dès +qu'ils furent à quelques pas du groupe: + +[Illustration: Arrivé sur le trottoir, il s'était affaissé, il était +mort.] + +--Filez, lui dit-il, votre place n'est pas ici. + +--Cependant... + +--Gardez votre courage pour une meilleure occasion. + +--Quoi! lorsque déjà la lutte est commencée... + +L'homme haussa les épaules, et d'un ton de mépris indescriptible: + +--La lutte!... fit-il. Vous croyez donc à une lutte, vous! + +Il s'éloignait. Raymond le retint: + +--Au moins, dites-moi à qui je dois d'avoir pu me tirer d'affaire. + +L'homme parut trouver l'insistance toute naturelle. + +--Je m'appelle Tellier, répondit-il, je suis ouvrier à l'Entrepôt. + +--Moi, je m'appelle Raymond Delorge, et je voudrais... + +--Payer la goutte? Je comprends ça. Seulement, comme vous pouvez voir, +tous les marchands de vin ont fermé. Ce sera pour la prochaine +rencontre... + +Et il s'esquiva, laissant Raymond fort irrésolu. + +L'émotion, dans le faubourg, lui semblait bien trop grande pour devoir +se calmer si promptement. A tout moment des groupes d'hommes passaient, +qui paraissaient se rendre à quelque rendez-vous. Les cochers de fiacre, +fouettant leurs chevaux à tour de bras, s'envolaient dans toutes les +directions, comme s'ils eussent tremblé qu'on ne s'emparât de leur +voiture pour commencer une barricade. + +--Avant de rentrer, pensa-t-il, je puis toujours voir. + +Et il marcha au bruit. + +C'était la petite troupe de Flourens qui poursuivait sa route en +chantant la _Marseillaise_, et il ne tarda pas à la rejoindre. + +Flourens marchait toujours en tête,--et cependant, à mesure qu'il +avançait, force lui était bien de reconnaître qu'il s'était abusé +d'illusions étranges. + +Partout, sur son passage, les fenêtres s'ouvraient bruyamment, et des +têtes se montraient, curieuses et effarouchées. Des gens sortaient des +maisons dont les imprécations répondaient à sa voix. + +Mais c'était tout. Et sa petite troupe, loin de grossir, allait +diminuant de tous les bavards qui s'attardaient sous les portes à donner +des renseignements. + +A Belleville, il espérait trouver une armée. A peine y réunit-il une +centaine d'hommes mal équipés. + +--Ah! si on avait des armes! disait-on autour de lui. + +C'est alors que l'idée lui vint, d'une naïveté folle, qu'au théâtre de +Belleville, dans le magasin des accessoires, il trouverait des fusils. + +Seulement, lorsqu'il arriva dans les coulisses, réclamant les armes des +figurants, il était seul. De tous ses soldats, il ne lui restait qu'un +enfant de dix-sept ans. + +Désespéré, il regagna la rue, son pardessus sur le bras, un revolver +d'une main, une épée de l'autre, et on le vit parcourir le faubourg, +cherchant des combattants et des remueurs de pavés... + +Il trouva des sergents de ville qui venaient de disperser les derniers +groupes, et auxquels il eut de la peine à échapper. + +Et lorsque, vers minuit, Raymond regagna la rue Blanche, il put dire à +M. Ducoudray: + +--Tout est terminé. + +Le bonhomme n'en revenait pas. + +--De mon temps, disait-il, en 1830, on ne venait pas à bout de nous si +facilement!... + + + + +V + + +Cependant, tout n'était pas si complètement fini que cela. + +Si la journée du lendemain mardi, 8 février, fut relativement calme, la +fièvre parut recommencer à la tombée de la nuit. + +Une douzaine de barricades furent élevées rue de Paris, à Belleville, +rue Saint-Maur, rue de la Douane et au faubourg du Temple. + +Le lendemain soir encore, mercredi, nouvelles scènes de désordre, et +combats assez violents autour d'une barricade élevée rue Saint-Maur. + +N'importe, il était clair que le mouvement ne se propageait pas. +L'émeute restait confinée en deux coins de Paris, à Belleville et au +faubourg du Temple. + +Et de même que l'été passé, les badauds, après leur dîner, s'en allaient +place du Château-d'Eau voir les émeutiers. + +Ils n'eurent pas longtemps à y aller. + +Dès le 10, à la suite de trois ou quatre cents arrestations, la rue +avait repris son calme. Et il parut probable que Rochefort, enfermé à +Sainte-Pélagie, ferait bel et bien ses six mois de prison. + +--Probable, c'est possible, disait Me Roberjot, certain, non. Ce qui +vient d'échouer ces jours-ci réussira fatalement avant longtemps. + +Et tout en avouant que de telles scènes détachaient bien des esprits +timides de la cause de la liberté, il énumérait avec complaisance tous +les orages qui grossissaient à l'horizon de l'Empire: le procès du +prince Pierre Bonaparte, qui allait être traduit devant la haute-cour, +les grèves qui s'organisaient partout, le malaise du commerce et cette +inquiétude générale qui faisait que tout le monde se défiait de +l'avenir. + +Mais Raymond avait alors de bien autres soucis. + +De déductions en déductions, il en était arrivé à soupçonner une +relation entre l'étrange visite qui lui était venue rue de Grenelle et +certains événements des jours précédents. + +A Neuilly, lors de l'enterrement de Victor Noir, il allait être jeté à +terre et sans doute écrasé, lorsqu'un inconnu, un Anglais aux allures +excentriques, avait surgi tout à point pour le débarrasser de son +agresseur. + +Non moins à propos, à la Villette, lors de l'arrestation de Rochefort, +un ouvrier était survenu pour le dégager d'un groupe de furieux, où +certainement on lui eût fait un mauvais parti. + +Ces deux circonstances, qui ne l'avaient pas frappé tout d'abord, +prenaient maintenant à ses yeux des proportions énormes. + +--Non! ce n'est pas naturel! se répétait-il. + +Et il se demandait si le mystérieux visiteur, l'Anglais de Neuilly et +l'ouvrier de la Villette, n'étaient pas les agents d'un seul et même +personnage, qui, sans qu'il s'en doutât, veillait sur lui. + +Or, quel pouvait être ce personnage, sinon Laurent Cornevin? + +Raymond, à cette idée, se sentait pris éblouissements. Aidé de Laurent, +il se voyait regagnant la partie perdue, et reconquérant Mlle +Simone... + +Il y avait d'ailleurs à sa portée un moyen de vérifier jusqu'à un +certain point l'exactitude de ses conjectures. + +Ne sachant rien de l'Anglais de Neuilly, il n'y songeait point. + +Mais l'ouvrier de la Villette lui avait dit qu'il s'appelait Tellier et +qu'il était employé à l'Entrepôt. + +--Je vais me mettre à sa recherche, se dit Raymond, et si je le +découvre, je saurai bien le faire parler. Mais je ne le retrouverai pas. +S'il est ce que je soupçonne, il m'aura donné un faux nom et une fausse +adresse... + +Une heure plus tard, il descendait de voiture rue de Flandres, et avec +la plus industrieuse patience, il commençait ses investigations. + +Ce qu'il avait prévu se réalisait. + +A l'Entrepôt, Tellier était parfaitement inconnu. + +Et c'est en vain qu'il s'en alla tout le long du canal, de chantier en +chantier, interrogeant tout le monde, patrons, contremaîtres, ouvriers, +payant bouteille pour délier les langues, personne ne connaissait le +nommé Tellier ni n'en avait ouï parler. + +--Je suis donc sûr de mon affaire! se disait-il le soir en rentrant. + +Malheureusement c'était la moindre des choses. L'existence de Laurent +constatée, le difficile était de se mettre en communication avec lui. + +Pourtant, après de longues méditations, Raymond crut avoir trouvé un +expédient. + +--Si Laurent veille ainsi sur moi, se dit-il, c'est donc que son +affection est profonde et sincère. Donc, s'il savait à quel point je +suis malheureux, il ferait tout pour me tirer de peine. Donc, je n'ai +qu'à le prévenir pour le voir accourir... + +Et sur cette conclusion, il écrivit cette lettre: + +«Vous qui venez vous informer de M. de Lespéran, êtes-vous l'homme que +je suppose? êtes-vous l'ancien associé de M. Pécheira? Si oui, faites, +au nom du ciel, que je puisse vous voir, vous parler. Ai-je besoin de +vous jurer le plus profond secret? Mon bonheur, ma vie sont en jeu...» + +Cette supplique si pressante, Raymond la mit sous enveloppe, et après +l'avoir cachetée de façon à défier la curiosité la plus ingénieuse, il +la confia à la concierge de la rue de Grenelle-Saint-Germain, en la +priant de la remettre à la première personne qui viendrait le demander. + +Assurément, c'était un chétif espoir que celui-là, mais enfin c'était un +espoir, et il lui donna le courage de paraître s'intéresser à +l'installation que lui préparait sa mère. + +Ravie de voir son fils se fixer à Paris, près d'elle, et le trouvant +trop à l'étroit dans sa chambrette d'étudiant, Mme Delorge venait de +louer, à son intention un petit appartement qui joignait le sien, et +qui en fit complètement partie, après qu'on eut ouvert une porte de +communication. + +Là, elle se plut à décorer deux pièces, une chambre à coucher et un +cabinet de travail, dont elle fit une merveille, grâce aux tableaux et +aux objets de haute curiosité qui lui restaient de la succession du +baron de Glorière. + +Dans ce même cabinet, elle fit transporter le portrait du général +Delorge. + +--Il te revient de droit, dit-elle à son fils. Il te rappellerait le +passé et ton devoir, si jamais tu venais à oublier.... + +Non, il n'était pas de danger qu'il oubliât! + +Chaque jour qui s'était écoulé depuis un mois avait ajouté à sa haine +une goutte de fiel et exalté sa rage de vengeance. Tenir enfin +Combelaine et Maumussy et les écraser, était l'idée fixe qui obsédait +son cerveau. + +C'est ce but qu'il poursuivait, lorsque mettant en réquisition les +influences de Me Roberjot, il s'était fait affilier à une des +sociétés sécrètes qui travaillaient au renversement de l'Empire. + +La société dont Raymond se trouva faire partie tenait ses séances dans +une petite maison de la rue des Cinq-Moulins, à Montmartre et +s'intitulait la _Société des Amis de la Justice_. Un ancien représentant +du peuple en était le chef, et elle comptait parmi ses membres un grand +nombre d'avocats, quelques artistes et des médecins. + +On se réunissait deux ou trois fois la semaine, le soir. + +Le but qu'eût avoué l'association, dans le cas où la police eût pénétré +son existence, eût été la propagation des livres et des journaux +démocratiques. + +Son but réel était de recruter et d'armer en province une armée qui, au +premier signal, arriverait donner la victoire à une révolution +parisienne. + +De quelles forces disposait en France la société des _Amis de la +Justice_? Raymond ne le sut jamais exactement. Une seule fois, il +entendit le président dire: + +--Nous avons plus de cinquante mille fusils. + +Disait-il vrai?... + +En tout cas, qu'il exagérât ou non, Raymond n'avait pas tardé à +reconnaître que ses nouveaux «amis» ne comptaient guère sur un succès +prochain, et que, s'il arrivait à temps à son but, ce ne serait pas par +eux. + +Aussi, toutes ses pensées se tournaient-elles vers cet inconnu, qu'il +supposait être Cornevin, et chaque après-midi il courait rue de Grenelle +demander à la concierge des nouvelles de sa lettre. + +--Je n'ai vu personne, lui répondit-elle quatre jours de suite. + +Mais le cinquième, dès que Raymond ouvrit la porte de la loge: + +--Il est venu! s'écria-t-elle. + +Le choc, bien que prévu, fut si violent, que Raymond pâlit. + +--Et vous lui avez remis ma lettre? demanda-t-il. + +--Naturellement. + +--Qu'a-t-il dit? + +--D'abord, il a paru très étonné que vous ayez laissé une lettre pour +lui, et il s'est mis à la tourner, à la retourner, à la flairer... A la +fin, il l'a ouverte. D'un coup d'œil, oh! d'un seul, il l'a lue. Il +est devenu cramoisi, il s'est frappé le front d'un grand coup de poing, +il s'est écrié: Tonnerre du ciel! et il est parti en courant. + +Troublé jusqu'au fond de l'âme, Raymond affectait cependant une +contenance tranquille. Et la plus vulgaire prudence lui recommandait cet +effort, car il sentait rivés sur lui les petits yeux gris de la +concierge. + +--Enfin, reprit-il, c'est bien tout ce que vous a dit mon ami? + +--Absolument tout. + +--Il n'a pas parlé de me répondre? + +--Non. + +--Il n'a pas demandé à quelle heure il me trouverait? + +--Pas davantage. + +--Cependant!... + +--Quoi! puisqu'on vous dit qu'après avoir juré comme un enragé, il s'est +sauvé comme s'il eût eu le feu après lui!... + +Raymond eût eu d'autres questions encore à adresser à la portière, mais +c'eût été attiser encore une curiosité qu'il ne voyait que trop +enflammée, c'eût été se livrer peut-être; il ignorait s'il avait en +cette femme une alliée ou une ennemie, et il n'avait que trop de raisons +de se défier. + +Affectant donc une superbe insouciance: + +--J'arrangerai cela, fit-il. + +Et prenant sa clef, il se hâta de gagner son appartement, heureux de +n'avoir plus à dissimuler les horribles appréhensions qui venaient +l'assaillir. + +Si le récit de la concierge était exact, et rien ne lui faisait +soupçonner qu'il ne fût pas tel, l'homme à qui sa lettre avait été +remise n'était pas, ne pouvait pas être Laurent Cornevin. + +Malheureux! il venait peut-être de sauver ses mortels ennemis en leur +révélant l'existence de Laurent Cornevin. + +--Je suis donc maudit! se disait-il, en se tordant les mains, je serai +donc fatal à quiconque s'intéresse à moi!... + +C'est à peine si, ce jour-là, il songea à jeter un coup d'œil sur +l'hôtel de Maillefert. + +Le temps était doux, les fenêtres du salon étaient ouvertes, et dans ce +salon, autour d'une table couverte de papiers et de registres, Raymond +apercevait très distinctement sept ou huit hommes, presque tous d'un +certain âge, graves, chauves et cravatés de blanc. + +Qu'était-ce que cette réunion? Il n'en vit pas la fin. La nuit venait, +un domestique apporta des lampes, et ferma les fenêtres... + +--Je ne reviendrai plus ici, pensa-t-il, vaincu par cet acharnement de +la destinée. A quoi bon revenir!... + +Il sortit donc, et il n'avait pas fait cent pas dans la rue de Grenelle, +lorsqu'il s'entendit appeler doucement. + +C'était miss Lydia Dodge. + +--Vous!... s'écria-t-il. + +Elle semblait épouvantée de sa démarche, la pauvre fille; elle tremblait +comme la feuille et jetait autour d'elle des regards effarés. + +--Voici trois jours, répondit-elle, que je ne fais que me promener +autour de l'hôtel, espérant toujours vous rencontrer... + +Un nouveau malheur allait fondre sur lui. Raymond n'en doutait pas. + +--C'est Mlle Simone qui vous envoie? demanda-t-il. + +--Non, c'est à son insu que je vous guette. + +--Que se passe-t-il, mon Dieu!... + +--Mademoiselle va se marier... Je l'ai entendue le promettre à madame la +duchesse. + +Cette nouvelle affreuse, après tout ce que lui avait dit Mlle Simone, +est-ce que Raymond n'eût pas dû la prévoir!... Elle l'atterra, pourtant. + +--Simone se marie!... balbutia-t-il. Avec qui?... + +--Ah! je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'elle en mourra. Après son +argent, c'est sa vie qu'on lui prend. Car elle se meurt, monsieur +Delorge, elle se meurt, entendez-vous! Alors, moi, voyant cela, je n'ai +plus hésité, je vous ai cherché; que faut-il faire? + +Que faut-il faire? + +Il y avait des semaines, des mois, que le malheureux vivait en face de +ce problème, qu'il y appliquait toutes les forces de sa pensée, toute +l'énergie de son intelligence, et qu'il ne découvrait aucune solution +acceptable. + +--Ne rien pouvoir, répétait-il, en proie à une sorte d'égarement, rien, +rien, rien!... En être toujours à se débattre, à s'agiter dans les +ténèbres, sans un rayon de jour, sans une lueur! Être environné +d'ennemis et n'en jamais trouver un en face! Être frappé sans relâche, +et ne pas voir d'où viennent les coups! Ah! si Mlle Simone l'eût +voulu!... Mais non, c'est elle qui, volontairement, m'a lié les mains, +garrotté, réduit à l'impuissance, condamné à cette exécrable situation, +à cette existence d'humiliation, à cette lutte sans issue. Il lui a plu +de se dévouer, elle se dévoue. Je péris avec elle; que lui importe! Ah! +tenez, miss Dodge, Simone jamais ne m'a aimé!... + +Du geste, comme si elle eût entendu un blasphème, la digne gouvernante +protestait. + +--Vous ne m'avez donc pas comprise! interrompit-elle. Il faut donc que +je vous répète que mademoiselle ne vivra pas jusqu'à ce mariage!... + +Soudainement, Raymond s'arrêta. La violence de ses émotions finissait +par lui donner cette lucidité particulière à la folie, et qui prête aux +actes des fous une apparence de logique. + +--Voyons, fit-il, d'un accent bref et dur, nous sommes là qui perdons +notre temps en paroles vaines. Consultons-nous. Avez-vous idée du +stratagème qu'on a employé pour attirer Mlle Simone à Paris?... + +--On lui a dit que l'honneur de M. Philippe était compromis, et que +seule, en consentant aux plus grands sacrifices, elle pouvait le +sauver... + +--Alors elle a abandonné sa fortune... + +--Je le crois. + +--Soit, je comprends qu'on lui ait tout pris. Mais ce mariage... + +--Il est, à ce qu'il paraît, non moins indispensable que l'argent au +salut de M. Philippe... + +--Et vous ne savez pas quel est le misérable lâche qui prétend épouser +Mlle Simone?... + +--Non... + +Sans souci des passants, des espions peut-être attachés à ses pas, +Raymond parlait très haut avec des gestes furieux. Les circonstances +extérieures n'existaient plus pour lui. Il ne remarquait pas un homme +d'apparence suspecte, qui était allé se poster tout près, sous une porte +cochère, où il paraissait allumer sa pipe. + +--Quand a-t-il été question de ce mariage pour la première fois? +reprit-il. + +--Avant-hier. + +--Dans quelles circonstances? + +Visiblement, la pauvre Anglaise était au supplice. + +--C'est que, balbutiait-elle, je ne sais si je dois, si je puis... Ma +profession a des devoirs sacrés, la confiance qu'on m'accorde... + +Impatiemment, Raymond frappait du pied. + +--Au fait! interrompit-il brusquement. + +--Eh bien! donc, avant-hier, M. Philippe sortit le matin, en voiture... + +--Avec qui? + +--Tout seul. Lorsqu'il rentra sur les onze heures, pour déjeuner, il +était si pâle et si défait que, l'ayant rencontré dans l'escalier, j'eus +tout de suite un pressentiment. Ayant appelé son valet de chambre: +«Allez, lui dit-il, prier ma mère de me recevoir à l'instant.» Je +compris qu'une explication allait avoir lieu, et aussitôt, d'instinct, +je montai à l'appartement de madame la duchesse, comme si j'avais eu +affaire dans le petit salon qui est à côté de sa chambre. J'y étais à +peine que j'entendis M. Philippe chez madame. Ses premiers mots furent: +«Nous sommes joués abominablement!» Et immédiatement, il se mit à +parler, mais si vite, si vite, que je n'entendais presque plus rien, que +je distinguais seulement de ci et de là des lambeaux de phrases, où il +disait que c'était un abus de confiance inouï, une impudence +inimaginable, que tout était perdu, qu'on le tenait, qu'il ne lui +restait plus qu'à se brûler la cervelle. Madame la duchesse, pendant ce +temps, poussait de véritables cris de rage. Je l'entendais trépigner +jusqu'à ce que tout à coup: «Il faut s'exécuter!...» s'écria-t-elle. Et +sonnant une de ses femmes: «Allez, lui commanda-t-elle, me chercher +Mlle Simone.» L'instant d'après, mademoiselle arrivait. Que se +passa-t-il? Je ne sais; on parlait si doucement, que je n'entendais plus +rien absolument. Ce qu'il y a de sûr, c'est que c'est en sortant de là, +plus pâle qu'une morte, que mademoiselle me dit: «Je me marie... Je n'y +survivrai pas!...» + +[Illustration:--Je veux passer, dit Rochefort.] + +Maintenant que miss Dodge était lancée, il n'y avait plus qu'à la +laisser poursuivre. Et cependant brusquement Raymond l'interrompit. + +--Vous aimez Mlle Simone, dit-il, vous lui êtes dévouée, vous voulez +la sauver?... + +--Oh!... monsieur. + +--Eh bien! vous allez me conduire près d'elle, à l'instant!... + +Épouvantée, miss Lydia se rejeta vivement en arrière, considérant +Raymond d'un œil dilaté par la stupeur: + +--Moi, bégaya-t-elle, moi vous conduire près de mademoiselle?... + +--Oui. + +--A l'hôtel?... + +--Il le faut. + +--Mais c'est impossible, monsieur! + +--Rien n'est si aisé, au contraire. Vous allez prendre mon bras, et nous +entrerons ensemble, la tête haute. Me voyant avec vous, pas un valet +n'aura l'idée de me demander qui je suis ni où je vais. + +--Et madame la duchesse?... + +--Elle est toujours sortie à cette heure-ci. + +--M. Philippe peut être là... + +Raymond dissimula mal un geste menaçant: + +--Je n'ai plus, dit-il, pour éviter le duc de Maillefert, les raisons +que je croyais avoir. S'il est là, tant mieux!... + +--Que voulez-vous dire? grand Dieu!... s'écria la pauvre gouvernante. + +Et elle, que faisait frémir la seule idée de ce qui n'est pas +convenable, oubliant qu'elle était en pleine rue, elle levait au ciel +des bras désolés: + +--C'est de la folie! répétait-elle. + +Peut-être disait-elle vrai. Mais Raymond en arrivait à ce point extrême +où on ne calcule plus. + +--Il faut que je voie Simone, reprit-il, de cet accent dur et bref +qu'ont les hommes aux instants décisifs, et je n'ai pas le choix des +moyens... + +--Elle ne vous laissera pas achever la première phrase. Votre audace la +révoltera, elle commandera de sortir. + +--Marchons, miss... + +Mais elle reculait, la pauvre fille, elle repoussait Raymond qui +s'avançait, elle regardait autour d'elle comme si elle eût songé à +s'enfuir. + +--Et moi, reprit-elle, moi, mademoiselle me chassera comme une +malheureuse... + +--Préférez-vous la laisser mourir?... + +--Je serai déshonorée, perdue de réputation... + +Discuter, c'était bien moins rassurer la digne gouvernante que lui +montrer l'étendue des risques qu'elle courait. Raymond le comprit: + +--Miss, prononça-t-il, l'heure presse et l'occasion fuit... Prenez mon +bras... + +Subjuguée, perdant son libre arbitre, elle obéit, elle marcha. +Seulement, en arrivant à la porte encore grande ouverte de l'hôtel, +dégageant vivement son bras: + +--Non, je ne veux pas! s'écria-t-elle. + +Raymond ne parlementa pas. D'un brusque mouvement il enleva miss Dodge +et l'entraîna dans la cour. + +Deux ou trois domestiques qui causaient devant le pavillon du suisse, +ayant salué d'un air étonné, il leur rendit leur salut. Il franchit le +perron, et une fois dans le vestibule, abandonnant la pauvre +gouvernante: + +--Maintenant, commanda-t-il, guidez-moi. + +Oh! elle n'essaya même pas de résister. Elle s'engagea dans le grand +escalier, trébuchant à chaque marche, puis arrivée au palier du second +étage: + +--Attendez-moi ici, dit-elle à Raymond, je vais prévenir mademoiselle... + +--C'est inutile; marchez, je vous suis... + +--Cependant... + +--Allez, vous dis-je!... Voulez-vous donc lui donner le temps de la +réflexion!... + +Plus morte que vive, assurément, elle obéit encore... Elle prit à droite +un couloir sombre, et ouvrant la porte d'un petit salon qu'éclairait une +grosse lampe: + +--Mademoiselle, commença-t-elle... + +Raymond ne la laissa pas poursuivre, il l'écarta et se montrant: + +--C'est moi! dit-il. + +Assise devant un petit guéridon, Mlle Simone de Maillefert était +occupée à feuilleter une grosse liasse de papiers. + +A la voix du Raymond, elle se dressa d'un bloc, si violemment que sa +chaise en fut renversée, et reculant jusqu'à la cheminée, les bras +étendus en avant: + +--Lui! murmurait-elle, Raymond... + +Hélas! il ne fallait que la voir pour comprendre les craintes de miss +Lydia et pour trembler qu'elle ne fût atteinte aux sources mêmes de la +vie. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, ombre désolée. Le marbre +de la cheminée était moins blanc que son visage. Ses petites mains +amaigries avaient la transparence de la cire. Il n'y avait plus que ses +yeux de vivants, ses beaux yeux, si clairs autrefois, et qui maintenant +brillaient de l'éclat phosphorescent de la fièvre... + +Mais déjà elle était revenue de sa première surprise; ses pommettes se +colorèrent légèrement, et d'un ton d'indicible hauteur: + +--Vous, prononça-t-elle, chez moi!... De quel droit, et d'où vous vient +cette audace?... Vous êtes devenu fou, je pense?... + +D'un geste impérieux, elle montrait la porte. Raymond n'en avançait pas +moins: + +--Peut-être, en effet, suis-je devenu fou, interrompit-il d'un accent +amer. On dit que vous allez vous marier... + +Elle le regarda en face, et résolûment, d'une voix qui ne tremblait pas: + +--On vous a dit vrai, fit-elle. + +En entrant à l'hôtel de Maillefert, même après les confidences de +l'honnête miss Lydia, Raymond s'obstinait à douter encore. Et en ce +moment, c'est à peine s'il ajoutait foi au témoignage de ses sens, à +peine s'il pouvait croire qu'il n'était pas le jouet d'un exécrable +cauchemar. + +--C'est ce que je ne permettrai pas! s'écria-t-il avec une violence +inouïe. + +Mlle Simone ne sourcilla pas. + +--De quel droit? prononça-t-elle froidement. + +--Du droit, s'écria Raymond, que me donnent mon amour et vos promesses. +Vous avez donc effacé de votre cœur ce jour où, la tête appuyée +contre ma poitrine, vous me disiez: «Une fille comme moi n'aime qu'une +fois en sa vie; elle est la femme de celui qu'elle aime ou elle meurt +fille.» + +A peine entrée chez Mlle Simone, miss Lydia Dodge s'était affaissée +lourdement sur la chaise la plus rapprochée de la porte. + +Peu à peu, elle avait repris ses sens. Puis elle avait écouté, et elle +n'avait pas tardé à s'épouvanter de la violence de Raymond, et aussi +d'entendre sa voix s'élever si haut qu'elle devait retentir dans tout +l'hôtel. + +--Monsieur Delorge, supplia-t-elle, monsieur, au nom du ciel!... + +Du geste, Mlle Simone lui imposa silence. + +--Laisse-le parler, fit-elle, il est dit que pas une douleur ne me sera +épargnée. + +Mais son accent trahissait un tel excès de souffrance, que Raymond +s'interrompit, et étonné de son emportement: + +--Vous ne saurez jamais ce que j'ai enduré, murmura-t-il. + +--Je sais que vous me torturez inutilement, et qu'il serait généreux à +vous de vous éloigner... + +--Pas avant de vous avoir parlé. + +Il se rapprocha, et baissant le ton, de cette voix étouffée où frémit la +passion la plus ardente: + +--Je suis venu, reprit-il, pour vous éclairer sur la situation qui nous +est faite. Au-dessus des conventions sociales, il y a le droit sacré, il +y a le devoir de toute créature humaine de défendre sa vie et son +bonheur. Les bornes sont dépassées de ce qui se peut souffrir, nous +sommes dégagés. Donnez-moi la main et sortons la tête levée de cette +maison maudite. C'est pour s'approprier votre fortune qu'on veut +s'emparer de votre personne. Eh bien? abandonnez vos millions à qui les +convoite. L'argent!... est-ce que nous y tenons, vous et moi? Est-ce que +pour vous, d'ailleurs, je ne saurais pas en gagner des monceaux! Venez! +Si vous n'avez pas été la plus fausse des femmes, vous allez venir!... + +Le calme de Mlle Simone était celui de ces victimes résignées qui, +dans le cirque, sous la griffe des tigres, offraient à Dieu leurs +tortures. + +--Ma destinée est fixée, dit-elle. Il n'est plus au pouvoir de personne +de la changer. Je me dévoue à un intérêt que je juge supérieur à ma +vie... Ne soyez pas jaloux, je ne trahis pas mes promesses, ce n'est pas +à un autre homme que je suis fiancée, Raymond, c'est à la mort, et mon +lit nuptial sera un cercueil. Un abîme de honte s'ouvrait, mon corps le +comblera: ne le voyez-vous pas?... + +Raymond parut réfléchir. Puis, après un moment de lourd silence, troublé +seulement par les sanglots de miss Dodge: + +--Eh bien! soit, s'écria-t-il, je m'éloignerai si vous consentez à +m'apprendre à quelle cause sacrée vous nous sacrifiez. J'ai le droit de +savoir et de juger. Ne donnez-vous pas ma vie en même temps que la +vôtre? + +--C'est un secret qui doit être enseveli avec moi! + +La colère, de nouveau, gagnait Raymond. + +--C'est votre dernier mot, prononça-t-il, je sais ce qu'il me reste à +faire. + +--Quoi? + +--J'irai trouver M. Philippe, et il faudra bien qu'il me réponde, lui, +et qu'il me rende compte de l'horrible violence qui vous est faite... + +Mlle de Maillefert se redressa: + +--Vous ne ferez pas cela! s'écria-t-elle. + +--Je le ferai, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel! Qui donc m'en +empêcherait! + +--Moi! prononça la jeune fille. + +Et saisissant la main de Raymond, et la serrant avec une force dont on +ne l'eût pas crue capable: + +--Moi! poursuivit-elle, si ma voix a encore un écho dans votre cœur. +Moi, qui vais, s'il le faut, tomber suppliante à vos genoux. Malheureux! +voulez-vous donc empoisonner mon agonie de cette idée horrible que je me +dévoue inutilement? + +Il évita de répondre, il ne voulait pas s'engager. + +--Au moins, reprit-il, dites-moi le nom de l'homme que vous allez +épouser?... + +Elle semblait près de se trouver mal. + +--Serez-vous donc plus ou moins malheureux, balbutia-t-elle, selon que +j'épouserais celui-ci ou celui-là?... + +--N'importe, je veux savoir... + +Une voix près de lui l'interrompit qui disait: + +--Mlle de Maillefert épouse le comte de Combelaine... + +D'un mouvement furieux, comme s'il eût reçu un coup de poignard dans le +dos, Raymond se détourna. + +Et il se trouva en face de la duchesse de Maillefert et de Philippe. + +La mère et le fils rentraient à l'instant même, ensemble. + +En montant l'escalier, ils avaient entendu les éclats de colère de +Raymond, et ils étaient accourus. + +--J'ai bien dit, répéta la duchesse, que c'est M. de Combelaine que ma +fille épouse. + +Oh!... Raymond n'avait que trop bien entendu, et s'il demeurait comme +hébété de stupeur, c'était faute de trouver des expressions pour +traduire ses écrasantes sensations. + +--C'est un indigne mensonge! dit-il enfin. + +--Interrogez Mlle de Maillefert, fit M. Philippe, avec cet odieux +ricanement qui était devenu chez lui comme un tic nerveux dont il +n'était plus maître. + +Ah! c'était plus que de la cruauté, c'était de la démence que de frapper +encore cette infortunée, qui se tenait là, défaillante, secouée de tels +frissons que ses dents claquaient. + +Mais Raymond avait comme un nuage devant les yeux. + +--Dites, interrogea-t-il, dois-je croire votre frère? + +--Oui, articula-t-elle, faiblement, mais distinctement. + +Un cri de douleur et de rage s'étouffa dans la gorge de Raymond. Un +monde s'écroulait en lui. Il chancela, et serrant convulsivement entre +ses mains ses tempes qui lui semblaient près d'éclater: + +--Tu l'entends, s'écria-t-il, ô Dieu qu'on appelle le Dieu de bonté et +de justice, elle consent à devenir la femme de Combelaine, elle, +Simone!... + +Puis, tout à coup, aveuglé de plus en plus par les flots de sang que la +fureur charriait à son cerveau, saisissant le poignet de Mlle Simone, +fortement, rudement: + +--Vous ne savez donc pas, reprit-il, ce qu'est ce misérable?... + +--Je le sais... bégaya-t-elle. + +--Vous ne savez donc pas que c'est ce misérable qui a lâchement +assassiné mon père, le général Delorge... + +Lourdement, Mlle de Maillefert se laissa tomber sur son fauteuil. + +--Vous m'aviez dit tout cela, murmura-t-elle. + +--Et vous l'épousez! + +--Oui!... + +Éperdu d'horreur, Raymond demeura un moment comme anéanti, puis +brusquement revenant à la duchesse: + +--Et vous, madame, fit-il, vous donnez votre fille à un tel homme! + +La duchesse eut une seconde d'hésitation. Puis: + +--Dans les maisons comme les nôtres, prononça-t-elle, il est des +nécessités, des... raisons d'état qui priment tout. Ma fille a pu vous +apprendre que c'est librement qu'elle se dévoue... + +--Librement!... interrompit Raymond, librement... + +D'un geste, Mme de Maillefert l'arrêta, et d'un accent dont la +sincérité le frappa, malgré le désordre de son esprit: + +--Je vous affirme, déclara-t-elle, que s'il était en mon pouvoir de +rompre ce mariage, il serait rompu à l'instant! + +--En votre pouvoir!... répéta Raymond... + +Et s'adressant à M. Philippe: + +--Mais, ce que ne peut madame la duchesse, vous le pouvez, vous, +monsieur le duc, vous le chef de la glorieuse maison de Maillefert, le +dépositaire de l'honneur intact de vingt générations... + +--Vous avez entendu ma mère, monsieur... + +--Madame la duchesse est femme, monsieur, tandis que vous... L'épée que +vous ont léguée vos aïeux est-elle donc à ce point rouillée au fourreau, +qu'il vous faille accepter cette humiliation!... + +M. Philippe était devenu cramoisi. + +--Monsieur!... s'écria-t-il, monsieur!... + +--Philippe!... intervint la duchesse effrayée, mon fils! + +--Il est vrai, poursuivait Raymond, avec un redoublement d'ironie, que +le comte de Combelaine passe pour fort redoutable sur le terrain. Il +vivait autrefois de son habileté aux armes... + +Le duc de Maillefert eut un si terrible geste, que son lorgnon s'échappa +de son œil. + +--Voilà une phrase dont vous me rendrez raison, monsieur, s'écria-t-il. + +Mais Mlle Simone s'était redressée, et s'avançant telle qu'un spectre +entre les deux jeunes gens frémissants de colère: + +--Plus un mot! Philippe, prononça-t-elle. + +--Quoi!... lorsque je viens d'être outragé chez moi... + +--Je le veux... et je paye assez cher le droit de vouloir. Et vous, +Raymond, il serait maintenant indigne de vous de provoquer un homme qui +ne vous répondra pas... + +Raymond se tut. Il commençait à remarquer la patience extraordinaire de +la duchesse et à s'en étonner. + +--Il ne serait pas généreux, monsieur, prononça-t-elle doucement, +d'ajouter à nos épreuves... Votre douleur, je la comprends et je +l'excuse si bien, que je ne vous ai pas demandé compte de votre présence +ici... Croyez que nous ne souffrons pas moins que vous. Mais la vie a +des nécessités inexorables. Dussions-nous en mourir tous, il faut que ce +mariage se fasse... + +--Il se fera, appuya M. Philippe. + +Lentement, à deux ou trois reprises, Raymond secoua la tête, et d'un ton +glacé, qui contrastait étrangement avec sa violence de tout à l'heure: + +--Et moi, prononça-t-il, par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, +par la mémoire de mon père assassiné, je vous jure qu'il ne se fera +pas... + +--Qu'espérez-vous donc?... + +--C'est mon secret... Seulement, ce serment que je viens de jurer, vous +pouvez le répéter à M. de Combelaine... Peut-être le fera-t-il +réfléchir. + +Ayant dit, il alla s'agenouiller devant Mlle Simone, qui gisait +inanimée sur son fauteuil, il lui embrassa doucement les mains, et après +quelques mots inintelligibles, se redressant, il sortit. + + + + +VI + + +Il fallait qu'il y eût en jeu un intérêt bien puissant pour que la +duchesse de Maillefert, cette femme si hautaine et si violente, se +contraignit comme elle le faisait depuis vingt minutes. Elle devait suer +dans sa robe, tout en se faisant un visage impassible. Telle était +d'ailleurs la tension de son esprit qu'elle ne se préoccupait ni de miss +Lydia, ni de Mlle Simone qui, brisée par cette dernière crise, venait +de se trouver mal. + +--Eh bien? fit M. Philippe, après que le bruit des pas de Raymond se fut +perdu dans l'escalier, eh bien!... + +--Eh bien! répondit la duchesse, ne fallait-il pas que cette scène eût +lieu?... ne vous l'avais-je pas annoncée? ne l'attendiez-vous pas?... + +--Si. Et j'ai été outragé chez moi, par un homme auquel je ne pouvais +m'empêcher de donner raison... Ah! ma mère, pourquoi vous ai-je +écoutée!... + +Mme de Maillefert eut un geste équivoque. + +--C'est vrai, murmura-t-elle, nous sommes joués indignement. Mais qui se +serait attendu à tant d'impudence!... Qu'il prenne garde, pourtant, je +n'ai pas dit mon dernier mot. + +M. Philippe tressaillit. + +--Vrai, fit-il, vous avez quelque raison d'espérer? + +--Je vous répondrai dans trois ou quatre jours, quand j'aurai vu une +personne... + +Le jeune duc se permit un petit sifflotement fort irrévérencieux. + +--Connu! dit-il. Et d'ici là, M. Delorge finira de tout brouiller. +Combelaine est capable de croire que c'est nous qui le lui dépêchons... + +--M. Delorge n'exécutera pas ses menaces. + +--Erreur, ma mère. Je l'ai toisé, moi, ce garçon, il est naïf, c'est +vrai, sentimental en diable, mais rageur... excessivement rageur... + +Les mouvements de miss Dodge s'empressant autour de Mlle Simone +rappelèrent la duchesse à la circonspection. + +--Chut!... fit-elle vivement en baissant le ton. Simone conjurera ce +péril. + +--Oui, comptez là-dessus. + +--J'y compte. Son empire sur M. Delorge est absolu. Elle saura, si je +l'en prie, obtenir de lui qu'il quitte Paris. Elle lui écrira, elle lui +donnera un rendez-vous s'il le faut. + +--Et si Delorge va trouver Combelaine ce soir? + +--Il n'ira pas... Cependant laissez-moi, je vais parler à Simone... + +Eh bien! la duchesse se trompait. + +Raymond, en sortant de l'hôtel de Maillefert, était un autre homme. Il +comprenait maintenant que M. de Combelaine et les Maillefert +s'exécraient, comme il arrive toujours aux complices, d'accord tant +qu'il est question de dépouiller leur victime, et qui en viennent aux +coups de couteau dès qu'il s'agit de partager le butin. + +[Illustration:--Vous, dit-il, pas un ordre à vos agents, ou vous êtes +mort.] + +Et là-dessus il bâtissait le plan le plus simple, un plan qu'il était +bien résolu à exécuter avec cet effrayant sang-froid de l'homme pour qui +la vie n'a plus aucune valeur. + +Il allait droit au comte de Combelaine, et il lui disait simplement: + +--J'aime Mlle de Maillefert, et elle vous est fort indifférente. Je +suis aimé d'elle, vous en êtes haï. C'est sa fortune que vous +convoitez? Prenez-la. Quant à l'épouser, n'y songez plus, ou vous me +forcerez de vous brûler la cervelle. + +--Et je la lui brûlerai, pensait-il, comme à un chien enragé, à bout +portant! + +Ainsi réfléchissant, il avait gagné les Champs-Élysées. Il prit la rue +du Cirque, et bientôt arriva à ce charmant hôtel que M. de Combelaine +devait à la munificence impériale. + +Raymond sonna, et un domestique en habit noir à la française étant venu +lui ouvrir: + +--M. de Combelaine? demanda-t-il. + +--Monsieur le comte n'est pas à la maison, répondit le domestique. + +--Ce n'est pas pour une affaire ordinaire que je viens, il faut que je +le voie, il y va d'un intérêt pressant... + +Le domestique n'eut pas le temps de répondre. Un coupé fort élégant, +attelé d'un magnifique cheval, s'arrêtait devant la grille. + +Une femme en descendit qui, franchissant lestement le trottoir, s'avança +pour entrer comme chez elle. + +Seulement, le domestique, respectueusement, mais non moins fermement, +lui barra le passage en disant: + +--Monsieur le comte est absent, madame. + +De son air le plus hautain, elle le toisa, et d'un ton méchant: + +--Vous êtes nouveau dans la maison, mon cher, vous ne savez sans doute +pas qui je suis... + +--Que madame m'excuse, je le sais très bien. + +--Alors, rangez-vous que je passe. + +--Je ne le puis, madame, ayant l'ordre de monsieur le comte... + +Cette visiteuse était placée de telle façon que la lumière des lanternes +de la grille tombait d'aplomb sur son visage et l'éclairait comme le +plein jour. + +C'était une de ces femmes, comme il ne s'en trouve guère qu'à Paris, +dans ce monde qu'on appelle «un certain monde» et qui doivent à une +hygiène savante, à des soins incessants et à de mystérieuses pratiques +de toilette, le privilège de prolonger leur été bien au delà de +l'automne. + +On voyait bien que celle-ci avait dépassé la trentaine. Mais de combien? +De cinq, de dix, de quinze ans? C'est ce qu'il eût été difficile de +décider... + +Et plus Raymond l'observait, plus il lui semblait retrouver cette +physionomie au fond de ses souvenirs. + +--Appelez Léonard, commanda-t-elle. + +C'était le valet de chambre, l'intime confident de M. de Combelaine. + +--M. Léonard ne fait plus partie de la maison de monsieur le comte, +répondit le domestique. + +--Comment!... Léonard... + +--A quitté monsieur pour entrer au service d'un Anglais qui lui donne +des gages énormes... + +De rage, la visiteuse déchirait ses gants en lambeaux. + +--Alors, reprit-elle, allez dire au comte que je suis ici, moi, à sa +porte, attendant. + +--Mais il est sorti, madame, je vous le jure, répondit le domestique. +Lorsque vous êtes arrivée, j'étais en train de le dire à monsieur... + +--Il montrait Raymond, tout en parlant. La dame se détourna et, +l'apercevant, ne put retenir un léger cri. + +--Je reviendrai, fit-elle. + +Et s'adressant à Raymond: + +--Et vous, monsieur, voulez-vous bien m'aider à monter en voiture? + +Raymond obéit. Et quand elle eut pris place sur les coussins de son +coupé: + +--Un mot, monsieur, fit-elle, assez bas pour n'être entendue que de +Raymond. Je ne me trompe pas, vous êtes bien M. Delorge?... + +--En effet, madame. + +--Le fils du général? + +--Oui. + +Elle eut une seconde d'indécision, puis vivement: + +--Eh bien! reprit-elle, dites à mon cocher de rentrer par les +Champs-Elysées, et montez près de moi. + +Celui-là devient un joueur terrible, qui n'a plus rien à perdre. La +situation de Raymond était à ce point désespérée, qu'il pouvait tout +tenter sans craindre de l'empirer. Il fût monté sans sourciller dans le +carrosse du diable. + +Il fit donc ce que lui demandait cette femme, et lorsqu'il fut assis +près d'elle, que la portière fut refermée et que le coupé roula: + +--Décidément, commença-t-elle, vous ne me remettez pas, monsieur +Delorge?... + +--Je suis sûr que vous ne m'êtes pas inconnue, madame. + +Il est positif que depuis deux minutes il se mettait l'esprit à la +torture pour associer la physionomie de cette femme à un des événements +de sa vie. + +--Je vois bien, reprit-elle après une courte pause, qu'il faut que je +vous mette sur la voie. Oh! il y a bien quinze ou dix-huit ans de cela. +Comme le temps passe!... J'étais une toute jeune fille mais vous étiez +un enfant, vous. Il a été trop souvent question de moi chez votre mère +pour que vous m'ayez oubliée. + +--Je n'y suis pas du tout, murmurait Raymond. + +--En ce temps-là, vos amis, Me Roberjot surtout, croyaient que je +pouvais vous être d'un grand secours... Y êtes-vous?... Pas encore. +Voyons, est-ce que la mère de vos camarades n'avait pas une sœur?... + +Si haut et si brusquement tressauta Raymond, que son chapeau s'écrasa à +demi contre le fond du coupé. + +--Flora Misri!... s'écria-t-il. + +La dame tressaillit comme si une épingle l'eût piquée. + +--On m'appelait effectivement ainsi, autrefois, dit-elle d'un ton pincé, +mais maintenant et depuis si longtemps je suis pour mes amis Mme +Misri. + +Tant bien que mal Raymond essayait de s'excuser, elle l'interrompit +vite. + +--Il suffit, dit-elle. Si je vous ai prié de monter dans ma voiture, +c'est que j'ai à vous entretenir de choses qui vous intéressent au plus +haut point... + +--Madame... + +--Oh! ne vous étonnez pas. Sans que vous vous en doutiez, mes intérêts +et les vôtres sont les mêmes, en ce moment. Tenez, causons: vous avez +failli vous marier, il y a trois mois?... + +Positivement, depuis quelques minutes, Raymond attendait une question de +ce genre. Il était sur ses gardes. C'est donc d'un ton raisonnablement +froid qu'il répondit: + +--Oh!... failli!... C'est peut-être beaucoup dire... + +Mme Misri eut un mouvement d'impatience. + +--Ne chicanons pas sur les mots, fit-elle. Il a été question pour vous +d'un mariage... + +Quel intérêt avait-il à nier? Aucun. + +--C'est la vérité, répondit-il. + +--Avec une jeune fille très riche, dit-on? + +--Immensément riche. + +--Avec Mlle de Maillefert enfin... + +Ce qui augmentait cruellement l'embarras de Raymond, c'était de ne pas +voir le visage de Mme Misri. Il n'y a rien de perfide comme une +conversation dans l'obscurité. Les interlocuteurs ressemblent à des +duellistes qui se battraient à l'épée les yeux bandés. + +Autant qu'il en pouvait juger à son accent, elle devait être en proie à +une colère d'autant plus violente qu'elle s'efforçait de la contenir. + +Il sentait, en tout cas, la gravité de la situation, que la fortune lui +revenait peut-être, que tout dépendait de sa prudence et de son +habileté. Et, mesurant la portée de chacune de ses paroles: + +--J'ai pu espérer, en effet, dit-il, que Mlle de Maillefert serait ma +femme. + +--Vous aime-t-elle? + +--Je le crois. + +--Et sa famille vous la refuse? + +--Formellement. + +--Pour la donner à un homme qu'elle doit haïr? + +--Je le crains. + +Mme Misri, elle aussi, eût bien voulu pouvoir surprendre sur la +figure de Raymond le secret de ses impressions. Ne le pouvant, elle eut +une idée qui jamais ne serait venue à un homme, elle lui prit la main, +et brusquement: + +--Connaissez-vous l'homme qui vous enlève la femme que vous aimez?... + +--Non, répondit-il effrontément. + +Mais un tressaillement plus fort que sa volonté l'avait trahi. + +--Pourquoi mentir? fit Mme Misri. Vous savez aussi bien que moi que +votre rival est M. de Combelaine. + +Et Raymond ne répondant pas: + +--Qu'alliez-vous faire chez lui? insista-t-elle. + +Il garda le silence. Il lui semblait voir poindre à l'horizon comme une +lueur d'espérance. + +--Vous alliez le provoquer? dit Mme Misri. + +Elle se frappa le front. + +--C'est vrai, fit-elle, je me souviens qu'une fois déjà vous lui avez +envoyé des témoins, et qu'il a refusé obstinément de vous suivre sur le +terrain. + +--Vous voyez... + +--Oui. Vous devez le haïr effroyablement. + +--Comment ne pas haïr celui qui m'enlève la jeune fille que j'aime?... + +Mme Misri hochait la tête. + +--Oh! ce n'est pas tout, dit-elle. + +--Quoi donc? + +--On prétend que ce n'est pas en duel qu'il a tué le général Delorge. + +Raymond sentait la sueur de l'angoisse perler à ses tempes. + +--Et a-t-on tort de le prétendre? demanda-t-il d'une voix altérée... + +Ce fut au tour de Mme Misri à se taire, puis au bout d'un moment, au +lieu de répondre: + +--Que feriez-vous bien, dit-elle, pour vous venger de cet homme? + +Grâce à une toute-puissante projection de volonté, Raymond étouffa +l'exclamation de joie qui lui montait aux lèvres. + +Cette femme, qui d'une voix frémissante lui parlait de vengeance, qui +semblait lui offrir à signer un pacte de haine, c'était Flora Misri, +l'âme damnée du comte de Combelaine. + +Pour que le misérable fût perdu, cette femme, pensait Raymond, n'avait +qu'à le vouloir. + +Seulement... était-elle de bonne foi? + +--Je ne songe nullement à me venger, prononça-t-il froidement. + +Le coupé venait d'atteindre l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile, c'est-à-dire +le sommet de la pente, et le cocher lançait son cheval au grand trot +dans l'avenue de la Reine-Hortense. + +Brusquement Mme Misri rabattit une des glaces de devant de la +voiture. + +--Retournez, cria-t-elle à son cocher, prenez l'avenue de l'Impératrice +et marchez au pas. + +Puis, revenant à Raymond dès qu'elle se vit obéie: + +--Vous vous défiez de moi, monsieur Delorge, reprit-elle. + +--Je vous assure... + +--Ne vous défendez pas, ne niez pas, je suis bien informée. Vous vous +défiez de moi parce que vous me savez depuis vingt ans l'amie de M. de +Combelaine. + +Raymond ne répliqua pas. + +--Eh bien! c'est pour cela justement, continua Mme Misri, que je hais +cet homme plus que vous ne le haïssez vous-même. + +--Oh! + +--Oui, mille fois plus, car j'ai plus de raison que vous de le haïr. Il +m'a trompée, il s'est joué de moi ignoblement. Tenez, savez-vous son +passé, à ce misérable, et ce qu'ont été nos relations? J'étais une +enfant quand je l'ai connu, il traînait sur le pavé de Paris une +existence misérable et méprisée, vivant d'expédients, de trafics +abjects, de son épée et du jeu. Tel quel, il me plut. Son impudence +m'éblouit, son cynisme m'effraya, je tombai en admiration devant ses +vices. En moins de rien, j'en vins à ne penser et à n'agir plus que par +lui. Quel temps!... Une à une toutes ses ressources étaient épuisées, et +c'est à moi qu'il imposait la tâche de le faire vivre. Il lui fallait de +l'argent pour ses cigares, pour son café, pour son jeu; à moi d'en +trouver; si je n'en trouvais pas, indignement, lâchement, il me battait. +Comment ne l'ai-je pas quitté!... C'était plus fort que moi. Je ne +l'aimais plus, je le méprisais comme la boue, je souhaitais sa mort... +et je restais. + +Mais n'était-ce point pour donner plus de confiance à Raymond, que +Mme Misri se roulait ainsi dans sa honte? + +--Non, pensait-il, elle est sincère, elle ne me trompe pas... + +Et s'animant de plus en plus, elle poursuivait: + +--Alors, arrivèrent les événements de Décembre, et tout à coup +Combelaine se trouva un gros personnage. Comment ne rompit-il pas avec +moi? Je lui sus gré de rester mon ami. Bête que j'étais! S'il me +restait, c'est qu'il avait calculé que c'était son intérêt. Oh! ce n'est +pas la prévoyance qui lui manque, et il se connaît. Il pensait que cette +prospérité inouïe dont il était confondu ne durerait pas, et que de +mauvais jours reviendraient peut-être où Flora lui serait encore utile. +Certainement il eût pu se mettre de côté des fortunes indépendantes. Ah +bien! oui! C'est un gouffre, cet homme-là, un gouffre sans fond. Avec +les revenus de la France, il trouverait encore le moyen d'être gêné et +de faire des dettes. C'est par centaines de mille francs que se +chiffrent les pots-de-vin qu'il a reçus, les commissions qu'il +extorquait, les primes et enfin tous ses bénéfices. Autant en +emportaient le jeu, les femmes, les chevaux. Ses amis disaient qu'il +finirait à l'hôpital. Moi, j'ai toujours pensé qu'il finirait en cour +d'assises, sachant qu'il lui faut de l'argent, toujours, absolument, +quand même, et lorsqu'il n'en a pas, il n'y a pas d'abomination dont il +ne soit capable pour s'en procurer... + +De plus en plus, Raymond se pénétrait de la sincérité de Mme Misri. + +La cause de sa haine, ne la voyait-il pas venir?... + +--A cette époque, disait-elle encore, j'ai tenté l'impossible pour le +modérer. Il m'envoyait promener ou me répondait par des plaisanteries. +Il me disait: «Baste! pendant que je me ruine, enrichis-toi, et quand tu +seras millionnaire, je t'épouserai.» Si bien que cette idée finit par +m'entrer dans la tête pour n'en plus sortir. Être madame la comtesse +pour de bon, après avoir été... ce que j'ai été, cela me séduisait. +C'est pourquoi, moi, l'insouciance même jusqu'à ce moment, j'appris à +compter, et je devins avare. Ah! tant pis pour qui me tombait sous la +main. Mon bonheur c'était de me répéter, en regardant Combelaine +s'enfoncer de plus en plus: «Va, mon bonhomme, va, dépense, joue, achète +des chevaux, endette-toi, mon magot grossit, mon secrétaire s'emplit +d'actions, d'obligations ou de titres de rentes: le jour n'est pas loin +où tu viendras me supplier à genoux de devenir ta femme...» + +Une à une, les défiances de Raymond s'envolaient... + +Il n'est pas d'art au monde capable de peindre l'accent de Mme Misri, +ni les tressaillements de colère qui la secouaient. + +--Des années s'écoulèrent, monsieur Delorge, reprit-elle, avant qu'il me +fût donné d'apprécier la justesse de mes calculs. M'étais-je donc +trompée? Non. Un jour vint où M. de Combelaine se trouva à bout de +ressources et d'expédients. Alors, il songea à moi, et je le vis +arriver, blême et les yeux injectés de sang, ce qui est chez lui le +signe d'une émotion extraordinaire. + +«--Tu dois être riche, Flora, me dit-il. + +«--J'ai un million, répondis-je. + +«Il fit deux ou trois tours dans la chambre, puis tout à coup venant se +planter devant moi: + +«--Eh bien! moi, me dit-il, je me noie, j'en suis à la dernière +gorgée... la moitié de ce que tu as me sauverait. + +«A mon tour, je le regardai dans le blanc des yeux, et froidement: + +«--En sortant de la mairie, dis-je, tout ce que j'ai sera à toi... + +«Dame! il fit un saut de trois pieds. + +«--C'est sérieux? interrogea-t-il. + +«--Tout ce qu'il y a plus sérieux. + +«--Tu veux que je t'épouse? + +«--Oui. + +«Il faut vous dire, monsieur Delorge, que je ne m'étais jamais abusée. +Je savais qu'au dernier moment, quand il faudrait franchir le fossé, mon +homme se cabrerait. + +«C'est ce qui ne manqua pas d'arriver. + +«--Une femme comme toi!... s'écria-t-il. + +«--Quel homme donc es-tu! répondis-je. + +«Autrefois, quand j'osais lui tenir tête, monsieur me rouait de coups, +me prouvant ainsi qu'il avait raison et que j'avais tort. Mais depuis +que j'avais de l'argent, il ravalait sa rage. + +«--Eh! ma pauvre fille, me dit-il, t'épouser, ce serait te créer une +existence abominable. + +«--Pourquoi?... + +«--Parce que chaque jour t'amènerait une déception et une avanie. Tu +aurais beau mettre sur tes cartes de visite: Madame la comtesse de +Combelaine, tu n'en serais ni plus ni moins Flora Misri et, pour Flora +Misri, toutes les portes seraient fermées... + +«J'avais prévu toutes ces objections. + +«--Mon cher, lui dis-je, je ne te demanderai jamais l'impossible. Ce que +tu as fait pour toi, tu le feras pour moi, voilà tout. Oui ou non, es-tu +déconsidéré, méprisé, taré? Oui! S'est-il jamais trouvé quelqu'un pour +te le dire en face? Non! Sur le terrain, tu n'as jamais manqué ton +homme, on le sait, et on te salue bien bas. Pour la même raison, on +saluera ta femme, quelle qu'elle soit, et on la recevra... + +«--C'est ton dernier mot? interrompit-il. + +«--Oui. Pas de mariage, pas d'argent. + +«Il sortit là-dessus, calme en apparence, mais si furieux au fond, qu'il +m'eût très volontiers étranglée. J'étais quasi inquiète de l'issue de +l'affaire, lorsque son valet de chambre, Léonard, me fit demander à me +parler. + +«Ce garçon, qui n'a pas son pareil pour l'intelligence la finesse, et +sachant son maître et moi en grande conférence, était venu coller son +oreille à la serrure de la porte, et n'avait pas perdu un mot de la +scène. + +«--Bravo! ma petite, me dit-il, bien joué. Votre homme est chambré, +serrez le nœud coulant pendant que vous le tenez, et il est à vous. + +«Je devinai ce que voulait Léonard. + +«--Dix mille francs pour toi! lui dis-je, le jour où je serai comtesse +de Combelaine. + +«--Alors, c'est fait, ma fille, me dit-il, apprêtez la monnaie. + +«Pendant toute la semaine, Victor--Victor, c'est M. de Combelaine--vint +passer les soirées avec moi, et travaillé par moi d'un côté, et par +Léonard de l'autre, petit à petit, il s'habituait à la chose. + +«--Eh bien! je ne dis pas non, me répondait-il à la fin. Seulement, pour +le public, nous nous marierons séparés de biens; car pour ce qui est de +payer mes créanciers avec ton argent, jamais de la vie, ce serait trop +bête. + +«Je touchais au but. + +«Pour mettre Victor en goût, et aussi pour lui épargner bien des soucis +qui le rendaient maussade, je lui avais avancé vingt mille francs... +J'avais déjà commandé mes robes de noce à ma couturière... Autant de +perdu. + +«Un matin, je reçois une enveloppe volumineuse, je l'ouvre... Qu'est-ce +que j'y trouve? Vingt billets de mille francs avec un petit mot de +Victor, où il me disait qu'il me remerciait beaucoup, mais que la +fortune lui souriant de nouveau, décidément il restait garçon. C'était +au moment de la guerre du Mexique. Le soir même, je vis Léonard, qui me +dit: + +«--Pour cette fois, ma petite, nous sommes refaits. Le patron vient de +palper huit cent mille livres, dont trois cents comptant et cinq cents +en valeurs à six mois. Les créanciers qui ont eu vent de la chose nous +offrent des crédits illimités... Mais ce n'est que partie remise. + +[Illustration:--Enlevons le mouchard!] + +«Si j'enrageais, il n'est pas besoin de le dire. Je pensai en faire une +maladie. + +«Et cependant, j'étais de l'avis de Léonard, que ce n'était que partie +remise, et que Victor me reviendrait. + +«Je n'eus donc plus qu'une idée, doubler ma fortune pendant qu'il +mangerait la sienne. Et ce ne devait pas m'être difficile, ayant au +nombre de mes amis Coutanceau, le banquier, qui me faisait jouer à la +Bourse à coup sûr, et le baron Verdale, qui spéculait pour moi sur les +terrains. + +Autant Raymond avait maudit d'abord l'obscurité, autant il la bénissait, +à cette heure. + +Il n'avait du moins pas à laisser paraître sur son visage l'expression +d'insurmontable dégoût que lui inspirait cette nauséabonde photographie +d'intérieur. + +Il n'avait pas à dissimuler l'épouvantable colère dont il était +transporté en songeant que ce misérable, dont l'abjection lui était +révélée, osait prétendre à la possession de Mlle de Maillefert, de sa +Simone bien-aimée. + +Arrivé à l'extrémité de l'avenue de l'Impératrice, et ne recevant pas +d'ordres, le cocher avait tourné bride, et revenait au pas vers Paris; +mais Mme Misri ne s'en apercevait pas. + +Avec une véhémence toujours croissante, elle poursuivait: + +--En fait d'argent, les premiers cent mille francs seuls sont difficiles +à mettre de côté. Gagner un million quand on en a déjà un est une +véritable plaisanterie. En moins de dix-huit mois, j'avais la paire. +D'un seul coup de filet, sur des maisons situées près du +Théâtre-Français, le baron Verdale m'avait fait rafler quatre cent mille +francs. C'est un bon homme que ce gros réjoui-là, toujours prêt à +obliger ses amis... Bref, j'avais mes cent mille livres de rentes, +quand, au commencement de 1869, un soir, je vis reparaitre mon Victor, +pâle, maigre, piteux, penaud, rafalé, décavé... + +«--Plus le sou, me dit-il en se laissant tomber sur un fauteuil, plus de +crédit, plus rien!... + +«Il y avait près d'un an qu'il n'était pas venu me voir, le brigand; +mais Léonard m'avait toujours tenue au courant de ses faits et gestes. + +«Je savais que ses huit cent mille francs avaient fondu entre ses mains +comme une poignée de neige, et qu'il lui avait fallu promptement se +remettre à vivre d'industrie et d'expédients. + +«Les huissiers le traquaient, son hôtel était saisi, un à un ses +tableaux avaient pris le chemin de l'hôtel des Ventes. + +«S'il gardait encore quelques vestiges de splendeur, il le devait à +Léonard, qui avait pris à son nom les chevaux et les voitures, et à moi, +qui de temps à autre lui faisais secrètement avancer cent louis, parce +qu'il n'entrait pas dans mes vues qu'il tombât au-dessous d'un certain +cran. + +«En le voyant chez moi, je fus un peu émue. + +«Mais depuis deux ans que je rageais, j'avais eu le temps de me préparer +à cette revanche, et c'est de mon plus grand air que je lui dis: + +«--Ah! vous êtes ruiné!... Eh bien! allez vous plaindre à ceux qui vous +ont donné les huit cent mille francs qui vous ont décidé à rester +garçon... + +«On lui eût versé une carafe frappée dans le dos qu'il n'eût pas fait +une pire grimace. + +«--Et toi aussi, me dit-il, parce que je suis malheureux, tu +m'abandonnes!... + +«Et là-dessus, le voilà à s'accuser et à s'excuser, à me dire que c'est +vrai, qu'il s'est conduit comme le dernier des gueux, mais qu'il m'aime +tout de même, qu'il n'a jamais aimé que moi... + +«Il croyait que j'allais me pâmer d'aise. Plus souvent! + +«Je partis d'un grand éclat de rire, et, faisant une pirouette: + +«--Trop tard, mon bonhomme! lui dis-je. + +«Et tandis qu'il me regardait d'un air hébété, je me mis à lui expliquer +gaiement que j'avais réfléchi, que je tenais à mon indépendance, que si +je venais à être reprise de mes lubies de mariage, je choisirais entre +cinq ou six hommes bien autrement posés que lui, qui m'offraient leur +nom, que ma fortune valait bien un titre de duchesse, puisque, grâce à +mon économie et à mon habile administration, je possédais, non plus un +million, mais deux. + +«--Deux millions! s'écria-t-il, en levant les bras au ciel, tu possèdes +deux millions!... + +«Mâtin!... il me toisait avec des yeux si luisants que j'aurais eu peur +si je n'avais pas su que je n'avais qu'à tirer ma sonnette pour faire +monter mes domestiques. + +«--Et tu ne m'aimes plus, répétait-il, tu ne m'aimes plus!... + +«Je ne répondis pas. Je ne voulais pas le décourager tout à fait. Il +comprit que mon dernier mot n'était pas dit, et avec un art que seul il +possède, il entreprit de me conquérir. Ah! c'est le dernier des +derniers, mais pour connaître les femmes, oui, il les connaît. Ce n'est +pas un naïf d'honnête homme qui saurait jouer la comédie que ce +monstre-là m'a jouée pendant un mois. Je savais qu'il mentait, j'en +étais sûre! Eh bien! parole d'honneur, il y avait des moments où je me +laissais presque prendre. + +«Du reste, ma résolution étant arrêtée de céder à ses instances, je +cédai, notre mariage fut décidé. + +«Le pressé, alors, c'était lui, et c'est lui qui, pour préparer +l'opinion, comme il disait, fit annoncer dans les journaux que M. de +Combelaine épousait Mme Misri. + +«Moi, de mon côté, pour qu'il pût retourner à son cercle, je lui donnai +de quoi payer ses dettes de jeu, une soixantaine de mille francs, et je +distribuai plus du double à ses créanciers, qui auraient pu le mener en +police correctionnelle... + +«Tout était si bien convenu que je ne m'inquiétais aucunement lorsque, +dans le courant de novembre, Victor me demanda de retarder notre mariage +en se disant certain de déterminer une très grande dame à y assister... +Au mois de décembre, je le vis faire un voyage avec son ami Maumussy et +le papa Verdale, sans en prendre le moindre ombrage... + +«J'avais un bandeau sur les yeux, quoi! lorsqu'un matin on me remit une +lettre anonyme où on me disait: + +«Tu n'es qu'une bête, ma petite Flora. Avec l'argent que tu lui donnes, +ton Victor fait sa cour... Avant un mois, il aura épousé une héritière +aussi jeune que tu es vieille, aussi noble que tu l'es peu, adorablement +jolie et quatre fois riche comme toi... Mlle Simone de Maillefert, +enfin.» + +Après des semaines, en parlant de cette lettre anonyme, Mme Misri +tressaillait encore et sa voix se troublait. + +--Ma première idée, continuait-elle, fut qu'un mauvais plaisant voulait +se moquer de moi. Comment imaginer, en effet, qu'une grande famille pût +consentir jamais à donner son héritière, une jeune fille, belle, sage et +riche à millions, à un homme tel que Combelaine, ruiné d'honneur et +d'argent, perdu de dettes, méprisé, taré, fini?... + +«Ce n'est qu'après que des doutes me vinrent. + +«Je songeai à l'étonnante habileté de Victor, à son hypocrisie savante, +à l'art merveilleux qu'il possède de se transformer. + +«Je réfléchis que c'est un homme très fort, après tout, intrigant comme +pas un, à qui ses pires ennemis même reconnaissent une forte tête, le +génie de la duplicité et un toupet infernal. + +«Je me rappelais que, lors du voyage de Combelaine en Anjou, c'était au +château de Maillefert qu'il avait passé trois jours. + +«Donc, je résolus d'en avoir le cœur net. + +«Et le soir même, m'étant trouvée seule avec Victor, sans préparation, +et du ton le plus dégagé qu'il me fut possible: + +«--Qu'est-ce que Mlle de Maillefert? lui demandai-je. + +«Il faut vous dire, monsieur Delorge, que je n'ai jamais connu d'homme +aussi complètement maître de lui que ce brigand-là. + +«Quand son intérêt est en jeu, voyez-vous, on lui appliquerait un fer +rouge sur la nuque, qu'il ne se détournerait pas, qu'il ne sourcillerait +pas, qu'il ne cesserait pas de sourire. + +«Mais s'il peut tromper les autres, il ne saurait m'en imposer. Je sais, +moi, où saisir la preuve de son émotion ou de son trouble; sa moustache +tressaille et ses oreilles, habituellement très rouges, blanchissent. + +«Or, comme en le questionnant je le guettais du coin de l'œil, je vis +sa moustache frissonner et ses oreilles devenir plus blanches qu'un +linge, tandis que tranquille comme Baptiste en apparence, il me +répondait: + +«--Mlle de Maillefert est l'héritière de la famille de ce nom. + +«Moi qui ne suis pas de la force de Victor, quoique d'une jolie force +pourtant lorsqu'il s'agit de se tenir, j'eus du mal à cacher mon +saisissement. + +«--Tu la connais? demandai-je, cette demoiselle? + +«--Je l'ai aperçue dans le monde... + +«--Est-elle jolie? + +«--Ni bien ni mal. + +«--Et riche?... + +«--Ah! pour cela, je n'en sais rien. Elle a un frère qui est son aîné, +et dans ces grandes familles, en dépit de la loi, celui qui porte le nom +reçoit toujours la plus grosse part, quand ce n'est pas la totalité de +la fortune... + +«--Et tu la vois, cette famille? + +«--Jamais. + +«Ce dernier mensonge était décisif, il devenait pour moi plus clair que +le soleil que mon Victor me trahissait ou tout au moins travaillait de +son mieux à me trahir, et que si je ne veillais pas au grain, il allait +m'échapper, et qu'une fois encore je serais jouée, dupée, bafouée et +volée. + +«--Oh! non, cela ne sera pas, canaille! pensai-je en lui souriant de mon +meilleur sourire. + +Depuis un moment, Raymond avait sur les lèvres une question d'une +importance capitale, et il attendait pour la placer que Mme Misri +reprît haleine. + +Voyant qu'elle ne tarissait pas, il lui posa la main sur le bras, et +ainsi l'interrompant: + +--Une question, de grâce, madame, fit-il. + +--Quoi? + +--Cette lettre anonyme, vous êtes-vous inquiétée de son origine?... + +--Me prenez-vous pour une bête?... + +--Et qu'avez-vous découvert?... + +--Rien de rien! Combelaine a tant d'ennemis... + +--Mais vous l'avez conservée? + +--Naturellement... + +--Et vous consentiriez à me la communiquer? + +--Quand il vous plaira; ce soir même si vous voulez. + + + + +VII + + +Préoccupés, chacun de son côté, d'un intérêt immense, assis d'ailleurs +sur les coussins moelleux d'un bon coupé bien clos, ni Raymond ni Mme +Misri ne s'apercevaient du vol des heures. + +Il n'en était pas de même du cocher qui, sur son siège, exposé à la +fraîcheur pénétrante du soir, trouvait le temps long et la promenade +fastidieuse. + +Après avoir deux fois successivement descendu et remonté au pas l'avenue +de l'Impératrice, l'impatience le gagna. + +Revenu à l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile, il arrêta court son cheval, et +sans façon, ouvrant du dehors, comme tous les cochers savent le faire, +la glace de devant de la voiture: + +--Ah çà! est-ce que nous ne rentrons pas? demanda-t-il d'un ton à +mériter un congé immédiat. + +--Pas encore, répondit Mme Misri. Allez... + +--Où? + +--Où vous voudrez... le long des boulevards extérieurs. + +Et elle releva brusquement la glace, tandis que le cocher passait sa +mauvaise humeur sur le pauvre cheval. + +--Jusqu'à cette lettre anonyme, reprit Mme Misri, j'y allais avec +Combelaine bon jeu bon argent. Comme une imbécile que je suis, je me +promettais, puisqu'il partageait son nom avec moi, de partager +loyalement ma monnaie avec lui. Reconnaissant sa gredinerie, je me +promis qu'il ne la porterait pas en paradis. Je me jurai que, si je +parvenais à me faire épouser, trois mois après je l'aurais planté là +pour reverdir, et sans un sou en poche. + +«Comme bien vous l'imaginez, cette idée de vengeance ne me donnait qu'un +désir plus enragé de réussir. + +«Pour commencer, voulant savoir où en étaient les choses, j'essayai de +tirer les vers du nez de Maumussy et du papa Verdale. Peine perdue. L'un +me répondit par des plaisanteries, l'autre par des fadeurs. Je compris +qu'ils étaient du complot et qu'insister, ce serait avertir Combelaine, +qui ne se doutait de rien, car j'étais avec lui aimable comme jamais. + +«Je me retournai alors vers Coutanceau, que vous devez bien connaître, +l'ancien banquier, qui est à tu et à toi avec Combelaine, mais qui le +déteste, au fond. Coutanceau me promit des renseignements exacts. + +«Alors moi, en attendant, j'écrivis tout au long la vie de Combelaine, +je fis recopier et arranger mon écrit par un journaliste de mes amis, et +j'envoyai le poulet à la duchesse de Maillefert, après avoir ajouté au +bas: «Pour plus amples renseignements, s'adresser à Mme Flora Misri, +telle rue, tel numéro.» + +--Mon Dieu! pensait Raymond, pourquoi n'ai-je pas su tout cela plus +tôt!... Pourquoi n'ai-je pas rencontré cette femme le lendemain de mon +arrivée à Paris!... + +Mais elle ne lui laissait pas le loisir de la réflexion... + +Il n'avait pas de trop de toute son attention pour la suivre, d'autant +que le cocher, impatienté, avait mis son cheval au grand trot et que +bien des paroles se perdaient dans le bruit des roues: + +--Vous allez me dire, continuait-elle: Comment Léonard ne vous avait-il +avertie de rien? Voilà ce qui me confondit tout d'abord. Après avoir +trahi son maître pour moi, me trahissait-il pour son maître? + +«Brave garçon! Aux premiers mots que je lui dis, il tomba de son haut. + +«Pour la première fois de sa vie, Combelaine avait eu un secret pour son +valet de chambre. + +«--Eh bien! ma petite, me dit-il, ce mariage que mitonne le patron +n'aura pas lieu. A nous deux, sachant ce que nous savons, nous ne +serions que des imbéciles si nous ne l'empêchions pas. Travaillez de +votre côté, je vais agir de mien... + +«Alors, je lui dis ce que j'avais fait déjà, et quelle lettre j'avais +écrite à la duchesse de Maillefert. Il m'approuva, disant que très +probablement mon poulet suffirait pour tout rompre. + +«Aussi, pendant les trois jours qui suivirent, je n'osai pas mettre le +nez hors de chez moi. A chaque coup de sonnette je tressaillais et je me +disais: «C'est la duchesse ou un de ses amis...» + +«Ce n'étaient jamais que des ennuyeux, des désœuvrés, des +emprunteurs. + +«Mes révélations avaient-elles donc manqué leur but et laissé à la +duchesse de Maillefert sa confiance en Combelaine? Ce n'est pas là ce +que je redoutais. Ce que je craignais, c'était que ma lettre n'eût été +interceptée. + +«Il est fin, Victor. Faisant la cour à une jeune fille d'une grande +famille, il était impossible qu'il n'eût pas établi comme un filet +autour de l'hôtel de Maillefert, pour que rien n'y parvînt sans sa +permission. J'aurais mis la main au feu qu'il avait acheté le concierge, +les valets et les femmes de chambre... + +«J'étais en train de chercher le moyen de passer à travers les mailles +de ce filet, lorsque le gros père Coutanceau m'arriva. + +«--Je suis crevé, me dit-il; voilà cinq jours que je cours comme un chat +maigre, faisant de la police à votre intention... + +«--Avez-vous découvert quelque chose au moins? demandai-je. + +«--Eh!... eh!... j'ai appris de drôles de choses... + +«--Parlez, lui dis-je. + +«Vous avez, sans doute, monsieur Delorge, entendu dire beaucoup de mal +de M. Coutanceau. On prétend que c'est un ci, que c'est un l'autre, un +usurier sans pitié, un monteur de banques véreuses, un filou qui a pris +les millions qu'il possède, sou à sou, dans la poche du pauvre monde... +C'est fort possible. Ce qui est sûr, c'est qu'il est encore le meilleur +de la bande, point rancunier, n'ayant jamais fait de mal inutilement, et +toujours prêt à rendre un service, quand il le peut sans qu'il lui en +coûte rien. + +«--Tout d'abord, commença-t-il, vous aviez été bien renseignée; votre +infidèle se marie... + +«--C'est décidé? + +«--Autant que si le maire y avait passé. + +«--Pardon!... Il manque encore quelque chose: mon consentement, à moi +Flora Misri. Si j'allais ne pas l'accorder... + +«--On s'en passerait, ma chère amie. + +«--Croyez-vous? Croyez-vous que si je fais savoir à Mme de Maillefert +ce qu'est exactement le comte de Combelaine, elle l'acceptera pour +gendre?... + +«--Parfaitement. + +«--Parce qu'elle n'ajoutera pas foi à mes dénonciations, pensez-vous? +Mais j'ai des preuves à l'appui de mes dires, mon cher Coutanceau, des +preuves irrécusables, matérielles, que j'amasse depuis plus de quinze +ans et que je garde plus précieusement que mes titres de rentes. J'ai +des papiers et des lettres à envoyer Combelaine au bagne ou à la place +de la Roquette, à mon choix. + +«Le père Coutanceau haussait les épaules. + +«--Envoyez-l'y donc, me dit-il, car c'est le seul et unique moyen que je +vous voie d'empêcher son mariage... + +«--Oh! + +«--C'est comme cela. Je n'ose pas dire que les Maillefert et votre +Combelaine se valent, mais ils sont d'accord, ils s'entendent... + +«--Vous êtes sûr de ce que vous dites, papa? + +«--Sûr?... Vous comprenez, ma belle enfant, que je ne voudrais pas +parier ma tête, mais je parierais bien cinq cents louis... Voulez-vous +parier cinq cents louis?... C'est de M. Philippe de Maillefert lui-même +que me vient ma certitude. Vous me direz que je le connais à peine; +c'est vrai, je ne lui ai pas parlé quatre fois en ma vie. Mais je +connais très bien une demoiselle des Délassements qui lui coûte les yeux +de la tête, et à laquelle il ne cesse de promettre, depuis un mois, un +huit-ressorts et des chevaux pour le lendemain du jour où sa sœur, +Mlle de Maillefert, sera comtesse de Combelaine. Est-ce un fait, +cela? Ce qui n'est pas moins positif, c'est qu'à tous ses créanciers il +répond invariablement qu'il les payera quand sa sœur sera mariée. Que +conclure de là? Que l'illustre famille de Maillefert, au lieu de se +ruiner pour doter sa fille, attend une fortune de son gendre. + +«Ce me semblait un conte de l'autre monde, que me débitait là le papa +Coutanceau, tellement que, persuadée qu'il se moquait de moi: + +«--Combelaine enrichir quelqu'un! m'écriai-je. Et c'est à moi que vous +dites cela! Combelaine!... Mais il lui faudrait dix mille francs pour +sauver sa tête, qu'à moins de me voler, il ne saurait où les prendre... + +«Là-dessus, le père Coutanceau se leva en sifflant, ce qui est un de ses +tics, et allant s'adosser à la cheminée: + +«--Eh bien! ma fille, me dit-il, je suis certain, moi, que votre +Combelaine a un compte ouvert chez Verdale. Pas plus tard qu'avant-hier, +j'ai vu le caissier lui verser trente-cinq mille francs sur un simple +reçu. + +«Jamais aussi énergiquement qu'en ce moment, Raymond n'avait fait appel +à toutes les facultés de son intelligence. + +«Il s'agissait de profiter de cette chance inespérée de salut qui +semblait s'offrir à lui. Il s'agissait, parmi tous les fils de cette +intrigue embrouillée, de choisir le bon, celui qui pouvait conduire à la +vérité. + +«Aussi perdait-il toute conscience du temps et de l'heure, et de la +singularité de sa situation... + +«Dieu sait pourtant si les allures et les mouvements du coupé étaient +étranges. + +«Mme Misri non plus ne remarquait rien. + +«--De tout autre que du père Coutanceau, poursuivait-elle, je me serais +défiée. Mais lui!... Je savais qu'il exécrait Combelaine, Maumussy, +Verdale, la princesse d'Eljonsen, enfin toute la séquelle. Dame! vous +savez, au moment du coup d'État, Coutanceau ne s'est pas fait tirer +l'oreille pour avancer de l'argent. Tout ce qu'il possédait il l'a +prêté. A ce point qu'on l'avait surnommé «l'usurier du 2 Décembre.» Eh +bien! ce surnom était injuste. En fait d'intérêts, il n'avait stipulé ni +cinquante, ni vingt, ni même dix du cent. Il n'avait rien demandé qu'une +grande situation, en cas de succès, une de ces situations qui donnent +des honneurs. On la lui avait promise. On lui avait juré qu'il serait +député, gouverneur de la Banque, ministre, que sais-je!... Le moment de +tenir venu, Coutanceau fut déclaré ridiculement prétentieux. On trouva +qu'il était bien vieux, que son éducation était insuffisante, qu'il +manquait de prestige, on eut l'air de découvrir qu'il avait eu des +malheurs à la correctionnelle... Je me rappelle de quel ton il criait +aux autres: «Vous dites que je suis véreux, eh bien! et vous, donc!...» +Si bien qu'il n'eut pas la place, ce dont il enrage encore tellement que +je lui ai entendu dire vingt fois que, pour démolir l'Empire, il +donnerait le triple de ce qu'il a prêté pour aider à le fonder. + +[Illustration: Il ne remarquait pas un homme d'apparence suspecte.] + +«Par là, monsieur Delorge, vous pouvez comprendre que j'étais bien sûre +que du moment où il s'agissait de nuire à Combelaine, je pouvais +compter absolument sur Coutanceau. + +«Ayant donc réfléchi un moment: + +«--Voyons, gros père, lui dis-je, assez de rébus comme ça, vous devez +bien voir que je suis sur le gril. + +«--Connu! ma petite, me répondit-il. Quand j'aurai mis le bout de votre +joli doigt dans le pot au roses, vite vous irez le montrer à ce cher +Victor, lequel viendra faire du tapage chez moi et me mettra aux +trousses ce drôle de Verdale, qui ne m'a jamais pardonné la bêtise que +j'ai faite de l'enrichir. + +«--Moi, vous dénoncer à Combelaine? à un misérable, qui me vole et me +bafoue, que je méprise, que je hais?... + +«Il éclata de rire, le vieux malin, et me regardant: + +«--En ce cas, fit-il, je regrette bien de ne rien savoir de positif. + +«Furieuse, je crois que j'allais le battre, quand se reprenant: + +«--Seulement, ajouta-t-il, à force de fureter, de regarder, d'écouter, +de questionner l'un et l'autre, j'ai fini par apprendre une petite +histoire. Attention. + +«Il y avait une fois, il y a trois ou quatre mois, en Anjou, une jeune +demoiselle bien naïve, bien honnête, bien sage, qui vivait toute seule, +au fond d'un grand vieux château. Elle s'appelait Simone. + +«Riche, cette demoiselle l'était autant que le défunt marquis de +Carabas. Toute la contrée lui appartenait. Ses propriétés étaient +évaluées huit ou dix millions, et elle les surveillait et les faisait +valoir elle-même, ni plus ni moins qu'un bon vieux propriétaire. + +«Ce n'était pas l'affaire de sa maman ni de monsieur son frère, +lesquels, ayant depuis longtemps avalé leur saint-frusquin, grillaient +de croquer celui de la pauvre demoiselle. + +«Ils avaient bien essayé de tous les moyens pour la déposséder, mais +elle avait tenu bon, et ils enrageaient, tirant le diable par la queue, +quand une idée leur vint. + +«C'était de marier Mlle Simone--de gré ou de force--à un homme qui +s'engagerait à partager avec eux le gâteau, c'est-à-dire la dot. + +«Pour ce, ils cherchaient un gaillard aimable et peu scrupuleux, lorsque +Mme la duchesse de Maumussy leur offrit le comte de Combelaine... + +«Ils étaient faits pour se comprendre. + +«Sur un mot de la duchesse, votre Victor partit pour l'Anjou en +compagnie de Maumussy et du baron Verdale. + +«Il vit les Maillefert, on s'expliqua et en trois jours tout fut +entendu, convenu, conclu. On échangea les paroles comme il convient +entre gentilshommes. On prit aussi des sûretés et on se procura de +l'argent, grâce à l'honorable M. Verdale, lequel, pour rentrer dans les +fonds que lui doit Combelaine, s'est constitué le banquier de +l'association. Restait à obtenir le consentement de la jeune fille. Ce +n'était pas aisé. Elle avait un amoureux, et elle y tenait encore plus +qu'à ses propriétés. Ce fut la duchesse de Maumussy qui imagina un +expédient. J'ignore comment elle s'y prit, ce qu'elle dit ou fit; ce +qu'il y a de sûr, c'est qu'à la fin de l'année, Mlle Simone quitta +son vieux château et vint s'installer rue de Grenelle, chez sa mère. Si +bien qu'aujourd'hui tout est arrangé, elle a donné son consentement... + +Cent questions, d'une importance décisive, se pressaient sur les lèvres +de Raymond. Mme Misri ne souffrit pas qu'il en formulât une seule. + +--Ah! attendez que j'aie fini, interrompit-elle d'une voix rauque, +attendez!... + +C'est qu'à remuer tous ces souvenirs irritants, ses nerfs +s'exaspéraient. La colère chassait à flots le sang à sa gorge. + +--Le père Coutanceau, reprit-elle, avait vidé son sac du premier coup. +Une heure durant, je le tournai et retournai comme un gant, je ne lui +arrachai pas un détail de plus. + +«Je lui fis jurer de veiller au grain et d'accourir dès qu'il +apprendrait quelque chose de neuf, et je le congédiai. + +«J'avais hâte d'être seule, pour ne me plus contraindre, pour rager à +l'aise, pour trépigner, crier et casser tout ce que j'avais sous la +main. + +«C'est que, voyez-vous, si j'ai mon amour-propre tout comme une autre, +je me connais, moi, et je ne me monte pas le coup. Moi, Flora Misri, née +Cochard, ancienne figurante des Délass, âgée de trente-cinq ans, sans +compter les mois de nourrice, pouvais-je lutter avec une jeune fille de +vingt ans, sage, jolie, et noble comme une reine!... + +«Si elle eût été dans la misère, seulement!... Mais elle était riche, si +riche, que moi, avec mes deux millions, je me faisais l'effet d'une +pauvresse. Donc, c'était clair comme le soleil en plein midi, j'étais +une fois de plus trahie, filoutée, lâchée... + +«--Oui, pensai-je, à moins d'un de ces coups qui relèvent une partie... + +«Je reconnaissais que tout espoir était perdu, et perdu sans retour, du +côté des Maillefert, et que je n'avais plus à compter que sur moi seule. +Je sentais aussi que le temps pressait, et que, si je m'amusais aux +bagatelles de la porte, je trouverais la pièce jouée, un beau matin. + +«Montée comme je l'étais, je me décidai sur-le-champ à jouer mon va-tout +et à attaquer directement Combelaine... + +«Le soir même, il arriva chez moi, sur les dix heures, fumant son +cigare, comme d'ordinaire, souriant et insolent comme toujours. J'avais +préparé dans ma tête ce que je lui dirais, mais sa vue me fit oublier +mes belles phrases; la colère m'emporta, et sans le laisser seulement me +souhaiter le bonsoir, lui sautant à la gorge: + +«--Lâche, m'écriai-je, misérable brigand! Ose donc me dire encore que tu +ne te maries pas!... + +«Si vous croyez qu'il fut décontenancé, qu'il essaya de nier, c'est que +vous ne le connaissez guère. Il se dégagea, et froidement: + +«--Justement, me dit-il, je venais t'annoncer mon mariage... + +«Il me poussait à bout, j'éclatai. + +«--Eh bien! m'écriai-je, ce mariage n'aura pas lieu! + +«--Parce que?... + +«--Parce que moi, Flora, je ne le veux pas!... + +«La voix de Mme Misri atteignit un tel diapason, que le cocher +certainement l'entendait, et que par moments Raymond le voyait se +pencher vers les glaces de devant, partagé qu'il était entre l'attention +à donner à son cheval et la curiosité de savoir ce qui se passait dans +le coupé. + +«--Depuis vingt ans, poursuivit-elle, que notre existence est commune, +nous n'en étions pas, Victor et moi, à notre première dispute. Et vous +ne savez pas, monsieur Delorge, ce que peut être une dispute entre un +homme tel que lui et une femme comme moi. + +«Mais jamais la situation n'avait été tendue comme ce soir-là. + +«--Ah! tu ne veux pas que j'épouse Mlle Simone, fit-il. + +«--Non. + +«--Et pourquoi, s'il te plaît? + +«--Parce que, répondis-je, tu es à moi. Parce que j'ai payé de ma +jeunesse le droit d'être ta femme. Parce que j'ai ta parole et que je +t'ai donné des arrhes; que notre mariage est annoncé partout; que je +suis lasse d'être dupe et que je ne veux pas être ridicule; enfin, parce +que je ne supporterais pas de te voir à une autre... + +«Monsieur ricanait. + +«--Serais-tu donc jalouse? fit-il. + +«--Pourquoi pas!... + +«Là-dessus, son visage changea brusquement, et de dur et menaçant qu'il +était, il devint doux et bon comme à nos meilleurs moments. + +«--Eh bien! là, vrai, tu as tort d'être jalouse. Voyons, franchement, +puis-je te préférer, à toi, qui es le sourire de ma vie, à toi si gaie, +si facile, si dévouée, cette vierge larmoyante qui a nom Simone de +Maillefert!... Est-ce qu'elle me comprendrait? est-ce que nous parlons +seulement la même langue! Le mariage est un sacrifice à mes projets +d'avenir, à mon ambition, à notre bonheur... Nous vieillissons, ma +pauvre Flora, il nous faut une fin digne de nous. Je rencontre des +millions qui ne demandent qu'à entrer dans ma poche: faut-il que je les +repousse! Tu ne le voudrais pas. Tu es trop forte pour avoir des +scrupules de sentiment. Ah! si on pouvait avoir l'argent sans la femme! +Mais ce n'est pas l'usage. Pour palper la dot, il faut épouser. Avalons +donc cette pilule amère. Flora Misri, jalouse! c'est de la folie. Tu ne +la connais pas cette pauvre Simone de Maillefert. Combien crois-tu +qu'elle ait encore à vivre? Avant la fin de l'année je serai libre, et +j'aurai gagné, à aliéner six mois ma liberté, une fortune énorme, de +grandes alliances, un regain de considération que mes fredaines rendent +nécessaire, et le titre de duc. Alors je reviendrai, et ce ne sera plus +le titre de comtesse, mais celui de duchesse que je mettrai dans ta +corbeille. Alors, en unissant nos deux fortunes, nous aurons une des +maisons les plus considérables de Paris et tout le monde à nos pieds... +Oui, tu as raison, je suis à toi, mais quand il y va d'un si grand +intérêt, tu peux bien me prêter pour quelques semaines à une pauvre +fille qui se passe une fantaisie de malade... + +«Voilà, monsieur Delorge, ce que me dit Victor, non comme je vous le +rapporte, mais longuement, doucement, avec toutes sortes de caresses +dans la voix et de tendresse dans les yeux. + +«--A tout cela, dis-je, quatre mots de réponse suffisent: +Je-ne-veux-pas!... + +«Il parut surpris. + +«--Voyons, voyons, fit-il d'un ton dédaigneux, je ne suis pourtant pas, +que je sache, votre propriété, la belle!... + +«--Si! m'écriai-je. + +«Et hors de moi, je me mis à lui reprocher, avec des torrents d'injures +et d'insultes, sa vie tout entière, tout ce que je savais de ses hontes, +toutes les infamies dont j'avais été la complice volontaire ou forcée... + +«Et quand j'eus fini: + +«--Alors, ricana-t-il, c'est ta note que tu me présentes? + +«--Oui, et je prétends être payée. + +«Il haussa les épaules, et sentant grandir son irritation: + +«--Tiens, me dit-il, brisons... Ce n'est pas un caprice absurde qui me +fera revenir sur ma détermination. + +«Mais moi j'avais décidé que j'irais jusqu'au bout. + +«--Prends garde, Victor, dis-je. + +«Il tressaillit. + +«--Que veux-tu dire? fit-il. + +«--Rien, sinon que je ne me laisserai pas bafouer sans essayer une +revanche. Tu oublies quelque chose... + +«--Quoi? + +«Je me rapprochai de la cheminée pour être à portée de mon cordon de +sonnette, et le regardant bien dans le blanc des yeux, je dis: + +«--Et les papiers!... + +«Son visage positivement se décomposa, et c'est cependant d'un ton calme +qu'il répondit: + +«--Quels papiers?... + +«J'allais jouer ma dernière carte. + +«--Tu le sais aussi bien que moi, répondis-je. Un homme comme toi qui, +depuis vingt ans, se mêle à toutes les intrigues et se salit à tous les +tripotages, est bien forcé de garder par devers lui des tas de +paperasses qui le compromettent terriblement, c'est vrai, mais qui à un +moment donné, aussi, peuvent être des armes. Toi qui es prudent, et qui +connais tes amis de la rue de Jérusalem, tu n'as jamais rien conservé +chez toi. On pouvait, en ton absence, fouiller ta maison, comme on a +fouillé celle du père Coutanceau, quand on lui a si subtilement enlevé +les pièces dont il menaçait de se servir. C'est à moi que tu confiais +tout ce que tu jugeais dangereux. Tu me disais: «Tiens, serre, ce n'est +rien, mais j'y tiens.» Moi je serrais fidèlement; seulement, comme +j'aime à connaître la valeur de ce que je garde, j'examinais. Je ne suis +qu'une bête, mais je sais lire. J'ai lu... cela te suffit-il? + +«Il se contenait encore, mais à peine, oh! à grand'peine. + +«--Et si je te demandais de me rendre ces papiers? interrogea-t-il. + +«--Je te répondrais, dis-je, que je ne les rendrai qu'à mon mari. + +«--De sorte que si j'épouse Mlle Simone... + +«--Je les utiliserai... + +«--Toi! + +«Cette fois, bien ostensiblement, je pris le cordon de la sonnette. + +«--Oui, moi, répondis-je. Et si tu veux savoir ce que j'en ferai, je +vais te le dire. Je commencerai par les trier et les classer. +J'adresserai les uns au procureur impérial; les autres à n'importe quel +député de l'opposition; d'autres encore à l'empereur lui-même. Il y en a +que je donnerai à ma sœur, Mme Cornevin, qui les remettra à Mme +Delorge, la veuve du général. Quant à ceux que tu m'as confiés +dernièrement, et qui viennent de Berlin, j'aviserai. + +«Ah! je croyais bien qu'il allait se jeter sur moi, et essayer de +m'étrangler... + +«Eh bien! non... + +«Posément, il reprit son chapeau, et ouvrant la porte: + +«--Vous devez comprendre, prononça-t-il, que de ma vie je ne vous +reverrai. Ce que j'ai dit sera... Vous croyez pouvoir me perdre? +Essayez... Et il sortit. + +Arrivée à ce paroxysme où la colère ne trouve plus d'expression, Mme +Flora Misri riait d'un rire nerveux et strident qui, en ce moment, +semblait sinistre, et eût presque fait douter de sa raison. + +Se penchant vers Raymond, jusqu'à lui effleurer le visage de son +haleine: + +--Eh bien! interrogea-t-elle, qu'est-ce que vous dites de cela?... + +Raymond ne répondit pas. Il était ébloui des perspectives que lui +ouvrait le ressentiment de cette femme, et haletant d'espérance et de +crainte, il tremblait, par un mot imprudent, de la rappeler à la +prudence ou de déranger le cours de ses idées. + +--Vous êtes stupéfait du toupet de Victor, reprit-elle. Que serait-ce +donc si vous connaissiez les papiers que j'ai en ma possession, si vous +saviez où ils le mèneront si je les livre!... + +«A la réflexion, cependant, je m'expliquai sa conduite. + +«C'est qu'il me connaît, voyez-vous, c'est qu'il me sait, avec lui, +faible comme une enfant, lâche autant que le chien qu'on bat et qui +revient en rampant lécher la main qui l'a battu. + +«J'ai tant de fois tenté inutilement de briser ma chaîne, de m'enfuir, +de me reconquérir!... Tant de fois je l'ai menacé de me venger, et +terriblement, de tout ce qu'il m'a fait endurer!... + +«--Ce sera cette fois comme les autres... devait-il penser en sortant de +chez moi. Flora est bien trop bête pour faire ce qu'elle dit... + +«Il est vrai que, de mon côté, je pensais: + +«--Chante, mon bonhomme, chante bien haut, redresse la crête, fais le +fier... Avant la fin de la semaine, ne voyant pas venir de lettre de +moi, tu commenceras à avoir la puce à l'oreille... + +«Ne pas donner signe de vie, je le pouvais sans danger, certaine que +Victor ne passerait pas outre sans une dernière explication. Alors, s'il +s'obstinait, il serait temps d'agir. + +«Cependant, pour n'être pas prise sans vert, il m'importait d'être +informée jour par jour des faits et gestes de Combelaine. J'envoyai +chercher Léonard. + +«Je lui trouvai l'air fort abattu. + +«--Je conçois que vous vous fassiez de la bile, me dit-il, nous sommes +volés, le patron épousera Mlle de Maillefert. + +«--Comment! à nous deux, et avec les armes que nous avons!... + +«--Nous n'empêcherons rien. Si l'affaire eût pu être rompue, elle l'eût +été, entendez-vous, par les Maillefert. + +«--Des gens qui s'entendent avec lui... + +«--Qui s'entendaient, c'est possible; qui sont brouillés, c'est sûr. Ils +se voient, ils se visitent, ils sortent ensemble, mais ils se haïssent. +Allez, je sais ce que je dis. Pas plus tard qu'avant-hier, voilà M. +Philippe de Maillefert qui tombe chez nous, demandant à parler à +monsieur, sur-le-champ. Comme de juste, je vais prévenir monsieur, qui +me répond: «Que le diable emporte l'imbécile!... Enfin, qu'il entre.» Je +le fais entrer, je me retire. Seulement, j'avais flairé quelque chose. +Je restai l'oreille collée contre la porte. Mes deux individus étaient à +peine seuls, que voilà une discussion qui commence, oh! mais une +discussion si abominable, que deux chiffonniers n'en auraient pas une +pire. M. Philippe réclamait à monsieur de l'argent qu'il l'accusait de +lui avoir volé, de très grosses sommes et aussi des billets, et à tout +moment, monsieur répétait: «Tant pis pour vous! Chacun pour soi! +Adressez-vous aux tribunaux...» + +«Vous devez le comprendre, monsieur Delorge, je tombais de mon haut... + +«--Ce que vous me contez là est invraisemblable, dis-je à Léonard... + +«--C'est cependant vrai. + +«--Et le mariage n'est pas rompu? + +«--Il tient plus que jamais... + +«--C'est absurde!... + +«Léonard haussa les épaules. + +«--C'est-à-dire, me répondit-il, que cela me surpasse. Il faut qu'il y +ait là-dessous quelque diablerie du patron, que nous ne soupçonnons pas. +Laquelle?... Je me suis donné la migraine à force de chercher, et j'ai +fini par jeter ma langue aux chiens. + +«De plus en plus, la situation se compliquait, si bien que j'en arrivais +à ne savoir plus que penser ni que croire, et que malgré toutes les +raisons que j'avais de me lier à Léonard, je l'observais en dessous, +essayant de reconnaître si, acheté par Victor, il ne se moquait pas de +moi. + +«--Peut-être, demandai-je, Mlle de Maillefert aime-t-elle +quelqu'un?... + +«--Parbleu! répondit Léonard. + +«Et alors, monsieur Delorge, il me raconta que celui que cette pauvre +jeune fille aimait, c'était vous, que tout le monde le savait bien, +qu'elle l'avait d'ailleurs avoué hautement, et que même vous deviez +l'épouser, lorsque Victor était survenu, protégé par Mme de Maumussy. + +«J'étais toute saisie de cette fatalité, moi, qui me rappelais la mort +de votre père, et je me disais: + +«--Eh bien?... en voilà un qui ne doit pas être le cousin de Combelaine. + +Mme Misri supposait-elle qu'il était besoin d'attiser la haine de +Raymond avant de lui offrir un sûr moyen de se venger? + +Et dans le fait, pourquoi non? + +Elle ignorait ses tortures et sa résolution désespérée lorsqu'elle +l'avait invité à prendre place dans son coupé. + +Et depuis ce moment, il était resté impénétrable, devenant de plus en +plus froid et réservé, à mesure qu'elle s'enivrait de sa colère. + +C'est qu'il était une considération qui lui commandait le sang-froid qui +observe, prévoit et calcule: + +Autant il avait foi en la sincérité actuelle de Mme Misri, autant, +pour l'avenir, il se défiait d'elle. + +Sans être un grand grec en matière de passion, il était trop intelligent +pour ne pas comprendre qu'en dépit de ses serments de haine et de +vengeance, Mme Misri, plus que jamais, aimait--si ce n'est pas +profaner ce mot sacré--le comte de Combelaine. + +Elle était en pleine révolte; mais que fallait-il pour qu'elle reprît sa +chaîne et qu'elle revînt à ses habitudes d'aveugle soumission? Une +visite de Combelaine évidemment, un mot, un regard... + +Donc, il fallait profiter de l'occasion pour en tirer tout ce qu'elle +savait encore, pour lui arracher surtout les papiers qu'elle +possédait... + +Après un moment de silence: + +--Et ensuite? interrogea-t-il. + +--A cela, monsieur Delorge, reprit Mme Misri, se bornaient les +renseignements de M. Léonard. Il fut convenu que nous resterions alliés, +poursuivant le même but, moi ouvertement, lui en secret. + +«Et j'attendis les événements, tenue au courant tous les jours, tantôt +par le père Coutanceau, plus animé que moi, certainement, contre +Combelaine, tantôt par Léonard. + +[Illustration:--Dites à mon cocher de rentrer par les Champs-Élysées et +montez près de moi.] + +«Selon Coutanceau, tout espoir était définitivement perdu, et j'avais +tort de ne pas utiliser immédiatement mes armes. + +«Selon Léonard, au contraire, je devais patienter, parce que, me +disait-il, M. de Maillefert et Victor, de plus en plus irrités, ne +pouvaient manquer, au premier jour, de vider leur querelle sur le +terrain. + +«Malheureusement, c'est à Coutanceau que tout semblait donner raison. + +«Le mariage de Combelaine et de Mlle de Maillefert était annoncé de +divers côtés, et tout en le trouvant inouï, incompréhensible, absurde, +on le considérait comme certain. + +«En cette extrémité, je songeai à agir sur Combelaine par ses anciens +amis. + +«Parmi les papiers, il s'en trouvait qui compromettaient terriblement +plusieurs personnages haut placés, et entre autres, et plus que tous les +autres, le duc de Maumussy. + +«C'est donc à lui que je m'adressai d'abord. + +«Après lui avoir exposé la situation, qu'il devait d'ailleurs connaître +aussi bien sinon mieux que moi, je lui écrivais carrément: + +«Il m'est impossible de frapper Victor sans vous atteindre vous-même, je +le regrette, mais c'est ainsi. Usez de votre influence sur lui pour le +déterminer, non pas à m'épouser, je n'exige pas tant, mais à rompre un +mariage que je suis résolue à empêcher à n'importe quel prix.» + +«Je m'attendais a voir arriver Maumussy, tout courant. Je comptais, à +tout le moins, sur une réponse immédiate... Rien. + +«Furieuse, j'écrivis successivement la même chose au baron Verdale et à +la princesse d'Eljonsen... Rien toujours. + +«On riait de ma colère, on se moquait de mes menaces: c'était si clair +que j'aurais douté de la valeur des pièces que j'avais entre les mains, +sans le père Coutanceau, qui les avait examinées, et qui même avait +profité de la circonstance pour s'emparer de tout ce qui le concernait. + +«Ce silence, prétendait-il, était inouï, inexplicable, et très +certainement cachait quelque embûche. + +«--Défiez-vous, me répétait-il sans cesse, prenez garde!... + +«Et moi, qui, mieux que lui, sais ce dont Victor est capable, je +frémissais et j'étais travaillée de si affreuses terreurs, qu'il me +semblait trouver un goût étrange à tout ce que je mangeais, que le jour +j'osais à peine sortir, et que la nuit je me barricadais dans ma chambre +comme dans une forteresse. + +«Ah! ces papiers maudits!... Vingt fois je les ai mis sous enveloppe +pour les adresser à qui de droit, vingt fois j'ai eu horreur de ce que +j'allais faire, et je les ai resserrés en me disant: + +«--Je ne peux pas, décidément je ne peux pas... + +Alors, monsieur Delorge, alors, lâche et indigne créature que je suis, +pauvre bête, misérable dupe, savez-vous ce que je fis? + +«J'écrivis à Victor pour lui demander une entrevue, lui disant que notre +brouille venait d'un malentendu qu'une explication dissiperait. + +Si Mme Flora Misri pensait surprendre Raymond, elle se trompait. + +Cette défaillance, il l'avait devinée, prévue, et il n'avait qu'à +s'applaudir de sa pénétration et de sa réserve. + +--Oui, voilà ce que je fis, continua-t-elle, et, allégée de mes +angoisses et de mes luttes intérieures, pleine d'espoir, j'attendis. + +«Oh!... je n'eus pas à attendre longtemps! Le soir même, Victor me +retournait ma lettre avec ces mots au crayon rouge, en travers: + +«Assez!... ou je serai forcé de prier le préfet de police de me délivrer +d'obsessions et de menaces également ridicules.» + +«Il me menaçait de la police, lui!... Quelle amère dérision!... + +«--Et j'hésiterais encore, m'écriai-je, à le perdre lorsque je le +puis!... + +«Eh bien! oui, j'hésitai encore. + +«--Il faut, me dis-je, que je le voie, que je lui parle, qu'il +m'entende... C'est une dernière chance de salut que je lui offre: s'il +la dédaigne, c'est fini, j'agis... + +«Et voilà pourquoi, monsieur Delorge, vous m'avez vue, ce soir, à la +grille du comte de Combelaine, mendiant la faveur d'un entretien. + +«Et vous avez entendu!... Il me ferme sa porte, le misérable qui me doit +tout, que j'ai disputé jadis à cette police dont il me menace +aujourd'hui, qui a vécu de moi, des hontes qu'il me reproche, qui m'a +volée, pillée, ruinée, qui me doit jusqu'à l'argent qu'il donne à ses +valets par lesquels il me fait insulter. + +«Et Léonard qui n'est plus là. + +«Comment, tout à coup, sans me prévenir, a-t-il quitté Combelaine qu'il +sert depuis tant d'années, et qui lui doit, il me le disait encore +avant-hier, une vingtaine de mille francs? + +«Qu'est-ce que cet Anglais, qui lui donne, à ce qu'on prétend, des gages +fabuleux?... + +Durant dix secondes, Mme Misri reprit haleine, puis tout à coup, et +avec une violence convulsive: + +--Voilà ce que je me disais, monsieur Delorge, poursuivit-elle, pendant +qu'on me refusait la porte. La mesure était comble, cette fois, et je me +demandais comment frapper sur-le-champ le misérable, lorsque je vous ai +aperçu et reconnu. + +«Et maintenant que je vous ai tout raconté, je vous dis: + +«--Je ne suis qu'une femme, je ne saurais peut-être pas me servir des +armes mortelles que j'ai entre les mains; voulez-vous que je vous les +confie? Voulez-vous me venger en vous vengeant vous-même? Êtes-vous prêt +à me jurer que vous frapperez impitoyablement Combelaine, que vous +l'écraserez!... + +Jamais occasion si décisive ne s'était offerte à Raymond, et il n'avait +pas trop de toute sa volonté pour garder son calme. + +--Ainsi, vous me donnerez ces papiers qui sont en votre pouvoir? +demanda-t-il. + +--Je vous les donnerai. + +--Quand? + +Si imperceptible que fût l'indécision de Mme Misri, elle n'échappa +pas à Raymond. + +--Demain, répondit-elle, dans la matinée... + +--Pourquoi pas ce soir?... + +--Ce soir!... + +--Oui, tout de suite. Dites à votre cocher de rentrer, je monte à votre +appartement, vous me remettez ces papiers, je passe la nuit à les +examiner et à voir quel parti on peut en tirer, et dès demain j'ouvre le +feu... + +Une brusque secousse lui coupa la parole. + +Le coupé venait de s'arrêter court au milieu de l'avenue d'Eylau. + +Le cocher, comme la première fois, rabattit sans façon la glace, et d'un +accent inquiet: + +--Madame! appela-t-il, madame! + +Assurément, elle était à mille lieues de la situation présente, et il +lui fallut un instant pour s'en rendre compte. Alors, elle crut que son +cocher allait de nouveau se permettre des observations sur la longueur +de la promenade. + +--Qu'est-ce que ces façons! répondit-elle. Ne vous ai-je pas dit de +marcher?... + +Elle voulait relever la glace, le cocher l'en empêcha. + +--C'est bien, je vais marcher, fit-il, mais avant je dois dire à madame +que nous sommes suivis... + +Elle tressauta, et, par un mouvement instinctif, se rapprochant de +Raymond: + +--C'est impossible!... s'écria-t-elle. + +--Oh! j'en suis sûr comme de mon existence, insista le cocher. Monsieur +et madame n'ont donc pas remarqué les drôles de détours que je leur ai +fait faire, et la singulière façon dont je les menais? C'est que je +voulais m'assurer de la chose. J'ai commencé à m'en défier dès les +Champs-Élysées. Voyant une voiture qui allait du même train que moi, +toujours tournant à la même distance, tournant à droite quand j'allais à +droite et à gauche quand je tournais à gauche, je me suis dit: «Bien +certainement on épie madame.» Alors, je me suis mis à circuler au +hasard, de ci et de là, tantôt au pas, tantôt au galop, la voiture ne me +lâchait toujours pas, et maintenant que je suis arrêté, elle est arrêtée +en arrière à cent pas. + +Trop profonde était l'obscurité pour que le cocher, du haut de son siège +surtout, pût juger de l'impression que produisait son rapport. + +Pendant qu'il parlait, Mme Misri, plus tremblante que la feuille, +s'était peu à peu blottie tout contre Raymond. + +--Vous entendez? bégaya-t-elle. + +--Parfaitement. + +--C'est Combelaine qui nous suit, reprit-elle. + +--Combelaine ou un autre... + +--Non, ce ne peut être que lui. Je sais ses façons, voyez-vous, et +combien il est traître. Pendant que je parlementais avec son domestique, +il était au guet derrière ses persiennes. Il nous a vus causer et monter +ensemble dans mon coupé. Il a demandé qui était cet homme à qui je +parlais, on le lui a dit, et aussitôt, sautant en voiture, il s'est +lancé sur nos traces... + +Raymond sentait la victoire lui échapper, une victoire sûre, décisive, +et dont il avait déjà, au dedans de lui-même, escompté la joie. + +Car il n'avait pas besoin d'y voir clair pour reconnaître que Mme +Flora retombait invinciblement sous l'influence de Combelaine, qu'elle +était terrifiée de son audace, que le plus extrême anéantissement +succédait à son exaltation nerveuse. + +--Peut-être avez-vous raison, lui dit-il, mais que nous importe!... + +--Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas que si Combelaine nous a +épiés, il est trop fin pour n'avoir pas deviné ce qui s'est passé entre +nous! S'il nous a suivis, il sait, à cette heure, que je vous ai tout +dit, que je vous ai offert les papiers que j'ai en ma possession, que +nous avons signé un traité de vengeance... + +Il importait de prendre un parti, évidemment, mais il était bon aussi, +avant tout, de vérifier les assertions du cocher. Raymond n'y ajoutait +pas absolument foi, l'estimant fort capable d'avoir imaginé cette +histoire de poursuite pour déterminer Mme Misri à rentrer. + +Revenant donc à cet homme: + +--Et où est-elle, maintenant, demanda-t-il, cette voiture qui nous +«file» si obstinément? + +Le cocher se dressa sur son siège pour regarder. + +--Toujours au même endroit, répondit-il, près d'un café très éclairé. En +mettant l'œil au petit carreau du fond, monsieur peut l'apercevoir. + +Ainsi fit Raymond et, en effet, à une soixantaine de mètres, il +distingua les lanternes d'une voiture immobile. Mais qu'est-ce que cela +prouvait? + +--Mon brave, dit-il au cocher, il ne faut pas toujours se fier aux +apparences. Vous allez marcher, pendant que j'observerai, et faites +assez de tours et de détours pour lever tous mes doutes!... + +--Soit! répondit le cocher. + +Et il fouetta son cheval, qui partit au grand trot... + +--Eh bien!... demandait de temps à autre Mme Misri à Raymond. + +--Eh bien, le cocher ne s'était pas trompé. Voici la voiture suspecte +qui se met en marche à son tour... Elle tourne où a tourné la nôtre... +Elle se maintient toujours à une cinquantaine de mètres... + +Sûr de son fait, Raymond commanda au cocher d'arrêter. + +--Ma conviction, dit-il à Mme Misri, est qu'il n'y a que M. de +Combelaine pour nous épier ainsi... Cependant, il faut s'en assurer. + +--Que voulez-vous faire? + +--Je vais descendre et aller demander à la personne qui est dans cette +voiture de quel droit elle me suit... + +Déjà il ouvrait la portière; Mme Misri le retint. + +--Vous ne ferez pas cela! s'écria-t-elle, je ne veux pas rester seule, +j'ai peur... Ensuite, si c'est Victor qui est dans la voiture, +qu'arrivera-t-il?... + +Était-ce pour Raymond qu'elle craignait si fort, ou pour M. de +Combelaine? Il eût été hardi de prétendre le décider. + +Lui commençait à perdre son sang-froid. + +--Que voulez-vous alors? dit-il en jurant. Avez-vous une idée? + +--Oui. + +--Dites. + +--Voilà: mon cheval est fatigué, c'est vrai, mais il a beaucoup de sang, +c'est une bête de quatre mille francs, et en le poussant un peu, on +obtiendra tout ce qu'on voudra. Il faut le pousser, tout droit, toujours +tout droit, sur une grande route, l'autre voiture ne nous suivra pas une +lieue... + +--Et après?... + +--Après, nous reviendrons par un autre chemin, et je rentrerai chez moi, +ou j'irai coucher chez une de mes amies... + +Ce plan offrait à Raymond cet avantage de ne pas quitter Mme Misri; +et cette perspective de l'accompagner chez elle, et d'en obtenir les +papiers. + +--Oui, c'est une idée, fit-il. + +Et, s'adressant au cocher: + +--Il faut distancer cette voiture, reprit-il. Vous allez prendra +l'avenue de la Grande-Armée, puis l'avenue de Neuilly, et vous lancer à +fond de train sur la route de Saint-Germain. + +--C'est que le cheval est un peu fatigué... + +--Crevez-le, s'il le faut, interrompit Mme Misri... + +Le cocher haussait les épaules. + +--Drôle de fantaisie, grommela-t-il. + +Pourtant, il se mit à rouer de coups son cheval, qui partit dans la +direction indiquée. + +--Nos espions en seront pour leurs frais, dit Raymond. + +Mme Misri ne répondit pas. Il n'y avait plus à en douter, elle se +repentait amèrement de ce qu'elle avait fait, et certainement, elle eût +donné bonne chose pour reprendre les confidences échappées à sa colère. +Était-ce frayeur de Combelaine, ou regret d'avoir compromis cet homme +qui avait su faire d'elle sa chose? Il eût été malaisé de le dire. Les +relations de gens tels que Mme Misri et M. de Combelaine échappent à +l'analyse. La passion s'y complique de circonstances mystérieuses, +étranges, inavouables. Ce devient à la longue une association dont les +complices se trouvent liés par un lien de honte plus difficile à rompre +que ceux que nouent les conventions sociales. + +--Nous ne gagnons pas, murmurait-elle. + +Raymond regarda; c'était vrai. Les lanternes de l'ennemi brillaient +invariablement à la même distance. + +Les larmes venaient aux yeux de Mme Misri. + +--Maintenant, gémissait-elle, comme si elle eût répondu aux objections +de son esprit, maintenant je m'explique la sécurité et le silence de +Combelaine et de ses amis. Ils sont puissants, voyez-vous, très +puissants, ils ont des relations partout et à la préfecture de police +plus qu'ailleurs. Du jour où j'ai menacé de me servir des papiers, j'ai +été entourée d'espions. Ah! ils sont forts, les brigands. Voici que je +doute de tout. Qui sait si mes domestiques, mon cocher, ma femme de +chambre même, à qui je dis tout, ne sont pas payés pour me surveiller? +Et Léonard? Ne me trahissait-il pas? Coutanceau lui-même ne se +moquait-il pas de moi? + +Littéralement, elle s'arrachait les cheveux. + +--A cette heure, continuait-elle, je comprends l'obstination de Victor à +nous suivre; il sait que, si je vous remets les papiers, il est perdu, +et il ne veut pas que je vous les remette. Ah! folle que je suis, de +m'être attaquée à lui! Folle surtout de l'avoir prévenu! On ne menace +pas des hommes comme lui, on frappe d'abord... + +Ainsi, de plus en plus, Raymond sentait lui échapper cette nature de +fille, inconsistante et fantasque. Pourtant il ne perdait pas tout +espoir. + +Arrivé à la minute des résolutions suprêmes, il se jurait qu'il aurait +les papiers le soir même, lui fallût-il menacer Mme Misri, lui +fallût-il même recourir à la violence. + +Mais il fallait dépister la voiture maudite. + +--Arrêtez! cria-t-il au cocher. + +Il ouvrait la portière, il allait sauter à terre; Mme Misri le +retint. + +--Que voulez-vous encore?... + +--Voir si je ne saurai pas, mieux que votre cocher, pousser votre +cheval. + +Elle n'osa pas s'y opposer, et l'instant d'après, Raymond, installé sur +le siège, s'emparait des rênes. + +--Nous échapperons, soyez tranquille, cria-t-il à Mme Misri. + +C'est qu'il venait de changer son plan. Au lieu de suivre droit l'avenue +de Neuilly, il se jeta à gauche, dans l'avenue de Longchamp, qui +traverse en biais tout le bois de Boulogne. + +L'autre voiture en avait fait autant, mais il ne s'en inquiétait guère. +Habilement poussé et sur un terrain exceptionnellement favorable, le +cheval de Mme Misri filait avec une prestigieuse rapidité. + +--Une demi-heure de ce train, et la pauvre bête est fourbue! grommelait +le cocher. + +--Oui, mais dans une demi-heure nous serons loin... + +Et, ce disant, Raymond éteignait les lanternes du coupé en murmurant: + +--Voilà toujours qui va rendre la poursuite plus difficile! + +Il ne devait pas s'en tenir là. + +Parvenu à l'endroit où l'allée de la Reine-Marguerite croise l'allée de +Longchamp, brusquement, il tourna court dans une allée réservée aux +piétons et, en dépit de l'obscurité profonde, au risque de tout briser, +il maintint longtemps encore le cheval au galop. + +Il s'arrêta pourtant. Et alors, pendant près de cinq minutes, et prêt à +reprendre sa course, il prêta l'oreille et regarda dans toutes les +directions. + +Rien. On n'apercevait pas une lanterne de voiture, on ne percevait pas +le moindre bruit de roues. + +--Nous l'emportons donc!... s'écria Raymond, en sautant à terre pour +annoncer à Mme Misri cette heureuse nouvelle. + +Mais c'est en vain qu'il appela, en vain qu'il étendit les bras dans +l'intérieur... + +Le coupé était vide, Mme Misri avait disparu. + + + + +VIII + + +Stupéfait, furieux, Raymond refusait en quelque sorte d'admettre cette +disparition étrange, et c'est avec des imprécations de rage qu'au milieu +de l'obscurité profonde du bois il fouillait les alentours... + +Le cocher, lui, riait de tout son cœur. + +Et tout en bouchonnant avec un lambeau de laine son pauvre cheval, dont +les flancs haletaient: + +--Monsieur prend une peine bien inutile, dit-il, madame doit être loin, +si elle court toujours... + +--Loin!... Aurait-elle donc sauté à terre, pendant que nous étions +lancés à fond de train?... + +--Oh!... non. Madame n'est pas si imprudente que cela. Mais ici, tout à +l'heure, quand monsieur a arrêté le cheval pour écouter, j'ai entendu la +portière s'ouvrir et se refermer doucement, si bien que je me suis dit: +«Tiens, voilà madame qui brûle la politesse à ce monsieur...» + +Il poussait du bois vert aux environs, et la tentation de Raymond était +grande d'en caresser les épaules de ce cocher si perspicace. Mais à quoi +bon! + +--Soit, interrompit-il. Seulement, à cette heure et par cette nuit +noire, où peut être allée Mme Misri? + +--A Paris, donc, et par le plus court. Qui donc, sinon madame, +connaîtrait son bois de Boulogne, à toute heure de nuit et de jour, et +en toute saison... + +C'était une explication. + +--Puisqu'il en est ainsi, fit Raymond, rentrons. + +Le cocher ne se le fit pas répéter. En un tour de main, il eut rallumé +les lanternes, et tandis que Raymond remontait dans le coupé: + +--Où dois-je conduire monsieur? demanda-t-il. + +--Boulevard des Italiens, au coin de la chaussée d'Antin. + +La voiture partit, et c'est bercé par son mouvement monotone que Raymond +repassait dans son esprit les étranges événements de la soirée. + +Que d'émotions poignantes en quelques heures!... Avoir cru toucher au +but, l'avoir touché plutôt, puis tout à coup s'en voir éloigné plus que +jamais et sans doute pour toujours!... + +L'action de Mme Flora, d'ailleurs, l'irritait plus qu'elle ne le +surprenait. + +A ce trait de bassesse furtive, il reconnaissait la créature qu'il avait +tout d'abord devinée, et qui s'était dévoilée ensuite, la fille +accoutumée à trembler et à obéir, incapable de résister en face, +subissant la volonté du premier venu, mais toujours prête à se dérober +et à trahir. + +Où était-elle à cette heure? + +Chez elle, peut-être, occupée à réunir ces papiers, qu'elle offrait +naguère, pour les porter à Combelaine et obtenir ainsi son pardon. + +[Illustration: Il était venu coller son oreille à la serrure.] + +--Ah!... misérable fille! pensait Raymond. Créature sans intelligence et +sans cœur!... + +Encore bien qu'il eût été avec elle d'une réserve extrême, il lui avait +laissé voir que, s'il ignorait quelle honteuse intrigue livrait Mlle +de Maillefert au comte de Combelaine, il connaissait du moins +l'existence de cette intrigue, et qu'il était résolu à lutter jusqu'à la +fin. C'était trop. + +C'était trop, parce que Raymond se rappelait les paroles de Mme +Misri: + +«On ne prévient pas des hommes tels que Combelaine; on frappe +d'abord...» + +Or, il allait être prévenu. C'est-à-dire qu'il allait plus que jamais se +tenir sur ses gardes, veiller à n'offrir aucune prise, et très +probablement, de peur d'accident, presser son mariage avec Mlle +Simone. + +Conclusion: La rencontre de Mme Misri, loin de servir les projets de +Raymond, empirait positivement la situation. + +Il en était là de ses réflexions, lorsque le coupé s'arrêta tout à coup +sur le boulevard, à l'angle de la chaussée d'Antin, et presque aussitôt +le cocher ouvrit la portière en disant: + +--Monsieur est arrivé. + +Raymond jeta un louis à cet homme et, descendu de voiture, il resta un +moment immobile sur le boulevard. Il n'avait eu aucune raison de se +faire conduire à cet endroit plutôt qu'ailleurs, et il se demandait où +aller et s'il devait rentrer, quand le souvenir de Mme Cornevin, qui +demeurait à deux pas, traversa son esprit. + +--Il faut que je la voie, se dit-il, que je lui parle!... + +Ainsi, brusquement, sans réflexions, se prennent souvent les plus graves +déterminations de la vie, celles dont l'influence doit être le plus +décisive. + +Il y avait des mois déjà que Raymond, la franchise même, se condamnait à +une dissimulation de tous les instants pour cacher à sa mère et à ses +amis le secret de sa vie, son amour pour Mlle de Maillefert, et voici +que, ce secret, il allait le livrer peut-être, ou tout le moins +l'exposer à la subtile pénétration d'une femme. + +Cette considération ne devait pas l'arrêter. Un seul fait l'éblouissait +jusqu'à l'aveugler. + +Mme Cornevin était la sœur de Mme Misri. + +Mme Cornevin, jadis, avait eu sur cette sœur une certaine +influence et avait même essayé d'en user lors de la mort du général +Delorge, lorsqu'on en était encore à rechercher ce qu'était devenu +Laurent Cornevin. + +Alors, c'est vrai, elle avait échoué. + +Mais combien les temps étaient changés, depuis! + +Flora Misri, à cette époque, était dans tout l'éclat de la jeunesse et +de la beauté, à cet âge où le vice doré a encore de décevantes poésies, +ivre de la soudaine et prodigieuse fortune de l'audacieux aventurier +auquel elle avait associé sa vie. + +Tandis que maintenant!... + +Vieillie, trahie, délaissée, ayant vidé toutes les coupes jusqu'à la +lie, elle devait être accessible à des considérations qui jadis ne +l'eussent guère touchée. + +Pourquoi donc ne subirait-elle pas l'ascendant de sa sœur, tentant +près d'elle une dernière démarche? + +C'était cette démarche que Raymond allait demander à Mme Cornevin. + +Il comptait lui dire simplement: + +--Je sais, à n'en pouvoir douter, que Mme Flora Misri a entre les +mains les papiers de Combelaine. Si nous les possédions, le misérable +serait perdu, nous tiendrions enfin la preuve de son infamie, de ses +intrigues, de ses crimes: mon père et votre mari seraient vengés. Voyez +votre sœur et tâchez d'obtenir qu'elle vous les remette. + +C'est avec ces idées que Raymond s'en allait à grands pas le long de la +rue de la Chaussée-d'Antin. + +Il se faisait tard, toutes les boutiques étaient fermées, les passants +se faisaient rares, et les cafés mêmes commençaient à se vider. + +Depuis le matin, Raymond n'avait rien pris, mais il ne s'en apercevait +pas. Il était dans une de ces crises où toutes les exigences physiques +se taisent, où les nerfs, exaltés outre mesure, suffisent à tout. + +Ce qu'il craignait, c'était que Mme Cornevin ne fût couchée. + +--Et cela pourrait bien être, lui répondit le concierge, qu'il +interrogea, car toutes les ouvrières sont parties de très bonne heure, +ce soir. + +N'importe! Il grimpa l'escalier quatre à quatre, et d'une main fébrile +sonna... + +Rien. Personne ne vint. + +Pourtant, en se penchant à l'une des fenêtres du palier, il voyait de la +lumière à des fenêtres qu'il savait être celles de la chambre à coucher +de Mme Cornevin. + +Elle ne dormait donc pas. + +Il sonna une seconde fois, puis une troisième, tirant le cordon plus +violemment à chaque fois, et comme c'était toujours en vain il allait +renoncer, lorsque enfin il entendit des pas... + +Presque aussitôt, à travers la porte, une voix demanda: + +--Qui est là? + +--Moi, Raymond Delorge. + +La porte s'ouvrit, et Mme Cornevin se montra, tenant une bougie. + +--Vous, à cette heure! dit-elle. Serait-il arrivé un accident chez vous? + +--Non, madame, Dieu merci!... + +Elle était pâle et fort troublée, cela eût sauté aux yeux d'un homme +moins ému lui-même que ne l'était Raymond, et c'est avec cette +volubilité dont on voile d'ordinaire son embarras qu'elle reprit: + +--Vous m'excuserez de vous avoir fait attendre si longtemps; mais j'ai +renvoyé toutes mes ouvrières à six heures, ma domestique et mes filles +sont couchées, j'allais moi-même me mettre au lit... + +Elle n'avait pas, néanmoins, commencé à se déshabiller, car elle était +aussi correctement vêtue que dans la journée pour recevoir ses clients. + +--Il faut que je vous parle, interrompit Raymond. + +--Ce soir? + +--Oui, tout de suite; il s'agit d'une affaire très grave... + +L'embarras de Mme Cornevin fut alors si manifeste, qu'il ne put faire +autrement que de le remarquer. + +--Mais je vous gêne peut-être beaucoup, commença-t-il. + +--Moi!... fit-elle. Et pourquoi, grand Dieu! Vous ne me gênez pas plus +que ne me gêneraient Jean et Léon, s'ils étaient ici. Entrez, entrez. + +Il entra; seulement, au lieu de le faire passer dans son appartement +particulier, c'est dans l'atelier qu'elle l'introduisit. + +Posant sa bougie sur un meuble, elle s'assit lourdement, et non sans une +nuance très saisissable d'impatience: + +--Je vous écoute, dit-elle. + +L'attention de Raymond était éveillée. Il observait ces détails et s'en +étonnait. + +Cependant, c'est de la façon la plus claire qu'il raconta les événements +de la soirée, omettant toutefois ce qui concernait Mlle de +Maillefert, mettant tout sur le compte de sa haine contre Combelaine. + +Il s'attendait à des objections de la part de Mme Cornevin. Elle ne +lui en fit pas une. + +--C'est bien, dit-elle. Je verrai ma sœur... + +--Dès demain!... + +--Avant midi, je vous le promets... + +--Et quand connaîtrai-je le résultat de votre démarche? + +--Venez me le demander demain, à cette heure-ci. + +C'était plus que n'osait espérer Raymond. Et, pourtant: + +--J'aurais encore quelque chose à vous demander, madame, commença-t-il. + +--Quoi?... + +--Si vous étiez assez généreuse pour me garder le secret, pour ne parler +de rien à ma mère... + +--Je vous garderai le secret. + +Quand on a hâte de se débarrasser de quelqu'un, c'est ainsi qu'on agit; +on répond _Amen_ à tout, et cela abrège. Raymond le comprenait bien, et +les plus étranges conjectures lui passaient par la tête, d'autant qu'il +lui avait semblé distinguer dans la pièce voisine un bruit de chaise +renversée... + +--Si nous avions ces papiers, pourtant! reprit-il... + +--Oui, ce serait un grand bonheur! acheva Mme Cornevin... + +Et elle se levait en disant cela, et c'était une si positive invitation +à se retirer, que Raymond n'osa pas rester davantage. + +--A demain soir donc, dit-il, en se levant à son tour... + +--Oui, oui, dit Mme Cornevin, c'est convenu. + +Et elle avait repris sa bougie, et, précédant Raymond, elle lui ouvrit +la porte. Et il n'était pas sur le palier que la porte se refermait +vivement... + +En vérité, s'il se fût agi de toute autre femme, Raymond eût été +assailli de doutes singuliers et pénibles. L'inconduite, en définitive, +n'a pas d'âge. Mais Mme Cornevin était de celles que ne saurait +effleurer l'aile sombre du soupçon. + +--Et pourtant, se disait-il en descendant l'escalier à pas comptés, son +trouble était manifeste, elle m'a mis dehors littéralement. Puis, +qu'est-ce que ce bruit que j'ai entendu? N'était-elle donc pas seule? + +Pas seule!... Mais qui donc, à pareille heure, et dans l'appartement où +dormaient les trois jeunes filles, pouvait-elle recevoir qu'elle eût +intérêt à cacher? + +Son mari, Laurent Cornevin?... + +A cette idée, traversant son esprit comme un éclair, Raymond +tressaillait. + +--Et pourquoi non? murmurait-il. + +Laurent Cornevin, certes, était un homme d'une prodigieuse énergie, mais +c'était un homme, après tout. Qui pouvait garantir qu'il n'y avait pas +eu une heure où son courage avait faibli? Qui disait qu'à cette heure +d'attendrissement il ne s'était pas révélé à sa femme, à la mère de ses +enfants, et qu'il ne venait pas parfois la visiter en secret?... + +Plus Raymond étudiait cette hypothèse, plus il la trouvait logique, +vraisemblable, probable, et répondant à tout. + +A ce point qu'il était presque tenté de remonter chez Mme Cornevin, +de sonner jusqu'à ce qu'elle lui ouvrît, et de lui dire brusquement: + +--Votre mari est ici, je le sais, il faut que je lui parle à l'instant, +il y va de mon bonheur et de ma vie... + +S'il devinait juste, Mme Cornevin étourdie n'aurait pas la présence +d'esprit de nier... + +Oui, mais s'il s'abusait, aussi!... + +--Je ne puis risquer cela, pensait-il, je ne le puis absolument pas. + +Mais, tout en remontant la rue Blanche: + +--Demain, se disait-il, en venant chercher la réponse de Mme +Cornevin, je serai bien malheureux ou bien maladroit si je ne parviens +pas à saisir quelque indice qui dissipe ou confirme mes présomptions... + +Bien qu'il fût plus de minuit lorsqu'il rentra, harassé, l'âme et le +corps brisés, sa mère et sa sœur n'étaient pas couchées et +l'attendaient. + +--J'étais inquiète, lui dit Mme Delorge. Ce tantôt encore Me +Roberjot me disait que la résistance s'organise contre l'Empire... Fais +ce que tu crois être ton devoir, mais sois prudent. Plus qu'un autre tu +dois être surveillé. Songe à la joie de nos ennemis si tu leur +fournissais le prétexte de t'impliquer dans quelque procès. + +Il rassura sa mère, mais il ne trouva rien à répondre, lorsque sa +sœur, lui serrant la main, murmura à son oreille: + +--Pauvre Raymond!... Pourquoi te défier de moi!... + +Les horribles fatigues de cette journée eurent du moins cela de bon, +qu'elles lui procurèrent un sommeil de plomb. + +Il dormait encore lorsqu'à dix heures le vieux Krauss entra dans sa +chambre, tenant deux lettres que le facteur venait d'apporter. + +A la seule vue de l'une d'elles, Raymond frémit. + +Il avait reconnu l'écriture chérie de Mlle de Maillefert. + +Ses mains tremblaient tellement qu'il eut quelque peine à rompre +l'enveloppe, et c'est comme à travers un brouillard qu'il lut: + + «J'avais perdu toute conscience de ce qui se passait autour de moi, + lorsque--me dit ma mère,--vous vous êtes emporté en menaces + terribles contre le comte de Combelaine. + + «Il faut donc, ô mon unique ami, que je vous répète ce que je vous + ai déjà dit: la violence, à cette heure, rendrait inutiles mes + souffrances et ne nous sauverait pas. + + «Je viens de promettre à la duchesse de Maillefert que vous sauriez + vous résigner à notre douloureuse destinée. C'est un horrible + sacrifice, je le sais, mais c'est à genoux que je vous le demande, + au nom du passé. Me le refuserez-vous? Ai-je eu tort de compter sur + votre affection? Répondez-moi. + + «SIMONE.» + + + +Des larmes brûlantes comme du plomb fondu jaillissaient des yeux de +Raymond. + +--Voilà donc, pensait-il, ce qu'elle en est réduite à écrire. Et moi, je +me rendrais à ces prières qu'on lui a dictées!... Ah! plutôt la mort +mille fois, la plus affreuse et la plus cruelle!... + +L'autre lettre lui venait de cette société des Amis de la justice à +laquelle, sur la présentation de Me Roberjot, il avait été affilié et +qu'il avait fort négligée depuis quelque temps. + +«Ce soir, à neuf heures précises, lui écrivait-on, soyez rue des +Cinq-Moulins, à Montmartre. Il s'agit d'une communication de la plus +haute gravité.» + +Puis venaient les formules connues des seuls sociétaires et qui +garantissaient l'authenticité de la lettre. + +A neuf heures!... Et c'était seulement vers onze heures que Raymond +avait rendez-vous avec Mme Cornevin. + +--C'est bien, se dit-il, j'irai... + +Et à huit heures et demie, en effet, il se mettait en route, à pied. + +Le temps était humide et incertain. Il faisait du brouillard et la boue +était épaisse et tenace. + +Les boulevards extérieurs n'en avaient pas moins leur animation de tous +les soirs. + +Cafés, cabarets et brasseries regorgeaient de clients; de partout +jaillissaient des cris et des chocs de verres. Et à chaque moment, sur +le terre-plein, passaient en riant des groupes de femmes et de jeunes +gens, quelque grisette furtive courant au bal ou à un rendez-vous, ou un +ivrogne qui regagnait son logis en trébuchant et en mâchonnant un +refrain populaire. + +Hélas!... cet ivrogne même, Raymond en était presque à l'envier. Ses +soucis du jour il les avait laissés au fond des litres frelatés, rien ne +le préoccupait plus, tandis que lui!... + +--En ce moment, pensait-il, selon que la démarche de Mme Cornevin +près de Flora Misri a réussi ou échoué, ma dernière chance de salut me +reste plus sûre que jamais ou m'a échappé sans retour. + +C'était là sa préoccupation, et non certes cette communication si grave +pour laquelle il était mandé rue des Cinq-Moulins. + +Il n'y songea qu'en arrivant à la petite maison où se réunissaient les +Amis de la justice. + +Elle était éclairée. Des rayons de lumière s'échappaient des fentes des +volets. + +Ayant donné le mot de passe au «frère» qui veillait à la porte, Raymond +entra. + +Une quinzaine d'affiliés, déjà, étaient réunis dans la salle des +séances, et l'un d'eux, un médecin, un gros homme courtaud et rougeaud, +plus connu pour ses opinions avancées que pour ses cures, faisait, à +grand renfort d'épithètes terribles, un tableau aussi exact, jurait-il, +que sinistre, de la situation morale et matérielle de Paris. + +Mais déjà, à cet orateur, un autre succédait, qui, une douzaine de +journaux des départements à la main, prétendait démontrer, par la +lecture de quantité d'articles, que la province n'attendait que le +signal de Paris pour se lever comme un seul homme et en finir avec le +régime impérial. + +Immédiatement divers membres se levèrent pour émettre des vœux ou +donner des avis. On discuta, les propos devinrent vifs, on faillit se +prendre aux cheveux, malgré les efforts du président, l'ancien +représentant du peuple, lequel désespérément tapait sur un timbre... + +Alors Raymond demanda à dire quelques mots, et la parole lui ayant été +accordée: + +--Citoyens, commença-t-il, je vous ferai remarquer que dix heures +viennent de sonner, et qu'il serait peut-être temps de nous occuper de +cette communication si grave... + +--Quelle communication? interrompit le président d'un air surpris. + +--Mais... celle pour laquelle j'ai été convoqué... + +--Vous avez été convoqué... + +--Ce matin même, par une lettre... + +Toutes les conversations particulières avaient cessé; on regardait le +président, dont la physionomie trahissait une certaine inquiétude. + +--Vous avez reçu une lettre, dit-il à Raymond, et de qui?... + +--De vous, j'imagine, monsieur le président. + +--L'avez-vous conservée? + +Raymond la tira de sa poche en disant simplement: + +--Voilà!... + +Pas un mot ne fut prononcé après que le président eut pris cette lettre. + +Il commença par en examiner attentivement le papier, le cachet et le +timbre; après quoi, l'ayant ouverte, il resta plus d'une minute à en +étudier la contexture et les caractères. + +Enfin, d'une voix légèrement altérée: + +--Voilà qui est prodigieux, s'écria-t-il. + +Vingt questions à la fois partirent de tous les coins de la salle, mais +il n'y répondit pas, directement du moins. + +--Il n'a été question ces jours-ci, poursuivit-il, d'aucune +communication. Ni moi, ni notre secrétaire, ni aucun des membres du +bureau n'a écrit... + +--Non, personne! + +--Et cependant, voici une lettre qui présente tous les caractères de +celles que nous adressons dans les cas extraordinaires. Oh! rien n'y +manque. Voici en haut les signes de reconnaissance. Voici autour du +paraphe qui remplace la signature les traits de convention connus de +nous tous... + +Le président avait remis la lettre à son plus proche voisin qui la passa +à un autre; elle circula de main en main et chacun, après l'avoir +regardée, murmurait: + +--C'est incroyable, j'y aurais été pris. + +--Oui, tout le monde y eût été pris, s'écria le président, et c'est ce +qu'il y a d'inquiétant. + +Il n'avait, parbleu! pas besoin de le dire; il était visible que chacun +le comprenait comme lui. + +--D'où donc vient cette lettre? poursuivit-il. N'est-elle qu'une +criminelle plaisanterie? Je ne puis le croire. Est-ce un faux frère, un +traître glissé parmi nous, qui l'a écrite? Impossible! quel serait son +but? Faut-il donc supposer qu'elle est l'œuvre de la police?... + +Ce mot tomba sur la réunion comme une douche d'eau glacée. Des visages +blêmirent, bien des regards effarés cherchèrent la porte et la fenêtre, +une issue quelconque par où fuir. Plus d'un Ami de la justice crut +entendre grincer sur ses gonds la porte de Mazas. + +--La police, continuait le président, aurait donc surpris le secret de +notre association. Pour plusieurs d'entre nous, ce serait la prison et +l'exil. Mais, voyons, est-ce admissible? Que se serait proposé la police +en écrivant cette lettre?... + +Cette dernière phrase devait être le signal de la plus violente +discussion, chacun émettant un avis qu'il s'efforçait de faire +prévaloir: les uns, rares, demandant qu'on brusquât le mouvement: les +autres, nombreux, proposant de dissoudre la société jusqu'à des temps +plus heureux... + +A minuit et demi, l'assemblée n'avait rien résolu, sinon qu'on se +réunirait en aussi grand nombre que possible pour délibérer. + +Après quoi, deux membres ayant été envoyés à la découverte, et étant +revenus dire qu'ils n'avaient rien aperçu de suspect aux environs, on +décida qu'on allait se séparer et un à un, en prenant plus de +précautions encore qu'à l'ordinaire. + +[Illustration:--Eh bien, m'écriai-je, ce mariage n'aura pas lieu.] + +Une heure sonnait à l'église Saint-Bernard, quand le tour de Raymond +vint de sortir. + +La nuit était noire et lugubre. Les réverbères dans la brume ne +projetaient pas plus de lueurs que le feu d'un cigare. + +Regarder autour de soi, essayer de reconnaître si on était épié ou +suivi, eût été une pure folie. Raymond n'y songea seulement pas... + +Et cependant, s'il n'avait pas les incertitudes qui troublaient ses amis +politiques, il avait de bien autres raisons de se défier. + +Il reconnaissait à ce coup, il l'eût juré, la main traîtresse de +Combelaine. Un de ces pressentiments qui montent du fond de l'âme lui +criait que c'était à lui seul qu'on en voulait, et que cette lettre +cachait un piège. + +Que voulait-on? Se débarrasser de lui, sans doute. + +Après les confidences de Flora Misri, il devenait trop dangereux pour ne +pas troubler le sommeil de Maumussy, de la princesse d'Eljonsen, du +baron Verdale et des autres. + +Et alors quoi de plus simple que de le faire prendre en flagrant délit +de société secrète, que de le faire arrêter, juger et expédier à +Cayenne?... + +Mais cette connaissance qu'il avait des événements lui imposait des +obligations, et il était trop loyal pour s'y soustraire. + +Avant que ne fût levée la séance, il avait dit à ses amis politiques +tout ce qu'il pouvait dire pour les mettre sur la voie de la vérité, +sans livrer des secrets qui n'étaient pas uniquement les siens. + +On n'avait pas trop fait attention à ses avertissements. Il n'était dans +la Société des Amis de la justice qu'un assez petit personnage, et on le +trouvait quelque peu outrecuidant de prétendre que c'était pour lui seul +que la police avait été mise en mouvement et qu'on avait fabriqué cette +fausse lettre de convocation. + +On croyait même si peu qu'il courût un danger quelconque que personne ne +lui avait offert de l'accompagner... + +Mais il ne songeait pas au danger. + +Et, tout en suivant les boulevards extérieurs, silencieux et déserts, il +ne pensait qu'à Mme Cornevin, qui l'aurait attendu inutilement, et au +supplice qu'il allait endurer jusqu'à l'heure où, décemment, il lui +serait possible de se présenter chez elle... + +Il arrivait à l'extrémité du boulevard de la Chapelle, cheminant sur le +terre-plein, quand, à la hauteur de la rue de la Goutte-d'Or, trois ou +quatre hommes le dépassèrent en courant... + +Il n'y fit aucunement attention. + +Tout ce qu'il avait d'attention, il l'appliquait à évaluer les chances +de succès de la démarche de Mme Cornevin. + +Évidemment, elles dépendaient de ce qu'était devenue Mme Flora Misri +après sa fuite. + +Avait-elle, oui ou non, revu, dans la soirée ou la matinée du lendemain, +le comte de Combelaine? + +Si oui, plus d'espoir. + +Si non... dame, tout pouvait dépendre de l'adresse de Mme Cornevin. + +Il marchait lentement, et cependant il était à la moitié du boulevard +Rochechouart, lorsque des plaintes assez faibles arrivèrent jusqu'à lui. + +Il s'arrêta. + +Elles semblaient venir d'un large banc double à dossier très élevé, +planté à quelques pas, sur le terre-plein. + +Et en regardant de tous ses yeux, il lui semblait, en dépit de +l'obscurité, discerner à terre quelque chose de noir, comme un corps qui +s'agitait. + +Il fit un pas en avant; les plaintes redoublèrent, avec une expression +plus déchirante... + +La plus vulgaire prudence lui commandait, sinon de passer outre, du +moins de n'avancer pas sans d'extrêmes précautions. Il n'est pas un +Parisien qui ne sache que c'est là une des ruses qu'emploient les +redoutables rôdeurs des barrières et des quartiers excentriques pour +attirer leurs victimes. + +Mais Raymond n'était pas prudent. + +Il s'approcha. C'était bien un homme qui se roulait dans la boue, en +proie, eût-on dit, aux effroyables convulsions d'une attaque +d'épilepsie. + +Saisi de pitié, il se pencha... + +Et, à l'instant même, un coup terrible, un coup d'assommoir à jeter bas +un bœuf, l'atteignit au cou, un peu au-dessous de la nuque. + +Un pouce plus haut, et c'en était fait de lui. + +Mais il n'était qu'étourdi. Il se redressa et recula en jetant un appel +terrible: + +--A moi! Au secours!... + +La lettre lui était expliquée... Il se vit perdu... + +Ceux-là seuls que la mort a approchés de si près savent quel monde de +pensées peut tenir dans la seconde suprême... + +--Pauvre mère!... murmura-t-il, songeant à cette femme malheureuse qui +sans doute l'attendait pendant qu'on l'assassinait, et à qui, au petit +jour, on rapporterait son cadavre... + +Puis: + +--O ma Simone bien-aimée! pensa-t-il... + +Mais il avait dans sa poche une lettre de Mlle de Maillefert, la +dernière, celle qu'il avait reçue le matin même... + +Il songea qu'on allait le fouiller, qu'on la trouverait, qu'elle serait +lue, commentée, profanée, que Mlle Simone serait peut-être +compromise, appelée en témoignage... + +Alors, il la prit, cette lettre, et vivement la porta à sa bouche pour +l'avaler... + +Ce fut son dernier mouvement, le dernier acte de son intelligence. Trois +hommes l'entouraient. Chancelant du coup qu'il avait reçu, il ne pouvait +se défendre. + +--A moi! cria-t-il encore. A... + +Un effroyable coup de couteau lui coupa la parole... Il sentit entre les +épaules un froid terrible, mortel, qui lui glaça le cœur, et il tomba +raide, en avant, la face contre terre... + +Quand il reprit ses sens, après un évanouissement dont il ne pouvait +évaluer la durée, il se trouvait dans un endroit inconnu, dans un café, +étendu sur un billard. + +On lui avait mis le torse à nu, et un homme de son âge, à la +physionomie intelligente et sympathique, lui donnait des soins avec +cette sûreté et cette dextérité de main qui trahissent l'ancien interne +des hôpitaux. + +Trois hommes se penchaient curieusement pour voir de plus près sa +blessure. + +De l'autre côté, le garçon de café, reconnaissable à sa veste et à son +tablier, éclairait le médecin. + +Près d'une table, une grosse petite femme taillait en bandes étroites +une vieille serviette. + +Tout cela, Raymond le vit comme en songe, à travers un brouillard, et si +vaguement que bien vite il referma les yeux. + +Sa première perception nette était un étonnement profond, immense, de se +trouver encore de ce monde. + +Si, comme il avait tant de raisons de le croire, si, comme tout le +prouvait, il avait été assailli par des assassins payés par le comte de +Combelaine, comment ces misérables ne l'avaient-ils pas achevé une fois +à terre? + +Savaient-ils assez mal leur métier pour l'avoir cru mort? + +Car, sans savoir au juste la gravité de sa blessure, il sentait--cela se +sent--que sa vie n'était pas en danger. Il entendait d'ailleurs le +médecin dire, tout en lui ceignant les reins de bandes de toile: + +--Il en reviendra... Avant quinze jours il sera sur pied... On lui a +allongé un coup de couteau à traverser un bœuf, mais la lame a glissé +sur un os... + +Décidément Raymond reprenait possession de soi. Il sentait n'avoir plus +à craindre, s'il parlait, de se trahir, de révéler ce qu'il voulait +taire à tout prix. + +Péniblement, et non sans une vive souffrance, il se dressa sur son +séant, balbutiant d'une voix affaiblie des remercîments et interrogeant +du regard. + +En peu de mots on le mit au courant: + +Ce café où il se trouvait était le _Café de Périclès_, fondé et géré par +le plus doux des Prussiens, le sieur Justus Putzenhoffer avec le +concours de son épouse et d'un sien cousin surnommé Adonis. + +Les assistants étaient des clients: le docteur Valentin Legris d'abord, +un brave et digne rentier, M. Rivet, et enfin un journaliste +irréconciliable et méridional, M. Aristide Peyrolas. + +Ces trois messieurs, insoucieux des règlements de la police, achevaient +un wisth, lorsqu'ils avaient entendu un cri de détresse,--un cri très +effrayant, après minuit, sur les boulevards extérieurs. + +Ils s'étaient précipités dehors. Trop tard... Raymond gisait à terre, et +des gens fuyaient dont on entendait, dans le lointain, la course +précipitée... + +Raymond écoutait, et n'en revenait pas. + +S'était-il donc trompé? Les misérables qui l'avaient attaqué +n'étaient-ils que de vulgaires rôdeurs de barrières?... + +On chercha dans ses vêtements. Sa montre et son porte-monnaie avaient +disparu. Il avait été dépouillé... + +S'ensuivait-il que les assassins n'étaient pas aux gages de M. de +Combelaine et de ses amis?... Pourquoi? Dépouiller l'homme qu'on tue, +pour égarer les investigations de la police, est l'A B C du métier. + +Puis Raymond se rappelait ces gens qui, au boulevard de la Chapelle, +l'avaient dépassé en courant, sans doute pour aller en avant dresser une +embuscade... + +N'importe; sa certitude était quelque peu troublée. + +--Étaient-ce donc des voleurs! fit-il à demi-voix. + +C'était peu. C'était assez pour éveiller l'attention d'un esprit subtil. + +Aussi, lorsque Raymond eut brièvement raconté comment les choses +s'étaient passées: + +--Eh bien, lui dit le docteur Legris, d'un ton trop désintéressé pour ne +pas dissimuler une intention, eh bien! voilà la déclaration qu'il va +falloir faire au commissaire de police. + +--Oh! pour cela, s'écria Raymond, non, mille fois non!... + +En effet, comment déposer une plainte, et contre qui?... + +Provoquer une enquête sans nommer Combelaine, c'était égarer sciemment +la police. + +Le nommer, c'était mettre en cause la duchesse de Maillefert, M. +Philippe, Mlle Simone elle-même; c'était provoquer, sans armes pour +se défendre, le duc de Maumussy, M. Verdale, Mme Flora Misri... + +D'un autre côté, dès les premiers mots d'une plainte, le commissaire +demanderait à Raymond: + +--Où aviez-vous passé la soirée? D'où veniez-vous? + +Nommer la rue des Cinq-Moulins ne serait-ce pas livrer les Amis de la +justice? Et bien que la police connût et surveillât cette association, +la fausse lettre de convocation le prouvait, ne serait-ce pas s'exposer +à passer pour un traître?... + +Toutes ces considérations, d'une logique inexorable, se présentaient à +l'esprit de Raymond. Aussi, est-ce du ton dont on demande un grand, un +immense service, qu'il conjura ceux qui venaient de le sauver de lui +garder le secret, un secret absolu, de l'odieuse agression dont il +venait d'être victime. + +C'était demander beaucoup,--surtout sans explications. Tous pourtant, +habilement encouragés par le docteur Legris, jurèrent de garder le +silence. + +Alors Raymond respira plus librement. Et après avoir donné son nom et +son adresse, et promis de revenir, sitôt rétabli, il annonça que, se +sentant mieux, il allait rentrer chez lui. + +Tant bien que mal, il remit ses vêtements. Mais lorsqu'on l'eut aidé à +descendre du billard et que ses pieds touchèrent terre, il se sentit +défaillir, et il serait tombé sans la prévoyante assistance du docteur. + +--Je vois bien qu'il me faudrait une voiture, balbutia-t-il. + +A toute heure de nuit, il en circule sur les boulevards extérieurs, qui +regagnent leur dépôt où se rendent au chemin de fer. Justus, étant +sorti, ne tarda pas à en ramener une, dont le cocher avait été séduit +par la promesse d'un large pourboire après une course de trois ou quatre +minutes. + +Lorsque Raymond s'y fut hissé, le docteur s'y installa près de lui, +protestant qu'il ne le laisserait pas rentrer seul dans l'état où il +était. + +De tout autre, Raymond n'eût peut-être pas souffert cette insistance. +Mais outre qu'il se sentait instinctivement attiré vers ce médecin, au +visage à la fois si ouvert et si fin, n'allait-il pas avoir besoin de +lui!... + +Résolu à cacher à Mme Delorge son accident, il se proposait de +feindre un gros rhume ou une courbature. + +Mais qui le soignerait, si, ainsi qu'il le prévoyait, il était forcé de +garder le lit quelques jours? Le docteur Legris, parbleu! + +Et pour le reste, il n'était pas inquiet, comptant sur l'inviolable +discrétion du vieux Krauss. + +Aussi tout était-il convenu lorsque le fiacre s'arrêta rue Blanche. + +Raymond descendit. + +L'air, la fièvre qui le prenait, la nécessité où il allait se trouver, +croyait-il, d'abuser sa mère par sa contenance, lui donnaient des forces +factices. Il s'excusa donc près du docteur de ne pas l'inviter à monter. +A pareille heure--quatre heures venaient de sonner--c'eût été donner +trop de soupçons à Mme Delorge. + +--La rampe est là, dit-il, qui me soutiendra! + +Et, après une dernière poignée de main au docteur, il entra... + +Mais autre chose est de traîner les pieds sur un terrain plat, que de +lever et de plier les jambes pour gravir un escalier. Dès les premières +marches, il s'en aperçut. Mais il fit à son énergie un appel suprême, et +maîtrisant une douleur atroce, il continua à monter, lentement, par +exemple, et en s'arrêtant à tous les étages. + +Seul, par bonheur, le vieux Krauss attendait, et quand, à la lueur de la +lampe de l'antichambre, il vit s'avancer Raymond, plus blanc qu'un +spectre et les vêtements souillés de boue, il leva les bras au ciel, et +d'une voix étranglée: + +--Blessé!... fit-il. + +Épuisé par les prodigieux efforts qu'il venait de faire, Raymond ne put +que répondre d'un signe de tête: + +--Oui. + +--Par Combelaine ou par Maumussy? interrogea le fidèle serviteur. + +--Par des gens à eux, sans doute. + +Prenant son jeune maître sous les bras, Krauss le portait plutôt qu'il +ne le soutenait jusqu'à sa chambre, et tout en le déshabillant: + +--Que de sang sur vos habits! grondait-il... Ah! votre pardessus et +votre paletot ont été traversés par la lame d'un couteau. C'est dans le +dos que vous avez été frappé... Je reconnais là ceux qui ont tué mon +général!... + +Mais il venait de découvrir l'appareil placé par le docteur Legris. + +--Vous avez donc vu un médecin? reprit-il... Ma foi; oui! et un bon, je +m'y connais!... Voilà des bandes serrées comme il faut. Notre major, +dans le temps, n'aurait pas fait mieux... + +Raymond fut obligé de le prier de se taire, puis de se retirer pour le +laisser dormir... + +--Cache mes vêtements, lui recommanda-t-il, et quand ma mère sera levée, +dis-lui que je suis rentré brisé de fatigue, et qu'il faut me laisser +reposer. Mais toi, à neuf heures, viens, et si je dors, éveille-moi. +J'ai une commission à te donner, très importante, dont tu ne parleras à +personne, pour Mme Cornevin... Allons, va-t-en, tu vois bien que +cette blessure n'est rien. + +Sa blessure, c'est vrai, ne présentait aucun danger, seulement elle +était assez douloureuse pour l'empêcher de clore l'œil. + +Et seul, dans le silence et les ténèbres de la nuit, il appliquait toute +sa pénétration à tirer de l'événement qui venait de se produire ses +dernières conséquences. + +Comment M. de Combelaine, cet homme de tant de prudence et de duplicité, +qui disposait de tant de ressources, avait-il pu recourir à une attaque +à main armée, sur la voie publique, en plein Paris!... + +Certes, c'est un expédient décisif que l'assassinat pour se débarrasser +d'un ennemi, mais dangereux en diable, qui laisse une terrible pièce de +conviction--le cadavre--qui exige des démarches, des complices, et qui +enfin, neuf fois sur dix, échoue, et tourne contre son auteur. + +--Il faut, concluait Raymond, que sa situation, que je croyais +inattaquable, soit horriblement compromise, qu'il se sente menacé, +perdu... + +Et c'est en un tel moment que Raymond se voyait cloué sur le lit, et +pour une semaine, au moins, hors d'état d'agir!... + +Que ne ferait pas Combelaine, pendant ces huit jours de répit et de +sécurité, alors qu'il devait avoir tout préparé pour un rapide +dénoûment! + +Huit jours!... Il ne lui fallait pas plus pour épouser Mlle de +Maillefert sans que Raymond pût s'y opposer, comme il se l'était juré, +même par la violence, même au prix d'un crime. + +Une sueur froide lui perlait aux tempes, à cette pensée affreuse, et la +fièvre faisant son œuvre, le délire s'emparait de son cerveau et il +lui semblait voir se pencher vers lui, en ricanant, la duchesse de +Maumussy, Mme de Maillefert, le baron Verdale et jusqu'à Flora +Misri... + +Le jour qui se levait dissipa cependant les visions de la fièvre, et +Raymond commençait à s'assoupir, lorsque Krauss, esclave de la consigne, +entra dans sa chambre sur la pointe du pied. + +--J'ai conté à madame, dit le vieux soldat, que vous avez pris froid +cette nuit, et comme elle m'a cru, elle ne s'étonnera pas de vous voir +rester au lit. Maintenant, comment allez-vous? + +Raymond souffrait beaucoup. + +Il n'en répondit pas moins qu'il se sentait bien mieux, et s'étant fait +donner une feuille de papier et un crayon, il écrivit à Mme Cornevin: + +«Une circonstance imprévue et bien indépendante de ma volonté m'a +empêché, chère madame, de me trouver hier soir au rendez-vous que vous +aviez bien voulu me fixer. Aujourd'hui, retenu au lit par une +courbature, il m'est impossible d'aller vous demander le résultat de +votre démarche près de Mme M... Qu'est-il arrivé? Répondez-moi, je +vous en conjure. Vous devez comprendre mes angoisses. Je compte toujours +sur la promesse que vous m'avez faite de me garder le secret; il est +plus indispensable que jamais.» + +Ayant plié et cacheté ce billet: + +--Il faut, dit-il à Krauss, que tu cherches un prétexte pour te +présenter chez Mme Cornevin. + +--Oh! j'en ai un tout trouvé. J'ai à lui reporter des échantillons +qu'elle avait envoyés à mademoiselle. + +--Très bien. Cela étant, tu t'arrangeras pour remettre cette lettre à +Mme Cornevin sans que personne ne te voie. Tu attendras la réponse. +Surtout, dépêche-toi... + +Cependant, Krauss ne sortait pas. + +--Si je suis là que je reste, commença-t-il, c'est qu'il est une chose +que je crois devoir dire à monsieur... + +--Laquelle?... + +--Hier soir, vers minuit, un homme en blouse, un fort homme, très rouge, +est venu chez le concierge demander si vous étiez à la maison. Il s'est +donné pour un ancien piqueur des ponts et chaussées. + +--Qu'a répondu le concierge? + +--Que vous étiez sorti, naturellement. L'homme a paru très vexé et a dit +qu'il repasserait. En effet, vers une heure du matin on a sonné à la +porte; le concierge, qui venait de se coucher, a tiré le cordon, et tout +de suite après il a entendu la voix de ce soi-disant piqueur, qui criait +en parlant de vous: «Eh bien, est-il rentré?» Comme de juste, le portier +s'est mis en colère. «Ah çà! a-t-il répondu, est-ce que vous vous fichez +de moi! Est-ce à cette heure-ci qu'on vient demander les gens? Non, M. +Delorge n'est pas rentré... et vous, tâchez de filer plus vite que +ça!...» Sur quoi l'homme a décampé... + +Accoudé sur ses oreillers, Raymond écoutait: + +--Dans mon idée, reprit Krauss en hochant gravement la tête, ce lapin-là +devait être un espion, un complice des brigands qui vous ont si bien +arrangé... + +--Peut-être, fit Raymond. + +Il disait cela; c'était juste le contraire de ce qu'il pensait. + +Éclairé par les événements, il lui semblait discerner, s'agitant autour +de lui, dans l'ombre, deux intrigues rivales. + +A diverses reprises il avait constaté qu'il était épié et suivi. +Était-ce par des espions poursuivant un même but? Non. La surveillance +dont il était l'objet était doublé. L'une, protectrice, lui avait sauvé +la vie à Neuilly et à la Villette. L'autre, ennemie, avait préparé le +guet-apens où il avait failli périr. + +Évidemment, Combelaine soldait une de ces surveillances. + +Mais l'autre... qui donc l'eût payée, sinon Laurent Cornevin? + +[Illustration: Un effroyable coup de couteau lui coupa la parole.] + +Et en lui-même, il songeait que ce prétendu piqueur pouvait fort bien +être Laurent en personne. Ce devait être lui, si c'était lui qui, +l'autre soir, se trouvait chez Mme Cornevin. + +--Il m'attendait, pensait Raymond, et sachant l'immense intérêt que +j'avais à être exact, il se sera étonné de ne pas me voir à l'heure +dite. + +Tout cela lui paraissait si plausible, que brusquement: + +--Rends-moi la lettre, dit-il à Krauss. + +Et le vieux soldat la lui ayant rendue: + +«Je sais, madame, ajouta-t-il, en post-scriptum la cause de votre +trouble, avant-hier; je vous jure que je la sais. Au nom du ciel, +confiez-vous à moi; là est le salut...» + +Qu'il s'égarât ou non en conjectures, il ne voyait nul inconvénient à +écrire ainsi qu'il le faisait. + +Mais que le temps lui semblait long! + +Krauss n'était pas encore certainement à la place de la Trinité, que +Raymond s'étonnait qu'il ne fût pas de retour et se disait, énervé par +l'impatience: + +--Dieu! que ce vieux est donc lent! + +Un léger bruit, heureusement, vint le distraire. + +C'était Mme Delorge qui, tout doucement et avec mille précautions, +dans la crainte d'éveiller son fils, entre-bâillait la porte et +allongeait la tête. + +--Je ne dors pas, mère, lui cria-t-il. + +Elle entra, et après avoir un moment considéré son fils: + +--Comme tu es pâle! lui dit-elle. Tu souffres. Peut-être serait-il +prudent d'envoyer chercher le médecin... + +--A quoi bon! interrompit-il vivement. Ce que j'ai n'est qu'une +indisposition. Trois jours de repos et je serai sur pied. + +Tristement, Mme Delorge hocha la tête. + +--Qu'il soit fait selon ta volonté! prononça-t-elle. + +Mais elle disait cela d'un tel accent, que Raymond en fut troublé +jusqu'au fond de l'âme. Pour la première fois, le soupçon lui venait que +sa mère n'était pas dupe, et que sa facilité à se payer du premier +prétexte venu n'était qu'une de ces délicatesses dont les mères ont le +secret. + +Que supposait-elle donc? + +Mais déjà Mme Delorge avait repris sa physionomie impassible. + +--Songe, mon fils, murmura-t-elle en se retirant, que je n'ai que toi +ici-bas et que sur toi seule reposent toutes mes espérances... + +Avec sa sœur, avec Mlle Pauline, Raymond devait avoir de bien +autres appréhensions encore. + +Ayant regardé son frère d'un œil si perspicace qu'il en détourna la +tête: + +--Est-ce encore la politique, fit-elle, qui te rend malade?... + +On l'appelait, elle sortit, laissant Raymond décidément irrité. + +--Il me faut bien reconnaître, pensait-il, que je ne suis qu'un piètre +comédien! + +Le docteur Legris, dont on annonçait la visite, ne devait pas modifier +son opinion. + +--Eh bien? demanda-t-il, lorsqu'il fut près du lit de Raymond. + +--Docteur, je souffre atrocement. + +La porte était fermée, il n'y avait pas d'indiscrétion à craindre. + +--Est-ce bien de votre blessure? demanda M. Legris. + +--Eh! de quoi donc serait-ce?... + +Le docteur ne répondit pas directement. + +--On ne saurait croire, dit-il, comme s'il eût émis un axiome d'utilité +générale, l'influence que le moral exerce sur les blessures... + +De tout autre, Raymond eût peut-être fort mal pris cette réflexion. Mais +M. Legris lui inspirait déjà cette confiance qui précède l'amitié. + +--Que ne donnerais-je pas pour pouvoir me lever! soupira-t-il. + +Le docteur, attentivement, l'examinait. + +--Il n'y faut pas songer avant cinq ou six jours, prononça-t-il, et +encore, et encore... + +Il s'était assis et il rédigeait une ordonnance avec le crayon dont +Raymond s'était servi pour écrire à Mme Cornevin, lorsque la porte +s'ouvrant brusquement, Krauss parut... + +Le vieux soldat croyait Raymond seul, et il avait déjà tiré de sa poche +une lettre qu'il y refourra bien vite en apercevant un étranger. + +--Est-ce que monsieur n'a pas sonné? demanda-t-il, croyant utile +d'expliquer son entrée. + +--Non, répondit Raymond, mais tu arrives à propos... Monsieur est un de +mes amis, un médecin qui va te dire ce qu'il y a à faire. + +C'était peu de chose... Et le docteur, qui était bien trop fin pour ne +pas reconnaître qu'il gênait, ne tarda pas à se retirer, en promettant +de revenir le lendemain. + +Dès qu'il fut dehors: + +--Eh bien! mon vieux Krauss, interrogea Raymond, tu as remis ma lettre à +Mme Cornevin? + +--Dès que je me suis trouvé seul avec elle. + +--L'a-t-elle lue devant toi? + +--Oui. + +--Pendant qu'elle lisait, quel air avait-elle? + +Au regard que le vieux soldat jeta à Raymond, on eût pu croire qu'il lui +venait une idée, à lui aussi. + +--En commençant, répondit-il, elle avait son air ordinaire; mais voilà +que tout à coup, sur la fin, elle a tressauté... + +--Tu es sûr? + +--Parbleu! et en même temps elle devenait plus blanche que sa +collerette. + +--Et elle n'a rien dit?... + +--Non. Elle a seulement fait: «Ah!» en regardant autour d'elle d'un air +effrayé... Puis, tout de suite, elle s'est mise à écrire la réponse que +voici... + +Raymond ne sentait plus sa blessure. + +Il avait pris la lettre des mains de Krauss, et il la tournait et la +retournait, hésitant à l'ouvrir, persuadé qu'il allait y trouver l'arrêt +définitif de la destinée. + + «Fidèle à ma promesse, mon cher Raymond, écrivait Mme Cornevin, + hier, dès neuf heures, je me suis présentée chez Mme Misri. Je + l'ai trouvée à moitié folle, désespérée et s'arrachant les cheveux. + Elle venait de rentrer, et pendant la nuit, qu'elle avait passée + chez une de mes amies, tous les papiers, qu'elle possédait lui + avaient été volés... Ma visite n'ayant ainsi plus de but, je me + suis retirée. + + «VEUVE CORNEVIN.» + + «_P.-S._ Je ne comprends rien, je l'avoue, à votre étrange + post-scriptum. Que voulez-vous dire? Il n'y avait de troublé, + l'autre soir, que vous, mon pauvre enfant!...» + +Depuis le temps que Raymond voyait s'évanouir une à une toutes les +chances sur lesquelles un autre eût compté, il s'était fait une habitude +du malheur et une loi de s'épargner les déceptions en mettant tout au +pis. + +La lettre de Mme Cornevin ne le surprit pas outre mesure. + +--Elle se défie de moi! pensa-t-il. + +Et sa conviction n'en demeurait pas moins pleine et entière. Autant et +plus qu'avant, il restait persuadé de la présence de Laurent chez sa +femme. + +Mais quelle raison avait Mme Cornevin de se défier? Était-ce son mari +qui lui avait dicté cette réponse? Et si oui, pourquoi s'obstinait-il à +cet impénétrable incognito? Quelle revanche terrible préparait-il dans +l'ombre?... + +Ces préoccupations rendaient Raymond presque insensible à l'événement; +si grave pourtant, que lui annonçait Mme Cornevin. + +Les papiers de Mme Flora Misri avaient été volés. + +Que le voleur fût M. de Combelaine, Raymond, n'en doutait pas. Et +cependant, une fois maître de ces papiers si dangereux, c'est-à-dire le +danger conjuré, comment M. de Combelaine avait-il pu recourir à un +assassinat!... + +--Enfin, se disait Raymond épuisé de tant de conjectures inutiles, je +verrai Mme Cornevin dimanche et il faudra bien qu'elle s'explique... + +Vains projets!... Pour la première fois depuis dix-huit ans, Mme +Cornevin ne vint point passer son dimanche avec Mme Delorge. + +--Donc elle me craint, conclut Raymond, donc mes soupçons étaient +fondés. Ah! quand donc me sera-t-il permis de sortir!... + +Ce ne devait pas être avant cinq à six jours, encore bien qu'il allât +beaucoup mieux, et que les visites de M. Legris fussent celles d'un ami +désormais, et non plus d'un médecin. + +Il était clair que ce docteur à l'œil si fin avait flairé un mystère, +et qu'il eût été ravi de le pénétrer. Mais Raymond ne lui en voulait pas +de sa curiosité. Après tant de mois de solitude absolue, il éprouvait un +soulagement réel à s'entretenir avec un homme de son âge, d'un esprit +évidemment supérieur, d'un rare bon sens pratique, et qui avait de la +vie en général, et de la vie de Paris en particulier, cette expérience +que donnent certaines professions. + +L'heure que M. Legris passait tous les matins près de son lit était pour +Raymond la meilleure de sa journée, la seule où il fût un peu distrait +de ses sombres préoccupations. + +Le reste du temps, il se consumait d'impatience. + +Tout le monde cependant avait cru ou paru croire à la maladie qu'il +feignait, et Me Roberjot et M. Ducoudray se relayaient, en quelque +sorte, pour qu'il ne fût jamais longtemps seul. + +Par M. Ducoudray, il savait tous les cancans du boulevard. + +Me Roberjot, lui, le tenait au courant des événements politiques et +lui rapportait les mille et mille on-dit de l'affaire Pierre Bonaparte. + +Mais c'est d'une oreille distraite que Raymond écoutait. Que lui +importait le prince Pierre? que lui importait la politique?... + +C'est rue de Grenelle, à l'hôtel de Maillefert, que s'envolait sa +pensée. + +Où en étaient les événements? Qu'était-il advenu de cette querelle qu'il +avait vue près d'éclater entre M. Philippe et le comte de Combelaine? + +Et personne à envoyer aux renseignements. + +Il avait bien eu l'idée de charger Krauss de la commission, ou même de +se confier au docteur Legris, mais à qui les adresser? à miss Lydia +Dodge? Elle refuserait de les recevoir, ou, s'ils parvenaient jusqu'à +elle, ne répondrait pas. + +Raymond, enfin, s'inquiétait de cet appartement qu'il avait loué sous le +nom de Paul de Lespéran et dont la portière, ne le voyant plus +reparaître, devait se répandre dans le quartier en cancans saugrenus. + +Malgré tout le temps passait... + +Le vendredi, Raymond se leva quelques heures. Le samedi, il resta debout +toute la journée. Le dimanche, il se sentait assez remis pour sortir, +lorsque, vers les onze heures, Krauss lui remit une lettre qui avait été +apportée par un commissionnaire. + +L'enveloppe malpropre, l'écriture, l'orthographe, l'encre d'un bleu +passé, ces mots écrits dans les angles: «_personel très précé_», tout +trahissait si bien la lettre anonyme, lâche, honteuse, dégoûtante, que +Raymond fut sur le point de la jeter au feu sans la lire. + +Mais il était dans une situation à ne rien négliger. Il rompit donc le +cachet. + +C'était bien une lettre anonyme. + +Un inconnu, qui se disait son ami, l'adjurait de se trouver, le soir +même, à minuit, au bal de la _Reine-Blanche_. Là, un homme viendrait le +prendre, qui le conduirait à un endroit où devait avoir lieu une scène à +laquelle il était indispensable qu'il assistât. + +--Ce n'est qu'une mystification stupide! murmura Raymond, en froissant +la lettre anonyme, et en la jetant à terre avec un geste de dégoût. + +Mais cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'il en était à se +demander s'il ne s'était pas trop hâté de porter un jugement définitif. + +Il ramassa donc la lettre, la lissa, l'étala sur le marbre de la +cheminée, et se mit à l'étudier attentivement. + +Des choses étranges s'y trouvaient, qu'il n'avait pas remarquées sur le +premier moment, et qui, maintenant, le frappaient d'étonnement. + +Ceci d'abord: + +L'inconnu qui lui donnait rendez-vous à la _Reine-Blanche_ devait, en +l'abordant, lui dire, en manière de reconnaissance: «Je viens du jardin +de l'Élysée.» + +Était-ce le hasard seul qui avait amené cette phrase si terriblement +significative au bout de la plume du correspondant anonyme?... + +Quelques lignes plus bas on lisait: + +«Que M. Delorge vienne pour Elle, sinon pour lui...» + +Elle!... Qui, Elle, sinon Simone de Maillefert? + +Il eût fallu que Raymond fût frappé de cécité, pour ne pas voir que +celui qui lui écrivait n'ignorait rien de son existence, et savait ses +angoisses, sa haine et son amour. + +Et à qui, parmi ceux qui connaissaient sa vie, eût-il attribué cette +lettre anonyme, sinon à Combelaine?... Oui, à Combelaine, ou à Laurent +Cornevin. + +Si elle était de Laurent, Raymond avait tout à espérer. + +Il avait tout à craindre si elle venait du comte de Combelaine. + +--N'importe, se dit-il, j'irai. + +--Pourtant, faible comme il l'était encore, se rendre seul à ce +singulier rendez-vous, n'était-ce pas, comme on dit vulgairement, se +jeter dans la gueule du loup, et d'une témérité qui frisait la +niaiserie? + +Mais de qui se faire accompagner? + +De Krauss? C'était certes un rude compagnon encore, malgré son âge. + +Il y avait encore le docteur Legris... + +--Et pourquoi pas! songea Raymond. + +En conséquence, le docteur étant survenu comme tous les jours, sans +préambule, il lui donna la lettre à lire. + +M. Legris en fut stupéfié, et sa première pensée, qu'il exprima très +énergiquement, fut que ce rendez-vous était un guet-apens. + +Raymond avoua loyalement que cette idée lui était venue. + +Seulement il se hâta d'ajouter qu'il n'en était pas moins +inébranlablement résolu à se rendre à la _Reine-Blanche_, et à s'y +rendre seul, qui plus est. + +Pour n'être pas directe, l'invitation n'en était pas moins positive. + +Le docteur l'accepta, et il y eut d'autant plus de mérite que nulle +explication ne lui fut donnée, et qu'il n'en demanda aucune. + +A minuit, donc, Raymond et M. Legris entraient à la _Reine-Blanche_, où +il y avait bal masqué, et ils y étaient abordés par un homme qui, après +avoir prononcé la phrase sacramentelle: «Je viens du jardin de +l'Élysée,» les engageait à le suivre. + +Ils le suivaient. + +Par lui, ils étaient introduits dans le cimetière Montmartre, et à la +clarté douteuse de la lune, ils assistaient à cette scène étrange de +cinq personnes--quatre hommes et une femme, que les autres appelaient +madame la duchesse, escaladant audacieusement les murs du champ des +morts, et violant une sépulture pour constater qu'un cercueil était +vide. + +Leur guide, cependant, les abandonnait, s'enfuyait, et tous leurs +efforts pour le rejoindre, pour découvrir sa personnalité, échouaient. +Si bien que, nulle explication ne leur étant donnée, ils demeuraient en +face d'un problème véritablement effrayant. + +Jamais la curiosité du docteur Legris n'avait été à ce point excitée. + +Mais si subtile que fût sa pénétration, ignorant le passé de Raymond, il +ne pouvait que s'égarer en conjectures folles. + +Et l'eût-il connu, ce passé, qu'il n'eût guère été plus avancé. + +C'est en vain que Raymond, de son côté, essayait de rattacher cette +scène du cimetière Montmartre à quelque circonstance de sa vie. + +Mais il ne tarda pas à rougir de garder pour lui seul ses conjectures et +ses doutes. Était-il généreux de laisser se débattre dans les ténèbres +le docteur Legris, qui venait de s'exposer pour lui? Accepter le +dévouement d'un homme, c'est prendre envers lui des engagements tacites. + +Enfin, à l'heure où le dénouement heureux ou tragique devait être si +proche, Raymond, plus que jamais, comprenait combien pouvait lui être +utile un ami. + +Prenant donc son parti, il pria le docteur de venir, le soir même, +partager le dîner de sa famille, ajoutant qu'ils causeraient après, et +qu'à un homme tel que lui il ne marchanderait pas les confidences. + + + + +SIXIÈME PARTIE + +LAURENT CORNEVIN + + + + +I + + +Ce n'était pas le premier venu, que le docteur Valentin Legris. + +Celui-là n'était pas de ces aimables étudiants qui, après dix ans de +bière et d'absinthe comparées, enlèvent leur diplôme d'un coup d'audace +ou de hasard. + +Fils d'une famille pauvre--son père était un petit menuisier de la +banlieue--le docteur Legris devait à son intelligence et à son travail +obstiné sa modeste situation. + +C'est de ci et de là qu'il avait fait ses études, tantôt externe d'un +lycée, tantôt pensionnaire de quelque institution qui lui donnait le +vêtement, la pâtée et la niche à la condition expresse de remporter des +prix à la fin de l'année. Il était maître d'études, ou plus +vulgairement: pion, dans la maison où il fit sa philosophie et où il fut +reçu bachelier ès lettres et bachelier ès sciences. + +Les années suivantes, c'est avec l'argent qu'il gagnait à donner des +répétitions, qu'il se nourrit et se logea, qu'il acheta des livres, +qu'il paya ses examens et ses inscriptions à l'École de médecine. + +Il eut à souffrir et beaucoup, dans un pays et à une époque où les +jeunes imbéciles enrichis par leur famille voudraient bien faire de la +pauvreté un vice et un ridicule. + +Mais il n'était pas d'une trempe à s'affliger sérieusement des déboires +ou des railleries que pouvaient lui valoir l'exiguïté de sa chambre du +sixième étage, l'épaisseur de ses souliers ou la coupe arriérée d'un +paletot qu'il était allé acheter au Temple. + +Loin d'en être altérée, sa gaité naturelle s'y aiguisa de cette pointe +de scepticisme ironique qui sied bien aux hommes qui ont conscience de +leur valeur et qui l'ont affirmée en surmontant les obstacles. + +Ce n'est pas lui qui jamais eût consenti à affecter une gravité +pédantesque bien éloignée de son caractère, ni à se faire, comme +d'autres, un élément de succès d'une hypocrisie raisonnée et patiemment +soutenue... + +Il aimait le plaisir, et volontiers le prouvait, lorsque, par grand +hasard, quelque louis inattendu tombait dans le vide de son escarcelle +et que ses études n'en devaient pas souffrir. + +Quelques-uns de ses professeurs même lui trouvaient par trop +d'indépendance, et lui reprochaient un certain esprit d'indiscipline et +de contradiction. + +[Illustration: Dans la nuit tous les papiers qu'elle possédait lui +avaient été volés.] + +Ses examens et sa thèse ne lui furent pas moins l'occasion d'un de ces +triomphes que la Faculté enregistre et qui font espérer un maître pour +l'avenir. + +Malheureusement, le diplôme ne lui donnait pas de rentes, et, avant +comme après le parchemin, il se trouvait en face de ce problème irritant +et inquiétant: vivre... + +Les quelques semaines qui suivirent furent des plus pénibles de sa vie. + +On le rencontrait alors, la démarche lente et le front soucieux, errant +un peu comme une âme en peine sous le portique de l'École de médecine, +ou arrêté devant ce tableau qui se trouve à droite en entrant, et où +s'affichent les demandes et les offres... + +Les formules ne varient guère. + +Du côté des demandes, c'est un navire baleinier qui, prêt à mettre à la +voile, désire un chirurgien pour une expédition de trois ans dans les +mers du pôle;--ou un riche étranger très vieux et très souffrant, qui +souhaiterait les soins incessants d'un savant docteur;--ou encore une +commune de mille sept cents âmes qui, ayant perdu son médecin, en +désirerait un autre. + +Du côté des offres, c'est cinq, dix, quinze jeunes gens qui, diplômés de +la veille et sans fortune, proposent tout ce qu'ils savent, aussi bien +pour accompagner en Italie quelque jeune et intéressante poitrinaire, +que pour donner des consultations dans l'arrière-boutique de quelque +pharmacie suspecte. + +Il faut manger, n'est-ce pas!... + +C'est ce que se répétait avec une amertume croissante le docteur Legris, +et il était bien près de se décider pour le baleinier, où du moins le +couvert serait mis deux fois par jour, lorsqu'un de ses camarades le +présenta au célèbre médecin anglais Harvey. + +Établi en France pour l'hiver, le docteur Harvey achevait alors son +livre fameux et si effrayant: _Des poisons_. + +Il avait besoin d'un aide, le docteur Legris lui plut, il le prit. + +Et il s'y attacha si fortement, qu'il voulait absolument, à la fin de +l'année, l'emmener avec lui à Londres, lui affirmant qu'il répondait de +son avenir, de sa réputation et de sa fortune. + +Bien que fort touché de l'offre, Legris refusa. + +Tout en apportant tout ce qu'il avait d'intelligence aux travaux si +remarquables d'Harvey, il avait travaillé en vue des concours, et +quelques mois plus tard, il était interne à la Pitié. + +Les années qu'il y passa ne furent, selon son expression, qu'un coup de +collier continu. + +Il apportait à l'exercice de sa profession cette passion obstinée qui +seule fait les hommes supérieurs. + +Il dépensait toute son énergie à ces luttes poignantes contre la +maladie, la souffrance, la mort, et il y déployait une sagacité et une +fécondité de ressources, une hardiesse parfois, qui étonnaient les plus +vieux praticiens. + +Ce n'était pas une raison pour que tous ses maîtres fussent ses amis. + +Ils l'étaient, cependant. + +Le sachant pauvre, ils cherchaient les occasions de lui faire gagner +quelques honoraires, soit en le signalant à des malades qu'ils ne +pouvaient voir, soit même en le faisant appeler en consultation. + +Jamais l'illustre professeur B... ne rencontrait dans sa pratique un cas +difficile, douteux ou nouveau, sans faire appeler son interne. + +Cette situation, près d'un des maîtres de la science, devait valoir et +valut en effet au docteur Legris de nombreuses relations, les unes +flatteuses simplement et agréables, les autres assez puissantes pour +aider sa fortune le jour où il quitterait la Pitié. + +C'est ainsi qu'il connut le duc de Maumussy lorsqu'on le crut, lorsqu'il +se crut lui-même empoisonné en 1866; la princesse d'Eljonsen lors de son +accident de voiture, aux courses de La Marche, et Mme Verdale, après +ce fameux bal du baron, où un incendie se déclara et où la pauvre dame +fut si cruellement brûlée qu'elle faillit en mourir. + +Mais toutes ces relations, le docteur Legris ne sut pas, au dire de ses +amis, les utiliser. + +La vérité est qu'il ne le voulut pas. + +Un de ces amours funestes dont les hommes les plus forts ne savent pas +se garer venait de bouleverser son existence. + +Follement épris d'une jeune ouvrière d'une rare beauté, la voyant parée +comme de juste, puisqu'il l'adorait, de toutes les qualités du cœur +et de l'esprit, il voulut l'associer librement à sa vie. + +Elle se joua de lui indignement. + +Il était pauvre et elle voulait des toilettes, des diamants, des +voitures, tout ce luxe brutal et scandaleux qui trouble la cervelle des +pauvres filles, et qui les conduit par le plus court à Saint-Lazare ou à +l'hôpital. + +Le docteur aimait, il essaya de lutter. Son existence, pendant les +derniers mois de son internat, fut un enfer. + +Menaces et prières échouaient également. On le railla, il tint bon, +descendant jusqu'à cette lâcheté suprême de la passion: paraître ne rien +voir... + +Jusqu'à ce qu'enfin, sentant sa dignité compromise, il rompît... + +Mais il conçut un si noir chagrin, et tant de honte aussi de sa +faiblesse, qu'il disparut, il se cacha... + +Il avait un millier de francs d'économies, il en emprunta autant et vint +s'établir à Montmartre, place du Théâtre. + +Moins de six mois après, il ne pouvait plus suffire à sa clientèle,--peu +aisée, il est vrai, maussade, d'autant plus exigeante qu'elle payait +plus mal, mais telle quelle suffisant amplement à ses besoins. + +Et le travail et le temps faisant leur œuvre, peu à peu il se +remettait de l'horrible secousse, le passé s'effaçant et, ses ambitions +d'autrefois le reprenant, il était résolu, dès qu'il aurait économisé +quelques billets de mille francs, à renouer ses relations et à +transporter son cabinet au centre de Paris. + +Tel était l'homme auquel Raymond, en sa détresse extrême, venait de +décider qu'il se confierait sans restriction. + +Et après l'avoir quitté, en lui répétant: «A ce soir six heures, +n'est-ce pas?» tout en regagnant la rue Blanche, il découvrait mille +raisons de s'applaudir de sa décision. + +Cette fois encore, grâce à la complicité de Krauss, Mme Delorge +ignorait que son fils eût passé la nuit dehors, et elle l'accueillit +comme s'il fût sorti de grand matin, avant qu'elle ne fût levée. + +--Je me suis permis, ma chère mère, lui dit-il en l'embrassant, +d'inviter à dîner un de mes amis pour lequel je te demande bon accueil. + +C'était la première fois, depuis qu'il était de retour à Paris, qu'il +amenait un convive; aussi Mme Delorge en parut-elle un peu surprise. + +--Le connais-je, cet ami? interrogea-t-elle. + +--Je ne crois pas, ma mère, mais je pense qu'il te plaira; c'est un +homme très distingué, de quatre ou cinq ans plus âgé que moi, le docteur +Legris... + +--Tu ne m'en as jamais parlé, fit Mme Delorge. + +Et sonnant: + +--N'importe, ajouta-t-elle avec un bon sourire; il est ton ami, cela +suffit. Et comme il est médecin aussi, c'est-à-dire un peu gourmand, je +vais m'entendre avec Françoise pour le bien recevoir. + +Françoise, c'était la cuisinière. Elle ne tarda pas à paraître, et +pendant que Mme Delorge lui donnait ses ordres, Mlle Pauline +s'approcha de son frère. + +Arrêtant sur lui son beau regard clair: + +--Le docteur Legris, demanda-t-elle avec une feinte bonhomie, n'est-ce +pas ce monsieur qui est venu te voir tous les jours pendant que tu +gardais le lit? + +--Précisément. + +--Alors, tout s'explique. + +--Tout, quoi? + +--On comprend, veux-je dire, que ce gros rhume qui t'a tant fait +souffrir et si peu tousser ait été si promptement guéri. + +Raymond dissimula mal un mouvement d'impatience. + +--Que cette petite fille est agaçante! pensa-t-il, mécontent de se voir +pris, et ce n'était pas la première fois, en flagrant délit de mensonge. + +Puis tout haut: + +--Qu'y a-t-il d'extraordinaire, fit-il, à ce qu'un de mes amis, qui est +médecin, vienne me voir lorsqu'il me sait souffrant? + +Il se levait, en disant cela, pour regagner son appartement. + +--Comment! tu nous quittes? reprit Mlle Pauline. + +--J'ai à travailler. + +Déjà il gagnait la porte, mais elle: + +--Oh! tu nous accorderas bien un moment encore, nous avons de grandes +nouvelles à te donner... + +--Des nouvelles!... + +--Oui, de Jean... + +Raymond se rassit, observant à son tour sa sœur, qu'il lui avait +semblé voir tressaillir. + +--Ce matin même, continua la jeune fille, Mme Cornevin a reçu de son +fils une longue lettre... + +--Et elle est venue vous la communiquer? + +--Non; elle nous l'a envoyée à lire. Elle a tellement d'ouvrage, et si +pressé, qu'il lui est impossible de s'absenter un quart d'heure de ses +ateliers. + +Les plus singuliers soupçons traversaient l'esprit de Raymond. + +--Il faut, en effet, reprit-il en baissant la voix pour n'être pas +entendu de sa mère, toujours en conférence avec Françoise, il faut que +Mme Cornevin soit écrasée de travail. Déjà, l'autre dimanche, elle +n'est pas venue dîner avec nous, elle n'a pas davantage paru hier, +aujourd'hui elle se prive de la joie de lire en famille, au milieu de +nous, une lettre de Jean... Est-ce que tu ne trouves pas cela +extraordinaire, toi?... + +Visiblement, Mlle Pauline rougissait. + +--Mais non, je t'assure, répondit-elle... + +--Tu sais donc quelles sont ces commandes si importantes qui la +retiennent? + +--Certainement. Est-ce que nous ne sommes pas en plein carnaval? est-ce +que ce n'est pas demain le mardi gras! Ne faut-il pas des toilettes, des +travestissements?... + +Elle s'embarrassait, elle devenait cramoisie, elle eût été peut-être +obligée de s'arrêter, sans sa mère qui, Françoise partie, lui vint en +aide. + +Mme Delorge avait entendu les derniers mots. + +--Je suis sûre, dit-elle, que Julie--c'est ainsi qu'elle appelait Mme +Cornevin,--a beaucoup à faire; cependant je suis un peu surprise qu'elle +n'ait pas, en huit jours, pu trouver une heure à passer avec nous. + +Raymond hochait la tête, tout en observant sa sœur du coin de +l'œil. + +Il pensait que c'était lui qu'évitait Mme Cornevin, et que Mlle +Pauline certainement avait surpris quelque chose. + +--Quoi qu'il en soit, mon cher fils, reprit Mme Delorge, j'ai +conservé la lettre de Jean, pour te la donner à lire. + +Cette lettre, Raymond savait d'avance qu'elle ne lui apprendrait rien. + +Dans celle-ci pas plus que dans toutes celles qu'il avait écrites à sa +mère depuis son départ, Jean, fidèle aux conventions arrêtées, ne +soufflait mot du but de son voyage, ni de ses découvertes, ni de son +père. + +Il y parlait de M. Pécheira, l'ancien associé de Laurent, mais +simplement comme d'un homme charmant, d'un ami dont il avait fait la +connaissance à Melbourne, et qui l'avait mis à même de voir, et de voir +bien, tout ce qu'il y a de curieux en Australie. + +Et il terminait en annonçant que son passage pour Liverpool était arrêté +sur un navire qui quitterait Melbourne trois semaines après celui qui +emportait sa lettre. + +--Ainsi, dit Raymond à Mme Delorge, en lui rendant la lettre de Jean, +nous pouvons d'un moment à l'autre voir paraître notre voyageur. Il se +peut qu'il n'arrive pas avant un mois, mais rien ne prouve qu'il ne sera +pas à Paris demain matin. + +--Surtout avec un navire à voiles, objecta Mlle Pauline. + +C'est de l'air le plus étonné que Raymond considéra sa sœur, de l'air +d'un homme qui, tout à coup, découvre quelque chose d'énorme. + +--Comment sais-tu que Jean a pris passage sur un navire à voiles? +interrogea-t-il. + +Elle éclata de rire, de ce petit rire nerveux et sec qui ressemble à une +quinte de toux, et qui est la ressource de toutes les femmes +embarrassées. + +--Ne le dit-il pas dans sa lettre? fit-elle. + +--Non. + +Elle haussa les épaules, et d'un ton d'insouciance que démentait le +nuage de pourpre répandu sur son visage: + +--C'est donc, dit-elle, que je l'aurai rêvé. + +Mme Delorge put croire cela, mais non pas Raymond. + +--Eh! eh! pensa-t-il, mademoiselle ma sœur recevrait-elle donc des +nouvelles directes de maître Jean! + +Il n'y eût vu aucun mal, nul inconvénient, tant était étroite l'intimité +des deux familles. + +Seulement, si depuis son départ Jean était en correspondance réglée avec +Mlle Pauline, il avait dû nécessairement lui apprendre tout ce qu'il +cachait à Mme Cornevin et à Mme Delorge. Un homme de vingt-six ans +ne sait pas avoir de secrets pour la femme qu'il aime. + +Cela, jusqu'à un certain point, eût donné à Raymond la clef de la +conduite un peu singulière de sa sœur, ses airs d'intelligence, ses +mots à double entente, son insistance à lui demander de se confier à +elle... + +--Il est clair, pensait-il, qu'elle sait tout ce que je sais moi-même de +l'existence de Laurent Cornevin, sinon plus... + +Cependant ce n'était pas le moment de questionner Mlle Pauline. + +Il se faisait tard; après les épreuves de la nuit, il était accablé de +fatigue, le docteur Legris pouvait devancer l'heure du rendez-vous... + +Il se réfugia donc dans son cabinet de travail, et il n'y était pas +depuis un quart d'heure, allongé dans son fauteuil et les pieds sur la +cheminée, qu'il s'endormit, rêvant que le docteur était assis près de +lui et lui parlait. + +M. Legris, à ce moment même, était chez lui, place du Théâtre, à +Montmartre, où il expédiait sa consultation. Expédiait est bien le mot. +Il n'était pas habituellement d'une douceur exagérée, mais jamais ses +malades ne l'avaient vu si brusque ni si impatient. + +Le fait est qu'il se savait attendu, à six heures, rue Blanche, qu'il +avait encore, après sa consultation, huit ou dix visites à faire, et +qu'il avait hâte de se trouver seul avec lui-même pour réfléchir en +toute liberté aux étranges événements qui venaient de tomber dans sa +vie. + +--Oui, bien étranges, pensait-il, car jamais on n'a ouï parler de rien +qui approche de ce dont j'ai été témoin cette nuit. J'aurais ri au nez +de qui fût venu hier me conter une telle histoire; m'assurer qu'un fait +de cette nature était possible, en 1870, à Paris, en pleine +civilisation, au milieu de cette armée de surveillants, de gardiens, de +sergents de ville, d'agents de la sûreté qui, incessamment, ont les yeux +ouverts. + +Avec tant de préoccupations, c'était miracle que le docteur, en arrivant +au chevet du malade, recouvrât la plénitude de son sang-froid. + +C'était ainsi, pourtant, tant est puissante cette faculté que Bichat +appelait: «l'habitude professionnelle». + +Mais après chaque visite, consultant son carnet: + +--Allons, plus que cinq, murmurait M. Legris, plus que trois... plus +qu'une. + +Jusqu'à ce qu'enfin, avec un gros soupir de satisfaction: + +--C'est la dernière, se dit-il, me voilà libre!... + +Il s'était si fort dépêché qu'il n'était guère plus de six heures, et +cinq minutes plus tard il arrivait rue Blanche, et Raymond le présentait +à sa mère et à sa sœur. + +Le docteur Legris plut à Mme Delorge, à qui peu de gens plaisaient. +Elle lui trouva, ainsi qu'elle le dit à son fils le lendemain, l'air à +la fois très fin et très franc, ce qui est rare: la finesse, en +apparence du moins, excluant presque toujours la franchise. + +Quant au docteur, il fut très frappé du grand air de Mme Delorge, et +plus encore de la beauté de Mlle Pauline. + +Le dîner, cependant, eût été triste, sans la puissance d'abstraction de +M. Legris, sans cette faculté si précieuse qu'il possédait, de déposer à +un moment donné ses plus pressantes préoccupations, comme d'autres +déposent leur cigare avant d'entrer dans un salon. + +Il avait trop vu, et avec de trop bons yeux pour que sa conversation +n'eût pas cette saveur recherchée que donne la connaissance approfondie +de l'existence parisienne. Il voulait plaire, il plut. + +Si bien qu'il y avait longtemps que le dîner était fini et le café pris, +lorsque Raymond, qui ne le voyait pas près de tarir, se leva en disant: + +--Vous oubliez nos affaires, je crois, mon cher docteur. Allons, venez, +ma mère et ma sœur vous excuseront... + +L'instant d'après, ils étaient dans le cabinet de travail de Raymond, un +bon feu dans la cheminée et les portes closes. + +Le docteur avait allumé un cigare, et il se tassait dans un bon +fauteuil, précisément en face de ce portrait du général Delorge qui +l'avait tant intrigué avec cette épée scellée de larges cachets rouges +accrochée au travers de la toile. + +Enfin allait donc lui être révélé le mystère qu'il avait pressenti, la +nuit du guet-apens des boulevards extérieurs, et qui, depuis, ne cessait +d'occuper sa pensée. + +--Je vous écoute, mon cher ami, dit-il. + +Au dîner, tandis que parlait le docteur Legris, Raymond avait eu le +loisir de réfléchir et de chercher dans sa tête comment exposer la +situation. + +Son récit fut donc ce qu'il devait être, d'une remarquable clarté, et +précisément assez concis pour ne laisser dans l'ombre aucun détail d'une +certaine valeur. + +Et lorsqu'il eut achevé: + +--Maintenant, docteur, prononça-t-il, vous connaissez mon existence +comme moi-même et, d'un esprit plus libre que le mien, vous pouvez juger +si ma partie n'est pas irrémissiblement perdue, et si ce n'est pas folie +à moi d'espérer toujours et de prétendre lutter encore... + +M. Legris ne répondit pas tout d'abord. + +Après avoir commencé par fumer à pleins poumons, il n'avait pas tardé à +laisser éteindre son cigare, puis à le jeter. Il était «empoigné», +c'était manifeste, irrésistiblement. Il s'était attendu à quelque chose +d'extraordinaire, mais la réalité dépassait toutes ses conjectures. + +Puis, fatalement, il avait été amené à un retour sur lui-même. Il +s'était rappelé qu'il avait aimé, lui aussi, qu'il avait eu ses heures +de désespoir et de démence... Et pourtant, quelle différence entre la +funeste passion qui avait failli flétrir sa vie et les nobles et pures +amours dont il venait d'entendre la douloureuse histoire!... + +Cependant comme Raymond répétait sa question, il tressaillit, et d'une +voix qu'altérait l'émotion: + +--Sur mon honneur, prononça-t-il, je crois, mon cher Delorge, que +jamais, peut-être, votre situation n'a été meilleure, que jamais vous +n'avez été si près du triomphe. + +Après les événements des derniers jours et tant de déceptions +successives, de telles paroles semblaient presque une raillerie. + +--Docteur, fit Raymond, d'un ton de reproche, docteur!... + +Mais lui: + +--Ce n'est pas, d'ordinaire, par l'optimisme que je pèche, fit-il... +mais qu'importe un résultat qui est encore le secret de l'avenir! +«L'homme de cœur doit agir comme s'il avait tout à attendre, et se +consoler, s'il échoue, comme s'il n'eût rien eu à espérer...» C'est de +Maistre qui a dit cela. + +Il s'était levé, sur ces mots, et était allé s'adosser à la cheminée. +L'énergie resplendissait sur sa physionomie intelligente, ses narines +battaient, son œil si fin étincelait. + +Tel il devait être au chevet d'un malade, aux prises avec quelque mal +terrible, épiant le moment de tenter un expédient héroïque. + +Et, dans le fait, n'était-il pas en consultation!... + +--A nous deux, mon cher Delorge, s'écria-t-il, nous allons donner du fil +à retordre à vos ennemis. Il se peut qu'ils nous écrasent, tout est +possible. Ils ne nous écraseront, sacredieu! pas sans combat!... + +Si la peur est contagieuse, l'assurance n'est pas moins communicative. A +entendre le docteur s'exprimer de cet accent de résolution, Raymond +croyait voir ses chances doublées. + +[Illustration: La soubrette s'élançait sur le palier en +s'écriant:--Monsieur, madame y est pour vous.] + +--Pour commencer reprit le docteur, quel est l'auteur, l'instigateur de +l'intrigue mystérieuse, mais à coup sûr abominable, qui vous a enlevé +Mlle Simone pour la livrer à un misérable tel que Combelaine?... Les +faits sont là qui nous crient: C'est la duchesse de Maumussy. + +--Je le crois... + +--Eh bien! moi, j'en suis sûr. Avait-elle un intérêt à empêcher votre +mariage? Évidemment, et le plus naturel et le plus puissant de tous. +Vous lui aviez plu et elle avait eu l'imprudence de vous le laisser +voir... + +Raymond était devenu cramoisi. + +--Je ne suis pas un fat, murmura-t-il, et cependant je dois avouer... + +Le docteur souriait. + +--Il est sûr, interrompit-il, qu'un ridicule ineffable s'attache à cette +idée d'un homme qu'on aime comme cela, malgré lui... Mais enfin, ici, le +fait est patent. Et vous, comment avez-vous répondu à ces avances par +trop significatives?... Comme un imbécile d'honnête homme que vous +êtes... Ah! un gaillard sans préjugés lui eût fait voir du chemin, à +cette chère duchesse. Il fallait... Mais baste! ce qui est passé est +passé, et d'ailleurs vous ne la connaissiez pas comme j'ai l'honneur de +la connaître!... + +La surprise éclatait sur les traits de Raymond. + +--Vous connaissez Mme de Maumussy?... interrogea-t-il. + +--Mon Dieu oui, tout petit médicastre de banlieue que je suis... + +Et tirant quelques bouffées d'un cigare qu'il venait d'allumer: + +--Lorsque M. de Maumussy se crut empoisonné, poursuivit le docteur, il y +a de cela une couple d'années, j'eus l'honneur insigne de rester trois +semaines de planton dans sa chambre. Persuadé qu'on avait essayé de se +défaire de lui pour s'emparer de certains documents relatifs aux +événements de Décembre, qu'il avait toujours refusé de rendre, ce noble +personnage mourait littéralement de peur. Il voyait du poison partout, +et suspectait même les œufs à la coque. Ma mission consistait surtout +à déguster tous les mets qu'on lui présentait. Quand il me voyait debout +et bien portant une heure après l'expérience, il se risquait à manger, +en face d'un miroir toutefois, pour s'arrêter s'il se voyait pâlir, et +la main sur le ventre pour me demander de l'émétique au plus léger +soupçon de colique. + +«Au commencement, j'avoue que les frayeurs et les grimaces de ce cher +duc m'amusaient considérablement. Mais au bout de quatre jours, j'étais +blasé, et j'aurais planté là mon homme si je n'avais été pauvre comme +Job, et si mon cher et respecté maître, le professeur B..., n'eût +stipulé qu'on me donnerait cinq louis par jour. + +«A cause des cent francs, je restai, et pour me distraire, je me mis à +observer et à étudier la duchesse de Maumussy. + +«Elle s'ennuyait, pour le moins, autant que moi. Les frayeurs de son +mari l'écœuraient. Elle ne quittait pas le petit salon qui précédait +sa chambre; elle le soignait; elle dégustait ses plats; mais elle ne +cessait de se moquer et de lui répéter qu'après tout on ne meurt qu'une +fois; ce à quoi il répondait qu'il souhaitait que ce fût le plus tard +possible. + +«Elle ne me connaissait pas, mais elle n'avait personne à qui causer, et +d'ailleurs, un médecin, vous savez, cela ne compte pas. Elle pensait +tout haut devant moi, et je vous déclare qu'elle pensait de drôles de +choses. Elle m'étonnait, moi qui ai reçu des confidences à faire rougir +un agent de la sûreté. Quand elle me parlait de sa beauté, de cette +beauté rare et presque fatale que vous connaissez, elle m'effrayait. +C'était, disait-elle, une puissance exceptionnelle qui lui avait été +départie, et dont elle serait bien folle de ne pas profiter pour +récompenser une grande action... ou un crime, selon l'occasion, pour +faire tourner la tête des imbéciles, ou tout simplement pour plaire à +qui lui plairait. + +«De scrupules, jamais je ne lui en ai vu l'ombre. Mais sous cette +torpeur langoureuse que vous savez, j'ai deviné une âme de feu, des +ardeurs dévorantes et l'imagination excentrique d'un fumeur d'opium. + +«Mon cher, voilà la femme qui vous a aimé assez follement pour se jeter +en quelque sorte à votre tête... Imaginez maintenant ses sentiments pour +vous qui l'avez dédaignée et pour Mlle Simone que vous lui avez +préférée... + +Raymond se taisait. + +N'était-ce pas le langage qu'autrefois aux Rosiers lui tenait M. de +Boursonne?... + +--Donc, poursuivait le docteur, c'est à Mme de Maumussy qu'il faut +attribuer l'idée du mariage de Mlle Simone, et à elle aussi le choix +du mari... Ce dernier trait ne trahit-il pas la haine d'une femme qui +s'estime outragée?... Qui en effet a-t-elle choisi entre tous? Un +misérable, sans foi ni loi, souillé de tous les crimes et de toutes les +flétrissures, l'homme du monde qu'elle méprise et qu'elle exècre le +plus, Combelaine enfin... + +Cette dernière circonstance, Raymond l'ignorait. + +--Quoi!... fit-il, Mme de Maumussy déteste M. de Combelaine!... + +--Elle me l'a dit, répondit le docteur, en appuyant sur chaque mot. Et +savez-vous en quelle circonstance? Lors de la maladie de son mari. Entre +tous les gens que le duc de Maumussy soupçonnait de lui avoir administré +du poison, était le comte de Combelaine... + +--Est-ce possible!... + +--Le duc ne m'avait pas caché ses soupçons... + +--Oh!... + +--Et il m'était recommandé, les jours où venait M. de Combelaine, de +redoubler de précautions... + +--Il osait venir!... + +--Mais oui, et assez souvent, même... + +--Et on le recevait!... + +--On ne peut mieux. Est-ce que M. de Maumussy et M. de Combelaine +peuvent rompre ouvertement? Deux amis si intimes! ce serait scandaleux! + +Raymond était confondu. + +--Cependant, disait le docteur, choisir un mari et choisir précisément +Combelaine n'était rien. Le difficile était de trouver le moyen de +forcer Mlle Simone à l'épouser, à lui livrer et sa personne et sa +fortune. A cette tâche, la duchesse de Maillefert avait échoué. Mme +de Maumussy devait réussir... + +Brusquement, Raymond s'était levé. + +--Oui, elle a réussi, s'écria-t-il, et voilà ce que je ne puis +m'expliquer... + +Le docteur haussa les épaules. + +--Que nous importe? répondit-il. Nous savons qu'on est arrivé à +persuader à Mlle Simone que ce mariage seul pouvait sauver l'honneur +de l'illustre maison de Maillefert. Cela nous suffit. Examinons ce qui +s'est passé après. Tout d'abord, M. de Combelaine et les Maillefert, +éblouis par la magnifique proie qu'ils allaient avoir à se partager, ont +été ravis les uns des autres. Lorsqu'il a fallu discuter le partage, la +brouille est venue. D'après ce qui vous a été dit, les Maillefert ont +été joués. Je n'en suis pas surpris. A cette heure, ils voudraient bien +rompre ce mariage, ils ne le peuvent plus. Combelaine le veut, et +Combelaine est le maître de la situation. + +Le docteur, peu à peu, s'animait. + +Il n'en était encore qu'aux conjectures, mais il lui semblait discerner +ces lueurs qui annoncent la vérité, comme l'aurore annonce le jour. + +--Oui, reprit-il, Combelaine tient les Maillefert. Vous ne pouvez rien +contre lui; il ne craint que médiocrement, soyez en persuadé, Mlle +Flora Misri... Dès lors, pourquoi ne presse-t-il pas un mariage qui lui +tient tant à cœur et qui lui assure, à lui, l'aventurier taré, +l'alliance d'une des plus vieilles familles de la noblesse; à lui, +ruiné, la possession d'une fortune immense?... Eh bien! moi je vais vous +le dire. C'est que Combelaine n'est pas aussi complètement victorieux +que nous le supposons. C'est qu'entre lui et le but de ses vœux se +dresse quelque obstacle qui nous échappe. C'est qu'il voit quelque chose +que nous ne voyons pas... + +--Je cherche, commença Raymond... + +Mais le docteur l'interrompit, et lui frappant gaiement sur l'épaule: + +--Moi, je ne cherche pas, s'écria-t-il. L'obstacle, la menace, c'est, ce +ne peut être que Laurent Cornevin... + +La conclusion pouvait être erronée; elle était si logique, que Raymond +ne trouva rien à répliquer. + +--En ce cas, fit-il, Combelaine sait l'existence de Laurent et sa +présence à Paris. + +--Peut-être, répondit le docteur... + +Puis, après un moment de réflexion: + +--Ce qui est sûr, poursuivit-il, c'est que Combelaine doit avoir deviné, +reconnu un ennemi, et un ennemi puissant et fort, tapi dans l'ombre, +prêt à profiter de la moindre de ses fautes pour le perdre. Les +aventuriers tels que lui, dont l'existence est un perpétuel défi à la +société, ont comme un sixième sens qui les avertit du danger. Il doit +avoir senti que le terrain va manquer sous ses pas. Ce valet de chambre, +qui depuis si longtemps le servait, qui était son confident, le complice +de ses infamies quotidiennes, qu'est-il devenu? Comment a-t-il quitté un +maître qui lui devait tant d'argent? Mme Misri s'en étonnait. Je m'en +étonne, moi, bien davantage. Et encore, qu'est-ce que cet Anglais qui +lui donne tout à coup des gages fabuleux? Cet Anglais ne serait-il pas +un Français, comme vous et moi, qui a fait fortune en Australie? Mais +ce n'est rien encore. Les lettres que possédait Mme Misri lui ont été +volées. Par qui?... Est-il sûr que ce soit par M. de Combelaine? Il me +semble, à moi, que, s'il les avait en sa possession, ces fameuses +lettres, ces papiers qui pouvaient le perdre, vous n'auriez pas été, +vous, Raymond Delorge, assailli l'autre nuit sur les boulevards +extérieurs. + +Trop de fois, Raymond avait été dupe de décevantes illusions, pour ne se +pas obstiner à douter encore. + +--Mais alors, reprit-il, en hésitant à chaque mot, celui qui a réussi à +enlever les papiers de Flora Misri, ce serait donc... Laurent Cornevin? + +--Telle est ma conviction... + +--Il savait donc leur existence... Comment avait-il pu savoir?... + +M. Legris l'arrêta du geste. + +--Vous oubliez donc, fit-il, ce valet de chambre qui possédait tous les +secrets de Combelaine et de Flora, Léonard? Pensez-vous que ce soit +d'hier qu'il ait été acheté par cet Anglais en qui nous reconnaissons +Laurent?... + +Ah! cette fois, Raymond eut comme un éblouissement. + +--Dieu puissant!... s'écria-t-il, ce serait le salut et la vengeance! +Savez-vous bien, docteur, ce que m'a dit Mme Misri? Livrés à la +publicité, ces papiers perdent non seulement Combelaine, mais encore les +misérables qui ont été ses complices, Maumussy, Verdale, la princesse +d'Eljonsen... + +Mais une soudaine réflexion glaçant son enthousiasme: + +--Si M. de Combelaine, reprit-il, ignore l'existence de Laurent, qui +donc soupçonne-t-il de s'être emparé de ses papiers? + +--Vous, parbleu!... + +--C'est-à-dire qu'il verrait en moi l'insaisissable ennemi qui traverse +toutes ses combinaisons... + +--Précisément. + +--Oh! alors, s'expliquent les assassins dont vous m'avez sauvé, +docteur... + +--Et aussi les mouchards dont vous êtes entouré, mon cher ami, puisque +Laurent, qui sait votre vie en danger, vous fait surveiller de son +côté... + +Ainsi le système du docteur répondait à toutes les objections. + +--Et pourtant, reprit Raymond, il est une chose qui me dépasse, c'est +l'obstination de Laurent à se cacher de moi, à m'éviter, à me fuir... + +M. Legris souriait. + +--C'est ce que je comprends très bien, au contraire, dit-il. Voyons, n'y +a-t-il pas pour Laurent un intérêt énorme à détourner sur vous +l'attention des gredins qu'il veut frapper? Voyant en vous l'ennemi, ils +ne soupçonnent pas l'autre, le vrai, celui qui les guette. Tandis qu'ils +vous surveillent, Laurent se meut en liberté. Qu'il consente à vous +voir, à s'entendre à vous, et quarante-huit heures après, c'en est fait +de son incognito... + +Laissant Raymond méditer ses observations, le docteur se versa et but à +petites gorgées une tasse de thé que venait d'apporter Krauss. + +Après quoi, allumant un nouveau cigare qu'il ne tarda pas à laisser +éteindre comme le premier: + +--Nous voici, maintenant, reprit-il, à notre aventure du cimetière +Montmartre. Cherchons quel peut être l'auteur de la lettre anonyme. +Est-ce Combelaine?... Non, très évidemment. C'est au moyen d'un faux que +nous avons été introduits au cimetière, et Combelaine, avec ses +relations à la préfecture, n'avait qu'un mot à dire pour obtenir le +laisser-passer dont notre guide n'avait qu'une contrefaçon. Donc, c'est +Laurent Cornevin qui vous a écrit, et c'était un de ses agents qui nous +a rejoints à la _Reine-Blanche_. Mais il nous a traîtreusement +abandonnés... C'est que Laurent, toujours résolu à vous éviter, lui +avait bien recommandé de nous faire perdre sa piste... + +--Oui, peut-être... + +--Parbleu!... Reste à savoir quels sont les gens que nous avons vus +escalader le mur du cimetière et violer la tombe de Marie-Sidonie. +Sont-ils du parti de Combelaine?... Non, puisque l'accord était évident +entre notre guide et l'homme qui dirigeait cette expédition. Donc, cet +homme qui nous a paru un homme du monde, était un agent de Cornevin, +sinon Cornevin lui-même... + +L'angoisse serrait la gorge de Raymond, au point de l'empêcher presque +de respirer. + +--Mais cette femme, interrompit-il, cette femme que les autres +appelaient madame la duchesse... + +--Je déclare, pour ma part, répondit M. Legris, n'avoir pas reconnu la +duchesse de Maumussy. Or, comme pour une telle expédition cette femme, +quelle qu'elle soit, a dû se déguiser de son mieux, les indices +matériels nous font défaut. Reste le raisonnement: Quel peut être le but +de la terrible scène dont nous avons été témoins? J'avoue, sans honte, +qu'il m'échappe absolument. Pas plus que vous, je ne découvre rien dans +votre passé qui se puisse rapporter à cette violation de sépulture. Et +cependant si Laurent vous a convoqué, c'est qu'il jugeait votre présence +nécessaire, indispensable. Il n'est pas homme à s'exposer gratuitement. +Mais que disait sa lettre anonyme?... «Venez pour Elle, sinon pour +vous.» Donc c'est à Elle, c'est à Mlle Simone qu'il faut rapporter +cet événement étrange. Donc, fatalement, nécessairement, cette femme que +nous n'avons pas reconnue était la duchesse de Maillefert... + +Les plus magnifiques espérances illuminaient le visage de Raymond... + +La destinée se lassait-elle donc!... + +Mais déjà le docteur était redevenu pensif, et la contraction de ses +sourcils disait l'effort de son intelligence. + +--Doucement, fit-il, doucement, ne nous hâtons pas de chanter +victoire... + +Et comme Raymond le regardait d'un air étonné: + +--Je vois encore un point noir à l'horizon, poursuivit-il. Vous êtes, +m'avez-vous dit, affilié à une société secrète. + +--Oui, et je revenais d'une de nos réunions, quand j'ai été attaqué... + +--Bien. Mais qu'ont pensé vos amis de cette fausse lettre de convocation +que vous avez reçue? + +--Elle les a terriblement inquiétés. + +--Savent-ils de quel guet-apens vous avez été victime en les quittant? + +--Je le leur ai écrit le lendemain. + +--Et alors? + +--Notre président est venu me demander des détails que je lui ai donnés +aussi complets que possible, sans toutefois prononcer le nom de la +famille de Maillefert. J'ai été jusqu'à lui dire que j'attribuais le +faux au comte de Combelaine... + +--Et qu'a dit ce président? + +--Que du moment où c'était là le résultat d'une haine personnelle, il se +sentait un peu rassuré, que néanmoins la police ayant évidemment pénétré +le secret de notre association il allait prendre ses mesures en +conséquence: changer le lieu des réunions, procéder à une sévère +épuration des affiliés, donner de nouveaux mots de passe et de nouveaux +signes de reconnaissance... + +M. Legris semblait exaspéré. + +--Ces gens-là sont tous fous à lier, interrompit-il, qui n'ont pas +compris encore que les conspirations n'ont jamais été et ne seront +jamais que des traquenards organisés par les gouvernements pour prendre +les gens qui les gênent. Si l'empire n'avait pas d'autres ennemis il +durerait des siècles... + +Puis brusquement: + +--Eh bien! mon cher Delorge, prononça-t-il, là est le danger de +l'avenir. Votre société secrète, c'est l'arme suprême de M. de +Combelaine. Qu'il se voie acculé, il s'en servira... + +--Que peut-il?... + +--Peu de chose. Vous envoyer voir à Cayenne si Mlle de Maillefert s'y +trouve... + +Raymond hochait la tête. + +--C'est vrai, répondit-il, mais qu'y puis-je?... + +--Vous pouvez vous cacher. + +--Docteur!... + +--Est-ce le mot qui vous répugne? Eh bien! disparaissez, si vous l'aimez +mieux, et ce soir plutôt que demain. Qui vous retient? Votre mère? Non, +n'est-ce pas? Vous n'avez qu'à lui dire que vous croyez la police sur +vos traces, et elle sera la première à approuver votre détermination. +Or, voyez-vous d'ici la figure de M. de Combelaine, le matin où ses +espions viendront lui dire: «Plus de Delorge, parti, disparu, +envolé!...» + +Ce parti, c'était clair, ne souriait pas à Raymond. + +--Me cacher, objecta-t-il, n'est-ce pas renoncer à la lutte, me +condamner à une impuissance absolue? + +--Que feriez-vous en ne vous cachant pas?... + +--Je ne sais, mais il me semble... + +--Il vous semble à tort. Alors même qu'on ne vous arrêterait pas, les +événements s'agitent hors de votre portée. C'est entre Combelaine et +Cornevin qu'est la lutte désormais. Quel sera le vainqueur?... Moi je +parierais pour Cornevin... Qu'il triomphe, et Mlle de Maillefert est +à vous. Mais s'il échoue, croyez-moi, ce n'est pas vous qui eussiez +triomphé. + +Quand même, l'obstiné Raymond cherchait encore des objections. + +--Disparaître, fit-il, ce sera peut-être déranger les projets de +Laurent... + +--Je prétends, au contraire, que ce sera les servir. Pensez-vous donc ne +lui pas être un cruel souci? Croyez-vous que, sachant votre vie menacée +et qu'une fois déjà vous n'avez que par miracle échappé au couteau des +assassins, il ne s'épuise pas en combinaisons incessantes pour vous +protéger?... + +Que répondre à des raisons si péremptoires? + +--Je n'hésiterais pas, dit Raymond, si l'opinion que nous avons de la +situation était basée sur autre chose que des conjectures... + +M. Legris l'arrêta. + +--Et si je vous apportais, prononça-t-il, l'indiscutable preuve que les +papiers enlevés à Mme Misri ne sont pas aux mains de Combelaine? + +--Oh! alors!... Mais le moyen?... + +--Il en est un, peut-être, répondit le docteur. + +Et après un instant de réflexions, d'une voix légèrement altérée: + +--Autrefois, dit-il, passionnément, follement, j'ai aimé une femme qui a +mal tourné... J'ai eu le courage de rompre, je n'ai pas eu la force de +cesser de penser à elle... On ne s'arrache pas un amour du cœur comme +on se fait tirer une dent... En dépit de ma raison, je m'intéressais... +à cette malheureuse, qui s'est fait un nom dans le monde galant, et tout +en l'évitant comme la peste, je n'ai jamais cessé de la suivre de +l'œil. Son existence, depuis le jour où j'ai rompu, je la connais, et +c'est ainsi que je sais qu'elle est devenue une des intimes de Mme +Flora Misri. Par elle, nous avons des chances de connaître la vérité. + +--Oh! docteur, murmura Raymond. + +--Il y a un an, affronter cette femme eût été de ma part une imprudence. +Je n'étais pas guéri. Aujourd'hui, je suis sûr de moi. La revoir me fera +peut-être un mal affreux, mais je me dois de braver cette souffrance... +Quoi que je lui demande, je crois qu'elle le fera... Demain donc, avant +midi, je serai chez elle, lui demandant de faire parler Flora Misri. + + + + +II + + +C'est boulevard Malesherbes, au coin de la rue de Suresnes, à deux pas +des Champs-Élysées, que demeurait, sous le galant pseudonyme de Lucy +Bergam, la femme autrefois tant aimée du docteur Legris. + +[Illustration:--Monsieur, disent-ils, au nom de la loi nous vous +arrêtons.] + +Dire que le cœur du docteur ne battait pas un peu quand il monta en +fiacre pour se faire conduire chez elle, ce serait beaucoup dire. + +Mais il avait promis. + +Il remplissait un devoir, pensait-il, et d'autant plus sacré, qu'il +n'avait pas tout dit à Raymond... + +Il ne lui avait pas dit que cette Lucy Bergam se trouvait être +précisément cette actrice fantaisiste des Délassements, qui coûtait les +yeux de la tête à M. Philippe de Maillefert, et de qui M. Coutanceau +tenait les renseignements qu'il avait donnés à Mme Flora Misri. + +--Mme Lucy Bergam, lui dit le concierge, c'est au second, la porte à +droite... Seulement, elle doit être sortie. + +M. Legris monta, néanmoins, lentement, se préparant à la plus pénible +impression, s'armant de la ferme volonté de dissimuler l'émotion qu'il +pensait ressentir. + +Ce n'est pas à son premier coup de sonnette qu'on vint. + +Il avait déjà sonné trois fois et très fort, lorsqu'il entendit des +chuchotements et des pas. + +L'instant d'après, la porte s'entre-bâillait étroitement, avec les +précautions que prennent les gens qui redoutent la visite d'un ennemi. + +Une sorte de chambrière à la mine futée et à l'œil impudent allongea +la tête, et après qu'elle eut toisé le docteur: + +--Que voulez-vous? demanda-t-elle. + +--Parler à Mme Bergam. + +--Elle est sortie. + +Assurément elle mentait, cela se voyait, malgré l'habitude qu'elle +devait avoir de mentir. + +Cependant, M. Legris ne s'avisa ni d'insister ni de parlementer. + +Tirant une de ses cartes de son portefeuille: + +--Remettez, dit-il, cette carte à Mme Bergam. Je vais descendre assez +lentement pour que vous puissiez me rappeler si elle désire me recevoir. + +Le calcul était juste. + +Il n'avait pas descendu dix marches, que la soubrette s'élançait sur le +palier en criant: + +--Monsieur, madame y est pour vous... + +Il remonta et fut introduit dans un salon très luxueux et du goût le +plus détestable, tout encombré de choses incohérentes, les unes +précieuses véritablement, les autres tout simplement ridicules. + +Ce n'est pas là, cependant, ce qui frappait le docteur. + +Ce qui l'étonnait, c'était le désordre de ce salon, où tout trahissait +les apprêts d'un départ précipité. + +Deux de ces malles immenses que l'on appelle des chapelières étaient là, +à demi pleines et entourées de cartons, de nécessaires et de sacs de +voyage. + +Puis, sur les tables, sur les chaises, sur le tapis, partout s'étalaient +et s'empilaient des cachemires et du linge, des robes, des chapeaux, des +jupons, enfin tout cet attirail prodigieux qu'une femme à la mode traîne +maintenant avec elle. + +Mais avant que le docteur Legris eût le temps de réfléchir, une porte +s'ouvrit brusquement, et Mme Lucy Bergam en personne parut, vêtue +d'un superbe peignoir tout taché, les cheveux en désordre. + +--Valentin!... s'écria-t-elle! + +Elle avançait, les bras ouverts; mais le docteur recula et, froidement: + +--Moi-même, fit-il. + +Le fait est que l'émotion qu'il avait redoutée n'était pas venue. +C'était bien fini. Mme Lucy était incapable de faire tressaillir en +son cœur un souvenir du passé. + +--Je savais bien que vous ne m'aviez pas oubliée, continua-t-elle, et +que vous viendriez lorsque vous sauriez le malheur qui m'arrive. + +--Il vous arrive un malheur, à vous!... + +Elle parut stupéfaite. + +--Comment! fit-elle, vous ne savez pas? + +--Je ne sais rien... + +--On ne parle que de cela, cependant, dans tout Paris, et tous les +journaux du matin l'annoncent. Philippe est en prison, au secret... + +Le docteur tressauta. + +--Philippe, répéta-t-il, le duc de Maillefert?... + +--Oui. C'est hier soir qu'il a été arrêté, à cinq heures, ici... Nous +allions sortir pour dîner avec de ses amis, au café Anglais, quand voilà +deux messieurs qui se présentent, demandant à dire deux mots à M. le duc +de Maillefert. Eh bien! ils étaient jolis, les deux mots! Naturellement +on les fait entrer, et sitôt dans le salon: «Monsieur, disent-ils, au +nom de la loi, nous vous arrêtons...» + +--C'est inouï, murmurait le docteur. + +--Ah! si j'avais été à la place de Philippe, poursuivait Mme Bergam, +c'est moi qui leur aurais brûlé la politesse, à ces oiseaux-là!... +L'escalier de service n'est pas fait pour les chiens, n'est-ce pas? Mais +lui, rien. Il est devenu plus blanc qu'une guenille, et si tremblant, +que j'ai cru qu'il allait tomber. Il roulait de gros yeux hébétés, en +répétant: «Il y a erreur, je vous donne ma parole d'honneur qu'il y a +erreur.» Je t'en moque. Les autres ont déclaré qu'ils savaient bien ce +qu'ils faisaient, qu'ils avaient un mandat contre lui, et, en effet, ils +le lui ont montré... + +--Et il les a suivis... + +--Oh! pas tout de suite. Il a commencé par réclamer une voiture. On lui +a dit qu'il y avait un fiacre à la porte. Il a demandé à écrire des +lettres. On lui a répondu que l'ordre était de ne communiquer avec +personne. C'est alors qu'il a dit aux agents: «Eh bien! partons.» Ils +sont sortis, mais une fois dans le corridor, Philippe est rentré, et +venant à moi, vivement et à l'oreille: «Va-t-en, me dit-il, trouver +Verdale et Combelaine, et affirme-leur de ma part que je consens à +tout...» + +--A tout... quoi? + +--Je n'en sais rien. + +--Et vous avez fait la commission?... + +--J'ai essayé de la faire, du moins. Seulement, je n'ai pas trouvé M. de +Combelaine, et chez M. Verdale, je n'ai pu parler qu'à un jeune homme, +qui est son fils, à ce qu'il paraît, et qui m'a reçue comme un chien +dans un jeu de quilles... + +La stupeur du docteur Legris était immense. Toutes ses prévisions se +trouvaient déconcertées par ce nouvel et extraordinaire incident. + +--Mais enfin, interrompit-il, pourquoi M. Philippe de Maillefert a-t-il +été arrêté? + +--Est-ce que je sais, moi?... répondit la jeune femme. + +Puis, se frappant le front: + +--Mais il y a des détails dans les journaux, ajouta-t-elle. Attendez, +j'en ai là un qui m'a été envoyé par quelque bonne petite camarade... + +Elle le prit et le tendit au docteur, qui, l'ayant ouvert, se mit à lire +à demi-voix: + +«Hier, à l'heure de la petite Bourse, circulait sur les boulevards la +nouvelle de l'arrestation de l'un de nos plus brillants gentilshommes, +célèbre par son malheur constant au jeu et ses innombrables chutes sur +le turf. + +«Renseignements pris, la nouvelle, si invraisemblable qu'elle paraisse, +est vraie. + +«Arrêté chez une personne de son intimité, le jeune duc de M... a été +immédiatement conduit devant M. Barban d'Avranchel, auquel est confiée +l'instruction de son affaire, et écroué ensuite à la Conciergerie, au +secret...» + +--Une personne de son intimité! grommelait Mme Bergam, visiblement +offensée, comme s'il n'eût pas été plus simple de me nommer!... + +Le docteur poursuivait: + +«Président du conseil d'une très importante société financière, M. de +M... aurait, assure-t-on, commis ou laissé commettre les plus graves... +irrégularités. + +«Nous nous abstiendrons, pour aujourd'hui, de rapporter les versions qui +circulent et les détails que nous avons recueillis. Nos lecteurs +comprendront notre réserve. Plutôt paraître moins bien informés que +certains de nos confrères que d'ajouter à la douleur d'une grande +famille, victime peut-être, nous l'espérons encore, d'un fatal +malentendu...» + +--Quelle aventure! murmurait le docteur. + +Et lentement et pour lui seul, il relisait l'article, cherchant s'il n'y +avait rien entre les lignes, sans souci de Mme Bergam, laquelle +donnait un libre cours à sa douleur et à sa colère. + +--Voilà ma chance ordinaire! gémissait-elle. Il n'y a qu'à moi que de +pareilles choses arrivent! Philippe arrêté! Et à quel moment, s'il vous +plaît? Juste quand je suis dans une situation impossible, criblée de +dettes et sans le sou. Sous prétexte qu'il allait avoir des millions +avant trois mois, Philippe ne payait plus rien ni personne. + +Le bruit d'une discussion violente dans l'antichambre l'interrompit. + +--Qu'est-ce encore! fit-elle, en devenant plus rouge. + +Elle allait sonner, mais la soubrette à l'air impudent parut, et d'un +ton narquois dit: + +--C'est M. Grollet... + +--Le loueur de voitures? + +--Oui. + +--Qu'il repasse, je suis occupée... + +--Eh bien! que madame aille le lui dire; moi, je ne m'en charge pas. + +Violemment, Mme Bergam frappait du pied. + +--Qu'il entre, alors, dit-elle. + +M. Legris avait lâché son journal. + +Ce nom de Grollet l'avait fait tressaillir. + +N'était-ce pas ainsi que se nommait le palefrenier de l'Élysée, qui +s'était audacieusement substitué à Laurent Cornevin disparu, et dont le +faux témoignage devant M. Barban d'Avranchel, le juge d'instruction, +avait tant contribué à sauver M. de Combelaine? + +Il parut à l'instant, type accompli du maquignon enrichi, gouailleur et +impudent, vêtu d'habits cossus, le ventre battu par de grosses chaînes +d'or, le chapeau sur la tête. + +--Est-ce bien vous, monsieur Grollet, commença Mme Lucy d'une voix +douce, qui venez me tourmenter?... + +--J'ai besoin d'argent... + +--Ne savez-vous donc pas ce qui m'arrive? + +--M. de Maillefert est en prison? + +--Précisément. + +Le loueur eut un geste furibond. + +--C'est-à-dire que voilà mon argent perdu! s'écria-t-il. Fiez-vous donc +après à tous ces nobles, qui vous traitent de haut en bas... Filous, va! +Enfin je verrai... Mais en attendant j'arrête les frais, et à partir +d'aujourd'hui, plus de voiture... + +Il tempêtait, il jurait, et cependant sa colère ne semblait rien moins +que réelle au docteur Legris. + +--Cher monsieur Grollet, supplia Mme Lucy... + +--Quoi? + +--Vous me laisserez bien un coupé, au moins, rien qu'un petit coupé à un +cheval... + +--Avez-vous de l'argent à me donner?... + +--Hélas!... + +--Alors, serviteur... + +--Plus de voiture! Mon Dieu! comment vais-je faire? + +Grollet ricanait. + +--Vous ferez comme les honnêtes femmes, donc, dit-il, vous irez en +omnibus. + +Peu soucieuse de cette brutale raillerie, Mme Lucy adressait au +docteur des regards éplorés. + +Peut-être espérait-elle vaguement qu'il allait tirer de sa poche des +billets de banque, et les jeter au nez du loueur. + +Elle perdait ses peines. M. Legris n'avait d'attention que pour Grollet. +Comment cet entrepreneur si riche, qui possédait un des beaux +établissements de Paris, venait-il de sa personne réclamer le montant de +ses factures et faire des scènes, métier désagréable, que les plus +modestes commerçants laissent à leurs employés ou à leur huissier? +Était-ce bien de son propre mouvement qu'il agissait ainsi! + +--Eh bien! reprit Mme Lucy, lasse d'attendre en vain un bon mouvement +du docteur, soit, j'irai en omnibus. Mais soyez tranquille, je vous +revaudrai l'avanie que vous me faites... + +--A votre aise, répondit brutalement le loueur. Seulement, qu'on me +paye, sinon, gare aux meubles!... + +Il sortit, là-dessus. Mme Bergam semblait près de tomber en +convulsions. + +--Et voilà les gens, s'écriait-elle, dès qu'ils vous savent dans le +malheur, ils vous tombent dessus. Tapissier, modiste, couturière, c'est +comme une procession, ici, depuis ce matin. Je vais être saisie, c'est +sûr. Ah! si Philippe sort de prison, il me le payera. Laisser une femme +dans cette position!... + +Était-ce bien au seul Philippe que Mme Lucy Bergam adressait ces +reproches amers, et n'en devait-il pas rejaillir une partie sur le +docteur, qui avait eu la vilenie de ne pas intervenir? + +Mais il était fermement résolu à ne rien comprendre, et de l'air le plus +désintéressé: + +--C'est donc à tous ces tracas, dit-il, que je dois attribuer votre +départ? + +--Quel départ? + +Du geste, il montra le désordre du salon, les sacs de nuit, les +malles... + +--C'est vrai, répondit la jeune femme, c'est vrai, j'oubliais. +Malheureusement, non, ce n'est pas moi qui pars... Est-ce que j'ai +d'aussi belles choses que cela, moi, des cachemires de mille écus, des +dentelles de vingt-cinq louis le mètre, des diamants qui valent plus de +cent mille francs?... Hormis mon mobilier, qui n'est même pas +complètement payé, je n'ai rien, moi, que de la pacotille, du rebut, du +faux, du «toc»!... On disait que je ruinais Philippe, et je laissais +dire, parce que c'est tout de même flatteur, mais va-t-en voir s'ils +viennent!... Ruine-t-on qui n'a rien?... Et Philippe n'a rien, que des +dettes. Ses quelques louis passaient au jeu. Pour le reste, nous +prenions à crédit, toujours, partout... Le lendemain du mariage de sa +sœur, nous devions, me jurait-il, rouler sur l'or.... Seulement, sa +sœur est toujours fille, le voilà en prison, et je suis seule à tenir +tête aux créanciers... Ah! si j'avais su, quand j'étais ouvrière au +faubourg Saint-Jacques!... + +Peut-être y avait-il beaucoup de vrai dans ce qu'elle disait. Peut-être +le docteur Legris était-il plus cruellement vengé qu'il ne le supposait. +Mais que lui importait!... + +--A qui donc tout ce bagage? interrogea-t-il. + +--A une de mes amies, à Flora Misri, qui se cache chez moi depuis douze +jours... + +Le docteur avait tressailli de joie. La partie, décidément, se +présentait plus belle qu'il n'eût osé le souhaiter. + +--Qui donc craint-elle si fort, la pauvre femme? fit-il. + +--Combelaine, donc! Ah! si elle voulait me croire! Mais non. Cet homme +la rend folle. C'est à ce point qu'elle n'ose même pas aller jusque chez +elle. Tout ce que vous voyez là, elle l'a envoyé chercher pièce à pièce +par ma femme de chambre. Elle qui était si avare et si défiante, qui +aurait coupé un liard en quatre et qui croyait toujours qu'on la volait, +elle confie maintenant toutes ses clefs, même celle de son secrétaire, à +la première venue... Si bien que nous étions en train de faire ses +malles quand vous êtes arrivé. Elle compte, ce soir, à la nuit, se faire +conduire au chemin de fer et passer en Angleterre, et ensuite en +Amérique... + +Jusqu'à quel point le récit de Mme Bergam devait être exact, nul +mieux que le docteur Legris ne pouvait le savoir. + +Et cependant, il souriait d'un air de doute. + +--Pas mal imaginé, murmurait-il, pas mal!... + +Il voulait piquer Mme Bergam, il y réussit d'autant plus aisément +qu'elle se croyait intéressée à lui prouver la réalité de sa détresse. + +--Vous croyez que je mens! s'écria-t-elle. Eh bien! attendez, vous allez +voir... + +Et courant ouvrir une des portes: + +--Flora! cria-t-elle, Flora, viens donc, tu n'as rien à craindre. + +L'instant d'après Mme Misri entrait. + +Elle n'avait plus à nier la quarantaine, désormais. Sa pâleur et les +plis de ses tempes disaient ses insomnies, de même que la mobilité de +ses yeux et le tremblement de ses mains trahissaient ses perpétuelles +frayeurs. + +Décidé à brusquer la situation, le docteur s'avança. + +--Je suis le plus intime ami de M. Raymond Delorge, madame, +prononça-t-il. + +A ce nom, une fugitive rougeur colora les joues pâlies de Mme Misri. + +--M. Delorge s'est conduit avec moi abominablement, prononça-t-elle. + +--Madame!... + +--C'est une lâcheté indigne que de trahir une femme comme il m'a +trahie... J'avais eu la faiblesse de lui révéler l'existence de certains +papiers que je possédais, il en a profité pour s'introduire chez moi et +me les voler... + +Ce qu'elle disait, elle le croyait, c'était manifeste. + +--Vous vous trompez, madame, ce n'est pas mon ami qui vous a enlevé vos +papiers; je vous le jure sur l'honneur. + +--Qui donc les aurait pris? + +--Celui qui avait le plus grand intérêt à les posséder, le comte de +Combelaine. + +C'est la bouche béante, et stupide d'étonnement, que Mme Bergam +écoutait. + +Elle commençait à soupçonner qu'elle avait été dupe d'une illusion, et +que ce n'était pas uniquement pour ses beaux yeux que le docteur était +venu. + +--Ce n'est pas par Combelaine que j'ai été volée! déclara Mme Misri. + +--Qu'en savez-vous? fit le docteur. + +--Il me l'a dit. + +--N'a-t-il donc jamais menti!... + +Elle frissonna de souvenir, et vivement: + +--Il n'a pas menti en cette occasion, dit-elle, je vous le jure. C'était +le lendemain de l'affaire du bois de Boulogne. Désolée de ce que j'avais +fait, et craignant d'être relancée par M. Delorge, j'étais venue passer +la nuit ici, sur ce canapé... + +--C'est la vérité, attesta Mme Bergam. + +--Dès huit heures du matin, j'envoyai chercher une voiture, et je me fis +conduire chez moi. Mon parti était pris. J'étais résolue à rendre à +Victor, sans conditions, tout ce que j'avais à lui. Jugez de ma stupeur +lorsque, cherchant ces papiers maudits, je ne les trouvai plus. Et nulle +trace d'effraction! J'interrogeai mes domestiques, ils n'avaient rien +vu, rien entendu. J'en perdais si bien la tête que c'est comme d'un rêve +que je me souviens de la visite de ma sœur. J'étais comme folle... + +--C'est ce qu'a dit, en effet, Mme Cornevin, approuva le docteur. + +--Ma sœur venait de partir, continua Mme Flora, lorsque je vis +paraître Victor. Il savait ma promenade avec M. Delorge, et était +furieux. Fermant à clef la porte de ma chambre:--«A nous deux, me +dit-il; mes papiers, à l'instant!...» Alors, j'espérais que c'était lui +qui les avait enlevés.--«Tu sais bien, répondis-je, que je ne les ai +plus!» Il devint livide, et sans mot dire il bondit jusqu'à ma cachette, +dont il avait, sans que je puisse deviner comment, surpris le secret. +Voyant que je disais vrai:--«Ah! misérable femme! s'écria-t-il, tu les +as vendus au fils du général Delorge!» Il était si effrayant que je me +laissai tomber à genoux, en murmurant: «Je te jure que non!» Mais lui, +sans m'écouter: «Tu vas voir comment je punis les traîtres!» cria-t-il. +Et me saisissant au cou, il m'eût étranglée, j'étais morte, sans un de +mes domestiques, qui, entendant mon râle, fit sauter la porte et +m'arracha de ses mains!... + +Ce n'est pas sans efforts que le docteur Legris dissimulait, sous une +mine grave et froide, l'immense satisfaction dont il était inondé. + +--Et après? interrogea-t-il. + +--Après, je crus que Victor deviendrait fou de rage. + +«--Je t'ai manquée cette fois, me dit-il, mais tu es condamnée sans +appel.» Puis, avant de se retirer: «--Tes amis, Raymond Delorge et tous +les misérables qui ont payé ton infâme trahison, triomphent sans doute. +C'est trop tôt. Je suis perdu, c'est possible, mais ils ne sont pas +sauvés. Je ne périrai pas seul, en tout cas. On ne sait pas ce dont un +homme tel que moi est capable, une fois acculé au fond d'une situation +sans issue...» J'essayai de le détromper, de lui démontrer que j'avais +été victime d'un abus de confiance, il refusa de m'écouter: «--Va +retrouver ton Delorge, fit-il en ricanant, et qu'il te protège, s'il le +peut...» Et il sortit... + +[Illustration:--A qui donc tout ce bagage, interrogea-t-il.] + +Elle s'arrêta; son état était si pitoyable, que Mme Lucy Bergam, dont +la sensibilité n'était pas le défaut, en fut touchée. + +--Pauvre Flora! murmura-t-elle. + +Déjà elle poursuivait: + +--Victor parti, je tombai comme une masse, évanouie. Lorsque je repris +enfin connaissance, je reconnus, penché au-dessus de moi, le visage pâle +et les lèvres serrées, le docteur Buiron... Peut-être le +connaissez-vous? + +Oui, M. Legris le connaissait. + +C'était ce médecin, il s'en souvenait bien, qui, dix-huit ans plus tôt, +avait été appelé à l'Élysée, près du général Delorge mort et déjà froid. + +--M. Buiron est un confrère, répondit-il simplement. + +--C'est un homme très savant, à ce qu'il paraît, reprit, Mme Flora, +très riche, qui est dans les places et dans les honneurs... Et cependant +lorsque mes yeux rencontrèrent les siens, je frémis comme si j'avais +entrevu la mort même... C'est que je le connais, moi, le docteur Buiron. +Il venait chez moi quelquefois passer la soirée. C'est un ami intime de +Victor. Il y a une lettre de lui parmi les papiers qui m'ont été volés. +Ma première idée fut: «--Cet homme a été envoyé pour m'empoisonner!...» + +Pauvre Misri!... De grosses larmes roulaient le long de ses joues. + +--C'est que je ne m'abusais pas, disait-elle d'une voix étouffée, c'est +que je ne sentais que trop combien il serait aisé de se défaire de moi +sans danger. Une femme telle que moi, qui donc s'en soucie! On se ruine +pour elle, on lui donne des diamants, on lui prodigue les flatteries... +Mais quant à paraître mêlé à sa vie, à moins d'être un Combelaine, qui +donc le voudrait!... + +Sans perdre une syllabe du récit de Mme Flora, le docteur Legris, du +coin de l'œil, guettait Mme Bergam. + +Elle s'était assise et, toute pâle, elle l'écoutait, épouvantée des +misères de cette femme dont elle avait envié la vie. + +--Cependant, continuait Mme Misri, vous pensez bien que je ne laissai +rien voir au docteur Buiron de mes soupçons.--«S'il voit que je me +défie, pensais-je, c'en est fait de moi à l'instant.» Je le remerciai +bien, au contraire, de s'être tant hâté de venir, et je lui promis de +suivre avec la dernière exactitude toutes ses prescriptions. Mais dès +qu'il eut tourné les talons, vite je jetai tout ce qu'il avait envoyé +chercher chez le pharmacien, les drogues, et les potions. Après quoi, +sortant du lit malgré ma faiblesse, je me fis habiller et conduire ici. +Je savais que Lucy a bon cœur, et que ce n'est pas elle qui +abandonnerait une amie dans la peine, et qu'elle ne me trahirait pas, +quand bien même on lui offrirait gros d'or comme elle. + +--J'aimerais mieux mourir que de trahir une amie, affirma Mme Bergam. + +--Oh! je le sais, se hâta de reprendre Mme Misri, je le sais très +bien. Pauvre mignonne, je t'ai bien gênée, n'est-ce pas? bien ennuyée, +bien tracassée, mais sois tranquille, tu n'as pas obligé une ingrate... + +--Je ne demande rien, Flora... + +--Non certes, mais je n'oublie pas ce que je te dois... Te voici dans +l'embarras, par suite de l'arrestation du duc de Maillefert, et tes +créanciers abusent de ta position pour te tourmenter... Mais je suis là. +Je ne veux pas que mon amie Lucy soit saisie, moi, ni qu'on la fasse +pleurer. J'ai de l'argent. Je t'en donnerai pour payer tes créanciers et +attendre... + +D'un commun mouvement, les deux femmes étaient levées et s'embrassaient +avec des effusions qui eussent touché le docteur, s'il n'eût compris le +sens vrai de cette scène d'attendrissement. + +Il était clair que Mme Bergam, se voyant sans ressources, avait dû +songer à tirer parti des secrets de son amie. + +Il était évident que Flora en avait eu le soupçon, et que, par cette +générosité soudaine et si contraire à ses habitudes, elle espérait +prévenir une trahison... + +Dès que Mme Misri se fut rassise: + +--Et maintenant, chère madame, interrogea le docteur, y aurait-il de +l'indiscrétion à vous demander ce que vous comptez faire?... + +Elle le regarda d'un air soupçonneux. + +--Je ne suis pas encore bien décidée, répondit-elle. + +Du pied, négligemment, le docteur poussa une des malles. + +--Je pensais, fit-il, que vous alliez partir pour un long voyage... + +--Peut-être... + +Lui, s'attendait à cette réserve. + +--Je vous suis inconnu, madame, commença-t-il... + +Mais Mme Bergam l'interrompit. + +--Oh! on peut tout dire devant Valentin, s'écria-t-elle, je réponds de +lui! + +M. Legris ne lui sut aucun gré de cette assistance. + +--Madame cessera, je l'espère, de se défier de moi, reprit-il, en se +rappelant que je suis l'ami de Raymond Delorge. + +--Oui, j'oubliais; vous êtes l'ami de Raymond... + +--Le plus intime, madame, ce qui est vous dire que nos intérêts, nos +craintes et nos espérances sont les mêmes... + +Il fut interrompu par un grand claquement de portes, puis par une voix +furibonde qui criait, dans l'antichambre: + +--Je vous dis qu'elle y est, moi, sacré tonnerre! et je vous commande +d'aller lui dire que c'est moi qui veux lui parler, moi le baron +Verdale!... + +Entendant ce nom, Mme Flora Misri était devenue plus pâle encore. + +--Verdale!... bégaya-t-elle, c'est Victor qui l'envoie, je suis +perdue... + +Ce dont M. de Combelaine pouvait être capable, il suffisait pour le +comprendre de voir la terreur de cette malheureuse qui le connaissait si +bien. + +--Vous n'avez rien à craindre, madame, prononça le docteur. Ne suis-je +pas là? + +--Ne peux-tu pas te cacher d'ailleurs? proposa Mme Bergam, aux petits +soins désormais pour cette amie qui devait la tirer d'embarras. + +Et ouvrant vivement la porte de sa chambre à coucher: + +--Va, dit-elle, en y poussant Mme Flora, va et enferme-toi; nous +allons le recevoir, nous, ce monsieur. + +Il était temps. + +Désespérant de vaincre la résistance obstinée de la chambrière, M. +Verdale avait pris le parti de s'annoncer lui-même, et il entrait. + +C'était toujours le même gros homme, portant partout l'intolérable +despotisme du parvenu. Il était seulement beaucoup plus rouge encore que +de coutume. + +Sans remarquer le docteur, lequel, discrètement, s'était retiré dans un +coin: + +--Je savais bien, parbleu! que vous y étiez! dit-il grossièrement à +Mme Lucy. Depuis quand faut-il violer des consignes, quand on veut +vous parler!... + +--Vous avez à me parler, monsieur?... + +--A vous, oui. + +Ainsi, ce n'était pas pour Mme Misri qu'il venait. Si elle +l'entendait de la chambre à coucher, comme c'était probable, elle dut +respirer plus librement. + +Sans daigner s'asseoir, et toujours du même ton rude: + +--Vous vous êtes présentée chez moi, vous, commença-t-il. + +--Oui, hier soir. + +--Et comme j'étais absent, vous avez demandé à voir mon fils. + +--Je n'ai rien demandé du tout. C'est votre domestique qui m'a conduite +à un jeune homme... + +--Eh bien! ce jeune homme est mon fils. + +Un geste d'épaules fut la seule réponse de Mme Bergam, geste qui, +éloquemment, traduisait cette phrase: + +--Je m'en moque pas mal! + +La mauvaise humeur de M. Verdale en redoubla. + +--Savez-vous, reprit-il, que c'est du toupet de s'introduire dans les +maisons... + +--Monsieur!... + +--Pour y colporter des ragots ridicules. + +Sans avoir précisément l'habitude d'être traitée avec un respect +exagéré, Mme Lucy s'indignait de la grossièreté de M. Verdale. + +--D'abord, je ne fais jamais de ragots, déclara-t-elle, en prenant son +grand air de dignité première. + +--Qu'avez-vous donc raconté à mon fils? Je l'ai trouvé en rentrant aussi +mécontent que possible. + +Il était évident, et le docteur Legris le reconnaissait bien, que M. +Verdale, de même que beaucoup de pères en sa situation, avait en +monsieur son fils un censeur incommode, sinon un maître redouté. + +--Je ne lui ai rien raconté, répondit Mme Bergam. Ce jeune homme, qui +n'est pas poli du tout, ne m'a seulement pas laissé le temps de lui bien +expliquer ce que Philippe m'a chargée de faire savoir à M. de Combelaine +et à vous, c'est-à-dire qu'il consent à tout... + +--C'est fort heureux, en vérité... Et quand vous a-t-il donné cette +commission, M. Philippe? + +--Lorsqu'on est venu l'arrêter. + +M. Verdale eut un mouvement de dépit. + +--Elle est donc vraie, fit-il, cette histoire d'arrestation que je viens +de lire dans les journaux du matin? + +--Très vraie, malheureusement... Vous n'avez donc pas vu M. de +Combelaine?... + +--Combelaine!... Est-ce qu'on le voit? est-ce qu'on lui parle? est-ce +qu'on sait ce qu'il tripote et ce qu'il devient?... + +De plus en plus, la colère montait en flots de pourpre au visage de +l'ancien architecte. Il ne se contenait plus. Il oubliait qu'il n'était +pas seul. + +--Il se cache, parbleu! après le beau coup qu'il vient de faire, +poursuivait-il. Faire arrêter le duc de Maillefert!... C'est de la +folie, c'est le comble de la démence!... Fourrer le nez de la justice +dans nos affaires, comme c'est adroit!... Qu'il aille donc arrêter les +poursuites, maintenant, ou limiter seulement les investigations!... Mais +c'est bien fait pour moi, je n'ai que ce que je mérite!... Est-ce que je +ne connaissais pas Combelaine?... Est-ce que je ne savais pas qu'il +incendierait la maison de son meilleur ami pour se faire tiédir un bain +de pieds!... Et ne pas me prévenir, ne me rien dire, m'exposer à +tout!... + +Si le docteur Legris eût encore eu des doutes, il ne lui en fût plus +resté un seul après cette explosion. + +Une inspiration audacieuse lui vint. Il s'avança brusquement, et d'un +ton dégagé: + +--Peut-être ne blâmeriez-vous pas si fort M. de Combelaine, monsieur, +dit-il à M. Verdale, si vous connaissiez les raisons de sa conduite. + +C'est d'un œil stupéfait que l'ancien architecte considérait cet +étranger qu'il n'avait pas aperçu d'abord, et qui lui faisait l'effet de +surgir du parquet. + +S'étant un peu remis, cependant: + +--Vous les savez donc, vous, monsieur, ces raisons? demanda-t-il. + +--Je crois les savoir, du moins. + +--Ah! + +--Il est arrivé un accident à M. de Combelaine... + +--Un accident? + +--Ou un désagrément, comme vous voudrez, qui a dû précipiter ses +résolutions. En homme prudent et qui sait combien peu il faut se fier +aux faveurs de la fortune, M. de Combelaine s'était de son mieux mis en +garde contre les rigueurs de l'avenir. Il avait soigneusement +collectionné et mis en un lieu qu'il croyait sûr quantité de documents +qui compromettaient gravement plusieurs de ses amis, tous gens influents +par leur fortune ou leur situation. C'était la ressource de ses vieux +jours... + +L'architecte trépignait d'impatience. + +--Au fait, monsieur! s'écria-t-il. + +--Eh bien! monsieur, ces documents si précieux, M. de Combelaine ne les +a plus... + +--Quoi!... ces papiers qu'il avait eu l'imprudence de confier à +Flora... + +--Ont été volés!... + +Les couleurs si brillantes de l'architecte avaient disparu. + +--Voilà ce que je prévoyais, fit-il, d'un accent consterné. Oui, je +l'avais prévu!... Le jour où Flora Misri nous a menacés de ces papiers +maudits, j'ai dit à Combelaine: Prenez garde, prenez bien garde!... Il +m'a ri au nez. Flora, selon lui, était sa propriété, sa chose, et il +n'avait rien à redouter d'elle. En voilà la preuve!... + +Il se tut, mesurant sans doute le péril; puis s'adressant au docteur: + +--Savez-vous aussi, demanda-t-il, par qui ces papiers ont été volés? + +Cette question, le docteur l'attendait, et sa réponse allait, +pensait-il, servir puissamment Cornevin. + +--On suppose, répondit-il, qu'ils ont été enlevés par Raymond Delorge. + +--Le fils du général?... + +--Précisément. + +--Dans quel but?... + +--Uniquement pour empêcher M. de Combelaine d'épouser Mlle de +Maillefert. + +Mais l'ancien copain de Me Roberjot n'était pas homme à se laisser +démonter longtemps. Il avait en sa vie tenu tête à trop de bourrasques +pour ne pas savoir qu'on revient de loin avec de l'audace. + +--M. Delorge n'empêchera rien, déclara-t-il. + +--Qui sait? + +--C'est moi qui vous le garantis. Quant à Flora, elle ne portera pas en +paradis sa petite infamie, vous pouvez le lui garantir. Sur quoi, madame +et monsieur, j'ai bien l'honneur... + +Et il s'en alla, sans avoir soulevé son chapeau, haussant toujours les +épaules, comme s'il se fût reproché, lui, un personnage sérieux, d'avoir +perdu à des futilités quelques minutes de son temps précieux. + +--C'est égal, s'écria Mme Bergam, il est dans ses petits souliers... + +--On le croirait, approuva le docteur. + +--Et j'ai idée qu'il va y avoir une fameuse scène entre Combelaine et +lui. + +Elle riait de plaisir. + +--Et le résultat, continuait-elle, sera de me rendre Philippe. Pauvre +garçon! Je suis bien sûre, moi, qu'il est trop bête pour être coquin... + +Elle ne put continuer. Mme Flora sortait de la chambre où elle +s'était réfugiée à l'arrivée de M. Verdale. Agenouillée derrière la +porte de communication, l'oreille collée contre la serrure, elle n'avait +pas perdu un mot de la conversation. + +--Ainsi donc, vous me trompiez! dit-elle au docteur Legris, c'est bien +M. Delorge qui m'a volée... + +--Permettez... + +--Vous venez de le dire à M. Verdale, je vous ai entendu. + +--Eh! oui, je l'ai dit, je ne le nie pas, mais j'avais mes raisons. + +Elle l'interrompit violemment. + +--C'est-à-dire que vous me trahissiez, s'écria-t-elle, lâchement, comme +tous les autres!... + +Discuter avec une femme dont la colère et la peur troublaient la faible +cervelle, n'était-ce pas perdre son temps? Mais le docteur Legris +s'était juré de conquérir Mme Flora à ses projets. + +S'armant donc de patience: + +--Moi vous trahir! reprit-il. Est-ce possible? Songez-vous bien à ce que +vous dites? Au profit de qui vous trahirais-je? Au profit de M. de +Combelaine, qui est notre plus mortel ennemi, qui a jadis assassiné le +père de Raymond, et qui maintenant veut lui ravir la femme qu'il aime et +dont il est aimé?... C'est insensé, vous devez bien le comprendre... + +Qu'elle se l'expliquât ou non, ses traits peu à peu se détendaient. + +--Par qui votre vie est-elle menacée? poursuivait le docteur, qui +s'animait à mesure qu'il constatait le succès de son éloquence. Par M. +de Combelaine. Entre vous et lui, c'est une lutte sans merci qui ne +prendra fin qu'à la mort de l'un de vous deux. C'est exactement la +situation de mon ami. Donc vous avez, Raymond et vous, des intérêts +pareils; donc vous devez vous entendre, vous soutenir, vous prêter en +toute occasion une assistance dévouée... + +--C'est vrai, murmurait Mme Misri, c'est vrai, cependant!... + +--Vous vous plaignez de n'avoir ni amis ni alliés. A qui la faute? A +vous, qui restez indécise entre celui dont vous avez tout à craindre et +ceux dont vous avez tout à espérer. On prend un parti, que diable! +résolument. + +Mme Lucy Bergam ricanait. + +--Vous perdez votre temps, mon cher, dit-elle au docteur. Flora va vous +promettre tout ce que vous voudrez, et vous n'aurez pas plus tôt le dos +tourné, qu'elle écrira à Combelaine pour lui tout dire et lui demander +pardon. + +Elle ne pensait pas un mot de ce qu'elle disait, Mme Lucy. + +Mais elle avait beaucoup réfléchi pendant la visite de M. Verdale, et +elle avait reconnu qu'il était de son intérêt de se déclarer contre ces +gens qui avaient fait arrêter M. Philippe pour lui prendre sans doute +ses millions,--ces millions dont elle avait tant compté avoir sa bonne +part... + +Sa raillerie, c'était, pensait-elle, le coup de fouet qui déciderait son +amie. + +Elle ne se trompait pas. + +Mme Misri se dressa, la joue en feu, et d'un accent de haine +farouche: + +--J'ai été lâche autrefois, s'écria-t-elle, c'est vrai, mais ce temps +est passé. Il y va de ma peau, maintenant, et j'y tiens. Tant que Victor +vivra, je tremblerai. Si je savais quels mots dire pour le faire monter +sur l'échafaud, je les dirais. + +Et, tendant la main au docteur: + +--Je suis avec vous, monsieur, dit-elle, avec M. Delorge, avec ma +sœur. Vous pouvez compter sur moi. Que voulez-vous de moi? Parlez. + +Un sourire de triomphe glissait sur les lèvres du docteur. + +--Avant tout, commença-t-il, je désirerais savoir vos projets. + +--Je vais quitter Paris ce soir même, monsieur. + +--Quitter Paris?... Où donc serez-vous plus en sûreté? + +--Là où Combelaine ne saura pas que je suis... + +--C'est-à-dire que vous espérez lui faire perdre vos traces, que vous +espérez échapper aux espions dont il ne peut manquer de vous avoir +entourée... + +--Je l'espère, oui, car toutes mes mesures sont prises et toutes les +chances sont pour moi. Jugez plutôt. Comme vous le voyez, mes apprêts de +départ sont presque terminés. Ce soir, à huit heures, j'envoie chercher +une voiture, sur laquelle on charge mes bagages. Dans cette voiture, +prennent place ma chère Lucy et sa femme de chambre Ernestine, vêtue et +coiffée de façon à ce qu'on la prenne pour moi, et le visage caché sous +un voile très épais. Elles se font conduire au chemin de fer de l'Ouest, +et là, Ernestine prend un billet pour Londres, où elle se rend pour +attendre mes ordres dans un hôtel convenu. Moi, restée seule, je revêts +le costume d'Ernestine. Je fais ensuite monter le concierge, et +carrément je lui offre dix louis, vingt louis, cent louis au besoin, +s'il veut, à l'instant même, me donner le moyen de franchir le petit mur +qui sépare la cour de cette maison de la cour d'une maison voisine, qui +a son entrée rue de Suresnes. Le concierge refuse-t-il? Non, évidemment. +Je passe donc le mur et me voilà rue de Suresnes, vêtue comme une bonne, +et portant tout ce que je possède dans un grossier panier d'osier. La +première voiture que je vois, je la prends, et avec cent sous de +pourboire, je suis sûre d'arriver à la gare Montparnasse assez à temps +pour profiter du train de Brest. Après-demain, part de Brest le paquebot +de New-York. J'y prends passage sous un faux nom, grâce à un passeport +que m'a procuré le père Coutanceau. Une fois en Amérique, je trouverai +bien le moyen de donner de mes nouvelles à Ernestine et de me faire +expédier mes malles, sans livrer le secret de ma retraite. Et si je ne +le trouve pas, ce moyen, eh bien! mon saint-frusquin sera perdu, voilà +tout. Mon sacrifice est fait. Pour ce qui est de tout ce que je laisse +ici, Coutanceau y veillera. Avant-hier, lorsqu'il est venu me voir, je +me suis entendue avec lui, et je lui ai signé un pouvoir. + +Rien de singulier comme l'ébahissement de Mme Lucy. + +--Comment, Flora! s'écria-t-elle, c'est toi qui a combiné tout cela? + +--Avec l'aide du père Coutanceau, oui. + +--Et tu ne m'avais rien dit... + +--A quoi bon t'inquiéter!... Ne suis-je pas sûre de toi! Refuseras-tu un +service à une amie qui, avant de te quitter, t'aura tirée de peine!... + +--Oh! non, certes! + +--Ernestine hésitera-t-elle à partir pour Londres, si je lui donne cinq +ou six billets de mille comme frais de voyage... + +--Pour cinq mille francs, Ernestine ferait le tour du monde. + +--Tu vois bien que j'ai tout prévu, fit Mme Flora. + +Et réprimant un frisson: + +--C'est que cela rend ingénieux, ajouta-t-elle, de songer qu'on défend +sa peau! + +[Illustration:--Il m'eût étranglée. J'étais morte sans un de mes +domestiques.] + +Elle disait vrai: son plan était assez simple et assez bien conçu pour +avoir quatre-vingt-dix-neuf chances de succès sur cent. + +Il n'avait qu'un tort, aux yeux du docteur Legris, c'était de déranger +absolument ses projets. + +Son intention, en effet, était de garder Mme Misri sous la main, +comme on garde à sa portée une arme chargée. + +--Ainsi, madame, dit-il, vous nous abandonnez au moment critique?... + +--Parfaitement. + +--Est-ce bien... généreux? + +--Peut-être bien que non, répondit Mme Flora, avec la cynique +franchise de la peur, mais chacun pour soi. Ici, je ne vis plus. +Combelaine m'a dit qu'il m'avait condamnée, je sais ce que cela +signifie. Je lui ai entendu dire cela de trois personnes... Un mois +après, on les portait au cimetière. + +Le docteur vit bien qu'il avait fait fausse route; aussi, loin +d'insister: + +--Partez donc, chère madame, fit-il; seulement... + +--Quoi? + +--Seulement, Paris est encore la seule ville où vous puissiez vivre en +toute sécurité; vous allez échapper aux espions de Combelaine qui, vous +sachant ici, surveillent le boulevard Malesherbes, et ils vont suivre +Ernestine, la prenant pour vous. Mais, avant vingt-quatre heures, ils +auront reconnu leur erreur, et, avant deux jours, ils auront retrouvé +votre piste. Et lorsque vous arriverez en Amérique, il y aura à vous +guetter sur le port quelque détective prévenu par le télégraphe... + +Mme Misri était redevenue toute pâle. + +--Oh!... protestait-elle, oh! monsieur! + +Sûr d'avoir touché juste, le docteur poursuivait froidement: + +--C'est un grand et puissant pays que l'Amérique, mais qui a ses +mœurs particulières. On y respecte la liberté jusqu'en ses excès. +Jamais on n'y tolérerait une police telle que la nôtre, dont la +sollicitude est inquiète jusqu'à la tracasserie... + +--De sorte que... + +--Si je voulais me défaire lâchement et sans danger d'un ennemi, c'est +en Amérique que je tâcherais de l'attirer. + +Résolue à servir le docteur, Mme Lucy crut devoir intervenir. + +--Ah! chère Flora, s'écria-t-elle, écoute Valentin, ne va pas dans cet +horrible pays!... + +La plus affreuse perplexité se lisait sur le visage blême de Mme +Misri. + +--Que faire donc, selon vous? demanda-t-elle au docteur. + +--Rester à Paris. + +--J'y mourrais de peur... + +M. Legris l'arrêta. + +--Aussi n'est-ce pas d'y rester ostensiblement que je vous conseille, +dit-il. + +--Ah!... + +--Je vous engage à vous y cacher... + +--Hélas! comment?... + +--Le plus simplement du monde. Ainsi vous exécutez la première partie de +votre plan qui est, de tout point, excellente. Ernestine part pour +Londres, et vous, chère madame, vous franchissez le mur mitoyen. +Seulement, rue de Suresnes, au lieu d'arrêter le premier fiacre qui +passe, vous allez droit à une voiture où un ami vous attend. Cet ami, +homme dévoué et prudent, qui sait son Paris sur le bout des doigts, +vous a préparé une retraite sûre, il vous y conduit et vous y attendez +les événements. + +--Et vous croyez... + +--Je ne crois pas, je suis certain que ce parti est le meilleur... + +Mme Misri réfléchissait. + +--Oui, murmura-t-elle, peut-être, mais ai-je un ami dévoué? + +--Vous avez moi, madame, dont l'intérêt vous répond. + +--Ah! à ta place, Flora, s'écria Mme Lucy, je n'hésiterais pas! + +Elle hésitait, cependant, pleurant silencieusement, et le docteur +préparait de nouveaux arguments, lorsque tout à coup: + +--Alors, monsieur, dit-elle, vous viendrez m'attendre ce soir rue de +Suresnes? + +--Ce soir, non, parce qu'il me faut un peu de temps pour vous préparer +une cachette telle que je la veux, mais demain... + +Elle était décidée. + +--Soit! s'écria-t-elle. A quelle heure? + +--A partir de huit heures, je serai dans un fiacre, arrêté en face du +numéro 20. Pour que vous ne puissiez pas vous méprendre, le coin d'un +mouchoir blanc pendra de la portière de ce fiacre... + +--C'est entendu. Vous le voyez, monsieur, je me confie à vous, +absolument... + +--Vous n'aurez pas à vous en repentir, madame, je vous en donne ma +parole d'honneur... + +Lorsque se retira M. Legris, quelques instants après, Mme Lucy voulut +le reconduire jusqu'à la porte et, une fois dans l'antichambre, lui +prenant le bras: + +--Ainsi, fit-elle, ce n'est pas pour moi que vous veniez? + +--Je l'avoue, répondit-il en souriant. + +Elle soupira, et d'une voix un peu étouffée: + +--Vous m'avez donc oubliée? murmura-t-elle, moi qui jadis... + +Et comme il ne répondait pas: + +--Baste!... ajouta-t-elle, cela vaut peut-être mieux... pour vous +surtout. Mais nous restons amis, n'est-ce pas? Vous voyez que je suis de +votre parti. Allons, adieu!... + + + + +III + + +Tout en descendant l'escalier de Mme Bergam: + +--Oui, certes, pensait le docteur Legris, cela vaut mieux pour moi!... + +Et cependant, ce n'est pas sans une surprise secrète que, s'examinant, +il se trouvait l'esprit si parfaitement libre et le cœur si léger. +C'était bien fini. Il n'avait été ni ému ni troublé par les regards et +la voix de Mme Lucy. Son unique sensation avait été une sorte de +honte d'avoir pu l'aimer jusqu'à l'oubli de soi. Car le prisme étant +brisé, il la voyait et la jugeait telle qu'elle était réellement, très +belle à coup sûr, mais sotte, vulgaire et banale, sans cœur et +inconsciemment perverse. + +--Voilà donc, se disait-il, ce que deviennent avec le temps ces grandes +passions dont on croit ne jamais guérir. + +Mais ce n'était ni le lieu ni l'heure de philosopher, et comme il +n'aperçut point de voiture aux environs, il se mit en route à pied, se +faisant d'avance une fête de la joie de Raymond. + +C'est que les résultats étaient immenses, estimait-il, de sa visite à +Mme Bergam. + +Désormais il lui était prouvé que Laurent seul avait pu s'emparer des +papiers de Mme Flora, et il se disait qu'un tel homme possédant de +pareilles armes devait être invincible. + +Puis, n'était-ce pas un coup de partie, que d'avoir déterminé Mme +Misri à rester à Paris!... + +D'autant que le docteur n'était nullement embarrassé de tenir la +promesse qu'il lui avait faite de lui trouver une retraite inviolable. + +Parmi ses clients, se trouvait la veuve d'un sous-officier du génie, à +laquelle il avait eu occasion de rendre un de ces services dont on ne +s'acquitte jamais. Cette femme, d'un certain âge déjà, intelligente et +énergique, habitait, tout au fond des Batignolles, une petite maison +isolée. + +C'est chez elle qu'il se proposait de conduire Mme Misri, bien +certain que personne jamais ne s'aviserait d'aller l'y chercher. + +Et la veuve avait précisément le caractère qu'il fallait pour soutenir, +pour rassurer, pour défendre, au besoin, de ses propres imprudences, une +femme telle que Flora. + +Préoccupé autant que s'il se fût agi de ses intérêts et non de ceux d'un +ami de quinze jours, M. Legris remontait la pente de la rue Blanche, et +il dépassait la rue Moncey, lorsqu'il s'entendit appeler: + +--Monsieur le docteur!... + +C'était le vieux Krauss qui venait à lui avec des gestes désespérés. + +--Qu'y a-t-il? demanda M. Legris. + +--Un grand malheur, répondit le vieux soldat. M. Raymond s'habillait +pour sortir, après déjeuner, quand tout à coup arrive à la maison un +monsieur que j'y ai vu venir quelquefois. Tout pâle, et d'un air effaré +il me demanda à parler à monsieur, à l'instant. Je le fais entrer dans +le cabinet de travail, il y reste cinq minutes et ressort tout courant. +Alors, M. Raymond paraît, qui nous annonce, à sa mère et à moi, qu'une +société secrète dont il fait partie est découverte, que les listes sont +saisies et que déjà plusieurs membres sont arrêtés. Ah! monsieur, quelle +femme que madame!... Au lieu de se troubler et de perdre son temps à +pleurer:--«Eh bien! dit-elle à M. Raymond, il faut fuir, te cacher, +passer en Belgique. Heureusement j'ai ici trois ou quatre mille francs, +prends-les et pars, ne reste pas ici une minute de plus...» + +--Et il est parti? + +--Oui, monsieur; seulement, avant de s'éloigner, il m'a bien recommandé +de vous guetter, pour vous empêcher d'aborder la maison, où on a +peut-être établi une souricière, et pour vous dire qu'il faut absolument +qu'il vous parle, et qu'il vous attend à ce café où vous l'avez si bien +soigné, au _Café de Périclès_... + +Le docteur Legris avait fait mieux que prévoir, il avait prédit le sort +réservé à la Société des Amis de la justice,--et c'était un mince mérite +après la fausse lettre de convocation adressée à Raymond. + +Ayant une arme, M. de Combelaine s'en servait; rien de si simple. + +Ce qui était moins naturel, c'était qu'on eût laissé ce répit à Raymond, +et qu'il n'eût pas été arrêté le premier de tous, bien avant l'éveil +donné. + +--Voilà ce que je ne m'explique pas, murmurait M. Legris. + +--Eh bien! approuva Krauss, c'est juste ce que disait M. Raymond, quand +il a quitté la maison. + +--Combien y a-t-il de cela? + +--Une heure à peu près... Mais vous allez le rejoindre sur-le-champ, +n'est-ce pas, monsieur?... + +--Oui, sur-le-champ. + +La colère faisait trembler la moustache du vieux soldat. + +--Alors, monsieur, reprit-il, recommandez-lui bien, je vous en conjure, +d'ouvrir l'œil. Qu'il se défie même de son ombre. Avec des lâches, +avec des assassins, il n'y a pas de honte à être prudent. + +--Comptez sur moi, mon brave Krauss, dit le docteur. + +Et après avoir serré la main du fidèle serviteur, au lieu de continuer à +remonter la rue Blanche, il tourna rue Boursault pour gagner les +boulevards extérieurs par la rue Pigalle. + +Une sinistre appréhension le faisait précipiter sa marche: Raymond +n'avait-il pas été filé et arrêté? + +--Quelle folie aussi, grommelait-il, de choisir, pour me donner +rendez-vous, un établissement où on lui sait des amis! + +Mais il allait en avoir le cœur net; il arrivait. + +Comme tous les jours, à pareille heure, le _Café de Périclès_ était +silencieux et presque désert. Trois clients seulement l'honoraient de +leur présence: deux peintres, qui jouaient leur dîner au billard, et le +journaliste Peyrolas, assis à une table, un bock à sa gauche et un +encrier à sa droite, écrivait avec une sorte de rage. + +--Pas de Raymond! se dit le docteur en pâlissant. + +Si doucement qu'il fût entré, le fougueux journaliste avait levé la tête +et l'avait aperçu. Aussitôt: + +--Docteur!... s'écria-t-il. + +Et M. Legris s'étant approché: + +--Tel que vous me voyez, lui dit-il, j'achève deux articles qui feront +du bruit dans Landerneau. C'est mon journal que je risque, je le sais; +c'est ma liberté que je joue, n'importe!... J'aurai cette gloire, à +défaut d'autre, d'avoir élevé la voix quand la peur fermait toutes les +bouches. + +--Qu'est-ce donc? demanda le docteur d'un ton distrait. + +--Peu de chose: les journaux officieux annoncent la découverte d'une +grrrande et rrredoutable conspiration. + +M. Legris tressaillit. + +--S'agirait-il des Amis de la justice? + +--Précisément. On avoue cent cinquante arrestations. Il y en aura mille +demain. Avant la fin de la semaine, cinq cents citoyens seront expédiés +à Cayenne, sous ce fallacieux prétexte qu'ils ont essayé de bouleverser +l'ordre social. Eh bien! docteur, savez-vous ce que je prétends, moi, ce +que je viens d'écrire, ce que je vais imprimer?... + +Il tapait du poing, morbleu! à briser le marbre. + +--Je soutiens, criait-il, et je prouve que ce complot n'existe pas, +qu'il n'y a jamais eu ni amis ni justice, que c'est une grossière +invention de la police, une abjecte imagination, un ignoble +traquenard... + +Le docteur était sur les épines. + +--Il faut que je vous quitte, dit-il au terrible articlier. + +Mais lui: + +--Un instant: j'ai gardé le bouquet pour la fin. Je ne vous ai rien dit +de l'abominable scandale d'hier. + +--Quel scandale? + +--Ah çà, docteur, de quel hospice d'incurables sortez-vous? Ignorez-vous +vraiment que le duc de Maillefert, un duc pour de bon, celui-là, +contrôlé, authentique, vient d'être arrêté?... + +Outre qu'il bâclait des articles farouches, M. Peyrolas avait toutes les +qualités de creux et de sonorité qui constituent un remarquable +reporter. M. Legris le savait. Aussi, dominant son inquiétude: + +--Avez-vous des détails? interrogea-t-il. + +Le fougueux journaliste se redressa. + +--Qui donc en aurait sinon moi! répondit-il, sinon un homme qui a +successivement interrogé le concierge de l'hôtel de Maillefert, le +portier de la maîtresse de l'accusé, deux employés du greffe et le +caissier de M. Verdale!... Je puis vous donner le menu du déjeuner de M. +Philippe à la Conciergerie. + +--Inutile!... protesta le docteur. Ce que je voudrais savoir, c'est +comment le duc de Maillefert, un gentilhomme viveur, a pu se trouver +fourré dans des tripotages financiers. + +D'un air suffisant, M. Peyrolas remontait son faux col. + +--Rien de si simple, rien de si naturel. Depuis un an ou deux déjà, +monsieur le duc faisait commerce de l'illustration de ses aïeux. C'était +bien connu en Bourse. Quiconque avait besoin pour un prospectus d'un nom +sonore et d'un beau titre n'avait qu'à l'aller trouver. Il en coûtait +tant, un prix fait comme les petits pâtés. Mais, en somme, ce trafic +lui rapportait peu; le jeu n'en valait pas la chandelle. Si bien qu'à +force de respirer le fumet de toutes les cuisines financières, l'envie +lui est venue de mettre la main à la sauce. Un beau matin, il a acheté +une part de gérance de je ne sais plus quelle société, fondée à un +capital considérable par un gaillard adroit dont vous avez entendu +parler, un certain baron Verdale, qui est baron comme le garçon qui dort +dans ce coin, là-bas... + +Ce nom de Verdale, positivement, M. Legris l'attendait. + +--Et après? interrogea-t-il. + +--Après, dès que M. de Maillefert se vit entre les mains les clefs d'une +caisse bien garnie, il se dit: «Cette caisse doit être à moi.» Et, en +effet, il fit comme si elle était à lui... + +--Mais comment tout s'est-il découvert? + +--Comme se découvrent tous les vols, parbleu! Voyant la caisse vide, +Verdale s'est écrié: «Où est l'argent?» Et comme M. de Maillefert seul +avait pu le prendre, il a déposé une plainte contre M. Philippe. + +Concilier cette version et la surprise de M. Verdale chez Mme Lucy +était difficile. + +--Êtes-vous sûr de vos renseignements, mon cher Peyrolas? demanda le +docteur. + +--Si, j'en suis sûr? Je les tiens du caissier de M. Verdale. + +--Et vous n'avez pas entendu dire que M. de Combelaine fût pour quelque +chose dans toute cette affaire?... + +Un profond étonnement se peignit sur le visage mobile du journaliste. + +--M. de Combelaine, répéta-t-il. J'ai beau chercher, je ne vois pas... + +Mais il s'interrompit et, se frappant le front: + +--Vous ayez raison, docteur, s'écria-t-il, mille fois raison. Est-ce que +Combelaine ne doit pas épouser Mlle de Maillefert!... Moi-même, il y +a quinze jours, je l'ai annoncé, en ajoutant qu'il faut l'affaissement +actuel des caractères, pour qu'une des plus illustres familles de France +consente à donner sa fille à un misérable aventurier perdu d'honneur et +d'argent... + +Il ne parlait pas, il tonnait, à ce point que le garçon, Adonis, en fut +éveillé en sursaut. + +Reconnaissant le docteur. + +--Monsieur Legris! s'écria-t-il. + +Et bien vite, le tirant à part, il lui expliqua que Raymond était arrivé +depuis plus d'une heure et l'attendait dans le petit salon du premier. + +Il n'en fallait pas plus. + +Campant là Peyrolas, qui parut vivement choqué du procédé, le docteur, +en trois sauts, fut au petit salon. + +Raymond s'y trouvait, en effet, fumant un cigare devant un verre de +bière intact. + +--Quoi!... lui cria M. Legris, vous savez la police à vos trousses, et +vous êtes là, tranquille... Vite, suivez-moi, la maison a une seconde +issue que je connais... + +Mais Raymond ne bougea non plus qu'un terme. + +--Oh! rien ne presse, fit-il d'un air singulier. + +--Malheureux! cent cinquante de vos amis, déjà, sont arrêtés. + +--C'est parce que je le sais que je ne crains rien. + +--Oh!... + +--Permettez, docteur. N'avez-vous pas trouvé étrange que je n'aie pas +été saisi le premier de tous, moi contre qui surtout l'expédition était +dirigée? + +--Très étrange, je l'ai dit à Krauss. + +--Ce fut ma première impression, quand ce matin un des affiliés, que je +ne connais pas autrement, vint me dire: «Tout est découvert, fuyez.» +J'ai fui, mais j'ai réfléchi depuis. La police n'est pas si maladroite +que cela. Si j'ai été prévenu, c'est qu'elle l'a voulu. C'est à un +savant calcul que je dois de n'être pas sous les verroux... + +--Cependant, mon cher... + +--Calcul que je comprends, docteur, et que je puis vous démontrer. Mon +arrestation débarrassait-elle de moi M. de Combelaine et ses honorables +associés? Pas le moins du monde. Elle les exposait, au contraire, à des +révélations désagréables, sinon dangereuses. En m'enfuyant, au +contraire, en me cachant, je leur laisse le champ libre. Que je passe en +Belgique, et les voilà tranquilles... + +Le docteur se grattait le front. + +--Eh! eh!... grommela-t-il, je n'avais pas songé à cela, moi!... + +--Attendez. Persuadé que c'est moi qui ai enlevé et qui possède les +papiers de Mme Flora, M. de Combelaine suppose que je les emporterai +avec moi, sur moi. L'idée a donc dû lui venir de me les faire enlever. +Très probablement, je suis épié par les mêmes bandits qui, une fois +déjà, m'ont manqué. A la première occasion, ils me sauteront à la gorge. +Un conspirateur réduit à se cacher est un ennemi dont il n'est pas +dangereux de se défaire. Qu'on le trouve un matin mort au coin d'une +borne, avec un poignard dans la poitrine, personne ne s'en inquiète... + +Il s'exprimait d'un accent de si glaciale insouciance, que le docteur, à +la fin, en fut frappé, de même que de sa physionomie... + +--Comme vous dites cela! fit-il. + +--Je le dis comme un homme à qui désormais tout est égal, parce qu'il +n'a plus rien à craindre ni à espérer de l'existence. C'est un fier +service que me rendra M. de Combelaine en me faisant assassiner. + +--Comment! c'est vous qui parlez ainsi! s'écria-il, vous que j'ai quitté +hier soir tout enflammé d'espoir et de foi au succès! + +Un éclair de rage traversa les yeux de Raymond. + +--Que m'importe le succès! interrompit-il. Ne remarquez-vous pas que je +ne vous ai même point demandé le résultat de la démarche que vous venez +de tenter!... + +Et tirant de sa poche une lettre qu'il jeta sur la table: + +[Illustration:--Ma première idée fut: Cet homme a été envoyé pour +m'empoisonner.] + +--Je l'ai reçue ce matin, ajouta-t-il. Lisez et vous me comprendrez. + +C'était une lettre de Mlle Simone: + + «Ainsi, écrivait-elle, larmes, prières, supplications ont été + inutiles. Vous vouliez agir, vous avez agi, et tout est perdu sans + retour. Mon sacrifice, le plus douloureux que puisse consentir une + femme, sera inutile. J'aurai donné ma vie, et cependant je n'aurai + pas épargné le déshonneur à notre maison, ni au nom de mon père une + flétrissure éternelle. + + «Et c'est par vous que j'aurai été frappée, par vous, mon meilleur, + mon unique ami, prétendiez-vous!... Votre amour si grand et si pur + n'était donc que la plus égoïste des passions!... + + «N'essayez pas de vous justifier ni de m'écrire. Plus jamais mes + lèvres ne prononceront votre nom, pendant les quelques jours qui me + restent à vivre. Je saurai bien arracher de mon lâche cœur + jusqu'au souvenir d'un amour qui me fait horreur. + + «Réjouissez-vous de votre œuvre et, si vous le pouvez, oubliez. + + «SIMONE DE MAILLEFERT.» + + + +--Eh bien! demanda Raymond, dès qu'il vit que M. Legris avait achevé. + +Mais le visage du docteur ne trahissait ni douleur ni surprise. + +--Cette lettre, dit-il, est le résultat fatal de l'événement d'hier. + +--Je ne vous comprends pas... + +--Vous comprendrez quand je vous aurai dit que Philippe est en prison, +accusé de détournements et de faux. + +Comme en une vision, Raymond revit soudain le jeune duc de Maillefert +tel qu'il l'avait vu un matin sur le perron de son hôtel, pâle, indécis, +ému, se débattant sous les obsessions de M. Verdale et du comte de +Combelaine. + +--C'est une abomination! s'écria-t-il. Philippe est un sot, un vaniteux, +un égoïste, mais il est incapable de tels crimes... + +--C'est l'opinion de Mme Bergam. + +--Il est victime de quelque machination diabolique... + +--J'en ai la certitude, presque la preuve. + +La joue en feu, les narines frémissantes, Raymond s'était dressé. + +--Tout ne serait donc pas dit! s'écria-t-il. + +Le docteur Legris souriait. + +--Je jurerais que nous touchons au triomphe, dit-il, car il me paraît +démontré que de l'ombre où il se cache Laurent Cornevin frappe les +derniers coups. Écoutez, au surplus, l'emploi de mon temps depuis midi. + +Et rapidement il raconta sa visite à Mme Bergam, la survenue de +Grollet et de M. Verdale, ses conventions avec Mme Flora, et enfin +les détails qu'il tenait de Peyrolas. + +C'était pour Raymond comme un étourdissement. + +--Oui, murmurait-il, la lumière se fait... Mais Simone reviendra-t-elle +jamais sur sa détermination?... + +--Oui, si nous sauvons son frère. + +--Hélas! que pouvons-nous pour lui? + +--Qui sait?... Ne viens-je pas de vous dire que la discorde est au camp +de vos ennemis... car ce n'est pas Verdale qui a dénoncé M. Philippe, +c'est évidemment Combelaine... Verdale voulait s'en tenir à la menace. +Combelaine, pressé par les événements, l'a exécutée. De là brouille. +Maintenant, il nous faudrait un ami ayant sur Verdale une certaine +influence. L'avons-nous, cet ami? Oui. Un jour que vous vouliez vous +battre avec Combelaine, M. Verdale et Me Roberjot se sont trouvés en +présence. Qu'est-il arrivé? Que M. Verdale, en apercevant Me +Roberjot, est devenu plus blanc qu'un linge, lui toujours si rouge, et +humble jusqu'à la servilité, lui toujours si arrogant. Donc, il y a +entre eux quelque chose, une histoire, un secret, que sais-je!... Donc, +à l'instant, et sans plus de réflexions, il faut aller trouver Me +Roberjot... + +Nulle démarche ne pouvait paraître à Raymond plus pénible ni, en un +certain sens, plus humiliante. + +Aller tout avouer à Me Roberjot, après s'être si longtemps caché de +lui, c'était une dure extrémité. Que dirait-il? Certainement il ne +refuserait pas son concours: mais ne raillerait-il pas, lui, qui se +moquait de tout? + +Mais comme de Me Roberjot, malgré tout, pouvait venir un secours +décisif: + +--Allons!... dit Raymond. Je vais être suivi, je le sais, mais +qu'importe? puisque nous savons qu'on ne m'arrêtera pas. Il sera +toujours temps ce soir d'essayer de faire perdre ma piste... + +Me Roberjot venait de se mettre à table, lorsque son domestique lui +annonça que M. Delorge était là, demandant à lui dire quelques mots... + +--Qu'il entre! s'écria l'avocat. + +Et lui-même, il accourut, sa serviette à la main. + +--Comment, c'est vous! disait-il à Raymond, vous que votre mère, que je +viens de voir, croit sur la route de Belgique. Perdez-vous la tête? +Tenez-vous absolument à visiter Mazas?... + +--Je ne crois courir aucun danger, monsieur, interrompit Raymond, et +quand je vous aurai expliqué ma situation, vous comprendrez ma conduite. + +Il se détournait un peu en disant cela, démasquant ainsi le docteur qui +était resté dans l'ombre. + +--Du reste, ajouta-t-il, mon ami, le docteur Legris et moi, venons vous +demander conseil et assistance. + +A vrai-dire, Me Roberjot ne parut pas précisément ravi de la présence +de cet étranger, qu'il n'avait pas aperçu d'abord. + +Mais, faisant fortune contre bon cœur, il invita les deux jeunes gens +à le suivre dans la salle à manger. L'instant d'après, ils étaient à +table, et le docteur Legris, s'emparant de la parole, exposait à Me +Roberjot la situation exacte que les événements faisaient à Raymond. + +Si vivement était intéressé l'avocat, qu'il restait la fourchette en +l'air, oubliant de manger, répétant par intervalles: + +--C'est donc cela!... voilà donc l'explication de la mine farouche de +mon gaillard!... + +Mais lorsque le docteur en arriva à l'arrestation de M. Philippe de +Maillefert, et au rôle probable de M. Verdale: + +--Ah! Raymond, s'écria Me Roberjot, malheureux insensé, pourquoi ne +vous êtes-vous pas confié à moi!... + +Le front du député de l'opposition se rembrunissait. + +--Malheureusement, poursuivait-il, ce que je pouvais il y a trois mois, +je ne le puis plus à cette heure... Vous souvient-il, Raymond, de cette +visite que vous me fîtes à votre retour des Rosiers?... Elle fut +interrompue par le fils de M. Verdale... Évidemment, et quoiqu'il l'ait +nié alors, et que je l'aie cru, c'était son honorable père qui me le +dépêchait... Savez-vous ce qu'il venait faire?... Me conjurer de lui +rendre, à lui, une lettre que je possédais, qui n'avait que dix lignes, +mais qui faisait de Verdale l'esclave de ma volonté... Il est bien, ce +jeune homme; il s'exprimait avec des accents qui me semblaient partir +d'un noble cœur; il me toucha, il m'émut... + +--Et?... + +--Et je lui rendis la précieuse lettre... + +Il n'acheva pas. Se dressant si violemment que la table faillit être +renversée: + +--Mais tout n'est pas perdu encore, s'écria-t-il. Non! Il me reste +peut-être une arme que mon ami Verdale ne soupçonne pas... Décidément, +quoi qu'on en dise, il y a un Dieu pour les honnêtes gens. + +Raymond et le docteur eussent bien souhaité qu'il s'expliquât plus +clairement; mais, à toutes les questions: + +--Patience! répondait Me Roberjot. Je ne veux pas vous exposer à une +déception cruelle. J'espère, mais je ne suis pas sûr de mon fait. Tout +dépend du plus ou moins d'ordre d'un de mes amis, qui était agent de +change en 1852. + +A huit heures, les trois hommes sortaient de table, et, montant en +voiture, se faisaient conduire rue Taitbout, où demeurait l'ancien agent +de change de Me Roberjot. + +L'avocat entra seul chez son ami. Il y resta dix minutes environ, et +lorsqu'il sortit son visage rayonnait. + +--Victoire! dit-il aux jeunes gens, qui étaient restés dans la voiture, +nous pouvons maintenant affronter Verdale. + +Et, s'élançant près d'eux: + +--Avenue d'Antin, 72, cria-t-il au cocher, et vivement!... + + + + +IV + + +C'est avenue d'Antin, en effet, au centre de ce quartier des +Champs-Élysées, destiné à une si haute et si rapide fortune, que +Verdale, au lendemain de son merveilleux coup de bourse, avait +transporté ses pénates. + +Là, au milieu de vastes terrains acquis à bas pris, il avait bâti le +palais de ses rêves, le plus magnifique de tous ceux dont le plan +jaunissait dans ses cartons d'architecte incompris... + +Il n'avait pas signé son œuvre, mais rien qu'à considérer la façade +surchargée d'ornements et de sculptures, le passant se disait: + +--Là, certainement, demeure un enrichi d'hier. + +Neuf heures sonnaient, lorsque s'arrêta devant cette façade superbe le +fiacre qui amenait Me Roberjot, Raymond et le docteur Legris. + +--Monsieur le baron est chez lui, répondit le concierge à Me +Roberjot, mais je doute qu'il reçoive... Adressez-vous à un des valets +de pied. + +Il y en avait plusieurs, en livrée éclatante, dans le vestibule, et l'un +d'eux déclara que monsieur le baron était occupé pour le moment, mais +qu'il recevrait dans la soirée, et que si ces messieurs voulaient le +suivre... + +Ils le suivirent. + +Il leur fit gravir un long escalier de marbre de trente-six couleurs, +et, après leur avoir fait traverser plusieurs salons magnifiquement +meublés, il les introduisit dans une petite pièce tendue de velours vert +et éclairée par une seule lampe. + +--Que ces messieurs s'asseoient, leur dit-il. Dès que monsieur le baron +sera libre, on viendra les prévenir... + +Me Roberjot fronçait le sourcil. Tout ce cérémonial lui prenait aux +nerfs. + +--S'il se doutait du plat que je lui réserve, grommelait-il, ce cher +baron ne nous ferait pas faire antichambre. + +Un vif rayon de lumière glissait sous une des portières de velours. + +Évidemment, la porte que dissimulait cette portière était ouverte, et +quelqu'un venait d'entrer dans la pièce voisine. + +--Cette pièce doit être le cabinet de ce cher baron, fit le docteur. + +--En ce cas, dit Raymond, il ne va pas tarder à nous envoyer chercher. + +Comme pour lui donner raison, un violent coup de sonnette retentit, des +pas sonnèrent sur le parquet, et une voix impérieuse s'éleva, qui +disait: + +--Où est monsieur le chevalier? + +--Chez madame la baronne, monsieur le baron, répondit une voix humble. + +--Allez le prier de venir me parler à l'instant. + +Me Roberjot se pencha vers le docteur. + +--C'est la voix de Verdale, fit-il, je la reconnais. + +Un silence de trois ou quatre minutes suivit, puis une porte s'ouvrit et +se referma, puis la voix que Me Roberjot affirmait être celle de son +ancien copain s'éleva de nouveau; elle disait: + +--Vous savez pourquoi je vous ai fait venir, chevalier? + +--Je le soupçonne, mon père, répondit une voix jeune et bien timbrée. + +--Je suis fort mécontent... + +--Je ne suis pas fort satisfait non plus... + +Me Roberjot riait, et de bon cœur, véritablement. + +Maintenant il était bien certain que c'étaient le père et le fils qui se +trouvaient dans la pièce voisine, et rien ne pouvait lui paraître plus +plaisant que d'entendre M. Verdale appeler sérieusement son fils +monsieur le chevalier. + +Mais déjà M. Verdale poursuivait, d'un accent irrité: + +--Ah!... vous n'êtes pas satisfait, monsieur! + +--Pas le moins du monde, mon père. + +--Et pourquoi, s'il vous plaît? + +--Parce que, si je n'y prends garde, vous finirez par me marquer d'un +ridicule ineffaçable... + +--Je vous rends ridicule, moi!... + +--Malheureusement. + +--Et en quoi, s'il vous plaît, en quoi?... + +--En persistant à m'affubler, comme vous le faites, de ce titre de +chevalier qui ne m'appartient pas... + +--Monsieur... + +--Que vous, mon père, vous vous fassiez appeler baron, je le déplore, +mais je ne puis l'empêcher. Mais que vous m'imposiez un titre ridicule, +non, je ne le souffrirai pas. Et toutes les fois que, sur des lettres +d'invitation, vous m'intitulerez chevalier Verdale, je ferai ce que j'ai +fait hier, j'adresserai partout des lettres de rectification où il sera +dit que ce titre de chevalier est une erreur de l'imprimeur. + +C'est de l'air le plus surpris que se regardaient Raymond, le docteur +Legris et Me Roberjot. + +--Monsieur mon fils est philosophe! continuait M. Verdale, dont la +colère, très évidemment, croissait. + +--Je m'efforce de l'être, répondait tranquillement le jeune homme. + +--Et démocrate aussi, sans doute? + +--A ma manière, oui. + +Furieusement, l'ancien architecte frappait du pied. + +--Monsieur est fier de notre origine, ricanait-il... + +--Pourquoi pas? Nos parents étaient d'honnêtes gens, cela suffit à mon +ambition. Mais si j'avais vos idées, mon père, si je tenais tant à +l'oublier, cette origine, je ne prendrais pas à tâche de la rappeler aux +autres. Tant que vous avez été M. Verdale tout court, personne ne s'est +inquiété de ce que faisaient ou ne faisaient pas vos parents. Du jour où +vous avez mis un tortil de baron sur vos cartes de visite, on s'est +informé de votre père. On est allé aux renseignements et on a découvert, +quoi? Que ma grand'mère, que votre mère vendait du poisson aux Halles... + +--Monsieur!... + +--Le nier est impossible. Je connais vingt personnes qui se +fournissaient chez elle. Notre nom, d'ailleurs, est encore sur un +écriteau. Allez à la halle, et vous y lirez: «Binjard, successeur de +Verdale...» + +--Personne ne l'eût su sans vous... + +--Oh!... + +--Vous l'avez crié sur les toits. + +--Permettez... Je m'en suis vanté pour qu'on ne me le reprochât pas. +Peut-être était-ce un calcul de ma part. Si, dînant avec mes amis, je +dis: «Passez-moi le poisson, ça me connaît, bonne maman en vendait», +personne ne rit, je ne suis pas ridicule. Je serais grotesque, si +quelqu'un me disait: «Chevalier, voyez donc le poisson, vous devez vous +y connaître.» + +Un terrible juron de M. Verdale interrompit son fils. + +--Vous me manquez!... s'écria-t-il. + +--En quoi? + +--C'est me manquer, que de me faire cette opposition. Vous avez vos +opinions, prétendez-vous, ayez-en le courage. Vous repoussez le titre +qu'il me plaît de prendre, soit! Repoussez aussi la fortune que je mets +à votre disposition pour soutenir ce titre. + +--Mon père... + +--Choisissez-vous un état, gagnez votre vie, et alors vous aurez le +droit d'avoir vos idées. Jusque-là... + +--Eh!... vous savez bien que, s'il n'avait tenu qu'à moi, je l'aurais, +cet état... Vous savez bien qu'en restant près de vous, j'ai cédé à vos +sollicitations et aux prières de ma mère... Vous savez bien encore que +c'est à peine si j'emploie la cinquième partie du revenu que votre +générosité met à ma disposition... + +--Dites, pendant que vous y êtes, que si je mourais, vous renonceriez à +ma succession. + +Il y eut un instant encore de silence, et c'est d'une voix dont +l'altération était sensible que le jeune homme répondit: + +--Je ne l'accepterais du moins que sous bénéfice d'inventaire. + +Décidément la situation devenait très fausse, de Me Roberjot, de +Raymond et du docteur Legris, dans ce petit salon où, très évidemment, +on ignorait leur présence. + +--Descendrons-nous jusqu'à surprendre les secrets de ces gens-là! +murmura Raymond. + +--Nous en apprendrions sans doute de belles! grommela le docteur. + +Mais le parti de Raymond était pris. Saisissant une chaise assez lourde, +il la renversa bruyamment, en disant: + +--Comme cela, ils sauront qu'on les entend... + +Presque à l'instant même, la portière de velours qui séparait le petit +salon du cabinet se souleva vivement, et la tête intelligente et +sympathique de M. Verdale fils apparut... + +Il sembla stupéfait d'apercevoir là trois hommes, et plus stupéfait +encore de reconnaître l'ancien camarade de collège de son père. + +--Maître Roberjot!... s'écria-t-il. + +A ce nom, ce fut M. Verdale père qui se montra, et durant plus d'une +minute, son regard effaré erra de son ancien ami à Raymond Delorge, puis +au docteur Legris en qui il reconnaissait le visiteur de Mme Lucy +Bergam. + +--Êtes-vous là depuis longtemps? interrogea-t-il enfin. + +--Depuis un quart d'heure environ, répondit le docteur, d'un ton de +politesse affectée. + +Un juron de charretier trahit la colère de l'ancien architecte. + +--Voilà comme je suis servi! s'écria-t-il. Quelle baraque que cette +maison!... + +Et en disant cela, il se jetait sur un cordon de sonnette et le tirait +avec une telle violence qu'il lui restait dans la main. + +Du coup, toutes les portes du salon s'ouvrirent, et à chacune d'elles +trois ou quatre domestiques apparurent. + +--Qui de vous a reçu ces messieurs? demanda M. Verdale d'un ton +menaçant. + +--Moi, monsieur le baron, répondit piteusement un des valets. + +--Vous ne leur avez donc pas demandé leurs cartes? + +--C'est la première chose que j'ai faite. + +--Alors, comment ne me les avez-vous pas apportées? + +--Monsieur le baron était occupé... + +--Et c'était une raison, selon vous, pour introduire des visiteurs dans +un des salons d'attente sans me prévenir! + +--Cependant, monsieur le baron... + +--Il suffit, interrompit M. Verdale, vous n'êtes plus à mon service. +Faites-vous régler ce qui vous est dû, plus un mois, et ne soyez plus à +l'hôtel demain à midi. + +Il était cramoisi, il gesticulait, il criait à faire trembler les +vitres, on l'eût cru furieux, hors de lui... + +Point. + +Me Roberjot, qui connaissait son ancien copain, discernait fort bien +qu'il jouissait d'un parfait sang-froid, et que toute cette scène +n'était qu'un calcul pour gagner du temps, pour se remettre, pour se +préparer à l'assaut qu'il prévoyait. + +Aussi, les domestiques sortis, changeant de ton subitement, et +s'asseyant avec la désinvolture des grands seigneurs d'autrefois: + +--Excusez-moi, messieurs, reprit M. Verdale, mais cette exécution était +absolument nécessaire. C'est pitoyable, la façon dont on est servi +maintenant. + +Et soulevant la portière de velours: + +--Mais faites-moi donc le plaisir de passer dans mon cabinet, +ajouta-t-il. + +Cette pièce, la plus vaste de l'hôtel, était le séjour favori de M. +Verdale, et comme le sanctuaire de ses méditations. + +Il y recevait, et par suite, tout y était calculé pour éblouir, depuis +le tapis jusqu'aux peintures du plafond, et aux splendides rideaux des +trois fenêtres. + +[Illustration:--Je passe le mur; me voilà rue de Suresnes.] + +Le plus gracieusement du monde, il avança des fauteuils à ses visiteurs, +puis s'adressant à son fils: + +--Je vous rends votre liberté pour ce soir, Lucien, dit-il. + +Mais ce n'était pas le compte de Me Roberjot. + +Il lui suffisait de ce qu'il avait surpris de la discussion pour être +persuadé que le père et le fils ne s'étaient pas entendus, comme il +l'avait un instant soupçonné. + +Se dressant donc vivement: + +--Je tiendrais beaucoup, mon cher... baron, dit-il, à ce que monsieur +votre fils assistât à notre entretien... + +Difficilement, M. Verdale maîtrisa un mouvement d'impatience. + +--Restez donc, dit-il à son fils. + +Et se retournant vers son ancien camarade: + +--Et maintenant, mon cher, fit-il, à quoi dois-je le plaisir de votre +visite?... + +Pendant le trajet de la rue Taitbout à l'avenue d'Antin, Me Roberjot +avait eu le temps de préparer, non ce qu'il dirait, il n'en avait pas +besoin, mais la façon dont il conduirait cette négociation. + +--Voici les faits, commença-t-il d'un ton sec, et je vous ferai +remarquer, mon cher... baron, que c'est en mon nom que je parle, tout +autant, si ce n'est plus, qu'au nom de M. Raymond Delorge, mon ami. + +L'ancien architecte s'inclina cérémonieusement. + +--Donc, reprit Me Roberjot en soulignant chacun des mots qu'il +prononçait, nous venons... amicalement, vous prier de vouloir bien faire +remettre en liberté le duc de Maillefert, arrêté,--oh! malgré vous, nous +savons cela, vous l'avez dit ce tantôt devant M. le docteur Legris, que +voici, mais enfin arrêté sur une dénonciation de M. le comte de +Combelaine... + +Encore bien qu'il dût s'attendre à quelque chose de semblable, M. +Verdale était devenu fort pâle. + +--Malheureusement, répondit-il, vous vous abusez sur mon influence... +Maintenant que la justice est saisie, je ne puis plus rien. M. de +Maillefert, innocent ou coupable... + +--Vous savez mieux que personne qu'il n'est pas coupable!... interrompit +froidement Me Roberjot. + +Et du geste, imposant silence à l'ancien architecte: + +--Attendez, fit-il, ce n'est pas tout. M. de Combelaine prétend épouser +Mlle Simone de Maillefert, qui est aimée de M. Raymond Delorge et qui +l'aime... Ce mariage serait la mort de cette malheureuse jeune fille; +nous venons... amicalement toujours, vous prier de l'empêcher. + +Peut-être pour dissimuler son trouble, M. Verdale s'était levé. + +--Mais c'est de la folie!... s'écria-t-il. + +Assis l'un près de l'autre, Raymond et le docteur Legris osaient à peine +respirer, tant ils étaient pénétrés de la gravité de chacune des paroles +qui s'échangeaient entre ces deux anciens camarades. + +C'est à peine s'ils songeaient à observer du coin de l'œil M. Lucien +Verdale, lequel, pâle et les dents serrées, se tenait debout adossé à la +cheminée. + +--Nous comptons sur vous... baron, insista Me Roberjot après un +moment de silence pénible. + +Un spasme de colère, aussitôt maîtrisé, crispa les traits de l'ancien +architecte, et d'une voix sourde: + +--Et moi, prononça-t-il, je ne puis que vous répéter ce que je viens de +vous dire. + +--Quoi? + +--Que c'est de la démence que de venir demander à un homme de se mêler +d'affaires sur lesquelles il ne peut rien, et dont il se soucie, en +définitive, comme de l'an quarante. + +--En vérité!... fit Me Roberjot, d'un ton de menaçante ironie. + +Et M. Verdale s'obstinant à se taire: + +--Croyez-moi, poursuivit-il, ne gaspillons pas notre temps en propos +oiseux. Une intrigue existe, et vous en êtes le plus actif artisan. Ne +niez pas. Qui donc est allé aux Rosiers évaluer les propriétés de +Mlle de Maillefert? Qui donc, au retour, a ouvert un crédit énorme à +M. de Combelaine, à qui, la veille, il n'eût pas prêté dix louis? Qui +donc a poussé le pauvre Philippe sur la pente de l'abîme où il vient de +rouler? N'est-ce donc pas vous, monsieur Verdale? Alors, démontrez-moi +qu'il n'existe aucune relation entre le mariage de M. de Combelaine et +l'arrestation de M. Philippe. + +Trop nettes et trop précises étaient ces accusations, pour que M. +Verdale essayât même de nier. + +--Et quand cela serait!... fit-il. + +--Cela est, et c'est pour cela que je vous dis: Ce que vous avez fait, +il faut le défaire. Comment? C'est à vous d'aviser. Il faut que, sous +quarante-huit heures, M. de Maillefert soit en liberté, et que M. de +Combelaine ait renoncé à la main, c'est-à-dire aux millions de Mlle +Simone... + +--Il faut, il faut... + +--Oui, absolument... + +L'ancien architecte avait pris sur son bureau un coupe-papier d'argent, +et passant sur lui sa colère, il le tordait entre ses doigts crispés. + +--Eh bien! vous pouvez rayer cela de vos papiers, maître Roberjot, +s'écria-t-il. Si vous êtes l'ami de M. Delorge, je suis, moi, l'ami de +M. de Combelaine; je l'ai soutenu, je continuerai à le soutenir envers +et contre tous... + +L'avocat s'était à demi soulevé sur son fauteuil. + +--Prenez garde, monsieur Verdale, fit-il, réfléchissez... + +Ce ne fut pas l'architecte qui répondit. + +Depuis un moment, son fils, M. Lucien Verdale, s'était rapproché. + +Intervenant tout à coup: + +--Et moi, monsieur, prononça-t-il d'une voix frémissante, je vous +déclare que je ne souffrirai pas qu'on parle de la sorte à mon père, +dans sa maison, devant moi!... + +Si menaçante était son attitude, que Raymond et le docteur Legris se +dressèrent d'un même mouvement. + +Mais Me Roberjot était de ces hommes dont rien ne déconcerte +l'imperturbable présence d'esprit, et qui d'un coup d'œil discernent +tout le parti qu'on peut tirer de l'incident le plus imprévu. + +Satisfait plutôt que mécontent de l'intervention de M. Verdale fils: + +--Je n'en serais pas à menacer ainsi, monsieur, fit-il froidement, sans +vous qui avez su me décider à me dessaisir d'une lettre qui faisait ma +sécurité et celle de mes amis... + +Troublé par ces seuls mots, le pauvre garçon baissa la tête. + +--Avez-vous oublié, poursuivit l'impitoyable avocat, ce qui s'est passé +chez moi le jour de votre visite? Que m'avez-vous dit? Que vous +souhaitiez épouser une jeune fille que vous adoriez, et que votre père +vous avait déclaré qu'il ne donnerait pas son consentement tant qu'il ne +serait pas rentré en possession de certaine lettre que je m'obstinais à +lui refuser. Et sur ce, vous veniez, à moi, me juriez-vous, de votre +propre mouvement... + +--Et c'était vrai, monsieur... + +--Alors, moi, qu'ai-je fait? Ému de votre chagrin et touché de vos +prières, je vous dis: «Eh bien! soit, monsieur, je vais vous rendre +cette lettre...» Et, en effet, je vous la remis pour la porter à votre +père, non tout ouverte, mais sous enveloppe cachetée... + +--C'est vrai, murmurait le jeune, homme, c'est vrai... + +Qui eût connu Me Roberjot eût lu dans ses yeux la certitude du +succès. + +--Sans doute, continuait-il, vous avez dû vous demander la raison de +cette précaution que je prenais. Eh bien! monsieur, je vais vous la +dire. Je voulais, en vous enlevant la faculté de lire cette lettre, vous +éviter l'horrible douleur de mépriser votre père... + +Il s'arrêta un moment comme pour laisser à sa phrase le soin de produire +tout son effet; puis plus lentement: + +--Par ce que j'ai fait, vous devez me juger et comprendre que je n'agis +aujourd'hui que sous l'empire d'une inexorable nécessité. Il m'en coûte +de vous affliger, mais j'ai des devoirs à remplir. J'ai à sauver +l'honneur du duc de Maillefert et la vie de Mlle Simone et de Raymond +Delorge. J'ai à défendre le bonheur de tous les gens que j'aime, je +parlerai donc... + +--Monsieur... + +--Demandez à votre père ce que c'était que cette lettre, dans quelles +circonstances il me l'avait écrite, et ce qu'elle contenait. + +Peu à peu, l'ancien architecte, toujours si rouge d'ordinaire, était +devenu livide. Ce n'était pas du sang, c'était de la bile et du fiel que +la rage charriait à sa large face. + +--Roberjot! murmura-t-il avec un terrible effort... + +--Faites ce que je demande, insista l'avocat. + +Une affreuse indécision se lut sur le visage de M. Verdale; puis, tout à +coup: + +--Eh bien! non! s'écria-t-il. Mieux vaut que mon fils sache que cette +lettre contenait l'aveu d'une de ces légèretés que la jeunesse +explique... + +--D'une de ces légèretés qui ont conduit le pauvre Philippe de +Maillefert en prison. + +M. Verdale essaya de se révolter. + +--Je n'admets pas la comparaison, dit-il. + +--Et vous devez avoir raison, fit Me Roberjot d'un ton ironique. Je +m'en rapporterais, au besoin, à la façon dont vous vous jugiez à +l'époque. Peut-être avez-vous oublié les termes de votre lettre, moi je +les ai encore présents à la mémoire. + +«Ami Roberjot, m'écriviez-vous, si au reçu de cette lettre, tu la portes +au procureur de la République, il s'empressera de décerner contre moi un +mandat d'amener... + +«Et je serai arrêté, jugé et condamné... Je me suis approprié, grâce à +un faux, le titre que tu m'avais confié.» + +Et c'était signé de votre nom, en toutes lettres: Verdale, avec votre +paraphe... + +Écrasé sous cette révélation terrible, le fils de l'ancien architecte, +le pauvre Lucien s'était affaissé sur un fauteuil. + +Mais M. Verdale n'avait pas de ces faiblesses. + +--C'est vrai, dit-il d'une voix rauque, je vous ai, malgré vous, +emprunté cent soixante mille francs pour huit jours... Mais vous étiez +mon ami. Ne vous ai-je pas remboursé au jour dit? + +--Si. + +--Ne vous ai-je pas, de plus, offert la moitié du bénéfice énorme que je +venais de réaliser, grâce à Coutanceau. + +--Si. + +--Eh bien! alors, que voulez-vous de plus, que réclamez-vous, et de quel +droit venez-vous m'insulter chez moi! + +Blême et tremblant l'instant d'avant, M. Verdale avait si soudainement +recouvré son arrogance habituelle, que Raymond et le docteur Legris en +étaient comme pétrifiés. + +La raison était pourtant bien simple, de ce brusque changement. + +Ce que redoutait surtout et avant tout l'ancien architecte incompris, +c'était que son fils ne vînt à connaître la source ignominieuse de sa +fortune. + +Lucien sachant tout, qu'avait-il à craindre!... + +--A tout autre qu'à vous, maître Roberjot, poursuivait-il, je dirais: +«Nous sommes quittes, allez de votre côté, j'irai du mien.» Mais, par le +saint nom de Dieu! nous ne sommes pas quittes, nous deux. Nous avons un +compte à régler, mon ancien ami, un compte de dix-huit ans!... + +Les couleurs revenaient à ses joues, il se redressait, il enflait la +voix... + +--Ayant foi en votre amitié, disait-il, sottement, niaisement, je +m'étais livré à vous pieds et poings liés, par cette lettre absurde dont +vous avez gardé un souvenir si précis. Comment m'avez-vous récompensé de +ma confiance? Pendant dix-huit ans, vous avez tenu suspendue au-dessus +de ma tête cette preuve fatale. J'avais cessé de m'appartenir, je +n'avais plus de volonté. J'en étais arrivé à n'oser plus rien projeter, +rien entreprendre. Une idée me venait-elle: avant de l'examiner, de +l'évaluer, j'en étais réduit à me dire: «Qu'en pensera Roberjot?» +N'étiez-vous pas mon maître?... O rage!... dire que pendant dix-huit ans +j'ai vécu avec cette idée atroce, obsédante, qu'il était de par le +monde un homme qui était mon maître, un homme qui, d'un seul acte de sa +volonté, pouvait renverser l'édifice de ma prospérité, me ruiner +d'honneur et me ruiner d'argent, et m'enlever jusqu'à l'affection de mon +fils... + +M. Lucien Verdale avait relevé la tête: + +--Mon père, murmura-t-il, mon père... + +Il ne l'entendit seulement pas. S'exaltant de plus en plus, et donnant +enfin un libre cours à ses colères si longtemps contenues: + +--Et c'est à l'homme, continuait-il, auquel vous avez infligé cet +abominable supplice, que vous, maître Roberjot, que l'on dit homme +d'esprit, vous venez demander un service!... Vous avez donc perdu la +tête! Vous n'avez donc pas compris que c'est la revanche que vous venez +enfin m'offrir!... Ah! vous vous intéressez à M. Philippe de Maillefert, +à Mlle Simone et à M. Raymond Delorge!... Cela suffit pour que je +leur voue une haine implacable, pour que je me venge sur eux de vous!... +Uniquement parce que vous exécrez Combelaine, je serai son ami fidèle et +dévoué, je le soutiendrai de mon argent et de mon crédit... Maintenant, +c'est irrévocable, le duc de Maillefert ira au bagne et sa sœur +épousera le comte de Combelaine... + +Son accent trahissait une si mortelle haine et en même temps une telle +conviction, que le docteur Legris et Raymond frissonnaient. + +Seul Me Roberjot restait calme. + +--Prenez garde, monsieur Verdale, fit-il froidement, prenez garde!... + +L'ancien architecte était hors de lui. + +--A quoi donc voulez-vous que je prenne garde!... s'écria-t-il. Le temps +n'est plus où vos menaces me faisaient trembler. Cette lettre que, +pendant dix-huit ans, vous m'avez tenue comme un poignard sur la gorge, +elle n'existe plus, je l'ai brûlée... + +Me Roberjot s'était levé, craignant peut-être que, dans un accès de +rage folle, son ancien copain ne se jetât sur lui. + +Accoudé au dossier de son fauteuil: + +--Êtes-vous sûr, cher monsieur Verdale, fit-il, que cette lettre fût la +seule preuve qui existât contre vous?... + +--Parbleu! + +--Eh bien! permettez-moi de vous le dire, vous vous trompez. + +M. Verdale frissonna, ses yeux vacillèrent. Mais, se remettant aussitôt: + +--Fou que je suis, s'écria-t-il en ricanant, de ne pas voir que vous +cherchez à m'effrayer. + +Me Roberjot secoua la tête. + +--Oui, vous êtes fou, dit-il, mais c'est de ne pas comprendre que jamais +je ne serais venu vous dire: «J'exige, je veux!» si je n'avais pas eu un +moyen de vous contraindre. Non, je n'ai pas perdu la tête, je savais +quels étaient vos sentiments à mon égard. + +Et, sans laisser à son ancien copain le temps de se remettre: + +--La lettre où vous me disiez avoir commis un faux est anéantie, +ajouta-t-il, c'est vrai. Mais le faux? Vous êtes-vous demandé ce qu'il +est devenu?... + +--Le faux!... bégaya M. Verdale. + +--Oui. Écoutez son histoire. En recevant l'aveu de votre indigne abus de +confiance, mon premier mouvement fut de courir chez mon agent de change. +Comment avait-il vendu le titre entier que je vous avais confié, alors +que je lui donnais l'ordre d'en distraire seulement huit ou dix mille +francs que je consentais à vous prêter? C'était bien simple. Vous aviez +fabriqué un autre ordre qu'on me représenta. Ah! je vous l'avoue, en +voyant votre talent de faussaire et avec quelle perfection vous aviez +imité mon écriture, ma stupeur fut si grande et si manifeste, que mon +agent de change, qui était mon ami, comprit qu'il se passait quelque +chose d'extraordinaire. Il le comprit d'autant mieux, qu'il avait été +très surpris de me voir vendre à un moment de baisse, et qu'il n'eût pas +exécuté l'ordre, sans toutes les raisons que vous aviez accumulées. +Comme de juste, il m'interrogea. J'aurais dû vous dénoncer, monsieur +Verdale; je ne le fis pas. Mais je priai mon ami de conserver +précieusement votre faux parmi ses papiers, lui disant que j'en aurais +peut-être besoin un jour... + +--Eh bien?... + +--Je sors à l'instant de chez cet ami. Il a conservé soigneusement le +dépôt que je lui avais confié, et il le tient à ma disposition. + +De toutes ses forces, l'ancien architecte se raidissait contre les +appréhensions sinistres qui commençaient à l'assaillir. + +--Vous appelez cela une preuve! fit-il d'un ton farouche. + +--Ce n'en serait peut-être pas une en cour d'assises, si vous n'étiez +pas couvert par la prescription... C'en sera une dans un procès civil, +où j'appellerai en témoignage M. Coutanceau, votre ancien... protecteur. + +L'ancien architecte se taisait. + +Il essayait, en dépit de son trouble, de mesurer la portée de ces +menaces. + +--Le témoignage de M. Coutanceau vous semble-t-il insuffisant? ajouta +Me Roberjot... Il en est un autre que j'invoquerais. + +--Lequel? + +--Celui de votre fils. + +Violemment, M. Verdale recula, comme s'il eût vu tout à coup se dresser +un spectre. + +--Et vous croyez, s'écria-t-il, que mon fils élèverait la voix pour +accuser son père, pour déshonorer le nom qu'il porte! + +--J'ai sa parole, prononça froidement Me Roberjot. + +Et s'adressant à M. Lucien Verdale: + +--Vous souvient-il, monsieur, de nos conventions, lorsque je consentis à +vous remettre la lettre de votre père? + +--Oui, monsieur, balbutia le jeune homme, oui!... + +--Je vous dis à peu près ceci: «Votre père me hait; dès qu'il me saura +désarmé, il voudra se venger.» Que me répondîtes-vous? «Si jamais mon +père vous attaquait, vous et vos amis, je serais avec vous contre lui, +je vous en donne ma parole d'honneur!... + +--J'ai dit cela, c'est vrai. + +--Et si je vous sommais de tenir votre parole... + +Le jeune homme hésita, puis d'une voix étouffée: + +--Je la tiendrais, répondit-il. + +M. Verdale, à cette foudroyante réponse, avait chancelé. + +Éperdu, la face pourpre, l'œil injecté de sang, il arrachait, d'un +geste convulsif, les boutonnières de son gilet et sa cravate; il +étouffait. + +--Il tiendrait sa parole! bégayait-il d'un accent d'horreur indicible, +lui, Lucien, mon fils!... + +Et comme l'infortuné jeune homme s'avançait vers lui, il le repoussa +d'un geste terrible. + +--Malheureux!... cria-t-il. + +Cependant, grâce à un effort surhumain, il ne tarda pas à maîtriser ses +épouvantables angoisses, et s'adressant à Me Roberjot: + +--Vous l'emportez, dit-il, à quoi bon lutter! Je suis à votre +discrétion, je le reconnais, vous pouvez me perdre... + +Non moins que Raymond et le docteur Legris, Me Roberjot était ému. + +Mais ce n'est pas pour en laisser échapper les avantages qu'il avait +amené cette situation: + +--Vous me connaissez assez, monsieur, reprit-il doucement, pour savoir +que je n'agirais qu'à la dernière extrémité. Je n'ai pas de haine contre +vous, moi. Faites donc ce que nous vous demandons. + +L'ancien architecte eut un geste de découragement. + +--Eh! le puis-je!... s'écria-t-il... + +Et après un moment de réflexion: + +--Tenez, poursuivit-il, supposons que le jour où vous avez reçu cette +lettre maudite, où je me dénonçais moi-même, vous l'eussiez portée au +procureur de la République. Que fût-il arrivé? On m'eût arrêté, et une +instruction eût été sur-le-champ commencée. Supposez, maintenant, que le +lendemain, ma femme fût venue se jeter à vos pieds en vous conjurant de +me sauver, qu'eussiez-vous répondu?... + +--Que, la justice étant saisie, je ne pouvais plus rien. + +--Eh bien!... tel est mon cas. + +--Mais M. Philippe de Maillefert est innocent, lui!... + +--En réalité, oui, jusqu'à un certain point. En apparence, non. + +--On lui a tendu quelque piège infâme. + +--Je ne dis pas le contraire... + +--Vous voyez donc bien... + +--Je ne vois rien, sinon que des faux existent, qu'ils ont été fabriqués +par M. de Maillefert, et que, par conséquent, M. de Maillefert est un +faussaire... + +[Illustration: Raymond s'y trouvait en effet fumant un cigare devant un +verre de bière intact.] + +--Oh!... + +--Je vous parle comme parlerait le juge d'instruction, M. Barban +d'Avranchel. + +M. Verdale avait raison, Me Roberjot ne le sentait que trop, et il +était aisé de le discerner à son air soucieux. Cependant, après un +moment de méditation: + +--En fabriquant des faux, reprit-il, M. Philippe savait-il ce qu'il +faisait? + +--Oh! parfaitement! + +--Il savait qu'il risquait le bagne? + +--Pardon! il croyait seulement avoir l'air de le risquer. + +Concilier toutes ces réponses était si difficile, que Raymond et le +docteur Legris se regardaient d'un air d'ébahissement profond. + +Quant à Me Roberjot, comprenant bien qu'à questionner ainsi au +hasard, il risquait de passer à côté de la vérité: + +--Je ne suspecte pas votre sincérité, monsieur Verdale, fit-il; +cependant, tenez, jouons cartes sur table: laissons-là cet +interrogatoire, et dites-nous ce que vous savez. + +Durant près d'une minute, l'ancien copain de Me Roberjot demeura +indécis. Ce qu'il souffrait de se voir ainsi acculé, il était aisé de le +voir à la contraction de ses traits et aux gouttes de sueur qui +perlaient le long de ses tempes. + +--Il n'y a pas à hésiter, mon père, prononça M. Lucien. + +M. Verdale tressaillit à ces mots, et un éclair de fureur brilla dans +ses yeux. + +--Me sauver de ce côté, murmura-t-il, n'est-ce pas me perdre de +l'autre!... + +Puis, tout à coup, se décidant: + +--Eh bien!... soit, fit-il, du ton désespéré de l'homme qui s'abandonne, +soit! écoutez. + +Et s'étant assis: + +--Vous savez aussi bien que moi, commença-t-il, la situation de la +duchesse de Maillefert et de son fils, en ces dernières années. Ruinés, +criblés de dettes, ils n'avaient pour vivre que les générosités de +Mlle Simone. Bien loin d'être reconnaissants, ils étaient mécontents; +les revenus ne leur suffisaient pas, c'est le capital qu'ils voulaient. +Vingt fois ils avaient essayé de l'arracher à Mlle Simone, toujours +ils avaient échoué. Ils avaient fini par en prendre presque leur parti, +lorsque la duchesse de Maumussy vint leur suggérer une idée. + +«--Supposons, leur dit-elle, que M. Philippe de Maillefert, gérant d'une +société financière ait détourné des sommes considérables et masqué ses +détournements par des faux... Est-ce que Mlle Simone ne donnerait pas +sa fortune tout entière pour combler le déficit, désintéresser les +actionnaires et épargner à son frère la honte de la cour d'assises?... +Évidemment si. Eh bien! il faut que M. Philippe ait l'air d'avoir fait +ce qu'il est incapable de faire. Il faut qu'il soit gérant de quelque +société, qu'il simule des détournements et des faux, et qu'il vienne +conjurer sa sœur de le sauver... Elle donnera tout ce qu'on lui +demandera, et le tour sera fait. + +«Étant donné le caractère de Mlle Simone, ce plan présentait de +telles chances de succès, que Mme de Maillefert et son fils +n'hésitèrent pas à l'adopter. + +«Mais ce n'étaient pas eux qui étaient capables de le mener à bien, il +leur fallait des complices, et véritablement, pour une telle besogne, il +n'était pas facile d'en trouver. + +«Ce fut Mme de Maumussy qui les trouva. + +«Ayant fourni l'idée, elle fournit encore l'homme le plus capable, selon +elle, d'en tirer parti: le comte de Combelaine. Mandé par elle, +Combelaine se rendit secrètement à Saumur, où eut lieu sa première +entrevue avec Mme de Maillefert et son fils. Dès qu'on lui eut +expliqué ce dont il s'agissait, il déclara qu'il se chargeait de tout, +et qu'il répondait du succès, à la condition qu'on lui donnerait la main +de Mlle Simone avec une dot qu'il fixa. + +«Il faut rendre à Mme de Maillefert cette justice qu'elle hésita. La +condition lui semblait terriblement dure, non pour sa fille, mais pour +elle-même. Elle connaissait M. de Combelaine, et la perspective de +présenter un tel gendre lui répugnait singulièrement. + +«N'osant, toutefois, refuser carrément, elle objecta des engagements +antérieurs, pris par sa fille et par elle. A l'entendre, Mlle Simone, +aimant quelqu'un, ne donnerait jamais son consentement, et son caractère +était trop absolu pour qu'on pût espérer l'influencer ou la contraindre. +M. de Combelaine déclara qu'il se chargeait, le moment venu, d'obtenir +le consentement de Mlle Simone. Et le traité fut signé, grâce surtout +à la duchesse de Maumussy, laquelle m'a toujours paru avoir voué une +haine implacable à Mlle de Maillefert... + +M. Verdale allait-il enfin éclairer les profondeurs de cette ténébreuse +intrigue?... + +C'est la pâleur au front que le docteur Legris, Raymond et Me +Roberjot écoutaient, oubliant jusqu'à la présence de Lucien Verdale, +lequel avait repris sa place devant la cheminée, et semblait l'accusé +dont on prononce le réquisitoire. + +--Vous devez le supposer, poursuivait l'architecte, Combelaine ne +pouvait agir seul. S'il s'était tant avancé, c'est qu'il se savait, dans +la banque et dans les affaires, des amis, des relations. Il vint me +trouver. Je l'affirme sur l'honneur, la vérité ne me fut pas tout +d'abord révélée. Si je l'avais seulement soupçonnée, je n'en serais pas +où j'en suis à cette heure. Mais Combelaine me dit simplement qu'il +s'agissait de tirer de peine des amis à lui, une grande dame et son +fils, un charmant garçon, et aussi de favoriser son mariage avec une +jeune fille dont il était très épris... Ce qu'il me proposait n'était +sans doute pas très correct, avouait-il, mais il ajoutait que tout ne +serait qu'une innocente comédie... Bref, je finis par lui promettre mon +concours. + +Depuis un instant, Raymond s'était redressé sur sa chaise. + +--Vous oubliez votre visite à Maillefert, monsieur, interrompit-il... + +Mais un coup de coude de Me Roberjot lui coupa la parole. + +N'était-il pas naturel que M. Verdale cherchât à se disculper et à +rejeter sur des complices tout l'odieux de l'intrigue!... Et +qu'importait qu'il fût plus ou moins coupable! + +--Je suis allé à Maillefert, répondit-il, mais uniquement pour m'assurer +que M. de Combelaine ne me trompait pas, et que c'était bien une affaire +sérieuse qu'il me proposait. Plusieurs fois déjà, il m'avait joué, il me +devait beaucoup d'argent, je me défiais de lui. Enfin, je puis bien le +dire, jusqu'à un certain point, j'étais à sa discrétion. Il m'avait +autrefois engagé dans des spéculations qui avaient nécessité des +négociations délicates, j'avais eu l'imprudence de lui écrire, il avait +conservé toute notre correspondance, et parfois m'en a menacé. + +Il plaidait les circonstances atténuantes, il s'égarait... + +--Revenons à Philippe de Maillefert, cher monsieur Verdale, dit +doucement Me Roberjot... + +L'ancien architecte eut un geste de fureur, mais se maîtrisant: + +--La fortune constatée, l'exécution du plan n'était pas difficile. +J'étais, comme je le suis encore maintenant, le directeur-gérant d'une +société financière, la _Caisse rurale_. Combelaine était et est encore +un des administrateurs de cette société. Je fis nommer M. Philippe de +Maillefert membre du conseil de surveillance d'abord, puis +sous-directeur. Cette situation lui donnant la disposition des titres, +le reste allait tout seul. Encouragé par Combelaine, car il hésita au +dernier moment, M. Philippe enleva des titres pour trois millions cinq +cent mille francs environ, et masqua le détournement par des faux aussi +maladroits et aussi authentiques que possible. Était-il pour cela un +voleur et un faussaire? Non, pas dans le sens habituel de ces mots. Sa +conviction était qu'il jouait simplement une comédie destinée à tromper +sa sœur, et il était bien persuadé qu'il ne courait pas le moindre +risque. Il ne disposa, d'ailleurs, d'aucun des titres qu'il avait +enlevés. Il les laissa entre les mains de Combelaine. Et, quand l'un des +deux avait besoin d'argent, je lui en avançais. + +«Ces dispositions prises, M. Philippe partit pour Maillefert, jouer la +grande scène d'où dépendait le succès et dont je ne me dissimulais pas +l'odieux. Mais déjà j'étais trop engagé pour reculer. + +«Ayant pris sa sœur à part, M. Philippe lui raconta que pressé par le +besoin, tourmenté par des dettes de jeu, conseillé par de faux amis, +égaré par la passion, il avait joué à la Bourse et perdu des sommes +considérables qui ne lui appartenaient pas. Il ajoutait que tout allait +être découvert, et que, préférant la mort au déshonneur, il allait se +brûler la cervelle si on ne venait pas à son secours. + +«Mlle Simone connaissait son frère... Elle ne douta pas une seconde +de ce qu'il lui disait. Se décidant sur-le-champ, elle lui déclara +qu'elle arrangerait tout si c'était possible encore, dût sa fortune +entière y passer. Et M. Philippe nous revint ravi, en nous disant: +«L'affaire est dans le sac, ma sœur sera ici demain.» + +A l'attitude seule de M. Verdale, au regard qu'il jetait à la dérobée +sur son fils, il était aisé de voir que ce qu'il avait dit n'était rien, +près de ce qu'il restait encore à révéler... + +Si Combelaine eût été un homme comme les autres, reprit-il, tout allait +comme sur des roulettes. Mlle Simone vendait pour quatre millions de +propriétés, on remplaçait les titres, et le tour était joué... Mais +Combelaine n'était pas d'un caractère à renoncer à la fortune qui, après +ce sacrifice, allait rester encore à Mlle de Maillefert. Aussi, quand +elle l'envoya chercher, déclara-t-il que l'affaire de M. Philippe +n'était pas si simple que cela à arranger. Il consentait bien, +disait-il, à user de son influence, mais à une condition, c'est que +s'il réussissait, Mlle Simone lui accorderait sa main. + +«J'étais présent à cette scène, et rien ne peut rendre l'horreur de la +pauvre jeune fille à cette déclaration. C'est pourtant du ton le plus +doux qu'elle répondit qu'elle ne s'appartenait plus, qu'elle avait +disposé de sa vie... + +«Combelaine n'en insista pas moins, et si brutalement et si +maladroitement, que Mlle de Maillefert, blessée et indignée, finit +par lui dire, d'un ton de mépris écrasant: + +«--Je vous entends, monsieur; les millions qui me restent vous font +envie... Eh bien! soit! sauvez l'honneur de notre maison, et je vous les +abandonne. Quant à devenir votre femme, jamais!... + +«Par cette seule phrase, elle venait de se faire un ennemi mortel d'un +homme qui jamais n'a rien oublié ni pardonné. Avant, il est certain que +s'il tenait prodigieusement à la dot, il se souciait infiniment peu de +la femme. Après, la femme plus que l'argent peut-être devint l'objet de +ses ardentes convoitises. + +«--Je la veux, me disait-il, cette orgueilleuse, et je l'aurai, ou +pardieu, monsieur son frère ira au bagne. + +«J'essayais de le calmer, mais je perdais mes peines. Et comme, deux ou +trois jours plus tard, je le menaçais de l'abandonner et de prendre +parti pour Mlle Simone. + +«--Il est un peu tard pour reculer, mon cher, me dit-il en ricanant. +Désormais je vous tiens tout autant que M. Philippe. Quant aux titres +détournés, vous devez bien penser que je ne les ai pas laissés moisir +dans mon tiroir. Il faut la croix et la bannière pour vous arracher dix +mille francs, j'avais des créanciers... Vous êtes trop intelligent pour +qu'il soit besoin de vous expliquer le reste. + +M. Verdale disait-il vrai? + +Ce qui est sûr, c'est que le frémissement de sa voix semblait trahir les +rancunes de l'homme pris pour dupe. + +--Les sarcasmes, poursuivit-il, encore plus que les menaces de +Combelaine, m'ouvrirent les yeux. Je compris que j'étais joué par un de +ces traîtres qui déshonorent le crime même, et qui pour se faire une +part plus large n'hésitent pas à livrer leurs complices. Je discernai +que son dessein était de s'emparer de la fortune entière de Mlle +Simone, que jamais il ne rendrait les titres qui lui avaient été confiés +et que tôt ou tard le pauvre Philippe payerait de son honneur et de sa +liberté sa coupable imprudence... + +M. Lucien Verdale était atterré. + +Considérant son père avec une douloureuse stupeur: + +--Mais c'est monstrueux! prononça-t-il. + +--Oui, monstrueux, répéta l'ancien architecte, mais Combelaine me +tenait. N'avait-il pas ma correspondance? Et telle était alors la +situation de la Caisse rurale qu'un éclat scandaleux me menait droit à +la banqueroute... + +--Quelle honte! murmura Lucien. + +--Oh! je ne prétends pas me disculper, poursuivait M. Verdale. +J'explique seulement comment je fus réduit à assister les bras croisés à +l'horrible drame dont l'hôtel de Maillefert a été le théâtre. Si triste +que soit le caractère de la duchesse et de son fils, ils ne purent voir, +sans être troublés, la douleur de Mlle Simone. Comprenant bien que ce +mariage serait la mort de cette pauvre fille qu'ils avaient si +indignement abusée, ils essayèrent d'en détourner M. de Combelaine, et +voyant qu'ils perdaient leurs peines, ils finirent par lui déclarer +qu'ils retiraient leur consentement. + +«--Soit! fit-il froidement. On verra alors un duc de Maillefert en cour +d'assises. Cependant, comme je suis bon prince, je vous accorde +quarante-huit heures de réflexion... + +«J'étais là. Et, je vous le jure, si j'avais connu un moyen de secourir +ces malheureux, je n'aurais pas hésité à l'employer. Mais je vous le +répète, j'étais aussi menacé qu'eux et c'est avec la rage de +l'impuissance que j'assistai à la scène qui suivit le départ de +Combelaine. + +«M. Philippe était comme fou de douleur et de colère. Il n'est pas +corrompu tout à fait, ce pauvre garçon, il est plus écervelé encore que +méchant et, la situation où il voyait sa sœur réveillant en lui tous +les instincts de l'honneur, il délirait. + +«Il jurait que ce mariage ignominieux ne se ferait pas, déclarant que, +puisque c'était lui qui avait commis la faute, c'était à lui d'en subir +le châtiment. Il savait bien, disait-il, que rien ne ferait revenir +Combelaine sur sa résolution, mais il s'en moquait, décidé qu'il était à +se brûler la cervelle. + +«Je vivrais des siècles que jamais je n'oublierais l'accent de Mlle +Simone répondant à son frère: + +«--Si votre mort devait sauver votre honneur, c'est de ma main que je +chargerais vos pistolets, Philippe. Mais vous n'emporteriez pas dans la +tombe le secret de notre honte. On saurait quand même qu'un duc de +Maillefert a été voleur et faussaire... et c'est ce qu'à tout prix, oui, +à tout prix, il faut éviter. Vivez, je saurai faire mon devoir... + +«Quant à la duchesse de Maillefert, ce qui surtout la transportait de +rage, c'était la conviction de l'inutilité de sa honteuse supercherie. +Sans voir aussi bien que moi dans le jeu de Combelaine, elle comprenait +fort bien qu'une fois en possession de la fortune de Mlle Simone, +devenue sa femme, il la garderait pour lui seul. Elle se trouvait donc +prise à son propre piège. Pour avoir voulu s'emparer des millions de sa +fille, de ces millions dont le revenu lui avait toujours été +généreusement abandonné, elle s'était ruinée irrémédiablement. + +«Peut-être est-ce là ce qui la décida à tout révéler à Mlle Simone, à +lui avouer que Philippe n'était coupable qu'en apparence, que le vol et +les faux n'étaient, dans le principe, qu'une ruse indigne... + +«La pauvre jeune fille fut révoltée de cette révélation, et je +l'entendis s'écrier que d'avoir feint un tel crime, c'était pis, à ses +yeux, que de l'avoir commis... + +«Cependant, avant de prendre un parti, elle adopta une idée que je lui +avais sournoisement suggérée, et qui était d'essayer d'intéresser à sa +situation le duc et la duchesse de Maumussy. Je savais que Combelaine +avait payé de magnifiques promesses l'indispensable complicité de +Maumussy et de sa femme, et que depuis sa certitude du succès il ne +cherchait plus que le moyen de ne pas les tenir. De là, des rancunes +dont il y avait peut-être, pensais-je, à tirer parti. + +«Je me trompais. Sentant mes répugnances à le servir, et que je pouvais +lui manquer d'un moment à l'autre, Combelaine s'était secrètement +rapproché de son ancien complice, et lui avait même attribué un assez +bon nombre des titres volés à la _Caisse rurale_. D'un autre côté, le +temps n'avait fait qu'envenimer la haine de la duchesse de Maumussy. + +«La démarche de Mlle Simone ne servit qu'à lui démontrer l'inanité +d'une plus longue résistance. Et le lendemain, Combelaine, triomphant, +me montrait un billet qu'il venait de recevoir de Mlle de Maillefert. + +«--Je vous attends, lui écrivait-elle. A une certaine condition que je +vous dirai, je consens. + +«Cette condition était qu'avant la célébration du mariage le déficit de +la Caisse rurale serait comblé et qu'on aurait fait disparaître tout ce +qui pouvait accuser M. Philippe. Sans discussion, Combelaine promit tout +ce qu'on voulait, ayant l'intention, il ne me le cachait pas, et aussi +le moyen, affirmait-il, d'éluder ses engagements. + +«Je ne pouvais donc, à part moi, qu'approuver M. Philippe, lequel +n'avait plus qu'une idée fixe, qui était de contraindre Combelaine à se +battre avec lui. + +«Malheureusement il n'avait, le pauvre garçon, ni l'adresse ni la +patience nécessaires. Et un soir: + +«--Je vous vois venir, mon cher, lui dit Combelaine, c'est pourquoi je +vous préviens de ceci. Ne vous mettez jamais dans le cas d'avoir un duel +avec moi, parce que, sur le terrain, c'est le procureur impérial que +vous trouveriez. Je dois épouser votre sœur, donc nous devons être +très bien ensemble. C'est entendu, n'est-ce pas?... nous sommes amis!... + +C'était comme un bandeau qui tombait des yeux de Raymond. + +Il s'expliquait, à cette heure, les étrangetés de la conduite de Mlle +Simone, ses larmes, ses indignations, l'obstination de son silence, ses +palpitations d'espoir suivies de mortels découragements. + +Ayant repris haleine, cependant, M. Verdale poursuivait: + +--Je vous rapporte les faits tels que je les ai constatés, brutalement, +mais vous devez penser que Combelaine ne s'était avancé qu'avec beaucoup +de ménagements et en enveloppant d'une savante hypocrisie ses projets +définitifs. + +«Par exemple, il subvenait aux dépenses de Mme de Maillefert et de +son fils, dépenses qui continuaient à être excessives, en dépit d'une +situation qui eût dû leur inspirer de désolantes réflexions. + +«De là vient qu'entre ces gens qui se méprisaient et se haïssaient si +cruellement, les relations étaient, en apparence, excellentes. A les +voir, on les eût crus intimes, tant chacun voilait ses rancunes et ses +espérances d'une politesse affectueuse. Et on les voyait souvent +ensemble, au Bois, aux courses, aux premières représentations, partout +où court ce monde qui s'ennuie si fort et qu'on appelle le monde qui +s'amuse. + +«Seule, Mlle Simone maintenait rigoureusement les conditions du +traité qu'elle avait consenti, lesquelles stipulaient que, jusqu'au jour +du mariage, elle serait libre de ne pas recevoir M. de Combelaine. Elle +restait renfermée chez elle, et c'est seulement par l'indiscrétion des +femmes de chambre que nous savions que sa santé donnait des inquiétudes. + +«Eh bien! cette fermeté exaspérait Combelaine, à ce point que je me +demandais si véritablement il n'aimait pas Mlle Simone d'une passion +furieuse, lui qui jamais n'a aimé personne. En songeant qu'elle se +mourait de la seule idée de devenir sa femme, il délirait de colère. +Tantôt il se servait, en parlant d'elle, des expressions les plus +odieuses; tantôt il disait que, pour être à la place de Raymond Delorge, +il donnerait des millions. Enfin, d'autres fois:--N'importe! +s'écriait-il, je l'aurai quand même, cette orgueilleuse; elle vivra bien +jusqu'au jour de notre mariage!... + +«Mais ce jour restait à fixer, et je m'en étonnais, quand, observant +Combelaine, il me parut que, pour un homme qui touchait au triomphe, il +était bien sombre et bien préoccupé. + +«J'étais malheureusement trop intéressé à son succès, pour ne m'émouvoir +pas de ses inquiétudes. Mais lorsque je lui demandais ce qu'il avait, il +me répondait invariablement: «Rien!» Et quand je cherchais à savoir +pourquoi il ne pressait pas son mariage, il haussait les épaules et +disait: «Parce que...» + +«Une lettre que je reçus de Flora Misri me donna le mot de l'énigme. + +«Cette fille, qui pendant vingt ans a été l'âme damnée de Combelaine, et +que Coutanceau et moi nous nous sommes amusés à enrichir, ne voulait pas +que son amant épousât Mlle de Maillefert. Il lui avait juré qu'elle +serait sa femme, et elle prétendait l'obliger à tenir sa promesse. + +«Elle m'écrivait donc pour m'intéresser à sa cause, me disant que, +dépositaire de tous les papiers de Combelaine, elle les livrerait à la +publicité s'il la trahissait, ajoutant que, parmi ces papiers, se +trouvaient plusieurs lettres de moi particulièrement compromettantes. + +«Je ne le savais, pardieu! que trop, puisque ces misérables lettres +étaient la seule cause de mon obéissance. + +«Épouvanté, je courus chez Combelaine, et j'y trouvai le duc de Maumussy +et la princesse d'Eljonsen, compromis comme moi, et comme moi menacés +par Flora Misri de voir leur correspondance publiée dans les journaux. + +«Le calme et l'assurance de Combelaine finirent par nous calmer et nous +rassurer. + +«Il nous affirma que le danger était nul. Flora lui appartenait si +complètement, qu'il était sûr, quoi qu'il advînt, que jamais elle +n'exécuterait ses menaces. Pourtant, cette certitude ne l'avait pas +empêché de prendre ses précautions. Nuit et jour, Flora était épiée par +une demi-douzaine des plus habiles agents de la police secrète, lesquels +avaient ordre, à la moindre apparence de péril, de s'emparer, fût-ce de +force, des papiers. + +[Illustration:--Quant à devenir votre femme, jamais!] + +«Enfin, il nous donna sa parole d'honneur de ne se pas marier avant +d'avoir toutes nos lettres dans son tiroir. + +«Je m'étais donc retiré à peu près tranquille, quand une circonstance +inattendue vint réveiller mes alarmes. La duchesse de Maillefert, +jusqu'alors souple comme un gant entre les mains de Combelaine, un beau +matin se raidit et résista. C'était chez elle. Combelaine parlant +d'arrêter définitivement l'époque de son mariage: «--Oh! rien ne presse, +répondit-elle, un autre jour, plus tard, nous avons le temps...» + +«Elle disait cela d'un ton si singulier, que sitôt seul avec Combelaine +je lui en parlai. Il me rit au nez d'abord. Puis, comme j'insistais, il +finit par m'avouer, d'un air soucieux, que c'était à croire que le +diable s'en mêlait, tant il lui surgissait de tous côtés d'obstacles +imprévus. Il n'était pas fort éloigné de croire à des ennemis secrets, +acharnés. Il en arrivait à soupçonner jusqu'à son valet de chambre, +Léonard, en qui jadis il avait toute confiance. + +«Et quel ennemi avait-il, assez hardi pour s'attaquer à lui, sinon +Raymond Delorge, l'homme dont il avait tué le père, et auquel il +enlevait une femme adorée? + +«--Mais qu'il ne me fasse pas repentir de l'avoir ménagé jusqu'ici, +ajoutait-il, sinon je le brise comme verre. Je le tiens, il fait partie +d'une société secrète, il peut être ce soir en prison, et dans un mois à +Cayenne. + +«Malgré tout, il était mal à l'aise, car il me dit qu'il fallait en +finir, qu'il allait revoir Flora, lui reprendre nos lettres et se +marier. + +«Le lendemain matin, je le vis arriver ici, pâle comme la mort, et d'une +voix étranglée: + +«--Nous sommes flambés! me dit-il. On a volé les papiers!... + +Après avoir commencé par perdre la tête et jeter feu et flammes, M. +Verdale, petit à petit, semblait se résigner à sa situation et ne +chercher plus qu'à en tirer le meilleur parti possible. + +Maître de soi désormais, ayant recouvré cette éloquence fluide dont il +submergeait les actionnaires de la Caisse rurale, il s'occupait bien +moins d'observer son fils que de guetter du coin de l'œil le résultat +de sa plaidoirie sur le visage de Me Roberjot, de Raymond et du +docteur Legris. + +«Est-il besoin, continua-t-il, de vous dire mon effroi, en apprenant que +toute notre correspondance était aux mains d'un ennemi? Il n'était plus, +selon moi, qu'une planche de salut: la fuite. + +«Pardieu! dix ans plus tôt, en 1865 seulement, je n'aurais pas ainsi +jeté le manche après la cognée. L'Empire alors avait la poigne assez +solide pour protéger ses serviteurs, pour faire reconnaître leur +innocence ou jeter sur leurs peccadilles le voile indulgent de l'oubli. + +«Mais en 1870, sous le ministère Ollivier, alors que c'était à qui +couvrirait de boue les ouvriers de la première heure, à un moment où +chacun, d'un air béat, célébrait les charmes et les avantages de +l'honnêteté, diable! il n'y avait pas à s'y fier. + +«Nos lettres en disaient long sur le chapitre des concessions mises à +l'encan et des pots-de-vin distribués à gros intérêts, et il était clair +que les nouveaux venus au pouvoir saisiraient avec empressement une +occasion de battre la caisse de leur popularité, déjà fort compromise, +sur le dos de leurs prédécesseurs. + +«Mon avis était donc de mettre la clef sous la porte et de filer +attendre les événements de l'autre côté de la frontière... Combelaine +malheureusement est un de ces entêtés qui se butent à une idée et qui, à +regarder leur but, s'aveuglent aussi sûrement qu'à fixer le soleil. + +«Il me déclara que, la tête sur le billot, il ne céderait pas, que nous +étions trop avancés pour reculer, et que l'audace seule pouvait nous +tirer de ce mauvais pas. + +«De l'audace!... Il lui en fallait terriblement, rien que pour parler +ainsi. L'avant-veille, son valet de chambre, Léonard, l'avait quitté, +pour entrer au service d'un Anglais, à ce qu'il avait prétendu, et tout +prouvait que ce brusque départ cachait une trahison. + +«N'importe!... Il soutenait que notre partie pouvait être gagnée encore, +un hasard heureux lui ayant appris par qui et comment les papiers +avaient été enlevés. + +«L'auteur de ce hardi coup de main était, me dit-il, M. Raymond Delorge. + +«--Et c'est heureux, ajouta-t-il, puisque je le tiens, et que ce soir +même il sera hors d'état de nous nuire... + +--Et en effet, interrompit rudement Me Roberjot, le soir même, des +assassins se précipitaient sur Raymond, et le frappaient à coups de +couteau... + +M. Verdale ignorait-il cette circonstance? On l'eût juré, à la façon +dont il leva les bras au ciel. + +--Eh bien! s'écria-t-il, Combelaine est encore plus fort que je ne le +pensais, car il ne m'a rien laissé soupçonner de ce crime si lâche, oh! +rien absolument... Le surlendemain seulement, il m'entraîna chez Mme +de Maillefert, à laquelle il signifia qu'il voulait être marié dans le +plus bref délai. + +«--On ne se marie pas en carême, d'ordinaire, lui répondit-elle; +cependant vous êtes le maître, qu'il soit fait selon votre volonté... + +«Depuis, je n'ai guère revu Combelaine, tout occupé d'acheter la +corbeille de noces, qu'il veut splendide; mais, à chaque fois, il m'a +répété que nos affaires allaient au mieux, que M. Delorge n'avait pas +fait usage de nos lettres et qu'il était si exactement surveillé qu'on +était sûr de les lui reprendre. + +«J'ai donc été surpris comme par un coup de foudre lorsque, hier soir, +j'ai su par mon fils que Philippe de Maillefert était arrêté. + +Calme en apparence, M. Verdale devait, au fond, être fort troublé, car +il était bien trop perspicace pour ne pas comprendre que le moment +difficile de l'explication, loin d'être passé, n'était pas venu encore. + +--Ainsi, commença Me Roberjot, vous n'êtes pour rien dans +l'arrestation de M. de Maillefert? + +L'ancien architecte eut un beau geste de protestation indignée. + +--En douteriez-vous donc! s'écria-t-il. + +--Eh! eh! fit le docteur Legris. + +--C'est qu'alors je me suis mal expliqué, messieurs, oui, bien mal!... +Quoi! vous ne voyez pas qu'en toute cette déplorable aventure, après +avoir été joué, je suis indignement sacrifié!... + +--Cependant... + +--Oui, sacrifié, car en perdant Philippe de Maillefert Combelaine risque +de me perdre. Depuis que je sais cette arrestation, je suis comme fou. +Elle peut avoir pour moi des suites désastreuses. Philippe est le +sous-directeur de la Caisse rurale, mais j'en suis le directeur, et +c'est sur moi que retombe la responsabilité de sa nomination. Je vais +être appelé en garantie par les actionnaires, tracassé par le juge +d'instruction; la justice va vouloir fourrer le nez dans nos affaires... + +Tout cela était fort plausible. + +--Et cependant, reprit Me Roberjot, comment se fait-il que M. de +Maillefert, lors de son arrestation, vous ait envoyé dire, aussi bien +qu'à M. de Combelaine, qu'il consent à tout?... + +--C'est qu'il me suppose complice de Combelaine. + +--A quoi consent-il comme cela? + +--Je l'ignore. + +--Oh! + +--Je vous en donne ma parole d'honneur. + +Puis, après un moment de silence employé à peser dans son esprit les +conséquences de ce qu'il allait répondre: + +--Ce qui est sûr, ajouta M. Verdale, c'est qu'il y a quatre jours le +mariage tenait plus que jamais. Il tenait si bien que j'ai compté à la +duchesse trente mille francs pour le trousseau de Mlle Simone. D'un +autre côté, par exemple, Combelaine était si mécontent des façons de M. +Philippe à son égard, que dans la soirée du même jour il me dit: «Cet +idiot le prend avec moi sur un ton qui ne me convient pas du tout; je +découvrirais qu'il médite quelque coup de Jarnac que je n'en serais pas +étonné.» Et comme je lui représentais que, pour mater M. Philippe, il +n'y avait qu'à lui refuser de l'argent: «Eh! me répondit-il, voilà le +diable. Il en a, dans ce moment, et je veux être pendu si je soupçonne +où il le prend!...» + +Le docteur Legris, Raymond et Me Roberjot échangèrent un rapide coup +d'œil. + +A chacun d'eux, le même nom venait aux lèvres: Laurent Cornevin. + +--J'admets toutes vos explications, cher monsieur Verdale, reprit, non +sans une nuance d'ironie Me Roberjot. Seulement, comment les +Maillefert peuvent-ils être si cruellement gênés que vous dites, puisque +Mlle Simone s'est résignée à vendre ses propriétés? + +Les yeux de l'ancien architecte vacillèrent. + +--C'est que, répondit-il avec un visible embarras, c'est que... + +--Mlle Simone garderait-elle l'argent? + +--Je ne dis pas cela... + +--Alors que devient-il? Car elle vend, nous sommes bien renseignés; nous +avons un ami en Anjou, le baron de Boursonne, et c'est par lui que nous +savons que l'acquéreur des biens de Maillefert, c'est vous, cher +monsieur Verdale... + +M. Verdale tressauta. + +--Ah!... permettez, interrompit-il, j'ai acheté des terres, c'est vrai, +mais ce n'est pas en mon nom, c'est au nom de la Caisse rurale, que je +veux faire bénéficier d'une bonne et sûre opération... + +--C'est généreux de votre part... mais que les achats soient faits à +votre nom ou à celui de la Caisse rurale, vous payez, j'imagine. Que +deviennent les fonds?... + +Pour n'être pas fort apparent, le trouble de M. Verdale n'en était pas +moins réel. + +--Rien n'a été payé encore, balbutiait-il; comme toujours j'ai eu la +main forcée. Combelaine voulait garder sur M. Philippe un pouvoir qu'il +eût perdu, si le déficit eût été comblé... + +De la tête, et de l'air le plus débonnaire, Me Roberjot semblait +approuver. + +Mais en lui-même: + +--Ceci, pensait-il, doit cacher quelque nouvelle infamie. + +Telle fut peut-être la pensée de M. Lucien Verdale, car se dressant tout +à coup: + +--M. de Combelaine est un misérable, prononça-t-il, mais vous, mon père, +il faut que demain vous ayez versé à la Caisse rurale ce qu'y a pris M. +de Maillefert. + +--Trois millions cinq cent mille francs! + +--Eh!... qu'importe la somme! + +De nouveau M. Verdale était devenu livide. + +--Deviens-tu fou!... s'écria-t-il. Cela n'arrangerait rien. Ce sont les +titres volés qu'il faudrait... D'ailleurs, où veux-tu que je prenne +trois millions cinq cent mille francs?... + +--Vous êtes riche, mon père, et dût votre fortune y passer, il faut que +le déficit soit comblé; il le faut, entendez-vous. Sinon, moi, votre +fils, je me lèverais pour témoigner contre vous, pour vous accuser. Je +puis être le fils d'un malhonnête homme, je ne serai pas son complice... + +--C'est qu'il le ferait comme il le dit, balbutia l'ancien architecte +éperdu, oui, il le ferait, je le connais... + +Puis soudain, prenant son parti: + +--Ah... tu es comme les autres, Lucien, s'écria-t-il, avec une violence +inouïe, tu me crois riche à millions! Pauvre fou! Est-ce que jamais un +millionnaire eût joué la partie désespérée que je joue, et qui se +terminera peut-être en cour d'assises!... Millionnaire! oui, je l'ai été +un instant, aujourd'hui je n'ai plus rien. Ah! tu me regardes, tu me +demandes comment cela se fait! Est-ce que je le sais moi-même! Ce qui +est venu par la flûte s'en est allé par le tambour. Mes liquidations, +qui étaient superbes, sont devenues désastreuses, je me suis entêté, et +tout a été dit. Et c'est notre histoire à tous, qu'on appelle les hommes +de l'Empire. Vois ceux que nous connaissons, et dont la prospérité a été +éblouissante. Combelaine vole à main armée, Maumussy a dix millions de +dettes, la princesse d'Eljonsen demande à on ne sait quels ténébreux +trafics de quoi garder les apparences de son luxe passé. Si je suis +encore debout, c'est qu'on ignore ma situation. Ouvre la fenêtre et +proclame-la, et demain je n'ai plus qu'à faire mes malles et à filer +rejoindre en Belgique les millionnaires d'un jour que la spéculation a +trahis. Nous croulons, et ce n'est pas l'Empire qui nous tirera de +là!... L'Empire!... il a donné tout ce qu'il pouvait donner, et +maintenant que les caisses sont vides, il ne sait plus où prendre de +l'argent pour remplir ces mains insatiables incessamment tendues vers +lui... L'Empire!... il est comme nous, il périt par l'argent, il +dégringole, et il n'y a plus à l'ignorer que les ministres, le préfet de +police et l'empereur!... + +Les traits contractés de M. Lucien Verdale trahissaient l'effort +excessif de sa pensée... Malheureux! Tant qu'il avait cru son père +immensément riche, il avait espéré qu'un grand sacrifice d'argent +changerait tout... Tandis que, maintenant: + +--Il faut quand même que M. de Maillefert soit sauvé, mon père, +prononça-t-il. + +L'ancien architecte eut un geste furibond. + +--A quoi donc a servi tout ce que je viens de dire, s'écria-t-il, que tu +me répètes cela? Est-ce de moi, compromis autant que lui, que dépend le +sort de M. de Maillefert!... + +--De qui donc dépend-il?... + +--Eh! de celui qui a su s'emparer des papiers de Combelaine, parbleu! de +M. Raymond Delorge. + +Cette exclamation donnait le secret de la faible résistance de M. +Verdale. Très évidemment, il croyait Raymond possesseur de ces papiers +si importants. + +--Ainsi, selon vous, insista Me Roberjot, M. Delorge est désormais +maître de la situation? + +--Maître absolu. + +--Comment cela? + +M. Verdale haussa les épaules. + +--Ne le savez-vous pas aussi bien que moi? fit-il... + +Assurément oui, si Raymond eût eu les papiers, mais il ne les avait pas, +malheureusement, et laisser soupçonner la main de Laurent Cornevin eût +été une faute impardonnable. De là, pour Me Roberjot, une position +assez délicate. + +--N'importe, cher monsieur Verdale, dit-il, auriez-vous quelque +répugnance à nous donner vos idées? + +--Moi!... Aucune; je n'ai plus rien à craindre de Combelaine désormais, +et il est de mon intérêt que ce soit vous qui l'emportiez... + +--Eh bien, alors? + +--Alors, quoi!... Ces papiers ne mettent-ils pas à votre discrétion tous +les gens qui ont été complices des intrigues et des tripotages de +Combelaine: Maumussy, la princesse d'Eljonsen, le docteur Buiron et tant +d'autres!... Menacez-les de publier leur correspondance, et ils +remueront ciel et terre. La justice, je le sais, ne lâche pas aisément +sa proie, et M. Barban d'Avranchel est le plus têtu des hommes... Mais +il est avec le ciel des accommodements... Jamais le gouvernement ne +laissera compromettre tant de gens qui ont été siens; jamais, il ne le +peut pas. Ce serait précipiter sa chute... + +Me Roberjot semblait assez de cet avis. + +--Certainement, dit-il, l'affaire serait aisée à étouffer si le déficit +était comblé. + +M. Verdale hésita un moment, puis tout à coup: + +--Il peut l'être, fit-il. + +--Comment cela? + +--Combelaine doit avoir une bonne partie encore des titres volés... + +--Oh! il ne faut pas compter là-dessus. + +--Eh bien! moi, directeur de la Caisse rurale, et à ce titre acquéreur +d'une partie des propriétés de Mlle Simone, je puis faire avancer +l'époque du payement. + +Me Roberjot regardait son ancien copain comme s'il eût espéré lire +jusqu'au fond de son âme. + +--Feriez-vous vraiment cela? demanda-t-il. + +--Et vous, fit l'ancien architecte, me donneriez-vous votre parole de me +rendre, sans vous en servir, les lettres de moi qui sont parmi les +papiers de Combelaine?... + +Malheureusement, Me Roberjot ne pouvait prendre cet engagement, et il +cherchait comment esquiver une réponse décisive, lorsque M. Lucien +Verdale intervenant: + +--Soyez tranquilles, messieurs, prononça-t-il d'un ton ferme, mon père +fera sans conditions tout ce que l'honneur lui commandera de faire. + +Raymond, le docteur Legris ni Me Roberjot n'avaient plus rien à faire +chez l'ancien architecte. Ils se retirèrent, reconduits par M. Lucien +Verdale, lequel, sur l'escalier encore, leur affirmait qu'il saurait +faire vouloir son père. + +Lui, cependant, d'un air indéfinissable, écoutait le bruit des pas qui +se perdait dans les corridors de son vaste hôtel. + +Lorsqu'il n'entendit plus rien, sonnant son valet de chambre, un homme +qui le servait depuis quinze ans, et qui, pensait-il, lui était tout +dévoué: + +--As-tu, lui demanda-t-il, terminé tous les apprêts dont je t'avais +chargé?... + +--Je n'ai rien oublié, répondit le valet de chambre, de ce que m'avait +commandé monsieur le baron, j'ai empli quinze grandes caisses que j'ai +déposées dans un magasin loué sous un nom supposé... + +M. Verdale sourit. + +--Eh bien! dit-il, demain tu mettras ces caisses au chemin de fer, et tu +iras toi-même m'attendre à Bruxelles. Il n'est que temps de filer. + + + + +V + + +Minuit venait de sonner, lorsque Me Roberjot, le docteur Legris et +Raymond quittèrent le somptueux hôtel de M. Verdale. + +Prudemment, le docteur voulut sortir le premier, pour explorer les +alentours, et il poussa la circonspection jusqu'à traverser la rue pour +reconnaître deux portes cochères dont l'ombre lui avait paru suspecte. + +C'est que véritablement ce n'était pas le moment d'oublier que la vie et +la liberté de Raymond étaient plus que jamais en péril. + +N'avait-il pas à redouter également les poignards qui une fois déjà +l'avaient manqué et le mandat d'amener décerné contre tous les membres +de la Société des Amis de la justice? + +Persuadé que la rue était déserte, le docteur fit signe à ses compagnons +de le rejoindre, et comme le temps était beau et le pavé sec, ils +gagnèrent les Champs-Élysées et se mirent à descendre la grande allée, +silencieuse et déserte à cette heure. + +[Illustration:--Nous sommes flambés, me dit-il, on a volé les papiers.] + +Cette entrevue qu'ils venaient d'avoir avait si singulièrement dérouté +leurs prévisions et leur avait ouvert des perspectives si inattendues, +qu'ils sentaient le besoin de se trouver ensemble, pour échanger leurs +idées, étudier la situation, se concerter et décider la conduite à +tenir. + +Me Roberjot pensait que, pour Raymond, la suprême sagesse serait de +disparaître absolument. + +--Votre cause, mon cher, lui disait-il, est visiblement entre les mains +d'un homme très fort, disposant de tels moyens d'action qu'il a pu +acheter le valet de chambre de M. de Combelaine et les domestiques de +Mme Flora. Laissez-le donc faire, ne vous exposez pas à lui susciter +des embarras inattendus au moment où il touche le but qu'il poursuit +depuis tant d'années. + +C'était absolument l'avis de M. Legris. + +--Rassurez-vous, lui disait-il. M. Verdale vous a dit tout le parti +qu'on peut tirer des papiers enlevés; croyez que Laurent Cornevin saura +s'en servir. M. Philippe a beau être au secret, il sera tiré d'affaire; +le mariage de Combelaine a beau être fixé, il ne se fera pas. + +Et comme le silence de Raymond l'inquiétait: + +--Enfin, s'écria-t-il, que voulez-vous, que pouvez-vous faire, exposé +que vous êtes à être arrêté d'une minute à l'autre? + +--Je puis empêcher le mariage. + +--En tuant Combelaine, n'est-ce pas? + +--S'il n'est que ce moyen... + +--Eh bien! il sera temps d'en venir là, lorsqu'il vous sera démontré +qu'il n'est plus de ressource... et en attendant, tâchez de n'aller pas +en prison... + +Lorsqu'ils arrivèrent à la place de la Concorde, Raymond avait fini par +se rendre aux représentations de ses amis, et il avait été convenu qu'il +se cacherait chez le docteur Legris, en attendant qu'on lui trouvât une +retraite sûre. + +Ils échangèrent alors une dernière poignée de main. + +Et, tandis que Me Roberjot passait le pont de la Concorde pour +regagner la rue Jacob, Raymond et le docteur Legris reprirent le chemin +de Montmartre. + +Ils allaient d'un bon pas, le long des rues désertes, multipliant les +détours en se retournant à tout moment pour s'assurer qu'ils n'étaient +pas suivis, et s'étonnant un peu que M. de Combelaine ne fit pas +surveiller plus exactement l'homme qu'il croyait en possession de sa +correspondance. + +--Est-ce un piège? murmurait le docteur. + +En tout cas, lorsqu'il déboucha sur la place du Théâtre, où il +demeurait, M. Legris redoubla d'attention, et sa vigilance ne fut pas +perdue, car tout à coup, serrant le bras de son compagnon: + +--Là, fit-il, devant ma maison, regardez. + +Raymond obéit. Devant la maison indiquée, un homme de haute taille +faisait les cent pas, avec cette allure si reconnaissable des gens qui, +ayant longtemps attendu, commencent à s'impatienter. + +--C'est Krauss! s'écria Raymond. + +--A cette heure! demanda le docteur; en êtes-vous bien sûr? + +--Oh! parfaitement, et la preuve, regardez. + +Et aussitôt: + +--Krauss! appela-t-il. + +C'était bien le vieux soldat. Il s'arrêta court, regardant de tous +côtés, et lorsqu'il aperçut et reconnut les deux jeunes gens, accourant +vers eux: + +--Vous voilà donc! s'écria-t-il, je commençais à désespérer... + +--Il y a du nouveau? interrogea Raymond inquiet. + +--Certes, monsieur. D'abord M. Jean Cornevin est à Londres, il a envoyé +une dépêche, il sera ici à la fin de la semaine... + +--Ah! + +--Ensuite, un de vos amis, le baron de Boursonne, est venu vous +demander. Il prétend qu'il peut vous rendre un service. Je lui ai +répondu que je lui dirais demain comment vous voir... + +--Celui-là est un ami, tu lui donneras l'adresse du docteur... + +Mais le docteur, précisément, ne voyait rien là qui justifiât la +présence de Krauss. + +--Je vous avais recommandé, mon brave, lui dit-il, de ne venir chez moi +qu'à la dernière extrémité... + +--Oh! il y a encore autre chose, interrompit le vieux soldat; seulement +c'est une affaire particulièr, de sorte que... + +--Quoi que ce soit, dit vivement Raymond, tu peux parler devant M. +Legris. + +Le fidèle serviteur hésita une seconde; puis plus bas: + +--Monsieur, fit-il, c'est une jeune dame qui voudrait vous voir... + +--Une jeune dame! + +--Très jolie, quoiqu'elle ait l'air bien chétive, et à qui vous devez +avoir parlé de moi, puisqu'elle me connaît. Figurez-vous que, ce soir, +j'allais monter me coucher, quand le portier vient me dire qu'on me +demande en bas. Je descends, et dans la rue je trouve deux dames dont +l'une, la plus jeune, me dit qu'il faut qu'elle vous parle à l'instant, +à tout prix, qu'il y va de votre vie et de la sienne. Dame! j'étais bien +embarrassé. Mais elle m'a tant prié de la conduire vers vous, d'une voix +si douce et si résolue en même temps, que ma foi!... + +--Tu l'as amenée... + +--Oui, monsieur, et elle est là, tenez, au coin de la rue, dans cette +voiture. + +--Elle!... s'écria Raymond. + +Et prenant son élan, en trois bonds il fut près de cette voiture que lui +montrait Krauss; et qui était arrêtée dans l'ombre que projetait le +théâtre de Montmartre, au coin de la rue des Acacias. + +Il ne s'était pas trompé. + +C'était bien Simone de Maillefert qui, en compagnie de sa gouvernante, +l'honnête, l'excellente miss Lydia Dodge, l'attendait. Il la reconnut à +la lueur vacillante des lanternes... + +Elle l'avait entendu venir, elle l'avait deviné plutôt, et elle se +penchait à la portière. + +--Vous! dit-il, à cette heure, ici! + +--En suis-je donc à calculer et à compter mes imprudences! répondit-elle +de cette voix sèche et brève que donne la conscience d'un péril immense, +immédiat, presque inévitable. Qu'ai-je à perdre ou à craindre, +désormais! J'ai bien fait de venir, puisque vous voici. Vous avez reçu +ma lettre, n'est-ce pas? + +--Je l'ai reçue, et je me demande comment j'ai mérité que vous +m'écriviez de telles choses!... + +--Ah! j'avais la tête perdue. Mais pourquoi ne m'avoir pas répondu? + +--Le pouvais-je! Si vous connaissiez ma situation!... + +--Je la connais. Vous avez conspiré, vous êtes poursuivi, vous vous +cachez... + +Ils parlaient sans précautions ni ménagements, de sorte que le cocher, +tout intrigué des mots qui arrivaient à ses oreilles, était descendu de +son siège et se rapprochait sournoisement. + +Krauss, par bonheur, et le docteur Legris veillaient. + +Ils appelèrent le cocher, sous prétexte de lui demander du feu pour +leurs cigares, et le retinrent trop loin de la voiture pour qu'il +entendît rien. + +--Je me suis expliqué votre lettre, poursuivait Raymond, lorsque j'ai +appris l'horrible malheur... + +--C'est là ce que je voulais éviter au prix même de la vie. Un duc de +Maillefert accusé de vol, accusé de faux! C'est à douter de soi. + +Elle était sublime en ce moment: jamais Raymond ne l'avait si éperdument +aimée, jamais il n'avait senti avec cette intensité que sans elle la vie +ne lui était plus possible. + +--Mais M. Philippe n'est pas coupable, s'écria-t-il. + +Mlle Simone eut un mouvement de stupeur. + +--Quoi!... vous savez... + +--Je sais que les détournements et les faux dont on accuse votre frère +n'étaient, dans son intention, qu'une pure fiction. C'est vous seule +qu'il voulait surprendre et dépouiller. + +Le visage caché entre les mains, Mlle Simone sanglotait. + +--Hélas! gémit-elle, l'odieuse comédie à laquelle il est descendu est +plus infâme encore que le crime même. Aussi quel châtiment!... Il est au +secret. Ma mère est allée à la prison, les geôliers lui ont refusé +l'entrée. Et cependant la honte d'un jugement peut encore être évitée. +C'est pour cela que je suis ici. Ai-je eu tort de compter sur vous? + +--Ah! corps et âme, je vous appartiens, ne le savez-vous pas?... + +--Je le crois, et c'est cette croyance qui me donne le courage de vous +dire: Raymond, mon ami unique et bien-aimé, au nom de votre amour, +sacrifiez-moi le souvenir sacré de votre père assassiné, les haines +saintes de votre vie entière, et jusqu'à l'espoir de votre légitime +vengeance. + +Il tremblait de comprendre. + +--Que voulez-vous dire? balbutia-t-il. + +Elle parut rassembler tout son courage, puis se penchant vers Raymond: + +--Ces papiers, dit-elle, que vous avez enlevés à M. de Combelaine, je +vous en supplie, rendez-les moi!... + +--Grand Dieu!... + +Elle se méprit au sens de l'exclamation, car, plus vivement, et avec des +intonations à briser la volonté la plus solidement trempée: + +--Je ne m'abuse pas, Raymond, insista-t-elle, sur l'étendue du sacrifice +que je vous demande. Avec ces papiers, lui-même me l'a dit, vous pouvez +perdre M. de Combelaine et ses complices. Mais aussi savez-vous ce qu'il +promet en échange? Pour mon frère, l'honneur; pour moi, la liberté... + +--Ah!... ces papiers maudits!... + +Elle crut qu'il hésitait. + +--Vous entendez, reprit-elle; la liberté de disposer de ma main. Sinon, +comme il faut quand même que l'honneur de Maillefert soit sauvé, mardi +prochain, j'épouserai le comte de Combelaine... + +--Mardi!... + +--Oui, c'est décidé. Et M. de Combelaine a si habilement et si +secrètement pris ses dispositions, que la nouvelle ne s'en est pas +ébruitée... + +Déchiré du plus horrible désespoir, Raymond se tordait les mains. + +--Mais je ne les ai pas, s'écria-t-il, ces papiers qui nous sauveraient; +je ne les ai pas! + +Il n'y avait pas à se tromper à son accent; Mlle Simone fut atterrée. + +--Tout est donc fini!... murmura-t-elle. Et cependant ils ont été +enlevés!... Qui donc les a?... + +Le nom de Laurent Cornevin montait aux lèvres de Raymond, il eut le +courage, et c'en était un grand en ce moment, de ne le pas prononcer. + +--Je l'ignore, répondit-il... + +Ce qu'il en coûtait à Mlle Simone de renoncer à un espoir qui +jusqu'alors l'avait soutenue, il était aisé de le voir. + +--Cependant, reprit-elle, ces pièces si compromettantes, Combelaine les +croit bien entre vos mains, puisque c'est lui qui m'a conseillé de venir +à vous... + +--Lui!... + +--Il m'a dit que, grâce à lui, vous n'étiez pas arrêté encore... + +--Mais alors... Pardon! Est-ce en présence de votre mère qu'il vous a +donné ce conseil? + +--Non! Il m'a même priée de lui cacher ma démarche. + +Il semblait à Raymond entrevoir comme une lueur. + +--Combelaine se défie donc de votre mère, fit-il; pourquoi? que vous +dit-elle de ce mariage?... + +--Rien. Après quelques jours de tristesse morne, tout à coup, un matin, +elle a repris son insouciance. L'arrestation même de mon frère ne l'a +pas abattue. Il y a des moments où je me demande si elle a bien la +plénitude de sa raison. Elle dit de Philippe: «Baste! il s'en tirera», +de même qu'elle me dit: «Tu n'es pas encore mariée; à la porte de la +mairie, il y a encore de l'espoir.» + +Raymond réfléchissait. + +--Cette insouciance, pensait-il, ne prouverait-elle pas l'entente de la +duchesse de Maillefert et de Cornevin?... Tiendraient-ils en réserve +pour le dernier moment quelque expédient décisif? + +Puis tout haut: + +--Je serai plus explicite que votre mère, mademoiselle, dit-il, et je +vous jure, moi, que vous ne serez jamais la femme de Combelaine. + +--Qu'espérez-vous donc?... + +Il hocha la tête, et doucement: + +--Permettez-moi, répondit-il, de garder mon secret. + +Rappelé par Raymond, le cocher de Mlle de Maillefert était accouru, +et il remontait sur son siège en faisant claquer son fouet pour +réveiller son cheval, qui, la tête basse, dormait entre les brancards. + +--Allons, reprit Mlle Simone d'une voix mourante, il faut nous +séparer... Ma dernière espérance, celle qui me soutenait pendant que je +vous attendais, s'est évanouie... Il ne me reste plus qu'à aller +apprendre à M. de Combelaine le résultat de ma démarche... + +--A cette heure? + +--Oui, il doit attendre mon retour devant notre hôtel dans son coupé... +Dieu ait pitié de nous!... + +Puis, tendant à Raymond sa main qu'il pressa contre ses lèvres: + +--Adieu! dit-elle encore! adieu! + +--A mardi, murmura Raymond. + +Mais sa réponse se perdit dans le bruit des roues de la voiture qui +s'éloignait, et presque aussitôt la voix loyale du docteur Legris +retentit à son oreille, disant: + +--Eh bien!... vous êtes content, j'espère... La démarche de Mlle +Simone me paraît assez significative... + +--Sa démarche!... Vous avez donc entendu? + +M. Legris riait de ce bon rire que donne la confiance. + +--Pas un mot, répondit-il, je vous le jure, et au besoin j'en appelle au +témoignage de Krauss. + +--Je l'atteste, répondit le vieux soldat. + +--Du reste, continua le docteur, pas n'est besoin d'une perspicacité +supérieure pour deviner le motif qui a pu amener Mlle Simone de +Maillefert, en pleine nuit, place du Théâtre, à Montmartre. Combelaine +voudrait ravoir les papiers enlevés à Mme Flora, et comme il est +persuadé que vous les avez... + +--Oui, c'est bien cela... + +--Il vous les envoie redemander? + +--Oui, et si je les avais!... + +--Vous les rendriez peut-être? + +--A l'instant. + +Le docteur, retirant son chapeau, salua. + +--Mes compliments! fit-il. Heureusement ces papiers bénis sont entre des +mains plus solides que les vôtres, et qui ne les lâcheront qu'à bon +escient... + +--Trop tard, peut-être!... Savez-vous que le mariage est fixé à mardi, +que toutes les dispositions sont prises!... + +--Qu'est-ce que cela prouve? Que Laurent Cornevin, l'homme de la +situation, sera prêt mardi. + +--Et s'il ne l'était pas? + +--Eh bien! je serais le premier à vous dire: «Soit! n'importe comment, +faites-vous justice vous-même...» Mais je ne crains rien, Cornevin +veille. + +Depuis le matin, M. Legris courait pour Raymond, et ce n'est pas +impunément qu'un médecin, occupé comme il l'était, s'absente toute une +journée. + +Vingt clients au moins étaient venus, quelques-uns jusqu'à trois fois, +dont en rentrant chez lui avec Raymond il put lire les noms, écrits par +la servante sur l'ardoise de l'antichambre. + +Ce n'est pourtant pas là ce qui le préoccupa. + +Ce qui lui avait sauté aux yeux, c'était un papier plié en quatre, posé +bien en évidence, et qui sentait la procédure d'une lieue. + +Ce n'était, en effet, rien moins qu'une citation qui enjoignait au +docteur Legris d'avoir à se présenter le lendemain, à une heure de +relevée, devant M. le juge d'instruction Barban d'Avranchel, en son +cabinet, au Palais de Justice. + +Et pas d'autre indication. + +--Barban d'Avranchel, répétait le docteur, Barban d'Avranchel! C'est +bien le juge qui instruit l'affaire de ce pauvre Philippe? + +--Oui, répondit Raymond, et c'est aussi celui qui, lors de la mort de +mon père, fut chargé de l'enquête et rendit l'ordonnance de non-lieu qui +déclarait Combelaine innocent... + +N'importe. Cette citation intriguait si fort M. Legris que c'est à peine +s'il put fermer l'œil, et que dès le jour il allait rejoindre +Raymond, et lui disait en manière de salut: + +--Je donnerais dix louis pour qu'il fût l'heure de me rendre chez M. +Barban d'Avranchel. + +En attendant, il donna une demi-douzaine de consultations, et à neuf +heures il avait déjeuné et il était prêt à courir à ses visites les plus +urgentes. + +--Chemin faisant, dit-il à Raymond, je vais tâcher de vous trouver un +asile, car il ne faut pas nous abuser: certain que vous n'avez pas les +papiers, Combelaine va vous faire arrêter... + +Et comme Raymond ne savait comment le remercier: + +--Vous me remercierez plus tard, lui dit-il. Aujourd'hui je n'ai pas une +seconde, obligé que je suis de courir aux Batignolles préparer le +logement de Mme Flora. Surtout, tenez-vous coi. Ma servante, qui a le +mot d'ordre, ne laissera arriver jusqu'à vous que M. de Boursonne. + +Raymond ne devait pas avoir le temps de s'ennuyer. + +Il n'y avait pas une demi-heure que le docteur était parti, lorsque la +servante entre-bâilla la porte, et d'un air mystérieux: + +--Monsieur, dit-elle, il y a là ce monsieur que vous savez... + +C'était, en effet, le vieil ingénieur, lequel, toujours brusque, la +poussa pour entrer plus vite. + +Apercevant alors Raymond: + +--Enfin! vous voilà!... s'écria-t-il. Savez-vous que c'est pour vous que +j'ai fait le voyage!... J'apporte de drôles de nouvelles, allez... + +Bien surprenants, en effet, étaient les renseignements recueillis en +Anjou par M. de Boursonne. + +Moins de quinze jours après le départ de Raymond, d'immenses affiches +jaunes, répandues à profusion, avaient annoncé à toute la contrée la +vente aux enchères publiques des propriétés de Mlle Simone de +Maillefert. + +Seulement, les conditions de vente étaient si malencontreuses, si +bizarres les lotissements, que tout le monde s'était étonné de la +maladresse des hommes d'affaires chargés de cette importante opération. + +Un des premiers, M. de Boursonne s'était demandé si cette maladresse +n'était pas calculée, et ce doute émis par lui n'avait pas tardé à +devenir une certitude pour tous les gens un peu clairvoyants. + +[Illustration:--Il faut que le déficit soit comblé.] + +Oui, il était évident qu'on s'était appliqué à écarter les +enchérisseurs, et que, par suite, les biens n'atteindraient pas les deux +tiers de leur valeur. + +Et qui devait profiter de cette manœuvre? + +Un Parisien, un certain baron Verdale, lequel faisait annoncer partout +qu'il était décidé à acheter tout ce qui avait appartenu à Mlle +Simone, au nom de la Caisse rurale, puissante société financière dont il +était le directeur. + +Les plus modérés calculaient que cette honnête spéculation mettrait dans +la poche dudit Verdale un million ou quinze cent mille francs, et on +admirait son adresse, lorsque le bruit se répandit d'une aventure +passablement mystérieuse. + +Après la vente de chacun des lots dont M. Verdale se portait acquéreur, +un étranger, un Anglais, se présentait dans l'étude du notaire, et, +moyennant la surenchère égale, devenait l'adjudicataire définitif ou +provoquait une nouvelle adjudication. + +--Vous écrire tout cela eût été trop long, mon cher Delorge, disait en +achevant le vieil ingénieur; j'ai préféré venir vous le raconter, vous +serrer la main par la même occasion, et jouir de votre étonnement... + +Mais Raymond n'était que fort médiocrement surpris. + +Les réticences de M. Verdale, la veille, l'avaient préparé à la +découverte de ces manœuvres si habilement préparées pour s'attribuer +une part des dépouilles de Mlle de Maillefert, et si inopinément +déjouées. + +Et, quant à cet Anglais qui arrivait si à propos, des millions à la +main, pour ruiner les projets du directeur de la Caisse rurale, qui +pouvait-il être, sinon Laurent Cornevin?... + +Ce fut l'opinion de M. de Boursonne, lorsque Raymond l'eut mis au +courant de la situation. + +Et ils en étaient à calculer les conséquences de ces événements, +lorsque, la porte s'ouvrant brusquement, le docteur Legris reparut, tout +essoufflé d'avoir monté les escaliers quatre à quatre, et rayonnant de +joie. + +--Victoire! s'écria-t-il dès le seuil; le Combelaine, cette fois, ne +s'en tirera pas... + +Mais il s'arrêta court... Il venait de voir le vieil ingénieur qu'il +n'avait pas aperçu tout d'abord. + +--Vous pouvez continuer, cher docteur, dit vivement Raymond, monsieur +est le baron de Boursonne, pour qui je n'ai pas de secrets. + +M. Legris le savait. Aussi sans se faire prier: + +--Je sors de chez M. Barban d'Avranchel, reprit-il, et c'est par lui que +j'ai su... Mais permettez-moi de commencer par le commencement... + +Il se laissa tomber dans un fauteuil, et, tout en s'essuyant le front: + +--Je suis exact, poursuivit-il. Cité pour une heure précise, à une heure +moins cinq je me présentais au Palais de Justice, ma citation à la main. + +«J'y étais depuis dix minutes et je commençais déjà à trouver le temps +furieusement long, lorsque je vis arriver, devinez qui? Je vous le donne +en mille... + +--Combelaine! s'écria Raymond. + +--Non. Un confrère à moi, le docteur Buiron. Me reconnaissant, il ne +parut pas ravi de la rencontre, oh! mais pas du tout. «Que diable +faites-vous là? me demanda-t-il.--Vous le voyez, répondis-je, j'attends +mon tour de comparaître. Et vous?--Moi, j'ai reçu une citation de M. +Barban d'Avranchel, et je consens à être pendu si je sais ce qu'il me +veut!...» + +«Par ma foi! je fus étourdi de l'aventure; cependant gardant mon +sang-froid: «Vous aurez commis quelque crime, mon savant confrère, +dis-je en riant.» Sur ma parole, il pâlit.--«Oh! fit-il, oh!...--Après +cela, ajoutai-je, vous n'êtes peut-être que complice!...» + +«J'allais certainement le pousser, m'amuser à l'embarrasser, lorsque la +porte du cabinet de M. d'Avranchel s'ouvrit... Un homme en sortait, en +qui je reconnus tout d'abord Grollet, cet ancien palefrenier de +l'Élysée, qui est devenu un des riches loueurs de voitures de Paris, et +que j'avais vu la veille chez la maîtresse de M. Philippe de +Maillefert... + +«Mais ce n'est pas en qualité de témoin qu'il venait d'être interrogé... + +«A peine fut-il dans la galerie, que deux gardes s'avancèrent, qui le +firent placer entre eux et l'emmenèrent... + +--Grollet arrêté!... murmura Raymond, au comble de la stupeur, Grollet, +le faux témoin... + +--Oui!... Et, pour parler franc, je fus tellement ébahi, et mon visage +trahit si bien mon ébahissement, que Buiron me demanda ce qui me +prenait. Je n'eus pas le temps de lui répondre un mensonge quelconque, +un huissier criait mon nom de toute la force de ses poumons... + +«Mon tour était venu... Saluant mon docte confrère, j'entrai chez M. +Barban d'Avranchel. + +«Je trouvai un homme d'une politesse parfaite, bien que d'un froid de +glace et infatué outre mesure de la majesté de ses fonctions. + +«Savez-vous ce qu'il me voulait, mon cher Delorge?... + +«Des détails sur la tentative d'assassinat dont vous avez failli être +victime sur le boulevard extérieur, en face du _Café de Périclès_... + +--Quoi!... la justice connaît cette affaire?... + +--Très bien. M. Barban d'Avranchel la suit avec passion, et il est sur +la trace des coupables... + +--Il vous a parlé de Combelaine!... + +Le docteur Legris secoua la tête. + +--M. d'Avranchel, répondit-il, ne passe pas pour un aigle, mais il sait +trop bien son métier pour se livrer ainsi. Non, il ne m'a pas parlé de +Combelaine, et ce que je sais, je l'ai surpris. Me suis-je trompé? A +vous d'en juger; voici les faits: + +«Ayant répondu à toutes les questions de M. d'Avranchel, je voulais +savoir s'il soupçonnait la vérité. Prenant donc mon air le plus +indifférent: «Il me paraît difficile, monsieur, dis-je, que la justice +atteigne les coupables.--La justice, me répondit-il, atteint toujours +les coupables; elle est lente à frapper parfois, elle n'en frappe que +plus terriblement...--Oui, interrompis-je, excepté lorsque les coupables +sont couverts par la prescription...» + +«M. d'Avranchel se redressa: + +«--En un point, vous avez raison, prononça-t-il... Seulement, l'homme +qui a commis un crime resté impuni, fatalement, nécessairement, en +commet un second... Et c'est alors que la justice arrive... + + + + +VI + + +La doctrine du juge d'instruction était discutable, mais non la portée +de ses allusions. + +Donc, la victoire était plus que probable. Mais c'était pour Raymond une +raison de plus de se cacher, s'il tenait à échapper aux efforts +désespérés de Combelaine. + +M. Legris, dans ses courses, avait découvert chez un de ses amis une +retraite absolument sûre. Il la refusa. Il voulait, prétendait-il, +conserver la liberté de ses mouvements, et quoi qu'on pût lui dire, il +déclara qu'il allait se réfugier dans l'appartement qu'il avait loué rue +de Grenelle. + +--Précisément parce qu'il est insensé d'y aller, disait-il, on ne m'y +cherchera pas... + +C'était une raison; mais le docteur n'en fut pas dupe. + +--Avouez plutôt, fit-il, que vous voulez surveiller l'hôtel de +Maillefert pour être bien sûr que le mariage ne se fera pas sans que +vous soyez averti. + +--Eh bien! oui, c'est vrai! répondit Raymond, de l'accent d'un homme +dont la détermination est irrévocable... + +Il prit cependant quelques précautions avant de gagner cet appartement, +et il avait fait assez de tours et de détours pour déjouer toutes les +surveillances, lorsqu'il y arriva, sur les sept heures du soir. + +--A tout le moins, ne sortez pas, lui recommanda le docteur; je viendrai +tous les jours vous apporter des nouvelles... Et excusez-moi; mes +moments sont comptés. + +Le docteur, en effet, avait à aller attendre, rue de Suresnes, Mme +Flora Misri. + +Il l'attendit longtemps... + +L'heure du rendez-vous était bien passée, lorsqu'enfin elle arriva toute +palpitante. + +--Ah! j'ai bien failli ne pas venir! dit-elle tout d'abord à M. +Legris... Il s'est passé bien des choses depuis hier... + +--Quoi donc?... + +--Combelaine m'est revenu!... Il me savait chez Lucy, il m'a envoyé un +de ses amis avec une lettre... Savez-vous ce qu'il me propose?... + +--Dites. + +--Eh bien! il m'écrit qu'il est un fou, qu'il n'a jamais aimé, qu'il ne +peut aimer que moi, qu'il est au désespoir et prêt, si je le veux, à +rompre ce mariage... Bref, il me propose de quitter la France et d'aller +nous marier en Amérique... + +Le docteur frémit. + +--Accepteriez-vous donc!... s'écria-t-il. + +Mme Flora eut un geste découragé. + +--J'ai hésité, répondit-elle, parce que cet homme-là, voyez-vous, c'est +mon passé, c'est toute ma vie, je lui appartiens... Et s'il fût venu +lui-même, s'il m'eût commandé de le suivre, je me connais... je l'aurais +suivi comme un chien que son maître siffle... Mais il n'est pas venu, et +j'avais Lucy près de moi... Lucy m'a remontré que partir avec Victor, +c'était me livrer à lui, et que, certainement, un jour ou l'autre, pour +avoir mon argent, il m'empoisonnerait... + +--Et alors?... + +--Alors, je viens vous demander de me protéger, de me cacher... + +Une heure plus tard, Mme Misri était à l'abri des recherches dans la +petite maison de la veuve du garde du génie, et le docteur Legris +remontait chez lui, réfléchissant aux péripéties étranges de cette +lutte... + +Très certainement Flora Misri millionnaire était la carte suprême que +s'était réservée Combelaine, et s'il y avait recours, c'est qu'il +reconnaissait que la partie était irrésistiblement perdue... + +Voilà ce que, le lendemain, rue de Grenelle, le docteur Legris disait à +Raymond. + +Il pensait le tranquilliser. Point. + +--Tout cela, objecta-t-il, empêche-t-il le mariage? Bien au contraire. +Combelaine furieux ira jusqu'au bout. Depuis ce matin, je suis en +observation derrière ma persienne, et j'ai constaté à l'hôtel de +Maillefert un mouvement inaccoutumé. A chaque moment des gens y entrent, +portant d'énormes paquets. C'est la noce qui se prépare. + +Et, comme le docteur se récriait: + +--Oh! j'attendrai jusqu'à la dernière minute, ajouta Raymond, je vous +l'ai promis... Mais une fois là, je reprends ma liberté... Et je vous +jure que jamais Simone ne portera le nom de l'assassin du général +Delorge... + +Et en disant cela il montrait sur la cheminée une paire de revolvers... + +On était alors au samedi, et la journée s'écoula sans amener de nouveaux +incidents. + +Le lendemain, sur les huit heures, Raymond put voir Mlle Simone +sortir à pied, en compagnie de miss Lydia Dodge, se rendant sans doute à +la messe. Vers quatre heures, M. de Combelaine se présenta à l'hôtel et +fut reçu... + +Mais le lundi, dans l'après-midi, le docteur arriva tout essoufflé. + +Il apportait une grosse nouvelle, une nouvelle qui, depuis le matin, +circulait sur les boulevards et qui s'était confirmée à l'heure de la +Bourse. Le directeur de la Caisse rurale, le baron Verdale, avait levé +le pied, emportant à ses actionnaires une somme énorme. + +Selon les uns, il avait réussi à gagner l'Angleterre; selon les autres, +il avait été arrêté à la frontière belge, porteur d'un sac de voyage +bourré de valeurs... + +--Oui, c'est une grave nouvelle, approuva Raymond, mais qui n'empêchera +pas le mariage de M. de Combelaine... C'est demain mardi, et rien +n'annonce cet événement décisif sur lequel vous comptiez... + +Le docteur garda le silence... Il commençait à se sentir décontenancé... +Que faisait donc Cornevin?... Des doutes lui venaient, et il n'osait +dire: + +--Agissez. + +La nuit fut pour Raymond une longue agonie, et le jour était à peine +levé, qu'il s'établissait derrière sa persienne, guettant les mouvements +de l'hôtel de Maillefert... + +Déjà tous les domestiques étaient debout... On retirait les voitures des +remises, les palefreniers préparaient les harnais... Le suisse avait la +tenue des grands jours. + +A neuf heures, des équipages commencèrent à se succéder, d'où +descendaient en grande toilette la princesse d'Eljonsen, le docteur +Buiron, le duc et la duchesse de Maumussy, puis enfin, sévèrement vêtu +de noir, ganté et cravaté de blanc... le comte de Combelaine. + +Plus de doute!... le mariage allait avoir lieu. + +--Allons, murmura Raymond, que ma destinée s'accomplisse!... + +Et, glissant dans ses poches ses deux revolvers, il se dirigea en toute +hâte vers la mairie du Palais-Bourbon, située tout près, rue de +Grenelle... + +Là aussi, tout était en mouvement... Les garçons couraient le long des +escaliers et des corridors, portant des tapis, des fauteuils, des +tentures... + +Raymond arrêta l'un d'eux. + +--Pourquoi ces préparatifs? lui demanda-t-il. + +--Pour une noce... une noce dans le grand genre. C'est un comte qui +épouse la fille d'une duchesse... + +Et cet honnête garçon disait quel escalier prendrait la noce, quelles +pièces elle traverserait, et dans quel salon le mariage serait +célébré... + +--Je vous remercie, mon ami, dit Raymond. + +Et, calme comme un homme qui n'a plus de sacrifice à faire, il se mit à +choisir la place la plus favorable à son dessein. + +Il ne réfléchissait plus, toutes ses idées étaient comme figées dans son +cerveau, et même il souffrait moins, car toutes ses angoisses avaient +cessé et il se disait que dans quelques instants tout serait fini. + +--Il s'agit de ne pas le manquer, pensait-il, et de ne tirer qu'à bout +portant... + +Et il tendait le bras, constatant avec une sorte d'orgueil farouche que +son bras ne tremblait pas... + +Cependant un frisson terrible le secoua de la nuque aux talons, +lorsqu'il entendit dans la cour un roulement de voitures. Il courut à la +fenêtre... + +--C'est bien eux!... dit-il. + +Mais lorsqu'il revint prendre son poste, il se trouva en face d'un homme +aux épaules carrées, au visage rayonnant d'intelligence et d'énergie, +vêtu comme l'étaient en 1851 les palefreniers du palais de la +Présidence. + +Cet homme lui prit le bras et, le serrant à lui arracher un cri: + +--Malheureux! dit-il, que voulez-vous faire?... + +Une stupeur immense serrait la gorge de Raymond jusqu'à l'empêcher +d'articuler une syllabe. + +Cet inconnu, il le reconnaissait... + +Il retrouvait dans ses yeux le regard de l'Anglais qui l'avait protégé +le jour de l'enterrement de Victor Noir, et dans sa voix l'accent du +manœuvre qui lui avait sauvé la vie le soir de l'arrestation de +Rochefort. + +--Vous!... balbutia-t-il enfin. + +--Oui, moi!... répondit l'homme. + +Et tout de suite, d'un ton bref: + +--Pourquoi ces armes que je devine sous vos vêtements? + +Raymond n'essaya pas de nier. + +--Je ne voyais plus, prononça-t-il, aucun moyen au monde d'empêcher +l'assassin de mon père d'épouser la femme que j'aime... + +D'un geste impérieux l'homme l'interrompit: + +--Ne saviez-vous donc pas que je veillais? fit-il... + +--Pardonnez-moi, seulement... + +--Pensiez-vous que je souffrirais ce crime ajouté à tant d'autres +crimes?... + +Raymond, tristement, secouait la tête. + +--Vous poursuiviez une œuvre formidable, monsieur, dit-il... Vous +ignoriez que mon amour, c'est mon existence même... J'avais tenté de +vous rejoindre... + +Une fois encore l'homme l'arrêta. + +--Les événements, reprit-il, dominaient ma volonté. Découvert, j'étais +écrasé, et pour vous surtout je voulais vaincre... + +Au bas du grand escalier de la mairie retentissait comme un brouhaha de +foule. + +--Entendez-vous!... murmura Raymond. + +--Oui, mais nous avons une minute encore. Écoutez-moi donc. Un jour, il +y a de cela dix-huit ans, je fus enlevé, déporté, et comme supprimé du +monde. Je laissais à Paris une femme que j'adorais et cinq enfants sans +fortune, sans amis, sans pain... Tous devaient périr, les enfants à +l'hôpital, la femme Dieu sait où. Grâce à votre mère, tous ont été +sauvés, monsieur Delorge... Et, si je suis ici, c'est qu'à la noble +femme qui m'a rendu mes enfants je veux rendre son fils... + +Le bruit croissait dans l'escalier. + +--Monsieur, fit Raymond, monsieur... + +--Silence! prononça l'homme. Et quoi que vous puissiez voir ou entendre, +si loin que vous semblent aller les choses, pas un mot, pas un geste. Je +suis là!... + +Et il attira Raymond dans l'embrasure sombre d'une porte, où ils +devaient rester inaperçus... + +Il était temps. + +La noce, ainsi que s'exprimeraient les garçons de la mairie, atteignait +le palier. + +La première, s'avançait Mlle Simone de Maillefert, plus blanche que +ses vêtements blancs, plus blanche que la couronne virginale qui +ceignait son front... Elle s'appuyait au bras du duc de Maumussy, tout +chamarré de décorations et plus que jamais justifiant, par son attitude, +son surnom de «dernier des gentilshommes...» + +A voir ainsi Mlle Simone, Raymond sentait tout son sang affluer à son +cerveau, et il chancelait à ce point d'en être réduit à s'appuyer au +mur... + +Et cependant, circonstance étrange, dans les yeux et sur les lèvres de +cette tant aimée de son âme, il lui semblait surprendre comme un rayon, +comme un sourire d'espoir... + +Mais elle passait, et après elle venaient Combelaine, effrayant de +calme, et la princesse d'Eljonsen et la duchesse de Maillefert, puis +Mme de Maumussy et le docteur Buiron, puis deux ou trois autres +personnes seulement; car il était impossible de donner quelque solennité +à ce mariage, alors que l'héritier du nom, le dernier des ducs de +Maillefert, était en prison, accusé de détournements et de faux... + +[Illustration:--Je n'ai rien oublié de ce que m'a commandé monsieur le +baron.] + +--Venez, maintenant, dit l'homme en entraînant Raymond dans la salle des +mariages, où ils se dissimulèrent derrière un groupe de garçons... + +Le maire venait d'arriver. + +C'était un grand vieillard, très sec et encore plus chauve, grave comme +la loi dont il était le représentant... + +Il se tenait debout, ceint de son écharpe, derrière une table couverte +d'un tapis vert, la main sur un gros volume, le Code, jauni et +déchiqueté par l'usage... + +--Monsieur, murmurait Raymond, monsieur, qu'attendez-vous donc?... + +--Chut! fit l'homme... + +Le maire, d'une voix paternelle, venait d'entamer un petit discours où +il retraçait les joies paisibles d'une union bien assortie et les +devoirs réciproques des époux... + +Il promenait sur l'assistance des regards satisfaits, semblant quêter +des approbations aux passages à effet. + +Pourtant, il s'embrouilla vers la fin et, ne retrouvant pas le fil, bien +vite il passa aux formules ordinaires. + +Déjà il posait la question fatidique: «Consentez-vous?...» + +Lorsque tout à coup: + +--Ce mariage est impossible!... s'écria le compagnon de Raymond. + +Violemment, M. de Combelaine se retourna, et apercevant cet homme vêtu +de l'uniforme des anciens palefreniers de l'Élysée: + +--Laurent Cornevin!... s'écria-t-il. + +Mais c'était un redoutable adversaire que le comte de Combelaine... Il +trouva en lui assez d'énergie pour dominer son trouble, et reprenant son +impudence superbe: + +--De quel droit, fit-il, cet homme interrompt-il cette solennité?... + +--Du droit, répondit Cornevin, qu'a tout honnête homme d'empêcher un +misérable, qui est marié, de contracter un second mariage. + +L'embarras du maire se lisait sur son maigre visage. + +--M. le comte de Combelaine a été marié, c'est vrai, dit-il, mais nous +avons en bonne et due forme l'acte de décès de sa première femme, +Marie-Sidonie... + +Cornevin s'était avancé, écrasant de toute la hauteur de son honnêteté +les gens qui l'entouraient. + +--Il se peut que vous ayez un acte de décès, monsieur le maire, +prononça-t-il d'une voix forte; il n'en est pas moins vrai que le +cercueil de Marie-Sidonie, au cimetière Montmartre, est vide... Il est +des témoins. En attendant une enquête, j'en appelle à Mme la duchesse +de Maillefert et à Raymond Delorge, ici présents... + +N'importe, Combelaine protestait encore. + +--Ma femme, dit-il, est morte en Italie. + +--Assez!... interrompit Cornevin d'un accent d'autorité irrésistible, +assez, et puisque vous le voulez, monsieur de Combelaine, je vais dire +l'histoire de votre mariage... Vous trouvant à une de ces heures de +détresse honteuse si fréquentes dans votre vie, vous avez épousé, pour +vous emparer de cent mille francs qu'elle possédait, une malheureuse +orpheline... Songiez-vous déjà à vous en défaire? Le fait est que vos +plus intimes amis ont toujours ignoré ce mariage, et que personne n'a +jamais connu la comtesse de Combelaine... Au bout de six mois, les cent +mille francs étaient dévorés et vous étiez liés pour la vie... Mais vous +êtes un homme d'expédients et le Code a de prodigieuses lacunes et +d'étranges indulgences... En moins d'un an, vous parveniez à corrompre +votre femme et à la jeter aux bras d'un amant... Puis, un soir, vous +apparaissiez, armé de cet article terrible qui donne au mari outragé le +droit de vie et de mort... Vous parliez haut, la loi était pour vous... +Pour racheter sa vie, Marie-Sidonie consentit à passer pour morte et à +quitter la France, et quelques mois plus tard vous receviez d'Italie un +cercueil, qui ne contenait que du sable et un acte de décès, qui est un +faux... + +Tout s'écroulait autour de Combelaine... + +Et cependant, au milieu des décombres de ses espérances, il se débattait +toujours. + +--Cet homme est un imposteur! s'écria-t-il. + +Cornevin riait d'un rire terrible. + +--Est-ce des preuves que vous demandez? fit-il. Soyez tranquille, j'en +ai, car je connais toute votre vie, depuis le jour ou Mme d'Eljonsen +vous a lancé dans le monde. Je sais comment un vol au jeu vous a fait +chasser de l'armée; j'étais là quand vous avez assassiné le général +Delorge; je prouverai que c'est vous qui êtes coupable du détournement +et des faux qu'on attribue à M. Philippe de Maillefert... S'il faut +enfin le témoignage de Marie-Sidonie, soyez tranquille, je sais où la +trouver... + +La bête fauve qui, se voyant forcée, cherche une issue pour fuir, n'a +pas de regards plus atroces que ceux du comte de Combelaine pendant que +parlait Laurent Cornevin. + +Tout à coup: + +--Monsieur, dit-il au maire, confondu de stupeur, il faut que je vous +parle, seul, à l'instant... + +--Suivez-moi donc dans mon cabinet, répondit le magistrat municipal... + +Tous deux disparurent par une petite porte; mais presque aussitôt le +maire reparut seul et, d'un air inconcevablement troublé: + +--Parti!... bégaya-t-il. Mon cabinet a une seconde porte qui donne sur +le vestibule, de sorte que... + +--Le misérable a filé, n'est-ce pas? acheva Cornevin. Qu'importe! M. +Barban d'Avranchel a décerné contre lui un mandat d'amener; on le +retrouvera... + +Il riait... Il voyait, un à un, gagner doucement la porte et s'esquiver +les invités de ce mariage, le duc de Maumussy et le docteur Buiron, qui +devaient être les témoins de Combelaine; puis la princesse d'Eljonsen, +Mme de Maumussy et les autres... Si bien que, dans cette vaste salle +de la mairie, il ne restait plus avec Laurent Cornevin que la duchesse +de Maillefert, Mlle Simone et Raymond... + +Pour la première fois de sa vie, peut-être, Mme de Maillefert était +sincèrement émue. + +Saisissant les mains de Cornevin: + +--Que ne vous dois-je pas, monsieur! commença-t-elle. Béni soit Dieu, +qui m'a inspiré de me confier à vous!... Tout ce que vous m'aviez +promis, vous l'avez tenu... Il n'y a plus maintenant que mon malheureux +fils.... + +--M. Philippe, madame, vous sera rendu aujourd'hui même... La justice a +reconnu qu'en toute cette affaire il n'a été que très... imprudent. Le +déficit de la Caisse rurale est comblé... + +--Et comblé par vous, n'est-ce pas, monsieur! C'est l'honneur que vous +nous rendez, la vie, la fortune! Comment nous acquitter jamais?... + +Du coin de l'œil, Cornevin observait Raymond et Mlle Simone, qui, +réfugiés dans l'embrasure d'une fenêtre, pleuraient,--mais des larmes de +joie, cette fois. + +Les montrant à la duchesse de Maillefert: + +--Vous savez ce que vous m'avez promis, madame, dit-il... + +--Avant un mois, monsieur, ma fille sera Mme Delorge, répondit la +duchesse. + +Cornevin triomphait, mais il était de ces forts que n'étourdit pas le +succès. S'approchant de Raymond: + +--Tout n'est pas fini, mon cher ami, lui dit-il; tant que Combelaine ne +sera pas sous clef, je tremblerai... Il faut que je vous quitte... Vous +êtes poursuivi pour votre affiliation à la Société des Amis de la +justice; mais voici un sauf-conduit du juge chargé de l'instruction... +Rentrez donc chez vous, où votre mère doit se mourir d'inquiétude; avant +deux heures, je vous y aurai rejoint... + +Ayant pressé contre ses lèvres la main de Mlle Simone et salué la +duchesse de Maillefert, Raymond se précipita dehors. + +Aussi bien se sentait-il devenir fou. Tant de bonheur succédant à de si +effroyables angoisses! Il se demandait s'il ne rêvait pas... + +C'est donc en fondant en larmes que, en arrivant rue Blanche, il se jeta +dans les bras de sa mère et de sa sœur. + +--Tout est donc sauvé? lui dit à l'oreille Mlle Pauline. + +Il la regarda et, la voyant rougir: + +--Tu savais donc?... fit-il. + +--Beaucoup de choses... Jean m'écrivait pour moi seule, de sorte que... +Oh! mais je viens de tout avouer à maman. + +--Il y aura donc deux mariages, dit Raymond... + +Mais sa joie ne lui faisait pas oublier le docteur Legris. Il se hâta de +lui écrire, le priant de venir bien vite, et il expédia Krauss à +Montmartre... + +Après quoi il se réfugia dans son cabinet de travail, sentant le besoin +d'être seul pour se remettre un peu, pour ressaisir ses idées, pour +s'accoutumer à la certitude de son bonheur... + +Et il y était depuis une demi-heure environ, lorsqu'il entendit dans le +corridor une voix d'homme très forte, très impérieuse, qui parlementait +avec la vieille bonne et qui répétait son nom avec une insistance +singulière... + +Il se levait pour aller voir, lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit +brusquement... + +M. de Combelaine entra... + +Il portait encore ses habits de noce, mais en quel désordre!... Sa +cravate était arrachée, et ses gants blancs pendaient en lambeaux à ses +mains... + +Il referma sur lui la porte à double tour et, se campant devant Raymond, +les bras croisés, livide, les yeux injectés de sang: + +--C'est moi, fit-il, d'une voix étranglée, moi!... Vous l'emportez. Non +content de me perdre, vous m'avez enlevé mes dernières ressources. Flora +Misri a disparu; Verdale est en prison. Pendant que j'étais à la mairie, +la justice a pénétré chez moi et y a saisi tout ce que je possédais +d'argent et de valeurs. Ainsi, la fuite même m'est interdite. C'est +trop. Il est des gens qu'il est dangereux de ne pas laisser fuir... + +--Que voulez-vous? demanda Raymond, dont l'œil ne quittait pas un +revolver placé sur le bureau, à sa portée. + +M. de Combelaine se rapprocha. + +--Dix fois, répondit-il, vous m'avez fait offrir un combat... Je viens +vous dire que je suis à vos ordres... + +C'était à ne pas croire à l'impudence de ce misérable, qui, démasqué +enfin, poursuivi, venait proposer un duel, le suprême expédient des gens +d'honneur. + +--Vous oubliez, prononça froidement Raymond, que je n'ai qu'à appeler +pour que montent les agents chargés de vous arrêter. + +Une convulsion de rage contracta le visage de Combelaine. + +--Nous sommes seuls, dit-il, et avant qu'on ne vienne!... + +Puis, avec une violence effroyable: + +--Il y a des armes, ici!... Avez-vous peur?... Que vous dire pour vous +fouetter le sang!... Faut-il vous rappeler le jardin de l'Élysée?... +Faut-il vous rappeler qu'il n'y a pas une heure, la femme que vous +aimez s'appuyait à mon bras, qu'elle allait être à moi et que je +l'adore!... + +Avec un homme de sang-froid il eût perdu son temps... + +Mais Raymond frémissait de toutes les colères qu'il avait dévorées +depuis tant d'années; il tressaillait d'une volupté farouche à l'idée de +sentir les chairs du misérable tressaillir sous son fer... + +Saisissant donc une épée de combat à une panoplie, il la jeta aux pieds +de Combelaine... + +Et, s'emparant de l'épée placée en travers du portrait du général +Delorge, il la tira de son fourreau, scellé de cire rouge, et tomba en +garde en criant: + +--Soit!... Un combat, et que Dieu décide!... Défends-toi. + +Déjà M. de Combelaine attaquait avec une fureur aveugle, précipitant ses +coups, et c'était effroyable, cette lutte mortelle en un si étroit +espace. La maison entière retentissait des froissements de l'acier, du +choc des meubles renversés, du fracas des mille objets qui, en tombant, +se brisaient, et aussi des rauques clameurs de Combelaine, qui avait +gardé, du temps où il était prévôt on ne sait où, l'habitude de crier +sous les armes... + +Pour la seconde fois, Raymond venait d'être touché au cou, et sa +blessure, bien qu'insignifiante, saignait abondamment, lorsque la porte +du cabinet vola en éclats sous le choc d'une épaule d'hercule. + +Dans le corridor se pressaient effarés Laurent Krauss, Cornevin, le +docteur Legris, M. de Boursonne, Mme Delorge et le bonhomme +Ducoudray... + +--Que personne n'entre! cria Raymond d'une voix terrible, cet homme est +à moi! Cornevin, que personne n'entre! + +Ces vingt mots faillirent lui coûter la vie... Combelaine lui portait, à +fond, un coup droit terrible. + +Il le para cependant et, sautant de côté, il se trouva placé sous le +portrait de son père... juste dessous... + +Et lorsque Combelaine, résolu à se faire tuer pourvu qu'il tuât, se +jetait en avant, c'est le visage du général Delorge qu'il aperçut, c'est +les yeux de l'homme qu'il avait assassiné que ses yeux rencontrèrent... + +--Lui!... fit-il, terrifié comme à la vue d'un spectre, lui, le +général!... + +Il n'acheva pas. + +L'épée de Raymond venait de lui entrer dans la poitrine et ressortait de +trois pouces un peu au-dessous de l'épaule. + +Le misérable, lâchant son épée, battit l'air de ses mains, une écume +sanglante frangea ses lèvres, un dernier blasphème s'éteignit dans sa +gorge... + +Il tomba, la face contre terre... + +Il était mort!... + + + + +VII + + +Enfin apparaissait, véritablement admirable, l'œuvre de Laurent +Cornevin. + +Que d'énergie et de patience ne lui avait-il pas fallu pour reconstituer +pièce à pièce la vie entière de Combelaine et de ses complices, pour +ruiner silencieusement et sûrement l'édifice compliqué de leurs +intrigues! + +Et nul ne l'avait aidé, en cette tâche périlleuse, que sa courageuse +femme. + +Car, à ce dernier voyage, il n'avait pu résister à l'ardent désir de la +revoir, et c'est chez elle, rue de la Chaussée-d'Antin, qu'il s'était +tenu caché pendant les derniers mois de la lutte... + +Mais il était vengé... Et c'est de sa bouche que Mme Delorge et +Raymond apprirent enfin ce qui s'était passé dans le jardin de l'Élysée. + +Voici ce qu'il raconta: + +--J'étais de service, dans la nuit du dimanche au lundi, lorsque tout à +coup, sur les onze heures, j'entends appeler: + +«--Garde d'écurie!... + +«J'accours, et je me trouve en présence de M. de Maumussy. + +«--Prends, me commande-t-il, une lanterne, et suis-moi! + +«J'obéis, et nous arrivons à la grande allée, derrière la charmille. + +«Là, deux hommes, le général Delorge et M. de Combelaine, discutaient: +le général très calme, Combelaine furibond. + +«Combelaine avait tiré son épée; il disait: + +«--Vous allez, sur l'honneur de vos épaulettes, me jurer de ne pas dire +un mot du secret que vous m'avez arraché. + +«--C'est bien malgré moi que je suis devenu votre confident, répondait +le général; ainsi je dirai ce que bon me semblera, ce que l'honneur me +commande de dire. + +«M. de Maumussy intervint. + +«--Nous ne pouvons, général, vous laisser partir ainsi. + +«--Que prétendez-vous donc? + +«--J'ai mon épée, s'écria Combelaine; vous avez la vôtre... + +«--Je ne me battrai pas avec vous, prononça froidement le général; +laissez-moi donc passer... + +«Mais Combelaine s'était jeté en travers de l'allée et, fou de rage: + +«--Tu ne passeras pas, répétait-il, tu vas te battre... + +«--Et moi, reprit le général, je vous répète que je ne me battrai pas +avec un homme qui a été chassé de l'armée pour avoir été surpris +trichant au jeu... + +«Combelaine avait bondi en arrière; il porta au général un terrible coup +d'épée en criant: + +«--Voilà qui t'empêchera de nous trahir!... + +«Immédiatement le général s'affaissa, et Combelaine et Maumussy +s'enfuirent. + +«Moi, je m'agenouillai près du général. + +«Déjà il râlait. + +«--Je suis mort, me dit-il; adosse-moi à un arbre. + +«Je fis ce qu'il me demandait, et alors: + +«--J'ai dans ma poche, reprit-il, un calepin; donne-le moi... + +«Je le lui donnai, et tout de suite, faisant un grand effort, il arracha +un feuillet et, à la lueur de ma lanterne, il écrivit au crayon: + +«--Je meurs, lâchement assassiné par Combelaine, assisté de Maumussy, +parce que j'ai découvert que demain... + +«Les forces lui manquant pour achever la phrase, il signa; puis: + +«--Jure-moi, me dit-il, d'une voix à peine distincte, que tu remettras +ce billet à ma femme. + +«Je jurai, mais je doute qu'il entendit mon serment. Le hoquet venait de +le prendre, il agonisait... + +«Il avait rendu le dernier soupir, lorsque Combelaine et Maumussy +reparurent l'instant d'après. + +«Ils tinrent conseil un moment à voix basse, puis ils tirèrent du +fourreau l'épée du général et la jetèrent à terre. Je les aidai ensuite +à transporter le corps dans une ancienne sellerie qui, pour le moment, +ne servait plus... + +«Je pensais qu'on m'oubliait. Je me trompais. + +«Le lendemain, je me rendis à Passy pour remplir les dernières volontés +du général. Malheureusement, Mme Delorge ne put me recevoir. Comme je +quittais sa maison, deux inconnus s'approchèrent de moi, qui me +demandèrent ce que je voulais à la veuve du général. Je répondis que +cela ne les regardait pas. + +«--En ce cas, me dirent-ils, nous vous arrêtons. + +«Le calepin du général, resté à terre, avait mis Combelaine sur la trace +du billet que je possédais, et il le voulait, à tout prix... Mais je +m'étais juré qu'il ne l'aurait pas... + +Et en prononçant ces derniers mots, Cornevin remettait à Mme Delorge +ces quelques lignes écrites par son mari expirant... + +Certes, la mort de Combelaine était trop douce pour un tel misérable, +mais elle avait cet immense avantage de rendre impossible un procès +scandaleux d'où l'honneur des Maillefert ne fût pas sorti parfaitement +intact. + +Dès le lendemain, le déficit de la Caisse rurale étant comblé, M. +Philippe de Maillefert était remis en liberté et partait pour l'Italie, +bien corrigé, jurait-il, mais emmenant toutefois Mme Lucy Bergam. + +Moins heureux, M. Verdale passait en cours d'assises. Il était acquitté, +c'est vrai, mais il n'en restait pas moins déshonoré et ruiné... + +Grollet, lui, convaincu par M. Barban d'Avranchel d'avoir été le +complice de Combelaine, lors de l'attentat dont Raymond Delorge avait +failli être la victime, Grollet, le faux témoin de 1851, en fut quitte +pour dix ans de réclusion... + +M. de Maumussy ne connut pas cette condamnation. Le lendemain de la mort +de Combelaine, il s'était mis au lit, et après quinze jours d'une +maladie mal définie, il expirait. Une fois encore le mot de poison fut +prononcé. Les bruits qui circulèrent étaient-ils fondés? La duchesse de +Maumussy seule eût pu le dire. Mais déjà elle s'occupait de tout autre +chose, ayant signé un engagement avec le directeur d'un théâtre +américain... + +Déjà, à cette époque, la duchesse de Maillefert avait tenu sa parole, et +la malheureuse Simone de Maillefert était devenue l'heureuse Mme +Raymond Delorge. + +Le même jour, avait été célébré le mariage de Mlle Pauline Delorge et +de Jean Cornevin. + +Même, en cette occasion, Mme Flora Misri avait eu un terrible +crève-cœur. Elle avait voulu doter son neveu, elle avait espéré... + +Le docteur Legris et M. Ducoudray avaient été obligés de lui expliquer +que son argent était de celui que d'honnêtes gens ne sauraient toucher, +et qu'elle ne devait plus avoir qu'un but: se faire oublier!... + +--Mon Dieu! que vais-je donc faire de mes millions! s'était-elle écriée, +regrettant peut-être Victor... + +Hélas! les jours néfastes étaient proches. + +L'Empire, avec une vitesse vertigineuse, roulait sur les pentes de +l'abîme... + +Aux complots et aux émeutes succédait le plébiscite, puis venait la +guerre, déclarée d'un cœur léger, puis les défaites, puis Sedan. + +C'en était fait. Toutes les prospérités mensongères de dix-huit années +aboutissaient à des désastres sans exemple, à l'invasion. + +Engagés le même jour dans un régiment de ligne, Raymond Delorge, Jean et +Léon Cornevin, se trouvèrent enfermés à Belfort, et n'eurent pas à subir +l'humiliation d'une capitulation... + +M. Philippe, lui, sut retrouver dans ses veines le sang de ses +ancêtres... + +Nommé chef d'un bataillon de mobiles, il reçut l'ordre, un jour, +d'enlever une barricade prussienne... + +Ses hommes hésitaient.. + +--Cent louis, cria-t-il, que je me fais tuer!... + +Ayant dit, il poussa son cheval en avant, et tomba criblé de balles. +Mais la barricade fut prise... + +Et si vous passez par les Rosiers, vous trouverez presque sûrement, à +l'auberge du _Soleil levant_, M. Bizet de Chenehutte, lequel, après vous +avoir conté cette histoire, vous proposera de vous faire visiter le +château de Maillefert, magnifiquement restauré, car il en a les clefs. +C'est la gloire de sa vie d'être l'ami de Raymond et de sa femme, et de +la famille Cornevin, et de M. de Boursonne, et du docteur Legris... + +FIN + +Sceaux.--Imprimerie Charaire et fils. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La dégringolade, by Émile Gaboriau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DÉGRINGOLADE *** + +***** This file should be named 39031-0.txt or 39031-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/0/3/39031/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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