summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/39031-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:11:45 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:11:45 -0700
commitb555581a698eca058203e6b4a4dab449aef4c483 (patch)
treeed8f1f93c493684a0c74dd5b56be90315bded712 /39031-8.txt
initial commit of ebook 39031HEADmain
Diffstat (limited to '39031-8.txt')
-rw-r--r--39031-8.txt42534
1 files changed, 42534 insertions, 0 deletions
diff --git a/39031-8.txt b/39031-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..1930344
--- /dev/null
+++ b/39031-8.txt
@@ -0,0 +1,42534 @@
+The Project Gutenberg EBook of La dégringolade, by Émile Gaboriau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La dégringolade
+
+Author: Émile Gaboriau
+
+Release Date: March 2, 2012 [EBook #39031]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DÉGRINGOLADE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+LA DÉGRINGOLADE
+
+SCEAUX.--IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS
+
+
+
+
+LA DÉGRINGOLADE
+
+PAR
+
+ÉMILE GABORIAU
+
+
+
+
+LA DÉGRINGOLADE
+
+
+
+
+I.--UN MYSTÈRE D'INIQUITÉ
+
+
+[Illustration: Et se laissant glisser aux genoux de Simone de Maillfert,
+il lui prit les mains, ivre d'espoir et éperdu d'amour.]
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+UN MYSTÈRE D'INIQUITÉ
+
+
+
+
+I
+
+
+C'est en vain que des Ternes à Belleville, tout le long des boulevards
+extérieurs, on eût cherché un café mieux achalandé et d'un meilleur
+renom que le café de _Périclès_.
+
+Les plus fameux estaminets de ces parages, l'_Épinette_, la
+_Nouvelle-Athènes_ et même le _Rat-Mort_ ne venaient que bien après.
+
+D'un quart de lieue, le soir, on voyait resplendir ses becs de gaz au
+plus bel endroit du boulevard Clichy, presqu'en face de la place
+Pigalle. C'est vers 1865 qu'il fut fondé, au rez-de-chaussée d'une
+maison neuve, par un certain Justus Putzenhofer, Prussien de naissance,
+qu'attiraient à Paris, prétendait-il, l'espérance de faire fortune et sa
+grande amitié pour les Français.
+
+Sa femme, toute jeune encore, et un cousin, l'aidaient à qui mieux mieux
+dans son oeuvre délicate d'achalandage.
+
+Ce cousin, robuste Saxon d'une vingtaine d'années, laid à faire plaisir,
+mais d'une complaisance inaltérable, répondait au surnom d'Adonis.
+
+Quant à Mme Justus, courte, rouge et dodue, elle pouvait passer pour
+appétissante, à la façon des sandwichs qu'elle étalait sur le comptoir
+et qu'elle servait avec la bière de Bavière.
+
+Jamais gens ne se virent aussi prévenants que ces gens placides pour les
+habitués de leur établissement. Contenter le public était leur devise.
+
+Élevait-on la voix? On voyait aussitôt Justus abandonner sa grosse pipe
+de porcelaine, et accourir d'un air inquiet, en demandant d'un accent
+impossible:
+
+--Qu'est-ce? Qu'y a-t-il qui ne va pas?
+
+Ce n'est pas lui qui jamais eût eu l'affreux courage de congédier un
+consommateur, quand sonnait l'heure de la fermeture des cafés.
+
+Pour peu qu'il y eût une partie engagée ou quelques moos encore à vider,
+sournoisement il fermait sa devanture et gardait ses clients tant qu'il
+leur plaisait de rester, au mépris de toutes les ordonnances de police.
+
+En ces occasions, qui étaient fréquentes, le Prussien envoyait Adonis se
+coucher et veillait seul.
+
+Il suffisait à tout, et il fallait le voir, partagé entre la jubilation
+d'un bénéfice assuré et les transes d'un procès-verbal possible.
+
+Car enfin, il risquait d'être pris en flagrant délit de contravention,
+il l'avait été déjà et condamné à une amende. Aussi se tenait-il
+continuellement debout contre ses volets clos, l'oeil et l'oreille
+alternativement collés à une fente.
+
+Et lorsqu'il croyait distinguer sur le trottoir le pas cadencé des
+sergents de ville de faction:
+
+--Silence! disait-il à ses clients de contrebande, silence! Voilà la
+police; nous sommes pincés...
+
+C'est ainsi que, certaine nuit de février 1870, Justus Putzenhofer
+faisait le guet, pendant que trois de ses clients continuaient
+paisiblement une partie de whist engagée depuis le dîner.
+
+L'un était un paisible rentier de la rue de la Tour-d'Auvergne; l'autre,
+un jeune journaliste nommé Aristide Peyrolas; et le troisième un médecin
+d'une trentaine d'années, établi depuis peu à Montmartre, le docteur
+Valentin Legris.
+
+La demie de une heure sonnait, et Justus venait de bourrer son éternelle
+pipe et de remplir les bocks, quand tout à coup un cri terrible retentit
+en dehors.
+
+D'un commun mouvement les joueurs jetèrent les cartes, et se dressant:
+
+--Entendez-vous? dirent-ils à Justus.
+
+L'Allemand n'était pas homme à s'émouvoir de si peu.
+
+--J'entends, répondit-il, quelqu'un de ces mauvais gars comme il en rôde
+toutes les nuits sur les boulevards extérieurs, et qui se battent entre
+eux comme des loups enragés... Ah! la police devrait bien leur donner la
+chasse, au lieu d'être toujours sur le dos des pauvres limonadiers.
+
+Peyrolas haussa les épaules.
+
+--La police! interrompit-il d'un ton d'amer sarcasme, est-ce que ces
+bagatelles la regardent!...
+
+Cependant, l'explication de Justus était si plausible, que déjà les
+trois joueurs reprenaient leur partie, quand un nouvel appel se fit
+entendre, plus déchirant, plus effrayant encore que le premier:
+
+--Au secours!... A moi!
+
+Cette fois, il n'y avait pas à douter.
+
+--On assassine quelqu'un, évidemment, cria le docteur Legris. Sortons,
+messieurs!... Justus, la porte, ouvrez vite la porte!...
+
+Mais, bien loin d'obéirm le prudent limonadier s'était jeté devant ses
+volets clos et il étendait les bras comme pour en défendre l'accès.
+
+--Devenez-vous fous, chers messieurs? gémissait-il... Oubliez-vous que
+nous sommes en contravention?... Non, je ne souffrirai pas que vous vous
+exposiez à recevoir quelque mauvais coup...
+
+Sans plus l'écouter, ses clients l'écartèrent violemment. Vivement ils
+retirèrent les barres de la devanture et s'élancèrent dehors.
+
+Rien!... Personne!... Le boulevard était silencieux et désert.
+
+A grand'peine, en prêtant bien l'oreille, entendait-on dans la direction
+de Belleville le bruit lointain de la course précipitée de plusieurs
+personnes...
+
+--Je vous disais bien que vous en seriez pour vos peines, chers
+messieurs, geignait Justus.
+
+Tel n'était pas l'avis du docteur.
+
+--Des gens fuient, déclara-t-il, donc il y a eu quelque mauvais coup de
+fait... Explorons les environs.
+
+C'était plus aisé à décider qu'à exécuter. La nuit était noire à ce
+point que, le bras étendu, on ne voyait pas sa main... Du sol, détrempé
+par les pluies des jours précédents, un brouillard épais et nauséabond
+montait, où se noyaient les lueurs du gaz.
+
+N'importe: les trois habitués du café de _Périclès_ traversèrent la
+chaussée et s'avancèrent sur le terre-plein planté d'arbres du
+boulevard.
+
+Ils n'y avaient pas fait dix pas, chacun de son côté, quand le père
+Rivet laissa échapper une exclamation étouffée.
+
+--Ah! mon Dieu!...
+
+Ses deux compagnons coururent à lui, et le trouvèrent affaissé sur un
+banc.
+
+--Qu'avez-vous... qu'arrive-t-il?...
+
+Le bonhomme étendit le bras et d'une voix étranglée:
+
+--Là, fit-il, là!... En m'avançant à tâtons, j'ai butté contre...
+
+Le docteur et Peyrolas se penchèrent.
+
+A l'endroit indiqué par le digne rentier, à terre, la face dans la boue,
+un homme gisait inanimé...
+
+--Et voilà, ricana Peyrolas, voilà Paris en 1870! On y assassine aussi
+impunément qu'autrefois en pleine forêt de Bondy. Où sont les sergents
+de ville pendant ce temps? Je demande à voir un sergent de ville...
+
+Le docteur n'avait pas les emportements du journaliste. S'étant
+agenouillé près de l'homme, il le retourna avec précaution, et lorsqu'il
+lui eut palpé la poitrine:
+
+--Il n'est pas mort, prononça-t-il, peut-être peut-on encore le
+sauver...
+
+Et, sans se soucier des transes du patron de l'estaminet de _Périclès_:
+
+--Holà, Justus! cria-t-il à pleine voix, venez nous aider à transporter
+ce pauvre diable chez vous!...
+
+L'Allemand était de ceux qui savent faire contre fortune bon coeur, et
+qui se bâtissent des maisons avec les tuiles qui leur tombent sur la
+tête.
+
+Il accourut. Il souleva le blessé entre ses bras robustes, et à lui seul
+le porta dans le café, et il l'étendit sur un billard.
+
+Alors, les joueurs de whist purent examiner celui qu'ils venaient de
+sauver.
+
+C'était un beau garçon de vingt-cinq à trente ans. Il portait toute sa
+barbe, longue et d'un noir de jais. La lumière crue des lampes du
+billard tombant d'aplomb sur son visage, en faisait ressortir la pâleur
+mortelle, mais en accentuait aussi la mâle énergie.
+
+Ses habits, bien que souillés de boue et de sang, trahissaient des
+habitudes d'irréprochable élégance, et son linge était d'une finesse et
+d'une blancheur remarquables.
+
+Détail singulier: sous ses lèvres entr'ouvertes, on discernait de légers
+fragments de papier, comme si, au moment de perdre connaissance, il eût
+eu le temps et le sang-froid de détruire, en l'avalant, quelque lettre
+dangereuse.
+
+Mais le docteur fut le seul à remarquer cette circonstance, dont il se
+garda bien de souffler mot.
+
+Il avait retroussé ses manches, et tout en dépouillant le blessé de ses
+vêtements avec une dextérité toute chirurgicale:
+
+--De l'eau, disait-il au maître du café de _Périclès_, vite de l'eau,
+une éponge, du linge... Eh! sacrebleu! réveillez votre femme, pour
+qu'elle me fasse un peu de charpie...
+
+Inutile!... Le bruit avait troublé le sommeil de Mme Justu, et au
+moment où on prononçait son nom, elle apparaissait, grelottant sous un
+peignoir à grands ramages.
+
+Et quand elle aperçut, sur le billard, cet homme à demi nu, raide comme
+un cadavre et couvert de sang, elle se mit à pousser des cris
+lamentables...
+
+--C'est un gaillard que j'ai tiré des mains des assassins, lui dit son
+mari, qui déjà entrevoyait le parti qu'il pourrait tirer de
+l'aventure... Et il en réchappera, n'est-ce pas, monsieur Legris?
+
+Ayant achevé son examen, le docteur procédait au pansement du blessé.
+
+--Oui, il en reviendra, répondit-il; et même, à vrai dire, il n'a pas
+grand'chose. Ah! il doit une fière chandelle à son patron. Si aussi bien
+il eût reçu sur la nuque le coup d'assommoir dont vous voyez la trace,
+là sur le col, c'était fini. De plus, on lui a allongé entre les deux
+épaules un coup de couteau à tuer un boeuf, et, par une sorte de
+miracle, la lame a dévié et glissé le long d'un os. Avant quinze jours,
+il sera sur pieds.
+
+Cependant, Justus et sa femme étaient seuls à écouter le médecin.
+
+Le journaliste Peyrolas s'était emparé du père Rivet, encore mal remis
+de son effroi, il le tenait au collet, et d'un air inspiré:
+
+--Voilà, lui disait-il, le sujet d'un article que je vais écrire en
+rentrant, d'un de ces articles qui remuent les masses... Ah! votre
+gouvernement emploie la police à organiser des émeutes pendant qu'on
+nous assassine!... Un instant! Je lui dirai son fait, moi, à votre
+gouvernement, monsieur Rivet...
+
+--Ah çà! vous tairez-vous! interrompit le docteur impatienté.
+
+C'est que le blessé revenait à lui.
+
+Grâce à un violent effort et en s'appuyant sur l'épaule du cabaretier,
+il s'était dressé sur son séant, et il promenait autour de lui un regard
+surpris et anxieux, interrogeant tour à tour l'endroit où il se trouvait
+et la physionomie des inconnus qui l'entouraient.
+
+La conscience de soi lui revenait, et bientôt il fut évident qu'il
+pensait s'être rendu compte de ce qui s'était passé.
+
+--Comment vous remercier jamais, messieurs, commença-t-il d'une voix
+faible, d'avoir exposé votre vie pour sauver la mienne...
+
+D'un geste, le docteur l'arrêta:
+
+--Oh! permettez, monsieur, notre mérite n'est pas si grand que vous
+dites. Quand nous sommes arrivés près de vous, vos assassins avaient
+fui.
+
+Un immense étonnement se peignit sur les traits du blessé.
+
+--Ils avaient fui! murmura-t-il, sans m'achever!...
+
+Et une soudaine réflexion l'éclairant:
+
+--Aurais-je donc été volé? demanda-t-il.
+
+On lui présenta ses vêtements: sa montre et son porte-monnaie avaient
+disparu.
+
+--C'étaient donc des voleurs! fit-il, comme si cette certitude eût
+complètement dérouté toutes ses prévisions.
+
+Ni le digne père Rivet, ni le fougueux Peyrolas ne remarquaient
+l'étrange préoccupation du blessé.
+
+Mais il n'en était pas de même du docteur Legris.
+
+--Parbleu! pensa-t-il, voici un singulier sire, qui s'étonne qu'on ne
+l'ait pas achevé et qui s'émerveille d'avoir été volé. Pourquoi donc
+l'eût-on assailli sur les boulevards extérieurs, à une heure du matin,
+sinon pour le dépouiller?...
+
+Et flairant quelque mystère:
+
+--Savez-vous, du moins, monsieur, interrogea-t-il, à quelle espèce de
+gens vous avez eu affaire?
+
+--Aucunement.
+
+--Les reconnaîtriez-vous si on vous les présentait?
+
+--Je ne les ai même pas vus.
+
+--La nuit est fort obscure, en effet; cependant...
+
+--Eh! monsieur, j'étais à terre avant de soupçonner seulement que
+j'étais entouré d'assassins!... s'écria le blessé. Est-ce que sans cela
+je ne me serais pas défendu... et bien défendu, vous pouvez me croire?
+
+Et, en effet, tout en lui trahissait une rare énergie servie par une
+force peu commune.
+
+--C'est que le guet-apens était habilement tendu, continua-t-il. Je
+rentrais chez moi, lorsque passant ici devant, tout à coup, il me semble
+entendre des gémissements. Surpris, je m'arrête, prêtant l'oreille. Les
+plaintes redoublent... Je cherche des yeux d'où elles partent, et à
+terre, devant un des bancs du terre-plein je distingue comme une forme
+humaine qui s'agite... Ému, je me penche, mais je m'étais à peine
+incliné qu'un coup terrible sur la tête, un coup de bâton, à ce que je
+suppose, m'envoyait rouler à dix pas dans la boue...
+
+--Évidemment, objecta le père Rivet, les assassins étaient cachés
+derrière le banc...
+
+--Je n'étais cependant qu'étourdi, continua le blessé, et la preuve,
+c'est que pendant trois secondes au moins j'ai eu la perception très
+nette de ma situation... Mais, au moment où je me relevais, j'ai
+ressenti une douleur épouvantable entre les deux épaules, j'ai dû
+pousser un cri terrible... et de ce moment je ne me rappelle plus
+rien...
+
+Indifférent en apparence, le docteur guettait son blessé du coin de
+l'oeil.
+
+--Eh bien! lui dit-il, voilà ce qu'il faudra, demain, répéter au
+commissaire de police...
+
+Mais l'autre, à ces mots, tressaillit:
+
+--Pour cela, non! s'écria-t-il, non, à aucun prix!
+
+C'était plus que de la répugnance, c'était de l'effroi que manifestait
+le blessé.
+
+A ce point que tous, le docteur excepté, en demeurèrent stupéfaits, et
+que même le père Rivet s'oublia jusqu'à murmurer à l'oreille de
+Peyrolas:
+
+--Par ma foi! le nom seul du commissaire lui fait un drôle d'effet.
+
+Lui vit bien l'impression produite:
+
+--Je ne puis porter plainte, déclara-t-il. Et tenez, messieurs, si après
+le grand service que vous m'avez rendu, vous vouliez m'en rendre un plus
+grand encore, vous n'ébruiteriez pas l'accident dont je viens d'être
+victime.
+
+Il attendait une réponse avec une si évidente anxiété, que M. Legris en
+eut pitié.
+
+--Nous vous garderons le secret, monsieur, dit-il, vous avez notre
+parole.
+
+--Soit! soupira Peyrolas. Et pourtant, quel article!...
+
+Dès lors, le blessé parut recouvrer toute sa liberté d'esprit. Mme
+Justus lui avait préparé une tasse de feuilles d'oranger, il la but et
+annonça que, se sentant mieux, il allait regagner son logis.
+
+Puis, tandis qu'on l'aidait à revêtir ses habits:
+
+--Je me nomme Raymond Delorge, messieurs, dit-il, et je demeure rue
+Blanche... J'espère, une fois rétabli, vous témoigner toute ma
+gratitude...
+
+Cependant il avait trop présumé de ses forces; lorsqu'il essaya de faire
+un pas, il chancela.
+
+--Diable! fit-il avec un sourire inquiet, la tête me tourne et j'ai les
+jambes comme du coton...
+
+--Mais moi, j'avais prévu ce qui arrive, monsieur, interrompit le
+docteur. Adonis vient de sortir pour tâcher de nous trouver une voiture,
+et pour plus de sûreté je vous accompagnerai.
+
+Toute la nuit, il passe sur le boulevard Clichy des voitures attardées
+qui regagnent le dépôt, le garçon du café de _Périclès_ ne tarda pas à
+reparaître, annonçant qu'il ramenait un fiacre.
+
+On aida le blessé à y monter, le docteur s'y installa près de lui, et le
+cocher fouetta son cheval.
+
+Rarement M. Legris avait été aussi intrigué, et il cherchait dans sa
+tête quelqu'une de ces questions insidieuses qui forcent la réponse.
+
+Raymond Delorge ne lui laissa pas le temps de la trouver.
+
+--Ainsi, docteur, commença-t-il, je vais être obligé de garder le lit?
+
+--Pendant quelques jours, oui.
+
+--En ce moment, ce peut être pour moi un irréparable malheur...
+
+--Oh!...
+
+--Et ce n'est pas tout. Je ne sais ce que je donnerais pour qu'on ne
+s'aperçût pas chez moi de mon accident. J'ai perdu mon père, docteur, je
+vis avec ma mère et ma soeur, dont la tendresse n'est déjà que trop
+facile à s'alarmer.
+
+--Ne dites rien alors. Cachez vos vêtements qui vous trahiraient et
+restez couché sous prétexte d'une indisposition...
+
+--C'est bien à quoi je pense; seulement il faudrait un médecin...
+
+--Qui fût votre complice, n'est-ce pas? Eh bien! j'irai vous voir, fit
+le docteur avec une précipitation qu'il regretta.
+
+Mais il était trop tard pour rien ajouter; la voiture s'arrêtait rue
+Blanche. Le blessé en descendit seul et quand il fut sur le trottoir:
+
+--Allons, dit-il, l'air m'a fait du bien, et je me sens de force à
+gravir l'escalier en me tenant à la rampe... Vous m'excuserez, docteur,
+de ne pas vous prier de monter, mais je suis certain que moi n'étant pas
+rentré, ma pauvre mère n'est pas encore endormie, et un autre pas que le
+mien l'inquiéterait... Et enfin, pour abuser de vous jusqu'au bout, je
+vais vous demander de payer le cocher, car on m'a pris jusqu'à mon
+dernier sou...
+
+--Bien! bien! ne vous tourmentez pas... Allons, rentrez, voici votre
+porte ouverte. Et pas d'imprudence!... Je serai chez vous à midi.
+
+Resté seul, le docteur renvoya le fiacre, préférant rentrer à pied.
+
+--Drôle d'histoire! grommelait-il, singulier garçon!... Qu'est-ce que
+cette lettre qu'il a avalée? Pourquoi ne veut-il pas porter plainte?
+Mais bast! j'aurai sans doute le mot de l'énigme demain.
+
+Il disait cela, seulement il ne pouvait empêcher sa cervelle de trotter.
+
+Et le lendemain, il dut presque se faire violence pour attendre onze
+heures avant de se présenter rue Blanche.
+
+Un vieux serviteur en qui tout trahissait l'ancien soldat vint ouvrir,
+et il avait été prévenu, car dès qu'il aperçut le docteur:
+
+--M. Raymond attend monsieur, déclara-t-il, et si monsieur veut me
+suivre...
+
+Le docteur trouva son malade beaucoup mieux qu'il ne l'espérait.
+
+Et quand il eut examiné la blessure et indiqué le régime à garder, il
+s'assit, espérant vaguement quelques éclaircissements en échange de ses
+soins.
+
+Il n'en recueillit aucun. Le blessé semblait avoir oublié son aventure.
+Il dit simplement que sa mère n'avait aucun soupçon, et se mit à causer
+de tout autre chose. Et il en fut de même pendant une semaine, où M.
+Legris vint tous les jours.
+
+Raymond le recevait affectueusement et comme s'il eût eu la volonté de
+conserver ces relations que le hasard avait nouées, mais il évitait avec
+une sorte d'affectation de parler de soi, de ses affaires, de sa
+famille.
+
+Après dix visites, le docteur n'avait entrevu ni madame ni mademoiselle
+Delorge.
+
+Aussi, quand, au café de _Périclès_, Peyrolas ou le père Rivet lui
+demandaient des nouvelles de son malade, et aussi quelques
+renseignements:
+
+[Illustration:--Là! fit-il, là!... en avançant à tâtons, j'ai butté
+contre.]
+
+--Il est autant dire guéri, répondait-il, et vous le verrez un de ces
+soirs... C'est un brave et loyal garçon, bien qu'un peu froid et d'une
+réserve excessive... Ancien élève de l'École polytechnique, il était
+ingénieur des ponts et chaussées quand il a donné sa démission pour
+s'occuper de chimie industrielle...
+
+C'était tout ce qu'il savait, et c'était, pensait-il, tout ce qu'il
+saurait jamais; quand un dimanche--c'était le 27 février 1870, le
+dimanche gras,--sur les cinq heures du soir, il se présenta rue
+Blanche.
+
+A sa vue, Raymond bondit sur son fauteuil, et d'une voix émue:
+
+--Ah! docteur, s'écria-t-il, je tremblais que vous ne vinssiez pas!
+
+Son impassibilité habituelle se démentait; l'éclat de ses yeux et un
+tremblement fébrile trahissaient ses angoisses.
+
+--Il vous arrive quelque chose? demanda M. Legris.
+
+Pour toute réponse, Raymond prit une lettre sur son bureau, et la
+tendant au docteur:
+
+--Voici ce que je reçois, dit-il; lisez.
+
+Cette lettre, non signée, était écrite à l'encre bleue sur d'horrible
+papier.
+
+Elle disait:
+
+«Cette nuit, une scène aura lieu, dont IL FAUT que M. Delorge soit
+témoin.
+
+«Qu'il se trouve à minuit au bal de la _Reine-Blanche_. Un homme
+s'approchera de lui et lui dira: «Je viens du jardin de l'Élysée.» Qu'il
+suive hardiment cet homme partout, je dis bien _partout_, où il le
+conduira.
+
+«Qu'il vienne, pour elle, sinon pour lui. Et qu'il ne craigne rien,
+celui qui lui écrit est son ami.»
+
+Ayant lu, le docteur n'eut pas l'ombre d'une hésitation.
+
+--Je pense, mon cher monsieur Delorge, prononça-t-il, que ceux qui vous
+ont manqué une première fois veulent prendre leur revanche.
+
+Raymond hochait la tête.
+
+--Peut-être avez-vous raison, fit-il, et cependant il est de mon devoir
+de me rendre à ce rendez-vous.
+
+Sa détermination était si évidente, que le docteur n'eut même pas l'idée
+de la combattre.
+
+--Au moins, conseilla-t-il, faites-vous accompagner...
+
+On eût dit que Raymond attendait cet avis. Fixant M. Legris:
+
+--Par qui? demanda-t-il. Je suis malheureux, je vis seul. J'ai deux
+amis, deux frères, mais ils sont loin de Paris. Où trouver un homme qui
+consente à braver pour moi un péril inconnu, et qui me jure, quoi qu'il
+arrive, un inviolable silence?
+
+Le docteur n'hésita pas.
+
+--Je serai cet homme, monsieur Delorge, dit-il d'une voix ferme.
+
+Et quelques heures plus tard, en effet, le docteur Legris et Raymond
+Delorge remontaient la rue Fontaine, se rendant au rendez-vous de la
+lettre anonyme.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le soir, lorsqu'on arrive au haut de la rue Fontaine-Saint-Georges, on
+voit briller en face de soi, de l'autre côté du boulevard extérieur,
+au-dessus d'une porte immense, une guirlande de becs de gaz.
+
+C'est l'illumination du bal de la _Reine-Blanche_.
+
+A droite, se trouve un café-débit de vins divisé en quantité de salons
+de société par des cloisons de planches légères, découpées à la
+mécanique.
+
+A gauche, en contre-bas, est une échoppe de pâtissier, où les ouvrières
+des environs viennent acheter des friandises qui font frémir, des tartes
+aux fruits et des choux à la crème.
+
+Ce n'est pas l'élite des salons de Paris qui danse à la _Reine-Blanche_,
+bien qu'une «mise décente» y soit de rigueur.
+
+Les soirs de bal, c'est-à-dire le dimanche, le lundi et le jeudi, on
+rencontre aux environs nombre de messieurs à casquette de toile cirée et
+à cheveux collés aux tempes qui n'ont rien de rassurant.
+
+Or, il y avait «fête à _la Reine_», comme disent les habitués, le soir
+où Raymond Delorge et le docteur Legris s'y présentèrent.
+
+Deux immenses pancartes collées le long des montants de la porte
+annonçaient, en l'honneur du dimanche gras, un grand bal paré et masqué
+avec surprises et divertissements variés, tels que quadrille infernal,
+tombola et galop final éclairé aux flammes de Bengale.
+
+--Allons, il faut entrer, dit le docteur à Raymond.
+
+Ils entrèrent. Ils suivirent une assez longue avenue boueuse, plantée de
+chaque côté d'arbustes rabougris. Ils traversèrent un vestibule, où sont
+établis le contrôle et le vestiaire. Et enfin, poussés par la foule, ils
+arrivèrent à la salle de bal.
+
+C'est quelque chose comme une vaste grange, fort étroite, très longue,
+avec un plafond excessivement bas, décoré de barbouillages surprenants.
+Au fond, se trouve une sorte d'estrade, élevée de trois marches, où
+boivent les gens sérieux.
+
+Le parquet, c'est-à-dire l'espace réservé aux danseurs, est protégé par
+une balustrade, et tout autour, des tables sont rangées, à travers
+lesquelles circulent péniblement les simples curieux.
+
+La fête atteignait son apogée, quand entrèrent les deux jeunes gens.
+
+Aux sons enragés des pistons et des trombones, deux cents danseurs,
+hommes et femmes, rouges, haletants, échevelés, se mêlaient, se
+démenaient et se disloquaient, en proie à une sorte d'épilepsie
+furieuse.
+
+Et assis à toutes les tables, pressés, entassés, trois cents
+consommateurs des deux sexes buvaient de la bière à pleines chopes, et
+tarissaient, d'une soif inextinguible, d'immenses saladiers de vin.
+
+La chaleur était intolérable, le gaz brûlait les yeux, mille senteurs
+âcres et nauséabondes saisissaient à la gorge. Et du parquet,
+incessamment battu en mesure, montaient des flots de poussière qui se
+résolvaient en pluie, après avoir plané comme un nuage au-dessus de la
+cohue.
+
+En dépit de l'affiche qui promettait un bal paré et masqué, on
+n'apercevait que de rares costumes, dans la mêlée des paletots douteux.
+Et quels costumes! Des oripeaux sans nom, des haillons immondes, passés,
+tachés, souillés, qui, depuis des années, de carnaval en carnaval,
+traînaient sur l'échine des ivrognes, et s'éraillaient aux tables
+boiteuses des cabarets de barrière...
+
+Non sans peine, le docteur et Raymond trouvèrent, sur l'estrade, à un
+endroit d'où ils dominaient tout le bal, une table libre et bien en vue.
+
+Et ils étaient à peine assis qu'un garçon s'approcha, demandant ce qu'il
+fallait servir à ces messieurs.
+
+--Donnez-nous de la bière, commanda le docteur.
+
+Grâce à sa robuste carrure, au ton surtout dont il criait: «Gare aux
+taches!» ce garçon glissait comme une anguille à travers cette cohue.
+
+Il ne tarda pas à reparaître, portant une bouteille et deux verres; mais
+avant de verser:
+
+--C'est vingt sous, dit-il, et d'avance.
+
+Le docteur Legris paya sans sourciller.
+
+C'est sans arrière-pensée qu'il s'était mis à la disposition de Raymond.
+
+Son concours accepté, il s'était promis de brider sa curiosité, si
+ardente qu'elle pût être, se jurant bien de ne rien tenter, de ne pas
+adresser une question pour forcer ou surprendre les confidences de celui
+qui s'en remettait à sa bonne foi.
+
+Raymond Delorge, lui, devait être à mille lieues de la situation
+présente. Accoudé sur la table vineuse, le front dans la main, l'oeil
+fixe, le visage contracté, il demeurait abîmé dans les plus noires
+pensées. Avait-il conscience de l'endroit où il se trouvait? Assurément
+non. Il ne s'apercevait pas que les polkas succédaient aux quadrilles,
+les valses aux mazurkas; et que le temps passait.
+
+Le docteur s'en apercevait, lui: à tout instant il tirait sa montre,
+jusqu'à ce qu'enfin, impatienté, il secoua son compagnon en lui disant:
+
+--Savez-vous que la nuit avance et que notre homme ne paraît guère?...
+Si votre lettre allait n'être qu'une stupide mystification!...
+
+Raymond tressaillit, comme le rêveur qu'on arrache à ses rêves:
+
+--Impossible! répondit-il.
+
+--Pourquoi? Serait-ce parce que cette lettre vous parle d'elle,
+c'est-à-dire d'une femme que vous aimez?...
+
+Une larme brilla dans les yeux de ce singulier garçon, larme de douleur
+ou de colère:
+
+--Non, prononça-t-il, ma certitude a une autre cause. Vous vous
+rappelez, n'est-ce pas, la phrase de reconnaissance que doit prononcer
+celui qui viendra nous chercher ici? Eh bien! c'est dans le jardin de
+l'Élysée que mon père, le général Delorge, a été tué, dans la nuit du 30
+novembre au 1er décembre 1851...
+
+L'accent de Raymond, le feu sombre de son regard, éveillaient dans
+l'esprit du docteur un monde de conjectures. Mais il les écarta.
+
+Il venait de remarquer un des rares «déguisés» du bal qui, depuis un
+moment, les épiait.
+
+C'était un petit homme taillé en force, d'une physionomie plutôt
+vulgaire que méchante. Il portait un costume d'ordre composite: un large
+pantalon de velours éraillé, à bandes de satin jadis blanc, et une veste
+espagnole dont la moitié des boutons manquait. Sur la tête il avait une
+toque rouge, ornée d'un grand plumet.
+
+--Serait-ce donc celui que nous attendons? pensait M. Legris.
+
+C'était lui.
+
+Il s'approcha de Raymond, lui frappa familièrement sur l'épaule, et
+d'une voix dont l'alcool avait depuis longtemps détrempé les cordes:
+
+--Je viens du jardin de l'Élysée, prononça-t-il.
+
+Comme s'il eût été mû par un ressort, Raymond se dressa tout d'une pièce
+et dit:
+
+--Je suis prêt à vous suivre.
+
+--En ce cas, arrivez vite, car nous sommes en retard.
+
+Ce n'était pas sans une intime et bien naturelle satisfaction que le
+docteur Legris avait pris la mesure de cet inconnu, à qui Raymond et lui
+allaient s'abandonner.
+
+--Ou je n'ai jamais su ce qu'est une physionomie, pensait-il, ou ce gros
+gaillard est absolument incapable d'un crime.
+
+Cependant le docteur songeait aussi:
+
+--Ah çà! est-ce dans ce costume qu'il va nous conduire Dieu sait où?...
+
+Pas tout à fait.
+
+Arrivé au vestiaire, l'inconnu y prit un large mac-farlane qu'il jeta
+sur ses épaules et échangea contre un chapeau de feutre mou sa toque à
+plumet. Puis, d'un air content de soi:
+
+--Hein! fit-il, je ne suis pas long à changer de pelure, moi, et si vous
+avez de bonnes jambes...
+
+Mais il s'interrompit, tout interloqué, en reconnaissant que Raymond
+n'était pas seul.
+
+--Oh! oh! oh! gronda-t-il sur trois tons différents, et d'une voix
+toujours plus éraillée que le velours de son pantalon... On ne m'avait
+annoncé qu'une pratique.
+
+Le docteur s'avançait pour intervenir; Raymond le prévint.
+
+--C'est possible, répondit-il, mais si monsieur ne peut m'accompagner,
+je renonce à vous suivre.
+
+L'homme, évidemment perplexe, se grattait le nez avec une sorte de rage.
+Ce devait être un moyen à lui de provoquer l'éclosion des idées. Et il
+lui réussit, car soudain:
+
+--Bête que je suis! s'écria-t-il, je vais régler cela en un tour de
+main. Ne bougez pas, je reviens.
+
+Et il se rejeta dans la mêlée du bal.
+
+--Ah! c'est nous qui sommes des niais! fit presque aussitôt M. Legris.
+Cet homme rentre chercher des instructions; donc celui qui l'emploie et
+le paye, l'auteur de la lettre anonyme, est dans la salle. J'aurais dû
+me lancer sur ses talons, et si je savais qu'il fût encore temps...
+
+Non... l'homme reparaissait.
+
+--Tout est arrangé, dit-il gaîment, arrivez tous deux; ce sera le même
+prix...
+
+L'instant d'après ils étaient dehors.
+
+Il était bien près d'une heure, à ce moment. L'économe administration de
+la _Reine-Blanche_ avait éteint son illumination extérieure. Le
+pâtissier avait mis les volets de son échoppe. Tout était fermé aux
+environs. Il ne passait plus un chat sur le boulevard Clichy, et c'est à
+peine si de loin en loin on apercevait un sergent de ville s'abritant
+sous quelque porte cochère.
+
+Le temps, après avoir menacé toute la journée, était devenu affreux.
+C'était une véritable tempête qui s'abattait sur Paris, pliant comme des
+roseaux les jeunes arbres du boulevard, tordant les tuyaux de cheminées,
+faisant voler au loin les ardoises des toits.
+
+Cependant la nuit n'était pas sombre, et par moments, à travers les
+déchirures des nuages noirs chassés par un vent furieux, la lune
+apparaissait, accentuant la silhouette des maisons et faisant resplendir
+comme des miroirs d'argent les flaques d'eau des avenues.
+
+Mais qu'importait le temps, au docteur et à Raymond? Ayant relevé le
+collet de leur paletot, ils s'étaient pris par le bras, et, silencieux,
+ils marchaient derrière leur guide.
+
+Lui allait, d'une allure insoucieuse, les mains dans les poches,
+sifflotant un air de valse.
+
+En sortant de l'allée boueuse de la _Reine-Blanche_, il avait pris du
+côté de la cité Véron, la cité par excellence des «jolis cabinets à
+louer».
+
+Il fit ainsi cent cinquante pas, dans la direction des Batignolles, puis
+tournant court, il s'engagea dans l'avenue du cimetière du Nord.
+
+C'est une large avenue plantée d'arbres où se fait dans le jour un grand
+commerce de vins et d'emblèmes funéraires, mais qui n'a d'autre issue
+que le cimetière dont on aperçoit, à l'extrémité, le large portail.
+
+Aussi, le docteur s'arrêta-t-il net, et lâchant le bras de Raymond:
+
+--Ah çà! l'ami, demanda-t-il à leur guide, où nous menez-vous par là?
+
+--Où l'on m'a dit.
+
+--Soit! Mais la nuit, quand le cimetière est fermé, cette avenue est une
+impasse...
+
+--Possible!... Allons, avançons-nous?...
+
+--Vous nous accorderez bien dix secondes, interrompit M. Legris.
+
+Et attirant Raymond à l'écart:
+
+--Si vous me connaissiez mieux, lui dit-il très vite, je n'aurais pas
+besoin de vous affirmer que je ne suis pas homme à reculer jamais.
+Seulement j'aime à me renseigner. Notre expédition me paraît prendre une
+tournure singulière. Donc, excusez mes questions: neuf fois sur dix,
+quand on reçoit une lettre anonyme, on sait quel nom mettre au bas...
+
+Raymond l'arrêta d'un geste:
+
+--La lettre peut aussi bien venir d'un ami dévoué que d'un ennemi
+mortel, répondit-il, voilà tout ce que je puis dire...
+
+M. Legris ne broncha pas.
+
+--Parfait! dit-il, comme s'il eût été satisfait de cette réponse
+évasive.
+
+Et de ce ton goguenard dont les hommes forts voilent leurs impressions:
+
+--Nous sommes à vous, l'ami, cria-t-il à leur guide: allez...
+
+Il alla droit à la porte du cimetière, et il s'apprêtait à tirer la
+corde de la cloche, quand Raymond, d'un geste rapide, lui arrêta le
+bras.
+
+--Prenez garde, lui dit-il, ni mon ami ni moi ne sommes de ceux qu'on
+mystifie impunément.
+
+Dédaigneusement l'homme haussa les épaules.
+
+--J'ai l'ordre, répondit-il, de ne vous donner aucune explication. J'ai
+reçu une commission, je la remplis. Voulez-vous pousser la chose
+jusqu'au bout? Laissez-moi faire. Avez-vous peur et désirez-vous en
+rester là? Retournons d'où nous venons. Moi, je m'en bats l'oeil;
+arrive qui plante, je suis payé d'avance!
+
+Et ce disant, il frappa sur la poche de son pantalon de velours, qui
+rendit un son métallique.
+
+--Cependant...
+
+--Il n'y a pas de cependant, c'est oui ou non, et tout de suite, car je
+n'ai pas envie de moisir ici... Et, par-dessus le marché, je dois vous
+engager à brider votre langue, quoi qu'il arrive. Un mot ou seulement
+une exclamation pourraient nous coûter cher... Nous jouons plus gros jeu
+que vous ne pensez...
+
+Le docteur Legris se pencha vers son compagnon.
+
+--Laissons-le faire, lui souffla-t-il dans l'oreille.
+
+--Faites donc, dit Raymond, nous nous tairons.
+
+L'homme sonna et attendit.
+
+Deux minutes s'écoulèrent, on entendit un pas trainant et quelques
+jurons étouffés, et enfin la porte du cimetière s'entre-bâilla.
+
+Un homme, un gardien, parut, portant une lanterne. Tiré de son lit par
+le son de la cloche, il était à demi-vêtu et coiffé d'un bonnet de
+coton.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez ici? demanda-t-il brutalement.
+
+Pour toute réponse, le guide des deux jeunes gens tira de sa poche un
+papier et le lui tendit en disant:
+
+--Savez-vous lire? Lisez, et vous le saurez, mon brave.
+
+Méthodiquement, le gardien accrocha sa lanterne à une des ferrures de la
+porte, et se mit à parcourir ce papier, examinant avec soin les timbres
+dont il était revêtu. Et quand il eut achevé:
+
+--Que ne parliez-vous tout de suite! fit-il. Combien êtes-vous?
+
+--Trois.
+
+--Entrez.
+
+Ils entrèrent, et quand le gardien eut soigneusement refermé la porte:
+
+--Puisque vous êtes là, dit-il, les rondes seraient inutiles, n'est-ce
+pas?
+
+--Évidemment! répondit du ton le plus tranquille l'homme au mac-farlane.
+
+--En ce cas, je vais me payer un fameux somme; et vous autres, bien du
+plaisir, et bonne chance!
+
+C'est dans l'attitude d'un flegme imperturbable, que l'étrange danseur
+de la _Reine-Blanche_ suivit de l'oeil le gardien qui, sans défiance,
+regagnait sa maisonnette.
+
+Mais quand il l'eut vu rentrer et tirer la porte sur lui, ah! alors il
+respira à pleins poumons, comme après un péril heureusement conjuré. Et
+dessinant du bras un geste moqueur:
+
+--Ni vu ni connu! fit-il de sa voix la plus enrouée. Enfoncé le
+gêneur!...
+
+Ses compagnons, Raymond et le docteur Legris, l'examinaient d'un air de
+stupeur immense; mais il s'en souciait bien, vraiment!
+
+--Nous y sommes! répétait-il gaiement, nous y sommes!...
+
+Ils étaient alors debout au milieu du rond-point qui ouvre le cimetière
+Montmartre, à quelques pas du socle de marbre où semble dormir de
+l'éternel sommeil le bronze de Godefroy Cavaignac.
+
+Devant eux, jusqu'au fond de l'horizon, se déroulait l'immense champ du
+repos, devenu trop étroit.
+
+Certes, ni le docteur ni Raymond n'étaient accessibles aux terreurs
+superstitieuses qui hantent les cerveaux faibles, et cependant, peu à
+peu, ils se sentaient envahis par cette vague et mystérieuse angoisse
+qui se dégage de la mort.
+
+Seul, le guide gardait son insouciance.
+
+--Le plus fort est fait, reprit-il, mais si nous restons ici à reverdir,
+nous arriverons trop tard. Allons, en avant trois!...
+
+Et sans hésiter, en homme qui connaît sa route, il s'engagea dans une
+des allées de droite, une longue allée bordée d'une triple rangée de
+monuments funèbres.
+
+Sans une objection, sans un mot, les jeunes gens le suivirent encore.
+Où? Dans quel but? Ils ne se le demandaient même plus à eux-mêmes, tant
+ils étaient bouleversés par l'étrangeté de la situation et saisis du
+spectacle qui s'offrait à eux.
+
+La pluie avait cessé, mais le vent redoublait de furie et se déchaînait
+dans les arbres, emplissant l'air de sifflements lugubres, qui
+semblaient, dans la nuit, des gémissements et des sanglots. Toujours
+plus pressés et plus rapides, les nuages volaient emportés par la
+tourmente. Les ténèbres, à tout instant, succédaient aux clartés
+indécises de la lune. L'ombre se peuplait. Tout revêtait des formes
+fantastiques. Les grands cyprès se dressaient, menaçants comme des
+spectres, et, pareilles à de blancs fantômes, apparaissaient les statues
+éplorées debout sur les tombeaux...
+
+Cependant, l'homme au mac-farlane allait toujours à travers le dédale du
+cimetière.
+
+Du même pas égal et sûr il traversa successivement plusieurs avenues,
+descendit un escalier, remonta une pente roide, et finalement s'arrêta
+devant une sorte de clairière, non loin de la chapelle bâtie récemment
+par la famille de Champdoce.
+
+--Halte! prononça-t-il, nous sommes arrivés.
+
+Très évidemment, toutes ses mesures étaient d'avance prises, et bien
+prises pour atteindre le but qu'il se proposait. Il avait dû venir dans
+la journée reconnaître le terrain.
+
+[Illustration: Ils étaient assis à une table bien en vue, au milieu du
+bal.]
+
+Il attira les jeunes gens derrière un épais rideau d'arbres verts, et
+leur montrant un banc vermoulu au milieu des broussailles:
+
+--Asseyez-vous là, leur dit-il.
+
+--Soit! et ensuite?
+
+--Ensuite? Il ne s'agit plus que d'ouvrir les yeux et les oreilles.
+Regardez...
+
+De l'endroit où ils étaient postés, les jeunes gens apercevaient, à une
+vingtaine de mètres, la portion du mur de clôture qui longe la rue de
+Maistre.
+
+Entre eux et le mur, le terrain était plat et nu, et ils n'y voyaient
+rien qu'une tombe. Cette tombe était en réparation. La pierre tumulaire
+avait été déplacée, et on discernait l'ouverture d'un étroit caveau.
+
+Les ouvriers avaient dû y travailler dans la journée, et même,
+circonstance singulière, ils y avaient laissé leurs outils.
+
+--Et maintenant... commença le docteur.
+
+--Maintenant... dit rudement l'homme, vous allez me faire l'amitié de
+vous taire et de ne plus bouger...
+
+Après avoir tant accepté, ce n'était plus le lieu ni l'instant de
+discuter. Les deux jeunes gens se turent et attendirent, troublés,
+anxieux, se demandant s'ils veillaient ou s'ils étaient le jouet d'un
+cauchemar; si c'était bien vrai qu'ils étaient là, en pleine nuit, dans
+ce cimetière, où ils avaient été introduits ils ne savaient comment, par
+cet inconnu, rencontré dans un bal public, et encore vêtu de sa livrée
+de carnaval...
+
+Mais cet inconnu, tout à coup, eut un tressaillement et une exclamation
+sourde:
+
+--Silence! fit-il d'une voix qui, pour la première fois, trahit une
+émotion; le mur, regardez le mur...
+
+Au-dessus de ce mur, lentement, méthodiquement, une forme humaine
+s'élevait... C'était bien un homme, et il faisait assez clair pour
+reconnaître qu'il était coiffé d'une casquette et vêtu d'une longue
+blouse de couleur sombre.
+
+Ayant atteint le chaperon du mur, il s'y mit à cheval, et se penchant du
+côté de la rue, il attira à lui une échelle qu'il fit basculer avec
+précaution et glisser ensuite du côté du cimetière.
+
+Épouvantés cette fois, Raymond et le docteur se rapprochèrent de leur
+guide pour l'interroger. Mais lui, leur prenant les poignets et les
+étreignant:
+
+--Chut! donc, tonnerre de ciel! fit-il. Ceci n'est encore rien.
+
+En effet, sur le chaperon du mur, un second personnage se glissait, vêtu
+comme le premier. Ils semblèrent tenir conseil, puis descendant dans le
+cimetière, ils se mirent rôder de ci de là, prêtant l'oreille.
+
+Rassurés par leur inspection, ils revinrent à l'échelle et firent
+probablement un signal convenu, car presque aussitôt un troisième
+individu apparut.
+
+Ce dernier, autant qu'on en pouvait juger d'après ses vêtements et ses
+façons, devait appartenir aux plus hautes sphères sociales.
+
+Il était, en tout cas, le maître des deux autres, on en était certain
+rien qu'à son attitude et à la leur. Il les interrogeait, c'était
+visible, et satisfait sans doute de leur réponse, il fit un signe du
+côté de la rue.
+
+Trois secondes après, la silhouette d'une femme se dressait au-dessus du
+mur.
+
+--Ah! tonnerre! gronda l'homme de la _Reine-Blanche_, elle a de
+l'aplomb, celle-là!...
+
+Elle était vêtue de noir et portait un voile si épais que, même en plein
+jour, on n'eût pas distingué ses traits.
+
+L'homme au vêtement élégant lui ayant tendu la main pour l'aider à
+passer le mur, elle l'écarta, traversa seule et se laissa légèrement
+glisser dans le cimetière...
+
+Aussitôt ces quatre complices s'approchèrent jusqu'à la tombe en
+réparation, si près de la cachette du docteur et de Raymond, qu'on y
+entendait distinctement leurs moindres paroles.
+
+--C'est ici! fit l'homme qui semblait diriger cette expédition.
+
+--Eh bien! dit la femme d'un ton impérieux, faisons vite...
+
+Comme s'ils n'eussent attendu que cet ordre, les deux hommes en blouse
+ramassèrent à terre un levier oublié, et en un instant, sans bruit,
+achevèrent de desceller les pierres du caveau...
+
+Cela fait, ils se baissèrent ensemble vers le trou béant, et réunissant
+leurs forces, ils remontèrent à fleur du sol un cercueil...
+
+Debout, près de la femme voilée, l'homme qui les commandait avait suivi
+leur travail:
+
+--Maintenant, madame la duchesse, prononça-t-il, vous allez voir si je
+vous ai trompée. Allez, vous autres...
+
+Avec une rare dextérité, les deux hommes introduisirent entre les
+planches le bout de leur levier, et, pesant ensemble, ils firent sauter
+le couvercle, qui éclata avec un bruit sinistre...
+
+Aussitôt, cette femme que les autres appelaient Mme la duchesse,
+bondit jusqu'au cercueil, se pencha au-dessus, y plongea le bras avec
+une précipitation folle; puis d'un accent de joie délirante:
+
+--Vide!... s'écria-t-elle, son cercueil est bien vide!...
+
+Immobiles derrière le rideau de cyprès qui les cachait, le docteur et
+Raymond Delorge attendaient un mot qui leur révélât le sens de cette
+scène inouïe, un mot qui leur apprît à quelles sources d'intérêt et de
+passion puisaient leur audace ces gens qui osaient ainsi en plein Paris
+escalader les clôtures sacrées d'un cimetière et violer le secret d'un
+tombeau.
+
+Ce mot ne fut pas prononcé...
+
+C'est sans échanger une parole que l'homme aux vêtements élégants et la
+femme en noir, la duchesse, regagnèrent l'échelle et disparurent de
+l'autre côté du mur.
+
+Les complices subalternes, les deux hommes en blouse, restaient seuls
+dans le cimetière.
+
+Rapidement ils rajustèrent les planches du cercueil et le redescendirent
+dans le caveau, après quoi, tant bien que mal, ils remirent en place les
+pierres qu'ils avaient descellées, effaçant vaille que vaille toute
+trace d'effraction...
+
+Cette besogne terminée, le plus tranquillement du monde, ils regagnèrent
+le mur, retirèrent leur échelle et disparurent...
+
+De la scène dont le docteur et Raymond venaient d'être témoins, nul
+vestige ne restait plus qui leur en attestât la réalité... Tout s'était
+évanoui comme une de ces visions qu'enfantent les ténèbres et que
+dissipe le jour...
+
+Il était d'ailleurs temps que tout finît. Raymond n'en eût pu supporter
+davantage, tant depuis un moment toutes ses facultés s'exaltaient
+jusqu'à un degré presque insoutenable.
+
+Saisissant par le bras, rudement, l'homme de la _Reine-Blanche_:
+
+--Maintenant, lui dit-il, tu vas nous expliquer pourquoi tu nous as fait
+assister à cet abominable sacrilège. Qui sont ces gens qui violent les
+tombeaux? Qu'est-ce que ce cercueil qui est vide? Que veut-on de moi?
+Parle! Des faits, des noms, et vite...
+
+Tranquillement, l'homme s'était dégagé.
+
+--Vous vous trompez d'adresse, bourgeois, répondit-il de son accent
+d'insouciance narquoise. Les gens qui m'ont payé pour vous amener ici ne
+m'ont pas dit leurs secrets. Je ne sais rien... Mais j'ai idée que tout
+ce que vous demandez doit être écrit sur la pierre tombale...
+
+Le docteur et Raymond eurent le même mouvement:
+
+--C'est pourtant vrai!...
+
+Et abandonnant l'homme, ils bondirent jusqu'à la pierre.
+
+Elle était petite et humble, comme si elle eût été marchandée sou à sou
+au marbrier funèbre. Au milieu, on lisait:
+
+ MARIE SIDONIE
+
+ MORTE A VINGT-SEPT ANS
+
+ _Priez pour elle!_
+
+--Eh bien? demanda le docteur.
+
+Raymond semblait abasourdi.
+
+--Pas de nom de famille! murmurait-il, et ce nom de Sidonie n'éveille en
+moi aucun souvenir... J'ai beau chercher, rien!...
+
+Le docteur, par bonheur, gardait presque son sang-froid accoutumé.
+
+--Ce n'est pas la peine, mon cher, prononça-t-il, de vous creuser la
+cervelle. Retournons rejoindre notre guide.
+
+Mais quand ils revinrent au banc vermoulu, derrière les cyprès, l'homme
+au mac-farlane n'y était plus.
+
+Ils appelèrent... pas de réponse. Ils écoutèrent... nul bruit. Ils
+cherchèrent aux alentours... rien.
+
+--Nous sommes joués! fit le docteur, d'un ton qui annonçait plus de
+colère que de surprise, joués comme des enfants!
+
+--Mais cet homme...
+
+--Il doit être dehors à cette heure... Mais soyez tranquille, nous le
+retrouverons, je le veux... Seulement il faudrait pouvoir sortir d'ici à
+l'instant.
+
+Oui, mais comment? En escaladant le mur? C'était à peine praticable, et
+en tout cas, bien imprudent.
+
+Si encore ils avaient eu idée du moyen employé par leur guide pour les
+introduire dans le cimetière!
+
+--N'importe! s'écria le docteur, j'ai un plan, et précisément parce
+qu'il est hardi, il doit réussir. Regagnons la porte.
+
+Le malheur est qu'ils ne connaissaient pas le cimetière, qu'ils ne
+savaient même pas dans quelle partie ils se trouvaient. Longtemps ils
+errèrent à travers le dédale des tombes. La peur, par moments, les
+prenait presque...
+
+--Si on nous trouvait ici, disait Raymond, comment expliquer notre
+présence!
+
+Enfin le docteur crut reconnaître l'allée prise la première par leur
+guide. Il ne se trompait pas. Bientôt ils aperçurent le rond-point et la
+maisonnette du gardien.
+
+--Maintenant, dit le docteur, à la grâce de Dieu!
+
+Et il alla frapper au carreau de la maisonnette.
+
+--Qui va là? dit une voix de l'intérieur.
+
+--Nous, parbleu! répondit le docteur, nous voudrions sortir.
+
+--Déjà! votre camarade qui vient de partir m'avait dit que vous
+resteriez jusqu'à l'ouverture...
+
+--Nous avons réfléchi.
+
+--Alors, attendez une minute, et je suis à vous, dit le gardien.
+
+Il ne fut pas long à paraître, en effet, et ayant ouvert la porte, il
+mit les deux jeunes gens dehors, en leur disant:
+
+--A une autre fois!...
+
+Le docteur se frotta les mains.
+
+--Eh! eh! fit-il, quand la porte fut fermée, peut-être tenons-nous notre
+homme!
+
+
+
+
+III
+
+
+C'est sur une circonstance bien futile en apparence, et qui avait
+totalement échappé à Raymond, que reposaient toutes les espérances du
+docteur Legris.
+
+Pressé de questions, leur guide leur avait répondu avec un accent de
+regret dont il n'y avait pas à suspecter la sincérité:
+
+«Ah çà! croyez-vous donc que c'est pour mon plaisir que j'ai quitté le
+bal au plus beau moment, et juste comme je venais de faire une
+connaissance charmante?...»
+
+--Donc, concluait le docteur, il y a dix à parier contre un que cet ami
+de la gaîté est allé reprendre son quadrille interrompu.
+
+--A moins qu'il ne se défie, objecta Raymond.
+
+--Et de qui, s'il vous plaît? De nous? Impossible! Ne nous croit-il pas
+pris dans le cimetière comme dans un piège pour le reste de la nuit?
+Moi, je ne crains qu'une chose: c'est que le bal ne soit fini.
+
+Il ne l'était pas. En arrivant à l'allée boueuse de la _Reine-Blanche_,
+les jeunes gens aperçurent au fond les reflets de l'illumination de la
+salle.
+
+--Entrons! fit Raymond.
+
+Mais le docteur l'arrêtant:
+
+--Plaisantez-vous? dit-il. Oubliez-vous que si nous avons intérêt à
+rejoindre cet homme, il a un intérêt non moindre à nous éviter?
+
+--Ah! si je le tenais, docteur!...
+
+--Vous l'avez tenu, mon cher ami, et il n'a pas parlé. Croyez-moi, pas
+de violence. Laissez-moi agir, moi qui suis de sang-froid. Attendez ici,
+pendant que j'entrerai seul en prenant mes précautions pour n'être pas
+reconnu.
+
+Ces précautions étaient indiquées par les circonstances mêmes.
+
+A la _Reine-Blanche_, comme à tous les bals publics, est établi pendant
+le carnaval un magasin où on loue des costumes.
+
+C'est là que se rendit tout droit le docteur. Et moyennant trois francs
+dix sous, une vieille femme, qui avait un faux air de sorcière, mit à sa
+disposition une longue souquenille de lustrine noire, qu'elle décorait
+du nom de domino.
+
+C'était puant, malpropre, répugnant, et à tout autre moment le docteur
+eût reculé devant cette loque. Mais le temps pressait. Il l'endossa,
+rabattit, non sans dégoût, le capuchon sur son visage, et se glissa dans
+la salle de bal.
+
+Elle était vide, ou autant dire. De la cohue de la soirée, c'est à peine
+si soixante ou quatre-vingts enragés restaient, les uns achevant de se
+griser autour des tables poisseuses, les autres se ruant avec des gestes
+épileptiques en une sorte de galop échevelé.
+
+Mais qu'importait au docteur Legris!
+
+Il venait de reconnaître, assis à une des tables de l'estrade, devant un
+bol immense de vin à la française, l'homme au mac-farlane. Près de lui,
+vêtue d'un costume de bayadère, bien trop large et beaucoup trop court,
+buvait une surprenante créature, d'une laideur et d'une maigreur
+invraisemblables.
+
+--Allons, la chance est pour nous! pensa le docteur.
+
+Et jugeant inutile un plus long séjour dans ce bal, il courut se
+débarrasser de son domino, et rejoignant Raymond:
+
+--Il ne s'agit plus, lui dit-il, que de savoir où demeure ce gaillard,
+ce qu'il fait et comment il s'appelle. Et pour y arriver, voici le
+programme: nous allons monter dans une voiture, d'où nous guetterons la
+sortie de notre inconnu. Dès qu'il paraîtra, nous commanderons à notre
+cocher de le suivre, où qu'il aille, à pied ou en fiacre. Dame! c'est un
+singulier métier que nous ferons là, mais nous n'avons pas le choix des
+moyens...
+
+La décision prise, ils se hâtèrent de l'exécuter, et bien ils firent,
+car ils étaient à peine blottis dans un fiacre, que l'homme sortit de la
+_Reine-Blanche_, traînant à son bras la bayadère maigre.
+
+Il avait repris son mac-farlane, et sa compagne avait jeté sur ses
+épaules osseuses un flamboyant châle à carreaux rouges et noirs.
+
+Aussitôt le docteur baissa la glace de devant de sa voiture, et les
+montrant au cocher:
+
+--Voilà, lui dit-il, les gens qu'il s'agit de suivre sans qu'ils s'en
+doutent. Si vous réussissez, il y aura vingt francs de pourboire.
+
+--Connu! répondit le cocher en clignant de l'oeil.
+
+Et d'un vigoureux coup de fouet, il réveilla son pauvre cheval, qui
+partit en traînant la jambe...
+
+Le jour se levait... Comme toujours au matin, après une tempête, le ciel
+était clair. Le vent avait déjà séché le bitume des trottoirs.
+
+Les boulevards extérieurs s'éveillaient. Les balayeurs s'emparaient de
+la chaussée, les lourdes charrettes chargées de pierres commençaient à
+circuler. Et par toutes les rues descendaient, des hauteurs de
+Montmartre, des groupes d'ouvriers...
+
+Mais ni l'homme au mac-farlane, ni la bayadère ne craignaient les
+regards, et c'est le plus fièrement du monde qu'ils longeaient le
+boulevard Rochechouart.
+
+Parfois, des ouvriers les interpellaient de loin, et les poursuivaient
+de quolibets assez peu flatteurs. Ils y répondaient de la belle façon.
+D'autres fois, c'était eux qui commençaient à apostropher les balayeurs.
+
+C'est ainsi qu'ils arrivèrent chaussée Clignancourt. Ils la remontèrent
+un moment, tournèrent à gauche, rue Saint-André, puis à droite, rue
+Feutrier...
+
+Puis le fiacre où se cachaient le docteur et Raymond s'arrêta, et le
+cocher se penchant vers eux, leur dit:
+
+--Le pourboire est gagné! Vos masques viennent de rentrer dans une
+maison à vingt pas d'ici.
+
+C'était une maison garnie, de misérable apparence, et qui semblait
+presque inhabitée malgré ses nombreux écriteaux annonçant des chambres
+et des cabinets _meublés bourgeoisement_.
+
+Sur la porte, un gros homme, le ventre ceint d'un tablier bleu, à pièce,
+fumait sa pipe.
+
+--Vous êtes le maître de la maison, monsieur? lui demanda le docteur.
+
+--Bien à votre service, répondit-il en retirant sa casquette de l'air le
+plus gracieux.
+
+--Nous aurions besoin d'un renseignement... Il vient d'entrer chez vous
+un homme vêtu d'un mac-farlane...
+
+--Et donnant le bras à une dame, n'est-ce pas?
+
+--Précisément... Nous aurions, mon ami et moi, à les entretenir d'une
+affaire excessivement importante, d'une affaire où il y aurait beaucoup
+d'argent à gagner...
+
+Le maître du garni avait levé les bras au ciel.
+
+--Pas de chance!... s'écria-t-il.
+
+--Pourquoi?
+
+--M. Potencier--c'est le nom de ce monsieur--n'est plus mon locataire
+depuis le quinze du mois dernier...
+
+--Qu'importe, puisqu'il vient d'entrer chez vous...
+
+L'hôtelier souriait.
+
+--Il n'y est déjà plus, répondit-il... M. Potencier et sa dame n'ont
+fait que traverser la maison, qui a deux issues, comme vous pouvez le
+voir...
+
+Et se dérangeant un peu, il montrait un couloir interminable, au fond
+duquel on apercevait une autre rue.
+
+Ce fut comme un seau d'eau froide tombant de haut sur la tête de Raymond
+et du docteur Legris. Avoir pris tant de peine pour aboutir à un tel
+échec, c'était humiliant et irritant. Mais le docteur savait se
+contraindre:
+
+--Si M. Potencier n'est plus votre locataire, dit-il au maître du garni,
+il a dû vous laisser sa nouvelle adresse...
+
+--Lui!... jamais de la vie. C'est un homme très caché, voyez-vous, qui
+n'aime pas qu'on se mêle de ses affaires...
+
+--De sorte qu'il vous est impossible de nous dire où le trouver...
+
+--Oh! tout à fait impossible.
+
+Le docteur avait tiré son portefeuille, et tout en semblant y chercher
+quelque chose, il remuait trois ou quatre billets de banque de cent
+francs qui s'y trouvaient, et il les maniait si habilement qu'ils
+paraissaient se multiplier et foisonner sous ses doigts.
+
+--C'est une belle occasion, fit-il, que M. Potencier perd de gagner une
+grosse somme... Mais tenez, voici enfin ce que je cherchais... faites-le
+tenir, s'il se peut, à votre ex-locataire, en le prévenant que je désire
+lui parler...
+
+Et ce disant, il tendait à l'hôtelier une de ses cartes de visite:
+
+ LE DOCTEUR VALENTIN LEGRIS
+
+ _place du Théâtre, à Montmartre_
+
+ CONSULTATIONS TOUS LES JOURS, DE UNE HEURE A TROIS
+
+ (_gratuites le lundi et le jeudi_)
+
+La vue de la quantité de billets de banque que lui avait paru remuer le
+docteur avait rendu fort sérieux le patron du garni.
+
+--Je ne pense pas, dit-il, que je puisse jamais faire cette commission.
+Je garde pourtant cette carte, et si je venais à savoir où demeure M.
+Potencier...
+
+--Vous la lui remettriez, c'est entendu. Et sur ce, au plaisir! cher
+monsieur...
+
+Assurément, le docteur n'espérait pas que sa carte lui attirât jamais la
+visite de M. Potencier. Mais il était de ceux dont l'avis est qu'il faut
+toujours aider le hasard et lui laisser ouvertes le plus de portes
+possible.
+
+[Illustration:--Regardez le haut du mur.]
+
+--Cet homme nous échappe, dit-il à Raymond, tandis qu'ils regagnaient
+leur voiture; nous ne le reverrons plus désormais, que s'il le veut
+bien.
+
+--Qui sait? prononça Raymond.
+
+Et s'arrêtant court au milieu de la rue:
+
+--Il m'est venu une idée, docteur. Pendant que vous parliez à cet
+hôtelier moi je songeais. Comment, me disais-je, cet homme s'y est-il
+pris pour nous introduire dans le cimetière? Il a présenté un papier que
+le gardien a lu et serré ensuite dans sa poche. Donc, ce papier devait
+être un permis donné par l'administration, supérieure, sous un prétexte
+que j'ignore, mais qu'il m'est aisé d'imaginer...
+
+--Jusqu'ici très bien, approuva le docteur. Cette opinion est si bien la
+mienne que j'en ai déduit l'expédient qui nous a rendu la liberté...
+
+--Eh bien! ce permis porte nécessairement le nom de la personne à qui il
+a été délivré, de sorte que si le gardien l'avait encore en sa
+possession, et qu'il consentît à nous en laisser prendre connaissance...
+
+Le docteur se frappa le front.
+
+--Comment, diable! n'avais-je pas songé à cela! interrompit-il. Venez
+vite!
+
+Mais le cocher qui les avait amenés n'était guère disposé à les
+reconduire.
+
+Sa remise était à deux pas, disait-il, et son pauvre cheval, qui avait
+passé la nuit, ne tenait plus debout.
+
+Ils perdirent donc une heure à chercher un autre fiacre qu'ils ne
+trouvèrent pas. Ils mirent un bon quart d'heure à découvrir un
+commissionnaire qu'ils envoyèrent, rue Blanche, porter à Mme Delorge
+une lettre qui lui expliquait l'absence de son fils.
+
+Enfin, comme ils étaient exténués de fatigue et de besoin, ils
+rentrèrent au _café Périclès_, où Justus leur servit une tasse de
+chocolat. Et ils y furent retenus un bon moment par le journaliste
+Peyrolas, lequel était aux anges, ayant, l'avant-veille, publié un
+article qui allait, espérait-il, lui valoir un mois de prison,
+c'est-à-dire le poser dans le monde et le classer parmi les hommes
+d'État de l'avenir.
+
+Si bien qu'il était plus de dix heures quand Raymond et le docteur
+tournèrent le coin de l'avenue du cimetière du Nord.
+
+--Avançons avec précaution, avait dit le docteur, et avant de nous
+adresser au gardien, sondons un peu le terrain aux environs.
+
+Jamais circonspection ne reçut plus vite sa récompense.
+
+Ils avaient à peine dépassé la grande porte, qu'ils aperçurent, au
+milieu du rond-point, un groupe de gardiens et de sergents de ville
+causant et gesticulant avec une animation extraordinaire.
+
+--Oh! fit M. Legris en serrant le bras de Raymond, il y a quelque
+chose... Tâchons de savoir ce dont se préoccupent tous ces gens. Mais
+prenons garde...
+
+C'est avec la plus sage lenteur, en effet, et par une manoeuvre
+tournante des plus habiles, qu'ils s'approchèrent du groupe.
+
+Un vieux gardien à barbe blanche avait la parole.
+
+--Ma foi! disait-il, j'y aurais été pris tout comme mon camarade.
+Comment soupçonner une scélératesse pareille? Trois hommes se présentent
+en pleine nuit à la porte du cimetière, ils montrent un papier de la
+Préfecture, où il est expliqué qu'ils sont inspecteurs de la police de
+sûreté, et où il est dit qu'il faut les laisser entrer, leur prêter
+main-forte au besoin, et même leur obéir... Dame! on leur dit:
+Donnez-vous donc la peine de passer!...
+
+--Pas quand le permis est faux! objecta un brigadier.
+
+--Comment le deviner? Il y avait un en-tête de la Préfecture de police.
+
+--C'est vrai, cet imprimé a dû être volé dans les bureaux. Mais les
+signatures, les cachets, tout est contrefait, et si grossièrement que la
+contrefaçon saute aux yeux...
+
+--Aux vôtres, peut-être, qui êtes de la partie... Mais non pas à ceux
+d'un pauvre diable qu'on éveille en sursaut...
+
+Pour justifier leur présence et leur immobilité près du groupe, au cas
+où on viendrait à les remarquer, Raymond et le docteur avaient pris
+chacun un cigare, qu'ils feignaient de ne pouvoir allumer, tout en
+brûlant force allumettes.
+
+Cependant, un sergent de ville poursuivait:
+
+--Sait-on du moins ce qu'ils voulaient, ces brigands-là?
+
+--Voler, parbleu! interrompit un autre.
+
+--Qui sait! fit un vieux gardien. Il y a des fous qui ont des folies si
+bizarres... Enfin, n'importe, nous allons passer une inspection soignée,
+pour voir si tout est bien en ordre et à sa place...
+
+--Et que les gredins aient volé ou non, déclara le brigadier, ils
+peuvent être sûrs de leur affaire. La police leur aura bientôt mis le
+grappin dessus...
+
+--Oh! quant à ça...
+
+--C'est sûr et certain, je vous le garantis. Le gardien qu'ils ont
+trompé se souvient de leur signalement. Il y en a un surtout qu'il
+reconnaîtrait, m'a-t-il dit, s'il le rencontrait dans la rue. C'est un
+homme jeune, très comme il faut, de taille moyenne, portant toute sa
+barbe, légère et molle, séparée en éventail au menton. Il était vêtu
+d'un grand pardessus à longs poils, et portait un chapeau large et une
+cravate blanche.
+
+D'un brusque mouvement, le docteur entraînait Raymond vers l'intérieur
+du cimetière...
+
+Le signalement donné, c'était le sien propre, trait pour trait. Rien n'y
+manquait. Que le brigadier se retournât, ou un de ses auditeurs, et le
+docteur Legris se trouvait dans une situation difficile.
+
+--Me voici dans de beaux draps! fit-il, quand il se crut à l'abri.
+
+Raymond était désespéré. Il avait pris la main du docteur et la serrant:
+
+--Comment reconnaître jamais, lui disait-il, tout ce que vous avez fait
+pour moi, qui vous suis presque inconnu?... Jamais je ne me pardonnerai
+l'embarras où je vous jette. Eh! je devais bien savoir qu'il y a sur moi
+comme une fatalité, et que je porte malheur! Quand on se sait ainsi, on
+vit seul...
+
+Mais déjà le sourire était revenu sur les lèvres du docteur.
+
+--Quand on est ainsi, dit-il de sa bonne voix sympathique, on accepte le
+dévouement d'un ami, et on est deux à lutter contre la mauvaise fortune!
+
+Dans la bouche du docteur Legris, ces grands mots: amitié et dévouement,
+gardaient entière et intacte leur admirable signification.
+
+Il suffisait qu'il les eût prononcés pour qu'il s'estimât engagé
+d'honneur.
+
+Mais, pour cela même, il détestait les phrases et l'emphase, fuyait les
+explications et les effusions.
+
+Voyant donc Raymond sincèrement ému:
+
+--Nous recauserons de tout cela plus tard, reprit-il vivement.
+L'important, pour l'heure, est de nous remettre à notre besogne,
+laquelle, il faut bien l'avouer, se complique terriblement. Encore un
+moyen d'arriver à la vérité qui nous échappe, car il serait insensé
+d'aller demander communication du permis...
+
+Puis, après quelques minutes de réflexion.
+
+--N'importe, reprit-il, tout espoir n'est pas encore perdu d'avoir le
+mot de l'énigme. Ah! je ne jette pas ainsi ma langue aux chiens, moi!
+Marchons, tâchons de retrouver l'endroit où notre guide nous avait
+conduits.
+
+Le cimetière, à cette heure, n'avait plus rien des mystérieuses terreurs
+de la nuit. Le mouvement et la vie l'emplissaient. A tout instant des
+groupes passaient, les bras chargés de fleurs ou de couronnes
+d'immortelles. Çà et là, dans des massifs, on entendait le chant
+monotone d'un jardinier ou le grincement de la scie d'un tailleur de
+pierre.
+
+A la tempête de la nuit, une journée printanière succédait. Une brise
+molle berçait les arbres gonflés de sève. Et tout le long des allées,
+aux tièdes rayons du soleil, les premières primevères ouvraient leurs
+feuilles d'un vert tendre.
+
+Et tandis que les jeunes gens erraient à l'aventure, à travers le
+labyrinthe des tombes, cherchant leur chemin qu'ils ne reconnaissaient
+pas:
+
+--Voici, disait le docteur à Raymond, voici l'idée bien simple qui m'est
+venue. Les deux prénoms gravés sur la pierre: Marie-Sidonie, ne vous
+rappellent, m'avez-vous dit, personne que vous ayez connu?
+
+--Personne, docteur.
+
+--Bien. Mais rien ne nous dit que le nom de famille, omis peut-être à
+dessein, ne réveillerait pas vos souvenirs!...
+
+--Il faudrait le savoir...
+
+--Sachons-le. Il est inscrit au greffe du cimetière, évidemment.
+
+Raymond tressaillit.
+
+--Oubliez-vous donc, docteur, s'écria-t-il, la situation que nous fait
+ce faux permis? Pouvons-nous raisonnablement nous présenter au greffe?
+
+--Non. Mais nous pouvons y envoyer quelqu'un, le premier venu, le
+commissionnaire du coin, si vous voulez...
+
+Mais il s'interrompit, et d'un tout autre ton:
+
+--Ah! nous y voici! dit-il. Cette fois, je ne me trompe pas.
+
+Ils arrivaient, en effet, à l'endroit où les avait postés l'homme de la
+_Reine-Blanche_. Ils reconnaissaient le banc vermoulu où ils s'étaient
+assis, et le rideau de cyprès qui les avait cachés.
+
+Devant eux, jusqu'au mur de clôture, s'étendait la clairière inculte et
+nue.
+
+Ils revoyaient la tombe, si audacieusement profanée, telle qu'elle leur
+était apparue à la pâle clarté de la lune.
+
+Elle était toujours dans le même état, c'est-à-dire en pleine
+réparation, tout entourée de plâtras et d'éclats de moellons. La pierre
+tombale était toujours retirée, les outils des ouvriers étaient encore à
+terre.
+
+A ce spectacle, le front du docteur se plissa.
+
+--Oh! murmura-t-il, qu'est-ce que cela signifie?
+
+C'est qu'il s'était attendu à trouver la tombe entièrement réparée.
+
+C'était l'unique moyen de faire disparaître toute trace de l'odieuse
+profanation, et il pensait que ceux qui avaient tant osé ne l'auraient
+pas négligé, et que dès le matin ils auraient envoyé des ouvriers, leurs
+complices de la nuit...
+
+Mais non, rien.
+
+Et les pierres du caveau, descellées violemment et replacées à la hâte,
+trahissaient le sacrilège.
+
+Voilà ce que le docteur avait vu d'un coup d'oeil.
+
+Voilà ce que Raymond vit aussi, car répondant à l'exclamation de son
+compagnon:
+
+--Et vous avez entendu les gardiens, docteur, dit-il d'une voix altérée:
+ils ont annoncé qu'ils allaient visiter attentivement le cimetière.
+
+--Oui, j'ai entendu. S'ils viennent ici, et ils y viendront, ces
+pierres, jetées là pêle-mêle attireront leur attention... Ils les
+dérangeront et verront que la bière a été forcée... Ils soulèveront les
+planches mal reclouées, et reconnaîtront que cette bière est vide...
+
+Positivement, Raymond sentait sa raison se troubler.
+
+--De sorte que... balbutia-t-il.
+
+--De sorte que, si nous venions à être reconnus, nous serions arrêtés,
+emprisonnés, accusés d'un crime incompréhensible, tant il est odieux, et
+en danger, qui sait! d'être condamnés...
+
+--Ah! vous m'épouvantez, docteur...
+
+--Dame! prouvez donc votre innocence, s'il vous plaît! Allez donc
+raconter la vérité à un juge d'instruction! Allez donc lui dire que sur
+la foi d'une lettre anonyme, nous sommes allés au bal de la
+_Reine-Blanche_, attendre, sans savoir dans quel but, un homme
+inconnu... que cet homme s'est présenté à nous vêtu d'un costume de
+carnaval, et que nous avons consenti à le suivre ici, sans explications;
+qu'il nous a fait cacher, et que nous avons vu quatre personnes dont une
+femme, que les autres appelaient «madame la duchesse», franchir le mur
+du cimetière et violer cette tombe... Oui! allez un peu raconter cela à
+votre juge!... «A d'autres! vous répondra-t-il, à d'autres! Est-ce que
+de telles choses sont admissibles, en pleine civilisation, en plein
+Paris, une nuit de carnaval!...»
+
+Et sans laisser le temps à Raymond de placer une syllabe:
+
+--C'est que ce n'est pas tout, reprit-il. On nous demandera pourquoi
+cette bière est vide. On n'élève pas, que diable! des tombeaux sur une
+bière vide. Nous redirons ce que nous avons vu, on haussera les épaules.
+On nous montrera sur la pierre tombale ce nom gravé: Marie-Sidonie; on
+nous demandera compte du cadavre...
+
+Il se sentait pâlir en parlant ainsi, il regardait de tous côtés s'il
+n'apercevait pas quelque gardien. La peur, cette peur qui ne discute ni
+ne raisonne, troublait son jugement si net d'ordinaire, et il
+entrevoyait de si terribles complications, que saisissant le bras de
+Raymond:
+
+--Partons, dit-il avec une violence extraordinaire, sortons d'ici,
+fuyons!...
+
+Par bonheur, ainsi qu'il arrive toujours, à mesure que se troublait le
+docteur, Raymond redevenait plus maître de soi.
+
+--Fuir ainsi, répondit-il, y songez-vous!... Oubliez-vous que le
+cimetière est surveillé, que notre signalement est donné?... Courir,
+marcher d'un pas rapide seulement, ne serait-ce pas nous dénoncer?...
+
+Il est sûr que, tout signalement à part, leur seul aspect devait
+éveiller des soupçons, et c'était miracle qu'on ne les eût pas remarqués
+à l'entrée.
+
+Leurs aventures de la nuit étaient tracées en quelque sorte sur leurs
+vêtements souillés et salis, sur leurs bottes boueuses, sur leurs
+pantalons crottés jusqu'au jarret et maculés de terre aux genoux, sur
+leurs paletots mouillés et éraillés par les broussailles où ils
+s'étaient blottis, sur leurs chapeaux même, poudrés par la poussière du
+bal et hérissés ensuite par la pluie. Rappelé au sentiment exact de la
+situation par la voix de son compagnon, le docteur s'était arrêté
+court...
+
+--Décidément, je perds la tête, fit-il avec un sourire un peu contraint.
+Et cependant, la plus vulgaire prudence nous commande de quitter au plus
+tôt le cimetière... Plus nous attendrons, moins il y aura de monde aux
+portes et plus nous aurons de chances contre nous. C'est en ce moment
+qu'il y a foule, qu'il faut tenter l'aventure... Donc, réparons de notre
+mieux le désordre de notre toilette, rapprochons-nous de l'entrée,
+mêlons-nous au cortège de quelque enterrement, et sortons la tête
+baissée, comme des parents désolés...
+
+
+
+
+IV
+
+
+Sans encombre, sinon sans battements de coeur, Raymond et le docteur
+Legris franchissaient quelques instants plus tard la porte redoutée du
+cimetière Montmartre.
+
+Une fois dans l'avenue ils étaient sauvés.
+
+Et cependant ils ne respirèrent librement que plus tard, lorsqu'ils
+eurent dépassé la place Pigalle, et qu'ils arrivèrent au _café de
+Périclès_.
+
+Ils s'y firent servir à déjeuner, dans un petit salon au premier étage,
+que Justus réservait à ses clients de prédilection, autant pour causer
+librement que pour échapper au terrible journaliste Peyrolas, lequel,
+embusqué près de la porte d'entrée, guettait les arrivants et leur
+lisait impitoyablement son fameux article.
+
+Une côtelette et un verre de vin de Bordeaux ne devaient pas tarder à
+rendre au docteur Legris l'élasticité de son esprit, et tout en versant
+à boire à Raymond:
+
+--C'est égal, disait-il, d'ici à quelque temps, je m'abstiendrai d'aller
+rôder aux environs du cimetière Montmartre. Je viens de recevoir une
+leçon dont je profiterai. Je sais, à présent, ce qu'il en peut coûter de
+ne se point vêtir comme tout le monde, d'arborer des chapeaux d'une
+forme à soi et de porter des cravates blanches.
+
+Mais il perdait son temps à essayer de dérider son convive.
+
+Tant qu'il avait conservé l'espoir d'arriver à la vérité, tant qu'il
+avait entrevu un effort à faire ou un expédient à risquer, tant qu'il y
+avait eu lutte, en un mot, et incertitude du résultat, Raymond avait su
+maintenir son énergie à la hauteur des circonstances.
+
+Battu, il s'abandonnait sans vergogne à la plus incroyable prostration.
+
+Aussi, répondant à ses intimes réflexions, bien plus qu'il ne
+s'adressait à son compagnon:
+
+--Nous ne saurons rien, murmura-t-il, rien!...
+
+Le docteur Legris achevait alors de déjeuner. Adonis avait versé son
+café et il venait d'allumer un cigare.
+
+--Vous vous trompez, Raymond, prononça-t-il d'une voix ferme. Peut-être
+n'apprendrez-vous que trop tôt le mot de cette lugubre énigme.
+
+--Hélas!...
+
+Sachant par expérience que Justus Pufzenhofer en bon Allemand qu'il
+était, avait la fâcheuse habitude de rôder autour des portes, et d'y
+coller selon l'occasion l'oeil ou l'oreille, M. Legris s'était levé et
+s'assurait que personne n'écoutait du dehors.
+
+Revenant ensuite s'asseoir en face de son nouvel ami:
+
+--Maintenant, commença-t-il, raisonnons froidement, s'il se peut, et
+tâchons de mettre de l'ordre dans nos idées, car en vérité depuis hier
+au soir nous pensons et nous agissons comme des enfants. Vous, cher ami,
+vous aviez sans doute des raisons que j'ignore d'être profondément ému.
+Quant à moi, en me voyant brusquement jeté dans cette ténébreuse
+aventure, j'ai été impressionné d'une façon ridicule pour un homme de ma
+trempe, médecin, et qui se pique de scepticisme.
+
+Raymond essaya de l'interrompre pour protester; il n'en continua que
+plus vite:
+
+--De votre trouble et du mien, il est résulté que nous avons abandonné
+la proie pour l'ombre, et que nous avons été joués. Le mal est fait,
+n'en parlons plus. Mais en faut-il conclure que nous sommes incapables
+de soulever le voile qui recouvre ce mystère? Non, certes, et je vais
+essayer de vous le prouver...
+
+Un geste sans signification précise fut la seule réponse de Raymond.
+
+--Procédons donc méthodiquement, reprit le docteur, et du connu tâchons
+de dégager l'inconnu. Tout d'abord, le mobile de cette intrigue est-il
+considérable? Évidemment, oui. Ce n'est pas sans un intérêt immense que
+des gens tentent une aventure aussi scabreuse que celle de cette nuit.
+Mais quel est cet intérêt? Pour nous, voilà l'_x_, voilà la solution à
+trouver. Ce que nous savons, par exemple, c'est que l'intérêt des
+principaux complices est identique. Si l'homme triomphait, la femme
+était folle de joie, comme lorsqu'on voit dépassées ses plus magnifiques
+espérances. Quant au but qu'ils se proposaient, il nous est révélé par
+les faits mêmes. Ils voulaient savoir positivement si oui ou non la
+tombe de Marie-Sidonie était vide...
+
+Comme s'il eût attendu une objection, il s'arrêta.
+
+Et cette objection ne venant pas:
+
+--L'organisateur de cette audacieuse expédition, poursuivit-il, l'homme
+aux vêtements élégants, savait à n'en pas douter que le cercueil était
+vide. Il l'avait affirmé à la femme aux vêtements noirs, et la preuve,
+c'est qu'au moment de forcer la tombe, il lui a dit: «Vous allez voir,
+madame la duchesse, que je ne vous ai pas trompée.» Mais elle doutait,
+et je n'en veux pour preuve que sa joie en constatant la vérité.
+
+Tout cela était si clair et si précis, et si bien exposé comme les
+termes d'un problème ordinaire, que Raymond commençait à s'en étonner.
+
+M. Legris, plus lentement, continuait:
+
+--Pour nous, simples spectateurs, quelle est la conclusion à tirer?
+C'est qu'il y a de par le monde, vivante et bien vivante, une femme que
+l'on croit morte et enterrée: Marie-Sidonie...
+
+Il disait cela d'un si singulier accent de certitude, que Raymond en
+tressaillit.
+
+--Il faut donc croire, murmura-t-il, à quelque supercherie odieuse,
+abominable, à un simulacre d'inhumation...
+
+--Oui.
+
+--Dans quel but? Pourquoi?...
+
+--Eh! si je le soupçonnais seulement, s'écria le docteur, le problème
+serait bien près d'être résolu... Mais ici, nul indice!... Une seule
+chose m'est démontrée, c'est que la duchesse a tout à espérer, tout à
+attendre de l'existence de cette Marie-Sidonie...
+
+Pendant plus d'une minute, Raymond garda le silence.
+
+--Mais moi, fit-il enfin, moi, où est mon intérêt dans cette intrigue
+compliquée, et comment y suis-je mêlé?...
+
+Eh! c'était là précisément la question qui obsédait la pensée du docteur
+Legris, la question à laquelle il cherchait en vain une réponse
+plausible.
+
+--Comment le saurais-je, fit-il, lorsque vous-même l'ignorez!...
+
+Et Raymond se taisant:
+
+--Pourtant, ajouta-t-il, si vous ne deviez pas être un des acteurs
+indispensables de cette incompréhensible scène, on ne serait pas allé
+vous chercher...
+
+--On!... qui, on?
+
+--Quelqu'un qui vous connaît bien, puisque la lettre anonyme que vous
+m'avez montrée faisait allusion à la mort du général Delorge votre père,
+et aussi à une femme que vous aimez...
+
+[Illustration:--Vous voyez, madame la duchesse, que le cercueil est
+vide.]
+
+--Je pouvais jeter cette lettre au feu.
+
+--Mais vous ne l'y avez pas jetée, et son auteur était certain que vous
+ne l'y jetteriez pas. Il comptait si bien sur vous, que toutes ses
+précautions étaient prises. Le faux était prêt qui devait vous ouvrir la
+porte du cimetière, et Potencier, ce complice subalterne qui nous a si
+subtilement glissé entre les mains, vous attendait. Et on jugeait votre
+présence tellement urgente, que pour vous décider à venir, on m'a admis
+en tiers, moi inconnu, qui pouvais être dangereux, et qui n'ai pas les
+raisons... que vous devez avoir... qu'on sait que vous avez... de garder
+le secret et de ne pas invoquer l'assistance de la police...
+
+M. Legris jeta son cigare, que dans sa préoccupation il avait laissé
+éteindre, et poursuivant l'analyse de la situation:
+
+--Maintenant, reprit-il, quelles conclusions tirer de tout ceci?...
+C'est que l'auteur de la lettre anonyme ne peut être que l'homme qui
+dirigeait l'audacieuse expédition de cette nuit...
+
+--Je le crois, murmura Raymond, oui, je le crois...
+
+--Et moi, j'en suis sûr, parce qu'il m'est démontré que cet homme savait
+notre présence à deux pas, derrière les cyprès...
+
+--Oh!...
+
+--Il la savait, vous dis-je, et j'en ai une preuve qu'admettrait le jury
+le plus timoré. Rappelez vos souvenirs. Lorsque les agents subalternes
+de cet homme, les deux complices en blouse, sont descendus dans le
+cimetière, qu'ont-ils fait?...
+
+Lentement, et avec une certaine hésitation:
+
+--Autant qu'il m'en souvient, répondit Raymond, ils ont erré de ci et de
+là autour de la clairière, regardant, prêtant l'oreille...
+
+--S'assurant, en un mot, qu'ils n'étaient pas épiés?...
+
+--Évidemment...
+
+--Donc, j'ai raison. Comment admettre, en effet, que des coquins
+exercés, et ceux-là le sont, qui risquent d'être surpris au moment de
+commettre un crime, et ils le risquaient, n'aient pas mieux pris leurs
+précautions? Représentez-vous le terrain. S'y trouvait-il un endroit
+plus favorable à une embuscade que celui où nous étions blottis? Non.
+Comment donc ces deux hommes ne l'ont-ils pas visité? Comment! C'est que
+leur chef, celui qui les payait, les avait avertis. C'est qu'il leur
+avait dit: «Surtout, n'approchez pas du massif de cyprès, vous y
+trouveriez cachés des gens à moi qu'il ne faut pas déranger...»
+
+A demi-voix et comme s'il eût répondu à ses pensées, et non à M. Legris:
+
+--C'est bien cela, murmura Raymond, c'est bien cela... Ce ne peut être
+que lui qui m'a écrit!...
+
+Le docteur jubilait.
+
+Faire étalage de ses facultés maîtresses est une disposition commune à
+tous les hommes, depuis le plus vulgaire jusqu'au plus supérieur.
+
+Et il éprouvait à montrer sa pénétration le même plaisir naïf que
+ressent le robuste manoeuvre qui lève à bras tendu l'énorme poids que
+ses compagnons peuvent à peine soulever.
+
+--Lui! s'écria-t-il, oubliant son serment de ne pas questionner. Qui,
+lui? Vous voyez bien que vous soupçonnez quelqu'un!...
+
+Le front de Raymond s'assombrit.
+
+--Docteur!... fit-il.
+
+Mais l'autre:
+
+--Et cette duchesse si audacieuse, est-ce que vraiment en cherchant bien
+vous ne trouveriez pas son nom?...
+
+--Je connais plusieurs femmes qui portent ce titre de duchesse...
+
+--Ah!...
+
+--La duchesse de Maumussy, la duchesse de Maillefert...
+
+--Vous voyez donc bien...
+
+Raymond eut un mouvement d'impatience.
+
+--Mais qu'est-ce que cela prouve! fit-il brusquement. En sais-je mieux
+comment je puis me trouver mêlé aux événements de cette nuit?
+Doutez-vous de ma parole? Faut-il que de nouveau je vous jure, sur tout
+ce qu'il y a de sacré, que je ne comprends rien à tout ce qui arrive
+depuis vingt-quatre heures, que jamais je n'ai connu personne du nom de
+Marie-Sidonie?...
+
+Une fugitive rougeur montait aux joues du jeune médecin.
+
+--Ai-je donc été indiscret? fit-il. Dites-le-moi franchement. Dois-je
+oublier tout ce dont j'ai été témoin? Parlez, et c'est fini, jamais plus
+il n'en sera question entre nous!...
+
+Déjà Raymond se sentait tout honteux de son irritation.
+
+Saisissant la main du docteur:
+
+--Assez, prononça-t-il d'une voix émue. A un ami tel que vous, on ne
+marchande pas les confidences. Faites-moi l'amitié de venir partager ce
+soir notre modeste repas de famille. Et nous chercherons ensemble s'il
+est dans mon passé quelque événement qui explique le sombre mystère de
+cette nuit...
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LE GÉNÉRAL DELORGE
+
+
+
+
+I
+
+
+Un soir, en un de ces rares moments où il se départait de sa réserve et
+de sa froideur accoutumées, Raymond Delorge avait dit au docteur Legris:
+
+--Celui-là est véritablement malheureux qui n'espère plus rien. Voilà où
+j'en suis, moi qui n'ai pas trente ans. Et si je n'étais pas certain que
+la balle qui me tuerait frapperait ma pauvre mère du même coup, il y a
+longtemps que je me serais fait sauter la cervelle...
+
+Le passé de cet infortuné expliquait ce morne désespoir et ce dégoût
+profond de la vie.
+
+Son père, le général Pierre Delorge, avait été ce qu'on est convenu
+d'appeler un officier de fortune, c'est-à-dire un de ces soldats qui
+n'ont d'autre recommandation que leur mérite et leur bravoure, d'autre
+richesse que leur épée, et dont chaque grade est forcément le prix d'un
+service rendu ou d'une action d'éclat.
+
+Fils d'un menuisier de Poitiers, ancien volontaire de 1792, bercé de la
+légende glorieuse des armées de la République, Pierre Delorge, le jour
+même de ses dix-huit ans, s'était engagé dans un régiment de dragons.
+
+Son éducation était des plus bornées, mais il avait l'imagination pleine
+de récits de batailles, et il se sentait de la trempe de ces soldats
+héroïques dont lui parlait son père, et qui, à trente ans, étaient morts
+ou généraux de division.
+
+Malheureusement, on était alors en 1820.
+
+C'était le beau temps de la Restauration, et les fils d'artisans
+révolutionnaires n'étaient pas précisément en odeur de sainteté.
+
+En fait de guerre, Pierre Delorge ne vit que la guerre d'Espagne, où il
+n'eut même pas l'occasion de dégainer.
+
+En revanche, il avait failli se trouver compromis dans la première
+conjuration de Saumur, à la suite d'une dénonciation anonyme, qui
+l'accusait faussement d'avoir entretenu des relations suivies avec le
+brave et faible général Berton.
+
+Du moins sut-il mettre à profit ces longues années de paix et les
+loisirs forcés de la vie de garnison.
+
+Ayant reconnu l'insuffisance de son éducation, il entreprit bravement de
+la refaire, et obstinément il la refit.
+
+Les longues heures que ses camarades passaient au café militaire, entre
+un jeu de cartes et un bol de punch, il les employait à travailler,
+réalisant sur ses maigres appointements assez d'économies pour payer un
+professeur ou acheter des livres.
+
+D'aucuns essayèrent bien de railler ses études obstinées, son existence
+austère, sa rigide exactitude à remplir les devoirs de son état; ils en
+furent pour leurs taquineries.
+
+Et encore ne les poussèrent-ils jamais plus loin, Pierre Delorge n'ayant
+pas la prétention d'être ce qui s'appelle endurant.
+
+Puis, comme il était malgré tout le meilleur et le plus sûr des
+camarades, modeste et toujours prêt à rendre service, comme d'un autre
+côté on le savait doué de la plus rare énergie, on s'accoutuma à
+reconnaître sa supériorité, à la célébrer et à le désigner hautement
+comme un des officiers d'avenir de l'armée.
+
+La révolution de 1830 le trouva en Algérie, lieutenant de chasseurs.
+
+Il avait été décoré lors de la prise d'Alger, à la tête de son escadron,
+qui faisait partie de la division Loverdo.
+
+Les années qui suivirent, il les passa en Afrique, où l'oeuvre de
+notre domination se poursuivait avec un perpétuel mélange de bien et de
+mal, de succès et de revers.
+
+On peut dire que, pendant huit ans, il ne se tira pas dans notre colonie
+un seul coup de fusil sans qu'il fût présent.
+
+Il était à Constantine, où il fut blessé, à Mostaganem, au col de
+Mouzaïa, où il fut laissé pour mort, et à Médéah et à Milianah...
+
+Cité plusieurs fois à l'ordre de l'armée, fait officier de la Légion
+d'honneur sur le champ de bataille, il était chef d'escadron, lorsqu'en
+1839 il rentra en France avec son régiment.
+
+Il avait alors trente-sept ans.
+
+Envoyé en garnison à Vendôme, il dut à la grande réputation qui l'avait
+précédé, et à la curiosité qu'il inspirait, d'être présenté à une
+personne qui tenait en ville le haut du pavé, et qui passait pour y
+faire la pluie et le beau temps, Mlle de la Rochecordeau.
+
+C'était une vieille fille d'une cinquantaine d'années, sèche et jaune,
+avec un grand nez d'oiseau de proie, très noble, encore plus dévote,
+joueuse comme la dame de pique en personne et médisante à faire battre
+des montagnes.
+
+Ce qui n'empêche qu'à tous ceux qui énuméraient la longue kyrielle de
+ses imperfections, il était, à Vendôme, de mode de répondre:
+
+--C'est possible!... Mais elle est si bonne et si généreuse!...
+
+Or, cette grande réputation de générosité et de bonté était venue à
+Mlle de la Rochecordeau de ce qu'elle avait recueilli et gardait près
+d'elle, depuis dix ans, la fille de sa soeur défunte, Mlle
+Élisabeth de Lespéran.
+
+Et encore, cette belle action de la vieille fille n'avait-elle été ni
+spontanée, ni même absolument volontaire.
+
+A la mort du marquis de Lespéran, mort un an après sa femme, et sans un
+sou vaillant, Mlle de la Rochecordeau avait fait des pieds et des
+mains pour colloquer la petite--c'était son expression--aux Lespéran de
+Montoire, riches, dit-on dans le pays, à plus de cent mille livres de
+rentes.
+
+Mais ces bons et généreux parents n'étaient rien moins que disposés à
+s'embarrasser de la fille de leur frère.
+
+Il y eut des propos colportés.
+
+Une des dames de Lespéran de Montoire passa pour avoir dit:
+
+--Cette vieille fée peut bien garder le cadeau pour elle.
+
+A quoi Mlle de la Rochecordeau répondit:
+
+--Eh bien! soit, je le garderai, moi qui suis pauvre, quand ce ne serait
+que pour faire rougir ces vilains de leur crasse.
+
+Elle garda Élisabeth, en effet. Mais à quel prix!
+
+Haineuse, acariâtre, n'ayant pas encore pris parti de son célibat,
+rongée de regrets et de jalousie, la vieille fille fit de l'enfant son
+souffre-douleur.
+
+Jamais un repas ne s'écoula sans que l'orpheline ne s'entendît reprocher
+le pain qu'elle mangeait. Jamais elle n'essaya une robe sans avoir à
+subir les plus humiliantes réprimandes, et toutes sortes de jérémiades
+sur la coquetterie des sottes qui se croient jolies et à propos de la
+cherté excessive des étoffes. Jamais elle ne chaussa une paire de
+bottines neuves sans entendre le soir sa terrible parente dire aux
+dévotes ses intimes:
+
+--Cette petite userait du fer; Roulleau, le cordonnier de la Grande-Rue,
+n'a pas une pratique pareille. Et, cependant, elle devrait savoir qu'à
+mon âge je m'impose des privations pour elle!
+
+Et c'eût été pis, sans doute, si Mlle de la Rochecordeau n'eût été
+contenue par un parent qui la venait visiter quelquefois, et qu'elle
+craignait plus encore que son confesseur: le baron de Glorière.
+
+Ce vieux et digne gentilhomme, célibataire et enragé collectionneur,
+avait pris Élisabeth en affection.
+
+Elle lui dut l'unique poupée qu'elle eût jamais, poupée adorée à qui
+elle confiait ses chagrins. Elle lui dut plus tard deux ou trois jolies
+robes et quelques modestes bijoux.
+
+Malheureusement il n'était pas riche, ne possédant que trois mille
+livres de rentes et son château de Glorière, où il vivait.
+
+Le château renfermait bien, disait-on, des objets de la plus haute
+valeur, des meubles surtout et des tableaux, mais le vieux
+collectionneur fût mort de faim avant de se défaire du plus humble
+d'entre eux.
+
+--Soyez donc moins rude! disait-il toujours à Mlle de la
+Rochecordeau.
+
+Elle l'eût été, si sa nièce eût été moins jolie.
+
+Mais l'éclatante, elle disait la révoltante beauté d'Élisabeth la
+transportait de rage, et rien de ce qu'elle essayait pour en atténuer
+l'éclat ne lui réussissait.
+
+La taille pleine et ronde de la jeune fille eût donné de la grâce à un
+sac. Ses cheveux, pour être privés de pommade, n'en étaient ni moins
+abondants, ni moins fins, ni moins brillants. Ses mains contraintes aux
+plus rudes besognes et lavées au plus grossier savon de Marseille,
+restaient blanches et délicates. La forme exquise de son pied se
+trahissait sous des chaussures informes.
+
+--C'est comme un sort! se disait Mlle de la Rochecordeau, vous verrez
+qu'elle n'aura seulement pas la petite vérole!...
+
+C'est cependant à une des soirées à gâteaux et à sirop de groseille de
+cette charitable vieille que, pour la première fois, Élisabeth de
+Lespéran apparut à Pierre Delorge.
+
+Et c'est bien «apparut» qu'il faut dire, car il fut tout d'abord ébloui
+comme d'une vision céleste, fasciné, ravi.
+
+Ce n'est qu'après s'être remis un peu qu'il fut frappé des grâces
+modestes de la pauvre orpheline, de son inaltérable douceur et de la
+noble simplicité dont elle rehaussait les attributions serviles que lui
+imposait sa tante. Il souffrit de la voir traitée en subalterne par des
+invités sans délicatesse. Il s'attendrit, lui dont la sensibilité
+n'avait rien d'exagéré, à observer en elle la réserve un peu hautaine de
+ceux à qui la vie a été rude.
+
+Si bien qu'en sortant de chez Mlle de la Rochecordeau, au lieu de
+regagner son logis, il s'en alla tout seul se promener le long du Loir,
+quoiqu'il fût près de minuit et qu'il dût être à cheval à cinq heures du
+matin, pour la manoeuvre.
+
+Il sentait le besoin de réfléchir à une idée qui venait d'éclore dans
+son esprit, et qui l'eût bien fait rire la veille:
+
+L'idée de mariage.
+
+--Eh! pourquoi, pensait-il, ne me marierais-je pas?...
+
+N'était-il pas sorti de l'ornière, à cette heure, officier supérieur et
+certain d'être général avant dix ans!
+
+Ses appointements, qui iraient en augmentant, pouvaient déjà suffire à
+un ménage modeste et bien administré, et il possédait pour les frais de
+premier établissement six beaux mille francs économisés en Afrique.
+
+Aussi, lorsqu'il rentra chez lui, alla-t-il pour la première et sans
+doute pour l'unique fois de sa vie se planter devant une glace, essayant
+de se rendre compte de l'effet que pouvait produire sa personne.
+
+Grand, bien découplé, il atteignait ce degré précis d'embonpoint qui
+accuse, sans l'alourdir, la perfection des formes. Des cheveux d'un noir
+de jais, fièrement plantés et taillés en brosse, faisaient ressortir la
+pâleur bronzée de son énergique visage. La loyauté de son âme étincelait
+dans ses yeux. Sa moustache encore soyeuse ombrageait, sans les voiler,
+des lèvres spirituelles, aussi rouges que le sang qu'il versait si
+libéralement les jours de bataille.
+
+Toute modestie à part, il lui sembla qu'il réunissait toutes les
+conditions qui font le mari aimé et le bon mari.
+
+Seulement, il se sentait le coeur déjà trop pris pour courir
+l'aventure de quelque cruelle déception. Et dès le lendemain, il se mit
+en quête de renseignements.
+
+D'un mot, un vieux bourgeois de Vendôme lui définit la situation de
+Mlle Élisabeth de Lespéran.
+
+--N'ayant pas le sou, elle mourra vieille fille comme sa tante!
+
+Intérieurement ravi:
+
+--Voilà, se dit le brave chef d'escadron, la femme qu'il me faut...
+
+Et de ce jour il devint un des hôtes assidus des réunions hebdomadaires
+de Mlle de la Rochecordeau.
+
+Dame! elles n'étaient pas d'une gaieté folle, ces réunions, presque
+exclusivement composées de vieilles demoiselles aussi nobles que
+dévotes, de hobereaux invalides des environs et d'ecclésiastiques de la
+paroisse.
+
+Mais le commandant Delorge ne croyait point acheter trop cher par
+d'interminables parties de boston, le droit de contempler à son aise
+Mlle de Lespéran...
+
+Deux ou trois fois il avait trouvé l'occasion de s'entretenir avec elle,
+mais il n'avait pas osé aborder la grande question qui était devenue sa
+plus chère, sinon son unique préoccupation.
+
+Seulement, comme il voyait la jeune fille rougir dès qu'il paraissait,
+et se troubler dès qu'il lui adressait la parole; comme chaque fois
+qu'il passait à cheval dans la rue, certaine persienne s'écartait
+imperceptiblement, il se supposait deviné, et espérait n'être pas
+accueilli trop défavorablement.
+
+Il ne cherchait donc plus qu'une occasion de se déclarer, quand, vers la
+fin de février, il crut remarquer que le teint si beau de Mlle de
+Lespéran se fanait, que ses joues se creusaient, et qu'un cercle de
+bistre, chaque jour plus accusé, cernait ses grands yeux bleus.
+
+Inquiet, il s'informa, et apprit les raisons de ce changement.
+
+Une nouvelle fantaisie était venue à Mlle de la Rochecordeau.
+
+Sous prétexte d'insomnies pénibles, elle employait sa nièce à lui faire
+la lecture une bonne partie de la nuit.
+
+Le matin venu, la vieille égoïste se renfonçait bien douillettement sous
+son édredon et dormait jusqu'à midi.
+
+Tandis que la pauvre Élisabeth, obligée de se lever en même temps que la
+servante, dont elle partageait la besogne, n'avait plus ainsi que trois
+ou quatre heures au plus d'un mauvais sommeil.
+
+A cette certitude, le commandant Delorge entra dans une si effroyable
+colère, que son ordonnance en prit la fuite blême de peur.
+
+--Halte-là! s'écria-t-il, cette vieille coquine finirait par me la tuer!
+
+C'est pourquoi, dès le lendemain, par une belle après-midi, ayant revêtu
+son plus brillant uniforme, il se rendit chez Mlle de la
+Rochecordeau, et sans plus de phrases:
+
+--Mademoiselle, lui dit-il, j'ai l'honneur de vous demander la main de
+Mlle de Lespéran, votre nièce...
+
+Et, sans lui laisser le temps de placer une syllabe, il lui exposa tout
+d'une haleine son origine, sa situation présente et ses espérances pour
+un avenir prochain.
+
+[Illustration: Le fiacre les suivait à trente pas]
+
+Surprise au delà de toute expression, la vieille fille regardait cet
+épouseur de l'air dont on examine un phénomène.
+
+--Hélas! cher monsieur, dit-elle, cette pauvre enfant n'a pas un sou de
+dot!
+
+Mais le commandant s'étant écrié:
+
+--Eh! mademoiselle, je le savais fort bien!
+
+Elle fut tout à fait décontenancée, balbutia, et finit par déclarer
+qu'elle ne pouvait se décider ainsi, qu'elle consulterait, qu'elle
+répondrait plus tard...
+
+La vérité est que la bonne demoiselle se sentait devenir folle à la
+seule pensée de perdre Élisabeth.
+
+Que deviendrait-elle, grand Dieu! si on lui enlevait cette esclave
+soumise, cette victime résignée de ses colères et de ses caprices? Qui
+donc la soignerait, la dorloterait, la veillerait au moindre rhume? Qui
+lui ferait de ces lingeries admirables dont elle se parait et qui
+semblaient sortir de la main des fées? Trois servantes ne remplaceraient
+pas cette nièce incomparable, qui servait, elle, sans gages.
+
+--Jamais ce mariage ne se fera! s'écria la vieille fille, dès que le
+commandant Delorge eut tourné les talons.
+
+Et aussitôt, de toute l'activité de son esprit, elle se mit à chercher
+pourquoi il ne se ferait pas...
+
+Elle eut vite trouvé.
+
+Quoi! le fils d'un ouvrier de Poitiers, un officier de fortune,
+épouserait la fille du noble marquis de Lespéran!...
+
+--Jamais, s'écria-t-elle encore, ce serait monstrueux, la cendre de ma
+soeur en frémirait dans son tombeau!
+
+Malheureusement pour les charitables projets de Mlle de la
+Rochecordeau, son avis n'était pas du tout celui de sa nièce.
+
+En voyant arriver Pierre Delorge chez sa tante à une heure inaccoutumée
+et en grand uniforme, Mlle de Lespéran avait été prévenue par un de
+ces pressentiments qui sont comme les anges gardiens de la femme qui
+aime, et ne la trahissent jamais.
+
+--Il vient me demander en mariage! s'était-elle dit avec un effroyable
+battement de coeur.
+
+Et dominée par un irrésistible besoin de savoir, elle était allée, elle,
+la fierté même, et que la pensée d'une telle action eût révoltée
+l'instant d'avant, elle était allée se mettre aux écoutes à la porte du
+salon, et elle avait tout entendu.
+
+Si grand était son trouble, qu'elle faillit se laisser surprendre par le
+chef d'escadron. Moins ému lui-même, il l'eût peut-être vue s'enfuir
+éperdue et regagner sa chambre, où elle se barricada.
+
+Elle se demandait:
+
+--Que va décider ma tante?... Quelle sera cette réponse qu'elle promet
+pour plus tard?...
+
+Cette réponse, Élisabeth connaissait trop Mlle de la Rochecordeau
+pour ne la point prévoir.
+
+--Ma tante va le repousser, pensait-elle en proie au plus violent
+désespoir; il se croira dédaigné, je ne le reverrai plus... Que faire?
+Mon Dieu, inspirez-moi!
+
+Elle réfléchit un moment, et le résultat de ses réflexion fut ce
+laconique billet à M. de Glorière:
+
+
+ «Mon bon ami,
+
+ «Vous rendrez un immense service à votre petite amie, si
+ aujourd'hui même, et le plus tôt possible, vous veniez, _par
+ hasard_, rendre visite à mademoiselle de la Rochecordeau. Je m'en
+ remets à votre prudence et à votre discrétion.
+
+ É«LISABETH».
+
+
+
+Mais écrire ce billet n'était rien. Le difficile était de le faire
+porter à l'instant au château de Glorière, situé, comme chacun sait, à
+une lieue de Vendôme, dans un des plus jolis paysages du Loir, sur la
+route de Montoire.
+
+Devenue tout à coup audacieuse, Mlle de Lespéran envoya chercher par
+sa servante le petit garçon d'une voisine, qui faisait à l'occasion des
+courses pour la maison.
+
+Bientôt il parut.
+
+--Tu connais, lui dit-elle vivement, le baron de Glorière? Tu sais où il
+demeure?
+
+--Oh! oui, mademoiselle, répondit l'enfant.
+
+--Eh bien! il faut qu'il ait cette lettre avant une heure... Tu ne la
+remettras qu'à lui... Allons, pars, dépêche-toi, cours...
+
+Et, pour lui donner des jambes, elle lui mit dans la main une pièce de
+quarante sous, plus de la moitié de sa fortune!
+
+--Pourvu, pensait-elle, quand le petit garçon fut parti tout courant,
+pourvu que M. de Glorière soit chez lui!...
+
+Il y était.
+
+Drapé dans une robe de chambre à grands ramages, le vieux collectionneur
+était en train d'épousseter ses meubles rares et ses tableaux chéris,
+quand la lettre de sa protégée lui fut remise.
+
+L'ayant parcourue d'un coup d'oeil:
+
+--Oh! oh! murmura-t-il, prudence, discrétion! qu'est-ce que cela
+signifie?
+
+Et le petit commissionnaire étant sorti, il se hâta de s'habiller pour
+se rendre à Vendôme.
+
+--Car il est évident, pensait-il, qu'il arrive quelque chose
+d'extraordinaire. Qu'est-ce que cette satanée vieille fille aura fait
+encore à ma pauvre Élisabeth?...
+
+Cette satanée vieille ne fut pas ravie quand, moins de quatre heures
+après la démarche de Pierre Delorge, on lui annonça le baron de
+Glorière, qui arrivait tout cuirassé de diplomatie et voilant son
+inquiétude sous le sourire le plus amical.
+
+Un instant, elle eut la pensée de lui dissimuler la demande en mariage.
+Mais était-ce possible? N'était-il pas parent de l'orpheline, son
+subrogé-tuteur et très influent dans le conseil de famille?
+
+Elle s'exécuta donc de très bonne grâce en apparence, bien à
+contre-coeur en réalité, n'épargnant aucune précaution oratoire pour
+rallier le baron à son opinion.
+
+Il ne la laissa pas longtemps poursuivre, et dès qu'il eut bien compris:
+
+--Sarpejeu! interrompit-il, Dieu est enfin juste... Voilà un parti comme
+je n'osais pas en espérer un pour ma petite amie...
+
+--Un parti!... Un homme de rien, le fils d'un ouvrier!...
+
+--Eh! que monsieur son père soit tout ce que vous voudrez, il n'en a pas
+moins un fils qui est un galant homme et un homme de coeur...
+
+Arborant son grand air de dignité première, Mlle de la Rochecordeau
+entreprit de chapitrer M. de Glorière... C'était perdre son temps.
+
+--Parbleu! vous me la baillez belle! interrompit-il. Si vous aviez
+seulement une vingtaine d'années de moins, et que ce beau chef
+d'escadron fût venu pour vous et non pour Élisabeth, vous ne trouveriez
+pas son audace si coupable.
+
+Le mot «impertinent» monta aux lèvres de la vieille fille. Elle ne le
+prononça pourtant pas.
+
+--Du reste, continuait le baron, je vais lui dire deux mots, moi, à ce
+militaire... car, décidément, je passe de son bord.
+
+Par le plus grand des hasards, juste au moment où M. de Glorière
+quittait le salon, Mlle de Lespéran traversait le vestibule.
+
+Il lui prit la main, et d'un ton d'indulgente raillerie:
+
+--Ah! mademoiselle la rusée, fit-il, nous l'aimons donc bien notre
+commandant?... Allons, allons, il ne faut pas rougir ainsi, vous avez
+bien fait de compter sur moi.
+
+Sur quoi il sortit, et tout en cheminant le long de la Grande-Rue de
+Vendôme:
+
+--Parbleu! grommelait-il, cette bonne demoiselle de la Rochecordeau est
+tout bonnement prodigieuse. Elle n'avait rien vu, rien deviné!...
+Supposait-elle donc que le seul agrément de ses soirées attirait ce
+digne chef d'escadron!... Mais me voici chez lui.
+
+Pierre Delorge, en ce moment même, n'était pas sur un lit de roses.
+
+Tout se sait, et se sait vite, dans une petite ville comme Vendôme. Déjà
+il avait recueilli quelque chose des propos tenus par la tante de
+Mlle de Lespéran. Il entrevoyait des difficultés de toutes sortes,
+peut-être un échec définitif.
+
+Il pâlit, tant était vive son anxiété, lorsqu'il vit entrer dans son
+modeste logis de soldat le baron de Glorière.
+
+Et, sans le saluer, vivement et d'une voix altérée:
+
+--Eh bien? interrogea-t-il.
+
+--Eh bien! répondit le baron, je viens, mon officier, vous dire que
+Mlle de la Rochecordeau ne me paraît rien moins que disposée à vous
+accorder la main de sa nièce.
+
+Le pauvre commandant chancela:
+
+--Ah! mon Dieu!... balbutia-t-il.
+
+--Mais en même temps, poursuivit M. de Glorière, je viens vous dire: «Ne
+désespérez pas.» Notre vieille demoiselle n'est pas maîtresse absolue de
+la situation. Au-dessus d'elle, il y a le conseil de famille. J'ai voix
+au chapitre, et ma voix vous est acquise. A nous deux, sarpejeu! nous la
+ferons capituler.
+
+Et comme Pierre Delorge se confondait en actions de grâces:
+
+--Vous me remercierez en sortant de l'église, lui dit-il. Pour
+l'instant, agissons et jouons serré, car la vieille est fine, et tout
+d'abord, il ne faut pas laisser s'accréditer l'opinion d'un refus. C'est
+pourquoi nous allons, pendant qu'il fait encore jour, sortir ensemble et
+nous montrer bras dessus bras dessous dans toutes les rues de la ville.
+Ensuite vous viendrez dîner avec moi à l'_Hôtel de la Poste_. Après le
+dîner, vous me conduirez au cercle des officiers, et je ferai une partie
+d'échecs avec votre lieutenant-colonel, que l'on dit de première
+force... Or, comme je suis le subrogé-tuteur de Mlle de Lespéran, et
+que tout le monde le sait, dès demain il sera avéré que vous l'épousez.
+Nous aurons l'opinion pour nous, et l'opinion est la grande marieuse des
+petites villes; on ne défait pas les mariages qu'elle a faits...
+
+Exécuté de point en point, le programme du vieux diplomate de petite
+ville amena vite les résultats qu'il prévoyait.
+
+Mlle de la Rochecordeau était encore au lit, le lendemain, que déjà
+une de ses confidentes accourait lui apprendre ce qu'elle appelait les
+frasques de M. de Glorière.
+
+Ç'avait été l'événement de la messe de six heures, d'où elle sortait.
+Tout le monde parlait du mariage de Mlle de Lespéran et du commandant
+Delorge, le croyait décidé et l'approuvait.
+
+La vieille fille en pensa étouffer de colère.
+
+--C'est la plus noire des trahisons, s'écria-t-elle d'une voix
+étranglée, un acte de félonie indigne d'un gentilhomme. Je veux m'en
+expliquer avec lui, et certes je ne lui mâcherai pas ma façon de penser.
+
+C'est qu'elle ne s'abusait pas; c'est qu'elle comprenait bien que le
+chef d'escadron, soutenu par toute la famille, aurait promptement raison
+de ses résistances.
+
+N'importe! elle n'était pas d'un caractère à se rendre sans combat, en
+cette occasion surtout, où se trouvaient engagés les intérêts sacrés de
+son égoïsme.
+
+Dissimulant donc, ou plutôt croyant dissimuler très habilement à sa
+nièce les affreuses perplexités qui la déchiraient, elle se retira de
+meilleure heure que de coutume. Elle sentait le besoin d'être seule,
+pour réfléchir, pour chercher une issue à son intolérable situation.
+
+Certes, les avantages de ses adversaires étaient considérables, mais les
+siens n'étaient pas à dédaigner. Elle se voyait quelques jours encore de
+répit, et Mlle de Lespéran était toujours en son pouvoir.
+
+Bientôt elle s'imagina avoir trouvé une solution.
+
+Qui l'empêchait de quitter Vendôme avec Élisabeth? Pourquoi
+n'iraient-elles pas s'établir dans quelque ville d'eaux jusqu'au
+changement de garnison du régiment de Pierre Delorge?...
+
+Il en coûterait évidemment une grosse somme d'argent, car la vie est
+hors de prix dans les stations thermales, mais ce sacrifice lui semblait
+léger, comparé à un isolement dont la seule perspective la glaçait
+d'effroi.
+
+Elle ne pouvait d'ailleurs s'empêcher de rire à l'idée de la singulière
+figure que ferait le baron de Glorière lorsqu'il se présenterait chez
+elle et qu'on lui répondrait:
+
+--Mademoiselle et sa nièce sont en voyage pour plusieurs mois.
+
+Beau rêve!... rêve trop beau pour qu'il se réalisât. La vieille fille ne
+s'en aperçut que trop le lendemain.
+
+Debout avant le jour, son premier mouvement fut de sonner sa nièce--car
+elle la sonnait--et de lui annoncer leur départ pour le jour même, lui
+ordonnant de tout préparer pour un long voyage et de se hâter de faire
+ses malles...
+
+Mais, chose étrange et véritablement inouïe, au lieu de se précipiter
+dehors pour obéir:
+
+--Excusez-moi, ma tante, répondit la jeune fille, mais en ce moment, je
+ne saurais, je ne puis quitter Vendôme...
+
+Positivement, la vieille demoiselle faillit tomber à la renverse.
+
+--Tu ne saurais quitter Vendôme! balbutia-t-elle; et pourquoi, s'il te
+plaît?...
+
+--Vous le savez aussi bien que moi, ma tante.
+
+--Non, explique-toi.
+
+--Eh bien! c'est que je dois attendre le résultat d'une... demande qui
+vous a été faite hier, et à laquelle vous avez promis une réponse
+prochaine...
+
+Mlle de la Rochecordeau eût vu s'animer et descendre de leurs socles
+les statues de saintes qui ornaient sa chambre, que sa stupeur n'eût pas
+été plus grande. Quoi! sa nièce connaissait la démarche du chef
+d'escadron! Et elle avait l'audace de l'avouer!...
+
+--C'est une indignité! s'écria-t-elle, une impudence sans nom!... Ah!
+mademoiselle, vous tenez à rester pour connaître ma réponse! Eh bien! la
+voici: «Jamais, moi vivante, vous n'épouserez ce grossier soudard!»
+Est-ce assez catégorique, êtes-vous satisfaite, et irez-vous maintenant
+préparer nos malles?...
+
+Mais c'est bien inutilement que la vieille fille essayait de ressaisir
+l'empire qu'elle s'imaginait avoir sur Élisabeth.
+
+Cette volonté, qu'elle pliait comme l'osier, au vent de ses moindres
+caprices, se redressait tout à coup, inflexible comme l'acier. Pâle,
+mais l'oeil étincelant d'une inébranlable énergie:
+
+--Pardonnez-moi, ma tante, commença la jeune fille...
+
+--Quoi! encore?
+
+--Votre décision ne saurait être définitive... Vous ne m'avez pas
+consultée... Je suis orpheline, j'ai un conseil de famille...
+
+La colère, à la fin, une de ces terribles colères blanches de dévote,
+chassait des flots de bile au cerveau de Mlle de la Rochecordeau et
+blêmissait ses lèvres.
+
+--Ah! taisez-vous, malheureuse! interrompit-elle. Votre conseil de
+famille! Est-ce lui qui vous recevrait, si je vous prenais par le bras
+et si je vous mettais dehors, si je vous chassais de cette maison que
+vous déshonorez?...
+
+Éperdue de fureur, on ne sait à quelles extrémités elle se serait
+portée, si le baron de Glorière ne fût arrivé, dont la présence soudaine
+lui produisit l'effet d'une douche glacée.
+
+--Ah!... vous venez sans doute jouir de votre ouvrage? lui dit-elle.
+
+Il arrivait de Montoire. Il avait visité, l'un après l'autre, tous les
+parents qui composaient le conseil de famille, et il apportait de chacun
+d'eux une adhésion formelle au mariage de Mlle de Lespéran.
+
+--Je sais que ce n'est pas absolument régulier, dit-il à la vieille
+fille; mais, si vous l'exigez, je vais aller trouver le juge de paix et
+provoquer, comme c'est mon droit, une réunion dans les formes.
+
+--C'est inutile! gémit Mlle de la Rochecordeau.
+
+Écrasée sous les ruines de toutes ses espérances, elle s'était affaissée
+sur un fauteuil, et de grosses larmes, larmes de rage, roulaient le long
+de ses joues livides.
+
+Si grande semblait sa douleur, que Mlle de Lespéran, profondément
+troublée, regretta sa fermeté... Toutes les humiliations dont on lui
+avait fait payer une hospitalité de douze ans s'effaçaient... Elle ne
+voyait plus que l'hospitalité elle-même.
+
+Ah! Mlle de la Rochecordeau eut beau jeu un moment... D'un mot, d'une
+caresse hypocrite, elle enchaînait de nouveau sa nièce et retardait
+définitivement le mariage. Mais au lieu de cela, voyant Élisabeth
+s'avancer:
+
+--Retire-toi! lui dit-elle, de l'accent de la haine la plus violente,
+retire-toi! Ah! tu triomphes, aujourd'hui!... Ce n'est pas pour
+longtemps. Dieu punit les ingrats, et ton mari me vengera. Va! tu ne
+seras jamais aussi malheureuse que je le souhaite. Pour ce qui est de ma
+fortune, tu peux en faire ton deuil... jamais tu n'en auras un centime.
+
+Puis, se retournant vers le baron:
+
+--Assurément, poursuivit-elle, les dignes parents d'Élisabeth ont le
+droit de consentir à son mariage... Mais je ne leur crois pas le pouvoir
+de m'imposer chez moi, dans ma maison, la présence du sieur Delorge...
+Je vous serai donc obligée d'aviser au moyen de me débarrasser le plus
+tôt possible de ma nièce.
+
+Le baron s'inclina, et du ton le plus froid:
+
+--Je prévoyais ce dénouement, prononça-t-il, et j'ai donné des ordres en
+conséquence.
+
+C'est donc à Glorière que Pierre Delorge et Mlle de Lespéran
+passèrent toutes leurs après-midi, pendant les quelques semaines qui
+les séparaient de leur mariage.
+
+Semaines divines, dont le radieux souvenir devait illuminer leur vie
+entière.
+
+Chaque matin, après la manoeuvre,--car c'était pour son régiment le
+temps des grandes manoeuvres,--le chef d'escadron quittait Vendôme.
+
+Jusqu'au pont, il maintenait son cheval au pas. Mais, dès qu'il l'avait
+dépassé et qu'il atteignait la grande route, il se lançait à toute
+vitesse, et en moins de dix minutes il arrivait en vue du château.
+
+Au loin, sous les grands arbres, dont les cimes verdoyaient, il
+apercevait, comme une ombre blanche, Mlle de Lespéran.
+
+Il sautait à terre, il lui offrait le bras, et, serrés l'un contre
+l'autre, palpitants, émus, recueillis en leur bonheur, ils gagnaient la
+maison.
+
+Bientôt, une voix joyeuse les saluait:
+
+--Arrivez donc, lambins! Voici trois fois que mon pauvre François sonne
+le déjeuner.
+
+C'était la voix amie du baron accourant à leur rencontre.
+
+Il échangeait une large poignée de main avec le commandant, et ils
+allaient se mettre à table dans la belle salle à manger de Glorière, une
+salle immense, tout entourée de dressoirs et de buffets, où s'étalaient
+toutes sortes de faïences et de porcelaines de tous les pays et de
+toutes les époques, acquises pièce à pièce par le digne collectionneur.
+
+Le café pris, ils se hâtaient de sortir et ils erraient au hasard à
+travers le domaine de Glorière. Humble domaine et d'un revenu presque
+nul, mais ombragé d'arbres admirables, les plus vieux du pays,
+entrecoupé de vertes pelouses et de grandes roches moussues, et baigné
+par les eaux limpides du Loir.
+
+Cependant M. de Glorière ne tardait pas à rentrer, sous prétexte d'un
+ordre oublié, de fatigue ou de soins urgents à donner à ses collections.
+
+Restés seuls, les jeunes gens s'asseyaient sur quelque quartier de
+roche, et leurs heures s'écoulaient en douces rêveries et en projets
+d'avenir.
+
+Qu'avaient-ils à redouter désormais? Rien. Tout souriait à leurs
+modestes ambitions. L'éclat, le bruit, les fièvres de l'orgueil, les
+vanités de la fortune, les heurts de la passion... que leur importait!
+
+Parfois, pourtant, le commandant voyait comme un nuage passer sur le
+front si pur de sa fiancée.
+
+--Qu'avez-vous?... lui disait-il. Avouez que vous pensez à Mlle de la
+Rochecordeau?
+
+Il ne se trompait pas.
+
+Ce n'est pas sans des larmes amères, sans de cruels déchirements que
+Mlle de Lespéran était sortie de cette triste maison de Vendôme, où
+elle avait été si malheureuse, mais où elle avait connu Pierre Delorge,
+et il lui restait au fond du coeur comme un vague remords d'en être
+sortie.
+
+[Illustration: Élisabeth ne put s'empêcher d'écouter.]
+
+Les derniers adieux de Mlle de la Rochecordeau: «Vous ne serez
+jamais aussi malheureuse que je le souhaite!» lui revenaient à l'esprit
+et l'agitaient de vagues appréhensions. C'était une tache à son soleil,
+une ombre à son bonheur.
+
+--Que ne donnerais-je pas, disait-elle à Pierre Delorge, pour me
+réconcilier avec elle et obtenir qu'elle assiste à notre messe de
+mariage!
+
+Ah! s'il n'eût dépendu que du commandant que ces voeux fussent
+exaucés!
+
+--Malheureusement, objectait-il fort justement à sa fiancée, votre tante
+a rendu toute démarche de notre part impossible, en nous accusant de
+convoiter sa fortune. Croyez-moi, oublions-la, comme sans doute elle
+nous oublie...
+
+En cela, il s'abusait.
+
+Ils étaient l'unique et constante préoccupation de la vieille
+demoiselle, et si elle ne donnait pas signe de vie, c'est qu'elle
+n'avait pas encore perdu tout espoir d'une revanche.
+
+Elle savait que, d'après les lois qui régissent l'armée, un officier
+n'est autorisé à se marier qu'à cette condition expresse que sa future
+justifie d'un apport de vingt mille francs au moins...
+
+--Or, se disait Mlle de la Rochecordeau, où mes amoureux
+prendront-ils cette somme? Élisabeth n'a pas le sou, et tout l'avoir de
+son soudard se borne, il me l'a dit, à six mille francs, qui suffiront à
+peine aux dépenses de la corbeille, du trousseau et de la noce.
+
+Illusion vaine! Le commandant n'était pas homme à se lancer dans une
+expédition sans s'être efforcé d'en prévoir toutes les conséquences.
+
+Sachant Élisabeth plus pauvre encore que lui, il avait, fort longtemps
+avant de se déclarer, pris toutes ses précautions.
+
+Son père, après cinquante ans de travail et de privations, possédait
+près de Poitiers un petit domaine, les Moulineaux, loué quatre cents
+écus par an et estimé une soixantaine de mille francs.
+
+Il avait donc écrit simplement à son père:
+
+«J'aime une jeune fille, orpheline et pauvre, et je serais heureux de
+l'épouser. Le grand obstacle est qu'elle n'a pas la dot qu'exigent les
+règlements militaires: 20.000 francs. Consentirais-tu à les lui
+reconnaître, et à laisser, pour cela, prendre hypothèque sur les
+Moulineaux? Ce ne serait, tu m'entends bien, qu'une formalité qui ne
+diminuerait pas d'un centime ton petit revenu.»
+
+A quoi, non moins simplement, le vieux menuisier avait répondu:
+
+«Qu'est-ce que tu me chantes avec ta formalité? Les Moulineaux sont,
+fichtre! bien à toi, puisqu'ils sont à moi, et tu es libre d'en disposer
+à ta guise. Ensuite, tu sauras que mon revenu n'est pas petit, puisque
+j'en économise tous les ans le tiers, que je place à ton intention.
+Embrasse ta future pour moi, et annonce-lui de ma part une paire de
+boucles d'oreilles en diamant, dignes de la femme d'un chef d'escadron.»
+
+Voilà comment, le 23 mai 1840, par la plus belle journée du monde, fut
+célébré le mariage de Pierre Delorge et de Mlle Élisabeth de
+Lespéran...
+
+La veille, Mlle de la Rochecordeau avait pris le lit.
+
+--Plus d'espoir, disait-elle à une de ses amies; je connais Élisabeth...
+Son mari la battrait, qu'elle ne ferait pas encore mauvais ménage.
+
+
+
+
+II
+
+
+Mais le commandant Delorge ne battit pas sa femme...
+
+Du jour de leur mariage, ils goûtèrent, dans sa plénitude, ce bonheur
+qu'ils rêvaient sous les ombrages de Glorière.
+
+Par exemple, le commandant, qui s'attendait d'un jour à l'autre à être
+nommé lieutenant-colonel, vit lui passer sur le corps, selon
+l'expression consacrée, deux ou trois chefs d'escadron qui n'avaient
+d'autre mérite que leur parenté, d'autres droits que la protection.
+
+Puis, en moins d'un an, contrairement à toutes les habitudes et sans
+qu'on sût pourquoi, son régiment fut changé deux fois de garnison,
+envoyé de Vendôme à Tarbes au mois de septembre, et de Tarbes à Pontivy,
+au mois de mars suivant.
+
+--Bast! qu'importe? disait, gaiement Mme Delorge, quand elle voyait
+son mari tout près de se mettre en colère, qu'importe! puisque nous nous
+aimons?
+
+Et d'autres fois:
+
+--Eh bien! je les bénis, moi, ces contrariétés, et j'en souhaiterais
+presque de plus sérieuses... Nous sommes trop heureux, ce n'est pas
+naturel... cela me fait peur!
+
+C'est surtout pendant les premiers mois de son mariage que Mme
+Delorge trahissait ainsi le secret des vagues appréhensions qui
+tressaillaient en elle.
+
+--Tu as la joie inquiète! lui disait en plaisantant son mari.
+
+Rien de si exact.
+
+Il faut en quelque sorte un apprentissage à des félicités inespérées.
+Les malheureux deviennent sceptiques, à la longue. Accoutumés aux
+rigueurs de la destinée, ils s'étonnent et se défient de la moindre de
+ses faveurs. La vie leur a ménagé tant et de si cruelles déceptions,
+qu'ils n'osent plus s'endormir en pleine sécurité, de crainte de quelque
+terrible réveil.
+
+La pauvre Élisabeth de Lespéran avait trop souffert pour que la fortunée
+Mme Delorge se sentît si vite rassurée.
+
+Souvent, lorsqu'elle était seule, elle comparait sa situation passée à
+sa position actuelle, et, au souvenir de certaines privations qu'elle
+avait endurées et de toutes les humiliations qu'elle avait subies, elle
+sentait sa poitrine se gonfler de sanglots et elle fondait en larmes.
+
+Plusieurs fois son mari la surprit ainsi, et, ému, effrayé:
+
+--Qu'as-tu? mon Dieu! lui demandait-il.
+
+Mais elle se levait déjà souriante, et se jetant à son cou:
+
+--Rien, répondit-elle, je n'ai rien, je t'aime.
+
+Peu-à peu, cependant, cette sensibilité exagérée s'émoussa, ses nerfs se
+détendirent, l'odieux passé se voila de brumes, et elle s'affermit dans
+son bonheur.
+
+Femme, elle tenait toutes les promesses de la jeune fille, réalisant
+avec une touchante simplicité le type achevé de la compagne d'un homme
+d'action.
+
+Aussi, n'eut-elle qu'à paraître au régiment pour que sa supériorité fût
+admise même par la femme du colonel, qui ne péchait pas cependant par
+excès de modestie.
+
+Pas une voix ne s'éleva, non pour la critiquer, mais seulement pour la
+discuter.
+
+Véritable miracle! car un régiment n'est en somme qu'un village qui se
+déplace avec son clocher: le drapeau.
+
+Village médisant et cancanier par excellence, qui traîne avec ses
+bagages, d'un bout de la France à l'autre, ses passions et ses intérêts,
+ses rancunes, ses convoitises et ses rivalités de femmes qui, chaudement
+épousées, deviennent de belles et bonnes haines d'hommes.
+
+Il y avait quatre mois que le régiment tenait garnison à Pontivy, quand,
+pour la plus grande joie de son mari, Mme Delorge accoucha d'un gros
+garçon.
+
+Depuis longtemps le nom de ce premier-né était irrévocablement choisi.
+
+Ni le chef d'escadron ni sa femme n'avaient oublié tout ce qu'ils
+devaient de reconnaissance au baron de Glorière, et ils avaient décidé
+que leur fils, quand il leur en naîtrait un, s'appellerait comme lui:
+Raymond.
+
+Même en cette occasion, le vieux collectionneur fit le voyage de
+Bretagne, et il resta près d'un mois à Pontivy, ayant découvert aux
+environs une véritable mine de curiosités.
+
+Il apportait des nouvelles de Mlle de la Rochecordeau.
+
+La rancunière vieille fille n'avait jamais consenti à le revoir, ne lui
+pardonnant pas, disait-elle, d'avoir bassement suborné sa nièce et prêté
+les mains à une mésalliance abominable.
+
+Elle devenait plus dévote de jour en jour, changeait de servante deux
+fois par semaine, et se portait comme un charme.
+
+--Vous verrez, assurait le baron, qu'elle nous enterrera tous!
+
+Il était singulièrement ému le jour de son départ, qu'il avait sous
+divers prétextes retardé plusieurs fois, et au moment de monter en
+voiture, il fit jurer au commandant et à sa femme de venir chaque année
+passer quinze jours à Glorière.
+
+--Si ce n'est pas pour vous ou pour moi, disait-il, que ce soit pour mon
+filleul Raymond, qui prendra des forces à jouer au grand air, à se
+rouler dans les foins et à se tremper dans les eaux fraîches du Loir.
+
+Élisabeth et son mari trouvèrent leur maison bien vide, le soir de cette
+séparation. Qu'eût-ce donc été, si on leur eût appris que c'était la
+dernière fois qu'ils voyaient cet homme excellent.
+
+C'était ainsi, pourtant.
+
+A deux mois de là, un matin qu'il était monté sur une haute échelle pour
+épousseter un tableau, il tomba.
+
+Il avait cessé de vivre quand François, son vieux domestique, accouru au
+bruit de la chute, le releva.
+
+--C'est le ciel qui se venge! soupira pieusement Mlle de la
+Rochecordeau, en apprenant la mort de M. de Glorière. Dieu ait son âme!
+C'est un grand coquin de moins.
+
+Ce coquin, par un testament déposé chez un notaire de Vendôme,
+instituait sa légataire universelle Mme Pierre Delorge, née Élisabeth
+de Lespéran, sa petite-nièce.
+
+A son testament était jointe, à l'adresse du commandant et de sa femme,
+une lettre où il se révélait tout entier.
+
+ «Je dormirai plus tranquille, mes chers enfants, écrivait-il, quand
+ j'aurai pris mes dernières dispositions. On ne sait ce qui peut
+ arriver. Je me fais vieux. Ma vue et mon jugement baissent, si bien
+ que l'autre jour, j'ai acheté une croûte ridicule pour un Breughel
+ de Velours.
+
+ «Donc, comme vous êtes ce que j'aime le mieux au monde, je vous
+ lègue, en toute propriété, meubles et immeubles, tout ce que je
+ possède:
+
+ «1º Trois mille deux cents francs de rentes, en un titre trois pour
+ cent.
+
+ «2º Mon château de Glorière, tel qu'il se poursuit et comporte,
+ avec les quelques arpents qui l'entourent et les collections qu'il
+ renferme.
+
+ «Ne me remerciez pas, c'est de ma part un trait de savant égoïsme
+ d'outre-tombe. Je sais que vous ne vous déferez jamais de Glorière.
+ Vous ne sauriez oublier que ses vieux ormes ont ombragé vos
+ premières amours. Ce vous serait un deuil de savoir foulés par des
+ indifférents ces sentiers aimés où vous vous êtes promenés appuyés
+ l'un sur l'autre pour la première fois.
+
+ «J'escompte votre sensibilité. Moi aussi je souffrirais de cette
+ idée que Glorière appartiendrait à des étrangers. Si on le mettait
+ en vente, je suis sûr que Pigorin, l'ancien mercier de la rue de
+ l'Hôpital, l'achèterait et s'y installerait. Et les ricanements
+ stupides de ses quatre filles en chasseraient mon ombre.
+
+ «Mes collections aussi me sont chères. Elles ont été l'occupation
+ et le charme de ma vie. Cependant je vous ordonne de les vendre.
+
+ «Votre existence vagabonde vous interdit de les garder près de
+ vous, et, laissées au château, sous la seule garde de François,
+ elle se détérioreraient.
+
+ «Attendez, pourtant!
+
+ «J'ai choisi et je désigne par leurs numéros, dans mon testament,
+ une soixantaine de pièces, les plus remarquables parmi mes tableaux
+ et mes bronzes, dont je vous prie de vous charger en souvenir de
+ notre amitié.
+
+ «J'ai calculé que le tout tiendra aisément dans une douzaine de
+ grandes caisses que vous mettrez au roulage, quand vous changerez
+ de garnison.
+
+ «Ce sera un souci, mais de cette façon vous aurez, en quelque
+ sorte, un intérieur à vous au milieu des meubles banals des
+ appartements que vous êtes forcés d'habiter.
+
+ «Quant à ce qui est du reste, vendez-le dans le plus bref délai.
+
+ «Et si vous tenez à honorer ma mémoire, vendez-le au plus haut prix
+ possible. Il ne faut pas qu'on puisse dire que ma collection
+ n'était qu'une boutique à vingt-neuf sous.
+
+ «Si vous m'en croyez, vous ferez la vente à Tours, où mes
+ collections étaient bien connues, et où habitent une vingtaine
+ d'amateurs, tant du pays que d'Angleterre.
+
+ «Ayez soin de faire poser des affiches à Blois, à Orléans et au
+ Mans, et n'épargnez pas les annonces dans les journaux...
+
+ «Est-ce bien tout? Oui. Alors, chers enfants, adieu... Parlez
+ quelquefois à votre petit Raymond de votre vieux et bien
+ affectionné ami
+
+ «RAYMOND D'ARCES, BARON DE GLORIÈRE.
+
+ «_P. S._--Je souhaite que, jusqu'à sa mort, mon vieux et fidèle
+ serviteur François reste à Glorière. Une rente viagère de quatre
+ cents francs lui suffira.»
+
+Le commandant Delorge avait les yeux pleins de larmes lorsqu'il acheva
+cette lettre où éclataient tant d'exquise sensibilité et la plus
+ingénieuse des délicatesses.
+
+--Voilà, dit-il à sa femme, qui sanglotait près de lui, depuis notre
+mariage le premier malheur: un tel ami ne se remplace pas...
+
+Pour cela même, il devait leur répugner étrangement de se conformer à
+ses instructions.
+
+Pourtant, ils ne pouvaient faire autrement, il leur fallut bien le
+reconnaître.
+
+Et après bien des perplexités et de longues délibérations, le commandant
+Delorge prit un congé de quinze jours et partit pour Vendôme.
+
+Déjà, le baron y était presque oublié. Il s'y trouvait des gens qui
+étaient bien aises de n'avoir plus à éviter son petit oeil perspicace
+ou à subir son persiflage familier.
+
+Mais son souvenir se réveilla avec une vivacité singulière, le matin où
+les désoeuvrés aperçurent, s'étalant sur les murs, d'immenses affiches
+jaunes où on lisait en gros caractères:
+
+ VENTE
+
+ AUX ENCHÈRES PUBLIQUES
+
+ =des Meubles anciens, Tableaux, Statues, Gravures, Bronzes, Faïences,
+ Tapisseries, Armes, Livres, etc.,=
+
+ AYANT COMPOSÉ LES COLLECTIONS DE
+
+ M. LE BARON DE GLORIÈRE
+
+L'idée de cette vente, annoncée comme devant avoir lieu à Tours, à la
+fin du mois, faisait sourire les bourgeois positifs.
+
+--Ah ça! disaient-ils, les héritiers de ce vieil original s'imaginent
+donc sérieusement qu'il a entassé des trésors dans sa masure de
+Glorière!
+
+A quoi d'autres, hochant la tête, répondaient:
+
+--Bast! on tirera toujours un millier d'écus de ces antiquailles...
+Seulement, il fallait les vendre ici. Les frais d'affiches et de
+transport absorberont le produit...
+
+Ce n'était pas l'avis du commandant Delorge.
+
+Sans être ce qu'on appelle un connaisseur, il avait été souvent frappé
+de la beauté de certains objets. Il avait de plus trop confiance en
+l'intelligence de M. de Glorière pour admettre qu'il se fût si longtemps
+et si étrangement abusé sur la valeur de ce qu'il possédait.
+
+Du reste, s'il se préoccupait du résultat probable de la vente, c'était
+beaucoup moins pour lui que pour la mémoire de son vieil ami.
+
+--Plus le chiffre en sera élevé, pensait-il, plus seront confondus les
+imbéciles qui ne voulaient voir en M. de Glorière qu'un maniaque
+ridicule.
+
+Son seul tort fut d'exprimer ces sentiments devant des gens incapables
+de le comprendre, et qui se disaient, dès qu'il avait tourné les talons:
+
+--En vérité, ce brave commandant devrait bien se dispenser de cet
+étalage de désintéressement! Il nous croit par trop simples!...
+
+Lui, cependant, et avant toutes choses, avait mis de côté les numéros
+désignés par le testament du baron. A ceux-là, il en joignit une
+centaine encore, choisis surtout parmi les tableaux, les tapisseries et
+les armes.
+
+Le reste, tous frais payés, produisit cent vingt-trois mille cinq cents
+francs.
+
+--Et notez, mon commandant, disait à Pierre Delorge l'expert qu'il avait
+fait venir de Paris, notez que vous vous êtes réservé la crème, si j'ose
+m'exprimer ainsi, la fleur des collections. Ce que vous gardez vaut
+mieux et plus que tout ce que nous avons vendu. Rien que de quatre de
+vos tableaux, à mon choix, je suis prêt à vous compter, _hic et nunc_,
+trente mille francs.
+
+Ce résultat fabuleux et les propos plus fabuleux de l'expert devaient
+produire à Vendôme une profonde impression.
+
+On vit les gens qui avaient le plus raillé M. de Glorière se gratter
+l'oreille d'un air penaud:
+
+--Diable! disaient-ils, ce n'est décidément pas une si mauvaise
+spéculation que de ramasser des vieilleries!
+
+Et c'est de ce jour que M. Pigorin, de la rue de l'Hôpital, prit
+l'habitude de faire chaque matin sa tournée chez tous les revendeurs de
+la ville, espérant y rencontrer de ces merveilles méconnues qu'on achète
+cent sous et qu'on revend dix ou quinze mille francs.
+
+Mlle de la Rochecordeau, elle, s'était mise au lit, ainsi qu'il
+arrivait à chacune de ses grandes contrariétés.
+
+--Qui jamais, gémissait-elle, se fût douté que ce vieil original de
+Glorière possédait une fortune!... Il n'y avait à le savoir que ma nièce
+et son soudard. Aussi, voyez comme ils ont chambré le bonhomme!... Ah!
+ils doivent bien rire, maintenant...
+
+Le commandant ne riait pas, mais son coeur bondissait de
+reconnaissance, au souvenir de l'homme excellent, de l'ami incomparable
+qu'il avait perdu.
+
+Après lui avoir dû le bonheur de sa vie présente, voici qu'il allait
+encore lui devoir la sécurité de l'avenir.
+
+--Vienne la guerre, se disait-il, une maladie, un accident, la mort...
+mon agonie ne sera pas torturée par cette idée désolante que je laisse
+sans pain ma femme et mon enfant!
+
+Aussi est-ce avec une sorte d'attendrissement pieux que Mme Delorge
+et son mari suspendirent aux murs et dressèrent sur les cheminées et sur
+les consoles les tableaux et les bronzes de leur vieil ami.
+
+Leur banal appartement meublé de Pontivy en recevait un lustre
+singulier, et prenait désormais, selon l'expression d'un capitaine
+connaisseur, un faux air de résidence royale.
+
+Mais en dépit du bruit qui se répandit que M. et Mme Delorge venaient
+d'hériter d'un oncle millionnaire, le train de leur maison resta le
+même.
+
+Train bien modeste, assurément, car deux petites servantes suffisaient à
+tout, aidées seulement pour les gros ouvrages par l'ordonnance du
+commandant.
+
+C'était un vieil Alsacien, nommé Krauss, qui avait été le camarade de
+lit de son officier, quand celui-ci était entré au service, ce dont il
+n'était pas médiocrement fier, qui ne l'avait pas quitté vingt-quatre
+heures depuis vingt-quatre ans, et qui lui avait voué un de ces
+attachements aveugles qui font pâlir le fanatisme.
+
+Et encore, depuis la naissance de Raymond, Krauss ne se rendait-il plus
+guère utile dans la maison. Les servantes, Mme Delorge, le commandant
+lui-même ne pouvaient plus rien obtenir de lui.
+
+Le digne troupier s'était, de son autorité privée, constitué la bonne du
+petit garçon, et il le gardait avec des attentions maternelles, une
+jalousie d'amant et la soumission d'un caniche, lui inspirant des
+fantaisies et des caprices pour avoir le plaisir de s'y soumettre.
+
+--Et même, il faut mettre ordre à cela, disait le commandant; cet animal
+de Krauss finirait par faire de notre fils un être insupportable.
+
+Ce fils avait un peu plus d'un an, lorsque son père fut nommé
+lieutenant-colonel.
+
+En ce temps-là, toutes les administrations, même, ou plutôt surtout
+celle de la guerre, considéraient la fortune comme un titre à
+l'avancement.
+
+Elles se tenaient ce raisonnement qui ne manquait pas de justesse:
+
+--Si nous mécontentons par trop un homme qui a de quoi vivre
+indépendant, il nous plantera là, et nous discréditera par ses
+clabauderies...
+
+C'est pourquoi le lieutenant-colonel Delorge, qui passait pour avoir
+vingt mille livres de rentes, ne tarda pas à être fait colonel.
+
+C'est en Afrique, à Oran, que tenait garnison le régiment dont Pierre
+Delorge était appelé à prendre le commandement, et sa lettre de service
+lui notifiait de le rejoindre dans le plus bref délai.
+
+Cette circonstance troublait quelque peu sa joie au milieu des
+félicitations qu'il recevait de toutes parts, et l'agitait de graves
+perplexités.
+
+[Illustration:--J'attends votre réponse à la demande qui vous a été
+faite aujourd'hui par le commandant Delorge.]
+
+Devait-il emmener sa femme et son enfant et les exposer aux fatigues
+d'un long voyage et à tous les périls d'un climat brûlant, au plus fort
+de l'été?
+
+Mais au premier mot qu'il dit de ses incertitudes à Mme Delorge:
+
+--Je savais ce que je faisais en t'épousant, interrompit-elle, de ce ton
+qui annonce une inébranlable résolution. Je suis la femme d'un soldat.
+Partout où on enverra mon mari, j'irai.
+
+Ils partirent donc ensemble, et quinze jours plus tard, tant ils avaient
+précipité leur voyage, ils arrivaient à Oran, et ils s'installaient
+dans une des maisons charmantes dont les jardins ombreux s'étagent en
+terrasses le long des pentes du ravin de Santa-Cruz.
+
+Déjà le nouveau colonel connaissait les raisons qui avaient fait hâter
+son départ. Il les avait apprises en mettant le pied sur les quais
+d'Alger.
+
+Notre colonie était en feu.
+
+Partout, en Algérie et dans le Maroc, on prêchait la guerre sainte et on
+soulevait les populations. Une formidable expédition s'organisait dans
+le but de rejeter les Français à la mer et de rétablir les gloires et la
+puissance de l'islamisme.
+
+Le fils de l'empereur du Maroc était le chef de cette croisade.
+
+Il campait sur les bords de l'Isly, occupant avec ses troupes un espace
+de plus de deux lieues. Chaque jour des contingents nouveaux ajoutaient
+à ses forces et à son orgueil.
+
+Et il se croyait si sûr de la victoire, que déjà il avait choisi parmi
+ses chefs ceux qui commanderaient en son nom à Tlemcen, à Oran et à
+Mascara.
+
+Seulement il comptait sans le héros «à la casquette», le maréchal, ou
+plutôt, comme on disait alors, «le père Bugeaud».
+
+Reconnaissant le danger de rester plus longtemps sur la défensive,
+sentant bien que notre inaction exaltait les espérances et le fanatisme
+des tribus, le maréchal venait de se décider à attaquer.
+
+Ayant rallié la division Bedeau, il se hâtait de réunir tout ce qu'il
+avait de troupes à sa portée.
+
+Si bien que le colonel Delorge n'était pas à Oran depuis tout à fait
+quarante-huit heures, lorsqu'il reçut du «père Bugeaud» l'ordre de lui
+amener sur-le-champ son régiment.
+
+C'est à quatre heures du soir que cet ordre lui arriva, et il dut se
+hâter de rentrer chez lui pour prendre ses dernières dispositions.
+
+Intérieurement, il se félicitait d'être arrivé à temps pour marcher à
+l'ennemi, ce qui n'empêche que le coeur lui battait un peu, au moment
+d'annoncer à sa jeune femme cette grave nouvelle.
+
+--Le régiment part à minuit! lui dit-il de l'air le plus gai qu'il put
+prendre.
+
+Il s'attendait à une émotion terrible, à des larmes, à une scène
+déchirante, peut-être... Point.
+
+Elle pâlit, ses beaux yeux se voilèrent, mais c'est d'un ton ferme
+qu'elle répondit simplement:
+
+--C'est bien.
+
+Et tout aussitôt, sans réflexions vaines, sans inutiles questions, elle
+se mit à s'occuper de ce que son mari emporterait, veillant autant qu'il
+était en elle à ce qu'il ne manquât de rien, quoi qu'il pût arriver, lui
+préparant de la charpie et des bandes, et tout ce qu'il faut pour un
+pansement provisoire sur le champ de bataille.
+
+Plus ému de ce sang-froid qu'il ne l'eût été par des larmes, il
+s'efforçait de la rassurer.
+
+--Bast! lui disait-il, est-ce que j'aurai besoin de tout cela! Laisse
+donc faire Krauss, c'est un vieil Africain, qui connaît son affaire...
+
+Les vingt mille habitants d'Oran étaient sur pied cette nuit-là, et une
+immense acclamation salua le régiment lorsqu'il sortit de la ville,
+étendard déployé et trompettes sonnant.
+
+Mme Delorge avait été stoïque...
+
+Dominant l'émotion terrible qui l'écrasait, c'est avec un bon sourire
+aux lèvres qu'elle embrassa son mari, qui avait déjà le pied à l'étrier.
+
+Sa voix d'un timbre si pur ne trembla pas, lorsqu'elle dit à son fils:
+
+--Embrasse ton père et dis-lui: Au revoir!
+
+--Au revoir, papa! bégaya l'enfant...
+
+Il est vrai que, rentrée chez elle, elle s'évanouit...
+
+--Sois sans crainte, lui avait dit Pierre Delorge, avant la fin du mois
+nous serons de retour, ayant ôté pour longtemps aux Arabes l'envie de
+recommencer.
+
+Pour cette fois, il devait avoir raison, car, à huit jours de là, le
+«père Bugeaud» gagnait, avec dix mille hommes contre trente mille, la
+bataille d'Isly.
+
+Lancé avec ses quatre escadrons de guerre contre une masse de dix ou
+douze mille cavaliers marocains, le colonel Delorge n'avait pas peu
+contribué au succès de la journée.
+
+Un instant, son régiment avait disparu, comme englouti au milieu du plus
+effroyable tourbillon.
+
+Mais commandés par un tel chef, les soldats français sont tous des
+héros. Les siens se battirent en désespérés, laissant le temps aux
+spahis de Jussuf et aux fantassins de Bedeau de se reformer et de venir
+les dégager.
+
+Lui-même devait en être quitte à assez bon marché.
+
+--A très bon marché même, affirmait Krauss, pour un homme qui étrenne
+ses épaulettes d'une pareille façon!
+
+Lancé au plus épais de la mêlée, le colonel Delorge avait eu deux
+chevaux tués sous lui. Ses habits n'étaient plus qu'une loque, tant ils
+avaient été hachés littéralement de coups de yatagan. Mais il n'avait
+reçu qu'une blessure au bras droit.
+
+--Va! j'étais bien sûre que tu me reviendrais, lui dit sa femme, lorsque
+le régiment rentra à Oran... Est-ce que si tu avais été tué là-bas, je
+ne l'aurais pas senti, moi, ici!...
+
+Cependant sa blessure, que plusieurs jours de fatigue et de chaleurs
+excessives avaient envenimée, fut longue à guérir...
+
+Et encore lui laissa-t-elle pour toujours une roideur gênante dans le
+bras, lui rendant difficiles certains mouvements, comme celui de mettre
+le sabre en main, qui exige un renversement du coude et une torsion du
+poignet.
+
+En revanche, il fut une fois de plus porté à l'ordre du jour de l'armée,
+et investi d'un grand commandement, où éclatèrent ses rares aptitudes
+et ses qualités d'organisateur.
+
+C'est en parlant de lui que le ministre de la guerre disait, en 1847, à
+la Chambre des députés: «Avec des officiers de cette trempe, je
+répondrais de la colonisation parfaite de l'Algérie en dix ans!»
+
+Sa réputation de soldat et d'administrateur n'avait donc plus rien à
+gagner, lorsque arriva la révolution de 1848... S'il s'en préoccupa, ce
+fut pour bénir la destinée, qui l'éloignait de Paris en une année où la
+guerre civile y fit couler des flots de sang.
+
+Mais il ne s'en préoccupa guère, distrait par un souci meilleur.
+
+Sa femme venait de lui donner une fille qui reçut le nom de Pauline.
+
+Alors Mme Delorge n'avait plus aucune de ces vagues appréhensions des
+premiers mois de son mariage... Accoutumée à son bonheur, elle s'y
+endormait en sécurité profonde, entre son mari et ses enfants.
+
+Pauvre femme!... Le malheur est un créancier impitoyable qui vient
+toujours... Il venait.
+
+
+
+
+III
+
+
+On arrivait à la fin de mars 1849, le prince Louis-Napoléon Bonaparte
+était président de la République française, lorsque les cercles
+militaires d'Oran commencèrent à se préoccuper de trois «pékins» arrivés
+depuis peu de France, et descendus à l'_Hôtel de la Paix_.
+
+L'un était un homme jeune encore, et d'un extérieur «avantageux»,
+portant toute sa barbe, et qui se faisait appeler M. le vicomte de
+Maumussy.
+
+L'autre était plus âgé. Déjà ses moustaches, fort longues et
+outrageusement cirées, grisonnaient. Attitude, démarche, coupe de
+vêtements, tout en lui trahissait, ou plutôt affectait cet on ne sait
+quoi qui distingue les officiers en bourgeois. Il était inscrit à
+l'hôtel sous le nom de Victor de Combelaine.
+
+Ces deux messieurs étaient décorés.
+
+Le troisième, plus humble, était aussi plus indéchiffrable.
+
+Il était gros et court, fort rouge, très chauve, et d'une vulgarité que
+rehaussaient encore les énormes chaînes de montre qui battaient sa
+bedaine et les bagues qui cerclaient ses doigts noueux.
+
+Les autres l'appelaient, encore qu'il ne parût pas très âgé, le père
+Coutanceau.
+
+Tous trois venaient en Afrique, disaient-ils partout, à tout propos et
+très haut, pour obtenir des concessions et faire de l'agriculture en
+grand.
+
+C'était fort possible, après tout.
+
+Seulement, leurs agissements démentaient leurs assertions.
+
+Ce n'était pas des colons qu'ils recherchaient, ni des fermiers, mais
+presque exclusivement des militaires.
+
+Souvent, à la nuit tombante, on voyait se glisser chez eux, et non sans
+précautions pour n'être point vus, des officiers des districts cantonnés
+au loin, à Mers-el-Kébir, à Arzew, à Sidi-bel-Abbès.
+
+De leur côté, ils étaient toujours par voies et par chemins, tantôt à
+pied et tantôt en voiture, visitant les postes militaires, et parfois
+demeurant des deux et trois jours à Mostaganem ou à Mascara.
+
+L'argent ne paraissait pas leur manquer.
+
+Les poches de M. Coutanceau, des poches immenses, où il avait toujours
+les mains plongées jusqu'au coude, sonnaient comme un clocher de
+village.
+
+Et ils faisaient grande chère, prenant leurs repas à part et ne
+ménageant ni le vin de Bordeaux des grands crus, ni le vin de Champagne.
+
+--Positivement, ces gaillards-là nous inquiètent, disait un soir à sa
+femme le colonel Delorge. On dirait des agents de recrutement. Mais qui
+viendraient-ils recruter dans la colonie? Pour qui? pour quoi?
+
+--Que ne vous mettez-vous en quête de renseignements! répondait
+simplement Mme Delorge.
+
+On s'enquit, et on en obtint d'un sous-intendant, qui avait été
+longtemps employé au ministère des finances, et qui savait son Paris sur
+le bout du doigt.
+
+M. le vicomte de Maumussy s'appelait de son vrai nom Chingrot, et il eût
+été bien habile celui qui eût su dire où se trouvait sa vicomté.
+
+C'était un de ces viveurs de troisième ordre qui font cortège aux fils
+de famille en train de dévorer leur légitime, et qui sans un sou
+vaillant affichent tous les dehors du luxe, jouent gros jeu et roulent
+voiture.
+
+L'enlèvement d'une pauvre jeune femme qu'il avait ensuite ruinée, un
+duel heureux et une nuit de veine au baccarat avaient marqué l'apogée de
+l'honorable carrière de M. Chingrot de Maumussy.
+
+Depuis, il n'avait fait que déchoir. Il se noyait, selon l'expression
+consacrée, buvant une gorgée plus amère et coulant plus profondément à
+chacune de ses tentatives pour remonter à la surface.
+
+Et Dieu sait s'il en avait risqué de ces tentatives, en finances, en
+industrie, en journalisme et en politique!...
+
+Car il était dévoré d'ambitions, de convoitises et de rancunes, et se
+croyait apte à tout.
+
+Et, de fait, il ne manquait ni d'intelligence, ni d'esprit, ni de
+savoir-faire. Causeur facile et agréable, il était rompu à toutes les
+intrigues et avait cette imperturbable audace de l'homme qui n'a plus
+rien à perdre.
+
+Accusé d'un bonheur trop constant au jeu, perdu de dettes, traqué par
+des créanciers qui le menaçaient non plus de Clichy mais de la police
+correctionnelle, exclu de tous les cercles, exécuté en dernier lieu à la
+Bourse, où il carottait des différences, M. Chingrot de Maumussy avait
+fait un plongeon définitif et disparu du boulevard lors des journées de
+février 1848.
+
+Non moins mouvementée devait avoir été l'existence de son compagnon, M.
+Victor de Combelaine, dans une sphère inférieure, toutefois.
+
+Et il faut dire: devait, au conditionnel, parce que nul ne savait rien
+au juste des parents, ni même du pays de cet honorable... gentilhomme.
+
+D'aucuns soutenaient que nulle part jamais n'exista un M. de Combelaine
+père. Sa mère était, assurait-on, une noble demoiselle hongroise, que la
+sensibilité de son coeur avait perdue.
+
+Le positif, c'est que le Combelaine avait été militaire.
+
+Des gens l'avaient connu lorsqu'il venait de s'engager dans un régiment
+de hussards, et les fournisseurs de toutes les villes où il avait tenu
+garnison gardaient de lui de cuisants souvenirs et des liasses de
+billets protestés.
+
+En dépit de tout, et si piètre serviteur qu'il pût être, il avait dû à
+de mystérieuses influences un avancement scandaleusement rapide.
+
+Il était capitaine, et se plaignait de moisir en ce grade, quand, à la
+suite d'une aventure dont le secret fut bien gardé, il essaya de se
+suicider.
+
+S'étant manqué, il reprit goût à la vie, mais il donna sa démission,
+volontairement, prétendaient les uns; parce qu'il ne pouvait faire
+autrement, assuraient les autres.
+
+Comment vivre, cependant? Il s'improvisa voyageur en parfumerie. Une
+querelle avec son patron l'ayant rejeté sur le pavé, il entreprit de
+fonder une salle d'armes. Tireur de premier ordre, il réussissait, il
+gagnait de l'argent... Une _légèreté_ le contraignit à fermer boutique.
+Un de ses élèves étant menacé d'un duel sérieux, il avait, moyennant
+finance, pris le duel à son compte et tué l'adversaire.
+
+Obligé de fuir, il s'était réfugié en Belgique, s'était fait comédien,
+et avait, pendant dix mois, essuyé les sifflets de Bruxelles.
+
+Remercié par son directeur, il s'était lancé dans la politique, avait
+conspiré, en avait vécu, et finalement s'était trouvé englobé dans un
+procès où son attitude lui avait attiré de la part de ses coaccusés
+l'épithète de mouchard...
+
+C'était d'ailleurs, selon son expression, un «noceur» féroce, dévoré de
+convoitises malsaines et d'appétits honteux, sans foi, sans loi, sans
+moeurs, brave peut-être, mais ayant, à coup sûr, moins de bravoure que
+de confiance en son adresse de spadassin, prêt à tout pour de l'argent,
+capable, selon son intérêt, de tuer un homme pour une vétille ou de
+digérer un soufflet sans sourciller.
+
+Comparé à ces deux honorables personnages, leur compagnon, M.
+Coutanceau, pouvait passer pour un petit saint.
+
+Ce dernier n'était, à vrai dire, qu'un vulgaire faiseur, qui depuis
+quinze ans naviguait sur les récifs du Code, toujours entre le bagne et
+la maison centrale.
+
+Pris la main dans le sac, il en avait été quitte pour treize mois de
+prison, mais il s'était vu du même coup contraint de prendre sa
+retraite.
+
+Il ne s'en consolait pas, encore bien qu'il eût la prudence de se garder
+pour la soif une poire de quatre-vingt mille livres de rentes. Avec ses
+apparences de bonhomie et de rondeur, il était vaniteux follement et
+ambitieux plus encore. Parce qu'il s'était adroitement tiré de quelques
+tripotages, il se croyait l'étoffe d'un financier de génie, et était, ma
+foi! prêt à risquer tout ce qu'il possédait pour le prouver.
+
+Enfin, il était avéré que ces trois associés s'étaient trouvés mêlés à
+toutes les agitations inspirées par une société bonapartiste qui est
+restée célèbre sous le nom de _Club des culottes de peau_.
+
+C'est dire la surprise de Mme Delorge quand, un matin, elle aperçut
+dans la cour M. le vicomte de Maumussy et M. de Combelaine. Ils
+demandaient à parler au colonel Delorge quand on les conduisit près de
+lui...
+
+Que voulaient-ils? Mme Delorge ne se le demanda même pas. Elle
+s'occupait de tout autre chose, quand son attention fut attiré par de
+grands éclats de voix.
+
+Elle prêta l'oreille: c'était son mari qui jurait, en proie, à ce qu'il
+lui parut, à une terrible colère...
+
+Presque aussitôt, des pas rapides retentirent dans l'escalier...
+Évidemment, les deux visiteurs se retiraient beaucoup plus vite qu'ils
+n'étaient venus.
+
+Mais le colonel descendait sur leurs talons, et quand il arriva dans la
+cour:
+
+--Krauss, cria-t-il à son ordonnance, regarde bien ces deux individus,
+et souviens-toi que si jamais ils viennent me demander, je n'y suis
+pas...
+
+La colère du colonel Delorge avait dû être des plus violentes, car son
+visage en gardait encore les traces, une heure après, lorsqu'il se mit à
+table pour déjeuner.
+
+Et cependant, il était visible qu'il faisait les plus grands efforts
+pour reprendre son sang-froid et écarter de son esprit quelque pensée
+importune.
+
+Il parlait plus que de coutume, et avec une certaine véhémence, encore
+qu'il ne parlât que de choses indifférentes. Il s'emporta contre son
+fils à propos d'une niaiserie, et sa fille, la petite Pauline, étant
+venue à pleurer, il s'écria en jurant qu'il était insupportable
+d'entendre continuellement crier des enfants.
+
+C'est avec un étonnement profond que sa femme le considérait. Jamais
+elle ne l'avait vu ainsi. Et, cependant, elle n'osait l'interroger en
+présence des domestiques, qui allaient et venaient pour le service.
+
+Mais lui, dès qu'on eut servi le café:
+
+--Te serait-il bien agréable, demanda-t-il à sa femme, d'être madame la
+générale?...
+
+Ainsi que toutes les femmes qui aiment, Mme Delorge était très
+ambitieuse pour son mari, n'apercevant personne qui pût lui être
+comparé.
+
+Croyant à quelque bonne nouvelle, elle eut un mouvement de joie, et très
+vivement:
+
+--Oui, certes! répondit-elle. Mais pourquoi cette question?
+
+--C'est qu'on cherche des généraux.
+
+--Qui?
+
+--Les deux estimables personnages que j'ai vus ce matin, parbleu!
+
+Et sans laisser à sa femme le temps de revenir de sa surprise:
+
+--C'est comme cela, poursuivit-il. Les officiers généraux actuels ne
+suffisent plus. Bedeau, Bugeaud, Lamoricière, Changarnier et les autres,
+deviennent gênants. Il en faut de nouveaux, très vite, parmi lesquels
+probablement on choisira le ministre de la guerre. Et comme on les
+voudrait glorieux et populaires, nous allons, à leur intention,
+entreprendre une grande expédition en Kabylie, contre les Beni-Sliman et
+les Oustani...
+
+Mme Delorge pâlit au souvenir de ses transes nouvelles lors de la
+bataille d'Isly, et d'une voix un peu tremblante:
+
+--Ainsi, tu vas partir, Pierre?... commença-t-elle.
+
+--Si j'en reçois l'ordre... évidemment. Mais rassure-toi, l'ordre ne
+viendra pas. Je n'ai aucune des qualités requises. Ainsi, je ne crois
+pas que, d'ici longtemps, tu sois madame la générale Delorge... si tu
+l'es jamais, toutefois,--ce qui, depuis ce matin, est devenu diablement
+problématique.
+
+Sur quoi, roulant sa serviette, il la jeta violemment sur une chaise et
+sortit en sifflant.
+
+--Signe d'orage! grommela Krauss.
+
+Ce n'était absolument rien que cette scène, et dans quatre-vingt-quinze
+ménages sur cent, elle eût passé inaperçue. Mais de même qu'il suffit
+d'un grain de sable qui tombe pour ternir le pur cristal d'une source,
+une seule parole violente devait troubler étrangement la paisible
+harmonie de cet heureux intérieur.
+
+--Il n'y a pas à en douter, pensait Mme Delorge, il est arrivé
+quelque chose à Pierre, quelque chose de très grave... et cela, du fait
+de ces deux chevaliers d'industrie...
+
+Mais c'est en vain qu'elle s'épuisait à imaginer une relation admissible
+entre le vicomte de Maumussy ou M. de Combelaine et le loyal colonel
+Delorge...
+
+Cependant, ces honorables associés n'en étaient plus à leur isolement
+des premiers jours. Ils avaient réussi à se constituer une société. Le
+vicomte de Maumussy se faisait une réputation d'homme politique. M. de
+Combelaine, invité à un assaut d'armes, y avait fait merveille. M.
+Coutanceau jouait et perdait le plus galamment du monde. Deux ou trois
+officiers supérieurs des environs ne les quittaient pour ainsi dire
+plus. Ils donnaient des dîners où on buvait sec, en choquant les verres,
+et qui étaient suivis de soirées où l'on absorbait d'immenses quantités
+de punch.
+
+Jusqu'à ce qu'enfin, un beau matin, ils partirent tout à coup, comme ils
+étaient arrivés.
+
+Mme Delorge respira. Elle avait compris que ces trois hommes ne
+pouvaient être que des émissaires politiques.
+
+--Maintenant, pensa-t-elle, Pierre va redevenir lui-même...
+
+Point. Le colonel, au contraire, devenait plus soucieux de jour en jour.
+Cette expédition de Kabylie dont il avait parlé se préparait, et il
+semblait se préoccuper prodigieusement de savoir si son régiment en
+ferait ou non partie.
+
+[Illustration: Ils échangeaient des serments d'amour en se promenant
+dans le parc de Glorière.]
+
+C'était, du reste, la grande et unique affaire de tous ses officiers, et
+il ne se passait pas de jour sans qu'on lui demandât vingt fois:
+
+--Eh bien! mon colonel, en sommes-nous?
+
+Ils n'en furent pas, et ce leur fut une grande mortification. Jamais, en
+aucune occasion, on n'avait fait autant mousser une expédition. Jamais
+campagne heureuse ne donna lieu à de plus nombreuses promotions.
+
+--Ah çà! pensèrent-ils, est-ce que notre colonel serait en disgrâce?...
+
+Ils n'en doutèrent plus lorsqu'ils virent lui «passer sur le corps»
+plusieurs colonels qui n'avaient ni ses services, ni ses blessures, ni
+surtout sa haute valeur.
+
+Cependant, on comprit sans doute qu'il serait impolitique de sacrifier
+ouvertement un homme de cette valeur, aimé et estimé dans l'armée comme
+pas un.
+
+Et, dans les premiers jours de 1851, et au moment où, certes, il ne s'y
+attendait aucunement, le colonel Delorge reçut sa nomination au grade de
+général, et l'ordre de venir à Paris se mettre à la disposition du
+ministre de la guerre...
+
+Mais cet avancement, qui eût dû combler ses voeux, l'irrita. Tout le
+monde remarqua de quel sourire contraint il accueillait les
+félicitations qui lui arrivaient de toutes parts.
+
+Et le soir, lorsqu'il fut seul avec sa femme:
+
+--Sais-tu, lui dit-il, ce que je ferais, si j'étais sage? Je donnerais
+ma démission et nous irions vivre à Glorière... Nous avons huit mille
+livres de rentes...
+
+Elle ne le laissa pas poursuivre:
+
+--Ah! ce serait un acte de folie, s'écria-t-elle, et que tu ne feras
+pas, si j'ai quelque influence sur toi!...
+
+Toute puissante était l'influence de Mme Delorge sur son mari.
+
+Et la preuve, c'est qu'elle obtint de lui qu'il renonçât, au moins pour
+le moment, à sa détermination, déjà presque arrêtée, de quitter le
+service.
+
+C'était grave, ce qu'elle faisait là, c'était assumer pour l'avenir une
+terrible responsabilité, elle ne se le dissimulait pas.
+
+Mais forte de sa conscience de mère et d'épouse, croyant avoir un devoir
+à remplir, elle le remplissait.
+
+Nulle ambition, aucune considération personnelle ne la guidaient. Loin
+de là. Cette retraite à Glorière, cette perspective de la plus paisible
+des existences la séduisaient, et c'est de ses séductions mêmes qu'elle
+se défiait.
+
+Ne semblait-elle pas d'ailleurs obéir à toutes les règles de la prudence
+humaine, ne paraissait-elle pas avoir raison mille fois quand elle
+disait:
+
+--Patiente, Pierre, réfléchis! Ne cède pas à un mouvement d'humeur ou de
+découragement dont tu aurais regret. Ne sera-t-il pas toujours temps de
+donner ta démission!...
+
+Ah! s'il lui eût dit la vérité!... Mais non, il se tut. Et ils
+quittèrent Oran, suivis du dévoué Krauss.
+
+C'était à Paris même qu'on réservait un emploi au général Delorge. Il
+l'apprit lorsqu'il se présenta au ministère de la guerre.
+
+Dès lors, ils n'avaient plus, sa femme et lui, qu'à prendre toutes leurs
+dispositions pour un assez long séjour.
+
+Après bien des recherches et des courses, ils s'installèrent à Passy,
+rue Sainte-Claire, dans une jolie villa entourée d'un grand jardin. Le
+prix en était peut-être excessif, eu égard à leur peu de fortune, mais
+ils avaient été décidés par les avantages que le jardin offrait à leurs
+enfants, à Raymond, qui allait avoir dix ans, et à la petite Pauline.
+
+Hélas! ils n'y étaient pas depuis un mois encore, que déjà Mme
+Delorge se repentait amèrement d'avoir combattu les résolutions de son
+mari.
+
+Certes, il restait toujours le même pour elle, affectueux et tendre,
+mais elle sentait qu'il lui échappait en quelque sorte.
+
+Le général ne s'était jamais occupé de politique, et même il professait
+cette opinion qu'un pays est bien malade quand ses généraux se mêlent
+aux luttes des partis, quittent l'épée pour la plume, descendent de
+cheval pour monter à la tribune, et livrent au public le secret de leurs
+rivalités et de leurs rancunes.
+
+Cependant il lui était bien difficile, avec sa situation, de se
+désintéresser des affaires publiques, en cette fatale année de 1851, et
+à un moment où tant d'ambitions insoucieuses de la France se disputaient
+le pouvoir.
+
+Les incertitudes et les menaces de l'avenir troublaient alors
+profondément Paris. Chaque jour, quelque bruit étrange circulait,
+justifié par l'arrivée aux affaires des personnages les plus
+inquiétants. De tous côtés surgissaient, comme pour une curée, tous les
+faillis de la vie, les fruits secs de toutes les carrières, les
+ambitieux, les incapables, les coquins...
+
+M. le vicomte de Maumussy, au retour d'une mission diplomatique en
+Allemagne, avait été nommé à un poste important.
+
+Un journal avait mis en avant, pour une préfecture, M. Coutanceau.
+
+M. le comte de Combelaine--car il était comte désormais--occupait une
+situation toute de confiance près du prince Louis-Napoléon Bonaparte,
+président de la République française.
+
+Quel parti prit le général Delorge dans cette mêlée d'égoïstes intérêts;
+en prit-il même un?
+
+C'est ce que Mme Delorge ne sut jamais.
+
+Le temps n'était plus où elle était la confidente des plus secrètes
+pensées de son mari. Il ne lui disait rien de ses occupations ni de ses
+projets. Et si elle l'interrogeait, il n'avait que des réponses vagues,
+lorsqu'il ne détournait pas la conversation.
+
+Le connaissant comme elle le connaissait, elle observait en lui comme
+une constante préoccupation de ne la pas inquiéter qui redoublait ses
+angoisses.
+
+Le positif, c'est qu'il sortait beaucoup, et qu'il recevait un assez
+grand nombre de visiteurs, parmi lesquels quatre ou cinq députés...
+
+Enfin, dans le courant d'octobre, il consentit, à deux reprises, à
+recevoir un des hommes qu'il avait autrefois honteusement chassés... M.
+de Combelaine...
+
+Enfin, on peut dire que Mme Delorge s'attendait vaguement à quelque
+catastrophe, lorsque arriva le 30 novembre...
+
+Journée fatale, dont les moindres circonstances devaient rester
+ineffaçablement gravées dans la mémoire de la malheureuse femme...
+
+C'était un dimanche.
+
+Le général s'était levé beaucoup plus gai que d'ordinaire, et, après le
+déjeuner, malgré le froid et la brume, il était descendu avec son fils,
+pour tirer quelques balles à un tir qu'il avait fait établir au bout du
+jardin.
+
+En remontant, Raymond avait dit à sa mère:
+
+--Je n'ai manqué le carton que six fois, mais papa ne l'a pas manqué,
+lui, quoiqu'il ait été obligé de tirer de la main gauche.
+
+--Il est de fait, avait ajouté le général, que mon maudit bras droit me
+fait terriblement souffrir aujourd'hui... c'est à peine si je peux le
+remuer.
+
+Sur quoi, s'étant assis près du feu, il avait proposé à sa femme de la
+conduire au spectacle le soir, et ils en étaient à choisir un théâtre,
+lorsque Krauss était entré tenant une lettre qu'on venait d'apporter.
+
+A la seule vue de l'adresse, le général avait froncé les sourcils. Il
+l'avait lue d'un coup d'oeil, puis la froissant violemment, il l'avait
+jetée dans la cheminée en s'écriant:
+
+--Non! mille fois non!...
+
+Cependant, il avait paru réfléchir. Puis au bout d'un moment:
+
+--Tu n'auras pas, ma pauvre Élisabeth, avait-il dit à Mme Delorge, le
+plaisir que je te promettais... Me voici forcé de me rendre à un
+rendez-vous que me demande, ou plutôt que m'impose cette lettre...
+
+Puis, sonnant Krauss, il lui avait dit:
+
+--Prépare pour ce soir ma grande tenue... Je m'habillerai à huit heures
+et demie...
+
+Mais c'en était fait de la gaieté du général.
+
+Il n'avait pas tardé à regagner son cabinet, et il y était resté enfermé
+jusqu'au dîner...
+
+A neuf heures, cependant, il était prêt, et il avait envoyé Krauss lui
+chercher une voiture... Embrassant alors sa femme:
+
+--Je rentrerai de bonne heure, lui avait-il dit; sois sans inquiétude...
+
+Et il était parti...
+
+
+
+
+IV
+
+
+C'était encore une soirée que Mme Delorge allait passer, comme tant
+d'autres, hélas! depuis quelques mois, seule entre ses deux enfants,
+entre sa fille, la petite Pauline, qui ne tardait pas à s'endormir, et
+Raymond, qui achevait ses devoirs pour la classe du lendemain.
+
+Deux circonstances pourtant la rassuraient.
+
+Au lieu de sortir en bourgeois, comme d'ordinaire, le général s'était
+mis en tenue, ce qui semblait annoncer qu'il se rendait à quelque
+réunion officielle.
+
+Et il lui avait promis de rentrer de bonne heure.
+
+N'importe! Ainsi qu'il arrive toujours lorsqu'on sent devant soi de
+longues heures d'attente, elle cherchait à s'occuper, s'efforçant de
+tromper son impatience et de perdre la notion du temps.
+
+Raymond ayant achevé sa tâche, elle fit avec lui cinq ou six parties de
+dames, avant de l'envoyer coucher...
+
+Jusqu'à ce qu'enfin, onze heures sonnant, elle demeura seule dans le
+salon.
+
+--Onze heures! se dit-elle. Il ne peut pas rentrer encore...
+
+Elle avait pris un livre, mais c'est vainement qu'elle essayait de s'y
+intéresser ou seulement d'y appliquer son attention. Sa pensée lui
+échappait. Elle se reportait, et avec quels regrets! à ces temps heureux
+où son mari, sans autres soucis que ceux de sa profession, lui
+appartenait si entièrement. Alors il fallait un événement pour
+l'arracher, après le dîner, aux douceurs de son foyer. Et, s'il se
+trouvait contraint de sortir, elle savait où il allait et pour quelle
+cause. Alors il n'avait pas de secrets pour elle, alors elle ne se
+sentait pas enlacée dans les fils de quelque mystérieuse intrigue...
+
+Minuit sonna...
+
+--Maintenant, murmura-t-elle, je ne dois plus avoir longtemps à
+attendre... C'est avec une étrange netteté que se représentaient à son
+esprit tous les événements qui se succédaient depuis cette visite de M.
+de Maumussy et de M. de Combelaine, et en tout elle croyait reconnaître,
+leur influence mystérieuse et fatale.
+
+Ces passe-droits dont le général avait été victime ne provenaient-ils
+pas d'eux? N'était-ce pas à cause d'eux qu'il avait eu l'idée de donner
+sa démission?... Ah! folle! Ah! imprudente!... pourquoi l'en avait-elle
+détourné!...
+
+Mais il était une heure; et le général ne paraissait toujours pas.
+
+Mme Delorge se leva, et après quelques tours dans le salon, alla
+s'accouder à la fenêtre, prêtant l'oreille...
+
+Nul bruit ne troublait le morne silence de ce paisible quartier de
+Passy. Rien, on n'entendait rien, ni roulement de voiture, ni voix, ni
+pas... La nuit était sombre et froide; un brouillard dense, qui par
+moments se résolvait en pluie, enveloppait tout comme d'un linceul.
+
+Bientôt elle se sentit prise de frissons. Elle referma la fenêtre et
+vint se rasseoir près de la cheminée, dont elle raviva le feu.
+
+Elle songeait que c'était une grande fauté qu'ils avaient commise, son
+mari et elle, que de prendre une habitation si éloignée du centre de
+Paris... Passy, l'hiver, passé dix heures du soir, c'est le bout du
+monde, on ne trouve plus de cochers qui consentent à y aller...
+Peut-être, en ce moment même, le général cherchait-il un fiacre...
+Peut-être avait-il été forcé de se mettre en route à pied.
+
+--Donc, pensait-elle, il n'y a pas encore trop de temps de perdu...
+Pauvre Pierre! ne devrais-je pas savoir qu'il souffre autant que moi!...
+
+Elle disait cela, mais de moins en moins elle réussissait à se défendre
+de l'indéfinissable tristesse qui l'envahissait.
+
+Quelle vie!... Est-ce que cela durerait encore longtemps!... En était-ce
+donc fait à tout jamais de son repos et de son bonheur!... Ah! pourquoi
+aussi avait-elle été si faible et si réservée! Pourquoi n'avait-elle pas
+arraché à son mari le secret des soucis poignants qu'elle avait lus sur
+son front!...
+
+Deux heures!...
+
+L'inquiétude la gagnait. Elle ne pouvait détacher les yeux de la
+pendule. Elle comptait les minutes. Elle se disait:
+
+--Avant que la grande aiguille soit là, il sera près de moi.
+
+Lentement, de son mouvement égal et imperceptible, la grande aiguille
+avançait, et dépassait le point fixé... Personne!
+
+La malheureuse femme pensait maintenant à cette lettre, qui était venue
+lui enlever la bonne soirée qu'elle se promettait. D'où venait-elle,
+cette lettre maudite? En la recevant, le général s'était troublé. Que
+lui demandait-on donc, qu'il s'était écrié: «Non, mille fois non,
+jamais!...» Qui donc l'avait écrite?...
+
+La sonnerie de quatre heures lui sembla, dans le silence, comme un glas
+funèbre.
+
+--Mon Dieu! murmura-t-elle, que lui est-il arrivé?
+
+Pour la première fois, l'idée d'un accident se présentait à son esprit.
+Quel? elle ne savait, mais terrible, à coup sûr!...
+
+Incapable de demeurer en place, elle quitta le salon et gagna le
+vestibule, faiblement éclairé par une petite lampe qui agonisait dans
+son globe de verre dépoli.
+
+Sur une des banquettes, Krauss était étendu. Mais il ne dormait pas. Au
+froissement léger du peignoir de Mme Delorge le long de la rampe de
+l'escalier, il se dressa d'un bond, et du ton dont il eût répondu
+présent:
+
+--Madame!... fit-il.
+
+Pourquoi ne dormait-il pas, lui qui d'ordinaire tombait de sommeil sitôt
+la nuit venue? Était-il donc inquiet, lui aussi? Avait-il des raisons
+d'être inquiet?
+
+Voilà ce que se dit la pauvre femme. Et tout aussitôt:
+
+--Krauss, demanda-t-elle, savez-vous où est allé le général?
+
+--Non, madame.
+
+--Vous ne l'avez donc pas accompagné jusqu'au fiacre?
+
+--Si, madame, je portais son manteau.
+
+--Et vous n'avez pas entendu l'adresse qu'il donnait au cocher?
+
+--Non, madame.
+
+Et vivement:
+
+--Mais il ne peut rien être arrivé au général, madame... Il a son épée,
+et quand il a son épée...
+
+--Merci, Krauss, interrompit Mme Delorge.
+
+Elle remonta. Maintenant, elle ne doutait plus. Maintenant, elle était
+sûre d'un grand malheur... Elle passa par la chambre de son fils, qui
+dormait de ce bon sommeil de l'enfance, et le baisant au front:
+
+--Pauvre Raymond! murmura-t-elle, Dieu te garde à ton réveil!...
+
+Le jour venait, cependant, blafard et livide, lorsqu'un coup de cloche
+retentit à la porte de la villa.
+
+--Lui! s'écria la malheureuse femme, c'est lui!...
+
+Elle croyait reconnaître sa manière de sonner, elle voulait s'élancer à
+sa rencontre... Mais cette immense joie après de si cruelles souffrances
+achevant de la briser, ses forces trahirent sa volonté et elle retomba
+sur son fauteuil...
+
+Cependant elle percevait nettement tous les bruits de la maison.
+
+Elle entendit Krauss ouvrir la porte du vestibule, elle entendit grincer
+sur ses gonds rouillés la grille de la villa... Elle distingua le
+murmure de plusieurs voix, puis des pas sous lesquels criait le sable du
+jardin...
+
+--C'est singulier, pensa-t-elle, Pierre ne rentre-t-il donc pas seul?...
+
+Déjà, ces mêmes pas retentissaient dans le vestibule, et bientôt elle
+les entendit dans les escaliers et sur le palier même, pesants,
+embarrassés comme les pas de gens qui portent un fardeau et mêlés à des
+chuchotements étouffés...
+
+Folle de terreur, cette fois, elle réussit à se lever... Mais au même
+instant, la porte du salon s'ouvrit, et deux hommes entrèrent qu'elle ne
+connaissait pas, suivis de Krauss plus blanc que le plâtre du mur contre
+lequel il s'appuyait...
+
+--Mon mari!... s'écria-t-elle, mon mari!...
+
+Un des deux hommes, pâle et tremblant d'émotion, s'avança:
+
+--Du courage, madame, commença-t-il, du courage!...
+
+Elle comprit, la malheureuse, et d'une voix à peine distincte:
+
+--Mort! balbutia-t-elle; il est mort!...
+
+Elle chancelait sous ce coup horrible, ses yeux se fermaient, et Krauss
+étendait les bras pour la soutenir...
+
+Mais elle le repoussa, et se redressant, par un prodige d'énergie:
+
+--Conduisez-moi près de lui, s'écria-t-elle, je veux le voir; où est-il?
+
+L'homme qui avait parlé désigna du doigt une porte et répondit:
+
+--Là!...
+
+D'un élan éperdu, Mme Delorge se précipita contre cette porte, et si
+rude fut le choc que les battants cédèrent...
+
+Alors apparut la chambre à coucher, à peine éclairée par les lueurs
+tremblantes d'une seule bougie.
+
+Sur le lit, dont l'édredon avait été retiré et jeté dans un coin, gisait
+le corps déjà roide et glacé du général Delorge.
+
+Ses yeux grands ouverts et sa face convulsée gardaient encore une
+terrible expression de haine et de mépris...
+
+Une écume sanglante frangeait ses lèvres violacées...
+
+Son habit, souillé de terre, était déboutonné, et une de ses épaulettes
+manquait.
+
+Sur une chaise, près du lit, étaient déposés le grand manteau du
+général, son chapeau, dont la pluie avait fripé les plumes, et son épée
+nue...
+
+A ce spectacle affreux, la malheureuse femme demeura comme clouée sur
+le seuil, la pupille dilatée, les bras tendus en avant comme pour
+repousser quelque terrifiante vision. Elle ne pouvait croire, elle ne
+pouvait se résigner à cette soudaine survenue du néant...
+
+Ce ne fut qu'une seconde...
+
+Elle s'avança en trébuchant et s'abattit sur le lit, serrant entre ses
+bras d'une étreinte convulsive ce corps inanimé, collant ses lèvres
+contre ces lèvres glacées et muettes pour toujours... Comme si, dans la
+démence de sa douleur, elle eût espéré qu'à la chaleur de ses
+embrassements allait se réchauffer et battre de nouveau ce coeur qui,
+pendant tant d'années, n'avait battu que pour elle...
+
+--Pauvre femme!... murmura un des inconnus, assez haut pour être entendu
+de Krauss, pauvre femme!...
+
+Déjà elle s'était redressée, et d'un air égaré, d'un accent indicible
+d'épouvante et d'horreur:
+
+--Du sang! s'écria-t-elle, du sang! voyez!...
+
+Elle étendait le bras en disant cela, et sa main en effet était rouge de
+sang, et même quelques caillots avaient éclaboussé la dentelle de ses
+manches.
+
+--Ah! mon mari a été lâchement assassiné! cria-t-elle encore.
+
+Celui des deux étrangers qui avait déjà parlé, le plus jeune, hochait la
+tête:
+
+--Non, madame, prononça-t-il, non! ce surcroit de douleur, du moins,
+vous est épargné. Le général Delorge a succombé en duel...
+
+--Et après un combat loyal, ajouta l'autre.
+
+Elle les regardait sans paraître comprendre, et c'est comme des mots
+vides de sens qu'elle répétait:
+
+--Un duel!... un combat loyal!...
+
+Mais depuis un moment déjà les deux inconnus se consultaient et se
+concertaient du coin de l'oeil... Le plus jeune s'avança, et
+s'inclinant profondément:
+
+--Nous étions chargés, madame, dit-il, d'une douloureuse et pénible
+mission... Nous l'avons remplie... Et, à moins que vous n'ayez des
+ordres à nous donner, à moins que nous ne puissions vous être utiles en
+quelque chose, nous vous demandons la permission de nous retirer...
+
+Il attendit respectueusement une réponse... Cette réponse ne venant pas:
+
+--Pour mon compte, madame, ajouta-t-il, je serai toujours à votre
+disposition; voici ma carte...
+
+Il déposa, en effet, une carte de visite sur la cheminée, fit un signe à
+son compagnon, et tous deux se retirèrent sur la pointe du pied, sans
+que personne songeât à les retenir...
+
+Mme Delorge s'était agenouillée près du lit, le front appuyé sur une
+des mains glacées du mort, et d'une voix haletante:
+
+--Pierre, disait-elle, Pierre, pardonne-moi!... C'est par moi, qui
+t'aimais tant, que tu meurs... Oui, c'est moi qui te tue, ô mon unique
+ami!... Cette mort horrible, tu la prévoyais peut-être, le jour où tu
+voulais te retirer à Glorière... Et c'est moi, insensée, qui n'ai pas
+voulu, c'est moi, misérable, qui ai abusé de l'indulgence de ton amour,
+pour t'amener ici, contre ton gré, contre toute raison, au milieu de tes
+ennemis!...
+
+[Illustration: Elle lui tendit son fils.]
+
+Si déchirante était l'expression de son désespoir, que Krauss, demeuré
+jusque-là hébété de douleur près de la porte, eut peur et s'approcha...
+
+--Madame, fit-il en lui touchant l'épaule, madame!...
+
+Elle ne tourna seulement pas la tête. Suffoquant sous l'abondance de ses
+souvenirs, elle continuait:
+
+--A Glorière, c'était le bonheur qui nous attendait... Ici c'était la
+mort terrible, soudaine... Mais je sais mon devoir, ô mon bien-aimé!...
+Dans la mort comme dans la vie, je t'appartiens uniquement, je suis à
+toi!... Est-ce que je pourrais te survivre, alors même que je le
+voudrais!...
+
+Le bon, l'honnête Krauss sanglotait...
+
+--Mon Dieu! se disait-il, elle devient folle, elle veut se tuer.
+Qu'allons-nous devenir, les enfants et moi?...
+
+Et il demandait au ciel une inspiration, quand un cri, lamentable,
+désespéré, retentit...
+
+Frémissant, il se retourna...
+
+Raymond, enfin réveillé par les allées et les venues, accourait à peine
+vêtu...
+
+Il avait tout compris, le malheureux enfant, et il se jeta au cou de sa
+mère en s'écriant:
+
+--Mort!... mon pauvre père est mort!...
+
+Peut-être fut-ce le salut de cette femme si cruellement éprouvée!
+L'étreinte de son fils, les larmes chaudes dont il inondait son visage,
+la rappelèrent à elle-même, à la raison, à la vie...
+
+Elle songea que si elle était épouse, elle était mère aussi, qu'elle ne
+s'appartenait pas, qu'elle n'avait pas le droit de mourir, qu'elle se
+devait à ses enfants...
+
+Elle se releva donc, s'affaissa sur un fauteuil, et attira Raymond
+contre sa poitrine, en murmurant:
+
+--Oh! mon enfant, nous sommes bien malheureux!... Oh! oui, bien
+malheureux!...
+
+Ainsi, ils restèrent longtemps serrés l'un contre l'autre, mêlant leurs
+larmes, jusqu'à ce qu'enfin Mme Delorge se redressa, puisant dans le
+sentiment de ses devoirs une sombre énergie.
+
+--Maintenant, Krauss, commença-t-elle, je veux tout savoir... Je suis
+forte. Je puis tout entendre... parlez.
+
+Une immense stupeur se peignit sur le visage du vieux et dévoué soldat.
+
+--Qu'est-ce que madame veut que je lui dise? balbutia-t-il.
+
+--Comment le général est mort, Krauss. Où a eu lieu ce duel, à quel
+sujet, avec qui?
+
+--Hélas! madame, je ne le sais pas...
+
+--Quoi! ces hommes, qui étaient sans doute les témoins du général, ne
+vous ont rien appris?
+
+--Rien...
+
+Elle crut qu'il la trompait, qu'il pensait en se taisant ménager sa
+sensibilité, et d'un ton sec:
+
+--Je vous ordonne de parler, Krauss! commanda-t-elle.
+
+Le pauvre soldat semblait désespéré.
+
+--Sur mon honneur, madame, répondit-il, je ne sais rien... J'étais si
+troublé, que je n'ai pas adressé une seule question... Au surplus,
+madame va comprendre. Quand on a sonné, je me suis hâté d'aller ouvrir,
+car sans savoir pourquoi, j'étais dans une inquiétude mortelle. Devant
+la grille était une voiture. Deux hommes en sont descendus, qui m'ont
+demandé s'ils étaient bien à la maison du général Delorge.
+Naturellement, j'ai répondu: «Oui.» Alors, ils ont voulu savoir à qui
+ils parlaient. Et quand je leur ai appris que je suis au service du
+général et son ordonnance: «Alors, se sont-ils écriés, on peut tout vous
+dire... Un grand malheur est arrivé... le général vient d'être tué en
+duel!...» Moi, naturellement, ça m'a fait l'effet d'un coup de crosse
+sur la tête, et j'ai répondu: «Ce n'est pas possible!» Ils ont haussé
+les épaules et ont repris: «C'est tellement possible que son corps est
+là dans la voiture, et que vous allez nous aider à le porter sur son
+lit.» Ensuite, ils m'ont demandé si le général était marié. J'ai répondu
+que oui. Ils m'ont demandé si madame était couchée. J'ai répondu que
+madame attendait le général et qu'elle était debout. Alors, ils ont dit
+que cela peut-être valait mieux ainsi, que nous monterions le corps le
+plus doucement possible, et qu'après je les conduirais auprès de
+madame... C'est ce qui a été fait, et madame sait le reste.
+
+Pendant que parlait Krauss, l'indignation empourprait la joue pâle de
+Mme Delorge...
+
+--C'est bien tout? interrogea-t-elle.
+
+--Absolument tout, madame!
+
+L'infortunée eut un geste d'amère ironie, et d'une voix vibrante:
+
+--Voilà donc le monde! s'écria-t-elle. Un homme se bat, il succombe, et
+ses amis, ses témoins, ceux peut-être qui l'ont poussé sur le terrain,
+croient avoir tout fait lorsqu'ils ont reporté le corps du malheureux à
+sa maison... Ils arrivent au petit jour, ils tirent le cadavre du fiacre
+et ils le jettent à la veuve, en lui disant: «Voici votre mari... Notre
+mission est remplie..., le reste ne nous regarde plus!...»
+
+Si l'honnête Krauss était digne de comprendre l'immense douleur de
+Mme Delorge, il était incapable de s'expliquer son indignation.
+
+Selon son jugement de vieux soldat, un duel malheureux rentrait dans la
+catégorie des accidents familiers et prévus, tels qu'une chute de cheval
+ou un boulet de canon. Et qu'on mourût sur le terrain, sur le champ de
+bataille ou dans son lit, au milieu des siens, il n'y voyait pas de
+différence appréciable, ni de raison de se plus ou moins désoler.
+
+Quant à la conduite des deux inconnus qui avaient rapporté le corps du
+général, et qu'il supposait avoir été ses témoins, il l'estimait si
+naturelle qu'il prit leur défense.
+
+--Excusez-moi, madame, fit-il, ces deux messieurs, avant de se retirer,
+vous ont demandé s'ils pouvaient vous être utiles.
+
+Elle ne discuta pas. Elle se souvenait de rien.
+
+--C'est possible, fit-elle.
+
+--Même, continua le digne troupier, l'un d'eux a laissé sa carte, et si
+madame veut le voir...
+
+--Oui, donnez-la-moi...
+
+Il la lui remit, et elle lut à haute voix: _Le docteur J. Buiron, rue
+des Saussayes_.
+
+Ainsi, un médecin avait assisté au combat, ou tout au moins avait été
+mandé immédiatement après. Cette pensée, pour la malheureuse femme,
+était un soulagement. Elle songeait que s'il y eût eu quelque chose à
+faire pour sauver son mari, ce quelque chose eût été fait.
+
+--Eh bien! reprit-elle après un moment de réflexion, il faudrait voir le
+docteur Buiron, et lui demander des détails...
+
+--Je pars, dit simplement Krauss.
+
+--Attendez, ce n'est pas à vous de faire cette démarche, et j'ai besoin
+de vous ici... Qui envoyer, cependant, qui?
+
+De tout temps, M. et Mme Delorge avaient eu une existence fort
+retirée,--l'existence des gens heureux et qui ont la sagesse de cacher
+leur bonheur. Mais depuis leur arrivée à Paris, leur isolement était
+complet. Tout entière à l'éducation de ses enfants, Mme Delorge
+n'avait point cherché de relations et ne voyait absolument personne. A
+peine connaissait-elle les gens que recevait son mari.
+
+--A qui m'adresser? répétait-elle...
+
+Mais, de son côté, Krauss réfléchissait.
+
+--Si j'allais chercher, proposa-t-il, notre voisin, M. Ducoudray? Madame
+sait combien il aimait mon général...
+
+--Oui, vous avez raison, courez le prier...
+
+Elle n'acheva pas, déjà Krauss était en route.
+
+Ce M. Ducoudray, qu'il allait prévenir, était le plus proche voisin de
+Mme Delorge. Une haie vive séparait seule son jardin du jardin de la
+villa. C'était un bonhomme qui avait été dans le commerce, et qui
+s'était retiré le jour où il s'était vu à la tête d'une douzaine de
+mille livres de rentes.
+
+En lui se résumaient assez exactement les qualités et les défauts de
+l'ancien bourgeois de Paris, naïf et roué tout ensemble, sceptique et
+superstitieux, le plus obligeant du monde et d'un égoïsme féroce.
+Ignorant superlativement, il avait une opinion sur tout, ne manquait pas
+d'esprit, ne doutait de rien, s'occupait de politique, frondait le
+gouvernement et poussait à la révolution, quitte à se réfugier au fond
+de sa cave le jour où elle éclaterait.
+
+Veuf, n'ayant qu'une fille mariée en province, fort soigneux de sa
+personne et très passablement conservé, M. Ducoudray n'avait pas renoncé
+à plaire, et parlait quelquefois de se remarier.
+
+Il était entré en relations avec le général à propos de fleurs et
+d'arbustes qu'il lui avait donnés et dont il avait tenu à surveiller la
+transportation,--car il se prétendait jardinier.--Il était venu ensuite
+s'enquérir de ses sujets. Et depuis, il était revenu presque tous les
+jours, à l'issue du déjeuner, ou le soir, pour chercher ou apporter des
+nouvelles ou pour échanger des journaux.
+
+Sa connaissance parfaite de la vie de Paris l'avait mis à même de rendre
+quelques petits services. Il aimait à se charger des commissions, cela
+l'occupait. Il était ravi quand son ami le général lui disait, par
+exemple: «Vous qui savez où on vend du bon bois, pas trop cher, papa
+Ducoudray, vous devriez bien m'en acheter quelques stères...»
+
+Tel était le bonhomme qui, moins de cinq minutes après la sortie de
+Krauss, apparut dans le salon, où Mme Delorge était allée l'attendre.
+
+Il était pâle et tout tremblant d'émotion, et s'était tant hâté
+d'accourir, qu'il avait oublié de mettre une cravate.
+
+--Quelle catastrophe! s'écria-t-il dès le seuil, quel épouvantable
+malheur!...
+
+Et la malheureuse veuve en eut pour cinq minutes à subir ces doléances,
+qui tombent sur une grande douleur comme de l'huile bouillante sur une
+plaie vive.
+
+--Bien évidemment, disait M. Ducoudray, il a fallu à ce duel fatal des
+causes terriblement graves et tout à fait exceptionnelles... Quoi que
+prétende Krauss, à qui tout d'abord j'ai fait cette observation, il
+n'est pas naturel qu'on aille sur le pré au milieu de la nuit...
+
+Mme Delorge tressaillit... Étourdie par le coup terrible qui la
+frappait, elle n'avait pas fait cette réflexion, si simple et si juste
+pourtant.
+
+--Que diable! continuait le bonhomme, les affaires d'honneur ne se
+règlent pas ainsi, entre gens du monde. On choisit des témoins qui se
+réunissent, qui négocient, qui débattent les conditions de la
+rencontre... C'est ainsi que les choses se passèrent lors de mon duel,
+en 1836, et même mes témoins arrangèrent l'affaire...
+
+Cependant le flux de ses paroles tarit, et Mme Delorge put lui
+expliquer ce qu'elle attendait de lui.
+
+Dès qu'il fut au courant:
+
+--Voilà qui est convenu! s'écria-t-il. Je prends une voiture,
+j'interroge ce médecin, et je reviens vous rendre compte...
+
+Il se précipita dehors, sur ces mots, et il sortait à peine par une
+porte du salon, que Krauss apparaissait à l'autre, celle de la chambre à
+coucher.
+
+Le fidèle serviteur avait profité de l'instant où il voyait sa maîtresse
+occupée, pour donner à son général ces soins suprêmes que l'on doit aux
+morts...
+
+--Madame!... s'écria-t-il d'une voix rauque, madame...
+
+Lui, si blême l'instant d'avant, il était plus rouge que le feu, ses
+yeux flamboyaient, un tremblement convulsif le secouait.
+
+--Mon Dieu! murmura Mme Delorge épouvantée, qu'y a-t-il?...
+
+--Il y a, répondit le vieux soldat, avec un geste terrible de menace, il
+y a que mon général n'a pas été tué en duel, madame!...
+
+Elle crut positivement qu'il perdait l'esprit et doucement:
+
+--Krauss, fit-elle, songez-vous à ce que vous dites!...
+
+--Si j'y songe! répondit-il... Oui, madame, oui, et trop pour notre
+malheur... Un duel, c'est un combat, et mon général ne s'est pas
+battu!...
+
+Cette fois, l'infortunée comprit. Elle se dressa d'une pièce, et toute
+frémissante:
+
+--Expliquez-vous, Krauss, dit-elle. Je suis la femme, je suis... la
+veuve d'un soldat, je suis brave. Qui avez-vous vu? Qui vous a parlé?...
+
+--Personne... C'est la blessure de mon général qui m'a tout dit... Ah!
+tenez, madame, écoutez-moi, et vous serez sûre comme je le suis
+moi-même. Vous nous avez vus faire des armes, n'est-ce pas, quand mon
+général ou moi nous donnions des leçons à M. Raymond? Vous avez vu que
+nous nous placions de côté, et effacés le plus possible, pour présenter
+moins de surface au fleuret? Eh bien! en duel, sur le terrain, on se
+place de même. Par conséquent, si on reçoit une blessure, ça ne peut
+être que du côté qu'on présente à l'adversaire, c'est-à-dire du côté du
+bras dont on tient son épée...
+
+Mme Delorge haletait.
+
+--Or, reprit Krauss plus lentement, si mon général s'était battu, quel
+côté eût-il présenté à son adversaire? Le côté droit? Non, évidemment,
+puisque depuis Isly, il ne pouvait plus se servir du bras droit...
+
+--Mon Dieu!... hier encore, il n'a pu tenir un pistolet que de la main
+gauche...
+
+--Juste! et quand il faisait des armes, c'était toujours de la main
+gauche. Eh bien! c'est au-dessous du sein droit, et un peu en arrière,
+que mon général a reçu le terrible coup d'épée qui l'a traversé de part
+en part et tué roide...
+
+C'était clair cela, et bien admissible, sinon indiscutable.
+
+--Cependant, reprit le vieux soldat, je n'ai pas que cette preuve de ce
+que je dis. Hier, j'avais donné à mon général une épée neuve, une épée
+qu'il portait pour la première fois... j'en ai manié la lame, et je
+jure, sur l'honneur et sur ma vie, que cette épée n'a même pas été
+croisée avec une autre...
+
+Foudroyée, Mme Delorge s'affaissa sur son fauteuil, en murmurant:
+
+--Plus de doute... mon mari a été lâchement assassiné!...
+
+
+
+
+V
+
+
+C'était la seconde fois que cette formidable accusation d'assassinat
+montait aux lèvres de Mme Delorge.
+
+Mais sur le premier moment, ç'avait été un cri désespéré, dont elle
+n'avait pas conscience, dont la portée lui échappait, et arraché par
+l'horreur du sang qui rougissait ses mains...
+
+Tandis que cette fois...
+
+--Krauss, commanda-t-elle, faites prévenir le commissaire de police de
+ce qui arrive, et qu'il vienne... qu'il vienne vite.
+
+Une de ses servantes, à ce moment, lui apportait sa fille, qui pleurait
+et qu'on ne pouvait consoler.
+
+Elle la prit entre ses bras, et, la couvrant de baisers convulsifs:
+
+--Va, pauvre enfant, lui dit-elle, comme si elle eût pu la comprendre,
+ton père sera vengé! Tout ce que j'ai d'intelligence et de forces...
+
+Elle n'acheva pas. Elle remit l'enfant à sa bonne, en disant:
+«Emportez-la.»
+
+Le commissaire de police entrait.
+
+C'était un homme long et maigre, avec un grand nez mélancolique, de
+petits yeux mobiles et des lèvres pincées. Démarche, port de tête,
+geste, voix, tout en lui trahissait l'opinion démesurée qu'il avait de
+lui-même et de sa mission ici-bas.
+
+Un vieux monsieur, tout ratatiné dans un paletot de fourrures, venait
+derrière lui d'un air profondément ennuyé. C'était le médecin qu'il
+avait requis.
+
+Gravement, ce commissaire tira d'un étui et étala sur la table des
+papiers, une plume et un encrier. Puis s'étant assis:
+
+--Je vous écoute, madame, dit-il à Mme Delorge.
+
+Rapidement et le plus clairement qu'elle put, l'infortunée lui dit les
+angoisses des vingt-quatre mortelles heures qui s'étaient écoulées
+depuis que le général avait reçu la lettre fatale; comment son mari lui
+avait été rapporté mort; l'étonnement de son voisin, M. Ducoudray, qui
+refusait d'admettre un combat de nuit; enfin, les soupçons de Krauss et
+les siens, basés, non plus sur des probabilités, mais sur des faits
+positifs...
+
+--C'est tout? demanda l'impassible commissaire.
+
+Alors il prit la parole, et d'un ton de réquisitoire se mit à lui
+démontrer l'injustice fréquente des soupçons précipités. Pour sa part,
+il était loin de partager la crédulité du sieur Ducoudray, homme
+d'ailleurs peu compétent. Il avait eu en sa carrière connaissance de
+plus de dix duels de nuit. Si de tels combats sont rares entre
+bourgeois, ils ne le sont pas entre militaires, gens qui ont la tête
+près du bonnet, et qui, portant une épée au côté, ont vite fait de la
+tirer sans se soucier du lieu ni du moment...
+
+Et il n'en finissait, car il soignait ses périodes, prenait du temps et
+scandait ses mots, quêtant de l'oeil l'approbation du docteur.
+
+Mme Delorge sentait son sang bouillir dans ses veines.
+
+--Bref, monsieur, interrompit-elle...
+
+Il lui imposa silence du geste, et sans changer de ton:
+
+--Ce que j'en dis, du reste, poursuivit-il, n'est que pour mémoire...
+Maintenant, je vais, comme c'est mon devoir, procéder avec M. le
+docteur, ici présent, aux constatations... et si madame veut bien nous
+faire conduire à l'endroit où se trouve le défunt...
+
+La courageuse femme déclara qu'elle les y conduirait elle-même. Et sans
+s'arrêter aux avis du commissaire, qui l'exhortait à ménager sa
+sensibilité, elle ouvrit la porte de la chambre à coucher.
+
+Tout y était changé, grâce à Krauss.
+
+Sur le lit, retiré de l'alcôve, gisait toujours le corps du général,
+mais dépouillé de ses habits, souillés de boue et de sang.
+
+Un drap le couvrait, qui dessinait la forme de la tête, qui se creusait
+à partir des épaules et qui, se relevant aux orteils, retombait en plis
+roides autour des matelas.
+
+A la tête du lit, sur une table recouverte d'une nappe blanche, était un
+crucifix entre deux flambeaux allumés, et une coupe remplie d'eau bénite
+où trempait une branche de buis...
+
+Deux prêtres de la paroisse, qu'on était allé chercher, étaient
+agenouillés et récitaient les prières des morts...
+
+--Eh bien! procédons, dit le commissaire au médecin...
+
+Déjà le docteur avait rabattu le drap et mis à nu le torse du général,
+et tout en procédant, selon l'expression du commissaire, il dictait...
+
+«....Sur le côté droit de la poitrine, au-dessous de l'aisselle et même
+un peu en arrière, à douze centimètres du mamelon, se trouve une
+blessure semilunaire, longue de quatre centimètres et large de trois,
+avec des bords très nets, secs et non ecchymosés, ayant pénétré très
+profondément, et allant de haut en bas.....»
+
+Il constatait ensuite que le corps du défunt ne présentait aucune trace
+de violence... puis il décrivait diverses cicatrices déjà anciennes,
+dont une très considérable au bras droit.
+
+Sa conclusion était qu'il ne découvrait rien qui empêchât d'admettre un
+duel loyal... Que si pourtant la mort était le résultat d'un crime, ce
+crime avait été commis sans lutte préalable, par une personne placée
+près du général et dont il ne se défiait pas. C'est tout ce que put
+supporter l'honnête Krauss.
+
+--Eh! monsieur, s'écria-t-il, la preuve du crime est toute dans cette
+circonstance que mon général a reçu sa blessure du côté droit... Vous
+devez bien voir qu'il ne pouvait pas tenir une épée au bras droit...
+
+Le docteur hocha la tête.
+
+--Cette question n'est pas de mon ressort, répondit-il... Je ne puis,
+moi, constater que ce que je vois... Le défunt a une large cicatrice au
+bras droit, je la signale... Maintenant, se servait-il difficilement de
+ce bras, était-il même incapable de s'en servir, c'est ce que je ne puis
+déterminer d'une façon absolue...
+
+Plus décisif, jusqu'à un certain point, fut l'examen de l'épée du
+général...
+
+Elle était neuve, ainsi que l'avait dit Krauss, et les arêtes en étaient
+si vives, que le moindre choc les eût ébréchées. Or, il ne s'y voyait
+aucune brèche. Donc elle n'avait reçu aucun de ces chocs qui résultent
+d'un engagement.
+
+--Il est clair, prononça le commissaire, que cette épée n'a pas servi à
+un combat... Mais je dois ajouter qu'on ne se bat pas toujours avec ses
+armes... je sais plusieurs exemples...
+
+D'un brusque mouvement, Mme Delorge arrêta court ses citations.
+
+--Soit, fit-elle, j'admets pour un moment que mon mari s'est battu et
+s'est battu avec l'arme d'un autre; mais alors pourquoi son épée
+était-elle hors du fourreau?...
+
+Mais le commissaire de police n'était pas d'un naturel à souffrir qu'on
+discutât ses appréciations.
+
+[Illustration:--Madame, le général a été assassiné!]
+
+--En voici assez, prononça-t-il d'un ton rogue. Je ne pense pas que
+personne ici ait la prétention de régler ma conduite. Ce qui doit être
+fait sera fait; la justice ne s'endort jamais, et si un crime a été
+commis il sera certainement puni...
+
+Tout en parlant, il avait remis au fourreau l'épée du général, et il l'y
+scellait, faisant fondre sa cire aux cierges qui brûlaient au chevet du
+mort, à cette fin, déclara-t-il, qu'elle pût au besoin servir de pièce
+de conviction.
+
+Le docteur, de son côté, avait achevé sa lugubre tâche, et rabattu le
+drap sur le corps du général.
+
+Ils expédièrent alors rapidement les formules obligées de leur
+procès-verbal, et, saluant, ils se retirèrent du même pas solennel dont
+ils étaient venus...
+
+Mille détails lamentables réclamaient alors Mme Delorge: il n'y a que
+dans les romans que les grandes douleurs ne sont jamais troublées par
+les soucis vulgaires et les exigences odieuses de la civilisation. La
+vie réelle présente mille déboires.
+
+Seule, sans parents, sans amis pour lui épargner ce surcroît de douleur,
+la malheureuse veuve avait à se préoccuper des déclarations à la mairie,
+des dispositions pour l'enterrement, des lettres de faire-part...
+
+Et pour comble, l'impression que Raymond avait ressentie de la mort de
+son père avait été si violente, qu'il avait fallu le coucher, en proie à
+une horrible crise nerveuse.
+
+Du moins, tous ces tracas eurent-ils cet avantage que Mme Delorge
+n'eut pas le loisir de s'inquiéter de l'inconcevable retard de M.
+Ducoudray, lequel, parti à dix heures du matin, n'était pas encore de
+retour à quatre heures du soir.
+
+Il faisait nuit depuis longtemps lorsqu'il arriva enfin.
+
+Et en quel état!... Blême, défait, tout en sueur, mouillé et crotté
+jusqu'à l'échine.
+
+--Mon Dieu! murmura Mme Delorge, qu'est-il arrivé?...
+
+Bonnement le digne rentier crut que c'était de lui qu'elle s'inquiétait,
+et s'inclinant avec un sourire pâle:
+
+--Il est arrivé, fit-il, que je n'ai pas trouvé de voiture, que j'ai
+attendu inutilement une douzaine d'omnibus, et que j'ai été forcé de
+revenir à pied, avec une boue, oh! mais une boue!... Mais ce n'est rien,
+madame, ma mission est remplie, et je vais, si vous le voulez bien,
+commencer par le commencement...
+
+Il s'était posé sur son fauteuil, en narrateur qui en a pour longtemps.
+Il s'essuya le front, et après avoir repris haleine:
+
+--Donc, commença-t-il, c'est chez le docteur Buiron que j'ai couru en
+sortant d'ici. Il était absent, et son domestique m'a dit qu'il ne
+rentrerait que vers une heure pour sa consultation. Ayant deux heures
+devant moi, j'en profitai pour déjeuner. Revenu chez le docteur à
+l'heure indiquée, je le trouvai, cette fois...
+
+«Ce docteur Buiron m'a paru un honnête homme. Dès qu'il a su que j'étais
+envoyé par la famille Delorge: «Monsieur, m'a-t-il dit, je pressentais
+qu'on me demanderait compte des événements de cette nuit, et comme je me
+défie de ma mémoire, je les ai couchés par écrit pendant que je les
+avais encore très présents...»
+
+«C'était vrai, et il a eu l'obligeance de me communiquer sa relation. Il
+a fait plus; il me l'a confiée, et je vais, madame, vous la lire.
+
+Ce disant, M. Ducoudray chaussa ses lunettes, tira un papier de sa poche
+et lut:
+
+ «RELATION DE CE QUI M'EST ARRIVÉ DANS LA NUIT DU 30 NOVEMBRE
+ AU 1er DÉCEMBRE 1851:
+
+«Il pouvait être deux heures du matin, et je dormais, lorsqu'on sonna
+violemment à ma porte. L'instant d'après, mon domestique introduisit
+dans ma chambre à coucher un jeune officier de cavalerie qui me parut
+fort troublé, et qui me dit: «Docteur, un grand malheur vient
+d'arriver... un de nos généraux vient d'être blessé mortellement... Au
+nom du ciel, venez vite!...» M'étant habillé en toute hâte, je suivis
+cet officier.
+
+«C'est à l'Élysée, au palais du prince président, qu'il me conduisit.
+Mais nous n'entrâmes pas par la grande porte. Il me fit passer par une
+espèce de poterne, traverser une cour, et enfin il m'introduisit, au
+rez-de-chaussée, dans une vaste pièce qui me parut un ancien corps de
+garde. Un quinquet, emprunté à l'écurie voisine, l'éclairait...
+
+«Trois hommes y étaient debout, causant avec une certaine animation, et
+qui me parurent appartenir aux classes élevées de la société. Ils
+étaient en habit noir.
+
+«Ils eurent à mon arrivée une exclamation de satisfaction, et me
+montrèrent, dans un des angles de la pièce, étendu sur un grand manteau,
+un homme revêtu de l'uniforme de général, et qu'ils me dirent être le
+général Delorge.
+
+«Du premier coup d'oeil, je vis qu'il était mort depuis une couple
+d'heures. Cependant je défis son habit, et je constatai qu'il avait reçu
+un coup d'épée au côté droit, lequel avait dû déterminer une mort
+immédiate.
+
+«Aussitôt, je demandai ce qui était arrivé.
+
+«On me répondit que le général Delorge et un de ses collègues, à la
+suite d'une violente altercation, étaient descendus dans le jardin et
+s'y étaient battus à la lueur d'un quinquet que leur tenait un garçon
+d'écurie.
+
+«Aucune réponse ne fut faite à diverses questions que je posai, mais on
+me pria d'accompagner celui de ces messieurs qui allait reporter le
+corps du général à son domicile, et je ne crus pas pouvoir refuser.
+
+«On envoya donc chercher un fiacre où le corps fut porté et où je pris
+place avec un de mes inconnus...
+
+«Durant le trajet, qui fut long, c'est en vain que j'essayai d'arracher
+un renseignement à mon compagnon. Et lorsque nous sortîmes de la maison
+après avoir rempli notre mission: «Prenez le fiacre pour rentrer, me
+dit-il, moi je reste par ici, où j'ai affaire.» Et il me remit deux
+billets de cent francs...
+
+«Et moi, aussitôt rentré, j'ai écrit cette relation, que je jure sur
+l'honneur absolument exacte.»
+
+Plus blanche qu'un linge, et les yeux pleins d'éclairs, Mme Delorge
+se soulevait des deux mains sur les bras de son fauteuil, et le buste
+tendu en avant, en proie à d'indicibles angoisses, elle écoutait...
+
+Il n'était pas un mot de cette relation, saisissante en son incorrecte
+brièveté, qui ne lui parût la confirmation de ses soupçons.
+
+Pourquoi ce mystère, s'il n'y avait pas eu de crime? Pourquoi ce corps
+caché dans une salle basse, la conférence de ces hommes en habit noir,
+cette recherche tardive d'un médecin, ces allées et ces venues, par des
+portes dérobées, ce refus obstiné de répondre à toutes les questions?...
+
+Ainsi pensait la pauvre femme, lorsque M. Ducoudray cessa de lire.
+
+--Malheureusement, murmura-t-elle, il faudrait plus que des présomptions
+si concluantes qu'elles puissent être, il faudrait de ces preuves
+décisives qui démontrent le crime et écrasent le coupable... Pourquoi ne
+se pas enquérir d'un autre côté?...
+
+C'était pour le digne rentier l'instant de triompher.
+
+--Je me suis enquis, dit-il, et pour votre service, madame, et en
+mémoire de mon ami le général, je suis capable de bien autre chose.
+
+Il huma une large prise de tabac,--car il prisait dans les grandes
+occasions,--et d'un ton important:
+
+--En deux mots, voici les faits: Certain d'avoir tiré du docteur tout ce
+qu'il savait, je sortis de chez lui. J'étais satisfait... sans l'être,
+sentant l'insuffisance de mes renseignements. Alors, réfléchissant:
+«Pourquoi, me dis-je, ne remonterais-je pas à la source des
+informations? Pourquoi n'irais-je pas à l'Élysée?...»
+
+Mme Delorge tressaillit.
+
+--Ah! monsieur, commença-t-elle, comment reconnaître jamais...
+
+Il l'interrompit d'un geste bienveillant, et plus vite:
+
+--Quand une idée me vient, continua-t-il, et que je la juge bonne, je
+n'hésite pas. Je me trouvais rue des Saussayes: en trois minutes
+j'arrivais au palais de la présidence. J'avais décidé que je
+m'adresserais à l'officier commandant le poste. C'était un grand bel
+homme à moustaches noires, qui tout d'abord me toisa d'un air peu
+amical, et qui me parut ne rien comprendre à mes questions. Il n'y
+comprenait rien, en effet, n'ayant point passé la nuit à l'Élysée. Il
+avait pris la garde à midi, et l'officier qu'il relevait ne lui avait
+parlé de rien. Et comme néanmoins j'insistais, courtoisement, mais
+péremptoirement, il me pria de lui laisser la paix et de sortir du
+poste...
+
+«Ce début n'était pas encourageant. Mais je suis têtu.
+
+«M'était-il possible d'entrer dans le palais? J'en voulus faire
+l'épreuve, et bravement je franchis la grande porte, en criant:
+«Fournisseur!» Les factionnaires ne dirent mot. Malheureusement le
+suisse veillait. Il courut après moi, et m'empoignant par le bras, il me
+mit dehors en me disant que les fournisseurs ne traversent pas la cour
+d'honneur, et que j'eusse à m'adresser à l'hôtel voisin...
+
+M. Ducoudray eût pu être plus bref, peut-être. Mais il disait ses
+efforts; l'interrompre eût été de l'ingratitude.
+
+--Battu encore de ce côté, poursuivit-il, je pris un grand parti. Je me
+plantai sur le trottoir, résolu à accoster tous les officiers qui
+sortiraient. Ah! madame, les militaires de ma jeunesse étaient plus
+polis que ceux d'aujourd'hui. Tous ceux à qui je m'adressais me
+toisaient du haut de leurs épaulettes, et me répondaient brutalement:
+«Qu'est-ce que vous me chantez là!... Que me parlez-vous de duel!...
+Est-ce que je sais, moi!...»
+
+Ceci, pour Mme Delorge, était une preuve que le fatal événement
+n'avait pas été ébruité.
+
+Elle savait son mari trop aimé dans l'armée pour que la nouvelle de sa
+mort, et dans des circonstances si terribles, n'y produisît pas une
+grande émotion.
+
+--Toujours éconduit, disait M. Ducoudray, je commençais à me décourager,
+quand enfin je vis venir un homme d'une quarantaine d'années, en
+bourgeois, mais qu'à ses grandes moustaches, sa tournure et ses
+décorations, je jugeai être un militaire. J'allai droit à lui, et
+brutalement, sans le saluer, ni rien: «Monsieur, lui dis-je, je suis le
+plus proche parent du général Delorge!...» Au saut qu'il fit en arrière,
+je vis qu'il n'était pas si mal informé que les autres, celui-là, et du
+même ton brusque:
+
+«--Monsieur, continuai-je, on nous l'a rapporté mort ce matin au petit
+jour, tué en duel, soi-disant... Mais on ne nous a dit ni le nom de son
+adversaire ni les noms de ses témoins... et nous voulons les savoir!
+
+Je parlais très haut, je gesticulais, les passants s'arrêtaient, mon
+homme se troubla.
+
+«--Plus bas, donc! me dit-il en regardant de tous côtés d'un air
+d'inquiétude, plus bas! Je suis un peu au courant de cette affaire: mais
+je ne vois nul inconvénient à vous dire ce que j'en sais... Hier soir,
+Mme Salvage, l'ancienne amie de la reine Hortense, et qui fait, vous
+ne l'ignorez pas, les honneurs de la résidence présidentielle, recevait
+quelques personnes... J'étais au nombre des invités. Vers minuit, je
+causais avec un ami dans le vestibule, quand j'entendis les éclats de
+voix d'une altercation violente, dans l'escalier... Deux hommes que je
+ne reconnus pas, et qui me parurent fous de colère, descendirent, et
+l'un d'eux disait: «Sortons, monsieur, sortons, le jardin est là, nous
+avons nos épées, un des hommes de l'écurie nous éclairera...» Ils
+sortirent, en effet, et ce matin, j'ai appris que ce pauvre Delorge
+avait été tué...
+
+Roide, et tout d'une pièce, Mme Delorge se dressa.
+
+--Mais l'autre, s'écria-t-elle, l'assassin... quel est son nom?...
+
+--Hélas! répondit M. Ducoudray, c'est ce que n'a pas voulu ou pu me dire
+cet homme que j'interrogeais... Et cependant je menaçais, et cependant
+je disais que ce vainqueur d'un duel sans témoins est un assassin... A
+cela, il a répondu que le duel avait eu un témoin.
+
+--Lequel?
+
+--L'homme des écuries qui a tenu la lanterne... C'est cet homme qu'il
+faut retrouver... Il sait la vérité, lui...
+
+Écrasée sous le sentiment de son impuissance, Mme Delorge se taisait.
+Veuve, sans amis, sans appui, abandonnée par le commissaire de police
+qui traitait ses soupçons de chimères, que pouvait-elle?
+
+--A votre place, madame, reprit M. Ducoudray, je m'adresserais à
+quelqu'un des amis du général... Il devait en avoir dans de hautes
+situations... et si je les connaissais...
+
+--Attendez!... fit Mme Delorge.
+
+Et s'étant élancée dehors, elle ne tarda pas à reparaître avec le petit
+agenda où le général inscrivait l'adresse des personnes de ses
+relations...
+
+--Écoutez, dit-elle...
+
+Et elle lut: le comte de Commarin, rue de l'Université; le duc de
+Champdoce, rue de Varennes; le général Changarnier, rue du
+Faubourg-Saint-Honoré; le général Lamoricière, rue Las-Cases; le général
+Bedeau, rue de l'Université...
+
+--C'est assez, dit M. Ducoudray. Qu'un seul des généraux que vous venez
+de nommer consente à prendre en main votre cause, et si un crime a été
+commis, comme je le crois, le général Delorge sera vengé!...
+
+Elle réfléchit, puis d'une voix ferme:
+
+--Le devoir parle, dit-elle. J'agirai dès demain...
+
+
+
+
+VI
+
+
+C'était le deux décembre 1851, un mardi.
+
+Après une nuit d'agonie, passée à prier près du cadavre de l'homme
+qu'elle avait tant et uniquement aimé, Mme Delorge, sur les huit
+heures du matin, envoya Krauss lui chercher un fiacre et partit...
+
+Souvent son mari lui avait parlé du général Bedeau, comme du plus brave
+et du plus loyal soldat de l'armée; elle avait eu occasion de le voir,
+et même de le recevoir à sa table en Afrique...
+
+C'est donc chez le général Bedeau, rue de l'Université, qu'elle se fit
+conduire tout d'abord...
+
+Et pendant que sa voiture roulait lentement le long de la route de
+Versailles et du quai de Passy, elle s'inquiétait de la façon dont elle
+se présenterait au général et de ce qu'elle lui dirait pour l'intéresser
+plus vivement à sa cause...
+
+Un choc assez violent interrompit ses réflexions... Le fiacre venait de
+s'arrêter court, à la hauteur du pont d'Iéna.
+
+Surprise de ce brusque arrêt, et aussi d'un grand bruit qu'elle
+entendait, elle se pencha à la portière, pour en reconnaître la cause...
+
+C'était de l'artillerie qui défilait au grand trot.
+
+Il y avait bien trois ou quatre batteries, qui venaient de l'École
+militaire, qui traversaient le pont et qui, tournant à droite,
+remontaient le quai de Billy.
+
+De sa place, Mme Delorge distinguait très bien les canons et les
+lourds caissons, et les soldats drapés dans leurs longs manteaux bleus.
+Des officiers, le sabre à la hanche, galopaient tout le long de la
+colonne, criant leurs commandements d'une voix qui dominait le fracas
+des roues...
+
+Cependant le torrent s'étant écoulé, le fiacre se remit en route, mais
+non pour longtemps; car, vers le milieu du quai de la Conférence, il
+s'arrêta de nouveau, et Mme Delorge entendit son cocher échanger des
+injures avec quelqu'un qu'elle ne pouvait voir.
+
+Abaissant donc la glace de devant:
+
+--Qu'y a-t-il? demanda-t-elle au cocher.
+
+--Il y a, répondit cet homme, que les voitures ne passent pas. Regardez
+plutôt à votre gauche.
+
+Elle regarda, et tout le long du Cours-la-Reine jusqu'à la place de la
+Concorde, et de tous les côtés dans les Champs-Elysées, elle vit, rangés
+en ligne, des régiments de grosse cavalerie, carabiniers, cuirassiers et
+dragons.
+
+--Tant et si bien, gronda le cocher, qu'il nous faut retourner sur nos
+pas pour aller passer la Seine au pont d'Iéna. Comme c'est régalant!...
+
+Et faisant volter son cheval à grands coups de fouet, il le lança au
+galop en jurant:
+
+--Que le diable emporte les revues!...
+
+Mme Delorge, elle aussi, croyait à une revue, et si elle s'en
+inquiétait, c'est qu'elle y découvrait une raison de ne pas trouver le
+général Bedeau chez lui.
+
+Et, en effet, toute la garnison de Paris était en mouvement.
+
+Tout le long des quais de la rive gauche, des troupes étaient
+échelonnées, et trois régiments de ligne au moins étaient massés sur
+l'esplanade des Invalides et autour du palais du Corps législatif.
+
+De là pour la voiture de telles difficultés d'avancer, que Mme
+Delorge la fit arrêter, et descendit, résolue à gagner à pied la rue de
+l'Université...
+
+Mais à mesure qu'elle avançait, elle s'étonnait de ce grand déploiement
+de forces. Le quartier ne lui paraissait pas avoir sa physionomie
+accoutumée. Elle trouvait aux passants une figure et des allures
+étranges. De distance en distance, des pelotons de sergents de ville
+veillaient. Enfin, au coin de toutes les rues, des groupes se formaient
+devant des affiches imprimées sur papier blanc...
+
+Si étrangère quelle fût toujours restée aux intérêts et aux passions
+politiques de cette époque troublée, Mme Delorge ne pouvait plus ne
+pas comprendre qu'il se passait ou qu'il allait se passer quelque chose
+d'extraordinaire.
+
+Mais que lui importait! La douleur vraie est égoïste. Et il était
+impossible qu'elle discernât une relation quelconque entre cette
+agitation qu'elle remarquait et la mort de son mari.
+
+Tout entière à la préoccupation de la démarche qu'elle tentait, elle
+avançait sans détourner la tête, de ce pas roide et hâtif qui décèle un
+intérêt de vie ou de mort.
+
+--Que vais-je dire? pensait-elle. Par où commencerai-je?...
+
+Cependant, au coin de la rue de Bellechasse et de la rue de
+l'Université, force lui fut de s'arrêter.
+
+Le carrefour était absolument obstrué par une foule compacte, au milieu
+de laquelle un homme d'un certain âge parlait avec la plus extrême
+véhémence.
+
+Instinctivement elle approcha, écoutant. Des gens, la face empourprée de
+fureur, s'exclamaient:
+
+--C'est un crime inouï!
+
+--C'est monstrueux!
+
+--Arrêter un tel citoyen!...
+
+Ces derniers mots frappèrent la malheureuse femme, et se penchant vers
+un vieillard debout près d'elle, qui ne semblait pas le moins irrité:
+
+--Qui donc a-t-on arrêté? interrogea-t-elle.
+
+--Bedeau, madame, le général Bedeau! répondit le bonhomme d'un accent
+terrible.
+
+Elle faillit tomber à la renverse. Puis l'idée absurde lui venant que
+peut-être ce vieux se moquait:
+
+--Ce n'est pas possible! fit-elle.
+
+--Et cependant, répliqua-t-il, c'est vrai. Bedeau a été saisi ce matin
+comme un vil malfaiteur, dans son lit, par six agents de police sous les
+ordres d'un commissaire, et traîné de force, ou plutôt porté jusqu'à un
+fiacre qui stationnait devant la porte. Il se débattait furieusement, et
+criait à pleine voix: «A la trahison! Je suis le général Bedeau!... A
+l'aide, citoyens! On arrête le vice-président de l'Assemblée
+nationale!...»
+
+--Oui, c'est exact, approuva un voisin, j'y étais... Et j'ai entendu le
+commissaire de police crier au cocher: «A Mazas!...»
+
+Il n'eut pas le temps d'en dire davantage.
+
+Un peloton de sergents de ville venait de déboucher de la rue du Bac, et
+arrivait au pas de course, l'épée à la main.
+
+En un clin d'oeil, l'attroupement s'éparpilla dans toutes les
+directions, et c'est à grand'peine que Mme Delorge réussit à se
+réfugier sous une porte cochère.
+
+Mais la malheureuse femme s'était armée de trop d'énergie pour qu'une
+première déception, si terrible qu'elle fût, la décourageât.
+
+Le général Bedeau lui manquait, soit! Le général Lamoricière lui
+restait, et demeurait à deux pas.
+
+Elle se remit donc en route, remonta la rue de Bellechasse jusqu'à la
+rue Saint-Dominique, et bientôt arriva rue de Las-Cases.
+
+Là tout était calme, silencieux, désert... Personne, sinon un
+factionnaire, l'arme au bras, à chaque extrémité.
+
+La porte du numéro 11 était entre-bâillée; Mme Delorge la poussa et
+entra...
+
+Sous la voûte, au pied de l'escalier, une vieille femme, la portière
+évidemment, causait avec deux locataires de la maison, deux hommes
+jeunes encore.
+
+Mme Delorge s'avança, et d'une voix troublée:
+
+--Le général Lamoricière? demanda-t-elle.
+
+Les autres, à ce nom, reculèrent, l'examinant d'un air de défiance, et
+enfin la portière répondit:
+
+--Arrêté!...
+
+[Illustration:--Je pense que nul ici n'a la prétention de me dire ce que
+j'ai à faire.]
+
+Cette fois, Mme Delorge dut s'appuyer au mur, pour ne pas tomber...
+
+--Quoi! lui aussi? balbutia-t-elle...
+
+--Oui, lui... ce matin, au petit jour. Ils étaient toute une bande pour
+le prendre, et, comme il appelait à l'aide, ils l'ont menacé de lui
+mettre un bâillon...
+
+Les yeux de la portière flamboyaient, et s'exaltant au son de ses
+paroles:
+
+--Quand ils se sont présentés, continua-t-elle, ils ont commandé à mon
+mari de les conduire à l'appartement du général... Plus souvent!... Il a
+vu le coup tout de suite, et de toutes ses forces il s'est mis à crier:
+«Au voleur!» Et savez-vous ce qui est arrivé?...
+
+Elle ouvrit brusquement la porte de sa loge, et montrant dans le lit un
+pauvre diable qui geignait à fendre l'âme:
+
+--Voilà, poursuivit-elle, l'état où les brigands l'ont mis. Ils étaient
+plus de dix après lui, qui voulaient le tuer, et ils lui ont traversé la
+cuisse d'un coup d'épée. Mais, minute! Cela ne se passera pas ainsi, et
+nous verrons s'il n'y a plus de justice en France...
+
+Voyant l'affreuse émotion de Mme Delorge, les deux locataires
+pensèrent qu'elle devait être parente de l'illustre homme de guerre, et
+s'approchant d'elle:
+
+--Mais rassurez-vous, madame, lui dirent-ils, le général ne court aucun
+danger; personne n'oserait toucher un cheveu de sa tête. Il n'est
+d'ailleurs pas le seul arrêté: Cavaignac, Changarnier, Charras, M.
+Thiers doivent être à Mazas, à cette heure...
+
+Sans plus les écouter, Mme Delorge s'élança dehors.
+
+Ce qui arrivait, c'était l'écrasement de toutes ses espérances. A qui
+s'adresserait-elle, qui l'aiderait à se faire rendre justice, si les
+meilleurs et les plus dignes étaient ainsi jetés en prison!...
+
+Cependant elle atteignait le palais du Corps législatif. Tout autour de
+la place, des troupes étaient rangées, l'arme au pied. Sous le portique,
+elle apercevait comme une mêlée confuse de soldats et de bourgeois.
+
+Près d'elle, une voix dit:
+
+--Quoi! les représentants aussi!...
+
+--Les représentants surtout! répondit une autre voix.
+
+Ainsi, c'étaient les représentants du peuple que les soldats chassaient
+du palais! Quelques-uns se débattaient, refusaient d'avancer, et on les
+poussait, la crosse dans les reins.
+
+Deux ou trois essayèrent de haranguer les troupes. Ils furent aussitôt
+enveloppés et entraînés par la rue de Bourgogne.
+
+Perdue dans cette mêlée, Mme Delorge cherchait à se dégager et à
+gagner les quais, lorsqu'un homme vint à elle, qu'elle reconnut pour un
+représentant du peuple qu'elle avait vu plusieurs fois avec son mari.
+
+Il était fort rouge, agité d'un tremblement nerveux, et c'est d'un
+accent rauque qu'il lui demanda, sans même la saluer:
+
+--C'est bien à madame la générale Delorge que j'ai l'honneur de parler?
+
+--Oui, monsieur...
+
+--Eh bien! madame, vous voyez ce qui se passe... Le président de la
+République égorge cette République qu'il avait juré de protéger et de
+défendre... Il dissout l'Assemblée à coups de baïonnettes... Et penser
+qu'il a trouvé des généraux pour être complices d'un tel forfait... Mais
+le général Delorge, l'honneur et la loyauté mêmes, n'en est pas, lui,
+n'est-ce pas, madame? Sait-il ce qui arrive?... De grâce, courez le
+prévenir, qu'il vienne, qu'il vienne bien vite...
+
+--Le général Delorge est mort, monsieur!...
+
+--Mort! balbutia comme un écho le représentant atterré...
+
+Et transporté de rage:
+
+--Mais nous le vengerons! madame, continua-t-il. Pauvre Delorge!...
+C'est qu'il n'était pas de ceux qu'on achète, lui!... Mais justice sera
+faite... Ce coup d'État n'est qu'une tentative insensée qui ne doit pas,
+qui ne peut pas réussir!...
+
+Mme Delorge rencontrait-elle donc un de ces hommes courageux et
+inflexibles que le crime révolte et qui se dévouent jusqu'à l'oubli
+d'eux-mêmes à la juste cause du faible et de l'opprimé?...
+
+Elle l'espéra... Mais lui, sans attendre seulement sa réponse, la
+quitta, et bientôt elle l'aperçut au milieu d'un groupe d'habits noirs,
+gesticulant avec une véhémence croissante...
+
+Pourtant elle essaya de le rejoindre. Un remous de la foule la repoussa
+bien loin. A ses côtés, des jeunes gens criaient:
+
+--La Constitution est violée!... Louis Bonaparte s'est mis hors la
+loi!...
+
+Et encore:
+
+--Courons, c'est à la mairie du dixième que les représentants vont se
+réunir...
+
+Éclairée par les événements et aussi par les paroles du représentant,
+Mme Delorge commençait à entrevoir, croyait-elle, les raisons qui
+avaient armé les meurtriers de son mari.
+
+A ce complot, préparé de longue main et dans l'ombre, et qui éclatait en
+ce moment au grand jour, il avait fallu bien des complices. Un mot
+prononcé la veille eût tout fait échouer. Ce mot, le général avait dû le
+savoir, soit qu'il l'eût deviné ou surpris, soit qu'un complice le lui
+eût étourdiment confié.
+
+Donc, Mme Delorge voyait sa destinée liée à celle du coup d'État.
+
+Qu'il échouât!... Ah! les vengeurs lui arriveraient en foule.
+
+Qu'il réussît, au contraire! Jamais sans doute justice ne serait
+faite...
+
+Mais un soudain souvenir l'arracha brusquement à ses sombres
+méditations.
+
+L'enterrement du général devait avoir lieu à trois heures, il était près
+de midi... et elle se trouvait à une lieue de sa maison.
+
+A cette pensée, la fatigue qui l'accablait disparut, et c'est avec une
+hâte convulsive qu'elle regagna l'endroit où elle avait laissé son
+fiacre. Mais il n'y était plus. Les troupes qui s'étaient massées sur
+l'esplanade des Invalides avaient forcé le cocher de s'éloigner, et ce
+n'est qu'après de longues recherches qu'elle le retrouva sur le quai
+d'Orsay.
+
+--Rue Sainte-Claire, à Passy, commanda-t-elle en s'élançant dans la
+voiture, et vite, surtout, bien vite...
+
+C'était facile à commander, impossible à exécuter au milieu de
+l'incessant mouvement des troupes de toutes armes qui s'alignaient le
+long des quais, qui gardaient les ponts ou se formaient en carré sur la
+place de la Concorde.
+
+Le cocher lança bien son cheval, mais à peine engagé dans la grande
+allée des Champs-Élysées, il fut contraint de l'arrêter.
+
+Le président de la République, le prince Louis-Napoléon Bonaparte,
+s'avançait à cheval, entouré d'un nombreux état-major doré sur toutes
+les coutures.
+
+Instinctivement, Mme Delorge avança la tête à la portière, et au
+premier rang, à cheval, plus hautain que jamais, elle reconnut le comte
+de Combelaine...
+
+Alors, une soudaine et foudroyante inspiration l'éclaira... Une colère
+terrible charria tout son sang à son cerveau... Et roidissant le bras
+dans la direction de cet homme:
+
+--C'est lui!... s'écria-t-elle, c'est lui!...
+
+Mais ce cri désespéré devait se perdre comme en un désert dans l'émotion
+d'un tel moment. Personne ne se trouva pour le relever.
+
+Personne... hormis l'homme qu'il accusait.
+
+M. de Combelaine se pencha sur son cheval, ses yeux rencontrèrent ceux
+de Mme Delorge, et elle crut surprendre sur ses lèvres le sourire
+ironique et triomphant du coupable sûr de l'impunité.
+
+Et pourquoi non!
+
+Si là-bas, sur la place du palais Bourbon, l'issue du coup d'État
+semblait encore douteuse, ici, près de l'Élysée, tout présageait une
+victoire.
+
+Le prince, entouré de son escorte piaffante et dorée, souriait, et bien
+au-dessus du roulement des tambours et des fanfares des clairons,
+s'élevaient les acclamations des soldats. Déjà, aux cris de: «Vive le
+président!» se mêlaient des cris bien autrement significatifs de: «Vive
+l'empereur!...»
+
+Autour d'elle, dans la foule qui se pressait sur le trottoir, Mme
+Delorge ne découvrait que des visages consternés ou stupéfaits. Les
+imprécations étaient rares. A peine quelques sceptiques osaient-ils
+rappeler à demi-voix les entreprises avortées de Boulogne et de
+Strasbourg.
+
+--C'est fini! murmura la malheureuse femme, c'est fini!...
+
+Déjà le triomphant cortège était passé. Le cocher reprit sa course, et
+vingt minutes plus tard il s'arrêtait devant la villa de la rue
+Sainte-Claire.
+
+Debout près de la grille, Krauss attendait.
+
+Apercevant sa maîtresse:
+
+--Ah! madame, s'écria le digne serviteur, que vous est-il arrivé!...
+Nous étions tous, ici, dans une inquiétude mortelle. M. Ducoudray
+voulait partir à votre recherche; nous ne savions que faire...
+
+C'est qu'il était deux heures. C'est que les employés des pompes
+funèbres étaient arrivés. Déjà la porte était tendue de draperies
+noires...
+
+--Où est... mon mari? demanda la pauvre femme...
+
+Krauss suffoquait... Pour la dixième fois depuis la veille, il frémit de
+cette crainte que la raison de sa maîtresse ne résistât pas à tant
+d'effroyables assauts.
+
+--Hélas! balbutia-t-il, on a apporté la bière, et... moi-même, j'ai
+enseveli mon général. Si madame voulait me croire...
+
+--C'est bien!... interrompit-elle.
+
+Et toujours de ce même pas d'automate qui épouvantait tant l'honnête
+Krauss, l'oeil fixe et sec, elle gravit l'escalier...
+
+Le cercueil du général était au milieu de la chambre, posé sur deux
+tréteaux et recouvert d'une draperie noire avec une grande croix
+blanche. Auprès, étaient les deux prêtres qui avaient veillé le corps,
+et M. Ducoudray.
+
+--Que tout le monde se retire, commanda Mme Delorge d'un accent qui
+ne souffrait pas de réplique, et qu'on m'amène mon fils...
+
+On obéit, et elle demeura seule, debout, devant ce cercueil où en même
+temps que la dépouille mortelle de son mari on avait scellé sa vie à
+elle, son bonheur et toutes ses espérances...
+
+Elle se maudissait de ne s'être pas trouvée là pour ensevelir de ses
+mains l'homme qu'elle avait tant aimé, et elle frissonnait d'un désir
+immense, impérieux, irrésistible, de le voir une fois encore, la
+dernière.
+
+Certainement elle allait donner l'ordre de déclouer la bière, quand elle
+se sentit tirer par sa robe.
+
+C'était son fils, c'était Raymond, qui venait d'entrer, et qui blême, le
+visage décomposé, la poitrine gonflée de sanglots, lui disait:
+
+--Mère, c'est moi. Tu m'as appelé, que me veux-tu? Je t'en prie,
+parle-moi!...
+
+Elle lui prit la main, et l'attirant près du cercueil:
+
+--Si je t'ai fait venir, ô mon fils, prononça-t-elle, c'est qu'il ne
+faut pas que jamais le souvenir de ce moment affreux s'efface de ta
+mémoire... Tu n'étais qu'un enfant hier, le coup terrible qui nous
+frappe doit faire de toi un homme... Tu as désormais à remplir un devoir
+sacré...
+
+Le malheureux la regardait d'un air de stupeur profonde.
+
+--On t'a dit, poursuivit-elle, je t'ai dit moi-même que ton père a été
+tué en duel... C'est faux, tout me le prouve. Ton père, le vaillant et
+loyal soldat, a été assassiné! et je connais le meurtrier... Oui, je
+suis prête à jurer, sur mon salut éternel, que je le connais...
+
+Elle respira avec effort, et reprit, en laissant tomber lourdement
+chacune de ses paroles:
+
+--Les circonstances sont telles, mon fils, que tout sera mis en
+oeuvre, sans doute, pour étouffer la vérité. Il se peut que la justice
+humaine nous trahisse. Il se peut que le coupable paraisse tout à coup
+hors de notre portée. N'importe! ton père, Raymond, doit être vengé.
+C'est à cette oeuvre que je vais consacrer ma vie. Peut-être y
+succomberai-je. Alors tu seras là... Jure-moi, mon fils, que ton père
+sera vengé, que tu consacreras à cette cause sainte tout ce que tu auras
+de force, d'intelligence et d'énergie... Jure que tu renonces à
+t'appartenir tant que le lâche assassin n'aura pas été puni!...
+
+D'un geste solennel, Raymond étendit la main au-dessus du cercueil, et
+dit:
+
+--Je le jure!...
+
+Mme Delorge n'eut pas le temps d'ajouter une syllabe.
+
+Des pas lourds ébranlaient l'escalier, des hommes vêtus de la sinistre
+livrée des pompes funèbres parurent à la porte de la chambre, disant
+entre eux:
+
+--Voilà le cercueil à descendre... Mâtin! il n'a pas l'air léger!
+
+Ils s'approchaient, insoucieux de leur besogne lugubre, tout en
+échangeant ces réflexions, et déjà ils enlevaient la draperie noire...
+
+Oh! alors, véritablement, Mme Delorge sentit son coeur se briser et
+sa raison vaciller... Folle de douleur, elle se jeta contre le cercueil,
+en s'écriant:
+
+--Non! vous ne l'emporterez pas, je vous le défends...
+
+Mais c'était la convulsion suprême de sa douleur, ses bras presque
+aussitôt se détendirent, ses yeux se fermèrent, sa tête se renversa en
+arrière et elle roula inanimée sur le tapis...
+
+
+
+
+VII
+
+
+Il faisait nuit depuis longtemps, lorsqu'avec le libre exercice de sa
+raison, Mme Delorge recouvra la faculté de souffrir.
+
+Elle était couchée dans la chambre, dans le lit de son fils.
+
+Une veilleuse brûlait sur la cheminée. Près du feu, dans un fauteuil,
+une femme de chambre sommeillait à demi...
+
+Ce qui s'était passé depuis le moment où elle avait perdu connaissance,
+la pauvre femme le comprenait.
+
+On l'avait fait revenir à elle, on l'avait couchée et elle s'était
+endormie de ce sommeil de plomb qui suit les grandes crises, faveur
+suprême de la nature.
+
+Mais un grand apaisement s'était fait en son âme, si grand qu'elle s'en
+étonnait presque. Sans cesser d'être aussi profonde et aussi intense, sa
+douleur était devenue calme. Elle pouvait réfléchir, envisager
+froidement sa situation présente, et mesurer la grandeur des devoirs que
+lui réservait l'avenir.
+
+Ainsi elle s'efforçait de voir clair en elle-même, quand, à un mouvement
+qu'elle fit, la femme de chambre se leva et s'approcha.
+
+--Madame est éveillée?... demandait cette fille; madame se sent-elle
+mieux?...
+
+--Oui, bien mieux... Quelle heure est-il?
+
+--Dix heures bientôt.
+
+--Où sont mes enfants?
+
+--Mlle Pauline est couchée. M. Raymond est avec M. Ducoudray dans le
+bureau de...
+
+Elle hésita, et c'est en balbutiant qu'elle acheva:
+
+--...Dans le bureau de défunt monsieur.
+
+Elle avait tort d'hésiter. La douleur de Mme Delorge n'était pas de
+celles qui, mesquines et idiotes, dépendent d'un mot, que telle
+expression calme et que telle autre avive.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, dit-elle, donnez-moi ce qu'il me faut pour
+m'habiller.
+
+--Quoi! madame veut se lever, malade comme elle l'est?...
+
+--Je ne suis pas malade... Faites ce que je vous dis. Il faut que je
+remercie M. Ducoudray, et lui-même doit souhaiter me parler.
+
+Elle ne se trompait pas, et c'était avec la plus vive impatience qu'en
+ce moment même le digne bourgeois attendait son réveil.
+
+Il avait appris enfin les événements de la matinée, les mesures du coup
+d'État, et se demandait, non sans anxiété, quel avait pu être le
+résultat des recherches de Mme Delorge.
+
+Cela le préoccupait si fort, qu'au lieu de courir à Paris, pour
+s'informer, pour voir, comme ç'avait été sa première inspiration, il
+était revenu, aussitôt l'enterrement, à la villa de la rue
+Sainte-Claire.
+
+Cependant, la soirée s'avançait et il songeait à se retirer, lorsque
+Mme Delorge parut...
+
+Il se dressa, mais les paroles expirèrent sur ses lèvres à la vue de la
+malheureuse femme.
+
+Ses cheveux n'avaient pas blanchi en une nuit, comme il arrive
+fréquemment dans les romans, mais en vingt heures, elle avait vieilli de
+vingt années.
+
+Élisabeth Delorge, la belle, l'adorée, l'heureuse épouse, n'était plus.
+
+Celle qu'il voyait, pâle et glacée sous ses vêtements de deuil, le
+regard éteint et le visage immobile, c'était Mme veuve Delorge.
+
+Cependant il ne tarda pas à se remettre de son étonnement, et clairement
+et brièvement, elle lui dit les événements de la matinée.
+
+Il en était indigné, exaspéré, furieux...
+
+Car il était libéral, ainsi qu'il s'en faisait gloire, passionnément
+libéral. Il avait toujours fait une opposition farouche au tyran
+Louis-Philippe, et avait même contribué, sans s'en douter, à le
+renverser, ce dont, matin et soir, dans le silence de son logis, il
+demandait pardon au bon Dieu.
+
+Quant au reste, sans être aussi affirmatif que Mme Delorge, il
+partageait ses soupçons.
+
+Que le général eût eu connaissance du complot, cela ne lui semblait pas
+douteux. On avait dû lui faire des ouvertures à brûle-pourpoint; sa
+loyauté s'en était indignée, il avait peut-être menacé de parler, et le
+négociateur n'avait pas hésité à le tuer, pour assurer le secret de la
+conspiration.
+
+Mais ce meurtrier était-il vraiment M. de Combelaine?... C'est ce dont
+M. Ducoudray n'était pas absolument persuadé, disant qu'un sourire sur
+les lèvres d'un homme ne prouve pas qu'il a commis un crime...
+
+--Il l'a commis, j'en suis sûre! interrompit violemment Mme Delorge.
+Cet homme a été notre mauvais génie. Tous nos malheurs datent du jour où
+il est arrivé à Oran avec M. de Maumussy et M. Coutanceau. Déjà ils
+préparaient le coup d'État qui éclate aujourd'hui. Maintenant, je sais
+ce qu'ils avaient pu dire à mon mari, le jour où il les chassa de chez
+lui... Depuis, je n'ai pas revu M. de Maumussy, mais M. de Combelaine
+est venu ici deux fois... Allez, il est de ces pressentiments qui ne
+trompent pas: l'assassin, c'est lui!...
+
+Malheureusement, les circonstances étaient étrangement contraires.
+
+--Car, bien évidemment, disait M. Ducoudray, la mort de mon pauvre ami
+va passer inaperçue... Et quand le calme sera rétabli, quelle que soit
+d'ailleurs l'issue de la lutte, on l'aura oublié. C'est triste à dire,
+mais c'est ainsi. Obtiendrons-nous seulement une enquête? Et si nous
+l'obtenons, comment faire éclater la vérité? Où trouver des preuves, des
+témoins?...
+
+Il fut interrompu par l'entrée brusque de Krauss, lequel arrivait, un
+papier à la main, criant:
+
+--Ah! monsieur, si vous saviez!...
+
+Mais il demeura béant en apercevant Mme Delorge, qu'il croyait encore
+couchée, et durant dix secondes il parut se demander s'il devait se
+taire ou parler.
+
+Enfin, s'arrêtant à ce dernier parti:
+
+--Je crains bien, reprit-il, que Marie, la cuisinière, n'ait fait une
+grosse sottise. Ce tantôt, pendant... l'enterrement, un homme s'est
+présenté, un homme qui voulait absolument parler à madame, pour une
+affaire très importante, à ce qu'il assurait, et qui concernait mon
+pauvre défunt maître... Madame dormait à ce moment, la cuisinière était
+seule à la maison, elle répondit qu'il n'y avait personne... L'homme
+parut désolé, et dit qu'il repasserait... Puis, se ravisant, il demanda
+du papier et un crayon et écrivit ceci...
+
+Le papier que lui présentait Krauss, Mme Delorge le prit, le lut d'un
+coup d'oeil, et le passa à M. Ducoudray, en disant:
+
+--Vous demandiez des témoins, monsieur, que pensez-vous de celui-ci?...
+
+Sur ce papier il y avait écrit, d'une mauvaise écriture:
+
+«_Laurent Cornevin, employé aux écuries de l'Élysée, à son domicile à
+Montmartre, rue Mercadet._»
+
+Le digne M. Ducoudray avait bondi sur son fauteuil.
+
+--C'est lui, s'écria-t-il, c'est certainement ce garçon d'écurie qui
+éclairait, m'a-t-on dit, le général et son adversaire. Cet homme sait la
+vérité, lui!... Quel malheur que je n'aie pas été là quand il est
+venu!... Pourquoi ne m'a-t-on pas remis cette adresse aussitôt mon
+retour?...
+
+Le brave Krauss était désolé.
+
+--Hélas! fit-il, elle n'y attachait aucune importance, la pauvre fille,
+et c'est bien par hasard qu'elle m'en a parlé. Elle comptait le remettre
+demain à madame.
+
+Déjà le bonhomme Ducoudray avait pris une grande résolution.
+
+--C'est un malheur aisément réparable, s'écria-t-il. Demain, avant huit
+heures, je serai rue Mercadet, et je verrai ce Cornevin. Il y aura
+peut-être quelque chose demain, mais je suis bourgeois de Paris, et une
+révolution ne me fait pas peur!...
+
+A ce grand empressement du digne M. Ducoudray, il était certains mobiles
+dont il se gardait de souffler mot, mais qui diminuaient quelque peu son
+mérite.
+
+Il avait fort réfléchi, depuis la veille.
+
+Considérant la situation de Mme Delorge et la sienne, il s'était
+demandé pourquoi un bel et bon mariage ne réunirait pas, dans un avenir
+plus ou moins rapproché, selon les circonstances, leur double veuvage?
+
+[Illustration: Sur le côté une blessure qui avait amené la mort.]
+
+Pour sa part, il ne discernait aucun obstacle sérieux à ce projet
+flatteur.
+
+Elle n'avait pas quarante ans, il est vrai, et il atteignait, lui, la
+soixantaine; mais si elle était belle encore, il était, lui, toujours
+vert, et une différence de vingt années entre la femme et le mari n'est
+pas rare dans les meilleurs ménages.
+
+Le désespoir où il voyait Mme Delorge ne le décourageait aucunement.
+
+Est-ce qu'il n'avait pas été désespéré, lui aussi, lors de la mort de sa
+pauvre défunte! Il s'était consolé. Elle se consolerait de même.
+
+Est-il une douleur ici-bas qui résiste au lent travail du temps, à
+l'action dissolvante des semaines succédant aux jours, des années
+succédant aux mois?... Non.
+
+Donc, se voyant beaucoup de chances, il s'était tracé un plan de
+conduite.
+
+Se découvrir en ce moment, laisser seulement entrevoir ses desseins et
+ses aspirations, eût été, il le comprenait, une insigne maladresse.
+
+Risquer un mot, hasarder une allusion, c'eût été à tout jamais se fermer
+les portes de la villa.
+
+S'imposer, au contraire, par les services rendus, s'insinuer,
+s'implanter petit à petit lui semblait un chef-d'oeuvre de
+machiavélisme.
+
+Et il avait résolu de jouer le rôle d'un vieil ami sans conséquence,
+jusqu'au jour où, sûr d'être indispensable, il démasquerait brusquement
+ses batteries.
+
+Or, pouvait-il souhaiter une occasion plus admirable que celle qui
+s'offrait à lui pour ses débuts?
+
+Qu'aurait à refuser Mme Delorge à l'homme qui l'aiderait à se faire
+rendre justice? Rien.
+
+D'un autre côté, et toute question de sentiment à part, M. Ducoudray
+n'était pas sans une certaine satisfaction de se trouver mêlé à cette
+affaire. Le mystère l'attirait.
+
+Qu'il courût, à s'occuper de cette affaire, un danger quelconque, il
+était à cent lieues de le soupçonner.
+
+Pour lui, comme pour cent mille autres, le soir du 2 décembre 1851, la
+tentative du prince Louis-Napoléon ne pouvait aboutir qu'à un échec
+honteux...
+
+N'importe! toutes ces idées qui grouillaient dans sa cervelle
+l'agitaient si fort, qu'il lui fut impossible de fermer l'oeil de la
+nuit.
+
+Dès sept heures, le matin du 3 décembre, le mercredi, il était debout,
+rasé. Et, à sept heures et demie, il franchissait le seuil de sa maison,
+lesté d'une tasse de café à la crème.
+
+La matinée était sombre et pluvieuse.
+
+Les boutiques, le long des rues de Passy, s'ouvraient lentement. La
+circulation était rare. Les ouvriers qui passaient par groupes, se
+rendant à leur chantier, avaient des physionomies singulières et
+parlaient bas.
+
+Pourtant, ce n'est qu'en arrivant à la place de la Concorde que M.
+Ducoudray reconnut clairement la gravité des événements.
+
+La première division de l'armée de Paris, sous les ordres du général
+Carrelet, reprenait ses positions de la veille dans les Champs-Élysées,
+sur la place et aux abords de l'Élysée et des Tuileries.
+
+--Diable! grommela M. Ducoudray, voilà beaucoup de soldats!...
+
+L'impression désagréable qu'il en ressentit devint décidément fâcheuse
+lorsqu'il se fut approché d'un groupe qui s'était formé au coin de la
+rue Castiglione, devant une affiche qu'on venait de placarder.
+
+Un jeune homme, l'oeil enflammé et la parole vibrante d'indignation,
+racontait ce qui était advenu la veille de la tentative de résistance
+des représentants réunis à la mairie du Xe arrondissement.
+
+--Ils étaient au moins trois cents, disait-il... S'étant constitués, ils
+venaient de décréter la déchéance du président et de nommer le général
+Oudinot commandant en chef des troupes, quand un officier, un
+sous-lieutenant de chasseurs à pied, se présente et les somme de se
+disperser... Ils refusent, ils déclarent qu'ils ne céderont qu'à la
+force... Aussitôt la salle des délibérations est envahie par des agents
+et des soldats, qui empoignent les représentants du peuple et les
+traînent à la caserne du quai d'Orsay, où ils sont prisonniers...
+
+Il fut interrompu par un sergent de ville, qui, d'une voix rude, cria:
+
+--Dispersez-vous!... Les rassemblements sont défendus!...
+
+Cela indigna M. Ducoudray.
+
+--Pourquoi donc colle-t-on des affiches, objecta-t-il, s'il est interdit
+de s'arrêter pour les lire...
+
+--Vous, le vieux, prononça l'agent, je vous engage à filer, sinon!...
+
+Sinon quoi? Il accompagnait sa menace d'un si terrible coup d'oeil,
+que M. Ducoudray crut voir s'entr'ouvrir la porte des cachots...
+
+Il fila...
+
+Et, tout en hâtant le pas, il réfléchissait qu'il serait peut-être
+prudent de remettre à un autre jour sa visite à Montmartre...
+
+Oui, mais que penserait Mme Delorge en le voyant revenir si vite, et
+que lui dirait-il?... Ce n'est pas qu'un mensonge fût bien difficile à
+inventer; mais cette veuve d'un soldat renommé pour son courage devait
+priser la bravoure et être sensible à des dangers courus à son service.
+
+Il continua donc sa route, et ne tarda pas à arriver au boulevard.
+
+L'agitation y était sensible, bien que sourde encore et contenue.
+Beaucoup de boutiques n'étaient qu'entr'ouvertes, comme il arrive à
+Paris quand on s'attend à quelque chose.
+
+De petites affiches manuscrites, appelant aux armes, étaient collées
+contre les arbres avec des pains à cacheter, et les passants
+s'arrêtaient pour les lire. Mais un sergent de ville passait, qui
+arrachait brutalement l'affiche, et tout était dit...
+
+--C'est égal, pensait M. Ducoudray, ça chauffe... Ça sent la poudre!
+
+Il ne se trompait pas.
+
+Au moment où il arrivait à la hauteur de la rue Drouot, il fut croisé
+par plusieurs jeunes gens qui couraient en criant:
+
+--Aux armes! On se bat au faubourg Saint-Antoine! Un représentant vient
+d'être tué!... Aux armes!...
+
+--Certainement ils ont raison! dit M. Ducoudray à un homme arrêté comme
+lui sur le boulevard...
+
+L'autre ne répondit pas...
+
+Un escadron de lanciers arrivait au grand trot du côté de la
+Madeleine... Bravement, M. Ducoudray se jeta rue Drouot.
+
+Cette idée qu'on n'était peut-être pas en sûreté sur le boulevard lui
+rendait ses jambes de vingt ans, et c'est avec la rapidité d'une flèche
+qu'il franchit la rue Drouot, traversa le faubourg Montmartre et se mit
+à remonter les pentes roides de la rue des Martyrs et de la chaussée
+Clignancourt...
+
+A mesure qu'il s'éloignait du centre, de ce forum sceptique et léger
+qu'on appelle le boulevard, l'émotion diminuait...
+
+Les boutiquiers causaient sur le pas de leur porte, mais ils
+plaisantaient, riant d'un rire ironique. Les passants lisaient les
+affiches, mais ils haussaient les épaules...
+
+Du moins, M. Ducoudray s'attendait à trouver Montmartre fort agité.
+Erreur. Jamais ce quartier, si impressionnable et si remuant, n'avait
+été plus calme. Et cependant, depuis le matin, Jules Bastide et le
+représentant Madier de Montjau couraient les ateliers et appelaient aux
+armes.
+
+Cependant, M. Ducoudray arrivait rue Mercadet, à l'adresse indiquée par
+l'employé des écuries de l'Élysée...
+
+C'était une vaste maison à cinq étages, qui, à en juger par le nombre
+des fenêtres, excessivement rapprochées les unes des autres, devait être
+divisée en une infinité de petits logements.
+
+Un long couloir obscur et étroit, fort malpropre et très boueux,
+conduisait à la loge du portier, une véritable niche ménagée sous
+l'escalier.
+
+Dans cette loge, une vieille femme était assise, surveillant
+l'ébullition d'un poêlon d'où s'échappaient des odeurs suspectes.
+
+--Monsieur Laurent Cornevin, s'il vous plaît? demanda M. Ducoudray.
+
+--Il ne doit pas être chez lui, répondit la portière, mais sa femme y
+est.
+
+--Il est donc marié?
+
+--Tiens! pourquoi donc pas? Oui, il est marié, et il a même cinq
+enfants, trois filles et deux garçons...
+
+L'espoir que la femme saurait lui dire où trouver son mari décida le
+bonhomme.
+
+--Indiquez-moi, s'il vous plaît, demanda-t-il, le logement de M.
+Cornevin.
+
+--C'est au premier, répondit la portière... au premier, en descendant du
+ciel, bien entendu.
+
+Et se penchant à la fenêtre de sa loge, qui ouvrait sur la cour:
+
+--Ohé! m'ame Cornevin! cria-t-elle, d'une voix à érailler le crépi des
+murs, v'là un monsieur pour vous!
+
+La précaution n'était pas inutile.
+
+M. Ducoudray allait se perdre dans le dédale des corridors, lorsque
+Mme Cornevin arriva à son secours.
+
+C'était une femme encore jeune, grande, bien faite, point jolie, mais en
+qui tout respirait la douceur et l'honnêteté.
+
+Elle était pauvrement vêtue, mais très proprement, et tenait sur les
+bras un enfant de huit ou dix mois, joufflu et bien portant.
+
+--Veuillez prendre la peine d'entrer, monsieur, dit-elle au digne
+bourgeois.
+
+Il entra dans une petite pièce resplendissante de propreté, et alors
+seulement il s'aperçut que Mme Cornevin avait les yeux rouges de
+pleurs mal essuyés.
+
+--Madame, commença-t-il, j'aurais à parler à votre mari pour une affaire
+de la plus haute importance et qui ne souffre aucun retard...
+Pouvez-vous me dire où je le rencontrerais?...
+
+--Hélas! monsieur, je n'en sais rien moi-même.
+
+M. Ducoudray tressaillit.
+
+--Vous dites?... fit-il.
+
+--Je dis, monsieur, que je ne sais ce qu'il est devenu, répéta la pauvre
+femme.
+
+Et incapable de maîtriser son chagrin:
+
+--Il n'est pas rentré cette nuit, poursuivit-elle en fondant en larmes,
+et quoiqu'il ne fût pas de service, je n'étais pas très inquiète,
+pensant qu'il avait sans doute pris le tour d'un camarade. Cependant,
+dès qu'il a fait jour, j'ai couru à l'Élysée pour avoir de ses
+nouvelles. Ah! monsieur, ses camarades m'ont répondu qu'ils ne l'ont pas
+vu depuis trois jours!... Un homme qui aime tant sa maison et ses
+enfants, si économe, si honnête, si bon!... C'est la première fois qu'il
+se dérange depuis notre mariage!... Mais non! ce n'est pas possible, il
+faut qu'il lui soit arrivé quelque malheur...
+
+Le digne rentier était devenu plus blanc que sa chemise.
+
+Entre la mort du général Delorge et la singulière disparition de
+Cornevin, seul témoin de cette mort mystérieuse, il découvrait un
+rapport frappant et peu fait pour rassurer.
+
+Cependant, il s'efforça de dissimuler sa terrible émotion, et d'une voix
+qui n'était pas trop altérée:
+
+--Voyons, voyons, ma chère dame, dit-il, ne vous désolez pas ainsi, que
+diable! Vous allez voir reparaître votre mari. Il se sera attardé avec
+quelque camarade.
+
+--Impossible! monsieur. Tous ses camarades sont consignés depuis
+quarante-huit heures à l'Élysée...
+
+--Alors, comment se fait-il qu'il se soit absenté?
+
+--C'est justement ce que les autres se demandent...
+
+M. Ducoudray se le demandait aussi, et il sentait en même temps un
+frisson courir le long de son échine. Un crime avait été commis... n'en
+avait-on pas commis un second pour cacher le premier?
+
+--Quand avez-vous vu votre mari pour la dernière fois, madame?
+interrogea-t-il.
+
+--Hier matin. Nous avons déjeuné ensemble, et après, il s'est habillé en
+me disant qu'il avait une commission à faire du côté de Passy.
+
+--Et il ne vous a pas dit quelle sorte de commission?
+
+--Non. Je sais seulement qu'il voulait voir la femme d'un général, et
+que c'était pour quelque chose de très grave.
+
+Elle fut interrompue par l'entrée de deux petits garçons, l'un de huit
+ans, l'autre de dix, qui arrivaient en chantant et en se bousculant,
+mais qui se découvrirent poliment dès qu'ils aperçurent un étranger.
+
+C'étaient les deux aînés de Mme Cornevin. Elle parut fort surprise de
+les voir, et d'un air sévère:
+
+--Que venez-vous faire ici à cette heure? demanda-t-elle. Comment
+êtes-vous sortis de l'école?...
+
+--Le maître nous a renvoyés.
+
+--Renvoyés! pourquoi?
+
+--Ah! voilà! Il nous a dit comme cela: Allez-vous-en tous, et rentrez
+bien vite chez vous, parce qu'il va y avoir une révolution.
+
+Mme Cornevin pâlit. Bien qu'elle fût allée à l'Élysée le matin, elle
+ne savait rien, on ne lui avait rien dit.
+
+--Une révolution!... murmura-t-elle. On va se battre et je ne sais pas
+où est Laurent!...
+
+--S'occupait-il donc de politique? interrogea M. Ducoudray.
+
+--Lui? monsieur! Ah! jamais de la vie! Il ne songeait, le cher homme,
+qu'à travailler pour les enfants et pour moi!...
+
+De sa vie, le digne bourgeois ne s'était senti plus mal à l'aise. Mille
+appréhensions vagues et sinistres l'assaillaient. Ce logis lui semblait
+affreusement dangereux, le plancher lui brûlait les pieds.
+
+--Je ne veux pas vous importuner davantage, dit-il à la pauvre femme, je
+repasserai demain, et croyez-moi, M. Cornevin sera rentré...
+
+Mais comme de raison, elle lui demanda son nom, pour le répéter à son
+mari.
+
+Il frémit à cette demande. Donner son nom!... Ne serait-ce pas une
+imprudence énorme?
+
+Il rentra donc son portefeuille d'où il s'apprêtait à tirer sa carte, et
+saisissant le premier nom qui se présenta à sa mémoire:
+
+--Dites à votre mari, madame, répondit-il, que c'est M. Krauss qui est
+venu le visiter.
+
+Ce n'était pas précisément héroïque, ce que faisait là le digne
+bourgeois, mais la tête n'y était plus.
+
+Cette idée que peut-être Cornevin avait été supprimé parce qu'il
+possédait un secret dont lui, Ducoudray, se trouvait dépositaire, cette
+idée lui donnait la chair de poule.
+
+Et tout en descendant l'escalier, il récapitulait tous les moyens connus
+de se débarrasser d'un homme, depuis le coup d'épée d'un spadassin bien
+payé jusqu'au poison subtilement glissé dans le potage par une
+cuisinière séduite à prix d'or.
+
+--Brrr!... faisait-il, brrr!...
+
+Songeant qu'à la suite des grands meneurs du coup d'État, Morny, Maupas,
+Saint-Arnaud, Magnan, il avait entendu nommer le vicomte de Maumussy, le
+comte de Combelaine, et M. Coutanceau même, qui passait pour avoir mis
+sa fortune au service du prince-président.
+
+Cependant, une fois hors de la maison, il respira plus librement, et le
+grand air, la marche et le mouvement de la rue produisant leur effet, il
+ne tarda pas à se reprocher d'avoir peut-être cédé à des craintes
+exagérées.
+
+D'un autre côté, le succès du coup d'État ne lui semblait rien moins
+qu'assuré.
+
+Plus il se rapprochait du centre de Paris, plus la fermentation
+s'accentuait. Les quartiers de la rue des Martyrs et du faubourg
+Montmartre, si calmes lorsqu'il les avait traversés, commençaient à
+s'agiter.
+
+L'indignation succédait à la dédaigneuse indifférence du premier moment,
+et tout semblait annoncer une lutte prochaine.
+
+On s'assemblait et on battait des mains devant les affiches des divers
+comités de résistance, affiches ardemment pourchassées par la police
+cependant, et qui toutes résumaient la même idée en des termes presque
+identiques:
+
+«La constitution est violée... Louis-Napoléon s'est mis lui-même hors la
+loi... Aux armes!...»
+
+Parfois, un homme passait, un fusil sur l'épaule, qui criait:
+
+--Venez, citoyens, venez!... On se bat rue de Rambuteau.
+
+Au bruit de ces paroles, M. Ducoudray s'animait peu à peu, comme un
+vieux cheval au son de ses grelots.
+
+--Décidément, ça marche, pensait-il, ça marche!...
+
+Mais c'était bien autre chose vraiment sur le boulevard.
+
+La foule, de moment en moment, y devenait plus compacte et plus animée.
+A tous les coins de rue, et jusque sur le milieu de la chaussée, des
+groupes se formaient. Sur les chaises des cafés, des orateurs improvisés
+montaient, qui lisaient le décret de déchéance prononcé par l'assemblée
+du Xe arrondissement, ou l'arrêt de mise en accusation de
+Louis-Napoléon Bonaparte par la haute cour de justice...
+
+Des escouades de sergents de ville, l'épée à la main, circulaient à
+travers cette cohue, appuyés par des hommes de mauvaise mine, en
+bourgeois et armés de casse-tête et de bâtons...
+
+Les mêmes cris les accueillaient partout:
+
+--Vive la Constitution! A bas Soulouque!...
+
+Sur la chaussée, les pelotons de cavalerie se succédaient.
+
+La foule s'ouvrait pour laisser passer les chevaux, et se reformait
+derrière eux aux cris de:
+
+--Vive la République! Vive l'armée!...
+
+La fièvre commençait à gagner M. Ducoudray... Il n'avait plus peur; le
+bourgeois des glorieuses journées de Juillet se réveillait en lui. Il
+oubliait Passy, Mme Delorge, son ami le général et M. de Combelaine.
+
+--Il faut que je voie la fin de tout ceci! se dit-il.
+
+Et il entra pour déjeuner dans un café du boulevard des Italiens.
+
+Là, les nouvelles affluaient; vraies ou fausses, absurdes parfois, mais
+toutes et toujours favorables à la résistance.
+
+On affirmait que les meneurs du coup d'État commençaient à perdre la
+tête... que M. de Maupas tremblait de peur à la préfecture de police...
+que le général Magnan hésitait... que Lamoricière venait de s'évader et
+de se mettre à la tête de quatre régiments...
+
+On assurait que dans les cours de l'Élysée, quatre voitures de poste
+venaient d'être attelées pour emporter bien vite et bien loin le
+président et ses complices... et quelques millions, ajoutaient les bien
+informés...
+
+En vrai Parisien qu'il se vantait d'être, l'excellent M. Ducoudray
+buvait comme du lait toutes ces nouvelles, les tenant pour assurées,
+puisqu'elles flattaient ses espérances et ses instincts.
+
+Et il n'était pas éloigné de croire le coup d'État décidément tombé dans
+l'eau, quand il sortit du restaurant, tout disposé à l'optimisme, tel
+qu'un homme qui, ayant bien déjeuné, vit en paix avec son estomac.
+
+Il ne tarda pas à reconnaître son erreur.
+
+Pendant le temps qu'il avait mis à prendre son repas, la mobile
+physionomie du boulevard avait changé.
+
+La foule y était plus compacte, s'il est possible, mais grave,
+désormais, et presque silencieuse. Plus de rires, plus de quolibets.
+Plus de ces cris de: «A bas Soulouque!» qui avaient fait ouvrir de si
+grands yeux aux soldats de la ligne.
+
+Évidemment, la situation s'était tendue.
+
+On eût dit que chacun comprenait que l'instant décisif arrivait où les
+plus grands événements ne tiennent qu'à un fil, qu'on en était à cette
+minute suprême d'où dépendent les opérations les mieux combinées.
+
+Les hommes à bâton, les décembrailliards, comme on les appelait alors,
+avaient disparu du trottoir. Mais les escadrons de lanciers étaient plus
+nombreux sur la chaussée. Ils ne cessaient d'aller et de venir de la
+Madeleine à la Bastille, maintenant en communication les troupes des
+Champs-Élysées et celles qui occupaient les quartiers du Temple et de
+l'Hôtel-de-Ville...
+
+--Se bat-on quelque part? interrogeait de ci et de là M. Ducoudray.
+
+--Oui. Il y a des barricades rue Transnonain, rue Beaubourg et rue
+Grenetat.
+
+--Et c'est la police qui les fait faire, ajoutait un voisin.
+
+Positivement l'estimable bourgeois commençait à ressentir quelque chose
+de son malaise du matin, lorsque tout à coup, vers quatre heures,
+circula à travers cette foule immense une rumeur profonde, rapide comme
+le frisson d'une décharge électrique.
+
+[Illustration: Je vis le général étendu mort, dans un coin.]
+
+--Qu'est-ce encore? demanda M. Ducoudray à deux jeunes gens qu'il
+coidoyait.
+
+--La proclamation de Saint-Arnaud. L'avez-vous lue?
+
+--Non. Où la lit-on?
+
+--Au coin de toutes les rues, parbleu!
+
+Le digne rentier se trouvait à la hauteur du faubourg Poissonnière. Il
+tourna la première rue qu'il rencontra, et, au milieu des clameurs
+indignées de deux cents personnes rassemblées devant une affiche, il
+lut:
+
+
+ «Habitants de Paris,
+
+ Le ministre de la guerre,
+
+ Vu la loi sur l'état de siège,
+
+ Décrète:
+
+ Tout individu pris construisant ou défendant une barricade, ou les
+ armes à la main, sera fusillé.
+
+ _Le général de division, ministre de la guerre_,
+
+ LE ROY DE SAINT-ARNAUD.»
+
+
+
+C'était bref, précis et significatif.
+
+C'était en six lignes toute la politique du coup d'État du 2 décembre
+1851.
+
+--Oh! faisait M. Ducoudray consterné et révolté: oh!...
+
+Et cependant, bien loin d'éteindre la résistance, cette menaçante
+proclamation semblait l'attiser.
+
+--C'est ce qu'on veut, ricanait un homme à barbe blanche; il faut bien
+un prétexte pour engager les troupes!...
+
+Presque au même moment, et comme pour lui donner raison, une violente
+fusillade pétilla dans la direction du quartier des Gravilliers.
+
+Et peu après, un jeune homme passa haletant, qui criait:
+
+--C'est rue Aumaire, et on se cogne dur, allez; je vais chercher un
+fusil.
+
+Plus d'un devait avoir eu la même idée, car deux pas plus loin, M.
+Ducoudray vit un boutiquier fermer ses volets, et écrire dessus à la
+craie: «Armes données.»
+
+Pourtant la nuit était venue, la fusillade s'éteignait peu à peu, on
+n'entendait plus que des coups de feu isolés...
+
+A force de jouer des coudes dans la cohue qui roulait à plein trottoir,
+le digne rentier était arrivé au Château-d'Eau, lorsque soudain un cri
+terrible sortit de mille poitrines à la fois, immédiatement suivi d'un
+sourd roulement... et il se trouva entraîné par un irrésistible remous
+de la foule...
+
+Une femme dont le chapeau avait été arraché, et qui traînait une petite
+fille, s'accrochait à lui désespérément en criant:
+
+--Au nom du ciel! sauvez mon enfant!
+
+Il essaya de lui porter secours, mais un choc violent le jeta contre un
+arbre, un tourbillon passa devant lui, et il vit luire au-dessus de sa
+tête l'éclair d'un sabre... Il ferma les yeux.
+
+Quand il les rouvrit, plus rien.
+
+Le terrain était vide autour de lui, la foule fuyait éperdue dans toutes
+les directions, et quelques hommes ramassaient les blessés restés sur le
+carreau.
+
+Les lanciers avaient chargé.
+
+--Ah! cela ne se passera pas ainsi, grondait le digne bourgeois en
+crispant les poings, et demain... demain!...
+
+Tout, en effet, pour lui qui connaissait si bien son Paris, présageait
+pour le lendemain une journée de revanche.
+
+Jamais mouvement révolutionnaire ne lui avait paru si accentué ni si
+puissant que celui qui se prononçait en cette soirée du 2 décembre 1851.
+
+A tous les coins de toutes les rues qu'il traversait, des groupes se
+formaient, sombres, menaçants, d'où s'élevaient tantôt la voix d'un
+orateur, tantôt de véhémentes protestations. Et ce n'était plus
+seulement la bourgeoisie qui se révoltait, les blouses se mêlaient aux
+paletots, et les mains calleuses serraient les mains gantées. Puis, de
+distance en distance des ébauches de barricades s'élevaient...
+
+Mais sa hâte était grande de retrouver Mme Delorge, et un fiacre
+étant venu à passer, vide, il le prit...
+
+
+
+
+VIII
+
+
+La nuit était depuis longtemps venue, lorsque M. Ducoudray arriva à la
+villa de la rue Sainte-Claire, et pour la première fois, en tirant la
+chaîne de la cloche, il songea à la façon dont il rendrait compte de sa
+mission à la veuve de son ami le général.
+
+--Je n'ai rien à lui cacher, pensait-il, non, rien... sauf toutefois le
+sentiment de prudence qui m'a fait dissimuler mon nom, et qu'elle ne
+comprendrait peut-être pas, si naturel qu'il soit.
+
+Il s'attendait d'ailleurs à la trouver anéantie de désespoir, dévorée
+d'inquiétude à son sujet, et à peine en état de l'entendre.
+
+Il la trouva dans le salon, comme autrefois, du vivant du général,
+berçant sa fille sur ses genoux, pendant que Raymond achevait ses
+devoirs pour la classe du lendemain.
+
+Elle était bien pâle encore, la malheureuse femme, et les marbrures de
+ses joues trahissaient des larmes bien récentes; mais la fermeté de son
+regard et le pli de ses lèvres disaient son inébranlable résolution de
+demeurer stoïque, quoi qu'il pût arriver désormais.
+
+Lorsque M. Ducoudray entra, elle se souleva légèrement pour le saluer,
+et c'est du ton le plus calme qu'elle dit:
+
+--Eh bien! monsieur?...
+
+Lui restait interdit et quelque peu troublé, à trois pas de la porte.
+
+Jamais femme ne lui était apparue aussi imposante que cette veuve, en
+qui l'excès de la douleur semblait avoir anéanti toute sensibilité, et
+qui vivante avait le froid du marbre des statues.
+
+Comme elle répétait sa question, cependant, il s'avança en regardant
+Raymond, avec un clignement de paupières qui signifiait clairement:
+
+--Puis-je parler devant cet enfant?
+
+--Mon fils ne doit ignorer aucune des circonstances de la mort de son
+père, monsieur Ducoudray, dit Mme Delorge... Peut-être un jour
+sera-t-il appelé à le venger. Parlez donc sans crainte...
+
+Le digne rentier s'assit, et avec une volubilité extraordinaire, masque
+de son embarras, il se mit à narrer par le menu les événements de la
+journée, disant la physionomie de Paris, l'attitude de la foule, les
+dangers qu'il avait courus.
+
+--Mais Cornevin? interrompit Mme Delorge, ce garçon d'écurie de
+l'Élysée, l'avez-vous vu!...
+
+--Je n'ai rencontré que sa femme, répondit le bonhomme. Et tout de suite
+il exposa ce qu'il appelait l'affreuse vérité, hésitant, craignant
+d'effrayer Mme Delorge.
+
+Elle ne sourcilla même pas, et toujours de son accent glacé:
+
+--C'est un grand malheur! prononça-t-elle, mais je m'attendais à quelque
+chose de ce genre...
+
+Et comme le digne rentier s'empressait d'ajouter que certainement
+Cornevin ne tarderait pas à reparaître, qu'on ne supprime pas un
+citoyen...
+
+--Pourquoi, interrompit-elle, essayer de me donner un espoir que vous
+n'avez pas? Ce pauvre garçon était un témoin trop redoutable pour qu'on
+ne l'éloignât pas de façon ou d'autre... Plus il était honnête, plus il
+a dû paraître dangereux... On l'épiait sans doute, et en venant ici il
+s'est condamné... Les circonstances étaient trop propices pour qu'on
+n'en profitât pas. Qu'est un homme, je vous le demande, en ces jours de
+tourmentes politiques? Moins qu'un fétu que le vent balaie...
+
+M. Ducoudray se sentait blêmir...
+
+--...Moins qu'un fétu! pensait-il. Comme elle dit cela! brrr!...
+
+--Ce qui doit nous donner espoir et courage, madame, hasarda-t-il, c'est
+que ce coup d'État ne réussira pas...
+
+--Il réussira, monsieur...
+
+--Oh! permettez-moi, je viens de traverser Paris, et je me connais assez
+en révolutions pour être sûr...
+
+--Le coup d'État réussira, vous dis-je. J'ai appris bien des choses
+depuis que je ne vous ai vu... J'ai parcouru les papiers de mon mari. Ce
+qui arrive, il le prévoyait depuis longtemps, et c'est pour cela qu'il
+voulait donner sa démission plutôt que de venir à Paris. Une lettre
+inachevée que j'ai retrouvée dans son sous-main ne me laisse aucun
+doute. Malheureusement, j'ignore à qui cette lettre était destinée. «Mon
+ami, écrivait-il, tenez-vous sur vos gardes; tout est prêt pour le grand
+coup... Il peut éclater ce soir ou demain; peut-être éclate-t-il pendant
+que je vous écris. Ne perdez plus une minute. Les stupides divisions des
+honnêtes gens assurent le succès au premier homme à poigne qui osera
+s'emparer du pouvoir.»
+
+Immense était la stupeur de M. Ducoudray.
+
+--Et vous croyez à cela, madame? interrogea-t-il.
+
+--Comme à Dieu même!
+
+--Vous croyez que les ennemis du général, ses meurtriers peut-être, sont
+à la veille d'escalader les plus hautes situations?...
+
+--Je le crois.
+
+--Et vous ne renoncez pas à vos projets de... vengeance?
+
+Pour la première fois, la pauvre femme eut un tressaillement aussitôt
+réprimé.
+
+--Appelez-vous donc se venger demander justice, monsieur?
+prononça-t-elle. Un meurtre a été commis, je demande que le meurtrier
+soit poursuivi et puni. Est-ce trop exiger? Si on me repousse,
+cependant!... Sera-ce me venger que d'essayer de me faire justice
+moi-même?
+
+Le digne rentier était abasourdi de l'entendre s'exprimer ainsi, et
+froidement, sans apparence de colère, elle que toujours il avait vue la
+douceur et la timidité mêmes.
+
+--Hélas! madame, fit-il, si le coup d'État triomphe, M. de Combelaine se
+trouvera bien au-dessus de votre portée...
+
+Mme Delorge hocha la tête et froidement:
+
+--Soit, dit-elle, je ne serai rien et il sera tout... Mais j'aurai pour
+moi Dieu, mon droit et l'avenir. C'est l'humble, c'est le chétif que le
+puissant dédaigne, qui bien souvent est cause de sa perte. Il suffit du
+déplacement d'un grain de sable pour que l'édifice le plus solide en
+apparence s'écroule. Le train express lancé à toute vapeur ne s'inquiète
+guère des paysans qui le menacent de leurs bâtons; qu'ils essayent donc
+de l'arrêter!... Oui; mais à l'endroit le plus dangereux de la route, un
+enfant a placé un caillou sur le rail... et la puissante locomotive
+déraille et roule au fond de l'abîme, entraînant tous ceux qu'elle
+emportait... Je puis être ce caillou, monsieur Ducoudray, je puis être
+ce grain de sable...
+
+Cette phrase devait hâter la retraite de M. Ducoudray.
+
+Et, après quelques mots insignifiants, prétextant sa fatigue et le
+besoin qu'il avait de prendre quelque nourriture, il se retira.
+
+En réalité, le bonhomme était loin d'être à l'aise, ayant senti
+chanceler en lui la résolution de se dévouer corps et âme aux intérêts
+de la veuve de son ami le général.
+
+--C'est qu'elle parlait comme d'une chose toute simple de se faire
+justice elle-même! pensait-il en regagnant son logis. Dieu sait à quels
+actes de démence sa haine peut la conduire... et mener ceux qui lui
+obéiraient aveuglément.
+
+Il songeait à Cornevin, et l'exemple de cet infortuné lui paraissait
+éclairer les dangers de l'avenir comme un de ces phares qu'on allume sur
+les écueils.
+
+Il se disait:
+
+--Si le coup d'État fait _fiasco_, comme c'est probable, certes, je suis
+avec Mme Delorge contre le Combelaine... S'il réussit, au
+contraire... Hum! je suis bien vieux pour sacrifier mon repos à deux
+beaux yeux en larmes...
+
+Ce n'était pas d'ailleurs sans une certaine satisfaction de vanité qu'il
+voyait ses destinées dépendre de la révolution qui se préparait, et il
+n'était que plus impatient d'en connaître le résultat.
+
+Aussi, le lendemain, jeudi, 4 décembre, n'attendit-il pas le jour pour
+se lever et s'habiller.
+
+Il est vrai qu'il ne se mit pas tout de suite en campagne, ainsi qu'il
+avait annoncé à sa gouvernante qu'il le ferait. Le souvenir de la charge
+des lanciers de la veille refroidissait singulièrement les ardeurs de sa
+curiosité.
+
+Avant de s'aventurer, il eût voulu savoir ce qui se passait, et toute la
+matinée, on le vit errer dans le quartier, quêtant des nouvelles chez
+ses fournisseurs.
+
+Si loin que Passy soit du boulevard, l'émotion y était extrême.
+L'anxiété était dans tous les yeux, et sur toutes les lèvres cette
+phrase:
+
+--Comment cela va-t-il finir?
+
+Dans les groupes, fort nombreux déjà, on retrouvait un écho de toutes
+les rumeurs qui, le même jour et à la même heure, circulaient de la
+Madeleine à la Bastille.
+
+On parlait, tantôt de l'évasion des généraux arrêtés, qui auraient
+réussi à rallier quelques régiments dans un département voisin, et
+marcheraient sur Paris; tantôt de la résistance de plusieurs
+départements, triomphante, disait-on, à Reims et Orléans.
+
+Plus loin, c'était la nouvelle contradictoire, mais non moins avidement
+reçue, de l'exécution sommaire du général Bedeau et du colonel Charras.
+
+Vers dix heures, cependant, M. Ducoudray n'y tint plus.
+
+Il se rappela qu'un de ses amis demeurait boulevard Montmartre, à côté
+du passage, et, décidé à lui demander une petite place à une fenêtre, il
+partit...
+
+La foule était immense sur tous les points ordinaires des
+rassemblements, et visiblement irritée de plus en plus.
+
+Des hommes armés circulaient dans les groupes.
+
+Des orateurs, hissés sur les épaules du premier venu, lisaient d'une
+voix véhémente les appels aux armes imprimés dans la nuit, et la foule
+applaudissait.
+
+Ailleurs, des groupes compacts se formaient devant des affiches qu'on
+venait d'apposer. M. Ducoudray s'approcha:
+
+C'était une proclamation du préfet de police, plus significative encore
+que celle du ministre de la guerre, placardée la veille.
+
+Il y était dit:
+
+ «Les stationnements des piétons sur la voie publique et la
+ formation des groupes, seront, _sans sommations_, dispersés par la
+ force.
+
+ «Que les citoyens paisibles restent à leur logis.
+
+ «Il y aurait _péril sérieux_ à contrevenir aux dispositions
+ arrêtées.
+
+ «Paris, 4 décembre 1851.
+
+ «_Le préfet de police_,
+
+ «DE MAUPAS.»
+
+
+
+--Diable!... murmura M. Ducoudray sinistrement impressionné, diable!...
+
+Positivement, l'idée lui venait de suivre les conseils de cet excellent
+préfet, et de regagner son logis, en citoyen paisible qu'il était. Les
+ricanements qu'il entendait autour de lui le firent changer d'avis.
+
+--Évidemment, disait un jeune homme, c'est un expédient de conspirateurs
+aux abois. On dit ces choses-là, mais on ne les fait pas...
+
+«Il a raison,» pensa M. Ducoudray.
+
+Et il se remit en route, hâtant le pas, cependant, autant que le lui
+permettait la cohue, lorsque sur le boulevard, au coin de la rue des
+Capucines, il fut arrêté net par un rassemblement.
+
+Un grand vieillard, qu'on disait être un des représentants du peuple
+restés libres, expliquait, avec la dernière précision, la situation de
+la résistance.
+
+Celui-là devait être bien informé. M. Ducoudray se hissa sur la pointe
+des pieds, allongeant le cou et tendant les oreilles.
+
+--Toutes les troupes ayant été retirées, disait le vieillard, rien ne
+s'est opposé à la construction des barricades, et nous en avons
+maintenant un grand nombre. La rue du Petit-Carreau en est toute coupée.
+Il y en a rue des Jeûneurs et rue Tiquetonne, et dans presque toutes les
+petites rues qui débouchent de ce côté sur la rue Montmartre. Partout,
+rue du Temple, rue Saint-Merry, rue Saint-Denis, à la pointe
+Saint-Eustache et autour de l'Hôtel de Ville, des retranchements ont été
+improvisés...
+
+Mais il s'arrêta court, et soudainement il disparut dans un remous de la
+foule, et de grandes huées s'élevèrent.
+
+--Ah çà! qu'arrive-t-il?... interrogea M. Ducoudray.
+
+Un grand garçon, dont les yeux étincelaient, se chargea de l'édifier.
+
+--Vous êtes encore naïf, vous, le vieux, lui-dit-il. Ne comprenez-vous
+donc pas que si l'attitude de Paris se prolonge quarante-huit heures
+encore, le coup d'État avorte piteusement au milieu des huées? Le bruit
+des sifflets lui est plus malsain que celui des coups de fusil.
+Seulement, comme pour combattre il faut des adversaires, il en cherche,
+il en réclame à tous les faubourgs... On me dirait qu'il en paye que je
+n'en serais pas surpris... J'étais aux barricades, ce matin, et j'ai vu
+remuer les pavés par des particuliers qui avaient de drôles de
+figures...
+
+--Parbleu! dit un autre, derrière toutes ces barricades élevées comme
+par enchantement, il n'y a pas mille combattants sérieux.
+
+--Et il y a plus de soixante mille soldats sur pied.
+
+--Et bien disposés, car leur ordinaire a été soigné, je vous le
+garantis, et le vin ne leur a pas été épargné.
+
+--Donc, pas d'imprudence!... Ne donner aucun prétexte à un coup de
+force, voilà le mot d'ordre...
+
+Ce semblait être celui des innombrables curieux qui encombraient le
+boulevard et qui, de la Madeleine à la Bastille, se pressaient sur les
+trottoirs comme un jour de mardi gras, lorsqu'on attend le passage de
+cette fantastique voiture de masques qui ne passe jamais.
+
+Si la colère faisait place au mépris, c'était lorsqu'on voyait approcher
+quelque peloton de fantassins ou passer un officier d'ordonnance.
+
+Alors on criait:
+
+--A bas les traîtres!... A bas les prétoriens!... Pas de dictateur!...
+
+L'excellent M. Ducoudray jubilait.
+
+--Eh! eh!... disait-il à ses voisins, ces messieurs du coup d'État
+doivent être dans leurs petits souliers.
+
+Tout à fait rassuré désormais, le digne rentier arrivait à la rue de
+Richelieu, quand soudainement il vit se former un gros rassemblement
+d'où s'élevaient des clameurs menaçantes.
+
+Il approcha.
+
+Un officier d'ordonnance de la garde nationale, qui arrivait au galop du
+bas de la rue de Richelieu, avait voulu tourner bride en face du café
+Cardinal, et s'y était si mal pris qu'il était tombé avec son cheval.
+
+La foule l'avait entouré, et menaçait presque de lui faire un mauvais
+parti, lorsque plusieurs jeunes gens accoururent, qui le dégagèrent et
+le firent entrer dans la cour de la maison Frascati.
+
+--Cela se gâterait-il donc? pensa M. Ducoudray. Ce serait vraiment
+dommage.
+
+Heureusement il n'était plus qu'à deux pas de la maison où il comptait
+trouver une fenêtre.
+
+Il traversa lestement la chaussée, et l'instant d'après il sonnait à la
+porte de son ami.
+
+C'était un ancien marchand de draps, rentier comme lui, et qui
+l'accueillit d'autant mieux qu'il était fort inquiet de la tournure des
+événements.
+
+L'optimisme de M. Ducoudray lui parut on ne peut plus déplacé.
+
+--Je crois, comme vous, lui disait-il, que les gens du coup d'État
+reculeraient s'ils le pouvaient... Mais ils ne le peuvent pas. Leurs
+vaisseaux sont brûlés. C'est un coup de Bourse encore plus qu'un coup
+d'État qu'ils tentent. Depuis le président jusqu'à M. de Combelaine et
+au vicomte de Maumussy, tous sont plus ou moins ruinés et endettés...
+Que voulez-vous qu'ils deviennent s'ils reculent?...
+
+Une détonation, si violente que les vitres en vibrèrent, l'interrompit.
+
+M. Ducoudray devint tout pâle.
+
+--Mon Dieu! balbutia-t-il, on dirait presque un coup de canon...
+
+--C'est bien un coup de canon, déclara l'ancien marchand de draps, et je
+l'attendais, par la raison que tout près d'ici, sur le boulevard,
+presque en face du Gymnase, on a construit une barricade très forte.
+
+Mais une seconde détonation retentissait. Ils se précipitèrent à la
+fenêtre...
+
+Chose étrange!... la foule ne semblait pas plus émue de ces coups de
+canon qu'elle ne l'eût été de l'artillerie des petites guerres du cirque
+Franconi. Pas un curieux ne paraissait songer à quitter la place... Les
+femmes et les enfants circulaient comme en un jour de grande revue.
+
+[Illustration: Un peloton de sergents de ville arrivait l'épée nue et le
+casse-tête à la main.]
+
+Et cependant, sur la chaussée, commençaient à passer des civières
+portées par des infirmiers, précédées de soldats tenant à la main un
+bâton surmonté de cet écriteau: _Service des hôpitaux militaires_.
+
+Il était alors deux heures, et on entendait, dans la direction de la
+Madeleine, des roulements de tambour.
+
+--La troupe! voilà la troupe! annonçaient des gens sur le boulevard.
+
+Personne ne s'en alarmait. Loin de se disperser, les promeneurs se
+tassaient sur le bord du trottoir, faisant la haie, comme d'habitude sur
+le passage des promenades militaires...
+
+Cette sécurité dura peu.
+
+Une grande rumeur monta de la foule, et les deux amis distinguèrent une
+sorte de mêlée à la hauteur de la rue Drouot.
+
+C'est que la troupe balayait la chaussée, et les curieux qu'elle
+refoulait se jetaient dans les rues transversales ou se précipitaient
+dans les rares cafés qui n'avaient pas encore fermé leur devanture.
+
+Puis l'émotion se calma, et les troupes continuèrent à défiler,
+dépassant le faubourg Montmartre et remontant le boulevard Poissonnière.
+
+Il y en avait des masses, de toutes armes, en tenue de campagne,
+infanterie et cavalerie, et entre chaque régiment roulait, avec un bruit
+sinistre, une batterie d'artillerie.
+
+M. Ducoudray crut remarquer que les soldats paraissaient fort animés.
+Beaucoup d'officiers fumaient leur cigare.
+
+Pendant ce temps, les détonations continuaient dans la direction du
+Gymnase, et le digne bourgeois et son ami distinguaient la fumée de la
+batterie d'artillerie établie sur la hauteur du boulevard Poissonnière.
+
+Ils se penchaient pour mieux voir, lorsque soudain, de ce même côté et
+vers la tête de la colonne, une vive fusillade éclata.
+
+Des milliers de cris y répondirent... Les curieux, éperdus, levaient les
+bras au ciel, se jetaient à plat ventre et fuyaient affolés dans toutes
+les directions...
+
+Ce ne fut qu'un éclair...
+
+Rapide et terrible comme une trombe, la fusillade courait tout le long
+du boulevard dans la direction de la Chaussée-d'Antin, furieuse,
+enragée, brisant tout, renversant tout...
+
+--C'est à poudre que l'on tire! bégayait M. Ducoudray terrifié... Ce ne
+peut être qu'à poudre. On ne tirerait pas à balle, à bout portant, sur
+une foule désarmée, sur des femmes, sur des enfants...
+
+Le bruit strident d'une balle s'aplatissant contre le mur, à deux pouces
+de sa tête, lui coupa la parole...
+
+Plus morts que vifs, son ami et lui se jetèrent à plat ventre sur le
+parquet.
+
+Il était temps... Une grêle de balles s'abattait contre la fenêtre,
+défonçant les jalousies, faisant voler les vitres en éclats, et brisant
+dans l'appartement une glace et une pendule...
+
+Et au-dessus des détonations de l'artillerie et du crépitement de la
+fusillade, les voix furieuses des soldats s'élevaient, criant:
+
+--Fermez les fenêtres!... fermez partout!...
+
+Ainsi, durant dix minutes, se déchaîna un effroyable ouragan de fer, et
+de feu...
+
+Puis le silence suivit, profond, solennel, sinistre, coupé de moments en
+moments par un feu de peloton ou par des hurlements terribles.
+
+Puis plus rien.
+
+Glacés d'une indicible horreur, M. Ducoudray et son ami se hasardèrent à
+ramper jusqu'à la fenêtre et à regarder.
+
+Il n'y avait plus sur le boulevard que des soldats, appuyés sur leurs
+fusils fumants, quelques-uns hébétés de stupeur, d'autres interrogeant
+toutes les fenêtres d'un regard inquiet et furieux.
+
+Beaucoup d'officiers paraissaient désespérés.
+
+Sur la chaussée, une cinquantaine de cadavres gisaient... plusieurs
+femmes, deux ou trois enfants.
+
+Vers l'angle de la rue Montmartre, on distinguait quelque chose de
+blanchâtre... C'était le corps d'un pauvre marchand de coco qui avait eu
+l'idée bizarre de venir offrir sa marchandise aux troupes du coup
+d'État. Il avait encore au dos sa fontaine percée de plus de vingt
+balles.
+
+Çà et là, de larges plaques de sang se voyaient...
+
+Timidement, et avec bien des précautions, quelques boutiques
+s'entre-bâillaient. Des gens en sortaient, pâles, effarés, qui
+bondissaient jusqu'à un blessé, le prenaient entre leurs bras, et bien
+vite rentraient.
+
+Des soldats, par petits groupes de huit ou de douze, allaient de maison
+en maison... Ils disparaissaient, et on ne tardait pas à les voir
+reparaître successivement aux croisées de tous les étages.
+
+--Ils font des visites domiciliaires, murmura M. Ducoudray à l'oreille
+de son ami, ils vont venir ici...
+
+L'instant d'après, en effet, ils entendirent battre de coups de crosse
+la porte d'entrée, puis des cris impérieux:
+
+--Ouvrez, ou nous enfonçons!...
+
+Ils coururent ouvrir, et des soldats se ruèrent dans l'appartement,
+furetant partout, ouvrant les portes des cabinets et des armoires,
+lançant des coups de baïonnette sous les lits.
+
+Il y en eut un qui prit les mains de M. Ducoudray, qui les examina et
+même les flaira, pour s'assurer qu'elles ne sentaient pas la poudre.
+
+--Oh! monsieur le militaire, balbutiait le digne bourgeois, pouvez-vous
+supposer...
+
+Mais le soldat semblait exaspéré.
+
+--On a tiré sur nous des fenêtres, interrompit-il brutalement, et il
+faut que ceux qui ont tiré se retrouvent...
+
+M. Ducoudray ouvrait la bouche pour répliquer, un signe du
+sous-lieutenant qui présidait à ces perquisitions lui imposa silence.
+
+Cet officier, tout jeune encore, paraissait accablé de douleur.
+
+--C'est une fatalité! dit-il aux deux bourgeois, pendant que les soldats
+se répandaient dans la maison, c'est une catastrophe inconcevable!...
+Tout ce qu'il était humainement possible de faire pour arrêter le feu,
+nous l'avons fait... En vain, hélas!... Nos hommes étaient comme fous,
+ils ne voulaient rien entendre, ils nous menaçaient nous-mêmes...
+Obsédés par le souvenir de la guerre des fenêtres des journées de Juin,
+ils se croyaient environnés d'ennemis invisibles... Toutes les maisons
+leur semblaient pleines d'ennemis prêts à les fusiller... Quelques-uns
+avaient bu... Dès le premier coup de feu, ils ont été saisis d'une
+terreur panique...
+
+Il n'acheva pas.
+
+Des cris et des vociférations retentissant à l'étage supérieur, il
+s'élança dehors...
+
+M. Ducoudray et son ami se retrouvaient seuls, mais chacun hésitait à
+communiquer à l'autre ses réflexions, et ils restaient face à face,
+consternés, silencieux...
+
+Ce fut un locataire de la maison qui, entrant brusquement, les tira de
+cette morne stupeur.
+
+Il était fort pâle et avait un bras en écharpe.
+
+Se trouvant dehors pour ses affaires, au moment de la mitraillade, il
+avait été blessé légèrement.
+
+--Et c'est une fière chance que j'ai, disait-il, d'en être quitte à si
+bon marché. Près de moi sont tombés deux pauvres diables qui ne se
+relèveront pas.
+
+Et sur ce, il se mit à raconter ce qu'il savait des événements:
+
+Comment, au boulevard Poissonnière, la maison Sallandrouze avait été
+littéralement bombardée presque à bout portant, comment les soldats s'y
+étaient élancés ensuite et avaient passé par les armes cinq ou six
+malheureux qu'ils y avaient trouvés se cachant derrière des amas de
+tapis.
+
+Comment, à l'angle du boulevard et de la rue Montmartre, un pauvre
+libraire qui essayait de défendre des curieux réfugiés chez lui, avait
+été fusillé sur le seuil même de sa maison, sous les yeux de sa femme et
+de sa fille.
+
+Il disait encore toutes les scènes analogues dont la ligne des
+boulevards jusqu'à la rue de la Paix avait été le théâtre.
+
+Au boulevard des Italiens, les lanciers avaient fait feu... Puis les
+soldats avaient pour ainsi dire pris les maisons d'assaut, et fouillé de
+vive force le café de Paris, la Maison d'Or, le café Tortoni et l'hôtel
+de Castille.
+
+L'établissement de la Petite-Jeannette avait été pareillement fouillé
+des caves aux combles, et aussi le café du Grand-Balcon, et de même le
+cercle du Commerce et la maison du tailleur Dussautoy.
+
+Et partout il y avait eu des victimes plus ou moins gravement atteintes.
+
+Chez Dussautoy, l'intervention seule du général Lafontaine avait sauvé
+du peloton d'exécution plusieurs ouvriers.
+
+Deux membres distingués du cercle du Commerce, le général Billiard et M.
+Duvergier, avaient été blessés, le premier légèrement à l'oeil droit,
+le second plus grièvement à la cuisse.
+
+Il ajoutait certains détails caractéristiques.
+
+En face de l'hôtel Sallandrouze, il avait vu un officier d'artillerie se
+jeter à la bouche d'un obusier que ses soldats venaient de mettre en
+batterie en leur criant:
+
+--Maintenant, tirez!... Le premier coup du moins me tuera!...
+
+Ce nouveau venu rapportait, enfin, tout ce qu'il avait recueilli de
+nouvelles des autres quartiers de Paris.
+
+Partout la résistance était brisée, écrasée, anéantie... Peu de
+barricades avaient tenu. Le moment de les défendre venu, ceux qui les
+avaient élevées avaient disparu comme par enchantement. La troupe
+n'avait eu qu'à paraître pour vaincre.
+
+Et que pouvaient mille ou douze cents combattants sérieux contre toute
+une armée!...
+
+Blême et les mains agitées d'un frisson nerveux, M. Ducoudray tamponnait
+de son mouchoir son front moîte d'une sueur froide.
+
+--Je veux rentrer, il faut que je rentre! répétait-il avec une
+persistance idiote.
+
+Et en effet, sur les six heures, il se mit en route.
+
+--J'étais tellement bouleversé, disait-il plus tard, lorsqu'il racontait
+ses émotions en cette journée néfaste, j'avais tellement peur, que je ne
+craignais plus rien!
+
+Tout le long des boulevards, les troupes bivaquaient.
+
+Des feux avaient été allumés, dont les flammes mobiles projetaient sur
+la façade des maisons des ombres fantastiques.
+
+Les soldats mangeaient et buvaient gaiement, comme un soir de victoire.
+
+Le vin coulait. De ci et de là, on apercevait les flammes bleues du
+punch.
+
+Partout ailleurs, la vie était morne et lugubre.
+
+Et tout en marchant de toute la vitesse de ses jambes, le long des rues
+désertes:
+
+--Maintenant, pensait M. Ducoudray, qui donc oserait demander compte de
+la mort du général Delorge et de la disparition de ce pauvre
+Cornevin?... Qu'est-ce d'ailleurs que deux victimes de plus ou moins
+lorsqu'il y en a tant?...
+
+Et cependant, il jugea qu'il était de son devoir, avant de rentrer chez
+lui, de passer chez Mme Delorge.
+
+Il la trouva, comme la veille, dans son salon, entre ses enfants, si
+calme qu'il pensa qu'elle ne savait rien.
+
+--Pauvre madame, lui dit-il, tout est fini pour vous. Le coup d'État est
+fait. M. de Combelaine, à cette heure, est tout-puissant.
+
+
+
+
+IX
+
+
+L'excellent M. Ducoudray devait être bon prophète, cette fois...
+
+Jamais, de mémoire d'homme, Paris n'avait été si triste ni si morne que
+le vendredi 5 décembre, le lendemain de la sanglante catastrophe.
+
+Les boulevards continuaient à être occupés militairement. La circulation
+des voitures y était interdite. Des factionnaires, le fusil chargé,
+veillaient aux angles de toutes les rues. De la Bastille à la Madeleine,
+maisons et magasins demeuraient fermés.
+
+Et cependant, tel est le tempérament de Paris, que vers midi, la foule
+afflua de nouveau...
+
+De distance en distance des groupes se formaient devant de larges
+couches de sable jaune répandues sur la chaussée... Là, il y avait eu la
+veille des mares de sang.
+
+On s'arrêtait aussi en face de l'hôtel Sallandrouze, tout mutilé par les
+boulets, et qu'il avait fallu étayer, tant il menaçait ruine.
+
+Mais c'est devant la cité Bergère, rue du Faubourg-Montmartre, que les
+rassemblements étaient le plus compacts.
+
+La grille de fer de la cité était fermée, mais à travers les barreaux on
+apercevait, rangés côte à côte sur le trottoir, la tête contre le mur,
+trente-cinq ou quarante cadavres.
+
+C'étaient des malheureux qui, tombés la veille sur le boulevard,
+n'avaient été ni réclamés, ni reconnus encore. La plupart portaient le
+costume de la bourgeoisie. Trois femmes étaient parmi eux.
+
+--Spectacle salutaire!... murmuraient quelques apologistes du coup
+d'État, qui commençaient à se montrer depuis que le succès n'était plus
+douteux.
+
+Et, en effet, le peuple français eût été vraiment incorrigible, si après
+un tel spectacle il eût hésité à se déclarer suffisamment sauvé.
+
+Il n'hésita pas...
+
+Et le plébiscite, auquel le sauveur Louis-Napoléon demanda s'il méritait
+une récompense, lui répondit par plus de sept millions de _oui_ contre
+moins de sept cent mille _non_.
+
+Désormais, la curée pouvait commencer. On parlait de M. de Maumussy pour
+un portefeuille. M. de Combelaine, plus comte que jamais, était désigné
+pour un poste éminent. M. Coutanceau annonçait la mise en actions d'un
+grand établissement de crédit, favorisé d'immenses privilèges...
+
+Cependant, nul ne suivait le cours naturel de tous ces événements d'un
+oeil plus inquiet que M. Ducoudray...
+
+C'en était fait, depuis le 2 décembre, du repos du bonhomme.
+
+Lui qui portait la tête si haute avant, qui possédait au superlatif
+cette belle assurance que donnent dix ou quinze mille livres de rentes
+légitimement gagnées, il allait le nez baissé depuis, arrondissant le
+dos, timide et l'oeil toujours aux aguets.
+
+Ce secret qu'il possédait de la mort du général Delorge, pesait sur son
+existence d'un poids intolérable.
+
+Et lorsqu'il voyait se succéder les mesures arbitraires ou violentes des
+vainqueurs, lorsqu'il voyait à l'oeuvre les commissions mixtes,
+ingénieux et expéditif perfectionnement des cours prévôtales, il se
+sentait glacé jusqu'à la moelle des os.
+
+--Mon Dieu! suppliait-il, faites qu'on m'oublie!...
+
+Certes, il eût été bien moins inquiet s'il eut pu amener Mme Delorge
+à s'incliner sous l'immense malheur qui l'avait frappée.
+
+Mais c'est en vain qu'il épuisait son éloquence à lui prêcher la
+résignation.
+
+--Le triomphe des méchants ne saurait être de longue durée,
+répondait-elle invariablement. Un édifice dont la première pierre a été
+scellée avec du sang s'écroulera tôt ou tard misérablement...
+
+Alors le bonhomme lui conseillait d'attendre, de patienter, de remettre
+sa vengeance à des jours plus prospères.
+
+Que gagnerait-elle à élever la voix en ce moment? Rien. Sa voix ne
+serait entendue que de ses ennemis, c'est-à-dire de gens intéressés à
+lui imposer silence.
+
+A ces perpétuelles remontrances, Mme Delorge ne répondait rien.
+
+Seulement, à tous les repas, le couvert du général était mis comme s'il
+eût été encore vivant et elle avait déclaré qu'il en serait ainsi
+jusqu'au jour où elle aurait obtenu justice.
+
+--Cette place vide, disait-elle, nous rappellerait notre devoir, à mes
+enfants et à moi, si nous étions assez faibles et assez lâches pour
+l'oublier.
+
+Positivement, M. Ducoudray finissait par prendre la pauvre femme en
+grippe.
+
+Ah! ils étaient loin, ces projets d'union qui lui avaient tant tenu au
+coeur!
+
+--Elle est folle à lier! se disait-il quelquefois. Jamais on n'a vu un
+entêtement aussi ridicule!...
+
+Il eût fallu à Mme Delorge bien peu de pénétration pour ne pas
+discerner ce qui se passait dans l'esprit de son vieux voisin.
+
+Cependant, elle ne lui en voulait pas...
+
+Et si elle ne lui disait rien de ses desseins, c'est qu'elle n'en avait
+pas d'arrêtés.
+
+Pour le moment, il ne lui paraissait pas possible d'obtenir justice par
+les voies ordinaires, et elle attendait que le calme fût rétabli pour
+déposer une plainte en règle au parquet.
+
+Qu'en résulterait-il? Une enquête, vraisemblablement.
+
+Eh bien! une enquête, dût-elle aboutir à une ordonnance de non-lieu,
+aurait toujours cet avantage de lui apprendre, d'une façon positive et
+certaine, le nom de l'adversaire, c'est-à-dire, selon elle, de
+l'assassin de son mari... Jusqu'ici, sa conviction de la culpabilité du
+comte de Combelaine n'était appuyée d'aucune preuve matérielle.
+
+Mais avant de la déposer, cette plainte, il importait de savoir s'il
+fallait renoncer définitivement à la déposition de l'unique témoin de la
+mort du général...
+
+Cornevin n'avait-il pas reparu depuis quinze jours que M. Ducoudray
+était allé chez lui?...
+
+Toutes réflexions faites, Mme Delorge écrivit à Mme Cornevin, pour
+la prier de venir lui parler...
+
+C'était un samedi soir que Mme Delorge avait envoyé le fidèle Krauss
+porter sa lettre à Montmartre.
+
+Et dès le lendemain, sur les trois heures de l'après-midi, la femme du
+pauvre employé des écuries de l'Élysée se présentait rue Sainte-Claire.
+
+M. Ducoudray s'y trouvait, comme tous les jours à pareille heure.
+
+N'ayant pas été prévenu, il bondit sur son fauteuil et devint plus rouge
+qu'une pivoine, lorsque Krauss, ouvrant la porte du salon, dit:
+
+--Mme Cornevin est là, qui demande à voir madame.
+
+Ah! si le digne bourgeois eût su comment fuir, comment s'esquiver!...
+
+--Qu'elle vienne, fit vivement Mme Delorge, qu'elle vienne...
+
+Elle entra, l'infortunée, tenant dans ses bras son dernier enfant, et il
+n'y avait qu'à la voir pour être sûr que Laurent Cornevin n'avait pas
+reparu.
+
+Peut-être. M. Ducoudray ne l'eût-il pas reconnue, si on ne l'eût pas
+nommée, tant elle avait été écrasée par trois semaines de douleur et
+d'angoisses mortelles.
+
+Celle qu'il revoyait n'était plus que le spectre de cette jeune et
+robuste mère de famille qu'il avait vue rue Mercadet, ménagère vaillante
+de cette humble intérieur si brillant de propreté.
+
+Sa maigreur était effrayante, énergiquement accusée par les plis
+flasques de sa vieille robe d'indienne noire. Tout le sang paraissait
+s'être retiré de son visage.
+
+Elle avait tant pleuré que ses paupières étaient à vif, et que les
+larmes avaient tracé comme un sillon livide le long de ses joues...
+
+Quant à l'enfant si rose et si joufflu jadis, le sein maternel s'était
+tari, il n'avait plus que le souffle...
+
+Cependant, la pauvre femme eut comme un mouvement de joie et
+d'espérance, lorsqu'en entrant dans ce beau salon elle reconnut son
+visiteur.
+
+--Ah! M. Krauss!... s'écria-t-elle.
+
+Positivement, l'excellent M. Ducoudray eût voulu être à cent pieds sous
+terre.
+
+--Vous faites erreur, chère madame, balbutia-t-il; vous vous trompez...
+
+La plus extrême surprise se peignit sur les traits de Mme Cornevin,
+et timidement, comme si elle eût craint de commettre une maladresse:
+
+[Illustration: Les représentants du peuple étaient chassés du palais par
+les soldats.]
+
+--Pourtant, monsieur, objecta-t-elle, c'est bien ce nom de Krauss que
+vous m'avez dit, et même, lorsque vous avez été parti, comme j'avais
+peur de l'oublier, je l'ai écrit sur un bout de papier...
+
+--Il suffit, interrompit M. Ducoudray, il suffit.
+
+Et, avec la stérile volubilité des gens qui prétendent expliquer une
+chose inexplicable, il entreprit de justifier ce qu'il appelait un petit
+malentendu, entassant dans son trouble les raisons et les arguments les
+plus contradictoires.
+
+Mais qu'importait à Mme Delorge!...
+
+Elle se hâta de l'interrompre d'un geste bienveillant, et, ayant fait
+asseoir près d'elle Mme Cornevin:
+
+--Ainsi, ma pauvre femme, commença-t-elle, vous êtes toujours sans
+nouvelles de votre mari?...
+
+--Toujours, madame...
+
+--Avez-vous du moins essayé de vous en procurer?
+
+--Hélas! j'ai fait tout au monde, tout ce que je pouvais...
+
+--Quoi?...
+
+--Eh bien! sachant qu'on s'était battu et qu'il y avait eu bien du monde
+de tué, j'ai été voir parmi les morts... Je suis allée partout où on
+avait déposé des cadavres, rue Montorgueil, cité Bergère, à la Morgue...
+rien. Et ce n'est pas tout, le samedi, qui était donc le 6 décembre, une
+voisine me dit qu'on avait exposé beaucoup de corps au cimetière
+Montmartre. J'y ai couru. C'était vrai. Il y en avait bien une centaine,
+côte à côte, en ligne, enterrés jusqu'aux épaules, de sorte qu'il n'y
+avait que la tête qui sortait au ras de terre... Même, c'était terrible
+de voir tous ces visages, tellement bleuis et gonflés, qu'il y en avait
+de presque méconnaissables... Et cependant, il y avait autour bien des
+malheureux en peine comme moi, qui allaient de l'un à l'autre... J'ai vu
+une pauvre dame qui est tombée raide évanouie en retrouvant là son
+mari... Le mien n'y était pas...
+
+Mme Delorge frissonnait.
+
+--Vous êtes donc bien convaincue, ma pauvre femme, que votre mari est
+mort?
+
+--On me l'a dit.
+
+--Qui?
+
+--Un monsieur de la police. C'est que, voyez-vous, madame, quand j'ai
+appris qu'il y avait beaucoup d'hommes arrêtés, plus de vingt mille, à
+ce qu'on assure, j'ai eu un moment d'espoir. «Si Laurent en était!...»
+me suis-je dit. Et je pensais que, si on le déportait aux colonies,
+j'irais avec lui, et que tous deux ensemble nous ne serions pas trop
+malheureux... Je n'ai donc fait qu'un saut à la préfecture de police, et
+on m'a adressée à un bureau qui est exprès pour les renseignements... Ce
+jour-là on a enregistré ma réclamation, et on m'a dit de revenir dans
+huit jours, qu'on ferait des recherches... Quand je me suis représentée,
+on n'avait rien trouvé encore... Enfin la troisième fois on m'a répondu
+que parmi les individus arrêtés, mis en prison ou déportés, il n'y en
+avait aucun du nom de Cornevin...
+
+Mme Delorge se taisait, réfléchissant.
+
+Ce qui la frappait, c'était la persistance de Mme Cornevin à croire
+que son mari avait succombé dans la lutte.
+
+Aussi, après un moment:
+
+--Vous pensez donc, lui demanda-t-elle, que votre mari s'est battu?
+
+--J'en suis presque sûre...
+
+--Cependant, lorsque monsieur est allé vous voir, vous lui avez affirmé
+que jamais Cornevin ne s'était occupé de politique?
+
+--C'est que je ne savais pas tout... Il paraît que, dans ces derniers
+temps, mon pauvre homme avait fait la connaissance d'une bande de
+mauvais sujets qui l'ont perdu. Il était toujours exact pour son
+service, il restait le même avec moi, mais en dessous il complotait avec
+les autres dans des sociétés secrètes...
+
+--Qui vous a dit cela?
+
+--Un de ses chefs...
+
+--Vous êtes donc allée à l'Élysée?
+
+--Oui, madame, plusieurs fois.
+
+A la physionomie de M. Ducoudray et à la façon dont il avançait la lèvre
+inférieure, il était aisé de reconnaître combien il tenait pour suspecte
+l'affirmation de ce chef.
+
+Et encore qu'il se fût bien juré de ne plus se mêler à aucun prix d'une
+affaire qui avait empoisonné sa vie, emporté par l'habitude:
+
+--Voilà qui ne me semble guère clair, murmura-t-il en se penchant vers
+Mme Delorge.
+
+Elle ne lui répondit pas.
+
+Pour elle, le moment décisif de cette entrevue était arrivé. C'est donc
+avec une visible émotion qu'elle poursuivit:
+
+--A votre place, je me serais adressée à un camarade de mon mari, plutôt
+qu'à un de ses chefs.
+
+--Oh! c'est ce que j'ai fait ensuite, madame. J'ai envoyé demander celui
+qui était son plus grand ami.
+
+--Eh bien?...
+
+--C'est un brave homme tout à fait, dans le genre du mien, un nommé
+Grollet. Il était aussi désolé que moi, et quand il m'a vue, il lui est
+venu des larmes plein les yeux... même il a voulu à toute force que je
+déjeune avec lui...
+
+--Et quelle est son opinion?...
+
+--Que le chef ne se trompe pas... La veille du 2 décembre, il a entendu
+mon mari tenir des propos... oh! mais des propos à se faire chasser
+immédiatement si un supérieur s'était trouvé là...
+
+M. Ducoudray et Mme Delorge échangèrent un coup d'oeil, et en même
+temps:
+
+--Quels étaient ces propos?... interrogèrent-ils.
+
+--Grollet ne me les a pas répétés...
+
+--Il ne vous a pas parlé d'un... duel? demanda Mme Delorge.
+
+--D'un duel?...
+
+--Oui... qui aurait eu lieu dans le jardin de l'Élysée et où un homme
+aurait été tué?...
+
+--Non...
+
+Suspecter la sincérité parfaite de Mme Cornevin n'était pas
+possible.
+
+Elle ne savait rien...
+
+Et cependant, Mme Delorge ne pouvait se résigner à renoncer à cet
+unique et suprême espoir de connaître la vérité.
+
+--Voyons, ma pauvre femme, reprit-elle doucement, rassemblez bien vos
+souvenirs... La dernière fois que vous avez vu votre mari, il se
+disposait à venir à Passy pour une commission importante dont on l'avait
+chargé?
+
+--Oui, madame, et je l'ai déjà dit à monsieur qui est là...
+
+--Il avait à parler à la femme d'un général... Cette femme, c'est moi.
+
+--Oh! je l'avais compris...
+
+--Eh bien! il est impossible qu'il ne vous ait pas dit un mot de cette
+commission si urgente!...
+
+--Pas un seul, madame, je vous le jure sur la tête de ma petite fille
+que voici.
+
+--Il ne vous a pas parlé d'un malheureux homme tué dans le jardin de
+l'Élysée pendant la nuit du 30 novembre au 1er décembre?
+
+Mme Cornevin se souleva sur son fauteuil.
+
+--Qui donc a été tué? interrogea-t-elle.
+
+--Mon mari... le général Delorge.
+
+--Ah! mon Dieu!...
+
+Un profond silence suivit.
+
+Le visage de la femme du pauvre garçon d'écurie trahissait l'effort
+énorme de sa réflexion... Évidemment elle cherchait à saisir une
+relation entre la mort du général et la disparition de Cornevin.
+
+--Alors, fit-elle lentement, mon mari aurait assisté à ce duel?...
+
+--Si toutefois il y a eu duel, ce dont nous doutons fort, reprit M.
+Ducoudray, oubliant ses prudentes résolutions.
+
+Et appuyant sur chaque mot pour lui bien donner toute sa valeur:
+
+--La scène, poursuivit-il, s'est passée aux lueurs d'une lanterne
+d'écurie, et c'est Cornevin qui tenait la lanterne... Seul, il sait donc
+la vérité, et si à ses derniers moments le général a prononcé quelques
+paroles, c'est lui qui les a recueillies...
+
+Mme Cornevin s'était dressée... ses yeux noirs, si mornes l'instant
+d'avant, étincelaient.
+
+--Ah! je comprends tout! s'écria-t-elle. Oui, je m'explique maintenant
+la tristesse de Laurent, ses propos dont s'effrayait Grollet, ses
+répugnances à continuer son service. Il savait tout, et on a eu peur de
+son témoignage...
+
+Et d'un ton de menace véritablement effrayant:
+
+--Mais qu'il prenne garde, poursuivit-elle, le brigand qui a commis le
+crime, qu'il veille bien sur lui! Je ne tiens pas à la vie, moi!...
+
+Son exaltation était si grande que Mme Delorge s'en épouvanta.
+
+--Hélas! ma pauvre femme, prononça-t-elle, je suis aussi à plaindre que
+vous... Notre malheur est semblable...
+
+--Oh! vous... interrompit violemment la femme du pauvre garçon d'écurie,
+vous...
+
+Mais elle eut honte de son emportement, et se reprenant:
+
+--Si j'étais seule au monde, dit-elle d'un accent plus doux, oui, notre
+malheur serait le même... Le chagrin aurait bientôt fait fin de moi.
+Mais j'ai des enfants...
+
+--J'ai des enfants aussi...
+
+--Oui, mais ils sont votre consolation... et les miens sont mon
+désespoir. Les vôtres auront toujours le nécessaire... tandis que les
+miens!... C'était le travail de Laurent qui nous faisait vivre, les
+petits et moi, pauvrement, mais honnêtement... Lui manquant, tout nous
+manque. Il faut du pain pour vivre. Où en prendre? Est-ce moi qui
+gagnerai du pain, fût-ce du pain noir, pour six que nous sommes à la
+maison? En travaillant nuit et jour, sans arrêter, je n'y arriverais
+pas. Comment donc faire? Irai-je me faire inscrire au bureau de
+bienfaisance? Oui, et je crois que je serai admise. Mais il faudra des
+démarches, des allées, des venues, du temps enfin. Et jusque-là? Si le
+boulanger cesse de me faire crédit, que répondrai-je aux enfants quand
+ils me diront: «Maman, à manger, j'ai faim?...» Irai-je donc mendier de
+porte en porte avec les petits pendus à mes jupes, comme j'en vois? Je
+ne saurais pas. Faudrait-il voler? Je ne pourrais pas. Je sais bien
+qu'il y en a qui se vendent... mais c'est plus fort que moi, je n'en
+aurais pas le courage!...
+
+De grosses larmes roulaient, silencieuses, le long des joues de Mme
+Delorge.
+
+Elle qui, le matin encore, s'estimait la plus misérable des créatures
+humaines!... qu'étaient ses souffrances, comparées aux tortures
+indicibles de cette infortunée?...
+
+Elle se leva donc brusquement, et lui prenant les mains:
+
+--Rassurez-vous, lui dit-elle. Moi vivante, vous ne manquerez de rien.
+Tant que mes enfants auront un morceau de pain, il y en aura la moitié
+pour les vôtres.
+
+Mais Mme Cornevin se dégagea doucement, et avec un sourire d'une
+tristesse navrante:
+
+--Oh! vous êtes bien bonne, madame, balbutia-t-elle, vous êtes trop
+bonne...
+
+Il était clair qu'elle ne croyait pas.
+
+Il était évident que ces promesses lui paraissaient de celles qu'on fait
+tous les jours, que la compassion arrache et qu'on oublie le lendemain.
+
+Mme Delorge comprit cela, et, d'un accent solennel:
+
+--Je vous jure, insista-t-elle, et par la mémoire de mon mari, que mon
+aide jamais ne vous fera défaut, tant que vous en aurez besoin... Jamais
+je n'oublierai que, si votre mari a disparu, c'est peut-être parce qu'il
+avait à me rapporter l'adieu suprême du mien. Je ferai plus: si vous
+voulez me confier l'aîné de vos fils, il sera élevé avec le mien et
+comme le mien...
+
+Une fois de plus, l'excellent M. Ducoudray devait être emporté par la
+situation.
+
+--Comptez sur moi aussi, ma pauvre femme, s'écria-t-il, la larme à
+l'oeil... Comptez sur moi...
+
+La malheureuse ne doutait plus.
+
+Elle se laissa glisser aux genoux de Mme Delorge, et lui embrassant
+les mains:
+
+--Merci! balbutia-t-elle, merci pour les enfants... C'est la vie que
+vous nous sauvez... Hélas! nous ne pourrons jamais reconnaître tant de
+bontés.
+
+--Qui sait? fit Mme Delorge.
+
+Et d'un ton pensif:
+
+--Un jour peut venir où l'occasion se présenterait de venger mon mari et
+le vôtre!...
+
+D'un bond, Mme Cornevin fut debout, l'oeil enflammé de haine et
+toute vibrante d'énergie.
+
+--Ce jour-là, madame, s'écria-t-elle, appelez-moi. Et quoi qu'il faille
+faire, entendez-moi bien, je le ferai. Et les enfants aussi seront prêts
+à donner leur vie. Ils sauront comment ils ont perdu leur père, et pas
+un jour ne se passera sans que je leur rappelle qu'il faut que justice
+soit faite...
+
+Elles étaient debout, l'une devant l'autre, la main dans la main, et
+entre ces deux femmes si malheureuses, entre la veuve du pauvre garçon
+d'écurie et la veuve du général, c'était un pacte de haine qui se
+jurait.
+
+M. Ducoudray en frémit, regrettant ses bons mouvements de tout à
+l'heure.
+
+--Car elles sont aussi folles l'une que l'autre, pensait-il, et moi je
+suis vraiment bien malheureux d'être si impressionnable et si peu maître
+de moi!...
+
+C'est pourquoi, dès que Mme Cornevin se fut retirée, emportant le
+premier trimestre d'une rente de douze cents francs, le digne bourgeois
+prit texte de l'ignorance de cette infortunée pour conjurer une fois
+encore Mme Delorge de ne rien tenter.
+
+Elle ne discutait plus avec lui, elle parut presque l'approuver, mais
+dès le lendemain, de bon matin, elle se faisait conduire rue des
+Saussayes, chez le docteur Buiron.
+
+Il n'était pas sorti, et dès qu'elle entra, il la reconnut.
+
+--Madame Delorge!... s'écria-t-il.
+
+Et tout aussitôt, il se mit à l'accabler de prévenances, dissimulant
+ainsi son embarras, et préparant peut-être ses réponses, car il était
+trop fin pour ne pas soupçonner le but de cette visite matinale.
+
+Mais elle coupa court à ces politesses affectées, et posément:
+
+--J'ai l'intention, monsieur, lui dit-elle, de déposer une plainte au
+parquet, et de provoquer une enquête... Mon mari, vous le savez, a été
+assassiné.
+
+Il fit un saut en arrière, à ce mot, et vivement:
+
+--Pardon! pardon! bredouilla-t-il, je ne sais rien, moi...
+
+Eh bien! Mme Delorge ne fut pas surprise.
+
+Les aménités outrées de l'accueil du docteur Buiron lui avaient fait
+pressentir quelque chose de semblable.
+
+--Cependant, monsieur, la relation que vous avez écrite des événements
+prouverait, au besoin, qu'ils vous ont paru fort étranges...
+
+Autant Mme Delorge était pâle et froide, autant le médecin était
+rouge et animé.
+
+--Je ne sais trop, madame, interrompit-il, jusqu'à quel point vous avez
+le droit d'invoquer cette relation que j'avais confiée à la discrétion
+de M. Ducoudray!... Mais n'importe! Que prouve-t-elle? Que j'ai été très
+impressionné des incidents de cette nuit si douloureuse pour vous.
+Depuis, j'ai réfléchi, et j'ai reconnu l'inanité de mes conjectures.
+Rien de plus naturel, de plus simple, de plus...
+
+Il balbutiait, il se tut, écrasé positivement sous le regard terrible
+d'ironie et de mépris de Mme Delorge.
+
+--Parleriez-vous ainsi, monsieur, prononça-t-elle, si le coup d'État du
+2 décembre n'eût pas réussi?...
+
+--Madame! fit-il, comme s'il eût été révolté de l'accusation, madame!...
+
+Puis, brusquement, prenant son parti, et sautant, comme on dit, à pieds
+joints dans la boue:
+
+--Eh bien! oui, s'écria-t-il, les événements ont changé mon point de
+vue. Cette affaire est toute politique. Suis-je un homme politique, pour
+m'en mêler? Je suis jeune, je débute dans la vie, je ne possède aucun
+patrimoine et j'ai une mère à soutenir. Pourquoi me créer des ennemis?
+Arriver est assez difficile sans se créer des difficultés...
+
+Mme Delorge s'était levée.
+
+--C'est votre dernier mot, monsieur? demanda-t-elle d'un ton glacial.
+
+--Oui, madame.
+
+--Adieu alors... Je ne vous adresserai pas de reproches; c'est un soin
+que je laisse à votre conscience.
+
+Et elle sortit... Son coeur se soulevait de dégoût.
+
+--Quel misérable!... pensait-elle. A-t-il peur? A-t-il été acheté par le
+meurtrier de mon mari?... Qui saurait le dire!...
+
+Cependant elle ne se décourageait pas, et plus résolue que jamais à
+provoquer une enquête, elle remonta dans la voiture qui l'avait amenée,
+et se fit conduire rue Jacob, chez un avocat, Me Roberjot, qui avait
+autrefois plaidé une affaire pour le général.
+
+Jeune,--il venait d'avoir trente ans,--bien posé dans le monde, assez
+riche pour pouvoir trier ses causes, M. Sosthènes Roberjot était de ces
+avocats dont la place est d'avance marquée à la Chambre, et qui en
+attendant font du dos de leurs clients le tambour de leur renommée
+naissante.
+
+Fort bien de sa personne, il ne manquait pas de talent, lançait
+heureusement le mot et n'arrondissait pas plus mal qu'un autre une
+période à effet. Il brillait surtout par un flair de premier ordre qui
+jusqu'alors l'avait bien servi.
+
+Il s'était retiré sous sa tente, depuis le 2 décembre, attendant les
+événements, cherchant ce qui lui serait le plus avantageux: d'attacher
+son canot au vaisseau tout neuf du gouvernement, ou d'arborer l'étendard
+de l'opposition.
+
+Me Roberjot ne fut pas maître de l'étonnement que lui causa la visite
+de Mme Delorge et, tout en lui avançant un fauteuil de chêne sculpté,
+il ne cessait d'attacher sur elle des regards gros de questions.
+
+C'est donc avec la plus extrême attention qu'il l'écouta, et lorsqu'elle
+lui eut exposé la situation:
+
+--Je dois vous déclarer, madame, commença-t-il, que vos conjectures
+doivent être exactes. Vos explications éclairent d'un jour tout nouveau
+cette obscure et mystérieuse affaire du général Delorge...
+
+Elle le regardait d'un air de stupeur.
+
+--Comment! d'un jour tout nouveau?... interrogea-t-elle. Vous en aviez
+donc déjà entendu parler, monsieur?
+
+A plusieurs reprises il baissa la tête:
+
+--Oui.
+
+Cette circonstance devait paraître à la pauvre femme une raison
+d'espérer.
+
+--On s'en préoccupe donc? demanda-t-elle encore.
+
+--On s'en est occupé, du moins. Non pas dans le gros public, tout ahuri
+par les derniers événements, mais dans le monde où je vis, et où
+toujours quelque chose transpire de tout ce qui arrive à Paris... Mais
+je ne sais trop si je dois vous répéter ce que j'ai entendu dire...
+
+--Vous le devez, monsieur.
+
+Il parut se recueillir, et lentement:
+
+--Tout d'abord, madame, reprit-il, je vous déclare que je reconnais
+maintenant absolument fausses les diverses versions qui ont couru de la
+mort de votre mari. On a commencé par dire qu'il s'était suicidé...
+
+--Lui!... Et pourquoi? grand Dieu!
+
+--Ah! voilà! On prétendait qu'il avait pris des engagements très
+compromettants de divers côtés, qu'il avait écrit certaines lettres...
+très imprudentes; qu'il jouait un jeu double en un mot, et que, menacé
+d'être démasqué publiquement, il avait perdu la tête et s'était passé
+son épée au travers du corps...
+
+Mme Delorge s'était levée.
+
+--Mais c'est une infâme calomnie! s'écria-t-elle. Quel misérable a pu
+inventer et répandre une telle infamie?
+
+--Eh! madame, sait-on jamais l'auteur des mille calomnies qui chaque
+jour circulent dans Paris!
+
+--Quelles sont les autres versions, monsieur?...
+
+--D'après une autre, le général Delorge aurait succombé dans un duel,
+dont le motif était... une question d'argent. Une forte somme avait,
+disait-on, disparu du cabinet du président de la République.
+
+Deux larmes de douleur et de colère jaillirent des yeux de Mme
+Delorge.
+
+--Assez! monsieur, interrompit-elle, assez!... je ne saurais en
+entendre davantage. D'où partent ces bruits? je le devine maintenant.
+Assassiner mon mari ne suffit pas, on veut déshonorer sa mémoire. Mais
+elle ne le sera pas, j'écrirai aux journaux...
+
+[Illustration:--C'est lui! s'écria-t-elle... C'est lui!]
+
+Me Sosthènes Roberjot hochait la tête.
+
+--Hélas! madame, fit-il, je doute que vous trouviez un journal qui
+consente à insérer votre lettre.
+
+Cependant, sur les instances de la pauvre femme, il consentit à la
+conduire près d'un journaliste qui faisait profession de haïr d'une
+haine implacable tous les nouveaux gouvernements.
+
+C'est avec des imprécations terribles qu'il écouta le récit de Mme
+Delorge; mais quand elle eut fini, il lui avoua que les journaux
+étaient, sous peine de mort, condamnés au silence, qu'une allusion à
+cette affaire compromettrait l'existence de son journal... Or il était
+propriétaire, s'il était homme d'opposition; il avait des opinions, mais
+il avait aussi des actionnaires.
+
+Bref, il ne pouvait rien.
+
+--Voilà donc les hommes! se disait Mme Delorge en regagnant Passy...
+
+Et cependant, le lendemain, sa plainte fut déposée au parquet.
+
+
+
+
+X
+
+
+Lorsqu'une plainte a été déposée au parquet en bonne et due forme, par
+une personne ayant, selon l'expression de la loi, _capacité_;
+
+Quand cette plainte a été remise toute rédigée, signée et paraphée à
+chaque feuillet par le plaignant et par le magistrat qui l'a reçue;
+
+Après qu'un acte de réception en a été délivré, rappelant la date du
+jour et l'heure du dépôt;
+
+Il est moralement et matériellement impossible qu'il n'y soit pas donné
+suite, et qu'elle ne provoque pas une enquête.
+
+Or, la plainte de Mme Delorge était bien en règle, et même, sur le
+conseil de Me Roberjot, elle s'était portée partie civile.
+
+Car décidément le jeune avocat avait épousé la cause de la veuve du
+général Delorge.
+
+Cette ténébreuse affaire avait mis fin à ses perplexités, et avait été
+comme le grain de plomb qui fait pencher le plateau d'une balance.
+
+Me Sosthènes Roberjot appartenait désormais à l'opposition.
+
+Aussi est-ce avec le soin le plus extrême, et non sans une habile
+perfidie, qu'il avait rédigé cette plainte contre cet inconnu que la loi
+appelle «un quidam», et dont la recherche, précisément, est demandée à
+la justice.
+
+Toutes les circonstances propres à démontrer qu'un crime avait été
+commis, il les avait groupées en un réquisitoire, insistant sur ce fait
+que l'épée du général n'avait pas servi à un duel, produisant comme une
+preuve accablante la disparition du malheureux Cornevin.
+
+Et à la fin seulement, pour que la justice ne s'égarât pas, il nommait
+M. le comte de Combelaine, en une petite phrase bien innocente en
+apparence, plus terrible, en réalité, qu'une accusation formelle.
+
+--Et maintenant, avait-il dit à Mme Delorge, toutes les herbes de la
+Saint-Jean y sont... nous n'avons plus qu'à attendre.
+
+Elle n'attendit pas longtemps.
+
+Sa plainte avait été déposée un mardi: dès le mercredi elle en eut des
+nouvelles par l'excellent M. Ducoudray, qui lui arriva sur les cinq
+heures du soir, tout de noir habillé, comme pour un enterrement, et la
+figure bouleversée.
+
+--Voilà les persécutions qui commencent, lui cria-t-il dès le seuil, et
+avant même de la saluer; je sors du Palais de Justice...
+
+Mme Delorge rougit légèrement.
+
+Redoutant les éternelles remontrances de son vieux voisin, et peut-être
+quelque discussion pénible, elle ne l'avait pas averti de sa démarche.
+
+--C'est hier, poursuivait-il, pendant mon dîner, que j'ai reçu une
+assignation à comparaître par devant M. le juge d'instruction. Dois-je
+l'avouer? J'ai été fort troublé pour le moment. La justice m'a toujours
+fait peur. Cependant, comme il n'y avait pas à hésiter ni à faire
+défaut, j'en ai pris mon parti. J'étais convoqué pour ce matin, onze
+heures... A dix heures précises, je sortais de chez moi... A onze heures
+moins trois minutes, j'arrivais à la galerie des juges d'instruction, et
+je priais un huissier de m'annoncer...
+
+Selon son habitude, le digne bourgeois rapportait tout à lui, et faisait
+de sa personne le pivot de tous les événements...
+
+Mais Mme Delorge y était trop habituée pour essayer même de
+l'interrompre.
+
+--On m'annonça, poursuivit-il, et je me trouvai en présence du juge
+d'instruction. C'est un homme de ma taille, rouge de poil, avec une raie
+bien tirée au milieu de la tête et de grands favoris lui descendant sur
+la poitrine; la figure très longue, pâle, avec un gros nez, des lèvres
+minces comme une feuille de papier et des yeux d'un bleu terne. Je ne
+sais pas s'il répondit à mon salut. Le sûr, c'est qu'il me toisa pendant
+une bonne minute, jusqu'à me faire monter le rouge aux joues. Après
+quoi, il me demanda mon nom, mon âge, ma profession, puis tout à coup:
+«Que savez-vous, me dit-il, de la mort du général Delorge?...» C'était
+donc mon tour. Je le toisai, moi aussi, et croisant les bras: «Je sais,
+répondis-je, qu'il a été lâchement assassiné!...»
+
+Mme Delorge tressauta sur son fauteuil, et c'est d'un air
+d'ébahissement immense qu'elle considéra son vieux voisin.
+
+Elle doutait presque du témoignage de ses sens.
+
+--Vous avez répondu cela!... fit-elle.
+
+--Mon Dieu! oui, tout net... Ah! je sais bien ce que vous pensez, chère
+madame: Vous vous dites: «Ce n'est pas possible, on m'a changé mon père
+Ducoudray!» Non! c'est toujours le même. Je ne suis pas un héros, moi,
+je tiens à mon repos, et même je suis un peu poltron... mais j'ai le
+sang vif, je me monte, je me monte... et quand je suis parti, rien ne
+m'arrête plus... Après, dame! c'est une autre histoire; j'ai des
+regrets. Mais on ne se refait pas. J'ai passé la moitié de ma vie à me
+fourrer bravement dans de mauvaises affaires, et l'autre à trembler de
+peur de m'y être fourré...
+
+M. Ducoudray avait du moins ce rare avantage de ne se point abuser sur
+son compte.
+
+Satisfait de l'explication qu'il venait de donner à Mme Delorge:
+
+--Positivement, reprit-il, ma réponse ne parut pas enchanter le juge
+d'instruction. Il me lança un mauvais regard, et d'un ton à donner la
+chair de poule: «Vous vous avancez beaucoup, monsieur!» me dit-il. Moi,
+pour un boulet de canon, je n'aurais pas reculé: «Si je m'avance,
+répliquai-je sèchement, c'est que j'ai des preuves.» Il fit seulement:
+«Ah!...» Puis, ayant consulté quelques paperasses: «Voyons ces preuves,»
+ajouta-t-il. Ah! il n'eut pas besoin de le répéter deux fois, et tout ce
+que je sais, et tout ce que je ne sais pas, je me mis à le lui débiter
+carrément. J'allais si vite qu'à tout moment il était obligé de
+m'arrêter, pour laisser à son greffier le temps d'écrire... car tout ce
+que je disais était aussitôt couché sur le papier.
+
+Il semblait au digne bourgeois qu'il était encore dans le cabinet du
+juge...
+
+Il s'animait, il gesticulait, et son chapeau le gênant, il campa son
+chapeau sur sa tête, de côté, en mauvais garçon.
+
+--Quand j'eus achevé, continua-t-il, le juge parut réfléchir, puis
+froidement: «--Dans tout ceci, monsieur, prononça-t-il, je vois très
+clairement votre opinion personnelle, mais je n'aperçois aucune preuve
+de nature à guider l'action de la justice!...» Je bondis à ces mots:
+«--Comment, vous ne distinguez pas de preuves?» m'écriai-je. Et je
+recommençais mon énumération, quand il m'arrêta. «--Il suffit,
+déclara-t-il, je suis éclairé.» C'était trop fort! Son affectation de
+sang-froid m'exaspérait. C'est pourquoi, perdant la tête: «--Ce qui
+m'étonne, m'écriai-je, c'est que la veuve du général Delorge ait été
+obligée de déposer une plainte!... Ce qui me dépasse, c'est que la
+justice n'ait pas ordonné une information, quand elle a reçu le
+procès-verbal du commissaire de police de Passy... car, enfin, il a dû
+faire un rapport, ce commissaire de police!...» Dame! mon homme fronçait
+le sourcil. «--Qui vous dit, interrompit-il, qu'une enquête n'a pas été
+commencée?...» Mais ce n'est pas moi qu'on endort avec des sornettes
+pareilles. Prenant donc mon air le plus ironique: «--Commencée,
+répliquai-je, c'est possible... Il est fâcheux que les événements
+politiques l'aient arrêtée court.» Cristi! le juge se dressa en pied:
+«--Que voulez-vous dire? s'écria-t-il.--Rien, répondis-je, toujours
+goguenardant, rien... sinon que, sans le succès du coup d'État, le
+meurtrier de mon ami le général serait sans doute à l'ombre à l'heure
+qu'il est...»
+
+Le digne bourgeois, sur ces mots, poussa un soupir énorme...
+
+Il hocha sinistrement la tête, et laissant tomber ses bras le long de
+son corps d'un air désolé:
+
+--Car j'ai dit cela, poursuivit-il, je l'ai dit textuellement, et même
+j'ai eu comme un frisson en m'entendant parler ainsi. Par exemple, le
+coup avait porté. Le masque de glace de mon homme tomba, et d'un ton
+menaçant: «--Prenez garde! monsieur Ducoudray, prononça-t-il, en
+scandant toutes ses syllabes, prenez garde!... il est des peines pour
+les imprudents qui manquent au respect dû à la justice...» Hum! j'aurais
+bien eu quelques petites choses à répondre... mais ce juge vous avait
+des yeux... brrr!... Puis j'entendais dans le corridor sonner les bottes
+lourdes des gendarmes. Je me tus donc, baissant la tête, car je
+craignais l'éloquence de mes regards, et après un moment: «--Monsieur
+Ducoudray, reprit le juge, sachez qu'il n'est pas de puissance humaine
+capable d'entraver l'action de la justice... Je décernerais à l'instant
+un mandat d'amener contre le chef de l'État lui-même, si je le savais
+coupable!...» En moi-même, je pensais: «--Farceur!... ça se dit, ces
+choses-là, mais ça ne se fait pas!...» Seulement, je jugeai prudent de
+garder ma réflexion pour moi. On me relut ma déposition, dont l'audace
+me fit frémir, et quand je l'eus signée: «--Vous pouvez vous retirer, me
+dit le magistrat, et tâchez de mesurer vos paroles... Rappelez-vous que
+nous avons l'oeil sur vous...» Je saluai... et me voilà.
+
+Mme Delorge s'était levée.
+
+Elle tendit la main à son vieux voisin, et d'une voix émue:
+
+--Vous êtes un honnête homme, monsieur Ducoudray, prononça-t-elle, et un
+bon ami... Pardonnez-moi d'avoir douté de vous, de vous avoir mal
+jugé...
+
+Mais c'est à peine s'il effleura du bout des doigts cette main qui lui
+était tendue, et secouant mélancoliquement la tête:
+
+--Vous me jugiez bien, murmura-t-il... Vous ne me devez, pour ce que
+j'ai fait, aucune reconnaissance. C'est le sang qui m'a monté au
+cerveau... Si j'avais eu mon calme, comme en ce moment... Enfin, ce qui
+est dit est bien dit, et il n'y a pas à le nier, puisque c'est écrit et
+signé. Me voilà ennemi déclaré du gouvernement, on a l'oeil sur moi...
+Faire de l'opposition, c'était charmant, du temps de Louis-Philippe, on
+n'en était que mieux vu... Tandis que maintenant...
+
+Il demeura pensif un moment et agité d'une sorte de tremblement nerveux,
+jusqu'à ce que tout à coup:
+
+--Eh bien! soit... On veut me pousser à bout... je ne reculerai pas
+d'une semelle. Et la preuve, c'est que j'irai ce soir même chez Mme
+Cornevin. Ce sera un sujet de rapport pour les espions dont je vais être
+entouré. Oui, j'irai, mille diables! Et je lui porterai des secours. Et
+puisque vous, madame Delorge, vous vous chargez de l'aîné des fils de
+cette pauvre femme, moi, Ducoudray, je prends à mon compte l'éducation
+du cadet... C'est dit, c'est conclu, ce sera. Et vous pouvez m'en
+croire, je ne ferai pas de ce garçon un admirateur du coup d'État du 2
+décembre...
+
+Il se faisait tard, cependant...
+
+Mme Delorge voulait retenir l'honnête bourgeois, mais il refusa
+obstinément.
+
+--On m'attend chez moi, objecta-t-il, puis il faut que j'aille à
+Montmartre.
+
+S'il fût resté seulement dix minutes de plus, il eût vu arriver à
+l'adresse de Krauss une citation pour le lendemain...
+
+Une citation!... Ce chiffon timbré devait effrayer le digne serviteur
+plus qu'une douzaine de fusils braqués contre sa poitrine.
+
+Vite il courut la porter à Mme Delorge.
+
+--Que dois-je faire? demandait-il. Que faudra-t-il répondre?
+
+Mme Delorge lui eût dit de déclarer qu'il avait vu de ses yeux M. de
+Combelaine assassiner le général, qu'il l'eût fait sans hésitation ni
+remords...
+
+--Vous répondrez la vérité, Krauss, ordonna-t-elle, et rien que la
+vérité, selon que vous inspirera votre conscience...
+
+--Madame peut être tranquille.
+
+--Surtout, ne vous laissez pas intimider.
+
+--Je n'aurai pas peur... Je songerai qu'il faut que l'assassin de mon
+général soit puni.
+
+Cependant il n'était rien moins que rassuré, le lendemain, lorsqu'il
+partit pour le Palais de Justice.
+
+Et lorsqu'il reparut le soir, il semblait on ne peut plus triste et
+abattu.
+
+--Que vous a-t-on dit, Krauss?... lui demanda Mme Delorge, qui
+attendait son retour avec une anxiété fébrile.
+
+--Presque rien...
+
+--Avez-vous parlé de l'épée?
+
+--Le juge ne m'a parlé que de cela tout le temps... Il avait fait venir
+des fleurets, et, pour bien se rendre compte, il a voulu se mettre en
+garde en face de moi. Il prétendait qu'un combat peut avoir lieu sans
+que les épées se touchent, et il essayait de me le prouver... Moi,
+naturellement, je lui ai prouvé le contraire...
+
+Mme Delorge eut un tressaillement.
+
+--Et alors, qu'a-t-il dit?
+
+--Alors, il a sonné, et deux messieurs sont entrés, que j'ai reconnus
+pour deux maîtres d'armes... Il leur a remis à chacun un fleuret et leur
+a posé les mêmes questions qu'à moi... Après bien des discussions, ils
+ont déclaré que, dans un duel régulier, il est impossible que les fers
+ne se touchent pas, mais que cela peut arriver dans un combat imprévu où
+deux adversaires furieux mettent en même temps l'épée à la main...
+
+--Soit... Mais que pense le juge de l'impossibilité où était mon mari de
+se servir du bras droit?
+
+--Il m'a dit que c'était une question réservée...
+
+Mme Delorge ne savait plus que penser... Ces investigations
+éloignaient toute idée d'un parti pris, et cependant, d'après ce que M.
+Ducoudray lui avait dit de ce juge:
+
+--Mon Dieu! se disait-elle, ne m'interrogera-t-il donc pas, moi?...
+
+C'est que sa conviction était absolue, inébranlable.
+
+--Que ce juge d'instruction m'entende seulement dix minutes,
+répétait-elle, et il ne restera pas dans son esprit l'ombre d'un doute.
+
+--Mais il ne vous entendra pas, soutenait M. Ducoudray. A quoi bon!
+C'est une affaire toute politique. Nous sommes parmi les vaincus, tant
+pis pour nous...
+
+En quoi il s'abusait.
+
+Le vendredi suivant, Mme Delorge à son tour recevait une assignation
+qui la citait à comparaître le lendemain à une heure très précise...
+Même un paragraphe spécial lui recommandait d'amener son fils.
+
+Pourquoi?... Quel renseignement espérait-on obtenir d'un enfant de onze
+ans? Se flattait-on d'arracher à sa simplicité quelque déposition contre
+son père?
+
+Cette préoccupation empêcha la malheureuse veuve de s'endormir, et sa
+nuit se passa à récapituler toutes les circonstances de la mort de son
+mari, à les coordonner et à en former comme un faisceau de preuves,
+démontrant jusqu'à l'évidence, estimait-elle, qu'un crime avait été
+commis.
+
+Mais les circonstances étaient trop graves pour qu'elle ne souhaitât pas
+un conseil.
+
+Le samedi matin donc, elle se mit en route bien avant l'heure, avec son
+fils, et avant de se rendre au palais de justice, elle fit arrêter sa
+voiture rue Jacob, à la porte de Me Sosthènes Roberjot.
+
+Le valet de chambre qui vint lui ouvrir lui répondit que Me Roberjot
+était bien chez lui, mais qu'il était en grande conférence avec des
+messieurs, des journalistes et d'anciens représentants.
+
+--N'importe! dit-elle, prévenez-le... j'attendrai.
+
+Le domestique, n'y voyant pas d'inconvénient, la fit entrer et la laissa
+seule avec Raymond, dans une petite pièce qui servait de salle
+d'attente.
+
+Une mince cloison séparait cette pièce du cabinet de l'avocat, et la
+porte étant entre-bâillée, Mme Delorge ne pouvait pas ne pas entendre
+ce qui se passait de l'autre côté.
+
+On y discutait fort chaudement.
+
+Et à tout moment revenaient, dans la discussion, ces grands mots de
+«résistance, d'opposition constitutionnelle, de revendications de la
+liberté, des droits imprescriptibles du peuple...»
+
+Il était évident que Me Roberjot s'occupait des élections prochaines
+et posait les bases de sa candidature...
+
+Au milieu de tels soucis, daignerait-il se souvenir d'un client? C'était
+douteux. Non, pourtant. Il ne tarda pas à congédier ses amis politiques,
+et l'instant d'après il parut, s'excusant près de Mme Delorge de
+l'avoir fait attendre...
+
+A peine sut-elle lui répondre, tant sautait aux yeux la métamorphose qui
+en huit jours s'était opérée en lui.
+
+A l'avocat qu'elle avait vu la première fois, heureux de la vie,
+satisfait du présent et sans souci d'avenir, l'homme politique
+succédait.
+
+Il avait dû s'exercer à prendre la physionomie de son rôle, et il
+n'avait pas trop mal réussi.
+
+Il semblait vieilli de dix ans. Son front s'était plissé, le sourire
+s'était envolé de sa lèvre charnue. Quelques coups de ciseaux donnés à
+sa barbe et à ses cheveux par un perruquier habile avaient mis son
+visage d'accord avec ses opinions.
+
+Lui, si soigné jadis, il avait dû rechercher dans sa garde-robe des
+vêtements usés et hors de mode, des vêtements de déshérité...
+
+De toute sa personne se dégageait ce mot: ambition!
+
+Il n'y avait que son oeil dont il n'avait pu corriger l'expression,
+qui riait toujours et qui semblait se moquer des longues et creuses
+phrases qui sortaient de la bouche...
+
+Cependant, il se hâta de faire passer Mme Delorge dans son cabinet,
+et ayant pris la citation qu'elle lui présentait, il se mit à la
+parcourir...
+
+Presque aussitôt ses sourcils se froncèrent.
+
+--Hum! grommelait-il, comme s'il eût répondu à certaines objections de
+son esprit, c'est à Barban d'Avranchel que nous avons affaire...
+
+Ce nom, que Mme Delorge avait lu au bas de la citation, était celui
+du juge d'instruction devant qui elle allait comparaître.
+
+--Est-ce donc une chance malheureuse pour moi, monsieur? demanda-t-elle
+avec inquiétude.
+
+--Je ne sais, répondit Me Roberjot...
+
+Et après un moment de réflexion:
+
+--M. Barban d'Avranchel, continua-t-il, est certainement un orléaniste.
+Il doit être furieux du coup d'État.
+
+--En ce cas, monsieur, il me semble...
+
+--Oh! attendez, madame, avant de vous réjouir... L'ambition peut amener
+une conscience à d'étranges compromis... Cependant M. d'Avranchel passe
+pour un homme d'une probité antique...
+
+--Que puis-je souhaiter de mieux?...
+
+L'avocat branlait la tête.
+
+--Le danger est ailleurs, prononça-t-il. Comme magistrat, M. Barban
+d'Avranchel est peu et mal connu. Étant froid et raide comme un verrou
+de prison, il a joui jusqu'ici de la respectueuse estime que nous
+autres, Français, nous accordons sans examen à tous les hommes graves et
+taciturnes. Mais est-ce un juge d'instruction habile?... D'aucuns le
+prétendent. Moi je jurerais que ce n'est qu'un solennel imbécile à qui
+on ferait voir des étoiles en plein midi... Nous en avons quelques-uns
+comme cela dans la magistrature...
+
+Mme Delorge sentait son coeur se serrer.
+
+De tous les malheurs, il n'en est pas de pire que de dépendre d'un homme
+inintelligent, entêté d'opinions préconçues...
+
+--Une autre chose encore me tourmente, monsieur, reprit-elle; cet ordre
+d'amener mon fils. Il est si aisé de tirer parti du propos inconsidéré
+d'un enfant...
+
+--Oh! ceci n'est rien, fit l'avocat.
+
+Et examinant le jeune garçon, dont l'oeil brillait d'intelligence:
+
+--Monsieur Raymond, ajouta-t-il, est déjà trop fin pour M.
+d'Avranchel... Je vais d'ailleurs lui faire la leçon...
+
+Il lui prit les mains en lui disant cela, et l'attirant près de son
+fauteuil:
+
+[Illustration:--Je le jure!...]
+
+--Êtes-vous brave, mon petit ami? demanda-t-il.
+
+--Je ne suis pas peureux, monsieur.
+
+--Alors, tout ira bien. Un interrogatoire, voyez-vous, ne doit effrayer
+que les gens qui ont quelque chose à cacher.
+
+Me Roberjot était redevenu lui-même et, son regard allant de Mme
+Delorge à Raymond, il était aisé de comprendre que c'était pour la mère,
+encore plus que pour le fils, qu'il parlait.
+
+--Donc, poursuivit-il, ne vous troublez pas quand vous serez en présence
+du juge, et, au lieu de baisser les yeux, regardez-le bien en face.
+Écoutez attentivement ses questions et, avant d'y répondre, prenez le
+temps de réfléchir... Si vous ne les comprenez pas parfaitement,
+faites-les répéter... N'allez jamais au devant, attendez... Et que vos
+réponses soient aussi concises que possible. Quand on vous demandera une
+chose dont vous êtes sûr, dites oui ou non, sans phrases, sans détails
+oiseux. Si vous doutez, dites simplement: «Je ne sais pas.» Point de si,
+ni de mais, ni de suppositions. Des affirmations, toujours. Et surtout,
+évitez les controverses et les discussions...
+
+C'est munis de ces enseignements d'un maître que Mme Delorge et son
+fils arrivèrent au Palais de Justice.
+
+Dès qu'elle eut montré sa citation à l'huissier de service à l'entrée:
+
+--Veuillez me suivre, madame, lui dit poliment cet homme, M. Barban
+d'Avranchel vous attend.
+
+Ainsi elle était l'objet d'attentions spéciales, d'une faveur...
+Était-ce d'un heureux ou d'un sinistre augure?... Pour les condamnés
+aussi, on a des ménagements particuliers...
+
+Telles étaient ses pensées, lorsqu'elle entra dans le cabinet du juge
+d'instruction.
+
+La pièce était petite et triste. Un méchant tapis recouvrait le carreau.
+En face de la porte était un bureau d'acajou, et à droite une étroite
+table où écrivait le greffier.
+
+Près de la cheminée, un homme se tenait debout, le juge, M. Barban
+d'Avranchel...
+
+Comment M{me} Delorge ne l'eût-elle pas reconnu, après le portrait qui
+lui en avait été tracé par M. Ducoudray et par Me Roberjot?
+
+Il s'inclina tout d'une pièce, et montrant un fauteuil à Mme Delorge
+et une chaise à Raymond, il tint rivés sur eux, pendant plus d'une
+minute, ses yeux mornes et sans expression.
+
+Enfin:
+
+--Vous êtes Mme veuve Delorge, née de Lespéran? demanda-t-il à la
+pauvre femme.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Veuillez me dire vos noms de fille et de femme, vos prénoms, votre
+âge, la date et le lieu de votre mariage, combien vous avez d'enfants,
+et la date de leur naissance.
+
+Puis se retournant vers son greffier:
+
+--Écrivez, Urbain, lui dit-il.
+
+M. d'Avranchel avait regagné son fauteuil; tant que durèrent ces
+préliminaires obligés de tout interrogatoire, il ne prononça pas une
+syllabe.
+
+Mais dès que Mme Delorge eut donné les dernières indications:
+
+--Approchez-vous, mon petit ami, dit-il à Raymond... là, devant moi.
+
+Et le jeune garçon ayant obéi:
+
+--Votre papa, commença-t-il, souffrait donc beaucoup d'un bras?
+
+Placé de façon à ne pas voir sa mère, Raymond, instinctivement, se
+retourna vers elle... mais le juge le rappela:
+
+--Ce n'est pas dans les yeux de votre maman, prononça-t-il, que vous
+devez chercher vos réponses, mais bien dans votre mémoire... Vous m'avez
+entendu: parlez.
+
+--Eh bien! monsieur, papa souffrait beaucoup du bras droit.
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--Il lui était impossible de s'en servir... Quand il me donnait des
+leçons d'armes, c'était toujours du bras gauche.
+
+--N'était-ce pas pour vous apprendre à vous défendre, au besoin, contre
+un gaucher?... C'est difficile, dit-on. Peut-être était-il gaucher
+lui-même?...
+
+--Non, monsieur, j'en suis sûr.
+
+--Et pourquoi?...
+
+Le jeune garçon réfléchit un moment. Il n'oubliait pas les conseils de
+Me Roberjot.
+
+--J'en suis sûr, répondit-il lentement, parce que cinq ou six fois papa
+a voulu se forcer et tenir le fleuret de la main droite, mais toujours
+il a été forcé de le reprendre de l'autre, en disant: «Je ne peux pas,
+ça me fait trop de mal!»
+
+--Très bien!... Se mettre en garde et manoeuvrer le fleuret du bras
+droit lui était une cruelle souffrance.
+
+--C'est cela.
+
+Où tendait le juge, Mme Delorge ne le comprit que trop, et vivement:
+
+--Permettez-moi, monsieur, commença-t-elle, de vous expliquer...
+
+Mais, non moins vivement, le juge l'interrompit.
+
+--Je vous prie, madame, de garder le silence, c'est votre fils que
+j'interroge et non vous.
+
+Et revenant à Raymond:
+
+--Donc, reprit-il, voici le fait: votre papa ne se servait pas
+habituellement du bras droit, parce qu'il en souffrait. Mais
+rigoureusement et en surmontant une certaine douleur, il eût pu s'en
+servir...
+
+La conclusion, le jeune garçon la devinait... Il lui parut que le juge
+tirait de ses réponses un sens qui ne s'y trouvait pas. Aussi, se
+révoltant:
+
+--Je n'ai pas dit cela, monsieur, fit-il.
+
+--Ah!...
+
+--Je n'ai pas dit que papa s'était servi de son bras devant moi, j'ai
+dit qu'il avait essayé de s'en servir et qu'il ne l'avait pas pu, ce qui
+n'est pas la même chose.
+
+M. Barban d'Avranchel gardait le silence. Il feuilletait des papiers
+placés sur son bureau.
+
+Quand il eut trouvé ce qu'il cherchait, il fit signe à Raymond de
+regagner sa place, et s'adressant à Mme Delorge:
+
+--Votre domestique, madame, reprit-il, le sieur Krauss, m'a dit que les
+douleurs que ressentait au bras le général étaient plus ou moins vives,
+selon les saisons.
+
+--Cela est vrai, monsieur, et aussi selon la température. Ainsi, le jour
+où mon mari a été... tué, il souffrait plus que d'ordinaire.
+
+--Et la preuve, ajouta Raymond, c'est que le matin même nous avons tiré
+le pistolet, et qu'il ne pouvait même pas soulever son arme de la main
+droite.
+
+Si peu expérimentée que fût Mme Delorge, elle voyait bien que cette
+question était, comme on dit au palais, le noeud de l'affaire, et que
+de sa solution, en un sens ou en l'autre, dépendait la décision du
+magistrat.
+
+Se hâtant donc d'intervenir:
+
+--Lorsque sur ma demande, dit-elle, le commissaire de police est venu
+chez moi, il était accompagné d'un médecin qui a examiné le corps de mon
+mari... Ce médecin a dû voir les blessures que le général Delorge avait
+reçues au bras, à cette bataille d'Isly, où il fut, pour son courage,
+porté à l'ordre du jour de l'armée.
+
+--Il les a vues, madame, répondit le juge, il les a même décrites, et je
+vais vous donner lecture de ce passage de son rapport... Il tira, en
+effet, un papier d'un dossier volumineux et lut:
+
+«...Au bras droit, trois cicatrices déjà anciennes, provenant de
+blessures d'armes blanches, et qui doivent gêner les mouvements, sans
+qu'il soit possible de déterminer jusqu'à quel point.»
+
+Mme Delorge eut un geste indigné.
+
+--Et c'est là tout!... s'écria-t-elle. Mais, monsieur, ces cicatrices
+étaient effroyables... Il y en avait une qui, partant de l'épaule,
+descendait jusqu'à la saignée... Ah! que ne les avez-vous vues!... Je
+demanderai, s'il le faut, l'exhumation du corps de mon mari...
+
+Mais le juge lui imposa silence.
+
+--Il suffit! prononça-t-il, la question est maintenant élucidée... Le
+général, comme tous les soldats, portait son épée au côté gauche... De
+quelle main dégainait-il?... De la droite. Donc il pouvait se servir du
+bras droit. J'ai là les dépositions de trois officiers de son ancien
+régiment qui l'ont vu maintes fois, depuis sa blessure, accomplir ce
+mouvement, et l'accomplir à cheval, ce qui en doublait la difficulté...
+Son bras droit était raide, c'est évident, et dans un duel ordinaire, il
+se fût servi du gauche... Mais dans un moment où la colère l'avait jeté
+hors de lui, ayant tiré son épée de la main droite, c'est de cette main
+qu'il a dû tomber en garde et attaquer son adversaire. Et si je dis
+attaquer, c'est qu'il m'est démontré qu'il a été l'agresseur.
+
+A cette accusation inouïe, un flot de pourpre inonda le visage de Mme
+Delorge.
+
+--Mon mari a été assassiné, monsieur, s'écria-t-elle, assassiné,
+entendez-vous, et je connais l'assassin...
+
+M. Barban d'Avranchel avait froncé les sourcils:
+
+--Plus un mot, madame, interrompit-il, plus un mot... Vous oubliez qu'il
+est un malheur plus grand que de laisser un crime impuni... c'est
+d'accuser un innocent. La justice n'a rien négligé pour arriver à la
+vérité, elle la sait, et je puis vous la dire...
+
+S'étant levé sur ces mots, il alla s'adosser à la cheminée, et de sa
+voix monotone:
+
+--Votre plainte, madame, poursuivit-il, était superflue, il est bon que
+vous le sachiez. C'est le 1er décembre que le commissaire de police
+de Passy s'est présenté chez vous...
+
+--Mandé par moi, monsieur...
+
+--Ceci importe peu... Ce commissaire et le médecin qui l'accompagnait
+ont dressé un procès-verbal, et, dès le 3, la justice était saisie et
+ordonnait une enquête. Cela paraît vous surprendre. C'est que la justice
+ne s'endort jamais. C'est qu'aux jours les plus troublés, et tandis que
+les passions humaines se déchaînent autour d'elle, la justice veille, la
+main sur son glaive, impassible autant que le rocher battu par la
+tempête...
+
+M. Barban d'Avranchel était tout entier dans cette période prétentieuse.
+
+--En conséquence, madame, dès le 5 je commençais l'instruction de cette
+mystérieuse affaire, et aujourd'hui, après six semaines d'investigations
+laborieuses, j'ai soulevé le voile qui la recouvrait.
+
+Il dit, et se retournant vers son greffier:
+
+--Urbain, commanda-t-il, passez-moi mon rapport, celui que j'ai rédigé
+pour moi, et que je vous ai donné à recopier avant-hier.
+
+Le greffier lui remit un cahier assez volumineux. Il l'ouvrit, et après
+avoir recommandé sévèrement à Mme Delorge de ne le point interrompre,
+il lut:
+
+
+
+
+XI
+
+AFFAIRE PIERRE DELORGE
+
+
+«Le 30 novembre 1851, à neuf heures vingt minutes du soir, le général
+Delorge sortait de son domicile, rue Sainte-Claire, à Passy. Il était en
+grand uniforme, armé, et portait toutes ses décorations.
+
+«Étant monté dans un fiacre que son domestique, le sieur Krauss, était
+allé lui chercher, et qui portait le numéro 739, il se fit conduire rue
+de l'Université, chez le colonel retraité César Lefert, ancien
+représentant.
+
+«Ce qui se passa dans cette entrevue, l'instruction n'a pu le découvrir,
+le colonel Lefert ayant quitté la France à la suite des événements du 2
+décembre.
+
+«Ce qui est acquis, c'est que le général Delorge, entré chez le colonel
+à dix heures moins un quart, en sortit à dix heures dix minutes, et
+remonta en voiture en disant au cocher de le conduire grand train au
+palais de l'Élysée.
+
+«Ce cocher, interrogé, a déclaré que le général Delorge, après cette
+visite, lui avait paru extrêmement agité.
+
+«Et l'instruction, sans attacher une grande importance à cette
+déposition, la relève toutefois, à titre de renseignement.
+
+«Quoi qu'il en soit, le général se présenta à l'Élysée vers dix heures
+et demie.
+
+«Il s'y trouvait peu de monde: des militaires, des représentants du
+peuple, quelques hauts fonctionnaires et plusieurs membres du corps
+diplomatique, dont l'un, M. Fabio Farussi, particulièrement connu du
+général, a été entendu au cours de l'instruction.
+
+«Huit ou dix dames au plus assistaient à cette réunion.
+
+«Le prince-président ne s'y trouvait pas.
+
+«Après avoir présenté ses respects à Mme Salvage, qui faisait les
+honneurs de la résidence présidentielle, le général Delorge, qui avait
+aperçu dans les salons plusieurs personnes de sa connaissance, s'en
+approcha pour les saluer.
+
+«Il était si pâle que tout le monde en fit la remarque, et que même on
+lui demanda s'il n'était pas indisposé.
+
+«Ses lèvres tremblaient, dit dans sa déposition M. Fabio Farussi, et ses
+yeux avaient une expression étrange.
+
+«A toutes les personnes à qui il donnait la main il demandait:--Est-ce
+que M. de Maumussy n'est pas venu ce soir? Est-ce que M. de Combelaine
+n'est pas encore arrivé?...
+
+«Il avait en prononçant ces deux noms un accent très saisissable de
+haine et de menace, et il était clair qu'il faisait, pour paraître
+calme, les plus violents efforts.
+
+«En de telles dispositions, une conversation suivie devait lui être
+insupportable. C'est pourquoi, il s'approcha d'une table d'écarté et se
+mit à parier.
+
+«Là encore, les joueurs furent frappés de sa contenance singulière. Il
+était si peu au jeu, qu'à tout moment il fallait l'y rappeler. Ses yeux
+ne quittaient pas la porte du salon.
+
+«Cela durait depuis une heure, lorsque tout à coup on le vit s'éloigner
+de la table de jeu.
+
+«On venait d'annoncer le comte de Combelaine.
+
+«Vivement, le général s'avança vers ce nouvel arrivant, et ils se mirent
+à causer avec une véhémence assez inconvenante pour que tout le monde en
+fût surpris.
+
+«Cependant, ils parlaient assez bas, pour que de tout ce qu'ils disaient
+on ne pût saisir que des lambeaux de phrases.
+
+«--Retirons-nous, disait le général... ici on nous remarque... il faut
+que nous soyons seuls, face à face.
+
+«A quoi M. de Combelaine répondait:
+
+«--Attendons au moins l'arrivée de Maumussy; je vous affirme qu'il va
+venir.
+
+«Mais le général Delorge semblait ne vouloir rien entendre.
+
+«--Il vous plaît de nous expliquer ici, insistait-il, soit. Ce n'est pas
+à moi que l'esclandre fait peur, n'est-ce pas?...
+
+«Cette insistance décida M. de Combelaine, et le général et lui
+passèrent dans un des petits salons où il ne se trouvait personne.
+
+«Ils n'y étaient pas depuis plus de trois minutes, lorsque M. de
+Maumussy les y rejoignit...
+
+«Nul n'eût osé les y suivre, mais quelques invités s'approchèrent un peu
+de la porte qui était restée ouverte, et ils entendirent quelque chose
+de la scène.
+
+«Ils reconnurent très bien la voix du général Delorge qui disait:
+
+«--Vous êtes un drôle, monsieur de Combelaine, un misérable que je vais
+tuer!... Vous avez une épée au côté, sortons!
+
+«M. de Combelaine répondait:
+
+«--Vous savez bien qu'un duel ne me fait pas peur... mais je ne veux pas
+de scandale. Attendons... nous nous battrons demain.
+
+«M. de Maumussy faisait tout ce qu'il pouvait pour les calmer,
+s'adressant tantôt à l'un, tantôt à l'autre...
+
+«Le général avait comme perdu la tête.
+
+«--Vous viendrez à l'instant, répétait-il à M. de Combelaine, vous
+viendrez, ou, sur mon honneur, je vais vous souffleter en plein salon...
+
+«--Ah! c'en est trop, à la fin, s'écria M. de Combelaine. Venez donc,
+puisque vous le voulez absolument!... descendons au jardin, venez!...
+
+«Et traversant rapidement le salon, ils gagnèrent l'escalier...»
+
+--Ah! mes pressentiments ne me trompaient donc pas! s'écria Mme
+Delorge... C'est donc bien lui, c'est donc bien M. de Combelaine qui est
+l'assassin!...
+
+Surpris qu'on osât l'interrompre, M. Barban d'Avranchel laissa tomber
+sur Mme Delorge un regard irrité. Mais il ne daigna pas relever
+l'interruption.
+
+Et toujours impassible et froid autant que le marbre de la cheminée
+contre laquelle il s'adossait, il poursuivit:
+
+«La demie de onze heures sonnait, lorsque le général Delorge et le comte
+de Combelaine quittèrent précipitamment le salon.
+
+«Si leur sortie ne fit pas scandale, si même elle ne fut remarquée que
+de quelques rares invités, c'est que depuis un instant une jeune fille
+anglaise, d'une rare beauté et d'un talent plus rare encore, venait de
+céder aux instances de ses admirateurs et de se mettre au piano.
+
+«Cependant, plusieurs officiers s'élançaient sur les traces des deux
+adversaires, quand ils furent arrêtés par le vicomte de Maumussy.
+
+«Trois de ces officiers ont été entendus au début de l'enquête, et la
+précision et l'accord de leurs dépositions fixent absolument les faits.
+
+«M. de Maumussy était parfaitement calme et maître de soi.
+
+«--Ne vous dérangez pas, messieurs, dit-il, ce n'est qu'une misère... Ce
+diable de Delorge s'emporte pour un rien comme une soupe au lait... Je
+vais arranger cela.
+
+«Nonobstant, un ami du général, M. Fabio Farussi, dont le témoignage est
+décisif, insista pour descendre.
+
+«--Prenez garde, lui dit M. de Maumussy, vous savez qu'une querelle est
+d'autant plus difficile à arranger qu'elle a plus de témoins...
+
+«Mais M. Fabio Farussi s'entêta si fort, que M. de Maumussy céda, et ils
+descendirent ensemble...
+
+«Cependant, cette discussion courtoise avait pris un peu de temps, et M.
+de Combelaine et le général Delorge étaient sortis depuis près d'un
+quart d'heure, lorsqu'ils s'élancèrent à leur poursuite.
+
+«--Où sont-ils? demandèrent-ils à un des huissiers de service dans le
+grand vestibule.
+
+«--Là, leur répondit cet homme, en leur montrant le jardin.
+
+«Ils se hâtèrent de sortir, mais ils n'avaient pas descendu les marches
+du perron qu'ils virent accourir M. de Combelaine, pâle, défait, tenant
+à la main son épée nue.
+
+«--C'est horrible! leur dit-il, horrible! et pour une misère!...
+
+«--Quoi?...
+
+«--Delorge!... je crois que je l'ai tué. Il s'est jeté sur mon épée, et
+il est tombé sans pousser un cri...
+
+«--Où?...
+
+«--Derrière la charmille... là, tenez, où vous voyez de la lumière.
+
+«Et, jetant son épée, M. de Combelaine s'enfuit comme un fou.
+
+«--Jamais, dit M. Fabio Farussi dans sa déposition, jamais je n'ai vu un
+homme plus désespéré.
+
+«Malheureusement, ce désespoir n'avait que trop de raison d'être.
+
+«Lorsque MM. de Maumussy et Fabio Farussi arrivèrent près du général, il
+venait de rendre le derni er soupir...»
+
+ * * * * *
+
+Stoïque autant que le misérable à qui la plus effroyable torture
+n'arrache pas un cri, Mme Delorge écoutait.
+
+--Je ne récuse aucun de ces détails, monsieur, prononça-t-elle d'une
+voix étranglée, mais en est-il un seul, je vous le demande, qui prouve
+que mon mari n'a pas été traîtreusement assassiné?...
+
+Mais c'était tout ce que M. d'Avranchel pouvait supporter de
+contradiction.
+
+--Assez, madame, interrompit-il, écoutez la suite du rapport, et vous
+verrez que la justice a devancé et mis à néant toutes les objections.
+
+Et reprenant son cahier:
+
+ «Que s'était-il passé, continua-t-il, entre le moment où les deux
+ adversaires avaient quitté le salon ensemble, et celui où l'on
+ retrouvait l'un d'eux étendu mort sur le sable du jardin?
+
+[Illustration:--Vous, le vieux, dit l'agent, je vous engage à filer!...
+Sinon...
+
+ «Voilà ce que le magistrat instructeur avait mission de rechercher.
+
+ «C'est pourquoi, avant d'interroger M. de Combelaine, il importait
+ de rechercher des témoins.
+
+ «Le premier est un sieur Buc, un des huissiers du palais de
+ l'Élysée, qui était de service sur le palier de l'escalier lorsque
+ les deux adversaires descendirent.
+
+ «Ce qui se passait l'étonna trop pour qu'il l'oubliât.
+
+ «Le général descendait le premier, et presque à chaque marche, il
+ se retournait pour provoquer M. de Combelaine par les injures les
+ plus violentes.
+
+ «--Injures si grossières, dit le sieur Buc dans sa déposition, que
+ moi, je sauterais à la gorge de quiconque me les adresserait.
+
+ «Deux autres serviteurs du palais les ont vus passer, et, sans
+ entendre ce qu'ils disaient, ont remarqué leur agitation. Le
+ général allait toujours le premier.
+
+ «Dans le grand vestibule, enfin, tout près de la porte du jardin,
+ ils croisèrent un employé supérieur du ministère de l'intérieur, M.
+ de Coutras.
+
+ «Frappé de l'étrangeté de leurs allures, il leur adressa la parole,
+ mais ils ne purent l'entendre.
+
+ «M. de Combelaine répétait ce qu'il avait déjà dit dans le salon:
+
+ «--C'est insensé!... Attendons demain...
+
+ «Sur ces mots, ils sortirent, laissant entr'ouverte la porte du
+ jardin.
+
+ «Fort ému de ce qui arrivait, M. de Coutras s'avança sur le perron,
+ et il entendit la voix de M. de Combelaine qui appelait un
+ palefrenier et qui lui commandait de décrocher une lanterne
+ d'écurie et de la lui apporter.
+
+ «Quelqu'un savait donc là vérité!... Ce palefrenier signalé par la
+ déposition de M. de Coutras avait assisté à la mort du général
+ Delorge...
+
+ «La justice le fit rechercher et ne tarda pas à le découvrir...»
+
+D'un bond, Mme Delorge s'était dressée.
+
+--Quoi! s'écria-t-elle, vous l'avez retrouvé... vous l'avez interrogé,
+l'homme qui tenait la lanterne?
+
+Le juge s'inclina.
+
+--Je l'ai interrogé, dit-il... et pensant que ce serait un adoucissement
+à votre douleur de l'entendre, je l'ai mandé; il est là...
+
+Et s'adressant à son greffier:
+
+--Urbain, commanda-t-il, allez chercher le témoin.
+
+Mme Delorge eût vu un fantôme surgir à la voix de M. Barban
+d'Avranchel, qu'elle n'eût pas été frappée d'une stupeur plus grande.
+
+--Ainsi, monsieur, commença-t-elle d'une voix troublée, la justice a
+retrouvé ce malheureux homme que sa femme croit mort, et dont elle porte
+le deuil, ce pauvre Laurent Cornevin...
+
+--Il ne s'agit pas ici de Cornevin, madame.
+
+--Grand Dieu!... monsieur, mais c'est lui...
+
+--C'est lui que vous désignez dans votre plainte, comme ayant assisté
+aux derniers moments du général; c'est vrai. Seulement vous vous être
+trompée. Ce n'est pas lui qui s'empressa d'accourir à l'appel de M. de
+Combelaine, avec une lanterne. Et cela par une raison bien simple:
+Cornevin n'était pas de service ce soir-là...
+
+--Monsieur, je suis sûre de ce que j'avance.
+
+--Soit, madame. En ce cas, dites-moi sur quelles preuves votre certitude
+s'appuie.
+
+Aussitôt, et avec une véhémence extraordinaire, Mme Delorge entreprit
+d'exposer ses raisons...
+
+Mais, hélas! à mesure qu'elle parlait, les circonstances qui lui avaient
+paru le plus décisives se dérobaient pour ainsi dire.
+
+Pourquoi s'était-elle attachée à cette idée, que ce palefrenier ne
+pouvait être que Cornevin?... Uniquement parce que ce malheureux s'était
+présenté à Passy le lendemain de la catastrophe et qu'il y avait laissé
+son adresse.
+
+Et surtout et avant tout, parce que Cornevin avait disparu...
+
+Toujours impassible, M. Barban d'Avranchel laissa la pauvre femme se
+débattre et se perdre au milieu de ses explications.
+
+Et seulement, lorsqu'elle eut fini:
+
+--Convenez, madame, prononça-t-il, qu'il n'y a rien dans tout ceci qui
+justifie votre assurance... Exaltée par votre douleur, vous avez pris
+pour la réalité les rêveries d'un homme que son âge eût dû rendre plus
+circonspect, d'un voisin à vous, bourgeois ignorant et frondeur, le
+sieur Ducoudray.
+
+A la façon dédaigneuse dont il laissait tomber ce nom, il n'y avait pas
+à s'y méprendre: le digne bourgeois lui avait souverainement déplu.
+
+--Ainsi, monsieur, reprit Mme Delorge s'irritant, à la fin, de son
+impuissance, ainsi nous avons rêvé que Cornevin a disparu!...
+
+--Madame!
+
+--Et l'infaillible justice ne voit aucune raison de s'émouvoir de cette
+mystérieuse disparition, non plus que de la misère de cette famille...
+
+Pour la première fois, l'immobile figure du juge trahit un sentiment
+humain: la colère.
+
+--Sachez, madame, interrompit-il, que la justice s'est inquiétée de
+Laurent Cornevin; des recherches ont été ordonnées.
+
+--Et elles ont abouti?
+
+--A démontrer que cet individu n'est point parmi les morts de...
+l'émeute du 2 décembre...
+
+--S'il est vivant, qu'est-il devenu?
+
+--Tout porte à croire qu'il est du nombre des perturbateurs qui ont été
+arrêtés à la suite... des troubles, et que pour dérouter la police, il
+aura donné un faux nom...
+
+--Dans quel but?
+
+--Peut-être a-t-il intérêt à dissimuler son passé?... Mais qu'importe
+cet homme!
+
+--Comment! qu'importe!... s'écria Mme Delorge.
+
+Et se soulevant sur son fauteuil:
+
+--Et si je vous disais, moi! poursuivit-elle, qu'il faut absolument que
+cet homme soit retrouvé pour que justice soit faite!... Si je vous
+disais que seul il connaît la vérité que vous croyez savoir... Si, en
+mon nom et au nom de mes enfants, et au nom de la famille de Cornevin,
+je vous sommais de suspendre toute décision avant d'avoir retrouvé cet
+infortuné ou d'être fixé sur son sort!...
+
+C'en était trop pour la patience de M. Barban d'Avranchel.
+
+D'un geste impérieux, il imposa silence à Mme Delorge, la menaçant
+d'en rester là de ses communications.
+
+Puis d'un accent irrité:
+
+--Assez d'illusions comme cela, madame, prononça-t-il. Savez-vous ce que
+sont ces Cornevin, à qui vous vous intéressez si fort?... La justice
+peut vous l'apprendre, si vous l'ignorez.
+
+Sur ces mots, il sortit d'un dossier deux feuilles de papier portant le
+timbre de la préfecture de police, et en présenta une à Mme Delorge:
+
+--Veuillez lire, lui dit-il, les notes qu'on me transmet sur vos
+obligés.
+
+Elle lut à demi-voix:
+
+ «CORNEVIN (LAURENT), trente-deux ans, né à Fécamp. Domicilié, en
+ dernier lieu, rue Marcadet, à Montmartre.
+
+ «Époux de Julie Cochard. Cinq enfants.
+
+ «Sans antécédents judiciaires.
+
+ «Successivement valet d'écurie et cocher, Cornevin n'a pas laissé
+ de bons souvenirs dans les diverses maisons où il a été employé. Il
+ savait son métier et le remplissait exactement, mais il était
+ emporté, insolent et brutal.
+
+ «Poursuivi en 1846 pour coups et blessures, il n'obtint une
+ ordonnance de non lieu qu'aux démarches réitérées du maître qu'il
+ servait alors.
+
+ «Lorsqu'il entra, en 1850, à l'Élysée, il quittait la maison du
+ marquis d'Arlange, qui lui avait donné un bon certificat--mais on
+ sait ce que valent ces sortes de pièces.
+
+ «A l'Élysée, on n'eut qu'à se louer de lui dans les commencements.
+
+ «Mais bientôt son déplorable caractère reparut, et si on le garda,
+ ce fut uniquement à cause de son expérience et de son exactitude.
+
+ «Vers le milieu de 1851, il changea tout à coup. Il s'était affilié
+ à une bande de mauvais sujets et était devenu l'ami d'un orateur de
+ cabarets, grâcié en juin et dernièrement condamné pour vol.
+
+ «On était résolu à le renvoyer, lorsqu'il prit les devants et cessa
+ son service tout à coup, sans prévenir.
+
+ «Son mois lui est encore dû.»
+
+Mme Delorge ayant achevé, le juge lui tendit la seconde feuille de
+papier, et elle poursuivit sa lecture.
+
+ «JULIE COCHARD, FEMME CORNEVIN, vingt-huit ans, née à Paris.
+
+ «N'a pas subi de condamnations.
+
+ «Passe dans le quartier pour une assez bonne ménagère; ses
+ moeurs, dit-on, ne laissent rien à désirer, au moins depuis son
+ mariage.
+
+ «Il serait difficile de dire ce qu'était sa conduite avant, les
+ mauvais exemples ne lui ayant pas manqué chez ses parents.
+
+ «Son père a été condamné plusieurs fois pour vols, et sa mère a été
+ poursuivie pour excitation à la débauche.
+
+ «Sa soeur cadette, Adèle Cochard, ancienne figurante d'un petit
+ théâtre, est célèbre dans le monde de la galanterie sous le nom de
+ Flora Misri.»
+
+Si, en produisant ces notes de police, M. d'Avranchel avait compté
+détacher Mme Delorge de la famille Cornevin, sa déception dut être
+grande.
+
+Elle garda un silence glacial... et pour beaucoup de raisons:
+
+En premier lieu, l'intérêt qu'elle portait aux Cornevin était
+indépendant de toute espèce de circonstance.
+
+Laurent savait la vérité, il était victime de son empressement à venir
+la lui révéler: cela primait tout.
+
+Puis, malgré le parti pris que trahissaient les notes, que
+reprochaient-elles en somme à ces pauvres gens?
+
+On accusait le mari d'être brutal et grossier. Eh! s'il eût eu
+l'éducation et les façons d'un gentilhomme, il n'eût pas été
+palefrenier.
+
+On reprochait à la femme l'inconduite de son père, de sa mère et de sa
+soeur... Eh bien! ayant eu de tels exemples sous les yeux, elle
+n'avait que plus de mérite à se bien conduire.
+
+Ces réflexions traversèrent en une seconde l'esprit de Mme Delorge,
+mais elle n'en souffla mot, et rendant les notes au juge:
+
+--Puisqu'il en est ainsi, reprit-elle, quel est donc l'homme qui a tenu
+la lanterne?
+
+--Un camarade de Cornevin, répondit M. d'Avranchel, un nommé Grollet...
+
+Mme Delorge tressaillit.
+
+Ce nom, elle l'avait déjà entendu prononcer. Grollet, c'était cet ami de
+Laurent, à qui Mme Cornevin s'était adressée, qui lui avait témoigné
+tant d'intérêt, qui l'avait retenue à déjeuner, et qui avait dû tirer
+d'elle tous les renseignements dont il avait besoin pour son rôle!...
+
+--Ah! c'est Grollet! fit-elle, répondant aux objections de son esprit
+bien plus qu'elle ne s'adressait au juge...
+
+--Oui... un très honnête homme, aimé et estimé de tous ceux qui le
+connaissent, dont on n'a jamais eu qu'à se louer... Oh! j'ai fait
+prendre des renseignements. Mais le voici, vous allez l'entendre...
+
+La porte s'ouvrait, en effet, et, derrière Urbain, le greffier, apparut
+un gros homme qui s'avança d'un air étrangement intimidé.
+
+--Approchez, mon ami, lui dit le juge, approchez encore un peu.
+
+C'est de toute la force de sa pénétration que Mme Delorge le
+considérait.
+
+Il avait ce qu'on est convenu d'appeler une bonne figure: des joues
+bouffies, un nez aplati, et une large bouche qui allait d'une oreille à
+l'autre, avec de grosses lèvres sensuelles.
+
+Ses yeux seuls, gris et forts brillants, pouvaient inquiéter par leur
+mobilité.
+
+--Grollet, commença le juge, vous allez me redire la scène dont vous
+avez été témoin dans le jardin de l'Élysée...
+
+--Ah! monsieur, quel malheur!... Tenez, quand j'y pense...
+
+--C'est bien, c'est bien!... Reprenez à l'instant où on vous a appelé.
+
+Grollet tordit désespérément la toque écossaise qui lui servait de
+coiffure, se gratta le front, et d'une voix qui pouvait paraître émue:
+
+ * * * * *
+
+«--Pour lors, donc, dit-il, c'était le dimanche soir, vers les onze
+heures et demie, j'étais en train de bouchonner le cheval d'un aide de
+camp qui venait d'arriver, quand j'entends une voix qui crie:
+
+«--Holà! un garde d'écurie avec une lanterne!
+
+«En moi-même je me dis:--Bon! c'est un pourboire qui vient!...
+
+«Et décrochant une lanterne, je cours au jardin.
+
+«Là, qu'est-ce que je vois?... Deux hommes, M. de Combelaine, que je
+connaissais de vue, et un général, que je sus depuis être le général
+Delorge...
+
+«Ils étaient debout, si près l'un de l'autre que leurs visages se
+touchaient presque, comme deux dogues qui vont s'empoigner, et ils
+vomissaient, chacun de son côté, les cent mille horreurs: Traître!
+misérable! scélérat! brigand!
+
+«Sitôt que je parus:
+
+«--Ah! voilà de la lumière! s'écria le général en faisant des appels du
+pied, comme pour exciter l'autre, en garde! en garde!!
+
+«Et tirant son épée en même temps que M. de Combelaine tirait la sienne,
+v'lan! il se fend à fond.
+
+«Du coup, je crus M. de Combelaine mort. Mais non! il avait fait un saut
+de côté en tendant le bras de toute sa longueur, de sorte que le
+général, dont l'élan était pris, s'est jeté sur l'épée de son adversaire
+qui lui est entrée dans la poitrine jusqu'à la garde.
+
+«Ah! il n'a pas seulement fait: Ouf!
+
+«Il a étendu les bras en croix, il a fait un tour sur lui-même et il est
+tombé...»
+
+Raymond, le malheureux enfant, sanglotait...
+
+Mais Mme Delorge ne pleurait pas, elle.
+
+C'est intérieurement que s'épanchaient ses larmes, comme le sang des
+blessures mortelles.
+
+--Ainsi, mon mari n'a pas prononcé une parole? interrogea-t-elle.
+
+--Pas une, reprit Grollet. C'est-à-dire, si, excusez... quand je songe à
+ça, je suis encore tout saisi...
+
+«Comme de juste, je m'agenouillai près du général, prêt à le secourir,
+mais il râlait déjà... J'ai entendu seulement qu'il balbutiait quelque
+chose comme un nom, Élise... Élisa... je ne sais pas bien!...
+
+Cela parut le comble à Mme Delorge.
+
+Les meurtriers de son mari s'étaient informés de son nom, à elle,
+Élisabeth, et ils l'avaient appris à cet homme pour ajouter à la
+vraisemblance du récit...
+
+--Ah! c'est une abominable ironie!... s'écria-t-elle; c'est une
+indignité...
+
+--Madame!... fit le juge.
+
+--Eh! ne voyez-vous donc pas, monsieur, que cet homme débite une leçon
+apprise par coeur!... Ne voyez-vous pas que cet homme est un faux
+témoin?...
+
+--Vous insultez un témoin, madame, et la justice...
+
+Mais elle ne l'écoutait pas.
+
+Elle s'était levée, et marchant sur Grollet:
+
+--Osez donc me soutenir, à moi, que vous n'êtes pas un faux témoin,
+disait-elle. Allons, relevez la tête, et regardez-moi en face, si vous
+en avez l'audace...
+
+Blême, et la tête baissée, Grollet avait reculé jusqu'au mur...
+
+--J'ai dit la vérité, balbutia-t-il...
+
+--Vous mentez!... L'homme qui tenait la lanterne, c'était Cornevin...
+C'était le malheureux dont vous vous prétendiez l'ami, dont vous avez
+accueilli la femme avec des larmes hypocrites, qu'on a assassiné
+peut-être, parce qu'il avait vu le crime, lui, et que vous trahissez
+lâchement, vous...
+
+Plus tremblant que la feuille, Grollet essaya de lever le bras.
+
+--Je jure, balbutia-t-il, devant Dieu...
+
+--Ne jurez pas! interrompit Mme Delorge, à quoi bon!... dites,
+dites-nous plutôt quelle somme vous ont donnée les assassins pour
+acheter votre complicité... Si énorme qu'elle puisse être, vous avez
+fait un marché de dupe... Demain vous reconnaîtrez que chacune de vos
+pièces d'or est tachée d'une goutte de sang... On trompe la justice des
+hommes... Mais écoutez la voix de votre conscience, elle vous dira qu'on
+ne trompe pas la justice de Dieu... L'heure de la vérité vient
+toujours...
+
+Un effort encore, et cette heure de la vérité qu'implorait Mme
+Delorge allait sonner peut-être...
+
+Écrasé sous cette explosion de douleur et de colère, étourdi, éperdu,
+Grollet s'affaissait sur lui-même, n'articulant plus que des syllabes
+incohérentes.
+
+Ah! si le juge d'instruction eût été un de ces hommes qui savent
+voir!...
+
+Mais non. L'infatuation de son infaillibilité appliquait sur ses yeux un
+bandeau que n'eût point percé la lumière du soleil.
+
+Interdit d'abord de l'irrésistible accent d'autorité de Mme Delorge,
+il n'avait pas tardé à se remettre, et irrité de ce qu'il considérait
+comme une faiblesse indigne de la majesté de la justice:
+
+--Vous passez toutes les bornes, madame! s'écria-t-il.
+
+--Ah! monsieur, répondit la pauvre femme, monsieur, si vous vouliez!...
+
+Il n'était plus temps.
+
+L'ancien ami de Cornevin venait de mesurer l'immensité du péril où le
+précipiterait la moindre hésitation.
+
+Et se redressant, enflammé de cette énergie qui permet à l'homme qui se
+noie un suprême effort:
+
+--Quand on me brûlerait à petit feu, prononça-t-il, on ne tirerait rien
+de moi autre que ce que j'ai dit.
+
+L'irréparable seconde qui décide des destinées humaines était passée.
+
+Mme Delorge le comprit.
+
+Et, anéantie de la perte de cette dernière espérance, elle regagna le
+fauteuil qu'elle occupait près de son fils et s'y affaissa...
+
+M. Barban d'Avranchel était redevenu lui-même.
+
+Après une phrase sévère sur l'inconvenance et le danger des
+emportements, après avoir déclaré qu'il saurait défendre le témoin
+contre de nouvelles violences:
+
+--Rassurez-vous, mon ami, dit-il à Grollet, et continuez votre
+déposition.
+
+Un éclair de haine, aussitôt éteint, brilla dans l'oeil de cet homme,
+et, reprenant sa posture embarrassée:
+
+--Donc, fit-il, j'étais à genoux près du général, quand deux hommes
+arrivèrent en courant et tout effarés...
+
+«C'étaient M. de Maumussy, que je connais, et un autre, qui a un nom en
+_i_, lui aussi, un nom italien...
+
+--Farussi... souffla le juge.
+
+--Oui, c'est cela même, continua Grollet, Fabio Farussi, je me le
+rappelle maintenant...
+
+«Pour lors, dès que je leur eus appris que le général était mort, ils
+parurent désespérés. L'Italien, surtout, était comme fou.
+
+«--Quelle catastrophe! disait-il. Quel épouvantable malheur!
+
+«Puis ils se mirent à causer entre eux, disant:
+
+«--Et cependant, c'est sa faute... C'est lui qui l'a voulu!
+
+«Et, en effet, je me disais à part:
+
+«--Il faut qu'un homme soit enragé, pour en forcer un autre à tirer
+l'épée en pleine nuit, comme si les jours n'étaient pas assez longs...
+
+Il fut interrompu par Raymond, qui, se dressant pâle d'indignation, dit
+à M. d'Avranchel:
+
+--Monsieur... vous avez promis à ce témoin de le défendre... ne
+sauriez-vous nous protéger, ma mère et moi?...
+
+A cette leçon donnée par un enfant, une fugitive rougeur glissa sur les
+pommettes du juge d'instruction.
+
+--Dispensez-nous de vos appréciations, dit-il durement à Grollet.
+
+Le témoin s'inclina en souriant niaisement.
+
+--Je croyais qu'il fallait tout dire, objecta-t-il.
+
+Et il reprit:
+
+--Pour lors, ces deux messieurs voulurent s'assurer que je ne m'étais
+pas trompé, et quand ils eurent bien reconnu que le général avait cessé
+de vivre:
+
+[Illustration: Il vit luire au-dessus de sa tête l'éclair d'un sabre.]
+
+«--Il faut absolument, disaient-ils, cacher ce malheureux événement à
+tout le monde, au prince-président surtout. Comment faire?
+
+«Alors, moi, je me hasardai à parler à ces messieurs d'une sellerie
+abandonnée, dont j'avais la clef.
+
+«--On pourrait toujours y déposer le général, dis-je à M. de Maumussy.
+
+«--Oui, vous avez raison, Grollet, me répondit-il... faisons vite.
+
+«Et là-dessus, à nous trois, nous portâmes le corps, sans être vus de
+personne, car, pour plus de sûreté, j'avais éteint la lanterne...
+
+«Pendant une heure environ--peut-être moins, car le temps me durait
+terriblement--je restai seul près du général, M. de Maumussy et M. Fabio
+Farussi étant rentrés dans le palais pour envoyer à la recherche d'un
+médecin. Ils voulaient aussi se procurer la clef d'une des portes
+dérobées de l'Élysée. Ce qui les tourmentait surtout, c'était l'idée du
+prince-président.
+
+«--Jamais il ne pardonnerait cela, répétaient-ils, s'il venait à le
+savoir...
+
+«Enfin, sur les trois heures, le médecin parut. Dès qu'il eut soulevé le
+manteau qu'on avait jeté sur le corps du général:
+
+«--Ma présence est inutile! dit-il. La mort a dû être instantanée...
+
+«Alors, tous ces messieurs tinrent encore conseil, et il fut décidé
+qu'il fallait absolument reporter le général chez lui avant le jour.
+
+«Seulement, c'était à qui n'irait pas, et ce n'est qu'après bien des si
+et des mais, qu'un de ces messieurs, qui était en bourgeois, et le
+médecin, acceptèrent cette mission.
+
+«Aussitôt, je partis à la recherche, d'un fiacre. Lorsque j'en eus
+trouvé un, je le fis arrêter devant la porte dérobée et le corps y fut
+porté.
+
+«Alors, M. de Maumussy me prenant à part:
+
+«--Grollet, me dit-il, si jamais il sort de votre bouche un mot de ce
+qui vient de se passer, rappelez-vous que votre place, qui est bonne,
+est perdue.
+
+«Naturellement, je jurai de me taire.... sauf devant la justice.
+
+«Et voilà, vrai comme le jour qui nous éclaire, tout ce que je sais...
+
+--C'est bien! prononça le juge, vous pouvez maintenant vous retirer.
+
+Et dès que Grollet fut sorti:
+
+--Eh bien! madame, dit-il à Mme Delorge, reconnaissez-vous enfin
+l'injustice de vos préventions!...
+
+La malheureuse femme se leva:
+
+--Vous avez suivi les inspirations de votre conscience, monsieur,
+prononça-t-elle, je n'ai pas de reproches à vous adresser... L'avenir
+dira lequel de nous deux se trompe... Adieu!...
+
+Et prenant la main de son fils:
+
+--Viens, mon pauvre Raymond, dit-elle, nous n'avons plus rien à faire au
+Palais de Justice.
+
+Et elle sortit, laissant M. Barban d'Avranchel singulièrement choqué,
+et, pour la première fois, troublé en son inaltérable certitude. Oui, un
+doute lui vint.
+
+--Cette femme aurait-elle raison, pensa-t-il, et la justice aurait-elle
+tort?... En ce cas, je serais le jouet d'habiles gredins et dupe d'une
+comédie savamment combinée... En ce cas... mais non, ce n'est pas
+possible. Cette femme est folle, et M. de Combelaine est innocent!...
+
+
+
+
+XII
+
+
+--Voilà ce que j'avais prévu, ce que je redoutais... Oui, je reconnais
+bien là mon Barban d'Avranchel.
+
+Ainsi s'exprima Me Sosthènes Roberjot, lorsque Mme Delorge lui eut
+rapidement raconté les incidents de la longue séance dans le cabinet du
+juge d'instruction.
+
+Car c'est chez Me Roberjot que la pauvre femme s'était hâtée de
+courir en sortant du Palais de Justice, toute vibrante encore de douleur
+et d'indignation.
+
+Elle ne voyait que lui au monde capable de la conseiller.
+
+--Et cependant, ajouta-t-il après un moment d'hésitation, on ne saurait
+soupçonner d'Avranchel de connivence...
+
+--Ah! vous ne diriez pas cela, monsieur, si vous aviez vu comme moi
+Grollet prêt à tomber à genoux, prêt à demander grâce et à tout
+avouer...
+
+Mais l'avocat hocha la tête.
+
+--Ni vous ni moi ne sommes bons juges, madame, prononça-t-il, car nous
+sommes partie intéressée, et notre opinion est d'avance arrêtée et
+inébranlable. Mais prenez un arbitre impartial, exposez-lui les
+circonstances de la mort du général Delorge telles qu'elles ont été
+exposées à M. Barban d'Avranchel, produisez-lui tous ces témoins qui ont
+été entendus et dont les dépositions concordent si merveilleusement, et
+de même que M. d'Avranchel, cet arbitre vous dira: «Madame, toutes les
+probabilités sont en faveur de M. de Combelaine.»
+
+Il s'accouda sur son bureau, et tout un monde de réflexions passa dans
+ses yeux, pendant qu'il murmurait:
+
+--Ah! il n'y a pas à le nier, l'évidence est là, ces gens-là sont
+forts... très forts, et ils peuvent nous mener loin!...
+
+Rien ne pouvait déplaire à Mme Delorge autant que cet hommage rendu à
+l'habileté de ses ennemis.
+
+--De telle sorte, monsieur, fit-elle, d'un ton d'amère ironie, qu'il n'y
+a plus qu'à s'incliner devant ces gens si forts?...
+
+Une surprise profonde se peignit sur la figure du jeune avocat.
+
+--Est-ce pour moi que vous parlez, madame? interrogea-t-il.
+
+Elle ne répondit pas, et son silence était trop significatif pour
+laisser l'ombre d'un doute à Me Roberjot.
+
+--Ainsi, prononça-t-il d'un ton de reproche, vous m'estimez tout juste à
+la valeur du docteur Buiron. Pourquoi? Je suis de ceux qui subissent un
+fait accompli, il le faut bien, mais qui ne l'acceptent jamais. Et la
+preuve, c'est que le régime nouveau, ce régime fondé sur l'attentat du 2
+décembre, ne trouvera pas d'adversaire plus obstiné que moi.
+
+Il regardait Mme Delorge d'un air singulier, en disant cela.
+
+Il y avait un léger tremblement dans sa voix quand, après une pause, il
+ajouta:
+
+--Je ne me serais pas exprimé avec cette résolution il y a huit jours...
+J'hésitais... vous êtes venue, et, sans le savoir, vous avez décidé de
+mon avenir...
+
+Il se leva, visiblement ému, et, après deux ou trois tours dans son
+cabinet:
+
+--Et cependant, reprit-il, nul n'avait autant de raisons que moi de se
+ranger dans l'armée, toujours docile, des satisfaits. Qu'ai-je à
+demander à la vie qu'elle ne m'ait généreusement donné!... Je suis jeune
+encore, j'ai presque de la fortune, j'ai réussi au barreau bien au delà
+de mes espérances...
+
+Mais Mme Delorge était hors d'état de remarquer l'étrange agitation
+de l'avocat.
+
+Et toute entière à l'idée fixe qui devait obséder sa vie:
+
+--Enfin, que faire pour le moment? interrogea-t-elle.
+
+Si Me Roberjot fut un peu choqué d'être si brusquement interrompu, il
+eut le bon goût de le dissimuler.
+
+--En ce moment, rien! répondit-il... Il faut attendre.
+
+--Quoi?...
+
+--Cette occasion qui jamais ne fait défaut à ceux qui savent la guetter
+patiemment.
+
+Mme Delorge eut un geste désolé.
+
+--Hélas! dit-elle, chaque jour qui s'écoule emporte une de mes
+espérances... Hier, j'ai rencontré un ancien ami de mon mari, c'est à
+peine s'il m'a saluée. Dans six mois il ne me reconnaîtra plus. Dans un
+an, il dira: «Delorge!... qui ça, Delorge?...» Mon mari fut un noble et
+vaillant soldat: est-ce cette renommée qui lui survivra?... Non. Seules,
+les calomnies qui se sont débitées et que vous m'avez répétées,
+resteront comme autant de taches à sa mémoire. Dans dix ans d'ici,
+lorsque mon fils, que voici, devenu un homme, paraîtra dans le monde, si
+parfois on demande: «Qui donc est ce jeune Delorge?...» Il se trouvera
+toujours quelqu'un de ces gens qui prétendent tout savoir, pour
+répondre: «Eh bien! c'est le fils de ce général, vous savez bien, qui
+fut tué en duel, à propos d'une vilaine affaire d'argent...»
+
+Mais Raymond bondit à ces mots.
+
+--Non, mère, s'écria-t-il, je te le jure, personne jamais ne dira cela,
+lorsque je serai un homme!...
+
+L'avocat prit les mains de l'enfant, et les serrant dans les siennes:
+
+--Bien! mon ami; lui dit-il, c'est très bien, cela!...
+
+Puis revenant à Mme Delorge:
+
+--Vous vous trompez, madame, prononça-t-il gravement, c'est du temps que
+vous devez tout espérer... Mort, le général est plus redoutable que
+jamais...
+
+--Hélas! monsieur, je voudrais pouvoir vous croire...
+
+--Il faut me croire, madame, et, à l'appui de ce que je vous dis, il me
+serait aisé de vous citer des exemples... Le proverbe qui dit: «Il n'y a
+que les morts qui ne reviennent pas,» est un proverbe absurde. En
+politique, il n'y a que les morts, au contraire, qui reviennent.
+Parbleu! il serait trop aisé de gouverner, si, pour se débarrasser des
+gens gênants, il n'y avait qu'à les porter en terre. Triomphant,
+redouté, reconnu depuis des années, un gouvernement brave toutes les
+oppositions et se rit de toutes les attaques: il a ses créatures, ses
+juges, ses gendarmes, son armée, il se croit et il trouve des gens pour
+le croire éternel... Mais voici qu'un beau matin un inconnu se rend au
+cimetière, épelle sur une tombe un nom oublié et le crie à pleine
+voix... Et il suffit de ce nom pour que ce gouvernement si fort
+s'écroule en quelques jours...
+
+Mme Delorge soupira.
+
+--Je ne verrai jamais ce que vous dites, fit-elle.
+
+--Qui sait? En vous disant qu'il n'y a rien à faire, je n'ai pas entendu
+vous conseiller une lâche résignation... Non. Il nous reste Cornevin...
+
+Ah! cette fois l'avocat n'était que l'écho des pensées de la malheureuse
+femme.
+
+--C'est vers cet homme, poursuivit Me Roberjot, que doivent tendre
+toute notre attention et tous nos efforts. A-t-il été assassiné? Je ne
+le crois pas. M. de Combelaine est trop habile pour risquer un crime qui
+n'est pas indispensable. Or, dans le tourbillon des événements, il lui
+était aisé de faire disparaître Cornevin. Donc, c'est ce moyen qu'il a
+dû prendre. Cornevin, arrêté, a dû être déporté quelque part... Où?
+c'est à nous de le découvrir.
+
+Le visage de Mme Delorge, illuminé un moment par l'espérance, s'était
+assombri de nouveau.
+
+--Moi aussi, monsieur, reprit-elle, j'ai songé à Cornevin... Moi aussi,
+je crois qu'il est vivant encore et qu'il peut me fournir les armes
+d'une revanche terrible.
+
+--Et alors?...
+
+--Alors, j'ai tout fait au monde pour m'attacher sa femme, pour
+l'intéresser à mes espérances.
+
+--Vous avez fait cela!...
+
+--Oui. Je me suis engagée à servir une rente à cette malheureuse, et
+l'ainé de ses fils sera élevé avec mon fils, et exactement comme lui...
+
+Me Roberjot paraissait si consterné qu'elle ajouta:
+
+--N'était-ce donc pas un devoir sacré?
+
+--Oui, répondit l'avocat, oui. Seulement il est des occasions, et
+celle-ci en est une, où le devoir devient une imprudence insigne...
+
+--Oh! monsieur, de telles paroles dans votre bouche! Et moi qui
+supposais...
+
+Mais il ne la laissa pas poursuivre, et vivement:
+
+--Croyez-vous donc que je blâme votre bonne action, madame!
+s'écria-t-il. Non certes! Mais il fallait vous en cacher comme d'une
+faute. Secourir la femme de Cornevin était votre devoir et votre
+intérêt, mais vous deviez la tenir à l'écart, ne la voir qu'en secret et
+employer, pour lui venir en aide, une main étrangère.
+
+--Et pourquoi cela, monsieur?
+
+--Pourquoi? répéta-t-il; pourquoi?...
+
+Et plus lentement:
+
+--Parce que Laurent Cornevin, abandonné de tout le monde, eût été vite
+oublié. Lui donner ouvertement votre appui, c'est rappeler l'attention
+sur lui. Pauvre, seul, sans amis, chargé de famille, il ne devait guère
+inquiéter des ennemis tout-puissants. Devenu l'allié de la veuve du
+général Delorge, il constitue un danger permanent. L'oubli était sa
+meilleure chance de salut et de liberté. On ne l'oubliera plus. Trois
+mots sur son dossier vont le condamner à une active et incessante
+surveillance. Le jour où vous avez admis sa femme chez vous, madame,
+vous avez donné un tour de clef de plus à la porte de sa prison...
+
+Mme Delorge baissait la tête, accablée d'un immense découragement.
+
+Qu'objecter à de telles raisons?...
+
+L'expérience de Me Roberjot en arrivait à la même conclusion que
+jadis les terreurs égoïstes du digne M. Ducoudray.
+
+Veiller toujours, mais dans l'ombre, s'effacer, s'appliquer à se faire
+oublier, patienter, attendre...
+
+Attendre!... quand son sang bouillait dans ses veines, quand il y avait
+des instants où l'idée lui venait de s'armer d'un poignard et d'en
+frapper cet homme qui, avec la vie de son mari, lui avait pris sa vie, à
+elle, tout son bonheur, toutes ses espérances!...
+
+--Malheureusement, dit-elle, ma faute est irréparable. Changer quoi que
+ce soit à ce que j'ai décidé serait une faute de plus. Mais après...
+
+--Après?... Nous chercherons autre chose. Un homme qui traîne un passé
+comme celui de M. de Combelaine, ne saurait être invulnérable... On peut
+le connaître, ce passé, si mystérieux qu'il soit... Ma position va me
+donner de grandes facilités... Avec un peu d'adresse... en risquant
+certaines démarches... Mais il me faudrait votre autorisation, madame,
+et je ne sais si je dois... si je puis...
+
+Tout avocat qu'il était, accoutumé à tout dire, il s'embarrassait dans
+ses phrases, il hésitait, il balbutiait.
+
+Mais Mme Delorge ne voyait rien de ce manège, pas plus qu'elle
+n'avait remarqué certaines phrases, cependant bien significatives.
+
+La femme était morte en elle, cette nuit fatale où on lui avait rapporté
+le cadavre de son mari...
+
+L'idée qu'on pouvait l'aimer encore, avec l'espoir d'être un jour aimé
+d'elle, l'eût révoltée comme la pensée d'un sacrilège...
+
+Me Roberjot dut comprendre qu'il ne serait pas compris, car tout à
+coup, prenant, comme on dit, son coeur à deux mains:
+
+--Mon petit ami, dit-il à Raymond, sur la table de mon salon se trouvent
+des albums superbes... Voulez-vous aller regarder les gravures, pendant
+que je parlerai à votre maman?...
+
+L'enfant se leva, cherchant dans les yeux de sa mère quelle conduite
+tenir.
+
+--Va, mon enfant, lui dit-elle, non sans une visible surprise, fais ce
+que monsieur te demande...
+
+Qui eût vu Me Sosthènes Roberjot en ce moment, l'eût pris,
+positivement, pour le plus timide des hommes...
+
+Il s'agitait sur son fauteuil, son regard vacillait, il toussait, il
+tracassait son couteau à papier pour se donner une contenance...
+
+Enfin, dès que Raymond fut sorti:
+
+--Je vous l'ai dit, madame, commença-t-il, la première fois que j'ai eu
+l'honneur de vous voir, votre cause devint la mienne. Ne m'en veuillez
+pas de ce qui serait, sans cela, une indiscrétion... Vous ne m'avez pas
+parlé de la déposition de M. de Combelaine, que cependant le juge
+d'instruction a dû vous lire.
+
+--Il ne me l'a pas lue, monsieur.
+
+--Est-ce possible?...
+
+--Je ne lui en ai pas laissé le temps...
+
+L'avocat ne fut point maître d'un mouvement de contrariété:
+
+--Eh! madame, s'écria-t-il, cette déposition était pour vous la plus
+importante... Elle vous eût appris à quels motifs il plaît à M. de
+Combelaine d'attribuer son duel avec le général Delorge.
+
+Cette idée si simple ne s'était pas présentée à l'esprit de Mme
+Delorge.
+
+--C'est pourtant vrai, fit-elle, c'est une faute encore que j'ai
+commise. Mais celle-là, du moins, je puis la réparer, je puis demander à
+M. d'Avranchel communication du dossier...
+
+Me Roberjot hocha la tête:
+
+--C'est inutile, prononça-t-il.
+
+--Cependant...
+
+--Loin de faire mystère de sa déposition, M. de Combelaine use de tous
+les moyens dont il dispose pour l'ébruiter, pour la répandre.
+
+--Quelle nouvelle infamie a-t-il imaginée?...
+
+--Il attribue son altercation avec le général Delorge à une question
+toute personnelle, toute privée...
+
+--Quelle?
+
+Positivement le futur tribun rougissait presque.
+
+--C'est que, balbutia-t-il, je ne sais trop si je dois...
+
+--Eh! monsieur, je puis tout entendre!
+
+--Eh bien! madame, M. de Combelaine affirme que le général Delorge ne
+lui pardonnait pas ses assiduités près d'une certaine dame...
+
+Il s'arrêta. Il s'était préparé à une explosion d'indignation, de
+jalousie rétrospective, peut-être.
+
+Quelle erreur! Mme Delorge ne sourcilla pas.
+
+--C'est absurde! prononça-t-elle tranquillement.
+
+--Voilà ce que j'ai répondu, se hâta de dire Me Roberjot.
+Cependant...
+
+--C'est ridicule encore plus qu'odieux, insista Mme Delorge, avec
+cette confiance superbe de la femme qui sait bien de quel amour profond
+et exclusif elle a été aimée. Et véritablement, M. de Combelaine est
+bien bon de prendre la peine d'inventer de pareilles histoires.
+
+Elle sourit tristement, puis d'un tout autre ton,--d'un ton d'indicible
+mépris:
+
+--Et sait-on, demanda-t-elle, quelle est cette dame?...
+
+--Oui. Ce serait une femme très connue, fort jolie, qui mène grand train
+et qui a, prétend-on, coûté des sommes énormes à M. de Combelaine...
+
+--Je le croyais presque dans le besoin.
+
+--En effet. Aussi, les gens mieux informés assurent-ils que bien loin
+d'avoir été ruiné, M. de Combelaine a été secouru par Flora Misri.
+
+Mme Delorge bondit sur son fauteuil.
+
+--Flora Misri! s'écria-t-elle.
+
+--Oui.
+
+--Et cette femme est la maîtresse de M. de Combelaine?
+
+--Depuis bien des années, à ce que l'on dit, répondit l'avocat.
+
+Et stupéfait de l'émotion de Mme Delorge, ne sachant plus que croire,
+ne sachant plus ce qu'il disait surtout:
+
+--Vous connaissez cette femme, madame? interrogea-t-il.
+
+Mais elle était bien trop troublée, pour remarquer l'étrangeté de la
+question.
+
+--Je la connais, oui, monsieur, répondit-elle.
+
+Et appuyant sur chaque mot, comme pour lui bien donner toute sa valeur:
+
+--Le vrai nom de cette femme, continua-t-elle, est Adèle Cochard. Elle
+est la soeur de la femme de Laurent Cornevin.
+
+Me Roberjot n'en pouvait croire ses oreilles.
+
+--Êtes-vous bien sûre de ce que vous dites, madame? demanda-t-il.
+
+--Aussi sûre qu'on peut l'être d'un renseignement fourni à la justice
+par la préfecture de police. C'est dans le cabinet du juge d'instruction
+que, pour la première fois, j'ai entendu prononcer ce nom de Flora
+Misri. M. Barban d'Avranchel faisait presque un crime à Mme Cornevin
+d'être la soeur d'une telle femme.
+
+L'avocat ne répondit pas. Il venait de s'accouder à son bureau, le front
+entre les mains, et tout ce qu'il avait d'intelligence et de
+pénétration, il l'employait à chercher quel parti tirer de cette
+découverte.
+
+--Évidemment, murmurait-il, cette femme doit savoir bien des choses sur
+le sire de Combelaine... Autant que la baronne d'Eljonsen, sinon plus...
+Mais comment la décider à parler?... Quel charbon passer sur ses lèvres
+pour les desserrer?...
+
+Il parlait à demi-voix et en phrases hachées, et cependant Mme
+Delorge ne perdait pas un mot de son monologue.
+
+--Ne pourrait-on pas, hasarda-t-elle, employer près de cette femme sa
+soeur, Mme Cornevin?...
+
+--Se voient-elles encore?
+
+--Je ne le crois pas...
+
+--Diable!... une visite, en ce cas, donnerait peut-être l'éveil... Il
+faudrait tant de précautions, tant d'adresse...
+
+--Oh! la femme de Cornevin est très intelligente...
+
+--Et la disparition du mari serait un prétexte tout trouvé de
+rapprochement. Mais M. de Combelaine sait que la femme Cornevin, c'est
+vous... Il ne doit pas ignorer que la femme Cornevin et Flora sont
+soeurs, et je serais bien surpris s'il ne s'était pas mis en garde de
+ce côté...
+
+[Illustration: La foule aussitôt l'avait entouré.]
+
+Il demeura quelques moments absorbé par l'effort de ses réflexions, puis
+soudainement:
+
+--Mais je ne saurais prendre un parti ainsi, sur-le-champ. J'ai besoin
+de me consulter, de dresser un plan d'attaque. Une démarche imprudente
+ne se rachète pas. Rien ne presse. Avant de m'avancer, je veux sonder
+le terrain, je veux être édifié sur le compte de M. de Combelaine. Un de
+mes amis est fort lié avec un intime de la baronne d'Eljonsen, il me
+renseignera...
+
+--La baronne d'Eljonsen? répéta Mme Delorge, à qui ce nom n'apprenait
+rien.
+
+--Oui... C'est la femme qui a élevé M. de Combelaine... Elle a été,
+dit-on, une des plus fidèles amies du prince-président lorsqu'il était
+en exil... Voici dix-huit mois qu'elle est fixée à Paris...
+
+Puis, d'un accent résolu, et qui était bien, il n'y avait pas à s'y
+méprendre, l'expression sincère de sa pensée:
+
+--Quoi qu'il advienne, madame, ajouta-t-il, comptez sur moi et
+remettez-vous à mon dévouement. Tout ce que j'ai d'intelligence et
+d'énergie, je l'appliquerai à une cause que je considère comme mienne.
+Tout ce qu'il est humainement possible de faire, je le ferai.
+Seulement...
+
+Il hésita, et non sans embarras:
+
+--Seulement, dit-il encore, je dois vous demander la permission de me
+présenter chez vous. On peut prévoir telle circonstance urgente...
+
+Mais Mme Delorge ne le laissa pas achever.
+
+--Est-il donc besoin de vous dire, monsieur, interrompit-elle, que vous
+serez toujours le bienvenu? J'ai la mémoire des services rendus,
+monsieur...
+
+Elle se leva sur ces mots.
+
+Déjà, depuis un moment, elle entendait marcher et tousser dans la salle
+d'attente qui précédait le cabinet de l'avocat...
+
+--Excusez-moi de vous avoir importuné si longtemps, monsieur, dit-elle.
+
+Et ayant appelé Raymond, à qui Me Roberjot donna une large poignée de
+main, elle rabattit sur son visage son voile de veuve et sortit...
+
+--Ah! celle-là savait aimer! murmura l'avocat en étouffant un soupir.
+
+Et comme s'il eût eu besoin d'air, il courut ouvrir la fenêtre et
+explora la rue d'un rapide regard.
+
+C'était Mme Delorge qu'il cherchait, qu'il voulait revoir encore.
+
+Elle ne tarda pas à paraître. Elle traversa rapidement la chaussée et
+remonta dans le fiacre qui l'avait amenée et qui s'éloigna au grand
+trot.
+
+Des clients l'attendaient dans la pièce voisine, il le savait, il les
+avait entendus, mais il s'en souciait bien, vraiment!
+
+Appuyé au balcon de sa fenêtre, insensible au froid qui devenait plus
+âpre avec la nuit, il s'oubliait en une de ces rêveries qui absorbent
+toutes les facultés et suppriment en quelque sorte les circonstances
+extérieures.
+
+Ce n'était pas un naïf que Me Sosthènes Roberjot.
+
+De même qu'à tous les avocats, il lui était arrivé de s'éprendre d'une
+cliente venue pour le consulter.
+
+Une femme jeune et jolie est si séduisante, lorsque, les yeux noyés de
+pleurs et le sein haletant, elle vous dit d'une voix émue:
+
+--Vous êtes mon seul appui et ma suprême espérance... Mon honneur, mon
+bonheur et ma vie sont entre vos mains... Je m'abandonne à vous,
+sauvez-moi...
+
+Me Roberjot avait sauvé plus d'une cliente éplorée.
+
+Mais jamais encore il n'avait ressenti ces sensations profondes qui le
+remuaient en présence de Mme Delorge. Sa vie était bouleversée depuis
+qu'il la connaissait. Il découvrait à l'existence des horizons nouveaux
+qu'il ne soupçonnait pas. Toutes ses idées se modifiaient. S'il eût
+traduit ce qu'il ressentait, on ne l'eût pas reconnu... Il ne se
+reconnaissait plus lui-même.
+
+--Serais-je donc amoureux? se demandait-il.
+
+Sans songer que toujours cette question est résolue lorsqu'on se la
+pose.
+
+Amoureux, lui! un vieux sceptique, un ancien maître clerc d'avoué!...
+Cette idée, qui l'eût fait pouffer de rire quinze jours plus tôt, ne lui
+semblait alors nullement ridicule.
+
+Et pourquoi pas?...
+
+Mme Delorge n'avait-elle pas encore la fraîcheur et toutes les grâces
+pudiques d'une jeune fille! Où trouver une âme plus tendre et plus
+énergique à la fois, un esprit plus ferme, une intelligence plus
+élevée?...
+
+Mais tout à coup, il tressaillit.
+
+--M'aimera-t-elle jamais! pensait-il.
+
+Et avec un inexprimable serrement de coeur, il se mit à examiner ses
+chances... Hélas! elles étaient bien chétives, si même il en avait.
+
+On triomphe d'un vivant, on le supplante, on l'efface, mais un mort!...
+Comment atteindre, aux plus secrets replis de l'âme d'une femme, le
+souvenir brûlant d'un être immatériel, paré de qualités surhumaines,
+divinisé par les regrets?
+
+--Et cependant, songeait l'avocat, il est un moyen peut-être d'arriver
+au coeur de cette femme si malheureuse: la reconnaissance. Rien ne la
+peut plus émouvoir que l'espérance de venger son mari. Que
+n'accordera-t-elle pas à l'homme qui l'aidera dans cette tâche, et qui
+lui livrera ses ennemis!...
+
+Il s'exaltait à cette idée, et en ce moment, lui qui jamais ne s'était
+exercé qu'aux luttes oratoires, il eût voulu tenir à longueur d'épée le
+comte de Combelaine...
+
+Mais un léger bruit dans son cabinet fit évanouir toutes les visions.
+
+Il se retourna vivement, et se trouva en présence de son domestique.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez? lui dit-il d'une voix irritée, et qui vous
+a permis?...
+
+--Monsieur, il y a là des clients...
+
+--Ils reviendront demain.
+
+--Il y a là aussi ce gros entrepreneur, monsieur sait bien qui je veux
+dire, qui a tant d'ouvriers, et qui chauffe la candidature de
+monsieur...
+
+--Qu'il aille au diable!...
+
+Le domestique demeura béant de surprise.
+
+Ce mot: candidature produisait d'ordinaire un tout autre effet.
+
+--J'ai besoin d'être seul, reprit l'avocat, dites que je suis en
+affaires et pris pour toute la soirée...
+
+--Alors je vais congédier tout le monde, fit le domestique; seulement,
+j'aurai du mal à renvoyer un ami de monsieur, qui veut absolument lui
+parler, M. Verdale...
+
+--Oh! à celui-là vous n'avez qu'à répondre...
+
+Mais il s'arrêta court, en se frappant le front.
+
+Cet ami était précisément celui dont il avait parlé à Mme Delorge, et
+qui connaissait la baronne d'Eljonsen.
+
+--Faites-le entrer, dit-il.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+M. Verdale était un gros, grand et large homme, avec d'énormes mains
+velues, affreusement commun, mais ne manquant, on le voyait à ses yeux,
+ni d'esprit ni de finesse.
+
+Architecte de son état, il avait obtenu au concours un grand prix qui
+lui avait valu un séjour de trois ans à Rome, aux frais de l'État.
+
+Il en était revenu avec un portefeuille tout gonflé de plans et de
+devis, et la résolution bien arrêtée de faire fortune très vite et par
+n'importe quels moyens...
+
+Mais c'est en vain que depuis dix ans il avait usé ses bottes à courir
+après l'occasion. Elle l'avait fui. Ses plans n'étaient pas sortis de
+leur carton.
+
+Et il était resté pauvre, et plus que jamais enragé de convoitises...
+
+C'est au collège, à Saint-Louis, où ils étaient dans la même classe, que
+s'étaient connus M. Verdale et Me Roberjot. Et depuis, bien que
+cheminant dans la vie par des routes fort différentes, ils avaient
+toujours conservé des relations.
+
+Cela tenait, il est vrai, à ce que plus d'une fois M. Verdale,
+l'architecte incompris, comme il se nommait lui-même, avait eu besoin de
+son ancien copain, tantôt pour un prêt d'une couple de cent francs,
+lorsque la gêne était pressante, tantôt pour une consultation, lorsqu'il
+avait des difficultés avec les rares imprudents qui s'étaient adressés à
+lui.
+
+Mais ni la misère, ni les procès, ni les déceptions n'avaient altéré sa
+bonne humeur. Car il était gai, d'une grosse gaîté impudente et
+vulgaire, et il s'était créé une sorte de langage à part, emprunté à ses
+souvenirs classiques, au vocabulaire de sa profession et au répertoire
+des théâtres à la mode.
+
+Il entra chez son ami le chapeau sur la tête, en brandissant un rouleau
+de papier, et dès le seuil:
+
+--Qu'est-ce? s'écria-t-il. Tu te fais céler, comme nous disons à la
+Comédie-Française!... Es-tu déjà ministre?
+
+--Pas encore.
+
+--Mais tu vas être représentant du peuple... si j'en crois la rumeur.
+
+--Mes amis me pressent de poser ma candidature, c'est vrai, mais je ne
+suis pas encore décidé...
+
+L'architecte éclata de rire, puis d'un air de gravité:
+
+--Pauvre cher ami, fit-il, combien tu dois souffrir de la violence qu'on
+fait à ta modestie de violette!... Cruels amis! Douloureuses
+obligations!... Mais l'hésitation serait un crime: il est grand, il est
+beau de se sacrifier au salut de la patrie!...
+
+Accoutumé aux façons de son ami, Me Roberjot souriait, encore qu'il
+n'en eût peut-être pas bien envie.
+
+--Bref, reprit M. Verdale, tu te sens assez d'estomac pour avaler tous
+les crapauds et toutes les vipères d'une candidature!... Tu vas essayer
+d'être nommé représentant.
+
+--Oui.
+
+--De l'opposition, naturellement?
+
+--Tu l'as dit.
+
+--Eh bien! c'est une faute.
+
+--Et pourquoi, s'il te plaît!
+
+--Parce que... tu sais le mot de Thiers? L'Empire est fait.
+
+L'avocat haussa les épaules.
+
+--Eh bien! nous le déferons, dit-il.
+
+M. Verdale ôta son chapeau.
+
+--Tous mes compliments! dit-il. Cette confiance me charme.
+
+Puis d'un ton de feinte humilité:
+
+--Cependant, reprit-il, tu le laisseras bien durer assez pour que j'aie
+le temps de faire fortune! Voyons, mon vieux Roberjot, fais cela pour un
+camarade, quand ce ne serait que pour me fournir le moyen de te rendre
+ce que je te dois...
+
+--Tu penses donc que l'Empire t'enrichira?
+
+--J'ai cette candeur! dirait Arnal. Or, comme nous sommes à Paris
+cinquante mille gaillards qui nous berçons de cet espoir, l'Empire
+du-re-ra.
+
+--Diable!
+
+--Tous ne réussiront pas, c'est évident, mais moi, je réussirai.
+L'empereur... je veux dire le prince-président, a des projets
+grandioses, moi j'ai des montagnes de plans et devis, nous nous
+entendrons. Qu'il dise un mot et mes cartons s'ouvrent. Il veut un Paris
+de marbre... je lui bâtirai une ville de palais. Il faudra des millions
+pour cela. Tant mieux. Il en tombera bien un dans ma poche...
+
+Il ne manquait pas d'un certain flair, M. Verdale. Me Roberjot le
+savait bien.
+
+--Ainsi, lui dit-il, tu es allé faire ta cour au président...
+
+--Oh! pas encore; je n'en suis qu'à ses amis. Mais j'avance, j'avance,
+j'ai des protecteurs à qui rien ne sera refusé. Le président peut avoir
+tous les vices que tu voudras; il a, en plus, de la mémoire. Il suffit
+qu'on lui ait dit: «Dieu vous bénisse!» quand il éternuait en exil, pour
+qu'il vous juge des droits à sa reconnaissance...
+
+--Mais ses amis auront-ils aussi bonne mémoire que lui, et ne te
+renieront-ils pas?...
+
+--Jamais! Je sais où est le cadavre, s'écria vivement l'architecte.
+
+Et tout aussitôt, visiblement embarrassé et contrarié de s'être laissé
+emporter:
+
+--Quand je dis que je sais où est le cadavre, je veux dire que j'ai reçu
+assez de petites confidences pour qu'on ne m'oublie pas. T'en faut-il
+une preuve? C'est à moi que la baronne d'Eljonsen confie la construction
+de l'hôtel qu'elle veut avoir aux Champs-Élysées, et dont j'ai là le
+plan...
+
+--Comment! la baronne d'Eljonsen fait bâtir!... Il me semblait t'avoir
+entendu dire qu'elle en était aux expédients...
+
+--Oui, quand elle habitait Rome. Mais les temps sont changés. Si bien
+changés, que M. de Maumussy vient de me charger de lui acheter tous les
+terrains que je trouverai entre la Seine et les Champs-Élysées... Si
+bien changés, que M. de Combelaine m'a demandé le plan d'une maison de
+campagne... Si terriblement changés, que M. Coutanceau m'a donné sa
+parole de me nommer l'architecte en chef d'une société qu'il fonde, au
+capital de je ne sais combien de millions. Non seulement ces gens-là
+savent vaincre, mais ils savent profiter de la victoire!...
+
+L'avocat branla la tête, et non sans une nuance d'impertinente ironie:
+
+--Et tu en profiteras, toi, en devenant millionnaire.
+
+--Positivement, répondit l'architecte, et sans remords; seulement...
+
+Son front se plissa, et gravement, cette fois:
+
+--Seulement, poursuivit-il, si l'avenir est à moi, le présent est à mes
+créanciers. Je suis dans la situation d'un homme qui aurait à toucher à
+Marseille un héritage immense, et qui crèverait de faim à Paris, faute
+de pouvoir se procurer le prix du chemin de fer de Paris à Marseille.
+
+La visite de M. Verdale s'expliquait.
+
+--Et alors? interrogea l'avocat, comme s'il n'eût point compris ce
+préambule si clair.
+
+--Alors, mon vieux copain, il n'y a que toi qui puisses me donner de
+quoi payer ma place dans le train express qui conduit de zéro à
+million... Je viens frapper à ta caisse. Toc, toc, j'ai besoin de huit
+mille francs.
+
+Me Roberjot tressauta sur son fauteuil.
+
+--Huit mille francs! s'écria-t-il, peste! comme tu y vas! Me crois-tu
+donc un banquier pour me supposer une pareille somme dans mon tiroir?
+Huit mille francs!... mais c'est la moitié de mon revenu, mon pauvre
+camarade, et non seulement je n'ai pas cette somme, mais je ne saurais
+où la prendre.
+
+L'architecte rougit imperceptiblement.
+
+--Et cependant il me les faut, insista-t-il, absolument et sous
+quarante-huit heures...
+
+--Ah ça! que veux-tu faire de tant d'argent?
+
+--L'employer à faire figure... à paroistre, comme dit Montaigne.
+
+--Je te croyais au-dessus d'une pareille faiblesse.
+
+--Je l'étais, et c'est ce qui m'a perdu.
+
+--Oh!...
+
+--C'est ainsi. Fils d'une famille riche, tu n'as pas eu à apprendre,
+toi, que les imbéciles refusent de reconnaître le talent qui n'a pas un
+certain cadre. Tu as du talent et tu as réussi; mais sache que ton bel
+appartement, que tes meubles, tes tapis, tes tableaux et tes livres sont
+pour quelque chose dans ton succès. Quand on sonne chez toi, c'est un
+domestique qui vous ouvre, et le client qui venait te demander une
+consultation avec l'idée de te la payer vingt-cinq francs se dit en
+lui-même: «Ce sera cinquante francs puisqu'il a un valet de chambre.»
+Introduit dans ta salle d'attente meublée de vieux chêne, ce même client
+se dit encore: «Diable!... c'est cossu, ici, et je vois bien qu'il va
+falloir dégainer mes trois louis.» Entrant dans ton cabinet de travail,
+il est ébloui... et en sortant il te laisse le billet de cent francs...
+
+L'avocat riait.
+
+--Eh bien! moi aussi, continua l'architecte, je veux paraître... Il le
+faut. Je loge en garni, au quatrième étage d'un méchant hôtel... Qui
+viendra m'y chercher? Personne. Il faut paraître, mon vieil ami. Le
+règne qui commence s'appellera le règne de la poudre aux yeux... Jetons
+de la poudre!...
+
+Discuter, c'est avouer implicitement qu'on ne s'est pas arrêté à un
+parti définitif, et qu'on peut encore changer d'avis.
+
+Me Roberjot, qui était avocat, ne l'ignorait pas.
+
+Si donc il laissait discourir son ami Verdale, c'est que, véritablement,
+il hésitait.
+
+Sortir de sa caisse huit mille francs pour les risquer sur les
+espérances de l'architecte incompris, c'était raide.
+
+Oui, mais les lui refuser, c'était se l'aliéner et renoncer à
+l'assistance qu'on en pouvait attendre à un moment donné.
+
+Or Me Roberjot eût sacrifié sans sourciller la moitié de sa fortune
+pour démasquer M. de Combelaine et le jeter, pantelant et vaincu, aux
+pieds de Mme Delorge.
+
+Comme tous les gens perplexes, il prit un terme moyen.
+
+--Je ne prétends pas que tu aies tort, dit-il à son ami, mais as-tu
+réellement besoin de toute la somme que tu me demandes? Est-ce que la
+moitié ne te suffirait pas, au moins pour le moment? Plus tard on
+aviserait...
+
+Un éclair d'espoir brilla dans l'oeil de M. Verdale.
+
+--Mon devis est fait, répondit-il, et il m'est impossible d'en rabattre
+un centime. Je ne veux pas faire long feu, je veux tirer un coup de
+canon...
+
+--Cependant...
+
+--Ah! c'est comme ça. Je n'ai plus le temps de m'élever petit à petit,
+moi, il faut que je surgisse du jour au lendemain, comme un
+champignon... Tais-toi, je vois que tu vas me proposer ton exemple.
+Absurde! Toi, tu as commencé jeune, et tu étais poussé par ta famille.
+Moi, je suis vieux déjà, comme les rues que je voudrais démolir, et ce
+n'est pas ma brave femme de mère, qui était marchande de poisson aux
+Halles, qui m'aidera. J'en suis à ce moment où il faut tout risquer sur
+un seul coup. Tu dois bien le comprendre, toi qui sais ma situation, toi
+qui sais que je suis marié et que j'ai un garçon de onze ans, et que,
+faute de pouvoir nourrir ma femme et mon fils, mon petit Lucien, je suis
+réduit à les laisser en province, chez mon beau-père, un vieux ladre,
+qui leur reproche à chaque repas ce qu'ils mangent, et qui tous les mois
+m'écrit que je ne suis qu'un propre à rien et que, lorsqu'on ne trouve
+pas «de la bonne ouvrage» comme architecte, on s'emploie comme
+manoeuvre à porter l'oiseau.
+
+Il s'exaltait, la bile lui montait au cerveau, il parlait si vite que
+Me Roberjot ne trouvait pas un joint où placer un mot.
+
+--Longtemps, poursuivit-il, j'ai ri de cette situation. Maintenant j'en
+pleurerais. L'estomac se délabre, la façade se lézarde, et le soir,
+quand je regagne mon taudis, je me sens des courants d'air dans le
+coeur. C'est bête et laid de rester seul devant un foyer sans feu,
+quand on a une femme à soi, et une bonne petite femme, va, je le
+reconnais depuis que les coquines rient à ma barbe, qui blanchit. Assez
+de bohème! Je suis las de piétiner dans les ornières, pendant que vous
+autres, tous, les copains de Saint-Louis, vous faites bravement votre
+chemin. Je vous rattraperai d'un bond, je le veux. Je ne suis pas plus
+sot que vous, n'est-ce pas! J'ai eu le grand prix au concours, et j'ai
+plus d'un chef-d'oeuvre dans mes cartons...
+
+--C'est que, mon cher, je ne vois pas...
+
+--Je vois, moi, et cela suffit. Prête-moi ce que je te demande, et
+demain j'ai un appartement dont les clients apprendront vite le chemin,
+quand il leur aura été montré par Coutanceau, par la baronne d'Eljonsen,
+par M. de Combelaine et par le vicomte de Maumussy.
+
+L'avocat réfléchissait.
+
+--Que ne t'adresses-tu, fit-il, aux gens que tu me nommes?
+
+M. Verdale haussa les épaules--des épaules taillées pour porter des sacs
+de farine.
+
+--Pas si bête! répondit-il. Va donc, toi, proposer à un chien affamé de
+te céder une portion de son os! Non seulement ils m'enverraient
+promener, mais ils me retireraient leur influence, dont je dispose
+absolument.
+
+--C'est que je t'ai dit la vérité, mon camarade; c'est que positivement
+je n'ai pas d'argent.
+
+--Monsieur a du crédit... disait Bouffé dans l'_Homme à la mode_.
+
+--J'ai bien un titre de rente...
+
+L'architecte leva les bras au ciel.
+
+--Et il dit qu'il n'a pas d'argent!... s'écria-t-il. Un titre de
+rente!... Il faut se hâter de le vendre, malheureux, car jamais tu ne
+rencontreras une plus belle occasion. Vends! et il se trouvera qu'en fin
+de compte, tu te seras rendu service en m'obligeant. Faire en même
+temps une bonne action et une bonne affaire!... Ces choses-là n'arrivent
+qu'à toi. Sais-tu où en est le cinq pour cent, ô Roberjot?... Il fait 99
+90 au parquet et 100 dans la coulisse. Or, comme c'est place de la
+Bourse que bat maintenant le coeur de la France, cela prouve que la
+France est contente, et que je serai millionnaire...
+
+[Illustration: Il était temps une grêle de balles s'abattait.]
+
+Si l'avocat se défendait encore, ce n'était plus que mollement, et en
+homme prêt à céder.
+
+Et M. Verdale le voyait bien, lui, dont la finesse naturelle s'affûtait
+depuis tant d'années aux meules de la nécessité.
+
+Rassemblant donc, par un suprême effort, tout ce qu'il avait de
+puissance d'émotion:
+
+--Allons, mon vieux copain, insista-t-il, un bon mouvement, tends-moi la
+perche et je suis sauvé... Confiance! confiance!
+
+ Le ciel toujours seconde un projet téméraire!
+
+La nuit était venue, et, depuis un bon moment déjà, le domestique avait
+apporté une lampe. L'avocat en releva l'abat-jour, et arrêtant sur M.
+Verdale un regard froid et perspicace:
+
+--C'est un gros service, mon camarade, que tu me demandes,
+prononça-t-il.
+
+--Je le sais, pardieu, bien!
+
+--Tu as des chances de succès, je le reconnais, mais enfin tes calculs
+peuvent être déjoués...
+
+--Je l'avoue.
+
+--Et alors ces huit mille francs iraient rejoindre, dans l'abîme de
+l'oubli, comme tu dirais, les trois ou quatre mille que tu me dois
+déjà...
+
+L'architecte tressaillit et rougit.
+
+Il trembla d'avoir cru trop tôt la victoire gagnée.
+
+--Tu es dur, Roberjot, balbutia-t-il.
+
+--Pas du tout. Je tiens seulement à établir nos situations respectives,
+et qu'en t'obligeant, j'agis en véritable ami...
+
+--Et je t'en aurai une reconnaissance éternelle! s'écria M. Verdale en
+se jetant sur les mains de l'avocat, qu'il serra à les briser.
+
+Mais cet enthousiasme de gratitude ne parut toucher que faiblement Me
+Roberjot.
+
+--Ainsi, mon cher camarade, reprit-il, si, à mon tour, j'avais besoin
+d'un service.
+
+--Ah!... c'est avec transport que je te le rendrais, à toi, mon seul
+ami, à toi que j'ai toujours trouvé aux heures difficiles...
+
+--Prends garde... Peut-être faudra-t-il, pour m'obliger, desservir
+secrètement quelqu'un des gens dont tu me parlais, M. Coutanceau ou M.
+de Combelaine, Mme d'Eljonsen ou M. de Maumussy.
+
+Il n'y avait pas à se méprendre à l'accent de l'avocat. Il parlait on ne
+peut plus sérieusement.
+
+M. Verdale ne s'y méprit pas.
+
+--Je n'hésiterais pas une minute, Roberjot, répondit-il, je suis avec
+toi.
+
+--Tu aimes ces gens-là, pourtant.
+
+--Mais oui... On aime toujours l'escalier qui conduit à l'appartement de
+la femme qu'on courtise... Ces gens-là me mèneront à la fortune.
+
+Il était clair que l'architecte incompris était de son siècle et que ses
+convictions ne le gênaient pas.
+
+Et cependant l'avocat hésitait si visiblement à parler, que ce fut
+l'autre qui vint à son secours.
+
+--Voyons, mon vieux Roberjot, dit-il, tu as quelque chose sur
+l'estomac?...
+
+--Je l'avoue.
+
+--Et tu te défies de moi?
+
+--Non, certes...
+
+--Alors, déboutonne-toi, que diable! Voyons, faut-il que je t'aide? Tu
+as une dent contre ces gens que tu appelles mes amis?
+
+--Juste!
+
+Le front de M. Verdale s'assombrit.
+
+--C'est contrariant, fit-il, mais j'étais ton ami avant d'être le
+leur... Voyons donc cette dent!...
+
+Véritablement, Me Roberjot n'avait voulu que tâter son ancien copain,
+et il lui paraissait que l'épreuve réussissait assez mal. Si déjà, avant
+d'avoir l'argent, M. Verdale montrait cette mauvaise grâce, que
+serait-ce plus tard?...
+
+En cette extrémité, un généreux abandon devait être un habile calcul.
+
+Me Roberjot le crut, et étouffant un soupir:
+
+--Mon vieux camarade, prononça-t-il, avec toutes les apparences d'une
+émotion sincère, je n'ai pas l'habitude de faire payer les services que
+je rends...
+
+--De donner un oeuf pour avoir un boeuf?...
+
+--Précisément. Et la preuve, c'est que c'est sans conditions que je te
+remettrai, avant quarante-huit heures, la somme dont tu as besoin... Et
+sur ce, ne parlons plus des intentions que je pouvais avoir. Causons
+d'autre chose.
+
+L'avocat avait visé juste... L'architecte fut touché.
+
+--Est-ce que tu te moques de moi? s'écria-t-il. Est-ce que tu veux
+m'insulter?...
+
+--Quelle idée!...
+
+--Alors parlons de tes intentions, morbleu! et ne parlons que de
+cela!... Quoi! pour une fois que l'occasion se présente de t'être utile
+en quelque chose, je la laisserais échapper!... Jamais!... Que faut-il
+faire? Veux-tu que j'aille provoquer Maumussy, Coutanceau et les
+autres?... Je pars. C'est que je me moque d'eux, à cette heure. Avec
+huit mille francs, l'avenir est à moi quand même. Au lieu d'être
+l'architecte du pouvoir, je serai l'architecte de l'opposition... Tiens,
+c'est une idée, cela...
+
+Me Roberjot souriait... en dedans.
+
+--Allons, bon! fit-il, voilà que tu t'emportes, selon ton habitude.
+Sais-tu ce que je voulais te demander?... Quelques renseignements précis
+sur M. de Combelaine.
+
+L'architecte fut-il dupe?... Peut-être.
+
+--Je suis ton homme, déclara-t-il. Ah! tu veux des renseignements! Eh
+bien! tu en auras, et de si complets que personne à Paris ne saurait
+t'en donner de pareils...
+
+Il fut interrompu par l'entrée du domestique, lequel venait rappeler à
+son maître que le dîner était servi depuis un bon moment, et que tout
+allait être froid.
+
+Saisissant aussitôt la balle au bond:
+
+--Voilà qui décide tout, ami Roberjot, s'écria l'architecte. Je dîne
+avec toi, et... je parle. Allons, à table, et fais-nous monter une
+bouteille de ce bourgogne que je connais et qui délie si
+merveilleusement les langues!...
+
+--Eh bien! soit! répondit l'avocat.
+
+Et, l'instant d'après, il s'attablait en face de son ancien copain.
+
+Il y avait des années que M. Verdale n'avait été si joyeux. Il lui
+semblait sentir ses huit mille francs dans sa poche, et l'ambition,
+l'espoir du succès et le corton velouté lui montaient à la tête en
+chaudes bouffées.
+
+--Donc, mon vieux copain, disait-il, car il avait l'art de discourir la
+bouche pleine, donc parlons de M. de Combelaine... Mais parler de lui
+sans parler de Mme la baronne d'Eljonsen est impossible, et c'est par
+elle que je commencerai...
+
+«C'est que je la connais bien, moi, cette respectable baronne, ayant eu
+l'honneur insigne de lui être présenté lorsque j'étais à Rome aux frais
+de l'État. Je lui plaisais. Si j'avais eu de l'argent, elle m'en eût
+emprunté. Je n'en avais pas, malheureusement. Mais un jour, après
+m'avoir fait jurer un secret éternel--un secret que je viole pour toi, ô
+Roberjot--elle daigna me charger de porter pour elle et en son nom, au
+Mont-de-Piété de la Ville éternelle, quelques-uns de ses joyaux.
+
+«Quel âge a-t-elle? vas-tu me demander.
+
+«Eh bien! mon bon, je n'en sais rien, parole d'honneur, à vingt ans
+près. Elle n'a peut-être que cinquante ans, elle en a peut-être plus de
+soixante-dix. Sa pareille n'existe pas au monde pour réparer des ans
+l'irréparable outrage. C'est un secret qu'elle a acheté à Londres à une
+émailleuse célèbre. Et personne n'est plus avancé que moi. Personne,
+depuis un demi-siècle, n'a eu l'heur de la voir telle que le bon Dieu
+l'a faite. Cette femme-là doit dormir toute maquillée, comme les grands
+généraux dorment tout bottés.
+
+«Donc, on ignore son âge, et ce n'est que bien vaguement qu'on connaît
+sa situation dans le monde.
+
+«Moi, je sais qu'elle travaille dans la politique.
+
+«Cette femme-là, vois-tu, est une de ces intrigantes cosmopolites, comme
+il y en a dans les bas-fonds de toutes les diplomaties, bonnes à toutes
+besognes, prêtes à toutes les trahisons, et qu'on charge des commissions
+qui feraient reculer les mouchards ordinaires. A combien de polices
+celle-ci s'est-elle vendue? A toutes, j'imagine, toutes celles qui
+avaient de l'argent à lui donner. Ce qui est sûr, c'est qu'elle doit
+avoir acheté et vendu de drôles de choses en sa vie!...
+
+--Par ma foi!... fit Me Roberjot, voici un joli portrait.
+
+L'exclamation parut flatter l'architecte.
+
+--Eh! eh! dans le fait, je ne peins pas mal! fit-il en riant de son gros
+rire qui lui secouait les épaules.
+
+Et, vidant lestement son verre, il continua:
+
+--Tout le monde, ami Roberjot, ne parlerait pas si librement que moi.
+Mme d'Eljonsen a de la mémoire, et il n'est pas sain de l'avoir pour
+ennemie. Ceux qui la connaissent le mieux en ont peur...
+
+--Oh!...
+
+--C'est absurde, évidemment; c'est lâche, c'est petit... mais c'est
+ainsi. Songe donc depuis une quarantaine d'années il ne s'est pas remué
+en Europe une pelletée de boue sans que cette femme en ait eu son
+éclaboussure. Dame! on tremble toujours qu'elle ne se secoue sur ses
+voisins. On est sûr de soi--quelquefois,--mais on n'est jamais sûr des
+siens, de ses parents, de ses amis. Elle sait tant de choses. Pour deux
+ou trois fois qu'elle s'est oubliée à penser tout haut devant moi, j'ai
+eu des coliques, parole d'honneur! Elle a le mot d'un tas d'énigmes que
+l'histoire, avec ses lunettes, ne déchiffrera jamais. Et voilà pourquoi
+elle ne dégringolera jamais tout à fait. Quand elle enfonce, quand elle
+se sent à sa dernière gorgée de bourbe, elle tire de son sac quelque
+gros scandale ignoré, et elle l'adresse aux intéressés avec ces seuls
+mots: «Achetez ou je publie.» Et on achète. C'est la muse du chantage
+que cette chère baronne.
+
+«Elle vend un secret, quand elle est gênée, comme une autre porte ses
+bijoux au Mont-de-Piété. Et elle prétend que son fonds est inépuisable.
+Et je le croirais volontiers, moi qui sais qu'elle a servi la police
+russe et la police autrichienne, moi qui sais qu'il n'y a pas en Europe
+un homme de quelque renom qui n'ait passé par son boudoir ou son
+salon...
+
+L'avocat ne laissait pas d'être étourdi par la surprenante volubilité de
+l'architecte incompris.
+
+--Oh! par son salon!... fit-il d'un air de doute, par son salon...
+
+--Mais... «z'oui», cher maître, par son salon. Ah çà! prendrais-tu par
+hasard Mme d'Eljonsen pour une intrigante vulgaire?... Erreur! Je te
+montrerai son portrait à l'âge de vingt-deux ans, un chef-d'oeuvre! et
+quand tu l'auras admiré, tu comprendras tout ce qu'a pu négocier une
+gaillarde qui a eu des yeux pareils. C'est que, si elle a été aussi bas
+que possible, elle a été très haut aussi. En 1845, elle tenait à Londres
+une sorte de pension bourgeoise qui était un tripot, et
+vraisemblablement quelque chose de pis, c'est positif. Mais il est non
+moins certain qu'en 1822 il ne s'en est fallu de rien qu'elle épousât un
+principicule allemand, qui lui eût bel et bien mis sur la tête une
+couronne fermée.
+
+--Roman!...
+
+M. Verdale s'arrêta court, considérant son ami d'un air surpris et
+mécontent.
+
+--Positivement, mon cher camarade, prononça-t-il, tu me fais de la
+peine. Comment! toi, un avocat, un homme intelligent, tu en es encore
+là!... Quoi! tu es de ces gens qui, dès que vous leur contez une
+histoire, vous interrompent en disant: «Ça... c'est impossible. Jamais
+rien de pareil n'est arrivé à ma portière!...»
+
+--Soit... des faits, des faits!...
+
+L'architecte fronça le sourcil.
+
+--En d'autres termes, je t'ennuie, dit-il à son ami. C'est bien, je
+m'arrête. Interroge, je répondrai...
+
+Mais ce petit accès de mauvaise humeur n'inquiéta guère l'avocat.
+
+--Qui est, au juste, Mme d'Eljonsen? interrogea-t-il.
+
+C'est du ton nasillard d'un écolier qui ânonne une leçon que M. Verdale
+répondit:
+
+--Française de naissance, Mme d'Eljonsen est issue d'une assez
+vieille famille de Bretagne--noble, mais pauvre. Son père, le seigneur
+de la Roche-du-Hou, habitait à trois lieues de Morlaix, sur la route de
+Saint-Paul-de-Léon, un manoir si délabré que les rats ne s'y
+aventuraient plus... Mlle de la Roche-du-Hou devait avoir vingt ans,
+lorsqu'elle fit connaissance d'un négociant suédois, colossalement
+riche, M. Eljonsen, que ses affaires, et plus encore sa mauvaise étoile,
+avaient amené à Morlaix. En trois oeillades, elle le rendit fou à lier
+d'amour, le malheureux. Il la demanda en mariage et l'épousa,--à une
+date que ne sauraient préciser les biographes les mieux informés.
+Mariée, elle suivit son mari, puisqu'il est dit que la femme doit suivre
+son mari, et ils allèrent s'établir à Riga, centre des opérations
+commerciales de M. Eljonsen.
+
+Leur union ne fut pas heureuse. Bientôt on vit M. Eljonsen dépérir de
+chagrin d'avoir épousé la belle Mlle de la Roche-du-Hou. En moins
+d'un an, il en mourut, laissant à sa veuve quelque chose comme
+quatre-vingts ou cent mille francs de rentes. On ne dit pas qu'elle ait
+pleuré, mais son premier mouvement fut de quitter Riga, où elle
+s'ennuyait. Ayant posté devant le nom de son mari un _d_ et une
+apostrophe, elle le fit précéder du titre de baronne et alla s'établir à
+Vienne. Elle y mena si grand train qu'à la fin de la troisième année
+elle était non seulement ruinée, mais poursuivie par ses créanciers et
+menacée d'un procès en escroquerie. Forcée de fuir, elle passa en
+Suisse, y séjourna quelques mois, et ensuite planta sa tente à Londres,
+puis à Munich, puis à Naples.
+
+--Et M. de Combelaine? interrogea Me Roberjot. Je ne le vois toujours
+pas paraître...
+
+--J'y arrive, répondit M. Verdale.
+
+Et ayant repris haleine et rempli son verre:
+
+--Maintenant que tu connais Mme d'Eljonsen, poursuivit-il, je dois te
+dire que pendant des années elle a traîné, dans toutes ses
+pérégrinations à travers l'Europe, un jeune garçon qu'elle appelait
+Victor et qu'elle semblait adorer...
+
+--Son fils, parbleu!...
+
+--On l'a cru comme tu le crois, mais on se trompait, on n'a pas tardé à
+le reconnaître. Mme d'Eljonsen n'était pas d'un caractère à essayer
+de dissimuler, comme on dit, une faute, elle n'en était pas à cela près.
+Victor, ce jeune garçon, lui avait été confié. Par qui? Ah! là est le
+mystère. Les uns assurent que la mère est une grande dame, comme il est
+dit dans la _Tour de Nesle_, les autres que c'est tout simplement une
+petite bourgeoise de Londres...
+
+--Mais toi, que crois-tu?
+
+--Moi?... Rien.
+
+--Cependant, informé comme tu l'es...
+
+L'architecte incompris souriait.
+
+--C'est vrai, fit-il, que je sais bien des choses, mais je ne sais pas
+tout... Ce que je puis te dire, c'est que cet enfant est devenu le
+Combelaine à qui tu parais en vouloir si fort...
+
+Me Roberjot ne s'impatientait plus, maintenant.
+
+--Mais ce nom de Combelaine, interrogea-t-il, d'où lui vient-il?...
+
+--Ah! ceci est une autre histoire. Mme d'Eljonsen, je te l'ai dit,
+est une femme très forte, mais elle n'est pas complète, personne n'est
+complet ici-bas. Elle a eu toute sa vie un faible, et ce faible
+s'appelait le comte de Combelaine. C'était, en vérité, un excellent
+gentilhomme, mais qui avait donné dans les travers de Casanova, et qui,
+n'ayant plus le sou, corrigeait la fortune. C'est à Vienne que Mme
+d'Eljonsen et lui se connurent, et, depuis, ils ne se sont jamais
+quittés. C'est lui qui, le jour où le jeune Victor dut se lancer dans le
+monde, lui dit: «Tu n'as pas de nom, et il t'en faut un; prends le mien,
+je te le donne. Il a été jadis porté par de vaillants et honnêtes
+gentilshommes. Va, et puisse-t-il te porter bonheur!...»
+
+D'un geste rapide, Me Roberjot commanda le silence à son ancien
+copain.
+
+Le domestique entrait, apportant le café et les liqueurs.
+
+Mais dès qu'il se fut retiré:
+
+--Et maintenant, ami Verdale, dit l'avocat, passons à l'histoire du fils
+adoptif de Mme d'Eljonsen...
+
+Mais on eût dit que pendant cette courte interruption une révolution
+s'était faite dans l'esprit de l'architecte incompris.
+
+Sa verve, si brillante, tant qu'il ne s'était agi que de la baronne,
+s'éteignait maintenant qu'il était question de M. de Combelaine.
+
+--Décidément, mon cher, fit-il, tu m'interroges comme si j'avais à ma
+disposition le casier judiciaire de la préfecture de police.
+
+L'avocat dissimula mal un geste de dépit.
+
+--En d'autres termes, prononça-t-il, tu estimes prudent de n'en pas dire
+davantage...
+
+--Mon cher, ce Victor de Combelaine est un gaillard horriblement
+dangereux...
+
+--Et tu en as peur?
+
+M. Verdale haussa les épaules.
+
+--Oui, répondit-il, pour toi qui certainement médites quelque sottise.
+Que veux-tu faire?... Prends bien garde! Combelaine, si tu le manques,
+ne te manquera pas...
+
+--Chansons!...
+
+--C'est juste ce que disaient les cinq ou six pauvres diables que
+Combelaine a expédiés en duel...
+
+--On ne se bat pas avec un pareil homme...
+
+--Pardon!... On se bat avec M. de Combelaine, parce que, s'il court sur
+son compte une foule d'histoires fâcheuses, on ne peut rien lui
+reprocher de positif. Il n'a jamais été condamné...
+
+L'impatience de Me Roberjot était visible.
+
+--Tu m'avais promis ton concours, mon camarade, dit-il, tu me le
+retires... Libre à toi...
+
+--Eh non, entêté, je ne te le retire pas, non, mille fois non!... Si
+j'ai l'air de tergiverser ainsi, c'est que précisément je cherche le
+moyen de t'être utile. Mais comment le puis-je, lorsque tu ne me dis
+rien de tes intentions ni du but où tu tends?
+
+L'avocat ne put s'empêcher de rougir au souvenir de Mme Delorge qui
+traversa son esprit:
+
+--Ce n'est pas mon secret, déclara-t-il.
+
+L'autre parut stupéfait:
+
+--Ah! il y a un secret! répéta-t-il. Alors, mystère et discrétion! Et je
+reprends: Ce nom de Combelaine, qui ne lui appartient pas, paraît être
+le seul patrimoine qu'ait jamais recueilli le fils adoptif de Mme
+d'Eljonsen. Je dis: paraît, parce qu'en réalité il en recueillit un
+autre, qui justifie toutes les légendes dont sa naissance a été le
+sujet. Je veux parler de la protection mystérieuse, bien que très
+apparente, qui s'étendit sur lui, dès son entrée dans le monde, et qui
+ne lui a jamais fait défaut. Et ce devait être une protection puissante,
+car elle l'a poussé jusqu'au grade de capitaine, dans l'espace de temps
+strictement exigé par les règlements. Or, ni son instruction, ni son
+mérite, ni sa conduite n'expliquaient cet avancement scandaleux. Criblé
+de dettes, il avait à tout moment recours à des expédients qui frisaient
+l'escroquerie, et qui eussent fait chasser du régiment tout autre que
+lui... Cependant il abusa si bien, qu'il fut un jour forcé de donner sa
+démission, après avoir fait semblant de se brûler la cervelle...
+
+--En quelle année cela?
+
+--Ah! par ma foi, tu m'en demandes trop, mais on pourrait le savoir en
+cherchant dans la collection de l'_Annuaire militaire_.
+
+--C'est vrai... Continue.
+
+L'architecte riait, mais franchement cette fois, et il était de fait que
+l'insistance de l'avocat ne manquait pas d'une certaine naïveté.
+
+--C'est que me voici au bout de mon rouleau, dit-il. Suivre Combelaine
+après sa sortie de l'armée est aussi impossible que de relever la piste
+d'un feu follet...
+
+--Comment a-t-il vécu?...
+
+--D'industrie, donc! Tous les métiers avouables et inavouables, il les a
+faits. Puis Mme d'Eljonsen est venue à son secours deux ou trois
+fois, puis il a été aidé pendant ces dernières années par une femme dont
+il a été l'amant...
+
+[Illustration: Il y en eut un qui prit les mains de M. Ducoudray.]
+
+--Flora Misri?
+
+--Précisément... Je vous demande un peu où le dévouement va se
+nicher!... Toujours est-il qu'elle lui a prêté d'assez grosses sommes,
+avec première hypothèque sur sa bonne étoile...
+
+L'avocat réfléchissait.
+
+--Et aujourd'hui, voilà cet homme aux affaires!... murmurait-il, c'est
+inimaginable!...
+
+M. Verdale hochait la tête.
+
+--Il est de fait que c'est cocasse, reprit-il, et cependant il ne
+faudrait pas trop s'en étonner. As-tu jamais conspiré, Roberjot? Non. Eh
+bien! si tu conspires jamais, tu feras de drôles de connaissances, et
+dont tu ne te dépêtreras pas le jour du succès.
+
+--Qu'est-ce que cela prouve?
+
+--Rien!... sinon que le prince Louis, notre président aujourd'hui,
+empereur demain, a beaucoup de connaissances.
+
+Il n'y avait pas à en douter, l'architecte incompris connaissait à fond
+le sujet qu'il traitait.
+
+--Maintenant, poursuivit-il, le président voudrait peut-être bien
+n'avoir pas tant eu de «bons cousins». Mais on ne peut pas conspirer
+tout seul. Et, s'il perdait la mémoire, les petits camarades d'autrefois
+sauraient bien venir lui dire: «Pardon, j'en étais.» Or Maumussy en
+était, et aussi Combelaine, et de même Coutanceau, et pareillement cette
+chère baronne d'Eljonsen, qui n'a jamais su passer près d'une intrigue
+sans s'en mêler.
+
+Me Roberjot avait espéré mieux.
+
+Il avait eu l'espérance insensée que là, tout à coup, son ami Verdale
+lui fournirait quelqu'une de ces armes qu'on peut utiliser
+immédiatement...
+
+N'importe, il n'était pas homme à revenir sur une parole donnée.
+
+--Passons dans mon cabinet, dit-il à l'architecte incompris, et je te
+remettrai ce que je t'ai promis.
+
+M. Verdale était devenu tout pâle de joie.
+
+--Ah! tu es un ami incomparable!... s'écria-t-il.
+
+Me Roberjot était du mois un ami comme on en trouve peu, car c'était
+bien la vérité pure qu'il avait dite.
+
+N'ayant pas de fonds disponibles, il lui fallait, pour obliger son
+ancien copain, vendre pour huit mille francs d'un titre de six mille
+livres de rentes en cinq pour cent, qui constituait plus du tiers de sa
+fortune.
+
+Il est vrai de dire, et cela diminuait un peu le mérite de sa belle
+action, qu'il était depuis plusieurs jours décidé à vendre une portion
+de cette rente pour faire face aux dépenses indispensables de sa
+campagne électorale.
+
+Cependant c'est de la meilleure grâce du monde qu'il tira de sa caisse
+et confia à son ami le précieux titre, en ayant soin d'y joindre une
+lettre où il donnait les ordres à son agent de change.
+
+Me Roberjot étant fort occupé, c'était bien le moins que M. Verdale
+se chargeât des quelques courses que nécessitait l'opération.
+
+Et certes, il ne songeait pas à s'en plaindre.
+
+C'est avec une sorte de respectueuse stupeur qu'il regardait ce papier
+qui représentait une fortune.
+
+Jusque-là, il avait été tourmenté de doutes, n'osant croire à son
+bonheur, ne pouvant se persuader que véritablement on allait lui prêter
+sans garanties ces huit mille francs dont il se promettait de tirer des
+millions.
+
+Tandis que maintenant...
+
+Il se jeta au cou de son ami, et le serrant à l'étouffer:
+
+--Va, s'écria-t-il, je serai millionnaire, et toi tu seras député... _Tu
+Marcellus erîs._
+
+
+
+
+XIV
+
+
+--Oui, je serai député, se disait Me Roberjot, il le faut, je le
+veux, car c'est le seul moyen qui s'offre à moi d'atteindre peut-être
+Combelaine...
+
+Et en effet, durant les jours qui suivirent, c'est avec une fiévreuse
+activité qu'il s'occupa de sa candidature.
+
+Plus d'une fois, cependant, la prédiction de M. Verdale se réalisait, et
+il se présentait des couleuvres... Il les avalait bravement en songeant
+à Mme Delorge.
+
+--Car, pensait-il, plus ma victoire aura été pénible, plus elle m'aura
+de reconnaissance si je réussis à lui faire rendre justice et à venger
+son mari...
+
+Et cependant, ce n'est qu'à la fin de la semaine, et lorsque le succès
+de son élection pouvait être considéré comme certain, qu'il osa profiter
+de la permission qui lui avait été donnée de se présenter à Passy.
+
+Lorsqu'il arriva rue Sainte-Claire, la grille de la villa était ouverte,
+et sur la vaste pelouse, devant la maison, deux jeunes garçons d'une
+douzaine d'années prenaient une leçon d'équitation sous la direction
+d'un vieil homme à longue moustache grise.
+
+Depuis un moment déjà, l'avocat regardait, et il se disposait à sonner,
+lorsqu'un des jeunes écuyers l'apercevant sauta à bas de son cheval et
+accourut vers lui en s'écriant:
+
+--Ah! monsieur Roberjot.
+
+C'était Raymond.
+
+--Vous ne m'avez donc pas oublié, mon petit ami? dit l'avocat en lui
+serrant la main.
+
+L'enfant secoua la tête.
+
+--Je n'oublierai jamais les amis de mon père, monsieur, prononça-t-il.
+
+Puis, faisant signe à son jeune camarade:
+
+--Léon, cria-t-il, Léon, viens donc saluer monsieur.
+
+Léon mit lestement pied à terre et approcha.
+
+Il était un peu moins grand que le jeune Delorge, mais plus large
+d'épaules et beaucoup plus robuste. Il semblait un peu gêné dans ses
+habits neufs, mais son embarras n'avait rien de disgracieux ni de
+gauche.
+
+--C'est Léon Cornevin, monsieur Roberjot, dit Raymond, le fils aîné de
+Laurent Cornevin, dont maman vous a parlé.
+
+L'enfant s'inclina.
+
+--Voilà huit jours qu'il est de la maison et que nous travaillons
+ensemble, continua le jeune Delorge. Dame, il n'est pas aussi fort que
+moi sur certaines choses, on ne lui enseignait pas le latin, chez les
+frères... Mais maman lui a donné un répétiteur, et il travaille si fort
+et il comprend si bien, qu'il m'aura vite rattrapé.
+
+--Je l'ai promis à ma mère, répondit le jeune garçon, et c'est bien le
+moins que je doive à Mme Delorge pour toutes ses bontés.
+
+--Et comme cela nous ne nous quitterons jamais, déclara Raymond, nous
+serons comme deux frères, et nous entrerons à l'École polytechnique
+ensemble.
+
+--Et quand nous serons hommes, ajouta Léon Cornevin, avec un accent de
+haine véritablement incroyable chez un enfant si jeune, quand nous
+serons hommes, nous saurons punir les lâches qui ont assassiné le
+général Delorge et mon père...
+
+Véritablement l'avocat ne savait trop que répondre, lorsqu'il fut tiré
+d'embarras par un vieux monsieur, d'une mise fort soignée, qui venait
+d'entrer, qui s'avançait vers lui le chapeau à la main avec force
+salutations, et lui dit de l'air le plus gracieux:
+
+--Monsieur Roberjot, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Je l'aurais parié, reprit gaiement le bonhomme. Oui, je vous avais
+reconnu sur le portrait qu'on m'a fait de vous. Moi, je suis un vieil et
+bien dévoué ami de ce pauvre général, M. Ducoudray.
+
+--Je vous connais de nom, monsieur...
+
+--Ah! Mme Delorge vous a parlé de moi... elle sait mon affection.
+Mais vous, monsieur, vous avez bien tardé à nous rendre visite... Nous
+étions presque inquiets... Mais veuillez donc me suivre, Mme Delorge
+va être ravie de vous voir. Justement elle est en grande conférence avec
+Mme Cornevin. Elles viennent de m'envoyer chercher, c'est qu'il doit
+y avoir du nouveau...
+
+Et, faisant signe aux deux jeunes garçons de reprendre leur leçon, il
+entraîna l'avocat, tout étourdi de cet accueil et de ce flux de paroles.
+
+Mais, sur le perron, il s'arrêta tout à coup, et montrant à Me
+Roberjot le fils de Cornevin:
+
+--Que pensez-vous, lui demanda-t-il, de ce gaillard-là?
+
+--Je pense, répondit l'avocat, que cet enfant sera un homme.
+
+M. Ducoudray frappa gaiement dans ses mains.
+
+--Juste! s'écria-t-il, voilà l'expression juste que je n'avais pas
+trouvée. Oui, cet enfant sera un homme d'une trempe supérieure. Avec une
+intelligence bien au-dessus de son âge, il a compris l'immensité du
+malheur qui l'a frappé et la grandeur du bienfait de Mme Delorge.
+Déjà le but de sa vie est fixé, et rien ne l'en fera dévier, car il a
+une volonté de fer.
+
+Le digne bourgeois soupira.
+
+--Hélas, ajouta-t-il, pourquoi son frère ne lui ressemble-t-il pas?
+
+--Quel frère?...
+
+--Le second fils de ce malheureux Cornevin, Jean, celui que j'ai en
+quelque sorte adopté...
+
+Me Roberjot s'inclina, félicitant le bonhomme de sa généreuse
+conduite, mais contre son ordinaire il n'accepta pas les compliments.
+
+--C'est à Mme Delorge, dit-il, que revient tout l'honneur de la
+chose. Quand elle vous regarde d'une certaine façon, elle vous inspire
+des idées que certainement on n'aurait jamais eues... C'est elle qui m'a
+prouvé que la veuve Cornevin aurait bien assez à suffire aux trois
+filles qui lui restent, car elle avait cinq enfants, la malheureuse!
+Donc, je me suis chargé de l'autre garçon, Jean: seulement, comme je
+suis célibataire, je ne pouvais le garder près de moi. Je l'ai donc mis
+au collège. Eh bien! monsieur, depuis une semaine qu'il y est, j'ai déjà
+reçu deux fois des plaintes de ses professeurs. Impossible d'en jouir.
+Ce n'est pas qu'il manque d'intelligence; bien au contraire, il est
+pétri d'esprit et de malice, mais il est paresseux comme une couleuvre
+et turbulent comme un démon. Non seulement il ne fait rien, mais il
+empêche les autres élèves de travailler. Les frères lui ayant donné
+quelques leçons de dessin, il en a si bien profité, qu'il passe tout son
+temps à dessiner la caricature de ses professeurs. Dimanche, ici, en
+quatre coups de crayon, il a fait la charge de tous les gens du 2
+Décembre: c'était frappant. Il soutient que bien avant que son frère tue
+Combelaine, il l'aura, lui, fait mourir à coups d'épingles. Ah! ce
+gamin-là me donnera, je le crains, bien du désagrément!...
+
+Mais les doléances du bonhomme ne touchaient guère Me Roberjot.
+
+Ce qui le frappait, et bien vivement, c'était l'association étrange de
+ces trois enfants, d'aptitudes et de tempéraments si divers, réunis en
+une commune pensée.
+
+Une femme seule était capable de préparer ainsi une génération à une
+revanche et il reconnaissait bien, à ce trait, le génie de Mme
+Delorge.
+
+Mais déjà l'excellent M. Ducoudray avait repris le bras de l'avocat, et
+tout en le guidant à travers la villa:
+
+--Du reste, poursuivait-il, quoi que puisse me faire Jean Cornevin, le
+mauvais garnement, jamais je ne me séparerai de lui. C'est une gageure.
+Le gouvernement, sachez-le, ne m'a pas vu sans dépit recueillir ce
+pauvre orphelin, et il n'est sorte de choses qu'il ne soit prêt à faire
+pour me contraindre à l'abandonner. Mais je ne céderai pas. Les abus de
+pouvoir me révoltent.
+
+--Peut-être, hasarda Me Roberjot légèrement surpris, peut-être, cher
+monsieur, poussez-vous un peu les choses au noir...
+
+Il hocha la tête, et d'une voix sourde:
+
+--Je sais ce que je dis, répondit-il, et j'ai des preuves. On m'a fait
+passer secrètement des lettres qui ne laissent pas l'ombre d'un doute.
+Je suis noté comme un homme dangereux, et dont on doit chercher
+l'occasion de se débarrasser. On me surveille, je vis entouré de
+mouchards.
+
+--Oh!...
+
+--Oui, monsieur, insista le digne bourgeois, oui, c'est comme j'ai
+l'honneur de vous le dire. Est-il donc si difficile d'impliquer un homme
+dans un complot de police? Aussi me tiens-je sur mes gardes. Toutes mes
+dispositions sont prises pour passer à l'étranger au premier signal. Mes
+paquets sont prêts, j'ai fait disposer à ma maison une issue dérobée et,
+nuit et jour, j'ai toujours autour des reins une ceinture pleine d'or...
+
+Me Roberjot ne riait pas.
+
+Certainement, les terreurs de M. Ducoudray étaient bien ridicules.
+Assurément, cette prétention qu'il avait d'empêcher le gouvernement de
+dormir, était grotesque...
+
+Sa conduite n'en était que plus digne d'éloges. Ce n'est pas au péril
+qu'on brave qu'on mesure le courage, mais au péril qu'on croit braver.
+Étant données ses idées et ses craintes, M. Ducoudray se conduisait en
+héros.
+
+--Du reste, continuait-il, non sans une nuance de fatuité, je suis
+récompensé bien par delà mes mérites, par la confiance et l'amitié que
+veut bien me témoigner la veuve de mon cher et vaillant ami, le général
+Delorge.
+
+Ils arrivaient au premier étage de la villa.
+
+--Plus un mot de tout ceci, dit très vite et très bas M. Ducoudray,
+ménageons la sensibilité de Mme Delorge qui n'a déjà que trop de
+tourments... Nous allons la trouver dans l'ancien cabinet de son mari
+avec Mme Cornevin; voici la porte, et si vous voulez prendre la peine
+de passer...
+
+Ils entrèrent, et, en effet, trouvèrent ensemble ces deux infortunées
+que rapprochait un malheur commun, la veuve de l'officier général et la
+femme du pauvre palefrenier. Elles étaient assises l'une près de
+l'autre, comme deux amies, pareillement vêtues de noir, et s'occupaient
+à trier et à classer des lettres et des papiers.
+
+A la vue de Me Roberjot, Mme Delorge se leva vivement, et lui
+tendant la main:
+
+--Enfin, monsieur, dit-elle, je puis donc vous remercier de vos bontés
+pour une pauvre femme veuve, sans autres titres à votre sympathie que
+son malheur...
+
+S'il est pour un homme de coeur et d'esprit un supplice, c'est de
+s'entendre décerner des éloges qui ne lui sont pas dus.
+
+--Hélas! madame, balbutia l'avocat, subissant plus que jamais le charme
+des beaux yeux de Mme Delorge, hélas! je n'ai rien fait encore pour
+mériter votre reconnaissance...
+
+Et il s'empressa de détourner la conversation, servi en cela par M.
+Ducoudray qui n'entendait pas sans une secrète jalousie les
+remerciements adressés à un autre qu'à lui.
+
+--Revenons donc à nos espérances, reprit Mme Delorge, et à
+l'événement qui m'avait fait envoyer chercher M. Ducoudray. Il nous
+arrive du nouveau...
+
+--Ah!
+
+--Nous avons, nous pensons avoir des nouvelles de Laurent Cornevin. Nous
+avons la presque certitude que sa vie a été respectée.
+
+C'était du nouveau, en effet, et le renseignement le plus précieux
+qu'eût recueilli Mme Delorge depuis la mort de son mari. Cependant
+Me Roberjot ne s'en étonnait pas.
+
+--Et comment avez-vous eu ces renseignements, madame? interrogea-t-il.
+
+--Par Mme Cornevin, répondit Mme Delorge.
+
+Et se retournant vers la pauvre femme:
+
+--Julie, ajouta-t-elle, dites à ces messieurs comment les choses se sont
+passées; il est indispensable qu'ils le sachent pour nous donner un
+conseil.
+
+Pour la première fois, Me Roberjot examina la femme du pauvre
+palefrenier, et il demeura stupéfait de l'expression dont la douleur
+avait rehaussé sa physionomie. Son esprit, au contact quotidien de
+Mme Delorge, s'était épuré et élevé, et jamais on n'eût deviné une
+femme de sa condition, à la voir calme et digne, avec ses grand yeux
+noirs et ses épais cheveux relevés en masses brunes très haut sur la
+nuque.
+
+Une rougeur épaisse couvrit ses joues, sa confusion fut visible;
+pourtant Mme Delorge ayant parlé, elle n'hésita pas, et d'une voix
+émue:
+
+--Mes parents, commença-t-elle, étaient très pauvres, et ils avaient eu
+jeunes une grosse famille. Le chagrin et le découragement s'en mêlant,
+ils ne se conduisirent pas toujours comme ils auraient dû le faire. Mon
+père s'était mis à boire, et ma mère... que le bon Dieu lui pardonne!
+C'est une terrible épreuve pour une femme que de n'avoir pas de pain à
+donner aux siens. Ce que j'en dis, ce n'est pas pour accuser mes
+parents... c'est pour excuser un peu les enfants. De quatre filles que
+nous étions, je suis la seule à avoir eu la chance de trouver un bon
+mari. Les autres, voyant qu'il y avait plus de coups que de miches à la
+maison, s'en étaient allées, l'une après l'autre, à la grâce de Dieu...
+Pauvres soeurs! Elles ne firent que changer un sort bien misérable
+contre un sort pire. Elles restèrent dans la misère, avec la honte de
+plus. Sauf une, cependant, qui s'appelait Adèle.
+
+«C'était la plus jeune de nous quatre, et aussi de beaucoup la plus
+jolie... Je peux même dire que c'était la plus jolie fille que j'aie vue
+de ma vie, avec ses grands yeux d'un bleu clair, sa petite bouche toute
+rose et toute mignonne, et ses cheveux blonds si longs et si épais, que
+les voisines les lui faisaient dénouer par curiosité.
+
+«Celle-là était partie un soir avec le fils d'un locataire de la maison,
+un mauvais sujet fini, ivrogne et batailleur, et qui avait fait un an de
+prison pour vol.
+
+«Je croyais bien que je ne la reverrais jamais, et il y avait quatre ans
+que je n'avais plus entendu parler d'elle, quand un soir que Laurent
+m'avait menée au théâtre pour voir une féerie, voilà que tout à coup il
+me pousse le coude.
+
+«--Regarde donc, me dit-il, cette danseuse qui est dans le coin de la
+scène...
+
+«Je regarde et je jette un cri.
+
+«--C'est Adèle, lui dis-je.
+
+«Justement cette danseuse jouait un rôle. Laurent achète un programme,
+et nous lisons:
+
+«_La Fée des Eaux_,--Flora Misri.»
+
+Un peu surpris d'abord du récit de Mme Cornevin, M. Ducoudray et
+Me Roberjot se l'expliquaient désormais.
+
+Elle, cependant, les yeux baissés et se faisant violence évidemment,
+poursuivait:
+
+--Ce nom de Flora Misri, sur le premier moment nous dérouta.
+
+«--Nous nous sommes trompés, me dit mon mari, ce n'est pas ta soeur...
+
+«Je n'osai pas le contredire, parce que le changement m'étonnait.
+
+«Adèle, la dernière fois que je l'avais vue, avait sur le dos une
+méchante robe d'indienne à neuf sous le mètre et au pied des savates,
+tandis que cette Fée des Eaux portait un costume éblouissant, tout de
+satin, de gaze et d'or, avec un maillot de soie, des bottines dorées qui
+lui montaient au-dessus de la cheville et des pierreries plein les
+cheveux.
+
+«Et cependant, plus je la regardais, pendant qu'elle dansait et qu'elle
+faisait son personnage, plus il me semblait reconnaître ses yeux, un
+certain mouvement d'épaules pour lequel ma mère la grondait toujours, et
+jusqu'à un signe qu'elle a au bas de la joue droite.
+
+«De telle sorte qu'à la fin Laurent s'impatienta.
+
+«--Que ferais-tu donc si c'était Adèle? me demanda-t-il.
+
+«--Je tâcherais de lui parler.
+
+«Il ne me répondit pas, mais un petit moment après:
+
+«--Eh bien! me dit-il, puisque c'est ainsi, nous sortirons au prochain
+entr'acte, et nous irons demander des renseignements au concierge du
+théâtre.
+
+«Ce qui fut dit fut fait.
+
+«La toile n'était pas baissée que déjà nous étions dehors, courant à
+toutes jambes vers la porte des artistes qu'un contrôleur nous avait
+indiquée.
+
+«Là, dans une soupente affreusement malpropre, à l'entrée d'un corridor
+plus malpropre et plus puant encore, nous trouvâmes une grosse vieille
+femme qui buvait de l'eau-de-vie brûlée en compagnie de cinq ou six
+figurantes en costume. Nous aurions été les derniers des derniers, que
+cette portière ne nous eût pas toisés d'un air plus méprisant, en nous
+disant:
+
+«--Qu'est-ce que vous venez chercher par ici?...
+
+«Mon mari lui expliqua poliment qu'il désirait savoir si Mlle Flora
+Misri ne s'appelait pas de son vrai nom Adèle Cochard, mais elle ne le
+laissa seulement pas achever.
+
+«--Est-ce que je sais! interrompit-elle. Eh bien! j'aurais de l'ouvrage,
+s'il me fallait m'informer du vrai nom de toutes ces dames!
+
+«Et là-dessus elle se mit à rire aux éclats, et toutes les autres aussi,
+comme si elle eût dit la chose la plus comique du monde.
+
+[Illustration:--Maintenant tirez! Le premier coup du moins me tuera!]
+
+«--Puisque c'est ainsi, repris-je, indiquez-nous par où l'on passe pour
+arriver jusqu'à Mlle Misri.
+
+«Mais elle se mit à rire plus fort encore, nous demandant d'où nous
+venions pour nous imaginer qu'on entrait ainsi dans un théâtre comme
+dans un moulin, ajoutant que, si nous avions quelque chose à faire
+savoir à Mlle Flora, nous n'avions qu'à guetter sa sortie ou à lui
+écrire un mot qui lui serait remis à l'instant.
+
+«Mon mari ayant adopté ce dernier parti, la concierge lui prêta un
+crayon, et il écrivit à la Fée des Eaux un billet, où il lui disait
+que, si elle était Adèle Cochard, elle eût la bonté de regarder tout en
+haut, à l'amphithéâtre des troisièmes, qu'elle y verrait sa soeur
+Julie.
+
+«Et là-dessus, nous regagnâmes nos places, Laurent très en colère de
+l'insolence de la portière, moi bien peinée.
+
+«Bientôt la Fée des Eaux parut, et il me sembla que son premier regard
+avait été jeté de notre côté... Je ne m'étais pas trompée: nos yeux se
+rencontrèrent, et, à travers toute cette salle, s'envoyèrent un baiser.
+
+«--C'est, ma foi, elle! me dit Laurent. Tiens, voici qu'elle nous fait
+un signe.
+
+«Effectivement, tout en dansant elle nous adressait des saluts de la
+main.
+
+«J'étais toute bouleversée. Après quatre ans, deux soeurs se retrouver
+ainsi, tout à coup, au théâtre, l'une dans la salle, l'autre, brillante,
+parée, applaudie, se donnant en spectacle!
+
+«Ce qui n'empêche que je ne cessais de me demander comment nous nous
+verrions, lorsqu'à un nouvel entr'acte une ouvreuse se glissa jusqu'à
+nous et demanda à mon mari s'il était bien M. Laurent Cornevin.
+
+«Mon mari ayant répondu:--Oui.
+
+«--Alors, dit l'ouvreuse, c'est bien pour vous cette lettre dont je suis
+chargée par une de nos dames artistes.
+
+«Laurent voulait lui donner une pièce de dix sous, mais elle la refusa
+disant:
+
+«--Excusez, je vous remercie, je suis payée.
+
+«Et moi, quoique ce ne fût pas grand'chose, je fus touchée de cette
+attention de ma soeur.
+
+«Mais déjà Laurent avait ouvert la lettre.
+
+«Adèle nous y disait qu'elle voulait absolument nous voir et nous
+embrasser. Elle ne le pouvait pas ce soir même, parce qu'elle avait une
+répétition après la représentation, mais elle nous attendait avec nos
+enfants, le lendemain, qui était un dimanche, chez elle, rue de Douai, à
+onze heures, pour déjeuner.
+
+«Laurent semblait avoir pris son parti de la rencontre. Il ne m'en
+souffla pas mot de la soirée. Il se leva gai comme pinson le lendemain,
+et c'est en riant qu'il me dit qu'il allait se mettre sur son trente et
+un et soigner sa barbe pour faire honneur à la Fée des Eaux...
+
+Déjà, depuis un moment, Me Roberjot ne cessait de jeter à Mme
+Delorge des regards étonnés.
+
+Quelle différence entre le récit lumineux et vivant de cette pauvre
+femme et les extraits du sommier judiciaire qu'avait eus entre les mains
+M. Barban d'Avranchel! Elle cependant poursuivait:
+
+--Onze heures sonnaient, lorsque nous arrivâmes rue de Douai avec nos
+trois enfants,--nous n'en avions que trois encore à cette époque.
+
+«Ma soeur demeurait au second étage d'une belle maison neuve.
+
+«Une bonne, au sourire à la fois insolent et doucereux, nous ouvrit,
+nous reçut familièrement, comme des hôtes attendus, et nous fit entrer
+dans un appartement qui me parut tout ce qu'on peut imaginer de plus
+riche et de plus magnifique.
+
+«Ce n'était pas l'avis de Laurent.
+
+«Lui qui a servi dans de très grandes maisons, chez le comte de Commarin
+et chez le marquis d'Arlange, il me disait à l'oreille que tout ce qui
+reluit n'est pas d'or et que tout ce que je voyais n'était que du
+clinquant.
+
+«Au bout de cinq minutes à peu près, ma soeur parut, vêtue d'un
+superbe peignoir de dentelles...
+
+«Mais elle était ravie de nous voir, c'est de tout coeur qu'elle se
+jeta dans mes bras et qu'elle embrassa ensuite mon mari et mes enfants.
+
+«Mes enfants surtout l'étonnaient.
+
+«--Comment! vous en avez trois, répétait-elle, et moi qui n'en savais
+rien!...
+
+«Nous n'étions pas chez ma soeur depuis cinq minutes, que déjà je
+regrettais notre rencontre. N'ayant conservé de notre jeunesse que
+d'amers ou d'odieux souvenirs, elle s'était mise à se plaindre avec une
+violence extraordinaire de toute notre famille, de nos frères, de nos
+soeurs, de notre père, qu'elle n'appelait jamais que le vieil ivrogne,
+de notre mère surtout, qu'elle haïssait terriblement.
+
+«Toutes ces récriminations arrivaient bien mal, mon mari n'aimant guère
+les miens.
+
+«Je commençais donc à être bien embarrassée, lorsqu'une bonne vint
+annoncer que le déjeuner était servi.
+
+«--Ma foi! tant mieux! dit ma soeur. Comme cela nous ne parlerons plus
+de toutes ces vilaines gens...
+
+«La salle à manger me parut encore plus riche que le salon.
+
+«Tous les meubles étaient en chêne sculpté et, derrière les vitres de
+deux immenses buffets, on voyait reluire toutes sortes de verreries et
+de porcelaines.
+
+«Adèle, c'est-à-dire Flora, s'était mise en frais, et soit par bon
+coeur pour nous faire honneur et plaisir, soit par vanité, pour nous
+éblouir, elle nous avait fait servir un repas de prince.
+
+«La table ployait sous le poids des mets et des bouteilles, et pour
+manger et boire toutes ces bonnes choses, nous avions chacun, à notre
+couvert, quatre ou cinq verres et quantité d'ustensiles qui m'étaient
+inconnus.
+
+«Bien loin d'être contente de ces cérémonies, j'en étais désolée.
+
+«Je voyais le front de mon mari se rembrunir et se plisser comme il lui
+arrivait toutes les fois qu'il était irrité, et que cependant il se
+forçait à rester calme.
+
+«Et, pour comble, ma soeur ne cessait de remplir ses verres de vins de
+toutes les couleurs, tout en répétant:
+
+«--Buvez donc, beau-frère. Est-ce que vous ne trouvez pas mon vin bon?
+Vous ne buvez pas...
+
+«Malheureusement, il ne buvait que trop, et, quoique sachant qu'il
+portait très bien la boisson et qu'il n'avait pas le vin mauvais, je
+m'inquiétais de voir ses yeux devenir plus brillants et ses joues plus
+pâles.
+
+«--Prends garde, lui disais-je, tu vas te faire mal.
+
+«Je perdais mes peines.
+
+«Nous étions à table depuis plus de deux heures, et mon plus jeune
+enfant avait fini par s'endormir, lorsqu'on apporta je ne sais plus quel
+mets sous une grosse cloche d'argent.
+
+«--Comment! encore! s'écria mon mari.
+
+«Puis examinant ma soeur:
+
+«--Savez-vous, lui dit-il, qu'il faut que vous ayez une fameuse fortune,
+pour pouvoir vous permettre tant de dépense.
+
+«--J'ai de l'argent, en effet, répondit-elle négligemment.
+
+«--On vous paye donc bien cher à votre théâtre?
+
+«Elle partit d'un éclat de rire, et dit:
+
+«--Très cher!... On me donne trente-cinq francs par mois. Il est vrai
+que je fournis mes costumes. Vous voyez d'ici le bénéfice?...
+
+«Au geste terrible de mon mari, je crus qu'il allait se dresser
+brusquement en jetant bas la table.
+
+«Il n'en fut rien, cependant; il se contenta de m'écraser d'un regard
+furieux, tandis qu'il disait à ma soeur:
+
+«--Décidément, mademoiselle Flora, je crois que vous êtes une fille
+adroite.
+
+«J'aurais battu ma soeur.
+
+«Je ne me contentais plus de lui adresser des signes, je la poussais du
+coude, je lui marchais sur les pieds avec une sorte de rage. Rien n'y
+faisait.
+
+«--J'ai eu de la chance, reprit-elle, je l'avoue, mais non pas du
+premier jour... En me sauvant de chez ma mère, je croyais que les
+alouettes allaient me tomber toutes rôties... Belles alouettes, ma foi!
+L'homme que j'avais suivi était le dernier des bandits, et nous n'étions
+pas ensemble depuis quinze jours qu'il me rouait de coups. Ah! si les
+filles savaient! Mais j'étais bête, et d'ailleurs ce triste gars me
+faisait une peur affreuse.
+
+«Quand il avait dépensé tout son argent dans les cafés, c'était à moi de
+lui en procurer. Comment? Ce n'était pas son affaire; il lui en fallait,
+voilà tout. Sinon... des coups! Dieu! m'a-t-il battue, cet être-là! Vous
+me direz que je pouvais le planter là... Bon! mais pour où aller? Je
+serais encore entre ses griffes, s'il ne lui était arrivé une affaire de
+coups de couteau qui le fit mettre en prison. Ce fut ma délivrance.
+Justement, à ce moment, un théâtre demandait de jolies filles pour
+figurer, je me présentai, je fus reçue, et depuis je n'ai pas à me
+plaindre...
+
+«Je me sentais blêmir, en sentant peser sur moi les regards de mon mari.
+
+«C'eût été ma vie, à moi, sa femme, qu'on lui eût contée ainsi, qu'il
+n'eut pas paru plus exaspéré.
+
+«--Quant à être adroite, continuait Flora, qui ne s'apercevait de rien,
+je ne le suis pas... Je sais amener l'argent, mais je ne sais pas le
+garder. Avec un peu de fermeté, j'aurais des rentes, mais je suis trop
+bonne, on me dépouille, on me gruge, on m'exploite...
+
+«Elle se plaignait ainsi, avec une amertume croissante, quand la porte
+de la salle à manger s'ouvrit brusquement, et un homme entra, très
+grand, maigre, avec des moustaches cirées, l'air casseur, le chapeau sur
+l'oreille et le cigare dans le coin de la bouche.
+
+«Il ne dit quoi que ce soit à personne, ni salut, ni bonjour, ni rien,
+mais regardant ma soeur d'un air mécontent:
+
+«--Comment! pas encore habillée! fit-il.
+
+«--Non.
+
+«--Qu'avez-vous donc fait depuis ce matin?
+
+«--Vous le voyez bien, Victor, j'ai déjeuné avec mes parents.
+
+«Non, jamais je n'oublierai le regard dont cet individu nous toisa.
+
+«--Très joli, dit-il, mais il faut s'habiller.
+
+«--Plus tard.
+
+«--Tout de suite. La voiture est en bas.
+
+«--Eh bien! renvoyez-la... Vous m'ennuyez, à la fin, Victor, avec votre
+tyrannie...
+
+«Mais il ne la laissa pas finir.
+
+«--Qu'est-ce que c'est que ça! s'écria-t-il. Qu'est-ce que cette
+fantaisie!...
+
+«Et saisissant brutalement ma soeur par le haut de sa robe, il la
+souleva de sa chaise, et malgré sa résistance et ses cris la poussa dans
+la pièce voisine.
+
+«--Ah! c'en est trop! s'écria mon mari. Attends, brigand, je suis à toi!
+
+«Et il allait s'élancer dehors, lorsque moi, fort heureusement, j'eus le
+temps de me précipiter à genoux, les bras étendus devant la porte...
+
+«Ce mouvement nous sauva tous d'un grand malheur, car il arrêta Laurent.
+
+«--Tu as raison, me dit-il, ce serait me salir.
+
+«Je voulais parler, il m'interrompit:
+
+«--Mais viens vite, ajouta-t-il violemment, relève-toi, partons, amène
+les enfants!...
+
+«Certainement, ma conscience ne me reprochait rien, et on ne saurait
+être responsable des fautes des autres, mais du caractère dont je
+connaissais Laurent, je me demandais s'il n'allait pas me tourner le dos
+et s'éloigner de moi pour toujours.
+
+«Cependant, lorsque nous fûmes dans la rue, rien ne vint justifier mes
+craintes.
+
+«Mon mari, sans mot dire, passa mon bras sous le sien, et marchant à
+grands pas, m'entraîna.
+
+«Au boulevard extérieur, seulement, de l'autre côté de la barrière
+Clichy, dans un endroit où il n'y avait personne, il s'arrêta.
+
+«Il se recula de moi, se croisa les bras, et, me regardant bien en face,
+il me dit ces seuls mots:
+
+«--Eh bien!...
+
+«Pour toute réponse, je fondis en larmes.
+
+«Il secoua tristement la tête, et d'un ton si doux qu'il eût tiré des
+larmes d'une pierre:
+
+«--Va, pauvre Julie, me dit-il, je ne t'en veux pas et, si parfois je
+t'ai fait souffrir à cause des tiens, j'ai eu tort. Je n'ai jamais eu
+qu'à bénir Dieu de t'avoir prise pour femme.
+
+«Je me jetai à son cou en sanglotant; il m'embrassa. Puis, posément:
+
+«--Seulement, me dit-il, jure-moi de ne jamais remettre les pieds chez
+ta soeur, de ne jamais chercher à la revoir.
+
+«Je le lui jurai, et comme il était bon comme le bon pain, avec ses
+manières brusques, voyant que j'avais beaucoup de chagrin:
+
+«--Et puis, qu'il ne soit plus question de rien, ajouta-t-il gaiement,
+et puisque nous voilà dehors, allons finir la journée à la campagne...
+
+La voix de Mme Cornevin expirait à ces derniers mots; il était clair
+qu'elle était presque à bout de forces.
+
+Et cependant elle refusa de se reposer un moment, comme l'en priait
+Mme Delorge.
+
+La partie la plus douloureuse de son récit étant passée, elle reprit
+d'un accent plus calme:
+
+--Certes, j'étais bien résolue à tenir la promesse que j'avais faite à
+Laurent. Je ne pouvais pas prévoir que ma soeur viendrait me visiter.
+
+«Elle m'arriva le lendemain, en grande toilette, les poches pleines de
+bonbons pour les enfants, toute gaie et toute souriante.
+
+«A peine assise, elle entreprit de m'expliquer la scène de la veille,
+essayant de la tourner en plaisanterie, disant que tous les amoureux ont
+des piques pareilles, que la colère fait dire des tas de choses qu'on ne
+pense pas, et qui d'ailleurs ne sont pas vraies...
+
+«Mais elle vit bien à mon air que je ne prenais pas le change, et alors,
+renonçant à me cacher la vérité, elle se mit à pleurer, disant que
+j'avais bien raison, qu'elle était la plus misérable des créatures.
+
+«--Eh bien! il faut rompre, lui dis-je.
+
+«Mais, à ma profonde stupeur, elle m'avoua qu'elle ne s'en sentait pas
+le courage.
+
+«Elle haïssait cet homme, elle le méprisait, et cependant il lui était
+nécessaire. Il l'avait ensorcelée.
+
+«Ainsi, pendant de longues heures, elle m'exposa toutes les plaies de sa
+vie si brillante en apparence, répétant toujours:
+
+«--Avec tes enfants, ton labeur obstiné, la gêne toujours menaçante,
+c'est encore toi, de nous deux, qui as le bon lot.
+
+«Cependant, il me fallait lui dire que mon mari exigeait que nous ne
+nous revissions pas, et je pensais qu'elle allait s'indigner, se
+révolter.
+
+«Non... Elle baissa tristement la tête, à ces cruelles paroles, et d'un
+accent douloureux:
+
+«--Je ne puis pas dire qu'il ait tort, murmura-t-elle... Je sens qu'à sa
+place j'agirais comme lui...
+
+«Néanmoins elle revint. Je l'avouai à Laurent qui se contenta de me
+dire:
+
+«--Je ne puis pas exiger que tu mettes ta soeur à la porte de chez
+toi... Mais prie-la de venir avec des toilettes moins éclatantes...
+
+«C'est ce qu'elle fit d'elle-même par la suite, car nous gardâmes des
+relations. Quand elle avait eu quelque crise, je la voyais arriver, et
+elle passait l'après-midi avec moi, m'aidant à mon ouvrage...
+
+«Elle me disait que notre honnêteté était la sienne, et de ce que mon
+mari refusait de la voir, elle ne l'en estimait et même ne l'en aimait
+que davantage.
+
+«Assurément, Adèle,--je veux dire: Flora,--n'était pas, n'est pas une
+méchante fille. Elle a bon coeur, s'attendrit aisément, et son premier
+mouvement est toujours bon.
+
+«Mais jamais on n'a vu d'esprit si faible ni si mobile que le sien. D'un
+instant à l'autre, pour tout ou pour rien, changent ses idées, ses
+projets et ses désirs. Le dernier qui lui parle a toujours raison.
+
+«Je ne m'étonnai donc pas trop, il y a un an environ, de la voir changer
+tout à coup.
+
+«Elle se donnait des airs d'importance et de mystère, parlant à mots
+couverts d'événements graves qu'elle attendait.
+
+«--Je deviens une personne sérieuse, disait-elle, je m'occupe de
+politique.
+
+«Au lieu de se répandre comme autrefois en récriminations contre cet
+homme odieux que nous avions vu chez elle, contre ce Victor, elle ne
+trouvait plus de termes assez forts pour se féliciter de le connaître.
+
+«C'était aussi, ajoutait-elle, un grand bonheur pour moi qu'elle le
+connût, car elle lui parlerait de moi, et il ne manquerait pas de
+procurer à Laurent quelque place brillante et lucrative.
+
+«Déjà, sur sa recommandation, une ancienne ouvreuse de son théâtre avait
+obtenu un bureau de tabac.
+
+«--Juge, concluait-elle, juge de ce que je ferai pour ma soeur, quand
+le moment sera venu.
+
+«Flora s'exprimait en personne si sûre de son fait, que je fus ébranlée
+et que je finis par parler à mon mari de nos conversations.
+
+«Mais il s'emporta dès les premiers mots, jurant que j'étais aussi bête
+que ma soeur de croire à toutes ces sornettes et que, si par
+impossible toutes ces vanteries étaient vraies, il avait le coeur trop
+haut pour accepter une telle protection.
+
+«Flora, à qui j'eus l'imprudence de laisser deviner ce propos, en fut
+exaspérée.
+
+«--Tout le monde n'est pas si fier que vous, me dit-elle, et j'en sais
+des plus riches et des plus huppés qui mendient la protection de Victor
+et qui cireraient ses bottes au besoin.
+
+«Comme de raison, cette querelle jeta du froid entre ma soeur et moi.
+
+«Peu à peu ses visites se firent rares.
+
+«Et il y avait plus de trois mois que je ne l'avais vue,
+lorsqu'arrivèrent nos malheurs, que le général Delorge fut tué et que
+mon mari disparut.
+
+«Certes, jamais la pensée ne me fût venue d'avoir recours à ma soeur
+sans Mme Delorge.
+
+«Comment imaginer que Victor et M. de Combelaine pouvaient n'être qu'un
+seul et même personnage!...
+
+«Cela est, cependant; je suis allée me poster à la porte de M. de
+Combelaine, je l'ai guetté, je l'ai vu, et j'ai reconnu Victor...
+
+«Y avait-il pour nous un parti à tirer de cette circonstance?
+
+«Mme Delorge le crut, et, m'étant bien pénétrée des conseils qu'elle
+me donna, je me présentai chez ma soeur.
+
+«C'était samedi, sur les huit heures du soir... Mais ce n'est plus rue
+de Douai qu'elle demeure.
+
+«Cet appartement, qui m'avait semblé si magnifique, lui ayant paru
+mesquin, et au-dessous de sa position, elle en a pris un autre beaucoup
+plus vaste, au boulevard des Capucines.
+
+«On me fit monter par l'escalier de service, et ce fut un domestique en
+grande livrée qui vint m'ouvrir.
+
+«Dès que je lui eus dit que je désirais parler à Mme Flora Misri:
+
+«--C'est impossible, me répondit-il, nous avons dix personnes à dîner...
+
+«J'insistai, cependant, et le domestique que j'impatientais allait sans
+doute me pousser dehors, lorsque ma soeur traversa le corridor.
+
+«M'apercevant, elle jeta un petit cri de surprise, et, sans se soucier
+de ses domestiques:
+
+«--Comment! c'est toi!... me dit-elle. Qu'est-ce qui t'arrive?...
+
+«Vivement je lui exposai le malheur qui me frappait, me gardant bien,
+comme de juste, de souffler mot du général Delorge.
+
+«Elle parut consternée.
+
+«--C'est épouvantable, murmurait-elle. Laurent disparu!... Que vas-tu
+devenir, seule, avec tes cinq enfants?...
+
+«Puis, tout à coup:
+
+«--Non, cela ne sera pas, je ne le souffrirai pas, je ne veux pas qu'on
+touche aux miens... Attends une minute ici...
+
+«Elle disparut à ces mots, j'entendis des portes s'ouvrir et se fermer,
+puis dans une pièce voisine le chuchotement étouffé d'une discussion
+rapide.
+
+«L'instant d'après, Flora reparaissait toute souriante:
+
+«--C'est arrangé, me dit-elle, Victor va s'occuper de ton affaire... Une
+autre fois, empêche Laurent de se mêler de ce qui ne le regarde pas...
+
+«J'avais le paradis dans le coeur en me retirant, et c'est avec une
+impatience extraordinaire que j'attendis le lendemain pour avoir des
+explications...
+
+«Hélas! ce lendemain me réservait une douleur pire que toutes les
+autres.
+
+[Illustration:...Et saisissant brutalement ma soeur.]
+
+«Lorsque je fus admise près de ma soeur, elle n'était plus la même.
+Elle me parut irritée, embarrassée.
+
+«--Ma pauvre Julie, me dit-elle brusquement, je t'ai trompée, hier soir,
+sans le vouloir, et parce qu'on m'avait trompée moi-même, pour ne pas te
+chagriner. On ne sait ce qu'est devenu ton mari. C'est en vain que la
+police a fait tout au monde pour le retrouver.
+
+«Elle me tendait de l'argent en disant cela. Mais je le repoussai avec
+horreur... Il m'eût semblé recevoir le prix du sang ou de la liberté de
+mon mari...
+
+«Et, ne pouvant plus rien obtenir de ma soeur, je sortis, sentant bien
+que toute espérance de ce côté était perdue, mais rassurée par une voix
+qui me disait au-dedans de moi-même que Cornevin n'est pas mort et que
+je le reverrai.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Mme Cornevin avait à peine achevé son récit que Mme Delorge se
+leva.
+
+Regardant alternativement Me Roberjot et M. Ducoudray:
+
+--Eh bien?... interrogea-t-elle.
+
+L'avocat hocha la tête:
+
+--Lors de la première visite de Mme Cornevin au boulevard des
+Capucines, répondit-il, M. de Combelaine et Flora n'étaient convenus de
+rien: de là leur surprise et leur réponse... Le lendemain ils s'étaient
+entendus. Et du résultat si différent des deux démarches résulte pour
+moi la presque certitude de l'existence de Laurent Cornevin...
+
+--Telle a été mon opinion première, approuva Mme Delorge.
+
+--S'il existe, son témoignage subsiste toujours. S'il est emprisonné
+quelque part, on peut le retrouver.
+
+--Assurément.
+
+M. Ducoudray se dressa.
+
+--Eh bien! je le retrouverai, déclara-t-il, et c'est à cette tâche que
+désormais je voue ma vie. C'est un drôle de métier que je vais faire,
+m'allez-vous dire, un métier de policier. Soit! Je m'en ferai gloire si
+je réussis, je n'en rougirai pas si j'échoue. Servir une juste cause,
+sous quelque forme que ce soit, est toujours honorable, quoi que
+prétendent les gredins. Mais je réussirai. Pourquoi donc un honnête
+bourgeois de Paris, qui a eu l'adresse de faire fortune, ce qui n'est
+déjà pas si facile, ne serait-il pas aussi adroit que n'importe quel
+agent de la préfecture?
+
+Mme Delorge ne pouvait être que bien reconnaissante à M. Ducoudray de
+ses généreuses intentions; mais ses regards ne cessaient d'interroger
+Me Roberjot.
+
+--Mais nous, en attendant, lui demanda-t-elle, que faire?...
+
+L'avocat eut un geste de découragement.
+
+--Attendre, murmura-t-il; attendre, et espérer...
+
+Cette réponse, Mme Delorge l'avait prévue.
+
+--J'attendrai, dit-elle d'une voix ferme. Mon fils et son ami vous ont
+parlé, n'est-ce pas?... Vous avez pu juger, d'après leurs projets, si je
+sais m'armer de patience...
+
+L'avocat se retira fort troublé...
+
+Jamais son imagination ne lui avait peint sous des couleurs si
+décevantes un mariage avec Mme Delorge.
+
+--Mais comment se faire aimer d'elle? répétait-il, véritablement
+désespéré.
+
+Comment?... En vengeant son mari d'abord.
+
+Cette idée, qui le ramenait à sa candidature, devait fatalement lui
+rappeler son ami Verdale. Il ne l'avait pas revu depuis qu'il lui avait
+confié son titre de rente, mais il ne s'étonnait pas trop de ce retard,
+pensant que son agent de change aurait attendu, pour vendre, un moment
+favorable.
+
+Ce qui n'empêche qu'il fut assez satisfait, lorsqu'en rentrant chez lui,
+son domestique lui remit une lettre dont l'adresse était de l'écriture
+de l'architecte incompris. Ayant brisé le cachet, il lut:
+
+
+ «Ami Roberjot,
+
+ «Si, au reçu de cette lettre, tu la portes chez le procureur de la
+ République, il s'empressera de décerner contre moi un mandat
+ d'amener.
+
+ «Et je serai arrêté, jugé et condamné à cinq ans de réclusion, si
+ je ne réussis pas à passer à l'étranger.
+
+ «Grâce à un faux, j'ai décidé ton agent de change à vendre le titre
+ entier que tu m'avais confié, et je m'en suis approprié le montant,
+ soit _cent dix-huit mille neuf cent trente et un francs_.
+
+ «C'est un indigne abus de confiance, je le sais, mais une occasion
+ se présentait, si belle, si sûre, si facile de gagner en quinze
+ jours de trois à cinq cent mille francs, que je n'ai pas su
+ résister à la tentation... Je te le dis, en vérité, l'occasion est
+ sûre, il faudrait l'impossible pour que je perde ton argent.
+
+ «Et si tu es assez généreux et assez sage pour ne rien dire,
+ d'aujourd'hui en quinze, je te porterai la moitié de mon gain,
+ c'est-à-dire une fortune...
+
+ VERDALE...»
+
+
+
+Me Roberjot se laissa tomber sur une chaise.
+
+--Ah! le misérable! murmurait-il, je suis ruiné!...
+
+Si philosophe que l'on soit et détaché des biens de ce monde, ce n'est
+jamais volontiers qu'on se résigne à perdre cent vingt mille francs, le
+tiers de ce que l'on possède.
+
+Et, en ce cas, les circonstances redoublaient, pour Me Roberjot, les
+amertumes de la perte.
+
+--Canaille!... grondait-il en grinçant des dents, cela ne se passera pas
+ainsi, et avant un mois je me serai donné la satisfaction de t'envoyer
+au bagne!...
+
+Il se dressa sur ces mots, et reprenant son chapeau, il s'élança de
+nouveau dehors, sans écouter son domestique stupéfait, qui lui
+demandait:
+
+--Monsieur rentrera-t-il dîner?
+
+Comme si on avait faim, quand on perd cent mille francs!
+
+Non. Il s'en allait de ce pas, d'un bon pas, tout droit au Palais de
+Justice, déposer au parquet la lettre de l'architecte incompris, cette
+lettre dont le cynisme goguenard le transportait de rage.
+
+--Car on ne se moque pas du monde avec cette impudence! marmottait-il,
+tout en descendant la rue Jacob. Oser m'écrire que ce vol ignoble n'est
+qu'un emprunt, que la tentation a été trop forte, qu'il ne perdra très
+probablement pas mon argent, et qu'il fera ma fortune en même temps que
+la sienne!
+
+Heureusement ou malheureusement il se faisait tard, la nuit venait, et
+Me Roberjot ne tarda pas à recouvrer assez de sang-froid pour
+réfléchir qu'il ne trouverait plus personne au Palais.
+
+Dès lors, pourquoi ne pas remettre au lendemain cette course inutile, et
+commencer soi-même une sorte d'enquête?
+
+Pourquoi ne pas rechercher les procédés employés par M. Verdale pour
+consommer si lestement cet indigne abus de confiance, et ce que ce
+pouvait être que ce faux dont il s'accusait?
+
+Tout enflammé de cette idée, l'avocat sauta dans une voiture qui
+passait, et commanda au cocher de le conduire rue Richelieu, où
+demeurait son ami l'agent de change, qui avait vendu le titre.
+
+Cette voiture était attelée d'une misérable rosse qui trottait sur
+place, de sorte que Me Roberjot, après s'être d'abord prodigieusement
+impatienté, eut le temps de réfléchir.
+
+La lettre de l'architecte était bonne à méditer, avant de prendre un
+parti.
+
+Évidemment on y pouvait lire entre les lignes cette menace:
+
+«Si tu te tais et que mon opération réussisse, je te rendrai ce que je
+t'ai volé et je partagerai avec toi mon bénéfice. Si tu te plains, au
+contraire, tu peux dire adieu à tes cent vingt mille francs.»
+
+Me Roberjot était donc perplexe, tout en étant très disposé à la
+prudence, lorsqu'il arriva chez son ami.
+
+L'agent de change était dans son cabinet, achevant le dépouillement de
+son carnet, lorsqu'on lui annonça l'avocat.
+
+--Te voilà donc, dilapidateur, lui cria-t-il, te voilà donc, ambitieux,
+qui échanges tes rentes contre des actions dans l'opposition.
+
+Me Roberjot sourit, ce qui n'était pas répondre, et dit:
+
+--Comme cela, ma détermination t'a surpris?
+
+--Ma foi, oui! Le moment était on ne peut plus mal choisi pour vendre.
+Ta précipitation te coûte au moins vingt-cinq louis. Je t'aurais bien
+écrit d'attendre, mais tu me donnais dans ta lettre de si bonnes
+raisons...
+
+L'avocat tressaillit.
+
+--Ah! je te donnais de bonnes raisons, fit-il.
+
+--Assurément, sans compter que les explications de l'ami que tu avais
+chargé de l'affaire, de ton ami Verdale, auraient levé toutes mes
+hésitations. Mais quel air singulier tu as!... En serais-tu aux regrets?
+
+--Non, certes. Seulement, dis-moi, as-tu conservé ma lettre?...
+
+--Parbleu! c'est une pièce de comptabilité.
+
+--Voudrais-tu me la montrer?
+
+Ce fut au tour de l'agent de change de tressaillir.
+
+Il considéra un moment son ami, puis d'un ton inquiet:
+
+--Pourquoi? demanda-t-il.
+
+C'est ce que se serait bien gardé de dire, au moins en ce moment, Me
+Roberjot.
+
+Sa détermination n'était pas arrêtée, et il savait que conter ses
+affaires, c'est toujours s'enlever le libre arbitre, et le plus souvent
+se mettre dans le cas de faire précisément le contraire de ce qu'on eût
+souhaité.
+
+Il répondit donc du ton le plus indifférent:
+
+--Pour rien.
+
+C'est ce dont ne sembla nullement convaincu l'agent de change.
+
+Cependant il ne se permit pas une objection.
+
+Il se leva, marcha droit à un carton, et en tira une lettre qu'il tendit
+à l'avocat en lui disant simplement:
+
+--Voilà!...
+
+L'architecte n'y était pas allé, comme on dit, par quatre chemins.
+
+Supprimant bravement la lettre véritable, il en avait fabriqué une
+fausse où Me Roberjot donnait ordre à son agent de change de vendre
+immédiatement et à n'importe quel prix le titre de rente qu'il lui
+adressait et d'en remettre le montant à M. Verdale.
+
+Quant aux raisons imaginées par l'architecte pour justifier cette
+précipitation, elles étaient en effet plausibles, et tirées de la
+situation particulière de l'ami dont il trahissait si abominablement la
+confiance.
+
+--Il t'arrive quelque chose, Roberjot? insista l'agent de change, que la
+peur finissait par prendre; tu es plus blanc que ta chemise.
+
+L'avocat fit un effort.
+
+--Non, je n'ai rien, répondit-il... Seulement, il faut que tu me rendes
+un service...
+
+--Parle...
+
+--Il faut que tu me gardes cette lettre plus précieusement qu'un titre
+de rente... Elle est sans prix, pour moi...
+
+--Si ce n'est que cela, dors tranquille, répondit l'agent de change. Au
+lieu de la remettre dans ton dossier, je vais la serrer dans ma caisse
+particulière avec mes valeurs...
+
+Fixé désormais sur la façon d'opérer de son excellent ami Verdale, et
+certain de retrouver, lorsqu'il le jugerait utile, le corps du délit,
+Me Roberjot n'avait plus rien à faire rue Richelieu.
+
+Se mettre en quête du coupable lui semblait et en effet pouvait être
+important.
+
+Il serra donc la main de son ami, et vingt minutes plus tard il arrivait
+rue Mazarine, à l'hôtel borgne où l'architecte incompris avait élu
+domicile depuis plusieurs années.
+
+Ce fut l'hôtelier en personne, gros homme rouge et chauve, à mine à la
+fois naïve et futée, qui vint lui ouvrir, et qui à ses questions
+répondit:
+
+--M. Verdale est en voyage.
+
+L'avocat ne sourcilla pas.
+
+Il s'était préparé à quelque réponse de ce genre.
+
+--Depuis quand? demanda-t-il.
+
+--Il est parti ce tantôt vers deux heures.
+
+--Pour longtemps?
+
+C'est avec l'attention la plus extrême que le gros hôtelier dévisageait
+Me Roberjot.
+
+--Monsieur serait-il l'ami de M. Verdale? interrogea-t-il tout à coup.
+
+--Certes, répondit l'avocat d'un ton d'amère ironie, et un ami bien
+cher.
+
+L'hôtelier branlait son chef chauve:
+
+--C'est que, reprit-il, lorsque M. Verdale est monté en voiture, ce
+tantôt, pour se rendre au chemin de fer, il m'a dit que la soirée ne
+s'écoulerait pas sans qu'un de ses anciens camarades vînt le demander
+d'un air furieux...
+
+Si peu disposé qu'il fût à la gaieté, Me Roberjot ne put s'empêcher
+de sourire de cette étrange prévoyance.
+
+--Je suis cet ami, mon cher monsieur, dit-il, et je puis vous donner ma
+parole que je ne suis pas content du tout.
+
+Le gros homme s'inclina.
+
+--Cela étant, poursuivit-il, les recommandations de mon locataire
+doivent être pour vous. Au moment de partir: Père Bonnet, me
+commanda-t-il, tu diras à cet ami de ne point se hâter de me juger,
+d'attendre et de ne pas s'inquiéter. Quoi qu'il advienne, d'aujourd'hui
+en quinze je serai de retour...
+
+Mais il s'arrêta tout balbutiant, décontenancé par les yeux de l'avocat,
+obstinément rivés sur les siens.
+
+Et voilant son embarras sous un sourire niais:
+
+--Monsieur m'examine d'un drôle d'air, fit-il.
+
+C'est qu'un soupçon singulier venait de traverser l'esprit de Me
+Roberjot.
+
+Et sans quitter de l'oeil l'hôtelier:
+
+--Je vous observe ainsi, prononça-t-il, parce que je suis persuadé que
+vous me trompez...
+
+--Oh!
+
+--Et tenez, maintenant mes soupçons se changent en certitude. M. Verdale
+n'est pas en voyage, M. Verdale est chez vous.
+
+Le gros homme leva le bras comme pour prendre le ciel à témoin de son
+serment, et d'un accent solennel:
+
+--M. Verdale est parti ce tantôt, jura-t-il. Que tous mes locataires
+déménagent à la cloche de bois si je mens...
+
+--Oh! ne jurez pas...
+
+--Et si monsieur ne veut pas me croire, il n'a qu'à me suivre, je le
+conduirai à la chambre de son ami, il verra qu'elle est vide, et que ma
+femme a fait enlever les draps du lit.
+
+Ce dernier détail était maladroit. Qui veut trop prouver ne prouve rien.
+
+Ce fut l'opinion de Me Roberjot, car, tirant son portefeuille:
+
+--Faites-moi l'honneur, cher monsieur, reprit-il, de ne pas me croire
+beaucoup plus naïf que vous. Si M. Verdale est dans votre hôtel, il est
+clair qu'il a changé de chambre. Mais tenez, conduisez-moi à lui, et le
+billet de mille francs que voici est à vous...
+
+Un éclair de convoitise brilla dans l'oeil de l'hôtelier.
+
+Sa main, par un mouvement instinctif, s'avança vers le billet de banque.
+
+Mais il demeura inébranlable.
+
+--J'ai dit la vérité, fit-il tristement. M. Verdale est absent, et ne
+sera ici que d'aujourd'hui en quinze... Mais il y sera pour sûr.
+
+Insister eût été inutile.
+
+Me Roberjot se retira, bien convaincu que l'architecte incompris se
+cachait dans cet hôtel borgne.
+
+Un moyen infaillible de s'en assurer était à sa disposition. Il n'avait
+qu'à prévenir le commissaire de police, et une perquisition serait
+immédiatement ordonnée.
+
+Seulement, serait-ce bien prudent?
+
+--Il ne faut pas agir à la légère, pensait-il, avec un gredin de cette
+trempe qui me fait l'effet d'avoir tout perdu. La moindre fausse
+manoeuvre peut m'enlever les faibles chances qui me restent de
+recouvrer mes cent vingt mille francs.
+
+Et comme neuf heures sonnaient, qu'il avait faim, qu'il pensait bien que
+son domestique ne l'attendait plus, il gagna le restaurant Magny...
+
+Il n'était plus si accablé.
+
+La certitude qu'il croyait avoir de la présence à Paris de M. Verdale
+lui donnait quelque espoir.
+
+--S'il est resté, pensait-il, c'est qu'il m'a dit vrai, c'est qu'il m'a
+volé pour tenter quelque grosse spéculation dont il attend le résultat.
+Pourvu qu'il gagne, mon Dieu! Et pourvu, s'il gagne, qu'il me rende mon
+argent!...
+
+Tout bien considéré, il ne voyait qu'avantages à se taire jusqu'à
+l'expiration du délai fixé par l'architecte. Pour être portée quinze
+jours après le vol, sa plainte n'en serait pas moins valable, et il se
+réservait la seule et unique chance qui lui restât.
+
+--Mais, par exemple, se disait-il, si d'aujourd'hui en quinze, à midi,
+je n'ai pas de nouvelles de mon ami Verdale, à une heure la police sera
+à ses trousses...
+
+
+
+
+XVI
+
+
+A l'heure même où M[Mc??]e Roberjot courait après sa fortune en
+péril, Mme Delorge, aidée de l'expérience de M. Ducoudray, s'occupait
+à voir clair dans la sienne.
+
+C'était une femme de coeur, mais c'était aussi une femme de tête.
+
+Ce qu'elle avait dit à l'avocat était exact.
+
+Si dans le premier égarement de sa douleur, elle s'était bercée de
+l'espoir d'une vengeance immédiate, elle n'avait pas tardé à reconnaître
+combien elle s'abusait.
+
+Ce n'était pas d'un homme qu'elle avait à obtenir justice, mais bien
+d'un système de gouvernement dont cet homme se trouvait être solidaire.
+
+Elle n'avait pas désespéré pour cela.
+
+Non qu'elle crût tous les gens qui l'approchaient et qui ne cessaient de
+lui répéter, comme c'était la mode à cette époque, que l'année ne se
+passerait pas sans emporter dans le tourbillon d'une révolution nouvelle
+le président et son entourage.
+
+Mais elle était fermement persuadée qu'un gouvernement établi sur un
+attentat tel que celui du 2 Décembre doit mal finir, et qu'un jour
+viendrait fatalement où il glisserait dans le sang innocent du boulevard
+Montmartre.
+
+Or, précisément parce qu'elle était pénétrée de cette foi en l'avenir,
+Mme Delorge n'en sentait que plus vivement la nécessité de
+l'atteindre.
+
+Et, pour cela, force lui était de descendre des sommets glacés de sa
+douleur jusqu'à des détails matériels, dont la négligence ou l'oubli
+renversent les plus beaux projets.
+
+Le général Delorge mort, sa veuve devait retrancher de son budget les
+dix mille francs qu'il touchait chaque année.
+
+Et depuis, ses charges s'étaient accrues dans des proportions
+considérables.
+
+Elle s'était engagée à servir à Mme Cornevin une pension de douze
+cents francs.
+
+Elle avait à pourvoir à l'éducation de son fils et de Léon Cornevin,
+éducation qu'elle voulait aussi complète que possible, et dont les
+frais, déjà importants, devaient aller en augmentant chaque année.
+
+Sa fille Pauline ne lui coûtait rien encore, mais trois ans ne
+s'écouleraient pas sans qu'il devînt indispensable de lui donner des
+maîtres.
+
+Krauss encore était à sa charge. Parler de séparation à ce serviteur si
+fidèle et si absolument dévoué, c'eût été le frapper au coeur. Déjà il
+avait donné à entendre qu'il n'accepterait plus de gages, et qu'au
+besoin il irait travailler dehors, pour augmenter, du prix, de son
+travail, les revenus de la maison.
+
+Enfin, Mme Delorge avait à faire entrer en ligne de compte son
+entretien à elle, qui, si modeste qu'elle le supposât, coûterait
+toujours quelque chose.
+
+Et qu'avait-elle, pour faire face à tant d'obligations?
+
+Onze mille livres de rentes, pensait-elle.
+
+Mais elle s'abusait.
+
+M. Ducoudray, avec sa vieille habitude des affaires et des chiffres, ne
+tarda pas à reconnaître et à lui démontrer qu'elle s'exposerait à de
+cruels mécomptes, si elle basait sa dépense sur un revenu moyen de plus
+de neuf mille francs.
+
+Il se pouvait qu'elle eût des années meilleures, mais le mieux était de
+n'y pas songer.
+
+[Illustration:--Ah! le misérable! murmurait-il, je suis ruiné.]
+
+C'est dans l'ancien cabinet du général que sa veuve et M. Ducoudray
+agitaient ces graves questions.
+
+Et il parut au digne rentier que jamais occasion plus propice ne se
+présenterait de planter le premier jalon des espérances matrimoniales
+qui ne l'avaient en aucun temps abandonné, et qui l'agitaient plus que
+jamais, depuis qu'il avait embrassé résolument la cause de Mme
+Delorge.
+
+D'une voix très émue donc, car, en vérité, le coeur lui battait plus
+qu'à vingt ans, lorsqu'il faisait sa déclaration à la première Mme
+Ducoudray, il entreprit une longue et fort entortillée homélie,
+destinée, déclarait-il, à éclairer la veuve de son excellent et cher
+ami.
+
+Si elle avait raison, ainsi qu'il le reconnaissait, disait-il, de
+prendre toutes ses mesures pour l'avenir, elle avait tort de les prendre
+définitives et comme si elles eussent dû être irrévocables. Les
+déterminations humaines sont sujettes à tant et de si impérieuses
+variations! Était-elle bien sûre qu'avant dix-huit mois ou deux ans, tel
+événement ne surgirait pas qui dérangerait et rendrait vains tous ses
+calculs!...
+
+N'était-elle pas très jeune encore? La solitude lui paraîtrait pénible à
+la longue. Puis ses enfants grandiraient, ses trois enfants, puisque
+Léon Cornevin allait être pour elle un second fils, et elle sentirait
+combien la main d'un homme est nécessaire à la bonne administration
+d'une famille.
+
+Mais la voix du bonhomme, à peine intelligible depuis un moment,
+expirait sur ses lèvres. Mme Delorge le regardait d'un air de stupeur
+si profonde, qu'il en était épouvanté.
+
+--Est-ce bien de la possibilité d'un second mariage que vous me parlez?
+fit-elle.
+
+Il se contenta d'incliner la tête, n'osant répondre.
+
+--Si une semblable pensée pouvait me venir, reprit Mme Delorge, je la
+repousserais comme l'idée du crime le plus dégoûtant...
+
+L'excellent M. Ducoudray était cramoisi.
+
+--Pourvu, mon Dieu! pensait-il, qu'elle n'ait pas compris que je voulais
+parler de moi!...
+
+Car il était fait, depuis trois mois, une douce habitude de l'intimité
+de cette femme si véritablement supérieure. Il s'était accoutumé à ne
+penser que par elle, pour ainsi dire, à obéir à ses inspirations, à
+mettre tout ce qu'il avait d'intelligence et d'activité au service des
+desseins qu'elle poursuivait.
+
+Et il frissonnait à la seule perspective de retomber dans son isolement
+d'autrefois, lorsqu'il vivait recroquevillé dans son égoïsme de veuf
+consolé, sans autre distraction que le caquet de sa gouvernante...
+
+Mais Mme Delorge était à mille lieues de soupçonner les châteaux en
+Espagne que s'était bâtis son vieux voisin.
+
+Loin donc d'attacher la moindre importance à ses savants préliminaires,
+elle le ramena brusquement, et à sa grande joie, à la discussion du plan
+de conduite qu'elle devait adopter.
+
+Et d'abord, pouvait-elle continuer à habiter la villa de la rue
+Sainte-Claire?
+
+Non, malheureusement.
+
+Cette habitation lui tenait au coeur, toute palpitante qu'elle était
+encore des souvenirs du général; mais le loyer dépassait deux mille
+francs, et le service y exigeait en outre un assez nombreux domestique.
+
+--Je savais si bien qu'il me faudrait la quitter, disait Mme Delorge,
+que j'ai déjà donné congé. Mais où aller?...
+
+Le château de Glorières lui eût présenté de précieux avantages.
+
+Là, elle eût pu conserver un train convenable, les dehors et aussi les
+réalités de l'aisance, tout en réalisant les immenses économies du
+propriétaire campagnard qui vit sur sa terre. Elle eût pu mettre Raymond
+et Léon Cornevin au collège de Vendôme, dont les études ont une certaine
+réputation, et dont le prix est relativement peu élevé.
+
+Mais ce n'était là qu'une des faces de la question.
+
+Se réfugier en province, n'était-ce pas pour Mme Delorge déserter le
+terrain de la lutte, se désintéresser des événements ou, en tout cas,
+s'enlever les facilités d'en profiter? N'était-ce pas renoncer à
+surveiller M. de Combelaine?
+
+--Je resterai donc à Paris, coûte que coûte, prononça Mme Delorge
+d'un ton qui annonçait une résolution irrévocable; il le faut, c'est mon
+devoir.
+
+Dès lors, il fut convenu que le digne bourgeois lui chercherait, dans le
+centre de Paris, un logement en rapport avec ses ressources.
+
+Une petite servante d'une quinzaine d'années lui suffirait,
+calculait-elle, puisqu'elle gardait Krauss et qu'elle connaissait assez
+le vieux et fidèle troupier pour savoir qu'elle en eût fait, à son
+choix, une incomparable bonne d'enfants ou une cuisinière modèle.
+
+Le digne M. Ducoudray avait toutes les peines du monde à dissimuler une
+larme.
+
+Son coeur, qui pourtant n'était pas des plus tendres, se brisait de
+voir aux prises avec les tristes soucis de la gêne cette femme qui était
+devenue son culte.
+
+Ah! s'il l'eût osé, l'excellent rentier, de quel coeur et avec quelle
+joie il eût mis au service de Mme Delorge tout ce qu'il possédait.
+Hélas! ce n'était pas possible.
+
+De désespoir, il se mit, dès le lendemain, en quête d'un appartement,
+et, après avoir gravi des milliers d'étages et essuyé les rebuffades
+d'une centaine de portiers, il finit par en découvrir un, rue Blanche,
+qui lui parut réunir toutes les conditions qu'on pouvait raisonnablement
+espérer pour neuf cents francs par an.
+
+Il se composait de cinq pièces assez grandes, d'une cuisine, d'une cave
+et d'une chambre de domestique au sixième.
+
+Mme Delorge, l'ayant visité, déclara qu'il lui convenait, et comme il
+était libre, elle l'arrêta immédiatement.
+
+Dès lors, elle ne s'occupa plus que de son déménagement, et par une
+belle après-midi, elle était occupée dans son salon, à emballer quelques
+menus objets, lorsque tout à coup Krauss entra, si pâle et si effaré,
+qu'elle crut à quelque grand malheur...
+
+--Qu'arrive-t-il, mon Dieu! s'écria-t-elle.
+
+C'est à peine si le fidèle serviteur pouvait parler.
+
+--Il arrive, répondit-il, qu'un des assassins de mon général est en bas,
+dans le vestibule... Il voudrait parler à madame, et il m'a remis sa
+carte...
+
+Cette carte que lui tendait Krauss, Mme Delorge la prit et lut:
+
+ VICOMTE DE MAUMUSSY
+
+Elle aussi elle pâlit, comme si elle allait s'évanouir. Que pouvait lui
+vouloir cet homme?...
+
+Cependant elle rassembla tout son courage, et d'une voix étouffée:
+
+--Qu'il monte, dit-elle à Krauss; qu'il monte: je l'attends...
+
+Le vieux soldat était à peine sorti pour exécuter ses ordres, que Mme
+Delorge ouvrit une porte et appela Raymond et Léon Cornevin, qui
+travaillaient dans la pièce voisine.
+
+Ils accoururent, et rapidement:
+
+--Restez là, près de moi, leur dit-elle, et écoutez.
+
+Ils n'eurent pas le temps de l'interroger.
+
+M. de Maumussy entrait, annoncé par Krauss.
+
+C'était bien lui, correctement vêtu, comme toujours, à la dernière mode,
+ganté très juste de gris clair, le lorgnon battant la poitrine, badinant
+de la main droite avec une canne légère, et affectant un aristocratique
+milieu entre la raideur britannique et la légèreté française.
+
+Tel il se montrait qu'on devait le voir pendant des années, la barbe
+soignée, ses cheveux rares savamment éparpillés sur son large front, la
+physionomie insolemment bienveillante, l'oeil spirituel et la lèvre
+moqueuse.
+
+L'attitude spectrale de Mme Delorge, pâle et glacée sous ses voiles
+de veuve, debout contre la cheminée entre ses deux enfants, eût
+peut-être déconcerté un autre homme que M. de Maumussy.
+
+Mais ce n'était pas pour rien que M. Coutanceau, le comte de Combelaine
+et une autre personne encore l'avaient surnommé «l'imperturbable».
+
+Il s'inclina dès le seuil, avec cette affectation de courtoisie qui
+était, disaient ses admiratrices, une de ses grâces:
+
+--Ma visite vous étonne, madame, commença-t-il...
+
+--Beaucoup, interrompit durement Mme Delorge.
+
+Il salua plus profondément que la première fois; mais, continuant
+d'avancer jusqu'au milieu du salon:
+
+--Vous l'excuserez du moins, je l'espère, poursuivit-il, lorsque j'aurai
+eu l'honneur de vous en exposer les motifs.
+
+--Parlez, monsieur.
+
+L'oeil expressif du vicomte ne cessait d'errer de fauteuil en
+fauteuil, disant clairement: Ne m'inviterez-vous donc pas à m'asseoir?
+
+Et comme Mme Delorge semblait ne pas comprendre:
+
+--C'est que ce sera un peu long, madame, ajouta-t-il.
+
+--Oh! vous saurez abréger, monsieur.
+
+Son premier mouvement, à cette réponse, fut de prendre bravement le
+siège qu'on ne lui offrait pas, cela fut manifeste.
+
+Pourtant, il n'osa pas, soit respect, soit plutôt qu'il craignit quelque
+mot terrible qui le forcerait de se retirer.
+
+Il resta donc debout et toujours impassible.
+
+--Vous me traitez en ennemi, madame, poursuivit-il, et si je m'en
+afflige, je n'en suis pas surpris. Je sais la profondeur du coup qui
+vous a frappée, moi qui savais toute la valeur de Delorge, sa haute
+intelligence et la noblesse de son coeur...
+
+--Et c'est pour cela que vous l'avez fait assassiner?...
+
+Le vicomte ne sourcilla pas.
+
+--Vous vous trompez, madame, prononça-t-il, le général a succombé en
+duel après un combat loyal...
+
+--Personne plus que vous, monsieur, n'a intérêt à le soutenir.
+
+M. de Maumussy hocha la tête.
+
+--A vous, madame, dit-il, j'avouerai, quitte à le nier ensuite, que les
+explications qui ont été données étaient fausses... mais nécessaires. La
+raison d'État prime tout. Delorge a été victime d'un malentendu. Si
+j'eusse été le maître des événements, pas un cheveu ne serait tombé de
+sa tête. Mais la fatalité était sur lui. Tout ce qu'il m'était permis de
+faire, je l'avais fait. Il était prévenu. Il savait qu'un coup de balai
+allait être donné, il ne tenait qu'à lui de se mettre du côté du
+manche...
+
+--Mon mari était un honnête homme, monsieur...
+
+--Je le sais, madame, et c'est pour cela que je serais si heureux,
+aujourd'hui, de le voir à nos côtés. Car il y serait, n'en doutez pas,
+comme tant d'autres qui, le lendemain du 2 Décembre, nous chargeaient de
+malédictions. Il y serait, parce qu'il était trop intelligent pour ne
+pas reconnaître que le gouvernement qui réunira le plus d'intérêts sera
+désormais le seul légitime... Enfin!... le malheur est venu d'une
+indiscrétion de M. de Combelaine...
+
+Après cela, M. de Maumussy espérait si bien un mot d'encouragement,
+qu'il s'arrêta.
+
+Mais Mme Delorge et les deux jeunes garçons gardant un silence et une
+immobilité de glace, il se décida à poursuivre:
+
+--M. de Combelaine, quoi que je lui eusse dit à ce sujet, s'imaginait
+que le général Delorge serait pour le coup d'État. C'est pourquoi,
+l'avant-veille, il lui écrivit, lui donnant rendez-vous à l'Élysée.
+
+«Il arriva à l'heure dite, et tout aussitôt Combelaine l'entraîna dans
+un petit salon, et là, sans préambule, niaisement, sottement, il se mit
+à lui expliquer tout le plan du mouvement qui se préparait et qui devait
+sauver le pays.
+
+«Delorge écouta ces révélations sans mot dire, mais lorsque Combelaine
+eut achevé:
+
+«--Vous êtes un misérable, lui dit-il, et je vais de ce pas vous
+dénoncer!...
+
+«Quel coup terrible ce fut pour le comte de Combelaine, vous devez le
+comprendre, madame... Il se vit déshonoré, perdu! Il vit compromis
+irréparablement par sa faute le succès d'une partie sûre, ses amis
+arrêtés, le prince-président livré au bourreau.
+
+«Assurément, on eût perdu la tête à moins.
+
+«Se précipitant donc sur le général:
+
+«--Non, tu ne me dénonceras pas, s'écria-t-il, car tu ne sortiras pas
+vivant d'ici!
+
+Un sanglot, aussitôt comprimé, gonfla la poitrine de Mme Delorge.
+
+--Et, en effet, il n'en est pas sorti vivant! prononça-t-elle d'une voix
+sourde...
+
+--Oh! mais non par suite d'un crime! reprit vivement M. de Maumussy.
+Écoutez-moi. C'est à ce moment qu'à mon tour j'entrai dans le petit
+salon. D'un coup d'oeil je compris la situation, et je fus épouvanté,
+moi qui ne m'épouvante guère, de sa gravité. Vivement je me précipitai
+entre les deux adversaires, et je m'efforçai de faire entendre raison à
+Delorge, le conjurant de ne pas abuser des confidences d'un imprudent,
+lui offrant de le laisser se retirer s'il voulait nous donner sa parole
+d'honneur de se taire quarante-huit heures... C'est à quoi il ne voulait
+pas consentir.
+
+«Il avait saisi Combelaine par le bras et, le secouant avec une violence
+extrême, il lui déclarait que, s'il ne consentait pas à descendre au
+jardin se battre à l'instant même, il allait l'y porter ou, en tout cas,
+ouvrir la porte et le frapper au visage, et le rouer de coups de
+fourreau d'épée devant les cinquante personnes réunies dans le petit
+salon... Ce que Combelaine fit alors, tout le monde l'eût fait à sa
+place. Il suivit le général au jardin. Et si le hasard des armes l'a
+favorisé, on peut le plaindre ou le maudire, mais non pas l'accuser d'un
+lâche assassinat...
+
+--Vous avez achevé, monsieur? demanda froidement Mme Delorge, dès que
+M. de Maumussy s'arrêta pour reprendre haleine.
+
+--Je vous ai dit l'exacte vérité, madame...
+
+--Alors, monsieur, permettez-moi de vous céder la place... Venez, mes
+enfants.
+
+Elle ne sonnait pas pour le faire reconduire dehors par un domestique,
+elle se retirait pour l'obliger à sortir... C'était pis.
+
+Déjà elle gagnait la porte, suivie de Raymond et de Léon Cornevin, M. de
+Maumussy l'arrêta.
+
+--Un mot encore, madame.
+
+Elle demeura en place, indiquant bien qu'elle n'accepterait ni
+explications ni discussion, et dit seulement:
+
+--Faites vite, monsieur.
+
+Tant de mépris devait finir par blesser au vif M. de Maumussy.
+
+Mais il était de ceux qui savent tout sacrifier au succès de ce qu'ils
+entreprennent, professant cette maxime qu'on est vengé lorsqu'on a
+réussi.
+
+Il sut donc se contenir, et de l'accent le plus calme et le plus
+bienveillant:
+
+--Madame, commença-t-il, le général Delorge était un trop vaillant
+soldat pour que les amitiés qu'il avait inspirées ne lui aient pas
+survécu...
+
+--Ah!
+
+--Ses amis se sont souvenus de lui, c'est-à-dire de ce qu'il avait de
+plus cher au monde, de sa famille. Le général était le fils de pauvres
+artisans; son désintéressement est proverbial dans l'armée, il ne vous
+laisse donc aucune fortune.
+
+--Il nous laisse un nom honoré, monsieur, et une épée sans tache...
+
+Une faible rougeur colora les joues de M. de Maumussy.
+
+L'impatience le gagnait.
+
+--Cette femme est stupide, avec ses airs de Romaine, pensait-il.
+
+Puis tout haut:
+
+--Vous avez raison, madame, approuva-t-il. Malheureusement, en notre
+siècle positif et corrompu, un tel héritage, si glorieux et si enviable
+qu'il soit, ne suffit pas. Vous allez vous trouver aux prises avec les
+pénibles nécessités de l'existence...
+
+--Que vous importe, monsieur!...
+
+--Ah! pardonnez-moi, il m'importe, je ne dirai pas de réparer, mais
+d'adoucir, autant qu'il est en mon pouvoir, l'immense malheur que je
+n'ai pas su empêcher. Et si j'ai osé me présenter chez vous, c'est que
+je me faisais une joie de vous apprendre que vous êtes inscrite pour une
+pension de six mille francs...
+
+Mme Delorge tressaillit.
+
+--Mais je la refuse, interrompit-elle...
+
+--Permettez...
+
+--Je la refuse absolument.
+
+Tout autre que M. de Maumussy se fût tenu pour battu, l'accent de la
+malheureuse femme ne semblant pas admettre de réplique.
+
+Lui, non.
+
+--Avez-vous bien ce droit, madame? insista-t-il. Vous n'êtes pas seule
+ici-bas. Vous avez des enfants, ces jeunes garçons que je vois à vos
+côtés... Pour eux, sinon pour vous, ne vous hâtez pas de prendre une
+détermination dont vous vous repentiriez peut-être plus tard... trop
+tard.
+
+C'en était trop pour que Mme Delorge pût garder encore son
+impassibilité:
+
+--Assez, monsieur, s'écria-t-elle d'une voix frémissante, assez!...
+Pensez-vous donc que je ne pénètre pas les honteuses raisons du dernier
+outrage que m'inflige votre présence!... Si faible que je sois, si
+désarmée que je paraisse, je vous inquiète encore... Il ne faut qu'un
+fantôme pour épouvanter un assassin!... Pour vous, je suis plus qu'un
+remords, je suis une menace. Alors, vous vous êtes dit: «Offrons-lui de
+l'argent, elle l'acceptera et nous serons tranquilles... Elle
+l'acceptera, et si jamais elle élevait la voix, nous pourrions lui
+répondre: Eh! que venez-vous nous parler de votre mari! Nous vous
+l'avons payé!...»
+
+Positivement, il y avait bien plus d'admiration que de colère dans le
+regard dont M. de Maumussy enveloppait Mme Delorge.
+
+Il se flattait d'être artiste et sensible à tout ce qui est beau, et
+jamais il n'avait vu le mépris et la colère atteindre cette
+magnificence, cette intensité d'expression.
+
+--Elle est admirable!... pensait-il.
+
+Et cependant elle poursuivait:
+
+--Mais nous ne voulons pas être payés, monsieur de Maumussy; nous ne
+voulons pas vendre les chances que peut nous réserver l'avenir. Nous
+prétendons, mes enfants et moi, garder notre haine et le droit de nous
+venger...
+
+Un indéfinissable sourire glissait sur les lèvres fines de M. de
+Maumussy.
+
+Ne devait-il pas, en effet, juger profondément comiques les menaces de
+cette pauvre veuve?
+
+--Et nous nous vengerons, insista cependant Léon Cornevin, rappelez-vous
+ce que je vous dis là, pour le jour où, moi étant homme, nous nous
+trouverons en face...
+
+--J'espère, monsieur Delorge, commença le vicomte...
+
+Mais l'enfant, d'un geste de colère, l'interrompit:
+
+--Je ne suis pas le fils du général Delorge, prononça-t-il, je suis le
+fils du palefrenier Cornevin...
+
+--C'est moi qui suis Raymond Delorge, monsieur, dit l'autre jeune
+garçon, et je vous jure que, pour vous retrouver plus tôt, je saurai
+être homme avant l'âge.
+
+M. de Maumussy fut-il ému de cette haine étrange, et eut-il comme un
+pressentiment de l'avenir? S'indigna-t-il, au contraire, parce qu'il se
+jugeait ridicule de prêter attention aux menaces d'enfants de onze ans?
+Toujours est-il que son imperturbable froideur se démentit.
+
+--Merci de la leçon, madame, dit-il d'un ton railleur à Mme Delorge,
+elle m'apprendra à vouloir jouer les rôles de la Providence... Il est
+heureux pour moi qu'il n'y ait pas près de vous un homme qui partage vos
+sentiments...
+
+--C'est ce qui te trompe, misérable. Il y en a un!... cria une voix
+terrible.
+
+Vivement le vicomte se retourna.
+
+Sur le seuil de la porte, Krauss était debout, le visage livide,
+l'oeil injecté de sang, un pistolet dans chaque main...
+
+D'un bond, M. de Maumussy se jeta de côté.
+
+--Oh!... fit-il seulement, oh!...
+
+Mais déjà Mme Delorge s'était précipitée sur Krauss et lui avait
+saisi les bras.
+
+--Malheureux, que veux-tu faire?
+
+Lui, se débattait.
+
+--Laissez donc, madame, disait-il avec un ricanement sinistre, ce sera
+vite fait... Ah! brigand! après avoir assassiné mon général, tu viens
+insulter sa femme...
+
+C'est à peine si Mme Delorge réussissait à le contenir.
+
+--Partez donc, monsieur, criait-elle au vicomte, sortez...
+
+Lui, hésitait... Peut-être craignait-il qu'on ne crût qu'il avait eu
+peur... et il était brave--il faut lui rendre cette justice--si brave
+qu'il n'avait point pâli, alors que sa vie dépendait d'un imperceptible
+mouvement du doigt de Krauss...
+
+Cependant, il réfléchit, et gagnant une porte:
+
+--Adieu, madame dit-il, avant de sortir. Maintenant, que vous le
+veuillez ou non, la pension vous sera servie...
+
+[Illustration:--Le billet de mille francs que voici est à vous!]
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Mme Delorge était hors d'état de relever cette dernière ironie, où se
+trahissait tout entier le caractère de M. de Maumussy.
+
+Elle n'avait pas trop de toute sa présence d'esprit, à défaut de force,
+pour empêcher Krauss de s'élancer sur les traces du vicomte, pour
+l'apaiser et le désarmer, pour le rappeler à la raison, qu'il semblait
+avoir totalement perdue.
+
+Et il fallut de prodigieux efforts, toute l'éloquence de M. Ducoudray,
+qu'on était allé quérir, toute l'influence de Mme Delorge, et même
+les supplications de Raymond, pour arracher à l'entêté Alsacien le
+serment solennel de renoncer à ses projets de justice trop sommaire.
+
+--Voilà une épouvantable scène, disait l'excellent M. Ducoudray, en
+retirant les capsules des pistolets de Krauss, et dont les suites
+peuvent nous être bien funestes!...
+
+Cependant Mme Delorge ne s'en affligeait pas.
+
+Ce qui l'inquiétait, à cette heure qu'elle avait le loisir d'y réfléchir
+et d'en mesurer la portée, c'était la menace d'une pension, qui avait
+été l'adieu de M. de Maumussy.
+
+Était-elle exposée à cette humiliation affreuse de lire quelque matin,
+dans le _Moniteur officiel_:
+
+«Le prince-président, dont on sait la sollicitude pour l'armée, a décidé
+qu'une pension viagère de six mille francs serait servie sur sa cassette
+à la veuve du général Pierre Delorge?...»
+
+Que faire, si un tel coup venait à la frapper?
+
+Cette épouvantable perspective la tourmentait à ce point qu'elle ne put
+clore l'oeil de la nuit, et que le lendemain, dès neuf heures, elle se
+faisait conduire chez Me Roberjot, le seul, estimait-elle, qui pût
+lui donner un conseil.
+
+C'était un jeudi--le jour, précisément, où expirait le délai fixé par M.
+Verdale à son «vieux camarade».
+
+Lorsque la malheureuse femme se présenta chez l'avocat:
+
+--Que madame prenne la peine d'entrer, lui dit le domestique; monsieur
+vient de sortir, mais pour quelques minutes seulement; il va revenir...
+
+Connaissant la disposition de l'appartement, Mme Delorge allait
+ouvrir la porte du cabinet de travail de Me Roberjot, lorsque le
+domestique l'arrêta, disant:
+
+--Pas là, madame, pas là... Il s'y trouve déjà quelqu'un qui vient
+d'arriver et qui attend monsieur...
+
+Et il la fit passer dans la petite salle où déjà elle avait attendu,
+lors de sa première visite, et d'où même elle avait entendu l'avocat
+exposer ses projets politiques.
+
+Mais c'était bien autre chose, cette fois.
+
+La porte de communication était ouverte et, de la place où elle était
+allée s'asseoir, sans intention, assurément, elle découvrait la moitié
+du cabinet.
+
+L'homme qui s'y trouvait ne parut pas remarquer la survenue d'un client
+dans la pièce voisine.
+
+Il se promenait de long en large, avec une agitation manifeste, et même,
+par moments, laissait échapper de sourdes exclamations.
+
+--C'est inimaginable... Où diable peut-il être allé?... Ne m'aurait-il
+pas attendu?...
+
+Cependant tout à coup il s'interrompit, écoutant...
+
+La porte intérieure de l'appartement s'ouvrait.
+
+L'instant d'après, Mme Delorge entendit s'ouvrir la porte du cabinet
+qui donnait sur l'antichambre, et elle vit l'homme s'élancer vers la
+partie de la pièce qu'elle n'apercevait pas en s'écriant:
+
+--Eh bien!... Que t'avais-je promis?... Suis-je exact?...
+
+Mme Delorge comprit que c'était l'avocat qui rentrait, et, en effet,
+elle reconnut sa voix.
+
+--C'est fort heureux pour vous, disait-il; à midi sonnant je déposais ma
+plainte....
+
+Et en même temps, il entrait dans le cercle qu'embrassait le regard de
+Mme Delorge, suivi de l'homme, dont l'attitude paraissait pleine
+d'humilité.
+
+Pressentant vaguement quelque grave explication, Mme Delorge essaya
+de dénoncer sa présence, elle toussa très fort, elle renversa une
+chaise...
+
+Ils n'entendaient rien.
+
+L'avocat s'était assis près de son bureau. L'autre demeurant debout
+disait:
+
+--Sais-tu que tu me reçois comme un chien dans un jeu de quilles! Ce
+n'est pas gentil. Car enfin, si je n'étais pas revenu...
+
+--Vous n'en seriez ni plus ni moins un malhonnête homme, monsieur
+Verdale!...
+
+L'architecte incompris, car c'était lui, haussa légèrement les épaules.
+
+--Allons, allons, fit-il, je vois que tu ne me pardonnes pas la peur que
+tu as eue...
+
+D'un coup de poing furibond appliqué sur la tablette de son bureau,
+Me Roberjot l'interrompit.
+
+--Trêve de plaisanteries impudentes, s'écria-t-il. Au fait... sans
+phrases.
+
+L'embarras de l'architecte devait être feint, car il contrastait trop
+violemment avec la liberté de sa parole et la gaieté de son accent.
+
+--Écoute au moins ma confession, fit-il avec une surprenante volubilité.
+Mon procédé était... vif, j'en conviens. Mais je n'avais pas le choix.
+Tout autre eût agi comme moi. Sois juge. Juste le lendemain du jour où
+tu m'avais confié ton titre, comme je traversais la place de la Bourse
+pour aller chez ton agent de change, j'aperçois le gros Coutanceau.
+
+«Je vais à lui, et je le salue de cette aimable plaisanterie que je ne
+manquais jamais quand je le rencontrais: «Ah ça! illustre coffre-fort,
+quand faites-vous ma fortune?» Je pensais qu'il allait me répondre comme
+d'ordinaire: «Demain, entre sept et neuf.» Mais pas du tout, il me
+regarde fixement, puis d'un ton rude: «Êtes-vous capable, me
+demande-t-il, de garder un secret?...» Un peu surpris, je dis:
+«Assurément, surtout si ma fortune en dépend.» Aussitôt, il m'empoigne
+par le bouton de ma redingote, et très vivement:
+
+«--Alors, reprend-il, tâchez, d'ici quatre jours, de vous procurer cent
+mille francs, apportez-les moi, et il y a cent à parier contre un que,
+fin courant, je vous rends un demi-million. J'ai de l'estomac, Roberjot,
+eh bien! ma parole d'honneur, en entendant cela, j'ai dû devenir plus
+blanc que ta cravate.
+
+«--Est-ce sérieux, cela, monsieur Coutanceau? demandai-je.
+
+«--Parbleu! fit-il.
+
+«--Et l'affaire est sûre?...» Il haussa les épaules et d'un air
+ironique:
+
+«--Est-ce que je la ferais, dit-il, si elle n'était pas archi-sûre? J'y
+mets toute ma fortune. Concluez. Tous calculs faits, nous avons cent
+chances pour nous et une seule contre... ainsi, avisez. Et il me campa
+là. J'avais des éblouissements, la tête me tournait.... Cinq cent mille
+francs!... Que faire?
+
+De sa place, dans le salon d'attente, Mme Delorge ne perdait pas une
+syllabe de cette étrange confession.
+
+Et, effrayée de s'en trouver la confidente involontaire, elle se
+demandait quel parti prendre, si elle devait brusquement se montrer, ou
+gagner doucement la porte et sortir en disant au domestique qu'elle
+reviendrait plus tard...
+
+Mais M. Verdale poursuivait:
+
+--C'est alors, ami Roberjot, que la pensée me vint de t'emprunter, sans
+te prévenir, ce titre que tu m'avais confié... et cette pensée seule me
+fit d'abord frémir. Ce que je risquais, je le discernai d'un coup
+d'oeil. Ce pouvait être le bagne. Oui, mais ce pouvait être aussi la
+fortune du jour au lendemain. Se dire qu'on a un moyen de se coucher
+pauvre et de s'éveiller riche, quelle tentation!... Je ne suis pas un
+ange, je ne résistai pas. Une voix qui me criait que je réussirais
+m'emplissait d'une audace extraordinaire. Je rentrai donc chez moi, je
+cherchai dans mes papiers quelques-unes de tes lettres, et je me mis à
+m'exercer à contrefaire ton écriture. Je ne trouvai pas à cette besogne
+toutes les difficultés que j'attendais.
+
+«Après vingt-quatre heures de tentatives enragées, je vins à bout de
+fabriquer une lettre par laquelle tu ordonnais à ton agent de change de
+vendre le titre entier et d'en remettre le montant à ton bon ami
+Verdale. L'imitation me semblait parfaite. Paraîtrait-elle telle à
+l'agent de change? Ah! ce fut un rude moment que celui où je la lui
+remis. Je n'avais pas un fil de sec sur moi pendant qu'il la lisait...
+Il n'y vit que du feu, heureusement, et le surlendemain, il me remettait
+cent dix-huit beaux mille francs, que je portai tout courant chez ce
+cher Coutanceau...
+
+Mme Delorge, qui s'était levée doucement pour fuir retomba, glacée de
+stupeur, sur son fauteuil.
+
+--Désormais, continuait l'architecte, le vin était tiré et il n'y avait
+plus qu'à le boire, doux ou amer. Le plus pressé était de te prévenir,
+car une démarche de toi perdait tout, mais c'était le plus dur aussi.
+Comment m'y prendre? Devais-je venir me jeter à tes pieds et te tout
+avouer? J'en ai eu l'idée. C'eût été stupide, parce que nécessairement
+tu aurais exigé des explications que je ne pouvais pas donner.
+Longtemps j'examinai la situation sous toutes ses faces, et le résultat
+de mes méditations fut la lettre que je t'ai écrite, et qui était un pur
+chef-d'oeuvre, car elle t'imposait le silence si tu voulais garder une
+chance de rentrer dans ta monnaie... J'avais eu soin de te la faire
+tenir après l'heure du parquet, persuadé que, si je te ménageais une
+nuit de réflexions, tu ne porterais pas plainte.
+
+«Mais j'étais sûr aussi que tu te mettrais à ma poursuite, et j'avais
+pris mes précautions et fait la langue à Bonnet, mon hôtelier, à qui je
+dois trop d'argent pour n'être pas sûr de lui...
+
+«Toi qui es fin, tu as, comme dirait Arnal, «débiné le truc» et compris
+que j'étais chez moi, et tu as même essayé de séduire, à prix d'or, mon
+hôtelier...
+
+«C'est vrai, j'étais chez moi, j'y suis resté calfeutré pendant ces
+quinze jours qui viennent de s'écouler, et j'y ai souffert toutes les
+tortures du condamné à mort qui attend l'issue de son recours en grâce.
+Regarde-moi, et vois si je n'ai pas vieilli... C'est que si toi, sans le
+vouloir, tu risquais ton argent, moi, mon bonhomme, je jouais ma peau.
+C'était dit, arrêté, conclu. Si l'affaire Coutanceau manquait, je
+t'écrivais un suprême adieu, et je me faisais sauter la cervelle...
+
+Il avait pris un air et une pose tragiques en prononçant ces dernières
+paroles, espérant sans doute émouvoir son ancien copain.
+
+Erreur. Car, dès qu'il s'arrêta:
+
+--Toutes ces explications étaient fort inutiles, prononça froidement
+Me Roberjot.
+
+L'architecte recula et se croisant les bras:
+
+--Tu n'as donc pas compris? insista-t-il.
+
+--Quoi?
+
+--Que ma présence ici annonce le succès.
+
+Et d'un accent de triomphe:
+
+--Car j'ai réussi, continua-t-il, pleinement, entièrement, au delà de
+mes plus folles espérances. Du même coup hardi, j'ai fait ma fortune et
+la tienne... Ce matin, il n'y a pas deux heures, le caissier de
+Coutanceau a versé entre mes mains frémissantes d'émotion quatre cent
+quatre-vingt mille francs. J'ai bien dit, tu as bien entendu, je répète:
+quatre cent quatre-vingt mille francs. De cette somme, il faut déduire
+ta mise de fonds involontaire, soit cent dix-huit mille francs. Reste
+trois cent soixante-deux mille francs, ô Roberjot, que nous allons, _hic
+et nunc_, partager comme des frères... Nous sommes riches... _Fortuna me
+juvat!..._ Me pardonnes-tu, maintenant. Avoues-tu que je suis un grand
+homme?... Quitte ton air sévère, alors, et debout, vieux camarade,
+debout et dans mes bras!...
+
+C'est à quoi l'avocat ne paraissait rien moins que disposé.
+
+--Vous vous méprenez, monsieur Verdale, dit-il.
+
+L'architecte pensa que Me Roberjot doutait de ses affirmations.
+
+--Il ne me croit pas, l'incrédule! s'écria-t-il. Mais attends, ô saint
+Thomas, attends.
+
+Et, sautant sur son inévitable portefeuille qu'il avait déposé sur une
+chaise, il en retira pêle-mêle des bons sur la Banque et des liasses
+énormes de billets de banque qu'il étala sur le bureau...
+
+--Vois, criait-il, flaire, palpe, examine... Plonges-y les bras jusqu'au
+coude. Assure-toi bien qu'ils ne sont pas faux... A nous! tout cela est
+à nous!... Victoire! Vive Coutanceau!...
+
+Mais l'ivresse du succès se glaça sur ses lèvres, lorsqu'il vit de quel
+geste de dégoût l'avocat repoussait ces valeurs.
+
+Et il faillit perdre contenance en l'entendant lui dire:
+
+--Veuillez me compter les cent dix-huit mille francs que vous m'avez
+soustraits, et vous retirer avec le reste.
+
+--Tu plaisantes, Roberjot, fit-il, tu railles, certainement...
+
+--Soyez sûr que je n'ai jamais parlé plus sérieusement.
+
+L'architecte tombait de son haut.
+
+--Tu ne m'as donc pas entendu, mon bon vieux? insista-t-il doucement. Tu
+n'as donc pas compris que je veux, que je prétends partager le bénéfice
+avec toi, et qu'il te revient pour ta part cent quatre-vingt-un mille
+francs...
+
+La colère, peu à peu, montait à la tête de l'avocat.
+
+--Monsieur!... interrompit-il, votre insistance devient injurieuse, à la
+fin...
+
+--Injurieuse!... Ah ça! Pourquoi?...
+
+--Parce que je suis un honnête homme, moi, et que partager le produit
+d'un vol et d'un faux, ce serait m'en faire le complice...
+
+Un flot de sang empourpra la face de l'architecte.
+
+--Tu es dur, Roberjot, fit-il, trop dur... Je me suis laissé entraîner à
+une... imprudence, c'est vrai; mais il me semble que du moment où je la
+répare...
+
+D'un éclat de rire nerveux, l'avocat lui coupa la parole.
+
+--Réparer est joli! fit-il. Mais brisons là. Rendez-moi ce que vous
+m'avez pris et séparons-nous... Ne discutons pas, nous ne pouvons pas
+nous comprendre...
+
+C'était vrai. L'architecte ne comprenait pas...
+
+C'est pourquoi, sans répliquer, il compta cent dix-huit billets de mille
+francs qu'il déposa devant Me Roberjot, en disant:
+
+--Voilà.
+
+--C'est bien! fit l'avocat.
+
+M. Verdale haussait les épaules.
+
+--Puisque vous le prenez sur ce ton, poursuivit-il, je n'ai plus qu'à
+vous prier de me rendre la lettre que je vous ai écrite...
+
+Mais Me Roberjot s'était levé.
+
+--N'y comptez pas, répondit-il d'un ton résolu; cette lettre est à moi,
+et... je la garde!...
+
+Plus tremblante que la feuille, Mme Delorge regardait et écoutait,
+oubliant presque l'étrangeté de sa situation...
+
+Frappé de ce refus comme d'un coup de massue, l'architecte chancelait,
+regardant son ancien ami avec des yeux hagards.
+
+Il lui fallut bien dix secondes pour se remettre un peu.
+
+Et alors, d'une voix étranglée:
+
+--Vous voulez me faire peur, n'est-ce pas? Roberjot, commença-t-il...
+Vous vous vengez des transes que je vous ai causées. Avouez-le. Il est
+impossible que vous ayez vraiment l'intention de conserver cette
+lettre...
+
+--Je vous demande pardon.
+
+--Pourquoi la garderiez-vous? Dans quel but?
+
+--Parce que...
+
+--Voudriez-vous, maintenant que je vous ai restitué le prix de votre
+titre, déposer une plainte?
+
+--Vous me connaissez assez pour être sûr que non.
+
+--Alors, quoi?
+
+--Je n'ai pas de comptes à vous rendre...
+
+--Roberjot!...
+
+Ils étaient debout en face l'un de l'autre, et si près que leurs
+haleines pouvaient se confondre, l'avocat plus froid que marbre, l'autre
+agité d'un tremblement convulsif.
+
+--Vous devez bien sentir, reprit M. Verdale, qu'il m'est impossible de
+vous laisser ma lettre, elle est trop accablante pour moi.
+
+--Il ne fallait pas l'écrire.
+
+Un silence suivit, si profond que du petit salon Mme Delorge
+entendait la respiration rauque de l'architecte.
+
+--Laisser entre vos mains cette lettre maudite, reprit-il, c'est vous
+donner sur moi le pouvoir que Dieu seul a sur les autres hommes. C'est
+vous abandonner mon honneur, mon avenir, ma vie, la vie, l'avenir et
+l'honneur de mon fils. C'est me livrer à vous pieds et poings liés, me
+déclarer votre esclave, votre chien, votre chose...
+
+L'avocat ne répondit pas.
+
+--Vous laisser cette lettre, continua M. Verdale, c'est renoncer à tout
+jamais à l'espérance, au bonheur, au repos. Je suis riche, aujourd'hui;
+je serai millionnaire demain; avant un an, j'aurai su me créer une
+grande situation... Folie! Sans trêve, sans relâche, une voix obsédante
+me répétera: «Tout cela, tout ce que tu as conquis, fortune, honneur,
+considération, tout est à la merci de cet homme. Qu'il le veuille, et
+l'édifice que tu as eu tant de peine à élever s'écroule...
+
+«Demain, reprit-il, nous allons combattre dans deux camps ennemis.
+Demain l'empire sera fait; vous en serez l'adversaire acharné et moi le
+défenseur obstiné. Qu'arrivera-t-il? Viendrez-vous, cette lettre à la
+main, me dire: «Je te défends d'avoir cette opinion?» Ou encore: «Ceux
+que tu sers et qui croient à ta fidélité, je te commande de les
+trahir?...»
+
+D'un geste, Me Roberjot l'interrompit.
+
+--Je vous ferai remarquer que vous m'insultez! fit-il.
+
+L'architecte eut un rugissement sourd.
+
+--Mais alors, encore une fois, s'écria-t-il, que prétendez-vous faire de
+cette lettre?
+
+--Si je la garde, c'est que je sais ce dont vous êtes capable. Ambitieux
+comme vous l'êtes, rien ne vous arrêterait. Eh bien! le souvenir de
+cette lettre vous tiendra lieu de conscience et sera votre frein. Vous y
+songerez au moment de jouer encore quelque partie comme celle que vous
+venez de gagner, et vous vous arrêterez...
+
+--Eh!... Quelle partie voulez-vous que je joue, désormais! Hier, à la
+bonne heure, je n'avais pas un sou vaillant...
+
+--Alors rassurez-vous, votre lettre ne sortira pas de mon tiroir.
+
+L'architecte eut un mouvement si terrible que Mme Delorge crut qu'il
+allait se précipiter sur l'avocat.
+
+Non, cependant. Sa tête retomba sur sa poitrine, et après un moment de
+méditation:
+
+--C'est votre dernier mot, Roberjot? insista-t-il.
+
+--Oui.
+
+--Vous me laisserez me retirer ainsi?
+
+Me Roberjot garda le silence.
+
+--Adieu donc! dit M. Verdale.
+
+Il avait repris son chapeau et son portefeuille, et il dut faire
+quelques pas vers la porte, car il sortit du cercle qu'embrassaient les
+regards de Mme Delorge. Mais il reparut presque aussitôt, comme s'il
+se fût raccroché à un nouvel et dernier espoir, et d'une voix
+suppliante:
+
+--Voyons, Sosthène, reprit-il, tutoyant de nouveau son ancien camarade,
+et lui rendant le nom qu'il lui donnait au collège, que dois-je faire
+pour mériter cette lettre, pour la gagner? Veux-tu que je donne vingt
+mille francs aux pauvres, le double, le triple, ta part tout entière?...
+Veux-tu que je fonde une école, un hôpital?... Parle...
+
+--Je ne veux rien.
+
+L'architecte s'arrachait les cheveux.
+
+--Implacable! s'écriait-il. Mon Dieu! que faire? Sosthène, mon vieil
+ami, faut-il que je m'humilie devant toi? Ah!... il m'en coûte
+d'implorer ainsi.
+
+Et en effet, de grosses larmes roulaient dans ses yeux, pendant qu'il
+disait:
+
+--N'auras-tu donc pas pitié de ma misérable situation?... Eh bien! oui,
+j'ai failli, mais je suis prêt à tout pour racheter ma faute.
+
+Et se laissant tomber à genoux:
+
+--Tiens, me voici à tes pieds, fit-il. Ta fierté est-elle satisfaite? Au
+nom de ta mère, Sosthène, cette lettre! cette lettre!...
+
+L'avocat était ému, et Mme Delorge voyait bien qu'il allait céder,
+quoiqu'il balbutiât encore:
+
+--Je ne puis, non, je ne puis...
+
+Mais déjà l'autre était debout.
+
+[Illustration: Il le secouait avec une violence extrême.]
+
+L'épouvantable colère qu'il maîtrisait depuis le commencement de cette
+lutte affreuse éclatait à la fin, centuplée par l'horreur d'inutiles
+humiliations.
+
+--Eh bien! moi, hurla-t-il, je te dis que tu vas me la rendre!...
+
+Et, bondissant sur l'avocat, il le saisit à la gorge de sa main
+puissante, et il le renversa en arrière sur le bureau, en criant:
+
+--Cette lettre... où est-elle?... Allons, réponds. Pas de simagrées, ou,
+par le saint nom de Dieu, tu es mort!...
+
+Bien heureusement, Me Roberjot n'avait pas perdu son sang-froid.
+
+Au lieu d'essayer de se débattre, il s'affaissa sur lui-même, glissa
+entre les mains de M. Verdale et se redressant tout à coup lui échappa
+et bondit jusqu'au salon d'attente...
+
+--Ah!... misérable! hurla l'architecte, fou de rage, mais tu ne
+m'échapperas pas...
+
+Et, saisissant sur le bureau un poignard qui servait de couteau à
+papier, il se précipita dans la petite salle...
+
+Mais c'est en face de Mme Delorge qu'il se trouva...
+
+Et sa terreur fut si grande, qu'il s'arrêta, tremblant sur ses jarrets.
+
+--Quelqu'un!... balbutiait-il.
+
+Oui, et au même moment, le domestique, qui avait entendu des cris,
+accourut.
+
+Frappé d'une sorte d'idiotisme, l'architecte promena autour de lui un
+regard égaré, puis tout à coup lâchant son poignard:
+
+--Je suis perdu! s'écria-t-il.
+
+Et il s'enfuit comme un fou.
+
+Déjà le valet de chambre de Me Roberjot s'empressait autour de son
+maître, qui venait de s'affaisser sur un fauteuil.
+
+Si furieuse avait été l'étreinte de M. Verdale, que l'avocat en avait
+perdu la respiration, et que pendant longtemps il devait en porter les
+marques.
+
+Cependant il ne tarda pas à revenir à lui complètement, et sa première
+pensée et son premier regard furent pour Mme Delorge, qui, pâle
+encore d'émotion, se tenait debout près de lui.
+
+--Votre courage m'a sauvé la vie, madame, dit-il d'une voix toute
+changée...
+
+Et, en disant cela, il poussait du pied l'arme vraiment redoutable
+échappée aux mains de l'architecte.
+
+--Aussi, s'écria le domestique rouge de colère, j'espère bien que cela
+ne se passera pas ainsi. Je cours chercher le commissaire.
+
+Il prenait son élan; Me Roberjot l'arrêta.
+
+--Je vous le défends! prononça-t-il. Et même, si vous tenez à m'être
+agréable, vous ne soufflerez mot à âme qui vive de cette scène.
+
+--C'est cela, pour que le brigand revienne, recommence et réussisse,
+cette fois...
+
+--Soyez tranquille, il ne reviendra pas, dit l'avocat.
+
+Et souriant:
+
+--Il se contentera d'envoyer, car, dans son trouble, il a laissé ici ce
+qu'il a de plus cher au monde, son âme même, sa fortune...
+
+Et il montrait du doigt à Mme Delorge le portefeuille de l'architecte
+incompris, que gonflaient des paquets de billets de banque.
+
+--Pauvre Verdale, dit-il encore. S'il a repris son sang-froid, il doit
+être à cette heure dans une terrible inquiétude.
+
+Mais Mme Delorge ne souriait pas, elle.
+
+--N'avez-vous pas été bien dur, monsieur, dit-elle, bien impitoyable?...
+
+--Moi!...
+
+--Par suite d'une indiscrétion involontaire, j'ai tout entendu et
+j'avais pitié de ce malheureux... Sans doute, il a été bien coupable,
+mais il se repentait...
+
+--Lui!... Ah! vous ne le connaissez pas, s'écria l'avocat. Tel que vous
+l'avez vu, il recommencerait demain aux mêmes conditions. Vous l'avez
+cru désespéré? Il n'était que furieux de se sentir bridé. Car je le
+tiens, ce cher ami qui voulait si bien m'étrangler. Ce sont les gredins,
+d'ordinaire, qui font chanter les honnêtes gens. Pour cette fois, ce
+sera le contraire, et ce sera un honnête homme qui fera chanter un
+coquin au profit de la justice...
+
+Mme Delorge hochait la tête.
+
+--N'importe! fit-elle, le plus sage eût été peut-être de rendre à cet
+homme sa lettre...
+
+--Et de l'envoyer se faire prendre ailleurs, n'est-ce pas, madame?...
+acheva l'avocat.
+
+Et plus vivement:
+
+--C'est avec ce joli système que les honnêtes gens sont éternellement
+dupes... Et ils le seront jusqu'au jour où ils se décideront à pendre
+eux-mêmes les brigands qu'ils prennent en flagrant délit... Tenez, j'en
+suis presque à me repentir de n'avoir pas déféré Verdale au parquet.
+C'est un sentiment misérable qui m'a retenu: j'ai eu peur pour mon
+argent, j'espérais vaguement qu'il me le rendrait. Vous ne connaissez
+pas ce gaillard-là. Maintenant qu'il a trouvé sa voie, il ira loin.
+Avant dix ans, je veux le voir tout en haut de l'échelle sociale,
+ministre des travaux publics peut-être, et remuant les millions à la
+pelle. Il va me haïr terriblement, et quand ce ne serait que par
+prudence, je dois garder cette arme, et pouvoir le menacer de dire de
+quel bourbier sort son immense fortune...
+
+C'était juste, et cependant Mme Delorge ne semblait pas convaincue.
+
+--Enfin, madame, ajouta Me Roberjot, avec une émotion manifeste, si
+j'ai su résister aux supplications de ce misérable, c'est que je pensais
+à vous... Verdale est l'ami de vos ennemis. Verdale a été, je le
+parierais, l'amant de la baronne d'Eljonsen, et il est encore le
+confident de M. Coutanceau et du comte de Combelaine...
+
+Mme Delorge était devenue fort rouge, et elle cherchait en vain une
+réponse, lorsqu'un coup de sonnette retentit à la porte d'entrée,
+interrompant l'avocat.
+
+--Serait-ce Verdale qui revient?... murmura-t-il.
+
+Presque aussitôt son domestique reparut, qui lui remit une carte en
+disant:
+
+--C'est un monsieur qui désire parler à monsieur pour une affaire
+urgente.
+
+Ayant pris la carte, Me Roberjot lut:
+
+«Le docteur J. BUIRON, président de la commission d'hygiène de la ville
+de Paris.»
+
+--Le médecin! exclama Mme Delorge, l'homme qui le premier m'a donné à
+entendre que mon mari avait été assassiné, et qui ensuite l'a nié!...
+
+--Et vous voyez, madame, ajouta l'avocat, que la négation lui a profité:
+le voilà déjà président d'une commission...
+
+Puis s'adressant à son domestique:
+
+--Faites entrer ce monsieur dans mon cabinet, dit-il.
+
+Et il y passa lui-même, laissant grande ouverte la porte de
+communication...
+
+De cette façon Mme Delorge put voir et reconnaitre le docteur. Il
+n'avait pas changé, il avait seulement jugé convenable d'exagérer sa
+raideur et son importance.
+
+Il salua gravement et d'un ton froid:
+
+--Monsieur, commença-t-il, je suis l'ami de M. Verdale.
+
+Me Roberjot ouvrait la bouche pour répondre: «Je ne vous en fais pas
+mon compliment», mais il se contint et fit seulement:--Ah!
+
+--C'est à ce titre, poursuivit le médecin, que je suis envoyé par lui
+pour vous redemander un portefeuille qu'il a oublié chez vous...
+
+--Et qui contient une assez forte somme.
+
+--Précisément... trois cent soixante-deux mille francs en valeurs au
+porteur et en billets de banque.
+
+Il fallait au docteur un bon caractère pour ne pas broncher--et il ne
+sourcilla pas--sous le regard dont l'avocat l'enveloppa en lui disant:
+
+--Je suis prêt à vous remettre cette somme; seulement, je ne puis m'en
+dessaisir sans un titre qui m'en décharge.
+
+--Aussi suis-je autorisé à vous en donner un reçu.
+
+Et, en effet, le portefeuille lui ayant été remis, il en vérifia le
+contenu et eu libella une quittance fort en règle...
+
+--Encore un qui ira loin! fit Me Roberjot en revenant près de Mme
+Delorge, après le départ du docteur.
+
+Mais ce n'est plus qu'avec une extrême réserve et un visible embarras
+qu'elle lui répondit. Éclairée par la tentative de M. Ducoudray, elle ne
+pouvait plus se méprendre à l'intérêt de Me Roberjot, à ses regards
+et au tremblement de sa voix...
+
+C'est donc avec une sorte de précipitation qu'elle revint à l'objet de
+sa visite, à cette pension que prétendait lui imposer M. de Maumussy.
+
+Hélas! pas plus qu'elle, l'avocat ne voyait de moyen d'éviter cet
+outrage.
+
+--Il n'en est qu'un, dit-il enfin, mais bien chanceux... Mon élection
+étant presque sûre, je vais faire savoir à M. de Maumussy que, s'il
+s'obstine, je saisirai la Chambre de cette affaire.
+
+Mme Delorge était affreusement découragée lorsqu'elle quitta Me
+Roberjot.
+
+--Voilà, pensait-elle, le seul homme qui puisse m'aider... Celui-là est
+un homme de coeur et d'esprit, un honnête homme dans la plus haute
+acception du mot... Et cependant je ne puis plus recourir à lui, car ce
+n'est que trop certain... Il m'aime!...
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Mais l'énergie de Mme Delorge n'était pas de celles que détrempe une
+déception ou que déconcerte un obstacle inattendu.
+
+L'honneur lui défendant, pensait-elle, de recourir désormais au
+dévouement du Me Roberjot, elle se disait:
+
+--Je saurai me passer de son assistance, et le meurtre de mon mari n'en
+sera pas moins vengé.
+
+C'était là l'unique pensée qui la soutenait.
+
+Elle savait que toujours en éveil, puissamment et incessamment tendue
+vers un même but, la volonté centuple les forces humaines et donne à
+l'être le plus faible le ressort d'un géant.
+
+--Il nous faudra peut-être attendre des années, soupirait M. Ducoudray.
+
+--Je saurais attendre des siècles, répondait Mme Delorge.
+
+Son premier soin, avant de s'installer rue Blanche, avait été d'y
+transporter le cabinet de travail du général Delorge, tel qu'il était à
+la villa de la rue Sainte-Claire.
+
+C'est dans la pièce qui, d'après la distribution du logis, devait servir
+de salon, qu'elle l'avait reconstitué.
+
+Meubles, tentures, rideaux, tout y était pareil, tout y était disposé
+semblablement avec les plus ingénieuses précautions. A voir sur le
+bureau les papiers et les cartes, le livre ouvert, la lettre commencée,
+on eût cru que le général venait de sortir.
+
+Une seule chose s'y voyait, qui ne se trouvait pas à Passy, et qui
+étonnait les rares visiteurs de la pauvre femme.
+
+En travers d'un beau portrait du général, était suspendue une épée,
+celle qu'il portait la nuit de sa mort... Telle elle était qu'on l'avait
+rapportée, toujours scellée, dans son fourreau taché de boue, par le
+commissaire de police de Passy.
+
+Et il ne s'écoulait guère de jour sans que Mme Delorge la montrât à
+son fils, cette épée, lui disant que ce serait lui, Raymond, qui en
+briserait le scel et la tirerait du fourreau, si jamais, lorsqu'il
+serait un homme, il lui fallait une arme pour venger le meurtre de son
+père...
+
+Elle n'avait rien changé aux ordres donnés au lendemain de la mort de
+son mari.
+
+A chaque repas, qu'il y eût ou non des invités, le couvert du général
+était mis.
+
+Si bien que M. Ducoudray avait fini par s'accoutumer à ce cérémonial
+qu'il jugeait funèbre, et qui dans les commencements lui coupait
+l'appétit.
+
+--Car, disait-il, cette place vide entre Mme Delorge et moi me fait
+l'effet d'une fosse ouverte...
+
+A part ces détails, tout intimes, jamais douleur ne fut, autant que
+celle de la malheureuse veuve, sobre de démonstrations et de
+confidences.
+
+A la voir passer pâle et froide, sous ses habits de deuil, donnant la
+main à sa fille, la petite Pauline, suivie de Raymond et de Léon
+Cornevin, les locataires de la maison comprenaient bien que quelque
+grand malheur avait dû frapper cette famille, mais nul ne savait son
+histoire.
+
+Et ce n'était pas Krauss, le fidèle serviteur, qui eût été raconter les
+secrets de ses maîtres; ce ne pouvait pas être la petite domestique, qui
+ne savait rien du passé.
+
+Mme Delorge, d'ailleurs, avait adopté un genre de vie dont la
+simplicité et l'économie eussent vite lassé l'indiscrétion des voisins.
+
+Levée de très bonne heure, elle initiait sa petite servante aux détails
+du service et l'aidait à tout mettre en ordre et à préparer les repas.
+
+Dans l'après-midi, elle venait s'asseoir dans le cabinet du général et
+donnait une leçon de lecture à sa fille, ou reprisait le linge de la
+maison et les vêtements des enfants.
+
+Deux fois par jour, Krauss conduisait et allait chercher au collège
+Raymond et Léon Cornevin. Mais on ne les entendait guère. Ils
+travaillaient l'un et l'autre avec tant d'acharnement, que souvent
+Mme Delorge était obligée d'y mettre ordre et de les arracher à leurs
+livres.
+
+Le dimanche seul rompait la paisible régularité de cette existence.
+
+Ce jour-là, si le fils d'adoption de M. Ducoudray, Jean Cornevin,
+n'était pas privé de sortie, ce qui lui arrivait de temps à autre, le
+bonhomme l'amenait passer la journée avec son frère et Raymond et, s'il
+faisait beau, il les conduisait à la campagne.
+
+Il avait fini par s'accoutumer à la turbulence de Jean, et autant il
+s'en était plaint jadis à Me Roberjot, autant il célébrait maintenant
+sa vivacité, sa hardiesse et son esprit moqueur, l'encourageant à
+s'appliquer à l'étude du dessin, puisqu'il y réussissait si bien, et
+disant que ce garçon ferait certainement un artiste remarquable.
+
+Parfois M. Ducoudray décidait Mme Delorge à les accompagner, et
+alors, comme il fallait faire des économies et que les restaurants des
+environs de Paris sont hors de prix, Krauss suivait, portant dans un
+grand panier des provisions qu'on mangeait sur l'herbe...
+
+Digne M. Ducoudray!... Il avait donné à la veuve de son ami le général
+une de ces preuves d'affection qui valent des volumes de protestations.
+
+Pour elle, il avait déménagé. Pour elle, il avait abandonné Passy.
+
+Lui, le vieillard égoïste, il avait renoncé à sa jolie villa, à cette
+habitation qu'il avait fait bâtir pour lui, sur un plan choisi par lui,
+où il s'était ingénié à réunir tout ce qui peut faire la vie plus douce
+et plus facile.
+
+Et un beau matin, sans avoir rien dit de son projet, il était venu
+s'établir rue Chaptal, au troisième étage, dans un appartement de mille
+francs.
+
+Dame!... il n'y avait pas toutes ses aises, comme à Passy. Mais il
+demeurait à deux pas de Mme Delorge et pouvait continuer à lui rendre
+deux visites par jour.
+
+Et, comme il avait eu le bon esprit de redescendre au plus profond de
+son coeur ses espérances matrimoniales, il jouissait, sans
+arrière-pensée, de la plus confiante des intimités.
+
+Sans ce voisinage, l'isolement de Mme Delorge eût été peut-être
+pénible.
+
+Tous les amis de son mari avaient été dispersés par le coup d'État,
+exilés, réduits à fuir ou contraints d'habiter la province. A peine en
+était-il resté à Paris deux ou trois qu'elle voyait de loin en loin.
+
+Me Roberjot était bien venu la visiter; mais, sans cesser de lui
+témoigner la reconnaissance qu'elle lui devait, elle l'avait reçu de
+façon à lui faire comprendre que l'espoir qu'il avait caressé ne se
+réaliserait jamais, et peu à peu ses apparitions rue Blanche étaient
+devenues plus rares.
+
+Après M. Ducoudray, la plus habituelle société de Mme Delorge était
+donc Mme Cornevin.
+
+Sur les conseils de sa bienfaitrice, la femme du pauvre palefrenier
+était descendue des hauteurs de Montmartre et était venue s'établir rue
+Pigalle avec ses trois filles: Clarisse, Eulalie et Louise.
+
+Son loyer y était beaucoup plus considérable que rue Marcadet. Elle
+payait quatre cents francs par an deux pièces et une cuisine.
+
+C'était énorme pour elle, mais Mme Delorge lui avait tracé un plan
+d'avenir qui rendait cette dépense indispensable.
+
+Très habile ouvrière confectionneuse avant son mariage, la femme de
+Laurent Cornevin, depuis la disparition de son mari, s'était placée chez
+une couturière en renom.
+
+Elle s'y refaisait la main, se mettait au courant des modes et apprenait
+certains détails du métier qu'elle ignorait.
+
+--Et quand vous serez sûre de votre habileté, lui disait Mme Delorge,
+vous travaillerez chez vous, et vos trois filles seront vos ouvrières.
+Soyez tranquille, M. Ducoudray et moi nous vous trouverons des
+pratiques. Si vous réussissez complètement, ce sera presque la fortune.
+
+M. Ducoudray approuvait.
+
+--Et elle réussira, disait-il, et quand j'aurai découvert Laurent
+Cornevin, il sera tout surpris de retrouver sa femme à la tête d'un
+riche établissement.
+
+C'est que, fidèle à sa parole, le digne rentier consacrait tout ce qu'il
+avait d'intelligence et aussi beaucoup d'argent à la recherche de cet
+unique témoin de la mort du général Delorge.
+
+Tâche ingrate, et bien autrement délicate et épineuse qu'il ne
+l'imaginait lorsqu'il s'y était si bravement engagé.
+
+Retrouver de par le monde un individu dont la trace est totalement
+perdue est déjà difficile lorsqu'on peut agir ouvertement, qu'on dispose
+de la publicité des journaux et qu'on a pour soi la subtile armée des
+polices européennes.
+
+Qu'est-ce donc lorsqu'on est réduit à agir seul, obligé de dissimuler
+ses investigations et qu'on a tout à craindre de la rue de
+Jérusalem?...
+
+C'était là précisément le cas de M. Ducoudray.
+
+Et cependant il avait, dans l'espèce, une chance assez rare:
+
+Cornevin, en admettant qu'il vécût,--et rien, en somme, ne le prouvait
+que l'attitude de la maîtresse de M. de Combelaine, Flora
+Misri,--Cornevin vivant devait être détenu quelque part et gardé à vue.
+
+Libre, il se fût évidemment empressé d'accourir près de sa femme et de
+ses enfants, qu'il adorait et qu'il devait croire réduits à la plus
+affreuse misère.
+
+Il était clair aussi qu'il devait être surveillé de très près, car il
+eût, sans cela, donné signe de vie et fait parvenir aux siens une
+lettre, un billet, un mot...
+
+Donc, si on faisait tout au monde pour avoir des nouvelles de cet
+infortuné, il y avait mille à parier contre un que, de son côté, il
+devait s'ingénier à trouver le moyen d'en faire parvenir à sa famille.
+
+--C'est même là le plus bel atout de notre jeu, disait à M. Ducoudray
+son agent principal.
+
+Car le digne rentier avait des agents: une demi-douzaine de ces mauvais
+drôles que la police est forcée de congédier de temps à autre et qui
+«mouchardent» pour le compte des particuliers.
+
+Et chaque semaine il sortait de son portefeuille quelques billets de
+cent francs uniquement pour s'entendre dire:
+
+--Nous sommes sur la trace!...
+
+Alors, il se frottait les mains, sans songer que mille fois il avait ri
+de cette vieille formule policière, et les démarches de ses agents
+étaient le plus habituel sujet de ses conversations avec Mme Delorge.
+
+En présence de Mme Cornevin, seulement, ils parlaient d'autre chose.
+
+Mme Delorge n'avait pas voulu que la pauvre femme fût initiée aux
+démarches qu'on faisait pour retrouver son mari. N'eût-ce pas été aviver
+sa douleur, l'agiter de transes perpétuelles et l'exposer aux plus
+pénibles déceptions!...
+
+Et cependant, Mme Cornevin, de son côté, autant qu'il était en son
+pouvoir, avait agi.
+
+Si cruellement qu'il lui en coûtât, elle avait pris sur elle de revoir
+sa soeur et avait tout mis en oeuvre pour l'intéresser à son malheur
+et obtenir qu'elle usât de son influence sur M. de Combelaine.
+
+Mais, dès les premiers mots, Mme Flora Misri était entrée dans une
+grande colère.
+
+--C'est positif, s'était-elle écriée: Victor est très puissant, et la
+preuve, c'est qu'il a obtenu un bureau de tabac pour ma mère, et pour
+mon père une place où il n'y a rien à faire. Seulement Victor serait par
+trop bête de servir des gens qui ne cherchent qu'à lui nuire. Or que
+fais-tu, toi, s'il te plaît?... Tu passes ta vie chez la femme de ce
+général que Victor a tué en duel, une folle qui mettrait le feu à la
+terre et au ciel pour nous faire arriver malheur. Que complotez-vous,
+toutes deux, avec l'aide de ce vieux rentier qui ne vous quitte pas?...
+Crois-tu que nous ne sachions pas toutes vos manigances!...
+
+[Illustration: Krauss un pistolet dans chaque main.]
+
+Ces propos rapportés à Mme Delorge lui donnèrent singulièrement à
+réfléchir.
+
+--M. de Combelaine et Mme Misri ont le secret de vos investigations,
+dit-elle à M. Ducoudray.
+
+--C'est impossible, répondit-il, puisque je n'en ai ouvert la bouche à
+âme qui vive.
+
+Pour plus de sûreté, cependant, il se résolut à consulter Me
+Roberjot.
+
+--Vous êtes joué, soyez-en sûr, lui déclara l'avocat sans hésiter. Ces
+drôles que vous appelez vos hommes sont tout bonnement les hommes de M.
+de Combelaine. Qu'y gagnent-ils? me demanderez-vous. Ceci: de se
+réconcilier avec la préfecture, si jamais ils ont été brouillés avec
+elle, et de continuer à empocher votre argent. Des mouchards qui ne
+recevraient pas des deux mains ne seraient pas des mouchards. Méditez
+cette vérité...
+
+L'excellent bourgeois était atterré... mais convaincu.
+
+--Dès ce soir, mes gaillards auront leur congé! s'écria-t-il.
+
+Dans le fait, rien ne pouvait contrarier Me Roberjot autant que ces
+maladroites tentatives de M. Ducoudray.
+
+Il s'occupait, lui aussi, de retrouver Laurent Cornevin, et avec de bien
+autres chances de succès.
+
+Sa situation dans l'opposition l'avait mis en relations avec un grand
+nombre d'exilés volontaires, de proscrits et de déportés de Décembre: il
+les avait intéressés au sort du pauvre palefrenier en leur expliquant
+l'importance de son témoignage, et par eux il ne désespérait pas
+d'apprendre un jour ou l'autre ce qu'il était devenu.
+
+En attendant, ce gouvernement de Décembre, dont tant de prophètes
+annonçaient toujours la débâcle pour la fin du mois, semblait s'affermir
+de plus en plus.
+
+Les journaux se taisant sous peine de mort, les députés étant condamnés
+au silence, nulle voix discordante n'avait troublé le concert de
+bénédictions payées comptant et de flatteries intéressées qui montait
+jusqu'au prince-président.
+
+Son voyage dans les départements, réglé par un habile metteur en scène,
+avait été une longue ovation.
+
+Et en revenant à Paris, il avait, tout le long des boulevards, marché
+sous une voûte d'arcs de triomphe et, au-dessus de la boutique d'un
+perruquier, il avait pu lire en grosses lettres sur un transparent:
+_Ave, Cæsar_.
+
+Bientôt, c'était le Sénat qui était allé le saluer empereur, et un
+plébiscite avait consacré l'empire.
+
+Le règne de Napoléon III venait de commencer. Il se formait une cour sur
+le modèle de la cour de son oncle. Les courtisans se ruaient à la curée
+d'une formidable liste-civile. On s'arrachait la clé de chambellan, la
+cravache d'écuyer, l'épieu de grand veneur...
+
+M. de Combelaine avait une grande charge, les traitements réunis de M.
+de Maumussy dépassaient cent cinquante mille francs, Mme d'Eljonsen
+avait loué un palais en attendant celui qu'elle se faisait bâtir, M.
+Verdale était un des architectes officiels, le docteur Buiron était un
+des médecins de la cour...
+
+--Jusqu'où monteront-ils, mon Dieu! disait M. Ducoudray un peu effrayé.
+
+Mais Mme Delorge restait calme et confiante.
+
+--Plus haut ils monteront, disait-elle, plus la dégringolade sera
+terrible... Dieu est juste... Patience!
+
+Reconnu par toutes les puissances de l'Europe, appelé «cousin et frère»
+par le roi de Prusse, et «bon ami» par l'empereur de Russie,
+Louis-Napoléon devait croire inébranlable le trône de Décembre et songer
+à fonder une dynastie.
+
+Un matin du mois de janvier 1853, M. Ducoudray arriva de meilleure heure
+que de coutume chez Mme Delorge, son journal déplié à la main.
+
+--Eh bien! c'est décidé, lui dit-il, nous allons avoir des noces
+superbes, l'empereur se marie.
+
+C'était vrai.
+
+A cette heure-là même, tout Paris commentait le manifeste que
+Louis-Napoléon venait de faire afficher, et qui commençait ainsi:
+
+«Je me rends au voeu si souvent manifesté par le pays en venant vous
+annoncer mon mariage...»
+
+--Et qui épouse-t-il? demanda Mme Delorge.
+
+--Une jeune Espagnole, répondit le bonhomme. Mlle Eugénie de Montijo,
+comtesse de Téba.
+
+Mlle de Montijo n'était pas une inconnue pour les Parisiens.
+
+Déjà, au temps de la présidence, l'attention des habitués de l'Opéra
+s'était souvent concentrée sur une loge d'avant-scène où entraient,
+presque toujours après le lever du rideau, une femme d'un certain âge et
+d'une physionomie peu sympathique et une jeune fille d'une rare beauté
+malgré la petitesse de ses yeux.
+
+Ces deux dames étaient Mme la comtesse de Montijo et sa fille.
+
+Bientôt, on avait remarqué que leur nom se trouvait toujours des
+premiers sur la liste des invités des fêtes présidentielles, puis des
+fêtes impériales, soit à Compiègne, soit à Fontainebleau.
+
+Les chroniqueurs de la cour ne cessaient de chanter les mérites et les
+grâces de la jeune Espagnole, célébrant l'admirable abondance de ses
+cheveux blonds et la blancheur dorée de son teint.
+
+L'opinion n'avait pas tardé à s'inquiéter de cette reine des fêtes
+impériales, et telle était la curiosité qu'elle excitait, que des
+groupes considérables se formaient en un moment devant les magasins où
+sa présence était signalée, et qu'elle avait été obligée de renoncer aux
+représentations de l'Opéra.
+
+Et cependant sa situation à la cour était si peu fixée que beaucoup de
+courtisans, bien intéressés pourtant à pénétrer les secrets du maître,
+croyaient à la probabilité d'une union morganatique entre elle et
+l'empereur.
+
+L'annonce officielle du mariage étonna donc, et, malgré toutes les
+raisons excellentes alléguées dans le manifeste, jeta un froid.
+
+Bien des gens le jugeaient si extraordinaire, qu'on ne pouvait
+l'expliquer, disaient-ils, que par un mouvement de dépit de l'empereur.
+
+Ils racontaient, ceux-là, que Louis-Napoléon, en quête d'une épouse,
+avait expédié des ambassadeurs en Allemagne, l'inépuisable pépinière des
+princesses nubiles, qu'il avait fait pressentir différentes puissances,
+mais que nulle part on n'avait paru comprendre ses ouvertures.
+
+Ils assuraient qu'il avait en vain sollicité la main de la fille du
+prince Wasa, fils de Charles XIII, de Suède, et qu'on lui avait refusé
+une princesse de Hohenzollern.
+
+--Tout cela peut être vrai, disait M. Ducoudray, mais moi je ne vois pas
+pourquoi un empereur n'aurait pas, tout comme un simple citoyen, le
+droit d'épouser la femme qui lui plaît.
+
+Cet avis, très raisonnable, n'était pas, à en croire les cancans, celui
+des parents de l'empereur.
+
+On affirmait qu'ils s'étaient opposés de tout leur pouvoir à son mariage
+avec Mlle de Montijo.
+
+On parlait de scènes violentes, à la suite desquelles la princesse
+Mathilde se serait jetée aux pieds de son cousin, pour le supplier, au
+nom des intérêts les plus sacrés de la famille, de ne pas contracter une
+telle alliance.
+
+Les répugnances, si elles existèrent jamais, surent en tout cas se faire
+violence, car on ne tarda pas à annoncer que ce serait la princesse
+Mathilde qui, pendant les fêtes nuptiales, soutiendrait le manteau de la
+nouvelle impératrice.
+
+Mais, bien plus que de ces détails, Paris s'inquiétait du trousseau de
+la mariée.
+
+Une certaine robe de dentelle était surtout l'objet des admirations
+ébahies des chroniqueurs de la cour, et les Dangeau du nouveau régime
+gémissaient de ce qu'on n'eût pas eu le temps de modifier la forme un
+peu surannée des diamants de la Couronne...
+
+La ville de Paris avait bien voté une somme de six cent mille francs
+pour offrir un collier à l'impératrice, mais Mlle de Montijo avait
+écrit au préfet pour le prier de consacrer cette somme à de bonnes
+oeuvres. Enfin, le 29 janvier 1853, le mariage civil de l'empereur eut
+lieu aux Tuileries.
+
+Le grand-maître des cérémonies était allé, avec deux voitures de la
+cour, chercher la fiancée impériale.
+
+Le grand chambellan, le grand écuyer, le premier écuyer, deux
+chambellans de service et les officiers d'ordonnance de service,
+l'attendaient au bas de l'escalier du pavillon de Flore, pour la
+conduire au salon de famille où se trouvait l'empereur, entouré du
+prince Jérôme, des princes de sa famille désignés pour assister à la
+cérémonie, des cardinaux, des grands officiers de la maison civile et
+militaire, et enfin de tous les ambassadeurs et ministres
+plénipotentiaires présents à Paris.
+
+Napoléon III, en uniforme de général, portait la Toison d'or.
+
+La future impératrice portait, sur une jupe et un corsage de satin
+blanc, la fameuse robe de point d'alençon, et avait autour du cou le
+collier commandé par la ville de Paris, que l'empereur avait acheté et
+lui avait offert.
+
+A neuf heures, le grand maître des cérémonies ayant pris les ordres de
+l'empereur, le cortège se dirigea vers la salle des Maréchaux, où
+devaient s'accomplir les formalités du mariage civil.
+
+Elles furent longues... Tant de gens devaient signer au contrat!...
+
+Mais, enfin, il n'y eut plus personne à qui passer la plume, et le
+cortège, reprenant sa marche, put gagner la salle de spectacle, où les
+artistes de l'Opéra attendaient, pour exécuter une cantate dont Méry
+avait écrit les paroles et Auber composé la musique:
+
+ A notre impératrice aux doux climats choisie,
+ Chantez avec des voix qui sachent nous ravir,
+ Les airs que redira l'écho d'Andalousie
+ Aux collines du Tage et du Guadalquivir.
+
+ Espagne bien-aimée,
+ Où le ciel est vermeil,
+ C'est toi qui l'a formée
+ D'un rayon de soleil...
+
+Le lendemain, 30 janvier, des milliers de curieux se pressaient le long
+des quais et s'étouffaient aux alentours du parvis Notre-Dame.
+
+Le mariage religieux de l'empereur allait avoir lieu.
+
+Un peu avant midi, les grilles des Tuileries tournèrent sur leurs gonds,
+et des carrosses dorés sortirent, que les vieux Parisiens reconnurent
+pour les avoir vus lors du sacre de Napoléon Ier et lors du baptême
+du roi de Rome...
+
+L'empereur et l'impératrice occupaient le premier. Dans le second
+étaient le prince Jérôme et le prince Napoléon.
+
+Quelques vivats se firent entendre, lorsque les deux époux, au retour de
+la cérémonie, se montrèrent au grand balcon des Tuileries.
+
+Le soir, le repas de famille terminé, une cantate de Mme Mélanie
+Waldor fut chantée par des artistes en costume espagnol:
+
+ Célestes concerts,
+ Douce harmonie,
+ Glissez dans les airs.
+ Chantez la grâce unie
+ Au génie.
+ Chantez Eugénie
+ Et les amours
+ Durant toujours.
+
+C'est par M. Ducoudray que Mme Delorge, au fond de sa retraite, était
+informée de tous ces détails.
+
+Parisien jusqu'aux moelles, le digne bourgeois mettait son amour-propre
+à ne rien ignorer de ce qui se passait dans la ville.
+
+Partout où cinq cents badauds s'assemblaient pour un spectacle
+quelconque, on était sûr de le voir au premier rang.
+
+C'est ainsi que, depuis tantôt cinquante ans, il avait fait la haie sur
+le passage de tous les pouvoirs qui se sont succédé en France.
+
+Il avait vu l'entrée des alliés et le retour de l'île d'Elbe. Il avait
+vu passer successivement Louis XVIII et Charles X, Louis-Philippe et la
+République de 1848.
+
+Et pour cela, précisément, il se disait, en regardant défiler le cortège
+de Napoléon III et de la nouvelle impératrice:
+
+--Baste! ceux-là passeront comme les autres...
+
+Ce qui l'avait frappé, à cette solennité, ce n'était pas la vue de M. de
+Combelaine et du vicomte de Maumussy, graves et solennels dans leur
+carrosse, c'était l'attitude singulièrement réservée de la population.
+
+Pour cette fois, les metteurs en scène des ovations départementales et
+des enthousiasmes officiels étaient restés au-dessous de leur tâche ou
+avaient été mal servis par leurs comparses.
+
+La foule était immense; les chemins de fer, depuis la veille, avaient
+amené deux cent mille curieux; Paris et sa banlieue s'étouffaient dans
+les rues, sur les boulevards et sur les quais. Mais cette foule restait
+de glace, étonnée en quelque sorte et défiante.
+
+De ci et de là, des groupes habilement disséminés sur le passage du
+cortège, des acclamations s'élevaient bien... Elles ne trouvaient pas
+d'écho. La claque officielle ne réchauffait pas la multitude.
+
+C'est que, en dehors des poésies de commande, il en avait circulé
+d'autres, d'une saveur terriblement relevée.
+
+C'est à l'heure où la presse est bâillonnée que les récits anonymes, que
+les pamphlets honteux et les calomnies indignes ont beau jeu. Ce qui eût
+fait le sujet d'un article dont l'auteur eût gardé nécessairement une
+certaine mesure devient le thème d'une chanson qui ne respecte rien.
+L'article eût été oublié le lendemain de son apparition, la chanson
+reste dans la mémoire, et sur l'aîle d'un air populaire vole jusqu'aux
+extrémités de la France et pénètre dans les moindres villages.
+
+C'est qu'aussi le passé de Mlle de Montijo, par ses côtés romanesques
+et un peu aventureux, offrait beaucoup de prise à la calomnie et à la
+médisance.
+
+Sa mère, aimant le mouvement, le changement, le voyage, la vie des eaux
+et des bains de mer, les fêtes, les spectacles, l'avait, pendant des
+années, traînée à sa suite, à Londres, à Paris, à Pau, en Allemagne...
+
+Or on est bourgeois en diable, en France, et infecté de préjugés; on n'y
+admet que très difficilement les libres allures des jeunes filles
+étrangères.
+
+Il n'y avait guère que sa beauté qu'on ne contestât pas à la femme de
+l'empereur, et encore y trouvait-on des taches.
+
+Ceux qui se proclamaient ses tenants la disaient d'une inépuisable
+bonté, mais peu intelligente; ferme, mais entêtée; très simple, mais non
+moins coquette enfin, dévote bien plus que religieuse, dévote à la façon
+des femmes du peuple espagnoles, sans discernement.
+
+--Elle rappellera Marie-Antoinette, pour qui elle professe un véritable
+culte, disaient d'elle quelques-uns de ces amis dangereux dont tous les
+éloges cachent une perfidie, voulue ou non.
+
+Les gens sensés attendaient avant de formuler un jugement de l'avoir vue
+à l'oeuvre, et ils n'attendaient pas sans inquiétudes, sachant quelle
+influence doit fatalement exercer sur les moeurs l'exemple d'une
+souveraine jeune et belle.
+
+Assurément le rôle de la nouvelle impératrice était bien difficile au
+milieu d'une cour datant d'hier, peuplée d'ennemis, semée d'embûches, et
+composée en tout cas de gens bien étonnés de s'y voir, et qui devaient
+avoir de la peine à se regarder sans rire.
+
+Passer de la liberté de la vie de voyage aux inexorables obligations
+d'un trône, et cela du jour au lendemain, quelle épreuve pour une jeune
+femme!
+
+Se trouver tout à coup le point de mire de tous les regards, être
+toujours en scène, parler à tous et de tout, s'occuper de modes et de
+politique, se montrer sérieuse ou frivole, être femme du monde et femme
+d'intérieur, garder le secret de ses impressions, dissimuler ses
+sympathies, surmonter ses aversions, quelle tâche!...
+
+L'impératrice Eugénie n'y réussit pas.
+
+Si ses courtisans lui racontaient qu'elle était populaire, ils la
+trompaient. Elle ne le fut jamais.
+
+En vain elle multiplia les oeuvres de bienfaisance, les institutions
+charitables, les fondations pieuses. Elle n'alla jamais au coeur de la
+foule.
+
+Sceptique et moqueuse, la France ne respecte que ce qui est solennel.
+
+On n'y comprend une reine qu'en robe de brocard à traîne, marchant d'un
+pas majestueux, la couronne au front.
+
+On s'étonnait de rencontrer l'impératrice en robe à volants écourtés,
+chaussée de bottines à hauts talons, et coiffée d'un élégant et frais
+chapeau tel qu'on en voyait sur la tête de toutes les autres femmes.
+
+--C'est d'une admirable simplicité! s'écriaient ses partisans.
+
+--Hum! grommelaient les autres.
+
+Il est vrai de dire que les maris dont les femmes adoptaient cette
+simplicité admirable la trouvaient coûteuse.
+
+Ils voyaient bien que toutes ces jolies petites robes de quatre sous
+tailladées, découpées, échancrées, écourtées, véritables déjeuners de
+soleil, finissaient par revenir, vu leur nombre, dix fois plus cher que
+les robes de prix d'autrefois.
+
+On objectait à ces maris que c'était la mode. Que répondre à cela?
+
+Ils grognèrent dans les commencements, puis ils s'habituèrent. Il faut
+bien faire comme les autres...
+
+Le temps devint bon pour les modistes et les couturières. On put voir un
+tailleur pour dames se donner les mêmes airs d'importance que jadis la
+couturière de Marie-Antoinette, qui disait si fièrement: «J'ai travaillé
+ce matin avec Sa Majesté...»
+
+Jamais pareille émulation de dépense ne se vit, ruinant les familles
+d'abord, les corrompant ensuite. Personne ne voulait rester en arrière.
+Toutes les grenouilles se mirent à s'enfler pour égaler le boeuf...
+Beaucoup en crevaient.
+
+Ce qui n'empêchait pas de se ruer à la conquête du million. Des
+fortunes énormes surgirent tout à coup. D'où? On ne savait. Ce luxe
+subit donnait d'étranges soupçons.
+
+A voir passer dans son coupé, attelé de deux magnifiques chevaux,
+Combelaine, qu'on avait connu sans souliers aux pieds; à voir faire
+courir Maumussy, que ses créanciers avaient chassé du boulevard; à voir
+Mme d'Eljonsen, devenue la princesse d'Eljonsen, donner des fêtes où
+se précipitait tout le Paris officiel, involontairement on portait les
+mains à ses poches et, inquiet, on se disait:
+
+--Où diable ces gens-là prennent-ils tout cet argent!...
+
+Si bien que le _Moniteur officiel_ en arrivait à être forcé de démentir,
+comme «autant d'infâmes calomnies, les bruits répandus à la Bourse sur
+les opérations financières qu'on accusait d'avoir faites des
+fonctionnaires d'un ordre élevé».
+
+Si bien que le prix de tout croissait avec les goûts et les habitudes de
+dépense, et que l'argent semblait diminuer de valeur.
+
+Et le digne M. Ducoudray, qui jadis s'estimait très riche avec ses douze
+mille livres de rentes et sa villa de Passy, commençait à trouver qu'il
+avait été bien imprudent de se retirer avec si peu de chose.
+
+--Si cela dure, disait-il parfois, je finirai par n'avoir plus de quoi
+manger.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+--Cela ne durera pas, soyez tranquilles! déclaraient toujours d'un ton
+d'admirable assurance certains prophètes politiques.
+
+Il est vrai qu'il leur eût été difficile, sinon impossible, de dire sur
+quoi, en ce moment, se basait leur certitude.
+
+Ces premières années de l'empire furent celles où il se débita le plus
+de choses ridicules, où les contes les plus absurdes et les moins
+admissibles trouvaient de tous côtés de bénévoles propagateurs.
+
+A chaque moment, vous rencontriez des gens qui, vous tirant à part, vous
+disaient mystérieusement:
+
+--Eh bien!... vous savez la nouvelle? L'empire n'en a pas pour un mois.
+L'argent manque... Le prochain coupon de la rente ne sera pas payé.
+
+Mais Mme Delorge n'était pas d'un caractère à s'abandonner à des
+illusions puériles et, si M. Ducoudray eût réussi à l'entraîner sur
+cette pente, elle avait pour la retenir Me Sosthènes Roberjot.
+
+Or Me Roberjot était mieux que personne en situation de voir et de
+juger les événements.
+
+Sa candidature avait réussi; il venait d'être nommé député.
+
+Et, si ardent adversaire qu'il fût de l'empire, ses rancunes n'allaient
+pas jusqu'à lui mettre sur les yeux de ces lunettes qui empêchent de
+voir.
+
+Aussi, disait-il en hochant tristement la tête:
+
+[Illustration:--Tout cela est à nous! Victoire! Vive Coutanceau!]
+
+--Nous en avons pour des années, et, s'il survient une guerre heureuse,
+l'opposition ne sera plus qu'un mot.
+
+Car Me Roberjot, de même que tous les gens de quelque bon sens,
+comprenait bien que la guerre, essence même de l'empire, lui était
+nécessaire.
+
+Napoléon III, à Bordeaux, avait dit:
+
+«L'empire, c'est la paix!...»
+
+Mais il était clair que ce n'était là qu'un mot officiel, véritable
+promesse de boniment qu'on ne risque rien à faire d'abord, et qu'on
+tient après si on peut.
+
+C'est dans le passé qu'il fallait aller chercher la pensée de
+l'empereur, dans ses proclamations de Boulogne et de Strasbourg ou
+encore dans ses réponses devant la Chambre des pairs lors de son procès.
+
+Là, parlant à ses juges, mais s'adressant à la France, il avait dit:
+
+«Je représente devant vous un principe, une cause, une défaite.
+
+«Le principe, c'est la souveraineté du peuple.
+
+«La cause, c'est celle de l'empire.
+
+«La défaite, Waterloo.
+
+«Le principe, vous l'avez admis;--la cause, vous l'avez servie;--la
+défaite, vous brûlez de la venger...»
+
+--Et Napoléon III la vengera, disaient fièrement ses partisans et, en
+échange des stériles libertés qu'il prend à la France, il saura lui
+rendre le prestige de la gloire militaire.
+
+L'opinion était donc préparée à tout, lorsqu'on apprit que la France
+allait avoir la guerre avec la Russie.
+
+L'Angleterre, cette fois, était notre alliée; ses soldats allaient se
+battre à côté des nôtres.
+
+S'il y eut quelque émotion à Paris, il n'y eut pas un moment de doute ni
+d'inquiétude. Nous ne pouvions être que vainqueurs.
+
+Et, en effet, le second empire ne tarda pas à avoir une nouvelle
+victoire à enregistrer, et gagnée par un des hommes du coup d'État, par
+le maréchal de Saint-Arnaud.
+
+Celui-là fut heureux. Il mourut peu après, et son linceul fut un
+drapeau.
+
+Mais c'était peu pour l'impatience française que cette victoire de
+l'Alma; aussi tout Paris accueillit-il comme certaine, comme
+incontestable, une dépêche apportée, disait-on, par un Cosaque, et qui
+annonçait la prise de Sébastopol.
+
+Cette nouvelle, il faut le dire, avait été enregistrée par le
+_Moniteur_.
+
+La Bourse monta. Paris, le soir, fut illuminé...
+
+Et, le lendemain, on apprit que le Cosaque n'était qu'un canard
+financier et que Sébastopol tenait plus que jamais.
+
+Cependant, cette fausse joie, qui eût dû servir à Paris de leçon pour
+l'avenir, n'eut pas d'inconvénients... L'impatience française n'avait
+fait que devancer les événements. Après une héroïque résistance,
+Sébastopol tomba en notre pouvoir...
+
+Et, presque aussitôt que cette glorieuse nouvelle, on apprit que
+l'empereur de Russie venait de mourir; qu'un congrès allait se réunir à
+Paris, et que la paix serait sans doute signée contre le gré de
+l'Angleterre...
+
+Mais pendant que les négociations se poursuivaient, un événement avait
+lieu d'une bien autre importance pour la famille impériale, et qui
+devait emplir de confiance et de joie tous les hommes qui devaient à
+l'empire ou qui attendaient de lui leur fortune et leur situation.
+
+Depuis longtemps la grossesse de l'impératrice avait été annoncée
+officiellement...
+
+Le 15 mars 1856, le président du Corps législatif apprit à ses collègues
+que Sa Majesté entrait dans les douleurs de l'enfantement...
+
+L'Assemblée, aussitôt, se déclara en permanence.
+
+Aussi bien, à cette heure-là même, les bruits les plus contradictoires
+se répandaient-ils dans Paris.
+
+On disait l'impératrice au plus mal, et que l'accoucheur de la reine
+d'Angleterre, arrivé dans la nuit, désespérait d'elle. D'autres
+assuraient que l'enfant, qui était une fille, venait de mourir.
+
+La vérité, c'est que l'accouchement fut laborieux. Mais dans la nuit,
+sur les trois heures, l'impératrice accoucha d'un garçon.
+
+--Voilà la dynastie fondée à perpétuité! s'écrièrent les journaux
+dévoués.
+
+Tout, en effet, souriait à l'empereur, et l'empire arrivait à l'apogée
+de sa puissance.
+
+Et, le jour où les plénipotentiaires du congrès vinrent en grand
+uniforme présenter aux Tuileries le traité signé par eux, Napoléon III
+parut l'arbitre de l'Europe...
+
+--Que me parlez-vous de Providence et de justice divine! disait ce
+soir-là M. Ducoudray à Mme Delorge.
+
+Il est certain que, pour ne pas désespérer, il fallait de plus en plus à
+la veuve du général Delorge cette foi robuste et inaltérable qu'on puise
+dans la conscience de son bon droit.
+
+Si elle avait jugé ses ennemis hors de sa portée au lendemain du coup
+d'État, que devait-ce donc être à cette heure que leur fortune, liée à
+celle de l'empire, semblait inébranlable comme lui!...
+
+Après des années d'investigations incessantes, le sort de Laurent
+Cornevin demeurait un mystère, à ce point que Me Roberjot lui-même,
+découragé, disait:
+
+--Nous nous sommes mépris à la portée des paroles de Mme Flora Misri.
+Le pauvre Laurent a été bel et bien assassiné.
+
+C'était devenu la conviction de sa femme.
+
+Après avoir espéré longtemps, et bien après tous les autres, elle ne
+doutait plus de son malheur et, en tête de ses factures, elle avait fait
+imprimer: _madame veuve Cornevin_.
+
+Car elle avait des factures, à cette heure. Suivre les conseils de
+Mme Delorge lui avait porté bonheur. Son petit établissement de
+couture et confection avait réussi de façon à dépasser les prévisions
+les plus optimistes.
+
+A peine installée chez elle, après quelques mois d'un nouvel
+apprentissage, elle avait vu ses clientes affluer de telle sorte que,
+l'aide de ses filles ne lui suffisant plus, elle avait dû s'adjoindre
+des ouvrières, deux d'abord, puis quatre. Puis il lui avait fallu
+prendre une première demoiselle pour surveiller le travail, car elle
+avait assez à faire à recevoir les pratiques, à prendre mesure et à
+essayer les robes.
+
+Bientôt l'appartement de la rue Pigalle s'était trouvé trop petit, et,
+après bien des hésitations et sur les instances de M. Ducoudray et de
+Mme Delorge, elle était allée en louer un, à un second étage de la
+rue de la Chaussée-d'Antin, dont le prix était de trois mille quatre
+cents francs.
+
+C'est l'énormité de ce loyer qui avait causé toutes ses perplexités.
+
+A l'exemple des gens qui ont été longtemps malheureux, elle se défiait
+de la prospérité, prenant pour autant de pièges toutes les faveurs de la
+fortune.
+
+--Et si j'allais ne pouvoir pas payer! objectait-elle à ses amis.
+Pourquoi chercher le mieux lorsqu'on a un bien inespéré?...
+
+M. Ducoudray n'entendait pas de cette oreille.
+
+Fût-il jamais parvenu à mettre cent mille écus et même plus de côté,
+s'il s'était confiné dans l'étroite boutique où, pendant cinquante ans,
+ses parents avaient végété, joignant à grand'peine les deux bouts?...
+
+--Ainsi, allez de l'avant, disait-il à Mme Cornevin. Que
+risquez-vous? Je réponds de tout.
+
+Et il l'avait en quelque sorte contrainte d'accepter un prêt de mille
+écus pour ses premiers frais d'installation.
+
+Car il voulait que tout fût très beau dans le nouvel établissement
+qu'elle fondait, bien disposé et en harmonie avec le quartier; qu'elle
+eût un vrai salon, avec un tapis à terre, un lustre au plafond et des
+glaces tout autour.
+
+Et le public avait fait honneur à la lettre de change que tirait sur sa
+vanité l'expérience de l'ancien négociant.
+
+Mme Cornevin avait eu beau augmenter le prix de ses façons, ses
+anciennes clientes la suivirent, beaucoup de nouvelles lui vinrent, et
+il n'eût tenu qu'à elle de prendre rang parmi les couturières à la mode
+que les chroniques, moyennant finance, appellent toutes «la bonne
+faiseuse».
+
+Si bien que, la troisième année de son installation, lorsqu'elle fit son
+inventaire au 31 décembre, elle constata qu'elle avait gagné dans ses
+douze mois plus de vingt mille francs et que, tous frais payés, il lui
+en restait huit mille à placer ou à mettre dans son commerce.
+
+C'est que ses frais avaient bien augmenté.
+
+Non seulement elle n'acceptait plus la rente de douze cents francs que
+lui avait servie Mme Delorge, mais elle s'arrangeait de façon à ce
+que Léon, son fils aîné, celui qui était élevé avec Raymond, n'imposât
+pas une trop lourde charge à sa bienfaitrice.
+
+Quoi que pût dire M. Ducoudray pour s'en défendre, elle supportait de
+moitié avec lui les frais de l'éducation de son fils Jean.
+
+Enfin, tout en faisant travailler ses filles à l'atelier, elle les
+envoyait tous les jours chez une institutrice du voisinage, où elles
+recevaient cette instruction élémentaire qui est indispensable à la
+femme d'un négociant.
+
+Pour elle-même, la courageuse femme ne dépensait rien.
+
+Elle en était presque à se reprocher les quelques francs qu'elle
+remettait tous les mois à un vieux professeur qui, chaque soir, après le
+départ des ouvrières, venait lui donner une leçon.
+
+Car elle avait senti la nécessité de se hausser au niveau de sa nouvelle
+situation. Elle ne voulait pas que ses enfants, plus tard, fussent
+exposés à rougir d'elle et à n'oser pas montrer ses lettres.
+
+Et elle était un exemple de ce que peut une intelligence ordinaire,
+servie par une forte volonté.
+
+Qui l'eût vue, dans son beau salon, recevoir ses nobles et élégantes
+clientes, n'eût certes pas reconnu la brave et honnête mais un peu
+grossière ménagère de Montmartre, qu'on voyait deux fois par semaine
+remonter la rue Marcadet, portant tout mouillé sur son épaule le linge
+du ménage, qu'elle venait de laver au lavoir et qu'elle faisait sécher à
+sa fenêtre.
+
+A ses relations constantes avec Mme Delorge, elle avait gagné un ton,
+des manières, des façons de s'exprimer, dont jamais on ne l'eût
+soupçonnée capable.
+
+Elle n'était pas déplacée dans le salon de sa protectrice. Tout au plus,
+par suite du silence qu'elle avait le bon sens de s'imposer lorsqu'il y
+avait du monde, pouvait-on la prendre pour une femme d'une extrême
+timidité.
+
+Mais il n'était pas de prospérités capables d'effacer de la mémoire de
+Mme Cornevin ce qu'elle avait souffert ni la perte immense qu'elle
+avait faite.
+
+Six ans après la disparition de son mari, elle pâlissait encore et ses
+grands yeux noirs s'emplissaient de flammes au seul nom du comte de
+Combelaine.
+
+--Ceux qui prétendent que le temps efface tout, disait-elle, n'ont
+jamais su ce que c'est qu'aimer ou haïr.
+
+Pour elle, en effet, il semblait que le temps n'existât pas.
+
+Un dimanche,--et c'était en 1837,--qu'elle devait dîner chez Mme
+Delorge avec M. Ducoudray et les enfants, elle arriva si bouleversée
+que, dès en entrant, elle se laissa tomber sur un fauteuil.
+
+Elle venait de rencontrer Grollet, cet employé des écuries de l'Élysée,
+que M. de Maumussy et M. de Combelaine avaient si habilement substitué,
+lors de l'enquête, à Laurent Cornevin.
+
+--C'est dans le bas de la rue Blanche que je l'ai rencontré,
+répondit-elle aux questions de ses amis. A vingt pas, je l'ai reconnu,
+quoique ne l'ayant pas vu depuis ce jour maudit où, méditant déjà son
+infâme trahison, il voulut absolument m'offrir à déjeuner. Et cependant
+il a bien changé. Il a l'air d'un gros bourgeois à cette heure, d'un
+richard. Il porte des chaînes de montre grosses comme le doigt, des
+bagues, une chemise à jabot avec des boutons en brillants et une
+canne... Il m'a reconnue, lui aussi, car il est venu droit à moi et,
+après m'avoir toisée d'un regard impudent:
+
+«--Peste! ma chère, m'a-t-il dit, nous voilà mise comme une duchesse...
+Nous faisons robe de soie, maintenant!... Je vois avec plaisir que nous
+avons trouvé des successeurs cossus à ce pauvre Cornevin.» Son accent
+et son regard étaient si insultants que des larmes de colère m'en
+vinrent aux yeux. Mais je me contins. Je voulais savoir ce qu'il était
+devenu, et je l'interrogeai. Le crime lui a porté bonheur. Le prix du
+sang de Laurent s'est multiplié entre ses mains.
+
+Ayant quitté l'Élysée peu après le coup d'État, il s'est établi loueur
+de voitures et, comme il est connaisseur, comme il est habile, comme il
+avait des protecteurs très puissants, son commerce a prospéré, et il est
+maintenant à la tête d'un des plus importants établissements de Paris.
+Et ce n'est pas tout, il s'est associé avec un architecte colossalement
+riche, nommé Verdale, pour acheter des terrains et des maisons sur le
+parcours des rues qu'on doit percer et, comme cet architecte est très
+renseigné, ils gagnent, paraît-il, tout ce qu'ils veulent.
+
+Trop prudente pour confier à qui que ce fût le secret qu'elle avait
+surpris, Mme Delorge était seule à connaître l'origine de cette
+grande fortune que Grollet attribuait à M. Verdale.
+
+Seule aussi, à admirer cette loi mystérieuse des attractions qui
+fatalement rapproche et associe les scélérats.
+
+Mais l'architecte jadis incompris était-il vraiment si riche que cela?
+
+Me Roberjot, qu'elle questionna à sa première visite, ne lui laissa
+aucun doute à cet égard.
+
+--Mon ami Verdale, lui répondit-il, de ce ton de mordante ironie qui
+devait lui faire tant d'ennemis, mon cher et excellent camarade doit
+être déjà plusieurs fois millionnaire. Grollet, sans doute, est son
+prête-nom. Depuis un an, il risque timidement une particule devant son
+nom. Un de ces matins il s'éveillera baron et décoré. On m'a remis sa
+carte, dernièrement, et j'y ai lu: A. de Verdale...
+
+La plus vive surprise se peignit sur les traits de Mme Delorge.
+
+--Vous voyez donc encore cet homme? demanda-t-elle.
+
+--C'est-à-dire qu'il vient me voir, répondit l'avocat.
+
+--Quoi!... malgré cette lettre terrible.
+
+--A cause de cette lettre terrible, précisément. Tous les six mois à peu
+près, il vient me conjurer de la lui vendre, et à chaque visite il m'en
+offre un prix plus élevé. Nous en sommes restés, la dernière fois, à
+500,000 francs.
+
+L'énormité de la somme stupéfia Mme Delorge.
+
+--Cinq cent mille francs! répéta-t-elle comme un écho.
+
+--Mon Dieu, oui! Qu'est-ce que cela pour ce cher ami? Ne spécule-t-il
+pas à coup sûr? N'a-t-il pas pour le conseiller, pour l'inspirer, Sa
+Grâce Mme la princesse d'Eljonsen? C'est du reste bien connu. La
+princesse est fort sujette aux rêves. Dès qu'il lui en est venu un, vite
+elle mande son architecte ordinaire qui accourt.
+
+«--Verdale, lui dit-elle, j'ai rêvé cette nuit que je voyais une rue
+nouvelle, allant de tel point à tel autre, et passant par tels et tels
+endroits...
+
+«--Très bien! princesse! répond mon ancien copain. Et tout de suite,
+sans hésiter, il se met à acheter tout ce qu'on veut lui vendre de
+maisons sur le parcours indiqué. Et bien il fait, car jamais la rue
+rêvée par la princesse ne manque d'être décrétée peu après. Mon Verdale
+est exproprié, il touche des indemnités superbes dont il remet une
+partie à Mme d'Eljonsen, et le tour est fait. Il irait jusqu'au
+million pour avoir son autographe.
+
+Ce n'est pas sans une sincère admiration que Mme Delorge écoutait et
+regardait Me Roberjot. Certes, considérée au point de vue de la
+morale pure, sa conduite n'avait rien de particulièrement héroïque.
+
+Mais elle avait trop vécu pour ne savoir pas qu'à notre époque de tels
+désintéressements sont rares, pour ne savoir pas que ce n'est point le
+premier venu qui refuse un million, cinquante mille livres de rentes
+qu'on lui offre et qu'il peut accepter sans risques, sans périls, sans
+nuire à qui que ce soit, sans même commettre une mauvaise action.
+
+Elle lui tendit donc la main, et d'une voix émue:
+
+--C'est beau, ce que vous faites là, monsieur, dit-elle. Merci!...
+
+Mais c'est à peine si l'avocat osa effleurer du bout des doigts cette
+main que lui tendait la noble femme.
+
+Lui aussi, il avait résisté à l'action dissolvante du temps. Il avait pu
+renoncer à l'espoir d'être jamais aimé de Mme Delorge; cesser de
+l'aimer, non.
+
+Il lui avait fallu des mois, des années, pour s'accoutumer à la visiter,
+à causer, à ne pas rester court, lorsqu'elle le regardait d'une certaine
+façon.
+
+Au moins avait-il cette satisfaction de voir que les événements
+l'avaient servie mieux qu'il n'eût osé le souhaiter.
+
+Les cruels soucis d'argent et d'avenir qui troublaient le sommeil de
+Mme Delorge aux premiers temps de son veuvage avaient disparu.
+L'aisance et la sécurité étaient revenues s'asseoir à son foyer.
+
+Tout d'abord elle s'était trouvée allégée de la rente de douze cents
+francs de Mme Cornevin. Léon ne lui coûtait presque plus rien. Enfin,
+deux héritages successifs avaient plus que doublé son capital.
+
+Le premier de ces héritages avait été celui du père de son mari.
+
+Le pauvre bonhomme n'avait pu survivre à la mort de son fils, sa joie et
+son orgueil. Il avait bien parlé de venir demeurer avec sa bru, mais au
+moment de quitter la petite ferme où il vivait depuis tant d'années le
+courage lui avait manqué. Il avait traîné sept ou huit mois encore, et
+enfin il s'était éteint, laissant une soixantaine de mille francs.
+
+Le second héritage fut celui de Mlle de la Rochecordeau.
+
+Bien inattendu, certes, celui-là; car, deux fois par jour au moins
+depuis quinze ans la rancunière vieille fille jurait qu'elle jetterait
+toute sa fortune dans le Loir plutôt que d'en laisser un centime à sa
+nièce.
+
+Malheureusement pour ses charitables intentions, elle avait, quoique
+dévote, une si effroyable peur de la mort, que jamais elle ne put
+prendre sur elle de faire un testament.
+
+--Il sera toujours temps, disait-elle, d'appeler un notaire quand je
+sentirai ma fin s'approcher.
+
+Elle ne la sentit pas.
+
+Un soir qu'elle avait diné plus de coutume, s'étant mise dans une de ces
+colères blanches qui lui étaient habituelles, elle fut foudroyée par une
+attaque d'apoplexie.
+
+Elle n'eut que le temps de s'écrier, et Dieu sait avec quelle rage:
+
+--Je suis morte! Élisabeth aura tout.
+
+Presque tout, en effet.
+
+Mme Delorge, née Élisabeth de Lespéran, se trouvant être la plus
+proche parente de Mlle de la Rochecordeau, eut pour sa part les sept
+dixièmes de la succession: un peu plus de cent cinquante mille francs.
+
+Elle les accepta, mais non sans bien expliquer à son fils quelles
+raisons la déterminaient.
+
+--J'ose croire, Raymond, lui avait-elle dit, que cette fortune qui nous
+échoit ne te fera jamais imiter ces jeunes gens dont le plaisir est le
+seul mobile, ni oublier les devoirs sacrés que tu as à remplir.
+
+C'était presque mot pour mot ce que Mme Cornevin répétait à ses fils
+chaque fois qu'elle se trouvait avec eux.
+
+--Souvenez-vous que votre père a été lâchement assassiné par des
+misérables dont il avait surpris le crime, et que nous ne savons même
+pas ce qu'est devenu son corps.
+
+Peut-être eût-on beaucoup surpris M. de Combelaine et M. de Maumussy, si
+on leur eût dit ce qu'était devenue en huit ans la situation de Mme
+Delorge et de Mme Cornevin.
+
+Pour eux, ce devaient toujours être deux pauvres femmes veuves, bien
+impuissantes, bien délaissées, pauvres et chargées d'enfants.
+
+Non; il n'en était plus ainsi.
+
+Maintenant, elles étaient presque riches l'une et l'autre, assez riches
+en tout cas pour payer des défenseurs.
+
+Leurs enfants, qui autrefois étaient peut-être une charge, allaient être
+désormais un soutien.
+
+Raymond Delorge, Léon et Jean Cornevin allaient être des hommes, de ces
+adversaires avec qui on compte...
+
+L'heure était proche où les espérances jadis chimériques de Mme
+Delorge pouvaient devenir des réalités...
+
+[Illustration: De sa main puissante il le renversa en arrière.]
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+RAYMOND
+
+
+
+
+I
+
+
+...Ce fut, pour Mme Delorge et pour Mme Cornevin, un beau jour et
+un jour glorieux, que celui où, appuyées l'une sur l'autre, et
+contemplant leurs fils, elles purent se dire:
+
+--Notre tâche est remplie et nous pouvons attendre en paix l'heure de la
+justice. A nos fils désormais la lutte et la peine. Nous pouvons mourir,
+l'oeuvre sacrée que nous avions entreprise sera poursuivie sans
+relâche par des bras plus robustes que les nôtres...
+
+Et certes, leur orgueil et leur confiance étaient légitimes: elles
+avaient fait des hommes...
+
+Onze années s'étaient écoulées depuis la sanglante catastrophe de
+l'Élysée. On était à la fin de 1863.
+
+Raymond Delorge et Léon Cornevin, admis à l'École polytechnique
+ensemble, venaient d'en sortir.
+
+Et leur situation, ils ne la devaient bien qu'à eux-mêmes. Jamais les
+démarches d'un protecteur ne leur avaient aplani un obstacle.
+
+Il y a plus: à deux ou trois reprises ils avaient trouvé des difficultés
+là où leurs camarades n'en trouvaient pas.
+
+Mais aussi, ils s'étaient tenu parole; ils avaient travaillé avec cette
+persévérance obstinée qu'on ne connaît guère à seize ans, et leurs
+études n'avaient été qu'une longue suite de succès.
+
+C'est qu'aussi ces deux noms de Delorge et de Cornevin, qu'on retrouvait
+chaque année associés aux triomphes du grand concours, avaient fini par
+frapper les rares Parisiens qui connaissent leur histoire contemporaine
+et qui ont de la mémoire.
+
+Si le nom de Cornevin leur était inconnu, celui de Delorge faisait
+tressaillir en eux de sinistres souvenirs.
+
+--Delorge!... disaient-ils, nous avons certainement entendu prononcer ce
+nom... Attendez donc... N'est-ce pas ainsi que s'appelait le général
+dont la mort mystérieuse passa inaperçue au milieu des terribles
+émotions du coup d'État, et qui avait été tué en duel, à ce qu'on
+prétendit, par M. de Combelaine?...
+
+Ni Léon, ni Raymond d'ailleurs, en dépit des prudentes recommandations
+de Mme Delorge, n'avaient été parfaitement discrets.
+
+Ils avaient eu de ces amitiés comme on n'en a qu'au collège, amitiés
+sincères et confiantes, qu'on croirait trahir si on gardait un secret.
+
+Ils n'avaient pu s'empêcher de dire leur passé, d'affirmer leur haine
+présente, de parler de leur soif de vengeance, de laisser entrevoir
+leurs espérances pour l'avenir.
+
+Et les amis à qui ils s'étaient confiés avaient rapporté à leurs parents
+la dramatique histoire de leurs camarades...
+
+Si bien qu'en 1859, à la distribution des prix du grand concours, le
+prix d'honneur, remporté par Raymond, avait été le prétexte d'une
+manifestation bruyante qui avait failli tourner à l'émeute.
+
+Les élèves s'étaient levés en tumulte, battant des mains, agitant leurs
+képis et criant à pleine gorge:
+
+--Vive Delorge!... Vive le fils du général Delorge!...
+
+Et cela avec une telle insistance, que S. E. M. le ministre de
+l'instruction publique qui présidait la solennité, était devenu aussi
+blanc que sa cravate.
+
+«Cette manifestation est à la fois affligeante et grotesque, écrivait le
+lendemain un des augures officieux du _Constitutionnel_, et si nous
+avions l'honneur de gouverner le lycée auquel appartient le jeune
+Delorge, nous prierions ce précoce perturbateur et ses amis d'aller
+continuer leurs études ailleurs.»
+
+Mais le lendemain aussi, le rédacteur en chef d'un journal de
+l'opposition se présenta chez Mme Delorge, la priant de vouloir bien
+lui dire tout ce qu'elle savait des circonstances de la mort de son
+mari.
+
+Il se proposait de faire de la mort du général le prétexte d'une
+agitation qui serait, disait-il, très utile à la cause de la liberté, et
+dont le résultat serait, en tout cas, de provoquer une enquête...
+
+M. Ducoudray, qui assistait à cette entrevue, avait toutes les peines du
+monde à dissimuler sa satisfaction.
+
+--Fameuse affaire!... souffla-t-il à l'oreille de Mme Delorge.
+
+Tel ne fut pas l'avis de la noble et courageuse femme.
+
+Il lui parut que ce serait une profanation que de livrer la pure mémoire
+de son mari à des discussions enragées et à des polémiques sans fin.
+Elle frémit à cette idée de voir la tombe de l'homme qu'elle avait tant
+aimé devenir la tribune de toutes les ambitions, le théâtre de scènes
+scandaleuses, le champ de bataille des partis.
+
+Elle conjura donc le journaliste de renoncer à son idée.
+
+--Laissons, monsieur, lui dit-elle, laissons les morts dormir en paix
+leur éternel sommeil.
+
+Raymond n'avait point goûté cette façon de voir. A un âge où on est si
+facile aux illusions, exalté par l'éducation qu'il avait reçue,
+peut-être n'était-il pas loin de se croire un personnage...
+
+Ce fut Léon, son ami, le confident de ses plus secrètes pensées, qui le
+ramena à la raison, qui lui fit comprendre qu'ils n'étaient que deux
+enfants encore.
+
+Ils reprirent donc leurs études, et avec tant d'assiduité et de bonheur,
+qu'ils sortirent de l'École polytechnique, Léon avec le numéro 3,
+Raymond avec le numéro 9.
+
+Ils avaient alors vingt ans, mais le malheur les avait vieillis avant
+l'âge, et ils avaient déjà le caractère qu'ils devaient garder.
+
+Grand, large d'épaules, d'une force herculéenne comme son père, très
+blond avec des yeux d'un bleu pâle, Léon Cornevin avait la raideur et le
+flegme d'un Anglais.
+
+Très capable d'une folie, il était de ceux qui règlent jusqu'à leurs
+actes de démence et qui les accomplissent jusqu'au bout avec un calme
+imperturbable, froidement et méthodiquement.
+
+Tout autre était Raymond.
+
+Remarquablement bien de sa personne, grand, élancé, très brun avec un
+teint d'une pâleur mate, il avait toutes les séductions de l'homme du
+Midi, des flammes plein ses grands yeux noirs, et cette parole vibrante
+qui remue les foules.
+
+Il était l'enthousiasme même, capable de prodigieux élans, mais prompt à
+se décourager. Son intelligence vive et nette concevait les plus
+audacieux projets, les réglait sagement, les lançait bien... Seulement,
+au premier échec, il perdait la tête. Devant un obstacle que l'obstiné
+Léon eût usé avec ses ongles, il s'asseyait désespéré.
+
+Jean Cornevin l'avait bien défini.
+
+--Raymond, disait-il, a le courage d'un héros, les nerfs d'une femme, et
+la sensibilité d'un enfant.
+
+Il avait autre chose encore, une timidité incroyable, ridicule, absurde,
+qui souvent, lorsqu'il prenait sur lui de la surmonter, le poussait aux
+actes les plus contraires à son caractère et à sa volonté.
+
+Près de ces deux jeunes hommes, remarquables à des titres divers, Jean,
+le second fils de Mme Cornevin, faisait contraste.
+
+Il n'avait pas fait de brillantes études, lui... A dix-sept ans, fatigué
+du joug du lycée, il avait déclaré qu'il en avait assez, et depuis, en
+effet, il peignait et il dessinait...
+
+Petit, fluet, très brun, assez laid, mais l'oeil pétillant d'esprit,
+Jean Cornevin dissimulait sous une insouciance affectée et sous le
+débraillé de ses façons une intelligence très vive, des aptitudes
+remarquables, une finesse extrême et une grande ambition.
+
+Prompt à saisir les ridicules, et ayant le mot impitoyable, il avait
+coutume de dire qu'il arriverait par ses ennemis...
+
+Mais cette diversité si grande d'humeur, de tempérament et d'idées
+n'empêchait pas ces jeunes hommes de s'aimer comme rarement s'aiment des
+frères.
+
+Un lien les unissait, plus puissant et plus indissoluble que ceux de la
+famille et du sang: la communauté du malheur et de la haine.
+
+Ils pouvaient se trouver en désaccord, quand ils discutaient les moyens
+d'atteindre leur but, mais leur but était le même, et immuable: obtenir
+justice des misérables qui avaient frappé leurs pères, le général
+Delorge et le pauvre palefrenier Cornevin.
+
+Seulement, que tenter?
+
+Tandis que le chevaleresque Raymond Delorge s'écriait:--C'est au grand
+jour, et en plein soleil que je combats mes ennemis!...
+
+Pendant que le froid et méthodique Léon répétait:--Sachons attendre,
+sachons guetter cette occasion propice qui ne fait jamais défaut aux
+hommes patients!...
+
+Jean, incapable de modération et tout brûlant de colère, disait:
+
+--Que me parles-tu de lutter au grand soleil, Raymond! N'est-ce pas dans
+l'ombre, lâchement, que nos pères ont été frappés?... Avec de tels
+ennemis, il n'est pas de nuit trop obscure ni d'armes déloyales. Je
+m'associerais à des forçats, s'il le fallait, pour les atteindre
+sûrement. Et toi, Léon, que me parles-tu de patienter? Attendre, c'est
+laisser ces misérables jouir en paix de leur crime!...
+
+C'était si bien son opinion que dès l'âge de dix-huit ans il s'était
+trouvé compromis dans ce fameux complot du bois de Boulogne, dont la
+découverte envoya trente-sept accusés sur les bancs de la Cour d'assises
+et une douzaine de condamnés à Lambessa.
+
+Ce qui rendait la situation de Jean Cornevin très mauvaise, c'est qu'une
+perquisition, opérée à son domicile, avait livré à la police toute une
+série de charges intitulées: le _Panthéon du second Empire_, «dont la
+méchanceté, disait le commissaire de police dans son rapport, m'a fait
+frémir d'indignation».
+
+Cependant, d'actives démarches de Me Roberjot tirèrent de ce guêpier
+le précoce conspirateur.
+
+--Vois-tu où mène la précipitation? lui disait son frère, lorsqu'il
+sortit un peu penaud de la Conciergerie, où il avait été détenu trois
+semaines; te voilà signalé et nous aussi, par la même occasion, au zèle
+investigateur de la police; toutes nos démarches vont être épiées...
+
+--Puis avec quels gens conspirais-tu! insistait Raymond. Avec des
+mouchards et avec des drôles ou des imbéciles, dont la politique est à
+coup sûr la moindre préoccupation.
+
+--Ce qui est d'autant plus niais, continuait Léon, que l'Empire, ayant
+atteint son apogée, ne peut plus que descendre.
+
+Dire cela était hardi, sinon prématuré à cette époque.
+
+Ils étaient encore bien rares, les esprits perspicaces qui, sous
+l'apparence des prospérités inouïes du règne de Napoléon III,
+discernaient des symptômes de dissolution.
+
+L'excès même de la prospérité matérielle devait être une cause de ruine.
+
+Car ce n'est pas en vain qu'on surexcite toutes les passions grossières,
+les convoitises brutales, les appétits sensuels et la soif de l'or.
+
+Léon, observateur attentif, avait pu voir le gouvernement trahir
+l'embarras que lui causait la cupidité de certains zélés de Décembre,
+dont il ne savait comment se débarrasser.
+
+Il avait vu le ministre de l'intérieur, M. Billaud, écrire au préfet de
+police cette lettre fameuse où il lui signalait «certains individus qui,
+en se vantant d'une influence qu'ils n'ont pas, ont réussi à en faire un
+véritable commerce et prélèvent une dîme sur tous les soumissionnaires
+des grandes entreprises».
+
+Dame! elle avait fait causer, cette lettre.
+
+--Connaissez-vous ces «certains individus»? se demandait-on en ricanant.
+
+N'avait-on pas vu aussi le ministre de la guerre lancer une circulaire
+«à la seule fin d'empêcher les officiers de l'armée de s'adresser trop
+souvent à l'empereur pour lui demander de l'argent?...»
+
+--Est-ce possible!... s'était-on dit dans le public. Où trouver le
+désintéressement, s'il déserte l'armée!...
+
+L'empereur n'était pas sans apercevoir le danger.
+
+Ponsard ayant fait représenter sa comédie: la _Bourse_, au
+Théâtre-Français, l'empereur lui écrivit pour le féliciter de réagir de
+toute la force de son talent contre la funeste passion du jeu.
+
+M. Oscar de Vallée, au lendemain de la publication de son livre: les
+_Manieurs d'argent_, reçut les mêmes félicitations.
+
+Mais que pouvaient une comédie, un livre et deux lettres impériales,
+contre la fureur, contre le besoin presque de spéculation?
+
+Beaucoup spéculaient, qui n'avaient que ce moyen de soutenir leur train
+de maison.
+
+Le prix de tout allait croissant.
+
+Les immenses abatis de maisons, où M. Verdale et ses amis gagnaient des
+sommes énormes, occasionnaient sur les loyers une hausse prodigieuse.
+
+Le _Moniteur_ ne cessait de répéter que le nombre des maisons
+construites dépassait de beaucoup le nombre des maisons démolies...
+
+Et c'était fort possible.
+
+Seulement, comme les propriétaires ne bâtissaient plus que des palais,
+divisés en appartements immenses, les gens à petite fortune ne savaient
+plus où se caser, et se voyaient réduits à dépenser à leur loyer non
+plus le dixième, mais le sixième et même le quart de leur revenu.
+
+Il est vrai que Paris devenait une sorte de caravansérail où accouraient
+de tous les points du globe les altérés de jouissances grossières, ceux
+qui avaient beaucoup d'argent à dépenser, ceux qui voulaient en gagner
+par n'importe quels moyens.
+
+Il est positif que les théâtres, les bals, les restaurants où l'on soupe
+la nuit et les cafés ne désemplissaient pas.
+
+Il est sûr que des légions de demoiselles à chignons jaunes et à
+toilettes impudentes envahissaient les boulevards et les rendaient
+impraticables aux honnêtes femmes.
+
+Il est certain que le retour de certaines courses, de celles de
+Vincennes, par exemple, où se suivaient au triple galop des voitures
+pleines de jeunes gens et de femmes exaltés par le champagne, était un
+superbe défi à la population des faubourgs.
+
+Tout le monde sait que lord Holland écrivait dans le _Times_:
+
+--Paris est la ville de l'univers où on s'amuse le mieux.
+
+Les clairvoyants disaient:
+
+--C'est très beau, c'est assurément très honorable pour nous, mais c'est
+par là que nous périrons.
+
+D'un autre côté, par Me Roberjot qui s'exprimait librement devant
+eux, Raymond Delorge et Léon Cornevin savaient bien que les vaincus du
+coup d'État s'étaient remis depuis longtemps de leur première stupeur et
+guettaient avidement l'occasion d'une revanche.
+
+Et cette revanche eût été proche, peut-être, sans les instincts pervers,
+les malsaines ambitions et les théories absurdes que révélaient
+certains procès, celui de la Marianne, par exemple, ou celui de la
+_Commune révolutionnaire_.
+
+Par la peur, l'Empire tenait encore quantité de gens, qui tout en
+l'exécrant ne pouvaient s'empêcher de dire:
+
+--Mieux vaut encore le grand sabre de Napoléon III que le poignard de
+ces ennemis de la propriété et de la famille.
+
+Il est vrai que la jeune génération, celle de Raymond et des fils
+Cornevin, s'irritait de cette prudence.
+
+La jeunesse sifflait les cours de Sainte-Beuve au retour de
+l'enterrement de Lamennais.
+
+Cent mille personnes suivaient le convoi de Béranger, tout en sachant
+bien qu'il avait été le barde du premier Empire au temps où libéralisme
+et bonapartisme rimaient, tout en sachant bien qu'il avait plus fait
+pour la popularité de Napoléon Ier que tous les panégyristes
+ensemble, avec un seul refrain: «Parlez-nous de lui, grand'mère...
+Grand'mère, parlez-nous de lui!...»
+
+Pas un cri, cependant, ne troubla la funèbre cérémonie...
+
+Dix ou douze écervelés essayèrent bien de forcer les portes du cimetière
+que la police avait cru devoir tenir fermées, ils furent aussitôt
+arrêtés...
+
+Jean Cornevin, que le tumulte attirait comme la lumière les papillons,
+en était, et son frère et Raymond durent aller, le soir, le réclamer au
+poste, où il avait été consigné.
+
+Mais on ne leur rendit pas le prisonnier. Et cette fois toutes les
+démarches de Me Roberjot ne l'empêchèrent pas de passer en police
+correctionnelle, et d'y attraper un mois de prison...
+
+La mort de Cavaignac, arrivée peu de temps après, passa presque
+inaperçue.
+
+C'est dans sa propriété d'Ourne, au fond de la Sarthe, que s'éteignit ce
+grand citoyen qui avait poussé aussi loin que pas un la fierté et le
+désintéressement...
+
+Il fut enterré au cimetière Montmartre, dans le même caveau que son
+frère Godefroid. Il n'y eut pas de discours prononcé. Le gouvernement
+confisqua son oraison funèbre, comme il avait confisqué celles de
+Lamennais, de Marrast et de Béranger.
+
+Bien avant cette époque, cependant, Raymond Delorge avait mis à
+exécution un projet longtemps caressé dans le secret de ses pensées.
+
+Le lendemain du jour où il avait eu vingt et un ans, il était allé
+trouver ses amis, Léon et Jean Cornevin, et, d'un ton solennel qui ne
+lui était pas habituel:
+
+--Je viens, leur avait-il dit, réclamer de votre amitié un grand
+service, et, quoi qu'il advienne, je vous demande le secret. J'ai résolu
+de me battre en duel avec M. de Combelaine, et je vous prie d'être mes
+témoins...
+
+Léon Cornevin avait bondi à cette déclaration.
+
+--Tu es fou, Raymond! s'était-il écrié.
+
+Raymond s'attendait à quelque réponse de ce genre.
+
+--Raisonnable ou insensé, mon parti est pris.
+
+--Et si nous refusions?...
+
+Tristement, Raymond hocha la tête, et d'un accent d'inébranlable
+détermination:
+
+--Je le regretterais, mais je chercherais et je trouverais des amis
+moins dévoués, mais aussi moins... raisonnables que vous.
+
+Étant donné le caractère de Raymond Delorge, il était manifeste que rien
+ne le ferait renoncer à son dessein.
+
+Si quelque chose eût pu l'ébranler, c'eût été, bien plus que les
+objections du froid et méthodique Léon, le silence significatif de Jean,
+l'esprit aventureux par excellence, et l'homme des résolutions extrêmes.
+
+Tout en comprenant fort bien cela, Léon ne se tenait pas pour battu.
+
+--Admettons, reprit-il, que nous nous chargions de la mission que tu
+veux nous confier, mon cher Raymond, que dirons-nous à M. de Combelaine?
+
+--Qu'il faut que nous nous battions...
+
+Jean lui-même haussa les épaules.
+
+--A quel propos? demanda-t-il. Pourquoi? Sous quel prétexte?...
+
+Un flot de sang monta aux joues de Raymond, et les poings crispés par la
+colère:
+
+--Quoi!... s'écria-t-il, ce misérable n'a-t-il plus assassiné mon
+père?...
+
+Léon l'interrompit.
+
+--C'est très vrai, prononça-t-il froidement. Seulement ce misérable nie.
+N'existe-t-il pas une ordonnance de non-lieu, qui déclare que M. de
+Combelaine est innocent et que le général Delorge a succombé dans un
+combat loyal?...
+
+--Qu'est-ce que cela prouve?
+
+--Que M. de Combelaine refusera ton cartel.
+
+--Non, parce qu'il est brave ou plutôt parce qu'il se fie à son adresse
+et à son sang-froid de spadassin... Non, parce que, si je le hais, il
+doit être las de me craindre, et qu'il ne sera pas fâché, ayant tué le
+père, de trouver une occasion de se débarrasser honnêtement du fils...
+
+--Et s'il refuse, cependant?
+
+--Vous lui direz qu'il est des moyens d'obliger les lâches à se
+battre...
+
+--Et s'il s'obstine à refuser?
+
+--Alors, soyez tranquilles, j'aurai recours à ces moyens.
+
+Léon Cornevin allait sans doute répliquer. Jean lui coupa la parole.
+
+L'entêtement de Raymond l'impatientait.
+
+--Et tu prétends que je suis un écervelé compromettant, s'écria-t-il;
+qu'es-tu donc, toi?... Pour t'imaginer que M. de Combelaine te suivra
+sur le terrain, il faut que tu aies perdu la tête. Autrefois, c'est
+vrai, quand il n'avait ni sou ni maille, pour un oui et pour un non, il
+vous mettait l'épée à la main. Maintenant qu'il a de l'argent, beaucoup,
+tant qu'il en veut, ce doit être une autre paire de manches. Comment!
+voilà un gredin qui mène la plus heureuse existence du monde, et tu te
+figures qu'il va risquer, comme cela, de faire trouer sa précieuse peau
+par le premier venu?... Pas si bête!...
+
+[Illustration: Ils travaillaient l'un et l'autre avec acharnement.]
+
+C'est de l'air résigné d'un homme qui subit une averse que Raymond
+écoutait les remontrances de Jean.
+
+Et lorsqu'il eut achevé:
+
+--Je suis venu, prononça-t-il, vous demander un service et non des
+conseils... Voulez-vous être mes témoins? Si oui, convenons de nos
+faits. Si non, adieu. Dans une heure, j'en aurai trouvé d'autres...
+
+A la dérobée, les deux frères se consultaient du regard.
+
+Eux refusant, Raymond, ainsi qu'il les en menaçait, ne s'adresserait-il
+pas à des étrangers, et ne valait-il pas mieux qu'il les eût pour
+seconds que des inconnus, qui par indifférence, par sottise ou par
+méchanceté se prêteraient aux pires extravagances!...
+
+--C'est convenu, dit Jean Cornevin, nous serons tes témoins.
+
+Les traits contractés de Raymond se détendirent.
+
+--Ah! merci!... s'écria-t-il, merci! Je savais bien que je pouvais
+compter sur vous.
+
+Mais la chaleur de ses protestations ne fondit pas la réserve glacée de
+ses amis.
+
+--Oh! ne nous remercie pas, interrompit brusquement Léon, car c'est bien
+à contre-coeur que nous nous embarquons dans cette affaire. Donne-nous
+tes instructions, nous nous y conformerons.
+
+Raymond en était arrivé à ses fins, il souriait.
+
+--Mes instructions sont bien simples, dit-il. Je veux me battre avec M.
+de Combelaine. Qu'il choisisse les armes, le mode de combat, le lieu et
+l'heure, peu m'importe. Que je l'aie en face de moi, voilà tout ce que
+je demande. Du reste, rassurez-vous. S'il est de première force à toutes
+les armes, je ne suis pas manchot, vous le savez, et je lui réserve une
+désagréable surprise...
+
+Les deux frères ne firent aucune objection. N'ayant pu éviter l'affaire,
+les détails leur importaient peu.
+
+--C'est bien, répondirent-ils, demain matin nous irons chez ton homme.
+Viens nous attendre ici...
+
+Et le lendemain, en effet, sur les neuf heures, ils se mettaient en
+route.
+
+
+
+
+II
+
+
+C'est rue du Cirque que demeurait M. de Combelaine, dans un petit hôtel
+tout neuf, qu'il devait à la munificence impériale, en échange, disait
+la chronique scandaleuse, de quelques-uns de ces services dont on ne se
+vante pas.
+
+Rien de vulgaire dans cette habitation, chef-d'oeuvre de M. Verdale.
+
+L'hôtel s'élevait au milieu d'une cour sablée, et on y arrivait par un
+large perron protégé par une marquise et orné de chaque côté de grands
+vases de faïence remplis de plantes exotiques.
+
+A droite et à gauche étaient les communs; les écuries, où huit chevaux
+de prix mangeaient leur avoine dans des mangeoires de marbre, et les
+remises, où on apercevait par la porte entr'ouverte plusieurs voitures
+de formes différentes, sous leurs housses de toile verte.
+
+--Peste!... grommela Jean Cornevin, l'empereur loge bien ses amis!
+
+Devant la grille, un gros homme à figure joviale, le concierge, fumait
+son cigare... un pur londrès.
+
+--M. le comte reçoit, dit-il aux deux jeunes gens, vous pouvez entrer...
+
+Dans le vestibule, pavé de marbre et tout doré, un valet de pied en
+livrée éclatante reçut Jean et Léon, prit leur carte en disant qu'il
+allait la remettre à M. le comte, et les fit entrer dans une antichambre
+en les priant d'attendre.
+
+Trois messieurs s'y trouvaient déjà lorsque Jean et Léon entrèrent.
+
+Debout dans l'embrasure de la fenêtre, ils causaient, et leur
+conversation les absorbait si fort qu'ils ne parurent pas remarquer
+qu'ils n'étaient plus seuls.
+
+--Ainsi, continuait l'un, vous lui livrez encore cette voiture...
+
+--Puis-je faire autrement? soupirait l'autre. Ne suis-je pas trop engagé
+pour reculer? Savez-vous qu'il me doit plus de cinquante mille
+francs?...
+
+--Comment, diable! aussi, interrompit le troisième, êtes-vous assez fou
+pour faire un pareil crédit!...
+
+--Pardon!... il vous doit bien vingt mille francs, à vous.
+
+--C'est vrai, mais je viens lui signifier qu'il me faut un fort
+acompte...
+
+--Et s'il ne vous le donne pas?...
+
+--Je suspends les fournitures, et... en avant le papier timbré!...
+
+--Et après?...
+
+--Après!... j'obtiens un jugement, et je fais saisir.
+
+--Quoi?
+
+--Tout, parbleu!... l'hôtel, le mobilier, les chevaux, vos voitures, mon
+cher, et tous les traitements...
+
+Les deux autres éclatèrent de rire, mais d'un rire si franc que l'homme
+au papier timbré en demeura tout déconfit.
+
+--C'est donc bien drôle, ce que je dis! fit-il d'un ton vexé.
+
+--Ma foi, oui, répondit le carrossier.
+
+--Et pourquoi, s'il vous plaît?
+
+--Parce que, mon cher, vous ne vous êtes pas levé assez matin pour M. de
+Combelaine et que, si vous lui envoyez du papier timbré, vous en serez
+pour vos frais. Ne vous dérangez pas. Ses traitements sont à l'abri de
+vos huissiers, son mobilier est au tapissier, et ses chevaux sont au nom
+de son valet de chambre...
+
+--Reste l'hôtel...
+
+--Oui, mais vermoulu d'hypothèques... L'empereur ne le lui avait pas
+encore donné que M. de Combelaine avait déjà emprunté dessus...
+
+Immobiles sur leurs banquettes, Jean et Léon retenaient leur souffle,
+tant ils craignaient de trahir leur présence et d'interrompre cette
+instructive conversation.
+
+L'homme au papier timbré semblait consterné.
+
+--Ah çà, fit-il, M. de Combelaine est donc très gêné?
+
+--Ruiné! mon bon, à plat, comme toujours.
+
+--Cependant il se fait une centaine de mille francs par an, avec ses
+traitements.
+
+--Dites cent cinquante mille.
+
+--Il est de deux ou trois entreprises...
+
+--Pardon, de sept ou huit.
+
+--Qui lui rapportent au moins autant.
+
+--Mettons le double, et n'en parlons plus...
+
+--Et il est ruiné!...
+
+--A ce point que ses domestiques n'ont pas d'autres gages que l'argent
+qu'ils lui volent. Il est vrai qu'ils n'y vont pas de main morte. Vous,
+qui êtes bijoutier, faites cadeau d'une bague à M. Léonard, son valet de
+chambre, et il vous en apprendra de belles!...
+
+A tout autre moment, Jean et Léon n'eussent pu s'empêcher de rire de
+l'ahurissement du bijoutier.
+
+--Cet homme-là est donc un gouffre!... s'écria-t-il.
+
+--Vous avez dit le mot.
+
+--Que fait-il de son argent?
+
+--Il le dépense, parbleu!...
+
+--A quoi!... puisqu'il ne paye rien?...
+
+--Et le jeu, mon cher, et les femmes, et les soupers, et les paris aux
+courses, et les fêtes, et les chasses, et les voyages, croyez-vous que
+tout cela ne coûte rien?
+
+Mais ils s'interrompirent brusquement. Un valet de chambre, M. Léonard
+lui-même, venait d'apparaître à la porte qui conduisait à l'intérieur
+des appartements. Il s'avança jusqu'aux témoins de Raymond, et,
+s'inclinant:
+
+--M. le comte de Combelaine, dit-il, attend ces messieurs dans son
+cabinet...
+
+M. de Combelaine était peut-être aussi bas percé que le disaient ses
+fournisseurs; en tous cas il n'y paraissait guère à ses appartements, où
+éclatait le luxe brutal du second Empire, luxe de parvenu pressé de
+jouir et préoccupé d'éblouir.
+
+Voilà ce qu'auraient pu remarquer Jean et Léon Cornevin en traversant, à
+la suite du valet de chambre, une salle à manger ridiculement décorée et
+un vaste salon doré sur toutes les moulures.
+
+Mais, pour rien voir, ils étaient trop émus de cette idée qu'ils
+allaient se trouver en face du meurtrier de leur père.
+
+Et le coeur leur battit lorsque le domestique, ouvrant une porte,
+annonça:
+
+--Messieurs Cornevin.
+
+Ils étaient dans le cabinet de travail, c'est-à-dire dans le fumoir du
+comte, dans cette pièce intime de chaque maison où se trahissent les
+goûts et les habitudes du maître.
+
+On n'y voyait guère de livres ni de papiers, mais quantité d'armes de
+tous les temps et de tous les pays, des fusils et des sabres, des
+armures, des épées de combat et des fleurets mouchetés.
+
+Sur la table qui servait de bureau se voyaient cinq ou six revolvers de
+différents systèmes, attendant que le maître eût le temps de les essayer
+et se prononçât sur leur valeur respective.
+
+Près de cette table, M. de Combelaine, vêtu d'un élégant costume du
+matin, était assis ou plutôt couché dans un immense fauteuil.
+
+Il s'était appliqué et avait réussi à se faire un masque nouveau,
+approprié aux circonstances et à sa nouvelle situation.
+
+Et les spectateurs qui le sifflaient à Bruxelles, lorsqu'il y jouait la
+comédie, ne l'eussent pas reconnu, avec ses cheveux ramenés aux tempes,
+ses moustaches outrageusement cirées, son oeil morne et sa physionomie
+impassible.
+
+C'était une fureur, alors. C'était à qui copierait le maître. C'était à
+qui éteindrait son regard, empèserait sa barbe, pétrifierait son visage
+et laisserait tomber de ses lèvres des paroles rares et sans expression.
+
+Si bien que, dans les ministères et dans les salons officiels, on ne
+rencontrait plus que des décalques plus ou moins réussis de celui que le
+plus rusé des Italiens avait surnommé Taciturne III...
+
+A la vue des deux jeunes gens, cependant, M. de Combelaine s'était levé,
+et, leur montrant des sièges:
+
+--Veuillez-vous asseoir, messieurs, dit-il.
+
+Mais ils ne bougèrent pas, et, presque en même temps:
+
+--Nous resterons debout, s'il vous plaît, monsieur, prononcèrent-ils...
+
+Leur conviction était que le comte allait feindre de ne pas connaître
+leur nom, et que cela éviterait une explication difficile. Erreur!...
+
+--Messieurs, reprit-il, lors des événements de Décembre, un homme a
+disparu qui s'appelait Laurent Cornevin; seriez-vous ses parents?...
+
+--Nous sommes ses fils, répondit Léon.
+
+--Excusez ma question, messieurs. Laurent Cornevin remplissait à
+l'Élysée un emploi assez humble.
+
+--Il était palefrenier...
+
+--Tandis que vous, messieurs...
+
+--Nous, interrompit Jean d'une voix rauque, nous devions crever de
+misère, et ceux qui avaient... supprimé le père devaient croire que la
+faim les débarrasserait des fils. Dieu en a décidé autrement. Nous avons
+trouvé des amis qui nous ont faits ce que nous sommes...
+
+C'est sans la plus légère apparence d'émotion que M. de Combelaine
+s'inclina.
+
+--Je conçois votre irritation, monsieur, dit-il, lorsque vous parlez de
+votre père. Sa disparition a été un de ces accidents affreux comme il ne
+s'en voit que trop dans les temps de discordes civiles...
+
+--Oh! un accident!... fit Jean.
+
+Le comte ne sembla pas l'entendre.
+
+--Certes, poursuivit-il, la famille de cet infortuné a été cruellement
+frappée... Mais moi, j'ai été atteint du même coup. Cette mystérieuse
+disparition a permis de faire planer sur moi des soupçons odieux que
+n'a pas dissipés complètement un arrêt solennel de la justice... Mes
+ennemis ont osé insinuer que Laurent Cornevin avait été témoin d'un
+crime...
+
+Le sang commençait à affluer au cerveau de Jean.
+
+--Nous ne venons pas vous demander compte de la mort de notre père!
+interrompit-il brutalement.
+
+M. de Combelaine ne sourcilla pas.
+
+--C'est que ce serait fort naturel, prononça-t-il, après les propos
+détestables qui ont circulé. Mais alors je vous répondrais que tout ce
+que j'ai d'influence et de crédit, je l'ai mis en branle pour retrouver
+votre père. Oui, tout ce qu'il est humainement possible de faire, je
+l'ai fait... inutilement, hélas! et il me serait aisé d'en administrer
+la preuve...
+
+Léon essayait de répliquer; il l'arrêta d'un geste, et, plus vivement:
+
+--Permettez: on m'attaque, je me défends... Combien était désastreuse la
+situation de la femme Cornevin, je le savais. J'étais exactement
+renseigné par une personne qui est la soeur de votre mère, votre
+tante, par conséquent, et à qui j'ai voué une amitié toute particulière,
+Mme Flora Misri. Mais pouvais-je venir en aide ouvertement à une
+infortune si digne d'intérêt? Non. C'eût été faire la part trop belle à
+mes ennemis. Je chargeai donc Flora de secourir sa soeur. Mme
+Cornevin repoussa fièrement toutes les avances. Est-ce ma faute? Et si
+vous doutiez de mon bon vouloir à l'égard de votre famille, je vous
+rappellerais que c'est grâce à mon influence que M. et Mme Cochard,
+votre grand-père et votre grand'mère, ont obtenu l'un une place, l'autre
+un bureau de tabac, qui les met à l'abri du besoin... Je vous
+rappellerais que j'ai fait obtenir à un des frères de votre mère une
+sinécure fort lucrative...
+
+Mais Jean Cornevin n'en put supporter davantage.
+
+Des soufflets l'eussent moins transporté de fureur que cette énumération
+d'une parenté dont il avait horreur.
+
+--Oh! assez, interrompit-il d'un ton menaçant. Je vous l'ai dit, ce
+n'est pas pour nous que nous sommes ici... Nous vous sommes envoyés par
+notre meilleur ami, par notre frère, Raymond, le fils du général
+Delorge.
+
+Si cuirassé d'impudence que fût M. de Combelaine, il tressaillit
+visiblement.
+
+--Et... que veut-il de moi? interrogea-t-il.
+
+--Raymond Delorge veut venger son père, monsieur, s'écria Jean. Il veut
+se battre avec vous!...
+
+M. de Combelaine était beaucoup trop intelligent pour ne pas s'être
+attendu et préparé à quelque chose de pareil.
+
+Cependant, si son visage demeurait impénétrable, il était fort pâle et
+ses lèvres tremblaient. Il s'était imposé un rôle, et, comme tous les
+hommes très violents, il se défiait de lui.
+
+Après un moment de silence:
+
+--Je ne saurais, dit-il, blâmer la démarche de M. Raymond Delorge; à sa
+place j'agirais comme lui. Mais moi, je ne puis accepter la rencontre
+qu'il me propose...
+
+--Cependant, monsieur...
+
+--Je déclare qu'un duel entre nous est impossible, interrompit
+impérieusement le comte. Oui, c'est vrai, j'ai tué le général Delorge,
+mais à mon corps défendant, car je l'aimais, et seulement après avoir
+été, à plusieurs reprises, provoqué, menacé, outragé par lui... Et vous
+voudriez qu'après avoir eu cet immense malheur de tuer le père, je
+m'expose à tuer le fils!... Non! à aucun prix. Au lendemain du duel
+déplorable du jardin de l'Élysée, j'ai fait le serment de ne plus me
+battre jamais... Je le tiendrai, quoi qu'il arrive.
+
+--C'est prudent, quand on a beaucoup à perdre, gronda Jean Cornevin.
+
+Ah! il fallait que M. de Combelaine se fût fait aussi le serment de
+rester calme, car il ne broncha pas.
+
+--Je vous ai dit mon dernier mot, messieurs, fit-il.
+
+Mais Léon n'était pas intervenu encore:
+
+--Je n'insisterai pas davantage, monsieur, prononça-t-il d'un ton glacé;
+seulement, il est de mon devoir de vous avertir des suites de votre
+refus...
+
+--Ah!...
+
+--Raymond est décidé à tout pour obtenir une satisfaction à laquelle il
+croit avoir droit...
+
+--Monsieur...
+
+--Il ne reculera devant aucune extrémité pour vous contraindre à la lui
+accorder, et, s'il faut recourir à la violence...
+
+--Ah!... pas un mot de plus, monsieur, s'écria M. de Combelaine d'une
+voix étranglée, pas un mot de plus!...
+
+Il s'était dressé d'un bond, frémissant de colère, la face empourprée,
+l'oeil flamboyant, et sa main serrait d'une étreinte convulsive un des
+revolvers placés sur la table...
+
+L'ancien Combelaine, celui des tripots de Londres, celui qui, jadis,
+moyennant finance, prenait les duels à son compte, reparaissait.
+
+--Vous ne savez donc pas quel homme je suis? continua-t-il. Vous ne
+savez donc pas qu'un homme qui, jadis, m'eût parlé comme vous venez de
+le faire, ne serait pas sorti vivant de chez moi!...
+
+--Devions-nous donc vous laisser ignorer les intentions de notre client?
+demanda tranquillement Léon Cornevin.
+
+M. de Combelaine eut un geste terrible.
+
+--Eh bien! moi, s'écria-t-il, au premier soupçon de violence de M.
+Raymond Delorge, je vous déclare...
+
+Il s'arrêta court.
+
+--Quoi?... insista Léon.
+
+Mais une réflexion, plus rapide que l'éclair, venait de traverser
+l'esprit du comte.
+
+--Rien! répondit-il, rien!
+
+Grâce à un effort véritablement surhumain, il parvenait à se maîtriser.
+
+Il lâcha le revolver qu'il tenait, il se rassit, et, d'un ton presque
+calme, bien que sa voix tremblât encore:
+
+--Cette affaire est trop grave, prononça-t-il, pour que je prenne une
+résolution définitive sans consulter... M. Delorge m'accordera bien
+vingt-quatre heures.
+
+--Assurément.
+
+--Alors, messieurs, veuillez me laisser votre adresse... Après-demain,
+avant midi, un de mes amis se présentera chez vous pour vous apprendre
+ce que nous aurons décidé...
+
+C'est mécontents d'eux-mêmes, le coeur serré et l'esprit tourmenté de
+vagues appréhensions, que les deux frères quittèrent cet hôtel de la rue
+du Cirque, dont les splendeurs cachaient tant de misères honteuses.
+
+Combien ils avaient eu tort d'accepter la mission dont les chargeait
+Raymond, ils ne l'avaient que trop compris aux premiers mots prononcés
+par M. de Combelaine. Cet homme, qui avait assassiné le père de leur
+ami, n'avait-il pas assassiné également leur père à eux?
+
+Aussi qu'était-il arrivé?
+
+Que M. de Combelaine, prompt à reconnaître la fausseté de leur
+situation, en avait usé avec la plus habile perfidie.
+
+N'avait-il pas affecté de les confondre avec la famille de leur mère,
+avec cette famille si odieuse, hélas! dont les fils grandissaient pour
+Mazas et les filles pour Saint-Lazare!...
+
+Ne leur avait-il pas reproché ce qu'il avait fait pour les vieux
+Cochard?...
+
+Ne s'était-il pas en quelque sorte vanté d'avoir pour maîtresse la
+soeur de leur mère, leur tante, Flora Misri! Quelle honte!
+
+Et cependant, ils avaient été forcés d'endurer toutes ces révoltantes
+ironies, débitées d'un ton de tranquille impudence.
+
+--Ah! le misérable!... s'écria Jean, lorsqu'ils eurent dépassé la
+grille, je lui en voudrais moins s'il eût fait feu sur nous tandis qu'il
+tenait son revolver!...
+
+Léon Cornevin hochait tristement la tête.
+
+--Nous sommes des enfants, dit-il, et nous venons de faire une folie
+insigne. Quand on attaque une bête fauve, on doit être assez bien armé
+pour la tuer. Nous avons attaqué Combelaine et nous sommes sans armes.
+Cet homme nous avait oubliés, peut-être, nous venons de lui rappeler que
+nous existons et que nous pouvons devenir redoutables. Il ne se battra
+pas... mais notre imprudence nous coûtera plus cher qu'un coup d'épée.
+
+Les deux jeunes gens savaient bien que Raymond devait être chez eux à
+cette heure, et que sans nul doute il attendait avec une anxiété
+poignante le résultat de leur démarche.
+
+Mais les circonstances devenaient trop critiques, et ils se voyaient
+chargés d'une responsabilité trop lourde pour s'en remettre à leurs
+seules lumières.
+
+[Illustration: Ces deux dames étaient la comtesse de Montijo et sa
+fille.]
+
+Et après une courte délibération, et malgré le secret promis à Raymond,
+ils résolurent de prendre conseil de Me Roberjot.
+
+L'avocat venait de se mettre à table quand on lui annonça les deux
+frères.
+
+--Venez-vous me demander à déjeuner, leur cria-t-il gaiement, ou maître
+Jean s'est-il encore fourré dans quelque guêpier?...
+
+Léon était trop embarrassé pour ne pas raconter fort exactement toute
+l'affaire, les instances de Raymond, sa station avec Jean dans le salon
+d'attente, la conversation des fournisseurs, la réception de M. de
+Combelaine, son refus, sa colère et enfin sa demande d'un délai de
+quarante-huit heures.
+
+Et lorsqu'il eut terminé:
+
+--Que le diable vous emporte! s'écria Me Roberjot, si violemment que
+Léon Cornevin en demeura tout interloqué.
+
+--Cependant, commença-t-il...
+
+Mais l'avocat ne voulut pas l'écouter, et très vivement:
+
+--Que votre frère, poursuivit-il, que Jean, qui est un écervelé, c'est
+convenu, se fût laissé pousser à cette escapade, je le comprendrais;
+mais vous, Léon, un garçon sensé, un méthodiste, un philosophe, un
+sage...
+
+--Eh! monsieur, interrompit Jean, Raymond, à notre défaut, se serait
+adressé au premier venu...
+
+--Il fallait me faire prévenir, messieurs, je serais accouru... Et moi
+qui comprends l'amitié autrement que vous, j'aurais essayé de raisonner
+Raymond, et s'il n'avait pas voulu m'écouter, je l'aurais empoigné au
+collet, et je lui aurais dit: «Avant de te battre avec cet autre, il
+faudra d'abord te battre avec moi!...»
+
+Il se montait tellement qu'il en oubliait de manger, et que, sa
+fourchette d'une main et son couteau de l'autre, il gesticulait comme
+s'il eût été à la tribune...
+
+--Quoi! poursuivait-il, vous avez un ennemi mortel, vous le voyez au
+bord d'un abîme qui l'attire, où il va rouler fatalement, et vous lui
+criez: Casse-cou!...
+
+Lorsque Jean Cornevin, qui était un étourdi, avait fait quelque sottise,
+il le reconnaissait volontiers, et de la meilleure grâce du monde se
+laissait laver la tête.
+
+Léon, qui était un homme froid et grave, n'avait pas cette bonhomie.
+
+Il n'aimait pas à avoir tort. Il suffisait presque qu'on lui démontrât
+qu'il faisait une folie pour qu'il s'y obstinât.
+
+--Je ne vois pas, dit-il d'un ton un peu piqué, en quoi notre démarche a
+pu modifier la situation de M. de Combelaine.
+
+Me Roberjot haussa les épaules.
+
+--Puisque vous ne savez pas voir, dit-il, écoutez. Voici dix ans,
+n'est-ce pas? que M. de Combelaine exploite la situation inespéré que
+lui a faite le coup d'État. Voici dix ans qu'il cumule des traitements
+énormes, qu'il met à l'encan son influence et celle de ses amis, qu'il
+bat monnaie à la Bourse des secrets qu'on lui confie ou qu'il surprend,
+qu'il ne cesse de tirer à vue sur la cassette impériale... En est-il
+plus avancé? Non. De tous les millions qui ont glissé entre ses mains,
+rien ne lui reste que le regret de ne les avoir plus, le désir enragé
+d'en avoir d'autres. Sa situation est ce qu'elle était la veille du 2
+Décembre. Je me trompe: elle est plus mauvaise, car il a dix années de
+plus, moins d'audace et des habitudes de dépense et de bien-être qu'il
+n'avait pas. Ses créanciers le tracassaient jadis pour quelques
+centaines de francs, ils le harcèlent aujourd'hui pour un
+demi-million...
+
+--Oh! quand on a ses ressources! murmura Léon Cornevin...
+
+--Mais il n'en a plus, répondit l'avocat, non, plus aucune. Tout
+s'épuise. Il ne trouverait plus aujourd'hui mille écus de son influence
+qui jadis lui valait des pots-de-vin de cent et de deux cent mille
+francs, tant il en a usé et abusé de toutes les façons, pour lui, pour
+ses maîtresses, pour le premier escroc venu qui avait la poche bien
+garnie. Pas un de ses amis ne lui prêterait cent louis, et il ne
+trouverait pas cent sous sur sa signature. Vous savez comment l'empereur
+répond à ses cris de détresse? Par une aumône de dix mille francs tous
+les trois mois. Comment vivra-t-il, avec ses seuls traitements, lui qui
+ne pouvait pas joindre les deux bouts quand il avait le quintuple! Il ne
+vivra pas, et il le sent si bien, qu'il parle de se marier...
+
+--Lui?...
+
+--Pourquoi non?... Vous ne lui donneriez pas votre fille si vous en
+aviez une, ni moi non plus, mais tout le monde n'est pas si dégoûté que
+nous...
+
+--Un tel homme!...
+
+--Ce tel homme, mon cher, donnera à sa femme le titre de comtesse, plus
+que contestable, c'est certain, mais pour le moment incontesté, et lui
+ouvrira les portes des Tuileries. Ce tel homme, si son beau-père n'est
+pas absolument taré, le fera décorer; le fera nommer député ou peut-être
+sénateur, s'il n'est pas trop notoirement idiot.
+
+Jean Cornevin ne pouvait s'empêcher de sourire.
+
+--Ce diable d'avocat se croit à la tribune, pensait-il.
+
+Mais Léon ne riait pas, lui.
+
+--Cela étant, fit-il, comment M. de Combelaine, qu'une grosse dot
+remettrait à flot, ne se marie-t-il pas?
+
+--Ah!... c'est ce que je me suis demandé longtemps, répondit Me
+Roberjot, avant de trouver une réponse satisfaisante. Mais je l'ai
+trouvée: il n'ose pas...
+
+--Oh!...
+
+--Il n'ose pas parce qu'il est une personne qui a des vues sur lui, qui
+se le réserve... Or, cette personne a pénétré si avant dans son
+existence et connaît tant et tant de ses secrets, qu'il ne peut pas s'en
+faire une ennemie sans risquer de se perdre... Il ne peut pas l'épouser,
+elle; en épouser une autre, non...
+
+--Et cette personne...
+
+--Oh!... vous la connaissez, répondit l'avocat.
+
+Et après une légère hésitation:
+
+--C'est Mme Flora Misri, répondit-il, Mme Flora qui, pendant que
+M. de Combelaine jetait l'argent par les fenêtres, le ramassait et
+thésaurisait. C'est une personne très prévoyante, malgré ses airs
+évaporés, et qui sait compter. De telle sorte que, si le comte est ruiné
+au point de ne savoir plus dans quelles eaux troubles pêcher vingt-cinq
+louis, Mme Flora est riche et trouverait un million et demi chez son
+notaire.
+
+C'est avec une impatience manifeste, l'impatience de l'homme qui ne veut
+pas reconnaître ses torts, que Léon écoutait.
+
+--En tout ceci, fit-il, je ne vois pas quelle influence peut avoir notre
+démarche sur les déterminations de M. de Combelaine.
+
+L'avocat sourit.
+
+--Oh! l'entêté!... s'écria-t-il.
+
+Puis très vite:
+
+--Résumons-nous, poursuivit-il. M. de Combelaine est au bout de son
+rouleau; une dot le sauverait, mais il ne faut pas se marier à son gré
+et il ne veut pas épouser Mme Flora Misri. Que va-t-il faire? A quel
+expédient va-t-il recourir? Le temps presse, il ne peut plus attendre,
+il va peut-être se lancer dans quelque aventure périlleuse... Et c'est
+alors que vous vous chargez de lui rappeler le danger. C'est alors que
+vous lui criez en quelque sorte: «Prends garde, tes ennemis veillent...
+Que la main qui t'a protégé contre leur juste colère se retire, et tu es
+perdu!»
+
+Léon était obstiné, mais non cependant au point de nier l'évidence.
+
+--Excusez-moi, monsieur, dit-il à Me Roberjot, je n'avais pas vu si
+loin... Nous avons été plus fous encore que je ne le supposais... Mais
+maintenant, que faire? Car c'est là ce que nous venions vous demander...
+
+Ayant fini de déjeuner, Me Roberjot se leva.
+
+--Si j'étais libre, dit-il, je vous accompagnerais, mais je suis
+attendu, je dois prendre la parole aujourd'hui... Seulement,
+après-demain, j'irai chez vous pour recevoir l'envoyé de M. de
+Combelaine. Tâchez, d'ici-là, de faire entendre raison à Raymond...
+
+C'était plus aisé à conseiller qu'à exécuter. En apprenant les réponses
+de M. de Combelaine, en apprenant surtout que ses amis étaient allés
+consulter Me Roberjot, Raymond Delorge entra dans une colère
+furieuse, disant que c'était épouvantable, que c'était à n'oser plus se
+confier à personne, puisqu'on était trahi par ses meilleurs amis.
+
+Le surlendemain, cependant, lorsque l'avocat arriva, Raymond paraissait
+fort calme, soit qu'il eût réfléchi, pendant les quarante-huit heures
+qui venaient de s'écouler, soit que l'avocat lui imposât beaucoup plus
+qu'il ne voulait l'avouer.
+
+--Eh bien! je suis exact, j'espère! dit gaiement Me Roberjot. Est-on
+venu?...
+
+--Pas encore, répondit Léon.
+
+Et sans laisser à l'avocat le temps de répliquer, il l'entraîna jusqu'à
+une fenêtre ouverte, et bas et vivement:
+
+--Raymond m'inquiète, lui dit-il. Je le connais, s'il est si tranquille,
+c'est qu'il médite quelque folie, pour le cas où M. de Combelaine
+persisterait dans son refus...
+
+--Il y persistera, répondit Me Roberjot, ce n'est pas douteux.
+Néanmoins, rassurez-vous, mes mesures sont prises... Mais voici, je
+crois, notre ambassadeur.
+
+Devant la maison, en effet, un coupé attelé de deux magnifiques chevaux
+venait de s'arrêter. Un gros homme en descendit, qui traversa le
+trottoir et disparut sous la porte cochère...
+
+L'instant d'après, il entrait chez MM. Cornevin. C'était un homme
+d'environ quarante-cinq ans, portant de gros favoris noirs, trop bien
+mis et dont les mains épaisses faisaient craquer les gants gris perle.
+
+--Je suis l'ami de M. le comte de Combelaine, messieurs, dit-il dès le
+seuil, et je viens, je viens...
+
+Le reste de sa phrase expira dans son gosier, et une pâleur soudaine
+envahit son visage prospère...
+
+Il venait d'apercevoir Me Roberjot debout, dans l'embrasure de la
+fenêtre.
+
+--Toi ici, balbutia-t-il, toi!...
+
+--Moi-même, cher monsieur Verdale, répondit l'avocat avec une ironique
+courtoisie... Je suis l'ami,--l'ami intime, vous m'entendez,--de M.
+Raymond Delorge, et je suis venu savoir ce qu'ont décidé les conseillers
+de M. de Combelaine.
+
+Raymond, Jean et Léon étaient confondus.
+
+Quelles étaient les relations de ces deux hommes? Ils l'ignoraient. Mais
+ils ne pouvaient pas ne pas voir qu'il y avait entre eux un secret, qui
+faisait de l'un l'esclave soumis et tremblant de l'autre...
+
+A l'air suffisant de M. Verdale, succédait la plus humble attitude.
+
+--Nous avons décidé, répondit-il, non sans hésitation, que M. de
+Combelaine ne doit pas accepter la rencontre qui lui a été proposée...
+Nous espérons que M. Raymond Delorge reconnaîtra, comme nous, que ce
+duel est impossible. Si cependant il mettait à exécution certaines
+menaces, notre client, sur notre conseil, déposerait une plainte...
+
+--C'est bien! fit sèchement Me Roberjot... Nous aviserons...
+
+Mais M. Verdale s'était à peine retiré, ou plutôt enfui, que la colère
+de Raymond éclata.
+
+--Ah! M. de Combelaine veut déposer une plainte! s'écria-t-il. Eh bien!
+ce soir même, à l'Opéra, je lui en fournirai l'occasion...
+
+Jean et Léon croyaient que Me Roberjot allait répondre et vertement.
+Point.
+
+Il alla tranquillement ouvrir une porte et Mme Delorge parut.
+
+--Ma mère!... balbutia Raymond décontenancé.
+
+Mme Delorge s'avança.
+
+--Oui, votre mère, dit-elle, à qui un ami est venu apprendre votre
+folie. Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas que vous battre avec M.
+de Combelaine ce serait proclamer son innocence!... Se bat-on avec un
+lâche assassin?... Croiser le fer avec lui, c'eût été renoncer au droit
+d'en obtenir justice... Et il faut pourtant que justice nous soit
+rendue, Raymond, il faut que votre père soit vengé.
+
+
+
+
+III
+
+
+En se ménageant d'avance, et sans prévenir personne, l'intervention de
+Mme Delorge, Me Roberjot venait de prouver qu'il connaissait bien
+le caractère de Raymond.
+
+Seul, il n'en eût rien obtenu. La passion est aveugle et sourde.
+
+Il eût perdu son temps, son éloquence et ses peines à essayer de
+détourner Raymond d'un dessein longuement médité, qu'il ne jugeait
+peut-être pas excellent, mais qu'il estimait le seul praticable.
+
+Les prières de Mme Delorge lui arrachèrent le serment d'y renoncer.
+
+--Seulement, vous m'avez rendu un triste service, disait-il quelques
+jours après à Me Roberjot. Avant d'intervenir, il fallait vous
+informer de ce qu'est mon existence. Savez-vous que depuis la mort de
+mon père, jamais un jour ne s'est écoulé sans que ma mère ne m'ait dit
+en me montrant son épée scellée au-dessus de son portrait:
+«Souvenez-vous, mon fils, que vous avez votre père à venger!» Savez-vous
+que maintenant encore, après dix ans passés, le couvert de mon père est
+toujours mis à notre table de famille, et que jamais une fois je ne me
+suis assis pour prendre mon repas, sans que l'oeil de ma mère ne se
+soit arrêté sur cette place vide, sans qu'elle m'ait répété de sa voix
+glacée: «Ce couvert restera mis tant que justice ne nous aura pas été
+rendue!...» Savez-vous qu'il n'est pas jusqu'à ma soeur, Pauline,
+jusqu'à notre domestique, le vieux Krauss, qui ne cessent de me dire que
+c'est à moi de punir l'assassin, et qu'il devrait déjà être puni.
+
+Des larmes de colère brillaient dans les yeux du malheureux jeune homme,
+et c'est d'une voix étouffée qu'il poursuivait:
+
+--Comment, avec de pareilles excitations, incessantes, obstinées, mon
+imagination ne s'exalterait-elle pas!... Est-ce vivre que d'être hanté
+sans relâche par le spectre de mon père assassiné!... J'avais trouvé ce
+moyen, un duel; vous me l'enlevez, ma mère me l'enlève. Mais alors, au
+nom du ciel! dites-moi ce qu'il faut que je fasse, car je dois faire
+quelque chose, je veux me venger, et il faut en finir... Voyons, parlez,
+donnez-moi un conseil... Ah! je ne le vois que trop, vous allez me dire
+comme ma mère: «Attendons!» Quoi?... Un miracle? Eh! je n'ai pas la foi,
+il ne se fait plus de miracles, et nous attendrons tant que M. de
+Combelaine mourra dans son lit, de sa belle mort...
+
+Ce qui ajoutait encore au désespoir de Raymond, c'était la pensée que M.
+de Combelaine et ses amis le tenaient peut-être pour un de ces fanfarons
+terribles en paroles, plus que modérés en actions.
+
+--Comme ces gens-là doivent rire de nous!... disait-il à Léon Cornevin.
+
+M. de Combelaine n'en riait pas tant que cela, ainsi que ne tardèrent
+pas à le prouver les événements.
+
+En sortant de l'École polytechnique, Raymond Delorge était entré à
+l'École des ponts et chaussées, et il venait d'être nommé ingénieur.
+
+Quant à Léon, les emplois du gouvernement lui répugnant, il s'était fait
+attacher à une compagnie de chemins de fer; et, comme son intelligence
+était supérieure et son savoir très grand, comme il était en outre un
+travailleur infatigable, on lui avait fait espérer d'abord, puis plus
+tard formellement promis une situation en rapport avec son mérite et les
+services qu'il avait déjà rendus à la compagnie.
+
+Cette situation, il se croyait à la veille de l'obtenir, lorsqu'un matin
+le directeur le fit appeler, et de l'air le plus embarrassé lui annonça
+que le conseil, malgré son avis et ses observations, avait disposé de
+cette place en faveur d'un autre candidat.
+
+Le directeur ajoutait qu'il en était d'autant plus désolé que l'élu, un
+homme peu capable, n'avait pas ses sympathies...
+
+--C'est un malheur, répondit froidement Léon Cornevin, mais croyez bien,
+monsieur, que je ne vous en veux aucunement...
+
+En réalité, et malgré toute sa philosophie, Léon était atterré.
+
+La décision du conseil était d'autant plus extraordinaire que son
+heureux concurrent ne sortait pas, comme lui, de l'École polytechnique,
+et que les compagnies ont un faible bien connu pour les anciens élèves
+de l'école.
+
+De plus, tous les «chers camarades» formant une sorte de
+franc-maçonnerie, on avait dû le défendre chaudement.
+
+Il s'étonnait aussi qu'on ne lui eût pas, à tout le moins, prodigué
+cette eau bénite de cour dont on bassine d'ordinaire les plaies
+d'amour-propre des gens désappointés...
+
+Son directeur ne lui avait laissé entrevoir aucune compensation dans
+l'avenir.
+
+--C'est tout à fait incompréhensible, disait-il à sa mère, encore plus
+affligée que lui de cette cruelle déception.
+
+Il ne tarda pas à avoir le mot de l'énigme.
+
+De telles difficultés lui furent suscitées dans le service dont il était
+chargé, qu'après avoir essayé d'en douter, il dut, à la fin, reconnaître
+qu'on brûlait de se débarrasser de lui.
+
+On ne voulait pas, on n'osait peut-être pas le congédier, mais il était
+clair qu'on espérait, à force de tracasseries, l'exaspérer et l'amener à
+donner sa démission.
+
+Mais pourquoi? pourquoi?...
+
+--Mon cher Cornevin, lui dit l'ingénieur en chef, qui était comme de
+raison un «cher camarade», vous avez dans le conseil des ennemis
+acharnés...
+
+--Moi!... fit Léon abasourdi.
+
+--Positivement. Et sans notre directeur, qui est un brave homme et qui
+vous soutient envers et contre tous, sans moi, qui vous défends
+_unguibus et rostro_, il y a longtemps qu'on vous eût fait une avanie...
+
+Le sens de cette dernière phrase était trop clair pour que Léon Cornevin
+s'y méprît. Et cependant il voulut avoir l'avis de Me Roberjot.
+
+--Croyez-moi, lui répondit l'avocat, ne luttez pas, vous seriez brisé...
+Votre ennemi est M. de Maumussy...
+
+--Je le croyais, vous me l'aviez dit, à couteau tiré avec M. de
+Combelaine...
+
+--Oui, mais la démarche de Raymond les a réunis contre l'ennemi
+commun... Or, comme votre compagnie sollicite une concession et a besoin
+de M. de Maumussy, n'hésitez pas, donnez votre démission...
+
+Raymond pleura des larmes de rage, en apprenant cette indignité.
+
+--Ah! que ne m'avez-vous laissé tuer cette bête venimeuse de Combelaine!
+s'écria-t-il.
+
+Pourtant ce n'était rien encore.
+
+Trois mois ne s'étaient pas encore écoulés depuis la démission de Léon,
+lorsque Paris fut épouvanté par l'attentat de la rue Le Peletier.
+
+Un Italien, Felice Orsini, suivi de deux complices, était allé se poster
+devant l'Opéra, et avait essayé de tuer l'empereur en lançant sous sa
+voiture des bombes explosibles. L'empereur avait été préservé, mais
+quarante-sept personnes avaient été tuées ou blessées plus ou moins
+grièvement.
+
+Ce qui paraissait étrange, c'est que la police n'eût pas su prévenir cet
+attentat du 14 janvier.
+
+Elle était prévenue, cependant.
+
+Avis lui avait été donné de la fabrication à Londres d'un certain nombre
+de bombes explosibles d'un système nouveau et excessivement meurtrières.
+
+Avis lui avait été donné du départ pour la France d'Orsini et de Pieri.
+
+Et pourtant Orsini, Pieri et leurs complices ne furent aucunement
+recherchés et séjournèrent à Paris près d'un mois, sans presque prendre
+la peine de se cacher.
+
+Et pourtant, quelques heures seulement avant l'attentat, un des
+complices, Pieri, avait été arrêté rue Le Peletier, et trouvé nanti
+d'une bombe, d'un poignard et d'un revolver.
+
+--A quoi donc pensait la police! se disaient les Parisiens.
+
+Et ils n'avaient pas tort de s'étonner.
+
+Un ancien chef de la sûreté, Canler, ayant publié ses _Mémoires_,
+l'année suivante, y accusait très nettement la police d'incapacité, de
+négligence et peut-être de quelque chose de pis.
+
+C'est donc sans la moindre surprise qu'on apprit que le préfet de police
+donnait sa démission.
+
+--C'est bien le moins qu'il puisse faire, pensait-on.
+
+Mais on commença à s'inquiéter sérieusement, lorsqu'on vit arriver au
+ministère de l'intérieur, en remplacement de M. Billault, un militaire
+dont la réputation de dureté et de brutalité était proverbiale, le
+général Espinasse, l'homme qui, au 2 Décembre, avait occupé le palais de
+l'Assemblée nationale.
+
+«Ce ministre de l'intérieur avec un sabre au côté ne me dit rien qui
+vaille», écrivit un journal qui pour cette simple appréciation fut
+supprimé net.
+
+[Illustration:--Monsieur le comte attend ces messieurs.]
+
+Et cependant il avait raison, ce journal, car à peu de jours de là était
+votée la loi de sûreté générale, qui armait le gouvernement de pouvoirs
+discrétionnaires.
+
+Certaines gens, plus impérialistes que l'empereur, ne se gênaient pas
+pour afficher leur satisfaction de voir «se resserrer la courroie qui,
+prétendaient-ils, commençait à se relâcher».
+
+L'un d'eux prononça ce mot cynique:
+
+--Décidément l'attentat d'Orsini a du bon, il va nous permettre de nous
+débarrasser des gens gênants.
+
+On s'en débarrassait, en effet.
+
+Sur le premier moment, la police, qui avait une revanche à prendre de
+son ineptie, s'était mise à arrêter à tort et à travers, sans
+discernement ni mesure, une foule de pauvres diables qui n'en pouvaient
+mais.
+
+On supposa que son zèle allait se refroidir, lorsqu'il fut clairement
+établi que l'attentat d'Orsini ne se rattachait à aucune conspiration,
+qu'il était une oeuvre individuelle préparée hors de France et
+exécutée exclusivement par des étrangers.
+
+Mais on se trompait.
+
+Loin de diminuer, après le procès et l'exécution d'Orsini, le nombre des
+arrestations augmenta, non plus à Paris seulement, mais par toute la
+France.
+
+On y mit plus de méthode, on tria plus habilement, et voilà tout.
+
+Et de nouveau, comme aux beaux jours de 1852, des vaisseaux firent voile
+vers Cayenne et vers Lambessa, dont l'entrepont était encombré de
+suspects.
+
+De même que tout le monde, Raymond Delorge et Léon Cornevin étaient sous
+l'impression pénible de tant de violences inutiles, quand un matin,
+comme ils venaient de se lever, ils virent arriver chez eux le valet de
+chambre de Me Roberjot.
+
+Il apportait un billet très pressé de son maître, et n'ayant pu trouver
+de voiture, il avait couru, disait-il, tout le long du chemin.
+
+Me Roberjot écrivait à Léon:
+
+«Envoyez votre frère Jean faire un tour en Belgique ou en Angleterre.
+Qu'il parte aujourd'hui plutôt que demain, ce matin plutôt que ce soir.»
+
+--Jean serait-il donc menacé?... s'écria Raymond effrayé. Il m'a
+cependant juré qu'il ne s'occupe plus de politique.
+
+Mais Léon hocha la tête.
+
+--Mon frère, dit-il, par suite de sa condamnation à un mois de prison
+pour société secrète, se trouve sous le coup de la loi de sûreté
+générale, et de plus...
+
+Il s'arrêta.
+
+Il avait pour Raymond une trop sincère affection pour oser lui dire:--Et
+de plus M. de Combelaine doit avoir songé à ce moyen de se débarrasser
+de l'un de nous...»
+
+--Hâtons-nous de prévenir ce pauvre Jean, reprit Raymond. Partons...
+
+Depuis trois ans environ, Jean Cornevin ne demeurait plus avec sa mère
+rue de la Chaussée-d'Antin.
+
+Peintre, travaillant beaucoup, chargé déjà de travaux importants, il lui
+avait fallu un atelier, et M. Ducoudray lui en avait déniché un, au
+boulevard Clichy, dans une maison neuve.
+
+La concierge de cette maison, qui était en même temps la femme de ménage
+de Jean, était debout sur sa porte quand arrivèrent, hâtant le pas, Léon
+et Raymond.
+
+Dès qu'elle les aperçut:
+
+--Ah! messieurs, s'écria-t-elle, messieurs, quelle affaire!...
+
+Un même pressentiment serra le coeur des deux jeunes gens.
+Arriveraient-ils donc trop tard, hélas!
+
+--Ce pauvre M. Jean vient d'être arrêté, poursuivit la portière, en
+s'essuyant les yeux du coin de son tablier. On vient de l'emmener dans
+un fiacre...
+
+Raymond était devenu plus blanc que sa chemise et, se sentant chanceler
+sous ce coup, il s'appuyait au mur.
+
+Plus fort, Léon se raidit contre sa douleur, écartant les appréhensions
+sinistres dont son esprit était assailli.
+
+--Comment cela s'est-il passé? demanda-t-il.
+
+Mais déjà plusieurs boutiquiers du voisinage, qui avaient été témoins de
+l'arrestation, s'avançaient, la mine curieuse, prêtant l'oreille.
+
+--Entrons dans ma loge, dit la portière, ici on nous entendrait.
+
+Et les jeunes gens l'ayant suivie:
+
+--Voilà donc la chose, commença-t-elle. Ce matin, dès qu'il a fait jour,
+cinq individus se sont présentés, demandant M. Jean Cornevin, artiste
+peintre. Justement j'allais lui monter son café au lait. Cependant, ces
+particuliers avaient une si drôle de mine que, foi d'honnête femme,
+j'allais leur répondre que M. Jean Cornevin était à la campagne, quand
+l'un d'eux, ouvrant son paletot, me montra son écharpe en me
+disant:--Vous voyez, je suis commissaire de police, ainsi, pas de
+farces. A quel étage demeure M. Cornevin?
+
+«Ah! messieurs, tout mon sang ne fit qu'un tour, et de saisissement je
+faillis renverser mon café au lait.--Il demeure au cinquième, la porte à
+droite, répondis-je.--Bon!... fit le commissaire. Et le voilà dans
+l'escalier avec ses hommes.
+
+«Mais il ne m'avait pas défendu de le suivre.
+
+«Vite, je mets la tasse et la cafetière sur un plateau, et dare dare je
+grimpe après lui, pour voir...
+
+«Ah! si j'avais pu prévenir M. Jean!... Il ne se doutait de rien. Il
+était déjà dans son atelier, en train de peindre, le dos tourné à la
+porte, qu'il avait laissée ouverte à cause du poêle qui fume quand on
+l'allume. Et il était tellement à la besogne, qu'en entendant marcher
+dans l'atelier, sans se retourner, il dit:--Qui va là?...
+
+«--Au nom de la loi, je vous arrête! répondit le commissaire.
+
+«Messieurs je n'ai jamais vu un étonnement comme celui de ce pauvre M.
+Jean.
+
+«--Vous m'arrêtez, moi, fit-il, et pourquoi? Le commissaire haussa les
+épaules:--On vous le dira, répondit-il. Habillez-vous et suivez-nous...
+
+«Vous devez savoir, messieurs, que M. Jean a la tête près du bonnet. En
+s'entendant parler si brutalement, il devint plus rouge que braise, et
+je crus qu'il allait jeter sa palette à la tête du commissaire... Mais
+il réfléchit heureusement, et c'est le plus tranquillement du monde
+qu'il se mit à s'habiller pendant que le commissaire et ses hommes
+furetaient dans tous les coins et fouillaient tous les tiroirs... Il
+disait seulement en riant:--Si vous trouvez quelque chose, vous me le
+ferez voir, n'est-ce pas?...
+
+«Étant prêt, il demanda la permission d'écrire à sa mère, mais on lui
+dit que cela ne se pouvait pas... et on l'emmena.
+
+«Devant la porte était une voiture. On l'y fit monter, deux agents
+montèrent après lui, et le commissaire ayant crié:--En route! le cocher
+fouetta ses chevaux.
+
+Aux derniers mots de la digne portière, les deux jeunes gens respirèrent
+plus librement.
+
+Ils se rappelaient que Jean Cornevin, lors de sa première arrestation
+avait été surtout compromis par les papiers et les dessins découverts
+chez lui.
+
+Cette fois, du moins, on n'avait rien trouvé.
+
+--L'important, à cette heure, reprit Léon, serait de savoir où mon
+pauvre frère a été conduit...
+
+La concierge s'était remise à pleurer.
+
+--Hélas! mes bons messieurs, répondit-elle, c'est ce que je ne puis vous
+apprendre... Et cependant, Dieu sait que j'étais tout oreilles. Mais le
+cocher devait avoir reçu ses ordres d'avance, car le commissaire ne lui
+a rien crié que ce que je vous ai rapporté:--En route!...
+
+--Et à vous, ma bonne dame, il n'a rien dit, ce commissaire?
+
+--Rien.
+
+--Il ne vous a fait aucune recommandation?...
+
+--Aucune... C'est-à-dire, excusez: avant de se retirer, il m'a remis la
+clef de M. Jean, en me disant de la faire parvenir à ses parents, et en
+ajoutant qu'il me rendait responsable de tout ce qui se trouve dans
+l'appartement...
+
+Léon frissonna.
+
+Cette précaution du commissaire de police n'annonçait-elle pas une
+détermination arrêtée et la conviction que Jean ne rentrerait pas chez
+lui de si tôt!...
+
+--Oh! Jean! murmurait Raymond, en proie à une de ces rages froides qui
+poussent un homme de coeur aux plus fatales extrémités, cher et
+malheureux ami!...
+
+Mais Léon, lui, gardait tout son sang-froid.
+
+--Donnez-moi donc cette clef, dit-il à la concierge, nous allons monter
+jusque chez mon frère...
+
+A la seule vue de cet humble logis d'artiste, un observateur devait
+reconnaître la parfaite exactitude du récit de la portière.
+
+Que Jean travaillât, quand la police avait fait irruption chez lui,
+c'est ce dont on ne pouvait douter: les dernières touches n'étaient pas
+sèches encore du tableau qu'il avait en train, et qui représentait une
+_Halte de bohémiens dans les ruines du cirque de Fréjus_.
+
+Sa stupeur avait été grande, car son tabouret était renversé, et on
+voyait épars à terre ses pinceaux, sa palette faite du matin et
+quantité de tubes de couleur.
+
+Même, les agents insoucieux du logis où ils pénétraient avaient écrasé
+sous leurs lourdes bottes plusieurs de ces tubes...
+
+A la façon dont les vêtements de travail du pauvre artiste étaient jetés
+çà et là, on devinait son empressement à se vêtir.
+
+Enfin, tout portait l'empreinte de la main brutale de la police, en
+quête de pièces de conviction et de papiers compromettants.
+
+--Nous n'avons pas une minute à perdre, déclara Léon; si nous ne
+parvenons pas à savoir aujourd'hui même ce qu'on a fait de mon frère,
+nous ne pourrons plus rien pour lui.
+
+C'est rue Blanche, chez Mme Delorge, qu'ils se rendirent tout
+d'abord.
+
+Et en apprenant ce nouveau malheur:
+
+--Ne vous y trompez pas, s'écria la noble femme, je reconnais l'oeuvre
+de M. de Combelaine. Et, moins généreuse que ne l'avait été Léon:
+
+--Voilà, dit-elle à son fils, voilà le résultat de votre provocation
+insensée!...
+
+Plus exaspéré que tous, l'excellent M. Ducoudray donnait presque raison
+à Raymond.
+
+--Car enfin, disait-il, je ne vois pas pourquoi M. de Combelaine ne nous
+ferait pas tous arrêter et déporter!...
+
+Cependant, avant de discuter les démarches à tenter, il fut convenu que,
+jusqu'à nouvel ordre, on laisserait ignorer à Mme Cornevin
+l'arrestation de son fils.
+
+Si on parvenait à obtenir la mise en liberté de Jean, ce serait une
+immense douleur et de nouvelles inquiétudes qu'on aurait épargnées à la
+pauvre femme.
+
+Dans le cas contraire, il serait toujours temps de la préparer à cette
+cruelle épreuve. Précaution inutile, hélas!
+
+Le mari de la concierge de Jean, étant accouru prévenir Léon et ne
+l'ayant pas rencontré, avait demandé à parler à sa mère, et lui avait
+tout dit.
+
+Et Mme Delorge et M. Ducoudray, Léon et Raymond en étaient encore à
+délibérer sur ce qu'ils avaient à faire, lorsque Mme Cornevin entra
+brusquement, plus pâle qu'une morte, les yeux brillants de l'éclat du
+délire.
+
+Quoi que lui eût dit le portier, elle doutait, elle s'obstinait à douter
+encore.
+
+--Est-ce vrai?... demanda-t-elle, dès le seuil. Et personne ne lui
+répondant:
+
+--Ainsi, c'est bien la vérité! prononça-t-elle, les misérables ne se
+lassent pas... Après mon mari, mon fils... Et moi, en venant ici, j'ai
+failli être écrasée par une voiture où j'ai reconnus, souriants et
+heureux, M. de Combelaine et Flora Misri... O Dieu puissant! comment ne
+douterait-on pas de ta justice!...
+
+Et, écrasée de douleur, elle s'affaissa sur un fauteuil en éclatant en
+sanglots...
+
+Pourtant Jean Cornevin n'était pas abandonné.
+
+Tandis que ses amis s'épuisaient à chercher un moyen d'arriver jusqu'à
+lui, le valet de chambre de Me Roberjot se présenta avec une nouvelle
+lettre de son maître.
+
+«En même temps qu'à vous, ce matin, écrivait-il à Léon, j'envoyais un
+mot à ce pauvre Jean... Hélas! j'ai été prévenu trop tard. Lorsque mon
+commissionnaire s'est présenté chez lui, il venait d'être arrêté. Faites
+tout au monde pour savoir où on l'a conduit; de mon côté, je me mets en
+campagne...»
+
+Mais c'est en vain que, durant quatre jours, les amis du pauvre Jean le
+demandèrent à toutes les geôles de Paris.
+
+Les seules nouvelles qu'ils en obtinrent furent données à Léon par un
+chef de bureau de la préfecture de police, plus froid qu'une corde à
+puits, et plus discret qu'une porte de prison.
+
+--Monsieur, lui répondit-il, votre frère est en bonne santé, voilà tout
+ce que je puis vous dire aujourd'hui... Repassez dans une quinzaine...
+
+--C'est ce qu'on me répondait quand j'allais m'informer de mon mari,
+gémissait Mme Cornevin. Je ne reverrai plus mon fils.
+
+Son désespoir l'abusait.
+
+Un matin, le cinquième depuis l'enlèvement de Jean, un de ses camarades
+d'atelier apporta une lettre qu'il venait de recevoir, et que Jean lui
+adressait, à lui, dans la crainte que le nom de Cornevin ne fût signalé
+au cabinet noir...
+
+Jean écrivait à sa mère:
+
+«Je ne cesse de demander la permission de t'écrire, on ne se lasse pas
+de me la refuser. Un forçat avec qui je viens de causer me jure qu'il me
+fera jeter une lettre à la poste si je lui donne dix francs; je lui en
+donnerais mille, si j'étais sûr que ce mot vous parvînt.
+
+«Je suis à Marseille depuis hier, et jamais je ne me suis si bien porté.
+Ayant flairé, quand on est venu me prendre, le voyage d'agrément qu'on
+me réserve, je me suis muni de linge, d'effets et d'argent--car, vois
+mon bonheur, j'avais de l'argent chez moi ce jour-là.
+
+«Tout me porte à croire que, ce soir ou demain, je serai embarqué pour
+la Guyane. O mère adorée, si je n'étais sûr que tu pleures en ce moment,
+je me sentirais tout heureux du beau voyage que je vais faire. Songe
+donc aux magnifiques sujets d'études que je vais trouver... Je te
+reviendrai ayant du talent... Ne pleure pas, mère chérie. Léon
+t'embrassera pour deux pendant mon absence... Moi, je vous embrasse de
+toute mon âme...»
+
+Cette lettre attendrie, où éclatait en dépit de tout l'insouciance
+railleuse de Jean, calma pour un moment la douleur de Mme Cornevin,
+mais ne dissipa point ses mortelles angoisses.
+
+Elle se représentait son fils bien-aimé, confondu parmi les plus vils
+criminels sur le préau d'une prison, et réduit pour lui faire parvenir
+quelques lignes à payer l'assistance et l'astuce d'un forçat.
+
+Elle se le représentait traîné de nuit au port, entre une double haie de
+soldats, et embarqué furtivement.
+
+Elle le suivait, par la pensée, tout le long de cette douloureuse et
+interminable traversée où l'avaient précédé, à cinquante ans de
+distance, Barbé-Marbois, le général Ramel et Pichegru.
+
+--Je ne reverrai plus mon fils! répétait-elle.
+
+Cependant, au reçu de la lettre de Jean, Raymond et Léon étaient partis
+pour Marseille, espérant parvenir jusqu'au malheureux et lui serrer la
+main, espérant à tout le moins le voir, en être vus, et lui prouver par
+leur présence qu'il n'était pas oublié...
+
+Ils arrivèrent trop tard.
+
+Le vaisseau où avait été embarqué Jean était parti depuis deux heures...
+
+Cela leur fut dit par une pauvre jeune femme qu'ils rencontrèrent sur la
+jetée.
+
+Elle tenait un enfant entre ses bras et, appuyée contre le parapet, elle
+regardait obstinément l'horizon.
+
+Loin, bien loin, un léger nuage flottait dans l'azur du ciel. Elle le
+montra aux deux jeunes gens, et d'une voix expirante:
+
+--C'est de la fumée, leur dit-elle, de la fumée du navire...
+
+Hélas! il emportait son mari, le père de son enfant.
+
+Par cette pauvre femme, Raymond et Léon surent que ce vaisseau
+n'emportait pas de forçats et qu'il était commandé par un homme de
+coeur incapable d'aggraver le sort déjà si triste des transportés
+politiques.
+
+--Mais moi, gémissait l'infortunée, que vais-je devenir? que va devenir
+mon enfant?...
+
+Combien de plaintes pareilles montaient alors vers le Dieu de justice,
+de tous les points de la France!
+
+On l'ignorait. Personne n'osait élever la voix. Les journaux, dont
+l'existence était fort compromise, se taisaient.
+
+Ce qu'on savait, par exemple, c'est que le général Espinasse, le nouveau
+ministre de la guerre, n'y allait pas de main morte, et que ses préfets
+procédaient militairement...
+
+Et cependant, l'empire, si fort en apparence, si bien armé contre ses
+ennemis, ne se sentait ni plus tranquille, ni plus assuré du lendemain.
+
+Il se voyait, en quelque sorte, acculé à la nécessité de faire quelque
+chose pour sortir la France de ce calme mystérieux, pour secouer ce
+silence effrayant à force d'être profond.
+
+Ce quelque chose, ce ne pouvait être que la guerre.
+
+Un instant, le gouvernement impérial hésita entre deux terrains qui lui
+paraissaient également favorables: l'Italie et la Pologne.
+
+Ce fut l'Italie, servie par le génie de Cavour, qui l'emporta.
+
+Et le 3 mai 1859, l'empereur annonça à la France qu'il tirait l'épée
+pour l'indépendance du peuple italien, et qu'il ne la remettrait au
+fourreau qu'après avoir fait l'Italie libre jusqu'à l'Adriatique.
+
+On s'attendait, depuis le 1er janvier, à une guerre avec l'Autriche,
+et cependant l'émotion fut grande.
+
+Émotion joyeuse, toutefois, car cette guerre si impolitique provoquait
+dans toutes les classes le plus vif enthousiasme.
+
+On applaudissait les régiments qui, tambours battants et enseignes
+déployées, traversaient Paris.
+
+Et quand, le 10 du mois de mai, l'empereur sortit des Tuileries pour se
+rendre à la gare de Lyon, il fut accueilli par des acclamations telles
+que jamais il ne devait plus en entendre.
+
+Ce jour fut le jour de popularité de son règne...
+
+--Vois plutôt, disait Raymond Delorge à Léon Cornevin, vois...
+
+Mais ce n'était pas de ce coup que l'Italie devait être libre jusqu'à
+l'Adriatique.
+
+Après la victoire de Magenta un moment indécise, qui valut au général
+Mac-Mahon le bâton de maréchal et le titre de duc, et où le général
+Espinasse fut tué:
+
+Après la glorieuse et sanglante victoire de Solferino:
+
+Voici que tout à coup on apprit que l'empereur des Français et
+l'empereur d'Autriche, Napoléon III et François-Joseph, avaient eu une
+entrevue à Villafranca et s'y étaient mis d'accord et que la paix allait
+être signée.
+
+Les promesses de la proclamation impériale étaient-elles donc remplies?
+Non. Alors pourquoi cette paix qui irritait les Italiens? Pourquoi
+s'arrêter en si beau chemin?
+
+Les uns disaient que l'empereur avait eu peur de la révolution, dont il
+voyait se ranimer toutes les espérances.
+
+Les autres, qu'il avait cédé aux représentations de toutes les
+puissances de l'Europe, pour ne pas allumer une guerre générale.
+
+Quoi qu'il en soit, la déception fut cruelle, et grande l'irritation.
+
+Le retour ne ressemblait guère au départ.
+
+--A quoi nous a servi cette guerre? se demandait-on.
+
+Aussi est-ce avec une certaine aigreur qu'on commençait à discuter cette
+campagne si heureuse au début et si brusquement interrompue.
+
+Si courte qu'elle eût été, elle avait fait ressortir tous les côtés
+faibles de notre organisation militaire.
+
+La concentration des troupes ne s'était pas faite, il s'en faut, avec la
+rapidité qu'on s'était promise.
+
+Nombre de services avaient été reconnus notoirement insuffisants. Il
+était arrivé souvent que nos soldats avaient manqué de vivres. Ils
+avaient une ou deux fois manqué de munitions.
+
+On avait vu aussi que l'accord n'était pas précisément parfait entre les
+chefs de l'armée, et que le patriotisme n'éteignait pas dans leur
+coeur le souci des rivalités d'ambition.
+
+La paix était à peine signée qu'une polémique s'engageait entre le
+maréchal Niel et le maréchal Canrobert, si acerbe et si violente que,
+sans l'intervention personnelle de l'empereur, elle se fût certainement
+terminée sur le terrain...
+
+Décidément, au lieu des immenses avantages qu'il s'en était promis, le
+gouvernement impérial ne retirait que déboires de cette guerre
+d'Italie.
+
+[Illustration: Il s'était dressé frémissant de colère.]
+
+Il avait conquis le droit, c'est vrai, d'ajouter à la liste héroïque des
+victoires françaises deux noms glorieux, Solferino et Magenta.
+
+Mais il venait de se faire un implacable ennemi de ce peuple qu'il était
+allé secourir, dont il avait exalté outre mesure, puis tout à coup
+trompé les espérances.
+
+Mais il venait de compliquer ses embarras de la question romaine qui
+allait être son incurable plaie.
+
+Et cependant, tout en accusant les Italiens d'ingratitude, il ne pouvait
+pas avouer sa déconvenue.
+
+Avec ses extraordinaires prétentions d'arbitre de l'Europe, de
+restaurateur de la liberté des peuples et de soldat de l'Idée et du
+Droit, l'empereur Napoléon III ne pouvait pas perpétuer le système de
+répression à outrance qui avait suivi l'attentat d'Orsini.
+
+La loi de sûreté générale ne fut point abrogée--c'était une trop bonne
+arme pour qu'on y renonçât.
+
+Mais, le 15 août 1859, un décret parut au _Moniteur_, où il était dit:
+
+«Amnistie pleine et entière est accordée à tous les individus qui ont
+été l'objet de mesures de sûreté générale.»
+
+--Grand Dieu!... s'écria Mme Cornevin, lorsque Raymond Delorge lui
+apporta le journal, je vais donc revoir mon fils!...
+
+C'est que les sinistres appréhensions de la pauvre mère ne s'étaient pas
+réalisées.
+
+Jean vivait. Sa santé ne s'était pas ressentie du climat de la Guyane.
+Il avait, depuis un an, donné fréquemment de ses nouvelles.
+
+Après une interminable traversée, pénible malgré les efforts du
+commandant pour lui épargner les plus rudes souffrances, Jean avait été
+interné à l'île du Diable.
+
+C'est la plus petite des îles du Salut;--elle n'a pas trois kilomètres
+de tour, et sa plus grande largeur n'excède pas quatre cents mètres.
+
+C'est aussi la plus triste, tous les grands arbres en ayant été abattus
+après qu'on eut reconnu qu'ils fournissaient aux transportés des
+matériaux pour se construire des canots et tenter des évasions
+impossibles.
+
+«Pour la première fois, écrivait Jean à son frère, je me sentis pris
+d'un affreux découragement lorsque j'aperçus presque au ras de l'eau ce
+triste banc de sable, incessamment battu par tous les vents de la mer,
+sans autre végétation que des arbustes rabougris, où la civilisation ne
+se révèle que par les établissements pénitenciers, moitié casernes et
+moitié prisons.»
+
+Mais Jean, par bonheur, n'était pas d'un caractère à se laisser si
+aisément abattre.
+
+«Ce serait faire trop beau jeu à ceux qui m'ont envoyé ici, disait-il
+dans une de ses lettres; et puisque c'est le seul moyen qui soit en mon
+pouvoir de leur être désagréable, je vais leur jouer le mauvais tour de
+me porter comme un charme et de rester gai comme un pinson.»
+
+Il réussit à se tenir parole, surmontant sans sourciller tous les
+dégoûts de la vie commune avec des êtres grossiers et dégradés, se
+soumettant sans un murmure à toutes les exigences de la plus rude des
+disciplines.
+
+Il lui parut d'ailleurs, et il ne cessait de le répéter sous toutes les
+formes, qu'on avait exagéré l'insalubrité du climat.
+
+«J'ai beau me tâter le pouls soir et matin, écrivait-il encore, me tirer
+la langue dans mon miroir à barbe, interroger anxieusement les moindres
+tressaillements de mon estomac, je ne me découvre aucun symptôme du plus
+léger mal. Il m'a fallu un peu de temps pour me faire au régime
+alimentaire, mais j'y suis fait maintenant. Le gouverneur de l'île, qui
+est un sous-lieutenant d'infanterie de marine, me rencontrant hier, m'a
+dit d'un ton de stupeur profonde:--Dieu me pardonne, je crois que vous
+engraissez!...--Est-ce détendu? lui ai-je demandé. Ce n'est pas défendu,
+de sorte que--c'est entendu,--je vous reviendrai plus gras que je ne
+suis parti.»
+
+--Quel homme que ce Jean?... disait M. Ducoudray, émerveillé de cette
+intarissable bonne humeur; sur l'échafaud il plaisanterait encore...
+
+Ce qu'il faut dire, c'est que la situation de Jean à l'île du Diable
+n'avait pas tardé à s'améliorer sensiblement.
+
+Sur des ordres venus de Cayenne, il avait été exempté de toute corvée,
+dispensé des appels et autorisé à habiter une case.
+
+Ainsi, il était prisonnier, mais l'île entière était sa prison. Il
+s'appartenait. Il échappait aux odieuses et désolantes exigences du
+dortoir commun, à cette promiscuité de toutes les heures. Il avait une
+retraite à lui, où il pouvait, sans être importuné, évoquer ses
+souvenirs et exhaler ses espérances.
+
+Il lui était enfin permis de satisfaire les aspirations de travail qui
+le tourmentaient depuis plusieurs mois.
+
+Comme preuve de cet heureux changement, il adressait à sa mère une «vue
+exacte» de son habitation.
+
+«Comme vous voyez, disait-il, ce n'est pas un palais. J'ai pour parquet
+la terre battue, et pour contrevent un vieux couvercle de caisse. Mais
+je possède un lit de fer, une chaise, luxe inouï! et un moustiquaire qui
+fait l'admiration et l'envie du gouverneur de l'île du Diable.»
+
+Et cependant, à la longue, il sentait mollir l'énergie qui l'avait
+soutenu. Les ressorts de son âme se détrempaient...
+
+L'isolement l'écrasait, la fièvre de la nostalgie minait lentement son
+organisation lorsqu'un bonheur inespéré le sauva.
+
+Il venait de se lever, plus accablé que de coutume, lorsque le
+gouverneur de l'île entra dans sa case, et d'un air joyeux lui annonça
+qu'il venait de recevoir l'ordre de le diriger sur Cayenne.
+
+Jean savait que bon nombre de détenus avaient obtenu cette faveur
+d'habiter la capitale de la Guyane française. Mais ceux-là avaient
+trouvé moyen de se faire réclamer ou cautionner, ceux-là avaient eu
+l'art de se faire recommander, tandis que lui ne connaissait personne et
+n'était pas d'un caractère à solliciter une protection.
+
+C'est donc avec une sorte de défiance qu'il accueillit cette grave
+nouvelle.
+
+--Mon sort va-t-il vraiment être amélioré? demanda-t-il.
+
+--Quoi!... lui répondit le gouverneur, vous quittez ce milieu de
+prisonniers et de forçats où vous vivez depuis deux mois, vous allez
+jouir d'une demi-liberté au milieu de la demi-civilisation d'une
+colonie française et vous m'adressez une telle question!
+
+--C'est que les changements ne me portent pas bonheur, murmura Jean...
+
+Mais il ne devait pas tarder à bénir celui-ci...
+
+A plusieurs reprises, le cantinier de l'île du Diable avait vendu ou
+fait vendre à Cayenne des dessins de Jean. Un de ces dessins était tombé
+sous les yeux d'un des principaux négociants de la ville, lequel, frappé
+à ce qu'il déclara du talent qu'il révélait, s'était constitué l'avocat
+et le répondant du jeune peintre. Ce digne homme attendait Jean sur le
+port.
+
+--Ma maison sera la vôtre, lui dit-il.
+
+C'était plus que jamais n'eût osé rêver Jean, et dans cette maison
+hospitalière, entouré d'amis, il eut bientôt recouvré sa bonne humeur et
+sa confiance en l'avenir.
+
+Déjà il faisait des projets pour les années suivantes lorsque le 28
+septembre 1859, parvint à Cayenne le décret d'amnistie qui avait failli
+faire évanouir Mme Cornevin...
+
+--La France!... Je vais donc revoir la France, s'écriait Jean à demi fou
+de joie...
+
+Deux mois plus tard, en effet, presque jour pour jour, il arrivait à la
+Chaussée-d'Antin, et sautait au cou de sa mère...
+
+--Je te revois, tous nos malheurs sont oubliés, murmurait la pauvre
+femme.
+
+Ce n'est pas, il s'en faut de beaucoup, ce que pensait Jean Cornevin.
+
+Le soir même de son arrivée, ayant pris à part son frère et Raymond...
+
+--O mes amis! leur dit-il, c'est peut-être un grand bonheur que j'aie
+été envoyé à Cayenne... J'en rapporte la presque certitude que notre
+père, Laurent Cornevin, n'est pas mort...
+
+
+
+
+IV
+
+
+Évidemment Jean s'attendait à un cri d'espérance et de joie. Il
+s'abusait.
+
+C'est d'un air de stupeur profonde que Léon et Raymond Delorge
+accueillaient son étrange affirmation.
+
+Ils doutaient.
+
+--Comprends-tu bien, cher frère, fit doucement Léon, la portée de ce que
+tu nous dis là?...
+
+De la tête, Jean répondit:
+
+--Oui.
+
+--Alors, continua Léon, comment as-tu attendu jusqu'à ce jour pour nous
+le dire? Comment ne nous as-tu pas écrit?...
+
+--Parce qu'il est de ces secrets qu'on ne confie pas à une lettre, quand
+on est prisonnier et que toutes les lettres qu'on écrit doivent être
+remises ouvertes à un geôlier.
+
+Et sans attendre les questions qu'il lisait dans les yeux de son frère
+et de Raymond:
+
+--Mais ayant tout, reprit-il, je veux vous dire comment j'ai appris ce
+que je sais. Aussitôt installé chez le digne négociant qui m'avait
+arraché aux misères de l'île du Diable, voulant me remettre à peindre,
+je cherchai un chevalet. Il ne s'en trouvait pas dans l'île de Cayenne
+et je dus m'informer d'un menuisier capable de m'en fabriquer un.
+
+«On m'adressa à un nommé Nantel, dont la boutique fait le coin d'une des
+petites rues qui aboutissent à la place des Palmistes.
+
+«Cet homme, déporté depuis 1851, avait été gracié depuis, mais au lieu
+de retourner en France, il avait épousé une jeune fille du pays, s'y
+était fixé, et était en train d'amasser une petite fortune, grâce à une
+fabrique de bardeaux, sorte de planchettes en bois très dur, qui, à la
+Guyane, remplacent les ardoises et les tuiles.
+
+«Je trouvai un homme d'une quarantaine d'années, à physionomie ouverte
+et intelligente, qui comprit tout d'abord ce que je désirais.
+
+«Lui ayant fait promettre de se mettre immédiatement à la besogne, je
+lui donnai mon adresse et mon nom pour qu'il m'apportât mon chevalet
+aussitôt qu'il l'aurait terminé.
+
+«Mais au lieu d'inscrire ces renseignements sur le petit cahier qu'il
+avait sorti tout exprès d'un tiroir, ce brave monsieur restait planté
+devant moi, me considérant d'un air d'ébahissement extraordinaire.
+
+«--Ah çà! qu'est-ce qui vous prend? lui demandai-je.
+
+«--Oh! rien, me répondit-il, c'est ce nom de Cornevin qui me rappelle
+toutes sortes de souvenirs...
+
+«--Avez-vous donc connu quelqu'un s'appelant comme moi?
+
+«--Oui, un pauvre diable, enlevé comme moi en 1851.
+
+«O mes amis, à cette réponse, je sentis tressaillir en moi les plus
+folles espérances, et d'une voix altérée par l'angoisse:
+
+«--Savez-vous le prénom de cet infortuné? m'écriai-je.
+
+«--Certainement, me répondit Nantel, il s'appelait Laurent.
+
+«Ainsi plus de doute!... Le hasard, non, la Providence venait de me
+rapprocher d'un homme qui avait connu mon père, qui l'avait vu depuis le
+jour fatal où il nous avait été arraché, qui allait peut-être enfin
+m'apprendre quelque chose de sa destinée et me mettre sur ses traces.
+
+«--Monsieur Nantel, lui dis-je, je suis le fils de Laurent Cornevin.
+Depuis dix ans qu'il a disparu, c'est en vain que nous avons fait tout
+au monde pour obtenir de ses nouvelles... Nous avions fini par croire
+qu'il avait été tué lors des affaires de Décembre.
+
+«--Pour cela je vous affirme que non, me répondit le brave menuisier, et
+la preuve, c'est que je me suis trouvé avec lui à Brest, que nous avons
+fait côte à côte la traversée de Brest à Cayenne et que nous avons été
+détenus ensemble à l'île du Diable.
+
+«Je me sentais devenir fou à cette pensée que mon père avait été détenu
+dans cette île où je venais de tant souffrir, à cette idée qu'il avait
+foulé ces sentiers que je parcourais, qu'il s'était assis peut-être sur
+ces rochers où tant de fois j'étais allé m'asseoir et rêver à la
+France... Mais qu'était-il devenu?
+
+«--Sans doute il est mort? demandai-je avec une affreuse anxiété. Sans
+doute, comme tant de malheureux, il a succombé aux atteintes du climat.
+
+«--Non, me répondit Nantel, il a tenté une évasion, et j'ai lieu de
+supposer qu'il a réussi. J'ai vu depuis un déporté qui m'a dit lui avoir
+parlé.
+
+L'émotion de Jean gagnait ses auditeurs.
+
+Pour la première fois, depuis dix ans, une lueur, bien faible et bien
+chétive, assurément, mais une lueur filtrait dans les ténèbres de leur
+passé et semblait devoir éclairer le mystère d'iniquité dont ils avaient
+été victimes.
+
+Mais déjà Jean continuait:
+
+--Ainsi que vous le pensez, j'accablai maître Nantel de tant de
+questions incohérentes qu'il en fut tout étourdi, et qu'il me pria de le
+suivre dans son arrière-magasin, me disant que c'était tout une histoire
+qu'il avait à me conter, qu'il lui faudrait un peu de temps et qu'il
+avait besoin de mettre de l'ordre dans ses souvenirs...
+
+«Le récit qu'il me fit ce jour-là, je le lui ai fait recommencer vingt
+fois pendant mon séjour à Cayenne.
+
+«J'ai fait plus. Songeant de quelle importance pouvait être, à un moment
+donné, le témoignage de ce brave homme, je l'ai prié d'écrire ce qu'il
+me disait et de le signer.
+
+«Il a consenti et, avant mon départ de la Guyane, j'ai eu le soin de
+faire légaliser sa signature...
+
+«Cette relation de Nantel, je la garde précieusement et je vais vous la
+lire...
+
+Ayant dit, Jean tira de son portefeuille un cahier de papier grossier,
+couvert d'une grande écriture inexpérimentée, et il lut:
+
+«_Sur la prière de_ M. Jean Cornevin, _artiste peintre, détenu politique
+à la Guyane, moi_, Antoine Nantel, _menuisier, demeurant à Cayenne,
+j'écris ce qui est venu à ma connaissance de l'histoire de_ Laurent
+Cornevin, _faisant le serment sur mon âme et conscience de dire la
+vérité et rien que la vérité_.
+
+«Le 3 décembre 1851, passant rue du Petit-Carreau, où il y avait une
+barricade et où on venait de se battre, je fus arrêté par la troupe et
+conduit à la caserne la plus voisine.
+
+«Le lendemain, on me fit monter dans une voiture cellulaire, qui devait
+me conduire à Brest.
+
+«Le voyage fut si long et si pénible que, la fatigue se joignant au
+chagrin et aux inquiétudes que j'éprouvais, je tombai malade, en
+arrivant à Brest, assez gravement pour qu'on fût obligé de me porter à
+l'hôpital.
+
+«Comme de raison, c'était à l'hôpital du bagne.
+
+«J'y étais depuis une semaine, lorsqu'une nuit, sur les deux heures, je
+fus réveillé par un grand bruit.
+
+«On apportait dans le lit le plus rapproché du mien un homme inanimé et
+tout couvert de sang.
+
+«Les infirmiers s'empressaient autour de lui, et j'en entendis un qui
+disait:
+
+«--S'il en revient, celui-là, j'irai le dire au pape.
+
+«Toute la nuit, en effet, il resta sans connaissance, râlant de plus en
+plus faiblement, et je le croyais trépassé quand arriva l'heure de la
+visite.
+
+«Il vivait encore cependant, et le chirurgien-major, après l'avoir
+examiné et pansé, déclara qu'il le sauverait.
+
+«J'appris alors qui était ce malheureux, qui avait le numéro 23 tandis
+que moi j'avais le numéro 22.
+
+«C'était comme moi un détenu destiné à Cayenne. Arrivé la veille à
+Brest, il avait réussi à tromper la surveillance des gardiens et à
+gagner le toit de la prison. Il lui avait fallu pour y parvenir,
+disait-on, des prodiges de force et d'agilité. Malheureusement, une fois
+là, le pied lui avait glissé, et il avait été précipité d'une hauteur de
+plus de vingt-cinq mètres sur le pavé du chemin de ronde. Il avait une
+jambe cassée, plusieurs côtes enfoncées, et d'effroyables blessures à la
+tête.
+
+«En dépit de tout, les prévisions du docteur se réalisant, il ne tarda
+pas à aller mieux et à entrer en convalescence.
+
+«Mais c'est en vain que j'essayais de lier conversation avec lui. Il ne
+me répondait que par oui ou par non... quand il daignait me répondre.
+
+«Tant que durait le jour, il restait accroupi sur son lit, immobile, le
+front entre ses mains, les yeux fixes comme ceux d'un fou.
+
+«La nuit, c'était bien autre chose: il pleurait, et à travers ses
+sanglots étouffés, je l'entendais répéter:--Ma pauvre femme!... mes
+pauvres enfants!...
+
+«C'était à fendre l'âme, tellement que moi, qui n'avais déjà pas trop de
+gaieté pour moi, je demandai au surveillant de me changer de lit.
+
+«Le surveillant, naturellement, m'envoya promener, mais en même temps il
+dit au 23 que ce n'était pas une vie que de geindre comme cela, qu'il
+gênait ses voisins, et que s'il continuait il le punirait.
+
+«Ce malheureux ne répondit rien, mais son regard m'entra comme une lame
+de couteau dans le coeur, quand me fixant il me dit:--Je tâcherai de
+ne plus pleurer puisque cela vous gêne...
+
+«Je possédais à ce moment trois louis qui étaient toute ma fortune au
+monde et que je conservais précieusement. Eh bien! je les aurais donnés
+de grand coeur pour n'avoir pas fait cette bête de demande de
+changement. J'avais comme des remords. Je me disais:
+
+«--Cela t'est bien facile, triste gars que tu es, de te moquer du tiers
+comme du quart. Tu es tout seul sur la terre, personne ne te regrette,
+tu n'as personne à regretter, c'est pour toi seul que tu travaillais...
+Tandis que ce pauvre homme! Qui sait ce qu'il laisse derrière lui! Les
+bêtes gémissent bien quand on leur prend leurs petits...
+
+«Naturellement, je demandai pardon au 23 de ce que j'avais fait, lui
+disant que c'était sans mauvaise intention, et qu'il pouvait pleurer
+tout son content...
+
+«Mais il ne me répondit que par un hochement de tête, et depuis, je ne
+l'entendis plus jamais.
+
+«La nuit, de même que dans la journée, il restait glacé dans sa douleur,
+sans plus bouger qu'une pierre, froid et immobile comme elle.
+
+«Il me désolait, véritablement, quand une après-midi un des inspecteurs
+de police qui accompagnait les convois de transportés vint à traverser
+notre salle.
+
+«Apercevant le 23 qui se chauffait contre le poêle, il s'approcha, et
+lui frappant sur l'épaule:
+
+«--Eh bien! mon pauvre Boutin, lui dit-il gaiement, car ce n'était pas
+un méchant homme, eh bien! nous avons voulu faire de la gymnastique de
+chat!
+
+«Le 23 ne répondit pas.
+
+«--Êtes-vous sourd? insista l'inspecteur.
+
+«De même que la première fois, le 23 garda le silence.
+
+«Et alors l'inspecteur s'impatientant:
+
+«--Sacrebleu! s'écria-t-il, allez-vous me répondre, à la fin des
+fins!...
+
+«--Je répondrai quand vous m'appellerez par mon nom, déclara le 23.
+
+«L'inspecteur haussa les épaules.
+
+«--Encore cette mauvaise scie! fit-il.
+
+«--Mon nom n'est pas Boutin.
+
+«--Connu! vous m'avez chanté cette même chanson tout le long du voyage.
+Tenez, une fois pour toutes, croyez-moi, renoncez à nier votre identité.
+A quoi sert de vous obstiner? Quatre agents vous ont parfaitement
+reconnu, vous êtes démasqué, votre dossier en fait foi. C'est sous votre
+nom de Boutin que vous m'avez été remis, que je vous ai amené à Brest et
+que je vous ai fait inscrire à l'arrivée. C'est sous le nom de Boutin
+que vous êtes enregistré ici et que vous en sortirez, et que vous
+partirez pour la Guyane. Boutin vous êtes, Boutin vous resterez tant que
+vous vivrez...
+
+«--Comme vous voudrez, fit le 23.
+
+«Seulement, dès que l'inspecteur se fut éloigné:
+
+«--Ah ça! comment donc vous appelez-vous? demandai-je à mon voisin.
+
+«C'est à peine s'il daigna se tourner de mon côté, et du bout des
+lèvres:
+
+«--Dame!... Boutin, à ce qu'il paraît, me répondit-il. N'avez-vous pas
+entendu?
+
+«Cette fois je fus vexé, et il y avait de quoi. Il était clair qu'il se
+défiait de moi.
+
+[Illustration:--Au nom de la loi je vous arrête!]
+
+«Je renonçai donc à lui adresser la parole, et vrai, c'était pour moi
+une rude privation. Dans cette grande salle de l'hôpital du bagne, il
+n'y avait que nous deux de Parisiens, il n'y avait que nous d'honnêtes
+gens, surtout. Les autres malades étaient tous des forçats, et j'aurais
+laissé ma langue sécher dans ma bouche, avant de me décider à tailler
+une bavette avec eux.
+
+«Cependant les jours ont beau paraître longs, comme ils n'ont jamais que
+vingt-quatre heures ils passent tout de même.
+
+«Ils passaient si bien, à l'hôpital, que déjà le 23 et moi, lui par
+suite de sa chute, moi à cause de ma maladie, nous avions manqué trois
+vaisseaux qui étaient partis pour la Guyane en décembre et en janvier.
+
+«Nous allions, du reste, bien mieux l'un et l'autre. Moi, je ne sentais
+plus qu'un peu de faiblesse. Lui n'avait plus que des cicatrices.
+
+«Un beau matin de février, le chirurgien-major, sans nous consulter,
+nous signa notre billet de sortie.
+
+«Et, après la visite, le gardien-chef nous cria:
+
+«--Allons, le 22 et le 23, embarque! embarque!... Faites vos paquets,
+mes enfants, vous coucherez ce soir à bord du transport le _Rhône_...
+
+«Nos paquets...! Quelle plaisanterie!...
+
+«J'avais été arrêté en bras de chemise, et la vareuse que j'avais sur le
+dos, et le bonnet de laine que j'avais sur la tête me venaient de
+l'administration.
+
+«Mais si l'annonce de notre brusque départ me fit un certain effet, elle
+impressionna terriblement le 23.
+
+«En un moment, il changea du tout au tout, et lui si impassible
+d'ordinaire, je le vis tout à coup affreusement troublé, pâle, agité,
+inquiet.
+
+«Il hésitait à me parler, je le voyais; mais bientôt, se décidant:
+
+«--Voulez-vous me rendre un grand service? me demanda-t-il.
+
+«Je lui répondis que oui, naturellement.
+
+«--Avant de nous laisser sortir d'ici, reprit-il, on va probablement
+nous fouiller et nous donner nos effets de route.
+
+«--C'est même certain, dis-je.
+
+«--Eh bien! continua-t-il, nous ne serons pas traités de même. Vous
+serez fouillé, vous, sans la moindre attention, uniquement pour la
+forme... Moi, au contraire, je serai l'objet des plus minutieuses
+investigations...
+
+«--Pourquoi cette différence?
+
+«--Parce que, me répondit-il, on me soupçonne d'avoir en ma possession
+une chose que je possède en effet, et que jusqu'ici j'ai eu le bonheur
+de soustraire à toutes les recherches. Voulez-vous charger de cette
+chose? Oui. Eh bien! jurez-moi que vous emploierez à la cacher tout ce
+que vous avez d'adresse et de ruse, et que vous me la rendrez lorsque
+nous serons sur le vaisseau...
+
+«Je fis le serment qu'il me demandait.
+
+«Aussitôt il décousit la ceinture de son pantalon et en tira une lettre
+réduite à un très mince volume, qu'il me remit.
+
+«Après avoir pris son avis, je la cachai dans mon bonnet de laine, qui,
+appartenant à l'administration, ne devait pas m'être retiré.
+
+«La précaution était sage; les prévisions du 23 se réalisèrent de point
+en point.
+
+«C'est à peine si on me visita.
+
+«Pour lui, voici quelles mesures on prit:
+
+«On le fit déshabiller dans une chambre, et lorsqu'il fut nu comme la
+main, on lui dit de passer dans la pièce voisine, qu'il y trouverait
+pour s'habiller les effets neufs que lui donnait l'administration en
+échange des siens.
+
+«Seulement le 23 n'était plus cet homme que j'avais eu pendant deux mois
+à mes côtés, insensible en apparence à tout ce qui n'était pas son
+chagrin.
+
+«La nécessité de tromper les espérances de ses persécuteurs avait
+réveillé toutes ses facultés.
+
+«Au lieu d'obéir, il se mit à se défendre, criant que ses hardes étaient
+à lui, qu'on n'avait pas le droit de les lui prendre, qu'il se ferait
+hacher en morceaux plutôt que de les abandonner, jouant en un mot le
+désespoir de l'homme à qui on arrache ce qu'il a de plus précieux, et le
+jouant si bien, que je m'y sentais presque pris, moi qui pourtant avais
+sa lettre dans la doublure de mon bonnet.
+
+«Cependant, comme bien vous pensez, il fut contraint de céder. On le
+porta dans la pièce où étaient les vêtements neufs et on l'habilla de
+force, tandis qu'il poussait des hurlements de rage.
+
+«Ce que je remarquai, car les portes étaient restées ouvertes, c'est
+qu'un monsieur, qui m'avait tout l'air d'arriver de la rue de Jérusalem,
+surveillait l'opération et s'emparait des effets que venait de quitter
+mon camarade...
+
+«Le soir même, nous étions installés dans l'entrepont du transport le
+_Rhône_, et je remettais au 23 sa précieuse lettre.
+
+«C'est d'une main frémissante de joie qu'il la prit, et, la serrant
+contre sa poitrine:
+
+«--Maintenant, prononça-t-il, nous serons en pleine mer avant que les
+brigands n'aient examiné fil à fil les loques qu'ils m'ont prises, et
+reconnu qu'ils sont volés...
+
+«Puis, me serrant les mains à les briser:
+
+«--Et à vous, mon camarade, ajouta-t-il, merci!... C'est plus que ma
+vie, c'est plus que la vie des miens que vous sauvez... Pour moi, ce
+pauvre chiffon où un mourant a tracé au crayon sa dernière pensée, c'est
+l'honneur!...
+
+Brusquement, comme s'il eût été mû par un ressort, Raymond Delorge
+s'était dressé.
+
+--Dieu puissant! s'écria-t-il, les pressentiments de ma mère ne se
+trompaient donc pas! Il est donc vrai que mon père, avant d'expirer, a
+eu le temps d'écrire le nom de son assassin!
+
+Et prenant les mains de Léon et de Jean, non moins émus que lui:
+
+--O mes amis, continua-t-il, d'une voix où vibrait tout son coeur, ô
+mes frères aimés, que ne vous dois-je pas!... C'est pour ma mère, c'est
+pour moi que votre père s'est généreusement sacrifié! C'est pour sauver
+le dépôt sacré d'un mourant qu'il vous faisait orphelins! C'est pour
+garder la parole jurée qu'il se laissait traîner de prison en prison
+jusqu'aux déserts de la Guyane! O mes amis, par quel dévouement
+reconnaître ce dévouement sublime? Comment jamais m'acquitter envers
+vous?
+
+Ce fut Jean qui l'interrompit.
+
+--Tu ne nous dois rien, Raymond, prononça-t-il, que ton amitié... Avant
+de connaître la dette, ta mère l'avait payée au centuple... N'est-ce pas
+à elle seule que nous devons, Léon et moi, ce que nous sommes? N'est-ce
+pas à elle que ma mère et mes soeurs doivent leur modeste aisance et
+leur paisible vie?...
+
+--Non, tu ne nous dois rien, insista Léon, notre père a fait son
+devoir... O mon père, tu n'étais qu'un pauvre homme et de la plus humble
+condition, mais je suis fier d'être ton fils...
+
+Mais déjà Jean avait repris la lecture de la relation.
+
+«.....Il n'en fallait pas tant que m'en disait le 23, continuait Nantel,
+pour enflammer ma curiosité.
+
+«Pourtant, je n'osai pas l'interroger.
+
+«Il me semblait que c'eût été, en quelque façon, lui réclamer le prix du
+très léger service que je venais de lui rendre.
+
+«J'affectai même de détourner la tête pour ne rien voir, pendant qu'il
+cherchait une cachette sûre pour sa précieuse lettre.
+
+«Et quand je dis: lettre, c'est faute de savoir comment m'exprimer
+autrement.
+
+«Ce que j'ai eu entre les mains, moi, était une enveloppe carrée, de
+papier très mince, cachetée à la gomme et sans adresse. Le 23 devait y
+avoir mis le papier auquel il tenait tant, afin de pouvoir plus aisément
+le cacher et le préserver des taches et des souillures.
+
+«Mais, si je ne questionnais pas mon camarade, je ne pouvais pas
+empêcher ma cervelle de trotter.
+
+«Un prisonnier se préoccupe d'une mouche qui vole, et ici ce n'est pas
+d'une mouche qu'il s'agissait, mais de quelque secret d'une grande
+importance--à ce que je me figurais, du moins.
+
+«Songeant aux mesures exceptionnelles dont mon camarade était l'objet, à
+cette insistance qu'on mettait à lui donner un nom qu'il prétendait
+n'être pas le sien, aux propos des gardiens à qui j'avais entendu dire
+que le 23 était signalé comme un homme dangereux, j'en vins à m'imaginer
+qu'il était un des chefs du mouvement de 1851.
+
+«Non pas un des farceurs qui mettent les pauvres diables en avant et
+qui, au premier danger, filent plus rapides que des lièvres, mais un de
+ces solides qui payent de leur personne tant qu'il y a à payer et qui
+boivent sans faire la grimace le vin qu'ils ont tiré.
+
+«Plus je réfléchissais, plus il me semblait que devais avoir raison.
+
+«Si bien que j'en vins à le traiter non plus comme un égal, mais comme
+un homme important, m'efforçant par mes soins et par mes services de lui
+témoigner le respect que m'inspirait son dévouement à notre cause.
+
+«Il mit du temps à s'en apercevoir, mais pourtant il s'en aperçut.
+
+«Il m'interrogea.
+
+«Et comme je lui disais franchement mes idées:
+
+«--Hélas! mon pauvre camarade, me dit-il, vous vous trompez grandement.
+De ma vie je ne me suis occupé de politique, et il n'y a rien de
+politique dans mon malheur.
+
+«Ce n'était pas assez pour me convaincre.
+
+«--Et cependant, repris-je, vous voici transporté politique ni plus ni
+moins que moi.
+
+«--C'est vrai, me répondit-il, on a trouvé ce moyen de se débarrasser de
+moi.
+
+«Et comme je le regardais d'un air de doute:
+
+«--On a essayé, poursuivit-il, de me faire tout doucement passer le goût
+du pain. C'eût été plus sûr. Le malheur, c'est que le coup a manqué
+lorsqu'il était facile. Plus tard, il eût fallu mettre quelqu'un dans la
+confidence, c'est-à-dire remplacer un danger qui est moi, par un autre
+danger, qui eût été mon assassin. Tout bien considéré, on a songé à
+Cayenne, qui est loin...
+
+«--Et c'est pour cela qu'on prétend vous donner un autre nom que le
+vôtre?
+
+«--Précisément. Ne pouvant m'ôter la vie, on m'ôte mon état civil... Je
+ne m'appelle pas Boutin plus que vous. Mon nom est Laurent Cornevin, et,
+bien loin d'être un personnage, je ne suis qu'un pauvre garçon d'écurie.
+Mais c'est ainsi: les plus grands, quelquefois, tremblent devant les
+plus petits...
+
+«--Il passa la main sur son front, comme pour en chasser des souvenirs
+pénibles, puis lentement:
+
+«--Je vous ai confié cela à vous, mon bon Nantel, me dit-il, parce que
+vous êtes un brave homme que j'estime, et que, grâce à ce papier que
+vous avez sauvé, le crime sera peut-être puni... Mais, je vous prie,
+qu'il ne soit jamais question de cela entre nous; ne parlons plus de ces
+choses, ne parlons même plus.
+
+«Il est de fait qu'il ne s'usait pas la langue à babiller, le
+malheureux.
+
+«La fièvre qui l'avait saisi lorsqu'il avait vu son trésor menacé
+n'avait pas duré plus que le danger.
+
+«Une fois en sûreté dans le vaisseau, il était tombé dans un tel
+anéantissement qu'il ne s'aperçut même pas qu'on levait l'ancre et qu'on
+mettait à la voile. Dieu sait si on s'en apercevait, cependant!...
+
+«Le temps était affreux, le _Rhône_ roulait et tanguait sur les lames
+comme une barrique vide, et je croyais que j'allais rendre l'âme, tant
+je souffrais du mal de mer. Ce n'est qu'au bout de huit jours que je
+revins tout à fait à moi.
+
+«Nous n'étions pas à la noce sur ce bateau, et cependant nous n'y étions
+pas si mal qu'on me l'avait annoncé.
+
+«Notre nourriture était exactement celle des matelots, moins
+l'eau-de-vie. Nous mangions assez souvent de la viande fraîche et on
+nous distribuait tous les jours un boujarron de vin. La nuit nous avions
+un hamac.
+
+«Ce qui faisait notre bonheur, c'était que nous étions très peu de
+transportés à bord, et que le commandant était un bon homme. Le jour du
+départ, il nous avait dit: Tant que vous serez sages et soumis, je vous
+accorderai tout ce que permet le règlement. Mais au premier signe
+d'insubordination, plus rien. Je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit.
+Si vous ne voulez pas que les bons pâtissent pour les mauvais, faites la
+police entre vous.
+
+«C'était parler comme il faut, car il n'y eut pas une punition parmi les
+transportés pendant toute la traversée...
+
+«Et pourtant nous avions à souffrir de bien des choses. Du manque d'air
+et d'exercice, principalement.
+
+«Comme on nous faisait monter sur le pont par divisions, chacun de nous
+n'y restait guère que deux heures par jour.
+
+«C'étaient mes meilleurs moments.
+
+«Le 23, lui, Boutin, ou plutôt Laurent Cornevin, puisque tel était son
+vrai nom, était peut-être le seul à ne pas s'en soucier plus que d'autre
+chose.
+
+«Son tour de monter venu, il allait s'asseoir sur quelque paquet de
+cordages, les coudes sur les genoux, le menton dans la paume de ses
+mains, et par n'importe quel temps, sous le vent ou sous la pluie, sous
+un soleil dont l'ardeur faisait fondre les coutures du pont, il restait
+immobile, les yeux fixés vers le point de l'horizon où il supposait que
+devait se trouver la France.
+
+«Une fois je le voyais plus triste que de coutume:
+
+«--Voyons, mon camarade, lui dis-je, du courage, morbleu! Il ne faut pas
+comme cela rester seul à se forger des idées noires!...
+
+«Il branla la tête, et d'une voix à faire mollir le coeur d'un
+bourreau:
+
+«--Est-ce donc me forger des idées noires, me dit-il, que de pleurer sur
+ma pauvre jeune femme, et sur mes cinq petits enfants!... Que sont-ils
+devenus? Ils n'avaient que mon travail pour vivre! Quand j'ai été
+enlevé, il y avait soixante-cinq francs à la maison...
+
+«Une autre fois, comme il regardait la mer avec une fixité effrayante,
+j'eus peur.
+
+«--A quoi songez-vous? lui demandai-je brusquement, voulant lui donner à
+entendre que je craignais qu'il ne songeât à en finir avec la vie. Il me
+comprit:
+
+«--Rassurez-vous, Nantel, me dit-il; je sais que ma vie ne m'appartient
+pas... Dieu m'a rendu témoin de certaines choses, c'est afin que je
+devienne l'instrument de sa justice... J'ai une tâche à remplir, je la
+remplirai...
+
+«Voilà les seules confidences que me fit mon pauvre camarade Laurent
+Cornevin, pendant toute cette longue traversée--les seules que je me
+rappelle, du moins.
+
+«Et cependant il avait confiance en moi, et je suis sûr qu'il m'aimait.
+
+«Souvent il m'offrait sa ration de vin, en me disant:
+
+«--Prenez, j'en ai moins besoin que vous. J'éprouve à vous voir boire
+plus de plaisir que je n'en ressentirais en buvant moi-même.
+
+«Du reste, Laurent disait vrai, il en avait moins besoin que moi.
+
+«Chagrins, regrets, privations, douleurs du corps et douleurs de l'âme,
+rien n'avait de prise sur son organisation de fer.
+
+«Tous plus ou moins, nous étions endoloris et indisposés, lui jamais.
+
+«Les ardeurs dévorantes du soleil sur le pont ne l'incommodaient pas
+plus que l'air empesté de notre batterie.
+
+«Et un jour que je lui marquais mon étonnement de cette santé
+miraculeuse:
+
+«--Une pensée fixe comme celle que j'ai en moi, me dit-il, est un
+talisman qui préserve de tout. Il ne faut pas que je sois malade, je ne
+le serai pas...
+
+«Moi qui n'avais pas de pensée fixe, et qui me sentais de moins en moins
+bien, je ressentis une grande joie le jour où un matelot me dit en me
+montrant la mer:
+
+«--Voyez-vous comme l'eau change de couleur, comme la vague devient
+bourbeuse, c'est signe que nous approchons... Demain, la terre sera en
+vue.
+
+«Il ne se trompait pas.
+
+«Le lendemain, lorsque mon tour vint de monter respirer sur le pont, je
+pus distinguer tout au fond de l'horizon, pareilles à une brume légère,
+les terres de la Guyane.
+
+«Bientôt, au-dessus des vagues jaunâtres, deux rochers se dressèrent,
+arides et nus, qu'on appelle les Connétables. Puis apparurent les îles
+Remire, les îles du Père, de la Mère et des Deux-Filles.
+
+«Tant loin que pouvait s'étendre la vue, on apercevait la côte, pareille
+à un banc de vase, bordée de palétuviers.
+
+«Enfin, nous arrivions aux îles du Salut.
+
+«Il n'était pas un transporté qui ne fût joyeux, pas un qui n'eût hâte
+de fouler cette terre d'exil.
+
+«Il n'y avait que Laurent qui restait accroupi sur les cordages, morne
+comme d'ordinaire, et comme étrangers â tout ce qui se passait autour de
+lui.
+
+«Je lui secouai le bras.
+
+«--Vous n'entendez donc pas? lui dis-je. Vous ne voyez donc pas?... La
+terre! voilà la terre, nous sommes arrivés...
+
+«Il haussa les épaules, et d'un accent ironique:
+
+«--Alors, fit-il, vous trouvez que c'est un motif de se réjouir!...
+
+«Hélas! il avait raison, il me fallut bien le reconnaître, lorsqu'on
+nous eut débarqués à l'île du Diable, au nombre de cent cinquante ou
+deux cents.
+
+«Rien n'y était préparé pour nous recevoir.
+
+«Il ne s'y trouvait, en fait de construction, qu'un blockhaus où logeait
+la compagnie d'infanterie de marine chargée de nous garder et un magasin
+pour les ustensiles et les provisions.
+
+«Nous autres nous dûmes coucher dans des cases de fer couvertes en zing
+ou dans des cabanes de branchages tout aussi grossières que celles des
+sauvages.
+
+«Dans les cases de fer, qui avaient été tout d'abord surnommées les
+marmites, on étouffait. Dans les cabanes, on grelottait, dès que
+s'élevait le brouillard blanc de la Guyane, si malsain qu'on l'appelle
+le linceul des Européens.
+
+«Pour la nourriture, à peine étions-nous aussi bien qu'à bord du
+_Rhône_.
+
+«Deux fois par semaine, un petit bateau à vapeur, l'_Oyapock_, nous
+apportait de Cayenne nos provisions, consistant surtout en viandes
+salées.
+
+«Du reste, rien à faire en ces premiers temps, sinon quelques corvées à
+tour de rôle.
+
+«Quand on avait répondu aux deux appels du matin et aux deux appels du
+soir, on pouvait à son gré errer dans l'île, qui était tout ombragée
+d'arbres magnifiques, tendre des pièges aux oiseaux, pêcher ou chercher
+sur la côte des coquillages ou des tortues.
+
+«Moi, qui suis menuisier de mon état, je m'étais construit une baraque
+plus confortable que les autres, et comme de juste, je la partageais
+avec mon camarade Laurent.
+
+«Depuis notre débarquement, je remarquais en lui un certain changement.
+Il était toujours aussi taciturne que par le passé, mais à son air de
+douleur résignée avait succédé une expression de résolution étrange.
+
+«Quand il me parlait de sa famille, de ses enfants, ses yeux ne
+s'emplissaient plus de larmes.
+
+«--Maintenant, me disait-il, leur sort est décidé. Ou Dieu a eu pitié
+d'eux et ils sont sauvés, ou il les a oubliés et alors ils sont depuis
+longtemps morts de misère.
+
+«Ce changement de Laurent m'étonnait d'autant plus, qu'il avait dû être
+l'objet de recommandations particulières, et qu'on le tracassait et
+qu'on le surveillait plus qu'aucun de nous.
+
+«D'abord on s'obstinait à lui contester son état civil.
+
+«C'est au nom de Boutin qu'il devait répondre et qu'il répondait en
+effet aux quatre appels de chaque jour.
+
+«Puis, jamais on ne l'employait aux corvées qui eussent pu le mettre en
+contact avec les étrangers qui venaient quelquefois à l'île du Diable.
+
+«Une fois cependant, il avait réussi à parler à un matelot de
+l'_Oyapock_, et à décider cet homme à lui jeter une lettre à la poste de
+Cayenne.
+
+«Cette lettre fut interceptée.
+
+«D'après ce que m'a dit Laurent, elle était adressée à une dame veuve
+habitant Paris et ne contenait que ces seuls mots: «Je vis!» et sa
+signature.
+
+«C'était peu, et cependant cela lui coûta cher.
+
+«Conduit devant le gouverneur de l'île, il fut condamné à quinze jours
+de cachot, à la demi-ration, pour tentatives de correspondances avec
+l'extérieur...
+
+«Il les fit, ces quinze jours...
+
+«Et lorsqu'il me revint, pâli et exténué:
+
+«--Crois-tu, me dit-il, me tutoyant pour la première fois, crois-tu que
+je lui en veux à ce commandant. Non. Il ne me connaît que par ce qu'on
+lui a dit de moi, et me croit un homme très dangereux... Il est soldat,
+il exécute sa consigne... Mais les autres, les autres!...
+
+[Illustration:--C'est la fumée du navire, dit-elle.]
+
+«Que voulait-il dire et quels étaient ces autres, je l'ignore...
+
+«L'ayant questionné à ce sujet, il me répondit qu'il lui était interdit
+de me répondre...
+
+«Seulement, depuis cette affaire, toutes ses habitudes changèrent.
+
+«Au lieu de rester dans notre case à fabriquer avec moi divers menus
+ouvrages que nous faisions vendre à Cayenne et dont le produit
+améliorait notre ordinaire, Laurent se mit à passer ses journées dehors.
+
+«Il décampait sitôt l'appel du matin, avec un morceau de biscuit dans sa
+poche, et ne reparaissait plus qu'à l'appel de six heures.
+
+«Jusqu'à ce qu'enfin, un soir:
+
+«--Ma résolution est prise, Nantel, me dit-il, et tout est prêt...
+Demain, j'essaie de m'évader.
+
+«Je frémis.
+
+«Tenter de s'évader de l'île du Diable, c'était, nous le savions tous,
+courir à une mort certaine et affreuse.
+
+«Il n'était pas impossible de construire une embarcation capable de
+tenir la mer par un temps calme, pas impossible de la lancer et de
+s'éloigner de l'île. Mais après?... Où aller avec cette embarcation,
+sans voile, sans boussole, sans armes, sans provisions...
+
+«Quelques-uns avaient tenté cet acte de désespoir... Les uns avaient
+péri misérablement, perdus dans les forêts du continent... On avait
+trouvé les autres morts de faim dans leur canot ballotté par les
+vagues... Pas un n'avait réussi.
+
+«--Tu ne feras pas cela, Cornevin, m'écriai-je.
+
+«Mais lui, froidement:
+
+«--Je le ferai, prononça-t-il, et je réussirai... Dieu, dont je sers la
+justice, me protégera...
+
+«Ce n'était pas la première fois que Laurent Cornevin m'exprimait cette
+conviction, que la Providence l'avait choisi pour une mission spéciale.
+
+«Seulement, j'avais toujours évité ou détourné ce sujet de causerie,
+parce que, dès qu'il l'abordait, je voyais ses yeux briller d'un éclat
+plus sombre et sa physionomie prendre une expression inspirée qui
+m'inquiétait.
+
+«Je craignais que sa raison ne résistât pas aux souffrances qu'il avait
+endurées.
+
+«Mais ce soir-là, le voyant résolu à ce qui me paraissait un suicide, je
+n'hésitai pas à lui découvrir toute ma pensée.
+
+«Je lui dis que très certainement il prenait pour des réalités les
+chimères de son imagination, que la Providence n'a pas d'élus, et que si
+véritablement il se croyait une tâche à remplir, ce devait lui être une
+raison de ne pas se précipiter dans un péril certain.
+
+«Et je lui rappelais en même temps la légende sinistre des évasions de
+l'île du Diable.
+
+«Il m'écouta sans m'interrompre, sans que son visage trahît rien de ce
+qui se passait en lui. Et quand il vit que je m'arrêtais faute
+d'objections:
+
+«--Camarade, me dit-il, je te remercie de tes efforts pour me retenir.
+Tu dis vrai: ce que je tente serait insensé et je périrais si j'étais
+abandonné à mes seules forces. Mais ce n'est pas sur moi, chétif, que je
+compte. S'il faut un miracle pour me tirer d'ici sain et sauf, sois
+tranquille, ce miracle se fera. Je lis le doute dans tes yeux. Tu ne
+douterais pas s'il m'était permis de te dire mon secret. Cesse donc de
+t'opposer à mon projet. Une voix au dedans de moi me parle, à laquelle
+je dois obéir.
+
+«J'éprouvai en ce moment une des plus grandes douleurs que j'eusse
+ressenties depuis mon arrestation.
+
+«Je ne doutai pas que mon pauvre camarade n'eût perdu l'esprit.
+
+«Hélas! ce n'était pas le premier dont je voyais la raison s'égarer...
+Il y en avait parmi nous dont les questions politiques et sociales
+avaient fini par exalter les facultés jusqu'au délire... Ceux-là aussi
+parlaient de leurs voix!...
+
+«C'est à ce point que la tentation me vint de prévenir le commandant des
+intentions de Laurent Cornevin.
+
+«Non, cependant.
+
+«La trahison, de quelque prétexte qu'on la colore, est toujours la
+trahison, c'est-à-dire le plus lâche, le plus vil et le plus exécrable
+des crimes.
+
+«Je décidai que si, comme il n'était que trop probable, je ne parvenais
+pas à retenir Laurent, eh bien! sa destinée s'accomplirait.
+
+«Mais je le priai de me confier son plan et de me dire ses moyens
+d'exécution.
+
+«Il ne fit pas de difficultés.
+
+«Pendant toutes ces longues journées passées hors de notre case, il
+s'était construit, me dit-il, un canot. Il comptait s'y embarquer et
+ramer vers la pleine mer jusqu'à ce qu'il rencontrât un navire qui
+consentît à le recueillir.
+
+«C'était insensé, je le lui dis. Il me répondit avec un calme
+désespérant qu'il le savait aussi bien que moi, mais que sa
+détermination était irrévocable.
+
+«Tout ce que je pus obtenir de lui fut qu'il remettrait son départ d'une
+semaine, et que, pendant ces huit jours, nous économiserions sur nos
+rations quelques livres de biscuit qu'il emporterait.
+
+«Il fut convenu aussi qu'il me montrerait son embarcation, et que je
+l'aiderais à la perfectionner s'il y avait lieu.
+
+«Il y avait lieu, en effet.
+
+«Je demeurai stupide d'étonnement, le lendemain, lorsque Laurent,
+m'ayant conduit à un des points les plus sauvages de la côte, me montra
+derrière un groupe de rochers ce qu'il appelait son canot...
+
+«Cela, un canot!... Ce n'en était même pas l'apparence.
+
+«Ignorant l'art de débiter et de travailler le bois, privé d'outils,
+Laurent n'était arrivé à produire qu'une machine informe et sans nom.
+
+«C'était une sorte de radeau, composé de troncs d'arbres grossièrement
+équarris et si imparfaitement assemblés que la première lame devait les
+disjoindre et les disperser au hasard. Au milieu, un mât était planté,
+destiné à porter en guise de voile une de nos couvertures.
+
+«Deux fortes branches, taillées à plat à l'extrémité, formaient les
+avirons.
+
+«--Et c'est avec cela, m'écriai-je, que tu comptes affronter la haute
+mer!...
+
+«Mais je l'avais tant tourmenté depuis la veille que l'impatience le
+gagnait.
+
+«--Oh! assez, me dit-il. J'accepte ton assistance, mais je ne veux plus
+de conseils ni de remontrances.
+
+«Il était clair que rien ne changerait plus cette volonté tenace et
+aveugle.
+
+«Je me tus et je me mis à l'oeuvre.
+
+«En huit jours, si je ne construisis pas un canot, je fabriquai du moins
+une sorte de boîte assez solide pour tenir la mer par un beau temps.
+
+«Laurent, de son côté, se procura quelques vivres.
+
+«Le dimanche suivant, tout était prêt, et nous décidâmes, mon pauvre
+camarade et moi, qu'il s'évaderait dans la nuit du lundi au mardi.
+
+«Quelle journée, que cette journée du lundi!...
+
+«J'étais comme une âme en peine, ne sachant que faire pour cacher les
+pressentiments funèbres qui m'obsédaient. Chaque fois que je regardais
+Laurent, mes yeux se remplissaient de larmes. Il était pour moi comme un
+condamné à mort.
+
+«Lui, était plus que calme, il était gai.
+
+«Il ne s'était vraiment préoccupé que d'une chose, de cette lettre dont
+j'avais été un moment le dépositaire, à Brest. Il l'avait glissée dans
+une de ces petites fioles où on nous distribuait des médicaments et
+l'avait suspendue à son cou.
+
+«Comme cela, m'avait-il dit, si je venais à tomber dans l'eau, la lettre
+ne serait pas mouillée...
+
+«Enfin, le soir arriva.
+
+«La retraite sonna, nous allâmes répondre à l'appel et, comme à
+l'ordinaire, nous regagnâmes notre case.
+
+«Entre Laurent et moi, pas un mot ne fut échangé, jusqu'à ce qu'enfin,
+entendant relever les factionnaires:
+
+«--Il est temps de partir, me dit-il; en route!...
+
+«Je me chargeai d'un sac qui contenait les provisions, et nous
+sortîmes...
+
+«Quelques précautions étaient indispensables.
+
+«Le jour, nous étions libres dans l'île; mais la nuit, il nous était
+défendu de sortir d'un enclos où étaient construites nos cabanes, et des
+factionnaires gardaient cet enclos depuis la retraite jusqu'à la diane.
+
+«Nous passâmes néanmoins, et bientôt nous fûmes au radeau.
+
+«Il pouvait être onze heures.
+
+«La nuit était sombre, mais la lune ne devait pas tarder à se lever.
+
+«Le temps était lourd. Pas un souffle de vent n'agitait les feuilles des
+arbres...
+
+«La mer baissait... Près des rochers, comme toujours, elle paraissait
+agitée, ses lourdes lames jaunes se brisaient à grand bruit sur les
+cailloux, mais, au loin, elle était comme le tapis d'un billard.
+
+«--Laurent, lui dis-je, il est encore temps de réfléchir...
+
+«--Non, il n'est plus temps, s'écria-t-il. Aide-moi à mettre le canot à
+l'eau...
+
+«C'était une opération assez difficile. Nous la réussîmes pourtant, et
+bientôt ma fragile machine flotta le long d'un rocher.
+
+«L'heure suprême sonnait. Laurent me serra entre ses bras, et d'une voix
+forte:
+
+«--Adieu, mon bon Nantel, me dit-il, ou plutôt, au revoir. Tant que je
+vivrai, je me rappellerai que c'est à toi que je dois d'avoir sauvé le
+dépôt qui m'était confié.
+
+«L'émotion m'étouffait.
+
+«--Pauvre malheureux, pensai-je, combien d'heures encore as-tu à te le
+rappeler!...
+
+«Lui, s'était laissé tomber à genoux.
+
+«--Mon Dieu, prononça-t-il, si, comme je le crois, je suis l'homme de
+votre justice, vous me sauverez!
+
+«Puis, il se releva et, sautant sur le radeau, il le poussa loin du
+bord, et se mit à ramer vers la pleine mer, favorisé par la marée et le
+courant.
+
+«Moi, pendant plus d'une heure, je restai planté sur mes pieds à la même
+place, hébété de douleur. Laurent était mon camarade, depuis plus d'un
+an nous ne nous étions pas quittés un jour; c'était plus qu'un frère que
+je perdais...
+
+«Pour l'apercevoir encore, je gravis un rocher...
+
+«La lune s'était levée, la mer resplendissait comme un miroir d'argent,
+et sur cette surface blanche, à une demi-lieue au large, je distinguais,
+comme une tache noire, le radeau de Laurent Cornevin...
+
+«Ainsi, me disais-je, s'il ne survient pas quelque vague qui le
+submerge, ainsi il ramera toute la nuit, jusqu'à ce qu'il soit à bout de
+forces, et qu'il ait dévoré sa dernière miette de biscuit... Et après!
+quelle mort!...
+
+«Oui, je me disais cela, quand tout à coup, au fond de l'horizon,
+j'aperçus comme un nuage, qui semblait s'avancer vers l'île, et qui de
+minute en minute devenait plus distinct...
+
+«Une espérance insensée tressaillit en moi. Si c'était un navire!...
+
+«Le temps que dura mon incertitude me parut extraordinairement long.
+
+«Tout ce que j'avais d'intelligence et d'attention se concentrait sur ce
+point unique de l'espace où grossissait insensiblement mais incessamment
+le nuage que j'avais aperçu.
+
+«Enfin, le doute ne fut pas possible. C'était bien un navire que je
+voyais et qui s'avançait toutes voiles dehors.
+
+«Cette assurance me donna comme un éblouissement.
+
+«Moi qui m'étais si fièrement moqué de Laurent, moi qui traitais de
+folie sa foi profonde dans la protection de la Providence, j'étais forcé
+de croire.
+
+«Il me semblait que j'assistais à un de ces miracles qui confondent la
+raison et écrasent l'orgueil de l'homme.
+
+«N'était-ce pas un miracle, en effet, que la présence à point nommé de
+ce bâtiment dans les eaux funestes de la Guyane?
+
+«Depuis plus d'un an que j'étais à l'île du Diable, jamais on n'en avait
+signalé un seul, à l'exception de ceux que le gouvernement français
+employait au service de la colonie pénitentiaire...
+
+«Je frissonnai à cette réflexion.
+
+«Si ce vaisseau, pensais-je, allait être un vaisseau de l'État!...
+
+«Laurent y serait recueilli, c'est vrai, mais on l'y mettrait aux fers,
+pour commencer, et on le ramènerait ensuite à Cayenne, où il serait
+condamné, pour tentative d'évasion, à plusieurs mois de cachot.
+
+«Et ce n'était pas ma seule angoisse.
+
+«Ce bâtiment, que du haut du rocher que j'avais gravi je distinguais si
+nettement, mon pauvre camarade l'avait-il aperçu? Ramait-il vers lui? En
+était-il bien loin encore? Parviendrait-il à le rejoindre?
+
+«Je cherchai de l'oeil le radeau.
+
+«Il était alors, autant que j'en pouvais juger, à un peu moins de la
+moitié de la distance qui séparait l'île du navire. Mais quelle pouvait
+bien être cette distance? Il eût fallu l'expérience d'un marin pour
+l'apprécier avec quelque certitude.
+
+«Ce qui était positif, c'est que Laurent avait hissé sa voile--notre
+couverture. De l'endroit où j'étais, elle me faisait l'effet de l'aile
+d'un oiseau de mer.
+
+«Je ne sais ce que j'aurais donné pour pouvoir attendre l'issue de cette
+scène poignante. Mais le jour allait venir et j'étais à plus d'une
+demi-lieue du camp. Je m'éloignai à regret...
+
+«Avec le même bonheur que la première fois, je franchis la ligne des
+sentinelles et je gagnai ma case.
+
+«L'instant d'après, l'appel du matin battit et j'allai me mettre à mon
+rang.
+
+«--Boutin! appela par trois fois le gardien de service. Boutin!
+Boutin!...
+
+«Il n'avait garde de répondre, comme de juste; il fut porté manquant.
+
+«Comme de raison aussi, l'appel terminé, on m'interrogea.
+
+«--Où est votre camarade?
+
+«Je répondis que je n'en savais rien, qu'il m'avait quitté la veille en
+me disant qu'il allait à la pêche, et que je ne l'avais pas revu depuis.
+
+«Comme on ne m'en demanda pas davantage pour le moment, je me trouvai
+libre et, de toute la vitesse de mes jambes, je courus au rocher d'où
+j'avais suivi le départ de Laurent.
+
+«Mais mon absence avait duré près de trois heures.
+
+«J'eus beau me crever les yeux à interroger l'immensité de la mer, je
+n'aperçus plus rien. L'horizon était vide. Le vaisseau et le radeau
+avaient disparu.
+
+«C'est le coeur bien gros et à pas lents que je regagnai le camp.
+
+«Et, certes, il m'eût bien surpris celui qui m'eût dit que j'allais y
+trouver un indice du sort de mon pauvre camarade.
+
+«C'est ce qui arriva, cependant.
+
+«Le petit bateau à vapeur qui faisait le service entre Cayenne et l'île
+du Diable venait d'arriver, et on m'appelait pour la corvée du
+déchargement...
+
+«Je me rendis au débarcadère, et j'aidais à hisser des sacs de biscuits,
+lorsque j'entendis un matelot dire à un de nos gardiens que le matin, au
+lever du jour, on avait signalé le passage d'un navire au vent des îles
+du Salut.
+
+«C'était, ajouta-t-il, un baleinier américain qui, le mois précédent,
+avait essuyé une tempête épouvantable, qui avait failli périr, et qui
+était allé réparer ses avaries à Démérara, le port le plus important de
+la Guyane anglaise.
+
+«Si je ne m'étais pas retenu, j'aurais sauté au cou de ce matelot.
+
+«--Ainsi, me disais-je, si Laurent a réussi à atteindre ce navire, il
+est libre à cette heure et maître d'utiliser cette lettre qu'il a sauvée
+au prix de sa liberté et peut-être de l'existence de sa femme et de ses
+enfants...
+
+«La joie que je ressentais était si grande, que c'est à peine si je pris
+garde aux menaces que me fit à l'appel du soir le gardien de service.
+
+«Naturellement, pas plus le soir que le matin, personne n'avait répondu
+au nom de Boutin; on s'en prenait à moi de son absence, et on voulait
+absolument me faire dire où il se cachait.
+
+«Car nul encore ne soupçonnait une évasion.
+
+«Ce n'est que dans l'après-midi du lendemain que la vérité éclata.
+
+«J'étais en train d'apprêter mon dîner, quand un gardien entra dans ma
+case comme une bombe, et d'un ton furieux:
+
+«Suivez-moi, me dit-il, le commandant vous demande.
+
+«Je le suivis, et comme le long de la route je le questionnais, feignant
+l'étonnement:
+
+«--C'est bon, c'est bon, me dit-il, on va vous régler votre compte.
+
+«Il est de fait que le visage du commandant n'avait rien de rassurant,
+et je m'expliquais sa colère, sachant de quelles instructions
+particulières Laurent avait toujours été l'objet.
+
+«--Où est Boutin? me cria-t-il, dès qu'il me vit à portée de l'entendre.
+
+«Et, comme je protestais que je l'ignorais.
+
+«--Vous ne voulez pas parler, insista-t-il.
+
+«--Je ne sais rien, mon commandant.
+
+«--C'est ce que nous allons voir, dit-il, suivez-moi...
+
+«Et faisant signe à deux soldats de se placer à mes côtés, il se mit à
+marcher devant nous...
+
+«C'est à plus d'un quart de lieue, sur le bord de la mer, qu'il me
+conduisit.
+
+«Là sur la grève était échoué le radeau de Laurent, qui avait été ramené
+par la marée montante et que deux soldats en train de pêcher avaient
+découvert.
+
+«A cette vue, je crus que le coeur allait me manquer... Mon pauvre
+camarade avait-il donc péri!...
+
+«La réflexion m'eut bientôt rassuré.
+
+«Le radeau était en aussi bon état qu'au départ, la voile seule et le
+sac de provisions manquaient, bien que ce sac eût été très solidement
+attaché à une traverse... N'était-ce pas une preuve que, si le radeau se
+trouvait là, c'est que Laurent avait été recueilli par le baleinier
+américain?...
+
+«--Eh bien! me demanda le commandant en me montrant le radeau,
+nierez-vous encore l'évasion de Boutin et la part que vous y avez
+prise?
+
+«Certainement, je niai. Malheureusement j'étais le seul menuisier de
+l'île, mon travail me trahissait. Je fus mis au cachot.
+
+«Je n'y restai pas longtemps... Mon bonheur voulut qu'on eût besoin à
+Cayenne d'ouvriers de mon état. J'y fus envoyé et employé. L'année
+suivante j'eus ma grâce et je me mariai...
+
+«J'étais sans nouvelles de Laurent Cornevin et je m'en étonnais, mais je
+ne doutais pas qu'il fût sauvé et libre. Je me disais:
+
+«--Celui qui lui a envoyé un vaisseau l'aura protégé...
+
+«Oui, je me disais cela, et je le pensais, quand un soir que me je
+trouvais dans un café de Cayenne, j'entendis un matelot américain
+raconter qu'autrefois son navire, passant le long des îles du Salut,
+avait recueilli un transporté français...
+
+«Je pris ce matelot à part et, l'ayant questionné, j'acquis la certitude
+du succès de l'évasion de Laurent Cornevin.
+
+«C'était bien de lui qu'avait voulu parler le matelot...
+
+«Il était resté six mois à bord du baleinier, payant de son travail son
+passage et sa nourriture, et s'était fait débarquer au Chili, à
+Talcahuana, le port de relâche des baleiniers...»
+
+
+
+
+V
+
+
+La voix de Jean Cornevin expirait sur ces derniers mots.
+
+Il déposa sur la table le manuscrit de Nantel, et regardant
+alternativement son frère et Raymond Delorge, il dit seulement:
+
+--Eh bien?...
+
+Ils ne répondirent pas tout d'abord.
+
+Un immense désappointement se peignit sur leur physionomie.
+
+Il était clair que cette fin si brusque, que ce dénoûment qui n'en était
+pas un, après des détails si précis, trompait toutes leurs prévisions.
+Ils avaient espéré mieux ou du moins autre chose.
+
+--Enfin, c'est tout? interrogea Raymond.
+
+--Tout.
+
+--Nantel n'a ajouté de vive voix aucun détail?
+
+--Quel?
+
+--Je ne sais. Il se pourrait que ton père eût prononcé le nom du mien,
+le nom du général Delorge...
+
+--Il ne l'a jamais prononcé devant Nantel...
+
+--Il aurait pu dire de quel crime il a été témoin...
+
+--Il ne l'a pas dit...
+
+--Le nom des misérables qui le persécutaient si odieusement aurait pu
+lui échapper...
+
+--Jamais...
+
+--Il se pourrait qu'il eût laissé entrevoir ses projets d'avenir...
+
+[Illustration:--Dieu me pardonne! Je crois que vous engraissez!]
+
+Toutes ces questions, qui se succédaient sans seulement lui laisser le
+temps de reprendre haleine, devaient irriter et irritèrent, en effet,
+Jean Cornevin.
+
+--Notre père, prononça-t-il, n'a rien dit jamais qui ne soit consigné
+dans la relation de Nantel...
+
+Et, haussant les épaules, et non sans une certaine amertume:
+
+--Croyez-vous donc, reprit-il, toi, Raymond, qui m'interroges, et toi,
+Léon, qui te tais, croyez-vous donc que cette relation si complète que
+je viens de vous lire, a été écrite au courant de la plume et comme au
+hasard! Naïfs vous êtes, si vous n'y avez pas reconnu le fruit lentement
+mûri de patientes réflexions et de prodigieux efforts de mémoire. Me
+prenez-vous donc pour bien plus enfant que vous ou pour bien moins
+ambitieux d'arriver à la vérité?... Allez, tout ce que vous pouvez vous
+dire je me le suis dit. Deux mois durant, plus tenace qu'un juge
+d'instruction, j'ai obsédé Nantel de questions, tremblant toujours qu'il
+n'oubliât une circonstance, un détail, un mot, d'où eût jailli une
+lumière plus vive. Pendant deux mois, ce brave et excellent homme s'est
+mis l'esprit à la torture pour se bien tout rappeler. Il ne sait rien de
+plus que ce qu'il a écrit et signé...
+
+Jean s'était levé, et froissant le manuscrit de Nantel:
+
+--Je ne vous en veux certes pas, dit-il, mais vous êtes des ingrats!...
+
+--Oh!
+
+--Oui, des ingrats, car au lieu de vous réjouir de ces révélations
+inespérées, vous voilà déplorant l'absence des informations qui vous
+manquent encore. Oui, des ingrats, car vous ne daignez pas voir quel
+coin du voile se trouve soulevé par la déposition de Nantel.
+
+Et sans attendre les objections qu'il lisait dans les yeux de Raymond et
+de son frère:
+
+--Tenez, poursuivit-il vivement, résumons-nous et voyons où nous en
+sommes.
+
+«Nos soupçons d'hier sont aujourd'hui des certitudes.
+
+«Nous étions convaincus que le général Delorge a été assassiné et que le
+crime a eu un témoin, Laurent Cornevin, mais ce n'était qu'une
+conviction... Maintenant c'est un fait certain, nous en avons la preuve.
+
+«Hier, Léon, tu pensais que notre père avait été assassiné.
+
+«Tu sais que non aujourd'hui, et que si toutes nos recherches ont
+échoué, c'est qu'on lui a imposé un état civil qui n'était pas le sien;
+c'est que, sur tous les registres de la police, il est inscrit sous le
+nom de Boutin.
+
+«Nous sommes sûrs que notre père n'est pas mort à Cayenne.
+
+«Il nous est prouvé que, vers la fin de 1853, il a été débarqué sain et
+sauf au Chili, à Talcahuana, plein d'ardeur et d'espoir et certainement
+en possession de la lettre du général Delorge...
+
+Pourtant le front de Léon restait sombre.
+
+--Il m'en coûte, frère, prononça-t-il, de t'arracher une illusion, mais
+je le dois. Ce qui te semble prouver l'existence de notre père est pour
+moi la preuve de sa mort...
+
+--Oh!...
+
+--Permets que je m'explique, et tu seras forcé de reconnaître que j'ai
+raison. C'est à la fin de 1853, n'est-ce pas, que notre père s'est
+trouvé libre à Talcahuana?... Combien y a-t-il de cela? Dix ans bientôt.
+Dix ans, Jean, entends-tu, et il ne nous a pas donné signe de vie...
+
+--C'est vrai, mais...
+
+--Quoi! si tu veux admettre que notre père nous a oubliés, notre mère et
+nous, qu'il a oublié sa haine et ses projets de vengeance, qu'il a
+oublié la France et qu'il s'est installé au Chili, je te dirai: Oui, il
+est possible qu'il vive...
+
+Mais Jean n'était pas convaincu.
+
+--Soit, s'écria-t-il; selon les règles de la sagesse humaine, tu as
+raison, peut-être! Mais je crois, moi, et de toute mon âme, que votre
+sagesse est folie et votre clairvoyance aveuglement. La foi de notre
+père qui avait converti Nantel, le sceptique ouvrier parisien, cette
+ardente foi à la justice de Dieu, je l'ai!... Je crois comme a cru
+Nantel, quand tout à coup, des profondeurs de l'horizon, il a vu surgir
+le vaisseau baleinier qui devait recueillir le radeau de Laurent
+Cornevin... Et je vous le dis, Celui qui a épargné la vie de notre père
+menacé par M. de Combelaine, Celui qui a permis qu'il dérobât la lettre
+accusatrice aux plus ardentes recherches, Celui qui l'a tiré de cette
+île du Diable dont jamais un prisonnier ne s'est évadé, Celui-là ne
+l'aura pas abandonné et saura le faire apparaître à l'heure de sa
+justice!...
+
+Qui avait raison, du confiant enthousiasme de Jean Cornevin ou du
+scepticisme désolé de Léon?
+
+C'est ce que Raymond Delorge, pris pour arbitre par les deux frères,
+n'osait décider, encore que, par la pente naturellement romanesque de
+son esprit, il inclinât vers les espérances de Jean.
+
+Le positif, c'est que ces renseignements nouveaux ne modifiaient en
+rien, pour le moment, les conditions de la lutte.
+
+Aussi, les trois jeunes gens convinrent-ils d'attendre de plus amples
+informations avant de faire part du manuscrit de Nantel à Mme Delorge
+et à Mme Cornevin.
+
+--Et bien vous avez fait, leur dit Me Roberjot, lorsqu'ils le mirent
+dans le secret. A quoi bon ouvrir le coeur de ces malheureuses femmes
+à des espérances qui sans doute ne se réaliseront jamais?...
+
+Car l'avocat, sans cependant se prononcer, partageait la façon de voir
+de Léon.
+
+Mais s'ensuivait-il qu'on ne dût pas chercher à tirer un parti
+quelconque de ce supplément d'informations véritablement providentiel?
+
+Non certes! Et ce fut Me Roberjot qui voulut se charger des premières
+démarches.
+
+Son influence, comme député de l'opposition, avait trop grandi, pour que
+l'administration osât lui opposer les mêmes fins de non-recevoir
+qu'autrefois. Et d'ailleurs il avait désormais un point de départ
+certain.
+
+Ce n'est plus de Laurent Cornevin qu'il demandait des nouvelles, mais
+bien de Louis Boutin.
+
+Et comme il était aisé de le prévoir, sous ce nom de Boutin qui, malgré
+ses réclamations, lui avait été imposé pour dépister les recherches,
+Cornevin avait un dossier.
+
+Moins de huit jours après une demande adressée à la préfecture de
+police, Me Roberjot recevait la note suivante:
+
+«BOUTIN (LOUIS), _trente-quatre ans, homme de peine, né à Paris_.
+
+«Pris les armes à la main derrière une barricade, rue du Petit-Carreau,
+le 4 décembre 1851, et écroué à la Conciergerie.
+
+«Dirigé sur Brest le 21 décembre suivant, avec un convoi de condamnés,
+sous la conduite de l'inspecteur de police Brichart.
+
+«Arrivé à Brest le 22.
+
+«Admis d'urgence le même jour à l'hôpital du bagne (lit nº 22), blessé
+grièvement à la suite d'une tentative d'évasion.
+
+«Sorti guéri de l'hôpital le 18 février 1852.
+
+«Embarqué ledit jour à bord du transport le _Rhône_, à destination de la
+Guyane.
+
+«Interné à l'île du Diable.
+
+«Mort le 29 janvier 1853. A péri en essayant de s'évader sur un radeau
+qu'il avait construit. Son corps n'a pas été retrouvé.»
+
+Cette note, c'était la preuve éclatante de l'exactitude de la relation
+de Nantel.
+
+Et si on eût pu acquérir pareillement la preuve que Boutin et Cornevin
+n'étaient qu'un seul et même individu, on eût eu les éléments d'une
+demande d'enquête qui eût pu conduire très loin M. le comte de
+Combelaine.
+
+C'est à quoi, malheureusement, il ne fallait pas penser.
+
+Il était clair que cette audacieuse substitution d'état civil avait été
+opérée fort secrètement par quelque créature de M. de Combelaine, et il
+n'était pas moins clair que les employés de la préfecture, à qui on eût
+pu demander des renseignements, ignoraient que cette substitution avait
+eu lieu...
+
+Deux autres particularités ressortaient encore de cette note:
+
+L'administration ne soupçonnait même pas le succès de l'évasion de
+Laurent Cornevin.
+
+M. de Combelaine devait se croire débarrassé du seul témoin de son
+crime, c'est-à-dire assuré d'une éternelle impunité.
+
+Mais ces démarches sans issue, ces conjectures sans résultat immédiat ne
+pouvaient contenter l'impatiente ardeur de Jean.
+
+Léon et Raymond lui proposaient d'écrire à Talcahuana, au consul de
+France:
+
+--Ah! gardez-vous en bien! répondait-il. Songez qu'une seule démarche
+inconsidérée peut donner l'éveil à nos ennemis et les mettre sur la voie
+de la vérité, que nous savons, nous, et qu'ils ignorent. Songez que si
+notre père est vivant, comme je le crois, ce serait s'exposer à le
+perdre et à ruiner ses projets.
+
+Une autre fois, après de longues méditations:
+
+--J'admets pour un moment, reprenait-il, oui, je consens à admettre la
+mort de notre père. En ce cas, qu'est devenue la lettre du général
+Delorge? Croyez-vous donc qu'avant de mourir il n'ait pas songé à la
+confier à quelqu'un pour nous la faire parvenir!...
+
+Quels projets il mûrissait dans le secret de ses pensées, Jean Cornevin
+le laissait deviner par ces seules paroles.
+
+--Je parierais, disait Léon à Raymond Delorge, que mon frère est en
+train de combiner quelque prodigieuse extravagance.
+
+Ses opinions admises, il ne se trompait pas.
+
+A moins de huit jours de là, un beau soir, Jean leur annonçait que sa
+résolution était prise, qu'il allait partir pour le Chili.
+
+--Tu es fou!... fut le premier mot de Léon.
+
+--Oh! pas encore, répondit le jeune peintre, seulement je le deviendrais
+certainement si je restais ici, dans cette horrible incertitude,
+m'épuisant en conjectures et en projets impossibles...
+
+Avec Jean, discuter c'était perdre son temps et son éloquence. Léon le
+savait, mais il croyait avoir à lui opposer une objection irréfutable.
+
+--Et de l'argent? lui dit-il.
+
+--J'ai bien un millier d'écus...
+
+--Ce n'est pas avec cela qu'on va au Chili et qu'on en revient.
+
+--Je le sais. Aussi, ai-je l'intention de vous demander, à Raymond et à
+toi, qui êtes plus riches que moi, tout ce dont vous pouvez disposer...
+
+--Et si nous te refusons....
+
+Jean haussa les épaules.
+
+--Alors, répondit-il, j'irai tout simplement lire la relation de Nantel
+à Mme Delorge et à notre mère... Et soyez tranquilles, quand elles
+sauront pourquoi je veux partir, je ne manquerai pas d'argent.
+
+C'était si parfaitement exact, et il était si bien d'un caractère à
+faire ce qu'il disait, que Léon et Raymond se tinrent pour battus.
+
+--C'est bien, dirent-ils à l'obstiné, tu auras ce qu'il faudra.
+
+Et, comme leurs caisses réunies ne faisaient pas la somme nécessaire,
+ils eurent recours au digne M. Ducoudray, lequel mis dans la confidence
+s'était écrié:
+
+--Jean a raison et, si je n'étais pas si vieux, je l'accompagnerais!
+
+Restait à obtenir de Mme Cornevin son consentement à un long voyage,
+sans toutefois lui en révéler le but.
+
+--Je m'en charge, promit Me Roberjot, laissez-moi faire.
+
+Et, en effet, ayant trouvé une occasion de rencontrer Mme Cornevin:
+
+--Ce serait un grand bonheur, lui dit-il négligemment, que Jean fût pris
+de la fantaisie de voyager. Les partis se remuent beaucoup en ce moment:
+s'il reste à Paris, imprudent et hardi comme il est, je le vois arrêté
+avant un mois!...
+
+Le lendemain, c'était la pauvre mère qui conjurait son fils, ce fils
+dont cependant elle venait d'être si longtemps séparée, de s'éloigner.
+
+Et avant la fin de la semaine, tous ses préparatifs étaient terminés, et
+Léon et Raymond Delorge le conduisaient à Bordeaux, où il s'embarquait
+pour Valparaiso.
+
+En serrant une dernière fois la main du voyageur:
+
+--Revenez-nous avec des preuves, ami Jean, lui avait dit Me Roberjot,
+et surtout revenez-nous vite. Il me semble sentir déjà les premières
+bouffées de la tempête qui emportera l'empire, et avec l'empire les
+Maumussy et les Combelaine, les princesse d'Eljonsen, les Verdale, les
+docteur Buiron et les autres.
+
+Beaucoup, s'ils eussent entendu l'honorable député s'exprimer ainsi, se
+seraient écriés:
+
+--Folie!...
+
+Et non sans quelque semblant de raison.
+
+L'empire, en apparence, n'était-il pas toujours aussi fort? La machine
+politique montée au 2 Décembre ne continuait-elle pas à fonctionner sans
+heurts trop visibles?
+
+Paris, plus que jamais, était la capitale du plaisir, la ville de la
+joie et des fêtes. L'or affluait. C'était à qui, du haut en bas de
+l'échelle sociale, ferait les plus folles dépenses. Le luxe était
+prodigieux.
+
+L'étranger qui, par une belle après-midi du printemps, se faisait
+conduire au bois de Boulogne, revenait ébloui, et à l'exemple de ce
+Suédois naïf écrivait sur ses tablettes de voyage:
+
+--Paris, ville de millionnaires. Tous les habitants ont chevaux et
+voitures.
+
+Pourtant, la guerre du Mexique venait d'être déclarée, et les moins
+clairvoyants s'étaient dit:
+
+--Ce sera la guerre d'Espagne du second empire.
+
+C'est que personne, à moins d'y être intéressé, ne s'était pris à la glu
+des phrases pompeuses par lesquelles le gouvernement avait essayé de
+justifier, d'exalter même cette étrange expédition.
+
+C'est que les débats de la Chambre, quelque sourdine qu'on eût essayé
+d'y mettre, s'étaient entendus de loin.
+
+C'est que les journaux avaient beaucoup parlé.
+
+Le public savait ou croyait savoir les motifs réels et véritablement
+incroyables de cette campagne aventureuse.
+
+On parlait de spéculations impudentes et de tripotages honteux.
+
+On ne se gênait pas pour dire que le but réel de la guerre du Mexique
+était d'assurer le payement de créances usuraires, achetées à vil prix
+par des personnages influents du gouvernement.
+
+De la sorte, l'armée française allait faire les fonctions d'huissier.
+
+Et au profit de qui?
+
+Dame! on citait le nom des acheteurs des créances et on disait le
+chiffre probable de leurs honorables bénéfices.
+
+On affirmait que M. de Maumussy avait eu une part du gâteau, et aussi M.
+de Combelaine, et aussi Mme la princesse d'Eljonsen.
+
+Si, du moins, elle eût brillamment réussi, cette expédition du
+Mexique!...
+
+La France ne pardonne-t-elle pas tout au succès?...
+
+Mais, follement entreprise par des gens qui ne connaissaient ni le pays
+qu'ils prétendaient soumettre ni les hommes qu'ils allaient combattre,
+cette guerre fatale ne pouvait amener que des désastres.
+
+Son début fut un échec.
+
+Il fut aussitôt réparé, c'est vrai, et glorieusement vengé... Mais
+ensuite?
+
+Un archiduc d'Autriche, Maximilien, fut conduit par nous à Mexico et
+proclamé empereur du Mexique malgré les Mexicains... Mais après?
+
+Notre petite armée était comme perdue dans ces immenses provinces.
+
+Et successivement la France apprit avec stupeur:
+
+La résolution du gouvernement impérial d'évacuer le Mexique;
+
+L'arrivée à Paris de l'impératrice Charlotte, qui venait solliciter des
+secours d'hommes et d'argent, qui ne fut pas reçue aux Tuileries et qui
+devint folle peu de temps après...
+
+Et enfin, la retraite et le rembarquement de l'armée française, alors
+commandée par le maréchal Bazaine.
+
+Le dénoûment du drame ne devait pas se faire attendre.
+
+Un matin, arriva à Paris la nouvelle, à laquelle personne ne voulait
+croire, de l'exécution de Maximilien.
+
+La honte de n'avoir pas pu empêcher l'exécution de Maximilien, voilà ce
+que gagna l'empire à la guerre du Mexique.
+
+Quant à ce qu'elle coûtait à la France d'hommes et de millions, on ne le
+sut que plus tard.
+
+--Il y avait pourtant là une grande idée, et la plus belle du règne,
+s'obstinaient à répéter les officieux.
+
+Soit... Seulement, pendant qu'on la mettait à l'exécution, cette belle
+idée, la Prusse gagnait la bataille de Sadowa et écrasait l'Autriche.
+
+L'empire avait, dit-on, promesse de M. de Bismarck d'une compensation.
+
+«--Cette puissance n'a rien qui doive nous inquiéter, au contraire,
+s'écriait à la tribune un des orateurs du gouvernement.
+
+«Au contraire... me semble bien trouvé, écrivait Me Roberjot à
+Raymond Delorge. Mais moi qui ne suis pas si optimiste, je crois pouvoir
+prédire que voici le commencement de la fin...»
+
+
+
+
+VI
+
+
+C'est que, peu après le départ de Jean pour Valparaiso, Raymond Delorge
+et Léon Cornevin avaient été obligés de quitter Paris.
+
+Et Me Roberjot leur avait dit:
+
+--Partez sans inquiétude, je me constitue votre correspondant bénévole
+et bien informé, et s'il survenait quelque chose qui rendît votre
+présence nécessaire, je ne ferais qu'un saut jusqu'au télégraphe.
+
+Et il tenait parole, ce qui n'était pas un mince mérite, trouvant
+toujours, malgré les travaux dont il était accablé, un moment pour
+griffonner quelques lignes et tenir ses exilés, comme il les appelait,
+au courant des événements.
+
+Exilés était bien le mot. Ce n'était pas volontiers que les deux jeunes
+gens s'étaient éloignés de Paris, de ce théâtre où ils pressentaient que
+se dénouerait fatalement le drame dont la mort du général avait
+ensanglanté le premier acte.
+
+Mais la vie a d'inexorables nécessités.
+
+Et, quand on n'a pas dix mille livres de rentes, il faut bon gré mal gré
+se soumettre aux exigences de la profession qui fait vivre.
+
+C'est pourquoi, dès le lendemain du jour où il avait été contraint de
+donner sa démission, Léon Cornevin s'était mis en quête d'une autre
+position.
+
+Il n'était pas exigeant, le brave garçon; ses aptitudes étaient
+remarquables, les meilleures recommandations appuyaient ses démarches,
+et cependant, tel était l'encombrement de toutes les carrières, qu'il
+n'avait rien trouvé d'acceptable à Paris ni même aux environs.
+
+De guerre lasse, il s'était résigné à accepter une situation d'ingénieur
+près d'un chemin de fer espagnol, et il était parti pour Madrid.
+
+Quant à Raymond, il avait été détaché à Tours près de la commission
+chargée, par le ministère des travaux publics, d'étudier les moyens de
+prévenir les inondations périodiques de la Loire.
+
+Parti bien à contrecoeur, Raymond n'avait pas tardé à se féliciter
+intérieurement de ce changement d'existence.
+
+Arraché pour la première fois à l'idée fixe qui depuis l'âge de raison
+emplissait sa vie, il lui semblait voir s'ouvrir devant lui des horizons
+inconnus. Il découvrait, pour ainsi dire, qu'il était jeune, qu'il
+n'avait que vingt-sept ans et qu'il n'avait pas eu de jeunesse.
+
+Par une rare faveur de la destinée, il se trouvait que l'inspecteur des
+ponts et chaussées, avec lequel il allait poursuivre les études
+commencées, était le meilleur des hommes.
+
+C'était le baron de Boursonne, le dernier survivant d'une des plus
+vieilles et des plus nombreuses familles du Poitou.
+
+Il est vrai que rien ne lui était si désagréable que de s'entendre
+donner son titre. Le seul énoncé de sa particule lui faisait faire la
+grimace.
+
+--Je suis le père Boursonne, tout bêtement, disait-il d'un ton qui
+n'avait rien de paternel.
+
+Ancien élève de l'École polytechnique, M. de Boursonne avait donné jadis
+à plein collier dans les théories saint-simoniennes et avait même
+dépensé à les expérimenter une fortune assez ronde.
+
+Mais, tandis que ses anciens frères de Ménilmontant avaient eu l'art,
+l'un poussant l'autre, d'accaparer les meilleures, les plus honorées et
+les plus lucratives situations, M. de Boursonne était resté longtemps en
+arrière, embourbé dans des emplois subalternes fort au-dessous de sa
+remarquable intelligence.
+
+[Illustration: Il avait été précipité sur le pavé.]
+
+Les qualités de son coeur n'en avaient pas été altérées, il était
+resté bon jusqu'à la faiblesse.
+
+Seulement, son caractère s'était aigri et était devenu irritable à
+l'excès.
+
+On disait de lui dans sa circonscription:
+
+--L'inspecteur... Ah! quel brave homme!... Mais quel original!
+
+La vérité est qu'il se donnait une peine infinie pour paraître
+précisément le contraire de ce qu'il était réellement.
+
+Aristocrate dans le bon sens du mot, lettré, d'un goût sûr et d'une
+exquise sensibilité, il posait pour le démocrate farouche, affectait le
+langage d'un paysan et des façons de routier et affichait le plus cruel
+cynisme.
+
+Un de ses grands plaisirs était de porter des vêtements affreusement
+délabrés, qu'on s'étonnait fort de voir sur le dos de ce grand vieillard
+à physionomie si noble, quoi qu'il pût faire, si fine et si
+intelligente.
+
+Le matin où Raymond, arrivé à Tours de la veille, se présenta dans son
+cabinet, vêtu comme on l'est quand on rend une visite, après qu'il l'eut
+toisé un bon moment:
+
+--Mâtin! lui dit-il, vous avez un fameux tailleur, monsieur Delorge, et
+cela doit vous gêner considérablement d'être si bien mis!...
+
+Et comme Raymond, interdit de cette surprenante réception, balbutiait
+néanmoins qu'il ne se sentait aucunement gêné:
+
+--En ce cas, reprit M. de Boursonne, venez, nous allons visiter nos
+chantiers.
+
+Et sans laisser à Raymond un quart d'heure pour aller changer de
+costume, il le traîna jusqu'au bord de la Loire et ne parut satisfait
+qu'après l'avoir fait bien piétiner dans la boue et crotter jusqu'aux
+genoux.
+
+Mais, en dépit de cette plaisanterie de mauvais goût et de quelques
+autres du même style, il ne fallut pas une semaine à Raymond pour
+découvrir l'homme réel sous ses dehors affectés, et pour reconnaître
+combien cet homme était digne d'estime et d'affection.
+
+De son côté, M. de Boursonne s'était pris pour le jeune ingénieur d'une
+si belle amitié que ce fut lui qu'il choisit pour l'aider dans les
+études qu'il y avait à terminer entre Tours et les Ponts-de-Cé.
+
+Ces études, qui se rattachaient à un plan général, devaient prendre
+beaucoup de temps, plus d'un an peut-être.
+
+Aussi, M. de Boursonne avait-il résolu d'abandonner Tours et de porter
+son quartier général au centre des opérations.
+
+Le centre indiqué semblait être Saumur.
+
+Et Saumur, avec ses coteaux boisés, son vieux château, ses îles, ses
+maisons blanches et ses vertes prairies, Saumur le tentait.
+
+Malheureusement, le jour où il se mit en quête d'un logement, tandis
+qu'il s'en allait le long du quai, le nez en l'air, il faillit être
+écrasé par un escadron d'élèves de l'école de cavalerie qui rentrait au
+grand trot de la promenade.
+
+--Il y a trop de soldats pour moi ici, dit-il à Raymond. Cherchons
+ailleurs...
+
+Après quelques hésitations, c'est aux Rosiers qu'ils s'arrêtèrent.
+
+Non parce que ce village est le plus coquet de tous ceux qui se mirent
+aux flots bleus de la Loire, non parce que les coteaux de Saint-Mathurin
+ont des attraits irrésistibles.
+
+Mais parce que l'auberge du _Soleil levant_ est d'une irréprochable
+propreté, et que maître Béru, l'aubergiste, mettait à la disposition de
+M. de Boursonne une jolie chambre pour lui, une bonne chambre pour
+Raymond et une ancienne salle de billard qui semblait faite pour
+recevoir les bureaux d'un ingénieur...
+
+Mais aussi parce que maître Béru était, sans qu'il y parût, un cuisinier
+distingué, sans rival pour les matelottes, qu'il arrosait d'un certain
+vin de Bourgueil capable de faire oublier le bourgogne.
+
+Et enfin, parce qu'on était à la fin de septembre, et qu'un piqueur, qui
+était du pays, affirmait que la commune des Rosiers est peuplée de
+perdrix, et que M. de Boursonne, malgré son âge et son incurable myopie,
+était un chasseur enragé.
+
+C'est un samedi que le digne ingénieur arriva aux Rosiers et s'installa
+au _Soleil levant_ avec tout son personnel de conducteurs, de piqueurs,
+dessinateurs.
+
+Et le samedi suivant, Raymond et lui pouvaient se flatter de connaître
+les environs comme pas un homme du pays.
+
+Tout ce qui était à visiter, ils l'avaient vu, depuis le camp romain de
+Chenehutte, le donjon de Trêves et l'église de Cunault, jusqu'aux
+monuments celtiques de Gennes et à la fontaine d'Avort; depuis le
+château de Maillefert, dont les jardins en terrasse descendent jusqu'à
+la Loire, jusqu'au manoir de la Ville-Haudry, si magnifique jadis, si
+abandonné depuis le mariage du comte et de Mlle de Rupair.
+
+Après quoi M. de Boursonne et Raymond s'étaient mis à la besogne.
+
+Rude besogne, car il s'agissait de tracer le plan de tout ce vaste
+système de digues, de réservoirs et de canaux de dérivation qui doit
+faire, des inondations actuellement si désastreuses de la Loire, un
+véritable bienfait pour les riverains.
+
+D'ordinaire, ils déjeunaient de bon matin et ils partaient suivis d'un
+piqueur portant dans un panier une collation préparée la veille par
+maître Béru, l'hôtelier du _Soleil levant_.
+
+A la nuit tombante, ils étaient de retour.
+
+Ils dînaient dans la petite salle dont les fenêtres donnent sur la
+grande route.
+
+Puis, M. de Boursonne allumait sa pipe, Raymond fumait un cigare, et ils
+restaient jusqu'à dix heures à causer ou à jouer au jaquet.
+
+Parfois, un vieux commandant d'artillerie, qui mangeait sa retraite aux
+Rosiers, venait leur tenir compagnie. C'était aussi un ancien élève de
+l'École polytechnique, et sa qualité de «cher camarade» et ses opinions
+avancées l'avaient fait admettre par M. de Boursonne.
+
+Ainsi, leurs journées s'écoulaient paisibles et monotones, lorsqu'un
+matin, pendant qu'ils attendaient que maître Béru leur servît leur
+déjeuner, un piétinement inaccoutumé de chevaux retentit sur la grande
+route.
+
+M. de Boursonne, qui était la curiosité même, s'approcha de la fenêtre,
+et presque aussitôt:
+
+--Mâtin!... s'écria-t-il, venez donc voir, Delorge!...
+
+Raymond s'avança.
+
+Sur la route, une douzaine de chevaux passaient, habillés de superbes
+caparaçons de couleurs éclatantes et conduits par des domestiques en
+longs gilets à l'anglaise et en bottes à revers.
+
+--Qu'est-ce que cette cavalerie? demanda M. de Boursonne à maître Béru,
+qui entrait, un plat de chaque main. Allons-nous donc avoir un cirque
+aux Rosiers?
+
+Mais cette supposition parut choquer l'aubergiste.
+
+--Monsieur l'ingénieur veut plaisanter, dit-il. Monsieur l'ingénieur
+doit cependant bien voir...
+
+--Quoi?
+
+--Cette couronne qui est brodée à l'angle de la couverture des chevaux.
+
+--Comment! il y a une couronne... Mâtin! c'est une autre affaire. Est-ce
+que vous la voyez, vous, Delorge, qui avez de bons yeux?...
+
+Et plantant son binocle sur son long nez:
+
+--Elle y est, parbleu! continua-t-il, maître Béru a raison. Mais
+qu'est-ce que cela prouve?
+
+L'aubergiste s'inclina, et d'un ton grave:
+
+--Cela prouve, répondit-il, que ces chevaux sont ceux de Mme la
+duchesse...
+
+Le vieil original tressaillit comme si une guêpe l'eût piqué, et d'un
+ton d'inquiétude comique:
+
+--Comment! s'écria-t-il, nous avons une duchesse aux environs et maître
+Béru ne nous prévient pas!... A quoi songe donc maître Béru?
+
+--Monsieur, répondit l'aubergiste, elle n'habite pas le pays,
+ordinairement...
+
+--Ah! je respire.
+
+--C'est à Paris qu'elle demeure. Elle ne vient ici que dans cette
+saison, passer un mois, et encore pas tous les ans...
+
+--Et comment l'appelez-vous, votre duchesse?
+
+Maître Béru se redressa.
+
+--Maillefert: prononça-t-il, d'Aostal de Chalandry, duchesse de
+Maillefert...
+
+Il en avait plein la bouche, comme d'une trop copieuse cuillerée de
+bouillie.
+
+--Alors, interrogea Raymond, c'est elle la propriétaire de ce beau
+château que j'ai vu sur la route de Gennes à Trêves?
+
+--Précisément.
+
+M. de Boursonne s'était mis à table, et tout en mangeant:
+
+--Vous nous parlez toujours de la duchesse, maître Béru..., reprit-il,
+et le duc?... Parlez-moi donc un peu de ce duc de Mailleterre,
+Maillepierre, Maille...
+
+--Maillefert, s'il vous plaît, monsieur.
+
+--Soit!... Qu'est-ce que ce duc?
+
+--Monsieur, il est mort.
+
+M. de Boursonne venait de se verser un verre de vin de Bourgueil:
+
+--_De profundis_... prononça-t-il.
+
+Et quand il eut vidé son verre:
+
+--Vous entendez, Delorge, continua-t-il, elle est veuve cette
+duchesse... Eh!... eh!... c'est un coeur à conquérir. Voyons, maître
+Béru, donnez-nous des renseignements. Est-elle jeune?...
+
+--Jeune!... ça dépend!...
+
+--Par exemple!... Qu'entendez-vous par là?
+
+--Dame, monsieur, je veux dire qu'à la voir, quand elle passe, toujours
+superbement ajustée, on ne lui donnerait pas vingt ans... Seulement...
+
+--Quoi?
+
+--Eh bien! il faut qu'elle ait plus du double, puisqu'elle a des enfants
+qui ont plus que cela.
+
+Qui n'eût pas connu M. de Boursonne l'eût cru intéressé au plus haut
+point.
+
+--Des enfants! s'écria-t-il, et majeurs! Aïe!... Et beaucoup?...
+
+--Deux. Un fils, d'abord, M. Philippe, qu'on appelle M. le duc depuis la
+mort de son père, un beau garçon si on veut, quoique un peu bien pâlot
+et chétif, mais montant crânement à cheval tout de même, et buvant sec;
+puis une fille, Mlle Simone...
+
+--Simone!... répéta le vieil ingénieur, joli nom!...
+
+--Hum!... ça dépend des goûts, et si j'avais une fille... Enfin, c'est
+une manie qu'ils ont dans cette famille, de toujours donner ce nom à
+leurs demoiselles en mémoire d'un de leurs grands-pères qui était un
+fameux, à ce que je me suis laissé dire... Du reste, il paraît le plus
+beau du monde, ce nom, quand on connaît celle qui le porte...
+
+--Diable!... Entendez-vous, Delorge?
+
+L'interruption contraria visiblement maître Béru.
+
+--C'est comme cela! déclara-t-il. Elle n'est peut-être pas plus belle
+que les autres, mais elle est meilleure que toutes... Et si monsieur
+l'ingénieur veut entrer dans une maison de pauvres gens, la première
+venue, il verra si je lui en impose...
+
+--Peste!... Mlle Simone fait donc bien des aumônes pendant le mois
+qu'elle passe ici chaque année!...
+
+--Mlle Simone ne quitte jamais le pays, monsieur...
+
+--Tiens! tiens?...
+
+--Oui, c'est singulier, n'est-ce pas? Mais on prétend comme cela que la
+mère et la fille ne s'entendent pas. Aussi, tandis que Mme la
+duchesse et M. Philippe vivent à Paris, Mlle Simone habite toujours
+Maillefert, hiver comme été... Et même, ce ne doit pas être gai, pour
+une fille de vingt ans, que de vivre seule dans ce grand château désert,
+sans autre société que sa gouvernante, une Anglaise plus sèche, plus
+longue et plus raide qu'une perche, jaune comme un coing, avec des yeux
+qui pleurent et un nez plus rouge que le mien...
+
+M. de Boursonne venait d'avaler la dernière bouchée de son déjeuner.
+
+Il se leva, et, bourrant sa pipe:
+
+--C'est égal, fit-il, j'aurais préféré un cirque... C'eût été une
+distraction.
+
+Maître Béru sourit finement:
+
+--Je crois, dit-il, que la venue de Mme la duchesse donnera à ces
+messieurs plus de distractions que n'importe quelle troupe de
+saltimbanques...
+
+--Et pourquoi, s'il vous plaît?...
+
+--Parce que Mme la duchesse est comme qui dirait une vive-la-joie.
+Jamais elle ne vient seule. Toujours elle amène une troupe de jeunes
+dames, toutes plus jolies et mieux vêtues les unes que les autres, qu'on
+rencontre sans cesse à pied, à cheval, en voiture, en bateau, riant,
+chantant, badinant, escortées de jeunes messieurs, amis de M. Philippe.
+Et tout ce monde chasse, pêche, dîne, soupe, se promène, danse et tire
+des feux d'artifice, et enfin, fait de la vie une noce perpétuelle de
+nuit et de jour...
+
+Mais M. de Boursonne venait de voir apparaître à la porte du petit salon
+son piqueur chargé du panier de la collation.
+
+--A ce soir les détails, dit-il brusquement à maître Béru.
+
+Et s'adressant à Raymond:
+
+--Et nous qui avons à travailler, en route!...
+
+Sur quoi il sortit, laissant l'aubergiste du _Soleil levant_ un peu
+surpris et fort mécontent d'une interruption qu'il jugeait peu polie.
+
+Et tout en marchant à grandes enjambées le long de la levée qui côtoie
+la Loire:
+
+--Singuliers citoyens que les Français, grommelait le vieil ingénieur.
+En voici un, ce Béru, qui est fou d'égalité, à ce qu'il prétend, et
+parce qu'une duchesse arrive dans son pays, aussitôt il se pâme
+d'admiration. C'est un démocrate, mais son auberge, ses casseroles, son
+enseigne et tous les écus qu'il a de côté, il les donnerait pour
+s'appeler M. de Béru!...
+
+Il parut attendre un mot d'approbation de Raymond qui marchait à ses
+côtés; mais Raymond, qui pensait à tout autre chose, garda le silence.
+
+Alors, les souvenirs de son éducation première lui revenant en foule:
+
+--Bonne maison, d'ailleurs, reprit-il, que cette maison de Maillefert.
+Une des cinq ou six qui nous restent en France pures de toute
+substitution. Excellente maison, alliée aux Tréville, aux
+Breulli-Faverlay, aux Coucy, aux Sairmeuse, aux Montmorency, aux
+Champdoce, aux Commarin, aux Chalusse...
+
+Il n'en finissait plus.
+
+On eût dit, à l'entendre égrener ce chapelet de noms, qu'il récitait la
+table de récapitulation de d'Hozier...
+
+--Famille princière, positivement, poursuivait-il, qui porte de gueules
+à une croix d'or, avec une devise digne des premiers barons chrétiens:
+_Aultre ne sert!_ L'_Armorial général_ fait remonter les Maillefert à
+800, mais je ne leur vois de filiation bien prouvée qu'à partir de 1100,
+ce qui est déjà joli... Qu'en pensez-vous, Delorge?...
+
+Ainsi interpellé, d'une voix forte, Raymond tressauta comme un dormeur
+qu'on réveille.
+
+--Monsieur!...
+
+--Ah ça! vous ne m'écoutez donc pas, dit le vieil ingénieur. Vous avez
+l'air d'un homme qui tombe des nues. A quoi songez-vous?
+
+--Ma foi! monsieur, si niais que cela soit à dire, j'avouerai que je ne
+songeais à rien...
+
+--Hum!... Pas même à Mlle Simone de Maillefert?
+
+Raymond rougit comme une pensionnaire prise en faute.
+
+--Eh! monsieur, répondit-il, à quel propos penserais-je à une jeune
+fille que je ne connais pas, que je n'ai jamais vue, et que je ne verrai
+sans doute jamais?...
+
+--Qui sait! murmura M. de Boursonne.
+
+Et après un moment de réflexion:
+
+--Ce que nous a dit cet imbécile de Béru, au sujet de cette jeune
+demoiselle, eût suffi lorsque j'avais votre âge pour me mettre la
+cervelle à l'envers. Singulière existence que celle de cette pauvre
+enfant abandonnée à elle-même!...
+
+--Bast!...
+
+--Comment, bast!... Je voudrais, pardieu! vous y voir, seul dans ce
+vieux château, en tête-à-tête avec une gouvernante anglaise. Mais
+comment ne se marie-t-elle pas? Elle doit pourtant être un fier parti,
+cette petite fille. Ces Maillefert, si je ne m'abuse, sont riches comme
+des mines. Je leur connais, dans la Loire-Inférieure, une propriété qui
+est bien grande, à elle seule, comme la république de Saint-Marin et la
+principauté de Monaco réunies. L'île de Noirmoutiers tout entière leur
+appartenait autrefois. Comment cette petite n'est-elle pas encore
+mariée!...
+
+Il fit bien une douzaine de pas sans mot dire, puis tout d'un coup:
+
+--Peut-être, reprit-il, est-elle affligée de quelque difformité... Il se
+peut qu'elle soit laide à faire peur, ou affreusement bossue, ou
+boiteuse, ou borgne, ou chauve... Mais non, cet idiot de Béru nous
+l'aurait dit.
+
+--D'ailleurs, objecta Raymond, une jeune fille si riche n'est jamais
+laide...
+
+Le vieil ingénieur éclata de rire.
+
+--Parfaitement exact, dit-il. Ainsi, mon cher Delorge, voilà une
+occasion admirable. La Loire, les coteaux de Gennes, des ombrages
+merveilleux, un antique castel... quel cadre pour un roman d'amour!...
+M'entendez-vous, rêveur éternel? Je vous dis que je vois une nouvelle
+princesse du bois dormant, qui attend le jeune et beau prince qui la
+doit réveiller.
+
+--Le malheur est que je ne suis pas prince, dit Raymond en riant.
+
+--C'est vrai, mon cher, vous avez cet avantage immense et que je vous
+envie, d'être vilain, très vilain... Vous êtes jeune, vous êtes élève de
+l'École polytechnique...
+
+--Et sans le sou...
+
+--Pour le présent, oui..., mais votre avenir vaut un million. La famille
+qui ne vous accueillerait pas à bras ouverts serait diantrement
+difficile. Il me paraît, d'ailleurs, que Mme de Maillefert se soucie
+assez peu de Mlle Simone.
+
+Raymond hocha la tête:
+
+--Il est de fait, dit-il, que pour l'abandonner ainsi...
+
+--Oui, c'est inimaginable, n'est-ce pas? Ce doit être une singulière
+personne que cette duchesse de Maillefert, et je ne serai pas fâché de
+faire sa connaissance... Mais vous, Delorge, vous la connaissez
+peut-être...
+
+--Moi, grand Dieu! D'où? Comment?
+
+--Dame! vous êtes Parisien...
+
+--Oh! si peu.
+
+--Assez pour avoir pu la rencontrer dans le monde...
+
+Mais ils arrivaient à ce moment sur le terrain de leurs opérations.
+
+Avec sa brusquerie ordinaire, M. de Boursonne campa là Raymond pour
+interpeller les conducteurs qui l'attendaient et leur donner des
+ordres...
+
+Véritablement, pour ne pas connaître, au moins de réputation, la
+duchesse de Maillefert, il fallait que Raymond Delorge et le vieil
+ingénieur fussent terriblement étrangers aux graves préoccupations de la
+haute société du second Empire.
+
+Il fallait qu'ils eussent vécu comme des loups, en dehors du mouvement,
+sans jamais ouvrir un journal de la haute vie.
+
+Intime amie de la vicomtesse de Bois-d'Ardon et de la jeune duchesse de
+Maumussy, rivale de la baronne Trigault et de la célèbre Sarah Brandon,
+comtesse de la Ville-Haudry, la duchesse de Maillefert était une des
+sept ou huit femmes qui avaient l'enviable et précieux privilège de
+défrayer la chronique parisienne.
+
+Il n'était pas de cocodès un peu posé qui ne la connût pour l'avoir
+aperçue au Bois, aux courses, dans l'enceinte du pesage, aux premières
+représentations, dans une avant-scène, à Bade, aux bains de mer, au club
+des patineurs, au tir aux pigeons, partout où il y a des lumières, de
+l'éclat, du bruit, où on s'étale, où on est vu, partout où la foule
+désoeuvrée et riche se porte, partout où il est convenu qu'on s'amuse.
+
+Elle dépensait, dit-on, un million par an.
+
+Van Klopen, l'illustre tailleur pour dames, cet impudent et grossier
+Prussien qui fut pendant dix ans l'arbitre des élégances féminines, Van
+Klopen qui appelait ses clientes: Ma chère, déclarait la duchesse de
+Maillefert la meilleure de ses pratiques.
+
+Les reporters eussent dû se cotiser pour lui constituer une pension,
+tant ils avaient gagné d'argent à décrire ses toilettes merveilleuses,
+ses équipages et ses livrées, et à citer ses mots. La chronique vivait
+de ses excentricités, racontant comme quoi elle soupait au Moulin-Rouge,
+comment elle traversait les Champs-Élysées en voiture, conduisant
+elle-même et une cigarette à la bouche; ou comment encore, ayant une
+discussion avec un cocher de fiacre, elle l'avait étourdi en l'injuriant
+dans le plus pur argot qui ait cours à la barrière...
+
+De toute la journée, cependant, Raymond et M. de Boursonne, tout entiers
+à leurs travaux, ne parlèrent pas d'elle.
+
+Ils l'avaient même oubliée probablement, lorsque le soir, en regagnant
+les Rosiers, ils furent dépassés par deux grandes calèches, conduites à
+la daumont, qui venaient de la route de Gennes et se dirigeaient vers la
+station du chemin de fer...
+
+[Illustration: Il allait s'asseoir sur un paquet de cordages.]
+
+--Ah! ah!... fit M. de Boursonne, il paraît que la duchesse arrive ce
+soir... Voilà ses voitures qui vont l'attendre à la gare.
+
+M. de Boursonne devinait juste, ce qui du reste n'était pas difficile.
+
+Lorsqu'il arriva au _Soleil levant_, appuyé au bras de Raymond, maître
+Béru, debout sur le seuil de son auberge, semblait guetter leur retour
+pour être le premier à leur dire:
+
+--Eh bien!... c'est ce soir, par l'express de sept heures, que Mme la
+duchesse arrive avec sa société. Ces messieurs ont dû rencontrer les
+équipages...
+
+Il jubilait.
+
+Son visage rubicond était plus rayonnant que l'astre de son enseigne.
+
+--Nous avons vu des voitures, en effet, répondit M. de Boursonne, et
+nous avons même été fort surpris de n'y pas apercevoir Mlle Simone.
+
+--C'est vrai, opina l'aubergiste, cela doit sembler assez drôle qu'une
+jeune demoiselle n'aille pas au-devant de sa mère, quand il y a des mois
+qu'elle ne l'a pas embrassée!...
+
+Raymond, que M. de Boursonne observait du coin de l'oeil, autant que
+le lui permettait sa myopie, était devenu attentif.
+
+--Mais c'est ainsi, poursuivit l'aubergiste. Mlle Simone, à ce que je
+me suis laissé dire, aimerait autant que sa mère et son frère ne
+vinssent jamais à Maillefert. Dame! cela se comprend. Accoutumée qu'elle
+est à vivre seule, aussi tristement qu'une religieuse cloîtrée, de voir
+tout à coup tant de monde et d'entendre tant de bruit autour d'elle,
+cela l'éblouit et l'effarouche, comme une orfraie qu'on lâcherait
+subitement en plein soleil. Si bien qu'elle ne fait pas toujours bon
+visage aux invités de Mme la duchesse. A ce point, me disait M.
+Casimir, le maître d'hôtel, qu'il y a deux ans elle n'a pas mis les pied
+lors de ses appartements tant qu'il y a eu de la société au château.
+
+--Et la duchesse souffre ces caprices?
+
+--Eh! eh!... Ce qu'on ne peut pas empêcher... vous savez. Il paraît
+qu'elle a une tête, Mlle Simone, bien que ce soit une sainte. Puis,
+elle a peut-être raison, au fond. Le mois que Mme le duchesse passe
+ici doit lui coûter gros.
+
+--Bast! fit Raymond, la famille de Maillefert est si riche!...
+
+--C'est à savoir! grommela maître Béru, c'est à savoir...
+
+Et se rapprochant de Raymond et M. de Boursonne, baissant la voix et
+d'un air de mystère:
+
+--Avec ces grandes fortunes, reprit-il, on ne sait jamais à quoi s'en
+tenir. Ce qui est positif, et on en a jasé, Dieu sait comme, c'est que
+Mme la duchesse vend...
+
+--Diable!
+
+--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Ainsi, quand vous suivez
+la levée, pour aller à Saint-Mathurin, toutes ces belles fermes que vous
+voyez, à droite dans la vallée, appartenaient aux Maillefert. Eh bien!
+l'hiver dernier, l'intendant est venu, qui les a découpées en petits
+lots et vendues... Tel que vous me voyez, j'en ai acheté pour un couple
+de milliers d'écus...
+
+Maître Béru s'arrêta court.
+
+On entendait dans le lointain le sifflet strident du chemin de fer.
+
+--Mais voilà le train! s'écria l'hôtelier du _Soleil levant_. Dans cinq
+minutes Mme la duchesse sera en gare.
+
+M. de Boursonne riait, de ce petit rire singulier qui faisait que les
+gens ne savaient jamais s'il parlait sérieusement ou s'il se moquait
+d'eux.
+
+--Bien! maître Béru, prononça-t-il, très bien! Je vois avec plaisir que
+la famille de Maillefert a en vous un serviteur fidèle et dévoué...
+
+Serviteur!... Le mot déplut à l'aubergiste.
+
+Il se redressa dans sa veste blanche, et de son grand air de dignité:
+
+--Je ne suis, prononça-t-il, le serviteur de personne.
+
+Raymond aussi riait.
+
+--Excusez-moi, cher monsieur Béru, fit gravement le vieil ingénieur,
+j'avais cru, en voyant votre joie...
+
+--La duchesse m'importe peu, monsieur, et si je me réjouis, c'est que
+son séjour dans le pays fait aller le commerce. Par exemple, c'est dans
+mon établissement que se réunissent le maître d'hôtel, le chef et le
+sommelier de Mme de Maillefert, et aussi le valet de chambre de M.
+Philippe...
+
+--C'est bien de l'honneur pour nous, interrompit M. de Boursonne.
+
+Et comme le plaisir qu'il prenait à étudier l'aubergiste du _Soleil
+levant_ commençait à s'épuiser:
+
+--Mais ne dînons-nous pas ce soir, maître Béru? demanda-t-il. Nous
+faudra-t-il jeûner pour la plus grande gloire de Mme de Maillefert?
+
+Rappelé brusquement à ses fonctions, l'hôtelier eut comme un regret
+d'avoir tant bavardé. Et il rentra brusquement dans son auberge, criant:
+
+--Madame Béru!... Le dîner de messieurs les ingénieurs!...
+
+La nuit était venue, lorsque M. de Boursonne et Raymond se mirent à
+table dans la salle à manger, largement éclairée par deux becs de gaz.
+
+Le vieil ingénieur semblait on ne peut plus satisfait, et tout en
+savourant un excellent potage:
+
+--Cet imbécile de Béru, disait-il, est positivement un homme précieux...
+Outre qu'il est un remarquable cuisinier, il me fait l'effet d'être le
+premier cancanier du pays, de sorte que...
+
+Il fut interrompu par un grand fracas de roues, de chevaux et de
+claquements de fouet sur la grande route.
+
+--Décidément la duchesse est arrivée.
+
+Presque aussitôt, les voitures s'arrêtèrent devant l'auberge.
+
+Puis une voix retentit dans le vestibule, voix grêle et aiguë, fort
+impérieuse pourtant, et affectant le plus désagréable grasseyement.
+
+--Béru! clamait une voix, holà! où diable êtes-vous? Béru! ah! vous
+voilà! Vite, donnez de la lumière à mes domestiques, ces drôles ont
+oublié d'allumer les lanternes... Puis, vite aussi un verre et une
+carafe d'eau fraîche pour ma mère!...
+
+Sur quoi, la porte de la salle à manger s'ouvrit violemment et un jeune
+homme d'environ vingt-cinq ans entra chapeau sur la tête, cigare aux
+dents et lorgnon à l'oeil.
+
+--M. le duc Philippe, sans doute? fit à demi-voix M. de Boursonne à
+Raymond.
+
+Il était de taille moyenne, maigre ou plutôt amaigri, et avait la
+poitrine creuse et les épaules bombées.
+
+De longs favoris blonds encadraient son visage fatigué, ses pommettes
+saillantes et colorées et ses lèvres minces et flétries.
+
+--Ici, sacrebleu! criait-il; ici la carafe de Mme la duchesse...
+
+Mme Béru accourait, un plateau à la main, et derrière elle entra,
+comme un tourbillon de soie et de velours, une femme assez grande, à
+l'air à la fois impertinent et familier.
+
+Ses cheveux, d'un blond fauve, s'échappaient en masses opulentes d'un
+petit chapeau de paille orné d'une aigrette blanche. Elle portait un de
+ces costumes de voyage à couleurs éclatantes, très court et très
+tailladé, qui firent la fortune de Van Klopen.
+
+Elle se versa un verre d'eau, et après l'avoir bu d'un trait:
+
+--Ah! je mourais de soif, dit-elle.
+
+Puis, trempant dans l'eau le coin de son mouchoir armorié, elle en
+tamponna ses yeux en disant:
+
+--Il est inouï qu'on ne trouve pas un verre d'eau à cette gare...
+
+Au dehors on entendait causer et rire, et la lueur des lanternes qu'on
+venait d'allumer éclairait toute la chaussée.
+
+Curieux sans vergogne, M. de Boursonne se leva et alla soulever le
+rideau de la croisée. Il lui semblait distinguer dans les voitures sept
+ou huit personnes...
+
+Mais il n'eut pas le temps de bien voir.
+
+Mme de Maillefert et le jeune duc rejoignirent leurs invités... Les
+fouets des postillons claquèrent, les chevaux partirent au galop et le
+roulement des roues ne tarda pas à se perdre dans la nuit...
+
+
+
+
+VII
+
+
+Le lendemain de l'arrivée aux Rosiers de Mme la duchesse de
+Maillefert, le matin, Raymond fumait un cigare sur la porte du _Soleil
+levant_, en attendant M. de Boursonne, lorsque le facteur lui remit une
+lettre de Paris.
+
+Reconnaissant sur l'adresse l'écriture de Me Roberjot, il s'empressa
+de rompre le cachet et lut:
+
+
+ «Mon cher Raymond,
+
+ «Lors du départ de notre ami Jean, il fut convenu, vous devez vous
+ le rappeler, qu'il m'adresserait toutes celles de ses lettres où il
+ parlerait du but réel de son voyage.
+
+ «Il n'y avait que ce moyen d'être sûr que le secret de ses
+ espérances et des nôtres ne serait pas surpris par sa mère ou par
+ la vôtre.
+
+ «Jean s'est souvenu de nos conventions.
+
+ «Je reçois à l'instant une lettre de lui, et je m'empresse de vous
+ en adresser une copie...»
+
+ Mais Me Roberjot n'avait pas voulu confier au plus intime de ses
+ secrétaires la lettre qui lui était adressée, et c'est de sa grosse
+ écriture qu'était cette copie:
+
+ «Mon cher maître,
+
+
+
+«Après la plus détestable traversée, prolongée bien au delà de
+l'ordinaire par des coups de vent terribles et des calmes désolants, je
+suis enfin arrivé à Valparaiso, bien portant et plein d'espoir.
+
+«Je me réjouissais et j'avais tort. Le plus aisé seulement était fait.
+
+«Le diable, c'était d'aller de Valparaiso à Talcahuana.
+
+«On me disait bien que, si je voulais patienter pendant un mois, je
+trouverais quelque navire qui m'y porterait presque pour rien; mais,
+outre que j'avais assez pour le moment de la mer, un mois me paraissait
+une éternité.
+
+«Je me mis donc en quête de quelque autre moyen de transport, et grâce
+aux indications d'un compatriote, je ne tardai pas à trouver un brave
+homme qui, propriétaire de cinq ou six chevaux, s'engageait à me
+conduire avec mon bagage rapidement et à peu de frais.
+
+«C'était une façon de parler.
+
+«Voyager à cheval est charmant, dans un admirable pays tel que celui-ci,
+bien digne de son nom de paradis terrestre, mais c'est un genre de
+locomotion que je ne conseillerai pas aux gens pressés.
+
+«Cependant, les étapes succédaient aux étapes; un jour vint où mon
+conducteur, étendant le bras, me dit:
+
+«--Nous arrivons... C'est là.
+
+«Il me montrait, au fond de la merveilleuse baie de Concepcion, à
+mi-côte d'une colline de terre rougeâtre, une longue rangée de cases à
+un seul étage, construites en briques séchées au soleil.
+
+«C'est la ville de Talcahuana, si souvent détruite par des tremblements
+de terre que ses quatre mille habitants, lassés de bâtir sur un sol
+mouvant, se contentent maintenant de cabanes.
+
+«Ah! mon cher maître, c'est le coeur battant que j'y entrai, un samedi
+soir, aux dernières lueurs du crépuscule.
+
+«Tout en chevauchant le long des rues étroites et escarpées, je me
+disais que, peut-être, dans quelqu'une de ces cases devant lesquelles je
+passais vivait mon père; que, peut-être, avant quarante-huit heures,
+j'aurais le bonheur de le serrer entre mes bras, et que je recevrais de
+lui la lettre du général Delorge, cette arme qui doit assurer la
+vengeance que nous attendons depuis plus de quinze ans...
+
+«Aussi, bien qu'il me fût donné, la nuit qui suivit mon arrivée, de
+coucher dans un véritable lit, mis à ma disposition par un négociant
+français, il me fut impossible de fermer l'oeil.
+
+«Il me semblait que le jour ne viendrait jamais me permettre de
+commencer mes recherches.
+
+«Il vint, cependant; mais mes premières investigations ne furent pas
+heureuses.
+
+«Le climat du Chili est admirable, le pays est si beau, la vie y semble
+si facile et si douce, les Chiliennes ont tant de séductions, que de
+tous les navires--et ils sont nombreux--qui relâchent dans la baie de
+Concepcion, toujours quelque matelot déserte, qui s'installe à
+Talcahuana, ou qui va s'établir plus avant dans les terres.
+
+«Cette circonstance hérissait mon enquête de difficultés imprévues.
+
+«Force me fut donc de me mettre à exécuter ce que vous m'avez dit que je
+ferais.
+
+«Je m'en allais de case en case, interrogeant tous les habitants,
+lesquels sont, par bonheur, les meilleurs et les plus obligeants du
+monde.
+
+«Je leur demandais s'ils n'avaient pas ouï parler d'un Français, nommé
+Cornevin ou Boutin, qui avait dû arriver à Talcahuana dans les premiers
+mois de l'année 1853 à bord d'un baleinier américain.
+
+«J'ajoutais, pour aider leurs souvenirs, que ce Français était un ancien
+prisonnier politique qui avait eu le bonheur incroyable de s'évader de
+l'île du Diable. Et enfin, autant qu'il était en moi et d'après les
+indications de ce brave Nantel, je traçais un portrait de mon père.
+
+«Mais, hélas! tant d'années s'étaient écoulées depuis, tant de
+baleiniers américains avaient jeté l'ancre devant Talcahuana, que
+personne ne pouvait donner la plus vague indication..
+
+«Le découragement me gagnait.
+
+«Je commençais à me dire que Raymond et Léon avaient eu raison d'essayer
+de me retenir, lorsqu'enfin une lueur m'arriva.
+
+«Talcahuana n'est pas une grande ville. Les distractions y sont trop
+rares pour que chacun ne s'occupe pas de ce que fait le voisin.
+
+«On n'avait donc pas tardé à me connaître, à savoir le but de mon voyage
+et à s'intéresser au jeune peintre français qui était à la recherche de
+son père, ancien déporté politique.
+
+«Je le savais. Aussi ne fus-je point surpris, lorsqu'une après-midi que
+la chaleur m'avait retenu à la maison, on m'annonça un cavalier qui
+m'apportait des renseignements.
+
+«C'était un vieux contrebandier, que les hasards de sa profession
+venaient de retenir deux mois de l'autre côté des Cordillères, et qui,
+depuis la veille seulement, était de retour à Talcahuana.
+
+«Cet homme se rappelait parfaitement un déporté français dont l'évasion,
+racontée devant lui, l'avait frappé comme un miracle.
+
+«Il ne se rappelait pas le nom de ce Français, mais il était persuadé
+que j'aurais de ses nouvelles par un ancien contrebandier nommé
+Pincheira, chez lequel il avait travaillé pendant plusieurs mois.
+
+«Ce Pincheira habitait le port d'Eichato, à une petite distance de
+Talcahuana.
+
+«A l'instant même je montai à cheval, et moins de trois heures plus tard
+j'étais en présence de l'ancien contrebandier.
+
+«Dès les premiers mots que je prononçai, il m'interrompit pour me dire
+qu'il se souvenait et, aux détails qu'il me donna, je reconnus que
+j'étais enfin sur la trace...
+
+«C'est sous le nom de Boutin que mon père s'était présenté à Pincheira.
+Il était dénué de tout, affamé et à peine vêtu.
+
+«Pincheira en eut pitié et n'eut point à s'en repentir, car il n'avait
+jamais vu, me dit-il, un travailleur si obstiné. Apre au travail, mon
+père n'était pas moins âpre au gain. Il se privait de tout pour mettre
+de côté les quelques francs qu'il gagnait, disant qu'il avait besoin de
+devenir très riche, et qu'il le deviendrait ou qu'il mourrait à la
+peine.
+
+«Un an plus tard, environ, le fils ainé de Pincheira ayant pris la
+détermination d'aller tenter la fortune en Australie, mon père partit
+avec lui.
+
+«Depuis, Pincheira n'en a pas entendu parler, mais il ne doute pas que
+son fils, établi en Australie, à Melbourne, ne soit mieux informé que
+lui.
+
+«Les derniers mots de Pincheira, lorsque je le quittai furent ceux-ci:
+
+«--Votre père doit être plusieurs fois millionnaire ou mort...
+
+«C'est donc pour Melbourne que je vais partir, muni d'une lettre de
+recommandation de Pincheira pour son fils.
+
+«Dès demain, je regagne Valparaiso où je trouverai plus aisément qu'ici
+une occasion pour l'Australie...
+
+«Maintenant, je tiens le bout du fil, je ne le lâcherai pas...
+
+«Au revoir donc, mon cher maître,--je n'ose dire à bientôt. J'écris à ma
+mère en même temps qu'à vous. Embrassez pour moi Raymond et Léon, et
+croyez-moi le plus reconnaissant et le plus dévoué de vos obligés...»
+
+Me Roberjot poursuivait:
+
+«Vous le voyez, mon cher Raymond, Jean a bien fait de partir. J'adresse
+par ce même courrier une copie de sa lettre à Léon.
+
+«Votre mère et Mme Cornevin bien que fort tristes d'être séparées de
+leurs fils sont en bonne santé.
+
+«Ici, rien de nouveau. Les embarras du gouvernement impérial deviennent
+de plus en plus visibles. Aurons-nous la guerre avec la Prusse?
+Aurons-nous un ministère libéral? L'un et l'autre peut-être,--peut-être
+ni l'un ni l'autre.
+
+«Vous avez dû apprendre par les journaux le mariage de M. de Maumussy
+avec une jeune princesse italienne très riche. Il a été, à cette
+occasion, autorisé à prendre le titre de duc. On dit maintenant M. le
+duc de Maumussy gros comme le bras.
+
+«D'un autre côté, mon très honorable _ami_ Verdale prétend que M. de
+Combelaine est décidé à prendre femme avec ou sans l'autorisation de
+Mme Flora Misri. Ainsi, si vous connaissez une héritière, voilà un
+fameux mari.
+
+«Moi, je n'ai que dix mots à vous dire: Soyez prêt à tout événement, car
+les temps sont proches.
+
+«Et croyez à ma sincère amitié.
+
+ «ROBERJOT.»
+
+Appuyé contre la porte du _Soleil levant_, Raymond relut à plusieurs
+reprises ces deux lettres palpitantes d'espoir.
+
+Quel reproche pour lui!
+
+Jean Cornevin agissait, du moins; tandis que lui, Raymond, qui eût dû
+être le plus ardent à poursuivre l'oeuvre de réparation, que
+faisait-il? Rien.
+
+Ainsi il s'abîmait dans les plus sombres méditations, lorsqu'il en fut
+tiré par la bonne grosse voix de M. de Boursonne, qui, lui frappant
+amicalement sur l'épaule, lui disait:
+
+--Ah çà! qu'avez-vous? devenez-vous aussi sourd que je suis myope? Voilà
+trois fois que maître Béru nous appelle pour nous mettre à table.
+
+Raymond n'avait rien dit jamais de son passé au vieil ingénieur, il ne
+pouvait donc se confier à lui.
+
+--Je n'ai rien, monsieur, lui répondit-il.
+
+Et il le suivit dans la salle à manger.
+
+Mais c'est en vain qu'il s'efforçait de secouer ses tristes
+préoccupations. Il ne trouvait pas un mot à répondre à M. de Boursonne,
+lequel, par bonheur, était plus causeur et plus gai encore que de
+coutume.
+
+La marche, après le repas, le remit un peu.
+
+Le temps était admirable. C'était une de ces tièdes journées comme
+l'automne, tous les ans, en donne à l'Anjou. Jamais cette belle vallée
+de la Loire n'avait été plus belle. L'air était plein de parfums et de
+bourdonnements d'insectes. Les pluies de septembre avaient rendu aux
+prairies leur vert d'émeraude. Le soleil d'août avait nuancé les bois de
+tons merveilleux. Les feuilles des peupliers qui tremblaient à la brise
+semblaient d'or. Le long de toutes les haies chargées de baies rouges
+des fils de la Vierge pendaient...
+
+--Encore un mois de ce beau temps, mon cher Delorge, disait gaiement M.
+de Boursonne, et le gros de notre besogne sera terminé de Tours aux
+Rosiers.
+
+Ils opéraient alors sur la rive gauche de la Loire, entre Gennes et les
+Tuffeaux, et ils suivaient pour gagner leur terrain ce chemin charmant
+qui côtoie la rivière, et qu'ombragent les grands arbres du coteau.
+
+Et ils allaient, suivis du conducteur qui portait leur collation
+quotidienne, faisant craquer sous leurs pieds les branches sèches et les
+feuilles mortes, lorsque, tout à coup, ils distinguèrent dans la
+direction de Maillefert des aboiements de chiens, appuyés de
+fanfares...
+
+[Illustration: Je distinguai comme une tache le radeau.]
+
+--On chasse par ici! s'écria M. de Boursonne.
+
+Et s'étant arrêté pour mieux écouter:
+
+--Je ne me trompe pas, ajouta-t-il. Ce doit être la duchesse de
+Maillefert qui donne du bon temps à ses hôtes.
+
+Après quoi, appelant son conducteur, qui précisément se trouvait être du
+pays:
+
+--Est-ce qu'il y a du chevreuil dans ces bois que nous avons vus
+là-haut? demanda-t-il.
+
+Le conducteur s'était rapproché.
+
+--Je ne le pense pas, monsieur, répondit-il. Je n'ai jamais entendu dire
+qu'il y ait des chevreuils ailleurs que dans le parc de la Ville-Haudry,
+mais ceux-là sont sacrés.
+
+--Alors que chasse-t-on?
+
+--Monsieur, lorsque Mme la duchesse est ici, elle fait venir des
+renards dans des tonneaux... Les jours de chasse, on en lâche un, et
+c'est après lui que courent les chiens et que galopent les chasseurs.
+
+M. de Boursonne hocha la tête.
+
+--Parfait! dit-il. C'est un moyen comme un autre de se rompre le cou, et
+c'est très aristocratique, à coup sûr...
+
+Cependant, ils étaient arrivés sur le terrain de leurs études.
+
+Ils se mirent au travail sans plus se préoccuper de la chasse, qui,
+selon les caprices de la course du renard, s'éloignait ou se
+rapprochait.
+
+Vers trois heures, la pauvre bête dut être forcée, car fanfares et
+aboiements cessèrent complètement.
+
+La journée touchait à sa fin, et déjà de légers brouillards s'élevaient
+des bas-fonds de la vallée, lorsque Raymond eut terminé sa besogne. Il
+alluma un cigare et, en attendant M. de Boursonne qui achevait des
+sondages, il vint s'asseoir sur le talus du chemin.
+
+Il n'y était pas depuis cinq minutes, quand, au détour de la route, sous
+la voûte formée par les grands arbres, parut une femme qui s'avançait
+d'un pas rapide.
+
+Elle était fort simplement vêtue d'un costume de soie brune et coiffée
+d'un large chapeau de paille. Son visage était entièrement caché par une
+ombrelle qu'elle tenait en avant, pour se garantir du soleil couchant.
+
+Raymond l'examinait avec une certaine curiosité, admirant la grâce de sa
+démarche, lorsque tout à coup, à moins de dix pas de lui, elle s'arrêta
+court.
+
+Elle parut écouter et se consulter...
+
+Puis, soudain, prenant un parti, elle ferma son ombrelle, franchit
+lestement le talus et gagna un petit bouquet d'arbres où elle se tint
+immobile.
+
+D'où elle était, elle ne devait pas apercevoir Raymond, surtout ne
+soupçonnant pas sa présence, mais lui la voyait très bien.
+
+C'était une jeune fille d'une vingtaine d'années, aux traits fins et
+doux, blonde avec de grands yeux bleus.
+
+Ce qui frappait Raymond, c'était l'impression à la fois inquiète et
+timide de sa physionomie, et dans toute sa personne quelque chose de
+sauvage et d'effarouché...
+
+--Évidemment elle se cache, pensait-il, mais de qui? mais pourquoi?...
+
+La réponse ne se fit pas attendre.
+
+Un bruit de roues lui ayant fait tourner la tête, il aperçut, s'avançant
+au grand trot de deux magnifiques chevaux, une calèche découverte menée
+à la daumont.
+
+C'était une des voitures qu'il avait rencontrées la veille se rendant à
+la gare, il la reconnut très bien.
+
+Dedans étaient nonchalamment étendues deux jeunes femmes assez jolies
+vêtues de costumes extraordinairement voyants.
+
+Derrière la voiture, un groupe de cavaliers galopait et, au milieu de ce
+groupe, montant un cheval évidemment difficile, se tenait la duchesse de
+Maillefert, superbe de hardiesse avec son amazone bleue à boutons
+ciselés et son chapeau d'homme.
+
+--C'est pourtant vrai qu'on ne lui donnerait pas vingt ans, à cette
+gaillarde-là, dit une voix railleuse derrière Raymond.
+
+Il se détourna.
+
+C'était M. de Boursonne, qui avait fini, lui aussi, et qui, les mains
+dans les poches et un sourire goguenard aux lèvres, regardait s'éloigner
+et se perdre dans la poussière voitures et cavaliers.
+
+--Oui!... peut-être!... en effet!... répondit Raymond.
+
+Il ne savait trop ce qu'il disait.
+
+Tout en semblant écouter le vieil ingénieur, il ne perdait pas de
+l'oeil le bouquet d'arbres où la jeune fille s'était réfugiée... Il la
+vit avancer la tête avec précaution, écouter, puis jugeant le danger
+qu'elle voulait éviter passé, gagner la route...
+
+Mais alors, elle aperçut Raymond et M. de Boursonne...
+
+Un léger cri lui échappa... Elle parut prête à fuir...
+
+Mais, rassemblant son courage, elle passa devant eux en leur rendant
+leur salut...
+
+Jamais surprise ne se vit, plus comique que celle du vieil ingénieur.
+
+La jeune fille était déjà loin, qu'il restait planté sur ses pieds, sa
+casquette d'une main, son binocle de l'autre...
+
+--Ah ça! d'où sortait cette demoiselle? demanda-t-il enfin.
+
+Raymond ne répondit pas.
+
+Encore qu'il eût été bien embarrassé de dire pourquoi, il lui répugnait
+de raconter la scène dont le hasard l'avait rendu témoin.
+
+--C'est que vraiment elle m'a paru surgir de terre ni plus ni moins
+qu'une apparition, continua M. de Boursonne, et je ne serais pas fâché
+de savoir au moins qui elle est.
+
+A deux pas en arrière, se tenait le conducteur que M. de Boursonne avait
+désigné pour l'accompagner parce qu'il connaissait le pays.
+
+Il entendit la question et pensant qu'elle s'adressait à lui:
+
+--Monsieur, répondit-il respectueusement, cette jeune personne est
+Mlle Simone de Maillefert...
+
+--Ah!
+
+--Elle sortait de ce petit bosquet, là, à droite, où je l'ai vue se
+cacher lorsqu'elle a entendu rouler la voiture de Mme la duchesse.
+C'est, du reste, un vrai miracle que monsieur l'ingénieur n'ait pas
+encore rencontré Mlle Simone, car elle est toujours par voies et par
+chemins, tantôt avec sa gouvernante anglaise, à pied le plus souvent,
+mais quelquefois aussi à cheval. Et ce n'est pas pour dire, mais je ne
+connais pas beaucoup de nos messieurs des environs capables de faire
+franchir à leur cheval les fossés qu'elle fait sauter au sien...
+
+D'un geste, M. de Boursonne remercia son employé des renseignements.
+
+Mais lorsqu'il fut seul avec Raymond, sur la route des Rosiers:
+
+--Ma parole d'honneur, reprit-il, cette jeune fille me trotte par la
+tête. N'est-il pas étrange qu'elle craigne si fort d'être vue de sa
+mère!...
+
+--Ne vous rappelez-vous donc pas, monsieur, ce que nous a dit maître
+Béru?
+
+--Si, mais Béru n'est qu'un sot. Il faudrait faire jaser quelque
+bourgeois du pays. Je donnerais bien quelque chose pour que notre vieux
+camarade, l'artilleur en retraite, eût l'idée de venir, ce soir, fumer
+une pipe avec nous.
+
+Quelque bonne fée entendit sans doute le souhait de M. de Boursonne.
+
+A peine Raymond et lui finissaient-ils de dîner, que le maître du
+_Soleil levant_ leur annonça le commandant d'artillerie.
+
+Et il ne venait pas seul.
+
+--Il se permettait, dit-il en entrant, d'amener un sien neveu, qui était
+venu passer la journée avec lui: M. Savinien Bizet de Chenehutte.
+
+C'était un fort gaillard d'une trentaine d'années, large d'épaules, haut
+en couleur, au verbe tranchant, à l'air content de soi, mis avec une
+recherche du plus mauvais goût.
+
+Propriétaire, il faisait valoir et vivait sur ses terres. Réellement, il
+s'appelait Bizet tout court. Ce nom de Chenehutte, qui était celui d'une
+de ses propriétés, lui avait été donné pour le distinguer d'un de ses
+frères; et comme il l'avait trouvé sonore, il l'avait gardé et le
+mettait sur ses cartes de visite.
+
+N'importe, il était fort heureux qu'il fût venu.
+
+Aux premières questions de M. de Boursonne relatives à Mlle de
+Maillefert:
+
+--Ma foi! je ne sais rien de cette jeune fille, répondit l'ancien
+artilleur, avec l'insouciance d'un homme trop occupé de soi pour
+s'inquiéter des autres.
+
+M. Savinien Bizet de Chenehutte était mieux renseigné.
+
+--Il est sûr, dit-il, que les goûts et les façons de cette demoiselle
+doivent surprendre. Lorsqu'elle est arrivée à Maillefert, il y a cinq
+ans, et qu'on a vu que son aimable mère l'abandonnait, on a eu pitié
+d'elle. Les dames les plus distinguées lui ont fait quelques avances.
+Bast! elle les a reçues du haut de sa grandeur et n'a pas même daigné
+rendre les visites qu'on lui faisait...
+
+--Ce qui est l'indice d'une bien mauvaise éducation, opina gravement M.
+de Boursonne...
+
+--Ils sont tous comme cela dans cette famille, continua M. Bizet. C'est
+chez eux un parti pris de mépriser les voisins... Savez-vous où M.
+Philippe va chercher des compagnons lorsqu'il est ici? A l'École de
+cavalerie de Saumur...
+
+--Oh!...
+
+--C'est comme cela. Et la duchesse de Maillefert... Vous croyez,
+n'est-ce pas? qu'elle invite à ses chasses les propriétaires du pays et
+leurs dames...
+
+--Certes, je le crois...
+
+--Eh bien! vous vous trompez. Demandez à mon oncle, plutôt! Nous sommes
+de trop petites gens pour elle. C'est de Paris ou d'Angers qu'elle fait
+venir ses invités. Et du reste, elle fait aussi bien. S'il n'y avait que
+nous pour faire de la poussière à son château, on n'aurait pas besoin de
+balayer souvent...
+
+M. de Boursonne jubilait, il avait trouvé son homme.
+
+--Écoutez donc ce que dit M. de Chenehutte, mon cher Delorge, dit-il,
+c'est on ne peut plus intéressant... Vous dites donc, monsieur, que
+personne ne voudrait plus accepter les invitations de Mme de
+Maillefert?...
+
+--Je le dis parce que cela est.
+
+--Et pourquoi?
+
+M. Bizet rapprocha sa chaise, et d'un air à la fois pudique et
+mystérieux:
+
+--Parce que, répondit-il, la duchesse est une femme absolument
+compromise...
+
+--Pas possible!...
+
+--Demandez à mon oncle! Il vous dira qu'elle mène une telle vie, que
+toute sa fortune, qui était énorme, y a passé. Il vous dira qu'on n'en
+est plus à compter ses aventures et que tous les ans, ici, elle
+s'affiche sans pudeur avec quelque nouveau fat... Ah! c'est du propre!
+Quant à ses fêtes, on sait ce qu'elles sont; un homme peut y aller, mais
+une femme!...
+
+Si M. de Boursonne jouissait sans vergogne des ridicules de M. Bizet, il
+n'en était pas de même de Raymond.
+
+Singulièrement agacé:
+
+--Je ne vois pas, dit-il d'un ton rude, en quoi tout cela atteint
+M^[lle] Simone.
+
+M. Savinien Bizet de Chenehutte cligna de l'oeil d'un air qui voulait
+être excessivement malin.
+
+--Oh! elle, fit-il, c'est une autre paire de manches.
+
+--Comment cela? interrogea M. de Boursonne.
+
+--Elle est aussi dissimulée que sa mère l'est peu. Ainsi, à en croire
+les paysans et les malheureux du pays, c'est la plus pure, la plus
+chaste, la meilleure, la plus charitable des créatures...
+
+--Eh mais! c'est une assez bonne réputation, ce me semble.
+
+--Oui, mais ce n'est qu'une réputation... Tenez, raisonnons. Mlle
+Simone est-elle forcée de vivre comme elle le fait? Non. Elle n'est pas
+plus laide qu'une autre et elle est immensément riche...
+
+--Vous disiez la duchesse ruinée...
+
+M. Bizet hocha la tête.
+
+--Et c'est vrai, répondit-il. Seulement Mlle Simone a sa fortune à
+elle, que je ne saurais évaluer à moins de deux cent mille livres de
+rentes... Maillefert, qui vaut au bas mot un million, est à elle. Je lui
+connais, le long d'Authion, je ne sais plus combien de centaines
+d'hectares de prairies... Les meilleurs crus de Bourgueil lui
+appartiennent...
+
+L'ancien commandant d'artillerie riait à se tordre.
+
+--Et vous pouvez croire mon neveu, fit-il, car il est bien renseigné...
+
+M. Bizet rougit.
+
+--Mais... comme tout le monde, balbutia-t-il.
+
+--Oh!... cent fois mieux, mon neveu, car enfin, l'an dernier, quand tu
+pensais que Mlle Simone serait une charmante dame de Chenehutte, tu
+es allé aux informations...
+
+De rouge qu'il était, M. Bizet devint cramoisi.
+
+--Soit, dit-il. J'aurais peut-être fait une folie l'an dernier... Mais
+j'ai réfléchi. J'ai compris que, si Mlle de Maillefert s'isole ainsi,
+c'est qu'elle a une bonne raison. Or, cherchez la raison d'une jeune
+fille, et vous trouverez... un amant.
+
+Depuis un moment, Raymond dissimulait mal son irritation.
+
+Il bondit à ce dernier mot comme sous un coup de fouet, et se dressant:
+
+--Vous mentez! dit-il à M. Bizet.
+
+Du coup, les brillantes couleurs de M. de Chenehutte disparurent.
+
+--Voilà un mot que vous allez retirer, monsieur, s'écria-t-il.
+
+Raymond haussa les épaules.
+
+--Très volontiers, fit-il tranquillement, si vous pouvez nous nommer
+l'amant de Mlle de Maillefert...
+
+Mais, au lieu de répondre:
+
+--Non, cela ne se passera pas ainsi, clama M. Bizet, il faudra me rendre
+raison...
+
+Et il sortit, tirant sur lui la porte à la briser.
+
+--Allons, bon! s'écria l'ancien commandant d'artillerie, voilà mon
+étourneau parti! Que le diable emporte les jeunes gens, n'est-il pas
+vrai, Boursonne!
+
+Et, s'adressant à Raymond:
+
+--Je ne prétends pas, continua-t-il, que mon neveu ait raison; mais
+convenez, monsieur, que vous n'êtes guère parlementaire.
+
+--Monsieur...
+
+--Il est de ces mots qu'on ne dit pas, sacrebleu! surtout à un garçon
+qui a bien dîné... car Savinien avait parfaitement dîné, comme toujours,
+lorsqu'il vient me rendre visite...
+
+Tout en parlant, d'un ton de mauvaise humeur, il avait débourré sa pipe,
+une superbe pipe d'écume de mer, et il la serrait avec les plus
+délicates attentions dans un étui de maroquin doublé de velours.
+
+--Sotte affaire, grommelait-il, sotte superlativement, sotte en cinq
+lettres... Où prendre mon neveu, maintenant! Si seulement il était allé
+au _Café du commerce_!...
+
+Ses préparatifs de départ étaient achevés.
+
+--Car il faut arranger cela, Boursonne, dit-il encore et, je compte sur
+vous pour chapitrer M. Delorge pendant que je vais laver la tête de mon
+neveu... Il n'y a pas là de quoi fouetter un chat...
+
+Il sortit sur ces mots.
+
+Et dès que M. de Boursonne l'eut entendu refermer la porte qui donnait
+sur la grande route, il vint se planter devant Raymond et, croisant les
+bras:
+
+--Je suppose, dit-il, que vous avez trop dîné aussi, vous, ou que votre
+cervelle déménage...
+
+--Pourquoi cela, monsieur?...
+
+Le vieil ingénieur leva les bras au ciel, et d'un accent de
+commisération profonde:
+
+--Il le demande!... fit-il. Comment, malheureux, sur les propos d'un
+sot, d'un idiot, d'un fat, vous entrez en fureur et vous demandez ce que
+vous avez fait d'insensé! Je vous déclare, moi, que je le trouvais très
+amusant, ce sire de Chenehutte, que j'allais passer une soirée très
+agréable, et que vous m'avez gâté mon plaisir.
+
+Mais Raymond était encore sous l'impression de l'agacement que lui avait
+causé M. Savinien Bizet.
+
+--Et moi, monsieur, prononça-t-il, je vous déclare qu'il est des propos
+que je n'entendrai jamais de sang-froid.
+
+--Quels propos?
+
+--Quoi! ce drôle se permet de dire que Mlle Simone de Maillefert a un
+amant!...
+
+--Qu'est-ce que cela vous fait?
+
+L'objection avait assez de valeur pour embarrasser Raymond. Aussi, au
+lieu de répondre directement:
+
+--N'est-il pas manifeste, continua-t-il, que c'est là une calomnie
+ignoble inspirée à ce monsieur par le dépit qu'il éprouve d'être
+dédaigné par la famille de Maillefert en général et par Mlle Simone
+en particulier?...
+
+M. de Boursonne levait les épaules par-dessus la tête.
+
+--Et après!... interrompit-il. Est-ce que cela vous regarde? est-ce que
+cela vous touche? Êtes-vous le parent de Mlle de Maillefert, son ami,
+son allié?... La connaissez-vous? Lui avez-vous seulement parlé?...
+
+A grand renfort d'allumettes--peut-être aussi pour dissimuler une vive
+rougeur, Raymond allumait un cigare:
+
+--Il se peut que je sois ridicule, commença-t-il...
+
+--Oh!... prodigieusement ridicule...
+
+--... Mais jamais, devant moi, un fat n'insultera impunément une femme.
+Et si tous les hommes de coeur étaient de mon avis, la réputation
+d'une jeune fille ne serait pas à la merci du premier polisson venu.
+J'ai une soeur, moi, et si un drôle osait parler d'elle comme ce Bizet
+parlait de Mlle Simone, je m'estimerais heureux qu'il se trouvât là
+un garçon d'honneur pour prendre sa défense.
+
+En tout autre moment, M. de Boursonne se serait sans doute amusé de
+l'animation de Raymond.
+
+Mais ce n'était pas l'occasion de jeter de l'huile sur le feu, et d'un
+ton conciliant:
+
+--Soit, dit-il, vous avez raison en principe, mais pour ce soir
+n'insistez pas... Notre digne commandant d'artillerie va nous ramener
+son neveu, donnez-lui la main, et qu'il ne soit plus question de
+rien....
+
+La porte de la rue s'ouvrait en ce moment. Seulement ce ne fut pas
+l'ancien artilleur qui entra. Ce fut un jeune homme à mine grave, qui
+demandait à entretenir M. Raymond Delorge en particulier.
+
+--Oh! vous pouvez parler devant monsieur, dit Raymond en montrant M. de
+Boursonne.
+
+Le jeune homme alors s'assit, les jambes écartées et les mains sur les
+genoux, toussa, et d'un ton solennel expliqua qu'il était envoyé par son
+ami, M. Savinien de Chenehutte, lequel, ayant été gravement insulté par
+M. Delorge, demandait une réparation par les armes...
+
+--Permettez, permettez!... commença le vieil ingénieur.
+
+Raymond l'interrompit:
+
+--Je suis aux ordres de M. Bizet de Chenehutte, dit-il.
+
+--Alors, monsieur, reprit le jeune homme, veuillez m'indiquer vos
+témoins, pour que nous réglions les conditions...
+
+Et, ayant remis sa carte à Raymond, il salua gravement et se retira d'un
+pas de grand-prêtre.
+
+M. de Boursonne paraissait exaspéré.
+
+--Eh bien! vous voilà content, monsieur Delorge, s'écria-t-il... Vous
+voilà un duel sur les bras!... Seulement, où allez-vous pêcher des
+témoins?
+
+--Je comptais vous prier de m'en servir, monsieur.
+
+--Moi!... Allons, décidément, la tête n'y est plus. Moi, votre chef,
+j'autoriserais votre folie par ma présence... jamais. Ce serait doubler
+le scandale. Car ne vous y trompez pas, vous allez être la fable du
+pays... Et Mlle Simone aussi, qui plus est. Joli service que vous lui
+rendez, à cette pauvre fille! La peste soit de mon Don Quichotte! sans
+compter qu'avant huit jours vous serez dénoncé à qui de droit. Et je
+serais votre témoin!... Vous rêvez, mon cher...
+
+Peut-être Raymond s'attendait-il un peu à cet accueil:
+
+--Alors, fit-il, je vais prier maître Béru de m'indiquer dans le pays
+deux anciens militaires; ils ne me refuseront pas, eux...
+
+Le vieil ingénieur ne sembla pas l'entendre.
+
+Il arpentait la salle à manger, gesticulant, tirant de sa pipe des
+nuages de fumée, jusqu'à ce que tout à coup:
+
+--Eh bien!... non! s'écria-t-il, vous êtes un brave garçon, Delorge, et
+je serai aussi fort que vous... Il ne sera pas dit, sacré tonnerre!
+qu'un ancien de l'école ira risquer sa peau sans un camarade pour
+l'assister... Je serai dénoncé aussi, c'est clair, mais ils diront ce
+qu'ils voudront à Paris, je m'en bats l'oeil... Donc, c'est dit, je
+prends un de nos conducteurs et je vais trouver vos gens...
+
+[Illustration: Il s'embarquait pour Valparaiso.]
+
+--Ah! monsieur, commença Raymond, ravi...
+
+--C'est bon, c'est bon, vous me remercierez demain. Pour l'instant,
+parlons raison. Quelle arme préférez-vous?
+
+--Ce n'est pas à moi de choisir...
+
+--Qui sait!... en s'y prenant bien. Enfin, qu'aimez-vous mieux, le
+pistolet ou l'épée?...
+
+--Oh! peu m'importe!
+
+--Diable! vous tirez donc aussi mal l'un que l'autre?
+
+A la profonde surprise de M. de Boursonne, toute l'animation de Raymond
+tomba tout à coup. Il pâlit légèrement et d'une voix altérée:
+
+--Monsieur, répondit-il, au pistolet aussi bien qu'à l'épée, je suis
+d'une force tellement supérieure que, si je n'étais résolu à ménager ce
+jeune homme, me battre avec lui serait presque déloyal...
+
+Les yeux du vieil ingénieur s'agrandissaient d'ébahissement derrière ses
+lunettes...
+
+--Plaisantez-vous? fit-il.
+
+--Jamais, monsieur, je n'ai parlé plus sérieusement. Pendant des années,
+j'ai vécu dans l'espoir de me battre en duel avec un homme que je hais
+mortellement et qui passe pour le plus habile tireur de Paris... Pendant
+des années, j'ai fait chaque jour quatre ou cinq heures de salle d'armes
+et de tir. Mon ennemi a refusé le combat, mais ma supériorité m'est
+restée.
+
+M. de Boursonne ne fit pas une question, ce qui était bien beau de sa
+part. Il sortit, et quand il reparut, une heure plus tard:
+
+--Tout est convenu, dit-il à Raymond, c'est à l'épée que vous vous
+battez, demain matin, à huit heures...
+
+
+
+
+VIII
+
+
+C'est à peine si, d'une voix éteinte, Raymond balbutia quelques
+remerciements, s'excusant du tracas qu'il causait à M. de Boursonne.
+
+--Je suis bien aise, ajouta-t-il, que mon adversaire ait choisi l'épée,
+parce qu'à cette arme je reste maître de l'issue du combat...
+
+Et ce fut tout.
+
+Pendant l'heure qu'il était resté seul, son attitude avait subi un tel
+changement, il s'était si visiblement affaissé que le vieil ingénieur
+n'en revenait pas.
+
+Tout en regagnant sa chambre à coucher:
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? pensait-il. Ce que me dit mon gaillard de
+sa supériorité ne serait-il que pure forfanterie, ou malgré tout
+aurait-il peur!...
+
+Peur! Raymond Delorge!
+
+Ah! s'il était une âme au-dessus des terreurs de la souffrance et de la
+mort, c'était certes la sienne. Peur, lui!... Son existence était-elle
+donc assez heureuse pour qu'il eût la faiblesse d'y tenir!...
+
+Non. Mais lorsqu'il s'était trouvé seul, l'agacement nerveux, provoqué
+par M. Bizet de Chenehutte s'étant apaisé, il avait réfléchi, il s'était
+jugé et, du fond de sa conscience, une voix rude comme le remords
+s'était élevée pour lui reprocher sa conduite.
+
+Avait-il le droit, lui, de se battre, de risquer sa vie!...
+
+Quoi! son père, le général Delorge avait été lâchement assassiné; les
+assassins vivaient honorés et riches, et au lieu de songer uniquement à
+la vengeance, il s'en allait, don Quichotte ridicule, provoquer le
+premier fat venu, pour la plus grande gloire d'une dame inconnue.
+
+Avec de telles pensées, il lui fut impossible de fermer l'oeil de la
+nuit; et son visage, au matin, trahissait si bien une pénible insomnie,
+que M. de Boursonne ne put s'empêcher de lui dire:
+
+--Vous avez l'air d'un déterré, mon cher. Qu'avez-vous? Êtes-vous
+souffrant?
+
+Le ton de ces questions révélait de si singuliers soupçons que Raymond
+tressaillit. Brusquement rappelé au sentiment de la situation et de ses
+exigences:
+
+--Rassurez-vous, monsieur, fit-il, je ne me suis jamais mieux porté.
+
+Il fut interrompu par maître Béru.
+
+L'hôtelier du _Soleil levant_, qui avait flairé la vérité, et qui
+s'était assuré de l'excellence de son flair en collant son oreille à la
+serrure, ce digne aubergiste venait annoncer à messieurs les ingénieurs
+que, sachant qu'ils auraient à sortir de bonne heure, il leur avait
+préparé et servi une tranche de pâté et une bouteille de vin des coteaux
+de Saumur.
+
+L'attention charma le vieil ingénieur.
+
+Il avait beau, hum! se raidir, hum! hum! affecter une superbe
+insouciance, sacrebleu! et chercher à plaisanter, mille tonnerres! il se
+sentait très ému. Et à l'inquiétude qu'il éprouvait, il reconnaissait
+qu'il s'était attaché à Raymond beaucoup plus qu'il ne le supposait.
+
+Aussi, le voyant se disposer à attaquer le pâté de maître Béru:
+
+--Gardez-vous de manger, lui dit-il vivement, un homme qui se bat en
+duel doit rester l'estomac vide pour qu'on puisse le soigner en cas
+d'accident...
+
+--Je n'aurai pas besoin d'être soigné, croyez-moi...
+
+--Je l'espère pardieu bien! Seulement, défiez-vous, on a vu des mazettes
+embrocher des maîtres... Allons, bon! qu'est-ce que je vous dis là,
+moi!...
+
+--Rien que je ne sache, fit Raymond en riant de bon coeur, cette fois.
+
+M. de Boursonne ne répliqua pas.
+
+Plus il observait Raymond, lui qui se piquait d'observation, moins il
+s'expliquait son attitude et les brusques variations de son humeur.
+
+--Il faut, pensait-il, qu'il y ait dans l'existence de ce garçon quelque
+mystère que je ne connais pas...
+
+Il n'en vidait pas moins lestement un verre de vin des coteaux, quand
+une voix le fit retourner, qui disait:
+
+--Il est l'heure, monsieur l'ingénieur, et me voici.
+
+C'était le conducteur choisi par M. de Boursonne pour être le second
+témoin de Raymond qui arrivait, exact comme un chronomètre et tout de
+noir habillé.
+
+--Partons donc, dit le vieil ingénieur.
+
+Le rendez-vous avait été fixé de l'autre côté de la Loire, au-dessus de
+Gennes, à l'entrée d'un petit bois où se trouvait une clairière qu'on
+eût juré préparée pour une rencontre.
+
+Et, tout en cheminant, après avoir passé le pont de fil de fer:
+
+--Je parierais que nous nous dérangeons inutilement, grommelait M. de
+Boursonne, et qu'une fois sur le terrain, le sieur Bizet va nous faire
+des excuses.
+
+C'était la bonne envie qu'il en avait qui le faisait s'exprimer ainsi.
+Son erreur était grande.
+
+Les Angevins, en général, n'ont pas grand' peur d'un bout de fer pointu.
+A Saumur particulièrement et aux environs, presque tous les jeunes gens
+font des armes et se souviennent assez volontiers des jolis coups d'épée
+que fournissaient leurs pères lors de la conspiration Berton.
+
+M. Bizet de Chenehutte était un sot, mais n'était pas un lâche.
+
+La veille, d'ailleurs, au _Café du commerce_, il avait tant parlé, si
+haut et si terriblement, que reculer lui eût été bien difficile.
+
+Il était très connu dans le pays, et, à ce qu'il croyait, très posé. Ne
+possédait-il pas deux chevaux, dont un certain alezan sur lequel il
+avait couru les haies, aux courses de Saumur, vêtu d'une casaque rose?
+Ne nourrissait-il pas cinq chiens, dont trois bassets, qu'il appelait sa
+meute? N'avait-il pas eu des succès?...
+
+Bientôt M. de Boursonne et Raymond l'aperçurent, arrivant au rendez-vous
+par un autre chemin qu'eux.
+
+Il avait pour témoins son oncle, qui semblait d'une humeur massacrante,
+et le vieux commandant d'artillerie, au mépris des règles consacrées,
+s'approcha de M. de Boursonne et lui dit:
+
+--Voyons, sacrebleu! mon vieux camarade, une dernière fois, allons-nous
+laisser ces étourneaux s'embrocher pour une vétille?....
+
+--Il est clair que c'est absurde, répondit le vieil ingénieur... Que M.
+Bizet de Chenehutte nomme donc l'amant de Mlle de Maillefert, et M.
+Delorge retirera le mot que vous savez...
+
+--Allons-y donc, puisque vous le voulez, grommela le vieil artilleur...
+
+Et, tirant d'une gaine de serge deux épées qu'il avait apportés, il en
+remit une à chacun des adversaires, et, s'étant reculé, prononça le mot
+sacramentel:
+
+--Allez!
+
+Pendant que les témoins discutaient les conditions dernières, et tandis
+qu'il se dépouillait de son paletot et de son gilet, Raymond avait cru
+voir dans le taillis qui entourait la clairière des yeux qui brillaient
+et des têtes curieuses qui se dressaient au-dessus des buissons.
+
+--Singulière hallucination! s'était-il dit.
+
+Ce n'était pas une hallucination.
+
+La nouvelle du duel s'était répandue dans les Rosiers, où les occasions
+d'émotions fortes sont rares; bon nombre de bourgeois s'étaient bien
+promis de ne pas manquer un aussi dramatique spectacle.
+
+Ils avaient su par un des témoins l'endroit choisi pour la rencontre, et
+dès l'aube, ils étaient venus sournoisement se poster à l'affût.
+
+Une dame même était venue, ce qui fut connu et fit une brèche à sa
+réputation, car sa démarche fut charitablement attribuée à l'intérêt que
+lui inspirait M. Bizet de Chenehutte.
+
+Mais, si Raymond ignorait ce détail, M. Bizet de Chenehutte le
+connaissait, lui, et l'idée de combattre sous les regards de ses
+compatriotes ne fut pas pour peu dans l'impétuosité extraordinaire de
+son attaque...
+
+Il ne doutait d'ailleurs pas de la victoire.
+
+Ayant reçu du maître d'armes de l'École de cavalerie de Saumur un
+certain nombre de leçons, il se croyait d'une jolie force...
+
+Hélas! il ne lui fallut pas vingt secondes pour reconnaître combien
+follement il s'était abusé.
+
+Vainement il multipliait les attaques, tournant, bondissant, se
+baissant, se dressant, s'allongeant, il n'arrivait qu'à se mettre hors
+d'haleine.
+
+Froid, impassible, aussi à l'aise que s'il eût été dans une salle
+d'armes faisant assaut avec des fleurets mouchetés, Raymond parait comme
+en se jouant, jusqu'au moment où, liant l'épée de son adversaire, il la
+lui arracha violemment des mains et la fit voler à vingt pas.
+
+--Assez! s'écria l'ancien commandant d'artillerie en se précipitant
+entre les deux adversaires, l'honneur est satisfait; assez...
+
+C'était, au fond, l'avis de M. Bizet de Chenehutte.
+
+Mais il sentait dix paires d'yeux braqués sur lui, et, à la fureur de
+son impuissance, s'ajoutait la rage de ce qui lui semblait une affreuse
+humiliation.
+
+--Non, ce n'est pas assez! s'écria-t-il en courant ramasser son épée, ce
+qui m'arrive n'est qu'un accident.
+
+Ainsi ne pensait pas le vieil artilleur.
+
+Aussi, s'étant approché de M. de Boursonne:
+
+--Il est clair, lui dit-il, que mon nigaud de neveu est aux mains de
+votre jeune homme comme une souris aux griffes d'un chat... De grâce,
+mon vieux camarade, ne laissons pas recommencer le combat.
+
+Sans répondre ni oui ni non, M. de Boursonne alla à Raymond, qui
+demeurait immobile, et bas et très vite:
+
+--Pas de générosité déplacée, lui dit-il. Je vois que vous êtes de
+première force, mais à force de ménager ce sot, vous finirez peut-être
+par vous faire embrocher. Allongez-lui, s'il vous plaît, un coup d'épée
+bénin, et terminons...
+
+Raymond hésita.
+
+Il en voulait beaucoup à M. Bizet de l'avoir traîné sur le terrain, et
+résolu à l'en punir, il avait formé le projet de ne le point blesser,
+mais de le désarmer jusqu'à ce qu'il s'avouât vaincu.
+
+Cependant, comme il sentit qu'il n'avait rien à refuser au vieil
+ingénieur après la preuve d'attachement qu'il lui donnait:
+
+--Vous allez être obéi, monsieur, dit-il enfin.
+
+M. de Boursonne lui serra la main, puis se retournant:
+
+--Encore une reprise, dit-il, et quel qu'en soit le résultat nous
+arrêterons le combat.
+
+--Soit! grommela l'ancien commandant d'artillerie, et que le diable
+emporte mon neveu!
+
+Il remit donc les adversaires en face, engagea de nouveau leurs fers, et
+comme la première fois recula en disant:
+
+--Allez!...
+
+C'est avec la rage aveugle d'une bête fauve que M. Bizet se lança sur
+Raymond. Il était devenu plus blanc que sa chemise, ses yeux
+s'injectaient de sang, il serrait les dents à les briser.
+
+C'est que, si niais qu'il fût, il avait deviné les intentions premières
+de son adversaire. Et la pensée d'être si ouvertement ménagé devant tant
+de témoins l'affolait.
+
+En ce moment, dans son accès de fièvre vaniteuse, il eût mieux aimé
+mourir que de sortir de ce duel sans une égratignure. Il attaquait moins
+qu'il ne cherchait à se faire blesser.
+
+Aussi Raymond, en dépit de sa prodigieuse supériorité, avait-il besoin
+de tout son sang-froid et de toute son adresse pour l'empêcher de
+s'enferrer lui-même. A deux reprises il fut forcé de rompre, et malgré
+tout, ces attaques furibondes l'animaient, quand par bonheur, voyant un
+jour, il se fendit et planta dans le gras du bras de M. Bizet de
+Chenehutte le plus aimable des coups d'épée.
+
+--Touché!... s'écria l'intéressant jeune homme en lâchant son arme et en
+se laissant tomber à la renverse entre les bras de ses témoins qui, à la
+vue du sang, s'étaient précipités vers lui...
+
+Trois ou quatre exclamations étouffées retentirent dans le taillis...
+Cinq ou six têtes effarées apparurent au-dessus des buissons...
+
+Mais l'anxiété ne dura pas.
+
+Le vieil officier qui se connaissait en blessures, ayant relevé la
+manche de la chemise de son neveu, hocha la tête et dit:
+
+--Il n'en mourra pas pour cette fois.
+
+M. Bizet rouvrit les yeux.
+
+--Non, ce n'est rien, fit-il d'une voix affaiblie, l'impression que m'a
+causée le froid du fer est déjà passée.
+
+Le fait est qu'il était ravi de cette solution, qui le sauvait d'un
+ridicule dont la perspective l'avait fait frémir. La supériorité de son
+adversaire était si manifeste, que sa blessure devenait un titre de
+gloire.
+
+Aussi, lorsqu'on l'eut remis sur pied, son premier mouvement fut de
+saisir la main de Raymond, en s'écriant d'un ton tragique:
+
+--Maintenant, monsieur Delorge, je confesse mes torts, je vous prie
+d'agréer mes excuses, et je voudrais que l'univers entier pût
+m'entendre... Désormais c'est entre nous à la vie et à la mort.
+
+Raymond l'eût battu de bon coeur. Jamais vainqueur ne fut si penaud de
+sa victoire.
+
+--Du coup, murmura à son oreille la voix narquoise de M. de Boursonne,
+vous voilà le meilleur ami de ce cher M. Bizet.
+
+--C'est-à-dire couvert de ridicule, pensa Raymond, qui, depuis que les
+curieux cachés dans le taillis s'étaient démasqués, savait, à n'en
+pouvoir douter, que le combat avait eu un assez bon nombre de
+spectateurs.
+
+Et M. de Boursonne disait vrai.
+
+Calmé, M. Bizet avait parfaitement compris la générosité de son
+adversaire, et fait extraordinaire et tout à sa louange, malgré la
+férocité de son amour-propre, il ne lui en voulait pas.
+
+Et lorsqu'on eut étanché le sang de sa blessure, qu'on l'eut bandé avec
+un mouchoir et qu'il se fut mis le bras en écharpe dans sa cravate, il
+déclara qu'il voulait absolument que Raymond et lui et leurs témoins
+revinssent ensemble par la même route.
+
+Pauvre Raymond!...
+
+Entre M. de Boursonne qui se vengeait de son émotion du matin en
+l'accablant de félicitations ironiques, et M. Bizet de Chenehutte qui
+l'écrasait de protestations d'amitié, il marchait, baissant la tête, du
+pas d'un homme qu'on traîne chez le dentiste.
+
+Ils arrivaient au pont suspendu, lorsqu'une amazone, montée sur un
+cheval noir lancé au grand trot, les croisa.
+
+--Mlle Simone de Maillefert, fit M. Bizet en dessinant le plus
+respectueux des saluts.
+
+Et prenant encore la main de Raymond:
+
+--Déjà, mon cher ami, lui dit-il, je me suis excusé de la mauvaise
+plaisanterie que le dépit m'avait inspirée... Croyez que Mlle Simone
+m'est sacrée, maintenant que je sais vos sentiments pour elle!
+
+Ainsi se réalisait la prédiction de M. de Boursonne, lequel, bien
+autrement expérimenté que Raymond, lui avait dit, la veille:
+
+--Parbleu! si vous croyez rendre service à Mlle Simone en dégainant
+pour elle, vous vous trompez grossièrement.
+
+C'est que telles sont nos moeurs qu'une femme, fût-ce la plus pure et
+la plus chaste, se trouve compromise dès qu'on s'occupe d'elle.
+
+Sur cet article, les petits pays sont particulièrement impitoyables.
+
+Tout le monde savait aux Rosiers que Mlle de Maillefert avait été la
+cause de cette rencontre où M. Bizet de Chenehutte venait de recevoir
+une égratignure.
+
+Et c'est en vain que Raymond se fût épuisé à répéter:
+
+--Sur mon honneur, je ne connais, ni d'Ève ni d'Adam, cette jeune fille,
+et de ma vie je ne lui ai parlé. Je ne suis ici qu'en passant et je
+partirai probablement sans avoir eu l'occasion de lui adresser la
+parole. Elle ne sait seulement pas si j'existe. J'ai pris sa défense
+comme j'aurais pris celle de n'importe quelle femme grossièrement
+attaquée par un malotru.
+
+--A d'autres! lui eût-on répondu. Ce n'est que dans les romans de
+chevalerie que les dames trouvent des défenseurs si désintéressés que
+cela. Quand on risque sa vie pour une femme, c'est qu'on a de bonnes
+raisons...
+
+Tout cela était en germe dans la phrase de M. Bizet.
+
+Et son accent, et le clignement de ses yeux, signifiaient de plus:
+
+--Si nous rencontrons si à propos, sur notre chemin, Mlle Simone,
+c'est qu'elle avait eu connaissance du duel et qu'elle était inquiète...
+
+Toutes ces considérations, heureusement, se présentèrent à la fois à
+l'esprit de Raymond, et il se tut, comprenant que protester ce serait
+encore aggraver sa faute.
+
+Mais c'est inutilement que tout le long du chemin il essaya de se
+rapprocher de M. de Boursonne et de l'ancien commandant d'artillerie, ou
+de rendre la conversation générale. M. Bizet s'attachait à lui
+obstinément comme la glu à l'aile de l'oiseau pris au piège.
+
+Et pour comble, ambitieux des bonnes grâces de Raymond, et pensant lui
+être excessivement agréable, il ne cessait de l'entretenir de Mlle de
+Maillefert, déplorant ses propos inconsidérés de la veille, et les
+mettant sur le compte du vin blanc de son oncle.
+
+--A vous, cher monsieur Delorge, disait-il, je puis l'avouer, j'aurais
+été au comble de la joie si elle eût consenti à m'accorder sa main. Non
+que je la trouve jolie, mais parce qu'elle est bonne personne. Elle n'a
+pas d'esprit, c'est vrai, et toutes ces dames des environs s'accordent à
+dire que sa conversation est à faire bâiller, mais elle est pleine de
+bon sens. Puis, quelle femme d'intérieur! Croiriez-vous que c'est elle,
+une fille de vingt ans à peine, qui administre son immense fortune!...
+
+--Monsieur, gémissait Raymond, monsieur, de grâce!...
+
+Bast!... l'intéressant jeune homme était lancé.
+
+--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, poursuivait-il. Sans
+vanité, je m'entends à conduire une vaste exploitation, j'ai fait mes
+preuves... Eh bien! Mlle Simone s'y entend peut-être mieux que moi.
+Elle est en quelque sorte l'intendant de sa mère et de son frère, qui
+sont des paniers percés. C'est elle qui divise ses fermes, qui dirige
+ses métayers, qui décide de la coupe des bois et des foins, qui
+surveille les vendanges, qui perçoit ses revenus et paye ses ouvriers.
+De là ses courses perpétuelles tout le jour et parfois très avant dans
+la soirée, été comme hiver, par tous les temps...
+
+--Je vous en conjure, monsieur de Chenehutte, interrompait Raymond,
+parlons d'autre chose, parlons de tout ce que vous voudrez, excepté...
+
+--Excepté de ce qui vous intéresse, n'est-ce pas? continua l'enragé avec
+son plus malin sourire. Connu. On souffre un peu, quand on est modeste,
+d'entendre énumérer les trésors qu'on possède, ou qu'on possédera. Mais
+je tiens à réparer ma sottise d'hier soir. Il n'y a pas en Anjou deux
+femmes comme Mlle Simone. Vous me direz qu'elle est haute comme la
+nue, et que, si elle affecte d'être familière avec les paysans, elle est
+avec nous autres bourgeois d'une insupportable fierté... Mais un mari
+adroit l'aurait vite corrigée. Et alors, que de qualités! Quelle
+économie, malgré ses deux cent mille livres de rentes! quelle simplicité
+de goûts!... Jamais de luxe, jamais de flafla, toujours des toilettes si
+modestes que c'est à peine si la femme de notre huissier s'en
+contenterait.
+
+[Illustration: Il avait failli être écrasé par un escadron de l'École.]
+
+Il soupira... Et la main sur le coeur, et d'un accent pathétique:
+
+--Ah! quelle maison nous eussions faite, ajouta-t-il, si elle eût été ma
+femme! En dix ans, nous eussions triplé nos capitaux. Oui, triplé. Car
+vous pensez bien que je me serais arrangé de façon à la brouiller avec
+sa mère et avec son frère, et c'est ce que je vous engage à faire. La
+duchesse mangerait le diable et ses cornes, et il ne doit plus lui
+rester grand'chose à croquer. Quant au jeune duc Philippe, il y a
+longtemps qu'il a avalé son dernier arpent de terre, et il doit partout
+et à tous; il doit à Paris, à Angers, à Saumur, aux Rosiers; il doit aux
+notaires, aux usuriers, à ses fournisseurs...
+
+Qui eût dit à M. Bizet que Raymond se tenait à quatre pour ne pas lui
+sauter à la gorge et l'étrangler l'eût à coup sûr bien surpris. C'était
+ainsi pourtant.
+
+Et même il était grand temps qu'on arrivât aux Rosiers.
+
+M. Bizet voulait absolument emmener déjeuner avec lui, chez son oncle,
+Raymond et ses deux témoins, prétendant qu'il n'est de bonnes et
+durables réconciliations que celles que vient sceller une bouteille de
+derrière les fagots...
+
+Mais Raymond était à bout de patience.
+
+--Au plaisir, monsieur Bizet!... interrompit-il brusquement.
+
+Et, saluant l'ancien commandant d'artillerie et l'autre témoin de son
+adversaire, il s'éloigna à grands pas dans la direction du _Soleil
+levant_.
+
+Le diable, c'est qu'il ne pouvait pas se débarrasser aussi cavalièrement
+de M. de Boursonne.
+
+Tout danger passé, le vieil ingénieur pensait bien avoir gagné le droit
+de lâcher la bride à son mauvais caractère et à son humeur goguenarde.
+Et, tout en arpentant la route aux côtés de Raymond:
+
+--Bonne journée, grommelait-il, et bien commencée... Eh! eh! il n'est
+pas midi encore, et nous avons déjà fait de fameuse besogne...
+
+--Pouvais-je reculer, monsieur? Me fallait-il faire des excuses à cet
+intolérable personnage!...
+
+--Non, jamais d'excuses, je suis de votre avis... Mais c'est égal, avoir
+été dix ans un pilier de salle d'armes, avoir acquis une adresse hors
+ligne, pour venir piquer le bras de M. Savinien Bizet de Chenehutte,
+c'est ce qui s'appelle avoir glorieusement employé sa jeunesse!
+
+Le plus cruel ennemi de Raymond, connaissant son passé, n'eût pas trouvé
+à lui jeter à la face une plus sanglante ironie.
+
+Il pâlit, et, d'une voix rauque:
+
+--Ah! ne parlez pas ainsi, monsieur, s'écria-t-il, vous me feriez
+regretter de n'avoir pas cloué à un arbre, comme un papillon, cet animal
+malfaisant....
+
+--Ce n'est, fichtre, pas moi qui vous en aurais empêché, grommela le
+vieil ingénieur. Et, branlant la tête:
+
+--Mlle de Maillefert n'en serait ni plus ni moins compromise... On
+n'en dirait pas moins, de Saumur à Angers, qu'elle a été, qu'elle est ou
+sera votre maîtresse...
+
+--Eh! que m'importe cette demoiselle! s'écria Raymond exaspéré.
+
+Il ne disait pas la vérité.
+
+Quelque chose lui affirmait que cette jeune fille, qu'il ne connaissait
+que de nom, allait avoir sur son existence, sur son avenir une influence
+décisive.
+
+Comment, de quelle façon?... c'est ce qu'il ne pouvait prévoir.
+
+Et cependant, il ne doutait presque pas, tant était impérieuse cette
+voix du pressentiment.
+
+--Singulier original, que ce Delorge! se disait, de son côté, M. de
+Boursonne. Ou plutôt non, je ne me suis pas trompé hier soir, il y a
+certainement dans le passé de ce brave garçon quelque mystère dont la
+connaissance me donnerait la clef de ses étranges contradictions.
+
+De là à se demander quel pouvait bien être ce mystère et à souhaiter le
+pénétrer, il n'y avait qu'un pas qu'eut vite franchi l'esprit curieux du
+vieil ingénieur.
+
+--Parbleu! je le confesserai, pensait-il, en observant Raymond, comme
+s'il eût espéré saisir sur son visage le secret de ses pensées...
+
+Ainsi, ils allaient silencieux, suivant la levée de la Loire, qui est la
+grande rue des Rosiers, quand une exclamation joyeuse les arracha à
+leurs réflexions.
+
+Ils arrivaient au _Soleil levant_ et, campé sur le seuil de son auberge,
+en veste blanche et le couteau à la ceinture du tablier, maître Béru
+saluait le retour de «ses» ingénieurs.
+
+--Je savais bien, disait-il, qu'il n'arriverait rien de fâcheux à ces
+messieurs; je le disais ce matin à ma femme, qui était si inquiète
+qu'elle voulait absolument aller faire brûler un cierge...
+
+Le front de M. Boursonne s'était subitement rembruni.
+
+--Décidément, fit-il, nous sommes la fable du pays!...
+
+--Oh! ce n'est pas moi qui ai rien dit, se hâta d'interrompre le digne
+aubergiste. Ce qui se passe chez moi ne regarde personne. C'est M. Bizet
+qui, en sortant d'ici, est allé crier l'affaire sur les toits. A onze
+heures, il était encore au _Café du commerce_, pérorant au milieu d'une
+vingtaine de personnes...
+
+--C'est fort gracieux, en vérité!... grommela le vieil ingénieur.
+
+Il était entré, ainsi que Raymond, dans la petite salle où les attendait
+leur déjeuner.
+
+Maître Béru les avait suivis et, croyant sans doute leur être agréable,
+il habillait de la belle façon ce pauvre M. Savinien Bizet de
+Chenehutte.
+
+Ce n'était, affirmait-il, qu'un vaniteux, avare et cependant dévoré du
+désir de briller. Chez lui, au fond de sa campagne, il vivait de pain
+frotté d'oignon et de pommes de terre, pour rattraper l'argent qu'il
+dépensait lorsqu'il venait aux Rosiers ou qu'il allait à Saumur faire
+les beaux bras.
+
+--Et certes, disait maître Béru, je ne suis pas surpris qu'il garde une
+dent contre Mlle de Maillefert. Elle est cause, bien involontairement,
+comme de juste, qu'on s'est tant moqué de lui dans le pays qu'il n'osait
+plus montrer le bout de son nez. C'est quand il la fit demander en
+mariage. Jamais on n'a su quel mauvais plaisant lui avait fourré cette
+idée dans la tête. Ces messieurs voient-ils d'ici Mlle Simone de
+Maillefert devenant Mme Bizet?...
+
+Il regardait autour de lui, craignant qu'on ne l'écoutât, car il tenait
+à rester bien avec tout le monde.
+
+Et baissant la voix:
+
+--Du reste, continuait-il, tout le bourg était pour M. Delorge, et quand
+on va savoir que M. Bizet a été blessé, il n'y aura qu'une voix pour
+crier que c'est joliment bien fait. Et il n'y a pas que dans le bourg
+qu'on sera content. Il y avait, hier, au _Café du commerce_, deux ou
+trois domestiques du château qui, certainement, n'auront pas su tenir
+leur langue. Je viens de voir tout à l'heure le vieux jardinier qui a la
+confiance de Mlle Simone, et il allait de maison en maison de l'air
+d'un homme qui cherche des nouvelles.
+
+Contre son habitude, M. de Boursonne laissa tomber la conversation. Mais
+dès que maître Béru fut sorti:
+
+--Eh bien!... fit-il, voici une aventure qui se présente bien... Raymond
+dissimula mal un mouvement d'impatience.
+
+--En vérité, monsieur, répondit-il, je ne puis concevoir qu'un homme de
+votre intelligence et de votre valeur prête la moindre attention aux
+insipides et ridicules bavardages de cet aubergiste!
+
+Loin de se formaliser de ce reproche, le vieil ingénieur souriait.
+
+--Va, mon garçon, pensait-il, fâche-toi, je te pousserai tant et si bien
+que ce sera le diable si ton secret ne t'échappe pas.
+
+Puis tout haut:
+
+--Que trouvez-vous de ridicule, mon cher, au récit de ce bon Béru?
+Mlle Simone apprend qu'un jeune ingénieur a tiré l'épée pour ses
+beaux yeux, elle envoie chercher des nouvelles de son chevalier.
+N'est-ce pas tout naturel?... Bon, ce n'est pas la peine de devenir
+cramoisi comme cela.
+
+Raymond rougissait, en effet, mais c'était de colère:
+
+--En vérité, monsieur, prononça-t-il, c'est me faire payer cher le
+service que vous m'avez rendu!...
+
+M. de Boursonne n'insista pas. Il était allé aussi loin que possible; il
+le comprenait, et de toute la journée il ne se permit pas la moindre
+allusion à Mlle de Maillefert.
+
+Mais le soir, quand ils rentrèrent, après leur travail accoutumé, maître
+Béru leur remit à chacun une lettre qu'un domestique, en grande livrée,
+disait-il, avait apportée dans l'après-midi.
+
+M. de Boursonne eut promptement ouvert la sienne, et l'ayant parcourue:
+
+--Cette fois, mon cher Delorge, s'écria-t-il, vous ne direz pas que
+l'aventure ne marche pas... Lisez votre lettre, qui doit être, sauf le
+nom, en tout semblable à la mienne. Lisez, je vous prie.
+
+Raymond obéit, et, à demi-voix et d'un air d'ébahissement profond, il
+lut:
+
+«Madame la duchesse de Maillefert prie M. Raymond Delorge de lui faire
+l'honneur de passer au château de Maillefert la soirée de samedi
+prochain, 24 octobre.»
+
+Le vieil ingénieur semblait ne pas se tenir de joie.
+
+--Eh bien! que dites-vous de cela? interrogea-t-il.
+
+--Je dis que c'est prodigieux.
+
+--Pourquoi donc!... C'est votre duel, mon cher, qui nous vaut cette
+faveur que M. Bizet payerait de son meilleur cheval... Voilà une
+invitation conquise à la pointe de l'épée...
+
+--Oh!...
+
+--Il n'y a pas de oh! La duchesse avait à sa disposition le moyen de
+vous témoigner sa gratitude, elle s'est empressée de le saisir...
+
+--Cependant...
+
+--Et vous allez être présenté à Mlle Simone.
+
+Raymond, les sourcils froncés, réfléchissait.
+
+--Il n'est pas dit que j'accepte cette invitation, fit-il.
+
+D'un air de stupeur comique, M. de Boursonne leva les bras au ciel.
+
+--Vous refuseriez!... s'écria-t-il.
+
+--J'hésite.
+
+--Et pourquoi, s'il vous plaît?...
+
+--Parce que, répondit Raymond, parce que...
+
+Il s'arrêta. Il cherchait un prétexte plausible, car pour rien au monde
+il n'eût dit la vérité à M. de Boursonne.
+
+--Parce que... répondit-il enfin, j'aurais l'air, ce me semble, d'aller
+en quelque sorte quêter des remerciements pour une action toute simple.
+
+--Allons, allons, ce n'est pas mal trouvé!... dit le bonhomme, qui
+n'était point dupe.
+
+Et agitant triomphalement son invitation:
+
+--Quant à moi, ajouta-t-il, je déclare que j'accepte. Oui, si sauvage
+que je sois, si rustre, si paysan du Danube, je veux voir une de ces
+fêtes qui scandalisent ce cher Bizet de Chenehutte... Et la preuve,
+c'est que mon habit noir étant resté à Tours avec le gros de mon bagage,
+je vais écrire qu'on me l'envoie...
+
+
+
+
+IX
+
+
+Il y a deux châteaux de Maillefert.
+
+Le vieux, que l'_Annuaire historique et monumental de l'Anjou_ mentionne
+sous le nom de château de Chalendray, se dressait au sommet du coteau et
+commandait le cours de la Loire en amont et en aval.
+
+Démantelé par les ordres de Richelieu, il ne tarda pas à tomber en
+ruines.
+
+Il n'en reste plus aujourd'hui que des vestiges que se disputent les
+ronces et le lierre, et deux tours, encore imposantes, qu'on aperçoit de
+la station des Rosiers.
+
+Le château neuf est bâti plus bas, à mi-côte.
+
+C'est une massive construction à l'italienne, avec deux ailes en retour
+et trois perrons, qui n'a rien de remarquable, bien qu'en dise le guide
+Joanne, que ses vastes proportions.
+
+Les grilles de la cour d'honneur, cependant, épargnées par la
+Révolution, sont assez curieuses, et les boiseries de la chapelle ont
+une haute valeur artistique.
+
+Par exemple, les jardins de Maillefert n'ont pas de rivaux, malgré
+l'état d'abandon où on les laisse depuis quelques années.
+
+Dessinés dans le goût des jardins de Marly, ils se composent d'une
+succession d'immenses terrasses à balustres élégants, reliées entre
+elles par de larges escaliers de marbre, dont la dernière marche baigne
+dans la Loire.
+
+Des charmilles admirables, des bosquets d'arbres verts et des talus
+gazonnés dissimulent les murs de soutènement, et, tout au fond, se
+dressent les hautes futaies du parc.
+
+Une avenue de près d'un kilomètre de long, ombragée d'un quadruple rang
+d'ormes séculaires, conduit de la grande route au château moderne de
+Maillefert.
+
+Et c'est cette avenue que, le samedi, 24 octobre, sur les dix heures du
+soir, suivaient Raymond Delorge et M. de Boursonne.
+
+Car, après bien des perplexités, Raymond s'était décidé à accepter cette
+occasion inattendue et unique de se rapprocher de Mlle Simone de
+Maillefert.
+
+Il essayait, il est vrai, de se payer de ces subterfuges dont les
+faibles colorent les capitulations de leur conscience ou les
+défaillances de leur volonté.
+
+--C'est curiosité pure, se disait-il. Est-ce que je puis aimer une jeune
+fille que je ne connais pas!... Avant trois mois d'ailleurs, j'aurais
+quitté les Rosiers pour n'y jamais revenir, et jamais plus je
+n'entendrai parler d'elle.
+
+N'importe! Mécontent de lui-même, il était triste et préoccupé, et ne
+répondait que par monosyllabes aux continuelles observations de M. de
+Boursonne.
+
+C'est que, d'un autre côté, jamais le vieil ingénieur n'avait été si
+guilleret.
+
+Il frétillait dans son habit noir, arrivé la veille de Tours et encore
+tout froissé du voyage, un de ces bons vieux habits à larges basques et
+à manches étroites, où, après un quart de siècle de service, les bonnes
+mères de familles taillent l'habillement complet d'un gamin de dix ans.
+
+--Que nous chantait donc cet imbécile de Béru? grommelait-il, que la
+duchesse de Maillefert en était réduite à vendre ses terres! Quand on
+est ruiné, on ne donne pas de fêtes comme celles-ci. Avec ce que coûte
+seulement l'illumination de cette avenue, du parc et du jardin, nous
+vivrions, vous et moi, pendant un bon mois.
+
+Il calculait juste.
+
+Des milliers de verres de couleur, habilement disposés dans les arbres,
+versaient de tous côtés leurs clartés tremblantes, et, se reflétant dans
+la Loire, donnaient au château de Maillefert un aspect féerique.
+
+--Positivement, continuait le vieil ingénieur, c'est à rougir de venir
+sur ses jambes. Comme on voit bien que nous ne sommes, vous et moi, que
+de pauvres employés du gouvernement!... Vous qui êtes si lié avec M.
+Bizet de Chenehutte, vous auriez dû lui emprunter ce cabriolet dans
+lequel je l'ai aperçu l'autre jour.
+
+Il est certain qu'ils étaient peut-être les seuls invités à venir à
+pied. Les gens qu'ils apercevaient se glissant à travers les arbres
+étaient de simples curieux, venus de Gennes et des Rosiers, pour voir et
+pour se moquer ensuite.
+
+A chaque moment, ils étaient dépassés par des voitures lancées au grand
+trot, où ils apercevaient, à la lueur des lanternes, des femmes en
+costume de bal.
+
+Et, quand ils arrivèrent à la cour d'honneur, ils la trouvèrent, si
+vaste qu'elle soit, trop étroite pour tous les équipages.
+
+De trois côtés et sur trois rangs stationnaient, roue à roue, tous les
+véhicules connus, depuis le splendide huit-ressorts qui avait amené de
+Saumur ou d'Angers quelque belle millionnaire, jusqu'à l'humble _boc_,
+attelé d'un bidet d'allure paisible, du gentilhomme fermier de Trêves ou
+de Saint-Mathurin.
+
+Au milieu de la cour un léger hangar avait été dressé, et on y voyait
+une centaine de domestiques en livrées multicolores se chauffant autour
+d'un grand feu, et vidant des bouteilles dont on voyait une armée sur
+des tables immenses.
+
+--Heureuse invention! remarqua M. de Boursonne, et qui, au retour,
+conduira plus d'une voiture dans le fossé... Voilà qui me console d'être
+venu à pied.
+
+Il se hâtait, tout en disant cela, car il était clair que depuis assez
+longtemps déjà la fête avait commencé.
+
+Toutes les fenêtres de la façade flamboyaient. On entendait le brouhaha
+de la foule et, par-dessus, les ritournelles de l'orchestre.
+
+Dans le vestibule, immense et dallé de marbre, des valets à la livrée de
+Maillefert recevaient les invités et les conduisaient au premier étage,
+où quantité de pièces avaient été disposées en vestiaire.
+
+Seulement, M. de Boursonne et Raymond arrivaient si tard, que presque
+toutes les chambres étaient encombrés de vêtements, de cache-nez, de
+pardessus, de manteaux.
+
+Si bien que le domestique qui les conduisait, voyant cela, leur ouvrit
+une sorte de petit salon éclairé par une seule lampe où il les laissa
+seuls.
+
+En un tour de main Raymond fut prêt.
+
+Mais le vieil ingénieur n'était pas si leste.
+
+Il en avait pour un moment avant d'avoir essuyé ses lunettes, dépouillé
+son pardessus, cherché son mouchoir de poche et mis ses gants.
+
+--C'est égal, disait-il, c'est fort bien vu, cela, quand on donne une
+fête à la campagne, de mettre à la disposition de ses invités une
+manière de cabinet de toilette...
+
+Tout à coup il s'interrompit...
+
+Dans la pièce voisine, dont la porte, cachée par une portière, était
+ouverte, évidemment une discussion éclatait:
+
+--Chut! fit M. de Boursonne à Raymond.
+
+Et, sans vergogne, il se rapprocha de la portière.
+
+--Il est inouï, disait une voix de femme, très aigre et très impérieuse,
+il est incroyable, Simone, que vous n'ayez même pas commencé votre
+toilette... Êtes-vous folle!... A quoi donc avez-vous employé votre
+soirée?
+
+--Vous le savez bien, ma mère, répondit doucement une voix admirable de
+pureté, je surveillais les derniers apprêts de votre fête...
+
+--Eh bien! justement, c'est ce dont je me plains... C'est le rôle de mon
+maître d'hôtel et non pas le vôtre...
+
+--C'est vrai, ma mère; seulement ma surveillance vous aura certainement
+économisé quinze cents ou deux mille francs.
+
+--Assez!... je vous ai déjà dit que cette rage d'économie m'est odieuse.
+
+--Cependant, ma mère, c'est grâce à elle que j'ai pu vous rendre
+service, ainsi qu'à mon frère...
+
+--Jolis services!... Plutôt que de laisser prendre hypothèque sur vos
+prés de l'Authion, vous avez laissé vendre les propriétés de Philippe.
+
+--Je vous ai dit pourquoi, ma mère... Mes revenus vous appartiennent, à
+mon frère et à vous, jamais je ne vous les disputerai... Mais ni lui, ni
+vous, ne toucherez au capital...
+
+--Simone!
+
+--C'est ainsi. N'espérez de moi, sur ce sujet, ni concession ni
+faiblesse. Ce que j'ai, je saurai le défendre et, si je mourais, mon
+héritage serait à l'abri de vos prodigalités. Vous aurez beau faire,
+Philippe et vous, ma mère, vous aurez toujours de quoi vivre. Les
+Maillefert ne finiront pas à l'hôpital...
+
+Seul et libre de suivre ses inspirations, M. de Boursonne se fût glissé
+sous le canapé du petit salon, plutôt que de perdre la fin de cette
+discussion, qui éclairait d'un jour si extraordinaire les relations de
+la duchesse de Maillefert et de sa fille.
+
+Le fâcheux est qu'il n'était pas seul.
+
+Cloué sur placé tout d'abord, et pétrifié de surprise, Raymond Delorge
+ne fut pas long à se remettre.
+
+Il eut horreur de la situation où le mettait la maladresse d'un valet.
+
+Et, se rapprochant de M. de Boursonne:
+
+--Sortons, monsieur, lui dit-il à l'oreille, sortons vite.
+
+D'un geste, le vieil ingénieur l'écarta:
+
+--Chut donc!... fit-il.
+
+La discussion s'envenimait entre la mère et la fille, et attaques et
+répliques se succédaient avec une vivacité extraordinaire.
+
+--Ah! vous vous oubliez, Simone! s'écriait la duchesse de Maillefert.
+Vous osez nous manquer de respect, à moi, qui suis votre mère, et à
+votre frère, qui est le chef de la famille!...
+
+--Madame, de grâce, implorait la voix au timbre de cristal de la jeune
+fille, songez que vous avez cinq cents personnes dans vos salons;
+songez que très certainement on commente votre absence.
+
+[Illustration: Raymond fumait un cigare sur la porte du _Soleil levant_
+quand le facteur lui remit une lettre.]
+
+--On s'étonne bien plus de la vôtre!
+
+--Oh! moi, il est connu que je n'aime pas le monde.
+
+--On remarque votre affectation à le fuir, en tout cas, et comme à votre
+âge ce n'est pas naturel, on se demande pourquoi...
+
+--Ne le savez-vous pas, vous, ma mère?...
+
+--Je sais que vous êtes la fable du pays, voilà tout!... Je sais que ma
+fille, une Maillefert, est le sujet de disputes de cabaret, une manière
+d'héroïne populaire pour qui les imbéciles s'en vont sur le pré. Et je
+suis résolue à ne plus tolérer ces excentricités. Non, je ne vous
+laisserai pas davantage jouer les filles persécutées, et par votre
+conduite censurer la mienne. Voici assez longtemps que vous vous posez
+en chef de famille et me rompez la tête de vos sottes remontrances...
+
+Raymond n'en voulut pas entendre davantage.
+
+Saisissant le bras de M. de Boursonne, dont les pieds, positivement,
+semblaient rivés au parquet:
+
+--Venez, monsieur, lui dit-il d'un accent indigné, bien qu'à voix basse,
+ce que nous faisons ici est abominable. Venez, ou je me retire et je
+vous laisse seul!...
+
+Le vieil ingénieur n'osa pas résister. Mais une fois dans le corridor:
+
+--Parbleu! fit-il, je me sens tout fier de l'opinion qu'a de nous cette
+excellente duchesse. Vous l'avez entendue? Dispute de cabaret! bataille
+d'imbéciles!... Risquez donc votre peau pour les gens!...
+
+Qu'importait à Raymond l'opinion de la duchesse!...
+
+--Je plains Mlle Simone, monsieur, prononça-t-il.
+
+--Oui, le fait est qu'avec une pareille maman, sa vie ne doit pas
+toujours être tissée de soie et d'or...
+
+--Et quelle résignation! Pas une plainte!
+
+--Hum!... je trouve au contraire qu'elle se plaint haut et ferme... Mais
+elle a mille millions de fois raison, la pauvre enfant!
+
+Sur quoi, s'arrêtant court sur le palier de l'escalier, et d'un ton
+sérieux et ému qui ne lui était pas habituel:
+
+--C'est que c'est une brave et vaillante fille, ajouta-t-il, j'en
+mettrais la main au feu, moi qui tiens à ma main et qui crains les
+brûlures. Elle est fière de son nom, mais elle a, morbleu! le droit de
+l'être, elle qui se sacrifie à l'honneur de cet illustre et vieux nom de
+Maillefert, elle qui oublie ses vingt ans, ses beaux yeux, sa grosse
+dot, tous ses rêves de jeune fille, pour se faire l'intendant d'une mère
+prodigue et d'un frère panier percé!...
+
+Jamais, au gré de Raymond, M. de Boursonne n'avait si bien parlé.
+
+--Drôle de boutique! poursuivait-il, où c'est la fille qui tient la clef
+de la caisse et qui monte la garde devant la monnaie. Nous vivons,
+sacrebleu! dans un joli temps!... J'avais bien vu déjà un père et son
+fils se ruiner gaiement de compagnie, mais une maman et son garçon
+croquant gaillardement leurs millions ensemble, c'est neuf, c'est
+gracieux, c'est coquet. Il n'y a plus après cela qu'à tirer son chapeau.
+Et, ma foi, vive le progrès!...
+
+Il descendit quatre ou cinq marches, puis, s'arrêtant de nouveau en se
+frappant le front:
+
+--C'est égal, dit-il encore, je voudrais bien savoir de qui nous vient
+notre invitation, si c'est de la mère, du frère ou de la soeur...
+
+Raymond aussi se le demandait, et avec une bien autre anxiété que le
+vieil ingénieur.
+
+Pourtant, il ne lui répondit pas.
+
+Ils arrivaient au grand vestibule, où se pressaient, au milieu des
+valets, une douzaine d'invités retardataires.
+
+Un huissier, grave comme un pair d'Angleterre, les précéda jusqu'à la
+porte du grand salon, et après leur avoir demandé leurs noms, annonça:
+
+--M. Raymond Delorge! M. le baron de Boursonne!
+
+Le vieil ingénieur tressauta comme si on lui eût coulé dans le dos un
+grand verre d'eau glacée.
+
+--D'où diable cet escogriffe sait-il que je suis baron? grommela-t-il.
+
+--C'est vous qui venez de le lui dire, monsieur, répondit Raymond, que
+le rire gagnait.
+
+--Êtes-vous sûr?
+
+--J'ai entendu.
+
+Le bonhomme hocha la tête.
+
+--Vanité des vanités! murmura-t-il. Voilà pourtant la contagion de
+l'exemple. Mais donnez-moi le bras, mon cher Delorge, que nous ne nous
+perdions pas.
+
+La précaution était bonne, car la foule était grande et d'autant plus
+animée qu'un quadrille venait de finir et que tous les danseurs
+refluaient dans les couloirs de dégagement.
+
+En annonçant cinq cents personnes, Mlle Simone était restée bien
+au-dessous de la vérité: il y en avait bien le triple, circulant à
+travers trois salons et la grande galerie, qui occupaient tout le
+rez-de-chaussée d'une des ailes du château.
+
+Rien de plus magnifique que ces salons, avec leurs plafonds enluminés,
+leurs boiseries dorées, leurs larges fenêtres et leurs immenses
+cheminées, décorées des armes des Maillefert, salons si vastes que dans
+chacun d'eux eût tenu l'appartement entier où un parvenu entasse
+glorieusement un millier d'invités.
+
+Et cependant, cette splendeur même devait attrister un observateur, qui
+y retrouvait l'indice d'une opulence évanouie.
+
+Il n'était que trop aisé de voir que ces appartements de réception ne
+servaient que de loin en loin. Plus de meubles, plus de tentures. Les
+rideaux aussi bien que les banquettes sortaient évidemment des magasins
+d'un tapissier d'Angers, qui les avait loués pour une nuit et qui
+attendait peut-être que le bal fût fini pour les décrocher et courir les
+tendre ailleurs...
+
+--Ne jurerait-on pas, disait à Raymond M. de Boursonne, que la bande
+noire a passé ici! La bande noire!... Parbleu! c'est cette chère
+duchesse. Ne pouvant emporter le château, elle en a, du moins, emporté
+les meubles, les antiques bahuts, les vieilles consoles, les tapisseries
+curieuses, les horloges précieusement travaillées, tous ces trésors
+artistiques dont les grandes familles se font honneur et qui se
+transmettent de génération en génération.
+
+Cependant, le vieil ingénieur et Raymond étaient sans doute les seuls à
+faire ces affligeantes observations.
+
+Le bal arrivait au moment de son plus vif éclat.
+
+Aux gais refrains de deux orchestres, dansaient, avec l'entrain de
+simples paysannes, les plus jolies, les plus riches et les plus nobles
+héritières de l'Anjou.
+
+Le visage, même, se déridait, des douairières qui faisaient tapisserie
+en robe de satin ou de velours, audacieusement décolletées et la tête
+chargée de plumes ou de diamants.
+
+A toutes les portes et dans l'embrasure des fenêtres, les hommes graves,
+cravatés de blanc, se serraient en groupes compacts.
+
+Plus loin, dans deux petits salons ouvrant sur la galerie, on entendait
+l'or rouler sur les tapis verts et s'échanger les paroles
+sacramentelles: «Je passe!...--A vous la main!...--Je marque le
+point!...»
+
+Sans relâche, les valets se succédaient, portant des plateaux chargés de
+glaces, de bonbons exquis et de coupes de champagne.
+
+--Avec tout cela, disait Raymond à M. de Boursonne, nous sommes ici
+comme deux intrus. Nous n'avons seulement pas salué la duchesse. Comment
+ne redescend-elle pas? où donc est-elle?...
+
+C'était en ce moment la préoccupation de bon nombre d'invités; il n'y
+avait pour s'en assurer qu'à prêter l'oreille.
+
+--Décidément cette chère duchesse nous abandonne!...
+
+Ainsi, près de Raymond et de M. de Boursonne, disait un gros monsieur à
+une très vieille dame extrêmement parée.
+
+--C'est assez son habitude, ce me semble, répondit la douairière.
+
+--Alors pourquoi donner des fêtes?...
+
+--Eh! cher marquis, lorsqu'on a de l'argent de trop, il faut bien le
+dépenser.
+
+Ils éclatèrent de rire tous deux, de ce bon rire de la médisance, puis
+le gros monsieur--le marquis--reprit:
+
+--En tout cas, elle n'avait jamais donné une fête aussi magnifique.
+
+--Aussi... nombreuse, du moins.
+
+--C'est ce que je voulais dire. Aussi doit-elle avoir un but...
+
+--Elle en a un.
+
+--Et vous le connaissez?
+
+--Assurément.
+
+Le vieil ingénieur et Raymond oubliaient le bal pour écouter.
+
+--En y réfléchissant, continuait le gros marquis, il me semble que je
+devine les projets de Mme de Maillefert.
+
+--Dites.
+
+--Elle songe à marier sa fille.
+
+La vieille dame eut un petit ricanement, qui découvrit les perles de son
+râtelier.
+
+--Pourquoi cela, comtesse? demanda l'autre, piqué.
+
+--Parce que vous savez bien que le mariage de cette petite Simone
+mettrait la duchesse sur la paille. Parce que c'est Cendrillon qui paye
+les violons quand la duchesse danse. Parce que le mari garderait pour
+lui la fortune de sa femme, comme de juste, au lieu de la donner à
+croquer à Mme de Maillefert et à son fils... Allez donc un peu
+demander la main de Simone pour votre fils, et vous verrez ce qu'on vous
+répondra... A moins que...
+
+--Eh bien!...
+
+--A moins que vous ne consentiez à donner reçu de la dot sans la
+recevoir...
+
+Le gros homme se grattait l'oreille, ce qui était sa façon de faire
+appel à ses idées.
+
+--Peut-être avez-vous raison, comtesse, dit-il; mais, alors, que se
+propose donc la duchesse? Cherche-t-elle une femme pour Philippe?...
+
+--Y songez-vous!... Quelle famille voudrait de ce garçon! Peut-être, à
+Angers, trouverait-il quelque marchand vaniteux qui donnerait un million
+ou deux de son nom et de son titre; mais il ne trouvera jamais une fille
+de noblesse...
+
+--Alors, je donne ma langue aux chiens... Voyons, chère comtesse,
+apprenez-moi ce que vous savez. Faut-il vous jurer un secret éternel?
+
+--Ce n'est pas la peine.
+
+--Bah!...
+
+--Ce que je vais vous dire, tout le monde le saura avant huit jours.
+
+--Comtesse, je suis sur le gril.
+
+--Eh bien! marquis, Mme la comtesse d'Hostal de Chalandray, duchesse
+de Maillefert, est ici en tournée électorale.
+
+Le gros homme fit un tel saut en arrière, qu'il posa lourdement son
+talon sur le pied de M. de Boursonne, lequel avait fini par se
+rapprocher de lui un peu plus que ne le permettaient les convenances.
+
+--Sacrrr!... commença le vieil ingénieur.
+
+--Oh!... monsieur, mille pardons, agréez toutes mes excuses, fit
+gracieusement le marquis.
+
+Et revenant bien vite à la vieille dame:
+
+--C'est invraisemblable, ce que vous me dites là, comtesse, fit-il.
+
+--Oui, mais c'est vrai. Ignorez-vous donc que la duchesse est ralliée,
+tout ce qu'il y a de plus ralliée, qu'elle ne sort plus des Tuileries,
+qu'elle va à Compiègne, qu'elle se montre partout avec la femme de ce
+Maumussy qui s'est affublé du titre de duc, qu'elle sera peut-être, un
+de ces jours, dame d'honneur de l'impératrice...
+
+--Une duchesse de Maillefert!...
+
+--Voilà! Quand on se noie, on se raccroche à toutes les branches, et la
+duchesse et son fils en sont à leur dernier bouillon. Que
+deviendront-ils, quand ils auront croqué la légitime de cette petite
+Simone? Cela les inquiète et ils se sont adressés à l'empire pour
+obtenir, elle des rentes, lui quelque sinécure bien lucrative.
+Seulement, comme on ne paye bien que les gens qui rendent des services,
+la duchesse a promis de rallier la noblesse de l'Anjou et de nous amener
+tous aux pieds de Leurs Majestés...
+
+--C'est monstrueux!...
+
+--Attendez!... Pour faciliter à cette chère duchesse sa mission
+politique, on a mis à sa disposition un certain nombre de places qu'elle
+va proposant à l'un et à l'autre. Déjà elle m'a offert une recette
+particulière pour mon gendre, qui n'est pas riche, comme vous savez, et
+qui est chargé de famille...
+
+--Tenez, comtesse, il me semble que je rêve!...
+
+--C'est-à-dire que vous doutez, et que vous voudriez des preuves? Eh
+bien! regardez autour de vous, et vous verrez tous les gros
+fonctionnaires du département. Vous verrez notre préfet, le sous-préfet
+de Saumur, le général, le commandant de l'école, l'enregistrement, la
+douane et les ponts et chaussées. C'est un bal de fusion.
+
+Singulier fut le regard qu'échangèrent Raymond et M. de Boursonne.
+
+Mais déjà le gros monsieur continuait:
+
+--Cela étant, je vais aller saluer la duchesse et lui donner à entendre
+que personne de nous ne mettra plus les pieds chez elle... Mais où donc
+est-elle? Étrange maison, dont personne ne fait les honneurs!...
+Avez-vous aperçu Mlle Simone?
+
+--Pas encore.
+
+--Et Philippe?...
+
+--Oh! lui, vous le trouverez dans le salon de jeu... Je viens de l'y
+voir aux prises avec votre fils...
+
+--Comment! monsieur mon fils se permet... Ah! je vais y mettre bon
+ordre!...
+
+Mais, au moment où il quittait la comtesse, un mouvement se fit dans la
+galerie.
+
+Raymond et M. de Boursonne se haussèrent sur la pointe du pied.
+
+Et, dans l'encadrement de la porte, ils aperçurent la duchesse et
+Mlle Simone de Maillefert.
+
+
+
+
+X
+
+
+La mère et la fille semblaient les deux soeurs, tant les années
+avaient glissé légères sur le front poli de la duchesse, tant les
+amertumes de la vie avaient eu peu de prise sur cette nature
+essentiellement mobile, insoucieuse et égoïste, tant aussi elle savait
+user avec discernement de tous les artifices de la coquetterie.
+
+Renonçant pour une fois,--peut-être à cause de sa mission,--à ses
+excentricités habituelles, Mme de Maillefert portait une de ces
+toilettes d'une simplicité savante qui seront éternellement l'admiration
+et le désespoir des élégantes de petite ville, toilettes dont chaque
+détail est habilement combiné pour arriver à la plus parfaite harmonie.
+
+Sa robe, vert de mer, dont la tunique était relevée par des branches
+d'églantier rose, avait la légèreté d'une nuée, et se décolletait
+précisément assez pour bien laisser admirer, sans les étaler, ses
+épaules d'une blancheur nacrée, polies et fermes comme le marbre le plus
+beau.
+
+Mlle Simone, au contraire, paraissait plus vieille que son âge.
+
+L'inquiétude et les soucis avaient, bien avant le temps, jeté leur ombre
+sur son beau visage et éteint le sourire de ses vingt ans.
+
+Elle était vêtue, ce soir-là, d'une simple robe blanche, et dans ses
+admirables cheveux blonds relevés à la hâte pendait une grappe de
+fuchsia.
+
+--Voyez-les donc, murmurait M. de Boursonne à l'oreille de Raymond,
+voyez-les et dites-moi si, à la première vue, un étranger oserait
+décider laquelle est l'aînée!...
+
+--Ah! Mlle Simone est bien belle, monsieur.
+
+--Naturellement. Mais c'est égal, les femmes sont plus fortes que nous,
+mon cher. Jamais on ne croirait, à voir ces deux-ci, qu'elles viennent
+d'avoir une affreuse discussion.
+
+Sur ce point, le vieil ingénieur se trompait, mais c'était la faute de
+la myopie.
+
+Un observateur de sa force, doué d'une vue passable, eût parfaitement
+reconnu que l'éclat du teint de Mme de Maillefert n'était pas
+naturel, et qu'un reste de colère contractait ses sourcils.
+
+Il eût bien vu aussi la pâleur de Mlle Simone, et qu'une larme mal
+essuyée tremblait encore dans ses longs cils.
+
+Raymond le discerna bien, lui, et, troublé profondément:
+
+--Pauvre jeune fille!... soupira-t-il.
+
+Elle n'était plus alors qu'à trois pas de lui, appuyée au bras de sa
+mère, et toutes deux s'avançaient dans la grande galerie.
+
+Mais, circonstance étrange, leurs hôtes ne s'empressaient pas autour
+d'elles.
+
+Les figures se faisaient graves sur leur passage, les saluts
+paraissaient contraints et les sourires glacés.
+
+L'histoire racontée par la vieille comtesse à son ami le marquis avait
+fait le tour des salons, et beaucoup de nobles invités se juraient, en
+ce moment même, de ne jamais plus remettre les pieds à Maillefert.
+
+Raymond en entendit même un qui disait:
+
+--C'est un piège abominable, et sans ma fille, qui m'a conjuré de la
+laisser danser encore quelques quadrilles, je serais parti...
+
+La duchesse avait trop de tact pour ne pas deviner ce qui se passait et
+se rendre compte du déplorable effet de sa combinaison.
+
+C'était un échec qui allait rendre impossible dans le pays sa situation
+déjà fort difficile.
+
+Mais elle avait aussi une trop longue habitude du monde pour ne savoir
+pas dissimuler ses impressions et commander à son visage.
+
+Plus elle rencontrait de réserve plus elle se faisait gracieuse et
+souriante trouvant un mot aimable pour chacun, sachant forcer les plus
+hostiles à murmurer à tout le moins quelques formules de politesse
+banale.
+
+--C'est fort curieux, ce qui se passe, disait à Raymond M. de Boursonne,
+c'est on ne peut plus intéressant... Suivons la duchesse, mon cher,
+faisons-lui cortège.
+
+Ayant traversé la galerie, Mme de Maillefert et Mlle Simone
+venaient d'entrer dans un des salons de jeu.
+
+Elles s'arrêtèrent près d'une table où deux jeunes gens jouaient,
+entourés chacun d'un groupe de parieurs.
+
+Il y avait sur le tapis un assez joli monceau d'or.
+
+--Ne jouez-vous pas bien gros jeu, messieurs? dit gaiement la duchesse.
+
+Un des jeunes gens redressa vivement la tête.
+
+Il était blond, avec un lorgnon à l'oeil, et portait un immense col
+rabattu, un gilet très ouvert à un seul bouton et un habit à manches
+ridiculement larges.
+
+--Ah! certainement non, ma mère, répondit-il avec un petit ricanement
+qui devait être un tic. Voyez donc, pour une douzaine que nous sommes,
+l'enjeu n'est pas de trois cents louis. Nous jouons, d'ailleurs, un jeu
+de famille, un jeu de bons bourgeois, un simple écarté de santé...
+
+Et, s'adressant à son adversaire:
+
+--Je prendrai des cartes! dit-il.
+
+--Combien? demanda l'autre joueur.
+
+--Oh! le paquet!... Je ne suis décidément pas en veine, ce soir.
+
+C'est avec un dépit visible qu'il jeta ses cartes, et au même moment
+Mlle Simone lui appuya la main sur l'épaule en lui disant de sa douce
+voix:
+
+--Cette mauvaise chance est une juste punition, Philippe. N'as-tu pas
+honte de jouer lorsque peut-être une jeune fille n'a pas de danseur!...
+
+Le ricanement du jeune homme redoubla.
+
+--Ah! l'excellente plaisanterie! dit-il. Me voyez-vous, messieurs,
+dansant un quadrille!... Eh! chère soeur, je serais effroyablement
+ridicule!...
+
+Puis relevant son jeu:
+
+--Le roi!... fit-il.
+
+--Philippe!... insista la jeune fille d'un ton suppliant, mon frère!...
+
+Mais déjà il était replongé dans sa partie. Il ne répondit pas.
+
+--Cordieu!... grommela M. de Boursonne, que voilà un jeune seigneur qui
+me déplaît, avec sa raie au milieu de la tête, son lorgnon, son gilet à
+coeur, son rire idiot et son air content de soi!
+
+C'était l'effet qu'il faisait à Raymond, et cependant Raymond ne souffla
+mot, préoccupé qu'il était de suivre de l'oeil Mme de Maillefert et
+Mlle Simone, qui étaient allées s'asseoir dans la grande galerie.
+
+--Voilà le moment, reprit le vieil ingénieur, d'aller présenter nos
+respects à ces dames...
+
+--Est-ce bien nécessaire? demanda Raymond.
+
+[Illustration: Raymond l'examinait avec curiosité.]
+
+--Dame! la politesse la plus élémentaire l'exige.
+
+--C'est que...
+
+--Quoi? Ne craignez-vous pas une allusion à votre duel? Rassurez-vous,
+ces dames n'en ont même pas ouï parler. Nos conjectures étaient fausses.
+N'avez-vous pas entendu la vieille comtesse? C'est notre qualité
+d'ingénieurs qui nous a valu notre invitation. D'ailleurs est-ce qu'on
+nous connaît?...
+
+Mais, à sa grande surprise, au moment où il esquissait son plus beau
+salut, un vieux monsieur, placé derrière Mme de Maillefert, se
+pencha vers elle en disant:
+
+--M. le baron de Boursonne, madame, le savant ingénieur chargé des
+études de l'endiguement de la Loire...
+
+La duchesse commençait une phrase flatteuse, mais le bonhomme n'eut pas
+la patience d'attendre la fin.
+
+Prenant la main de Raymond:
+
+--Permettez-moi, madame, interrompit-il, de vous présenter mon plus
+dévoué collaborateur, M. Raymond Delorge.
+
+Plus rouge qu'une pivoine, Raymond s'inclina, mais non si bas qu'il ne
+vît le front de Mlle Simone se couvrir d'une rougeur plus vive que la
+sienne, non si vite qu'il ne surprît un éclair dans ses beaux yeux, et
+un geste aussitôt réprimé, disant bien que sa première inspiration avait
+été de tendre la main...
+
+Le coeur du jeune homme bondit dans sa poitrine.
+
+--Elle sait, pensa-t-il, et elle m'est reconnaissante.
+
+M. de Boursonne n'avait rien vu.
+
+Déjà, il était en grande conversation avec le personnage qui l'avait
+nommé, et qui, bien évidemment, était un mentor qu'on avait donné à
+Mme de Maillefert pour faciliter sa mission.
+
+Même ce personnage ne tarda pas à émettre, au sujet des élections
+prochaines, de si singulières théories, que le vieil ingénieur les
+interrompit brusquement.
+
+--Je vous entends, monsieur, dit-il, vous me demandez de faire de la
+Loire un agent électoral qui inonderait les propriétés des gens qui
+votent mal, et respecterait les terres des paysans qui votent bien...
+C'est une idée, cela, mais diablement difficile à réaliser... Demandez
+plutôt à M. Delorge.
+
+Mais Raymond n'était plus près de M. de Boursonne pour lui répondre.
+
+Il avait vu Mlle Simone abandonner la place qu'elle occupait aux
+côtés de sa mère, et, entraîné par une force irrésistible, il l'avait
+suivie sournoisement à travers la foule, et il était allé se poster à un
+endroit d'où il ne perdait pas de vue un tressaillement de son visage.
+
+La jeune fille s'était assise près de deux dames excessivement maigres,
+et avait entamé avec elles une interminable conversation.
+
+Ce qui confondait Raymond et renversait toutes ses idées, c'était
+l'isolement où restaient Mme de Maillefert et sa fille, dans leur
+salon, au milieu de leurs hôtes.
+
+Pendant que les hommes graves se tenaient à l'écart, ruminant cette
+nouvelle de la mission électorale de la duchesse, tandis que les
+vieilles femmes pinçaient les lèvres et chuchotaient derrière leur
+éventail, les jeunes ne songeaient qu'à employer le plus gaiement
+possible cette nuit de fête qui venait rompre la monotonie de leur
+existence.
+
+--C'est inouï, pensa Raymond, on dirait un bal de souscription, où
+chacun est libre pour son argent.
+
+Pourtant il compta jusqu'à cinq jeunes messieurs qui vinrent s'incliner
+devant Mlle Simone, lui demandant évidemment «l'honneur d'un
+quadrille ou d'une polka».
+
+Mais Mlle Simone les refusait tous, et à ses gestes Raymond comprit
+qu'elle donnait pour prétexte de ses refus une vive douleur au pied.
+
+Il est vrai que ni ces invitations ni la conversation des deux dames
+maigres ne paraissaient occuper beaucoup la jeune fille.
+
+Son esprit était ailleurs.
+
+Ses beaux yeux ne se détachaient pas d'une certaine direction, et tour à
+tour l'anxiété la plus poignante, la colère ou la douleur se peignaient
+sur sa mobile physionomie.
+
+--Qu'est-ce donc qui l'intéresse ainsi? pensait Raymond.
+
+Il ne pouvait le voir de l'endroit où il était, encore qu'il se haussât
+sur la pointe des pieds et tendît le cou de façon à se le démancher.
+
+Cela étant, il manoeuvra de façon à découvrir un meilleur poste
+d'observation, et il ne tarda pas à le trouver.
+
+C'était le salon de jeu, qui absorbait ainsi toutes les facultés de
+Mlle Simone.
+
+--Ah! je comprends, se dit Raymond.
+
+Et, sans trop d'affectation, il se glissa dans ce salon.
+
+Le jeune duc de Maillefert, Philippe, était toujours à la table de jeu,
+et aux contractions de sa figure fripée, il était aisé de deviner que la
+mauvaise chance continuait à s'acharner après lui.
+
+C'est avec des mouvements nerveux qu'il maniait les cartes. Il les eût
+déchirées certainement s'il ne se fût pas contenu, froissées et foulées
+aux pieds.
+
+A tout instant de sourdes exclamations de rage lui échappaient.
+
+--C'est dégoûtant, parole d'honneur!... Perdre le point avec un pareil
+jeu!... c'est fait pour moi!... Pas un atout en quinze cartes!... En
+vérité, mon cher, vous avez trop de chance!...
+
+Son adversaire, aussi calme et aussi froid qu'il semblait fiévreux et
+agité, était un homme dont toute la personne trahissait une intelligence
+bornée, beaucoup de confiance en soi et un entêtement féroce.
+
+Son tour de donner venu, il battit les cartes méthodiquement, fit
+couper, et... tourna le roi.
+
+--Le monarque! dit-il. Cela me fait cinq points; j'ai gagné.
+
+Et, allongeant tranquillement la main, il attira à lui l'or et les
+billets placés devant Philippe.
+
+--Continuons-nous? demanda-t-il, tout en vérifiant son gain.
+
+Le jeune duc s'était levé brusquement.
+
+--En voilà assez! dit-il. Je perdrais ce soir jusqu'à ma dernière
+chemise. Savez-vous, messieurs, que voici quinze mille francs que je
+perds! C'est un assez joli denier.
+
+--Bast! qu'est-ce que quinze mille francs pour vous? objecta un
+parieur.
+
+Raillait-il? Parlait-il sérieusement?
+
+Philippe le regarda fixement pour s'en assurer, et, comme il demeurait
+impénétrable:
+
+--Eh bien! soit! encore un coup! dit-il vivement à son adversaire, sur
+parole, en cinq points, quitte ou double.
+
+L'autre ne broncha pas.
+
+--Est-ce que vous refusez, insista le jeune duc, qui devint livide?
+est-ce que la parole d'un Maillefert ne vous paraît pas valoir de
+l'argent comptant?...
+
+Il parlait si haut qu'il n'était pas possible que Mlle Simone, de sa
+place, ne l'entendît pas.
+
+Raymond la regarda.
+
+Elle était plus blanche que sa robe, ses mains tremblaient...
+
+--J'attends votre décision, monsieur, insista Philippe d'un ton presque
+menaçant.
+
+L'autre gardait son flegme imperturbable.
+
+--La décision ne dépend pas de moi, répondit-il.
+
+--Que voulez-vous dire, monsieur?
+
+--Ceci: Je fais partie d'un cercle, c'est bien connu à Angers, dont tous
+les membres se sont engagés par serment à ne jamais jouer qu'argent sur
+table. L'article VII de nos statuts porte que celui de nous qui manquera
+à sa parole sera passible d'une amende s'élevant au double de la somme
+jouée... Ce serait donc une trentaine de mille francs qu'il m'en
+coûterait pour avoir l'honneur de continuer votre partie...
+
+Le jeune duc de Maillefert semblait atterré...
+
+--Mais c'est une offense, cela, monsieur, balbutiait-il, c'est une
+injure atroce...
+
+--Oh! pas le moins du monde...
+
+Un grand silence s'était fait dans le salon de jeu, silence que
+rendaient plus lugubre le bourdonnement de la foule dans la galerie et
+les joyeuses fanfares de l'orchestre. A toutes les tables environnantes
+on avait cessé de jouer.
+
+On s'attendait visiblement à quelque violente altercation, lorsque
+Mlle Simone parut...
+
+Pauvre généreuse fille! Dominant sa douleur, elle se contraignait à
+sourire.
+
+Vivement elle prit le bras de Philippe, et, s'adressant aux personnes
+qui l'entouraient:
+
+--Permettez-moi de vous enlever mon frère un instant, messieurs,
+dit-elle.
+
+Et ils sortirent ensemble.
+
+--Vous avez sagement agi, dit alors un des parieurs à l'adversaire.
+
+--Oui, très sagement, ajouta un autre. Ce cher duc est charmant, quand
+il parle de perdre sa dernière chemise. Il y a longtemps qu'elle est
+perdue. C'est celle de sa soeur qu'il joue maintenant.
+
+Tout en écoutant, Raymond observait le frère et la soeur.
+
+Ils causèrent un instant à voix basse, puis la jeune fille s'éloigna,
+laissant Philippe près des deux dames maigres.
+
+Lorsqu'elle reparut l'instant d'après, elle tenait un petit paquet
+qu'elle lui glissa dans la main.
+
+Le jeune duc eut un frémissement de joie.
+
+--Merci!... murmura-t-il sans doute à l'oreille de sa soeur.
+
+Et, revenant s'asseoir en face de son flegmatique adversaire:
+
+--Maintenant, dit-il, en posant une liasse de billets de banque sur le
+tapis, maintenant, monsieur, vous pouvez jouer sans trahir vos serments.
+Faisons-nous, une dernière fois, en cinq points, quitte ou double?...
+
+L'homme impassible se troubla.
+
+--Mais... c'est de dix mille francs qu'il s'agit, fit-il.
+
+--Juste!... répondit Philippe. Total, si vous gagnez, vingt mille
+francs. Après cela, je ne voudrais pas vous contraindre. Il vous répugne
+peut-être d'exposer votre bénéfice...
+
+Les rieurs étaient passés du côté de M. de Maillefert. Ce que voyant,
+l'autre:
+
+--A qui fera! dit-il.
+
+Bien qu'on joue beaucoup en Anjou, la partie était assez intéressée pour
+émouvoir la galerie. Un cercle se forma autour de la table, si épais,
+que de sa place, qu'elle avait reprise, Mlle Simone ne pouvait plus
+rien voir.
+
+Ce fut à Philippe de donner le premier.
+
+Il eut le roi et la vole, et marqua trois points.
+
+--Vous commencez bien! grommela l'adversaire.
+
+Et, donnant à son tour, il donna à Philippe le roi et le point.
+
+--Vous avez gagné! prononça-t-il, en retirant de ses poches l'or et les
+billets qu'il avait gagnés...
+
+Le jeune duc triomphait:
+
+--Voulez-vous continuer? disait-il. Moi, qui n'ai pas fait de serment,
+je jouerai avec vous sur parole tant qu'il vous plaira.
+
+C'est avec la plus poignante anxiété que Raymond avait suivi cette
+partie, dont les conséquences, il ne le sentait que trop, pouvaient être
+terribles.
+
+Tout ce qu'il imaginait que pouvait, que devait souffrir Mlle Simone,
+il le souffrit lui-même.
+
+Il se représentait l'atroce douleur de cette jeune fille si fière en
+voyant l'outrage fait à ce nom de Maillefert qu'elle défendait, Dieu
+sait à quel prix.
+
+Philippe avait été cruellement insulté.
+
+Sa parole jetée sur le tapis vert n'y avait pas été acceptée.
+
+Et tout ce qu'avait pu dire son adversaire des règlements du cercle dont
+il faisait partie n'était évidemment qu'une pure fiction inventée pour
+se garer de ces joueurs suspects qui empochent bravement quand ils
+gagnent et qui, s'ils perdent, ne payent pas..
+
+Voilà où en était le dernier duc de Maillefert.
+
+--Et certainement, pensait Raymond, il n'avait pas fallu moins que cette
+abominable offense, pour décider Mlle Simone à donner à son frère de
+quoi continuer à jouer.
+
+Tant que la partie demeura en suspens, tant qu'il vit les deux joueurs
+se disputer avec acharnement ces saintes économies de la jeune fille, la
+respiration lui manqua.
+
+Mais lorsqu'il entendit Philippe de Maillefert, qui avait déjà trois
+points, annoncer le roi, quand il le vit abattre triomphalement son jeu
+et montrer qu'il avait trois atouts majeurs, c'est-à-dire le point
+sûr... oh! alors la joie lui monta au cerveau, enivrante autant que le
+vin, et, bondissant jusqu'à Mlle Simone:
+
+--Il a gagné!... dit-il.
+
+Violemment, comme si elle eût été endormie, et qu'un coup de pistolet
+eût été tiré à son oreille, Mlle Simone tressauta.
+
+--Monsieur! fit-elle.
+
+Mais quand ayant levé la tête ses yeux rencontrèrent les yeux de
+Raymond, un nuage de pourpre s'étendit sur son visage, jusqu'à la racine
+des cheveux, et, d'une voix faible, mais où vibrait toute son âme:
+
+--Merci, monsieur, murmura-t-elle, merci!...
+
+Les deux dames maigres, assises près de Mlle de Maillefert, ouvraient
+des yeux immenses.
+
+Elles se demandaient quel était ce jeune homme d'un extérieur si
+remarquable, qu'elles ne connaissaient cependant pas, elles qui
+connaissaient tout le pays, qui parlait à Mlle Simone avec une si
+éloquente émotion, et à qui elle répondait d'une voix balbutiante.
+
+--Et... continue-t-il de jouer? demanda la jeune fille.
+
+Raymond se pencha vers le salon de jeu.
+
+--Non, répondit-il. Je le vois, il est debout près de la fenêtre, il
+plaisante avec des jeunes gens que je ne connais pas...
+
+Seulement, c'est d'une voix à peine intelligible qu'il prononça ces
+derniers mots.
+
+Il venait de surprendre, arrêté sur lui, l'oeil étincelant de
+méchanceté des deux dames maigres, et sous ce regard comme sous une
+douche glacée lui tombant sur le front, il recouvra son sang-froid.
+
+Il vit Mlle de Maillefert compromise, et sérieusement, cette fois,
+par lui.
+
+Et, furieux de sa sottise, tourmenté de regrets, ne sachant comment
+s'excuser et se retirer, ne sachant ni que dire ni que faire, il restait
+devant la jeune fille, à demi-incliné, rouge, balbutiant...
+
+Jusqu'à ce qu'enfin une idée lui venant:
+
+--Daignez-vous, mademoiselle, demanda-t-il, me faire l'honneur de danser
+avec moi le prochain quadrille?...
+
+Elle se leva à demi, et déjà Raymond lui présentait le bras, quand
+soudain se rasseyant:
+
+--Excusez-moi, monsieur, répondit-elle, j'ai déjà refusé plusieurs fois
+de danser, je me sens un peu souffrante...
+
+Raymond pâlit.
+
+--Je vous en prie!... insista-t-il.
+
+Si visible fut l'hésitation de la jeune fille, qu'une des dames maigres
+crut pouvoir intervenir, en avançant sa tête chargée de plumes:
+
+--Vous êtes en vérité trop scrupuleuse, mon enfant, dit-elle. Vous
+souffriez, tout à l'heure, vous avez refusé ces messieurs... quoi de
+plus naturel?... Maintenant, vous vous sentez mieux, monsieur vous
+invite et vous acceptez... quoi de plus simple? Eh! dansez donc,
+croyez-moi, profitez de votre jeunesse!...
+
+Ce qu'il y avait de perfide dans cette phrase, Mlle Simone ne le
+comprit pas, pas plus qu'elle ne surprit le sourire venimeux qui la
+soulignait.
+
+Elle se leva donc, appuya sa main tremblante sur le bras de Raymond, et,
+traversant la galerie, ils gagnèrent un des salons où on dansait...
+
+Ah! l'impitoyable M. de Boursonne eût bien ri de la contenance de son
+«jeune ami».
+
+Raymond allait d'un pas de somnambule, de l'air d'un homme qui n'est pas
+parfaitement sûr d'être bien éveillé.
+
+Il se demandait s'il n'était pas un fat ridicule, si l'instinctive
+sympathie qu'il avait cru lire dans le doux regard de cette jeune fille
+si fière existait réellement.
+
+Comment, ne s'étant jamais parlé, s'étaient-ils parfaitement compris?
+Quelles mystérieuses affinités rapprochaient ainsi leurs âmes?
+L'avait-elle donc deviné? Avait-elle deviné ce coeur qui ne battait
+déjà plus que pour elle?
+
+Que n'eût-il pas donné pour avoir un instant la puissance de Dieu, pour
+anéantir, par le seul acte de sa volonté, tous ces importuns dont il
+fendait la foule odieuse, pour se trouver seul près de Mlle Simone,
+tomber à ses pieds, lui dire de quelle admiration absolue et
+respectueuse il l'admirait!
+
+Mais il n'avait pas la puissance de Dieu.
+
+L'orchestre jouait les premières mesures d'un quadrille, et il n'eut que
+le temps de chercher une place et de s'inquiéter d'un vis-à-vis. Et ce
+n'était pas tout encore.
+
+Il sentait peser sur lui il ne savait combien de regards enflammés de
+curiosité, et il comprenait la nécessité de dominer son trouble, de
+maîtriser ses pensées et d'adresser la parole à Mlle Simone.
+
+Hélas! son esprit ne lui fournissait rien, pas un mot, pas une de ces
+phrases banales qui s'échangent entre deux figures, et qui sont comme la
+fausse monnaie de l'esprit et de la galanterie, pas un de ces
+compliments ineptes qu'il entendait couler comme de source de la bouche
+en coeur des danseurs ses voisins...
+
+Peut-être Mlle de Maillefert souffrait-elle autant que lui, peut-être
+se rendait-elle compte de son embarras. Toujours est-il qu'à la fin de
+la seconde figure, elle lui demanda quelques renseignements sur les
+travaux de M. de Boursonne.
+
+C'est avec l'empressement d'un homme en train de se noyer que Raymond
+saisit cette branche.
+
+Et, tout en décrivant avec une extrême volubilité leurs plans et leurs
+études:
+
+--Je me perds, pensait-il... Elle doit me juger stupide... Est-ce là ce
+que je devrais lui dire!... O sensibilité idiote, maudite timidité!...
+
+Elle finit, cependant, cette interminable contredanse.
+
+Elle finit par un galop général, les deux orchestres jouant le même
+quadrille, et les danseurs des deux salons se lançant et se mêlant dans
+la grande galerie...
+
+C'est près de sa mère que Mlle Simone voulut être reconduite.
+
+La duchesse de Maillefert était à la même place, fort entourée pour le
+moment et rouge de dépit; car M. de Boursonne, à force de questions
+perfides et d'attaques sournoises, l'avait presque amenée à confesser le
+but de son voyage.
+
+Apercevant sa fille au bras de Raymond:
+
+--Venez-vous donc de danser? lui demanda-t-elle d'un ton aigre.
+
+--Oui, ma mère.
+
+--Avec monsieur?
+
+--Oui.
+
+--Il me semblait vous avoir entendu dire à M. de Luxé que vous étiez
+souffrante et que vous ne danseriez pas de la soirée.
+
+La jeune fille s'assit sans répondre, et Raymond allait peut-être
+commettre la maladresse insigne de s'excuser, quand il sentit qu'on lui
+frappait sur l'épaule.
+
+Il se retourna vivement et se trouva en face de M. de Boursonne.
+
+--Je suis rompu, lui dit le bonhomme; les bals, décidément, ne sont pas
+mon fait. Allons chercher nos pardessus et filons...
+
+Raymond le suivit et sans trop de peine ils retrouvèrent la porte du
+petit salon où ils s'étaient débarrassés de leurs effets.
+
+Seulement cette porte était fermée et on avait retiré la clef.
+
+--Eh bien! voilà qui est gracieux! gronda M. de Boursonne.
+
+Il essayait d'ouvrir, cependant, lorsqu'un vieux domestique sans livrée
+accourut:
+
+--Que désirent ces messieurs? demanda-t-il.
+
+--Parbleu! nos paletots, qui sont là-dedans.
+
+Le domestique les examinait avec une attention étrange.
+
+--C'est par erreur, répondit-il enfin, qu'on a conduit ces messieurs
+dans ce salon. Il dépend de l'appartement de miss Lydia Dodge, la
+gouvernante anglaise de Mlle Simone, de sorte que...
+
+En toute autre occasion, M. de Boursonne n'eût point manqué de
+s'informer de cette miss Lydia, dont il avait déjà ouï parler par maître
+Béru.
+
+Mais en ce moment, il s'impatientait fort.
+
+--De sorte que, interrompit-il, nos vêtements sont sous la clef de la
+gouvernante...
+
+--Oh! non certes, on les a retirés, et si ces messieurs veulent prendre
+la peine de venir avec moi...
+
+[Illustration:--Vous mentez, dit-il à M. Bizet.]
+
+Ils prirent cette peine.
+
+Leurs vêtements avaient été soigneusement recueillis. Ils les
+endossèrent, et l'instant d'après ils descendaient le perron du château
+de Maillefert.
+
+Il était trois heures du matin.
+
+Les gens graves se retiraient. On voyait les lanternes de leurs voitures
+glisser à travers les arbres le long de la route qui conduit à la levée
+de la Loire et sur le pont de fil de fer.
+
+Les fanatiques seuls restaient, ceux qui dansent jusqu'à ce que la
+dernière bougie ait fait éclater la dernière bobèche, jusqu'à ce que le
+dernier musicien de l'orchestre s'endorme exténué sur son instrument.
+
+Ceux-là en prenaient à coeur-joie.
+
+Ils dansaient un cotillon, et on voyait leurs ombres tourbillonnantes
+passer et repasser devant les fenêtres.
+
+Dans la cour, en attendant leurs maîtres, les valets dormaient autour de
+leurs feux, à l'exception de trois ou quatre, qui, parfaitement ivres,
+échangeaient des injures en attendant d'échanger des coups.
+
+Les lampions de l'avenue étaient éteints... A peine de-ci et de-là, dans
+les branches, en apercevait-on un qui agonisait, jetant bien plus de
+fumée que de lumière.
+
+--Et voilà comment finissent toutes les fêtes! observait
+philosophiquement M. de Boursonne. Et on appelle cela s'amuser...
+
+Mais au moment de franchir la grille de la cour d'honneur, il s'approcha
+d'un des réverbères, et, tirant de sa poche un vieux portefeuille, il
+l'examina attentivement.
+
+--Parbleu!... fit-il.
+
+--Qu'est-ce, monsieur? interrogea Raymond.
+
+Mais, au lieu de répondre:
+
+--Aviez-vous laissé quelques paperasses dans la poche de votre
+pardessus, mon cher Delorge? demanda le bonhomme.
+
+Raymond chercha.
+
+--Oui, répondit-il.
+
+--Quelles?
+
+--Deux ou trois vieilles lettres à mon adresse, et quelques cartes de
+visite.
+
+--Alors, plus de doute, fit le vieil ingénieur.
+
+Et s'arrêtant court:
+
+--Que me répondriez-vous, reprit-il, si je vous disais que Mlle
+Simone sait que sa discussion avec sa mère à été entendue?
+
+--Oh! monsieur...
+
+--Et entendue par nous, qui plus est, par vous Raymond Delorge, et par
+moi le père Boursonne...
+
+--Si cela était, monsieur, j'en serais au désespoir...
+
+--Eh bien! désespérez-vous, mon cher, car rien n'est plus certain,
+déclara le vieil ingénieur.
+
+Et, se remettant en marche, car il avait chaud et la nuit était fraîche:
+
+--Rien n'est plus certain, poursuivit-il, et je le prouve: 1º nos
+pardessus ont été soigneusement retirés du petit salon; 2º mon
+portefeuille a été ouvert, je m'en suis assuré; 3º un domestique montait
+la garde non loin de la porte fermée, avec ordre de bien prendre notre
+signalement...
+
+Tout cela était tellement probable qu'il n'y avait guère moyen d'en
+douter.
+
+--Soit, interrompit Raymond, mais pourquoi serait-ce Mlle Simone qui
+saurait notre indiscrétion, bien involontaire de ma part, et non pas
+Mme de Maillefert, ou plutôt, pourquoi ne la connaîtraient-elles pas
+toutes deux?
+
+M. de Boursonne hocha la tête.
+
+--Ici, répondit-il, je n'ai plus que des présomptions. Seulement, il est
+de ces indices moraux qui valent des faits. Si Mme de Maillefert eût
+su que nous possédions son secret, elle eût été avec nous plus
+gracieuse, car elle eût eu peur de nous. Or, c'est à peine si elle a été
+polie, cette chère duchesse...
+
+--Oui, c'est juste, murmurait Raymond, c'est très juste!...
+
+--Maintenant, reste à savoir comment a été avec vous Mlle Simone...
+Je sais déjà qu'elle a dansé avec vous, après avoir refusé de danser
+avec d'autres...
+
+--Ah! monsieur!...
+
+--Parfait, je suis fixé, dit en riant le vieil ingénieur.
+
+Et, redevenu grave tout à coup:
+
+--Cette noble duchesse, prononça-t-il d'une voix irritée, mériterait
+qu'on rasât ses cheveux couleur de soleil, qu'on la vêtît d'un sarrau de
+ratine grise et qu'on l'obligeât à soigner des galeux jusqu'à la fin de
+ses jours. Son aimable fils mériterait qu'on l'embarquât sur quelque
+long-courrier, avec recommandation au capitaine de lui faire connaître
+les douceurs du chat à neuf queues...
+
+Puis plus bas:
+
+--Et si j'étais à votre place, ami Delorge, poursuivit-il, si j'avais
+votre âge, si ma bonne étoile guidait sur mon chemin une jeune fille
+telle que Mlle Simone...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien!... elle serait ma femme, envers et contre tous, quand il me
+faudrait soulever des montagnes ou combler des abîmes; elle serait ma
+femme ou ma vie serait perdue, brisée, finie...
+
+Il s'interrompit, honteux peut-être un peu de son enthousiasme, et
+brusquement, sans vouloir entendre la réponse qui montait aux lèvres de
+Raymond:
+
+--Mais nous voici arrivés, dit-il, et j'entends cet imbécile de Béru qui
+vient nous ouvrir... Bonne nuit, dormez bien... Mais vous savez: Elle
+serait ma femme!...
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+LES MAILLEFERT
+
+
+
+
+I
+
+
+Il était tard lorsque Raymond Delorge se réveilla.
+
+C'était un dimanche, et il avait défendu à maître Béru, le bon hôtelier
+du _Soleil levant_, d'entrer dans sa chambre, même pour lui annoncer le
+déjeuner.
+
+Le temps était splendide. Un de ces radieux soleils de la Saint-Martin,
+si beaux dans la vallée de la Loire, dissipait les dernières brumes et
+dorait à l'horizon lointain la cime jaunie des grands arbres...
+
+Raymond ouvrit sa fenêtre, et l'air pur, à grands flots, s'engouffra
+dans sa chambre...
+
+La grande rue des Rosiers était bruyante et animée. La grand'messe
+venait de finir, et incessamment passaient des groupes de paysannes
+coquettes, rouges et joufflues sous leur blanc bonnet de mousseline.
+
+Cependant, au lieu de se hâter de s'habiller, comme d'ordinaire, Raymond
+s'affaissa dans un grand vieux fauteuil que l'aubergiste du _Soleil
+levant_ avait fait venir de Saumur à son intention.
+
+Les dernières paroles de M. de Boursonne: «Elle serait ma femme»,
+retentissaient encore à son oreille, remplissaient sa pensée et
+vibraient dans son âme.
+
+--Oui, se répétait-il, comme pour s'encourager, oui, il faut qu'elle
+soit ma femme.
+
+C'est qu'il n'en était plus à batailler avec lui-même, à essayer de
+s'abuser. Il aimait Mlle Simone de Maillefert.
+
+Il l'aimait de cet amour unique et absolu qui envahit l'être entier, qui
+s'empare despotiquement de toutes les facultés, qui remplit l'existence,
+et qui, selon qu'il est heureux ou malheureux, fait de celui qu'il
+possède le plus fortuné ou le plus misérable des mortels.
+
+Mais elle, Mlle Simone, l'aimait-elle? l'aimerait-elle jamais?...
+
+Se rappelant son attitude lorsqu'il lui avait été présenté, ses rougeurs
+soudaines, ses regards surpris, et comment, tout à coup, sans jamais
+s'être parlé, ils s'étaient entendus:
+
+--Non, je ne lui suis pas indifférent, se disait-il, tressaillant
+d'espérance.
+
+Mais presque aussitôt les observations de M. de Boursonne lui revenaient
+à la mémoire: il songeait que Mlle de Maillefert avait dû savoir
+qu'il avait pris sa défense, qu'il s'était battu pour elle avec M.
+Bizet de Chenehutte, et alors:
+
+--Pauvre fou que je suis, murmurait-il, qui prends pour un intérêt
+sérieux ce qui n'est que l'expression banale, à force d'être naturelle,
+de la reconnaissance.
+
+Pourtant, comme il se sentait prêt à tout pour conquérir Mlle de
+Maillefert, comme il se sentait de taille, selon l'expression de M. de
+Boursonne, à aplanir des montagnes et à combler des abîmes, il
+s'efforçait d'évaluer froidement ses chances de succès.
+
+Hélas!... elles lui paraissaient autant dire nulles.
+
+Même en admettant, et il n'osait l'admettre, que Mlle Simone l'aimât,
+en était-il plus avancé?
+
+Il en savait précisément assez de l'existence des Maillefert pour être
+persuadé que la duchesse et son fils s'opposeraient de tout leur pouvoir
+et de toute leur énergie au mariage de Mlle Simone, non précisément
+avec lui mais avec n'importe qui.
+
+Un mariage n'aurait-il pas ce résultat de les priver des revenus de la
+malheureuse enfant, qui étaient désormais leur unique ressource?
+
+D'un autre côté, ignorait-il à quelle tâche écrasante Mlle Simone
+avait voué sa vie? Et il l'estimait assez héroïque pour briser son
+coeur plutôt que de renoncer à cette oeuvre de veiller sur la maison
+de Maillefert et de préserver de tout opprobre ce grand nom, sans cesse
+compromis par les folles prodigalités de la duchesse et par les
+insanités de M. Philippe...
+
+Et qui était-il, lui, Raymond Delorge, pour oser aspirer à la main de
+cette jeune fille si belle, si noble et si riche?...
+
+Un obscur bourgeois, un pauvre petit ingénieur des ponts et chaussées,
+sans autre avoir que les maigres émoluments de sa place.
+
+Et ce n'était pas tout.
+
+N'avait-il pas, de même que Mlle Simone, une tâche à remplir, et bien
+autrement impérieuse et sacrée? Sa vie n'était-elle pas vouée à une
+oeuvre de justice et de vengeance, et d'avance sacrifiée?...
+
+Que dirait sa mère, si elle venait à apprendre son amour, ses
+espérances, ses projets?
+
+Il lui semblait la voir se dresser en pied, austère comme le devoir,
+rude comme la vérité, terrible comme le remords.
+
+--Honte sur vous, lui disait-elle, qui pouvez oublier votre père
+assassiné!... Honte sur vous, dont le lâche coeur peut espérer le
+bonheur alors que les assassins triomphent, alors que Maumussy et
+Combelaine sont encore impunis!...
+
+Et, comme pour exaspérer la douleur de Raymond, sa conscience ne lui
+montrait autour de lui que des exemples d'une indomptable ténacité.
+
+Sa mère, d'abord, Mme Cornevin, qui, après avoir eu cette énergie
+d'élever cinq enfants, avait eu cette constance de se faire une
+éducation à la hauteur de ses espérances. Et Léon Cornevin, dont on
+avait brisé la carrière, mais non l'indomptable volonté. Et Jean encore,
+qui, en ce moment même, ayant tout abandonné, patrie, amis, famille,
+s'obstinait à la recherche de son père, à la poursuite de cette lettre
+décisive que le général Delorge mourant avait dû confier à l'unique
+témoin du crime, au loyal et malheureux Laurent Cornevin.
+
+Il n'était pas jusqu'à Me Roberjot, jusqu'au timide bonhomme
+Ducoudray dont la conduite ne fût pour Raymond un cruel reproche.
+
+--Eh bien! oui, c'est vrai, se disait-il avec une sorte de rage, oui, ce
+que je fais est indigne; mais je l'aime, ma raison se trouble, ma
+volonté m'échappe, je ne m'appartiens plus, je ne suis plus moi... je
+l'aime!...
+
+Mais l'excès même de son exaltation devait le ramener vite à une plus
+saine appréciation de la réalité. Comprenant que, s'il restait plus
+longtemps dans sa chambre, M. de Boursonne l'y viendrait relancer, il se
+hâta de s'habiller et de descendre.
+
+Dans la grande salle du _Soleil levant_, le vieil ingénieur--pour
+employer encore une de ses expressions--tenait ses assises
+hebdomadaires.
+
+C'était sa coutume, depuis qu'il avait établi son quartier général aux
+Rosiers.
+
+Tous les dimanches, à l'issue de la grand'messe, il envoyait maître Béru
+lui racoler tout ce qu'il rencontrait sur la place de l'Église de
+paysans des environs.
+
+Et il passait son après-midi à les questionner, avec un art et une
+patience admirables, essayant de tirer d'eux les indications qu'il
+supposait devoir servir l'immense travail dont il avait la direction.
+
+Il était en train d'écouter un des adjoints de Saint-Mathurin, lequel
+avait eu ses meilleures terres ensablées, c'est-à-dire stérilisées pour
+des années, à l'inondation de 1866, lorsqu'il aperçut Raymond qui
+traversait le vestibule pour se rendre à la salle à manger.
+
+Aussitôt, il abandonna son adjoint et les sept ou huit paysans qui
+l'entouraient, et s'élançant après son jeune ami:
+
+--Vous voilà donc, maître paresseux! s'écria-t-il... Savez-vous qu'il y
+a plus d'une heure que j'ai déjeuné?...
+
+Mais si mauvaise que fût sa vue, il distingua l'altération des traits de
+Raymond, et surpris et changeant de ton:
+
+--Saperjeu!... reprit-il; que vous arrive-t-il, mon cher?...
+
+--Rien, monsieur; je suis un peu fatigué.
+
+--Vous!... pour une pauvre nuit passée au bal, pour un innocent
+quadrille et pour quatre ou cinq verres d'un punch inoffensif!...
+
+Raymond ne répondit pas, mais M. de Boursonne ne pouvait se méprendre à
+la façon dont il hocha la tête. Aussi, se frappant le front:
+
+--J'y suis! s'écria-t-il. Mlle de Maillefert...
+
+L'entrée de maîtresse Béru, qui apportait à Raymond des oeufs à la
+coque dénichés de sa main le matin même, coupa la parole au bonhomme;
+mais dès qu'elle se fut retirée:
+
+--Par ma foi, poursuivit-il, je ne comprends pas que le souvenir de la
+plus charmante jeune fille que je connaisse puisse donner à un amoureux
+cette mine funèbre.
+
+--Hélas!... soupira Raymond.
+
+--Vous avez découvert des obstacles?...
+
+--Insurmontables, oui, monsieur.
+
+Le vieil ingénieur haussa les épaules.
+
+--Voilà bien, grommela-t-il, les jeunes gens de notre époque, héros
+aimables à qui il faut des sentiers fleuris, sablés de poudre d'or, et
+qui s'assoient découragés à la première taupinière qu'ils rencontrent.
+
+--Monsieur...
+
+--Taisez-vous! Peut-être m'avoueriez-vous que vous n'aimez que les
+entreprises faciles, et je vous prendrais en grippe. On ne gravit avec
+honneur et plaisir, mon cher, que les montagnes réputées inaccessibles.
+On est fier d'avoir atteint le sommet du mont Blanc, on ne se vante pas
+d'avoir escaladé les buttes Montmartre. L'impossible, voilà le but qui
+me tenterait, si j'avais votre âge. Tel que vous me voyez, je crois aux
+miracles, j'en ai vu... et la sorcière qui les faisait est aux ordres de
+tout le monde, elle s'appelle: la Volonté.
+
+Il s'exprimait en homme fort de ses convictions et qui a expérimenté ses
+théories. Pourtant le visage de Raymond restait morne.
+
+--Que peut la plus indomptable volonté, murmura-t-il, quand on a tout
+contre soi! Si vous saviez, monsieur....
+
+Il était dans une de ces dispositions d'esprit où les plus chers secrets
+montent de l'âme bouleversée jusqu'aux lèvres, et si le vieil ingénieur
+l'eût voulu, il ne tenait qu'à lui de surprendre ce mystère qu'il avait
+deviné dans le passé de son jeune compagnon. Mais il ne songeait alors
+qu'à étudier le côté pratique--il disait le côté politique--des projets
+de Raymond...
+
+--Le diable, mon cher, interrompit-il, c'est que, pendant que vous
+dansiez avec la fille, j'ai cédé à la tentation, stupide, je le
+reconnais, de tourmenter la mère, et que je l'ai tant agacée et
+persiflée qu'elle doit m'en vouloir à la mort. Conclusion: ni vous ni
+moi ne serons plus invités au château de Maillefert, et vous voilà
+séparé de Mlle Simone.
+
+Il tira sept ou huit énormes bouffées de sa pipe, et du sein de l'épais
+nuage de fumée dont il s'était enveloppé:
+
+--L'important, continua-t-il, est de faire notre paix. Comment? Voilà le
+problème. Pour l'instant, il faut que je rejoigne mes campagnards qui
+doivent s'impatienter, mais nous reprendrons cet entretien. De votre
+côté, cherchez...
+
+Point n'était besoin de ce conseil pour que Raymond se mit l'esprit à la
+torture.
+
+Resté seul, il finit de déjeuner en quelques bouchées, alluma un cigare
+et sortit.
+
+C'était, se disait-il, pour profiter du beau soleil, qu'il sortait, pour
+être libre, seul et plus maître de ses pensées.
+
+Seulement, le hasard--il a toujours de ces caprices, le hasard--le
+conduisit de l'autre côté de la Loire, et lui fit prendre un petit
+sentier qui le mena justement sur une hauteur d'où il dominait les
+jardins de Maillefert et une partie du parc.
+
+De là, il apercevait distinctement, se promenant le long des terrasses
+ou s'appuyant aux balustrades de marbre, les hôtes du château, les amis
+que la duchesse avait amenés de Paris.
+
+Ils étaient une douzaine, hommes et femmes, et d'après leurs gestes, on
+pouvait aisément imaginer qu'ils n'engendraient pas la mélancolie.
+
+Pour la première fois, Raymond sentit au coeur l'aiguillon de l'envie.
+
+Il envia ces jeunes messieurs qu'il apercevait, causant et riant. Mme
+de Maillefert ne les haïssait pas, eux. Tandis que, lui, la porte du
+château lui était peut-être à tout jamais fermée. Il avait droit à une
+visite de politesse, ou, pour mieux dire, il la devait, mais lorsqu'il
+se présenterait, quelque laquais insolent lui répondrait que madame la
+duchesse n'était pas visible, il remettrait sa carte cornée, et tout
+serait dit.
+
+Ce qui le consolait un peu, c'était l'absence de Mlle Simone. Il ne
+la voyait pas dans le jardin. Où pouvait-elle être?
+
+Il se demandait comment le savoir, songeant vaguement à courir se poster
+sur le passage de la jeune fille, lorsque, sans qu'il eût besoin de
+questionner, il fut renseigné par deux paysans qui se croisèrent à dix
+pas de lui, sur le chemin.
+
+Ils avaient leurs habits du dimanche, et l'un d'eux, celui qui tournait
+le dos au château de Maillefert, semblait un peu gris.
+
+Apercevant l'autre:
+
+--Ohé! cria l'homme qui avait bu, te voilà, Bruneau!
+
+--Oui.
+
+--Où donc vas-tu, comme ça?
+
+--Au château.
+
+--Un dimanche! Tu ne trouveras pas la demoiselle.
+
+--Au contraire, c'est toujours le dimanche qu'elle donne rendez-vous au
+monde, à ses fermiers et à ses métayers afin de ne les point déranger de
+leurs travaux.
+
+--Et qu'y vas-tu faire, au château?
+
+--Porter de l'argent.
+
+L'homme gris ouvrit de grands yeux.
+
+--Je croyais, fit-il, que tu ne payais ton fermage qu'à Noël.
+
+--C'est vrai aussi.
+
+--Alors?
+
+--La demoiselle nous a fait prier, moi et deux ou trois autres, de lui
+avancer la moitié du fermage...
+
+--Tiens! tiens!... Et tu consens à cela, toi?
+
+--Je fais mieux. Au lieu de la moitié que demandait la demoiselle, je
+lui porte le tout.
+
+[Illustration:--Touché! s'écria l'intéressant jeune homme.]
+
+--Oh! oh!
+
+--C'est comme ça. Et si au lieu d'une année d'avance elle avait besoin
+de deux, eh bien! on lui trouverait l'argent tout de même.
+
+--Et que dit de ça maîtresse Bruneau?
+
+--Maîtresse Bruneau dit que, s'il fallait aller chez le notaire
+emprunter pour prêter à la demoiselle, on irait. Maîtresse Bruneau se
+souvient qu'une nuit qu'elle était malade à ne pouvoir remuer ni bras ni
+jambes, et que notre petite étouffait d'une angine, et que moi je
+perdais la tête, la demoiselle est montée à cheval par une pluie
+battante et est allée à Saumur chercher de la glace que le médecin avait
+ordonnée.
+
+L'ivrogne, d'un air ironique, tira son chapeau.
+
+--Tu es une bonne pâte d'homme, toi, dit-il.
+
+--Je m'en vante.
+
+Et ils se séparèrent, chacun poursuivant sa route en sens contraire.
+
+--Qu'arrive-t-il, pensait alors Raymond, pour que Mlle de Maillefert
+en soit réduite à demander des avances à ses fermiers? Quelle folie de
+la duchesse a-t-elle à réparer? quelle nouvelle frasque de M.
+Philippe?...
+
+Et il se représentait la malheureuse aux prises avec ces incurables
+prodigues, harcelée, tiraillée, tour à tour suppliée et menacée,
+condamnée à une lutte de tous les instants.
+
+Certes, il lui avait fallu une énergie de fer pour résister si
+longtemps. Mais un jour ne viendrait-il pas où, brisée de cet atroce
+combat, excédée, désespérée, vaincue, elle dirait à ce frère insensé et
+à cette mère absurde:
+
+--Vous le voulez, soit! prenez tout, dépensez, dilapidez, jetez au vent,
+et périsse après l'honneur de Maillefert...
+
+C'est avec des tressaillements d'une joie égoïste que Raymond songeait à
+cette ruine possible de Mlle Simone. Ruinée, il la voyait plus près
+de lui, et il pouvait avouer son amour sans être soupçonné d'une
+honteuse spéculation.
+
+Telles étaient ses réflexions, tout en regagnant les Rosiers, quand,
+arrivé au milieu du pont suspendu, il s'entendit appeler. Il se retourna
+et se trouva nez à nez avec Savinien Bizet de Chenehutte, lequel
+glorieusement portait le bras en écharpe.
+
+--Vous voici donc, mon cher Delorge, disait l'aimable jeune homme. Eh
+bien! vous étiez au bal de Maillefert. Mes compliments sincères! On ne
+parle que de vos succès. Vous avez paru et vous avez triomphé. Miracle!
+La statue s'est animée, ses beaux yeux se sont abaissés tendrement sur
+vous, elle a parlé, elle a dansé, elle a souri... Oh! je suis bien
+informé! La duchesse, à ce qu'il paraît, faisait un nez d'une aune.
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire, dit froidement Raymond.
+
+Et du coin de l'oeil il mesurait la hauteur du pont et la profondeur
+de l'eau. Il lui fallait se tenir à quatre, pour ne pas saisir le sieur
+Bizet et le lancer par-dessus le parapet.
+
+--Allons donc, poursuivait l'intéressant jeune homme, est-ce avec un ami
+qu'on doit faire le discret? Car nous sommes amis. Deux hommes qui se
+sont coupé la gorge sont liés pour la vie. Voyons, à quand le mariage?
+Car il y a promesse de mariage. Ce qui de la part de toute autre jeune
+fille serait insignifiant, est de la part de Mlle Simone une
+déclaration... Elle ne peut plus se dédire... Ah! mon gaillard...
+
+--Salut!... interrompit brutalement Raymond.
+
+Et plantant là M. Bizet stupéfait et mécontent, il s'éloigna à grands
+pas, comprenant que la colère allait l'emporter.
+
+Pourtant elles ne manquaient pas de vérité, les observations de M. Bizet
+de Chenehutte.
+
+Dans les petits pays, où tout le monde se connaît, où chacun épie le
+voisin avec la subtile et patiente curiosité du désoeuvrement, il fait
+bon mesurer ses démarches, peser ses paroles et surveiller jusqu'à ses
+regards.
+
+Plus que toute autre, à la fête de Maillefert, Mlle Simone avait été
+l'objet de l'attention tracassière des invités.
+
+On avait remarqué et noté qu'après avoir résisté aux instances de
+plusieurs danseurs, elle avait accepté presque sans se faire prier
+l'invitation de Raymond. On avait étudié le jeu de sa physionomie,
+guetté l'expression de ses yeux. Enfin, le mécontentement de la duchesse
+n'avait échappé à personne. Et de tous ces indices, soigneusement
+recueillis, les gens tiraient les conclusions les plus diverses selon
+qu'ils étaient des amis ou des ennemis des Maillefert.
+
+Encore bien que Raymond ne reconnût guère l'esprit du pays, il avait
+comme une vague intuition de ce qui se passait, et il s'en irritait. Il
+se disait que tous ces commérages seraient pour la duchesse une raison
+de lui fermer plus sévèrement sa porte.
+
+C'était aussi l'avis de M. de Boursonne.
+
+--Très certainement, ajoutait-il, Mme de Maillefert n'ignorera pas
+ces cancans, votre ami Bizet est pour cela un trop dur semeur de
+nouvelles.
+
+Les poings de Raymond se crispaient.
+
+--Ah! ce Bizet, grondait-il, si je le tenais encore au bout de mon
+épée... je le clouerais contre un arbre.
+
+Le vieil ingénieur fronçait ses sourcils.
+
+--Et vous auriez tort, prononça-t-il. Votre excellent ami Bizet n'est
+qu'un sot, et comme en ce bas monde les sots sont en majorité, il ne
+faut pas songer à les exterminer. Occupons-nous plutôt de trouver un
+expédient pour faire notre paix avec le château.
+
+Mais ils n'en trouvèrent aucun, de toute la soirée qu'ils passèrent à
+fumer, les pieds sur les chenets. Et la nuit, la conseillère divine, ne
+leur envoya aucune inspiration.
+
+Raymond était donc fort triste, le lendemain, quand il se mit en route
+avec M. de Boursonne pour gagner le terrain de leurs opérations.
+
+Ils exécutaient alors des sondages, un peu au-dessous des Tuffeaux, à un
+endroit où la Loire se rapproche du coteau jusqu'à ne plus laisser entre
+son cours et les carrières qu'une étroite prairie qu'inonde la moindre
+crue, et un chemin défoncé par le passage continuel de charrettes
+chargées.
+
+Leur matinée passa vite à commander et à suivre les manoeuvres de leur
+personnel, assez nombreux, de piqueurs et de bateliers.
+
+Et, vers les trois heures de l'après-midi, assis sur le revers du
+profond fossé qui sépare la prairie du chemin, ils se reposaient un
+moment après leur collation quotidienne, quand un de leurs conducteurs
+s'écria:
+
+--Ah!... voilà Mme de Maillefert et sa société!
+
+Un même mouvement rapide mit sur pied Raymond et M. de Boursonne.
+
+Ils regardèrent.
+
+A cent mètres d'eux, à un endroit où le chemin tourne d'énormes blocs de
+pierres moussues, sept ou huit personnes à cheval, jeunes femmes et
+jeunes hommes, s'avançaient au petit pas.
+
+En avant, plus hardie que les autres, Raymond reconnut la duchesse de
+Maillefert, la taille serrée dans une amazone de drap bleu, ayant sur la
+tête un chapeau d'homme d'où s'échappaient, dans un savant désordre, les
+flots de ses cheveux roux.
+
+Arrivée à cinq pas de Raymond et du vieil ingénieur, la duchesse arrêta
+son cheval, s'inclina légèrement, et de son air le plus gracieux:
+
+--Je vous salue, messieurs, dit-elle.
+
+Puis, s'adressant à M. de Boursonne:
+
+--Je vous surprends dans l'exercice de vos fonctions, monsieur le baron,
+ajouta-t-elle.
+
+En toute occasion, ce titre de baron faisait cabrer le vieil
+ingénieur... mais pour cette fois, s'immolant aux intérêts de son «jeune
+ami», il pavoisa son visage de son meilleur sourire, et gaîment:
+
+--Nous besognons de notre mieux, madame la duchesse, répondit-il.
+
+--Et notre belle vallée vous devra une éternelle reconnaissance, baron,
+si vous parvenez à la mettre à l'abri des ravages de la Loire.
+
+--Nous faisons tout pour qu'il en soit ainsi, mon jeune et cher camarade
+Delorge et moi.
+
+La réponse était calculée pour fournir à Raymond l'occasion de se mêler
+à la conversation. Il ne songea pas à en profiter. Il ne remarquait, il
+ne voyait qu'une chose, c'est que Mlle Simone n'était pas parmi les
+personnes qui accompagnaient la duchesse, et qui, à son exemple,
+s'étaient arrêtées.
+
+Par exemple, le jeune duc de Maillefert s'y trouvait, lui, vêtu d'une
+jaquette gris clair, portant une chemise de couleur à grand col rabattu,
+coiffé d'un de ces petits chapeaux de feutre à ruban bleu, que
+l'empereur venait de mettre à la mode. Même, autour de son chapeau,
+s'enroulait et palpitait à la brise un voile de gaze verte.
+
+Il s'approcha à son tour, et ricanant, selon sa coutume:
+
+--Ainsi, demanda-t-il à Raymond, c'est pour empêcher les inondations, ce
+que vous faites là?
+
+--C'est du moins un travail préparatoire...
+
+--Très curieux! s'écria M. Philippe, excessivement curieux!
+
+Et enlevant son cheval, il lui fit franchir le fossé et se trouva dans
+la prairie aux côtés de Raymond.
+
+A cheval, le jeune duc était encore plus disgracieux qu'à pied. Sa
+poitrine paraissait plus creuse, son dos plus bombé. Mais, ainsi que
+l'avait dit maître Béru, c'était un écuyer consommé, bien qu'il dût
+surtout à ses chutes sa renommée de sportsman. Il semblait s'être fait
+une spécialité de tomber, et se vantait d'avoir mesuré de son échine
+toutes les pistes de France et de l'étranger.
+
+Il manoeuvrait donc son cheval dans la prairie, et, le lorgnon à
+l'oeil, il examinait les instruments qui s'y trouvaient, les niveaux,
+les jalons, les chaînes, les piquets, les sondes, demandant des
+explications à Raymond, s'étonnant de tout, comme l'eût pu faire un
+sauvage, et répétant toujours:
+
+--Très curieux, parole d'honneur! prodigieusement curieux!
+
+Pendant ce temps, Mme de Maillefert, entourée de ses hôtes, tenait M.
+de Boursonne.
+
+--Vos travaux coûteront sans doute très cher, baron? disait-elle.
+
+--Beaucoup de millions, madame.
+
+Elle se tourna vers une jeune femme, très brune et très belle, qui
+l'accompagnait, et d'un accent attendri:
+
+--Comment, prononça-t-elle, comment un pays ne chérirait-il pas un
+gouvernement qui dépense tant d'argent pour assurer sa prospérité!...
+
+Le retour de M. Philippe, qui franchissait de nouveau le fossé, lui
+épargna la fin de la phrase.
+
+--Parole d'honneur, ma mère, disait le jeune duc, il faudra revenir à
+pied voir ces messieurs se servir de leurs instruments. Parole
+d'honneur, on n'a pas idée de ça.
+
+--Nous reviendrons certainement, approuva la duchesse, mais j'espère
+bien qu'avant nous aurons le plaisir de voir ces messieurs à
+Maillefert...
+
+C'est à M. de Boursonne qu'elle parlait, mais c'est à Raymond qu'elle
+adressait le plus provocant de ses sourires.
+
+--Tous les soirs, nous faisons un petit _bac_ de famille, ajouta M.
+Philippe...
+
+La duchesse rassemblait son cheval.
+
+--Ainsi, c'est convenu, messieurs, dit-elle; nous vous attendons ce
+soir...
+
+Et craignant peut-être un refus, elle rendit la main à son cheval qui
+partit au galop, entraînant tous les autres.
+
+--Surtout, vous savez, criait le jeune duc, pas d'habit noir...
+
+Ils étaient loin déjà, que Raymond et M. de Boursonne restaient encore
+en face l'un de l'autre, étourdis de surprise et se demandant la
+signification de ce revirement si brusque.
+
+Était-il possible de l'attribuer au hasard, à un de ces caprices comme
+il en passe dix par jour à travers les cerveaux fêlés, tels que celui de
+la duchesse de Maillefert?
+
+Évidemment, non.
+
+Les moindres détails de cette scène rapide annonçaient la préméditation,
+de même que les conduites pareilles de la mère et du fils trahissaient
+un plan concerté.
+
+Il sautait aux yeux que Mme de Maillefert et le jeune duc
+souhaitaient vivement un rapprochement, des relations, une certaine
+intimité.
+
+Mais pourquoi? dans quel but?
+
+--Ils s'ennuient probablement beaucoup... hasarda Raymond.
+
+Le vieil ingénieur esquissa un geste ironique.
+
+--C'est-à-dire que, selon vous, reprit-il, ces nobles châtelains
+compteraient sur nous pour les distraire, pour charmer par les agréments
+de notre conversation leurs interminables soirées?...
+
+Mais il s'interrompit, et saisissant le bras de Raymond:
+
+--Regardez-moi dans le blanc des yeux, reprit-il. Comme cela, bien.
+Maintenant, savez-vous l'idée qui me vient? C'est que Mme de
+Maillefert songe à vous faire épouser sa fille.
+
+Tout le sang de Raymond afflua à son visage.
+
+--Votre raillerie est cruelle, monsieur, fit-il.
+
+--Je ne raille, sacrebleu, pas!
+
+--Alors, vous oubliez que la duchesse et son fils, vivant des revenus de
+Mlle Simone, ne peuvent pas souhaiter qu'elle se marie.
+
+--Oui, je sais bien, ce serait leur ruine... en apparence, du moins.
+Mais les apparences sont trompeuses parfois. C'est à examiner, à
+creuser... Il faudra voir, et nous verrons; car nous acceptons
+l'invitation, n'est-ce pas?
+
+Raymond secoua la tête.
+
+--Je ne sais trop... répondit-il.
+
+M. de Boursonne éclata de rire, et frappant sur l'épaule de son jeune
+camarade:
+
+--Hypocrite, va! dit-il.
+
+Eh bien! non, Raymond disait vrai, il hésitait. Pareil à ces chasseurs
+impressionnables qui vont se mettre à l'affût, et qui, au moment où le
+gibier arrive sur eux, sont pris d'un éblouissement et ne tirent pas,
+Raymond était de ces tempéraments nerveux à l'excès qui passent leur vie
+à invoquer l'occasion, et qui se troublent et ne savent plus se décider
+à la saisir si elle se présente.
+
+Pourtant, au dernier moment, après le dîner, sur les huit heures, quand
+M. de Boursonne lui demanda:
+
+--Partons-nous?
+
+--Partons, répondit-il en se levant.
+
+C'est dans un salon du premier étage que se tenaient Mme de
+Maillefert et ses hôtes. C'est là qu'un valet de pied conduisit M. de
+Boursonne et Raymond dès qu'ils se présentèrent.
+
+A leur entrée, la duchesse se souleva à demi avec une exclamation de
+plaisir et en battant des mains...
+
+--Vous voilà donc, déserteurs!...
+
+M. Philippe, lui, s'était élancé au-devant d'eux et leur serrait les
+mains avec effusion, comme à deux amis qu'on revoit après une longue
+absence.
+
+--C'est, sacrebleu, étrange! pensait M. de Boursonne. Qu'est-ce que
+cette mauvaise comédie?...
+
+Raymond, lui, ne pensait à rien.
+
+Il venait d'apercevoir Mlle Simone, assise près de cette jeune dame,
+si brune et si remarquablement belle, qu'il avait déjà vue, le tantôt, à
+cheval aux côtés de la duchesse de Maillefert.
+
+Mais il sentit, en même temps, son coeur se serrer, en voyant de quel
+air de stupeur immense le considérait Mlle Simone.
+
+Ah! certes, elle ne savait pas feindre, la pauvre enfant, et ses yeux si
+beaux et son charmant visage étaient comme un livre ouvert où se
+lisaient ses impressions et ses pensées.
+
+--Ainsi, elle ignorait l'invitation de sa mère, se disait tristement
+Raymond. Ainsi, elle ne savait pas que je viendrais ce soir...
+
+Cependant, à l'exemple de M. de Boursonne, après avoir présenté ses
+respects à la duchesse, il saluait les femmes qui se trouvaient dans le
+salon, et trois jeunes messieurs, des amis de M. Philippe, lesquels
+causaient et riaient près de la cheminée, sur laquelle était posée une
+cave à liqueurs ouverte.
+
+Au piano, un jeune homme était assis et jouait,--un de ces pianistes
+qu'on prend toujours pour des perruquiers, tant ils sont bien peignés et
+fleurent bon la pommade, et qui tout l'été promènent de château en
+château leur doigté supérieur et leurs airs inspirés, à la recherche de
+la grande dame qui doit s'éprendre de leur génie et les enlever...
+
+Mais la musique n'était pas le faible du jeune duc de Maillefert. Aussi,
+profitant bien vite de l'entrée de Raymond et de M. de Boursonne:
+
+--Très jolie, cette petite mélodie, dit-il au jeune pianiste; oui,
+ravissante, parole d'honneur! Cependant, si vous voulez bien, nous en
+resterons là pour ce soir, hein! n'est-ce pas?...
+
+Sans mot dire, avec la résignation douloureuse et fière du génie
+méconnu, l'artiste ferma le piano et s'accouda contre la tablette.
+
+--Mesdames et messieurs, continuait M. Philippe, puisqu'il nous arrive
+des «pontes», nous allons, si le coeur vous en dit, tailler un petit
+_bac_, un _bac_ de famille, à la papa, pour n'en pas perdre
+l'habitude...
+
+--Oh! pas de _bac_, interrompit une des amies de la duchesse, c'est un
+jeu d'hommes, cela; il faut compter et je m'embrouille toujours... La
+roulette, plutôt, comme l'autre soir...
+
+--Oui, la roulette, approuva une jeune femme.
+
+--C'est-à-dire que vous espérez encore me dépouiller, ricana M.
+Philippe, mais n'importe!...
+
+Et sonnant:
+
+--La roulette! demanda-t-il au valet qui parut.
+
+Jamais idée ne sembla plus lumineuse à Raymond.
+
+Il lui semblait sentir tous les regards arrêtés sur lui avec une
+expression de moquerie. Et il n'osait pas, lui, regarder Mlle
+Simone, tremblant que son visage ne trahît ce qui se passait en lui.
+
+Le jeu allait être une planche de salut.
+
+Déjà les domestiques avaient apporté la roulette, c'est-à-dire ce
+cylindre creux qui ressemble à un cadran, et où on fait mouvoir la bille
+qui décide des coups, puis un grand tapis où étaient dessinés des
+casiers et des chiffres.
+
+Les préparatifs terminés:
+
+--En place, en place! s'écria M. Philippe; nous gaspillons un temps
+précieux, comme disait ce pauvre baron Trigault.
+
+Tout le monde avait pris place autour de la table, à l'exception du seul
+M. de Boursonne.
+
+--Eh bien! baron, lui dit gracieusement la duchesse, est-ce que vous ne
+jouez pas?
+
+--Jamais, madame.
+
+--Très curieux, parole d'honneur! fit M. Philippe. Et pourquoi cela,
+s'il vous plaît?...
+
+--Parce que j'ai peur de perdre.
+
+L'aveu parut cynique.
+
+--Croyez-vous donc que nous jouons pour gagner? demanda la duchesse.
+
+--Dame!... oui, répondit le bonhomme, avec ce flegme qui faisait la
+force de sa plaisanterie.
+
+M. Philippe, qui avait déclaré qu'il tiendrait la banque jusqu'à son
+dernier louis, alignait devant sa place des piles de pièces de vingt et
+de dix francs.
+
+--Ces discours ne sont pas sérieux, dit-il.
+
+Et imitant avec une perfection qui trahissait une longue étude, la voix
+monotone et glapissante des croupiers d'outre-Rhin:
+
+--Faites vos jeux, mesdames et messieurs, reprit-il; faites vos jeux!...
+
+Le hasard, aidé, à ce qu'il parut à M. de Boursonne, par Mme de
+Maillefert, avait placé Raymond entre Mlle Simone et cette dame brune
+qui avait de si beaux yeux.
+
+Le vieil ingénieur crut aussi remarquer, lorsque la jeune fille prit
+place à la roulette, quelques regards surpris et aussi des sourires
+significatifs.
+
+Puis, comme ni Mlle Simone ni Raymond n'avaient la moindre idée du
+jeu, la dame brune, obligeamment, se penchait vers eux pour les aider de
+ses conseils...
+
+--Les jeux sont faits? glapit M. Philippe; rien ne va plus?...
+
+Et il poussa le ressort qui mettait la bille en mouvement.
+
+--Vous n'avez donc jamais joué à la roulette, monsieur? demanda la dame
+brune à Raymond.
+
+--Jamais, madame.
+
+La bille s'arrêta.
+
+--Sept, rouge, impair, manque!...
+
+[Illustration: Dans la pièce voisine une discussion éclatait.]
+
+Mlle Simone, la dame brune et Raymond avaient perdu.
+
+--Vous êtes une détestable conseillère, duchesse, dit M. Philippe à la
+dame brune.
+
+Ainsi, cette dame si jolie, près de qui se trouvait Raymond, était une
+duchesse. Mais que lui importait! Toute sa préoccupation était
+d'adresser la parole à Mlle Simone. Il le voulait de toute la force
+de sa volonté, et pourtant ne le pouvait pas. Que lui dire? Une
+banalité? Il se fût coupé la langue plutôt. Mais alors quoi? Son
+supplice du bal recommençait.
+
+Et pour comble, il croyait reconnaître que Mlle Simone souhaitait lui
+parler, qu'elle avait quelque chose à lui dire. A plusieurs reprises, se
+retournant l'un vers l'autre, leurs yeux se rencontrèrent, et une même
+rougeur empourpra leurs joues.
+
+--Vingt-huit, noire, pair, gagne!... glapissait M. Philippe.
+
+Raymond perdait toujours. Il s'en souciait bien, vraiment!
+
+Autour de la table, tout le monde causait et riait. La bouche en
+coeur, et d'un air content de soi, les amis du jeune duc disaient des
+choses stupides. Raymond les trouvait admirables, il eût donné un an de
+sa vie pour en pouvoir dire autant.
+
+--Mon voisinage ne vous porte décidément pas bonheur, monsieur, murmura
+la jolie dame brune.
+
+Il s'inclina gauchement, ne trouvant rien à répondre, rien de rien...
+
+--Je suis donc un être absolument stupide, pensait-il avec une rage
+concentrée, un idiot, un goîtreux!...
+
+--Allons, messieurs, allons, mesdames, disait le jeune duc, qui était en
+veine, échauffons-nous un peu, s'il vous plaît...
+
+La rouge sortit, la jolie dame brune perdit quinze louis.
+
+--Décidément, madame la duchesse, lui dit un jeune homme, vous allez
+vous décaver, et il va falloir écrire à M. de Maumussy qu'il vous envoie
+de l'argent...
+
+A ce nom, éclatant là, tout à coup, comme un obus, Raymond eut un
+éblouissement... Était-ce possible!
+
+Cette femme, près de lui, était-elle vraiment la duchesse de
+Maumussy!...
+
+--Oh! fit une jeune dame, le duc de Maumussy n'est pas comme certains
+maris de ma connaissance, il n'attend pas que sa femme lui demande de
+l'argent, lui!...
+
+Ainsi, plus de doute.
+
+--Tous les jeux sont faits! continuait M. Philippe. Rien ne va plus...
+
+Mais Raymond ne voyait ni n'entendait plus rien, le vertige s'emparait
+de son cerveau, et c'est mû par un pur instinct machinal qu'il lançait
+ses mises au hasard...
+
+--La chance vous poursuit, monsieur, lui dit la jolie dame brune, la
+duchesse de Maumussy. Voulez-vous nous associer?...
+
+--Nous associer!... s'écria le malheureux avec un mouvement d'horreur...
+
+Et se maîtrisant tant bien que mal:
+
+--Assurément, ajouta-t-il d'une voix défaillante, avec plaisir, avec
+bonheur...
+
+Il n'avait plus qu'une idée, fuir, fuir... Ah! s'il eût su comment se
+retirer sans scandale!...
+
+Heureusement, M. de Boursonne, qui le surveillait, avait, comme tout le
+monde, sans doute, aperçu son trouble affreux.
+
+Et lorsqu'à dix heures on servit du thé et des rafraîchissements:
+
+--Allons, mon cher Delorge, dit le vieil ingénieur, il faut nous
+retirer...
+
+La duchesse de Maillefert voulut le retenir, mais il prétexta un travail
+urgent, promit de revenir et enfin sortit, entraînant Raymond.
+
+Puis, une fois dehors:
+
+--Malheureux, que se passe-t-il? demanda l'excellent homme. Votre bras
+tremble sur le mien...
+
+--Ah! monsieur, ne m'interrogez pas, je vous en prie...
+
+Jusqu'au _Soleil levant_, ils n'échangèrent plus une parole.
+
+Maître Béru les attendait, et apercevant Raymond:
+
+--Monsieur, juste comme vous sortiez, le facteur a apporté pour vous
+deux lettres de Paris... Les voici.
+
+C'est à peine si d'une voix défaillante il eut la force de
+balbutier:--Merci!...
+
+Après quoi ayant pris ses lettres des mains de l'aubergiste, sans même
+songer à saluer M. de Boursonne, il gagna l'escalier.
+
+Maître Béru lui-même fut frappé de ces circonstances.
+
+--Qu'a donc M. Delorge? demanda-t-il au vieil ingénieur, qui allumait sa
+pipe au feu mourant de la cuisine.
+
+--Rien, absolument, répondit le digne homme.
+
+Mais en lui-même et tout en montant à sa chambre:
+
+--En voici bien d'une autre! grommelait-il. Que diable s'est-il passé
+entre mon étourneau et Mlle de Maillefert?...
+
+Car il ne voyait que Mlle Simone pour avoir jeté Raymond dans un tel
+désordre.
+
+--Et cependant, songeait-il, son autre voisine, cette duchesse de
+Maumussy est bien jolie, et elle le regardait avec des yeux bien doux...
+Et lui, à un moment lui a répondu d'une façon étrange!...
+
+Sa pipe était finie, et il en secouait les cendres en frappant le
+fourneau contre son ongle.
+
+--Peut-être n'y a-t-il rien, ruminait-il encore. Ce sacré Delorge est
+nerveux comme une petite maîtresse. Peut-être dort-il déjà...
+
+
+
+
+II
+
+
+Non, Raymond ne dormait pas...
+
+A peine arrivé à sa chambre, il s'était affaissé sur un fauteuil, et il
+s'efforçait de recueillir ses idées.
+
+--Que je suis faible, murmurait-il, que je suis lâche!...
+
+Pauvre garçon!... Il n'était ni faible ni lâche, il était victime d'une
+situation qu'il n'avait pas faite, d'un passé qu'il traînait comme un
+prisonnier sa chaîne.
+
+Mme Delorge, cette femme d'une énergie antique, n'avait pas senti
+qu'il est impossible d'enfermer un homme dans une idée unique, si vaste
+que soit cette idée.
+
+Elle n'avait pas compris que, si sa vie était finie, la vie de son fils
+commençait; que si tout était mort en elle, tout en lui était à naître.
+
+Elle ne s'était pas dit qu'en lui imposant une tâche surhumaine elle
+l'exposait à maudire cette tâche le jour où une grande passion mettrait
+aux prises dans son âme bouleversée l'intérêt de son amour et ce qu'il
+estimait être un devoir sacré.
+
+--Oh! non, se disait-il, je n'oublie pas que mon père a été lâchement
+assassiné! Non, je ne saurais oublier que les assassins sont restés
+impunis!... C'est avec joie que je donnerais ma vie pour que justice fût
+rendue!... Mais dépend-il de moi d'aimer ou de n'aimer pas Mlle
+Simone, et me faut-il renoncer à la voir parce que Mme de Maumussy
+est au château de Maillefert?... En quoi Mme de Maumussy est-elle
+coupable, elle que l'on dit mariée contre son gré à ce misérable
+aventurier!
+
+Il tournait, en même temps, et retournait entre ses mains les lettres
+qu'il venait de recevoir.
+
+Il avait reconnu l'écriture des adresses.
+
+L'une était de sa mère, l'autre de Me Roberjot.
+
+Et il hésitait à les ouvrir, redoutant d'y trouver la condamnation sans
+appel des espérances auxquelles il essayait de se raccrocher.
+
+--Pourtant, il le faut!... fit-il.
+
+Et d'un mouvement fiévreux, décachetant la lettre de Mme Delorge, il
+lut:
+
+
+ «Cher Raymond,
+
+ «L'heure maintenant est proche, de notre revanche, quelque chose me
+ le dit. Tous nos amis, depuis M. Ducoudray jusqu'à Me Roberjot,
+ le croient.
+
+ «Ce qui me prouve que l'empire se sent menacé, c'est que d'anciens
+ amis de ton père, qui l'avaient renié, qui semblaient avoir oublié
+ notre existence, sont venus me rendre visite.
+
+ «Tout Paris s'entretient d'un procès horriblement scandaleux
+ qu'intenterait à M. de Maumussy la famille de sa femme.
+
+ «On m'affirme aussi que M. de Combelaine, plus ruiné que jamais, a
+ été sur le point d'épouser l'indigne soeur de Mme Cornevin,
+ Mme Flora Misri, et qu'au dernier moment le mariage a manqué
+ pour des raisons honteuses.
+
+ «Raymond, mon fils bien-aimé, souviens-toi de ton père... Tiens-toi
+ libre de tout engagement et prêt à agir au premier signal.
+
+ «Ta soeur Pauline et moi, t'embrassons de toute notre âme...
+
+ «ÉLISABETH DELORGE.»
+
+
+
+--Prêt!... libre de tout engagement!... murmura Raymond avec un rire
+amer. Voilà vingt ans que je vis ainsi!...
+
+Et il ouvrit la lettre de Me Roberjot.
+
+ «Je n'ai qu'une minute, lui écrivait le député de l'opposition,
+ juste le temps de copier, pour Léon Cornevin et pour vous, une
+ lettre que je reçois de notre ami Jean.
+
+ «Lisez, et vous verrez si le brave garçon perd son temps.»
+
+Jean écrivait:
+
+
+ «Mes chers amis,
+
+ «Après la plus pénible des traversées, pendant laquelle nous
+ périssions sans le secours d'un clipper anglais, me voici enfin en
+ Australie.
+
+ «C'est avant-hier, dimanche, que j'ai pris pied à Melbourne, la
+ capitale du pays de l'or.
+
+ «Dès le lendemain, je me mettais en quête de l'homme avec qui mon
+ père a quitté le Chili, M. Pécheira, le fils du contrebandier de
+ Talcahuana.
+
+ «Je trouvai sans peine sa demeure, car il est un des négociants
+ considérables de Melbourne. Malheureusement, il est en tournée aux
+ mines, et l'employé qui le remplace n'a pu me fixer l'époque de son
+ retour.
+
+ «Mais cet employé, qui connaît M. Pécheira depuis longtemps, m'a
+ dit que lors de ses débuts en Australie, il avait un associé, un
+ Français nommé Boutin.
+
+ «Que ce Boutin soit Laurent Cornevin, mon père, c'est ce qui ne
+ fait pas pour moi l'ombre d'un doute. Que M. Pécheira puisse
+ m'apprendre ce qu'il est devenu, c'est ce qui me paraît certain.
+
+ «Donc, malgré les anxiétés de l'attente, je suis heureux, quelque
+ chose me dit que je touche au but.
+
+ «Nos aïeux, lorsqu'ils se vouaient à une oeuvre difficile,
+ s'imposaient jusqu'à son accomplissement quelque rude pénitence,
+ qui était un perpétuel stimulant. Moi, j'ai juré de ne pas
+ reprendre mon pinceau avant d'être arrivé jusqu'à mon père, avant
+ de l'avoir serré dans mes bras s'il est vivant encore, avant
+ d'avoir prié sur sa tombe s'il est mort...
+
+ «Bon espoir donc, mes chers amis, et peut-être... à bientôt
+
+ JEAN CORNEVIN.»
+
+
+
+C'est avec un douloureux accablement que Raymond laissa échapper cette
+lettre.
+
+--Si je ne suis pas fou, murmurait-il, s'il me reste encore quelque
+courage, je ne retournerai plus au château de Maillefert.
+
+Il était, hélas! de ces infortunés que leur imagination cruelle cloue
+sur des calvaires chimériques, dont la pensée devance les événements, et
+qui souffrent plus affreusement peut-être des catastrophes qu'ils
+prévoient que des malheurs réels.
+
+Au matin d'une nuit passée tout entière à se débattre dans les angoisses
+de la passion, sa résolution était prise.
+
+--Je ne chercherai pas à revoir Mlle Simone, dussé-je en mourir!...
+
+Aussi, lorsqu'il descendit pour déjeuner, soutenu par l'exaltation du
+sacrifice et par cette amère satisfaction qu'on éprouve à dompter une
+souffrance atroce, s'était-il composé une contenance dégagée et un
+visage souriant.
+
+Il s'attendait à mille et mille questions, à de vives attaques, à des
+plaisanteries... A sa grande surprise, M. de Boursonne ne l'interrogea
+pas.
+
+Son attitude, qu'il croyait impénétrable, était démentie par l'égarement
+de ses yeux, par la violence convulsive de ses gestes.
+
+Croyant abuser M. de Boursonne, il l'avait éclairé.
+
+--Il est évident, s'était dit cet observateur si perspicace, qu'il ne
+s'agit pas, comme je le supposais, d'une simple amourette. Quelque chose
+de grave se passe.
+
+Mais c'est précisément parce que telle était sa conviction qu'il se
+garda bien de revenir sur les événements de la veille.
+
+D'y revenir directement, du moins.
+
+Car il sentait bien chez Raymond une ferme résolution de garder ses
+secrets.
+
+Seulement, il n'était pas une de ses phrases qui ne fût combinée de
+façon à amener son «jeune ami» à se découvrir.
+
+Et lorsque, par exemple, il se mit à parler de l'achèvement prochain de
+ses études entre Tours et les Ponts-de-Cé, c'était pour arriver à dire
+qu'il faudrait bientôt quitter les Rosiers et aller planter plus loin,
+dans quelque village de la Loire-Inférieure, le quartier général.
+
+Mais au lieu de la tristesse qu'il s'attendait à voir assombrir le
+visage de Raymond, à cette perspective d'un départ prochain, il n'y lut
+que de la joie.
+
+--Ah! que ne partons-nous demain! s'écria le pauvre garçon, d'un accent
+dont il n'y avait pas à suspecter la sincérité.
+
+Et c'était bien le cri de son âme. Entre Mlle Simone et lui, il eût
+voulu des obstacles matériels, l'Océan, de ces distances qu'on ne
+saurait franchir et qui annihilent le danger d'un moment de faiblesse.
+
+--C'est, sacrebleu! à n'y rien comprendre, pensait M. de Boursonne.
+
+Ce n'était pas, il faut le dire, une curiosité banale qui inspirait au
+vieil ingénieur ce grand désir de pénétrer le secret de Raymond.
+
+Il le connaissait si inexpérimenté de la vie, si loyal et pour cela si
+disposé à croire à la loyauté des autres, qu'il voyait en lui une de ces
+dupes privilégiées de tous les intrigants, un de ces naïfs qui tombent
+dans tous les pièges qu'on tend à leur candide honnêteté.
+
+--Tandis que s'il se confiait à moi, pensait le bonhomme, s'il se
+laissait guider par mon expérience comme un aveugle par son chien, il se
+tirerait de toutes les intrigues. Mais va-t'en voir, s'ils viennent!...
+Mon orgueilleux se couperait la langue avant de rien dire à son vieux
+chef.
+
+Cette idée l'agaçait si fort qu'il déjeuna en moins de rien, qu'il se
+brûla le palais en avalant son café, et qu'il se trouva prêt avant
+l'arrivée de ses piqueurs.
+
+C'est donc avec tous les indices d'une humeur massacrante que, ayant
+allumé sa pipe, il alla s'asseoir sur un des bancs de pierre qui
+décoraient la façade du _Soleil levant_, à côté de maîtresse Béru,
+laquelle, les mains croisées sur son large abdomen, humait la brise
+tiède d'un des derniers beaux jours.
+
+--Positivement, disait-il à Raymond qui l'avait suivi, je suis trop
+facile et trop bon, nos hommes en abusent. Voilà que c'est moi,
+maintenant, qui suis à leurs ordres...
+
+--D'ordinaire, monsieur, hasarda Raymond, nous ne sommes pas prêts si
+tôt...
+
+--C'est-à-dire que je radote, n'est-ce pas? C'est possible. Seulement,
+comme je suis le maître, il faudra m'obéir tout de même. Et, à partir de
+demain, tout le monde devra être ici à m'attendre dès huit heures du
+matin!...
+
+De temps à autre, M. de Boursonne rendait comme cela des décrets
+terribles, bientôt abrogés par la très réelle bonté que dissimulait son
+caractère bourru.
+
+Et il ruminait à l'adresse des délinquants une apostrophe comminatoire,
+lorsque parut au bout de la grande rue, arrivant au trot allongé d'un
+magnifique cheval, un domestique à la livrée de Maillefert.
+
+Il n'en fallait pas plus pour dissiper les humeurs noires du bonhomme.
+
+--Gageons, dit-il à Raymond, que c'est à nous qu'en veut ce superbe
+gaillard à bottes à revers.
+
+Il ne se trompait pas.
+
+Arrivé à la porte du _Soleil levant_, le domestique arrêta court son
+cheval, et saluant maîtresse Béru:
+
+--M. Delorge? demanda-t-il.
+
+Raymond s'avança.
+
+--C'est moi, dit-il.
+
+Lestement, en valet bien appris, le domestique mit pied à terre, et
+tirant de sa ceinture un pli assez volumineux:
+
+--Voilà, dit-il, ce que je suis chargé de remettre à monsieur...
+
+Comme de raison, M. de Boursonne s'était approché.
+
+--Y a-t-il une réponse? interrogea-t-il.
+
+--Non, monsieur, répondit le domestique, déjà remis en selle, et qui
+ayant salué repartit au grand trot.
+
+Raymond, lui, considérait d'un oeil hagard ce pli que scellait un
+large cachet de cire parfumée constellée de paillettes d'or. On eût dit
+qu'il avait peur.
+
+Enfin, il se décida, il brisa l'enveloppe, et en même temps qu'une
+lettre des billets de banque s'en échappèrent.
+
+--Ah! par exemple!... ne put s'empêcher de s'exclamer le vieil
+ingénieur.
+
+La lettre, écrite d'une écriture menue, sur un épais papier armorié,
+Raymond la lut d'un coup d'oeil:
+
+
+ «Monsieur,
+
+ «Vous êtes parti hier soir si précipitamment, que nous n'avons pas
+ réglé nos comptes. Nous étions associés, cependant. Après votre
+ départ, j'ai continué de jouer, pensant que vous ne m'en voudriez
+ pas trop si je perdais le fonds social. Mais, bien loin de perdre,
+ selon mon habitude, j'ai été favorisée d'un bonheur insolent. Je
+ _nous_ ai gagné deux mille huit cents francs et je vous envoie
+ votre part.
+
+ «Vous voyez que notre association nous a porté bonheur.
+
+ «DUCHESSE DE MAUMUSSY.»
+
+
+
+Raymond était devenu livide.
+
+--Oh!... bégaya-t-il. Oh!...
+
+Et, dans un transport de rage, froissant entre ses mains crispées
+l'enveloppe, la lettre et les billets de banque, il allait les lacérer,
+quand une réflexion soudaine traversant son esprit:
+
+--Maîtresse Béru!... fit-il d'une voix rauque.
+
+--Monsieur?
+
+--Votre curé est un brave homme, n'est-ce pas?
+
+--Oh! le meilleur et le plus excellent qui soit au monde, monsieur,
+charitable comme il n'en est pas, n'ayant rien à lui, se dépouillant
+pour les pauvres, donnant jusqu'à son linge, jusqu'à ses chemises...
+
+--Eh bien! maîtresse Béru, portez-lui cela pour ses pauvres...
+
+Et jetant dans le tablier de la digne femme la lettre et les billets, il
+rentra dans l'auberge...
+
+Jamais ébahissement ne se vit plus immense que celui de la maîtresse du
+_Soleil levant_; jamais regards ne se virent plus comiquement anxieux
+que ceux qu'elle promenait des billets de banque à M. de Boursonne.
+
+A la fin:
+
+--Je suppose, balbutia-t-elle, que M. Delorge a voulu plaisanter.
+
+Pour être moins évidente, la stupeur du vieil ingénieur n'était pas
+moins grande que celle de la brave femme.
+
+--Je ne pense pas, répondit-il.
+
+--Une somme si forte!... Jamais je n'oserai la porter à M. le curé.
+
+--Alors attendez que M. Delorge vous confirme ses intentions. Mais
+avant!... vous permettez, n'est-ce pas?
+
+Et ce disant, M. de Boursonne s'emparait prestement de l'enveloppe et de
+la lettre, ne laissant plus que les billets de banque dans le tablier de
+maîtresse Béru.
+
+--Ah! çà, morbleu! grommelait-il, est-ce que je vais être obligé de
+retenir une cellule à Charenton pour mon étourneau? Qu'est-ce que cette
+histoire d'argent, à présent?...
+
+La lettre qu'il tenait lui eût, pensait-il, tout expliqué, et
+certainement il eût donné bonne chose pour en connaître le contenu.
+Mais si ardente, si exaspérée que fût sa curiosité, l'idée ne lui vint
+même pas de la lire.
+
+[Illustration: Il attira à lui l'or et les billets.]
+
+Courant, au contraire, après Raymond, il le trouva dans la salle à
+manger, affaissé sur une chaise, blême, et en train de vider une carafe
+d'eau.
+
+--Mâtin! lui dit-il, vous êtes généreux, vous!...
+
+--Monsieur, répondit le jeune homme, cet argent me brûlait les mains, je
+lui donne la seule destination qu'il puisse avoir.
+
+Le bonhomme eut un geste équivoque.
+
+--Soit! dit-il. Seulement, étourdi que vous êtes, en même temps que les
+billets de banque, vous aviez jeté la lettre à maîtresse Béru...
+
+--Eh! qu'importe!...
+
+--Il importe que c'était la jeter en pâture à l'impitoyable curiosité de
+tous les oisifs du bourg. Heureusement que je veillais, je l'ai reprise.
+
+--Ce n'était en vérité pas la peine, monsieur, tout le monde pouvait,
+tout le monde peut la lire...
+
+M. de Boursonne ne se le fit pas dire deux fois.
+
+Avec la plus curieuse attention, et comme s'il eût pesé la valeur de
+chaque expression, il lut et relut ce billet au moins singulier.
+
+--Eh! eh! fit-il avec un petit rire moqueur, je connais plus d'un fat à
+qui un poulet de ce parfum donnerait de drôles d'idées...
+
+--Monsieur!...
+
+--D'autant qu'elle est tout bonnement adorable, cette duchesse de
+Maumussy, avec ses grands yeux noirs si doux par moments, et d'autres
+fois si pleins de flammes...
+
+Raymond s'était dressé.
+
+--Ne me parlez jamais de cette femme, monsieur, s'écria-t-il.
+
+--Oh!...
+
+--Elle me fait horreur.
+
+--Peste!... vous êtes dégoûté, mon cher...
+
+--Oui, horreur! répéta Raymond avec un accent terrible, elle me fait
+horreur!... Déjà c'est pour moi un irréparable malheur de l'avoir
+rencontrée, et je sens, et quelque chose me dit qu'elle me sera fatale
+un jour!...
+
+M. de Boursonne se tut, gardant, contre son habitude, le secret de ses
+impressions et de ses conjectures.
+
+Aussi bien, les piqueurs étaient arrivés et, à leur tour, ils
+attendaient.
+
+--Partons, dit-il brusquement, nous n'avons que trop de temps perdu à
+rattraper.
+
+Et il se mit en route, mais non si vite qu'il n'entendît Raymond
+recommander à maîtresse Béru de porter l'argent qu'il lui avait donné à
+son curé.
+
+Si important que fût ce jour-là le travail du vieil ingénieur, tous ces
+événements lui trottaient obstinément par la cervelle, et s'il n'en
+soufflait mot, c'est qu'il avait ses projets pour le soir.
+
+En conséquence, le dîner achevé:
+
+--Allons-nous à Maillefert? demanda-t-il.
+
+--Je me sens un peu souffrant, monsieur, répondit Raymond.
+
+--C'est que, ma foi! j'irais volontiers, les distractions sont rares
+dans ce pays.
+
+--Il me serait impossible de vous suivre...
+
+--Remettons donc la partie à demain, mon cher...
+
+Raymond jugea qu'une explication était inévitable, et que mieux valait
+en finir tout de suite.
+
+--Demain, monsieur, dit-il, pas plus qu'aujourd'hui, je ne serai en état
+de vous accompagner.
+
+--Diable! c'est un parti pris, alors.
+
+Le jeune homme garda un morne silence.
+
+--Sacrebleu! insista M. de Boursonne, ce n'est pas après avoir gagné une
+assez forte somme, qu'on renonce à aller dans une maison. Que
+pensera-t-on de vous!...
+
+--Tout ce qu'on voudra, répondit l'infortuné, de l'accent de la plus
+glaciale indifférence, cela m'est bien égal.
+
+Mais M. de Boursonne était décidé à le pousser dans ses derniers
+retranchements.
+
+--Et Mlle Simone! insista-t-il.
+
+Raymond pâlit.
+
+--En vérité, monsieur, fit-il, d'une voix à peine distincte, je ne sais
+quel plaisir vous pouvez prendre à me torturer ainsi...
+
+--Bonsoir, donc, fit brutalement le vieil ingénieur.
+
+Et il sortit; le reproche de Raymond lui pesait.
+
+--La peste étouffe l'animal entêté!... grondait-il. Comme si ce n'était
+pas pour son bien, ce que j'en fais. Mais, tête-Dieu! je n'en aurai pas
+le démenti, et nous verrons bien si les gens de Maillefert seront aussi
+discrets que lui!...
+
+Cinq minutes après, ayant rajusté sa toilette, il montait à grandes
+enjambées l'avenue du château.
+
+Comme la veille, Mme de Maillefert se tenait dans le salon du premier
+étage, mais ses hôtes étaient moins nombreux. Plusieurs étaient partis
+le matin pour Paris, et M. Philippe et ses amis étaient allés pour
+quarante-huit heures à Angers.
+
+Mais la duchesse de Maumussy restait.
+
+De même que la veille, elle était assise près de Mlle Simone, sur la
+causeuse qui faisait face à la porte.
+
+Elle était vêtue d'une robe d'intérieur d'étoffe noire, toute garnie de
+ruches ponceau, et dans ses cheveux, qui, aux lumières, se teintaient de
+reflets bleuâtres, éclatait une grosse touffe d'oeillets rouges, les
+derniers de l'année.
+
+Sa beauté un peu théâtrale resplendissait et éblouissait. Ses yeux noyés
+de langueurs avaient, sous la frange de leurs longs cils, des éclairs
+phosphorescents. On voyait en quelque sorte son sang frémir sous ses
+chairs nacrées. Et de toute sa personne se dégageaient des effluves de
+passion.
+
+Près d'elle, la chaste et discrète beauté de Mlle Simone pâlissait,
+comme le chef-d'oeuvre délicat d'un maître de génie près de l'oeuvre
+à effets violents d'un charlatan de talent...
+
+Lorsque le domestique annonça M. de Boursonne:
+
+--A la bonne heure! s'écria Mme de Maillefert, voilà un homme de
+parole!...
+
+Puis, tout aussitôt:
+
+--Mais vous êtes seul, ajouta-t-elle avec une nuance de désappointement;
+qu'est devenu M. Delorge?
+
+--Il est souffrant, madame, répondit le vieil ingénieur d'une voix
+plaintive, il est excessivement souffrant.
+
+Il avait chaussé son binocle avant de répondre, et sournoisement il
+observait Mlle Simone et Mme de Maumussy...
+
+Il les vit tressaillir, et d'un même et involontaire mouvement se
+retourner l'une vers l'autre.
+
+--Attention!... se dit-il, voici peut-être un indice.
+
+Le malheur est qu'il n'eut pas le temps de profiter de ce qu'il appelait
+déjà sa découverte.
+
+Deux gentilshommes campagnards des environs entraient, accompagnés de
+leurs femmes, et tout de suite et sans façon ils s'emparèrent de Mme
+de Maillefert.
+
+Ces fiers hobereaux avaient mordu aux amorces de la duchesse, et après
+avoir boudé dix-huit ans le gouvernement impérial, c'est à la fin de
+1869 qu'ils songeaient à se rallier.
+
+Ils y mettaient, il est vrai, des conditions. L'un demandait à être le
+candidat ministériel aux prochaines élections, l'autre exigeait une
+préfecture de première classe.
+
+--Parbleu! pensait M. de Boursonne, voilà des gaillards qui peuvent se
+flatter d'avoir du nez et de savoir choisir leur moment.
+
+Ce qui le consolait, c'est que, Mlle Simone étant sortie pour donner
+quelques ordres, sa place restait libre, sur la causeuse, près de Mme
+de Maumussy.
+
+Lestement, le bonhomme s'en empara. Il pensait:
+
+--Voici une belle pénitente qu'un vieux diable comme moi confessera
+facilement.
+
+Et bien vite, en quelques phrases, il planta les jalons d'une sorte
+d'interrogatoire. Ah! ce n'était pas la peine de se mettre en frais de
+diplomatie.
+
+Du premier coup, il acquit la certitude que huit jours plus tôt, la
+jeune duchesse ne soupçonnait même pas l'existence de Raymond.
+
+Puis, d'elle-même, et comme si le vieil ingénieur n'eût pas été pour
+elle un étranger, elle se mit à lui parler de son pays, l'Italie, de son
+passé, de sa famille, exposant avec une surprenante familiarité sa vie
+tout entière.
+
+M. de Boursonne n'en revenait pas, encore bien qu'il eût autrefois
+habité Rome et Florence, et qu'il connût la très réelle ingénuité des
+femmes italiennes, et leur horreur de toute affectation et d'une vaine
+pruderie.
+
+La jeune duchesse de Maumussy ne savait rien du monde, elle l'avouait en
+toute sincérité, étant restée jusqu'à vingt et un ans dans un couvent de
+Naples, où elle s'ennuyait fort.
+
+Puis, un beau matin, son père était venu l'en tirer, en lui annonçant
+qu'il lui avait trouvé un parti brillant, un grand seigneur français,
+qui en échange d'une grosse dot mettrait au service de la famille de sa
+femme ses hautes influences politiques. Quinze jours plus tard, elle
+était duchesse de Maumussy.
+
+Elle n'avait subi aucune contrainte, elle le reconnaissait. La joie
+d'être délivrée du couvent l'enivrait. Elle avait été étourdie de son
+changement d'état, du tumulte du palais paternel succédant au silence du
+cloître, des belles toilettes de sa corbeille, des flatteries murmurées
+à son oreille...
+
+Et, lorsqu'elle était revenue à elle, il était trop tard pour réfléchir.
+
+Ce n'est pas qu'elle eût à se plaindre de son mari. Le duc de Maumussy
+était parfait pour elle; à l'affût de ses moindres désirs, attentif à ne
+jamais laisser vide le tiroir de son secrétaire, stipulant des épingles
+pour elle sur toutes les affaires qu'il tripotait, veillant à ce qu'elle
+eût toujours les plus beaux diamants et les plus fringants attelages de
+Paris... Aussi était-elle enviée et haïe des femmes.
+
+Aussi entendait-elle célébrer à l'envi la galanterie de M. de Maumussy,
+le dernier paladin français, disait-on.
+
+Pourtant, ce n'est pas là le mari qu'elle rêvait quand, par ces soirées
+tièdes et embaumées du pays de Naples, elle errait avec ses compagnes
+sous les charmilles de son couvent.
+
+Certes, le duc était d'une élégance suprême, spirituel, ironique ou
+tendrement sentimental à son gré, mais il avait trente bonnes années de
+plus qu'elle, il eût pu être son père, elle était jeune, et il était
+vieux.
+
+Puis, pouvait-elle vraiment se dire mariée, ayant un mari insaisissable,
+qu'elle était souvent trois ou quatre jours sans apercevoir, dont la
+politique et les affaires absorbaient les journées, dont le plaisir
+dévorait les nuits, et qui, toujours sous l'éperon de l'ambition ou sous
+le fouet de la nécessité, menait à fond de train une existence
+haletante...
+
+Elle lui rendait, par exemple, cette justice, que s'il vivait de son
+côté, il la laissait vivre du sien, en pleine et entière indépendance,
+poussant si loin le soin de ne gêner en rien la liberté de ses actions,
+qu'elle s'en sentait humiliée...
+
+Et c'est du ton le plus simple et le plus naturel qu'elle débitait ces
+étranges confidences. M. de Boursonne en tressautait sur sa causeuse:
+
+--Elle est par trop naïve, à la fin, pensait-il, ou par trop effrontée!
+A quel propos me conte-t-elle tout cela? Pour que je le rapporte à
+Raymond? Singulière commission.
+
+Pourtant il n'était pas assez suffoqué pour ne remarquer pas qu'il
+n'était point le seul à écouter la duchesse de Maumussy.
+
+Ses ordres donnés, Mlle Simone était revenue s'asseoir tout près de
+la causeuse.
+
+La femme d'un des deux hobereaux l'avait bien entreprise et lui narrait
+tous les cancans de Saumur, mais elle ne répondait que par monosyllabes.
+
+Elle ne perdait pas une des paroles de Mme de Maumussy; tour à tour
+elle rougissait ou devenait toute pâle, ou bien ses yeux lançaient des
+éclairs...
+
+--Et voilà! pensait M. de Boursonne. Ces deux femmes aiment mon jeune
+camarade; elles se sont devinées et se haïssent... Mais lui! pourquoi
+a-t-il fui? N'aurait-il pas le courage de choisir?...
+
+En ce moment, le pianiste aux longs cheveux rentrait d'une promenade
+inspiratrice au clair de la lune, il s'assit au piano, et M. Philippe
+n'étant pas là, bientôt on ne s'entendit plus dans le salon.
+
+Le vieil ingénieur profita de l'occasion pour s'enfuir.
+
+En somme, il était assez satisfait de sa soirée, et s'il éprouvait
+quelque embarras, c'était de savoir si, oui ou non, il ferait part à
+Raymond de ses découvertes et de ses conjectures.
+
+Toutes réflexions faites, il se décida pour le silence. Il fit aussi
+bien.
+
+Raymond n'avait ni l'esprit ni le coeur aux confidences. Le malheureux
+pliait sous l'effort que lui coûtait la résolution de ne plus retourner
+à Maillefert.
+
+Sentir le bonheur, la réalité de ses rêves à portée de la main, et ne
+pas étendre la main, c'est du courage, cela!...
+
+Si encore il eût été loin!...
+
+Mais il ne pouvait sortir du _Soleil levant_ sans apercevoir de l'autre
+côté de la Loire les terrasses de Maillefert, et à travers les arbres,
+déjà dépouillés d'une partie de leurs feuilles, la façade blanche du
+château.
+
+Aussi, était-il bien décidé à demander son changement ou un congé,
+lorsque, le dimanche suivant, après la grand'messe, tandis que M. de
+Boursonne recevait ses paysans, il sortit.
+
+Il se dirigeait vers cette hauteur d'où on dominait les jardins du
+château de Maillefert, lorsqu'au détour du pont il se trouva en face de
+Mlle Simone.
+
+Elle n'était pas seule. Elle était accompagnée de sa gouvernante, miss
+Lydia Dodge, longue et maigre personne, à figure blême avec un gros nez
+rouge au milieu.
+
+Mlle Simone devait sortir de la messe, car miss Lydia portait deux
+paroissiens.
+
+Interdit, ému à ce point de sentir ses jambes fléchir, Raymond
+s'arrêta...
+
+Mais la jeune fille, non moins troublée, s'était arrêtée aussi, et ils
+restaient en présence, muets, palpitants, les joues empourprées, de
+sorte que miss Lydia roulait de l'un à l'autre ses gros yeux surpris...
+
+Ce fut à Mlle de Maillefert, la première, que la parole revint.
+
+--Vous avez été souffrant, monsieur Delorge? demanda-t-elle d'une voix
+troublée.
+
+--En effet, mademoiselle, balbutia-t-il.
+
+--Mais vous allez mieux, n'est-ce pas?
+
+--Oui...
+
+--Alors, nous vous reverrons au château?
+
+Vivement, miss Lydia prononça quelques mots en anglais, mais la jeune
+fille ne sembla pas l'entendre, et comme Raymond se taisait:
+
+--Je vous le demande!... insista-t-elle.
+
+Cette fois, miss Lydia toussa, et jugeant convenable d'intervenir:
+
+--C'est bien monsieur, interrogea-t-elle, qui a donné mille quatre cents
+francs aux pauvres des Rosiers?...
+
+Raymond bondit.
+
+--Vous savez cela!... s'écria-t-il.
+
+--M. le curé l'a dit au prône...
+
+--Quoi! il m'a nommé!
+
+--Non, répondit Mlle Simone, mais il vous a désigné à la
+reconnaissance des malheureux, trop clairement pour qu'on ne vous
+reconnût pas.
+
+Et comme miss Lydia la tirait par la manche:
+
+--Au revoir, donc, monsieur, dit-elle... A bientôt!...
+
+Plus éperdu que d'une apparition, Raymond demeurait immobile, suivant
+d'un oeil ébloui Mlle Simone, dont il voyait la robe ondoyer et
+glisser à travers les arbres.
+
+Lorsqu'enfin elle disparut:
+
+--Elle m'aimerait donc!... murmura-t-il, remué de sensations inconnues.
+
+Pour persister dans ses résolutions avec un tel espoir au coeur, il
+eût fallu au pauvre garçon une énergie plus qu'humaine ou un de ces
+esprits glacés que ne bouleversent jamais les vertiges de la passion.
+
+--On ne lutte pas contre la destinée, pensait-il.
+
+C'en était fait, il s'avouait sa défaite.
+
+--Je reste!... se répétait-il avec une sorte de rage, je reste!...
+
+L'idée de la tâche qu'il avait à remplir, le souvenir de son père
+assassiné, la haine des assassins demeurés impunis, l'effroi des
+reproches sanglants de sa mère, la pensée du douloureux étonnement de
+ses amis, de Me Roberjot, de M. Ducoudray, de Jean et de Léon
+Cornevin, tout cela s'effaçait et disparaissait...
+
+Et tandis qu'il regagnait à pas lents le _Soleil levant_:
+
+--Eh!... que m'importe!... se disait-il, pourvu que Simone m'aime!...
+
+Semblable à un malade qui se défend de songer à son mal, il s'était
+formellement interdit de penser au passé.
+
+Aussi, au dîner, au lieu d'un visage morne, montra-t-il une figure
+qu'illuminait l'espérance. Au lieu de rester silencieux comme de
+coutume, et plongé dans ses lugubres méditations, il parla beaucoup, il
+plaisanta, il rit...
+
+Et lorsque le café fut servi:
+
+--Est-ce que nous n'irons pas à Maillefert, ce soir? demanda-t-il à M.
+de Boursonne.
+
+Le vieil ingénieur tressaillit, et après avoir curieusement examiné son
+jeune camarade, frappé de sa gaieté fiévreuse et de l'égarement de ses
+yeux:
+
+--Allons! prononça-t-il simplement.
+
+Un brillant accueil attendait Raymond au château, un accueil tel qu'un
+vieil ami de Maillefert n'en eût pu souhaiter un meilleur ni plus
+affectueux.
+
+La duchesse, dès que le domestique l'annonça, se leva en battant
+joyeusement des mains, et de l'air le plus ravi:
+
+--Vous voici donc, monsieur le convalescent, dit-elle. Savez-vous que
+nous étions ici dans une inquiétude mortelle!...
+
+M. Philippe, revenu de la veille d'Angers, interrompit une histoire
+scandaleuse qu'il contait à un de ses amis, pour venir serrer la main de
+son «cher Delorge».
+
+--Vous nous manquiez, lui dit-il, parole d'honneur! vous nous manquiez
+énormément.
+
+En possession de toute sa raison, Raymond se fût étonné de cet accueil
+et de se trouver tout à coup si avant dans l'amitié de la mère et du
+fils. Il se fût demandé le but de ces démonstrations trop bruyantes pour
+être sincères, et se fût tenu sur ses gardes. Mais il n'avait
+d'attention que pour Mlle Simone.
+
+Elle portait comme toujours une toilette d'une extrême simplicité, et
+qui semblait presque pauvre près des parures éclatantes des amies de sa
+mère, mais elle était, selon l'expression vulgaire, en beauté ce
+soir-là. Ses cheveux blonds paraissaient plus lumineux, ses yeux et son
+teint brillaient d'un éclat extraordinaire.
+
+On eût dit une tête divine du Titien qui, longtemps, est restée perdue
+dans l'ombre, et qui, tout à coup, mise dans son jour, resplendit,
+étonne, éblouit...
+
+--Ah çà, je l'avais mal vue, l'autre soir, pensait M. de Boursonne, ou
+c'est une transfiguration...
+
+Par contre, la duchesse de Maumussy lui parut moins belle.
+
+Assise devant un petit guéridon de laque, elle semblait absorbée par la
+lecture d'un numéro de la _Vie Parisienne_, mais ses regards glissaient
+au-dessus du journal, et s'arrêtaient sur Raymond avec une expression
+dont il eût été peut-être effrayé s'il les eût surpris.
+
+--Moi, proposa M. Philippe, je serais assez d'avis, puisque nous voici
+en nombre, de tailler un petit bac de santé...
+
+La proposition n'était pas heureuse.
+
+Mme de Maillefert avait ce soir-là dans son salon cinq ou six dames
+très nobles des environs, qu'elle tenait essentiellement à intéresser au
+succès de sa mission électorale, et à qui ce seul mot de bac avait fait
+pincer les lèvres.
+
+Adressant donc à son fils un geste rapide d'intelligence:
+
+--Non, pas de cartes, ce soir, mon cher duc, dit-elle, improvisons
+plutôt une petite sauterie...
+
+Le pianiste bien peigné, qui rêvassait dans un coin, tressaillit à ces
+paroles, et ses sourcils se froncèrent. Il ne comprit que trop
+l'affreuse corvée qui se préparait pour lui. Il comprit que lui,
+l'artiste inspiré et incompris, il allait être condamné à faire
+danser--hélas! ce n'était pas la première fois--les hôtes de Mme de
+Maillefert. Il se vit, lui, l'auteur de mélodies admirables, réduit à
+jouer de l'Offenbach ou du _Compositeur toqué_.
+
+--Allons, mon cher, lui dit son ennemi, M. Philippe, voilà une occasion
+de vous rendre utile...
+
+[Illustration:--Très curieux! parole d'honneur! excessivement curieux.]
+
+Il n'osa pas refuser. Il se leva, promenant autour du salon un regard de
+douloureuse mélancolie, et du pas d'un homme qui marche au supplice, il
+se dirigea vers le piano...
+
+--Jouez-nous un quadrille d'_Orphée aux Enfers_, lui demanda Mme de
+Maillefert...
+
+Déjà Raymond était allé inviter Mlle Simone... Elle hésita
+visiblement avant d'accepter l'invitation, ses lèvres s'entr'ouvrirent
+comme si elle eût eu à dire quelque chose de difficile...
+
+Mais elle se vit observée, elle accepta...
+
+Cette fois, Raymond s'était bien juré qu'il saurait prendre sur lui de
+ne pas garder, comme au bal, un silence qui lui avait paru le comble du
+ridicule. Il se tint parole. Seulement, la contrainte qu'il s'imposait
+pour maintenir vivante une sorte de conversation entre les figures,
+absorbait si bien toute son attention, que c'est à peine s'il savait ce
+qu'il disait...
+
+Peu importait, d'ailleurs; Mlle Simone ne l'écoutait pas. Elle
+n'était préoccupée que d'observer Mme de Maumussy, qui dansait avec
+le jeune duc de Maillefert.
+
+Et, quand le quadrille terminé, Raymond la reconduisit à sa place:
+
+--Il faut, lui dit-elle, très bas et très vite, que vous dansiez avec la
+duchesse de Maumussy...
+
+Stupéfait, il la regarda, se demandant si elle parlait sérieusement.
+
+--Il le faut! insista-t-elle.
+
+Et ses yeux ajoutaient:--Défiez-vous!
+
+Certes, elle ne pouvait rien commander au pauvre garçon qui lui fût plus
+atrocement pénible. Lui qui se disait en venant:
+
+--Je saurai bien éviter cette femme!...
+
+Pourtant, il obéit.
+
+Il s'avança vers la jeune duchesse, et comme si elle eût attendu, avant
+même que d'une voix altérée il eût formulé son invitation, elle se leva
+et prit son bras...
+
+Après une formidable série d'accords plaqués, le pianiste incompris
+venait d'attaquer une valse langoureuse de Métra.
+
+Il n'y avait plus à reculer.
+
+Surmontant une indicible répulsion, Raymond enlaça la taille ronde et
+souple de la jeune duchesse, elle appuya sur son épaule sa main finement
+gantée, et ils s'élancèrent...
+
+Ils commencèrent lentement. Mais le pianiste, peu à peu, accélérait la
+mesure, et ils tournaient de plus en plus vite, et autour d'eux, le
+parquet et le plafond, les candélabres chargés de bougies et les
+lambris, les tentures, et les vieilles gens immobiles sur leurs
+fauteuils, tout tournait autour d'eux comme un disque autour d'un pivot.
+
+Le vertige de la valse troublait le cerveau de Raymond; la notion lui
+échappait de la réalité, il ne pouvait pas croire que ce qui était fût,
+il se demandait s'il n'était pas le jouet d'un des cauchemars odieux qui
+font du sommeil une torture.
+
+--Est-ce bien moi, pensait-il, moi qui presse entre mes bras la femme
+d'un des assassins de mon père!...
+
+Bientôt elle lui demanda de s'arrêter. Elle se prétendait fatiguée et un
+peu étourdie, et cependant sa respiration était aussi égale et aussi
+douce que celle d'un enfant endormi.
+
+Raymond, lui, haletait. Des gouttes d'une sueur glacée perlaient le long
+de ses tempes.
+
+--Savez-vous, monsieur Delorge, lui dit brusquement la jeune duchesse,
+que le bruit de vos magnifiques aumônes est venu jusqu'à Maillefert.
+
+Elle riait, mais d'un mauvais rire. Et, sans attendre la réponse de
+Raymond:
+
+--Vous êtes donc bien riche? insista-t-elle.
+
+--Hélas! non, madame.
+
+--Ah!... votre générosité n'en a que plus de mérite.
+
+Ce qu'elle ne disait pas se lisait dans ses yeux noirs.
+
+--Comment se fait-il, demandait son regard hautain, que vous avez donné
+précisément la somme que je vous envoyais? Pourquoi?
+
+Raymond comprit qu'il devait répondre, qu'il lui fallait, sous peine de
+se faire une ennemie implacable, trouver une explication plausible.
+
+Et la nécessité l'inspirant:
+
+--Madame, répondit-il, je jouais l'autre soir pour la première fois de
+ma vie. Lorsque j'ai reçu votre lettre, j'ai été saisi de peur en
+songeant que j'aurais pu perdre ce que j'avais gagné. Que serait-il
+advenu, en ce cas? Je suis un pauvre diable d'ingénieur des ponts et
+chaussées, et quatorze cents francs représentent quatre mois de mes
+émoluments. J'ai tremblé que cet argent, si facilement et si rapidement
+acquis, ne m'inspirât la fatale passion du jeu. Et si je l'ai donné aux
+pauvres, c'est pour avoir le droit de ne plus toucher une carte sans
+être accusé d'être retenu par la crainte de perdre mon gain.
+
+Peu à peu, à mesure que Raymond cherchait les mots de cette explication
+un peu diffuse peut-être, mais plausible, les traits de la jeune femme
+reprenaient leur expression de placidité habituelle.
+
+--C'est vrai, cela? demanda-t-elle.
+
+--Quel intérêt aurais-je à mentir?
+
+Elle sourit, au lieu de répondre, et comme le pianiste inspiré jouait
+les dernières mesures de la valse, elle prit le bras de Raymond pour
+regagner la causeuse où elle était assise quand il était venu l'inviter.
+Lui se croyait quitte, et déjà songeait à manoeuvrer de façon à se
+rapprocher de Mlle Simone.
+
+Mais la duchesse avait entamé une conversation qui ne lui permettait pas
+de s'éloigner sans une grossière inconvenance.
+
+Prenant texte de ce qu'il lui avait dit qu'il n'était qu'un pauvre
+diable d'ingénieur, Mme de Maumussy s'informait de ses affaires avec
+une sollicitude amicale.
+
+Depuis combien de temps était-il sorti de l'école? Quels postes avait-il
+occupés? Estimait-il que sa situation actuelle fût en rapport avec son
+mérite?...
+
+Tant bien que mal, plutôt mal que bien, Raymond répondait.
+
+Toutes ses facultés étaient absorbées par la contemplation de Mlle
+Simone. Il lui tournait le dos, mais il la voyait fort distinctement
+dans une grande glace placée derrière Mme de Maumussy.
+
+Le visage de la jeune fille exprimait peut-être un peu d'inquiétude,
+mais ne trahissait certainement aucun mécontentement. La jeune
+duchesse, cependant, poursuivait.
+
+--Si elle se permettait de questionner ainsi M. Delorge, disait-elle,
+c'est qu'elle avait eu l'occasion de s'entretenir de lui avec son chef
+immédiat, le baron de Boursonne.
+
+«Le baron ne lui avait pas dissimulé l'injustice de l'administration
+envers son jeune camarade, lequel languissait dans des postes
+subalternes, malgré sa réputation très méritée d'être un des hommes les
+plus distingués des ponts et chaussées.
+
+Mais il n'y avait pas que Mlle Simone à épier Raymond et la duchesse
+de Maumussy. M. de Boursonne ne les perdait pas de vue, et surpris de
+voir son jeune ami s'entretenir si longtemps avec une femme pour
+laquelle il avait manifesté une si profonde aversion:
+
+--Peut-être ferai-je bien, pensa-t-il, d'aller à son secours.
+
+Et laissant Mme de Maillefert aux prises avec celui de ses hôtes qui
+demandait une préfecture de première classe, il se rapprocha de la jeune
+duchesse.
+
+Elle dut en être ravie, car dès qu'il fut à portée de l'entendre:
+
+--N'est-ce pas vous, monsieur le baron, dit-elle, qui m'avez affirmé que
+M. Delorge est trop modeste et ne cherche pas assez à se faire valoir?
+
+--Et je suis prêt à le répéter devant lui, madame la duchesse, répondit
+le vieil ingénieur.
+
+--Vous entendez, monsieur! dit la jeune femme à Raymond.
+
+Et, revenant à M. de Boursonne:
+
+--Eh bien, monsieur le baron, continua-t-elle, c'est à nous de faire
+cesser les injustices...
+
+Le bonhomme hocha la tête, et souriant:
+
+--Je ne suis pas en odeur de sainteté, fit-il, et ma recommandation n'a
+guère de valeur...
+
+--Mais moi, interrompit la duchesse, moi, je puis beaucoup!...
+
+Et tout de suite, avec une emphase italienne, elle se mit à vanter
+l'influence de son mari. Le duc de Maumussy était tout-puissant,
+assurait-elle, et il suffisait d'un acte de sa volonté pour mettre
+Raymond à sa place.
+
+Cent fois, elle l'avait vu mettre son influence au service de gens
+incapables; pour cette fois,--une fois n'est pas coutume,--il servirait
+un homme de talent.
+
+Elle garantissait qu'il le ferait très volontiers, et qu'au surplus elle
+se chargeait de le faire vouloir.
+
+Le temps passait, cependant.
+
+Après deux quadrilles et encore autant de valses, le pianiste incompris
+avait fermé le piano, et, d'un air profondément humilié, était allé se
+rasseoir dans son coin.
+
+Un à un, les hobereaux des environs venaient saluer la duchesse de
+Maillefert et partaient.
+
+Mme de Maumussy ne put plus ne pas apercevoir l'impatience polie de
+se retirer que manifestait M. de Boursonne.
+
+Tendant donc la main à Raymond:
+
+--Nous reparlerons de tout cela, n'est-ce pas, monsieur? lui dit-elle.
+Il ne dépendra pas de moi que l'avenir ne vous dédommage du passé.
+
+Sans trop savoir ce qu'il faisait, le jeune homme pressa légèrement
+cette main qui lui était tendue. Il venait de voir dans la glace Mlle
+Simone s'approcher de sa mère, lui parler un moment, et sortir, non sans
+avoir jeté à Mme de Maumussy un dernier et singulier regard.
+
+--Ainsi, pensait-il, je ne la reverrai pas ce soir. Pourquoi
+quitte-t-elle le salon? Lui suis-je donc indifférent? Me suis-je laissé
+sottement abuser par de vaines apparences?...
+
+IL est vrai que Mme de Maillefert et le jeune duc semblaient prendre
+à tâche de le distraire de ce doute affreux.
+
+Jamais on ne les avait vus si affectueux pour personne.
+
+La mère si hautaine, le fils si impertinent d'ordinaire, s'empressaient
+autour de M. de Boursonne et de son jeune ami, et ne les laissèrent
+partir qu'après en avoir obtenu la promesse formelle de venir dîner le
+lendemain.
+
+
+
+
+III
+
+
+--Ah çà! qu'est-ce que cette charade qui se joue en votre honneur?
+demanda M. de Boursonne à Raymond, dès qu'ils se trouvèrent seuls.
+
+--Eh! le sais-je plus que vous, monsieur? répondit le jeune homme.
+
+--C'est que, voyez-vous, mon cher, poursuivit le vieil ingénieur, vous
+auriez peut-être tort de prendre pour argent comptant les démonstrations
+de ces Maillefert. D'aussi illustres égoïstes ne se donnent pas tant de
+peine pour rien. Il me paraît clair qu'ils ont des vues sur vous.
+Lesquelles? En avez-vous idée?
+
+--Pas la moindre.
+
+Le vieil ingénieur parut réfléchir.
+
+Il était piqué de la réserve de Raymond. Et comme en dépit des conseils
+de la sagesse, il est rare qu'on se connaisse soi-même:
+
+--J'ai pour principe absolu, reprit-il, de ne jamais me mêler des
+affaires des autres. Je ne prétends donc pas forcer vos confidences.
+Mais je croirais manquer à l'amitié que je vous porte, si je ne vous
+disais pas: Soyez prudent, prenez garde!...
+
+Ces exhortations à la défiance étaient inutiles.
+
+Si étranger que fût Raymond à la diplomatie des salons, si inexpérimenté
+qu'il pût être des intrigues misérables que voile parfois la politesse
+savante de la bonne compagnie, il comprenait que ce qui se passait
+autour de lui n'était pas naturel.
+
+Un instinct supérieur à toutes les expériences lui disait qu'il était
+sérieusement menacé, qu'une partie était engagée dont son bonheur et son
+honneur étaient peut-être l'enjeu.
+
+Il était sûr d'un danger prochain.
+
+Mais quel était ce danger?...
+
+A cette question, malheureusement, il ne trouvait pas de réponse, de
+réponse qui le satisfît, du moins.
+
+Était-ce la duchesse de Maumussy qu'il devait surtout redouter?...
+
+Si cette vanité dont l'homme le plus modeste porte en soi le germe lui
+disait que la jeune duchesse lui portait un intérêt plus que fraternel,
+la voix de la raison lui disait que cet intérêt n'était peut-être qu'une
+comédie.
+
+Et le but, Raymond pensait l'entrevoir.
+
+La dernière lettre de Jean Cornevin lui revenait à l'esprit.
+
+Que disait-elle, cette lettre? Que Laurent Cornevin n'était probablement
+pas mort, ainsi qu'on l'avait cru, et que, par conséquent, la preuve du
+crime de MM. de Maumussy et de Combelaine n'était pas anéantie.
+
+Ce que Jean avait découvert, les assassins ne le savaient-ils pas?...
+
+Ne tremblaient-ils pas de se voir d'un moment à l'autre démasqués?
+
+Et cela admis, Raymond n'en arrivait-il pas à se demander si la duchesse
+de Maumussy, cette jeune femme si belle et si séduisante, ne lui avait
+pas été envoyée pour s'emparer de son esprit, pour l'éblouir
+d'espérances magnifiques, pour l'amener lui, le fils de la victime, à
+contribuer à l'impunité des meurtriers....
+
+--En ce cas, pensait-il, Mme de Maillefert et M. Philippe seraient du
+complot, et ainsi s'expliqueraient leurs avances.
+
+Mais Mlle Simone n'en était pas, elle, bien évidemment, puisque, tout
+en obligeant Raymond à faire danser Mme de Maumussy, elle l'avait
+d'un coup d'oeil, averti de se tenir sur ses gardes.
+
+--Il faut que je lui parle, se disait-il, que j'aie le courage de lui
+demander de m'éclairer...
+
+Malheureusement, le lendemain, lorsqu'il se présenta au château, Mlle
+Simone n'était pas dans le petit salon où les hôtes ordinaires venaient
+attendre que la cloche sonnât le dîner.
+
+Mme de Maillefert, du reste, semblait fort mécontente de cette
+absence de sa fille.
+
+--Simone est insupportable, disait-elle, avec cette manie qu'elle a de
+courir les champs, ni plus ni moins qu'un pauvre gentilhomme campagnard
+réduit à faire valoir lui-même...
+
+Raymond, à ce moment, se trouvait assis près de la duchesse de Maumussy.
+
+--Il est de fait, lui dit-elle, que Mlle de Maillefert a des
+habitudes étranges pour une fille de son nom, maîtresse d'une si grande
+fortune... Car vous devez savoir que c'est huit millions, au bas mot,
+que cette blonde charmante apportera à l'homme adroit qui aura su lui
+plaire...
+
+L'allusion était directe, et évidemment préméditée.
+
+Et cependant, comme si elle eût craint que son intention ne fût pas
+comprise:
+
+--Une jeune fille si riche, ajouta-t-elle, doit renoncer à l'espoir
+d'être aimée pour elle-même!...
+
+Vingt-quatre heures plus tôt, Raymond se fût peut-être révolté, mais il
+apprenait à se maîtriser. La cloche du maître d'hôtel sonnait, il en
+profita pour ne pas répondre.
+
+Le dîner fut triste. Des hôtes nombreux de la duchesse de Maillefert,
+cinq ou six seulement restaient. Les autres s'étaient envolés vers Paris
+aux premières gelées. Et si la duchesse prolongeait son séjour, c'était,
+disait-elle, dans l'intérêt de sa mission, et aussi pour terminer
+quelques affaires d'intérêt.
+
+Plus tristement encore la soirée s'écoula sans que Mlle Simone parût,
+encore bien que, sur les huit heures, elle eût envoyé miss Lydia Dodge
+prévenir sa mère de son retour.
+
+--Que peut-elle avoir contre moi? se demandait Raymond, en rentrant au
+_Soleil levant_, elle me fuit... Ne dois-je plus la revoir?...
+
+Terreurs vaines! Le lendemain même, lorsque suivi de M. de Boursonne il
+se présenta au château, il ne trouva au salon que Mlle Simone.
+L'attendait-elle donc?
+
+Telle dut être l'idée du vieil ingénieur, car après quelques mots de
+politesse banale, il alla se planter devant une fenêtre, tout comme s'il
+n'eût pas fait nuit. Il est vrai que précisément parce que la nuit était
+fort obscure, les carreaux se trouvaient faire l'office d'une glace où
+il distinguait fort nettement Raymond et Mlle Simone.
+
+A grand'peine, et de ses deux mains appuyées sur sa poitrine, Raymond
+essayait de comprimer les battements de son coeur. Enfin elle se
+présentait, cette occasion de parler qu'il avait appelée de tous ses
+voeux. Et il se sentait la force d'en profiter, car l'excès même de la
+passion lui rendait quelque sang-froid, de même que l'excessif danger
+donne aux plus poltrons une sorte de courage...
+
+Mais il n'avait pas prononcé dix syllabes, que Mlle Simone
+l'interrompit.
+
+Elle aussi, la pauvre jeune fille, elle était affreusement émue, et à sa
+pâleur et à la contraction de ses lèvres, on pouvait voir quelle
+violence elle se faisait:
+
+--Monsieur, commença-t-elle, c'est bien vous, n'est-ce pas, qui, le soir
+du bal donné par ma mère, êtes entré dans le salon de miss Lydia?...
+
+--Un domestique m'en avait ouvert la porte, mademoiselle...
+
+--Je sais... En ce moment, ma mère et moi nous nous trouvions dans la
+pièce voisine, nous avions une discussion... fâcheuse, et nous croyant
+seules nous parlions assez haut...
+
+Raymond était devenu blême.
+
+Son indiscrétion avait été involontaire. Assurément, sans M. de
+Boursonne, il se serait enfui en se bouchant les oreilles aux premiers
+mots arrivés jusqu'à lui.
+
+Seulement, il ne pouvait pas dire cela, et, en cette circonstance,
+mentir lui répugnait comme une indignité.
+
+--Vous parliez haut, c'est vrai, mademoiselle, balbutia-t-il.
+
+--De sorte que vous avez entendu tout ce que nous disions?
+
+Il baissa la tête.
+
+--Vous avez entendu? insista la jeune fille.
+
+--Oui.
+
+Jamais rien n'avait coûté à Raymond autant que cet aveu. Qu'allait-il en
+advenir? Mlle Simone n'allait-elle pas l'accabler de mépris?
+
+Non. Elle le regarda sans colère, mais avec une fermeté incroyable chez
+une jeune fille si timide:
+
+--Et qu'avez-vous conclu de ce que vous avez entendu? interrogea-t-elle.
+
+--Que votre dévouement est sublime, mademoiselle.
+
+Elle frappa du pied.
+
+--Ce n'est pas répondre, prononça-t-elle.
+
+Raymond demeura d'abord interdit, puis, tout à coup, une inspiration
+l'éclairant:
+
+--Ah!... je comprends, fit-il. C'est mon avis sur la situation que vous
+avez acceptée, mademoiselle, que vous voulez?
+
+Elle se penchait vers lui avec une anxiété visible, comme si des paroles
+qui allaient tomber de ses lèvres eût dépendu toute sa destinée.
+
+Lui eut ce pressentiment que sa réponse allait décider de son avenir, et
+lentement et mesurant chacune de ses expressions:
+
+--Non seulement je m'explique votre conduite, mademoiselle, dit-il, non
+seulement, je l'admire, mais je l'approuve comme la seule digne d'une
+Maillefert...
+
+--Ah!...
+
+--Je vous la conseillerais, si j'avais le bonheur de posséder votre
+confiance. Vous pensez que vous n'êtes que la dépositaire et en quelque
+sortes l'économe de l'immense fortune que vous possédez. Vous avez
+raison. Avant tout, cette fortune appartient à la maison de Maillefert,
+c'est à soutenir l'éclat et l'honneur de ce grand nom qu'elle doit être
+employée tout entière.
+
+La joie la plus vive se peignait sur les traits si purs de Mlle
+Simone, en dépit de ses efforts pour demeurer impénétrable. Il y avait
+des remerciements plein ses yeux.
+
+--Vous dites tout entière? répéta-t-elle.
+
+--Oui, mademoiselle, jusqu'au dernier louis.
+
+--C'est bien votre pensée que vous me dites?
+
+--Ma pensée intime, oui, et la plus chère, sur laquelle reposent toutes
+mes espérances...
+
+Elle l'arrêta d'un geste.
+
+--Me tromper, dit-elle, serait odieux et lâche!...
+
+[Illustration:--Monsieur Delorge? demanda-t-il.]
+
+--Oh!...
+
+--Indigne de l'homme de coeur qui, entendant outrager une pauvre jeune
+fille qu'il ne connaissait pas, a risqué sa vie pour la défendre...
+
+--Mademoiselle...
+
+Elle se leva.
+
+--Je vous crois, fit-elle résolument.
+
+Et donnant à Raymond sa main, qu'il garda dans les siennes:
+
+--Croyez-moi de même, ajouta-t-elle; seulement...
+
+Elle n'acheva pas... Tout le sang généreux de son coeur, comme un
+torrent de pourpre, affluait à son visage.
+
+La duchesse de Maumussy entrait.
+
+Avait-elle écouté et avait-elle entendu? Choisissait-elle pour paraître
+l'instant où son instinct avait dû lui dire qu'il allait être question
+d'elle? Le fait est qu'elle était certainement émue: elle était pâle et
+ses mains tremblaient.
+
+--Où donc est votre mère, ma chère Simone? demanda-t-elle.
+
+La jeune fille hésita. Elle se défiait du tremblement de sa voix, et son
+embarras était grand, lorsque M. de Boursonne vint à son secours...
+
+S'inclinant avec son meilleur sourire devant Mme de Maumussy:
+
+--Mme de Maillefert, répondit-il, et M. le duc sont, nous a-t-on dit,
+en grande conférence avec un sous-préfet des environs.
+
+C'était vrai, seulement Raymond l'avait oublié. La jeune femme eut un
+éclat de rire trop bruyant pour être sincère, et se laissant tomber sur
+un fauteuil:
+
+--Mon Dieu!... s'écria-t-elle, que c'est donc amusant de voir cette
+chère duchesse et cet excellent M. Philippe s'occuper de politique!...
+
+Et tout de suite, avec cette volubilité fiévreuse des gens qui redoutent
+les trahisons du silence, elle se mit à parler des événements dont Paris
+était le théâtre.
+
+Elle en pouvait parler pertinemment, disait-elle, ayant reçu le matin
+même une lettre de son mari.
+
+Le duc de Maumussy ne lui dissimulait pas qu'il était mécontent, sinon
+inquiet, de la tournure des choses. Selon lui, le gouvernement impérial
+s'engageait dans une voie sans issue. L'empereur fermait l'oreille aux
+conseils de ses anciens amis, pour écouter des charlatans politiques
+sans portée. L'influence de l'impératrice amenait au pouvoir des hommes
+d'une maladresse si incroyable qu'elle avait un faux air de trahison.
+
+--Je m'étais trompé, pensait Raymond, cette femme n'a pas été envoyée
+par mes ennemis... Si elle savait qui je suis et quel est mon passé,
+elle ne parlerait pas ainsi devant moi...
+
+Quoi qu'il en fût, ce ne devait pas, ce ne pouvait pas être un intérêt
+médiocre, qui arrachait ainsi la duchesse de Maumussy à ses habitudes de
+silencieuse torpeur.
+
+Car c'en était fait de sa nonchalance hautaine. Tout son être vibrait.
+
+Le buste rejeté en arrière, la joue ardente, les narines gonflées, le
+sein haletant, elle parlait, d'une voix brève et saccadée qui ne
+souffrait ni réplique ni contradiction.
+
+Et il fallait entendre les commentaires dont elle accompagnait la lettre
+de son mari et de quels sarcasmes elle cinglait ce mari et ses amis, et
+les hommes au pouvoir, et les ministres, et la cour, et l'impératrice et
+l'empereur!
+
+--Tudieu! quelle commère! pensait M. de Boursonne.
+
+Il lui paraissait évident que la jeune femme cherchait surtout à
+dissimuler le motif réel de son irritation, et qu'ainsi, comme on dit
+vulgairement, elle passait sa colère.
+
+Et la preuve, c'est que Mme de Maillefert et son fils étant rentrés,
+elle se mit tout de suite et sans à-propos à les accabler de railleries
+positivement blessantes au sujet de cette longue conférence électorale
+qu'ils venaient d'avoir avec un sous-préfet des environs.
+
+Mais aussi, à l'attitude de la mère et du fils, Raymond et M. de
+Boursonne eussent pu mesurer le crédit de la duchesse de Maumussy.
+
+Mme de Maillefert dit seulement, et Dieu sait de quel accent:
+
+--Vous avez certainement vos nerfs, ce soir, ma chère Clélie.
+
+Clélie était le prénom de Mme de Maumussy.
+
+--Jamais, au contraire, répondit-elle, je ne me suis sentie si bien
+portante ni de meilleure humeur.
+
+En sortant du château, après cette soirée décisive, M. de Boursonne
+sifflotait un air fantastique, ce qui était chez lui l'indice des plus
+sombres préoccupations.
+
+C'est qu'après s'être juré de ne plus s'occuper des affaires de Raymond,
+voyant la tournure que prenaient ces affaires, il se faisait un cas de
+conscience de l'abandonner aux inspirations de son inexpérience.
+
+--Eh bien!... lui demanda-t-il, où en êtes-vous?
+
+Raymond planait alors dans le bleu du troisième ciel, et trouver un
+confident, c'était un bonheur encore.
+
+--Cette soirée, répondit-il, sera la plus heureuse de ma vie...
+
+--Diable!...
+
+--J'aime éperdument Mlle de Maillefert, et de ce soir je crois, oui,
+je crois fermement que je ne lui suis pas indifférent...
+
+--Peste!...
+
+--N'avez-vous pas entendu ce qu'elle m'a dit?
+
+--Si, parfaitement.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! mon cher camarade, à moins que le français ne soit plus le
+français, et que je ne sois plus qu'une vieille bête, elle vous a
+clairement demandé si vous consentiriez à l'épouser sans dot.
+
+Le visage de Raymond rayonna.
+
+--Oui, c'est bien là ce que j'ai compris, s'écria-t-il.
+
+Imperceptiblement, le vieil ingénieur haussa les épaules.
+
+--Et qu'en concluez-vous? interrogea-t-il.
+
+La question parut stupéfier Raymond.
+
+--Ce que j'en conclus?... répéta-t-il. Ceci: la dot de Mlle Simone
+était le seul obstacle que j'aperçusse entre Mlle Simone et moi... La
+dot étant supprimée, l'obstacle n'existe plus...
+
+--De sorte que vous croyez que maintenant tout va aller de soi...
+
+De même que toutes les natures nerveuses et enthousiastes, Raymond
+pouvait, en un moment, passer de l'exaltation la plus grande au plus
+extrême abattement.
+
+La voix de M. de Boursonne le ramena brusquement du ciel au milieu des
+ornières de la réalité.
+
+--Mlle Simone m'a dit de croire en elle, prononça-t-il d'un air
+sombre, et j'y crois aveuglément.
+
+Mais c'est bien inutilement que Raymond et M. de Boursonne s'épuisaient
+à évaluer les probabilités de l'avenir. Les événements devaient, comme à
+plaisir, dérouter leurs conjectures.
+
+Après cette orageuse soirée, troublée par les emportements étranges de
+Mme de Maumussy, après les scènes dont il s'était trouvé
+l'involontaire et très embarrassé témoin, Raymond n'était pas sans
+inquiétudes sur la réception qui l'attendait à Maillefert.
+
+Inquiétudes inutiles! Jamais encore il n'avait été accueilli comme il le
+fut le lendemain.
+
+Puis, en moins de quatre jours, sa situation s'embellit de telle sorte
+qu'on eût pu croire que très assurément la famille de Maillefert allait
+devenir la sienne. Un prétendant déclaré et officiellement admis à faire
+sa cour n'eût pas osé souhaiter de plus délicats encouragements, de plus
+charmantes attentions.
+
+Devenue soudainement tout miel, Mme de Maillefert ne lui épargnait
+aucun de ces patelinages que prodiguent les mères adroites à l'homme
+qu'elles convoitent pour leur fille.
+
+Elle ne l'appelait plus monsieur Delorge, mais bien mon cher monsieur
+Raymond, ou bien Raymond tout court.
+
+--Que ne l'appelle-t-elle: «Mon gendre», pendant qu'elle y est! pensait
+M. de Boursonne.
+
+En ce cas, M. Philippe eût eu aussi tôt fait de dire: «Mon cher
+beau-frère.»
+
+Car ses façons étaient plus familières encore que celles de sa mère, et
+avaient ceci de singulièrement significatif, qu'elles se manifestaient
+en dehors.
+
+Ses amis étant retournés à Paris, il se prit pour Raymond d'une si belle
+passion qu'il ne le quittait presque plus.
+
+Tous les jours, après le déjeuner, si détestable que fût le temps, il
+allait le rejoindre à l'endroit où il poursuivait ses études, et il
+passait des heures à le regarder opérer, avec toutes les apparences de
+l'intérêt le plus vif.
+
+Puis, M. de Boursonne aidant, il le débauchait. Il venait le prendre au
+saut du lit, tantôt pour une partie de chasse avec les jeunes gens des
+environs, tantôt pour une promenade à Saumur ou à Angers.
+
+Il se montrait avec lui, bras dessus bras dessous, aux Rosiers. Il
+arrivait à l'improviste partager son dîner du _Soleil levant_,
+déclarant, parole d'honneur! que maître Béru était un bien autre artiste
+que le cuisinier de Maillefert. A plusieurs reprises, il le traîna au
+_Café du commerce_ pour faire une partie de billard.
+
+Le parti pris de la mère et du fils était trop visible pour que M. de
+Boursonne ne le constatât pas.
+
+Et la preuve qu'il existait, c'est que jamais Mme de Maillefert
+n'était avec Raymond aussi familière que les soirs où elle avait des
+étrangers dans le salon.
+
+Alors, avec la plus adroite maladresse, elle saisissait les occasions
+bonnes ou mauvaises, de laisser éclater la plus excessive intimité.
+
+Elle disait, par exemple, à Raymond:
+
+--Vous qui êtes presque de la famille...
+
+Lui n'avait pas tardé à reconnaître que M. Philippe et sa mère
+s'entendaient pour lui ménager des occasions d'entretenir Mlle
+Simone. A tout instant, sous un prétexte ou sous un autre, on les
+laissait ensemble.
+
+Le temps était-il assez beau pour permettre une promenade au jardin?
+
+--Offrez donc votre bras à Simone, mon cher Raymond, disait
+invariablement Mme de Maillefert.
+
+Elle-même prenait le bras de M. de Boursonne, M. Philippe présentait le
+sien à la duchesse de Maumussy, on sortait.
+
+Et régulièrement, par le plus grand des hasards, Raymond finissait par
+se trouver seul avec Mlle Simone.
+
+La peur finissait par prendre le pauvre garçon. Car de se fier à ces
+magnifiques apparences, de s'abandonner aux douceurs d'une situation si
+étrangement inespérée, il n'avait garde.
+
+--Grand Dieu! disait-il à M. de Boursonne, qu'est-ce que cela
+signifie?!...
+
+--Hum! rien de bon! répondait le vieil ingénieur.
+
+--C'est trop beau.
+
+--Beaucoup trop pour durer.
+
+--Quel peut être le but de Mme de Maillefert? Qu'espère-t-elle de
+cette comédie?
+
+Le bonhomme branlait la tête d'un air équivoque.
+
+--Ce qu'ils espèrent, répondait-il, hum!... peut-être bien que moi...
+mais non, je ne suis pas assez sûr encore... Ce serait trop odieux.
+
+Et il refusait obstinément de s'expliquer, disant que, s'il ne se
+trompait pas, les faits ne tarderaient guère à faire éclater la vérité.
+
+Le plus extraordinaire, c'est qu'à mesure que Mme de Maillefert
+devenait plus ardente et plus expansive, Mlle Simone montrait plus de
+réserve et de froideur.
+
+Autant sa mère s'ingéniait à lui ménager avec Raymond des heures de
+tête-à-tête, autant elle mettait à les éviter une ingénieuse
+obstination.
+
+Nul moyen de lui parler. Toujours maintenant elle traînait après ses
+jupes miss Lydia Dodge, sa gouvernante anglaise, laquelle, préalablement
+stylée, se jetait à la traverse de tous les entretiens.
+
+--Elle me hait, pensait Raymond, en proie à un sombre désespoir. Que lui
+ai-je fait? En quoi ai-je pu lui déplaire?...
+
+Et il s'effrayait de la voir de plus en plus pâle et toujours plus
+froide et plus triste.
+
+Elle se donnait pourtant beaucoup de mouvement. Elle passait des
+journées entières dehors, à parcourir ses propriétés, suivie d'une
+espèce d'homme d'affaires, qui logeait au _Soleil levant_, et qui, de
+l'avis de maître Béru, devait être un «marchand de biens».
+
+--Pauvre fille!... disait M. de Boursonne, ils finiront par la tuer.
+
+Il est sûr que souvent Raymond voyait à Mlle Simone les yeux rouges
+comme si elle eût beaucoup pleuré, et que souvent il fut sur le point
+d'enfreindre la défense qu'elle lui avait faite de l'interroger.
+
+Jusqu'à ce qu'enfin, la surprenant un jour en larmes, n'y tenant plus,
+et oubliant la présence de miss Lydia Dodge:
+
+--Ayez pitié de moi, lui dit-il, bannissez-moi de votre présence ou
+daignez me permettre de partager votre chagrin...
+
+Elle continuait de pleurer doucement, et sa physionomie avait une si
+navrante expression de tristesse, que Raymond sentait son coeur se
+briser.
+
+--Qu'avez-vous, au nom du ciel? insista-t-il.
+
+--Je souffre... murmura la pauvre enfant.
+
+--On vous tourmente?...
+
+--Oh!... indignement!
+
+Raymond frémit de colère.
+
+--Et vous croyez que je tolérerai cela!... s'écria-t-il, avec une si
+terrible expression de menace, que miss Dodge en fit un saut en arrière:
+vous croyez que, moi vivant, on osera...
+
+D'un geste doux et triste, elle l'interrompit.
+
+--Voulez-vous donc achever de me désespérer? murmura-t-elle. Voulez-vous
+donc nous perdre?...
+
+Nous! elle avait dit nous!... Raymond l'avait bien entendu.
+
+--Ne puis-je donc rien? demanda-t-il, de l'accent du dévouement prêt à
+tout.
+
+--Rien...
+
+Le malheureux se tordait les mains.
+
+--Ah! cette angoisse me tue!... dit-il. C'est trop souffrir.
+
+Elle le regarda fixement, et d'une voix douce:
+
+--Pensez-vous donc, fit-elle, que je ne souffre pas, moi?
+
+Mais les instances passionnées de Raymond n'arrachèrent pas un mot
+d'explication à Mlle Simone. A ses ardentes supplications:
+
+--Je ne puis parler, répondait-elle, je ne le puis, je n'en ai pas le
+droit!...
+
+Entre eux, miss Lydia Dodge, la méthodique gouvernante anglaise,
+semblait tomber des nues. Elle ne pouvait revenir de voir entre eux
+cette soudaine entente. La veille encore ils en étaient à hésiter, à
+rougir et à balbutier avant de s'adresser un mot de politesse banale; et
+voici que tout à coup ils s'abandonnaient, tant il en est de la douleur
+comme au péril commun dont la brutale étreinte efface les conventions
+sociales, supprime les timidités et arrache à la vérité tous ses voiles.
+
+--Ah! vous êtes impitoyable, mademoiselle, prononça enfin Raymond. Me
+bannir de votre présence serait moins cruel...
+
+D'un geste brusque, Mlle Simone l'arrêta.
+
+--Voulez-vous donc, fit-elle, m'ôter tout mon courage, au moment même où
+j'en ai le plus besoin!...
+
+Et comme si elle se fût défiée d'elle-même, comme si elle eût craint de
+se trahir, ou d'en avoir trop dit déjà, elle prit le bras de miss Lydia
+Dodge et s'éloigna, laissant Raymond éperdu d'angoisses et écrasé sous
+le sentiment de son impuissance.
+
+Avec l'intensité de la réalité même, son implacable imagination lui
+représentait la situation de Mlle Simone, cette situation dont le
+mystère augmentait l'horreur, et il la voyait se débattant sous le filet
+de quelque abominable intrigue, sans amis, sans conseils, sans
+soutien...
+
+Il ne fallut rien moins que le bruit d'une chaise bruyamment remuée,
+pour le rappeler au souvenir de la réalité. Mme de Maumussy venait
+d'entrer...
+
+Il tressaillit de tout son être, quand il la vit l'observant de son
+regard tranquille, où il lui semblait lire les plus insultantes ironies.
+
+C'était, depuis la soirée où elle s'était abandonnée à de si
+inexplicables emportements, la première fois que Raymond se trouvait
+seul avec elle.
+
+--Qu'avez-vous, monsieur Delorge? demanda-t-elle doucement.
+
+Saisi d'une sorte de vertige qui lui enlevait jusqu'à la faculté de
+réfléchir, il marcha sur elle, et d'une voix sourde:
+
+--J'ai, répondit-il, que j'aime Mlle Simone de Maillefert, madame la
+duchesse, plus que la vie, plus que l'honneur, plus que tout le monde,
+que la voir malheureuse est au-dessus de mes forces, et que je saurai
+bien faire payer ses larmes aux misérables qui les lui font répandre.
+
+Il la regardait fixement, en parlant ainsi, obstinément, comme s'il eût
+espéré plonger jusqu'au fond de sa conscience.
+
+Elle ne baissait ni ne détournait les yeux.
+
+--C'est pour moi que vous dites cela? interrogea-t-elle.
+
+--Oui...
+
+La jeune duchesse eut une seconde d'hésitation.
+
+Puis, tout à coup, elle se leva vivement, courut fermer la porte du
+salon, et revenant prendre sa place en face de Raymond:
+
+--Vous reste-t-il, commença-t-elle, assez de raison pour m'entendre,
+monsieur Delorge?
+
+--Oh! je suis parfaitement calme, madame...
+
+--Eh bien! voici le conseil que vous donnerait une amie: Quittez
+Maillefert, non pas dans une heure, mais à l'instant, partez...
+
+Raymond riait d'un rire nerveux.
+
+--Je vous gêne donc beaucoup, madame la duchesse? dit-il.
+
+Elle le toisa d'un coup d'oeil superbe, et durement:
+
+--Moi!... s'écria-t-elle, moi!...
+
+Puis haussant les épaules:
+
+--Laissez-moi continuer, reprit-elle plus doucement. Vous vous croyez
+aimé de Mlle de Maillefert, et il se peut qu'elle croie vous aimer.
+Vous vous abusez l'un et l'autre. L'amour vrai ne réfléchit ni ne
+raisonne, et je vois à Simone l'âme calculatrice d'un procureur. Si elle
+vous aimait, elle dirait un mot, un seul, et... peut-être serait-elle
+votre femme. Elle ne le dira pas...
+
+Raymond ricanait toujours.
+
+--Je cherche, madame la duchesse, fit-il, l'intérêt qui vous fait parler
+ainsi...
+
+Elle tressaillit, un éclair de colère traversa ses yeux noirs, mais elle
+se contint, et baissant la voix:
+
+--Si vous vous trouviez, reprit-elle, dans une maison qui s'écroule et
+qu'un passant vous criât: «Sauve-toi!» iriez-vous lui demander quel
+intérêt il avait à vous empêcher d'être enseveli sous les décombres? Eh
+bien! moi, je suis ce passant. Trop haut est votre coeur et trop noble
+votre mépris de l'argent, pour certaines intrigues. Vous ne savez pas,
+sans doute, jusqu'où peuvent descendre les viles convoitises du luxe, du
+bien-être et du plaisir. Ne l'apprenez pas à vos dépens. Votre place
+n'est pas ici. Mieux on vous y accueille et plus vous devez craindre. Ce
+n'est pas la vie que vous laisseriez...
+
+Ce qu'il y avait de commisération réelle dans l'accent de Mme de
+Maumussy, Raymond ne le sentit pas.
+
+Il crut à une insulte, et transporté de colère jusqu'à saisir le bras de
+la jeune femme:
+
+--Que voulez-vous dire? s'écria-t-il, parlez... Vous en avez trop dit
+maintenant...
+
+Mais elle se dégagea, et toisant Raymond d'un coup d'oeil superbe:
+
+--Je pense que vous êtes fou, monsieur Delorge, dit-elle...
+
+Et s'asseyant au piano, elle se mit à jouer avec une sorte de furie le
+morceau ouvert sur le pupitre...
+
+Sous tant de secousses successives, Raymond sentait vaciller son
+intelligence. Plus les paroles de la duchesse étaient obscures et
+mystérieuses, plus en essayant de les interpréter il se sentait assailli
+de sinistres appréhensions.
+
+Se jouait-elle de lui? Obéissait-elle à cet instinct irraisonné qui fait
+prendre en pitié toute créature qui souffre? Remplissait-elle simplement
+un rôle?...
+
+Mais à quoi bon se mettre l'esprit à la torture? Ne valait-il pas mieux
+pour Raymond essayer de fléchir cette jeune femme qui était là, qui
+savait la vérité, elle, qui d'un mot pouvait l'éclairer, le sauver et
+sauver avec lui Mlle de Maillefert!...
+
+--Madame, commença-t-il, madame la duchesse.
+
+[Illustration:--Portez-lui cela pour ses pauvres!]
+
+Elle ne parut pas l'entendre... Ses doigts couraient sur le clavier avec
+une merveilleuse agilité... Peut-être, réellement, ne l'entendit-elle
+pas.
+
+Alors il s'approcha doucement, et de la main effleura l'épaule de la
+jeune femme.
+
+Sans cesser de jouer, elle se détourna vivement.
+
+--Que me voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle.
+
+--Madame, s'il vous reste une ombre de pitié...
+
+--Quoi?
+
+--Daignez-vous expliquer plus clairement...
+
+Elle le regardait d'un air mécontent.
+
+--Je vous ai dit tout ce que j'avais à dire, interrompit-elle, insister
+est inutile.
+
+Et comme elle voyait Raymond prêt à tomber à ses genoux:
+
+--Ah!... Je vous cède la place, monsieur, dit-elle.
+
+Sur quoi, s'étant levée, elle sortit, en fredonnant l'air d'opéra
+qu'elle venait de jouer...
+
+Déjà Raymond s'était redressé et, d'un oeil enflammé, il regardait
+autour de lui, comme s'il eût cherché à qui s'en prendre de tant de
+misères.
+
+Heureusement, une lueur suprême de raison l'éclaira:
+
+--Je ne m'appartiens plus, pensa-t-il, si je reste, si je me trouve en
+face de M. Philippe, je me perds, et je perds à tout jamais Simone...
+
+Et il se précipita dehors...
+
+Dans le vestibule, Mme de Maillefert, avec toutes sortes de
+cérémonies, reconduisait une vieille dame qui était venue lui faire
+visite.
+
+Apercevant Raymond:
+
+--Comment! vous nous quittez, mon cher Delorge, lui cria-t-elle
+gaiement.
+
+Il ne répondit pas. D'un seul bond il franchit les dix marches du perron
+et se lança dans l'avenue.
+
+Il lui semblait que l'existence, comme une planche pourrie jetée sur un
+abîme, craquait et manquait sous lui, et qu'il roulait jusqu'aux plus
+sombres profondeurs.
+
+Et pour comble, une voix obstinée et irritante comme le remords
+s'élevait en lui, qui lui répétait que, si terrible que fût le
+châtiment, il l'avait mérité, lui le fils du général Delorge, en se
+mêlant à ce monde qui était celui des assassins de son père.
+
+Des heures s'écoulèrent en alternatives de désespoir et de rage, et il
+flottait entre mille résolutions contradictoires, quand la porte de sa
+chambre s'ouvrant M. de Boursonne parut.
+
+--J'arrive de Maillefert, lui dit le vieil ingénieur, j'y ai trouvé tout
+le monde surpris de votre disparition. Je ne suis pas curieux...
+
+Raymond s'était levé.
+
+--Vous allez tout savoir, monsieur, dit-il.
+
+Et fort exactement quoique d'une voix encore altérée, il raconta son
+entretien avec Mlle Simone et avec la duchesse de Maillefert...
+
+Encore bien que donnant les signes les plus manifestes d'impatience, M.
+de Boursonne l'écouta sans mot dire; mais dès qu'il eut achevé:
+
+--La peste étouffe, s'écria-t-il, les amoureux romanesques et nerveux!
+Quand on est bâti comme cela, sacrebleu! on devrait bien rester chez
+soi!
+
+--Vous en parlez à votre aise, monsieur, et si vous aviez été à ma
+place...
+
+--D'abord je ne m'y serais pas mis, à votre place, mon cher. Ensuite,
+ayant eu cette chance inespérée de surprendre Mme de Maumussy dans un
+de ses bons moments, je me serais bien gardé de la blesser par mes
+violences ridicules...
+
+--Cette femme est mon ennemie, monsieur, vous-même me l'avez dit...
+
+--Et je le crois... Seulement la duchesse est Italienne, c'est-à-dire la
+femme de la sensation présente, qui au lieu d'analyser ses émotions s'y
+abandonne tout entière, qui veut une chose avec la tête et fait le
+contraire avec le coeur...
+
+--Enfin que résoudre?... interrompit Raymond.
+
+Ah! le vieil ingénieur n'hésita pas.
+
+--Plantez là Mlle Simone, dit-il.
+
+--Jamais!...
+
+Le bonhomme haussa les épaules.
+
+--Alors, sacrebleu! fit-il, que voulez-vous que je vous dise!
+Attendez... le succès est aux temporisateurs. Retournez au château comme
+si de rien n'était...
+
+Ainsi fit Raymond, et lorsqu'il arriva à Maillefert le lendemain, rien
+ne lui parut changé. Mlle Simone n'était ni plus ni moins triste, M.
+Philippe était toujours aussi amusant, Mme de Maumussy avait repris
+son attitude de sphinx...
+
+Il en était à se demander s'il ne s'était pas épouvanté de chimères,
+lorsqu'un soir, comme il arrivait au château:
+
+--Est-ce que vous n'avez pas rencontré Philippe? lui dit Mme de
+Maillefert.
+
+--Non, madame...
+
+--C'est qu'il est au chemin de fer, au-devant de nos amis, qui arrivent
+par l'express de neuf heures...
+
+--Vous attendez des amis?...
+
+Mme de Maillefert sourit:
+
+--Nous attendons, répondit-elle, le mari de ma chère Clélie, le duc de
+Maumussy, et avec lui M. Verdale, le fameux architecte, et le comte de
+Combelaine...
+
+En d'autres temps, Raymond eût été écrasé de ce coup si terriblement
+inattendu.
+
+Mais il en est de l'âme humaine comme de l'acier, qui plongé rouge dans
+un torrent glacé acquiert des qualités supérieures de résistance et
+d'élasticité; l'âme, au contact du malheur, se trempe d'une énergie plus
+forte et s'endurcit à la souffrance.
+
+Raymond pâlit et ses yeux se voilèrent, mais il ne chancela pas, et si
+rudement que l'émotion lui serrât la gorge, il eut encore la force de
+dire:
+
+--Ah!... vous attendez M. de Maumussy et M. de Combelaine!...
+
+Mme de Maillefert se pencha vers la pendule.
+
+--Quelle heure est-il? fit-elle. Huit heures et demie. Dans trois quarts
+d'heure ils peuvent être ici.
+
+Et immédiatement elle entama le panégyrique du duc de Maumussy, dont
+elle ne pouvait assez louer, disait-elle, le caractère chevaleresque,
+l'esprit délicat et fin et le merveilleux sens politique.
+
+Elle n'admirait pas moins M. de Combelaine, ce dévoué serviteur de
+l'Empire, cet héroïque soldat toujours prêt à verser son sang, dont la
+fidélité désintéressée lui rappelait, assurait-elle, ces loyaux
+chevaliers qui, à leur mort, demandaient à être enterrés aux pieds du
+suzerain qu'ils avaient servi...
+
+Assez maître de soi pour éviter le scandale d'une brusque retraite,
+Raymond était allé s'asseoir non loin de la causeuse où chaque soir
+Mlle Simone venait s'établir devant sa petite table à ouvrage.
+
+Et la duchesse de Maillefert poursuivait.
+
+Avec une non moindre chaleur, elle célébrait les mérites de M. Verdale,
+cet architecte fameux, ce fils de ses oeuvres arrivé à force de talent
+et de travail à une grande situation et à une fortune immense. Et elle
+se déclarait ravie qu'un homme de ce mérite eût bien voulu accompagner
+M. de Combelaine, son ami. Justement elle méditait de grandes
+réparations à Maillefert. M. Verdale lui donnerait des idées.
+
+A ce mot de réparations, Mlle Simone avait redressé la tête si
+vivement, que sa mère en parut choquée.
+
+--Oh! vous avez bien entendu, fit-elle d'un ton sec. Cette vieille
+baraque est inhabitable, et j'ai des raisons de croire que l'année 1870
+ne s'écoulera pas sans que Sa Majesté l'Impératrice fasse à notre maison
+l'honneur de s'arrêter un jour ou deux à Maillefert.
+
+Mais Raymond n'écoutait pas.
+
+Les yeux fixés sur la pendule, il calculait combien de minutes encore il
+avait à rester à Maillefert...
+
+Il avait pu subir la duchesse de Maumussy; mais le duc, mais M. de
+Combelaine, l'honneur lui défendait de se trouver sous le même toit
+qu'eux.
+
+--Savez-vous, demandait Mme de Maillefert à Mme de Maumussy,
+combien de jours ces messieurs comptent nous donner?...
+
+--Non... Mon mari ne me l'a pas dit.
+
+Raymond n'avait plus que dix minutes à rester...
+
+Et il s'attendrissait en contemplant pour la dernière fois ce petit
+salon, où, au milieu d'affreux déchirements, il avait eu des heures
+enchantées par l'espérance.
+
+Il examinait Mlle Simone, qui, inclinée sous une lampe travaillait,
+non à un délicat et inutile ouvrage de femme, mais à une layette qu'elle
+avait promise à une pauvre fille séduite, que tout le monde dans le pays
+repoussait.
+
+Mais neuf heures sonnaient; Raymond se leva.
+
+--Quoi! s'écria Mme de Maillefert, vous n'attendez pas nos amis!...
+
+--Je ne puis...
+
+--Parce que?...
+
+--M. de Boursonne m'attend, madame.
+
+Elle haussa les épaules.
+
+--Allez donc, fit-elle, mais en tout cas, à demain.
+
+Il ne répondit pas. Il s'inclina devant la duchesse de Maumussy, il
+effleura de ses doigts tremblants la main que lui tendait Mlle
+Simone, et lentement il sortit.
+
+La nuit était sombre et glaciale, de gros nuages couraient au ciel, un
+vent furieux secouait les branches dépouillées des arbres...
+
+Que lui importait! Il n'avait plus besoin de se contraindre,
+maintenant...
+
+Son désespoir et sa fureur s'exhalaient en imprécations et en menaces
+qu'emportait la tempête, de même que les événements avaient emporté ses
+espérances et ses projets.
+
+Parvenu au pont suspendu, cependant, il s'arrêta court. Une voiture
+venait, au grand trot,--malgré les défenses formelles--et dans cette
+voiture, à la lueur des lanternes, on distinguait quatre hommes: M.
+Philippe et les amis attendus à Maillefert.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Il était près de minuit lorsque Raymond arriva au _Soleil levant_.
+L'auberge était déserte. Seul dans la cuisine, maître Béru mettait au
+net les comptes de la journée.
+
+En apercevant son hôte:
+
+--Montez vite, monsieur, lui dit-il, chez M. de Boursonne, il vous
+attend avec une impatience!...
+
+C'était vrai; Raymond trouva le vieil ingénieur en proie à la plus
+violente agitation, et arpentant à grands pas sa chambre--une chambre
+immense, la plus belle de l'auberge, qui avait une pendule sur sa
+cheminée de pierre peinte, et de chaque côté des flambeaux argentés,
+dont tous les dimanches maîtresse Béru renouvelait les bobèches de
+papier déchiqueté.
+
+Trop bouleversé pour remarquer le désordre de Raymond:
+
+--Eh bien!... lui cria M. de Boursonne, nous y voici!... Au bord du
+fossé la culbute... il n'y a plus à reculer!...
+
+--Qu'est-ce encore, mon Dieu!...
+
+--Oh!... c'est grave, cette fois, continua le bonhomme, terriblement
+grave! Et votre duchesse de Maillefert mériterait... Mais asseyez-vous,
+nous avons à causer...
+
+Mais c'était un homme prudent. Il commença par s'assurer en ouvrant
+successivement toutes les portes que personne n'était aux écoutes; après
+quoi, revenant se camper debout et les bras croisés devant son jeune
+camarade:
+
+--Vous savez, commença-t-il, non sans une nuance de solennité, que j'ai
+horreur de me mêler des affaires des autres...
+
+Hélas! bien des fois, jadis, Raymond avait souri de cette étonnante
+prétention de son vieux chef; mais en ce moment!...
+
+--Pour vous, continuait le bonhomme, je vais manquer aux principes de
+toute mon existence. C'était écrit. Voici des mois que nous vivons de la
+même vie, côte à côte, sans jamais nous quitter, et sarpejeu! on est de
+chair et d'os. Vous voyant bon, généreux, loyal, sincère jusqu'à la
+naïveté, petit à petit, à mon insu, je me suis... hum... comment
+dirai-je? habitué? non, intéressé à vous, comme à... ma foi tant pis, je
+le dis puisque c'est vrai quoique absurde... comme à mon propre fils.
+
+Ces préliminaires dans la bouche de cet homme excellent, mais qui
+faisait profession d'égoïsme et de brutalité, devaient faire frémir. Ce
+qu'il avait à dire était donc bien rude, qu'il tergiversait ainsi.
+
+--C'est comme mon père même que je vous écouterai, monsieur, murmura
+Raymond.
+
+Le bonhomme fit deux ou trois tours encore dans la chambre, puis
+brusquement:
+
+--C'est de votre honneur qu'il s'agit! prononça-t-il.
+
+--De mon honneur!...
+
+--Oui. Et il n'y a plus à hésiter ni à temporiser, il faut marcher droit
+au but. Il faut que demain, vous m'entendez bien, demain, vous vous
+rendiez à Maillefert, et que vous demandiez officiellement à Mme la
+duchesse de Maillefert la main de Mlle Simone, sa fille...
+
+Une stupeur immense clouait Raymond sur sa chaise.
+
+--Moi, répétait-il, comme s'il eût eu besoin de s'affirmer une
+proposition inouïe, moi!...
+
+--Il le faut, insista M. de Boursonne, il le faut absolument. C'est
+l'unique moyen que je voie de ne point laisser quelque lambeau de votre
+intègre réputation au piège honteux tendu à votre confiante probité.
+
+D'un geste machinal, comme pour en écarter le vertige, Raymond passait
+et repassait sa main sur son front.
+
+--Je vous entends, monsieur, balbutiait-il, mais... excusez-moi, je ne
+vous comprends pas...
+
+M. de Boursonne, tristement, hochait la tête.
+
+--Et penser, continuait-il, que c'est moi qui vous ai encouragé à aimer
+Mlle Simone!... Ah! vieil enfant en cheveux blancs!... Mais qui
+pouvait prévoir!... Savez-vous ce qui se passe? Il est aujourd'hui avéré
+dans le pays, aux Rosiers, à Saint-Mathurin, à Saumur, à Angers même,
+que Mlle Simone de Maillefert est la maîtresse de M. Raymond
+Delorge...
+
+D'un bond Raymond fut debout:
+
+--Voilà donc, s'écria-t-il d'un accent terrible, voilà le résultat des
+lâches calomnies de ce misérable Bizet de Chenehutte...
+
+Mais le vieil ingénieur lui coupa la parole.
+
+--Votre Bizet n'est qu'un sot, déclara-t-il, dont les propos d'estaminet
+n'avaient aucune portée. Si Mlle Simone a été perdue de réputation,
+c'est par la duchesse de Maillefert elle-même, par sa mère...
+
+--Oh!... monsieur...
+
+--Par sa mère, oui, je dis bien, qui a déclaré en propres termes, non
+pas à une personne, mais à plusieurs, qu'elle s'estimerait trop heureuse
+si elle parvenait à vous déterminer à épouser sa fille, parce que, après
+l'avoir séduite, vous vous seriez dégoûté d'elle, et que la pauvre fille
+se trouverait dans une situation à ne plus pouvoir dissimuler sa
+faute...
+
+Un cri terrible, un cri de douleur et de rage, jaillit de la poitrine de
+Raymond.
+
+--C'est impossible, s'écria-t-il, impossible!... Une mère n'a pas pu
+dire, une mère n'a pas dit cela...
+
+--Elle l'a dit, j'en suis sûr...
+
+--Eh bien!... ce n'est pas demain que j'irai à Maillefert, ce sera cette
+nuit, à l'instant!... Ah! elle a dit cela? Ah! elle s'est servie de mon
+nom pour déshonorer la plus chaste et la plus noble des créatures!... Eh
+bien! moi, je lui arracherai la langue, à cette misérable femme, et je
+la clouerai à la porte de son château!...
+
+Cette explosion de désespoir, M. de Boursonne l'avait prévue, il
+l'attendait.
+
+Saisissant donc le bras de son jeune camarade:
+
+--Avant de rien faire, dit-il, vous m'entendrez.
+
+Mais déjà un revirement s'était fait dans les idées de Raymond. Le doute
+lui venait.
+
+--Si vous vous trompiez, cependant, monsieur! fit-il. Si on avait
+surpris votre bonne foi!
+
+Autant le vieil ingénieur était brusque d'ordinaire, autant en ces
+circonstances si pénibles il faisait preuve d'indulgence et de bonté.
+
+--Écoutez et soyez juge, dit-il à Raymond.
+
+Et s'asseyant près de son jeune ami:
+
+--Voici tantôt un mois, commença-t-il, que surpris des avances si
+extraordinaires de Mme de Maillefert, nous avons soupçonné quelque
+ténébreuse intrigue... Le but de cette intrigue vous échappait
+absolument, à vous qui êtes jeune. Plus clairvoyant, grâce à ma triste
+expérience, j'entrevoyais vaguement quelque chose de si odieux que je me
+disais, que je vous disais: «Non, ce n'est pas possible...»
+
+--C'est vrai, c'est vrai!...
+
+--Eh bien! mon pauvre ami, depuis cet instant, je puis vous l'avouer, il
+ne s'est pas écoulé un jour sans que j'aie appliqué tout ce que j'ai de
+pénétration à déchiffrer le mot de cette énigme. De là vient que tout à
+coup vous m'avez vu papillonner lourdement autour de Mme de Maumussy,
+et déployer pour elle mes grâces surannées. Je pensais qu'elle savait la
+vérité...
+
+--Et elle ne la savait pas?
+
+--Elle l'ignorait, j'en mettrais la main au feu, il y a trois jours.
+C'est lorsqu'elle l'a connue, que soudainement elle a été tout autre
+avec vous. Peut-être, sans le vouloir, a-t-elle été complice de Mme
+de Maillefert. Et c'est alors que révoltée, indignée, elle vous a
+conseillé de fuir...
+
+C'était une explication plausible, cela.
+
+--Oui, en effet, approuva Raymond.
+
+--Voyant que je ne tirais rien de la jeune duchesse, poursuivait M. de
+Boursonne, je me mis à chercher d'un autre côté... Mon titre de baron,
+puisqu'enfin baron il y a, et les vieilles relations de ma famille,
+m'ouvraient tous les castels des environs. J'en profitai pour me
+faufiler près de toutes les connaissances de Mme de Maillefert,
+espérant que de l'ensemble de ces conversations, d'un mot à l'une, d'une
+phrase à l'autre, j'arriverais à déduire quelque chose de positif...
+
+--Ah! monsieur, murmura Raymond, comment jamais m'acquitter envers
+vous?...
+
+--En vous laissant guider par moi, mon cher ami. Mais attendez. Je
+perdais mon temps et mes peines, quand ce soir--hier soir, plutôt,
+puisqu'il est plus de minuit,--me trouvant chez Mme de Lachère, cette
+dame, vous savez, dont le mari veut être préfet:--«Il faut convenir, me
+dit-elle, que votre jeune collègue, M. Delorge, se conduit d'une façon
+abominable.» Par bonheur, j'eus le pressentiment que j'étais sur la
+trace de la vérité, et au lieu de m'ébahir:--«Comment cela?» demandai-je
+avec un sourire équivoque.--«Allons, allons, reprit-elle, ne faites pas
+le discret avec moi, baron, je sais tout.» Je m'inclinai.--«En ce cas,
+madame, vous êtes plus avancée que moi.» Elle se mit à rire.--«Mon cher
+baron, me dit-elle, c'est la duchesse de Maillefert elle-même qui, dans
+le délire de sa mortelle douleur, m'a confié l'horrible situation de sa
+fille, et les efforts qu'elle fait pour ramener l'homme qui l'a séduite
+et qui maintenant refuse de l'épouser...»
+
+--Cette Mme de Larchère a menti! s'écria Raymond.
+
+Le vieil ingénieur secoua la tête.
+
+--Ce fut ma première impression, dit-il, et je ne la lui cachai pas.
+Alors, elle me déclara qu'elle n'était pas la seule à qui Mme de
+Maillefert eût fait cette incroyable confidence, et, pour me le prouver,
+elle appela une de ses amies qui, elle aussi, savait tout, à ce qu'elle
+me dit, et de la même façon. A votre avis, ces deux affirmations
+valent-elles une certitude?
+
+Raymond ne répondit pas.
+
+--Moi, je m'obstinais à douter encore, reprit M. de Boursonne; alors
+Mme de Lachère invoqua le témoignage de son mari, lequel me jura sur
+l'honneur tenir de la propre bouche de M. Philippe ce que sa femme avait
+appris de la bouche même de Mme de Maillefert.
+
+Cela, par exemple, c'était le comble.
+
+--Quoi!... M. Philippe aussi! bégaya Raymond. Son frère!...
+
+Puis se dressant, comme s'il eût été mû par un ressort:
+
+--Mais pourquoi, s'écria-t-il, pourquoi cette infamie, cette abominable
+calomnie?...
+
+--Eh! pardieu! parce que Mme de Maillefert et son noble fils n'ont
+pour vivre que les revenus de Mlle Simone. Qu'elle se marie, les
+voilà sur la paille. Ils veulent qu'elle ne puisse pas se marier...
+
+[Illustration:--Il faut que vous dansiez avec Mme de Maumussy.]
+
+--Oui, peut-être...
+
+--Et voilà pourquoi, vous, demain, c'est-à-dire aujourd'hui, vous allez
+officiellement et ouvertement demander la main de Mlle de
+Maillefert...
+
+Raymond baissait la tête:
+
+--C'est que dans ce moment, dit-il, déchiré par les plus horribles
+perplexités, je ne suis pas absolument... libre...
+
+Une immense stupeur se peignait sur le visage de M. de Boursonne.
+
+--Vous hésitez!... fit-il.
+
+Le pauvre garçon se tordait les mains.
+
+--Ah! si vous saviez, monsieur, s'écria-t-il, si vous saviez?...
+
+Et cette fois, emporté par la situation, et se sentant confusément hors
+d'état de délibérer et d'arrêter un parti, il confia à son vieil ami le
+secret de son passé.
+
+C'était pour M. de Boursonne comme une révélation.
+
+--Voilà donc, disait-il, les raisons de vos indécisions étranges! Et moi
+qui vous accusais!...
+
+Puis, après une minute de réflexion:
+
+--Mais n'importe, dit-il, l'honneur commande, obéissez. Il n'est pas de
+considération au monde qui puisse vous obliger à passer pour un infâme
+suborneur, qui vous oblige à laisser peser sur la pure et chaste jeune
+fille que vous aimez une abominable accusation.
+
+Raymond était dans une de ces crises où la volonté éperdue appartient au
+premier qui s'en empare:
+
+--Qu'il soit fait selon vos conseils, monsieur, dit-il au vieil
+ingénieur; je m'abandonne à vous...
+
+Le jour commençait à poindre, blafard et morne, lorsque Raymond, qui
+s'était jeté tout habillé sur son lit, se réveilla, après quelques
+heures de ce sommeil de plomb qui suit les grandes crises, et qui est
+comme une dernière faveur de la nature violentée.
+
+Il se sentait le corps brisé, mais l'esprit net et clair jusqu'à s'en
+étonner.
+
+C'est que les raisons ne lui manquaient pas d'être bouleversé encore, et
+agité des plus funèbres pressentiments.
+
+La journée qui commençait était celle du mercredi 1er décembre 1869.
+
+C'est-à-dire qu'il y avait dix-sept ans, date pour date, que le général
+Delorge était tombé, dans les jardins de l'Élysée, sous les coups de
+lâches assassins.
+
+Et lui, Raymond Delorge, lui qui sur le cercueil de son père avait prêté
+un solennel serment de haine et de vengeance, il allait, en ce fatal
+anniversaire, se trouver peut-être en présence des meurtriers, et subir
+l'ironie de leur insolente impunité.
+
+Mais l'impérieuse, l'inexorable nécessité parlait.
+
+Avant tout, il devait tenter l'impossible pour réhabiliter Mlle
+Simone.
+
+Et à midi précis, il avait revêtu le costume traditionnel de la démarche
+qu'il allait risquer, endossé l'habit noir et ganté les gants paille.
+
+--Je vous accompagnerai, lui avait dit M. de Boursonne, mais,
+entendons-nous bien: je resterai à vous attendre dans le salon, et vous
+vous présenterez seul à la duchesse de Maillefert. Ma présence, très
+certainement, l'effaroucherait, et il faut qu'elle s'explique...
+
+La pluie fine et glaciale qui tombait obstinément depuis le matin,
+venait de cesser.
+
+Le vieil ingénieur et Raymond partirent.
+
+Et tout en cheminant aussi vite que le leur permettait le mauvais état
+de la route:
+
+--Comment va me recevoir la duchesse de Maillefert? disait Raymond.
+
+--Qui sait! comme un sauveur peut-être... Peut-être comme un laquais.
+
+--Et les autres...
+
+--Quels autres? Maumussy, Combelaine, Verdale? Eh bien! après... Est-ce
+à vous de vous inquiéter d'eux? Est-ce à l'homme d'honneur à détourner
+les yeux pour ne pas rencontrer le louche regard des gredins? Jamais
+leur impudence ne montera jusqu'à votre fierté. Haut le front,
+sacredieu, ami Delorge, c'est à ces misérables à trembler devant vous.
+Haut la tête et le coeur, car nous voici arrivés...
+
+Dans l'immense vestibule, les valets de pied étaient à leur poste,
+tristes valets dont la tenue trahissait les habitudes des maîtres.
+
+On devinait les gens dont les gages ne sont pas exactement payés, qui
+ont craint plus d'une fois qu'on ne leur fît banqueroute, et qui se
+soldent en insolences des intérêts de l'argent qui leur est dû.
+
+--Ils me font moins l'effet de serviteurs que de créanciers, avait dit
+souvent le vieil ingénieur, et j'aimerais mieux faire mon lit moi-même
+que d'être servi par ces gaillards-là!...
+
+Ces gaillards, d'ordinaire, dès que paraissaient Raymond ou son vieux
+chef, se levaient précipitamment, un sourire bassement obséquieux aux
+lèvres.
+
+Ce jour-là, un seul daigna se soulever de la banquette où tous se
+vautraient.
+
+--Mme de Maillefert? demanda M. de Boursonne.
+
+--Sortie, répondit le valet, du ton insolent de l'homme qui a des
+ordres.
+
+--A-t-elle dit à quelle heure elle rentrerait?
+
+--Madame la duchesse ne rend pas de compte à ses gens.
+
+Raymond et M. de Boursonne échangèrent un coup d'oeil. Ces façons
+n'avaient pas besoin de commentaires.
+
+--Nous l'attendrons, alors, dit le vieil ingénieur.
+
+Le valet de pied ricanait en se dandinant:
+
+--J'ai eu l'honneur de dire à ces messieurs, insista-t-il, que madame la
+duchesse est sortie, et qu'on ne sait quand elle rentrera... si
+toutefois elle rentre.
+
+M. de Boursonne était devenu fort rouge.
+
+Ayant demandé à Raymond une de ses cartes de visite:
+
+--Vous allez, dit-il au domestique, porter à l'instant cette carte à
+Mme de Maillefert. Si véritablement elle est sortie, vous la lui
+remettrez quand elle rentrera. Il faut que M. Delorge lui parle
+aujourd'hui même. Et, en attendant, conduisez-nous immédiatement au
+salon...
+
+Son accent était si impérieux, que le valet, troublé, obéit, tout en
+grommelant:
+
+--Ah! tant pis! Elle dira ce qu'elle voudra.
+
+Lorsqu'ils furent seuls dans le salon:
+
+--Voilà qui commence bien! fit Raymond.
+
+--Oui, approuva le vieil ingénieur, c'est une disgrâce de cour...
+
+Il se tut, la porte du salon s'ouvrit, et le valet de pied reparut:
+
+--Madame la duchesse attend ces messieurs, prononça-t-il.
+
+--Allez, dit à Raymond M. de Boursonne, je reste ici à vous attendre.
+
+C'est dans une sorte de boudoir, ouvrant à la fois sur son cabinet de
+toilette et sur sa chambre à coucher, que la duchesse de Maillefert
+avait ordonné qu'on lui amenât Raymond.
+
+Elle venait précisément de se mettre à sa toilette de l'après-midi,
+lorsqu'on lui avait montré la carte de visite remise au valet de pied
+par M. de Boursonne.
+
+Furieuse, elle avait renvoyé sa femme de chambre, ne prenant que le
+temps de relever ses cheveux--les siens seulement,--de passer un ample
+peignoir de mousseline, garni de dentelles, magnifique jadis, maintenant
+fané et fripé.
+
+Rien de moins séduisant, de moins gracieux et de moins noble que cette
+grande dame ainsi arrachée brusquement à l'oeuvre capitale de son
+existence.
+
+Dépouillée des artifices savants de la coquetterie la plus raffinée,
+elle apparaissait telle qu'elle était réellement, telle que l'avaient
+faite les années d'abord, puis l'abus du fard, des cosmétiques et des
+eaux de beauté, et plus encore les fêtes continuelles, les nuits
+passées, les âcres soucis d'argent, les poignantes émotions du jeu,
+enfin toutes les agitations d'une vie à outrance.
+
+C'est assise dans un vaste fauteuil, près du feu, les jambes allongées
+sur un coussin de velours, qu'elle reçut Raymond.
+
+Dès qu'il entra, après l'avoir toisé de la tête aux pieds:
+
+--Vous êtes seul, monsieur? fit-elle d'une voix aigre.
+
+--M. de Boursonne m'attend en bas.
+
+--C'est dommage! J'aurais eu du plaisir à le complimenter de ses
+façons...
+
+--Madame!...
+
+--N'est-il pas votre conseiller?
+
+--M. de Boursonne est un ami dévoué...
+
+--C'est cela! Et il vous apprend à pénétrer chez les gens malgré eux et
+à forcer la consigne des domestiques.
+
+--J'avais à vous parler, madame.
+
+--Aujourd'hui même... sur-le-champ?
+
+--Oui.
+
+Dédaigneusement, la duchesse de Maillefert haussa les épaules, et
+s'enfonçant dans son fauteuil:
+
+--Eh bien! puisque vous voici, dit-elle, parlez.
+
+Loin de déconcerter Raymond, cet accueil outrageant redoubla son
+sang-froid.
+
+--Madame, commença-t-il, j'appartiens à une honorable famille. Mon père,
+que j'ai eu le malheur de perdre fort jeune, était général de brigade.
+Ma mère est une demoiselle de Lespéran. Je n'ai pas trente ans, je suis
+ingénieur des ponts et chaussées, mon passé répond de l'avenir... J'ai
+l'honneur de vous demander la main de Mlle Simone de Maillefert,
+votre fille...
+
+C'est de l'oeil ébahi dont on considère un phénomène, que la duchesse
+l'examinait tandis qu'il débitait imperturbablement ces quelques phrases
+qu'il avait arrangées dans sa tête en montant l'escalier.
+
+--Et c'est pour me dire cela, fit-elle, que vous avez forcé ma porte?
+
+--Uniquement, oui, madame.
+
+Il était clair que le flegme de Raymond l'agaçait.
+
+--Savez-vous bien, reprit-elle, ce que c'est qu'une d'Hostal de
+Chalandri de Maillefert?
+
+--C'est, je le sais, madame la duchesse, une fille d'illustre maison, la
+descendante d'une longue suite de loyaux et vaillants gentilshommes,
+qui, de père en fils, se sont légué, tel qu'un dépôt sacré, un nom sans
+tache, une glorieuse devise et les pures traditions de l'honneur et du
+devoir.
+
+Mme de Maillefert rougit imperceptiblement, et pressée de venger ce
+qui lui paraissait un amer persiflage:
+
+--Savez-vous, fit-elle d'un ton ironique, quelle est la fortune de
+Mlle Simone de Maillefert?
+
+--Je ne m'en suis pas informé, madame...
+
+--Soit, mais vous l'avez bien entendu évaluer, cette fortune!
+
+--En effet.
+
+--Ma fille possède de son chef deux cent mille livres de rente, en
+propriétés, c'est-à-dire, au bas mot, un capital de sept millions...
+C'est une dot cela, et bien faite pour tenter, n'est-ce pas, monsieur?
+
+Si flagrante que fût l'insulte, Raymond ne sourcilla pas.
+
+--Et vous, monsieur, reprit la duchesse, qui êtes-vous pour prétendre à
+l'honneur d'une alliance si haute?...
+
+--Oh! je n'ai aucune fortune, madame, et le peu que j'ai...
+
+--Il ne s'agit pas de cela, c'est de votre famille que je parle.
+N'êtes-vous pas fils de ce fameux général Delorge qui a été tué en
+duel?...
+
+Raymond pâlit. Il n'est pas de résolutions d'impassibilité qui tiennent
+devant certaines attaques.
+
+--On vous a trompée, madame la duchesse, prononça-t-il. Mon père n'a pas
+été tué en duel, il a été lâchement assassiné...
+
+--Monsieur!...
+
+--...Par M. de Combelaine ou par M. de Maumussy, ou par tous les deux,
+plutôt...
+
+La duchesse de Maillefert s'était redressée.
+
+--Pas un mot de plus, monsieur, interrompit-elle. Je sais votre histoire
+depuis hier soir et j'en suis à me demander comment vous avez osé vous
+présenter chez moi.
+
+«On dit qui on est, monsieur, avant de se faufiler dans l'amitié des
+gens. Maintenant je vous connais. On m'a dit les détestables accusations
+dont vous et les vôtres poursuivez des hommes honorables, que je reçois,
+que j'aime et qui sont l'honneur d'un gouvernement auquel moi et les
+miens sommes absolument dévoués.
+
+Déjà, par un puissant effort de volonté, Raymond avait maîtrisé son
+émotion. Impassible autant qu'une statue, il laissa la duchesse achever.
+
+Puis:
+
+--J'attends votre réponse, madame, dit-il froidement.
+
+Peu à peu elle en était venue à s'irriter tout à fait.
+
+--Ma réponse!... répéta-t-elle. Est-ce que véritablement, monsieur, vous
+espériez que je prendrais votre démarche au sérieux?
+
+--Je n'espérais rien, madame.
+
+Elle tressaillit.
+
+--J'ai vu un grand devoir à remplir, je le remplis sans souci du
+résultat. Je ne vous parlerai pas des sentiments que m'inspire Mlle
+de Maillefert... à quoi bon!... J'avais à lui donner un témoignage
+public de ma respectueuse admiration: c'est fait. Ma démarche
+d'aujourd'hui, je l'ai annoncée publiquement partout. Non moins
+hautement je publierai votre réponse.
+
+Il s'inclinait pour prendre congé, Mme de Maillefert l'arrêta d'un
+geste:
+
+--Que voulez-vous dire? interrogea-t-elle d'une voix altérée.
+
+--Ce que je dis... pas autre chose.
+
+--Simone vous a parlé. Simone vous a commandé de me demander sa main...
+
+--Sur mon honneur, madame, je vous jure que non.
+
+--Elle vous aime, cependant, vous le savez bien!...
+
+Ah! pour cette seule parole, Raymond était prêt à tout pardonner à
+Mme de Maillefert.
+
+--Dieu veuille que vous disiez vrai, madame! prononça-t-il d'un accent
+ému.
+
+Pâle, les sourcils froncés, la duchesse de Maillefert semblait agitée
+des plus terribles perplexités, quand, une inspiration soudaine
+illuminant son visage:
+
+--Eh bien!... attendez, s'écria-t-elle, c'est Simone elle-même qui va
+vous donner la réponse que vous sollicitez...
+
+Elle sonna, et une femme de chambre accourant:
+
+--Qu'on prévienne Mlle Simone, ordonna-t-elle, que je désire la voir
+à l'instant...
+
+Qu'allait-il se passer?
+
+Quel projet bizarre venait de traverser la cervelle détraquée de cette
+mère indigne?...
+
+Troublé au delà de toute expression, Raymond faisait à sa raison et à
+son courage un appel désespéré. Jusqu'à ce moment, il était resté maître
+de soi. Saurait-il, en présence de Mlle Simone, maîtriser ses
+sensations? Jamais, il ne le sentait que trop, le sang-froid n'avait été
+plus nécessaire.
+
+
+
+
+V
+
+
+--Vous aimez Simone, monsieur Delorge? demanda tout à coup Mme de
+Maillefert...
+
+--Madame...
+
+--Eh bien! cher monsieur, votre sort dépend uniquement de sa volonté.
+Qu'elle dise un mot, et je vous l'accorde. A vous d'obtenir qu'elle
+prononce ce mot.
+
+Elle s'interrompit, écoutant...
+
+Il lui avait semblé entendre, de l'autre côté, dans la pièce voisine, un
+pas rapide et léger.
+
+--La voici! fit-elle du ton dont elle eût dit: Attention!
+
+Elle ne se trompait pas.
+
+A l'instant même, dans le cadre de la porte qui donnait de la chambre à
+coucher dans le boudoir, Mlle Simone parut.
+
+--Mon Dieu!... s'écria-t-elle...
+
+C'est qu'elle venait d'apercevoir Raymond, dont elle ignorait la
+présence au château. C'est qu'à la façon dont il s'était retiré la
+veille, elle avait cru comprendre qu'elle ne le reverrait plus à
+Maillefert.
+
+--Approchez, Simone, dit Mme de Maillefert.
+
+Machinalement elle obéit.
+
+La défiance se lisait dans ses beaux yeux tremblants qu'elle arrêtait
+tour à tour sur sa mère et sur Raymond, implorant l'explication d'un
+fait qui lui semblait inexplicable...
+
+--Ma chère Simone, commença la duchesse d'un ton solennel, un événement
+grave se produit. M. Raymond Delorge, ici présent, vient de me demander
+votre main.
+
+Un nuage épais de pourpre envahit jusqu'à la racine des cheveux le
+visage doux et triste de la pauvre enfant.
+
+--Ma mère!... interrompit-elle évidemment révoltée, et espérant
+peut-être la rappeler à la raison.
+
+Mais il n'était pas de considération capable d'arrêter la duchesse de
+Maillefert, une fois qu'elle poursuivait un but.
+
+--Je sais par expérience, continua-t-elle, quel enfer est un ménage sans
+amour. Je prétends donc, ma fille, vous abandonner absolument le choix
+de votre mari. Dictez-moi la réponse que je dois faire à M. Raymond
+Delorge.
+
+Confuse, humiliée, violentée en toutes ses pudeurs, la malheureuse jeune
+fille baissait la tête.
+
+--Par pitié! ma mère, balbutia-t-elle encore, n'insistez pas... plus
+tard, lorsque nous serons seules...
+
+La duchesse haussait les épaules.
+
+--C'est cela, dit-elle, et ensuite vous prendrez des attitudes de vierge
+martyre, et je passerai, moi, pour une marâtre... Nenni! Je désire que
+notre explication ait un témoin, et je suis ravie que ce témoin soit
+monsieur...
+
+Des larmes avaient jailli des yeux de Mlle de Maillefert et, comme un
+collier de perles qui s'égrène, roulaient silencieusement le long de ses
+joues.
+
+--Est-il vraiment possible, ma mère, murmura-t-elle, que vous veuillez
+mettre un étranger dans la confidence des tristes déchirements de notre
+famille!
+
+--Oh! considérez-vous donc M. Delorge comme un étranger!...
+
+Depuis un moment déjà, Raymond délibérait s'il ne ferait pas bien de
+s'enfuir.
+
+Les paroles de Mlle Simone lui parurent un ordre et fixèrent ses
+irrésolutions.
+
+--A Dieu ne plaise, mademoiselle, prononça-t-il, que je vous sois jamais
+la cause d'un déplaisir; je me retire...
+
+Et il se retirait, en effet, lorsque la duchesse, qui s'était levée,
+passa brusquement entre la porte et lui.
+
+--Restez! commanda-t-elle d'un ton impérieux. Il faut, une fois pour
+toutes, que Simone s'explique. Ce qui va être décidé ici le sera
+irrévocablement.
+
+Et s'adressant à sa fille:
+
+--Parlerez-vous? ajouta-t-elle.
+
+Un éclair de colère avait séché les larmes de Mlle Simone.
+
+--Vous le voulez, fit-elle d'une voix étouffée, vous l'exigez... Eh
+bien! soit. Mais que la honte retombe sur vous de l'affreuse violence
+que je me fais.
+
+Et détournant la tête pour éviter le regard brûlant de Raymond:
+
+--Je consens, balbutia-t-elle, à devenir la femme de M. Delorge... mais
+aux conditions que je vous ai dites, ma mère...
+
+Ah! bien peu s'en fallut que Raymond, éperdu, ne tombât aux genoux de
+Mlle de Maillefert. Une réflexion soudaine l'arrêta. La question de
+son mariage avec Mlle Simone avait déjà été agitée entre la duchesse
+et sa fille.
+
+--C'est-à-dire, insista Mme de Maillefert, à la condition de
+consommer la ruine de notre maison au profit de M. Delorge, n'est-ce
+pas?
+
+--Ma mère! est-ce bien vous qui dites une telle chose!...
+
+--Je dis ce qui est.
+
+--M'accuser de vouloir la ruine de notre maison, moi qui lui ai tout
+sacrifié au monde, et qui suis prête à lui tout sacrifier...
+
+--Alors, faites ce que je vous demande... non pour moi, grand Dieu! qui
+ne suis plus qu'une vieille femme et trouverai toujours le millier de
+louis qu'il me faut pour payer ma dot dans un couvent, mais pour votre
+frère...
+
+--Je ne le puis...
+
+--Votre frère est le chef de notre maison, l'héritier du nom, Philippe
+est le duc de Maillefert; vous lui devez respect et soumission.
+
+--Ma mère, il est inutile d'insister.
+
+Ainsi, c'était cette éternelle discussion d'argent, dont Raymond avait
+surpris quelques lambeaux le soir du bal, qui recommençait...
+
+[Illustration:--Croyez en moi, ajouta-t-elle.]
+
+Mais dans quelles conditions, cette fois, et combien plus honteuse et
+plus dégradante!...
+
+--Prenez garde! Simone, reprit Mme de Maillefert, la voix tremblante
+d'une colère difficilement contenue, prenez garde! Vous m'obligez à
+répondre par un refus à la demande de M. Delorge...
+
+Et s'adressant à Raymond:
+
+--Vous l'entendez?... continua-t-elle, vous prétendez l'aimer et vous ne
+trouvez pas un mot à dire!...
+
+Bouleversé des plus étranges émotions, mais toujours maître de soi,
+Raymond s'inclina:
+
+--J'ai foi en Mlle Simone, répondit-il--répétant les paroles qui lui
+avaient été dites par la jeune fille--ses décisions me sont sacrées.
+
+La duchesse éclata de rire--d'un rire faux et menaçant.
+
+--En d'autres termes, interrompit-elle, vous adorez ma fille, mais vous
+aimez encore plus son argent. Voilà votre désintéressement. Je le
+prévoyais, je savais que vous vous étiez entendus...
+
+Peu à peu, et en dépit de ses fermes résolutions de ne s'émouvoir de
+rien, il était manifeste que Mlle Simone s'animait: elle relevait la
+tête, et de fugitives rougeurs enflammaient ses joues.
+
+Voyant Raymond blêmir sous l'insulte de Mme de Maillefert, et
+cependant prendre sur soi de garder le silence:
+
+--Que vous m'outragiez, moi, ma mère, dit-elle, peu importe, j'y suis
+accoutumée. Que vous accusiez M. Delorge de cupidité, c'est ce que je ne
+puis souffrir. La pensée de M. Delorge, je la connais, il me l'a dite.
+Il croit, de même que moi, que je dois tout ce que je possède au nom de
+Maillefert.
+
+La duchesse riait toujours de son rire ironique.
+
+--Et voilà pourquoi, interrompit-elle, voilà comment vous refusez de
+donner la moitié de votre fortune à l'aîné de notre maison, à votre
+frère...
+
+--Je fais plus.
+
+--Bah!
+
+--Je lui donne, c'est-à-dire, je vous donne la totalité de mes
+revenus...
+
+--Mais vous gardez le capital. Nous sommes à votre merci... Que vos
+dispositions changent, et le duc de Maillefert est sans pain.
+
+--Mes dispositions ne changeront pas.
+
+--Qui le sait!... Supposez-vous mariée et mère de famille. Fatalement,
+vous en arrivez à juger que votre argent appartient bien plus à votre
+mari et à vos enfants qu'à votre mère et à votre frère...
+
+Irritée, Mlle Simone battait le parquet d'un pied nerveux, oubliant
+presque la présence de Raymond, qui, les deux mains appuyées au dossier
+d'une chaise écoutait...
+
+--Il est des moyens de vous tranquilliser, ma mère, reprit la jeune
+fille, je vous les ai offerts...
+
+--Lesquels!...
+
+--On dressera un acte par lequel je reconnaîtrai devoir à mon frère et à
+vous le revenu de mes propriétés...
+
+--Le revenu!... Comment voulez-vous que dans ces conditions votre frère
+trouve un établissement sortable! Quelle famille voudrait de lui!
+
+--Que mon frère se marie, et je m'engage à lui assurer au contrat
+l'usufruit de trois millions de terres dont ses enfants auront la
+nue-propriété.
+
+La duchesse avançait dédaigneusement les lèvres.
+
+--Oh! encore des termes de procureur! fit-elle.
+
+--Qui donc m'a réduite à les apprendre, sinon vous, ma mère!...
+
+A chaque parole, grandissait dans le coeur de Raymond son admiration
+pour Mlle de Simone, son mépris pour Mme de Maillefert.
+
+Et ne pouvoir intervenir, cependant!...
+
+--Quelle tête!... grondait la duchesse, quel caractère de fer!... Il me
+semble entendre son père. Rien ne l'émeut, rien ne la touche. Elle se
+laisserait briser avant de ployer...
+
+--C'est vous, ma mère, dont l'opiniâtreté passe toute croyance, dit la
+jeune fille...
+
+Incapable de se contraindre plus longtemps, la duchesse de Maillefert se
+dressa en pied, et repoussant son fauteuil qui roula jusqu'à la porte:
+
+--Assez! fit-elle d'un ton bref et tranchant. Une dernière fois, Simone,
+voulez-vous partager avec votre frère...
+
+--Le capital? Je ne le puis.
+
+--Prenez garde, réfléchissez... C'est la rupture immédiate, définitive,
+irrévocable, d'un mariage qui vous tient au coeur.
+
+Raymond se sentait chanceler.
+
+--Ah! vous êtes impitoyable, ma mère, interrompit Mlle Simone. Ce que
+vous me demandez, vous savez bien qu'il m'est défendu de vous
+l'accorder...
+
+--Défendu!
+
+--Vous savez bien que je suis liée par un serment sacré, juré sur le
+Christ, entre les mains d'un mourant...
+
+Mme de Maillefert haussait les épaules.
+
+--Toujours les mêmes réponses, dit-elle.
+
+--Oui, toujours! répondit la jeune fille, éternellement...
+
+Et admirable de douleur et d'indignation, si belle que Raymond en fut
+ébloui comme d'une transfiguration:
+
+--Vous oubliez donc la mort de mon père! reprit-elle. Vous oubliez
+donc... C'est vrai, il y a cinq ans de cela, et depuis, tant
+d'événements se sont succédé... Mais je me souviens, moi, je me
+souviens...
+
+--Simone, fit durement Mme de Maillefert, Simone!...
+
+Mais elle ne se laissa pas interrompre.
+
+--Je n'avais pas seize ans, poursuivit-elle, j'étais encore en
+pension... C'était l'hiver, la nuit, je dormais... Tout à coup un grand
+bruit autour de mon lit m'éveilla... J'ouvris les yeux. Une de nos
+surveillantes se penchait vers moi.--«Vite, me dit-elle, bien vite,
+habillez-vous, une voiture vous attend à la porte, un horrible accident
+est arrivé à votre père, il vous demande, il se meurt...»
+
+«Ce n'était que trop vrai. Mon père revenait de Nice à l'improviste,
+quand, arrivé en gare à Paris, ayant voulu sauter à terre avant l'arrêt
+du train, il avait été renversé et broyé entre les roues du wagon et le
+pavé du quai.
+
+«Lorsque j'arrivai à l'hôtel, les domestiques perdaient la tête. Vous,
+ma mère, vous étiez au bal, on ne savait chez qui. Mon frère était
+absent depuis vingt-quatre heures. On vous cherchait en vain l'un et
+l'autre par tout Paris.
+
+«Mon père avait été rapporté sur une civière, et pour lui épargner
+d'horribles souffrances, au lieu de le monter à sa chambre, on l'avait
+déposé dans le salon, sur un lit dressé à la hâte.
+
+«Pauvre père! Son corps n'était plus qu'une masse informe de chairs
+sanglantes. C'était un miracle qu'il vécût encore. Par un prodige
+d'énergie, il retenait en quelque sorte son âme près de s'envoler...
+
+«--Enfin, la voici!... murmura-t-il quand je parus.
+
+Et tout de suite, d'une voix faible, mais très vite, comme s'il eût
+craint de ne pouvoir achever:
+
+«--Maîtrise ta douleur, me dit-il, et écoute-moi, le temps presse. La
+mort me surprend. Je n'ai pris aucune disposition. Ma fortune sera
+demain à la discrétion de ta mère et de ton frère. Combien durera-t-elle
+entre leurs mains? Bien peu. Et après? Ruinés, perdus de dettes,
+compromis, dédaignés, que feront-ils? J'endure les tourments de l'enfer
+en songeant à cela. Degré à degré, jusqu'où descendront-ils? Jusqu'où
+traîneront-ils notre nom, ce nom glorieux de Maillefert, qui a son
+paragraphe à toutes les belles pages de l'histoire de France, et que mes
+aïeux m'ont légué pur et sans tache...
+
+Mme de Maillefert s'agitait désespérément pour arrêter Mlle
+Simone.
+
+--Vous oubliez que nous ne sommes pas seules, lui répétait-elle.
+
+--C'est vous qui la première l'avez oublié, madame, répondit la jeune
+fille...
+
+Et s'adressant surtout à Raymond, et d'un accent qui s'imposait, elle
+poursuivit:
+
+--Éperdue de douleur, je m'étais agenouillée près du lit de mon père:
+
+«--Tu n'as que quinze ans, Simone, reprit-il, et cependant c'est à toi
+de me remplacer dans cette maison où souffle un vent de vertige. Par
+bonheur, tu es immensément riche, c'est le salut. Dès que ta mère et ton
+frère auront dévoré ma fortune, ils voudront la tienne. Refuse.
+Abandonne-leur ton revenu jusqu'au dernier louis, c'est ton devoir.
+Jamais, sous aucun prétexte, ne leur donne le capital. Tu seras obsédée,
+harcelée, circonvenue, martyrisée, tiens bon, ou je sortirais de ma
+tombe pour te maudire. C'est ton repos que je te demande, ton bonheur,
+ta vie... Tu les dois à notre nom. A toi à garder d'eux-mêmes ta mère et
+ton frère. Il se peut que tu te maries un jour, mais alors que ton mari
+sache bien qu'il épouse une fille dont la fortune n'est qu'un dépôt
+sacré...
+
+«Sa voix faiblissait.
+
+«--A un signe qu'il fit, je posai sur sa poitrine un crucifix placé près
+de lui par le prêtre qu'on était allé chercher.
+
+«--Jure-moi, dit-il, sur ce Christ, d'obéir à mes dernières volontés, et
+ma mort, qui eût été celle d'un damné, sera douce et sereine...
+
+«Je jurai.
+
+«Vous entriez en ce moment, ma mère, en toilette de bal, la tête chargée
+de fleurs, et vous avez entendu les dernières paroles de mon père:
+
+«--Tu l'as juré, Simone, tous les revenus, mais rien que les revenus...
+Le capital, c'est la rançon de l'honneur des Maillefert...
+
+Désespérant d'interrompre sa fille et de lui imposer silence, la
+duchesse de Maillefert avait pris le parti de se rasseoir.
+
+Et suffoquant de rage, l'oeil enflammé, la face pourpre, les veines du
+cou gonflées à rompre, elle égratignait de ses ongles le velours de son
+fauteuil.
+
+Mais dès que Mlle Simone s'arrêta:
+
+--Voilà donc, dit-elle d'un ton d'outrageante ironie, la règle de votre
+conduite.
+
+--Immuable.
+
+--Les propos incohérents d'un mourant.
+
+Si terrible fut le regard de la jeune fille, que la duchesse en
+frissonna.
+
+--Ce mourant était mon père, madame, prononça-t-elle, et les approches
+de la mort, loin d'obscurcir sa noble intelligence, ne lui éclaircirent
+que trop l'avenir.
+
+Écrasé sous une de ces situations que l'imagination se refuse à prévoir,
+Raymond demandait au ciel une idée, une inspiration.
+
+--Ainsi, reprit Mme de Maillefert, remontrances, ordres, prières,
+tout est inutile.
+
+--Inutile.
+
+--Vous espérez que votre opiniâtreté triomphera de ma légitime
+obstination.
+
+--Je n'espère plus rien.
+
+Ce que ce marchandage, en présence de Raymond, avait de bas, de vil,
+d'ignoble, la duchesse était hors d'état de le sentir. Sa raison était
+perdue. Sa voix rauque semblait un râle.
+
+--Alors, c'est bien entendu, insista-t-elle, bien convenu?
+
+--Oui.
+
+Mme de Maillefert se retourna vers Raymond:
+
+--Voilà, dit-elle, la vierge timide et soumise que vous souhaitez pour
+épouse, monsieur Delorge! Que vous en semble? Voyons, répondez!... Mais
+répondez donc, monsieur!
+
+Haussant son sang-froid à la hauteur de cette crise inouïe, Raymond
+dominait encore son indignation:
+
+--C'est en vain, prononça-t-il, c'est inutilement que je chercherais des
+termes pour rendre la respectueuse admiration que m'inspirent l'héroïque
+courage et le dévouement sublime de Mlle de Maillefert.
+
+C'en était fait. Toutes ses espérances, la duchesse les avait hasardées
+sur une chance unique, et elle avait perdu.
+
+Enragée comme le joueur imbécile qui lacère et foule aux pieds les
+cartes qui ont trompé ses convoitises, elle cessa de se contraindre.
+
+--Ah! c'est comme cela, cria-t-elle. Eh bien! monsieur Delorge, rien ne
+vous retient plus ici, et j'espère qu'à l'avenir vous me dispenserez de
+vos admirations.
+
+Mais de même que l'instant d'avant, lorsqu'il allait sortir, il avait
+été retenu par Mme de Maillefert, Raymond, cette fois, fut arrêté par
+Mlle Simone.
+
+--Restez! commanda-t-elle d'un accent impérieux.
+
+Et marchant sur sa mère:
+
+--Car je n'ai pas fini, madame, poursuivit-elle. Vous avez exigé une
+explication, nous l'aurons complète. Je n'ai pas tout dit...
+
+Pour toute réponse, la duchesse de Maillefert allongea la main vers un
+cordon de sonnette.
+
+--Prenez garde à votre tour, dit Mlle Simone avec un calme effrayant.
+Si vous sonnez, on viendra. Et je vous le jure, je parlerai quand même,
+haut et ferme, devant tous, devant vos valets, devant mon frère, devant
+vos hôtes, ces gens dont, sans me consulter, vous peuplez ma maison. Car
+je suis chez moi, ici; seule j'ai le droit d'y donner des ordres, de
+recevoir qui bon me semble, de chasser qui me déplaît!...
+
+Pétrifiée de stupeur, la duchesse avait laissé retomber son bras.
+
+Était-ce bien sa fille, la victime éternellement résignée de son brutal
+despotisme, qui, tout à coup, s'insurgeait, se redressait et lui tenait
+tête!... A quelles sources vives puisait-elle son indomptable énergie
+que la nature, aux heures décisives, accorde aux êtres les plus faibles?
+
+Raymond admirait.
+
+--Je parlerai, continuait Mlle Simone avec une véhémence croissante,
+parce qu'on a aussi des devoirs envers soi, et qu'il faut que l'on sache
+comment j'ai tenu le serment fait à mon père mourant.
+
+«Vous n'avez que trop justifié, mon frère et vous, ses sinistres
+appréhensions.
+
+«Trois ans ne s'étaient pas écoulés, que de l'énorme fortune qu'il vous
+avait laissée, il ne restait plus que des débris.
+
+«Qu'en avez-vous fait? A quels gouffres inconnus avez-vous jeté ces
+millions? A quels creusets mystérieux les avez-vous fondus?
+
+«Car vous ne les avez pas employés, si follement que ce soit; vous ne
+l'auriez pas pu.
+
+«Il y a des princes souverains qui ont une cour, des dignitaires, des
+soldats, et qui ne dépensent pas annuellement ce que vous auriez
+dépensé.
+
+«Et chez vous, dans votre hôtel, lorsque j'y allais passer vingt-quatre
+heures, je ne trouvais pas parmi vos cinquante valets un domestique pour
+me porter une lettre. Vos femmes de chambre me faisaient honte ou peur.
+Un matin, votre cuisinier est venu me dire qu'il ne pourrait pas
+m'apprêter à déjeuner si je ne lui donnais quelque argent. Il vous avait
+avancé toutes ses économies, vous lui deviez dix-huit mille francs, on
+lui refusait crédit dans le quartier...
+
+--Ah! c'est trop fort! disait la duchesse, c'est trop fort!...
+
+La jeune fille poursuivait.
+
+--Mon père disait bien que Philippe et vous étiez pris de vertige.
+Millionnaire, il vous manquait toujours un billet de mille francs. Avec
+deux cent mille livres de rente vous faisiez des dettes, et vous
+empruntiez à soixante pour cent quand vos créanciers devenaient
+pressants...
+
+«Pour satisfaire une fantaisie, vous greviez une propriété d'hypothèques
+usuraires. Pour payer une dette de jeu, vous vendiez le tiers de leur
+valeur les meilleures terres de l'Anjou.
+
+«En une seule nuit, dans un cercle, Philippe perdait, au baccarat, cent
+soixante mille francs. Une autre fois, aux courses, le chiffre de ses
+pertes dépassait dix mille louis...
+
+«Et vous, précisément à cette époque, vous en étiez réduite à faire
+porter vos diamants au Mont-de-Piété.
+
+«Si encore, de tant de prodigalités, eût rejailli sur vous l'éclat que
+donne un faste noble et intelligent. Mais non. Vous n'en avez jamais
+recueilli que du ridicule ou de la honte...
+
+--Simone!... criait Mme de Maillefert, Simone, vous devenez folle...
+
+--C'est par les journaux, continuait la jeune fille, qu'on avait ici de
+vos nouvelles. Je ne les lisais pas, mais les gens du pays prenaient un
+détestable plaisir à me féliciter de ce qu'ils appelaient vos brillants
+succès. Par eux, malgré moi, j'étais informée de tout.
+
+«On parlait de mon frère, du duc de Maillefert, comme d'une sorte de
+palefrenier millionnaire, vaniteux et inintelligent, joueur et débauché,
+plastron de tous les mauvais plaisants, dupe d'élection de tous les
+aventuriers qui le flagornaient et vivaient à ses dépens.
+
+«Vous, ma mère, on vous citait toujours parmi les reines de la mode,
+qui, à ce que prétendent les couturières, donnent le ton, dont on décrit
+les toilettes, dont on célèbre la beauté, l'élégance, le goût, le luxe,
+dont on raconte les aventures et les bons mots, femmes folles ou
+mauvaises femmes, qui payent leur renommée de leur réputation.
+
+«Si bien que je me demandais quelle mère vous étiez, pour souffrir la
+conduite de votre fils, et quel fils était Philippe, pour tolérer la
+conduite de sa mère!...
+
+Épouvanté du choc de ces deux colères, l'une indigne, l'autre, trop
+légitime, hélas! Raymond était presque tenté d'essayer d'arrêter Mlle
+Simone...
+
+Ne se perdait-elle pas, par cette violence extraordinaire!...
+
+--Ah! je me vengerai! râlait la duchesse, vous me payerez cher cette
+humiliation!...
+
+Mais loin de paraître s'effrayer de ces menaces, Mlle de Maillefert
+redressait plus haut la tête, toujours plus haut, provoquant sa mère
+d'un regard de défi.
+
+Elle l'avait dit, elle se révoltait, et pareille à l'esclave qui vient
+de briser sa chaîne, elle semblait incapable de garder aucune mesure.
+
+--Enfin, reprit-elle, après avoir respiré fortement, enfin le jour vint,
+ma mère, où votre dernier louis glissa entre vos mains. Vous étiez
+ruinés, mon frère et vous. Lambeau par lambeau, vos propriétés avaient
+été mises à l'encan, ce qui vous restait était écrasé d'hypothèques, les
+usuriers vous fermaient leur caisse, les marchands vous refusaient
+crédit, les huissiers assiégeaient votre hôtel.
+
+«Et étourdis de cette ruine, éperdus, en détresse, vous vous débattiez,
+Philippe et vous, au milieu d'une meute hurlante de créanciers.
+
+«C'est alors que mon souvenir vous revint, car en trois ans vous n'aviez
+pas répondu à une seule de mes lettres. Et je vous vis arriver ici, un
+matin...
+
+«C'était en hiver, à cette époque, à peu près, et je me rappelle votre
+surprise en me revoyant. Vous ne me reconnaissiez pas. Vous me
+disiez:--Comme tu es changée, ma pauvre enfant!...
+
+De sa place, accoudé à la cheminée, Raymond ne perdait pas un
+tressaillement de la physionomie bouleversée de Mme de Maillefert, et
+il voyait s'allumer et flamber dans ses yeux la haine la plus ardente.
+
+--J'étais, en effet, bien changée, poursuivait plus doucement Mlle
+Simone. Trois mois après la mort de mon père, pénétrée de ses dernières
+volontés, j'étais venue m'établir dans ce grand château désert, avec ma
+gouvernante, miss Lydia Dodge, et maître Tardif, le vieil homme
+d'affaires de notre famille.
+
+«Je n'étais qu'une enfant, j'ignorais jusqu'à la valeur précise de
+l'argent. J'avais à apprendre le maniement d'une grande fortune
+territoriale.
+
+«Vous pensez, peut-être, ma mère, que cet exil ne me coûtait pas.
+Détrompez-vous. Mes goûts étaient alors ceux des jeunes filles de mon
+âge et de ma condition. J'aimais le monde, les belles choses, les
+travaux de l'esprit, les récréations délicates et intelligentes, les
+voyages... Mais j'avais un grand devoir à remplir. J'avais à devenir
+capable d'être l'intendant des Maillefert.
+
+«Sans arrière-pensée, sinon sans regrets, je rompis avec le passé, et
+sous la direction de maître Tardif, je commençai à m'initier aux détails
+sans nombre d'une exploitation agricole.
+
+«Levée avec le jour, vêtue de vêtements grossiers, de toile l'été, de
+laine l'hiver, je parcourais mes propriétés, visitant les fermiers,
+comptant avec les métayers, surveillant les ouvriers que j'employais aux
+travaux du dehors ou à la réparation des bâtiments. J'apprenais à
+estimer la valeur des terres, à juger le bétail d'un coup d'oeil, à
+évaluer le rendement d'un champ, à distinguer les qualités des grains,
+des vins, des foins, à discuter un bail, à débattre un marché... Si bien
+que, lorsque maître Tardif mourut, au bout de dix-huit mois, j'étais
+presque un fermier passable...
+
+Arrivée à ce point extrême où la colère ne se peut plus traduire que par
+d'amers sarcasmes, la duchesse de Maillefert levait ses mains au ciel.
+
+--Que je suis donc heureuse! disait-elle. Ma fille, décidément, est un
+ange!...
+
+C'était bien l'avis de Raymond, ému jusqu'aux larmes de ce dévouement
+obscur et si grand cependant, et si rare, de Mlle Simone.
+
+--De ma conscience, reprit plus vite la pauvre jeune fille, de ma
+conscience seule j'attendais ma récompense. Bien m'en prit. Je n'eus pas
+à me louer des gens de ce pays. Étonnés d'abord de mon genre de vie, et
+ne pouvant le comprendre, ils essayèrent de l'expliquer par des motifs
+absurdes et injurieux. Je devins le sujet des contes les plus ridicules.
+Si les uns voyaient en moi l'héroïne de quelque roman mystérieux, les
+autres me déclaraient un phénomène d'avarice.
+
+[Illustration: Et transporté de colère jusqu'à saisir le bras de la
+jeune femme...]
+
+--Ah! vous aviez fait un heureux choix, monsieur Delorge! ricanait
+Mme de Maillefert...
+
+Mlle Simone haussa le ton:
+
+--C'est vrai, ma mère, poursuivit-elle, j'étais avare, je me refusais
+sévèrement toute dépense inutile, j'économisais, je thésaurisais... Je
+vous attendais.
+
+«Vous vîntes, et il doit vous souvenir de ce jour où nous nous revîmes.
+
+«Vous étiez humble, ce jour-là, vous veniez en solliciteuse, et,
+tremblant d'être refusée, vous m'accabliez de cajoleries.
+
+«Vous ne me parliez pas de ruine complète, mais seulement de gêne
+momentanée que vous expliquiez par des opérations de Bourse de Philippe,
+qui avaient tourné mal. Moi, qui savais la vérité, je vous écoutais,
+silencieuse et triste. Je vous suppliais de réformer, au moins pour un
+temps, votre train. Je vous conseillais une liquidation, vous disant que
+des débris de votre opulence on pouvait tirer une fortune encore, comme
+on tire une chaloupe des épaves d'un vaisseau.
+
+«Alors, vous m'approuviez de tout coeur, vous me promettiez une
+réforme totale et vous finissiez par me demander quatre cent mille
+francs, lesquels, me juriez-vous, suffiraient à tout. C'était une somme
+énorme, le montant de mes économies de deux ans, et ma raison me disait
+que ce ne serait qu'un grain de sable dans le gouffre de vos
+prodigalités. Mais vous étiez ma mère, vous pleuriez en me serrant
+contre votre poitrine... Je faiblis. Je vous remis ces quatre cent mille
+francs, un soir, en quatre mandats que j'étais allée chercher à
+Angers...
+
+--Et vous me les avez fait payer cher depuis! ricana la duchesse.
+
+A la grande surprise de Raymond, Mlle Simone semblait s'attendrir.
+
+Des larmes brillaient dans ses yeux.
+
+--Le lendemain, continua-t-elle d'une voix altérée, ayant été obligée de
+sortir de grand matin, pour une coupe de bois que j'avais à vendre, je
+ne voulus pas vous éveiller. Quand je revins, vers midi, me faisant une
+fête de vous trouver un visage riant, on me dit que vous étiez partie...
+Je ne pouvais le croire. La veille encore, nous faisions des projets
+pour votre installation à Maillefert, et vous deviez écrire à Philippe
+de venir nous rejoindre. C'était vrai, pourtant, vous étiez partie.
+
+«A dix heures, vous vous étiez fait conduire au chemin de fer, me
+laissant pour tout adieu quatre lignes où vous me disiez qu'une dépêche
+vous mandait à Paris pour un grand bal de bienfaisance.
+
+«A quinze jours de là, mon frère m'écrivait de lui envoyer vingt mille
+francs par le retour du courrier, pour acquitter une dette d'honneur...
+J'envoyai les vingt mille francs.
+
+«Le mois suivant, c'était à vous qu'il fallait une bagatelle, cinq cents
+louis pour donner un acompte à votre couturière...
+
+«Puis, de semaine en semaine, les lettres se succédèrent, tantôt de
+vous, tantôt de mon frère, dont les prétextes variaient, mais toutes
+également pressantes, et répétant invariablement: De l'argent! de
+l'argent! de l'argent!
+
+Obsédée du regard fixe de Raymond, Mme de Maillefert avait fini par
+lui tourner le dos, et les jambes croisées, les mains jointes sur le
+genou, elle battait du pied la mesure d'un air improvisé qu'elle
+chantonnait entre les dents.
+
+--De ce moment, disait Mlle Simone, c'en fut fait de mon repos. La
+correspondance ne suffisant plus, vous cherchâtes autre chose, et les
+lettres de change commencèrent à pleuvoir ici. Vous tiriez sur moi pour
+deux mille, quatre mille, dix mille francs. Des garçons de recette
+venaient de Saumur et d'Angers, qui me présentaient vos traites d'un air
+goguenard en me demandant: «Faites-vous honneur?» Je n'osais pas
+répondre: Non, dans les commencements. Mais je ne tardai pas à
+reconnaître ma duperie, et que ma fortune entière s'en irait ainsi,
+petit à petit. Je vous prévins que je ne ferais plus «honneur à votre
+signature», comme disaient les garçons. Que vous importait! Vous
+persistâtes, je tins parole; je ne payai plus, et je fus assiégée par
+les huissiers et accablée de papier timbré...
+
+«Jusqu'à cette époque, du moins, ma mère, Philippe et vous gardiez
+encore quelques ménagements. Les aigres récriminations, les reproches
+amers, les dures paroles ne devaient pas se faire attendre. Vous, si
+humble, ma mère, et suppliante, la première fois, je vous vis arriver un
+matin, la colère dans les yeux, la menace à la bouche. Vous ne disiez
+plus: «Je t'en prie,» mais: «Je veux, il faut!...»
+
+«Je tins ferme en mes refus. En moins de quinze mois, je m'étais laissé
+arracher les revenus de trois années, j'avais été forcée d'emprunter,
+j'avais mesuré le danger de nouvelles faiblesses.
+
+«Alors, aux menaces, les ruses succédèrent, plus dangereuses pour moi.
+Je me vis tout à coup entourée de pièges, circonvenue, étourdie...
+
+«Vous avez su gagner à vos vues des gens de ce pays, dont je ne me
+défiais pas, et ils ne cessaient de me harceler de leurs conseils.
+J'étais une enfant, prétendaient-ils, de conserver tant de propriétés
+rapportant si peu, tandis qu'en en vendant seulement le tiers pour
+acheter de la rente, je doublais, je triplais même mon revenu. Il me
+fallut un coup d'autorité pour me débarrasser d'eux.
+
+«Et cependant, fidèle à la promesse que je vous avais faite, tous les
+mois, régulièrement, je vous faisais remettre dix mille francs...
+
+Mme de Maillefert, évidemment, eût voulu paraître ne pas écouter sa
+fille, mais à tout moment ses exclamations sourdes et ses interjections
+furibondes prouvaient qu'elle ne perdait pas un mot.
+
+--C'est trop d'audace! disait-elle. Jamais on n'a rien ouï de pareil!
+Ah! monsieur Delorge, vous êtes resté malgré moi!... Cela pourra vous
+coûter cher!...
+
+Imperturbable, Mlle Simone poursuivait:
+
+--Mais voici que soudain votre tactique changea encore. La mère tendre
+et caressante des premiers jours reparut, déployant pour moi ses plus
+irrésistibles séductions. Être séparée de moi vous désolait, me
+disiez-vous, et vous devenait insupportable. Lasse de votre existence
+décousue, vous soupiriez après la douce et paisible vie de famille, et
+vous prétendiez que, si vous m'aviez à Paris, près de vous, tout
+changerait.
+
+«Le piège était trop grossier pour m'échapper. Et cependant, je puis
+bien vous l'avouer à cette heure, j'hésitai longtemps à paraître y
+donner tête baissée.
+
+«Je me disais qu'à Paris, en tenant votre maison et en réglant la
+dépense, je ferais plus avec deux cent mille francs que vous avec un
+million. Deux cent mille francs! c'est une somme, cela. Jamais mon père
+n'a dépensé plus, et son train était celui d'un grand seigneur.
+
+«Quelques mots, échappés à une des amies que vous aviez amenées pour
+vous seconder, m'éclairèrent à temps. Je vous déclarai donc que rien au
+monde ne me ferait quitter Maillefert.
+
+«Votre déception dut être terrible, car votre masque tomba, et votre
+haine, dissimulée jusqu'alors, se montra ouvertement. Pour Philippe et
+pour vous, je devins l'ennemi, la proie. A dix-huit ans que j'avais,
+vous me donniez le spectacle odieux des combats qui se livrent autour du
+coffre-fort des vieillards. Vous ne songiez qu'à tirer de moi pied ou
+aile, peu ou beaucoup, pourvu que ce fût quelque chose, et par tous les
+moyens.
+
+«Vous vous étiez mis à me piller effrontément. Vieux meubles,
+tapisseries rares, tout ce qui avait une valeur quelconque, vous
+semblait de bonne prise!--«A quoi cela te sert-il?» me disiez-vous; et
+vous emportiez.
+
+«Jusqu'à ce qu'un jour j'eus cette douleur de voir Philippe s'emparer
+des portraits de nos ancêtres, sous ce prétexte qu'ils lui revenaient à
+lui, l'héritier du nom. Je ne devinais que trop que, beaucoup d'entre
+eux étant signés de noms illustres, il les vendrait...
+
+Mme de Maillefert bondit.
+
+--Vous en avez menti!... s'écria-t-elle.
+
+--Pardonnez-moi, ma mère, fit froidement Mlle Simone, il les a mis en
+vente, et la preuve, c'est que je les ai fait racheter... et qu'ils sont
+là-haut, cachés...
+
+Et plus vite:
+
+--Du reste, poursuivit-elle, vous pouviez bien trafiquer des portraits
+lorsque déjà vous trafiquiez du nom? Est-ce que Philippe ne le vendait
+pas, ce nom, aux industriels qui l'imprimaient en tête de leurs
+prospectus? Est-ce que vous ne l'avez pas vendu, le jour où vous avez
+accepté la mission que vous remplissez ici? Car votre tournée électorale
+est payée... ne dites pas non, je le sais, et si jamais les Tuileries
+étaient envahis par la Révolution, on y trouverait votre reçu!...
+
+Livide, comme si tout son sang eût été changé en fiel, la duchesse de
+Maillefert s'était dressée d'un bloc:
+
+--C'en est trop, interrompit-elle, et ce serait une honte à moi d'en
+entendre davantage...
+
+Pour la clouer sur son fauteuil, il n'avait pas fallu moins que
+l'immense intérêt qu'elle pensait avoir à ne pas laisser seuls ensemble
+Raymond et Mlle Simone.
+
+Peut-être aussi avait-elle espéré, en restant, arrêter la vérité sur les
+lèvres de sa fille...
+
+Reconnaissant qu'elle s'était trompée, que c'était inutilement qu'elle
+s'était condamnée aux plus cruelles humiliations, elle enveloppa Raymond
+du plus haineux regard, et d'une voix sourde:
+
+--Vous vous obstinez à demeurer ici, monsieur, dit-elle, malgré moi...
+soit. Je ne suis qu'une femme, je vous cède la place. C'est un homme qui
+vous demandera compte de ce que vous avez entendu...
+
+Elle se retirait, en effet; elle gagnait la porte de la chambre à
+coucher.
+
+--Je n'ai pourtant parlé que du passé, prononça Mlle Simone.
+
+Mme de Maillefert s'arrêta court.
+
+--Que voulez-vous dire? fit-elle.
+
+--Qu'il me reste à parler du présent, ma mère...
+
+--Du présent?
+
+--Oui, de ce dernier voyage, de vos projets en arrivant à Maillefert, de
+vos tentatives depuis six semaines...
+
+--Simone!... s'écria la duchesse, prenez garde, vous ne me connaissez
+pas encore!...
+
+La jeune fille ne sourcilla pas; elle avait atteint son but: sa mère
+restait.
+
+--Cette fois, reprit-elle, vous arriviez avec un plan nouveau:
+
+«Le soir même de votre arrivée, m'ayant prise à part, vous me disiez en
+propres termes, car vous n'en étiez plus à dissimuler l'âpreté de vos
+convoitises: «Abandonne-nous la moitié de ce que tu as, et en échange
+nous te rendons le repos.»
+
+«Et vous pensiez que j'aurais hésité, ma mère, sans le serment juré à
+mon père mourant!... Le repos!... Ah! je ne croirais pas le payer cher
+au prix de toute cette fortune que je possède, pour mon malheur.
+
+«Mais j'ai juré; je vous refusai.
+
+«Il est vrai que vous obtîntes de moi la promesse de vous avancer cent
+mille francs pour vos débuts à la cour, cet hiver. Il est vrai que je
+vous promis, avec plus de regrets encore, d'organiser une grande fête
+qui faciliterait votre mission ici.
+
+C'était monstrueux, déjà, ce que Raymond avait entendu, et cependant un
+secret pressentiment lui disait que ce n'était rien encore.
+
+Il voyait, à la fureur convulsive de Mme de Maillefert, succéder une
+inquiétude de plus en plus manifeste.
+
+--Telle était la situation, ma mère, au lendemain de votre arrivée,
+disait la jeune fille, quand un événement survint qui devait décider, et
+qui décidera de ma vie...
+
+Elle s'arrêta... Sa voix s'altérait, ses joues s'empourpraient, et ses
+yeux s'emplissaient de larmes... Elle parut sur le point de ne pouvoir
+continuer...
+
+--De grâce, mademoiselle, commença Raymond...
+
+Mais d'un geste triste et doux, elle lui imposa silence. Et s'armant
+d'une énergie nouvelle, et d'une voix plus forte:
+
+--Un jeune homme des environs, reprit-elle, que ma fortune avait ébloui,
+qui longtemps m'avait obsédée, dans ses poursuites, de lettres et de
+déclarations ridicules, qui avait même fini par demander ma main, M.
+Bizet de Chenehutte m'ayant grossièrement outragée, un inconnu prit ma
+défense. Cette scène avait eu lieu aux Rosiers, le soir, et une heure
+après, elle était rapportée à votre amie Clélie, ma mère, à Mme de
+Maumussy, par sa femme de chambre. C'est par elle que je la connus et
+que je sus que M. Bizet et mon défenseur devaient se battre eu duel le
+lendemain matin.
+
+L'imagination vive et romanesque de la duchesse de Maumussy s'exaltait à
+cette idée d'un jeune homme risquant généreusement sa vie pour l'honneur
+d'une femme qu'il ne connaissait pas. Elle ne cessait de me répéter que
+rien n'était plus beau qu'un tel dévouement. Bien plus qu'elle, sans en
+rien laisser paraître, j'étais émue, touchée, reconnaissante. Il était
+donc un être au monde, une personne qui s'intéressait à la pauvre
+abandonnée, à la malheureuse Simone...
+
+Rien d'étrange comme la physionomie de Mme de Maillefert.
+
+--Simone!... disait-elle, ma fille!... La malheureuse perd la tête!...
+
+--Ce soir-là, continuait résolument la jeune fille, ma prière fut plus
+longue et plus fervente que de coutume. Je ne pus dormir de la nuit.
+Levée avec le jour, j'envoyai Saint-Jean, mon vieux jardinier, aux
+renseignements. A neuf heures, il était de retour. Caché derrière des
+buissons, il avait assisté au duel. M. Bizet, grâce à l'évidente
+générosité de son adversaire, n'avait été blessé que très légèrement.
+Quant à mon défenseur, c'était, me dit Saint-Jean, un des ingénieurs que
+je savais être depuis quelques semaines aux Rosiers...
+
+Mme de Maillefert eut un éclat de rire nerveux.
+
+--Et vous pensez, dit-elle, que votre chevalier ignorait votre
+fortune!... Demandez-lui donc s'il se fût battu pour une fille sans dot?
+
+Mlle Simone ne daigna pas relever l'insulte.
+
+--Ainsi qu'il n'était que trop naturel, poursuivait-elle, je souhaitais
+vivement connaître cet ami inconnu qui avait pris ma défense, et le
+remercier. Votre bal allait avoir lieu, je lui fis adresser une
+invitation.
+
+D'un air révolté, Mme de Maillefert levait les bras au ciel.
+
+--Simone, disait-elle, malheureuse! Pour vous, pour moi, pour le nom que
+vous portez... arrêtez-vous!...
+
+Tristement, la jeune fille hocha la tête:
+
+--Oui, je le sais, dit-elle, je passe les bornes de toutes les
+convenances... Mais qui donc m'y force! Qui donc, sinon vous, ma mère,
+me réduit à cette extrémité douloureuse de défendre mon honneur au prix
+de toutes les saintes pudeurs d'une jeune fille!... Mais vous l'avez
+voulu. Je dirai ce qui est. Je dirai que, la première fois que mon
+regard rencontra celui de M. Delorge, une voix intérieure me dit qu'il
+comprendrait, celui-là. Et cette voix me trompait si peu, qu'il devina
+mes angoisses, pendant que Philippe jouait, qu'il partagea ma douleur
+lorsqu'on refusa à mon frère, au duc de Maillefert, l'enjeu de sa
+parole... Mais M. Delorge vous avait déplu, et le dernier de vos invités
+n'était pas parti que vous me reprochiez amèrement de m'être compromise,
+donnée en spectacle, d'avoir accepté un quadrille après avoir d'abord
+refusé de danser... Peut-être aviez-vous raison. Je ne sais rien de la
+vie, j'ai désappris toutes les conventions du monde, je ne sais pas
+feindre...
+
+La duchesse de Maillefert trépignait d'impatience.
+
+Il était clair qu'elle n'osait plus se retirer, qu'elle attendait,
+qu'elle redoutait quelque chose.
+
+--Après, disait-elle, après!... on m'attend; cette explication ne peut
+durer éternellement...
+
+--Le lendemain, ma mère, toutes vos idées étaient changées, ou plutôt la
+nuit vous avait inspiré une nouvelle combinaison. Autant M. Delorge vous
+avait déplu la veille, autant vous le trouviez à votre gré. A vos
+premières railleries succédaient des éloges qui ne tarissaient pas. Vous
+vouliez qu'il devînt l'hôte assidu de Maillefert. Vous parliez de
+l'aller chercher s'il n'acceptait pas vos invitations. Et Philippe
+disait comme vous, et aussi tous vos hôtes, à l'exception--c'est une
+justice que je lui dois--de Mme de Maumussy. Quand déjà mon coeur
+m'entraînait, c'était une conspiration pour me pousser. Jusqu'au jour,
+ma mère, où me prenant à part, et m'arrachant mon secret à force de
+caresses, vous osâtes me dire:
+
+--Eh bien! soit! épouse-le. Partage ce que tu as avec ton frère, et je
+te donne mon consentement...
+
+Les situations excessives ont ceci d'étrange que ceux qui s'y débattent
+restent naturels dans l'exception, et gardent quand même un sang-froid
+relatif, qui est comme la lucidité du délire.
+
+Jetés violemment hors du cadre des conventions sociales, Raymond, la
+duchesse de Maillefert et Mlle Simone finissaient par ne plus
+discerner les conditions anormales où ils se trouvaient placés.
+
+Et la jeune fille poursuivait en phrases haletantes:
+
+--Ainsi, après avoir trafiqué de tout, vous en arriviez à spéculer sur
+mes plus intimes, sur mes plus chères affections... Pauvre folle que
+j'étais, je vous avais laissé lire en moi comme en un livre ouvert. Vous
+aviez surpris à ma stupide confiance le secret des espérances dont je me
+berçais. Je vous avais avoué qu'en Raymond Delorge il me semblait
+reconnaître cette âme dévouée dont m'avait parlé mon père mourant. Vous
+saviez que, songeant à lui, je me disais: «Celui-là, courageusement,
+acceptera la moitié d'un fardeau trop lourd pour mes forces; celui-là,
+pour l'amour de moi, aimera les miens; il sera la raison et l'énergie,
+tandis que je ne peux être que l'abnégation; celui-là nous sauvera
+tous.»
+
+De grosses larmes roulaient le long des joues de Raymond, et ému d'une
+émotion inexprimable:
+
+--Ah! vous m'avez jugé comme je dois l'être... murmurait-il.
+
+Mais Mlle Simone ne semblait pas l'entendre. Elle poursuivait, tenant
+toujours la duchesse de Maillefert immobile sous son regard:
+
+--Indignée, humiliée, révoltée, je rejetai bien loin jusqu'à l'idée de
+cette transaction honteuse, de cet abominable marché. Je vous jurai
+qu'à ce prix, jamais je ne serais la femme de Raymond Delorge.
+
+«Vous ne vouliez pas me croire. L'énergie de mes protestations vous
+faisait sourire. Vous me disiez d'un air ironique:--Ce n'est pas ton
+dernier mot. Tu réfléchiras. Tu reconnaîtras que mon consentement t'est
+indispensable. Un jour viendra où tu me le demanderas à genoux, et
+prends garde que ce jour-là je ne veuille plus te le donner au même
+prix!...
+
+--C'est indigne! pensait Raymond, indigne!...
+
+--Il est vrai, continuait Mlle Simone, que, pour m'amener à
+capituler, vous ne négligiez rien. Dans le temps où vous mettiez à votre
+consentement d'inacceptables conditions, vous preniez à tâche d'exalter
+les espérances de M. Delorge. Ah! que n'ai-je parlé, alors! Que n'ai-je
+su prendre sur moi d'arracher comme aujourd'hui tous les voiles! Mais je
+ne pouvais pas, je n'osais pas... Accuser ma mère, la montrer telle
+qu'elle est véritablement, me paraissait un crime. Et je ne savais que
+fuir M. Raymond Delorge, qui ne comprenait rien à ma soudaine froideur.
+
+«Et ma raison, pourtant, me disait que tout n'était pas fini. Je sentais
+que, si vous ne fermiez pas votre porte à M. de Boursonne et à M.
+Delorge, c'est que vous n'aviez pas renoncé à l'espoir de triompher de
+mes résistances, c'est que vous méditiez quelque chose. Et si mes
+pressentiments ne m'eussent pas prévenue, votre amie, la duchesse de
+Maumussy, m'eût avertie...
+
+Mme de Maillefert, instinctivement, se rejeta en arrière, et troublée
+au delà de toute expression:
+
+--Clélie vous a parlé!... interrompit-elle, Clélie vous a dit...
+
+Mais elle s'arrêta court, comme effrayée de ce qu'elle allait dire.
+
+--Quoi?... interrogea la jeune fille.
+
+Et sa mère gardant le silence:
+
+--Je ne sais donc pas tout! prononça-t-elle. Il y a donc quelque chose
+encore!...
+
+Puis, plus vite, et d'une voix où vibraient toutes ses colères:
+
+--Et cependant, reprit-elle, ce que je sais est odieux jusqu'à révolter
+l'imagination... Qu'une mère bassement jalouse de sa fille l'abreuve
+d'outrages et l'accable de mauvais traitements... cela se voit. Qu'un
+frère, follement prodigue, ruine sa soeur et lui arrache jusqu'à son
+dernier louis... cela se comprend. Qu'une mère et un frère, dévorés de
+convoitises et de besoins, se liguent contre une pauvre fille, et pour
+s'emparer de son argent l'assassinent... cela peut encore s'expliquer...
+
+«Mais qu'un frère et une mère, lâchement, froidement, méthodiquement,
+avec une patiente préméditation, s'entendent pour flétrir aux yeux de
+tous la malheureuse dont ils convoitent la fortune, pour déshonorer
+publiquement leur soeur, leur fille... Non! cela ne s'est jamais vu et
+ne peut se concevoir!...
+
+La duchesse de Maillefert essayait de répondre, de protester sans doute,
+mais les paroles expiraient dans sa gorge.
+
+[Illustration: Seul dans la cuisine maître Béru mettait au net les
+comptes de la journée.]
+
+--Et cependant, continuait Mlle Simone, c'est ce que vous avez fait,
+ma mère, Philippe et vous... Sûrs que je me laisserais briser le coeur
+plutôt que d'acheter votre consentement au prix que vous y mettiez, vous
+n'avez plus songé qu'au moyen de rendre mon mariage avec M. Delorge
+nécessaire, urgent, indispensable. Vous pensiez qu'entre ma réputation
+et le serment juré à mon père, je n'hésiterais pas, et que, pour
+racheter mon honneur perdu par vous, je vous abandonnerais la proie que
+vous convoitez. Et vous alliez, disant partout, d'un air d'hypocrite
+douleur, que moi, Simone de Maillefert, votre fille, votre soeur,
+j'étais la maîtresse de M. Raymond Delorge, et que j'étais enceinte...
+
+Secouée de la nuque aux talons par de véritables convulsions de rage,
+Mme de Maillefert arrachait à pleines mains les dentelles de son
+peignoir.
+
+--C'est faux, s'écria-t-elle d'une voix étranglée, c'est une abominable
+calomnie; jamais Philippe ni moi n'avons dit cela!...
+
+--Vous l'avez dit, interrompit Raymond.
+
+Et marchant sur la duchesse, l'oeil enflammé de colère et les poings
+crispés:
+
+--Vous l'avez dit, insista-t-il, à Mme de Larchère, qui l'a répété...
+
+--Mme de Larchère en a menti!...
+
+D'un geste, Mlle Simone leur imposa silence.
+
+--On ne m'a rien rapporté, à moi, ma mère, prononça-t-elle lentement, je
+vous ai entendue.
+
+--Et vous n'avez pas protesté!... ricana la duchesse.
+
+La malheureuse jeune fille hocha la tête.
+
+--A quoi bon!... répondit-elle. Fallait-il, ma mère, parce que je suis
+perdue, vous perdre aussi d'honneur!... M'eût-on écoutée, d'ailleurs!
+Qui jamais eût voulu croire qu'une mère calomniait ainsi sa fille! Je me
+suis tue. Et si j'ai parlé aujourd'hui, c'est que vous m'y avez forcée.
+C'est que je voulais que M. Raymond Delorge nous connût, vous et moi,
+avant de nous séparer peut-être pour toujours...
+
+Renonçant à discuter, à se défendre, la duchesse de Maillefert
+enveloppait d'un même regard atroce Raymond et Mlle Simone.
+
+--Ainsi, vous refusez mon consentement, dit-elle, c'est votre dernier
+mot?... Soit! Ne vous en prenez qu'à vous de ce qui en adviendra...
+
+Et elle sortit, fermant si violemment la porte, qu'une glace suspendue à
+la boiserie tomba avec fracas, et se brisa en morceaux...
+
+
+
+
+VI
+
+
+--Ah! c'est maintenant que je suis perdue! balbutia Mlle Simone d'une
+voix éteinte, irrévocablement perdue!
+
+Et, épuisée par les émotions de cette lutte inouïe, brisée par tant de
+violences, anéantie, défaillante, elle s'affaissa lourdement sur un
+fauteuil, cachant entre ses mains son visage baigné de larmes.
+
+--Perdue! répétait Raymond, comme s'il eût prononcé un mot vide de sens,
+perdue!...
+
+La réalité l'écrasait, terrible, inexorable, et c'est à peine si le
+malheureux y pouvait croire.
+
+--Quelle femme! murmurait-il, que cette duchesse de Maillefert, quelle
+femme!...
+
+Le souvenir du dernier regard qu'elle lui avait adressé, en le faisant
+tressaillir, lui imprima la secousse qui devait lui rendre, avec son
+énergie, la faculté de penser et de réfléchir. Il comprit que ces
+quelques minutes qui lui étaient laissées de solitude avec Mlle
+Simone étaient peut-être le dernier répit de l'implacable destinée, et
+qu'il fallait en profiter.
+
+S'approchant donc de la jeune fille:
+
+--Mademoiselle! prononça-t-il d'une voix troublée, mademoiselle!...
+
+Elle ne sembla pas l'entendre.
+
+A la voir ainsi effondrée, on eût pu la croire évanouie, morte, sans les
+sanglots profonds qui, à intervalles inégaux, soulevaient sa poitrine,
+sans les frissons convulsifs qui, par instants, la secouaient à la
+briser.
+
+Alors Raymond se penchant vers elle, s'enhardit jusqu'à lui prendre la
+main:
+
+--Mademoiselle Simone!... dit-il doucement.
+
+Elle le regarda d'un air égaré, comme si elle ne se fût pas expliqué sa
+présence.
+
+--Vous avez entendu votre mère? poursuivit-il.
+
+L'infortunée tressaillit. Elle revenait au sentiment affreux de la
+situation.
+
+--J'ai entendu, oui, bégaya-t-elle.
+
+--Mme de Maillefert, reprit Raymond, ne vous pardonnera jamais votre
+juste, votre légitime indignation... Elle ne me pardonnera jamais de
+vous avoir entendue, de savoir ce que je sais...
+
+--Jamais!
+
+--Elle voudra se venger...
+
+--Elle se vengera certainement.
+
+--Qui peut savoir à quelles effroyables extrémités la poussera sa
+haine!...
+
+Tristement la jeune fille hocha la tête.
+
+--Hélas!... murmura-t-elle, qu'ai-je à craindre de pis que ce qui
+est?...
+
+Après un moment de silence:
+
+--Il n'y a pas à hésiter, reprit Raymond, le temps presse, il faut
+prendre un parti...
+
+--En est-il donc un à prendre?...
+
+--Peut-être. Si vous aviez confiance en moi...
+
+Elle le regardait d'un air de douloureuse stupeur, ses joues
+s'empourpraient.
+
+--Mon Dieu! interrompit-elle, après ce qui s'est passé, après ce que
+j'ai osé dire, moi, devant vous, se peut-il que vous doutiez!... Suis-je
+donc libre maintenant d'avoir ou de n'avoir pas confiance!...
+
+Raymond croyait entrevoir une lueur d'espérance, et le coeur battant à
+rompre:
+
+--Alors, s'écria-t-il, au lieu de vous défendre par la seule force
+d'inertie, attaquez audacieusement. Mme de Maillefert prétend
+s'emparer de votre capital, refusez-lui jusqu'au revenu...
+
+--Oh!...
+
+--Elle met son consentement à un prix inacceptable, n'est-ce pas? Eh
+bien! vous, déclarez-lui fermement qu'elle n'aura pas un louis de vous
+tant qu'elle ne vous l'aura pas accordé.
+
+D'un mouvement brusque, Mlle Simone dégagea sa main de celle de
+Raymond.
+
+--Je ne ferai pas, je ne puis pas faire cela! prononça-t-elle.
+
+--Ce serait le salut.
+
+--Je n'en sais rien; mais je sais que ce serait répondre à des
+manoeuvres infâmes par une combinaison honteuse et indigne de nous.
+
+--Avons-nous donc le choix?...
+
+--Non, mais moi, je ne suis pas libre... Mes revenus ne sont qu'un dépôt
+sacré; ils appartiennent, en réalité, à mon frère et à ma mère; je n'ai
+pas le droit de les en priver...
+
+Cette lueur que Raymond avait entrevue s'évanouissait.
+
+--Vous n'auriez pas à les en priver, mademoiselle, insista-t-il. Si
+Mme de Maillefert pouvait croire une minute seulement à la réalité de
+vos menaces, elle céderait immédiatement...
+
+--Peut-être... Vous ne connaissez pas ma mère...
+
+--Je sais qu'il lui faut de l'argent à tout prix...
+
+--C'est vrai, mais son orgueil et son obstination dominent encore ses
+convoitises.
+
+--Elle céderait!... murmura Raymond.
+
+Un sourire amer crispa les lèvres de Mlle Simone.
+
+--Et d'ailleurs, reprit-elle, jamais je ne saurais prendre sur moi de
+proposer à ma mère un tel marché... Vous me croyez plus brave que je ne
+le suis réellement... Jamais je n'ai opposé à ma mère qu'une résistance
+passive... J'en suis à cette heure à me demander comment j'ai eu le
+courage de dire tout ce que j'ai dit...
+
+--Ainsi, reprit Raymond, vous allez rester ici?...
+
+--Hélas!...
+
+--Au pouvoir d'une femme qui vous hait, que nulle considération humaine
+ne peut arrêter...
+
+--Où voulez-vous que j'aille?...
+
+Une inspiration soudaine, et qu'il crut envoyée par le ciel même,
+illumina Raymond.
+
+--Écoutez-moi, s'écria-t-il. Cette fortune maudite, cause de tous nos
+malheurs, vous allez l'abandonner à un homme d'affaires, qui
+l'administrera et qui en servira les intérêts à Mme de Maillefert...
+
+--Et moi?...
+
+--Vous!... répéta Raymond, vous!...
+
+Et se laissant glisser aux genoux de Mlle Simone, et lui prenant les
+mains, ivre d'espoir et éperdu d'amour:
+
+--Vous, poursuivit-il, vous prendrez mon bras, et sur l'heure, à la face
+de tous, nous allons sortir du château...
+
+--Sortir!...
+
+--Oui! Et malheur à qui tenterait de s'y opposer! Je vous conduirai à
+Paris, près de ma mère, qui est une sainte femme et une femme héroïque,
+près de ma soeur qui est la meilleure et la plus chaste des jeunes
+filles, et entre ces deux affections tendres et dévouées, vous attendrez
+l'heure où vous serez libre de disposer de votre main sans le
+consentement de votre mère...
+
+Il oubliait tout, le malheureux!
+
+Il oubliait que la veille encore il ne songeait pas sans effroi à ce que
+dirait sa mère, quand elle apprendrait son amour et ses projets de
+mariage...
+
+--Cela non plus n'est pas possible! murmura Mlle Simone.
+
+--Pourquoi, grand Dieu?...
+
+--Parce que ce serait donner en apparence raison à ma mère... Parce que
+les calomnies dont on me déshonore ici me poursuivraient dans votre
+maison... Parce que Mme Delorge, qui donnerait peut-être asile à la
+fiancée de son fils, refuserait sa porte à une femme qui passe pour être
+sa maîtresse...
+
+Le bruit d'une porte qui s'ouvrait l'interrompit.
+
+Raymond se dressa d'un bond.
+
+Sur le seuil, une femme de chambre de Mme de Maillefert se tenait
+debout, qui souriant d'un sourire intraduisible, disait:
+
+--Ah!... pardon! si j'avais su...
+
+--Que voulez-vous? demanda durement Raymond.
+
+--C'est M. le baron de Boursonne qui m'envoie demander à monsieur si
+monsieur a oublié qu'il l'attend...
+
+D'un geste impérieux, Raymond cloua cette fille sur le seuil.
+
+--Répondez à M. de Boursonne, dit-il, que je descends le rejoindre.
+
+--Cependant, monsieur...
+
+--Sortez!...
+
+Elle sortit après forces révérences. Mais son regard impudent et son
+sourire équivoque étaient entrés dans l'esprit de Raymond comme des
+traits empoisonnés.
+
+--Dieu sait ce que va dire cette méchante créature! murmura-t-il.
+
+--C'est ma mère, certainement, qui l'a envoyée, répondit Mlle Simone.
+
+Et laissant tomber ses bras d'un air d'indifférence désespérée:
+
+--Mais qu'importe! ajouta-t-elle.
+
+Ce n'était que trop vrai, hélas! et cette lamentable conviction et le
+sentiment de son impuissance gonflaient le coeur de Raymond de haine
+et de colère.
+
+--Et c'est moi, reprit-il d'une voix sourde, qui vous suis le sujet de
+tant et de si cruelles souffrances! C'est de moi qui donnerais mille
+fois ma vie pour vous qu'on se sert pour vous faire répandre tant de
+larmes! Ah! pardonnez-moi!... Je ne suis plus qu'un misérable fou, un
+égoïste odieux! Le jour où je vous ai vue pour la première fois, le
+jour où j'ai compris que je vous aimais de toutes les forces de mon être
+et que je n'aimerais jamais que vous, je devais m'éloigner, fuir. Ne
+savais-je pas quelle fatalité pèse sur moi! L'expérience ne m'a-t-elle
+pas appris que je porte malheur?...
+
+Les lèvres pâles et tremblantes, les joues marbrées de taches rouges,
+palpitante, oppressée, Mlle Simone écoutait...
+
+--Oui, je devais fuir, poursuivait Raymond, je le sentais, et même un
+soir je me suis dit: «Je partirai demain.» Le lendemain est venu, et je
+ne me suis plus senti le courage de partir. Je vous aimais. Moi, dont la
+vie n'avait été jusqu'alors qu'un long supplice, je voyais tout à coup,
+à l'horizon, se lever l'aube du bonheur. Qu'adviendrait-il? Aurais-je
+jamais cette joie ineffable d'être aimé de vous? Je ne me le demandais
+pas. Mon amour, tel qu'un trésor merveilleux, me suffisait. Abîmé dans
+les extases de l'heure présente, j'oubliais tout, le passé et
+l'avenir... Sans doute, en ce temps, j'ai dû vous paraître étrange,
+incompréhensible!... J'avais peur de moi. Je frémissais à l'idée de vous
+devenir l'occasion d'un propos méchant. Je vous adorais, et il me
+semblait que mon secret m'échappait malgré moi, qu'on le devinait à mon
+attitude, qu'on le surprenait sur mes lèvres, qu'on le lisait dans mes
+yeux!...
+
+Peut-être pour secouer la torpeur dont elle se sentait envahie, Mlle
+de Maillefert s'était levée. Elle se tenait debout, en face de Raymond,
+s'appuyant au dossier d'un fauteuil.
+
+Et lui continuait, en phrases enflammées.
+
+--Je vous aimais, et votre seule présence paralysait mon cerveau,
+brisait ma volonté, anéantissait mon énergie... Sous votre regard, les
+paroles expiraient dans ma gorge... Au frôlement seul de votre robe,
+tout mon sang affluait à mon visage... Au contact de votre main
+s'appuyant sur mon bras, je tressaillais et j'étais secoué de
+frissons... Ah! que de violence alors j'ai dû me faire, pour ne pas
+tomber éperdu à vos genoux, pour ne pas vous crier, en battant de mon
+front la poussière: «Je vous aime, je vous aime!...» Mais vous?... Mon
+incertitude était affreuse, et non sans douceur, pourtant. Je me disais:
+«Est-il possible qu'elle ne m'ait pas deviné, qu'elle ne me comprenne
+pas!...» Parfois, je croyais découvrir dans vos yeux un rayon
+d'espérance. Alors, je vous quittais enivré, étouffant de joie, et je
+m'en allais comme un fou, répétant mille et mille fois votre nom, dont
+les syllabes avaient pour moi des harmonies divines. D'autres fois, au
+contraire, votre sourire me paraissait n'exprimer que la plus glaciale
+indifférence, sinon le dédain. Alors je me retirais désespéré.
+
+Toute frissonnante, Mlle Simone essayait doucement de l'interrompre.
+
+--De grâce, balbutia-t-elle, par pitié!...
+
+Mais il poursuivait:
+
+--Un soir, cependant, nous étions allés avec votre mère faire une
+promenade en voiture, et vous étiez venue me reconduire jusqu'à l'entrée
+du pont des Rosiers... Je mis pied à terre en face de la maisonnette du
+gardien... Je m'inclinais, vous saluant une dernière fois, quand tout à
+coup, à la lueur de la lanterne du pont, je vous vis vous pencher à la
+portière, en me disant: «A demain! à demain...» Vous me tendiez la main,
+je la pris, et je crus sentir un de ces tressaillements, une de ces
+pressions qui sont, tout à la fois, une promesse et un serment!... Vous
+en souvient-il? Je chancelai, je crus que j'allais m'évanouir, et c'est
+avec une invincible stupeur, et comme en rêve, que je vis s'éloigner
+votre voiture... Et vous étiez déjà bien loin, que je restais, moi, à la
+même place, écrasé sous le poids de ce bonheur immense, inattendu sinon
+inespéré, et me répétant: «Est-ce bien vrai? n'est-ce pas une illusion
+qui s'envolera demain?...»
+
+Rougissante, confuse, Mlle Simone baissait la tête, et on eût dit
+qu'en elle-même se livrait un pénible combat...
+
+Jusqu'à ce que, se redressant tout à coup:
+
+--Non, pas de honte! s'écria-t-elle. Où il n'y a pas de mal, il ne
+saurait y avoir de honte. Avant de le savoir, je vous aimais, Raymond.
+Et maintenant pourquoi ne le dirais-je pas fièrement, puisque j'en suis
+fière: Je vous aime!
+
+Raymond pâlit comme pour mourir.
+
+--Dieu juste!... prononça-t-il, tu me devais ce bonheur!... Ce moment
+seul efface toutes les misères du passé.
+
+Et délirant de joie, il enlaça de son bras la taille souple de Mlle
+de Maillefert, l'attira contre son coeur et couvrit de baisers de
+flamme ses beaux cheveux blonds qui se dénouaient et s'éparpillaient...
+
+--Simone!... balbutia-t-il, ô ma bien-aimée, mon unique amie adorée,
+Simone!
+
+Mais elle, qui se débattait faiblement d'abord, soudain le repoussa et
+violemment se rejeta en arrière.
+
+--Ah! malheureux que nous sommes!... s'écria-t-elle.
+
+--Quoi!...
+
+--Nous oublions que nos minutes sont comptées... Nous oublions que,
+telle qu'une barrière infranchissable, la haine de ma mère se dresse
+entre nous...
+
+Le visage de Raymond rayonnait d'enthousiasme...
+
+--Il n'y a pas d'obstacles infranchissables, dit-il, pour un amour tel
+que le nôtre...
+
+Mlle Simone eut un geste douloureux.
+
+--Et cependant, fit-elle, la porte de Maillefert vous est désormais
+fermée, et nous voilà séparés...
+
+C'était précipiter Raymond des hauteurs de ses espérances.
+
+--C'est vrai, fit-il d'une voix sombre, me voici réduit à vous
+abandonner seule, dans cette maison peuplée de mes ennemis, de
+misérables tels que Combelaine, Maumussy et Verdale...
+
+Puis une soudaine réflexion l'éclairant:
+
+--Mais que viennent-ils faire ici? ajouta-t-il.
+
+--Rien. M. de Maumussy vient chercher sa femme, ses deux amis
+l'accompagnent...
+
+Raymond hocha la tête.
+
+--Votre mère est altérée de vengeance, reprit-il. Quoi qu'elle tente,
+Combelaine et Maumussy seraient des complices sans scrupules...
+
+--Je suis prévenue, interrompit Mlle Simone, je saurai me tenir sur
+mes gardes...
+
+Elle s'arrêta.
+
+Dans la pièce voisine retentissaient les voix de Mme de Maillefert et
+de M. Philippe...
+
+--Fuyez!... dit-elle à Raymond.
+
+Il redressa la tête.
+
+--Moi, dit-il, fuir!...
+
+--Oui, et à l'instant... Voulez-vous me donner cette horrible douleur,
+de vous voir, les armes à la main, mon frère et vous!... Je vous
+écrirai, nous nous reverrons... Mais si vous m'aimez, au nom de notre
+amour... fuyez!...
+
+Mlle Simone avait raison mille fois.
+
+Se trouver en ce moment en face de M. Philippe, stimulé par sa mère,
+c'était pour Raymond s'exposer à une de ces altercations qui ne se
+terminent que sur le terrain.
+
+Et cependant il ne bougeait pas.
+
+C'était ce mot: Fuyez! auquel s'attache une idée de peur et de lâcheté,
+qui clouait ses pieds au parquet.
+
+Le danger pressait, pourtant. De l'autre côté de la cloison, la
+discussion s'envenimait entre la mère et le fils, et par-dessus la voix
+âpre et sèche de la duchesse de Maillefert, s'entendait le ricanement
+aigrelet de M. Philippe.
+
+Plus tremblante que la feuille, Mlle Simone joignait les mains.
+
+--Raymond, supplia-t-elle, je vous en conjure, écoutez ma voix plutôt
+que celle de votre orgueil...
+
+Il était vaincu.
+
+--Vous l'exigez, prononça-t-il, non sans quelque amertume, je fuis... Je
+pars déchiré par cette conviction affreuse que votre honneur, que votre
+vie sont en péril, et que je ne puis rien pour vous. Comment saurai-je
+ce que vous devenez?...
+
+--Tous les jours vous aurez un mot de moi.
+
+--Vous me le promettez?
+
+--Je vous le jure.
+
+Une larme brilla dans les yeux de Raymond.
+
+--Que Dieu nous protège, dit-il, car seul, désormais, il peut nous
+sauver!
+
+Et, déposant sur le front de Mlle de Maillefert un dernier baiser, il
+sortit.
+
+Aussi bien, ses forces étaient à bout. Il chancelait, il en était à se
+tenir aux murs.
+
+[Illustration: Assise dans un vaste fauteuil la duchesse de
+Maillefert...]
+
+Là, dans cette chambre étroite, en un instant, il s'était trouvé
+transporté des plus sombres abîmes du désespoir jusqu'aux cimes
+radieuses de l'espérance.
+
+Et maintenant, la triste et pénible réalité succédant aux enivrements du
+songe, il s'efforçait de se ressaisir.
+
+Il songeait qu'il allait se retrouver au milieu de ses ennemis les plus
+exécrés, que son regard allait peut-être croiser les regards des hommes
+qui avaient assassiné son père.
+
+Enfin, il s'était mis à descendre lentement le grand escalier de marbre,
+lorsqu'au tournant, tout à coup, il se trouva en face de Mme de
+Maumussy.
+
+Elle revenait d'une promenade à cheval, son teint avait encore
+l'animation d'une course rapide, et ses grands yeux noirs brillaient
+d'un éclat extraordinaire sous les bords légèrement inclinés en avant de
+son chapeau d'homme.
+
+D'une main, elle relevait la longue jupe de son amazone toute mouchetée
+de boue, de l'autre elle tenait ses gants et sa cravache.
+
+L'apercevant, Raymond se rangea contre le mur pour la laisser passer.
+
+Mais elle s'arrêta court devant lui, et l'examinant d'un regard profond,
+et d'un air d'intérêt manifeste:
+
+--Que vous arrive-t-il? lui demanda-t-elle brusquement. Votre figure est
+bouleversée...
+
+Cette femme était-elle ou non la complice de Mme de Maillefert? Quel
+avait été, quel était son rôle dans l'intrigue qui se nouait autour de
+Mlle Simone?...
+
+C'est ce que Raymond ne pouvait discerner.
+
+Ce qu'il savait, par exemple, ce qui lui était prouvé, c'était que
+Mme de Maumussy était bien informée, qu'elle avait dû recevoir les
+confidences de Mme de Maillefert, et qu'il n'y avait nul intérêt à
+lui dissimuler la vérité.
+
+--Il m'arrive, répondit-il, que j'ai demandé à Mme la duchesse de
+Maillefert la main de Mlle Simone...
+
+Mme de Maumussy tressaillit.
+
+--Vous avez fait cela! dit-elle.
+
+--Oui.
+
+--Et cette chère duchesse vous a refusé?
+
+--Elle a mis des conditions inacceptables.
+
+Un dédaigneux sourire plissait les lèvres pourpres de la jeune femme.
+
+--Mme de Maillefert, reprit-elle, exigeait sans doute la fortune de
+sa fille.
+
+--Le capital de cette fortune, oui.
+
+--Et vous ne voulez pas le lui abandonner?
+
+--Moi, grand Dieu!
+
+--Alors c'est Simone qui ne veut pas? insista la duchesse de Maumussy.
+
+Et, d'un air de dégoût extraordinaire:
+
+--Cela ne m'étonne pas, continua-t-elle. Ils n'ont qu'une passion, dans
+cette famille: l'argent. La mère, la fille, le fils, tous tant qu'ils
+sont, ne pensent qu'à l'argent, ne parlent que d'argent, ne se
+querellent et ne se réconcilient qu'à propos d'argent... Pouah!... c'est
+ignoble!...
+
+Raymond ne pouvait supporter cette confusion, sans doute volontaire.
+
+--Vous savez bien, madame la duchesse, prononça-t-il, que Mlle Simone
+est le désintéressement même.
+
+--Alors que n'abandonne-t-elle sa fortune!
+
+--Elle donne la totalité des revenus, mais pour ce qui est du capital,
+elle ne peut pas en disposer, elle est liée par un serment...
+
+La jeune duchesse haussa les épaules.
+
+--Dites, reprit-elle, qu'elle veut absolument administrer, gérer,
+surveiller, calculer, tenir des comptes et des écritures, manier de
+l'argent, empiler des écus... C'est une passion comme une autre. Un
+serment!... Une femme qui aime se soucie bien d'un serment, en
+vérité!... Mais Simone a trop de tête pour qu'il lui reste beaucoup de
+coeur. C'est une de ces filles qui, selon les hasards de la vie,
+deviennent des héroïnes ou des martyres, mais des épouses ou des
+maîtresses, jamais!...
+
+Raymond frémissait, mais il restait en apparence plus froid que glace.
+
+--Vous haïssez Mlle Simone, madame la duchesse, dit-il.
+
+--Moi! Et pourquoi? grand Dieu!
+
+L'idée folle qui lui traversait le cerveau, Raymond ne la pouvait dire.
+
+--Si vous ne la haïssez pas, reprit-il, pourquoi calomnier son coeur?
+Pourquoi l'accabler? Ne la trouvez-vous pas assez malheureuse!...
+
+--Elle est plus malheureuse que les pierres.
+
+--Eh bien! ne serait-ce pas de votre part une noble et généreuse action
+que de venir au secours d'une infortunée en butte à d'abominables
+persécutions! Ah! madame, si vous vouliez!... Vous avez tout pouvoir sur
+la duchesse de Maillefert, elle vous craint, elle fonde sur vos
+influences politiques ses projets d'avenir...
+
+Il suppliait... Lui, le fils du général Delorge, il suppliait la femme
+du duc de Maumussy.
+
+--J'ai peur, poursuivait-il, lorsque je songe à la violence des
+convoitises de Mme de Maillefert et de son fils.
+
+Mme de Maumussy détournait la tête.
+
+--Peut-être, dit-elle, si vous tenez tant au repos de Mlle Simone,
+feriez-vous bien de renoncer à elle, franchement, sans arrière-pensée...
+
+--Pourquoi? Vous savez donc quelque chose?...
+
+--Je ne sais rien... Et cependant, croyez-moi, mon conseil est bon.
+
+Raymond attachait sur la jeune duchesse un de ces regards obstinés qui
+font tressaillir la vérité au fond des âmes.
+
+--Puis-je, fit-il, moi, croire à la sincérité d'un conseil venant de
+vous?...
+
+--Pourquoi pas!... Ah! parce que je suis la duchesse de Maumussy, et
+que... Je sais votre histoire, monsieur Delorge...
+
+Et faisant siffler sa cravache d'un air d'impudence superbe:
+
+--Suis-je donc responsable des actes du duc de Maumussy? C'est mon mari,
+c'est vrai, mais est-ce que je l'ai choisi?... Est-ce que ses haines ou
+ses affections me touchent?... Je ne suis pas Mlle Simone, moi, je
+suis Clélie. Le duc de Maumussy!... Que demain se trouve sur ma route un
+homme que j'aime et qui m'aime, et vous verrez si, toute duchesse que je
+suis, je ne sais pas prendre son bras, et dire hautement et à la face de
+tous: Voilà mon amant!...
+
+C'était à être confondu de son imperturbable audace.
+
+Elle parlait très haut, d'une voix claire, insoucieuse d'être ou non
+entendue des valets qui peuplaient les vestibules.
+
+--Croyez-moi donc, monsieur Delorge, ajouta-t-elle, c'est une amie qui
+vous parle. Renoncez à Simone. Dans son intérêt, dans le vôtre,
+oubliez-la...
+
+Et sans vouloir entendre les prières de Raymond, ramenant en avant d'un
+geste rapide les plis amples de sa jupe, elle franchit en quatre bonds
+la dernière volée de l'escalier et disparut.
+
+--C'est incompréhensible! pensait le malheureux, abasourdi de cette
+succession d'événements inattendus, c'est invraisemblable!
+
+La duchesse de Maumussy se moquait-elle de lui?... Ou plutôt ne
+l'aimait-elle pas et n'était-elle pas jalouse de Mlle Simone?
+
+Mais si plausible que pût paraître cette dernière explication, il ne
+voulait absolument pas l'admettre, révolté de la ridicule situation
+qu'elle lui créait vis-à-vis de lui-même.
+
+--Et cependant, se disait-il, je ne le vois que trop, il se trame
+quelque chose contre Mlle Simone. Mais quoi! Qui peut imaginer les
+détestables pensées qui s'agitent dans l'âme perverse de Mme de
+Maillefert...
+
+Et il demeurait immobile à la même place, épuisant son intelligence à
+explorer le champ infini des probabilités.
+
+Bien des projets lui venaient.
+
+Il se demandait, par exemple, pourquoi il ne combattrait pas ses ennemis
+avec leurs propres armes.
+
+Qui l'empêchait de promettre et de ne pas tenir? Qui l'empêchait de
+paraître renoncer à Mlle Simone, de capter la confiance de Mme de
+Maumussy et de lui arracher son secret?
+
+Oui, mais Mlle Simone, si fière et si digne, consentirait-elle jamais
+à se prêter à cette comédie dégradante? Et lui-même, capable de
+concevoir un tel plan, serait-il capable de l'exécuter? Le dégoût ne le
+prendrait-il pas à la gorge? La honte ne ferait-elle pas tomber son
+masque avant le temps?
+
+--Ah! mille fois plutôt, soyons dupes!... se dit-il.
+
+Et, pressé désormais de quitter le château, pressé de rejoindre M. de
+Boursonne, il descendit rapidement, traversa le vestibule, puis la
+galerie, et arriva au salon où il avait laissé M. de Boursonne, et dont
+la porte était restée ouverte...
+
+Mais apercevant deux personnes avec le vieil ingénieur, involontairement
+il s'arrêta sur le seuil...
+
+Dans l'embrasure d'une fenêtre, un homme était assis qui, d'un air
+distrait et ennuyé, parcourait un journal levant la tête à chaque moment
+pour regarder le temps qu'il faisait dehors et si la pluie reprenait...
+C'était le duc de Maumussy.
+
+Il avait vieilli considérablement. Ses cheveux, plus rares,
+blanchissaient au toupet. Ses yeux avaient perdu leur éclat
+spirituellement cynique. Les joues flasques pendaient. Les rides
+profondes de ses tempes et la contraction de ses lèvres flétries
+trahissaient les soucis amers et les dévorantes inquiétudes de son
+existence brillante et enviée.
+
+Un flot de haine et de colère monta au cerveau de Raymond, à la vue de
+cet homme. Celui-là était un des meurtriers du général Delorge.
+
+L'autre, debout au milieu du salon, et causant avec M. de Boursonne,
+était l'ancien copain de Me Roberjot, M. Verdale.
+
+Mais ce n'était plus le maigre et famélique architecte incompris, qui
+traînait jadis, dans Paris, ses bottes éculées et son immense
+portefeuille tout gonflé de plans dédaignés et d'inutiles devis.
+
+Le succès se devinait à sa face rougeaude et luisante, au mouvement de
+ses larges épaules et à son geste impérieux.
+
+Il crevait de prospérité, comme un sac d'écus trop plein qui craque aux
+coutures.
+
+M. de Boursonne l'avait entrepris, et de ce ton tranquillement
+impertinent dont il écrasait les gens qui lui déplaisaient, il
+continuait une conversation commencée depuis un moment déjà.
+
+--Je vous connaissais beaucoup de réputation, cher monsieur, lui
+disait-il, comme tout le monde, d'ailleurs, car votre rôle dans la
+transformation de Paris a été trop considérable pour que vous ne soyez
+pas très connu. J'ai de plus souvent entendu parler de vous par
+d'anciens camarades d'école...
+
+L'embarras de M. Verdale était manifeste. Mais il était non moins
+évident que la qualité de son interlocuteur lui imposait.
+
+--Vous avez surtout beaucoup démoli, poursuivait le vieil ingénieur...
+
+--Ne le fallait-il pas? répondait M. Verdale. N'était-il pas urgent
+d'ouvrir de larges issues à l'air et au soleil? N'était-ce pas la santé,
+la gaîté et la richesse, que nous faisions pénétrer avec des flots de
+lumière dans le dédale étroit des ruelles humides, sombres et malsaines
+du vieux Paris?
+
+--Je sais. J'ai lu cela dans des rapports.
+
+--Ces rapports étaient l'expression affaiblie de l'indiscutable
+vérité...
+
+--Et je n'en doute, pardieu, pas! Seulement, dans mon for intérieur, je
+suis là à me dire que décidément la démolition vaut mieux que la
+bâtisse. Ainsi, moi, par exemple, qui ai construit je ne sais combien de
+ponts, de viaducs et de digues, qui ai creusé je ne sais combien de
+lieues de canaux, qui ai bâti des phares, des églises, des lycées, des
+casernes... où en suis-je? J'ai gagné bon an mal an de huit à dix mille
+francs, et dans trois ans j'aurai mille écus de retraite...
+
+--Mais vous êtes officier de la Légion d'honneur, monsieur
+l'inspecteur...
+
+--Mais vous le serez, cher monsieur. N'êtes-vous pas déjà chevalier?...
+
+--C'est vrai, mais...
+
+--Et de plus, après avoir démoli plus que je n'ai construit, vous avez
+ce qui est bien autrement positif: une fortune considérable, des
+millions...
+
+Croyant taquiner simplement M. Verdale, M. de Boursonne le crucifiait.
+
+--Réussir est-il donc un crime? fit amèrement l'ancien copain de Me
+Roberjot.
+
+Le vieil ingénieur protesta du geste.
+
+--Pas à mes yeux, prononça-t-il, car je ne sais rien de plus respectable
+qu'une fortune loyalement et laborieusement acquise, une de ces fortunes
+dont chaque pièce de cent sous représente un travail, un effort ou une
+privation...
+
+Mais près de lui, dans le corridor, Raymond entendait des allées et des
+venues, des bruits de pas et de voix...
+
+Avoir cédé aux instances de Mlle Simone et courir les risques de
+rencontrer M. Philippe, eût été une folie insigne, il le comprit.
+
+Et surmontant l'horreur que lui inspirait M. de Maumussy, il entra dans
+le salon.
+
+Au craquement de ses bottes sur le parquet, M. de Boursonne se retourna
+vivement, et abandonnant sans façon M. Verdale:
+
+--Enfin, vous voici, mon cher Delorge, dit-il, je commençais à croire
+que vous m'aviez oublié et que vous étiez parti sans moi.
+
+--La femme de chambre ne vous a donc pas dit que je vous rejoignais...
+
+--Quelle femme de chambre?
+
+--Celle que vous m'avez envoyée.
+
+Le vieil ingénieur ouvrait de grands yeux.
+
+--Je ne vous ai sacredieu! envoyé personne, dit-il.
+
+Ainsi Mlle Simone avait deviné juste: c'était bien Mme de
+Maillefert qui avait dépêché cette chambrière impudente.
+
+Mais Raymond n'eut pas le loisir de s'arrêter à cette circonstance.
+Abandonnant son journal, M. de Maumussy venait de se lever.
+
+Il s'avança, et de ce ton de politesse étudiée qui lui était familier:
+
+--Monsieur Raymond Delorge, si je ne m'abuse?... fit-il.
+
+Involontairement, et de ce mouvement instinctif de l'homme qui voit un
+serpent se dresser à ses pieds, Raymond recula.
+
+--Le fils du général Delorge, oui, monsieur, répondit-il.
+
+Ce que son accent trahissait de colères et de haines, le duc de Maumussy
+ne parut pas le remarquer.
+
+--Peut-être ne me reconnaissez-vous pas? insista-t-il doucement.
+
+--Vous êtes l'ami de M. de Combelaine, le duc de Maumussy...
+
+--C'est qu'il y a si longtemps que nous ne nous sommes rencontrés...
+
+--Il y aura dix-sept ans après-demain que je vous ai vu pour la première
+fois, monsieur le duc, et dans de telles circonstances que je ne devais
+plus vous oublier. C'était trois jours après l'assassinat de mon père...
+
+Au lieu de se révolter et de se récrier, le duc remua tristement la
+tête.
+
+--Toujours cette accusation injuste! murmura-t-il.
+
+Raymond ne l'entendit pas.
+
+--Vous aviez eu cette audace inouïe, poursuivit-il, de vous présenter
+chez ma mère, vous, pour lui offrir une pension. Le prix du sang!
+
+--J'obéissais à ma conscience, monsieur; un grand, un immense malheur
+vous frappait; je m'efforçais, dans la limite de mes moyens, d'en
+atténuer les suites. J'aurais été heureux de vous être utile...
+
+--Oui, c'est ce que vous disiez alors. Il était aisé de railler, vous
+homme, une femme et un enfant sans défense...
+
+Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres de M. de Maumussy.
+
+--Oh! permettez, fit-il, vous aviez un défenseur, au moins, et terrible,
+un vieux serviteur qui tenait ma vie au bout de ses pistolets, et qui
+voulait absolument me tuer...
+
+--Et qui, sans ma mère, vous eût tué. C'est vrai, monsieur, vous ne
+verrez plus jamais la mort d'aussi près qu'une fois...
+
+Ce qui frappait M. de Boursonne, c'est qu'à mesure que montait la colère
+de Raymond, l'attitude de M. de Maumussy devenait plus conciliante.
+
+--Quoi qu'il en soit, reprit-il, mes dispositions d'alors n'ont pas
+changé...
+
+--Ni les miennes! interrompit Raymond. Ce que vous a dit l'enfant,
+l'homme le pense toujours.
+
+M. Verdale se démenait désespérément.
+
+--Messieurs!... répétait-il, messieurs!...
+
+Intervention inutile! Raymond poursuivait:
+
+--Non, je n'ai pas changé et, de même qu'autrefois, je crois en
+l'avenir. Déjà, la distance qui nous séparait a diminué, monsieur le
+duc. Vous n'êtes plus si haut que jadis, ni moi si bas...
+
+Du geste, M. de Maumussy protestait.
+
+--Dieu m'est témoin, prononça-t-il, que je venais à vous avec des
+espérances de conciliation...
+
+Raymond eut un mouvement terrible.
+
+--Des espérances de conciliation!... s'écria-t-il. Vous avez donc tout
+oublié! Vous oubliez donc que c'est aujourd'hui le 1er décembre 1869.
+Vous avez donc reposé d'un sommeil paisible, cette nuit, d'un sommeil
+que nul songe vengeur n'a troublé. Nulle voix ne s'est donc élevée du
+milieu des ténèbres, pour vous rappeler qu'il y a dix-sept ans, par une
+nuit pareille, tombait dans le jardin de l'Élysée, sous le fer des
+meurtriers, le général Delorge!...
+
+M. de Boursonne avait pris le bras de Raymond, et le serrant violemment:
+
+--Venez! lui disait-il, venez, sacrebleu!...
+
+Après s'être un instant débattu faiblement, Raymond finit par se laisser
+entraîner, mais une fois sur la porte:
+
+--Eh bien! moi, dit-il à M. de Maumussy, je tremblerais toujours de voir
+reparaître Laurent Cornevin...
+
+Les domestiques avaient-ils entendu quelque chose de cette altercation?
+Toujours est-il que c'est d'un air singulier qu'ils regardèrent Raymond
+et M. de Boursonne traverser le vestibule, sortir et s'éloigner.
+
+Le vieil ingénieur était furieux, et tout en descendant l'avenue sous
+une pluie battante:
+
+--Je suis, sacrebleu! de l'avis de M. de Maumussy, disait-il à Raymond,
+vous êtes devenu fou. A quel propos cette querelle, ces menaces?...
+
+--Eh! le sais-je!... La vue de cet homme m'a mis hors de moi. Je me suis
+dit que, peut-être moins lâche que Combelaine, il consentirait à se
+battre...
+
+M. de Boursonne haussait les épaules.
+
+--Avant tout, interrompit-il, racontez-moi ce qui s'est passé pendant
+que je vous attendais.
+
+Et lorsque Raymond lui eut exposé les faits:
+
+--Diable!... fit-il, savez-vous qu'une réconciliation avec le duc de
+Maumussy assurait peut-être votre mariage avec Mlle de Maillefert...
+
+Raymond tressaillit.
+
+--Cette idée m'est venue, dit-il. Mais à ce prix, jamais!... Plutôt
+mille fois renoncer à Mlle Simone.
+
+
+
+
+VII
+
+
+M. de Boursonne et Raymond étaient trempés jusqu'aux os et crottés
+jusqu'à l'échine lorsqu'ils arrivèrent au _Soleil levant_; à ce point
+que maître Béru n'en pouvait revenir, ne comprenant pas, jurait-il, que
+par un temps pareil on n'eût pas retenu ces messieurs au château, ou
+tout au moins fait atteler pour les reconduire.
+
+--Bien qu'après tout ce soit le temps de la saison, ajoutait-il
+philosophiquement; de sorte que, si les nouveaux invités de Mme de
+Maillefert comptent se promener ou chasser, ils en seront pour leurs
+frais de voyage.
+
+Le digne aubergiste mettait là le doigt sur le sujet des inquiétudes de
+Raymond et de M. de Boursonne.
+
+Qu'étaient venus faire à Maillefert, en plein mois de décembre, le duc
+de Maumussy, le comte de Combelaine et M. Verdale?
+
+Ce ne pouvait être pour le platonique plaisir de voyager de compagnie
+qu'ils avaient abandonné Paris, leurs affaires, leurs intérêts.
+
+Loin d'être si intimes que cela, M. de Maumussy et le comte de
+Combelaine se détestaient cordialement et ne restaient liés que par leur
+complicité passée. M. Verdale, de son côté, avait eu trop souvent à leur
+refuser de l'argent à l'un et à l'autre, pour rechercher bien avidement
+leur société.
+
+Donc, il fallait de toute nécessité qu'il y eût quelque intrigue sous
+roche, et que leur présence se liât à quelque combinaison nouvelle
+imaginée par Mme de Maillefert pour s'emparer de la fortune de sa
+fille.
+
+Ce qui préoccupait encore M. de Boursonne, c'était la mollesse de M. de
+Maumussy à repousser les terribles accusations que Raymond lui avait
+jetées à la face. Et de fait, cette débonnaireté soudaine d'un homme
+dont l'audace et la violence étaient proverbiales devait étonner.
+
+[Illustration:--Vous l'avez dit à Mme de Larchère.]
+
+--Évidemment, disait le vieil ingénieur, il a eu l'idée, l'espérance
+peut-être d'une réconciliation... Donc, il a de vous craindre des
+raisons que vous ignorez...
+
+--N'est-ce pas plutôt, objecta Raymond, qu'il sent l'empire moins solide
+qu'autrefois?
+
+Ils pouvaient avoir raison l'un et l'autre.
+
+Dès le mois de décembre 1869, la dorure de bien des idoles impériales
+était restée aux mains brutalement hardies de Henri Rochefort. Le duc de
+Maumussy et le comte de Combelaine avaient eu leur page dans la
+_Lanterne_, une page terrible qui ne précisait rien, mais dont chaque
+phrase était une accusation et chaque mot une menace.
+
+M. de Combelaine avait voulu envoyer des témoins à Rochefort, et on
+avait eu toutes les peines du monde à l'en empêcher. M. de Maumussy, au
+contraire, avait affecté de rire beaucoup du «horion», sentant la
+nécessité de se tenir coi, et combien il serait imprudent de faire
+parler de soi.
+
+D'un autre côté, les points noirs signalés à l'horizon par l'empereur,
+en un discours célèbre, étaient devenus de terribles nuages où grondait
+la foudre.
+
+Une fois encore, le gouvernement se trouvait acculé à la nécessité
+périodique «de faire quelque chose». Mais quoi?
+
+Les uns auraient voulu un nouveau coup d'État, espérant reprendre en un
+seul coup, rrrrrran! toutes les libertés concédées en dix-sept ans de
+luttes.
+
+Les autres, au contraire, voulaient qu'on «couronnât l'édifice»,
+espérant que cet édifice du Second Empire, fondé sur les pavés sanglants
+du 2 Décembre, serait assez solide pour supporter le couronnement: la
+liberté.
+
+Ainsi, après leur repas du soir, réfléchissaient M. de Boursonne et son
+jeune camarade, assis devant un feu bien clair, lorsque le facteur parut
+dans la salle à manger, apportant une lettre à l'adresse de M. Delorge.
+
+Elle était de Jean Cornevin, datée d'Australie, de Melbourne, et
+transmise comme les précédentes par l'obligeant Me Roberjot.
+
+--Allons, murmura Raymond, il est dit qu'aujourd'hui aucune émotion ne
+me sera épargnée...
+
+Mais déjà le vieil ingénieur s'était emparé de la lettre.
+
+--Vous permettez, n'est-ce pas?... dit-il.
+
+Et sans attendre la réponse de Raymond, d'une main fébrile il déchira
+l'enveloppe, et se mit à lire tout haut, non sans ponctuer chaque
+paragraphe de mouvements de tête et de grimaces de satisfaction:
+
+ * * * * *
+
+ «Bien chers amis,
+
+«Enfin, après des milliers de lieues franchies à la poursuite d'un
+résultat problématique, après des mois d'anxiétés et d'alternatives
+dévorantes, je tiens quelque chose de positif.
+
+«Lisez et jugez.
+
+«J'en étais, la dernière fois que je vous ai écrit, à attendre, dans un
+hôtel de Melbourne, le retour de M. Pécheira, le banquier, alors en
+tournée aux mines, pour ses achats d'or.
+
+«Deux fois par jour, régulièrement, je me présentais chez lui pour
+savoir s'il était enfin arrivé, mais la réponse était toujours la même:
+
+«--Nous n'avons même pas de ses nouvelles, me disait son employé; il
+doit être de l'autre côté de Ballarat ou vers Bendigo, où on vient de
+découvrir de nouveaux gisements.
+
+«Je commençais à songer sérieusement à me mettre en quête de mon homme,
+lorsque hier matin, tandis que j'étais encore couché, la porte de ma
+chambre s'ouvre brusquement et je vois entrer le commis de M. Pécheira.
+
+«--Le patron est arrivé cette nuit, me dit ce brave garçon, et
+maintenant il vous attend, vite, bien vite!...
+
+«En un tour de main je fus prêt.
+
+«Et un quart d'heure après, ayant traversé Melbourne au pas de course,
+j'arrivais chez M. Pécheira et je montais quatre à quatre son escalier.
+
+«Je trouvai un bel homme d'une quarantaine d'années, à l'oeil
+intelligent, brusque de façons, comme tous les gens de ce pays, mais
+visiblement bon.
+
+«Dès que j'entrai, il me tendit la main comme à une vieille
+connaissance.
+
+«--Je suis très heureux de vous voir, me dit-il, très heureux.
+
+«Et tout de suite:
+
+«--Vous êtes un des fils de Cornevin? me demanda-t-il.
+
+«--Oui, répondis-je.
+
+«--Lequel? Jean ou Léon?
+
+«A cette question, je faillis tomber à la renverse. Quoi! cet homme
+connaissait mon prénom et celui de mon frère!
+
+«--Je suis Jean, monsieur, répondis-je.
+
+«Il souriait, ce diable d'homme.
+
+«--Alors, reprit-il, c'est vous qui êtes le peintre?
+
+«--Comment! vous savez cela! monsieur?...
+
+«--Certainement, me répondit-il, de même que je sais que votre frère
+aîné, Léon, ancien élève de l'École polytechnique, est ingénieur, de
+même que je sais que votre brave et digne mère a son établissement de
+modes et de confections rue de la Chaussée-d'Antin, de même que je sais
+que vos trois soeurs, qui sont de charmantes jeunes filles,
+s'appellent Clarisse, Eulalie et Louise.
+
+«Et bien vite, pour me prouver combien exactement il était informé de
+tout ce qui nous concernait, il se mit à me parler de la noble et
+courageuse veuve du général Delorge, de Raymond, de l'excellent M.
+Ducoudray, de Me Roberjot...
+
+«Moi, mes amis, pendant ce temps, je me tâtais pour m'assurer que
+j'étais bien et dûment éveillé.
+
+«--Vous vous demandez, reprit M. Pécheira, comment je vous connais tous
+si bien. Eh! mon Dieu! comment ne connaîtrait-on pas la famille de
+l'homme avec lequel on a vécu des années comme un frère, partageant
+tout, dangers, privations, espérances, succès, lorsque cet homme, comme
+votre père, ne vit que pour sa famille?
+
+«J'étais confondu.
+
+«--Monsieur, dis-je, lorsque notre père nous a été enlevé, ma mère était
+dans une profonde détresse; nous étions cinq enfants, dont l'aîné
+n'avait pas dix ans.
+
+«M. Pécheira m'interrompit.
+
+«--Je sais cela, me dit-il, et cette idée a failli rendre votre père fou
+pendant les deux années qu'il est resté sans nouvelles de vous, sans un
+mot de réponse aux lettres qu'il ne cessait d'adresser à votre mère...
+
+«--Hélas! jamais nous n'en avons reçu une seule...
+
+«--C'est bien ce que pensait Laurent; aussi, dès qu'il le put, prit-il
+le seul moyen qu'il y eût de savoir ce que vous étiez devenus. Il le
+sut. Il sut qu'une main providentielle s'était étendue vers vous, et que
+la veuve du général Delorge vous avait tous sauvés... Aussi, fallait-il
+l'entendre parler de Mme Delorge: «Tout ce que j'ai de sang dans les
+veines, m'a-t-il dit souvent, lui appartient.» Et depuis, jamais il ne
+vous a perdus de vue. Jour par jour, pour ainsi dire, il était informé
+de ce que vous faisiez. Nous étions séparés, à cette époque, mais il ne
+se passait guère de fois sans qu'il vînt me rendre visite. «Ma femme
+gagne de l'argent, me disait-il en se frottant les mains, son commerce
+prospère, le bon Dieu bénit son travail.» Une autre fois il me disait:
+«Je suis très content, mon fils Léon vient d'être reçu à l'École
+polytechnique.» Ou encore: «Décidément, mon fils Jean a du talent, il
+vient d'exposer un tableau qui obtient un très grand succès.» Vous étiez
+son unique préoccupation et, tout à l'heure, je vous montrerai vos
+portraits à tous, qu'il m'a donnés, et aussi le portrait de Mme
+Delorge et celui de son fils, et celui de M. Ducoudray. Et, enfin, dans
+mon salon, je vous ferai voir de votre peinture, monsieur Jean; car ce
+paysage qui avait tant de succès à l'exposition, c'est votre père qui
+l'a acheté...»
+
+Si grande qu'eût été la stupeur de Jean Cornevin, elle était de beaucoup
+dépassée par celle de Raymond.
+
+Lui aussi, il se demandait s'il était bien éveillé. Mais c'est en vain
+qu'à plusieurs reprises il avait essayé une observation.
+
+Sérieusement empoigné, M. de Boursonne ne se laissait pas interrompre,
+et il lisait, il lisait, avec la hâte d'un homme qui court à un
+dénoûment qu'il lui semble avoir entrevu:
+
+«Ce qui passait mon intelligence, disait la lettre de Jean Cornevin,
+c'était surtout ceci:
+
+«Mon père ayant fini par avoir de nos nouvelles, comment n'avions-nous
+pas eu des siennes! Comment, nous aimant de cette grande affection que
+dépeignait si bien M. Pécheira, n'avait-il pas cherché à nous revoir?...
+
+«Toutes ces questions, M. Pécheira dut les lire dans mes yeux.
+
+«--Nous avons à causer, me dit-il, et longuement... Malheureusement je
+suis pris pour plusieurs heures encore. Retournez donc à votre hôtel, et
+donnez-y des ordres pour qu'on apporte ici vos bagages.
+
+«Je voulais m'excuser:
+
+«--Oh! pas de cérémonies inutiles, me dit-il. A Melbourne, le fils de
+Laurent Cornevin ne peut pas demeurer ailleurs que chez moi. Ma maison
+est la vôtre, entendez-vous? Donc faites ce que je vous dis, et
+hâtez-vous; à onze heures j'aurai expédié toutes mes affaires et nous
+nous mettrons à table.
+
+«Il était neuf heures, à ce moment.
+
+«A dix heures, j'avais réglé mes comptes à mon hôtel, mon déménagement
+était terminé, et j'étais installé chez M. Pécheira, dans la plus
+confortable des chambres.
+
+«A l'heure dite, nous nous mettions à table, et après un déjeuner
+lestement expédié, les valets congédiés et les portes closes:
+
+«--Maintenant, me dit mon hôte, je vais vous raconter ce que je sais:
+
+«Mon père a dû vous expliquer comment le vôtre, après son étonnante
+évasion, nous est arrivé à Talcahuana, sous le nom de Boutin.
+
+«Son dénûment était extrême; c'est à peine s'il était vêtu, il mourait
+de faim, et c'est comme on demande une aumône qu'il demandait du
+travail.
+
+«En ayant trouvé chez nous, il y resta, et je puis vous affirmer que, de
+ma vie, je n'ai rencontré un pareil travailleur, si obstiné, si
+infatigable.
+
+«Retourner en France était alors son unique pensée et la préoccupation
+de tous ses instants. C'est pour pouvoir retourner en France qu'il
+travaillait avec cet acharnement, âpre au gain comme à la besogne, se
+privant de tout, même des choses les plus essentielles, plutôt que de
+diminuer, ne fût-ce que de quelques centimes, son petit pécule.
+
+«Mais on gagne peu, à Talcahuana; on y est à bien des milliers de lieues
+de la France, et les occasions y sont rares.
+
+«Jamais, disait ce pauvre Laurent, je n'amasserai assez pour payer mon
+passage.
+
+«Le désespoir le gagnait, et il songeait, il me l'a avoué depuis, à
+mettre fin à une existence qui lui devenait insupportable, lorsqu'il
+m'entendit parler de partir pour l'Australie, où, disaient les journaux
+de Valparaiso, rien qu'en grattant le sol, on trouvait des pépites d'or
+plus grosses que le poing.
+
+«Cette idée de partir pour l'Australie, il y avait longtemps que je la
+ruminais, mais le père Pécheira m'avait toujours empêché de la mettre à
+exécution.
+
+«Il se défiait considérablement des récits merveilleux qui circulaient,
+disant que la fortune est partout, et que c'est folie que de courir la
+chercher si loin.
+
+«Mais quand une fois je me suis mis quelque chose dans la tête, le
+diable ne l'en ferait pas sortir, le père Pécheira le savait bien.
+
+«Comprenant que, s'il s'obstinait à me refuser son consentement, je
+finirais par m'en passer:
+
+«--Pars donc, me dit-il, puisque tu ne peux plus vivre près de moi.
+
+«Cinq minutes après, Laurent Cornevin venait me trouver, et me conjurait
+de le prendre avec moi, à n'importe quelles conditions, et pour
+n'importe quelle besogne. Je ne me fis pas prier longtemps.
+
+«--Soit! dis-je à Laurent, je vous emmène...
+
+«C'est comme cela que le lundi suivant, après être allés entendre la
+messe à Notre-Dame des Mines, nous quittâmes Talcahuana. Nous partions
+dans d'assez tristes conditions.
+
+«Le père Pécheira, au dernier moment, regrettant l'autorisation qu'il
+m'avait accordée, m'avait plus que médiocrement garni le gousset.
+
+«Il espérait, il me l'a écrit depuis, que je dépenserais tout à
+Valparaiso, et que je lui reviendrais avant un mois tout penaud et prêt
+à reprendre mon métier de contrebandier.
+
+«Le fait est qu'à nous deux, Laurent et moi, nous ne possédions pas tout
+à fait trois cents piastres.
+
+«Aussi, une fois à Valparaiso, eûmes-nous un mal de tous les diables à
+trouver un navire qui consentît à nous prendre, et plus d'une fois nous
+crûmes que nous serions obligés de renoncer à notre expédition.
+
+«Mais quand on veut fortement une chose, on finit toujours par réussir.
+
+«Un capitaine anglais, dont la fièvre jaune avait décimé l'équipage,
+nous admit à son bord, Laurent comme matelot, moi en qualité de
+cuisinier.
+
+«Il s'en fallait que ce digne marin se rendît directement en Australie,
+et loyalement parlant il nous en prévint, mais enfin il s'y rendait.
+
+«C'était tout ce que nous demandions.
+
+«Et nous nous estimions ses obligés, malgré les services réels que nous
+lui avions rendus, lorsque, après six mois de navigation, il nous
+débarqua sur les quais inachevés de Melbourne.
+
+«Nous foulions donc cette terre d'Australie qui nous paraissait la Terre
+promise.
+
+«Je voulais m'enrichir. Plus fortement encore que moi, votre père le
+voulait.
+
+«--Eh bien! me disait-il, dès le premier soir, est-ce que nous allons
+perdre notre temps à Melbourne? Est-ce que nous ne partons pas pour les
+mines?
+
+«Nous partîmes le lendemain avant l'aube.
+
+«Je vous y conduirai un de ces jours, et d'avance, je me fais une fête
+de votre surprise, quand tout à coup, au sortir des forêts, vous
+apercevrez Ballarat, une ville née d'hier, comme au coup de sifflet d'un
+machiniste, et qui déjà compte trente mille habitants, et qui a, comme
+Melbourne, ou bien comme vos vieilles capitales de l'Europe, si mieux
+vous l'aimez, ses boulevards éclairés au gaz, ses magasins éblouissants,
+ses squares, sa Bourse, ses théâtres et ses gares de chemins de fer.
+
+«Et tout cela, dans un paysage inouï, bouleversé, torturé, convulsé par
+la main de l'homme, dans un paysage où les plaines ont été retournées,
+grattées, émiettées, lavées, dont les collines factices ont été tamisées
+grain de sable à grain de sable; tout cela au centre d'un mouvement
+vertigineux de machines gigantesques de roues, de pompes, de marteaux,
+au milieu d'un dédale de travaux fantastiques et de fouilles infernales.
+
+«Mais, lorsque nous arrivâmes aux mines, Laurent Cornevin et moi, elles
+n'avaient pas cet aspect.
+
+«Ce n'est pas par le chemin de fer qu'on s'y rendait, mais par une
+longue route poudreuse de cent cinquante kilomètres, jalonnée
+d'horribles auberges, où retentissaient incessamment les chants des
+ivrognes et les vociférations des joueurs.
+
+«Alors, la vallée de Ballarat n'était qu'un camp immense, où se
+trouvaient réunis tous les mineurs, qui se sont disséminés vers les
+innombrables centres de mines que les années ont fait découvrir.
+
+«Les pépites d'or se trouvaient à la surface du sol, mêlées à un gravier
+compact qu'on lavait dans de grandes écuelles, le long des ruisseaux
+tributaires du Loddon.
+
+«Des groupes d'hommes d'aspect farouche, couverts de boue et ruisselants
+de sueur, erraient dans la campagne, une pioche d'une main, un revolver
+de l'autre, à la recherche de trésors nouveaux.
+
+«Ni Laurent Cornevin, ni moi, n'étions certes des délicats. Nous étions
+rompus à toutes les fatigues et aux plus dures privations. Nous avions,
+l'un et l'autre, été forcés de vivre parmi ce qu'il y a de pis dans
+l'espèce humaine.
+
+«Eh bien! telle était l'existence des mines, que nous en fûmes
+épouvantés.
+
+«Mais la veille même, un pauvre mineur avait trouvé un lingot d'or
+pesant deux mille six cents onces et valant deux cent soixante mille
+francs.
+
+«--Il faut rester, nous dîmes-nous, et tâcher d'être aussi heureux que
+ce gaillard-là.
+
+«Il est vrai que, précisément à la même heure, cent mille mineurs au
+moins se disaient la même chose, et que cette terrible concurrence
+compliquait singulièrement la tâche...
+
+«Nos débuts ne furent pas heureux.
+
+«Tout autour de nous, on s'enrichissait, et nous, nous ne découvrions
+jamais que du gravier au fond de notre sébile.
+
+«Ce fut Laurent qui nous désensorcela.
+
+«Un soir, après la plus pénible et la plus infructueuse des journées,
+dans des sables déjà dix fois retournés et lavés, il trouva une pépite
+de cinq mille francs.
+
+«Il était ivre d'espérance.
+
+«--Seulement quatre trouvailles pareilles, répétait-il, et je pars...
+
+«C'est que ses idées n'avaient pas changé, et que retourner en France
+était toujours son voeu le plus cher.
+
+«Ce qu'il appelait s'enrichir, c'était amasser de quoi payer son voyage,
+et avoir, en arrivant à Paris, une douzaine de milles francs en poche.
+
+«--Avec cela, me disait-il, j'aurai de quoi faire ce que je veux.
+
+«Il me parlait, du reste, moins souvent de sa famille qu'autrefois.
+
+«Désespéré de ne pas recevoir de réponse aux lettres qu'il ne cessait
+d'écrire, il pensait que c'en était fait des siens.
+
+«--Ma pauvre femme, disait-il, si courageuse et si bonne, doit être
+morte à la peine, et mes pauvres petits doivent vagabonder dans Paris,
+en attendant que la police les mette en prison.
+
+«Et il ajoutait d'un air terrible:
+
+«--Mais cela se payera avec le reste... Il ne me faut maintenant que de
+l'argent. Travaillons...
+
+«Et nous nous remettions à l'oeuvre.
+
+«Nos recherches réussissaient désormais, et trois mois plus tard, nous
+avions près de vingt mille francs dans la bourse commune, quand un grand
+malheur nous arriva.
+
+«Notre trésor, qu'il fallait toujours garder sur soi, nous embarrassant,
+il fut convenu que Laurent irait le mettre en sûreté à Melbourne.
+
+«Il partit. Mais il fut attaqué en route, blessé, dépouillé et laissé
+sur le chemin nu et à demi mort.
+
+«Nous étions ruinés. Tout était à recommencer.
+
+«Une autre fois, c'est moi qui, m'étant laissé entraîner à une partie de
+cartes, perdis en une soirée le fruit de notre travail de six semaines.
+
+«Malgré tout, au bout d'un an, nous possédions quarante-trois mille
+francs.
+
+«Nous partageâmes, et, sur-le-champ, Laurent se mit en quête d'un navire
+en partance.
+
+«Il s'en trouvait un dans le port de Melbourne, le _Moravian_.
+
+«Laurent y prit passage.
+
+«Et comme j'étais allé le conduire à bord, après m'avoir embrassé une
+dernière fois:
+
+«--Lis les journaux de France, me dit-il; avant longtemps il y sera
+question de Laurent Cornevin.»
+
+Ainsi, peu à peu, grâce à des renseignements recueillis à des milliers
+de lieues, à la Guyane, au Chili, en Australie, se trouvait reconstituée
+l'existence de Laurent Cornevin pendant les quatre années qui avaient
+suivi sa disparition.
+
+--C'est providentiel! murmurait Raymond.
+
+M. de Boursonne ne répondit pas.
+
+Ayant repris haleine, il poursuivait la lecture du récit de M. Pécheira,
+si vivement traduit par Jean.
+
+«Quels étaient les projets de Laurent Cornevin?
+
+«Il ne me les avait pas confiés, mais il m'en avait assez dit, en
+diverses occasions, pour qu'il me fût aisé de les deviner.
+
+«Je savais qu'il avait été témoin d'un grand crime, et que les auteurs
+de ce crime, des gens puissants, redoutant son témoignage, l'avaient
+fait enlever et déporter à la Guyane. Vingt fois je lui ai entendu dire
+qu'il se vengerait.
+
+«Et connaissant sa puissante énergie, je me disais qu'il avait dû
+méditer froidement quelque châtiment, terrible comme le crime, et qu'il
+fallait s'attendre à quelqu'une de ces vengeances éclatantes, qui, de
+temps à autre, épouvantent les scélérats, trop souvent impunis.
+
+[Illustration: Elle revenait d'une promenade à cheval.]
+
+«C'est donc avec un extrême empressement que je me procurai les journaux
+français, qui, selon mes calculs, correspondaient avec l'arrivée de
+Laurent Cornevin à Paris. Je n'y trouvai rien.
+
+«J'en fus surpris d'abord, puis inquiet.
+
+«Je savais que le _Moravian_ avait fait une traversée des plus rapides
+et des plus heureuses, que pas un de ses passagers n'était mort en
+route, et que par conséquent Laurent devait être en France.
+
+«Lui était-il donc arrivé malheur?
+
+«Sachant que les gens auxquels il allait s'attaquer étaient riches,
+puissants, mêlés aux intrigues du gouvernement, je me disais:
+
+«--Mon Laurent aura commis quelque grosse imprudence, il se sera fait
+reprendre, et peut-être à cette heure est-il de nouveau en route pour
+l'île du Diable, avec de telles recommandations que certainement il ne
+s'en échappera pas.
+
+«Je ne puis dire que je l'oubliais, on n'oublie jamais les compagnons de
+misère, mais, les mois succédant aux mois, je pensais moins souvent à
+lui.
+
+«Et il y avait près d'un an qu'il était parti, quand tout à coup, un
+matin, je le vis entrer chez moi. Quel étonnement!
+
+«--Comment! m'écriai-je, toi, Laurent, ici?
+
+«--Moi-même! me répondit-il.
+
+«--Tu n'es donc pas allé en France?
+
+«--J'y suis resté quatre mois.
+
+«--Et ta femme et tes enfants?...
+
+«--Le bon Dieu a eu pitié d'eux.
+
+«--Ah!...
+
+«--Ils sont heureux et bien portants, et ils prospèrent...
+
+«--Tu les ramènes ici avec toi, sans doute...
+
+«--Moi!... je ne leur ai même pas parlé, je ne les ai même pas
+embrassés...
+
+«Sachant de quel grand amour Laurent Cornevin aimait sa famille, sa
+femme, dont le seul souvenir le faisait pâlir, ses enfants, dont il ne
+parlait que les larmes aux yeux, je crus qu'il plaisantait.
+
+«--Ce que tu dis est impossible! m'écriai-je.
+
+«--C'est cependant ainsi, me répondit-il. Tous les miens me croient
+mort. Ma femme porte toujours des vêtements de veuve.
+
+«Je vis bien qu'il ne plaisantait pas, et alors, je fus saisi de cette
+crainte affreuse que la douleur n'eût troublé sa raison.
+
+«--Si tu as vraiment fait cela, repris-je, tu es certainement fou.
+
+«--Je ne suis pas fou, répondit Laurent, et cependant j'ai bien fait
+cela. Oui, j'ai résisté à la tentation presque irrésistible de me
+montrer aux miens, de leur crier: Je vis, me voici!... J'ai eu le
+courage de me priver de cette félicité inouïe de presser contre mon
+coeur ma femme et mes enfants.
+
+«J'étais pétrifié de stupeur.
+
+«--Mais pourquoi? dis-je, pourquoi?...
+
+«--Il le fallait, ami Pécheira, et quand je t'aurai exposé mes raisons,
+tu me comprendras. Car, à toi, je dirai tout, sûr que ton amitié gardera
+mon secret.
+
+«C'était la première fois que Laurent Cornevin s'ouvrait ainsi à moi:
+l'événement me semblait le plus extraordinaire dont j'eusse ouï parler:
+aussi mon attention était-elle extrême, et puis-je, aujourd'hui, après
+des années, répéter textuellement les paroles de Laurent.
+
+«--Une nuit, me dit-il, j'ai été témoin d'un lâche assassinat, et
+l'homme assassiné, avant de rendre le dernier soupir, a eu le temps
+d'écrire au crayon et de me confier un billet qui doit être la preuve du
+crime.
+
+«Cette preuve, j'ai essayé de l'utiliser; ma conscience me le
+commandait.
+
+«Et c'est pour cela que les assassins, après avoir essayé de me faire
+fusiller, m'ont fait enlever et interner à l'île du Diable, sous un nom
+qui n'était pas le mien.
+
+«Ils étaient puissants, je n'étais qu'un pauvre palefrenier. Nul ne
+devait s'inquiéter de ma disparition ou de ma mort.
+
+«Ce nouveau crime condamnait à la misère, peut-être à l'infamie,
+peut-être à la mort, une pauvre femme et cinq enfants.
+
+«Mais qu'importait aux misérables, pourvu que la preuve du meurtre fût
+anéantie!
+
+«Lorsque je partis d'ici, j'étais persuadé que ma femme et mes enfants
+avaient péri. Et je n'avais plus qu'une idée, qu'un désir, qu'un but: me
+venger, n'importe comment et n'importe à quel prix.
+
+«Je possédais toujours le billet du mourant qui dénonce le crime, mais
+je suis si bas et les assassins sont si haut, que je ne comptais guère
+sur cette preuve.
+
+«Je me disais que d'essayer d'en faire usage, c'était peut-être risquer
+une arrestation nouvelle et une plus dure déportation.
+
+«Je songeais que j'aurais beau crier que je suis Laurent Cornevin, la
+police prouverait que je suis Boutin, évadé de l'île du Diable.
+
+«Et pour dire la vérité, je comptais bien plus, pour assouvir ma
+vengeance, sur mon revolver, que sur le billet du général Delorge.
+
+«Mais enfin, toutes ces réflexions eurent du moins cet avantage, de me
+rendre excessivement défiant et prudent.
+
+«J'avais des moyens de me dissimuler, je les employai.
+
+«On n'est pas resté comme moi plus d'un an au milieu de condamnés
+politiques, sans avoir reçu beaucoup de leurs confidences, sans être
+initié aux ressorts de leurs associations secrètes, sans connaître leurs
+points de réunion, les chefs et les signes mystérieux de reconnaissance.
+
+«Arrivé à Paris à dix heures du soir, j'avais, à onze heures, retrouvé
+un ancien compagnon de la Guyane, lequel m'offrait l'hospitalité dans sa
+maison, et mettait à mon service ses amis et ses moyens d'action.
+
+«Dès l'aube du lendemain, le coeur serré d'une inexprimable angoisse,
+je me mettais en quête de ma femme et de mes enfants.
+
+«Tâche douloureuse, ami Pécheira, ingrate et difficile, que de
+rechercher de pauvres gens au milieu de ce Paris.
+
+«Si, du moins, il m'eût été permis d'agir ouvertement! Mais non. J'en
+étais réduit à me cacher, à dissimuler mes investigations.
+
+«Mes ennemis étaient plus puissants que jamais, et je sentais que, si
+mon existence venait à être révélée, c'en serait fait de moi.
+
+«Heureusement, j'étais méconnaissable.
+
+«Le temps, les privations, la misère et les chagrins avaient fait leur
+oeuvre. Jeune homme, j'avais quitté Paris, j'y revenais vieillard. Et
+n'en eût-il pas été ainsi, qu'il eût suffi pour me déguiser complètement
+des vêtements nouveaux que j'avais adoptés, et de ma barbe que j'avais
+laissée pousser entière pendant la traversée.
+
+«C'est à la maison que j'habitais lors de mon arrestation que je me
+rendis tout d'abord.
+
+«Le concierge en avait été changé.
+
+«Celui que je trouvai, non seulement ne connaissait pas ma femme, mais
+n'avait même jamais entendu prononcer le nom de Cornevin.
+
+«De tous les locataires qui, de mon temps, habitaient la maison, pas un
+seul n'était resté.
+
+«C'était fini.
+
+«Dès le premier pas, le fil qui eût pu me guider se rompait entre mes
+mains. Et je restais au milieu de Paris, sans un indice, sans rien...
+
+«J'aurais pu certainement m'adresser aux parents de ma femme, mais je ne
+les ai jamais aimés; je les croyais capables de trahir un proscrit pour
+quelques sous, et je savais qu'une de mes belles-soeurs était la
+maîtresse d'un des assassins du général Delorge.
+
+«Recourir à la police eût été me dénoncer moi-même, me jeter
+bénévolement dans la gueule du loup.
+
+«J'étais donc désespéré.
+
+«Et pendant une semaine, j'errai à l'aventure à travers les rues,
+recherchant de préférence les quartiers pauvres, soutenu par cette
+espérance insensée que peut-être, tout à coup, j'allais me trouver en
+face de ma femme.
+
+«Parfois, dans la foule, j'apercevais une femme qui me semblait avoir sa
+tournure; je croyais la reconnaître, je me disais: C'est elle!... je
+m'élançais comme un fou. Je me trompais toujours.
+
+«D'autres fois le désespoir me prenait, et je pensais: A quoi bon
+chercher sur terre ceux qui dorment dessous.
+
+«Jamais je n'avais tant souffert!
+
+«Jamais, avec tant de rage, je n'ai renouvelé le serment de me venger
+des misérables qui m'infligeaient de si cruelles tortures.
+
+«C'est qu'ils étaient heureux, eux; c'est qu'ils étaient riches,
+honorés, redoutés, triomphants. Ils habitaient des palais, ils avaient
+des laquais, des voitures, des chevaux...
+
+«Le plus terrible, c'est que je ne voyais pas de vengeance à ma portée.
+
+«Certes, il m'était facile de guetter un des misérables, de l'approcher,
+et de lui loger une balle dans la tête.
+
+«Mais qu'était ce châtiment comparé au crime! Qu'était-ce que cette mort
+soudaine et sans angoisses, comparée à mes années d'agonie!...
+
+«J'avais bien toujours la lettre du général Delorge, mais au moment d'en
+faire usage, je ne savais à qui m'adresser. J'étais plein de défiances.
+Je tremblais, si je la confiais à quelqu'un, que ce quelqu'un ne
+l'anéantît... Voilà pourtant où j'en étais, lorsque un dimanche, sur les
+midi, étant entré dans un café pour déjeuner, je m'assis à une table sur
+laquelle on avait laissé un énorme volume. On tardait à me servir, je le
+feuilletai. C'était un _Annuaire de Paris_. Machinalement, j'y cherchai
+mon nom, et j'eus comme un éblouissement, en lisant: «Mme JULIE
+CORNEVIN,--_modes et confections_,--rue de la Chaussée-d'Antin.»
+Julie!... C'était le prénom de ma femme!...
+
+«D'un autre côté, comment admettre que la malheureuse que j'avais
+laissée sans ressources eût pu s'établir dans le plus riche quartier de
+Paris?
+
+«N'importe! Je sortis comme un fou et, sautant dans un fiacre, je me fis
+conduire à l'adresse indiquée.
+
+«La course était longue, heureusement; j'eus le temps de me remettre en
+route, et c'est fort prudemment que j'interrogeai la concierge.
+
+«Ses réponses ne me laissèrent aucun doute.
+
+«C'était bien ma femme, ma chère, ma bien-aimée femme qui était la
+propriétaire de ce riche établissement de la rue de la Chaussée-d'Antin.
+
+«En trois bonds je franchis l'escalier. Je sonnai à la porte.
+
+«Une petite bonne vint m'ouvrir, qui me dit:
+
+«--C'est bien ici que demeure Mme Cornevin, mais madame est sortie
+avec ses demoiselles.
+
+«Puis, comme j'insistais pour parler sur-le-champ à Mme Cornevin,
+protestant que c'était pour une affaire urgente et de la plus haute
+gravité:
+
+«--Eh bien! me dit la bonne, allez la demander rue Blanche, chez son
+amie, Mme Delorge, c'est là qu'elle passe la journée et qu'elle dîne
+tous les dimanches.
+
+«Et, un peu effrayée sans doute de mon air égaré et de la véhémence de
+mes questions, elle me ferma la porte au nez.
+
+«Mais je n'étais plus le même homme.
+
+«Toutes mes prévisions, tous mes calculs se trouvaient renversés par ces
+quelques mots de la bonne qui m'avait ouvert: Mme Cornevin est chez
+son amie Mme Delorge.
+
+«Ma femme, la femme du pauvre palefrenier Cornevin, amie de la veuve du
+général Delorge!... Était-ce possible? Était-ce vraisemblable?...
+
+«Julie, je ne l'ignorais pas, m'était supérieure par l'intelligence,
+c'était elle qui était la tête de notre ménage, mais elle était, de même
+que moi, sans éducation, sans instruction; comment donc une dame
+distinguée pouvait-elle l'admettre dans son intimité à ce point de
+passer avec elle des journées entières?...
+
+«Puis où ma femme avait-elle pris assez d'argent pour s'établir dans un
+quartier où les moindres appartements coûtaient trois ou quatre mille
+francs par an?
+
+«Ces réflexions, et bien d'autres encore, me décidèrent à me renseigner
+avant de me montrer.
+
+«Ami Pécheira, j'avais été un ingrat de douter de la justice et de la
+bonté de Dieu. Pour sauver ma femme et mes enfants, il fallait un
+miracle, n'est-ce pas? Eh bien! le miracle avait eu lieu.
+
+«Le jour où je manquais à ma famille, elle trouvait pour me remplacer la
+plus noble, la meilleure, la plus généreuse des femmes, la veuve du
+général Delorge assassiné sous mes yeux.
+
+«Mme Delorge avait recueilli ma femme, l'avait consolée, encouragée,
+lui avait donné de quoi vivre d'abord, et lui avait fourni ensuite les
+moyens de s'établir.
+
+«Elle avait pris à sa charge mon fils aîné Léon, et le faisait élever
+avec son fils et exactement comme son fils.
+
+«Et elle avait découvert pour se charger de l'éducation de mon second
+fils, Jean, un brave et digne bourgeois, M. Ducoudray.
+
+«De telle sorte que, si la destinée avait épuisé sur moi ses rigueurs,
+elle avait en quelque sorte comblé les miens, et que de mes misères
+résultaient pour ma famille des avantages que jamais je n'aurais pu lui
+donner.
+
+«Ce n'est pas en un jour, ami Pécheira, que je me procurai ces détails.
+
+«M'étant fait une loi de ne pas donner signe de vie, je ne pouvais
+procéder qu'avec la plus extrême circonspection, domptant les ardeurs de
+ma curiosité, mettant la plus prudente réserve à interroger les gens,
+les domestiques, les portiers, les fournisseurs...
+
+«Assurément je souffrais de cette situation étrange, et pourtant elle
+était parfois la source d'intimes et profondes jouissances.
+
+«Tout le monde me croyait mort, j'étais comme un homme à qui il eût été
+donné de sortir du tombeau pour venir observer les siens et se rendre
+compte de leurs sentiments.
+
+«Je saisissais avidement toutes les occasions de me trouver sur le
+passage de ma femme et de mes enfants, et j'éprouvais à les contempler
+les plus étonnantes sensations.
+
+«Ah! elles étaient douces, les larmes que j'ai versées, lorsque je vis
+qu'après quatre ans ma femme, ma Julie bien-aimée, portait encore des
+vêtements de veuve. Je me disais:
+
+«--Quelle stupeur immense serait la sienne si quelqu'un lui apprenait
+que cet homme qui vient de la coudoyer, c'est moi, son mari, Laurent
+Cornevin.
+
+«Mais qu'ils étaient changés tous!
+
+«Guidée, conseillée, instruite par Mme Delorge, ma femme avait su se
+hausser au niveau de sa position nouvelle et était devenue une vraie
+dame.
+
+«Lorsque je la voyais marcher, calme et digne, si imposante avec ses
+toilettes d'une richesse sévère, c'est à peine si je pouvais me
+persuader que c'était bien là ma pauvre ménagère, celle que tant de fois
+jadis j'avais vue revenir du lavoir, les manches retroussées jusqu'au
+coude, portant bravement son linge mouillé sur l'épaule.
+
+«Mes filles, avec leur petite mine éveillée et modeste tout à la fois,
+et leurs robes gentilles et leurs frais chapeaux, avaient l'air de
+véritables demoiselles.
+
+«Cependant, mes deux fils, Léon et Jean, m'étonnaient plus encore.
+
+«Je ne pouvais me lasser de les suivre de loin, et de les admirer, quand
+ils revenaient du collège, leurs livres sous le bras, gais, bien
+portants, bien vêtus, conduits par un vieux domestique, ni plus ni moins
+que les fils d'un gros bourgeois.
+
+«J'étais allé aux informations, et j'avais appris que Jean était un
+démon, et qu'il faisait endiabler tous ses professeurs.
+
+«Léon, au contraire, était un travailleur obstiné, toujours le premier
+de sa classe, toujours remportant tous les prix dans les concours.
+
+«Même tout ce changement me bouleversait extraordinairement.
+
+«J'étais resté le même, moi.
+
+«J'avais beau avoir une quinzaine de mille francs dans ma ceinture, je
+n'en étais pas moins le même palefrenier qu'autrefois, honnête homme,
+certes, et fier de son honnêteté, mais sans éducation ni instruction,
+brutal en ses façons et grossier en ses propos.
+
+«Et je me demandais si, la première joie de me revoir passée, ma pauvre
+femme ne souffrirait pas de me retrouver tel, si mes enfants ne seraient
+pas honteux de l'infériorité de leur père, et si moi-même, enfin, je ne
+serais pas humilié et irrité de leur supériorité à tous.
+
+«Ces réflexions, injustes peut-être, mais humaines, ne contribuèrent pas
+peu à modérer l'ardent désir que j'avais de reprendre ma place au milieu
+de ma famille.
+
+«Puis, d'autres considérations encore me retenaient:
+
+«Grâce à un de ces amis politiques que m'avait donnés mon séjour à l'île
+du Diable, et qui servait, pour la trahir, la police impériale, j'avais
+été informé des circonstances qui avaient suivi la mort du général
+Delorge et ma disparition.
+
+«Je savais que Mme Delorge, altérée de vengeance ou plutôt de
+justice, avait remué ciel et terre pour atteindre les assassins de son
+mari.
+
+«Je savais qu'on avait fait tout au monde pour retrouver mes traces.
+
+«Et tous ses efforts avaient échoué, encore bien qu'elle eût pour appui
+et pour conseil un avocat renommé, un député de l'opposition, Me
+Roberjot.
+
+«Une enquête avait bien été commencée, mais elle avait abouti à une
+ordonnance de non-lieu, qui renvoyait les meurtriers, lavés de
+l'accusation et blancs comme neige.
+
+«Mais j'avais appris aussi, et de source certaine, que Mme Delorge ne
+renonçait pas à l'espoir de venger son mari.
+
+«Voyant ses ennemis hors de sa portée, et pour le moment assurés de
+l'impunité, elle attendait, toujours sur le qui-vive et armée pour la
+lutte, l'occasion ou les événements politiques qui devaient les lui
+livrer.
+
+«Et tout cela était si parfaitement connu de la police impériale que la
+maison de Mme Delorge était surveillée, qu'on épiait ses démarches et
+sa correspondance et qu'on tenait une liste de toutes les personnes
+qu'elle recevait.
+
+«En de telles circonstances, quelle conduite tenir?
+
+«Évidemment, ce n'était pas en ce moment, où nos ennemis étaient à
+l'apogée de leur puissance, que je devais songer à me servir contre eux
+de l'arme que je possédais.
+
+«Devais-je donc, sans parler de la lettre, me montrer simplement? Et
+après?
+
+«Vivrais-je ouvertement aux crochets de ma femme? Cette idée me faisait
+horreur. L'homme doit être le maître dans la maison, et pour qu'il ait
+le droit d'y être le maître, il doit gagner la vie de la famille.
+
+«Me placerais-je donc? Quels ne seraient pas alors le chagrin et
+l'humiliation de ma femme!...
+
+«A la fin, ces sombres réflexions m'inspirèrent une résolution héroïque.
+
+«Je me dis que puisque Mme Delorge avait su attendre, j'attendrais
+aussi l'heure propice. Je devais bien cela à celle qui nous avait tous
+sauvés.
+
+«Je me jurai que j'attendrais, et que j'emploierais les années d'attente
+à gagner une grosse fortune, et à me faire une éducation.
+
+«En effet, je maîtrisai les élans de mon coeur qui me poussaient vers
+ma femme et vers mes enfants. Je m'assurai les moyens d'avoir jour par
+jour de leurs nouvelles, et je quittai Paris comme j'y étais venu,
+furtivement.
+
+«Et maintenant, ami Pécheira, me voici, te demandant conseil et
+assistance.
+
+«Il faut qu'avant six ans je sois riche et digne de ma femme.»
+
+
+
+
+VIII
+
+
+M. de Boursonne s'arrêta.
+
+Un voile se déchirait, en quelque sorte, découvrant le passé de Laurent
+Cornevin et laissant entrevoir l'avenir.
+
+--Maintenant je comprends, murmurait Raymond confondu.
+
+Et, en effet, ce qu'il y avait d'inexplicable dans la conduite de
+Laurent s'expliquait.
+
+Le parti qu'il avait pris n'était peut-être ni le meilleur ni le plus
+sage, ni celui qui devait le conduire plus sûrement à la revanche qu'il
+rêvait, mais on concevait qu'il l'eût adopté.
+
+On s'expliquait ses précautions, ses défiances, ses craintes, la
+conscience de son impuissance momentanée, son ardent désir de servir
+Mme Delorge, et, par-dessus tout, la fierté de l'époux, du père, qui,
+apercevant tout à coup sa famille bien au-dessus de lui, se résignait à
+rester caché jusqu'à ce qu'il se fût élevé jusqu'à elle...
+
+[Illustration: Dans un coin, un homme assis lisait un journal. C'était
+le duc de Maumussy.]
+
+Cependant, après une pause de quelques minutes:
+
+--Voyons la suite, fit le vieil ingénieur.
+
+Et il reprit la volumineuse relation de Jean Cornevin.
+
+ * * * * *
+
+«D'après vos émotions, mes chers amis, continuait le digne garçon, vous
+pouvez vous faire une idée des sensations dont j'étais remué en écoutant
+le récit de M. Pécheira.
+
+«Pauvre père!... Déjà, depuis longtemps, je savais son inflexible
+honnêteté, et que dans son humble situation il avait un grand coeur et
+les plus nobles sentiments.
+
+«Mais voici que tout à coup il m'apparaissait sous un jour nouveau et
+avec des proportions héroïques.
+
+«Je ne pus m'empêcher de l'exprimer à M. Pécheira.
+
+«--Oh! attendez, interrompit-il avec un bon et amical sourire,
+attendez...
+
+«Et d'un flegme imperturbable il poursuivit:
+
+«--Je fus d'abord saisi de la déclaration de votre père.
+
+«Qu'il comptât s'enricher très vite, cela ne m'étonnait nullement. Jeune
+ou vieux, intelligent ou stupide, un homme peut toujours s'enrichir. Il
+ne faut pour cela souvent qu'un heureux hasard.
+
+«Mais qu'il eût la prétention de se faire une éducation, de se
+métamorphoser, de devenir, selon son expression, un parfait gentleman,
+cela me paraissait fort.
+
+«Ce n'est pas par un simple effort de volonté qu'on change de peau à
+quarante ans. Et, pour dire la vérité, votre père avait fort à faire,
+étant, certes, le plus probe des hommes, le meilleur, le plus dévoué,
+mais commun en diable, passablement brutal et sans la plus élémentaire
+instruction.
+
+«J'étais assez son ami pour ne lui point cacher mon opinion.
+
+«--Cela sera, pourtant, me dit-il froidement, il le faut, je le veux.
+
+«Il n'y avait pas à discuter. Je ne songeai plus qu'à le seconder.
+
+«Le plus pressé était de lui trouver un instrument de fortune, les
+moyens de faire valoir avantageusement les dix mille francs qui lui
+restaient encore.
+
+«Il ne fallait plus songer à reprendre l'existence qui nous avait donné
+nos quarante premiers mille francs.
+
+«Tout va vite, dans les pays nouveaux.
+
+«Déjà l'Australie entrait dans une nouvelle phase de son histoire.
+
+«Ce qui était extravagance pure, encore, et fureur, lors du départ de
+Laurent, rentrait peu à peu dans l'ordre, et prenait un cours régulier.
+
+«Le temps était fini de la fièvre chaude de l'or, des émotions
+délirantes et des coups de pioche merveilleux.
+
+«Passés et repassés au tamis, grattés, fouillés, lavés, les sables de la
+surface avaient donné toutes leurs richesses.
+
+«C'était aux entrailles même de la terre, à des centaines de pieds de
+profondeur qu'il fallait aller arracher l'or.
+
+«La civilisation s'était emparée des mines.
+
+«Des compagnies s'étaient formées, des associations établies, qui,
+disposant de capitaux importants, de machines, d'outils, avaient
+stérilisé les efforts individuels.
+
+«Chercher de l'or était devenu un métier comme un autre, plus pénible et
+moins lucratif qu'un autre, même; car tandis qu'à Melbourne un
+charpentier ou un forgeron gagnait couramment ses vingt ou vingt-cinq
+francs par jour, un mineur n'était plus payé que onze francs trente
+centimes pour un travail de huit heures.
+
+«C'était à la Bourse que s'était réfugié le jeu avec ses émotions, ses
+fièvres, ses faveurs soudaines et ses retours inattendus.
+
+«C'est à la Bourse que du jour au lendemain on pouvait s'enrichir ou se
+ruiner, à acheter et à vendre des actions des deux cents compagnies qui
+exploitaient les mines et qui, selon que la compagnie avait creusé des
+puits inutiles ou rencontré un bon filon, haussaient ou baissaient de
+mille à deux mille dollars en cinq minutes.
+
+«C'est même à ces spéculations que j'avais en moins d'un mois quintuplé
+le capital qui m'était échu lors de mon partage avec Laurent.
+
+«Ensuite de quoi, effrayé de ma chance, et craignant de reperdre en un
+jour ce que j'avais gagné en trente, je m'étais mis à acheter de l'or
+pour l'exportation.
+
+«Voilà ce que j'expliquai à Laurent, et grande fut sa déception.
+
+--Serait-ce donc en vain que je suis revenu! me dit-il.
+
+«Mais à côté de ses mines, l'Australie possède une autre source de
+richesses, aussi féconde et intarissable, celle-là: ses prairies
+immenses, sans bornes, sans fin...
+
+«Déjà les plus intelligents parmi les émigrants avaient abandonné la
+recherche de l'or pour l'élevage des bestiaux, pressentant peut-être
+qu'en moins de dix années l'exportation des laines et des cuirs de
+l'Australie dépasserait deux cents millions de francs par an.
+
+«--Voilà ton lot, dis-je à Laurent Cornevin. Il me crut.
+
+«Joignant aux dix mille francs qu'il possédait vingt mille francs que je
+lui prêtai, il obtint du gouvernement la concession d'un «run»,
+c'est-à-dire d'une immense étendue de prairies, sur les bords du Murray,
+il acheta des moutons et se mit à l'oeuvre.
+
+«OEuvre difficile, assurément, et qui exige de celui qui l'entreprend
+une santé de fer, une invincible énergie, une patience sans bornes, et
+de rares qualités de prévoyance et d'observation.
+
+«Laurent avait tout cela, et de plus une solide expérience des animaux,
+qu'il devait à son premier métier.
+
+«Son «run» prospéra. Des spéculations qu'il fit, pour fournir de viande
+sur pied les grands centres de mines, réussirent à souhait.
+
+«Bref, dès la fin de la première année, il m'avait rendu mes vingt mille
+francs, et, quatre ans plus tard, il possédait, à ma connaissance, un
+demi-million.
+
+«Il était donc évident qu'il réaliserait la première partie de son
+programme, qui était: faire fortune.
+
+«Pour réaliser la seconde, pour acquérir l'instruction qui lui manquait,
+et devenir un gentleman, voilà ce qu'il avait imaginé.
+
+«Parmi tous les déclassés, attirés en Australie par la découverte de
+l'or, il s'était mis à chercher un homme appartenant à une grande
+famille, et instruit.
+
+«Et l'ayant trouvé, il en avait fait son inséparable compagnon.
+
+«C'était un Français d'une quarantaine d'années, que l'inconduite de sa
+femme avait chassé de son pays, et qui mourait littéralement de misère
+et de faim quand Laurent le rencontra, et lui offrit, outre la table et
+le logement, cinquante dollars par mois.
+
+«Jamais ils ne se quittaient, et plus d'une fois j'ai ri devoir Laurent
+escorté de cet inévitable précepteur, qui toujours et en toute occasion
+professait, disant: On ne fait pas ceci, on ne dit pas cela... on fait
+ceci, on dit cela... Prenez garde! vous venez encore de jurer.
+
+«C'était singulier, en effet, presque ridicule.
+
+«Mais insensiblement Laurent se pénétrait des façons, des habitudes, du
+savoir de l'autre. Son ignorance se dissipait, sa cervelle se meublait,
+ses moeurs s'adoucissaient. Il apprenait à se tenir, à raisonner, à
+s'exprimer.
+
+«Séparé de Laurent qui vivait sur son «run», à plus de cent lieues dans
+l'intérieur, pendant que mes affaires me retenaient à Melbourne, j'étais
+bien plus frappé de sa transformation que si nous eussions demeuré porte
+à porte.
+
+«A chacune de ses visites, je constatais un progrès positif.
+
+«Deux ou trois jours après qu'on avait signalé la malle d'Europe,
+régulièrement, je le voyais arriver suivi de Mentor, ainsi que nous
+avions surnommé le précepteur.
+
+«Il courait à la poste et ne tardait pas à me revenir chargé des
+journaux de France, et des lettres et des paquets qui lui étaient
+adressés.
+
+«Je ne sais qui il avait chargé, à Paris, d'avoir l'oeil et l'oreille
+pour lui, mais je dois constater qu'il était admirablement renseigné.
+
+«Pas une des actions ne lui échappait, de Mme Delorge, de Me
+Roberjot, de sa femme ni de ses enfants.
+
+«Et non seulement il recevait des nouvelles, mais on lui envoyait
+jusqu'à des photographies de ceux qu'il aimait.
+
+«Le temps passait cependant, et à mon estime pour Laurent succédait, à
+mon insu, une admiration réelle, encore bien que nous ne soyons guère
+disposés à admirer, nous à qui la vieille Europe envoie chaque année ce
+qu'elle a de meilleur et ce qu'elle a de pire.
+
+«Je me demandais jusqu'où il n'arriverait pas, lorsqu'un matin il entra
+brusquement chez moi, plus pâle que la mort et la face convulsée.
+
+«Épouvanté:
+
+«--Que t'arrive-t-il? m'écriai-je.
+
+«Un horrible malheur!
+
+«Je crus à une de ces catastrophes qui frappent parfois les
+propriétaires de «run», à une peste, à une inondation, que sais-je!...
+
+«--Tu es ruiné! dis-je...
+
+«--Si ce n'était que cela!... fit-il d'une voix rauque.
+
+«Étalant une lettre sur la table, d'un mouvement si furieux que la table
+en craqua.
+
+«--J'ai des nouvelles de France, me dit-il, mon fils Jean vient d'être
+arrêté.
+
+«--Arrêté, ton fils!...
+
+«--Oui. Ils l'ont jeté en prison, puis conduit à Brest, puis embarqué
+pour la Guyane, pour Cayenne...
+
+«--Ils?... Qui?
+
+«--Qui? Les misérables qui, après avoir lâchement assassiné le général
+Delorge, pensent s'être débarrassés de moi, le témoin de leur crime!...
+
+«Si jamais je voyais à un ennemi à moi des regards pareils à ceux de
+Laurent, je ne me croirais plus en sûreté de ma vie.
+
+«--Mais, par le saint nom de Dieu! clama-t-il, me voici debout, et les
+misérables vont apprendre ce qu'il en coûte de s'attaquer à mes fils!...
+
+«J'essayais de le calmer, de le raisonner.
+
+«--Que vas-tu faire? lui demandai-je.
+
+«--Partir.
+
+«--Je ne vois pas de navire en partance.
+
+«Laurent sourit de pitié.
+
+«--Il y a dans le port, me dit-il, un grand vapeur anglais, le
+_Duncan_...
+
+«--Oui, mais il ne reprendra pas la mer avant quinze jours.
+
+--Tu te trompes, ami Pécheira; il achève en ce moment de prendre son
+charbon, et à six heures il sera sous pression; à minuit, il sera en
+mer...
+
+«Je le regardais stupéfié.
+
+«--Tu as affrété ce steamer? dis-je.
+
+«--Oui, et si le capitaine eût refusé de le louer, je l'achetais. Et si
+celui-là n'eût pas été à vendre, je m'en serais procuré un autre; il
+n'en manque pas en rade.
+
+«--Il va t'en coûter une somme énorme.
+
+«Dédaigneusement, il haussait les épaules.
+
+«--Qu'importe! répondit-il. Je sais ce qu'on souffre à l'île du Diable,
+je ne veux pas que Jean meure... Ne suis-je pas riche?
+
+«Il était très riche, en effet, trois ou quatre fois plus que moi, je le
+savais.
+
+«Au commencement de cette dernière année, il avait reçu en payement un
+tiers au moins des actions du puits de la Misère, qui ne rapportait rien
+alors, qu'on avait presque abandonné, et qui tout à coup s'est mis à
+donner un produit net de deux cent mille francs par jour.
+
+«--Et ton «run», lui dis-je, tu l'abandonnes donc! Tu sacrifies donc ton
+immense matériel, les troupeaux, plus d'un million...
+
+«Je l'impatientais.
+
+«--Eh! qu'est-ce tout cela me fait? s'écria-t-il.
+
+«Puis, me montrant le précepteur qui l'avait accompagné comme toujours:
+
+«--Monsieur que voici connaît mon exploitation, il la surveillera, et,
+pour l'indemniser, je lui abandonne la moitié du revenu, qui dépassera,
+cette année, cinquante mille dollars. Vite du papier, des plumes, nous
+allons rédiger un contrat...
+
+«Sa colère m'épouvantait.
+
+«--A tout le moins, lui dis-je, confie-moi tes projets.
+
+«--Je n'en ai pas, me répondit-il. Je réfléchirai en route. Je prendrai
+conseil des circonstances.
+
+«Rien ne put le retenir.
+
+«Le moment de nous séparer venu, il me remit un pli cacheté.
+
+«--Il faut tout prévoir, me dit-il. Si tu étais un an sans recevoir de
+mes nouvelles, ouvre ce pli, tu y trouveras mon testament et mes
+dernières instructions.
+
+«Un canot l'attendait le long du quai. Il y descendit. Je lui criai:
+Bonne chance! et quelques instants plus tard, son steamer se mettait en
+mouvement.
+
+«C'était un samedi soir, neuf heures sonnaient...»
+
+ * * * * *
+
+Raymond se frappait le front.
+
+--Voilà donc, disait-il, l'explication de l'intervention mystérieuse qui
+a arraché Jean aux souffrances de l'île du Diable!...
+
+--C'est précisément la réflexion que fait le digne garçon, dit M. de
+Boursonne.
+
+Et mécontent d'être interrompu:
+
+--Laissez-moi donc continuer, ajouta-t-il.
+
+ * * * * *
+
+«Et moi, écrivait Jean, moi naïf, qui attribuais à mon seul mérite
+l'accueil si bienveillant de ce digne négociant de Cayenne, qui
+m'ouvrait sa maison et sa bourse.
+
+«C'est à mon père que j'avais dû ces protecteurs empressés, ces amateurs
+qui achetaient si cher mes moindres croquis. Sous la main de ces braves
+gens qui serraient et secouaient si amicalement la mienne, était la main
+de mon père.
+
+«Mais comment ne s'était-il pas révélé à moi?
+
+«Comment avait-il eu cet étonnant courage, me voyant si malheureux et si
+abandonné, désespéré en dépit des vaillantises des lettres que je vous
+écrivais, comment avait-il eu cette terrible puissance sur soi de ne me
+pas ouvrir les bras, de ne pas me crier: Je suis ton père, je t'aime et
+je viens à ton aide!
+
+«--Expliquez-moi cela, disais-je à M. Pécheira.
+
+«Baste!... Rien n'était capable d'émouvoir le flegme de ce diable
+d'Espagnol cousu dans l'enveloppe glacée d'un Américain.
+
+«--Vos questions me troublent beaucoup, me dit-il gravement, laissez-moi
+suivre l'ordre chronologique des faits...
+
+«Voilà donc Laurent parti et votre serviteur très inquiet.
+
+«Je le voyais dans une de ces crises de rage froide, où l'homme,
+dépossédé de son libre arbitre, ne raisonne plus.
+
+«Puis, ce maudit testament qu'il m'avait confié me tourmentait.
+
+«Je tremblais qu'en dépit de ses dénégations, il ne roulât dans sa tête
+quelque projet de vengeance insensée.
+
+«Il ne fallait rien moins qu'une lettre pour me tranquilliser.
+
+«Elle m'arriva cinq mois après le départ de Laurent.
+
+«Il m'écrivait que ses ennemis, bien que déjà déchus, étaient encore
+tellement puissants, que les attaquer ouvertement serait, à coup sûr,
+renouveler le combat du pot de terre et du pot de fer. Ne voulant pas
+être brisé, il se résignait à attendre. Il différait sa vengeance pour
+la rendre plus certaine et plus terrible, ne demandant rien à Dieu que
+de lui conserver ses ennemis vivants.
+
+«Il allait donc, pour le moment, se borner à vous secourir, mon cher
+monsieur Jean, disait-il, et assez secrètement pour ne vous point
+laisser soupçonner, si vaguement que ce pût être, son existence.
+
+«Il ajoutait que déjà depuis longtemps il aurait quitté la France
+lorsque je recevrais ces nouvelles, et que je ne tarderais pas à le
+revoir...
+
+«Quelques semaines plus tard, en effet, dans une seconde lettre, datée
+de Cayenne, il me disait seulement:
+
+«--Fin courant, je serai à Melbourne...
+
+«Et il arriva, ma foi! exact comme une lettre de change, et j'eus un bon
+moment de joyeuse émotion en lui donnant une rude poignée de main.
+
+«Nous n'étions pas ensemble depuis un quart d'heure que déjà il avait lu
+la curiosité qui me tourmentait. Alors il me dit:
+
+«--Ne m'interroge pas, ami Pécheira, je n'oserais peut-être pas ne point
+te répondre et je mentirais, ce qui serait honteux pour toi et pour moi.
+Fie-toi à moi pour te dire tout ce que je puis dire.
+
+«Je dois, en toute humilité, confesser que ce ne fut pas grand'chose.
+
+«Pourtant, il me donna quelques détails de son voyage.
+
+«A son arrivée à Paris, il avait été extrêmement frappé et effrayé d'un
+fait que lui racontèrent ses amis politiques.
+
+«Un homme, possesseur comme lui de secrets compromettants, poursuivi
+comme lui par une inimitié puissante, avait été, lui assura-t-on,
+empoigné un beau soir et séquestré dans une maison de santé.
+
+«--Et certainement, me disait Laurent, il finira par perdre la raison,
+et tant que j'ai été en France, j'ai craint une aventure pareille. Je
+suis persuadé que mes ennemis me croient mort, mais je me trompe
+peut-être... Peut-être ne m'ont-ils jamais perdu de vue, et
+n'attendent-ils qu'une occasion de prendre leur revanche de mon
+évasion.
+
+«Si invraisemblable que cela parût, c'était possible, après tout...
+
+«Laurent m'apprit encore ce qu'il avait fait pour vous, monsieur Jean,
+et comment, après vous avoir tiré de l'île du Diable, il avait pu vous
+placer à Cayenne dans une famille qui devait vous traiter comme un fils.
+
+«C'était tout ce qu'il avait pu faire secrètement. Mais il était
+rassuré, ayant constaté que votre santé n'avait pas souffert du climat.
+
+«--Et maintenant, me déclarait-il, la première partie de ma tâche est
+achevée. Je me suis fait une éducation et j'ai conquis une grande
+fortune. J'ai mes armes, je puis commencer la lutte. Malheur aux
+assassins du général Delorge! Dieu, qui m'a si visiblement protégé,
+m'assistera encore. Ce n'est pas une vengeance vulgaire que je veux. Il
+faut que justice soit faite. Les misérables verseront des larmes de sang
+sur leur crime avant de mourir. Je vais donc réaliser ma fortune et
+aller m'établir en France. L'heure est propice. Le gouvernement impérial
+n'est plus ce qu'il paraît être. A n'examiner que la surface, rien ne
+s'est modifié. Au fond tout est changé. L'édifice est toujours debout,
+imposant, superbe, mais il a été sourdement ébranlé, ruiné. Vienne une
+secousse, et il s'écroule, et il dégringole, et je veux y aider de mon
+coup d'épaule. Non que je haïsse le régime. Celui-là ou un autre, que
+m'importe! Mais ce régime protège mes ennemis, et je le jette bas, sûr
+qu'ils seront écrasés sous les décombres!...
+
+«...A dater de ce jour, Laurent Cornevin n'eut plus qu'un souci:
+
+«Réaliser sa fortune.
+
+«Toujours délicate partout, cette opération est particulièrement
+difficile dans les pays nouveaux, où il n'y a que très peu de capitaux
+inactifs.
+
+«Elle se compliquait encore, pour Laurent, de cette circonstance, qu'il
+s'était lancé dans un certain nombre d'entreprises aléatoires, toutes
+excellentes en elles-mêmes, toutes prospères, mais dont les résultats
+devaient se faire attendre un an ou dix-huit mois.
+
+«Et lui, ne voulait pas attendre.
+
+«Et il exigeait des valeurs liquides, presque de l'argent comptant.
+
+«--Il faut pour mes projets, me disait-il, que tout ce que je possède
+puisse tenir dans mon portefeuille et soit toujours et entièrement à ma
+disposition.
+
+«Dans de telles conditions, il devait s'attendre à des sacrifices
+importants. Il les fit sans sourciller.
+
+«Il avait sur son «run» environ huit mille bêtes à cornes, lui revenant
+en moyenne à cinquante francs, c'est-à-dire à quatre cent mille francs.
+
+«Il eût pu, en prenant son temps, s'en défaire aisément à raison de cent
+soixante-quinze francs l'une, et en obtenant ainsi un million quatre
+cent mille francs.
+
+«Il les céda en bloc moyennant neuf cent mille francs.
+
+«Ses moutons, qui valaient quinze francs la pièce comme un sou, ne
+furent vendus que huit francs et ne lui rapportèrent que trois cent
+cinquante mille francs.
+
+[Illustration: Des groupes d'hommes d'aspect farouche...]
+
+«Enfin, pour ses droits à son «run», pour les bâtiments, les barrières,
+pour la _monture_, se composant de mille vaches et de cent chevaux, il
+ne trouva que cent soixante-quinze mille francs, et encore avec beaucoup
+de peine.
+
+«Total: quatorze cent vingt-cinq mille francs pour ce qui valait au bas
+mot deux millions.
+
+«J'enrageais positivement de voir s'en aller ainsi une fortune si
+laborieusement gagnée, et qui, avec le temps, entre les mains d'un homme
+de la trempe de Laurent, fût devenue une des plus importantes de
+l'Australie.
+
+«Mais il se moquait de ce qu'il appelait mes jérémiades.
+
+«--Est-ce que ce n'est pas vingt fois plus encore que je n'avais jamais
+rêvé! disait-il.
+
+«Et là-dessus, il consentait de nouvelles concessions.
+
+«Il vendait à perte tout ce qu'il possédait d'actions et de valeurs
+industrielles.
+
+«Il donnait pour un morceau de pain, huit cent mille francs, son tiers
+dans la propriété du puits de la «Misère», dont le rendement avait
+terriblement diminué, c'est vrai, depuis quelques mois, mais où on
+pouvait, où on devait même trouver un nouveau filon aussi abondant que
+le premier.
+
+«--Et malgré tout, me répétait Laurent, que de temps perdu!...
+
+«Il y avait, en effet, près de dix mois qu'il était de retour, quand, un
+soir, après la Bourse, venant me demander à dîner:
+
+«--C'est fini, me dit-il avec un grand soupir de soulagement: tout est
+vendu, je ne possède plus rien en Australie.
+
+«Et brandissant un portefeuille volumineux, mais qu'à la rigueur on
+pouvait porter sur soi:
+
+«--Là, poursuivit-il, est toute ma fortune, en bonnes traites qui valent
+de l'or en barres sur les principaux banquiers de Vienne, de Londres et
+de Paris.
+
+«--Et tu pars?
+
+«--Lundi prochain, dans quatre jours.
+
+«Cette séparation que je sentais devoir être éternelle, cette fois,
+m'attristait étrangement, et sa joie, car il était joyeux, ajoutait à
+l'amertume de mon chagrin.
+
+«Je le voyais courir au-devant de toutes sortes de dangers inconnus, et
+je tremblais qu'il n'en sortît pas vainqueur.
+
+«Il devina ce qui se passait en moi, car il me prit la main, et vibrant
+de cette résolution qui inspire le courage aux plus craintifs:
+
+«--Rassure-toi, mon vieil ami, me dit-il. Voici bientôt un an que tout
+ce que j'ai d'intelligence, je l'applique à prévoir, pour les éviter,
+les périls que je puis courir. J'ai évalué toutes les probabilités
+fâcheuses, et je sais comment parer à toutes...
+
+«--Tes ennemis sont puissants...
+
+«--Je le sais, mais qu'ai-je à craindre d'eux? Tu me répéteras ce que je
+t'ai dit, que peut-être ils ont pénétré le secret de mon existence, et
+me font suivre et surveiller. C'est improbable, car en ce cas leur haine
+se fût trahie par quelque attentat, mais enfin c'est possible. Eh bien!
+je vais leur faire perdre ma piste. Ce n'est pas avec la malle que je
+pars. Je prends passage sur un clipper qui se rend à Liverpool, mais qui
+doit relâcher plusieurs fois en route. A la première relâche, je me
+déclare mourant et je me fais déposer à terre. Et mon bâtiment parti,
+j'en cherche un autre. Après cela, qu'on me retrouve si on peut. J'ai
+tout disposé pour me créer une personnalité nouvelle, sûre et
+impénétrable. C'est sous le nom de Boutin, que les misérables m'avaient
+imposé, que je quitte ostensiblement l'Australie. Jamais ce Boutin-là
+n'abordera en France ni en Angleterre...
+
+«Il frappait gaîment sur son portefeuille.
+
+«--Là sont mes armes, disait-il. Rien n'est impossible à qui peut jeter
+l'or à pleines mains!
+
+«Et, certes, il le pouvait.
+
+«Je ne lui ai jamais demandé le chiffre exact de sa fortune, il n'a
+jamais eu l'occasion de me le dire, mais je sais pertinemment qu'il
+emportait de quatre à cinq millions.
+
+«Les exemples de fortunes pareilles et si rapidement acquises sont
+rares, même sur cette terre de l'or, mais cependant on pourrait en citer
+une vingtaine, à Melbourne seulement.
+
+«Les Barclay, les Tidal, les Colt, les Latour et les Davidren se sont
+trouvés six et sept fois millionnaires en bien moins d'années que
+Laurent Cornevin.
+
+«Lui, du moins, ne se laissa pas enivrer par la prospérité.
+
+«Jamais il n'oublia qu'il me devait d'avoir pu quitter Talcahuana. Il se
+souvint toujours que je lui avais prêté les vingt mille francs qui ont
+été la source de ses richesses.
+
+«Brave et excellent Laurent! Combien de fois, voyant mes affaires moins
+prospères que les siennes, n'est-il pas venu me dire:
+
+«--Voyons, sacrebleu! associons-nous!
+
+«C'est à une petite propriété que j'ai sur les bords du Murray, que nous
+passâmes ensemble les quatre dernières journées de son séjour en
+Australie.
+
+«Il nous était doux, au moment de nous séparer, de repasser les
+événements de notre vie, et de nous jurer que, de façon ou d'autre, nous
+nous reverrions...
+
+«Puis l'heure du départ arriva.
+
+«Il me promit que j'aurais de ses nouvelles, il m'indiqua le moyen de
+lui donner des miennes... Et une dernière fois, sur le pont du clipper,
+le coeur gros, et des larmes plein les yeux, nous nous embrassâmes..
+
+«C'était le 10 janvier 1869.»
+
+ * * * * *
+
+--Et voilà bientôt un an de cela, murmura Raymond, et depuis des mois
+déjà, Laurent Cornevin devrait avoir entamé la lutte.
+
+Mais M. de Boursonne lui coupa la parole.
+
+--Ah! laissez-moi achever, dit-il.
+
+Et précipitant son débit, il se remit à lire:
+
+ * * * * *
+
+«Vous seuls, chers amis, poursuivait Jean, vous seuls pouvez imaginer à
+quel point m'avait bouleversé le récit de M. Pécheira.
+
+«--Ainsi, me disais-je, au moment où je m'embarquais avec l'espoir de
+retrouver ses traces à Talcahuana mon père quittait l'Australie...
+Peut-être nous sommes-nous croisés en route. Peut-être, sans le
+connaître, l'ai-je aperçu sur la dunette d'un des vaisseaux qui
+passaient à pleines voiles près du mien!...
+
+«Et qu'est-il devenu? Où est-il à cette heure?...
+
+«Interrogé par moi, et Dieu sait avec quelle anxiété:
+
+«--Tout ce que je puis vous dire, me répondit M. Pécheira, c'est que
+Laurent Cornevin est arrivé heureusement en Europe.
+
+«--Vous avez eu de ses nouvelles?
+
+«--Oui, une fois. Cinq mois après son départ, c'est-à-dire à la fin de
+mai, j'ai reçu de lui une lettre datée de Bruxelles. Son voyage avait
+été très rapide, me disait-il, sa santé était excellente, sa piste
+devait être perdue, et il avait bon espoir...
+
+«--Il ne vous disait que cela?...
+
+«--Cela seulement. Je vous montrerai sa lettre.
+
+«--Et depuis?...
+
+«--Depuis, rien, plus un mot... Seulement, à votre place, c'est à Paris
+et non loin de la chaussée d'Antin que je chercherais Laurent.
+
+«Vous l'entendez, mes chers amis. Ici finit ma tâche, et commence la
+vôtre.
+
+«A vous de poursuivre et d'achever mon oeuvre. A vous d'imaginer
+quelque système d'investigation qui nous conduise jusqu'à mon cher père.
+
+«Seulement, ô mes amis, soyez circonspects.
+
+«Si nous connaissons le but de mon père, nous ignorons par quels
+cheminements il espère l'atteindre.
+
+«Efforcez-vous de le rejoindre, mais souvenez-vous que la moindre
+démarche inconsidérée peut donner l'éveil à ses ennemis, révéler son
+existence, ruiner toutes ses combinaisons, stériliser ses espérances et
+peut-être enfin le mettre en péril. Voici qui aidera vos recherches:
+
+«1º D'après les instructions de mon père, M. Pécheira lui adresse ses
+lettres à Londres, bureau restant, à sir F. T.
+
+«2º M. Pécheira possède une très bonne photographie de notre père; je
+vais la confier aujourd'hui même à un photographe, et dès qu'il m'en
+aura tiré quelques épreuves, je vous les adresserai par une voie sûre.
+
+«Maintenant devons-nous communiquer à ma mère et à Mme Delorge le
+résultat de mes recherches?
+
+«Je ne le crois pas.
+
+«A quoi bon troubler leur vie paisible et leur infliger le supplice de
+nos anxiétés?
+
+«Puis, il faut tout prévoir. Si nous nous abusions? Si nos ennemis,
+pendant que nous nous berçons d'illusions décevantes, avaient réussi à
+supprimer, et cette fois sans retour, mon malheureux père?
+
+«Ne serait-ce pas affreux d'avoir ravivé des blessures presque
+cicatrisées!...
+
+«Il ne me reste plus qu'une minute, si je veux que cette lettre profite
+de la malle qui part aujourd'hui, et je l'emploie, mes chers amis, à
+vous serrer les mains et à vous embrasser de toute la force de ma
+fraternelle amitié.
+
+«Espoir et courage,
+
+ «JEAN CORNEVIN.
+
+«_P.-S._ Ma prochaine lettre vous fixera sur mes intentions.»
+
+ * * * * *
+
+--Et c'est tout, fit M. de. Boursonne, comme s'il eût espéré quelque
+chose encore, et que son attente eût été trompée. C'est tout!...
+
+Puis, après un moment de silence, et soudainement éclairé par une
+inspiration:
+
+--Ah!... s'écria-t-il, je m'explique peut-être l'attitude de M. de
+Maumussy, son humilité, ses offres de conciliation.
+
+--Oh!...
+
+--Et pourquoi non? Qui vous dit que M. de Maumussy et M. de Combelaine
+n'avaient pas pénétré le secret de l'existence de Laurent Cornevin? Tant
+qu'ils ont pu le faire surveiller, ils ont été tranquilles. Maintenant
+qu'il a réussi à leur faire perdre sa piste, qu'ils ne savent plus ce
+qu'il est devenu, ils ont peur. L'Empire chancelle, le pouvoir leur
+échappe, et c'est à ce moment précisément qu'ils devinent quelque
+mystérieux danger.... On aurait peur à moins.
+
+Mais à la lettre de Jean était joint un billet de Me Roberjot.
+
+--Voyons ce qu'il pense, dit Raymond.
+
+Et il lut à son tour:
+
+ «Après avoir pris connaissance de la lettre de Jean, mon cher
+ Raymond, vous devez être, comme nous, plein d'espoir.
+
+ «Oui, assurément, certainement, Cornevin est à Paris, près de
+ nous...
+
+ «Mais essayer d'arriver jusqu'à lui serait une insigne folie et une
+ mauvaise action.
+
+ «Nous n'avons pas le droit de violenter sa volonté. Si cet homme,
+ qui aime sa famille plus que tout au monde, se prive d'embrasser sa
+ femme et ses enfants, c'est qu'il a pour cela de puissantes
+ raisons.
+
+ «Dans mon opinion, qui est celle de tous les gens sensés, la
+ débâcle n'est pas loin.
+
+ «Sachons attendre...»
+
+
+
+
+IX
+
+
+Attendre!...
+
+C'est à cet intolérable supplice que depuis des années Raymond était
+condamné.
+
+Que toutes les passions tour à tour déchirassent son âme, qu'il haït
+jusqu'à la fureur ou qu'il aimât jusqu'au délire, qu'il fût écrasé sous
+le plus sombre désespoir ou enivré des plus merveilleuses espérances,
+toujours la même obligation fatale lui avait lié les mains.
+
+--Mais cette perpétuelle expectative me tue! s'écriait-il. Heureux ou
+malheureux, les autres hommes luttent, combattent, attaquent, se
+défendent, triomphent ou sont vaincus, tandis que moi!... Rien! rien!
+rien!...
+
+C'est d'un air de commisération sincère que le vieil ingénieur
+considérait son jeune ami.
+
+--Que voudriez-vous faire? demanda-t-il.
+
+--Eh!... Le sais-je!...
+
+--Chercher Laurent Cornevin, n'est-ce pas?
+
+--Peut-être.
+
+--C'est-à-dire vous exposer à compromettre cet homme si grand et si bon,
+cet héroïque confident des volontés de votre père! C'est-à-dire risquer
+de lui faire perdre en une minute le fruit de dix années de travail et
+de patience...
+
+--Pourquoi donc Jean nous adjure-t-il de poursuivre son oeuvre?
+
+--Parce que Jean est absent depuis bien des mois, qu'il est en
+Australie, à six mille lieues de Paris, qu'il ne sait pas combien le
+dénouement est proche.
+
+Raymond s'était levé et se promenait par la chambre, en proie à la plus
+violente agitation.
+
+--Le dénouement, disait-il, le dénouement.... Voici des années qu'on me
+le promet, qu'on me jure que l'heure va sonner, et que niaisement je
+reste à l'affût d'une vengeance qui ne vient jamais.
+
+Le visage de M. de Boursonne s'assombrissait.
+
+--Ainsi donc, fit-il, c'est uniquement la soif de vengeance, le désir de
+punir les meurtriers de votre père, qui vous presse de retrouver Laurent
+Cornevin?
+
+--Oui.
+
+--C'est que je m'imaginais, moi, que Mlle de Maillefert était pour
+quelque chose dans votre emportement!... C'est que je me figure encore
+que votre hâte d'en finir avec le passé n'est que l'espoir de voir
+dénouée par Laurent Cornevin une situation qui vous paraît insoluble.
+
+Raymond était devenu fort rouge.
+
+--Ah! vous m'accablez, monsieur!... balbutia-t-il.
+
+Assurément il n'avait pas eu les pensées que semblait soupçonner M. de
+Boursonne, mais l'intérêt de son amour l'égarait.
+
+Ne se voyait-il pas séparé, pour toujours peut-être, de Mlle Simone?
+Ne reconnaissait-il pas se dressant entre elle et lui les misérables qui
+avaient assassiné le général Delorge!...
+
+Mais il devait suffire d'un mot pour le rappeler à lui-même.
+
+--Je vous livre ma volonté, monsieur, dit-il. Que dois-je faire? Parlez;
+j'obéirai.
+
+Le vieil ingénieur souriait à demi.
+
+--Peut-être allez-vous encore vous fâcher, répondit-il, car je ne puis
+que vous répéter ce qui vous a été dit tant de fois: votre devoir est de
+prendre patience...
+
+--Hélas! le péril de Mlle Simone est pressant!...
+
+--Je le crois, mais vous avez fait tout ce qui était en votre pouvoir.
+En demandant, au su et au vu de tout le pays, la main de Mlle Simone,
+vous avez fait justice des viles calomnies dont on avait essayé de la
+flétrir.
+
+--Oui, mais Mme de Maillefert va chercher, si elle ne l'a déjà
+trouvée, quelque nouvelle combinaison.
+
+--C'est probable.
+
+--Eh bien!...
+
+--Eh bien! raison de plus pour attendre, pour la voir venir. Notre
+grande faiblesse, voyez-vous, est de ne rien connaître des cartes de nos
+adversaires... Ah! que n'avez-vous su mettre la belle duchesse de
+Maumussy dans votre jeu!...
+
+Cette idée, lorsqu'elle lui était venue, Raymond l'avait repoussée avec
+horreur.
+
+--Était-ce possible?... fit-il.
+
+--Possible!... Rien n'était plus facile, avec un peu d'adresse et
+d'indépendance de coeur. Elle vous a mis le marché à la main, mon
+cher. S'il y a un complot, elle en est. Agir comme je dis n'eût
+peut-être pas été, hum!... très chevaleresque, ni même absolument loyal,
+mais c'eût peut-être été bien habile, et sa conduite, à elle, est plus
+qu'équivoque... Enfin, l'occasion est passée, il n'y a plus à y revenir.
+
+Et se levant brusquement et changeant de ton:
+
+--Mais en voici assez, continua M. de Boursonne. Ce n'est pas
+uniquement, j'imagine, pour faire le siège en règle de Mlle Simone de
+Maillefert que le gouvernement nous paye. Il va falloir demain rattraper
+la journée que nous venons de perdre...
+
+Et coupant court aux objections de Raymond:
+
+--Bonsoir, bonsoir, dit-il brusquement; dormez bien!...
+
+C'était aisé à conseiller.
+
+Seulement le vieil ingénieur avait, depuis longtemps, soufflé la bougie,
+que Raymond repassait encore dans son esprit les événements de cette
+journée, la plus décisive de sa vie.
+
+De cette journée, anniversaire de la mort de son père, commencée par son
+entrevue avec la duchesse de Maillefert, terminée par la lettre de Jean
+Cornevin.
+
+Et ce qui le désolait, c'était de ne pouvoir détacher sa pensée de
+Mlle Simone; de ne pouvoir, quelque effort de volonté qu'il fît, la
+reporter à Laurent, à cet obscur héros qui venait de lui être révélé.
+
+Sur ce point, dès qu'il entra, le lendemain, dans la petite salle du
+_Soleil levant_, il fut édifié.
+
+Maître Béru devait tout savoir; il n'y avait pas à se méprendre à son
+air finaud, non plus qu'aux attentions exagérées dont il entourait
+Raymond, et qui étaient l'expression de ses dolentes sympathies.
+
+En homme pour qui le pays n'a pas de mystère, il racontait que, depuis
+l'arrivée de madame la duchesse et de son fils, Mlle Simone battait
+le rappel des écus de tous les côtés, qu'elle demandait des avances à
+ses fermiers, qu'elle vendait des coupes avant le temps, qu'elle avait
+emprunté de l'argent chez des notaires d'Angers, enfin qu'elle se
+dépouillait si bien qu'il finirait par ne plus lui rester que les yeux
+pour pleurer.
+
+Et jetant à Raymond un regard d'intelligence:
+
+--Maintenant, concluait l'hôtelier du _Soleil levant_, on conçoit que
+Mme de Maillefert ne veuille pas que sa fille se marie, et que même,
+pour éloigner les prétendants, elle débite des infamies à faire dresser
+les cheveux sur la tête. Un mari défendrait la pauvre demoiselle...
+
+M. de Boursonne se frottait les mains:
+
+--Que vous avais-je dit? soufflait-il à l'oreille de Raymond.
+
+Mais voici que maître Béru contait bien autre chose vraiment, et
+qu'ignoraient Raymond et le vieil ingénieur.
+
+Il pensait que les grands sacrifices qu'avait faits Mlle Simone
+n'étaient qu'un commencement, et qu'après avoir emprunté, elle allait
+sans doute vendre.
+
+--Diable! interrompit M. de Boursonne, vous croyez cela, vous?
+
+Le digne hôte regarda autour de lui pour s'assurer que nul n'était aux
+écoutes, et d'un air mystérieux:
+
+--On sait ce qu'on sait! prononça-t-il.
+
+--Sans doute. Après?...
+
+--Eh bien, une supposition: quand vous voyez des corbeaux tourner
+au-dessus d'une oseraie, qu'est-ce que vous dites?... Vous dites: Il y a
+là quelque chose à déchiqueter pour ces bêtes voraces. Pour lors, il
+tourne des gens autour des terres de Mlle Simone.
+
+Au point où en étaient Raymond et M. de Boursonne, la moindre lueur
+pouvait leur éclairer la situation.
+
+--Quelles gens? firent-ils vivement.
+
+--D'abord, un de ces messieurs qui sont arrivés l'autre soir au château,
+un gros, bien nourri, rouge, luisant, avec une chaîne d'or épaisse comme
+le pouce lui battant la bedaine, respirant comme s'il soufflait des pois
+et regardant les gens du haut en bas, comme s'il était assis sur une
+nue...
+
+--M. Verdale! murmura Raymond.
+
+--Enfin, interrogea M. de Boursonne, qu'a-t-il fait?
+
+--Lui personnellement, rien. Mais minute: hier, sur les midi, voilà mon
+particulier qui arrive aux Rosiers en voiture. S'il se fût promené seul,
+dans le bourg, on n'y eût pas pris garde; on ne le connaît pas. Mais il
+avait rendez-vous au _Café du commerce_ avec des gens qu'on connaît, un
+gaillard de la bande noire, vous savez, un marchand de biens de Saumur,
+une espèce d'homme d'affaires de Saint-Mathurin, et enfin un ancien
+garde de Mlle Simone. Pour lors, ils sont allés tous ensemble chez un
+notaire, pas celui de Mlle Simone, bien entendu, et de là chez le
+percepteur. Un ancien huissier d'ici les a rejoints et ils sont
+partis...
+
+M. de Boursonne souriait d'un sourire passablement faux.
+
+--Parbleu!... fit-il, si vous ne savez que cela!...
+
+--Oh! attendez. Quand je dis qu'ils sont partis, je veux dire qu'ils
+sont allés là où Mlle Simone a des biens, et là, tant que la journée
+a duré, malgré la pluie et le vent, ils ont trépigné dans les terres
+labourées, comme des gens en train de conclure un marché, et même on a
+entendu le gros rouge qui disait: «Ça vaut de l'argent, mais pas tant
+qu'on croit...»
+
+[Illustration: Il fut attaqué en route.]
+
+Là se bornaient les renseignements du digne hôtelier du _Soleil levant_,
+mais ils avaient bien leur valeur.
+
+Aussi, dès qu'il se fut retiré:
+
+--Eh bien! s'écria M. de Boursonne, est-ce assez clair!... Nous voilà
+désormais édifiés sur le but véritable du voyage de M. Verdale et de ses
+dignes compagnons. Mme de Maillefert a imaginé quelque nouveau moyen
+de s'emparer de la fortune de Mlle Simone, et ils viennent lui prêter
+main forte. Et ils se croient si sûrs du succès que déjà ils se
+partagent les dépouilles de la pauvre fille.
+
+--Elle a juré que jamais sous aucun prétexte elle ne vendrait ses
+terres, objecta Raymond...
+
+--Sans doute. Aussi est-ce à la réduire à revenir sur son serment que
+doivent travailler nos honorables associés?...
+
+Évidemment, là était le danger, et Raymond et M. de Boursonne oubliaient
+leur travail pour chercher comment le conjurer, lorsque sur les trois
+heures, tout à coup, ils virent apparaître, juché sur un tilbury à roues
+immenses, M. Bizet de Chenehutte en personne.
+
+Sautant précipitamment à terre il courut à Raymond, dont il se mit à
+serrer furieusement les mains, lui jurant que depuis le matin il le
+cherchait par mer et par terre, pour lui offrir ses compliments de
+condoléance.
+
+Car il savait tout, déclarait-il, absolument tout, et la démarche de
+Raymond et le refus qui l'avait accueillie. Mme de Larchère avait
+parlé, et il avait appris, comme tout le pays, la conduite abominable de
+la duchesse de Maillefert essayant de déshonorer sa fille.
+
+--Mais c'est elle qui est déshonorée, ajoutait-il. La contrée tout
+entière est soulevée contre elle, on la couvrirait de huées si elle
+osait se montrer. A Saumur et à Angers toutes les portes lui seront
+fermées, elle n'a plus qu'à faire ses paquets...
+
+Même le jour mémorable de son duel, Bizet n'était pas plus affairé.
+
+--Cependant il faut que je vous quitte, messieurs, reprit-il. J'ai vingt
+visites encore à faire aujourd'hui. Je sème la nouvelle, je la répands,
+je la propage... Si je suis libre assez tôt j'irai vous demander à
+dîner... Au revoir.
+
+Et avant que Raymond eût le temps d'articuler un mot, M. Bizet de
+Chenehutte était en voiture et fouettait son cheval.
+
+--Bon jeune homme! murmurait M. de Boursonne. Dieu est puissant. Les
+imbéciles même ont leur utilité ici-bas. En voici un qui nous rend un
+service que ne nous rendrait pas un homme d'esprit. Je lui offrirai de
+grand coeur un verre de Bourgueil, ce soir...
+
+Mais il n'eut pas cette dépense à faire. M. Bizet dut être retenu à
+Saint-Mathurin. Et ce fut le vieux jardinier de Maillefert qui, sur les
+neuf heures, se présenta au _Soleil levant_, demandant M. Delorge.
+
+Il apportait une lettre de Mlle Simone.
+
+Tout ce que Raymond avait d'argent sur lui, il le mit dans la main du
+bonhomme; puis d'un seul coup d'oeil, il lut:
+
+«Tout, après votre départ, s'est mieux passé que je ne l'espérais. Il
+n'a plus été question de rien. Ma mère est avec moi ce qu'elle était
+avant l'horrible scène. Quelques ordres que je viens de lui entendre
+donner me font presque croire qu'elle quittera Maillefert demain...»
+
+Mlle Simone ne se trompait pas.
+
+Le lendemain matin, au moment où M. de Boursonne et Raymond se mettaient
+à table, un grand bruit les attira à la fenêtre, juste à temps pour voir
+passer comme l'éclair deux voitures et un fourgon...
+
+Au même instant, maître Béru entrait dans la salle.
+
+--En voici bien d'une autre, disait-il. Mme de Maillefert et M.
+Philippe s'en vont avec toute leur société. Ils partent, ils sont
+partis... Ma foi! bon voyage!
+
+M. de Boursonne triomphait.
+
+--Eh bien! disait-il, avais-je raison?...
+
+Et de fait, dans ce départ, si précipité qu'il ressemblait à une
+déroute, il était difficile de voir autre chose que le résultat de la
+démarche de Raymond, connue, commentée et enfin comprise.
+
+Pourtant Raymond se défendait de se réjouir. Défiant comme tous les
+malheureux qu'a toujours trahis la destinée, il se demandait en quoi cet
+événement imprévu allait, soit en bien soit en mal, modifier la
+situation.
+
+Fallait-il tirer de ce départ cette conséquence que les dispositions de
+Mme de Maillefert étaient changées, et qu'elle renonçait à la fortune
+de sa fille?
+
+C'eût été folie!
+
+Il était clair que ses convoitises restaient aussi âpres, ses besoins
+aussi pressants, et que, par conséquent, l'intrigue ourdie contre
+Mlle Simone demeurait toujours aussi menaçante.
+
+Si encore la fuite de la duchesse eût rendu à Raymond l'accès du
+château!...
+
+Mais il n'en était pas ainsi. Retourner à Maillefert lui était interdit
+sous peine de provoquer un nouveau revirement d'opinion, et de
+réhabiliter la mère aux dépens de la fille. Par les convenances
+désormais, plus sévèrement que par la volonté de la duchesse, il se
+trouvait séparé de Mlle Simone.
+
+--Non, je ne la reverrai pas, se dit-il.
+
+C'est une justice à lui rendre: il ne chercha pas positivement à la
+revoir. Seulement il est de ces hasards propices qui jamais ne manquent
+de servir les amoureux.
+
+Mlle Simone sortait beaucoup, Raymond était toute la journée dehors:
+dès le lendemain ils se trouvaient en présence, au détour de la route de
+Gennes, de l'autre côté du pont.
+
+D'un même mouvement ils s'arrêtèrent, interdits, hésitants... Chacun au
+dedans de soi entendait la voix de la raison lui crier de passer outre.
+
+Mais il est des entraînements trop forts... Ils s'abordèrent en dépit de
+miss Lydia Dodge, la respectable gouvernante anglaise, et leurs mains
+frémissantes s'effleurèrent.
+
+Ce jour-là, Raymond sut ce qui, de l'avis de Mlle Simone, avait
+déterminé le brusque départ de Mme de Maillefert.
+
+Comme elle se présentait chez une dame de la haute noblesse et qui
+était un peu de ses parentes, cette dame s'était montrée sur le haut de
+l'escalier et avait crié à ses gens:
+
+--Je n'y suis pas pour la mère de ma pauvre petite Simone.
+
+L'outrage était sanglant, venant d'une femme qui donnait le ton dans le
+pays.
+
+--Et ce qu'il y a de pis, ajoutait tristement la malheureuse jeune
+fille, c'est que ma mère s'en prend à vous, monsieur Raymond, à nous,
+veux-je dire, de ce cruel affront. Jamais elle ne nous le pardonnera.
+
+Mlle Simone n'avait, d'ailleurs, rien surpris qui pût lui donner
+l'idée même la plus vague de ce qu'allait tenter la duchesse de
+Maillefert.
+
+Et lorsque Raymond lui parla de l'expédition de M. Verdale et de M. de
+Combelaine, et des soupçons qu'il en avait conçus:
+
+--Ce n'est pas, répondit-elle, la première fois que ma mère et mon frère
+amènent ici des gens à qui ils proposent d'acheter mes propriétés...
+Mais qu'importe! puisque je suis résolue à ne pas vendre...
+
+Raymond et Mlle Simone ne restèrent pas ensemble dix minutes, et
+personne ne passa sur le chemin pendant qu'ils causaient...
+
+Eh bien! tels sont les petits pays, et la télégraphie labiale y est si
+perfectionnée, que deux heures plus tard, lorsque Raymond rentra au
+_Soleil levant_:
+
+--Vous avez vu Mlle Simone? lui dit M. de Boursonne.
+
+--Oui, répondit-il en rougissant.
+
+--Eh bien! c'est une folie! déclara le vieil ingénieur.
+
+Et après un moment de réflexion:
+
+--Mais baste! ajouta-t-il, je n'y vois pas grand inconvénient, nous ne
+sommes plus pour longtemps aux Rosiers.
+
+C'était vrai. En dépit des événements de chaque jour, le travail de M.
+de Boursonne avançait.
+
+Tous les matins, depuis une quinzaine, il annonçait qu'il allait
+transporter plus loin son quartier général. Puis, tous les soirs, retenu
+par l'idée du chagrin de Raymond, il remettait le déménagement...
+
+Seulement il n'y avait plus à le remettre sans de graves inconvénients.
+Le terrain des études s'éloignait de plus en plus, et il fallait
+maintenant une heure et demie de marche pour s'y rendre.
+
+--Donc, mon cher Delorge, disait le vieil ingénieur, je ne vous accorde
+plus que quatre jours de répit... Profitez de votre reste...
+
+C'est encouragé par cette certitude d'un éloignement prochain, que
+Raymond osa se retrouver sur le passage de Mlle Simone.
+
+Telle était alors leur situation que cette séparation n'ajoutait guère à
+leurs tristesses. Raymond, d'ailleurs, ne devait pas s'éloigner
+beaucoup. Il pensait s'établir aux Ponts-de-Cé, et comptait bien chaque
+dimanche accourir aux Rosiers...
+
+Ainsi, il espérait un avenir tolérable, lorsque, la veille du départ des
+Rosiers, M. de Boursonne aperçut dans son courrier un large pli au
+timbre du ministère...
+
+--Quoi de nouveau?... fit-il, en rompant l'enveloppe.
+
+Mais au premier coup d'oeil jeté sur la lettre, il pâlit légèrement.
+
+--Par le saint nom de Dieu...
+
+Saisi d'une appréhension sinistre, Raymond s'était approché.
+
+--Qu'est-ce encore? demanda-t-il.
+
+D'un geste rageur, le vieil ingénieur avait roulé la lettre entre ses
+mains.
+
+--Il y a, répondit-il, que vous ne faites plus partie de mon service.
+Vous êtes nommé ingénieur ordinaire dans le département des
+Bouches-du-Rhône. On vous donne huit jours pour vous rendre à votre
+poste. Vous recevrez votre commission demain!...
+
+Immobile de stupeur, Raymond semblait pétrifié. Il avait accoutumé son
+esprit aux pires éventualités, hormis à celle-là.
+
+--Ce n'est pas possible! bégayait-il. Jamais semblable mesure n'a été
+prise. A-t-on à se plaindre de moi? En quoi ai-je démérité?...
+
+Imperceptiblement M. de Boursonne haussait les épaules.
+
+--Je suis votre chef de service, mon cher Delorge, dit-il, et je vous ai
+toujours montré les notes que j'adressais à l'administration; par
+conséquent...
+
+Au premier étourdissement de Raymond, la colère succédait.
+
+--Par conséquent, reprit-il, je suis victime d'une mesure
+exceptionnelle...
+
+--Mme de Maumussy vous avait prévenu.
+
+--C'est vrai. J'ai des ennemis, ils sont puissants, et à se faire
+l'exécuteur de leurs hautes oeuvres, on gagne de l'avancement, des
+places, de l'argent, des croix... Mais nous ne sommes plus en 1852, nous
+sommes en 1869, la presse a reconquis le droit de parler, je puis écrire
+aux journaux, dénoncer l'abominable combinaison dont je suis victime...
+
+D'un geste, M. de Boursonne l'arrêta.
+
+--J'en suis fâché, dit-il, mais cette satisfaction même vous est
+enlevée. On vous déplace brutalement, c'est vrai; contre tous les
+usages, c'est indiscutable; seulement... relisez la lettre, voyez le
+poste qui vous est assigné, et vous reconnaîtrez qu'on vous donne de
+l'avancement...
+
+C'était parfaitement exact. Les précautions étaient prises.
+
+--A ce point, continua le vieil ingénieur, que je me demande si
+l'administration, que vous accusez, n'est pas parfaitement innocente.
+Croyez-vous donc qu'on est allé dire brutalement à notre directeur:
+«Voilà un garçon qui nous gêne beaucoup en Maine-et-Loire, rendez-nous
+le service de l'envoyer au diable, dans les Bouches-du-Rhône, par
+exemple!» Non! Vos adversaires ne sont, parbleu! pas si naïfs. Ils
+auront dit, bien plus vraisemblablement: «Voici un charmant jeune homme,
+auquel nous nous intéressons vivement, et nous vous serions infiniment
+obligés de lui donner un emploi dans le Midi, où il a des intérêts.» De
+telle sorte que, si l'administration a fait un passe-droit, c'est,
+suppose-t-elle, à votre bénéfice, et non pas à votre détriment.
+
+D'un formidable coup de poing, Raymond ébranla la table.
+
+--C'est-à-dire, s'écria-t-il, que moi, le fils du général Delorge, je
+semblerais avoir sollicité les faveurs de l'empire!... C'est-à-dire que
+je serais à jamais déshonoré!... Mais cela ne sera pas. Les misérables
+qui s'acharnent à ma perte n'ont pas tout prévu. Je puis donner ma
+démission... Je la donnerai. Oui, c'est résolu, et désormais
+irrévocable; je ne fais plus partie de l'administration des ponts et
+chaussées.
+
+Plus attristé certainement que surpris, M. de Boursonne considérait
+Raymond qui déjà s'était assis devant le bureau et se préparait à
+écrire.
+
+--Réfléchissez, mon cher Delorge, lui dit-il doucement.
+
+--A quoi bon!...
+
+--Votre démission envoyée, que ferez-vous? de quoi vivrez-vous?...
+
+--Je l'ignore.
+
+--Prenez garde! Un homme de coeur doit avoir une situation à offrir à
+la femme qu'il aime...
+
+--Oh!... je trouverai toujours à me caser!...
+
+Déjà il avait commencé à rédiger sa démission, le vieil ingénieur
+l'arrêta.
+
+--Et votre mère!... prononça-t-il.
+
+Raymond pâlit, mais sans poser la plume:
+
+--Pauvre femme, murmura-t-il, si elle savait!... Mais je ne m'appartiens
+plus, les événements m'emportent, il faut que ma destinée
+s'accomplisse!...
+
+Il fallait être M. de Boursonne pour insister encore.
+
+--Alors, vous resterez aux Rosiers? ajouta-t-il.
+
+--Oui.
+
+--Que pensera-t-on, dans le pays, quand on vous verra abandonner votre
+situation pour demeurer près de Mlle de Maillefert? Croyez-vous que
+sa réputation n'en souffrira pas? A votre place, avant de rien décider,
+je prendrais son avis...
+
+Mais Raymond en avait assez des angoisses où il se débattait, des
+indécisions perpétuelles, des énervantes alternatives de crainte et
+d'espoir.
+
+--A quoi bon consulter Mlle Simone! répondit-il. Peut-elle me
+conseiller de briser ma carrière? Peut-elle, en me conseillant de
+rester, me sacrifier toutes ses pudeurs de jeune fille?... Elle me
+demanderait de céder, cette fois encore, de l'abandonner, de partir...
+et je ne le veux pas.
+
+Et, d'une main ferme, il signa la démission qu'il venait de libeller,
+une de ces démissions sur lesquelles il n'y a pas à revenir.
+
+--Qui eût cru, pourtant, mon cher Delorge, disait le vieil ingénieur,
+que j'achèverais sans vous ces études qui seront l'oeuvre capitale et
+l'honneur de ma vie?...
+
+La soirée qu'ils passèrent ensemble, et qui devait être la dernière, ne
+fut cependant pas trop triste, chacun d'eux mettant son amour-propre à
+faire parade d'un stoïcisme bien loin de son coeur.
+
+Mais le lendemain matin, à la gare, le moment de la séparation venu, il
+n'était plus question de stoïcisme.
+
+C'est les larmes aux yeux, que le vieil ingénieur embrassait son «jeune
+ami».
+
+--Ah çà! lui disait-il, j'espère bien que vous viendrez me rendre
+visite. Allons, adieu, et bon courage! Et pas de folies, morbleu! Et si
+je puis vous être bon à quelque chose, un mot, et j'accours...
+
+Le train était déjà hors de vue, que Raymond demeurait encore sur le
+quai, immobile, regardant d'un oeil morne les derniers tourbillons de
+fumée rouler en spirales, s'éparpiller et se dissoudre.
+
+Mais deux coups légèrement frappés sur son épaule ne tardèrent pas à
+l'arracher à ses sombres méditations.
+
+C'était maître Béru qui se permettait cette familiarité, maître Béru qui
+avait tenu à mettre M. de Boursonne en wagon, et qui maintenant disait à
+Raymond:
+
+--Rentrons-nous?
+
+--Rentrons...
+
+Ce n'est pas sans intention que l'hôtelier du _Soleil levant_ avait tenu
+à escorter Raymond. Aussi, après avoir célébré les mérites de M. de
+Boursonne, après avoir prié Dieu de lui conserver au moins un de ses
+hôtes:
+
+--Mais est-il vrai, interrogea-t-il, que monsieur ne soit plus
+ingénieur?
+
+Tressaillant, Raymond s'arrêta.
+
+--Pourquoi me demandez-vous cela? fit-il.
+
+--C'est que... répondit maître Béru embarrassé, c'est que, hier, j'ai
+entendu les piqueurs dire comme cela que monsieur a donné sa
+démission... On en parle dans le bourg... et je me disais, à part moi,
+que ce doit être une plaisanterie.
+
+Fallait-il nier la vérité? nier un fait qui serait reconnu exact
+vingt-quatre heures plus tard? A quoi bon?...
+
+--Ce n'est pas une plaisanterie, répondit Raymond.
+
+--Ah! fit maître Béru, ah! ah!...
+
+Puis clignant de l'oeil d'un air finaud:
+
+--Je comprends, dit-il.
+
+Maître Béru donnait là à Raymond la notion exacte de ce qu'on allait
+penser de son séjour dans le pays. De même que l'hôtelier du _Soleil
+levant_, un millier de braves gens allaient se dire: «Je comprends.»
+
+Et c'est un terrible public, que celui d'une petite ville quand il croit
+comprendre, quand il croit avoir trouvé pâture pour sa curiosité.
+
+--C'est maintenant qu'il me faut consulter Mlle Simone, pensa
+Raymond...
+
+C'était sur la route de Trèves qu'il l'avait rencontrée la dernière
+fois, tout en haut de la côte, à un endroit où le chemin longe le parc
+de Maillefert, non loin des ruines de l'ancien château...
+
+C'est là qu'il alla se poster...
+
+Depuis deux jours le temps s'était remis au beau. Le ciel était clair et
+il gelait. Le blanc soleil de décembre faisait scintiller la glace dans
+les ornières et suspendait comme des girandoles aux branches chargées de
+givre.
+
+Le visage cinglé par la bise âpre et toute chargée de poussière, Raymond
+n'avait pas tardé à franchir le fossé de la grande route et s'était
+abrité derrière un gros chêne.
+
+De cette place, son regard embrassait un des plus beaux paysages de la
+Loire, un paysage dont une large portion appartenait à Mlle de
+Maillefert.
+
+C'était à elle, ces immenses prairies, tout au fond de l'horizon, à elle
+ces plantureuses métairies vers la Ménitrée, à elle encore ces grands
+bois et toutes ces vignes suspendues aux coteaux.
+
+Et il songeait tristement que c'était cette fortune immense et si
+ardemment convoitée qui faisait le malheur de Mlle de Maillefert et
+élevait entre elle et lui une infranchissable barrière.
+
+Ah! que n'était-elle pauvre, comme ces paysannes au visage bleui par le
+froid, qui passaient, revenant du marché de Trèves, portant leur panier
+appuyé à la hanche et faisant claquer leurs galoches sur la terre
+durcie!
+
+--Alors, pensait Raymond, on ne la disputerait pas à mon amour.
+
+Le temps passait, néanmoins, et il commençait à s'inquiéter, quand, tout
+en bas de la côte, il aperçut deux femmes qui s'avançaient rapidement.
+
+Elles étaient fort loin encore... n'importe!
+
+Il reconnut, il devina plutôt Mlle Simone, enveloppée d'un manteau de
+drap brun à collet, et miss Lydia Dodge, la gouvernante anglaise, toute
+empaquetée de châles et de pelisses, les mains plongées jusqu'au coude
+dans un manchon.
+
+--Enfin!... murmura-t-il.
+
+Mais presque aussitôt une crainte terrible le saisit, qui jusqu'à ce
+moment ne s'était pas présentée à son esprit.
+
+Si Mlle de Maillefert allait s'étonner de son audace, repousser
+dédaigneusement cette protection dont il prétendait l'entourer et lui
+commander de quitter les Rosiers!...
+
+--Comment prévenir ce malheur? se disait-il...
+
+Et cependant Mlle Simone et miss Lydia avançaient, elles
+approchaient. Quelques pas encore, et elles allaient dépasser Raymond...
+
+Il se décida à sauter sur la route.
+
+--Ah! mon Dieu!... s'écria la gouvernante épouvantée, car elle ne
+reconnaissait pas cet homme, qui se dressait ainsi soudainement comme
+une apparition.
+
+Mlle de Maillefert le reconnut bien, elle!
+
+Vivement elle marcha sur lui, et, sans lui laisser le temps d'articuler
+une syllabe, d'une voix altérée:
+
+--Vous avez laissé le baron de Boursonne partir seul? dit-elle. Vous
+avez donné votre démission?...
+
+--Oui.
+
+Jamais Mlle Simone et Raymond ne s'étaient rencontrés sans que miss
+Lydia Dodge protestât, comme c'était son office de gouvernante, contre
+ce qui lui semblait la plus choquante des inconvenances.
+
+[Illustration: Un canot l'attendait, il y descendit.]
+
+Cette fois, Mlle de Maillefert l'arrêta au premier mot.
+
+--Oh!... grâce, Lydia!
+
+Et s'adressant à Raymond:
+
+--Je croyais, dit-elle, que votre position était votre seule fortune...
+
+--Ce n'est que trop vrai.
+
+Elle rougit extrêmement, et regardant Raymond d'un air singulier, comme
+si tout à coup quelque soupçon étrange eût tressailli en elle:
+
+--Mais alors, fit-elle, qu'allez-vous devenir?...
+
+A son tour, Raymond était devenu pourpre.
+
+Il frémissait à cette pensée que Mlle de Maillefert pût le croire
+capable lui aussi d'un honteux calcul.
+
+--Si modestes que soient mes ressources, répondit-il, elles peuvent me
+suffire pour le présent, et avant qu'elles ne soient épuisées, la
+destinée se lassera peut-être. L'avenir n'a rien qui doive m'inquiéter.
+Le jour où il le faudra, je retrouverai sans peine l'équivalent de ce
+que je perds.
+
+Déjà le soupçon de la jeune fille s'était évanoui, cela se voyait à
+l'éclat de ses beaux yeux.
+
+--Mais moi, dit-elle, je ne saurais accepter un tel sacrifice...
+
+Cette phrase, c'était la récompense de la décision de Raymond.
+
+--Ah!... que parlez-vous de sacrifice!... s'écria-t-il. Il n'y a
+d'ailleurs plus à revenir sur ce qui est fait...
+
+--Et c'est pour moi!... pour moi!...
+
+--Il n'y avait pas à hésiter. Nos ennemis voulaient m'éloigner, rester
+était donc mon devoir...
+
+Cependant, miss Lydia Dodge grelottait sous ses fourrures, et son nez se
+détachait de plus en plus rouge sur sa large face blême.
+
+--Au moins, marchons, dit-elle.
+
+--Soit, fit Mlle Simone.
+
+Et tout en marchant:
+
+--Ainsi, dit-elle à Raymond, vous comptez rester aux Rosiers!...
+
+Il secoua la tête.
+
+--Je n'ai pas de projet arrêté, répondit-il avec un tremblement dans la
+voix. Je suis venu vous consulter. Disposez de moi. Votre volonté sera
+la mienne. Si vous l'ordonnez, je m'éloignerai sans murmure. Mon séjour
+aux Rosiers peut être mal interprété...
+
+--Il le sera, n'en doutez pas, soupira miss Lydia.
+
+Mlle Simone l'arrêta court.
+
+--Hélas! fit-elle, avec la plus douloureuse expression, n'en est-ce pas
+fait déjà de ma réputation de jeune fille!... La fleur de l'honneur
+touchée par la calomnie est flétrie à jamais...
+
+Et brusquement, comme si elle se fût défiée de son émotion:
+
+--Mais une détermination si grave ne saurait être prise sans réflexion,
+dit-elle... Je réfléchirai... A demain, monsieur Raymond, à la même
+heure, ici...
+
+Et prenant le bras de miss Lydia Dodge, elle l'entraîna à travers bois
+dans la direction du château.
+
+--Pourvu, mon Dieu! qu'elle ne me chasse pas! murmurait Raymond.
+
+La veille encore, avant d'avoir reçu l'avis de son changement, il se
+résignait sans trop de peine à suivre M. de Boursonne à son nouveau
+quartier général, près des Ponts-de-Cé...
+
+Aujourd'hui, s'éloigner, ne fût-ce que d'une lieue, perdre de vue les
+girouettes du château de Maillefert, révoltait tout son être, comme la
+perspective d'un supplice pire que la mort...
+
+C'est dire que le lendemain, bien avant le moment fixé, il arpentait
+d'un pied fiévreux la route de Trèves, inventant mille plans, les
+remuant dans sa tête, les adoptant et les rejetant tour à tour...
+
+Deux heures enfin sonnèrent à l'église de Trèves...
+
+Mlle Simone parut, accompagnée, comme la veille, de miss Lydia Dodge.
+
+En trois bonds Raymond fut près d'elle, et haletant d'anxiété, comme
+s'il eût attendu un arrêt de vie ou de mort:
+
+--Eh bien! demanda-t-il.
+
+Doucement, Mlle de Maillefert remua la tête, et avec un triste
+sourire:
+
+--Je ne suis pas plus avancée qu'hier, répondit-elle. Je ne me reconnais
+plus, je ne suis plus moi. Je me trouble, je faiblis, j'hésite, je ne
+sais pas prendre une résolution...
+
+--Ah! c'est que je ne dois pas m'éloigner, s'écria Raymond.
+
+--Par instants, poursuivait la jeune fille, de sa voix de cristal, j'ai
+presque peur... je frissonne sans savoir pourquoi. Et cependant, pour le
+moment au moins, je n'ai rien à redouter. Ma mère a emporté une somme
+très considérable, et tant qu'elle n'aura besoin de rien, je puis être
+tranquille... Elle n'est pas méchante, ma mère, Philippe non plus n'est
+pas méchant... Ce n'est pas leur coeur qui est mauvais, c'est leur
+pauvre tête qui est folle...
+
+Raymond s'étonnait de tant d'indulgence, ne comprenant pas que c'était
+pour elle-même autant que pour lui que Mlle Simone plaidait ainsi les
+circonstances atténuantes.
+
+--Hélas! dit-il, ce n'est ni Mme de Maillefert ni M. Philippe que je
+crains... C'est de M. de Maumussy que je me défie, de M. de Combelaine
+et de M. Verdale. Que sont-ils venus faire ici?...
+
+Il hésita une seconde, rougit légèrement et ajouta:
+
+--C'est encore Mme de Maumussy qui m'effraie... Plusieurs fois j'ai
+lu dans ses yeux et vu monter à ses lèvres comme l'aveu de quelque
+abominable trahison... Un complot s'ourdit contre vous, et sûrement elle
+en est la complice...
+
+Le calme de Mlle Simone ne se démentait pas.
+
+--Que voulez-vous qu'on tente contre moi? fit-elle.
+
+Et après une minute de réflexion:
+
+--Cependant, ajouta-t-elle, si réellement vous le croyez utile...
+restez.
+
+Mais miss Lydia Dodge avait réfléchi, elle aussi, et coupant court aux
+actions de grâce de Raymond:
+
+--Peut-être, commença-t-elle, est-il un moyen de tout concilier. Un peu
+de prudence ne gâte jamais rien. M. Delorge pourrait s'éloigner en
+apparence, et rester en réalité. Il s'établirait dans quelque ferme des
+environs, sous un nom supposé, et le soir, couvert de vêtements
+d'emprunt...
+
+Un flot de pourpre inondait le beau visage de Mlle Simone.
+
+--Nous cacher, interrompit-elle, ruser, mentir... jamais! Ce n'est par
+la fourberie qu'on sort d'une situation fausse. De ce qui est un
+malheur, ne faisons pas une honte. Si Raymond doit rester, que ce soit
+ouvertement et en avouant hautement que c'est pour moi qu'il reste. Ma
+réputation en souffrira, mais moins que de cachotteries indignes. Et
+c'est à Raymond, seul, que je dois compte de ma réputation, car si je ne
+suis pas sa femme, je ne me marierai jamais.
+
+Personne jamais ne se vit si interdit que le fut miss Lydia Dodge de la
+soudaine véhémence de Mlle de Maillefert.
+
+Cette façon d'envisager la situation déroutait absolument ce qu'elle
+appelait fastueusement ses idées.
+
+C'est qu'avec sa tournure exotique, son grand corps osseux, ses lèvres
+pincées sur de longues dents jaunes, son teint blême, son nez rouge et
+ses yeux ronds, cette brave et honnête gouvernante anglaise possédait,
+pour son malheur, une âme sensible et la plus romanesque des
+imaginations.
+
+Septième fille d'un pauvre ministre protestant des environs de Londres,
+aussi disgraciée par la fortune que par la nature, miss Lydia n'en avait
+pas moins passé sa jeunesse à attendre,--comme les princesses des contes
+de fées--le héros jeune et beau qui devait réaliser ses rêves.
+
+Il ne s'était pas présenté, ce héros.
+
+Mais la misère était venue.
+
+Le ministre étant mort, sa nombreuse famille avait été réduite à se
+disperser pour chercher sa vie, et force avait été à miss Lydia
+d'accepter une place de gouvernante.
+
+Ah! le coup lui avait été rude, et ce n'est pas sans d'horribles
+déchirements qu'elle avait descendu tout au fond de son âme, comme en un
+sépulcre inviolable, ses riantes illusions.
+
+Depuis, bien des années s'étaient écoulées fécondes en déceptions. Elle
+s'était, à la longue, résignée aux tristesses du célibat. Mais en dépit
+de tout, sous l'enveloppe glacée et raide de la gouvernante anglaise,
+battait toujours le coeur ardent de la fille du ministre.
+
+Cette vie de poétiques amours qu'elle n'avait pu vivre en réalité, miss
+Lydia n'avait jamais cessé de la poursuivre en songe.
+
+Le soir venu, lorsqu'elle avait regagné sa chambrette et tiré ses
+verroux, elle se dédommageait des platitudes et des écoeurements de sa
+besogne d'institutrice, en se précipitant dans une existence nouvelle,
+la sienne, chimérique et splendide.
+
+Alors, avec une âpre avidité, elle dévorait pêle-mêle tout ce qu'elle
+avait pu se procurer de romans, se passionnant pour les héros
+respectueux et tendres, pleurant de vraies larmes avec les héroïnes
+innocentes et persécutées, s'émouvant d'amours imaginaires et d'émotions
+frelatées.
+
+De ces lectures nocturnes, elle avait retiré, croyait-elle sincèrement,
+une connaissance parfaite du monde, la science de la vie, l'expérience
+des passions, et surtout cette fécondité d'expédients qui ouvre des
+issues aux situations les plus désespérées...
+
+Dans de telles conditions, et lorsqu'elle se considérait comme une
+victime des exigences sociales, comment ne se serait-elle pas intéressée
+à l'amour de Raymond et de Mlle Simone?
+
+Elle leur avait toujours présenté quantité d'observations convenables,
+parce que c'était son devoir de gouvernante, mais au fond du coeur
+elle était leur complice dévouée, estimant même qu'ils étaient un peu
+bien naïfs, et qu'à leur place elle n'eût pas été embarrassée d'imaginer
+quelque solution comme en trouvaient toujours ses auteurs favoris pour
+arranger toute chose au gré de tout le monde.
+
+Le pis, c'est que Raymond était absolument de l'avis de Mlle de
+Maillefert.
+
+--On ne doit se cacher que de ce dont on rougit, déclara-t-il.
+Dissimuler notre amour serait le déshonorer.
+
+--Et d'ailleurs, ajouta Mlle Simone, tout ceci ne saurait se
+prolonger... Nous réfléchirons, nous verrons... Dieu m'inspirera... Je
+trouverai peut-être un moyen de fléchir ma mère, de concilier ses
+volontés avec mes devoirs...
+
+Le jour baissait, cependant...
+
+Pressés par miss Lydia, Mlle Simone et Raymond se séparèrent, mais
+non sans s'être promis de se retrouver à la même heure et au même
+endroit.
+
+Et en effet, les jours suivants, quantité de gens les aperçurent,
+marchant à pas lents, le long de la route de Trèves.
+
+Dame!... cela parut drôle, selon l'expression de M. Bizet de Chenehutte,
+et quelques personnes déclarèrent que c'était par trop d'effronterie,
+que de s'afficher ainsi.
+
+--On se cache, que diable! disaient les austères de l'hypocrisie.
+
+D'autres disaient, et cela surtout dans la société qui avait été celle
+de la duchesse de Maillefert:
+
+--Ce jeune M. Delorge est aussi par trop bon enfant! C'est moi qui, à sa
+place, aurais tôt fait d'enlever la jeune personne...
+
+Tous ces propos, et bien d'autres encore, étaient fidèlement rapportés à
+Raymond par M. Bizet de Chenehutte, lequel, bon gré mal gré, s'était
+constitué son agent volontaire et son avocat, et courait le pays pour
+recueillir les on-dit et former, à ce qu'il prétendait, l'opinion
+publique.
+
+Mlle de Maillefert et Raymond se souciaient bien de cette opinion,
+vraiment!...
+
+Étourdis de ce répit soudain que leur accordait la destinée, ils se
+hâtaient d'en profiter, oubliant, pour se concentrer dans le calme de
+l'heure présente, les orages du passé et les nuages de l'avenir.
+
+Insensiblement, ils en étaient déjà, au bout d'une semaine, à enfreindre
+les règles qu'ils s'étaient imposées.
+
+Tout d'abord, ils se lassèrent de se promener sur le grand chemin de
+Trèves, en butte à l'indiscrète curiosité des passants.
+
+Un jour que Mlle Simone avait à faire une course pressée, Raymond lui
+avait offert son bras, elle l'avait accepté et ils s'en étaient allés,
+suivis de miss Lydia, jusqu'à Saint-Maur, tantôt par la traverse qui
+suit les coteaux, tantôt le long du sentier qui côtoie la Loire...
+
+Mais le lendemain, le temps était devenu si mauvais, que rester dehors
+n'était pas possible.
+
+Et Raymond eut l'idée d'aller demander un abri aux ruines du vieux
+manoir de Maillefert.
+
+--Autant vaudrait recevoir M. Delorge au château neuf, objectait miss
+Lydia.
+
+Mieux eût valu même. Seulement... seulement, ce n'était pas l'avis de
+Raymond ni de Mlle Simone.
+
+Si bien que la pluie persistant, ils s'accoutumèrent à passer leur
+après-midi dans les ruines. Il s'y trouvait, au rez-de-chaussée, une
+immense salle voûtée, où on avait accumulé toutes sortes de débris,
+chapiteaux de colonnes et de pierres sculptées, et c'est là qu'ils se
+réfugiaient.
+
+Une fois, Mlle Simone ayant eu les pieds mouillés, Raymond se mit en
+quête et réunit assez de bois sec pour allumer un grand feu clair dans
+l'immense cheminée.
+
+--Ah! que cette bonne flambée me réjouit! s'était écriée la jeune fille.
+Que n'en avons-nous toujours une semblable!
+
+Pour Raymond c'était un ordre.
+
+Quand Mlle de Maillefert arriva le lendemain, il y avait un grand
+brasier dans l'âtre: il en fut de même les jours suivants.
+
+--Le malheur nous oublierait-il donc? se disaient-ils quelquefois.
+
+Raymond ne recevait pas de lettres de Paris. Il n'ouvrait plus un
+journal.
+
+Il entendait bien dire que les affaires allaient mal, que l'Empire
+hésitait entre un ministère libéral et un nouveau coup d'État... Mais
+que lui importait?
+
+Ce qui l'occupait, c'était le projet qu'il avait formé de décider
+Mlle Simone à acheter le consentement de sa mère en lui abandonnant
+une portion de sa fortune.
+
+Elle s'était d'abord révoltée lorsqu'il lui en avait parlé.
+
+Mais peu à peu il lui avait exposé un plan grâce auquel il se faisait
+fort de reconstituer le capital sacrifié en moins de temps que ne
+mettraient à le dévorer la duchesse et son fils.
+
+Et elle se laissait aller à discuter, tant, aux charmes nouveaux de
+cette douce existence, se détrempait sa volonté si ferme...
+
+Ainsi, vers la fin de décembre, par une froide journée, ils étaient
+assis près du foyer, causant à voix basse, pendant que miss Lydia
+lisait, lorsque tout à coup un grand bruit se fit de pierres qui
+s'éboulaient, et des pas précipités retentirent dans les ruines.
+
+--Qu'est cela? s'écria Raymond en se dressant d'un bond.
+
+Mais avant qu'il eût le temps de s'élancer dehors, M. Bizet de
+Chenehutte, pâle, effaré, sans haleine apparut.
+
+--Ah!... c'est ce que je ne saurais souffrir! prononça durement Raymond,
+pensant que la curiosité amenait M. Bizet.
+
+Alors lui:
+
+--M. Philippe!... dit-il. Prenez garde. Il est arrivé il y a une
+heure... Je l'ai épié... Il vient, il me suit...
+
+Mlle Simone s'était levée.
+
+--Mon frère!... balbutia-t-elle.
+
+--Moi-même! répondit une voix railleuse. Et M. Philippe se montra,
+toujours le même, pâle, exténué, ricanant.
+
+C'est le lorgnon à l'oeil, qu'il toisait tour à tour les acteurs de
+cette scène étrange, miss Lydia affaissée sur un fût de colonne, Mlle
+Simone appuyée contre l'immense cheminée, M. Bizet qu'agitait un frisson
+nerveux, et enfin Raymond, debout, la tête rejetée en arrière, le défi
+dans les yeux et la menace aux lèvres.
+
+--Singulier endroit pour donner des rendez-vous, ricana-t-il, quand on
+possède un des plus beaux châteaux de l'Anjou!...
+
+Puis, s'adressant à Mlle Simone:
+
+--Car nous donnons des rendez-vous, chère soeur, ajouta-t-il. Nous,
+sans pitié pour les fautes des autres, nous avons aussi nos petites
+faiblesses.
+
+--Ah! pas un mot de plus! interrompit Raymond d'un accent terrible.
+
+Machinalement, le jeune duc recula.
+
+--Un duel!... fit-il.
+
+D'un geste rapide, Raymond venait de ramasser une lourde branche de
+chêne.
+
+--Non, pas un duel, dit-il d'une voix sourde. Personne jamais, moi
+présent, ne manquera au respect dû à Mlle de Maillefert.
+
+M. Philippe comprit. Ivre de douleur et de colère, Raymond était homme,
+à la moindre offense, à le tuer comme un chien.
+
+--Vous vous méprenez, mon cher Delorge, dit-il. Ma soeur est en âge de
+savoir ce qu'elle fait, et j'ai trop besoin d'indulgence pour avoir le
+droit de me montrer sévère... Si je vous ai troublés, c'est que j'arrive
+de Paris pour parler à Simone, à l'instant même, d'une affaire qui
+intéresse l'honneur de notre maison, et qu'on m'a dit que je la
+trouverais ici...
+
+A coup sûr, quelque chose d'extraordinaire se passait... Son attitude,
+son air, ses paroles conciliantes, tout le prouvait.
+
+--Voulez-vous rentrer au château, Simone, ajouta-t-il, et m'accorder un
+moment d'entretien?...
+
+La jeune fille, sans mot dire, s'avança...
+
+--Mademoiselle!... supplia Raymond.
+
+Il la suivait. M. Philippe l'arrêta.
+
+--Permettez!... dit-il. Vous n'êtes pas encore de la famille, et nous
+avons du linge sale à laver...
+
+Et il entraîna Mlle Simone, suivi de miss Lydia qui trébuchait à
+chaque pas.
+
+--Voilà un événement! répétait M. Bizet, qui avait enfin repris haleine.
+
+Puis vivement:
+
+--Il est clair, mon cher Delorge, continua-t-il, que M. Philippe avait
+des mouchards à vos trousses. Il est venu ici tout droit, sans parler à
+personne. Malheureusement, je n'ai pu le devancer assez...
+
+Mais Raymond ne l'écoutait pas.
+
+--Qu'est-il venu faire ici?... Quel dessein sinistre l'amène? Quelle
+intrigue abominable? Que veulent-ils encore de cette malheureuse?...
+
+Il perdait la tête et M. Bizet eut toutes les peines du monde à le
+ramener aux Rosiers...
+
+Ce n'était pas un méchant garçon que M. Bizet. Ayant déclaré qu'il était
+incapable d'abandonner un ami malheureux, il s'était installé près de
+Raymond, dans sa chambre du _Soleil levant_, lorsque tout à coup il
+poussa un cri.
+
+Il venait de voir passer M. Philippe dans une voiture qui gagnait la
+gare au grand trot.
+
+Arrivé par l'express de midi, il repartait par le train de quatre
+heures...
+
+--Je vais donc savoir ce qui s'est passé! s'écria Raymond.
+
+Et, sans rien vouloir entendre, il s'élança comme un fou vers
+Maillefert...
+
+Les portes étaient grandes ouvertes; il entra. Mais il eut beau appeler,
+personne ne lui répondit. La peur le gagnait: il monta...
+
+Dans le petit salon bleu, éclairé par une seule bougie, Mlle Simone
+gisait sur un fauteuil, si pâle, si effroyablement changée, qu'il la
+crut morte.
+
+Elle vivait, mais toute pensée semblait éteinte en elle, c'est d'un
+oeil hagard qu'elle le regardait, et, à ses ardentes questions, elle
+ne répondait rien, sinon:
+
+--Par pitié! éloignez-vous, laissez-moi! Demain, à demain!...
+
+C'est la mort dans l'âme qu'il se retira. Jamais ses angoisses n'avaient
+eu cette épouvantable intensité.
+
+Cependant le lendemain à midi il était encore sans nouvelles, et il
+allait remonter à Maillefert, lorsque maître Béru lui apporta une
+lettre.
+
+Le coeur serré d'un horrible pressentiment, il rompit le cachet et
+lut:
+
+ «Quand vous parviendront ces lignes, j'aurai pour toujours quitté
+ Maillefert. L'honneur même est perdu. Si vous m'aimez, au nom de
+ notre amour, ne cherchez jamais à me revoir. Je suis la plus
+ malheureuse des créatures. Adieu, ô mon unique ami, adieu!...»
+
+Raymond chancelait comme sous un coup de massue.
+
+[Illustration:--Là sont mes armes! disait-il...]
+
+--Insensés, murmurait-il. Tandis que nous nous endormions, les autres
+veillaient, eux!...
+
+Puis, tout à coup, avec un effrayant éclat de colère:
+
+--Voilà donc, s'écria-t-il, ce que complotaient Maumussy et
+Combelaine... Simone! ils m'ont volé Simone!... Ah! les misérables!
+C'est Dieu qui me punit d'avoir oublié que j'avais mon père à venger...
+
+Le soir même, Raymond Delorge partait pour Paris.
+
+
+
+
+CINQUIÈME PARTIE
+
+LA COURSE AUX MILLIONS
+
+
+
+
+I
+
+
+C'est le 29 décembre 1869, un mercredi, que Raymond Delorge arriva à
+Paris...
+
+Ce qu'il y venait faire, quelles étaient ses espérances positives, il
+eût été bien embarrassé de le dire. Mlle Simone de Maillefert y avait
+été attirée, Dieu sait par quels moyens, et il accourait, prêt à tout...
+
+Mais le voyage, un voyage de dix heures, seul, dans un coupé, lui avait
+été comme une douche, et s'il n'avait pas recouvré sa liberté d'esprit,
+au moins avait-il repris une sorte de sang-froid relatif.
+
+Neuf heures sonnaient, lorsqu'il frappa à la porte de sa mère, rue
+Blanche.
+
+--Eh! mille tonnerres! c'est M. Raymond! s'écria le vieux Krauss qui
+était venu lui ouvrir.
+
+Car le fidèle troupier était toujours au service de Mme Delorge, et
+les années semblaient n'avoir pas eu de prise sur son maigre corps
+musclé d'acier.
+
+--Mon frère!... fit presque aussitôt une voix jeune et fraîche.
+
+Et Mlle Pauline Delorge vint se jeter au cou de Raymond.
+
+C'était, à vingt ans qu'elle allait avoir, une grande et belle jeune
+fille, aux cheveux châtains, aux yeux spirituels, à la bouche toujours
+souriante.
+
+Après avoir fait sonner une douzaine de bons gros baisers sur les joues
+pâlies de son frère:
+
+--Ah! tu tombes joliment bien, lui disait-elle. M. Ducoudray vient
+justement de nous envoyer des huîtres qu'il a reçues de Marennes...
+
+Elle fut interrompue par Mme Delorge, qui, ayant reconnu la voix de
+son fils, se hâtait d'accourir.
+
+--Que je suis heureuse de te revoir, mon Raymond! répétait-elle toute
+émue...
+
+Et après l'avoir embrassé, elle l'attirait dans le salon, pour mieux le
+considérer au grand jour...
+
+Tel Raymond l'avait quitté, ce petit salon, tel il le revoyait. Le
+portrait du général Delorge occupait toujours le grand panneau en face
+de la cheminée. Et en travers de la toile, gardant encore la trace des
+scellés du commissaire de police de Passy, pendait toujours l'épée que
+le général portait le jour de sa mort.
+
+--Ainsi, reprit Mme Delorge, lorsqu'elle eut fait asseoir son fils
+près d'elle, bien près, ainsi tu as eu cette bonne pensée de venir
+passer les fêtes du premier de l'an avec ta mère et ta soeur...
+
+--Ah! quel bonheur! s'écria Mlle Pauline.
+
+Raymond se leva. Cet accueil, cette joie le gênaient.
+
+--Je viens pour longtemps sans doute, répondit-il. J'ai donné ma
+démission...
+
+Ce fut au tour de Mme Delorge de se dresser.
+
+--Ta démission, interrompit-elle; pourquoi?
+
+Raymond hésita. L'influence de sa réponse sur l'avenir devait être
+énorme, il le sentait. Pourquoi ne pas tout dire? Une mère est-elle donc
+si terrible! Mais le courage lui manqua. Il recula devant le chagrin
+qu'il causerait, il eut peur des larmes encore plus que des reproches.
+
+--Je n'ai pas cru, répondit-il, devoir me soumettre à une mesure
+exceptionnellement injuste de l'administration...
+
+L'oeil de Mme Delorge s'enflamma.
+
+--Cela devait arriver, prononça-t-elle d'une voix sourde, je
+l'attendais. Souvent je m'étais étonnée de voir les assassins de ton
+père te laisser suivre paisiblement ta route, tandis qu'ils brisaient la
+carrière de Léon et qu'ils faisaient déporter Jean Cornevin...
+
+Tout bas, Raymond se félicitait de cette facilité de sa mère à admettre,
+sans explication, sa parole. Facilité bien explicable d'ailleurs. Il
+était clair que sa démission, donnée dans les conditions qu'il disait,
+devait flatter cette haine qui était la vie même de Mme Delorge.
+
+--Mais les misérables se sont lassés de nous laisser en repos,
+poursuivit-elle. Ils ne veulent pas que nous les oubliions!
+
+Et étendant la main vers le portrait de son mari:
+
+--Comme si nous pouvions oublier!... ajouta-t-elle.
+
+Certes, Raymond haïssait d'une haine mortelle les lâches meurtriers de
+son père, et pour les punir d'un châtiment proportionné au crime, il eût
+avec bonheur versé tout son sang. Mais en M. de Maumussy et M. de
+Combelaine, il exécrait plus encore peut-être les infâmes qui s'étaient
+faits les complices de la duchesse de Maillefert pour lui enlever
+Mlle Simone.
+
+--Oh! non, je n'oublie pas, fit-il avec une indicible expression de
+rage, et il faudra bien que les misérables expient tout ce que j'ai
+souffert.
+
+Jamais encore Mme Delorge n'avait entendu à son fils cet accent
+terrible. Elle en tressaillit de joie, et lui prenant la main:
+
+--Bien! mon fils, prononça-t-elle, très bien!... Parfois, te croyant
+insoucieux et léger, préoccupé, à ce qu'il me semblait, d'intérêts
+étrangers, j'avais, je te l'avoue, douté, non de ton énergie, mais de ta
+ténacité, et j'avais tremblé de te voir détourner ta pensée de ce qui
+doit être le but unique de ta vie. Je m'étais trompée, et je t'en
+demande pardon.
+
+Raymond baissait la tête.
+
+La honte le prenait, de voir sa mère si aisément dupe, et de s'entendre
+prodiguer des éloges dont jamais, certes, il n'avait été moins digne.
+
+--Te voilà libre, poursuivait la noble femme, eh bien! tant mieux. C'est
+au bon moment qu'on te rend la liberté de tes actes. Tu verras Me
+Roberjot aujourd'hui, et par lui mieux que par moi tu apprendras que
+l'heure va sonner bientôt de la revanche que nous attendons depuis tant
+d'années...
+
+Elle s'interrompit.
+
+La porte du salon venait de s'ouvrir, et M. Ducoudray apparaissait sur
+le seuil, venant partager avec Mme Delorge les huîtres qu'il lui
+avait envoyées la veille.
+
+Le digne bourgeois n'était pas bien éloigné de ses quatre-vingts ans,
+mais à le voir droit comme un I, ingambe, l'oeil vif et la bouche bien
+meublée encore, jamais on ne lui eût donné son âge.
+
+Moralement, il restait ce qu'il était en 1852, le bourgeois de Paris par
+excellence, goguenard et frondeur, sceptique superlativement et crédule
+encore plus, aventureux et poltron, toujours prêt à dégainer pour une
+révolution, quitte à se cacher dans sa cave une fois la révolution
+venue.
+
+--Par ma foi!... voici notre ingénieur, s'écria-t-il gaîment en
+apercevant Raymond.
+
+Et après lui avoir serré et secoué la main vigoureusement, de toutes ses
+forces, pour montrer qu'il avait encore du nerf, bien vite il se mit à
+raconter toutes les courses qu'il avait faites, depuis sept heures qu'il
+était levé.
+
+Krauss vint annoncer que le déjeuner était servi. On se mit à table.
+Mais rien n'était capable d'arrêter le bonhomme, lorsqu'il était parti.
+
+Tel qu'on le voyait, il arrivait des Champs-Élysées, et en passant, il
+était entré chez Mme Cornevin, où il avait admiré un trousseau
+véritablement royal, qu'elle achevait pour la fille d'un de ces grands
+seigneurs russes, dont les fabuleuses richesses font pâlir les trésors
+des _Mille et une nuits_.
+
+Selon le digne bourgeois, Mme Cornevin gagnerait au moins une
+douzaine de mille francs sur ce seul trousseau.
+
+Et il partait de là pour célébrer cette femme si laborieuse et si
+méritante, et pour chiffrer sa fortune, qu'il connaissait mieux que
+personne, déclarait-il, puisqu'il en était comme l'administrateur
+général.
+
+Ayant prospéré, elle n'en était du reste pas plus fière. Riche, elle
+restait toujours l'économe ménagère de la rue Marcadet, ne se permettant
+d'autre distraction qu'une promenade le dimanche, avec Mme Delorge,
+et le modeste dîner de famille qui suivait cette promenade.
+
+Dans le fait, Mme Cornevin ne s'était jamais consolée de la perte de
+son mari. Elle en parlait sans cesse.
+
+M. Ducoudray lui avait entendu dire plusieurs fois que, bien que tout
+lui prouvât que Laurent était mort depuis des années, elle ne pouvait
+cesser d'espérer ni s'ôter de l'idée qu'elle le reverrait un jour.
+
+Ainsi Raymond reconnaissait que le secret des lettres de Jean avait été
+bien gardé par Me Roberjot.
+
+Ni Mme Cornevin, ni Mme Delorge, ni M. Ducoudray ne soupçonnaient
+l'existence de Laurent, ni à plus forte raison sa présence plus que
+probable à Paris...
+
+Mais le digne bourgeois n'était pas d'un caractère à s'appesantir
+longtemps sur une idée, et, gazette fidèle comme autrefois, il passait
+en revue tout ce qui occupait la badauderie parisienne en ces derniers
+jours de 1869.
+
+C'était d'abord une grande fête que devait donner la duchesse d'Eljonsen
+dans son bel hôtel des Champs-Élysées, et dont tous les journaux
+disaient merveille.
+
+On annonçait encore la vente d'une partie des chevaux de courses du duc
+de Maumussy, non qu'il fût ruiné, mais parce qu'il finissait par en
+avoir une trop grande quantité, et que d'ailleurs, à son goût pour les
+chevaux, avait succédé une passion folle pour les tableaux, les bibelots
+et les curiosités.
+
+Le bruit courait aussi du mariage de M. de Combelaine et de Mme Flora
+Misri. C'était bien la vingtième fois qu'on le faisait courir, mais
+cette fois, d'après M. Ducoudray, la nouvelle était positive.
+
+Et à la suite de tous ces cancans, venaient des détails sur Tropmann,
+l'assassin sinistre, la bête fauve à face humaine, dont le procès avait
+commencé la veille...
+
+Pour Raymond, tombant comme des nues à Paris après une longue absence,
+après s'être si complètement désintéressé de tout ce qui n'était pas son
+amour que depuis deux mois il n'avait pas ouvert un journal, il n'était
+pas une phrase de M. Ducoudray qui ne présentât un intérêt immédiat et
+positif.
+
+Ce n'était, il est vrai, qu'un écho des cancans du boulevard, mais ces
+cancans résumaient la situation, devant l'opinion, de la princesse
+d'Eljonsen, du duc de Maumussy et du comte de Combelaine, c'est-à-dire
+des gens auxquels il brûlait de s'attaquer...
+
+Mais son désarroi était bien trop grand pour qu'il fût frappé de ces
+considérations.
+
+Non seulement il n'écoutait pas, mais il lui fallait un effort de
+volonté pour paraître prêter attention.
+
+Il était assis entre sa mère et sa soeur, et c'était miracle que
+Mme Delorge ne remarquât pas qu'il ne mangeait rien et que ce n'était
+que par contenance qu'il remuait sa fourchette et son couteau.
+
+Tout ce qu'elle observa ce fut que son front était fort pâle.
+
+--Tu es souffrant, Raymond? demanda-t-elle.
+
+Il protesta que de sa vie il ne s'était si bien porté, et comme enfin le
+déjeuner était achevé, il se leva en disant qu'il allait s'habiller pour
+se rendre chez Me Roberjot.
+
+Mais si Mme Delorge ni M. Ducoudray n'avaient rien vu, Raymond avait
+près de lui des yeux auxquels pas un des mouvements de sa physionomie
+n'avait échappé.
+
+Il venait à peine de passer dans sa chambre, son ancienne chambre de
+lycéen, lorsque Mlle Pauline y entra. D'un geste amical elle posa la
+main sur l'épaule de son frère, et doucement:
+
+--Qu'as-tu? lui demanda-t-elle.
+
+Il tressaillit.
+
+--Que veux-tu que j'aie? répondit-il, en se forçant à sourire, je suis
+un peu fatigué, voilà tout.
+
+Elle hochait la tête.
+
+--C'est ce que tu as dit à maman, reprit-elle, et maman t'a cru..., mais
+moi! Je t'ai bien observé pendant le déjeuner. Ton corps était avec
+nous, c'est vrai, mais ta pensée était bien loin.
+
+Vivement, à deux ou trois reprises, Raymond embrassa sa soeur.
+
+--Ah! cher petit espion!... disait-il avec une sorte de gaîté
+contrainte.
+
+--Ce n'est pas répondre, fit-elle tristement.
+
+--Cependant... que veux-tu que je te dise?
+
+--Je voudrais savoir quel est l'amer chagrin qui t'a vieilli de dix ans.
+
+--Je n'ai d'autre chagrin que celui d'avoir été forcé de donner ma
+démission.
+
+Elle attachait sur lui un regard si persistant qu'il se sentait rougir.
+
+--Je voudrais pouvoir te croire, fit-elle... Sans doute, à tes yeux je
+ne suis encore qu'une petite fille... Plus tard, quand tu auras vécu
+avec nous, tu reconnaîtras que cette petite fille est de celles qui
+savent porter un secret.
+
+Et elle sortit.
+
+--Pauvre chère Pauline, pensait Raymond, Simone et elle s'aimeraient
+comme deux soeurs...
+
+Mais, de bonne foi, pouvait-il se confier à elle?... Il ne savait même
+pas encore s'il se confierait à Me Roberjot chez lequel il se
+rendait, et qui demeurait toujours rue Jacob.
+
+Le petit avocat de 1851 était devenu un personnage, député, orateur
+influent; il n'en avait pas moins conservé son modeste logis, gouverné
+par le même domestique.
+
+Ce domestique, dès que Raymond se présenta, le reconnut et lui ouvrit
+immédiatement la porte du cabinet de son maître.
+
+Rien n'y était changé: les mêmes tableaux pendaient aux murs, les mêmes
+presse-papiers retenaient sur le même bureau les notes et les dossiers.
+Le temps, seulement, avait noirci le bois des meubles et flétri les
+tentures.
+
+Mais plus encore que son logis, l'homme avait vieilli. Des masses de
+cheveux blancs argentaient sa chevelure, jadis d'un noir d'ébène. Les
+soucis de l'ambition et les agitations de la politique avaient creusé
+sur son front des rides profondes.
+
+Il s'était alourdi surtout. Son embonpoint tournait à l'obésité. La
+graisse qui avait triplé son menton avait empâté ses traits si fins et
+si spirituels autrefois, et déformé sa bouche sensuelle et narquoise.
+
+De l'homme de 1851 il ne restait d'intact que l'oeil, toujours
+pétillant d'esprit, de malice, la voix ironique et mordante, et le
+geste provocant et effronté parfois comme la nique du gamin de Paris.
+
+--Vous voilà donc! s'écria-t-il dès que parut Raymond. Parbleu! je
+savais bien que les événements me vaudraient votre visite.
+
+--Les événements!
+
+Un ébahissement comique en son intensité se peignit sur les traits de
+l'avocat.
+
+--D'où donc arrivez-vous? s'écria-t-il.
+
+--Des Rosiers.
+
+--Eh bien! mais on y reçoit des journaux, ce me semble.
+
+--J'avoue n'en pas avoir lu un depuis deux mois.
+
+Me Roberjot levait les bras au ciel comme s'il eût entendu un
+blasphème.
+
+--C'est donc cela! fit-il. Alors, écoutez...
+
+Et tout de suite il se mit à expliquer lesdits événements.
+
+Ils étaient de la plus haute gravité.
+
+La veille même avait paru, au _Journal officiel_, une note ainsi conçue:
+
+«Les ministres ont remis leurs démissions à l'empereur, qui les a
+acceptées. Ils restent chargés de l'expédition des affaires de leurs
+départements respectifs jusqu'à la nomination de leurs successeurs.»
+
+A la suite de cette note, venait une lettre de l'empereur qui,
+«s'adressant avec confiance au patriotisme» de M. Émile Ollivier, le
+chargeait de former un cabinet.
+
+Me Roberjot était radieux, riant d'un rire sonore qui soulevait par
+saccades sa large bedaine.
+
+--Et voilà, concluait-il, voilà Émile Ollivier chargé de sauver la
+dynastie menacée. Croit-il réussir? n'en doutez pas, il le garantirait
+sur sa tête. Seulement il faudrait d'autres épaules que les siennes pour
+étayer un édifice qui craque de toutes parts... Il va promettre monts et
+merveilles, on lui fera crédit d'un mois, de deux, de six, si vous
+voulez, mais après?... Rappelez-vous ce que je vous dis aujourd'hui 29
+décembre 1869: le cabinet Ollivier est le dernier cabinet du second
+empire...
+
+C'est avec une émotion aisée à comprendre, que Raymond écoutait. Sa
+destinée n'était-elle pas en quelque sorte liée aux événements
+politiques?
+
+--Et ensuite?... interrogea-t-il.
+
+Gaîment Me Roberjot fit claquer ses doigts.
+
+--Ensuite, dit-il, ce sera l'heure de la justice, pour ceux qui comme
+vous l'attendent depuis dix-huit ans. Ensuite, ce ne sera plus un niais
+solennel, tel que M. Barban-d'Avranchel, qui interrogera le sieur de
+Combelaine et le sire de Maumussy, et il faudra bien que le jardin de
+l'Élysée livre son secret...
+
+C'étaient là de trop brillantes perspectives pour que Raymond ne s'en
+défiât pas.
+
+--Seul Laurent Cornevin peut dire la vérité, prononça-t-il.
+
+--Et il la dira, soyez tranquille.
+
+--Tranquille!... Alors véritablement vous croyez à sa présence à Paris?
+
+La plus vive surprise se peignit sur les trait mobiles de l'avocat.
+
+--Vous n'avez donc pas lu la lettre de Jean!... s'écria-t-il.
+
+--Pardonnez-moi.
+
+--Eh bien!... n'est-elle pas formelle!
+
+Frappé de la certitude de Me Roberjot, l'esprit de Raymond devançait
+déjà les probabilités de l'avenir.
+
+La présence de Laurent admise, il songeait au précieux concours que lui
+prêterait cet homme qui avait assez souffert pour tout comprendre, dont
+rien n'avait brisé l'indomptable énergie, et qui disposait de ce pouvoir
+presque absolu: l'or.
+
+--Ne serait-il pas possible, hasarda-t-il, de le rechercher? En y
+mettant beaucoup de circonspection...
+
+L'avocat avait bondi.
+
+--Êtes-vous fou! interrompit-il. Voulez-vous mettre la police sur sa
+piste? Voulez-vous le dénoncer et le faire prendre, s'il se trouve mêlé
+à quelqu'un des mille mouvements qui s'organisent? Non, non, laissons-le
+faire et comptons qu'il apparaîtra au moment opportun. Ce qui jadis
+était une question d'années, n'est plus aujourd'hui qu'une question de
+mois, de semaines peut-être...
+
+Eh!... que parlait-on à Raymond de mois, de semaines, de jours même
+lorsque chacune des minutes qui s'écoulaient décidait peut-être du sort
+de Mlle Simone, c'est-à-dire de son bonheur et de sa vie?
+
+Il n'insista pas, mais sa physionomie s'assombrit à ce point que Me
+Roberjot finit par être frappé, et d'un ton d'amicale inquiétude:
+
+--Mais vous avez quelque chose, fit-il... Quoi?... Je suis votre ami,
+vous le savez. Que vous arrive-t-il?...
+
+--Je n'appartiens plus aux ponts et chaussées, j'ai donné ma
+démission...
+
+Il était dit que seule Mlle Pauline, servie par son instinct de jeune
+fille, pénétrerait quelque chose de la vérité. Ni plus ni moins que
+Mme Delorge, Me Roberjot prit le change.
+
+--On vous taquinait? interrogea-t-il.
+
+--On prétendait me changer de résidence malgré moi...
+
+L'avocat éclata de rire.
+
+--Connu! interrompit-il, le fils de quelque gros personnage avait envie
+de votre poste... c'est simple comme bonjour. Mais consolez-vous. C'est
+un vrai quine à la loterie, que votre mésaventure. Tombe l'Empire, et
+vous avez des droits imprescriptibles au plus magnifique avancement.
+C'est d'ailleurs au bon moment qu'on vous fait des loisirs: la partie
+est engagée, il nous faut des hommes...
+
+Il fut interrompu par son domestique qui entrait discrètement.
+
+--C'est moi, monsieur, dit ce brave garçon, qui crois devoir prévenir
+ces messieurs que je viens d'introduire quelqu'un dans la salle
+d'attente.
+
+--Qui?
+
+[Illustration: D'un geste rapide, Raymond venait de ramasser une lourde
+branche de chêne.]
+
+--M. Verdale...
+
+Brusquement la physionomie de Me Roberjot changea.
+
+--Quoi! s'écria-t-il, en haussant la voix, comme s'il eût tenu à être
+entendu de la pièce voisine, mon excellent ami, le baron Verdale, est
+là!
+
+--Ce n'est pas l'ami de monsieur. Celui-ci est un jeune homme.
+
+--Son fils, peut-être?
+
+--Je ne sais pas.
+
+Si accoutumé que dût être Me Roberjot à garder le secret de ses
+impressions, sa curiosité était manifeste.
+
+--Eh bien! dit-il à son domestique, et sans paraître se rappeler la
+présence de Raymond, priez-le d'entrer.
+
+Ce fut l'affaire d'un instant.
+
+La seconde porte du cabinet, celle qui donnait dans la salle d'attente,
+s'ouvrit, et un jeune homme de l'âge de Raymond parut sur le seuil.
+
+--Vous êtes le fils du baron Verdale, monsieur? lui demanda brusquement
+Me Roberjot.
+
+S'il ne l'eût dit, on ne s'en serait pas douté, tant sa personne et ses
+façons rappelaient peu l'architecte millionnaire.
+
+Grand, mince, très blond, il était élégamment, mais fort simplement vêtu
+de vêtements de couleur foncée.
+
+--C'est sans doute de la part du baron que vous venez, monsieur, reprit
+Me Roberjot.
+
+Le jeune homme secoua la tête.
+
+--Mieux que personne, monsieur, dit-il, vous savez que mon père n'a pas
+le moindre droit à ce titre de baron, qu'il imprime sur ses cartes de
+visite... C'est une faiblesse...
+
+Il n'acheva pas, mais son geste signifiait clairement: Donc,
+épargnez-moi l'ironie de ce titre.
+
+--Ensuite, monsieur, reprit-il, ce n'est pas, je vous l'affirme, mon
+père qui m'envoie. C'est de mon propre mouvement que je viens...
+
+Il s'arrêta court.
+
+Il venait d'apercevoir Raymond qui, par discrétion, se tenait un peu à
+l'écart...
+
+--Mais vous n'êtes pas seul, monsieur, dit-il vivement... Veuillez donc
+m'excuser. Ce que j'ai à vous dire est assez long...
+
+Si préoccupé que fût Raymond, il ne pouvait pas ne pas voir que sa
+présence embarrassait singulièrement l'avocat.
+
+--J'allais me retirer, dit-il à M. Verdale, je me retire...
+
+Et, s'adressant à Me Roberjot:
+
+--Maintenant que me voici à Paris, mon cher maître, ajouta-t-il, je
+viendrai vous importuner souvent... Permettez-moi donc, pour
+aujourd'hui, de vous laisser à vos occupations...
+
+
+
+
+II
+
+
+Dans ce Paris immense, où tant d'intérêts s'agitent, il n'est pas de
+jour qu'on ne rencontre quelque malheureux que sa passion affole, et qui
+s'en va le long des trottoirs, d'un pas de somnambule, monologuant à
+haute voix, égrenant au vent ses plus chers secrets, comme le vase fêlé
+qui laisse échapper l'eau qu'il contient.
+
+Ainsi, en sortant de chez Me Roberjot, s'en allait Raymond le long de
+la rue Jacob et de la rue des Saints-Pères.
+
+A l'encontre de la raison, l'instinct victorieux le traînait aux
+environs de la demeure de la duchesse de Maillefert.
+
+--Dans quel but? lui criait le bon sens.
+
+--Qui sait!... répondait la voix des espérances obstinées, cette voix
+dont les plus rudes épreuves ne sauraient étouffer le murmure. Peut-être
+au moment où tu passeras, verras-tu le coin d'un rideau se soulever et
+le visage de Mlle Simone apparaître.
+
+C'est rue de Grenelle-Saint-Germain, à deux pas de la rue de la Chaise,
+qu'est situé l'hôtel de Maillefert.
+
+Le large perron déroule ses six marches sur une cour pavée, plus froide
+que le préau d'une prison cellulaire.
+
+Autour de la cour sont les communs, les remises et les écuries.
+
+Le pavillon du concierge est sur le devant, et ses dimensions exagérées
+disent qu'il date de ce bon temps où les plus grands seigneurs
+autorisaient leur suisse à «vendre vin» et à tenir, à l'enseigne de leur
+nom, une sorte de cabaret.
+
+Ce qui fait la splendeur de l'hôtel de Maillefert, c'est son jardin, qui
+joint les admirables jardins de l'hôtel de Sairmeuse, qui se prolonge
+jusqu'à la rue de Varennes, et dont les arbres séculaires dominent le
+toit des maisons voisines.
+
+Les deux battants de la grande porte étaient ouverts quand arriva
+Raymond, et jamais certes, à voir le mouvement de cette magnifique
+demeure, on ne se fût douté que celle qui la possédait, la duchesse de
+Maillefert, ruinée, compromise, assiégée par ses créanciers, en était
+réduite aux pires expédients pour soutenir son luxe menteur et recourait
+aux plus abominables intrigues pour s'emparer de la fortune de sa fille.
+
+Dans la cour, trois ou quatre voitures attelées de bêtes de prix
+attendaient les visiteurs, pendant que les valets, vêtus de longues
+pelisses fourrées, se vengeaient de leur longue faction en disant du mal
+de leurs maîtres.
+
+--Voilà, songeait Raymond, le démenti formel des récits de Me
+Roberjot. Que me disait-il donc, que tout était fini, que tout ce qui
+tient à l'Empire était ahuri, consterné?...
+
+Un coupé tournant au grand trot de ses deux chevaux le coin de la rue de
+la Chaise interrompit brusquement ses réflexions. Il n'eut que le temps
+de se jeter de côté.
+
+Mais si rapide qu'eût été le mouvement, il avait reconnu la duchesse de
+Maumussy et, l'instant d'après, il put la revoir, gravissant
+paresseusement les marches du perron de l'hôtel de Maillefert.
+
+--Elle va voir Simone, elle, pensait-il.
+
+Et ses poings se crispaient à cette idée désolante qu'à lui seul étaient
+fermées les portes de cet hôtel où tant de gens entraient le sourire aux
+lèvres, de cet hôtel ou derrière cette façade stupide et inexorable
+était Mlle Simone.
+
+Que faisait-elle, à cette heure? A quelles impitoyables obsessions
+était-elle en butte? Que voulait-on d'elle, et par quels moyens?...
+
+--Et ne m'avoir rien dit, murmurait-il, de l'intrigue qui me la
+ravit!... M'avoir refusé jusqu'à cette joie suprême de mourir avec elle,
+si je ne puis la sauver!...
+
+Et il se creusait la tête à chercher un moyen d'interroger adroitement
+quelqu'un de ces valets, qu'il voyait circuler, quand tout à coup,
+derrière lui:
+
+--Monsieur Raymond Delorge, je crois, dit une voix sardonique.
+
+Il se retourna, et se trouva en face du jeune duc de Maillefert, de M.
+Philippe, qui, le lorgnon à l'oeil, le cigare à la bouche, une badine
+à la main, d'un air d'impertinence superlative, le toisait...
+
+Un flot de sang empourpra le visage de Raymond. Personne jamais ne
+s'était permis de le regarder ainsi, et il allait... Une lueur de raison
+l'arrêta: est-ce que le frère de Mlle Simone ne devait pas lui être
+sacré!... Se maîtrisant donc:
+
+--Vous avez à me parler? demanda-t-il.
+
+--Ma foi! oui, répondit M. Philippe, et je suis ravi de vous rencontrer,
+parole d'honneur. Du reste, ce ne sera pas long. Vous avez autrefois
+recherché Mlle de Maillefert...
+
+--Encouragé par Mme la duchesse, monsieur, et par vous-même...
+
+--Oh! je ne discute pas, j'ai simplement à vous... signifier d'avoir à
+renoncer à toute espérance...
+
+--Est-ce de la part de Mlle Simone, monsieur?
+
+--Pas du tout. C'est de ma part et de celle de ma mère. Seulement ce que
+je vous dis là, ma soeur doit vous l'avoir écrit.
+
+Raymond ne répondit pas.
+
+--Ah! vous le voyez, insista le jeune duc, elle vous l'a écrit. Cela
+étant, il serait de bon goût de cesser vos poursuites, hein, n'est-ce
+pas?... A Maillefert, c'était sans inconvénient, tandis qu'ici, avec les
+projets d'alliance que nous avons...
+
+--Des projets d'alliance!...
+
+--Mon Dieu! oui, avec votre permission, fit M. Philippe.
+
+Et saluant Raymond d'un air ironique:
+
+--C'est pourquoi, ajouta-t-il, vous m'éviterez, je l'espère, le
+déplaisir de vous retrouver encore rôdant autour de mon hôtel.
+
+Le premier mouvement d'indignation passé, c'est à peine si Raymond se
+sentait le courage d'en vouloir à M. Philippe; et tout en le suivant de
+l'oeil, pendant qu'il s'éloignait:
+
+--Pauvre cerveau fêlé! pensait-il, pauvre fou! non, ce n'est pas toi que
+je dois frapper.
+
+Il est certain que le dernier des Maillefert était de ceux dont
+l'absolue nullité n'offre même pas de prise à la haine. Vaniteux de
+cette vanité puérile des imbéciles, affamé de luxe, de plaisir, d'éclat,
+dévoré de convoitises malsaines, besoigneux avec les apparences d'une
+fortune princière, M. Philippe devait fatalement être le complice et la
+dupe de quiconque ferait miroiter les millions à ses yeux éblouis.
+
+Il y avait mille à parier qu'en agissant comme il venait de le faire, il
+n'avait pas obéi à ses propres inspirations.
+
+Ici, à l'angle de la rue de Grenelle, aussi bien que dans les ruines du
+château de Maillefert, il n'était évidemment que l'outil sacrifié d'une
+intrigue dont les plus clairs bénéfices, en cas de succès, ne seraient
+pas pour lui.
+
+De ses propos, cependant, de la leçon qu'il venait de débiter, une lueur
+se dégageait, indécise et vague assurément, mais enfin une lueur qui
+éclairait les ténèbres jusqu'alors si épaisses de l'avenir.
+
+--Nous avons pour Simone des projets d'alliance, avait dit M. Philippe.
+
+Était-ce donc le mot de l'énigme, le mot des événements qui se
+succédaient si rapides et si imprévus depuis trois jours? Était-ce
+l'explication de l'inexplicable conduite de Mlle Simone?
+
+Mais quoi! il ne pouvait y avoir de projets sérieux sans son
+consentement. Elle n'était pas de celles qu'on traîne à l'autel contre
+leur volonté, et à qui on arrache à force de caresses ou de menaces
+l'irrévocable oui. Ce n'était pas, elle l'avait prouvé, l'énergie qui
+lui manquait.
+
+Elle consentirait donc, elle, après ses promesses, après ses serments...
+Était-ce possible? était-ce même probable?...
+
+D'un autre côté, pourtant, qui disait que la duchesse de Maillefert,
+conseillée par Combelaine, aidée par Mme de Maumussy, n'avait pas
+enfin trouvé une combinaison diabolique pour décider sa fille au plus
+odieux des sacrifices!
+
+Une phrase de M. Philippe dans les ruines était, en ce sens, une
+indication.
+
+--Nous avons, avait-il dit en entraînant sa soeur, du linge sale à
+laver en famille.
+
+Ne pouvait-on pas en conclure qu'il avait quelque aveu pénible et
+honteux à faire, qu'il avait à s'adresser encore au dévoûment de Mlle
+Simone?
+
+Or le passé était là pour révéler de quel excès d'abnégation la
+malheureuse jeune fille était capable, dès qu'on s'adressait à la grande
+idée qu'elle avait du devoir.
+
+C'était si plausible, cela, que Raymond, en y réfléchissant, tressaillit
+d'espérance.
+
+Et cependant, à toutes ces conjectures, il y avait une objection
+terrible.
+
+Comment la duchesse de Maillefert et M. Philippe, vivant uniquement de
+la fortune personnelle et des revenus de Mlle Simone, pouvaient-ils
+songer à la marier? Ils ne le voulaient pas, autrefois, absolument pas,
+à aucun prix. Leurs idées avaient donc bien changé, du jour au
+lendemain. Pourquoi? Quel calcul abject, quelle infamie nouvelle cachait
+ce brusque revirement?...
+
+--Ah! n'importe! se disait Raymond, je sauverai Simone en dépit
+d'elle-même, je la sauverai, je le veux... Mais il me faut arriver
+jusqu'à elle, la voir, lui parler...
+
+Puis après un moment:
+
+--Peut-être est-il un moyen, ajouta-t-il.
+
+La nuit venait, les boutiques se fermaient... Il remonta la rue de
+Grenelle jusqu'à la hauteur de l'hôtel de Maillefert.
+
+En face, plusieurs maisons s'élevaient, de celles qu'on appelle des
+maisons de produit, et à la porte de l'une d'elles pendait un écriteau
+annonçant aux passants de «jolis appartements fraîchement décorés à
+louer présentement».
+
+--Voilà mon affaire, se dit Raymond.
+
+Et traversant la rue, il entra bravement.
+
+--Hein! de quoi!... vous voulez visiter des appartements à cette
+heure-ci!... lui répondit la concierge, à laquelle il s'était poliment
+adressé. Jamais de la vie!... Demain, je ne dis pas, il fera jour...
+
+Mais Raymond avait en poche de ces arguments qui dissipent la mauvaise
+humeur des concierges comme un rayon de soleil le brouillard.
+
+Celle-ci, à la vue d'une belle pièce de dix francs toute neuve, se leva,
+souriante, et, allumant une bougie, elle conduisit l'aspirant locataire
+à un petit appartement du troisième étage qu'elle lui déclara valoir
+mille francs.
+
+C'était hors de prix, car l'appartement «fraîchement décoré» était d'une
+malpropreté rare. Les plafonds enfumés s'écaillaient de tous côtés. Le
+papier graisseux gardait des traces de tous les locataires qui s'y
+étaient succédé depuis la première révolution.
+
+Oui, mais il suffit à Raymond d'ouvrir une des fenêtres pour s'assurer
+que de ce troisième étage il planerait en quelque sorte au-dessus de
+l'hôtel de Maillefert, et que personne n'y entrerait ni n'en sortirait,
+qu'il n'aperçût et ne reconnût.
+
+--Décidément l'appartement me convient et je l'arrête, déclara-t-il en
+tirant de son gousset le denier à Dieu, une belle pièce de vingt
+francs...
+
+Alors, commencèrent les questions de la portière.
+
+Qui était monsieur? Quel était son nom? Était-il marié? Avait-il des
+enfants? Où pouvait-on aller aux renseignements afin de s'assurer qu'il
+possédait assez de meubles pour garantir le payement du loyer?
+
+Toutes ces questions, heureusement, qui se suivaient comme les grains
+d'un chapelet, avaient laissé à Raymond le temps de préparer ses
+réponses.
+
+Comprenant bien que le nom de Delorge ne devait pas être prononcé dans
+les environs de l'hôtel de Maillefert, il s'empara du nom de jeune fille
+de sa mère et déclara qu'il s'appelait Paul de Lespéran.
+
+Il répondit encore qu'il était employé dans un ministère et garçon; que
+jusqu'ici il avait habité chez un de ses parents et que par conséquent
+il ne possédait pas de meubles, mais qu'il allait en acheter qu'on
+apporterait le lendemain.
+
+Pour plus de sûreté, d'ailleurs, il offrait de payer et il paya, en
+effet, un terme d'avance...
+
+Restait à se procurer les meubles annoncés.
+
+Sans perdre une minute, Raymond se fit conduire chez un marchand de la
+rue Jacob, lequel, moyennant une gratification de cent francs qu'il
+demanda pour ses ouvriers, et qu'il mit généreusement dans sa poche,
+jura ses grands dieux que le soir même, avant minuit, il aurait mis en
+place un modeste mobilier de salon et de chambre à coucher qu'il ne
+s'était fait payer que le double de sa valeur.
+
+--Mais il ne m'aura pas tenu parole, assurément, se disait Raymond,
+lorsqu'il sortit de chez sa mère, le lendemain matin, pour se rendre rue
+de Grenelle.
+
+C'était le 30 décembre, vers les huit heures...
+
+Encore bien qu'il ne plût pas, le temps était détestable, il faisait
+froid, et à chaque pas on glissait sur le pavé boueux.
+
+Pourtant, devant toutes les boutiques de marchands de journaux, des gens
+stationnaient qui discutaient avec une certaine animation.
+
+Machinalement, Raymond s'arrêta près d'un de ces groupes.
+
+On s'y entretenait de Tropmann, dont le sinistre procès se déroulait
+devant la cour d'assises de la Seine, mais on s'y préoccupait bien plus
+de la situation politique.
+
+Il y avait alors quarante-huit heures que l'empereur avait chargé M.
+Émile Ollivier de constituer un ministère «d'ordre et de liberté», et
+comme on était sans nouvelles précises de cette mission, dame! on
+s'inquiétait.
+
+Les bruits les plus saugrenus--de ces bruits comme il n'en éclôt qu'à
+Paris, aux environs de la Bourse--circulaient. Selon les uns, M. Émile
+Ollivier avait échoué, toutes ses avances avaient été repoussées, et il
+venait de donner sa démission. Selon les autres, il avait fait accepter
+à l'empereur un cabinet composé de ses anciens amis de la gauche.
+D'autres encore, qui se prétendaient les mieux informés, affirmaient que
+M. Rouher allait revenir aux affaires avec un ministère à poigne.
+
+Il était manifeste qu'il régnait dans tous les esprits une certaine
+inquiétude.
+
+Depuis les dernières élections, l'incertitude de l'avenir avait paralysé
+toutes les grandes affaires, ralenti le mouvement de la haute industrie
+et intimidé les capitaux, poltrons de leur nature et toujours prêts à
+rentrer sous terre à la moindre alerte.
+
+Mais cette incertitude n'entravait en rien le petit commerce, le
+commerce des étrennes surtout.
+
+Jamais premier de l'an ne s'était mieux annoncé.
+
+Si matin qu'il fût encore, Paris était bien éveillé. Les carreaux des
+boutiques étincelaient. Tous les étalages étaient terminés, étalages
+merveilleux où, parmi les «articles» du plus haut prix, s'accumulaient
+les mille produits de l'industrie parisienne, véritables objets d'art
+qui tirent toute leur valeur de l'habileté de l'ouvrier.
+
+Constatant de ses yeux cette prospérité de surface, comment Raymond
+eût-il pu ajouter foi aux sombres prophéties de Me Roberjot?
+
+--Toujours les mêmes illusions, pensait-il, tout en suivant la rue
+Richelieu; toujours les gens prendront leurs désirs pour la réalité, et
+fou je serais de compter sur la dégringolade de l'Empire pour écraser
+mes ennemis...
+
+Mais il eut un tressaillement de plaisir, quand, en arrivant rue de
+Grenelle, il constata que son marchand de meubles lui avait tenu
+parole. Son appartement était prêt et c'est avec un soupir de
+satisfaction qu'il s'y enferma, sûr d'y être à l'abri des importuns.
+
+Il savait, pour s'en être assuré la veille, que c'était de la fenêtre de
+la chambre à coucher qu'il avait sur l'hôtel de Maillefert la vue la
+plus complète. Il y courut, et après avoir fermé les persiennes, il en
+arracha bravement une lame, se ménageant ainsi un jour d'où il pouvait
+voir à l'aise, sans être aperçu du dehors.
+
+Attirant alors une vieille chaise dépaillée, abandonnée par le précédent
+locataire, il s'assit, et tirant de sa poche une jumelle dont il avait
+eu le soin de se munir, il regarda.
+
+Plus paresseux que Paris, l'hôtel de Maillefert s'éveillait seulement.
+
+Dans la cour, sous la direction de monsieur le cocher de service, les
+gens des écuries et des remises allaient et venaient, étrillant les
+chevaux, lavant les voitures et cirant les harnais...
+
+Au premier étage, toutes les fenêtres étaient ouvertes, et presque à
+chacune d'elles des valets apparaissaient en veste rouge du matin, avec
+d'immenses tabliers à pièce, qui secouaient des tapis, battaient des
+coussins ou époussetaient ces mille bibelots coûteux qui constituaient
+le luxe du second Empire et qui, par leur fragilité et leur éclat, en
+étaient comme l'emblème.
+
+--Tout ce luxe est-il payé, seulement! se disait Raymond, songeant au
+désordre de la duchesse et de M. Philippe, et à ces dettes dont ils ne
+cessaient de tourmenter Mlle Simone...
+
+Mais les fers d'un cheval sonnant sur le pavé interrompirent brusquement
+ses réflexions et ramenèrent ses regards du premier étage à la cour de
+l'hôtel de Maillefert.
+
+Un cavalier y entrait monté sur une bête de prix qu'il maniait avec une
+rare aisance.
+
+Il sauta lestement à terre, jeta la bride aux mains des valets et entra
+dans l'hôtel, pendant que le suisse frappait deux coups sur un énorme
+timbre.
+
+Ce cavalier était le comte de Combelaine.
+
+Que voulait-il si matin, le misérable? quel motif pressant l'attirait?
+quelle infamie nouvelle tramait-il?
+
+Et Raymond regardait avidement les fenêtres du second étage de l'hôtel,
+toutes hermétiquement closes, espérant que les persiennes de l'une
+d'elles allaient s'ouvrir et lui fournir quelque indication.
+
+Son attente ne fut pas déçue.
+
+Moins d'une minute après l'entrée de M. de Combelaine, les deux
+dernières croisées à gauche de l'hôtel furent ouvertes par un domestique
+que Raymond reconnut pour l'avoir vu maintes fois aux Rosiers, et qui
+n'était pas un moindre personnage que le propre valet de chambre du
+jeune duc de Maillefert.
+
+Et dans le court espace de temps où les fenêtres demeurèrent ouvertes,
+Raymond distingua nettement, dans la vaste chambre qu'elles éclairaient,
+M. Philippe, d'abord, en veste du matin de velours noir, debout devant
+une glace; puis M. de Combelaine étendu sur un immense fauteuil.
+
+[Illustration:--Vous êtes le fils du baron Verdale.]
+
+Mais Raymond n'eut guère de temps à donner à ses réflexions.
+
+Un grand bruit de roues attirait son attention. C'était un coupé marron,
+attelé d'un cheval de cinq cents louis, qui entrait dans la cour de
+l'hôtel de Maillefert, et qui, après le plus savant demi-cercle, venait
+s'arrêter devant le perron.
+
+De même que l'instant d'avant, le suisse avait frappé deux coups.
+
+Et cette visite devait être attendue, car le timbre vibrait encore,
+qu'une des fenêtres de l'appartement de M. Philippe s'ouvrait, et que M.
+de Combelaine y apparaissait, se penchant très en avant pour voir qui
+arrivait.
+
+Justement, un des valets de pied venait d'ouvrir respectueusement la
+portière du coupé.
+
+Et un gros homme en descendait, qu'il était impossible de ne pas
+reconnaître quand on l'avait vu une fois, M. Verdale, c'est-à-dire M. le
+baron de Verdale.
+
+Il adressa quelques mots à son cocher, et, de même que M. de Combelaine,
+entra dans l'hôtel.
+
+--Eh quoi! pensait Raymond, M. Verdale aussi!... Allons, M. de Maumussy
+ne va pas tarder à paraître...
+
+Il se trompait...
+
+Celui qu'il aperçut, dix minutes plus tard, ce fut M. Philippe de
+Maillefert sortant de l'hôtel.
+
+Contre son ordinaire, le jeune duc était vêtu de noir, des pieds à la
+tête, et autant qu'en pouvait juger Raymond, de son observatoire,
+extraordinairement pâle.
+
+Derrière lui, venaient M. de Combelaine et M. Verdale, graves, mais
+d'une gravité que Raymond jugea plus que suspecte, car il lui sembla les
+voir échanger un regard d'intelligence, et dissimuler à grand'peine une
+grimace d'ironique satisfaction.
+
+Ils parlaient, du reste, alternativement, et, à les voir ainsi de loin,
+debout sur le perron, l'un à droite, l'autre à gauche du jeune duc, on
+les eût pris pour deux chirurgiens réconfortant un malade et l'exhortant
+à se résigner à quelque terrible, mais indispensable opération.
+
+--Qu'espèrent-ils de lui? Qu'en veulent-ils obtenir? pensait Raymond,
+qui eût donné tout ce qu'il possédait pour entendre aussi bien ce qu'il
+voyait.
+
+Non moins que lui, les vingt domestiques témoins de cette scène
+paraissaient intrigués et intéressés. Ils se tenaient respectueusement à
+l'écart, et semblaient absorbés par leur besogne; mais les oreilles
+étaient tendues et les yeux aux aguets.
+
+--S'agirait-il d'un duel? se disait Raymond. Non, il n'hésiterait pas,
+car ce mérite, du moins, lui reste, de tenir aussi peu à la vie qu'à
+l'argent...
+
+Du reste, M. Philippe n'hésitait plus.
+
+A une dernière observation de M. de Combelaine, il se redressa, faisant
+claquer ses doigts au-dessus de sa tête, geste qui dans tous les pays du
+monde signifie:
+
+--Le sort en est jeté! Advienne que pourra!
+
+Sur un signe, un valet avait ouvert la portière du coupé. M. Verdale et
+le jeune duc de Maillefert y prirent place. M. de Combelaine sauta
+lestement en selle.
+
+Et cheval et voiture sortirent au grand trot de l'hôtel.
+
+Mais c'est inutilement que Raymond épia leur retour...
+
+Une à une les fenêtres du second étage s'ouvrirent, l'hôtel reprit sa
+physionomie de la veille; de même que la veille les équipages, dans la
+cour, se succédèrent sans interruption; M. Philippe ne reparut pas; la
+duchesse de Maillefert et Mlle Simone demeurèrent invisibles...
+
+De guerre lasse, après de longues heures d'observation, et comme déjà la
+nuit tombait, Raymond songeait à rentrer chez sa mère, lorsque tout à
+coup, dans la cour de l'hôtel, et se disposant à sortir, il aperçut une
+femme dont la tournure, plus d'une fois, l'avait fait sourire. Oh! il
+n'y avait pas à s'y tromper...
+
+--Miss Lydia Dodge!... s'écria-t-il. Ah! si je pouvais lui parler!...
+
+Et il s'élança dehors...
+
+C'était bien miss Lydia, en effet. Seule d'ailleurs, elle pouvait avoir
+cette grande taille, ces vêtements d'une coupe exotique et cette
+démarche d'une raideur étrange.
+
+Elle venait de tourner le coin de la rue de la Chaise, lorsqu'elle
+s'entendit appeler doucement par son nom:
+
+--Miss Lydia! miss Lydia!...
+
+Elle s'arrêta court, se retourna vivement tout d'une pièce, et
+apercevant Raymond:
+
+--Vous! s'écria-t-elle, d'un air d'immense stupeur.
+
+--Oui, moi, dit-il. Pensiez-vous donc que j'étais resté aux Rosiers!
+
+Et comme elle ne répondait pas:
+
+--Où est Mlle Simone? interrogea-t-il brusquement.
+
+--Ici, à l'hôtel, fit la gouvernante. Mais permettez-moi de vous
+quitter. Il n'est pas convenable...
+
+Elle saluait, elle allait s'éloigner... Raymond la retint par la manche
+de son manteau.
+
+--Chère miss Dodge, disait-il d'une voix suppliante, je vous en conjure,
+ne m'abandonnez pas ainsi...
+
+Mais il avait expérimenté l'ombrageuse susceptibilité de la gouvernante
+anglaise, et c'est presque timidement qu'il ajouta:
+
+--Ce serait me sauver la vie que de m'apprendre ce qui s'est passé...
+
+Miss Dodge réfléchissait, et la contraction de sa longue figure, et
+l'expression de ses gros yeux trahissaient un rude combat intérieur.
+
+Parler!... c'était manquer aux principes de toute sa vie.
+
+D'un autre côté, elle avait pour Raymond une sincère affection. Toujours
+il avait eu pour elle des attentions délicates auxquelles on ne l'avait
+guère accoutumée. Puis il parlait anglais. C'est en anglais qu'il la
+suppliait en ce moment.
+
+--Hélas! murmura-t-elle, avec un gros soupir, que voulez-vous que je
+vous dise?
+
+--Pourquoi Mlle Simone a-t-elle si brusquement quitté Maillefert?
+
+--Je ne le sais pas.
+
+--Elle ne vous l'a pas dit? vous ne l'avez pas deviné?
+
+--Non.
+
+--Venir à Paris devait lui coûter.
+
+--Oh! horriblement.
+
+C'est debout, devant la grande porte d'un vieil hôtel de la rue de la
+Chaise, que causaient miss Dodge et Raymond. L'endroit leur était
+propice. Il faisait assez sombre déjà pour qu'on ne les remarquât pas,
+et d'ailleurs les passants sont rares dans ces parages, où l'herbe
+pousse entre les pavés.
+
+--Cependant, chère miss, insista doucement Raymond, il a dû y avoir une
+explication entre M. Philippe et sa soeur, après qu'ils m'ont eu
+laissé seul dans les ruines...
+
+--Il y en a eu une, en effet, répondit miss Dodge, seulement...
+
+Mais la digne gouvernante venait de prendre une grande résolution.
+
+--Je vais vous dire tout ce que je sais, monsieur Delorge, reprit-elle,
+et vous allez voir que ce n'est pas grand'chose. En quittant les ruines,
+monsieur le duc et sa soeur se donnaient le bras. Moi, je marchais
+derrière eux la tête basse, me sentant en faute. Jusqu'au château, ils
+n'ont pas échangé une parole. Une fois arrivés, ils sont allés
+s'enfermer au premier, dans le petit salon de mademoiselle. Ils y sont
+restés près de deux heures. Que se disaient-ils? De la chambre où
+j'étais restée, j'entendais les éclats de la voix de M. Philippe, tantôt
+suppliante, tantôt ironique et menaçante. Mais pour distinguer les
+paroles, il eût fallu coller son oreille à la serrure. Pour la première
+fois de ma carrière de gouvernante, la tentation m'en vint.
+
+--Et vous avez entendu?
+
+--Rien. Je résistai à la tentation. Bientôt la porte s'ouvrit et M.
+Philippe reparut. Il était très pâle. S'arrêtant sur le seuil, il dit à
+sa soeur: «Je puis compter sur vous, n'est-ce pas?» Elle répondit: «Il
+me faut vingt-quatre heures de réflexion.» Lui alors reprit: «Soit. Vous
+nous signifierez votre décision par le télégraphe. Je repars. N'oubliez
+pas que l'honneur de notre maison est entre vos mains.»
+
+Ce récit confirmait tous les soupçons de Raymond, mais il ne lui
+apprenait rien de nouveau, rien qui éclairât la situation.
+
+--Et ensuite? interrogea-t-il.
+
+--M. Philippe parti, j'entrai dans le petit salon, et je m'agenouillai
+devant mademoiselle, lui prenant les mains que j'embrassais, et lui
+demandant quel grand malheur la frappait... Mon Dieu! jamais je
+n'oublierai son regard en ce moment. Je tremblai qu'elle n'eût perdu la
+raison. Alors je lui demandai si elle souhaitait qu'on vous fît
+prévenir, monsieur. En entendant votre nom, elle se dressa, et ses
+lèvres remuèrent comme pour donner un ordre. Mais, presque aussitôt, se
+laissant retomber sur la causeuse: «Non! murmura-t-elle, non! ce n'est
+plus possible, il n'y faut plus penser!» Puis elle me dit de la laisser,
+qu'elle avait besoin d'être seule... et je sortis.
+
+A cette obstination à demeurer seule en face de son malheur, comme pour
+en épuiser plus complètement toutes les amertumes, Raymond reconnaissait
+bien Mlle de Maillefert.
+
+--C'est donc à ce moment-là que j'arrivai? interrogea-t-il...
+
+--Oh! non, monsieur, vous ne vîntes que plus tard, et lorsque déjà
+mademoiselle avait sonné pour avoir de la lumière. En entendant appeler
+dans les escaliers, et reconnaissant votre voix, j'eus un moment
+d'espoir et je bénis Dieu de vous envoyer. Mais, hélas! vous ne deviez
+pas réussir mieux que moi. Votre présence, loin de calmer mademoiselle,
+ne fit que redoubler son agitation, et après votre départ je vis bien
+que votre douleur s'était ajoutée à la sienne. Plusieurs fois, elle
+répéta: «Oh! le malheureux! le malheureux!...» Pas plus qu'avant
+d'ailleurs, elle ne consentit à me garder près d'elle. Je m'installai
+dans la pièce voisine, et jusqu'à une heure bien avancée de la nuit, je
+l'entendis marcher et gémir doucement. Vous dire quelle impression cela
+me faisait est impossible. Il me semblait qu'elle veillait la veillée de
+sa propre mort. Vers quatre heures et demie, cependant, elle m'appela:
+«Lydia!» Vite j'accourus, et en la voyant je restai interdite et toute
+saisie. Elle ne pleurait plus; ses yeux brillaient d'un éclat
+extraordinaire; son visage resplendissait de la résignation sublime qui
+soutient les martyrs. Je compris que sa résolution était prise.
+
+«--Lydia, me dit-elle, tu vas tout préparer à l'instant pour notre
+départ.
+
+«--Quoi! m'écriai-je, nous quittons Maillefert, mademoiselle?
+
+«--Ce matin même par le train de huit heures. Tu vois que tu n'as pas
+une minute à perdre. Éveille tout le monde pour qu'on t'aide.
+
+«A six heures, cependant, les préparatifs étaient terminés.
+
+«Aussitôt, mademoiselle fit appeler le vieux jardinier, qui était son
+homme de confiance, et lui dit d'atteler le char-à-bancs pour nous
+conduire à la gare. Le brave homme, alors, demanda à mademoiselle, ses
+instructions pour le temps de son absence. Elle lui répondit qu'elle
+n'avait rien de particulier à lui demander; qu'elle allait cesser,
+probablement, de s'occuper de ses propriétés, et que sans doute elle ne
+reviendrait plus à Maillefert.
+
+«Tous les gens du château étaient dans le corridor qui entendaient cela.
+Elle les fit entrer, et à chacun d'eux elle donna quelque chose, de
+l'argent d'abord, puis un souvenir. On eût dit une mourante distribuant
+à ceux qui l'ont servie tout ce qui lui a appartenu et dont elle n'a
+plus que faire.
+
+«Tout le monde fondait en larmes. Tout le monde perdait la tête...
+Mademoiselle seule gardait son sang-froid.
+
+«Et sept heures sonnant:
+
+«--Il est temps de partir, dit-elle.
+
+«Les domestiques aussitôt se mirent à descendre nos malles, mais elle
+retint près de nous le vieux jardinier. Et dès que nous ne fûmes plus
+que tous les trois, tirant une lettre de sa poche:
+
+«--Voici, lui dit-elle, une lettre pour M. Raymond Delorge, que vous
+connaissez bien. Je vous la confie. Vous la ferez parvenir, mais
+seulement après midi, vous m'entendez, pas avant...
+
+«Le jardinier promit d'obéir. Nous descendîmes prendre place dans le
+char-à-bancs, et, une heure après, nous étions en chemin de fer, et
+l'express de Paris nous emportait.
+
+A chaque phrase de ce récit, éclatait l'indomptable énergie de Mlle
+Simone. Le devoir lui ordonnait, croyait-elle, de faire une oeuvre,
+elle la faisait, dût son coeur en être brisé. Seul au monde,
+peut-être, Raymond pouvait comprendre tout ce qu'elle avait souffert...
+
+--Et en arrivant à Paris, demanda-t-il, c'est à l'hôtel de Maillefert
+que s'est fait conduire Mlle Simone?
+
+--Oui, monsieur, tout droit, répondit la digne gouvernante et je puis
+dire que son apparition a été saluée par des transports de joie. Une
+reine n'eût pas été tant fêtée.
+
+--Et depuis, quelle est son existence?
+
+--Depuis son arrivée, mademoiselle a passé toutes ses après-midi avec
+des hommes d'affaires, des notaires, des avoués...
+
+--Et le reste du temps?
+
+--Mademoiselle le passe avec madame la duchesse ou avec des amies de
+madame la duchesse, Mme la baronne Trigault, Mme la duchesse de
+Maumussy...
+
+--Elle ne sort pas?
+
+--Je l'ai accompagnée hier matin jusqu'à Sainte-Clotilde, entendre la
+messe...
+
+Ce détail, Raymond le nota soigneusement.
+
+--Sans doute, fit-il, Mlle Simone n'est pas libre.
+
+Miss Dodge leva les bras au ciel.
+
+--Pas libre!... s'écria-t-elle. Mademoiselle est maîtresse de ses
+actions ici aussi bien qu'à Maillefert. Qui donc se permettrait d'aller
+contre ses volontés?
+
+--Et... elle ne vous a jamais parlé de moi?
+
+La digne gouvernante tressaillit.
+
+--Jamais! répondit-elle. Mais moi, une fois, j'ai osé lui en parler...
+Ah! monsieur, pour la première fois de sa vie, mademoiselle m'a traitée
+durement. «Si tu prononçais encore ce nom, m'a-t-elle dit, je serais
+forcée de me séparer de toi!»
+
+C'est par un geste désespéré que Raymond accueillit cette réponse.
+
+--Elle vous a dit cela!... balbutia-t-il. Et moi, miss, si vous saviez
+ce que je voulais vous demander... Je voulais vous prier à genoux, à
+mains jointes, de dire à Mlle Simone que je vous ai rencontrée, que
+je suis désespéré, que je donnerais ma vie pour la voir, pour lui
+parler, ne fût-ce que cinq minutes...
+
+Brusquement, miss Dodge l'arrêta. Elle était émue, la digne fille,
+sincèrement, et toute bouleversée de cette grande passion, comme elle
+n'en avait pas, hélas! inspiré.
+
+--Ce soir même, dit-elle, à tous risques, je ferai ce que vous me
+demandez. Adieu!
+
+
+
+
+III
+
+
+C'était de la part de miss Dodge une si terrible dérogation à ses
+principes sévères et un tel acte de courage que Raymond demeurait
+confondu de la promptitude de sa résolution.
+
+Ce n'était pas précisément le «pain de ses vieux jours» qu'elle allait
+risquer, car il était clair que jamais Mlle Simone ne laisserait
+manquer de rien sa dévouée gouvernante, mais elle allait s'exposer à une
+séparation dont l'idée lui était plus pénible que celle de la mort.
+
+Et Raymond qui ne l'avait seulement pas remerciée, qui l'avait laissée
+s'éloigner sans savoir où et comment elle lui apprendrait le résultat de
+sa démarche!...
+
+Mais il ne s'en tourmentait pas outre mesure. Grâce à ce logement, qu'il
+avait loué, il savait qu'il serait toujours à même de rejoindre la digne
+institutrice dès qu'elle risquerait un pied dehors.
+
+La décision de Mlle Simone était un bien autre sujet d'angoisses.
+
+Consentirait-elle à cette entrevue que lui faisait demander Raymond, et
+qu'il eût payée de la moitié de son sang?
+
+Il était persuadé que c'était comme autrefois, comme toujours, à la
+fortune de la pauvre enfant qu'on en voulait, et rien qu'à sa fortune,
+et il se disait:
+
+--Que je lui parle, et je la décide à l'abandonner à qui la convoite si
+ardemment, cette fortune maudite.
+
+C'était l'espérance, la fleur vivace qui résiste à tous les orages, qui
+refleurissait dans son âme.
+
+Et le bien-être qu'il en ressentait se reflétait si visiblement sur son
+visage, que lorsqu'il rentra pour dîner:
+
+--Tu es satisfait de ta journée, mon fils? lui demanda Mme Delorge,
+qui était certes à mille lieues de soupçonner la nature de ses soucis.
+
+--Oui, ma mère, répondit-il.
+
+--Tu as revu nos amis, sans doute? Tu as pu t'assurer par toi-même de la
+réalité de nos espérances.
+
+--J'ai vu Me Roberjot, dit-il, pour dire quelque chose, car la
+confiance candide de sa mère le gênait beaucoup.
+
+Mais si Mme Delorge se paya de ses vagues réponses, il n'en devait
+pas de même être de Mlle Pauline. Se trouvant seule, après le dîner,
+avec son frère:
+
+--Pauvre Raymond, lui dit-elle, en lui prenant la main, tu es donc moins
+malheureux!...
+
+Il ne put retenir un mouvement d'impatience, dépité de l'insistance de
+sa soeur à pénétrer son secret.
+
+--Qu'imagines-tu donc?...
+
+Il la regardait dans les yeux. Elle devint cramoisie, et, essayant de
+dissimuler son embarras sous un éclat de rire:
+
+--Dame! répondit-elle, je ne sais pas... au juste. Seulement la
+politique tracasse Me Roberjot bien autrement que toi, et jamais je
+ne lui ai vu des regards comme les tiens...
+
+Et comme il se taisait:
+
+--Je n'insisterai pas, ajouta sérieusement la jeune fille. Et cependant,
+j'aurais peut-être des confidences à échanger contre les tiennes.
+
+A tout autre moment, Raymond eût voulu avoir l'explication de cette
+phrase au moins singulière. L'égoïsme de la passion retint les questions
+sur ses lèvres.
+
+Il se dit en lui-même:
+
+--Oh! oh! il paraît que Mlle Pauline Delorge aime quelqu'un, et c'est
+là ce qui la rend si clairvoyante.
+
+Puis il n'y pensa plus du reste de la soirée, qu'il passa entre sa mère
+et sa soeur. Et lorsqu'il eut regagné sa chambre, il ne songeait qu'à
+une chose, c'est que le lendemain était le premier jour de l'An, et que
+très probablement il n'aurait pas deux heures à lui pour courir jusqu'à
+la rue de Grenelle-Saint-Germain.
+
+Il ne se trompait pas. C'était chez Mme Delorge que, depuis des
+années, venaient déjeuner, le premier janvier, les rares amis qui lui
+étaient restés fidèles.
+
+Dès neuf heures, arrivaient Mme Cornevin et ses filles, puis
+l'excellent M. Ducoudray, l'oeil plus brillant que les pierres d'une
+paire de boucles d'oreilles qu'il apportait à Mlle Pauline.
+
+Me Roberjot ne tarda pas à apparaître, les bras chargés de sacs de
+bonbons; et dès son entrée:
+
+--Eh bien! s'écria-t-il, le voici donc venu, le premier jour de cette
+fameuse année de 1870 qui doit donner à la France le bonheur et la
+liberté!...
+
+--_Amen!_ fit M. Ducoudray. Et en attendant, nous sommes toujours sans
+ministère.
+
+--Toujours, répondit Me Roberjot, de ce ton de bonne humeur qui avait
+résisté à tous les tracas et à toutes les déceptions de sa vie. Ah!
+l'enfantement est laborieux. Mais soyez sans inquiétude, demain
+l'_Officiel_ parlera, et nous connaîtrons enfin le ministère Ollivier.
+
+Raymond s'était rapproché.
+
+--Et pensez-vous toujours, demanda-t-il, qu'il doit être l'avant-dernier
+ministère du second Empire!
+
+--Je le pense plus que jamais... s'écria l'avocat.
+
+Et sans soupçonner, certes, quels effroyables malheurs allaient fondre
+sur la France, en cette sinistre année de 1870:
+
+--Dans un an, ajouta-t-il, à pareil jour, je vous donne rendez-vous.
+Alors, vous me direz ce que sont devenus tous ceux qui jouissent de leur
+reste, le comte de Combelaine et le duc de Maumussy, et cette chère
+princesse d'Eljonsen, et mon excellent ami Verdale!...
+
+Le lendemain, ainsi qu'il l'avait annoncé, le _Journal officiel_
+publiait le nom des hommes choisis par Émile Ollivier, et qui allaient
+constituer avec lui ce ministère fameux qui portera dans l'histoire le
+nom de ministère du 2 janvier.
+
+[Illustration: Ce cavalier était le comte de Combelaine.]
+
+Et la vérité vraie, incontestable, sinon incontestée, est que la France
+eut, ce jour-là, comme un éblouissement d'espérance et de liberté.
+
+En lisant le nom des hommes qui allaient prendre la direction des
+affaires, on crut que la ruine prochaine, dont les symptômes se
+multipliaient de plus en plus alarmants depuis quelques mois, allait
+être conjurée.
+
+On crut qu'une transaction pacifique éviterait les horreurs d'une lutte
+sanglante sur des décombres.
+
+--On va donc respirer! disait-on. La sécurité va donc renaître! Les
+affaires vont donc reprendre!...
+
+Que devenaient dans de telles circonstances les théories de Mme
+Delorge, qui avait toujours attendu, qui attendait encore avec une
+imperturbable confiance quelque dégringolade effroyable, soudaine,
+foudroyante, qui livrerait à sa vengeance les assassins, dix-huit ans
+impunis, de son mari!...
+
+Et Raymond lui-même ne s'était-il pas parfois, dans le secret de son
+coeur, bercé de ce décevant espoir, que quelque grande commotion
+politique détacherait Mme de Maillefert de ses amitiés nouvelles et
+sauverait Mlle Simone?
+
+--Chimères!... se disait-il maintenant. Illusions vaines!... C'est sur
+soi, sur soi seul, qu'un homme doit compter!...
+
+Ce qui n'était pas une illusion, c'est que, de plus en plus, la
+situation de Mlle Simone était menacée.
+
+La veille même, une lettre qu'il avait reçue de M. de Boursonne était
+venue confirmer ses craintes et l'avertir de se hâter.
+
+«Il court ici de singuliers bruits, écrivait le vieil ingénieur, et avec
+une persistance qui me les fait prendre au sérieux, malgré leur
+invraisemblance.
+
+«On assure que Mlle Simone, ne devant plus revenir à Maillefert, se
+décide à vendre toutes ses propriétés, et même le château. D'après M.
+Bizet de Chenehutte, qui est décidément un brave garçon, la vente aurait
+lieu dans les premiers jours du mois prochain. Ce qui désole les gens du
+pays, c'est qu'on annonce que tout est d'avance acheté en bloc par un
+gros capitaliste de Paris.
+
+«Comme de raison, je vous fais grâce des commentaires.
+
+«Vous, là-bas, vous devez savoir la vérité. Mandez-la-moi donc, s'il
+vous plaît, pour que je conserve ma réputation d'homme bien informé. Et
+par la même occasion, dites-moi un peu ce que vous devenez.»
+
+Hélas!... Raymond n'en savait pas plus que son vieil ami.
+
+Aussi, est-ce avec la résolution plus que jamais arrêtée de parvenir,
+coûte que coûte, jusqu'à Mlle Simone, qu'il arriva vers deux heures à
+son appartement de la rue de Grenelle-Saint-Germain.
+
+Une surprise immense l'y attendait.
+
+Lorsqu'il entra dans la loge pour prendre sa clef:
+
+--On est venu vous demander ce matin, monsieur, lui dit la concierge.
+
+Sa première idée fut que la vieille femme, dans une intention qui lui
+échappait, plaisantait.
+
+Qui donc savait qu'il avait loué cet appartement? Personne.
+
+Et l'eût-on su, comment eût-on pu venir l'y demander, puisqu'au lieu de
+son nom, il avait donné celui de la famille de sa mère?
+
+--Quand donc est-on venu? interrogea-t-il.
+
+--Ce matin.
+
+--Qui?
+
+--Un monsieur, vêtu dans le dernier genre, tout ce qu'il y a de plus
+comme il faut. J'étais en train de balayer mes escaliers: il appelle,
+moi je me penche sur la rampe, et je lui crie:
+
+--Qu'est-ce que vous voulez?
+
+Il lève la tête:
+
+--Je voudrais savoir, répond-il, si mon ami est chez lui.
+
+--Quel ami?
+
+--Eh! celui qui a emménagé au troisième avant-hier.
+
+--M. de Lespéran, alors?
+
+--Précisément.
+
+Là-dessus, je lui ai dit que vous étiez absent, et il a paru très
+contrarié. Il m'a cependant remerciée très poliment, et il est parti en
+disant qu'il repasserait...
+
+Raymond réfléchissait, et à son premier étonnement l'inquiétude
+succédait.
+
+Ce mystérieux visiteur ne s'était pas présenté en demandant M. de
+Lespéran. Il s'était arrangé de telle sorte que c'était la portière qui
+lui avait appris sous quel nom s'était établi rue de Grenelle son
+nouveau locataire.
+
+Mais il semblait à Raymond très important que la concierge ne soupçonnât
+rien.
+
+--Ce doit être, dit-il, quelqu'un de mes amis. Vous a-t-il laissé son
+nom?...
+
+--Ma foi, non!...
+
+--Et vous ne le lui avez pas demandé? Non. C'est vraiment bien fâcheux.
+Pourtant, si vous pouviez me donner son signalement exact!... Voyons,
+comment était-il, jeune, vieux?...
+
+--Ni l'un ni l'autre.
+
+--Grand ou petit? Mince ou gros?...
+
+--Entre les deux.
+
+--Brun ou blond?
+
+--Oh! pour cela, tout ce qu'il y a de plus blond, blond ardent,
+s'entend.
+
+--Avait-il un accent?
+
+--Je n'ai pas remarqué.
+
+Tout espoir d'être renseigné s'évanouissait. Raymond comprit qu'insister
+serait inutile.
+
+--Une autre fois, dit-il à la portière, il faudra, je vous prie,
+demander le nom des gens qui viendront en mon absence.
+
+Mais cette insouciance qu'il affectait, elle était bien loin de son âme.
+
+De ce fait résultait pour lui la certitude qu'il était suivi, épié. Par
+qui? dans quel but?
+
+Une fois, le souvenir de Laurent Cornevin traversa son esprit. Il le
+repoussa.
+
+--Si Laurent, se dit-il, avait à me parler, il viendrait me trouver chez
+ma mère ou m'écrirait pour me donner un rendez-vous...
+
+N'importe, c'était un souci nouveau ajouté à tous ceux de Raymond; souci
+cuisant s'il en fut, irritant, et de toutes les minutes.
+
+Il cessait de s'appartenir, en quelque sorte. Il ne devait plus faire un
+pas, désormais, sans être tourmenté de cette idée qu'il traînait à ses
+talons quelque mouchard immonde, qu'il était incessamment épié, que
+chacune de ses démarches avait un témoin invisible, tapi dans l'ombre et
+dressant un rapport...
+
+Une telle infamie était bien digne de M. Philippe, conseillé par M. de
+Combelaine.
+
+Cette journée, du reste, qui commençait si mal, ne lui devait pas être
+favorable.
+
+C'est en vain que, jusqu'à la nuit, il demeura l'oeil cloué à
+l'ouverture qu'il avait pratiquée à la persienne, il n'aperçut ni
+Mlle Simone, ni miss Lydia Dodge.
+
+Et il ne fut pas plus heureux les jours suivants, encore que
+littéralement il ne bougeât plus de son observatoire; si bien qu'à la
+fin de la semaine il ne savait plus que croire ni qu'imaginer.
+
+Miss Dodge l'avait-elle donc trompé? N'avait-elle paru céder à ses
+instances que pour se débarrasser de lui? Avait-elle au contraire tenu
+sa promesse et avait-elle été impitoyablement renvoyée?
+
+Le désespoir s'emparait de Raymond, lorsqu'enfin le dimanche matin, un
+peu avant huit heures, juste comme il venait d'arriver, il vit
+apparaître sur le perron Mlle Simone.
+
+Elle était habillée; elle allait sortir; elle sortait.
+
+Mais ce n'était pas comme d'ordinaire la fidèle Lydia Dodge qui
+l'accompagnait. C'était une femme de chambre que Raymond ne connaissait
+pas, qui devait être une des femmes de la duchesse, et qui portait un
+livre d'heures...
+
+Il n'en descendit pas moins en toute hâte et assez vite pour que Mlle
+Simone n'eût pas disparu quand il arriva dans la rue.
+
+Mais elle était loin, déjà; elle marchait d'un bon pas... Elle suivait
+la rue de Grenelle-Saint-Germain, elle tournait la rue Casimir-Périer...
+Il était clair qu'elle se rendait à Sainte-Clotilde.
+
+Raymond, alors, la devança et se retourna. Leurs yeux se rencontrèrent.
+Elle tressaillit et baissa la tête, mais elle ne s'arrêta pas et entra
+dans l'église...
+
+--Et cependant elle m'a vu, pensait-il, elle m'a reconnu!... Tout espoir
+est-il donc perdu?...
+
+Ce qui le préoccupait, c'était de savoir par où Mlle Simone
+sortirait, afin de la devancer et de se trouver sur son passage.
+
+Bientôt il n'eut plus de doute.
+
+La messe terminée, elle resta agenouillée quelques instants encore,
+puis, se levant, elle traversa la nef, se dirigeant vers la grande porte
+qui donne sur le square.
+
+Il sortit alors par une des portes latérales, et tournant l'église au
+pas de course, il arriva au bas des marches, juste comme Mlle Simone
+les descendait.
+
+Il hésitait à l'aborder, pourtant, à cause de cette femme de chambre
+étrangère... Mais elle n'hésita pas, elle. Venant droit à lui:
+
+--Ce que vous faites là est mal, monsieur Delorge!... lui dit-elle.
+
+Lui était saisi de douleur de retrouver Mlle Simone si pâle et si
+amaigrie. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même.
+
+Ce qui n'empêche que c'est d'une voix ferme, et en le regardant
+fixement, qu'elle ajouta:
+
+--N'avez-vous donc pas reçu ma dernière lettre?
+
+--Pardonnez-moi.
+
+--Ne vous y disais-je pas de m'oublier? qu'il le fallait?...
+
+Raymond hochait la tête.
+
+--Dans cette dernière lettre, répondit-il, vous me disiez: «Je suis la
+plus misérable des créatures.» Alors moi je viens vous dire: «Mon âme,
+mon intelligence, ma vie, tout vous appartient. Est-ce que tout entre
+nous, joie ou malheur, ne doit pas être commun?» Qu'arrive-t-il? J'ai le
+droit de vous le demander, j'ai le droit de le savoir. Il faut que je
+vous voie, que je vous parle...
+
+Elle devenait indécise, mais la femme de chambre se rapprochait:
+
+--Eh bien!... soit, dit-elle vivement; à quatre heures, demain, ici...
+
+Certes, il n'y avait rien dans l'attitude de Mlle de Maillefert, dans
+son accent ni dans ses regards qui pût encourager les espérances de
+Raymond...
+
+Mais le pire malheur n'était-il pas préférable à ses horribles
+perplexités?...
+
+Aussi le lendemain, bien avant l'heure indiquée, il était devant
+Sainte-Clotilde et errait lentement autour du square.
+
+Le ciel était gris, le temps froid, le sol détrempé. Le jardin était
+désert. Personne ne passait le long des grilles...
+
+Mais la nuit venait, avancée par le brouillard. Quatre heures sonnèrent.
+L'instant d'après, deux femmes apparurent au coin de la rue
+Casimir-Périer: miss Lydia et Mlle Simone...
+
+La pauvre gouvernante n'avait donc pas été renvoyée!
+
+Vivement Raymond s'avança... Mais Mlle Simone l'avait aperçu, et
+venant à lui:
+
+--Offrez-moi votre bras, lui dit-elle d'une voix brève, et marchons...
+
+Il obéit; et tout aussitôt:
+
+--Car vous en êtes venu à vos fins, poursuivit durement la jeune fille.
+Vous l'exigiez, me voici...
+
+--Je l'exigeais!...
+
+--Assurément, et à ce point que c'était comme une persécution. Mon frère
+ne vous a-t-il pas rencontré déjà, près de notre hôtel, et n'est-ce pas
+sa modération seule qui a évité une altercation?...
+
+Un geste de colère, de regret peut-être, échappa à Raymond.
+
+--C'est juste, fit-il. M. Philippe ne m'a même pas frappé.
+
+--Et ce n'est pas tout!... Vous avez circonvenu ma gouvernante et vous
+l'avez décidée à enfreindre mes ordres et à violenter ma volonté!...
+
+Était-ce bien Mlle Simone qui parlait ainsi!... Était-ce possible!...
+Était-ce vraisemblable!...
+
+--Je voulais vous voir, commença Raymond, je voulais...
+
+--A quoi bon!... interrompit la jeune fille, d'un accent tranchant et
+froid comme l'acier. Est-ce pour me contraindre à vous répéter ce que
+je vous ai écrit? Soit, je vous le répète: Nous sommes à tout jamais
+séparés, nous devons nous oublier, il le faut, je le veux...
+
+Elle parlait très haut, sans aucune réserve, comme si elle eut été hors
+d'elle-même... Si bien qu'il était fort heureux que le square fût
+désert, et que d'ailleurs miss Dodge veillât.
+
+--Eh bien! s'écria Raymond, c'est de cette séparation que j'ai à vous
+demander compte...
+
+--A moi! prononça la jeune fille, d'un ton que n'eût pas désavoué sa
+mère. Et de quel droit? Depuis quand ne suis-je plus libre et maîtresse
+de mes actions? Ce que je fais, il me plaît de le faire...
+
+Heureusement, il est de ces exagérations qui, dépassant le but, le
+découvrent.
+
+A mesure que Mlle Simone le traitait plus durement, le jour se
+faisait dans l'esprit de Raymond. Il s'arrêta court, et plongeant dans
+les yeux de la jeune fille un de ces regards qui remuent la vérité au
+plus profond de l'âme:
+
+--Ah! ce que vous faites est sublime!... s'écria-t-il.
+
+--Monsieur, balbutia-t-elle, décontenancée. Raymond...
+
+Mais lui, sans se laisser interrompre:
+
+--Me jugez-vous donc si au-dessous de vous, continua-t-il, que je ne
+puisse vous comprendre?... Détrompez-vous. Croyant que je dois vous
+perdre, vous essayez d'atténuer mon désespoir. Quand une abominable
+intrigue vous arrache à mon amour, vous voulez paraître me renier
+volontairement. Vous élevant pour moi jusqu'à l'héroïsme du sacrifice,
+vous tâchez de vous perdre dans mon coeur, avec cette pensée que, si
+je pouvais vous mépriser, je vous regretterais moins et me
+consolerais...
+
+Sous la flamme de cette parole, elle se débattait, elle essayait de
+protester.
+
+--Vous oubliez donc, continuait Raymond, le serment que nous avons
+juré!... C'est ensemble que nous devons lutter la lutte de la vie,
+ensemble que nous devons périr ou être sauvés...
+
+Visiblement, Mlle de Maillefert avait trop compté sur ses forces:
+elle faiblissait.
+
+--Je vous en conjure, murmura-t-elle, ne me parlez pas ainsi...
+
+--Il le faut, je le dois, et vous... vous me devez la vérité...
+
+--Eh bien! donc... commença l'infortunée.
+
+Mais elle s'arrêta aussitôt, avec un mouvement d'horreur, et violemment:
+
+--Jamais!... s'écria-t-elle, jamais, c'est impossible...
+
+Raymond sentait la victoire lui échapper.
+
+--Faudra-t-il donc, s'écria-t-il, que je vous sauve malgré vous!...
+
+Elle se redressa sur ce mot, et admirable d'énergie:
+
+--Qui vous dit que je veux être sauvée? prononça-t-elle. Je ne dois pas
+l'être, je ne le serai pas. Il est trop tard, d'ailleurs. Tout ce que
+vous tenteriez maintenant ne servirait plus qu'à rendre peut-être
+inutile un horrible sacrifice librement consenti. Pour vous, j'aurais
+dû ne pas venir. Pour moi, j'emporte l'espérance que le souvenir de la
+pauvre Simone ne vous sera pas sans douceur... Car, ne vous abusez pas,
+c'est la dernière fois que nous nous revoyons...
+
+--Non, je ne vous laisserai pas partir ainsi.
+
+Déjà elle avait repris le bras de miss Lydia.
+
+--N'insistez pas, dit-elle, laissez-moi tout mon courage, j'en ai
+besoin... Adieu!
+
+Lorsque Raymond revint à lui, après avoir erré toute la soirée par les
+rues de Paris, il était sur le boulevard, devant un groupe où un homme
+disait:
+
+--Victor Noir a été tué par le prince Pierre Bonaparte, j'en suis sûr,
+j'arrive d'Auteuil...
+
+
+
+
+IV
+
+
+Il était réel, ce bruit, qui, de même qu'une traînéeb de poudre, courait
+le long des boulevards et se répandait par tout Paris.
+
+Dans l'après-midi de cette journée du lundi, 10 janvier 1870, deux
+journalistes, MM. Louis Noir et Ulrich de Fonvielle, s'étaient présentés
+chez le prince Pierre Bonaparte, qui habitait alors à Auteuil l'ancienne
+maison du philosophe Helvétius.
+
+Ils venaient, envoyés par un de leurs amis, Paschal Grousset, demander
+raison au prince d'un article publié dans un journal de Bastia,
+l'_Avenir_.
+
+Le prince attendant ce jour-là les témoins de Henri Rochefort, ces
+messieurs avaient été reçus...
+
+Moins de dix minutes après, des coups de feu avaient retenti dans la
+maison.
+
+Presque aussitôt, un homme en était sorti, blême, la tête nue,
+trébuchant, les deux mains fortement appuyées sur le coeur.
+
+Arrivé sur le trottoir, il s'était affaissé. Il était mort.
+
+Celui-là était Victor Noir.
+
+L'instant d'après, un autre homme sortait, pâle, effaré, un revolver à
+la main, qui criait:
+
+--N'entrez pas! On assassine ici!
+
+Cet autre était M. Ulrich de Fonvielle.
+
+Tels étaient les faits qui circulaient de bouche en bouche.
+
+Que s'était-il passé dans la maison? Personne encore ne le savait
+exactement, et personne, il faut le dire, ne semblait tenir à le savoir.
+Visiblement les opinions étaient arrêtées.
+
+A la détonation du revolver d'Auteuil, deux partis immédiatement
+s'étaient dressés, qui là, sur-le-champ, sans informations, avant toute
+enquête, se disputaient la possession exclusive de la vérité.
+
+A entendre les uns, le prince Pierre Bonaparte, attaqué et provoqué chez
+lui, n'avait fait, en tuant Victor Noir, qu'user du droit sacré qu'a
+tout citoyen de se défendre et de faire respecter sa maison.
+
+Selon les autres, et c'était l'immense majorité, il n'y avait même pas
+eu de provocation, et Victor Noir était tombé victime du plus lâche des
+attentats.
+
+Entre ces deux camps, quelques gens de bon sens essayaient d'élever la
+voix.
+
+--Si nous attendions d'être éclairés, proposaient-ils, avant de nous
+prononcer?...
+
+Ils perdaient leur éloquence... Paris était pris de la fièvre.
+
+Les rues étaient pleines de monde, les cafés regorgeaient. A tous les
+coins de rue, des groupes se formaient d'où s'élevait une immense
+clameur de malédiction. Une agitation sourde remuait les faubourgs, plus
+menaçante à mesure qu'elle se propageait dans les quartiers
+excentriques.
+
+Lorsque Raymond rentra, tout bouleversé, déjà Mme Delorge était
+informée de l'événement, et extraordinairement émue.
+
+--Eh bien!... dit-elle à son fils, le doigt de Dieu n'est-il pas
+visible? Au moment où l'Empire s'applique à faire oublier ses origines,
+n'y a-t-il pas quelque chose de fatidique dans la mort de ce malheureux
+jeune homme, dont le nom, inconnu hier, sera peut-être demain le cri de
+ralliement d'une révolution?
+
+Mais déjà le prince Pierre était arrêté, et l'instruction était
+commencée.
+
+Paris le sut par les journaux du matin, qui tous publiaient une note du
+chef du cabinet du ministère de la justice, M. Adelon.
+
+--A quoi bon?... disait à Raymond Me Roberjot. Où est le juge
+d'instruction capable d'éclairer de la lumière de la vérité cette
+sinistre affaire?
+
+Puis hochant la tête d'un air sombre:
+
+--Et maintenant, ajoutait-il, croyez-vous que ce soit vraiment le
+commencement de la fin?... Et cependant, ce n'est rien encore, vous
+verrez, vous verrez...
+
+Ce que Raymond vit, ce fut que la _Marseillaise_ parut encadrée de noir,
+ayant à sa première colonne un article de Rochefort, cri de haine et de
+colère, qui devait retentir au fond des ateliers les plus reculés.
+
+Il n'était pourtant pas besoin d'excitations. Les plus optimistes
+sentaient souffler au-dessus de Paris le vent brûlant des grands orages
+populaires.
+
+Toute la journée du 11 fut employée aux préparatifs.
+
+Tout le jour, on vit des groupes se diriger en pèlerinage vers Neuilly,
+où on avait transporté le corps de Victor Noir.
+
+L'enterrement devait avoir lieu le lendemain, 12.
+
+On avait demandé qu'il se fît au Père-Lachaise. Légalement, il devait
+avoir lieu à Neuilly.
+
+--C'est ce qu'on verra! disait-on dans bien des groupes.
+
+Le lendemain, il tombait une petite pluie serrée, pénétrante, glaciale.
+
+«Il pleut, il n'y aura rien!» avait dit autrefois Pétion.
+
+Cette fois l'opinion était trop montée pour regarder au temps.
+
+Bien avant le jour, l'armée était sur pied.
+
+[Illustration:--Voici, dit-elle, une lettre pour M. Raymond Delorge.]
+
+On avait fait venir la garnison de Versailles. Des troupes étaient
+massées au Champ-de-Mars et au palais de l'Industrie. Des sergents de
+ville étaient groupés des deux côtés de la porte Maillot.
+
+Dès sept heures, de son côté, dans tous les quartiers de Paris, la foule
+s'était mise en mouvement et roulait vers Neuilly, cohue immense, où
+tous les âges et toutes les conditions se confondaient.
+
+Des marchands de journaux circulaient à travers tout ce monde, ils
+vendaient la _Marseillaise_ et l_'Éclipse_, qui représentaient Victor
+Noir mort, et ils criaient:
+
+--A deux sous, le cadavre, à deux sous!...
+
+Il était une heure alors. L'instant critique approchait.
+
+Allait-on laisser le corbillard se rendre paisiblement au cimetière de
+Neuilly?
+
+Fallait-il prendre la bière sur les épaules et, le revolver à la main,
+marcher sur Paris?...
+
+Autour de la dépouille mortelle de Victor Noir, ses amis délibéraient.
+
+Poussé par la foule jusqu'au premier rang, et même, à un moment, jusqu'à
+l'intérieur de la maison mortuaire, Raymond se trouvait à même de suivre
+toutes les péripéties de ce drame émouvant et terrible.
+
+Un à un, il avait vu passer près de lui tous les chefs du mouvement,
+tous ceux qui avaient ou se croyaient une influence, tous ceux dont on
+attendait des ordres ou un signal.
+
+C'est vers une heure et demie que Rochefort était arrivé.
+
+Il était plus pâle que de coutume, et, sur son visage bouleversé, chacun
+pouvait lire les effroyables émotions qui l'agitaient.
+
+Sitôt entré dans un petit atelier qui précédait la chambre mortuaire, il
+s'était laissé tomber lourdement sur une chaise, en disant:
+
+--Donnez-moi un verre d'eau, je n'en puis plus.
+
+Dans la pièce se trouvait un Anglais, froid, raide, impassible. Il tira
+de sa poche une sorte de gourde recouverte de paille tressée, et, la
+tendant à Rochefort:
+
+--C'est du rhum, dit-il, buvez.
+
+--Merci, je n'en prends jamais.
+
+Froidement, l'Anglais remit sa bouteille dans sa poche, et haussant les
+épaules:
+
+--Vous avez tort, dit-il, un coup de rhum fait grand bien quand on est
+le chef d'un mouvement comme celui-ci, et qu'on est ému comme vous
+l'êtes.
+
+Et s'adressant à Raymond:
+
+--N'est-ce pas votre avis, monsieur? ajouta-t-il...
+
+Raymond n'eut pas le loisir de répondre à ce singulier personnage; des
+gens entraient effarés, qui se pressaient autour de Rochefort, répétant:
+
+--Que faut-il faire? Qu'avez-vous décidé?...
+
+Lui, le front moite d'une sueur d'angoisse, hésitait...
+
+Il se disait que si une collision, par malheur, avait lieu, toute cette
+foule en un moment serait repoussée, éparpillée, sabrée, et qu'un mot de
+sa bouche pouvait être le signal d'une épouvantable effusion de sang...
+
+Un homme qui entra, maigre, l'oeil ardent, les cheveux hérissés, crut
+qu'il allait le décider.
+
+--Marchons-nous sur Paris, oui ou non? demanda-t-il brusquement.
+
+--Qui vous donne le droit de m'interroger? dit Rochefort.
+
+--Le peuple dont vous êtes le représentant.
+
+--Je n'ai pas d'ordres à recevoir de vous.
+
+--Tant pis!
+
+Et enfonçant son chapeau sur sa tête, il sortit, écartant violemment la
+foule qui s'était entassée dans l'atelier.
+
+L'instant d'après, Rochefort sortait aussi. Le frère de Victor Noir,
+Louis, l'était venu chercher, et le conjurait de tout tenter pour éviter
+à son frère des funérailles sanglantes.
+
+La discussion fut violente, mais enfin, sur l'avis de Delescluze, il fut
+décidé que le corps serait porté au cimetière de Neuilly.
+
+Placé à une fenêtre, Rochefort annonça à la foule cette résolution,
+déclarant qu'il considérait comme sacrée la volonté de la famille.
+
+Autour de la maison on applaudit. Mais Raymond entendit près de lui un
+homme qui disait:
+
+--De quoi se mêle donc la famille! Le corps est à la démocratie, il faut
+le porter à Paris!...
+
+On descendait la bière, à ce moment, pour la placer sur le char funèbre.
+Dès qu'elle parut, il y eut une poussée dans la foule; des hommes se
+ruèrent pour s'en emparer, et on put croire un instant qu'une
+épouvantable lutte allait s'engager.
+
+Debout près du corbillard, Raymond, de son mieux, prêtait main-forte aux
+gens qui s'efforçaient de retenir le cercueil, lorsqu'un homme en
+blouse, d'une carrure herculéenne, le saisit à la gorge et le renversa
+en arrière contre la roue.
+
+Il allait sans doute rouler à terre, ce qui, en ce moment et en cet
+endroit pouvait être la mort, lorsqu'à ses côtés surgit cet Anglais
+qu'il avait vu, dans l'atelier, offrir du rhum à Rochefort.
+
+D'un seul coup de poing en pleine poitrine, il rejeta comme une masse
+l'homme en blouse dans la mêlée, et tendant la main à Raymond, à demi
+étranglé:
+
+--Dans une foule comme celle-ci, dit-il froidement, il ne faut jamais se
+laisser saisir.
+
+--Monsieur, commença Raymond, vous venez probablement de me sauver la
+vie...
+
+--J'en serais heureux, interrompit l'Anglais; mais il n'en est rien, je
+vous assure, et ce léger service ne vaut pas un remercîment... Mais
+pardon de vous quitter, voici le char qui s'éloigne, et je ne veux pas
+perdre un détail de la cérémonie.
+
+Le char funèbre, en effet, venait de se mettre en marche, et lentement,
+péniblement, ballotté par les incessants remous de la foule, il
+cheminait le long de l'avenue, vers le petit cimetière de Neuilly.
+
+Derrière, immédiatement, marchaient Rochefort et M. Ulrich de Fonvielle
+dont le paletot était littéralement en lambeaux.
+
+Et instinctivement, des milliers et des milliers de gens, poussés, la
+tête nue et les pieds dans la boue, suivaient.
+
+Le mouvement était d'une lenteur extrême, mais à ce point irrésistible,
+que Raymond avait été entraîné.
+
+Faute d'avoir pu se dégager, il suivait, lui aussi.
+
+Une poussée l'avait séparé de l'Anglais, mais il ne l'avait pas perdu de
+l'oeil tout de suite, et pendant un bon moment, il l'avait vu circuler
+dans la cohue.
+
+--Singulier personnage! pensait Raymond intrigué. Que fait-il là?
+
+Un arrêt brusque de ce torrent humain, qui roulait à pleine avenue vers
+le cimetière, interrompit les réflexions.
+
+--Qu'est-ce que c'est? demandait-on autour de lui. Qu'est-il arrivé?...
+
+Il arrivait que Rochefort, succombant sous tant d'émotions, venait de
+chanceler et de tomber inanimé entre les bras des amis qui
+l'entouraient, et qu'on le transportait dans une boutique voisine, la
+boutique d'un épicier.
+
+--Il est mort, disaient quelques-uns.
+
+Il n'était qu'évanoui, et ne tarda pas à reprendre ses sens.
+
+Mais cet incident enlevait définitivement toute idée de porter le
+cercueil au Père-Lachaise en traversant Paris.
+
+Aussi bien, la lassitude et le découragement commençaient à s'emparer de
+toute cette foule, sur pied depuis le matin, dans la boue et sous la
+pluie, et où beaucoup de gens se trouvaient, qui n'avaient rien pris de
+la journée.
+
+C'est donc plus vite qu'on se dirigea vers le cimetière de Neuilly, où
+quelques orateurs, amis ou se disant amis du pauvre Victor Noir,
+prononcèrent quelques paroles d'adieu et des serments de vengeance.
+
+Le retour commençait.
+
+Revenu à lui, Rochefort était monté dans un fiacre, et venait de donner
+au cocher l'ordre de reprendre le chemin de Paris.
+
+Alors, ceux qui s'étaient déclarés pour la bataille, ceux qui voulaient
+la lutte immédiate, reprirent quelque espoir.
+
+Et de fait, le spectacle était assez effrayant et assez étrange pour que
+l'on pût tout craindre.
+
+La nuit tombait. Le brouillard léger qui succédait à la pluie donnait
+aux objets des formes indécises. Les nuages, au couchant, se coloraient
+de rougeurs hivernales, qui semblaient des reflets d'incendie...
+
+Et cependant deux cent mille hommes, au moins, de tout âge, de toute
+condition, en colonne serrée, interminable, remontaient lentement vers
+l'arc de l'Étoile, chantant à pleine voix des chants révolutionnaires et
+poussant des clameurs formidables comme les rugissements d'une
+fournaise.
+
+Qu'allait-il advenir quand cette masse énorme se heurterait aux sergents
+de ville massés autour de l'Arc de Triomphe?
+
+Rien... Les sergents de ville se retirèrent un peu à l'écart, et,
+impassibles, regardèrent s'écouler le noir torrent...
+
+--Où va-t-on? demandaient des gens aux côtés de Raymond; où
+allons-nous?...
+
+La colonne descendait les Champs-Élysées, et les chants redoublaient...
+lorsque tout à coup, au rond-point, la tête s'arrêta.
+
+Là étaient rangés les escadrons de cavalerie...
+
+Bientôt, dominant les chants et les chansons, un roulement de tambours
+se fit entendre...
+
+C'était une première sommation.
+
+Vivement Rochefort se jette à bas de son fiacre, et suivi de deux amis,
+s'avance vers un commissaire de police qui, ceint de son écharpe, barre
+l'avenue.
+
+--Je veux passer! lui dit-il.
+
+--Vous ne passerez pas. On va charger, répond le commissaire.
+
+--Mais je suis M. Henri Rochefort, député au Corps législatif.
+
+--C'est vous, alors, qu'on sabrera le premier.
+
+Et sur cette réponse s'élève le roulement de tambours de la seconde
+sommation, et un escadron s'avance, au pas, le sabre nu...
+
+Mais Rochefort, cette fois, ne devait pas avoir de décision à prendre...
+
+Le vent des paniques, qui balaie les armées comme la poussière des
+chemins, avait soufflé...
+
+En un clin d'oeil, cette foule formidable qui le suivait, et qui
+semblait devoir tout submerger sur son passage, cette foule dont les
+imprécations montaient jusqu'aux nues, s'était éparpillée, dispersée,
+évanouie, fondue...
+
+Et lorsque Raymond traversa Paris pour rentrer chez sa mère, il n'y
+trouva plus trace de cette terrible agitation.
+
+--Eh bien? lui demanda, dès qu'il parut, le digne M. Ducoudray, qu'un
+gros rhume, à son grand désespoir, avait empêché de se rendre à Neuilly.
+
+--Paris est calme! répondit-il d'une voix sombre, ce n'était qu'une
+fausse alerte, tout est fini.
+
+Telle n'était pas l'opinion de Me Roberjot qui, le soir même, vint
+rendre visite à Mme Delorge, et qui racontait cette séance orageuse
+de la Chambre, où le nouveau ministère s'était écrié:
+
+«Nous avons été la justice et la modération; nous serons la force, s'il
+le faut!»
+
+Et là-dessus, il ajoutait qu'une demande en autorisation de poursuites
+contre Rochefort venait d'être déposée entre les mains du président du
+Corps législatif, et que certainement elle serait accordée.
+
+--Et nous verrons, disait-il en se frottant les mains, nous verrons
+bien!...
+
+Raymond écoutait, les sourcils froncés.
+
+Ce n'était pas la seule curiosité qui l'avait conduit aux obsèques de
+Victor Noir. Il était de ceux qui avaient une arme dans leur poche, et
+qui étaient prêts à engager la lutte, pour peu qu'elle présentât une
+chance de succès.
+
+Une révolution eût encore pu le sauver, pensait-il.
+
+Que le régime impérial s'effondrât, M. de Combelaine et M. de Maumussy
+étaient écrasés du coup, Mme de Maillefert et M. Philippe étaient
+atterrés, et Mlle Simone lui était peut-être rendue.
+
+Il est vrai que son illusion n'avait pas été de longue durée.
+
+Et loyalement, il s'était rangé du côté de ceux qui voulaient éviter la
+lutte et conduire le cercueil au cimetière de Neuilly.
+
+Certes, il ne s'en repentait pas, mais en ce moment, à la fin de cette
+journée d'émotions poignantes, et lorsqu'il voyait évanoui son suprême
+espoir, il n'essayait plus de réagir contre l'affreux découragement qui
+l'envahissait.
+
+Mlle de Maillefert n'était-elle pas, à tout jamais, perdue pour
+lui?...
+
+Il la connaissait assez pour être sûr qu'il n'y avait plus à essayer
+désormais de la faire revenir sur ses déterminations. Il savait qu'elle
+irait jusqu'au bout de son sacrifice, héroïquement, sans daigner même
+chercher à s'en épargner une douleur.
+
+--Je ne veux pas être sauvée, avait-elle dit. Du reste, il est trop
+tard. Ce qu'on tenterait à cette heure n'aboutirait qu'à rendre mon
+sacrifice inutile...
+
+Quel sacrifice?
+
+Sous une catastrophe connue, mesurée par lui, il se fût peut-être
+incliné. Mais plier ainsi sous un malheur mystérieux lui semblait le
+comble de la misère et de la honte.
+
+C'en était fait. Il adorait Mlle de Maillefert, elle l'aimait, et ils
+étaient pour toujours séparés. La reverrait-il seulement jamais!...
+
+Il n'avait pas trente ans, et il voyait sa vie finie, le présent sans
+espoir, l'avenir sans promesses.
+
+Assurément, sans le souvenir de sa mère, c'est d'une main ferme qu'il
+eût mis fin à une existence devenue intolérable.
+
+Mais avait-il le droit de disposer ainsi de lui-même?...
+
+N'eût-ce pas été une lâcheté horrible que d'abandonner cette noble
+femme, qui n'avait vécu que pour lui et par lui?
+
+Une nuit, déjà, on lui avait apporté le corps de son mari assassiné.
+Faudrait-il qu'on lui rapportât de même le cadavre de son fils
+suicidé!...
+
+--Je dois vivre, pensait Raymond, je le dois!...
+
+N'avait-il pas, d'ailleurs, bien des raisons encore de tenir à la
+vie?...
+
+Est-ce que le meurtre du général Delorge avait été vengé?
+
+Et les meurtriers de son père n'étaient-ils pas les mêmes misérables
+qu'il soupçonnait d'avoir ourdi la ténébreuse intrigue où périssait
+Mlle de Maillefert?
+
+L'Empire avait fait et faisait toujours leur audace et leur impunité. Eh
+bien! Raymond irait grossir les rangs des ennemis de l'Empire, non plus
+des ennemis platoniques et discrets qui le combattaient avec les seules
+forces de la justice et de la pensée, mais des ennemis frénétiques,
+toujours en guerre ouverte, toujours en armes, toujours prêts à se ruer
+par n'importe quelle brèche...
+
+Le moment était d'ailleurs propice à de telles résolutions.
+
+Ainsi que l'avait prévu Me Roberjot, l'ébranlement causé par la mort
+de Victor Noir et par les scènes de ses funérailles, bien loin de
+s'atténuer, s'accentuait...
+
+C'est que le cabinet du 2 janvier n'avait pas lu cet événement dans
+l'avenir, le jour où il acceptait la direction des affaires...
+
+La force des choses le lançait sur une pente fatale et il la suivait,
+sans se rendre compte assurément de ce qu'il y avait au bout.
+
+Ainsi, la Chambre ayant autorisé des poursuites contre Rochefort, en
+raison de son article de la _Marseillaise_, il fut poursuivi et condamné
+à six mois de prison et à 3,000 fr. d'amende. C'était le 22 janvier.
+
+Cependant on ne pensait pas, dans le public, que ce jugement dût être
+exécuté, du moins immédiatement.
+
+Erreur!...
+
+Le 7 février, Raymond se rendait aux nouvelles, au palais Bourbon,
+lorsque sur le quai il rencontra Me Roberjot, lequel, tout chaud
+encore de la discussion, vint à lui.
+
+--C'est voté!... lui dit-il. Une décision de la Chambre autorise
+l'arrestation.
+
+--C'est terriblement grave! murmura Raymond.
+
+C'était une opération hardie, en effet, que d'arrêter un homme dont la
+popularité était alors sans bornes. Bien des révolutions, qui ont
+réussi, ont eu pour point de départ de moindres hardiesses.
+
+Mais le ministère était engagé: l'ordre fut donné.
+
+Le soir même, vers les neuf heures, au moment où Rochefort se présentait
+rue de Flandres, à la salle de la Marseillaise, il fut entouré par des
+agents et conduit à une voiture qui partit dès qu'il y eut pris place.
+
+Il avait montré beaucoup de calme, et même, pendant qu'on l'entraînait,
+il avait recommandé à ses amis de ne pas faire d'appel au peuple.
+
+Recommandation inutile.
+
+C'était Flourens qui présidait cette réunion de la salle de la
+Marseillaise. Apprenant l'enlèvement de Rochefort, il se dressa sur son
+banc, adjurant les assistants de prendre les armes.
+
+Après quoi, menaçant d'un revolver le commissaire de police qui
+assistait à la réunion:
+
+--Vous, lui dit-il, je vous arrête... Pas un ordre à vos agents, pas un
+geste, ou vous êtes mort!...
+
+Pour la seconde fois depuis un mois, Raymond put croire que l'explosion
+allait avoir lieu.
+
+Une clameur formidable avait répondu à l'appel de Flourens et salué
+l'acte désespéré par lequel il pensait engager définitivement l'action.
+
+Dans cette salle de la Marseillaise, sinistre d'aspect, boueuse,
+délabrée, deux ou trois cents hommes protestaient, avec d'épouvantables
+blasphèmes, que cela ne se passerait pas ainsi, et qu'on allait
+apprendre à les connaître.
+
+Au dehors, la foule s'amassait et s'épaississait. Beaucoup de réverbères
+avaient été éteints aux environs. Des groupes, où les femmes étaient
+aussi nombreuses que les hommes, se massaient dans les coins sombres.
+
+Toujours prêt à tenir pour réalités les chimères de son imagination,
+Flourens crut voir Paris entier debout et marchant à sa suite.
+
+Il sortit donc de la salle de la Marseillaise, et, tenant toujours sous
+son revolver le commissaire de police, il s'engagea dans le faubourg.
+
+Une soixantaine de très jeunes gens le suivaient. Ils n'avaient pas
+d'armes, mais ils chantaient à pleine gorge pour se donner du coeur.
+
+Devenu le centre d'un groupe, et dupe, lui aussi, de ses colères,
+Raymond avait pris la parole, et carrément et à tous risques il
+proposait de marcher sur Sainte-Pélagie et de délivrer Rochefort,
+lorsqu'une voix, odieusement enrouée, l'interrompit.
+
+--Ah çà! qu'est-ce qu'il nous propose, celui-là?
+
+Vivement Raymond essaya de s'expliquer.
+
+--Il veut nous entraîner hors du faubourg, reprit la voix, pour nous
+livrer à la police. Mais on la connaît...
+
+Raymond protestait, et certes, bien inutilement. N'avait-il pas contre
+lui sa tournure élégante, ses vêtements, ses façons, sa voix?
+
+--Qui es-tu? lui demanda brutalement un grand drôle d'une vingtaine
+d'années, placé près de lui...
+
+--C'est un mouchard, cria un autre.
+
+Il faisait si sombre que Raymond cherchait en vain dans le groupe ses
+interrupteurs. Tout neuf à ces scènes de tumulte, il prétendait se faire
+écouter.
+
+Tout à coup:
+
+--Enlevons le mouchard!... hurla la voix.
+
+Et on le saisissait au collet, en même temps, et il sentait se nouer
+autour de ses jambes, cherchant à lui faire perdre plante, des bras
+furieux, les bras de quelqu'un de ces odieux gamins au teint verdâtre
+qui semblent jaillir des pavés partout où se produit une scène de
+désordre.
+
+--Au canal, le mouchard!... répétait-on.
+
+Il comprit le danger. D'un brusque mouvement, il fit lâcher prise à
+celui qui le tenait au col, d'un coup de pied il envoya le gamin rouler
+dans le ruisseau, et s'arc-boutant solidement sur les jarrets, le poing
+en avant:
+
+--Gare à qui me touche!... dit-il.
+
+Il y eut dans le groupe dix secondes d'hésitation. Mais il est de ces
+mots qui sont toute une condamnation sans appel; les esprits étaient
+montés, la victoire n'était que trop facile, et on allait sans nul doute
+lui faire un mauvais parti, lorsqu'un robuste gaillard en blouse se jeta
+devant lui en criant:
+
+--Bas les mains! Je connais le citoyen.
+
+--C'est un mouchard! hurla la foule.
+
+--Hein! de quoi! interrompit l'homme en blasphémant. Où donc est-il, le
+malin qui ose dire qu'un ami à moi est de la police?...
+
+Personne ne répondant, l'homme, brusquement, dégagea Raymond et dès
+qu'ils furent à quelques pas du groupe:
+
+[Illustration: Arrivé sur le trottoir, il s'était affaissé, il était
+mort.]
+
+--Filez, lui dit-il, votre place n'est pas ici.
+
+--Cependant...
+
+--Gardez votre courage pour une meilleure occasion.
+
+--Quoi! lorsque déjà la lutte est commencée...
+
+L'homme haussa les épaules, et d'un ton de mépris indescriptible:
+
+--La lutte!... fit-il. Vous croyez donc à une lutte, vous!
+
+Il s'éloignait. Raymond le retint:
+
+--Au moins, dites-moi à qui je dois d'avoir pu me tirer d'affaire.
+
+L'homme parut trouver l'insistance toute naturelle.
+
+--Je m'appelle Tellier, répondit-il, je suis ouvrier à l'Entrepôt.
+
+--Moi, je m'appelle Raymond Delorge, et je voudrais...
+
+--Payer la goutte? Je comprends ça. Seulement, comme vous pouvez voir,
+tous les marchands de vin ont fermé. Ce sera pour la prochaine
+rencontre...
+
+Et il s'esquiva, laissant Raymond fort irrésolu.
+
+L'émotion, dans le faubourg, lui semblait bien trop grande pour devoir
+se calmer si promptement. A tout moment des groupes d'hommes passaient,
+qui paraissaient se rendre à quelque rendez-vous. Les cochers de fiacre,
+fouettant leurs chevaux à tour de bras, s'envolaient dans toutes les
+directions, comme s'ils eussent tremblé qu'on ne s'emparât de leur
+voiture pour commencer une barricade.
+
+--Avant de rentrer, pensa-t-il, je puis toujours voir.
+
+Et il marcha au bruit.
+
+C'était la petite troupe de Flourens qui poursuivait sa route en
+chantant la _Marseillaise_, et il ne tarda pas à la rejoindre.
+
+Flourens marchait toujours en tête,--et cependant, à mesure qu'il
+avançait, force lui était bien de reconnaître qu'il s'était abusé
+d'illusions étranges.
+
+Partout, sur son passage, les fenêtres s'ouvraient bruyamment, et des
+têtes se montraient, curieuses et effarouchées. Des gens sortaient des
+maisons dont les imprécations répondaient à sa voix.
+
+Mais c'était tout. Et sa petite troupe, loin de grossir, allait
+diminuant de tous les bavards qui s'attardaient sous les portes à donner
+des renseignements.
+
+A Belleville, il espérait trouver une armée. A peine y réunit-il une
+centaine d'hommes mal équipés.
+
+--Ah! si on avait des armes! disait-on autour de lui.
+
+C'est alors que l'idée lui vint, d'une naïveté folle, qu'au théâtre de
+Belleville, dans le magasin des accessoires, il trouverait des fusils.
+
+Seulement, lorsqu'il arriva dans les coulisses, réclamant les armes des
+figurants, il était seul. De tous ses soldats, il ne lui restait qu'un
+enfant de dix-sept ans.
+
+Désespéré, il regagna la rue, son pardessus sur le bras, un revolver
+d'une main, une épée de l'autre, et on le vit parcourir le faubourg,
+cherchant des combattants et des remueurs de pavés...
+
+Il trouva des sergents de ville qui venaient de disperser les derniers
+groupes, et auxquels il eut de la peine à échapper.
+
+Et lorsque, vers minuit, Raymond regagna la rue Blanche, il put dire à
+M. Ducoudray:
+
+--Tout est terminé.
+
+Le bonhomme n'en revenait pas.
+
+--De mon temps, disait-il, en 1830, on ne venait pas à bout de nous si
+facilement!...
+
+
+
+
+V
+
+
+Cependant, tout n'était pas si complètement fini que cela.
+
+Si la journée du lendemain mardi, 8 février, fut relativement calme, la
+fièvre parut recommencer à la tombée de la nuit.
+
+Une douzaine de barricades furent élevées rue de Paris, à Belleville,
+rue Saint-Maur, rue de la Douane et au faubourg du Temple.
+
+Le lendemain soir encore, mercredi, nouvelles scènes de désordre, et
+combats assez violents autour d'une barricade élevée rue Saint-Maur.
+
+N'importe, il était clair que le mouvement ne se propageait pas.
+L'émeute restait confinée en deux coins de Paris, à Belleville et au
+faubourg du Temple.
+
+Et de même que l'été passé, les badauds, après leur dîner, s'en allaient
+place du Château-d'Eau voir les émeutiers.
+
+Ils n'eurent pas longtemps à y aller.
+
+Dès le 10, à la suite de trois ou quatre cents arrestations, la rue
+avait repris son calme. Et il parut probable que Rochefort, enfermé à
+Sainte-Pélagie, ferait bel et bien ses six mois de prison.
+
+--Probable, c'est possible, disait Me Roberjot, certain, non. Ce qui
+vient d'échouer ces jours-ci réussira fatalement avant longtemps.
+
+Et tout en avouant que de telles scènes détachaient bien des esprits
+timides de la cause de la liberté, il énumérait avec complaisance tous
+les orages qui grossissaient à l'horizon de l'Empire: le procès du
+prince Pierre Bonaparte, qui allait être traduit devant la haute-cour,
+les grèves qui s'organisaient partout, le malaise du commerce et cette
+inquiétude générale qui faisait que tout le monde se défiait de
+l'avenir.
+
+Mais Raymond avait alors de bien autres soucis.
+
+De déductions en déductions, il en était arrivé à soupçonner une
+relation entre l'étrange visite qui lui était venue rue de Grenelle et
+certains événements des jours précédents.
+
+A Neuilly, lors de l'enterrement de Victor Noir, il allait être jeté à
+terre et sans doute écrasé, lorsqu'un inconnu, un Anglais aux allures
+excentriques, avait surgi tout à point pour le débarrasser de son
+agresseur.
+
+Non moins à propos, à la Villette, lors de l'arrestation de Rochefort,
+un ouvrier était survenu pour le dégager d'un groupe de furieux, où
+certainement on lui eût fait un mauvais parti.
+
+Ces deux circonstances, qui ne l'avaient pas frappé tout d'abord,
+prenaient maintenant à ses yeux des proportions énormes.
+
+--Non! ce n'est pas naturel! se répétait-il.
+
+Et il se demandait si le mystérieux visiteur, l'Anglais de Neuilly et
+l'ouvrier de la Villette, n'étaient pas les agents d'un seul et même
+personnage, qui, sans qu'il s'en doutât, veillait sur lui.
+
+Or, quel pouvait être ce personnage, sinon Laurent Cornevin?
+
+Raymond, à cette idée, se sentait pris éblouissements. Aidé de Laurent,
+il se voyait regagnant la partie perdue, et reconquérant Mlle
+Simone...
+
+Il y avait d'ailleurs à sa portée un moyen de vérifier jusqu'à un
+certain point l'exactitude de ses conjectures.
+
+Ne sachant rien de l'Anglais de Neuilly, il n'y songeait point.
+
+Mais l'ouvrier de la Villette lui avait dit qu'il s'appelait Tellier et
+qu'il était employé à l'Entrepôt.
+
+--Je vais me mettre à sa recherche, se dit Raymond, et si je le
+découvre, je saurai bien le faire parler. Mais je ne le retrouverai pas.
+S'il est ce que je soupçonne, il m'aura donné un faux nom et une fausse
+adresse...
+
+Une heure plus tard, il descendait de voiture rue de Flandres, et avec
+la plus industrieuse patience, il commençait ses investigations.
+
+Ce qu'il avait prévu se réalisait.
+
+A l'Entrepôt, Tellier était parfaitement inconnu.
+
+Et c'est en vain qu'il s'en alla tout le long du canal, de chantier en
+chantier, interrogeant tout le monde, patrons, contremaîtres, ouvriers,
+payant bouteille pour délier les langues, personne ne connaissait le
+nommé Tellier ni n'en avait ouï parler.
+
+--Je suis donc sûr de mon affaire! se disait-il le soir en rentrant.
+
+Malheureusement c'était la moindre des choses. L'existence de Laurent
+constatée, le difficile était de se mettre en communication avec lui.
+
+Pourtant, après de longues méditations, Raymond crut avoir trouvé un
+expédient.
+
+--Si Laurent veille ainsi sur moi, se dit-il, c'est donc que son
+affection est profonde et sincère. Donc, s'il savait à quel point je
+suis malheureux, il ferait tout pour me tirer de peine. Donc, je n'ai
+qu'à le prévenir pour le voir accourir...
+
+Et sur cette conclusion, il écrivit cette lettre:
+
+«Vous qui venez vous informer de M. de Lespéran, êtes-vous l'homme que
+je suppose? êtes-vous l'ancien associé de M. Pécheira? Si oui, faites,
+au nom du ciel, que je puisse vous voir, vous parler. Ai-je besoin de
+vous jurer le plus profond secret? Mon bonheur, ma vie sont en jeu...»
+
+Cette supplique si pressante, Raymond la mit sous enveloppe, et après
+l'avoir cachetée de façon à défier la curiosité la plus ingénieuse, il
+la confia à la concierge de la rue de Grenelle-Saint-Germain, en la
+priant de la remettre à la première personne qui viendrait le demander.
+
+Assurément, c'était un chétif espoir que celui-là, mais enfin c'était un
+espoir, et il lui donna le courage de paraître s'intéresser à
+l'installation que lui préparait sa mère.
+
+Ravie de voir son fils se fixer à Paris, près d'elle, et le trouvant
+trop à l'étroit dans sa chambrette d'étudiant, Mme Delorge venait de
+louer, à son intention un petit appartement qui joignait le sien, et
+qui en fit complètement partie, après qu'on eut ouvert une porte de
+communication.
+
+Là, elle se plut à décorer deux pièces, une chambre à coucher et un
+cabinet de travail, dont elle fit une merveille, grâce aux tableaux et
+aux objets de haute curiosité qui lui restaient de la succession du
+baron de Glorière.
+
+Dans ce même cabinet, elle fit transporter le portrait du général
+Delorge.
+
+--Il te revient de droit, dit-elle à son fils. Il te rappellerait le
+passé et ton devoir, si jamais tu venais à oublier....
+
+Non, il n'était pas de danger qu'il oubliât!
+
+Chaque jour qui s'était écoulé depuis un mois avait ajouté à sa haine
+une goutte de fiel et exalté sa rage de vengeance. Tenir enfin
+Combelaine et Maumussy et les écraser, était l'idée fixe qui obsédait
+son cerveau.
+
+C'est ce but qu'il poursuivait, lorsque mettant en réquisition les
+influences de Me Roberjot, il s'était fait affilier à une des
+sociétés sécrètes qui travaillaient au renversement de l'Empire.
+
+La société dont Raymond se trouva faire partie tenait ses séances dans
+une petite maison de la rue des Cinq-Moulins, à Montmartre et
+s'intitulait la _Société des Amis de la Justice_. Un ancien représentant
+du peuple en était le chef, et elle comptait parmi ses membres un grand
+nombre d'avocats, quelques artistes et des médecins.
+
+On se réunissait deux ou trois fois la semaine, le soir.
+
+Le but qu'eût avoué l'association, dans le cas où la police eût pénétré
+son existence, eût été la propagation des livres et des journaux
+démocratiques.
+
+Son but réel était de recruter et d'armer en province une armée qui, au
+premier signal, arriverait donner la victoire à une révolution
+parisienne.
+
+De quelles forces disposait en France la société des _Amis de la
+Justice_? Raymond ne le sut jamais exactement. Une seule fois, il
+entendit le président dire:
+
+--Nous avons plus de cinquante mille fusils.
+
+Disait-il vrai?...
+
+En tout cas, qu'il exagérât ou non, Raymond n'avait pas tardé à
+reconnaître que ses nouveaux «amis» ne comptaient guère sur un succès
+prochain, et que, s'il arrivait à temps à son but, ce ne serait pas par
+eux.
+
+Aussi, toutes ses pensées se tournaient-elles vers cet inconnu, qu'il
+supposait être Cornevin, et chaque après-midi il courait rue de Grenelle
+demander à la concierge des nouvelles de sa lettre.
+
+--Je n'ai vu personne, lui répondit-elle quatre jours de suite.
+
+Mais le cinquième, dès que Raymond ouvrit la porte de la loge:
+
+--Il est venu! s'écria-t-elle.
+
+Le choc, bien que prévu, fut si violent, que Raymond pâlit.
+
+--Et vous lui avez remis ma lettre? demanda-t-il.
+
+--Naturellement.
+
+--Qu'a-t-il dit?
+
+--D'abord, il a paru très étonné que vous ayez laissé une lettre pour
+lui, et il s'est mis à la tourner, à la retourner, à la flairer... A la
+fin, il l'a ouverte. D'un coup d'oeil, oh! d'un seul, il l'a lue. Il
+est devenu cramoisi, il s'est frappé le front d'un grand coup de poing,
+il s'est écrié: Tonnerre du ciel! et il est parti en courant.
+
+Troublé jusqu'au fond de l'âme, Raymond affectait cependant une
+contenance tranquille. Et la plus vulgaire prudence lui recommandait cet
+effort, car il sentait rivés sur lui les petits yeux gris de la
+concierge.
+
+--Enfin, reprit-il, c'est bien tout ce que vous a dit mon ami?
+
+--Absolument tout.
+
+--Il n'a pas parlé de me répondre?
+
+--Non.
+
+--Il n'a pas demandé à quelle heure il me trouverait?
+
+--Pas davantage.
+
+--Cependant!...
+
+--Quoi! puisqu'on vous dit qu'après avoir juré comme un enragé, il s'est
+sauvé comme s'il eût eu le feu après lui!...
+
+Raymond eût eu d'autres questions encore à adresser à la portière, mais
+c'eût été attiser encore une curiosité qu'il ne voyait que trop
+enflammée, c'eût été se livrer peut-être; il ignorait s'il avait en
+cette femme une alliée ou une ennemie, et il n'avait que trop de raisons
+de se défier.
+
+Affectant donc une superbe insouciance:
+
+--J'arrangerai cela, fit-il.
+
+Et prenant sa clef, il se hâta de gagner son appartement, heureux de
+n'avoir plus à dissimuler les horribles appréhensions qui venaient
+l'assaillir.
+
+Si le récit de la concierge était exact, et rien ne lui faisait
+soupçonner qu'il ne fût pas tel, l'homme à qui sa lettre avait été
+remise n'était pas, ne pouvait pas être Laurent Cornevin.
+
+Malheureux! il venait peut-être de sauver ses mortels ennemis en leur
+révélant l'existence de Laurent Cornevin.
+
+--Je suis donc maudit! se disait-il, en se tordant les mains, je serai
+donc fatal à quiconque s'intéresse à moi!...
+
+C'est à peine si, ce jour-là, il songea à jeter un coup d'oeil sur
+l'hôtel de Maillefert.
+
+Le temps était doux, les fenêtres du salon étaient ouvertes, et dans ce
+salon, autour d'une table couverte de papiers et de registres, Raymond
+apercevait très distinctement sept ou huit hommes, presque tous d'un
+certain âge, graves, chauves et cravatés de blanc.
+
+Qu'était-ce que cette réunion? Il n'en vit pas la fin. La nuit venait,
+un domestique apporta des lampes, et ferma les fenêtres...
+
+--Je ne reviendrai plus ici, pensa-t-il, vaincu par cet acharnement de
+la destinée. A quoi bon revenir!...
+
+Il sortit donc, et il n'avait pas fait cent pas dans la rue de Grenelle,
+lorsqu'il s'entendit appeler doucement.
+
+C'était miss Lydia Dodge.
+
+--Vous!... s'écria-t-il.
+
+Elle semblait épouvantée de sa démarche, la pauvre fille; elle tremblait
+comme la feuille et jetait autour d'elle des regards effarés.
+
+--Voici trois jours, répondit-elle, que je ne fais que me promener
+autour de l'hôtel, espérant toujours vous rencontrer...
+
+Un nouveau malheur allait fondre sur lui. Raymond n'en doutait pas.
+
+--C'est Mlle Simone qui vous envoie? demanda-t-il.
+
+--Non, c'est à son insu que je vous guette.
+
+--Que se passe-t-il, mon Dieu!...
+
+--Mademoiselle va se marier... Je l'ai entendue le promettre à madame la
+duchesse.
+
+Cette nouvelle affreuse, après tout ce que lui avait dit Mlle Simone,
+est-ce que Raymond n'eût pas dû la prévoir!... Elle l'atterra, pourtant.
+
+--Simone se marie!... balbutia-t-il. Avec qui?...
+
+--Ah! je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'elle en mourra. Après son
+argent, c'est sa vie qu'on lui prend. Car elle se meurt, monsieur
+Delorge, elle se meurt, entendez-vous! Alors, moi, voyant cela, je n'ai
+plus hésité, je vous ai cherché; que faut-il faire?
+
+Que faut-il faire?
+
+Il y avait des semaines, des mois, que le malheureux vivait en face de
+ce problème, qu'il y appliquait toutes les forces de sa pensée, toute
+l'énergie de son intelligence, et qu'il ne découvrait aucune solution
+acceptable.
+
+--Ne rien pouvoir, répétait-il, en proie à une sorte d'égarement, rien,
+rien, rien!... En être toujours à se débattre, à s'agiter dans les
+ténèbres, sans un rayon de jour, sans une lueur! Être environné
+d'ennemis et n'en jamais trouver un en face! Être frappé sans relâche,
+et ne pas voir d'où viennent les coups! Ah! si Mlle Simone l'eût
+voulu!... Mais non, c'est elle qui, volontairement, m'a lié les mains,
+garrotté, réduit à l'impuissance, condamné à cette exécrable situation,
+à cette existence d'humiliation, à cette lutte sans issue. Il lui a plu
+de se dévouer, elle se dévoue. Je péris avec elle; que lui importe! Ah!
+tenez, miss Dodge, Simone jamais ne m'a aimé!...
+
+Du geste, comme si elle eût entendu un blasphème, la digne gouvernante
+protestait.
+
+--Vous ne m'avez donc pas comprise! interrompit-elle. Il faut donc que
+je vous répète que mademoiselle ne vivra pas jusqu'à ce mariage!...
+
+Soudainement, Raymond s'arrêta. La violence de ses émotions finissait
+par lui donner cette lucidité particulière à la folie, et qui prête aux
+actes des fous une apparence de logique.
+
+--Voyons, fit-il, d'un accent bref et dur, nous sommes là qui perdons
+notre temps en paroles vaines. Consultons-nous. Avez-vous idée du
+stratagème qu'on a employé pour attirer Mlle Simone à Paris?...
+
+--On lui a dit que l'honneur de M. Philippe était compromis, et que
+seule, en consentant aux plus grands sacrifices, elle pouvait le
+sauver...
+
+--Alors elle a abandonné sa fortune...
+
+--Je le crois.
+
+--Soit, je comprends qu'on lui ait tout pris. Mais ce mariage...
+
+--Il est, à ce qu'il paraît, non moins indispensable que l'argent au
+salut de M. Philippe...
+
+--Et vous ne savez pas quel est le misérable lâche qui prétend épouser
+Mlle Simone?...
+
+--Non...
+
+Sans souci des passants, des espions peut-être attachés à ses pas,
+Raymond parlait très haut avec des gestes furieux. Les circonstances
+extérieures n'existaient plus pour lui. Il ne remarquait pas un homme
+d'apparence suspecte, qui était allé se poster tout près, sous une porte
+cochère, où il paraissait allumer sa pipe.
+
+--Quand a-t-il été question de ce mariage pour la première fois?
+reprit-il.
+
+--Avant-hier.
+
+--Dans quelles circonstances?
+
+Visiblement, la pauvre Anglaise était au supplice.
+
+--C'est que, balbutiait-elle, je ne sais si je dois, si je puis... Ma
+profession a des devoirs sacrés, la confiance qu'on m'accorde...
+
+Impatiemment, Raymond frappait du pied.
+
+--Au fait! interrompit-il brusquement.
+
+--Eh bien! donc, avant-hier, M. Philippe sortit le matin, en voiture...
+
+--Avec qui?
+
+--Tout seul. Lorsqu'il rentra sur les onze heures, pour déjeuner, il
+était si pâle et si défait que, l'ayant rencontré dans l'escalier, j'eus
+tout de suite un pressentiment. Ayant appelé son valet de chambre:
+«Allez, lui dit-il, prier ma mère de me recevoir à l'instant.» Je
+compris qu'une explication allait avoir lieu, et aussitôt, d'instinct,
+je montai à l'appartement de madame la duchesse, comme si j'avais eu
+affaire dans le petit salon qui est à côté de sa chambre. J'y étais à
+peine que j'entendis M. Philippe chez madame. Ses premiers mots furent:
+«Nous sommes joués abominablement!» Et immédiatement, il se mit à
+parler, mais si vite, si vite, que je n'entendais presque plus rien, que
+je distinguais seulement de ci et de là des lambeaux de phrases, où il
+disait que c'était un abus de confiance inouï, une impudence
+inimaginable, que tout était perdu, qu'on le tenait, qu'il ne lui
+restait plus qu'à se brûler la cervelle. Madame la duchesse, pendant ce
+temps, poussait de véritables cris de rage. Je l'entendais trépigner
+jusqu'à ce que tout à coup: «Il faut s'exécuter!...» s'écria-t-elle. Et
+sonnant une de ses femmes: «Allez, lui commanda-t-elle, me chercher
+Mlle Simone.» L'instant d'après, mademoiselle arrivait. Que se
+passa-t-il? Je ne sais; on parlait si doucement, que je n'entendais plus
+rien absolument. Ce qu'il y a de sûr, c'est que c'est en sortant de là,
+plus pâle qu'une morte, que mademoiselle me dit: «Je me marie... Je n'y
+survivrai pas!...»
+
+[Illustration:--Je veux passer, dit Rochefort.]
+
+Maintenant que miss Dodge était lancée, il n'y avait plus qu'à la
+laisser poursuivre. Et cependant brusquement Raymond l'interrompit.
+
+--Vous aimez Mlle Simone, dit-il, vous lui êtes dévouée, vous voulez
+la sauver?...
+
+--Oh!... monsieur.
+
+--Eh bien! vous allez me conduire près d'elle, à l'instant!...
+
+Épouvantée, miss Lydia se rejeta vivement en arrière, considérant
+Raymond d'un oeil dilaté par la stupeur:
+
+--Moi, bégaya-t-elle, moi vous conduire près de mademoiselle?...
+
+--Oui.
+
+--A l'hôtel?...
+
+--Il le faut.
+
+--Mais c'est impossible, monsieur!
+
+--Rien n'est si aisé, au contraire. Vous allez prendre mon bras, et nous
+entrerons ensemble, la tête haute. Me voyant avec vous, pas un valet
+n'aura l'idée de me demander qui je suis ni où je vais.
+
+--Et madame la duchesse?...
+
+--Elle est toujours sortie à cette heure-ci.
+
+--M. Philippe peut être là...
+
+Raymond dissimula mal un geste menaçant:
+
+--Je n'ai plus, dit-il, pour éviter le duc de Maillefert, les raisons
+que je croyais avoir. S'il est là, tant mieux!...
+
+--Que voulez-vous dire? grand Dieu!... s'écria la pauvre gouvernante.
+
+Et elle, que faisait frémir la seule idée de ce qui n'est pas
+convenable, oubliant qu'elle était en pleine rue, elle levait au ciel
+des bras désolés:
+
+--C'est de la folie! répétait-elle.
+
+Peut-être disait-elle vrai. Mais Raymond en arrivait à ce point extrême
+où on ne calcule plus.
+
+--Il faut que je voie Simone, reprit-il, de cet accent dur et bref
+qu'ont les hommes aux instants décisifs, et je n'ai pas le choix des
+moyens...
+
+--Elle ne vous laissera pas achever la première phrase. Votre audace la
+révoltera, elle commandera de sortir.
+
+--Marchons, miss...
+
+Mais elle reculait, la pauvre fille, elle repoussait Raymond qui
+s'avançait, elle regardait autour d'elle comme si elle eût songé à
+s'enfuir.
+
+--Et moi, reprit-elle, moi, mademoiselle me chassera comme une
+malheureuse...
+
+--Préférez-vous la laisser mourir?...
+
+--Je serai déshonorée, perdue de réputation...
+
+Discuter, c'était bien moins rassurer la digne gouvernante que lui
+montrer l'étendue des risques qu'elle courait. Raymond le comprit:
+
+--Miss, prononça-t-il, l'heure presse et l'occasion fuit... Prenez mon
+bras...
+
+Subjuguée, perdant son libre arbitre, elle obéit, elle marcha.
+Seulement, en arrivant à la porte encore grande ouverte de l'hôtel,
+dégageant vivement son bras:
+
+--Non, je ne veux pas! s'écria-t-elle.
+
+Raymond ne parlementa pas. D'un brusque mouvement il enleva miss Dodge
+et l'entraîna dans la cour.
+
+Deux ou trois domestiques qui causaient devant le pavillon du suisse,
+ayant salué d'un air étonné, il leur rendit leur salut. Il franchit le
+perron, et une fois dans le vestibule, abandonnant la pauvre
+gouvernante:
+
+--Maintenant, commanda-t-il, guidez-moi.
+
+Oh! elle n'essaya même pas de résister. Elle s'engagea dans le grand
+escalier, trébuchant à chaque marche, puis arrivée au palier du second
+étage:
+
+--Attendez-moi ici, dit-elle à Raymond, je vais prévenir mademoiselle...
+
+--C'est inutile; marchez, je vous suis...
+
+--Cependant...
+
+--Allez, vous dis-je!... Voulez-vous donc lui donner le temps de la
+réflexion!...
+
+Plus morte que vive, assurément, elle obéit encore... Elle prit à droite
+un couloir sombre, et ouvrant la porte d'un petit salon qu'éclairait une
+grosse lampe:
+
+--Mademoiselle, commença-t-elle...
+
+Raymond ne la laissa pas poursuivre, il l'écarta et se montrant:
+
+--C'est moi! dit-il.
+
+Assise devant un petit guéridon, Mlle Simone de Maillefert était
+occupée à feuilleter une grosse liasse de papiers.
+
+A la voix du Raymond, elle se dressa d'un bloc, si violemment que sa
+chaise en fut renversée, et reculant jusqu'à la cheminée, les bras
+étendus en avant:
+
+--Lui! murmurait-elle, Raymond...
+
+Hélas! il ne fallait que la voir pour comprendre les craintes de miss
+Lydia et pour trembler qu'elle ne fût atteinte aux sources mêmes de la
+vie. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, ombre désolée. Le marbre
+de la cheminée était moins blanc que son visage. Ses petites mains
+amaigries avaient la transparence de la cire. Il n'y avait plus que ses
+yeux de vivants, ses beaux yeux, si clairs autrefois, et qui maintenant
+brillaient de l'éclat phosphorescent de la fièvre...
+
+Mais déjà elle était revenue de sa première surprise; ses pommettes se
+colorèrent légèrement, et d'un ton d'indicible hauteur:
+
+--Vous, prononça-t-elle, chez moi!... De quel droit, et d'où vous vient
+cette audace?... Vous êtes devenu fou, je pense?...
+
+D'un geste impérieux, elle montrait la porte. Raymond n'en avançait pas
+moins:
+
+--Peut-être, en effet, suis-je devenu fou, interrompit-il d'un accent
+amer. On dit que vous allez vous marier...
+
+Elle le regarda en face, et résolûment, d'une voix qui ne tremblait pas:
+
+--On vous a dit vrai, fit-elle.
+
+En entrant à l'hôtel de Maillefert, même après les confidences de
+l'honnête miss Lydia, Raymond s'obstinait à douter encore. Et en ce
+moment, c'est à peine s'il ajoutait foi au témoignage de ses sens, à
+peine s'il pouvait croire qu'il n'était pas le jouet d'un exécrable
+cauchemar.
+
+--C'est ce que je ne permettrai pas! s'écria-t-il avec une violence
+inouïe.
+
+Mlle Simone ne sourcilla pas.
+
+--De quel droit? prononça-t-elle froidement.
+
+--Du droit, s'écria Raymond, que me donnent mon amour et vos promesses.
+Vous avez donc effacé de votre coeur ce jour où, la tête appuyée
+contre ma poitrine, vous me disiez: «Une fille comme moi n'aime qu'une
+fois en sa vie; elle est la femme de celui qu'elle aime ou elle meurt
+fille.»
+
+A peine entrée chez Mlle Simone, miss Lydia Dodge s'était affaissée
+lourdement sur la chaise la plus rapprochée de la porte.
+
+Peu à peu, elle avait repris ses sens. Puis elle avait écouté, et elle
+n'avait pas tardé à s'épouvanter de la violence de Raymond, et aussi
+d'entendre sa voix s'élever si haut qu'elle devait retentir dans tout
+l'hôtel.
+
+--Monsieur Delorge, supplia-t-elle, monsieur, au nom du ciel!...
+
+Du geste, Mlle Simone lui imposa silence.
+
+--Laisse-le parler, fit-elle, il est dit que pas une douleur ne me sera
+épargnée.
+
+Mais son accent trahissait un tel excès de souffrance, que Raymond
+s'interrompit, et étonné de son emportement:
+
+--Vous ne saurez jamais ce que j'ai enduré, murmura-t-il.
+
+--Je sais que vous me torturez inutilement, et qu'il serait généreux à
+vous de vous éloigner...
+
+--Pas avant de vous avoir parlé.
+
+Il se rapprocha, et baissant le ton, de cette voix étouffée où frémit la
+passion la plus ardente:
+
+--Je suis venu, reprit-il, pour vous éclairer sur la situation qui nous
+est faite. Au-dessus des conventions sociales, il y a le droit sacré, il
+y a le devoir de toute créature humaine de défendre sa vie et son
+bonheur. Les bornes sont dépassées de ce qui se peut souffrir, nous
+sommes dégagés. Donnez-moi la main et sortons la tête levée de cette
+maison maudite. C'est pour s'approprier votre fortune qu'on veut
+s'emparer de votre personne. Eh bien? abandonnez vos millions à qui les
+convoite. L'argent!... est-ce que nous y tenons, vous et moi? Est-ce que
+pour vous, d'ailleurs, je ne saurais pas en gagner des monceaux! Venez!
+Si vous n'avez pas été la plus fausse des femmes, vous allez venir!...
+
+Le calme de Mlle Simone était celui de ces victimes résignées qui,
+dans le cirque, sous la griffe des tigres, offraient à Dieu leurs
+tortures.
+
+--Ma destinée est fixée, dit-elle. Il n'est plus au pouvoir de personne
+de la changer. Je me dévoue à un intérêt que je juge supérieur à ma
+vie... Ne soyez pas jaloux, je ne trahis pas mes promesses, ce n'est pas
+à un autre homme que je suis fiancée, Raymond, c'est à la mort, et mon
+lit nuptial sera un cercueil. Un abîme de honte s'ouvrait, mon corps le
+comblera: ne le voyez-vous pas?...
+
+Raymond parut réfléchir. Puis, après un moment de lourd silence, troublé
+seulement par les sanglots de miss Dodge:
+
+--Eh bien! soit, s'écria-t-il, je m'éloignerai si vous consentez à
+m'apprendre à quelle cause sacrée vous nous sacrifiez. J'ai le droit de
+savoir et de juger. Ne donnez-vous pas ma vie en même temps que la
+vôtre?
+
+--C'est un secret qui doit être enseveli avec moi!
+
+La colère, de nouveau, gagnait Raymond.
+
+--C'est votre dernier mot, prononça-t-il, je sais ce qu'il me reste à
+faire.
+
+--Quoi?
+
+--J'irai trouver M. Philippe, et il faudra bien qu'il me réponde, lui,
+et qu'il me rende compte de l'horrible violence qui vous est faite...
+
+Mlle de Maillefert se redressa:
+
+--Vous ne ferez pas cela! s'écria-t-elle.
+
+--Je le ferai, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel! Qui donc m'en
+empêcherait!
+
+--Moi! prononça la jeune fille.
+
+Et saisissant la main de Raymond, et la serrant avec une force dont on
+ne l'eût pas crue capable:
+
+--Moi! poursuivit-elle, si ma voix a encore un écho dans votre coeur.
+Moi, qui vais, s'il le faut, tomber suppliante à vos genoux. Malheureux!
+voulez-vous donc empoisonner mon agonie de cette idée horrible que je me
+dévoue inutilement?
+
+Il évita de répondre, il ne voulait pas s'engager.
+
+--Au moins, reprit-il, dites-moi le nom de l'homme que vous allez
+épouser?...
+
+Elle semblait près de se trouver mal.
+
+--Serez-vous donc plus ou moins malheureux, balbutia-t-elle, selon que
+j'épouserais celui-ci ou celui-là?...
+
+--N'importe, je veux savoir...
+
+Une voix près de lui l'interrompit qui disait:
+
+--Mlle de Maillefert épouse le comte de Combelaine...
+
+D'un mouvement furieux, comme s'il eût reçu un coup de poignard dans le
+dos, Raymond se détourna.
+
+Et il se trouva en face de la duchesse de Maillefert et de Philippe.
+
+La mère et le fils rentraient à l'instant même, ensemble.
+
+En montant l'escalier, ils avaient entendu les éclats de colère de
+Raymond, et ils étaient accourus.
+
+--J'ai bien dit, répéta la duchesse, que c'est M. de Combelaine que ma
+fille épouse.
+
+Oh!... Raymond n'avait que trop bien entendu, et s'il demeurait comme
+hébété de stupeur, c'était faute de trouver des expressions pour
+traduire ses écrasantes sensations.
+
+--C'est un indigne mensonge! dit-il enfin.
+
+--Interrogez Mlle de Maillefert, fit M. Philippe, avec cet odieux
+ricanement qui était devenu chez lui comme un tic nerveux dont il
+n'était plus maître.
+
+Ah! c'était plus que de la cruauté, c'était de la démence que de frapper
+encore cette infortunée, qui se tenait là, défaillante, secouée de tels
+frissons que ses dents claquaient.
+
+Mais Raymond avait comme un nuage devant les yeux.
+
+--Dites, interrogea-t-il, dois-je croire votre frère?
+
+--Oui, articula-t-elle, faiblement, mais distinctement.
+
+Un cri de douleur et de rage s'étouffa dans la gorge de Raymond. Un
+monde s'écroulait en lui. Il chancela, et serrant convulsivement entre
+ses mains ses tempes qui lui semblaient près d'éclater:
+
+--Tu l'entends, s'écria-t-il, ô Dieu qu'on appelle le Dieu de bonté et
+de justice, elle consent à devenir la femme de Combelaine, elle,
+Simone!...
+
+Puis, tout à coup, aveuglé de plus en plus par les flots de sang que la
+fureur charriait à son cerveau, saisissant le poignet de Mlle Simone,
+fortement, rudement:
+
+--Vous ne savez donc pas, reprit-il, ce qu'est ce misérable?...
+
+--Je le sais... bégaya-t-elle.
+
+--Vous ne savez donc pas que c'est ce misérable qui a lâchement
+assassiné mon père, le général Delorge...
+
+Lourdement, Mlle de Maillefert se laissa tomber sur son fauteuil.
+
+--Vous m'aviez dit tout cela, murmura-t-elle.
+
+--Et vous l'épousez!
+
+--Oui!...
+
+Éperdu d'horreur, Raymond demeura un moment comme anéanti, puis
+brusquement revenant à la duchesse:
+
+--Et vous, madame, fit-il, vous donnez votre fille à un tel homme!
+
+La duchesse eut une seconde d'hésitation. Puis:
+
+--Dans les maisons comme les nôtres, prononça-t-elle, il est des
+nécessités, des... raisons d'état qui priment tout. Ma fille a pu vous
+apprendre que c'est librement qu'elle se dévoue...
+
+--Librement!... interrompit Raymond, librement...
+
+D'un geste, Mme de Maillefert l'arrêta, et d'un accent dont la
+sincérité le frappa, malgré le désordre de son esprit:
+
+--Je vous affirme, déclara-t-elle, que s'il était en mon pouvoir de
+rompre ce mariage, il serait rompu à l'instant!
+
+--En votre pouvoir!... répéta Raymond...
+
+Et s'adressant à M. Philippe:
+
+--Mais, ce que ne peut madame la duchesse, vous le pouvez, vous,
+monsieur le duc, vous le chef de la glorieuse maison de Maillefert, le
+dépositaire de l'honneur intact de vingt générations...
+
+--Vous avez entendu ma mère, monsieur...
+
+--Madame la duchesse est femme, monsieur, tandis que vous... L'épée que
+vous ont léguée vos aïeux est-elle donc à ce point rouillée au fourreau,
+qu'il vous faille accepter cette humiliation!...
+
+M. Philippe était devenu cramoisi.
+
+--Monsieur!... s'écria-t-il, monsieur!...
+
+--Philippe!... intervint la duchesse effrayée, mon fils!
+
+--Il est vrai, poursuivait Raymond, avec un redoublement d'ironie, que
+le comte de Combelaine passe pour fort redoutable sur le terrain. Il
+vivait autrefois de son habileté aux armes...
+
+Le duc de Maillefert eut un si terrible geste, que son lorgnon s'échappa
+de son oeil.
+
+--Voilà une phrase dont vous me rendrez raison, monsieur, s'écria-t-il.
+
+Mais Mlle Simone s'était redressée, et s'avançant telle qu'un spectre
+entre les deux jeunes gens frémissants de colère:
+
+--Plus un mot! Philippe, prononça-t-elle.
+
+--Quoi!... lorsque je viens d'être outragé chez moi...
+
+--Je le veux... et je paye assez cher le droit de vouloir. Et vous,
+Raymond, il serait maintenant indigne de vous de provoquer un homme qui
+ne vous répondra pas...
+
+Raymond se tut. Il commençait à remarquer la patience extraordinaire de
+la duchesse et à s'en étonner.
+
+--Il ne serait pas généreux, monsieur, prononça-t-elle doucement,
+d'ajouter à nos épreuves... Votre douleur, je la comprends et je
+l'excuse si bien, que je ne vous ai pas demandé compte de votre présence
+ici... Croyez que nous ne souffrons pas moins que vous. Mais la vie a
+des nécessités inexorables. Dussions-nous en mourir tous, il faut que ce
+mariage se fasse...
+
+--Il se fera, appuya M. Philippe.
+
+Lentement, à deux ou trois reprises, Raymond secoua la tête, et d'un ton
+glacé, qui contrastait étrangement avec sa violence de tout à l'heure:
+
+--Et moi, prononça-t-il, par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde,
+par la mémoire de mon père assassiné, je vous jure qu'il ne se fera
+pas...
+
+--Qu'espérez-vous donc?...
+
+--C'est mon secret... Seulement, ce serment que je viens de jurer, vous
+pouvez le répéter à M. de Combelaine... Peut-être le fera-t-il
+réfléchir.
+
+Ayant dit, il alla s'agenouiller devant Mlle Simone, qui gisait
+inanimée sur son fauteuil, il lui embrassa doucement les mains, et après
+quelques mots inintelligibles, se redressant, il sortit.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il fallait qu'il y eût en jeu un intérêt bien puissant pour que la
+duchesse de Maillefert, cette femme si hautaine et si violente, se
+contraignit comme elle le faisait depuis vingt minutes. Elle devait suer
+dans sa robe, tout en se faisant un visage impassible. Telle était
+d'ailleurs la tension de son esprit qu'elle ne se préoccupait ni de miss
+Lydia, ni de Mlle Simone qui, brisée par cette dernière crise, venait
+de se trouver mal.
+
+--Eh bien? fit M. Philippe, après que le bruit des pas de Raymond se fut
+perdu dans l'escalier, eh bien!...
+
+--Eh bien! répondit la duchesse, ne fallait-il pas que cette scène eût
+lieu?... ne vous l'avais-je pas annoncée? ne l'attendiez-vous pas?...
+
+--Si. Et j'ai été outragé chez moi, par un homme auquel je ne pouvais
+m'empêcher de donner raison... Ah! ma mère, pourquoi vous ai-je
+écoutée!...
+
+Mme de Maillefert eut un geste équivoque.
+
+--C'est vrai, murmura-t-elle, nous sommes joués indignement. Mais qui se
+serait attendu à tant d'impudence!... Qu'il prenne garde, pourtant, je
+n'ai pas dit mon dernier mot.
+
+M. Philippe tressaillit.
+
+--Vrai, fit-il, vous avez quelque raison d'espérer?
+
+--Je vous répondrai dans trois ou quatre jours, quand j'aurai vu une
+personne...
+
+Le jeune duc se permit un petit sifflotement fort irrévérencieux.
+
+--Connu! dit-il. Et d'ici là, M. Delorge finira de tout brouiller.
+Combelaine est capable de croire que c'est nous qui le lui dépêchons...
+
+--M. Delorge n'exécutera pas ses menaces.
+
+--Erreur, ma mère. Je l'ai toisé, moi, ce garçon, il est naïf, c'est
+vrai, sentimental en diable, mais rageur... excessivement rageur...
+
+Les mouvements de miss Dodge s'empressant autour de Mlle Simone
+rappelèrent la duchesse à la circonspection.
+
+--Chut!... fit-elle vivement en baissant le ton. Simone conjurera ce
+péril.
+
+--Oui, comptez là-dessus.
+
+--J'y compte. Son empire sur M. Delorge est absolu. Elle saura, si je
+l'en prie, obtenir de lui qu'il quitte Paris. Elle lui écrira, elle lui
+donnera un rendez-vous s'il le faut.
+
+--Et si Delorge va trouver Combelaine ce soir?
+
+--Il n'ira pas... Cependant laissez-moi, je vais parler à Simone...
+
+Eh bien! la duchesse se trompait.
+
+Raymond, en sortant de l'hôtel de Maillefert, était un autre homme. Il
+comprenait maintenant que M. de Combelaine et les Maillefert
+s'exécraient, comme il arrive toujours aux complices, d'accord tant
+qu'il est question de dépouiller leur victime, et qui en viennent aux
+coups de couteau dès qu'il s'agit de partager le butin.
+
+[Illustration:--Vous, dit-il, pas un ordre à vos agents, ou vous êtes
+mort.]
+
+Et là-dessus il bâtissait le plan le plus simple, un plan qu'il était
+bien résolu à exécuter avec cet effrayant sang-froid de l'homme pour qui
+la vie n'a plus aucune valeur.
+
+Il allait droit au comte de Combelaine, et il lui disait simplement:
+
+--J'aime Mlle de Maillefert, et elle vous est fort indifférente. Je
+suis aimé d'elle, vous en êtes haï. C'est sa fortune que vous
+convoitez? Prenez-la. Quant à l'épouser, n'y songez plus, ou vous me
+forcerez de vous brûler la cervelle.
+
+--Et je la lui brûlerai, pensait-il, comme à un chien enragé, à bout
+portant!
+
+Ainsi réfléchissant, il avait gagné les Champs-Élysées. Il prit la rue
+du Cirque, et bientôt arriva à ce charmant hôtel que M. de Combelaine
+devait à la munificence impériale.
+
+Raymond sonna, et un domestique en habit noir à la française étant venu
+lui ouvrir:
+
+--M. de Combelaine? demanda-t-il.
+
+--Monsieur le comte n'est pas à la maison, répondit le domestique.
+
+--Ce n'est pas pour une affaire ordinaire que je viens, il faut que je
+le voie, il y va d'un intérêt pressant...
+
+Le domestique n'eut pas le temps de répondre. Un coupé fort élégant,
+attelé d'un magnifique cheval, s'arrêtait devant la grille.
+
+Une femme en descendit qui, franchissant lestement le trottoir, s'avança
+pour entrer comme chez elle.
+
+Seulement, le domestique, respectueusement, mais non moins fermement,
+lui barra le passage en disant:
+
+--Monsieur le comte est absent, madame.
+
+De son air le plus hautain, elle le toisa, et d'un ton méchant:
+
+--Vous êtes nouveau dans la maison, mon cher, vous ne savez sans doute
+pas qui je suis...
+
+--Que madame m'excuse, je le sais très bien.
+
+--Alors, rangez-vous que je passe.
+
+--Je ne le puis, madame, ayant l'ordre de monsieur le comte...
+
+Cette visiteuse était placée de telle façon que la lumière des lanternes
+de la grille tombait d'aplomb sur son visage et l'éclairait comme le
+plein jour.
+
+C'était une de ces femmes, comme il ne s'en trouve guère qu'à Paris,
+dans ce monde qu'on appelle «un certain monde» et qui doivent à une
+hygiène savante, à des soins incessants et à de mystérieuses pratiques
+de toilette, le privilège de prolonger leur été bien au delà de
+l'automne.
+
+On voyait bien que celle-ci avait dépassé la trentaine. Mais de combien?
+De cinq, de dix, de quinze ans? C'est ce qu'il eût été difficile de
+décider...
+
+Et plus Raymond l'observait, plus il lui semblait retrouver cette
+physionomie au fond de ses souvenirs.
+
+--Appelez Léonard, commanda-t-elle.
+
+C'était le valet de chambre, l'intime confident de M. de Combelaine.
+
+--M. Léonard ne fait plus partie de la maison de monsieur le comte,
+répondit le domestique.
+
+--Comment!... Léonard...
+
+--A quitté monsieur pour entrer au service d'un Anglais qui lui donne
+des gages énormes...
+
+De rage, la visiteuse déchirait ses gants en lambeaux.
+
+--Alors, reprit-elle, allez dire au comte que je suis ici, moi, à sa
+porte, attendant.
+
+--Mais il est sorti, madame, je vous le jure, répondit le domestique.
+Lorsque vous êtes arrivée, j'étais en train de le dire à monsieur...
+
+--Il montrait Raymond, tout en parlant. La dame se détourna et,
+l'apercevant, ne put retenir un léger cri.
+
+--Je reviendrai, fit-elle.
+
+Et s'adressant à Raymond:
+
+--Et vous, monsieur, voulez-vous bien m'aider à monter en voiture?
+
+Raymond obéit. Et quand elle eut pris place sur les coussins de son
+coupé:
+
+--Un mot, monsieur, fit-elle, assez bas pour n'être entendue que de
+Raymond. Je ne me trompe pas, vous êtes bien M. Delorge?...
+
+--En effet, madame.
+
+--Le fils du général?
+
+--Oui.
+
+Elle eut une seconde d'indécision, puis vivement:
+
+--Eh bien! reprit-elle, dites à mon cocher de rentrer par les
+Champs-Elysées, et montez près de moi.
+
+Celui-là devient un joueur terrible, qui n'a plus rien à perdre. La
+situation de Raymond était à ce point désespérée, qu'il pouvait tout
+tenter sans craindre de l'empirer. Il fût monté sans sourciller dans le
+carrosse du diable.
+
+Il fit donc ce que lui demandait cette femme, et lorsqu'il fut assis
+près d'elle, que la portière fut refermée et que le coupé roula:
+
+--Décidément, commença-t-elle, vous ne me remettez pas, monsieur
+Delorge?...
+
+--Je suis sûr que vous ne m'êtes pas inconnue, madame.
+
+Il est positif que depuis deux minutes il se mettait l'esprit à la
+torture pour associer la physionomie de cette femme à un des événements
+de sa vie.
+
+--Je vois bien, reprit-elle après une courte pause, qu'il faut que je
+vous mette sur la voie. Oh! il y a bien quinze ou dix-huit ans de cela.
+Comme le temps passe!... J'étais une toute jeune fille mais vous étiez
+un enfant, vous. Il a été trop souvent question de moi chez votre mère
+pour que vous m'ayez oubliée.
+
+--Je n'y suis pas du tout, murmurait Raymond.
+
+--En ce temps-là, vos amis, Me Roberjot surtout, croyaient que je
+pouvais vous être d'un grand secours... Y êtes-vous?... Pas encore.
+Voyons, est-ce que la mère de vos camarades n'avait pas une soeur?...
+
+Si haut et si brusquement tressauta Raymond, que son chapeau s'écrasa à
+demi contre le fond du coupé.
+
+--Flora Misri!... s'écria-t-il.
+
+La dame tressaillit comme si une épingle l'eût piquée.
+
+--On m'appelait effectivement ainsi, autrefois, dit-elle d'un ton pincé,
+mais maintenant et depuis si longtemps je suis pour mes amis Mme
+Misri.
+
+Tant bien que mal Raymond essayait de s'excuser, elle l'interrompit
+vite.
+
+--Il suffit, dit-elle. Si je vous ai prié de monter dans ma voiture,
+c'est que j'ai à vous entretenir de choses qui vous intéressent au plus
+haut point...
+
+--Madame...
+
+--Oh! ne vous étonnez pas. Sans que vous vous en doutiez, mes intérêts
+et les vôtres sont les mêmes, en ce moment. Tenez, causons: vous avez
+failli vous marier, il y a trois mois?...
+
+Positivement, depuis quelques minutes, Raymond attendait une question de
+ce genre. Il était sur ses gardes. C'est donc d'un ton raisonnablement
+froid qu'il répondit:
+
+--Oh!... failli!... C'est peut-être beaucoup dire...
+
+Mme Misri eut un mouvement d'impatience.
+
+--Ne chicanons pas sur les mots, fit-elle. Il a été question pour vous
+d'un mariage...
+
+Quel intérêt avait-il à nier? Aucun.
+
+--C'est la vérité, répondit-il.
+
+--Avec une jeune fille très riche, dit-on?
+
+--Immensément riche.
+
+--Avec Mlle de Maillefert enfin...
+
+Ce qui augmentait cruellement l'embarras de Raymond, c'était de ne pas
+voir le visage de Mme Misri. Il n'y a rien de perfide comme une
+conversation dans l'obscurité. Les interlocuteurs ressemblent à des
+duellistes qui se battraient à l'épée les yeux bandés.
+
+Autant qu'il en pouvait juger à son accent, elle devait être en proie à
+une colère d'autant plus violente qu'elle s'efforçait de la contenir.
+
+Il sentait, en tout cas, la gravité de la situation, que la fortune lui
+revenait peut-être, que tout dépendait de sa prudence et de son
+habileté. Et, mesurant la portée de chacune de ses paroles:
+
+--J'ai pu espérer, en effet, dit-il, que Mlle de Maillefert serait ma
+femme.
+
+--Vous aime-t-elle?
+
+--Je le crois.
+
+--Et sa famille vous la refuse?
+
+--Formellement.
+
+--Pour la donner à un homme qu'elle doit haïr?
+
+--Je le crains.
+
+Mme Misri, elle aussi, eût bien voulu pouvoir surprendre sur la
+figure de Raymond le secret de ses impressions. Ne le pouvant, elle eut
+une idée qui jamais ne serait venue à un homme, elle lui prit la main,
+et brusquement:
+
+--Connaissez-vous l'homme qui vous enlève la femme que vous aimez?...
+
+--Non, répondit-il effrontément.
+
+Mais un tressaillement plus fort que sa volonté l'avait trahi.
+
+--Pourquoi mentir? fit Mme Misri. Vous savez aussi bien que moi que
+votre rival est M. de Combelaine.
+
+Et Raymond ne répondant pas:
+
+--Qu'alliez-vous faire chez lui? insista-t-elle.
+
+Il garda le silence. Il lui semblait voir poindre à l'horizon comme une
+lueur d'espérance.
+
+--Vous alliez le provoquer? dit Mme Misri.
+
+Elle se frappa le front.
+
+--C'est vrai, fit-elle, je me souviens qu'une fois déjà vous lui avez
+envoyé des témoins, et qu'il a refusé obstinément de vous suivre sur le
+terrain.
+
+--Vous voyez...
+
+--Oui. Vous devez le haïr effroyablement.
+
+--Comment ne pas haïr celui qui m'enlève la jeune fille que j'aime?...
+
+Mme Misri hochait la tête.
+
+--Oh! ce n'est pas tout, dit-elle.
+
+--Quoi donc?
+
+--On prétend que ce n'est pas en duel qu'il a tué le général Delorge.
+
+Raymond sentait la sueur de l'angoisse perler à ses tempes.
+
+--Et a-t-on tort de le prétendre? demanda-t-il d'une voix altérée...
+
+Ce fut au tour de Mme Misri à se taire, puis au bout d'un moment, au
+lieu de répondre:
+
+--Que feriez-vous bien, dit-elle, pour vous venger de cet homme?
+
+Grâce à une toute-puissante projection de volonté, Raymond étouffa
+l'exclamation de joie qui lui montait aux lèvres.
+
+Cette femme, qui d'une voix frémissante lui parlait de vengeance, qui
+semblait lui offrir à signer un pacte de haine, c'était Flora Misri,
+l'âme damnée du comte de Combelaine.
+
+Pour que le misérable fût perdu, cette femme, pensait Raymond, n'avait
+qu'à le vouloir.
+
+Seulement... était-elle de bonne foi?
+
+--Je ne songe nullement à me venger, prononça-t-il froidement.
+
+Le coupé venait d'atteindre l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile, c'est-à-dire
+le sommet de la pente, et le cocher lançait son cheval au grand trot
+dans l'avenue de la Reine-Hortense.
+
+Brusquement Mme Misri rabattit une des glaces de devant de la
+voiture.
+
+--Retournez, cria-t-elle à son cocher, prenez l'avenue de l'Impératrice
+et marchez au pas.
+
+Puis, revenant à Raymond dès qu'elle se vit obéie:
+
+--Vous vous défiez de moi, monsieur Delorge, reprit-elle.
+
+--Je vous assure...
+
+--Ne vous défendez pas, ne niez pas, je suis bien informée. Vous vous
+défiez de moi parce que vous me savez depuis vingt ans l'amie de M. de
+Combelaine.
+
+Raymond ne répliqua pas.
+
+--Eh bien! c'est pour cela justement, continua Mme Misri, que je hais
+cet homme plus que vous ne le haïssez vous-même.
+
+--Oh!
+
+--Oui, mille fois plus, car j'ai plus de raison que vous de le haïr. Il
+m'a trompée, il s'est joué de moi ignoblement. Tenez, savez-vous son
+passé, à ce misérable, et ce qu'ont été nos relations? J'étais une
+enfant quand je l'ai connu, il traînait sur le pavé de Paris une
+existence misérable et méprisée, vivant d'expédients, de trafics
+abjects, de son épée et du jeu. Tel quel, il me plut. Son impudence
+m'éblouit, son cynisme m'effraya, je tombai en admiration devant ses
+vices. En moins de rien, j'en vins à ne penser et à n'agir plus que par
+lui. Quel temps!... Une à une toutes ses ressources étaient épuisées, et
+c'est à moi qu'il imposait la tâche de le faire vivre. Il lui fallait de
+l'argent pour ses cigares, pour son café, pour son jeu; à moi d'en
+trouver; si je n'en trouvais pas, indignement, lâchement, il me battait.
+Comment ne l'ai-je pas quitté!... C'était plus fort que moi. Je ne
+l'aimais plus, je le méprisais comme la boue, je souhaitais sa mort...
+et je restais.
+
+Mais n'était-ce point pour donner plus de confiance à Raymond, que
+Mme Misri se roulait ainsi dans sa honte?
+
+--Non, pensait-il, elle est sincère, elle ne me trompe pas...
+
+Et s'animant de plus en plus, elle poursuivait:
+
+--Alors, arrivèrent les événements de Décembre, et tout à coup
+Combelaine se trouva un gros personnage. Comment ne rompit-il pas avec
+moi? Je lui sus gré de rester mon ami. Bête que j'étais! S'il me
+restait, c'est qu'il avait calculé que c'était son intérêt. Oh! ce n'est
+pas la prévoyance qui lui manque, et il se connaît. Il pensait que cette
+prospérité inouïe dont il était confondu ne durerait pas, et que de
+mauvais jours reviendraient peut-être où Flora lui serait encore utile.
+Certainement il eût pu se mettre de côté des fortunes indépendantes. Ah
+bien! oui! C'est un gouffre, cet homme-là, un gouffre sans fond. Avec
+les revenus de la France, il trouverait encore le moyen d'être gêné et
+de faire des dettes. C'est par centaines de mille francs que se
+chiffrent les pots-de-vin qu'il a reçus, les commissions qu'il
+extorquait, les primes et enfin tous ses bénéfices. Autant en
+emportaient le jeu, les femmes, les chevaux. Ses amis disaient qu'il
+finirait à l'hôpital. Moi, j'ai toujours pensé qu'il finirait en cour
+d'assises, sachant qu'il lui faut de l'argent, toujours, absolument,
+quand même, et lorsqu'il n'en a pas, il n'y a pas d'abomination dont il
+ne soit capable pour s'en procurer...
+
+De plus en plus, Raymond se pénétrait de la sincérité de Mme Misri.
+
+La cause de sa haine, ne la voyait-il pas venir?...
+
+--A cette époque, disait-elle encore, j'ai tenté l'impossible pour le
+modérer. Il m'envoyait promener ou me répondait par des plaisanteries.
+Il me disait: «Baste! pendant que je me ruine, enrichis-toi, et quand tu
+seras millionnaire, je t'épouserai.» Si bien que cette idée finit par
+m'entrer dans la tête pour n'en plus sortir. Être madame la comtesse
+pour de bon, après avoir été... ce que j'ai été, cela me séduisait.
+C'est pourquoi, moi, l'insouciance même jusqu'à ce moment, j'appris à
+compter, et je devins avare. Ah! tant pis pour qui me tombait sous la
+main. Mon bonheur c'était de me répéter, en regardant Combelaine
+s'enfoncer de plus en plus: «Va, mon bonhomme, va, dépense, joue, achète
+des chevaux, endette-toi, mon magot grossit, mon secrétaire s'emplit
+d'actions, d'obligations ou de titres de rentes: le jour n'est pas loin
+où tu viendras me supplier à genoux de devenir ta femme...»
+
+Une à une, les défiances de Raymond s'envolaient...
+
+Il n'est pas d'art au monde capable de peindre l'accent de Mme Misri,
+ni les tressaillements de colère qui la secouaient.
+
+--Des années s'écoulèrent, monsieur Delorge, reprit-elle, avant qu'il me
+fût donné d'apprécier la justesse de mes calculs. M'étais-je donc
+trompée? Non. Un jour vint où M. de Combelaine se trouva à bout de
+ressources et d'expédients. Alors, il songea à moi, et je le vis
+arriver, blême et les yeux injectés de sang, ce qui est chez lui le
+signe d'une émotion extraordinaire.
+
+«--Tu dois être riche, Flora, me dit-il.
+
+«--J'ai un million, répondis-je.
+
+«Il fit deux ou trois tours dans la chambre, puis tout à coup venant se
+planter devant moi:
+
+«--Eh bien! moi, me dit-il, je me noie, j'en suis à la dernière
+gorgée... la moitié de ce que tu as me sauverait.
+
+«A mon tour, je le regardai dans le blanc des yeux, et froidement:
+
+«--En sortant de la mairie, dis-je, tout ce que j'ai sera à toi...
+
+«Dame! il fit un saut de trois pieds.
+
+«--C'est sérieux? interrogea-t-il.
+
+«--Tout ce qu'il y a plus sérieux.
+
+«--Tu veux que je t'épouse?
+
+«--Oui.
+
+«Il faut vous dire, monsieur Delorge, que je ne m'étais jamais abusée.
+Je savais qu'au dernier moment, quand il faudrait franchir le fossé, mon
+homme se cabrerait.
+
+«C'est ce qui ne manqua pas d'arriver.
+
+«--Une femme comme toi!... s'écria-t-il.
+
+«--Quel homme donc es-tu! répondis-je.
+
+«Autrefois, quand j'osais lui tenir tête, monsieur me rouait de coups,
+me prouvant ainsi qu'il avait raison et que j'avais tort. Mais depuis
+que j'avais de l'argent, il ravalait sa rage.
+
+«--Eh! ma pauvre fille, me dit-il, t'épouser, ce serait te créer une
+existence abominable.
+
+«--Pourquoi?...
+
+«--Parce que chaque jour t'amènerait une déception et une avanie. Tu
+aurais beau mettre sur tes cartes de visite: Madame la comtesse de
+Combelaine, tu n'en serais ni plus ni moins Flora Misri et, pour Flora
+Misri, toutes les portes seraient fermées...
+
+«J'avais prévu toutes ces objections.
+
+«--Mon cher, lui dis-je, je ne te demanderai jamais l'impossible. Ce que
+tu as fait pour toi, tu le feras pour moi, voilà tout. Oui ou non, es-tu
+déconsidéré, méprisé, taré? Oui! S'est-il jamais trouvé quelqu'un pour
+te le dire en face? Non! Sur le terrain, tu n'as jamais manqué ton
+homme, on le sait, et on te salue bien bas. Pour la même raison, on
+saluera ta femme, quelle qu'elle soit, et on la recevra...
+
+«--C'est ton dernier mot? interrompit-il.
+
+«--Oui. Pas de mariage, pas d'argent.
+
+«Il sortit là-dessus, calme en apparence, mais si furieux au fond, qu'il
+m'eût très volontiers étranglée. J'étais quasi inquiète de l'issue de
+l'affaire, lorsque son valet de chambre, Léonard, me fit demander à me
+parler.
+
+«Ce garçon, qui n'a pas son pareil pour l'intelligence la finesse, et
+sachant son maître et moi en grande conférence, était venu coller son
+oreille à la serrure de la porte, et n'avait pas perdu un mot de la
+scène.
+
+«--Bravo! ma petite, me dit-il, bien joué. Votre homme est chambré,
+serrez le noeud coulant pendant que vous le tenez, et il est à vous.
+
+«Je devinai ce que voulait Léonard.
+
+«--Dix mille francs pour toi! lui dis-je, le jour où je serai comtesse
+de Combelaine.
+
+«--Alors, c'est fait, ma fille, me dit-il, apprêtez la monnaie.
+
+«Pendant toute la semaine, Victor--Victor, c'est M. de Combelaine--vint
+passer les soirées avec moi, et travaillé par moi d'un côté, et par
+Léonard de l'autre, petit à petit, il s'habituait à la chose.
+
+«--Eh bien! je ne dis pas non, me répondait-il à la fin. Seulement, pour
+le public, nous nous marierons séparés de biens; car pour ce qui est de
+payer mes créanciers avec ton argent, jamais de la vie, ce serait trop
+bête.
+
+«Je touchais au but.
+
+«Pour mettre Victor en goût, et aussi pour lui épargner bien des soucis
+qui le rendaient maussade, je lui avais avancé vingt mille francs...
+J'avais déjà commandé mes robes de noce à ma couturière... Autant de
+perdu.
+
+«Un matin, je reçois une enveloppe volumineuse, je l'ouvre... Qu'est-ce
+que j'y trouve? Vingt billets de mille francs avec un petit mot de
+Victor, où il me disait qu'il me remerciait beaucoup, mais que la
+fortune lui souriant de nouveau, décidément il restait garçon. C'était
+au moment de la guerre du Mexique. Le soir même, je vis Léonard, qui me
+dit:
+
+«--Pour cette fois, ma petite, nous sommes refaits. Le patron vient de
+palper huit cent mille livres, dont trois cents comptant et cinq cents
+en valeurs à six mois. Les créanciers qui ont eu vent de la chose nous
+offrent des crédits illimités... Mais ce n'est que partie remise.
+
+[Illustration:--Enlevons le mouchard!]
+
+«Si j'enrageais, il n'est pas besoin de le dire. Je pensai en faire une
+maladie.
+
+«Et cependant, j'étais de l'avis de Léonard, que ce n'était que partie
+remise, et que Victor me reviendrait.
+
+«Je n'eus donc plus qu'une idée, doubler ma fortune pendant qu'il
+mangerait la sienne. Et ce ne devait pas m'être difficile, ayant au
+nombre de mes amis Coutanceau, le banquier, qui me faisait jouer à la
+Bourse à coup sûr, et le baron Verdale, qui spéculait pour moi sur les
+terrains.
+
+Autant Raymond avait maudit d'abord l'obscurité, autant il la bénissait,
+à cette heure.
+
+Il n'avait du moins pas à laisser paraître sur son visage l'expression
+d'insurmontable dégoût que lui inspirait cette nauséabonde photographie
+d'intérieur.
+
+Il n'avait pas à dissimuler l'épouvantable colère dont il était
+transporté en songeant que ce misérable, dont l'abjection lui était
+révélée, osait prétendre à la possession de Mlle de Maillefert, de sa
+Simone bien-aimée.
+
+Arrivé à l'extrémité de l'avenue de l'Impératrice, et ne recevant pas
+d'ordres, le cocher avait tourné bride, et revenait au pas vers Paris;
+mais Mme Misri ne s'en apercevait pas.
+
+Avec une véhémence toujours croissante, elle poursuivait:
+
+--En fait d'argent, les premiers cent mille francs seuls sont difficiles
+à mettre de côté. Gagner un million quand on en a déjà un est une
+véritable plaisanterie. En moins de dix-huit mois, j'avais la paire.
+D'un seul coup de filet, sur des maisons situées près du
+Théâtre-Français, le baron Verdale m'avait fait rafler quatre cent mille
+francs. C'est un bon homme que ce gros réjoui-là, toujours prêt à
+obliger ses amis... Bref, j'avais mes cent mille livres de rentes,
+quand, au commencement de 1869, un soir, je vis reparaitre mon Victor,
+pâle, maigre, piteux, penaud, rafalé, décavé...
+
+«--Plus le sou, me dit-il en se laissant tomber sur un fauteuil, plus de
+crédit, plus rien!...
+
+«Il y avait près d'un an qu'il n'était pas venu me voir, le brigand;
+mais Léonard m'avait toujours tenue au courant de ses faits et gestes.
+
+«Je savais que ses huit cent mille francs avaient fondu entre ses mains
+comme une poignée de neige, et qu'il lui avait fallu promptement se
+remettre à vivre d'industrie et d'expédients.
+
+«Les huissiers le traquaient, son hôtel était saisi, un à un ses
+tableaux avaient pris le chemin de l'hôtel des Ventes.
+
+«S'il gardait encore quelques vestiges de splendeur, il le devait à
+Léonard, qui avait pris à son nom les chevaux et les voitures, et à moi,
+qui de temps à autre lui faisais secrètement avancer cent louis, parce
+qu'il n'entrait pas dans mes vues qu'il tombât au-dessous d'un certain
+cran.
+
+«En le voyant chez moi, je fus un peu émue.
+
+«Mais depuis deux ans que je rageais, j'avais eu le temps de me préparer
+à cette revanche, et c'est de mon plus grand air que je lui dis:
+
+«--Ah! vous êtes ruiné!... Eh bien! allez vous plaindre à ceux qui vous
+ont donné les huit cent mille francs qui vous ont décidé à rester
+garçon...
+
+«On lui eût versé une carafe frappée dans le dos qu'il n'eût pas fait
+une pire grimace.
+
+«--Et toi aussi, me dit-il, parce que je suis malheureux, tu
+m'abandonnes!...
+
+«Et là-dessus, le voilà à s'accuser et à s'excuser, à me dire que c'est
+vrai, qu'il s'est conduit comme le dernier des gueux, mais qu'il m'aime
+tout de même, qu'il n'a jamais aimé que moi...
+
+«Il croyait que j'allais me pâmer d'aise. Plus souvent!
+
+«Je partis d'un grand éclat de rire, et, faisant une pirouette:
+
+«--Trop tard, mon bonhomme! lui dis-je.
+
+«Et tandis qu'il me regardait d'un air hébété, je me mis à lui expliquer
+gaiement que j'avais réfléchi, que je tenais à mon indépendance, que si
+je venais à être reprise de mes lubies de mariage, je choisirais entre
+cinq ou six hommes bien autrement posés que lui, qui m'offraient leur
+nom, que ma fortune valait bien un titre de duchesse, puisque, grâce à
+mon économie et à mon habile administration, je possédais, non plus un
+million, mais deux.
+
+«--Deux millions! s'écria-t-il, en levant les bras au ciel, tu possèdes
+deux millions!...
+
+«Mâtin!... il me toisait avec des yeux si luisants que j'aurais eu peur
+si je n'avais pas su que je n'avais qu'à tirer ma sonnette pour faire
+monter mes domestiques.
+
+«--Et tu ne m'aimes plus, répétait-il, tu ne m'aimes plus!...
+
+«Je ne répondis pas. Je ne voulais pas le décourager tout à fait. Il
+comprit que mon dernier mot n'était pas dit, et avec un art que seul il
+possède, il entreprit de me conquérir. Ah! c'est le dernier des
+derniers, mais pour connaître les femmes, oui, il les connaît. Ce n'est
+pas un naïf d'honnête homme qui saurait jouer la comédie que ce
+monstre-là m'a jouée pendant un mois. Je savais qu'il mentait, j'en
+étais sûre! Eh bien! parole d'honneur, il y avait des moments où je me
+laissais presque prendre.
+
+«Du reste, ma résolution étant arrêtée de céder à ses instances, je
+cédai, notre mariage fut décidé.
+
+«Le pressé, alors, c'était lui, et c'est lui qui, pour préparer
+l'opinion, comme il disait, fit annoncer dans les journaux que M. de
+Combelaine épousait Mme Misri.
+
+«Moi, de mon côté, pour qu'il pût retourner à son cercle, je lui donnai
+de quoi payer ses dettes de jeu, une soixantaine de mille francs, et je
+distribuai plus du double à ses créanciers, qui auraient pu le mener en
+police correctionnelle...
+
+«Tout était si bien convenu que je ne m'inquiétais aucunement lorsque,
+dans le courant de novembre, Victor me demanda de retarder notre mariage
+en se disant certain de déterminer une très grande dame à y assister...
+Au mois de décembre, je le vis faire un voyage avec son ami Maumussy et
+le papa Verdale, sans en prendre le moindre ombrage...
+
+«J'avais un bandeau sur les yeux, quoi! lorsqu'un matin on me remit une
+lettre anonyme où on me disait:
+
+«Tu n'es qu'une bête, ma petite Flora. Avec l'argent que tu lui donnes,
+ton Victor fait sa cour... Avant un mois, il aura épousé une héritière
+aussi jeune que tu es vieille, aussi noble que tu l'es peu, adorablement
+jolie et quatre fois riche comme toi... Mlle Simone de Maillefert,
+enfin.»
+
+Après des semaines, en parlant de cette lettre anonyme, Mme Misri
+tressaillait encore et sa voix se troublait.
+
+--Ma première idée, continuait-elle, fut qu'un mauvais plaisant voulait
+se moquer de moi. Comment imaginer, en effet, qu'une grande famille pût
+consentir jamais à donner son héritière, une jeune fille, belle, sage et
+riche à millions, à un homme tel que Combelaine, ruiné d'honneur et
+d'argent, perdu de dettes, méprisé, taré, fini?...
+
+«Ce n'est qu'après que des doutes me vinrent.
+
+«Je songeai à l'étonnante habileté de Victor, à son hypocrisie savante,
+à l'art merveilleux qu'il possède de se transformer.
+
+«Je réfléchis que c'est un homme très fort, après tout, intrigant comme
+pas un, à qui ses pires ennemis même reconnaissent une forte tête, le
+génie de la duplicité et un toupet infernal.
+
+«Je me rappelais que, lors du voyage de Combelaine en Anjou, c'était au
+château de Maillefert qu'il avait passé trois jours.
+
+«Donc, je résolus d'en avoir le coeur net.
+
+«Et le soir même, m'étant trouvée seule avec Victor, sans préparation,
+et du ton le plus dégagé qu'il me fut possible:
+
+«--Qu'est-ce que Mlle de Maillefert? lui demandai-je.
+
+«Il faut vous dire, monsieur Delorge, que je n'ai jamais connu d'homme
+aussi complètement maître de lui que ce brigand-là.
+
+«Quand son intérêt est en jeu, voyez-vous, on lui appliquerait un fer
+rouge sur la nuque, qu'il ne se détournerait pas, qu'il ne sourcillerait
+pas, qu'il ne cesserait pas de sourire.
+
+«Mais s'il peut tromper les autres, il ne saurait m'en imposer. Je sais,
+moi, où saisir la preuve de son émotion ou de son trouble; sa moustache
+tressaille et ses oreilles, habituellement très rouges, blanchissent.
+
+«Or, comme en le questionnant je le guettais du coin de l'oeil, je vis
+sa moustache frissonner et ses oreilles devenir plus blanches qu'un
+linge, tandis que tranquille comme Baptiste en apparence, il me
+répondait:
+
+«--Mlle de Maillefert est l'héritière de la famille de ce nom.
+
+«Moi qui ne suis pas de la force de Victor, quoique d'une jolie force
+pourtant lorsqu'il s'agit de se tenir, j'eus du mal à cacher mon
+saisissement.
+
+«--Tu la connais? demandai-je, cette demoiselle?
+
+«--Je l'ai aperçue dans le monde...
+
+«--Est-elle jolie?
+
+«--Ni bien ni mal.
+
+«--Et riche?...
+
+«--Ah! pour cela, je n'en sais rien. Elle a un frère qui est son aîné,
+et dans ces grandes familles, en dépit de la loi, celui qui porte le nom
+reçoit toujours la plus grosse part, quand ce n'est pas la totalité de
+la fortune...
+
+«--Et tu la vois, cette famille?
+
+«--Jamais.
+
+«Ce dernier mensonge était décisif, il devenait pour moi plus clair que
+le soleil que mon Victor me trahissait ou tout au moins travaillait de
+son mieux à me trahir, et que si je ne veillais pas au grain, il allait
+m'échapper, et qu'une fois encore je serais jouée, dupée, bafouée et
+volée.
+
+«--Oh! non, cela ne sera pas, canaille! pensai-je en lui souriant de mon
+meilleur sourire.
+
+Depuis un moment, Raymond avait sur les lèvres une question d'une
+importance capitale, et il attendait pour la placer que Mme Misri
+reprît haleine.
+
+Voyant qu'elle ne tarissait pas, il lui posa la main sur le bras, et
+ainsi l'interrompant:
+
+--Une question, de grâce, madame, fit-il.
+
+--Quoi?
+
+--Cette lettre anonyme, vous êtes-vous inquiétée de son origine?...
+
+--Me prenez-vous pour une bête?...
+
+--Et qu'avez-vous découvert?...
+
+--Rien de rien! Combelaine a tant d'ennemis...
+
+--Mais vous l'avez conservée?
+
+--Naturellement...
+
+--Et vous consentiriez à me la communiquer?
+
+--Quand il vous plaira; ce soir même si vous voulez.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Préoccupés, chacun de son côté, d'un intérêt immense, assis d'ailleurs
+sur les coussins moelleux d'un bon coupé bien clos, ni Raymond ni Mme
+Misri ne s'apercevaient du vol des heures.
+
+Il n'en était pas de même du cocher qui, sur son siège, exposé à la
+fraîcheur pénétrante du soir, trouvait le temps long et la promenade
+fastidieuse.
+
+Après avoir deux fois successivement descendu et remonté au pas l'avenue
+de l'Impératrice, l'impatience le gagna.
+
+Revenu à l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile, il arrêta court son cheval, et
+sans façon, ouvrant du dehors, comme tous les cochers savent le faire,
+la glace de devant de la voiture:
+
+--Ah çà! est-ce que nous ne rentrons pas? demanda-t-il d'un ton à
+mériter un congé immédiat.
+
+--Pas encore, répondit Mme Misri. Allez...
+
+--Où?
+
+--Où vous voudrez... le long des boulevards extérieurs.
+
+Et elle releva brusquement la glace, tandis que le cocher passait sa
+mauvaise humeur sur le pauvre cheval.
+
+--Jusqu'à cette lettre anonyme, reprit Mme Misri, j'y allais avec
+Combelaine bon jeu bon argent. Comme une imbécile que je suis, je me
+promettais, puisqu'il partageait son nom avec moi, de partager
+loyalement ma monnaie avec lui. Reconnaissant sa gredinerie, je me
+promis qu'il ne la porterait pas en paradis. Je me jurai que, si je
+parvenais à me faire épouser, trois mois après je l'aurais planté là
+pour reverdir, et sans un sou en poche.
+
+«Comme bien vous l'imaginez, cette idée de vengeance ne me donnait qu'un
+désir plus enragé de réussir.
+
+«Pour commencer, voulant savoir où en étaient les choses, j'essayai de
+tirer les vers du nez de Maumussy et du papa Verdale. Peine perdue. L'un
+me répondit par des plaisanteries, l'autre par des fadeurs. Je compris
+qu'ils étaient du complot et qu'insister, ce serait avertir Combelaine,
+qui ne se doutait de rien, car j'étais avec lui aimable comme jamais.
+
+«Je me retournai alors vers Coutanceau, que vous devez bien connaître,
+l'ancien banquier, qui est à tu et à toi avec Combelaine, mais qui le
+déteste, au fond. Coutanceau me promit des renseignements exacts.
+
+«Alors moi, en attendant, j'écrivis tout au long la vie de Combelaine,
+je fis recopier et arranger mon écrit par un journaliste de mes amis, et
+j'envoyai le poulet à la duchesse de Maillefert, après avoir ajouté au
+bas: «Pour plus amples renseignements, s'adresser à Mme Flora Misri,
+telle rue, tel numéro.»
+
+--Mon Dieu! pensait Raymond, pourquoi n'ai-je pas su tout cela plus
+tôt!... Pourquoi n'ai-je pas rencontré cette femme le lendemain de mon
+arrivée à Paris!...
+
+Mais elle ne lui laissait pas le loisir de la réflexion...
+
+Il n'avait pas de trop de toute son attention pour la suivre, d'autant
+que le cocher, impatienté, avait mis son cheval au grand trot et que
+bien des paroles se perdaient dans le bruit des roues:
+
+--Vous allez me dire, continuait-elle: Comment Léonard ne vous avait-il
+avertie de rien? Voilà ce qui me confondit tout d'abord. Après avoir
+trahi son maître pour moi, me trahissait-il pour son maître?
+
+«Brave garçon! Aux premiers mots que je lui dis, il tomba de son haut.
+
+«Pour la première fois de sa vie, Combelaine avait eu un secret pour son
+valet de chambre.
+
+«--Eh bien! ma petite, me dit-il, ce mariage que mitonne le patron
+n'aura pas lieu. A nous deux, sachant ce que nous savons, nous ne
+serions que des imbéciles si nous ne l'empêchions pas. Travaillez de
+votre côté, je vais agir de mien...
+
+«Alors, je lui dis ce que j'avais fait déjà, et quelle lettre j'avais
+écrite à la duchesse de Maillefert. Il m'approuva, disant que très
+probablement mon poulet suffirait pour tout rompre.
+
+«Aussi, pendant les trois jours qui suivirent, je n'osai pas mettre le
+nez hors de chez moi. A chaque coup de sonnette je tressaillais et je me
+disais: «C'est la duchesse ou un de ses amis...»
+
+«Ce n'étaient jamais que des ennuyeux, des désoeuvrés, des
+emprunteurs.
+
+«Mes révélations avaient-elles donc manqué leur but et laissé à la
+duchesse de Maillefert sa confiance en Combelaine? Ce n'est pas là ce
+que je redoutais. Ce que je craignais, c'était que ma lettre n'eût été
+interceptée.
+
+«Il est fin, Victor. Faisant la cour à une jeune fille d'une grande
+famille, il était impossible qu'il n'eût pas établi comme un filet
+autour de l'hôtel de Maillefert, pour que rien n'y parvînt sans sa
+permission. J'aurais mis la main au feu qu'il avait acheté le concierge,
+les valets et les femmes de chambre...
+
+«J'étais en train de chercher le moyen de passer à travers les mailles
+de ce filet, lorsque le gros père Coutanceau m'arriva.
+
+«--Je suis crevé, me dit-il; voilà cinq jours que je cours comme un chat
+maigre, faisant de la police à votre intention...
+
+«--Avez-vous découvert quelque chose au moins? demandai-je.
+
+«--Eh!... eh!... j'ai appris de drôles de choses...
+
+«--Parlez, lui dis-je.
+
+«Vous avez, sans doute, monsieur Delorge, entendu dire beaucoup de mal
+de M. Coutanceau. On prétend que c'est un ci, que c'est un l'autre, un
+usurier sans pitié, un monteur de banques véreuses, un filou qui a pris
+les millions qu'il possède, sou à sou, dans la poche du pauvre monde...
+C'est fort possible. Ce qui est sûr, c'est qu'il est encore le meilleur
+de la bande, point rancunier, n'ayant jamais fait de mal inutilement, et
+toujours prêt à rendre un service, quand il le peut sans qu'il lui en
+coûte rien.
+
+«--Tout d'abord, commença-t-il, vous aviez été bien renseignée; votre
+infidèle se marie...
+
+«--C'est décidé?
+
+«--Autant que si le maire y avait passé.
+
+«--Pardon!... Il manque encore quelque chose: mon consentement, à moi
+Flora Misri. Si j'allais ne pas l'accorder...
+
+«--On s'en passerait, ma chère amie.
+
+«--Croyez-vous? Croyez-vous que si je fais savoir à Mme de Maillefert
+ce qu'est exactement le comte de Combelaine, elle l'acceptera pour
+gendre?...
+
+«--Parfaitement.
+
+«--Parce qu'elle n'ajoutera pas foi à mes dénonciations, pensez-vous?
+Mais j'ai des preuves à l'appui de mes dires, mon cher Coutanceau, des
+preuves irrécusables, matérielles, que j'amasse depuis plus de quinze
+ans et que je garde plus précieusement que mes titres de rentes. J'ai
+des papiers et des lettres à envoyer Combelaine au bagne ou à la place
+de la Roquette, à mon choix.
+
+«Le père Coutanceau haussait les épaules.
+
+«--Envoyez-l'y donc, me dit-il, car c'est le seul et unique moyen que je
+vous voie d'empêcher son mariage...
+
+«--Oh!
+
+«--C'est comme cela. Je n'ose pas dire que les Maillefert et votre
+Combelaine se valent, mais ils sont d'accord, ils s'entendent...
+
+«--Vous êtes sûr de ce que vous dites, papa?
+
+«--Sûr?... Vous comprenez, ma belle enfant, que je ne voudrais pas
+parier ma tête, mais je parierais bien cinq cents louis... Voulez-vous
+parier cinq cents louis?... C'est de M. Philippe de Maillefert lui-même
+que me vient ma certitude. Vous me direz que je le connais à peine;
+c'est vrai, je ne lui ai pas parlé quatre fois en ma vie. Mais je
+connais très bien une demoiselle des Délassements qui lui coûte les yeux
+de la tête, et à laquelle il ne cesse de promettre, depuis un mois, un
+huit-ressorts et des chevaux pour le lendemain du jour où sa soeur,
+Mlle de Maillefert, sera comtesse de Combelaine. Est-ce un fait,
+cela? Ce qui n'est pas moins positif, c'est qu'à tous ses créanciers il
+répond invariablement qu'il les payera quand sa soeur sera mariée. Que
+conclure de là? Que l'illustre famille de Maillefert, au lieu de se
+ruiner pour doter sa fille, attend une fortune de son gendre.
+
+«Ce me semblait un conte de l'autre monde, que me débitait là le papa
+Coutanceau, tellement que, persuadée qu'il se moquait de moi:
+
+«--Combelaine enrichir quelqu'un! m'écriai-je. Et c'est à moi que vous
+dites cela! Combelaine!... Mais il lui faudrait dix mille francs pour
+sauver sa tête, qu'à moins de me voler, il ne saurait où les prendre...
+
+«Là-dessus, le père Coutanceau se leva en sifflant, ce qui est un de ses
+tics, et allant s'adosser à la cheminée:
+
+«--Eh bien! ma fille, me dit-il, je suis certain, moi, que votre
+Combelaine a un compte ouvert chez Verdale. Pas plus tard qu'avant-hier,
+j'ai vu le caissier lui verser trente-cinq mille francs sur un simple
+reçu.
+
+«Jamais aussi énergiquement qu'en ce moment, Raymond n'avait fait appel
+à toutes les facultés de son intelligence.
+
+«Il s'agissait de profiter de cette chance inespérée de salut qui
+semblait s'offrir à lui. Il s'agissait, parmi tous les fils de cette
+intrigue embrouillée, de choisir le bon, celui qui pouvait conduire à la
+vérité.
+
+«Aussi perdait-il toute conscience du temps et de l'heure, et de la
+singularité de sa situation...
+
+«Dieu sait pourtant si les allures et les mouvements du coupé étaient
+étranges.
+
+«Mme Misri non plus ne remarquait rien.
+
+«--De tout autre que du père Coutanceau, poursuivait-elle, je me serais
+défiée. Mais lui!... Je savais qu'il exécrait Combelaine, Maumussy,
+Verdale, la princesse d'Eljonsen, enfin toute la séquelle. Dame! vous
+savez, au moment du coup d'État, Coutanceau ne s'est pas fait tirer
+l'oreille pour avancer de l'argent. Tout ce qu'il possédait il l'a
+prêté. A ce point qu'on l'avait surnommé «l'usurier du 2 Décembre.» Eh
+bien! ce surnom était injuste. En fait d'intérêts, il n'avait stipulé ni
+cinquante, ni vingt, ni même dix du cent. Il n'avait rien demandé qu'une
+grande situation, en cas de succès, une de ces situations qui donnent
+des honneurs. On la lui avait promise. On lui avait juré qu'il serait
+député, gouverneur de la Banque, ministre, que sais-je!... Le moment de
+tenir venu, Coutanceau fut déclaré ridiculement prétentieux. On trouva
+qu'il était bien vieux, que son éducation était insuffisante, qu'il
+manquait de prestige, on eut l'air de découvrir qu'il avait eu des
+malheurs à la correctionnelle... Je me rappelle de quel ton il criait
+aux autres: «Vous dites que je suis véreux, eh bien! et vous, donc!...»
+Si bien qu'il n'eut pas la place, ce dont il enrage encore tellement que
+je lui ai entendu dire vingt fois que, pour démolir l'Empire, il
+donnerait le triple de ce qu'il a prêté pour aider à le fonder.
+
+[Illustration: Il ne remarquait pas un homme d'apparence suspecte.]
+
+«Par là, monsieur Delorge, vous pouvez comprendre que j'étais bien sûre
+que du moment où il s'agissait de nuire à Combelaine, je pouvais
+compter absolument sur Coutanceau.
+
+«Ayant donc réfléchi un moment:
+
+«--Voyons, gros père, lui dis-je, assez de rébus comme ça, vous devez
+bien voir que je suis sur le gril.
+
+«--Connu! ma petite, me répondit-il. Quand j'aurai mis le bout de votre
+joli doigt dans le pot au roses, vite vous irez le montrer à ce cher
+Victor, lequel viendra faire du tapage chez moi et me mettra aux
+trousses ce drôle de Verdale, qui ne m'a jamais pardonné la bêtise que
+j'ai faite de l'enrichir.
+
+«--Moi, vous dénoncer à Combelaine? à un misérable, qui me vole et me
+bafoue, que je méprise, que je hais?...
+
+«Il éclata de rire, le vieux malin, et me regardant:
+
+«--En ce cas, fit-il, je regrette bien de ne rien savoir de positif.
+
+«Furieuse, je crois que j'allais le battre, quand se reprenant:
+
+«--Seulement, ajouta-t-il, à force de fureter, de regarder, d'écouter,
+de questionner l'un et l'autre, j'ai fini par apprendre une petite
+histoire. Attention.
+
+«Il y avait une fois, il y a trois ou quatre mois, en Anjou, une jeune
+demoiselle bien naïve, bien honnête, bien sage, qui vivait toute seule,
+au fond d'un grand vieux château. Elle s'appelait Simone.
+
+«Riche, cette demoiselle l'était autant que le défunt marquis de
+Carabas. Toute la contrée lui appartenait. Ses propriétés étaient
+évaluées huit ou dix millions, et elle les surveillait et les faisait
+valoir elle-même, ni plus ni moins qu'un bon vieux propriétaire.
+
+«Ce n'était pas l'affaire de sa maman ni de monsieur son frère,
+lesquels, ayant depuis longtemps avalé leur saint-frusquin, grillaient
+de croquer celui de la pauvre demoiselle.
+
+«Ils avaient bien essayé de tous les moyens pour la déposséder, mais
+elle avait tenu bon, et ils enrageaient, tirant le diable par la queue,
+quand une idée leur vint.
+
+«C'était de marier Mlle Simone--de gré ou de force--à un homme qui
+s'engagerait à partager avec eux le gâteau, c'est-à-dire la dot.
+
+«Pour ce, ils cherchaient un gaillard aimable et peu scrupuleux, lorsque
+Mme la duchesse de Maumussy leur offrit le comte de Combelaine...
+
+«Ils étaient faits pour se comprendre.
+
+«Sur un mot de la duchesse, votre Victor partit pour l'Anjou en
+compagnie de Maumussy et du baron Verdale.
+
+«Il vit les Maillefert, on s'expliqua et en trois jours tout fut
+entendu, convenu, conclu. On échangea les paroles comme il convient
+entre gentilshommes. On prit aussi des sûretés et on se procura de
+l'argent, grâce à l'honorable M. Verdale, lequel, pour rentrer dans les
+fonds que lui doit Combelaine, s'est constitué le banquier de
+l'association. Restait à obtenir le consentement de la jeune fille. Ce
+n'était pas aisé. Elle avait un amoureux, et elle y tenait encore plus
+qu'à ses propriétés. Ce fut la duchesse de Maumussy qui imagina un
+expédient. J'ignore comment elle s'y prit, ce qu'elle dit ou fit; ce
+qu'il y a de sûr, c'est qu'à la fin de l'année, Mlle Simone quitta
+son vieux château et vint s'installer rue de Grenelle, chez sa mère. Si
+bien qu'aujourd'hui tout est arrangé, elle a donné son consentement...
+
+Cent questions, d'une importance décisive, se pressaient sur les lèvres
+de Raymond. Mme Misri ne souffrit pas qu'il en formulât une seule.
+
+--Ah! attendez que j'aie fini, interrompit-elle d'une voix rauque,
+attendez!...
+
+C'est qu'à remuer tous ces souvenirs irritants, ses nerfs
+s'exaspéraient. La colère chassait à flots le sang à sa gorge.
+
+--Le père Coutanceau, reprit-elle, avait vidé son sac du premier coup.
+Une heure durant, je le tournai et retournai comme un gant, je ne lui
+arrachai pas un détail de plus.
+
+«Je lui fis jurer de veiller au grain et d'accourir dès qu'il
+apprendrait quelque chose de neuf, et je le congédiai.
+
+«J'avais hâte d'être seule, pour ne me plus contraindre, pour rager à
+l'aise, pour trépigner, crier et casser tout ce que j'avais sous la
+main.
+
+«C'est que, voyez-vous, si j'ai mon amour-propre tout comme une autre,
+je me connais, moi, et je ne me monte pas le coup. Moi, Flora Misri, née
+Cochard, ancienne figurante des Délass, âgée de trente-cinq ans, sans
+compter les mois de nourrice, pouvais-je lutter avec une jeune fille de
+vingt ans, sage, jolie, et noble comme une reine!...
+
+«Si elle eût été dans la misère, seulement!... Mais elle était riche, si
+riche, que moi, avec mes deux millions, je me faisais l'effet d'une
+pauvresse. Donc, c'était clair comme le soleil en plein midi, j'étais
+une fois de plus trahie, filoutée, lâchée...
+
+«--Oui, pensai-je, à moins d'un de ces coups qui relèvent une partie...
+
+«Je reconnaissais que tout espoir était perdu, et perdu sans retour, du
+côté des Maillefert, et que je n'avais plus à compter que sur moi seule.
+Je sentais aussi que le temps pressait, et que, si je m'amusais aux
+bagatelles de la porte, je trouverais la pièce jouée, un beau matin.
+
+«Montée comme je l'étais, je me décidai sur-le-champ à jouer mon va-tout
+et à attaquer directement Combelaine...
+
+«Le soir même, il arriva chez moi, sur les dix heures, fumant son
+cigare, comme d'ordinaire, souriant et insolent comme toujours. J'avais
+préparé dans ma tête ce que je lui dirais, mais sa vue me fit oublier
+mes belles phrases; la colère m'emporta, et sans le laisser seulement me
+souhaiter le bonsoir, lui sautant à la gorge:
+
+«--Lâche, m'écriai-je, misérable brigand! Ose donc me dire encore que tu
+ne te maries pas!...
+
+«Si vous croyez qu'il fut décontenancé, qu'il essaya de nier, c'est que
+vous ne le connaissez guère. Il se dégagea, et froidement:
+
+«--Justement, me dit-il, je venais t'annoncer mon mariage...
+
+«Il me poussait à bout, j'éclatai.
+
+«--Eh bien! m'écriai-je, ce mariage n'aura pas lieu!
+
+«--Parce que?...
+
+«--Parce que moi, Flora, je ne le veux pas!...
+
+«La voix de Mme Misri atteignit un tel diapason, que le cocher
+certainement l'entendait, et que par moments Raymond le voyait se
+pencher vers les glaces de devant, partagé qu'il était entre l'attention
+à donner à son cheval et la curiosité de savoir ce qui se passait dans
+le coupé.
+
+«--Depuis vingt ans, poursuivit-elle, que notre existence est commune,
+nous n'en étions pas, Victor et moi, à notre première dispute. Et vous
+ne savez pas, monsieur Delorge, ce que peut être une dispute entre un
+homme tel que lui et une femme comme moi.
+
+«Mais jamais la situation n'avait été tendue comme ce soir-là.
+
+«--Ah! tu ne veux pas que j'épouse Mlle Simone, fit-il.
+
+«--Non.
+
+«--Et pourquoi, s'il te plaît?
+
+«--Parce que, répondis-je, tu es à moi. Parce que j'ai payé de ma
+jeunesse le droit d'être ta femme. Parce que j'ai ta parole et que je
+t'ai donné des arrhes; que notre mariage est annoncé partout; que je
+suis lasse d'être dupe et que je ne veux pas être ridicule; enfin, parce
+que je ne supporterais pas de te voir à une autre...
+
+«Monsieur ricanait.
+
+«--Serais-tu donc jalouse? fit-il.
+
+«--Pourquoi pas!...
+
+«Là-dessus, son visage changea brusquement, et de dur et menaçant qu'il
+était, il devint doux et bon comme à nos meilleurs moments.
+
+«--Eh bien! là, vrai, tu as tort d'être jalouse. Voyons, franchement,
+puis-je te préférer, à toi, qui es le sourire de ma vie, à toi si gaie,
+si facile, si dévouée, cette vierge larmoyante qui a nom Simone de
+Maillefert!... Est-ce qu'elle me comprendrait? est-ce que nous parlons
+seulement la même langue! Le mariage est un sacrifice à mes projets
+d'avenir, à mon ambition, à notre bonheur... Nous vieillissons, ma
+pauvre Flora, il nous faut une fin digne de nous. Je rencontre des
+millions qui ne demandent qu'à entrer dans ma poche: faut-il que je les
+repousse! Tu ne le voudrais pas. Tu es trop forte pour avoir des
+scrupules de sentiment. Ah! si on pouvait avoir l'argent sans la femme!
+Mais ce n'est pas l'usage. Pour palper la dot, il faut épouser. Avalons
+donc cette pilule amère. Flora Misri, jalouse! c'est de la folie. Tu ne
+la connais pas cette pauvre Simone de Maillefert. Combien crois-tu
+qu'elle ait encore à vivre? Avant la fin de l'année je serai libre, et
+j'aurai gagné, à aliéner six mois ma liberté, une fortune énorme, de
+grandes alliances, un regain de considération que mes fredaines rendent
+nécessaire, et le titre de duc. Alors je reviendrai, et ce ne sera plus
+le titre de comtesse, mais celui de duchesse que je mettrai dans ta
+corbeille. Alors, en unissant nos deux fortunes, nous aurons une des
+maisons les plus considérables de Paris et tout le monde à nos pieds...
+Oui, tu as raison, je suis à toi, mais quand il y va d'un si grand
+intérêt, tu peux bien me prêter pour quelques semaines à une pauvre
+fille qui se passe une fantaisie de malade...
+
+«Voilà, monsieur Delorge, ce que me dit Victor, non comme je vous le
+rapporte, mais longuement, doucement, avec toutes sortes de caresses
+dans la voix et de tendresse dans les yeux.
+
+«--A tout cela, dis-je, quatre mots de réponse suffisent:
+Je-ne-veux-pas!...
+
+«Il parut surpris.
+
+«--Voyons, voyons, fit-il d'un ton dédaigneux, je ne suis pourtant pas,
+que je sache, votre propriété, la belle!...
+
+«--Si! m'écriai-je.
+
+«Et hors de moi, je me mis à lui reprocher, avec des torrents d'injures
+et d'insultes, sa vie tout entière, tout ce que je savais de ses hontes,
+toutes les infamies dont j'avais été la complice volontaire ou forcée...
+
+«Et quand j'eus fini:
+
+«--Alors, ricana-t-il, c'est ta note que tu me présentes?
+
+«--Oui, et je prétends être payée.
+
+«Il haussa les épaules, et sentant grandir son irritation:
+
+«--Tiens, me dit-il, brisons... Ce n'est pas un caprice absurde qui me
+fera revenir sur ma détermination.
+
+«Mais moi j'avais décidé que j'irais jusqu'au bout.
+
+«--Prends garde, Victor, dis-je.
+
+«Il tressaillit.
+
+«--Que veux-tu dire? fit-il.
+
+«--Rien, sinon que je ne me laisserai pas bafouer sans essayer une
+revanche. Tu oublies quelque chose...
+
+«--Quoi?
+
+«Je me rapprochai de la cheminée pour être à portée de mon cordon de
+sonnette, et le regardant bien dans le blanc des yeux, je dis:
+
+«--Et les papiers!...
+
+«Son visage positivement se décomposa, et c'est cependant d'un ton calme
+qu'il répondit:
+
+«--Quels papiers?...
+
+«J'allais jouer ma dernière carte.
+
+«--Tu le sais aussi bien que moi, répondis-je. Un homme comme toi qui,
+depuis vingt ans, se mêle à toutes les intrigues et se salit à tous les
+tripotages, est bien forcé de garder par devers lui des tas de
+paperasses qui le compromettent terriblement, c'est vrai, mais qui à un
+moment donné, aussi, peuvent être des armes. Toi qui es prudent, et qui
+connais tes amis de la rue de Jérusalem, tu n'as jamais rien conservé
+chez toi. On pouvait, en ton absence, fouiller ta maison, comme on a
+fouillé celle du père Coutanceau, quand on lui a si subtilement enlevé
+les pièces dont il menaçait de se servir. C'est à moi que tu confiais
+tout ce que tu jugeais dangereux. Tu me disais: «Tiens, serre, ce n'est
+rien, mais j'y tiens.» Moi je serrais fidèlement; seulement, comme
+j'aime à connaître la valeur de ce que je garde, j'examinais. Je ne suis
+qu'une bête, mais je sais lire. J'ai lu... cela te suffit-il?
+
+«Il se contenait encore, mais à peine, oh! à grand'peine.
+
+«--Et si je te demandais de me rendre ces papiers? interrogea-t-il.
+
+«--Je te répondrais, dis-je, que je ne les rendrai qu'à mon mari.
+
+«--De sorte que si j'épouse Mlle Simone...
+
+«--Je les utiliserai...
+
+«--Toi!
+
+«Cette fois, bien ostensiblement, je pris le cordon de la sonnette.
+
+«--Oui, moi, répondis-je. Et si tu veux savoir ce que j'en ferai, je
+vais te le dire. Je commencerai par les trier et les classer.
+J'adresserai les uns au procureur impérial; les autres à n'importe quel
+député de l'opposition; d'autres encore à l'empereur lui-même. Il y en a
+que je donnerai à ma soeur, Mme Cornevin, qui les remettra à Mme
+Delorge, la veuve du général. Quant à ceux que tu m'as confiés
+dernièrement, et qui viennent de Berlin, j'aviserai.
+
+«Ah! je croyais bien qu'il allait se jeter sur moi, et essayer de
+m'étrangler...
+
+«Eh bien! non...
+
+«Posément, il reprit son chapeau, et ouvrant la porte:
+
+«--Vous devez comprendre, prononça-t-il, que de ma vie je ne vous
+reverrai. Ce que j'ai dit sera... Vous croyez pouvoir me perdre?
+Essayez... Et il sortit.
+
+Arrivée à ce paroxysme où la colère ne trouve plus d'expression, Mme
+Flora Misri riait d'un rire nerveux et strident qui, en ce moment,
+semblait sinistre, et eût presque fait douter de sa raison.
+
+Se penchant vers Raymond, jusqu'à lui effleurer le visage de son
+haleine:
+
+--Eh bien! interrogea-t-elle, qu'est-ce que vous dites de cela?...
+
+Raymond ne répondit pas. Il était ébloui des perspectives que lui
+ouvrait le ressentiment de cette femme, et haletant d'espérance et de
+crainte, il tremblait, par un mot imprudent, de la rappeler à la
+prudence ou de déranger le cours de ses idées.
+
+--Vous êtes stupéfait du toupet de Victor, reprit-elle. Que serait-ce
+donc si vous connaissiez les papiers que j'ai en ma possession, si vous
+saviez où ils le mèneront si je les livre!...
+
+«A la réflexion, cependant, je m'expliquai sa conduite.
+
+«C'est qu'il me connaît, voyez-vous, c'est qu'il me sait, avec lui,
+faible comme une enfant, lâche autant que le chien qu'on bat et qui
+revient en rampant lécher la main qui l'a battu.
+
+«J'ai tant de fois tenté inutilement de briser ma chaîne, de m'enfuir,
+de me reconquérir!... Tant de fois je l'ai menacé de me venger, et
+terriblement, de tout ce qu'il m'a fait endurer!...
+
+«--Ce sera cette fois comme les autres... devait-il penser en sortant de
+chez moi. Flora est bien trop bête pour faire ce qu'elle dit...
+
+«Il est vrai que, de mon côté, je pensais:
+
+«--Chante, mon bonhomme, chante bien haut, redresse la crête, fais le
+fier... Avant la fin de la semaine, ne voyant pas venir de lettre de
+moi, tu commenceras à avoir la puce à l'oreille...
+
+«Ne pas donner signe de vie, je le pouvais sans danger, certaine que
+Victor ne passerait pas outre sans une dernière explication. Alors, s'il
+s'obstinait, il serait temps d'agir.
+
+«Cependant, pour n'être pas prise sans vert, il m'importait d'être
+informée jour par jour des faits et gestes de Combelaine. J'envoyai
+chercher Léonard.
+
+«Je lui trouvai l'air fort abattu.
+
+«--Je conçois que vous vous fassiez de la bile, me dit-il, nous sommes
+volés, le patron épousera Mlle de Maillefert.
+
+«--Comment! à nous deux, et avec les armes que nous avons!...
+
+«--Nous n'empêcherons rien. Si l'affaire eût pu être rompue, elle l'eût
+été, entendez-vous, par les Maillefert.
+
+«--Des gens qui s'entendent avec lui...
+
+«--Qui s'entendaient, c'est possible; qui sont brouillés, c'est sûr. Ils
+se voient, ils se visitent, ils sortent ensemble, mais ils se haïssent.
+Allez, je sais ce que je dis. Pas plus tard qu'avant-hier, voilà M.
+Philippe de Maillefert qui tombe chez nous, demandant à parler à
+monsieur, sur-le-champ. Comme de juste, je vais prévenir monsieur, qui
+me répond: «Que le diable emporte l'imbécile!... Enfin, qu'il entre.» Je
+le fais entrer, je me retire. Seulement, j'avais flairé quelque chose.
+Je restai l'oreille collée contre la porte. Mes deux individus étaient à
+peine seuls, que voilà une discussion qui commence, oh! mais une
+discussion si abominable, que deux chiffonniers n'en auraient pas une
+pire. M. Philippe réclamait à monsieur de l'argent qu'il l'accusait de
+lui avoir volé, de très grosses sommes et aussi des billets, et à tout
+moment, monsieur répétait: «Tant pis pour vous! Chacun pour soi!
+Adressez-vous aux tribunaux...»
+
+«Vous devez le comprendre, monsieur Delorge, je tombais de mon haut...
+
+«--Ce que vous me contez là est invraisemblable, dis-je à Léonard...
+
+«--C'est cependant vrai.
+
+«--Et le mariage n'est pas rompu?
+
+«--Il tient plus que jamais...
+
+«--C'est absurde!...
+
+«Léonard haussa les épaules.
+
+«--C'est-à-dire, me répondit-il, que cela me surpasse. Il faut qu'il y
+ait là-dessous quelque diablerie du patron, que nous ne soupçonnons pas.
+Laquelle?... Je me suis donné la migraine à force de chercher, et j'ai
+fini par jeter ma langue aux chiens.
+
+«De plus en plus, la situation se compliquait, si bien que j'en arrivais
+à ne savoir plus que penser ni que croire, et que malgré toutes les
+raisons que j'avais de me lier à Léonard, je l'observais en dessous,
+essayant de reconnaître si, acheté par Victor, il ne se moquait pas de
+moi.
+
+«--Peut-être, demandai-je, Mlle de Maillefert aime-t-elle
+quelqu'un?...
+
+«--Parbleu! répondit Léonard.
+
+«Et alors, monsieur Delorge, il me raconta que celui que cette pauvre
+jeune fille aimait, c'était vous, que tout le monde le savait bien,
+qu'elle l'avait d'ailleurs avoué hautement, et que même vous deviez
+l'épouser, lorsque Victor était survenu, protégé par Mme de Maumussy.
+
+«J'étais toute saisie de cette fatalité, moi, qui me rappelais la mort
+de votre père, et je me disais:
+
+«--Eh bien?... en voilà un qui ne doit pas être le cousin de Combelaine.
+
+Mme Misri supposait-elle qu'il était besoin d'attiser la haine de
+Raymond avant de lui offrir un sûr moyen de se venger?
+
+Et dans le fait, pourquoi non?
+
+Elle ignorait ses tortures et sa résolution désespérée lorsqu'elle
+l'avait invité à prendre place dans son coupé.
+
+Et depuis ce moment, il était resté impénétrable, devenant de plus en
+plus froid et réservé, à mesure qu'elle s'enivrait de sa colère.
+
+C'est qu'il était une considération qui lui commandait le sang-froid qui
+observe, prévoit et calcule:
+
+Autant il avait foi en la sincérité actuelle de Mme Misri, autant,
+pour l'avenir, il se défiait d'elle.
+
+Sans être un grand grec en matière de passion, il était trop intelligent
+pour ne pas comprendre qu'en dépit de ses serments de haine et de
+vengeance, Mme Misri, plus que jamais, aimait--si ce n'est pas
+profaner ce mot sacré--le comte de Combelaine.
+
+Elle était en pleine révolte; mais que fallait-il pour qu'elle reprît sa
+chaîne et qu'elle revînt à ses habitudes d'aveugle soumission? Une
+visite de Combelaine évidemment, un mot, un regard...
+
+Donc, il fallait profiter de l'occasion pour en tirer tout ce qu'elle
+savait encore, pour lui arracher surtout les papiers qu'elle
+possédait...
+
+Après un moment de silence:
+
+--Et ensuite? interrogea-t-il.
+
+--A cela, monsieur Delorge, reprit Mme Misri, se bornaient les
+renseignements de M. Léonard. Il fut convenu que nous resterions alliés,
+poursuivant le même but, moi ouvertement, lui en secret.
+
+«Et j'attendis les événements, tenue au courant tous les jours, tantôt
+par le père Coutanceau, plus animé que moi, certainement, contre
+Combelaine, tantôt par Léonard.
+
+[Illustration:--Dites à mon cocher de rentrer par les Champs-Élysées et
+montez près de moi.]
+
+«Selon Coutanceau, tout espoir était définitivement perdu, et j'avais
+tort de ne pas utiliser immédiatement mes armes.
+
+«Selon Léonard, au contraire, je devais patienter, parce que, me
+disait-il, M. de Maillefert et Victor, de plus en plus irrités, ne
+pouvaient manquer, au premier jour, de vider leur querelle sur le
+terrain.
+
+«Malheureusement, c'est à Coutanceau que tout semblait donner raison.
+
+«Le mariage de Combelaine et de Mlle de Maillefert était annoncé de
+divers côtés, et tout en le trouvant inouï, incompréhensible, absurde,
+on le considérait comme certain.
+
+«En cette extrémité, je songeai à agir sur Combelaine par ses anciens
+amis.
+
+«Parmi les papiers, il s'en trouvait qui compromettaient terriblement
+plusieurs personnages haut placés, et entre autres, et plus que tous les
+autres, le duc de Maumussy.
+
+«C'est donc à lui que je m'adressai d'abord.
+
+«Après lui avoir exposé la situation, qu'il devait d'ailleurs connaître
+aussi bien sinon mieux que moi, je lui écrivais carrément:
+
+«Il m'est impossible de frapper Victor sans vous atteindre vous-même, je
+le regrette, mais c'est ainsi. Usez de votre influence sur lui pour le
+déterminer, non pas à m'épouser, je n'exige pas tant, mais à rompre un
+mariage que je suis résolue à empêcher à n'importe quel prix.»
+
+«Je m'attendais a voir arriver Maumussy, tout courant. Je comptais, à
+tout le moins, sur une réponse immédiate... Rien.
+
+«Furieuse, j'écrivis successivement la même chose au baron Verdale et à
+la princesse d'Eljonsen... Rien toujours.
+
+«On riait de ma colère, on se moquait de mes menaces: c'était si clair
+que j'aurais douté de la valeur des pièces que j'avais entre les mains,
+sans le père Coutanceau, qui les avait examinées, et qui même avait
+profité de la circonstance pour s'emparer de tout ce qui le concernait.
+
+«Ce silence, prétendait-il, était inouï, inexplicable, et très
+certainement cachait quelque embûche.
+
+«--Défiez-vous, me répétait-il sans cesse, prenez garde!...
+
+«Et moi, qui, mieux que lui, sais ce dont Victor est capable, je
+frémissais et j'étais travaillée de si affreuses terreurs, qu'il me
+semblait trouver un goût étrange à tout ce que je mangeais, que le jour
+j'osais à peine sortir, et que la nuit je me barricadais dans ma chambre
+comme dans une forteresse.
+
+«Ah! ces papiers maudits!... Vingt fois je les ai mis sous enveloppe
+pour les adresser à qui de droit, vingt fois j'ai eu horreur de ce que
+j'allais faire, et je les ai resserrés en me disant:
+
+«--Je ne peux pas, décidément je ne peux pas...
+
+Alors, monsieur Delorge, alors, lâche et indigne créature que je suis,
+pauvre bête, misérable dupe, savez-vous ce que je fis?
+
+«J'écrivis à Victor pour lui demander une entrevue, lui disant que notre
+brouille venait d'un malentendu qu'une explication dissiperait.
+
+Si Mme Flora Misri pensait surprendre Raymond, elle se trompait.
+
+Cette défaillance, il l'avait devinée, prévue, et il n'avait qu'à
+s'applaudir de sa pénétration et de sa réserve.
+
+--Oui, voilà ce que je fis, continua-t-elle, et, allégée de mes
+angoisses et de mes luttes intérieures, pleine d'espoir, j'attendis.
+
+«Oh!... je n'eus pas à attendre longtemps! Le soir même, Victor me
+retournait ma lettre avec ces mots au crayon rouge, en travers:
+
+«Assez!... ou je serai forcé de prier le préfet de police de me délivrer
+d'obsessions et de menaces également ridicules.»
+
+«Il me menaçait de la police, lui!... Quelle amère dérision!...
+
+«--Et j'hésiterais encore, m'écriai-je, à le perdre lorsque je le
+puis!...
+
+«Eh bien! oui, j'hésitai encore.
+
+«--Il faut, me dis-je, que je le voie, que je lui parle, qu'il
+m'entende... C'est une dernière chance de salut que je lui offre: s'il
+la dédaigne, c'est fini, j'agis...
+
+«Et voilà pourquoi, monsieur Delorge, vous m'avez vue, ce soir, à la
+grille du comte de Combelaine, mendiant la faveur d'un entretien.
+
+«Et vous avez entendu!... Il me ferme sa porte, le misérable qui me doit
+tout, que j'ai disputé jadis à cette police dont il me menace
+aujourd'hui, qui a vécu de moi, des hontes qu'il me reproche, qui m'a
+volée, pillée, ruinée, qui me doit jusqu'à l'argent qu'il donne à ses
+valets par lesquels il me fait insulter.
+
+«Et Léonard qui n'est plus là.
+
+«Comment, tout à coup, sans me prévenir, a-t-il quitté Combelaine qu'il
+sert depuis tant d'années, et qui lui doit, il me le disait encore
+avant-hier, une vingtaine de mille francs?
+
+«Qu'est-ce que cet Anglais, qui lui donne, à ce qu'on prétend, des gages
+fabuleux?...
+
+Durant dix secondes, Mme Misri reprit haleine, puis tout à coup, et
+avec une violence convulsive:
+
+--Voilà ce que je me disais, monsieur Delorge, poursuivit-elle, pendant
+qu'on me refusait la porte. La mesure était comble, cette fois, et je me
+demandais comment frapper sur-le-champ le misérable, lorsque je vous ai
+aperçu et reconnu.
+
+«Et maintenant que je vous ai tout raconté, je vous dis:
+
+«--Je ne suis qu'une femme, je ne saurais peut-être pas me servir des
+armes mortelles que j'ai entre les mains; voulez-vous que je vous les
+confie? Voulez-vous me venger en vous vengeant vous-même? Êtes-vous prêt
+à me jurer que vous frapperez impitoyablement Combelaine, que vous
+l'écraserez!...
+
+Jamais occasion si décisive ne s'était offerte à Raymond, et il n'avait
+pas trop de toute sa volonté pour garder son calme.
+
+--Ainsi, vous me donnerez ces papiers qui sont en votre pouvoir?
+demanda-t-il.
+
+--Je vous les donnerai.
+
+--Quand?
+
+Si imperceptible que fût l'indécision de Mme Misri, elle n'échappa
+pas à Raymond.
+
+--Demain, répondit-elle, dans la matinée...
+
+--Pourquoi pas ce soir?...
+
+--Ce soir!...
+
+--Oui, tout de suite. Dites à votre cocher de rentrer, je monte à votre
+appartement, vous me remettez ces papiers, je passe la nuit à les
+examiner et à voir quel parti on peut en tirer, et dès demain j'ouvre le
+feu...
+
+Une brusque secousse lui coupa la parole.
+
+Le coupé venait de s'arrêter court au milieu de l'avenue d'Eylau.
+
+Le cocher, comme la première fois, rabattit sans façon la glace, et d'un
+accent inquiet:
+
+--Madame! appela-t-il, madame!
+
+Assurément, elle était à mille lieues de la situation présente, et il
+lui fallut un instant pour s'en rendre compte. Alors, elle crut que son
+cocher allait de nouveau se permettre des observations sur la longueur
+de la promenade.
+
+--Qu'est-ce que ces façons! répondit-elle. Ne vous ai-je pas dit de
+marcher?...
+
+Elle voulait relever la glace, le cocher l'en empêcha.
+
+--C'est bien, je vais marcher, fit-il, mais avant je dois dire à madame
+que nous sommes suivis...
+
+Elle tressauta, et, par un mouvement instinctif, se rapprochant de
+Raymond:
+
+--C'est impossible!... s'écria-t-elle.
+
+--Oh! j'en suis sûr comme de mon existence, insista le cocher. Monsieur
+et madame n'ont donc pas remarqué les drôles de détours que je leur ai
+fait faire, et la singulière façon dont je les menais? C'est que je
+voulais m'assurer de la chose. J'ai commencé à m'en défier dès les
+Champs-Élysées. Voyant une voiture qui allait du même train que moi,
+toujours tournant à la même distance, tournant à droite quand j'allais à
+droite et à gauche quand je tournais à gauche, je me suis dit: «Bien
+certainement on épie madame.» Alors, je me suis mis à circuler au
+hasard, de ci et de là, tantôt au pas, tantôt au galop, la voiture ne me
+lâchait toujours pas, et maintenant que je suis arrêté, elle est arrêtée
+en arrière à cent pas.
+
+Trop profonde était l'obscurité pour que le cocher, du haut de son siège
+surtout, pût juger de l'impression que produisait son rapport.
+
+Pendant qu'il parlait, Mme Misri, plus tremblante que la feuille,
+s'était peu à peu blottie tout contre Raymond.
+
+--Vous entendez? bégaya-t-elle.
+
+--Parfaitement.
+
+--C'est Combelaine qui nous suit, reprit-elle.
+
+--Combelaine ou un autre...
+
+--Non, ce ne peut être que lui. Je sais ses façons, voyez-vous, et
+combien il est traître. Pendant que je parlementais avec son domestique,
+il était au guet derrière ses persiennes. Il nous a vus causer et monter
+ensemble dans mon coupé. Il a demandé qui était cet homme à qui je
+parlais, on le lui a dit, et aussitôt, sautant en voiture, il s'est
+lancé sur nos traces...
+
+Raymond sentait la victoire lui échapper, une victoire sûre, décisive,
+et dont il avait déjà, au dedans de lui-même, escompté la joie.
+
+Car il n'avait pas besoin d'y voir clair pour reconnaître que Mme
+Flora retombait invinciblement sous l'influence de Combelaine, qu'elle
+était terrifiée de son audace, que le plus extrême anéantissement
+succédait à son exaltation nerveuse.
+
+--Peut-être avez-vous raison, lui dit-il, mais que nous importe!...
+
+--Malheureux!... Vous ne comprenez donc pas que si Combelaine nous a
+épiés, il est trop fin pour n'avoir pas deviné ce qui s'est passé entre
+nous! S'il nous a suivis, il sait, à cette heure, que je vous ai tout
+dit, que je vous ai offert les papiers que j'ai en ma possession, que
+nous avons signé un traité de vengeance...
+
+Il importait de prendre un parti, évidemment, mais il était bon aussi,
+avant tout, de vérifier les assertions du cocher. Raymond n'y ajoutait
+pas absolument foi, l'estimant fort capable d'avoir imaginé cette
+histoire de poursuite pour déterminer Mme Misri à rentrer.
+
+Revenant donc à cet homme:
+
+--Et où est-elle, maintenant, demanda-t-il, cette voiture qui nous
+«file» si obstinément?
+
+Le cocher se dressa sur son siège pour regarder.
+
+--Toujours au même endroit, répondit-il, près d'un café très éclairé. En
+mettant l'oeil au petit carreau du fond, monsieur peut l'apercevoir.
+
+Ainsi fit Raymond et, en effet, à une soixantaine de mètres, il
+distingua les lanternes d'une voiture immobile. Mais qu'est-ce que cela
+prouvait?
+
+--Mon brave, dit-il au cocher, il ne faut pas toujours se fier aux
+apparences. Vous allez marcher, pendant que j'observerai, et faites
+assez de tours et de détours pour lever tous mes doutes!...
+
+--Soit! répondit le cocher.
+
+Et il fouetta son cheval, qui partit au grand trot...
+
+--Eh bien!... demandait de temps à autre Mme Misri à Raymond.
+
+--Eh bien, le cocher ne s'était pas trompé. Voici la voiture suspecte
+qui se met en marche à son tour... Elle tourne où a tourné la nôtre...
+Elle se maintient toujours à une cinquantaine de mètres...
+
+Sûr de son fait, Raymond commanda au cocher d'arrêter.
+
+--Ma conviction, dit-il à Mme Misri, est qu'il n'y a que M. de
+Combelaine pour nous épier ainsi... Cependant, il faut s'en assurer.
+
+--Que voulez-vous faire?
+
+--Je vais descendre et aller demander à la personne qui est dans cette
+voiture de quel droit elle me suit...
+
+Déjà il ouvrait la portière; Mme Misri le retint.
+
+--Vous ne ferez pas cela! s'écria-t-elle, je ne veux pas rester seule,
+j'ai peur... Ensuite, si c'est Victor qui est dans la voiture,
+qu'arrivera-t-il?...
+
+Était-ce pour Raymond qu'elle craignait si fort, ou pour M. de
+Combelaine? Il eût été hardi de prétendre le décider.
+
+Lui commençait à perdre son sang-froid.
+
+--Que voulez-vous alors? dit-il en jurant. Avez-vous une idée?
+
+--Oui.
+
+--Dites.
+
+--Voilà: mon cheval est fatigué, c'est vrai, mais il a beaucoup de sang,
+c'est une bête de quatre mille francs, et en le poussant un peu, on
+obtiendra tout ce qu'on voudra. Il faut le pousser, tout droit, toujours
+tout droit, sur une grande route, l'autre voiture ne nous suivra pas une
+lieue...
+
+--Et après?...
+
+--Après, nous reviendrons par un autre chemin, et je rentrerai chez moi,
+ou j'irai coucher chez une de mes amies...
+
+Ce plan offrait à Raymond cet avantage de ne pas quitter Mme Misri;
+et cette perspective de l'accompagner chez elle, et d'en obtenir les
+papiers.
+
+--Oui, c'est une idée, fit-il.
+
+Et, s'adressant au cocher:
+
+--Il faut distancer cette voiture, reprit-il. Vous allez prendra
+l'avenue de la Grande-Armée, puis l'avenue de Neuilly, et vous lancer à
+fond de train sur la route de Saint-Germain.
+
+--C'est que le cheval est un peu fatigué...
+
+--Crevez-le, s'il le faut, interrompit Mme Misri...
+
+Le cocher haussait les épaules.
+
+--Drôle de fantaisie, grommela-t-il.
+
+Pourtant, il se mit à rouer de coups son cheval, qui partit dans la
+direction indiquée.
+
+--Nos espions en seront pour leurs frais, dit Raymond.
+
+Mme Misri ne répondit pas. Il n'y avait plus à en douter, elle se
+repentait amèrement de ce qu'elle avait fait, et certainement, elle eût
+donné bonne chose pour reprendre les confidences échappées à sa colère.
+Était-ce frayeur de Combelaine, ou regret d'avoir compromis cet homme
+qui avait su faire d'elle sa chose? Il eût été malaisé de le dire. Les
+relations de gens tels que Mme Misri et M. de Combelaine échappent à
+l'analyse. La passion s'y complique de circonstances mystérieuses,
+étranges, inavouables. Ce devient à la longue une association dont les
+complices se trouvent liés par un lien de honte plus difficile à rompre
+que ceux que nouent les conventions sociales.
+
+--Nous ne gagnons pas, murmurait-elle.
+
+Raymond regarda; c'était vrai. Les lanternes de l'ennemi brillaient
+invariablement à la même distance.
+
+Les larmes venaient aux yeux de Mme Misri.
+
+--Maintenant, gémissait-elle, comme si elle eût répondu aux objections
+de son esprit, maintenant je m'explique la sécurité et le silence de
+Combelaine et de ses amis. Ils sont puissants, voyez-vous, très
+puissants, ils ont des relations partout et à la préfecture de police
+plus qu'ailleurs. Du jour où j'ai menacé de me servir des papiers, j'ai
+été entourée d'espions. Ah! ils sont forts, les brigands. Voici que je
+doute de tout. Qui sait si mes domestiques, mon cocher, ma femme de
+chambre même, à qui je dis tout, ne sont pas payés pour me surveiller?
+Et Léonard? Ne me trahissait-il pas? Coutanceau lui-même ne se
+moquait-il pas de moi?
+
+Littéralement, elle s'arrachait les cheveux.
+
+--A cette heure, continuait-elle, je comprends l'obstination de Victor à
+nous suivre; il sait que, si je vous remets les papiers, il est perdu,
+et il ne veut pas que je vous les remette. Ah! folle que je suis, de
+m'être attaquée à lui! Folle surtout de l'avoir prévenu! On ne menace
+pas des hommes comme lui, on frappe d'abord...
+
+Ainsi, de plus en plus, Raymond sentait lui échapper cette nature de
+fille, inconsistante et fantasque. Pourtant il ne perdait pas tout
+espoir.
+
+Arrivé à la minute des résolutions suprêmes, il se jurait qu'il aurait
+les papiers le soir même, lui fallût-il menacer Mme Misri, lui
+fallût-il même recourir à la violence.
+
+Mais il fallait dépister la voiture maudite.
+
+--Arrêtez! cria-t-il au cocher.
+
+Il ouvrait la portière, il allait sauter à terre; Mme Misri le
+retint.
+
+--Que voulez-vous encore?...
+
+--Voir si je ne saurai pas, mieux que votre cocher, pousser votre
+cheval.
+
+Elle n'osa pas s'y opposer, et l'instant d'après, Raymond, installé sur
+le siège, s'emparait des rênes.
+
+--Nous échapperons, soyez tranquille, cria-t-il à Mme Misri.
+
+C'est qu'il venait de changer son plan. Au lieu de suivre droit l'avenue
+de Neuilly, il se jeta à gauche, dans l'avenue de Longchamp, qui
+traverse en biais tout le bois de Boulogne.
+
+L'autre voiture en avait fait autant, mais il ne s'en inquiétait guère.
+Habilement poussé et sur un terrain exceptionnellement favorable, le
+cheval de Mme Misri filait avec une prestigieuse rapidité.
+
+--Une demi-heure de ce train, et la pauvre bête est fourbue! grommelait
+le cocher.
+
+--Oui, mais dans une demi-heure nous serons loin...
+
+Et, ce disant, Raymond éteignait les lanternes du coupé en murmurant:
+
+--Voilà toujours qui va rendre la poursuite plus difficile!
+
+Il ne devait pas s'en tenir là.
+
+Parvenu à l'endroit où l'allée de la Reine-Marguerite croise l'allée de
+Longchamp, brusquement, il tourna court dans une allée réservée aux
+piétons et, en dépit de l'obscurité profonde, au risque de tout briser,
+il maintint longtemps encore le cheval au galop.
+
+Il s'arrêta pourtant. Et alors, pendant près de cinq minutes, et prêt à
+reprendre sa course, il prêta l'oreille et regarda dans toutes les
+directions.
+
+Rien. On n'apercevait pas une lanterne de voiture, on ne percevait pas
+le moindre bruit de roues.
+
+--Nous l'emportons donc!... s'écria Raymond, en sautant à terre pour
+annoncer à Mme Misri cette heureuse nouvelle.
+
+Mais c'est en vain qu'il appela, en vain qu'il étendit les bras dans
+l'intérieur...
+
+Le coupé était vide, Mme Misri avait disparu.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Stupéfait, furieux, Raymond refusait en quelque sorte d'admettre cette
+disparition étrange, et c'est avec des imprécations de rage qu'au milieu
+de l'obscurité profonde du bois il fouillait les alentours...
+
+Le cocher, lui, riait de tout son coeur.
+
+Et tout en bouchonnant avec un lambeau de laine son pauvre cheval, dont
+les flancs haletaient:
+
+--Monsieur prend une peine bien inutile, dit-il, madame doit être loin,
+si elle court toujours...
+
+--Loin!... Aurait-elle donc sauté à terre, pendant que nous étions
+lancés à fond de train?...
+
+--Oh!... non. Madame n'est pas si imprudente que cela. Mais ici, tout à
+l'heure, quand monsieur a arrêté le cheval pour écouter, j'ai entendu la
+portière s'ouvrir et se refermer doucement, si bien que je me suis dit:
+«Tiens, voilà madame qui brûle la politesse à ce monsieur...»
+
+Il poussait du bois vert aux environs, et la tentation de Raymond était
+grande d'en caresser les épaules de ce cocher si perspicace. Mais à quoi
+bon!
+
+--Soit, interrompit-il. Seulement, à cette heure et par cette nuit
+noire, où peut être allée Mme Misri?
+
+--A Paris, donc, et par le plus court. Qui donc, sinon madame,
+connaîtrait son bois de Boulogne, à toute heure de nuit et de jour, et
+en toute saison...
+
+C'était une explication.
+
+--Puisqu'il en est ainsi, fit Raymond, rentrons.
+
+Le cocher ne se le fit pas répéter. En un tour de main, il eut rallumé
+les lanternes, et tandis que Raymond remontait dans le coupé:
+
+--Où dois-je conduire monsieur? demanda-t-il.
+
+--Boulevard des Italiens, au coin de la chaussée d'Antin.
+
+La voiture partit, et c'est bercé par son mouvement monotone que Raymond
+repassait dans son esprit les étranges événements de la soirée.
+
+Que d'émotions poignantes en quelques heures!... Avoir cru toucher au
+but, l'avoir touché plutôt, puis tout à coup s'en voir éloigné plus que
+jamais et sans doute pour toujours!...
+
+L'action de Mme Flora, d'ailleurs, l'irritait plus qu'elle ne le
+surprenait.
+
+A ce trait de bassesse furtive, il reconnaissait la créature qu'il avait
+tout d'abord devinée, et qui s'était dévoilée ensuite, la fille
+accoutumée à trembler et à obéir, incapable de résister en face,
+subissant la volonté du premier venu, mais toujours prête à se dérober
+et à trahir.
+
+Où était-elle à cette heure?
+
+Chez elle, peut-être, occupée à réunir ces papiers, qu'elle offrait
+naguère, pour les porter à Combelaine et obtenir ainsi son pardon.
+
+[Illustration: Il était venu coller son oreille à la serrure.]
+
+--Ah!... misérable fille! pensait Raymond. Créature sans intelligence et
+sans coeur!...
+
+Encore bien qu'il eût été avec elle d'une réserve extrême, il lui avait
+laissé voir que, s'il ignorait quelle honteuse intrigue livrait Mlle
+de Maillefert au comte de Combelaine, il connaissait du moins
+l'existence de cette intrigue, et qu'il était résolu à lutter jusqu'à la
+fin. C'était trop.
+
+C'était trop, parce que Raymond se rappelait les paroles de Mme
+Misri:
+
+«On ne prévient pas des hommes tels que Combelaine; on frappe
+d'abord...»
+
+Or, il allait être prévenu. C'est-à-dire qu'il allait plus que jamais se
+tenir sur ses gardes, veiller à n'offrir aucune prise, et très
+probablement, de peur d'accident, presser son mariage avec Mlle
+Simone.
+
+Conclusion: La rencontre de Mme Misri, loin de servir les projets de
+Raymond, empirait positivement la situation.
+
+Il en était là de ses réflexions, lorsque le coupé s'arrêta tout à coup
+sur le boulevard, à l'angle de la chaussée d'Antin, et presque aussitôt
+le cocher ouvrit la portière en disant:
+
+--Monsieur est arrivé.
+
+Raymond jeta un louis à cet homme et, descendu de voiture, il resta un
+moment immobile sur le boulevard. Il n'avait eu aucune raison de se
+faire conduire à cet endroit plutôt qu'ailleurs, et il se demandait où
+aller et s'il devait rentrer, quand le souvenir de Mme Cornevin, qui
+demeurait à deux pas, traversa son esprit.
+
+--Il faut que je la voie, se dit-il, que je lui parle!...
+
+Ainsi, brusquement, sans réflexions, se prennent souvent les plus graves
+déterminations de la vie, celles dont l'influence doit être le plus
+décisive.
+
+Il y avait des mois déjà que Raymond, la franchise même, se condamnait à
+une dissimulation de tous les instants pour cacher à sa mère et à ses
+amis le secret de sa vie, son amour pour Mlle de Maillefert, et voici
+que, ce secret, il allait le livrer peut-être, ou tout le moins
+l'exposer à la subtile pénétration d'une femme.
+
+Cette considération ne devait pas l'arrêter. Un seul fait l'éblouissait
+jusqu'à l'aveugler.
+
+Mme Cornevin était la soeur de Mme Misri.
+
+Mme Cornevin, jadis, avait eu sur cette soeur une certaine
+influence et avait même essayé d'en user lors de la mort du général
+Delorge, lorsqu'on en était encore à rechercher ce qu'était devenu
+Laurent Cornevin.
+
+Alors, c'est vrai, elle avait échoué.
+
+Mais combien les temps étaient changés, depuis!
+
+Flora Misri, à cette époque, était dans tout l'éclat de la jeunesse et
+de la beauté, à cet âge où le vice doré a encore de décevantes poésies,
+ivre de la soudaine et prodigieuse fortune de l'audacieux aventurier
+auquel elle avait associé sa vie.
+
+Tandis que maintenant!...
+
+Vieillie, trahie, délaissée, ayant vidé toutes les coupes jusqu'à la
+lie, elle devait être accessible à des considérations qui jadis ne
+l'eussent guère touchée.
+
+Pourquoi donc ne subirait-elle pas l'ascendant de sa soeur, tentant
+près d'elle une dernière démarche?
+
+C'était cette démarche que Raymond allait demander à Mme Cornevin.
+
+Il comptait lui dire simplement:
+
+--Je sais, à n'en pouvoir douter, que Mme Flora Misri a entre les
+mains les papiers de Combelaine. Si nous les possédions, le misérable
+serait perdu, nous tiendrions enfin la preuve de son infamie, de ses
+intrigues, de ses crimes: mon père et votre mari seraient vengés. Voyez
+votre soeur et tâchez d'obtenir qu'elle vous les remette.
+
+C'est avec ces idées que Raymond s'en allait à grands pas le long de la
+rue de la Chaussée-d'Antin.
+
+Il se faisait tard, toutes les boutiques étaient fermées, les passants
+se faisaient rares, et les cafés mêmes commençaient à se vider.
+
+Depuis le matin, Raymond n'avait rien pris, mais il ne s'en apercevait
+pas. Il était dans une de ces crises où toutes les exigences physiques
+se taisent, où les nerfs, exaltés outre mesure, suffisent à tout.
+
+Ce qu'il craignait, c'était que Mme Cornevin ne fût couchée.
+
+--Et cela pourrait bien être, lui répondit le concierge, qu'il
+interrogea, car toutes les ouvrières sont parties de très bonne heure,
+ce soir.
+
+N'importe! Il grimpa l'escalier quatre à quatre, et d'une main fébrile
+sonna...
+
+Rien. Personne ne vint.
+
+Pourtant, en se penchant à l'une des fenêtres du palier, il voyait de la
+lumière à des fenêtres qu'il savait être celles de la chambre à coucher
+de Mme Cornevin.
+
+Elle ne dormait donc pas.
+
+Il sonna une seconde fois, puis une troisième, tirant le cordon plus
+violemment à chaque fois, et comme c'était toujours en vain il allait
+renoncer, lorsque enfin il entendit des pas...
+
+Presque aussitôt, à travers la porte, une voix demanda:
+
+--Qui est là?
+
+--Moi, Raymond Delorge.
+
+La porte s'ouvrit, et Mme Cornevin se montra, tenant une bougie.
+
+--Vous, à cette heure! dit-elle. Serait-il arrivé un accident chez vous?
+
+--Non, madame, Dieu merci!...
+
+Elle était pâle et fort troublée, cela eût sauté aux yeux d'un homme
+moins ému lui-même que ne l'était Raymond, et c'est avec cette
+volubilité dont on voile d'ordinaire son embarras qu'elle reprit:
+
+--Vous m'excuserez de vous avoir fait attendre si longtemps; mais j'ai
+renvoyé toutes mes ouvrières à six heures, ma domestique et mes filles
+sont couchées, j'allais moi-même me mettre au lit...
+
+Elle n'avait pas, néanmoins, commencé à se déshabiller, car elle était
+aussi correctement vêtue que dans la journée pour recevoir ses clients.
+
+--Il faut que je vous parle, interrompit Raymond.
+
+--Ce soir?
+
+--Oui, tout de suite; il s'agit d'une affaire très grave...
+
+L'embarras de Mme Cornevin fut alors si manifeste, qu'il ne put faire
+autrement que de le remarquer.
+
+--Mais je vous gêne peut-être beaucoup, commença-t-il.
+
+--Moi!... fit-elle. Et pourquoi, grand Dieu! Vous ne me gênez pas plus
+que ne me gêneraient Jean et Léon, s'ils étaient ici. Entrez, entrez.
+
+Il entra; seulement, au lieu de le faire passer dans son appartement
+particulier, c'est dans l'atelier qu'elle l'introduisit.
+
+Posant sa bougie sur un meuble, elle s'assit lourdement, et non sans une
+nuance très saisissable d'impatience:
+
+--Je vous écoute, dit-elle.
+
+L'attention de Raymond était éveillée. Il observait ces détails et s'en
+étonnait.
+
+Cependant, c'est de la façon la plus claire qu'il raconta les événements
+de la soirée, omettant toutefois ce qui concernait Mlle de
+Maillefert, mettant tout sur le compte de sa haine contre Combelaine.
+
+Il s'attendait à des objections de la part de Mme Cornevin. Elle ne
+lui en fit pas une.
+
+--C'est bien, dit-elle. Je verrai ma soeur...
+
+--Dès demain!...
+
+--Avant midi, je vous le promets...
+
+--Et quand connaîtrai-je le résultat de votre démarche?
+
+--Venez me le demander demain, à cette heure-ci.
+
+C'était plus que n'osait espérer Raymond. Et, pourtant:
+
+--J'aurais encore quelque chose à vous demander, madame, commença-t-il.
+
+--Quoi?...
+
+--Si vous étiez assez généreuse pour me garder le secret, pour ne parler
+de rien à ma mère...
+
+--Je vous garderai le secret.
+
+Quand on a hâte de se débarrasser de quelqu'un, c'est ainsi qu'on agit;
+on répond _Amen_ à tout, et cela abrège. Raymond le comprenait bien, et
+les plus étranges conjectures lui passaient par la tête, d'autant qu'il
+lui avait semblé distinguer dans la pièce voisine un bruit de chaise
+renversée...
+
+--Si nous avions ces papiers, pourtant! reprit-il...
+
+--Oui, ce serait un grand bonheur! acheva Mme Cornevin...
+
+Et elle se levait en disant cela, et c'était une si positive invitation
+à se retirer, que Raymond n'osa pas rester davantage.
+
+--A demain soir donc, dit-il, en se levant à son tour...
+
+--Oui, oui, dit Mme Cornevin, c'est convenu.
+
+Et elle avait repris sa bougie, et, précédant Raymond, elle lui ouvrit
+la porte. Et il n'était pas sur le palier que la porte se refermait
+vivement...
+
+En vérité, s'il se fût agi de toute autre femme, Raymond eût été
+assailli de doutes singuliers et pénibles. L'inconduite, en définitive,
+n'a pas d'âge. Mais Mme Cornevin était de celles que ne saurait
+effleurer l'aile sombre du soupçon.
+
+--Et pourtant, se disait-il en descendant l'escalier à pas comptés, son
+trouble était manifeste, elle m'a mis dehors littéralement. Puis,
+qu'est-ce que ce bruit que j'ai entendu? N'était-elle donc pas seule?
+
+Pas seule!... Mais qui donc, à pareille heure, et dans l'appartement où
+dormaient les trois jeunes filles, pouvait-elle recevoir qu'elle eût
+intérêt à cacher?
+
+Son mari, Laurent Cornevin?...
+
+A cette idée, traversant son esprit comme un éclair, Raymond
+tressaillait.
+
+--Et pourquoi non? murmurait-il.
+
+Laurent Cornevin, certes, était un homme d'une prodigieuse énergie, mais
+c'était un homme, après tout. Qui pouvait garantir qu'il n'y avait pas
+eu une heure où son courage avait faibli? Qui disait qu'à cette heure
+d'attendrissement il ne s'était pas révélé à sa femme, à la mère de ses
+enfants, et qu'il ne venait pas parfois la visiter en secret?...
+
+Plus Raymond étudiait cette hypothèse, plus il la trouvait logique,
+vraisemblable, probable, et répondant à tout.
+
+A ce point qu'il était presque tenté de remonter chez Mme Cornevin,
+de sonner jusqu'à ce qu'elle lui ouvrît, et de lui dire brusquement:
+
+--Votre mari est ici, je le sais, il faut que je lui parle à l'instant,
+il y va de mon bonheur et de ma vie...
+
+S'il devinait juste, Mme Cornevin étourdie n'aurait pas la présence
+d'esprit de nier...
+
+Oui, mais s'il s'abusait, aussi!...
+
+--Je ne puis risquer cela, pensait-il, je ne le puis absolument pas.
+
+Mais, tout en remontant la rue Blanche:
+
+--Demain, se disait-il, en venant chercher la réponse de Mme
+Cornevin, je serai bien malheureux ou bien maladroit si je ne parviens
+pas à saisir quelque indice qui dissipe ou confirme mes présomptions...
+
+Bien qu'il fût plus de minuit lorsqu'il rentra, harassé, l'âme et le
+corps brisés, sa mère et sa soeur n'étaient pas couchées et
+l'attendaient.
+
+--J'étais inquiète, lui dit Mme Delorge. Ce tantôt encore Me
+Roberjot me disait que la résistance s'organise contre l'Empire... Fais
+ce que tu crois être ton devoir, mais sois prudent. Plus qu'un autre tu
+dois être surveillé. Songe à la joie de nos ennemis si tu leur
+fournissais le prétexte de t'impliquer dans quelque procès.
+
+Il rassura sa mère, mais il ne trouva rien à répondre, lorsque sa
+soeur, lui serrant la main, murmura à son oreille:
+
+--Pauvre Raymond!... Pourquoi te défier de moi!...
+
+Les horribles fatigues de cette journée eurent du moins cela de bon,
+qu'elles lui procurèrent un sommeil de plomb.
+
+Il dormait encore lorsqu'à dix heures le vieux Krauss entra dans sa
+chambre, tenant deux lettres que le facteur venait d'apporter.
+
+A la seule vue de l'une d'elles, Raymond frémit.
+
+Il avait reconnu l'écriture chérie de Mlle de Maillefert.
+
+Ses mains tremblaient tellement qu'il eut quelque peine à rompre
+l'enveloppe, et c'est comme à travers un brouillard qu'il lut:
+
+ «J'avais perdu toute conscience de ce qui se passait autour de moi,
+ lorsque--me dit ma mère,--vous vous êtes emporté en menaces
+ terribles contre le comte de Combelaine.
+
+ «Il faut donc, ô mon unique ami, que je vous répète ce que je vous
+ ai déjà dit: la violence, à cette heure, rendrait inutiles mes
+ souffrances et ne nous sauverait pas.
+
+ «Je viens de promettre à la duchesse de Maillefert que vous sauriez
+ vous résigner à notre douloureuse destinée. C'est un horrible
+ sacrifice, je le sais, mais c'est à genoux que je vous le demande,
+ au nom du passé. Me le refuserez-vous? Ai-je eu tort de compter sur
+ votre affection? Répondez-moi.
+
+ «SIMONE.»
+
+
+
+Des larmes brûlantes comme du plomb fondu jaillissaient des yeux de
+Raymond.
+
+--Voilà donc, pensait-il, ce qu'elle en est réduite à écrire. Et moi, je
+me rendrais à ces prières qu'on lui a dictées!... Ah! plutôt la mort
+mille fois, la plus affreuse et la plus cruelle!...
+
+L'autre lettre lui venait de cette société des Amis de la justice à
+laquelle, sur la présentation de Me Roberjot, il avait été affilié et
+qu'il avait fort négligée depuis quelque temps.
+
+«Ce soir, à neuf heures précises, lui écrivait-on, soyez rue des
+Cinq-Moulins, à Montmartre. Il s'agit d'une communication de la plus
+haute gravité.»
+
+Puis venaient les formules connues des seuls sociétaires et qui
+garantissaient l'authenticité de la lettre.
+
+A neuf heures!... Et c'était seulement vers onze heures que Raymond
+avait rendez-vous avec Mme Cornevin.
+
+--C'est bien, se dit-il, j'irai...
+
+Et à huit heures et demie, en effet, il se mettait en route, à pied.
+
+Le temps était humide et incertain. Il faisait du brouillard et la boue
+était épaisse et tenace.
+
+Les boulevards extérieurs n'en avaient pas moins leur animation de tous
+les soirs.
+
+Cafés, cabarets et brasseries regorgeaient de clients; de partout
+jaillissaient des cris et des chocs de verres. Et à chaque moment, sur
+le terre-plein, passaient en riant des groupes de femmes et de jeunes
+gens, quelque grisette furtive courant au bal ou à un rendez-vous, ou un
+ivrogne qui regagnait son logis en trébuchant et en mâchonnant un
+refrain populaire.
+
+Hélas!... cet ivrogne même, Raymond en était presque à l'envier. Ses
+soucis du jour il les avait laissés au fond des litres frelatés, rien ne
+le préoccupait plus, tandis que lui!...
+
+--En ce moment, pensait-il, selon que la démarche de Mme Cornevin
+près de Flora Misri a réussi ou échoué, ma dernière chance de salut me
+reste plus sûre que jamais ou m'a échappé sans retour.
+
+C'était là sa préoccupation, et non certes cette communication si grave
+pour laquelle il était mandé rue des Cinq-Moulins.
+
+Il n'y songea qu'en arrivant à la petite maison où se réunissaient les
+Amis de la justice.
+
+Elle était éclairée. Des rayons de lumière s'échappaient des fentes des
+volets.
+
+Ayant donné le mot de passe au «frère» qui veillait à la porte, Raymond
+entra.
+
+Une quinzaine d'affiliés, déjà, étaient réunis dans la salle des
+séances, et l'un d'eux, un médecin, un gros homme courtaud et rougeaud,
+plus connu pour ses opinions avancées que pour ses cures, faisait, à
+grand renfort d'épithètes terribles, un tableau aussi exact, jurait-il,
+que sinistre, de la situation morale et matérielle de Paris.
+
+Mais déjà, à cet orateur, un autre succédait, qui, une douzaine de
+journaux des départements à la main, prétendait démontrer, par la
+lecture de quantité d'articles, que la province n'attendait que le
+signal de Paris pour se lever comme un seul homme et en finir avec le
+régime impérial.
+
+Immédiatement divers membres se levèrent pour émettre des voeux ou
+donner des avis. On discuta, les propos devinrent vifs, on faillit se
+prendre aux cheveux, malgré les efforts du président, l'ancien
+représentant du peuple, lequel désespérément tapait sur un timbre...
+
+Alors Raymond demanda à dire quelques mots, et la parole lui ayant été
+accordée:
+
+--Citoyens, commença-t-il, je vous ferai remarquer que dix heures
+viennent de sonner, et qu'il serait peut-être temps de nous occuper de
+cette communication si grave...
+
+--Quelle communication? interrompit le président d'un air surpris.
+
+--Mais... celle pour laquelle j'ai été convoqué...
+
+--Vous avez été convoqué...
+
+--Ce matin même, par une lettre...
+
+Toutes les conversations particulières avaient cessé; on regardait le
+président, dont la physionomie trahissait une certaine inquiétude.
+
+--Vous avez reçu une lettre, dit-il à Raymond, et de qui?...
+
+--De vous, j'imagine, monsieur le président.
+
+--L'avez-vous conservée?
+
+Raymond la tira de sa poche en disant simplement:
+
+--Voilà!...
+
+Pas un mot ne fut prononcé après que le président eut pris cette lettre.
+
+Il commença par en examiner attentivement le papier, le cachet et le
+timbre; après quoi, l'ayant ouverte, il resta plus d'une minute à en
+étudier la contexture et les caractères.
+
+Enfin, d'une voix légèrement altérée:
+
+--Voilà qui est prodigieux, s'écria-t-il.
+
+Vingt questions à la fois partirent de tous les coins de la salle, mais
+il n'y répondit pas, directement du moins.
+
+--Il n'a été question ces jours-ci, poursuivit-il, d'aucune
+communication. Ni moi, ni notre secrétaire, ni aucun des membres du
+bureau n'a écrit...
+
+--Non, personne!
+
+--Et cependant, voici une lettre qui présente tous les caractères de
+celles que nous adressons dans les cas extraordinaires. Oh! rien n'y
+manque. Voici en haut les signes de reconnaissance. Voici autour du
+paraphe qui remplace la signature les traits de convention connus de
+nous tous...
+
+Le président avait remis la lettre à son plus proche voisin qui la passa
+à un autre; elle circula de main en main et chacun, après l'avoir
+regardée, murmurait:
+
+--C'est incroyable, j'y aurais été pris.
+
+--Oui, tout le monde y eût été pris, s'écria le président, et c'est ce
+qu'il y a d'inquiétant.
+
+Il n'avait, parbleu! pas besoin de le dire; il était visible que chacun
+le comprenait comme lui.
+
+--D'où donc vient cette lettre? poursuivit-il. N'est-elle qu'une
+criminelle plaisanterie? Je ne puis le croire. Est-ce un faux frère, un
+traître glissé parmi nous, qui l'a écrite? Impossible! quel serait son
+but? Faut-il donc supposer qu'elle est l'oeuvre de la police?...
+
+Ce mot tomba sur la réunion comme une douche d'eau glacée. Des visages
+blêmirent, bien des regards effarés cherchèrent la porte et la fenêtre,
+une issue quelconque par où fuir. Plus d'un Ami de la justice crut
+entendre grincer sur ses gonds la porte de Mazas.
+
+--La police, continuait le président, aurait donc surpris le secret de
+notre association. Pour plusieurs d'entre nous, ce serait la prison et
+l'exil. Mais, voyons, est-ce admissible? Que se serait proposé la police
+en écrivant cette lettre?...
+
+Cette dernière phrase devait être le signal de la plus violente
+discussion, chacun émettant un avis qu'il s'efforçait de faire
+prévaloir: les uns, rares, demandant qu'on brusquât le mouvement: les
+autres, nombreux, proposant de dissoudre la société jusqu'à des temps
+plus heureux...
+
+A minuit et demi, l'assemblée n'avait rien résolu, sinon qu'on se
+réunirait en aussi grand nombre que possible pour délibérer.
+
+Après quoi, deux membres ayant été envoyés à la découverte, et étant
+revenus dire qu'ils n'avaient rien aperçu de suspect aux environs, on
+décida qu'on allait se séparer et un à un, en prenant plus de
+précautions encore qu'à l'ordinaire.
+
+[Illustration:--Eh bien, m'écriai-je, ce mariage n'aura pas lieu.]
+
+Une heure sonnait à l'église Saint-Bernard, quand le tour de Raymond
+vint de sortir.
+
+La nuit était noire et lugubre. Les réverbères dans la brume ne
+projetaient pas plus de lueurs que le feu d'un cigare.
+
+Regarder autour de soi, essayer de reconnaître si on était épié ou
+suivi, eût été une pure folie. Raymond n'y songea seulement pas...
+
+Et cependant, s'il n'avait pas les incertitudes qui troublaient ses amis
+politiques, il avait de bien autres raisons de se défier.
+
+Il reconnaissait à ce coup, il l'eût juré, la main traîtresse de
+Combelaine. Un de ces pressentiments qui montent du fond de l'âme lui
+criait que c'était à lui seul qu'on en voulait, et que cette lettre
+cachait un piège.
+
+Que voulait-on? Se débarrasser de lui, sans doute.
+
+Après les confidences de Flora Misri, il devenait trop dangereux pour ne
+pas troubler le sommeil de Maumussy, de la princesse d'Eljonsen, du
+baron Verdale et des autres.
+
+Et alors quoi de plus simple que de le faire prendre en flagrant délit
+de société secrète, que de le faire arrêter, juger et expédier à
+Cayenne?...
+
+Mais cette connaissance qu'il avait des événements lui imposait des
+obligations, et il était trop loyal pour s'y soustraire.
+
+Avant que ne fût levée la séance, il avait dit à ses amis politiques
+tout ce qu'il pouvait dire pour les mettre sur la voie de la vérité,
+sans livrer des secrets qui n'étaient pas uniquement les siens.
+
+On n'avait pas trop fait attention à ses avertissements. Il n'était dans
+la Société des Amis de la justice qu'un assez petit personnage, et on le
+trouvait quelque peu outrecuidant de prétendre que c'était pour lui seul
+que la police avait été mise en mouvement et qu'on avait fabriqué cette
+fausse lettre de convocation.
+
+On croyait même si peu qu'il courût un danger quelconque que personne ne
+lui avait offert de l'accompagner...
+
+Mais il ne songeait pas au danger.
+
+Et, tout en suivant les boulevards extérieurs, silencieux et déserts, il
+ne pensait qu'à Mme Cornevin, qui l'aurait attendu inutilement, et au
+supplice qu'il allait endurer jusqu'à l'heure où, décemment, il lui
+serait possible de se présenter chez elle...
+
+Il arrivait à l'extrémité du boulevard de la Chapelle, cheminant sur le
+terre-plein, quand, à la hauteur de la rue de la Goutte-d'Or, trois ou
+quatre hommes le dépassèrent en courant...
+
+Il n'y fit aucunement attention.
+
+Tout ce qu'il avait d'attention, il l'appliquait à évaluer les chances
+de succès de la démarche de Mme Cornevin.
+
+Évidemment, elles dépendaient de ce qu'était devenue Mme Flora Misri
+après sa fuite.
+
+Avait-elle, oui ou non, revu, dans la soirée ou la matinée du lendemain,
+le comte de Combelaine?
+
+Si oui, plus d'espoir.
+
+Si non... dame, tout pouvait dépendre de l'adresse de Mme Cornevin.
+
+Il marchait lentement, et cependant il était à la moitié du boulevard
+Rochechouart, lorsque des plaintes assez faibles arrivèrent jusqu'à lui.
+
+Il s'arrêta.
+
+Elles semblaient venir d'un large banc double à dossier très élevé,
+planté à quelques pas, sur le terre-plein.
+
+Et en regardant de tous ses yeux, il lui semblait, en dépit de
+l'obscurité, discerner à terre quelque chose de noir, comme un corps qui
+s'agitait.
+
+Il fit un pas en avant; les plaintes redoublèrent, avec une expression
+plus déchirante...
+
+La plus vulgaire prudence lui commandait, sinon de passer outre, du
+moins de n'avancer pas sans d'extrêmes précautions. Il n'est pas un
+Parisien qui ne sache que c'est là une des ruses qu'emploient les
+redoutables rôdeurs des barrières et des quartiers excentriques pour
+attirer leurs victimes.
+
+Mais Raymond n'était pas prudent.
+
+Il s'approcha. C'était bien un homme qui se roulait dans la boue, en
+proie, eût-on dit, aux effroyables convulsions d'une attaque
+d'épilepsie.
+
+Saisi de pitié, il se pencha...
+
+Et, à l'instant même, un coup terrible, un coup d'assommoir à jeter bas
+un boeuf, l'atteignit au cou, un peu au-dessous de la nuque.
+
+Un pouce plus haut, et c'en était fait de lui.
+
+Mais il n'était qu'étourdi. Il se redressa et recula en jetant un appel
+terrible:
+
+--A moi! Au secours!...
+
+La lettre lui était expliquée... Il se vit perdu...
+
+Ceux-là seuls que la mort a approchés de si près savent quel monde de
+pensées peut tenir dans la seconde suprême...
+
+--Pauvre mère!... murmura-t-il, songeant à cette femme malheureuse qui
+sans doute l'attendait pendant qu'on l'assassinait, et à qui, au petit
+jour, on rapporterait son cadavre...
+
+Puis:
+
+--O ma Simone bien-aimée! pensa-t-il...
+
+Mais il avait dans sa poche une lettre de Mlle de Maillefert, la
+dernière, celle qu'il avait reçue le matin même...
+
+Il songea qu'on allait le fouiller, qu'on la trouverait, qu'elle serait
+lue, commentée, profanée, que Mlle Simone serait peut-être
+compromise, appelée en témoignage...
+
+Alors, il la prit, cette lettre, et vivement la porta à sa bouche pour
+l'avaler...
+
+Ce fut son dernier mouvement, le dernier acte de son intelligence. Trois
+hommes l'entouraient. Chancelant du coup qu'il avait reçu, il ne pouvait
+se défendre.
+
+--A moi! cria-t-il encore. A...
+
+Un effroyable coup de couteau lui coupa la parole... Il sentit entre les
+épaules un froid terrible, mortel, qui lui glaça le coeur, et il tomba
+raide, en avant, la face contre terre...
+
+Quand il reprit ses sens, après un évanouissement dont il ne pouvait
+évaluer la durée, il se trouvait dans un endroit inconnu, dans un café,
+étendu sur un billard.
+
+On lui avait mis le torse à nu, et un homme de son âge, à la
+physionomie intelligente et sympathique, lui donnait des soins avec
+cette sûreté et cette dextérité de main qui trahissent l'ancien interne
+des hôpitaux.
+
+Trois hommes se penchaient curieusement pour voir de plus près sa
+blessure.
+
+De l'autre côté, le garçon de café, reconnaissable à sa veste et à son
+tablier, éclairait le médecin.
+
+Près d'une table, une grosse petite femme taillait en bandes étroites
+une vieille serviette.
+
+Tout cela, Raymond le vit comme en songe, à travers un brouillard, et si
+vaguement que bien vite il referma les yeux.
+
+Sa première perception nette était un étonnement profond, immense, de se
+trouver encore de ce monde.
+
+Si, comme il avait tant de raisons de le croire, si, comme tout le
+prouvait, il avait été assailli par des assassins payés par le comte de
+Combelaine, comment ces misérables ne l'avaient-ils pas achevé une fois
+à terre?
+
+Savaient-ils assez mal leur métier pour l'avoir cru mort?
+
+Car, sans savoir au juste la gravité de sa blessure, il sentait--cela se
+sent--que sa vie n'était pas en danger. Il entendait d'ailleurs le
+médecin dire, tout en lui ceignant les reins de bandes de toile:
+
+--Il en reviendra... Avant quinze jours il sera sur pied... On lui a
+allongé un coup de couteau à traverser un boeuf, mais la lame a glissé
+sur un os...
+
+Décidément Raymond reprenait possession de soi. Il sentait n'avoir plus
+à craindre, s'il parlait, de se trahir, de révéler ce qu'il voulait
+taire à tout prix.
+
+Péniblement, et non sans une vive souffrance, il se dressa sur son
+séant, balbutiant d'une voix affaiblie des remercîments et interrogeant
+du regard.
+
+En peu de mots on le mit au courant:
+
+Ce café où il se trouvait était le _Café de Périclès_, fondé et géré par
+le plus doux des Prussiens, le sieur Justus Putzenhoffer avec le
+concours de son épouse et d'un sien cousin surnommé Adonis.
+
+Les assistants étaient des clients: le docteur Valentin Legris d'abord,
+un brave et digne rentier, M. Rivet, et enfin un journaliste
+irréconciliable et méridional, M. Aristide Peyrolas.
+
+Ces trois messieurs, insoucieux des règlements de la police, achevaient
+un wisth, lorsqu'ils avaient entendu un cri de détresse,--un cri très
+effrayant, après minuit, sur les boulevards extérieurs.
+
+Ils s'étaient précipités dehors. Trop tard... Raymond gisait à terre, et
+des gens fuyaient dont on entendait, dans le lointain, la course
+précipitée...
+
+Raymond écoutait, et n'en revenait pas.
+
+S'était-il donc trompé? Les misérables qui l'avaient attaqué
+n'étaient-ils que de vulgaires rôdeurs de barrières?...
+
+On chercha dans ses vêtements. Sa montre et son porte-monnaie avaient
+disparu. Il avait été dépouillé...
+
+S'ensuivait-il que les assassins n'étaient pas aux gages de M. de
+Combelaine et de ses amis?... Pourquoi? Dépouiller l'homme qu'on tue,
+pour égarer les investigations de la police, est l'A B C du métier.
+
+Puis Raymond se rappelait ces gens qui, au boulevard de la Chapelle,
+l'avaient dépassé en courant, sans doute pour aller en avant dresser une
+embuscade...
+
+N'importe; sa certitude était quelque peu troublée.
+
+--Étaient-ce donc des voleurs! fit-il à demi-voix.
+
+C'était peu. C'était assez pour éveiller l'attention d'un esprit subtil.
+
+Aussi, lorsque Raymond eut brièvement raconté comment les choses
+s'étaient passées:
+
+--Eh bien, lui dit le docteur Legris, d'un ton trop désintéressé pour ne
+pas dissimuler une intention, eh bien! voilà la déclaration qu'il va
+falloir faire au commissaire de police.
+
+--Oh! pour cela, s'écria Raymond, non, mille fois non!...
+
+En effet, comment déposer une plainte, et contre qui?...
+
+Provoquer une enquête sans nommer Combelaine, c'était égarer sciemment
+la police.
+
+Le nommer, c'était mettre en cause la duchesse de Maillefert, M.
+Philippe, Mlle Simone elle-même; c'était provoquer, sans armes pour
+se défendre, le duc de Maumussy, M. Verdale, Mme Flora Misri...
+
+D'un autre côté, dès les premiers mots d'une plainte, le commissaire
+demanderait à Raymond:
+
+--Où aviez-vous passé la soirée? D'où veniez-vous?
+
+Nommer la rue des Cinq-Moulins ne serait-ce pas livrer les Amis de la
+justice? Et bien que la police connût et surveillât cette association,
+la fausse lettre de convocation le prouvait, ne serait-ce pas s'exposer
+à passer pour un traître?...
+
+Toutes ces considérations, d'une logique inexorable, se présentaient à
+l'esprit de Raymond. Aussi, est-ce du ton dont on demande un grand, un
+immense service, qu'il conjura ceux qui venaient de le sauver de lui
+garder le secret, un secret absolu, de l'odieuse agression dont il
+venait d'être victime.
+
+C'était demander beaucoup,--surtout sans explications. Tous pourtant,
+habilement encouragés par le docteur Legris, jurèrent de garder le
+silence.
+
+Alors Raymond respira plus librement. Et après avoir donné son nom et
+son adresse, et promis de revenir, sitôt rétabli, il annonça que, se
+sentant mieux, il allait rentrer chez lui.
+
+Tant bien que mal, il remit ses vêtements. Mais lorsqu'on l'eut aidé à
+descendre du billard et que ses pieds touchèrent terre, il se sentit
+défaillir, et il serait tombé sans la prévoyante assistance du docteur.
+
+--Je vois bien qu'il me faudrait une voiture, balbutia-t-il.
+
+A toute heure de nuit, il en circule sur les boulevards extérieurs, qui
+regagnent leur dépôt où se rendent au chemin de fer. Justus, étant
+sorti, ne tarda pas à en ramener une, dont le cocher avait été séduit
+par la promesse d'un large pourboire après une course de trois ou quatre
+minutes.
+
+Lorsque Raymond s'y fut hissé, le docteur s'y installa près de lui,
+protestant qu'il ne le laisserait pas rentrer seul dans l'état où il
+était.
+
+De tout autre, Raymond n'eût peut-être pas souffert cette insistance.
+Mais outre qu'il se sentait instinctivement attiré vers ce médecin, au
+visage à la fois si ouvert et si fin, n'allait-il pas avoir besoin de
+lui!...
+
+Résolu à cacher à Mme Delorge son accident, il se proposait de
+feindre un gros rhume ou une courbature.
+
+Mais qui le soignerait, si, ainsi qu'il le prévoyait, il était forcé de
+garder le lit quelques jours? Le docteur Legris, parbleu!
+
+Et pour le reste, il n'était pas inquiet, comptant sur l'inviolable
+discrétion du vieux Krauss.
+
+Aussi tout était-il convenu lorsque le fiacre s'arrêta rue Blanche.
+
+Raymond descendit.
+
+L'air, la fièvre qui le prenait, la nécessité où il allait se trouver,
+croyait-il, d'abuser sa mère par sa contenance, lui donnaient des forces
+factices. Il s'excusa donc près du docteur de ne pas l'inviter à monter.
+A pareille heure--quatre heures venaient de sonner--c'eût été donner
+trop de soupçons à Mme Delorge.
+
+--La rampe est là, dit-il, qui me soutiendra!
+
+Et, après une dernière poignée de main au docteur, il entra...
+
+Mais autre chose est de traîner les pieds sur un terrain plat, que de
+lever et de plier les jambes pour gravir un escalier. Dès les premières
+marches, il s'en aperçut. Mais il fit à son énergie un appel suprême, et
+maîtrisant une douleur atroce, il continua à monter, lentement, par
+exemple, et en s'arrêtant à tous les étages.
+
+Seul, par bonheur, le vieux Krauss attendait, et quand, à la lueur de la
+lampe de l'antichambre, il vit s'avancer Raymond, plus blanc qu'un
+spectre et les vêtements souillés de boue, il leva les bras au ciel, et
+d'une voix étranglée:
+
+--Blessé!... fit-il.
+
+Épuisé par les prodigieux efforts qu'il venait de faire, Raymond ne put
+que répondre d'un signe de tête:
+
+--Oui.
+
+--Par Combelaine ou par Maumussy? interrogea le fidèle serviteur.
+
+--Par des gens à eux, sans doute.
+
+Prenant son jeune maître sous les bras, Krauss le portait plutôt qu'il
+ne le soutenait jusqu'à sa chambre, et tout en le déshabillant:
+
+--Que de sang sur vos habits! grondait-il... Ah! votre pardessus et
+votre paletot ont été traversés par la lame d'un couteau. C'est dans le
+dos que vous avez été frappé... Je reconnais là ceux qui ont tué mon
+général!...
+
+Mais il venait de découvrir l'appareil placé par le docteur Legris.
+
+--Vous avez donc vu un médecin? reprit-il... Ma foi; oui! et un bon, je
+m'y connais!... Voilà des bandes serrées comme il faut. Notre major,
+dans le temps, n'aurait pas fait mieux...
+
+Raymond fut obligé de le prier de se taire, puis de se retirer pour le
+laisser dormir...
+
+--Cache mes vêtements, lui recommanda-t-il, et quand ma mère sera levée,
+dis-lui que je suis rentré brisé de fatigue, et qu'il faut me laisser
+reposer. Mais toi, à neuf heures, viens, et si je dors, éveille-moi.
+J'ai une commission à te donner, très importante, dont tu ne parleras à
+personne, pour Mme Cornevin... Allons, va-t-en, tu vois bien que
+cette blessure n'est rien.
+
+Sa blessure, c'est vrai, ne présentait aucun danger, seulement elle
+était assez douloureuse pour l'empêcher de clore l'oeil.
+
+Et seul, dans le silence et les ténèbres de la nuit, il appliquait toute
+sa pénétration à tirer de l'événement qui venait de se produire ses
+dernières conséquences.
+
+Comment M. de Combelaine, cet homme de tant de prudence et de duplicité,
+qui disposait de tant de ressources, avait-il pu recourir à une attaque
+à main armée, sur la voie publique, en plein Paris!...
+
+Certes, c'est un expédient décisif que l'assassinat pour se débarrasser
+d'un ennemi, mais dangereux en diable, qui laisse une terrible pièce de
+conviction--le cadavre--qui exige des démarches, des complices, et qui
+enfin, neuf fois sur dix, échoue, et tourne contre son auteur.
+
+--Il faut, concluait Raymond, que sa situation, que je croyais
+inattaquable, soit horriblement compromise, qu'il se sente menacé,
+perdu...
+
+Et c'est en un tel moment que Raymond se voyait cloué sur le lit, et
+pour une semaine, au moins, hors d'état d'agir!...
+
+Que ne ferait pas Combelaine, pendant ces huit jours de répit et de
+sécurité, alors qu'il devait avoir tout préparé pour un rapide
+dénoûment!
+
+Huit jours!... Il ne lui fallait pas plus pour épouser Mlle de
+Maillefert sans que Raymond pût s'y opposer, comme il se l'était juré,
+même par la violence, même au prix d'un crime.
+
+Une sueur froide lui perlait aux tempes, à cette pensée affreuse, et la
+fièvre faisant son oeuvre, le délire s'emparait de son cerveau et il
+lui semblait voir se pencher vers lui, en ricanant, la duchesse de
+Maumussy, Mme de Maillefert, le baron Verdale et jusqu'à Flora
+Misri...
+
+Le jour qui se levait dissipa cependant les visions de la fièvre, et
+Raymond commençait à s'assoupir, lorsque Krauss, esclave de la consigne,
+entra dans sa chambre sur la pointe du pied.
+
+--J'ai conté à madame, dit le vieux soldat, que vous avez pris froid
+cette nuit, et comme elle m'a cru, elle ne s'étonnera pas de vous voir
+rester au lit. Maintenant, comment allez-vous?
+
+Raymond souffrait beaucoup.
+
+Il n'en répondit pas moins qu'il se sentait bien mieux, et s'étant fait
+donner une feuille de papier et un crayon, il écrivit à Mme Cornevin:
+
+«Une circonstance imprévue et bien indépendante de ma volonté m'a
+empêché, chère madame, de me trouver hier soir au rendez-vous que vous
+aviez bien voulu me fixer. Aujourd'hui, retenu au lit par une
+courbature, il m'est impossible d'aller vous demander le résultat de
+votre démarche près de Mme M... Qu'est-il arrivé? Répondez-moi, je
+vous en conjure. Vous devez comprendre mes angoisses. Je compte toujours
+sur la promesse que vous m'avez faite de me garder le secret; il est
+plus indispensable que jamais.»
+
+Ayant plié et cacheté ce billet:
+
+--Il faut, dit-il à Krauss, que tu cherches un prétexte pour te
+présenter chez Mme Cornevin.
+
+--Oh! j'en ai un tout trouvé. J'ai à lui reporter des échantillons
+qu'elle avait envoyés à mademoiselle.
+
+--Très bien. Cela étant, tu t'arrangeras pour remettre cette lettre à
+Mme Cornevin sans que personne ne te voie. Tu attendras la réponse.
+Surtout, dépêche-toi...
+
+Cependant, Krauss ne sortait pas.
+
+--Si je suis là que je reste, commença-t-il, c'est qu'il est une chose
+que je crois devoir dire à monsieur...
+
+--Laquelle?...
+
+--Hier soir, vers minuit, un homme en blouse, un fort homme, très rouge,
+est venu chez le concierge demander si vous étiez à la maison. Il s'est
+donné pour un ancien piqueur des ponts et chaussées.
+
+--Qu'a répondu le concierge?
+
+--Que vous étiez sorti, naturellement. L'homme a paru très vexé et a dit
+qu'il repasserait. En effet, vers une heure du matin on a sonné à la
+porte; le concierge, qui venait de se coucher, a tiré le cordon, et tout
+de suite après il a entendu la voix de ce soi-disant piqueur, qui criait
+en parlant de vous: «Eh bien, est-il rentré?» Comme de juste, le portier
+s'est mis en colère. «Ah çà! a-t-il répondu, est-ce que vous vous fichez
+de moi! Est-ce à cette heure-ci qu'on vient demander les gens? Non, M.
+Delorge n'est pas rentré... et vous, tâchez de filer plus vite que
+ça!...» Sur quoi l'homme a décampé...
+
+Accoudé sur ses oreillers, Raymond écoutait:
+
+--Dans mon idée, reprit Krauss en hochant gravement la tête, ce lapin-là
+devait être un espion, un complice des brigands qui vous ont si bien
+arrangé...
+
+--Peut-être, fit Raymond.
+
+Il disait cela; c'était juste le contraire de ce qu'il pensait.
+
+Éclairé par les événements, il lui semblait discerner, s'agitant autour
+de lui, dans l'ombre, deux intrigues rivales.
+
+A diverses reprises il avait constaté qu'il était épié et suivi.
+Était-ce par des espions poursuivant un même but? Non. La surveillance
+dont il était l'objet était doublé. L'une, protectrice, lui avait sauvé
+la vie à Neuilly et à la Villette. L'autre, ennemie, avait préparé le
+guet-apens où il avait failli périr.
+
+Évidemment, Combelaine soldait une de ces surveillances.
+
+Mais l'autre... qui donc l'eût payée, sinon Laurent Cornevin?
+
+[Illustration: Un effroyable coup de couteau lui coupa la parole.]
+
+Et en lui-même, il songeait que ce prétendu piqueur pouvait fort bien
+être Laurent en personne. Ce devait être lui, si c'était lui qui,
+l'autre soir, se trouvait chez Mme Cornevin.
+
+--Il m'attendait, pensait Raymond, et sachant l'immense intérêt que
+j'avais à être exact, il se sera étonné de ne pas me voir à l'heure
+dite.
+
+Tout cela lui paraissait si plausible, que brusquement:
+
+--Rends-moi la lettre, dit-il à Krauss.
+
+Et le vieux soldat la lui ayant rendue:
+
+«Je sais, madame, ajouta-t-il, en post-scriptum la cause de votre
+trouble, avant-hier; je vous jure que je la sais. Au nom du ciel,
+confiez-vous à moi; là est le salut...»
+
+Qu'il s'égarât ou non en conjectures, il ne voyait nul inconvénient à
+écrire ainsi qu'il le faisait.
+
+Mais que le temps lui semblait long!
+
+Krauss n'était pas encore certainement à la place de la Trinité, que
+Raymond s'étonnait qu'il ne fût pas de retour et se disait, énervé par
+l'impatience:
+
+--Dieu! que ce vieux est donc lent!
+
+Un léger bruit, heureusement, vint le distraire.
+
+C'était Mme Delorge qui, tout doucement et avec mille précautions,
+dans la crainte d'éveiller son fils, entre-bâillait la porte et
+allongeait la tête.
+
+--Je ne dors pas, mère, lui cria-t-il.
+
+Elle entra, et après avoir un moment considéré son fils:
+
+--Comme tu es pâle! lui dit-elle. Tu souffres. Peut-être serait-il
+prudent d'envoyer chercher le médecin...
+
+--A quoi bon! interrompit-il vivement. Ce que j'ai n'est qu'une
+indisposition. Trois jours de repos et je serai sur pied.
+
+Tristement, Mme Delorge hocha la tête.
+
+--Qu'il soit fait selon ta volonté! prononça-t-elle.
+
+Mais elle disait cela d'un tel accent, que Raymond en fut troublé
+jusqu'au fond de l'âme. Pour la première fois, le soupçon lui venait que
+sa mère n'était pas dupe, et que sa facilité à se payer du premier
+prétexte venu n'était qu'une de ces délicatesses dont les mères ont le
+secret.
+
+Que supposait-elle donc?
+
+Mais déjà Mme Delorge avait repris sa physionomie impassible.
+
+--Songe, mon fils, murmura-t-elle en se retirant, que je n'ai que toi
+ici-bas et que sur toi seule reposent toutes mes espérances...
+
+Avec sa soeur, avec Mlle Pauline, Raymond devait avoir de bien
+autres appréhensions encore.
+
+Ayant regardé son frère d'un oeil si perspicace qu'il en détourna la
+tête:
+
+--Est-ce encore la politique, fit-elle, qui te rend malade?...
+
+On l'appelait, elle sortit, laissant Raymond décidément irrité.
+
+--Il me faut bien reconnaître, pensait-il, que je ne suis qu'un piètre
+comédien!
+
+Le docteur Legris, dont on annonçait la visite, ne devait pas modifier
+son opinion.
+
+--Eh bien? demanda-t-il, lorsqu'il fut près du lit de Raymond.
+
+--Docteur, je souffre atrocement.
+
+La porte était fermée, il n'y avait pas d'indiscrétion à craindre.
+
+--Est-ce bien de votre blessure? demanda M. Legris.
+
+--Eh! de quoi donc serait-ce?...
+
+Le docteur ne répondit pas directement.
+
+--On ne saurait croire, dit-il, comme s'il eût émis un axiome d'utilité
+générale, l'influence que le moral exerce sur les blessures...
+
+De tout autre, Raymond eût peut-être fort mal pris cette réflexion. Mais
+M. Legris lui inspirait déjà cette confiance qui précède l'amitié.
+
+--Que ne donnerais-je pas pour pouvoir me lever! soupira-t-il.
+
+Le docteur, attentivement, l'examinait.
+
+--Il n'y faut pas songer avant cinq ou six jours, prononça-t-il, et
+encore, et encore...
+
+Il s'était assis et il rédigeait une ordonnance avec le crayon dont
+Raymond s'était servi pour écrire à Mme Cornevin, lorsque la porte
+s'ouvrant brusquement, Krauss parut...
+
+Le vieux soldat croyait Raymond seul, et il avait déjà tiré de sa poche
+une lettre qu'il y refourra bien vite en apercevant un étranger.
+
+--Est-ce que monsieur n'a pas sonné? demanda-t-il, croyant utile
+d'expliquer son entrée.
+
+--Non, répondit Raymond, mais tu arrives à propos... Monsieur est un de
+mes amis, un médecin qui va te dire ce qu'il y a à faire.
+
+C'était peu de chose... Et le docteur, qui était bien trop fin pour ne
+pas reconnaître qu'il gênait, ne tarda pas à se retirer, en promettant
+de revenir le lendemain.
+
+Dès qu'il fut dehors:
+
+--Eh bien! mon vieux Krauss, interrogea Raymond, tu as remis ma lettre à
+Mme Cornevin?
+
+--Dès que je me suis trouvé seul avec elle.
+
+--L'a-t-elle lue devant toi?
+
+--Oui.
+
+--Pendant qu'elle lisait, quel air avait-elle?
+
+Au regard que le vieux soldat jeta à Raymond, on eût pu croire qu'il lui
+venait une idée, à lui aussi.
+
+--En commençant, répondit-il, elle avait son air ordinaire; mais voilà
+que tout à coup, sur la fin, elle a tressauté...
+
+--Tu es sûr?
+
+--Parbleu! et en même temps elle devenait plus blanche que sa
+collerette.
+
+--Et elle n'a rien dit?...
+
+--Non. Elle a seulement fait: «Ah!» en regardant autour d'elle d'un air
+effrayé... Puis, tout de suite, elle s'est mise à écrire la réponse que
+voici...
+
+Raymond ne sentait plus sa blessure.
+
+Il avait pris la lettre des mains de Krauss, et il la tournait et la
+retournait, hésitant à l'ouvrir, persuadé qu'il allait y trouver l'arrêt
+définitif de la destinée.
+
+ «Fidèle à ma promesse, mon cher Raymond, écrivait Mme Cornevin,
+ hier, dès neuf heures, je me suis présentée chez Mme Misri. Je
+ l'ai trouvée à moitié folle, désespérée et s'arrachant les cheveux.
+ Elle venait de rentrer, et pendant la nuit, qu'elle avait passée
+ chez une de mes amies, tous les papiers, qu'elle possédait lui
+ avaient été volés... Ma visite n'ayant ainsi plus de but, je me
+ suis retirée.
+
+ «VEUVE CORNEVIN.»
+
+ «_P.-S._ Je ne comprends rien, je l'avoue, à votre étrange
+ post-scriptum. Que voulez-vous dire? Il n'y avait de troublé,
+ l'autre soir, que vous, mon pauvre enfant!...»
+
+Depuis le temps que Raymond voyait s'évanouir une à une toutes les
+chances sur lesquelles un autre eût compté, il s'était fait une habitude
+du malheur et une loi de s'épargner les déceptions en mettant tout au
+pis.
+
+La lettre de Mme Cornevin ne le surprit pas outre mesure.
+
+--Elle se défie de moi! pensa-t-il.
+
+Et sa conviction n'en demeurait pas moins pleine et entière. Autant et
+plus qu'avant, il restait persuadé de la présence de Laurent chez sa
+femme.
+
+Mais quelle raison avait Mme Cornevin de se défier? Était-ce son mari
+qui lui avait dicté cette réponse? Et si oui, pourquoi s'obstinait-il à
+cet impénétrable incognito? Quelle revanche terrible préparait-il dans
+l'ombre?...
+
+Ces préoccupations rendaient Raymond presque insensible à l'événement;
+si grave pourtant, que lui annonçait Mme Cornevin.
+
+Les papiers de Mme Flora Misri avaient été volés.
+
+Que le voleur fût M. de Combelaine, Raymond, n'en doutait pas. Et
+cependant, une fois maître de ces papiers si dangereux, c'est-à-dire le
+danger conjuré, comment M. de Combelaine avait-il pu recourir à un
+assassinat!...
+
+--Enfin, se disait Raymond épuisé de tant de conjectures inutiles, je
+verrai Mme Cornevin dimanche et il faudra bien qu'elle s'explique...
+
+Vains projets!... Pour la première fois depuis dix-huit ans, Mme
+Cornevin ne vint point passer son dimanche avec Mme Delorge.
+
+--Donc elle me craint, conclut Raymond, donc mes soupçons étaient
+fondés. Ah! quand donc me sera-t-il permis de sortir!...
+
+Ce ne devait pas être avant cinq à six jours, encore bien qu'il allât
+beaucoup mieux, et que les visites de M. Legris fussent celles d'un ami
+désormais, et non plus d'un médecin.
+
+Il était clair que ce docteur à l'oeil si fin avait flairé un mystère,
+et qu'il eût été ravi de le pénétrer. Mais Raymond ne lui en voulait pas
+de sa curiosité. Après tant de mois de solitude absolue, il éprouvait un
+soulagement réel à s'entretenir avec un homme de son âge, d'un esprit
+évidemment supérieur, d'un rare bon sens pratique, et qui avait de la
+vie en général, et de la vie de Paris en particulier, cette expérience
+que donnent certaines professions.
+
+L'heure que M. Legris passait tous les matins près de son lit était pour
+Raymond la meilleure de sa journée, la seule où il fût un peu distrait
+de ses sombres préoccupations.
+
+Le reste du temps, il se consumait d'impatience.
+
+Tout le monde cependant avait cru ou paru croire à la maladie qu'il
+feignait, et Me Roberjot et M. Ducoudray se relayaient, en quelque
+sorte, pour qu'il ne fût jamais longtemps seul.
+
+Par M. Ducoudray, il savait tous les cancans du boulevard.
+
+Me Roberjot, lui, le tenait au courant des événements politiques et
+lui rapportait les mille et mille on-dit de l'affaire Pierre Bonaparte.
+
+Mais c'est d'une oreille distraite que Raymond écoutait. Que lui
+importait le prince Pierre? que lui importait la politique?...
+
+C'est rue de Grenelle, à l'hôtel de Maillefert, que s'envolait sa
+pensée.
+
+Où en étaient les événements? Qu'était-il advenu de cette querelle qu'il
+avait vue près d'éclater entre M. Philippe et le comte de Combelaine?
+
+Et personne à envoyer aux renseignements.
+
+Il avait bien eu l'idée de charger Krauss de la commission, ou même de
+se confier au docteur Legris, mais à qui les adresser? à miss Lydia
+Dodge? Elle refuserait de les recevoir, ou, s'ils parvenaient jusqu'à
+elle, ne répondrait pas.
+
+Raymond, enfin, s'inquiétait de cet appartement qu'il avait loué sous le
+nom de Paul de Lespéran et dont la portière, ne le voyant plus
+reparaître, devait se répandre dans le quartier en cancans saugrenus.
+
+Malgré tout le temps passait...
+
+Le vendredi, Raymond se leva quelques heures. Le samedi, il resta debout
+toute la journée. Le dimanche, il se sentait assez remis pour sortir,
+lorsque, vers les onze heures, Krauss lui remit une lettre qui avait été
+apportée par un commissionnaire.
+
+L'enveloppe malpropre, l'écriture, l'orthographe, l'encre d'un bleu
+passé, ces mots écrits dans les angles: «_personel très précé_», tout
+trahissait si bien la lettre anonyme, lâche, honteuse, dégoûtante, que
+Raymond fut sur le point de la jeter au feu sans la lire.
+
+Mais il était dans une situation à ne rien négliger. Il rompit donc le
+cachet.
+
+C'était bien une lettre anonyme.
+
+Un inconnu, qui se disait son ami, l'adjurait de se trouver, le soir
+même, à minuit, au bal de la _Reine-Blanche_. Là, un homme viendrait le
+prendre, qui le conduirait à un endroit où devait avoir lieu une scène à
+laquelle il était indispensable qu'il assistât.
+
+--Ce n'est qu'une mystification stupide! murmura Raymond, en froissant
+la lettre anonyme, et en la jetant à terre avec un geste de dégoût.
+
+Mais cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'il en était à se
+demander s'il ne s'était pas trop hâté de porter un jugement définitif.
+
+Il ramassa donc la lettre, la lissa, l'étala sur le marbre de la
+cheminée, et se mit à l'étudier attentivement.
+
+Des choses étranges s'y trouvaient, qu'il n'avait pas remarquées sur le
+premier moment, et qui, maintenant, le frappaient d'étonnement.
+
+Ceci d'abord:
+
+L'inconnu qui lui donnait rendez-vous à la _Reine-Blanche_ devait, en
+l'abordant, lui dire, en manière de reconnaissance: «Je viens du jardin
+de l'Élysée.»
+
+Était-ce le hasard seul qui avait amené cette phrase si terriblement
+significative au bout de la plume du correspondant anonyme?...
+
+Quelques lignes plus bas on lisait:
+
+«Que M. Delorge vienne pour Elle, sinon pour lui...»
+
+Elle!... Qui, Elle, sinon Simone de Maillefert?
+
+Il eût fallu que Raymond fût frappé de cécité, pour ne pas voir que
+celui qui lui écrivait n'ignorait rien de son existence, et savait ses
+angoisses, sa haine et son amour.
+
+Et à qui, parmi ceux qui connaissaient sa vie, eût-il attribué cette
+lettre anonyme, sinon à Combelaine?... Oui, à Combelaine, ou à Laurent
+Cornevin.
+
+Si elle était de Laurent, Raymond avait tout à espérer.
+
+Il avait tout à craindre si elle venait du comte de Combelaine.
+
+--N'importe, se dit-il, j'irai.
+
+--Pourtant, faible comme il l'était encore, se rendre seul à ce
+singulier rendez-vous, n'était-ce pas, comme on dit vulgairement, se
+jeter dans la gueule du loup, et d'une témérité qui frisait la
+niaiserie?
+
+Mais de qui se faire accompagner?
+
+De Krauss? C'était certes un rude compagnon encore, malgré son âge.
+
+Il y avait encore le docteur Legris...
+
+--Et pourquoi pas! songea Raymond.
+
+En conséquence, le docteur étant survenu comme tous les jours, sans
+préambule, il lui donna la lettre à lire.
+
+M. Legris en fut stupéfié, et sa première pensée, qu'il exprima très
+énergiquement, fut que ce rendez-vous était un guet-apens.
+
+Raymond avoua loyalement que cette idée lui était venue.
+
+Seulement il se hâta d'ajouter qu'il n'en était pas moins
+inébranlablement résolu à se rendre à la _Reine-Blanche_, et à s'y
+rendre seul, qui plus est.
+
+Pour n'être pas directe, l'invitation n'en était pas moins positive.
+
+Le docteur l'accepta, et il y eut d'autant plus de mérite que nulle
+explication ne lui fut donnée, et qu'il n'en demanda aucune.
+
+A minuit, donc, Raymond et M. Legris entraient à la _Reine-Blanche_, où
+il y avait bal masqué, et ils y étaient abordés par un homme qui, après
+avoir prononcé la phrase sacramentelle: «Je viens du jardin de
+l'Élysée,» les engageait à le suivre.
+
+Ils le suivaient.
+
+Par lui, ils étaient introduits dans le cimetière Montmartre, et à la
+clarté douteuse de la lune, ils assistaient à cette scène étrange de
+cinq personnes--quatre hommes et une femme, que les autres appelaient
+madame la duchesse, escaladant audacieusement les murs du champ des
+morts, et violant une sépulture pour constater qu'un cercueil était
+vide.
+
+Leur guide, cependant, les abandonnait, s'enfuyait, et tous leurs
+efforts pour le rejoindre, pour découvrir sa personnalité, échouaient.
+Si bien que, nulle explication ne leur étant donnée, ils demeuraient en
+face d'un problème véritablement effrayant.
+
+Jamais la curiosité du docteur Legris n'avait été à ce point excitée.
+
+Mais si subtile que fût sa pénétration, ignorant le passé de Raymond, il
+ne pouvait que s'égarer en conjectures folles.
+
+Et l'eût-il connu, ce passé, qu'il n'eût guère été plus avancé.
+
+C'est en vain que Raymond, de son côté, essayait de rattacher cette
+scène du cimetière Montmartre à quelque circonstance de sa vie.
+
+Mais il ne tarda pas à rougir de garder pour lui seul ses conjectures et
+ses doutes. Était-il généreux de laisser se débattre dans les ténèbres
+le docteur Legris, qui venait de s'exposer pour lui? Accepter le
+dévouement d'un homme, c'est prendre envers lui des engagements tacites.
+
+Enfin, à l'heure où le dénouement heureux ou tragique devait être si
+proche, Raymond, plus que jamais, comprenait combien pouvait lui être
+utile un ami.
+
+Prenant donc son parti, il pria le docteur de venir, le soir même,
+partager le dîner de sa famille, ajoutant qu'ils causeraient après, et
+qu'à un homme tel que lui il ne marchanderait pas les confidences.
+
+
+
+
+SIXIÈME PARTIE
+
+LAURENT CORNEVIN
+
+
+
+
+I
+
+
+Ce n'était pas le premier venu, que le docteur Valentin Legris.
+
+Celui-là n'était pas de ces aimables étudiants qui, après dix ans de
+bière et d'absinthe comparées, enlèvent leur diplôme d'un coup d'audace
+ou de hasard.
+
+Fils d'une famille pauvre--son père était un petit menuisier de la
+banlieue--le docteur Legris devait à son intelligence et à son travail
+obstiné sa modeste situation.
+
+C'est de ci et de là qu'il avait fait ses études, tantôt externe d'un
+lycée, tantôt pensionnaire de quelque institution qui lui donnait le
+vêtement, la pâtée et la niche à la condition expresse de remporter des
+prix à la fin de l'année. Il était maître d'études, ou plus
+vulgairement: pion, dans la maison où il fit sa philosophie et où il fut
+reçu bachelier ès lettres et bachelier ès sciences.
+
+Les années suivantes, c'est avec l'argent qu'il gagnait à donner des
+répétitions, qu'il se nourrit et se logea, qu'il acheta des livres,
+qu'il paya ses examens et ses inscriptions à l'École de médecine.
+
+Il eut à souffrir et beaucoup, dans un pays et à une époque où les
+jeunes imbéciles enrichis par leur famille voudraient bien faire de la
+pauvreté un vice et un ridicule.
+
+Mais il n'était pas d'une trempe à s'affliger sérieusement des déboires
+ou des railleries que pouvaient lui valoir l'exiguïté de sa chambre du
+sixième étage, l'épaisseur de ses souliers ou la coupe arriérée d'un
+paletot qu'il était allé acheter au Temple.
+
+Loin d'en être altérée, sa gaité naturelle s'y aiguisa de cette pointe
+de scepticisme ironique qui sied bien aux hommes qui ont conscience de
+leur valeur et qui l'ont affirmée en surmontant les obstacles.
+
+Ce n'est pas lui qui jamais eût consenti à affecter une gravité
+pédantesque bien éloignée de son caractère, ni à se faire, comme
+d'autres, un élément de succès d'une hypocrisie raisonnée et patiemment
+soutenue...
+
+Il aimait le plaisir, et volontiers le prouvait, lorsque, par grand
+hasard, quelque louis inattendu tombait dans le vide de son escarcelle
+et que ses études n'en devaient pas souffrir.
+
+Quelques-uns de ses professeurs même lui trouvaient par trop
+d'indépendance, et lui reprochaient un certain esprit d'indiscipline et
+de contradiction.
+
+[Illustration: Dans la nuit tous les papiers qu'elle possédait lui
+avaient été volés.]
+
+Ses examens et sa thèse ne lui furent pas moins l'occasion d'un de ces
+triomphes que la Faculté enregistre et qui font espérer un maître pour
+l'avenir.
+
+Malheureusement, le diplôme ne lui donnait pas de rentes, et, avant
+comme après le parchemin, il se trouvait en face de ce problème irritant
+et inquiétant: vivre...
+
+Les quelques semaines qui suivirent furent des plus pénibles de sa vie.
+
+On le rencontrait alors, la démarche lente et le front soucieux, errant
+un peu comme une âme en peine sous le portique de l'École de médecine,
+ou arrêté devant ce tableau qui se trouve à droite en entrant, et où
+s'affichent les demandes et les offres...
+
+Les formules ne varient guère.
+
+Du côté des demandes, c'est un navire baleinier qui, prêt à mettre à la
+voile, désire un chirurgien pour une expédition de trois ans dans les
+mers du pôle;--ou un riche étranger très vieux et très souffrant, qui
+souhaiterait les soins incessants d'un savant docteur;--ou encore une
+commune de mille sept cents âmes qui, ayant perdu son médecin, en
+désirerait un autre.
+
+Du côté des offres, c'est cinq, dix, quinze jeunes gens qui, diplômés de
+la veille et sans fortune, proposent tout ce qu'ils savent, aussi bien
+pour accompagner en Italie quelque jeune et intéressante poitrinaire,
+que pour donner des consultations dans l'arrière-boutique de quelque
+pharmacie suspecte.
+
+Il faut manger, n'est-ce pas!...
+
+C'est ce que se répétait avec une amertume croissante le docteur Legris,
+et il était bien près de se décider pour le baleinier, où du moins le
+couvert serait mis deux fois par jour, lorsqu'un de ses camarades le
+présenta au célèbre médecin anglais Harvey.
+
+Établi en France pour l'hiver, le docteur Harvey achevait alors son
+livre fameux et si effrayant: _Des poisons_.
+
+Il avait besoin d'un aide, le docteur Legris lui plut, il le prit.
+
+Et il s'y attacha si fortement, qu'il voulait absolument, à la fin de
+l'année, l'emmener avec lui à Londres, lui affirmant qu'il répondait de
+son avenir, de sa réputation et de sa fortune.
+
+Bien que fort touché de l'offre, Legris refusa.
+
+Tout en apportant tout ce qu'il avait d'intelligence aux travaux si
+remarquables d'Harvey, il avait travaillé en vue des concours, et
+quelques mois plus tard, il était interne à la Pitié.
+
+Les années qu'il y passa ne furent, selon son expression, qu'un coup de
+collier continu.
+
+Il apportait à l'exercice de sa profession cette passion obstinée qui
+seule fait les hommes supérieurs.
+
+Il dépensait toute son énergie à ces luttes poignantes contre la
+maladie, la souffrance, la mort, et il y déployait une sagacité et une
+fécondité de ressources, une hardiesse parfois, qui étonnaient les plus
+vieux praticiens.
+
+Ce n'était pas une raison pour que tous ses maîtres fussent ses amis.
+
+Ils l'étaient, cependant.
+
+Le sachant pauvre, ils cherchaient les occasions de lui faire gagner
+quelques honoraires, soit en le signalant à des malades qu'ils ne
+pouvaient voir, soit même en le faisant appeler en consultation.
+
+Jamais l'illustre professeur B... ne rencontrait dans sa pratique un cas
+difficile, douteux ou nouveau, sans faire appeler son interne.
+
+Cette situation, près d'un des maîtres de la science, devait valoir et
+valut en effet au docteur Legris de nombreuses relations, les unes
+flatteuses simplement et agréables, les autres assez puissantes pour
+aider sa fortune le jour où il quitterait la Pitié.
+
+C'est ainsi qu'il connut le duc de Maumussy lorsqu'on le crut, lorsqu'il
+se crut lui-même empoisonné en 1866; la princesse d'Eljonsen lors de son
+accident de voiture, aux courses de La Marche, et Mme Verdale, après
+ce fameux bal du baron, où un incendie se déclara et où la pauvre dame
+fut si cruellement brûlée qu'elle faillit en mourir.
+
+Mais toutes ces relations, le docteur Legris ne sut pas, au dire de ses
+amis, les utiliser.
+
+La vérité est qu'il ne le voulut pas.
+
+Un de ces amours funestes dont les hommes les plus forts ne savent pas
+se garer venait de bouleverser son existence.
+
+Follement épris d'une jeune ouvrière d'une rare beauté, la voyant parée
+comme de juste, puisqu'il l'adorait, de toutes les qualités du coeur
+et de l'esprit, il voulut l'associer librement à sa vie.
+
+Elle se joua de lui indignement.
+
+Il était pauvre et elle voulait des toilettes, des diamants, des
+voitures, tout ce luxe brutal et scandaleux qui trouble la cervelle des
+pauvres filles, et qui les conduit par le plus court à Saint-Lazare ou à
+l'hôpital.
+
+Le docteur aimait, il essaya de lutter. Son existence, pendant les
+derniers mois de son internat, fut un enfer.
+
+Menaces et prières échouaient également. On le railla, il tint bon,
+descendant jusqu'à cette lâcheté suprême de la passion: paraître ne rien
+voir...
+
+Jusqu'à ce qu'enfin, sentant sa dignité compromise, il rompît...
+
+Mais il conçut un si noir chagrin, et tant de honte aussi de sa
+faiblesse, qu'il disparut, il se cacha...
+
+Il avait un millier de francs d'économies, il en emprunta autant et vint
+s'établir à Montmartre, place du Théâtre.
+
+Moins de six mois après, il ne pouvait plus suffire à sa clientèle,--peu
+aisée, il est vrai, maussade, d'autant plus exigeante qu'elle payait
+plus mal, mais telle quelle suffisant amplement à ses besoins.
+
+Et le travail et le temps faisant leur oeuvre, peu à peu il se
+remettait de l'horrible secousse, le passé s'effaçant et, ses ambitions
+d'autrefois le reprenant, il était résolu, dès qu'il aurait économisé
+quelques billets de mille francs, à renouer ses relations et à
+transporter son cabinet au centre de Paris.
+
+Tel était l'homme auquel Raymond, en sa détresse extrême, venait de
+décider qu'il se confierait sans restriction.
+
+Et après l'avoir quitté, en lui répétant: «A ce soir six heures,
+n'est-ce pas?» tout en regagnant la rue Blanche, il découvrait mille
+raisons de s'applaudir de sa décision.
+
+Cette fois encore, grâce à la complicité de Krauss, Mme Delorge
+ignorait que son fils eût passé la nuit dehors, et elle l'accueillit
+comme s'il fût sorti de grand matin, avant qu'elle ne fût levée.
+
+--Je me suis permis, ma chère mère, lui dit-il en l'embrassant,
+d'inviter à dîner un de mes amis pour lequel je te demande bon accueil.
+
+C'était la première fois, depuis qu'il était de retour à Paris, qu'il
+amenait un convive; aussi Mme Delorge en parut-elle un peu surprise.
+
+--Le connais-je, cet ami? interrogea-t-elle.
+
+--Je ne crois pas, ma mère, mais je pense qu'il te plaira; c'est un
+homme très distingué, de quatre ou cinq ans plus âgé que moi, le docteur
+Legris...
+
+--Tu ne m'en as jamais parlé, fit Mme Delorge.
+
+Et sonnant:
+
+--N'importe, ajouta-t-elle avec un bon sourire; il est ton ami, cela
+suffit. Et comme il est médecin aussi, c'est-à-dire un peu gourmand, je
+vais m'entendre avec Françoise pour le bien recevoir.
+
+Françoise, c'était la cuisinière. Elle ne tarda pas à paraître, et
+pendant que Mme Delorge lui donnait ses ordres, Mlle Pauline
+s'approcha de son frère.
+
+Arrêtant sur lui son beau regard clair:
+
+--Le docteur Legris, demanda-t-elle avec une feinte bonhomie, n'est-ce
+pas ce monsieur qui est venu te voir tous les jours pendant que tu
+gardais le lit?
+
+--Précisément.
+
+--Alors, tout s'explique.
+
+--Tout, quoi?
+
+--On comprend, veux-je dire, que ce gros rhume qui t'a tant fait
+souffrir et si peu tousser ait été si promptement guéri.
+
+Raymond dissimula mal un mouvement d'impatience.
+
+--Que cette petite fille est agaçante! pensa-t-il, mécontent de se voir
+pris, et ce n'était pas la première fois, en flagrant délit de mensonge.
+
+Puis tout haut:
+
+--Qu'y a-t-il d'extraordinaire, fit-il, à ce qu'un de mes amis, qui est
+médecin, vienne me voir lorsqu'il me sait souffrant?
+
+Il se levait, en disant cela, pour regagner son appartement.
+
+--Comment! tu nous quittes? reprit Mlle Pauline.
+
+--J'ai à travailler.
+
+Déjà il gagnait la porte, mais elle:
+
+--Oh! tu nous accorderas bien un moment encore, nous avons de grandes
+nouvelles à te donner...
+
+--Des nouvelles!...
+
+--Oui, de Jean...
+
+Raymond se rassit, observant à son tour sa soeur, qu'il lui avait
+semblé voir tressaillir.
+
+--Ce matin même, continua la jeune fille, Mme Cornevin a reçu de son
+fils une longue lettre...
+
+--Et elle est venue vous la communiquer?
+
+--Non; elle nous l'a envoyée à lire. Elle a tellement d'ouvrage, et si
+pressé, qu'il lui est impossible de s'absenter un quart d'heure de ses
+ateliers.
+
+Les plus singuliers soupçons traversaient l'esprit de Raymond.
+
+--Il faut, en effet, reprit-il en baissant la voix pour n'être pas
+entendu de sa mère, toujours en conférence avec Françoise, il faut que
+Mme Cornevin soit écrasée de travail. Déjà, l'autre dimanche, elle
+n'est pas venue dîner avec nous, elle n'a pas davantage paru hier,
+aujourd'hui elle se prive de la joie de lire en famille, au milieu de
+nous, une lettre de Jean... Est-ce que tu ne trouves pas cela
+extraordinaire, toi?...
+
+Visiblement, Mlle Pauline rougissait.
+
+--Mais non, je t'assure, répondit-elle...
+
+--Tu sais donc quelles sont ces commandes si importantes qui la
+retiennent?
+
+--Certainement. Est-ce que nous ne sommes pas en plein carnaval? est-ce
+que ce n'est pas demain le mardi gras! Ne faut-il pas des toilettes, des
+travestissements?...
+
+Elle s'embarrassait, elle devenait cramoisie, elle eût été peut-être
+obligée de s'arrêter, sans sa mère qui, Françoise partie, lui vint en
+aide.
+
+Mme Delorge avait entendu les derniers mots.
+
+--Je suis sûre, dit-elle, que Julie--c'est ainsi qu'elle appelait Mme
+Cornevin,--a beaucoup à faire; cependant je suis un peu surprise qu'elle
+n'ait pas, en huit jours, pu trouver une heure à passer avec nous.
+
+Raymond hochait la tête, tout en observant sa soeur du coin de
+l'oeil.
+
+Il pensait que c'était lui qu'évitait Mme Cornevin, et que Mlle
+Pauline certainement avait surpris quelque chose.
+
+--Quoi qu'il en soit, mon cher fils, reprit Mme Delorge, j'ai
+conservé la lettre de Jean, pour te la donner à lire.
+
+Cette lettre, Raymond savait d'avance qu'elle ne lui apprendrait rien.
+
+Dans celle-ci pas plus que dans toutes celles qu'il avait écrites à sa
+mère depuis son départ, Jean, fidèle aux conventions arrêtées, ne
+soufflait mot du but de son voyage, ni de ses découvertes, ni de son
+père.
+
+Il y parlait de M. Pécheira, l'ancien associé de Laurent, mais
+simplement comme d'un homme charmant, d'un ami dont il avait fait la
+connaissance à Melbourne, et qui l'avait mis à même de voir, et de voir
+bien, tout ce qu'il y a de curieux en Australie.
+
+Et il terminait en annonçant que son passage pour Liverpool était arrêté
+sur un navire qui quitterait Melbourne trois semaines après celui qui
+emportait sa lettre.
+
+--Ainsi, dit Raymond à Mme Delorge, en lui rendant la lettre de Jean,
+nous pouvons d'un moment à l'autre voir paraître notre voyageur. Il se
+peut qu'il n'arrive pas avant un mois, mais rien ne prouve qu'il ne sera
+pas à Paris demain matin.
+
+--Surtout avec un navire à voiles, objecta Mlle Pauline.
+
+C'est de l'air le plus étonné que Raymond considéra sa soeur, de l'air
+d'un homme qui, tout à coup, découvre quelque chose d'énorme.
+
+--Comment sais-tu que Jean a pris passage sur un navire à voiles?
+interrogea-t-il.
+
+Elle éclata de rire, de ce petit rire nerveux et sec qui ressemble à une
+quinte de toux, et qui est la ressource de toutes les femmes
+embarrassées.
+
+--Ne le dit-il pas dans sa lettre? fit-elle.
+
+--Non.
+
+Elle haussa les épaules, et d'un ton d'insouciance que démentait le
+nuage de pourpre répandu sur son visage:
+
+--C'est donc, dit-elle, que je l'aurai rêvé.
+
+Mme Delorge put croire cela, mais non pas Raymond.
+
+--Eh! eh! pensa-t-il, mademoiselle ma soeur recevrait-elle donc des
+nouvelles directes de maître Jean!
+
+Il n'y eût vu aucun mal, nul inconvénient, tant était étroite l'intimité
+des deux familles.
+
+Seulement, si depuis son départ Jean était en correspondance réglée avec
+Mlle Pauline, il avait dû nécessairement lui apprendre tout ce qu'il
+cachait à Mme Cornevin et à Mme Delorge. Un homme de vingt-six ans
+ne sait pas avoir de secrets pour la femme qu'il aime.
+
+Cela, jusqu'à un certain point, eût donné à Raymond la clef de la
+conduite un peu singulière de sa soeur, ses airs d'intelligence, ses
+mots à double entente, son insistance à lui demander de se confier à
+elle...
+
+--Il est clair, pensait-il, qu'elle sait tout ce que je sais moi-même de
+l'existence de Laurent Cornevin, sinon plus...
+
+Cependant ce n'était pas le moment de questionner Mlle Pauline.
+
+Il se faisait tard; après les épreuves de la nuit, il était accablé de
+fatigue, le docteur Legris pouvait devancer l'heure du rendez-vous...
+
+Il se réfugia donc dans son cabinet de travail, et il n'y était pas
+depuis un quart d'heure, allongé dans son fauteuil et les pieds sur la
+cheminée, qu'il s'endormit, rêvant que le docteur était assis près de
+lui et lui parlait.
+
+M. Legris, à ce moment même, était chez lui, place du Théâtre, à
+Montmartre, où il expédiait sa consultation. Expédiait est bien le mot.
+Il n'était pas habituellement d'une douceur exagérée, mais jamais ses
+malades ne l'avaient vu si brusque ni si impatient.
+
+Le fait est qu'il se savait attendu, à six heures, rue Blanche, qu'il
+avait encore, après sa consultation, huit ou dix visites à faire, et
+qu'il avait hâte de se trouver seul avec lui-même pour réfléchir en
+toute liberté aux étranges événements qui venaient de tomber dans sa
+vie.
+
+--Oui, bien étranges, pensait-il, car jamais on n'a ouï parler de rien
+qui approche de ce dont j'ai été témoin cette nuit. J'aurais ri au nez
+de qui fût venu hier me conter une telle histoire; m'assurer qu'un fait
+de cette nature était possible, en 1870, à Paris, en pleine
+civilisation, au milieu de cette armée de surveillants, de gardiens, de
+sergents de ville, d'agents de la sûreté qui, incessamment, ont les yeux
+ouverts.
+
+Avec tant de préoccupations, c'était miracle que le docteur, en arrivant
+au chevet du malade, recouvrât la plénitude de son sang-froid.
+
+C'était ainsi, pourtant, tant est puissante cette faculté que Bichat
+appelait: «l'habitude professionnelle».
+
+Mais après chaque visite, consultant son carnet:
+
+--Allons, plus que cinq, murmurait M. Legris, plus que trois... plus
+qu'une.
+
+Jusqu'à ce qu'enfin, avec un gros soupir de satisfaction:
+
+--C'est la dernière, se dit-il, me voilà libre!...
+
+Il s'était si fort dépêché qu'il n'était guère plus de six heures, et
+cinq minutes plus tard il arrivait rue Blanche, et Raymond le présentait
+à sa mère et à sa soeur.
+
+Le docteur Legris plut à Mme Delorge, à qui peu de gens plaisaient.
+Elle lui trouva, ainsi qu'elle le dit à son fils le lendemain, l'air à
+la fois très fin et très franc, ce qui est rare: la finesse, en
+apparence du moins, excluant presque toujours la franchise.
+
+Quant au docteur, il fut très frappé du grand air de Mme Delorge, et
+plus encore de la beauté de Mlle Pauline.
+
+Le dîner, cependant, eût été triste, sans la puissance d'abstraction de
+M. Legris, sans cette faculté si précieuse qu'il possédait, de déposer à
+un moment donné ses plus pressantes préoccupations, comme d'autres
+déposent leur cigare avant d'entrer dans un salon.
+
+Il avait trop vu, et avec de trop bons yeux pour que sa conversation
+n'eût pas cette saveur recherchée que donne la connaissance approfondie
+de l'existence parisienne. Il voulait plaire, il plut.
+
+Si bien qu'il y avait longtemps que le dîner était fini et le café pris,
+lorsque Raymond, qui ne le voyait pas près de tarir, se leva en disant:
+
+--Vous oubliez nos affaires, je crois, mon cher docteur. Allons, venez,
+ma mère et ma soeur vous excuseront...
+
+L'instant d'après, ils étaient dans le cabinet de travail de Raymond, un
+bon feu dans la cheminée et les portes closes.
+
+Le docteur avait allumé un cigare, et il se tassait dans un bon
+fauteuil, précisément en face de ce portrait du général Delorge qui
+l'avait tant intrigué avec cette épée scellée de larges cachets rouges
+accrochée au travers de la toile.
+
+Enfin allait donc lui être révélé le mystère qu'il avait pressenti, la
+nuit du guet-apens des boulevards extérieurs, et qui, depuis, ne cessait
+d'occuper sa pensée.
+
+--Je vous écoute, mon cher ami, dit-il.
+
+Au dîner, tandis que parlait le docteur Legris, Raymond avait eu le
+loisir de réfléchir et de chercher dans sa tête comment exposer la
+situation.
+
+Son récit fut donc ce qu'il devait être, d'une remarquable clarté, et
+précisément assez concis pour ne laisser dans l'ombre aucun détail d'une
+certaine valeur.
+
+Et lorsqu'il eut achevé:
+
+--Maintenant, docteur, prononça-t-il, vous connaissez mon existence
+comme moi-même et, d'un esprit plus libre que le mien, vous pouvez juger
+si ma partie n'est pas irrémissiblement perdue, et si ce n'est pas folie
+à moi d'espérer toujours et de prétendre lutter encore...
+
+M. Legris ne répondit pas tout d'abord.
+
+Après avoir commencé par fumer à pleins poumons, il n'avait pas tardé à
+laisser éteindre son cigare, puis à le jeter. Il était «empoigné»,
+c'était manifeste, irrésistiblement. Il s'était attendu à quelque chose
+d'extraordinaire, mais la réalité dépassait toutes ses conjectures.
+
+Puis, fatalement, il avait été amené à un retour sur lui-même. Il
+s'était rappelé qu'il avait aimé, lui aussi, qu'il avait eu ses heures
+de désespoir et de démence... Et pourtant, quelle différence entre la
+funeste passion qui avait failli flétrir sa vie et les nobles et pures
+amours dont il venait d'entendre la douloureuse histoire!...
+
+Cependant comme Raymond répétait sa question, il tressaillit, et d'une
+voix qu'altérait l'émotion:
+
+--Sur mon honneur, prononça-t-il, je crois, mon cher Delorge, que
+jamais, peut-être, votre situation n'a été meilleure, que jamais vous
+n'avez été si près du triomphe.
+
+Après les événements des derniers jours et tant de déceptions
+successives, de telles paroles semblaient presque une raillerie.
+
+--Docteur, fit Raymond, d'un ton de reproche, docteur!...
+
+Mais lui:
+
+--Ce n'est pas, d'ordinaire, par l'optimisme que je pèche, fit-il...
+mais qu'importe un résultat qui est encore le secret de l'avenir!
+«L'homme de coeur doit agir comme s'il avait tout à attendre, et se
+consoler, s'il échoue, comme s'il n'eût rien eu à espérer...» C'est de
+Maistre qui a dit cela.
+
+Il s'était levé, sur ces mots, et était allé s'adosser à la cheminée.
+L'énergie resplendissait sur sa physionomie intelligente, ses narines
+battaient, son oeil si fin étincelait.
+
+Tel il devait être au chevet d'un malade, aux prises avec quelque mal
+terrible, épiant le moment de tenter un expédient héroïque.
+
+Et, dans le fait, n'était-il pas en consultation!...
+
+--A nous deux, mon cher Delorge, s'écria-t-il, nous allons donner du fil
+à retordre à vos ennemis. Il se peut qu'ils nous écrasent, tout est
+possible. Ils ne nous écraseront, sacredieu! pas sans combat!...
+
+Si la peur est contagieuse, l'assurance n'est pas moins communicative. A
+entendre le docteur s'exprimer de cet accent de résolution, Raymond
+croyait voir ses chances doublées.
+
+[Illustration: La soubrette s'élançait sur le palier en
+s'écriant:--Monsieur, madame y est pour vous.]
+
+--Pour commencer reprit le docteur, quel est l'auteur, l'instigateur de
+l'intrigue mystérieuse, mais à coup sûr abominable, qui vous a enlevé
+Mlle Simone pour la livrer à un misérable tel que Combelaine?... Les
+faits sont là qui nous crient: C'est la duchesse de Maumussy.
+
+--Je le crois...
+
+--Eh bien! moi, j'en suis sûr. Avait-elle un intérêt à empêcher votre
+mariage? Évidemment, et le plus naturel et le plus puissant de tous.
+Vous lui aviez plu et elle avait eu l'imprudence de vous le laisser
+voir...
+
+Raymond était devenu cramoisi.
+
+--Je ne suis pas un fat, murmura-t-il, et cependant je dois avouer...
+
+Le docteur souriait.
+
+--Il est sûr, interrompit-il, qu'un ridicule ineffable s'attache à cette
+idée d'un homme qu'on aime comme cela, malgré lui... Mais enfin, ici, le
+fait est patent. Et vous, comment avez-vous répondu à ces avances par
+trop significatives?... Comme un imbécile d'honnête homme que vous
+êtes... Ah! un gaillard sans préjugés lui eût fait voir du chemin, à
+cette chère duchesse. Il fallait... Mais baste! ce qui est passé est
+passé, et d'ailleurs vous ne la connaissiez pas comme j'ai l'honneur de
+la connaître!...
+
+La surprise éclatait sur les traits de Raymond.
+
+--Vous connaissez Mme de Maumussy?... interrogea-t-il.
+
+--Mon Dieu oui, tout petit médicastre de banlieue que je suis...
+
+Et tirant quelques bouffées d'un cigare qu'il venait d'allumer:
+
+--Lorsque M. de Maumussy se crut empoisonné, poursuivit le docteur, il y
+a de cela une couple d'années, j'eus l'honneur insigne de rester trois
+semaines de planton dans sa chambre. Persuadé qu'on avait essayé de se
+défaire de lui pour s'emparer de certains documents relatifs aux
+événements de Décembre, qu'il avait toujours refusé de rendre, ce noble
+personnage mourait littéralement de peur. Il voyait du poison partout,
+et suspectait même les oeufs à la coque. Ma mission consistait surtout
+à déguster tous les mets qu'on lui présentait. Quand il me voyait debout
+et bien portant une heure après l'expérience, il se risquait à manger,
+en face d'un miroir toutefois, pour s'arrêter s'il se voyait pâlir, et
+la main sur le ventre pour me demander de l'émétique au plus léger
+soupçon de colique.
+
+«Au commencement, j'avoue que les frayeurs et les grimaces de ce cher
+duc m'amusaient considérablement. Mais au bout de quatre jours, j'étais
+blasé, et j'aurais planté là mon homme si je n'avais été pauvre comme
+Job, et si mon cher et respecté maître, le professeur B..., n'eût
+stipulé qu'on me donnerait cinq louis par jour.
+
+«A cause des cent francs, je restai, et pour me distraire, je me mis à
+observer et à étudier la duchesse de Maumussy.
+
+«Elle s'ennuyait, pour le moins, autant que moi. Les frayeurs de son
+mari l'écoeuraient. Elle ne quittait pas le petit salon qui précédait
+sa chambre; elle le soignait; elle dégustait ses plats; mais elle ne
+cessait de se moquer et de lui répéter qu'après tout on ne meurt qu'une
+fois; ce à quoi il répondait qu'il souhaitait que ce fût le plus tard
+possible.
+
+«Elle ne me connaissait pas, mais elle n'avait personne à qui causer, et
+d'ailleurs, un médecin, vous savez, cela ne compte pas. Elle pensait
+tout haut devant moi, et je vous déclare qu'elle pensait de drôles de
+choses. Elle m'étonnait, moi qui ai reçu des confidences à faire rougir
+un agent de la sûreté. Quand elle me parlait de sa beauté, de cette
+beauté rare et presque fatale que vous connaissez, elle m'effrayait.
+C'était, disait-elle, une puissance exceptionnelle qui lui avait été
+départie, et dont elle serait bien folle de ne pas profiter pour
+récompenser une grande action... ou un crime, selon l'occasion, pour
+faire tourner la tête des imbéciles, ou tout simplement pour plaire à
+qui lui plairait.
+
+«De scrupules, jamais je ne lui en ai vu l'ombre. Mais sous cette
+torpeur langoureuse que vous savez, j'ai deviné une âme de feu, des
+ardeurs dévorantes et l'imagination excentrique d'un fumeur d'opium.
+
+«Mon cher, voilà la femme qui vous a aimé assez follement pour se jeter
+en quelque sorte à votre tête... Imaginez maintenant ses sentiments pour
+vous qui l'avez dédaignée et pour Mlle Simone que vous lui avez
+préférée...
+
+Raymond se taisait.
+
+N'était-ce pas le langage qu'autrefois aux Rosiers lui tenait M. de
+Boursonne?...
+
+--Donc, poursuivait le docteur, c'est à Mme de Maumussy qu'il faut
+attribuer l'idée du mariage de Mlle Simone, et à elle aussi le choix
+du mari... Ce dernier trait ne trahit-il pas la haine d'une femme qui
+s'estime outragée?... Qui en effet a-t-elle choisi entre tous? Un
+misérable, sans foi ni loi, souillé de tous les crimes et de toutes les
+flétrissures, l'homme du monde qu'elle méprise et qu'elle exècre le
+plus, Combelaine enfin...
+
+Cette dernière circonstance, Raymond l'ignorait.
+
+--Quoi!... fit-il, Mme de Maumussy déteste M. de Combelaine!...
+
+--Elle me l'a dit, répondit le docteur, en appuyant sur chaque mot. Et
+savez-vous en quelle circonstance? Lors de la maladie de son mari. Entre
+tous les gens que le duc de Maumussy soupçonnait de lui avoir administré
+du poison, était le comte de Combelaine...
+
+--Est-ce possible!...
+
+--Le duc ne m'avait pas caché ses soupçons...
+
+--Oh!...
+
+--Et il m'était recommandé, les jours où venait M. de Combelaine, de
+redoubler de précautions...
+
+--Il osait venir!...
+
+--Mais oui, et assez souvent, même...
+
+--Et on le recevait!...
+
+--On ne peut mieux. Est-ce que M. de Maumussy et M. de Combelaine
+peuvent rompre ouvertement? Deux amis si intimes! ce serait scandaleux!
+
+Raymond était confondu.
+
+--Cependant, disait le docteur, choisir un mari et choisir précisément
+Combelaine n'était rien. Le difficile était de trouver le moyen de
+forcer Mlle Simone à l'épouser, à lui livrer et sa personne et sa
+fortune. A cette tâche, la duchesse de Maillefert avait échoué. Mme
+de Maumussy devait réussir...
+
+Brusquement, Raymond s'était levé.
+
+--Oui, elle a réussi, s'écria-t-il, et voilà ce que je ne puis
+m'expliquer...
+
+Le docteur haussa les épaules.
+
+--Que nous importe? répondit-il. Nous savons qu'on est arrivé à
+persuader à Mlle Simone que ce mariage seul pouvait sauver l'honneur
+de l'illustre maison de Maillefert. Cela nous suffit. Examinons ce qui
+s'est passé après. Tout d'abord, M. de Combelaine et les Maillefert,
+éblouis par la magnifique proie qu'ils allaient avoir à se partager, ont
+été ravis les uns des autres. Lorsqu'il a fallu discuter le partage, la
+brouille est venue. D'après ce qui vous a été dit, les Maillefert ont
+été joués. Je n'en suis pas surpris. A cette heure, ils voudraient bien
+rompre ce mariage, ils ne le peuvent plus. Combelaine le veut, et
+Combelaine est le maître de la situation.
+
+Le docteur, peu à peu, s'animait.
+
+Il n'en était encore qu'aux conjectures, mais il lui semblait discerner
+ces lueurs qui annoncent la vérité, comme l'aurore annonce le jour.
+
+--Oui, reprit-il, Combelaine tient les Maillefert. Vous ne pouvez rien
+contre lui; il ne craint que médiocrement, soyez en persuadé, Mlle
+Flora Misri... Dès lors, pourquoi ne presse-t-il pas un mariage qui lui
+tient tant à coeur et qui lui assure, à lui, l'aventurier taré,
+l'alliance d'une des plus vieilles familles de la noblesse; à lui,
+ruiné, la possession d'une fortune immense?... Eh bien! moi je vais vous
+le dire. C'est que Combelaine n'est pas aussi complètement victorieux
+que nous le supposons. C'est qu'entre lui et le but de ses voeux se
+dresse quelque obstacle qui nous échappe. C'est qu'il voit quelque chose
+que nous ne voyons pas...
+
+--Je cherche, commença Raymond...
+
+Mais le docteur l'interrompit, et lui frappant gaiement sur l'épaule:
+
+--Moi, je ne cherche pas, s'écria-t-il. L'obstacle, la menace, c'est, ce
+ne peut être que Laurent Cornevin...
+
+La conclusion pouvait être erronée; elle était si logique, que Raymond
+ne trouva rien à répliquer.
+
+--En ce cas, fit-il, Combelaine sait l'existence de Laurent et sa
+présence à Paris.
+
+--Peut-être, répondit le docteur...
+
+Puis, après un moment de réflexion:
+
+--Ce qui est sûr, poursuivit-il, c'est que Combelaine doit avoir deviné,
+reconnu un ennemi, et un ennemi puissant et fort, tapi dans l'ombre,
+prêt à profiter de la moindre de ses fautes pour le perdre. Les
+aventuriers tels que lui, dont l'existence est un perpétuel défi à la
+société, ont comme un sixième sens qui les avertit du danger. Il doit
+avoir senti que le terrain va manquer sous ses pas. Ce valet de chambre,
+qui depuis si longtemps le servait, qui était son confident, le complice
+de ses infamies quotidiennes, qu'est-il devenu? Comment a-t-il quitté un
+maître qui lui devait tant d'argent? Mme Misri s'en étonnait. Je m'en
+étonne, moi, bien davantage. Et encore, qu'est-ce que cet Anglais qui
+lui donne tout à coup des gages fabuleux? Cet Anglais ne serait-il pas
+un Français, comme vous et moi, qui a fait fortune en Australie? Mais
+ce n'est rien encore. Les lettres que possédait Mme Misri lui ont été
+volées. Par qui?... Est-il sûr que ce soit par M. de Combelaine? Il me
+semble, à moi, que, s'il les avait en sa possession, ces fameuses
+lettres, ces papiers qui pouvaient le perdre, vous n'auriez pas été,
+vous, Raymond Delorge, assailli l'autre nuit sur les boulevards
+extérieurs.
+
+Trop de fois, Raymond avait été dupe de décevantes illusions, pour ne se
+pas obstiner à douter encore.
+
+--Mais alors, reprit-il, en hésitant à chaque mot, celui qui a réussi à
+enlever les papiers de Flora Misri, ce serait donc... Laurent Cornevin?
+
+--Telle est ma conviction...
+
+--Il savait donc leur existence... Comment avait-il pu savoir?...
+
+M. Legris l'arrêta du geste.
+
+--Vous oubliez donc, fit-il, ce valet de chambre qui possédait tous les
+secrets de Combelaine et de Flora, Léonard? Pensez-vous que ce soit
+d'hier qu'il ait été acheté par cet Anglais en qui nous reconnaissons
+Laurent?...
+
+Ah! cette fois, Raymond eut comme un éblouissement.
+
+--Dieu puissant!... s'écria-t-il, ce serait le salut et la vengeance!
+Savez-vous bien, docteur, ce que m'a dit Mme Misri? Livrés à la
+publicité, ces papiers perdent non seulement Combelaine, mais encore les
+misérables qui ont été ses complices, Maumussy, Verdale, la princesse
+d'Eljonsen...
+
+Mais une soudaine réflexion glaçant son enthousiasme:
+
+--Si M. de Combelaine, reprit-il, ignore l'existence de Laurent, qui
+donc soupçonne-t-il de s'être emparé de ses papiers?
+
+--Vous, parbleu!...
+
+--C'est-à-dire qu'il verrait en moi l'insaisissable ennemi qui traverse
+toutes ses combinaisons...
+
+--Précisément.
+
+--Oh! alors, s'expliquent les assassins dont vous m'avez sauvé,
+docteur...
+
+--Et aussi les mouchards dont vous êtes entouré, mon cher ami, puisque
+Laurent, qui sait votre vie en danger, vous fait surveiller de son
+côté...
+
+Ainsi le système du docteur répondait à toutes les objections.
+
+--Et pourtant, reprit Raymond, il est une chose qui me dépasse, c'est
+l'obstination de Laurent à se cacher de moi, à m'éviter, à me fuir...
+
+M. Legris souriait.
+
+--C'est ce que je comprends très bien, au contraire, dit-il. Voyons, n'y
+a-t-il pas pour Laurent un intérêt énorme à détourner sur vous
+l'attention des gredins qu'il veut frapper? Voyant en vous l'ennemi, ils
+ne soupçonnent pas l'autre, le vrai, celui qui les guette. Tandis qu'ils
+vous surveillent, Laurent se meut en liberté. Qu'il consente à vous
+voir, à s'entendre à vous, et quarante-huit heures après, c'en est fait
+de son incognito...
+
+Laissant Raymond méditer ses observations, le docteur se versa et but à
+petites gorgées une tasse de thé que venait d'apporter Krauss.
+
+Après quoi, allumant un nouveau cigare qu'il ne tarda pas à laisser
+éteindre comme le premier:
+
+--Nous voici, maintenant, reprit-il, à notre aventure du cimetière
+Montmartre. Cherchons quel peut être l'auteur de la lettre anonyme.
+Est-ce Combelaine?... Non, très évidemment. C'est au moyen d'un faux que
+nous avons été introduits au cimetière, et Combelaine, avec ses
+relations à la préfecture, n'avait qu'un mot à dire pour obtenir le
+laisser-passer dont notre guide n'avait qu'une contrefaçon. Donc, c'est
+Laurent Cornevin qui vous a écrit, et c'était un de ses agents qui nous
+a rejoints à la _Reine-Blanche_. Mais il nous a traîtreusement
+abandonnés... C'est que Laurent, toujours résolu à vous éviter, lui
+avait bien recommandé de nous faire perdre sa piste...
+
+--Oui, peut-être...
+
+--Parbleu!... Reste à savoir quels sont les gens que nous avons vus
+escalader le mur du cimetière et violer la tombe de Marie-Sidonie.
+Sont-ils du parti de Combelaine?... Non, puisque l'accord était évident
+entre notre guide et l'homme qui dirigeait cette expédition. Donc, cet
+homme qui nous a paru un homme du monde, était un agent de Cornevin,
+sinon Cornevin lui-même...
+
+L'angoisse serrait la gorge de Raymond, au point de l'empêcher presque
+de respirer.
+
+--Mais cette femme, interrompit-il, cette femme que les autres
+appelaient madame la duchesse...
+
+--Je déclare, pour ma part, répondit M. Legris, n'avoir pas reconnu la
+duchesse de Maumussy. Or, comme pour une telle expédition cette femme,
+quelle qu'elle soit, a dû se déguiser de son mieux, les indices
+matériels nous font défaut. Reste le raisonnement: Quel peut être le but
+de la terrible scène dont nous avons été témoins? J'avoue, sans honte,
+qu'il m'échappe absolument. Pas plus que vous, je ne découvre rien dans
+votre passé qui se puisse rapporter à cette violation de sépulture. Et
+cependant si Laurent vous a convoqué, c'est qu'il jugeait votre présence
+nécessaire, indispensable. Il n'est pas homme à s'exposer gratuitement.
+Mais que disait sa lettre anonyme?... «Venez pour Elle, sinon pour
+vous.» Donc c'est à Elle, c'est à Mlle Simone qu'il faut rapporter
+cet événement étrange. Donc, fatalement, nécessairement, cette femme que
+nous n'avons pas reconnue était la duchesse de Maillefert...
+
+Les plus magnifiques espérances illuminaient le visage de Raymond...
+
+La destinée se lassait-elle donc!...
+
+Mais déjà le docteur était redevenu pensif, et la contraction de ses
+sourcils disait l'effort de son intelligence.
+
+--Doucement, fit-il, doucement, ne nous hâtons pas de chanter
+victoire...
+
+Et comme Raymond le regardait d'un air étonné:
+
+--Je vois encore un point noir à l'horizon, poursuivit-il. Vous êtes,
+m'avez-vous dit, affilié à une société secrète.
+
+--Oui, et je revenais d'une de nos réunions, quand j'ai été attaqué...
+
+--Bien. Mais qu'ont pensé vos amis de cette fausse lettre de convocation
+que vous avez reçue?
+
+--Elle les a terriblement inquiétés.
+
+--Savent-ils de quel guet-apens vous avez été victime en les quittant?
+
+--Je le leur ai écrit le lendemain.
+
+--Et alors?
+
+--Notre président est venu me demander des détails que je lui ai donnés
+aussi complets que possible, sans toutefois prononcer le nom de la
+famille de Maillefert. J'ai été jusqu'à lui dire que j'attribuais le
+faux au comte de Combelaine...
+
+--Et qu'a dit ce président?
+
+--Que du moment où c'était là le résultat d'une haine personnelle, il se
+sentait un peu rassuré, que néanmoins la police ayant évidemment pénétré
+le secret de notre association il allait prendre ses mesures en
+conséquence: changer le lieu des réunions, procéder à une sévère
+épuration des affiliés, donner de nouveaux mots de passe et de nouveaux
+signes de reconnaissance...
+
+M. Legris semblait exaspéré.
+
+--Ces gens-là sont tous fous à lier, interrompit-il, qui n'ont pas
+compris encore que les conspirations n'ont jamais été et ne seront
+jamais que des traquenards organisés par les gouvernements pour prendre
+les gens qui les gênent. Si l'empire n'avait pas d'autres ennemis il
+durerait des siècles...
+
+Puis brusquement:
+
+--Eh bien! mon cher Delorge, prononça-t-il, là est le danger de
+l'avenir. Votre société secrète, c'est l'arme suprême de M. de
+Combelaine. Qu'il se voie acculé, il s'en servira...
+
+--Que peut-il?...
+
+--Peu de chose. Vous envoyer voir à Cayenne si Mlle de Maillefert s'y
+trouve...
+
+Raymond hochait la tête.
+
+--C'est vrai, répondit-il, mais qu'y puis-je?...
+
+--Vous pouvez vous cacher.
+
+--Docteur!...
+
+--Est-ce le mot qui vous répugne? Eh bien! disparaissez, si vous l'aimez
+mieux, et ce soir plutôt que demain. Qui vous retient? Votre mère? Non,
+n'est-ce pas? Vous n'avez qu'à lui dire que vous croyez la police sur
+vos traces, et elle sera la première à approuver votre détermination.
+Or, voyez-vous d'ici la figure de M. de Combelaine, le matin où ses
+espions viendront lui dire: «Plus de Delorge, parti, disparu,
+envolé!...»
+
+Ce parti, c'était clair, ne souriait pas à Raymond.
+
+--Me cacher, objecta-t-il, n'est-ce pas renoncer à la lutte, me
+condamner à une impuissance absolue?
+
+--Que feriez-vous en ne vous cachant pas?...
+
+--Je ne sais, mais il me semble...
+
+--Il vous semble à tort. Alors même qu'on ne vous arrêterait pas, les
+événements s'agitent hors de votre portée. C'est entre Combelaine et
+Cornevin qu'est la lutte désormais. Quel sera le vainqueur?... Moi je
+parierais pour Cornevin... Qu'il triomphe, et Mlle de Maillefert est
+à vous. Mais s'il échoue, croyez-moi, ce n'est pas vous qui eussiez
+triomphé.
+
+Quand même, l'obstiné Raymond cherchait encore des objections.
+
+--Disparaître, fit-il, ce sera peut-être déranger les projets de
+Laurent...
+
+--Je prétends, au contraire, que ce sera les servir. Pensez-vous donc ne
+lui pas être un cruel souci? Croyez-vous que, sachant votre vie menacée
+et qu'une fois déjà vous n'avez que par miracle échappé au couteau des
+assassins, il ne s'épuise pas en combinaisons incessantes pour vous
+protéger?...
+
+Que répondre à des raisons si péremptoires?
+
+--Je n'hésiterais pas, dit Raymond, si l'opinion que nous avons de la
+situation était basée sur autre chose que des conjectures...
+
+M. Legris l'arrêta.
+
+--Et si je vous apportais, prononça-t-il, l'indiscutable preuve que les
+papiers enlevés à Mme Misri ne sont pas aux mains de Combelaine?
+
+--Oh! alors!... Mais le moyen?...
+
+--Il en est un, peut-être, répondit le docteur.
+
+Et après un instant de réflexions, d'une voix légèrement altérée:
+
+--Autrefois, dit-il, passionnément, follement, j'ai aimé une femme qui a
+mal tourné... J'ai eu le courage de rompre, je n'ai pas eu la force de
+cesser de penser à elle... On ne s'arrache pas un amour du coeur comme
+on se fait tirer une dent... En dépit de ma raison, je m'intéressais...
+à cette malheureuse, qui s'est fait un nom dans le monde galant, et tout
+en l'évitant comme la peste, je n'ai jamais cessé de la suivre de
+l'oeil. Son existence, depuis le jour où j'ai rompu, je la connais, et
+c'est ainsi que je sais qu'elle est devenue une des intimes de Mme
+Flora Misri. Par elle, nous avons des chances de connaître la vérité.
+
+--Oh! docteur, murmura Raymond.
+
+--Il y a un an, affronter cette femme eût été de ma part une imprudence.
+Je n'étais pas guéri. Aujourd'hui, je suis sûr de moi. La revoir me fera
+peut-être un mal affreux, mais je me dois de braver cette souffrance...
+Quoi que je lui demande, je crois qu'elle le fera... Demain donc, avant
+midi, je serai chez elle, lui demandant de faire parler Flora Misri.
+
+
+
+
+II
+
+
+C'est boulevard Malesherbes, au coin de la rue de Suresnes, à deux pas
+des Champs-Élysées, que demeurait, sous le galant pseudonyme de Lucy
+Bergam, la femme autrefois tant aimée du docteur Legris.
+
+[Illustration:--Monsieur, disent-ils, au nom de la loi nous vous
+arrêtons.]
+
+Dire que le coeur du docteur ne battait pas un peu quand il monta en
+fiacre pour se faire conduire chez elle, ce serait beaucoup dire.
+
+Mais il avait promis.
+
+Il remplissait un devoir, pensait-il, et d'autant plus sacré, qu'il
+n'avait pas tout dit à Raymond...
+
+Il ne lui avait pas dit que cette Lucy Bergam se trouvait être
+précisément cette actrice fantaisiste des Délassements, qui coûtait les
+yeux de la tête à M. Philippe de Maillefert, et de qui M. Coutanceau
+tenait les renseignements qu'il avait donnés à Mme Flora Misri.
+
+--Mme Lucy Bergam, lui dit le concierge, c'est au second, la porte à
+droite... Seulement, elle doit être sortie.
+
+M. Legris monta, néanmoins, lentement, se préparant à la plus pénible
+impression, s'armant de la ferme volonté de dissimuler l'émotion qu'il
+pensait ressentir.
+
+Ce n'est pas à son premier coup de sonnette qu'on vint.
+
+Il avait déjà sonné trois fois et très fort, lorsqu'il entendit des
+chuchotements et des pas.
+
+L'instant d'après, la porte s'entre-bâillait étroitement, avec les
+précautions que prennent les gens qui redoutent la visite d'un ennemi.
+
+Une sorte de chambrière à la mine futée et à l'oeil impudent allongea
+la tête, et après qu'elle eut toisé le docteur:
+
+--Que voulez-vous? demanda-t-elle.
+
+--Parler à Mme Bergam.
+
+--Elle est sortie.
+
+Assurément elle mentait, cela se voyait, malgré l'habitude qu'elle
+devait avoir de mentir.
+
+Cependant, M. Legris ne s'avisa ni d'insister ni de parlementer.
+
+Tirant une de ses cartes de son portefeuille:
+
+--Remettez, dit-il, cette carte à Mme Bergam. Je vais descendre assez
+lentement pour que vous puissiez me rappeler si elle désire me recevoir.
+
+Le calcul était juste.
+
+Il n'avait pas descendu dix marches, que la soubrette s'élançait sur le
+palier en criant:
+
+--Monsieur, madame y est pour vous...
+
+Il remonta et fut introduit dans un salon très luxueux et du goût le
+plus détestable, tout encombré de choses incohérentes, les unes
+précieuses véritablement, les autres tout simplement ridicules.
+
+Ce n'est pas là, cependant, ce qui frappait le docteur.
+
+Ce qui l'étonnait, c'était le désordre de ce salon, où tout trahissait
+les apprêts d'un départ précipité.
+
+Deux de ces malles immenses que l'on appelle des chapelières étaient là,
+à demi pleines et entourées de cartons, de nécessaires et de sacs de
+voyage.
+
+Puis, sur les tables, sur les chaises, sur le tapis, partout s'étalaient
+et s'empilaient des cachemires et du linge, des robes, des chapeaux, des
+jupons, enfin tout cet attirail prodigieux qu'une femme à la mode traîne
+maintenant avec elle.
+
+Mais avant que le docteur Legris eût le temps de réfléchir, une porte
+s'ouvrit brusquement, et Mme Lucy Bergam en personne parut, vêtue
+d'un superbe peignoir tout taché, les cheveux en désordre.
+
+--Valentin!... s'écria-t-elle!
+
+Elle avançait, les bras ouverts; mais le docteur recula et, froidement:
+
+--Moi-même, fit-il.
+
+Le fait est que l'émotion qu'il avait redoutée n'était pas venue.
+C'était bien fini. Mme Lucy était incapable de faire tressaillir en
+son coeur un souvenir du passé.
+
+--Je savais bien que vous ne m'aviez pas oubliée, continua-t-elle, et
+que vous viendriez lorsque vous sauriez le malheur qui m'arrive.
+
+--Il vous arrive un malheur, à vous!...
+
+Elle parut stupéfaite.
+
+--Comment! fit-elle, vous ne savez pas?
+
+--Je ne sais rien...
+
+--On ne parle que de cela, cependant, dans tout Paris, et tous les
+journaux du matin l'annoncent. Philippe est en prison, au secret...
+
+Le docteur tressauta.
+
+--Philippe, répéta-t-il, le duc de Maillefert?...
+
+--Oui. C'est hier soir qu'il a été arrêté, à cinq heures, ici... Nous
+allions sortir pour dîner avec de ses amis, au café Anglais, quand voilà
+deux messieurs qui se présentent, demandant à dire deux mots à M. le duc
+de Maillefert. Eh bien! ils étaient jolis, les deux mots! Naturellement
+on les fait entrer, et sitôt dans le salon: «Monsieur, disent-ils, au
+nom de la loi, nous vous arrêtons...»
+
+--C'est inouï, murmurait le docteur.
+
+--Ah! si j'avais été à la place de Philippe, poursuivait Mme Bergam,
+c'est moi qui leur aurais brûlé la politesse, à ces oiseaux-là!...
+L'escalier de service n'est pas fait pour les chiens, n'est-ce pas? Mais
+lui, rien. Il est devenu plus blanc qu'une guenille, et si tremblant,
+que j'ai cru qu'il allait tomber. Il roulait de gros yeux hébétés, en
+répétant: «Il y a erreur, je vous donne ma parole d'honneur qu'il y a
+erreur.» Je t'en moque. Les autres ont déclaré qu'ils savaient bien ce
+qu'ils faisaient, qu'ils avaient un mandat contre lui, et, en effet, ils
+le lui ont montré...
+
+--Et il les a suivis...
+
+--Oh! pas tout de suite. Il a commencé par réclamer une voiture. On lui
+a dit qu'il y avait un fiacre à la porte. Il a demandé à écrire des
+lettres. On lui a répondu que l'ordre était de ne communiquer avec
+personne. C'est alors qu'il a dit aux agents: «Eh bien! partons.» Ils
+sont sortis, mais une fois dans le corridor, Philippe est rentré, et
+venant à moi, vivement et à l'oreille: «Va-t-en, me dit-il, trouver
+Verdale et Combelaine, et affirme-leur de ma part que je consens à
+tout...»
+
+--A tout... quoi?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Et vous avez fait la commission?...
+
+--J'ai essayé de la faire, du moins. Seulement, je n'ai pas trouvé M. de
+Combelaine, et chez M. Verdale, je n'ai pu parler qu'à un jeune homme,
+qui est son fils, à ce qu'il paraît, et qui m'a reçue comme un chien
+dans un jeu de quilles...
+
+La stupeur du docteur Legris était immense. Toutes ses prévisions se
+trouvaient déconcertées par ce nouvel et extraordinaire incident.
+
+--Mais enfin, interrompit-il, pourquoi M. Philippe de Maillefert a-t-il
+été arrêté?
+
+--Est-ce que je sais, moi?... répondit la jeune femme.
+
+Puis, se frappant le front:
+
+--Mais il y a des détails dans les journaux, ajouta-t-elle. Attendez,
+j'en ai là un qui m'a été envoyé par quelque bonne petite camarade...
+
+Elle le prit et le tendit au docteur, qui, l'ayant ouvert, se mit à lire
+à demi-voix:
+
+«Hier, à l'heure de la petite Bourse, circulait sur les boulevards la
+nouvelle de l'arrestation de l'un de nos plus brillants gentilshommes,
+célèbre par son malheur constant au jeu et ses innombrables chutes sur
+le turf.
+
+«Renseignements pris, la nouvelle, si invraisemblable qu'elle paraisse,
+est vraie.
+
+«Arrêté chez une personne de son intimité, le jeune duc de M... a été
+immédiatement conduit devant M. Barban d'Avranchel, auquel est confiée
+l'instruction de son affaire, et écroué ensuite à la Conciergerie, au
+secret...»
+
+--Une personne de son intimité! grommelait Mme Bergam, visiblement
+offensée, comme s'il n'eût pas été plus simple de me nommer!...
+
+Le docteur poursuivait:
+
+«Président du conseil d'une très importante société financière, M. de
+M... aurait, assure-t-on, commis ou laissé commettre les plus graves...
+irrégularités.
+
+«Nous nous abstiendrons, pour aujourd'hui, de rapporter les versions qui
+circulent et les détails que nous avons recueillis. Nos lecteurs
+comprendront notre réserve. Plutôt paraître moins bien informés que
+certains de nos confrères que d'ajouter à la douleur d'une grande
+famille, victime peut-être, nous l'espérons encore, d'un fatal
+malentendu...»
+
+--Quelle aventure! murmurait le docteur.
+
+Et lentement et pour lui seul, il relisait l'article, cherchant s'il n'y
+avait rien entre les lignes, sans souci de Mme Bergam, laquelle
+donnait un libre cours à sa douleur et à sa colère.
+
+--Voilà ma chance ordinaire! gémissait-elle. Il n'y a qu'à moi que de
+pareilles choses arrivent! Philippe arrêté! Et à quel moment, s'il vous
+plaît? Juste quand je suis dans une situation impossible, criblée de
+dettes et sans le sou. Sous prétexte qu'il allait avoir des millions
+avant trois mois, Philippe ne payait plus rien ni personne.
+
+Le bruit d'une discussion violente dans l'antichambre l'interrompit.
+
+--Qu'est-ce encore! fit-elle, en devenant plus rouge.
+
+Elle allait sonner, mais la soubrette à l'air impudent parut, et d'un
+ton narquois dit:
+
+--C'est M. Grollet...
+
+--Le loueur de voitures?
+
+--Oui.
+
+--Qu'il repasse, je suis occupée...
+
+--Eh bien! que madame aille le lui dire; moi, je ne m'en charge pas.
+
+Violemment, Mme Bergam frappait du pied.
+
+--Qu'il entre, alors, dit-elle.
+
+M. Legris avait lâché son journal.
+
+Ce nom de Grollet l'avait fait tressaillir.
+
+N'était-ce pas ainsi que se nommait le palefrenier de l'Élysée, qui
+s'était audacieusement substitué à Laurent Cornevin disparu, et dont le
+faux témoignage devant M. Barban d'Avranchel, le juge d'instruction,
+avait tant contribué à sauver M. de Combelaine?
+
+Il parut à l'instant, type accompli du maquignon enrichi, gouailleur et
+impudent, vêtu d'habits cossus, le ventre battu par de grosses chaînes
+d'or, le chapeau sur la tête.
+
+--Est-ce bien vous, monsieur Grollet, commença Mme Lucy d'une voix
+douce, qui venez me tourmenter?...
+
+--J'ai besoin d'argent...
+
+--Ne savez-vous donc pas ce qui m'arrive?
+
+--M. de Maillefert est en prison?
+
+--Précisément.
+
+Le loueur eut un geste furibond.
+
+--C'est-à-dire que voilà mon argent perdu! s'écria-t-il. Fiez-vous donc
+après à tous ces nobles, qui vous traitent de haut en bas... Filous, va!
+Enfin je verrai... Mais en attendant j'arrête les frais, et à partir
+d'aujourd'hui, plus de voiture...
+
+Il tempêtait, il jurait, et cependant sa colère ne semblait rien moins
+que réelle au docteur Legris.
+
+--Cher monsieur Grollet, supplia Mme Lucy...
+
+--Quoi?
+
+--Vous me laisserez bien un coupé, au moins, rien qu'un petit coupé à un
+cheval...
+
+--Avez-vous de l'argent à me donner?...
+
+--Hélas!...
+
+--Alors, serviteur...
+
+--Plus de voiture! Mon Dieu! comment vais-je faire?
+
+Grollet ricanait.
+
+--Vous ferez comme les honnêtes femmes, donc, dit-il, vous irez en
+omnibus.
+
+Peu soucieuse de cette brutale raillerie, Mme Lucy adressait au
+docteur des regards éplorés.
+
+Peut-être espérait-elle vaguement qu'il allait tirer de sa poche des
+billets de banque, et les jeter au nez du loueur.
+
+Elle perdait ses peines. M. Legris n'avait d'attention que pour Grollet.
+Comment cet entrepreneur si riche, qui possédait un des beaux
+établissements de Paris, venait-il de sa personne réclamer le montant de
+ses factures et faire des scènes, métier désagréable, que les plus
+modestes commerçants laissent à leurs employés ou à leur huissier?
+Était-ce bien de son propre mouvement qu'il agissait ainsi!
+
+--Eh bien! reprit Mme Lucy, lasse d'attendre en vain un bon mouvement
+du docteur, soit, j'irai en omnibus. Mais soyez tranquille, je vous
+revaudrai l'avanie que vous me faites...
+
+--A votre aise, répondit brutalement le loueur. Seulement, qu'on me
+paye, sinon, gare aux meubles!...
+
+Il sortit, là-dessus. Mme Bergam semblait près de tomber en
+convulsions.
+
+--Et voilà les gens, s'écriait-elle, dès qu'ils vous savent dans le
+malheur, ils vous tombent dessus. Tapissier, modiste, couturière, c'est
+comme une procession, ici, depuis ce matin. Je vais être saisie, c'est
+sûr. Ah! si Philippe sort de prison, il me le payera. Laisser une femme
+dans cette position!...
+
+Était-ce bien au seul Philippe que Mme Lucy Bergam adressait ces
+reproches amers, et n'en devait-il pas rejaillir une partie sur le
+docteur, qui avait eu la vilenie de ne pas intervenir?
+
+Mais il était fermement résolu à ne rien comprendre, et de l'air le plus
+désintéressé:
+
+--C'est donc à tous ces tracas, dit-il, que je dois attribuer votre
+départ?
+
+--Quel départ?
+
+Du geste, il montra le désordre du salon, les sacs de nuit, les
+malles...
+
+--C'est vrai, répondit la jeune femme, c'est vrai, j'oubliais.
+Malheureusement, non, ce n'est pas moi qui pars... Est-ce que j'ai
+d'aussi belles choses que cela, moi, des cachemires de mille écus, des
+dentelles de vingt-cinq louis le mètre, des diamants qui valent plus de
+cent mille francs?... Hormis mon mobilier, qui n'est même pas
+complètement payé, je n'ai rien, moi, que de la pacotille, du rebut, du
+faux, du «toc»!... On disait que je ruinais Philippe, et je laissais
+dire, parce que c'est tout de même flatteur, mais va-t-en voir s'ils
+viennent!... Ruine-t-on qui n'a rien?... Et Philippe n'a rien, que des
+dettes. Ses quelques louis passaient au jeu. Pour le reste, nous
+prenions à crédit, toujours, partout... Le lendemain du mariage de sa
+soeur, nous devions, me jurait-il, rouler sur l'or.... Seulement, sa
+soeur est toujours fille, le voilà en prison, et je suis seule à tenir
+tête aux créanciers... Ah! si j'avais su, quand j'étais ouvrière au
+faubourg Saint-Jacques!...
+
+Peut-être y avait-il beaucoup de vrai dans ce qu'elle disait. Peut-être
+le docteur Legris était-il plus cruellement vengé qu'il ne le supposait.
+Mais que lui importait!...
+
+--A qui donc tout ce bagage? interrogea-t-il.
+
+--A une de mes amies, à Flora Misri, qui se cache chez moi depuis douze
+jours...
+
+Le docteur avait tressailli de joie. La partie, décidément, se
+présentait plus belle qu'il n'eût osé le souhaiter.
+
+--Qui donc craint-elle si fort, la pauvre femme? fit-il.
+
+--Combelaine, donc! Ah! si elle voulait me croire! Mais non. Cet homme
+la rend folle. C'est à ce point qu'elle n'ose même pas aller jusque chez
+elle. Tout ce que vous voyez là, elle l'a envoyé chercher pièce à pièce
+par ma femme de chambre. Elle qui était si avare et si défiante, qui
+aurait coupé un liard en quatre et qui croyait toujours qu'on la volait,
+elle confie maintenant toutes ses clefs, même celle de son secrétaire, à
+la première venue... Si bien que nous étions en train de faire ses
+malles quand vous êtes arrivé. Elle compte, ce soir, à la nuit, se faire
+conduire au chemin de fer et passer en Angleterre, et ensuite en
+Amérique...
+
+Jusqu'à quel point le récit de Mme Bergam devait être exact, nul
+mieux que le docteur Legris ne pouvait le savoir.
+
+Et cependant, il souriait d'un air de doute.
+
+--Pas mal imaginé, murmurait-il, pas mal!...
+
+Il voulait piquer Mme Bergam, il y réussit d'autant plus aisément
+qu'elle se croyait intéressée à lui prouver la réalité de sa détresse.
+
+--Vous croyez que je mens! s'écria-t-elle. Eh bien! attendez, vous allez
+voir...
+
+Et courant ouvrir une des portes:
+
+--Flora! cria-t-elle, Flora, viens donc, tu n'as rien à craindre.
+
+L'instant d'après Mme Misri entrait.
+
+Elle n'avait plus à nier la quarantaine, désormais. Sa pâleur et les
+plis de ses tempes disaient ses insomnies, de même que la mobilité de
+ses yeux et le tremblement de ses mains trahissaient ses perpétuelles
+frayeurs.
+
+Décidé à brusquer la situation, le docteur s'avança.
+
+--Je suis le plus intime ami de M. Raymond Delorge, madame,
+prononça-t-il.
+
+A ce nom, une fugitive rougeur colora les joues pâlies de Mme Misri.
+
+--M. Delorge s'est conduit avec moi abominablement, prononça-t-elle.
+
+--Madame!...
+
+--C'est une lâcheté indigne que de trahir une femme comme il m'a
+trahie... J'avais eu la faiblesse de lui révéler l'existence de certains
+papiers que je possédais, il en a profité pour s'introduire chez moi et
+me les voler...
+
+Ce qu'elle disait, elle le croyait, c'était manifeste.
+
+--Vous vous trompez, madame, ce n'est pas mon ami qui vous a enlevé vos
+papiers; je vous le jure sur l'honneur.
+
+--Qui donc les aurait pris?
+
+--Celui qui avait le plus grand intérêt à les posséder, le comte de
+Combelaine.
+
+C'est la bouche béante, et stupide d'étonnement, que Mme Bergam
+écoutait.
+
+Elle commençait à soupçonner qu'elle avait été dupe d'une illusion, et
+que ce n'était pas uniquement pour ses beaux yeux que le docteur était
+venu.
+
+--Ce n'est pas par Combelaine que j'ai été volée! déclara Mme Misri.
+
+--Qu'en savez-vous? fit le docteur.
+
+--Il me l'a dit.
+
+--N'a-t-il donc jamais menti!...
+
+Elle frissonna de souvenir, et vivement:
+
+--Il n'a pas menti en cette occasion, dit-elle, je vous le jure. C'était
+le lendemain de l'affaire du bois de Boulogne. Désolée de ce que j'avais
+fait, et craignant d'être relancée par M. Delorge, j'étais venue passer
+la nuit ici, sur ce canapé...
+
+--C'est la vérité, attesta Mme Bergam.
+
+--Dès huit heures du matin, j'envoyai chercher une voiture, et je me fis
+conduire chez moi. Mon parti était pris. J'étais résolue à rendre à
+Victor, sans conditions, tout ce que j'avais à lui. Jugez de ma stupeur
+lorsque, cherchant ces papiers maudits, je ne les trouvai plus. Et nulle
+trace d'effraction! J'interrogeai mes domestiques, ils n'avaient rien
+vu, rien entendu. J'en perdais si bien la tête que c'est comme d'un rêve
+que je me souviens de la visite de ma soeur. J'étais comme folle...
+
+--C'est ce qu'a dit, en effet, Mme Cornevin, approuva le docteur.
+
+--Ma soeur venait de partir, continua Mme Flora, lorsque je vis
+paraître Victor. Il savait ma promenade avec M. Delorge, et était
+furieux. Fermant à clef la porte de ma chambre:--«A nous deux, me
+dit-il; mes papiers, à l'instant!...» Alors, j'espérais que c'était lui
+qui les avait enlevés.--«Tu sais bien, répondis-je, que je ne les ai
+plus!» Il devint livide, et sans mot dire il bondit jusqu'à ma cachette,
+dont il avait, sans que je puisse deviner comment, surpris le secret.
+Voyant que je disais vrai:--«Ah! misérable femme! s'écria-t-il, tu les
+as vendus au fils du général Delorge!» Il était si effrayant que je me
+laissai tomber à genoux, en murmurant: «Je te jure que non!» Mais lui,
+sans m'écouter: «Tu vas voir comment je punis les traîtres!» cria-t-il.
+Et me saisissant au cou, il m'eût étranglée, j'étais morte, sans un de
+mes domestiques, qui, entendant mon râle, fit sauter la porte et
+m'arracha de ses mains!...
+
+Ce n'est pas sans efforts que le docteur Legris dissimulait, sous une
+mine grave et froide, l'immense satisfaction dont il était inondé.
+
+--Et après? interrogea-t-il.
+
+--Après, je crus que Victor deviendrait fou de rage.
+
+«--Je t'ai manquée cette fois, me dit-il, mais tu es condamnée sans
+appel.» Puis, avant de se retirer: «--Tes amis, Raymond Delorge et tous
+les misérables qui ont payé ton infâme trahison, triomphent sans doute.
+C'est trop tôt. Je suis perdu, c'est possible, mais ils ne sont pas
+sauvés. Je ne périrai pas seul, en tout cas. On ne sait pas ce dont un
+homme tel que moi est capable, une fois acculé au fond d'une situation
+sans issue...» J'essayai de le détromper, de lui démontrer que j'avais
+été victime d'un abus de confiance, il refusa de m'écouter: «--Va
+retrouver ton Delorge, fit-il en ricanant, et qu'il te protège, s'il le
+peut...» Et il sortit...
+
+[Illustration:--A qui donc tout ce bagage, interrogea-t-il.]
+
+Elle s'arrêta; son état était si pitoyable, que Mme Lucy Bergam, dont
+la sensibilité n'était pas le défaut, en fut touchée.
+
+--Pauvre Flora! murmura-t-elle.
+
+Déjà elle poursuivait:
+
+--Victor parti, je tombai comme une masse, évanouie. Lorsque je repris
+enfin connaissance, je reconnus, penché au-dessus de moi, le visage pâle
+et les lèvres serrées, le docteur Buiron... Peut-être le
+connaissez-vous?
+
+Oui, M. Legris le connaissait.
+
+C'était ce médecin, il s'en souvenait bien, qui, dix-huit ans plus tôt,
+avait été appelé à l'Élysée, près du général Delorge mort et déjà froid.
+
+--M. Buiron est un confrère, répondit-il simplement.
+
+--C'est un homme très savant, à ce qu'il paraît, reprit, Mme Flora,
+très riche, qui est dans les places et dans les honneurs... Et cependant
+lorsque mes yeux rencontrèrent les siens, je frémis comme si j'avais
+entrevu la mort même... C'est que je le connais, moi, le docteur Buiron.
+Il venait chez moi quelquefois passer la soirée. C'est un ami intime de
+Victor. Il y a une lettre de lui parmi les papiers qui m'ont été volés.
+Ma première idée fut: «--Cet homme a été envoyé pour m'empoisonner!...»
+
+Pauvre Misri!... De grosses larmes roulaient le long de ses joues.
+
+--C'est que je ne m'abusais pas, disait-elle d'une voix étouffée, c'est
+que je ne sentais que trop combien il serait aisé de se défaire de moi
+sans danger. Une femme telle que moi, qui donc s'en soucie! On se ruine
+pour elle, on lui donne des diamants, on lui prodigue les flatteries...
+Mais quant à paraître mêlé à sa vie, à moins d'être un Combelaine, qui
+donc le voudrait!...
+
+Sans perdre une syllabe du récit de Mme Flora, le docteur Legris, du
+coin de l'oeil, guettait Mme Bergam.
+
+Elle s'était assise et, toute pâle, elle l'écoutait, épouvantée des
+misères de cette femme dont elle avait envié la vie.
+
+--Cependant, continuait Mme Misri, vous pensez bien que je ne laissai
+rien voir au docteur Buiron de mes soupçons.--«S'il voit que je me
+défie, pensais-je, c'en est fait de moi à l'instant.» Je le remerciai
+bien, au contraire, de s'être tant hâté de venir, et je lui promis de
+suivre avec la dernière exactitude toutes ses prescriptions. Mais dès
+qu'il eut tourné les talons, vite je jetai tout ce qu'il avait envoyé
+chercher chez le pharmacien, les drogues, et les potions. Après quoi,
+sortant du lit malgré ma faiblesse, je me fis habiller et conduire ici.
+Je savais que Lucy a bon coeur, et que ce n'est pas elle qui
+abandonnerait une amie dans la peine, et qu'elle ne me trahirait pas,
+quand bien même on lui offrirait gros d'or comme elle.
+
+--J'aimerais mieux mourir que de trahir une amie, affirma Mme Bergam.
+
+--Oh! je le sais, se hâta de reprendre Mme Misri, je le sais très
+bien. Pauvre mignonne, je t'ai bien gênée, n'est-ce pas? bien ennuyée,
+bien tracassée, mais sois tranquille, tu n'as pas obligé une ingrate...
+
+--Je ne demande rien, Flora...
+
+--Non certes, mais je n'oublie pas ce que je te dois... Te voici dans
+l'embarras, par suite de l'arrestation du duc de Maillefert, et tes
+créanciers abusent de ta position pour te tourmenter... Mais je suis là.
+Je ne veux pas que mon amie Lucy soit saisie, moi, ni qu'on la fasse
+pleurer. J'ai de l'argent. Je t'en donnerai pour payer tes créanciers et
+attendre...
+
+D'un commun mouvement, les deux femmes étaient levées et s'embrassaient
+avec des effusions qui eussent touché le docteur, s'il n'eût compris le
+sens vrai de cette scène d'attendrissement.
+
+Il était clair que Mme Bergam, se voyant sans ressources, avait dû
+songer à tirer parti des secrets de son amie.
+
+Il était évident que Flora en avait eu le soupçon, et que, par cette
+générosité soudaine et si contraire à ses habitudes, elle espérait
+prévenir une trahison...
+
+Dès que Mme Misri se fut rassise:
+
+--Et maintenant, chère madame, interrogea le docteur, y aurait-il de
+l'indiscrétion à vous demander ce que vous comptez faire?...
+
+Elle le regarda d'un air soupçonneux.
+
+--Je ne suis pas encore bien décidée, répondit-elle.
+
+Du pied, négligemment, le docteur poussa une des malles.
+
+--Je pensais, fit-il, que vous alliez partir pour un long voyage...
+
+--Peut-être...
+
+Lui, s'attendait à cette réserve.
+
+--Je vous suis inconnu, madame, commença-t-il...
+
+Mais Mme Bergam l'interrompit.
+
+--Oh! on peut tout dire devant Valentin, s'écria-t-elle, je réponds de
+lui!
+
+M. Legris ne lui sut aucun gré de cette assistance.
+
+--Madame cessera, je l'espère, de se défier de moi, reprit-il, en se
+rappelant que je suis l'ami de Raymond Delorge.
+
+--Oui, j'oubliais; vous êtes l'ami de Raymond...
+
+--Le plus intime, madame, ce qui est vous dire que nos intérêts, nos
+craintes et nos espérances sont les mêmes...
+
+Il fut interrompu par un grand claquement de portes, puis par une voix
+furibonde qui criait, dans l'antichambre:
+
+--Je vous dis qu'elle y est, moi, sacré tonnerre! et je vous commande
+d'aller lui dire que c'est moi qui veux lui parler, moi le baron
+Verdale!...
+
+Entendant ce nom, Mme Flora Misri était devenue plus pâle encore.
+
+--Verdale!... bégaya-t-elle, c'est Victor qui l'envoie, je suis
+perdue...
+
+Ce dont M. de Combelaine pouvait être capable, il suffisait pour le
+comprendre de voir la terreur de cette malheureuse qui le connaissait si
+bien.
+
+--Vous n'avez rien à craindre, madame, prononça le docteur. Ne suis-je
+pas là?
+
+--Ne peux-tu pas te cacher d'ailleurs? proposa Mme Bergam, aux petits
+soins désormais pour cette amie qui devait la tirer d'embarras.
+
+Et ouvrant vivement la porte de sa chambre à coucher:
+
+--Va, dit-elle, en y poussant Mme Flora, va et enferme-toi; nous
+allons le recevoir, nous, ce monsieur.
+
+Il était temps.
+
+Désespérant de vaincre la résistance obstinée de la chambrière, M.
+Verdale avait pris le parti de s'annoncer lui-même, et il entrait.
+
+C'était toujours le même gros homme, portant partout l'intolérable
+despotisme du parvenu. Il était seulement beaucoup plus rouge encore que
+de coutume.
+
+Sans remarquer le docteur, lequel, discrètement, s'était retiré dans un
+coin:
+
+--Je savais bien, parbleu! que vous y étiez! dit-il grossièrement à
+Mme Lucy. Depuis quand faut-il violer des consignes, quand on veut
+vous parler!...
+
+--Vous avez à me parler, monsieur?...
+
+--A vous, oui.
+
+Ainsi, ce n'était pas pour Mme Misri qu'il venait. Si elle
+l'entendait de la chambre à coucher, comme c'était probable, elle dut
+respirer plus librement.
+
+Sans daigner s'asseoir, et toujours du même ton rude:
+
+--Vous vous êtes présentée chez moi, vous, commença-t-il.
+
+--Oui, hier soir.
+
+--Et comme j'étais absent, vous avez demandé à voir mon fils.
+
+--Je n'ai rien demandé du tout. C'est votre domestique qui m'a conduite
+à un jeune homme...
+
+--Eh bien! ce jeune homme est mon fils.
+
+Un geste d'épaules fut la seule réponse de Mme Bergam, geste qui,
+éloquemment, traduisait cette phrase:
+
+--Je m'en moque pas mal!
+
+La mauvaise humeur de M. Verdale en redoubla.
+
+--Savez-vous, reprit-il, que c'est du toupet de s'introduire dans les
+maisons...
+
+--Monsieur!...
+
+--Pour y colporter des ragots ridicules.
+
+Sans avoir précisément l'habitude d'être traitée avec un respect
+exagéré, Mme Lucy s'indignait de la grossièreté de M. Verdale.
+
+--D'abord, je ne fais jamais de ragots, déclara-t-elle, en prenant son
+grand air de dignité première.
+
+--Qu'avez-vous donc raconté à mon fils? Je l'ai trouvé en rentrant aussi
+mécontent que possible.
+
+Il était évident, et le docteur Legris le reconnaissait bien, que M.
+Verdale, de même que beaucoup de pères en sa situation, avait en
+monsieur son fils un censeur incommode, sinon un maître redouté.
+
+--Je ne lui ai rien raconté, répondit Mme Bergam. Ce jeune homme, qui
+n'est pas poli du tout, ne m'a seulement pas laissé le temps de lui bien
+expliquer ce que Philippe m'a chargée de faire savoir à M. de Combelaine
+et à vous, c'est-à-dire qu'il consent à tout...
+
+--C'est fort heureux, en vérité... Et quand vous a-t-il donné cette
+commission, M. Philippe?
+
+--Lorsqu'on est venu l'arrêter.
+
+M. Verdale eut un mouvement de dépit.
+
+--Elle est donc vraie, fit-il, cette histoire d'arrestation que je viens
+de lire dans les journaux du matin?
+
+--Très vraie, malheureusement... Vous n'avez donc pas vu M. de
+Combelaine?...
+
+--Combelaine!... Est-ce qu'on le voit? est-ce qu'on lui parle? est-ce
+qu'on sait ce qu'il tripote et ce qu'il devient?...
+
+De plus en plus, la colère montait en flots de pourpre au visage de
+l'ancien architecte. Il ne se contenait plus. Il oubliait qu'il n'était
+pas seul.
+
+--Il se cache, parbleu! après le beau coup qu'il vient de faire,
+poursuivait-il. Faire arrêter le duc de Maillefert!... C'est de la
+folie, c'est le comble de la démence!... Fourrer le nez de la justice
+dans nos affaires, comme c'est adroit!... Qu'il aille donc arrêter les
+poursuites, maintenant, ou limiter seulement les investigations!... Mais
+c'est bien fait pour moi, je n'ai que ce que je mérite!... Est-ce que je
+ne connaissais pas Combelaine?... Est-ce que je ne savais pas qu'il
+incendierait la maison de son meilleur ami pour se faire tiédir un bain
+de pieds!... Et ne pas me prévenir, ne me rien dire, m'exposer à
+tout!...
+
+Si le docteur Legris eût encore eu des doutes, il ne lui en fût plus
+resté un seul après cette explosion.
+
+Une inspiration audacieuse lui vint. Il s'avança brusquement, et d'un
+ton dégagé:
+
+--Peut-être ne blâmeriez-vous pas si fort M. de Combelaine, monsieur,
+dit-il à M. Verdale, si vous connaissiez les raisons de sa conduite.
+
+C'est d'un oeil stupéfait que l'ancien architecte considérait cet
+étranger qu'il n'avait pas aperçu d'abord, et qui lui faisait l'effet de
+surgir du parquet.
+
+S'étant un peu remis, cependant:
+
+--Vous les savez donc, vous, monsieur, ces raisons? demanda-t-il.
+
+--Je crois les savoir, du moins.
+
+--Ah!
+
+--Il est arrivé un accident à M. de Combelaine...
+
+--Un accident?
+
+--Ou un désagrément, comme vous voudrez, qui a dû précipiter ses
+résolutions. En homme prudent et qui sait combien peu il faut se fier
+aux faveurs de la fortune, M. de Combelaine s'était de son mieux mis en
+garde contre les rigueurs de l'avenir. Il avait soigneusement
+collectionné et mis en un lieu qu'il croyait sûr quantité de documents
+qui compromettaient gravement plusieurs de ses amis, tous gens influents
+par leur fortune ou leur situation. C'était la ressource de ses vieux
+jours...
+
+L'architecte trépignait d'impatience.
+
+--Au fait, monsieur! s'écria-t-il.
+
+--Eh bien! monsieur, ces documents si précieux, M. de Combelaine ne les
+a plus...
+
+--Quoi!... ces papiers qu'il avait eu l'imprudence de confier à
+Flora...
+
+--Ont été volés!...
+
+Les couleurs si brillantes de l'architecte avaient disparu.
+
+--Voilà ce que je prévoyais, fit-il, d'un accent consterné. Oui, je
+l'avais prévu!... Le jour où Flora Misri nous a menacés de ces papiers
+maudits, j'ai dit à Combelaine: Prenez garde, prenez bien garde!... Il
+m'a ri au nez. Flora, selon lui, était sa propriété, sa chose, et il
+n'avait rien à redouter d'elle. En voilà la preuve!...
+
+Il se tut, mesurant sans doute le péril; puis s'adressant au docteur:
+
+--Savez-vous aussi, demanda-t-il, par qui ces papiers ont été volés?
+
+Cette question, le docteur l'attendait, et sa réponse allait,
+pensait-il, servir puissamment Cornevin.
+
+--On suppose, répondit-il, qu'ils ont été enlevés par Raymond Delorge.
+
+--Le fils du général?...
+
+--Précisément.
+
+--Dans quel but?...
+
+--Uniquement pour empêcher M. de Combelaine d'épouser Mlle de
+Maillefert.
+
+Mais l'ancien copain de Me Roberjot n'était pas homme à se laisser
+démonter longtemps. Il avait en sa vie tenu tête à trop de bourrasques
+pour ne pas savoir qu'on revient de loin avec de l'audace.
+
+--M. Delorge n'empêchera rien, déclara-t-il.
+
+--Qui sait?
+
+--C'est moi qui vous le garantis. Quant à Flora, elle ne portera pas en
+paradis sa petite infamie, vous pouvez le lui garantir. Sur quoi, madame
+et monsieur, j'ai bien l'honneur...
+
+Et il s'en alla, sans avoir soulevé son chapeau, haussant toujours les
+épaules, comme s'il se fût reproché, lui, un personnage sérieux, d'avoir
+perdu à des futilités quelques minutes de son temps précieux.
+
+--C'est égal, s'écria Mme Bergam, il est dans ses petits souliers...
+
+--On le croirait, approuva le docteur.
+
+--Et j'ai idée qu'il va y avoir une fameuse scène entre Combelaine et
+lui.
+
+Elle riait de plaisir.
+
+--Et le résultat, continuait-elle, sera de me rendre Philippe. Pauvre
+garçon! Je suis bien sûre, moi, qu'il est trop bête pour être coquin...
+
+Elle ne put continuer. Mme Flora sortait de la chambre où elle
+s'était réfugiée à l'arrivée de M. Verdale. Agenouillée derrière la
+porte de communication, l'oreille collée contre la serrure, elle n'avait
+pas perdu un mot de la conversation.
+
+--Ainsi donc, vous me trompiez! dit-elle au docteur Legris, c'est bien
+M. Delorge qui m'a volée...
+
+--Permettez...
+
+--Vous venez de le dire à M. Verdale, je vous ai entendu.
+
+--Eh! oui, je l'ai dit, je ne le nie pas, mais j'avais mes raisons.
+
+Elle l'interrompit violemment.
+
+--C'est-à-dire que vous me trahissiez, s'écria-t-elle, lâchement, comme
+tous les autres!...
+
+Discuter avec une femme dont la colère et la peur troublaient la faible
+cervelle, n'était-ce pas perdre son temps? Mais le docteur Legris
+s'était juré de conquérir Mme Flora à ses projets.
+
+S'armant donc de patience:
+
+--Moi vous trahir! reprit-il. Est-ce possible? Songez-vous bien à ce que
+vous dites? Au profit de qui vous trahirais-je? Au profit de M. de
+Combelaine, qui est notre plus mortel ennemi, qui a jadis assassiné le
+père de Raymond, et qui maintenant veut lui ravir la femme qu'il aime et
+dont il est aimé?... C'est insensé, vous devez bien le comprendre...
+
+Qu'elle se l'expliquât ou non, ses traits peu à peu se détendaient.
+
+--Par qui votre vie est-elle menacée? poursuivait le docteur, qui
+s'animait à mesure qu'il constatait le succès de son éloquence. Par M.
+de Combelaine. Entre vous et lui, c'est une lutte sans merci qui ne
+prendra fin qu'à la mort de l'un de vous deux. C'est exactement la
+situation de mon ami. Donc vous avez, Raymond et vous, des intérêts
+pareils; donc vous devez vous entendre, vous soutenir, vous prêter en
+toute occasion une assistance dévouée...
+
+--C'est vrai, murmurait Mme Misri, c'est vrai, cependant!...
+
+--Vous vous plaignez de n'avoir ni amis ni alliés. A qui la faute? A
+vous, qui restez indécise entre celui dont vous avez tout à craindre et
+ceux dont vous avez tout à espérer. On prend un parti, que diable!
+résolument.
+
+Mme Lucy Bergam ricanait.
+
+--Vous perdez votre temps, mon cher, dit-elle au docteur. Flora va vous
+promettre tout ce que vous voudrez, et vous n'aurez pas plus tôt le dos
+tourné, qu'elle écrira à Combelaine pour lui tout dire et lui demander
+pardon.
+
+Elle ne pensait pas un mot de ce qu'elle disait, Mme Lucy.
+
+Mais elle avait beaucoup réfléchi pendant la visite de M. Verdale, et
+elle avait reconnu qu'il était de son intérêt de se déclarer contre ces
+gens qui avaient fait arrêter M. Philippe pour lui prendre sans doute
+ses millions,--ces millions dont elle avait tant compté avoir sa bonne
+part...
+
+Sa raillerie, c'était, pensait-elle, le coup de fouet qui déciderait son
+amie.
+
+Elle ne se trompait pas.
+
+Mme Misri se dressa, la joue en feu, et d'un accent de haine
+farouche:
+
+--J'ai été lâche autrefois, s'écria-t-elle, c'est vrai, mais ce temps
+est passé. Il y va de ma peau, maintenant, et j'y tiens. Tant que Victor
+vivra, je tremblerai. Si je savais quels mots dire pour le faire monter
+sur l'échafaud, je les dirais.
+
+Et, tendant la main au docteur:
+
+--Je suis avec vous, monsieur, dit-elle, avec M. Delorge, avec ma
+soeur. Vous pouvez compter sur moi. Que voulez-vous de moi? Parlez.
+
+Un sourire de triomphe glissait sur les lèvres du docteur.
+
+--Avant tout, commença-t-il, je désirerais savoir vos projets.
+
+--Je vais quitter Paris ce soir même, monsieur.
+
+--Quitter Paris?... Où donc serez-vous plus en sûreté?
+
+--Là où Combelaine ne saura pas que je suis...
+
+--C'est-à-dire que vous espérez lui faire perdre vos traces, que vous
+espérez échapper aux espions dont il ne peut manquer de vous avoir
+entourée...
+
+--Je l'espère, oui, car toutes mes mesures sont prises et toutes les
+chances sont pour moi. Jugez plutôt. Comme vous le voyez, mes apprêts de
+départ sont presque terminés. Ce soir, à huit heures, j'envoie chercher
+une voiture, sur laquelle on charge mes bagages. Dans cette voiture,
+prennent place ma chère Lucy et sa femme de chambre Ernestine, vêtue et
+coiffée de façon à ce qu'on la prenne pour moi, et le visage caché sous
+un voile très épais. Elles se font conduire au chemin de fer de l'Ouest,
+et là, Ernestine prend un billet pour Londres, où elle se rend pour
+attendre mes ordres dans un hôtel convenu. Moi, restée seule, je revêts
+le costume d'Ernestine. Je fais ensuite monter le concierge, et
+carrément je lui offre dix louis, vingt louis, cent louis au besoin,
+s'il veut, à l'instant même, me donner le moyen de franchir le petit mur
+qui sépare la cour de cette maison de la cour d'une maison voisine, qui
+a son entrée rue de Suresnes. Le concierge refuse-t-il? Non, évidemment.
+Je passe donc le mur et me voilà rue de Suresnes, vêtue comme une bonne,
+et portant tout ce que je possède dans un grossier panier d'osier. La
+première voiture que je vois, je la prends, et avec cent sous de
+pourboire, je suis sûre d'arriver à la gare Montparnasse assez à temps
+pour profiter du train de Brest. Après-demain, part de Brest le paquebot
+de New-York. J'y prends passage sous un faux nom, grâce à un passeport
+que m'a procuré le père Coutanceau. Une fois en Amérique, je trouverai
+bien le moyen de donner de mes nouvelles à Ernestine et de me faire
+expédier mes malles, sans livrer le secret de ma retraite. Et si je ne
+le trouve pas, ce moyen, eh bien! mon saint-frusquin sera perdu, voilà
+tout. Mon sacrifice est fait. Pour ce qui est de tout ce que je laisse
+ici, Coutanceau y veillera. Avant-hier, lorsqu'il est venu me voir, je
+me suis entendue avec lui, et je lui ai signé un pouvoir.
+
+Rien de singulier comme l'ébahissement de Mme Lucy.
+
+--Comment, Flora! s'écria-t-elle, c'est toi qui a combiné tout cela?
+
+--Avec l'aide du père Coutanceau, oui.
+
+--Et tu ne m'avais rien dit...
+
+--A quoi bon t'inquiéter!... Ne suis-je pas sûre de toi! Refuseras-tu un
+service à une amie qui, avant de te quitter, t'aura tirée de peine!...
+
+--Oh! non, certes!
+
+--Ernestine hésitera-t-elle à partir pour Londres, si je lui donne cinq
+ou six billets de mille comme frais de voyage...
+
+--Pour cinq mille francs, Ernestine ferait le tour du monde.
+
+--Tu vois bien que j'ai tout prévu, fit Mme Flora.
+
+Et réprimant un frisson:
+
+--C'est que cela rend ingénieux, ajouta-t-elle, de songer qu'on défend
+sa peau!
+
+[Illustration:--Il m'eût étranglée. J'étais morte sans un de mes
+domestiques.]
+
+Elle disait vrai: son plan était assez simple et assez bien conçu pour
+avoir quatre-vingt-dix-neuf chances de succès sur cent.
+
+Il n'avait qu'un tort, aux yeux du docteur Legris, c'était de déranger
+absolument ses projets.
+
+Son intention, en effet, était de garder Mme Misri sous la main,
+comme on garde à sa portée une arme chargée.
+
+--Ainsi, madame, dit-il, vous nous abandonnez au moment critique?...
+
+--Parfaitement.
+
+--Est-ce bien... généreux?
+
+--Peut-être bien que non, répondit Mme Flora, avec la cynique
+franchise de la peur, mais chacun pour soi. Ici, je ne vis plus.
+Combelaine m'a dit qu'il m'avait condamnée, je sais ce que cela
+signifie. Je lui ai entendu dire cela de trois personnes... Un mois
+après, on les portait au cimetière.
+
+Le docteur vit bien qu'il avait fait fausse route; aussi, loin
+d'insister:
+
+--Partez donc, chère madame, fit-il; seulement...
+
+--Quoi?
+
+--Seulement, Paris est encore la seule ville où vous puissiez vivre en
+toute sécurité; vous allez échapper aux espions de Combelaine qui, vous
+sachant ici, surveillent le boulevard Malesherbes, et ils vont suivre
+Ernestine, la prenant pour vous. Mais, avant vingt-quatre heures, ils
+auront reconnu leur erreur, et, avant deux jours, ils auront retrouvé
+votre piste. Et lorsque vous arriverez en Amérique, il y aura à vous
+guetter sur le port quelque détective prévenu par le télégraphe...
+
+Mme Misri était redevenue toute pâle.
+
+--Oh!... protestait-elle, oh! monsieur!
+
+Sûr d'avoir touché juste, le docteur poursuivait froidement:
+
+--C'est un grand et puissant pays que l'Amérique, mais qui a ses
+moeurs particulières. On y respecte la liberté jusqu'en ses excès.
+Jamais on n'y tolérerait une police telle que la nôtre, dont la
+sollicitude est inquiète jusqu'à la tracasserie...
+
+--De sorte que...
+
+--Si je voulais me défaire lâchement et sans danger d'un ennemi, c'est
+en Amérique que je tâcherais de l'attirer.
+
+Résolue à servir le docteur, Mme Lucy crut devoir intervenir.
+
+--Ah! chère Flora, s'écria-t-elle, écoute Valentin, ne va pas dans cet
+horrible pays!...
+
+La plus affreuse perplexité se lisait sur le visage blême de Mme
+Misri.
+
+--Que faire donc, selon vous? demanda-t-elle au docteur.
+
+--Rester à Paris.
+
+--J'y mourrais de peur...
+
+M. Legris l'arrêta.
+
+--Aussi n'est-ce pas d'y rester ostensiblement que je vous conseille,
+dit-il.
+
+--Ah!...
+
+--Je vous engage à vous y cacher...
+
+--Hélas! comment?...
+
+--Le plus simplement du monde. Ainsi vous exécutez la première partie de
+votre plan qui est, de tout point, excellente. Ernestine part pour
+Londres, et vous, chère madame, vous franchissez le mur mitoyen.
+Seulement, rue de Suresnes, au lieu d'arrêter le premier fiacre qui
+passe, vous allez droit à une voiture où un ami vous attend. Cet ami,
+homme dévoué et prudent, qui sait son Paris sur le bout des doigts,
+vous a préparé une retraite sûre, il vous y conduit et vous y attendez
+les événements.
+
+--Et vous croyez...
+
+--Je ne crois pas, je suis certain que ce parti est le meilleur...
+
+Mme Misri réfléchissait.
+
+--Oui, murmura-t-elle, peut-être, mais ai-je un ami dévoué?
+
+--Vous avez moi, madame, dont l'intérêt vous répond.
+
+--Ah! à ta place, Flora, s'écria Mme Lucy, je n'hésiterais pas!
+
+Elle hésitait, cependant, pleurant silencieusement, et le docteur
+préparait de nouveaux arguments, lorsque tout à coup:
+
+--Alors, monsieur, dit-elle, vous viendrez m'attendre ce soir rue de
+Suresnes?
+
+--Ce soir, non, parce qu'il me faut un peu de temps pour vous préparer
+une cachette telle que je la veux, mais demain...
+
+Elle était décidée.
+
+--Soit! s'écria-t-elle. A quelle heure?
+
+--A partir de huit heures, je serai dans un fiacre, arrêté en face du
+numéro 20. Pour que vous ne puissiez pas vous méprendre, le coin d'un
+mouchoir blanc pendra de la portière de ce fiacre...
+
+--C'est entendu. Vous le voyez, monsieur, je me confie à vous,
+absolument...
+
+--Vous n'aurez pas à vous en repentir, madame, je vous en donne ma
+parole d'honneur...
+
+Lorsque se retira M. Legris, quelques instants après, Mme Lucy voulut
+le reconduire jusqu'à la porte et, une fois dans l'antichambre, lui
+prenant le bras:
+
+--Ainsi, fit-elle, ce n'est pas pour moi que vous veniez?
+
+--Je l'avoue, répondit-il en souriant.
+
+Elle soupira, et d'une voix un peu étouffée:
+
+--Vous m'avez donc oubliée? murmura-t-elle, moi qui jadis...
+
+Et comme il ne répondait pas:
+
+--Baste!... ajouta-t-elle, cela vaut peut-être mieux... pour vous
+surtout. Mais nous restons amis, n'est-ce pas? Vous voyez que je suis de
+votre parti. Allons, adieu!...
+
+
+
+
+III
+
+
+Tout en descendant l'escalier de Mme Bergam:
+
+--Oui, certes, pensait le docteur Legris, cela vaut mieux pour moi!...
+
+Et cependant, ce n'est pas sans une surprise secrète que, s'examinant,
+il se trouvait l'esprit si parfaitement libre et le coeur si léger.
+C'était bien fini. Il n'avait été ni ému ni troublé par les regards et
+la voix de Mme Lucy. Son unique sensation avait été une sorte de
+honte d'avoir pu l'aimer jusqu'à l'oubli de soi. Car le prisme étant
+brisé, il la voyait et la jugeait telle qu'elle était réellement, très
+belle à coup sûr, mais sotte, vulgaire et banale, sans coeur et
+inconsciemment perverse.
+
+--Voilà donc, se disait-il, ce que deviennent avec le temps ces grandes
+passions dont on croit ne jamais guérir.
+
+Mais ce n'était ni le lieu ni l'heure de philosopher, et comme il
+n'aperçut point de voiture aux environs, il se mit en route à pied, se
+faisant d'avance une fête de la joie de Raymond.
+
+C'est que les résultats étaient immenses, estimait-il, de sa visite à
+Mme Bergam.
+
+Désormais il lui était prouvé que Laurent seul avait pu s'emparer des
+papiers de Mme Flora, et il se disait qu'un tel homme possédant de
+pareilles armes devait être invincible.
+
+Puis, n'était-ce pas un coup de partie, que d'avoir déterminé Mme
+Misri à rester à Paris!...
+
+D'autant que le docteur n'était nullement embarrassé de tenir la
+promesse qu'il lui avait faite de lui trouver une retraite inviolable.
+
+Parmi ses clients, se trouvait la veuve d'un sous-officier du génie, à
+laquelle il avait eu occasion de rendre un de ces services dont on ne
+s'acquitte jamais. Cette femme, d'un certain âge déjà, intelligente et
+énergique, habitait, tout au fond des Batignolles, une petite maison
+isolée.
+
+C'est chez elle qu'il se proposait de conduire Mme Misri, bien
+certain que personne jamais ne s'aviserait d'aller l'y chercher.
+
+Et la veuve avait précisément le caractère qu'il fallait pour soutenir,
+pour rassurer, pour défendre, au besoin, de ses propres imprudences, une
+femme telle que Flora.
+
+Préoccupé autant que s'il se fût agi de ses intérêts et non de ceux d'un
+ami de quinze jours, M. Legris remontait la pente de la rue Blanche, et
+il dépassait la rue Moncey, lorsqu'il s'entendit appeler:
+
+--Monsieur le docteur!...
+
+C'était le vieux Krauss qui venait à lui avec des gestes désespérés.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda M. Legris.
+
+--Un grand malheur, répondit le vieux soldat. M. Raymond s'habillait
+pour sortir, après déjeuner, quand tout à coup arrive à la maison un
+monsieur que j'y ai vu venir quelquefois. Tout pâle, et d'un air effaré
+il me demanda à parler à monsieur, à l'instant. Je le fais entrer dans
+le cabinet de travail, il y reste cinq minutes et ressort tout courant.
+Alors, M. Raymond paraît, qui nous annonce, à sa mère et à moi, qu'une
+société secrète dont il fait partie est découverte, que les listes sont
+saisies et que déjà plusieurs membres sont arrêtés. Ah! monsieur, quelle
+femme que madame!... Au lieu de se troubler et de perdre son temps à
+pleurer:--«Eh bien! dit-elle à M. Raymond, il faut fuir, te cacher,
+passer en Belgique. Heureusement j'ai ici trois ou quatre mille francs,
+prends-les et pars, ne reste pas ici une minute de plus...»
+
+--Et il est parti?
+
+--Oui, monsieur; seulement, avant de s'éloigner, il m'a bien recommandé
+de vous guetter, pour vous empêcher d'aborder la maison, où on a
+peut-être établi une souricière, et pour vous dire qu'il faut absolument
+qu'il vous parle, et qu'il vous attend à ce café où vous l'avez si bien
+soigné, au _Café de Périclès_...
+
+Le docteur Legris avait fait mieux que prévoir, il avait prédit le sort
+réservé à la Société des Amis de la justice,--et c'était un mince mérite
+après la fausse lettre de convocation adressée à Raymond.
+
+Ayant une arme, M. de Combelaine s'en servait; rien de si simple.
+
+Ce qui était moins naturel, c'était qu'on eût laissé ce répit à Raymond,
+et qu'il n'eût pas été arrêté le premier de tous, bien avant l'éveil
+donné.
+
+--Voilà ce que je ne m'explique pas, murmurait M. Legris.
+
+--Eh bien! approuva Krauss, c'est juste ce que disait M. Raymond, quand
+il a quitté la maison.
+
+--Combien y a-t-il de cela?
+
+--Une heure à peu près... Mais vous allez le rejoindre sur-le-champ,
+n'est-ce pas, monsieur?...
+
+--Oui, sur-le-champ.
+
+La colère faisait trembler la moustache du vieux soldat.
+
+--Alors, monsieur, reprit-il, recommandez-lui bien, je vous en conjure,
+d'ouvrir l'oeil. Qu'il se défie même de son ombre. Avec des lâches,
+avec des assassins, il n'y a pas de honte à être prudent.
+
+--Comptez sur moi, mon brave Krauss, dit le docteur.
+
+Et après avoir serré la main du fidèle serviteur, au lieu de continuer à
+remonter la rue Blanche, il tourna rue Boursault pour gagner les
+boulevards extérieurs par la rue Pigalle.
+
+Une sinistre appréhension le faisait précipiter sa marche: Raymond
+n'avait-il pas été filé et arrêté?
+
+--Quelle folie aussi, grommelait-il, de choisir, pour me donner
+rendez-vous, un établissement où on lui sait des amis!
+
+Mais il allait en avoir le coeur net; il arrivait.
+
+Comme tous les jours, à pareille heure, le _Café de Périclès_ était
+silencieux et presque désert. Trois clients seulement l'honoraient de
+leur présence: deux peintres, qui jouaient leur dîner au billard, et le
+journaliste Peyrolas, assis à une table, un bock à sa gauche et un
+encrier à sa droite, écrivait avec une sorte de rage.
+
+--Pas de Raymond! se dit le docteur en pâlissant.
+
+Si doucement qu'il fût entré, le fougueux journaliste avait levé la tête
+et l'avait aperçu. Aussitôt:
+
+--Docteur!... s'écria-t-il.
+
+Et M. Legris s'étant approché:
+
+--Tel que vous me voyez, lui dit-il, j'achève deux articles qui feront
+du bruit dans Landerneau. C'est mon journal que je risque, je le sais;
+c'est ma liberté que je joue, n'importe!... J'aurai cette gloire, à
+défaut d'autre, d'avoir élevé la voix quand la peur fermait toutes les
+bouches.
+
+--Qu'est-ce donc? demanda le docteur d'un ton distrait.
+
+--Peu de chose: les journaux officieux annoncent la découverte d'une
+grrrande et rrredoutable conspiration.
+
+M. Legris tressaillit.
+
+--S'agirait-il des Amis de la justice?
+
+--Précisément. On avoue cent cinquante arrestations. Il y en aura mille
+demain. Avant la fin de la semaine, cinq cents citoyens seront expédiés
+à Cayenne, sous ce fallacieux prétexte qu'ils ont essayé de bouleverser
+l'ordre social. Eh bien! docteur, savez-vous ce que je prétends, moi, ce
+que je viens d'écrire, ce que je vais imprimer?...
+
+Il tapait du poing, morbleu! à briser le marbre.
+
+--Je soutiens, criait-il, et je prouve que ce complot n'existe pas,
+qu'il n'y a jamais eu ni amis ni justice, que c'est une grossière
+invention de la police, une abjecte imagination, un ignoble
+traquenard...
+
+Le docteur était sur les épines.
+
+--Il faut que je vous quitte, dit-il au terrible articlier.
+
+Mais lui:
+
+--Un instant: j'ai gardé le bouquet pour la fin. Je ne vous ai rien dit
+de l'abominable scandale d'hier.
+
+--Quel scandale?
+
+--Ah çà, docteur, de quel hospice d'incurables sortez-vous? Ignorez-vous
+vraiment que le duc de Maillefert, un duc pour de bon, celui-là,
+contrôlé, authentique, vient d'être arrêté?...
+
+Outre qu'il bâclait des articles farouches, M. Peyrolas avait toutes les
+qualités de creux et de sonorité qui constituent un remarquable
+reporter. M. Legris le savait. Aussi, dominant son inquiétude:
+
+--Avez-vous des détails? interrogea-t-il.
+
+Le fougueux journaliste se redressa.
+
+--Qui donc en aurait sinon moi! répondit-il, sinon un homme qui a
+successivement interrogé le concierge de l'hôtel de Maillefert, le
+portier de la maîtresse de l'accusé, deux employés du greffe et le
+caissier de M. Verdale!... Je puis vous donner le menu du déjeuner de M.
+Philippe à la Conciergerie.
+
+--Inutile!... protesta le docteur. Ce que je voudrais savoir, c'est
+comment le duc de Maillefert, un gentilhomme viveur, a pu se trouver
+fourré dans des tripotages financiers.
+
+D'un air suffisant, M. Peyrolas remontait son faux col.
+
+--Rien de si simple, rien de si naturel. Depuis un an ou deux déjà,
+monsieur le duc faisait commerce de l'illustration de ses aïeux. C'était
+bien connu en Bourse. Quiconque avait besoin pour un prospectus d'un nom
+sonore et d'un beau titre n'avait qu'à l'aller trouver. Il en coûtait
+tant, un prix fait comme les petits pâtés. Mais, en somme, ce trafic
+lui rapportait peu; le jeu n'en valait pas la chandelle. Si bien qu'à
+force de respirer le fumet de toutes les cuisines financières, l'envie
+lui est venue de mettre la main à la sauce. Un beau matin, il a acheté
+une part de gérance de je ne sais plus quelle société, fondée à un
+capital considérable par un gaillard adroit dont vous avez entendu
+parler, un certain baron Verdale, qui est baron comme le garçon qui dort
+dans ce coin, là-bas...
+
+Ce nom de Verdale, positivement, M. Legris l'attendait.
+
+--Et après? interrogea-t-il.
+
+--Après, dès que M. de Maillefert se vit entre les mains les clefs d'une
+caisse bien garnie, il se dit: «Cette caisse doit être à moi.» Et, en
+effet, il fit comme si elle était à lui...
+
+--Mais comment tout s'est-il découvert?
+
+--Comme se découvrent tous les vols, parbleu! Voyant la caisse vide,
+Verdale s'est écrié: «Où est l'argent?» Et comme M. de Maillefert seul
+avait pu le prendre, il a déposé une plainte contre M. Philippe.
+
+Concilier cette version et la surprise de M. Verdale chez Mme Lucy
+était difficile.
+
+--Êtes-vous sûr de vos renseignements, mon cher Peyrolas? demanda le
+docteur.
+
+--Si, j'en suis sûr? Je les tiens du caissier de M. Verdale.
+
+--Et vous n'avez pas entendu dire que M. de Combelaine fût pour quelque
+chose dans toute cette affaire?...
+
+Un profond étonnement se peignit sur le visage mobile du journaliste.
+
+--M. de Combelaine, répéta-t-il. J'ai beau chercher, je ne vois pas...
+
+Mais il s'interrompit et, se frappant le front:
+
+--Vous ayez raison, docteur, s'écria-t-il, mille fois raison. Est-ce que
+Combelaine ne doit pas épouser Mlle de Maillefert!... Moi-même, il y
+a quinze jours, je l'ai annoncé, en ajoutant qu'il faut l'affaissement
+actuel des caractères, pour qu'une des plus illustres familles de France
+consente à donner sa fille à un misérable aventurier perdu d'honneur et
+d'argent...
+
+Il ne parlait pas, il tonnait, à ce point que le garçon, Adonis, en fut
+éveillé en sursaut.
+
+Reconnaissant le docteur.
+
+--Monsieur Legris! s'écria-t-il.
+
+Et bien vite, le tirant à part, il lui expliqua que Raymond était arrivé
+depuis plus d'une heure et l'attendait dans le petit salon du premier.
+
+Il n'en fallait pas plus.
+
+Campant là Peyrolas, qui parut vivement choqué du procédé, le docteur,
+en trois sauts, fut au petit salon.
+
+Raymond s'y trouvait, en effet, fumant un cigare devant un verre de
+bière intact.
+
+--Quoi!... lui cria M. Legris, vous savez la police à vos trousses, et
+vous êtes là, tranquille... Vite, suivez-moi, la maison a une seconde
+issue que je connais...
+
+Mais Raymond ne bougea non plus qu'un terme.
+
+--Oh! rien ne presse, fit-il d'un air singulier.
+
+--Malheureux! cent cinquante de vos amis, déjà, sont arrêtés.
+
+--C'est parce que je le sais que je ne crains rien.
+
+--Oh!...
+
+--Permettez, docteur. N'avez-vous pas trouvé étrange que je n'aie pas
+été saisi le premier de tous, moi contre qui surtout l'expédition était
+dirigée?
+
+--Très étrange, je l'ai dit à Krauss.
+
+--Ce fut ma première impression, quand ce matin un des affiliés, que je
+ne connais pas autrement, vint me dire: «Tout est découvert, fuyez.»
+J'ai fui, mais j'ai réfléchi depuis. La police n'est pas si maladroite
+que cela. Si j'ai été prévenu, c'est qu'elle l'a voulu. C'est à un
+savant calcul que je dois de n'être pas sous les verroux...
+
+--Cependant, mon cher...
+
+--Calcul que je comprends, docteur, et que je puis vous démontrer. Mon
+arrestation débarrassait-elle de moi M. de Combelaine et ses honorables
+associés? Pas le moins du monde. Elle les exposait, au contraire, à des
+révélations désagréables, sinon dangereuses. En m'enfuyant, au
+contraire, en me cachant, je leur laisse le champ libre. Que je passe en
+Belgique, et les voilà tranquilles...
+
+Le docteur se grattait le front.
+
+--Eh! eh!... grommela-t-il, je n'avais pas songé à cela, moi!...
+
+--Attendez. Persuadé que c'est moi qui ai enlevé et qui possède les
+papiers de Mme Flora, M. de Combelaine suppose que je les emporterai
+avec moi, sur moi. L'idée a donc dû lui venir de me les faire enlever.
+Très probablement, je suis épié par les mêmes bandits qui, une fois
+déjà, m'ont manqué. A la première occasion, ils me sauteront à la gorge.
+Un conspirateur réduit à se cacher est un ennemi dont il n'est pas
+dangereux de se défaire. Qu'on le trouve un matin mort au coin d'une
+borne, avec un poignard dans la poitrine, personne ne s'en inquiète...
+
+Il s'exprimait d'un accent de si glaciale insouciance, que le docteur, à
+la fin, en fut frappé, de même que de sa physionomie...
+
+--Comme vous dites cela! fit-il.
+
+--Je le dis comme un homme à qui désormais tout est égal, parce qu'il
+n'a plus rien à craindre ni à espérer de l'existence. C'est un fier
+service que me rendra M. de Combelaine en me faisant assassiner.
+
+--Comment! c'est vous qui parlez ainsi! s'écria-il, vous que j'ai quitté
+hier soir tout enflammé d'espoir et de foi au succès!
+
+Un éclair de rage traversa les yeux de Raymond.
+
+--Que m'importe le succès! interrompit-il. Ne remarquez-vous pas que je
+ne vous ai même point demandé le résultat de la démarche que vous venez
+de tenter!...
+
+Et tirant de sa poche une lettre qu'il jeta sur la table:
+
+[Illustration:--Ma première idée fut: Cet homme a été envoyé pour
+m'empoisonner.]
+
+--Je l'ai reçue ce matin, ajouta-t-il. Lisez et vous me comprendrez.
+
+C'était une lettre de Mlle Simone:
+
+ «Ainsi, écrivait-elle, larmes, prières, supplications ont été
+ inutiles. Vous vouliez agir, vous avez agi, et tout est perdu sans
+ retour. Mon sacrifice, le plus douloureux que puisse consentir une
+ femme, sera inutile. J'aurai donné ma vie, et cependant je n'aurai
+ pas épargné le déshonneur à notre maison, ni au nom de mon père une
+ flétrissure éternelle.
+
+ «Et c'est par vous que j'aurai été frappée, par vous, mon meilleur,
+ mon unique ami, prétendiez-vous!... Votre amour si grand et si pur
+ n'était donc que la plus égoïste des passions!...
+
+ «N'essayez pas de vous justifier ni de m'écrire. Plus jamais mes
+ lèvres ne prononceront votre nom, pendant les quelques jours qui me
+ restent à vivre. Je saurai bien arracher de mon lâche coeur
+ jusqu'au souvenir d'un amour qui me fait horreur.
+
+ «Réjouissez-vous de votre oeuvre et, si vous le pouvez, oubliez.
+
+ «SIMONE DE MAILLEFERT.»
+
+
+
+--Eh bien! demanda Raymond, dès qu'il vit que M. Legris avait achevé.
+
+Mais le visage du docteur ne trahissait ni douleur ni surprise.
+
+--Cette lettre, dit-il, est le résultat fatal de l'événement d'hier.
+
+--Je ne vous comprends pas...
+
+--Vous comprendrez quand je vous aurai dit que Philippe est en prison,
+accusé de détournements et de faux.
+
+Comme en une vision, Raymond revit soudain le jeune duc de Maillefert
+tel qu'il l'avait vu un matin sur le perron de son hôtel, pâle, indécis,
+ému, se débattant sous les obsessions de M. Verdale et du comte de
+Combelaine.
+
+--C'est une abomination! s'écria-t-il. Philippe est un sot, un vaniteux,
+un égoïste, mais il est incapable de tels crimes...
+
+--C'est l'opinion de Mme Bergam.
+
+--Il est victime de quelque machination diabolique...
+
+--J'en ai la certitude, presque la preuve.
+
+La joue en feu, les narines frémissantes, Raymond s'était dressé.
+
+--Tout ne serait donc pas dit! s'écria-t-il.
+
+Le docteur Legris souriait.
+
+--Je jurerais que nous touchons au triomphe, dit-il, car il me paraît
+démontré que de l'ombre où il se cache Laurent Cornevin frappe les
+derniers coups. Écoutez, au surplus, l'emploi de mon temps depuis midi.
+
+Et rapidement il raconta sa visite à Mme Bergam, la survenue de
+Grollet et de M. Verdale, ses conventions avec Mme Flora, et enfin
+les détails qu'il tenait de Peyrolas.
+
+C'était pour Raymond comme un étourdissement.
+
+--Oui, murmurait-il, la lumière se fait... Mais Simone reviendra-t-elle
+jamais sur sa détermination?...
+
+--Oui, si nous sauvons son frère.
+
+--Hélas! que pouvons-nous pour lui?
+
+--Qui sait?... Ne viens-je pas de vous dire que la discorde est au camp
+de vos ennemis... car ce n'est pas Verdale qui a dénoncé M. Philippe,
+c'est évidemment Combelaine... Verdale voulait s'en tenir à la menace.
+Combelaine, pressé par les événements, l'a exécutée. De là brouille.
+Maintenant, il nous faudrait un ami ayant sur Verdale une certaine
+influence. L'avons-nous, cet ami? Oui. Un jour que vous vouliez vous
+battre avec Combelaine, M. Verdale et Me Roberjot se sont trouvés en
+présence. Qu'est-il arrivé? Que M. Verdale, en apercevant Me
+Roberjot, est devenu plus blanc qu'un linge, lui toujours si rouge, et
+humble jusqu'à la servilité, lui toujours si arrogant. Donc, il y a
+entre eux quelque chose, une histoire, un secret, que sais-je!... Donc,
+à l'instant, et sans plus de réflexions, il faut aller trouver Me
+Roberjot...
+
+Nulle démarche ne pouvait paraître à Raymond plus pénible ni, en un
+certain sens, plus humiliante.
+
+Aller tout avouer à Me Roberjot, après s'être si longtemps caché de
+lui, c'était une dure extrémité. Que dirait-il? Certainement il ne
+refuserait pas son concours: mais ne raillerait-il pas, lui, qui se
+moquait de tout?
+
+Mais comme de Me Roberjot, malgré tout, pouvait venir un secours
+décisif:
+
+--Allons!... dit Raymond. Je vais être suivi, je le sais, mais
+qu'importe? puisque nous savons qu'on ne m'arrêtera pas. Il sera
+toujours temps ce soir d'essayer de faire perdre ma piste...
+
+Me Roberjot venait de se mettre à table, lorsque son domestique lui
+annonça que M. Delorge était là, demandant à lui dire quelques mots...
+
+--Qu'il entre! s'écria l'avocat.
+
+Et lui-même, il accourut, sa serviette à la main.
+
+--Comment, c'est vous! disait-il à Raymond, vous que votre mère, que je
+viens de voir, croit sur la route de Belgique. Perdez-vous la tête?
+Tenez-vous absolument à visiter Mazas?...
+
+--Je ne crois courir aucun danger, monsieur, interrompit Raymond, et
+quand je vous aurai expliqué ma situation, vous comprendrez ma conduite.
+
+Il se détournait un peu en disant cela, démasquant ainsi le docteur qui
+était resté dans l'ombre.
+
+--Du reste, ajouta-t-il, mon ami, le docteur Legris et moi, venons vous
+demander conseil et assistance.
+
+A vrai-dire, Me Roberjot ne parut pas précisément ravi de la présence
+de cet étranger, qu'il n'avait pas aperçu d'abord.
+
+Mais, faisant fortune contre bon coeur, il invita les deux jeunes gens
+à le suivre dans la salle à manger. L'instant d'après, ils étaient à
+table, et le docteur Legris, s'emparant de la parole, exposait à Me
+Roberjot la situation exacte que les événements faisaient à Raymond.
+
+Si vivement était intéressé l'avocat, qu'il restait la fourchette en
+l'air, oubliant de manger, répétant par intervalles:
+
+--C'est donc cela!... voilà donc l'explication de la mine farouche de
+mon gaillard!...
+
+Mais lorsque le docteur en arriva à l'arrestation de M. Philippe de
+Maillefert, et au rôle probable de M. Verdale:
+
+--Ah! Raymond, s'écria Me Roberjot, malheureux insensé, pourquoi ne
+vous êtes-vous pas confié à moi!...
+
+Le front du député de l'opposition se rembrunissait.
+
+--Malheureusement, poursuivait-il, ce que je pouvais il y a trois mois,
+je ne le puis plus à cette heure... Vous souvient-il, Raymond, de cette
+visite que vous me fîtes à votre retour des Rosiers?... Elle fut
+interrompue par le fils de M. Verdale... Évidemment, et quoiqu'il l'ait
+nié alors, et que je l'aie cru, c'était son honorable père qui me le
+dépêchait... Savez-vous ce qu'il venait faire?... Me conjurer de lui
+rendre, à lui, une lettre que je possédais, qui n'avait que dix lignes,
+mais qui faisait de Verdale l'esclave de ma volonté... Il est bien, ce
+jeune homme; il s'exprimait avec des accents qui me semblaient partir
+d'un noble coeur; il me toucha, il m'émut...
+
+--Et?...
+
+--Et je lui rendis la précieuse lettre...
+
+Il n'acheva pas. Se dressant si violemment que la table faillit être
+renversée:
+
+--Mais tout n'est pas perdu encore, s'écria-t-il. Non! Il me reste
+peut-être une arme que mon ami Verdale ne soupçonne pas... Décidément,
+quoi qu'on en dise, il y a un Dieu pour les honnêtes gens.
+
+Raymond et le docteur eussent bien souhaité qu'il s'expliquât plus
+clairement; mais, à toutes les questions:
+
+--Patience! répondait Me Roberjot. Je ne veux pas vous exposer à une
+déception cruelle. J'espère, mais je ne suis pas sûr de mon fait. Tout
+dépend du plus ou moins d'ordre d'un de mes amis, qui était agent de
+change en 1852.
+
+A huit heures, les trois hommes sortaient de table, et, montant en
+voiture, se faisaient conduire rue Taitbout, où demeurait l'ancien agent
+de change de Me Roberjot.
+
+L'avocat entra seul chez son ami. Il y resta dix minutes environ, et
+lorsqu'il sortit son visage rayonnait.
+
+--Victoire! dit-il aux jeunes gens, qui étaient restés dans la voiture,
+nous pouvons maintenant affronter Verdale.
+
+Et, s'élançant près d'eux:
+
+--Avenue d'Antin, 72, cria-t-il au cocher, et vivement!...
+
+
+
+
+IV
+
+
+C'est avenue d'Antin, en effet, au centre de ce quartier des
+Champs-Élysées, destiné à une si haute et si rapide fortune, que
+Verdale, au lendemain de son merveilleux coup de bourse, avait
+transporté ses pénates.
+
+Là, au milieu de vastes terrains acquis à bas pris, il avait bâti le
+palais de ses rêves, le plus magnifique de tous ceux dont le plan
+jaunissait dans ses cartons d'architecte incompris...
+
+Il n'avait pas signé son oeuvre, mais rien qu'à considérer la façade
+surchargée d'ornements et de sculptures, le passant se disait:
+
+--Là, certainement, demeure un enrichi d'hier.
+
+Neuf heures sonnaient, lorsque s'arrêta devant cette façade superbe le
+fiacre qui amenait Me Roberjot, Raymond et le docteur Legris.
+
+--Monsieur le baron est chez lui, répondit le concierge à Me
+Roberjot, mais je doute qu'il reçoive... Adressez-vous à un des valets
+de pied.
+
+Il y en avait plusieurs, en livrée éclatante, dans le vestibule, et l'un
+d'eux déclara que monsieur le baron était occupé pour le moment, mais
+qu'il recevrait dans la soirée, et que si ces messieurs voulaient le
+suivre...
+
+Ils le suivirent.
+
+Il leur fit gravir un long escalier de marbre de trente-six couleurs,
+et, après leur avoir fait traverser plusieurs salons magnifiquement
+meublés, il les introduisit dans une petite pièce tendue de velours vert
+et éclairée par une seule lampe.
+
+--Que ces messieurs s'asseoient, leur dit-il. Dès que monsieur le baron
+sera libre, on viendra les prévenir...
+
+Me Roberjot fronçait le sourcil. Tout ce cérémonial lui prenait aux
+nerfs.
+
+--S'il se doutait du plat que je lui réserve, grommelait-il, ce cher
+baron ne nous ferait pas faire antichambre.
+
+Un vif rayon de lumière glissait sous une des portières de velours.
+
+Évidemment, la porte que dissimulait cette portière était ouverte, et
+quelqu'un venait d'entrer dans la pièce voisine.
+
+--Cette pièce doit être le cabinet de ce cher baron, fit le docteur.
+
+--En ce cas, dit Raymond, il ne va pas tarder à nous envoyer chercher.
+
+Comme pour lui donner raison, un violent coup de sonnette retentit, des
+pas sonnèrent sur le parquet, et une voix impérieuse s'éleva, qui
+disait:
+
+--Où est monsieur le chevalier?
+
+--Chez madame la baronne, monsieur le baron, répondit une voix humble.
+
+--Allez le prier de venir me parler à l'instant.
+
+Me Roberjot se pencha vers le docteur.
+
+--C'est la voix de Verdale, fit-il, je la reconnais.
+
+Un silence de trois ou quatre minutes suivit, puis une porte s'ouvrit et
+se referma, puis la voix que Me Roberjot affirmait être celle de son
+ancien copain s'éleva de nouveau; elle disait:
+
+--Vous savez pourquoi je vous ai fait venir, chevalier?
+
+--Je le soupçonne, mon père, répondit une voix jeune et bien timbrée.
+
+--Je suis fort mécontent...
+
+--Je ne suis pas fort satisfait non plus...
+
+Me Roberjot riait, et de bon coeur, véritablement.
+
+Maintenant il était bien certain que c'étaient le père et le fils qui se
+trouvaient dans la pièce voisine, et rien ne pouvait lui paraître plus
+plaisant que d'entendre M. Verdale appeler sérieusement son fils
+monsieur le chevalier.
+
+Mais déjà M. Verdale poursuivait, d'un accent irrité:
+
+--Ah!... vous n'êtes pas satisfait, monsieur!
+
+--Pas le moins du monde, mon père.
+
+--Et pourquoi, s'il vous plaît?
+
+--Parce que, si je n'y prends garde, vous finirez par me marquer d'un
+ridicule ineffaçable...
+
+--Je vous rends ridicule, moi!...
+
+--Malheureusement.
+
+--Et en quoi, s'il vous plaît, en quoi?...
+
+--En persistant à m'affubler, comme vous le faites, de ce titre de
+chevalier qui ne m'appartient pas...
+
+--Monsieur...
+
+--Que vous, mon père, vous vous fassiez appeler baron, je le déplore,
+mais je ne puis l'empêcher. Mais que vous m'imposiez un titre ridicule,
+non, je ne le souffrirai pas. Et toutes les fois que, sur des lettres
+d'invitation, vous m'intitulerez chevalier Verdale, je ferai ce que j'ai
+fait hier, j'adresserai partout des lettres de rectification où il sera
+dit que ce titre de chevalier est une erreur de l'imprimeur.
+
+C'est de l'air le plus surpris que se regardaient Raymond, le docteur
+Legris et Me Roberjot.
+
+--Monsieur mon fils est philosophe! continuait M. Verdale, dont la
+colère, très évidemment, croissait.
+
+--Je m'efforce de l'être, répondait tranquillement le jeune homme.
+
+--Et démocrate aussi, sans doute?
+
+--A ma manière, oui.
+
+Furieusement, l'ancien architecte frappait du pied.
+
+--Monsieur est fier de notre origine, ricanait-il...
+
+--Pourquoi pas? Nos parents étaient d'honnêtes gens, cela suffit à mon
+ambition. Mais si j'avais vos idées, mon père, si je tenais tant à
+l'oublier, cette origine, je ne prendrais pas à tâche de la rappeler aux
+autres. Tant que vous avez été M. Verdale tout court, personne ne s'est
+inquiété de ce que faisaient ou ne faisaient pas vos parents. Du jour où
+vous avez mis un tortil de baron sur vos cartes de visite, on s'est
+informé de votre père. On est allé aux renseignements et on a découvert,
+quoi? Que ma grand'mère, que votre mère vendait du poisson aux Halles...
+
+--Monsieur!...
+
+--Le nier est impossible. Je connais vingt personnes qui se
+fournissaient chez elle. Notre nom, d'ailleurs, est encore sur un
+écriteau. Allez à la halle, et vous y lirez: «Binjard, successeur de
+Verdale...»
+
+--Personne ne l'eût su sans vous...
+
+--Oh!...
+
+--Vous l'avez crié sur les toits.
+
+--Permettez... Je m'en suis vanté pour qu'on ne me le reprochât pas.
+Peut-être était-ce un calcul de ma part. Si, dînant avec mes amis, je
+dis: «Passez-moi le poisson, ça me connaît, bonne maman en vendait»,
+personne ne rit, je ne suis pas ridicule. Je serais grotesque, si
+quelqu'un me disait: «Chevalier, voyez donc le poisson, vous devez vous
+y connaître.»
+
+Un terrible juron de M. Verdale interrompit son fils.
+
+--Vous me manquez!... s'écria-t-il.
+
+--En quoi?
+
+--C'est me manquer, que de me faire cette opposition. Vous avez vos
+opinions, prétendez-vous, ayez-en le courage. Vous repoussez le titre
+qu'il me plaît de prendre, soit! Repoussez aussi la fortune que je mets
+à votre disposition pour soutenir ce titre.
+
+--Mon père...
+
+--Choisissez-vous un état, gagnez votre vie, et alors vous aurez le
+droit d'avoir vos idées. Jusque-là...
+
+--Eh!... vous savez bien que, s'il n'avait tenu qu'à moi, je l'aurais,
+cet état... Vous savez bien qu'en restant près de vous, j'ai cédé à vos
+sollicitations et aux prières de ma mère... Vous savez bien encore que
+c'est à peine si j'emploie la cinquième partie du revenu que votre
+générosité met à ma disposition...
+
+--Dites, pendant que vous y êtes, que si je mourais, vous renonceriez à
+ma succession.
+
+Il y eut un instant encore de silence, et c'est d'une voix dont
+l'altération était sensible que le jeune homme répondit:
+
+--Je ne l'accepterais du moins que sous bénéfice d'inventaire.
+
+Décidément la situation devenait très fausse, de Me Roberjot, de
+Raymond et du docteur Legris, dans ce petit salon où, très évidemment,
+on ignorait leur présence.
+
+--Descendrons-nous jusqu'à surprendre les secrets de ces gens-là!
+murmura Raymond.
+
+--Nous en apprendrions sans doute de belles! grommela le docteur.
+
+Mais le parti de Raymond était pris. Saisissant une chaise assez lourde,
+il la renversa bruyamment, en disant:
+
+--Comme cela, ils sauront qu'on les entend...
+
+Presque à l'instant même, la portière de velours qui séparait le petit
+salon du cabinet se souleva vivement, et la tête intelligente et
+sympathique de M. Verdale fils apparut...
+
+Il sembla stupéfait d'apercevoir là trois hommes, et plus stupéfait
+encore de reconnaître l'ancien camarade de collège de son père.
+
+--Maître Roberjot!... s'écria-t-il.
+
+A ce nom, ce fut M. Verdale père qui se montra, et durant plus d'une
+minute, son regard effaré erra de son ancien ami à Raymond Delorge, puis
+au docteur Legris en qui il reconnaissait le visiteur de Mme Lucy
+Bergam.
+
+--Êtes-vous là depuis longtemps? interrogea-t-il enfin.
+
+--Depuis un quart d'heure environ, répondit le docteur, d'un ton de
+politesse affectée.
+
+Un juron de charretier trahit la colère de l'ancien architecte.
+
+--Voilà comme je suis servi! s'écria-t-il. Quelle baraque que cette
+maison!...
+
+Et en disant cela, il se jetait sur un cordon de sonnette et le tirait
+avec une telle violence qu'il lui restait dans la main.
+
+Du coup, toutes les portes du salon s'ouvrirent, et à chacune d'elles
+trois ou quatre domestiques apparurent.
+
+--Qui de vous a reçu ces messieurs? demanda M. Verdale d'un ton
+menaçant.
+
+--Moi, monsieur le baron, répondit piteusement un des valets.
+
+--Vous ne leur avez donc pas demandé leurs cartes?
+
+--C'est la première chose que j'ai faite.
+
+--Alors, comment ne me les avez-vous pas apportées?
+
+--Monsieur le baron était occupé...
+
+--Et c'était une raison, selon vous, pour introduire des visiteurs dans
+un des salons d'attente sans me prévenir!
+
+--Cependant, monsieur le baron...
+
+--Il suffit, interrompit M. Verdale, vous n'êtes plus à mon service.
+Faites-vous régler ce qui vous est dû, plus un mois, et ne soyez plus à
+l'hôtel demain à midi.
+
+Il était cramoisi, il gesticulait, il criait à faire trembler les
+vitres, on l'eût cru furieux, hors de lui...
+
+Point.
+
+Me Roberjot, qui connaissait son ancien copain, discernait fort bien
+qu'il jouissait d'un parfait sang-froid, et que toute cette scène
+n'était qu'un calcul pour gagner du temps, pour se remettre, pour se
+préparer à l'assaut qu'il prévoyait.
+
+Aussi, les domestiques sortis, changeant de ton subitement, et
+s'asseyant avec la désinvolture des grands seigneurs d'autrefois:
+
+--Excusez-moi, messieurs, reprit M. Verdale, mais cette exécution était
+absolument nécessaire. C'est pitoyable, la façon dont on est servi
+maintenant.
+
+Et soulevant la portière de velours:
+
+--Mais faites-moi donc le plaisir de passer dans mon cabinet,
+ajouta-t-il.
+
+Cette pièce, la plus vaste de l'hôtel, était le séjour favori de M.
+Verdale, et comme le sanctuaire de ses méditations.
+
+Il y recevait, et par suite, tout y était calculé pour éblouir, depuis
+le tapis jusqu'aux peintures du plafond, et aux splendides rideaux des
+trois fenêtres.
+
+[Illustration:--Je passe le mur; me voilà rue de Suresnes.]
+
+Le plus gracieusement du monde, il avança des fauteuils à ses visiteurs,
+puis s'adressant à son fils:
+
+--Je vous rends votre liberté pour ce soir, Lucien, dit-il.
+
+Mais ce n'était pas le compte de Me Roberjot.
+
+Il lui suffisait de ce qu'il avait surpris de la discussion pour être
+persuadé que le père et le fils ne s'étaient pas entendus, comme il
+l'avait un instant soupçonné.
+
+Se dressant donc vivement:
+
+--Je tiendrais beaucoup, mon cher... baron, dit-il, à ce que monsieur
+votre fils assistât à notre entretien...
+
+Difficilement, M. Verdale maîtrisa un mouvement d'impatience.
+
+--Restez donc, dit-il à son fils.
+
+Et se retournant vers son ancien camarade:
+
+--Et maintenant, mon cher, fit-il, à quoi dois-je le plaisir de votre
+visite?...
+
+Pendant le trajet de la rue Taitbout à l'avenue d'Antin, Me Roberjot
+avait eu le temps de préparer, non ce qu'il dirait, il n'en avait pas
+besoin, mais la façon dont il conduirait cette négociation.
+
+--Voici les faits, commença-t-il d'un ton sec, et je vous ferai
+remarquer, mon cher... baron, que c'est en mon nom que je parle, tout
+autant, si ce n'est plus, qu'au nom de M. Raymond Delorge, mon ami.
+
+L'ancien architecte s'inclina cérémonieusement.
+
+--Donc, reprit Me Roberjot en soulignant chacun des mots qu'il
+prononçait, nous venons... amicalement, vous prier de vouloir bien faire
+remettre en liberté le duc de Maillefert, arrêté,--oh! malgré vous, nous
+savons cela, vous l'avez dit ce tantôt devant M. le docteur Legris, que
+voici, mais enfin arrêté sur une dénonciation de M. le comte de
+Combelaine...
+
+Encore bien qu'il dût s'attendre à quelque chose de semblable, M.
+Verdale était devenu fort pâle.
+
+--Malheureusement, répondit-il, vous vous abusez sur mon influence...
+Maintenant que la justice est saisie, je ne puis plus rien. M. de
+Maillefert, innocent ou coupable...
+
+--Vous savez mieux que personne qu'il n'est pas coupable!... interrompit
+froidement Me Roberjot.
+
+Et du geste, imposant silence à l'ancien architecte:
+
+--Attendez, fit-il, ce n'est pas tout. M. de Combelaine prétend épouser
+Mlle Simone de Maillefert, qui est aimée de M. Raymond Delorge et qui
+l'aime... Ce mariage serait la mort de cette malheureuse jeune fille;
+nous venons... amicalement toujours, vous prier de l'empêcher.
+
+Peut-être pour dissimuler son trouble, M. Verdale s'était levé.
+
+--Mais c'est de la folie!... s'écria-t-il.
+
+Assis l'un près de l'autre, Raymond et le docteur Legris osaient à peine
+respirer, tant ils étaient pénétrés de la gravité de chacune des paroles
+qui s'échangeaient entre ces deux anciens camarades.
+
+C'est à peine s'ils songeaient à observer du coin de l'oeil M. Lucien
+Verdale, lequel, pâle et les dents serrées, se tenait debout adossé à la
+cheminée.
+
+--Nous comptons sur vous... baron, insista Me Roberjot après un
+moment de silence pénible.
+
+Un spasme de colère, aussitôt maîtrisé, crispa les traits de l'ancien
+architecte, et d'une voix sourde:
+
+--Et moi, prononça-t-il, je ne puis que vous répéter ce que je viens de
+vous dire.
+
+--Quoi?
+
+--Que c'est de la démence que de venir demander à un homme de se mêler
+d'affaires sur lesquelles il ne peut rien, et dont il se soucie, en
+définitive, comme de l'an quarante.
+
+--En vérité!... fit Me Roberjot, d'un ton de menaçante ironie.
+
+Et M. Verdale s'obstinant à se taire:
+
+--Croyez-moi, poursuivit-il, ne gaspillons pas notre temps en propos
+oiseux. Une intrigue existe, et vous en êtes le plus actif artisan. Ne
+niez pas. Qui donc est allé aux Rosiers évaluer les propriétés de
+Mlle de Maillefert? Qui donc, au retour, a ouvert un crédit énorme à
+M. de Combelaine, à qui, la veille, il n'eût pas prêté dix louis? Qui
+donc a poussé le pauvre Philippe sur la pente de l'abîme où il vient de
+rouler? N'est-ce donc pas vous, monsieur Verdale? Alors, démontrez-moi
+qu'il n'existe aucune relation entre le mariage de M. de Combelaine et
+l'arrestation de M. Philippe.
+
+Trop nettes et trop précises étaient ces accusations, pour que M.
+Verdale essayât même de nier.
+
+--Et quand cela serait!... fit-il.
+
+--Cela est, et c'est pour cela que je vous dis: Ce que vous avez fait,
+il faut le défaire. Comment? C'est à vous d'aviser. Il faut que, sous
+quarante-huit heures, M. de Maillefert soit en liberté, et que M. de
+Combelaine ait renoncé à la main, c'est-à-dire aux millions de Mlle
+Simone...
+
+--Il faut, il faut...
+
+--Oui, absolument...
+
+L'ancien architecte avait pris sur son bureau un coupe-papier d'argent,
+et passant sur lui sa colère, il le tordait entre ses doigts crispés.
+
+--Eh bien! vous pouvez rayer cela de vos papiers, maître Roberjot,
+s'écria-t-il. Si vous êtes l'ami de M. Delorge, je suis, moi, l'ami de
+M. de Combelaine; je l'ai soutenu, je continuerai à le soutenir envers
+et contre tous...
+
+L'avocat s'était à demi soulevé sur son fauteuil.
+
+--Prenez garde, monsieur Verdale, fit-il, réfléchissez...
+
+Ce ne fut pas l'architecte qui répondit.
+
+Depuis un moment, son fils, M. Lucien Verdale, s'était rapproché.
+
+Intervenant tout à coup:
+
+--Et moi, monsieur, prononça-t-il d'une voix frémissante, je vous
+déclare que je ne souffrirai pas qu'on parle de la sorte à mon père,
+dans sa maison, devant moi!...
+
+Si menaçante était son attitude, que Raymond et le docteur Legris se
+dressèrent d'un même mouvement.
+
+Mais Me Roberjot était de ces hommes dont rien ne déconcerte
+l'imperturbable présence d'esprit, et qui d'un coup d'oeil discernent
+tout le parti qu'on peut tirer de l'incident le plus imprévu.
+
+Satisfait plutôt que mécontent de l'intervention de M. Verdale fils:
+
+--Je n'en serais pas à menacer ainsi, monsieur, fit-il froidement, sans
+vous qui avez su me décider à me dessaisir d'une lettre qui faisait ma
+sécurité et celle de mes amis...
+
+Troublé par ces seuls mots, le pauvre garçon baissa la tête.
+
+--Avez-vous oublié, poursuivit l'impitoyable avocat, ce qui s'est passé
+chez moi le jour de votre visite? Que m'avez-vous dit? Que vous
+souhaitiez épouser une jeune fille que vous adoriez, et que votre père
+vous avait déclaré qu'il ne donnerait pas son consentement tant qu'il ne
+serait pas rentré en possession de certaine lettre que je m'obstinais à
+lui refuser. Et sur ce, vous veniez, à moi, me juriez-vous, de votre
+propre mouvement...
+
+--Et c'était vrai, monsieur...
+
+--Alors, moi, qu'ai-je fait? Ému de votre chagrin et touché de vos
+prières, je vous dis: «Eh bien! soit, monsieur, je vais vous rendre
+cette lettre...» Et, en effet, je vous la remis pour la porter à votre
+père, non tout ouverte, mais sous enveloppe cachetée...
+
+--C'est vrai, murmurait le jeune, homme, c'est vrai...
+
+Qui eût connu Me Roberjot eût lu dans ses yeux la certitude du
+succès.
+
+--Sans doute, continuait-il, vous avez dû vous demander la raison de
+cette précaution que je prenais. Eh bien! monsieur, je vais vous la
+dire. Je voulais, en vous enlevant la faculté de lire cette lettre, vous
+éviter l'horrible douleur de mépriser votre père...
+
+Il s'arrêta un moment comme pour laisser à sa phrase le soin de produire
+tout son effet; puis plus lentement:
+
+--Par ce que j'ai fait, vous devez me juger et comprendre que je n'agis
+aujourd'hui que sous l'empire d'une inexorable nécessité. Il m'en coûte
+de vous affliger, mais j'ai des devoirs à remplir. J'ai à sauver
+l'honneur du duc de Maillefert et la vie de Mlle Simone et de Raymond
+Delorge. J'ai à défendre le bonheur de tous les gens que j'aime, je
+parlerai donc...
+
+--Monsieur...
+
+--Demandez à votre père ce que c'était que cette lettre, dans quelles
+circonstances il me l'avait écrite, et ce qu'elle contenait.
+
+Peu à peu, l'ancien architecte, toujours si rouge d'ordinaire, était
+devenu livide. Ce n'était pas du sang, c'était de la bile et du fiel que
+la rage charriait à sa large face.
+
+--Roberjot! murmura-t-il avec un terrible effort...
+
+--Faites ce que je demande, insista l'avocat.
+
+Une affreuse indécision se lut sur le visage de M. Verdale; puis, tout à
+coup:
+
+--Eh bien! non! s'écria-t-il. Mieux vaut que mon fils sache que cette
+lettre contenait l'aveu d'une de ces légèretés que la jeunesse
+explique...
+
+--D'une de ces légèretés qui ont conduit le pauvre Philippe de
+Maillefert en prison.
+
+M. Verdale essaya de se révolter.
+
+--Je n'admets pas la comparaison, dit-il.
+
+--Et vous devez avoir raison, fit Me Roberjot d'un ton ironique. Je
+m'en rapporterais, au besoin, à la façon dont vous vous jugiez à
+l'époque. Peut-être avez-vous oublié les termes de votre lettre, moi je
+les ai encore présents à la mémoire.
+
+«Ami Roberjot, m'écriviez-vous, si au reçu de cette lettre, tu la portes
+au procureur de la République, il s'empressera de décerner contre moi un
+mandat d'amener...
+
+«Et je serai arrêté, jugé et condamné... Je me suis approprié, grâce à
+un faux, le titre que tu m'avais confié.»
+
+Et c'était signé de votre nom, en toutes lettres: Verdale, avec votre
+paraphe...
+
+Écrasé sous cette révélation terrible, le fils de l'ancien architecte,
+le pauvre Lucien s'était affaissé sur un fauteuil.
+
+Mais M. Verdale n'avait pas de ces faiblesses.
+
+--C'est vrai, dit-il d'une voix rauque, je vous ai, malgré vous,
+emprunté cent soixante mille francs pour huit jours... Mais vous étiez
+mon ami. Ne vous ai-je pas remboursé au jour dit?
+
+--Si.
+
+--Ne vous ai-je pas, de plus, offert la moitié du bénéfice énorme que je
+venais de réaliser, grâce à Coutanceau.
+
+--Si.
+
+--Eh bien! alors, que voulez-vous de plus, que réclamez-vous, et de quel
+droit venez-vous m'insulter chez moi!
+
+Blême et tremblant l'instant d'avant, M. Verdale avait si soudainement
+recouvré son arrogance habituelle, que Raymond et le docteur Legris en
+étaient comme pétrifiés.
+
+La raison était pourtant bien simple, de ce brusque changement.
+
+Ce que redoutait surtout et avant tout l'ancien architecte incompris,
+c'était que son fils ne vînt à connaître la source ignominieuse de sa
+fortune.
+
+Lucien sachant tout, qu'avait-il à craindre!...
+
+--A tout autre qu'à vous, maître Roberjot, poursuivait-il, je dirais:
+«Nous sommes quittes, allez de votre côté, j'irai du mien.» Mais, par le
+saint nom de Dieu! nous ne sommes pas quittes, nous deux. Nous avons un
+compte à régler, mon ancien ami, un compte de dix-huit ans!...
+
+Les couleurs revenaient à ses joues, il se redressait, il enflait la
+voix...
+
+--Ayant foi en votre amitié, disait-il, sottement, niaisement, je
+m'étais livré à vous pieds et poings liés, par cette lettre absurde dont
+vous avez gardé un souvenir si précis. Comment m'avez-vous récompensé de
+ma confiance? Pendant dix-huit ans, vous avez tenu suspendue au-dessus
+de ma tête cette preuve fatale. J'avais cessé de m'appartenir, je
+n'avais plus de volonté. J'en étais arrivé à n'oser plus rien projeter,
+rien entreprendre. Une idée me venait-elle: avant de l'examiner, de
+l'évaluer, j'en étais réduit à me dire: «Qu'en pensera Roberjot?»
+N'étiez-vous pas mon maître?... O rage!... dire que pendant dix-huit ans
+j'ai vécu avec cette idée atroce, obsédante, qu'il était de par le
+monde un homme qui était mon maître, un homme qui, d'un seul acte de sa
+volonté, pouvait renverser l'édifice de ma prospérité, me ruiner
+d'honneur et me ruiner d'argent, et m'enlever jusqu'à l'affection de mon
+fils...
+
+M. Lucien Verdale avait relevé la tête:
+
+--Mon père, murmura-t-il, mon père...
+
+Il ne l'entendit seulement pas. S'exaltant de plus en plus, et donnant
+enfin un libre cours à ses colères si longtemps contenues:
+
+--Et c'est à l'homme, continuait-il, auquel vous avez infligé cet
+abominable supplice, que vous, maître Roberjot, que l'on dit homme
+d'esprit, vous venez demander un service!... Vous avez donc perdu la
+tête! Vous n'avez donc pas compris que c'est la revanche que vous venez
+enfin m'offrir!... Ah! vous vous intéressez à M. Philippe de Maillefert,
+à Mlle Simone et à M. Raymond Delorge!... Cela suffit pour que je
+leur voue une haine implacable, pour que je me venge sur eux de vous!...
+Uniquement parce que vous exécrez Combelaine, je serai son ami fidèle et
+dévoué, je le soutiendrai de mon argent et de mon crédit... Maintenant,
+c'est irrévocable, le duc de Maillefert ira au bagne et sa soeur
+épousera le comte de Combelaine...
+
+Son accent trahissait une si mortelle haine et en même temps une telle
+conviction, que le docteur Legris et Raymond frissonnaient.
+
+Seul Me Roberjot restait calme.
+
+--Prenez garde, monsieur Verdale, fit-il froidement, prenez garde!...
+
+L'ancien architecte était hors de lui.
+
+--A quoi donc voulez-vous que je prenne garde!... s'écria-t-il. Le temps
+n'est plus où vos menaces me faisaient trembler. Cette lettre que,
+pendant dix-huit ans, vous m'avez tenue comme un poignard sur la gorge,
+elle n'existe plus, je l'ai brûlée...
+
+Me Roberjot s'était levé, craignant peut-être que, dans un accès de
+rage folle, son ancien copain ne se jetât sur lui.
+
+Accoudé au dossier de son fauteuil:
+
+--Êtes-vous sûr, cher monsieur Verdale, fit-il, que cette lettre fût la
+seule preuve qui existât contre vous?...
+
+--Parbleu!
+
+--Eh bien! permettez-moi de vous le dire, vous vous trompez.
+
+M. Verdale frissonna, ses yeux vacillèrent. Mais, se remettant aussitôt:
+
+--Fou que je suis, s'écria-t-il en ricanant, de ne pas voir que vous
+cherchez à m'effrayer.
+
+Me Roberjot secoua la tête.
+
+--Oui, vous êtes fou, dit-il, mais c'est de ne pas comprendre que jamais
+je ne serais venu vous dire: «J'exige, je veux!» si je n'avais pas eu un
+moyen de vous contraindre. Non, je n'ai pas perdu la tête, je savais
+quels étaient vos sentiments à mon égard.
+
+Et, sans laisser à son ancien copain le temps de se remettre:
+
+--La lettre où vous me disiez avoir commis un faux est anéantie,
+ajouta-t-il, c'est vrai. Mais le faux? Vous êtes-vous demandé ce qu'il
+est devenu?...
+
+--Le faux!... bégaya M. Verdale.
+
+--Oui. Écoutez son histoire. En recevant l'aveu de votre indigne abus de
+confiance, mon premier mouvement fut de courir chez mon agent de change.
+Comment avait-il vendu le titre entier que je vous avais confié, alors
+que je lui donnais l'ordre d'en distraire seulement huit ou dix mille
+francs que je consentais à vous prêter? C'était bien simple. Vous aviez
+fabriqué un autre ordre qu'on me représenta. Ah! je vous l'avoue, en
+voyant votre talent de faussaire et avec quelle perfection vous aviez
+imité mon écriture, ma stupeur fut si grande et si manifeste, que mon
+agent de change, qui était mon ami, comprit qu'il se passait quelque
+chose d'extraordinaire. Il le comprit d'autant mieux, qu'il avait été
+très surpris de me voir vendre à un moment de baisse, et qu'il n'eût pas
+exécuté l'ordre, sans toutes les raisons que vous aviez accumulées.
+Comme de juste, il m'interrogea. J'aurais dû vous dénoncer, monsieur
+Verdale; je ne le fis pas. Mais je priai mon ami de conserver
+précieusement votre faux parmi ses papiers, lui disant que j'en aurais
+peut-être besoin un jour...
+
+--Eh bien?...
+
+--Je sors à l'instant de chez cet ami. Il a conservé soigneusement le
+dépôt que je lui avais confié, et il le tient à ma disposition.
+
+De toutes ses forces, l'ancien architecte se raidissait contre les
+appréhensions sinistres qui commençaient à l'assaillir.
+
+--Vous appelez cela une preuve! fit-il d'un ton farouche.
+
+--Ce n'en serait peut-être pas une en cour d'assises, si vous n'étiez
+pas couvert par la prescription... C'en sera une dans un procès civil,
+où j'appellerai en témoignage M. Coutanceau, votre ancien... protecteur.
+
+L'ancien architecte se taisait.
+
+Il essayait, en dépit de son trouble, de mesurer la portée de ces
+menaces.
+
+--Le témoignage de M. Coutanceau vous semble-t-il insuffisant? ajouta
+Me Roberjot... Il en est un autre que j'invoquerais.
+
+--Lequel?
+
+--Celui de votre fils.
+
+Violemment, M. Verdale recula, comme s'il eût vu tout à coup se dresser
+un spectre.
+
+--Et vous croyez, s'écria-t-il, que mon fils élèverait la voix pour
+accuser son père, pour déshonorer le nom qu'il porte!
+
+--J'ai sa parole, prononça froidement Me Roberjot.
+
+Et s'adressant à M. Lucien Verdale:
+
+--Vous souvient-il, monsieur, de nos conventions, lorsque je consentis à
+vous remettre la lettre de votre père?
+
+--Oui, monsieur, balbutia le jeune homme, oui!...
+
+--Je vous dis à peu près ceci: «Votre père me hait; dès qu'il me saura
+désarmé, il voudra se venger.» Que me répondîtes-vous? «Si jamais mon
+père vous attaquait, vous et vos amis, je serais avec vous contre lui,
+je vous en donne ma parole d'honneur!...
+
+--J'ai dit cela, c'est vrai.
+
+--Et si je vous sommais de tenir votre parole...
+
+Le jeune homme hésita, puis d'une voix étouffée:
+
+--Je la tiendrais, répondit-il.
+
+M. Verdale, à cette foudroyante réponse, avait chancelé.
+
+Éperdu, la face pourpre, l'oeil injecté de sang, il arrachait, d'un
+geste convulsif, les boutonnières de son gilet et sa cravate; il
+étouffait.
+
+--Il tiendrait sa parole! bégayait-il d'un accent d'horreur indicible,
+lui, Lucien, mon fils!...
+
+Et comme l'infortuné jeune homme s'avançait vers lui, il le repoussa
+d'un geste terrible.
+
+--Malheureux!... cria-t-il.
+
+Cependant, grâce à un effort surhumain, il ne tarda pas à maîtriser ses
+épouvantables angoisses, et s'adressant à Me Roberjot:
+
+--Vous l'emportez, dit-il, à quoi bon lutter! Je suis à votre
+discrétion, je le reconnais, vous pouvez me perdre...
+
+Non moins que Raymond et le docteur Legris, Me Roberjot était ému.
+
+Mais ce n'est pas pour en laisser échapper les avantages qu'il avait
+amené cette situation:
+
+--Vous me connaissez assez, monsieur, reprit-il doucement, pour savoir
+que je n'agirais qu'à la dernière extrémité. Je n'ai pas de haine contre
+vous, moi. Faites donc ce que nous vous demandons.
+
+L'ancien architecte eut un geste de découragement.
+
+--Eh! le puis-je!... s'écria-t-il...
+
+Et après un moment de réflexion:
+
+--Tenez, poursuivit-il, supposons que le jour où vous avez reçu cette
+lettre maudite, où je me dénonçais moi-même, vous l'eussiez portée au
+procureur de la République. Que fût-il arrivé? On m'eût arrêté, et une
+instruction eût été sur-le-champ commencée. Supposez, maintenant, que le
+lendemain, ma femme fût venue se jeter à vos pieds en vous conjurant de
+me sauver, qu'eussiez-vous répondu?...
+
+--Que, la justice étant saisie, je ne pouvais plus rien.
+
+--Eh bien!... tel est mon cas.
+
+--Mais M. Philippe de Maillefert est innocent, lui!...
+
+--En réalité, oui, jusqu'à un certain point. En apparence, non.
+
+--On lui a tendu quelque piège infâme.
+
+--Je ne dis pas le contraire...
+
+--Vous voyez donc bien...
+
+--Je ne vois rien, sinon que des faux existent, qu'ils ont été fabriqués
+par M. de Maillefert, et que, par conséquent, M. de Maillefert est un
+faussaire...
+
+[Illustration: Raymond s'y trouvait en effet fumant un cigare devant un
+verre de bière intact.]
+
+--Oh!...
+
+--Je vous parle comme parlerait le juge d'instruction, M. Barban
+d'Avranchel.
+
+M. Verdale avait raison, Me Roberjot ne le sentait que trop, et il
+était aisé de le discerner à son air soucieux. Cependant, après un
+moment de méditation:
+
+--En fabriquant des faux, reprit-il, M. Philippe savait-il ce qu'il
+faisait?
+
+--Oh! parfaitement!
+
+--Il savait qu'il risquait le bagne?
+
+--Pardon! il croyait seulement avoir l'air de le risquer.
+
+Concilier toutes ces réponses était si difficile, que Raymond et le
+docteur Legris se regardaient d'un air d'ébahissement profond.
+
+Quant à Me Roberjot, comprenant bien qu'à questionner ainsi au
+hasard, il risquait de passer à côté de la vérité:
+
+--Je ne suspecte pas votre sincérité, monsieur Verdale, fit-il;
+cependant, tenez, jouons cartes sur table: laissons-là cet
+interrogatoire, et dites-nous ce que vous savez.
+
+Durant près d'une minute, l'ancien copain de Me Roberjot demeura
+indécis. Ce qu'il souffrait de se voir ainsi acculé, il était aisé de le
+voir à la contraction de ses traits et aux gouttes de sueur qui
+perlaient le long de ses tempes.
+
+--Il n'y a pas à hésiter, mon père, prononça M. Lucien.
+
+M. Verdale tressaillit à ces mots, et un éclair de fureur brilla dans
+ses yeux.
+
+--Me sauver de ce côté, murmura-t-il, n'est-ce pas me perdre de
+l'autre!...
+
+Puis, tout à coup, se décidant:
+
+--Eh bien!... soit, fit-il, du ton désespéré de l'homme qui s'abandonne,
+soit! écoutez.
+
+Et s'étant assis:
+
+--Vous savez aussi bien que moi, commença-t-il, la situation de la
+duchesse de Maillefert et de son fils, en ces dernières années. Ruinés,
+criblés de dettes, ils n'avaient pour vivre que les générosités de
+Mlle Simone. Bien loin d'être reconnaissants, ils étaient mécontents;
+les revenus ne leur suffisaient pas, c'est le capital qu'ils voulaient.
+Vingt fois ils avaient essayé de l'arracher à Mlle Simone, toujours
+ils avaient échoué. Ils avaient fini par en prendre presque leur parti,
+lorsque la duchesse de Maumussy vint leur suggérer une idée.
+
+«--Supposons, leur dit-elle, que M. Philippe de Maillefert, gérant d'une
+société financière ait détourné des sommes considérables et masqué ses
+détournements par des faux... Est-ce que Mlle Simone ne donnerait pas
+sa fortune tout entière pour combler le déficit, désintéresser les
+actionnaires et épargner à son frère la honte de la cour d'assises?...
+Évidemment si. Eh bien! il faut que M. Philippe ait l'air d'avoir fait
+ce qu'il est incapable de faire. Il faut qu'il soit gérant de quelque
+société, qu'il simule des détournements et des faux, et qu'il vienne
+conjurer sa soeur de le sauver... Elle donnera tout ce qu'on lui
+demandera, et le tour sera fait.
+
+«Étant donné le caractère de Mlle Simone, ce plan présentait de
+telles chances de succès, que Mme de Maillefert et son fils
+n'hésitèrent pas à l'adopter.
+
+«Mais ce n'étaient pas eux qui étaient capables de le mener à bien, il
+leur fallait des complices, et véritablement, pour une telle besogne, il
+n'était pas facile d'en trouver.
+
+«Ce fut Mme de Maumussy qui les trouva.
+
+«Ayant fourni l'idée, elle fournit encore l'homme le plus capable, selon
+elle, d'en tirer parti: le comte de Combelaine. Mandé par elle,
+Combelaine se rendit secrètement à Saumur, où eut lieu sa première
+entrevue avec Mme de Maillefert et son fils. Dès qu'on lui eut
+expliqué ce dont il s'agissait, il déclara qu'il se chargeait de tout,
+et qu'il répondait du succès, à la condition qu'on lui donnerait la main
+de Mlle Simone avec une dot qu'il fixa.
+
+«Il faut rendre à Mme de Maillefert cette justice qu'elle hésita. La
+condition lui semblait terriblement dure, non pour sa fille, mais pour
+elle-même. Elle connaissait M. de Combelaine, et la perspective de
+présenter un tel gendre lui répugnait singulièrement.
+
+«N'osant, toutefois, refuser carrément, elle objecta des engagements
+antérieurs, pris par sa fille et par elle. A l'entendre, Mlle Simone,
+aimant quelqu'un, ne donnerait jamais son consentement, et son caractère
+était trop absolu pour qu'on pût espérer l'influencer ou la contraindre.
+M. de Combelaine déclara qu'il se chargeait, le moment venu, d'obtenir
+le consentement de Mlle Simone. Et le traité fut signé, grâce surtout
+à la duchesse de Maumussy, laquelle m'a toujours paru avoir voué une
+haine implacable à Mlle de Maillefert...
+
+M. Verdale allait-il enfin éclairer les profondeurs de cette ténébreuse
+intrigue?...
+
+C'est la pâleur au front que le docteur Legris, Raymond et Me
+Roberjot écoutaient, oubliant jusqu'à la présence de Lucien Verdale,
+lequel avait repris sa place devant la cheminée, et semblait l'accusé
+dont on prononce le réquisitoire.
+
+--Vous devez le supposer, poursuivait l'architecte, Combelaine ne
+pouvait agir seul. S'il s'était tant avancé, c'est qu'il se savait, dans
+la banque et dans les affaires, des amis, des relations. Il vint me
+trouver. Je l'affirme sur l'honneur, la vérité ne me fut pas tout
+d'abord révélée. Si je l'avais seulement soupçonnée, je n'en serais pas
+où j'en suis à cette heure. Mais Combelaine me dit simplement qu'il
+s'agissait de tirer de peine des amis à lui, une grande dame et son
+fils, un charmant garçon, et aussi de favoriser son mariage avec une
+jeune fille dont il était très épris... Ce qu'il me proposait n'était
+sans doute pas très correct, avouait-il, mais il ajoutait que tout ne
+serait qu'une innocente comédie... Bref, je finis par lui promettre mon
+concours.
+
+Depuis un instant, Raymond s'était redressé sur sa chaise.
+
+--Vous oubliez votre visite à Maillefert, monsieur, interrompit-il...
+
+Mais un coup de coude de Me Roberjot lui coupa la parole.
+
+N'était-il pas naturel que M. Verdale cherchât à se disculper et à
+rejeter sur des complices tout l'odieux de l'intrigue!... Et
+qu'importait qu'il fût plus ou moins coupable!
+
+--Je suis allé à Maillefert, répondit-il, mais uniquement pour m'assurer
+que M. de Combelaine ne me trompait pas, et que c'était bien une affaire
+sérieuse qu'il me proposait. Plusieurs fois déjà, il m'avait joué, il me
+devait beaucoup d'argent, je me défiais de lui. Enfin, je puis bien le
+dire, jusqu'à un certain point, j'étais à sa discrétion. Il m'avait
+autrefois engagé dans des spéculations qui avaient nécessité des
+négociations délicates, j'avais eu l'imprudence de lui écrire, il avait
+conservé toute notre correspondance, et parfois m'en a menacé.
+
+Il plaidait les circonstances atténuantes, il s'égarait...
+
+--Revenons à Philippe de Maillefert, cher monsieur Verdale, dit
+doucement Me Roberjot...
+
+L'ancien architecte eut un geste de fureur, mais se maîtrisant:
+
+--La fortune constatée, l'exécution du plan n'était pas difficile.
+J'étais, comme je le suis encore maintenant, le directeur-gérant d'une
+société financière, la _Caisse rurale_. Combelaine était et est encore
+un des administrateurs de cette société. Je fis nommer M. Philippe de
+Maillefert membre du conseil de surveillance d'abord, puis
+sous-directeur. Cette situation lui donnant la disposition des titres,
+le reste allait tout seul. Encouragé par Combelaine, car il hésita au
+dernier moment, M. Philippe enleva des titres pour trois millions cinq
+cent mille francs environ, et masqua le détournement par des faux aussi
+maladroits et aussi authentiques que possible. Était-il pour cela un
+voleur et un faussaire? Non, pas dans le sens habituel de ces mots. Sa
+conviction était qu'il jouait simplement une comédie destinée à tromper
+sa soeur, et il était bien persuadé qu'il ne courait pas le moindre
+risque. Il ne disposa, d'ailleurs, d'aucun des titres qu'il avait
+enlevés. Il les laissa entre les mains de Combelaine. Et, quand l'un des
+deux avait besoin d'argent, je lui en avançais.
+
+«Ces dispositions prises, M. Philippe partit pour Maillefert, jouer la
+grande scène d'où dépendait le succès et dont je ne me dissimulais pas
+l'odieux. Mais déjà j'étais trop engagé pour reculer.
+
+«Ayant pris sa soeur à part, M. Philippe lui raconta que pressé par le
+besoin, tourmenté par des dettes de jeu, conseillé par de faux amis,
+égaré par la passion, il avait joué à la Bourse et perdu des sommes
+considérables qui ne lui appartenaient pas. Il ajoutait que tout allait
+être découvert, et que, préférant la mort au déshonneur, il allait se
+brûler la cervelle si on ne venait pas à son secours.
+
+«Mlle Simone connaissait son frère... Elle ne douta pas une seconde
+de ce qu'il lui disait. Se décidant sur-le-champ, elle lui déclara
+qu'elle arrangerait tout si c'était possible encore, dût sa fortune
+entière y passer. Et M. Philippe nous revint ravi, en nous disant:
+«L'affaire est dans le sac, ma soeur sera ici demain.»
+
+A l'attitude seule de M. Verdale, au regard qu'il jetait à la dérobée
+sur son fils, il était aisé de voir que ce qu'il avait dit n'était rien,
+près de ce qu'il restait encore à révéler...
+
+Si Combelaine eût été un homme comme les autres, reprit-il, tout allait
+comme sur des roulettes. Mlle Simone vendait pour quatre millions de
+propriétés, on remplaçait les titres, et le tour était joué... Mais
+Combelaine n'était pas d'un caractère à renoncer à la fortune qui, après
+ce sacrifice, allait rester encore à Mlle de Maillefert. Aussi, quand
+elle l'envoya chercher, déclara-t-il que l'affaire de M. Philippe
+n'était pas si simple que cela à arranger. Il consentait bien,
+disait-il, à user de son influence, mais à une condition, c'est que
+s'il réussissait, Mlle Simone lui accorderait sa main.
+
+«J'étais présent à cette scène, et rien ne peut rendre l'horreur de la
+pauvre jeune fille à cette déclaration. C'est pourtant du ton le plus
+doux qu'elle répondit qu'elle ne s'appartenait plus, qu'elle avait
+disposé de sa vie...
+
+«Combelaine n'en insista pas moins, et si brutalement et si
+maladroitement, que Mlle de Maillefert, blessée et indignée, finit
+par lui dire, d'un ton de mépris écrasant:
+
+«--Je vous entends, monsieur; les millions qui me restent vous font
+envie... Eh bien! soit! sauvez l'honneur de notre maison, et je vous les
+abandonne. Quant à devenir votre femme, jamais!...
+
+«Par cette seule phrase, elle venait de se faire un ennemi mortel d'un
+homme qui jamais n'a rien oublié ni pardonné. Avant, il est certain que
+s'il tenait prodigieusement à la dot, il se souciait infiniment peu de
+la femme. Après, la femme plus que l'argent peut-être devint l'objet de
+ses ardentes convoitises.
+
+«--Je la veux, me disait-il, cette orgueilleuse, et je l'aurai, ou
+pardieu, monsieur son frère ira au bagne.
+
+«J'essayais de le calmer, mais je perdais mes peines. Et comme, deux ou
+trois jours plus tard, je le menaçais de l'abandonner et de prendre
+parti pour Mlle Simone.
+
+«--Il est un peu tard pour reculer, mon cher, me dit-il en ricanant.
+Désormais je vous tiens tout autant que M. Philippe. Quant aux titres
+détournés, vous devez bien penser que je ne les ai pas laissés moisir
+dans mon tiroir. Il faut la croix et la bannière pour vous arracher dix
+mille francs, j'avais des créanciers... Vous êtes trop intelligent pour
+qu'il soit besoin de vous expliquer le reste.
+
+M. Verdale disait-il vrai?
+
+Ce qui est sûr, c'est que le frémissement de sa voix semblait trahir les
+rancunes de l'homme pris pour dupe.
+
+--Les sarcasmes, poursuivit-il, encore plus que les menaces de
+Combelaine, m'ouvrirent les yeux. Je compris que j'étais joué par un de
+ces traîtres qui déshonorent le crime même, et qui pour se faire une
+part plus large n'hésitent pas à livrer leurs complices. Je discernai
+que son dessein était de s'emparer de la fortune entière de Mlle
+Simone, que jamais il ne rendrait les titres qui lui avaient été confiés
+et que tôt ou tard le pauvre Philippe payerait de son honneur et de sa
+liberté sa coupable imprudence...
+
+M. Lucien Verdale était atterré.
+
+Considérant son père avec une douloureuse stupeur:
+
+--Mais c'est monstrueux! prononça-t-il.
+
+--Oui, monstrueux, répéta l'ancien architecte, mais Combelaine me
+tenait. N'avait-il pas ma correspondance? Et telle était alors la
+situation de la Caisse rurale qu'un éclat scandaleux me menait droit à
+la banqueroute...
+
+--Quelle honte! murmura Lucien.
+
+--Oh! je ne prétends pas me disculper, poursuivait M. Verdale.
+J'explique seulement comment je fus réduit à assister les bras croisés à
+l'horrible drame dont l'hôtel de Maillefert a été le théâtre. Si triste
+que soit le caractère de la duchesse et de son fils, ils ne purent voir,
+sans être troublés, la douleur de Mlle Simone. Comprenant bien que ce
+mariage serait la mort de cette pauvre fille qu'ils avaient si
+indignement abusée, ils essayèrent d'en détourner M. de Combelaine, et
+voyant qu'ils perdaient leurs peines, ils finirent par lui déclarer
+qu'ils retiraient leur consentement.
+
+«--Soit! fit-il froidement. On verra alors un duc de Maillefert en cour
+d'assises. Cependant, comme je suis bon prince, je vous accorde
+quarante-huit heures de réflexion...
+
+«J'étais là. Et, je vous le jure, si j'avais connu un moyen de secourir
+ces malheureux, je n'aurais pas hésité à l'employer. Mais je vous le
+répète, j'étais aussi menacé qu'eux et c'est avec la rage de
+l'impuissance que j'assistai à la scène qui suivit le départ de
+Combelaine.
+
+«M. Philippe était comme fou de douleur et de colère. Il n'est pas
+corrompu tout à fait, ce pauvre garçon, il est plus écervelé encore que
+méchant et, la situation où il voyait sa soeur réveillant en lui tous
+les instincts de l'honneur, il délirait.
+
+«Il jurait que ce mariage ignominieux ne se ferait pas, déclarant que,
+puisque c'était lui qui avait commis la faute, c'était à lui d'en subir
+le châtiment. Il savait bien, disait-il, que rien ne ferait revenir
+Combelaine sur sa résolution, mais il s'en moquait, décidé qu'il était à
+se brûler la cervelle.
+
+«Je vivrais des siècles que jamais je n'oublierais l'accent de Mlle
+Simone répondant à son frère:
+
+«--Si votre mort devait sauver votre honneur, c'est de ma main que je
+chargerais vos pistolets, Philippe. Mais vous n'emporteriez pas dans la
+tombe le secret de notre honte. On saurait quand même qu'un duc de
+Maillefert a été voleur et faussaire... et c'est ce qu'à tout prix, oui,
+à tout prix, il faut éviter. Vivez, je saurai faire mon devoir...
+
+«Quant à la duchesse de Maillefert, ce qui surtout la transportait de
+rage, c'était la conviction de l'inutilité de sa honteuse supercherie.
+Sans voir aussi bien que moi dans le jeu de Combelaine, elle comprenait
+fort bien qu'une fois en possession de la fortune de Mlle Simone,
+devenue sa femme, il la garderait pour lui seul. Elle se trouvait donc
+prise à son propre piège. Pour avoir voulu s'emparer des millions de sa
+fille, de ces millions dont le revenu lui avait toujours été
+généreusement abandonné, elle s'était ruinée irrémédiablement.
+
+«Peut-être est-ce là ce qui la décida à tout révéler à Mlle Simone, à
+lui avouer que Philippe n'était coupable qu'en apparence, que le vol et
+les faux n'étaient, dans le principe, qu'une ruse indigne...
+
+«La pauvre jeune fille fut révoltée de cette révélation, et je
+l'entendis s'écrier que d'avoir feint un tel crime, c'était pis, à ses
+yeux, que de l'avoir commis...
+
+«Cependant, avant de prendre un parti, elle adopta une idée que je lui
+avais sournoisement suggérée, et qui était d'essayer d'intéresser à sa
+situation le duc et la duchesse de Maumussy. Je savais que Combelaine
+avait payé de magnifiques promesses l'indispensable complicité de
+Maumussy et de sa femme, et que depuis sa certitude du succès il ne
+cherchait plus que le moyen de ne pas les tenir. De là, des rancunes
+dont il y avait peut-être, pensais-je, à tirer parti.
+
+«Je me trompais. Sentant mes répugnances à le servir, et que je pouvais
+lui manquer d'un moment à l'autre, Combelaine s'était secrètement
+rapproché de son ancien complice, et lui avait même attribué un assez
+bon nombre des titres volés à la _Caisse rurale_. D'un autre côté, le
+temps n'avait fait qu'envenimer la haine de la duchesse de Maumussy.
+
+«La démarche de Mlle Simone ne servit qu'à lui démontrer l'inanité
+d'une plus longue résistance. Et le lendemain, Combelaine, triomphant,
+me montrait un billet qu'il venait de recevoir de Mlle de Maillefert.
+
+«--Je vous attends, lui écrivait-elle. A une certaine condition que je
+vous dirai, je consens.
+
+«Cette condition était qu'avant la célébration du mariage le déficit de
+la Caisse rurale serait comblé et qu'on aurait fait disparaître tout ce
+qui pouvait accuser M. Philippe. Sans discussion, Combelaine promit tout
+ce qu'on voulait, ayant l'intention, il ne me le cachait pas, et aussi
+le moyen, affirmait-il, d'éluder ses engagements.
+
+«Je ne pouvais donc, à part moi, qu'approuver M. Philippe, lequel
+n'avait plus qu'une idée fixe, qui était de contraindre Combelaine à se
+battre avec lui.
+
+«Malheureusement il n'avait, le pauvre garçon, ni l'adresse ni la
+patience nécessaires. Et un soir:
+
+«--Je vous vois venir, mon cher, lui dit Combelaine, c'est pourquoi je
+vous préviens de ceci. Ne vous mettez jamais dans le cas d'avoir un duel
+avec moi, parce que, sur le terrain, c'est le procureur impérial que
+vous trouveriez. Je dois épouser votre soeur, donc nous devons être
+très bien ensemble. C'est entendu, n'est-ce pas?... nous sommes amis!...
+
+C'était comme un bandeau qui tombait des yeux de Raymond.
+
+Il s'expliquait, à cette heure, les étrangetés de la conduite de Mlle
+Simone, ses larmes, ses indignations, l'obstination de son silence, ses
+palpitations d'espoir suivies de mortels découragements.
+
+Ayant repris haleine, cependant, M. Verdale poursuivait:
+
+--Je vous rapporte les faits tels que je les ai constatés, brutalement,
+mais vous devez penser que Combelaine ne s'était avancé qu'avec beaucoup
+de ménagements et en enveloppant d'une savante hypocrisie ses projets
+définitifs.
+
+«Par exemple, il subvenait aux dépenses de Mme de Maillefert et de
+son fils, dépenses qui continuaient à être excessives, en dépit d'une
+situation qui eût dû leur inspirer de désolantes réflexions.
+
+«De là vient qu'entre ces gens qui se méprisaient et se haïssaient si
+cruellement, les relations étaient, en apparence, excellentes. A les
+voir, on les eût crus intimes, tant chacun voilait ses rancunes et ses
+espérances d'une politesse affectueuse. Et on les voyait souvent
+ensemble, au Bois, aux courses, aux premières représentations, partout
+où court ce monde qui s'ennuie si fort et qu'on appelle le monde qui
+s'amuse.
+
+«Seule, Mlle Simone maintenait rigoureusement les conditions du
+traité qu'elle avait consenti, lesquelles stipulaient que, jusqu'au jour
+du mariage, elle serait libre de ne pas recevoir M. de Combelaine. Elle
+restait renfermée chez elle, et c'est seulement par l'indiscrétion des
+femmes de chambre que nous savions que sa santé donnait des inquiétudes.
+
+«Eh bien! cette fermeté exaspérait Combelaine, à ce point que je me
+demandais si véritablement il n'aimait pas Mlle Simone d'une passion
+furieuse, lui qui jamais n'a aimé personne. En songeant qu'elle se
+mourait de la seule idée de devenir sa femme, il délirait de colère.
+Tantôt il se servait, en parlant d'elle, des expressions les plus
+odieuses; tantôt il disait que, pour être à la place de Raymond Delorge,
+il donnerait des millions. Enfin, d'autres fois:--N'importe!
+s'écriait-il, je l'aurai quand même, cette orgueilleuse; elle vivra bien
+jusqu'au jour de notre mariage!...
+
+«Mais ce jour restait à fixer, et je m'en étonnais, quand, observant
+Combelaine, il me parut que, pour un homme qui touchait au triomphe, il
+était bien sombre et bien préoccupé.
+
+«J'étais malheureusement trop intéressé à son succès, pour ne m'émouvoir
+pas de ses inquiétudes. Mais lorsque je lui demandais ce qu'il avait, il
+me répondait invariablement: «Rien!» Et quand je cherchais à savoir
+pourquoi il ne pressait pas son mariage, il haussait les épaules et
+disait: «Parce que...»
+
+«Une lettre que je reçus de Flora Misri me donna le mot de l'énigme.
+
+«Cette fille, qui pendant vingt ans a été l'âme damnée de Combelaine, et
+que Coutanceau et moi nous nous sommes amusés à enrichir, ne voulait pas
+que son amant épousât Mlle de Maillefert. Il lui avait juré qu'elle
+serait sa femme, et elle prétendait l'obliger à tenir sa promesse.
+
+«Elle m'écrivait donc pour m'intéresser à sa cause, me disant que,
+dépositaire de tous les papiers de Combelaine, elle les livrerait à la
+publicité s'il la trahissait, ajoutant que, parmi ces papiers, se
+trouvaient plusieurs lettres de moi particulièrement compromettantes.
+
+«Je ne le savais, pardieu! que trop, puisque ces misérables lettres
+étaient la seule cause de mon obéissance.
+
+«Épouvanté, je courus chez Combelaine, et j'y trouvai le duc de Maumussy
+et la princesse d'Eljonsen, compromis comme moi, et comme moi menacés
+par Flora Misri de voir leur correspondance publiée dans les journaux.
+
+«Le calme et l'assurance de Combelaine finirent par nous calmer et nous
+rassurer.
+
+«Il nous affirma que le danger était nul. Flora lui appartenait si
+complètement, qu'il était sûr, quoi qu'il advînt, que jamais elle
+n'exécuterait ses menaces. Pourtant, cette certitude ne l'avait pas
+empêché de prendre ses précautions. Nuit et jour, Flora était épiée par
+une demi-douzaine des plus habiles agents de la police secrète, lesquels
+avaient ordre, à la moindre apparence de péril, de s'emparer, fût-ce de
+force, des papiers.
+
+[Illustration:--Quant à devenir votre femme, jamais!]
+
+«Enfin, il nous donna sa parole d'honneur de ne se pas marier avant
+d'avoir toutes nos lettres dans son tiroir.
+
+«Je m'étais donc retiré à peu près tranquille, quand une circonstance
+inattendue vint réveiller mes alarmes. La duchesse de Maillefert,
+jusqu'alors souple comme un gant entre les mains de Combelaine, un beau
+matin se raidit et résista. C'était chez elle. Combelaine parlant
+d'arrêter définitivement l'époque de son mariage: «--Oh! rien ne presse,
+répondit-elle, un autre jour, plus tard, nous avons le temps...»
+
+«Elle disait cela d'un ton si singulier, que sitôt seul avec Combelaine
+je lui en parlai. Il me rit au nez d'abord. Puis, comme j'insistais, il
+finit par m'avouer, d'un air soucieux, que c'était à croire que le
+diable s'en mêlait, tant il lui surgissait de tous côtés d'obstacles
+imprévus. Il n'était pas fort éloigné de croire à des ennemis secrets,
+acharnés. Il en arrivait à soupçonner jusqu'à son valet de chambre,
+Léonard, en qui jadis il avait toute confiance.
+
+«Et quel ennemi avait-il, assez hardi pour s'attaquer à lui, sinon
+Raymond Delorge, l'homme dont il avait tué le père, et auquel il
+enlevait une femme adorée?
+
+«--Mais qu'il ne me fasse pas repentir de l'avoir ménagé jusqu'ici,
+ajoutait-il, sinon je le brise comme verre. Je le tiens, il fait partie
+d'une société secrète, il peut être ce soir en prison, et dans un mois à
+Cayenne.
+
+«Malgré tout, il était mal à l'aise, car il me dit qu'il fallait en
+finir, qu'il allait revoir Flora, lui reprendre nos lettres et se
+marier.
+
+«Le lendemain matin, je le vis arriver ici, pâle comme la mort, et d'une
+voix étranglée:
+
+«--Nous sommes flambés! me dit-il. On a volé les papiers!...
+
+Après avoir commencé par perdre la tête et jeter feu et flammes, M.
+Verdale, petit à petit, semblait se résigner à sa situation et ne
+chercher plus qu'à en tirer le meilleur parti possible.
+
+Maître de soi désormais, ayant recouvré cette éloquence fluide dont il
+submergeait les actionnaires de la Caisse rurale, il s'occupait bien
+moins d'observer son fils que de guetter du coin de l'oeil le résultat
+de sa plaidoirie sur le visage de Me Roberjot, de Raymond et du
+docteur Legris.
+
+«Est-il besoin, continua-t-il, de vous dire mon effroi, en apprenant que
+toute notre correspondance était aux mains d'un ennemi? Il n'était plus,
+selon moi, qu'une planche de salut: la fuite.
+
+«Pardieu! dix ans plus tôt, en 1865 seulement, je n'aurais pas ainsi
+jeté le manche après la cognée. L'Empire alors avait la poigne assez
+solide pour protéger ses serviteurs, pour faire reconnaître leur
+innocence ou jeter sur leurs peccadilles le voile indulgent de l'oubli.
+
+«Mais en 1870, sous le ministère Ollivier, alors que c'était à qui
+couvrirait de boue les ouvriers de la première heure, à un moment où
+chacun, d'un air béat, célébrait les charmes et les avantages de
+l'honnêteté, diable! il n'y avait pas à s'y fier.
+
+«Nos lettres en disaient long sur le chapitre des concessions mises à
+l'encan et des pots-de-vin distribués à gros intérêts, et il était clair
+que les nouveaux venus au pouvoir saisiraient avec empressement une
+occasion de battre la caisse de leur popularité, déjà fort compromise,
+sur le dos de leurs prédécesseurs.
+
+«Mon avis était donc de mettre la clef sous la porte et de filer
+attendre les événements de l'autre côté de la frontière... Combelaine
+malheureusement est un de ces entêtés qui se butent à une idée et qui, à
+regarder leur but, s'aveuglent aussi sûrement qu'à fixer le soleil.
+
+«Il me déclara que, la tête sur le billot, il ne céderait pas, que nous
+étions trop avancés pour reculer, et que l'audace seule pouvait nous
+tirer de ce mauvais pas.
+
+«De l'audace!... Il lui en fallait terriblement, rien que pour parler
+ainsi. L'avant-veille, son valet de chambre, Léonard, l'avait quitté,
+pour entrer au service d'un Anglais, à ce qu'il avait prétendu, et tout
+prouvait que ce brusque départ cachait une trahison.
+
+«N'importe!... Il soutenait que notre partie pouvait être gagnée encore,
+un hasard heureux lui ayant appris par qui et comment les papiers
+avaient été enlevés.
+
+«L'auteur de ce hardi coup de main était, me dit-il, M. Raymond Delorge.
+
+«--Et c'est heureux, ajouta-t-il, puisque je le tiens, et que ce soir
+même il sera hors d'état de nous nuire...
+
+--Et en effet, interrompit rudement Me Roberjot, le soir même, des
+assassins se précipitaient sur Raymond, et le frappaient à coups de
+couteau...
+
+M. Verdale ignorait-il cette circonstance? On l'eût juré, à la façon
+dont il leva les bras au ciel.
+
+--Eh bien! s'écria-t-il, Combelaine est encore plus fort que je ne le
+pensais, car il ne m'a rien laissé soupçonner de ce crime si lâche, oh!
+rien absolument... Le surlendemain seulement, il m'entraîna chez Mme
+de Maillefert, à laquelle il signifia qu'il voulait être marié dans le
+plus bref délai.
+
+«--On ne se marie pas en carême, d'ordinaire, lui répondit-elle;
+cependant vous êtes le maître, qu'il soit fait selon votre volonté...
+
+«Depuis, je n'ai guère revu Combelaine, tout occupé d'acheter la
+corbeille de noces, qu'il veut splendide; mais, à chaque fois, il m'a
+répété que nos affaires allaient au mieux, que M. Delorge n'avait pas
+fait usage de nos lettres et qu'il était si exactement surveillé qu'on
+était sûr de les lui reprendre.
+
+«J'ai donc été surpris comme par un coup de foudre lorsque, hier soir,
+j'ai su par mon fils que Philippe de Maillefert était arrêté.
+
+Calme en apparence, M. Verdale devait, au fond, être fort troublé, car
+il était bien trop perspicace pour ne pas comprendre que le moment
+difficile de l'explication, loin d'être passé, n'était pas venu encore.
+
+--Ainsi, commença Me Roberjot, vous n'êtes pour rien dans
+l'arrestation de M. de Maillefert?
+
+L'ancien architecte eut un beau geste de protestation indignée.
+
+--En douteriez-vous donc! s'écria-t-il.
+
+--Eh! eh! fit le docteur Legris.
+
+--C'est qu'alors je me suis mal expliqué, messieurs, oui, bien mal!...
+Quoi! vous ne voyez pas qu'en toute cette déplorable aventure, après
+avoir été joué, je suis indignement sacrifié!...
+
+--Cependant...
+
+--Oui, sacrifié, car en perdant Philippe de Maillefert Combelaine risque
+de me perdre. Depuis que je sais cette arrestation, je suis comme fou.
+Elle peut avoir pour moi des suites désastreuses. Philippe est le
+sous-directeur de la Caisse rurale, mais j'en suis le directeur, et
+c'est sur moi que retombe la responsabilité de sa nomination. Je vais
+être appelé en garantie par les actionnaires, tracassé par le juge
+d'instruction; la justice va vouloir fourrer le nez dans nos affaires...
+
+Tout cela était fort plausible.
+
+--Et cependant, reprit Me Roberjot, comment se fait-il que M. de
+Maillefert, lors de son arrestation, vous ait envoyé dire, aussi bien
+qu'à M. de Combelaine, qu'il consent à tout?...
+
+--C'est qu'il me suppose complice de Combelaine.
+
+--A quoi consent-il comme cela?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Oh!
+
+--Je vous en donne ma parole d'honneur.
+
+Puis, après un moment de silence employé à peser dans son esprit les
+conséquences de ce qu'il allait répondre:
+
+--Ce qui est sûr, ajouta M. Verdale, c'est qu'il y a quatre jours le
+mariage tenait plus que jamais. Il tenait si bien que j'ai compté à la
+duchesse trente mille francs pour le trousseau de Mlle Simone. D'un
+autre côté, par exemple, Combelaine était si mécontent des façons de M.
+Philippe à son égard, que dans la soirée du même jour il me dit: «Cet
+idiot le prend avec moi sur un ton qui ne me convient pas du tout; je
+découvrirais qu'il médite quelque coup de Jarnac que je n'en serais pas
+étonné.» Et comme je lui représentais que, pour mater M. Philippe, il
+n'y avait qu'à lui refuser de l'argent: «Eh! me répondit-il, voilà le
+diable. Il en a, dans ce moment, et je veux être pendu si je soupçonne
+où il le prend!...»
+
+Le docteur Legris, Raymond et Me Roberjot échangèrent un rapide coup
+d'oeil.
+
+A chacun d'eux, le même nom venait aux lèvres: Laurent Cornevin.
+
+--J'admets toutes vos explications, cher monsieur Verdale, reprit, non
+sans une nuance d'ironie Me Roberjot. Seulement, comment les
+Maillefert peuvent-ils être si cruellement gênés que vous dites, puisque
+Mlle Simone s'est résignée à vendre ses propriétés?
+
+Les yeux de l'ancien architecte vacillèrent.
+
+--C'est que, répondit-il avec un visible embarras, c'est que...
+
+--Mlle Simone garderait-elle l'argent?
+
+--Je ne dis pas cela...
+
+--Alors que devient-il? Car elle vend, nous sommes bien renseignés; nous
+avons un ami en Anjou, le baron de Boursonne, et c'est par lui que nous
+savons que l'acquéreur des biens de Maillefert, c'est vous, cher
+monsieur Verdale...
+
+M. Verdale tressauta.
+
+--Ah!... permettez, interrompit-il, j'ai acheté des terres, c'est vrai,
+mais ce n'est pas en mon nom, c'est au nom de la Caisse rurale, que je
+veux faire bénéficier d'une bonne et sûre opération...
+
+--C'est généreux de votre part... mais que les achats soient faits à
+votre nom ou à celui de la Caisse rurale, vous payez, j'imagine. Que
+deviennent les fonds?...
+
+Pour n'être pas fort apparent, le trouble de M. Verdale n'en était pas
+moins réel.
+
+--Rien n'a été payé encore, balbutiait-il; comme toujours j'ai eu la
+main forcée. Combelaine voulait garder sur M. Philippe un pouvoir qu'il
+eût perdu, si le déficit eût été comblé...
+
+De la tête, et de l'air le plus débonnaire, Me Roberjot semblait
+approuver.
+
+Mais en lui-même:
+
+--Ceci, pensait-il, doit cacher quelque nouvelle infamie.
+
+Telle fut peut-être la pensée de M. Lucien Verdale, car se dressant tout
+à coup:
+
+--M. de Combelaine est un misérable, prononça-t-il, mais vous, mon père,
+il faut que demain vous ayez versé à la Caisse rurale ce qu'y a pris M.
+de Maillefert.
+
+--Trois millions cinq cent mille francs!
+
+--Eh!... qu'importe la somme!
+
+De nouveau M. Verdale était devenu livide.
+
+--Deviens-tu fou!... s'écria-t-il. Cela n'arrangerait rien. Ce sont les
+titres volés qu'il faudrait... D'ailleurs, où veux-tu que je prenne
+trois millions cinq cent mille francs?...
+
+--Vous êtes riche, mon père, et dût votre fortune y passer, il faut que
+le déficit soit comblé; il le faut, entendez-vous. Sinon, moi, votre
+fils, je me lèverais pour témoigner contre vous, pour vous accuser. Je
+puis être le fils d'un malhonnête homme, je ne serai pas son complice...
+
+--C'est qu'il le ferait comme il le dit, balbutia l'ancien architecte
+éperdu, oui, il le ferait, je le connais...
+
+Puis soudain, prenant son parti:
+
+--Ah... tu es comme les autres, Lucien, s'écria-t-il, avec une violence
+inouïe, tu me crois riche à millions! Pauvre fou! Est-ce que jamais un
+millionnaire eût joué la partie désespérée que je joue, et qui se
+terminera peut-être en cour d'assises!... Millionnaire! oui, je l'ai été
+un instant, aujourd'hui je n'ai plus rien. Ah! tu me regardes, tu me
+demandes comment cela se fait! Est-ce que je le sais moi-même! Ce qui
+est venu par la flûte s'en est allé par le tambour. Mes liquidations,
+qui étaient superbes, sont devenues désastreuses, je me suis entêté, et
+tout a été dit. Et c'est notre histoire à tous, qu'on appelle les hommes
+de l'Empire. Vois ceux que nous connaissons, et dont la prospérité a été
+éblouissante. Combelaine vole à main armée, Maumussy a dix millions de
+dettes, la princesse d'Eljonsen demande à on ne sait quels ténébreux
+trafics de quoi garder les apparences de son luxe passé. Si je suis
+encore debout, c'est qu'on ignore ma situation. Ouvre la fenêtre et
+proclame-la, et demain je n'ai plus qu'à faire mes malles et à filer
+rejoindre en Belgique les millionnaires d'un jour que la spéculation a
+trahis. Nous croulons, et ce n'est pas l'Empire qui nous tirera de
+là!... L'Empire!... il a donné tout ce qu'il pouvait donner, et
+maintenant que les caisses sont vides, il ne sait plus où prendre de
+l'argent pour remplir ces mains insatiables incessamment tendues vers
+lui... L'Empire!... il est comme nous, il périt par l'argent, il
+dégringole, et il n'y a plus à l'ignorer que les ministres, le préfet de
+police et l'empereur!...
+
+Les traits contractés de M. Lucien Verdale trahissaient l'effort
+excessif de sa pensée... Malheureux! Tant qu'il avait cru son père
+immensément riche, il avait espéré qu'un grand sacrifice d'argent
+changerait tout... Tandis que, maintenant:
+
+--Il faut quand même que M. de Maillefert soit sauvé, mon père,
+prononça-t-il.
+
+L'ancien architecte eut un geste furibond.
+
+--A quoi donc a servi tout ce que je viens de dire, s'écria-t-il, que tu
+me répètes cela? Est-ce de moi, compromis autant que lui, que dépend le
+sort de M. de Maillefert!...
+
+--De qui donc dépend-il?...
+
+--Eh! de celui qui a su s'emparer des papiers de Combelaine, parbleu! de
+M. Raymond Delorge.
+
+Cette exclamation donnait le secret de la faible résistance de M.
+Verdale. Très évidemment, il croyait Raymond possesseur de ces papiers
+si importants.
+
+--Ainsi, selon vous, insista Me Roberjot, M. Delorge est désormais
+maître de la situation?
+
+--Maître absolu.
+
+--Comment cela?
+
+M. Verdale haussa les épaules.
+
+--Ne le savez-vous pas aussi bien que moi? fit-il...
+
+Assurément oui, si Raymond eût eu les papiers, mais il ne les avait pas,
+malheureusement, et laisser soupçonner la main de Laurent Cornevin eût
+été une faute impardonnable. De là, pour Me Roberjot, une position
+assez délicate.
+
+--N'importe, cher monsieur Verdale, dit-il, auriez-vous quelque
+répugnance à nous donner vos idées?
+
+--Moi!... Aucune; je n'ai plus rien à craindre de Combelaine désormais,
+et il est de mon intérêt que ce soit vous qui l'emportiez...
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Alors, quoi!... Ces papiers ne mettent-ils pas à votre discrétion tous
+les gens qui ont été complices des intrigues et des tripotages de
+Combelaine: Maumussy, la princesse d'Eljonsen, le docteur Buiron et tant
+d'autres!... Menacez-les de publier leur correspondance, et ils
+remueront ciel et terre. La justice, je le sais, ne lâche pas aisément
+sa proie, et M. Barban d'Avranchel est le plus têtu des hommes... Mais
+il est avec le ciel des accommodements... Jamais le gouvernement ne
+laissera compromettre tant de gens qui ont été siens; jamais, il ne le
+peut pas. Ce serait précipiter sa chute...
+
+Me Roberjot semblait assez de cet avis.
+
+--Certainement, dit-il, l'affaire serait aisée à étouffer si le déficit
+était comblé.
+
+M. Verdale hésita un moment, puis tout à coup:
+
+--Il peut l'être, fit-il.
+
+--Comment cela?
+
+--Combelaine doit avoir une bonne partie encore des titres volés...
+
+--Oh! il ne faut pas compter là-dessus.
+
+--Eh bien! moi, directeur de la Caisse rurale, et à ce titre acquéreur
+d'une partie des propriétés de Mlle Simone, je puis faire avancer
+l'époque du payement.
+
+Me Roberjot regardait son ancien copain comme s'il eût espéré lire
+jusqu'au fond de son âme.
+
+--Feriez-vous vraiment cela? demanda-t-il.
+
+--Et vous, fit l'ancien architecte, me donneriez-vous votre parole de me
+rendre, sans vous en servir, les lettres de moi qui sont parmi les
+papiers de Combelaine?...
+
+Malheureusement, Me Roberjot ne pouvait prendre cet engagement, et il
+cherchait comment esquiver une réponse décisive, lorsque M. Lucien
+Verdale intervenant:
+
+--Soyez tranquilles, messieurs, prononça-t-il d'un ton ferme, mon père
+fera sans conditions tout ce que l'honneur lui commandera de faire.
+
+Raymond, le docteur Legris ni Me Roberjot n'avaient plus rien à faire
+chez l'ancien architecte. Ils se retirèrent, reconduits par M. Lucien
+Verdale, lequel, sur l'escalier encore, leur affirmait qu'il saurait
+faire vouloir son père.
+
+Lui, cependant, d'un air indéfinissable, écoutait le bruit des pas qui
+se perdait dans les corridors de son vaste hôtel.
+
+Lorsqu'il n'entendit plus rien, sonnant son valet de chambre, un homme
+qui le servait depuis quinze ans, et qui, pensait-il, lui était tout
+dévoué:
+
+--As-tu, lui demanda-t-il, terminé tous les apprêts dont je t'avais
+chargé?...
+
+--Je n'ai rien oublié, répondit le valet de chambre, de ce que m'avait
+commandé monsieur le baron, j'ai empli quinze grandes caisses que j'ai
+déposées dans un magasin loué sous un nom supposé...
+
+M. Verdale sourit.
+
+--Eh bien! dit-il, demain tu mettras ces caisses au chemin de fer, et tu
+iras toi-même m'attendre à Bruxelles. Il n'est que temps de filer.
+
+
+
+
+V
+
+
+Minuit venait de sonner, lorsque Me Roberjot, le docteur Legris et
+Raymond quittèrent le somptueux hôtel de M. Verdale.
+
+Prudemment, le docteur voulut sortir le premier, pour explorer les
+alentours, et il poussa la circonspection jusqu'à traverser la rue pour
+reconnaître deux portes cochères dont l'ombre lui avait paru suspecte.
+
+C'est que véritablement ce n'était pas le moment d'oublier que la vie et
+la liberté de Raymond étaient plus que jamais en péril.
+
+N'avait-il pas à redouter également les poignards qui une fois déjà
+l'avaient manqué et le mandat d'amener décerné contre tous les membres
+de la Société des Amis de la justice?
+
+Persuadé que la rue était déserte, le docteur fit signe à ses compagnons
+de le rejoindre, et comme le temps était beau et le pavé sec, ils
+gagnèrent les Champs-Élysées et se mirent à descendre la grande allée,
+silencieuse et déserte à cette heure.
+
+[Illustration:--Nous sommes flambés, me dit-il, on a volé les papiers.]
+
+Cette entrevue qu'ils venaient d'avoir avait si singulièrement dérouté
+leurs prévisions et leur avait ouvert des perspectives si inattendues,
+qu'ils sentaient le besoin de se trouver ensemble, pour échanger leurs
+idées, étudier la situation, se concerter et décider la conduite à
+tenir.
+
+Me Roberjot pensait que, pour Raymond, la suprême sagesse serait de
+disparaître absolument.
+
+--Votre cause, mon cher, lui disait-il, est visiblement entre les mains
+d'un homme très fort, disposant de tels moyens d'action qu'il a pu
+acheter le valet de chambre de M. de Combelaine et les domestiques de
+Mme Flora. Laissez-le donc faire, ne vous exposez pas à lui susciter
+des embarras inattendus au moment où il touche le but qu'il poursuit
+depuis tant d'années.
+
+C'était absolument l'avis de M. Legris.
+
+--Rassurez-vous, lui disait-il. M. Verdale vous a dit tout le parti
+qu'on peut tirer des papiers enlevés; croyez que Laurent Cornevin saura
+s'en servir. M. Philippe a beau être au secret, il sera tiré d'affaire;
+le mariage de Combelaine a beau être fixé, il ne se fera pas.
+
+Et comme le silence de Raymond l'inquiétait:
+
+--Enfin, s'écria-t-il, que voulez-vous, que pouvez-vous faire, exposé
+que vous êtes à être arrêté d'une minute à l'autre?
+
+--Je puis empêcher le mariage.
+
+--En tuant Combelaine, n'est-ce pas?
+
+--S'il n'est que ce moyen...
+
+--Eh bien! il sera temps d'en venir là, lorsqu'il vous sera démontré
+qu'il n'est plus de ressource... et en attendant, tâchez de n'aller pas
+en prison...
+
+Lorsqu'ils arrivèrent à la place de la Concorde, Raymond avait fini par
+se rendre aux représentations de ses amis, et il avait été convenu qu'il
+se cacherait chez le docteur Legris, en attendant qu'on lui trouvât une
+retraite sûre.
+
+Ils échangèrent alors une dernière poignée de main.
+
+Et, tandis que Me Roberjot passait le pont de la Concorde pour
+regagner la rue Jacob, Raymond et le docteur Legris reprirent le chemin
+de Montmartre.
+
+Ils allaient d'un bon pas, le long des rues désertes, multipliant les
+détours en se retournant à tout moment pour s'assurer qu'ils n'étaient
+pas suivis, et s'étonnant un peu que M. de Combelaine ne fit pas
+surveiller plus exactement l'homme qu'il croyait en possession de sa
+correspondance.
+
+--Est-ce un piège? murmurait le docteur.
+
+En tout cas, lorsqu'il déboucha sur la place du Théâtre, où il
+demeurait, M. Legris redoubla d'attention, et sa vigilance ne fut pas
+perdue, car tout à coup, serrant le bras de son compagnon:
+
+--Là, fit-il, devant ma maison, regardez.
+
+Raymond obéit. Devant la maison indiquée, un homme de haute taille
+faisait les cent pas, avec cette allure si reconnaissable des gens qui,
+ayant longtemps attendu, commencent à s'impatienter.
+
+--C'est Krauss! s'écria Raymond.
+
+--A cette heure! demanda le docteur; en êtes-vous bien sûr?
+
+--Oh! parfaitement, et la preuve, regardez.
+
+Et aussitôt:
+
+--Krauss! appela-t-il.
+
+C'était bien le vieux soldat. Il s'arrêta court, regardant de tous
+côtés, et lorsqu'il aperçut et reconnut les deux jeunes gens, accourant
+vers eux:
+
+--Vous voilà donc! s'écria-t-il, je commençais à désespérer...
+
+--Il y a du nouveau? interrogea Raymond inquiet.
+
+--Certes, monsieur. D'abord M. Jean Cornevin est à Londres, il a envoyé
+une dépêche, il sera ici à la fin de la semaine...
+
+--Ah!
+
+--Ensuite, un de vos amis, le baron de Boursonne, est venu vous
+demander. Il prétend qu'il peut vous rendre un service. Je lui ai
+répondu que je lui dirais demain comment vous voir...
+
+--Celui-là est un ami, tu lui donneras l'adresse du docteur...
+
+Mais le docteur, précisément, ne voyait rien là qui justifiât la
+présence de Krauss.
+
+--Je vous avais recommandé, mon brave, lui dit-il, de ne venir chez moi
+qu'à la dernière extrémité...
+
+--Oh! il y a encore autre chose, interrompit le vieux soldat; seulement
+c'est une affaire particulièr, de sorte que...
+
+--Quoi que ce soit, dit vivement Raymond, tu peux parler devant M.
+Legris.
+
+Le fidèle serviteur hésita une seconde; puis plus bas:
+
+--Monsieur, fit-il, c'est une jeune dame qui voudrait vous voir...
+
+--Une jeune dame!
+
+--Très jolie, quoiqu'elle ait l'air bien chétive, et à qui vous devez
+avoir parlé de moi, puisqu'elle me connaît. Figurez-vous que, ce soir,
+j'allais monter me coucher, quand le portier vient me dire qu'on me
+demande en bas. Je descends, et dans la rue je trouve deux dames dont
+l'une, la plus jeune, me dit qu'il faut qu'elle vous parle à l'instant,
+à tout prix, qu'il y va de votre vie et de la sienne. Dame! j'étais bien
+embarrassé. Mais elle m'a tant prié de la conduire vers vous, d'une voix
+si douce et si résolue en même temps, que ma foi!...
+
+--Tu l'as amenée...
+
+--Oui, monsieur, et elle est là, tenez, au coin de la rue, dans cette
+voiture.
+
+--Elle!... s'écria Raymond.
+
+Et prenant son élan, en trois bonds il fut près de cette voiture que lui
+montrait Krauss; et qui était arrêtée dans l'ombre que projetait le
+théâtre de Montmartre, au coin de la rue des Acacias.
+
+Il ne s'était pas trompé.
+
+C'était bien Simone de Maillefert qui, en compagnie de sa gouvernante,
+l'honnête, l'excellente miss Lydia Dodge, l'attendait. Il la reconnut à
+la lueur vacillante des lanternes...
+
+Elle l'avait entendu venir, elle l'avait deviné plutôt, et elle se
+penchait à la portière.
+
+--Vous! dit-il, à cette heure, ici!
+
+--En suis-je donc à calculer et à compter mes imprudences! répondit-elle
+de cette voix sèche et brève que donne la conscience d'un péril immense,
+immédiat, presque inévitable. Qu'ai-je à perdre ou à craindre,
+désormais! J'ai bien fait de venir, puisque vous voici. Vous avez reçu
+ma lettre, n'est-ce pas?
+
+--Je l'ai reçue, et je me demande comment j'ai mérité que vous
+m'écriviez de telles choses!...
+
+--Ah! j'avais la tête perdue. Mais pourquoi ne m'avoir pas répondu?
+
+--Le pouvais-je! Si vous connaissiez ma situation!...
+
+--Je la connais. Vous avez conspiré, vous êtes poursuivi, vous vous
+cachez...
+
+Ils parlaient sans précautions ni ménagements, de sorte que le cocher,
+tout intrigué des mots qui arrivaient à ses oreilles, était descendu de
+son siège et se rapprochait sournoisement.
+
+Krauss, par bonheur, et le docteur Legris veillaient.
+
+Ils appelèrent le cocher, sous prétexte de lui demander du feu pour
+leurs cigares, et le retinrent trop loin de la voiture pour qu'il
+entendît rien.
+
+--Je me suis expliqué votre lettre, poursuivait Raymond, lorsque j'ai
+appris l'horrible malheur...
+
+--C'est là ce que je voulais éviter au prix même de la vie. Un duc de
+Maillefert accusé de vol, accusé de faux! C'est à douter de soi.
+
+Elle était sublime en ce moment: jamais Raymond ne l'avait si éperdument
+aimée, jamais il n'avait senti avec cette intensité que sans elle la vie
+ne lui était plus possible.
+
+--Mais M. Philippe n'est pas coupable, s'écria-t-il.
+
+Mlle Simone eut un mouvement de stupeur.
+
+--Quoi!... vous savez...
+
+--Je sais que les détournements et les faux dont on accuse votre frère
+n'étaient, dans son intention, qu'une pure fiction. C'est vous seule
+qu'il voulait surprendre et dépouiller.
+
+Le visage caché entre les mains, Mlle Simone sanglotait.
+
+--Hélas! gémit-elle, l'odieuse comédie à laquelle il est descendu est
+plus infâme encore que le crime même. Aussi quel châtiment!... Il est au
+secret. Ma mère est allée à la prison, les geôliers lui ont refusé
+l'entrée. Et cependant la honte d'un jugement peut encore être évitée.
+C'est pour cela que je suis ici. Ai-je eu tort de compter sur vous?
+
+--Ah! corps et âme, je vous appartiens, ne le savez-vous pas?...
+
+--Je le crois, et c'est cette croyance qui me donne le courage de vous
+dire: Raymond, mon ami unique et bien-aimé, au nom de votre amour,
+sacrifiez-moi le souvenir sacré de votre père assassiné, les haines
+saintes de votre vie entière, et jusqu'à l'espoir de votre légitime
+vengeance.
+
+Il tremblait de comprendre.
+
+--Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.
+
+Elle parut rassembler tout son courage, puis se penchant vers Raymond:
+
+--Ces papiers, dit-elle, que vous avez enlevés à M. de Combelaine, je
+vous en supplie, rendez-les moi!...
+
+--Grand Dieu!...
+
+Elle se méprit au sens de l'exclamation, car, plus vivement, et avec des
+intonations à briser la volonté la plus solidement trempée:
+
+--Je ne m'abuse pas, Raymond, insista-t-elle, sur l'étendue du sacrifice
+que je vous demande. Avec ces papiers, lui-même me l'a dit, vous pouvez
+perdre M. de Combelaine et ses complices. Mais aussi savez-vous ce qu'il
+promet en échange? Pour mon frère, l'honneur; pour moi, la liberté...
+
+--Ah!... ces papiers maudits!...
+
+Elle crut qu'il hésitait.
+
+--Vous entendez, reprit-elle; la liberté de disposer de ma main. Sinon,
+comme il faut quand même que l'honneur de Maillefert soit sauvé, mardi
+prochain, j'épouserai le comte de Combelaine...
+
+--Mardi!...
+
+--Oui, c'est décidé. Et M. de Combelaine a si habilement et si
+secrètement pris ses dispositions, que la nouvelle ne s'en est pas
+ébruitée...
+
+Déchiré du plus horrible désespoir, Raymond se tordait les mains.
+
+--Mais je ne les ai pas, s'écria-t-il, ces papiers qui nous sauveraient;
+je ne les ai pas!
+
+Il n'y avait pas à se tromper à son accent; Mlle Simone fut atterrée.
+
+--Tout est donc fini!... murmura-t-elle. Et cependant ils ont été
+enlevés!... Qui donc les a?...
+
+Le nom de Laurent Cornevin montait aux lèvres de Raymond, il eut le
+courage, et c'en était un grand en ce moment, de ne le pas prononcer.
+
+--Je l'ignore, répondit-il...
+
+Ce qu'il en coûtait à Mlle Simone de renoncer à un espoir qui
+jusqu'alors l'avait soutenue, il était aisé de le voir.
+
+--Cependant, reprit-elle, ces pièces si compromettantes, Combelaine les
+croit bien entre vos mains, puisque c'est lui qui m'a conseillé de venir
+à vous...
+
+--Lui!...
+
+--Il m'a dit que, grâce à lui, vous n'étiez pas arrêté encore...
+
+--Mais alors... Pardon! Est-ce en présence de votre mère qu'il vous a
+donné ce conseil?
+
+--Non! Il m'a même priée de lui cacher ma démarche.
+
+Il semblait à Raymond entrevoir comme une lueur.
+
+--Combelaine se défie donc de votre mère, fit-il; pourquoi? que vous
+dit-elle de ce mariage?...
+
+--Rien. Après quelques jours de tristesse morne, tout à coup, un matin,
+elle a repris son insouciance. L'arrestation même de mon frère ne l'a
+pas abattue. Il y a des moments où je me demande si elle a bien la
+plénitude de sa raison. Elle dit de Philippe: «Baste! il s'en tirera»,
+de même qu'elle me dit: «Tu n'es pas encore mariée; à la porte de la
+mairie, il y a encore de l'espoir.»
+
+Raymond réfléchissait.
+
+--Cette insouciance, pensait-il, ne prouverait-elle pas l'entente de la
+duchesse de Maillefert et de Cornevin?... Tiendraient-ils en réserve
+pour le dernier moment quelque expédient décisif?
+
+Puis tout haut:
+
+--Je serai plus explicite que votre mère, mademoiselle, dit-il, et je
+vous jure, moi, que vous ne serez jamais la femme de Combelaine.
+
+--Qu'espérez-vous donc?...
+
+Il hocha la tête, et doucement:
+
+--Permettez-moi, répondit-il, de garder mon secret.
+
+Rappelé par Raymond, le cocher de Mlle de Maillefert était accouru,
+et il remontait sur son siège en faisant claquer son fouet pour
+réveiller son cheval, qui, la tête basse, dormait entre les brancards.
+
+--Allons, reprit Mlle Simone d'une voix mourante, il faut nous
+séparer... Ma dernière espérance, celle qui me soutenait pendant que je
+vous attendais, s'est évanouie... Il ne me reste plus qu'à aller
+apprendre à M. de Combelaine le résultat de ma démarche...
+
+--A cette heure?
+
+--Oui, il doit attendre mon retour devant notre hôtel dans son coupé...
+Dieu ait pitié de nous!...
+
+Puis, tendant à Raymond sa main qu'il pressa contre ses lèvres:
+
+--Adieu! dit-elle encore! adieu!
+
+--A mardi, murmura Raymond.
+
+Mais sa réponse se perdit dans le bruit des roues de la voiture qui
+s'éloignait, et presque aussitôt la voix loyale du docteur Legris
+retentit à son oreille, disant:
+
+--Eh bien!... vous êtes content, j'espère... La démarche de Mlle
+Simone me paraît assez significative...
+
+--Sa démarche!... Vous avez donc entendu?
+
+M. Legris riait de ce bon rire que donne la confiance.
+
+--Pas un mot, répondit-il, je vous le jure, et au besoin j'en appelle au
+témoignage de Krauss.
+
+--Je l'atteste, répondit le vieux soldat.
+
+--Du reste, continua le docteur, pas n'est besoin d'une perspicacité
+supérieure pour deviner le motif qui a pu amener Mlle Simone de
+Maillefert, en pleine nuit, place du Théâtre, à Montmartre. Combelaine
+voudrait ravoir les papiers enlevés à Mme Flora, et comme il est
+persuadé que vous les avez...
+
+--Oui, c'est bien cela...
+
+--Il vous les envoie redemander?
+
+--Oui, et si je les avais!...
+
+--Vous les rendriez peut-être?
+
+--A l'instant.
+
+Le docteur, retirant son chapeau, salua.
+
+--Mes compliments! fit-il. Heureusement ces papiers bénis sont entre des
+mains plus solides que les vôtres, et qui ne les lâcheront qu'à bon
+escient...
+
+--Trop tard, peut-être!... Savez-vous que le mariage est fixé à mardi,
+que toutes les dispositions sont prises!...
+
+--Qu'est-ce que cela prouve? Que Laurent Cornevin, l'homme de la
+situation, sera prêt mardi.
+
+--Et s'il ne l'était pas?
+
+--Eh bien! je serais le premier à vous dire: «Soit! n'importe comment,
+faites-vous justice vous-même...» Mais je ne crains rien, Cornevin
+veille.
+
+Depuis le matin, M. Legris courait pour Raymond, et ce n'est pas
+impunément qu'un médecin, occupé comme il l'était, s'absente toute une
+journée.
+
+Vingt clients au moins étaient venus, quelques-uns jusqu'à trois fois,
+dont en rentrant chez lui avec Raymond il put lire les noms, écrits par
+la servante sur l'ardoise de l'antichambre.
+
+Ce n'est pourtant pas là ce qui le préoccupa.
+
+Ce qui lui avait sauté aux yeux, c'était un papier plié en quatre, posé
+bien en évidence, et qui sentait la procédure d'une lieue.
+
+Ce n'était, en effet, rien moins qu'une citation qui enjoignait au
+docteur Legris d'avoir à se présenter le lendemain, à une heure de
+relevée, devant M. le juge d'instruction Barban d'Avranchel, en son
+cabinet, au Palais de Justice.
+
+Et pas d'autre indication.
+
+--Barban d'Avranchel, répétait le docteur, Barban d'Avranchel! C'est
+bien le juge qui instruit l'affaire de ce pauvre Philippe?
+
+--Oui, répondit Raymond, et c'est aussi celui qui, lors de la mort de
+mon père, fut chargé de l'enquête et rendit l'ordonnance de non-lieu qui
+déclarait Combelaine innocent...
+
+N'importe. Cette citation intriguait si fort M. Legris que c'est à peine
+s'il put fermer l'oeil, et que dès le jour il allait rejoindre
+Raymond, et lui disait en manière de salut:
+
+--Je donnerais dix louis pour qu'il fût l'heure de me rendre chez M.
+Barban d'Avranchel.
+
+En attendant, il donna une demi-douzaine de consultations, et à neuf
+heures il avait déjeuné et il était prêt à courir à ses visites les plus
+urgentes.
+
+--Chemin faisant, dit-il à Raymond, je vais tâcher de vous trouver un
+asile, car il ne faut pas nous abuser: certain que vous n'avez pas les
+papiers, Combelaine va vous faire arrêter...
+
+Et comme Raymond ne savait comment le remercier:
+
+--Vous me remercierez plus tard, lui dit-il. Aujourd'hui je n'ai pas une
+seconde, obligé que je suis de courir aux Batignolles préparer le
+logement de Mme Flora. Surtout, tenez-vous coi. Ma servante, qui a le
+mot d'ordre, ne laissera arriver jusqu'à vous que M. de Boursonne.
+
+Raymond ne devait pas avoir le temps de s'ennuyer.
+
+Il n'y avait pas une demi-heure que le docteur était parti, lorsque la
+servante entre-bâilla la porte, et d'un air mystérieux:
+
+--Monsieur, dit-elle, il y a là ce monsieur que vous savez...
+
+C'était, en effet, le vieil ingénieur, lequel, toujours brusque, la
+poussa pour entrer plus vite.
+
+Apercevant alors Raymond:
+
+--Enfin! vous voilà!... s'écria-t-il. Savez-vous que c'est pour vous que
+j'ai fait le voyage!... J'apporte de drôles de nouvelles, allez...
+
+Bien surprenants, en effet, étaient les renseignements recueillis en
+Anjou par M. de Boursonne.
+
+Moins de quinze jours après le départ de Raymond, d'immenses affiches
+jaunes, répandues à profusion, avaient annoncé à toute la contrée la
+vente aux enchères publiques des propriétés de Mlle Simone de
+Maillefert.
+
+Seulement, les conditions de vente étaient si malencontreuses, si
+bizarres les lotissements, que tout le monde s'était étonné de la
+maladresse des hommes d'affaires chargés de cette importante opération.
+
+Un des premiers, M. de Boursonne s'était demandé si cette maladresse
+n'était pas calculée, et ce doute émis par lui n'avait pas tardé à
+devenir une certitude pour tous les gens un peu clairvoyants.
+
+[Illustration:--Il faut que le déficit soit comblé.]
+
+Oui, il était évident qu'on s'était appliqué à écarter les
+enchérisseurs, et que, par suite, les biens n'atteindraient pas les deux
+tiers de leur valeur.
+
+Et qui devait profiter de cette manoeuvre?
+
+Un Parisien, un certain baron Verdale, lequel faisait annoncer partout
+qu'il était décidé à acheter tout ce qui avait appartenu à Mlle
+Simone, au nom de la Caisse rurale, puissante société financière dont il
+était le directeur.
+
+Les plus modérés calculaient que cette honnête spéculation mettrait dans
+la poche dudit Verdale un million ou quinze cent mille francs, et on
+admirait son adresse, lorsque le bruit se répandit d'une aventure
+passablement mystérieuse.
+
+Après la vente de chacun des lots dont M. Verdale se portait acquéreur,
+un étranger, un Anglais, se présentait dans l'étude du notaire, et,
+moyennant la surenchère égale, devenait l'adjudicataire définitif ou
+provoquait une nouvelle adjudication.
+
+--Vous écrire tout cela eût été trop long, mon cher Delorge, disait en
+achevant le vieil ingénieur; j'ai préféré venir vous le raconter, vous
+serrer la main par la même occasion, et jouir de votre étonnement...
+
+Mais Raymond n'était que fort médiocrement surpris.
+
+Les réticences de M. Verdale, la veille, l'avaient préparé à la
+découverte de ces manoeuvres si habilement préparées pour s'attribuer
+une part des dépouilles de Mlle de Maillefert, et si inopinément
+déjouées.
+
+Et, quant à cet Anglais qui arrivait si à propos, des millions à la
+main, pour ruiner les projets du directeur de la Caisse rurale, qui
+pouvait-il être, sinon Laurent Cornevin?...
+
+Ce fut l'opinion de M. de Boursonne, lorsque Raymond l'eut mis au
+courant de la situation.
+
+Et ils en étaient à calculer les conséquences de ces événements,
+lorsque, la porte s'ouvrant brusquement, le docteur Legris reparut, tout
+essoufflé d'avoir monté les escaliers quatre à quatre, et rayonnant de
+joie.
+
+--Victoire! s'écria-t-il dès le seuil; le Combelaine, cette fois, ne
+s'en tirera pas...
+
+Mais il s'arrêta court... Il venait de voir le vieil ingénieur qu'il
+n'avait pas aperçu tout d'abord.
+
+--Vous pouvez continuer, cher docteur, dit vivement Raymond, monsieur
+est le baron de Boursonne, pour qui je n'ai pas de secrets.
+
+M. Legris le savait. Aussi sans se faire prier:
+
+--Je sors de chez M. Barban d'Avranchel, reprit-il, et c'est par lui que
+j'ai su... Mais permettez-moi de commencer par le commencement...
+
+Il se laissa tomber dans un fauteuil, et, tout en s'essuyant le front:
+
+--Je suis exact, poursuivit-il. Cité pour une heure précise, à une heure
+moins cinq je me présentais au Palais de Justice, ma citation à la main.
+
+«J'y étais depuis dix minutes et je commençais déjà à trouver le temps
+furieusement long, lorsque je vis arriver, devinez qui? Je vous le donne
+en mille...
+
+--Combelaine! s'écria Raymond.
+
+--Non. Un confrère à moi, le docteur Buiron. Me reconnaissant, il ne
+parut pas ravi de la rencontre, oh! mais pas du tout. «Que diable
+faites-vous là? me demanda-t-il.--Vous le voyez, répondis-je, j'attends
+mon tour de comparaître. Et vous?--Moi, j'ai reçu une citation de M.
+Barban d'Avranchel, et je consens à être pendu si je sais ce qu'il me
+veut!...»
+
+«Par ma foi! je fus étourdi de l'aventure; cependant gardant mon
+sang-froid: «Vous aurez commis quelque crime, mon savant confrère,
+dis-je en riant.» Sur ma parole, il pâlit.--«Oh! fit-il, oh!...--Après
+cela, ajoutai-je, vous n'êtes peut-être que complice!...»
+
+«J'allais certainement le pousser, m'amuser à l'embarrasser, lorsque la
+porte du cabinet de M. d'Avranchel s'ouvrit... Un homme en sortait, en
+qui je reconnus tout d'abord Grollet, cet ancien palefrenier de
+l'Élysée, qui est devenu un des riches loueurs de voitures de Paris, et
+que j'avais vu la veille chez la maîtresse de M. Philippe de
+Maillefert...
+
+«Mais ce n'est pas en qualité de témoin qu'il venait d'être interrogé...
+
+«A peine fut-il dans la galerie, que deux gardes s'avancèrent, qui le
+firent placer entre eux et l'emmenèrent...
+
+--Grollet arrêté!... murmura Raymond, au comble de la stupeur, Grollet,
+le faux témoin...
+
+--Oui!... Et, pour parler franc, je fus tellement ébahi, et mon visage
+trahit si bien mon ébahissement, que Buiron me demanda ce qui me
+prenait. Je n'eus pas le temps de lui répondre un mensonge quelconque,
+un huissier criait mon nom de toute la force de ses poumons...
+
+«Mon tour était venu... Saluant mon docte confrère, j'entrai chez M.
+Barban d'Avranchel.
+
+«Je trouvai un homme d'une politesse parfaite, bien que d'un froid de
+glace et infatué outre mesure de la majesté de ses fonctions.
+
+«Savez-vous ce qu'il me voulait, mon cher Delorge?...
+
+«Des détails sur la tentative d'assassinat dont vous avez failli être
+victime sur le boulevard extérieur, en face du _Café de Périclès_...
+
+--Quoi!... la justice connaît cette affaire?...
+
+--Très bien. M. Barban d'Avranchel la suit avec passion, et il est sur
+la trace des coupables...
+
+--Il vous a parlé de Combelaine!...
+
+Le docteur Legris secoua la tête.
+
+--M. d'Avranchel, répondit-il, ne passe pas pour un aigle, mais il sait
+trop bien son métier pour se livrer ainsi. Non, il ne m'a pas parlé de
+Combelaine, et ce que je sais, je l'ai surpris. Me suis-je trompé? A
+vous d'en juger; voici les faits:
+
+«Ayant répondu à toutes les questions de M. d'Avranchel, je voulais
+savoir s'il soupçonnait la vérité. Prenant donc mon air le plus
+indifférent: «Il me paraît difficile, monsieur, dis-je, que la justice
+atteigne les coupables.--La justice, me répondit-il, atteint toujours
+les coupables; elle est lente à frapper parfois, elle n'en frappe que
+plus terriblement...--Oui, interrompis-je, excepté lorsque les coupables
+sont couverts par la prescription...»
+
+«M. d'Avranchel se redressa:
+
+«--En un point, vous avez raison, prononça-t-il... Seulement, l'homme
+qui a commis un crime resté impuni, fatalement, nécessairement, en
+commet un second... Et c'est alors que la justice arrive...
+
+
+
+
+VI
+
+
+La doctrine du juge d'instruction était discutable, mais non la portée
+de ses allusions.
+
+Donc, la victoire était plus que probable. Mais c'était pour Raymond une
+raison de plus de se cacher, s'il tenait à échapper aux efforts
+désespérés de Combelaine.
+
+M. Legris, dans ses courses, avait découvert chez un de ses amis une
+retraite absolument sûre. Il la refusa. Il voulait, prétendait-il,
+conserver la liberté de ses mouvements, et quoi qu'on pût lui dire, il
+déclara qu'il allait se réfugier dans l'appartement qu'il avait loué rue
+de Grenelle.
+
+--Précisément parce qu'il est insensé d'y aller, disait-il, on ne m'y
+cherchera pas...
+
+C'était une raison; mais le docteur n'en fut pas dupe.
+
+--Avouez plutôt, fit-il, que vous voulez surveiller l'hôtel de
+Maillefert pour être bien sûr que le mariage ne se fera pas sans que
+vous soyez averti.
+
+--Eh bien! oui, c'est vrai! répondit Raymond, de l'accent d'un homme
+dont la détermination est irrévocable...
+
+Il prit cependant quelques précautions avant de gagner cet appartement,
+et il avait fait assez de tours et de détours pour déjouer toutes les
+surveillances, lorsqu'il y arriva, sur les sept heures du soir.
+
+--A tout le moins, ne sortez pas, lui recommanda le docteur; je viendrai
+tous les jours vous apporter des nouvelles... Et excusez-moi; mes
+moments sont comptés.
+
+Le docteur, en effet, avait à aller attendre, rue de Suresnes, Mme
+Flora Misri.
+
+Il l'attendit longtemps...
+
+L'heure du rendez-vous était bien passée, lorsqu'enfin elle arriva toute
+palpitante.
+
+--Ah! j'ai bien failli ne pas venir! dit-elle tout d'abord à M.
+Legris... Il s'est passé bien des choses depuis hier...
+
+--Quoi donc?...
+
+--Combelaine m'est revenu!... Il me savait chez Lucy, il m'a envoyé un
+de ses amis avec une lettre... Savez-vous ce qu'il me propose?...
+
+--Dites.
+
+--Eh bien! il m'écrit qu'il est un fou, qu'il n'a jamais aimé, qu'il ne
+peut aimer que moi, qu'il est au désespoir et prêt, si je le veux, à
+rompre ce mariage... Bref, il me propose de quitter la France et d'aller
+nous marier en Amérique...
+
+Le docteur frémit.
+
+--Accepteriez-vous donc!... s'écria-t-il.
+
+Mme Flora eut un geste découragé.
+
+--J'ai hésité, répondit-elle, parce que cet homme-là, voyez-vous, c'est
+mon passé, c'est toute ma vie, je lui appartiens... Et s'il fût venu
+lui-même, s'il m'eût commandé de le suivre, je me connais... je l'aurais
+suivi comme un chien que son maître siffle... Mais il n'est pas venu, et
+j'avais Lucy près de moi... Lucy m'a remontré que partir avec Victor,
+c'était me livrer à lui, et que, certainement, un jour ou l'autre, pour
+avoir mon argent, il m'empoisonnerait...
+
+--Et alors?...
+
+--Alors, je viens vous demander de me protéger, de me cacher...
+
+Une heure plus tard, Mme Misri était à l'abri des recherches dans la
+petite maison de la veuve du garde du génie, et le docteur Legris
+remontait chez lui, réfléchissant aux péripéties étranges de cette
+lutte...
+
+Très certainement Flora Misri millionnaire était la carte suprême que
+s'était réservée Combelaine, et s'il y avait recours, c'est qu'il
+reconnaissait que la partie était irrésistiblement perdue...
+
+Voilà ce que, le lendemain, rue de Grenelle, le docteur Legris disait à
+Raymond.
+
+Il pensait le tranquilliser. Point.
+
+--Tout cela, objecta-t-il, empêche-t-il le mariage? Bien au contraire.
+Combelaine furieux ira jusqu'au bout. Depuis ce matin, je suis en
+observation derrière ma persienne, et j'ai constaté à l'hôtel de
+Maillefert un mouvement inaccoutumé. A chaque moment des gens y entrent,
+portant d'énormes paquets. C'est la noce qui se prépare.
+
+Et, comme le docteur se récriait:
+
+--Oh! j'attendrai jusqu'à la dernière minute, ajouta Raymond, je vous
+l'ai promis... Mais une fois là, je reprends ma liberté... Et je vous
+jure que jamais Simone ne portera le nom de l'assassin du général
+Delorge...
+
+Et en disant cela il montrait sur la cheminée une paire de revolvers...
+
+On était alors au samedi, et la journée s'écoula sans amener de nouveaux
+incidents.
+
+Le lendemain, sur les huit heures, Raymond put voir Mlle Simone
+sortir à pied, en compagnie de miss Lydia Dodge, se rendant sans doute à
+la messe. Vers quatre heures, M. de Combelaine se présenta à l'hôtel et
+fut reçu...
+
+Mais le lundi, dans l'après-midi, le docteur arriva tout essoufflé.
+
+Il apportait une grosse nouvelle, une nouvelle qui, depuis le matin,
+circulait sur les boulevards et qui s'était confirmée à l'heure de la
+Bourse. Le directeur de la Caisse rurale, le baron Verdale, avait levé
+le pied, emportant à ses actionnaires une somme énorme.
+
+Selon les uns, il avait réussi à gagner l'Angleterre; selon les autres,
+il avait été arrêté à la frontière belge, porteur d'un sac de voyage
+bourré de valeurs...
+
+--Oui, c'est une grave nouvelle, approuva Raymond, mais qui n'empêchera
+pas le mariage de M. de Combelaine... C'est demain mardi, et rien
+n'annonce cet événement décisif sur lequel vous comptiez...
+
+Le docteur garda le silence... Il commençait à se sentir décontenancé...
+Que faisait donc Cornevin?... Des doutes lui venaient, et il n'osait
+dire:
+
+--Agissez.
+
+La nuit fut pour Raymond une longue agonie, et le jour était à peine
+levé, qu'il s'établissait derrière sa persienne, guettant les mouvements
+de l'hôtel de Maillefert...
+
+Déjà tous les domestiques étaient debout... On retirait les voitures des
+remises, les palefreniers préparaient les harnais... Le suisse avait la
+tenue des grands jours.
+
+A neuf heures, des équipages commencèrent à se succéder, d'où
+descendaient en grande toilette la princesse d'Eljonsen, le docteur
+Buiron, le duc et la duchesse de Maumussy, puis enfin, sévèrement vêtu
+de noir, ganté et cravaté de blanc... le comte de Combelaine.
+
+Plus de doute!... le mariage allait avoir lieu.
+
+--Allons, murmura Raymond, que ma destinée s'accomplisse!...
+
+Et, glissant dans ses poches ses deux revolvers, il se dirigea en toute
+hâte vers la mairie du Palais-Bourbon, située tout près, rue de
+Grenelle...
+
+Là aussi, tout était en mouvement... Les garçons couraient le long des
+escaliers et des corridors, portant des tapis, des fauteuils, des
+tentures...
+
+Raymond arrêta l'un d'eux.
+
+--Pourquoi ces préparatifs? lui demanda-t-il.
+
+--Pour une noce... une noce dans le grand genre. C'est un comte qui
+épouse la fille d'une duchesse...
+
+Et cet honnête garçon disait quel escalier prendrait la noce, quelles
+pièces elle traverserait, et dans quel salon le mariage serait
+célébré...
+
+--Je vous remercie, mon ami, dit Raymond.
+
+Et, calme comme un homme qui n'a plus de sacrifice à faire, il se mit à
+choisir la place la plus favorable à son dessein.
+
+Il ne réfléchissait plus, toutes ses idées étaient comme figées dans son
+cerveau, et même il souffrait moins, car toutes ses angoisses avaient
+cessé et il se disait que dans quelques instants tout serait fini.
+
+--Il s'agit de ne pas le manquer, pensait-il, et de ne tirer qu'à bout
+portant...
+
+Et il tendait le bras, constatant avec une sorte d'orgueil farouche que
+son bras ne tremblait pas...
+
+Cependant un frisson terrible le secoua de la nuque aux talons,
+lorsqu'il entendit dans la cour un roulement de voitures. Il courut à la
+fenêtre...
+
+--C'est bien eux!... dit-il.
+
+Mais lorsqu'il revint prendre son poste, il se trouva en face d'un homme
+aux épaules carrées, au visage rayonnant d'intelligence et d'énergie,
+vêtu comme l'étaient en 1851 les palefreniers du palais de la
+Présidence.
+
+Cet homme lui prit le bras et, le serrant à lui arracher un cri:
+
+--Malheureux! dit-il, que voulez-vous faire?...
+
+Une stupeur immense serrait la gorge de Raymond jusqu'à l'empêcher
+d'articuler une syllabe.
+
+Cet inconnu, il le reconnaissait...
+
+Il retrouvait dans ses yeux le regard de l'Anglais qui l'avait protégé
+le jour de l'enterrement de Victor Noir, et dans sa voix l'accent du
+manoeuvre qui lui avait sauvé la vie le soir de l'arrestation de
+Rochefort.
+
+--Vous!... balbutia-t-il enfin.
+
+--Oui, moi!... répondit l'homme.
+
+Et tout de suite, d'un ton bref:
+
+--Pourquoi ces armes que je devine sous vos vêtements?
+
+Raymond n'essaya pas de nier.
+
+--Je ne voyais plus, prononça-t-il, aucun moyen au monde d'empêcher
+l'assassin de mon père d'épouser la femme que j'aime...
+
+D'un geste impérieux l'homme l'interrompit:
+
+--Ne saviez-vous donc pas que je veillais? fit-il...
+
+--Pardonnez-moi, seulement...
+
+--Pensiez-vous que je souffrirais ce crime ajouté à tant d'autres
+crimes?...
+
+Raymond, tristement, secouait la tête.
+
+--Vous poursuiviez une oeuvre formidable, monsieur, dit-il... Vous
+ignoriez que mon amour, c'est mon existence même... J'avais tenté de
+vous rejoindre...
+
+Une fois encore l'homme l'arrêta.
+
+--Les événements, reprit-il, dominaient ma volonté. Découvert, j'étais
+écrasé, et pour vous surtout je voulais vaincre...
+
+Au bas du grand escalier de la mairie retentissait comme un brouhaha de
+foule.
+
+--Entendez-vous!... murmura Raymond.
+
+--Oui, mais nous avons une minute encore. Écoutez-moi donc. Un jour, il
+y a de cela dix-huit ans, je fus enlevé, déporté, et comme supprimé du
+monde. Je laissais à Paris une femme que j'adorais et cinq enfants sans
+fortune, sans amis, sans pain... Tous devaient périr, les enfants à
+l'hôpital, la femme Dieu sait où. Grâce à votre mère, tous ont été
+sauvés, monsieur Delorge... Et, si je suis ici, c'est qu'à la noble
+femme qui m'a rendu mes enfants je veux rendre son fils...
+
+Le bruit croissait dans l'escalier.
+
+--Monsieur, fit Raymond, monsieur...
+
+--Silence! prononça l'homme. Et quoi que vous puissiez voir ou entendre,
+si loin que vous semblent aller les choses, pas un mot, pas un geste. Je
+suis là!...
+
+Et il attira Raymond dans l'embrasure sombre d'une porte, où ils
+devaient rester inaperçus...
+
+Il était temps.
+
+La noce, ainsi que s'exprimeraient les garçons de la mairie, atteignait
+le palier.
+
+La première, s'avançait Mlle Simone de Maillefert, plus blanche que
+ses vêtements blancs, plus blanche que la couronne virginale qui
+ceignait son front... Elle s'appuyait au bras du duc de Maumussy, tout
+chamarré de décorations et plus que jamais justifiant, par son attitude,
+son surnom de «dernier des gentilshommes...»
+
+A voir ainsi Mlle Simone, Raymond sentait tout son sang affluer à son
+cerveau, et il chancelait à ce point d'en être réduit à s'appuyer au
+mur...
+
+Et cependant, circonstance étrange, dans les yeux et sur les lèvres de
+cette tant aimée de son âme, il lui semblait surprendre comme un rayon,
+comme un sourire d'espoir...
+
+Mais elle passait, et après elle venaient Combelaine, effrayant de
+calme, et la princesse d'Eljonsen et la duchesse de Maillefert, puis
+Mme de Maumussy et le docteur Buiron, puis deux ou trois autres
+personnes seulement; car il était impossible de donner quelque solennité
+à ce mariage, alors que l'héritier du nom, le dernier des ducs de
+Maillefert, était en prison, accusé de détournements et de faux...
+
+[Illustration:--Je n'ai rien oublié de ce que m'a commandé monsieur le
+baron.]
+
+--Venez, maintenant, dit l'homme en entraînant Raymond dans la salle des
+mariages, où ils se dissimulèrent derrière un groupe de garçons...
+
+Le maire venait d'arriver.
+
+C'était un grand vieillard, très sec et encore plus chauve, grave comme
+la loi dont il était le représentant...
+
+Il se tenait debout, ceint de son écharpe, derrière une table couverte
+d'un tapis vert, la main sur un gros volume, le Code, jauni et
+déchiqueté par l'usage...
+
+--Monsieur, murmurait Raymond, monsieur, qu'attendez-vous donc?...
+
+--Chut! fit l'homme...
+
+Le maire, d'une voix paternelle, venait d'entamer un petit discours où
+il retraçait les joies paisibles d'une union bien assortie et les
+devoirs réciproques des époux...
+
+Il promenait sur l'assistance des regards satisfaits, semblant quêter
+des approbations aux passages à effet.
+
+Pourtant, il s'embrouilla vers la fin et, ne retrouvant pas le fil, bien
+vite il passa aux formules ordinaires.
+
+Déjà il posait la question fatidique: «Consentez-vous?...»
+
+Lorsque tout à coup:
+
+--Ce mariage est impossible!... s'écria le compagnon de Raymond.
+
+Violemment, M. de Combelaine se retourna, et apercevant cet homme vêtu
+de l'uniforme des anciens palefreniers de l'Élysée:
+
+--Laurent Cornevin!... s'écria-t-il.
+
+Mais c'était un redoutable adversaire que le comte de Combelaine... Il
+trouva en lui assez d'énergie pour dominer son trouble, et reprenant son
+impudence superbe:
+
+--De quel droit, fit-il, cet homme interrompt-il cette solennité?...
+
+--Du droit, répondit Cornevin, qu'a tout honnête homme d'empêcher un
+misérable, qui est marié, de contracter un second mariage.
+
+L'embarras du maire se lisait sur son maigre visage.
+
+--M. le comte de Combelaine a été marié, c'est vrai, dit-il, mais nous
+avons en bonne et due forme l'acte de décès de sa première femme,
+Marie-Sidonie...
+
+Cornevin s'était avancé, écrasant de toute la hauteur de son honnêteté
+les gens qui l'entouraient.
+
+--Il se peut que vous ayez un acte de décès, monsieur le maire,
+prononça-t-il d'une voix forte; il n'en est pas moins vrai que le
+cercueil de Marie-Sidonie, au cimetière Montmartre, est vide... Il est
+des témoins. En attendant une enquête, j'en appelle à Mme la duchesse
+de Maillefert et à Raymond Delorge, ici présents...
+
+N'importe, Combelaine protestait encore.
+
+--Ma femme, dit-il, est morte en Italie.
+
+--Assez!... interrompit Cornevin d'un accent d'autorité irrésistible,
+assez, et puisque vous le voulez, monsieur de Combelaine, je vais dire
+l'histoire de votre mariage... Vous trouvant à une de ces heures de
+détresse honteuse si fréquentes dans votre vie, vous avez épousé, pour
+vous emparer de cent mille francs qu'elle possédait, une malheureuse
+orpheline... Songiez-vous déjà à vous en défaire? Le fait est que vos
+plus intimes amis ont toujours ignoré ce mariage, et que personne n'a
+jamais connu la comtesse de Combelaine... Au bout de six mois, les cent
+mille francs étaient dévorés et vous étiez liés pour la vie... Mais vous
+êtes un homme d'expédients et le Code a de prodigieuses lacunes et
+d'étranges indulgences... En moins d'un an, vous parveniez à corrompre
+votre femme et à la jeter aux bras d'un amant... Puis, un soir, vous
+apparaissiez, armé de cet article terrible qui donne au mari outragé le
+droit de vie et de mort... Vous parliez haut, la loi était pour vous...
+Pour racheter sa vie, Marie-Sidonie consentit à passer pour morte et à
+quitter la France, et quelques mois plus tard vous receviez d'Italie un
+cercueil, qui ne contenait que du sable et un acte de décès, qui est un
+faux...
+
+Tout s'écroulait autour de Combelaine...
+
+Et cependant, au milieu des décombres de ses espérances, il se débattait
+toujours.
+
+--Cet homme est un imposteur! s'écria-t-il.
+
+Cornevin riait d'un rire terrible.
+
+--Est-ce des preuves que vous demandez? fit-il. Soyez tranquille, j'en
+ai, car je connais toute votre vie, depuis le jour ou Mme d'Eljonsen
+vous a lancé dans le monde. Je sais comment un vol au jeu vous a fait
+chasser de l'armée; j'étais là quand vous avez assassiné le général
+Delorge; je prouverai que c'est vous qui êtes coupable du détournement
+et des faux qu'on attribue à M. Philippe de Maillefert... S'il faut
+enfin le témoignage de Marie-Sidonie, soyez tranquille, je sais où la
+trouver...
+
+La bête fauve qui, se voyant forcée, cherche une issue pour fuir, n'a
+pas de regards plus atroces que ceux du comte de Combelaine pendant que
+parlait Laurent Cornevin.
+
+Tout à coup:
+
+--Monsieur, dit-il au maire, confondu de stupeur, il faut que je vous
+parle, seul, à l'instant...
+
+--Suivez-moi donc dans mon cabinet, répondit le magistrat municipal...
+
+Tous deux disparurent par une petite porte; mais presque aussitôt le
+maire reparut seul et, d'un air inconcevablement troublé:
+
+--Parti!... bégaya-t-il. Mon cabinet a une seconde porte qui donne sur
+le vestibule, de sorte que...
+
+--Le misérable a filé, n'est-ce pas? acheva Cornevin. Qu'importe! M.
+Barban d'Avranchel a décerné contre lui un mandat d'amener; on le
+retrouvera...
+
+Il riait... Il voyait, un à un, gagner doucement la porte et s'esquiver
+les invités de ce mariage, le duc de Maumussy et le docteur Buiron, qui
+devaient être les témoins de Combelaine; puis la princesse d'Eljonsen,
+Mme de Maumussy et les autres... Si bien que, dans cette vaste salle
+de la mairie, il ne restait plus avec Laurent Cornevin que la duchesse
+de Maillefert, Mlle Simone et Raymond...
+
+Pour la première fois de sa vie, peut-être, Mme de Maillefert était
+sincèrement émue.
+
+Saisissant les mains de Cornevin:
+
+--Que ne vous dois-je pas, monsieur! commença-t-elle. Béni soit Dieu,
+qui m'a inspiré de me confier à vous!... Tout ce que vous m'aviez
+promis, vous l'avez tenu... Il n'y a plus maintenant que mon malheureux
+fils....
+
+--M. Philippe, madame, vous sera rendu aujourd'hui même... La justice a
+reconnu qu'en toute cette affaire il n'a été que très... imprudent. Le
+déficit de la Caisse rurale est comblé...
+
+--Et comblé par vous, n'est-ce pas, monsieur! C'est l'honneur que vous
+nous rendez, la vie, la fortune! Comment nous acquitter jamais?...
+
+Du coin de l'oeil, Cornevin observait Raymond et Mlle Simone, qui,
+réfugiés dans l'embrasure d'une fenêtre, pleuraient,--mais des larmes de
+joie, cette fois.
+
+Les montrant à la duchesse de Maillefert:
+
+--Vous savez ce que vous m'avez promis, madame, dit-il...
+
+--Avant un mois, monsieur, ma fille sera Mme Delorge, répondit la
+duchesse.
+
+Cornevin triomphait, mais il était de ces forts que n'étourdit pas le
+succès. S'approchant de Raymond:
+
+--Tout n'est pas fini, mon cher ami, lui dit-il; tant que Combelaine ne
+sera pas sous clef, je tremblerai... Il faut que je vous quitte... Vous
+êtes poursuivi pour votre affiliation à la Société des Amis de la
+justice; mais voici un sauf-conduit du juge chargé de l'instruction...
+Rentrez donc chez vous, où votre mère doit se mourir d'inquiétude; avant
+deux heures, je vous y aurai rejoint...
+
+Ayant pressé contre ses lèvres la main de Mlle Simone et salué la
+duchesse de Maillefert, Raymond se précipita dehors.
+
+Aussi bien se sentait-il devenir fou. Tant de bonheur succédant à de si
+effroyables angoisses! Il se demandait s'il ne rêvait pas...
+
+C'est donc en fondant en larmes que, en arrivant rue Blanche, il se jeta
+dans les bras de sa mère et de sa soeur.
+
+--Tout est donc sauvé? lui dit à l'oreille Mlle Pauline.
+
+Il la regarda et, la voyant rougir:
+
+--Tu savais donc?... fit-il.
+
+--Beaucoup de choses... Jean m'écrivait pour moi seule, de sorte que...
+Oh! mais je viens de tout avouer à maman.
+
+--Il y aura donc deux mariages, dit Raymond...
+
+Mais sa joie ne lui faisait pas oublier le docteur Legris. Il se hâta de
+lui écrire, le priant de venir bien vite, et il expédia Krauss à
+Montmartre...
+
+Après quoi il se réfugia dans son cabinet de travail, sentant le besoin
+d'être seul pour se remettre un peu, pour ressaisir ses idées, pour
+s'accoutumer à la certitude de son bonheur...
+
+Et il y était depuis une demi-heure environ, lorsqu'il entendit dans le
+corridor une voix d'homme très forte, très impérieuse, qui parlementait
+avec la vieille bonne et qui répétait son nom avec une insistance
+singulière...
+
+Il se levait pour aller voir, lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit
+brusquement...
+
+M. de Combelaine entra...
+
+Il portait encore ses habits de noce, mais en quel désordre!... Sa
+cravate était arrachée, et ses gants blancs pendaient en lambeaux à ses
+mains...
+
+Il referma sur lui la porte à double tour et, se campant devant Raymond,
+les bras croisés, livide, les yeux injectés de sang:
+
+--C'est moi, fit-il, d'une voix étranglée, moi!... Vous l'emportez. Non
+content de me perdre, vous m'avez enlevé mes dernières ressources. Flora
+Misri a disparu; Verdale est en prison. Pendant que j'étais à la mairie,
+la justice a pénétré chez moi et y a saisi tout ce que je possédais
+d'argent et de valeurs. Ainsi, la fuite même m'est interdite. C'est
+trop. Il est des gens qu'il est dangereux de ne pas laisser fuir...
+
+--Que voulez-vous? demanda Raymond, dont l'oeil ne quittait pas un
+revolver placé sur le bureau, à sa portée.
+
+M. de Combelaine se rapprocha.
+
+--Dix fois, répondit-il, vous m'avez fait offrir un combat... Je viens
+vous dire que je suis à vos ordres...
+
+C'était à ne pas croire à l'impudence de ce misérable, qui, démasqué
+enfin, poursuivi, venait proposer un duel, le suprême expédient des gens
+d'honneur.
+
+--Vous oubliez, prononça froidement Raymond, que je n'ai qu'à appeler
+pour que montent les agents chargés de vous arrêter.
+
+Une convulsion de rage contracta le visage de Combelaine.
+
+--Nous sommes seuls, dit-il, et avant qu'on ne vienne!...
+
+Puis, avec une violence effroyable:
+
+--Il y a des armes, ici!... Avez-vous peur?... Que vous dire pour vous
+fouetter le sang!... Faut-il vous rappeler le jardin de l'Élysée?...
+Faut-il vous rappeler qu'il n'y a pas une heure, la femme que vous
+aimez s'appuyait à mon bras, qu'elle allait être à moi et que je
+l'adore!...
+
+Avec un homme de sang-froid il eût perdu son temps...
+
+Mais Raymond frémissait de toutes les colères qu'il avait dévorées
+depuis tant d'années; il tressaillait d'une volupté farouche à l'idée de
+sentir les chairs du misérable tressaillir sous son fer...
+
+Saisissant donc une épée de combat à une panoplie, il la jeta aux pieds
+de Combelaine...
+
+Et, s'emparant de l'épée placée en travers du portrait du général
+Delorge, il la tira de son fourreau, scellé de cire rouge, et tomba en
+garde en criant:
+
+--Soit!... Un combat, et que Dieu décide!... Défends-toi.
+
+Déjà M. de Combelaine attaquait avec une fureur aveugle, précipitant ses
+coups, et c'était effroyable, cette lutte mortelle en un si étroit
+espace. La maison entière retentissait des froissements de l'acier, du
+choc des meubles renversés, du fracas des mille objets qui, en tombant,
+se brisaient, et aussi des rauques clameurs de Combelaine, qui avait
+gardé, du temps où il était prévôt on ne sait où, l'habitude de crier
+sous les armes...
+
+Pour la seconde fois, Raymond venait d'être touché au cou, et sa
+blessure, bien qu'insignifiante, saignait abondamment, lorsque la porte
+du cabinet vola en éclats sous le choc d'une épaule d'hercule.
+
+Dans le corridor se pressaient effarés Laurent Krauss, Cornevin, le
+docteur Legris, M. de Boursonne, Mme Delorge et le bonhomme
+Ducoudray...
+
+--Que personne n'entre! cria Raymond d'une voix terrible, cet homme est
+à moi! Cornevin, que personne n'entre!
+
+Ces vingt mots faillirent lui coûter la vie... Combelaine lui portait, à
+fond, un coup droit terrible.
+
+Il le para cependant et, sautant de côté, il se trouva placé sous le
+portrait de son père... juste dessous...
+
+Et lorsque Combelaine, résolu à se faire tuer pourvu qu'il tuât, se
+jetait en avant, c'est le visage du général Delorge qu'il aperçut, c'est
+les yeux de l'homme qu'il avait assassiné que ses yeux rencontrèrent...
+
+--Lui!... fit-il, terrifié comme à la vue d'un spectre, lui, le
+général!...
+
+Il n'acheva pas.
+
+L'épée de Raymond venait de lui entrer dans la poitrine et ressortait de
+trois pouces un peu au-dessous de l'épaule.
+
+Le misérable, lâchant son épée, battit l'air de ses mains, une écume
+sanglante frangea ses lèvres, un dernier blasphème s'éteignit dans sa
+gorge...
+
+Il tomba, la face contre terre...
+
+Il était mort!...
+
+
+
+
+VII
+
+
+Enfin apparaissait, véritablement admirable, l'oeuvre de Laurent
+Cornevin.
+
+Que d'énergie et de patience ne lui avait-il pas fallu pour reconstituer
+pièce à pièce la vie entière de Combelaine et de ses complices, pour
+ruiner silencieusement et sûrement l'édifice compliqué de leurs
+intrigues!
+
+Et nul ne l'avait aidé, en cette tâche périlleuse, que sa courageuse
+femme.
+
+Car, à ce dernier voyage, il n'avait pu résister à l'ardent désir de la
+revoir, et c'est chez elle, rue de la Chaussée-d'Antin, qu'il s'était
+tenu caché pendant les derniers mois de la lutte...
+
+Mais il était vengé... Et c'est de sa bouche que Mme Delorge et
+Raymond apprirent enfin ce qui s'était passé dans le jardin de l'Élysée.
+
+Voici ce qu'il raconta:
+
+--J'étais de service, dans la nuit du dimanche au lundi, lorsque tout à
+coup, sur les onze heures, j'entends appeler:
+
+«--Garde d'écurie!...
+
+«J'accours, et je me trouve en présence de M. de Maumussy.
+
+«--Prends, me commande-t-il, une lanterne, et suis-moi!
+
+«J'obéis, et nous arrivons à la grande allée, derrière la charmille.
+
+«Là, deux hommes, le général Delorge et M. de Combelaine, discutaient:
+le général très calme, Combelaine furibond.
+
+«Combelaine avait tiré son épée; il disait:
+
+«--Vous allez, sur l'honneur de vos épaulettes, me jurer de ne pas dire
+un mot du secret que vous m'avez arraché.
+
+«--C'est bien malgré moi que je suis devenu votre confident, répondait
+le général; ainsi je dirai ce que bon me semblera, ce que l'honneur me
+commande de dire.
+
+«M. de Maumussy intervint.
+
+«--Nous ne pouvons, général, vous laisser partir ainsi.
+
+«--Que prétendez-vous donc?
+
+«--J'ai mon épée, s'écria Combelaine; vous avez la vôtre...
+
+«--Je ne me battrai pas avec vous, prononça froidement le général;
+laissez-moi donc passer...
+
+«Mais Combelaine s'était jeté en travers de l'allée et, fou de rage:
+
+«--Tu ne passeras pas, répétait-il, tu vas te battre...
+
+«--Et moi, reprit le général, je vous répète que je ne me battrai pas
+avec un homme qui a été chassé de l'armée pour avoir été surpris
+trichant au jeu...
+
+«Combelaine avait bondi en arrière; il porta au général un terrible coup
+d'épée en criant:
+
+«--Voilà qui t'empêchera de nous trahir!...
+
+«Immédiatement le général s'affaissa, et Combelaine et Maumussy
+s'enfuirent.
+
+«Moi, je m'agenouillai près du général.
+
+«Déjà il râlait.
+
+«--Je suis mort, me dit-il; adosse-moi à un arbre.
+
+«Je fis ce qu'il me demandait, et alors:
+
+«--J'ai dans ma poche, reprit-il, un calepin; donne-le moi...
+
+«Je le lui donnai, et tout de suite, faisant un grand effort, il arracha
+un feuillet et, à la lueur de ma lanterne, il écrivit au crayon:
+
+«--Je meurs, lâchement assassiné par Combelaine, assisté de Maumussy,
+parce que j'ai découvert que demain...
+
+«Les forces lui manquant pour achever la phrase, il signa; puis:
+
+«--Jure-moi, me dit-il, d'une voix à peine distincte, que tu remettras
+ce billet à ma femme.
+
+«Je jurai, mais je doute qu'il entendit mon serment. Le hoquet venait de
+le prendre, il agonisait...
+
+«Il avait rendu le dernier soupir, lorsque Combelaine et Maumussy
+reparurent l'instant d'après.
+
+«Ils tinrent conseil un moment à voix basse, puis ils tirèrent du
+fourreau l'épée du général et la jetèrent à terre. Je les aidai ensuite
+à transporter le corps dans une ancienne sellerie qui, pour le moment,
+ne servait plus...
+
+«Je pensais qu'on m'oubliait. Je me trompais.
+
+«Le lendemain, je me rendis à Passy pour remplir les dernières volontés
+du général. Malheureusement, Mme Delorge ne put me recevoir. Comme je
+quittais sa maison, deux inconnus s'approchèrent de moi, qui me
+demandèrent ce que je voulais à la veuve du général. Je répondis que
+cela ne les regardait pas.
+
+«--En ce cas, me dirent-ils, nous vous arrêtons.
+
+«Le calepin du général, resté à terre, avait mis Combelaine sur la trace
+du billet que je possédais, et il le voulait, à tout prix... Mais je
+m'étais juré qu'il ne l'aurait pas...
+
+Et en prononçant ces derniers mots, Cornevin remettait à Mme Delorge
+ces quelques lignes écrites par son mari expirant...
+
+Certes, la mort de Combelaine était trop douce pour un tel misérable,
+mais elle avait cet immense avantage de rendre impossible un procès
+scandaleux d'où l'honneur des Maillefert ne fût pas sorti parfaitement
+intact.
+
+Dès le lendemain, le déficit de la Caisse rurale étant comblé, M.
+Philippe de Maillefert était remis en liberté et partait pour l'Italie,
+bien corrigé, jurait-il, mais emmenant toutefois Mme Lucy Bergam.
+
+Moins heureux, M. Verdale passait en cours d'assises. Il était acquitté,
+c'est vrai, mais il n'en restait pas moins déshonoré et ruiné...
+
+Grollet, lui, convaincu par M. Barban d'Avranchel d'avoir été le
+complice de Combelaine, lors de l'attentat dont Raymond Delorge avait
+failli être la victime, Grollet, le faux témoin de 1851, en fut quitte
+pour dix ans de réclusion...
+
+M. de Maumussy ne connut pas cette condamnation. Le lendemain de la mort
+de Combelaine, il s'était mis au lit, et après quinze jours d'une
+maladie mal définie, il expirait. Une fois encore le mot de poison fut
+prononcé. Les bruits qui circulèrent étaient-ils fondés? La duchesse de
+Maumussy seule eût pu le dire. Mais déjà elle s'occupait de tout autre
+chose, ayant signé un engagement avec le directeur d'un théâtre
+américain...
+
+Déjà, à cette époque, la duchesse de Maillefert avait tenu sa parole, et
+la malheureuse Simone de Maillefert était devenue l'heureuse Mme
+Raymond Delorge.
+
+Le même jour, avait été célébré le mariage de Mlle Pauline Delorge et
+de Jean Cornevin.
+
+Même, en cette occasion, Mme Flora Misri avait eu un terrible
+crève-coeur. Elle avait voulu doter son neveu, elle avait espéré...
+
+Le docteur Legris et M. Ducoudray avaient été obligés de lui expliquer
+que son argent était de celui que d'honnêtes gens ne sauraient toucher,
+et qu'elle ne devait plus avoir qu'un but: se faire oublier!...
+
+--Mon Dieu! que vais-je donc faire de mes millions! s'était-elle écriée,
+regrettant peut-être Victor...
+
+Hélas! les jours néfastes étaient proches.
+
+L'Empire, avec une vitesse vertigineuse, roulait sur les pentes de
+l'abîme...
+
+Aux complots et aux émeutes succédait le plébiscite, puis venait la
+guerre, déclarée d'un coeur léger, puis les défaites, puis Sedan.
+
+C'en était fait. Toutes les prospérités mensongères de dix-huit années
+aboutissaient à des désastres sans exemple, à l'invasion.
+
+Engagés le même jour dans un régiment de ligne, Raymond Delorge, Jean et
+Léon Cornevin, se trouvèrent enfermés à Belfort, et n'eurent pas à subir
+l'humiliation d'une capitulation...
+
+M. Philippe, lui, sut retrouver dans ses veines le sang de ses
+ancêtres...
+
+Nommé chef d'un bataillon de mobiles, il reçut l'ordre, un jour,
+d'enlever une barricade prussienne...
+
+Ses hommes hésitaient..
+
+--Cent louis, cria-t-il, que je me fais tuer!...
+
+Ayant dit, il poussa son cheval en avant, et tomba criblé de balles.
+Mais la barricade fut prise...
+
+Et si vous passez par les Rosiers, vous trouverez presque sûrement, à
+l'auberge du _Soleil levant_, M. Bizet de Chenehutte, lequel, après vous
+avoir conté cette histoire, vous proposera de vous faire visiter le
+château de Maillefert, magnifiquement restauré, car il en a les clefs.
+C'est la gloire de sa vie d'être l'ami de Raymond et de sa femme, et de
+la famille Cornevin, et de M. de Boursonne, et du docteur Legris...
+
+FIN
+
+Sceaux.--Imprimerie Charaire et fils.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La dégringolade, by Émile Gaboriau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DÉGRINGOLADE ***
+
+***** This file should be named 39031-8.txt or 39031-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/9/0/3/39031/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.